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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROT
AVRIL 1724 .
QUE COLLIGIT SPARGIT.
A PARIS ,
( GUILLAUME CAVELIER , au Palais .
GUILE CAVELIER , fils , rue
Chez S. Jacques , au Lys d'Or.
NOEL PISSOT, Quay des Auguftins, à la
defcente du Pont-neuf, à la Croix d'Or.
M DCC. XXIV.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
April
- Ju
THE NEW YORK
PUBLIC
335137
ASTOR , LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1907
I
AVIS .
ADRESSE generale pour toutes
chofes eft à M. M OREAU ,
Commis au Mercure , chez M. le Commiffaire
le Comte , vis- à -vis la Comedie
Françoife , à Paris. Ceux qui pour leur
commodité voudront remettre leurs Paquets
cachetez aux Libraires qui vendent le
Mercure à Paris , peuvent fe fervir de
cette voye pour les faire tenir.
On prie très - inftamment , quand on
adreffe des Lettres ou Paquets par la Pofte,
d'avoir foin d'en affranchir le Port ,
comme cela s'eft toûjours pratiqué , afin
d'épargner à nous le déplaifir de les
rebuter , & à ceux qui les envoyent ,
celui , non - feulement de ne pas voir
paroître leurs Ouvrages , mais même de
les perdre , s'ils n'en ont pas gardé de
copic.
9
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de
ta premiere main , & plus promptement
n'auront qu'à donner leurs adreſſes à M.
Moreau , qui aura foin de faire leurs pa-
& de les faire quets fans perte de temps ,
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Meffageries
qu'on lui indiquera.
Le prix eft de 30. fols.
607
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE AU ROY
A VRIL 1724:
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe .
LA VOLUPTE' PHILOSOPHIQUE.
ODE.
Oin, prévention ridicule ,
Dont le vulguaire eft entêté ,
Ofons prononcer fans fcrupule ,
Le nom charmant de volupté :
Envain le Portique en murmure ,
A ij
Bra608
MERCURE DE FRANCE,.
Bravons fon injufte cenfure ,
Dont la rigueur n'a rien d'humain ,
Volupté, douce enchantereſſe ,
Du Temple où regne la fageffe,
Daigne nous frayer le chemin,
Interprete de la nature ,
Qui lui revela fes fecrets ,
Aux mortels jadis Epicure •
Découvrit tes divins attraits ;
Seul il dévoila le myftere ,
Qu'aux yeux du préjugé vulgaire ,
Cachoient des dehors impofteurs ;
Tu parûs , ton éclat ſuprême ,
De tes plus fiers ennemis même ,
Te fit de zelez fectateurs .
溶
De faux fages fans te connoître ,
Oferont- ils te condamner ?
Qu'ils apprennent de ce grand maître
L'art heureux de te difcerner.
Bien- tôt une lumiere pure ,
Sqaura confondre l'impofture .
Qui
AVRIL 17247 609
Qui leur rend ton nom odieux :
Tel après les plus noirs orages ,
Phoebus triomphe des nuages ,
Qui le déroboient à nos yeux.
D'une rivale criminelle ,
Qui de ton nom fe pare envain ,
Ce vrai fage épris d'un beau zele ,
Sçût nous découvrir le venin.
L'une , dit-il , toûjours fevere ,
Du vice implacable adverſaire ,
Au fouverain bien nous conduit :
L'autre auffi funeſte qu'infame ,
Détruit le corps , abrutit l'ame
Des infenfez qu'elle féduit.
Toi feule aux vertus heroïques
Excite nos timides coeurs ,
Et par tes leçons énergiques ,
Des obftacles les rends vainqueurs ,
Ainfi du jeune fils d'Uliffe ,
Une divinité propice,
Conduifoit autrefois les pas :
A iij
. Et
610 MERCURE DE FRANCE.
Et par des fecours invifibles ,
Dans les travaux les plus penibles ,
Lui faifoit trouver des appas.
來
L'homme noblement mercenaire ,
Guidé par un inftinct fecret ,
Se propoſe un juſte ſalaire ,
Qui fuit toûjours le bien qu'il fait.
C'eſt cette volupté flateuſe ,
Qui d'une action vertueuse
Récompenfe un coeur genereux
Et dont la douceur innocente ,
Des plaifirs que le crime enfante ,
Ignore les remords affreux.
粥
J'apperçois la fiere Bellone :
Que de guerriers fuivent fes pas !
Mais quelle Déeffe leur donne ,
Ce noble mépris du trépas ?
Eft- ce toi , volupté charmante ,
Dont le doux espoir les enchante
Dans les plus perilleux travaux ?
Oui , toi feule au fein des allarmes ,
Leurs
AVRIL 1724
Leur caches les cruelles armes ,
De l'impitoyable Atropos.
語
Chere compagne de la gloire ,
C'eſt toi que le Heros pourſuit ;
fçais couronner la victoire ,
Toi feule en eft le digne fruit.
Sous differens noms déguiſée ,
Tu fçais de nôtre ame abuſée
Mouvoir les differens refforts :
Et de cette ardeur magnanime ,
Qui l'encourage , qui l'anime
Soutenir les heureux efforts.
M
Un coeur genereux fe fignale ,
Par le nombre de fes bienfaits ,
Je vois une main liberale
Prévenir même les fouhaits.
Si de cette vertu divine
Je développe l'origine .
C'eſt un intereſt glorieux :
Heureux principe , inſtinct fublime ,
D'un amour propre legitime ,
Qui trompe les vulguaires yeux.
A iiij
Loin
12 MERCURE DE FRANCE.
Loin des jeux dans la folitude ,
Quel mortel vois -je ſe cacher ?
Aux travaux d'une longue étude ,
Quels charmes ont fçû l'attacher.
Un doux plaifir naît de ſes veilles ,
Sage nature tes merveilles
Pour lui n'ont plus d'obscurité ;
Avec les Dieux même il partage ,
Le délicieux avantage
De jouir de la verité.
Dans une pauvreté Cyrique ,
Celui- ci met tout fon bonheur ,
D'une temperance ſtoïque ,
Cet autre cherit la rigueur.
Du tendre amour bravant les armes ,
Il en eft qui trouvent des charmes
A tirannifer leurs defirs :
Ainfi triomphant de foi- même ,
L'homme fait fon plaifir fuprême ,
Du mépris des plus doux plaifirs.
Reine
AVRIR 1724. 613
Regne à jamais , fous ton empire :
Daigne foumettre tous les coeurs ,
Volupté , tout ce qui refpire ,
Eprouve tes attraits vainqueurs.
La vertu te doit les hommages >
Des vrais Heros , & des vrais fages ,
Que tu fçais ranger fous-fa loi ,
Sans rougir , je prends ta défenſe ,
Sois toi- même la récompenſe
De ceux qui combattent pour toi.
Par M. de Chalamont de la Vifclede.
י
SUITE de l'examen de la Réponse du
R. P. Bouillard , à la Differtation fur
les Figures du Portail de S. Germain
des Prez , dont la premiere partie eft
dans le Mercure precedent..
Ais j'ai à répondre encore à ce
Mfçavant homme fur plufieurs faits
dépendans des deux queftions precedentes
* qu'il a auffi relevez , & que j'en ai
L'une eft fur la fignification des Figures
du Por ail de S. Germain , & l'autre far leur
antiquité.
A v
Lepa
614 MERCURE DE FRANCE.
feparez pour ne pas embaraffer la difpute.
1. Il demande , s'il eft croyable que
1'Eglife de S. Germain , eut été fans Por
tail juſqu'à Charlemagne , fous lequel je
batis celui d'aujourd'hui , & s'il y en
avoit un , dit- il , pourquoi le détruire ?
Je réponds , que certainement il
y en
avoit un , & que S. Gregoire de Tours
en fait mention au chapitre go. du Livre
de la Gloire des Confeffeurs ; mais qu'il
étoit placé au midi , comme je l'ai fait
voir , & qu'ainfi ce n'étoit pas le Portail
de la Tour , lequel regarde le couchant :
qu'au furplus bien des raiſons peuvent
faire renouveller un Portail ; qu'on n'eft
point furpris à Paris de voir que celui
de S. Gervais foit moins ancien que cette
Eglife , & qu'on ne le feroit pas non plus,
quand on bâtiroit auffi un frontifpice moderne
en la place du vieux Portail de
l'Eglife de Sainte Geneviève , qui eft fr
vilain. Mais que cela ne fe fera point
fait à S. Germain , fi comme j'ai montré
qu'il eft poffible , la Tour n'eft pas plus.
ancienne que l'Eglife.
2. Le P. Bouillard me taxe de caprice ,
fur ce que je contefte la grande antiquité
du Portail de S. Germain , pendant que
je parois admettre celle du Portail de
N. D. de Nefle la Repofte , dont les Figures
reprefentent aufli Sainte Clotilde ,
& fe , rois fils.
Mais
AVRIL 1724. 615
Mais mon défaut n'eft
pas
d'être
trop
credule ; n'ai -je pas obfervé dans la Differtation
, page 902. que le pied d'oye
que cette Reine a à ce dernier Portail eft
une Fable. Ainfi plus on aura été éloigné
de la naiffance de cette Fable , & plus on
aura été capable de la reprefenter comme
une Hiftoire à la Porte d'une Eglife . Il
me femble même peu certain que Sainte
Clotilde foit la Fondatrice de ce Monaftere
dès qu'on n'a que cette Figure , &
la tradition pour preuve d'un fait fi reculé.
Le P. Mabillon dit dans fes Annales ,
t. 1. p. 51. qu'on y garde un Diplome de
l'Empereur Lothaire , qui y paffe pour
être de Clotaire 1. fils de cette Princeffe ,
& peut- être n'en aura-t'il pas fallu davantage
pour faire imaginer , qu'elle au
roit fondé la maifon avec le fecours de
fes trois fils , & pour les reprefenter tous
au Portail. Comme il y a d'anciennes
familles , qui chimerifent de bonne- foi
fur leur origine ; il y a auffi d'anciennes
Eglifes qui les imitent.
3. J'ai dit que ce n'eft point la coutume
de mettre aux Portes des Eglifes des
parens des Fondateurs , qui feroient
inorts avant la fondation , parce qu'on
n'y place que des bienfaiteurs , & j'ai
ajoûté que c'eft feulement à ce titre
qu'on voit une longue fuite de Rois au
A. vj
fron616
MERCURE DE FRANCE.
frontifpice de Nôtre- Dame de Paris.
L'Hiftorien de S. Germain remarque ,
que je ferois embaraffé de prouver que
tous ces Monarques euffent fait des liberalitez
à cette Eglife . Mais n'en eft- on pas
certain , dès qu'elle a été fous leur Empire
? La conceffion ou la confirmation du
moindre privilege n'eft- elle pas une grace
? & peut-on fuppofer qu'il y ait eu
aucun Roi , dont elle n'ait reçû au moins
quelque femblable bien- fait ? Il convenoit
donc parfaitement à l'Eglife mere
de la Ville regnante d'orner fon Portail
des Figures de fes Rois , jufqu'au temps
qu'on le bâtiffoit pour faire gloire de
leur protection , qu'elle avoit reffentie
plus qu'aucune autre , & pour apprendre
à leurs fucceffeurs , quand ils viennent
adorer Dieu dans cet augufte Temple
l'obligation qu'ils ont de continuer à la
favorifer d'une maniere finguliere.
D'autre part l'habile Benedictin veut
qu'on puiffe regarder comme bienfaicteurs
de l'Eglife de S. Germain les pere ,.
mere & freres du Fondateur , quoique
morts avant la fondation , parce qu'ils ne
faifoient enſemble qu'une famille , ce qui
eft une idée qui lui eft particuliere. On
difoit bien que les enfans participoient au
merite des fondations de leurs peres &
meres , après la mort defquels ils les
trou-
*
AVRIL 1724. 617
a
troubloient fouvent , & c'eft pourquoi
en avoit grand foin de les leur faire approuver
, quelques jeunes qu'ils fuffent ;
mais je n'avois encore entendu dire à
perfonne que des peres & meres participaffent
à l'honneur des Fondations faites
par leurs enfans depuis leur decès.
Pour moi , s'il eft vrai que Clovis , Sainte
Clotilde , Thierry & Clodomir foient
reprefentez au Portail de S. Germain , je
eroirai , qu'ils y feront feulement pour
relever davantage le Fondateur , en faifant
voir qu'il étoit fils & frere d'autres
grands Rois.
4. Je puis m'être exprimé trop fortement
, en difant que Pepin avoit eu place
à ce Portail comme amplificateur on
reftaurateur du Monaftere , quoique j'aye
en cela parlé comme le Moine Helgaud ,
qui felon la coutume des courtifans a fait ~
honneur au Roi Robert du bâtiment de
' Eglife de S. Germain , qui eft neanmoins
dû à l'Abbé Morard , ce Monarque
y ayant feulement contribué par fes
largeffes. Ce fut pareillement l'Abbé
Lantfroy , qui durant près de douze ans
rétablit ce Monaftere , fous la protection
de Pepin , il concerta avec ce Prince la
Subftituto in regno Pipino ... Lantfredus
abfolvitur , qui reverfus annis fere X11 in reftauratione
Monafterii.... occupatur Hift . transkat.
S. Germani. tranfla618
MERCURE DE FRANCE.
1
tranflation du corps de S. Germain , qui
devoit être d'une grande reffource pour
cette reftauration ; car on fçait combien
la liberalité des grands & des petits fe
déployoit à de telles fêtes , & celle de
Pepin , qui fut toute royale en cette occafion
par la donation qu'il fit du Domaine
de Palaifeau , dût être un puiffant
aiguillon pour les y engager.
5. Le P. Bouillard ne comprend pas ,
comment je ne me tiens point pleinement
affuré fur la tradition de l'Abbaye de
S. Germain , & une infcription moderne
, que le tombeau original qu'on croit
être de Fredegonde , foit veritablement
de cette fameufe Reine , ni parconfequent
que la Couronne des Rois de France
fut deflors feinblable à celle qu'on
voit à ce Tombeau. Il avoue pourtant
que le P. Daniel en doute auffi . Il dit
qu'on n'oublie point les fepultures des
Rois & des Reines ; mais cependant il y
en a plufieurs inconnuës ; il ajoûte qu'on
n'a jufqu'ici découvert que quatre Reines
inhumées à S. Germain , mais on
pourra en déterrer encore d'autres ; car
les Moines de la Congregation de Saint
Maur , fi vifs à conferver , & à éclaircir
les antiquitez des Monafteres qu'ils poffedent
, n'ont pas toûjours été dans celuilà
, & après tant de révolutions , qui y
font
AVRIL 1724 610
font furvenues par les ravages des barbares
, les guerres civiles , les incendies ,
la corruption des moeurs , la ruine des
bâtimens , & leur renouvellement , ils
ne doivent point être furpris ft j'apprehende
qu'on ne foit tombé dans quelque
méprife pour des tombeaux , qui n'avoient
point d'infcription , & dont plufieurs
pouvoient avoir été changez de
place.
Une infcription recente fuffira-t'elle
feule alors pour me raffeurer contre cette
crainte & les traditions des Maiſons
-Religieufes n'en font- elles pas hazarder
quelquefois affez legerement ? Les Cordeliers
de Sées fe flatent que leur Convent
eft du temps même de S. François ,
& on lit depuis 50. ans à leur porte qu'il
a été fondé par les Rois Philippe Augufte
, Louis VIII . & S. Louis . Cependant
en 1450. ces Religieux ne fe difoient
que de la fondation de ce dernier
Monarque , qui en 1259. les gratifiat
d'une des pointes de la Sainte Couronne
d'Epine , qui y eft toûjours en grande
veneration , & il eft clair par leurs titresqu'ils
ne s'établirent dans cette Ville
qu'après l'an 1240. On voit auffi aux
Jacobins d'Argentan une infcription d'environ
cent ans pour faire foi , que Char
les III. Comte d'Alençon , & depuis Ar
che20
MERCURE DE FRANCE.
chevêque de Lyon prit l'habit de Saint
Dominique dans cette maifon , quoiqu'il
foit certain que ce fut dans celle des Jacobins
de Paris , laquelle ce Prince préfera
, à caufe que fon pere , tué à la bataille
de Crecy en 1346. y étoit enterré ,
comme les Sainte Marthe l'ont remarqué .
Pour me prouver que la Couronne
ornée de quatre fleurs-de- lys , qu'on voit
au tombeau en queftion , étoit en ufage
au vr. fiecle , il n'y a qu'à me citer d'autres
Couronnes fleuronnées de ce tempslà
; car que ce foient des Fleurs -de- Lys ,
ou d'autres Fleurs , cela eft indifferent
pour moi , qui fuis perfuadé que les Rois
de France n'ont pris les Lys pour partage
, que lorfqu'ils en ont compofé leurs
armoiries , ce qu'on attribue avec affez
de vrai- femblance à Louis le jeune , au
nom duquel celui de cette Fleur faifoit
allufion , & encore n'affecterent- ils point.
dès ce temps - là de les mettre auffi toûjours
à leur Couronne , puifque celle de
S. Louis au Portail des Quinze- vingt , &
celle de la Reine Clemence , femme de
Louis Hutin a fon tombeau dans les Jacobins
, ont de grands Fleurons affez differens
des Fleurs -de - Lys . Il eft certain
qu'on ne rencontre que fort tard des
Couronnes fleuronnées fur les fceaux ,
& fur les monnoyes des Rois.
A
=
うん
AVRIL 1724. 621
A l'égard des Figures du Portail de
3. Germain , ce n'eft pas la forme des
Couronnes feules qui m'arrête , c'eft
encore plus celle de la mitre , fur laquelle
le P. Bouillard a gardé le filence , &
qui eft auffi differente de celle que Saint
Amand a dans les Annales du P. Mabillon
, t. 1. p. 528. quoique fort pofterieure
au temps de S. Germain , qu'elle
eft femblable aux mitres d'aujourd'hui.
Cet Hiftorien a l'avantage de demeurer
avec le très- fçavant Pere de Montfaucon ,
qui ramaffe tout ce qu'on connoît de monumens
profanes & Ecclefiaftiques , dont
il donne un immenfe Recueil , il peut
fçavoir de lui , s'il a vû de pareilles mitres
, qui fuffent indubitablement du fiecle
dont il s'agit , & à rapporter ſon témoignage
, car je ne cherche nullement
à chicanner.
6. La décifion de l'article fuivant eft
bien plus facile , puifque je n'ai qu'à
m'expliquer plus clairement fur ce que
j'ai dit que S. Germain n'eft devenu Patron
de la grande Eglife de l'Abbaye , que
depuis l'an 754. auquel fon corps y fut
tranfporté. Je parois excufable au P.
Bouillard de ne fçavoir pas à fond l'Hiftoire
de ce Monaftere . 11 remarque que
S. Germain fut honoré comme Saint dès
après la mort , que la grande Eglife fut
bien622
MERCURE DE FRANCE.,
bien tôt auffi appellée de fon nom , &
qu'il ne fe fit point de Dedicace de cette
Eglife , lors de la tranflation de fes Reliques
, ce qui auroit été neceffaire pour
qu'il en fut devenu Patron .
Mais fi c'eft- là ce que j'ignorois de
I'Hiftoire de l'Abbaye , allurément je n'en
étoit gueres moins inftruit que fon Hiftorien
même , & comment a -t'il fuppofe
que je ne fçavois pas que S. Germain fé
fut honoré dès après la mort ? puifque
j'ai rapporté page 905. la donation que
fit Berticran , fon difciple , pour meriter
qu'il intercedat pour lui auprès de Dieu ,
& ipfe fanctus Pontifex pro meis facino
ribus deprecari dignetur. Quand je n'au
rois pas lu dans les Originaux les paffages
qui prouvent que la grande Eglife por
toit quelquefois le nom de S. Germain ,
avant la tranflation du corps de ce Saint,
Je les aurois du moins toûjours vûs dans
le fupplement de la Diplomatique , pages
24. & 25. & dans l'Eglife de Paris
Vengée ,, pages 54. & fuivantes , où ils
font
rapportez ; car je lifois avec plaifir
tout ce qui fe publioit dans la difpute
d'entre le P. Germon & le P. Mabillon
fur la Diplomatique , témoin la Differtation
manufcrite que le P. le Long a in
diquée dans fa Bibliotheque Hiftorique
de France , n. 12407. où j'ai tâché de
prouver
AVRIL 1724.-
613
:
prouver que le Docte Jefuite doutoit
trop , & que le fçavant Benedictin ne
doutoit pas affez , qui eft à quoi des perfonnes
fort fenfées ont volontiers fouf
crit. Témoin encore une lettre imprimée
dans les Memoires de Trevoux du mois
de Mars 1716. & dans l'Hiftoire du Diocéfe
d'Evreux . où je crois avoir démon
tré pour l'éclairciffement de l'Hiftoire
de Normandie, que les Lettres de Hugues
Archevêque de Rouen , & de Gilles
Evêque d'Evreux au Pape Alexandre III .
que le fçavant P. Conftant , qui étoit
entré dans la conteftation contre le P.
Germon , prétendoit fuppofées , font trèsfinceres.
Mais il eft vrai , que nonobſtant
que je fuffe informé de toutes ces circonftances
, je ne laiflois pas de croire ,
comme je fais encore , que S. Germain
n'étoit pas deflors regardé comme Patron
de la grande Eglife.
Les noms de lieu dépendent des peuples
, & il étoit fort naturel qu'ils donnaffent
le nom de S. Germain au Monaftere
, où ils l'alloient honorer , qu'ainfi
ils difent l'Abbaye de S. Germain , l'Eglife
de S. Germain. Mais cela ne changeoit
pas l'état des chofes , & ne faifoit
pas que le Saint fut déja le Patron d'une
Eglife , où il n'étoit pas particulierement
honoré , il devoit l'être feulement de la
petite
24 MERCURE DE FRANCE.
petite Eglife contiguë où fon corps rez
pofoit , & où il recevoit les hommages
des fideles , ainfi felon cette idée il ne
devint Patron de la grande Eglife que
lorfqu'on l'en cut mis auffi en poffeffion
par la tranflation de fes Reliques , qui
dès ce moment l'en rendirent comme le
principal Patron. Du refte comme j'ai
attaché à cette tranflation l'honneur d'être
Patron de cette Eglife , fans parler
d'aucune nouvelle Dedicace , il étoit , ce
femble , aifé de voir que j'en faifois Saint
Germain fimplement Patron de devotion ,
qui eft neanmoins la maniere de l'être la
plus puiffante , parce qu'elle eft fondée
Tur la pieté du peuple , qui ne manque
point de donner toûjours la préference
aux Saints , qui font l'objet particulier de
fon culte comme on le voit encore à
Paris à l'égard de Sainte Geneviève , &
je n'avois garde de prétendre qu'il en fut
même déja le Patron titulaire , fçachant
bien que cette prérogative appartenoit à
9
S. Vincent.
SON
AVRIL 625 1724.
: ************* 茶籽
SONNET de M. D*** de Châlons
en Champagne.
Sur un pecheur qui commence àfe convertir.
S Eigneur qui connoiffez la grandeur de ma
De mon coeur agité calmez les mouvemens ,
Un malheureux penchant vers le crime m'entraîne
,
Un jufte effroi fuccede à mes égaremens .
Vous feul pouvez brifer une fatale chaîne
D'un tendre amour pour vous fixez les fentimens
,
Un partage odieux vous outrage , & me gêne,
Changez en faints regrets le trouble que je fens.
Eloignez- vous, plaiſirs , je détefte vos charmes,
Par vous du Ciel vengeur , j'irrite le couroux .
Un pecheur eft en proye , aux remords , aux
allarmes.
N'offenfons plus un Dieu tout puiffant &
jaloux .
Etei626
MERCURE DE FRANCE.
Eteignons promptement par des torrens de
larmes ,
Les feux que fa juftice allume contre nous.
REPONSE des Auteurs du Mercure
à la Dame , dont il eft parlé dans celui
du mois de Mars dernier, p. 428.
V
Ous nous faites l'honneur , Madame
, de nous prier de vous expli
quer toutes les differences qu'il y a entre
une Idylle , & une Eglogue. Il faut d'abord
vous avouer que jufqu'à prefent
nous n'avons pas beaucoup fenti ces differences
, perfuadez que les pieces qui portent
ce nom parmi nous ont le même objet
, & qu'elles veulent être traitées de
la même maniere . Nous voyons auffi que
deux de nos maîtres n'ont point diftingué
l'une de l'autre , & qu'ils les ont confondues
fous un même nom. Vous fçavez ,
Madame , l'idée que M. Defpreaux nous
donne de cette efpece de Poëme , dont il
décrit en ces termes le caractere.
Telle qu'une Bergere , au plus beau jour
de fête ,
De fuperbes rubis ne pare point fa tête ,
* Art Poëtique , Chant II.
1
Et
AVRIL 1724 627
Et fans mêler à l'or l'éclat des diamans ,
Cueille en un champ voifin fes plus beaux
ornemens.
Telle aimable en fon air , mais humble dans
fon ftile ,
Doit éclater fans pompe une élegante Idylle,
Et quelques vers après , en parlant
d'un Poëte qui n'a pas du talent pour
I'Idylle , il dit pour marquer fon égarement.
Et follement pompeux , dans fa verve indifcrette
,
Au milieu d'une Eglogue entonne la trom
pette.
Pour marquer le défaut oppofé , il nous
dit prefque tout de fuite .
On diroit que Ronfard fur fes pipeaux ruftic
ques ,
Vient encor fredonner fes Idylles Gothiques .
Ainfi , Madame , nulle difference entre
l'Eglogue & l'Idylle , felon M. Defpreaux
, dans un ouvrage tel que fon Art
Poëtique , ce qui eft ici à remarquer.
Le P. Rapin qui a écrit après lui ne
les diftingue pas davantage : l'Eglogue ,
dit- il , dans le xxvII . Art . de fes Réflexions
fur la Poëtique , eft le plus confiderable
des petits Poëmes ; c'est une image
de
628 MERCURE DE FRANCE.
de la vie des Bergers , &c. de forte que
fon caractere doit être fimple , fon efprit
aife. Le veritable de l'Eglogue eft la fimplicité
, la pudeur & la modeftie... Les
modeles qu'on doit fe propofer pour bien
écrire en ce genre de Poefie , font Theocrite
& Virgile... Mofchus & Bion , qui ont
écrit en ce genre de vers , ont auffi de
grandes beautz , & même de grandes délicateffes
dans leurs Idylles.... Les Espagnols
, comme Louis de Gongora , le Cameens
,font peu naturels dans leurs Paftorales
, dans leurs Idylles , & dans leurs
Eclogues. Vous nous direz peut- être que
ces derniers termes feinblent marquer
quelque difference ; mais au fonds elle
n'eft que dans l'expreffion ; en effet , plufieurs
Poetes François , Italiens , & Elpagnols
ont donné indiftinctement , tantôt
le nom d'Idylle , tantôt celui d'Eclogue
à leurs Poëfies Paftorales ; de forte , Madame
, que jufqu'à prefent vôtre queftion
pourroit bien ne nous paroître qu'une
queſtion de nom , fondée fur deux
differens mots Grecs , tels que font Idylle,
& Eglogue , aufquels il femble qu'on
ait affecté de donner une même fignification
dans nôtre Langue.
Mais ce ne feroit pas affez répondre à
l'honneur que vous nous faites que de
nous en tenir à cette efpece de décifion :
un
AVRIL 1724.
629
un efprit comme le vôtre n'y trouveroit
pas fon compte. Avoüons plutôt que les
deux Auteurs , que nous venons de citer ,
preffez par les bornes qu'ils s'étoient
prefcrites chacun dans fon genre de compoſition
, ne ſe ſont pas mis en peine d'entrer
dans cet examen , qui roule principalement
fur la grammaire , & que le
premier n'eut pas pû traiter agreablement
en vers.
Vous n'y perdrez cependant rien
Madame , & graces à l'érudition de M.
l'Abbé Fraguier , vous allez être entierement
fatisfaite fur cette matiere . Cet
illuftre Académicien fit il y a quelques
années une Differtation fur l'Eclogue , «
ce qu'il regarda comme une efpece de dé- «
laffement convenable dans le temps des «
vacations , & pour la campagne , où l'on «
cherche , dit- il , à mettre des amufe- «<
mens à la place des études ferieuſes. «
Heureux & fçavant amuſement , dont la
lecture en pleine affemblée Académique
fut fort applaudie , & qui eft encore goûtée
tous les jours par les amateurs de la
Poëfie Paftorale , dans le II. Tome des
Memoires de Litterature tirez des Regiftres
de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres , où cette Differtion
fe trouve imprimée.
Nous avons dit ce fçavant Abbé , «
B car
630 4
>>
MERCURE DE FRANCE.
» car c'eft lui qui va nous inftruire à
» fonds , dans la Langue Françoife , plus
>> d'un mot pour fignifier la Poëfie Pafto
>> rale , & nous employons prefque indifferemment,
dans cette acception le
» mot d'Eclogue , & celui d'Idylle. Ce
» qu'il y a de bizarre dans l'ufage , c'eſt
» qu'aucun de ces deux mots ne fignifie
» par lui-même , & dans fon origine ce
» qu'on lui fait fignifier. Le mot d'Idylle
eft un terme diminutif pris de la Lan-
>> gue Grecque , & ne fignifie en foi
» qu'un ouvrage d'une étenduë medio-
» cre , fans en fpecifier le fujet , qui dé-
» pend de la volonté de l'Auteur. Le mot
d'Eclogue eft tout Grec. Le Latin l'a
» adopté , & foit en Grec , foit en Latin ,
» il ne fignifie autre chofe qu'un choix ,
» un triage , & il ne s'applique pas feu-
» lement à des pieces de Poefie , il s'é-
» tend à toutes les chofes que l'on choiſit
» par préference pour les mettre à part ,
» comme les plus précieufes. On le dit
>> des ouvrages de Profe , comme des ou
» vrages de. Poëfie , dans le même fens
» & on le dit de toute efpece de Poëfie ;
jufques- là que les anciens l'ont emn-
» ployé en parlant des Oeuvres d'Horace,
» & tout recemment on vient de les
» réimprimer en Angleterre , fous le
» titre d'Eclogues d'Horace , conformé-
לכ
ment
-
AVRIL 1724. -638-
ment à l'ancien ufage de ce mot Grec «
& Latin. Servius eft peut-être le pre- «
mier qui lui ait donné en Latin le fens «
que nous lui donnons en François , & «
qui ait appellé Eclogues , les Idylles
bucoliques de Theocrite. «<
К
e
Le mot d'Idylle eft moins déterminé «
à la Poëfie Paftorale que celui d'Eclo- «c
que. Les Odes de Pindare ont pour titre «<
είδος , qui et le primitif d' ειδύλλιον , α
dont nous avons fait Idylle. Theocrite a «<
compofé des Poëfies Paftorales , qu'il «
avoit apparemment intitulées βουκολικά,
mot que l'on trouve fouvent employé a
dans fes ouvrages. Servius remarque «
qu'il a compofé dix Eclogues , & c'eſt , «
fans doute , de ces Eclogues que veut «.
parler Quintilien , lorfqu'il dit que «<
Theocrite eft admirable en fon genre , «
mais que fa Mufe toute champêtre , & «
toute paftorale , redoute non -feulement «.
la gravité du barreau , mais même le «
commerce de la Ville. Admirabilis in «
fuo genere Theocritus , fed Mufa illa
ruftica & paftoralis non forum mode ,
verum etiam urbem reformidat. Ce juge- «
ment de Quintilien ne peut pas regar- «.
der les autres Poëfies de Theocrite .
Elles faifoient un corps d'environ «.
vingt pieces , de la même étendue à peu «
près , que les dix Eclogues, pour parler
Bij comk
“
632 MERCURE DE FRANCE .
» comme Servius . Elles étoient comprí❤
» fes fous le titre de sidunia , Idylles.
» Dans la fuite des temps les Grammai-
» riens qui ont recueilli les ouvrages de
» Theocrite , & qui d'ailleurs ont fait de
» grands changemens dans les titres des
» livres anciens , ont renfermé toutes ces
» differentes pieces fous un titre com-
» mun , & les ont toutes nommées Idyl-
» les , eiðúnnia. Et comme la plus belle ,
» & la plus précieuſe partie de ce Recueil
étoit celle qui contenoit les Bu-
» coliques , ou les pieces Paftorales , &
» que l'on ne connoifloit plus les ouvra-
» ges de Theocrite , que fous le nom
D
>> ques.
و
d'Idylles de Theocrite , l'uſage de nôtre
» Langue femble avoir reftraint ce mct
» à la Poëfie Paftorale , & aux Bucoli-
Il faut dire la même choſe du mot,
» Eclogue , dont la ſignification vague , &
» indéterminée par elle - même a été en-
» core plus reftrainte parmi nous aux
" Poëfies Paftorales , & n'a confervé
» dans nôtre Langue que cette unique
» acception , quoique les mots d'Idylle &
» d'Eclogue n'ayent jamais été employez
» par Theocrite , ni par Virgile. Nous
» devons donc ces deux mots aux Gram-
» mairiens Grecs ou Latins. Car les dix
pieces de Virgile qu'on nomme Eclo-
» gues , ne font pas toutes de pieces PaftoraAVRIL
1724. 633
torales. Sed eft fciendum , dit Servius ,- «
feptem Eclogas effe mere rufticas , quas «
Theocritus decem habet. Ainfi en Fran- «
çois les termes d'Idylle & d'Eclague «
font demeurez aux Pocfies champêtres ,, ce
peu près comme le mot de Poëlie , qui «
dans la Langue Grecque fignifie en ge- «
neral quelque ouvrage que ce foit , a «
été déterminé par l'ufage au plus riche «
ouvrage de l'imagination , que par ex- «<
cellence nous appellons Poëfie après les «<
Grecs & les Latins , qui nomment Poëte «<
celui qui réüffit dans cette efpece d'ou- «`
vrage , d'un mot qui dans l'acception «<
generale du terme Grec , veut dire-fimplement
un ouvrier , Пons. Ainſi le «
terme d'amour qui a pour objet tout ce «<
qui eft defirable , a été déterminé à fi- «
gnifier ce fentiment qui porte l'homme «<
& tous les animaux à la multiplication <<
de leur efpece , & qui fuivant la re- «<
marque de Platon , a fa racine dans un «<
defir de l'immortalité. «
Cependant, pour parler avec quelque
précifion , je crois que parmi nous «<
le mot Idylle , qui n'a point été reçû «
dans le Latin a plus retenu de fon an- «
cienne fignification , que le mot Eclo- ce
gue n'en a retenu de la fienne , puif- «<
qu'Eclogue ne fe dit en François que «
de la Poëfie Paftorale , au lieu qu'on »
Biij pour34
MERCURE DE FRANCE.
"
» pourroit nommer Idylle toute petite
» piece de Poefie qui n'auroit que fort
» peu de raport avec le genre Faftoral .
» Je me fervirai donc ici dú mot d'Eclo-
"gue dans l'acception qui eft purement
» de nôtre Langue , pour fignifier un
» Poëme Bucolique ou Paftoral , & je
» dirai, par exemple , après Servius , que
» Theotrite a fait dix Eclogues , à la dif-
» ference d'environ vingt autres pieces .
»'que je nommerai Idylles.
Vous conviendrez , fans doute , Madame
, que vôtre queftion eft déja toute
éclaircie par ce que je viens de vous rapporter
, & qu'il falloit pour cela un peu
de difcuffion , & d'une auffi bonne main ,
fur la valeur , l'abus , & la fixation des
termes d'Eclogue & d'Idylle , dont il
femble que jufqu'ici on n'a pas affez bién
démêlé la nature & la difference. Nous
comptons auffi que vous excuferez , en
faveur d'un tel éclairciffement , quelques
mots des Langues fçavantes , qu'il étoit
impoffible à l'habile Auteur de ne pas
employer. Nous fçavons d'ailleurs que
ces Langues ne vous font pas tout-à-fait
étrangeres.
Nous pourrions au refte en demeurer
à ce Préliminaire de la Differtation , &
finir ici cette Lettres mais nous croyons
que vous nous fçaurez encore plus de
gré ,
AVRIL 1724 635
gré , fi nous ajoûtons quelques autres endroits
qui fuivent ce que vous venez de
voir , & qui ont rapport à la queftion
qu'il vous a plû , Madame , de nous propofer.
L'Eclogue eft une efpece de Poëme <<
dramatique , où le Pocte introduit des «<
Acteurs fur une fcene , & les fait par- «
ler. De cette définition l'Auteur tire le
plan , & tout l'ordre de fa Differtation.
Car il examine avec l'étendue conve- <«<
nable. 1° Le lieu de la fcene. 2 ° Les c
Acteurs. 3 Les chofes qui fe paflent , «
& qui fe difent fur la fcene , & enfin «<
le ftile , & la maniere dont elles fe di- «
fent , & c. «
L'ancienne Tragedie , felon Ariftote , «
n'admettoit qu'un feul Acteur . Efchyle «
en ajoûta un fecond , & Sophocle en in- «
troduifitun 3. L'Eclogue à confervé ces «
trois états des pieces dramatiques. Un «
feul Berger fait une Eclogue : fouvent a
l'Eclogue en admet deux ; un troifiéme «<
y peut avoir place comme le juge des «
deux autres. C'eft ainfi que Theocrite «<
& Virgile en ont ufé dans leurs pieces
Bucoliques...... C
"
"
Quoiqu'en difent les Grammairiens , a
la feconde Idylle de Theocrite , qui
roule toute fur une paffion effrenée , «
n'eft point une Eclogue ; ce n'eft point &
Biiij ug
38 MERCURE DE FRANCE.
» un Poëme Bucolique..... Je fuis per-
» fuadé qu'il n'a fongé à rien moins qu'à
» faire une Idylle ruftique , ou une Eclo-
» gue , quand il a compofé cette piece ,
>> & c .
» Il faut avouer que la Poëfie Bucoli-
>> que
eft renfermée dans des limitez affez
» étroites...... Les Chanfons des Bergers
>> font bien moins fufceptibles de varieté.
» Je dis de cettė varieté qui puiſſe plaire,
» & qu'il n'engage le Poëte dans aucun
» des écueils que j'ai marquez ..... C'eſt
» peut- être pour cette raifon que les
>>
grands maîtres ont fait un fi petit nom-
>>> bre d'Eclogues. Les Critiques n'en
» comptent que dix dans le Recueil de
» Theocrite , & que fept dans celui de
Virgile..... J'ai déja ofé dire ma penſée
>> fur quelques endroits du Tityre , qui
» eft la premiere Eclogue , & du Maris ,
» qui eft la 1x & l'on ne doit pas mettre
>> au rang des Eclogues , ni Pollion , ni
» le filence. Ce font de pures Idylles ,
» & c.
>> De tout ceci il réfulte que d'environ
» trente pieces que nous avons de Theo-
» crite , fous le titre d'Idylles , & de dix
» que nous avons de Virgile , fous le titre
» d'Eclogues , à peine y a-t'il en tout huit
» ou dix Eclogues qu'on puiffe nommer
» ainfi , fuivant l'acception Françoiſe de
ce
AVRIL 1724. 637
ee mot. Il y en a bien moins encore dans «
les Auteurs modernes , <<
L'Auteur après avoir dit que le ſtile
du Poëme Bucolique doit être proportionné
aux fujets qui ont place dans
l'Eclogue , ftile qui ne doit point être
trop concis , l'Eclogue recevant avec
grace des Defcriptions étendues , & un
détail même de petites chofes , finit fa
Differtation , qui nous paroît en fon
genre une piece achevée , en difant qu'il
n'a fongé , en la compofant , qu'à nous
donner une idée diftincte de ce qu'on
appelle préciſement Poëfie Bucolique ,
Poefie Paftorale , ou Eclogue , trois termes
differens , qui ne fignifient , dit- il ,
qu'une même choſe.
Après ces éclairciffemens ajoûtez à
vos propres lumieres , il ne nous refte
plus , Madame , qu'à vous exhorter de
fuivre votre genie , & le goût que vôtre
féjour à la campagne vous a donné pour
la Poëfie Paftorale . Ce que nous avons
vû de vôtre façon nous fait penser que
Vous pouvez y réuffir , & que vous ne
prendrez point le change fur cet agreable
fujet. «Car pour ceux qui croyent avoir «<
fait une Eclogue , dit le fçavant Auteur
de la Differtation , «< lorfque dans une jolie
piece de vers , à laquelle ils don- «
ment ce titre , ils ont ingenieufement dé- «
By mêlé
638 MERCURE DE FRANCE.
" mêlé les myfteres du coeur , & manié
» avec fineffe les fentimens , & les ma-
» ximes de la galanterie la plus délicate
» ils ont beau nommer Bergers les per-
» fonnages qu'ils introduifent fur la fce-
» ne , ils n'ont point fait une Eclogue ,
» ils n'ont point rempli leur titre ; non
» plus qu'un Peintre , qui ayant promis
» un païfage ruftique , nous offriroit un
> Tableau , où il auroit peint avec foin
» les jardins de Marli , ne rempliroit
» point ce qu'il auroit promis.
Nous finirons avec cette réflexion du
maître qui a fi bien connu le fujet que
nous traitons , & tout-à- fait prevenus en
vôtre faveur , nous vous affurons , Madame,
que nous fommes avec refpect , &c.
A Paris ce 26. Mars 1724.
L'IMAVRIL
1724.
639
***** kak
A M. DE LA VISCLEDE ,
Sur ce qu'il avoit remporté les deux
prix à l'Académie Françoife.
A Vifclede , honneur de nos jours ,
Toi , qui fais revivre en Provence
La gloire de nos Troubadours ,
Et par de fublimes difcours ,
Viens de charmer toute la France ,
Souffre qu'avec de foibles fons ,
Un rimeur peu connu des neuffçavantes Fées
Ofe mêler fa voix à celle des Orphées
Dont les immortelles chanfons ,
Celebrent à l'envi tes glorieux trophées.
Par une faveur d'Apollon ,
La plus rare & la plus parfaite ,
Tu joins l'Orateur au Poëte ,
Auffi dans le facré vallon ,
Vit-on jamais victoire plus complete.
Des doctes Soeurs maint nourriffo
Envieux de telle conquête ,
B vj
En
640 MERCURE DE FRANCE
En a je crois martel en tête ;
Mais quand les juges d'Hilicon ,
Ces difpenfateurs de la gloire ,
T'ont decerné l'honneur de la victoire ,
Il faut baiffer le pavillon ,
Et voir fans murmurer qu'au Temple de me
moire ,
Parmi les noms fameux on ait placé ton nom.
Il eft beau de brûler d'une fi noble envie ;
Pour moi qui vas formant des projets moins
altiers ,
Je fuis content de voir qu'un brin de tes lauriers
,
Se répand fur nôtre patrie,
Par M. d'Eftienne Blegier.
REPONSE
De M. de la Vifclede aux vers
precedens.
CHer favori de Melpomene ,
Qui fur le double Mont guide toûjours tes
pas ,
D'Eftienne , dont l'heureufe veine
Fait l'ornement de ces climats :
Que
AVRIL 1724 641
Que ne te dois- je point ? ton éloquente lyre .
Prodigue en ma faveur fes fons les plus touchans.
Aux fentimens que cet honneur m'inſpire ,
Mon coeur à peine peut fuffire ,
Et comment par fes foibles chants ,
Ma Mufe pourroit- elle aujourd'hui les décrire
Qu'il eft doux de fe voir loüé ,
Par un genie heureux dont maint écrit fublime
Des fçavantes Soeurs avoüé ,
Attire du public la loüange unanime.
Auffi je l'avoüerai tu n'as que trop flatté,
Une fecrette vanité ,
Dont mon efprit à peine à fe défendre ,
Lorfque l'encens eft fi bien aprêté ,
On s'y laiffe aifément furprendre ;
Mais malgré de tes vers le charme féducteur ,
Malgré leur tour fubtil , & leur délicateffe ,
Je fçaurai me dire fans ceffe ,
Que je ne dois ton éloge flatteur
Qu'à l'excès de ta politeffe.
Que ne puis-je , à mon tour , par de nobles
efforts ,
Des
842 MERCURE DE FRANCE:
Des Troubadours chanter le Coriphée
Que
n'ai
-je pour répondre à tes charman
accords ,
La voix & la Lyre d'Orphée ?
Mais plutôt que d'ofer te loüer foiblement ,
Je dois t'admirer & me taire ,
Tes vers que chacun lit avec empreffement ,
Feront ce que les miens jamais ne sçauroient
faire.
LA
AVRIL 2724.
643
(A)
LA PROVENCE.
JEJ
OD E.
E fuis le penchant qui m'entraîne
Qu'aux pays qu'arrofe la Seine ,
D'autres prodiguent leur encens ,
Conduit par la reconnoiffance
Je viens aux lieux de ma haiffance ,
Confacrer mes plus doux accens,
Pourrois- tu , Dieu de l'harmonie ,
Ne pas feconder mon genie
Dans un fi glorieux projet ?
Non , fans doute , non. La Provence
De ta favorable influence ,
A toûjours reffenti l'effet.
Par tout les rimes mefurées ,
Des mortels étoient ignorées,
On n'en connoiffoit point le prix ,
(A) Cette Ode a été faite à l'occafion de
quelques vers , où l'on traitoit la Provence de
limat groffier.
Du
#44 MERCURE DE FRANCE:
Du Dieu des vers faveur fublime ,
Les premiers fons qu'orna la rime !
Durance , (A) tu les entendis.
Des neuf Soeurs ce climat fertile ,
Fut toujours le plus cher azile ,
Et reçût toûjours leurs faveurs.
Paris de ton fameux Parnaffe ,
Plus d'une fois à nôtre audace ,
Tu vis remporter les honneurs.
Que de favoris de Bellone ,
De Pallas , du fils de Latone ,
As-tu produit , climat heureux ?
Tu nous donnes , rival d'Athénes ,
D'où fortirent les Demofthenes ,
Des Orateurs auffi grands qu'eux.
L'un (B) par fes éloges funebres ,
Sçait des Heros les plus celebres ,
Faire à jamais vivre le nom.
L'autre (C) par de nouvelles graces ,
(A) Riviere qui paſſe en Provence.
(B) Flechier , Evêques de Nimes.
(C) L. P. Maffillon , Evêque de Clermont.
Fait
AVRIL 1724 645
Fait fur fes glorieuſes traces ,
La commune admiration.
Quel autre (A) vois- je encor paroître
Aix, dans tes murs tu le vis naître,
Sa gloire vole en mille lieux,
Son éloquence brille , éclate ,
Sur lui d'une cour délicate ,
Il fçait attirer tous les yeux.
Mais quel Philofophe s'avance 2
La Raiſon & l'Experience ,
Ne l'abandonnerent jamais.
C'eft Gaffendi : de la nature .
Plus grand, plufage qu'Epicure ,
Il dévelope les fecrets.
D'Auteurs une troupe fçavante ,
A mes yeux ici ſe preſente ,
Formons pour eux de nouveaux fons.
Mais non , fans mes vers leurs ouvrages ,
Les garantiront des outrages ,
Des injurieuſes faifons.
(A) Le P. Gaillard , Jeſuite .
C'efle
846 MERCURE DE FRANCE.
Ceft- là que leur nom plus durable ,
Malgré la Parque inexorable ,
A jamais fera reſpecté .
Et c'eft- là qu'avec leur memoire ,
Heureufe Provence , ta gloire
Trouvera l'Immortalité.
********* ********
LETTRE écrite par l'Imprimeur de la
nouvelle édition de Villon , au fujet de
celle qui fe trouve inferée dans le Mercure
de Fevrier , qui contient une Cri
tique des Notes qui accompagnent l'édi
tion de Villon.
V
Ous me faites beaucoup d'honneur,
Monfieur , en me louant fur les
attentions qui font de mon reffort , &
que j'ai employées pour donner une édition
de quelques - uns de nos Poëtes du
moyen âge ; mais j'ofe prendre la liberté
de vous dire que vous ne rendez
pas affez de juftice à l'Auteur des Notes
qui fe trouvent répandues dans le Vilfon
s'il étoit connu de vous , les ouvrages
importans qui font fortis de fa
plume , fon caractere refpectable , vous
auroient fans doute déterminé à prendre
plus
AVRIL 1724 647
plus de menagemens. Je n'entre point
dans la difcuffion de vôtre Critique , que
les connoiffeurs , après vôtre debut , s'attendoient
à trouver plus étendue ; les
Poches de Villon vous prefentoient une
belle carriere , & l'on auroit profité de
vos remarques avec plaifir ; mais , Monfieur
, cela n'eft pas de ma competence ,
je fuis engagé dans une profeffion qui
exercée dans toutes fes parties me demande
tout entier.
Trouvez bon que je me ferve de l'occafion
pour rendre compte au public de
ma conduite dans l'impreffion de nos
Poëtes du moyen âge , qui ont paru depuis
quelque temps . Si l'Auteur des nouvelles
Litteraires du Journal des Sçavans
me fait l'honneur de jetter les yeux
fur cette Lettre , il reconnoîtra que ce
n'eſt pas entierement nôtre faute fi nous
n'avons pas travaillé fuivant fes idées.
Je ne diffimulerai pas que l'empreffement
du public à raffembler à grands frais ces
petits volumes , fouvent déchirez , en
defordre , préfque toûjours fans propreté
Cet emprellement , dis- je , & leur extrême
rareté font les motifs qui m'ont dé◄
terminé à prendre la réfolution de les
rémprimer il y a plus de.fix années .
Ma's ayant confulté des perfonnes intelligentes
, en me fit comprendre que je
donne48
MERCURE DE FRANCE.
donnerois un grand relief à mes éditions
fi je les mettois entre les mains d'habiles
Editeurs , & fi je les procurois avec
des Notes critiques . Je vous avoue que
mon premier mouvement fut de me livrer
à une idée , dont l'execution me
paroiffoit tout-à -fait propre à rendre mes
éditions recommandables. Je me figurois
que répandu par mon commerce dans le
monde fçavant , je n'aurois aucune peine
à trouver des perfonnes qui fe feroient
un plaifir de fe prêter à ce travail . Mes
amis les plus clairvoyans ne tarderent
pas à me faire revenir de mon préjugé ;
ils me firent appercevoir que le nombre
de ceux qui étoient verfez dans ce genre
de Litterature n'étoit pas confiderable
qu'il falloit neceffairement pofleder de
longue main nos anciens Auteurs des
XIV. XV. & XVI . fecles , être rompu
dans la lecture des Hiftoriens , Poëtes ,
& autres Ecrivains de ces mêmes fiecles,
fans quoi il feroit impoffible de fortir
avec honneur de ce travail ; ils ajoûtoient
que les éditions de nos anciens Poëtes
étoient étrangement défigurées dans les
plus anciennes éditions , comme dans
celles, qui les avoient fuivies : qu'il ne
s'y rencontroit aucune ortographe , fur
laquelle on pût établir quelque chofe de
folide : que la verification , & même la
ponic-
>
་
AVRIL 1724. 649
ponctuation étoient encore plus en defordre
; ainfi qu'il ne falloit me livrer , &
m'engager avec aucun Editeur qu'à bonnes
enfeignes. En effet , plufieurs années
fe font pallées à ellayer de déterrer quelqu'un
en état de donner nos Poëtes du
moyen âge , & qui en même temps ne
Le trouvât point engagé dans d'autres travaux
Litteraires : & c'étoit- là , Monfieur,
le point effentiel ; car vous ne doutez pas
qu'il ne fe trouve à Paris des perfonnes
très- capables d'executer une entrepriſe
de cette nature. Cependant Martial d'Auvergne
, Pathelin , Villon , Coquillard ,
Cretin , Jean Marot , &c. étoient tous les
jours recherché avec un empreffement
inexprimable par une infinité d'honnêtes
gens de toutes fortes de conditions . Dès
qu'il s'en prefentoit quelqu'un dans les
ventes publiques , il étoit enlevé fur le
champ à des prix exhorbitans. La circonftance
, je vous l'avouë , me parut favorable
; je n'avois rien à me reprocher ,
mes amis fçavoient les démarches que
j'avois faites pour procurer des Editeurs
aux éditions que je projettois ; je crus
que je pourrois rifquer de donner enfin
ces Poëtes , en prenant les mesures neceffaires
pour les rendre conformes aux
plus exactes éditions qui nous en reftent,
C'est l'unique chofe à quoi l'on s'eft atta
ché.
650 MERCURE DE FRANCE . “
ché , & à quoi l'on s'eft engagé. On n'a
rien épargné pour y réüffir , comme il
fera ailé de s'en convaincre , en conferant'
les anciennes avec les nouvelles éditions :
ces dernieres ont même l'avantage inconteſtable
d'être plus amples que les precedentes
, puifque l'on a ramaffé ç'à &
là tout ce que l'on a pû trouver , appartenant
aux mêmes ouvrages ; par exemple
, il y a un très- grand nombre d'édi
tions de Villon , où les Repues franches,
le Franc Archier de Baignolet , & le
Dialogue de Malepaye & Baillevent net
fe trouvent pas : nous avons tiré des Oeuvres
de Molinet quelques Pieces de Cretin
, qui ne font dans aucunes dès éditions
de ce Poëte : on trouvera dans le
que
Coquillart differentes Pieces qui lui font
attribuées dans une édition Gottique fort
rare , qui n'ont été inferées dans aucunes
des éditions de ce Poëte. Enfin , j'ofe
vous dire l'on n'a rien épargné pour
perfectionner ces nouvelles éditions fur le
plan que j'ai eu l'honneur de vous expofer.
Telles font les difpofitions où j'étois,
Monfieur , & je travaillois fuivant ces
idées , lorfqu'à un retour de vacances , la
perfonne dont j'ai eu l'honneur de vous
parler au commencement de ma Lettre ,
m'envoya un cahier de Notes fur Villon.
Je les fis voir feparement du texte à
quelAVRIL
1724. 65 %
quelques amis , ils ne les trouverent pas
fi fort indignes de voir le jour , & je puis
même vous affeurer que depuis vôtre
cenfure ces mêmes perfonnes ont perſiſté
à reconnoître qu'il y a dans ces Notes
des chofes curieufes & recherchées. Voilà
un compte fidele de ma conduite , que
je crois que je ferois encore obligé de
tenir , fi je me trouvois dans le même
cas. Sur la fin de vôtre Lettre vous fouhaitez
que l'édition du Roman de la
Rofe , que nous ayons promife , foit executée
avec foin : puifque vous avez du
goût , comme vous le témoignez dans
vôtre Lettre , pour ce genre de Litterature
, nous vous invitons à nous feconder
; nous ne ferons point méconnoiffans
, vous trouverez même de l'ouvra
ge preparé , ouvrage qui ne fait pas beaucoup
d'honneur , & qui coûte beaucoup :
c'eft une copie très - exactement revûë ,
& collationnée d'après un Mf. des plus
anciens les connoiffeurs eftiment qu'il
pourroit être du temps du dernier Auteur
du Roman de la Rofe. Outre le fecours
de cette copie , qui doit être la bafe.
de nôtre édition , les marges de ce Mf.
font remplies de differentes leçons tirées
de plufieurs anciens Mff. Vous trouverez
dans ce Poëme dequoi exercer une
vafte Critique vous fçavez mieux que
nous
652 MERCURE DE FRANCE.
nous que le ftile des Auteurs du Roman
de la Rofe eft très-different de celui denos
Auteurs du xv. & xvI . fiecle , c'eſt
un pays tout nouveau , & les connoiffeurs
difent qu'il faut avoir beaucoup lû
de nos anciens Poëtes Mff. dont le nombre
eft plus grand qu'on ne croft ; de plus
ils ajoûtent que c'eft un pays où il faut
marcher fans guide. Le feul Dictionnaire
de Borel eft ce que nous avons fur cette
matiere ce Livre eft très-peu de chofe ,
l'Auteur a travaillé fans fecours , fans
application , & fans goût pour le genre
de Litterature en queftion , uniquement
pour faire un volume in- quarto. Je fuis ,
Monfieur , &c.
*******************
" ODE fur le mot, Duel , employé dans
des vers , comme une fyllabe. Par un
Membre de la Societé des Belles- Lettres
de Châlons fur Marne.
Uelle fatale inquiétude ,
Me pourſuit & me fait la loi .
Je me livre à l'incertitude ,
A peine helas ! fçais -je pourquoi :
Une Diphtongue ridicule ,
Eft la fource de mon ſcrupule ,
De
AVRIL 1724. 653
De ma gayeté fufpend le cours ,
Une fyllabe m'embarraffe ,
Pour juftifier men audace
A qui pourrai -je avoir recours ?
Düel , par un barbare ufage ,
Ne fera pas Duel , ou Duel ;
Je ne rime pas davantage ,
Si l'on eft auffi ponctuel ,
Fiel eft fyllabe pour l'oreille ,
Miel a la cadence pareille ,
Pour vingt autres l'on eft d'accord;
Duel compofé de quatre lettres ,
Choque les loix des Geometres .
S'il n'eft réduit au même fort.
Oui , confultons la feule oreille ,
Ce n'eſt qu'à la déciſion ,
Qu'aujourd'hui Phoebus me confellle
De foumettre la queſtion.
Duel , prononcé comme fyllabe ,
Rendroit- il un fon plus arabe ,
Que lorfqu'on le prononce en deux ?
Je n'y fens point de repugnance ,
C Sous
654 MERCURE DE FRANCE .
Sous l'une , & fous l'autre cadence ,
Ce mot peut faire un vers heureux.
En triffyllabe témeraire ,
Jadis on vit marcher ( 1) payement ,
L'uſage aujourd'hui plus fevere
(2) Veut qu'il foit d'un pied feulement.
Qu'hier à l'oreille étoit rude ,
Quand courant avec promptitude ,
On le prononçoit brufquement ;
Deux (3 ) Auteurs du terme , Liere ,
Font une mefure contraire ,
Et le fcandent differemment.
Le mot , (4) fuir, celui de Poëte ,
Selon le befoin d'un Rimeur ,
Font que la mesure eft parfaite ,
Par plus , ou par moins de longueur ;
Et par un même privilege ,
Qüi s'étend , ou bien s'abrege ,
( ) Mainard.
(2) Sarrazin , Corneille , & Moliere .
(3 ) S. Amand & Corneille.
(4) Corneille le fait de deux fyllabes , &
M. de Fontenelle d'anefeule,
SuiAVRIL
1724-* 655
Suivant l'exigence des mots,
Diffyllabe defagreable ,
Düel , n'eft- il invariable´ ,
Que pour alterer mon repos ?
Quoi par une licence heureuſe ,
La fyllabe chez les Latins ,
Fut ou bréve , ou longue , ou douteuſe ,
Et leur fervit à plufieurs fins.
Et les François dans la Diphtongue ,
D'une cadence bréve ou longue ,
N'auront jamais la liberté ;
Periffe la loi tirannique ,
Qui foumit l'ordre Poëtique
A pareille captivité.
Cij
LET 1
656 MERCURE DE FRANCE.
-
LETTRE à M. Conftelier , où l'on
répond à celle qui lui a été addreffée
dans le Mercure de France ( Fevrier
1724. ) aufujet de fon Edition de Catulle
, Tibulle & Properce , vol. in 4º »
à Paris 1723,
J
E vous fuis obligé , Monfieur , de
m'avoir procuré la lecture de l'article
du Mercure de France , qui regarde
vôtre Edition de Catulle , & c. Le Critique
vous rend juftice , en loüant , comme
il fait , la beauté des caracteres , & la
netteté de l'impreffion . En effet , vous
n'avez rien negligé de ce qui pouvoit
rendre parfaite cette Edition , qui de ce
côté- là ne cede à aucune de celles qui
ont paru jufqu'ici. Il ne fait pas le même
jugement de l'Editeur. Il voudroit qu'il
eut chargé le texte de bonnes Notes &
d'un plus grand nombre,de diverfes leçons
. Il fent fans doute que ce fecours ne
lui feroit pas inutile. Comme vôtre deffein
n'a été que de donner un bon texte ,
je ne fçais fi vous fuivez les confeils qu'il
s'ingere de vous donner pour les autres
Poëtes Latins , dont vous meditez l'impreffion.
Je
AVRIL 2 859.
Je n'ai trouvé que le premier point
de fa Critique , qui merite quelque ré→
ponfe . En lifant fes autres corrections ,
je me fuis fouvenu de ce pauvre petit
Diable de Papefiguiere , lequel ne fçavoit
ne tonner , ne grêler , fors feulement le per
fil & les choux , &c. Rabelais , l. 4. ch.
45. Si fes obfervations fur Tibulle &
Properce , fur lefquels il n'a fait que
jetter les yeux , ne font pas mieux fon
dées , vous ne devez pas craindre qu'elles
faffent tomber vôtre Edition . Je vais
le fuivre pied à pied.
D'abord il trouve mauvais le retranchement
de trois Pieces , qu'on lit fous
le nom de Catulle dans les Priapées
( Lufus in Priapum ) dans cet ordre ,
Ego hac , ego arte fabricata rustica , &c.
Hunc ego , juvenes , locum , villulamque pas
luftrem , &c.
Hunc lucum tibi dedico , confecroque , Priape .
&c.
Ordre qui eft renverfé dans les Editions
qui les ont confervées , où la derniere
tient le premier rang , & la premiere
eft placée après les deux autres.
Ce qui l'aigrit davantage , c'eft que dans
la Preface on n'ait point averti de cette
fuppreffion. L'Editeur croit l'avoir affez
C iij dit
658 MERCURE DE FRANCE.
dit par ces mots. Ego verò fic ftatuebam,
nifi ubi mendum haud dubium effet , nulli
lectioni inhærendum que non Mff. alicu
jus fide fulciretur. Ces Pieces ne fe trouvant
point dans les Mf comme le Critique
le confeffe de bonne foi , ne doit- il
pas affez fentir de lui - même la raiſon
de cette omiffion ?
Mais , dit- il , Terentianus Maurus nous
a confervé ces quatre vers ,
Hunc lucum tibi dedico , confecroque , Priape ,
* ..
Qua domus tua Lampfaci eft , quaque filva ,
Priape ;
Nam te precipuè in fuis urbibus colit ora
Hellefpontia , cateris oftreofior oris .
Puis il ajoûte , & fimiles plures fie.
confcripfiffe Catullum fcimus. D'où le
Critique conclut que les deux autres Fieces
font auffi de Catulle , parce qu'elles
fe trouvent fous fon nom dans les Priapees.
Il appuye fon raiſonnement fur
l'autorité de Muret , dont voici les paro-
Jes: Quoniam autem Terentianus admonet
Rectorum Deo ceciniffe Catullum hujus
generis verfus , extantque inter Virgilia
nos cafus nonnulli , quos eruditi homines
Catullo tribuunt , & nos quoque numquam
aliter credidimus ; adfcripfimus eos , tam
ut, quafi poftliminio , ad auctorem rer
deant
AVRIL 17.240
ة ر و
deant fuum , tum ut curfim à nobis nonmulla
in eis , quæ cætcros fugere , adnotentur.
A quoi je répons que Terentianus
Maurus n'ayant rapporté que ces quatre
vers , fon autorité ne conclud rien en faveur
des deux autres Pieces , que Muret
a inferées le premier dans fon Edition fur
une pure conjecture , fans être appuyé
fur les Mil. de Catulle , ni fur les plus
anciennes Editions , où l'on ne trouve aucune
de ces trois Pieces .
Il s'agit maintenant de voir l'autorité
de Terentianus Maurus doit faire
adopter comme de Catulle ces quatre vers
qui ont paru indignes de ce Poëte à tant
d'excellens Critiques , qui ou les ont
tout à fait rejettez de leurs Editions , ou
les ont marquez en caracteres differens ,
placez à la fin , faifant affez connoître
là qu'il les regardoient tanquam (puries.
par
Terentianus Maurus pofterieur à Catulle
, puifqu'il vivoit fous Trajan , ne
peut-il pas avoir fuivi l'erreur populaire
qui lui attribuoit ces quatre vers ? Le
Dialogue des Orateurs ne fe trouve- t'il
pas en des Mff. fous le nom , & à la fin
des Oeuvres de Quintillien , & en d'autres
fous celui de Tacite ? Il eft cependant
très- certain qu'il n'y a qu'un des
deux qui en foit l'Auteur , & peut- être
n'eft-
C iiij
660 MERCURE DE FRANCE.
2
m'eft- ce ni l'un ni l'autre. Ne voyons
nous pas de nos jours donner des ouvra
ges , foit en Profe , foit en Vers à des
perfonnes qui n'ont jamais penſé à les
compofer ? Clement Marot fe plaint ame
rement dans fon Epître à Eftienne Dolet ,
qui fe lit à la tête de fes Oeuvres , qu'on
lui attribuoit des vers indignes de lui , &
qu'on les avoit imprimez ailleurs fous
fon nom . Nous voyons de même à la fin
des Oeuvres de François Villon in 169
chez Galiot du Pré 1532 , & dans les
Editions pofterieures , les Repues franches ;
le Monologue du Franc Archier de Baignollet
; le Dialogue de Mallepaye , &
de Baillevent ; que les bons connoiffeurs
fçavent n'être point de lui , mais de fes
Difciples.N'a-t'il pas pû fe faire de même,
que , du temps de Terentianus Maurus ,
ces quatre vers fe foient lûs fous le nom
de Catulle ? comme nous voyons aujourd'hui
en plufieurs anciens Mff. des
morceaux de differens Auteurs , confondus
fans diftinction fous un même titre.
D'ailleurs ces quatre vers font fi peu
de chofe pour la penfée , & le ftile en eft
tellement au- deffous de Catulle , que
cette raifon feule fuffit , pour les laiffer
dans l'Appendix Virgilii , où ils ont été
rangez anciennement , comme dans leur
place naturelle , entre les autres ouvrages
,
AVRIL 1724 661
›
ges , dont les Auteurs font douteux . L'autorité
des M. eft la feule qu'on doit
fuivre , & la feule que l'Editeur s'eft
propofée , nifi ubi mendum haud dubium
effet.
Achille Stace qui étoit bien fourni des
Mf. de Catulle , ne dit pas un mot de
ces trois Pieces . Auflt ne les y avoit-il
pas trouvées , & il n'a pas
crû devoir preferer
l'autorité de Terentianus Maurus
à ces refpectables originaux .
Quant à Jofeph Scaliger , il n'eft pas
difficile de deviner quels motifs l'ont
empêché de donner ces pieces dans fon
Edition de Catulle , & c. quoiqu'il les eut
données dans fon Appendix Virgilii en
1573. C'eft uniquement parce qu'il les
avoit publiées à leur place , entre les ouvrages
dont les Auteurs fontfufpects, c'eſt,
dis-je , par cette raifon qu'il n'a eu garde
de les donner à Catulle . En cela il a
été fuivi dans l'Edition d'Angleterre , in
4° 1702. & c'eft pour cela auffi qu'Ifaac
Voffius , quoique Hardi Critique , a jugé
propos de les rejetter à la fin dans fon
Edition , ne croyant pas que l'autorité de
Terentianus Maurus , qui cite ces quatre
vers , fût fuffifante , pour leur donner
un jufte droit de naturalité.
Peut- être , dit le Critique , que la
coutume de les inferer n'étant point établie,
Cv SCA662
MERCURE DE FRANCE:
Scaliger ne croyoit pas cela autrement, ne☀
ceffaire.
1
On lui pourroit dire , diftingue tem
pora , & concordabis fcripturas. L'Edition
de Muret in 8 à Venife , chez
Paul Manuce eft de 1554. une autre chez
Plantin in 16 en 1560. une troifiéme à
Venife in 8 en 1562. où le trouvent
d'après Muret ces trois Pieces , fans mettre
en ligne de compte les Editions que
je ne connois pas . C'en étoit affez pour
mettre Jofeph Scaliger en droit de fuivre
cette coûtume dans les deux Editions
qu'il a données , l'une en 1577. & l'aus
tre en 1600. s'il eut eu affez peu de Critique
pour le faire. On pourroit faire ici
un raifonnement démonftratif. Jofeph
Scaliger a mis ces trois Pieces dans l'Appendix
Virgilii en 1573. comme dans
leur place naturelle entre les ouvrages ,
dont les Auteurs font fufpects , & les a
omifes dans fes deux Editions de Catulle
en 1577. & 1600. Donc il n'a pas crû
que ces Pieces fuffent veritablement de
cet Auteur.
C'en eft trop , Monfieur , pour un convalefcent
, & je devrois en refter là, pour
ne point alterer vôtre fanté. Je ne puis
cependant me difpenfer de dire quelque
chofe à la décharge de l'Editeur , fur les
leçons qu'il a reçûes dans le texte, fur les
joncAVRIL
1724. 663
jonctions qu'il a fuivies d'après Jofeph
Scaliger.
Il lui reproche d'abord la jonction de
la 56. Epigramme , page 34.
Bononienfis Rufa Rufulum fallat , & c.
Avec celle qui la fuit , & qui en d'autres
Editions en eſt ſeparée , & commence
ainfi :
Num te leana montibus Libyftinis , & c.
Il faut fe fermer les yeux , pour ne
pas appercevoir que cette derniere eft
une fuite de la premiere. Achille Stace
l'avoit reconnu avant Jofeph Scaliger.
Voici les paroles : Mihi verò finis Epigrammatis
( BONONIENSIS
RUFA,
& c. ) deeffe videtur , & ejus quod fequitur
( NUM TE LEANA , & c. ) principium.
Qui ne voit
d'une fimple
leure que ces vers ,
pas
Num te leana montibus Libyftinis ,
Aut feylla latrans infima inguinum parte
Tam mente durâ procreavit , ac tetra ,
Ut fupplicis vocem in noviffimo cafu
Con emptam haberes ? nimis fere corde !
Qui ne voit pas, dis - je, que ces vers font
in reproche à Rufa fur fa cruauté , parce
qu'elle faifoit languirRufulus, & que par-
Cvj confe664
MERCURE DE FRANCE.
confequent le mot fellat eft une leçon
corrompue qui jette le Poëte dans une
contradiction manifefte , car en introduifant
fellat dans le texte , le Poëte peutil
dire à Rufa , ô nimis fero corde ! Auffi
Palladius Fufcus fubftituë fallit à fellat..
Jofeph Scaliger s'explique ainfi fur ce
mot , hic fpurci homines verbum fpurcum
fubftituerunts in quo non folùm eos reprehendo,
fed etiam quod eorum temeritate ,
quâ hunc locum contaminarunt , ex uno
epigrammate duo non integra facta funt.
Si le Critique ne veut pas en croire Scaliger
, contre lequel il paroît animé , il
faut efperer que l'autorité de Palladius
Fufcus , qui change fellat en fallit , mot
qui fait le même fens que fallat , lui fera
trouver la jonction fupportable , & s'il
y regarde de près , abſolument neceffaire.
Mais voici une autre jonction d'après,
Jofeph Scaliger , laquelle paroît inepte
au Critique , qui foutient qu'il l'a faite,
aveuglement. C'eſt à la page 82. epigr .
88. qui eft jointe à celle qui dans les autres
Editions la fuit. La voici ,
Nil nimium ftudeo , Cafar , tibi velle placere ,
Nec fcire utrùm fis albus , an ater homo.
Mentula machatur , machatur mentula certe,
Hoc eft quod dicunt , ipfa olera olla legit.
Cet
AVRIL 1724 665
1
Cet homme fi clairvoyant ne fçauroit
concevoir le rapport des deux derniers
vers aux deux premiers. Ce proverbe ,
ipfa olera olla legit , répond, admirablement
bien au fecond vers du premierDiſtique
, nec fcire utrùm fis albus an ater
homo. Achille Stace en a fi bien fenti la
liaifon qu'il a dit fur ce premier Diſti
que détaché du dernier , funt qui defiderariputent
cateros verfus hujus epigrammatis.
Catulle fit cette Epigramme , pour
reprocher à Jules - Cefar fes adulteres &
fes débauches , comme nous l'apprend
Quintilien , liv. x1 . de fes Inftitutions.
Negat, inquit , fe magni facere aliquis
Poëtarum , utrum Cæfar ater, an albus
homo fit. Les anciennes Editions de Parthenius
n'ont fait de ces quatre vers
qu'une feule Epigramme , & au lieu d'ater
il a ſubſtitué alter , en quoi il s'eft trom-
.pé. La matiere de ces vers ne fouffre pas
qu'on s'y étende davantage.
Il reste à répondre à trois minuties ,
& à une legere correction faite par le
changement de trois lettres dans un vers
tout- à-fait défiguré de laquelle l'Editeur
a averti de bonne- foi a la marge.
19 Pag. 17. epigr. 26. où Catulle reproche
à Jules - Cefar fes profufions à l'é
gard de Mamurra .
Quis
666 MERCURE DE FRANCE.
Quis hoc poteft videre ? quis potest pati ?
Nifi impudicus , & vorax , & aleo ?
Mamurram habere , quod comata Gallia ,
Habebat uncti , ultima Britannia , &c.
L'Editeur a préferé dans le texte aleo ,
qui fe lit en plufieurs Editions , entr'autres
en celle de Palladius Fufcus , à Hel-
Luo , qu'on trouve en d'autres. Sa raifon
eft que le mot aleo encherit fur belluo ,
c'eſt-à -dire , un homme , qui vorando
confumpfit. Nam , dit Palladius Fufcus
nihil aliud eft helluari , quam immoderato
fumptu bona fua confunere ; unde hel-
Luones dicuntur voraces . Le Poëte auroit
donc dit deux fois la même chofe , &
même l'auroit repeté une troifiéme fois ,
puifqu'il dit plus bas dans la même Epigramme
, an parum helluatus es ? D'ailleurs
le Poëte reproche à Cefar d'avoir
dépensé pour Mamurra ducenties aut trecenties
: ce qui revient à 882353. écus
d'or ou environ. Il eft difficile que le
jeu n'entrât pas dans une dépenfe auffi
énorme. Si l'Editeur eut mis helluo dans
le texte , le Critique eut eu un beauchamp
pour s'égayer , & pour faire valoir
aleo.
2 ° Il chicane l'Editeur fur le mot Sa-
Taputium , page 31. Epigr. 50. dont le
derAVRIL
17246 667
dernier vers eft , Dii magni Salaputium
difertum ! en parlant de Calvus qui étoit
de la plus petite taille , mais mordant , &
cauftique à l'excès. Le Critique voudroit
que l'Editeur eut mis ou Solopachium ,
on Sophocion , ou Salopygium , mots employez
par plufieurs Commentateurs , &
demande s'il n'eft pas problématique :
après cela lequel des deux il faut préferer
, ou du mot Salaputium , ou Salicippium.
Ce dernier a fon fens , & exprime
bien la petiteffe de Calyus , Salicippium ,
comme qui diroit Saliens in cipum , ce
qu'il étoit obligé de faire afin d'être vû
de fes Auditeurs . Mais outre que ce mot
ne fe trouve point dans les bons vocabulaires
, Salaputium , qui fe trouve dans
le Tréfor de Robert Eftienne , cité d'après
Catulle , dit la même chofe , & exprime
de plus le ftile vif, aigre , & mordant
de Calvus . Voici les termes de Ro--
bert Eftienne au mot Salapufius : quo nomine
dictus eft Calvus Catulli familiaris
, tanquam puer , ob ftaturam puerilem,
plenus falis & oratorie mordacitatis.
D'ailleurs Salaputium eft la leçon de
toutes les anciennes Editions que Jo eph
Scaliger a confervée. Je n'ofe trop appuyer
fur fon autorité que le Critique
traite d'ineptes mais il la recevra peutêtre
, étant foutenuë de celle de Robert
Eftienne.
}
3
668 MERCURE DE FRANCE.
3 Il rejette Tappone , page 86. Epigra
98. & aime mieux Caupone. Il n'y auroit
eu aucune raifon de changer ce dernier
mot qui fait un bon fens , s'il étoit
appuyé fur les M. Mais tous ont Tap--
pone & Tapone. Achille Stace cite pour
ces deux leçons les Mff. de Maffée &
de Zanchus , & celui de Padouë pour
Tripone , d'où il conjecture qu'on pourroit
lire turpi ore. Jofeph Scaliger dit
qu'il a lû à Plaifance une ancienne Infcription
, avec le mot Tappo. In veteri
·Infcriptione Plancentia legi ; C. VALERIUS
TAPPO. Tite-Live , cité par le
même , parle au 1. 38. de Valerius Tappus.
D'où il conclud , Tappones , familia
Roma ingente Valeria. C'est donc à un
ami de Tappon , qui vouloit mettre mal
Catulle dans l'efprit de Lefbie. , que s'ad
dreffe cette Epigramme. Ifte igitur Tap
po , dit Jofeph Scaliger , cum ifto infufurrabat
Lefbia nefcio qua , quibus fufpicionem
illi faceret Catullum alio tranftu
liffe calorem fuum. Voici la Piece qui con
fifte en quatre vers : 1
Credis me potuiffe mea maledicere vita ,
Ambobus mihi qua carior eft oculis ?
Non potui , nec ,fi poffem , tam perditè ama
rem ;
Sed tu cum Tappone omnia monſtra facis.
Omnia
AVRIL 1724. 669
Omnia monftra facis , peut fe prendre
en deux fens , ce qui rend la penfée plus
vive. Les Grecs difent en un feul mot
τερατογραφεῖν , τερατολογεῖν , τερατοποιεῖν.
Nous voici enfin arrivez au terme. Le
Critique triomphe fur ce dernier endroit
qui eft à la page 76. Epigr. 72. Voici le
vers :
Quia tu animum obfirmas ufque , inftri&tum
que reducis ?
Le mot inftri&tum qu'il appelle une
correction tirée par les cheveux , eft cité
dans les meilleurs Dictionnaires , en-
"tr'autres dans celui de Robert Etienne
d'après Catulle. C'eſt ce qui a déterminé
l'Editeur à s'en fervir. Le vers eft toutà-
fait défiguré dans les M. Voici précifément
comme il y eft écrit :
Qui tu animum affirmas atque instinctoque re
ducis.
Il a marqué de bonne -foi à la marge ,
qu'on lit diverfement ce vers dans les
Editions , hic verfus in M. corruptiffimus
variè legitur. Ita nos , tribus litteris
immutatis emendavimus . Le Critique en
convient lui-même. Mais il prétend que
pour avoir un bon guide , l'Editeur n'avoit
qu'à fuivre Ifaac Voffius plutôt que
de s'égarer. Or le fens de Voffius qui
corrige ainfi ce vers :
Quin
670 MERCURE DE FRANCE.
Quin tu animum affirmas , atque iſtine te rea
ducts ?
Eft précisément le même que celui de
Editeur , qui y fait un moindre changement.
Comment donc le Critique peut - il
dire que trois lettres gâtent ce vers ? Catulle
fe parlant à lui- même , fe reproche
fa foibleffe , & fe dit qu'il devroit fe défaire
, fe dépeftrer de fa paffion : ce qu'expriment
admirablement bien ces mots
inftrictumque reducis ? Il ne s'eft donc pas
plus égaré qu'Ifaac Voffius , dont il trouve
l'expreffion très - Catullienne : & fi l'E- .
diteur eut fuivi cette leçon , le Critique
n'eut manqué de trouver à redire à la
dureté de ce vers Spondaïque , où il y
a même une licence au mot reducis.
Voilà , Monfieur , mes réflexions fur
cette Critique. Je vous les envoye , pour
en faire tel ufage qu'il vous plaira. Ceux
qui lifent les anciens Poëtes Latins fe
contentent de les effleurer fans les appro
fondir . Ils blâment tout ce qui n'eſt pas
de leur goût , & fouyent ce qu'ils n'entendent
pas affez , foit faute de lumieres ,
foit qu'ils ne veuillent pas s'en donner
la peine. Je regarderai toûjours comme
témeraire quiconque prétendra s'élever
contre un Critique tel que Jofeph Scaliger.
Il fe trouva autrefois un homme qui
ola
AVRIL 1724.
678
ofa dire qu'Hercule étoit un lâche. Ce
fanfaron a- t'il fait perdre pour cela l'opi
nion qu'on a toûjours eue de la valeur de
ce deftructeur de monftres ? Le Critique
ne réüffira pas mieux à détruire la réputation
de Jofeph Scaliger , établie dans
l'efprit du public par tant d'excellens ouvrages
qui font fortis de fa plume . Si
vous parvenez à connoître cet Auteur
des Obfervations fur vôtre Catulle , & c.
vous pourriez lui propofer la réviſion
de Lucrece que vous fongez à réimprimer
; ce feroit la pierre de touche , &
le paralelle de Lucrece & de Catulle , du
côté de la difficulté, eft affez égal . Comme
il eft amateur de bonnes tables , il
trouveroit un fecours déja preparé par
celle que nous a donnée Giphanius dans
fon Edition , chez Plantin en 1566. Je
fuis , Monfieur , & c.
VERS
672 MERCURE DE FRANCE.
V.ERS prefente à Madame .......le
Lundi de Pâques par fon Cuifinier
fur l'air : Réveillez -vous , belle Endormie.
Enfin , Comteffe toute aimable ,
Voici le bon temps revenu ,
J
Boeuf & Mouton font fur la table ,
Féves & Pois ont difparu.
Carpes, Brochets , Harangs , Sardines,
Ont ceffé de nous infecter ,
1
La chair parfume nos Cuiſines ,
Et nous va tous reffuſciter .
A ce retour de la Marmite ,
1
Qui va fauver tant de mourans
Souffrez que je vous felicite ,
•
Vous qui n'aimez pas les harangs.
Les beaux jours , les fleurs , la verdure ,
Le Printemps , & tous fes appas ,
Reparent bien moins la nature ,
Que le doux retour des jours gras.
Quoi,
7
AVRIL 1724. 675
Quoiqu'aux bois le nouveau feuillage .
Charme les yeux du Campagnard ,
Il aime mieux fur fon potage ,
Voir fumer un morceau de lard.
Aujourd'hui la joye eſt extrême ,
De voir reverdir tous les champs s
Mais le Printemps dans le Carême
Nous fembloit un maigre Printemps.
Cependant, charmante Comteffe,
Quand tout le monde eft fatisfait .
Parmi la commune allegreffe ,
Il vous refte un certain regret.
Le fin Cuifinier qui vous traite ,
A beau vous faire des ragouts ,
La chere n'est jamais complette ,
Pendant l'abſence d'un époux.
LET.
674 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE Critique fur le Tréfor Britannique
de Nicolas - François Haym , é
Explication d'une Medaille d'Homere
rapportée dans le II. volume de ce Tréfor.
Par M. de la R....
L le faut avouer , Monfieur , ce n'eft
I pas feulement en France qu'on cultive
les Sciences , & la belle Litterature , prefque
toute l'Europe eft aujourd'hui fçavante
, & l'émulation a autant de part के
cette difpofition , que la qualité des efprits
des differentes Nations qui la compofent.
Depuis le rétabliffement des Sciences fous
le Regne de François I. nous avons donné
l'exemple , & des modeles en tout genre
d'érudition : qui fçait fi nous ne ferons .
pas un jour furpaffez en plufieurs choſes
par nos voisins ? Quoiqu'il en foit il faut
reconnoître de bonne- foi que nous n'en
avons point de plus ftudieux , & qui portent
plus loin leurs recherches , fingulierement
pour tout ce qui regarde l'antiquité
, que les Anglois. L'ouvrage que
vous ne connoiffez encore que par le titre
, qui eft ici très- rare , & dont vous
voulez que je vous rende compte , en eft,
Monfieur , une bonne preuve. L'Auteur ,
Romain
AVRIL 1724.
675
Romain d'origine , Muficien de profeffion,
& ayant du talent pour le deffein
paffe en Angleterre , fe fixe à Londres ,
en vifite les plus riches Cabinets , étudie
particulierement l'Antique , deffine , gra
ve , & décrit les monumens les plus finguliers
: devenu tout Anglois , fon goût
s'accroît par la lecture des Antiquaires ,
par la frequentation des habiles gens ,
il devient lui- même connoiffeur , & bon
Antiquaire , il conçoit & execute enfin
le beau deffein , qui fait le fujet de l'ouvrage
, dont j'ai à vous entretenir.
&
En voici d'abord le titre general quin'eſt
pas exact dans vôtre Lettre. IL TESORO
BRITANNICO . Ce titre paroît feul dans un
frontispice , orné de figures fymboliques
d'une belle graveure , & il eft fuivi à la
feconde page de cet autre titre , qui appartient
proprement à la premiere partie
de l'ouvrage. Del Teforo Britannico
parte prima. O vero il Museo nummario.
Ove fi contengono le Medalie Greche è
Latine in ogni Metallo & forma , non
prima publicate. Delineate & Defcritte
da Nicola Francefco Haym , Romano , volume
primo. In Londra per Giacob Tonfon
, à fpefe, dell'Autore 1719. 4º pag.
291 , compris les Prefaces.
On a fouvent donné le nom impofant
de Tréfor à des Recüeils beaucoup moins
im676
MERCURE DE FRANCE.
2 importans & qui ne contenoient rien
de fort précieux. L'ouvrage au contraire
dont il eft ici queftion , merite ce titre àt
toutes fortes d'égards ; M. Haym ayant
entrepris de publier ce que les plus riches
, & les plus curieux Seigneurs , &
d'autres fçavans Anglois , ont recueilli
de plus rare , & de plus inftructif en tout
genre d'Antiquité Grecque & Romaine.
Voici dans quel ordre il fe propofe de
faire paroître les Iv. parties , où les Cabinets
, dont ce Tréfor ſera compoſé.
La I. nommée IL MUMMARIO , ou le
Medailler contiendra trois volumes in
4º ou même davantage.
La II. fous le titre de GEMMARIO, traitera
des pierres précieuſes antiques , gravées
en creux , en relief , & c.
La III. appellée STATUARIO , renfermera
tout ce qui concerne les Statues de
Marbre , & de Bronze , les Buftes , &
les Bas-reliefs antiques , & c.
La IV. & derniere intitulée VARIO ,
contiendra les Poids , les Bagues & Anneaux
, les Inftrumens des Sacrifices , les
Lampes , les Lacrimatoires , & les Infcriptions
des Tombeaux , &c.
Voilà , Monfieur , dequai ' former un
ouvrage d'une grande étendue , mais
l'Auteur qui ne cherche point , dit - il , à
multiplier les volumes , promet de ne
donner
AVRIL 1724. 67%
donner feulement de toutes ces chofes
que ce qui n'a pas encore été gravé , &
dont les Auteurs imprimez n'ont fait
aucune mention , choififfant encore dans
les Monumens de cette efpece les plus
finguliers , & ceux dont le public éclairé
pourra retirer plus de lumiere & de
profit
le tout exactement , & brièvement
décrit, & accompagné des Remarques neceflaires.
M. Haym ávouë , que pour executer
un fi grand projet , il a eu beſoin de
plus d'un Mécene . Il travailla d'abord
fous les aufpices de Mylord , Comte d'Halifax
, à qui il étoit particulierement.attaché.
La mort ayant enlevé ce Seigneur
il le retrouva dans le Mylord , Comte
de Carnarvon , à qui l'Auteur dédie par
une belle Epître les prémices de fon
travail , c'eſt-à - dire , le premier volume
de fon Muſeo Nummario . Les autres Seigneurs
Anglois qui aiment l'Antique , &
qui poffedent des Cabinets , font nommez
à mesure qu'on rapporte les monumens
qui en font tirez . Enfin , il rend
aux Auteurs des differentes Nations , &
aux particuliers qui l'ont aidé de leurs
lumieres , toute la juftice qui leur eft
dûë. 11 diftingue particulierement le fçavant
M. Maffon , qui ayant vifité pref
que tous les Cabinets de l'Europe , &
D poffe678
MERCURE DE FRANCE.
poffedant lui- même de très-belles chofes,
a fait part à l'Auteur de fes Remarques ,
qui font fouvent mifes en oeuvre dans le
Medailler , & qui fentent ordinairement
une érudition peu commune.
Telle eft la difpofition generale de
tout l'ouvrage , l'Auteur promet de faire
fes efforts pour donner tous les ans un
volume pareil à celui dont je vous ai rapporté
le titre promeffe qui rend déja
M. Haym redevable à la Republique des
Lettres , puifque nous n'avons encore
vû que deux volumes de ce beau Recueil,
imprimez le 1. en 1719. & le 2.en 1720 .
& c'eft , Monfieur , de ces deux volumes
qui regardent les Medailles , dont j'ai à
Vous rendre un compte fommaire , en
attendant la publication de ceux qui doivent
fuivre.
Voici dans quel ordre les Medailles y
font rapportées , & cet ordre fera le
même jufqu'à la fin du Medailler . Les
Medailles des Rois , des Heros , & des
peuples de la Grece font au commencement
de chaque volume. Elles font fuivies
des Confulaires , & celles-ci des
Imperiales Latines & Grecques , qui
n'ont point encore paru , depuis Jules
Cefar jufqu'à Juftinien . Ainfi on trouvera
dans cette nouvelle collection tout
e que l'Auteur a vû de Medailles rares
AVRIL 1724
679
res , dont Mezzabarbe , & M. Vaillant
n'ont point parlé ; celles dont très - peu
d'Antiquaires ont fait mention , & fingulierement
celles qui peuvent éclairer
les fçavans dans l'Hiftoire , ou dans la
Cronologie. M. Haym décrit , & explique
avec l'étendue convenable chaque
Medaille qu'il rapporte , & qu'il a pris
la peine de deffiner lui-même avec une
fcrupuleuse exactitude , obfervant . d'en
marquer jufqu'aux défauts , ce qui eft
parfaitement imité par la graveure , qui
eft très-belle , & accompagnée d'une impreffion
magnifique. C'eft feulement dommage
qu'on ait employé d'auffi mediocre
papier , ce qui pourra changer dans
la fuite.
Entrons dans le premier de ces deux
volumes. Il preſente d'abord cent têtes
de Rois de Syrie , avec des revers finguliers
& differens des Medailles , qui
font rapportées par M. Vaillant dans fon
Hiftoire des Seleucides. Elles commencent
par Seleucus Nicator , le premier
de ces Rois , & finiffent à Antiochus XIII.
Epifane , furnommé auffi Philopator ,
Callinique , Afiatique , & de Comagene.
De ces cent Medailles , l'une des plus
belles & des plus curieuſes , à mon gré ,
c'eſt celle de Tigranes , Roi d'Arménie ,
qui fut auffi Roi de Syrie , par une révo-
Dij lution
680 MERCURE DE FRANCE
lution rapportée dans cet ouvrage ; on y
voit fur le revers ces trois lettres ПAP ,
qui marquent , ou une époque , ou quelqu'autre
myfteré d'antiquité. Elle appartient
à M. Sadler , & c'eft la 98. du
Recueil dont nous parlons.
9
Dix Medailles de Rois de Comagene
& fept ou huit Medailles Phéniciennes
font à la fuite de celles des Rois.de Syrie.
Quoiqu'on ne puiffe guéres que conjecturer
fur des têtes , & des revers bizares
, accompagnez de caracteres , vraifemblablement
Phéniciens , aujourd'hui
inconnus , & indéchiffrable , M. Haym
ne laiffe pas de faire paroître là -deffus de
l'érudition , en fortifiant fes conjectures
par des réflexions folides , & par l'autorité
de quelques autres Medailles de cette
efpece , citant fingulierement celles du
Cabinet de M. de Boze , Intendant du
Cabinet du Roi , auffi riche Antiquaire ,
que bon Antiquaire , & qui fe fait un
plaifir d'être utile aux fçavans par une
genereufe communication de ce qu'il
poffede de plus rare.
La fuite des Hommes Illuftres faifant
la feconde partie de ce volume , commence
à Lycurgue , le Legiflateur , &
finit à un Roi des Parthes , & à propos
de Roi des Parthes , une très -belle &
rare Medaille de cette fuite , qui porte
une
AVRIL 1724. 683
ane tête de Jupiter , eft fi nous en croyons
M. Haym , de Tiridate , frere d'Arface,
Roi des Parthes , l'un & l'autre celebres
dans l'Hiftoire . Elle eft du Cabinet de
M. Kemp.
On voit dans la même fuite des perfonnages
recommandables en tout genre ,
une Medaille affez finguliere , dont l'original
appartient à Mylord , Comte de
Winchilfea. C'eft une tête de femme couverte
d'un voile , fans aucune infcription
: nôtre Auteur ne balance pas à croi
re que c'est l'illuftre Sappho , femme celebre
dans la Grece , & Poëte Lyrique
du premier ordre , fe déterminant furtout
par la comparaifon de quelques autres
pareils monumens qu'il a vûs , &
qui appartiennent inconteftablement à
Sappho.
Cependant comme il y a eu , felon quelques
Auteurs , deux femmes celebres de
ce même nom de Sappho , l'une- & l'autre
de l'Ifle de Lefbos , mais nées en dif
ferentes Villes , qui ont fait frapper des
Medailles , fur lefquelles on voit une
pareille tête , la conjecture de M. Haym
peut avoir fes difficultez. Je pourrai
Monfieur , vous entretenir un jour làdeffus
plus au long , en vous parlant de
deux autres Medailles de Sappho , &
d'une autre tête de la même perfonne ,
Diij gra682
MERCURE DE FRANCE.
>
gravée fur un Saphir que je viens de
voir dans le petit Journal Litteraire de
Venife , intitulé Galleria di Minerva
& c. à la tête d'un Extrait de Differtation,
dans laquelle nôtre Auteur eft cité fur la
Medaille en queſtion , & fort honorablement
traité.
Un grand Medaillon de Sallufte l'Hiftorien
, du Cabinet de M. Wren , entre
auffi dans cette claffe ; quoique M. Haym
reconnoiffe , avec la franchife ordinaire ,
qu'il eft d'un affez mauvais travail , &
qu'il eft déja rapporté dans le Tréfor de
Patin.
Les Medailles des Villes & des peuples
de la Grece viennent enfuite , &
tiennent un eſpace confiderable , à cauſe
principalement des Medailles & des
Monnoyes d'Athénes , qui font ici en
grand nombre , quoique la plûpart rares
& fingulieres. Celles des Villes & des
peuples particuliers de l'Attique font à
la fin , & prefentent auffi des chofes peu
communes , & qu'on trouve fort rarement
ailleurs .
L'Empire Romain termine ce premier
volume , par une fuite d'environ cinquante
Medailles , ou Medaillons d'élite ,
Grecs & Latins qui commencent par Jules
- Cefar , & finiffent par Caraufius.
Les Medailles de se dernier rapportées
au
AVRIL 1724
683
au nombre de fix , font affez rares . On
peut dire qu'elles appartiennent de droit
aux Antiquaires Anglois ; car comme
vous le fçavez , Monfieur , Caraufius ,
après avoir ufurpé l'Empire fous Diocletien
, regna particulierement en Angleterre
, où l'on lui frappa des Medailles
avec des Types auffi recherchez , & des
Infcriptions auffi flateufes , qu'on en ait
jamais fait pour les veritables, & les meilleurs
Empereurs. Spectate veni : Renovat.
Roma : fpes Publica : Principi Juventutis :
font des Legendes de cette efpece , & on
les trouve fur les Medailles , dont nous
venons de parler. Cette derniere en argent
, Principi Juventutis , du Cabinet de
Mylord Devonshire , embarraffe fort M.
Haym , n'y trouvant aucune raifon de
convenance , ce qui l'oblige de croire
que Caraufius pouvait avoir un fils ou un
neveu , dont les Hiftoriens n'ont fait aucune
mention , auquel ce titre doit être
rapporté. L'habile Antiquaire n'a pas
fait réflexion qu'on voit des chofes encore
plus outrées , & moins convenables fur
les Medailles de plufieurs Tyrans , &
que le mystere qu'il cherche à découvrir,
n'eft autre chofe qu'un excès de baffeffe
de la part des peuples , & de flaterie de
part de ceux qui avoient favorisé l'ufurpation
, & qui avoient intereft de la
foutenir.
la
Diiij Vous
684 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'ignorez pas auffi que malgré
ces belles difpofitions , Caraufius fut détrôné
, & perdit la vie , par le même
Alectus qu'il avoit comblé de bienfaits
& d'honneur. Alectus regna donc à fon
tour en Angleterre , je n'ai jamais vû
qu'une de fes Medailles en petit bronze ,
avec un revers qui égale au moins en
Baterie celles de Caraufius . Elles font
d'une extrême rareté , & M. Haym
n'en rapporte point. Il indique feulement
deux Medailles d'or de ces deux Tyrans,
qu'il croit uniques , l'une de Caraufius
du Cabinet de Mylord , Comte de Pem
broke , & l'autre d'Alectus de Milord
Comte de Briſtow.
Quoique ce premier volume puiffe
paroître confiderable par les monumens
qu'il renferme , vous pouvez , Monfieur,
vous attendre que le fecond , dont il me
refte à vous parler fera encore plus rempli
, & en general plus curieux que le
précedent . M. Haym nous l'a declaré , &
s'y eft engagé lui-même dans fa premiere
Preface on trouvera , dit-il , dans le volume
fuivant quantité de Medailles tirées
de la collection du Duc de Devonshire
, l'une des plus belles & des plus
nombreufes d'Angleterre , & de celle
du Comte de Pembroke , qui étoit à la
campagne avec fon tréfor , lorfque l'Auteut
AVRIL 1724. 685
teur travailloit au premier volume . On
voit d'ailleurs dans la même Préface que
M. Haym fe propofe de donner auffi les
Medailles Puniques , les Tofcanes , les
Phéniciennes , les Perfanes , & c.
Je crains cependant , Monfieur , que
ma Lettre ne palle déja les bornes que je
dois me prefcrire pour ménager vôtre.
attention ; elle s'eft infenfiblement allongée
plus que je ne penfois ; ainſi je
crois qu'il eft à propos de renvoyer à un
autre fois ce que j'ai à vous dire de ce
fecond volume, & en particulier fur la
Medaille d'Homere , qui y eft rapportée .
Tout cela enfemble merite bien d'être
traité feparément , & ce fera le fujet
d'une feconde Lettre , que vous n'atten
drez pas long-temps .
Je finis celle- ci en fouhaitant que dans
tous les pays , où l'on cultive les Lettres,
on forme , & on execute un projet fem
blable à celui dont nous venons de parler
, & fingulierement en France , qui
renferme dans le feul Cabinet du Roi ,
fans parler de ceux des Princes , des Seigneurs
, & de divers particuliers , des
Tréfors encore plus riches que ceux que
l'Angleterre nous étale . En attendant, chaque
curieux du moins devroit faire graver
ce qu'il a de plus fingulier en fait de Medailles
par ce moyen on parviendroit
Dv enfin
686 MERCURE DE FRANCE .
enfin à avoir une Hiftoire generale , &
un corps complet de toutes les Medailles
antiques , projet que Morel avoit fort
avancé , & dont l'execution ne devroit
pas fe faire attendre fi long- temps .
M. Lebret , Premier Prefident du Parlement
de Provence , Intendant de Juftice
, & du Commerce dans la même Province
, a déja concouru à ce loüable deffein
, & il a donné un exemple qui merite
d'être fuivi . Ce Magiftrat , dont le
Cabinet eft un des plus riches qui foient
en France , qui connoît parfaitement les
raretez qu'il poffede , & qui en fait ufage
, a fait graver depuis peu plus de cent
Medailles fingulieres , qui n'avoient jamais
été publiées , ou qui étoient fort
peu connues : ce qui eft capable d'exciter
parmi les Antiquaires d'un certain nom
une noble émulation qui pourra tourner
au plus grand avantage de la Républi
que des Lettres. Je fuis , Monfieur , &c.
A Paris , le 2 1. Mars 1724.
AVRIL 1724.
687
A la Dame , qui dans le Mercure a pris
le nom de Minervete.
SONNET fur les Bouts -rimez propofez.
Q peau
Uittez la coëffe , Iris , & prenez le Cha
La Mothe auprès de vous n'eft qu'un Lanturelure
,
Les foeeurs qui du Parnaffe habitent le Coupeau,
Viendront bien- tôt de vous prendre la Tablature's
Des beaux efprits de Tours vous menez le
Troupeau,
Vous êtes des beautez comme la Miniature
Tout le monde vous fuit comme on fait le
Drapeau ,
Et vous faites aux coeurs aimable Egratignure
C'eſt ainfi que chacun vous met fur le Tapis ,
Une foule d'Amans à vos pieds Accroupis »
Soupirent devant vous d'un ton de Chanterele.
Celui- ci comme un mort paroît Défiguré,
L'autre fe plaint tout haut que vous l'avez
Bourré
Mais chacun fait ferment de vous être Fidele..
D vj.
PRE688
MERCURE DE FRANCE.
XX: XXXXXXXXXXX :X *
PREMIERE ENIGME.
Ans le bois je prends ma naiſſance ,
Sans fçavoir , & fans connoiffance ,
J'apprends ce que j'ignore , & ce qu'on ne
fçait pas ,
Jufte comme un compas ,
Je prête mon fecours pour rendre la justice ,
Et malgré cela , la police ,
Me fait fouffrir le fer , me fait fouffrir le feu
Mais c'eft encor trop peu ,
Pour me rendre parfaite ,
On me met par quartier avant que je fois
faite.
G
Α
SECONDE ENIGME SECON
U milieu des douceurs d'un champêtre
féjour ,
Où fans craindre l'ennui , l'on trouve le fi
lence ,
Une augufte Princeffe honora ma naiffance ,
Me donnant à la fois mon nom & fon amour.~
A
AVRIL 1724.
689
A tes vives ardeurs , été , je dois le jour ,
+
J'ofai pour les braver expoſer mon enfance ,
Mon corps foible & leger fentoit leur vio
lence ,
Lorsqu'il fallut partir pour paroître à la Couri
Je fuivis ma Princeffe avec reconnoiffance ;
Chacun applaudiffoit dans fon impatience ,
A ma naiſſance heureufe autant qu'à fon res
tour.
De mes rivaux naiffans la jalouſe eſperances
Réndit mon nom fameux dans le fein de la
France ,
Et fans me le ravir ils l'eurent à leur tour.-
TROISIEME ENIG ME.
L
Es Chaffeurs fe font une joye ,
Ou plutôt ont la paffion ,
D'alterer leur fanté , leur conftitution ,
Pour venir à bout de leur proye ;
Moi, plus tranquille avec raiſon ,
J'attends patiemment , fans nulle émotion,,
Celle que le bonheur m'envoye ,
Mais lorsque je la vois brufquement je prens
feu
Auf
690 MERCURE DE FRANCE.
Auffi je ne l'épargne gueres ,
Et dans mes pattes meurtrieres ,
Elle voit que ce n'eſt point jeu ,
Le Manant me fouffre fans peine ,
D'autres en me voyant fentent quelque friffon,
J'ai pour coup d'oeil une petite plaine
Et je trouve dans moi toute ma region.
2
Le vrai mot des Enigmes du mois dernier
eft le Bouis ; le Gratte- Cul , & la
lettre N.
米米*****
}
BONS MOTS ,. &c.
UNMagiftrat du premier ordre , qui
9
avoit rendu un fervice fignalé à un
riche particulier , vit arriver chez lui ,
quelques jours après , un homme qui lui
prefenta de fa part deux beaux flacons
de vermeil doré , & d'une bonne capacité.
Je fçai ce que c'eft , dit le Magiftrat ,
fans s'émouvoir , & ayant fait appeller
fon Maître - d'Hôtel , il lui dit : rempliffez
ces flacons de mon meilleur vin , &
qu'on les porte chez Monfieur un tel
puis le tournant vers celui qui avoit prefenté
les flacons : dites - lui , s'il vous
plaît ,
AVRIL 17247
plaît , qu'il ne l'épargne pas tant qu'il le
trouvera bon.
Tantum valent , quantum fonant , repartit
un Curé vif & petulent , à un de
fes Paroiffiens qui fe plaignoit du bruit
des Cloches , & qui lui recitoit cette
Epigramme contre les Carillonneurs.
Perfecuteurs du genre humain ,
Qui fonnez fans mifericorde ,
Que n'avez- vous au cou la corde,
Que vous tenez dedans la main..
Benferade venoit de difputer avec le
Cardinal ………… ... dans le moment que
cette Eminence reçût le Courier qui lui
apportoit le Bonnet. Parbleu , j'étois bien.
fou , dit-il , de quereller avec un homme
qui avoit la tête fi près du Bonnet.
Le Comte de Gondemar , Grand'd'Efpagne
, qui avoit été Ambaffadeur en
Angleterre , revint à Madrid avec le
Chevalier Cottington . Il mena un jour
ce Seigneur Anglois , voir la belle maifon
du Connétable de Caftille , dont le
Concierge après leur avoir montré les
appartemens , & ce qu'il y avoit de plus:
curieux à voir , leur prefenta encore plu
fieurs baffins remplis de fruits . Le Comte
fit en fortant de grands complimens à ce
Con
892 MERCURE DE ERANCE.
Concierge , fans lui rien donner , & dit
au Chevalier , qui lui demanda s'il ne
falloit pas donner quelque chofe à cet
homme: fi vous avez une piftole , donnezla
lui , & vous le payerez à l'Angloife ,
comme je viens de le payer à l'Eſpagnole .
Un Cadet de Gascogne arrivant à Paris
, & voulant avoir un Valet , en arrê
ta un à quinze écus de gages , & lui demanda
un répondant. Je vous en donnerai
un , lui répondit le Valet ; mais il
faudra que vous ayez auffi la bonté de me
donner un répondant pour mes gages .
Les Parthes ayant envoyé de Seleucie ,
leur Ville Capitale , faire un compliment
fort fier à Marcus Craffus : allez , dit ce
Capitaine à l'Ambaffadeur , allez dire aux
Parthes que je leur répondrai dans Se
leucie.
Un Boffu s'étant mocqué de Leon de
Bifance , qui avoit la vûe fort courte : tu
portes fur ton dos , lui dit-il , la vengeance
du reproche que tu fais à mes yeux .
Un Avocat Touloufain fe trouvant à
Paris en confultation , fur une matiere
très- importante , & fur laquelle il dit
fon fentiment avec beaucoup de liberté s'
une perfonne de diftinction , intereffée
dans l'affaire , crût voir la perte de fon
procès
AVRIL 17247 697
procès dans le fentiment de l'Avocat , &
ne pouvant fe contenir , lui dit quelques
paroles aigres , finiffant par ces mots : Je
crois qu'il n'y a pas l'ombre du bon fens
paffé la Loire : j'en conviens , Monfieur,
repliqua l'Avocat , refte à fçavoir fi c'eft
en deçà , ou en delà de cette riviere.
Un hommé fort arrangé , & qui¨vivoit
frugalement , vit arriver chez lui ,
comme il s'alloit mettre à table , un de
fes amis qui venoit lui demander à dîper .
Vous foyez le bien venu , lui dit- il , en
venant ainfi fans m'avertir , vous dînerez
avec moi : une autrefois fi vous voulez
bien me le faire fçavoir , ou venir de
meilleure heure , je dînerai avec vous.
Un Voyageur peu éclairé , & affez
crédule , ayant fait imprimer la Relation
de ſes voyages ; un grand Prince qui l'avoit
lûe avec attention , lui dit un jour
il y a bien des erreurs , pour ne pas dire
des menteries , dans vôtre Livre : Monfeigneur
, répondit le Voyageur , pour
toutes les chofes que je n'ai pas vûës par
moi- même , je me contente de dire , on.
m'a dit , & c'eft de ces chofes- là dont vôtre
Alteffe S. veut parler : oui , reprit le
Prince ; mais on m'a dit , fe trouve pref
que à chaque page .
Un Bourgeois de la petite Ville de ......
en
694 MERCURE DE FRANCE :
en Bourgogne , ayant fait quelques emplettes
chez un Marchand , à un prix
très - exorbitant ; ce Bourgeois fit rencon
tre quelques jours aprèsde ce même Marehand
, qui lui dit : Monfieur , je vous
donne le bon jour ; le Bourgeois le regardant
d'un air refroigné, lui répondit :
ah ! tu me donnes le bon jour ; fi tu pouvois
me le vendre , tu ne me le donneróis
pas.
斑
CHANSON.
Ole , heureux Papillon , vole au gré đẹ
Vole tes voeux ;
De fleurs en fleurs vole fans ceffe ;
Tu recommences d'être heureux ,
Dès qu'un nouveau defir te preffe
Je ris d'un amant entêté ,
D'une vaine perfeverance ,
3es feux font fans vivacité ,
Et fon amour fans violence ;
Le bien qu'on poffede n'eſt rien
Celui qu'on defire eſt le vrai bien .
COU
le augrédetes
Tu recommence
NIX
Jeris dam amantEnte
THE NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN
FOUNDATIONS.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
DU
AVRIL
1724 697
COUPLETS du Menuet noté , fur une
jeune perfonne , âgée de 7. ans.
Etite Brunette
PE
Ji
Qui toute jeunette ,
Sçais déja charmer ;
Ta mine eft fi fine ,
Que chacun devine
Qu'il faudra t'aimer.
Lors à certain âge ,
Tu feras ufage ,
De tes yeux vainqueurs
Ta mere eft fi belle ,
Tu fçauras comme elle
Captiver les coeurs.
Les ris , la jeuneffe .
Te fuivront fans ceffe
Dans tes plus beaux jours ;
A ta deſtinée
Le Dieu d'Hymenće
Joindra les amours.
Ccs
696 MERCURE DE FRANCE:
Ces paroles font de M. M. de M. &
la Mufique eft de M. B. de M.
NOUVELLES LITTERAIRES,
DES BEAUX ARTS , & c .
SUITE de l'Extrait du Poëme de la Ligue
on Henry IV.
E fixiéme chant contient une fiction
Lagréable & fublime. S. Louis defcend
de la voute des Cieux , & apparoît
en fonge au nouveau Roi ; il lui met fur
la tête fon Diadême , & après lui avoir
donné d'admirables leçons pour regner
glorieufement , il le tranfporte dans un
Globe Celefte , où le Poëte imagine , que
réfident les ames , qui doivent un jour
féjourner dans les corps humains .
C'eſt-là que le très-haut forme à fa reffems
blance ,
Ces efprits immortels , enfans de fon effence ,
Qui foudain répandus dans les mondes divers ,
Vont animer les corps & peupler l'Univers .
C'eft- là auffi qu'après la mort nos ames
retournent pour y être jugées par un
arbitre fouverain qui voit tout , connoît
tout
AVRIL 1724. 697
tout , & d'un feul de fes regards abfout
ou punit.
Les portes des Enfers s'ouvrent , Saint
Louis fait voir à Henri ce lieu terrible ,
féjour de l'orgueil , de la perfidie , de
l'avarice , de la haine , de l'envie , du
menfonge , de l'hipocrifie , du faux zele.
Ces monftres paroiffent confternez à la
vûë de Henri , aux yeux duquel s'offre
d'abord l'affaffin de Henri III. tenant encore
en main le funefte poignard , dont
l'arma le fanatifme des liqueurs . Il lé
voit expiant fon crime dans les tortures.
Il apperçoit dans le même lieu ces Tyrans
cruels , ennemis de la juftice & de
la verité , & auprès d'eux ces fleaux du
monde , ces conquerans fanguinaires que
le vulgaire appelle Heros , & que Dieu
ne diftingue point des Tyrans.
Devant eux font couchez tous ces Rois faineans
,
Sur un Trône avilli fantômes impuiffans.
Henri voit près des Rois leurs infolens Mi
niftres ,
Il remarque fur tout ces confeillers finiftres,
Qui des moeurs & des loix avares corrup
teurs ,
De Themis & de Mars ont vendu les honneurs
,
Qui
698 MERCURE DE FRANCE .
Qui mirent les premiers à d'indignes encheres,
L'ineftimable prix des vertus de nos peres.
Le fujet revolté , le lâche adulateur
le Juge inique , le Delateur infame , ceux
même , qui nourris dans le fein de la
molleffe , n'ont eu pour tout vice qu'un
coeur foible , tous fouffrent des peines
proportionnées & équitables. Henri frappé
de ces objets fait fur ces châtimens horribles
une réflexion trifte , fur laquelle
il feroit jufte auffi d'en faire une autre ,
pour juftifier la conduite de Dieu dans la
punition des méchans .
Cependant l'un & l'autre quittent.ces
lieux funeftes , & s'avancent vers ces
lieux fortunez où réfide l'innocence . Ce
n'eſt plus l'affreufe obfcurité des enfers ,
c'eſt une clarté immortelle. Le Paradis
eft ici dépeint avec tous fes charmes . Là
regnent Clovis , Charlemagne , Louis XII.
& d'Amboife , fon fidele Miniftre . On
voyoit plus loin ces guerriers , vengeurs
de leur patrie , qui ont péri pour fa défenfe
: la Tremoille, Cliffon , Montmorenci,
de Foix , du Guefclin , Dunois , & l'illuf
tre Amazone , qui fauva la France. An- .
toine de Navarre s'offre alors aux yeux
de fon fils. Le/ Heros veut l'embraffer ,
mais cette ombre ft chere lui échape ; cependant
il lui parle , & elle l'entend.
Enfin
AVRIL 1724.
699
Enfin S. Louis conduit Henri au Temple
des Deftins . Cette idée heureuſe
fournit une defcription prophétique des
évenemens les plus confiderables , arrivez
depuis la mort de Henri le Grand ;
les triomphes de Louis XIII. moins grand
que
fon pere , & que fon fils : la gloire
de Louis XIV . environné de Condé , de
Turenne , de Catinat , de Vauban , de
Luxembourg, & de Villars.
A travers mille feux je vois Condé paroître .
Tour à tour la terreur , & l'appui de fonmaître
Turenne de Condé le genereux rival ,
Regardez dans Denain l'audacieux Villars ,
Difputant le tonnerre à l'aigle des Cefars.
Arbitre de la paix , que la victoire amene ,
Digne appui de fon Roi , digne rival d'Eugene,
On voit enfuite les portraits des deux
grands Miniftres , Richelieu & Mazarin,
& leur paralelle. S. Louis montre à Hen-.
ri Philippe d'Orleans , Regent de France
qu'il peint ainfi.
Il unit les talens d'un fujer & d'un maître ,
Il n'eft pas Roi , mon fils , mais il enfeigne 2
l'être .
Louis de Bourgogne , pere de Louis XV.
eft
880187
700 MERCURE DE FRANCE.
་
eft en cet endroit reprefenté felon l'exacte
verité , & avec les couleurs les plus
belles . L'éloge de Louis XV. eft auffi lans
exageration & fans flaterie. Ce jeune
Prince décore parfaitement le Palais du
Deſtin .
Le feptiéme chant repreſente d'abord
la joye folle des liqueurs , au bruit de la
mort de Henri II. & d'un autre côté
l'inquiétude du Roi d'Efpagne fur cet
évenement , qui réüniſſant l'armée Roya
le fous un chef infatigable , renverfe fes
projets , & affoiblit fes efperances . Cependant
Egmond par fes ordres accourt
des bords de l'Efcaut fur les rives de la
Seine avec ce fecours ; Mayenne croit
bien- tôt dompter Henri. C'eft ici qu'eſt
décrite la celebre bataille d'Ivry , qui eft
un des beaux morceaux du Pocme , &
où tout eft fi lié , qu'il nous eft impoffible
d'en rien extraire. Les batailles d'Alexandre
n'ont jamais eu plus d'expreffion
dans les Tableaux de le Brun . Le vieux
Dailli qui dans le combat tuë fon fils
fans le connoître ; Egmond qui périt de la
main de Henri ; ce Monarque qui fauve la
vie à Biron , enveloppé de toutes parts
la défaite entiere , & la fuite de Mayenne
; la clemence du vainqueur , tout cela
forme une Image de combat , & une Poëfie
, dont nous n'avons point d'exemple
de-
1
AVRIL 1724. 701
depuis Homere , Virgile & le Taffe .
Cependant la Difcorde fremit de rage,
defefperant de vaincre Henri par les armes
, elle forme le projet de le vaincre
par les plaifirs ; elle part & vole fur un
char teint de fang , & conduit par la haine
, envelopée d'un nuage épais , qui fait
pâlir la lumiere , elle va trouver l'AL
mour pour l'engager à percer de fes fleches
le coeur de Henri.
Le huitiéme chant commence par une
peinture allegorique du Palais de l'Amour
, dans laquelle l'Amour eft prefenté
fous deux faces toutes differentes
l'une de l'autre. Voici la premiere :
Sur les bords fortunez de l'antique Idalie ,
Lieux où finit l'Europe , & commence l'Afie .
S'éleve un vieux Palais refpecté par les temps
La nature en pofa les premiers fondemens
Et l'art ornant depuis fa fimple architecture
Par fes travaux hardis furpaffa la nature ,
Là tous les champs voiſins peuplez de mirtes
verds ,
N'ont jamais reffenti l'outrage des Hyvers,
Par tout on voit meurir , par tout on voit
éclore ,
Et les fruits de Pomone , & les prefens de
Flore ,
E Et
782 MERCURE DE FRANCE .
Et la terre n'attend pour donner fes moiffons,
Ni les voeux des humains , ni l'ordre des
faifons.
Voilà ce qui ne regarde que le Temple
de l'Amour ; mais voici ce qui concerne
l'Amour même , confideré par le
bon endroit. Le Poëte dit en parlant des
Amans :
Chaque jour on les voit le front paré de fleurs,
De leur aimable maître implorer les faveurs.
Et dans l'art dangereux de plaire & de féduire,
Dans fon Temple à l'envi s'empreffer de s'inftruire
,
La flateufe efperance au front toûjours ferain ,
A l'Autel de leur Dieu les conduit par la
main :
Près du Temple facré les graces demi nuës ,.
Accordent à leurs voix leurs danfes ingenuës :
La molle volupté fur un lit de gazons ,
Satisfaite & tranquille écoute leurs chanſons.
On voit à fes côtez les myfteres en filence,
Les refus attirans , les foins , la complaifance .
Les plaifirs amoureux , & les tendres defirs
Plus doux, plus féduifans encor que les plaifirs .
Voici la feconde face de l'Amour tout
oppofée à la premiere.
De
A V R I L 1724.
703
De ce Temple fameux , telle eft l'aimable
entrée ;
Mais lorsqu'en avançant fous la voute facrée,
On porte au fanctuaire un pas audacieux ,
Quel fpectacle funefte épouvante les yeux!
Ce n'eſt plus des plaifirs la troupe aimable
& tendre ;
Leurs concerts amoureux ne s'y font plus entendre
,
Les plaintes , les dégoûts , l'imprudence , la
peur ,
Font de ce beau féjour un féjour plein d'hor
reur :
La fombre jaloufie au teint pâle & livide ,
Suit d'un pied chancellant le foupçon qui la
guide ,
La haine & le couroux répandant leur venin ,
Marchant devant fes pas un poignard à la
main ;
La malice les voit , & d'un fouris perfide ,
Applaudit en paſſant à leur troupe homicide ,
Le repentir les fuit déteftant leurs fureurs
Et baiffe en foupirant fes yeux moüillez de
pleurs.
C'eft dans ce Palais que la Difcorde va
trouver l'Amour. Elle le fait ſouvenir des
E ij
Heros
704 MERCURE DE FRANCE.
Heros qu'il a foumis à fa puiffance
d'Hercule , de Marc- Antoine , & lui dit :
Henri le reste à vaincre après tant de guerriers,
Dans fes fuperbes mains va flétrir fes lauriers.
L'Amour precedé des jeux & des graces
, & porté fur l'aîle des zephirs , vole
auffi -tôt vers les campagnes d'Ivry , &
menage l'entrevûë de Henri & de Gabrielle
d'Eftrées . Cet endroit eſt traité
avec toute la délicateffe poffible. Cependant
le vertueux Sulli s'apperçoit de la
nouvelle foibleffe de fon maître.
Non moins prudent ami , que Philoſophe
auftere ,
Sulli fût l'art heureux de reprendre & de
plaire ,
Des folides vertus rigoureux fectateurs
Favori de fon maître , & jamais fon flateur..
Henri lût fur fon trifte viſage fa propre
honte. Je t'ai vû , lui dit- il , & tu me
rends à moi- même. Je reprends la vertu
dont l'Amour m'a dépouillé. Henri , même
en condamnant fes pleurs , en ver-
: foit encore :
Entraîné par Sulli , par l'amour attiré ,
Il s'éloigne , il revient , il part defefperć.
Aing finir le huitième chant que quelquas
AVRIR 1724. 705
ques-uns mettent au- deffus de tous les
autres.
Les momens que Henri avoit perdus
dans la molleffe furent des momens précieux
pour les ennemis ; ils voulurent
en profiter. Déja ils parloient en vainqueurs.
Les Ligueurs réfolurent de fe
choisir un Roi ; ils crûrent qu'il falloit
éblouir le peuple par l'idée d'un Trône
imaginaire. Les Etats s'affemblent , ce ne
font ni les Pairs , ni les Députez de nos
Parlemens qui y paroiffent ; les Lys n'or
nerent point cet indigne Tribunal.
On voit ici le difcours éloquent &
courageux d'Aubrai qui reproche aux
Ligueurs leurs crimes , & leurs projets
rebelles. Mais voici que tout à coup on
entend un bruit confus : aux armes , l'ennemi
approche. C'étoit l'armée de Henri
qui venoit inveftir Paris . Ce fiege le plus
memorable qu'on life dans l'Hiftoire , &
plus rempli d'horreurs que celui de Jerufalem
, eft dépeint felon l'exacte verité,
& avec des traits effroyables . Sans le fecours
de la fiction tout y étonne , & la
Poëfie n'y a d'autre part que la force de
fes expreffions.
Le Roi eft touché de l'état déplorable
de cette malheureufe Ville. L'impreffion
que fait fur fon coeur la mort de tant
d'hommes qui periffent par la faim ,
E iij
lui
fait
706 MERCURE DE FRANCE.
fait verfer des larmes. Ses fentimens ad
mirables que le Poëte exprime , en font
auffi verfer à tous les lecteurs un peu
fenfibles. Henri fe réfout de donner du
fecours & des vivres à fes miferables
fujets , que l'efprit de rebellion aveugloit.
Quel eft de ces mourans l'étonnement extrême
,
Leur cruel ennemi vient les nourrir lui-même.
Le peuple touché de cette grace commençoit
déja à benir le nom de Henri.
Les chefs de la Ligue traiterent de foibleffe
, & les bienfaits du Roi , & la reconnoiffance
des fujets ; de forte que
quelques- uns fe reprocherent de lui de-
Voir la vie. Le Poete feint ici que Saint
Louis , protecteur de Henri intercede
pour lui , afin de calmer les troubles , &
de le rendre tranquille pofeffeur de fon
Royaume . S. Louis s'approche du Trône
Dieu .
Au milieu des clartez du feu pur & durable ,
Dieu mit avant les temps fon Trône inébranlable
;
Le Ciel eft fous fes pieds ; de mille aftres divers
,
Le cours toûjours reglé l'annonce à l'Univers.
La puiffance , l'amour , avec l'intelligence ,
Unis & feparez compolent fon effence.
Ces
1
AVRIL 1724% 78%
Ces deux derniers vers expriment
heureufement le Myftere de la Trinité.
S. Louis foutient fi bien la cauſe de Heni
, & parle fi éloquemment à Dieu
qu'il le touche & le perfuade. Auffi - tôt
La verité defcend du haut des Cieux dans
la tente de Henri , qui renonce à l'erreur
, abjure l'herefie , & cet obftacle
fatal étant levé , il entre triomphant dans
Paris , dont le fiege & la prife , felon la
regle de l'Unité , eft le fujet du Poëme
Quelques - uns ont trouvé qu'il finif
foit trop brufquement , que la conclufion
n'en étoit pas allez bien menagée , que
la réduction de Paris , & la foumiffion des
Ligueurs étoit foiblement exprimée ; que
le Poëte pouvoit décrire l'entrée triomphante
de Henri , tous les Seigneurs de la
Ligue accourans de toutes parts , pour
meriter leur pardon , & qu'il devoit avancer
, par un anachronisme permis , la
paix generale , & fur tout la reconciliation
du Duc de Mayenne . On prétend
encore que l'Auteur auroit dû ne point
Qublier le Duc de Parme qui joua un fi
grand rôle dans la guerre de la Ligue,
On reproche auffi au Poëme un petit
nombre d'expreffions & de rimes negligées
. Ces défauts legers prouvent au Public
que M. de Voltaire n'a point mis la
derniere main à ſon ouvrage , & il fera
E iiij fans
708 MERCURE DE FRANCE.
fans doute un jour plus parfait.
ARREST BURLESQUE , donné en la
Grand Chambre du Parnaffe , en faveur
de la Tragedie d'Inès de Caftro . A Paris,
chez la veuve Guillaume , Quay des Auguftins
1724. brochure de 15. pages.
Ce petit ouvrage commence par une
Lettre pleine d'efprit & de bonnes remarques
, & qui fert comme de Preface à
l'Arreft. Nous ne nous y arrêterons point;
mais nous ne retrancherons rien de cet
ingenieux Arreft ; il nous paroît trop
propre à égayer nos Lecteurs . Le voici :
VEU par la Cour la Requête prefentée
par les Syndics , Manans & Habitans de
Fa Communauté du Parterre , tant en
leurs noms que comme Tuteurs & Défenfeurs
de la Tragedie intitulée , Inès
de Caftro : contenant , que depuis environ
fix mois , la nommée Critique , fille procedante
fous l'autorité de certains Qui
dams factieux prenant les furnoms de
Grands-Maîtres , Enquêteurs , Réformateurs
, Examinateurs , & Cenfeurs des
productions de l'efprit , aux Sieges generaux
des Caffez à Paris , fe feroit mife
en état d'expulfer la Tragedie du Theatre
François , dont elle eft en paisible
poffeffion dès le 6. Avril 172 3. & auroit
publié contr'elle plufieurs livres , traitez
,
A V.RIL 709 1724.
tez , differtations , raifonnemens , lettres ,
épigrammes ; & libelles diffamatoires
voulant affujettir ladite Tragedie à fubir
en fon tribunal , l'examen de fa conduite,
ce qui feroit directement oppofé aux loix ,
us , & coûtume de ladite communauté
qui l'a jugée reguliere , & qui n'eſt
comptable qu'à la Cour de fes opinions ;
que même fans l'aveu de ladite communauté
, elle auroit entrepris de réformer
plufieurs chofes en , & au dedans dễ ladite
piece , ayant ôté à Conftance , l'un
des perfonnages , la prérogative d'aimer
un Prince dont elle n'eft point aimée
laquelle prérogative elle auroit reçûë de
la liberalité de fon pere , & de fon bon
gré , & par une procedure nulle de toute
nullité auroit prétendu fubftituer au lieu
& place dudit amour une haine commune
, & conforme à la nature . Comme
auffi de rendre ladite Conftance fenfible
à l'affront ignominieux réſultant du mépris
, & de l'indifference de D. Pedre ,
avec plein pouvoir de s'en venger
punément , n'ayant aucuns droits , ni ti
tres pour faire lefdites innovations , que
la raifon , l'ufage , & les regles de l'art ,
dont le témoignage n'a jamais été reçû
dans ladite communauté quand un Ouvrage
a fçû lui plaire ; auroit auffi attenté
ladite Critique par une entrepriſe inoüie-
Ey d'at710
MERCURE DE FRANCE.
il
lui
d'attribuer trop ´de cruauté à. Alphonfe
& prétendu que la condamnation par
prononcée contre fon fils étoit précipitée
& irréguliere dans la forme, en ce que la
plupart des Juges n'ont pas été entendus ,
dans le fond , en ce qu'elle eft intervenuë
fur la défobéillance de D. Pedre , & non
fur fa révolte , nonobftant l'allegation
portée dans le premier acte , par laquelle
appert que fedit Alphonfe fur le foupçon
de la défobéiffance de fon fils n'eft
point difpofé à operer fa ruine. Plus par
un attentat , & voye de fait énorme contre
l'honneur , fe feroit ingerée de défaprouver
l'aveu fait par D. Pedre de fon
attachement pour fa femme , quoique procedant
des fentimens de fon ame , & du
mouvement de fon coeur ; & defirant ladite
Critique augmenter les fonctions des
Acteurs de ladite Piece précifement , &
dans la feule vûë de multiplier fes écritures
auroit prétendu que l'Envoyé à
Alphonfe doit s'immifcer de fon autorité
privée , & fans être porteur de procurătion
, à faire compliment fur le mariage
de l'Infant ; ce qui feroit non -feulement
irrégulier , mais abufif & déraisonnable
auroit auffi defaprouvé la fage invention:
d'une loi ignorée jufqu'à nos jours , même
de Juftinien , de fes devanciers , &
de fes ayns caufe , pour le bien public ,
&
AVRIL 1724 711
*& contre l'hymen clandeftin.
Et enfin par un effet de fa mauvaiſe
volonté auroit conclu à ce que les termes
de confonde encore , le précipiter , & autres
de pareille nature foient rayez , &
biffez de ladite Piece , & non contente
d'avoir taxé ladite Tragedie d'une conduite
contraire aux moeurs , & à la vraifemblance
, auroit par un furcroît de vexations
tenté de faire connoître , que la
plupart des Vers qui la compofent font
durs , plats , profaïques , pleins de folle
cifies , & de barbarifies , ce qui feroit
une infulte à la délicateffe de ladite communauté
qui les a toûjours trouvé conformes
à l'ordonnance de Malherbe , tit.
commune de la Poëfie , art. 1. des Vers
Alexandrins.
Nonobftant quoi & malgré les plain
tes , & oppofitions réirerées par les Auteurs
des productions intitulées : Réponfe
à Monfieur *** fur les fentimens du
Spectateur François : Réflexions faites
par M *** fur les fentimens dudit Speccateur
: Réponse à l'Auteur des Paradoxes
Litteraires par Monfieur **** & autres
zelez défenfeurs de ladite Tragedie ;
ladite Critique n'auroit pas laiffé de continuer
fes pourfuites , ayant eu la bardieffe
de féduire , & engager dans fon
parti même des particuliers de ladite
E vj
com712
MERCURE DE FRANCE.
communauté , dont plufieurs au grand
fcandale du corps , fe feroient rendus à
fes démonftrations , ce qui eft d'une exem
ple très-dangereux , & ne peut avoir été
fait que par mauvaiſes voyes , & fubtilitez
de raifonnemens. Auroit encore par
un nouvel attentat , & fous une autre
couleur entrepris de diffamer , & de bannir
du Theatre les recits , les confidences
, les fureurs , les vengeances , les
oracles , les reconnoiffances , & autres
êtres imaginaires , ce qui porteroit un
préjudice notable , & cauferoit la totale
fubverfion du Poëme dramatique , dont
ils font tous le myftere , & qui tire d'eux
toute fa fubfiftance , s'il n'y étoit par la
Cour pourvû.
·
VEU ladite Requête , la Tragedie intitulée
, Inès de Caftro , le libelle intitulé
fentimens d'un Spectateur François fur
la nouvelle Tragedie d'Inès de Caftro ,
les réflexions , & la réponſe faites à
l'Auteur defdits fentimens , la Comedie
appellée Agnès de Chaillot , la Lettre
d'un Gentilhomme de Province à un de
fes amis au fujet de ladite Tragedie , les
Libelles intitulez Paradoxes , & Antiparadoxes
Litteraires , la réponſe aufdies
Paradoxes , le Secretaire du Parnaffe ,
les Confiderations Philofophiques fur le
fuccès de ladite Tragedie , même, l'examen
AVRIL 1724 , 713
men ou l'inventaire defdites pieces avec
les inductions qui en ont été tirées , veu
auffi les pieces fignifiées au public par le
Mercure de France , les huit Octobre ,
huit Novembre , huit Decembre 1723.
& huit Janvier 1724. & autres pieces
attachées à ladite Requête , fignée Sottineau
, Procureur de ladite Communauté
: oui le rapport du Confeiller Commis
& tout confideré.
LA COUR ayant égard à ladite Requê
te a maintenu & gardé , maintient &
garde ladite Tragedie , intitulée Inès de
Caftro , en la pleine & paifible poffeffion
& joüiflance du Theatre François ; ordonne
qu'elle fera jouée , admirée , &
applaudie par les habitans & Communauté
du Parterre , fans que pour ce ils
foient tenus de l'examiner , ni même d'avoir
la connoiffance requife pour ledit
examen , & fur le fond du contenu en
icelle , les renvoyent aux repreſentations ;
enjoint à Conftance de continuer d'aimer
D. Pedre , à toute perfonne de quelques
condition , profeffion , & caballes qu'elles
foient de croire fon perfonnage , dans la
nature , & dans la vrai-femblance ; nonobftant
toutes experiences , ufage , &
coûtume à ce contraires , ordonne pareillement
qu'Alfonfe fur les opinions partagées
des Grands , prononcera la condamna$
14 MERCURE DE FRANCE.
damnation de fon fils , fans pour ce être
reputé cruel ,` ni fortir du tendre caractere
de pere ; ordonne que D. Pedre declarera
hautement fon inclination pour
Inès , & ne fera aucun fcrupule d'expofer
fa maîtreffe à être livrée & abandon
née à fa plus dangereufe ennemie ; défend
à la Critique , & à fes adherans , de
traiter à l'avenir l'Ambaffadeur de paffevolant
, fous peine de réparation publique
; ordonne que la loi établie le 6..
Avril 1723. fera enregistrée au Greffe
de la Cour , pour être executée felon ſa
forme & teneur ; rétablit les termes de
confonde encore , le précipiter , & autres
de pareille nature dans leur bonne fame
& renommée ; fait défenſes à toutes per
fonnes de les trouver équivoques , comme
auffi de faire connoître que les Vers
de ladite Tragedie font plats , & profaïques
; à peine d'être reputées pertubatrices
de l'admiration publique ; remet les
fureurs , les vengeances , les oracles , les
reconnoiffances , & autres Etres imaginaires
en tel & femblable état qu'ils
étoient auparavant les attentats de ladite
Critique ; donne acte aux Acteurs des
écritures intitulées , Réponse à Monfieur
*** fur les fentimens du Spectateur François
, Réflexions faites par Monfieur ***
fur les fentinens dudit Spectateur , Réponfe
AVRIL 1724. 71
ponſe à l'Auteur des Paradoxes Litteraires
, par Monfieur **** de leur oppo
fition au bon fens.
Enjoint à tous particuliers de la Communauté
du Parterre qui ont été féduits
& entraînez par ladite Critique ', de fe
réünir inceffamment à leur corps , ordonne
qu'à ce faire , ils feront contraints par
toutes voyes dûës & raifonnables , même
contre leurs propres connoiffances ordonne
au furplus à tous les particuliers
de ladite Communauté de juger des Pieces
comme ils ont accoûtumé , & de fe
fervir pour raifon de ce , de tels raifonnemens
qu'ils aviferont bon être , & aux
Auteurs Modernes , & autres leurs Suppofts
de leur prêter main -forte , & courir
fus aux contrevenants , à peine d'être
privez du droit d'affifter aux premieres
Repreſentations des nouvelles pieces , &
afin qu'à l'avenir il n'y foit contrevenu ,
a banni à perpetuité ladite critique du
Parterre , lui fait défenfes d'y entrer ,
troubler , ni inquieter ladite Tragedie
en la poffeffion & jouiffance du Theatre,
à peine d'être declarée partifanne des regles
, & de la verité : & à cet effet fera
fe prefent Arreft lû & publié au Parterre,
à la premiere Reprefentation qui fera
faite de la Tragedie intitulée , Inès de
Caftro, & affiché dans tous les Caffez , &
par
16 MERCURE DE FRANCE.
par tout où befoin fera. Fait le 30. Fevrier
1724. Collationné avec paraphe.
Jean- Baptifte Cuffon , Imprimeur- Libraire
à Nancy , vient d'imprimer une
feuille volante , dont voici le précis.
HISTOIRE Ecclefiaftique & Civile de
Lorraine , qui comprend ce qui s'eft paffé
de plus memorable dans l'Archevêché de
Tréves , & dans les Evêchez de Metz ,
Toul & Verdun , depuis l'entrée de Jules
Céfar dans les Gaules , jufqu'à la mort
de Charles V. Duc de Lorraine , arrivée
en 1690. Le tout enrichi de Cartes Geographiques
, Plans de Villes & d'Eglifes,
Monnoyes , Portraits , &c. avec les Pieces
juftificatives à la fin ; 3. vol . in- fol.
Par le R. P. D. Auguftin Calmet , Abbé
de S. Leopod de Nancy.
Cet Ouvrage , que l'on annonça au
Public au mois de Mai 1723. & pour.lequel
on a déja reçû quelques Soufcrip
tions , n'eft pas un Ouvrage en idée , ou
fimplement projetté & ébauché ; il eft
entierement achevé , & prêt à mettre
fous la preffe.
Quoiqu'on ne promette ici qu'une Hiftoire
de Lorraine , le lecteur ne laiffera
pas d'y trouver bien des chofes qui regardent
l'Empire . Romain , la France ,
AlleAVRIL
1724. 717
l'Allemagne , & les Provinces voifines :
en forte qu'avec ce feul Ouvrage , il
pourra fe paffer de plufieurs livres , qui
traitent des Peuples &. des Etats dont
nous venons de parler. Les Romains
ayant fait la conquête de ce Pays , y dominerent
pendant environ fix cens ans.
Quelques-uns, de leurs Empereurs ont
fait leur demeuré à Tréves ; ces frontieres
ont été illuftrées par la prefence , * &
par les Armes de leurs plus grands Capitaines
. Aux Romains fuccederent les François
, qui donnerent à Metz les Rois
d'Auftrafie ; & aux François , depuis la
décadence de la Maifon de Charlemagne
, les Empereurs d'Allemagne depuis
Conrad. En même temps on vit les premiersDucs
de Lorraine établis par ces Em
pereurs ; à ces premiers Ducs fuccederent
les Ducs de Lorraine hereditaires
depuis Gerard d'Alface jufqu'aujourd'hui,
Cette fucceffion d'Empereurs , de Rois
d'Auftrafie , & de Ducs de Lorraine , for
me un des plus beaux & des plus riches
fujets d'Hiftoire que l'on puifle fouhaiter
; & la varieté infinie des grands évenemens
qu'elle renferme , fait paroître
ici tour à tour fur la fcene ce qu'il y a
de plus illuftre & de plus glorieux dans :
l'Europe.
Il eft inutile de parler ici de l'Auteur.
18 MERCURE DE FRANCE.
Il eft connu par quantité d'autres Ouvra
ges . Outre fon inclination particuliere
& l'amour de la Patrie , qui l'ont porté
à étudier dans les fources P'Hiftoire de fon
Pays , il s'y eft encore trouvé fortement
animé par les exhortations des premiers
Perſonnages de l'Etat : mais ce qui l'a déterminé
à entreprendre ce travail fi long
& fi penible , ç'ont été les ordres de fon
Altelle Royale , qui lui a témoigné il y
a quelques années , & qui lui a encore
repeté depuis , qu'elle fouhaitoit qu'il s'y
appliquât , & qu'il s'efforçât de produire
enfin quelque chofe de plus , que les
Effais d'Hiftoire de Lorraine que l'on a
vu paroître jufqu'ici .
L'Ouvrage fera partagé en trois gros
volumes in-folio , contenant 250. feüil- "
les , c'est- à-dire 1000. pages environ cha
cun. J. B. Cuffon , Imprimeur-Librairede
S. A. R. à Nancy , cy-devant Imprimeur-
Libraire de Paris , en commence
actuellement l'Impreffion , qui fera achevée
au dernier Décembre 1725. Le prix
des trois volumes en feuilles , fera pour
les Soufcrivans de 51. liv. argent ou valeur
de France , dont la moitié fe payera
en foufcrivant , & l'autre moitié à la délivrance
de l'Ouvrage entier . Ceux qui
n'auront pas foufcrit , les payeront 75.
liv. fans aucune diminution . On recevra
les
AVRIL 1724. 715
les Soufcriptions ; fçavoir , à Nancy
cher J. B. Cuffon , & à Paris , chez jac
ques Vincent , Imprimeur Libraire , rue
`& vis- à- vis l'Eglife S. Severin , qui re- ·
mettront à chaque Soufcrivant une Reconnoiffance
, fignée dudit Cuffon .
HISTOIRE de l'Abbaye de S. Germain
des Prez , contenant la vie des Abbez
qui l'ont gouvernée depuis fa fondation ;
les Hommes Illuftres qu'elle a donnez à
l'Eglife & à l'Etat ; les privileges accórdez
par les Souverains Pontifes , & par
les Evêques , les dons des Rois , des
Princes , & des autres bienfaiteurs. Avec
la defcription de l'Eglife , des Tombeaux,
& de tout ce qu'elle contient de remarquable.
Le tout juftifié par des titres autèntiques
, & enrichie de plans & de figures.
Par Dom Jacques Bouillard , Religieux
Benedictin de la Congregation de
S. Maur. A Paris , chez Gregoire Dupuis
, ruë S. Jacques 1724. in-folio de
328. pages pour l'Hiftoire , & 188. pour
les preuves.
OBSERVATIONS fur la formation du
Poulet , ou les divers changemens qui
arrivent à l'oeuf , à mesure qu'il eft couvé
, font exactement expliquez , & reprefentez
en figures . Par M. Antoine-
Mar
720 MERCURE DE FRANCE.
Maître-Jean , Chirurgien du Roi , à Me
ri-fur- Seine. A Paris , chez L. d' Houri
ruë de la Harpe 1722. in 12. de 326 .
pages.
FABLES de M. le Brun , divifées en
cinq livres. A Paris , chez G. Sangrain ,
au Palais 1722. in 12. de 3 36. pages.
DISCOURS fur l'éloquence , avec des
Réflexions préliminaires fur le même
fujet. A Paris , chez Eftienne , rue Saint
Jacques 1723. in 12. divifé en deux parties
de plus de 300. pages . Par M. J. B.
Tan Koski Paleologue , natif de Conftantinople.
LETTRE DE CONSOLATION à une Dame
de qualité , fur la mort de fon Directeur.
Par M. l'Abbé Richard. A Paris
chez F. Barrois , ruë de la Harpe 1723 .
brochure in 1 2. de 40. pages .
HISTOIRE COMIQUE du Roi des Malques
, chapitre unique , où l'on verra fa
naiffance , fa vie , & fon trépas Bachique.
A Paris , chez Gonichon , au Pons
S. Michel. Petite brochure , dont tout
le plaifant eft renfermé dans le titre ,
fuppofé qu'il le foit.
HIS
AVRIL
1724.
728
HISTOIRE ROMAINE , depuis la fondation
de Rome , enrichie de Notes Hif-
Loriques , Geographiques , & Critiques ;
de Gravûres en Taille-douce , de Cartes
Geographiques , & de plufieurs Medailles.
Propofée par Soufcriptions .
&
Le Pere Catrou , Jefuite qui a entrepris
de nous donner cette Hiſtoire ,
qui eft déja connu par plus d'un ouvrage
, s'eft étudié
pour
l'intereft de ceux
qui la liront , à foutenir par l'élegance
& la nobleffe de l'élocution , toute la
grandeur & la dignité de fon fujet. Son
premier foin a été d'animer les portraits
Tans les outrer, de garder la reffemblan
ce des
caracteres dans la peinture qu'il
fait des Heros de l'ancienne Rome , de
plaire à l'efprit par l'amenité & les graces
de la diction , de fufpendre l'attention
de fon lecteur , & de la rappeller
fans ceffe par l'importance des évenemens
, par l'attente des dénouemens qu'il
prepare , par la nouveauté , & par la rapidité
des objets qu'il fait fucceder les
uns aux autres dans le fil de fes narrations.
L'Auteur s'eft appliqué fur tout à
difpofer nettement les faits , & avec
toute l'exactitude qu'on a droit d'attendre
d'un Hiftorien. Les perfonnes des deux
fexes , & de toutes les conditions auront
rofiter d'une lecture qui les inftruira
en
722 MERCURE DE FRANCE .
en les occupant agréablement ; les politiques
y trouveront des modeles de rafinement
, les Generaux d'Armée des inftructions
pour les campemens , pour
l'ordre des Batailles , pour les Sieges de
Villes , pour les ftratagêmes de guerres.
Les Jurifconfultes , une fageffe infinie
dans l'établiffement du droit Romain ,
& une fubtilité furprenante dans l'interpretation
des Loix. Les fçavans y reconnoîtront
tout le fond de cette érudition
profane qui fait le merite & l'honneur
des Académies de Litterature ; cette Hiftoire
, en un mot , fournira aux perfonnes
de tous les états de quoi cultiver l'efprit
& former les moeurs.
Ce qu'on avance ici n'eft point une de
ces promeffes que des Auteurs pleins
de leur fujet font quelquefois fans tenir
parole ; le feul préjugé qu'on a eu dans
tous les temps en faveur de l'Hiſtoire
Romaine annonce d'avance tout ce qu'on
doit attendre de celle qu'on fe difpofe à
mettre au jour , elle paroîtra encore plus
intereffante fi l'on confidere les liaiſons
qu'elle a avec l'Hiftoire de la plus grande
partie des Nations de l'Europe , de
l'Afie , & de l'Afrique.
Afin qu'on n'ait rien à defirer dans un
Ouvrage de cette importance , on l'ornera
de Gravûres en Taille- douce , de
pluAVRIL
1724. 733
plufieurs Cartes Geographiques , entre
autres de l'ancien Latium , de l'Italie antique
, & de l'Empire Romain dans toute
fon étendue. Ces Cartes reprefenteront
ccs vaftes Pays où Rome fi petite en fon
origine porta fes conquêtes. L'arrangement
des Legions Romaines , leurs armes
, leurs habillemens , leur maniere
de combattre , leurs campemens , leurs
Machines de guerre , le plan des principales
batailles , l'appareil des anciens
Triomphes. Enfin ce qu'on jugera de
plus curieux & de plus important dans
les Ufages , les Coûtumes & la Religion
des Romains fera figuré aux yeux
pour en faciliter l'intelligence. On y
ajoûtera quelques plans de l'ancienne
Rome telle qu'elle fut fous Romulus
& dans fes divers accroiffemens. Les
plus fomptueux édifices qui décorerent
cette grande Ville auront auffi leurs planches
particulieres.
⋅
Comme les Medailles ne font pas
quelquefois inutiles à l'Hiftoire , on en
donnera les Types gravez d'après les originaux
avec leur explication ; en cela
nous aurons moins égard à donner à l'ouvrage
un ornement fuperflu qu'un affortiment
neceflaire.
Cette Hiftoire fera enrichie de notes
fçavantes qui comprendront ce qu'il y a
de
724 MERCURE DE FRANCE.
de plus curieux & de plus recherché en
fait d'érudition. Elles feront employées ,
fur -tout à rapprocher la Geographie ancienne
de la moderne , à concilier les
recits differens des Ecrivains Grecs ou
Latins , à rendre raifon de la preference
qu'on a donnée à certainsAuteurs fur d'autres
;en un mot , à raffembler avec précifion
ce que la Critique a répandu dans
mille volumes fur les Ufages , les Loix ,
la Milice , la Religion , &c. des anciens
Romains.
Ces Notes feront au bas de chaque page,
& répondront exactement au Texte
pour la commodité des lecteurs. Afin
qu'elles foient au goût de tout le monde
elles feront courtes & dégagées de ces
vains amas d'obfervations hors d'oeuvre
qui fatiguent l'efprit , & le rebutent en
lui faifant perdre de vûë le principal
objet.
L'Hiftoire des Rois & de la République
Romaine contiendra douze volumes
in 4°. On a choifi cette forme comme la
plus commode , & la plus conforme au
goût des Lecteurs . Le corps de l'Hiftoire
fera en caractere de gros Romain , & les
Notes en Cicero à deux colomnes au bas
de chaque page. On donnera les quatre
premiers volumes à la fin de la preſente
année, & ainfi confecutivement quatre
autres
AVRIL 1724. 725
autres volumes au moins chaque année
jufqu'à la fin de l'Hiftoire des Rois &
de la République Romaine.
Le Pere Catrou s'eft affocié le Pere
Rouillé , Jefuite , l'un des Auteurs du
Journal de Trevoux , déja connu par plufieurs
ouvrages , pour travailler de concert
avec lui. Comme les deux Auteurs
fe font réunis dans le deffein de remplir
dans toute fon étendue le projet qu'ils
ont formé d'une Hiftoire Romaine auffi
complette qu'elle le puiffe être , ils ne
s'en tiendront pas feulement à l'Hiftoire
des Rois & de la République , ils promettent
qu'elle fera fuivie de l'Hiftoire
de l'Empire Romain , à commencer depuis
Augufte jufqu'au de - là de l'Hiſtoire
Byfantine. Et pour la feureté du Public
celui des deux Auteurs qui viendroit à
manquer fera remplacé par un autre Jefuite
jufqu'à la confommation entiere de
l'ouvrage. Ainfi l'on peut compter qu'on
n'aura point vû de corps d'Hiftoire plus
étendu & plus intereſſant.
Conditions proposées aux Soufcripteurs .,
Cet ouvrage fera imprimé avec grand
foin fur du papier fin d'Auvergne , toutes
les Figures , Cartes , Vignettes , Medailles
, & autres Planches feront gravées
par les plus habiles Maîtres .
F Pour
26 MERCURE DE FRANCE.
Pour la fatisfaction de ceux qui voudront
foufcrire , on donnera les quatre
premiers Tomes à la fin de la prefente
année 1724. & ainfi confecutivement ,
& fans interruption jufqu'à la fin de
l'Ouvrage.
Les Soufcriptions pour les douze volumes,
en petit papier, feront de 90. liv.
dont on payera feulement 2 o . livres en
foufcrivant , pareille fomme de 20. livres
en retirant les quatre premiers volumes ,
25. livres en retirant quatre autres volumes
, & pareille fomme de 25. livres
en retirant les quatre derniers volumes.
Les Soufcriptions pour cet Ouvrage ,
en grand papier , feront de 150. livres ,
dont il en fera payé 40. livres en foufcrivant
, 40. livres en retirant les quatre
premiers tomes , pareille fomme de 40 ,
livres en retirant quatre autres volumes ,
& les 30. livres reftans en retirant les
quatre derniers volumes.
Ceux qui n'auront pas foufcrit payeront
chaque Exemplaire de petit papier,
en feuille , 130. livres , & chaque Exemplaire
, de grand papier, 220. livres.
Les Soufcriptions feront ouvertes depuis
le premier de ce mois jufqu'à la fin
de Juillet 1724. On en délivrera les reconnoiflances.
A Paris , chez Jacques Rollin , Quay
des
AVRIL
1724.
727
·
des Auguftins , à la defcente du Pont Saint
Miche . Jean Baptifte Delefpine , ¿
Jean- Baptifte Coignard , fils , rue Saint
Jacques. Et à Lyon , chez la veuve d'Antoine
Boudet , Libraire , ruë Merciere.
par SUITE du Secretaire du Parnaffe ,
le Poëte fans Fard , feconde partie. Brochure
in 8 de 46. pages , fans compter
le Privilege , & l'ample Approbation du
fieur Abbé Richard , Chanoine de Sainte
Opportune.
Ce petit Ouvrage paroît avoir été
entrepris , uniquement pour donner des
louanges outrées , & pour dire des injures
groffieres , aux perfonnes qui le meritent
le moins ; auffi a- t'il été fupprimé
par Monseigneur le Garde des Sceaux ,
qui après avoir revoqué le cenfeur du
livre , a fait lacerer le Privilege , qui avoit
été obtenu ſur ſon approbation.
CANTATES FRANÇOISES à voix feule,
compofées par M. Guedon de Prefle , Ordinaire
de la Mufique de la Chambre &
Chapelle du Roy , livre premier. A Paris
, chez l'Auteur , Place S. Eustache , au
coin de la rue du Four , & chez Boivin ,
ruë S. Honoré , à la Regle d'Or 1724.
in-folio de 48.pages . Le prix eft de 5.liv.
en blanc.
Fij On
728 MERCURE DE FRANCE.
On vient de donner au public deux
Tables qui peuvent être d'une grande
commodité pour les negocians , par la
jufteffe , & par l'ordre avec lefquels elles
font conftruites . L'une de ces Tables fait
voir le raport des aunages des lieux de
l'Europe , où le commerce eft établie
avec l'aune de Paris , & l'autre fait connoître
la portion qu'ont avec la livre de
Paris les poids des mêmes lieux . Ces
Tables qui font proprement gravées ſe
trouvent chez Boivin , Marchand
Saint Honoré , à la Regle d'Or , & che
Mortain , fur le Pont Notre- Dame
l'Enfeigne des Belles Estampes.
Dans l'Affemblée du Mercredi e de
ce mois de l'Académie Royale des Sciences
, M. Nicole , Affocié Mécanicien , fut
élû à la place de Penfionnaire Mécanicien
, vacante par la démiffion de M. Jaugeon
, & il prit féance dans la même
Académie , en cette qualité , le Samedi
fuivant.
Le 7. Mars 1724. mourut à la Fléche
Jacques Leloyer , fils & neveu de Jacques.
& Jean Leloyer , deux hommes qui ont
eu dans leur temps plus de merite que de
réputation . Jean , aîné de Jacques avoit
cependant été Secretaire du Cardinal de
Retz 7
AVRIL 17247 729
Retz , auprès de qui il n'auroit pas man
qué d'occafions de fe faire connoître
mais il quitta ſon ſervice de bonne heure,
Et mutas agitare in glorius artes ,
Maluit :
Il revint en Anjou , dont on lui propofa
de faire la Carte , ce qu'il executa
très-heureufement , conjointement avec
fon frere. Cette Carte que feu M. Sauveur
, Eleve de Jacques, dont nous allons
ler , préferoit à toutes celles que
as avons , reparut il y a environ 20.
ans fous le nom de Defer , qui bien qu'il
n'y eut d'autre part que de l'avoir calquée
, ne laiffe à l'Auteur que l'honneur
de lui avoir fourni des Memoires. Jacques
Leloyer , mort à la Fléche au mois
d'Octobre 1704. âgé de près de 8o . ans,
fit les fonctions d'Ingenieur au commencement
de la Majorité de Louis XIV.
dans un temps où cette qualité n'étant
pas fi commune qu'elle l'eft aujourd'hui
auroit pû lui devenir utile , fi plus foucieux
de fa liberté que de fa fortune , il
n'eut mieux aimé employer fes talens à
fe faire des amis dans le fein de fa Province
, qu'à les exercer fur la frontiere
aux dépens des ennemis de l'Etat . Quoiqu'il
fçût fort bien pour le temps toutes
les parties des Mathématiques , il fe ré-
Fiij
duifit
730 MERCURE DE FRANCE.
duifit à la Geographie , & à l'Arpentage
dont il fit fa profeffion & fon plaifir. A
la connoiffance qu'il avoit des lieux pour
leur pofition , il en joignoit une fort
étendue des Fiefs , & des anciens Titres
des Maifons les plus illuftres de l'Anjou
& des Provinces limitrophes , & il paſſa
prefque toute la vie à regler entre elles
les differends qu'elles avoient à ce fujet.
Mais comme il étoit ennemi du fafte , &
bien éloigné de fe prévaloir des fervices
qu'il rendoit aux plus grands Seigneurs
du Royaume , M. Colbert lui - même ne
pût le tirer de l'obfcurité à laquelle il
s'étoit dévoué . Il reçût quelques ordres
de ce Miniftre , les executa ; & laiffant
en arriere les falaires avec les efperances,
il revint à fes exercices accoutumez. II
s'occupoit alors au Cenfif d'une petite
Baronie , appartenante à M. le Prince , à
qui il étoit attaché , plus par
zele que
par intereft. C'eſt le feul ouvrage ou le
feul chef d'oeuvre qui foit demeuré de
lui dans les Archives de M. le Duc , fi
l'on en excepte une Carte d'Anjou beaucoup
plus détaillée , & plus ample que
la premiere qu'il avoit deffinée lui- même
, avec une propreté qui répondoit
parfaitement à l'exactitude de fes recherches
. Cette Carte ne parvint point à
Henri - Jules de Bourbon , Premier Prince
AVRIL 1724. 730
་
ee du Sang , à qui elle étoit dédiée . Elle
fat interceptée dans l'envoi . Il faut efperer
que la reftitution s'en fera quelque
jour au public , à la faveur de quelque
changement dans l'étiquette . Le fieur Jacques
Leloyer qui a donné lieu à cet article
, eft mort fans pofterité . Il n'avoit
qu'une foeur , mariée avec M. Morabin ,
ancien Confeiller au Prefidial de la Fléche
, & mere de M. Morabin , connu par
fes Traductions , & par quelques autres.
ouvrages. En forte que cette branche des
Leloyer , divifée depuis près de 100 .
ans , d'avec celle des Leloyer d'Haillé ,
dont étoit le fameux Pierre Leloyer ,
Confeiller au Prefidial d'Angers , mort
en 1636. eft éteinte, Jean Leloyer n'ayant
pareillement laiffé de fon mariage avec
une Damile de Bretagne qu'un fils dont
il n'eft forti que des filles.
M. Butterfield , Ingenieur du Roi
pour les Inftrumens de Mathématique ,
qu'il conftruifoit avec une jufteffe admirable,
fur-tout les Grands Quarts de Cercle
, fi utiles à l'Aftronomie, auffi renommé
en France que dans les Pays Etrangers
, mourut à Paris le 28. du mois paſſé,
âgé de 89. ans .
On a imprimé ici à Leyde , avec pri
F iiij vilege ,
732 MERCURE DE FRANCE.
vilege , & on vend actuellement chez
Pierre Vander Aa les cinq premiers vol .
du 10. Tome du Thefaurus Antiquitatum
Italia , Neapolis , Siciliæ , &c. ex confilio
& cum Præfatione Petri Burmanni
folio , cum figuris : on trouve dans ces 5 .
vol. une collection très - curieufe des plus
celebres Auteurs qui ont décrit la Geographie
, & les Hiftoires Sacrées & Profanes
du Royaume de Sicile On a prefentement
achevé , & on vend 32. vol.
de cet ouvrage . Huit volumes qui en font
partie , contiennent les plus rares Auteurs
des Antiquitez , des Medailles , &
des Deſcriptions des Villes de Sicile , de
Sardaigne , de Corfe , de Malthe , & c.
Le prix des 3 2. vol . eft de 295. florins ,
en petit papier , & de 395. florins , en
grand papier.
On mande de Turin qu'un Allemand ,
natif d'Hanover , s'eft engagé au fervice
du Roi de Sardaigne , qui lui accorde des
appointemens pour avoir la direction des
Mines des Montagnes des Alpes , où
l'on prétend qu'il y en a de très-abondantes
, non -feulement de plomb & de
fer , mais encore d'argent , outre quelques
veines d'or ; comme auffi une gran
de quantité de Criſtal , d'Alun , de Souf
fre , une espèce d'Indigo , &c.
On
AVRIL 1724
733
On apprend du même endroit que la
terre s'eft ouverte avec grand bruit dans
un lieu fitué à deux milles de San Germano
, dans la terre de Labour , & qu'il s'y
eft formé un Lac affez profond pour faire
difparoître tous les arbres qui étoient
dans cet endroit- là.
On apprend de Lisbonne que le Roi
de Portugal a accordé à M. Merveilleux,
Suiffe de Nation , des Lettres Patentes
pour parcourir toutes les parties du
Royaume , & faire la defcription des
Plantes , des Foffilles , des Infectes , & de
tout ce qui peut fervir à l'Hiftoire naturelle
. S. M. lui donne des appointemens
très -confiderables pour faciliter fes recherches
, &
pour le payement des Deffi
nateurs , & des autres perfonnes qui l'ac
compagnent dans fon voyage.
IT SPEC
734 MERCURE DE FRANCE !
akakakakakakakakakakakakaki
SPECTACLES.
LES
Es Comediens Italiens donnerent le
23. du mois paffé la premiere reprefentation
d'une Parodie , qui a pour titre,
Amadis le cadet.
Ce n'eft que pour fatisfaire à nos engagemens
que nous inferons ici un Extrait
de cette Piece.
Ce genre de Comedie
eft fi peu inftruc
tif, qu'il
feroit
à fouhaiter
que
le public
achevât
de s'en
dégoûter
. Les
écumeurs
de Theatre
y perdroient
beaucoup
; mais
le bon goût
auroit
un ennemi
de moins
Qu'on
nous
pardonne
cette
petite
digref
fion
, nous
ne poufferons
pas
nos réfle
xions
plus
loin , & pour
revenir
à nôtre
Extrait
, nous
l'allons
faire
le plus
fuccinctement
qu'il
nous
fera
poffible
, pour
la commodité
du lecteur
, qui
feroit
peutêtre
ennuyé
de trouver
ici l'Opera
d'A
madis
de Grece
, Scene
par Scene
, & réduit
à un Acte
. En effet
, le Parodieur
a
fuivi
l'Auteur
pied
à pied
, aux
Fêtes
près
, dont
il a peut
être
prétendu
fairevoir
l'inutilité
en les retranchant
. Il ne
donne
qu'une
idée
de la premiere
, pour
nous
faire
fentir
que
dans
l'Opera
, Amadis
AVRIL 1724.
738
dis n'a pas dû s'arrêter à voir danfer , &
à entendre chanter des Bergers , lorfqu'il
pouvoit beaucoup mieux employer
fon temps à la délivrance de Nicquée ,
& à la fuite. Tout le monde eft convenu
que les défauts d'Amadis l'aîné , y font
critiquez avec affez de jufteffe , mais on
avoue en même temps que la forme n'a
pas répondu au fond. Les Vaudevilles
anciens avoient de l'agrément dans les
pieces qu'on reprefentoit fur les Theatres
des Foires. Les fpectateurs fe prêtoient
à la neceffité , où les Auteurs
étoient réduits de ne pouvoir faire parler
autrement leurs Acteurs ; mais le
Theatre Italien ayant plus de liberté , on
exige quelque chofe de plus que des Airs
de Pont- neuf , avec lefquels on a été
bercé. Il fe peut faire qu'il s'en trouve
quelques- uns qui nous paroiffent nouveaux
, par la maniere dont ils font ame
nez ou placez , mais cela arrive fi rarement
que l'ennui prévaut infiniment aut
plaifir . Voilà tout ce que nous avons à
dire au fujet d'Amadis le cadet. Toute la
difference qu'il y a entre l'Opera & la
Parodie , pour le fond de l'action , c'eft
que dans l'Opera Meliffe fe tue , pour
ne pas furvivre au bonheur de fa Rivale ;
au lieu que dans la Parodie , elle ne croit
pouvoir mieux fe venger , qu'en mariar
F vj Ama736
MERCURE DE FRANCE:
Amadis avec Nicquée ; ce qui donne
lieu au Vaudeville qui roule fur les defagrémens
du mariage . On a joué cette
Piece tous les jours fans interruption ,
pour mettre à profit le peu de temps qui
reftoit jufqu'à la clôture des Theatres.
Le premier de ce mois , jour de la clôture
des autres Theatres , on a donné fur
celui des Danfeurs de Corde de la Foire
S. Germain , la premiere reprefentation,
d'une Piece en un Acte , qui a pour titre
les Vacances des Theatres . En voici un
Extrait. Le Palefrenier du Parnaffe ouvre
la Scene , tenant une étrille d'une main
& une broffe de l'autre. Il fe prepare à
panfer les nouvéaux Pegafes qui doivent
affortir les écuries d'Apollon . Il fait une
Scene avec Thalie , qui ne fert qu'à l'expofition
du fujet . Thalie fe retire pour
aller recevoir des vifites qu'elle attend ,
& laiffe le Palefrenier vacquer à l'emploi
qu'Apollon lui a donné . Le premier
qui fe prefente au Palefrenier du Parnaffe
, c'eft l'Impatient. Il vient tout botté
, comme il a paru fur le Theatre Fran
çois . Il fe fait connoître à diverfes brufqueries
qui lui échappent , & qui donnent
lieu au Palefrenier de lui dire que
fon caractere eft outré , & qu'il eft plus
brutal qu'Impatient . L'Impatient fe retire
après avoir reçû quelques coups d'étrille,
&
AVRIL 1724 737
& fait place à un Auteur Sexagenaire
qui ne produit d'autre titre que d'avoir
fait un Effai d'Ode à la loüange d'une autre
Auteur . Le Palefrenier le raille de
commencer fi tard fon apprentiffage. I
témoigne fon étonnement , & crie au
miracle , de voir qu'un Auteur en loue
un autre ; mais il eft encore bien plus
furpris d'apprendre que l'Auteur loué a
lâché des Epigrammes contre celui qui
le loue . A l'Auteur Sexagenaire fuccede
Inès qui outre deux enfans de fa façon ,
qu'une nourrice tient entre fes bras , en
porte un troifiéme dans fes flancs . Nitetis
qui furvient , lui fait des compli
mens ironiques fur fa nouvelle grofleffe,
& l'appelle la prolifique Inès . Cette derniere
lui dit que ce n'eft pas une chofe f
furprenante que d'avoir eu trois enfans
Nitetis lui répond qu'elle en eft bien au
feptiéme , puifqu'elle en a eu deux fur le
Theatre François , quatre fur le Theatre
Italien , & qu'elle eft encore groffe . Elles
fe reprochent reciproquement leurs défauts.
Inès blâme Nitetis d'être trop ver
tueufe , & Nitetis blâme Inès de l'être
trop peu ; des injures on en vient aux
coups ; les deux Princefles fe tignonent ,
au grand plaifir du Palefrenier & des
Spectateurs Forain's , à qui ces fortes de
Scenes ne font jamais defagréables . A
Inès
738 MERCURE DE FRANCE.
Inès & à Nitetis fuccede le Prince tra
vefti , à qui le Palefrenier reproche fon
ftile , qu'il prétend être tout des plus
obfcurs , à caufe des Idées metaphyfiques,
dont il eft par tout affaifonné. Mariane
vient après ; elle conte la malheureuſe
Hiftoire de fa vie , dont la durée a été
fi courte. Le Palefrenier lui dit qu'elle
auroit vêcu plus long témps fi elle avoit
été plus raifonnable , & de- là il prend
occafion de lui mettre devant les yeux
fa mauvaiſe conduite ; il lui reproche fa
liaifon équivoque avec Varus , & fon
peu de complaifance pour Herode , à qui
elle a ofé dire en face qu'elle ne fçauroit
P'aimer. Mariane étrillée fait place à
Ami de tout le monde , qui n'eft pas
mieux traité . De toutes les Pieces qu'on
a données pendant l'Hyver , il ne manque
que les Anonymes qui n'ont ofé ſe
prefenter ; le Palefrenier d'Apollon dit ·
qu'ils ont bien fait de ne point venir , &
qu'il auroit employé contre cette Piece ,
non l'étrille , mais la fourche à fumier.
Thalie & fa fuite viennent faire le diver
tiffement de cette petite Comedie. Les
couplets roulent fur l'étrille , &c .
•
Les Theatres ayant été fermez pen
dant trois femaines , à l'occafion des Fêtes
de Pâques , ils furent r'ouverts le
Lundi 24. de ce mois ; fçavoir , le Theatre
AVRIL 1724. 739
tre François par la Tragedie de Poliencte,
l'Académie Royale par l'Opera d'Amadis
de Grece , & le Theatre Italien par
la Comedie d'Arlequin Efope .
NOUVELLES ETRANGERES
Turquie.
E Can des Tartares a mandé à Ig
L
Porte
que
les troupes Ruffiennes
commençoient à faire quelques mouvemens
dans l'Ukraine , & le long des
bords du Tanais , le Grand Vifir a requis
le Réfident du Czar d'en écrire à fa
Cour. Malgré ces mouvemens il y a lieu
de croire que la paix ne fera pas alteré
entre ces deux Puiffances .
La plupart des Generaux qui doivent
commander les troupes Ottomanes du
côté du Boriſtene , font déja partis pour
fe rendre à leur deftination ; les bagages
du Grand Vifir re partiront pas pourtant
jufqu'à nouvel ordre . Les frequens couriers
qu'on reçoit de ces pays- là confir
ment les heureux progrès des armes du
Grand Seigneur.
Ibrahim Bacha a déja pris poffeffion de
Provinces confiderables , le Bacha de Babilone
740 MERCURE DE FRANCE:
bilone s'eft auffi emparé des Provinces
de Tauris & de Caramanie.
Le deux Mars , l'aînée des trois Prin
ceffes , filles du Grand Seigneur , accompagnée
des quatre Princes fes freres , du
Grand Vifir , du Mufti , & des Bachas ,
Réfidens à Conftantinople , & des autres
Grands Officiers de l'Empire Ottoman ,
fe rendit avec un cortege de 20. Caroffes
à fix Chevaux au Palais du Grand
Chambellan , fon Epoux , qui la reçût
avec de grandes marques d'affection , &
qui en faveur de fon mariage a été fait
Nifangi-Bacha , ou Garde des Sceaux .
La Princeffe , fuivie de cette magnifique
cavalcade , étoit dans un Carofle à fix
Chevaux. La feconde Princeffe mariée au
fils du Grand Vifir qui a été honoré du
titre Mofip- Bacha , ou favori du Grand
Seigneur , fera auffi conduite chez fon
Epoux avec les mêmes ceremonies , qui
feront pareillement obfervées à l'égard
de la troifiéme Princeſſe qui a épouſé le
fils du Bacha de Damas.
On écrit de Conftantinople que PU
furpateur Mirimamouth a formé un corps
de 40000. hommes , avec lequel il a
pris la route de Cafbin. On affure que la
Porte offre de donner deux millions d'é
cus à l'Empereur de Ruffie , à condition
qu'il abandonne fes conquêtes en Perfe.
-
Et
AVRIL 1724. 740
Et le bruit s'eft répandu que les Rebelles
de Perfe étoient tellement reflerrez
dans un défilé par l'armée Ottomane ,
qu'on comptoit recevoir inceffamment
des nouvelles de leur défaite , & peutêtre
de la prise de leur Chef.
O
Ruffie.
N fait de nouvelles levées de Sof
dats pour en former vingt bataillons
de fept cens hommes chacun , &
les ordres font donnez pour équiper la
Flote , tant dans le Port de Peterſbourg ,
que dans celui de Cronfloot .
On a élevé à Mofcou trois Arcs de
Triomphe pour l'entrée folemnelle de la
Czarine. Le premier eft fait aux dépens
de la Ville le fecond aux frais des
Boyards , & le dernier par les negocians .
On dreffe une Eftrade fort élevée dans
l'Eglife Metropolitaine , avec un Trône
magnifique , pour la ceremonie du Cou
ronnement de cette Princeffe .
Pologne.
E Roi a envoyé ordre au Grand Ge
neral de l'armée de la Couronne de
faire avancer quelques Compagnies d'Infanterie
& de Cavalerie du côté des
frontieres de l'Empire Ottoman , afin de
ne laiffer paffer aucun voyageur
fans un
certifi
742 MERCURE DE FRANCE .
certificat de fanté du Bacha de Choczina
Il y a prefentement douze Compagnies
Polonoifes dans les environs de Leopold ,
où l'on a commencé de former des Ligues
pour empêcher la communication
du mal contagieux
.
Oce
Suede.
N débite ici que le Traité d'allian
ce entre le Roi & Sa Majefté Czarienne
eft conclu , & qu'on le met ac
tuellement au net.
Les ordres de Sa Majefté ont été expediez
depuis quelques jours pour équiper
à Carfleroon une Efcadre de douze
Vaiffeaux de Guerre , de cinq Fregates
& de cinq Brûlots qui feront en état de
mettre à la voile vers le 15. du mois de
Mai prochain.
Le Traité d'alliance conclu entre le
Roi & le Czar a été rendu public , les
principaux articles concernent le Commerce
, & on y a joint un Reglement
pour les droits d'entrée & de fortie dans
les deux Etats . On va travailler prefentement
à terminer les differends de cette
Couronne avec la Pologne.
Alle
AVRIL 1724. 743
Allemagne.
L'Empereur
a envoyé des ordres à
tous les Commandans des Villes frontieres
de Hongrie & de Tranſilvanie de
ne laiffer paffer aucun voyageur , ni au
cunes Marchandifes venant d'Albanie ,
& des autres Provinces voiſines fans certificat
de fanté .
On fait au Palais tous les préparatifs
neceffaires pour les couches de l'Impera
trice qui eft près de fon terme. Toutes
les perfonnes qui ont droit d'être prefentes
à fon accouchement ont été averties ,
& on a arrêté fept nourrices pour choiſir
celle qui conviendra , lorſque Sa Majefté
Imperiale fera accouchée .
Comme la Cour de Vienne eft perfuaż
dée qu'il n'y aura point de rupture entre
le Czar & le Grand Seigneur , elle
prend toutes les précautions neceffaires
pour la feureté des frontieres , & on a
donné des ordres pour augmenter les fortifications
de Belgrade , dans la crainte
que les Turcs ayant raffemblé un grand
nombre de troupes ne vouluffent s'en
fervir pour recouvrer les Places qu'ils
ont été contraint de ceder par le Traité de
Paffarowits .
La Cour a fait remettre à Aufbourg.
des fommes confiderables , qui doivent
être
744 MERCURE DE FRANCE.
être employées avec les deux cens mille
florins qui y font déja à retirer des mains
des Comtes de Fugger. La Seigneurie de
Weiffenhorn , dépendante du Comté de
Kirchberg , hipothequé en 1567. par
l'Empereur Maximilien I. à Jacques
Fugger pour une fomme d'argent qui n'a
pas encore été payée .
L'Empereur a choifi le Comte de Kaunits
, Capitaine General de Moravie pour
fon Ambaffadeur extraordinaire auprès
du Sacré College.
Grande- Bretagne.
A plus grande partie des biens faifis
des derniers Directeurs de la Compagnie
de la Mer du Sud , eft venduë ,
& les differentes adjudications qui en ont
été faites montent déja à 1436261.`li
vres fterlin.
Le 20. Mars le Marquis de Pozzobuens
, Ambaffadeur d'Efpagne eut une
audience particuliere du Roi , dans laquelle
il lui fait part de l'avenement à la
Couronne du Roi Louis I.
Un Meffager d'Etat a fajfi dans une
maiſon particuliere un coffre appartenant
au Duc d'Ormont , & rempli de
papiers de confequence , entre autres de
fa Commiffion de Capitaine General , &
de fes inftructions fignées par la feuë
Reine
AVRIL
1724. 745
Reine Anne pour agir avec l'armée qu'il
commandoit en Flandres .
L'Archevêque d'Yorch , l'Evêque de
Chefter , le Duc de Warthon , le Lord
Nord-Gray, & quinze autres Seigneurs du
parti oppofé à la Cour ont fait des proteftations
contre le Bill , paffé pour punir
les mutins & déferteurs , à caufe
que par cet Acte le Parlement continue
d'entretenir les quatre mille hommes
d'augmentation qui furent accordez au
Roi l'année derniere par raport à la
conſpiration.
L
Hollande , & Pays - bas .
E bruit court que les Etats Generaux
augmenteront confiderablement leur
Eſcadre de la Mediterranée , & que M..
de Vaudermeer leur Ambaffadeur à la
Cour d'Eſpagne ont auffi chargé d'engager
Sa Majefté Catholique à renforcer
auffi celle que commande le Marquis de
Mari , afin d'obliger la Regence d'Alger
à confentir à la fignature du Traité de
paix qui lui a été propofé avec la République.
Les Etats de Hollande & de Weftfrife
ont donné leur confentement à
l'augmentation des troupes de la République
fur le pied de dix hommes par
Compagnie.
On
746 MERCURE DE FRANCE.
On écrit de Liege que le nouvel Evêque
y a reçû depuis peu de la Cour de
Vienne l'Acte d'inveftiture des Fiefs dépendans
de fon Evêché..
Portugal.
A Flotte de la Baye deTous les Saints
LAeft entrée dans le Port de Liſbone
avec quelques Vaiffeaux de Fernanbúc ,
& un autre de Goa. Elle a mis quatrevingt-
neufjours à faire le trajet , & le
bruit court que fa charge en matieres
d'or & d'argent eft beaucoup plus confiderable
que la précedente , & que le
refte de fa Cargailon confifte en dix mille
caiffes de Sucre , & neuf mille rouleaux
de Tabac de Brefil.
On apprend des Indes Orientales que
l'on y jouiffoit prefentement d'une tranquillité
parfaite par la fage conduite du
Viceroi François Jofeph de San-Payo qui
avoit déterminé tous les Princes voifins
de Goa à vivre en bonne intelligence
avec les Portugais.
Espagne.
A maniere de traiter les affaires avec
les Miniftres Etrangers qui s'étofent
adreffez jufqu'à prefent au Secretaire
d'Etat de ce département, ayant été changée
depuis quelques jours , le Roi a
nommé
AVRIL 1724.
347
Hommé le Prefident de Caftille pour trai
ter avec le Maréchal de Teffé qui eft à
Madrid de la part du Roi très Chrétien ;
le Marquis de Valero pour conferer avec
le Nonce du Pape , l'Archevêque de Tolede
pour recevoir les Memoires de
l'Ambaffadeur de Venife , le Grand Inquifiteur
pour ceux du Miniftre de Portugal
, le Marquis de Lede pour ceux de
l'Ambaffadeur d'Angleterre , & dont
Michel- François Guerra pour ceux du
Miniftre du Czar.
Le 16. Mars Don Jofeph , Don Ignace
& Don Baltafar de Guevara Vafconcellos
, fils & neveu de Don Alphant
de Guevara de Vafconcellos , Gouverneur
de Mellille fur la côte d'Afrique , prefenterent
au Roi plufieurs Drapeaux &
Etendarts de l'Alcaïde Taxar , Commandant
pour les Maures dans la Province
de Gareta , lefquels furent pris le
27. du mois de Fevrier dernier dans le
Fort de S. François par un détachement
de cinquante Soldats Eſpagnols , commandez
par le Capitaine Don Antoine de
Villabra.
O
Italie.
N mande de Turin que le Senat
a fait publier une interpretation de
quelques articles des nouvelles Ordonnances
748 MERCURE DE FRANCE.
le
nances qui ne pouvoient fe mettre en
pratique , fi on les avoit executées , conformément
à leur énoncé , & que
bruit qui s'étoit répandu de la marche
des troupes Imperiales vers le Milanès
ne s'étoit pas confirmé ; ce n'étoient que
des recrues pour les Regimens qui font
dans ces quartiers , qui en paffant ont
donné lieu à ces fauffes nouvelles .
On écrit de Venife que le Provediteur
General de la Mer avoit interrompu tout
commerce avec les Ifles de Rante, de Cefalonie
, & de Sainte Maure , à cauſe du
mal contagieux qui continuë de ravager
la Morée & Naples de Romanie.
Les Lettres de Naples portent que le
Mont Etna en Sicile avoit vomi depuis
peu beaucoup de feu & de matieres bitumineufes
qui avoient caufé des dommages
confiderables dans tous les lieux circonvoisins
.
On apprend de Rome que le cinq Mars
le Pape ayant pris une medecine , dont
les effets lui cauferent une defçente d'inteſtins
, la réduction ne peut s'en faire
que par une très - longue operation qui
lui caufa des douleurs très - aiguës . L'inflammation
furvint bien - tôt avec une
très groffe fiévre , & le foir Sa Sainteté
reçût le Viatique. Le lendemain 6. après
midi étant plus tranquille Elle figna, à la
folliciAVRIL
1724. 749
follicitation de M. l'Abbé de Tencin ,
chargé des affaires du Roi très - Chrétien ,
la difpenfe pour le mariage de la Princelle
Douairiere de Turenne avec le
Comte d'Auvergne , fon beau- frere. Le
fept le Pape s'affoibliffant de plus en plus
tomba en agonie , & mourut à l'entrée
de la nuit , après avoir donné toutes les
marques les plus édifiantes de la plus
parfaite réfignation à la volonté de Dieu ,
en preſence du Cardinal Conti , Grand
Penitencier , du Maître du Palais , du
Prédicateur ordinaire du Sacré College ,
du R. Pere Flaminio Cefaro , Confeſfeur
de Sa Sainteté & de tous les Generaux
d'Ordre .
Le Pape ſe nommoit Michel Conti . Il
étoit né le 15. Mai 1655. de Charles
Conti , Duc de Poli qui avoit épousé
une foeur du Duc Muti. Le Pape Alexandre
VIII. l'avoit choifi au mois d'Avril
1690. pour porter au Doge de Venife
le Bonnet & l'Epée que Sa Sainteté avoit
benis le jour de Noël précedent. Enfuite
il fut fait Gouverneur de Viterbe , &
nommé par le Pape Innocent XII . Nonce
auprès des Cantons Suiffes Catholiques
. Au mois de Mai 1695. il avoit été
Sacré Archevêque titulaire de Tarfe. Il
fut Nonce à la Cour de Portugal en
1698. le Pape Clement XI . l'avoit fait
G Cardi750
MERCURE DE FRANCE,
•
Cardinal le 7. Juin 1707. & lui avoit
donné en 1712. l'Evêché de Viterbe
dont il s'étoit demis au mois de Mars
1719. & le 8. Mai 1721. il avoit été élû
Pape. Pendant fon Pontificat il n'a fait
que trois Cardinaux , le Cardinal Conti ,
fon frere , feu le Cardinal Dubois , & le
Cardinal Alexandre Albani , neveu de
fon prédeceffeur . Dans fa maladie il n'a
point voulu faire de promotion , quoiqu'il
en ait été très - fort follicité , il laiffe
quatre lieux vacans dans le Sacré College.
Le fon de la Cloche du Capitole annonça,
fuivant la coutume, la nouvelle de
la mort du Pape au peuple ; & la reconnoiffance
de fon corps ayant été faite le
huit au matin , par le Cardinal Annibal
Albani Camerlingue de la Sainte Eglife
en prefence des Clercs de la Chambre &
des Cameriers , M. Doria , Maître de la
Chambre du feu Pape , remit l'anneau
du Peſcheur entre les mains de ce Cardinal
qui retourna à fon Palais , accompagné
de la Garde Suiffe. Le même jour
le corps du Pape ayant été ouvert & embaumé
, fut revêtu de fes habits pontificaux
, la Mitre en tête , un Calice dans
les mains , & en cet état il fut expofe
fous un Dais , dans une Chapelle ardenoù
les Penitenciers de l'Eglife de
›
Saint
AVRIL 1724 .
75%
Saint Pierre reciterent des Prieres jufqu'au
neuf au foir qu'il fut porté de Montecavallo
à la Chapelle de Sixte du Palais
du Vatican dans l'ordre qui fuit . Les
Chevaux - Legers , une partie des Suiffes
de la Garde ayant à leur tête M. Phiffer
leur Lieutenant , les Officiers du Palais
un flambeau de cire blanche à la main ,
les Eftaffiers de Sa Sainteté , & le refte
de la Garde Suiſſe , l'Abbé Chezzi , l'un
des Maîtres des Ceremonies à cheval
devant le corps du Pape , qui étoit porté
dans une Litiere ouverte , au milieu des
Penitenciers de l'Eglife de S. Pierre , tenant
des cierges à la main , & pfalmodiant
à baffe voix. M. del Giudice, Majordome
du Pape , venoit après le corps dans un
Caroffe de Sa Sainteté , qui étoit ſuivi de
fept pieces de canon , gardées par des
Suiffes , & par d'autres Soldats , un détachement
de Chevaux - Legers fermoit
la marche. Le huit & le neuf on celebra
des Services folemnets pour le repos de
l'ame de Sa Sainteté dans toutes les Eglifes
de Rome , & le dix on commença
les Prieres accoutumées pour obtenir du
Ciel un fucceffeur qui puiffe remplir le
Saint Siege auffi dignement que le Pape
défunt. Le même jour dix , les Cardinaux
Tanara , del Giudice , Paulucci , Barberin
, Corfini , Acquaviva , Gualterio
.
Gij Valle
752 MERCURE DE FRANCE.
Vallemani , Fabroni , Annibal Albani
Zondodari , Tolomei , Scotti , Nicolas
Spinola , Spinola de Sainte Agnès , Pereira
, Salerno , Cienfuegos , Conti ,
Pamphile , Ottoboni , Imperiale , Altieri
, Colonne , Orighi , Olivieri , Alberoni
, & Alexandre Albani qui étoient
à Rome , s'affemblerent pour la premiere
fois dans la Salle Ducale , où le Cardinal
Camerlingue rompit l'Anneau du Pe
cheur , & le Sceau de plomb de la Chancellerie
Apoftolique ; on lût enfuite les
Conſtitutions des Papes , Gregoire X. Ju
les II . Pie IV. Gregoire XV. & Urbain
VIII. concernant l'élection du Pape , M.
Alexandre Falconieri , Gouverneur de
Rome ayant été introduit , fut confirmé
dans les fonctions de cette Charge . M.
Maffée Farfelti , Protonotaire Apoftolique
participant , fut nommé Gouverneur
du Conclave. M. Jacques Amadori Florentin
fut chargé de faire l'Oraifon funebre
du feu Pape , & M. François Bianchini
de prêcher fur l'élection de fon fucceffeur
, le jour que les Cardinaux entreront
au Conclave , dont la conſtruction
doit être faite , fous les ordres des Car -
dinaux Barberini , Zondodari , & Altieri ;
après la Congregation , le Sacré College
fe rendit à la Chapelle de Sixte , où le
corps du feu Pape eroit expofé , & ils y
affifte
AVRIL 1724 753
affifterent aux Prieres chantées par les
Muficiens de la Chapelle. Enfuite les.
Chanoines de S. Pierre vinrent & tranfporterent
le corps dans l'Eglife de Saint
lé
Pierre , où ils l'expoferent les pieds hors
la grille ; là le Libera fut chanté par la
Mufique , & l'abfolution donnée par l'Ar
chevêque de Mira , Vicaire de l'Eglife.
Le onze Mars , le Cardinal Barberin ,
Eyêque de Paleftrine , celebra dans l'Eglife
de S. Pierre la premiere Meffe de Requiem
pour les obfeques du Pape qui doivent
durer neuf jours. Enfuite ce Cardinal
fit l'abfoute. Après la Meffe les Cardinaux
s'affemblerent pour la feconde fois
dans la Sacriftie , ils étoient au nombre de
vingt- deux. Les Cardinaux Barberin
Zondodari & Altieri , chargez de la conftruction
des Cellules du Conclave firent
leur rapport. M. Farfelti , Gouverneur
duConclave & du Bourg prêta ferment en
cette qualité. Les Confervateurs du peuple
Romain prêterent le ferment d'obédience
, & le Cardinal Cienfuegos chargé
des affaires de l'Empereur , le Cardinal
Acquaviva , chargé de celles du Roi
d'Efpagne , & l'Abbé de Tencin , chargé
des affaires du Roi très- Chrétien , eurent
fucceffivement audience du Sacré
College . Après l'avoir complimenté fur
la mort du feu Pape , ils l'exhorterent de
G iij
faire
754 MERCURE DE FRANCE.
faire choix d'un fucceffeur capable de
remplir dignement la place de celui qu'on
vient de perdre.
Le 12. le Cardinal Acquaviva celebra la
feconde Meffe de Requiem , & 23. Cardinaux
compoferent la Congregation qui
fuivit ; on élût pour Confeffeur du Conclave
le R. Pere Antoine Seraphin Gamarda
, Dominicain , Prieur du Monaf
tere de Sainte Marie fur la Minerve...
Le foir du même jour on init dans un
cerceuil de Cyprès le corps du feu Pape ;
les Cardinaux de Sainte Agnès , Pereira,
Conti , Olivieri , & Alexandre Albani
affifterent à cette ceremonie , Don Jerôme
Colonne , Maître du Palais de Sa
Sainteté dépofa dans le même cerceüil
trois bourfes de velours cramoifi brodées
d'or , dans l'une defquelles il y avoit
vingr Medailles d'or , dans l'autre vinge
Medailles d'argent , & dans la troifiéme
vingt Medailles de bronze , toutes ayant
d'un côté le portrait de Sa Sainteté , &
au revers les époques des principales
actions de fa vie ; enfuite on ferma le
cercueil , & on le remit aux Chanoines
de l'Eglife de S. Pierre qui s'en chargerent
par un Acte en forme pour l'inhumer
dans une niche , fituée près le mur
mitoyen de la Chapelle du Crucifix , &
de celle de S. Nicolas de Bari , où eft
dépofé
AVRIL 1724 . 759
dépofeé le corps de la feuë Reine de Suede.
L'infcription qui fut attachée fur le
cercueil contient le nom du Pape , fon
âge , le jour de fa mort , & les années
de fon Pontificat.
Le 1. la troifiéme Meffe des obfeques
fut celebrée par le Cardinal Fa
broni ; vingt- cinq Cardinaux y affifterent,
& s'étant affemblez pour la quatriéme
fois ils élurent M. Jean- Baptifte Nucari
ni , & M. Jean Tomaffi pour premier &
fecond Medecin du Conclave ; M. Victor
Maffini pour Chirurgien . Après ces élections
ils donnerent audience à l'Ambaffa
deur de Portugal , au Cardinal Annibať
Albani au nom du Roi de Pologne , &
au Cardinal Gualterio , Protecteur des
Catholiques d'Angleterre .
Le 14. la quatriéme Meffe fut celebrée
par le Cardinal Annibal Albani Camerlingue
: les Cardinaux s'affemblerent pour
la cinquième fois , & le Cardinal Alexandre
Albani , comme le dernier des
Cardinaux Diacres , tira au fort les foixante-
dix Cellules du Conclave . M. Capelli
, Ambaffadeur de la République.
de Venife , & le Bailly Spinola , Ambafladeur
de la Religion de Malthe eurent
enfuite audience du Sacré College.
Le 15. le Cardinal Scotti celebra la
inquiéme Meffe , & la Congregation
G iiij qui
756 MERCURE DE ERANCE.
1
qui fuivit proceda à l'élection des Offciers
Subalternes du Conclave.
Le 16. la fixiéme Meffe fut celebrée
par le Cardinal Zondodari , & la Congregation
permit aux Cardinaux indiſpofez
de faire entrer avec eux au Conclave
un Conclavifte de plus qu'il n'eſt
permis par les Reglemens.
Le Cardinal Buffi celebra la feptiéme
Meffe des obfeques , enfuite il marcha
precedé de la Croix , & au milieu des
Cardinaux del Giudice , Paulucci , Barberin
& Acquaviva , vers le Catafalque
qui a été dreffé au milieu de l'Eglife de
Saint Pierre pour le Service folemnel
qui doit être celebré le neuvième jour
des obfeques du feu Pape. Ces Cardinaux
y firent les encenfemens ufitez , le Celebrant
fit auffi les quatre abfoutes ordinaires
, qui furent fuivies d'une cinquiéme
appellée Majoris potentia dans le Ceremonial
Romain. Les Cardinaux fontentrez
au Conclave le 20. Mars.
9
Le feu Pape a donné avant que de mourir
deux cens écus de penfion fur l'Evêché
d'Ofmir au Cardinal Conti , & trois
cens à la Sacriftie de l'Eglife Cathedrale
de Viterbe. Quarante ecus de penfion à
chacun des; Cameriers qui ont été auprès
de lui pendant qu'il étoit Cardinal . Ĉinquante
écus auffi de penfion à chacun de
fes
AVRIL 1724. 757
1
>
fes Medecins. Cent cinquante à fon Confeffeur
qui eft de l'Ordre des Freres Mineurs
& qui a obtenu de Sa Sainteté ,
quelques jours avant fa mort , un Bref
qui lui permet de fe retirer dans le Convent
du S. Efprit Infaxia.
Le 5. on avoit reçû un Courier dépêché
de Vienne qui apportoit la ratifica-"
tion de l'Empereur pour le Traité qui
concerne la reftitution de Comacchio.
Le 18. de ce mois le Cardinal Nicolas
Spinola celebra la huitiéme Mefle
des obfeques du feu Pape. La neuviéme
& derniere ayant été celebrée le 19. par
le Cardinal de Sainte Agnès , le fieur
Jacques Amadori , Auditeur du Camerlingue
, prononça l'Oraifon funebre en
prefence du Sacré College , du Chevalier
de S. George , de la Princeffe Clementine
Sobieska , fon épouſe , & des
differens ordres de Prélature. Lorfqu'elle
fut finie, le Cardinal Celebrant accompagné
des Cardinaux Tolomei , Patrizii ,
Pereira & Salerno , fit les cinq abfoutes
ordinaires auprès du Catafalque qui étoit
compofé d'une Piramide élevée de cent
Palmes , & pofce fur une baze quarrée ,
dont les quatre faces étoient chargées
d'Infcriptions à la loüange du feu Pape.
Le haut de la Piramide étoit terminé par
un Afgle échiqueté d'or & de fable qui
Gy fere
758 MERCURE DE FRANCE.
,
fervoit de Cimier aux Armes de Sa Sain- »
teté. Aux quatre coins du Piedeſtal , il y
avoit des Anges dorez , tenant d'une
main des Cartouches , & de l'autre des
Fanaux , & près d'eux les Trophées ordinaires
du Souverain Pontife , dont le
Portrait étoit repreſenté dans un grand
Medaillon placé fur la face de la Piramide
qui regardoit la principale Porte de
l'Eglife de S. Pierre. Ce Catafalque avoit
été élevé fur les deffeins ' du fieur Phi
lippe Barigioni , fameux Architecte de
cette Ville , auquel il a fait beaucoup
d'honneur .
Le 20. le Cardinal Tanara , Doyen du
Sacré College , étant indifpofé , le Cardinal
del Giudice celebra en fa place la
Meffe du S. Efprit , à laquelle fe trouverent
30. Cardinaux , le fieur Farfetti
Gouverneur du Conclave , & les differens
Ordres de Prélature. Après la Meffe
le fieur François Bianchini , Chanoine
de l'Eglife de Sainte Marie Majeure
ayant fait une exhortation Latine fur la
prochaine élection du Pape , les Cardinaux
fe rendirent en Proceffion au Conclave
, & ils entrerent dans la Chapelle
Pauline , où l'Hymne , Veni Creator , fut
chantée par les Muficiens de la Chapelle.
Les Cardinaux s'étant enfuite enfermez
dans la même Chapelle , ils firent faire
.
par
AVRIL 1724. 759
par le Secretaire du Confiftoire la lecture
des Bulles qui reglent la maniere dont
doit être faite l'élection du Pape , & ils
jurerent tous de les obferver exactement.
Le plus grand nombre des Cardinaux
demeura dans le Conclave , & les autres
qui avoient encore quelques Ordres à
donner , retournerent à leurs Palais , &
revinrent fur le foir s'enfermer dans le
Conclave , qui demeura ouvert ce jourlà
jufqu'à minuit , pour donner le temps
aux Ambaffadeurs & Miniftres des Princes
, & à toute la Nobleffe de les vifiter
de Cellule en Cellule. Le Prince Don
Augufte Chigi , Maréchal hereditaire du
Conclave , fe rendit vers les cinq heures
après-midi à fon appartement du Vatican
, qui eft fitué près du Conclave ,
dont il a foin d'ouvrir & de fermer la
porte toutes les fois qu'un Cardinal fe
prefente pour s'y enfermer avec les autres.
En vertu de la Bulle de Gregoire X.
qui fut publiée le 17. par les ordres du
Ĉardinal Vicaire , on commença le 21 .
les Prieres de quarante heures dans l'E
glife de S. Jean de Latran , dans celle de
S. Marcel, & dans celle de S. François de
Paule , & elles feront continuées fucceffivement
dans les autres Eglifes pour demander
à Dieu l'Election d'un S. Pontife.
G vj
MORT'S ,
760 MERCURE DE FRANCE .
MORTS , BAPTES MES
& Mariages des Pays Etrangers.
R le Comte Guillaume de Sinzendorff
, Marquis de Caravaggio.
fils du Comte de Sinzendorff , Grand
Chancelier de l'Empereur , a époufé à
Grats en Allemagne la Princefle d'Ekemberg
, heritiere. de cette Maifon .
Charles - François - Philippe- Antoine-
Jofeph , feul fils du Prince hereditaire de
Sultfbach eft mort depuis quelques jours
de la petite verole chez l'Electeur Palatin
, fon ayeul maternel , il étoit entré
dans la feptiéme année de fon âge.
*
Erneft Frideric , Duc de Saxe- Eisfeld--
Hilperrhaufen eft mort à Francfort , âgé
de quarante- trois ans. Il avoit été Major:
General dans les troupes de la Républi
que de Hollande , & il l'étoit au jour de
fa mort dans celles de l'Empereur.
On a figné à Lifbone les articles du
mariage de Don Jofeph de Vafconcellos .
de Soufa , fils aîné du Comte de Calheta ,
Maître de la Garderobe du Roi de Por--
tugal , qui eft actuellement à Paris , avec
Donna Marie de Noronha , fille aînée du
Comte de Villaverde.
Le
་ ་ ་
鸭
AVRIR 1724, 761
Le 27. Mars Don Jean Manuel de
Cofta , fils & heritier de Don Rodrigue
de Cofta , cy- devant Viceroi des Indes ,
époufa à Liſbone Dona Anne de Moſcofo
, Dame- d'Honneur de la Reine , &
fille aînée de Ayrés de Saldanha de Albuquerque
, actuellement Gouverneur de
la Province du Rio de Janeiro .
Dona Françoiſe Toralto y Arragon ,
Ducheffe de la Palate , veuve de Don
Michel de Navarre , Viceroy du Perou ,
eft morte à Madrid, âgée de quatre - vingtquatre
ans.
On a reçû avis que l'Imperatrice étoit
accouchée d'une Archiducheffe , le 5. de
ce mois à 5. heures du foir.
La Princeffe Deüairiere d'Anhalte
Zerbſt , eſt morte le 31. du mois dernier,,
dans la 71 année de fon âge. Elle étoit
fille du Duc Augufte de Saxe - Halle..
JOUR
762 MERCURE DE FRANCE.
MMMMMMMMMMXKKKKK K
JOURNAL DE PARIS.
PREMIERE PIERRE pofee an
nom de S. A. S. M. le Duc , au nouveau
Bâtiment de l'Eglife de Saint
Sulpice
L
E 6. de ce mois le nouveau Bâtiment
de l'Eglife de S. Sulpice donna
occafion à un Spectacle public auffi magnifique
qu'édifiant . Ce fut la ceremonie
d'une premiere Pierre , pofée par S. A.
S. M. le Comte de Clermont , au nom
& pour S. A. S. M. le Duc de Bourbon ,
fon frere. Les affaires de l'Etat , dont M.
le Duc eft chargé , ne lui permirent pas
de venir lui - même , quelqu'affection
qu'il ait pour fa Paroiffe , dont il s'eft
declaré le Protecteur . Voici l'ordre de
cette ceremonie.
M. le Contrôleur General des Finances
, premier Marguillier d'Honneur , M.
de Chartraire de S. Agnan , fecond Marguillier
, tous les Marguilliers en charge
, les anciens Marguilliers avec les
Notables de la Paroiffe , fe rendirent chez
M. le Curé fur les dix heures du matin ;
ils y trouverent beaucoup de perfonnes
de
AVRIL 1724 983
de la premiere qualité , difpofées à recevoir
M. le Comte de Clermont à la def
cente de fon Caroffe. Ce Prince arriva
de Verſailles fur les onze heures . Il trouva
à fon arrivée toutes les ruës , & les
avenues de l'Eglife & du Prefbytere ;
gardées par un détachement de cent Cavaliers
du Guet à Cheval , avec leurs
habits uniformes , & ayant l'épée haute.
Les environs du nouveau Bâtiment &
du Prefbytere étoient encore gardez par
un autre détachement du Guet à pied.
S. A. S. étant defcenduë de Caroffe , alla
d'abord fe repofer dans la grande falle du
Prefbytere , il fe fit dans ce moment uné
décharge de quantité de Boëtes , envoyées
de l'Arſenal . Il s'étoit fait dès le grand
matin úne pareille déchargé comme pour
annoncer cette Fête.
Le Prince étant dans la falle , M. le.
Curé fe rendit à l'Eglife pour recevoir
S. A. S. à la tête de fon Clergé , compofé
de près de 300. Ecclefiaftiques . Peu de
temps après , M. le Comte de Clermont ,
accompagné de plufieurs Prélats , de
quantité de Seigneurs & de perfonnes de
diſtinction , arriva à la Porte de l'Eglife,
au fon de toutes les Cloches . M. le Curé
le reçût en Chappe , & après lui avoir
prefenté l'Eau- benite , & la Croix à baifer
, il le complimenta en ces termes.
MON784
MERCURE DE FRANCE.
MONSEIGNEUR ,
» La prefence de V. A. S. comble nos
» defirs & nos efperances . C'eft un gage
» précieux que l'Augufte Prince qui gou-
» verne la France , nous donne en ce
» jour de fa protection , & un préfage
» heureux qui nous annonce la perfection
» de ce Saint Edifice. Ce grand Prince
» en ſe propofant la gloire de Dieu , &
» celle du Roi pour l'objet de fon minif-
» tere , prend le moyen le plus für pour
- » rendre fon nom immortel , & V. A. S.
» en donnant une marque fi fenfible de
» fa pieté , grave dans les coeurs du peu-
» ple immenfe qui la contemple , le fou-
» venir éternel d'un jour qui fait nôtre
» félicité.
Quand le Prince entra dans l'Eglife ,
on entendit le bruit d'un grand nombre
de Tambours & de Timbales , & le fon
de quantité de Trompettes , de Hautbois
, de Flutes , & d'autres inftrumens
qui étoient répandus de tous côtez . Les
ouvriers du Bâtiment au nombre de 400.
étoient rangez fur deux lignes , tenant
chacun à la main ou fur l'épaule , les
inftrumens de fon travail.
S. A. S. fut ainfi conduite jufqu'au
milieu
AVRIL 1724. 755
milieu du Choeur où elle trouva un Prie-
Dieu couvert d'un tapis de veleurs cramoifis
à frange d'or , un carreau , & un
fauteuil de même devant le grand Autel ,
où elle entendit la Meffe avec beaucoup
de pieté . On chanta à cette Meffe un
Motet nouveau de M. de Clairambaut
qui fut executé par d'excellens Muficiens.
Après la Meffe on marcha dans le
même ordre pour aller à l'endroit du nouveau
Bâtiment où l'on devoit pofer la
premiere Pierre . C'eft au troifiéme pillier
de la Nef à main droite ; le Clergé
precedoit au fon de tous les Inftrumens
de Mufique. S. A. S. marchoit , accompagnée
de M. le Curé , de M. le Contrô
leur General , de M. le Lieutenant General
de Police , & de toutes les perfonnes
de diftinction , dont on a déja parlé. Entre
le Clergé & le Prince marchoit M.
Oppenor , Surintendant des Bâtimens de
feu S. A. R. Monfieur le Duc d'Orleans,
lequel après avoir donné des preuves.
de fa capacité , tant à Rome qu'en France
, donne encore fes foins , fes deffeins
& fes Confeils à M. le Curé , pour
conduite de fon Bâtiment. Il étoit accompagné
de deux Gentilhommes , amis de
M. le Curé , dont l'un portoit entre fes
mains un grand baffin d'argent , fur lequel
la
•
766 MERCURE DE FRANCE.
quel étoient rangées par ordre les Medailles
qui devoient être mifes fous la
premiere Pierre , au nombre de quatorze,
& l'autre portoit la boëte de bois de Cedre
, dans laquelle on les a renfermées.
Lorfqu'on fut arrivé aux fondemens
de ce troifiéme pillier , M. le Curé prefenta
à S. A. S. ces Medailles ; la premier
d'or du Roi , enfuite fix autres d'argent
& fix de bronze, toutes du Roi Louis XV.
dont le Regne naiffant produit déja de
fi grandes chofes. Enfin une grande Medaille
d'or de S. A. S. M. le Duc que
fon voit ici gravé. Il y a d'un côté la
tête du Prince dans une parfaite reffemblance
, & d'un travail exquis , avec cette
Legende , LUDOVICUS , HENRICUS , DUX.
BORBONIUS , & de l'autre une Couronne
d'Olivier , dans le milieu de laquelle
eft cette Infcription , INGENTI POPULO
INGENTIA PARAT M. DCC . XXIV.
qu'on peut expliquer ainfi ; il difpofe
pour un peuple immense un vaste & Superbe
édifice.
S. A. S. ayant reçû des mains de M.
le Curé ces Medailles , les mit dans la
bcete de Cedre qu'il lui prefenta . Il y
avoit fur la boëte une lame de Cuivre ,
qui contenoit cette Infcription , au nom
du Pere & du Fils & du S. Efprit , l'an
1724. le 6. Avril S. A. S. Louis- Henri ,
Duc
AVRIL 1724.. 767
Duc de Bourbon , Prince de Condé a pofé
cette premiere Pierre , S. A. S. Louis de
Bourbon Condé , Comte de Clermont , fon
frere , a fait les honneurs de la ceremonie.
Cette boëte de Cedre fut mife dans une
autre boëte de plomb , & le Prince les
mit enſemble fous la premiere Pierre.
M. Oppenor prefenta enfuite à S. A. S.
une truelle d'argent avec du mortier ,
dont le Prince fcella la premiere Fierre ,
& il la frapa trois fois d'un marteau d'argent
qui lui fut pareillement prefenté par
M. Oppenor.
La ceremonie étant achevée , le Prin
ce fit , par M. l'Abbé de Borzac , Premier
Aumônier de S. A. S. M. le Duc ,
fes liberalitez qui furent fort grandes ,
tant aux ouvriers du bâtiment qu'à plus
de foo. pauvres qui étoient accourus : il
fit part auffi des charitez de S. A. S. aux
pauvres malades de la Paroiffe , à qui il
envoya une fomme confiderable .
Le Prince remonta en Caroffe aux
acclamations d'un peuple infini . S. A. S.
fut accompagnée jufqu'à l'Hôtel de Condé
par la troupe de Cavalerie , dont on a
parlé cy- devant , au bruit des boëtes qui
firent de nouvelles décharges , & au fon
de tous les inftrumens , & de toutes les
Cloches.
M. d'Ombreval , Maître des Requêtes,
768 MERCURE DE FRANCE.
tes , & Lieutenant General de Police , fit
fit
admirer en tout , le bel ordre qu'il avoit
procuré à cette ceremonie , donnant en
même temps des preuves de fon zele
pour l'ordre public , & de fon attachement
particulier pour S. A. S. Il dîna au
Prefbytere chez M. le Curé , avec plufieurs
perfonnes qualifiées qui avoient
affifté à la ceremonie . Après le dîner on
tint l'affemblée des Dames de la Charité
de la Paroifle , dont S. A. S. Madame la
Ducheffe eft fuperieure . M. l'Abbé Cheret
, Prédicateur du Carême , fit une belle
& touchante exhortation ; on donna enfuite
la benediction du très - Saint Sacrement
, & cette belle journée fut terminée
par un grand feu d'artifice très - bien entendu
, qui fut tiré vers les huit heures
du foir.
Il étoit de l'invention du fieur Morel ,
Artificier du Roi , & compofé de cent
pots à feu , de 50. doubles Marquifes ,
& de trois douzaines de groffes fufées
d'honneur , qui furent fuivies de fix trompes
, remplies de fauciffons , de Lezardes
, & d'autres artifices recherchez. Ce
brillant fpectacle finit par une grande
girande , dont tout le peuple parut char
mé.
COPIE
HENRICUS
DUX
LUDOVICUS
BORBONTUS.
INGENTI POPULO
INGENTIA PARAT
M.DCC.XXIV.
TAXATA
VIXX
1
AVRIL 1724. 769
COPIE DE LA LETTRE
par M. le Contrôleur General , à
Mrs Les Intendants des Provinces , le
écrite
4 Avril 1724.
M
La diminution que le Roy vient d'accorder
fur les Efpeces par fon Arreft du 27 du mois
paffé , faifant à prefent une difference d'un tiers
de la valeur à laquelle elles étoient au mois
de Juillet de l'année derniere, il eft jufte que le
public fe reffente du benefice de cette, diminution
par celle du prix des Marchandiſes & des
Denrées ; jufques à prefent les diminutions
n'avoient pas produit les effets qu'on en auroit
dû efperer, parce que les Marchands & Ouvriers
qui prévoyoient qu'il pourroit y en avoir
de fubfequentes , fe fervoient de ce prétexte
pour augmenter les prix au lieu de les diminuer
; mais comme ces diminutions mettent
les Efpeces fur un pied où elles demeureront
long- temps , fi elles n'y reftent pas même pour
toûjours;le Public n'ayant par confequent plus
à craindre de diminutions , quant à prefent ,
toutes chofes doivent prendre un état de confiftance
qui remette le prix des Denrées & des
journées d'Ouvriers fur le pied qu'il étoit avant
que la circulation forcée par le Papier , & enfuite
par la crainte de la perte fur les Efpeces ,
les ait portées aux prix exceffifs aufquels elles
font aujourd'hui : Je dois vous faire obferver
à cet égard que les Efpeces ont été mifes à 60.
liv.
770 MERCURE DE FRANCE.
div. le Marc d'Argent , par l'Edit du mois de
May 1718, & que cependant , quoiqu'elles fuffent
à un prix fort haut , les Marchandiſes &
les Denrées n'avoient point eu une augmentazion
fenfible , & que tout étoit à un prix trèsraisonnable
jufqu'au mois de Decembre 1719
qu'elles ont commencé à augmenter jufqu'à
l'excès où elles font aujourd'hui ; en forte que
actuellement que les Efpeces font diminuées
d'un fixiéme de ce qu'elles étoient en 1718 ,
toutes chofes font encore au triple de ce qu'elles
étoient dans ce temps - là , ce qui doit operer
que la diminution, ( qui dans la feule proportion
de la valeur de la Monnoye au mois
de Juillet dernier, avec celle d'aujourd'hui, devoit
être d'un tiers fur les Marchandiſes , Denrées
& journées d'Ouvriers , ) doit être infiniment
plus confiderable , eu égard aux autres
circonftances qui avoient causé cette augmentation
& qui ne fubfiftent plus quant à preſent.
Mais comme on ne peut parvenir à cette diminution
que par une attention generale fur
toutes les parties , & qui foit également ſuivie
dans toutes les Provinces du Royaume , l'intention
du Roy & de S. A. S. eft que vous y
donniez une application toute particuliere ,
comme à celle de toutes les affaires qui vous
font confiées qui intereffe le plus effentiellement
le bien general de l'Etat ; vous devez
pour cet effet parler ou faire parler de votre
part à tous les Marchands qui debitent les matieres
premieres , pour les engager à diminuer
d'abord au moins d'un tiers le prix de leurs
Marchandifes,afin que lesFabriquans & lesOu
vriers qui les achetent d'eux puiffent diminuer
à proportion le prix de leurs ouvrages : Un
des principaux objets dans ces fortes de matieres
font les Fers qui fe vendent dans les Forges
A.VRIL 1724. 771
geses à un prix exceffif au delà de toute proportion
; vous aurez d'autant plus de facilité à y
mettre ordre, que le grand débit de ces Fers qui
fe faifoit en pays étranger à un prix très avan
tageux par rapport à la difference des Efpeces
s'y vendra un tiers de moins à prefent fur le
pied que nos Efpeces font aujourd'hui;la cherté
desVoitures causée par la difette de Fourages ,
ayant auffi beaucoup influé fur le prix de ces
matieres , la difpofition favorable de cette année
doit encore les faire diminuer.
Après avoir donné votre attention aux matieres
premieres , vous prendrez des mefures
avec tous les Chefs des Manufactures & les
principaux Fabriquans de votre Département,
pour les obliger auffi à baiffer dans la même
proportion le prix de leurs Ouvrages , les matieres
premieres qu'ils tireront du pays étranger
leur coûtant un tiers de moins , qu'elles ne
coûtoient auparavant ; & celles qu'ils tireront
de la France , étant auffi diminuées par vos
foins, ils doivent être en état de diminuer leurs
Ouvrages dans la même proportion : Il faut
encore pour y parvenir , obliger les Ouvriers
qu'ils employent à diminuer auffi le prix de
leurs journées , & reprimer par des punitions
feveres les cabales qui pourroient être faites
parmi les Ouvriers pour ne point diminuer le
prix de leurs journées. Quelques exemples de
feverité les rangeront aifément à leur devoir ,
& j'en viens de faire l'experience à Paris dans
un cas tout femblable par rapport aux Ouvriers
en foye.Vous devez enfuite porter votre
attention fur les Marchands en détail pour
qu'ils diminuent auffi leurs Marchandifes dans
la même proportion . L'objection qu'ils feront,
fans doute , que les Marchandifes , qu'ils ont à
prefent en Magazin , leur reviennent à un prix
plus
772 MERCURE DE FRANCE.
plus cher, ne doit être d'aucune confideration,
ils fe font indemn.fez par avance de la perte
des Efpeces par les prix exceffifs aufquels ils
ont vendu depuis quelque temps , & ils doivent
effuyer même la diminution fur le fonds
de leurs Boutiques , que les Particuliers qui
ont de l'argent comptant, & qui ont des biens
fonds , ont pa eillement effuyée fur la valeur
numeraire de leur capital.; ceux qui peuvent
devoir en païs étranger n'y perdent rien , puis
qu'ils s'acquittent à un tiers de benefice : Et à
l'égard de ceux qui peuvent devoir dans le
Royaume, (outre qu'il y en a peu de ce nombre
, puis qu'ils ont vendu avant la dimi ution
jufqu'à concurrence de ce qu'ils devoient , la
plupart des Billets & Lettres de Change entre
Negocians étant faites depuis long - temps fur
le pied des Efpeces au cours du jour de la datte
defdites Lettres ) , ils trouvent le même benefice
en les payant en monnoye de cours d'àprefent.
Tout ce que je vous obferve dans cette
Lettre font des premieres vûës generales aufquelles
vous pourrez ajoûter ce que vous jugerez
à propos , eu égard à la fituation particuliere
du ommerce dans votre Département.
Je vous prie de m'écrire regulierement toutes
les quinzaines , & de m'informer exactement
& en détail des mefures que vous aurez
prifes par rapport à ces differents objets , & de
me marquer le fuccès qu'elles auront & les
obftacles que vous y aurez pû rencontrer, pour
y pourvoir , s'il eft neceffaire.
Le Roy & S. A. S. ont cette affaire extrêmement
à coeur , & vous ne pouvez mieux
leur faire votre Cour qu'en y donnant tous
vos foins , & la fuivant avec la derniere exactitude
: Vous rendrez ma Lettre publique dans
l'étendue de votre Département,& en envoyerez
AVRIL 1724. 7:73:
Lez des copies à tous vos Subdeleguez , afin
que les Marchands en foient bien informez , &
qu'ils puiffent fe conformer aux intentions de
Sa Majefté & de S. A. S. Je fuis , &c.
E Roy a ordonné d'envoyer jufqu'à
Strafbourg un détachement de Sa Maifon
avec des Caroffes pour y recevoir
en fon nom la Princefle de Bade , future
époufe de M. le Duc d'Orleans.
M Parts du Vernay a été inſtalé dans
fón employ de Syndic General de la Compagnie
des Indes .
Le 2 Avril , le Roy prit le grand deuil
pour la mort de la Ducheffe de Savoye
Douairiere , bis- ayeule de Sa Majefté, &
le onze au matin les Princes du Sang lui
rendirent leurs refpects en ceremonie à
l'occaſion de cette mort. Le Roy étoit en
habit & en grand manteau violet & en
rabat. Les Seigneurs de la Cour en grand .
manteau de deuil s'aquitterent auffi de ce
devoir. Le même jour au matin le Nonce,
du Pape eut une audiance du Roy, & lui
fit des complimens de condoleance fur la
mort de cette Princeffe. Il y fut conduit
par le Comte de Meflay , Introducteur.
des Ambaffadeurs, qui étoit en grand manteau
de deuil . Le Duc de Bethune , Capitaine
des Gardes du Corps en grand
manteau de deuil reçut le Nonce à l'en-
...
H trée
774 MERCURE DE FRANCE,
trée de la Salle des Gardes du Corps qui
étoient fous les armes. Les Princes du
Sang & les Officiers qui font auprès du
Roy dans cette occafion étoient auffi en
grand manteau de deuil.
Les Amballadeurs d'Eſpagne , de Venife
, d'Hollande & de Malthe , tous en
grand manteau de deuil , eurent une fem
blable audiance avec les mêmes ceremonies.
Les Envoyez de Heffe-Caffel , de Parme
, de Lorraine & de Wirtemberg, conduits
par le Comte de Meflay , eurent
féparement audience de Sa Majefté . Ils
étoient auffi en grand manteau de deuil .
Le Parlement eut audience du Roy fur
le même fujet. M. de Novion premier
Préfident , porta la parole . La Chambre
des Comptes , la Cour des Aydes, la Court
des Monnoyes & le Corps de Ville, firent
leurs complimens à Sa Majesté à leur
rang. Les Chefs de ces Compagnies por
terent la parole.
L'après midi du même jour le Grand
Confeil s'aquitta du même devoir , ayane
à fa tête M. de Verthamon , premier Préfident
, qui porta la parole.
Enfuite l'Univerfité eut audience du
Roy, ainsi que l'Academie Françoife . Le
Comte de Morville , Secretaire d'Etat
ayant le département des affaires étran
geres
AVRIL 17247
775
#
geres , porta la parole au nom de l'Academie
, dont il eft Directeur. Le Comte
de Maurepas Secretaire d'Etat , les prefenta
tous à l'audience de Sa Majefté , &
ils y furent conduits par le Marquis de
Dreux , grand Maître des ceremonies &
M. Defgranges , Maître des ceremonies.
Le foir le Roy reçut les complimens des
Princeffes du Sang & des Dames de la
Cour qui étoient en grand habit de deuil.
Le Comte d'Argenfon , Chancelier ,
Gardes des Sceaux de Monfieur le Duc
d'Orleans , partit le 30 du mois pallé
pour Raftat , où il doit complimenter la ,
Princeffe de Bade de la part de M. le Duc
d'Orleans , & regler les articles du Contrat
de mariage.
Le Bourbon, Vaiffeau de la Compagnie,
des Indes,eft arrivé au Fort Louis avec une
tres-riche cargaison. On attend deux autres
Vaiffeaux que celui- ci a laiffé derriere
, qui font auffi richement chargez.
Le 9 de ce mois , le Roy courut le Čerf
dans la Forêt de faint Germain en Laye
pour la derniere fois , c'est à dire, jufques
à ce que les Biches ayent mis bas
Le 5 de ce mois , le Parlement , la
Chambre des Comptes & les autres Cours
fuperieures furent avertis par Lettre de
cachet d'aller complimenter le Roy , for
la mort de Madame , la Ducheffe Douai-
Hij riere
776 MERCURE DE FRANCE.
1
riere de Savoye , bis - ayeule de Sa Majeſté.
Le dernier du mois paffé M. Jean- Bap
tifte -Louis Cherré , âgé de dix - huit ans
& quelques mois , fut reçue Maître des
Comptes , avec difpenfe. Il eft d'une des
meilleurs familles de Robe originaires
du pays Chartrain ; fon ayeul fut Maître
des Comptes & mourut Confeiller d'Etat;
fon pere fut auffi Maître des Comptes .
M. Hebert d'Orgemont , un des douze
Regiffeurs des nouveaux droits , qui avoit
difparu , a été trouvé noyé auprès du Pont
de Mantes .
Le Duc de Charroft , cy-devant Gouverneur
du Roy , a cedé fon Duché &
Pairie au Marquis d'Ancenis fon fils , qui
a pris le nom de Duc de Bethune.
Le Cardinal de Gêvres a obtenu du
Roy de ne point aller à Rome pour l'élec
tion du Pape futur , à caufe de fa mauvai
fe fanté.
Le 31 du mois paffé le Roy voulut bien
honorer de fa Prefence la reception du
freur Rouffeau dans la Compagnie des
Maîtres en fait d'Armes ; l'afpirant eft.
fils du fieur Rouffeau , Maître d'Armes
de la grande & de la petite Ecurie, & des
Page : de la Chambre . Il eft prépofé pour
avoir l'honneur de montrer cette exercice
à Sa Majefté. Le pere de ce dernier ayant
$
AVRIL 1724. 797
auffi eu l'honneur de montrer à Monfieur
le Duc de Bourgogne , depuis Dauphin de
France , pere du Roy . Sa Majefté ſe ren
dit pour cela dans une Salle de la grande
Ecurie , accompagnée des Princes & de
toute Sa Cour.Le jeune afpirant fit divers
affauts contre trois Maîtres , & montra
tant d'adreffe & d'habileté que le Roy en
parût fatisfait. Le jeune homme fut
en même temps applaudí de toute l'af
femblée. Et après que fa Majefté le fut
retirée , il prêta le ferment accoûtumé ,
entre les mains du Procureur du Roy du
Châtelet. La ceremonie fut terminée par
un grand repas, donné chez le fieur Rouffeau
pere , à tous les Maîtres qui avoient
affifté à cette réception , & à plufieurs
autres perfonnes qui s'y font trouvées. Le
nouveau Maître fit prefent dedix Jettons
d'argent à chacun des principaux Officiers
& aux anciens de la Compagnie des Maî
tres d'Armes . On y voit d'un côté le Bufte
de Louis XIV.avec cette infcription: Ludi
Magnus Rex. Et de l'autre les Armes de
cette Compagnie qui leur ont été accor
dées par nos Rois fçavoir , deux épées
d'argent paffées en fautoirs & accompagnées
de quatre Fleurs de Lys d'or fur un
champ d'azurs , avec cette légende : La
Compagnie des Maîtres en fait d' Armes de
Paris, Et au bas M.DCC. VI . Année en la
H iij
quelle
778
998 MERCURE
DE FRANCE
.
quelle le feu Roy permit que les Maîtres
' Armes fiffent fraper des Jettons, & c. Ee
Cartouche eft orné de divers trophées &
autres figures fymboliques.
LeJeudy faint , 13 de ce mois , le Roy
entendit à Versailles, dans la grande Salle
des Gardes du Château , le Sermon de la
Cene , de l'Abbé du Rofay, Théologal de
Soiffons après quoi l'Evêque de Metz ,
premier Aumônier , fit l'abfoute. Sa Majefté
lava enfuite les pieds à douze pauvres
& les fervit à table . Le Duc de Bourbon
, grand Maître de la Maifon du Roy ,
;
la tête des Maîtres d'Hôtel, précedoit le
fervice. Les plats furent portez par le
Duc d'Orleans , le Comte de Charolois ,
Je Comte de Clermont, le Prince de Conti,
Je Comte de Toulouze & les principaux
Officiers de Sa Majefté ; enfuite le Roy
fe sendit à la Chapelle où il entendit la
grande Meffe & affifta à la Proceffion.
L'après midi Sa Majefté entendit les Te
nebres qui furent chantées par laMufique.
Le lendemain jour du Vendredy faint,
le Roy entendit le Sermon de la Paffion
du pere Raphaël de Paris , Capucin. Sa
Majefté affifta enfuite à l'Office , & alla à
l'Adoration de la Croix. L'après- midi, le
Roy entendit l'Office des Tenebres.
Le Samedi faint , le Roy revêtu due
grand Collier de l'Ordre du faint Efprit
&
E
a
Ca
AVRIL 1724. 779
14
& accompagné du Duc d'Orleans , fe
tendit en ceremonie à l'Eglife de la Pa
roiffe , où il communia par les mains de
l'Evêque de Metz , Premier Aumônier.
S. M. étant revenue au Château y toucha
un grand nombre de malades.
ر
Le jour de Pâques , le Roi accompa
gné du Duc d'Orleans & du Comte de
Toulouſe , fe rendit dans la Chapelle du
Château , où il entendit la Meffe celebrée
pontificalement par l'Evêque de Metz ,
& chantée par la Mufique. Le même Prélat
officia aux Vêpres l'après - midi , où
S. M. affilta après avoir entendu le ferimon
du P, Raphaël . A
La Compagnie des Indes donne avis
an public d'une feconde Partie de Lottetie
viagere. Nous avons donné le plan
de la premiere Partie dans notre dernier
Journal Elle a été tirée le 10. Avril
-C La même Compagnie donne avis d'une
feconde Partie de Loterie d'écus , qui fera
tirée le 10. May , & dont nous avons
auffi donné le plan , laquelle a été tirée
le ro. Avril,
Le 23. de ce mois les Députez des
Etats d'Artois eurent audience du Roi ,
étant prefentez par le Duc d'Elbeuf, Gou
verneur de la Province , & par le Marquis
de la Vrilliere , Miniftre & Secre
taire d'Etat. La Députation étoit compo
Hiiij Lee
780 MERCURE DE FRANCE .
fée de l'Abbé Quarré de la Vieville , Pre-
-voft de l'Eglife Cathedrale d'Arras , qui
porta la parole ; du Marquis de Lillers ,
. & de M. Denis , Echevin de la Ville
d'Arras . Ces Députez furent conduits à
l'audience du Roi , avec les ceremonies.
accoutumées , par le Marquis de Brezé
Grand-Maître des Ceremonies , & par
M. des Granges , Maître des Ceremoli
for 0 nies.
Ί
N donne avis au Public qu'un particulier
, à Paris , demeurant rue
Ticquetonne dans la maison de M. de la
Beaune , Maître des Comptes , a d'excel-
-lens remedes pour guerir des Paralifies
t & Rhumatifines gouteux ; voici les cures
qu'il a faites , de trois Paralitiques
qui font fort connues , certifiées par les
malades mêmes atteftées par Bagstifte
, & fon Confrere, Notaire , rue Saint
Honoré ob alá .oi ol
C
Au mois de Mars 1723. a été guëti
la fille du fieur Dupuy , Marchand de
Viny demeurant rue S. Nicaife , affligée
depuis trois ans & fept anois d'une fi
cruelle Paralifie que l'on étoit obligé de
-la porters parce qu'elle ne pouvoit ch
aucune façon feitenir fur les pieds ayaft
la jambe & les genoutils fans mouvemens,
&
AVRIL 1724. 781
& foudez avec les cuiffes ; les nerfs de:
derriere les jambes , nommez les fléchif
feurs , racourcis de trois doigts , ce qui
avoit retiré & courbé les mufcles & la
plante des pieds avec des roideurs fi extraordinaires
, qu'il n'étoit pas poffible
de les faire mouvoir ; elle étoit enfin
declarée incurable par plufieurs Medecins
de la Faculté de Paris qui l'avoient
vue , & neanmoins ledit particulier l'a
fait marcher , & elle marche prefentement
comme fi elle n'avoit jamais été
Paralitique.
Le Marquis de Briqueville , Meftre de
Camp d'Infanterie , fils aîné du Marquis
de la Luzerne , demeurant rue de l'Uni
verfité , Paralitique depuis quatre ans
des deux jambes , avoit les nerfs fléchif
feurs retirez fons les genoüils d'environ
trois doigts , les mufcles , la plante &
les doigts des pieds courbez en deffous
roides & fans mouvement , beaucoup
d'humeurs petrifiées & durcies aux deux
pieds , de forte qu'il ne les pouvoit mettre
à terre ni marcher , ayant fait quantité
de remedes , pris les eaux de Bourbon
& de Barege l'efpace de trois années,
confecutives fans foulagement. M. Maréchal
, Premier Chirurgien du Roi , in
formé de la cure cy-deffus , lui a confeillé
de fe mettre entre les mains de ce
Hv même
782 MERCURE DE FRANCE.
4
même particulier , lequel l'a fait marcher
, de forte qu'il a été cet Automne
dernier à la chaffe à pied pendant plufieurs
mois.
Au mois de Juillet de la même année
723. le fieur Chevance , Avocat , demeurant
rue de la Monnoye , Paralitique
depuis huit années fans pouvoir marcher
, même avec des Bequilles , marche
à prefent feul avec deux cannes.
BENEFICES DONNEZ.
L'Abbaye de Prebenoît, Ordre de Citeaux
, Diocéfe de Limoges , vacante
par le decès du fieur Bofc, dernier titu
laire, a été donnée au fieur Jacques-François
Mercier , Clerc tonfuré du Diocéfe
de Paris.
Le Prieuré Regulier de S. Exarche de
Floify , Ordre de S. Benoît , Diocéſe de
Rouen , vacant par le decès de Dom
Guillaume Robin , à Dom Louis Ferdi
mand de Breget , Religieux profès de
POrdre de Cluny.
Le Prieuré d'Efpagnac au Diocéfe de
Tulle , vacant par le decès du fieur Ra--
Beuf , Curé de Troiffy , au fieur Jean
Martin Leix .
L'Aber
AVRIL 1724. 783
L'Abbaye de S. Martin d'Epernay ,
Ordre de Saint Auguftin , Diocéfe de
Rheims , vacante par la démiffion de M.
Henry-Auguſtin le Pileur , ancien Evêque
de Saintes , au fieur Charles de For
tia , Clerc tonfuré du Diocéfe de Paris ,
à la charge de deux mille cinq cens livres
de penfion annuelle & viagere , à
prendre fur les revenus de ladite Abbaye
pour ledit fieur le Pileur.
L'Evêché de Langres , vacant par le
decès de Mre de Clermont- Tonnerre , a
été donnée à M. Pierre de Pardaillan de
Gondrin Dantin , Comte & Chanoine de
Strasbourg.
L'Abbaye de la Mercy - Dieu , Or.
dre de Citeaux , Diocéfe de Poitiers ,
vacante par le decès du fieur de l'Hôpi
tal , au fieur de Mouffy.
********************
MARIAGES , MORTS , &c.
Mi
R Talon , Avocat General , épou
fa le 6. de ce mois , Made Chau
velin , niece du Prefident à Mortier de
ce nom.
Le 30: du mois paſſé mourut à Paris
fans avoir pris d'alliance , Dem Louiſe
de Meaux du Fouilloux , foeur de feu la
Hvj Mar
484 MERCURE DE 麵
FRANCE.
Marquife d'Alluye , dans fa 81 année .
Le 7. de ce inois mourut auffi à Paris,
âgé de 17. ans M. Guy du Sevril , Che
valier , Comte dudit lieu , Confeiller du
Roi en tous fes Confeils , Maître des
Requêtes honoraire de fon Hôtel , Premier
Prefident du Parlement de Navarre.
Le 15. Dame Marie - Anne Charlotte
d'Aumont , veuve de Yves , Marquis de
Crequi , Lieutenant General des Armées
du Roi , âgée de 59. ans.
Le 20. Dame Catherine - Renée de
Jaucourt , de Villarnoult , Dame Baronne
de la Foreft fur Saivre , la Boutarliere
, Reteliere , Villarnoult , Rouvray,
Auffon , Buffiere , & c. veuve de M.
Charles , Comte du Bellay , Seigneur de
Benais - les- Buarz , la Pallu , & c . âgée
de 55. ans.
M. Langlée , Evêque de Boulogne ,
Abbé de S. Lo , eft mort dans fon Diocéfe.
·
Dame Marguerite Henriette de la
Briffe , quatrième femme de M. Cardin
le Bret , Comte de Selles en Berry , Seigneur
de Pantin , Confeiller d'Etat , Premier
Prefident du Parlement de Provence
, Intendant de cette Province , &
du commerce du Levant , mourut à Aix
le 17. de l'autre mois , âgée de 29. ans.
Elle étoit fille de feu M. Arnaud' de la
Briffe
AVRIL 1724- 789
Briffe , Procureur General du Parlement
de Paris , & de Dame Bonne de Barillon ,
fa feconde femme . Elle avoit été mariée
en 1712.
M. Boivin l'aîné , Avocat en Parlement
, penfionnaire de l'Académie Royale
des Infcriptions & Belles Lettres ,
mourut fubitement dans la Bibliotheque
du Roi , où il demeuroit , Mercredi au
foir 19. de ce mois , commençant fa
76° année. Il avoit fait fes Pâques le Dimanche
précedant à fa Paroiffe , & avoit
entendu la Meffe le Lundi & le Mardi
aux Petits Peres .
•
M. Jean- François- Gabriel de Henin-
Lietar , Archevêque d'Ambrun , mouruť
à Paris le 26. de ce mois. Il avoit été
Evêque d'Alais avant que d'être pommé
à cet Archevêché.
M. Louis de Bourbon , Comte de Buf
fet, eft mort depuis peu dans fon Chafeau
de Buffet en Auvergne.
Le mariage du Comte de S. Florentin
, Secretaire d'Etat , fils du Marquis
de la Vrifliere , Miniftre & Secretaire
d'Etat , avec la fille du Comte de Platen ,
Grand Chambellan du Roi d'Angleterre,
& Grand- Maître des Poftes hereditaire ,
a été conclud , & doit fe faire inceffam
ment.
LET
I
$86 MERCURE DE FRANCE.
MakabakkKKKKKKKKKS
LETTRES PATENTES ,
ARREST S ,. & c .
RREST du Confeil d'Etat Privé du Roi ,
Aqui ordonne que les Arrefts & Reglemens
concernant la Librairie & Imprimerie
feront executez , & en confequence fait dé
fenfes aux fieurs Longet de Saint Jean , Rau
let & tous autres , de vendre , diftribuer ni
faire à l'avenir commerce de Livres , fous
quelque prétexte que ce foit condamne Sa
Majeté lefdits fieurs Longet de Saint Jean &
Raulet folidairement aux dépens envers lefdits
Libraires & Imprimeurs de Chaalons
du 7. Septembre 1723.
DECLARATION du Roy du 4. Janvier ,
Pour la Réunion au Domaine du Duché de
Vendôme.
ARREST du 8. Janv. par lequel S.M.renouvelle
les difpofitions des Anciennes Ordonnances
& Reglemens ; concernant les comp
fables & notamment celles de l'Edit du mois de
Juin 175. & de la déclaration du 1o. du même
mois, authorife les modeles qui ont été
dreffez pour les Journaux qui doivent être
tenus par les premiers Generaux , Principaux
& particuliers de l'extraordinaire des Guer
res, & preferit ce qu'ils doivent obferver
pour l'enregistrement des parties de recette
AVRIL 1724.
& dépenfe , à faire par eux fous les ordres
du Secretaire d'Etat , ayant le departement
de la Guerre , & pour toutes les operations
qui y font relatives.
ARREST du 18. Janvier , qui nomme des
Commiflaires pour proceder a la liquidation
des Offices d'Effayeurs & Controleurs des
ouvrages d'Orfévrerie , fupprimez par Edit:
du mois de May 172-3.
ARREST du même jour , qui ordonne que
Toutes les Etoffes qui feront fabriquées ou
apportées en la Ville de Troyes , feront mar
quées de la marque ordinaire dans la Halle
aux Draps , tous les jours ; fçavoir, en Efté
depuis huit heures du matin jufqu'à dix ; &r
en Hyver depuis neufheures du matin jufqu'à
enze. Fait défenfes d'en marquer à d'autres
heures. Et ordonne que le Grand Garde de la
Communauté des Marchands de ladite Ville
de Troyes foit deftitué de toutes fes fonctions
en ladite qualité ; & qu'il foit inceffamment
procedé à l'Election d'un autre Grand Garde
en fa place , en la maniere accoûtumée.
ARREST du 24. Janvier , par lequel Sa
Majefte ordonne que les Payeurs des Rentes
de l'Hoftel de Ville de Paris , payeront les
arrerages defdites Rentes des fix premiers
mois de l'année derniere 1723. à ceux defdits
Rentiers qui ne les ent pas encore reçûs ,
fans les obliger de rapporter les Quittances
qu'ils devoient reprefenter de leur Capitation
fuivant l'Arreft du 15. Decembre 1722. Sa
Majefté voulant bien les en difpenfer pour
ssuefois feulement. Yeut & ordonne Sa Majefté
88 MERCURE DE FRANCE.
jefté qu'il ne foit fait aucun payement des
fix derniers mois de ladite année 1723. qu'à
ceux qui rapporteront lefdites Quittances,
conformement audit Arreft , & que l'on ne
puiffe auffi payer les fix premiers mois de la
prefente année , qu'à ceux qui rapporteront
les Quittances de leur Capitation de l'année
1723.
DECLARATION du Roy , Portant
Eftabliffement d'une Caiffe commune des
fonds provenans des Recettes generales des
Domaines & Bois Donnée à Versailles le
même jour. Registrée en Parlement.
ARREST du même jour , Qui proroge
jufqu'au 15. du mois d'Avril prochain , le
délay accordé aux Pourvus & Proprietaires
des Offices & Droits fupprimez , pour faire
proceder à la liquidation deſdits Offices &
Droits ; & jufqu'au premier May pour rece
voir leur remboursement .
DECLARATION du Roi , concernant
les Offices Municipaux de la Province de
Languedoc , donnée à Verfailles le 25. Janvier
1724.
3
ARREST du même jour , Qui ordonne.
que dans le courant du mois de Fevrier prochain
, les particuliers aufquels il refte dû des
arrerages des anciennnes Rentes du Clergé
de France , compris dans les Eftats fournis
au Trefor Royal par les Payeurs d'icelles
en execution de l'Arreft du 30. Aouft dernier,
feront tenus de recevoir du Garde du Tréfor
Royal les billets de liquidation appartenant
auf
AVRIL 1724.
aufdits Rentiers & à luy remis par lefdits
Payeurs ; & que ceux defdits Rentiers qui
n'auront pas retiré lefdits billets au premier
Mars auffi prochain , en demeureront déchûs
fans en pouvoir rien répeter contre le Clergé,
ni contre les Payeurs defdites Rentes,
ARREST du même jour , qui permet aux
Capitaines generaux prépofez pour la Regie
du privilege des ventes exclufives du Tabac
& du Caffé , de faire dês vifites dans fes maifons
des Ecclefiattiques , Nobles , Bourgeois
autres , pour y faire la recherche des faux
Tabacs & Caffez , fans permiffion,
ARREST du même jour , portant Reglement
pour la Police fur les Ports & Quays,
& dans les Chantiers de la ville de Paris
pour la vente & le débit du Bois à brufler
LETTRES Patentes fur Arreft données
à Verſailles le 27. Janvier ; qui renvoyent au
Grand Confeil tous les Procès & conteftations
nées & à naitre au fujet de l'execution
des Brevets de joyeux Avenement accordés
par le feu Roy , ou par Sa Majefté , dans les
Pays bas.ro Torfe th TяA тавЛЯА
ARREST du , Février , portant nouveau
Reglement , pour empêcher l'Entrée , l'Ufage
& le Port des étoffes des Indes , de la Chine
& du Levant ; & fixe les Récompenfes accordées
aux Employés des Fermes, fur les Saifies
qui ferontfaites defdites Etoffes , & c. Es
I f
ARREST du même jour , qui accorde a
la Compagnie des Indes l'exemption des droits
d'Oc298
MERCURE DE FRANCE.
Octrois , Locaux, de Tarif , de peages, paffages
& barrages fur tous les Cafez qu'elle
fera entrer , fortir ou traverfer le Royaume
pour la provifion de fes Bureaux,
ARREST du premier Fevrier , portant res
glement pour les Toiles à voiles qui fe fa
briquent dans l'Evêché de Rennes en Bres
tagne.
ARREST du même jour , qui regle la
forme de proceder pardevant les fieurs Commiffaires
du Confeil , dans les conteftations
au fujet des negociations des Actions de la
Compagnie des Indes.
LETTRES Patentes für Arreſt , concernant
des anciens & nouveaux cinq fols , & jauge
& courtage données à Verfailles le 3. Fe
vrier 172 regiftrées en la Cour des Aydes le
30. Mars 1724.
ARREST du même jour , qui fixe le prix
es anciennes Efpeces & Matieres d'or & d'argent
" T
}
ARREST du même jour , pour la dimi
nution des Efpeces & Matieres d'or & d'ar
gent , & en confequence ordonne , qu'à compter
du jour de la publication du prefent Arrelt,
les Louis d'Or qui ont actuellement cours
pour vingt fept livres , n'auront plus cours
que pour vingt- quatre livres piece , les doubles
& demis , & les Matieres d'or à proportion ;
& que les Ecus qui ont actuellement cours
pour fix livres dix-huit fols , n'auront plus
cours que pour fix livres trois fols piece, les
des
AVRIL 1724. 791
demis , quarts & autres Efpeces & Matieres
d'argent à proportion.
ARREST du 8. Fevrier portant confifca
tion au profit de Martin Girard , des foixantequinze
demi- Queues , & un demi Muid de
Vin , faifis fur les trente Particuliers Habitans
des Paroiffes d'Olainville , la Roche & Leuville
, pour avoir fait enlever leurs Vendanges
fur les Territoires d'Arpajon , cy devant Chaf
tres , & Linois , fans en avoir fait declaration
& acquitté les droits d'Infpecteurs des Boif
fons ; & condamne lefdits Particuliers cha
eun en 300 liv. d'amende , & c.
ORDONNANCE du Roi, du même jour,
portant que tous les Officiers , Mariniers &
Matelots François , qui ont quitté les Bâti
mens fur lefquels ils fervoient , & font reftez
dans les Pays Etrangers , feront tenus de revehir
dans le Royaume dans une année , à comp
ter du jour de la publication de ladite Ordon
nance ; & qu'à faute de ce , ils feront punis
comme déferteurs du Royaume & des Claffes
I ORDONNANCE du Roi , du même jour ,
portant Amniftic en faveur des Officiers , Mainiers
& Matelots François déferteurs , à condition
qu'ils reviendront dans le Royaume
dans un an.
ARREST de la Cour de Parlement du ro
Février , qui fait défenfes à toutes perfonnes
de frequenter les Cabarets & Caffez pendant
la nuit & autres heures indues , & pendant le
Service divin
AR792
MERCURE DE FRANCE .
ARREST du 15. Fevrier , portant Regle
ment pour les fonctions de Greffiers des Roles
des Tailles , créez & rétablis par l'Edit du
mois d'Aouft 1722.
ARREST du 15. Février , par lequel Sa
Majefté ordonne , qu'il fera établi dans fa
bonne Ville de Paris quatre Etaux ; Sçavoir,
un à la Place Maubert , un au petit Marché
derriere les Enfans Rouges , un au bout de la
rue Montorgueil ; & le quatriéme à la Bou--
cherie de fon Hôtel Royal des Invalides ; dans
lefquels lieux il fera délivré du Boeuf, Vean
& Mouton fur le pied de fept fols la livre
defdites trois fortes enfemble , & dans la Boucherie
des Invalides fix fols fix deniers la livre,
en payant feulement par les acheteurs fix deniers
par livre de droits d'entrée : & ce à
commencer le Samedi 19. du prefentmois.
ARREST du 15. Février , par lequel Sa
Majefté accorde à la Compagnie des Indes ,
fes Syndics & Directeurs , le Privilege exclufif
de faire dans l'étendue du Royaume diffe
rentes Loteries , pour les Lots en être payez ,
foit en argent comptant , ou en Actions ou
Dixiémes d'Action , dans le cas où la Recette
en aura été faite en cette nature d'Effets ; foit
en Rentes Viageres affignées fur les fonds de
fa Compagnie , que les Syndics & Directeurs
enfon nom , pourront conftituer tant au profit
des Sujets de Sa Majefté , que des Eftrangers ,
fur le pied de Dix pour Cent du produit de
La Recette en argent des Loteries pour Rentes
Viageres fans que lefdites Rentes Viageres
puiflent être retranchées ou faifies fous quelque
pretexte que ce foit. Veut néanmoins Sa
Majesté que les Loteries qui font actuellement
·
.
ou
AVRTL
1724. 793
ouvertes en vertu des differens Privileges par
ticuliers par Elle accordez , fubfiftent jufqu'
la fin des termes portez par lefdits Privileges.
Permet Sa Majesté aux Syndics & Directeurs
de la Compagnie des Indes , de prélever au
profit de ladite Compagnie , fur le total de la
Recette des Loteries qu'ils feront , le Benefice
qui fera reglé par les deliberations des Affem
blées d'adminiftration , dont la teneur ſera ren
due publique ; Et de deftiner les fonds qui
proviendront de la Recette des' Loteries en
Rentes Viageres , à prêter fans aucune préfe
rence aux Actionnaires & non à autres , les
fommes qui font convenues par les deliberations
des Affemblées d'adminiftration , en dé
pofant par eux des Actions à la Compagnie
pour sûreté des prêts , avec leurs Billets paya
bles à ordre dans des termes fixes ; Sa Majefté
authorifant ladite Compagnie à prendre jufqu'à
Six pour Cent par an pour l'intereft des
fommes qu'elle prêtera aux Actionnaires ; le
tout en la forme & maniere qui fera reglée par
les deliberations defdites Affemblées d'admi
niftration.
ARREST du même jour , par lequel Sa
Majefté permet à la Compagnie des Indes , fes
Syndics & Directeurs ftipulans pour elle , de
convertir libremene , au gré des Actionnaires ,
en Rentes purement viageres , ou viageres
par forme de Tontine , avec accroiffement aux
furvivans , le nombre d'Actions qui fera reglé
par déliberations des Affemblées d'adminiftration
de la Compagnie , qui feront renduës pu→
bliques à cet égard ; Et d'en paffer par lefdits
Syndics & Directeurs audit nom , les Contrats
de conftitution , tant au profit des Sujets de
Sa Majefté, que des Etrangers qui voudrone
ac794
MERCURE DE FRANCE.
acquerir lefdites Rentes , fans que les arrer
ges d'icelles puiffent être retranchez ni faifis
fous quelque pretexte que ce foit , ou puiffe
être , & aux autres claufes & conditions qui
feront portées par les déliberations defdites
Affemblées d'adminiftration. Fait au Confeil
d'Eftat du Roy , Sa Majefté y étant , tenu à
Verfailles le quinzieme jour de Fevrier mil
fept cent vingt- quatre. Signé Phelypeaux .
ARREST du même jour , qui proroge jufqu'au
15. Avril 1724. le délay accordé aux
Officiers pour faire proceder à la liquidation
des fommes par cux payées pour le rachat du
Preft & Annuel ; paffé lequel temps les proprietaires
feront déchûs de toute liquidation
& de tout remboursement.
ARREST du 16. dudit mois , qui défend
aux habitans du Vicomté de Turenne , d'enfe
mencer . cultiver , fabriquer , vendre & dé
biter aucuns Tabacs. Et ordonne à ceux defdits
habitans qui auront des Tabacs en Feuilles
, en Corde , en Poudre , ou autrement fabriquez,
d'en faire leurs declarations en la
forme qui leur fera prefcrite , dans un mois du
jour de la publication du prefent Arreſt.
ARREST du 21. Fevrier , portant Regle
ment pour les Officiers Municipaux dans la
Ville de Laon.
DECLARATION du Roi , du 22. Fevrier,
enregistrée en la Cour des Aydes , le 20. Mars,
portant défenfes de fe fervir des Eaux de la
Mer , de celles des Sources & Puits falez ,
pour quelques falaifons que ce foit , fans permiffion
du Fermier.
DE
AVRIL 1724. 795
DECLARATION du Roi , du même jour,
Concernant les impofitions du Clergé.
ARREST du même jour , qui commet le
feur Pleffart , Bourgeois de Paris , pour faire
Regie des revenus des biens des Religionnaires
, Refractaires aux ordres du Roi , dans
toutes les Provinces & Generalitez du Royaume.
ARREST du même jour , portant revocation
des fieurs Boucher & le Petit , & qui
commet le fieur Marchal pour remplir feul les
fonctions des Economes - Sequeftres , & de
leurs Contrôleurs fupprimez , & payer les
Penfions & Gratifications accordées aux Miniftres
, & autres nouveaux Conyertis.
ARREST du même jour , qui commet le
feur Horreau pour Caiffier de la Caiffe com
mune des Domaines & Bois ; le fieur de Soligny
pour Contrôleur , & choifit les fieurs de
Mahy & de Clorcy pour Adminiftrateurs.
DECLARATION du Roi , concernant les
Maréchauffées ,donnée à Verfailles le 26. Fe
vrier 1724. enregiftrée au Grand Confeil da
Roi, le 3. Avril
LETTRES Patentes für Arreft , concer
mant la Jurifdiction Prevoftale en Provence ,
données à Verfailles le 6. Fevrier 1724.
LETTRES Patentes , pour continuer pendanttrois
années la perception des quatre fols
four livres fur les droits des Fermes. Données
Verfailles le 27. Fevrier 1724. Registrées en
Parlement le 13. Mars 1724-
AR796:
MERCURE DE FRANCE.
ARREST du 1. Mars , qui proroge juſqu'au
premier May prochain la diminution du quart
des Droits d'Entrées fur les Foins qui arriverohr
à Paris tant par eau que par terre. A
I
ORDONNANCE du Roy du 3. Mars , Por
tant déffenfes à toutes perfonnes de prendre
la qualité d'Officiers militaires , fans. Commif
fion de Sa Majefté ; & injonction à tous les
Officiers de fes Troupes qui féjourneront à
Paris , de s'y faire enregiſtrer au Bureau de
la Guerre.
•
DECARATION du Roy , concernant la
punition des Voleurs. Donnée à Verfailles le
4. Mars 1724. & Regiftrée en Parlement le 13.
Mars . .1
ARREST du 7. Mars , qui ordonne que dans
le premier Juin prochain, pour toute préfixion
& délay , tous les Interreffez aux Traitez d'af
faires extraordinaires , dont les Cautions font
en avance envers Sa Majefté par l'arreſté de
leurs Comptes , feront tenus d'en recevoir le
Remboursement en Quittances de Finance au
Denier Cinquante ; ' finon qu'ils en demeureront
déchûs.
ARREST du 7. Mars , qui ordonne que
les Juges Royaux demeureront par provifion
en poffeffion de la Jurifdiction contentieufe
des Econômats.
ARREST du même jour , qui ordonne que
les quatorze cens Pieces de Vin ; enfemble les
douze Batteaux , évaluez à la fomme de
6000. liv, ) faifis fur le nomméChenil , paflarit
par le Canal de Nemours , fans être porteur
"Ar
d'acAVRIL
1724.
797
Acquit des Droits de Courtiers- Jaugeurs
demeureront confifquez au profit de Martin
Girard : condamne ledit Chenil en 200. liv.
damende ; & en outre en celle de soo. livres
pour les menaces , injures & rebellion
faites au Commis , & c.
par lu
ARREST du même jour , qui confifque au
profit de Martin Girard , les trente- quatre.
Batteaux chargez de quatre mille cent vingt
& une Pieces , & trois cens quatre- vingt quartaux
de Vin , paffans par le Canal de Nemours,
fur les nommez Antoine Drot , Antoine Guil-
Jier ,Philibert Rue & Claude- Louis Bonnart,
tous Voituriers par Eau de Digouin & de
Rouanne , le tout évalué à 14500. liv. & condamne
lefdits Voituriers chacun en 200. livres
d'amende , pour n'avoir pas payé les droits de
Courtiers -Jaugeurs.
ARREST du même jour , qui ordonne que
l'Infpecteur des Manufactures du département
d'Amiens , affifté d'un Officier de Police de
ladite Ville , fe tranſportera tant à Villers que
dans les lieux
circonvoifins , pour appoſer fur
les Serges qui s'y fabriquent , & qui font
actuellement fur les métiers , une marque de
grace , telle qui fera défignée par le fieur Intendant
de la Generalité d'Amiens , & en confequence
permet aux Fabriquans defdits lieux
de vendre les Serges qui feront ainfi marquées
, pendant fix mois , à compter du jour
de la publication de l'Arreft.
ARREST du même jour, qui ordonne que les
Etamines virées double Soye , qui feront fabriquées
à l'avenir , feront de dix- huit à vinge
Buhots fur trente-fept à trente -huit portées ,
I la
798 MERCURE DE FRANCE.
la trame de Laine d'Angleterre naturelle , &
la chaîne de fil de Turcoin.
ORDONNANCE du Roy du 12. Mars , par
laquelle Sa Majesté ordonné aux Commandans
des Brigades prépofées pour la garde des
environs de Paris , de faire arrefter les mandians
& vagabons qui fe retirent dans les Fermes
& fur les chemins . Et de les conduire à
l'Hôpital pour y eftre traitez comme les mandians
arreftez dans Paris : Fait déffenſes aufdits
mandians & vagabons de s'attrouper fur quel
que pretexte que ce foit ; Et aux habitans des
Bourgs & Villages , Fermiers , Hôtelliers &
Cabartiers, de leur donner retraite , à peine
de cent livres d'amende.
ARREST du 18. Mars; par lequel Sa Majefté
ordonne que le troifiéme Effat de diftribution
arrefté le même jour en fon Confeil ,
fera executé felon fa forme & teneur ; En confequence
que les porteurs des Billets compris
dans ledit Eftat , feront tenus de fe repreſenter
dans quinzaine du jour & datte du prefent
Arreft, pour recevoir le payement de dits Billets
; même que ceux dont les Billets ont été
compris dans les deux precedens Eftats de diftribution
des 30. Decembre 1722. & 17. Juillet
dernier , & qui ont negligé d'en recevoir
le payement , feront tenus de le faire dans le
même delay , à peine contre ceux qui ne fe
prefenteront pas dans ledit temps , de fupporter
les diminutions qui pourroient furvenir fur
les Efpeces deftirées à leur payement. Veut Sa
Majefté conformément audit Arreft du 17. Juillet
dernier, que tous les Billets qui n'ont point
été reprefentez jufqu'à ce jour , foient & demeurent
nuls & de nulle valeur.
ARAVRIL
1724.
ARREST du 19. dudit mois , en faveur de
799
la Caifle de Credit des Vins , établie à Paris
dans la Halle au Vin.
ARREST du 26. Mars , qui condamne un
Receveur des Aydes aux peines portées par la
Declaration du 7. Decembre 1723. pour avoir
introduit des deniers étrangers dans fa Caiffe.
ARREST du 27. Mars , publié le 4. Avril,
pour la diminution des Efpeces & Matieres
d'Or & d'Argent , & des Efpeces de Cuivre
& de Billon , par lequel le Roi ordonne qu'à
compter du jour de la publication de l'Arreft ,
les Louis d'Or qui ont actuellement cours
pour vingt- quatre livres , n'auront plus cours
que pour vingt livres piece , les doubles &.
demis à proportion ; le marc d'or fin ou de
vingt- quatre Carats ne fera plus reçû dans les.
Hôtels des Monnoyes que pour huit cens une
livre feize fols quatre deniers , quatre onziémes
; & celui des anciens Louis d'Or , à fept
cens trente - cinq livres ; les Ecus qui ont ac
tuellement cours pour fix livres trois, fols.
n'auront plus cours que pour cinq livres piece
, les demis & autres diminutions à proportion
; le marc d'argent fin ou de douze de
niers ne fera pareillement plus reçû aux Hôtels
des Monnoyes que pour cinquante trois livres
neuf fols onze deniers , un onzième ; le marc
des Ecus des anciennes fabrications , à quarante
- neuf livres ; & les autres matières
d'or & d'argent à proportion. Ordonne Sa
Majefté qu'à compter dudit jour de la publication
du prefent Arreft , les pieces di es de
trente deniers , qui ont actuellement cours
pour trois fols, n'auront plus cours que pour
vingt-fept deniers ; les fols ou douzains qui
Lij ont
800 MERCURE DE FRANCE.
ont actuellement cours pour deux fols , n'au
ront plus cours que pour dix -huit deniers ;
les fols de cuivre de douze deniers , dont la
fabrication a été ordonnée par Edit du mois
de May 1719. & qui ont actuellement cours
pour feize deniers , n'auront plus cours que
pour douze deniers , les diminutions à proportion
, & les Liards qui ont actuellement.
cours pour- quatre deniers , feront réduits à
trois deniers piece.
SENTENCE du Lieutenant General de
Police , du 28. Mars 1724. qui fait défenfes à
tous Maçons , Couvreurs & autres de mettre
des Paniers , Manequins , & autres uftanciles
de matiere combuftible fur le Faifte des Cheminées
; & enjoint aux Proprietaires & Prin..
cipaux Locataires de les faire ôter dans hui-,
taine , à peine d'amende contre les uns & les
autres , & d'être refponfables des dommages
que les incendies pourroient caufer.
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , du
premier de ce mois , portant confirmation en
faveur du Marquis de Grave , de tous les
droits attachez à fon Marquifat , près de
Montpellier , & declarant que les terres qui
compofent ledit Marquifat , ne doivent point
être comprifes dans les réferves de chaffe
que pourroient prétendre les Gouverneurs ou
Commandans de Languedoc.
ARREST du 4. Avril , qui ordonne que les
Proprietaires des Certificats de Liquidation ,
dépofez & cachetez le 29. Fevrier dernier
dans les differens Bureaux indiquez pour leurs
débouchez , feront tenus de fe tranfporter
dans quinzaine , du jour de la publication du
preAVRIL
1724 : 801
prefent Arreft , aux Bureaux dans lefquels ils
ont été dépofez , pour être prefens à l'ouverture
& verification des Paquets , & leur être
délivré des Recepiffez par les Caiffiers ; & que
ledit temps paffé lefdits Paquets feront ouverts
par les dépofitaires , en prefence des
Commiffaires qui feront députez à cet effet.
ARREST du même jour , qui ordonne que
par tels des Notaires du Châtelet de Paris
que voudront choifir les Proprietaires des
Taxations attribuées à ceux qui auroient dû
être pourvûs des Offices de Treforiers - Payeurs
des Appointemens , Penfions , Gratifications
& menus Dons de Sa Majefté , réunis aux
Offices de Gardes du Tréfor Royal ; fera fait
mention fur les Quittances de Finance defdites
Taxations de la réduction d'icelles , du
denier quinze au denier quarante , ordonnée
par Arreft du 11. Octobre 1723.
I iij SUPE
02 MERCURE DE FRANCE
SUPPLEMENT.
DISCOURS au Roy de M. de Cailly
Delpech , Avocat General de la Cour
des Aydes , fur la mort de Madame
Royale.
SIRE ,
>
Conduits par notre devoir aux pieds
du Trône de Votre Majesté pour y parler
de votre jufte douleur, nous en redoutons
fes aproches . Comme vos fidelles fujets ,
nous fommes vivement touchez de la
perte d'une vertueufe Princelle , qui coûte
des regrets à un Maître digne de nos hommages
& de notre amour. La durée de
votre regne eft l'unique objet de nos défirs.
Sans ceffe nous redoublons nos voeux
pour votre confervation : Elle feule peut
aflurer la felicité de vos peuples , qui
voyant avec admiration les fruits glorieux
d'une naiſſance heureufe , & de cette noble
éducation d'où partent les talens &
les vertus dont les Rois vos ancêtres ont
fçu faire ufage pour parvenir à l'immor
talité.
DIS
AVRIL 1724. 803
DISCOURS de M. Dagoumer
Re &teur de l'Univerfité.
SIRE ,
A U ROY.
Le motif qui engage l’Univerſité, votre
Fille aînée , à remercier continuellement
le Seigneur des graces qu'il nous fait en
confervant les jours de V.M. fi précieux
à vos peuples & à toute l'Europe , ce
même motif l'engage pareillement à implorer
fa mifericorde pour feue Madame
Royale , votre auguftfte bis- ayeulle , &
à le prier de ne point entrer en jugement
avec Elle.
De quoy ne fommes nous pas redevables
à cette vertueuſe Princeffe ? Ce fut
Elle , Sire , qui fçut faire fervir la Guerre
la plus vive & les deffeins les mieux
concertez contre nous , au bonheur de
votre Augufte Maiſon , & à la gloire de
celle de Savoye . Pourrions- nous oublier
que ce fut de les mains & par fes confeils
que la France & l'Efpagne reçûrent des
Adelaïdes & des Loüifes pour leur donner
des Rois ?
I iiij
Non
304 MERCURE DE FRANCE .
Non , Sire , le prefent qu'on nous fit
n'étoit que trop magnifique.Adelaïde difparut
, & votre augufte pere trop fenfible
cette perte la fuivit dans le tombeau .
*
Recteur alors , & témoins de ce trifte
fpectacle , que les larmes de Louis le
Grand rendoient encore plus lugubre ,
que pus - je lui dire de plus confolant ? ce
fut , Sire , de faire efperer à ce Heros
très - Chrétien le bonheur dont nous joüiffons
, que vous feriez femblable au Prince
que nous venions de perdre.
Nos voeux ont été exaucez : les avantages
que nous retirons des confeils de
Madame Royale nous dédommagent , &
au-delà de nos afflictions paffées. Sages
confeils évenemens plus que furprenants
! Louis XV . & Loüis I. fes arriere
petit- fils à l'âge de Salomon , & doüez
de fa fageffe , vous tenez les Rênes du
Gouvernement des deux plus grands
Empires de l'Univers : Victor Amedée ,
vôtre ayeul , foutient avec dignité , &
avec magnificence le titre . fuprême de
Majefté qu'il meritoit depuis fi longtemps
: une paix durable , & univerfelle
a fuccedé à un feu qui embrafoit toute
l'Europe , & que nulle force humaine
ne pouvoit éteindre. Madame Royale les
a vûs ces évenemens ; & il femble que la
Providence les ait avancez , & qu'elle
ait ajoûté à fes jours pour lui rendre
AVRIL 1724. 805
prefente toute l'élevation , & toute la
gloire de fa pofterité. Ah ! Sire , c'eſt ainfi
que le tout- puiffant benit les projets
que forme l'amour de la verité , & de la
juſtice foutenu de la bonté du coeur. C'eft
ainfi que font benis ceux qui craignent
le Seigneur.
Le 19. de ce mois le Roi nomma M.
de Montholon , Confeiller au Grand
Confeil , à la place de Premier Preſident
du Parlement de Pau , vacante par la
mort de M. de Fenouille , arrivée à Paris
le 7. de ce mois. Il prêta le ferment
de fidelité entre les mains du Roi le 25.
C'eſt le 2 de ce nom qui a été tiré de
cette Compagnie , pour être élevé à la
dignité de Premier Prefident . Charles-
François de Montholon qui étoit de ce
corps , fut fait Premier Prefident du Parlement
de Rouen en 1691. " C'eſt à lui
que M. de Pontcarré a fuccedé.
On fçait affez combien la Maiſon des
Montholon eft illuftre par fon ancienneté,
& par les grands hommes qu'elle a donnez
à l'Etat . Il faut remonter aux fiecles
les plus feculez pour en découvrir la
fource. On y voit un Cardinal dès le
milieu du 13 fiecle un Secretaire d'Etat
fous Philippes le Hardis un Commandeur
de l'Ordre de S. Jean de Jerufalem
"Iy dans
806 MERCURE DE FRANCE.
•
*
•
dans le commencement du 15° fiecle , qui
rendit de grands fervices à la Religion
fous le grand Maître Pierre d'Aubuſſon ,
fon oncle maternel.
Jufques-là cette Maifon n'avoit jamais
fuivi d'autre parti , que celui de l'épée ,
ou de l'Eglife . Ce fut Nicolas II . du nom,
qui le premier prit celui de la Robbe au
milieu du 15 fiecle , fuivant le conſeil
de Jean de Ganai , Chancelier de France
fon coufin germain .
Mais autant que ces grands hommes
avoient fervi l'état dans la profeffion des
armes , autant fe rendirent - ils recommandables
dans l'exercice de la juftice ,
& devinrent dignes des premieres places
de la Robbe. On y trouve des Avocats
Generaux , des Confeillers , & des Prefiodens
aux Parlemens de Dijon & de Paris
, des Confeillers d'Etat , & deux
Gardes des Sceaux , l'un fous François I.
& l'autre fous Henri III.
Mezerai en parlant du premier Garde
des Sceaux fe croit obligé de rendre juftice
en même temps à toute fa famille.
Voici fes propres termes . Le Roi donna
les Sceaux à François de Montholon
Prefident au Parlement , perſonnage d'une
probité que l'on peut appeller rare , & qui
toûjours été bereditaire dans fa famille.
M. de Montholon , aujourd'hui Pre-
"
mier
AVRIL 1714. 807
mier Prefident du Parlement de Pau a
époufe Madile Marguerite Catherine le
Doulx de Melleville , d'une ancienne
famille de la Robbe , fille de feu M. le
Doulx de Melleville , Confeiller de la
Grand Chambre , arriere- petite- fille de
M. le Doulx de Melleville , Maître des
Requêtes , d'un merite diftingué , qui
fut envoyé par le Roi Louis XIII. à la
Rochelle , pour faire le traité fameux
qui termina la querelle des Huguenots.
On mande de Vienne que l'Imperatrice
ayant accouché heureuſement d'une
Archiducheffe , le 5. de ce mois à fept
heures du foir , la ceremonie du Baptême
fe fit le lendemain dans la falle des
Chevaliers du Palais de l'Empereur , vers
les 8. heures du foir. La jeune Archidu
chefſe fut tenuë fur les fonds par l'Impe
ratrice Douairiere , & par le Prince Ema
nuel de Savoye , qui reprefentoit le Roi
de Pologne , en qualité de fon Ambafladeur.
M. Grimaldi , Nonce Apoftolique ,
affifté de quatre Prélats , fit la ceremo
nie , & nomma l'enfant Marie- Amelie,
Caroline -Loüife- Ludomille - Anne,
- Les Lettres de Rome marquent que
les Cardinaux entrez au Conclave font
au nombre de 43.
M. André Cornaro , cy - devant Ambaffadeur
ordinaire de Venife , a la Cour
1 vj
de
808 MERCURE DE FRANCE.
de Rome , & M. Daniel Bragadino , qui
l'eft actuellement en Efpagne , ont été
nommez par le Senat pour fe rendre à
Madrid , en qualité d'Ambaffadeurs extraordinaires
de la République , afin de
complimenter le Roi d'Efpagne fur fon
avenement à la Couronne.
Le 2. de ce mois on celebra à Varſovie
un Service folemnel , pour le repos
de l'ame du feu Pape , auquel le Roi de
Pologne affifta avec toute la Cour.
On a eu avis de Conftantinople que
le Grand Seigneur avoit donné des ordres
pour faire revenir des frontieres de Perfe
une partie de fes troupes , & que le bruit
couroit que S. H. avoit deffein de les
employer contre les Venitiens , fous pré- .
texte que la République a fait lever dans
fes places du Levant , des droits plus
confiderables que de coutume..
On a appris par la voye de Gennes
que les Algeriens ayant réfolu d'armer
plufieurs Vaiffeaux pour courir fur tous
les Vaiffeaux Marchands , fans diftinction
, le Bey inftruit de leur deffein s'y
étoit oppofé fuivant l'intention du Grand
Seigneur , mais que le peuple s'étoit revolté
contre lui , s'étoit faifi de fa perfonne
, & l'avoit mallacré. Des Lettres.
de Marſeille ajoûtent en confirmant cette
nouvelle , que M. d'Andrezel , nommé
par
4
AVRIL 1724 801
par le Roi pour fucceder au Marquis de
Bonnac , dans l'Ambaffade de Conſtantinople
, devoit aller à Alger avec quatre
Vaiffeaux de guerre.
Explication de la troifiéme Enigme
du mois de Fevrier dernier.
A
Fronte , à tergo progreſsùs atque regrefsus
,
Ufum habeo folus. Quid opus jam dicere
Eancrum.
SONNET par un Partiſan de la belle
Provençale.
J
E ne puis le ceder à la Juppé , au Chapeau's
Encor des Bouts - rimez , je dis Lanțurelure,
Et fans avoir monté fur le double Coupeau ,
Je fçaurai leur donner bien de la Tablature.
De tous leurs Partiſans je crains peu le Trou
peau
J'efpere dans mes vers les peindre en Mignature
Et qui ne fuivra pas le Provençal Drapeau,
N'en fera pas exempt pour une Egratigneure
Il
$ 10 MERCURE DE FRANCE .
Il me femble de voir à l'entour d'un Tapis ,
Comme petits Lapins ces Kimeurs Accroupis ,.
Du Luth du Dieu des Vers toucher la Chan
terelle.
Apollon eft par eux toûjours Défiguré :
Que je voudrois qu'on eut une fois bien
Bourré ,
De tous ces Bouts- rimez le Sectateur Fidele !
AUTRE Sonnet par un défenfeur des
JE
Bouts-rimez .
E ne fuis d'Appollon , qu'un vrai Frere
Chapeau
Quand je veux l'invoquer , il ditLanturelure :
Je ne vais qu'en tremblant fur fon facré Coupean
&
Il m'y donne toujours bien de la Tablature.
Ah ! s'il vouloit m'admettre à fuivre fon
Troupeau ,
Mes ouvrages feroient comme une Mignature,
Et je ferois exempt fous fon vainqueur Drapeau
s
Des coups de la fatire & de l'Egratignure
QuoiAVRIL
1724.
Quoiqu'il enfoit , de Benere , une table , an
Tapis
Je ris de mes rivaux für Parnaffe Accroupis
Peuvent- ils mieux que moi toucher fa Chan-
Je ne crains point par eux d'être
verelle &
Défiguré
Ni par la Provençale Honny , Battu , Bourre
Je veux être à jamais aux Bouts -rimez Fidele.
A Madame la Marquife de *** en lui
envoyant de la Mufique.
DEeffe,car quel nom vous convient da vantage ?
13
D'unfavorable accüeil recevez mon ouvrage,
Et que peut un mortel vous offrir ici bas ,
Qui ne foit au-deffous de vos divins appas
Non , la feule beauté n'eft pas vôtre partage :
L'efprit exquis & doux eft de vôtre appanage,
Et le coeur à bon droit plus vanté que l'efprit
De fes traits cheris l'embellir.
Daignez de mes refpects prendre ce foible
gage ,
A vous le prefenter vôtre talentm'engage ,
La Mufique vous plaît , vôtre agreable voix
Qu'à
1
SIZ MERCURE DE 'FRANCE:
Qu'accompagne la main avec art , avec grace ,
Pourroit comme jadis le Chantre de la Thrace,
Emouvoir à fon gré les rochers & les bois ,
Oui , vous renouvellez ces antiques merveilles
,
Je n'offre , je le fçai , que d'inutiles fons ,
Mais enfin vôtre voix fi touchante & fi belle ,
Peut immortalifer mes timides chanfons.
QUATRAIN à une belle Dame , mais
déja âgée, qui fe plaignoit la veille du
jour defa Fête , que les fleurs ne naiffoient
plus pour elle , envoyé avec un
bouquet de Jafmin & d'Oeillets an
mois de Decembre dernier.
L
A Beauté que le temps croit avoir effacée ,
Ne vous doit point coûter de pleurs ;
De ces fleurs , belle Iris , la faifon eſt paſſée
Ce font pourtant de belles fleurs.
RONAVRIL
17243
RONDE AV en Bouts- rimez.
Provençale
Cabato
Ajuster
Exploites
Dedalos
Bucephale
Signale
Tenters
Cephale
Omphale,
Garottes
Marmottes
Scandales
Not
14 MERCURE DE FRANCE.
Ous venons de recevoir , avec la
N nouvelle de la proclamation du
Roi d'Espagne , faite dans la Ville de
Barcelonne , une Medaille d'argent , fra
pée à cette occafion , qui nous paroît
digne de l'attention publique. On y voit
d'un côté la tête de ce Prince , *& ſur le
Revers des Symboles qui caracteriſent
très-heureufement fon avenement à la
Couronne , par l'abdication du Roi , fon
pere : le peu de temps qui nous reſte ne
nous a pis permis de la faire graver pour
le Mercure de ce mois - ci . Elle paroîtra
fans faute dans celui du mois prochain ,
avec fon explication , & le détail que
nous attendons , de ce qui s'eſt paflé au
fujet de cette proclamation.
Le Mardi 25. de ce mois , & le lendemain
26. les Académies Royales des
Belles Lettres & des Sciences , tinrent
feurs Affemblées publiques , dans lefquelles
plufieurs membres de ces illuftres
Corps , lûrent des Differtations fçavantes
& curieufes fur diverfes matietes
; on en donnera des Extraits dans le
prochain Mercure .
Le
AVRIL 1724. 819
*
+
Le fieur Lionn t , qui a le Secret d'une
Por ade excellente & éprouvée , compofee
de Remedes chimiques pour guerir les Hémoroides
, tant internes qu'externes , dons
on eft foulage en moins de vingt-quatre
beures ; & qui guerit auffi toutes fortes de
Dartres vives , ayant obtenu la Permiffion
de la débiter pour en aider ceux qui font
incommodez de ces Maladies , dont il a
gueri nombre de Perfonnes de diftinction,
avertit le Public que les Pots feront cacherez
de fon Cachet , & qu'ilsferont de cinquante
fols.
L'on ' donnera avec lefdits Pots , la maniere
de s'en fervir,
Cete Pomade fe conferve plufieurs années.
Ceux qui en auront befoin dans les
Provinces , pourront écrire audit fieur
Lionnet , qui leur fera tenir par la pofte
la quantité de Pots qu'ils fouhaiteront , qui
leur feront rendus francs de port. 2
Il demeure à Paris , rue Saint Denis ,
proche S. Sauveur , à l'Epée Couronnée
, au coin de la rue Thevenot .
7
APE
116
APPROBATION.
'Ay lu par ordre de Monfeigneur le Garde
des Sceaux le Mercure de France du mois
Avril , & j'ay crû qu'on pouvoit en
permettre l'impreffion. A Paris , le 3. May
1724.
HARDION.
TABLE
Des Principales Matieres.
IECES FUGITIVES . La volupté
Philofophique. Ode. 607
Suite de l'examen de la Réponſe fur les
Figures du Portail de Saint Germain
des Prez.
Sonnet.
613
615
Réponse des Auteurs du Mercure à
Made *** fur les differences qu'il y a
entre l'Idylle & l'Eglogue.
Vers à M. de la Vifclede.
Réponse de M. de la Viſclede.
La Provence , Ode .
626
639
6411
643
Lettre de l'Imprimeur de l'Edition de
Villon , fervant de réponſe.à la critique
de ce Livre , & c.
Ode , fur le mot Duel .
646
652
Lettre à M. Couftelier fur fon Edition -
de Catulle , &c.
656
Vers prefentez à Mad ..... par fon Cuifinier.
672
Lettre Critique fur le Tréfor Britannique
, & Explication d'une Medaille *
d'Homere .
Sonnet à Minervette, -
Enigmes
Bons mots.
Chanfons.
674
687
688
690
694
Nouvelles Litteraires , fuite de l'Extrait
du Poëme de la Ligue.
Arreft Burleſque fur Inès.
696
708
Hiftoire Ecclefiaftique & "Civile de Lorraine
.
716
Hiftoire Romaine , par Soufcription , &c .
721
Suite du Secretaire du Parnaffe , & c. 727
Morts de Mr Leloyer & Butterfield .
728
Spectacles , Amadis le cadet , Extrait.
734
Nouvelles Etrangeres de Turquie , &c.
739
760
Morts & Mariages , &c.
Journal de Paris , premiere Pierre pofee
à S. Sulpice , par M. le Duc , & Meda
lle gravée , & c. 762
Lettre de M. le Contrôleur General aux
Intendans , pour faire diminuer les
Marchandifes & les denrées. 769
Benefices donnez.
Mariages , Morts.
782
783
Article des Arrefts , Declarations , &c.
786
Supplement , Difcours au Roi , &c.
Explication d'Enigne.
Sonnets en Bouts - rimez.
Autre Sonnet.
Vers à Madame
802
809
ibid.
810
811
812
Quatrain à une Dame.
Bouts-rimez à remplir , Rondeau. 813.
P
Eriata de Mars.
Age 452. ligne 5. un , ôtez ce
mot.
Page 468. ligne 10. Senadon, lifez. Sanadon
.
Page 27. à la fin de l'article qui regarde
la Medaille , ajoûte : cette Me
daille a été frapée particulierement
pour marquer la majorité du Roi,
Fautes à corriger dans ce Livre,
Age 612. ligne 11. Cirique , lifez,
Pinique.
Page 613. ligne 7. fa , lifez ta.
Page 676. ligne 13, Mummario , life
Nummario,
Page 704. ligne 3. le , lifez te.
Page 744, ligne 19, Pozzo-buens , lifez
Pozzo -bueno.
Page 748 , ligne 12. Rante , lifez Zante,
694
Ľ Air nosé doit regarder la page
LaMedaille gravée doit regarder la page 766
LISTE DES LIBRAIRES
qui débitent le Mercure dans les -
Provinces du Royaume.
Toulouſe , chez la veuve Tene.
Bordeaux , chez la Veuve Labottiere & fils.
Et chez Charles Labottiere , l'aînée , vis -à- vis la
Bourfe.
Bordeaux , chez Chapui , fils , au Palais.
Nantes , chez Julien Maillard , & chez du Vergen
Rennes , chez Vattar.
Blois , chez Maffon.
Tours , chez Gripon .
Rouen , chez la Veuve Herault .
Châlons -fur- Marne ; chez Seneuze.
Amiens , chez François , & chez Godard ..
Arras , chez C, Duchamp.
Saint Malo , chez la Marc.
Poitiers , chez Faucon ."
Xaintes , chez Delpech.
Orleans , chez Rouzcau .
La Rochelle , chez Desbordes.
Angers , chez Fourieau .
Caen , chez Cavelier.
Le Mans , chez Pequincau .
Chartres , chez Feltil.
Troye , chez Pouillerot .
Rheims , chez Godard.
jon , chez la veuve Armil .
Beauvais , chez Courtois
Lille , chez Danel.
Verfailles , chez Pigeon.
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE AU ROT
MAY 1724.
QUE COLLIGIT SPARGIT.
A PARIS ,
( GUILLAUME CAVELIER , au Palais .
I GUILLAUME CAVELIER , fils , rue
Chez S. Jacques , au Lys d'Or.
NOEL PISSOT, Quay desAuguftins, à la
defcente du Pont-neuf, à la Croix d'Or.
M DC C. XXIV.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
L
AVIS.
ADRESSE generale pour toutes
chofes eft à M.
MOREAU ,
Commis au Mercure , chez M. le Com
miffaire le Comte , vis- à- vis la Comedie
Françoife , à Paris . Ceux qui pour leur
commodité voudront remettre leurs Paquets
cachetez aux Libraires qui vendent le
Mercure à Paris , peuvent fe fervir de
Cette voye pourles faire tenir.
On prie très - inftamment , quand on
adreffe des Lettres ou Paquets par la Pofte,
d'avoir foin d'en affranchir le Port ,
comme cela s'eft toûjours pratiqué , afin
d'épargner , à nous le déplaifir de les
rebuter , & à ceux qui les envoyent ,
celui , non feulement de ne pas voir
paroître leurs Ouvrages , mais même de
les perdre , s'ils n'en ont pas gardé de
copie.
-
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les particuliers qui fonhaiteront
avoir le Mercure de France de
la premiere main , & plus promptement
n'auront qu'à donner leurs adreſſes à M.
Moreau , qui aura foin de fair leurs paquets
fans perte de temps , & de les faire
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Meffageries
qu'on lui indiquera.
Le prix eft de 30. fols.
817
MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIE AU ROr
MAY 1724.
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LE CHAGRIN.
OD E.
Uel trouble de mon coeur s'empare
?
A regret je vois la clarté ,
Mon efprit fe confond , s'égare ,
Des plus noirs foucis agité ,
A ij
La
818 MERCURE DE FRANCE.
La paix fuit, envain je l'appelle :
D'une inquiétude mortelle
L'horreur me pourfuit en tous lieux ;
Loin de calmer fa violence ,
Mon inutile réfiítance
Aigrit fes accès odieux,
來
Quelle eft la fource empoisonnée
De cette maligne vapeur ?
Mon ame à fe nuire obſtinée ,
Fait-elle fon propre malheur ?
Mon corps , déplorable machine ,
De la bile qui le domine ,
A- t'il infecté mon eſprit ?
Eft-ce de ce qui m'environne ?
Que naît le chagrin qui m'étonne
Et le venin qui le nourrit ?
Mais pour m'accabler tout confpire ,
Contre moi tout est déchaîné ,
L'homme dès l'inſtant qu'il reſpire ,
D'ennemis eft environné.
Sur les jours que Clotho lui file ,
L
MAY
1724 819
La cruelle Alecto diftile ,
Le fiel de fes ferpens affreux.
Jufte effet d'un Arreſt celeſte
Les Dieux fçavent l'abus funefte ,
Qu'il eut fait d'un fort plus heureuxe
Du mortel ennuis qui le preffe ,
Rien ne bornera t'il le cours ?
Honneurs , plaifirs , gloire , richeffe
Courez , volez à fon fecours.
Hâtez-vous , pompeufes idoles ;
Quoi ! par des promeffes frivoles
Séduifez-vous vos fectateurs ,
Du chagrin l'implacable rage ,
Seroit- elle auffi le partage
De vos lâches adorateurs ?
Paroiffez , vous que la fortune ,
Semble accabler fous fès bienfaits ;
Une inquiétude importune
Ne vous trouble- t'elle jamais ?.
Je vois vôtre coeur toûjours vuide
Au foin d'un bonheur infipide ,
Rongé par fes bizarres voeux :
A iij Vos
820 MERCURE DE FRANCE.
Vos tréfors chaque jour augmentent ,
Mais les noirs foucis qu'ils enfantent ,
N'augmentent-ils pas avec eux à
淡
Chers favoris de la victoire ,
D'honneurs toûjours plus alterez ,
Fut-il jamais affez de gloire ,
Pour vos defirs immoderez ?
Vainqueur du couchant à l'Aurore
Pour d'autres conquêtes encore ,
Alexandre foupirera :
Et fi des Dieux la main feconde ,
Pour lui feul crée un nouveau monde ,
Un troifiéme lui manquera.
巍
Mais les plaifirs fçauront peut-être ,
Du chagrin bannir les horreurs ,
Leurs charmes puiffans feront naître ,
Un heureux calme dans nos coeurs.
Idée agreable & trompeufe
Ainfi par une erreur flateuſe ,
L'efpoir du plaifir nous féduit ,
Goûtons-le : bien- tôt mille allarmes
SucceMAY
1724.
821
Succederont à ces faux charmes ,
Que la poffeffion détruit.
Telle une fçavante impoſture ,
A nos yeux , que l'art a furpris ,
Offre une riante peinture ,
Dont l'éloignement fait le prix.
Approchons cette riche image ,
N'eſt plus qu'un confus affemblage ,
De bizarres , d'informes traits.
La vûë à l'inftant détrompée ,
D'une erreur trop tôt diffipée ,
Regrette les frêles attraits.
s
Pour cacher le poids de fes chaînes ,
L'Amour les pare envain de fleurs
Ses eſclaves par mille peines >
Achetent fes moindres faveurs :
Craintes , dépits cruels , ombrages ,
Mortels foupçons , jalouſes rages ,
Nuit & jour vous les tourmentez ,
Si quelques plaifirs les amufent ,
A iiij
Vas
$ 22 MERCURE DE FRANCE.
Valent- ils la paix qu'ils refuſent ,
A leurs coeurs fans ceffe agitez.
Le Démon du jeu ſe preſente ,
Je fçai , dit-il , charmer l'ennui ;
Mais quelle troupe menaçante ,
Quels monftres marchent après lui ?
Les vains remords , la pâle envie ,
La Difcorde aux forfaits hardie ,
Sur fes traces fement l'horreur ,
A l'ennui lorfqu'il nous arrache ,
C'eft pour nous livrer fans relâche ,
Aux noirs tranſports de la fureur.
Pour adoucir nôtre mifere ,
Parcourons cent divers climats.
Que vois- je ? l'affrèufe Megere
S'attache par tout à nos pas.
Du Nord jufques au rivage more ,
Je fuis l'ennui qui me dévore ,
Partout je le porte avec moi .
Mon ame pefante à foi- même ,
S'éΜΑΥ
1724.
823
S'évite avec un foin extrême ,
Et fe retrouve malgré foi.
-Dans de fublimes connoiffances
Mettrai-je ma felicité
Plus d'ennui fi dans les fciences
Je découvre la verité.
Mais nous n'en connoiffons que l'ombre ,
Les Dieux fous un nuage fombre ,
Nous cachent cet unique bien.
Pour tout fruit d'une longue étude ,
J'acquiers la trifte certitude ,
Que je ne fçaurai jamais rien.
Lumiere, à qui toute autre cede;
Efprit, dont chacun eſt jaloux ,
Don fatal à qui te poffede ,
De quel ufage eft tu pour nous ?
Induſtrieux pour ta ruine ,
Ta fubtilité t'affaffine
En te découvrant tous tes maux,
Et fi les deftins favorables ',
AY
824 MERCURE DE FRANCE:
Te délivroient des veritables
"
Tu fçaurois en former de faux.
Nous livrerons - nous fans fcrupule
Aux plus honteux déreglemens ?
A l'abrutiffante crapule ,
Donnerons-nous tous nos momens ?
Dieux ! à ces fatales délices ,
Quels troubles , quels juftes fupplices !
Pour nous punir fuccederont !
O.que la raifon outragée ,
Par nos remords eft bien vangée ,
Du tort que nos excès lui font
Mais cette raiſon fi vantée ,
Cette augufte fille des Dieux ,
Sçait- elle d'une ame agitée ,
Bannir des foucis odieux ?
Toûjours à nos defirs contraire ,
La cruelle ne nous éclaire ,
Que pour mieux nous inquieter ,
Guide de nos erreurs complice ,
Elle
MAY
1724. 825
Elle montre le précipice ,
Sans enſeigner à l'éviter .
M
Des deftins & de la nature
Subiffons l'Arreſt rigoureux ,
Par un audacieux murmure
Nous nous rendons plus malheureux ;
Fille de l'aveugle imprudence ,
Nôtre inutile impatience
De nos maux eft le plus cuifant ,
Et pour nôtre coeur trop fenfible ,
Il n'eft point d'ennui plus terrible ,
Que le defir d'en être exempt.
來
C'eſt ainfi que de fa mifere .
L'homme artiſan infortuné
Nourrit l'implacable vipere ,
Qui ronge fon coeur mutiné ;
C'eft ainfi que les Dieux puniffent ,
Les infenfez qui fe roidiffent
Contre leurs decrets fouverains ,
Er font fervir à leur vangeance »»
A vj
La
826 MERCURE DE FRANCE.
La témeraire réfiſtance ,
Qu'ils oppofent à leurs deffeins .
M. Chalamont de la Vifelede.
aaaaaaaakkkkkkk
FIN de l'Examen de la Réponse du R. P.
Bouillard , à la Differtation fur les
Figures du Portail de Saint Germain
des Prez
I
L ne reste plus qu'un feul fait, fur lequel
j'aie encore à me juftifier , & je
l'ai refervé pour le dernier , parce qu'il
demande plus de difcuffion , & que c'eft
celui pour lequel le P. Bouillard fe montre
plus content de lui- même dans fa
Réponſe. Je ne me plaindrai point de ce
qu'il m'attribuë , page 297 un raiſonnement
auquel je ne penfai jamais. Il me
fait dire qu'il n'y avoit point de Portail.
à l'Eglife de l'Abbaye , parce qu'elle ne
fut achevée que par Clotaire , ce qui affu
rément n'eſt pas concluant , & j'ai ſeulement
marqué , page 898. que ce Monarque
avoit merité d'être reprefenté au
Portail de l'Eglife , à cause que c'est lui
qui acheva de bâtir l'Abbaye , à laquelle
Childebert n'avoit pû mettre la derniere
main,
ΜΑΥ 1724. 827%
main , fur quoi j'ai cité la vie de Saint
Droctovée
, par Giflemar , & l'Hiftoire
interpolée d'Aimoin ,
L'habile Hiftorien témoigne qu'il eft
fâché d'être obligé de dire que je n'ai bien
lû ni l'un ni l'autre ouvrage , parce
qu'on n'y trouve pas un mot de ce que je
rapporte qu'il y eft dit au contraire que
l'Eglife de S. Germain étoit toute conftruite
à la mort de Childebert , & que
fi j'ai vû quelques autres actes de Saint
Droctovée que ceux qui font imprimez ,
il me prie de les lui indiquer.
Si j'avois tort , je dirois par compenfation
pour foutenir la raillerie de mon
cenfeur , que ces autres actes font entrefes
mains , & que ce font ceux même
à la fin defquels il a trouvé ce qu'il a
écrit , page 265. que Milon élû Evêque
de Beauvais en 1217. qu'on croit avoir
été ſeulement de la Maifon de Châtillon,
& de la branche de Nantueil , étoit de
la Maiſon Royale de Dreux , & frere du
fameux Philippe de Dreux , Evêque de
la même Ville , fon prédeceffeur ; lequel
par refpect pour fon caractere , qui lui
défendoit l'ufage du glaive , fe fervoit au
moins d'une maffue dans les combats ;
car c'eft- là une anecdote , dont on lui a
toute l'obligation , nul Milon de Dreux
n'ayant
828 MERCURE DE FRANCE:
n'ayant encore paru dans la Genealogie
de la Maifon de France .
Mais je réponds ferieufement. Je fuis
à mon tour mortifié d'être contraint de
lui reprefenter , que je n'ai lû dans mes
deux garents que ce qu'il y a lû lui - même
, que j'ai feulement fait fur leurs textes
des réflexions differentes des fiennes ,
& que je fuis furpris , qu'il ne fe foit
pas apperçû , qu'en cela je n'ai même &
penfe & parlé que d'après le P. Ruinart
, qu'il reconnoît avoir examiné fi
exactement les Antiquitez de l'Abbaye de
Saint Germain. Si je fuis capable de
bien juger , dit ce fçavant homme dans
fon Eglife de Paris vangée , page 35. il
s'enfuit des paroles de Clotaire , rapportées
par l'Interpolateur d'Aimoin , que
ce fut ce Prince qui acheva ce Monaftere,
dont il fit dédier l'Eglife , qu'il dota ,
& où il établit le premier Abbé. Sed utcumque
vertan ur bac Chlotarii verba ,
que ex Interpolatore retulimus , manifeftè
indicant , fi benè judico , Monafterium
Vincentianum quod Childebertus inchoaverat,
immò & frè perfecerat, à Chlotario
Rege omninò abfolutum fuiffe. Et
ai-je avancé quelque chofe de plus ?
Mais il y a encore bien d'autres raifons
pour appuyer ce fentiment. C'eft
que de l'aveu du P. Bouillard le Monaſtere
MAY 1724. 829
1.
tere ne fut commencé qu'en 556. & qu'il
eft certain par la Chronique de Marius ,
que Childebert mourut dès 558. & après
avoir très -long- temps langui dans fon
lit , comme le dit S. Gregoire de Tours ,
ce qui le rendoit peu capable de finir un
bâtiment de cette importance. Cum diutiffimè
apud Parifius lectulo decubuiffet.
C'est que de quelque vivacité qu'eût
été ce Monarque , il n'auroit pû confommer
en deux ans l'ouvrage de la feule
Eglife , telle que l'Hiftorien de S. Germain
l'a décrit après Giflemar , à moins
qu'on n'eut alors le fecret de jetter les
plus merveilleux édifices en moule . Car
cette Eglife qui étoit foutenue par des co-
Lomnes de marbre , avoit fon toit couvert
de lames de cuivre doré , fon lambris orné
de peintures de dorures , fes murailles
décorées auffi de diverfes peintures , & fon
pavé compofe de toute forte de petites pier
res de rapport. C'eft que Childebert dit
-lui -même dans la Chartre originale de
fondation , donnée quelques jours avant
fa mort , & qui eft non - feulement dans
l'Interpolateur d'Aimoin , mais auffi à
la tête des preuves de l'Hiftoire de l'Ab--
baye de S. Germain , qu'il l'avoit commencée
du confentement des Evêques ,
& qu'il la bâtilloit actuellement , con-
・fenfu Epifcoporum coepi conftruere tem-
8
plum...
30 MERCURE DE FRANCE .
•
plum ..... ad ipfum templum , quod nos
ædificamus , deferviat. C'eft que quoique
Giflemar affure que la dedicace de
cette Eglife fe fit le jour même de la
mort de Childebert , il la met pourtant
en 559. un an entier après cette mort ,
ce qui fait croire qu'il avoit trouvé cette
date précife dans quelque acte ; c'eft
que l'Interpolateur n'oblige en aucun
endroit à fuppofer que cette dedicace &
cette mort foient des mêmes jour & an :
c'eſt qu'Uſuard , Moine de S. Germain
qui les place au même jour 23. Decembre
dans fon Martyrologe , & qui par
pourroit bien avoir donné lieu à l'erreur
de Giflemar , n'autorife point non plus
à les mettre dans la inême année , comme
le P. Mabillon en convient dans fes
Annales , t . 1. p. 135. C'eſt enfin qu'Ultrogothe
, femme de Childebert , & les
deux filles affifterent à cette dedicace >
felon l'Interpolateur , qui dit que Clotaire
l'avoit concertée avec elles , &
qu'il eft contre toute vrai- femblance ,
que ces Princeffes s'y fuffent trouvées ,
fi la ceremonie s'étoit faite le jour même
, qu'elles venoient de perdre ce
qu'elles avoient de plus cher au monde ;
outre qu'elles furent exilées par Clotaire
, dès que Childebert fut mort , ainfi
qu'on l'apprend de Saint Gregoire de
Tours
MAY 1724. 831
Tours ; ce qui montre bien qu'il n'y avoit
alors aucune bonne intelligence entre
elles & lui. Après cet éclairciffement
aurai- je encore befoin de manufcrits pour
ma juftification ?
Cependant je ne nie pas qu'il n'y ait
auffi de très-fortes preuves pour croire
avec le P. Bouillard , que le Monaftere ,
& principalement , l'Eglife furent achevez
du vivant de Childebert , mais c'eft
en les faifant commencer beaucoup plutôt
, & comme le bon fens , & toutes les
convenances font pour cette opinion , je
n'aurois pas même balancé à la fuivre ,
fi ce n'eſt qu'on y eft forcé de ' rejetter ,
comme fuppofée la Chartre originale de
Childebert que je viens de citer , ainſi
qu'ont fait le fameux Docteur Launoy ,
& après lui les fçavans PP . le Cointe &
Dubois de l'Oratoire , celui - là dans les
Annales Ecclefiaftiques de France , & celui
-ci dans l'Hiſtoire de l'Eglife de Paris -
mais j'avoue que je n'en ai pas eu la hardieffe
, en voyant avec quelle confiance
le P. Mabillon a mépriſé leurs raiſons ,
quoique cette confiance me parut bien
plus propre à me perfuader de ce que
j'ai déja dit , que ce grand homme ne
doutoit pas affez , qu'à me convaincre.
de la bonté du titre.
Childebert y dit qu'il bâtit l'Abbaye
par
832 MERCURE DE FRANCE.
par
le confeil de S. Germain , Evêque
de Paris , qui ne fut mis fur le fiege de
cette Eglife qu'en 555. & Fortunat contemporain
de ce Prince marque qu'il
alloit fouvent prier dans l'Eglife de ce
Monaftere , où il eut fa fepulture.
Hinc iter ejus erat , cum limina fanīta petebar.....
Antea nam vicibus locą fanita terebat amatus
.
Or ayant été très long- temps allité
avant que de mourir en 5 58. ne s'enfuitil
pas que cette Eglife étoit au moins
achevée dès 557. S. Gregoire de Tours
en donne la même idée , livre 4. c. 20 .
& l'Anonime qui écrivoit fous Thierry
au 7 fiecle , affure au tome 1. de Duchefne
, page 708. que ce Monarque l'avoit
commencée au retour de la guerre
d'Efpagne , qu'il fit en 542. & d'où il
apporta la tunique du Martyr S. Vincent
, dont il la vouloit enrichir. Childebertus
vero Parifius veniens Ecclefiam
in honore B. Vincentii Martyris edifica
vit. Giflemar ajoûte qu'il ſe hâta même
de la conftruire ; ce qui eft d'autant plus
vrai femblable qu'il l'eft peu , qu'il eut
differé quatorze ans à executer un tel deffein
. Ecclefiam acceleravit conftruere propenfius.
De plus Aimoin veut que Childebert
MAY 1724. 833
1
bert ait fait lui- même dedier cette Eglife ,
ce qu'il auroit fait ou en $ 46 . ou en 557.
le Dimanche 23. Decembre , une pareille
ceremonie fe faifant ordinairement un
jour de Fête ; & on ne trouve pas le même
avantage à placer cette Dedicace après
fa mort en 558. ou en 559. puifque le .
23. Decembre en ces années - là tomboit
au Lundi & au Mardi . Prefque tous ces
paflages font rapportez par l'Hiftorien de
3. Germain , page 7. & 298.
Le Diplome de Childebert eft encore
fufpect , & parce qu'il y reconnoît avoir
entrepris fa fondation du confentement
des François , & des Neuftrafiens , comme
fi les Neuftrafiens n'avoient pas été
auffi des François , outre que le terme de
Neuftrafiens ne fe trouve point encore
dans les Auteurs de ce temps là , & parce
que ce Prince y parle comme s'il eut
eté en pleine fanté , quoiqu'il fut tout
proche de fa fin après une très longue maladie
, & qu'il s'agit d'un établiffement
qu'il faifoit pour la remiffion de fes pechez
, où il lui convenoit bien de témoigner
la preffante neceffité , où il étoit
de fe rendre par de bonnes oeuvres digne
de la mifericorde du Seigneur , devant
qui il fe voyoit fur le point de paroître.
Le P. Mabillon fe contente de répondre
, que ce font- là toutes minuties qui
´ne
34 MERCURE DE FRANCE.
ne font pas recevables contre un acte
qui fe foutient par fa feule forme . * Mais
de quelle autorité peut être cette forme
feule pour ceux qui ont vu d'anciens titres
faux avec leurs fceaux & ce fçavant
homme n'a- t'il pas lui- même affuré
dans fa Diplomatique , pages 22. & fuivantes
, qu'on a fait de faux titres dans
tous les temps .
Je ne fuis
pas auffi plus touché de l'ob fervation
que le P. Bouillard
a faites
page 298. pour mon inftruction
particuliere
, au fujet de la Dedicace
de l'Eglife
du Monaftere
qui fe fit du vivant de Childebert
, felon Aimoin . Voici les paroles
de cet ancien , qui font au livre 2 . chapitre 20. de fon Hiftoire. Verum Chitdebertus
acceptam
B. Vincentii
ftolam
parrhifius
defert , adificatamque
folo
tenus Bafilicam
nomine ejufdem fancti Levita
ac Martyris
dedicari fecit , qua
non minimam
vaforum partem , que cum
à Toleto afportaffe
fupra memoravimus
cum capfis Evangeliorum
, cruces quoque
mirifici operis , aliaque devotus excellentiffima
contulit munera. Mon obligeant
Cenfeur veut bien , par grace me faire rein
* Nihil moror effutias quafdam quas Critici
recentiores in hoc Diploma objiciunt , quod fua
fe auctoritate vindicat contra id genus minusias.
Annal. Mab . t. 1. p. 137.
marquer
MAY 1724.
835
1
marquer que cette Dedicace ne fut qu'une
fimple benediction des fondemens , lorf
qu'ils commençoient à paroître hors de
terre , femblable à celle qui fe fait des
premieres pierres des fondemens des Egli-
Tes d'aujourd'hui. Et fa raifon eft qu'Ai
moin reconnoît au 29. chapitre du même
livre , que l'Eglife de l'Abbaye fut dediée
après la mort de ce Monarque . Mais
en cela je ne puis lui fçavoir gré que de
fa bonne volonté ; car au furplus l'avertiffement
qu'il me donne , fait voir qu'il
a encore ici peu entendu fon Auteur , &
je ne veux là-deffus d'autre Juge contre
lui que le fçavant P. Martenne , fon confrere
, dont on a un excellent Recueil
des anciens Rits de l'Eglife . On n'y
trouve nulle part , qu'on dediât les Eglifes
, lorfqu'elles commençoient à paroître
hors de terre , & moins encore qu'on y
déposât dès ce moment- là les Reliques ,
les Livres des Evangiles , & les Vafes
facrez , comme fit Childebert.
En effet , les mots adificatamque fola
tenus Bafilicam d'Aimoin ne fignifient
pas en cet endroit { du moins à mon fens )
une Eglife qui commence à fortir de terres
mais une Eglife entierement bâtie depuis
le fol , ou la terre qui la foutient , &
dès les fondemens , folo tenus , étant- là
pour
836 MERCURE ' DE FRANCE.
pour à fundamentis . * Ce qui l'a trompé
eft , qu'il n'a point fait attention que c'eft
le veritable Aimoin qui a parlé de la Dedicace
du temps de Childebert , & que
c'eſt feulement fon Interpolateur qui a
rapporté la Dedicace faite après la mort.
de ce Prince fous Clotaire . Or puifqu''
Aimoin n'a fait mention que d'une
Dedicace , & que celle - la fut accompagnée
d'un magnifique prefent de Vaſes ,
de Livres , de Croix , & d'autres ornemens
necellaires pour le fervice Divin ,
peut-on jamais l'expliquer autrement
que d'une veritable confecration ? &
eft on en aucune façon obligé de concilier
en cela cet Hiftorien avec fon Interpolateur
, comme fi celui - ci avoit été infaillible
dans les additions qu'il lui faifoit
adopter ? c'eft ce qui eft bien éloigné de
ce que les Critiques en penfent .
Au refte , la Chartre originale de
Childebert n'eft pas la feule des preuves
de l'Hiftoire de l'Abbaye de S. Germain ,
fur laquelle je ne m'accorderois pas avec
l'Auteur. On y trouve encore , pages 24.
& 25. deux Chartres originales du Roi
Robert d'une même fauffe date ; fçavoir
Destructam folo tenus Bafilicam , ne fignifieroit-
il pas auffi une Eglife détruite jufqu'au
fol jufqu'aux fondemens inclufiveiment
?
do
MAY 1724. 837
de l'année 1030. de J. C. & de la 39º de
ce Monarque , qui étoit alors en la 43 °
année . fi on comptoit fon regne depuis
que Hugues , fon pere , l'eut fait couronner
le 1. Janvier 988. ou feulement
dans fa 34. ou 35 année , fi on ne le
comp:oit que depuis la mort de fon pere,
arrivée le 24. Octobre 996. C'eft ce que
le P. Mabillon a auffi obfervé dans fes
Annales , t . 4. p. 368. en rejettant une
pareille date d'une autre Chartre , qui eft
de 1031. en la 40 année de ce Prince
qui étoit déja dans fa 44. Enfin le privi
lege original de S. Germain , qui eft à la
page 2. de ces preuves , & par lequel
ce Saint exempte l'Abbaye de la jurifdiction
Epifcopale , ne me paroît pas plus
foutenable qu'au même M. de Launoy ,
& aux autres fçavans hommes qui l'ont
auffi attaqué.
2
Il me feroit même aifé de fortifier encore
beaucoup leurs raiſons , par le
moyen de la vie de S. Droctovée , & de
montrer que fi le P. Bouillard affure, page
7. que le P. Quatremaires a pleinement
refuté le premier d'entre eux , ce n'eſt
que parce qu'il n'a pas lui - même pleinement
compris les difficultez infurmontables
de cet acte. Mais je ne veux point
chercher de nouvelle conteftation avec
lui. Je fuis bien aife au contraire , pour
finir
838 MERCURE DE FRANCE .
finir plus agreablement celle - ci de pou
voir lui témoigner que j'ai été fort fenfible
à fa politelle , d'avoir feint de ne me
pas connoître. Car perfuadé , comme il
eft , que fa Réponſe m'accable , il a bien
veu que ce feroit toûjours pour moi une
diminution de confufion , de n'en pas
recevoir les coups à découvert. Il eft
pourtant vrai que j'ai eu une fois l'honneur
de me trouver avec lui , & qu'il
me dit qu'il croyoit que je voudrois bien
qu'il me refutât , fi je ne le convainquois
point. Je lui répondis que je l'en
fuppliois même , & de le faire le plus
fortement qu'il pourroit . C'eft- là à quoi
il n'a pas manqué , & je lui réiteré avec
joye la même priere pour cette repliqueci.
Graces à Dieu je fuis de ceux qui
regardent leurs erreurs comme heureu
fes , quand un adverfaire les leur fait
appercevoir, quelque perte qu'ils puiflent
y faire de l'eftime du public , parce qu'il
les tire de l'ignorance , ce qui les dédommage
toûjours avec uſure. L'habile Hiftorien
de S. Germain eft fans doute dans
la même difpofition , & ainfi nous dirons
l'un & l'autre , comme S. Auguſtin , que
nous ne combattons point pour acquerir
de la gloire , mais uniquement pour
trouver la verité , qui eft la feule choſe
qu'on doit chercher dans les difputes Lit
teraire
MAY 1724. · 839
teraires. Non de gloria comparanda , fed
de invenienda veritate certamus . Contrà
Academ. 1. 3. n. 30.
L
SONNET A IRIS.
E Docteur Lanternon fous fon vafte Chapeau
,
Dira que fes difcours font des Lanturelure ,
Gacon regentera fur le facré Coupeau
Et Couprin haïra Muſique & Tablature.
Les Loups pourront garder tour à tour un
Un Tripot paffera pour belle
Troupeau ,
Mignature
L'Officier valeureux quittera fon Drapeau,
Et les Chats ne feront jamais d'Egratigneure.
On verra le Sultan fans Serrail , ni Tapis ,
Des Singes fans fauter , où fans être Accroupis
Des Violons parfaits touchez fans Chanterelle.
Un buveur ivre mort , pâle , Défiguré ,
Sortir d'un cabaret fans s'être bien Bourré ,
Lorfque je cefferai de vous être
Fidele.
B RE'-
840 MERCURE DE FRANCE.
REPONSE de Louis Premier , Roy
d'Espagne , à la Lettre de Philippe V.
fon pere.
MONS ONSIEUR ,
Après avoir admiré avec toute l'Eſpa
gne cette action heroïque , dont tout le
monde eft ravi d'étonnement , & l'effort
magnanime que vous avez fait fur vousmême
, pour fouler aux pieds les grandeurs
de la terre , & renoncer à tout ce
que l'ambition a de plus doux & de plus
éclatant ; je ne fçai , quand je viens à réflechir
fur les raifons qui vous y ont engagé
, fi j'ai plus lieu de me réjouir que
de craindre ; je n'ignore pas que rien
n'eft plus glorieux que de regner fur des
peuples innombrables ; mais je ne ſçai
pas moins les obligations que m'impofe
ce rang fuprême , auquel tant de devoirs
indifpenfables font attachez. Toutes les
fois que je viens à faire attention aux
pieux motifs qui vous ont porté à vous
décharger du pefant fardeau de la Royauté
, je tremble de me voir expofe dans
un âge fi tendre & fansexperience fur
une
MAY 1724. 8413
une mer auffi orageufe que celle où je
me trouve embarqué, zie
J
Bien loin de me laiffer éblouir par l'ép
clat .faftueux d'une Couronne , j'en fens
le poids , & j'en connois , toutes les obligations
. Je fçais que Dieu en nous met→
tant au-deffus des autres hommes , nous
remer le pouvoir fuprême entre les
mains , moins pour leur commander que ,
pour les défendre en cas de befoin & les
protegen. Nous pe fommes pas moins
leurs peres que leurs Souverains nous
devous les regarder moins comme nos
Sujets que comme nos enfans , & nous
devons plutôt fonger à regner fur eux
par l'amour qué par la crainte ; puifque,
la veritable gloire des Rois conſiſte à être
aimé de leurs Sujets , & qu'ils ne fçauroient
s'élever de trophées plus magnifi
ques que dans leurs coeurs.
"
Je vais donc employer tous mes foins à
marcher fur vos auguftes traces , & à
vous imiter autant que je le pourrai
non-feulement en ce qui concerne le gouvernement
de ces vaftes Etats dont vous
m'avez laifferla conduite , mais encore
pour ce qui regarde cette Majeſté ſuprême
pour qui vous avez tout quitté , &
qui meriteroit feule nos foins & toutes
nos attentions .
Je ferai tous mes efforts pour me ren-
Bij dre
842 MERCURE DE FRANCE .
dre digne du nom que je porte , & pour!
ne point démentir ces pieux fentimens .
que vous m'avez toujours infpiré. Je
fai que le premier & le plus grand desɔ
devoirs d'un Koi eft fa Religion , qu'il
doit non feulement profeller ouverte
ment , mais encore proteger & létendre
autant qu'il eft en fon pouvoir, j'aurait
continuellement devant les yeux l'exemple
de ces Grands Rois nos Ayeux , dont
vous m'avez fi fouvent parlé ; leur con
duite fervira toûjours de regle à mes!
actions , je me conformerai autant que je
pourrai à ces illuftres modeles , & leur
zele pour notre fainte Religion fera
pour moi un miroir fidele fur lequel
j'aurai toûjours foin de me conformer.
#
Perfuadé que les Rois font refponfa
bles devant Dieu des crimes que commet..
tent leurs Sujets par les mauvais exemples
qu'ils leur donnent , & qu'étant
plus élevez que les autres hommes , ils
ont plus de comptes à rendre à Sa Ma
jeſté divine ; j'ai encore beſoin de toute
vôtre fageffe pour me conduire dans une
carriere fi difficile. Je ne fuis point affez
aveuglé par
par l'amour
M
propre , pour me
croire allez ferme pour ne point broncher
dans un fentier ' filépineux oùrà,
peine l'experience la plus conſommée
peut fuffice ; j'attends toute ma gloire &
tout
MAY 1724
843
tout mon luftre de la prudence de vos
confeils , & de ceux de cette illuftre Prin
eeffe , qui après avoir partagé avec vous
le poids de la Couronne , a voulu etre
compagne de vôtre retraite. Je la regar
derai toute ma vie comme ma veritable
mere , & j'aurai pour elle les mêmes
fentimens & la même veneration que fi
j'en avois reçû la naiffance.
-Je n'aurai pas moins d'égards pour les
Princes , mes freres ; je fçai à quoi l'honneur
& la nature m'engagent à leur ſujet.
Si vos bontez & le droit de la naiffance
ont mis quelque difference entre eux &
moi , la tendreffe que j'ai toûjours.eue
pour eux me les fera regarder en frere
plutôt qu'en Roi ; cette même union qui
a été jufqu'ici entre nous regnera toûjours.
Si après toutes les bontez que vous
avez eues pour moi , & les marques écla
tantes que vous m'en avez données , il
me reste encore des voeux à faire pour le
bonheur de mes Sujets , & pour ma propre
fatisfaction , c'eft d'avoir la confolation
de vous pofleder long - temps , & de
vous entendre dire un jour que vous ne
Vous repentez point d'avoir cedé un
Sceptre à un fils que vos foins avoient
rendu digne de le porter. Quelle joye ne
feroit-ce point pour un fils , qui après
B iij Dieu
844 MERCURE DE FRANCE.
Dieu n'aime que vous , qui vous voyait
fans envie porter une Couronne , à la→
quelle il n'auroit voulu fucceder qu'a
près plusieurs fiecles , & dont les fou
haits les plus ardens ne tendent qu'à
meriter de plus en plus cette tendreſſe ,
dont vous lui avez donné la marque la
plus éclatante.
Plût au Ciel qu'après avoir marché
quelque temps fur vos traces détrompé
comme vous des vaines grandeurs de la
terre , & penetré de leur néant , je puiffe
vous imiter jufques dans vôtre retraite
& préferer des biens réels & folides à
des honneurs paffagers & periffables.
Signé , LOUIS .
Du Palais de S. Ildephonfe ,
ce 22. Fevrier 17 24.
SONMAY
1724:
845
******************
SONNETfur les rimes propofees. "
'Ambitieux Prélat n'afpire qu'au Chapeau ;
L'Ambitieux
Le Grivois plus content chante un Lan-
Le Poëte eft guindé fur le facré
turelure :
Coupeau ,
Et le compofiteur rebat fa
Tablature
Là le Berger oifif fait paître ſon Troupeau ,
L'Amant d'Iris abfent baiſe fa Mignature,
Ici le guerrier court à l'aſpect d'un Drapeau ,
Plus loin pleure un enfant pour une Egrati-
Une Pipe à la main fur de riches
gnure.
Tapis
Les peuples d'Orient font fans ceffe Accroupis,
Le François danfe au fon que rend la Chanterelle
Tel a le port charmant , tel eft
Défiguré ,
L'un moiffonne le champ que l'autre à la
Bourré ,
Des contraftes humains , c'eft le Tableau Fidele
.
Biiij
LET846
MERCURE DE FRANCE .
.
LETTRE écrite aux Auteurs du Mercure
fur la Tragedie d'Heraclius .
'Ai lû avec plaifir , Meffieurs , la
Diflertation Critique fur la Tragedie
d'Heraclius , inferée dans les Mercures
de Fevrier & de Mars 1724. l'Auteur
y fait des réflexions judicieufes & agréables
, il prend en main le flambeau de la
Critique , & s'en fert avec prudence. Il
rend la juftice qui eft dûe aux beautez
fublimes qui font répandues dans les ouvrages
de Pierre Corneille. Mais il la
rend avec difcernement fans tomber dans
une admiration fervile des endroits foibles
qui s'y peuvent rencontrer. L'Auteur
de la Differtation ne nous tient pas
cependant la promefle qu'il fait de decider
fi le fujet de cette Tragedie a été
traité par Calderon avant Corneille , ou
au contraire , pendant que la maniere
dont les deux Tragedies Efpagnole &
Françoiſe font traitées , ne laille aucun
lieu de douter que l'un des deux Auteurs
a pris quelque chofe de l'autre.
Cette question me femble facile à decider
, & je fuis perfuadé que Calderon
a fait paroître fa piece avant celle de Corneille
,
MAY 1724..
847
neille , que ce dernier doit à l'Eſpagnol ,
finon le plan entier de fa Tragedie , au
moins l'idée de fon fujet , enfin que Corneille
a imité des morceaux entiers de
Calderon , lorfqu'il a trouvé lieu de les
accommoder à fon fujet.
Ce tiflu de puerilitez dont la Piece
Efpagnole eft remplie , ( comme nôtre
Critique l'a fort bien dit , ) font des preuves
manifeftes de fa priorité en ordre de
datte. Il n'eft pas vrai- femblable que Calderon
eut défiguré de la forte un ſujet
auffi beau , s'il avoit eu devant les yeux
l'ouvrage de nôtre Poëte François . Au
contraire , il eft naturel que Corneille
frappé des grandes idées que faifoit naître
un fujet fufceptible par lui -même du
pathetique fublime qui caracteriſe la Tragedie
, s'en eft emparé , l'a purgé de ce
merveilleux furnaturel qui revolte l'efprit
, a retenu le fonds principal avec les
noms de Phocas , d'Heraclius , de Leonce
, & de Maurice , a écarté les évenemens
qui tiennent plus du fonge que de
la réalité , pour en fubftituer d'autres
plus vrai-femblables , & former en un
mot une Fable reguliere , finon en toutes
fes parties , au moins dans le plus grand
nombre.
Je trouve dans l'une & l'autre Piece
des morceaux brillans abfolument femblables.
B v
848 MERCURE DE FRANCE.
blables. Il paroît impoffible même que
des penfées fi conformes foient venues en
même temps à deux Auteurs differens
& qu'ils fe foient exprimez en des termes
fi femblables , fans que l'un ait vû
l'ouvrage de l'autre . Je me contenterai
d'en rapporter deux exemples .
Dans la Piece Efpagnole , c'eft Aftolphe
qui feul a connoiffance du deftin des
deux Princes , dont la confufion fait le
noeud de la Piece. Phocas cherche à les
connoître , & pour y parvenir menace
Aftolphe de le faire mourir , s'il ne lui
Tévele quel eft le veritable fils de Mau
rice. Aftolphe fe mocquant de fes vaines
menaces ' , lui répond :
Affi quédara el fecreto ,
En feguridad mayor ,
Que los fecretos un muerto
Es qui en los guarda meior.
Dans la Piece Françoife Leontine qui
fe trouve dans une fituation pareille à
celle d'Aftolphe , dans la Scene 3 du
4. Acte s'exprime ainſi :
Tandis qu'autour des deux , tu perdras ton
étude ,
Mon ame jouira de ton inquiétude ,
I
Je
MAY 1724. 849
Je rirai de ta peine , ou fi tu m'en punis,
Tu perdras avec moi le fecret de ton fils.
Je ne fçais fi Calderon n'emporte pas
ici le prix pour la vivacité , & l'étendue
de l'expreffion , pendant que Corneille a
l'avantage d'avoir placé ces vers plus
heureufement dans la bouche de Leontine
, qui produit cette penfée d'elle - même
, fans y être forcée par les menaces
prefentes du Tyran .
Venons à un autre morceau .
Phocas outré de l'incertitude où il fe
trouve pour reconnoître fon fils , & piqué
au vif de l'empreffement des deux
Princes à fe dire fils de Maurice, fait cetté
exclamation chez Calderon.
Ha venturofo Mauricio !
Ha infeliz Phocas ! qui en viò
Que para reynar , no quiera ,
Ser hijo de mi valor ,
Uno , y que querian del tuyo ,
Ser lo , para morir , dos ?
La même fituation fe trouve Scene 2e
de l'Acte 4º de Corneille , où Phocas dit ,
Helas ! je ne puis voir qui des deux eſt mon
fils ,
Et je vois que tous deux ils font mes ennemis,
B vj
En
850 MERCURE DE FRANCE.
En ce piteux état quel confeil dois je fuivre ?
J'ai craint un ennemi , mon bonheur me le
livre ,
Je fçais que de mes mains il ne fe peut fauver,
Je fçais que je le vois , & ne le puis trouver ,
La nature tremblante , incertaine , étonnée ,
D'un nuage confus couvre fa deftinée.
L'affaffin fous cette ombre échape à ma rigueur
,
Et prefent à mes yeux , il fe cache à mon
coeur ,
Martian à ce nom aucun ne veut répondre ,
Et l'amour paternel ne fert qu'à me confondre.
Trop d'un Heraclius en mes mains eſt remis ,
Je tiens mon ennemi , mais je n'ai plus de fils .
Que veux- tu donc , nature , & que prétendstu
faire ? .
Si je n'ai plus de fils , puis - je encor être pere ?
Dequoi parle à mon coeur ton murmure imparfait
?
Ne ,me dis rien du tout , ou parle tout-à-fait.
Qui que ce foit des deux que mon ſang ait
fait naître ,
Ou laiffe-moi le perdre , ou fais le moi connoître.
O toi , qui que tu fois , enfant dénaturé ,
Et
MAY 1724. 8511
Et trop digne du fort que tu t'es procuré ,
Mon trône eft- il pour toi plus honteux qu'un
fupplice ?
O malheureux Phocas ! ô trop heureux Maurice
!
Tu recouvres deux fils pour mourir après toi,
Et je n'en puis trouver pour regner après moi.
Qu'aux honneurs de ta mort je dois porter
envie ,
Puifque mon propre fils les préfere à ſa vie.
Malgré la beauté des vers de nôtre
Poëte , je ne puis m'empêcher de reconnoître
encore plus d'élevation & de nobleffe
dans la penſée , plus de préciſion
dans l'expreffion de l'étranger . Corneille
a paraphrafé Calderon , d'où je conclus
que Calderon a écrit le premier , & que
Corneille a travaillé d'après lui . Je m'imagine
que vous penferez de même. Je
fuis , & c.
Ce 23. Avril 1724.
TT
ESTHER
152 MERCURE DE FRANCE .
ESTHER , Cantate , à S. A. R. Madame
l'Abbeffe de Chelles , mife en
Mufique par M. Morin.
J
Aloux du peuple Juif , contre fon protecteur
,
L'impie Amant brûloit d'une haine implacable
;
Pour l'affouvir , ce favori coupable ,
D'Affuerus avoit féduit le coeur.
Mardochée eft l'objet de fon couroux van
geur ,
Tout le fang d'Ifraël en doit être victime ,
Et d'un faux zele enfin colorant fa fureur
Ce perfide à fon Roi , fit approuver fon crime.
Les Hebreux confternez , affurez de leur mort,
Déploroient en ces mots la rigueur de leur
fort.
D'un peuple à ta voix fidelle ,
Grand Dieu ! protege les jours ,
La mort la plus cruelle ,
En va finir le cours ;
Elle eft le prix de fon zele
A t'adorer toûjours,
Déja
MAY 1724. 853
Déja l'ennemi s'apprête
A nous faire perir tous :
Diffipe la tempête ,
Qu'il éleve contre nous ,
Sur fa coupable tête ,
Fais retomber fes coups.
D'un peuple , &c..
Ainfi du Ciel les Juifs imploroient la défenſe,
Lorfque Efther y portoit fes voeux & fes dou
leurs ,
Sa ferveur pour leur délivrance ,
Aux pieds d'Affuerus lui fait porter des pleurs
Qui d'Ifraël font l'unique efperance ,
Envain de fa grandeur jaloux ,
L'afpect de ce fier Roi doit lui coûter la vie ;
Rien ne peut ralentir fa genereuſe envie ;
Elle aborde fans crainte un redoutable époux...
Mais à fa vûë , helas ! fa force l'abandonne ,
Faut-il qu'Affuerus vous trouble , & vous
étonne ?
Aimable Eſther raffurez - vous ;
Du falut de vos jours fon amour eft le gages
Quel coeur réfifteroit à des charmes fi doux
De celeftes attraits quel pompeux affemblage.
Que
$ 54 MERCURE DE FRANCE.
Que d'attributs divins ,
Le Ciel a prodigué pour elle ,
Elle a les charmes des humains ,
Et les beautez d'une immortelle ;
Du feu dont brillent fes yeux ,
Mille flâmes font lancées ,
Et fur fon front glorieux ,
Toutes les vertus tracées.
Au vif éclat de ſes appas ,
S'uniffent de fages graces ,
La candeur devance fes pas ,
La fageffe fuit fes traces ';
Ses attraits de chaque coeur ,
Entraînent les voeux & l'hommage ;
Du Dieu qui foutient fa ferveur
Elle eft la plus parfaite image.
Que d'attributs , &c.
Le Monarque fenfible à tant d'appas divers ,
Affure Efther de l'amour le plus tendre ,
Vos vertus , lui dit- il , en doivent tout atten
dre ,
Fallut-il avec moi partager l'univers ?
Grand
MAY 1724. 85810
Grand Roi , répond Efther , par les fureurs
d'un traître ,
Tous les Juifs font prêts à perir :
Pour ce peuple & pour moi daignez- vous
attendrir.
Du même fang le Ciel m'ayant fait naître ,
Je me vois avec lui condamnée à mourir.
Le coeur d'Affuerus , qu'alors Dieu même
infpire ,
Change en faveur d'Eſther une barbare loi ,
Par un trépas honteux l'Amalécite expire ,
Et Mardochée obtient la faveur de fon Roi.
Ifraël délivré par ces chants d'allegreffe ,
Eſther ſon amour & ſes voeux.
Exprime pour
Regnez belle Princeſſe ,
Sur tous les coeurs que vous rendez heureux ;
Que de fes dons le Ciel comble fans ceffe ,
Vôtre coeur genereux.
Vous qui devez à fa main falutaire
Le repos & le jour ,
Ne vivez que pour plaire ,
Au feul objet digne de vôtre amour.
Par M. le Comte de Sommerive ,
Commandeur de S. Lazare.
ORA
56 MERCURE DE FRANCE.
ORDRES du Roi nouvellement donnez
pour faire des recherches de Phyfique ,
de Botanique , d'Antiquitez , & c. en
Afrique.
Rançois I. ne fe contenta pas de ré
tablir dans fon Royaume les Sciences,
& les beaux Arts , qui étoient tombez
dans une affreufe décadence en Eu- '
rope , il travailla auffi à les perfectionner.
C'eft dans cette vûë qu'il envoya
diverfes perfonnes habiles , particulierement
dans le Levant , & en Afrique ,
pour faire des obfervations , & pour en
rapporter tout ce qui pouvoit concourir
à un fi noble deffein.
Pierre Gilles particulierement attaché
au Cardinal d'Armagnac , fut un de ceux
qui réuffirent le mieux . Outre les Manufcrits
& diverfes Antiquitez qu'il
raporta , fon voyage donna lieu à deux
beaux ouvrages que nous avons de lui ,
l'un fur le Bofphore de Thrace , & l'autre
fur la Ville de Conftantinople.
Pierre Belon , fon éleve , Medecin du
Mans , & Grand Phificien , fit auffi le
voyage du Levant dans le même deffein ,
fous le regne d'Henri II . Nous avons fes
J obferMAY
17248 857
obfervations imprimées à Paris en 1588.
& dediées au Cardinal de Tournon , fon
protecteur , dans lefquelles on trouve des
chofes curieufes fur l'Hiftoire naturelle ,
& c. les Sçavans lui reprochent qu'il a
quelquefois erré fur la Geographie , &
fur les matieres d'Antiquité . Nous avons
auffi de Belon une Hiftoire des Oiseaux
imprimée à Paris en 1555.
Sous les Rois Henry le Grand &
Louis XIII. Jean Mocquet de Meaux
fit le voyage du Levant , des Indes Orien
tales , d'Afrique , & d'une partie du nouveau
Monde , dans un pareil deffein. Ses
Relations ont été recueillies & imprimées
en un volume in 8 ° à Rouen 1645 .
L'Auteur prend la qualité dans le titre
du Livre de Garde du Cabinet des fingu
laritez du Roi , aux Thuilleries , & il dit
au Roi Louis XIII . dans une Epître dedicatoire
, qu'il a dreffé ce Cabinet par
ordre exprès de S. M. fur la fin du cinquiéme
Livre , il raconte qu'étant à
Tripoli de Syrie , il monta au Mont - Liban
, où il recueillit plufieurs plantes
Fares , portant fleurs belles & odoriferan
tes , qu'il fit encaiffer pour apporter au
Roi comme à mon arrivée à Paris elles
furent , dit-il , plantées au jardin du Louvre
, qui eft devant la Chambre de S. M.
à quij'enfis voirdes fleurs très- belles , &c.
Moc858
MERCURE DE FRANCE:
Mocquet fur la fin de fa Preface par
le d'un autre Livre de fa façon , fruit
de fes differens voyages : traitant , dit- il,
des plantes , arbres , fleurs , fruits , animaux
, & autres chofes rares des pays où
j'ai été , avec leur forme , vertus & portraits
, &c.
Tout le monde fçait combien d'habiles
gens ont été employez par les ordres du
feu Roi , ou fous la protection de ce
gtand Prince , pour faire auffi de pareilles
découvertes dans les Pays Etrangers s
nous avons plufieurs Relations de leurs
differens voyages : les plus diftinguées
de ces Relations , c'eſt - à- dire , les plus
exactes , & dont les voyages ont été faits
par des perfonnes d'érudition & de goût,
font celles des Mrs Thevenot , Bernier ,
Spon & Piton de Tournefort. Nous ne
prétendons pas en nommant ces Auteurs,
exclure de l'eftime publique les ouvrages
de ceux qui les ont précedez , ou qui
les ont fuivi dans la même carriere.
Enfin le Roi qui a les mêmes inclina
tions que fes auguftes prédeceffeurs ,
vient de donner fes ordres dans les mêmes
vûës pour faire partir * inceffamment
M. Peyffonel de Marſeille , Docteur
en Medecine de la Faculté d'Aix ,
M. Peyffonel eft parti de Paris , en execution
des ordres du Roi , le 19. Avril 1724.
qui
MAY 1724.
859
3
qui a déja fait plufieurs voyages dans les
Pays Etrangers , & qu'on peut dire avoir
toutes les qualitez neceffaires pour bien
remplir la commiffion dont il eft honoré,
Il doit parcourir particulierement , les
Royaume d'Alger , de Tunis , & de Tripoly
, pour recueillir , les plantes , fleurs
& graines du lays , & envoyer les plus
curieufes , & les plus rares au jardin du
Roi il eft en même temps chargé de
faire les obfervations , fur tout ce qui
regarde l'Hiftoire naturelle , comme poif
fons, coquilles , plantes marines , animaux,
& mineraux. Il fera auffi des recherches
fur les monumens antiques de toute eſpe
ce, fans oublier les manufcrits particulierement
ceux des Arabes , concernant
la Phyfique & la Medecine.
Lorfqu'il fera arrivé à Tripoly de
Barbarie , il eſpere d'y recevoir des nouveaux
ordres de la Cour , pour paffer
dans le Royaume de Barca , & vifiter
particulierement ce qu'on appelle le
Pays petrifié , c'eft- à- dire , voir l'un des
plus grands prodiges de la nature ; car on
y trouve non - feulement des Forefts de «
Palmiers & d'Oliviers , & toutes les «<
plantes du Pays réduites en pierre à fu→
fil , fans avoir changé de figure , mais «<
encore des corps d'hommes & de femmes
petrifiez , des beftiaux mêmes , & «
"
un
860 MERCURE DE FRANCE.
>> un cheval fur fes quatre pieds qui paroît
être en vie , & c. Ce font les ter
mes de deux memoires , compofez par
M. le Maire , aujourd'hui Conful au
Caire , & cy-devant Conful de Tripoly,
qui a vu une partie de ces merveilles ;
& qui a envoyé en 1706. & en 1719!
les originaux de ces deux mémoires , l'un
à S. A. S. M. le Comte de Toulouſe , &
l'autre à l'Académie Royale des Sciences,
Si M. Peyflonel fair ce penible voya
ge , il paflera par la Province Cyrenaïque
des Romains , & par la Pentapole
ou Pays de cinq fameufes Villes , dont
Cyrene étoit la Capitale. Cette Ville
qui eft nommée deux fois dans l'écritu
re , a été très- celebre , & n'a été ruinée
que fous les Arabes Mahometans. Le premier
Calife des Fatimittes d'Egypte y
avoit établi le Siege de fon Empire. Lés
Tables Arabiques lui donnent 41. degrez
de longitude , & 31. degrez 40 .
minutes de latitude feptentrionale , elle
y eft appellée Cairoan , mais le vulgaire
l'appelle aujourd'hui Grenne. Cette Ville,
toute ruinée qu'elle eft , conferve encore
des reftes précieux d'antiquité , & furtout
quantité de Statues de marbre , & d
>> Notre voyageur y pourra trouver les
ouvrages de quelques Auteurs Arabes
fort eftimez , & originaires de Cytene ;
ว
les
?
MAY 1724 8611
les Poëfies furtout de Ben- Rafchik , furnomméle
PoëteCyrenéen , commentées par
Gerfam , & c. C'eft un Livre digne de la
Bibliotheque du Roi.
Nous avons auffi pris la liberté de faire
fouvenir M. Peyflonel qu'il y a fur les
Côtes d'Afrique , affez près d'Alger , une
autre Ville importante , dont les ruines
meritent d'être vifitées ; elle a été nommée
des anciens Leptis Magna ; c'étoit
une Colonie Romaine , & la Patrie de
Septime Severe. C'eft des ruines de cette
Ville que le Marquis de Seignelay , Miniftre
& Secretaire d'Etat , avoit fait venir
jufqu'à Paris 40. Colonnes , d'un
parfaitement beau marbre antique , dont
fix font aujourd'hui employées à foutel
nir le Baldaquin du magnifique Autel de
l'Abbaye S. Germain des Prez , & d'autres
feront employées à la décoration de
la nouvelle Eglife de S. Sulpice.
N'oublion's pas dé dire que M. Peyffonel
part , chargé des Memoires , & dés
inſtructions de M" de l'Académie Royale
des Sciences , dont il a l'honneur d'être
correfpondant , comme il l'eft de la Societé
Royale de Montpellier , par Lettres
de ces deux Académies.
VERS
862 MERCURE DE FRANCE.
C
VERS A
Ette douleur , Iris , que vous faites paroître
,
Ces larmes , ces foupirs , ces mouvemens ja-.
loux 2
Tranfports que dans les coeurs le feul amour
fait naître ,
Ont- ils pour objet vôtre époux ?
Il n'eft point d'amour éternelle ,
L'ingrat vient de paffer fous de nouvelles
loix
,
Mais pourquoi murmurer de fon injufte choix?
Dans un coeur entraîné par une ardeur nouvelle.
La raifon veut envain faire entendre fa voix,
Par une injuftice bizare ,
L'Himen rompt tous les, noeuds
a formez >
que l'amour
Et l'amour à fon tour ſepare ,
Les coeurs que P'un pour l'autre il avoit enflâmez.
Ce changement, foit dit fans vous déplaire,
Charmante Iris , eft affez ordinaire :
Tel eft du coeur humain l'étrange égarement ,
L'eſpoir
MAY 1724.
863
L'eſpoir flateur d'un bien pour lequel il foupire
,
L'agite , le tranfporte ; a- t'il ce qu'il defire ?
On le voit fans empreffement :
L'Amant n'eft pas Epoux qu'il ceffe d'être
Amant.
Dès qu'il n'a pour objet qu'un plaifir legitime,
De deux beaux yeux , quelque foit le
pouvoir ,
Son ardeur s'affoiblit , & rien ne la ranime ;
L'Amour s'endort dans les bras du devoir.
Il oublie ces noms d'Amant & de Maîtreffe ,
Ces fentimens , dont la fincerité,
Exprimoit fans art fa tendreſſe ,
Il n'eft heureux que par neceffité.
Aimé , parce qu'il faut qu'on l'aime ,
Rien ne réveille fes deſirs ,
La loi qui permet fes plaifirs ,
Vient lui ravir le plaifir même.
De fon propre bonheur jaloux ,
Des plus cheres faveurs la liberté le bleffe ,
Il croit devoir dans des momens fi doux ,
Tant d'ardeur , & tant de tendreffe ,
Non à l'Amant , mais à l'Epoux :
C Heu864
MERCURE DE FRANCE.
Heureux encor ! s'il a cette délicateffe.
Calmez donc , belle Iris , d'inutiles regrets ,
De l'ingrat qui vous quitte imités l'inconftance
;
Il eft un coeur prêt à vanger l'offenſe ,
Que l'on a faite à vos attraits :
Que le dépit.... mais non , que la reconnoif
fance ,
En fa faveur faffe naître l'amour :
Vous pouvez affurer par un tendre retour ,
Son bonheur , & vôtre vangeance.
7777
APOLOGIE du dix- huitième fiecle ,
contre M. le Ch. de F. addreffée aux
Auteurs du Mercure de France , par
M. M. P. C. D. T.
MESSIEURS,
M. le Ch . de F. vient de faire imprimer
un ouvrage qui a pour titre : Nonvelles
Découvertes fur la guerre, dans une
Differtation fur Polybe , & c. Comme vous
êtes chargez d'inftruire le Public de tout
ce qui peut l'intereffer , cet ouvrage merite
MAY 1724. 865
rite de faire la matiere d'un article de vôtre
Mercure . Nôtre fiecle y eft accufé
d'être le fiecle de l'oubli des Arts & des
Sciences. (a) Voilà en deux mots le procès
fait à nos Académies , à tant de Societez
, & de Communautez fçavantes : voilà
tout le Public attaqué. Je ne fçaurois
m'empêcher de dire ici quelque chofe
pour la juftification de nôtre fiecle.
1 Je demande à M. F. pourquoi il
declare ainfi la guerre au Public. M. F.
fe plaint de ce que le Prince ne veut pas
faire la dépenfe de vingt mille écus pour
faire imprimer les Obfervations qu'il a
faites fur Polybe . Veritablement c'est une
perte pour la République des Lettres , &
encore pour les gens de guerre. Mais
enfin , que veut-il que le Public y falle ?
Pourquoi s'en prendre à nôtre fiecle ?
Eft- ce fa faute ? M. F. fe plaint de ce que
des gens malins ou envieux ont décrié
fon ouvrage , & lui ont coupé les vivres
pour l'empêcher d'entrer en campagne. (b )
C'eft une expreffion guerriere , pour dire
que le Public refufe de foufcrire pour
l'impreffion de fon Livre. Cela eft fâcheux
; mais enfin le Public ufe de fes
droits . M. F. dit lui- même qu'il eft perfuadé
que fon Livre revoltera : ( c) que
(a) Preface , page 19.
(6) Chap. 1. p . 2.
(c) Preface , p. I
Cij
la
865 MERCURE DE FRANCE.
la multitude fe cabrera & prendra feu. (a)
Après avoir étudié pendant 40. ans l'Art
Militaire , il ne sçauroit dire fi c'est avec
quelque fuccès. Il permet à chacun de
penfer ce qu'il lui plaira de fon Livre. ( b)
Doit-il trouver mauvais que le Public
penfe qu'il eft bon d'attendre pour acheter
un Livre qu'on en connoiffe le merite
.
2º Je prouve que l'accufation de M.
F. eft fauffe de tout point. Car il eft de
notorieté publique que les Arts & les
Sciences fe perfectionnent tous les jours ,
& que le regne d'Augufte n'eft pas encore
fini parmi nous . Combien de fçavans
ne pourrois - je pas citer à M. F. ?
Combien n'en cite-t'il pas lui - même , &
que ne dit- il pas , furtout des RR . PP .
Benedictins de l'Abbaye de S. Germain ?
Je courus , dit-il , aux Benedictins où je
trouvai Athénes . ( c) Tout eft Grec dans
cette fçavante Congregation. C'est le Trône
des Sciences . On diroit qu'elles y ont établi
leur Tabernacle. Il n'eft donc pas vrai
que nôtre fiecle foit auffi dépourvû de
fçavans qu'il le dit , ni qu'il foit un fiecle
d'ignorance ; à moins que les Sciences
n'ayent abfolument abandonné tout le
(a) Epit. dedic.
(b) Preface , p. 41.
(c) Chap. 8. p. 93.
refte
MAY 1724. 867
tefte du genre humain pour s'aller cantonner
dans le Cloître de S. Germain
ce que le Public ne croira pas , ni les PP.
Benedictins mêmes qui font dans la peinture
qu'en fait M. F. trop modeftes pour
cela.
Après avoir ainfi fait l'apologie de nô
tre fiecle , je ferois encore tenté de juftifier
auffi le pauvre Machiavel & Loftelneau
, fon confrere en Tactique , que M.
F. accufe d'être deux Plagiaires bien
averez bien fots . (a) Car enfin eft - ce
un fi grand mal d'adopter les penfées
d'autrui , de profiter des travaux de fes
devanciers , de donner à leurs découvertes
un air de nouveauté , & de les habil
ler , comme il dit , à la moderne ?
Si on alloit aux fources d'une infinité
d'ouvrages , que de déguiſemens pareils
ne découvriroit- on pas ! On feroit tout
furpris de trouver un Religieux fous
l'habit d'un Cavalier , & un Proteftant
déguisé en Docteur Catholique . Les derniers
Commentaires qui ont parû de l'Ecriture
Sainte ne font - ils pas copiez d'après
les Jefuites Tirin , Menochius , Cornelius
à Lapide , & c. Leur confrere Bonfrerius
a effuyé lui feul une infinité de
Metamorphofes. Les nouvelles éditions
des Peres ne font que des bigarrures ,
(a) Chap. 1. p. s . & 6.
C iij tiffus
868 MERCURE DE FRANCE.
tiffuës de differens lambeaux . Celle de
Saint Chryfoftome eft d'après le Jefuite
Fronton le Duc , & à quelque chofe
près la pofterité ne pourra deviner que
par la date de l'impreffion , laquelle des
deux éditions , celle du Jefuite ou celle
du Benedictin , eft la plus nouvelle. Je
fçais qu'on pourroit m'objecter qu'un
nouvel Editeur devroit du moins ne pas
donner pour nouvelles découvertes ce
qu'on fçavoit déja depuis long - temps .
Mais fi on ufoit de cette bonne - foi , que
deviendroit la réputation des nouveaux
Editeurs ? Ils ne pafferoient plus que
pour des Copiftes infatigables , dont on
admireroit tout au plus la patience. Nôtre
fiecle perdroit de fa gloire , & l'Imprimeur
perdroit fouvent fes frais. Au reſte
cette indulgence de nôtre fiecle ne vient
pas de ce que les Langues Latine & Gecque
nous foient , (a pour me fervir des
termes de M. F. auffi inconnues que le
Topinambou. C'eft que le Public eft aujourd'hui
fi accoutumé à ces fortes de
filouteries , comme M. F. les appelle ,
qu'il laiffe ces Auteurs plagiaires jouir
en paix de leur réputation . On fe rendroit
aujourd'hui ridicule aux yeux de
bien des gens , fi on difoit que ce grand
ouvrage , orné de tant de gravûres , im-
(a) Chap. 1. p. 6.
primé
MAY 1724.
869
primé à fi grands frais , & fi cherement
vendu , n'eſt pas un Livre nouveau . Il
eft pourtant vrai que ce n'eft qu'un amas
de découvertes faites depuis long- temps ,
& qu'on a recueillies en un feul ouvrage.
Mais n'eft- ce pas un merite à un Auteur
de fçavoir faire imprimer en un
feul volume ce qui ne l'étoit auparavant
qu'en plufieurs ? Les gros volumes
ont d'ailleurs je ne fçais quel charme
pour nous impofer . Il femble qu'on juge
de la ſcience d'un Auteur par la groffeur
de fes volumes.
Je viens à un point plus important de
l'ouvrage de M. F. Il y a joint à quelques
Differtations un endroit de Polybe ,
traduit en François par Dom Thuillier
de l'Abbaye de S. Germain . C'eſt com .
me un échantillon pour faire naître au
• Public l'envie de foufcrire pour l'impreffion
de l'ouvrage . La traduction , dit
M. F. eft claire , ( a ) & il eſt vrai - femblable
qu'il n'a pas effectivement choifi
le plus mauvais endroit. Cependant je
ne fçais fi ce morceau donnera aux con.
noiffeurs une idée fort avantageuſe du
refte. Pour moi j'y trouve des défauts vifibles
, & je m'en rapporte aux lecteurs.
Dom Thuillier s'exprime ainfi dans
(a) Chap. 9. p . 109.
C iiij cet
870 MERCURE DE FRANCE .
cet endroit. (a ) Les claies qu'on avoit
élevées fur les Tortues formoient par la
maniere dont elles étoient placées un édifice
tout femblable à une Tour. L'édifice élevé
fur les Tortues étoit donc , felon le Traducteur
, compofé de claies tellement arrangées
qu'elles avoient la figure d'une
Tour. Or le Grec ne dit point cela , &
n'a garde de le dire . Car il eft bien vrai
que l'édifice étoit couvert de claies comme
la plupart de ces fortes d'ouvrages ;
mais il n'eft pas vrai que l'édifice fut fait
de claies , ni que les claies formaffent un
édifice femblable à une Tour. L'édifice
étoit compofé de bonne charpente , &
couvert feulement de claies : d'où vient
que le Grec porte : τὰ μὲν γὰρ ἐπὶ ταῖς
χελώναις κατασκευάσματα πύργε ἐλάμβα
να καὶ φαντασίαν καὶ διαθεσιν . ἐκ τῆς τῶν
γέῤῥων συνθέσεως . Ce qui fignife à la Lettre
l'Edifice élevé fur les Tortuës avoit
toute l'apparence & la figure d'une Tour ,
par la maniere dont on avoit difpofé les
claies qui le couvroient .
2
Le fçavant Benedictin Dom Thuillier
, après avoir dit : Les claies qu'on
avoit élevées fur les Tortues formoient par
la maniere dont elles étoient placées un édifice
tout femblable à une Tour , ajoûte :
fur la gallerie qui joignoit les deux
(a) Ibid.
Tours
MAY 87 L 1724.
Tours il y en avoit d'autres où l'on avoit
pratiqué des crenaux . Je demande ce qu'il
entend par d'autres . Sont- ce d'autres galleries
ou d'autres Tours ? Le Grec ne dit
certainement ni l'un ni l'autre . Cependant
c'est l'un ou l'autre qui fe prefente
naturellement à l'efprit. La traduction
n'eft donc pas claire . Quand on lit le
Grec , on voit bien que le Traducteur
ne peut entendre que d'autres claies , &
l'on explique ainfi la traduction par le
texte , le François par le Grec. Mais
comment accorder cela avec ce qui fuit ?
Ily en avoit d'autres ( claies ) où l'on avoit
pratiqué des crenaux . Pratique- t'on des
crenaux dans des claies ? Cela ne vient
point à l'efprit , & comme tout le monde
fçait au contraire qu'on en pratique
dans les Tours & les murailles ou galleries
, on s'imagine que par d'autres le
Traducteur entend d'autres Tours ou
d'autres Galleries. Il falloit donc dire
pour rendre la traduction claire : que fur
la gallerie qui joignoit les deux Tours on
avoit encore difpofé d'autres claies en forme
de crnaux . τῶν ἀνωτέρω γέρων τῆς
στιᾶς εἰς ἐπάλξεις τῇ πλεκῇ διηρημένων .
C'est dommage que Dom Thuillier ne
nous ait encore donné que quelques li
gnes de fa traduction . L'ouvrage entier
fourniroit apparemment plus de matiere
Cy
~
872 MERCURE DE FRANCE .
à faire des obfervations fur la force des
mots Grecs , & fur la maniere de tra
duire.
Je n'ajoûterai rien fur les conjectures
que M. F. fait fur les mots pyara &
σύριγγες κατάςεγοι. Les réflexions que je
ferois pour détruire fon opinion , ou du
moins pour démontrer qu'elle eft fort incertaine
, me meneroient trop loin. Il
me fuffit d'avoir un peu juftifié nôtre fiecle
du reproche qu'on lui fait , & d'avoir
fait connoître à M. F. qu'il pourroit bien
avoir encore fait une fauffe route , comme
il dit , en cherchant l'Attique dans l'Abbaye
de S. Germain , & que les Grecs qui
compofent cette nouvelle Athenes peuvent
être fujets à réviſion.
Mais je ne puis m'empêcher de faire
encore ici une réflexion ; c'eft qu'il eft
fort rare qu'une traduction foit irreprehenfible
, & qu'il eft plus difficile que
M. Bellanger ne croit d'en faire une bonne.
Il en pourroit lui- même fervir ici
d'exemple , fi c'étoit le lieu de patler de
fa traduction de Denys d'Halicarnafle .
Car pour bien faire cette traduction , il
falloit deux chofes ; fçavoir bien le Grec,
& fçavoir bien le François. Or M. Bellanger
fçait apparemment bien le Grec ,
& on l'embrasfera volontiers pour l'amour
du Grec. Mais le Journal des Sçavans l'a
accufe
MAY 1724. 873
accufé de ne pas fçavoir également le
François . Pour moi , comme je n'ai pas le
loifir de confronter fa traduction avec le
Grec , ni même de la lire , j'aurois tort
d'en porter mon jugement . J'avertirai
feulement en paffant que dans deux pages
'feules que j'ai lûes à l'ouverture du Livre
, j'ai trouvé deux fautes de traduction .
Denys d'Halicarnaffe au Livre 7. dans
une Defcription qu'il fait des Jeux Romains
dit : τέτοις ηκολέθεν ἡνίοχοι τεθριπ
πάτε τα συνωρίδας καὶ τὲς ἀζεύκτες ἵππος
aúroves. Voici la traduction de M. Bellanger.
Ils étoient fuivis par des Cochers
dont les uns menoient des Chars à
quatre
Chevaux les autres à deux Chevaux
attelez de front , & d'autres ( Cochers )
un Chevalfeul ; à quoi il ajoûte pour note
à la marge , que ce Cheval feul étoit un
Cheval de Selle. Ainfi M. Bellanger diftingue
trois efpeces de Cochers. Les premiers
, felon lui , menoient quatre Che
vaux , les feconds en conduifoient deux ,
& les troifiémes un feul ; ce qui n'eft
certainement pas dans le Grec , & il eft
d'ailleurs abfurde d'établir une espece de
Cochers pour mener un Cheval de felle.
La feconde faute que j'ai remarquée ,
c'eft que M. Bellanger faifant parler
François à Denys d'Halicarnaffe , lui prête
au Livre 2. une expreffion que cet
C vj
Hifto874
MERCURE DE FRANCE:
Hiftorien n'auroit affurément pas pû ema
ployer , fi on avoit parlé François de fon
temps , parce qu'elle fuppofe une connoiffance
qu'on n'avoit pas alors. Cette
expreffion eft que les Saliens avoient fur
leur tête des Chapeaux ou Bonnets terminez
en pain de fucre. Je ne dirai pas que
cette expreffion eft baffe & indigne de
l'Hiftoire , parce que cela fe voit affez ;
mais on doit remarquer qu'elle eft fort
mal placée dans la bouche de Denys d'Halicarnaffe
qui n'a jamais eu de connoiffan
ce de nos pains de fucre. Ce trait me fait
fouvenir d'une pareille mépriſe de Mile
de Scudery , qui dans un Difcours qu'elle
fait tenir à Democrite , fi je ne me trompe
, lui fait dire que les cornes des Papillons
reffemblent aux maffes que portent
les Bedeaux des Univerfitez .
Je fuis , Meffieurs , & c .
P.
MAY 17243
877
*******************
OPPOSITIONS
des faux plaifirs
LA
avec ceux de l'amour divin.
CANTAT E.
A volupté féduit un coeur ,
Par une flateufe douceur ,
Que cette douceur eſt cruelle !
On eft forcé de reffentir ,
Un fecret remord avec elle ,
Après elle le repentir.
C'est pour tuer qu'elle careffe ,
Ce n'eft qu'une abeille traîtreffe ,
Qui par un peu de miel nous enchante un
moment ,
Mais elle y mêle fa piquûre ,
Et s'enfuit laiffant fa bleffure .
Source d'un éternel tourment.
Il n'en eft pas ainfi de celui qui vous aime ,
Seigneur , il goûte une douceur extrême,
Qui n'a point un fâcheux retour ,
Et
876 MERCURE DE FRANCE .
Et dès que ce penchant l'entraîne
Si l'amour lui fait de la peine ,
Cette peine fait fon amour.
Grand Dieu , de l'éternelle flâme ,
Et des plus durs tourmens vous menacez mon
ame ,
'Si vos bontez n'ont rien qui la puiffe charner,
Eh ! n'eft- ce pas déja le plus grand des fuplices ,
Quand je vivrois dans les délices ,
Que de vivre fans vous aimer !
C'est vous qui nous avez fait naître ,
Et fans vous nous cefferions d'être ,
Nous ne fommes fait que pour vous ;
Envain nous cherchons autre chofe ,
Si nôtre coeur en vous ne fe repoſe ,
Il n'eſt point de repos pour nous.
Les méchans m'ont conté leurs fables ,
Et pour me les rendre agreables ,
Ils m'ont peint les objets , dont leur coeur eft
épris ,
Malgré leurs pompeufes paroles ,
Au
MAY 2724.
877
Au prix de vôtre loi tous ces charmes fris
voles ,
Ne meritent que nos mépris.
Point de paix , ô mon Dieu ! pour l'ame
criminelle ,
Qui court où le monde l'appelle ,
Et refufe de vous aimer :
C'eſt une mer où la vague écumeuſe ,
Eft le jouet d'une tempête affreuſe ,
Et que rien ne fçauroit calmer.
La paix , l'aimable paix eft pour l'homme
dele ,
Qui tout enflâmé d'un beau zele ,"
De vôtre loi , Seigneur , fait fes chaftes
amours ,
De l'Enfer il brave la rage ,
Et même au milieu de l'orage ,
Le calme en lui regne toûjours.
T. P. P. O.
EX878
MERCURE DE FRANCE.
XX: XXXXXXX :
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Landevenec
, en Bretagne , le 28.
Janvier 1724. *
Ntre Landevenec & Breft il y a une
Emaifon fur lebord de la Mer ,dont
les eaux entrent jufques dans la cour ,
dans les grandes Marées . Derriere la maifon
il y a un Puits affez profond , dont
cependant le fond eft au- deſſus de la furface
de la Mer lorfqu'elle eft baffe. On
me dit il y a quelques mois que ce Puits
avoit fon flux & reflux comme la Mer ,
avec cette difference , que lorfque la Mer
commence à monter , l'eau du Puits , qui
eft toûjours douce , commence à defcendre
, & lorfque la Mer commence à defcendre,
l'eau du Puits commence à monter
; en forte que quand la Mer eft pleine
il n'y a plus que 5. ou 6. pouces d'eau
dans le Puits , & quand elle eſt baſſe
toute baffe il y a 8. ou 10. pieds d'eau.
Le 18. de ce mois allant à Breſt faire
les vifites de civilité du commencement
de l'année , j'entrai dans cette maiſon
qui eft fur le chemin , je confiderai le
Puits , & je demandai au Maître , fi ce
qu'on m'avoit dit étoit vrai . Il me répondit
MAY 1724. 879
pondit que rien n'étoit plus veritable , &
que je pouvois moi- même en faire l'experience
; mais comme il m'eut fallu 12 .
heures pour faire l'épreuve entiere , &
que je voulois me rendre à Breft le même
jour , je ne m'arrêtai pas. Au refte ,
après les témoignages qui m'ont été rendus
, je ne doute point de la verité du
fait , que j'examinerai cependant avec
toute l'exactitude poffible , lorfque les
jours feront plus longs & plus beaux , le
lieu n'étant éloigné d'ici que de 3. lieuës.
C'eft le paffage de S. Jean à deux lieuës
de Breft.
Voilà un Phenoméne qui femble meriter
l'attention des Philofophes , qui
feront plaifir au public , en lui faifant
part de leurs réflexions fur un flux &
reflux fi extraordinaire , & fi contraire
à celui de la Mer , avec lequel cependant
il eft entierement conforme dans le
retardement de 48. minutes , & dans
tout le refte.
DET880
MERCURE DE FRANCE :
akakakakakakakakakakakakakak
LETTRE de M. de la Fontaine
M. Vergier en 1687 .
C
' Eft grand pitié , Monfieur , que
de nous autres mortels ; nous avons
beau nous munir de préfervatifs contre
les attaques des paffions , elles nous emportent
à la premiere occafion qui fe prefente
, comme fi nous n'avions fait réfolution
aucune de nous défendre ; voilà
un commencement bien moral , je ne
fçai fi la fuite fera pareille. Qu'avoit à
faire M. d'H .... de s'attirer la vifite
qu'il eut Dimanche ? que ne m'avertif
foit-il ? je lui aurois reprefenté la foibleffe
du perfonnage , & lui aurois dit
que fon très-humbe ferviteur étoit incapable
de réfifter à une fille de quinze
ans , qui a les yeux beaux , la peau délicate
& blanche , les traits du visage
d'un agrément infini , une bouche & des
regards.... Je vous en fais le juge ; fans
parler de quelques autres merveilles ,
fur lefquelles M. d'H.... m'obligea de
jetter la vûë. Que ne me fit- il la defcription
toute entiere de Mile de B .........
je ferois parti avant le dîner , je ne me
ferois pas écarté de trois lieues comme
Je
MAY 1724. ×××
je fis , ni n'aurois été comme un Idiot
me jetter dans Louvre , c'eft- à - dire , dans
un Village qui n'en eft éloigné que d'un
quart de lieuë , & pas plus loin de Paris
que n'en eft Bois - le- Vicomte. J'avouë que
la pluye me fit arrêter près de deux heures
à Aunay. J'étois encore à cheval qu'il
étoit près de dix heures du foir , & un
Laquais , le feul homme que je rencontrai
, m'apprit de combien j'avois quitté
la vraye route , & me remit dans la voye
en dépit de Mile de B.... qui m'occupoit
tellement , que je ne fongeois ni à l'heure
ni au chemin . Je ne pouvois gagner Paris
qui étoit à quatre grandes lieuës , & il
fallut gîter au Village. Vous voyez ,
Monfieur , que fans la vifite qu'elle nous
fit , je n'aurois pas eu un gîte , dont il
plaife à Dieu de vous délivrer ; j'eus
beau dire l'Oraifon de S. Julien Mlle de
B....fut caufe que je couchai dans un malheureux
hameau, elle m'a fait confommer
trois ou quatre jours en diftractions &
rêveries , dont on fait des contes dans tout
Paris ; vous conterez , s'il vous plaît , à
la Compagnie l'Iliade de mes malheurs ,
non que je veuille vous attrifter tout tant
que vous êtes ; quand je le voudrois , on
ne plaint gueres les gens de mon âge qui
retombent dans ces erreurs.
Ma
$ 82 MERCURE DE FRANCE;
Ma Lettre vous fera rire ,
Je vous entens déja dire ,
Cet homme n'eft- il pas fou
Dans l'entrepriſe qu'il tente ?
Il eft plus près du Perou ,
Qu'il n'eft du coeur d'Amarante.
Vous aurez raiſon de parler ainſi , j'en
conviens.
Amarante eft jeune & belle ,
Je ſuis vieux fans être beau ,
Et vais pour quelque cruelle ,
M'embarquer tout de nouveau.
Plus je fonge en mon cerveau ,
De combien peu d'apparence ,
pour moi l'efperance
De la toucher quelque jour ;
Plus je vois que c'eſt folie ,
D'aimer Nimphe ſi jolie ,
Sans être le Dieu d'Amour.
Seroit
Amarante & le Printemps ,
Ont un air qui fe reſſemble
Voici comme je prétends ,
Que
MAY 1724.
88 ™
Que l'on les compare enfemble.
Par les Lys premierement
J'entâme le paralelle ,
Et foupçonne aucunement ,
Ceux qu'Amarante recele.
Je fuis trompé fi ſon ſein
N'en eft un plein magafin ;
Le mal et que ce font chofes ,
Pour vous & moi Lettres cloſes.
Nous fommes fimples mortels ,
Il faut offrir des Autels
A ces Lys , nul Diadême
N'eft digne d'en approcher ,
Bien moins encor d'y toucher ,
Et crois que Jupiter même ,
Tout Jupiter qu'il ſe dit ,
N'en auroit pas le credit.
Sans l'Hymen & fon attache ,
Ces endroits délicieux ,
(
Pour nos mains & pour nos yeux ,
Ne font pas faits , que je fçache.
Que ne fuis -je de ces Dieux ,
Nommez Rois en ces bas lieux !
Bien884
MERCURE DE FRANCE.
Bien-tôt par moi ces deux titres
A la belle dediez ,
Se verroient mis à fes pieds ;
Et vous bien-tôt vous auriez ,
Le revenu de deux Mitres :
L'une de ces deux Mitres eft S. Germain
des Prez , l'autre S. Denis en France
; voilà vôtre revenu.
Ayant Mufique , où l'on va
Plus fouvent qu'à l'Opera.
L'on n'y reçoit que les bonnes
Et les honnêtes perfonnes ;
C'eſt à vous fagement fait ,
Helas ! ce n'eft qu'un fouhait.
Vôtre table eft renversée ,
Vôtre marmite eft caffée ,
Peu chanceux , & vous & moi ,
Nous n'avons eu de nos vies ,
Moi l'encolure d'un Roi ,
Ni vous celle en bonne foi ,
D'un homme à deux Abbayes,
Pour revenir à nos Lys ,
Ils font relevez de roſes ,
Ceux- là font nouveau fleuris ,
CellesMAY
1724.
885
Celles- cy font frais écloſes ,
Ici la comparaiſon
De la nouvelle faifon ,
Cloche un peu , je vous l'avouë ,
Et la beauté que je louë ,
Par ces tréfors éclatans ,
Fait honte à ceux du Printemps ;
Comment pourrai -je décrire
Son regard fi gracieux ?
Il femble à voir fon fourire ,
Que l'Aurore ouvre les Cieux .
Il faut aimer Amarante ,
D'une ardeur perſeverante ;
Adieu , volages amours ,
Selon l'objet , la conſtance ,
Celle-ci , j'en ai croyance ,
M'arrêtera pour toûjours ;
Si ceci plaît à la Belle ,
Dites-lui que les neuf Soeurs ,
M'ont promis d'avoir pour elle ,
De pleins amas de douceurs .
Cette faifon printanniere ,
Ne fera
pas
la derniere ,
Des comparaiſons qu'Amour,
Va
86 MERCURE DE FRANCE.
Va m'inſpirer à ſa Cour.
Un autre fois , je l'efpere ,
Je ferai, moyennant Dieu ,
Quelque Reine de Cithere ,
D'Amarante de Beaulieu .
il
Je n'ai pas befoin de vous exhorter à
prendre la chofe un peu moins tragiquement
, que ne le porte mon avanture ,
me femble même que ces vers - là ne
font nullement tragiques ; vous pouvez
vous en mocquer tant qu'il vous plaira ,
je vous le permets. Et fi cette jeune Divinité
qui eft venue troubler mon repos
n'y trouve fujet de s'y réjouir , je ne lui
en fçaurai point mauvais gré : à quoi ſervent
les radoteurs qu'à faire rire les jeunes
filles .
Si Mile de G.... eft encore à Bois - le-
Vicomte , je vous prie de lui dire de ma
part que fa prefence doit avoir fort embelli
un lieu , auquel je ne croyois pas
qu'il fe pût rien ajoûter , vous ornerez
ce difcours des chofes les plus gracieuſes
que vous pourrez , & que vous jugerez
les plus convenables à une perfonne que
les graces ne quittent point . Je fuis , &c.
On donnera la réponse de M. Vergier
Le mois prochain.
JUSMAY
1724. 887
JUSTIFICATION DE MOMUS.
S
Vers libres.
Ans ceffe vous raillez , dit Jupin en colere ,
A Momus qui rioit du couroux de Jupin ;
Ne fçauriez -vous en paix laiffer le genre humain
,
Faut-il que fans égard vôtre critique amere,
Répandant fon fiel à noirs flots ,
Des faits les plus cachez dévoile le myſtere ?
Eh quoi ! reprend Momus , je verrois vos devots
,
A l'abri d'un vifage auftere ,
Maſquer le vice , impoſer au vulgaire ,
Aux pieds de vos Autels tramer d'affreux
complots ,
Ceux- ci contre un pupille , & ceux - là contre
un pere ,
Je verrois ces horreurs , & je pourrois me
taire ?
Je verrois tous les jours le merite ignoré ,
Gemir fous le vil toit d'une chaumine obfcure,
Je verrois un faquin de plaifirs eny vré ,
Promener dans un char ſuperbement doré ,
D Sa
888 MERCURE DE FRANCE.
Sa baffe & grotefque figure ,
Lorfque fuivi de fes feules vertus ,
L'homme de bien à pied du fort bravel'injure ,
Et mépriſe les dons de l'aveugle Platus ;
Je verrois Celidor à griſe chevelure ,
Minauder fottement faire encor le Tircis ,
Devant un grand Miroir la prude Cydalis,
Vingt fois dans un matin réformer fa coëffure,
Et fur fon teint dont l'âge a fané tous les Lys ,
Rappeller vainement les graces fugitives !
Je verrois Dorimon dans fon fauteuil affis ,
Croire qu'autour de lui les Muſes attentives ,
A fes lyriques fons donnent déja le prix !
Je verrois Celimene , Elmire , Florimonde ,
Du haut de leur grandeur regarder tout le
monde ,
Et même leurs époux , qui benins & foumis ,
Souffrent fans murmurer leurs faſtueux mépris !
Je verrois Philidan d'un air de confiance ,
Vanter à tout propos , fes talens , fon credit ,
S'applaudir , s'admirer , habler à toute outrance
!
Je verrois Lycidas en qui tout eft petit ,
Hors fon orgueil , trancher de l'homme d'importance
,
Уоц-
MAY 1724. 889
Vouloir parler de tout fans fçavoir ce qu'il
dit !
Je verrois ce Docteur yvre de ſa ſcience ,
Porter imprudemment fes regards curieux
Jufques dans les fecrets des Dieux !
J'entendrois tous les jours le doucereux Tytire.
D'une Cloris en l'air celebrer les appas ,
Raconter aux foreſts fon frivole martyre !
Je verrois tant de fots , & je ne rirois pas !
Non , non , Jupin , non , non , & vous avez
beau dire ,
J'avouerai cependant que parmi tant d'objets ,
Sur qui peut à loifir s'exercer ma fatyre ,
Il en eft quelques- uns que j'ai vû de bien près.
Et dont pourtant je ne puis rire ,
Louis eft à leur tête , & fi tous les mortels
Lui reffembloient , j'attelte aujourd'hui vos
Autels ,
Qu'aucun des Dieux jamais ne m'entendrois
médire.
Par le P. de P. J.
Dij
IN.
890 MERCURE DE FRANCE.
akakakakaka
INSCRIPTION ancienne trouvée à
S. Sulpice , au mois de Janvier
dernier.
N
Ous avons rendu compte au Public
dans nôtre Journal du mois de Decembre
1723. d'une ceremonie édifiante,
qu'il y eut le 13. de ce même mois dans
l'Eglife de S. Sulpice de Paris , à l'occafion
de la benediction folemnelle d'une
Chapelle baffe du nouveau bâtiment , &
de l'ouverture de la terre pour le refte
des fondemens. Il eft de nôtre devoir d'apprendre
auffi au public qu'en confequence
de cette ouverture , & en continuant
de creufer la terre , on trouva plufieurs
jours après un Tombeau de Pierre d'environ
6. pieds de longueur , fur lequel
onapperçût quelque écriture. M. le Curé,
averti de cette découverte , fit enlever la
pierre de deffus , qui contenoit l'Infcription
, dont nous allons parler , & la fit
tranſporter dans un lieu commode , pour
que tout le monde pût voir & examiner
l'écriture en queftion. Plufieurs perfonnes
curieufes la virent & l'examinerent
en effet , mais il leur fût impoffible
d'en
MAY
1724.
891
d'en déchiffrer un feul mot , bien loin
d'y trouver quelque fens .
L'Auteur des Remarques inferées
dans le Mercure du mois de Janvier dernier
, au fujet des chartes qui ne font
point dattées , &c. voulut bien à nôtre
priere aller voir auffi ce monument , qu'il
fit porter dans un lieu moins public pour
l'étudier plus commodément. Il copia
l'Infcription , & deffina exactement la
pierre , fur laquelle elle fe trouve gravées
. Nous donnons ici , & cette copie ,
& ce deffein pour l'expofer à la critique
des connoiffeurs , qui trouveront peutêtre
le fens entier de l'Infcription . L'Auteur
dont nous venons de parler , croit
qu'elle commence par ces deux mots ,
qui font chacun une efpece de Monograme
, HIC REQUIES CIT , toutes les
Lettres qui fuivent jufqu'à ces mots ,
HERLUINUS QUOMDAM VOCATUS , pourroient
bien être , dit- il , auffi -bien que
celles de la fin , des Lettres initiales , qui
emportent chacune un mot , ou enferment
quelque fens myfterieux , ou quelque
datte.
Quoiqu'il en foit l'écriture eft au moins
'du ix. fiecle , affez bizarre , & qui en
marque la groffiereté. On y voit l'ancien
ziua des Grecs , employé au
D iij mot
892 MERCURE DE FRANCE.
mot vocatus , & cette Lettre eft fouvent
repetée , du moins , quant à la forme .
C'eft aux fçavans à nous déchiffrer , s'il
eft poffible , le fens enigmatique de l'Infcription
, qui contient peut- être quelque
chofe de curieux , & qui peut éclaircir
l'hiftoire de ce temps-là .
MAY 1724. 893
AR CRBCF
TRN
CLX
CXC
TFTDPLDR CTR
PECREATVS HERLVINVS
ex MDAM
VOCATXC
HP
MKN
FQBL
3 4
pieds.
D iiij
SON894
MERCURE DE FRANCE.
T
SONNET en Bouts - rimez.
Out le bon fens n'eft pas fous le Chapeau,
Femme gayement chante Lanturelure
Et du Parnaffe atteignant le Coupeau
A maints Rimeurs fçait donner
Tablature.
Là d'Apollon l'agréable Troupeau ,
A cent Portraits travaille en
Miniature ,
Là Provençale , étant ſous fon Drapeau ,
A Bouts-rimez a fait
Beau fexe illec, fur verdoyant
Egratignure.
Tapis
Et maints fçavans , comme Turcs , Accroupis,
Font refonner leur docte Chanterelle.
Mais un Zoile , efprit Défiguré ,
En Bouts rimez moult gentement Bourré ,
En eft chaffé par la troupe Fidelle.
AVMAY
1724 895
AUTRE SONNET.
D
E fleurs un ruftique Chapeau ,
Un refrein de Lanturelure,
Un Haître , un Tyrfis au Coupeau ,
Chantant gentille
Tablature .
Une Amarante & fon Troupeau ;
Voilà l'Amour en Miniature ,
Deux coeurs rangez ſous fon Drapeau ,
Navrez de tendre
Egratignure.
Voyez deffus ces vers Tapis
Nos jeunes Bergers 'Accroupis,
Mettre d'accord leur Chanterelle.
Qu'il vienne un fot
Défiguré,
Un Therfite d'argent Bourrés
Il chaffera l'Amant Fidele.
DV NOV
896 MERCURE DE FRANCE.
NOUVEAU Microfcope , & Déconvertes
fingulieres du R. P. Emanuel
de Viviers , Prédicateur Capucin .
VⓇ
Ous voulez bien , Meffieurs , que
je vous faffe part d'une découverte
très - curieufe que j'ai faite avec le fecours
d'un nouveau Microſcope , dont je fuis
l'inventeur ; j'ai d'abord eu quelque peine
à m'y réfoudre. Je ne cede qu'à regret.
à une preffante follicitation de plufieurs
perfonnes diftinguées qui m'honorent de
leur amitié ; c'eft une déference que je
dois à leurs empreffemens . Je ferois bien
aife que vous donniez ce memoire au
public , s'il vous paroît meriter quelque
place dans vos Journaux.
Le Microſcope dont je parle donne un
très- grand jour aux petits objets qu'on
veut regarder à travers j'en donnerai
la defcription avec quelques obfervations
que j'ai faites fur les infectes dans
mon Traité de la vifion , vous en avez un
abregé dans le Mercure de Juin 1723..
p. 1134. il a eu l'avantage d'être approuvé
par M. Bon , Premier Prefident
de la Cour des Aydes de Montpellier ,
& Prefident à l'Académie Royale des
Scien
MAY 1724. 897
Sciences de cette même Ville ; ce grand
Magiftrat fi recommandable parmi les
fçavans par fon rare genie , & par fa Litterature
, a bien voulu me donner des
marques de bonté , aufquelles je ne fçaurois
être trop fenfible ; voici ce qu'il me
marque dans une Lettre qu'il m'a fait
l'honneur de m'écrire .
Je reçois , dit-il , avec plaifir mon ce
R. P. les nouvelles affurances de vôtre «
affection pour moi , & je n'ai pas oublié «<
vos talens fur la mécanique , furtout fur «<
la maniere de conftruire les Microfco- «<
pes. Celle que vous venez de trouver «
pour donner un grand jour à cet inftru- «
ment fera très-utile au public , car la «
plupart des Microſcopes manquent par- «
là , & c . «
En attendant d'en donner la figure
gravée , voici quelques obfervations que
j'ai faites avec ce Microfcope , les Naturaliſtes
pourront faire là-deffus leurs réflexions
. Je remplis de Vinaigre le porteliqueur
de cet inftrument , ( c'eft un
verre concave qui a trois lignes de profondeur
, & un pouce de diamêtre ) ayant
mis cette machine à fon point , je vis d'un
'coup d'oeil jufqu'aux extrêmitez du bord
du porte liqueur , une infinité de ferpens
, ou anguilles qui y nageoient , ils
étoient de differentes groffeurs & lon--
D vj gueurs ,
898 MERCURE DE FRANCE.
gueurs , ils ferpentsient en faisant pluhieurs
contours ; j'en contai 32. qui paroiffoient
longs d'environ deux pieds ,
les autres à proportion , les uns avoient
la queue fourchue, pointue aux extrêmitez
comme des aiguilles à coudre , la moitié
de leurs corps étoit compofée de differens
anneaux jufqu'à la tête , les autres ,
étoient de la figure de nos anguilles , mais
ceux qui avoient la queue fourchuë étoient
plus opaques de la moitié de leurs corps
en bas. Dans le temps que j'examinois
leurs mouvemens , un moucheron vint
fe pofer dans le vinaigre ; ces infectes
l'environnerent , les uns le frapoient avec
leur queue , les autres le piquoient avec
leur muſeau ; enfin après plufieurs com
bats ils le mangerent , & n'y laifferent:
que les aîles. C'eft ce que plufieurs de
nos Religieux ont vû . Quelques momens
après , nous apperçûmes l'accouplement
de deux anguilles , la tête de l'une fem
bloit s'être enfilée jufqu'au col dans l'anneau
qui eft près de la tête de l'autre ;
elles étoient fi bien unies qu'on les prenoit
pour une feule à deux têtes . Après
plufieurs ferpentemens , allées , venuës ,
divers tours & replis de leurs corps , elles
fe feparerent ; la femelle s'entortilla en
plufieurs arcs , qui venant à ſe bander:
comme autant de refforts , elle fauta , &
.
en
MAY 1724. 899
en fautant elle laifla une traînée des petits
grains tranfparens femblables aux
eufs d'une puce qu'on voit avec le Mi
croſcope .
Je jettai quelques goutes de falive dans
le vinaigre pour voir fi ce mêlange ne
les feroit point mourir , au même inftant
leur mouvement fe ralentit , & je.
vis que les parties glutineufes de la falive
les empêchoit d'aller avec leur vîteffe
ordinaire , mais par leurs contours
& détours ils briferent ces parties , &
ces anguilles prirent leur route ordinaire
, mais elles étoient devenues plus
groffes & moins tranſparentes.
Cette experience me donna occafion d'en
faire une autre ; fçavoir , fi ces anguilles
pourroient fe nourrir de la falive fans.
vinaigre , elle me réüffit comme je l'avois
penfé , je laiffai le Microſcope avec la liqueur
dans la même fituation juſqu'au
lendemain , j'attendis que la liqueur fut
entierement évaporée , ce fut environ les
huit heures du matin , lorfque je vis que
ces anguilles étoient prefque toutes mortes,
& qu'il y en avoit encore quelqu'unes.
qui remuoit. Je remplis le porte-liqueur
de falive , deux de ces infectes.
commencerent peu à peu à prendre vigueur,
à s'allonger , & à faire très - lentement
plufieurs contours , & enfin ils re
pritent:
900 MERCURE DE FRANCE.
prirent leurs mouvemens ordinaires , il
y en avoit une qui avoit la queuë fourchue
, quelques momens après j'en vis
fortir trois petites parmi celles qui
étoient mortes que je n'avois pas apperçû
auparavant , ce qui me fit conjecturer
que la falive avoit fait éclore leurs oeufs .
C'étoit un plaifir de voir nager ces petits
animaux , leur vîteffe , leurs divers con--
tours , &c. mais nous ne les vîmes pas
long-temps , car l'empreffement d'un malà-
droit fit tomber le porte- liqueur qui fe
cafla en plufieurs pieces.
Ces obfervations , & plufieurs autres
que j'ai faites fur cette matiere , que je
donnerai dans mon Traité de la Vifion ,
me font préfumer que ces infectes peuvent
vivre quelque temps dans le fond.
de nôtre eftomach, y jetter leurs oeufs , &
les y faire éclore , qu'ils font envelopez
dans une épaiffe matiere qui fert comme
de matrice qui les empêche de fuivre les
matieres digerées pour paffer dans les in--
teftins . J'ai l'honneur d'être , Meffieurs,
& c.
A Toulouse le 14. Fevrier 1724
:
LA
MAY 1724 gor
MMMMMMMMMM
LA GUERRE..
ODE.
Velle eft cette fiere Eumenide
Qui porte le trouble en tous lieux a
La Diſcorde lui fert de guide ;
Le feu s'allume dans fes yeux .
L'ambition & la vangeance ,
Marchent devant fes étendards ;
La mort , la faim & l'indigence
L'environnent de toutes parts.
Arrête , Monftre impitoyable ,
Monſtre alteré de ſang humain ,
Ce fang qui n'eft que trop coupable . ›
N'a que trop fait rougir ta main.
Le Ciel jufte vangeur des crimes ,
Alluma ton fatal flambeau ;
Mais faut-il qu'à tant de victimes ›
L'univers ferve de tombeau.
Vous
902 MERCURE DE FRANCE.
>"
Vous mortels , ardens à vous nuire ,
Calmez cet aveugle couroux ,
Faut- il que prêts à vous détruire ,
Vous ne periffiez que par vous.
Quoi ! toûjours des complots atroces !!
Peuples , par peuples maffacrez !
Les animaux les plus feroces
Ne font pas fi dénaturez
Jamais le Tigre dans fa rage ,
Au Tigre donna - t'il la mort ?
Jamais un Lion fans courage ,
Succombat- il fous un plus fort ?
Jamais l'un à l'autre contraires ,
Les Ours ne poursuivent les Ours ;
Ees Vautours les plus fanguinaires ,
Ne fondent pas fur les Vautours.
Que les peuples du premier âge
Differoient de ceux d'aujourd'hui !
Chacun joüiffoit d'un partage ,
Dont le droit feul étoit l'appui.
Sans foins , & fans inquiétude ,
On goûtoit d'innocens plaifirs ;
On
MAY 903
1724.
On mettoit toute fon étude ,
A fçavoir vaincre fes defirs.
Fais -nous voir des jours plus tranquilles ,
Fille du Ciel , aimable paix ,
Rentre dans le fein de nos Villes ,
Pour y répandre tes bienfaits.
Que la Difcorde miſe en fuite ,
Aux enfers porte fa fureur ,
Qu'à jamais elle y foit réduite ,
A dévorer fon propre coeur.
XX:XXXXXXXXXXXXX
MOYENS de rendre utiles les Marrons
d'Inde , en leur ôtant leur amertume.
Par M. Bon , Premier Preſident de la
Cour des Comptes , Aydes & Finances
de Montpellier.
y
ILY a près d'un fiecle que le fruit du
IMMarronnier d'Inde fut la
pour premiere
fois planté en France , dans l'efperance
que les utilitez que l'on pourroit
en tirer répondroient à fa beauté ; mais
it eft arrivé qu'au lieu des avantages
qu'on en avoit attendu , cet arbre n'a fervi
qu'à orner des jardins & des allée3
autant
904 MERCURE DE FRANCE.
autant par la facilité qu'il a de croître
dans toutes fortes de terrains , que par
une difpofition reguliere de fes branches ,
& par la largeur de fes feuilles , qui produifent
de bonne heure un ombrage
épais .
On a toûjours vû depuis ce temps - là
ce fruit fe multiplier heureufement , avec
le regret neanmoins de ne pouvoir lui
ôter une amertume , fans laquelle il paroiffoit
devoir être fi conforme à nos Marrons
ordinaires.
Perfuadé que j'étois qu'en fe donnant
la peine de tenter quelque moyen pour
lui ôter cette amertume , on pourroit en
venir à bout , & que ce n'étoit peut-être
que faute d'avoir fait ces tentatives qu'on
n'y avoit pas réüffi , je m'avifai dans mon
loifir de l'Automne de faire en ma maifon
de campagne quelques experiences
fur ces fruits qui étoient alors fort abondans
, & en état de maturité .
Je fis d'abord une comparaifon de l'amertume
de ce fruit avec celle de nos
Olives , & je m'imaginai qu'il ne feroit
peut-être pas infructueux de fe fervir des
mêmes voyes que l'ufage nous a appris
pour les adoucir .
Je commençai par la plus fimple , qui
eft celle d'écraser les Marrons , & de les
laver dans beaucoup d'eau ; ce qui après
pluMAY
1724. 905
plufieurs lotions , ne me réüffit pas .
J'en envoyai enſuite une quantité aux
Ouvriers qui travailloient à nos Savoneries
› pour exprimer fi leurs leffives
ne feroient point fuffifantes pour produire
l'effet que je m'en promettois ; &
je m'apperçus qu'ils avoient contracté
dans les leffives un goût defagréable
qui
participoit du favon & de la foude , qu'on
appelle ici falicor.
Voici la maniere dont j'en fis l'experience.
Je pris un barril ou tonneau propora
tionné à la quantité de leffive que je voulois
faire , ouvert par un de fes fonds
& fermé de l'autre , qui étoit neanmoins
percé de quelques trous que je bouchai
avec quelques petites pierres rondes ,
comme fi j'euffe voulu mettre dans ce
vaiffeau de la terre pour y planter un
arbufte. Je fis fur ce fond une couche de
petits farmans , & par- deffus une autre de
paille . Je pris enfuite une partie de chaux
vive après l'avoir éteinte , en y verfant
un peu d'eau pour qu'elle fe réduifit plus
aifément en poudre. J'emplis le vaiffeau
de ce mêlange jufqu'à un tiers de fa hauteur
, preffant de temps en temps , le tout
avec une groffe pierre : puis je verfai
fur ce mêlange une quantité d'eau proportionnée
au temps qu'elle mettoit à
s'im906
MERCURE DE FRANCE.
s'imbiber. Je reçûs dans un autre vafe
l'eau qui s'écouloit par les trous du fond
de ce vaiffeau. Cette liqueur qui parut
d'abord d'une couleur brune foncée , &
d'un goût très - piquant fur la langue , perdit
beaucoup de fa couleur , & cefla de
picquer vivement à mefure que l'on continua
de verfer de l'eau fur ce mêlange ;
ce qui me fit juger que tous les fels dont
elle étoit chargée étant diffous , il falloit
ceffer , & que j'avois une leffive d'une
force fuffifante .
Je jettai enfuite dans un vieux vafe de
terre que j'avois rempli à moitié de cette
leffive une quantité de Marrons d'Inde
pelez & coupez en quatre quartiers proportionnée
à celle de la leffive , de maniere
qu'ils y treinpaffent entierement ,
& ne les retirai qu'après quarante- huit
heures ; & lorfque j'eus vû qu'ils s'étoient
teints pendant cet efpace d'une
couleur jaunâtre qui marquoit que la
leffive les avoit penetrez , après quoi
je les lavai une fois de vingt - quatre en
vingt - quatre heures dans une eau pure ,
que je renouvellai à chaque lotion , &
qui après une continuation de dix jours ,
me les rendit d'une couleur blanche , &
d'un goût infipide & fans amertume.
Je jugeai alors qu'ils pourroient fort
bien fervir d'aliment à differente forte de
volaille
MAY 172 4. 907
volaille qu'on voudroit engraifler , comme
feroit des dindonnaux , dindons , poulets ,
chapons & canards ; & je crûs que pour
y réüffir il falloit encore leur donner une
autre préparation qui leur en facilitat la
digeſtion.
Je fis bouillir pendant trois ou quatre
heures ces Marrons d'Inde adoucis , je
les fis piler enfuite pour les réduire en
une espece de pâte , & j'eus le plaifir de
voir que les animaux aufquels je les fis
prefenter les mangeoient avidement , &
que la graiffe des poulets , fur -tout , qui
s'en étoient engraiffez à vûë d'oeil , étoit
ferme & blanche , & leur chair fort tendre
, & d'un goût merveilleux .
Cette experience réiterée avec le même
fuccès , m'a convaincu que dans un
pays où le gland eft rare , où les legumes
ne réüffiffent pas toûjours également ,
on pourroit leur fubftituer l'ufage de ces
Marrons adoucis de cette maniere , d'autant
plus que ce fruit ne manque preſque
jamais , & que les autres animaux
que l'on a coutume d'engraiffer , le peuvent
être aifément avec cette nourriture ,
qui après cette préparation leur eft agréa
ble .
Mais comme pour mettre à cet ufage
les Marrons d'Inde adoucis , il eft impor
tant d'en pouvoir conferver pour les trois
faifons
908 MERCURE DE FRANCE.
faifons où ils manquent , il n'y a qu'à
les faire fécher comme l'on fait les Chataignes
; c'eſt- à - dire , fur des claies au So❤
leil , on les gardera long- temps de cette
maniere fans qu'ils fe moififfent ; & lorf
qu'on voudra s'en fervir , il n'y aura qu'à
les faire bouillir & les piler , comme j'ai
marqué l'avoir fait la premiere fois , ce
fera le moyen d'en faire telle proviſion
que l'on fouhaitera pour engraiffer à peu
de frais , non - feulement toutes fortes de
volailles , mais encore des cochons , des
boeufs & des vaches .
Je n'entre point ici dans le détail des
autres proprietez des Marrons d'Inde ,
ni des ufages aufquels on peut les employer
; fur quoi l'on peut confulter ce
qu'en a écrit M. Toblu dans les Memoires
de Trevoux du mois de Mars de
l'année 1709 .
On doit expliquer les trois Enigmes
du mois paffé par l'Aune à mefurer , la
Bagnolette & l'Araignée .
PREMAY
1724. 909
PREMIERE ENIGME.
Outenu par des pieds quelquefois inégaux
,
Sou
Aux efprits forts je fais perdre courage,
Qui ne me voit pas bien , trouve en moi des
défauts ,
C'eft-là mon plus grand avantage ,
Plus je fuis fimple , & plus je vaux.
SECONDE ENIGME.
E fuis iffu de vile race ,
JE
A ma naiffance cependant ,
Tout l'univers change de face ,
Et prend un viſage riant.
A peine l'homme eft né , qu'il ſe plaît à ma
perte ,
Il me prend , il m'enferme en d'étroites prifons
,
Et fi de mon cachot la porte m'eft ouverte ,
Il me tient à la chaîne , & par mille chans
fons ,
Infulte encore à ma mifere :
Trop heureux quand je puis d'un favorable
effort
Rom10ΤΟ
MERCURE DE FRANCE.
Rompre le lien qui me ferre ,
Et perdant quelque membre , échaper à la
mort.
La mode , Deïté , de changeante nature ,
M'a parmi le beau fexe acquis quelque renom
,
Car j'ai d'un agrément admis dans fa parure ,
Fourni le modele & le nom.
TROISIEME ENIGME.
Ans un petit circuit je fais bien du chemin
,
L'endroit où je commence eſt celui de ma fin ,
Ridicule chez la vieilleffe ,
Je ne conviens qu'à la jeuneffe ,
J'ai besoin du pouvoir de certain inftrument
Pour animer mon mouvement ,
Par mon air , & par ma foupleffe ,
J'exprime la ferveur , l'amour & la trifteffe ;
Je n'ai ni corps , ni pieds , ni bras ;
Mais cependant fans eux je n'exiſterois pas
Et ne ferois jamais merveille ,
Sans l'heureux fecours de l'oreille.
BONS
MAY 1724.
911
U
BONS MOTS , &c.
N aveugle portoit la nuit une cruche
fur la tête , avec une chandelle
allumée à fa main. Un mauvais plaifant
vint l'en railler : ce n'eft pas pour moi ,
dit l'aveugle , que je porte de la lumiere,
c'eſt pour éviter que quelque étourdi
comme vous , ne me vienne heurter , &
ne me fafle caffer ma cruche.
Une Dame qui avoit foixante ans paffez
, & qui fe piquoit encore d'agrémens
& de beauté , affectoit en toute occafion
de parler de fon âge , qu'elle réduifoit à
40. ans. Un jour qu'elle tenoit ce langage
dans une nombreuſe affemblée
quelqu'un qui ne la connoiſſoit pas, furpris
de l'entendre , dit tout bas à fon voifin
: croyez- vous que Madame que voilà
, n'ait que l'âge qu'elle dit. Que voulez
- vous , répondit celui- ci ? II y a fi
long- temps qu'elle me dit la même chofe
que je fuis obligé de la croire.
Un Eſpagnol d'Andalouſie , que quelque
affaire menoit en France , fut fort
embarraffé , quand il eut paſſé Bayonne ,
E de
912 MERCURE DE FRANCE.
de fe trouver à pied , égaré de fon chemin
, & par une forte gelée , aux environs
d'une ferme , dont les chiens penferent
le dévorer. Il crût d'abord qu'il
leur impoferoit quelque refpect , en leur
jettant des pierres ; mais la terre étoit
tellement prife , qu'il ne pût jamais détacher
le moindre caillou. Alors , faifi de
peur , & prefque au defefpoir , il s'écria
en rebrouflant chemin : Maledicha la
tierra en la quale los perros fon deligados
i las piedras ligadas .. » Maudite foit la
» terre , fur laquelle les chiens font déta-
» chez, & les pierres attachées , » & après
cette imprécation il regagna bien vîte
les Pirenées.
Un Fayfan voyant entrer bien du'monde
dans un Bureau de Change à Paris ,
& en fortir fans rien emporter , il entra
lui -même ; comme il n'y vit plus perfonne
, & ne voyant auffi rien à acheter : je
vous prie , Monfieur , dit- il au Maître
du Bureau , de vouloir me dire ce qu'on
vend ici ? des têtes d'Afne , répondit brufquement
le Changeur . Il faut que vous
en ayez un grand débit , repliqua le Manant
, puifqu'il ne vous en refte plus
qu'une .
Deux Miniftres d'un grand Roi alloient
MAY 1724.
913
loient enſemble au Confeil ; en traverfant
les appartemens du Palais du Prince ,
tout le monde leur faifoit de profondes reverences
. Un feul homme ſe tenant affis
les vit paffer fort près de lui fans fe lever
, & fans prefque les regarder. Que
dites- vous de cet homme , dit un des Miniftres
à l'autre ? Je dis , répondit celuici
qu'il eft bienheureux , car on voit bien
qu'il ne nous connoît pas.
Thevet , dont nous avons une Cofmographie
, fe pprroommeennooiitt un jour avec Balduin
, fameux Jurifconfulte. Le fage Tulenus
qui les vit enfemble : voilà deux
hommes , dit- il , qui n'ont garde de fe
contredire. L'un a paffé toute fa vie à
voyager fans voir des Livres , l'autre à
employer toute la fienne à étudier , fans
bouger prefque de fon cabinet .
Un grand Roi allant de fa Ville Capitale
à une de ſes maifons de plaifance ,
voulut chercher une de fes avantures , où
il apprenoit ſouvent ce que fes fujets difoient
ou penfoient de lui , fans le connoître
; il ordonna à toute fa fuite de le
laiffer feul , après avoir indiqué l'endroit
où on devoit l'attendre . Etant feul
comme il l'avoit defiré , il apperçût un
Laboureur au milieu d'un champ . Il s'a-
E ij
vança
914 MERCURE DE FRANCE.
vança vers lui , & lui fit diverſes queftions
aufquelles le Laboureur qui en
étoit fatigué , ne répondoit que par
monofyllabes. Le Roi , loin de fe rebuter
de fes brufques reparties , lui demanda
combien il gagnoit par jour ,
plus ou moins , lui repliqua le Laboureur
, felon que je trouve plus ou moins
de curieux qui me font jafer ; mais
jufte compenfation faite , cela peut bien
aller à vingt fols par jour. Et que faistu
de ces vingt fols ? reprit le Prince ,
j'en fais quatre parts , répondit le Laboureur
en rechignant : de ces quatre parts,
pourfuivit - il , j'en employe une à me
nourrir,de la feconde j'en paye mes dettes,
je mets la troifiéme à intereft , & pour
quatriéme je la jette dans la rivière . Ce
partage parut fi plaifant au Roi , qu'il
voulut fçavoir le mot de l'énigme. Le
Laboureur le fatisfit en ces termes. La
premiere part , qui eft celle que j'employe
à ma nourriture , ne demande
point d'explication : voici ce qui concerne
les autres. Je paye mes dettes de la
feconde , parce que j'en nourris mon pere
qui m'a nourri ; je mets la troifiéme à
intereft, dautant que j'en nourris mes enfans
qui me nourrirons un jours pour la
quatrième, c'eft celle dont je paye la taille,
& je voudrois bien que nôtre Collecteurfut
la
MAY 1724. 915
fut au fond de la riviere avec elle. Le
Monarque charmé de ce qu'il venoit d'entendre,
le quitta , après lui avoir fait promettre
avec ferment de n'expliquer l'énigme
à qui que ce foit : tiens, ajoûta-t'il ,
regarde bien le vifage de celui qui te
parle , & ne rompt le filence que lorfque
tu le reverras. Le Laboureur y confentit
, fur la promeffe que le Roi lui fit à
fon tour de le bien récompenfer de fon
filence . Le Roi ayant rejoint les Seigneurs
de fa Cour leur propofa l'énigme à deviner
; mais elle leur parut auffi impenétrable
que celle du Sphynx . Cependant un
d'entr'eux qui s'étoit apperçu de loin que
le Roi s'étoit arrêté auprès du Laboureur
en queſtion , s'imagina que l'énigme
pourroit bien être de fa façon. 11 l'alla
chercher fecretement , il le trouva auffi
impenetrable que l'énigme ; mais ayant
étalé cent pieces d'or à fes yeux , il en
tira tout l'aveu qu'il en fouhaitoit . Après
lui avoir donné les cent pieces d'or , il
revint à la Cour , & nouvel Adipe il
donra une explication des plus complettes
au Roi. Ah ! s'écria le Roi , on m'à
manqué de parole. Il envoya chercher
fur le champ le Laboureur , on l'amena.
Le Roi lui reprocha fon infidelité. Qu'aije
juré, répondit le Laboureur fans fe troubler
? j'ai promis de ne point parler que
E iij je
917 MERCURE DE FRANCE .
je ne reviffe ce vifage , & en voilà cent
au lieu d'un qu'on m'a montrez , ajoûtatil
, en tirant la bourſe , dans laquelle
étoient les cens pieces d'or au coin du
Roi. Le Prince trouva la juftification auffi
plaifante que l'énigme , & prit foin de la
fortune de l'Ingenieur Laboureur.
A
CHANSON.
Mour , funefte vainqueur ,
Ceffe de troubler mon coeur ;
Pourquoi ta fatale puiffance ,
Vient- elle exciter mon ardeur ,,
Pour me laiffer fans efperance ?
Rends fenfible à ma vive flâme
L'objet de ma tendre langueur ;.
Mais fi tant de foupirs ne touche point fon
ame
Amour , funefte vainqueur ,
Ceffe de troubler mon coeur.
L'air & les paroles font de M. de T....
NOUe
troubler mon coeur,Cesse
Vient elle exciter mon ar
THE
NEW
YORK
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ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
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ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
,
1
"
MAY 1724. 919
NOUVELLES LITTER AIRES,
DES BEAUX ARTS , & c.
Lique des Lettres de Change , fui-
E BANQUIER FRANÇOIS , ou la Pravant
l'ufage des principales Places de
France , prouvée par les Ordonnances ,
& par les Reglemens rendus fur cette
matiere. Enſemble les divers établiffemens
des Agens de Change , depuis Charles
IX. jufqu'à Louis XV. Ouvrage utile
& neceffaire à tous Banquiers , Financiers
, Marchands , Caiffiers , Agens de
Change , Commiffionnaires , & generalement
à tous ceux qui ont à prendre ou
à donner des Lettres de Change. A Paris
, chez Mufier , Quay des Auguftins ,
1724. in 8 ° de 361. pages , fans la Preface
& la Table.
Cet ouvrage , prefque unique en fon
efpece , renferme dans un ordre nouveau
, generalement tout ce qui regarde
la pratique des Lettres de Change & des
Billets . Il eſt divifé en 4. parties , dont
la premiere contient en un feul Chapitre
l'explication des termes ufitez entre les
Banquiers.
E iiij
La
918 MERCURE DE FRANCE .
La 2 Partie contient 4. Chapitres ;
fçavoir , 1 l'étimologie , l'origine &
l'utilité des Lettres de Change , 2. divers
modeles des Lettres de Change , appliquez
à divers fujets , qui fe peuvent prefenter
dans la Banque. 3 °. Des Billets ,
des Avals , des Affignations en Banque
qui font en ufage chez les Banquiers .
4°. Les Lettres d'Avis & la maniere de
les faire avec quelques modeles.
Les 8. Chapitres de la troifiéme partie
, contiennent les acceptations des Lettres
de Change , les differentes négociations
de Lettres de Change , les Changes
& Rechanges de Place en Place , & de
quelle maniere on doit faire les Protefts .
Les diligences que les Porteurs de Lettres
de Change font tenus de faire à l'écheanles
cautions que l'on donne
pour
venement des Lettres de Change , les
preſcriptions des Lettres de Change , &
les contraintes par corps pour Lettres &
Billets de Change.
ce ,
l'é-
Enfin les 3. Chapitres de la 4 partie
traitent de la Banque & des Commiffionnaires
; des Agens de Change , leurs fonctions
, leurs droits & leurs divers établiffemens
, depuis Charles IX. jufqu'à
prefent , & divers Edits , Declarations ,
Arrefts & Reglemens concernant les
Lettres de Change que l'on a raffemblé
pour
MAY 1724.
919
pour la commodité des Banquiers.
NUMERATION ou nouveaux Elemens
d'Arithmetique , par demandes & réponfes
, pour inftruire la jeuneffe , & la faire
répondre avec facilité à des regles de Trois
& de Compagnie , fans multiplier ni divifer.
Avec une Arithmetique fans zero ,
par laquelle on fait l'addition & la fouftraction
des chiffres de Marchand & Finance
, fans plume , jettons , ni crayon.
Seconde édition , augmentée de la maniere
de trouver la baze du Tarif numerique
, & d'une table des parties Allico
tes pour la multiplication. Par le fieur
Tapret , Ecrivain- Juré , Arithmeticien
vis-à- vis l'Opera. A Paris , chez A. de
Heuqueville , au Puits - Certain 1724.
brochure de 44. pages in 8º .
·
NOUVEAUTEZ dediées à gens de differens
états , depuis la Charruë jufqu'au
fceptre. A Paris , par la Compagnie des
Libraires 1724. 2. vol. in 12. de 800
pages les deux , fans y comprendre un
avis au Lecteur , une Epître , le Privilege
du Roi , des Tables d'une nouvelle
fabrique , au nombre de fept , & une
longue approbation de M. l'Ab. Richard.
C'eft fur le témoignage favorable que
contient cette approbation , que nous fai-
E v fons
920 MERCURE DE FRANCE.
fons l'Extrait de cet Ouvrage » Il affure
>> qu'il eft bon , & que ceux à qui il eſt
» dedié , gens d'Eglife , de Robbe & d'E-
» pée , Bourgeois , Artifans , Manans &
>> autres y trouveront de beaux fenti-
» mens , en cherchant dequoi s'amufer.
» Il défigne l'Auteur par ces mots. » Il
» eft fi connu dans la République des Lettres
, qu'il ne fçauroit fe dérober aux
louanges que meritent les beaux ou-
» vrages qu'il a donné au Public , & c.
Nous ne doutons point que M. Richard
n'entende parler de M. l'Ab. B. nous ne
mettons que cette premiere lettre de fon
nom . Comme ce doit être un plaifir pour
le lecteur de le deviner , felon M. Richard
, nous ne voulons pas l'en priver.
Paffons au corps de l'Ouvrage , compofé
de cinquante Epîtres dedicatoires à 70.
perfonnes de differentes profeffions , 200 .
titres bizarres , & c. Dans ce deffein imaginé
& bien executé par l'Auteur , tout
y paroît nouveau & extraordinaire , felon
M. l'Ab. Richard. Dans le chapitre 2.
intitulé les Lettres de l'Alphabet , article
17. p. 46. un Monfieur interroge une
jeune perfonne qui fert une Devote. » Helas
! dit-elle , je ne crois pas qu'il y ait
» une femme plus difficile à fervir . Elle
>> aime tant fa chere perfonne , qu'elle
» eft toute occupée de fes commoditez &
de
MAY 1724. 92
ge ,
<<
<<
се
લ
de fes aifes . Le plus petit dérangement <<
dans fa fanté l'allarme tellement , qu'el- «<
le devient comme troublée , quand il
lui en arrive quelqu'un ; le moindre
vent coulis qui aura foufflé fur fon «
oreille , lui renverfe la tête , elle en eft «<
prefque aux larmes , tant elle en ap- «
prehende les confequences. Elle ne «<
laiffe pourtant pas de prêcher fouvent ce
contre la délicatefle de ceux qui ne «<
veulent rien fouffrir. Porter chez l'A- ce
poticaire , & en rapporter des Phioles , «<
nettoyer & entretenir en bon état des
Seringues , vuider des Palettes , chauffer
& faire fecher des linges pour fon ufa- «
voilà une partie de mes occupations «<
journalieres . Je fuis toûjours querellée «
avant que de lui donner un lavement , «<
parce qu'elle foupçonne qu'il fera trop «
froid ; pendant que je le donne , parce «
qu'elle prétend qu'il eft trop chaud ; «
& après qu'elle l'a reçû , parce qu'elle «
foutient que je lui en ai dérobé quelque «
goûte. Comme elle veut que je falle «
un effai de fes medecines , & de toutes «<
les autres drogues qu'elle prend , je ſuis «
prefque toûjours dévoyées elle vouloit «
même que je goutaffe fes lavemens ; «<
mais je n'ai pû me réfoudre à pouffer «
ma complaifance jufques-là , perfuadée «
qu'elle en auroit autant exigé de moi , «
E vj quand
922 MERCURE DE FRANCE.
»
» quand elle les auroit rendus. Jamais fa
» Cuifiniere n'a pù parvenir à lui faire
>> rien qui fut de fon goût. Le petit La-
>> quais eft fouffleté , ou du moins injurié
>> autant de fois qu'il a mal ballayé fon
>> Cabinet , ou mal nettoyé fon Oratoire,
» & jamais , felon elle , l'Oratoire n'eft
» bien nettoyé , ni le Cabinet bien ballayé.
» Quoiqu'elle fe couche de bonne- heure,
» & fe leve fort tard , & qu'elle foit
très-long-temps à l'Eglife , je n'en fuis
» pas plus tranquille ; car elle a la pré-
>> caution de me donner tant de chofes à
>> faire , que je fuis fouvent autant & plus
» lutinée par fon abfence que par fa pre-
» fence. Quant au temps deftiné pour le
>> repos , & pour le fommeil , helas !
que
» je jouis peu de l'un & de l'autre. Je fuis
» prefque également tourmentée , quand
» la nuit approche , pendant qu'elle dure
» & lorfqu'elle eft paffée . Quand elle
» approche , il me faut nettoyer , remuer,
» tourner , virer , fecoüer , bâtir , con-
» ftruire , arranger , machiner , élever ,
» abaiffer , unir & border fon lit ; en-
» fuire le vifiter deffus , deffous , aux
» côtez , au pied , au chevet. Tout cela
>> entre dans les façons , manieres & me-
>> thodes de faire ce redoutable fit. Puis il
>> faut mettre oreillers , couffins , couffi-
» nets pour le haut & le derriere de la
לכ
tête ,
MAY 1724. ザごす
tête , pour le col , pour les jouës , pour «<
les épaules , pour les coudes , pour les «<
reins , pour les hanches , pour le def- «
fus & le deffous des genoux. Il faut le «<
munir à droit & à gauche de mouchoirs «<
differens ; l'un pour cracher , l'autre «<
pour moucher ; un troifiéme pour le «
derriere & le dedans des oreilles ; un «
quatrième pour les yeux ; un cinquié- «
me pour la bouche ; un fixiéme & un «<
feptième pour d'autres uſages que je ne «
vous dirai pas ; vous les devinerez fi «<
vous pouvez. «
Epitre à Courtillette , Laitiere , page 186.
M.
Le Lait eft nôtre premiere nourri- «
ture. Dans la fuite il nous produit du «<
beurre , de la crême & du fromage , je «
le repete , parce qu'il eft pour moi le «<
plus agréable de tous les mets qu'on «
puiffe fervir. 11 fait manger volontiers «
le pain , fait trouver le vin mediocre «<
paffable, & le bon vin encore meilleur . «
Cafeus & panis funt optima fercula fanis.
Faites- vous expliquer le Latin , fi «
Vous avez la curiofité de l'entendre.
Non24
MERCURE DE FRANCE.
Non-feulement le Lait fatisfait le goût,
» mais il contribue encore à rétablir , &
» à entretenir la fanté . La beauté même y
» trouve fon compte ; cela eft fi vrai
» qu'il y a des femmes , qui pour fe pro-
>> curer un teint frais , & fe rendre la
» peau plus douce , fe coëffent ayant le
» derriere dans du Lait ; & telle femme
» de Chambre ne voulant pas laiffer per-
>> dre un Lait fi bien affaifonné , le vend
à d'autres , qui ignorant fon premier
ufage , s'en font un mets délicieux .
>>
Nous croirions abufer de la patience de
nos Lecteurs , fi nous donnions plus d'étendue
à cet Extrait.
OEUVRES DIVERSES de M. de Fontenelle
, de l'Académie Françoife . Nouvelle
édition augmentée . A Paris , chez
Brunet , au Palais 1724. 3. vol . in 12.
Outre deux Difcours fur l'Origine des
Fables , & fur le bonheur , qui n'avoient
pas encore paru. Il y a encore dans cette
édition quatre nouveaux éloges ; ce font
ceux de feu Mis d'Argenfon , Couplet ,
Mery & Varignon.
ESSAY D'UNE PHILOSOPHIE NATURELLE
, applicable à la vie , aux befoins , &
aux affaires , fondée fur la feule raifon
& convenable aux deux fexes , divifée
J
en
MAY 1724 927
deux parties , dont la premiere traite de
l'ufage de la raifon , &c. & la feconde
de la Recherche de la Verité. A Paris ,
au Palais , chez And. Morin 1724. in
12. de 425. pages , fans compter une
longue Epître à Socrate , Montagne ,
Me de Gournay , Mis Pafcal & de la
Bruyere , & une plus longue Freface
encore , faite depuis l'addition d'une feconde
partie.
La Recherche de la Verité , dit l'Auteur
inconnu dans cette Preface , eft ici
un effay , & une feconde partie ajoûtée
à la premiere. Cette premiere devoit
être l'unique dans mon premier deffein.
Elle n'eft deftinée qu'à donner une idée
de la hilofophie raifonnable. L'Auteur
declare que c'eft fon premier ouvrage ,
dont il va faire imprimer la fuite .
NOUVEAU VOYAGE DE FRANCE , avec
un itineraire , & des Cartes faites exprès
, qui marquent exactement les routes
qu'il faut fuivre pour voyager dans
toutes les Provinces de ce Royaume &
ouvrage également utile aux François ,
& aux Etrangers . A Paris , chez T. le
Gras , au Palais , & la veuve Delaune ,
ruë S. Jacques 1724. vol. in 12. de 605.
pages , fans une Table Alphabetique des
noms des Villes & Bourgs contenus dans
cet
926 MERCURE DE FRANCE.
cet ouvrage : une autre Table des Voyages
ou Routes differentes qu'on trouve
. dans ce livre , un Avertiffement , &
une Table Chronologique des Rois de
France , & c.
L'Auteur dit dans l'Avertiffement que
l'embarras de porter plufieurs volumes
de la Defcription de la France , lorsqu'on
parcourt differentes Provinces de ce
Royaume , a fait naître le deffein de raffembler
les Deſcriptions des Villes & des
lieux qui fe rencontrent fur les grande's
routes , & d'y ajoûter des Itineraires , &
des Cartes faites exprès , afin que les
voyageurs euffent dans un feul volume
dequoi s'amufer & s'inftruire . Toutes les
routes décrites dans ce Livre , hormis
une feule , commencent à Paris , & conduifent
à la frontiere du Royaume.
CONDUITE Pour fanctifier
le jour anniverfaire
du Baptême
, par demandes
& par réponſes
, divifé en trois parties,
avec des avis importans
aux fidelles
pour
vivre chrétiennement
dans le monde.
A Paris , chez Lonin , ruë S. Facques
in 12. de 440. pages.
>
MEDITATIONS fur le très- Saint Sacrement
de l'Euchariftie , pour l'Adoration
de tous les Jeudis de l'année , &c. A
Paris
MAY 927
1724.
Paris , chez le Mercier , ruë S. Jacques ,
in 12. de 275. pages.
DISSERTATION Dogmatique & Morale
fur les Indulgences & la foy des miracles
, &c. A Paris , chez le même.
TRAITE DE FHYSIQUE fur la pefanteur
univerfelle des corps. Par le P.
Caftel , Jefuite , 2. vol. in 12. de plus de
600. pages chacun . A Paris , Place de
Sorbonne , chez And. Cailleau 1724.
LES VACANCES DU THEATRE , Opera
Comique , reprefenté à la Foire Saint
Germain 1724. A Paris , chez Guillanme
Cavelier, au Palais , & chez Noël
Piffot , Quay des Auguftins.
POGGII BRACCIOLI Florentini Hiftoriæ
de varietate fortunæ , & c. HISTOIRE de
l'inconftance de la fortune en 4. livres.
Par le Pogge , avec fes Lettres , & les
Notes de M. George ; ouvrage mis au
jour par M. Oliva. A Paris , chez A.
Urb. Coutelier 1723. in 4° pp. 294.
NOUVEAUX MEMOIRES des Miffions
de la Compagnie de Jefus dans le Levant.
A Paris , chez G. Cavelier 1724.
in 12. de 358. pages .
ME928
MERCURE DE FRANCE.
MEMOIRES DE LITTERATURE , tirez
des Regiſtres de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles - Lettres , depuis
l'année 1711. jufques & compris l'année
1717. tome 4. A Paris , de l'Imprimerie
Royale 1723. in 4º de 7 43. pages &
7. planches détachées .
CAII PLINII HISTORIA NATURALIS,
Libri 37. & c. Les xxxvII. Livres de l'Hif
toire naturelle de Pline , avec l'Interpretation
& les Notes de Jean Hardouin,
de la Compagnie de Jefus , & c. feconde
édition , corrigée & augmentée . A Paris
, de l'Imprimerie d'A. V. Coutelier
1723. 3. vol . infol. avec figures .
PREMIERE SE'ANCE DES ETATS CALOTINS
, contenant l'Oraiſon Funebre de
feu Philippe-Emanuel de Torfac , Generaliffime
du Regiment de la Calote . A
Babilone , chez Pierre de la Lune , ruë
des Rats , aux Armes du Regiment 1724 .
brochure in 4. de $ 4. pages .
La profonde veneration que nous
avons pour le Regiment de la Calote , en
general , & l'eftime finguliere que nous
avons pour tous ceux qui le compoſent
en particulier , nous font embraffer avec
chaleur l'occafion de parler de cet illuftre
corps . Eh ! que fçait- on , fi avec
quelque
MAY 1724.
939
quelque faveur , & le de talens que
peu
nous nous flatons d'avoir , nous ne meriterons
pas d'en être les Annaliſtes en
titre , pour conferver à la pofterité les
évenemens celebres du Regiment ? Quoiqu'il
en foit nous allons rendre compte
un peu plus ferieufement d'un petit ouvrage
plein d'efprit , qui nous a paru
faire l'amufement de la Cour & de la
Ville.
Le frontifpice du Livre eft orné d'une
grande vignette , contenant les Armes du
Regiment , dont le champ eft d'or , femé
de Papillons fans nombre , de differentes
couleurs . Le Sceptre de Momus en pal
brochant fur le tout , au chef de fable ,
chargé d'une Lune d'argent , & de deux
croiffans oppofez de même métal . Pour
couronnement une Calote de front à
oreillons , dont l'un eft abaillé , & l'autre
relevé. Le fronteau de la Calote eft
orné de fonnettes & de grelots , indifferemment
attachez , pour marquer la Hie
rarchie du Regiment . Pour cimier un
Rat paffant , furmonté d'une Girouette ,
pour en marquer la folidité : deux Singes
pour fupports ; ce qui dénote l'innocence
& la fimplicité ; avec deux Cornes
d'abondance en Lambrequins , d'où
fortent des Brouillards , fur lefquels font
affignées les penfions du Regiment . Le
tout
940 MERCURE DE FRANCE.
tout terminé par une espece d'oriflame ;
contenant cette devife , Favet Momus
Lune influit.
L'intention de ceux qui ont travaillé
à cet ingenieux ouvrage , a été fans doute
de relever les mots nouveaux , les expreffions
hazardées , & les manieres de
parler & d'écrire obfcures , & extraordinaires
de quelques Auteurs . Leurs
propres phrafes , qu'on a foin de mettre
en Italique , font employées à chaque
bout de champ , & le plus fouvent trèsheureuſement
ajustées au fujet qu'on
traite. Si fon efprit ne pouvoit fe contenir
dans fes rives , dit- on , au fujet du Generaliffime
Torfac , fon courage fe trouvoit
trop refferré dans les bornes de fon devoir.
On cite exactement au bas des pages ,
d'où ces mots font tirez .
La vertu des Calotins n'eft qu'un inftinct
heureux , & fi prompt qu'il prévient la
raifon , & peut fe paffer d'elle. Ils doivent
braver la mort pour les fujets les
plus legers , & par une fuperftition audacieuse
, s'eftimer invulnerables ; croire
valoir feul une arnée ; n'implorer du
Ciel que de la lumiere pour voir l'ennemi
. Telle fut la valeur d'Ajax , d'Alexandre
de Cefar , de tous les Heros Calotins
, anciens & modernes .
Qu'on juge du Generaliffime fur ce
tableau ;
MAY 1724.
941
tableau ; l'efprit s'y perd s'y confond ;
l'éloquence de nos Orateurs , & la verve
de nos Poëtes inépuifables fur toute
autre matiere , font opprimez ici fous la
gloire d'unfujet qui furmonte le bien dire,
ou pour parler plus clairement , reffemblent
aux courbes qui ont des affimpiotes ,
& c.
Cependant , au détriment des Lettres
ce genie Tranfendataire , heureuſe influence
des aftres ! ne commença d'être
connu qu'à la paix. Une délicateſſe le tenoit
obfcurci dans la pouffiere de Bellone
, dédaignenſe du bel efprit. Torlac eut
fi bien l'art de renfermer les talens , &
d'être ignorant par bienfeance , que dans
fes campagnes les Officiers les plus penetrans
fur les défauts d'autrui , ne le fufpecterent
jamais d'un grand genie.
Ici ( page 23. ) le diſcours fut interrompu
par un gros Rat qui traverfa
l'aflemblée .
Son efprit inventif ne brilla pas moins
que fa franchiſe par le ftratagême inoui
dont il s'avifa pour réduire un jeune
Cheval fougueux , mais Cheval d'élite
& de reffource , qui avoit le plus grand
de tous les défauts : il faifoit tout ce qu'il
pouvoit pourse rendre inutile.
Nous bornerons- là cet Extrait , mais
nous ne le finirons pas fans rapporter le
pré942
MERCURE DE FRANCE .
>
précis de l'Edit fameux rendu par le Regiment
de la Calote contre les nouveautez
du langage. » Il défend expreffe-
» ment , & nommément aux faux - Sau-
» niers du Sel attique , de faire paffer
» des mots nouveaux dans le langage
» François , en fraudant la Gabelle de
>> Momus , ordonne confiſcation de leurs
» écrits , & de tout livre à l'avenir
» dont l'Auteur ofera ceder à l'instinct
» fuperbe d'être tout- à -fait original fans
»fe foumettre auparavant au Domaine
» du Regiment , fouverain Seigneur de
" tous les originaux du monde que leurs
» livres foient mis à l'Index de nos livres
» prohibez , pour en être extrait tous les
» mots & phraſes originales qui pafferont
» déformais au profit du langage & du
ſtile des Calotins , pour en ufer com-
» me un bien à eux appartenant . Que fi
» malgré la défenfe quelque Auteur avoit
» la témerité d'en introduire fans le vifa
» du fieur de S. Martin , Lieutenant Co-
» lonel du Regiment , Commiſlaire du
» Confeil à l'execution des Prefentes ¿
» permis aux Communes de la Calote de
» courre fus , de les faifir , huer , ber-
>> ner , biftourner , défendant à toutes So-
» cietez exemptes , ou non exemptes de
» les proteger , ou leur donner azile ,
fous peine d'être declarées ennemies
כ כ
>>
du
MAY 1724 . 943
du peuple Calotin , & à l'égard defdi- «<
tes confifcations du faux Sel attique , «
tant en livres qu'en phrafes ou termes «<
nouvellement forgez le Conſeil du «<
Regiment a ordonné que la moitié en «<
feroit applicable à l'Hôpital General «
des pauvres de genie qui ne peuvent <<
fubfifter que par les phrafes & les mots, «<
& qu'il feroit diftribué à chaque pau- «
vre pour fa fubfiftance une demi pen- «<
fée par jour , infufée dans trois pintes <<
de verbiage , avec des Fleurs de Retho- «-
rique , & quelques Racines Grecques «
& Latines. «<
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Touloufe
, fur une nouvelle édition des
oeuvres de G. de la Chaffaigne , & des
Effais de Montagne.
Om Jean Martial de la Chaffaigne ,
D Religieux Benedictin de la Congregation
de S. Maur , Prieur du Monaftere
de Camont , Diocéfe de Mirepoix , travaille
à donner une nouvelle édition des
oeuvres de Geoffroy de la Chaffaigne ,
Seigneur Soudan de Preffac , & des Effais
de Michel , Seigneur de Montagne , & à
publier quelques oeuvres du premier
qui n'ont pas encore paru. Il ne fera
,
qu'un
944 MERCURE DE FRANCE.
des
qu'un
même
corps d'ouvrage
de ces deux
Auteurs
, qui étoient
beau-freres , dont la premiere
partie
contiendra
les oeuvres de Preffac
de la Chaffaigne
, revûës
, cor- rigées
& retouchées
; la feconde
, les oeuvres
ou les Effais
de Michel
de Montagne
, revûs , éclaircis
& châtiez
, fans toucher
cependant
au ftile naïf , & aux termes
qui font propres
à cet Auteur
, fi ce n'eft dans quelques
endroits
indifpen- fables. L'Editeur
fera dans une Preface
la
Critique
des oeuvres
de chaque
Auteur
,
accompagnée
des éclairciffemens
corrections
, & des retranchemens
ne- ceffaires
. Cette
Critique
fera fuivie
d'un éloge
Hiftorique
de l'un & de l'autre Ecrivain
, en remontant
à leurs ancêtres
, & en deſcendant
jufqu'à
leur pof- terité , ce qui donnera
occafion
de parler de plufieurs
familles
illuftres
, liées de parenté
ou d'alliance
à celles
de la Chaf faigne
& de Montagne
. On trouvera
à la fin de cette Preface
plufieurs
pieces
anec- dotes , Lettres
de nos Rois , Lettres
d'Am- baffade
, Inftructions
, Commiffions
, Me- moires
domeftiques
, &c. qui n'ont pas encore
vû le jour , avec les Notes
necef- faires
pour éclaircir
des faits importans
& curieux
, qui feront
plaifir
au public
,
en inftruifant
folidement
. L'Editeur
efpere
que les gens de Lettres
approuveront
MAY 1724. 945
ront une entrepriſe , qui , outre l'utilité
generale , tend à la gloire de deux de fes
ancêtres , recommandables par leur merite
perfonnel , par leurs ouvrages , &.
par l'eftime diftinguée que nos Rois en
ont faite , en honorant le premier de diverfes
amballades , & le fecond du Collier
de leurs Ordres.
REFLEXIONS CRITIQUES fur un Poëme
intitulé la Ligue , imprimé à Genewe
, & attribué à M. de Voltaire , fans
nom d'Auteur , d'Imprimeur , ni de Ville,
brochure in 8 °. de 28. pages.
L'Auteur de ces Réflexions femble
vouloir condamner la Poëfie Françoiſe à
ne s'élever jamais jufqu'à l'Epopée , puis
qu'après nous avoir découragez par le
mauvais fuccès que nos Auteurs ont eu
jufqu'ici dans ce genre de Poëme , il entreprend
de prouver que M. de Voltaire
, en qui il veut que nous mettions
nos dernieres efperances , auroit dû appeller
fon Poëme , Hiftoire de Henry IV:
en vers François. Il prétend prouver ce
qu'il avance ; & pour y parvenir , il commence
par définir le Poeme épique d'après
le Pere le Boffu : Un difcours inventé
avec art pour former les moeurs pir
des inftructions déguifees fous les allegories
d'une action importante , qui eft ra-
F contée
946 MERCURE DE FRANCE .
contée en vers d'une maniere vrai-fembla.
ble & merveilleufe. La Ligue , pourſuit
l'Auteur des Réflexions , eft un titre compliqué
qui ne s'accorde point avec l'unité
d'une action ; le fondement en eft histori
prefque tous les epfindes veritables.
Quelques vices perſonnifiez font le
Poëtique de cet ouvrage.
que ,
Voilà comment nôtie Critique dreffe
fes batteries , pour foudroyer nos efperances
, au fujet d'un Poëme qu'il croit
au-delà de nôtre portée. Il ne feroit pas
difficile à un peuple jaloux de fes droits
de réfifter à une attaque fi terr ble en
apparence , & de la repouffer contre celui
qui la fait. Que la Ligue foit un titre
compliqué , ce n'eft qu'une question de
nom. On n'a qu'à appeller ce Poëme
Henri le Grand , ou l'Henriade , pour
imiter plus fervilement les anciens , &
tout le refte fubfiftant , nous ferons en
droit de nous attribuer une gloire qu'on
nous refuſe d'une maniere fi defefperante
pour nous. Que le fondement de ce Poëme
foit Hiftorique , ou fabuleux , qu'importe
au Poëme ? en fera- t'il moins ce qu'il doit
être ? Que quelques vices perfonnifie
faffent le Poëtique de cet ouvrage , eft- ce
pour nos Auteurs un fujet d'exclufion
pour le genre ? Mais fuppofons pour un
moment que c'en foit un ; à qui en doiton
MAY 1724. 947
on imputer la faute ? Les Auteurs fontils
refponfables d'une difette involontaire.
Leur religion a rompu tout commerce
entre eux & les Divinitez fabuleufes ,
fur-tout dans des Poëmes Chrétiens ; ils.
font obligez d'avoir recours à des vices .
perfonnifiez , qui peuvent feuls leur tenir
lieu de Jupiter , d'Apollon , de Venus
, & de toutes ces autres Deïtez , qui
n'étoient du temps des Homeres & des
Virgiles que des vices perfonnifiez , mis
dans un point de vue plus refpectables ,
& confiderez comme des objets réels de
Religion . Pourquoi donc l'Auteur des
Réflexions Critiques pouffe-t'il la dureté
jufqu'à vouloir ôter à nôtre amour propre
fa derniere reffource , qui eft de trouver
dans notre langue de quoi juftifier nos
efprits . Il eft vrai que la fageffe de nôtre
langue n'y entre que pour quelque chofe
, elle eft ennemie des figures outrées
qui font dans les autres langues , ce qu'il
y a de plus frappant , ou du moins de plus
éblouiffant dans l'Epopée. Mais nôtre lyftême
de Religion eft pour nous l'obftacle
le plus infurmontable , & l'Auteur des
Réflexions doit être des premiers à en
convenir , puifqu'il fait impitoyablement
un crime à M. de Voltaire , d'avoir fait
le Poëtique de fon ouvrage de quelques
vices perfonnifiez. Nous excedons ici nô-
Fij tre
948 MERCURE DE FRANCE.
tre miffion , & de fimples faifeurs d'Extraits
, nous nous érigeons en faiſeurs de
Réflexions ; mais nous n'avons pû fouffrir
patiemment qu'on ôtat la gloire de
faire un Poëme épique à une nation qui
a porté le dramatique auffi loin qu'aucune
autre ait encore fait . Revenons à nôtre
Extrait.
L'Auteur des Réflexions trouve que
P'unité n'eft pas confervée dans le Poëme
de la Ligue. La converfion de Henri lui
paroît neceffaire pour fon établiflement
au Trône des François ; cependant il voit
que fa valeur y a beaucoup de part ; nous
laiffons à nos lecteurs la liberté de juger
fi la duplicité de moyens fait une duplicité
dans l'action où l'on veut parvenir.
Il reproche encore à M. de Voltaire de
n'avoir pas donné à fon Heros un ennemi
digne de lui , en la perfonne du Duc de
Mayenne , dont il a , pour ainfi dire
dégradé la valeur . Ce qu'on ôte , dit- il , de
la fermeté de M. de Mayenne , est autant
de perdu pour fon vainqueur. Il cite à ce
fujet l'exemple de Virgile qui rend Turnus
grand , pour rendre Enée encore plus
grand. Il trouve encore mauvais que l'Auteur
du Poëme de la Ligue exagere les
vertus des Princes Proteftans , & qu'il
cherche à noircir toutes celles des Catholiques.
Après avoir critiqué en gros les dé-
,
fauts
MAY 1724. 949
fauts dont il a été le plus frappé , il entre
dans le détail de chaque chant en parti
culier. Comme cet examen nous meneroit
trop loin , nous prions nos lecteurs
de nous en difpenfer , & nous les renvoyons
à l'un & l'autre ouvrage , pour
juger par eux-mêmes fi le Poëme eft auffi
défectueux que l'Auteur des Réflexions
le prétend : voici par où il finit . M. de
Voltaire peut prefentement defavoüer fon
livres mais le public le reçoit toûjours
comme un enfant de fon imagination que
le jugement legitimera quelque jour ; il
reffemble trop a fa mere pour le méconnot- à
tre. Ces traits vifs & hardis , cette pompe
des expreffions , ces épisodes qui ne font
pour ainfi dire , liez que par des éclairs ,
Le mépris des regles , toutes ces circonftances
ne permettent pas d'en douter. Voilà un
enfant de l'imagination , orné de traits
affez marquez , pour pouvoir prouver
fon état à fon pere. Quel eft ce pere ? Se-
-Ion Auteur des Réflexions , c'eſt le jugement
qui pourra le reconnoître un
jour , & cependant il n'eſt fils que de
P'imagination ; cela ne nous paroît pas
affez tiré au clair . Finiflons cet Extrait
par un motif de confolation ; on nous
rend le droit de pouvoir réüffir dans le
Poëme épique qu'on nous a d'abord ôté.
Voici comment s'explique l'Auteur des
Fiij Réfle950
MERCURE DE FRANCE .
Réflexions : j'avouerai cependant avec
fincerité que je fouferis volontiers à la décifion
d'un de mes amis , homme modefte ,
mais éclairé. Il affure que ce Poëme , tout
défectueux qu'il eft , nous remet en droit
d'efperer de pouvoir confoler quelque jour
les Mufes Françoises , & d'enrichir nôtre
Parnaffe d'un veritable Poëme épique , il
ajoûte que perfonne ne lui paroît plus capable
d'executer ce grand deffein que M.
de Voltaire lui- même.
LETTRE CRITIQUE , ou Paralelle des
trois Poëmes anciens ; fçavoir , l'Iliade ,
l'Odyffée d'Homere , & l'Eneide de Virgile
, avec le Poëme nouveau , intitulé
la Ligue , ou Henri te Grand. Poëme épique
, par M. de Voltaire. A Paris , an
Palais , chez Theodore le Gras , à l'L
couronnée. Et chez Mefnier , au Soleil
d'or.
Comme l'Auteur de cet ouvrage n'a
pas encore rempli fon titre , nous attendons
qu'il ait donné la feconde lettre
qu'il promet au public , pour en donner
un Extrait dans nôtre Mercure.
Avertiffement.
L'Hiftoire de l'Architecture de feu M.
Jean
MAY
1724. 951
Jean - Bernard Fifcher d'Erlachen , premier
Architecte de S. M. Imperiale , de- .
cedé l'année paffée , eft un Ouvrage incomparable
, felon le fentiment de tous
les connoiffeurs , tant pour fa beauté extraordinaire
, que pour la bonne explication
& fon utilité dans la fcience de
l'Architecture ; comme auffi pour l'Hiftoire
, les Antiquitez & l'explication des
anciens Auteurs.
Cet Ouvrage confifte en 93. grandes
Planches gravées par les plus habiles
Maîtres , & une explication en François
& en Allemand.
M. Fifcher d'Erlachen a dépensé pour
ces Planches plus de 10000. gouldes
argent d'Empire. On y voit reprefentez
les principaux bâtimens , tant ceux des
anciens dont il ne nous refte que la defcription
donnée par les anciens Auteurs ,
que ceux de nôtre temps. On y trouve
auffi plufieurs autres bâtimens deffinez ;
& bâtis par l'Auteur lui-même , des Vafes
tant anciens que modernes .
L'Ouvrage entier eft divifé en 5. liv.
Le premier traite des bâtimens des
Juifs , des Egyptiens , des Syriens , des
Perfes & des Grecs .
Le fecond livre traite des bâtimens des
Romains.
Le 3. des bâtimens encore fubfiftans
F iiij
des
952 MERCURE DE FRANCE.
Arabes , des Turcs , des Perfes , des
Siamois , des Chinois & des Japonois .
Le 4. traite des bâtimens inventez par
l'Auteur.
Le s. des Vafes des Egyptiens , des
Grecs , des Romains & de quelques modernes
, avec quelques -uns inventez par
l'Auteur.
Cet Ouvrage , dont on n'avoit imprimé
que 160. exemplaires , a été fi fort
recherché & eftimé, qu'on efpere de faire
un grand plaisir à tous les curieux , en
réimprimant encore un petit nombre d'exemplaires
par foufcription ; principalement
puifqu'on veut donner l'Ouvrage
à ceux qui auront foufcrit , à 10. gouldes
argent d'Empire ; au lieu qu'on ne le pût
avoir auparavant que pour 40 .
Les Soufcripteurs donc payeront en
foufcrivant 1o. gouldes , argent d'Empire
, & pareille fomme en retirant l'exemplaire
, qu'on promet de livrer à chacun,
franche de port , pendant le mois d'Octobre
de l'an 1724.
On s'addreffe pour avoir des fcufcriptions
, à Amfterdam à Bernard Picart.
On recevra les foufcriptions depuis le
premier Mars de cette année 1724. jufqu'au
premier Juillet. Ce temps paſſé :
perfonne ne fera plus admis à fouferire.
Le premier payement eft de 13. frans ,
arMAY
1724 953.
argent de Hollande , & autant en recevant
l'ouvrage.
La Societé établie pour la propagation
de la foi , a fait imprimer à Londres le
Nouveau Teftament en Langue Arabe ,
pour en diftribuer les exemplaires , gratis,
aux Chrétiens Orientaux .
Un Jardinier de Hoghfton auprès de
Londres , a fait depuis peu diverfes experiences
, en prefence de la Societé
Royale , pour prouver la circulation de
la féve dans les vegetaux . Un autre Jardinier
de Grays- Inn a , dit-on , fait croître
de la falade en une heure de temps , en
prefence de quelques Seigneurs & Dames
, qui en ont gouté par curiofité . Les
Lettres de Londres ajoûtent qu'on a pouffé
l'art de l'agriculture fi loin aux environs
de cette Ville , que pendant les moisde
Fevrier & de Mars dernier on y a eu
des pêches , des abricots , des prunes ,
des cerifes , & autres fruits bons à man- ger , fans compter
des legumes
, herba- ges & fleurs
qui ne croiffent
ordinairement
qu'en
efté.
Les Anglois continuent toûjours à
prévenir les effets cruels de la petite verole
, & on apprend de Londres que le
Docteur Mettelin partit fur la fin de
Fv l'au
954 MERCURE DE FRANCE:
l'autre mois pour Hannover , afin d'y faire
l'infertion de la petite verole au Prince
Frederic , fils aîné du Prince de Galles ,
qui a fouhaité qu'on lui faffe cette operation
prefentement .
On a fait depuis peu à Londres la même
operation à un fils du Duc de Montroff
, & à deux enfans , & une niéce du
Vicomte de Townſend.
PLAN de l'Académie qui doit être établie
en Ruffie par le Czar de Mofcovie ,
en faveur des Sciences & des Belles-
Lettres.
Article premier.
L'Académie fera compofée de douze
Membres , d'un Secretaire & Bibliothecaire
, de quatre Interpretes & de douze
Eleves.
2. Les Sciences qu'on traitera dans
l'Académie feront diftribuées en trois
claffes , dont la premiere contiendra toutes
les parties de Mathematiques , la feconde
la Phifique , & la troifiéme les
Belles -Lettres .
3.Chaque Membre étendra fes recherches
fur les Sciences , & tâchera de perfectionner
& d'augmenter celle à laquelle
il s'eft appliqué en particulier . Tous les
Membres examineront les découvertes
qui pourront leur être propofées , tant
par
MAY 1724. 955
par ordre de S. M. qu'à la priere de quelque
fçavant , & ils declareront fincerement
fi elles font nouvelles , utiles , &
veritablement telles qu'on les veut faire
pafler. Ils tireront des Extraits des livres
publiez en Ruffie , & dans les pays étrangers
qu'ils jugeront avantageux aux Sciences
, & aux Belles- Lettres , & ils les remettront
entre les mains du Secretaire ,
avec les obfervations qu'ils auront faites
fur chaque matiere .
4. Et afin que chacun puiffe profiter
des lumieres & des remarques de fes
Collegues , & verifier en prefence de
F'Académie les experiences qu'il a faites
en particulier , tous les Membres feront
obligez de s'aflembler une fois par femaine
en particulier , & trois fois par an en.
public.
5. Comme par cet établiffement S. M.
n'a pas feulement en vûë de favorifer la
nouvelle Académie des Sciences , mais
auffi de procurer une fondation utile à la
Nation , S. M. veut que chaque Académicien
écrive un fyftême de la Science
dont il fait profeffion , & donne une
leçon publique par jour. Il leur fera permis
de donner auffi des leçons particulieres
à leur profit.
6. Pour remplir à l'avenir les places
qui viendront à vacquer , chaque Mem-
F vj
bre
956 MERCURE DE FRANCE.
bre aura fous fa direction un Eleve , qui
aura déja une bonne teinture des Sciences
, & qui fera pourvû d'une penſion
fuffifante pour fa fubfiftance ; & s'il fait
quelque progrès dans la Science à laquelle
il s'eft appliqué , il fuccedera à
celui qui l'aura inftruit.
7. En reconnoiffance de cette faveur ,
les Eleves feront obligez d'enſeigner les
premiers élemens à la jeuneffe , & de la
former d'une maniere qu'elle puiffe avec
le temps mettre en ufage les leçons des
Académiciens .
8. Ce Corps ne dépendra que de S. M.
qui l'a pris fous fa protection particuliere
, & ceux qui le compofent , ne pourront
, fans le confentement du Prefident ,
être citez devant aucun autre Tribunal
que celui de l'Académie.
9. La Bibliotheque , la Chambre des
Machines , le Cabinet d'Anatomie & des
Medailles feront à la difpofition des Académiciens
, & on leur fournira l'argent
neceffaire pour les experiences qu'ils feront
obligez de faire , tant particulieres ,
que publiques.
10. Chaque Membre touchera fes appointemens
une année d'avance du fonds
de l'Académie ; ils auront une maison &
bois francs , & ceux qui viendront de
dehors , feront rembourfez des frais de
leur voyage
. II.
MAY 1724. 957
11. On ne pourra faire aucune Loy
ou Reglement dans l'Académie , fans le
confentement de tout le Corps . Signé ,
Pierre , à S. Petersbourg le io . Fevrier
1724...
PROGRAME de l'Académie Royale des
Belles-Lettres , Sciences & Arts
de Bordeaux.
M. le Duc de la Force , Pair de France
, Protecteur de l'Académie Royale des
Belles - Lettres , Sciences & Arts , propofe
à tous les Sçavans de l'Europe un
prix qu'il renouvelle tous les ans , &
qu'il a fondé à perpetuité. C'eſt une Medaille
d'or de la valeur de 300. livres
au moins , où font gravées d'un côté fes
armes , & de l'autre la devife de l'Académie.
Il fera diftribué le premier jour
du mois de Mai 172.5 .
Cette Compagnie à qui M. le Protecteur
laiffe le choix du fujet , fur lequel
on doit travailler , & le droit de decider
du merite des ouvrages qui feront envoyez
, avertit le public qu'elle deſtine.
le prix à celui qui donnera l'hipothefe la
plus probable fur la question ; fçavoir , s'il
y a des moyens fuffifans de faire venir tou
tes les plantes de bouture , ainft que de
graine. Dans le cas où l'on admettra la
pro958
MERCURE DE FRANCE.
propofition generale on expliquera les
fecours ou preparations neceffaires pour
rénfir , & dans le cas où l'on refufera
d'admettre cette propofition comme generale
, on donnera la raifon des exceptions.
L'Académie fouhaite de trouver du
nouveau dans les Diflertations qu'elle
recevra. Il n'eft pourtant pas indifpenfable
que cette nouveauté foit dans le fyftême
, peut- être le vrai a - t'il été déja
prefenté , & n'a- t'il été méconnu que
faute d'avoir été rendu évident . Mais fi
un Auteur adopte une hypothefe déja
connue , il faut du moins qu'il en augmente
la vrai-femblance par de nouvelles
preuves fondées fur des raifonnemens
folides , fur des experiences , & fur des
obfervations .
Dans la Conference publique du premier
jour du mois de Mai , on fait la
lecture de la Piece qui a remporté le
prix . Quand elle eft trop longue , on n'a
le temps que d'en lire des lambeaux , cela
eft peu fatisfaifant pour le public &
pour l'Auteur. Dans la vue d'y remedier
, on prie ceux qui fe trouveront obligez
par l'abondance de la matiere , de
donner une grande étendue à leurs Differtations
, d'y ajoûter feparément une
efpece d'abregé ou d'extrait de leur ouvrage
, dont la lecture , qui ne doit durer
que
MAY 17240 959
que demie-heure au plus , puiffe donner
une idée fuffifante du fyftême & des preuves.
La Differtation préferée n'en fera
pas moins imprimée tout au long.
Il fera libre d'envoyer les Differtations
en François ou en Latin , elles ne
feront reçûës que jufqu'au premier jour
de Janvier prochain inclufivement . Celles
qui arriveront plûtard n'entreront pas
en concours. Au dos des Differtations il
y aura une Sentence , & l'Auteur dont
I'Académie veut abfolument ignorer le
nom jufqu'à ce qu'elle ait donné fon jugement
, mettra dans un billet feparé &
cacheté , la même Sentence avec fon nom
& fon addreffe.
Ceux qui envoiront leurs ouvrages ,
les addrefferont à Mrs de l'Académie
Royale de Bourdeaux , ou au fieur Brun,
Imprimeur de cette Compagnie , rue Saint
James ; on aura foin de faire affranchir de
port paquets , fans quoi ils ne feront
pas retirez du Courier. A Bordeaux le
i. Mai 1724.
les
L'Académie n'a reçû qu'une unique
Differtation pour le prix de 1724. à laquelle
elle n'a pas crû devoir donner le
prix c'eſt au relâchement des Auteurs,
& non à l'examen trop fevere de l'Académie
qu'il faut s'en prendre.
Navarre , Secretaire perpetuel de l'Académie
960 MERCURE DE FRANCE .
cadémie Royale des Belles - Lettres , Scien
ces & Arts.
Nouveau Sel , Naturel , ou produit
par la Nature.
>
Nous croyons faire plaifir au Public
de l'avertir qu'on a depuis peu découvert
en Espagne un nouveau Sel , qu'une
Source d'eau produit naturellement , à
trois lieues de la Ville de Madrid. M. Bur
let , cy- devant Premier Medecin du Roi
d'Espagne , & à prefent Medecin de S.
A. S. Madame la Princefle de Conti , premiere
Doüairiere , connoiffant la fituation
du Pays , a donné dans une affemblée particuliere
de l'Académie des Sciences , la
Defcription Hiftorique du terrain , où il
Le trouve ; & M. Boulduc , premier Apo--
ticaire du Roi , ayant entrepris de rechercher
, de quel genre pouvoit être ce
nouveau Sel , a lû dans la même affemblée
un Memoire , dans lequel il prouve
que c'eft un Sel admirable de Glauber
produit par la Nature , parfaitement femblable
à celui que l'on fait par art , &
felon la Defcription de cet Auteur , avec
affez de frais & de peines. Ses preuves
font fondées , premierement , fur les qualitez
& proprietez exterieures , qui font
communes à ces deux Sels ; fçavoir , la
figure
MAY 1724 961
:
figure des Criftaux , la couleur , le goût ,
la confiftence , la facilité de fe diffoudre
dans l'eau , de fondre au feu , de fe calciner
à l'air & au feu , & de produire dans
cet état , c'eſt-à- dire, étant calcinez , certains
changemens aux liqueurs aqueufes
& fpiritueules, & c . Deuxièmement, ſur l'exacte
parité & égalité des principes, dont
ces deux Sels font combinez , ce qui eft
prouve par un grand nombre de faits &
d'experiences troisièmement , fur les effets
que le nouveau Sel d'Efpagne produit
fur le corps humain , qui font femblables
à ceux du Sel de Glauber , où il fuppofe
neanmoins que ce dernier foit bien fait
& bien conditionné , pour pouvoir entrer
en paralelle avec celui d'Efpagne : &
comme il eft affuré que l'Arifte , quelques
foins qu'il prenne à bien faire le Sel
de Glauber , a encore beaucoup de peines
à y réüffir d'une maniere , que l'un ou
l'autre de fes ingrediens n'y domine le
plus fouvent , ce qui varie fes effets dans
l'uſage interne ; il propoſe à cette occafion
des moyens qui peuvent fervir de
pierre de touche , pour connoître & dif
tinguer le Sel de Glauber bien condi
tionné d'avec celui qui ne l'eſt pas. Finalement
il regarde le Sel d'Efpagne comme
parfait dans fon genre , & il apporte
des raifons , qui l'engagent à le préferer
a
962 MERCURE DE FRANCE.
à celui de Glauber , pour l'ufage de la
Medecine ; ce que l'on verra dans la fuite
plus au long dans le Memoire de M.
Boulduc , quand il fera imprimé dans les
Memoires de l'Académie Royale des
Sciences , qui a coutume d'en donner un
volume tous les ans.
Rentrée des Academies.
A
Le Mardi 25. Avril l'Académie Roya
le des Infcriptions & Belles Lettres reprit
fes féances par une affemblée publique
, à laquelle M. l'Abbé Dantin , nommé
à l'Evêché de Langres , Académicien
honoraire, prefida.
M. l'Abbé Anfelme lût une Differtation
fur les luftrations des anciens. La
crainte que
les hommes ont toûjours eu
d'offenfer la Divinité , donna lieu à cette
ceremonie , que l'on croyoit propre à les
appaifer. Le facrifice de la Vache rouffe
dont il eft parlé dans les livres faints eft
le plus ancien exemple de luftration.
Les Grecs & les Romains fur le modele
de celle - ci , dont ils abuferent par fuperftition
, en introduifirent cinq efpeces
differentes ; felon les diverfes matieres
qui y étoient employées : l'eau , le feu ,
Fair , le fang des bêtes & le fang humain.
Les
MAY 1724. 963
Les fçavantes recherches de l'Académicien
fur toutes ces luftrations en particulier
, répandent un grand jour fur plufieurs
pallages des Poëtes anciens , & des
premiersApologiftes de la Religion Chrétienne
, qui ont fait de frequentes allufions
à cette ceremonie . M. l'Abbé Anfelme
conduit fon examen Hiftorique des
luftrations jufqu'aux temps où elles ont
été abolies. Conftantin & les Empereurs
qui l'ont fuivi en ont fouvent profcrit
Pufage , par des conftitutions expreffſes ;
cependant le Canon du Concile de Conftantinople
in trullo , qui renouvelle la
condamnation d'un abus affez ſemblable ,
fuppofe qu'elles fubfiftoient encore , du
moins en quelques endroits , au feptiéme
fiecle.
L'Académicien conclut que dans quel
que aveuglement que l'homme foit tombé
, il a toûjours reconnu un être fuprê
me , dont il a imploré le fecours , & que
quand il a crû l'avoir offenfé par quelque
crime , il a cherché les moyens de
T'appaifer heureux s'il eût fçu mieux
placer fon culte , & s'il eût connu en
quoi confifte la veritable pureté de coeur.
M. l'Abbé Gedoyn lût une Differtation
Critique fur un paffage d'Homere ,
cité par Paufanias dans un fens tout contrair
e
964 MERCURE DE FRANCE.
traire à celui que tous les interpretes lui
donnent. Il a fait voir que Didyme
Eufthate & Mad Dacier s'étoient tous
trompez à l'acception d'un mot Grec ,
forte de méprife où les plus fçavans tombent
quelquefois , parce qu'il n'eft pas
poffible d'acquerir une parfaite connoifnoillance
des Langues mortes. Ce paffage
d'Homere éclairci a conduit naturellement
M. l'Abbé Gedoyn à établir un
point d'Hiftoire qui eft communément
ignoré , quoique Paufanias en ait rapporté
plufieurs preuves . C'eft qu'Edipe n'a
jamais eu d'enfans de Jocafte. Comme
l'opinion contraire a prévalu , l'Auteur
de la Differtation recherche la caufe de
cette erreur. Il l'impute aux Poëtes Tragiques
, & particulierement à Sophocle,
qui pour rendre fes deux Tragedies d'Edipe
plus touchantes , a abandonné l'ancienne
tradition , & alteré la Fable en
l'ajuftant au Theatre. De là M. l'Abbé
Gedoyn prend occafion de montrer combien
la pratique du Theatre s'accorde peu
avec l'exactitude & la fidelité de l'Hiftoire.
Les anciens Tragiques , dit - il ,
n'ont cherché que le vrai- femblable , que
le poffible , & nullement le vrai. Ariftote
lui- même ne leur impofoit pas des loix
plus aufteres . Ces Poëtes , grands per
fonnages , & non moins philofophes que
Poëtes,
MAY 1724.
965
Poëtes , n'avoient d'autre but que de purger
l'homme de fes paffions par le moyen
de la crainte & de la pitié dont ils fçavoient
le penetrer. Leur Theatre étoit
une école de vertu , à la difference du
nôtre , qui bien qué châtié , eft toûjours
amolli par l'amour , dont nos Auteurs
font l'ame de prefque toutes leurs pieces ;
marque certaine de la fterilité de leur
genie , comme de la mollete & de l'abâtardiflement
de nos moeurs . Mais les
anciens Tragiques & les modernes ont
cela de commun , qu'ils ne fe font jamais
propofé de donner des leçons d'Histoire.
On peut dire même que le merite n'eft
point l'objet de l'Epopée. Qui croiroit
fur la foi de Virgile qu'Enée a jetté les
premiers fondemens de l'Empire des Ro
mains en Italie , pourroit fe tromper ,
puifqu'un des plus fçavans hommes que
la France ait porté , * croyoit avoir démontré
le contraire. Mais ce que l'on
refufe à Virgile , on ne peut fe défendre
de l'accorder à Homere. Lui ſeul a fçû
allier la verité de l'Hiftoire avec les fictions
de la Foëfie ; & c'eft la prérogative
de fa grande antiquité . Lorsqu'il compofoit
fes Poëmes , les faits Hiftoriques
qu'il rapporte étoient recens encore .
Bochard dans une Lettre à M. de Segrais,
imprimée avec la traduction de l'Eneide.
Anfli
966 MERCURE DE FRANCE .
Auffi dans tous les fiecles fon témoignage
a- t'il fervi de preuve & de preuve décifive
. En effet d'Ædipe à Homere il n'y a
pas trois cens ans , au lieu que d'Edipe
à Sophocle y ayant plus de huit cens
ans , le Poëte a pù profiter de cet éloignement
, & fuppofer tout ce qu'il vouloit.
Il ne faut que cette réflexion pour
faire fentir combien l'autorité d'Homere'
doit l'emporter fur celle de Sophocli.
par
Voilà un précis de la Differtation de
cet Académicien . M. l'Evêque de Langres
en la réfumant , remarqua que pour
établir ce fait par le paffage d'Homere
il n'étoit pas neceffaire de fuppofer que
ce paffage d'Homere n'avoit pas été entendu
, même les Scholiaftes de fa
nation , puifqu'en traduifant le mot fur
lequel on les accufe de s'être trompé ,
comme l'ont expliqué Didyme , Euftathe
& Made Dacier , le raifonnement de
Paufanias fubfifte dans fon entier , &
cette remarque eft d'autant plus importante
que le terme Grec ne peut fe prendre
au fens de M. l'Abbé Gedoyn fans
forcer un peu l'analogie de la Langue .
M. l'Abbé Banier lût enfuite une Differtation
fur les Pygmées . Il commença
d'abord par réfumer toutes les circonftances
de cette Fable ; il emprunta les
traits ,
MAY 1724. 967
traits , dont ce Tableau étoit compoſé ,
des Poëtes & des Hiftoriens qui parlent
tous des Pygmées fur le mêmeton . Qvide
& Philoftrate lui fournirent auffi des cou
leurs . Mais fans amufer trop long- temps
la Compagnie par les idées badines qui
naiffent de cette Fable , M. l'Abbé Banier,
pour entrer dans le fonds de fa matiere ,
divife fa Differtation en deux parties.
Dans la premiere il rapporte tout ce qui a
été dit fur les Pygmées, par les anciens &
par les modernes , & il remarque qu'excepté
Strabon , tous les anciens avoient
cru la Fable des Fygmées , à peu près
telle qu'Homere l'avoit propofée dans le
troifiéme Livre de l'Iliade. Pline , Solin,
Philoftrate , & ce qui eft bien plus extraordinaire
, Ariftote lui - même , ont
parlé fur ce fujet comme Homere , Hefiode
, Ovide & Juvenal.
Dans la deuxième partie M. l'Abbé
Banier après avoir infinué que le nombre
des Auteurs n'eft pas toûjours une
preuve de la moitié d'un fentiment , &
avoir prouvé par quelques exemples que
les Grecs , à qui nous devons cette Fable
, n'étoient pas fort inftruits des Hiftoires
étrangeres , qu'ils avoient fouvent
rapportées d'une maniere plus ingenieuſe
que veritable ; il conclud que comme on
avoit fait les Geans trop grands , on avoit
auffi
968 MERCURE DE FRANCE.
auffi fait les Pygmées trop petits : comme
fi la nature s'éloignoit avec tant d'excès
de l'ordre qu'elle fuit dans fes productions.
Sur ce principe il croit que
comme les Patagons , qui font les plus
grands hommes qu'on connoiffe , n'ont
que fix à fept pieds de hauteur ; ceux
qui font les plus petits peuvent n'en
avoir que trois à quatre. Et c'eft effecti
vement la taille des Samoyedes , des Lappons
, & de quelques autres habitans du
Nort. Que s'il s'eft trouvé quelquefois
des hommes au-deffous de cette taille ,
cela ne tire point à confequence pour
tout un peuple . Et Juvenal avance certainement
une Hiperbole puerile , lorſque
parlant des Pygmées , il dit :
Quorum tota cohors , pede non eft altior
uno .
M. l'Abbé Banier remarque enfuite ,
que fuivant Homere & les autres anciens
Auteurs , les Pygmées habitoient dans
l'Etyopie , où les Grues fe retiroient pendant
l'Hyver . Et comme fuivant Herodote
, Ctefias , & plufieurs autres Auteurs
, il y avoit dans cette partie de l'Afrique
des peuples d'une très - petite taille ,
c'est là qu'il faut placer la demeure des
Pygmées. Parmi ces petits peuples il y
en avoit que Ptolemée dans le deuxième
Livre
MAY 1724 . 969
Livre de fa Geographie , appellé Pechiniens
, ce nom qui a tant de rapport avec
celui ou de πυγμαίοι , ou de πυγμα , ου
de Tʊov , d'où celui des Pygmées a tiré
fon origine , détermine M. l'Abbé Banier
à croire que les Pygmées d'Homere font
les Pechiniens de Ptolemée ; & il donne,
par differentes preuves , à ce fentiment
toute la vrai femblance qu'on peut fouhaiter
dans ces fortes de matieres.
Après avoir établi cette opinion , M.
l'Abbé Banier explique les circonftances
de la Fable des Pygmées , de leur combat
avec les Gruës , & du changement de
leur Reine en Gruë , mais la brieveté de
nos Extraits ne nous permet pas de le fuivre
dans ce détail. Nous obferverons
feulement qu'expliquant ce que Philoftrate
dit du combat des Fygmées avec
Hercule , qu'ils furprirent endormi après
la défaite d'Antée il dit que ceux qui
ne voudront pas croire que cette circonftance
ait rien d'Hiftorique , pourront
penfer que cet Auteur a voulu , dans le
beau tableau qu'il fait fur ce fujet , nous
apprendre qu'un Heros ne doit preſque
jamais s'arrêter ; que les ennemis qui
paroiffent les plus méprifables , font quelquefois
le plus à craindre , & que l'ombre
des Lauriers eft fouvent funeſte à ceux
qui s'y repofent avec trop de confiance .
Enfin , G
970 MERCURE DE FRANCE.
Enfin , examinons le paffage d'Ezechiel,
qui parle des Fygmées qui étoient fur les
Tours de la Ville de Tyr , il combat le
fentiment des Rabbins & des Commentateurs
, qui trompez par le mot Hebreu
gomed , qui veut dire coudée , avoient crû
que le Prophete parloit de ces petits hommes
qu'on a appellez Pygmées ; il croit
qu'on peut expliquer ce paffage, en difant
que les Tyriens avoient placé fur les
Tours leursDivinitez tutelaires quiétoient
reprefentées par des Idoles d'une coudée
de hauteur , comme Herodote le dit pofitivement
des Dieux Pataïques que Cambife
trouva dans le Temple de Vulcain
en Egypte. Mais comme c'eſt- là une conjecture
nouvelle , M. l'Abbé Banier la
foumet au jugement de l'Académie .
La féance fut terminée par une Differtation
de M. Freret fur la Bataille de
Thymbrée . Cette bataille dans laquelle
Cyrus vainquit Crofus , & fe mit en
état de conquerir la Lydie eft la plus ancienne
de celles dont l'Hiftoire nous apprend
le détail , & par là femble meriter
beaucoup d'attention ; c'eft un monument
de la plus ancienne Tactique . Xenophon
qui l'a décrit avec foin avoit paffé au lieu
du combat 150. ans après qu'il s'étoit
donné , & avoit fervi dans l'armée Perfane
du jeune Cyrus. Quoiqu'il s'étende
affez
1
MAY
1724.
affez fur les
circonftances de cette bataille ,
971
on y avoit fait peu d'attention
juſqu'à
prefent. M. Freret qui a crû que cela
pouvoit venir de ce qu'elle n'étoit point
entenduë , entreprit de l'éclaircir , &
pour rendre ce qu'il avoit à dire plus
fenfible , il en avoit deffigné un plan qui
étoit expofé dans la falle. Il feroit diffi
cile de donner un abregé de ſa Differtation
qui étoit
extrêmement ferrée . Voici
ce que l'on en a retenu. Les deux armées,
étant dans une plaine immenſe , enforte
que l'une & l'autre ayant fes aîles en
Fair , l'armée de Cyrus plus foible de
plus de la moitié ne pouvoit éviter d'être
enveloppée par celle de Craefus qui
occupoit un front de quarante ftades , ou
de plus de 4000. pas
Geometriques fur
30. hommes de hauteur aux aîles , &
fur 100. hommes au corps de bataille.
Cyrus forma avec les chariots de bagage
un parc ou camp mobile en forme de
quarré-long, à centre vuide , qui couvroit
tout le derriere de fon armée , & là
par
il empêcha qu'elle pût être priſe en
queue , quand même elle eut été envelopée
. 11 appuya les deux extrêmitez
de fes aîles à deux corps de chariots
armez en guerre , qui formoient pufieurs
lignes de chaque côté. Le plan de
la bataille rendoit cette
difpofition de
Gij
l'ar972
MERCURE DE FRANCE .
l'armée de Cyrus très - fenfible , ainfi que
les évolutions par lefquelles Crafus fit
envelopper l'armée Perfane par les deux
aîles de fon armée .
: Ces retranchemens de chariots arrêterent
les Lydiens , & les empêcherent de
penetrer ; & tandis qu'ils entreprenoient
de les forcer , des troupes d'élite que Cyrus
avoit cachées derriere le retranchement
, s'étant avancées, tomberent fur les
Lydiens , les prirent en flanc , les enfoncerent
, les rompirent , & les obligerent
de fe renverfer fur le refte de leur armée
qu'ils mirent en defordre ; enforte
que la premiere ligne des Perfans qui les
attaquoient de front , profitant de ce defordre
eurent peu de peine à les enfoncer.
A l'une des aîles Cyrus avoit placé
des Chameaux , dont l'odeur feule & la
figure mirent en déroute la Cavalerie
Lydiene. Les Chevaux qui ne font point
accoutumez avec les Chameaux n'en peuvent
fupporter même la vûë. M. Freret
termina fa Differtation en montrant que
ces retranchemens de chariots avoient
été employez plufieurs fois avec fuccès
& entre autres par le Duc de Parme
lorfqu'il entra en France pendant la Ligue
, & par le Duc de Lorraine lorsqu'il
entreprit de jetter du fecours dans Brifak
, affiegé par le Duc de Weimars. A
la
MAY 1724. 973.
la bataille de Pharfale Cofar avoit imité
la difpofition de Cyrus , au moins dans
une partie , & ce fut ce qu'il en avoit
imité qui lui fit remporter la victoire ,
ainfi qu'il le remarque dans fes Commentaires
. M. Freret qui fe contenta d'indiquer
ces trois exemples , obferva en
finitfant qu'ils formoient l'éloge de la difpofition
de Cyrus à Thimbrée, rien ne pouvant
être plus glorieux à ce Prince que
d'avoir fervi de modele à d'auffi grands
Generaux que Cæfar & le Duc de Parme.
L'Affemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences , après la quinzaine
de Pâques , fe tint le Mercredi 26. de
l'autre mois . Le Maréchal de Talard Y
prefida , & répondit aux cinq Differtations
qui furent lûës ; fçavoir, par leChęvalier
de Louville , qui dans un Diſcours
Phyfique & Mathematique fur la Lune ,
expliqua plufieurs nouveaux Phenomenes
qu'il a obfervez fur cette planette.
Par M. Petit , Anatomifte , fur une
maladie appellée le Dragoneau .
Par M. Lemeri , fur la Defcription
d'un Enfant monstrueux , où il examine
la queſtion fi les Monftres font produits
par quelque accident ou dérangement de
quelque partie du foetus , ou s'ils font
monftrueux de leur nature.
G iij
Par
974 MERCURE DE FRANCE.
Par M. Dufay fur le fel de Chaux
& par M. Petit le Medecin , qui raporta
plufieurs experiences fur les vailleaux
capillaires .
Le premier de ces Phenomenes , dit
le Chevalier de Louville , eft de fçavoir
pourquoi quand la Lune nous caché dans
fa route quelque étoille fixe , ou quelque
Planette ,, cceess aaffttrreess nnee font pas d'abord
éclipfez , mais ils paroiffent pendant
une ou deux minutes fur le difque
de la Lune ', comme s'ils étoient entre
la Lune & la Terre , cependant il eft
très -feur qu'il n'y a aucune Planette , ni
étoille fixe qui puiffe paffer entre la Terre
& la Lune , n'y ayant aucun aftre qui
foit fi proche de la Terre que la Lune ;
or M. de Louville explique cela par une
fuppofition qu'il fait qu'il y a dans le
Globe de la Lune une quantité d'eau
fuffifante pour couvrir au moins la moitié
du Globe de la Lune , & par la figure
que les plus habiles Philofophes , & entre
autres , Defcartes, ont été obligez de
fuppofer à la Lune , qui eft qu'elle eft
compofée de deux moitiez , ou de deux
Hemifpheres , dont le plus éloigné de la
Terre , que nous ne voyons jamais , eft
d'une figure femblable à la moitié d'un
oeuf , coupé par un plan perpendiculaire
à fon grand axe , l'autre qui eft tourné
d
MAY 1724. 975
•
du côté de la Terre ; & que nous voyons
toûjours , eft parfaitement Spherique ,
ou de la figure d'une demie boulle , il
s'enfuit que s'il y a de l'eau fur le Globe
ya
de la Lune , que toute cette eau doit refluer
du côté qui regarde la terre , &
faire comme une efpece d'enveloppe à
la Lune , qui fera fluide & tranfparente,
& comme c'eft la nature des fluides de
fe mettre de niveau , c'est- à -dire , de fe
tenir à égale diſtance du centre des graves
, ( car l'on fçait que la furface de la
Mer n'eft pas platte , comme on le croyoit
autrefois , mais Spherique ) il eft de neceffité
que ce fluide faffe autour de la
Lune une espece d'enveloppe Spherique ,
qui fera d'un plus grand diametre que la
partie terreftre ou folide qui fert de baſe
à cette partie fluide .
Ainfi il diftingue dans la Lune deux
parties , dont l'exterieure eft fluide &
tranfparente , l'autre qui eft l'interieure
qu'il appelle le noyau de la Lune eſt ſolide
& opaque ; or lorfqu'une étoille
ou une Planette vient à fe cacher derriere
la Lune , elle commence par traverſer le
bord de la Lune que nous avons dit être
tranfparent , & comme il lui faut une ou
deux minutes pour traverfer ce bord ,
il s'enfuit qu'on doit voir cet aftre qui
eft lumineux pendant cet intervale de
G iiij temps,
976 MERCURE DE FRANCE.
1
temps , non pas fur le difque de la Lune,
mais au travers du bord tranfparent de
ce difque , & c'eft- là le premier Phenomene
dont fon fyftême donne l'explication.
Il refute enfuite une objection qui naît
naturellement contre fon fyftême , qui
eft celle qui fuit.
Lorſqu'on eft dans un vaiſſeau ou dans
une chaloupe en pleine Mer , on ne voit
pas le fond de la Mer , & fi la Lune eſt
couverte d'eau , il faut que ce que nous
voyons dans la Lune , que nous prenons
pour des taches , foit le fond des Mers
qu'il fuppofe être dans la Lune , d'où
peut donc venir cette difference ?
Voici en peu de mots fa réponſe : il
examine d'où vient que l'on ne voit pas
le fond de la Mer. lorfqu'on eft dans un
Vaiſſeau , & il dit que tous ceux qui ne
font pas fort verfez dans l'Optique ,
croyent que ce qui empêche de voir le
fond de la Mer , vient de ce que la Lumiere
a une trop grande profondeur d'eau
à traverfer pour parvenir jufqu'à ce
fond , & à retraverſer une feconde fois
en réflechiffant de deffus les Rochers qui
s'y rencontrent pour parvenir jufqu'à
l'oeil de celui qui eft dans le vaiffeau ;
mais ceux qui font verfez dans l'Optique ,
fçavent que ce n'eft pas - là la raifon qui
emMAY
1724. 977
empêche cet obfervateur de voir les Ro
chers qui peuvent être au fond de la
Mer , puifque la Lumiere ne fouffre aucune
réflexion ni aucune refraction , tant
qu'elle traverſe un milieu homogene ou
d'égale denfité , & pour le prouver il
rapporte cette experience qui eft affez
connue , & qui eft rapportée dans plufieurs
Auteurs qui traitent de la maniere
dont les plongeurs pefchent les perles .
Cette experience eft telle , fi l'on jette
fur la furface de la Mer dans un temps
calme une quantité un peu confiderable
d'huile , & qu'on regarde au travers de
cette huile ; on voit le fond de la Mer ,
comme fi on y avoit fait un trou , quelque
profondeur d'eau qu'il y ait dans cet
endroit. Ce n'eft donc pas l'épaiffeur de
l'eau qui nous empêche de voir le fond
de la mer , mais la trop grande quantité
de rayons lumineux qui réflechiffent de
deffus la furface de l'eau anterieure à
l'objet qui eft au fond de la Mer. Mais
fi l'obfervateur pouvoit s'éloigner de la
furface de l'eau en s'élevant fort haut
au-deffus de la Mer , la denfité des
rayons réflechis par cette furface d'eau
iroit toûjours en diminuant à meſure que
l'oeil de l'obfervateur s'éloigne roit , &
enfin fi cet obfervateur étoit tranſporté
dans la Lune , la diſtance de fon oeil à la
Gy fur978
MERCURE DE FRANCE.
furface de la Mer , & à fon fond deviendroient
prefque égales , & alors il verroit
le fond de la Mer préferablement à
fa furface ; car les objets folides , & furtout
ceux qui font blanchâtres , comme
font les Rochers qui font en fort grande
quantité au fond de la Mer , réflechiffent
une plus grande quantité de rayons de
lumiere , que ne fait la furface de l'eau
qui eft tranfparente , & qui en laiffe
paffer beaucoup plus qu'elle n'en réflechit
, ainfi ces Rochers fe feront appercevoir
préferablement à l'eau . Il explique
enfuite un fecond Phenomene qui
eft la lenteur avec laquelle les étoiles
paroiffent traverſer ce bord tranfparent
de la Lune , mais il faudroit une figure
pour faire entendre fon explication .
Un troifiéme Phenomene qui s'explique
encore fort naturellement par la même
hypothefe , eft la maniere dont il explique
ce que c'eſt que certains points
fort brillans que l'on voit fur le difque
de la Lune , il prétend que ce font des
pointes de Montagnes , où de Rochers fi
élevées qu'elles débordent hors de la fuperficie
des Mers qui font dans la Lune ,
qui font des efpeces d'Ifles , comme celles
qui font dans nos Mers .
Un quatriéme Phenomene dont il donne
encore l'explication par fon même
princi
MAY 1724. 979
principe , eft de fçavoir pourquoi la Lune
paroît ronde comme le Soleil quand
elle eft pleine , vû que fa fuperficie eft
toute pleine de Montagnes & d'inégalitez
; or ces inégalitez devroient paroître
à fa circonference comme ailleurs , comme
elles paroiffent en effet lorfque la
Lune paffe devant le difque du Soleil
dans les éclipfes de Soleil , au lieu que
quand on contemple la Lune dans le
temps qu'elle eft pleine , elle paroît toute
ronde , ce qui vient de ce qu'elle eft
couverte d'un fluide , dont la nature eft
de fe placer de niveau c'est- à- dire ,
fpheriquement ou à égale diſtance du
centre des graves.
,
Enfin un cinquiéme Phenomene , dont
l'explication fuit encore du même principe
, eft pourquoi lorfque la Lune eft
encore en croiffant fort délié , on diftingue
deux parties , dont l'une est fort
claire , & d'une portion de cercle d'un
affez grand diametre , & l'autre eft obfcure
, & d'une portion de cercle d'un plus
petit diametre , ce qui vient de ce que la
circonference du cercle éclairé eft la circonference
des Mers de la Lune , & au
contraire la circonference du cercle obfcur
n'eft que celle de ce qu'il appelle lẹ
noyau , ou la partie opaque de la Lune.
G vj M.
980 MERCURE DE FRANCE .
M. Petit , Chirurgien Juré de Paris
fit la lecture du 2e Memoire fur la maladie
, appellée Dragoneau , le deffein de
M. Petit eft de ramener au naturel ce
que plufieurs anciens ont écrit de merveilleux
fur ce mal.
Paul Eginetta, & Ecius en ont fait une
peinture effrayante , c'eft felon eux un
animal vivant, rongeant, qui s'empare des
bras , des jambes , des cuiffes , & des
autres parties charnues du corps humain,
& qui y vit à diſcretion comme dans un
pays conquis. Sur cette idée ces Auteurs
lui donnent le nom de Dragoneau , nom
conforme à la defcription qu'ils en font ,
& capable d'infpirer de la terreur. Enfuite
ils enfeignent les differentes rufes
de guerre qu'on doit mettre en uſage
pour combattre & vaincre ce terrible ennemi.
Un Phificien ne donne pas aifément
dans le prodige M. Petit ne pût affujettir
fon efprit à croire tout ce qu'il avoit
lû fur cette matiere , la qualité d'anciens
ne lui en impoſa point .
L'antiquité ne conferve pas fon credit
& fon authorité ſur la Chirurgie & l'Anatomie
comme fur l'éloquence & la
Poefie ; cependant par refpect il ne fit
d'abord que douter du fait , en attend nt
que l'experience lui fournit des
preuves
pour
MAY 1724. 9811
pour le nier . Ce qui enfin arriva fort
heureuſement."
Quelques perfonnes prétendoient avoir
vû fortir des vers par l'ouverture des
faignées , M. Petit raisonnablement incredule
voulut les voir , il les examina
avec des yeux plus clair voyans , & reconnut
que ce n'étoit que des filamens de
fang épaiffi & polipeux ; cela lui fit foupçonner
que le Dragoneau pourroit être
de cette nature , ces foupçons fe formerent
en certitude bien - tôt après. Il fut appellé
chez plufieurs malades en qui il reconnut
tous les fignes du Dragoneau . Les
uns moururent , les autres furent gueris ,
mais tous lui fervirent également à l'éclaircir
.
Il diffequa les morts , & fit toutes les obfervations
neceffaires fur les convalefcens,
& après les recherches les plus exactes ,
il vit clairement que ce mal n'eft caufé
que par des concretions polipeufes dans
le fang.
Cette découverte diffipe l'horreur
qu'infpire la lecture des anciens Auteurs,
& montre qu'on peut non- feulement
guerir cette maladie , mais même la pré
venir.
M. Petit nomme les perfonnes qui en
ont été attaquées: il a pris cette précaur on
fes ennemis , elle étoit inutile
pour
pour
Ic
982 MERCURE DE FRANCE.
des
le public qui connoît fa probité , il n'y a
que gens capables d'en impofer , qui
puffent s'inscrire en faux contre des faits
raportez par un auffi grand Chirurgien ,
& un auffi honnête homme.
M. Dufay lût un Memoire fur le Sel
de Chaux , ilexpofe les effets de la Chaux
vive lorfque l'on jette de l'eau deffus , &
rapporte les divers fentimens des Auteurs
fur les caufes de la fermentation
qui fe produit alors , les uns l'attribuant
aux corpufcules ignés renfermez dans
les pores de la Chaux , les autres à l'écartement
fubit de fes parties par l'eau
qui les penetre avec violence. D'autres
enfin ontjugé que cela pouvoit venir d'un
fel contenu dans la Chaux , mais jufques
à preſent on n'a pas pû parvenir à tirer
ce Sel de Chaux par aucunes des voyes
dont on fe fert en pareil cas , c'eft à l'extraction
de ce Sel que M. Dufay borne
fes recherches dans ce Memoire , & il
rapporte une façon de le tirer avec l'eau
commune , mais mieux encore avec l'eau
de pluye
.
Sa methode confifte à calciner de nouveau
la Chaux , & lorfqu'elle eft rouge ,
à en éteindre les morceaux l'un après
l'autre dans une grande quantité d'eau
de pluye filtrée il verfe enfuite la li
queur
MAY
1724. 983
queur furnageante par inclination , fans
qu'elle ceffe de bouillir , & l'ayant laiffé
repofer , il la filtre & la fait évaporer , il
purifie de nouveau ce Sel , le diffolvant
dans de nouvelle eau , & procedant comme
la premiere fois.
Il rapporte une autre façon de le tirer
avec une liqueur qu'il diftille par la cornuë
de la Chaux éteinte à l'air , & qui
étant verfée ſur la mêine Chaux , ou de
nouvelle , en tire une petite quantité de
Sel à peu près femblable au premier . Enfin
M. Dufay a remarqué que ce Sel
n'eft point fenfiblement acide`ni alkali ,
mais qu'il peut être mis au nombre des
Sels falez . Son goût eft très - fenfible , &
il ſe réfout à la cave en liqueur par défaillance.
M. Dufay fe propofe de faire
de nouvelles experiences fur ce Sel , &
finit en difant que l'unique deffein de
fon Memoire eft de prouver qu'il exiſte
réellement dans la Chaux vive un principe
palpable , auquel on ne peut donner
'd'autre nom que celui de Sel .
RECUEIL D'AIRS NOUVEAUX , ferieux
& à boire , à une , deux & trois voix
avec Symphonie. Dédié à Meffieurs de
l'Académie Royale des Beaux Arts ;
Sciences & des Belles- Lettres de Bourdeaux.
Composé par M. de la Serre , Mair
Pres
984 MERCURE DE FRANCE.
tre de Mifique. Se vend à Paris , ruë
S. Honoré , chez l'Auteur , au Roi d'Ef
pagne , près la Croix du Tiroir , & chez
Boivin , à la Regle d'or 1724.
Il paroît depuis peu des Epîtres en
vers fur le Poeme de la Grace de M.
R ****. Elles fe vendent à Paris , chez la
veuve Garnier , rue Galande , & chez
J. Chardon , rue du Petit- Pont.
Jean -Antoine Paſtel , natif de Riom ,
en Auvergne , Grand- Maître , & Principal
du College Mazarin , Prêtre , Docteur
de la Maiſon & Societé de Sorbon .
ne , Grand-Vicaire de l'Evêque de Troye,
mourut à Paris le 2. de ce mois , âgé de
54. ans.
Le 15. M. Robbe , Docteur de la
Maiſon & Societé de Sorbonne , & Profeffeur
Royal en Theologie , fut élû
Grand- Maître du College Mazarin , à la
place de M. Paftel .
Le fieur le Crom , demeurant ruë Greneta,
chez un Fourbiffeur , à côté de la Trinité ,
donne avis au public qu'il diftribuë les Specifiques
fuivans.
Des Goutes de Santé pour plufieurs indifpofitions
, comme celles du cerveau , du
coeur , de l'eftomach , de la poitrine & des
Vif
MAY 1724. 985
vifceres , des reins , de la veffie , & de la ma
trice. Il y a des bouteilles de 2. livres 10. fols ,
& de s. livres.
2 Une teinture aperitive pour toutes les
maladies de l'eftomach , de la ratte , du foye
& des reins , & pour toutes les maladies inveterées
des deux fexes. Les bouteilles font de
30. fols & de 3. livres.
3. Une effence ftomachale pour toutes les
indifpofitions de l'eftomach , pour purifier le
fang , pour les fièvres . Elle enleve les obftructions
, concilie le fommeil aux perfonnes
âgées , elle provoque les regles , & tue les
vers des enfans. Il y a des bouteilles de 25. fols
& de o. fols.
4 Une eau jaune pour toutes les maladies
du cerveau , comme apoplexie , migraines ,
vapeurs foibleffe de memoire , pour faire
uriner , & pour toutes les maladies qui proviennent
de la matrice. Il y a des bouteilles de
30. fols & de 3. livres.
5 Le fel purgatif d'Angleterre , qui eft le
plus doux des purgatifs pour grand nombre
de maladies . Le prix eft de quatre livres
l'once. On en fait trois de fes ordonnances.
Comme on s'eft plaint qu'il ne purgeoit pas
affez , & qu'il ne pouvoit pas fe garder feichement
, on a remed é à ces inconveniens.
6 Une poudre purgative ftomachale fpecifique
pour découper & évacuer les gla res
de l'eftomach , d'où naiffent les grands maux
de coeur , les pefanteurs d'eftomach , les vents,
les gonflemens , les afthmes , & d'autres ma
ladies. La prife eft de 25. fols.
7 Une poudre febrifuge pour toutes les
fiévres tierces , double tierces , quartes , &c.
La prife eft de 15. fols .
Le vrai baume de Jerufalem affez connu
pour
986 MERCURE DE FRANCE.
pour un remede prompt & fouverain , pour
grand nombre de maladies internes & exter
nes , comme la phtifie , pulmonie , les abfcès
internes, l'althine , mois fupprimez , pertes de
fang , coliques , épilepfie ou mal caduc , migraines
, douleurs des dents , & c. il guerit
toutes playes & bleffures de fer ou de feu , les
fitules nouvelles & inveterées , & ôte toutes
les cicatrices , même celles de la petite verole ,
feu volage , dartres , ulceres , cancers , &
toutes mortures d'animal enragé . Pour meurtriffures
, contufions , apofthumes , fluxions
enflures & loupes , les panaris , & les érefipeles.
Ote la fürdité , guerit la fciatique , &
arrête promptement les douleurs de la goutte,
quelques violentes qu'elles foient. Les vertus
de ce baume font confirmées par une infinité
d'experiences qui ne fe font jamais démenties,
fur- tout lorfqu'il a été bien preparé , & qu'on
a fait un bon choix des drogues qui entrent
dans fa compofition. L'once eft de 40. fols.
Les vertus de ces remedes font détaillées
plus au long dans les Memoires qu'on diftribuë.
On donne avis au public que le veritable
fuc de regliffe & de guimauve blanc , qui
guerit le rhume, fortifie la poitrine , détache
& fait cracher la pituite ; fe vend avec l'approbation
de M. le Premier Medecin du Roi ,
chez Madlle la veuve Defmoulins , ruë d'Anjou
, à la deuxième porte- cochere , à gauche ,
en entrant par la rue Dauphine , à Paris .
SPEC
MAY 1724. 987
SPECTACLES.
Es Comediens Italiens firent l'ou
verture de leur Theatre le 24. Avril
par la Comedie d'Efope , piece en cinq
Actes de l'ancien Theatre Italien , par
M. le Noble , l'indifpofition de quelques
Acteurs , a donné lieu à la reprefentation
de cette Piece. Les fieurs Lelio , Thomaffin
, & la Dile Silvia , qui font de ce
nombre , n'y ont pas joué .
Ces Comediens ont changé la derniere
devife qu'ils avoient mife au mois d'Avril
1721.fur la toile qui ferme le Thea
tre. Qui quarit alia his , &c. & ont mis
à la place , jublato jure nocendi. Les ornemens
peints fur cette toile font les mêmes
, & tels que nous les avons décrits
dans nôtre Journal de Juillet 1721. C'eft
au public à decider laquelle des deux devifes
eft la plus convenable.
Les mêmes Comediens ont donné le
II . de ce mois une Piece de l'ancien
Theatre Italien , en trois Actes , qui a
pour titre les deux Arlequins , par M.
le Noble , reprefentée pour la premiere
fois , à l'Hôtel de Bourgogne en 1691 .
Elle a été parfaitement bien reprefentée,
la
88 MERCURE DE FRANCE.
la Dile Flaminia a fait beaucoup de
plaifir , & a joué le rôle de Colombine
avec beaucoup de feu & d'entendement.
Le fieur Dominique qui reprefente Arlequin
, l'aîné, n'a pas peu contribué à faire
goûter cette piece. En 1691. Gherardy
jouoit ce rôle , dans lequel il y a des
Stances imitées du Cid , pour fe plaindre
des rigueurs de Colombine , fa Maîtreffe .
Il contrefaifoit le fieur Baron , dont le
merite eft connu de tout le monde , & qui
quitta le Theatre cette même année . Ön
prétend que fa retraite fit groflir extrêmement
la recette des Comediens Italiens.
Il étoit tellement aimé que le public
, qui ne jouiffoit plus du plaifir de le
voir en original fur le Theatre François
couroit en foule en admirer la copie au
Theatre Italien , lorſqu'on étoit averti
qu'Arlequin devoit l'imiter dans quelqu'un
de ces rôles ; le fieur Dominique
qui remplit aujourd'hui la place de Gherardy
imite très bien le fieur Baron .
On a mis depuis peu fur la
porte de
l'Hôtel de Bourgogne , de la rue Monconfeil,
les Armes du Roi , & au - deffous ,
cette infcription , en lettres d'or fur un
marbre noir.
Hôtel des Comediens Italiens , ordinaires
du Roi , entretenus par Sa Majefté
, rétablis à Paris en l'année 1716.
L'A
•
MAY 1724. 989
L'Académie Royale de Mufique va
remettre au Theatre le Balet de l'Europe
Galante , dont les paroles font de M. de
la Motte , & la Mufique de M. Campra.
On a ceffé les reprefentations d'Amadis
de Grece , pour donner Thetis & Pelée.
Les Comediens François preparent une
petite Piece nouvelle , intitulée les Eaux
de Paci.
On écrit de Madrid qu'on reprefenta
fur le Theatre du Palais du Buen Retiro,
en prefence du Roi , de la Reine , & de
toute la Cour une Comedie Espagnole ,
intitulée , l'Amour rend tout fenfible.
LA FILLE INQUIETE , ou le befoin
d'aimer , Comedie pour le Theatre Italien.
A Paris , chez François Flahaut ,
Quay des Auguftins 1724. in 12. de
136. pages.
Cette Piece a été reprefentée l'Hyver
dernier . Elle eft du fieur Autreau , dont
nous en avons eu quatre ou cinq que le
public a reçûës avec applaudiffement.
Celle- ci n'a pas été fi heureuſe , elle n'a
été jouée qu'une fois , quoique ceux qui
en jugent fans intereft conviennent qu'elle
meritoit un meilleur fort . Le Lecteur en
jugera par l'Extrait que nous en allens
faire ,
990 MERCURE DE FRANCE.
faire , & encore mieux par 11 lecture de
J'ouvrage , que les connoiffeurs ont trouvé
affez bon .
ACTEUR S.
Pantalon , gros Commerçant.
Silvia , fille de Fantalon .
Lifette , fuivante de Silvia .
Le Docteur , Medecin.
Octave , que l'on ne connoît qu'à la
fin pour ce qu'il eft.
Lelio , Maitre de Philofophie.
Arlequin , valet de Pantalon.
Violette , Cuifiniere de Pantalon.
Trivelin , éleve du Medecin .
Venus , actrice d'un Opera Comique.
La Scene eft dans une Maison de campagne
de Pantalon .
Pour donner plus d'intelligence de la
Piece ; voici en forme d'argument ce
qui eft expofé dans la troifiéme Scene
du premier Acte .
Le Docteur a un fils qui s'appelle
Octave. Cet Octave étant devenu amoureux
de Silvia , fille de Pantalon l'avoit
fait demander autrefois en mariage à Pantalon
par le Docteur , fon pere. Pantalon
s'excufa fur la trop grande jeuneffe de fa
fille ,
MAY 1724. 991
fille , & remit ce mariage à un autre
temps . Octave tres morufié de ce délai
s'en alla à Venife attendre un temps plus
favorable. Une maladie qui furvint à
Pantalon , & qui l'obligea d'avoir recours
au Docteur , ſon Medecin , donna de
nouvelles efperances au pere , en faveur
de fon fils Octave qu'il aimoit tendrement.
Il remit fur le tapis le mariage differé
. Le befoin obligea Fantalon à feindre
d'y confentir , le contrat fut dreffé
on en remit la fignature à la parfaite guerifon
; mais le peril étant paflé , Pantalon
dit au Docteur , qu'étant veuf , âgé &
infirme , il avoit befoin de fa fille .
Voilà ce qui s'eft paflé avant le jour
de l'action Theatrale . Octave qu'on croit
marié à Venife eft encore garçon , il eft
revenu auprès de Silvia pour faire un
dernier effort auprès d'elle , & auprès
de Fantalon , fon pere . On fuppofe que
ni le pere , ni la fille ne l'ont jamais vû ,
& c'est ce qui lui donne lieu de fe déguifer
en Maître de Philofophie. Il eſt
vrai que Silvia l'a vû depuis quelques
jours ; mais feulement en pallant , & fans
fçavoir qu'il eft ce même Octave qui l'a
autrefois fait demander à fon pere. Cette
vûë ſert à faire naître l'inquiétude ou le
befoin d'aimer , qui eft l'objet de la Comedie.
Le faux Maître de Philofophie
joue
992 MERCURE DE FRANCE.
joue fi bien fon perfonnage qu'il arrive
heureuſement au but qu'il s'eft propofé.
Cet argument pourroit fuffire , & tenir
lieu d'Extrait ; mais comme il s'agit de
fçavoir fi le Parterre , qui fe trompe
quelquefois , a bien ou mal jugé , nous
mettrons ici quelques traits du premier
Acte , qui n'a guere mieux été reçû que
les autres , quoiqu'il paroiffe très joli ,
& même très intereffant à la lecture.
ACTE I.
SCENE 1.
Pantalon , Lifette.
Cette Scene eft purement d'expofition ,
Pantalon attend le Docteur Lanternon ,
qui doit le guerir de fes vapeurs . Il
craint qu'il ne foit encore fâché contre
lui du refus qu'il lui fit autrefois de fa
fille Silvia pour fon fils Octave. Lifette
lui laiffe penfer que cela pourroit bien
être ; mais elle lui apprend que Trivelin
, Eleve du Docteur, doit venir inceffamment
pour voir en quel état il eft ,
& amener avec lui le Maître de Philofophie
qu'il a demandé pour fa fille. Elle
lui reproche le peu d'empreffement qu'il
a à marier Silvia. Perfonne ne me la demande
, répond Pantalon , & le moyen ,
dit
MAY 1724.
993
dit Lifette , le moyen qu'on vous la demande
? Içait-on feulement que vous avez
une fille ? vous la tenez toûjours auffi
refferrée que vôtre argent. Ma foi , vous
ne voulez vous défaire ni de l'un ni de
l'autre.
L'Auteur a pris foin d'annoncer dans :
cette premiere Scene la fête du premier
Acte. C'eft une nôce de Village ; on a
choifi le falon de Pantalon pour y danfer,
& Pantalon a permis à fa fille de s'y
trouver pour diffiper fa mélancolie .
SCENE I I.
Lifette feule.
.1
Lifette après avoir réflechi fur le peu
de croyance qu'elle doit donner aux promefles
que Pantalon lui a faites de l'époufer
un jour ; promeffes dont l'amour
de Trivelin la confole , paffe à la fituation
de Silvia fa chere Maîtreffe , qui
eft inquiete , fans fçavoir pourquoi. Voici
comment elle s'explique Je veux me
vanger des mauvaises fineffes du vieillard,
auffi bien la melancolie de fa fille me
fait pitié. Elle en diffimule la caufe , car
pourroit- elle l'ignorer ? une fille qui eft
Tantôt parvenue à l'âge de vingt ans , fans
avoir entamé la moindre amourette , ne
feait-elle pas ce qui lui manque , & d'où
H nitt
J
994 MERCURE DE FRANCE.
nait fon chagrin ? Selle l'ignore , il faut
Pen inftruire développons- lui le besoin
d'aimer qu'elle porte au fond de l'ame ,
la forçons de demander un époux à fon
pere. On ne peut gueres expofer avec
plus d'efprit le caractere qu'on va traiter.
Paflons à la troifiéme Scene.
Dans cette Scene Lifette fait l'expofition
de la Piece , telle que nous venons
de la faire dans l'argument. Trivelin de
fon côté apprend à Lifette qu'il amene
avec lui un Maître de Philofophie que
Pantalon a demandé au Docteur pour fa
fille : il lui dit qu'il l'a laiffé dans l'Hôtellerie
voifine , jafant avec quelques
Danfeufes d'Opera Coinique qui y logent.
On voit bien que par là l'Auteur a
prétendu annoncer la fête du fecond Acte,
dont le prétendu Philofophe fera l'ordon
nateur fecret. Cet emploi a paru ne s'accorder
pas trop bien avec un homme qui
fe donne pour Philofophe ; mais ce petit
défaut n'a pas dû porter coup à tout un
Acte où l'on a trouvé d'ailleurs des chofes
excellentes.
SCENE IV..
Arlequin , Lifette , Trivelin.
Arlequin eft fi occupé de Violette
qu'il n'apperçoit , ni entend Lifette . Cette
derniere
MAY
1724. 995
derniere lui dit de l'attendre là , parce
qu'elle a à lui parler : elle fort avec
Trivelin.
SCENE V.
Arlequin feul.
Arlequin s'entretient tendrement de
fa chere Violette. Il dit que les differentes
commiffions dont elle l'a chargé ,
loin de le fatiguer , n'ont fervi qu'à le
rendre plus leger , & plus difpos à courir
fur nouveaux frais pour lui faire plaifir.
Il parle de certaines tablettes de
Chocolat dont il doit être queftion dans
une des Scenes fuivantes. Peut- être que
ce Chocolat a paru ne pas convenir à
Arlequin , dont le caractere gourmand
fe borne à des macarrons ou à du fromade
Milan ; ne voit - là-t'il pas encore un
beau fujet de querelle contre un Auteur }
ge
SCENE V I.
Lifette , Arlequin .
Cette Scene eft du nombre de celles
qui ne femblent faites que pour donner
du jeu à Arlequin ; Lifette lui donne
une commiffion aflez fimple pour ne lui
pas charger la memoire ; mais cette memoire
déja occupée d'une premiere com-
Hij
miffion
996 MERCURE
DE FRANCE
.
miffion de Violette fait un broüillaminî
dans fa petite cervelle , qui donne lieu à
ce qu'on appelle Lazzis , ornement trèsneceffaire
au Theatre Italien , & furtout
au perfonnage
de Balourd , qui eſt
le plus convenable
à Arlequin .
SCENE
VII.
Silvia , Lifette.
C'est ici que le caractere que l'Auteur
traite commence
à fe déveloper
. Auffi à
peine Lifette voit- elle approcher
Silvia ,
qu'elle dit , Ah ! voici notre mélancolique
,
nous allons changer de notte & paffer du
comique au ferieux . Pour bien faire fentir
toute la fineffe de cette Scene ,
avons crû qu'il feroit à propos
nous
de la traien
mettant une ter dramatiquement
,
partie du Dialogue tel qu'il a été joué.
Silvia.
Lifette ?
Lifette.
Que vous plaît- il , Mademoiſelle
?
Silvia .
Fais-moi donner un fauteuil.
Lifette
}
MAY 1724 997
Lifette.
Etes - vous déja laffe ? vous fortez du
lit : qu'avez- vous donc ?
Silvia.
Je ne fçai.
Lifette.
N'est- ce point que vous vous trouvez
mal ?
Silvia.
Oui , j'ai mal à l'efprit.
Lifette.
Qu'appellez- vous , s'il vous plaît ;
mal a l'eſprit ?
Silvia.
Belle demande de l'inquiétude , de
l'ennui , de la langueur . Que fçais- je ?
du je ne fçais quoi que je ne connois
pas , & c.
Dans toute cette Scene Silvia fait con
noître qu'elle ne connoît pas fa maladie ;
Lifette lui répond qu'elle la connoît
mieux qu'elle même. Reprenons le
Dialogue.
Silvia.
Tu la connois ! comment cela fe peutil
? je l'ignore moi - même.
H iij Lifette.
998 MERCURE DE FRANCE.
Lifette.
Voilà le malheur , car fi vous la connoiffiez
, j'en fçaurois bien le remede
moi ; mais je n'oſe vous la découvrir.
Silvia.
Ah ! tu me ferois plaifir de me l'apprendre
, je te le permets de tout mon
coeur .
Lifette.
Vous vous fâcheriez , j'en fuis sûre.
Silvia.
Non , je te le jure , parle librement .
Lifette .
Vôtre maladie eft...... de l'amour , j'ai
lâché le mot .
Silvia.
De l'amour ! eh où l'aurai- je pris ?
je ne vois perfonne .
Lifette.
Vous ne l'avez peut-être pris nulle
part , & fi vous en avez ; à vôtre âge , ce
mal là vient fouvent tout feul.
Silvia.
Tu ne fçais ce que tu dis , mon enfant
:
MAY 1724. 999
.
fant peut-on avoir de l'amour dans le :
coeur , que quelque objet ne l'y ait fait
naître ?
Lifete.
Oh ! fort bien , ne vous y trompez
pas . Tenez , Tenez , Mademoifelle , l'amour
vient comme les dents que l'on apporte
au monde , fans qu'elles paroiflent d'abord
, parce que la nature les a cachées
au fond des gencives , comme elle a mis
l'amour au fond du coeur incognito.
Quand vos dents ont voulu fe montrer ,
elles vous ont caufé de la douleur , n'eftce
pas ?
Silvia.
Sans doute , eh bien !
tion ,
I
1
Lifette.
Eh bien ! vous voilà arrivée au temps
où l'on fent dans le coeur de l'inflammades
élens , des piccotemens ; tout
cela fignifie que l'amour veut percer.
On peut juger par cette maniere de
Dialoguer que l'Auteur eft un bon Maître
, & que fa Piece a dû avoir un meilleur
fort ; mais toute la bonté de cet
Acte ne confifte pas dans la feule forme,
le fond a encore plus de merite , & tout
ce qui va fe paffer entre Arlequin &
Violette a dû paroître très intereffant à
des fpectateurs équitables.
Hiiij Li1000
MERCURE DE FRANCE.
Lifette fait avouer infenfiblement à
Silvia , qu'elle a vû quelqu'un , qui
pourroit avoir part à fa mélancolie. Ce
quelqu'un fe trouvera le Maître de Philofophie
, & ce Maître de Philofophie ſe
trouvera ce même Octave qui l'a autrefois
demandée en mariage ; tout cela ne
promet- il pas une jolie intrigue ?
SCENE V III.
Silvia , Arlequin , Lifette.
Cette Scene ne fert qu'à en preparer
une qui a paru très - intereffante . Arlequin
toûjours occupé de fa Violette , fait
des réponſes fi extravagantes à Liſette ,
que Silvia le croit yvre , & le condamne
à ne boire de vin de huit jours . Arlequin
eft d'abord affligé de la Sentence
qu'on vient de lui prononcer ; mais il
reprend bientôt toute fa joyes il fort en
dan fant , & en difant : pour nous confoler ,
allons porter notre commiffion à Violette.
la
SCENE IX.
Silvia , Lifette.
Lifette fait des reproches à Silvia de
trop grande rigueur , avec laquelle elle
vient de traiter Arlequin , & lui fait cependant
remarquer que l'amour feul l'en
MAY 1724. ΙΘΟΥ
a confolé fur le champ. Silvia ne peut
comprendre que l'amour produife des
effets fi admirables. Lifette la fait cacher -
pour obferver Arlequin & Violette.
SCENE X.
Arlequin , Violette, Lifette, Silvia cachée.
La Scene eft des plus tendres entre Arlequin
& Violette , peut-être y a-t’il
trop de délicateffe dans les fentimens
d'Arlequin mais ce défaut , fi c'en eft
un , n'empêche pas que les fpectateurs
n'y doivent avoir beaucoup de plaifir.
Silvia qui les obferve , fans fe faire voir,
en eft fi touchée, qu'elle veut pouffer l'épreuve
plus loin.
SCENE XI. ET XII.
Silvia & Lifette.
Silvia fe propofe d'éprouver jufqu'où
l'amour d'Arlequin pour Violette peut
aller. Elle va prendre pour prétexte une
tabatiere d'argent qu'elle avoit donnée à
Violette , & dont Violette a fait prefent
à Arlequin dans la Scene precedente pour
acheter du vin Arlequin n'a pourtant
accepté cette tabatiere , que pour la baifer
amoureuſement , difant que cela lui
vaudroit du vin de Champagne. Il n'en
Hv
eft
1002 MERCURE DE FRANCE .
eſt pas de même de certaines tablettes de
Chocolat , dont nous avons déja parlé ;
Arlequin s'en eft regalé avec Violette , à
qui Silvia les avoit remifes entre les
mains ; cela fert de fecond prétexte pour
éprouver l'amour d'Arlequin , comme
nous l'allons voir.
Silvia demande à Violette la tabatiere
d'argent qu'elle lui a donnée , & lui en
offre une autre , difant qu'elle avoit ou
blié que la premiere n'étoit pas à elle ,
& qu'on n'avoit fait' que la lui prêter.
Violette toute troublée lui répond qu'elle
craint de l'avoir égarée . Arlequin tâche
de s'approcher de Violette pour lui rendre
la tabatiere en queſtion ; mais Lifette
a la malice de lui barrer toûjours le chemin.
Arlequin defefperant de pouvoir
rendre la tabatiere à Violette , ſe met à
rire de toute la force , & répond à Silvia
qui lui demande dequoi il rit : je ris de
ce que Violette ne fe fouvient pas non plus
que moi que quand je partis hier pour
aller à Paris , elle me la donna pour
faire raccommoder la charniere. La voilà
, voyez la belle memoire de fille , continuë
Silvia ! fiez- vous -y . Mais , Mademoifelle
, dit Arlequin pour excufer
Violette , vous aviez bien oublié vousmême
qu'on vous l'avoit prêtée. Mademoifelle
, ajoûte Lifette , furprife de ce trait
d'efprit.
MAY 1724. 1003
d'efprit. Arlequin vous donne vôtre reste.
Après cette premiere épreuve Silvia
paffe à celle des tablettes de Chocolat
qu'elle de nande à Violette. Par malheur
elles font déja avalées ; Violette ne fçait
comment fe tirer d'affaire ; elle dit feulement
que les tablettes font égarées ;
Silvia feint une grande colere , & menace
Violette d'avertir fon pere du peu de
foin qu'elle a de fervir fa Maîtreffe.
C'eft alors qu'Arlequin fe declare ſeul
coupable ; il dit qu'ayant trouvé ces maudites
tablettes de Chocolat , il les a jettées
dans une Caffetiere , & les a bûes pour
fe dédominager du vin dont on l'a privé.
Toute cette Scene eft traitée avec un art
infini , que nous ne fçaurions faire fentir
à moins de la donner toute entiere
avec tout l'affaifonnement que M. Autreau
y a mis. Nous abregerons cet
Extrait qui nous meneroit trop loin , &
nous ne dirons plus qu'en gros ce qui fe
paffe dans le refte de la Piece.
Ce premier Acte finit par la nôce de
Village , qui vient en même temps qu'Octave
déguifé en Maître de Philofophie.
Dans le fecond Acte Silvia paroît affez
contente du Maître de Philofophie ; elle
lui trouve beaucoup de reffemblance avec
le Cavalier qu'elle a dit avoir déja vû
dans le premier Acte. Pantalon vient le
H vj lui
1004 MERCURE DE FRANCE .
lui prefenter ; mais il veut être prefent à
la leçon. Lifette fait tout ce qu'elle peut
pour le débarraffer d'un pere importun ,
la défiance le fait refter affez long- temps ,
il fe retire enfin ; mais c'eft pour revenir
; ce retour imprévû fait changer de
langage au feint Maître de Philofophie ;
Silvia qui ne s'eft apperçue que fon tendre
Précepteur n'a changé de morale ,
que parce qu'il a vû que Pantalon l'écoutoit
, lui fçait mauvais gré de tout ce
qu'il dit contre l'amour , & ceffe de le
croire amant ; mais Lifette la défabufe en
lui apprenant qu'il n'a chingé de ton ,
que parce que Pantalon l'écoutoit . Cet
Acte finit par une fête , dont nous avons
parlé au premier Acte , & que le Philofophe
a ordonnée. C'eft un Opera Comique
qui reprefente trois genres d'Amans
: Cyrus & Mandane font à la tête
du premier genre ; Don Quichote &
Dulcinée conduisent le ſecond , & le troifiéme
a pour Chefs Celadon & Aftrée.
Arlequin yvre eft l'objet de la fête , c'eſt
à lui que tous les honneurs font déferez .
Venus qui prefide au Ballet , lui fait
accroire qu'elle eft fa chere Violette
, transformée en Venus › pour être plus
digne de lui. Cette fête à paru un peu
trop chargée , & n'a pas produit tout
l'effet que l'Auteur s'en étoit promis ;
cepenMAY
1724. 1005
cependant l'idée en eft affez ingenieufe ,
& pourroit faire un Ballet d'Opera , paffons
au troifiéme Acte.
Pantalon qui pendant la fête du fecond
-Acte a obfervé le feint I hilofophe , commence
à fe douter que ce pourroit bien
être un Amant déguifé , & forme la réfolution
d'avoir les yeux.fur lui & fur
fa fille . Il le furprend aux genoux de Silvia
, & veut le faire pendre. Il confulte
le Docteur fur la maniere dont il doit fe
vanger de la fupercherie qu'on vient de
lui faire. Le Docteur qui fçait bien tout
ce qui en eft , feint d'ent er dans fa vangeance
, il plaint fon malheur , mais il
en prend occafion de lui reprocher le refus
qu'il a fait de figner le contrat de
mariage déja dreffé , en faveur de fon fils
Octave. Pantalon lui répond que ces regrets
font fuperflus , puifqu'Octave eft
marié à Venife . Le Docteur lui declare
quefon fils n'eft pas marié , & qu'il ne
tiendra qu'à lui de punir le Philofophe
en mariant fa fille au fils de fon ami , &
& de fon Medecin . Pantalon y confent à
tout hazard , n'étant pas bien perfuadé de
la verité de ce que le Docteur lui dit ,
& ne veut , pour ainsi dire , que fe mettre
à couvert des reproches qu'il lui fait
continuellement de lui avoir manqué de
parole , ne voulant pas fe brouiller toutà
-fait
1006 MERCURE DE FRANCE.
à-fait avec fon Medecin , dont il a befoin
actuellement. Le Docteur va chercher le
Philofophe , fous prétexte de lui laver
la tête. Le feint Philofophe inftruit de
tout , confeille à Silvia d'époufer Octave.
Silvia furpriſe d'un confeil fi peu
attendu , & picquée au vif figne le contrat
pour s'en vanger. Pantalon & le
Docteur en font autant , & le feint Philofophe
figne à fon tour , en difant qu'il
n'a jamais rien figné avec tant de plaifir ,
ce qui redouble la colere de Silvia ; mais
elle pafle bien-tôt de la colere à la joye ,
quand elle apprend de la bouche du Docteur
que le feint Philofophe & fon fils
Octave ne font qu'une même perfonne.
Pantalon voudroit fe retracter ; mais il
n'en eft plus temps , & il pardonne enfin
au Docteur le ftratagême innocent dont
il s'eft fervi pour l'obliger à tenir fa
promeffe.
Le divertiffement de ce dernier Acte
a paru très-joli . Il eft compofé des Suivans
de Momus , fous la forme des Comediens
Italiens . Comme c'eft un Amant
Philofophe qui le donne , on s'y fert de
termes d'école appliquez avec art. Nous
avons crû qu'on ne feroit pas fâché d'en
voir ici quelques couplets , dont on
trouvera l'air à la page 916.
Le
MAY
1724. 1007
Le Polichinel .
PEre qui fous la ferrure ,
Tient fa fille déja mûre ,
A- t'il raifon diftingo.
Oui , quand fon foin affaiſonne ,
Les plaifirs qu'amour lui donne ,
S'il a d'autre but , nego ,
Le papa raiſonne
En barroco.
La Dame Ragonde.
Quand au fort de la jeuneſſe
Le befoin d'aimer nous preffe ,
Peut- on s'en paffer ? nego.
Vouloir vaincre la nature ›
Eft une chimere pure ,
J'en conclus , aimons erge ,
Ce n'eft pas conclure
En barroco
La fauffe Venus.
Tôt ou tard il faut qu'on aime ,
Et la raifon elle - même ,
Dit quelquefois , concedo ,
Mais quand la loi trop fevere ,
Veut
1008 MERCURE DE FRANCE .
Veut qu'on y mêle un Notaire ,
C'est un fâcheux diſtingo ,
On n'aime plus guere
Qu'en barroco.
Lifette.
Prendre époux à barbe grife ,
Eft -ce faire une fottife ?
Oüy , ma foi , fans diſftingo ,
Un vieillard qui n'a dans l'ame
Qu'un petit refte de flamme ,
Eft-ce un vrai mari ? nego ,
Il ne nous fait femme
Qu'en barroco.
Silvia.
Hors l'Hymen , point de tendreſſe ,
Elle offenſe la fageffe ,
On le dit ; mais diftingo :
On peut jufqu'à certain âge ,
Attendre le mariage ,
Par delà vingt ans , nego ›
Sans être un peu fage
En barroco.
Arles
MAY
1008
. 1724.
Arlequin au Parterre.
Chaque Piece qu'on vous donne ,
Meffieurs , nous la croyons bonne ;
Mais avec un diftingo ,
Le premier jour vous plaît- elle ?
Alors nous Paffurons telle :
Sans ce jugement , nego ,
L'Auteur en appelle
En barroco.
3
Comme l'impreffion d'une Piece mai
reçûë eft une efpece d'appel , il y a tout
lieu d'efperer que celui- ci ne fera pas en
barroco.
NOUVELLES E'TRANGERES .
Turquie. 1
R Dierling , Réfident de l'Empereur a
reprefenté au Grand Vifir , que Sa Majefté
Imperiale s'étant engagée par differens
traitez à fecourir les Venitiens , contre les
entrepriſes de la Porte , elle ne pourroit s'empêcher
d'armer pour leur défenfe , fi le Grand
Seigneur penfoit à inquieter la République
par de nouvelles prétentions ; cependant les
ordres ont été donnez depuis quelques jours
pour équiper les Sultanes qui font dans le
Fort
toro MERCURE DE FRANCE.
Port de Conftantinople , & pour armer les
Galeres qui ont hyverné aux Dardanelles.
Le Grand Seigneur a eu quelques attaques
violentes de colique , qu'on attribue à un
bouillon que lui prefenta il y a quelques jours
un Perfan qui avoit trouvé le moyen de s'in
troduire auprès de fa hauteffe , dans le deffein ,
à ce qu'on croit, de l'impoifonner , & qui s'eft
fauvé depuis fans qu'on ait pû découvrir encore
qu'elle route il a prife ; cependant ces
deux premieres attaques n'ayant eu aucunes
fuites funeftes , le Grand Seigneur s'eft trouvé
en état d'affiſter à deux Divans ; mais il ne
fort que rarement du Serrail , & l'on appre
hende fort que l'hidropifie , dont il eft menacé
depuis fix mois ne fe declare , attendu que les
differens remedes , employez jufqu'à prefent
fa Hauteffe, n'ont fait que très- peu d'effet.
Les députez de Georgie ont prêté ferment
de fidelité comme Vaffaux de l'Empire Otto
man , & remit aux Ecuyers de fa Hauteffe pluhieurs
chevaux de Perfe qu'ils avoient amenez
avec eux pour lui en faire preſent .
par
I
Ruffie.
E Czar arriva à Mofcou le 14. Mars avec
quelques Seigneurs de fa Cour. Auffi-
tôt Sa Majefté Czarienne tint un Confeil
qui dura environ une heure , & l'après - midi
elle fe rendit dans la principale Eglife , &
'dans les autres endroits où l'on fait les preparatifs
pour la ceremonie du Couronnement
de la Czarine , audevant de laquelle elle alla
vers les quatre heures du foir.
Il eft arrivé à Mofcou un Aga du Grand
Seigneur , avec un projet d'accommodement.
Les articles preliminaires contiennent en
fubftanMAY
1724. 1011
fabftance , que Sa Majefté Czarienne engagera
le Roy de Perfe à envoyer une Ambaffade
folemnelle à Conftantinople , pour prier le
Grand Seigneur d'arrêter le cours de fes conquêtes
en Perfe , & de confentir à l'execution
du Traité conclu en dernier lieu entre lui &
le Czar , à l'exception des articles qui pourroient
porter quelque prejudice aux interefts
& à la gloire de l'Empire Ottoman ; que Sa
Majefté Czarienne confervera les Conquêtes
qu'elle a faites dans les environs de la Mer
Cafpienne, avec les Villes ou Diftricts de Derbent
, Baku , Ghilan , Mofcan , Ran & Ferabat
; le païs qui s'étend jufqu'à la riviere d'Oxus
, & ceux qui confinent aux Monts Cau-
Cafes ; qu'à l'égard des Côtes meridionales de
la Mer Cafpienne , le Czar ne gardera que
celles qui font comprifes entre le Golfe de
Ghilan & la riviere d'Oxus , qu'on joindra
un diftrict raisonnable à la ville de Derbent
que les limites des deux Empires feront placées
entre Samachi & Baku que le Grand
Seigneur , outre les Conqueftes qu'il a déja
faites , aura encore les Provinces d'Erivan
de Tauni , de Carbin , & tout le païs qui s'étend
jufqu'aux anciennes limites de Walt &
d'Argura , & qu'enfin le Czar contentera fa
Hauteffe fur fes autres prétentions lors de la
fignature du Traité , à condition qu'elle fayorifera
celles de Sa Majetté Czarienne par
rapport au Commerce.
Ce Traité n'a pas empêché que le Czar pour
fa propre feureté n'ait donné des ordres de
faire marcher quelques Regimens du côté
d'Aftracan , & d'augmenter de plufieurs nouveaux
ouvrages les fortifications d'Andreorf
& de Derbent.
L'Amiral Wilfter eft parti de Cronfloot
avec
2012 MERCURE DE FRANCE.
avec huit Fregates , pour aller conduire juf
qu'au Sund plufieurs Vaiffeaux Marchands ,
qui ont ordre de paffer fans payer aucun droit
au Fermier du Roy de Dannemark.
Le bruit couroit fur la fin du mois dernier
à Mofcou
, que malgré
les
preliminaires
du Traité qui fe neg cie à Conftantinople
,
les Troupes
du Grand
Seigneur
continuoient
de s'avancer
du côté
d'Andreof
, & que Miri
Mamouth
n'étoit qu'à fix lieués de cette
Place , ce qui faifoit
foupçonner
quelque
intelligence
entre cet Ufurpateur
& les Chefs
de l'Armée
Othomane
.
Pologne.
LE Roy de Suede, le Roy de Pruffe & le
Czar ont fait faire des reprefentations au
Roy & aux Senateurs en faveur des Proteftans
de ce Royaume , & le Miniftre du Czar a
demandé de nouveau qu'on eut à faire droit
dans la prochaine Diere generale fur le Memoire
qui contient leurs griefs.
Le Roy a donné le Palatinat de Czerni
kovv au Caftellan de Belks , frere du Primat,
& à M. Soltick , fecond Marêchal de la Cour,
la Caftellenie de Beleks ,
M. Fleckovv , Confeiller Privé du Duc de
Curlande , a remis aux Senateurs un Memoire
, par lequel il recommande les interefts de
fon Maître au Roy & à la Republique , proteftant
qu'il ne confentira jamais qu'on difpofe
de la fucceffion de fon Duché pendant fa
vie .
le 13. Avril , jour du Jeudy- Saint , le Roy
accompagné de p'ufieurs Senateurs & des
principaux Officiers de fa Cour , entendit le
Service Divin dans la nouvelle Chapelle du
Palais
MAY 1724. 1013
Palais d'Uraſdovv , Sa Majefté lava les pieds
à douze pauvres Vieillards , qui faifoient enfemble
mille vingt- cinq ans.
Les dernieres lettres de Caminieck confirment
le premier avis qu'on avoit reçû des
grands preparatifs de guerre qui ſe ' font à
Conftantinople par ordre du Grand Seigneur,
& du prochain départ de Sa Hauteffe pour fe
rendre à Andrinople.
Dannemark.
Na reçu des lettres de Petersbourg , qui
avertiffentque le Czar a refolu de donner
du fecours au Duc d'Hoftein , pour le remettre
en poffeffion des Etats dont jouiffoient
fes ayeux. La Cour a donné de nouveaux ordres
pour preffer l'armement de la flotte dans
les ports de ce Royaume , & dans ceux dela
Norvege.
Le Maître d'un Bâtiment Marchand revenu
d'Archangel , a rapporté que le Czar avoit
fait publier une Ordonnance , qui défend aux
Negocians d'y faire conftruire aucun Vaif
feau fans la permiffion du College de l'Amirauté.
On prétend qu'ils foient tous bâtis fur
le modele des Fregates , & percez pour trente
à quarante canons , afin qu'on puiffe s'en
fervir dans le temps de guerre.
LFE
Allemagne.
E Miniftre de l'Electeur Palatin a affuré
l'Empereur , qu'en execution de fes ordres
ce Prince avoit rétabli les Proteftans du Palatinat
dans la poffeffion de leurs Eglifes , &
dans la joüiffance de leurs Privileges .
Les Proteftans de Hongrie ont prefentéune
nouvelle
J014 MERCURE DE FRANCE .
nouvelle Requête pour obtenir le rétabliffe
ment de leurs Privileges , fur laquelle on n'avoit
rien ftatué dans la derniere Affemblée des
Etats ; Sa Majefté Imperiale a declaré que
toutes leurs demandes feroient examinées , &
qu'on remettroit les chofes dans le même état
qu'elles doivent être , fuivant le Decret Imperial
du 19. Octobre 1713. juſqu'à ce qu'elle
ait nommé une nouvelle Commiſſion pour
leur rendre juftice .
L'Empereur a fait écrire au Duc de Meckelbourg
, qu'il lui accordoit encore deux
mois pour prendre fa refolution fur l'accommodement
qui lui a été propofé avec la Nobleffe
de fon Duché . Il a auffi fait reprefenter
au Roy de Pruffe , que les Princes d'Allemagne
fouhaitent qu'il rende au Monaftere
d'Hammerflebon les revenus qu'il a faifis afin
que rien ne puiffe retarder l'accommodement
general qu'on eft prêt de conclure par rapport
aux affaires de Religion.
Les deux Refcripts que l'Empereur a envoyez
depuis peu au Cardinal de Saxe - Zeits .
fon premier Commiffaire à la Diette des
Princes de l'Empire , contiennent en ſubſtance ,
que Sa Majefté Imperiale ne veut rien entreprendre
touchant la Religion fur les droits des
Puiffances Proteftantes , qu'elle reconnoît le
pouvoir dont elles font revêtues & qu'elles
le peuvent exercer dans leurs Etats , fans
bleffer les droits de Souveraineté des autres
Puiffances , qu'elles feules peuvent regler les
chofes qui ont rapport au Rit de leur Religion
, & qu'ainfi le Calendrier Proteftant dépend
d'elles uniquement. Sa Majefté Imperiale
exhorte cependant les Membres de la
Diette , à s'unir jufqu'à ce qu'on ait trouvé
quelque temperamment pour accommoder
cette
ปี
MAY 1724.
TOI 5
cette affaire à l'amiable , & declare qu'il eft à
propos de laiffer les chofes fur le pied qu'elles
font actuellement , jufqu'à ce qu'on ait
pris une autre refolution convenable aux deux
partis.
On apprend par les Lettres d'Hanover , que
la Regence de cet Electorat eft convenue avec
le Landgrave de Heffe-Caffel d'un accommodement
, fuivant lequel la Seigneurie de Befenhauſen
demeurera au Roy d'Angleterre
comme Electeur , à condition qu'il rembourfera
à la Maifon de Heffe Caffel la fomme
pour laquelle cette Seigneurie lui avoit été
engagée.
M
Grande- Bretagne.
Onfieur le Duc de Neucaftle a été fait
Secretaire d'Etat , à la place de Milord
Carteret , & a prêté ferment le 17. Avril entre
les mains de Sa Majefté Britannique , qui
a nommé le Lord Carteret Viceroy d'Irlande ,
à la place du Duc de Grafton , & ce Duc a
obtenu la Charge de Lord Chambelan de la
Maifon du Roy.
Le Prince de Galles a été élû de nouveau
Gouverneur de la Compagnie des Mines de
Cuivre en Angleterre , & M. Jean Effington
, Deputé Gouverneur de la même Compagnie.
LES
Hollande & Pays-Bas.
Es Directeurs de la Compagnie des Indes
Orientales de Hollande ont fait publier
une réponse aux objections que le fieur Nenius
avoit faites contre le premier Memoire
de cette Compagnie , à l'occafion du nouvel
établiſſe .
1016 MERCURE DE FRANCE.
établiffement de celle des Païs - Bas . Suivant
cette réponſe le Roy d'Efpagne , par l'Article
IV. de la Treve de 1609. accorda aux fept Provinces-
Unies la liberté de naviguer , & de
négocier hors de l'Europe dans les lieux libres
des Indes , à l'exception de ceux où les
Efpagnols commerçoient alors , à condition
que les autres Provinces des Païs- Bas demeureroient
foûmifes à l'ancienne Loy , qui leur
défendoit de naviguer hors des Mers de l'Eu
rope ; & par l'Article V. du Traité de Munf
ter , Sa Majefté Catholique , qui avoit recommencé
la guerre après la Treve expirée , pour
empêcher les Hollandois de continuer leur
navigation dans les Indes , confentit à leur
laiffer la liberté d'envoyer des Vailleaux dans
toute cette étendue de Mer , compriſe dans
le privilege accordé auparavant par les Etats
Generaux à la Compagnie des Indes Or.entales
, & reconnu depuis par le Roy d'Efpagne
; liberté qui fut interdite fans diſtinction
tous les Sujets de Sa Majefté Catholique :
ainfi , felon la mème réponſe , 1 differend qui
fubfifte aujourd'hui entre les deux Compagnies
des Indes des Hollandois & des Païs
bas fe réduit aux trois Chefs fuivans. I. Si les
Flamans ne font pas compris auffi - bien que les
Efpagnols dans l'Article V. du Traité de Munf
ter , qui leur défend la navigation aux Indes
Orientales. II . S'ils ne font pas exclus de
toute cette étenduë de Mer , où ils n'avoient
pas accoûtumé de naviguer avant ce Traité ,
ou feulement des lieux appartenans en particulier
à la Compagnie des Indes Hollandoifes .
III. Si l'Empereur n'eft pas tenu d'exécuter
les Traitez faits avec les Rois d'Efpagne, puifqu'il
eft Souverain des Païs - Bas comme l'étoit
le feu Roy Charles II.
On
MAY
1724.
1017:
On mande de Cambray que le 29. Avril les
Ambaffadeurs Plenipotentiaires des Puiffances
intereffées au Traité qui doit s'y conclure ,
remirent leurs prétentions par écrit aux Ambaffadeurs
Plenipotentiaires du Roy Très-
Chrêtien , & du Roy de la Grand'Bretagne
Mediateurs.
REGLEMENT de Police publié à
Cambray par ordre des Plenipotentiaires
affemblez pour la Paix , le 7. Avril
1724.
Ndinaires & Plenipotentiaires de Sa Safouffignez
Ambaffadeurs Extraorcrée
Majefté Trés - Chrêtienne & de Sa Sacrée
Majefté Britannique , comme Rois Mediateurs;
fçavoir faifons , que tous les très - illuftres &
très excellens Seigneurs Ambaffadeurs & Plenipotentiaires
qui fe trouvent aux Conferences
qui fe tiennent icy pour la Paix , ont d'un
confentement unanime approuvé la propofition
que nous avons faite de quelques Regle
mens à obferver touchant la Police , & qu'en-,
fuite d'une mure deliberation & de l'avis de
tous , on eft demeuré d'accord des Articles
qui fuivent.
I. Les Plenipotentiaires viendront aux Conferences
touchant les affaires publiques , chacun
avec un Gentilhomme , un Secretaire ,
deux Pages , quatre Valers de pied : & s'ils
veulent, deux Valets à la mode Hongroiſe ,
appellez communément Heiduques , à côté du
Caroffe ; leur fuite en cette occafion ne pourra
en nulle maniere être plus nombreuſe.
2. Toutes les Conferences fe tiendront fans
ceremonies , enforte que les Plenipotentiaires
I s'affeoi1018
MERCURE DE FRANCE .
s'affeoiront à une table ronde où il n'y aura
ni haut ni bas bout ; & ils s'y placeront à mefure
qu'ils entreront dans la fale , où ils feront
tous enſemble indiftinctement & fans rang.
3.Les Caroffes fe rangeront devant la Maiſon
de Ville , dans l'ordre qu'ils arriveront , laiffant
cependant affez de place pour que ceuxqui
viendront après , puiffent commodément
aborder & fe ranger , enforte qu'il reſte toû
jours un paffage fuffifant entre les Caroffes &
ladite Maifon de Ville.
4. On empêchera les querelles de part &
d'autre , entre les Cochers & autres bas Domeftiques
, aufquels il fera même ordonné de
fe traiter , & recevoir reciproquement avec
douceur & honnêteté , & d'être difpofez à ſe.
rendre mutuellement toute forte de fecours &
ue fervices en toutes occafions .
s Lorfque deux Caroffes fe rencontreront
dans des endroits trop étroits , pour y paffer
Fun & l'autre en même temps , loin de difputer
à qui prendra le deffus , ou à qui des
deux paffera le premier , & de caufer ainfi
de l'embarras , les cochers feront obligez au
contraire , d'ouvrir & de faciliter reciproquement
le paffage autant qu'il leur fera poffible
, & celui qui aura été le premier averti
de la difficulté , s'arrêtera , & fera place à.
Pautre , s'il paroît qu'il le puiffe faire plus facilement
de fon côté.
6. Dans les promenades tant dedans que
dehors la Ville , on obfervera la coûtume éta
blie entre ceux qui s'y rencontrent , de conferver
la droite chacun de fon côté : la même
chofe s'obfervera dans les rues & les ché,
mins publics , & generalement par tout où
cela fé pourra commodément , fans la moindre
conteftation ou affectation de préféance.
•
7, Les:
MAY 1724
7. Les Pages , les Valets de Pied , & gene
ralement tous les gen de livrée ne
porteront
ni bâtons , ni épées , ni armes à feu , quoiqu'elles
fuffent courtes & cachées ; ni enfin
aucune autre fortes d'armes , tant dans la Ville
qu'aux Promenades : il leur fera outre cela défendu
d'être dehors aux heures avancées dans
la nuit , à moins que ce ne foit par ordre exprès
de leur maître ; en forte qu'on n'en puiffe
trouver aucun fe promenant par la Ville ou
ailleurs à des heures induës : ceux qui y contreviendront
, feront punis feverement comme
il plaira à leur Maître d'en ordonner.
8. Lorfque le Domeftique de quelqu'un des
Plenipotentiaires aura été convaincu de quelque
crime , capable de troubler la tranquillité
publique , après l'examen préalable de l'affaire
que chaque Miniftre fe réferve à l'égard de ſes
Domestiques , le Plenipotentiaire à qui il appartiendra
, renoncera à fon droit de le punir
lui -même , & en le dépouillant de toute protection
ou privilege , fera en forte qu'il foir
remis entre les mains du Juge du lieu où le
délit aura été commis , foit à la Ville , foit
ailleurs , & demandera même qu'il foit procedé
contre le coupable fuivant les loix établies
, & dans le cas où le Magiftrat où la
Garde trouveroient quelqu'un en flagrant- délit
, ou faifant quelque chofe capable de troubler
la tranquillité publique , il leur fera permis
de s'en faifir , & même de le mettre en
prifon , quoiqu'ils le reconnoiffent pour être
Domeftique , ou de la fuite de quelque Plenipotentiaire
, jufqu'à ce qu'ils puiffent en avertir
fon Maître ; ce qu'ils feront obligez de
faire auffi -tôt & fans retardement ; après.
quoi ce que le Plenipotentiaire ordonnera
Lera ponctuellement executé , foit qu'il defire
qu'on I ij
1020 MERCURE DE FRANCE .
qu'on retienne fon Domestique dans des prifons
, ou qu'on le relâche.
9. Si quelque Domestique d'un Plenipotentiaire
faifoit infulte ou querelle à quelque Domeltique
d'un autre Plenipotentiaire , l'Agreffeur
fera auffi - tôt remis au pouvoir du
Maître de celui qui aura été attaqué , qui en
fera juftice comme il le jugera à propos.
10. Tous les Plenipotentiaires feront défendre
très-feverement à tous leurs Domeſti
ques , tant Gentilhommes & Pages , qu'autres,
d'avoir entr'eux aucunes querelles ni démêlez
, & s'il s'en découvroit nonobftant ces
défenfes , quelqu'un qui fut affez hardi pour
fe mettre en état d'en fortir par la voye des
armes , il fera à l'inftant chaffé de la maifon
même de la Ville , fans
aucun égard à ce que pour fon excufe il
pourroit alleguer , foit de l'excès de l'affront
qu'il auroit reçû , ou de ce qu'il auroit été
attaqué le premier.
duPlenipotentiairean
II. Les Plenipotentiaires s'entrepromettent
reciproquement de ne point recevoir à leur
fervice aucun Domeſtique qui aura été chaffé
par fon Maître.
12. Si quelque Plenipotentiaire fouhaite de
faire punir quelqu'un de fes Valets par la prifon,
on le mettra à fa priere, pour un certain
temps dans la prifon publique , & il y fera
nourri aux dépens du Plenipotentiaire.
13. Tout ce que deffus , dont on elt convenu
d'un commun accord , pour la police , &
le bon ordre de cette affemblée , ne pourra
être allegué pour exemple , ni tirer à confequence
en aucun autre lieu , temps , ou conjoncture
differente , & perfonne n'en pourta
prendre avantage , non plus qu'en recevoir
préjudice en aucune autre occafion.
Donné
MAY 1724. 102 I
•
Donné à Cambray le 7. Avril 1724. Signé
de Barberie de S. Conteft , Rottenbourg , Polwart
, Whitorth .
Espagne.
E premier Avril vers les huit heures du
Lmatin le Roi partit du Buen-Retiro pour fa
rendre à S. Ildefonfe , où il arriva vers les
quatre heures après- midi. Le Roi , fon pere ,
accompagné de la Reine , fon épouse , vint
-au devant de Sa Majefté jufqu'à Balfani &
après des embraffemens mutuels ils allerent
enfemble prendre le divertiffement de la pròmenade
dans les jardins de S. Ildefonfe ..
Don François Salo- Palomino a obtenu le
Gouvernement de la Corogne. Le Roi a accordé
un Titre de Comte de Caftille à M. de
Coulanges , Contrôleur General de là Maifon
du Roi très - Chrétien , qui a été chargé pendant
quelque temps des affaires de France à
la Cour de Madrid.
Les Lettres de Lima portent qu'on n'a vu
aucun vaiffeau étranger dans la Mer du Sud ,
mais que les Marchandifes d'Europe font en
fi grande abondance , & a fi bas prix dans ce
Pays- là , qu'on ne croit pas que celles qu'on
y pourroit envoyer de ce Royaume rapportent
du profit avant deux ou trois ans.
La Grandeffe attachée à la Maiſon du Comte
de Priego , Gentilhomme de la Chambre
du Roi d'Espagne , mort fans laiffer d'enfans
mâles , a paffé à Dona Maria de Belen - Fernandés
de Cordoue -y - Lanti , Comteffe de
Priego , fa petite- fille , par conceffion de Sa
Majelté Catholique , qui en confideration des
fervices rendus par Don Alexandre Lanti de
I iij .. la
1022 MERCURE DE FRANCE.
la Rouere, pere de cette Dame , a joint à
cette grace celle de le faire Duc de San- Gemini.
PROCLAMATION du Roi d'Espagne
dans la Principauté de Catalogne ,
& Medailles frapées fur ce fujet.
L
>
A Ceremonie commença le 27. Fevrier
Dimanche de la Quinquagefime , par la
Ville de Barcelonne , Capitale de cette Principauté.
On ne peut rien ajoûter à la magni-
-ficence , à l'ordre , & à la joye publique , qui
parurent dans cette grande action. Elle fut
couronnée par la diftribution de plufieurs Medailles
d'or & d'argent qui fut faite aux perfonnes
de qualité & de diftinction. D'autres
Medailles d'argent de moindre grandeur que
les premieres , ayant le même Type , & les
mêmes fymboles furent jettées au peuple
en abondance. On peut dire enfin que de
temps on n'avoit rien vû de pareit dans
cette grande Ville. Les Medailles dont on
vient de parler , ont d'un côté la tête du Roi ,
couronnée de Lauriers , avec cette Legende
LUDOVICUS I. D. G. HISP. REX, & de l'autre
un Soleil qui entre dans le Zodiaque pour
éclairer le Monde , avec ces mots : ORTUS
SINE OCCASU , pour marquer la maniere dont
ce Prince eft monté fur le Trône , avant que le
Roi fon pere , ait ceflé de vivre , &c. Ôn lit
cette autre Infcription autour du Revers : BARCINONE
PROCLAMATUS ANNO M. DCC . XXIV .
On voit ici la face & le revers gravez en
taille-douce.
7
4
La même ceremonie s'eft faite dans les autres
Villes & lieux confiderables de cette Principauté
,
CUS
I.
D.
G. HISP
.
REX.
CCXXIV
MD
+
ORTVS
.
SINE OCCASV
RCINONE
S
-
ANNO
PROCLA
MAY 1724. 1023
cipauté , & ailleurs . La Ville de Gironne s'eft
particulierement diftinguée le Dimanche fuivant
, qui étoit le premier Dimanche du Carême.
Après la Melle pontificalement celebrée
par l'Evêque , & un beau Difcours qu'il prononça
fur ce fujet , on fit la Proclamation du
Roi devant la maifon du Baron d'Huart , Lieutenant
General des armées de S. M. Commandant
General du Pays , & Gouverneur de Gironne.
Les principaux Officiers , la Nobleffe ,
& le Corps de Ville s'y étant rendus à l'heure
marquée , ils s'affirent tous fur un Theatre
magnifiquement orné , & couvert de riches
tapis. Après qu'on eut fait la Proclamation
avec les ceremonies ordinaires , le peuple
pouffa divers cris de vive le Roi. Il y avoit aux
balcons de l'Hôtel du Gouverneur un riche
Dais , fous lequel étoit le portrait du Roi , &
aux côtez la Gouvernante , avec plus de 100.
Dames de la Ville & de la Campagne . Il y
eut tout de fuite un grand concert , compofe
principalement de Cantates , qui répondoient
au fujet , une magnifique & abondante collation
fuivit le concert , après laquelle vers les
8. heures du foir , on commença le bal dans
trois falles richement meublées , & éclairées
de plus de 20 bougies ; la principale falle
étoit ornée d'un grand portrait du Roi fous un
Dais fuperbe. A dix heures on vit entrer
dans les falles 3 jeunes Officiers de diftinction
, richement habillez , portant aux Dames
des confitures , des patifferies , & des rafraî
chiffemens de toute efpece , ce qui fut continué
jufqu'à une heure après minuit que le bal
finit. On fervit alors trois tables de 24. couverts
chacune , dont le Gouverneur fit les honneurs
de la premiere , la Baronne , fon épouse,
de la feconde , & le Colonel Snoug , de la
troifiéme. I iiij
Le
1024 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi d'Efpagne a envoyé le Collier de la
Toifon d'Or au Duc d'Orleans , & au Duc
de Bourbon . S. M. a défigné le Duc del- Arco,
le Marquis de Sancta - Cruz , le Comte d'Altamira
, le Duc de S. Pierre & le Comte de
San- Eftevan , pour les cinq Cordons de l'Ordre
du S. Efprit , dont le Roi de France lui a
laiffé la difpofition . Ces Seigneurs doivent être
propofez dans le premier Chapitre de l'Ordre
que S. M. T. C. doit tenir.
Les Carmes Déchauffez ont tenu depuis peu
leur Chapitre general dans leur Convent de
Paftrana , où ils ont élû pour leur General le
Pere Paul de la Conception , de la Province
de Navarre.
Italie.
Es Cardinaux Orfini , Ruffo , Pignatelli ,
Laia da
Davia & Bentivoglio font entrez au
Conclave, ainfi que le Cardinal Barberigo. Le
Cardinal Marini qui n'eft pas encore dans les
Ordres facrez , a obtenu du Sacré College une
difpenfe pour avoir voix déliberative. Les Cardinaux
Inigo -Caraccioli & Buon- Compagno
font auffi entrez au Conclave. Le 10. Avril le
Cardinal de Rohan arriva à Rome vers les
cinq heures après- midi , étant précedé des
Caroffes des Cardinaux Ottoboni , Acquaviva ,
& Gualterio , & de ceux de M. l'Abbé de Tencin
, chargé des affaires du Roi très - Chrétien ,
qui étoient allez au devant de lui. Il defcendit
au Palais d'Altemps qu'il a occupé en
1721. & le douze il entra au Conclave. Le
même jour le Cardinal de Biffi entra à Rome
avec un femblable cortege , & fe rendit enfuite
au Conclave.
Un jeune homme , fils d'un Marchand Droguifte
de Rome ayant trouvé le moyen d'avoir
une
MAY 1724.
1025
une des Medailles que portent ordinairement
les Couriers de l'Empereur , fe prefenta à la porte du Conclave , & demanda à parler à l'Abbé Graffi , Conclavifte du Cardinal Cienfuegos
, auquel il dit qu'il étoit dépeché vers
Sa Majefté Imperiale par le Cardinal d'Althan,
Viceroi de Naples , & qu'il avoit ordre de fçavoir
en paffant fi le Cardinal Cienfuegos n'avoit
point de dépêches à envoyer à Vienne ;
ce Conclavifte en fe retirant pour aller parler
au Cardinal , entendit que les Laquais railloient
le Courier fur ce qu'il avoit des bottes
bien nettes pour être venu de Naples , il en
fit fon raport au Cardinal Cienfuegos , qui
étant venu l'interroger reconnut aifément que c'étoit un homme apofté ; il voulut le faire
voyant déarrêter
; mais ce jeune homme ſe
couvert fe fauva au travers de la Garde , &
on n'a pû découvrir depuis où il s'eft retiré.
On écrit de Rome que le Cardinal de Polignac
y étoit arrivé le 21. Avril , précedé des caroffes des Cardinaux affectionnez à la Couronne
de France, & de ceux de l'Abbé de Tencin,
au Palais duquel il alla defcendre. Ce Cardinal
qui a été indifpofé en route n'eſt entré
25. du même mois au Conclave.
que
le
Les dernieres Lettres d'Albani portent que
la contagion dininuoit confiderablement
, ce
qui fait efperer qu'on réduira bien -tôt la quarantaine
ordonnée pour les bâtimens qui viennent
de ce pays - là. On a appris de Sicile qu'en vertu d'un De- cret de l'Inquifition
de Palerme , on y avoit brûlez vifs un frere Laïc de l'Ordre des Auguftins
Déchauffez
, & une fille qui portoit
depuis long- temps l'habit de Religieufe
, pour avoir féduit lun & l'autre par des infinuations
dangereufes
plus de 40. perfonnes
, de l'un
I v
82
1026 MERCURE DE FRANCE .
& de l'autre fexe , que la même Inquifition
avoit condamnez à ailifter au fupplice.
XXXXXX )
MORTS , BAPTES MES ,
& Mariages des Pays Etrangers.
M
Adame Sophie de Saxe- Halle , veuve de
Charles- Guillaume , Prince d'Anhalt-
Zerbft eft morte à Zerbft dans la foixante &
dixième année de fon age ; elle étoit née le-
23. Juin 1654. & étoit fille d'Augufte de Saxe-
Halle-Weiffenfels , mort le quatre Juin 1680 .
& de Marie- Anne de Mekelbourg , fa premiere
femme , morte le onze Decembre 1669.
Madame Sophie Leopoldine de Heffe- Rheinfels
, époufe de Philippe- Charles , Gafpard',
Comte de Hohenloé Baftensſtein , eft morte à
Wetflar , âgée de quarante- trois ans:
Dom Jofeph Rodriguès de Camera , cinquiéme
Comte de Riberra - Grande , eft mort
a. Lifbone le 17. Mars , âgé de cinquante- neuf
années ; il étoit le neuviéme donataire hereditaire
de l'Ile de S. Michel , & de la Ville de
Ponta d'Algada , Grand Alcaide du Château
de S. Blaife , Commandeur de Ervagens , Gentilhomme
de la Chambre de l'Infant Dom
François , & Confeiller au Confeil du Roi ;
il avait été Gouverneur de la Tour de Bethléem
, député de la Junte des trois Etats , &
Prefident du Senat de Lifbone : il a eu feize
enfans , dont il en eft mort huit.
Dona Eugene de Lorraine , Marquife d'Alegrette
, époufe de Manuel Tellès de Silva',
toifém Marquis d'Alegrette ,, Confeiller au
Con
MAY 1724. 1027
•
Confeil du Roi de Portugal , & Secretaire de
Académie Royale de l'Hiftoire à Liſbone , eft
morte dans cette Ville , âgée de quarante années
le 24. Mars.Elle étoit fille de Dom Numa-
Alvarès Pereira du Mello , Duc de Cadaval.
Son corps fut inhumé le 25. du même mois
dans la Sacrifie des Carmes de Liſbone , où
eft la fepulture de la Maifon d'Alegrette.
Le cinq Avril Don Jean de Camargo ,
Evêque de Pampelune , Inquifiteur General
en Efpagne , baptifa dans l'Eglife de S. Juft ,
à Madrid , un Algerien , âgé de neuf ans que
le Roi Don Philippe avoit voué à l'Image
de Nôtre- Dame des Remedes , & qui avoit
été inftruit des Mylteres de la Foi , par le R..
Pere Jofeph de Campozano , Religieux de la
Mercy. Il fut nommé Pierre Notafque de los
Remedios y Salcedo, par Dom François -Antoi
ne de Salcedo Corregidor de la Ville de Madrid
qui le tint fur les fonts.
Le 23. Mai on baptifa dans l'Eglife des
Mincurs Conventuels , à Vienne , un Juif,
âgé de quarante- fept ans qui fut tenu par le
Comte de Herbenftein , Confeiller d'Etat ordinaire
, & Capitaine des Archers de la Garde :
de l'Empereur.
NOUVELLES particulieres de Conftantinople,
du mois de Decembre dernier..
peu
Ambaffadeur de Tamas Chah , fils du So--
que
Lphi de Perfe , n'a refté en cette Cour que
de jours ; on a crû le fu et de fa com
miffion étoit , de reprefenter aux Miniftres de
la Porte de la part de fon Maître , que le Tra
té de Paix perpetuelle entre la Perfe & la Porte,
ayant été obfervé religieufement de la part de
I vj la
1028 MERCURE DE FRANCE.
la Perfe , depuis quatre- vingt ans & plus ;
quoique fous divers pretextes elle eût pû profiter
de plufieurs conjonctures où l'Empire
Othoman s'étoit trouvé agité de plufieurs guerres
confiderables au - dehors , & de grands
troubles au- dedans ; néanmoins elle s'en étoit
abftenuë. Que la Porte tenoit une conduite
toute oppofée à fon égard , affectant de rompre
un Traité folemnel dans un tems où la Perfe
fe trouvoit dans l'extrême agitation que lui
caufent les troubles interieurs les plus violents.
Que fon Maître avoit été furpris de ce que ,
contre la foi des Traités , les Turcs fe fuffent
déja emparés de plufieurs de fes Provinces , &
fe preparoient à pouffer plus loin leurs entreprifes
. Que Tamas Chah l'avoit député , pour
fçavoir fur quel pretexte pouvoit étre fondée
une femblable conduite.
On prétend que le Grand Vifir répondit à ce
Miniftre , que la Porte avoit confervé la Paix ,
& obfervé exactement les Traités avec la Perfe,
tandis que fon ancien Gouvernement avoit
fubfifté ; mais que ce même Gouvernement ſe
trouvant aujourd'hui détruit , ou envahi par
par un Prince inconnu , l'Empire Othoman
n'avoit pû fupporter une pareille ufurpation ,
& avoit crû devoir profiter de la conjoncture ,
pour rentrer en poffeffion des Provinces qui
avoient fait partie de fes anciens Domaines .
Que d'ailleurs la Porte ne pouvoit pas reconnoître
Thamas en qualité de Roi de Perfe, puifqu'il
en étoit exclais par l'Abdication formelle
que Chah Huffein , fon Pere , qui étoit legiti
me poffeffeur de la Couronne , en avoit faite
entre les mains de Miri - Mamouth. Qu'avant
d'étre reconnu pour Roi de Perfe, il falloit qu'il
chaffat l'Ufurpateur , & fe fit reconnoître par
tous les Perfans ; que jufqu'à ce tems - là , la
Porte
MAY 1724. 1029
·
Porte n'auroit aucun égard pour lui , ni pour
fes reprefentations.
Cependant les Turcs continuënt toûjours à
faire des progrès fur la Perte. Le méme Ibrahim
Pacha , Seraskier, ou Général des Armées de la
frontiere , que nous avons marqué dans nos
précedens Mercures avoir été dépofé , & dont
la dépofition avoit été veritablemen refoluë , a
obtenu fa grace , par la prife de Gomgia , Ville
diftante de cinq journées de Tiphlis.
Affan , Pacha de Babilone , à expedié ici de
puis peu deux Couriers confecutifs , pour informer
les Miniftres de la Porte , qu'il s'étoit
avancé avec fon Armée dans la Perle jufques à
cinq journées ; qu'il s'y étoit emparé de la
Ville de Kirman Chah , & de celle de Weir :
on croit qu'il en reftera là , & qu'il n'a exécuté
cette entrepriſe , que pour faire fubfifter fon
Armée plus commodément , & à moins de
frais , & pour être à portée en même tems
d'agir l'année prochaine avec plus de facilité.
M. Gritti , nouvel Ambaſſadeur de Veniſe à
la Porte , ayant eu le mois paffé fes audiences
du Grand Seigneur , & de fes Miniſtres , a été
vifité en grande cérémonie au commencement
de ce mois par tous les Miniftres des puiffances
Etrangeres. L'Ambaffadeur de France l'a vû
le premier , fuivant l'ufage ; celui d'Angleterre
& celui de Hollande , & les Refidents de l'Empereur
& du Czar ont fuivi conſecutivement ;
puis il a rendu fes vifites auffi en cé émonie dans
le même ordre , à commencer par M. l'Ambaffadeur
de France ; ce Miniftre n'ayant pas trouvé
ce jour- là Madame l'Ambaffadrice , eft reve
nue trois jours après voir cette Dame dans la
même ceremonie,
Le bruit avoit couru que le Grand Seigneur
devoit venir le 12. de ce mois au Serrail des
IchoToro
MERCURE. DE FRANCE .
Ichoglans ,pour voir de là faire l'épreuve de 100,
pieces de canons de bronze, nouvellement fondus
dans l'Arfenal de Topana ; on avoit tout
fait preparer pour l'y recevoir , cependant ce
Prince s'eft contenté de voir cette épreuve du
Kiosk de fon Serrail , qui donne für la Marine
, & a envoyé à fa place le Grand Vizir
Comme ce Serrail domine le Palais de France ,
en paffant pour y aller , il aperçût M. l'Ambaffadeur
qui fe promenoit dans fon jardin , il le
falua plufieurs fois très- poliment, & lui envoya
un de fes Agas pour lui faire compliment , &
s'informer en même tems de l'état de fa fanté ,
& de celle de Madame l'Ambaffadrice. M. l'Ambaffadeur
répondit fur le champ à fa politeffe
en lui envoyant un de fes Drogmans pour lui
faire fes civilités ; & Madame l'Ambaffadricejoignit
àfon compliment un prefent d'une Toilette
magnifique , brodée en or & en foye pour
la Sultane fon Epoufe , qui eft fille du Grand
Seigneur.
Le 29. M. Emo , ancien Bayle de Venife qui
eft reſté ici en attendant la belle faifon , pour
repaffer à Venife , étant en vifite chez M. l'Ambaffadeur
de France , eut avis qu'il avoit été
élû Procurateur de Saint Marc ; il fit part fur le
champ de cette nouvelle à M. l'Ambaffadeur ,
& à Madame l'Ambaffadrice , qui le compli
menterent fur fa nouvelle Dignité. M. Gritti ,
qui y vint peu de tems après , y fut fuivi de fept
ou huit Nobles , qui lui témoignerent la part
qu'ils y prenoient . M. l'Ambaffadeur de France
les retint tous à fouper , & en fit la premiere
Fête , où les vins de Bourgogne , de Champagne
, & de Tokay ne furent pas épargnés.
*
C'est une espece de Pavillon ouvert de tous
κότεχαν
My
MAY 1724. 1030
i
M. le nouveau Procurateur affembla le lendemain
chez lui tous les Miniftres des Puiffances
Etrangeres , qui furent accompagnés de
plufieurs perfonnes de leurs Nations ; leur donna
le foir un fplendide feftin , & le bal enfuite,
qui dura jufqu'à trois heures après minuit.
Ces jours paffés , le nommé Thelak Humer.
Baifa , Turc de la Ville de Sivas , accompagné
d'Acmet Baifa fon fils , Janiffaire , vinrent remercier
M. l'Ambafladeur de France de ce qu'il.
avoit bien voulu s'employer pour le rachapt de
cet Acinet , qui avoit été fait Efclave par un
Armateur Malthois , en allant à Negrepont , les
differents incidents qui fe font rencontrés dans
les pourfuites qu'il a fallu faire pour parvenir à .
cette délivrance , & qui ont été furmontés par
l'amour d'Humer Baifa pour fon fils , nous paroiffent
dignes d'être raportés.
comme
Acmet , en faisant fçavoir de Malthe à fon
pere le trifte évenement de fa. captivité , lui
aprit que fon Maître pretendoit trois cens
piaftres pour fa rançon , & lui indiqua l'Ambaffadeur
de France , la feule perfonne
qu'il pouvoit ' employer à Malthe pour
être le Mediateur , & l'Agent le plus efficace de
fa liberté. Ce bon Pere , preffé par fa tendreffe
naturelle qui étoit fortifiée par celle de la
Grand-mere d'Acmet , ne penfa plus qu'aux
moyens de racheter fon fils , il commença par
vendre moyennant 180. piaftres une maifon
qui compofoit tout fon bien , & partit de Sivas
avec cette fomme pour Conftantinople , il
alla d'abord chez le Janifflaire Aga conter le
malheur de fon fils ; celui- ci fçachant la verité
du fait , lui donna 30. piaftres qu'il joignit à
fon capital , & ne fçachant de quelle maniere
faire le furplus , il alla fe prefenter au Grand
Vifir avec une Requête , par laquelle il le fupplioit
1032 MERCURE DE FRANCE.
plioit de lui en faire une charité. Ce Miniftre
qui avoit été trompé plufieurs fois en pareil
cas par des gens qui avoient abufé de ſes liberalitez
, ayant queſtionné Humer d'un ton affez
fort , l'intimida , de maniere qu'il lui ôta la
parole , & prenant fa timidité pour la ſurpriſe
dans laquelle le jettoit fon impofture prétendue
, lui fit donner fur le champ 150. coups
de bâton , & l'envoya en prifon , où il refta
trois jours ; dès qu'il en fut forti il retourna
chez le Jani Taire Aga prendre un certificat de
la captivité de fon fils , fit une nouvelle Requête
à laquelle il le joignit , & la preſenta de
nouveau au Grand Vifir , qui l'ayant encore
rebuté porta Humer à un déſeſpoir qui lui fut
profitable dans la fuite ; il jetta aux pieds du
Vifir l'argent qu'il avoit eu du prix de fa maifon,
& celui que le Janiffaire Aga lui avoit
donné , en lui difant : que puifque cette fomme
ne pouvoit lui fervir à racheter fon fils , elle'
lui étoit inutile ; & comme il fe retiroit , let
Vifir frapé de cette action le fit rappeller , &
examinant de plus près la chofe, il en reconnut
la verité ; alors touché de fa méprife , il lui fit
donner so. piaftres pour la reparer.
Quoique les trois cens piaftres qu'il falloit
ne fuffent pas completes , il fe prefenta chez
l'Ambaffadeur de France , dans l'efperance
que ce Miniftre pourroit lui faire diminuer
quelque chofe fur le rachat de fon fils , &
pour le prier d'écrire à Malthe à cette occafion.
M. l'Ambaffadeur qui avoit été informé
de la chofe par fes interpretes , reprefenta
dans fa lettre la mifere du pauvre Humer , il
n'y oublia pas l'évenement des coups de bâton
, & de la prifon ; ces fujets qui font naturellement
touchans par eux - mêmes y furent
traitez de maniere à attendrir les coeurs les
plus
MAY 1724. 1033
plus durs ; cependant elle fit un effet tout
contraire. L'infortuné Acmet étoit dans les
mains d'un Maître , fur qui la compaffion n'avoit
pas plus d'afcendant que l'humanité ,
bien loin d'accepter la diminution propofée ,
la réponſe fut que cet efclave ne feroit pas
rendu à moins de cinq cens piaftres ; on le fit
fçavoir à Humer , dont la douleur augmenta,
de maniere que M. l'Ambaffadeur le prenant
en pitié lui fit dire qu'il écriroit de nouveau ,
comme il fit , pour marquer que s'il n'étoit
queftion que de 100. piaftres de plus pour
finir , il les feroit fournir de fes propres deniers.
En ce temps-là les fils du Sultan tomberent
malades de la Rougeole , & en furent en peril
fi évident , que le Grand Seigneur fit voeu de
donner une fomme confiderable pour être employée
au rachat des efclaves s'ils en rechapoient
, les jeunes Princes ayant recouvré leur
Tanté , Humer prefenta une nouvelle Requête
au Vifir pour avoir fa part dans cette charité ;
on lui en donna ce qui lui manquoit pour
faire les cinq cens écus qui lui ont fervi à
racheter ſon fils . A ſon retour de Malthe il le
mena remercier le Grand Vifir , qui s'adreffant
à Humer lui demanda s'il n'étoit pas prefentement
bien content , celui ci lui répondit
que fon coeur l'étoit beaucoup , mais que fes
pieds ne l'étoient guere. Ce qui fit foûrire
je Vifir.
*
* C'est la par.ie fur laquelle il avoit recen
les coups de bâton.
JOUR
1034
MERCURE
DE FRANCE.
JOURNAL DE VERSAILLES.
& de Paris .
LE
E Roi & l'Infante Reine ont fait l'honneur
au Sieur Collombat , Imprimeur ordinaire de
Sa Majesté , d'être Parrain & Maraine de fon fils,
qui fut tenu fur les Fonts de Batême , & nommé
Louis Victor par un Gentilhomme Ordinaire ,
& par Madame Mercier , fille de la Nourice
de Sa Majesté. La Cérémonie fe fit à Paris dans
l'Eglife de Saint Severin .
"
Le 28. de l'autre mois , le Roi fut à la chaſſe du
Cerf à Rambouillet , chez M. le Comte de Tou
Joufe , où Sa Majeflé coucha. Il y eut une table
de 24. couverts fervie par les Officiers du Roi,
S. M. y mangea avec Mademoiſelle de Charolois ,
la Comtelle de Toulouſe , le Duc de Bourbon , le
Comte de Clera ont , le Prince de Dombes , le
Comte d'Eu , & plufieurs autres Seigneurs & Dames
de la Cour. Il y eut une autre tableſervie
les Officiers du Comte de Toulouſe , pour les Seigneurs
qui ne mangeoient point avec le Roi,
D'autres tables furent fervies avec autant d'ordre
& de delicatelle , que d'abondance.
par
Le lendemain Samedi , S. M. alla encore à la
Challe du Cerf, & fut fouper au Peray , Village
às. lieues de Verfailles , dans l'Auberge du Grand
Amiral. Le Roi fe divertit beaucoup , fit pecher
du poiffon en fa prefence , & alla lui - même cueil
lir une falade dans le jardin , qu'il mangea à fon
fouper , après lequel S M. monta en caroffe , &
arriva à Verfailles à minuit .
Le 4. de ce mois , le Parlement enregistra des
Let
MAY 1724. 1037
Lettres Patentes , portant attribution à la Chambre
de la Tournelle , pour inftruire le Procès à ces
tains Quidams , accufez de quatre aflaffinat com .
mis depuis 1718. La Cour a nommé M. le Prêtre
de Laifonnet , Confeiller au Parlement , Raporteur
du Procez qui s'inftruit , contre les Prifonniers
qui font à la Baftille , & à Vincennes. Cette Inſtruction
ſe fait fur les informations faites contre
eux par les Commiffaires de l'Arſenal .
Mademoiſelle Blondel diftribue une Eau admirable
, qui enleve & guerit toutes fortes de bourgeons
, Dartres , & Rougeurs ardentes du vifage.
Cette Eau rend à la peau fa douceur & fon luftre .
En l'achetant on s'inftruira de la maniere de s'en
fervir. Mademoiſelle Blondel demeure Rue Françoife
, près la Comédie Italienne , chez le fieur
Dupré , ancien Maître Chirurgien Juré , qui certifiera
la bonté de cette Eau.
M. le Comte de S. Florentin , fils de M. le
Marquis de la Vrilliere , Miniftre & Secretaire
d'Etat , époufa le 15. de ce mois à Montrouge la
fille de M. le Comte de Platen : plufieurs Princes
& Princeffes , & un grand nombre de perfonnes
confiderables de la Cour, qui avoient été invitées,
affifterent à cette Cérémonie . Elle fut faite
parM.
le Prince d'Auvergne , Archevêque de Vienne II
yeut une Coméd e très- divertillante , intitulée ,
Les deux Arlequins , avec des danfes , de la mufique
dans les intermedes , & une magnifique illumination
dans les jardins. On fervit enfuite
plufieurs grandes tables qui contenoient près de
cent perfonnes , fans compter les furven ans , qui
alloient à plus de deux mille , lefquels ont tous été
regalez ; cela s'eft paflé avec toute la joie & les
agrémens qu'on pouvoit defirer , par l'ordre , la
vigilance , & les foins de M. de la Vrilliere , attentif
à tout ce qui pouvoit faire plaifir aux Conviez,
& àtout le monde. Le Roi a été fi fatisfait
21.3
de
7036 MERCURE DE FRANCE.
de cette alliance, qu'il a donné à la nouvelle Epoufe
une penfion de dix mille livres , & un prefent de
Pierreries de grand prix.
Le 21. de ce mois le Maréchal de Medavi prêta
ferment de fidelité entre les mains du Roi,
Le 22. Mai , le Roi fe rendit à Trianon , où
Mrs, de Caffigni & Maraldi, Directeurs de l'Ob
-fervatoire , curent ordre de fe rendre , pour expliquer
à S. M. tous les mouvemens du Soleil
pendant l'Eclipfe , qui fut totale pendant plus de
trois minutes , vers les fept heures du foir.
>
Le 23. Avril dernier , le Chapitre Royal de
Saint Maclou de Bar for Aube , fit un Service
folemnel pour le repos de l'ame de François Clermont
de Tonnerre , Evêque , Duc de Langres ,
Pair de France. M. le Seurre , Prevôt du Chapitre
, prononça l'Oraifon Funebre avec beaucoup
d'éloquence. Il fit une recherche curieufe des
traits choifis qui ont le plus illuftré la Mailon
de Tonnerre. Il mit dans un beau jour la fcience
, la charité & la pieté de ce célébre Paſteur ;
vertus qui font le principal caractére d'un veritable
Evêque , & qui firent la divifion de ce Difcours
funebre. Les paroles du Texte étoient tirées
de l'Ecclefiaftique , Nous le louerons , parce que
Ja vie n'a été qu'une mèrveille.
La Compagnie des Indes a donné avis au pu
blic d'une troifiéme partie de Lotterie d'écus de
ro. au mare , laquelle fera tirée le 10. Juin dans
PHôtel de la Compagnie.
Le 10. de ce mois , il y eut une Affemblée à
l'Hôtel de la Compagnie , où M. Dodun , Contrôleur
Général des Finances fe trouva ; on y délibera
fur l'établiffement d'une Lotterie en Actions
& en argent , en forme de Tontine , dont
voici le plan.
Chaque Billet fera de 300. liv. en argent &
deux
MAY 1724. 1034
deux dixièmes d'Action , avec les trois dividendes.
Le premier payement fera de 100, liv. en efpeces
, & un dixieme d'Action . Le ſecond , le
troifiéme & le quatrième de co. liv . chacun , &
le cinquième de so. liv. & d'un dixième d'Action.
La Lotterie fera divifée en cinq claffes . La
Compagnie ffeerraa ccrreeddiitt ddeess quatre derniers payemens
, jufqu'à ce que la quatrième clafle foit tirée
Chacune des cine clates fera compolée de 2 foi
Lots , dont les principaux feront ; fçavoir , dans
la premiere de 80000. liv. dans la feconde de
100000. liv . dans la troifiéme de 150000. liv.
dans la quatrième de 20 000. liv . & dans la cinquiéme
de 300030. liv . outre les 250. Lots payables
en efpeces de la cinquième claſſe , il fera tiré
2750. Lots , qui auront chacun 150. liv. de
rente viagere. Il y aura 26000. billets blancs ,
qui raporteront 5 liv. de rente viagere en Tontine
, & qui gagneront à meſure que les Actionnaires
viendront à mourir , &c. On donnera un
plus ample détail de cette Loterie.
OM
AVIS.
N donnera le Mois prochain , outre le
Mercure ordinaire du mois de Juin , un
Second Volume par extraordinaire , qui paroitra
au 15. de Juillet . La Cérémonie de la
reception des Chevaliers de l'Ordre du Saint
Efprit , dont on donnera un détail exact ; &
d'ailleurs , l'abondance des matieres en géné
ral, & enparticulier , quelques pieces fort intereffantes
, que des perfonnes de confideration
impatientent de voir imprimées, nous détermin
nent à donner cet extraordinaire.
A P
1038
APPROBATION.
' Ay lû par ordre de Monfeigneur le Garde
des Sceaux le Mercure de France du mois
de May , & j'ay crû qu'on pouvoit en
permettre l'impreffion . A Paris , lei . Juin
3724.11
HARDION
21 .
8: 60802
"
TABLE
Des Principales Matieres .
1817 leces fugitives. Le Chagrin , Ode.
Pfin de examen desFigures du Portail de
S. Germain .
Sonnet à Iris.
826
839
Réponse de Louis I. Roy d'Eſpagne à Philippe
V.
Sonnet , Bouts -rimez.
Lettre fur la Tragedie d'Heraclius .
Efther , Cantate .
840
845
846
852
Ordres du Roi pour faire des recherches de
Phifique de Botanique & d'antiquité en
Afrique.
Vers à J.
856
862
Apologie du dix-huitiéme fiecle , contre le
Ch . F.
2
864
Cantate , oppofition des faux plaifirs , & c.
Lettre fur le fius & reflus d'un Puits.
875
878
Lettre en vers & en Profe de M. de la Fontaine
.
Juftification de Momus , vers libres.
880
887
Inſcription ancienne trouvée à S. Sulpice . 8,0
Deux Sonnets en Bouts - rimez. 894
Nouveau Microſcope , & découvertes fingulieres
du P. du Vivier , Capucin .
La Guerre , Ode.
896
901
Moyens de rendre utiles les Marrons d'Inde ,
& c.
Enigmes.
Bons mots .
Chanfon & air noté.
9c3
909
910
916
Nouvelles Litteraires , & c. Le Banquier François
. 917
Nouveautez dédiées à gens de tous Etats . 919
Effai d'une Philofophie naturelle.
Premiere féance des Etats Calotins ,
924
1
928
Nouvelle édition des Oeuvres de G. de la
Chaffaigne , & des Effais de Montagne . 943
Remarques critiques fur le Poëme de la Ligue..
945
950
954
Hiftoire de l'Architecture , & c.
Plan de l'Académie de Ruffie.
Programe de l'Académie de Bordeaux .
Nouveau Sel naturel produit par la nature .
957
960
Rentrée des Académies & Differtations , &c.
962
Spectacles , ouverture des Theatres. 987
La Fille inquiéte , ou le befoin d'aimer , Extrait.
: 89
IC09
Nouvelles Etrangeres , de Turquie , Pologne ,
Danemark , Allemagne , Angleterre , Hollande
, Elpagne , & c.
Reglement de Police pour le Congrès de
Čambray.
Proclamation du Roi d'Efpagne , & fa Medaille
en taille- douce.
1017
IC22
Morts & Mariages des Pays Etrangers. 1026
Nouvelles particulieres de Conftantinople.
Journal de Paris.
1027
1034
Avis fur les deux volumes qu'on donnera le
mois prochain.
Errata d'Avril.
1037
PAge 697. lig . 12. liqueurs, Page 700. lig. 8. liqueurs , lliiffeezxlilgiugeuuerusr.s.
Page 802. lig, 19. voyant , life voyent.
P
Fautes à corriger dans ce Livre.
1 !
Age 905. lig. 4. exprimer , lifez experimenter.
Page 916. lig. 7. Ingenieur , life ingenieux.
Page 981. lig. 11. formerent , lifez tournerent
916
L'Air noté doit regarder la page
La Medaille gravée doit regarder la page 1022
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE AU ROT
JUIN
1724 .
PREMIER
VOLUME
.
Dethi's
QUA COLLIGIT SPARGIT.
A PARIS ,
( GUILLAUME CAVELIER , au Palais .
GUILLAUME CAVFLIER , fils , rue
Chez S. Jacques , au Lys d'Or.
NOEL PISSOT, Quay desAuguftins, à la
defcente du Pont- neuf, à la Croix d'Or.
M DC C. XXIV.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
L
A VIS.
' ADRESSE generale pour toutes
chofes eft à M. MOREAU ,
Commis au Mercure , chez M. le Com
miffaire le Comte , vis - à- vis la Comedie
Françoife , à Paris . Ceux qui pour leur
commodité voudront remettre leurs Paquets
cachetez aux Libraires qui vendent le
Mercure à Paris , peuvent fe fervir de
cette voye pour les faire tenir.
3
On prie très - inſtamment , quand on
adreffe des Lettres on Paquets par la Pofte,
d'avoir foin d'en affranchir le Port ,
comme cela s'eft toûjours pratiqué , afin
d'épargner à nous le déplaifir de les
rebuter , & à ceux qui les envoyent
celui , non feulement de ne pas voir
paroître leurs Ouvrages , mais même de
les perdre , s'ils n'en ont pas gardé de
copie.
-
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de
la premiere main , & plus promptement
n'auront qu'à donner leurs adreffes à M.
Moreau , qui aura foin de faire leurs paquets
fans perte de temps , & de les faire
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Mef-
Jageries qu'on lui indiquera.
Le prix eft de 30. fols.
1039
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE AU ROT
JUIN 1724.
1. VOLUMĘ.
*********X * XXXXXXXXXXX
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
OD E.
Sur la Brieveté de la Vie.
TOY, grand Dieu , qui nous fais
naître ,
Toy, dont le pouvoir reveré ,
Du neant nous éleve à l'être ,
Et nous y replonge à ton gré ;
1. Vol. A ij
1040 MERCURE DE FRANCE.
Pourquoy nous ouvrir la barriere
D'une inévitable carriere ,
Prête de s'abîmer fous nos pas ?
Où d'un fouffle de ta parole
Nous voyons au jour qui s'envole ,
Succeder la nuit du trépas .
Non que d'un decret que j'ignore ,
J'ofe percer la fainte horreur ,
Nôtre vie eft trop longue encore ,
Pour des victimes de l'erreur ;
La verité fous un nuage,
N'offre à l'homme qui l'enviſage
Qu'un éclair qui brille & qui fuit :
L'aveugle raifon qui l'éclaire
Ne lui montre que fa mifere ,
Ou de faux biens qu'elle profcrit.
Ceffons donc de verſer des larmes ,
Sur ceux que nous ravit le fort ,
Contre nos maux & nos allarmes ,
Le trepas eft l'unique port.
A lui feul la nature afpire ,
Lorfqu'à fon fecours elle attire
1. vol.
Ces
JUIN 1724. 1041
Ces Efculapes impoſteurs ›
Dont les decifions funeftes ,
Les rendent des arrefts celeftes ,
Les criminels executeurs .
L'enfant qui naît à la lumiere ,
Eft bien plus digne de nos pleurs ,
N n'ouvre fa foible paupiere ,
Que pour diftinguer fes malheurs ;
Sa vie à peine eft commencée ,
Que fa Sentence eft prononcée ,
Rien n'en modere la rigueur ;
Malheureux plus on la differe
L'attente du pas qu'il doit faire ,
Sans ceffe en redouble l'horreur.
Mort , qui fais fremir la nature ,
Tu n'effrayes point ma raiſon ,
Ce corps qui fera ta pâture ,
N'eſt à mes yeux qu'une priſon.
L'ame qui de ſon origine ,
Connoît bien la fource divine ,
Te cherche pour s'en délivrer :
Ceux qui restent dans la mifere ,
I. vol.
A iij.
Lorf1042
MERCURE DE FRANCE.
Lorfque tu viens nous y fouftraire ,
Sont les feuls qu'on devroit pleurer.
XXXXXXXXXXXXXXX
RE'PONSE de feu M. Vergier à la Lettre
deM. dela Fontaine , inferée dans
le dernier Mercure . 1687 .
N
'En foyez point en peine , Monfieur ,
le recit de vos malheurs n'a point
fait verfer de larmes ; on à eu fur cela
toute la fermeté que vous pouviez defi
rer ; & il n'eft pas jufqu'à Madame Dh...
qui toute bonne qu'elle eft , n'en ait été
divertie ; enfin tout le monde en a ri ,
perfonne n'en a été furpris.
Que vous vous trouviez enchanté
D'une beauté jeune & charmante ,
L'avanture eft peu furprenante.
Quel âgeeft à couvert des traits de la beauté?
Ulyffe au beau parler , non moins vieux , non
moins fage ,
Que vous pouvez l'être aujourd'hui ,
Ne fe vit- il pas malgré lui ,
Arrêté par l'amour fur maint & maint rivage
?
Qu'en quittant cet objet dont vous êtes épris ,
1. vol.
Sur
JUIN 1724,
1043
Sur le choix des chemins vous vous foyez mé
pris ;
L'accident eft encore moins rare ,
Et qui pourroit eftre furpris ,
Lorfque la Fontaine s'égare ?
Tout le cours de ſes ans n'eſt qu'un tiſſu d'erreurs
,
Mais d'erreurs pleines de fageffe ;
Les plaifirs l'y guident fans ceffe ,
Par des chemins femez de fleurs.
Les foins de fa famille , ou ceux de fa fortune,
Ne caufent jamais fon réveil ;
Il laiffe à fon gré le Soleil ,
Quitter l'Empire de Neptune ,
Et dort tant qu'il plaift au fommeil.
Il fe leve au matin fans fçavoir pour quoy
faire ;
Il ſe promene , il va fans deffein , fans objet,
Et fe couche le foir fans fçavoir d'ordinaire ,
Ce que dans le jour il a fait.
On s'étonna feulement , Monfieur , que
vous ne vous fuffiez égaré que de quatre
lieuës ; felon l'ordre & felon les loix du
mouvement , étant une fois ébranlé , vous
1. vol. A iiij
de1044
MERCURE DE FRANCE.
7
deviez aller fur la même ligne tant que
terre & vôtre cheval auroient pû vous
porter , ou du moins jufqu'à ce que quelque
muraille oppofée à vôtre paffage en
vous heurtant, vous fit changer de route ,
& cette prefence d'efprit doit deformais
vous juftifier des diſtractions dont on
yous accufe.
En parlant d'Ulyffe , j'ay fait reflexion
que le titre d'Odiffée conviendroit peutêtre
mieux à vos avantures que celui d'Iliade
que vous leur donnez , & les erreurs
de ce Heros ne me paroiffent pas avoir peu
de rapport avec voftre voyage , je ne
trouverois qu'une difference entre Ulyſ
fe & vous .
Ce Heros s'expofa mille fois au trépas ,
Il parcourut les mers prefque d'un bout à l'autre
,
Pour chercher fon époufe & revoir fes appas
,
Quels perils ne couriez - vous pas ,
Pour vous éloigner de la vôtre ?
Mais la difference eft petite , & il falloit
bien que cette comparaifon eut le fort
de toutes les autres , c'est - à- dire , qu'elle
clochât un peu , vous êtes bien plus jufte
dans les vôtres , celle du Printemps eft
charmante , & celle de l'Aurore eſt rian-
1. vol. te
JUIN 1724. 1045
te au poffible ; enfin l'une & l'autre font
telles qu'elles pourroient bien vous avoir
fait des affaires. Je me doute fort qu'une
Dame & une Demoiſelle qui font ici ,
ne les ont point vûës fans envie , c'eft
chofe étrange dans ce fexe que l'ambition
d'être la plus belle , mais vous avez un
bon moyen de vous remettre en grace.
De vôtre Muſe raviffante ,
Les chants , les difcours feducteurs ,
Appaiſeront par leurs charmes flateurs ,
Cette tempête menaçante
Un encens bien moins precieux ,
Que n'eft celui que vôtre main prefente ,
Calma cent fois la colere des Dieux.
Après tout , Monfieur , c'eſt bien le
moins que je doive à vos prefens , que de
vous en remercier , vous êtes le premier
homme du monde pour les Châteaux en
Efpagne , & puifque vos rêveries font fi
agreables , je ne m'étonne pas que vous
vous y plaifiez tant , c'eft un mal qui fe
communique , & je vous avoue qu'en lifant
vôtre lettre , je n'ay pû me défendre
d'y tomber.
Tout indigne que je me fens *
Des biens que m'ont donné vos fonges,
I. vol. A v J'ay
1046 MERCURE DE FRANCE.
J'ay quelque temps abandonné mes fens ,
A de fi doux & fi plaiſans menfonges ,
Déja mon efprit prévenu ,
De vos riches bienfaits regloit le revenu ,
Déja dreffant des équipage
Je me donnois juſqu'à des Pages ;
Et digne nourriffon de l'aife & du fommeil ,
Je me trouvois le teint plus frais & plus vermeil.
Je me trouvois d'autres vertus encore
Vertus des Abbez feulement ,
Et que tout autre humain ignore ;
Mais enfin en moins d'un moment ,
La raifon qui nous fert bien moins à nous
conduire ,
Qu'à nous perfecuter toûjours cruellement ,
Eft venue à mes yeux détruire ,
Du faiſte jufqu'au fondement ,
Un édifice fi charmant.
Je n'ay pourtant pas tout perdu , &
de cela il me reste une chofe que j'eftime
infiniment ; c'eft le plaifir de fçavoir que
vous me voulez du bien , & que vous avez
en quelque maniere pour moy les fentimens
d'amitié que j'ay pour vous. J'ay
fait voir vôtre lettre à Mademoiſelle de-
1. vol. B ....
MUIN
1724. 1047
B .... fa jeuneffe & fa modeftie ne lui
ont pas permis de dire ce qu'elle en penfoit
, mais je ne doute point que des douceurs
fi bien apprêtées ne l'ayent beaucoup
touchée.
M. & Madame Dh .... m'ont chargé
de vous faire leurs complimens . Vôtre
lettre leur a fait un plaifir infini , &
je penfe que la compagnie qu'ils aiment
déja tant , les charmeroit bien davantage
s'ils y étoient fouvent regalez de pareilles
lectures.
Mademoiſelle de G ... me charge de
vous dire , Monfieur , qu'elle n'eft fâchée
de n'avoir pas toutes les graces dont
vous la loüez , que parce que ce défaut
empêche de vous remercier comme vous
le meritez. Je fuis , & c.
LA VIE CHAMPESTRE.
Ode tirée de la feconde Epoque d'Horace.
Par M. Tanevot.
HEureux qui méprifant & la Cour , & la
Ville ,
Des antiques mortels fuit l'exemple inftructif
:
I. vol.
A vj
Et
1048 MERCURE DE FRANCE.
Et de boeufs fous le joug hâtant le pas tardif
Se plaiſt à cultiver l'heritage fertile
Qu'il a reçû de fes ayeux
Dans fon loifir laborieux ,
Il eſt fourd à la voix de Mars & de Neptune,
Il ne va point au Louvre adorer la fortune ,
Ni par d'infideles détours ,
De l'affreufe chicanne imploter le fecours.
Mais par fes doux travaux une vigne rampante
,
Se relevant, embraffe un bois qui la foûtient
Quelquefois le verger l'occupe & le retient.
Un arbre periffoit , de fa tige mourante
Il fçait ranimer la vigueur..
Tantôt tranquille fpectateur ,
Il contemple à loifir , bondiffans dans la
plaine ,
Des troupeaux dont un jour il doit tondre la
laine.
Et tantôt d'une avide main ,
De la feconde abeille il pille le batin..
Déja de toutes parts la terre ſe couronne ,
L. vola
Des
JUIN 1724.
1049
Des fruits que dans fon fein il avoit renfermez
.
S'empreffant à remplir les voeux qu'il a formez
j
Tous les Dieux à l'envi , Bacchus , Cerés ,
Pomone ,
Verfent leurs trefors dans fes champs ,
Prompt à moiffonner leurs prefens ,
Quels innocens tranfports ne fait-il point pa
roître !
Lorfqu'il cüeille les fruits que fes foins ont
fait croître ,
Et qu'il voit couler la fiqueur
D'un raifin dont la pourpre envieroit la couleur.
M
Quel deffein le conduit au courant de cette
onde ?
Les habitans de l'air gazoüillant fur fes bords,
Au murmure des eaux mêlent leurs doux ac
cords.
Pour l'hôte de ces lieux quelle fource feconde
De purs & de nouveaux plaifirs !
C'eſt- là , qu'au gré de ſes defirs
Un gazon attrayant, l'ombre épaiffe d'un chêne,
Des tranquilles zephris la molle & tiede ha
leine ,
I. velo
Livrent
1050 MERCURE DE FRANCE .
Livrent fes membres fatiguez ,
Aux Pavots qu'en ces lieux Morphée a prodiguez.
M
Mais lorfque l'Aquilon jauniffant la verdure ,
Par fon fouffle glacé le chaffe des guerets ,
Ennemi du repos il court dans les forêts ,
Où d'un perfide appas l'innocente impoſture
Ravit leurs hôtes à fon gré.
Plus loin , d'une meute entouré,
Il exerce contr'eux fa ruftique vaillance ,
Pourfuit le cerf leger , le force , le relance.
Tantôt affiegeant un terrier ,
Dans quelque fombre affut il guette le gi
bier.
ๆ
Heureux , cent fois heureux , fi dans cette
contrée ,
Lorfqu'on voit luire au Ciel maint aftre étincelant
,
Sous fon chaume paifible une époufe l'attend
,
Digne preſent des Dieux , telle qu'au temps
de Rhée
Ils les accordoient aux humains.
De mets qu'ont préparé les mains ,
T. vol. Charmée,
JUIN 1724. 10ff
Charmée , elle lui fert la frugale abondance,
Le foyer flamboyant prouve fa prévoyance.
Et d'un vin pur qu'elle a tiré,
Elle humecte à longs traits fon époux alteré
來
Aux domestiques foins inftruifant fa fa
mille
,
Dès l'Aurore elle court aux champêtres travaux
,
Dans fes parcs renfermez va traire fes trou-
•
peaux ,
Veille à fa bergerie , & de la volatille
Raffemble les fertiles oeufs.
Elle aime à regarder les boeufs
Qui traînant fur le foir la herfe renversée ,
Marchent languiffamment & la tête baiffée
Vers l'étable où la fin du jour ,
3
Leur permet de jouir des fruits de leur la
bour.
M
Et
Libre des vains projets qui flattent nôtre
envie ,
que
l'ambition fomente dans le coeur ;
De ce fiecle pervers fortuné deferteur ,
Quand jouirai-je , helas ! de l'innocente vie
La Vol.
Que
Fo5 MERCURE DE FRANCE.
Que je celebre dans ces vers.
Puiffai- je à mes travaux divers ,
Faire un jour fucceder l'étude de moi- même
Fuir le mal que je hais , chercher le bien que
j'aime ,
Et dans de purs amuſemens ,
Connoître & détefter tous mes égaremens.
KMUXUAHUUMEUMU
LETTRE écrite aux Auteurs du Mercure
de France fur une nouvelle Traduction
du Panegyrique de Trajan par
Pline le jeune.
J derniere lettre ,
E vous marquay , Meffieurs , dans mi
derniere lettre , que l'on imprimoit
icy une nouvelle Traduction Françoile
du Panegyrique de Pline. Bien des gens
fans doute auront été furpris qu'un Etranger
ait ofé former une entrepriſe auffi
difficile ; & ne feront peut - être pas fâchez
de fçavoir les raifons qui l'y ont
porté , & la conduite qu'il a tenuë.
Le Panegyrique de Pline à Trajan eſt
trop connu , pour qu'il foit neceffaire d'en
faire icy l'éloge. Perfonne n'ignore que
c'eſt un des plus beaux morceaux qui
reftent de toute l'Antiquité : l'Art ora-
1. vol toire
JUIN 1724. 1053
toire y eft manié avec delicateffe ; les
penfées fur ce dont il eft rempli y font
tournées heureufement , & ce qui eft plus
confiderable , les veritables maximes d'une
bonne Politique , y font établies fur les
principes de la Philofophie la plus faine.
Voilà , ce me femble , ce qui concourt
à rendre cet Ouvrage achevé ; mais
ce qui en releve beaucoup le prix , c'eſt
que contre l'ordinaire des Pieces d'éloquence
, il a la verité pour fondement &
pour baze. Pline , en loüant l'Empereur
Trajan , fur des vertus qu'il poffedoit
réellement , a fait voir qu'elles étoient
pratiquables , & compatibles avec les plus
heureux fuccès , ou pour mieux dire ,
qu'elles en étoient la fource. Cela eft confiderable
: la vertu plaît naturellement
aux hommes : s'ils s'en écartent , c'eſt
parce qu'ils la croyent incommode &
defavantageufe ; enforte que fi on peut
les defabufer , ils ne balanceront pas à la
fuivre s'ils font une fois bien convaincus
, que le vice eft pernicieux , même
dans cette vie ; que le veritable moyen
de réüffir , c'eft de s'attacher à la vertu,
ils fe détermineront aifément à un bon
choix . C'est là l'effet que produit natuturellement
le Panegyrique de Pline : l'on
voit que la clemence , au lieu de caufer
du defordre , eft le veritable moyen
1. vol.
y
de
104 MERCURE DE FRANCE.
de l'empêcher , que la liberalité eft la
fource des richeffes , que la modeftie &
la bonté augmentent le refpect , loin de le
diminuer ; Trajan toûjours reſpecté &
cheri de fes Sujets , toûjours en état de
faire de nouvelles largeffes , toûjours
craint & reveré , eft un bel exemple que
la vertu eft naturellement la fource de
tous les biens. Circonfpect à ne faire la
guerre que par neceffité , jamais Prince
ne porta plus loin les bornes de l'Empire,
& ne merita à plus jufte titre le noin de
Conquerant. Toûjours invincible , parce
qu'il étoit toûjours jufte , toûjours cheri
des Romains , parce qu'il ne connoiffoit
de felicité que la leur , fon regne fut également
paifible au dedans & au dehors :
Quelque grande que foit l'idée que Pline
nous donne de Trajan , elle n'eft pourtant
point au- deffus de celles que les Hiftoriens
nous en ont laiffées. Rien n'eft
plus agreable que la comparaifon qu'on
peut en faire celui -là nous reprefente
avec de vives couleurs les vertus de ce
bon Prince ; ceux - ci nous en font voir
les fruits ; & nous apprennent par le
bonheur de fon Regne en quoy conſiſte
la veritable Politique .
Il n'eft pas étonnant après cela que
plufieurs perfonnes ayent tâché de traduire
en nôtre langue un ouvrage d'un
1. vol.
tel
JUIN 1724. 1055
tel prix ; s'ils n'y ont pas réuffi , c'eſt
peut- être pour n'en avoir pas aflez reconnu
la difficulté . Les expreffions de
Pline grandes & élevées , leur juſteſle &
leur brièveté , ne font pas aifées à rendre
dans une langue naturellement fterile ,
& il faut pour cela bien de la lime & du
travail . Mais ce n'eft pas tout : il penfe
auffi délicatement qu'il parle bien , il
penfe en Philofophe ; & fi l'on ne fe revêt
des mêmes principes qui l'animoient,
fi l'on ne fe les rend propres , il eft nonfeulement
impoffible de le goûter , mais
même de l'entendre , & c'eft à quoi l'on
n'a point fait affez d'attention. Les Traducteurs
plus attentifs pour la plupart à
ce qu'il a de brillant , qu'à ce qu'il a de
folide , ont crû remplir parfaitement leur
deffein , en nous donnant des verfions
libres & paraphrafées. Ils ont penfé qu'il
falloit dépouiller Pline de tout cet attirail
latin qui l'environne , & l'habiller entierement
à la françoiſe , & c'eſt préciſement
en quoi ils fe font trompez . Un
Conful Romain , un Conful du caractere
de celui - ci , vivant dans une République
, car le Gouvernement de Rome
n'étoit point encore Monarchique , ) doit
parler autrement qu'on ne parle aujourd'hui
, & mettre dans fa bouche les expreffions
, les manieres de parler dont
I. vol.
nous
1056 MERCURE DE FRANCE:
nous nous fervirions , ce n'eft pas rendre
fes penfées , c'eft les metamorphofer ,
c'eſt les défigurer. L'on aime , par exemple
, en lifant ce Panegyrique , y voir
Pline fe fervir du mot de jubere , de pa
rere, pour dire que le Senat commandoit ,
& que Trajan obéïffoit. L'on admire
également celui qui ofe le dire , & celui
qui fouffre qu'on le dife ; mais l'on n'admire
rien , dès qu'au lieu de jubere , l'on
trouve prier & quafi ordonner , au lieu
de parere vouloir bien , avoir la déference.
Ces termes qui conviennent dans une
Monarchie , auroient été ridicules dans
une République , fous un Prince furtout
qui fe piquoit de la rétablir ; & auffi
peu convenables à Pline qu'à Trajan. Je
ne parle point de la liberté , que l'on s'eft
donnée de couper & d'allonger les phrafes
, de changer même le tour & les
figures de l'Auteur ; chofe moins pardonnable
dans cet ouvrage que dans tout
autre , puifque le ftile vif & coupé de
ce Panegyrique eft parfaitement conforme
au genie de nôtre langue. Il en eft .
même arrivé un inconvenient confiderable
; c'eft que les tranfitions qui font toûjours
heureuſes dans le latin , font devenuës
froides & forcées dans le françois ,
parce qu'elles dépendent ordinairement
d'une feule idée , d'un feul mot , qui une
1. vol. fois
JUIN 1724.
1057
fois ôté fait perdre toute forte de liaiſon.
Les Commentateurs d'un autre côté
trop attachez aux vetilles d'une Grammaire
fcrupuleufe , ont uniquement cherché
dans cet excellent ouvrage , dequoi
exercer leur ennuyeux talent d'écrire
beaucoup fur des riens. Un amas prodigieux
de diverfes leçons , quantité de
corrections , prefque toûjours fauffes
( parce qu'un ouvrage tel que celui - ci
demande d'autres lumieres , que celles
que fournit la Grammaire ) ont fait leur
principale étude , & groffi les volumes
qu'ils nous ont laiffez ; en forte que fi
les Traducteurs n'ont pas affez développé
les beautez de ce Panegyrique , on
peut dire que les Commentateurs les ont
enfevelies fous le tas prodigieux de leurs
feches annotations.
Ce font- là les raifons qui ont porté
M. le C. de Quart à entreprendre une
nouvelle Traduction de Pline , & à l'accompagner
de fes Remarques : les difficultez
qu'il y a enviſagées n'ont point été
capables de l'effrayer , & il a mieux aimé
courir le rifque d'écrire en une langue
qui lui eft étrangere , que de ne pas mettre
un ouvrage auffi utile à la portée de
tout le monde. Perfonne à la verité n'étoit
plus capable d'y réüffir , fi l'on en
excepte certaine délicateffe de langue ,
qu'on
1. vol.
1058 MERCURE DE FRANCE.
qu'on ne trouve gueres hors de France ,
jouiffant d'un honnête loifir , éloigné de
toute forte d'ambition , Philofophe avec
cela , & rempli des mêmes fentimens qui
animoient Pline , il a pû l'entendre mieux
qu'un autre , & donner tout le temps &
l'étude neceffaire à tourner les penſées en
nôtre langue avec fidelité. Le Public jugera
s'il
y a réuffi , & je n'ai garde de
vouloir prévenir fon jugement. Ce qu'il
y a de feur , c'eft qu'il n'a rien oublié
pour éviter les inconveniens où font
tombez les autres Traducteurs . Il a fuivi
le tour & les figures de l'original , autant
que la chofe a été poffible. Il n'a rien
negligé pour rendre en françois cette précifion
& cette briéveté , qui fait une des
principales beautez de ce Panegyrique ,
& cela avec d'autant plus de fuccès , que
comme on l'a déja dit , Pline eft peut- être
le feul de tous les Auteurs Latins qui
puiffe être traduit de cette maniere . Čet
attachement fcrupuleux à ne point s'écarter
de fon Auteur , lui a fait découvrir
le veritable fens de plufieurs endroits
difficiles , qui avoient été l'écüeil d'habiles
gens. Je pourrois en donner plufieurs
exemples , mais un feul fuffira .
Pline après avoir parlé des largeffes exceffives
de Trajan l'apostrophe en ces termes
, » Feres Cafar follicitudinem Confu-
1. vol.
larem ,
JUIN 1724. 1059
» larem , nam mihi cogitanti eundem fe
» collationes remififfe donativum reddi-
» diffe ..... interrogandus videris fatifne
» compufaveris Imperii redditus .... Nam
quid eft caufe , cur aliis quidem , cùm
» omnia raperent , rapta retinerent , ut fi
nibil rapuiffent defuerint omnia , tibi ,
» quum tam multa largiaris & nihil au-
» feras , adfint omnia . » Rien n'eft plus
délicat que ce tour; & cependant on n'en
a confervé ni la beauté ni le fens , dans
la meilleure des Traductions Françoifes
de ce Panegyrique. »> Vous porterez , lui
» fait- on dire , vous porterez , Céfar, tout
» le poids du Confulat : car quand je re-
>> palle dans mon efprit , que vous avez
aboli les impôts , fait aux foldats des
gratifications confiderables.... peut s'en
» faut que je ne vous demande , fi vous
» avez bien fupputé les revenus de l'Em-
» pire..... Comment fe peut- il faire , que
» plufieurs de vos prédeceffeurs , dans le
» temps que rien n'échapoit à leurs rapi-
» nes , & que rien de ce qu'ils avoient
>> ravi ne fortoit de leurs mains , manquaffent
de tout comme s'ils n'euffent
» dépouillé perfonne , & que vous qui
» n'ôtez rien à perfonne , & qui répandez
à pleines mains fur tout le monde,
» ayez encore des fonds de refte . » Pour
peu que l'on examine ce paffage, on voit
39
I. vol.
aifé
1060 MERCURE DE FRANCE.
1
aifément
que le François dit peu , ou le
Latin dit beaucoup. Pline étoit Conſul
lorfqu'il prononça ce Panegyrique. Comme
tel il le croyoit en droit de demander
à Trajan un compte exact de fa conduite,
& fous le prétexte d'une liberté vraiement
Romaine , il trouve le fecret de le
loüer doublement. Souffrez , Cefar , lui
dit-il , les inquiétudes d'un Conful. Lorf
que je penfe que vous avez aboli les impôts
, fait des gratifications aux foldats ....
je me crois obligé de vous demander , fi
vous avez bien fupputé les revenus de
l'Empire , & c. Il eft glorieux à Trajan
de fouffrir qu'on l'interroge , il lui eft
glorieux d'être interrogé fur un tel fujet,
& il ne l'eft pas moins à Pline d'ofer le
faire , & de s'y croire obligé. C'eft pourtant
ce que n'expriment point ces paroles
: vous porterez tout le poids du Confulat
: peu s'en faut que je ne vous demande.
Il y a bien d'autres endroits qui
n'avoient pas été mieux traduits , & ce
qu'il y a de fingulier, c'eft que ce font
les plus beaux.
Je paffe aux remarques qui ne font pas
la moindre partie de l'ouvrage dont je
vous parle. L'Auteur perfuadé que ce
Panegyrique doit être regardé comme
un ouvrage de Philofophie & de Morale ,
l'à commenté en Philofophe : penetré des
I. vol.
gran .
C
1
JUIN 1724. 1061
grandes maximes de Pline , il s'eft attaché
à les éclaircir par tout ce qu'il a
trouvé de meilleur dans les Anciens &
dans les Modernes ; & à en faire voir le
fuccès par tout ce que l'Hiftoire a pû
lui fournir. Pour les mettre dans un
plus grand jour , il a crû devoir les mettre
en parallele avec celles de Tacite , &
prouver par l'experience de tous les fiecles
, que fi celles-là ont toûjours réüffi
à ceux qui en ont fait ufage , celles-ci
ont toûjours été pernicieufes , & même
funeftes à ceux qui les ont pratiquées.
Jamais Tacite n'avoit été fi bien dévoilé :
à la faveur d'une obfcurité myfterieufe
fes leçons déteftables paffoient depuis
long-temps pour des Sentences & des
Arrefts. Quelques efforts qu'euffent faits
les Budées , les Strada , & c. ils n'avoient
pû arrêter le torrent de fes Approbateurs ,
peut - être pour avoir voulu garder trop
de mefures. Mais l'Auteur convaincu
qu'il eſt de l'intereft public que les méchans
foient connus , a crû devoir n'en
garder aucunes . Il s'applique par tout à
le démafquer , ce qui fuffit pour le refuter
il le reprefente , comme continuellement
occupé à abaifler Augufte , & à
préconifer Tibere ; à blâmer la vertu &
à louer le vice , & il appuye tout ce
qu'il en dit fur des paffagez tirez de Ta-
1. vol. B cite
1062 MERCURE DE FRANCE.
cite même. Il fait voir à cette occafion les
fautes groffieres des Approbateurs de ce
pere de la mauvaife politique. Il les dé- ,
mafque auffi , & découvre le ridicule ou
ils font tombez en fuivant un fi mauvais
guide. Il tire de -là de fortes preuves ,
pour établir ce principe que tous les méchans
font foux , & il eft difficile de ne
pas fe rendre aux raifons qu'il en donne.
Il déclame vivement contre les jeux de
hazard , il ſoutient qu'ils font contraires
à l'humanité , & que le plaifir qu'on y
trouve n'a d'autre caufe qu'une avarice
déguilée , & il appuye fon opinion fur
de bonnes autoritez , & des raiſonnemens
folides . Il attaque auffi la hilofo-.
phie d'Ariftote , & prétend démontrer
que la mauvaiſe maniere de raifonner
qu'elle a introduite , eft la veritable fource
des erreurs qui fe font gliffées dans la
Morale. En un mot, tout occupé à prouver
la beauté , la verité , & les avantages
des maximes de Pline & de fes fembla-.
bles , il ne perd aucune occafion de découvrir
la laideur, la fauffeté, & les fuites
pernicieufes de celles de Tacite & de fes
adhérans . Au refte la modeftie , la candeur
& la probité , qui font le caractere
de l'Auteur , regnent dans tout fon ouvrage
: les préceptes qu'il en donne n'ont
point cet air de leçons qui rebute plus
I. vo!, -
qu'il
JUIN 1724.
1063
qu'il ne perfuade. L'on fent que tout y
part de fource , & qu'il ne cherche à porter
les hommes à la vertu , que parce
qu'il en connoît lui - même le prix . Plufieurs
belles penfees amenées à fon ſujet
avec art , une critique judicieuſe de quan
tité d'Auteurs , & une érudition peu com.
mune contribuent à rendre fon ouvrage
agreable & varié ; ce qui fait que fes remarques
, quoique longues , n'ennuyent
point .
y
Je ne vous dirai rien du ftyle. Il y a
trop long- temps que je fuis éloigné de
France pour ofer porter mon jugement
fur une Langue que je ne connois qu'imparfaitement.
Le bruit commun eft que
le ftile de la traduction eſt bon & châtié ,
celui des Remarques l'eft moins ; les periodes
en font longues , & les citations
font frequentes ; mais au fonds des notes
ne demanden: pas une fi grande pureté de
langage , & l'Auteur declare qu'il s'eft
beaucoup plus appliqué aux choix des
chofes que des mots . Quoiqu'il en foit
je ne doute point que l'ouvrage n'ait
cours , & ne merite l'approbation de tous
ceux qui le liront fans prévention . Je
fuis avec une parfaite confideration . Meffieurs
, &c.
A Turin , ce 3. Mai 1724.
I. vol . Bij
P. S.
1064 MERCURE DE FRANCE .
•
P. S. Le M. de Maffei qui vient de
partir pour Verone , fa patrie , compte de
donner bien- tôt au Public un Recueil
d'Infcriptions & de bas - reliefs anciens ,
fous le titre de Muſeum Taurinenſe. Outre
les Inſcriptions dont vous avez parlé
dans un de vos Mercures , il en a déterré
plufieurs inconnuës jufqu'ici , parmi lefquelles
il y en a de confiderables . Elles
ont été placées dans l'Univerfité , & l'on
y a joint quantité de bas - reliefs d'une
beauté peu commune. C'eſt- là la matiere
de ce Muſeum ; ce qu'il y aura de plus
important , c'est l'Infcription de l'Arc de
Triomphe de Suze confacré à Augufte .
L'on n'en avoit pû déchiffrer juſques ici
qu'une ligne & demi . Lucas Holſtenius ,
& plufieurs autres Sçavans en avoient
parlé comme d'une Infcription entierement
effacée , & qui n'étoit plus lifible.
Mais l'illuftre M. Maffei n'a pas crû devoir
s'en tenir à leur rapport. Il s'eft
porté lui-même fur les lieux , & après
huit heures d'un travail penible il a eu le
bonheur de la déchiffrer entierement.
L'on y trouve la donation de plufieurs
Provinces faite par l'Empereur Augufte
à ce même Cottius , dont nos Alpes ont
tiré leur nom . Les noms de ces Provin-
& ceux de plufieurs Villes anciennes
qu'on y voit pourront donner beau-
I. vol.
ces ,
coup
JUIN 17246 1065
coup de lumieres pour l'ancienne divifion
de ce Pays - ci. Avec cela le même Arc eft
orné de bas- reliefs curieux que l'on a
fait deffiner avec exactitude ; ce qui étoit
d'autant plus neceffaire' , que toutes les
peintures qu'on en a faites jufqu'ici n'avoient
d'autre fondement que l'imagination
des Peintres .
à
REMERCIEMENT de M. de François ,
Lieutenant Colonel de Cavalerie , cydevant
Envoyé du Roi en Hollande ,
M. de Gerondelle , Avocat aux Confeils
du Roi.
J'A
’ Ai gagné mon procès , & de cette victoire
J'aurai moins de profit que tu n'auras de
gloire ,
Je le confeffe, ami , mon coeur reconnoiffant ,
Pour payer tes bienfaits n'eft pas affez puiffant
,
Mais pour me garantir de ce dépit extrême ,
En écrivant pour moi , tu t'es payé toi- même,
A la Ville, à la Cour , par mes mains répandus,
Tes écrits ont charmé tous ceux qui les ont
lús ,
De tes nobles Auteurs tel fut le caractere ,
* M. de Gerondelle eft neveu du fameux
I. vol.
B.iij
L'é1066
MERCURE DE FRANCE :
L'éloquence chez- eux étoit hereditaire ,
Et tes foins affidus les imitent fi bien ,
Que toutes leurs beautez ne te coûtent plus
rien.
Heureux qui comme toi dans la fleur de fon
âge ,
Joüit avec éclat d'un fi noble avantage.
Pour moi qui jufqu'ici , nourri dans les hazards
,
Ai paſſé mes beaux jours dans le métier de
Mars ,
Des maux que j'ai fouffert pour toute récompenfe
,
Je ne defirerois que ta feule éloquence.
D. Gunngnie.
Pere de Lingendes , Jefuite , fous qui fe forma
le Pere Bourdalouë de M. de Lingendes , Evêque
de Mâcon , & de M. de Lingendes , Poëte ,
l'un des plus beaux efpris de la Cour. Les Ouvrages
de ce derzier font imprimez avec ceux
de Mrs de Malherbe , de Racan de Bois
Robert .
·
I. vol .
"T
LETJUIN
1724.
1067
LETTRE de M. de Chanfirges fur
l'Extrait que les Journalistes de Trevoux
ont donnéde fon Ouvrage , intitulé l'Idée
d'un Roi parfait , dans leurs Memoires
du mois de Septembre 1723.
Vleur , les éloges que l'Auteur de la
Ous aurez , fans doute , lû , Mon-
Bibliotheque Françoife donne à l'Idée
d'in Roi parfait. Vous fçavez que le jugement
qu'en ont porté à Paris les efprits
du premier Ordre , m'y avoit excité nombre
d'envieux ; tout cela faifoit beaucoup
à ma gloire , mais il manquoit encore à
mon Ouvrage , ce qui manque rarement
à ceux qui ont de la réputation , je veux
dire une Critique. Graces à un Journalifte
de Trevoux , une Critique eft mife
au jour ; je ne fçai point fi elle fe répandra
beaucoup dans la République des
Lettres .
Je croyois d'abord y trouver des remarques
folides , où je pourrois beaucoup
profiter ; mais je n'ai trouvé que
fauffes citations , que défaut de lumiere ,
que contradictions .
En verité, je ne fçaurois trop exagerer
le facrifice qu'il me fait de me critiquer
I. vol.
Biiij
aux
1058 MERCURE DE FRANCE.
aux dépens de fa gloire : pour moi je
vous avoue que je ne fçaurois le louer
aux dépens de la mienne , & je me vois
contraint de faire voir l'injuftice de fa
Critique , pour ne pas laiffer furprendre
ceux qui fe repoſent fur la bonne foi du
Journaliste. Surmontons ici la répugnance
que nous avons naturellement à la
Critique ; elle eft non-feulement permiſe
, mais elle eſt loüable lorſqu'on l'a fait
dans un fi bon deffein.
Il me femble qu'il ne doit pas être permis
à un Critique de rien avancer fans le
prouver , parce qu'on n'eft pas obligé de
l'en croire fur la parole. On fçait que
prefque toûjours l'animofité conduit fa
plume , & qu'ainfi il ne doit être que
partie , le lecteur feul doit être Juge.
Mon Critique avance d'abord comme une
chofe dont il eft affuré , que les avantures
de Telemaque me prêtent des traits pour
finir le portrait de mon Heros , & qu'elles
me fourniffent dans le befoin de riches couleurs
pour rehauffer l'éclat de mes peintures
. Je le défie ici de me citer un feul endroit
de mon Ouvrage qu'on puiffe dire
avoir été pris dans Telemaque . Je le défie
même de m'en trouver un feul dans
Neoptoleme , malgré la conformité que
fes avantures ont avec celles de Telemaque
, & où je me fuis fait une gloire d'i-
I. vol. miter
JUIN 1724. 1069
miter M. de Fenelon ; mais de l'imiter
comme il a imité Virgile , comme celuici
a imité Homere : comme ur. Peintre
de l'Ecole Romaine imite Raphaël . Ce
n'eſt point en copiant fes figures , fes payfages
, c'eft en tachant d'allumer en fon
efprit , à la vûë de fes Ouvrages , ce même
feu qui a fait concevoir à Raphaël
tant de beautez dans l'Ordonnance de fes
Tableaux , tant de verité dans les expreffions
, tant d'élegance dans le deflein . Enfin,
c'eft en imitant fa maniere, non fervilement
& méchaniquement , mais par ce
goût , ce genie qui conduit la main , &
que
la vue des Tableaux de ce grand Maître
a fait naître en lui. C'eft peut- être une
conformité de naturel , lequel ne peut
réfifter à l'impreffion que font fur lui
femblables Ouvrages .
la
Mais ne nous arrêtons pas - là davantage.
Arrêtons - nous principalement aux
fauffes citations ; car prefque tout ce que
le Journaliſte Critique ne fe trouve point
dans mon Ouvrage. Il dit , par exemple,
que vraye grandeur d'ame , felon moi
peut s'acquerir aux fons des Fifres & des
Tambours. Admirez ici l'expreffion comique
du Journaliſte ; mais admirez encore
plus le tour malin , avec lequel il
empoifonne ce qu'il y a de plus judicieux
. Je cherche tout ce qui peut nous
1. vol. B v por1070
MERCURE DE FRANCE.
1
que
porter au grand. Je dis page 250. que
la Mufique peut élever nôtre ame , & lui
faire concevoir de grands deffeins , veuxje
dire par-là qu'on peut au fon des Fifres
acquerir la grandeur d'ame ? Je dis
les Tambours nous réveillent , nous
animent , & jettent dans nos coeurs je ne
fçai quoi de fier & de noble qui convient
à la vertu militaire ; mais ai-je confondu
ces mouvemens paffagers excitez en nous
par le fon des Inftrumens , avec la grandeur
d'ame , vertu conſtante , où nôtre
volonté a tout l'honneur.
Je dis page 278. que les bienfaits d'un
Roi amateur des Sciences vont chercher les
fçavans jufques fous les poles. A cela nô~
tre Journaliſte ajoûte , mais il faut auparavant
que l'Auteur lui certifie que les
fciences ont penetré au-delà de la nouvelle
Zemble de la Laponie , & c .
Ai-je prétendu qu'il y eut des fçavans
fous les Poles ? Eh ! qui n'entend pas par
ees paroles que les bienfaits d'un grand
Roi vont chercher les fçavans quelque:
éloignez qu'ils puiffent être. Les pen--
fions que Louis XIV. faifoit à des fçavans
qui habitoient dans le Nord , ont:
fait naître en moi l'idée des Poles , &
c'eſt de- là que cette expreffion m'eft venuë.
Je fçai qu'à parler Mathematique
ment elle n'eft point exacte , mais je fçai
auffi
JUIN 1724.
1071
auffi qu'une expreffion qu'on ne fouffriroit
pas dans l'Académie des Sciences ,
peut être très- élegante , & très-bien reçue
de l'Académie Françoife , telle qu'eft
-celle- ci. Ceux qui ont le genie de la Poëfie
m'entendent , & ils trouveront que
cette expreffion eft pleine de feu & de
nobleſſe . Mais fans doute nôtre Journalifte
n'eft que fcientifique . Il finit cet article
par un confeil qu'il me donne , le
Voici, On fouhaiteroit que les réflexions &
les maximes dont l'Auteur a compofe fon
Livre euffent laiffe place à plufieurs exemples
tirez de l'Histoire , tant facrée que
prophane propre à fon fujet. Elles en feroient
plus palpables & plus intereffantes.
C'est un dégré de perfection qu'il doit
ajoûter à une nouvelle édition. C'est ici le
feul endroit où mon Critique paroît me
dire quelque chofe de raisonnable . Il eſt
jufte de le remercier de la bonne intenrion
qu'il a , mais qu'il me permette de
lui dire que dans le goût dont mon Ou
vrage eft écrit , les exemples auroient
ralenti le feu du Diſcours , & auroient
enfin répandu ce froid dont j'ai eu foin
de le garentir autant qu'il m'a été poffible.
C'eft dans les Livres où l'on donne
fimplement des maximes qu'il faut des
exemples , parce qu'ils fervent feuls de
preuve , mais ici les maximes font fou-
I. vol. B vj tenues
1072 MERCURE DE FRANCE
tenues par la force d'un Difcours fuivi
& rapide. Des exemples , auroient coupé
le fil des raifonnemens , & auroient fait
languir le Difcours par l'intervale qu'ils
auroient laillé. On s'imagine que la diverfité
des faits raportez réjouiroit &
interefferoit le Lecteur ; mais il feroit
moins preffé & moins énû , & mon principal
deffein fe trouveroit manqué : Auſſi
n'ai -je mis que fort peu de faits , encore
les ai-je prefque tous racontez le plus
rapidement qu'il m'a été poffible , perfuadé
de ce que dit Ariftote dans fa Rhetorique
Livre 1. chap. 2. que les Difcours
qui prouvent les raifonnemens
font une plus forte impreffion , & troublent
plus que ceux qui ne prouvent
que par les exemples .
Le Journaliſte place enfuite l'Extrait
qu'il fait de mon fystême de l'efprit dans
un article different , fans qu'on en fçache
la raifon. Vous y allez voir d'abord combien
il eft infidele dans fes citations. II
me fait dire tout le contraire de ce que je
dis , voici les termes. M. Chanfierges fe
borne à nous apprendre ce que c'est que
d'avoir de l'esprit. Il n'eft point question
de cette forte de bel efprit , lequel confifte
à penfer d'une maniere qui cherche plutôt
à plaire qu'à faire voir la force & l'étenduë
de la raison. Il s'agit, ajoûte le
1. vol. JourJUIN
1724. 1073
Journaliſte , de donner une définition
exacte , de telle forte qu'on y puiffe appercevoir
tous les differens caracteres de l'ef
prit. L'euffiez- vous crû , Monfieur , vous
qui fçavez que je dis tout le contraire
dans l'endroit qu'il cite , c'eft à la page
284. où je dis que je ne renfermerai
point mon fujet dans la fphere du bel
efprit. Eft- ce dire cela , qu'il n'en eft point
queftion , parce que je ne me borne pas
au bel efprit feulement ? mais prenez
garde comme il fe contredit fur le champ,
il annonce qu'il n'eft point queftion dans
mon fyftême de cette forte de bel efprit ,
lequel confifte plutôt à plaire qu'à faire
voir la force & l'étenduë de la raifon , &
il ajoûte qu'il s'agit de donner une définition
exacte de telle forte , qu'on y puiſſe
appercevoir tous les differens caracteres
de l'efprit. S'il s'agit d'y faire appercevoir
tous les differens caracteres de l'efprit
, il s'agit donc de faire appercevoir
cette forte de bel efprit qui cherche à
plaire , & il a commencé par dire qu'il
n'en étoit pas queſtion : qu'elle contradiction
en deux lignes ! que diroit ici le
Dialectique rigide , qu'il fait intervenir
pour condamner ma définition ? trouveroit-
il de la Dialectique dans ce raifonnement
? mais ce n'eft pas à lui que j'en
1. vol.
ap
1074 MERCURE DE FRANCE.
appelle , je m'en rapporte aux perfonnes
de bon fens.
que
Pourfuivons. L'Auteur , dit - il , a la
generofité de méprifer celui qui brille ;
( c'eft en parlant de l'efprit. ) Où voiton
que je méprife l'efprit qui brille
eft ce parce que je dis bien des gens
n'en connoiffent point d'autre que celleci
qui brille page 285. Eft - ce parce que
je dis que l'efprit peut plaire encoreplus
par fa folidité que par fon brillant , page
le 308. & 309. en verité je crois que
Journaliſte avoit l'efprit occupé ailleurs ,
quand il a fait l'Extrait de mon Livre .
Il n'eft pas plus indulgent , continue -t'il,
pour les équivoques , & les Jeux de mots,
qui n'ont de l'efprit que l'apparence , fans
en avoir la realité. Il convient qu'un `jugement
droit & une raifon faine meritent
la préference. Que veut- il dire par ce mot
il convient , ne diroit- on pas qu'après
avoir mis en balance le faux bel efprit
avec le bon efprit ; je conviens feulement
que celui - ci doit avoir la préference ? il
n'y a pas jufqu'aux expreffions qui paroiffent
les plus indifferentes , qui ne decelent
l'intention du Critique:
Les entretiens d'Arte & d'Eugene ,
continuë-t'il , ne prefentent point à M.
Chanfierges la définition qu'il cherche . Le
jugement, dit le Pere Bouhours, eft comme
I. vol.. le
·
JUIN 1724. 1075
le fonds de la beauté de l'efprit. L'efprit
eft comme un diamant qui a du corps &
de la confiftance , & ce n'est à le bien
definir que le bon fens qui brille , ce n'eft
auffi là qu'une définition du bel efprit qui'
ne s'accorde point avec celui de l'Auteur.
Puifque le bel efprit du Pere Bouhours
ne s'accorde pas avec le mien , qu'il me
dife fi c'eft en ne fouffrant point les équivoques
, & ce qui n'a de l'efprit que
l'apparence fans en avoir la realité. Si le
bel efprit du Tere Bouhours ne s'accorde
pas avec le mien , c'eft bien ma faute ,
car c'eft fur la maniere de bien penfer dans
Les ouvrages d'efprit que j'ai tâché de former
mon goût depuis vingt- cinq ans .
و
Je dirai donc , reprend M. Chanfierges
, que l'efprit confifte à découvrir par
foi- même , c'est - à - dire , par la feule attention,
un vrai qui plaît & qui surprend.
Vous vous trompez dira quelque Dialecticien
rigide , ajoûte nôtre Critique , je
me reconnois point d'efprit à ce langage
puifque l'experience nous convainc tous
Les jours que les plus belles & les plus delicates
productions de l'efprit, ne forment
fur le commun des hommes qu'une impreffion
languiffante les perfonnes groffieres ,
loin d'être touchées , ne donnent le plus
fouvent leur admiration qu'à des chofes
triviales , & qui ne font pas de la fphere
I. vol. de
1076 MERCURE DE FRANCE.
de l'efprit. Mais attendez , l'Auteur à
foin de fe mettre en garde contre ces fortes
d'attaques , en renforçant fa définition.
Quand je parle, continue- t- il , d'un vrai
qui plaît & qui furprend , j'entens qui
doit plaire , & qui doit (urprendre les per
fonnes d'efprit. Le Dialecticien rigide ne
reconnoît point d'efprit à ce langage , je
veux le croire , étant perfuadé qu'on ne
fçaurois trouver dans un ouvrage plus
d'efprit qu'on n'en peut avoir. Une définition
faite à trois repriſes ne plaît pas
au Dialecticien , il eft rigide. Mais je vois
qu'il ignore combien il y a de fineffe
lorfqu'on veut découvrir quelque verité
, de commencer comme fi l'on n'avoit
point encore connu le fajet dont il eſt
queſtion , afin de commencer avec le
Lecteur , d'avancer avec lui pas à pas
dans la découverte de la verité qu'on
cherche ; de lui prefenter ce qui doit
s'offrir d'abord à l'efprit pour le mener
où il doit aller. Un Lecteur voit avec
plaifir le progrès de fa raiſon , qui n'ayant
d'abord qu'une foible connoiffance eft
allée par degré jufqu'à faifir enfin fon
objet avec fermeté , & à foutenir que c'eſt
lui. C'eft ainfi que j'en ai ufé dans plufieurs
traitez , & fur - tout dans celui de
la veritable grandeur , & dans mon fyftême
de l'efprit. J'y découvre d'abord
qu'il
1. vol.
JUIN 1724. 1077
qu'il n'y a rien de plus fimple ni de plus
étendu que le vrai , qui eft l'objet de
tous les efprits , & je fais dans ce moment
confifter l'efprit dans la connoiffance
du vrai . Mais je fais prendre garde à
mon Lecteur que cela ne fuffit pas , je
lui découvre ce qui manque à cette définition
, & je lui fais ajoûter quelque
chofe qui offre une idée plus préciſe de
ce que j'entens par avoir de l'efprit . Cette
reprife ni celle qui fuit , n'ôtent point à
ma définition fon unité , elles ne font que
la rendre plus jufte ; rien ne jette plus de
clarté dans un ouvrage que cette metho
de pratiquée par les plus grands maîtres.
Le Pere Malebranche nous en a donné
un modele dans la Recherche de la Verité,
& avant lui M. de la Chambre ; un peut
voir de qu'elle maniere il en ufe dans le
caractere des paffions.
Finiffons. L'Auteur , dit nôtre Criti
que , fe fert du mot de vrai , & non de
celui de verité , parce qu'il diftingue l'un
de l'autre. Le vrai , felon lui , eft ce qu'une
raifon faine & droite confirme , où ce à
quoi elle acquiefce. Il est le principe , l'objet
& le caractere de la raison ; la verité
eft le caractere de Dieu feul , &c. Quoi
donc , s'écrie mon Critique , une veritė
Mathematique , une verité Logique ou
morale , nous prefentent le caractere de la
divinité
I. vol.
1078 MERCURE DE FRANCE.
divinité. Il y a certainement ici je ne sçai
quoi qui forprend , & qui ne s'entend
point. C'est à M. Chanfierges de déveloper
fes penfees .
Faut - il que j'explique ici ce qu'il y a
de plus clair au monde ? qui m'auroit dit
que je ferois obligé de l'expliquer à un
homme qui fe pique peut-être d'être
Theologien , & qui loin de trouver du
myſterieux dans ces paroles , devroit au
contraire les trouver très - lumineufes ?
La verité eft incréée , immuable , éternelle
, dit S. Auguftin , elle eft vraye
par elle-même , elle ne tient fa perfec
tion d'aucune chofe ; elle rend les creatures
plus parfaites , & tous les efprits
cherchent naturellement à la connoître.
Mon Critique pourrait il ne point recon
noître ici les caracteres de la divinité ,
& où pourroit- on mieux les voir que
dans la verité ? mon Dieu ! peut - on trouver
de l'obfcurité dans ces paroles , & ne
vouloir pas reconnoître les caracteres de
Dieu dans la verité ; c'eft , quoiqu'on ait
la foi , être en ce point comme les Athées,
qui ne voyent point , ou ne veulent point
voir les caracteres de la divinité , là même
où ils brillent davantage.
Il ajoûte enfuite : Tout le reste du fyftême
eft dans le même goût auffi bien que les
explications qui l'accompagnent. Cela
s'appelle
Ι . vol.
JUIN 1724.
1079
s'appelle fe tirer d'affaire en un coup de
plume , mais eft- ce- là être Journaliſte ?
eft-ce - là être Critique ? & ce que je dis
du vrai de pur entendement , du vrai de
l'imagination , & du vrai du fentiment
ne meriteroit- il pas la Critique du Journalifte
? il paffe tout cela , il quitte le
livre pour le jetter fur l'Auteur , & finit
par ces belles paroles : quoiqu'il en foit il
eft toujours glorieux d'être Auteur , en un
âge où il est encore permis d'être difciple.
LeJournaliſte, fans doute, ne m'a jamais
vû , mais il avertit que je fuis jeune : at'il
craint que le public ne pût le reconnoître
à mes ouvrages ? que fi vous me
demandiez , Monfieur , d'où vient que le
Tournaliſte m'attaque an peril d'être røconnu
lui-même pour un homme qui impofe
au public , & qui a d'ailleurs des
lumières fi bornées ; je vous répondrai
que je n'en fçai rien , que je ne le connois
pas , que je n'ai jamais parlé de lui , encore
moins écrit contre lui , que j'ai des
amis illuftres dans la Compagnie de Jefus
qui me font l'honneur de m'eftimer , &
qui ont donné par écrit à mon ouvrages
affurément plus d'éloges qu'il ne merite .
Je puis donc dire que c'eft de gayeté de
coeur que le Journaliſte m'attaque. Mais
que voulez - vous , je crois qu'il eft jeune
, peut - être fera- t'il plus d'attention
1. vol.
une
1080 MERCURE DE FRANCE.
une autre fois à ce qu'il écrira. Après tout
je lui fçais bon gré du deffein qu'il a eu
de me critiquer , & fi je me plains de ſa
Critique , c'eft de n'y trouver rien dont
je puiffe profiter. Je fuis , Monfieur , &c.
Au Pont S. Efprit , ce 1. Decembre 1723.
XX:
XXXXXXX XXXX : XX
Q
STANCES.
Uoi toûjours dans l'obſcurité ,
De l'oubli ferai -je la proye ?
Chercherai -je toûjours la voye ,
Qui mene à l'immortalité ?
Non , non , écartons ce nuage ,
Ma gloire fera mon ouvrage ,
Suivons l'ardeur qui m'y conduit.
Du voile affreux qui m'environne ,
La noirceur n'a rien qui m'étonne ,
Je peux en diffiper la nuit.
C'eft affez confulter la voix
D'une pudeur inanimée
Eleve-t'on fa renommée
>
Autrement que fur ſes exploits ?
1. vol.
Τους
JUIN 1724. 1081
Toûjours admirateur timide ,
N'oferai- je prendre pour guide ,
Le feu dont je fuis éclairé ?
Les noms de Virgile & d'Horace
Seroient éteints , fi fans audace
Ils euffent toûjours admiré.
Mais ainfi que de grands guerriers
Ils ont difputé la victoire :
Des Grecs arbitres de la gloire
Ils ont envié les lauriers.
A cette noble jalouſie ,
Combien décrits doivent la vie ,
Qu'ils redonnent à leur Auteur ?
Une pareille ardeur m'inſpire ,
Mais fans leur diſputer l'empire
Je deviens leur imitateur.
Oui , je me fens un coeur nouveau,
Leur exemple me follicite ,
Le noble dépit qui m'excite
Tirera mon nom du tombeau.
Sans biens , fans appui , ſans naiſſance ,
Glorieux de mon impuiſſance .
1. vol.
Il
1082 MERCURE DE FRANCE.
Il eſt beau de fuir le trépas ;
Pourrai-je manquer de Mecene ,
Si dans une route certaine
Phebus daigne guider mes pas ?
Quoi tandis qu'un froid Ecrivain ,
Dont le ftile ennuyeux me glace ,
De Secretaire du Farnaffe
Ufurpe le titre divin ?
Tandis qu'une Mufe écoliere
Prenant Terpficore pour mere ,
S'en dit le facré nourriffon ,
Mon ame toûjours inquiéte
Tremblera fur une épithete ,
Sur un mot , fur un mauvais fon ?
Suivons . Les chemins font ouverts ,
Loin d'ici vaine retenue ,
Déja tout fe change à ma vûë ,
Que vois-je ! c'eft le Dieu des vers !
Et quoi ! fur la route ancienne
Apollon avec tant de peine ,
Si long temps fe faifoit chercher ,
Sophocle , Euripide , Virgile ,
I. vol.
Dans
JUIN
1724 .
1083
Dans une route fi facile
Qui vous empêchoit de marcher.
Quel nombreux effein de rimeurs
S'empreffent autour de fon Trône ,
Sans aucun choix fa main couronne…….……..
De plus près voyons ces Auteurs.
Stace , Lucain , Pradon , que dis je ?
Gâcon , ah ! fuyons , quel prodige !
$
Les yeux d'Apollon font voilez ,
J'y cherche envain Virgile , Homere ,
Racine , Corneille , Moliere.........
Dans quels lieux font- ils éxilez ?
Sublimes & rares efprits .
Penetré de vôtre lecture ,
Mon coeur docile à la cenfure
Veut fe nourrir de vos écrits ;
Quand je cede au feu qui m'anime ,
Souvent un trait illegitime ,
Echappe & trompe mes deffeins ;
Je penfe imiter vos hardieffes ,
Mais jettant les yeux fur vos pieces ,
La plume me tombe des mains.
I. vol. LET.
1084 MERCURE DE FRANCE.
aaaaaaaaaaaa
LETTRE de Dom Vincent Thuillier,
Benedictin de la Congregation de faine
Maur , écrite à M. de Folard , Chanoine
de l'Eglife Cathedrale de Nifmes .
Omment dois -je entendre , Mon-
Cfieur, ce que vous me faifiez l'honneur
de m'écrire le 22. Mars dernier en
ces termes J'aurois fouhaité que mon
frere eut mis dans fon livre quelque morceau
un peu plus long de vôtre Polybe.
S'ilfaut juger de tout l'Ouvrage par les
trente ou quarante lignes qu'il a citées ,
vous avez fait un vray chef-d'oeuvre de
traduction.
A Dieu ne plaife que je prenne cet
éloge au pied de la lettre. Venant de vôtre
part , c'est-à - dire , de la part d'un des
plus fins connoiffeurs qu'il y ait aujour
d'hui dans le Royaume , il pourroit infpirer
de la vanité à la modeſtie même :
mais auffi je ne fçaurois me perfuader
que ce foit pure flaterie.
Vous me faites la grace de m'aimer ;
or fi je vous connois bien , vous n'étes
pas homme à être tout enſemble ami &
Hateur. D'ailleurs vous n'ignorez pas le
cas que je fais de vôtre favoir & de
I. vol. vôtre
•
JUIN 1724. 1085
vôtre goût : & homme chrêtien comme
vous êtes , induiriez - vous en erreur par
de fauffes louanges , le plus foumis & le
plus docile de vos confultans ? Enfin
vous intereffant , autant que vous faites ,
à la gloire de M. vôtre frere , il ne feroit
pas naturel que vous me flataffiez à
fon préjudice . Vous ne fouffririez pas
qu'il travaillât envain fur une traduction
infidele , & qu'au lieu de commenter Polybe
, il perdit fon temps à me commenter.
Toutes ces raifons me font croire que
vous n'avez jugé fi avantageufement de
la traduction du fiege d'Egine , que parce
qu'au moins vous l'avez trouvée exemte
de ces bévues grotefques , qui pendant
quelques mois ont rendu le Mercure
fi agreable , fi divertiffant , & fi
inftructif.
Et c'est ce jugement qui me raffure
contre la critique inferée dans le Mercure
du mois paffé , quoy qu'à vous dire
le vray , elle me paroiffe très- peu redoutable.
Plus de bonne foy , plus de capacité
dans fon Auteur , lui auroit épargné
la honte de divertir de nouveau le
public à fes dépens.
Mais vous - même , M. qu'en pensezvous
? ne vous paroît- il pas , comme à
moi , que ces deux chofes , bonne foy &
I. vol. C capa1086
MERCURE DE FRANCE .
capacité , lui ont manqué tout- à - fait dans
cette occafion ? Avez - vous pû voir de
fang froid les tours de foupteffe dont il
fe fert pour décrediter les nouvelles Découvertes
? Le Chevalier en étoit dans
une colere épouvantable. Il dit un trèsgros
mot que je n'ofe redire . Croyant à
quelques traits reconnoître fon Cenfeur ,
il vouloit aller lui répondre en perfonne.
J'eus beaucoup de peine à le retenir, beaucoup
plus à l'empêcher de prendre la
plume. S'il l'eut prife , je vous laifle à
penſer de quel air il eut relevé fon homme
de fentinelle.
Il eft vray qu'il ne devoit pas appuyer
fi pefamment fur les Madriers de terre ,
& qu'il n'y avoit qu'à les montrer pour
en réjouir fes Lecteurs. Il faut convenir
encore que l'hiftoire qu'il rapporte
de fon Commentaire , n'eft pas obligeante
pour l'Ordre de Sçavans , chez qui il
avoit été d'abord chercher un Traducteur.
Enfin j'avoue , & c'eft fa plus grande
faute , qu'il a loué les Benedictins .
Tout cela meritoit bien que l'on trouvât
à reprendre dans fon Ouvrage quelque
chofe de plus que ces trois articles
qu'on a été obligé de devorer. Mais ne
trouvant rien , il n'étoit pas jufte de l'accufer
à faux. C'eft cependant ce que l'on
a fait.
I. vol. Le
JUIN 1724. 1087
Le Chevalier croit qu'on peut appeller
nôtre fiecle , le fiecle de l'oubli des
Arts & des Sciences , du moins à l'égard
de la guerre; & pour le mettre mal avec
le public , on retranche fans façon le correctif,
& on lui fait dire que nôtre fiecle
eft le fiecle de l'oubli des Arts & des
Sciences , c'est- à- dire , le fiecle de l'ignorance.
On lui reproche qu'il fait le procès à
nos Académies , & quels éloges n'en faitil
pas ? Il dit à la 143. page de fon livre
, que dans nôtre fiecle les Sciences
font élevées , couronnées & applaudies :
qu'il y a dans nôtre fiecle une foule d'Académies
dreffées à grands frais pour le
progrès & la perfection des Arts & des
Sciences : que dans nôtre fiecle l'Académie
des Arts & des Sciences fait beaucoup
d'honneur à la Nation .
Où a - t - on pris que cet Officier fe
plaint , que le Prince ne veut pas faire la
dépenfe de 20000. écus pour faire imprimer
les Obfervations fur Polybe ? où
M. de Folard a- t-il dit que le public refufoit
de foufcrire pour l'impreffion de
fon Ouvrage ? Il s'eft plaint que des gens
malins & envieux lui avoient coupé les
vivres pour l'empêcher d'entrer en campagne
mais des gens malins & envieux,
eft- ce le public ? Jamais il n'a penfé à fe
Cij plain-
I. vol.
1088 MERCURE DE FRANCE.
plaindre du public. Et pourquoi y auroit
il penfé ? il a lieu d'être fi content
de lui . On ne l'a point encore fiflé dans
les cercles on ne lui a pas reproché
qu'il fe mêlât d'un mêtier qu'il n'entendoit
pas , ni qu'il parlât une langue qui
lui étoit étrangere.
Vous voyez la bonne foi de l'Apologiſte
à l'égard du Chevalier : voyons fon érudition
à l'égard des Benedictins.
Que de ſcience dans tout ce qu'il dit
fur les nouvelles Editions des Peres !
que ce ne font que des bigarrures tiffuës
de differens lambeaux : que celle de
faint Chryfoftome , à quelque chofe près ,
ne differe de celle qu'a donnée Frontonle-
Duc que par la datte de l'impreffion :
que fi les nouveaux Editeurs avoient la
bonne foi de ne pas donner pour nouvelles
découvertes ce qu'on fçavoit déja depuis
long-temps , ils ne pafferoient plus
que pour des Copiftes infatigables dont
on admireroit tout au plus la patience.
Vous fentez , M. tout le faux & tout
le ridicule de ces reflexions : mais quand
vous ne le fentiriez pas , il ne me conviendroit
point de vous le faire ſentir.
Je ferois blâmé de mes Confreres fi
j'ofois vanter l'utilité que l'Eglife retire
de leur travail. Ce n'eft nullement pour
la reputation qu'ils paflent les jours &
I. vol.
>
les
JUIN 1724. 1089
les nuits dans la lecture des faints Peres.
Elle nous a été recommandée par nôtre
faint Legiflateur. De tout temps nos Ancêtres
en ont fait leurs chaftes delices.
L'amour de cette religieufe étude s'eft
tranfinis de fiecle en fiecle jufqu'à nous,
& fe tranfmettra avec l'aide de Dieu jufqu'à
nôtre derniere pofterité . Comme
nous n'avons ni l'efprit , ni la demangeaifon
d'inventer , nous nous bornons à
lire affidument les Anciens. Nous faifons
nôtre gloire de les aimer jufqu'à les copier.
Nous n'ambitionnons pas même le
titre de Copiftes infatigables , il nous ſuffit
d'être Copiftes fideles . Peu nous importe
qu'on admire nôtre patience , pourvu
qu'au Ciel elle foit recompenſée .
1
Si c'étoit un autre qu'un Benedictin
qui eut donné l'édition de faint Chryfoftome
, ou que je ne craigniffe point
d'offenfer la modeftie de l'Editeur ,je défierois
publiquement l'Apologiſte de juftifier
ce qu'il affure avec tant de confiance
, que cette édition eft d'après le Pere
Fronton- le-Duc & qu'à quelque chofe
près , la pofterité ne pourra ne pourra deviner que
par la datte de l'impreffion , laquelle des
deux éditions , celle du Jefuite ou celle du
Benedictin , eft la plus ancienne.
Quantité de pieces non encore imprimées
, le texte des autres corrigé fur les
1. vol. Cij meil1090
MERCURE DE FRANCE:
meilleurs MSS . les anciennes verſions
épurées ou changées ; grand nombre de
nouvelles verfions ; ordre nouveau dans
les Ouvrages du Pere ; des Préfaces à
la tête de chaque volume ; des Avertiſ
femens à chaque Piece , des Tables fort
longues & fort détaillées : une telle Edition
ne fe diftingue - t-elle de l'ancienne
que par la datte de l'impreffion ? On ne
peut trop eftimer le P. Fronton - le- Duc :
mais c'eft outrer la partialité , que de
mettre fon édition en parallele avec la
derniere , & celui qui l'a mife , ou parle
contre fa confcience , ou , ce qui eft moins
injurieux , n'a jamais ouvert ni l'une ni
Pautre. Mais admirez , s'il vous plaît ,
M. la confiance de l'Apologifte . Le Pere
Fronton- le - Duc n'a travaillé que fur fix
volumes . Il n'en paroît encore que quatre
de la derniere édition qui en aura
treize , & cependant il prononce fur les
deux éditions .
N'avez- vous pas été auffi-bien furpris
de voir le jugement qu'il porte de l'Antiquité
expliquée reprefentée en figures,
vous , M. qui mandiez l'année paffée au
Chevalier vôtre frere , que vous aviez
refait vôtre cours d'antiquité fur cet Ouvrage
? Dites -moi , n'eft -ce qu'un amas
de découvertes faites depuis long- temps ,
& qu'on a recueillies en un feul Ouvrage ?
J. vol. Dans
JUIN 172 4.
1091
Dans le Threfor de Hollande , & dans
l'Antiquité expliquée , font- ce tous les
mêmes monumens , toutes les mêmes découvertes
, toutes les mêmes explications
? Si cela eft , vous ne deviez pas
mettre ce Recueil au deffus de tout
ce qui avoit efté fait en ce genre. Dorefnavant
ne foyez plus fi prodigue en
loüanges , & prenez garde que vôtre
bon coeur ne vous fafle illufion en faveur
de ceux que vous honorez de vôtre amitié.
Pour moi j'ai vu dans le dernier Recueil
tant de chofes qui ne font pas dans le
premier , que je ne crains pas d'affurer
que l'Anonime a jugé de l'Antiquité expliquée
comme de la nouvelle édition
de faint Chryfoftome , fans l'avoir ouverte.
Peut-être n'en'a-t-il jugé ainfi
que pour fe diftinguer duv ulgaire , en
refiftant à ce je ne fai quel charme »
qu'il dit qu'ont les gros livres pour nous
en impofer. Mais ce qu'il ajoûte , qu'il
femble qu'on juge de la fcience d'un Auteur
par la groffeur de fes volumes ,
convient-il pas bien au rôle qu'il jouë
d'Apologiſte de nôtre fiecle ? Rien d'ailleurs
n'eft plus faux ; Car nous voyons
de gros Ouvrages qui n'ont pas mal été
épluchez, quoiqu'il refte encore beaucoup
à glaner, témoin le Denis d'Halicarnaffe.
Je paffe à la traduction du fiege d'EI.
vol.
ne
Ciiij gine,
1092 MERCURE DE FRANCE .
و
gine petit morceau de Polybe , que
M. le Chevalier me fit copier longtemps
avant l'impreffion de fon Ouvrage
, pour le montrer à feu M. le Duc
d'Orleans , comme une preuve convaincante
que les tranchées étoient en ufage
chez les Anciens . Ce Prince , ingeniique
ac ftudiorum eminentiffimus fæculi fui , n'y
trouva pas les obfcuritez que l'Apologifte
y trouve . Il en fut très - fatisfait , &
à fon occafion dit de ceux qui s'ingerent
de parler guerre fans l'avoir faite ,
ou fans confulter les gens du métier ,
des chofes qui mortifieroient fort l'amour
propre de mon Cenfeur , s'il les fçavoit.
Relifez , je vous prie , M. cette tracomparez
- la encore avec le
Texte Grec , & avec celle qu'on lui
voudroit fubftituer , decidez enfuite ,
comptez fur ma docilité. Voici les raifons
fur lefquelles il me femble que nôtre
Apologiſte a eu tort de vouloir me
faire compagnon de fon malheur .
duction >
Polybe voulant montrer, que les Tours
& la Galerie deftinées par Philippe à
l'attaque d'Egine , reffembloient fi fort
à la partie de la muraille qui y répondoit
qu'on eut aifément pris cet ouvrage
pour la muraille même , s'exprime ainfi
dans ma traduction : Car les claies qu'on
avoit élevées fur les tortuës , formoient,
P
,
1. vol.
la
JUIN 1724. 1093
par la maniere dont elles étoient placées, un
édifice tout femblable à une Tour ; & fur
la Galerie qui joignoit les deux Tours, il y
en avoit d'autres où l'on avoit pratiqué des
crénaux .
toute
Sur cette defcription tout le monde
conçoit , fi je ne me trompe , que fur les
tortues on avoit arrangé des claies en forme
de Tours , & que fur le revers de la
Galerie on avoit dreffé d'autres claies , qui
faifoient une espece de muraille .
Cependant cette defcription ,
claire qu'elle eft , n'eſt pas claire pour
l'Apologifte. Aidé de Cafaubon , il prétend
que le Grec en fait une toute differente.
Qu'est- ce qu'il dit donc ce Grec ?
Que l'édifice élevé fur les tortues avoit
toute l'apparence & la figure d'une tour ,
par la maniere dont on avoit disposé les
claies qui le couvroient. Deux chofes dans
cette traduction plus que dans la mienne .
On a traduit ces mots τὰ ἐπὶ ταῖς χελώναις
nation véoμat que j'ai jugé à propos ,
de renvoyer dans une note , & l'on a
expliqué , ou cru expliquer l'ufage des
claies par ces mots qui le couvroient , que
l'on a ajoûtez au texte , & que je me fuis
bien gardé d'ajoûter.
Pour bien juger laquelle des deux eſt,
la plus exacte , retranchons pour un moment
cette petite glofe , qui le couvroient.
I. vol. C v
L
Je
1094 MERCURE DE FRANCE .
Je vous demande maintenant , M. quelle
difference il y a entre cette maniere de
parler , les claies formoient par la maniere
dont elles étoient placées un édifice tout
femblable à une tour: & celle- ci , l'édifi--
ce elevé fur les tortues avoit l'apparence
d'une tour par la difpofition des claies..
Dans cette derniere traduction , beaucoup
plus encore que dans la mienne , eft - ce
autre choſe que les claies qui compofent
l'édifice élevé fur les tortues ? Que l'on
prenne de ces deux traductions celle que :
l'on voudra , il reftera toûjours à expliquer
, dans une note',: ce que c'étoit que
l'édifice élevé fur les tortues. Je n'ai donc
pas eu tort de rejetter au bas de la page
l'explication de ces termes , T inÌ Gig.
χελώναις κατασκευάσματα .
Remettons maintenant ces trois petits
mots , qui le couvroient. Les claies donc,,
felon le favant Anonyme , fervoient à
couvrir les Tours. Mais qu'entend- il par
couvrir? Est-ce couvrir par le haut , comme
la tuile ou l'ardoife couvre nos maifons
? ce feroit faire penfer à Polybe ce
qu'il n'a jamais penfé.. Car un édifice nereffemble
pas à un autre pour être couvert
en ce fens de la même façon. Un
pavillon des Tuilleries & un Colombier
ne fe reffemblent pas , pour être l'un &
l'autre couverts d'ardoifès. Et d'ailleurs.
I...vol. cette
JUIN 1724. 1095
cette apparence & cette figure de Tours
fuppofent dans tout le corps de l'édifice
une difpofition , un arrangement des
claies , qui faffe prendre cet édifice pour
une Tour.
Entend-il par les claies qui couvroient
l'édifice , les claies dont l'édifice étoit revêtu
? il paroît que c'eft- là fa penſée.
Car il dit que cet édifice étoit composé de
bonne charpente & couvert de claies , comme
la plupart des ouvrages qu'on faitpour
attaquer les Places. Mais Polybe ne trouvera
point encore là fon compte. Car 1.
cet Auteur parle d'édifices à qui la difpofition
des claies donnoit l'apparence de
Tours. Or fi ces édifices euffent été revêtus
de claies , ce n'auroient point été
les claies qui auroient donné la figure de
Tours , mais la charpente fur laquelle on
les auroit plaquées. 2. Je ne me fouviens
point d'avoir lû nulle part que
Anciens revêtiffent de claies la charpen--
te des Tours ; on la revêtoit de bons madriers
, fouvent même couverts de pla
ques de fer , ou au moins de cuir crû ou
d'autres chofes femblables , pour empê--
cher que le feu n'eut priſe.
les
Vous me demanderez peut - être ce que
fera donc que ces édifices , à qui la dif
pofition des claies donnoit la figure &
l'apparence de Tours. Il faut vous expli-
G
vjquer
1: vol..
A
1096 MERCURE DE FRANCE.
quer cela . Soyez d'abord bien perfuadé ,
que Philippe avoit les raifons pour faire
des préparatifs tels que Polybe les a décrits
. Ces deux Tours reflemblantes aux
deux Tours d'Egine ; ces claies fur la
Galerie répondantes à la Courtine de la
Ville cette difpofition des claies dans
les édifices élevez fur les tortues , toutes
ces fingularitez cachent des myfteres
que Polybe éclairciffoit fans doute dans
la fuite du recit de ce fiege , & où l'on
ne peut entrer aujourd'hui que par conjectures.
C'est ici le champ de bataille de
M. le Chevalier ; mais en attendant qu'il
nous étale là deffus fon érudition militaire
, on peut penfer que ces édifices
étoient faits d'une charpente claire & legere
, élevée fur le comble de la tortuë ,.
& enfermée tout autour de claies , qui en
cachoient tellement les vuides , que les
yeux y étoient trompez.
Figurez-vous, par exemple , quatrefa
blieres , couchées de plat fur le comble
de la tortuë ; quatre poteaux qui faifoient
les encognures ; quatre autres ableres
fur les poteaux ; fur ces fablieres le fecond
étage conftruit d'une charpente legere
, avec de petits poteaux de foutien
de bas en haut , à certaine diſtance l'un
de l'autre , affurez par des contrefiches
le tout non couvert de claies par le haut,
Ia vola
x
се
JUIN 1097 1724
ce qui eft ridicule ; non revêtu de claies,
ce qui n'auroit pû donner la figure de
Tours à une charpente fi claire ; mais enfermé
de claies dreflées fur les bords des
tortues , & où l'on avoit percé des crénaux.
Cela pofé , fi nous étions dans un fiecle
où les Traducteurs litteraux n'euffent
pas tant la vogue , & où l'on put
fouffrir la moindre périphrafe , on pourroit
en refferrant par la connoiffance du
métier les termes generaux dont Folibe
s'eft fervi , fe difpenfer d'une note , &
rendre ainfi toute la penfée de Folybe :-
Car comme on avoit enfermé de claies la
charpente élevée fur les tortues , cette difpofition
des claies donnoit à l'édifice l'apparence
& la figare d'une Tour.
Dans la phrafe fuivante , le mot d'autres
embarraffe nôtre homme . Eft- ce à la
Galerie , dit - il , eft- ce aux Tours qu'il
doit fe rapporter ? car l'un & l'autre fe
prefente naturellement à l'efprit . C'eft
donc au fien . Car quel autre pourroit
imaginer d'autres Galeries fur la Galerie
ou d'autres Tours fur les Tours ? au lieu ,.
que pour peu que l'on ait d'intelligence ,
on conçoit d'abord que les claies ayant
été le fujet de la phraſe précedente , c'eſt
des claies que l'on parle , quand on dit
qu'il y en avoit d'autres fur la Galerie .
I, vol. Mais
1098 MERCURE DE FRANCE.
و
Mais, continue- t-il ce mot d'autres
fe rapporte à des chofes où l'on avoit
pratiqué des crénaux . Pratique- t- on des
créhaux dans les claies ? Eh ! qui en doute?
Il eft furprenant qu'un auffi habile
homme que l'Apologifte ne fçache pas
une chofe fi triviale.
Comment falloit- il donc traduire pour
lever cette prétenduë équivoque ? IÎ falloit
dire , que fur la galerie qui joignoit
les deux tours on avoit difpofe d'autres
claies en forme de crénaux . Malin comme
vous êtes , M. le Chanoine , vous
éclatez de rire. Pour moi vous ne me
croirez peut- être pas , mais cela me fait
compaffion. J'ai une tendreffe de coeur
qui fouffre autant à voir un homme mocqué
qu'un homme battu . Comment cela
a -t-il pû échaper à nôtre Anonime ?
Il falloit fi peu de chofe pour l'éviter.
Tant foit peu d'attention lui auroit fait:
connoiftre qu'il eft auffi peu fenfé de dire,
que l'on difpofe des claies en forme de
crénaux , qu'il le feroit de dire , que l'on
difpofe des murailles en forme de fenêtres.
Vous verrez que ce fera Cafaubon qui
l'aura trompé innocemment . Car il eft
vrai que Cafaubon a traduit in modum
pinnarun , d'où l'Apologiſte a pris en'
forme de crénaux : mais il ne doit pas
I. volg
pour
JUIN 1724. 1099
pour cela s'en prendre à ce grand homme.
Que ne traduifoit- il auffi-bien les
deux mots qui fuivent , erant divifa ,
qu'il avoit traduit in modum pinnarum ,
on n'auroit eu rien à lui dire . Car ce
Latin de Cafaubon , crates in modum pinnarum
erant divifa fignifie que les
claies avoient été percées en forme de
crénaux..
~
Le malheur eft , qu'il ne peut pas dire
pour s'excufer , que par des claiesdifpofées
en forme de crénaux , il entend:
des claies difpofées de telle forte , qu'entre
deux on avoit laiffé une feparation..
Car on le ramenera fans mifericorde à
fon original , qui porte expreffément ,
que c'eft dans les claies mêmes que les
crénaux avoient été pratiquez , Twv gép?-
ῥῶν εἰς ἐπάλξεις τῇ πλοκῇ διηρημένων . 11 era
mocqué de n'avoir pas fait attention :
à ce Thon qui eft décifif : ou fi l'on'
eft affez indulgent pour ne point exiger
de lui la connoiffance du Grec , au moins
on ne lui pardonnera pas de n'avoir point
entendu l'ipfa viminum textura de Cafaubon
, qui rend à merveille le Tλо×?
de Polybe..
En un mot , je crains fort que toute la
grace que l'on fera à ces claies difpofées
en forme de crénaux , ne foit de les mettre
à côté des madriers de terre , pour apprendre
1 I. val..
1100 MERCURE DE FRANCE.
prendre à certaines gens qui croyent tout
favoir, & pouvoir décider de tout , à ne faire
que leur métier. Tel a du talent pour
des chries & des amplifications ; qu'il
s'en tienne là. Non omnia poffumus omnes
.
,
Cependant , M. cet homme qui demande
fi l'on pratique des crénaux dans
les claies , & qui difpofe des claies en
forme de crénaux , cet homme , dis-je ,
menace le Chevalier de combler rez -ter.
re fes tranchées des Anciens ou du
moins de démontrer qu'elles font fort
incertaines. On l'attend de pied ferme ,
c'est trop peu dire , on le défie d'attaquer
cette découverte . Le Chevalier , qui plaifante
toûjours & tant qu'il peut , en termes
de Rabelais , dit qu'il fera fort aife
de voir de fon urine. Mais fi j'avois quelque
liaison avec l'Apologifte , je lui confeillerois
en ami de ne pas mefurer fon
épée avec celle de M. de Folard. La partie
n'eft point égale. Le Chevalier eft
armé jufqu'aux dents . It a l'efprit , l'étude
, l'experience : quelles armes ! Pour
l'Apologiſte , je veux bien croire qu'il a
les deux premieres , quoique faute de
P'une ou de l'autre il ait été quelquefois
mal mené. Mais il me permettra de
lui dire ce qu'on dit autrefois à un Ecrivain
, à qui nous fommes redevables de
1. vol .
la
JUIN 1724. IIOF
lapfus belle des traductions d'Horace ,
& quiav o it armé de piques un Eſcadrom
Vous n'êtes pas guerrier , mon Pere , il y
paroît. Je fuis , Monfieur , &c.
A Paris , ce 15. Juin 1724.
?
RONDEAV EN BOUTS-RIMEZ.
Uels bouts rimez ! quel mot que
Provençales
Qui me conduit à celui de Cabale
Comment pouvoir tous deux les Ajuſter
J'aimerois mieux voir Huiffier m' Exploiter,
Ou Trebucher dans le plus noir
Dedale
Comment placer le nom de Bucephale
Si c'eft par-là que l'Auteur fe Signale ,
Et que ma Mufe il ait voulu Tenters
Quels Bouts-rimez !
De ce Cheval vous paffez à Cephale,
Puis par malice il fait rimer Omphale s
Mais Apollon le fera
Dn le verra réduit à
Ι . νο !.
Garotter ,
Marmotter .
Oh !
1102 MERCURE DE FRANCE:
Oh ! c'eſt bien pis , il finit par Scandale.
Quels Bouts-rimez !
AUTRE
A Minervette.
Etui Rondeau , très - gente
Je te dedie , & malgré la
En Bouts-rimez ici vais l'
Marot qui fçût fi beaux vers
One n'eut trouvé le fil de ce
Provençales
Cabale
Ajuſters
Exploiter,
Dedale
Or Pegazus plus lourd que
Sous moi chetif en rien ne fe
Partant pourra ne pas te cuis
Cetui Rondeau .
Maudir collet ! fans toi nouveau
Plus amoureux que le mignon d
Tôt en Provence irois me
Bucephale ,
Signale
Tenter
Cephale
Omphale
Garotter
Des plus doux noeuds..... paix , j'entens Mar-
Mille cenfeurs chez qui caufe
Cetui Rondeau.
I vola
motter
Scandale!
ΡΑ
JUIN 1724. 1103
PALINO DIE.
Es Bouts-rimez la Mufe
D
Provençale
Renverfera l'importune
Cabale
En mots bourrus , qu'on ne peut
Ajuster ,"
Gens de bon goût ne fçavent Exploiter
Pareil micmac pour eux eſt un Dedale,
En vers fenfez , heureux qui fe
Jamais Phebus ne connut
Mais pour le faire , il ne faut pas
Des Bouts - rimez.
Bucephale
Signale ,
Tenter
Puiffe perir par les traits d'un Cephale
Puiffe perir comme l'Amant d' Omphale
Qui par tels mots ſe laiffe Garo ter
Pour moi je veux fans ceffe Marmotter
Tant qu'on aura reparé le
Scandale.
Des Bouts- rimez.
I vol. LET:
1104 MERCURE DE FRANCE :
XX : XXXXXXXXXXXXX
LETTRE aux Auteurs du Mercure ,
contenant ce qui s'eft paffé à la derniere
feance de l'Académie de Bordeaux-
J
E vous envoye , Meffieurs , une pe
tite Relation de ce qui s'eft paffé à la
derniere féance publique de l'Académie
des Belles - Lettres , Sciences & Arts de
cette Ville . Elle fut tenue le premier de
ce mois , qui eft le jour de la Fête du
Protecteur M. le Duc de la Force . Ce
jour la eft deftiné pour adjuger le prix à
la Differtation qui a le mieux rempli les
conditions du Programe que l'Académie
a publié l'année precedente. Ce Progra
me étoit tel , s'il y a dans l'univers du
mouvement abfolu , ou fi tout mouvement
n'eft que relatif. Cette même queftion
avoit été traitée par Mrs Crouzas & Gamache
dans les ouvrages qu'ils envoye
rent à l'Académie des Sciences de Paris ,
où M. Crouzas qui tenoit pour le mouvement
abfolu remporta le prix l'année.
paffée . Celle de Bordeaux avoit efperé
que la même queftion prefentée aux fçavans
, les animeroit encore dans la recherche
d'une verité qui n'eft encore que
trop cachée. Mais elle n'a reçû qu'une
I. vol. feule
i
JUIN 1724. 1105
feule Differtation qui fe declare pour le
mouvement relatif , & à laquelle on n'a
pû adjuger le prix , parce qu'elle n'avoit
point de concurrent.
M. de Caupas , Confeiller au Parlement
, & un des Académiciens occupant
ce jour- là la place du Directeur abfent
fit l'ouverture de cette féance par l'Hif
toire de la queſtion qu'il continua juſques
à l'état où elle a paru dans l'Académie
des Sciences à Paris , & dans celle de
Bordeaux. Cette Hiftoire commence par
Zenon qui foutenoit qu'il n'y avoit point
de mouvement réel dans la nature , & que
tout ce que nous voyons dans les corps
n'étoit qu'apparences. Ariftote a refuté
toutes les raifons de ce premier , & il
s'agit aujourd'hui non de déterminer s'il
du mouvement réel dans la nature
y a
mais s'il y a un mouvement abſolu , ou
tout mouvement n'eft que relatif. Pref
que tous les Philofophes s'accordent à re
garder la matiere comme indifferente au
repos ou au mouvement , & croyent
qu'un corps forti du repos pour parcourir
un certain efpace , a reçû quelque
chofe de nouveau qu'il n'avoit pas. C'est
ce nouveau acquis , ce principe actif ,
cette tendance qu'on appelle mouvement
abfolu , lequel ne peut venir du corps ,
mais feulement de la volonté du Crea-
1. vol. teur
,
fi
1106 MERCURE DE FRANCE.
teur , mouvement inamiffible , mais communicable
par certaines loix.
D'autres Philofophes dont le nombre
eft affez petit ne trouvent rien de femblable
à ce mouvement. Ils ne voyent
rien dans la nature ou dans les corps qui
ne foit figure , ou raport different de
diftance. C'est ce different raport qui
change continuellement , lequel s'appelle
mouvement , & n'eft que mouvement relatif.
M. de Caupas ajoûta des raiſons & des
exemples pour faire entendre ces raiſons,
afin de n'ôter rien à la force du fyftême
qui établit le mouvement relatif, ſans ſe
déterminer pour celui-la ou pour l'abfolu
, & il étoit peut- être neceffaire d'entrer
dans ce détail , afin de faire entendre
la queftion à des gens , qui malgré
les termes du Programe croyoient qu'il
s'agiffoit du mouvement effentiel ou non
effentiel à la matiere .
Après ce Difcours on lût la Differtation
unique qu'on avoit reçûë , elle
avoit pour Sentence ce vers du L. 1. des
Georg. de Virgile :
Denfat , erant que rara modo , & qua
denfa relaxat.
L'Auteur qui fe declare pour le mouvement
relatif, prétend que la machine
du monde composée de plufieurs inftru-
I. vol. mens ,
JUIN 1107 1724 .
mens , ne le gouverne pas autrement que
les machines artificielles , parce que le
mouvement naturel , & l'artificiel n'ont
que les mêmes loix , & que ce mouvement
artificiel & le naturel ne font que
relatifs . Or ce mouvement dépend nonfeulement
de l'action que Dieu a donnée
à un premier mobile , mais encore de la
pefanteur , de la preffion , de la réſiſtance
des corps ; & voilà fur quoi eft appuyée
tout l'ouvrage , principes qu'il applique
à la defcription de la machine de l'univers.
Dans cet ouvrage il admet le vieux
fyftême de Ptolemée de la terre au centre
du monde , fans craindre les Carthefiens
qui regardent aujourd'hui cet ancien fyftême
comme un problême.
M. Sabbatié , Profeffeur de Philofophie
du College de Guyenne en cette
Ville , lût une Differtation fur la cauſe
de la dureté , & de la liquidité des corps,
La dureté dépend , felon lui , de quatre
cauſes. 1 °. Du repos des parties les unes
près des autres. 20. De leur figure reguliere
ou irreguliere. 3. De la compreffion
exterieure de l'air & de la matiere
fubtile. 4°. De la matiere fubtile qui entre
librement entre les parties du corps
dur , & les preffe du dedans au dehors ,
comme l'air renfermé dans un balon qui
en devient dur. La liqueur fera donc
I. vol. com1108
MERCURE DE FRANCE.
·
compofée de parties agitées en tout fens
par la matiere du 1. & 2. élement .
Pour la dureté des corps l'Auteur ſe
fait une objection prife de la dureté du
diamant qui devoit être moindre que
celle de l'or , puifque l'or a beaucoup
plus de parties en repos que le diamant
maffes égales. Mais il leve cette difficulté
en compofant cette pierre de parties
Tetraedres ou Exaedres , & percées en
tout fens pour donner paffage à la lumiere
; ainfi fans nuire à la tranfparence
, on explique la dureté , parce que
ces Exaedres fe touchent & s'ajuftent immediatement.
Au lieu que l'or eft compofé
de petites maffes folides , a plufieurs
faces liffes , polies , compofées elles - mêmes
d'autres plus petites maffes femblables
, & tellement ajuftées les unes contre
les autres , qu'elles ne donnent aucun
paffage à la lumiere , ni à la matiere fubtile
, & par ces deux fortes de Molecules
on explique dans l'or le poids , l'opacité ,
la fixité , la ductilité.
Des proprietez de la liqueur , de la
divifion & agitation de fes parties , de fa
pefanteur , on en tire quelques propofitions
qui regardent l'Hydrofta ique ; &
fur-tout on prouve trois propofitions qu'il
feroit trop long de détailler ici . Dans
l'explication de la troifiéme on fait voir
1: vol.
que
JUIN 1724.
que M. Pafcal n'a pas raporté la vraye
raifon de ce que l'on cherche , ni fait la
veritable figure dans la feptiéme qu'il
nous donne dans fon Traité de l'Equilibre
des liqueurs.
M. le Directeur répondit à M. Sabbatié
, que ces fortes de queftions ne prefentoient
pas à l'efprit de ces beaux champs
où naiffent les fyftêmes ingenieux , où le
vrai- femblable fe trouve toujours au défaut
du vrai. Ici , dit- il , le calcul & l'experience
doivent juftifier les découvertes
, & ne permettent pas d'impofer à
perfonne , &c.
Enfuite M. Navarre , Confeiller à la
Cour des Aydes , & Secretaire perpetuel
de l'Académie lût les obfervations fur
L'Eclipfe du Soleil qui doit arriver le
22. de ce mois , & il détermina par une
ligne fur la Carte de France tous les lieux
où Eclipfe devoit être ou centrale , ou
totale . Ces lieux étoient lavez fur la Carte
, ainfi qu'il avoit vû faire à Paris par
M. le Chevalier de Louville. L'operation
fe fait méchaniquement en faifant
couler fur cette ligne une Eclipfe fort
longue qui reprefente l'ombre , ce qui
abrege un grand nombre de differens calculs.
M. Navarre ajoûta à ces obfervations
, celles qu'il avoit faites pour l'Eclipſe
à Paris , dans lesquelles il fe trou-
1. vol. D ve
1110 MERCURE DE FRANCE.
ve quelque difference entre fon calcul
& celui de M. Lieutaud dans la connoiffance
des temps.
M. le Directeur lui répondit fort gracieufement
, & fur cette methode de M.
le Chevalier de Louville qu'il n'avoit
pas voulu découvrir , il lui dit que ces
fortes de myfteres n'étoient que trop com
muns parmi les fçavans , mais qu'ils n'é
toient point mysteres pour lui , que fa
penetration les découvroit , quelques
cachez qu'ils fuffent , & que les ayant découverts,
fa generofité les communiquoit.
Le nouveau Programe de l'Académie
eft fur la Botanique . Il peut devenir utile
au public par fes nouvelles découvertes
pour faire venir de bouture des plantes
qui viennent trop tard par femences. Je
fuis , &c.
A Bordeaux , ce 15. Mai 1724.
I. vol. L'HEUJUIN
1724.
IIII
XXXXXXXXXXXXXXX
L'HEUREUX MOMENT.
Cantate.
E Pris depuis long - temps des attraits de
Themire ,
L'infortuné Daphnis languiffoit vainement :
Infenfible aux foupirs d'un fi fidele amant ,
Themire fans pitié regardoit fon martyre.
Cet aimab'e Berger par les p'us tendres chants,
Se plaignoit aux échos de fa langueur fecrette ,
Et pouffoit dans nos bois ces amoureux accens,
Au fon de fa douce Mufette.
}
M
Themire mépriſe mes voeux ,
De mes foupirs elle s'offenfe ,
Et moins elle flatte mes feux ,
Plus j'en reffens la violence.
Sans eſpoir tout prêt de mourir ,
Je cheris le poids de mes chaînes .
Mon tendre coeur craint de guerir
Du beau feu qui cauſe ſes peines.
vol. Dij
Mai s
1112 MERCURE DE FRANCE .
Mais qui peut de l'Amour braver les traits
vainqueurs ,
Près des lieux où Daphnis déploroit ſes malheurs
,
La fortune propice avoit conduit Themire.
Cachez aux yeux du Berger amoureux ,
Elle prête l'oreille au recit de fes feux.
Contre fa fierté tout conſpire ,
Dieux quel trouble fecret s'éleve dans fop
coeur,
Un tendre mouvement fuccede à ſa rigueur 3
Elle veut fuir envain le charme qui l'attire. ,
Un coeur qu'Amour veut enflâmer ,
Se flatte envain de fe défendre ;
Quand il commence à s'allarmer ,
Il s'eft déja laiffe furprendre,
來
Contre un ennemi qui vous plaît ,
La raifon a de foibles armes ;
La réfiftance qu'on lui fait
Lui prête encor de nouveaux charmes.
Tandis que la Bergere , à fa naiffante ardeur
Oppofe encor une fierté mourante ,
Į , vol,
Son
JUIN
1113
1724
Son amant l'apperçoit , eft- ce une vaine erreur?
Quel Dieu , dit- il, à mes voeux vous preſente!
Ah ! fivôtre rigueur doit terminer mon fort
Qu'il m'eft doux que vos yeux foient témoins
de ma mort.
Attendrie à ces mots la Bergere foupire ,
Ta conftance , dit- elle , a vaincu ma froideur .
C'en eft fait , cher Daphnis , tu regnes dans
mon coeur ,
Je cede aux doux tranfports qu'Amour pour
toi m'inſpire ,
Si ma fierté fit ton martire ,
Ma tendreffe à ſon tour va faire ton bonheur.
M
Envain une beauté cruelle ,
Long- temps a fçû nous réfifter ,
Il eft d'heureux momens , qui fçait en profiter
Triomphe de la plus rebelle.
Amour nous payons tes faveurs ,
Par les plus fenfibles allarmes ;
Mais plus elles coutent de larmes ,
Plus nous en goûtons les douceurs .
M. de Chalamont de la Vifelede.
1. vol. Diij
DIS114
MERCURE DE FRANCE. -
******************
DISCOURS du Cardinal de Roban
au Sacré College.
MESSIEUR ESSIEURS ,
Il n'y a que trois ans que paroiffant
pour la premiere fois dans cette Augufte
Affemblée , j'eus l'honneur d'expofer à
vos Eminences la fenfible douleur , dont
le Roi mon Maître & la France entiere
étoient penetrez , à l'occafion de la
perte
d'un des plus grands & des plus faints
Peres qui ayent gouverné l'Eglife .
Cette douleur fe renouvelle aujour
d'hui par la mort d'Innocent XIII. de
glorieufe memoire . S. M. le regrette infiniment
, Meffieurs , il étoit plein de
fagefle , de juftice & de moderation : fon
courage répondoit à fa naiffance , & les
derniers momens de fa vie ont marqué
la délicateffe de fa confcience , & la folidité
de fa pieté.
Il aimoit le Roi mon Maître , & il
en étoit aimé auffi S. M. partage- t'elle
bien fincerement votre commune affliction
Elle m'a chargé de vous en afſurer ;
elle vous en aflure elle - même par la
1. vol.
LetJUIN
1714-
1115
Lettre que j'ai l'honneur de vous rendre.
Vous y verrez en même temps , que dans
cette trifte conjoncture
elle met toute fa
confiance dans vos Eminences.
Dieu a choifi & placé au milieu de
Vous celui qui doit efluyer les pleurs des
fideles , & confoler l'Églife. Le Ciel &
la terre reconnoîtront
le Pontife que
l'accord de vos fuffrages aura defigné
c'est à vous à le manifefter ; & le Roi
perfuadé que vôtre unique objet eft le
bien general de toute la Catholicité , s'attend
que vous donnerez bien-tôt à l'Eglife
un Pape qui foit veritablement
le
Pere commun des fideles , & qui par
l'excellence de fes vertus , par la fagelle
de fes confeils , & par la pureté de fon
zele , nous faffe voir ces jours tant defirez
, où doivent regner enfemble la juſ
tice , la verité & la paix ; & c'eſt dans ces
vues qu'il s'unit avec joye à l'Empereur,
au Roi d'Eſpagne & à tous les Rois
Princes & Etats Catholiques , pour appuyer
vos faintes difpofitions , par tout
Je pouvoir que Dieu a mis entre fes
mains.
Telles font mes inftructions , Meffieurs
qu'il eft heureux pour moi d'executer
des ordres fi Chrétiens , & fi conformes
à mon caractere , & à la pour
dont je fuis revêtu Ainfi éloigné de pre
I. vol.
D iiij tout
2
1116 7
MERCURE DE FRANCE.
tout efprit de partialité , fans aucun mou
vement d'émulation , de foupçon ou de
jaloufie , préfumant le bien , ne penfant
point le mak, je m'attacherai à vous faire
connoître par mes difcours , par mes dé- ,
marches , & par tous les moyens que
peuvent infpirer l'honneur , la Religion
& la confcience , que je ne defire rien
tant que de fuivre , entretenir , & ref
pecter l'union de vos efprits & de vos
coeurs.
*******************
S C E V O L A.
Poëme qui a remporté le prix de l'Académie
des Jeux Floraux .
A
Rdent à rétablir une injufte puiffance ,
Porféna des Tarquins fignaloit la vangeance.
De Rome , dès long-temps , fes nombreux
bataillons
Environnoient les murs , & couvroient les
Sillons ;
Mais des fureurs de Mars bien-tôt trifte Theatre
,
Elle eut payé l'affront d'un fiege opiniâtre :
Les fiers Romains cedoient , tout trahiffoit
leurs voeux ;
I. vol. Et
JUIN 1117
1
1724.
Et leurs alliez même étoient armez contr'eux.
Ainfi Rome tomboit , cette fuperbe Ville
Qui devoit être un jour en Heros fi fertile ,
Qui fur la foi des Dieux , mere d'un peuple
Roi ,
Devoit faire trembler l'univers fous fa loi..
Mais vainement du fort elle craignoit l'ou
trage,
D'un zelé Citoyen que ne peut le courage ,
Quand il fe croit aux fiens comptable de for
bras ,
Quand il ofe pour eux affronter le trépas.
D'un peuple confterné la plus sûre efperance,
Scévola de ce peuple embraffe la défenſe .
Impatient d'agir , il enfante un deffein
Digne de fauver Rome , & digne d'un Romain.
Il vouë à fa Patrie une illuftre victime :
Le chefdes ennemis , un Heros magnanime ,
Dont fon coeur de remords juftement com
battu ,
Admire la valeur , refpecte la vertu ,
Et qu'en portant le coup que fon bras luf
deftine ,
Il croit que la Patrie elle-même affaffine.
Dans ce hardi projet toûjours plus affermi
I. vol. D v
1118 MERCURE DE FRANCE.
Il adreffe fes pas vers le camp ennemi,
Il s'y gliffe , & bien- tôt le fort offre à ſa vûë,
D'un Guerrier reveré la prefence imprévûë.
D'une nombreuſe cour le fafte embarraſſant
,
Des honneurs fouverains l'éclat éblouiſſant
,
L'augufte majesté qu'en fes yeux il remarque
,
Tout au vaillant Remain annonce le Monarque.
Il croit l'inftant propice. Il approche & foudain
Son bras plonge au Heros un poignard dans
le fein.
On l'arrête, Le Roi frape bien-tôt ſa vûë.
Il voit , qu'au gré du fort , fa vengeance eſt
deçûë.
Il fremit , für fon front éclate la fureur ,
Scévola défarmé fait trembler fon vainqueur.
D'une voix qui ne marque aucun efpoir de
grace :
Connois-moi. Ne fois point furpris de mon
audace ,
Dit-il. Je fuis Romain. Tu m'allois affervir.
J'ai préferé la mort à l'affront d'obéir.
Ofer tout , fouffrir tout pour fauver la Patrie,
Braver , chargé de fers , un vainqueur en furie,
Voit , prêt d'être immolé, le trépas fans effroi ,
1. τοί.. Au
JUIN 1724. 1119
Au milieu de fon camp faire trembler un Roi.
Tel eft du coeur Romain , tel eft le caractere ,
L'heroïque vertu nous eft hereditaire.
Plutôt que d'obéir , tout Romain perira,
Nez pour donner des loix , nul d'eux n'en
fubira.
Envain le fort pour toi contre Rome conſpire.
Qu'efpere-tu ? ranger Rome fous ton empire ?
Rome aime mieux tomber qu'abandonner l'efpoir
,
De voir la terre un jour foumife à fon pouvoir.
Ses enfans genereux qu'un même efprit anime,
Succent avec le lait ce fentiment fublime.
Dans le coeur de Coclès que n'a- t'il pas produit
?
Ce noble fentiment dans ton Camp m'a conduit.
'Fier ennemi des Rois & de la tirannie ,
Je vois , non fans fremir , que ma triſte Patrie
Va , fuccombant enfin , reconnoître um vain
queur ;
Qu'on ne peut la fauver qu'en te perçant le
coeur.
J'arme mon bras. Lefort a trahi mon courage,
D'un Romain plus heureux ta more fera l'ou
vrage.
1. vol. D vj
Il
1120 MERCURE DE FRANCE.
Il dit dans fon courroux , le Monarque fre- ^
mit ,
Et contre le peril fon grand coeur s'affermit.
Je ne crains point, dit- il, une main ennemie,
Lâche Affaffin , les Dieux prennent foin de
ma vie ,
Et ce coup dont ta main prétendoit m'accabler
,
Je le meriterois s'il me faifoit trembler.
Et fi Rome , ajoûtant l'injuftice à l'outrage ,
Après tous mes exploits , doutoit de mom
courage :
Les flots de fang Romain que ce bras a verfez,
D'un foupçon fi honteux mevangeroient affez.
Máis , quel eft ce Romain , qui de mon fang
avide ,
Arme encor contre moi fa fureur homicide
Parle , ou dans les horreurs d'un tourment fans:
égal.....
Ah ! répond Scévola , que tu me connois mal' !'
Qu'au milieu des tourmens ma vertu ſe trahifle
!
Qui fait braver la mot fçait braver le fup
plice :
Juges- en ? Vers des feux il avance foudain,
Et la flamme bien tôt a dévoré ſa main.
1. vol. Saili
JUIN 1724.
Saifi d'étonnement à cette trifte image ,
Porféna du Romain admire le courage ;
Sa conftance heroïque & fa noble fierté ,
Excitent à l'envi fa generofité.
Que ne peut la vertu fur un coeur magnanime
!
Cet ennemi que Rome a choifi pour victime :
Vois,dit-il, quel il eft, quand on l'ofe outrager,
Vois de ſes ennemis comme il fçair ſe vanger
Tu merites la mort , je te donne la vie ,
Mais ce n'eft point affez. Pars ? Revoi ta Patrie?
Accablé de bienfaits , & d'honneurs revêtu ,
Va joüir chez les tiens des fruits de ta vertu
Plus charmé qu'effrayé de laudace Romaine ,
Je défarme mon bras , je dépouille ma haine ;
J'offre enfin , près de vaincre , une folide paix,
Et ta fermeté feule a produit ces effets.
Major decepta fama eft & gloria dextra y
Si non erraffet , fecerat illa minus.
Mart. Epig. 78. Lib. 1.
ParM. Dulard , de Marſeille
J. vol.
LO1122
MERCURE DE FRANGE.
*******************
LOTERIE de la Compagnie des Indes ,
compofee de 30000. Billets qui fėra.
tirée en cinq Claffes . Chaque Billet
fera de deux Dixièmes d'Action , portant
trois Dividendes , & de 300. liv.
en efpeces. Les valeurs de chaque Billet
ferontpayées.
U
SÇAVOIR
N Dixième d'Action & 100. 1. en Efpeces .
pour la premiere Claffe.
so liv. en Efpeces pour la 2 Claffe
so. liv. en Efpeces pour la 3 Claffe.
so . liv. en Efpeces pour la 4 Claffe..
Un Dixieme d'Action & so. liv . en Efpeces
pour la Claffe.
La Compagnie fera credit des payemens de
Ja 2.3 . & 4. Claffe.
Les 200. livres , payement des 2.3.4.89 •
Claffes , feront payées avec le fecond Dixieme
d'Action après le tirage de la quatrieme Claffe."
Le premier payement , compofé de 100.
livres d'Efpeces , & d'un Dixiéme d'Action ,
fera fait en deux temps.
SCAVOIR .
so. liv. d'Efpeces pour valeur d'une Soufcription
délivrée à l'ouverture de cette Loterie.
so. liv. d'Efpeces & un Dixiéme d'Action
dans le courant des mois de Juin & Juillet
prochain.
I. vol. Le
JUIN 1724. 1123°
Le fecond payement , compofé de 100. liv
d'Efpeces & d'un Dixiéme d'Action , fera fait
dans les trente jours qui fuivront le tirage de
la quatriéme Claffe.
La Compagnie recevra dans le ſecond payement
le Dividende des fix derniers mois 1723.
fans diftinction de Numero , fur le pied de
75. liv . d'Efpeces.
Le Porteur d'une Soufcription , qui n'aura
pas fourni à la Caiffe de la Compagnie les fecondes
so. liv. & le Dixiéme d'Action du premier
payement , avant le premier Aouft 1724.
perdra les premieres so. liv. par lui payées .
Le Porteur d'un Billet de Loterie qui n'aura
pas fourni à la Caiffe de la Compagnie les
2co. liv. d'efpeces & le Dixiéme d'Action du
fecond payement , dans les trente jours qui
fuivront le tirage de la quatriéme Claffe , perdra
fon Billet.
Le premier Aouft 1724. annullera toutes
les Soufcriptions.
Le dernier des trente jours qui fuivront le
tirage de la quatriéme Claffe , annullera tous
les Billets de Loterie dont les zco. liv . d'Efpeces
& le Dixiéme d'Action n'auront pas été
fournis à la Caiffe de la Compagnie.
Douze cens cinquante Lots payables en
efpeces , feront tirez dans les cinq Claffes.
Diftribution des 250. Lots de la premiere
Claffe.
1 Lot de 80000 livres , cy
1 de 3000
I de
15000
I de 10000
I de 8000
I de 6000
1,201.
• · 80000 liv.
30000
15000
10000
80QQ
6000
I.
1124 MERCURE DE FRANCE.
I de
sooo
de 4000
5000
4000
2
•
de 3000
6000
3
de 2000
6000
4
de 1000
4000
IO de 800 8000
223 de 600 133800
1000 Primes à 300 3:0000
1250 615800
Diftribution des 150. Lots de la Deuxième
Claffe.
I Lot de 100000 livres , cy. 100000 liv.
1 de
50000 50000
de 25000
25000
de
15000 15000
de
roooo
IOCOO
de 8000 8000
de -6000 6000
de 5000 5000
de 4000
8000
de
3000 9000
de 2000 8000
de 1000
foo0
15 de 800 12000
213 de 650 138450
150 Lots.
399450
Diftribution des 250 Lots de la Troifiéme
Claffe.
Lot de 150000 livres , cy. 150000
de 70000 70000
1. vol.
I.
TUIN 1724 1125
de
25000
25000
de
15000 15000
I de 10000
I de 8000
de 6000
100CO
8000
6000
de 5000
IOCOO
3
de 4000
I2000
4
de 3000
12000
5
de 2000 10000
ΙΟ de .1000 10000
20 de 800. 16000
199 de 700% 139300
250 Lots-
493 300
Diftribution des 250. Lets de la Quatrième
Claffe
I Lot de 200000 livres , cy 200090 liv.
de 80000 80000
I de
30000
30000
I de
15000
11000
de 10000
10000
de 8000
8000
d : 60c0
12200
3
de 5000
15000 #
4
de 4000
16:00
S
de 3000 15.000 .
6 de 2000
12000
ΤΟ de 1000 1020
30 de 800 24000
184 de 750 138500
250 Lets
585500
1. vol. Diftri
1126 MERCURE DE FRANCE.
Diftribution des 250. Lots de la Cinquiéme
Claffe.
1 Lot de 300000 livres , cy 3.00000 liv.
150000
" I de
150000
'I de
70.000, 70000
I de
30000 30000
I de
15000 15000
2 de
100GO 20000
3
de 8000
24000
4 de 6000 24000
de 50 0
25000
de
4,00 24000
de 3000 15.000
6 de 12000 2000
ΤΟ de 15000
I foo
204
de 1300
265200
ago Lots
89400
Outre les 250. Lots payables en efpeces , de
la cinquiéme Claffe il fera encore tiré 27;0.
Lots qui auront chacun 150. livres de rente
viagere.
Chacune des 1000. Primes forties de la premiere
Claffe fera acquittée par un Billet de
300, livres d'efpeces , payable au Porteur trois
jours après le tirage de la cinquiéme Claffe,
Ces Billets feront reçûs pour comptant dans
les payemens qui feront faits avant le tirage
de la cinquiéme Claffe
Les Numero qui auront gagné des Primes
à la premiere Claffe , feront remis dans la
rouë de fortune , & pourront gagner des Lots
dans les 2. 3. 4. & s. Claffes , de même que
les autres Numero.
4. vol. Le
JUIN 1127 1724.
Le premier Numero qui gagnera un Lot
dans la premiere Claffe , gagnera auffi 3000. I.
de rente viagere.
Le dernier Numero qui gagnera un Lot dans
la premiere Claffe , gagnera auffi 3000. livres
de rente viagere.
Le premier Numero qui gagnera un Lot
dans la feconde Claffe , gagnera auffi 4000. I.
de rente viagere.
Le dernier Numero qui gagnera un Lot
dans la feconde Claffe , gagnera auffi 4000. L
de rente viagere.
Le premier Numero qui gagnera un Lot
dans la troifiéme Claffe , gagnera auffi scoo. 1 .
de rente viagere.
Le dernier Numero qui gagnera un Lot
dans la troifiéme Claffe , gagnera auffi sooo. I.
de rente viagere.
Le premier Numero qui gagnera un Lot
dans la quatriéme Claffe , gagnera auffi 7500. I.
de rente viagere.
Le dernier Numero qui gagnera un Lot
dans la quatriéme Claffe , gagnera auffi 7 s00. l.
de rente viagere.
Le premier Numero qui gagnera un Lot
dans la cinquiéme Claffe , gagnera auffi 12000. I.
de rente viagere.
Le dernier Numero qui gagnera un Lot
dans la cinquiéme Claffe, gagnera auffi 12.000. 1.
de rente viagere.
Le même Numero pourra gagner une Prime
, un Lot de 300000. liv, payable en efpeces,
& une rente viagere de 12000. livres.
Le plus petit Lot payable en efpeces rem
bourfera les fonds mis en argent , & payera
chaque Dixiéme d'Action scc. livres.
Les Lots payables en efpeces feront acquitez
huit jours après le tirage de chaque Claffe ,
I. vol. fans
1128 MERCURE DE FRANCE.
fans autre diminution que celle des credits ,
dont le porteur du Billet heureux fe trouvera
debiteur.
1250. Lots payez en efpeces , & 2753. Lots
payables en rentes viageres , réduiront les
39000. Billets de cette Loterie à 26000. Billets.
Chacun des 26000. Billets blancs aura une
rente viagere de 55. livres.
Ces 26000. Billets blancs portant ss . livres
de rente viagere , & les 27 sc. Lots de 15o. l.
de rente viagere , formeront un Corps de Tontine
de 28750. Numero , chacun de ces 28750.
Numero fera fufceptible d'accroiffement.
Chaque rente viagere commencera à cou→
rir du jour de fa conftitution.
•
Les rentes viageres feront conftituées à la
volonté du proprietaire , fur autant de têtes
que bon lui femblera , pourvû qu'aucune portion
ne foit au- deffous de 50. liv . de rente.
Les arrerages des rentes viageres échûs ,
feront payez en efpeces fonnantes , le premier
Janvier & le premier Juillet de chaque année.
Les Etrangers pourront conftituer , & les
rentes leur feront payées comme aux sujets
de Sa Majefté ; quand même ils refideroient
hors du Royaume , & mème en temps de
guerre .
A la fin de chaque demie-année le montant
des rentes éteintes par les morts fera coupé en
deux portions égales.
Une moitié reftera éteinte au profit de la
Compagnie.
L'autre moitié fera partagée en Lots viagers
.
Chacun des 287 50. Numero , dont le Proprietaire
ne fera pas mort , fera mis dans une
rouë de fortune.
Une Loterie qui fera tirée deux fois l'année
11. vol. diftri
JUIN 1724.
1129 ·
diftribuera des Lots viagers à ceux que le fort
préferera.
Le même Numero pourra fucceffivement
gagner plufieurs Lots viagers , juſqu'à concurrence
de 10000, liv. de rente viagere.
Tous les Numero , qui par fucceffion de
temps & de hazards heureux , auront acquis
jufqu'à 10090, liv. de rente , feront retranchez
de la rouë de fortune.
Plufieurs des proprietaires de ces 28750.
Numero jouiront neceffairement de rocoo . liv.
de rente pour chacun de leurs Numero.
Les rentes viageres accordées aux premiers
& derniers Numero fortis dans les cinq Claffes
de Lots payables en efpeces , feront fujettes
au même arrangement. Ces Rentes éteintes fe
ront coupées en deux portions égales , une
portion restera fupprimée au profit de la Compagnie
, l'autre portion augmentera le mon
tant des Lots viagers que la Loterie d'extinction
diftribuëra deux fois l'année.
Chacun de ces 287 50. Billets , non conftitué,
aura fon Numero dans la Rouë de fortune , &
pourra fucceffivement gagner des Lots viagers
qui feront diftribuez deux fois l'année par la
Loterie d'extinction .
En 1724. un de ces Billets fera valeur d'un
Contrat de 55. livres de rente viagere : en 1725 .
ce même Billet fera , peut - être , valeur d'un
Contrat de 105. livres de Rente viagere : certainement
ce Billet non constitué deviendra valeur
d'un Contrat de 10000. livres de rente
viagere.
Le proprietaire d'un de ces 28750. Billets ,
dont le Numero tirera un Lot viager de 1000. 1.
de rente dans la Loterie d'extinction de Janvier
1725. verra fon Billet devenir valeur d'un
Contrat de ross, livres de rente viagere ; alors
3, vol,
1130 MERCURE DE FRANCE.
ce particulier aura trois emplois à faire de fon
Billet.
I Il pourra conftituer fur fa tête une rente
de ross livres .
2 Il pourra vendre fon Billet , dont le prix
lui procurera un rembourfement dix fois plus
confiderable que ce que lui aura coûté fon
Billet de Loterie .
3 Il pourra continuer de garder ce même
Billet , dans l'efperance de fe procurer un tembourfement
beaucoup plus confiderable.
Il n'eft pas douteux que les Billets perdus ,
dont la conftitution fera faite fur des particuliers
qui vivront quelque temps , feront plus
avantageux aux particuliers que ne l'auroient
été la plupart des lots payez en efpeces.
Il n'eft pas douteux que les Billets perdus.
non conftituez , procureront des Capitaux auffi
confiderables que des gros lots.
Les Soufcriptions fur dix Billets , numerotées
depuis 1. jufqu'à 1500. feront fignées par
les fieurs Nelze & de la Guerre.
Les Soufcriptions fur un Billet , numerotées
depuis 1. jufqu'à 1 5000. feront fignées par les
fieurs Huet & Rouffeau ou par les fieurs Caulet
& le Clerc ; ou par les fieurs de Montjeu
& Denone ; ou par les fieurs Youft & Carré ;
ou par les fieurs Rey & Marcel.
Trois des 113. Notaires ne diftribuent point
les Effets de la Compagnie, Meffieurs le Moine
l'aîné , Caillet & Bruxelles.
M. Dupuis l'aîné & M. Dionis l'aîné diftribueront
chacun 420. Soufcriptions ; & les
108. autres Notaires en diftribuëront chacun
27. ce qui compofe les 30000. Soufcriptions .
Si un des 108. neglige de recevoir de la
Compagnie dans le 23. Mai les 270. qu'il doit
diftribuer au public , ces 70. feront remiſes le
davolo 24.
JUIN
1131 1724.
24. Mai à M. de Savigny qui fe trouve le plus
ancien après M. Dupuis l'aîné & M. Dionis
l'aîné. Cet ordre fera foutenu jufqu'à parfaite
confommation des 30000. Souſcriptions.
Le public dictera la Devife qu'il voudra mettre
à chaque Billet de Loterie , lorsqu'il convertira
les Soufcriptions en Billets .
EGLOGUE.
HAi de la fortune ', & trompé par l'Amour
,
Le tendre & malheurex Myrtile ,
Avoit choisi pour fon féjour
73
Un endroit écarté dans un hameau ſterile.
Là , fans Bergere & fans troupeau ,
N'ayant plus pour tout bien que fon feul
chalumeau ;
Ce Berger defolé s'abandonnoit aux larmes ;
Il n'étoit plus fenfible à des amuſemens ,
Que dans un fort plus doux il trouvoit pleins
de charmes ,
Et ne pouvoit penfer qu'à fes cruels tourmens
.
Un jour qu'il parcouroit la plaine ,
L'efprit toûjours frappé d'un mortel fouvenir
,
1, vol.
11.
1132 MERCURE DE FRANCE .
1-
Il apperçut de loin venir
Un Berger qui fembloit ne marcher qu'avec
peine ,
Et dont l'air fombre & languiffant ,
Faifoit bien remarquer qu'il n'étoit pas content.
Myrtile alloit fuir ſa preſence ,
Mais l'Etranger faifant un peu de diligence,
Lui dit , en l'abordant , d'un ton modeſte &
doux ,
Berger , pourquoi me voyez-vous ?
Un malheureux eft- il à craindre ?
Helas ! écoutez -moi , je ne fçai que me plaindre
:
Je fuis l'infortuné Tircis ;
Perfecuté par le courroux celefte ,
L'air de mon hameau que je fuis ,
Je cherche un endroit moins funefte :
Où je puiffe du moins libre dans mes ennuis ,
Achever de mes jours le déplorable reſte ;
Voilà ce qui m'amene en ces fauvages lieux
Souffrez que je m'y cache à la fureur des
Dieux ,
En me refufant un azile ,
Vous me feriez plus cruel qu'eux .
1. vol.
Ce
JUIN 1724. 1133
Ce difcours attendrit Myrtile ;
Il embraffa Tircis , & les yeux tout en pleurs
Il plaignit leurs communs malheurs .
Enfuite il le mena vers få pauvre cabane ;
O Berger, lui dit- il , vous voyez le féjour ,
Où mon deſeſpoir me condamne ;
Je déplore ici nuit & jour ,
Les maux que m'a cauſez la Fortune & l'Amour
:
Nous allons déformais les déplorer enfemble
;
Il eſt doux pour un malheureux ,
De rencontrer qui lui reffemble.
Et depuis ces Bergers s'entr'aimerent tous
deux .
Souvent , quand le Soleil las d'éclairer le
monde ,
Allait fe recoucher dans l'onde ;
On les voyoit près d'un ruiffeau
Qui n'étoit pas loin du hameau ,
De leurs tourmens fecrets fe faire confidence.
Ils gardoient quelquefois un affez long filence
,
Puis laiffant échaper des foupirs douloureux ,
Pour accufer le fort ils s'uniffoient tous deux :
I. vol .
E Myrtile
1134 MERCURE DE FRANCE.
Myrtile , difoit l'un , O Tircis , difoit l'au
tre :
Quel deftin cruel eft le nôtre !
Qu'avons- nous fait au Ciel qu'il nous rend
malheureux ?
Les Echos touchez de leurs plaintes ,
S'empreffoient de les répeter ,
Les oifeaux attendris fembloient les imiter .
Et des mêmes ennuis reffentant les atteintes,
De concert avec eux gemir & s'affliger ;
Que la douleur eft éloquente & tendre ,
Sur tout la douleur d'un Berger !
On fe laiffe émouvoir feulement à l'entendre.
Damis, autre Paſteur d'un Village voifin ,
Menant un jour de grand matin
Son troupeau vers le pâturage ,
Les vit , & fe tenant caché fous un feuillage
Sans être apperçu d'eux fut témoin de leurs
chants.
Damis me l'a depuis redit vingt fois luimême,
Et je m'en fouviendrois quand je vivrois cent
ans :
Ils chantoient ce jour- là fur des airs diffe
rens ,
1. vol. Tout
JUIN 1724. 713
Tour à tour , dans nos bois , c'eft ainfi qu'on
les aime.
Myrtile.
Le Soleil recommence à dorer nos côteaux
,
J'entens l'air retentir du doux chant des oifeaux
,
Tout fe reffent de la faifon nouvelle :
Seul accablé d'une langueur mortelle ,
Je cherche le filence & je pleure mes maux.
单情
Tircis.
Menalque vit content auprès de fa Sylvie,
Uneprofonde paix regne dans ce féjour;
Le fort cruel me l'a ravie !
Douce paix qui faifiez le bonheur de ma vie .
M'avez- vous quitté fans retour?
Myrtile.
Quand verrai - je finir l'ennui qui m'inquiette
?
Que le temps paroît long à mon empreffe
ment !
Helas ! on diroit qu'il s'arrête,
Tant il avance lentement.
Tircis.
Le Ciel n'a point pitié des peines que j'endure
,
I. vol. E ij Pour
136 MERCURE DE FRANCE.
Pour augmenter mes maux il prolonge mes
jours :
A mon coeur affligé que le moindre inftant
dure !
Je crois que le Soleil retarde exprès fon
cours.
Myrtile.
Quand l'aftre qui fait la lumiere ,
Arrive au bout de fa carriere ,
Dans l'ombre de la nuit j'efpere du repos ;
Mais foit que le Soleil m'éclaire ,
Soit qu'il s'éteigne au fein des flots ,
Sommeil , tu fuis toûjours de ma trifte paupiere.
Tircis.
De mes malheurs & le jour & la nuit ,
L'image importune me fuit,
Et dans l'obfcurité me caufe mille allarmes
Si quelquefois le doux fommeil
Me fait fuccomber à fes charmes ,
Helas ! qu'il eft payé cherement par les lar
mes
Que je répans à mon reveil.
Myrtile.
Tendres Ormeaux qui me prêtez vôtre ombre
>
I. vol. Bois
JUIN 1724 137
Bois épais , jardins émaillez ,
L'hyver vous avoit dépouillez ;
Mais lePrintemps vous rend des fleurs en plus
grand nombre.
Vaine efperance , vains defirs ,
Ah ! vous ne pouvez point me rendre mes
plaifirs.
Tircis
Des cruels Aquilons je ne vois plus la
trace ' ,
L'haleine des Zephirs a fait fondre la glace ,
Ou regnoient les frimats je vois naître des
fleurs:
Ainfi tout change un jour , tout prend une au
tre face ,
Il n'eft rien d'éternel que mes vives douleurs.
Myrtile.
Ruiffeau qu'en ces ruftiques lieux
Une courſe precipitée ,
Prefente & dérobe à mes yeux ;
Vôtre onde fans ceffe agitée ,
Ce bruit , même en fuyant , fi plaintif & fi
doux ,
Retrace à mon efprit les beaux jours de mon
âge :
I. vol. E iij Helas !
1138 MERCURE DE FRANCE.
Helas ! tendre ruiffeau , vous en êtes l'images.
En flattant , les trompeurs ont paffé comme
yous.
Tircis alloit reprendre après Myrtile ,
Damis à les entendre étoit comme immobile ,
Et n'appercevoit pas que le jour avançoit :
Son troupeau que la faim preffoit ,
Le tira de fa rêverie ,
Et des Bergers bien- tôt troubla la melodic.
Ils s'étoient crûs feuls en ces lieux ,
Tout autre afpect leur étoit odieux ;
Damis qui s'en doutoit évita de paroître ,
Et les triftes Bergers fans le vouloir connot
tre ,
Furent chercher ailleurs un lien plus écarté ,
Pour y gemir en liberté.
De Villeblin
A Fécamp ce 19. Decembre 17238
1 I. vol. Extrait
JUIN 1724
1139
J
Extrait du DISCOURS de M. Lemeri.
Tu à l'Affemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences le 26. Avril
dernier contenant la defcription d'un
enfant monstrueux , où il examine la
queftion , fi les membres font produits
par quelque accident ou dérangement de
quelque partie du foetus , ou s'ils font
monstrueux de leur nature.
E Monftre avoit deux têtes fort
CEgroffes , & telles par leur groffeur
qu'elles ont coûtume de l'être dans un
enfant venu à terme . Ces deux têtes
étoient bien conformées , elles avoient
chacune deux oreilles , deux yeux , un
nez , une bouche , & un col recouvert de
fes tegumens , & diftingué par- là du col
de l'autre tête jufqu'à la troifiéme ou
quatrième vertebre , où les deux cols fe
réüniffoient jufqu'à la fin fous les mêmes
envelopes , & ne paroiffoient plus former
qu'un feul & unique col.
Le refte du corps de cet enfant ne préfentoit
rien aux yeux d'extraordinaire ;
fa poitrine paroiffoit feulement plus large
& plus étendue qu'elle n'auroit dû
P'être par rapport à une feule tête ; ce
qui annonçoit dèslors plufieurs fingula-
E iiij
1. vol. ritez
1140 MERCURE DE FRANCE.
fitez anatomiques, que l'ouverture & la
diffection pouvoient faire paroître , &
dont la curiofité faifoit fouhaiter la découverte.
Je priai Monfieur Boucot le jeune ,
Chirurgien, gagnant ſa Maîtriſe à l'Hôtel
- Dieu , & habile Anatomiſte , d'en
faire l'ouverture en ma prefence. Nous
y trouvâmes quantité de faits curieux ,
qui ont été apportez & verifiez dans cette
Compagnie , & dont je vais donner la
Defcription, qui fera fuivie de quelques
reflexions que l'examen attentif de ces
faits m'a fait naître , & qui me paroiffent
donner une explication très - claire &
très - mechanique de leur bizarerie.
Il a déja été dit que chaque tête de ce
Monftre avoit un col particulier chaque
col avoit le nombre ordinaire de vertebres
; & quoique les dernieres vertebres
des deux cols fuflent recouvertes des
mêmes tegumens , chaque vertebre de
l'un de ces deux cols étoit feparée de la
vertebre de l'autre col qui lui répondoit;
en telle forte neanmoins que les vertebres
fuperieures d'un côté étant plus éloignées
des vertebres fuperieures corref
pondantes de l'autre côté , que les dernieres
ne l'étoient les unes des autres , &
qu'à mesure que chacune de ces vertebres
avançoient de haut en bas , elles fe
I. vel.
rapJUIN
1724. 1141
rapprochoient de plus en plus.
L'épine de cet enfant monftrueux n'étoit
pas feulement double dans fon commencement
, c'eſt -à- dire , par rapport aux
vertebres du col , elle l'étoit encore par
rapport à celle du dos , des lombes , de
l'os facrum & par un coccis double
qui terminoit les deux épines , dont l'une
étoit à droit , & l'autre à gauche , & qui
formoient chacune un canal particulier
pour le paffage de la moëlle.
,
Outre ces deux épines il y en avoit
encore une troifiéme placée au milieu des
deux autres , dont elle étoit parfaitement
diftinguée par la vûë feule , & dont elle
n'étoit point du tout une production :
car on pouvoit facilement l'en détacher ,
fans la ftructure naturelle des verteque
bres des deux autres épines en fouffrit.
Cette troifiéme épine avoit plufieurs éminences
pointues qui en fortoient ; mais
comme elle n'avoit ni moëlle ni canal ,
ni corps de vertebres , nous l'appellerons
l'épine fauffe , pour la diftinguer des
deux épines vrayes , à chacune defquelles
elle étoit attachée , & paroiffoit fervir
de lien dans l'endroit où elle fe trouvoit
: car elle ne commençoit qu'à la fin
des vertebres du col , & finifloit entierement
à l'extrêmité du dos , ou vers
la premiere vertebre des lombes , où les
deux
1. Vol. E.v
F142 MERCURE DE FRANCE. '
deux épines vrayes , n'ayant plus rien en
elles qui les empêchât de fe joindre immediatement
, commençoient à s'unir par:
leurs apophifes tranfverfes , & continuoient
leur union inmediate jufqu'à la
fin , c'est - à-dire , jufqu'au coccis.
Cet enfant monftrueux n'avoit que lenombre
de bras & de jambes qu'à un enfant
ordinaire .
Les deux côtez de fa poitrine étoient
occupez par les poulmons qui étoient
doubles , c'est- à-dire , que dans chaque
côté de la poitrine , au lieu d'un feul grand
lobe de poulmon il y en avoit deux , ou
pour mieux dire , il y avoit un poulmon
entier qui donnoit naiffance à deux bran
ches qui fe réuniffoient en une feule
appellée trachée - artere qui fe terminoit
à la tête du même côté , & par confe
quent qui étoit double dans cet enfant
auffi-bien que la tête & le poulmon.
ود
Le coeur étoit unique , placé au milieu
de la poi rine, renfermé dans fon pericar
de ; fa figure , qui naturellement auroit
dû être pyramidale , reffembloit à celled'une
gibeciere fufpendue par fes cordons,
qui étoient reprefentez par les vaiffeaux
de ce coeur , il manquoit de feptum me
dium pour feparer un ventricule d'avec
l'autre , & par confequent il ne formoit
interieurement qu'une feule cavité , ou
1. vol.. un:
JUIN 1724..
1143
in feul ventricule , qui avoit deux einbouchures
, l'une à droit & l'autre à
gauche , de chacune defquelles il partoit
deux fortes d'arteres qui fe portoient fur
les côtez , & dont l'un étoit fuperieur à
l'autre ; l'inferieur étoit le tronc de l'artere
du poulmon , qui après avoir fait un
peu de chemin fe partageoit en deux , &
fe fubdivifoit enfuite pour fe divifer dans
les differens lobes du poulmon qui étoit
du même côté ; de forte qu'il y avoit dans
ce fujet deux troncs d'arteres du poulmon
, pour y répondre aux deux poulmons
entiers qui s'y trouvoient , l'un à
droit , l'autre à gauche ; l'autre tronc , qui
de chaque côté s'élevoit au- deffus de l'arbre
pulmonaire , étoit veritablement le
tronc de l'aorte qui étoit double , par la
même raifon que celui de l'artere du
poulmon l'étoit auffi , c'est - à- dire , parce
qu'ils avoient l'un & l'autre du fang
broyer dans des parties doubles . ·
Ce tronc double & fuperieur , après
avoir fait de chaque côté quelques lignes
de chemin , s'y divifoit en trois branches
, dont les deux premieres formoient
les deux carotides droite & gauche , &
la troifiéme branche pouvoit être nommée
fouclaviere par fa fituation ; elle fe
refléchiffoit un peu de haut en bas , en
s'anaftomofant avec le tronc de l'arbre du:
1. vol.
Evj poulmon
1144 MERCURE DE FRANCE.
poulmon du même côté , par le canal da
communication qui fe trouvoit auffi de la
même maniere dans le côté oppoſe , &
par confequent qui étoit double .
Au-deffous de l'anaftomofe chaque artere
fouclaviere fe tenoit à droit & à
gauche en deux troncs , dont le plus petit
étoit l'axillaire , & le plus confiderable
l'aorte defcendante , qui effectivement
defcendoit obliquement fur l'épine
du même côté jufqu'environ le milieu
du dos , & s'alloit loger avec l'aorte defcendante
du côté oppofé dans une finuofité
formée par la troifiéme épine , où les
deux aortes defcendantes s'anaſtomoſoient
enfemble , & ne formoient plus qu'un
feul tronc commun qui fourniffoient les
divifions & fubdivifions d'arteres comme
dans l'état naturel.
On fçait que chaque ventricule d'un
coeur conftitué comme il le doit être , a
fon oreillette particuliere placée du même
côté , && feparée de l'autre oreillette
.
Dans le coeur monstrueux dont il s'agit
, comme il n'y avoit qu'un ventricule
, il n'y avoit auffi pour toute oreillette
qu'une poche membraneufe fituée à fa
partie pofterieure , & qui fe continuant
fur la bafe du coeur , formoit une espece
de cul - de - fac entre les quatre arteres
I. vel. dont
JUIN 1724.
1145
dont il a été parlé , elle recevoit par fa
partie fuperieure du côté droit la veine-
cave fuperieure defcendante , qui arrêtant
le fang des extrêmitez fuperieures
& des deux têtes , fe gliffoit entre les
deux troncs d'arteres du côté droit. Cette
oreillette recevoit encore par la partie
inferieure la veine - cave inferieure , &
par les deux côtez les deux troncs des
veines du poulmon ..
,
Elle ne faifoit avec le ventricule qu'une
même cavité ; de maniere que le fang
porté par quatre troncs de veines dans la
poche membraneufe , ou dans l'oreillette
& verfé de- là dans le ventricule ,
en étoit enfuite chaffé par la contraction
du coeur , & pouflé de bas en haut dans
les quatre troncs d'arteres qui en partoient
à droit & à gauche , comme il a
été dit ; & ce qui faifoit que dans le
temps de cette contraction , elle n'en filoit.
pas la veine cave defcendanre , quoique
placée entre les deux troncs d'arteres da
côté droit , où ce même fang entroit alors .
librement , c'eft qu'à l'extrêmité de cette
veine , il y avoit non feulement les valvules
triglochines qui s'oppofoient à fon
paffage ; mais il y avoit encore fur les
côtez de cette veine deux petites cloifons
qui la feparoient des deux arteres
& qui faifoient l'office de valvules quand
1.voli
le
1146 MERCURE DE FRANCE.
>
le fang étoit pouffé de bas en haut.
Au-deffous de chaque tête il y avoit
un pharinx fuivi d'un cefophage , qui
defcendoit dans la poitrine le long des
parties laterales & externes de l'épine
qui répondoit au col d'où il venoit . Ce
double ofophage , l'un à gauche & l'autre
à droit , alloient enfuite percer les
parties laterales du diaphragme , & fe
terminoient de chaque côté par un eftomach
, qui étant double occupoit auffi de
chaque côté les parties laterales de la region
fuperieure du bas - ventre. Chacun
de ces eftomachs formoient un arc ou un
démi-cercle , & entouroit par- là le foye
à l'exception de fa partie fuperieure ; &
cela de maniere que ce qu'il y avoit de
concave dans la figure qu'ils decrivoient,
regardoit le foye , & ce qu'il y avoit de
convexe dans cette figure , regardoit les
côtes au -deffous du foye , & chaque eftomach
fe terminoit par un pilore , & il
partoit de chaque pilore un petit bout
d'inteftin , c'est- à - dire , deux petits bouts
qui fe réuniffoient bien-tôt en un canal
commun , qui fe portoit de la region epigaftrique
dans le flanc droit; & après avoir
fait les circonvolutions à l'ordinaire ,
aboutiffoit de même entre les deux releveurs
de l'anus .
Le foye dont la place ordinaire eft dans
I. vol.. le
JUIN 1724 : IT47
·
le bas - ventre fous le diaphragme , &
dans l'hipocondre droit , du moins par
la
plus grande partie , étoit , comme on a
déja dit , au milieu de la partie fuperieure
du bas- ventre , entre les deux eftomachs
, & dans l'efpece de cercle qu'ils
formoient au tour , il ne fe divifoit point
en plufieurs lobes comme dans l'état naturel
, & n'étoit point fufpendu au dia--
phragme par la partie fuperieure , qui au
lieu d'être dans le bas- ventre , & au- def
fous du diaphragme , comme le refte du
foye , occupoit la partie interieure de la
poitrine, où elle n'avoit pu s'aller loger
fans percer le diaphragme , & y faire un
trou de toute l'étendue de fa circonference
; ce trou fe rencontroit précifément
vers fon milieu , c'eft- à- dire , dans
fa portion tendineufe qui avoit été détruite
, de maniere que ce qui reftoit
du diaphragme étoit prefque tout charnu.
Ce foye extraordinaire étoit attaché
par fa partie fuperieure au pericarde. La
veine ombilicale lui fervoit auffi de ligament
, comme elle a coûtume de faire :
dans l'état naturel . A la partie fuperieu-
& anterieure de l'anus , au- deffous du
perinée il y avoit une petite vulve , &
dans le baffin une matrice , fes ligamens ,
fes ovaires. Il s'eft trouvé extérieurement
une petite verge qui avoit un
I. vol.. gland,
Tr48 MERCURE DE FRANCE .
gland , & une ouverture très- réelle &
très diftincte , au-deffous de cette verge
un ſcrotum , qui avoit dans fon milieu
la ligne qui le fepare en deux portions ,
mais ce fac ou ce fcrotum étoit vuide , &
ne contenoit point de teſticules .
Nous ne dirons rien de la ratte , ni des
autres parties du bas - ventre , parce qu'el
'les n'avoient rien de particulier qui merite
d'être rapporté. Quoique l'enfant
qu'on vient de décrire foit tout-à- fait
fingulier , il n'eft cependant pas fans
exemple , du moins quant à fa figure exterieure
, & par rapport aux deux têtes .
M. Piftaloft , Medecin de Lyon , confer
ve dans fon Cabinet , & a fait deffiner
un monftre à deux têtes fur un feul
corps , avec feulement deux bras & deux
jambes , mais qui differe du nôtre , en
ce que fes deux têtes font unies enfemble
lateralement , & qu'il ne paroît être
que femelle. Ambroife Pavé , dans le
Chapitre des Monftres , qui , felon lui ,
viennent de la trop grande quantité de
femence , nous donne beaucoup de figu
res & de defcriptions de Monftres qui
ont differentes parties de trop , & parmi
lefquels on en trouve deux affez femblables
au nôtre , c'eſt - à - dire , ayant deux
têtes diftinctes & feparées , un feul corps,
deux bras , deux jambes ; l'un n'avoit que
I. vol. le
JUIN 1724. 1149
le fexe feminin , l'autre étoit à la fois
mâle & femelle comme le nôtre ; mais
comme cet Auteur ne nous donne que
la figure exterieure de ces Monftres ,
nous ne pouvons affurer fi leur reffemblance
exterieure avec nôtre Monftre ,
eft fuivie du même arrangement extraordinaire
, & de la même alteration de
leurs parties interieures , & des os de
leurs fquelettes . M. du Vernei a donné,
à la verité, en 1706. un détail anatomique
fort exacte d'un Monftre à deux têtes
: mais chaque tête de ce Monftre avoit
un corps particulier , chaque corps deux
bras & deux jambes ; les deux corps n'étoient
joints enfemble que par la partie
inferieure de leur ventre toutes leurs
parties étoient conformes à l'ordinaire
depuis la tête juſqu'au nombril , & tout
ce qu'ils avoient de fingulier n'étoit que
dans l'hipogaftre , ce qui eft fi different
de nôtre monftre , & de ce que nous y
avons obfervé , qu'il n'y a aucune comparaifon
à faire entre l'efpece de dérangement
des parties interieures de l'un ,
& celui des parties interieures de l'autre.
>
Le fentiment du fçavant Anatomiſte
qu'on vient de citer , ne paroît pas être
que dans les enfans qui viennent au monde
avec un plus grand nombre de par- I. vol.
ties
150 MERCURE DE FRANCE.
ties organiques qu'ils n'èn doivent natu
rellement avoir , l'excedent de ces par
ties ait été emprunté d'un autre germe ,
foit que dans la premiere conformation
un même oeuf eut contenu deux germes ,
qui par la preffion fe font unis en tout ,
ou par quelques -unes de leurs parties ,
fait que chaque germe de deux ceufs fe
fuffent approchez immediatement pour
la rupture des membranes qui les enveloppoient
, & que fi elles euffent fubfifté
, euflent empêché ce contact immediat.
Cette rencontre fortuite de deux
germes n'eft pas du goût de M. du Vernei
, du moins pour ce qui regarde fon
Monftre , pour lequel il adopte plus volontiers
l'opinion de ceux qui prétendent
que le hazard , ou le concours des caufes
accidentelles , n'a point de part à la formation
des Monftres , qu'il y a des gerines
effentiellement monftrueux , com.
me il y en a de naturels que les parties
monftrueufes font en petit dans leur germe
, comme les naturelles dans le leur
& que les unes & les autres n'ont befoin
que de dévelopement , & d'un dévelopement
produit par les mêmes caufes
pour paroître telles qu'on les voit
enfemble . Il eft vrai qu'avec ce fentiment
on ne trouve plus aucunes des difficultez
qui coûtent fouvent beaucoup de
peine
I. vol..
;
UIN 1724.
peine à refoudre dans le fentiment op
polé, & que perfonne n'eût été plus capable
d'approfondir que M. du Vernei .
Mais 1. quelque commode que foit ce
fyftême publié par M. Regis dans le troifiéme
tome de fa Philofophie , ne choque
& n'attaque t- il pas vifiblement l'ordre
, la fimplicité & l'uniformité de la
nature dans les principes de la genera--
tion des animaux ? je veux dire , dans les
germes des oeufs deftinez effentiellement
à reprefenter la figure particuliere & veritable
des animaux , dont ils viennent à
les remplacer dans la fuite fur la terre ,
& fans mettre à la pofterité leurs mêmes
efpeces par une fucceffion conftante de
germes toûjours femblables. De plus
n'eft- il pas fenfible , que ce ſyſtême n'a
été imaginé par fes Auteurs , que pour
s'épargner l'embarras de rendre raifon de
plufieurs faits compliquez , dont la mechanique
ne fe prefente qu'après avoir
bien medité fur chacun de ces faits. Et
en effet,fi on n'eut jamais vû d'autre unionmonftrueufe
de deux foetus , que celle de
parties exterieures appliquées les unes.
fur les autres ; de maniere que cette union
n'eut jamais paffé jufqu'aux parties internes
, ou que fi elle y eut paffé , elle
n'eut fait que les effleurer , fans changer
notablement leur ſtructure & leur fitua
1. vol.. tion
1152 MERCURE DE FRANCE.
tion naturelle , comme on le remarque
dans deux Monftres , rapportées par Ambroife
Pavé ; l'un étoit formé de deux
filles gemelles , qui fe tenoient uniquement
par le front , & qui , à cela près ,
avoient chacune un corps entier , & tel
qu'il devoit être l'autre étoit encore
compofé de deux filles , dont les corps
bien diftincts & bien conformez , étoient
joints l'un à l'autre pofterieurement depuis
les épaules jufqu'aux felles.
Si donc il ne fe fut jamais prefenté
que des cas auffi fimples & auffi faciles
à concevoir , que ceux qui viennent d'être
rapportez , auroit -on fait en leur fayeur
les frais d'un fyftême , qui en multipliant
fans neceffité les efpeces , eut
placé en même temps , & dans les mêmes
ovaires des germes monftrueux &
des germes naturels , & ne fe feroit - on
pas contenté d'avoir recours pour l'explication
de chacun de ces faits , à l'application
immediate de deux foetus dos
contre dos ou front contre front , ce
qui eft d'autant plus naturel à imaginer,
& ce qui peut d'autant mieux produire
T'union dont il s'agit , que la matrice
étant une espece de mufcle creux ,
fufceptible
d'une infinité de mouvemens &
contractions irregulieres & en tout ſens,
eft capable de comprimer plus ou moins
1. vol.
و
forte
JUIN 1724 .
1153
fortement , & de differente maniere ,
les foetus qui y auront été reçûs , & dont
les parties tendres & délicates continuellement
arrofées par des fucs nourriciers
qui font une espece de colle , refifteront
d'autant moins à l'effort de la preffion ,
& ferviront d'autant mieux les unes aux
autres.
Enfin , fi dans les cas fimples qui ont
été propoſez , le fyftême des germes originairement
monftrueux eft inutile , il
n'a pas plus de lieu dans les cas plus compofez
, où l'union des deux foetus a paffé
jufqu'à leurs parties intereffées : car la
même fuppofition qui a fuffi pour les
uns , doit fuffire pour les autres , fi une
preffion moderée n'a uni
externes de deux foetus
une preffion
plus forte , en forçant les obftacles , ira
jufqu'aux parties internes , qu'elle confondra
les unes avec les autres , & produira
des arrangemens monftrueux , qui
differeront fuivant les endroits où fe fera
fait la preffion , & fuivant la force de
cette preffion.
que les parties
>
Le fçavant Académicien adopte d'autant
plus volontiers cette derniere fuppofition
pour ce qui regarde les foetus
monftrueux , dont il s'agit dans ce Memoire
, que non feulement , en fuivant
pas à pas la preffion dans le fens qu'elle
1. vol
154 MERCURE DE FRANCE.
a été faite , on découvre tout d'un coup
les divers changemens furvenus aux parties
internes & externes de ce Monftre ,
mais encore que l'examen de certaines
parties de ce Monftre détermine entierement
en faveur de cette fuppofition , &
exclut parfaitement celle des germes originairement
monstrueux.
M. Lemeri finit fes Remarques fur les
parties internes par une reflexion generale
, fur celles qui fe font trouvées doubles
ou monftrueuſes , c'eſt que chacune
de ces parties internes fourniffent une
preuve fenfible de la rupture & de l'aneantiffement
d'une certaine quantité des
parties externes des deux factus dont nôtre
Monftre eft compofé ; & en effet ,
comment fans cela deux poumons entiers ,
qui auparavant habitoient dans deux poitrines
differentes , auroient-ils pû fe trouver
dans une même cavité comment
deux coeurs originairement feparez auroient-
ils pû n'en faire plus qu'un feul ;
fi les cloisons qui les feparoient ne fe
fuffent ouvertes , & n'euffent permis à
ces deux coeurs de s'appliquer immediatement
l'un contre l'autre, & de s'unir
intimement.
a.vol, LE
JUIN 1724. 1155
LE GRENADIER.
FABLE.
A Madame Eberard , en lui envoyant
pour bouquet le jour de fa Fête
un Grenadier fleury .
Voilà de vos rigueurs & du pouvoir d'a
mour ,
Un exemple prefque incroyable.
Cet arbre qu'à vos yeux on preſente en ce
jour ,
Cache d'un malheureux le deftin pitoyable ;
Il vous aima , vos froideurs , vos mépris,
De fon ardeur furent le prix ,
Et la mort finit fa fouffrance ;
Mais le Dieu d'Amour que charma
Tant de fidelité , tant de perfeverance ,
En cet arbre le transforma .
Sous fa forme nouvelle il conferve fa flâme ,
Il brûle encor pour vous , & fes ardentes fleurs
Vous expriment par leurs couleurs ,
Les feux qui regnent dans fon ame.
1. vol.
Si
1156 MERCURE DE FRANCE.
Si vous lui refuſez les pleurs ,
Que vous devez à ſon fort déplorable ,
Au moins d'une main fecourable,
Daignez quelquefois l'arrofer.
Par un regard plus doux , plus favorable ,
Daignez guerir fes maux , du moins les ap
paiſer ;
Et tous les ans au jour de vôtre fête ,
Ornez vôtre fein , vôtre tête ,
De ces fleurs , dont exprès il fe pare pour vous,
Qu'il ne foit expofé qu'aux zephirs les plus
doux.
Gardez-le bien fur tout du fouffle de Borée.;
Il ne fçauroit plus foutenir ,
Rien qui de vos froideurs le faffe fouvenir ;
Confervez avec foin fon écorce facrée ,
Vous le devez , puifque tant qu'il vivra
Son tronc , fon tendre tronc fera
Un Temple où vous ferez conftamment adorée,
M. Fergier 1706.
X. vola
DEJUIN
1724.
1157
akakakakakakakakakakakakakak
DE
COUVERTES de M. de S. Jean
Savornin , annoncées dans le Journal
de Trevoux du mois d'Octobre dernier,
confiftant :
A
Défricher les terres les plus
penchantes , & par une nouvelle
methode qui
n'augmente pas la dépenfe,
les
conferver auffi long-temps bonnes
que fi elles étoient en plaine , & c.
2º A fuppléer au défaut du fumier®
pour l'engrais des terres , &c.
3A rendre tous les Noyers fertiles
plus tardifs à pouffer , & moins ſujets à
la gelée .
4° A élever par une nouvelle methode
les Vers à Soye dans tous les endroits
convenables ; ce qui
procureroit
un nouveau revenu de 15 , à 20. millions.
Quoique ces Découvertes foient trèsntereffantes
pour le Roi , &
pour le
blic , elles ont effuié des
contradictions ,
infi qu'on le verra dans l'ouvrage qui
Cuit.
pu-
Réponse à une Lettre Critique d'un Gentilhomme
au fujet de ces Découvertes.
Vous me marquez par vôtre Lettre
r, vol. F avoir
1158 MERCURE DE FRANCE.
avoir lû dans le Journal de Trevoux , un
Projet de M. de S. Jean , que vous condamnez
fans l'entendre , & auquel vous
faites des objections qu'il ne me fera pas
difficile de détruire .
19 Vous dites que chacun fe fait un fyftême
à fa façon , & que s'il falloit que le
Roi fit examiner chaque Projet particu
lier , le nombre des François ne fuffiroit
pas pour en être les Commiffaires .
Je vous prie , Monfieur , de faire la
difference d'une Découverte à un Syftême
ou Projet. Ce font ici des Découvertes
*certaines & experimentées , de la verité
defquelles on peut s'affurer par les épreu
ves qu'il offre d'en faire à fes dépens , &
dont les experiences réiterées prouveront
l'utilité & les avantages que le Roi & le
public en peuvent retirer.
2° Vous oppofez , Monfieur , le grand
nombre des Philofophes , qui ayant tra
vaillé avec opiniâtreté à découvrir les
tréfors cachez de la nature , n'ont pû découvrir
ceux dont M. de S. Jean fe vantei
d'être l'inventeur.
Je réponds à cela que la nature eft ouverte
à tout le monde : il eft permis à
chacun d'y chercher , & bien fouvent les
fimples y trouvent par hazard ou par prátique
ce que les plus grands Phificiens
ent cherché inutilement ; il n'en eft pas
1 , vale ainfi
JUIN 1724. 1159
ainfi d'une Science pofitive , il faut un
grand fçavoir , une profonde meditation,
& une longue pratique pour y réüffir ;
mais dans la naturelle , il faut être homme
feulement avec beaucoup d'experience
, à laquelle M. de S. Jean joint en foi
un genie capable d'en découvrir les caufes.
3 ° Vous voulez qu'il réferve pour foi
toute l'utilité de fes découvertes , puifqu'en
ne les executant que pour lui , il
fe procureroit plus de bien qu'il n'en
peut efperer de la Cour.
Ce moyen de s'enrichir feroit très -judicieux
, s'il n'étoit point , ou impoffible
ou injufte : impoffible , parce que ne pou
vant l'executer fans s'expofer à manifefter
au public un ſecret , dont il eſt encore le
feul poffeffeur ; injufte , s'il prétendoit
s'en fervir fans le reveler , puifqu'il pecheroit
contre le droit civil & naturel ,
cachant dans fon propre fond un tréfor
qu'il eft d'autant plus obligé de découvrir
, qu'il eft plus neceffaire.
Vous vous retranchez enfuite ;
Monfieur , fur les Experiences publiques
qu'il doit faire , dans leſquelles , s'il réüffit
, il n'a plus befoin de prouver devant
les Commiffaires la certitude de ce qu'il
avance.
La propofition feroit jufte , s'il pou-
1. vol. Fij voit
1106 MERCURE DE FRANCE.`
voit prouver & executer ce qu'il avance
fans le découvrir , & montrer l'utilité
publique fans rilquer de perdre la fienne ;
car fi-tôt que ces Découvertes feront connues
, M. de S. Jean n'intereffant plus
le public , feroit alors regardé comme un
homme inutile.
5 ° Mais , dites - vous , il doit fervir fa
Patrie , & n'attendre d'autre récompenfe
que l'honneur qui lui en reviendra , puifque
plufieurs Philofophes n'en ont point
eu d'autres des Découvertes qu'ils ont faites
dans la nature , dans le corps humain,
& c.
Je vous dirai que M. de S. Jean ne raifonne
point comme ces Philofophes : leurs
Découvertes leur ont été plus glorieufes
qu'utiles au public ; mais dans celles - cy
Etat en general & en particulier fe
trouve intereffé , & M. de S. Jean étant
en état de fervir le public , croit pouvoir
fe réserver une très - petite partie du revenu
qu'il lui procureroit dans une feule
année.
60 Vous appercevez , ajoûtez - vous ,
bien des chimeres & des impoffibilitez
dans ces Découvertes.
Je vous avoue que je ne les penetre
pas fi bien que vous , & que ſi j'en ai
une idée plus favorable , c'est parce que
je vois les experiences paflées , &
par
I. vel.
par
JUIN 1724 . 1161
par celles qui nous manquent , que l'homme
eft encore bien imparfait dans fes connoil'ances.
7° Le parallele que vous faites de M.
de l'Ifle avec M. de S. Jean n'eft du tout
point convenable .
M.
Le premier eft un homme , qui après
s'être vanté de tranfmuter le fer en or ,
refuſe d'en faire les experiences en prefence
des Commilaires nommez par le
Roi au lieu que le dernier demande
avec inftance les Commiffaires
que
de l'Ifle refufe ; ce qui fait préfumer la
bonne foi de M. de S. Jean , & la réalité
de fes Découvertes , c'eft qu'il offre d'en
faire les épreuves à fes dépens ; c'eft
là uniquement que l'on peut s'affurer de
la certitude de fes promeffes , & que la
verité o primée triompheroit des Sophif
mes & des impoftures qu'on employe
contre elle.
par-
Je ne fçais pourquoi les adverfaires de
M. de S. Jean s'allarment & s'oppofent
fi violemment pour éluder la nomination
des Commiflaires qu'il demande ; car au
fond , qui eft-ce qui rifque dans l'execution
de fa demande ? fon honneur & fon
bien font garans des effets qu'il prétend
s'enfuivre de fes Experiences , & c. Après
tout on peut douter de la verité de fes
Découvertes , mais jamais les perfonnes
1. vol.
Fiij fages
1162 MERCURE DE FRANCE.
fages comme vous êtes , Monfieur , ne
doivent affurer qu'elles font chimeriques.
Sçavans ou ignorans , ce font lettres clofes
pour eux : il n'y a que celui qui vient
les prefenter à la Cour avec confiance ,
& fous des conditions également juſtes
& acceptables , qui puiffe veritablement
le fçavoir.
Trois differentes perfonnes font contraires
à ces Découvertes ; les incrédules ,
les envieux & les intereffez. Vous fçavez
que le bien general , quelque grand
qu'il foit , eft toujours contraire au bien
de quelques particuliers : les uns craignent
d'être bleffez par l'abondance des
Soyes que M. de S. Jean propofe de procurer
en France , & les autres par celle
des grains. Ces deux derniers dreffent
des batteries pour faire tomber un fi
louable deffein : ils agilent fi extraordinairement
pour éloigner la nomination
des Commiffaires , que non content d'af
furer par tout affirmativement , que ces
Découvertes ne font qu'en idée, & de détourner
par là ceux qui paroiffent en
état d'en avancer l'examen & l'execution :
ils font encore répandre des Lettres anonymes
, qu'ils adreffent à ceux qui font
difpofez à fervir M. de S. Jean , & citent
pour témoins des fauffetez qu'ils avan
cent , des perfonnes diftinguées , & très-
1. vol.
refpecJUIN
1724. 1163
refpectables qu'ils ont fçû gagner , & qui
ne font contraires de bonne foi , que parce
qu'elles ont été prévenues par des menfonges
& des Sophiſmes. →
Faire mal aux hommes , ne pas le pré.
venir quand on le peut , negliger de leur
procurer un bien , font trois chofes éga
lement condannables .
i
Cela fuppofé , il femble qu'on ne fçau
roit refufer ou negliger de concourirà
l'examen , & à l'execution de ces Découvertes
, fans être refponfable de la perte
que ce retardement pourroit caufer à l'Etat.
XXXXXXX XXXXXX
L'AMOUR ET LA RAISON.
D
FABLE.
U temps que la Raiſon étoit dans fon
enfance ,
C'étoient nouveaux jeux chaque jour ,
Elle goûtoit avec l'Amour,
Mille plaifirs où brilloit l'innocence.
Un jour d'été dans un bois à l'écart ,
Ils favouroient tous deux le charme de l'ombrage
,
Ecoutant des oifeaux le gracieux ramage ,
ix vol. Fiiij
Quand
1164 MERCURE DE FRANCE.
Quand du jeu de Colin Maillard ,
L'Amour donna l'invention premiere :
Tirons au fort , dit le Dieu de Cithere ,
Pour voir à qui de nous il échera,
D'étre bandé. Sur le champ on tira ,
La courte paille en fit l'affaire.
L'Amour perdit , il s'en mit en colere,
Quand il fut appaifé , la Raiſon le banda .
Puis fans faire de bruit la Belle s'évada.
L'Amour tâta , chercha , courut de plaine en
plaine ,
Afin d'obliger la Raiſon
De tirer fes yeux de prifon ;
Mais , helas ! fa peine fut vaine ,
Le Dieu des coeurs depuis n'a point vû la
clarté ,
Et la Raiſon l'a toûjours évité.
x. vol. ELOJUIN
1724. 1165
ELOGE de Dom Nicolas le Nourri.
Ldepuis deux mois le R. P. Dom Ni-
A République des Lettres a perdu
colas le Nourri , Religieux Benedictin
de la Congregation de S. Maur . Il étoit
né à Dieppe en Normandie , d'une trèshonnête
famille. Après avoir fait fes humanitez
, il entra dans la Congregation
& fit Profeffion dans l'Abbaye de Jumieges
en l'année 1665. Il a paffé 60. ans
dans l'obfervance la plus exacte de fes
devoirs , & dans une étude continuelle.
La bonté de fon coeur qui égaloit la folidité
de fon efprit , l'avoit rendu le confeil
de fes amis , & fon confeil étoit toû
jours éclairé , & toûjours fage.
Ses rares qualitez le rendirent recommandable
au dedans & au dehors. Il eut
toûjours la confiance des Generaux qui
de fon temps ont gouverné cette Congregation.
Prefque tout ce qu'il y avoit de
plus diftingué dans Paris , l'aimoit , le
fouhaitoit & le recherchoit. MTs de Harlay
& de Noailles , Archevêques de Paris
, l'ont employez dans des affaires trèsimportantes.
M. le Cardinal de Noailles,
pour lequel il avoit un parfait attache-
1. vel.
Fv ment
1166 MERCURE DE FRANCE.
ment , lui a donné des marques d'une
bonté particuliere , & lui a confié dans
Paris le foin de trois Maifons confiderables
de Religieufes qu'il a gouvernées ,
en qualité de Superieur , avec autant de
prudence , que de douceur & de tran
quillité.
Ses differens emplois ne l'empêcherent
jamais de s'appliquer à l'étude , &
fes études ne le détournerent jamais de
fes obligations ; perfuadé que l'étude d'un
Chrétien , & particulierement l'étude
d'un Moine , doit être une étude fainte ,
il fe donna tout entier à celle de l'Ecriture
& des Peres , & il y fit un fi grand
progrès , que fes Superieurs l'engagerent
bien-tôt d'en publier les fruits .
D'abord il contribua beaucoup à l'Edition
de Caffiodore entreprife par le P.
Garet , il donna enfuite avec Dom Jacques
du Friche , celle de S. Ambroife.
Enfin comme la grande Bibliotheque des
Peres , imprimée à Lyon , avoit les mêmes
défauts que toutes les autres , qu'on
n'y diftinguoit pas les ouvrages fuppofez
des veritables , qu'il n'y avoit aucune
Critique fur ces ouvrages , & rien qui
pût faciliter l'intelligence des endroits
difficiles des Auteurs , il entreprit un
Livre qui pût reparer tous ces défauts
& il l'intitula , Apparatus ad Bibliothe
A. val CANS
JUIN 1724. 1167
cam Patrum ; il en a déja donné deux:
volumes in folio en 1703. & 1715. On y
trouve beaucoup d'érudition , de netteté
d'ordre & de fol dité , une Hiſtoire exacte
des Auteurs Ecclefiaftiques , la Critique
de leurs écrits , l'expofition de leurs fentimens
, le caractere de leur efprit. 11 explique
à leur occafion , outre les dogmes
de l'Eglife , la Philofophie des anciens ,
le culte du Paganifme , les rêveries des
heretiques , & l'on peut dire que dans
cet ouvrage on trouve une tradition conftante
de tous les articles de nôtre foi
une Theologie entière ramenée aux
principes de la Religion , & débarraffée
de toute la fechereffe de l'Ecole . Il fit
imprimer l'an 1710. l'ouvrage d'un ancien
Auteur , intitulé de mortibus Perfe
cutorum; & quoique tous les Critiques
ayent attribué cet ouvrage à Lactance , il
a reconnu qu'il eft d'un Auteur different,
dont le nom eft Lucius Cecilius .
,
Enfin cet homme plein de merites an
tant que d'années , accablé de travaux &
d'aufteritez , mourut le 24. de Mars dernier
, âgé de 78. ans , il s'eft occupé juſqu'à
la mort , & le jour même qui l'a
précedée , il travailloit encore à une fe
conde Edition des oeuvres de S. Ambro
fe ; il avoit confulté de nouveau un grand
nombre de Mf. Il avoit augmenté les No-
1 , vol. F vi tes ,
1168 MERCURE DE FRANCE.
tes , & corrigé des fautes , qui font prefque
inévitables dans ces fortes d'ouvrages.
Il eft fâcheux qu'il n'ait pas achevé
cette Edition , elle pourroit en fouffrir fi
elle ne reftoit pas dans une Congregation
qui a tant de fujets capables de s'en acquitter
dignement. Il ne faut pas douter
que ceux qui en feront chargez , ne mettent
à profit fes Remarques , & ne fuivent
fes idées & fes fentimens .
EXPLICATION de la troifiéme Enigme
du mois d'Avril dernier.
Os placidè ur capias fruftrà expectabis ,
Amice
, N°
Non fecùs incautas nos captat Aranea muf
cas.
De M.
J
PREMIERE ENIGME.
E nais dans les beaux jours , je meurs
quand la froidure
Des oiſeaux interrompt l'amour,
Les bois , les prez font mon féjour
J. vol.
J'aime
JUIN 1724:
1169
J'aime à briller pendant la nuit obſcure ,
Et mon feu difparoît au jour ;
Philis comme un Rubis me met dans fa coëffure
;
Pour fe montrer le foir dans le hameau
Tirfis me met fur fon Chapeau .
Je fuis d'ailleurs d'affez laide figure.
A maint & maint Monfieur je reffemble affez
bien ;
De loin c'eft quelque chofe , & de près quafi
rien.
SECONDE ENIGME.
Q
Uoique je fois fans mains auffi bien que
fans yeux ,
Je conduis fi bien mon ouvrage,
Que le plus adroit , le plus fage
Ne le pourroit pas faire mieux.
J'agis toûjours également ,
Mais il me faut une femelle ,
Car fije travaillois fans elle ,
Ce feroit inutilement.
Je fuis prefque toûjours chez les gens d'un
grand bien
I. vol. C'efts
1170 MERCURE DE FRANCE.
C'eft-là que fouvent je travaille :
Quandje fuis parmi la canaille ,
Je deviens pareffeux , & ne fait prefque rien.
Je ne me cache point , je fais ce que je puis ,
Afin de me faire connoître ,
Car outre qu'on fçait bien où je dois toug
jours être ,
A m'entendre on fçait qui je fuis.
Le mot de la premiere Enigme du mois
paflé eft l'Enigme même , celui de la feconde
, c'eft le Hanneton , & celui de la
troifiéme la Danfe.
On trouvera dans le 2. vol. de ce mois,
qui paroîtra buit jours après celui-ci , un
air en Duo , qui pourrafaire plaifir aux
connoiffeurs.
4. Vol. • NOU
JUIN 1724 . ITTE .
NOUVELLES LITTER AIRES
DES BEAUX ARTS , &c.
H
ISTOIRE de la Philofophie Payenne,
ou fentimens des Philofophes & des
peuples Payens les plus celebres , fur
Dieu , fur l'ame & fur les devoirs de
l'homme. A la Haye , chez P. Goſſe , &
P. le Hondt 1724. 2. vol . in 12. de plus
de 700. pages.
TRAITE' DU BEAU , où l'on montre
en quoi confifte ce que l'on nomme ainfi
, par des exemples tirez de la plupart
des Arts & des Sciences . Par J. B. Crowfas
, Profeffeur en Philofophie , & en Mathematique
à Laufane. Nouvelle édition
revue & augmentée de la moitié
par l'Auteur.
A Amfterdam , chez Honoré &
Chatelain 1724
HISTOIRE de l'Académie des Sciences
& des Arts , établie à Boulogne en 1712 .
Par M. Limier , vol. in 8. A Amfterdam
1723.
INTRODUCTION à la connoiffance des
s. vol. Anti172
MERCURE DE FRANCE.
Antiquitez Romaines . Par M. Vaflet ,
in octavo. A la Haye 1723 .
TRAITE' de l'Education des Enfans .
Par M. Cronfas . A la Haye , deux vol .
in 12. 1722.
Les principaux fondemens du Deffſein,
gravez en taille- douce , vol . in fol. A
Leyde 1723 .
HISTOIRES ET AVANTURES de Dona
Rufina , fameufe Courtifane de Seville ,
Traduites de l'Efpagnol , 2. vol . in 12 .
avec figures. A Amfterdam 1723 .
HISTOIRE de la Medecine , par M. le
Clerc , nouvelle édition , in 49 avec figures.
A Amfterdam 1723 .
VOYAGE de Dalmatie , de Gréce & du
Levant , par M. Wehler , 2. vol . in 12 .
avec figures. A la Haye 172 3.
VOYAGE d'Italie & de Dalmatie , par
M. Spon , 2. vol . in 12. avec figures. A
la Haye 1724.
DIVUS AUGUSTINUS DIVO THOMA
, ejufque Angelica Schola conciliatus
in queftione de gratiâ , primi ho-
Je vel. minis
JUIN 1724.
1173
minis & Angelorum. S. Auguftin concilié
avec S. Thomas , & avec les Difciples
de cet Ange de l'Ecole , au fujet de la
grace du premier homme & des Anges . Par
le R. P. Jacq. Hya. Serri , de l'Ordre des
FF. Prêcheurs , Docteur de la Faculté
de Theologie de Paris . A Padovë , chez.
J. Manfré 1723. in 8 ° de 202. pages.
Extrait d'une Lettre de Leyde.
Le fçavant M. Burman travaille à une
édition d'Ovide , & à celle de Valere
Maxime , elles paroîtront bien - tôt en 2 .
vol. in 4°.
Celle de Lucrece de M. Avercamp en
4. vol . avec les Notes de Lambin , Faber
& Gifanius fera finie vers la fin de
l'année .
On prepare celle d'Elien avec les Notes
de Perizonius , aufquelles on joindra
celles de fon pere.
Dans peu on aura une nouvelle édition
de Jofeph , en 2. vol. in folio , avec
les Variantes des Manufcrits , & avec des
Notes de Mrs Spanheim & Reland.
On réimprime la Sicilia Nummaria
de Paruta , augmentée de plufieurs Medailles
, & des Notes de M. Avercamp .
qui a deffein de donner une édition plus
ample du Tréfor des Medailles de la
Grande Bretagne de M. Haym.
1. vol.
Des
1174 MERCURE DE FRANCE.
Dès le mois d'Octobre de l'année der
niere , l'Empereur envoya fes ordres au
Confeil de Brabant , & à tous les Tribunaux
des Pays- Bas Autrichiens , par lef
quels il leur enjoint de faire des inhibi--
tions & défenfes à tous Libraires , Impri
meurs , & autres perfonnes , d'imprimer,
vendre , ou débiter le livre , intitulé ,
Mercure Hiftorique & Politique , qui
s'imprime à la Haye en Hollande tous
les mois , & c. dont les Auteurs ne ceffent
point par des expreffions fcandaleufes
& injurieufes , d'infulter la Religion .
Catholique , Apoftolique - Romaine ; mê.
me la perfonne du Souverain Pontife ,
& autres perfonnes verruenfes élevées
en dignité , à peine contre les contrevenans
de 300. florins d'amende pour chaque
contravention , & .
On mande de Londres qu'un Horlogeur
François a imaginé un métier pour
picquer les juppes , par le moyen duquel
il y a 50. éguilles qui picquent à la
fois , & qu'on peut auffi enfiler toutes à
la fois. On picque non -feulement des juppes
& des courtes -pointes unies , mais
auffi diverfes figures de compartimens ,
perfonnages & animaux . Cet ingenieux
Méchanicien efpere pouvoir augmenter le
nombre des éguilles jufques à 200.
I. vol. Ол
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
,
OMNE TRINUM
EST
PERFECTUM .
MARCHIO BERETTI LANDI
ORAT. PLINIP.HIS ?.
CAMERA CI .
MDCCXXI11-
TRIGES
U
POTULOS
IN
VNUM
OMINO
SERVIANT
DO
NUPTIA HISPANO GALLIC
I
FUNICULUS
TRIPLEX
DIFFICILE RUMPITUR
MAX CHỈO BERZ TTI LANDI
ORAT PLENIP .HISP .
CAMIRACI.
M D C C x x !!! .
JUIN 1724.
117
On apprend auffi de la même Ville
qu'on y avoit prononcé diverfes Sentences
contre plufieurs perfonnes convaincuës
d'avoir écrit , imprimé ou publié des libelles
. Le fieur Mift , Auteur d'un Journal
hebdomadaire , fut condamné à une
amende de cent livres fterlin , à un an
de prifon , & à donner caution pour
bonne conduite pendant le refte de fa vie.
Le fieur Payne fut auffi condamné à un
an de priſon , à donner caution & à payer
400. liv. fterling pour avoir publié quatre
des libelles , intitulez le veritable
Breton.
fa
Le Marquis de Beretti- Landi , l'un des
Plenipotentiaires du Roi d'Efpagne au
Congrès de Cambray , a fait frapper les
deux Medailles qu'on voit ici gravées.
Elles ferviront un jour à fixer l'Epoque
de plufieurs points remarquables de l'Hif
toire de nôtre fiecle . D'un côté ce font
fix figures ; fçavoir , celles de Louis XV.
dú Prince des Afturies , de Dom Carlos ,
de l'Infante - Reine , & des deux Princeffes
d'Orleans , placées fur une même
ligne , fi bien diftinguées par leur grandeur
differente , par leur attitude , & par
leur fituation , que ces figures fe donnent
la main l'une à l'autre. Dans le champ
au-deffus des deux figures du milieu , il
I. vol.
Z
1176 MERCURE DE FRANCE .
y a une Couronne de France fermée , & es
dans l'Exergue , deux Tours de Caftille
avec une fleur de lys au milieu , avece
cette Legende , N PTIA HISPANO GAL- O
LICA. Au-deffus de la Couronne , & fous
le Grenetis , on lit ce paffage du Pleau
me roi. IN CONVENIENDO POPULOS IN
UNUM ET REGES UT SERVIANT Do - l
ΜΙΝΟ .
Les Revers ( car le Type de la tête
eft le même pour les deux Medailles ) les
Revers , dis-je , ne confiftent qu'en des
Infcriptions qui en rempliffent tout le
champ en trois lignes. La premiere Medaille
a pour Infcription , FUNICULUS
TRIPLEX DIFFICILE RUMPITUR , & l'autre
Medaille à OMNE TRINUM EST PERFECTUM.
Dans l'Exergue des deux Revers
font ces mots , MARCHIO BERETTI
LAUDI ORAT. PLENIP. HISP. CAMERACI
M. DCC. XXIII.
Extrait d'une Lettre écrite de Caën le 10. –
Mai 1724.
Vous me demandez , Monfieur , des
nouvelles de l'état preſent de nôtre Aca
démie. Elle doit , comme vous fçavez , fa
naiffance à M. de Segrais , fon progrès à
M. de Chamillart , pere du Miniftre ,
& fon établiſſement fixe , autorisé par
1. vol. des
LA
JUIN 1724. 1177
des Lettres Patentes , à M. Foucault. Je.
uis fâché d'être obligé de vous dire que
depuis la mort de ce dernier Protecteur ,.
nous n'avons plus d'Acadéinie , & qu'on
n'en voit plus rien aujourd'hui que les
portraits des principaux Académiciens
dans la falle où ils tenoient leurs Affemblées
; nous efperons cependant que cette
Académie pourra reffufciter, & fe rétablir
entierement par la protection de M. Richer
, Intendant de cette Generalité , qui
a de grandes difpofitions pour la relever :
voici des vers qui lui furent prefentez
dernierement fur ce fujet par une perfonne
de vôtre connoillance , & qui furent
très bien reçûs de ce Magiftrat.
O toi dont la fageffe & la rare équité
Par tout eft déja celebrée ,
Je viens , digne éleve d'Aſtrée ,
T'ouvrir un chemin sûr à l'immortalité.
Releve les débris de nôtre Académie
Apollon qui doit t'en prier ,
Couvrira ton front d'un laurier ,
Qué ne fletrira point la vieilleffe ennemie ;
Que ton noble & genereux bras
Soutienne nos Muſes fragiles ,
A la faveur d'un Mecenas ,
2. vol. Caën
1178 MERCURE DE FRANCE.
Caën verra naître des Virgiles ,
Et comme les Foucaults , comme les Chamillarts
,
RICHER fera nommé le pere des beaux Arts.
Le 15. Mai M. de Laval , Profeffeur
de Rhetorique au College de la Marche ,
prononça avec beaucoup d'éloquence
I'Oraifon Funebre de feu S. A. R. Monfieur
le Duc d'Orleans , dans la fale exterieure
de Sorbonne , au nom de l'Univerfité.
Il avoit été chargé de cette actiondès
le mois de Janvier ; mais une maladie
l'avoit fait remettre jufqu'à ce jour.
La falle étoit toute tendue de deuil ,
l'Affemblée fut nombreuſe & diftinguée
par la qualité des perfonnes de tous les
Ordres , Prélats , Magiftrats , & gens
d'épée , parmi lefquels on diftingua le
Prince de Heffe , frere de Sa Majefté
Suedoife.
L'Exorde du Difcours fut employé à
faire fentir les motifs qui avoient obligé
l'Univerfité de rendre ce dernier devoir
à la memoire de S. A. R.
Dans la premiere partie l'Orateur s'attacha
à faire voir le genie du Prince , &
fon heureuſe difpofition pour les Lettres.
Il reprefenta le progrès qu'il y avoit fait,
& comment il avoit tiré de la lecture des
J. vol. AuJUIN
1724.
I 179
Auteurs le grand Art de gouverner. Il
Fit une peinture de cet Art , qui plût beaucoup
, tant par l'idée qu'il en donna , que
par les expreffions dont il fe fervit.
11 tomba enfuite fur le genie des Sçavans
que ce Prince avoit attachez à fa
perfonne , & à l'éducation de M. le
Duc d'Orleans , fon fils .
Il termina cette premiere partie , en
remettant deyant les yeux des Auditeurs
le bienfait infigne de l'inftruction gratuite
, dont l'Univerfité eft redevable à
la juftice de S. A. Royale. Ce dernier
trait ne fut pas un des moins intereffans.
Il commença fa feconde partie par
quelques réflexions fur le fort de ceux qui
gouvernent , & fit fentir combien il étoit
difficile de gouverner un Empire au gré
du Vulgaire.
·
Delà paffant aux guerres , dans lefquelles
le Frince s'eft trouvé , il releva
fur tout la modeftie de S. A. R. dans les
plus heureux fuccès , fa bonté pour les
ennemis même , & fa grandeur d'ame.
D'où il prit occafion de faire appercevoir
que ce Prince avoit toûjours fervi le
Roi à fes propres dépens , & n'avoit jamais
voulu recevoir , ni gratification , nį
remboursement des dépenfes qu'il avoit
faites à cette occafion .
Il vint enfuite au temps de la Regence
11. vol. dont
180 MERCURE DE FRANCE.
dont il peignit les negociations , par lej
moyen defquelles la paix avoit été entretenue
dans tous les Etats de l'Europe.
Enfin il parla de la mort précipitée
de ce grand Prince d'une maniere fort
touchante , & il finit par une Exhortation
courte & vive qu'il fit à l'Univerfité
, de conferver une éternelle reconnoiffance
de la bienveillance dont S. A.
R. l'avoit particulierement honorée.
La Compagnie fortit très - fatisfaite , &
l'Orateur eut tout le fuccès qu'il pouvoit
defirer.
Dans la derniere Affemblée publique
de l'Académie Royale des Sciences ,
M. Pe it Medecin , lut un Memoire fur
l'élevation des liqueurs dans les tuyaux
capillaires , & l'abaiffement du mercure
dans les mêmes tuyaux.
Il donna un Memoire en 1722. ſut
la même élevation des liqueurs , dans lequel
il fuivit l'hypothefe d'Ifaac Vo fus,
qui a été foûtenue par feu M. Carré ,
de l'Académie des Sciences , ils ont fait
voir que l'air n'a aucune part à cette éleyation
, & que la feule adhérance de la
liqueur à la furface interne des tuyaux ,
joint à la pefanteur de celle qui eft dans
le vafe , font la caufe de cette élevation .
Mais depuis ce temps M. Petit a fait de
I vol nou
JUIN 1724. 1181
Nouvelles experiences qu'il rapporte dans.
fon dernier Memoire , par lefquelles il
démontre que la peſanteur du liquide qui
eft dans le vafe , n'a aucune part à fon
élevation dans le tuyau ; & après avoir
fait voir l'adhérance que les parties de
l'eau ont entre elles, & l'adhérance qu'elles
ont avec la furface interne du tuyau
il prouve qu'elles font les feules caufes
de l'élevation des liqueurs dans les tuyaux
capillaires .
Le mercure ne s'éleve point dans les
tuyaux au deffus du niveau , au contraire
il s'y trouve plus bas que le niveau.
Les Phyficiens ont paffé legerement fur
ce Phénomene , ils y ont trouvé trop de
difficulté. M. Petit démontre que la caufe
de cet abaiffement confifte dans le défaut
d'adhérance du mercure à la furface
interné des tuyaux , joint à l'adhérance
que les parties du mercure ont entre elles.
Il prouve par plufieurs experiences
que cette adhérance eft plus de quatorze
fois plus forte que celle des parties
de l'eau.
M. Petit promet encore deux Memoires
fur la même matiere.
Eclipfe.
1
Le Lundi 22. May 1724. l'Eclipſe
1. vol.
G
1182 MERCURE DE FRANCE.
totale duSoleil qui avoit été annoncée
par tous les Aftronomes de l'Europe ,
fut obfervée au Château de Trianon en
prefence du Roy , par Mrs Caffini & Maraldi
, de l'Académie Royale des Sciences
, & Aftronomes de l'Obfervatoire
Royal de Paris. Cette Eclipfe a auffi
été obfervée à l'Obfervatoire Royal
par M, de Lifle auffi de l'Académie
Royale des Sciences .
Le
›
commencement de
l'Eclipſe a été obſervé
à Trianon à
Le commencement de la
totalité à
La fin de la totalité à
5h 54m 30
· • 6
48
4
6 • 50 20
D'où il refulte que la durée
de la totalité a été à
Trianon de 2m 16 [
La fin n'a pû être obfervée , parce que
Je Soleil fe coucha étant encore éclipfe.
Le commencement a été
obfervé à l'Obfervatoire
Royal de Paris à
Le commencement de la
totalité à
Et la fin de la totalité à
Par confequent la durée
de la totalité a été à Paris
de
I , vol.
5h 55m 180
6 .
48
54
6
5 1 1&
2m 187
L'on
JUIN 1724.
1183
L'on donne avis que le Sieur Butterfield
, Ingenieur du Roy pour les Inftrumens
de Mathématiques , fi connu par
la reputation que les Cadrans folaires
& Inftrumens qu'il a faits lui ont acquife
, eft decedé à Paris dans fa maiſon
Quay des Morfondus , aux Armes d'Angleterre
, dans laquelle on debite actuellement
l'affortiment confiderable de Cadrans
folaires & Inftrumens de toutes:
fortes , que ledit Sieur Butterfield a
laiffez en or , argent , & métail ; &
entr'autres deux grands Quarts de cercle:
d'un pied de rayon , montez fur leurs.
pieds , & trois de fes niveaux à lunettes
dont on connoît la perfection. Tous ces
Ouvrages font débitez dans la fufdite
maifon par le Sieur Jean Langlois, Eleve
dudit défunt Sieur Butterfield.
Les heritiers du fieur Butterfield
donnent avis auffi qu'ils vendront le Ca
binet d'Aiman , dont ledit Sieur faifoit
des experiences fi connues du Public.
Ce Cabinet confifte en quantité de pier
res d'Aiman très - vigoureufes , de differentes
groffeurs , armées & non armées
; ils vendront auffi toutes les uftenciles
fervant aufdites experiences .
On mande d'Hanover que la petite
veròle qui a été donnée par infertion au
Gij Prince 1. vol.
1184 MERCURE DE FRANCE .
Prince Frederic , fils aîné du Prince de
Galles , eft fortie heureufement , que ce
Prince n'a eu aucun reffentiment de fievre
depuis l'irruption , & qu'il eft dans
une parfaite convalefcence ,
Le Roy d'Angleterre a fondé depuis
peu dans chacune des Univerfitez de
Cambridge & d'Oxford , une Chaire de
Profeffeur en Hiftoire moderne , & pour
enfeigner les Langues Françoife , Allemande
, Efpagnole & Italienne à vingt
jeunes Etudians , qui feront dans la fuite
employez en qualité de Secretaires des
Miniftres de S. M. B. dans les Cours
Estrangeres.
Il
paroît par
le détail
que le Docteur
Jurin
a fait du fuccès
de l'Inoculation
de
la petite
verole
en Angleterre
, que juſques
à l'année
derniere
on a fait cette
opération
à 474. perfonnes
; qu'elle
n'a
point
fait d'effet
fur 29. & qu'il en eft
mort neuf. Ce qui fait à peu près un fur
so. au lieu qu'il prétend
, que dans les
petites
veroles
ordinaires
il en meurt
un de fix. On doit la connoiffance
de
cette
methode
à Madame
Worthley
de
Montague
, qui l'apporta
de Conftantinople
il y a fix ans. M. Maitland
, Chirurgien
Ecoffois
, qui étoit alors à Conf,
3. vol.
tan
JUIN 1724. 1185
tantinople , eft le premier qui l'ait prati
quée en Angleterre.
Le Lion d'or , que la Compagnie des
Indes des Pays- Bas envoye à l'Empereur
, en reconnoiffance de l'octroy que
S. M. I. lui a accordé , eft placé ſur un
piedeftal pofé fur un terrain élevé . 11
eft debout , tenant d'une pate un écuffon
aux Armes de la Compagnie , & de.
l'autre une épée nue avec deux Sceptres,.
ayant fur la tête une Couronne Imperiale.
Ce Lion eft entouré de plufieurs figures
emblématiques d'environ fix роц-
ces de hauteur. Le Groupe entier a près
de 18. pouces d'élevation , & pefe 27 .
marcs d'or.
Le Sieur du Geron , ancien Chirurgien
d'Armée , établi par juftice après
diverfes expériences , donne avis qu'après
bien des recherches fur les dents ,
fe voyant
fur le point de perdre les fiennes
, il a fait la découverte d'un remede
fans goût , dont on fe fert une fois. par
jour , & qui empêche les dents de fe
gåter & de tomber. Il enfeigne la maniere
de s'en fervir , & met fon nom
fur fes boëtes . Il demeure à Paris , ruë
des vieilles Etuves , près la Croix du
Tiroir , chez un Epicier.
2. vol.
Giij SPEC1186
MERCURE DE FRANCE
XX :XXXXXXXXXXX :XX
SPECTACLES.
Ur la fin de l'autre mois les Comediens
François ont remis au Thea-.
tre la Tragedie d'Electre de M. de Crebillon
, dans laquelle le fieur du Mirail
a joué le Rôle de Palamede avec beaucoup
d'applaudiffement. La Dlle Lecouvreur
& le fieur Quinaut - de - Frefne Y
ont joué les principaux Rôles d'Electre
& d'Orefte , d'une maniere inimitable.
La Dile Pouchard qui n'avoit jamais
joué la Comedie , vient de paroître fur
ce Theatre dans les Rôles de Marton ,
dans la Comedie de l'Homme à bonne
Fortune, dans celui de Chantis , de Democrite
, de Dorine , de Tartuff , & des Folies
amoureuses , & dans Lizette du Legataire.
Le Public l'a beaucoup applaudie
dans tous ces Rôles.
On va jouer inceffamment la petite
Comedie des Eaux de Paffy . Nous donnerons
l'Extrait de l'Eclipfe dans le ſecond
volume de ce mois.
Le feize Juin les Comediens Fran-
I. vol.
çois
JUIN 1724 1187
çois ont lû & reçû avec de grands éloges
une nouvelle Tragedie de Marianne,
qui fera reprefentée l'hyver prochain.
L'Auteur n'eft pas encore connu ..
On apprend de vienne que le 18. de
l'autre mois on reprefenta pour la derniere
fois l'Opera nouveau d'Euriſtée ,
en prefence de leurs Majeftez Imperiales ;
à la fin duquel les deux Archiduchelles,
filles de l'Empereur , danferent avec
beaucoup de grace .
*** ***** XXXX:XXX
BONS MOTS , &c.
MR
R A .... s'étoit attiré beaucoup de
mauvaiſes affaires par fes difcours
mordans. M. B. qu'il n'avoit pas épargné,
le rencontra un jour , & le menaça de
lui donner des coups de bâton , s'il s'avifoit
jamais de parler de lui . Je ne crains
i vous ni vos coups de báton , dit M. A.
d'un ton ferme : C'eft moi , ajoûta- t- il ,
qui les diftribue aux autres. Je le veux
croire , lui repliqua froidement M. B.
& cela doit vous être fort aifé , car vous
en avez bonne provifion.
Un grand Prince , qui avoit le coeur
G iiij
2. vol. bon,
3188 MERCURE DE FRANCE.
bon , & qui permettoit une certaine liberté
à ceux qui l'approchoient , mangeoit
à fon petit couvert. Un de fes principaux
Officiers , qui avoit l'honneur de
le fervir , en voulant placer un plat , répandit
la moitié de la fauce fur la table.
Je gagerois bien d'en faire autant , dit le
Prince en fouriant. Oui , Seigneur , parce
que vous me l'avez vû faire , repartit
1'Officier.
›
Les Romains avoient accoûtumé d'immoler
des boeux blancs , pour rendre
graces aux Dieux dans les évenemens
heureux. Amm. Marcellin rapporte ,
que Marc- Aurele étant fur le point de
livrer une bataille , on lui adreffa ce mot
au nom des boux blancs . Les boeufs blancs.
Marc Cefar , falut : Si vous remportez
encore une victoire , nous fommes perdus.
Lorfque le feu Roy nomma le Comte )
de C. Marêchal de France , un Miniſtre
qui ne l'aimoit point , ne put s'empêcher
de dire : SIRE, il ne fçauroit rendre de
grands fervices à V. M. ne voyant prefque
pas : Il est vrai , dit le Roy , qu'il
a la vûë fort courte , mais c'eſt tant mieux,
il en verra de plus près mes Ennemis .
Un Payfan étoit étonné de voir le So-
I vol leil
JUIN 1724.- 1189
leil fe coucher tous les jours à une extrêmité
du Ciel , & de le voir le lende
main fe lever à l'autre extrêmité . Il en
demanda la raifon à fon Compere , qui
paffoit pour le bel efprit de fon Village.
C'eft , lui répondit celui - cy , qu'il s'en
retourne pendant la nuit , pour le trouver
le lendemain à l'endroit où tu le
vois. Bon repartit le Paysan , fi cela
étoit , on le verroit s'en retourner ; Eh !
groffe bête , ajoûta le Compere comment
pourrois- tu le voir , c'eft la nuit ?
,
,
Une Dame vieille , fort maigre , &
paffablement laide , étant allée en ha
bit vert fort galant à un bal que donnoit
un grand Prince, quelques Cour
tifans la lui montrerent par maniere de
dérifion , Comment , dit le Prince , on
doit être bien obligé à cette Dame ; elle
a employé le vert & le fec pour faise
honneur à l'Affemblée.
2. vol.
GY NOU
1190 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES ETRANGERES.
Turquie.
E nouveau Roi d'Alger a envoyé à
Conftantinople deux Députez pour
notifier à la Porte fon avenement à la
Regence , & remettre au Grand Seigneur
le prefent qu'il lui fait chaque année de
foixante Efclaves Chrétiens , dont la
plûpart font Espagnols . Trois des principaux
ont été enfermez dans les fept Tours,
& les autres ont été envoyez au Bagne.
Ces Députez ayant reprefenté au Grand
Vifir qu'on faifoit des préparatifs confiderables
contre eux en Efpagne , & que
leur Ville étoit menacée d'un bombardement
fifa Hauteffe n'envoyoit à leur
fecours une flote capable de les garantir
d'infulte ; ce Premier Miniftre fit prier
M. le Comte de Coliers , Ambaffadeur
de Hollande de venir à l'audience , & là
en fa prefence il répondit aux Députez
que le meilleur parti que la Regence
d'Alger pouvoit prendre pour éviter l'execution
militaire qu'elle craignoit, étoit
celui de faire la paix avec la République
,
de Hollande.
I, vol. Le
JUIN 1724. 1191
Le Prince Ragotzi fe flate plus que
jamais d'être declaré Hofpodar de Valaquie
, alors il entretiendra toûjours à ſes
dépens trois mille hommes de Cavalerie
pour le fervice de la Porte.
On affure que les Députez de Georgie
ont offert à fa Hautefle de lui payer un
tribut annuel , & de lui abandonner dèsà-
prefent des places qui font à fa bienféance
, à condition que la Poite prendra
cette Province fous fa protection .
Le bruit s'étoit répandu dans le mois
de Fevrier que le jeune Roi de Perfe envoyoit
à la Porte une Ambaffade folemnelle
, mais les dernieres démarches de
ce Prince font croire qu'il a changé de
réfolution .
Extrait d'une Lettre de Conftantinople'
du mois de Janvier dernier.
La faveur du Grand Vifir que nous
voyons croître depuis qu'il eft en place ,'
femble au commencement de cette année
être venue à fon plus haut point , le Grand
Seigneur dont il eft déja gendre , vient
de faire fon fils Mehemet , âgé de 13. à
14. ans Pacha à trois queues , & il lui
deftine en même temps en mariage une
autre des Sultanes fes filles , il en don-"
nera une autre à Ali Pacha Capigiflar
1. vol. G vj Kiaiaffy
1192 MERCURE DE FRANCE.
Kiaiaffy ou Capitaine de la Porte , neveu
de ce premier Miniftre , & l'honore auffi
d'un Pachalik à trois queues. Une troifiéme
époufera Acmet , fils d'Ofman
Pacha de Seyde , c'eft celui qui conduit
les Pelerins à la Mecque , Emir Adge,
creature & ami particulier du Grand Vifir
, qui fera auffi fait Pacha à trois queuës
en cette confideration ..
M. Gritti- Bayle de Venife donna le 9.
de ce mois un feftin magnifique à M.
Emo, fon prédeceffeur, qui eft encore ici,
à l'occafion de fa nouvelle dignité de Procurateur.
Tous les Miniftres des Princes
Etrangers qui réfident en cette Cour y
furent invités & s'y trouverent accompagnez
de plufieurs perfonnes de leurs
Nations , ce feftin finit par un Bal où tous
les François furent bien reçûs , & qui
dura jufqu'à quatre heures du matin.
>
1
L'on a appris du Caire la mort de fix
des vingt - quatre Beys qui gouvernent
toute l'Egypte ; les deux principaux qui
fe nommoient l'un & l'autre Ifmaël , ont
été tuez , l'un en plein Divan , l'autre en
fortant , par ordre , & à l'inftigation de
Cerkes , l'un de ces Beys ; Mehemet ,
cy-devant Grand Vifir , aujourd'hui Pacha
de ce Pays- là , qui en avoit pris quatre
fous fa protection , pour leur fauver
la vie , a été obligé de les remettre entre
I. vol. A les
1
JUIN 1724. • 1193
les mains, de ce Cerkes , qui les a fait
mourir en fa prefence . On attend tous
les jours un détail plus circonftancié de
cet évenement.
Les Conferences entre les Turcs & les
Mofcovites , au fujet des affaires de Perfe
, continuent toûjours malgré les differens
bruits qui ont couru , que non - feulement
elles étoient rompuës , & que
l'on devoit arborer inceflamment les
queues de Cheval , figne indubitable de
la guerre dans ce Pays - ci. On avoit
dit de plus que le Réfident de Moſcovie
avoit été arrêté après la Conference du
13. de ce mois. Les Conferences avoient
veritablement eu quelque interruption ,
peut- être par la nouvelle qu'on avoit eue
ici du traité d'alliance que le Czar avoit
fait à Mofcou avec l'Ambaffadeur de Tamas-
Chali , fils du Roi de Perfe .
Le 16. on tint ici un grand Confeil
chez le Grand Vifir , où le Grand- Seigneur
le trouva avec le Mufty , & plus
de quatre cents des plus confiderables perfonnages
de cet Empire , dans lequel le
premier Drogman de la Porte parla longtemps
par ordre du premier Vifir , comme
ayant affifté à toutes les Conferences ;
l'affaire étoit importante, puifqu'il s'agif
foit de décider de la guerre ou de la paix
avec le Czar. On dit que le Réſultat a
1. vol. étt
1194 MERCURE DE FRANCE.
été de laiffer les chofes fur le pied où elles
étoient , & de ſe tenir prêt en cas de rupture
de la part des Mofcovites , mais de
ne point les attaquer jufques à ce qu'ils
y donnaffent occafion par quelque acte
d'hoftilité.
Le Ministre de l'Empereur & celui
d'Angleterre virent confecutivement le
Grand Vifir au commencement de cette
année.
Ce Premier Miniftre fit inviter M.
l'Ambaffadeur de France & le Réfident
de Mofcovie pour le 17. de ce mois ; ils
y allerent l'un & l'autre ; & après une
longue converfation , il les pria à dîner
pour le 19. à fa maifon du Canal ; Mehemet
Pacha fon fils , le Capitan Pacha
ou Amiral fon gendre , & Ĉerkes Ofman
, Pacha de Vidin , qui a épouſé une
fille de Sultan Muftapha , furent du repas
, le lendemain le Grand Vifir & le
Réfident de Mofcovie expedierent des
Couriers au Czar.
Extrait d'une Lettre écrite de la Rade
d'Alger le 11. Mai 1724.
Vous fçavez , Monfieur , que les Vaiffeaux
du Roi qui portent M. Dandrezel ,
Ambaffadeur de France à la Porte , & fur
lefquels je fuis embarqué , partirent de
I. vol. Tou
UIN 1724.
1195
7.
Toulon fur la fin du mois paffé . Vous
verrez en fon temps les petites obfervations
que j'aurai faites pendant ma route
dans un Journal particulier que je vous
enverrai de Conftantinople ; mais je vais
toûjours vous marquer en chemin - faifant
les nouvelles qui ne peuvent fe
renvoyer à une autre fois .
Le 5. Mai à la pointe du jour nous
découvrîmes les côtes de Barbarie , &
nous vinmes mouiller en cette Rade vers
les trois heures après - midi , à portée du
canon de la Ville. Nous y trouvâmes une
Efcadre de 5. Vaiffeaux de Guerre Hollandois
, commandée par le Contre- Amiral
Godin. Ce General étoit arrivé deux
jours auparavant ; mais voyant que la
Ville ne répondoit ni à fon falut de 9 .
coups de canon , ni à fes fignaux , & que
d'ailleurs la nuit approchoit , il fe remit
au large , & ne jetta l'ancre que le lendemain
. Ce jour - là il envoya un Officier
à terre pour demander fi on vouloit le
recevoir & entrer en negociation . Le
Dey ou Chef de la Regence s'excufa fur
ce qu'il n'avoit perfonne auprès de lui ,
qui fçût lire la Lettre du Contre - Amiral
, que cependant les Hollandois pouvoient
defcendre ,fi bon leur fembloit. Et
comme il étoit tard , & que les portes
3. vol.
alloient
1196 MERCURE DE FRANCE.
alloient fe fermer , le Dey remit l'Ent
voyé au lendemain .
A nôtre arrivée nous vîmes paffer un
canot Hollandois , portant pavillon blanc
à l'avant. Il alloit propofer de donner des
ôtages de part & d'autre , ce qui fut executé.
La negociation ne dura pas longtemps.
L'Officier Hollandois , chargé de
traiter , ayant dit qu'il venoit propofer
la paix , le Dey répondit qu'il n'y avoit
qu'à fe conformer aux dernieres capitulations
qu'il fe fit apporter fur le champ.
Mais les Hollandois n'ayant pas pris la
précaution de mener un Drogueman
avoient été obligez de fe fervir d'un Efclave
du Dey , lequel répondit de la part
de l'Officier que les Etats d'Hollande acceptoient
le parti ; au lieu que l'Officier
prétend lui avoir feulement dit que ces
propofitions paffant fon pouvoir , il étoit
obligé de les communiquer au Contre-
Amiral .
Le lendemain 6. Mai l'Officier revint
& dit au Dey que la face des affaires ayant
changé depuis les derniers Traitez , les
Etats d'Hollande ne pouvoient y foufcrire ,
mais qu'il étoit chargé d'offrir à la Regence
une fomme d'argent. Là deffus let
Dey s'emporta, & dit qu'il ne vouloit ni
paix ni Traitez avec des gens , ( qui à ce
qu'il fuppofoit ) retractoient une parole
3..val. donJUIN
1724:
1197
donnée il y avoit 24. heures. Ce mal - entendu
a rompu la tréve & les negocia
tions.
Le 8. le Contre- Amiral Hollandois
vint rendre vifite , & prendre congé de
M. l'Ambaffadeur , & le 9. l'Efcadre
Hollandoife appareilla & mit à la voile .
-Ce jour-là , S. Ex. mit pied à terre , &
fe rendit chez le Confùl de la Nation
Françoife. On le falua en entrant dans le
Mole de cinq coups de canon. J'eus
l'honneur de l'accompagner chez le Dey.
Il lui fit fa harangue , non dans le Divan,
mais dans une galerie , affis dans un fauteuil
& couvert. J'oubliois de vous dire
que le Dey l'avoit envoyé inviter par
un Chaoux de venir chez lui . Son Ex .
parla des obligations que la République
d'Alger avoit à la France qui l'avoit fecouruë
de bled dans fes befoins , & demanda
fatisfaction de quelques infultes faites :
à nos Vaiffeaux Marchands. La réponſe
du Dey fut qu'il ne pouvoit répondre de
ce qui s'étoit paffé avant fon Gouverne
ment , mais qu'à l'avenir il auroit foin
d'empêcher ces infractions , & de faire
donner fatisfaction de celles qui pourroient
arriver. On prefenta enfuite le
Caffé , après quoi M. l'Ambaffadeur alla
voir le Palais . On nous regala cependant
, heureufement de loin , d'une fim-
1. vel.
phonie
70
1198 MERCURE DE FRANCE .
phonie du pays. On m'a afluré que ce
Dey ne fait tirer qu'un feul coup de canon
pour faluer les Envoyez du Grand
Seigneur. M. l'Ambaffadeur prit congé
du Dey vers les cinq heures, & retourna
à bord du Soliac l'un des Vaiffeaux de
1'Efcadre Françoiſe.
Vous n'en fçaurez pas davantage pour
le prefent , fi ce n'eft que nous devons
appareiller Dimanche pour Tunis. J'aurai
quelque autre choſe à vous mander d'Alger
, mais il s'en faut bien qu'en deux fois
que j'ai été à terre,j'aye pû tout ramalſer,
& mettre en ordre toutes les circonftances
que j'ai appriſes , & les obfervations
que j'ai faites. Vous trouverez cependant
des chofes affez extraordinaires ,
comme, par exemple , d'apprendre que
dans un même jour on ait élû fucceffivement
, & fait mourir fept Deys , le tout
parce que la milice n'en étoit pas contente.
La premiere fois que j'allai à terre ,
je liai converfation , d'une terraffe à l'autre
, avec une Morefque très-jolie , âgée
d'environ 18. ans ; vous jugez bien que
ne fçachant pas la Langue du pays , j'eus
recours aux fignes ; elles les entendit ,
& je compris qu'ils ne lui déplaifoient
pas , par ceux qu'elle me fit . Elle me fit
entendre que je courois rifque de me
1. vol. faire
JUIN 1724.
1199
faire canarder du Palais du Dey , je me
tournai , & me cachai de maniere qu'elle
feule pouvoit jouir de cette converfation
muette . Un de mes amis vint la troubler,
il fe mit en tiers de cette fcene muette ;
mais plus entreprenant que moi , & voulant
fe faire entendre de plus près , il
fauta fur la terraffe . Je jugeai à propos
de me retirer , & il vint me joindre un
moment après. C'étoit en plein midi , &
cette étourderie étoit capable de nous
faire des affaires ; pour la fille elle ne
couroit d'autre rifque que d'être jettée à
la mer dans un fac , comme on le fit il
y a environ trois femaines , à l'égard
d'une autre furprife en pareil cas. Je
fuis , & c.
que
Ruffie.
E Czar a fait ſon entrée publique à
Moſcou avec moins de magnificence
l'année derniere . S. M. Cz. a voulu
que tous les préparatifs , & toute la pompe
fuffent employez au Couronnement
de la Czarine , fon époufe. Nous en donnerons
une Relation exacte & circonftanciée.
On écrit de Mofcou qu'on y avoit appris
par un Exprès arrivé d'Aſtracan que
l'armée de l'Ufurpateur Miry-Mamouth
avoit été renforcée par un corps de trou-
I, Val pe
1200 MERCURE DE FRANCE.
pes du Mogol , & qu'il avoit pris fa route
du côté d'Andreof, dans le deffein , à ce
qu'on croit , de livrer le combat aux
troupes Mofcovites ou à celles du jeune
Roi de Perfe.
O
Pologne.
N écrit de Kaminiek que les Turcs
avoient conftruit un Pont fur le
Danube , & que le bruit couroit qu'ils
avoient un train d'Artillerie prêt à paffer
cette riviere . Ces Lettres ajoûtent que
les Cozaques & les Tartares de la domination
du Czar ayant fait quelques courfes
fur les Tartares qui font fous la protection
de la Couronne de Pologne , ces
derniers fe preparoient à ufer de reprefailles.
Mais que le Grand- General leur
avoit fait défendre d'executer leur deffein
pour ne point donner lieu à Sa Majefté
Czarienne de fe plaindre de la République
dans un temps où l'on traite
d'un accommodement avec ce Prince.
Les Tartares qui ont hiverné le long
du Boriftene & du Pruth fe font mis en
marche vers Bender , au nombre de quarante
mille , pour paffer en revue devant
leur Kan.
On mande de Zamoski qu'il est tombé
une fi grande quantité de grêle dans le
1. vol. PalatiJUIN
7 1201 1724
Palatinat de Belez , que tous les fruits de
la terre ont été perdus.
On apprend de Coppenhague du 30.
Mai le bruit couroit dans tous les
que
ports du Golfe de Finlande , que la flotte
du Czar fortiroit de Cronfloot & de Peterfbourg
, immediatement après le retour
de S. M. Czarienne, qu'on embarquoit
deffus dix à douze mille hommes
de troupes reglées , & qu'elle devoit faire.
voile vers les côtes de Dannemark, va
Allemagne.
Es propofitions qui ont été faites
L dans la Diette des Princes de l'Empire
, pour l'érection d'un nouvel Electorat
, n'ont pas été auffi generalement
approuvées qu'on l'avoit efperé.
}
On apprend de Berlin que le Roi de
Prufle a rendu depuis peu une Ordon, }
nance qui porte en fubftance , que quoiqu'il
foit permis à tous Marchands &
habitans de la Ville de vendre leurs Marchandifes
, & de louer leurs maisons à
qui ils jugent à propos , aux conditions
qui leur conviennent , & qu'à faute de
payement par leurs débiteurs , les Magiftrats
foient obligez fuivant les loix de i
rendre des Sentences pour les contraindre
; neanmoins S. M. avertit fes fujets
qu'à l'égard des Miniftres Etrangers qui
Je vele
1202 MERCURE DE FRANCE.
réfident auprès de fa perfonne , comme
Ambaffadeurs, Envoyez , Refidens, Com
milfaires , Agens , Secretaires d'Ambaffade
, & autres qui joüiffent du droit des
gens , elle ne juge pas à propos d'exercer
aucune jurifdiction contre eux , foit
pour dettes ou pour quelqu'autre cauſe
que ce foit , & qu'ainfi tous Bourgeois ,
Marchands & Artifans qui auront fait
credit aux Miniftres Etrangers , & qui
n'en feront pas payez , s'adrefferont inutilement
aux Jurifdictions ordinaires pour
les faire condamner , S. M. ayant défendu
aux Juges de décerner contre eux aucune
contrainte par corps ni autrement.
La Regence de l'Electorat d'Hanover
défendu fous de rigoureufes peines ,
les Prieres publiques que l'on faifoit ordinairement
dans les Eglifes , pour obte- t
nir du Ciel que les Marchandifes & les
autres effets des Vaiffeaux qui faifoient
naufrage dans l'Ocean Germanique , fuffent
jettés fur les côtes de cet Electorat,
plutôt que dans un autre endroit. Elle a
auffi declaré qu'on procederoit contre
ceux qui s'emparent de ces Marchandifes
, comme contre des Pirates , & qu'ils
feroient executez à mort fans faire grace
à qui que ce foit.
41. vol.
Gran
JUIN 1724. 1203
L
Grande- Bretagne.
E 22. Mai le Prince & la Princeffe
de Galles allerent à Richemont voir
PEclipfe du Soleil qui commença à Lon
dres à cinq heures quarante minutes
& qui finit à fept heures vingt-neuf mi
nutes.
Le 18. M. Henry Mordant , fils aîné
du feu Major General , & neveu du
Comte de Peterborough , âgé d'environ
vingt-fept ans , & qui jouiffoit de fix à
fept cens livres fterling de revenu, fe tua
d'un coup de piftolet dans fa chambre
après avoir écrit & figné fon teftament.
Son frere ayant été averti de cet accident
monta dans cette chambre , & ayant
embraffé ce frere mort, tira fon épée pour
fe tuer auffi , ce qu'il auroit executé fi un
valet qui l'avoit fuivi ne l'avoit empêché
; mais la nuit fuivante il s'abfenta
fans qu'on ait pu découvrir le lieu où il
s'eft retiré ; il a écrit cependant à quel- ·
ques- uns de fes amis qu'ils ne fuffent
points inquiets de fon fort , & qu'il n'avoit
aucun mauvais deffein .
Le 13. de ce mois le Roi prorogea
encore le Parlement jufqu'au 27. Juillet
prochain . On prefenta le même jour à
S. M. la nommée Eleonore Stewart , âgée
de près de 123. ans , étant née en 1602. a
1. voli Ken#
204 MERCURE DE FRANCE.
Kendal dans le Comté de Weftmorland ,
qui eft en bonne fanté , & qui parle avec
beaucoup de fens . Le Roi lui fit de grandes
liberalitez, & la fit conduire près de
La Paroiffe de S. Gilles .
Le fils , la fille & la niéce du Vicomte
de Townſend , Secretaire d'Etat , aufquels
on donna il y a quelques temps la
petite verole par infertion , font parfaite
ment gueris. On fit le 10. de ce mois la
même operation au Duc de Bedford &
à fa foecur.
L'entrepriſe de la pêche de la Baleine
dans le Groenland fut réfoluë le 14, de
ce mois dans une Aflemblée generale de
la Compagnie de la Mer du Sud , à la
pluralité de 804. voix contre 256 .
Hollande & Pays-Bas,
R Buys , Confeiller Penfionnaire
M de la Ville d'Amfterdam , cy -devant
Ambaffadeur de la République à la
Cour de France , a été nommé pour Envoyé
extraordinaire , Plenipotentiaire de
leurs Hautes Puiffances à la Cour de
Dannemark.
Les Lettres d'Anvers portent que les
Directeurs de la nouvelle Compagnie de
Commerce des Pays - bas avoient obtenu
un octroi du Marquis de Prié
battre des Souverains d'or.
pour faire
On écrit de la Haye du 14. de ce mois
и , дова
que
JUIN 1724. 1205
que M. de Chambery , chargé des affaires
de la Cour de France , en remettant la
Lettre fuivante aux Etats Generaux , leur
notifia le Roi fon Maître avoit nomque
mé le Marquis de Fenelon , Brigadier
de fes Armées , & Infpecteur d'Infanterie
, pour fucceder au Comte de Mor
ville.
Très-chers , grands Amis , Alliez &
Confederez.
Comme nous avons voulu , en choi
fiffant le Comte de Morville pour exercer
auprès de nous le Miniftere des affaires
Etrangeres , lui donner une marque
diftinguée de la fatisfaction que nous
avons euë de la conduite qu'il a tenuë ,
non-feulement pendant qu'il a rempli la
place de nôtre Ambaffadeur auprès de
vous , mais encore pendant le féjour qu'il
a fait à Cambrai en qualité de l'un de nos
Plenipotentiaires ; nous n'avons pas jugé
à propos de differer plus long - temps de
lui nommer un fuccefleur en la place de
nôtre Ambaffadeur , & nous avons bien
voulu vous faire part de la réfolution
que nous avons prife à cet égard : nous
vous affurons en même temps qu'ayant
toûjours pour vous la même eſtime & la
même affection , nous ferons bien aiſe
I. vol.
H de
T106 MERCURE DE FRANCE.
de vous en donner des marques en toutes
occafions. Sur ce , nous prions Dieu qu'il
vous ait , très- chers , grands Amis , Alliez
& Confederez , en fa fainte & digne
garde. Ecrit à Verfailles le 2. Juin 1724.
vôtre bon ami , Allié & Confederé. Signé
, Louis , & plus bas Phelipeaux,
Les Etats Generaux ont répondu à
cette Lettre , & témoigné que la perfonne
du Marquis de Fenelon leur feroit
très -agreable . L. H. P. ont ordonné en
même temps d'expedier les Lettres de
Recréance pour le Comte de Morville ,
& de lui envoyer le prefent ordinaire
d'une Chaîne & Medaille d'or de 6000 .
florins , qui fera remis pour cet effet entre
les mains de M. de Chamberi.
Espagne & Portugal.
E Roi d'Eſpagne a fait Capitaine General
de fes Galeres Don Jofeph de
Los Rios qui en étoit déja Gouverneur
General .
Le Colonel Don Denis Martinés de la
Vega , a été nommé Gouverneur & Capitaine
General de l'Ifle de Cuba & de la
Ville de S. Chriftophe à la Havane.
Sur le rapport qui a été fait au Roi de
la grande réuffite des Manufactures d'Etoffes
de Soye que Don Jofeph Navarro
y Noguerra a établis depuis quelque
Ι . υρί.
temps
JUIN
1207 1724.
temps dans la Ville de Valence , Sa Majeſté
lui a accordé la permiffion d'y faire
mettre l'Ecuffon des Armes de la Couronne
, & le privilege de faire débiter les
Etoffes de cette Manufacture dans toutes
les Villes du Royaume.
Les Religieux Auguſtins de la Proince
de Caftille , tinrent le fix Mai
leur Chapitre General dans la Ville de
Madrigal, où ils élurent pour leur Provincial
le Pere Pierre Manfo , Profef-
* feur dans l'Univerſité de Salamanque.
Le Roi de Portugal a nommé Viceroi
& Capitaine General des Indes Orientales
, Don Jean de Saldanha de Gama
Gentilhomme de la Chambre de l'Infant
Don Antoine , cy-devant Gouverneur &
Capitaine General de l'Ile de Madere.
Par un decret du 22. du mois paffé le
Roi d'Efpagne a donné à l'Univerfité de
Valladolid, dont il eft patron , les fameux
pâturages de Mata- Budiona dans l'Eftramadoure
, pour la dédommager des grandes
pertes qu'elle a faite , & pour la rétablir
dans cette ancienne fplendeur qui
la faifoit regarder comme la plus confiderable
du Royaume.
Le 8. Mai les Religieux de S. Jerôme
tinrent leur Chapitre à Liſbonne
dans leur Monaftere de Bethléem , &
ils élurent pour leur General le Pera
I vol Hij Fran1208
MERCURE DE FRANCE .
François de Betaucourt qui a déja exercé
cette Charge.
Italie.
' Ambaffadeur du Roi de Portugal a
L'obtenu les ornemens pontificaux du
feu Pape , & il les doit envoyer à Lif
bonne fuivant les intentions de Sa Majefté
Portugaife qui a fouhaité de les
avoir en memoire de ce que ce Souverain
Pontife a été Nonce dans fon
Royaume.
La Compagnie Orientale de Trieſte
a envoyé à Naples deux de fes Commiffionnaires
, avec ordre de faire conftruire
trois ou quatre bâtimens pour le
tranfport de fes Marchandiſes dans le
Royaume de Portugal , avec lequel elle
femble vouloir borner tout fon commerce.
Les Cardinaux enfermez au Conclave,
aujourd'hui 23. Mai font au nombre de
52. Le Cardinal Urfini eut il y a quelques
jours 14. voix , & le Cardinal Fa
broni 9.
-Les deux fils du Prince Ragotski , &
le Prince de Lichftenftein , font arrivez
de Naples à Rome pour retourner à
Vienne .
Le premier de ce mois le Senat de Venife
nomma Mrs Charles Buzzini , Louis
-. 1 , vol . Pifani .
JUIN
1724
.
1209.
Pifani , André de Legge & Jean - François
Morofini , pour aller complimenter
le nouveau Pape fur fon exaltation , avec
caracteres d'Ambaffadeurs extraordinai
res.
MORTS BAPTES MES ,
& Mariages des Pays Etrangers .
M
R Antoine Polcenigo , Evêque de
Venife, y eft mort dans le mois de
Mai , âgé de quatre- vingt ans . >
Don Jofeph François de Sampayo de
Mello , Viceroi de Goa y eft mort . Il
étoit l'onziéme donataire des Villes de
Villaflor , Xacim , Demporte , Villafboy ,
Freches Moz , Sampago , & Pareda de
Pinhaon , & des Foires & droits Royaux
de la Ville de Lofte de Montcervo. Il
étoit auffi Sergent Major de Bataille , &
Commandant des Troupes du Roi dans
la Province de Beyra.
Donna Therefe de Mendoca Mofcofo
& Borio , Marquife de Sainte Croix ,
Gouvernante des Infans , & veuve de
Don Jean Mafcarenhas , cinquiéme Comte
de Sainte Croix , & Majordome , Major
du feu Roi Don Pierre II . eft morte
à Liſbonne le 13 Avril , âgée de foixan-
.I. vol.
" Hij te- I
1210 MERCURE DE FRANCE.
te-deux années. Elle étoit fille de Don
Gafpard Fuftado de Mendoca , Mofcofo
Ozoris , Grand d'Espagne , cinquième
Marquis de Almacari , & Comte de
Montaigu.
Le 15. Mai le fils du Comte d'Albemale
fut tenu fur les Fonts de Baptême
à Londres par le Roi & la Princelle de
Galles qui le nommerent Georges , le
fecond Parain fut le Duc de Richemond.
Sebaſtien Antoine Tanara , Cardinal
Evêque d'Oftie & de Velletri , & Doyen
du Sacré College depuis le 28. Fevrier
1721. eft mort à Rome le 2. Mai , âgé
de foixante - quatorze ans , vingt - deux
jours étant né le 10. Avril 1650. le
Pape Innocent XII. l'avoit fait Cardinal
le 12. Decembre 1695. Il étoit d'une
Maifon Senatoriale de Boulogne , & le
Marquis Tanara , fon frere , a été Ambaffadeur
de la même Ville auprès du
S. Siege depuis 1691. jufqu'en 1710. il
laiffe par fa mort un cinquiéme lieu vacant
dans le Sacré College . Son corps a
été embaumé & tranfporté le fix dans
l'Eglife de Nôtre Dame de la Victoire ,
près les Termes de Diocletien , où il fut
expofé le fept fur une Eftrade fort élevée
, & entourée d'un grand nombre de
Cierges après la Meffe de Requiem
qui fut chantée par les Muficiens du Pa-
1. vol. lais
JUIN 1724 .
1218
Į
il
Mais Apoftolique , & à laquelle les differens
ordres de Prélature affifterent ,
fut inhumé dans la même Eglife .
Le Comte d'Oxford , âgé de 64. ans ,
Chevalier de l'Ordre de la Jarretiere ,
qui avoit été Grand Treforier d'Angle-
´terre , mourut à Londres le 1. de ce mois .
La Princeffe , époufe du jeune Prince
Erneft Guillaume de Brunswick- Beveren
, accoucha à Hambourg d'une Prin
ceffe , la nuit du 2. au 3. de ce mois .
A Le Pere Manuel de S. Thomas , Reli
gieux de l'Ordre de S. Auguftin , Profeffeur
en Theologie dans le College de
& Coimbre , & l'un des Surnumeraires de
l'Académie Royale de l'Hiftoire , mourut
à Lisbonne au commencement de l'au
tre mois. Don Jean Gaetan de Mello das
Povas , Gentilhomme de la Maifon du
Roi , a été defigné par l'Académie pour
le remplacer.
I. vol. Hiiij JOUR3212
MERCURE DE FRANCE.
JOURNAL DE VERSAILLES
& de Paris.
E trente Mai M. de . Wedderkop ,
LE
Dannemark , eut fa premiere audience
publique du Roi , où il fut conduit par le
Comte de Mellay , Introducteur des Ambaffadeurs
, qui étoit allé le prendre en
fon Hôtel , à Paris , dans le Caroffe du
Roi ; & après avoir été traité par les
Officiers de Sa Majefté , il fut reconduit
à Paris dans le même Carroffe avec les
ceremonies ordinaires .
Le 23. du mois dernier le Roi partit
pour la Chaffe du Cerf , du côté de Rambouillet
, S. M. avoit donné fes ordres
pour fon retour de Chaffe au Perrai ;
mais après la Chaffe finie fur les fix heures
& demie , le Roi declara qu'il ne
fouperoit point au Perray , & qu'il iroit
coucher à Rambouillet chez M. le Comte
de Toulouſe. Les Officiers de la Bouche
& du Goblet qui étoient au Perray , eurent
ordre de partir dans l'inftant pour
Rambouillet pour preparer le fouper du
Roi. Le Duc de Gefvres , Premier Gentilhomme
de la Chambre manda les Offi-
I. vol. ciers
JUIN 1724. 1213
ciers de la Chambre & de la Garderobe ,
afin qu'ils fe trouvaffent à Rambouillet
pour le coucher du Roi , ce qui fut executé.
Ces Officiers partirent & ne purent
arriver qu'à une heure & demi après
minuit , & ils trouverent le Roi couché ;
mais heureufement le fieur Mouret Porte-
Malle de Sa Majefte , qui la fuit toû
jours , fe trouva avoir dans fa Malle la
plupart des chofes dont le Roi pouvoit
avoir befoin , & remplit le fervice des
Officiers de la Chambre & de la Garderobbe
, il eut même l'honneur de veiller
Sa Majesté.
Le 13. de ce mois M. Maffei , Nonce
ordinaire du Pape , eut une audience particuliere
du Roi , dans laquelle après
ayoir fait part à S. M. de l'exaltation au
Pontificat du Cardinal Vincent Marie
Orfini , qui a pris le nom de Benoît XIII .
il lui preſenta une Lettre écrite de la
main du Pape. Il fut conduit à cette audience
par le Comte de Mellay , Introducteur
des Ambaffadeurs.
Le Duc de Richelieu a été nommé par
le Roi fon Ambaffadeur à la Cour de
l'Empereur...
Le Comte de Cambri , L'eutenant d'une
des Compagnies des Gardes du Corps
de Sa Majefté , Maréchal de Camp ,
Grand Croix , & Commandeur de l'Or-
I. vol.
HV
dre
1214 MERCURE DE FRANCE.
dre Royal & Militaire de S. Louis , a été
nommé Amballadeur de France , auprès
du Roi de Sardaigne.
Le nommé du Châtelet , fameux fcelerat
de la Bande de Cartouche , qui s'étoit
fauvé des prifons de Biceftre , a été
repris à Givet en Flandres , où il vouloit
s'engager dans le Regiment de Languedoc
, Dragons. Il eft arrivé ici aux prifons
de la Conciergerie.
3)
Le quatre Juin après midi le Roi entendit
dans la Chapelle de fon Château
de Verfailles le Sermon de l'Abbé de
Montfort , enfuite Sa Majefté affifta aux
Vêpres qui furent chantées par fa Mufique
, où l'Evêque de Mets Officia . Et le
cinq au retour de la Chapelle Sa Majefté
defcendit dans la cour de Marbre ,
où elle toucha plufieurs malades .
Il arriva le fept après midi à Verfailles
un Courier dépeché par le Cardinal
de Rohan , qui apprit qe le vingt-neuf
du mois dernier le Card nal Orfini avoit
été élu Pape du confentement unanime
de tous les Cardinaux , & qu'il avoit pris
le nom de Benoît XIII. il a foixante &
quinze ans accomplis , & il eft le plus
ancien du facré College .
M. le Maréchal de Villeroi doit reve
air inceffamment à la Cour , & il eſt
I. vol. M.
JUIN 1724.
1215
parti un Courier
vel de fon rappel.
pour lui porter la nou
Le Roi a donné à S. A. S. M. le Duc
de Bourbon la Charge de Grand- Maître ,
& Surintendant General des Poftes &
Relais de France , vacante par la mort
de feu Monfieur le Duc d'Orleans , avec
un Brevet d'affurance de cent mille écus
que ce Prince a payé à la fucceffion du
défunt.
Dans le dernier Chapitre que le General
des Chartreux a tenu à Grenoble
il a difpofé de la Charge de Prieur du
Convent de Paris , en faveur du Pere
Boyer , de celle de Prieur de Troye , en
faveur du Pere Mommonier , qui l'étoit
de Paris , & celle de Procureur de Paris
en faveur du Pere Amand , qui faifoit les
affaires de l'Ordre , & le Procureur de
Paris a été fait Prieur de Baffeville.
Le 2. de ce mois un Marchand Forain
fe tua dans la rue S. Denis , en chargeant
un de fes piftolets , qui prit feu dans le
temps qu'il le bourroit après y avoir mis
les balles.
Le Roi doit partir le 30. de ce mois
pour aller paffer quelque temps à Chan
tilly chez M. le Duc de Bourbon .
La Ducheffe d'Epernon quêta pour les
Pauvres , à Versailles , pendant la cere
H vj
I. vol.
Pau
1216 MERCURE DE FRANCE.
monie des Cordons bleus , à la place de
la Marquife de Villars , qui s'étoit fait
une contufion à la jambe.
*
M.le Comte de Champmeflin eft arrivé
à Breft le 2. de ce mois , venant des
Ifles Françoifes de l'Amerique avec l'Efcadre
qu'il commandoit , & qui étoit
parti de ce port au mois de Septembre
dernier. Le 21. S. M. l'a nommé Lieutenant
General de fes Armées Navales .
L'Abbé de Livri , Ambaffadeur du Roi
à la Cour du Roi de Portugal , eft parti
depuis peu pour le rendre à Lifbonne.
Le Comte de Broglio , Ambaſſadeur de
S. M. en Angleterre , eft parti le 15. de
ce mois pour Londres .
Le Roi a nommé le Marquis de la Baftie
pour fon Envoyé extraordinaire auprès
du Grand Duc de Tofcane.
Le Mardi treize Juin les R. Peres Jacobins
de la rue S. Jacques ont celebré
l'exaltation au Pontificat du Cardinal Orfini
, qui a été de leur Ordre , par un
Te Deum en Mufique , de la compofition
de M. Clerambaut , leur Organiſte , con .
nu par d'excellentes Cantates. M. le Cardinal
de Noailles , Archevêque de Paris
a officié à cette ceremonie , qui a été fuivie
d'un feu d'artifice , & autres marques
de réjouillances.
1. vol.
Le
JUIN 1724.
12:17
Le 15. de ce mois , Fête du S. Sacrement
, le Roi accompagné du Duc d'Orleans
, du Duc de Bourbon , & des Principaux
Officiers de S. M. fe rendit du
Château à l'Eglife de la Paroiffe de Verfailles
, & y entendit la grande Meſſe ,
après avoir affifté à la Proceffion. L'après
-midi le Roi entendit dans la Chapelle
du Château , les Vêpres chantées
par la Mufique , & le foir S. M. affifta
au Salut.
On a appris par des Vaiffeaux Portugais
, venus de Macao que Ken Ki , Empereur
de la Chine , & Souverain des
deux Tartaries Orientale & Septentrio
nale , étoit mort à Peckin le 20. Decembre
1722. âgé de 69. ans 7. mois 25 .
jours , après avoir regné près de 62. ans .
On a appris en même temps que fon quatriéme
fils , nommé Yon - Tehim , âgé de
40. ans , avoit fuccedé à tous les Etats.
Le 18. de ce mois le Roi entendit
dans la Chapelle du Château de Verfail
les , la Melle chantée par la Mufique ,
& pendant laquelle l'Evêque d'Afet prê
ta ferment de fidelité entre les mains de
S. M.
Pendant l'Octave de la Fête- Dieu , le
Roia affifté tous les jours au Salut qui
a été chanté par la Mufique.
Le 11. de ce mois l'Abbé Boucaud
A. vol. nom1218-
MERCURE DE FRANCE.
mé à l'Evêché d'Alet , fut facré dans lá
Chapelle du Seminaire de S. Sulpice , par
l'Archevêque de Narbonne , affifté des
Evêques de Vabre & de Sarlat.
Extrait d'une Lettre écrite de Rome le 29.
Mai 1724. par M. Vivant , Doyen
de S. Germain de l'Auxerrois , & Conclavifte
du Cardinal de Rohan , à M.
fon frere , Chancelier de l'Univerfité de
Paris.
V
Ous voilà content , Dieu feul nous
donne un Pape , tous les Cardinaux
infpirez ont couru à le porter fur la
Chaire de S. Pierre. Pour moi j'en ai
une veritable joye , c'eft un Saint & un
grand Saint , Religieux Dominiquain ,
penitent , priant & jeûnant fans ceffe ,
humble , populaire , prêchant par fes
exemples , & par fes difcours genereux ,
la charité même ; voilà une partie des
vertus du nouveau Pape. Sa réfiftance
fes larmes , fa pieté , & fon affabilité
dans cette premiere ceremonie , nous ont
donné un ſpectacle très- touchant ; il n'a
pas voulu être porté , felon la coutume ,
dans l'Eglife de S. Pierre ; il a retenu att
Vatican les Cardinaux Ptolomei , Jefuite
& Belluga pour lui tenir compa
gnie dans les premiers jours . Il a pris le
1. vol. 1 nom
JUIN
1219
2
1724.
nom de Benoît XIII. vous fçavez que
Benoît XI. étoit auffi Dominiquain ,
Extrait d'une autre Lettre écrite de Rome
le 30. May 1724.
Hler
le Cardinal
des Urfins fut élù
Pape , après deux mois neuf jours
de Conclave , il fut proclamé à 6. heures
du foir. Deux heures après il fut porté
jufqu'à la Porte de l'Eglife de S. Pierre ,
& voulut y entrer à pied ; il y reçût ce
qu'on appelle l'Adoration des Cardinaux
en public, Il a pris le nom de Benoît XIII
fon élection s'eft faite prefque tout d'un
coup. Les efprits qui avoient été diviſez
pendant 68. jours s'étant tous réunis
par un efpece de miracle ; lui feul s'eft
oppofé à fon élection . Il a demeuré plus
de 2. heures caché , & s'en feroit même
en fuy fi les portes du Conclave n'avoient
été fermées . Lorfqu'on l'eut trouvé
on fut obligé d'envoyer chercher le
Pere General des Dominiquains qu'il a
toûjours reconnu pour fon fuperieur
afin de l'engager à accepter la Papauté ,
ce qu'il n'a fait que par obéiffance , & en
verfant des larmes. Il venoit de faire
une neuvaine en jeûnant au pain & à
l'eau , pour obtenir de Dieu la réunion
des Cardinaux & un bon Pape. Selon toui.
vol. tes
1220 MERCURE DE FRANCE .
tes les apparences il fera un fecond Pie
V. Quand il fut queftion de le revêtir
des habits pontificaux , ayant apperçû à
fon aube une très-belle dantelle il fe recria
, & dix plufieurs fois , aux pauvres ,
aux pauvres.
C'eft le Cardinal Albani Camerlingue
, qui a toute la gloire de cette élection
, ayant 28. voix en fa difpofition , il
le propofa d'abord au Cardinal Cinfuegos
. Cette Eminence ayant donné fon
confentement , le Camerlingue alla trouver
le Cardinal de Rohan , qui donna
auffi le fien. Tous les autres Cardihaux
qui tenoient prefque tous à ces
trois chefs , concoururent fans peine.
Ainfi l'élection s'eft faite avec un confentement
general ; l'humilité eft fa vertu
favorite , & la pauvreté fait fa veritable
richelle. Il n'avoit pas même un Carroffe,
à lui. C'eft le Cardinal Marefcotti qui lui
en fourniffoit . La mortification eft en lui
dans un fouverain degré. Il a toûjours
porté la chemife de Serge , & ne mange
ni viande ni poiffon . Lorsqu'il s'eft trouve
à Rome , hors le temps du Conclave ,
il a toûjours été le premier à Matines au
Convent de la Minerve où l'on les dit à
minuit . Son logement dans ce Monaftere
confiftoit en deux Cellules , l'une où il
couchoit , & l'autre où il receyoit fes
1. val. vifiJUIN
1724. 1221
vifites. Pendant le Conclave il a dit tous
les jours fa Meffe à 4. heures du matin .
On vient de m'aflurer qu'on lui demanda
hier au foir ce qu'il fouhaitoit pour
fon fouper ; deux oeufs à la coque , répondit-
il . Les pauvres gagnent beaucoup
à fon élection . On entendit hier des grandes
acclamations dans toute la Ville , &
des cris redoublez de viva Benedette decimo
-terzo.
C'eſt le Cardinal del Giudice qui eft
Doyen du Sacré College , & le Cardinal
Paulucci , fous- Doyen. C'eft à celui ci
que le nouveau Pape avoit donné ſa voix
dans le Conclave. Les Cardinaux Buoncompagni
& Corfini vont paffer à l'ordre
des Evêques , & le Cardinal de Polignac
à celui des Prêtres.
L'élection du Cardinal Orfini qui avoit
été faite le matin , ayant été confirmée
par le fcrutin de l'après- midi , elle fut
rendue publique vers le foir ; les Cardinaux
Chefs d'Ordre , & le Cardinal Camerlingue
, précedez des . Maîtres des
Ceremonies allerent trouver ce Cardinal
pour lui annoncer l'élection qui avoit été
faite de fa perfonne pour Souverain Pontife
, & pour l'engager à l'accepter , ce
qu'il refufa pendant long- temps comme
je l'ai déja dit. Il a pris le nom de Benoît
XIII. dans l'acte d'acceptation.
1. vol. MORTS
1222 MERCURE DE FRANCE.
MORTS & MARIAGES.
L
Ouis de Bourbon , Comte de Buflel
eſt mort le 14. d'Avril 1724. au
Château de Buffel , en Auvergne , il étoit
l'aîné de la pofterité de Pierre , Baſtart
de Bourbon , qui eut pour pere Louis dé
Bourbon , Evêque & Prince de Liege ,
Prince du Sang , frere de Jean II . & de
Pierre II. Ducs de Bourbon , & pour
mere Catherine , née Duchelle de Gueldres
: ce Pierre époula Marguerite d'Alegre
, Dame de Buffel , dont il eut Suzanne
de Bourbon , mariée à Jean d'Albret
, Baron de Moifläns , Lieutenant
General reprefentant la perfonne d'Henry
d'Albret , Roi de Navarre , dans tous
les pays de fon obéïffance , chez laquelle
le Roi de Navarre , Henry IV. fut élevé
& Philippe de Bourbon , Baron de Buffel
qui époula Louiſe de Borgia , Ducheffe
de Valentinois , Comteffe de Oyois Furly
, Bretignoire & Sezenne , lors veuve
de Louis , Sire de la Trimoüille , Vicomte
de Thouars , General des Armées
du Roi Louis XII. Amiral de France ,
fille unique & heritiere du fameux Cefar
de Borgia , Duc de la Romagne , de
1. vol.
VaJUIN
3223 1724.
Valentinois & d'Urbin , & de Charlotte
d'Albret , foeur de Jean d'Albret , Roi de
Navarre ; en forte que Claude , Comte
de Buffel, fils aîné de ce mariage, ſe trouva
heritier de toutes les prétentions de
Cefar , & coufin iffu de germain deJeanned'Albret
, Reine de Navarre , mere
d'Henry IV. de S. François de Borgia' ,
Duc de Gandie , duquel font iffus les Ducs
de Gandie , & par femme les Ducs de
Medina-Sidonia & les Rois de Portugal,
d'Alfonfe II. Due de Ferarre & de Modene
, d'Anne de Ferarre , mariée aux
Ducs de Guile & de Nemour , car Cefar
étoit frere de Jean de Borgia , Duc de
Gandie , & de Lucrece de Borgia , épou
fe d'Hercule , Duc de Ferarre , & que
les defcendans de ce Claude , Comte de
Buffel fe trouvent auffi legitimement paerens
des plus grands Rois de l'Europe. Il
époufa Marguerite de la Rochefoucault ,
qui eut pour pere Antoine , Baron de
Barbefieux , General des Galeres de France
, Lieutenant General reprefentant la
perfonne du Roi François I. par tout le
Royaume , frere du Comte de la Rochefoucault
, & pour mere Antoinette d'Amboife
, foeur de Charles d'Amboiſe , Seigneur
de Chaumont , Grand- Maître Amîral
, & Maréchal de France , & de George
d'Amboife , Cardinal , premier Minif-
1. vel.
tre
1224 MERCURE DE FRANCE.
tre du Roi Louis XII . De ce mariage
nâquit Cefar de Bourbon , Comte der
Buffel , Gouverneur de Limouſiin , dont
le petit- fils a été
pere du Comte pere du
de Buffel qui vient de mourir , lequel
avoit époufé Marie Gouffier , fille du
Marquis de Thois de la Maifon des Ducs
de Rouanois , & Seigneurs de Bonivet
qui ont été Grands - Maîtres Amiraux , &
Grands Ecuyers de France , & de Marje
de Penancquet , veuve de Milord , Comté
de Pembroc , & foeur de la Ducheffe
de Prorchemont , il laiffe un fils & une
fille fort jeunes . Il avoit pour frere Antoine
de Bourbon , Comte de Chalus ,
non marié , & pour four Magdelaine de
Bourbon , époufe de Nicolas Quelen-
Stuart de Cauffade , Prince de Carency ,
Comte de la Vauguyon , Marquis de Saint
Megrin.
Le Prince de Soubife , Louis- François-
Jules de Rohan , Capitaine - Lieutenant
des Gendarmes de la Garde du Roi , &
Gouverneur des Provinces de Champagne
& Brie , en furvivance du Prince de
Rohan , fon pere , mourut à Paris de la
petite verole le 6. Mai , après huit jour
de maladie , âgé de 27. ans , & près de
quatre mois. Il demanda fon Confeffeur ,
& reçût le Viatique le Mercredi troi
fiéme , & on lui adminiftra les derniers
I. vol. SacreJUIN
1724. 1225
Sacremens le jour de la mort , qu'il reçût
avec de grands fentimens de pieté , & il
fut inhumé le lendemain au foir dans l'E
glife de la Merci , Ce Seigneur , moins,
recommandable encore par ſa haute naiffance
que par les qualitez de fon efprit
& de fon coeur, eft generalement regretté.
Il laiffe de fon mariage avec Anne - Jules-
Adelaide de Melun , quatre garçons &
une fille.
La Princeffe de Soubife , Gouvernante
des Enfans de France , en furvivance de
la Ducheffe de Vantadour , depuis le 12 .
Avril 1722. époufe du Prince de Soubife
, qui a donné lieu à l'article precedent
, mourut auffi de la petite verole le
18. Mai , âgée de 27. ans , cinq mois ,
après dix jours de maladie , n'ayant point
quitté le Prince de Soubife jufqu'aux
derniers momens de fa vie . Ces deux
illuftres morts font univerfellement regretez
de la Cour & du Public .
M. Abraham , Marquis du Quefne ,
Chevalier de Saint Louis , Lieutenant
General des Armées Navales du Roi ,
mourut le 12 de Mai , âgé de 73. ans ,
dunt il en avoit fervi 6o . avec beaucoup
de diftinction . Il étoit reconnu pour un
des plus experimentez Generaux de fon
fiecle . Il étoit neveu du feu Marquis dú
Quefne , qui a commandé les Armées
BT. I. vol, • Naya1226
MERCURE DE FRANCE..
Navales pendant le dernier fiecle. Celui
dont nous annonçons la mort avoit fervi
avec fon oncle dans toutes les expeditions
de Suede , Alger , Chio & Genne .
Havoit été Gouverneur General des
Iles Françoiſes de l'Amerique .
Le 15. mourut à Paris M. Pierre Patrice
de Feu , Seigneur de Charmois ,
Gentilhomme ordinaire du Roi , dans fa
trente-fixième année .
Le 16. Mai M. Louis Phelipeaux ,
Comte de Saint Florentin , Conſeiller du
Roi en tous fes Confeils , Secretaire d'Etat
, des Commandemens & Finances de
S. M. âgé de 18. ans , fils de M. Louis
Phelipeaux , Marquis de la Vrilliere
de Château - neuf- fous - Loire , Comte de
S. Florentin , Gouverneur de la Ville &
Pont de Gergeau , Confeiller du Roi en
tous fes Confeils , Miniftre & Secretaire
d'Etat, Commandeur des Ordres de S. M.
& de Dame Françoife de Mailli, a épousé
Demle Amelie Erneftine de Platten , âgée
de 21. ans , fille de M. Erneft , Augufte
de Platten , Comte du S. Empire , Souverain
de Hallermande , Confeiller intime
, Grand Chambellan , & Miniftre
d'Etat de S. M. Brit. Grand- Maître here
ditaire des Poftes des Eftats de Brunſwick-
Lunebourg , & de Dame Sophie Caroli
ne d'Offelen .
1 vola Le
JUIN 1227 1724-
ė
Le 17. M. Jean - Baptifte Jubert de
Bouville , Prêtre , Prieur Commanda
taire de Beaumont le Roger , mourut
âgé de 39. ans .
Le 17. Mai M. Nicolas de Lamoignon
de Bafville , Confeiller d'Etat ordinaire
, mourut à Paris dans la foixantedix
feptième année de fon âge. Il étoit
fils puîné de Guillaume de Lamoignon
Premier Prefident du Parlement , mort
le 9. Decembre 1677. Après avoir été
trois ans Intendant de la Generalité de
Poitier , il fut envoyé en Languedoc
où il a fervi le Roi pendant 33. ans
avec autant de capacité que de zele. En
1685. le feu Roi lui avoit donné une
place de Confeiller d'Etat , dont il s'étoit
démis il y a quelques années en faveur
de M. de Lamoighton de Courfon , fon
fils.
Le même jour Dame Loüife Philipine
Thomé , époufe de M. Thomas Dubois
de Fienne , Marquis de Leuville , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , &
Grand Bailly de Touraine , mourut âgée
d'environ 35. ans.
ELLe
28. M. René Boutin , Seigneur de
la Boiffiere , Driencourt ,
Driencourt , Paillart
tiembecq , & c. cy, devant Receveur General
des Finances de Picardie , âgé de
8o. ans,
1. vol.
Le
1228 MERCURE DE FRANCE.
Le 29. M. Jean Bardet , Ecuyer , Confeiller
Secretaire du Roi , honoraire , Sei
gneur de Paluault , Vaudupuy , âgé de
83. ans.
*
Le 31. Mai dernier mourut à l'âge
de 78. ans dans fon Château Differtaux
en Picardie , Daine Magdelaine Ancelin ,
veuve de Meffire Marc Philippe de Borry
, Chevalier , Seigneur Differtaux ,
Oremeaux , Treux , Buyre , Ville , Arnancourt
, Buffu , Villers S. Paul , & c .
Guidon des Gens- d'Armes de la Reine ,
Commandant du Regiment de Canaples ,
decedé le 9. Octobre 1722. Elle étoit
fille de feu M. Eftienne Ancelin , Contrôleur
General de la Maifon de la feuë
Reine Marie- Therefe d'Autriche , & de
Petronille du Four , Nourrice du feu
Roi Louis XIV . & premiere femme de
Chambre de ladite Reine , foeur de M.
Louis Ancelin , Chevalier , Seigneur de
Gournay -fur - Marne , auffi Contrôleur
General de la Maifon de la défunte Reine
, de M. Charles Ancelin , Chanoine
de l'Eglife de Paris , Abbé de S. Vincent
de Mets , & de M. Humbert Arceli
Aumônier de la feuë Reine, & Evêque
de Tulles.De fon mariage font iffus plufieurs
enfans , dont l'aîné , M. Chriftophe
de Berry , Chevalier , Seigneur Dif
fertaux , Orémeaux , &c. épousa en 1715.
** Dang I. vel,
JUIN 1724.
1229
Dame Catherine Moret de Bournonville ,
fille de M. Louis Moret de Bournonville,
Chevalier , Colonel d'un Regiment de
Dragons , & de Dame N. Duret , foeur
du Prefident de ce nom , Maître des Re-.
quêtes & Secretaire du Cabinet , decedéc
au mois de Mai 1720. dont il refte un
fils & une fille..
La Maifon de Berry , originaire d'Artois,
eft très-ancienne , puifque le premier
de ce nom , dont on ait connoiflance
, nommé dans les anciens Titres , Miles
de Berry , vivoit il y a près de 500 .
ans , fous le Regne de Philippe le Bel.
La Branche de Berry Differtaux , établie
en Picardie depuis plus de 200. ans , eft
alliée aux Maifons de Rubanpré , Saveufe
, Brouilly , & autres anciennes &
illuftres Maiſons .
Le 8. de ce mois M, Alexandre Mar,
tineau , Chevalier , Confeiller du Roi
Maître des Comptes , mourut à Paris ,
âgé de 73. ans.
Le 13. Dame Marguerite Trottant ,
veuve de M. Thomas Kerpatri , Chevalier
, Seigneur du Petit Dranci , du Plef
fis du Mée , Maître des Comptes , âgée
de 84. ans,
Le Jeudi quinziéme Juin la Compagnie
des Secretaires du Roi fit une perte
confiderable, en la perfonne de M. Loüis-
3. vol.
1
Ni1230
MERCURE DE FRANCE.
Nicolas Maillard , Ecuyer ; l'amour du
travail qui l'a toujours poffedé , fa droi
ture & fon équité le feront éternellement
regretter d'un Corps qui l'a toûjours cheri
pendant les 32. années qu'il y a été. Ses
grandes occupations ne fe bornoient pas
feulement au travail de fa Charge , il
fecouroit encore de ces lumieres plufieurs
Communautez à qui il donnoit des avis
& des confeils ; elles veulent par ce peu
de mots rendre juftice à fon merite , &
elles nous prient de le rendre public. Il
plaida avec fuccès pendant quelques années
, & dès la jeuneffe il donna des marques
de fa capacité & de fa profonde
érudition. Du Barreau il paffa dans l'étude
des affaires de la Chancellerie , aufquelles
il donna tous fes foins , après
avoir acheté une Charge de Secretaire du
Roi , à la follicitation du Chancelier Boucherat
. Le Cardinal de Coiflin qui fut
informé de fon merite , crút qu'il ne
pouvoit faire un meilleur choix , pour
remplir le pofte d'Adminiftrateur de l'Hôpital
Royal des Quinze- Vingt qu'il a
gouverné l'efpace de 20. ans avec toute
l'affection & le defintereffement poffible.
M. Claude - François Guenegaud de
Planci , Docteur de la Maifon & Societé
de Sorbonne , Abbé de Léeu Reftaunet ,
Diocéfe de Soiffons , eft mort à Paris le
1. vol. : 15•
JUIN 4724. 1231
15. de ce mois , âgé de 72. ans.
Le 16. Dame Marie le Gras , veuve
de M. Jean- Helie Leriget de la Faye ,
Capitaine au Regiment des Gardes Fran
coifes , eft morte âgée de 3 3. ans.
La nuit du 2. au 3. du mois de Juillet
le Marquis de Pelleré , Capitaine- Lieutenant
des Gendarmes de Berri , & petit-
fils de M. Dumont , Gouverneur de
Meudon , doit époufer Mile de la Chaize
, fille de feu M. le Comte de la Chaize
, ci-devant Capitaine des Gardes de la
Porte.
XXX XXXXXX
BENEFICES DONNEZ.
'Abbaye du Reconfort Ordre de
Lfaint Benoift , Dioceſe d'Autun , vacante
par le decès de la Dame de Bellebat
, a été donnée à Dame
d'Eampes , Religieufe de l'Ordre de
faint Bernard mitigé .
L'Abbaye Reguliere de Candeil , Ordre
de Citeaux , Diocêfe d'Alby , vacan
te par le decès de Dom de Brun , au
fieur Jean -Marc de Foucaud - Sabateri
Clerc tonfuré du Diocêfe de Toulouſe ,
pour la poffeder en Commende .
L'Abbaye de Perouze , Ordre de Ci-
1. vol. Iij teaux
1232 MERCURE DE FRANCE .
teaux , Diocêfe de Perigueux , vacante
par le decès du fieur de Vertillac, au
fieur Jean - François Montferrand- defaint-
Orfe , Clerc tonfuré du même Diocêfe.
L'Archevêché d'Embrun , vacant par
le decès de M. de Henin de Lietard , à
M. Pierre Tencin , Prêtre du Diocêfe
de Grenoble , à la charge de quinze cens
livres de penfions , fçavoir mille livres
pour
le fieur Maurin , Prêtre du Dioce
fe de Frejus , & cinq cens livres pour le
le fieur Verrey , Prêtre du Dioceſe du
Belley.
L'Évêché de Boulogne , vacant par le
decès de M. de Langle , à M. l'Abbé
Henriau , Prêtre du Diocêfe de Paris , à
la charge d'une penfion de cinq cens livres
pour le fieur Pignol , Prêtre du Diqcêfe
de Sarlat .
Le Prieuré Regulier de Flabas , Ordre
de faint Benoist , Dioceſe de Verdun,
vacant en Regale par le decès du dernier
Titulaire , à Dom Charles Romuald
de Reteau , Prêtre , Religieux Benedictin
, de la Congregation de faint Vannes,
Le Prieuré Regulier de faint Louis
Ordre de faint Benoist , érigé en la Ville
de Verdun , & transferé en l'Eglife de
l'Abbaye de faint Airy , dans la même
Ja vil, Ville,
JUIN 1724. 1233
Ville , vacant en Regale par le decès du
dernier Titulaire , à Dom Charles Romuald
de Reteau , le même que cydeffus.
L'Abbaye Commendataire de faint Lo,
Ordre de faint Auguftin , Diocêſe de
Coutance, vacante par le decès de M. de
Langle , Evéque de Boulogne
a été
donnée au fieur Louis de Targny , Prêtre
du Diocêfe de Noyon.
›
L'Abbaye Commendataire d'Obazine ,
Ordre de Cîteaux , Diocêfe de Limoges,
vacante par le decès du dernier Titulaire
, en faveur du fieur François de Lefscure
, Prêtre du Diocêfe d'Alby , à la
charge d'une penfion de quinze cens li
vres pour le fieur Fierre Anfelme Bail-
-lod , Prêtre du Diocêfe de Genêve.
L'Abbaye Commendataire de Barfelle,
Ordre de Cîteaux , Diocêfe de Bourges,
vacante par le decés du fieur de Brieres,
en faveur de M. Louis - Cherubim le
Bel , Evêque de Bethleem .
L'Abbaye de faint Jean de Thouars ,
Ordre de faint Benoift , Dioceſe de Poitiers
, vacante par ledecès de la Dame le
Picart derniere Titulaire , en faveur de
Dame Henriette Foucault , Religieufe
Profelle , & Grande- Prieure de ladite
Abbaye .
Le Prieuré Confiftorial de faint Sym-
I iij
I. vol.
phorien,
1234 MERCURE DE FRANCE.
phorien , Ordre de faint Auguftin ,Diocêle
d'Autun , vacant par le decès du
fieur de Senneyoy dernier Titulaire , en
faveur du fieur de Nugues, Clerc tonfuré
du Diocêfe de Langres
EDITS , ARRESTS , & c.
ARREST
RREST du 12. Fevrier. Qui fait défenfes
aux Seigneurs des Fiefs , dans la
mouvance defquels fe trouveront fituez les
Biens des Religionnaires , de les faifir feodalement
faute de Foy & Hommage , pour
Droits non payez tant qu'ils font és mains de
Sa Majefté , à peine de reftitution des Fruits ,
quinze cens livres de Dommages & Intereſts,
& de trois mille livres d'Amende .
ARREST du Confeil d'Eftat du Roy , &
Lettres Patentes fur icelui . Concernant les
Bâtimens du Roy. Du 11. Fevrier.
ARREST da 5. Mars. Pour l'agrandiflement
de la Halle aux Toiles , & pour le Commerce
defdites Toiles dans Paris.
ORDONNANCE du Roy , du 18. Mars.
Qui ordonne qu'auffi-tôt l'arrivée dans Paris,
des Chevaux venant des Pais Etrangers ou
des Provinces du Royaume , les Marchands
foient tenus d'avertir également & en même
temps
I. vol.
JUIN 1724.' 1235
temps les Grand & Premier Ecuyers , & c.
DECLARATION du Roy , concernant les
Boutiques du Palais à Paris. Donnée à Verfailles
le 10. Avril , regiftrée le 10. May au
Parlement.
ARREST du 11. Avril. Qui ordonne que
par les Sieurs Commiffaires nommez par Arrefts
du Confeil des 12. & 19. Septembre
1719. il fera procedé à la Liquidation des intereits
des fommes aufquelles auront été liquidez
les Principaux des finances des Offices
établis fur les Ports , Quays , Halles & Marchez
de la Ville de Paris.
DECLARATION du Roy , portant peine
de mort contre ceux qui feront des vols &
larcins dans les Hôtels des Monnoyes . Donnée
à Verfailles le 18. Avril. Regiftrée en la
Cour des Monnoyes le 11. May.
DECLARATION du Roy , du 21. Avril ,
enregistrée au Parlement le io . May. Portant
que la Nobleffe de Breffe , Bugey & Gex ſera
receue & admife dans le College de Mazarin.
ARREST du 23. Avril , qui ordonne que
ceux qui ont des Remboursemens à prétendre
pour raifon du Rachat du Preft & Annuel
, pourront à leur choix en faire la converfion
en Rentes Viageres de l'Edit de Janvier
1714. ou en Rentes perpetuelles au denier
cinquante , créées par Edit du mois
d'Aouft 1720.
Arreſt du 25. Avril. Portant défenſes de fai-
I. vol.
I iiij
re
1136 MERCURE DE FRANCE.
re fortir hors du Royaume les Mêtiers fervans
à la fabrique des Bas.
LETTRES Patentes , qui attribuënt au Parlement
de Paris la conno ffance de l'aſſaſſinat
du fieur de la Guillomiere & autres. Données
Verfailles le 2. May 1724. enregistrées au
Parlement le 4. Louis par la grace de Dieu
Roy de France & de Navarre. A nos amez &
feaux Confeillers, les Gens tenans nôtre Cour
de Parlement à Paris , Salut. L'affaffinat prémedité
commis au mois de Fevrier dernier
près la rue fant Antoine à Paris , dans la perfonne
du fieur de la Guillomiere , Officier fervant
dans nos Troupes , étant non ſeulement
un crime énorme par fa nature , mais même
d'une très- dangereule confequence par fes
-circonftances , Nous avons crû devoir à nos
peuples , & au bien commun de nôtre Etat
une attention particuliere pour la recherche
des coupables. Nos foins ne font pas bornez
là Nous avons cherché à en penetrer
la caufe , & Nous la trouvons dans l'impunité
qui a fuivi plufieurs crimes par les précautions
qui ont été prifes par les coupables
pour en fupprimer ou détourner les preuves .
En l'année 1718. le nommé Gazan de la Combe
fut trouvé étranglé dans la maifon de la
Barre , Lieutenant de la Conneftablie , dont
il fut informé par le Lieutenant Criminel au
Châtelet de Paris ; Le 17. Avril 1722. le corps
du fieur Sandrier Receveur general des Fi
nances de Flandres , fut trouvé dans la riviere
de Seine , percé de deux coups , dont il
fut dreffé Procès verbal par les Officiers de
la Prevôté de l'Ile de France , & le cadavre
porté & reconnu à la baffe geole du Châte-
I. vol. -let:
JUIN 1724.
1237
+
let : Peu de temps après les vendanges dernieres
, il a été informé par un Officier de
ladite Prevôté de l'ifle de France du meurtre
fait en plein jour d'un Chartier du Fermier de
la Malmaifon près le village de Ruel. Tous
ces differens crimes étant reltez fans pourſuite
, ont conduit au dernier point , l'audace de
ceux qui font capables d'en commettre de
femblables. Dans ces circonftances l'attentionque
Nous devons à la feureté publique , Nousà
engagé à donner nos ordres pour faire la
recherche des Auteurs deſdits crimes & des
preuves qui pourroient s'en recouvrer ; A
quoy ayant été procedé fuivant nos intentions,
il ne Nous relte plus qu'à réunir dans un ſeul
Tribunal l'inftruction de ces differens crimes
commencée par differens Juges , & lui attribuer
tout le pouvoir necelfaire à cet effet . A
ces cauſes , de l'avis de nôtre Confeil , Nous
avons évoqué, & par ces Preſentes fignées de`
nôtre main, évoquons toutes les procedures
faites pour raifon d s crimesci- deffus énoncez,
en quelque Jurifdiétion que ce foit , leurs
circonftances & dépendances , & vous les
renvoyons , pour à la Requête de nôtre Procureur
General , être les procedures par vous
continuées , & le procès fait & parfait en la
Chambre de la Tournelle , conjointement ou
feparément , ainfi qu'il appartiendra , à ceux
qui fe trouveront coupables defdits crimes
, leurs complices , participes & adherans ,
fuivant la rigueur de nos Ordonnances , vous
attribuant à cet effet , toute Cour , Jurifdiction
& connoillance , & icelle interdifant à
toutes nos autres Cours & Juges .
2
ARREST du 7 May , qui ordonne que les
Marchands & Voituriers par Eau de Rouen
1. vol.- I và
1238 MERCURE DE FRANCE .
à Paris , feront Porteurs d'Inventaires , affirmez
veritables , des Marchandifes dont leurs
Voitures feront chargées pour Paris , & en
feront la reprefentation aux Commis , de la
Regie des Droits rétablis pour eftre verifiez
fur leurs declarations , aux peines & amendes
y contenuës.
ARREST du 9. May , qui permet à la Compagnie
des Indes de faire entrer , vendre &
debiter dans le Royaume les Mouchoirs de
Coton , Soye & Coton , Ecorce , Soye &
Ecorce , provenans des Païs de fes Conceffions
, en obfervant par les Marchands & debitans
, les formalitez prefcrites par le prefent
Arreft,
Et renouvelle les défenfes d'introduire dans
le Royaume aucunes Toiles peintes ni autres .
prohibées.
ARREST du 9. May , concernant les Saifes
, Arrefts & Oppofitions qui ont été cidevant
faites entre les mains des Compagnies
intereffées dans les Fermes & Traitez d'Affaires
extraordinaires , leurs Directeurs &
Caiffiers , par les Croupiers- Participes &
Creanciers perfonnels d'aucuns defdits Intereffez.
ARREST du 9. May , qui proroge jufqu'au
premier Juin de l'année prochaine 1725. la
décharge des Droits des Fermes Generales
Unies , fur les Beftiaux venans des Pays Etrangers
, ou qui pafferont d'une Province dans
une autre.
Et renouvelle les défenfes d'en faire fortir
hors du Royaume.
1. vol. ARREST
JUIN
17241 1239
ARREST du même jour , portant qu'il fera
inceffamment fait ouverture d'une nouvelle
Ruë , en la Ville de Saint Denis , fous le
nom de la Ruë d'Enguyen , &c.
ARREST du 13. May , qui ordonne que
les Offices , Encheres & Surencheres qui feront
faites à l'avenir pour la revente des Domaines
engagez de Sa Majefté , ne feront reçûës
qu'en Rentes payables à Ton Domaine
par les nouveaux Engagiftes , à la charge par
eux de rembourfer en argent comptant les Finances
des anciens Engagiſtes .
ARREST du 16. May , qui ordonne à tous.
Particuliers Laïques , proprietaires de Bois
dans le département de Metz , de faire aucuns
défrichemens dans leurfdits Bois , ni de couper
aucun Arbre de Futaye , fans permiffion
de Sa Majesté.
ARREST du 21. May , qui explique les
Villes & Bourgs de la Generalité de Tours ,
lefquels Sa Majesté veut que les droits des Infpecteurs
aux Boucheries , & ceux dés Boif
fons foient continuez d'eftre perçus , & fait
défenſes à Martin Girard & à fes commis
de les percevoir dans les autres lieux de ladite
Generalité.
ARREST du 23. dudit mois , qui ordonne
que les énonciations faites par les Commiffaires
du Clergé dans les Ordonnances de liquidation
des Rentes dues par le Clergé , ne
pourront nuire aux Rentiers .
ARREST du 27. dudit mois , qui ordonne
1. vol. I vj
1240 MERCURE DE FRANCE.
que dans le premier Aouft prochain , pour
toute préfixion & délay , tous les intereffez
aux Taraitez d'Affaires extraordinaires , dont
Jes Cautions font en avance envers Sa Ma
jefté par l'arrefté de leurs Comptes , feront
tenus d'en recevoir le Rembourfemem en
Quittances de Finance au Denier Cinquante;
finon qu'ils en demeureront déchûs .
ARREST du 30. May , portant Reglement
pour la Reception des acquereurs des Offices
Municipaux.
LETTRES Patentes fur Arreft , données à
Verſailles le 3. Juin , qui reglent les Coupes
des Bois de la Maîtrife de Sezanne , les droits
des Officiers , les gages des Gardes , & ordonnent
plufieurs aménagemens dans lefdits
Bois,
ARREST du 5. Juin , portant Reglement
pour la Vente , Marque & Commerce des
Marchandifes & Etoffes venues fur les Vaif
feaux de la Compagnie des Indes.
ARREST du 20. Juin , Pour affurer l'état
des acquereurs des Rentes Viageres fur la
Compagnie des Indes.
EDIT du Roy , portant création de quatre
Intendans du Commerce. Donné au mois
de Juin 724. enregistré au Parlement le 16.
4
EDIT du Roy donné à Verſailles au mois
de Juin , enregistré au Parlement le 28. par
lequel Sa Majelté a ordonné qu'à compter du
jour de la publication de l'Edit , le denier de
la conftitution fera , & demeurera fixé dans
I. vol . toute
JUIN 1724. 1241
toute l'étendue du Royaume , à raifon du denier
trente du capital , nonobſtant tous Edits,
- Declarations , ou autres Reglemens à ce contraires
, auquels Sa Majefté a dérogé par ledit
Edit , &c.
SUPPLEMENT..
N apprend de Rome , qu'après
avoir figné l'Acte d'acceptation du
Pont ficat , les Cardinaux Pamphile &
Ottoboni conduifirent le nouveau Pape
devant l'Autel de la Chapelle de Sixte ;
il y fit une longue priere , après laquelle
il entra dans un lieu feparé où le Maître
des Ceremonies lui ôta fes habits de Cardinal
, pour le revêtir d'une foûtanne
blanche , du Rochet , du Camail , du bonnet
rouge , & des fouliers brodez d'or
avec une Croix ; après quoi il fut reconduit
devant l'Autel de la même Chapelle
, & s'étant placé fur la Chaire Pontificalè
qui y avoit été preparée , les Cardinaux
lui rendirent leurs premiers refpects
en baifant la main de Sa Sainteté ,
qui les embraffa : le Cardinal Albani ,
Camerlingue de la fainte Eglife , lui
ayant mis l'Anneau du Pefcheur au doigt,
le Cardinal Pamphile , comme Chef des
Card naux Diacres , précedé de Dom
François 1. vel.
1242 MERCURE DE FRANCE .
il
François Bofza , Chanoine de l'Eglife de
faint Pierre , & l'un des Maîtres des Ceremonies
, tenant la Croix , fe rendit vers
les fept heures du foir à la loge appellée
de la Benediction , qui eft au - dellus du
Portail , & qui a vûë fur la grande Place
de faint Pierre , & après avoir préfenté
la Croix au peuple , qui y étoit affemblé,
annonça l'élection du nouveau Pape en
ces termes : Je vous annonce une grande
joye : Nous avons un Pape , qui eft l'Eminentiffime
& Reverendiffime Seigneur,
Vincent Marie , Cardinal Orfini , Evêque
de Porto , qui a pris le nom de Bes
noift XIII. Cette nouvelle qui s'étoit déja
répandue dans la Ville , fut reçûë avec
de grandes acclamations de Vive le Pape
Benoist XIII. Et ces démonstrations de
joye furent fuivies du bruit des Tambours
& des Trompettes , de plufieurs falves
de moufqueterie des Troupes qui étoient
dans la Place , d'une décharge de l'Artillerie
du Château - Saint- Ange , & du
fon de toutes les cloches de la Ville.
Après la proclamation les deux premiers
Cardinaux Diacres , ayant ôté au Pape
le Rochet , le Camail & le Bonnet rouge
qu'on lui avoit mis deux heures auparavant
, il fut revêtu d'un Amict ,
d'une Aube , d'une Ceinture , de l'Etole ,
de la Chape Pontificale , & d'une Mitre
1. νοί.
8
de
JUIN 1724. 1243
de toile d'or : il s'affit enfuite fur l'Autel
de la même Chapelle , du côté de
l'Evangile , où les Cardinaux allerent
baifer le pied & la main de Sa Sainteté
qui les embraffa comme la premiere fois.
Cette Ceremonie finie , le Pape fut porté
dans fa Chaife par douze Eftafiers au
grand Portail de l'Eglife de faint Pierre ;
il s'y fit defcendre , & s'étant profterné
à terre , il en baifa le feuil par humilité
il alla enfuite à pied à l'Autel , où
il eut bien de la peine à arriver , tant à
caufe de la pefanteur de fes ornemens
que parce qu'il étoit fort extenué des
aufteritez qu'il a toûjours pratiquées ,
même dans le Conclave. Après avoir
fait fa priere devant l'Autel de la Confeffion
des Apôtres , dont on ôte ordinairement
la pierre benîte qui fert au Sacri
fice de la Meffe , pour y affeoir le nouveau
Pontife pendant la troifiéme Ceremonie
, dite l'Adoration , Sa Sainteté refufa
de fe placer dans un lieu fi faint ,
pour fatisfaire feulement à la neceffité
de cette Ceremonie , il fit ôter le marchepied
de l'endroit où il étoit , & le fit
mettre du côté de l'Epitre , où il reçût
pour la troifiéme fois les refpects des
Cardinaux , en prefence d'un grand nombre
de perfonnes de la premiere confideration
qu'il attendrit par fes larmes , &
qu'il
&
.1 . vol.
1244 MERCURE DE FRANCE.
qu'il toucha par cet Acte d'humilité. Le
Cardinal del Giudice entonna le Te
Deum , qui fut chanté par les Muficiens
de la Chapelle Pontificale ; & après que
ce Cantique fut achevé , le Pape ayant
donné fa Benediction à tous les Affiftans
& au peuple , il fut conduit dans fes Appartemens
du Vatican , où il fut falué en
paffant par les Ambaffadeurs & Miniftres
Etrangers. Il remercia enfuite les Cardinaux
, & les pria de le laiffer feul .
Il y eut le foir & les deux nuits fuivantes
des illuminations , & d'autres
marques de réjouiffance publique dans
toutes les rues de la Ville , & le Chateau
Saint -Ange fit tous les foirs une décharge
generale de fon Artillerie.
Le même jour de l'élection du Pape,
M. Falconieri , Gouverneur de Rome
, alla le mettre aux pieds de S. Sainteté
, pour
lui remettre le bâton , qui eſt
La
marque de fon autorité ; mais le Pape,
après une courte exhortation , lui rendit
ce bâton , & le continua dans l'exercice
de cette Charge.
Sa Sainteté a choifi pour Secretaire
d'Etat le Cardinal Paulucci , qui a déja
fait les fonctions de cette Charge fous le
Pontificat de Clement XI . Elle a continué
les Cardinaux Corradini & Olivieri
dans les fonctions de celles de Pro- Da-
I. vol. taire
JUIN 1724
1245
&
taire & de Secretaire des Brefs , qu'ils
exerçoient fous le dernier Pontificat , &
elle a nommé pour fon Maître de Chambre
M. Lercari , Genois , ci devant Gouverneur
de Benevent.
Sa Sainteté vient de défendre à tous.
les Prélats du Palais , & à tous les
Penfionnaires des Seminaires de cette
Ville , de porter des habits de foye & des
perruques , leur donnant feulement le
terme de deux mois pour laiffer croître
-leurs cheveux ..
Le nouveau Pape , pour donner des
marques de fon attachement à l'Ordre
de faint Dominique , dont il continuë de
fuivre exactement la Regle , vient d'ordonner
que les Armes de cet Ordre fe
roient mifes fousla Thiare,à côté de celles
de fa Mailon , dans tous les endroits où
l'on arbore l'écuffon des Armes du Pape.
Extrait d'une Lettre écrite de Rome le 30.
May 1724. à M. le Duc de
Noirmoutier.
, Mon-
Ne parlons point d'affaires
fieur , dans un jour qui a rempli de
joye tous les zelez Catholiques . Le Pape
qu'on vient d'élire eft un fujet qui va
renouveller les temps les plus heureux
du Chriftianifn.e. Il eft de grande condition
1246 MERCURE DE FRANCE .
tion , d'une profonde doctrine , & veritablement
Saint , n'ayant d'autre vûë que
le bien de l'Eglife & le fervice de Dieu .
Il a été fait en 24. heures d'un confentement
unanime. Enfin le Seigneur l'a
choifi , & nous avons lieu de tout efpe-
Ier. Il n'a voulu voir perfonne pendant
les trois premiers jours de fon Exaltation
, meditant le choix de fes Miniftres,
& l'établiffement de plufieurs Reglemens
, qui feront la bafe de fon gou vernement.
Nous allons voir nôtre cher
Maître devenir un nouveau S. Pie V.
qu'il imite en toutes chofes ; il n'a voulu
changer ni de nourriture ni d'habillement.
Quoique tous les Cardinaux ayent
été enfin d'accord , la verité eft que les
zelans l'ont emporté cette fois - ci fur les
autres ; mais on a eu bien de la peine à
lui faire accepter la Papauté ; je ne vous
dirai rien de plus , parce que cette Lettre
n'arrivera qu'après les Couriers extraordinaires
, & c.
Extrait d'une autre Lettre de Rome du
30. May 1724.
Enfin Dieu a eu pitié de nous , &
nous a donné un Pape. Le Cardinal
des Urfins , de l'Ordre de S. Dominique
, âgé de 75. ans , homme d'une
I. vol. vertu
JUIN 1724. 1247
vertu éminente , fut élû hier par les voeux
unanimes de tous les Cardinaux , au
Scrutin du foir. La difficulté fut grande
pour lui faire accepter cette fuprême
dignité : il pleura pendant deux heures,
il fe jetta plufieurs fois aux genoux des
Cardinaux , les embraffa en les conju→
rant , de ne point penfer à lui. On com
mençoit à defefperer de pouvoir le fle
chir , & on penfoit aux moyens de le
forcer , en rappellant les exemples marquez
dans l'Hiftoire de l'Eglife , fuivant
lefquels le Sacré College peut recourir
aux menaces de l'excommunication , les
executer même en cas d'un refus trop opiniâtre
; mais cela n'a pas été neceffaire,
le faint homme a enfin cedé dans la crainte
de defobéir à Dieu ; c'eft cette falutaire
crainte qui feule a pû le déterminer.
Il s'eft donc laiffé conduire comme
une fainte victime foumife aux volontez
du Ciel . Il a reçû les honneurs accoûtumez
du Sacré College en fondant en larmes
, & a fait pleurer tous les Cardinaux.
Il a pris le nom de Benoift XIII.
Il n'a pas voulu eftre porté felon l'ufage
dans l'Eglife de S. Pierre , ce qui fe fait
avec beaucoup de magnificence , mais il
alla à pied jufqu'à l'Autel , oû fe fait la
derniere Ceremonie , nommée Adoration.
Il y auroit cent autres particularitez à
I. vol. YOUS
1248 MERCURE DE FRANCE .
vous dire , plus édifiantes les unes que les
autres ; mais le départ précipité du Corier
, &c.
xwwd cab
Le fecond Volume de ce mois qui paroîtra
dans huit jours , contiendra un Mer
moire hiftorique au fujet de l'Exaltation
du Pape Benoist XIII. la Relation du
Couronnement de la Czarienne Imperatrice
de Ruffie , le détail de la Ceremonie
des Chevaliers du Saint- Esprit , la def
cription de la Maiſon de plaisance du
Grand- Seigneur , & autres pieces en Vers
& en Profe , qui pourront intereſſer nos
Lecteurs.
M
APPROBATION.
lû
ordre de Monfeigneur le Garde
Ides Sceaux le Mercure de France dumois
de Juin 1. vol. & j'ay crû qu'on pouvoit en
permettre l'impreffion . A Paris , le 30. Juin
3724.
HARDION.
TABLE
Des Principales Matieres , contenues
dans le 1. vol. de Juin 1724.
IECES Fugitives . Ode fur la briéveté de
la vie. ph
1939
Réponſe de M. Vergier , à M. de la Fontaine.
La vie Champêtre , Ode.
1042
1047
Lettre fur une nouvelle Traduction du Panegirique
de Trajan.
Remerciment en Vers , &c20
1053
1065
Lettre de M. de Chanfierge fur l'Extrait de fon
livre , intitulé l'Idée d'un Roi parfait. 1067
1080 Stances.
Lettre de Dom Thuillier , Benedictin , écrite
à M. de Folard , Chanoine de Nimes. 1084
Trois Rondeaux en Bouts- rimez .
Lettre fur ce qui s'eft paffé à la derniere féance
de l'Académie de Bordeaux.
IIOL
1104
L'Heureux moment , Cantate. XXIX
Difcours du Cardinal de Rohan au facré
College.
ula ,
1114
.1116
Scevola , Poëme qui a remporté le prix de
l'Académie des Jeux Floraux .
Lotterie de la Compagnie des Indes de 30000.
* billets , & c.
Eglogue.
1122
1131
Extrait du Difcours de M. Lemeri , lû à l'Académie
des Sciences fur un enfant monftrueux
, & c. 1139
Le Grenadier , Fable. 1155
Découvertes fur l'Agriculture. 1157
L'Amour & la Raifon , Fable. 1163
Eloge de D. Nicolas le Nourry. 1165
Enigmes.
1168
1 71
Nouvelles Litteraires , & c. .
Medaille frappée , &c. 1175
Académie de Caën , vers à M. l'Intendant ,
& c.
1177
Eloge funebre de M. le Duc d'Orleans. 1178
Extrait du Memoire lû par M. Petit , Medecin,
à l'Académie Royale des Sciences fur l'élevation
des liqueurs , & c.
Eclipfe totale du 22. Mai.
Spectacles.
Bons mots.
Nouvelles Etrangeres .
1180
1181
1186
1187
1190
Extraits de Lettres de Conftantinople & d'Alger.
Femme Argloife , âgée de 123. ans.
Lettre du Roi aux Etats Generaux .
1191
1203
1205
Morts , Baptêmes & Mariages des Pays Etrangers.
Journal de Verfailles & de Paris.
Mort de l'Empereur de la Chine.
1209
1212
12 17
Extraits de deux Lettres de Rome fur l'élection
du Pape,
3218
Morts & Mariages , & c.
Benefices donnez .
Edits , Arrests , & c.
Supplement , nouvelles de Rome fur l'Election
du Pape.
1222
1231
1234
1241
Fautes à corriger dans ce Livre.
1040, ligne 3. de lifez à.
Page 1047. ligne 30. Epoque , lifex Epode.
Page 131. ligne 11. voyez , lifez fuyez.
Page 1146. ligne 3. Pharinx , lifez Larynx.
Page 1148. ligne 22 Pavé , lifez Paré.
Page 111. ligne 2. raportées , lifex raportez.
Ibid. ligne 3. Pavé , lifez Paré.
Page 1175. ligne 26. fi bien , lifez très-bien .
Ibid. ligne 27. que ; ôtez ce mot.
2
Page 1199. ligne 14. en Eſpagne , lifez en
Hollande.
Page 1198 ligne 6 foliac , lifez folide.
Page 1204. ligne 5. S. Gilles , ajoûtez où elle
demeure .
La Figure des Medailles gravées doit regarder
la page 1176, du 1. vol. deJuin.
LISTE DES LIBRAIRES
qui débitent le Mercure dans les
Provinces du Royaume .
Toulouſe , chez la veuve Tene.
Bordeaux , chez N. Labottiere fils.
Et chez Charles Labottiere , l'aînée , vis - à- vis la
Bourfe.
Bordeaux , chez Chapui , fils , au Palais.
Nantes , chez Julien Maillard , & chez du Verger,
Rennes , chez Vattar.
Elois , chez Maffon.
Tours , chez Gripon ,
Rouen , chez la Veuve Herault.
Châlons-fur- Marne ; chez Seneuze.
Amiens , chez rançois , & chez Godard,
Arras , chez C. Duchamp,
Saint Malo , chez la Mare.
Poitiers , chez Faucon.
Xaintes , chez Delpech.
Orleans , chez Rouzeau .
La Rochelle , chez Desbordes.
Angers , chez Fourreau .
Caen , chez Čavelier .
Le Mans , chez Pequi :ean.
Chartres , chez Felil.
Troye , chez Fouillerot.
Rheims , chez Godard.
Dijon , chez la veuve Armil .
Beauvais , chez Courtois
Lille , chez Danel.
Verfailles , chez Pigeon.
}
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE AU ROY.
JUIN 1724 .
DEUXIEME VOLUME.
QUE COLLIGIT SPARGIT. QUÆ
A PARIS ,
( GUILLAUME CAVELIER , au Palais .
GUILLAUME CAVFLIER , fils , ruë
Chez S. Jacques , au Lys d'Or.
NOEL PISSOT, Quay desAuguftins, à la
defcente du Pont-neuf, à la Croix d'Or.
M DC C. XXIV
Avec Approbation & Privilege du Roi.
L'A
A VIS.
'ADRESSE generale pour toutes
chofes eft à M. MOREAU ,
Commis au Mercure , chez M. le Com
miffairé le Comte , vis - à- vis la Comedie
Françoife , à Paris . Ceux qui pour leur
commodité voudront remettre leurs Paquets
cachetez aux Libraires qui vendent le
Mercure à Paris , peuvent fe fervir de
cette voye pour les faire tenir.
On prie très - inftamment , quand on
adreffe des Lettres ou Paquets par la Pofte,
d'avoir foin d'en affranchir le Port ,
comme cela s'eft toûjours pratiqué , afin
d'épargner à nous le déplaifir de les
rebuter , & à ceux qui les envoyent ,
celui , non feulement de ne pas voir
paroître leurs Ouvrages , mais même de
les perdre , s'ils n'en ont pas gardé de
copie.
·
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de
la premiere main , & plus promptement
n'auront qu'à donner leurs adreffes à M.
Moreau , qui aura foin de faire leurs
ра-
quers fans perte de temps , & de les faire
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Meffageries
qu'on lui indiquera.
Le prix eft de 30. fols.
1249
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE AU ROT
JUIN
1724 .
II. VOLUME.
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
ELEGIE.
Nuit , couvre à jamais ce malheureux
féjour ,
De tes feux éternels cache ce foiblejour
,
Ne laiffes voir ici qu'horreurs & que tenebres ,
Raffemble autour de moi les cris les plus
funebres ;
2. vol.
A ij Iris "
1250 MERCURE DE FRANCE.
1
Tris , l'aimable Iris éclaire d'autres lieux ,
Et depuis que je fuis éloigné de ſes yeux ,
Les miens ne fçauroient plus fupporter la
lumiere ;
Privé de leur éclat , ma pefane paupiere ,
Ne s'ouvre feulement que pour verfer des
pleurs,
nuit , affreufe nuit , feconde mes douleurs ;
Je ne viens point chercher dans cette folitude,
A foulager l'excès de mon inquiétude ,
Loin d'Iris , ma douleur fait mes plus chers
defirs ,
Je viens me dérober à mille vains plaiſirs ,
Que la foule importune inceffamment entraîne,
Jaloux de mon devoir , je le fuis de ma peine,
Je fuis ce qui pourroit adoucir un moment ,
Les affreufes rigueurs de cet éloignement,
Je languis , je me plains du foir juſqu'à
T'Aurore ,
Et quand le jour finit mes pleurs coulent encore
,
Je fouffre inceffamment , mais eft - ce affez
fouffrir ,
Que d'être abfent d'Iris & de ne pas mourir?
2. Vol.
M. Vergier.
DESJUIN
1724.
1251
DESCRIPTION de SADI ABATH ,
Maifon de plaisance du Grand Seigneur.
Lettre écrite de Conftantinople
, par M. de V. à M. de la R. le`
20. Janvier 1724.
Ermettez-moi , Monfieur , au défaut
Pde Nouvelles publiques qui font ici
très- incertaines, de vous faire part de mes
amuſemens qui vous en ferviront peutêtre;
car tout fait plaifir aux curieux & aux
Sçavans. Comme rien ne touche ceux qui
ne font ni l'un ni l'autre, la promenade publique
dont je vais vous faire la defcription
a été une fuite de l'ambaffade deMehemet
Effendi en France. Aprés qu'il eut rendu
compte au Grand Vifir de fa miffion , il lui
fit un détail curieux des Maifons Royales
qui font aux environs de Paris . Le recit
qu'il en fit , joint à la tranquillité que la
paix de Paffarowitz avoitétabli dans cet
Empire , fit naître dans l'efprit de ce premier
Miniftre le defir de faire ici quelque
chofe de conforme à ce qui lui avoit
été rapporté. Vous jugez bien que ce ne
fut pas fans le communiquer au Grand
Seigneur.
Le Village de Ketana fut choiſi pour
2. vol. A iij l'exe
1252 MERCURE DE FRANCE.
l'execution de ce deffein ; on y va de Pera
par terre en une heure de temps . Sa fituation
eft dans un double vallon , formé
par deux chaines de montagnes , adoucies
par plufieurs petites colines qui les
joignent les unes aux autres ; une petite
riviere qui coupe ce vallon en deux moitiez
prefque égales , forme une prairie
de trois milles de long fur un mille de
large , puis va fe perdre dans la mer au
fond du port de Conftantinople , où ſe
joignant à plufieurs petits ruiffeaux qui
coulent des montagnes , elle eft connuë
fous le nom des Eaux douces , & procure
la commodité d'aller par eau à la
nade dont il eft queftion.
prome-
Le Grand Seigneur avoit un Chiflik ,
ou Maiſon de Campagne à l'entrée de ce
Village , fur le bord de cette riviere , qui
avoit été bâti dans le temps que l'on y fit
conftruire un Moulin à Papier , d'où le
Village a pris le nom de Ketana . Le
Grand Seigneur y alloit quelquefois , ou
pour voir travailler au Papier , ou pour y
voir faire l'épreuve des bombes ; car cet
endroit fervoit encore à cet ufage..
Le Grand Seigneur abandonna à fon
premier Miniftre l'execution du projet ;
celui - ci s'appliqua à le terminer en peu
de temps , il commença par faire bâtir du
côté de la mer un nouveau Chiflik
2. vol.
pour
le
JUIN 1724. 1253
fe Grand Seigneur à l'oppofite de celu
dont je viens de parler à deux milles de
diftance l'un de l'autre , & à l'endroit où
la riviere fait un coude . Lorfque l'on
vient par mer, après avoir remonté la riviere
pendant un quart d'heure , on débarque
fous un grand berceau qui fert
de premiere gallerie , le trillage qui eft
une espece de Mofaïque à jour , furmonté
d'efpace en efpace de petits Domes de
même ouvrage , eft pofé à plat fur des
pilliers qui forment des portiques quarrez
irreguliers. Ce berceau conduit dans
une grande cour , à côté de laquelle eft
le Jardin , ou plutôtun Verger quarré
dont les Vignes , les Figuiers & les Pechers
font les principaux ornemens ; cette
cour mene à un veftibule , par lequel
on va dans une grande gallerie qui a
vûë fur une autre grande cour où font les
Cuifines . Au bout de cette gallerie font
les appartemens du Grand Seigneur qui
communiquent dans celui des Sultannes
lequel , quoiqu'affez petit, fe reffent de la
magnificence du Prince par toutes les
commoditez qui s'y rencontrent . Au def
fus de cet appartement eft un Belueder ,
fermé de jaloufies , où l'on dit que
Grand Seigneur fe met quelquefois pour
voir ce qui fe paffe dans la prairie. Je
pourrois en faire une Defcription plus
2. vol. Aiij
,
le
exacte,
1254 MERCURE DE FRANCE.
exacte , ayant eu l'honneur de me trouver
à la fuite de M. l'Ambaffadeur & de
Mad l'Ambaffadrice lorfqu'ils allerent
s'y promener , accompagnez de la plupart
des François & des Françoifes qui compofent
le Corps de la Nation à Conftantinople.
Il n'y eut rien de caché pour eux
& pour leur fuite , & de plus le Boftangy
-Bachi regala leurs Excellences de Caffé
& de Sorbec dans l'appartement même
du Grand Seigneur. Ils furent fervis ainſi
que toute leur fuite par des Boftangis .
Ce Serrail a´deux iffuës de ce même
côté , l'une eft la porte du Haram , ou
appartement des femmes , laquelle eft
de bronze , d'où le Grand Seigneur peut
fortir , fans repaffer par fes appartemens,
& l'autre celle de fes appartemens , d'où
il peut fortir directement fans paffer par
celle de fon Haram . Au-deffus de la premiere
il y a une infcription en vers Arabes
& Turcs que vous trouverez traduite
en Latin dans un Memoire particulier
que je joins à ma Lettre .
En fortant de ces deux portes l'on voit
à droite un Kiosk , qui a été bâti en même
temps pour le Grand Seigneur ; quoique
je parle à une perfonne qui a une parfaite
connoiffance du Levant , l'incertitude où
je fuis , fi vous ne jugerez pas à propos
de communiquer cette Lettre à d'autres
2. vol.
perJUIN
1724. 1255
perfonnes , me fait hazarder de vous faire
la Deſcription de ce Kiosk. Il eſt conſtruit
à rez- de - chauffée , & pavé d'un très - beau
marbre. Dans le milieu eſt un baffin
quarré , auffi de marbre , plein d'eau vive
, fur les bords duquel font de petits
tuyaux de cuivre doré , qui étant à moitié
renverfez en dedans portent leurs eaux
à la piece principale qui eft dans le milieu.
Cette piece principale eft un ouvrage
rond du même marbre , élevé d'environ
deux pieds , & taillé en coquilles où
font plufieurs autres petits tuyaux de
même cuivre qui jettent l'eau en forme
de piramide jufqu'au plafond . Ce plafond
eft travaillé en cul de lampe de cuivre
doré & terminé par une groffe boulle
qui pend du milieu .
Le corps du Kiosk eft en un quarré
de marbre blanc d'environ feize toifes de
tour, élevé jufques à hauteur d'appui , &
qui n'eft difcontinué que par l'ouverture
de la porte ; dix- huit colomnes, de marbre
blanc , ornées de bazes & de chapitaux
de cuivre doré , efpacées regulie
rement, & pofées fur cet appui, foutiennent
le plafond. Ce plafond eft peint &
lambriffe à la Mofaïque , les filets qui le
forment font de bois doré . On voit par
cette difpofition que depuis l'appui jufques
au plafond tout eft à jour , & que le
Kiosk
2. vol. A v
1156 MERCURE DE FRANCE .
Kiosk fe ferme en tout ou en partie avec
des volets ou des rideaux , fuivant les faifons
. L'entablement , comme à tous les
autres bâtimens de ce pays-ci , eft en faillie
très-avancée . Le dedans eft meublé de
trois foffas à la Turque , qui font , comme
vous fçavez , des Eftrades couvertes de
riches tapis , fur lefquels font des couffins
pofez de côté fur des matelats couverts
d'étoffes de Brocard d'or . Le feuil ,
Ies jambages & le linteau de la
porte font
du mêine marbre , & au deffus , au milieu
de la frife eft une autre Infcription.
en vers Turcs , dont vous trouverez
l'interpretation dans le Memoire dont
j'ai parlé . Cette porte eft de bois de chêneà
compartiment de plaques & de filets
de bronze doré .
Lorfqu'on eft dans ce Kiosk , le dos:
tourné du côté du Chiflic , on voit à droite
unefontaine de marbre deftinée pour faire
les Ablutions avant la Priere , vous en
connoîtrez toutes les vertus par l'inſcription
dont vous trouverez la traduct on
à la fuite des autres . En face eft un canal ,
qui eft , pour ainfi dire , annoncé par le
bruit de plufieurs cafcades & jets d'eaux
de differente figure. Il a deux milles de
long fur trente pas de large, il eft revêtu
de marbre de bas en haut jufques à hauteur
de terre, il a été formé de la riviere,
2. vol. dont
JUIN 1724 . 1157
dont j'ai parlé cy-devant en réduifant , &
en redrellant fon lit dans les endroits où
il n'étoit pas regulier , ce canal fe termine
à un pont qui lui donne un juftè
point de vue. Sur le milieu du canal eft
un autre petit pont élevé de deux toifes ,
conftruit de deux mâts de navire joints
enſemble , & pofez fur deux appuis de
marbre , dans leſquels on a pratiqué un
petit efcalier. Le tout eft foutenu par une
colomne de marbre antique. Ce pont eft
remparé d'une petite balustrade , & orné
dans le milieu de deux petits Kiosks en
regard , d'où le Grand Seigneur peut voir
tirer de l'arc & les courfes du Gerid. Ce
font des courfes à Cheval , dans lefquelles
ces cavaliers fe jettent fort adroitement
des cannes , ou des rofeaux appellez
Gerids , nom Arabe qu'on donne à
une branche de palmier , taillée en maniere
de trait pour fervir à cet exercice ,
& c.
Tout ce canal eft orné des deux côtez
d'une double rangée de Platanes d'une
belle venuë qui formeront avec le temps
an couvert fuffifant pour la promenade.
Toute la prairie a été entourée de paliffades
de bois peint en rouge , foutenuës
de diftance en diftance des pilliers de
pierre de taille. On a planté dans cette
prairie une pepiniere de cinq ou fix cens
A vj
2. vol. de
1158 MERCURE DE FRANCE.
de ces mêmes arbres pour fuppléer à
ceux qui pourroient manquer le long
du canal .
J'oubliois de vous dire qu'aux deux
côtez du Kiosk , dont je viens de parler ,
on a planté de groffes pommes de buits ,
afin d'y conferver toûjours de la verdure .
M. l'Ambaffadeur de France a fort contribué
à l'embelliffement de ce lieu par
le prefent qu'il a fait au Grand Seigneur
de quarante beaux Orangers , tous portant
fruits ; ils ont été placez dans leurs caifles,
au bord du canal , des deux côtez du Kiosk .
Ce Prince pour ajoûter à la perſpective
de fon Chiflik & de fon Kiosk a
donné à fes principaux Miniftres & Officiers
le terrain des montagnes & des colines
dont j'ai parlé . Le Grand Vifir en
a fait le partage , & chaqu'un d'eux y a
fait bâtir un Kiosk. Le premier Miniftre
a commencé , tous les autres l'ont fuivi ;
' enfin il y en a actuellement plus de deux
cents , dont les dehors font peints de differentes
couleurs ; ils font diftribuez en
ligne droite des deux côtez , bâtis à micôté
, précedez & entourez de vergers
qui forment un parfaitement bel afpect .
Parmi ces Kiosks plufieurs fe diſtinguent
par leur conftruction & par la magnificence
; chacun d'eux a pour avenue
une gallerie en berceau , comme celle
I , vol. dont
JUIN 1724. 1259
dont j'ai fait la defcription , & qui fert
d'avenue au Chiflik du Grand Seigneur ,
à l'exception que ces Kiosks , étant bâtis
à mi - côté , comme j'ai déja dit , on a été
obligé de conduire ces berceaux obliquement
pour en adoucir la montée . Le Terfena
- Emini , ou l'Intendant de l'Arcenal,
eft celui qui a le plus enjolivé fa gallerie
elle eft furmontée d'une galiotte
travaillée à jour , & complette dans tou
tes fes parties ; il y fait arborer le pavillon
, & en fait tirer le canon , lorfque le
Grand Seigneur , ou fon premier Miniftre
viennent en cet endroit. Le Kiosk du
Topigi - Bachi , ou Grand-Maître d'Artillerie
eft diftingué par un canon de bois
peint en bronze qui eft au- deffus de la
porte. Les Officiers de la Fauconnerie ont
fait mettre des oifeaux au- deffus du leur ',
d'autres ont mis differents ornemens , qui
font enfemble un fort bel effet .
Le Grand Seigneur eft venu plufieurs
fois cet efté fe promener dans ce lieu de
délices , il y a paffé les Fêtes du Beyram
avec les Sultannes , tous les Kiosks furent
alors illuminez , & l'on y tira grande
quantité de fufées volantes. Il trouva enfin
ce beau lieu tellement de fon goût
qu'il en a changé le nom . Au lieu de
Ketana il a voulu qu'on l'appelle déformais
Sadi Abath ; c'eft-à-dire , féjour de
2. vol. felici
1260 MERCURE DE FRANCE.
felicité. Le Grand Vifir a même ordonné
que ceux qui le nommeroient à l'avenir
Ketana encoureroient l'amande d'un fequin
, ou d'une piftole au profit des pauvres
. Ce premier Miniftre étant tombé
lui-même dans le cas a payé l'amande
pour donner l'exemple de la foumiffion
que l'on doit aux volontez du Prince.
Croiriez- vous bien , Monfieur , que
tout ce que je viens de vous marquer ,
a été executé en moins de trois mois , &
dans l'arriere faifon . Je ne dis pas
feulement
pour ce qui concerne les bâtimens ,
mais encore pour les Arbres & les Jardinages
, quoiqu'il ait fallu défricher des
terres fteriles , & les montagnes les plus
incultes..
Il femble que les Turcs ayent changé
d'humeur & de genie , à l'occafion de ce
lieu de plaifance . Vous fçavez , Monfieur ,
qu'ils n'ont jamais été gens de promenade
, ils le font devenus ; il y a des jours ,
où ce lieu eft auffi frequenté que le Courla-
Reine , & les Champs Elifées. Les gens
du pays & les Etrangers de tout âge &
de tout fexe y vont en toute feureté , &
les Miniftres des Princes Etrangers ont la
facilité & l'agrément d'y trouver de
temps en temps le Grand Vilir , & les
autres Miniftres de la Porte toûjours de
belle
2. vol.
JUIN 1724. 1261
belle humeur , & en difpofition de leur
faire plaifir.
Il me reste à m'excufer , Monfieur ,
fur la longueur de ma Lettre. La crainte
d'être obligé d'y ajoûter encore quelque
chofe , me fait finir par les fentimens de
la parfaite confideration avec lefquels
Je fuis , &c..
Voici les principales Infcriptions qui
ont été mifes en differens endroits de lanouvelle
Maifon de plaifance du Grand-
Seigneur. Elles font tout au long dans le
Memoire dont il eft parlé cy- devant ,
mais nous avons jugé à propos de les
abreger , en retranchant fur tout plplufieurs
figures , & ce qui ne peut être
bien compris que par ceux qui fçavent
Hiftoire & les Superftitions du Mahometifme
. Nous les donnons dans la même
Traduction Latine qu'on nous a envoyé
de Conftantinople . L'original étant Turc,
mêlé d'Arabe , le Traducteur a ſans doute
fenti
que la Langue Françoife fcrupuleufe
& modefte , comme elle eft , a beaucoup
moins d'Analogie avec les Expreffions
hardies & emphatiques des Orientaux
, & qu'elle ne rendroit pas fi bien
les penfées de l'Auteur Mahometan , qui
a d'ailleurs employé le ftile poëtique dans
fa compofition.
2. vol .. IN162
MERCURE DE FRANCE.
INSCRIPTIO GYNÆCEI SADABADENSIS.
O- DEUS , aperitor januarum , aperi
nobis felicitatis januam. O DEUS integræ
potentiæ, & ubique fe extendentis Providentiæ
.
Feliciter ex hoc , Auguftiffime mi Imperator
, januâ exi , & cum maximâ magnificentiâ
& gloriâ verfus hanc domum
jucundam progredere.
Fauftam domum æftivam hanc DEUS
cultam perpetuò fervet , & cum profpes
ritate & majeftate portam tuam aperiat.
INSCRIPTIO DOMUS ASTI VÆ
SADABADENSIS .
Felicis fortunæ Princes SULTANU S
AHOMEDES III. quo regnante mundus ſecuritatis
& amoenitatis domicilium fac
tus eft & c.
Mens ejus pacis quoque tempore curas
non intermittens , Arces pro Mufulmanorum
immunitate condi curavit.
Proprium ejus quoque confilium , *
* Cet article & le fuivant contiennent l'Eloge
particulier du Grand Vifir Ibrahim Pacha
, gendre du Grand Seigneur qui porte le
nom du Patriarche , Fondateur de la Mecque
, felon les Turcs on le compare auffi
au Patriarche Jofeph qui gouvernoit l'Egypte
, & c..
2. vol.
Dei
1
JUIN 1724 . 1263
Dei favente gratiâ , civitatis Mekana
Fundatoris fynonimum , Afæphum æquantem
in Generum elegiffe.
Scilicet Imperii & populi negotiorum
Ordinatorem , Miniftrum magnanimum
fupremumque Vizirium IBRAHIM PASSAM
nobiliffimum .
Operibus ipfius quoque ornatus eft locus
hic amoeniffimus , qui SADABAD Imperatoris
adventu , eft nominatus .
>
Tali mundum exornanti Imperatori
par nemo adhuc apparuit , nec huic operi
fimile Anteceffores ejus nobiliffimi confecerunt
, & c.
Incolumen diù fummum hunc Principem
Deus fervet , & in æternum , & c.
Nobile verò ejus Afephi perfpicacitatem
æquans ingenium , quemadmodùm in ædíficii
hujus conftructione nullius admifit.
focietatem , ita quoque in Chronographici
carminis compofitione fe folum effe
optavit.
Hoc in qualibet SADABADI pariete
inſcribi juffit
FAUSTI SULTANO AHCMEDI OMINIS
SIT SADABADUS
II 34.
*
* Année de l'Hegire des Mahometans qui
répond à l'année 1721. de J. C.
2. vol.
IN1264
MERCURE DE FRANCE.
INSCRIPTIO FONTIS SADABADENSIS .
Profperitatis fluvii origo Imperiique
decus , Alexandri qualitatibus præditus
Sereniffimus SULTANUS AHCMEDES domum
hanc æftivam SADABADI palæ annu
li inftar , extrui curavit , & in illum
locum aquam invexit , cujus bibendæ defiderio
omnes flagrant creaturæ.
Scilicet talem in modum novum hung
limpida aquæ fontem conftruxit , ut tubus
ejus quafi guttermium hy dromelis
fit , & aqua quafi gutte faccareæ.
De hac bibens aquâ VEHBIUS am- ,
nem conftructionis fontis carmine fequenti
infigniit .
A QUAM VITE MUNDO DISTRIBUIT
SULTANUS AHCME DES .
1134.
* C'eſt le nom de l'Auteur des Infcriptions
2. vol.
IM:
JUIN 1724. 1265
*******************
IMPOSSIBILITEZ ,
MORALES.
Caprice au fidele Damon.
Uy , Damon , fi jamais tu fors de ma
memoire ,
Du Parnaffe François Cliton fera la gloin
La droite flaterie aux geftes compofez ,
་
Le menfonge, au coeur double , aux difcours
déguifez ,
La baffe jaloufie , au vifage perfide ,
Le fordide intereft , qui d'un regard avide
Dévore de faux biens tributaires du temps ,
Ne fe trouveront plus à la fuite des Grands .
Moins altiere au logis , ailleurs moins médifante
, ⚫
A l'égard d'un Mary , fur tout plus complaifante
.
Alix fera dans elle aimer la pieté ,
Qui fuit d'un zele amer l'âpre ſeverité ,
Dont la paix eft le fruit , dont la douceur eſt
l'ame ,
Que la raifon dirige , & qu'un faint zele enflamme
,
2. vol.
Les
1266 MERCURE DE FRANCÉ.
Les Hôtes des forefts nageront dans les mers ,
Gilot effacera Baptiſte par ſes airs ;
Le tendre Roffignof quittera fa Fauvette ,
Les prudes de ce fiecle aimeront la retraite.
On verra dans leur cours les aftres s'arrêter ,
Vers leur fource à grand bruit les fleuves remonter
;
Par l'effet furprenant d'un changement bi
zarre ,
Harpagon liberal , Felidaman avare ,
Un Poëte modefte , un jeune amant difcret ,
Une femme ceder & garder le fecret' ;
Et l'amour pour jamais exilé de la ſcene ,
Rétablir en fuyant l'honneur de Melpomene.
Tout heriffé de Grec , le fier pedant- Gorgon ,
Parlera , fans citer Ariftote & Platon ;
Et pour dire encor plus fi jamais je t'oublie ,
Si je rompt le premier ce beau noeud qui nous
lie ,
* DANDREZEL fur les coeurs perdra cet afcendant
,
Qu'il doit à fa vertu plus qu'au nom d'Intendant.
Chacun pourra conter beaucoup d'ames finceres
;
* M. Dandrezel , Intendant de Perpignan ,
à prefent Ambassadeur à Conftantinople.
JUIN 1724. 1267
Le merite honoré n'aura plus d'adverfaires ;
La Chaire & lé Barreau , plus de froids Orateurs
;
Le Pinde réformé , plus de mauvais Auteurs ,
Rimeur octogenaire avoüera fa folie ,
Hilas fera des vers inſpirez par
Thalie ,
Du F..... qui toûjours en fut favorisé
Du F..... n'aura plus ce badinage aiſé,
Noble , naïf , exact , vif, agreable , utile ,
Qui charma fi long - temps , & la Cour & la
Ville ;
On verra moins de fots inonder l'univers
Et l'envieux Codrus admirera mes vers.
Par le P. de P. J.
LA COMTESSE DE TENDE ,
NOUVELLE HISTORIQUE,
Par Madame de la Fayette .
Ademoiſelle de Stroffy , fille du
M Maréchal , & proche parente de
Catherine de Medicis , époufa , la premiere
année de la Regence de cette Rei-
2. vol.
ne,
#268 MERCURE DE FRANCE.
ne , le Comte de Tende , de la Maiſon de
Savoye , fiche , bien fait , le Seigneur de
la Cour qui vivoit avec le plus d'éclat ,
& plus propre à ſe faire eſtimer qu'à
plaire. Sa femme neanmoins l'aima d'abord
avec paffion , elle étoit fort jeune ,
il ne la regarda que comme une enfant ,
& il fut bien tôt amoureux d'un autre .
La Comteffe de Tende vive , & d'une
Race Italienne devint jalouſe : elle ne ſe
donnoit point de repos , elle n'en laiffoit
point à fon mari ; il évita fa prefence , &
ne vêcut plus avec elle , comme l'on vit
avec fa femme.
La beauté de la Comteffe augmenta ,
elle fit paroître beaucoup d'efprit, le monde
la regarda avec admiration , elle fut
occupée d'elle-même , & guerit infenfiblement
de fa jaloufie & de fa paffion .
Elle devint l'amie intime de la Princefle
de Neuchâtel , jeune, belle & veuve
du Prince de ce nom , qui lui avoit laiffé
en mourant cette Souveraineté qui la rendoit
le parti de la Cour , le plus élevé
& le plus brillant.
Le Chevalier de Navarre defcendu des
anciens Souverains de ce Royaume , étoit
auffi alors jeune , beau , plein d'efprit ,
& d'élevation ; mais la fortune ne lui
avoit donné d'autre bien que la nai Tance
; il jetta les yeux fur la Princheffe de
2. vol.
NeufJUIN
1724. 1269
Neufchatel , dont il connoiffoit l'efprit ,
comme fur une perfonne capable d'un attachement
violent & propre a faire la fortune
d'un homme comme lui . Dans cette vûë
il s'attacha à elle , fans en être amoureux ,
& attira fon inclination , il en fut fouffert
, mais il fe trouva encore bien éloigné
du fuccès qu'il defiroit . Son deffein
étoit ignoré de tout le monde , un feul
de fes amis en avoit la confidence , & cet
ami étoit auffi intime ami du Comte de
Tende ; il fait confentir le Chevalier de
Navare à confier fon fecret au Comte
dans la vûë qu'il l'obligeroit à le fervir
auprès de la Princeffe de Neufchâtel . Le
Comte de Tende aimoit déjá le Chevalier
de Navarre , il en parla à ſa femme ,
pour qui il commençoit à avoir plus de
confideration , & l'obligea en effet de
faire ce qu'on defiroit .
La Princeffe de Neufchâtel lui avoit
déja fait confidence de fon inclination.
pour le Chevalier de Navarre ; cette
Comtefle la fortifia . Le Chevalier la vint
voir , il prit des liaiſons , & des mesures
avec elle ; mais en la voyant , il pric
auffi pour elle une paffion violente ; il ne
s'y abandonna pas d'abord , il vit les obftacles
, que ces fentimens partagez entre
l'amour & l'ambition apporteroient à
fon deffein , il réfifta ; mais pour réfifter
2, vol.
il
1270 MERCURE DE FRANCE .
il ne falloit pas voir fouvent la Comteffe
de Tende , & il la voyoit tous les jours ,
en cherchant
la Princeffe de Neufchatel
;
ainfi il devint éperduement
amoureux
de la Comteffe . Il ne pût lui cacher entierement
fa paffion , elle s'en apperçût
,
fon amour propre en fut flaté , & elle
fe fentit un amour violent pour lui.
Un jour comme elle lui parloit de la
grande fortune d'époufer la Princeſſe de
Neufchatel , il lui dit en la regardant d'un
air où fa paffion étoit entierement declarée
: & croyez vous , Madame , qu'il n'y
ait point de fortune que je préferaſſe à
celle d'époufer cette Princeffe. La Comteffe
de Tende fut frappée des regards , &
des paroles du Chevalier , elle le regarda
des mêmes yeux dont il la regardoit ,
& il y eut un trouble & un filence entre
eux , plus parlant que les paroles Depuis
ce temps la Comteffe fut dans une agitation
qui lui ôta le repos ; elle fentit le
remord d'ôter à fon amie le coeur d'un
'homme qu'elle alloit époufer uniquement
pour en être aimée , qu'elle épou-
* foit avec l'approbation de tout le monde,
& aux dépens de fon élevation .
Cette trahifon lui fit horreur , la honte
& les malheurs d'une galanterie fe prefenterent
à fon efprit , elle vit l'abîme où
elle fe précipitoit , & elle réfolut de l'éviter.
Elle
JUIN 1724.
8275
Elle tint mal fes refolutions ; la Princefle
étoit prefque
déterminée à époufer
le Chevalier de Navarre ,
neanmoins elle
n'étoit pas contente de la paffion qu'il
avoit pour elle ; & au travers de celle
qu'elle avoit pour lui , & du foin qu'il
prenoit de la tromper , elle démêloit la
tiedeur de fes fentimens : elle s'en plaignit
à la Comteffe de Tende ; cette Comtelle
la raffura : mais les plaintes de Madame
de
Neufchatel
acheverent de troubler
la Comteffe ; elles lui firent voir l'étendue
de fa trahifon , qui coûteroit peutêtre
la fortune de fon Amant.
LaComteffe
l'avertit des défiances de la Princeffe
; il lui témoigna de
l'indifference
pour tout , hors d'être aimé d'elle , neanmoins
il fe
contraignit par fes ordres
& raffura fi bien la
Princeffe de Neufchatel
, qu'elle fit voir à la Comteſſe de
Tende , qu'elle étoit
entierement ſatisfaite
du Chevalier de Navarre.
>
La jaloufie fe faifit alors de la Comteffe
elle craignit que fon Amant
n'aimât
veritablement la Princeffe , elle
vit toutes les raifons qu'il avoit de l'aimer
, leur Mariage qu'elle avoit ſouhaité
lui fit honneur , elle ne vouloit
pourtant
pas qu'il le rompît & elle fe trouvoit
dans une cruelle incertitude ; elle
laiffa voir au Chevalier tous les re-
2. vol. mords B
1272 MERCURE DE FRANCE .
mords fur la Princefle de Neufchatel ,
elle refolut feulement de lui cacher fa
jaloufie , & crut en effet la lui avoir
cachée.
La paffion de la Princeffe furmonta
enfin toutes fes irrefolutions , elle fe détermina
à fon Mariage , & fe refolut de
le faire fecretement , & de ne le declarer
que quand il feroit fait.
La Comteffe de Tende étoit prête à
expirer de douleur. Le même jour qui
fut pris pour le mariage , il y avoit une
ceremonie publique , fon mari y affifta ,
elle y envoya toutes les femmes , elle fit
dire qu'on ne la voyoit pas , & s'enferma
dans fon Cabinet couchée fur un lit
de repos , & abandonnée à tout ce que
les remords , l'amour , & la jaloufie peuvent
faire fentir de plus cruel.
Comme elle étoit dans cet état , elle
entendit ouvrir une porte dérobée de fon
Cabinet , & vit paroître le Chevalier de
Navarre , paré & d'une grace au- deffus
de ce qu'elle ne l'avoit jamais vû . Chevalier
, où allez- vous , s'écria-t- elle ,
que cherchez - vous ? avez - vous perdu
la raifon ? qu'eft devenu vôtre Mariage ,
& fongez vous à ma reputation ? Soyez
en repos de vôtre reputation , Madame ,
lui répondit- il , perfonne ne le peut fçavoir
, il n'eft pas queftion de mon Ma-
2. vol. riage,
JUIN
1724.
1273
riage , il ne s'agit plus de ma fortune ,
il ne s'agit que de vôtre coeur , Madame
, & d'être aimé de vous : je renonce
à tout le refte , vous m'avez laiffé
voir que vous ne me haïffiez pas , mais
vous m'avez voulu cacher que je fuis
affez heureux pour que mon Mariage
vous faffe de la peine ; je viens vous dire
, Madame , que j'y renonce , que ce
Mariage me feroit un fupplice , & que
je ne veux vivre que pour vous : l'on
m'attend à l'heure que je vous parle
tout est prêt , mais je vais tout rompre ,
fi en le rompant je fais une chofe qui
vous foit agreable , & qui vous prouve
ma paffion.
La Comteffe fe laiffa tomber fur un
lit de repos , dont elle s'étoit relevée à
demi , & regardant le Chevalier avec
des yeux pleins d'amour & de larmes :
Vous voulez donc que je meure , lui ditelle
croyez- vous qu'un coeur puiffe
contenir tout ce que vous me faites fentir;
quitter à caufe de moi la fortune
qui vous attend ! je n'en puis feulement
fupporter la penſée : allez à Madame la
Princeffe de Neufchatel , allez à la grandeur
qui vous eft deſtinée , vous aurez
mon coeur en même temps . Je ferai de
mes remords , de mes incertitudes & de
ma jaloufie , puifqu'il faut vous l'avouer,
2. vol. Bij tout ?
1274 MERCURE DE FRANCE.
tout ce que ma foible raiſon me conſeillera
mais je ne vous verrai jamais fi
vous n'allez tout - à- l'heure achever vôtre
Mariage ; allez , ne demeurez pas un
moment , mais pour l'amour de moi , &
pour l'amour de vous - même , renoncez
à une paffion auffi déraisonnable que celle
que vous me témoignez , & qui nous
conduira peut-être à d'horribles malheurs.
Le Chevalier fut d'abord tranfporté de
joye , de fe voir fi veritablement aimé
de la Comteffe de Tende mais l'horreur
de fe donner à une autre lui revint
devant les yeux ; il pleura , il s'affligea,
il lui promit tout ce qu'elle voulut , à
condition qu'il la reverroit encore dans
ce même lieu . Elle voulut fçavoir avant
qu'il fortit , comment il y étoit entré. Il
lui dit qu'il s'étoit fié à un Ecuyer qui
étoit à elle , & qui avoit été à lui , qu'il
l'avoit fait paffer par la cour des Ecuries
où répondoit le petit degré qui menoit à
ce Cabinet , & qui répondoit auffi à la
Chambre de l'Ecuyer.
Cependant l'heure du Mariage approchoît
, & le Chevalier preffé par la Comteffe
de Tende , fut enfin contraint de
s'en aller, Mais il alla comme a ſupplice
, à la plus grande , & à la plus agreable
fortune , où un Cadet fans bien eût
Zo volu étá
JUIN 1724. 1275
été jamais élevé . La Comteffe de Tende
paffa la nuit , comme on fe le peut imaginer
, agitée par fes inquiétudes ; elle
appella fes femmes fur le matin , & peu
de temps après que fa chambre fut ou
verte , elle vit fon Ecuyer s'approcher
de fon lit , & mettre une lettre
deffus fans que perfonne s'en apperçut.
La vûe de cette lettre la troubla , & parce
qu'elle la reconnut être du Chevalier
de Navarre , & parce qu'il étoit fi
peu vrai- femblable , que pendant cette
nuit , qui devoit avoir été celle de fes
nopces , il eut eu le loifir de lui écrire
qu'elle craignit qu'il n'eut apporté , ou
qu'il ne fut arrivé quelques obftacles à
fon Mariage elle ouvrit la lettre avec
beaucoup d'émotion , & y trouva à peu
près ces paroles .
Je ne pense qu'à vous , Madame , je
ne fuis occupé que de vous ; & dans les
premiers momens de la poffeffion legitime
du plus grand parti de France , à peine
Le jour commence à paroître , que je quitte
la Chambre , où j'ai paßé la nuit , pour
vous dire que je me fuis déja repenti mille
fois de vous avoir obéy , & de n'avoirpas
tout abandonné pour ne vivre que pour
B iij Dans
vous.
2. vol.
1276 MERCURE DE FRANCE .
Cette lettre & les momens où elle étoit
écrite , toucherent fenfiblement la Comtelle
de Tende ; elle alla dîner chez la
Princeffe de Neufchatel , qui l'en avoit
priée. Son Mariage étoit declaré , elle
trouva un nombre infini de perfonnes
dans la chambre , mais fi - tôt que cette
Princeſſe la vit , elle quitta tout le monde
, & la pria de paffer dans fon Cabinet.
A peine étoient- elles affifes , que
le vifage de la Princeffe fe couvrit de
larmes . La Comteffe crut que c'étoit
l'effet de la declaration de fon Mariage ,
& qu'elle la trouvoit plus difficile à fupporter
qu'elle ne l'avoit imaginé : mais
elle vit bien- tôt qu'elle fe trompoit. Ha!
Madame , lui dit la Princeffe,, qu'ai -je
fait ? J'ai épousé un homme par paffion ,
j'ai fait un Mariage inégal , defaprouvé ,
qui m'abaiffe , & celui que j'ai preferé à
tout , en aime un autre . La Comtefle de
Tende penfa s'évancüir à ces paroles ,
elle crut que la Princeffe ne pouvoit
avoir penetré la paffion de fon mari fans
en avoir auffi démêlé la caufe , elle ne
put répondre. La Princeffe de Navarre ,
on l'appella ainfi depuis fon Mariage , n'y
prit pas garde ; & continuant M. le
Prince de Navarre , lui dit- elle , Madame
, bien loin d'avoir l'impatience , que ,
lui devoit donner la conclufion de notre
I. vol.
›
MaJUIN
1724. 1277
Mariage , fe fit attendre hier au foir , il
vint fans joye , l'efprit occupé & embar
raffé , il eft forti de ma chambre à la
pointe du jour fur je ne fçai quel pretexte
. Mais il venoit d'écrire , je l'ai
connu à ſes mains . A qui pouvoit - il
écrire qu'à une Maîtrelle ? pourquoi fe
faire attendre , & dequoi avoit-il l'ef
prit embarraſſe?
L'on vint dans le moment interrompre
cette converfation , parce que
la
Princeffe de Condé arrivoit : la Princeffe
de Navarre alla la recevoir , & la
Comteffe de Tende demeura hors d'ellemême.
Elle écrivit dès le foir au Prince
de Navarre , pour lui donner avis
des foupçons de fa femme , & pour l'obliger
à fe contraindre. Leur paffion ne
fe ralentit pas par les perils & par les
obftacles ; la Comtelle de Tende n'avoit
-point de repos , & le fommeil ne venoit
plus adoucir fes chagrins . Un matin ,
après qu'elle eut appellé fes femmes , fon
Ecuyer s'approcha d'elle , & dui dit toutbas
que le Prince de Navarre étoit dans
fon Cabinet , & qu'il la conjuroit qu'il
lui put dire une choſe qu'il étoit abfolument
neceffaire qu'elle fceut. L'on cede
aifément à ce qui plaît , la Comtelle
fçavoit que fon mari étoit forti , elle dit
qu'elle vouloit dormir , & dit à fes fem-
Giiij mes 2. vol.
1278 MERCURE DE FRANCE.
mes de refermer fes portes , & de ne
point revenir qu'elle ne les appellât.
Le Prince de Navarre entra par ce Cabinet
, & ſe jetta à genoux devant fon
lit. Qu'avez- vous à me dire ? lui ditelle
. Que je vous aime , Madame , que
je vous adore , que je ne fçaurois vivre
avec Madame de Navarre ; le defir de
vous voir s'eft ſaiſi de moi ce matin avec
une telle violence , que je n'ai pû y refifter
: Je fuis venu ici au hazard de tout
ce qui pourroit en arriver , & fans efperer
même de vous entretenir . La Comteffe
le gronda d'abord de la commettre
fi legerement , & enfuite leur paffion les
conduifit à une converfation fi longue
que le Comte de Tende revint de la
Ville. Il alla à l'appartement de fa femme
, on lui dit qu'elle n'étoit pas éveillée
; il étoit tard , il ne laiffa pas d'entrer
dans fa chambre , & trouva le Prince
de Navarre à genoux devant fon lit,
comme il s'étoit mis d'abord . Jamais
étonnement ne fut pareil à celui du Comte
de Tende , & jamais trouble n'égala
celui de fa femme : le Prince de Navar-
-re conferva feul de la prefence d'efprit ,
& fans fe troubler ni fe lever de la place
: venez , venez dit-il au Comte de
Tende , m'aider à obtenir une grace que
1. vol.
›
je
JUIN 1724.
1279
je demande à genoux , & que
refuſe.
l'on me
Le ton & l'air du Prince de Navarre
fufpendit l'étonnement du Comte de
Tende. Je ne fçai , lui répondit - il du
même ton qu'avoit parlé le Prince , fi
une grace que vous demandez à genoux
à ma femme , quand on dit qu'elle dort,
& que je vous trouve feul avec elle , &
fans caroffe à ma porte , fera de celles
que je fouhaiterois qu'elle vous accorde.
Le Prince de Navarre raffuré , & horsde
l'embarras du premier moment , fe
leva , s'affit avec une liberté entiere , &
la Comteffe de Tende tremblante &
éperduë , cacha fon trouble par l'obfcurité
du lieu où elle étoit . Le Prince de
Navarre prit la parole , & dit au Comte
: je vais vous furprendre . vous m'allez
blâmer , mais il faut neanmoins me
fecourir. Je fuis amoureux & aimé de la
plus aimable perfonne de la Cour , je me
dérobai hier au foir de chez la Princeffe
de Navarre & de tous mes gens , pour
aller à un rendez- vous , où cette perfonne
m'attendoit . Ma femme , qui a déja
démêlé que je fuis occupé d'autre
chofe que d'elle , & qui a de l'attention
à ma conduite , a feû par mes gens que
je les avois quitté ; elle eft dans une jaloufie
, & un defefpoir dont rien n'ap-
BY proche
är vol.
>
1280 MERCURE DE FRANCE:
proche. Je lui ai dit que j'avois paffé
les heures , qui lui donnoient de l'inquié
tude , chez la Marêchale Saint André ,
qui eft incommodée , & qui ne voit
prefque perfonne ; je lui ai dit que Madime
la Comteffe de Tende yy étoit feule,
& qu'elle pouvoit lui demander , ſi elle
ne m'y avoit pas vû tout le foir . J'ai pris
le parti de venir me confier à Madame
la Comteffe : Je fuis allé chez la Chaſtre,
qui n'eſt qu'à trois pas d'ici , j'en fuis
forti , fans que mes gens m'ayent vû , &
on m'a dit que Madame étoit éveillée ;
je n'ai trouvé perfonne dans fon antichambre
, & je fuis entré hardiment.
Elle me refufe de mentir en ma faveur,
elle dit qu'elle ne veut pas trahir fon
amie , & me fait des reprimandes trèsfages
je me les fuis fait à moi -même
inutilement. Il faut ôter à Madame la
Princeffe de Navarre , l'inquiétude &
la jaloufie où elle eft , & me tirer du
mortel embarras de fes reproches.
La Comteffe de Tende ne fut gueres
moins furpriſe de la prefence d'efprit du
Prince , qu'elle l'avoit été de la venuë
de fon mari ; elle fe raffura , & il ne demeura
pas le moindre doute au Comte. II
fe joignit à fa femme , pour faire voir au
Prince l'abifme des malheurs où il s'alloit
plonger , & ce qu'il devoit à cette
Prin- 2. vol.
JUIN 1724.
1281
Princeffe : la Comteffe promit de lui dire
tout ce que vouloit fon mari .
Comme il alloit fortir , le Comte l'arrêta
: pour récompenfe du fervice que
nous vous allons rendre aux dépens de
la verité , apprenez- nous du moins quelle
eft cette aimable Maîtreffe , il faut que
ce ne foit pas une perfonne fort eftimable
de vous aimer , & de conferver avec
vous un commerce , vous voyant embarqué
avec une perfonne auffi belle que
Madame la Princeffe de Navarre , vous
la voyant époufer , & voyant ce que vous
lui devez Il faut que cette perfonne
n'ait ni efprit , ni courage , ni délicateſſe ;
& en verité elle ne merite pas que vous
troubliez un auffi- grand bonheur que le
vôtre , & que vous vous rendiez fi in
grat & fi coupable. Le Prince ne fceut
que répondre il feignit d'avoir hâte. Le
Comte de Tende le fit fortir lui- même
afin qu'il ne fut pas vû.
;
La Comteffe demeura éperdue du ha
zard qu'elle avoit couru , des reflexions
que faifoient faire les paroles de fon mari
, & de la vûë des malheurs où fa paffion
l'expofoit ; mais elle n'eut pas la
force de s'en dégager. Elle continua fon
commerce avec le Prince , elle le voyoit
quelquefois par l'entremife de la Lande
fon Ecuyer. Elle fe trouvoit & eftoit
I. vol. B vj en
1282 MERCURE DE FRANCE.
en effet une des plus malheureufes perfonnes
du monde , la Princeffe de Navarre
lui faifoit tous les jours confidence
d'une jaloufie , dont elle étoit la cauſe ;
cette jaloufie la penetroit de remords ;
& quand la Princeffe de Navarre étoit
contente de fon mari , elle- même étoit
penetrée de jaloufie à fon tour.
Il fe joignit un nouveau tourment à
ceux qu'elle avoit déja : le Comte de
Tende devint auffi amoureux d'elle , que
fi elle n'eut point été fa femme , il ne la
quittoit plus , & vouloit reprendre tous
fés droits méprifez.
La Comtelle s'y oppofa avec une force
& une aigreur , qui alloit jufqu'aa
mépris prévenue pour le Prince de Navarre
, elle étoit bleffée & offenfée de
toute autre paffion que de la fienne. Le
Comte de Tende fentit fon procedé dans
toute fa dureté , & picqué juſqu'au vif,
il l'affura qu'il ne l'importuneroit de fa
vie , & en effet il la laiffa avec beaucoup
de fechereffe.
La Campagne s'approchoit , le Prince
de Navarre devoit partir pour l'Armée ,
la Comteffe de Tende commença à fentir
les douleurs de fon abfence , & la
crainte des perils où il feroit expofé ;
elle refolut de fe dérober à la contrainte
de cacher fon affliction , & prit le parti
d'aller 2. vol.
JUIN 1724.
1283
d'aller paffer la belle faifon dans une
Terre qu'elle avoit à trente lieuës de
Paris.
Elle executa ce qu'elle avoit projetté,
leur adieu fut fi douloureux , qu'ils en
devoient tirer l'un & l'autre un mauvais
augure . Le Comte de Tende demeura
auprès du Roy , où il étoit attaché
par la Charge.
La Cour devoit s'approcher de l'Armée:
la Maifon de Madame de Tende n'en étoit
pas bien loin , fon mari lui dit qu'il y feroit
un voyage d'une nuit feulement ,
pour des ouvrages qu'il avoit commencez.
Il ne voulut pas qu'elle put croire
que c'étoit pour la voir ; il avoit contre
elle tout le dépit que donnent les paffions.
Madame de Tende avoit trouvé
dans les commencemens le Prince de Navarre
fi plein de refpect , & elle s'étoit
fentie tant de vertu , qu'elle ne s'étoit
défiée ni de lui , ni d'elle - même . Mais le
temps & les occafions avoient triomphe
de fa vertu & du refpect , & peu de
temps après qu'elle fut chez elle , elle
s'apperçut qu'elle étoit groffe. Il ne faut
que faire reflexion à la reputation qu'elle
avoit acquife , & conſervée , & a létat
où elle étoit avec fon mari , pour juger:
de fon defefpoir . Elle fut preffée plufieurs
fois d'attenter à fa vie ; cependant
2. vol. elle
1284 MERCURE DE FRANCE.
elle conçût quelque legere efperance fur
le voyage que fon mari devoit faire auprès
d'elle , & réfolut d'en attendre le
fuccès. Dans cet accablement elle eut encore
la douleur d'apprendre que la Lande
qu'elle avoit laiffé à Paris pour les Lettres
de fon Amant & les fiennes , étoit
mort en peu de jours , & elle fe trouvoit
dénuée de tout fecours , dans un
temps où elle en avoit tant de befoin.
Cependant l'armée avoit entrepris un
fiege. Sa paffion pour le Prince de Navarre
lui donnoit de continuelles craintes
, même au travers des mortelles horreurs
dont elle étoit agitée... 1
Ses craintes ne fe trouverent que trop
bien fondées ; elle reçût des Lettres de
l'armée , elle y apprit la fin du fiege
mais elle apprit auffi que le Prince de
Navarre avoit été tué le dernier jour ;
elle perdit la connoiffance & la raifon ;
elle fut plufieurs fois privée de l'un &
de l'autre cet excès de malheur lui paroiffoit
dans des momens une espece de
confolation , elle ne craignoit plus rien
pour fon repos , pour la réputation , ni
pour fa vie , la mort feule lui paroiffoit
defirable ; elle l'efperoit de fa douleur ,
où étoit réfoluë de fe la donner. Un refte
de honte l'obligea à dire qu'elle fentoit
des douleurs exceffives , pour donner un
2. vol.
preJUIN
1724. 1285
prétexte à fes cris , & à fes larmes . Si
mille adverfitez la firent retourner fur
elle-même , elle vit qu'elle les avoit
meritées , & la nature & le Chriftianif
me la détournerent d'être homicide d'ellemême
, & fufpendirent l'execution de ce
qu'elle avoit réfolu.
Il n'y avoit pas long- temps qu'elle
étoit dans ces violentes douleurs ; lorfque
le Comte de Tende arriva , elle
croyoit connoître tous les fentimens que
fon malheureux état lui pouvoit infpirer
, mais l'arrivée de fon mari lui donna
encore un trouble & une confufion qui
lui fut nouvelle . Il fçût en arrivant
qu'elle étoit malade ; & comme il avoit
toûjours confervé des mefures d'honnêtetez
aux yeux du public & de fon domeftique
, il vint d'abord dans fa chambre
; il la trouva comme une perfonne
hors d'elle- même , comme une perfonne
égarée , & elle ne pût retenir fes larmes ,
qu'elle attribuoit toûjours aux douleurs
qui la tourmentoient . Le Comte de Tende
touché de l'état , où il la voyoit , s'at
tendrit pour elle , & croyant faire quelque
diverfion à fes douleurs , il lui parla
de la mort du Prince de Navarre , & de
l'affliction de fa femme.
Celle de Made de Tende ne pût réfifter
à ce difcours ; fes larmes redouble-
2. vol.
rent
1286 MERCURE DE FRANCE.
' rent d'une telle forte , que le Comte de
Tende en fut furpris , & prefque éclairé,
il fortit de la chambre plein de trouble &
d'agitation ; il lui fembla que fa femme
n'étoit pas dans l'état que caufent les douleurs
du corps ; ce redoublement de larmes
, lorfqu'il lui avoit parlé de la mort
du Prince de Navarre , l'avoit frapé , &
tout d'un coup l'avanture de l'avoir trouvé
à genoux devant fon lit fe prefenta
à fon efprit ; il fe fouvint du procedé
qu'elle avoit eu avec lui , lorfqu'il avoit
voulu retourner à elle , & enfin il crat
voir la verité ; mais il lui reftoit neanmoins
ce doute que l'amour propre nous
laiffe toûjours , pour les chofes qui coutent
trop cher à croire.
Son defeſpoir fut extrême , & toutes
fes penfées furent violentes ; mais comme
il étoit fage , il retint fes premiers mouvemens
, & réfolut de partir le lendemain
à la pointe du jour fans voir fa
femme , remettant au temps à lui donner
plus de certitude , & à prendre fes réfolutions.
Quelque abîmée que fut Made de Tende
dans fa douleur , elle n'avoit pas laiffé
dé s'appercevoir
du peu de pouvoir qu'el
le avoit eu fur elle même , & de l'air
dont fon mari étoit forti de fa chambre ;
elle fe douta d'une partie de la verité, &
2. vol.
JUIN 1724
1287
n'ayant plus que de l'horreur pour fa
vie , elle fe réfolut de la perdre d'une
maniere qui ne lui ôtat pas l'efperance
, de l'autre.
Après avoir examiné ce qu'elle alloit
faire, avec des agitations mortelles , penetrée
de ſes malheurs , & du repentir de
fa vie , elle fe détermina enfin à écrire
ces mots à fon mari.
1
Cette Lettre me va couter la vie , mais «
je merite la mort , & je la defire , je «
fuis grofle , telu qui eft la caufe de «
mon malheur n'eft plus au monde auffi «
bien que le feul homme, qui fçavoit nôtre
commerce , le public ne l'a jamais
foupçonné,j'avois réfolu de finir ma vie
par mes mains ; mais je l'offre à Dieu , «
& à vous pour l'expiation de mon crime, <<
je n'ai pas voulu me deshonorer aux yeux «
du monde, parce que ma réputation vous «
regarde , confervez- la pour l'amour de «<-
vous; je vais faire paroître l'état , où je «
fuis , cachez- en la honte , & faites- moi «
perir quand vous voudrez , & comme «
vous le voudrez . «
Le jour commençoit à paroître , lorfqu'elle
eut écrit cette Lettre , la plus
difficile à écrire qui ait peut- être jamais
été écrite à elle la cacheta , fe mit à la
fenêtre , & comme elle vit le Comte de
Tende dans la Cour prêt à monter en ca-
2. vol . roffe
1188 MERCURE DE FRANCE.
roffe , elle envoya une de fes femmes la
lui porter , & lui dire qu'il n'y avoit rien
de preffé , & qu'il la lût à loifir . Le Comte
de Tende fut furpris de cette Lettre ,
elle lui donna une forte de preffentiment,
non pas de tout ce qu'il y devoit trouver
; mais de quelque chofe qui avoit raport
à ce qu'il avoit penfé la veille. Il
monta feul en caroffe , plein de trouble ,
& n'ofant même ouvrir la Lettre , quelque
impatience qu'il eut de la lire , il la
lût enfin , & apprit fon malheur ; mais
que ne penfa- t'il point après l'avoir lûë ,
s'il eut eu des témoins , le violent état
où il étoit , l'auroit fait croire privé de
raifon , ou prêt de perdre la vie. La jaloufie
& les foupçons bien fondez preparent
d'ordinaire les maris à leurs malheurs
, ils ont même toûjours quelques
doutes , mais il n'ont pas cette certitude
que donne l'aveu qui eft au- deffus de nos
lumieres.
Le Comte de Tende avoit toûjours
trouvé fa femme très aimable , quoiqu'il
ne l'eut pas également aimée ; mais elle
lui avoit toûjours paru la plus eftimable
femme qu'il eut jamais vûë ; ainfi il n'avoit
pas moins d'étonnement que de fureur
, & au travers de l'un & de l'autre
il fentoit encore malgré lui une douleur ,
où la tendreffe avoit quelque part .
2. vol. Il
JUIN 1724.
1289
Il s'arrêta dans une Maifon qui fe trouva
fur fon chemin , où il paflà pluſieurs
jours , agité , & affligé comme on peut
fe l'imaginer , il penfa d'abord tout ce
qu'il étoit naturel de penfer en cette occafion
, il ne fongea qu'à faire mourir fa
femme , mais la mort du Prince de Navarre
, & celle de la Lande qu'il reconnut
aisément pour le confident , ralentit
un peu fa fureur. Il ne douta pas que fa
femme ne lui eut dit vrai , en lui difant
que fon commerce n'avoit jamais été
foupçonné ; il jugea que le mariage du
Prince de Navarre pouvoit avoir trompé
tout le monde , puifqu'il avoit été trompé
lui- même. Après une conviction fi
grande que celle qui s'étoit prefentée à
fes yeux , cette ignorance entiere du public
pour fon malheur lui fut un adoucif
fement ; mais les circonftances , qui lui
faifoient voir à quel point , & de quelle
maniere il avoit été trompé , lui perçoient
le coeur , & il ne refpiroit que la
vangeance il penfa neanmoins que s'il
faifoit mourir fa femme , & que l'on
s'apperçût qu'elle fut groffe , l'on foupçonneroit
aisément la verité . Comme il
étoit l'homme du monde le plus glorieux,
il prit le parti ', qui convenoit le mieux
à fa gloire , & réfolut de ne rien laiffer
voir au public. Dans cette penfée il en-
2. vol.
- Voya
1190 MERCURE DE FRANCE.
voya un Gentilhomme à la Comteffe de
Tende avec ce billet.
ma
« Le defir d'empêcher l'éclat de
honte , l'emporte prefentement fur ma
» vangeance ; je verrai dans la fuite ce que
» j'ordonnerai de vôtre indigne deſtinée ,
>> conduifés - vous comme fi vous aviez
» toûjours été ce que vous deviez être .
,
La Comtefle reçut ce billet avec joye ,
elle le croyoit l'Arreft de fa mort , &
quand elle vit que fon mari confentoit
qu'elle laiffât paroître fa groffeffe , elle
fentit bien que la honte eft la plus violente
de toutes les paffions , elle fe trouva
dans une forte de calme de fe croire
affurée de mourir , & de voir fa réputation
en feureté , elle ne fongea plus qu'à
&
fe preparer à la mort ; & comme c'étoit
une perfonne dont tous les fentimens
étoient vifs , elle embraffa la vertu ,
la penitence avec la même ardeur qu'elle
avoit fuivi fa paffion . Son ame étoit d'ailleurs
détrompée, & noyée dans l'affliction ;
elle ne pouvoit arrêter les yeux fur aucune
chofe de cette vie , qui ne lui fut
plus rude que la mort même ; de forte
qu'elle ne voyoit de remede à fes malheurs
que par la fin de fa malheureuſe
vie. Elle palla quelque temps en cet état,
paroiffant plutôt une perfonne morte
qu'une perfonne vivante ; enfin vers le
2. vol.
fixiéJUIN
1295 1724.
fixième mois de fa groffeffe,fon corps fuccomba
, la fiévre continue lui prit, & elle
accoucha par la violence de fon mal ; elle
eut la confolation de voir fon enfant en
vie, d'être affurée qu'il ne pouvoit vivre,
& qu'elle ne donnoit pas un heritier illegitime
à ſon mari , elle expira elle- mêmẹ
peu de jours après , & reçut la mort avec
une joye que perfonne n'a jamais reffentie
; elle chargea fon Confeffeur d'aller
porter à fon mari la nouvelle de fa mort,
de lui demander pardon de fa part , & de
le fupplier d'oublier fa memoire , qui ne
lui pouvoit être qu'odieufe.
Le Comte de Tende reçût cette nou
= velle fans inhumanité , & même avec
quelques fentimens de pitié mais neanmoins
avec joye ; quoiqu'il fut fort jeune
, il ne voulut jamais fe remarier , &
il a vêcu jufqu'à un âge fort avancé.
a. vol, RON
1292 MERCURE DE FRANCE.
Q
RONDEAU.
Ui l'ofera jamais , aimable Provençale ,
S'opposer à vos loix par efprit de Cabale ?
Et fur des bouts-rimez des Sonnets Ajuster ,
Lorfque fi fort contre eux on vous voit Exploiter?
L'entreprendre eft vouloir fe perdre en un Dedale.
Le courageux Heros porté par
Que fa témerité dans l'Hiftoire
Bucephale , •
Signale ,
Un projet fi hardi n'auroit ofé
Qui l'ofera ?
Tenter ,
Ainfi donc qu'à l'Aurore étoit foumis Cephale,
Et l'intrépide Hercule à la charmante Omphale,
Chacun va par vos loix fe laiffer
Garotter,
Car puifqu'en bouts- rimez on ne peut Marmotter
,
Sans vous être un objet de haine & de Scan-
Qui l'ofera ?
2. vol.
dale a
La
JUIN 1724: 1293
La petite tracafferie qu'on a faite aux
bouts- rimez dans nos derniers Mercures,
femble les avoir remis en quelque efpece
de credit ; nous en avons actuellement à
choifir & même à revendre ; mais nous
n'ofons pas nous flatter que cette abondance
dure long-temps ; nous y trouverions
trop nôtre compte , puifqu'il eft
fur qu'il n'y a pas jufqu'aux gens du goût
le plus difficile , & le plus oppoſé à la
contrainte du genie , qui ne foient ravis
d'en découvrir , dont les chûtes foient
heureuſement amenées , & où la raifon
femble n'avoir été à la gêne que pour
triompher avec plus de fimplicité .
Nous convenons que dans la plupart
des Recueils connus , & dans le nôtre
tout le premier , les bouts- rimez , & autres
ouvrages de cette forte , ne paroiffent
que rarement revêtus de toutes les qualitez
requifes ; auffi ne prétendons- nous pas
nous declarer les partifans des bouts - rimez
en general. A Dieu ne plaiſe que la
démangeaifon nous prenne jamais de réveiller
d'anciennes difputes de quelque
nature qu'elles puiffent être , encore
moins de nous en ſuppoſer les Arbitres ;
mais nous croyons être en droit de deman
der grace pour tous ces petits délaffemens
de l'efprit qui font en poffeffion
d'amufer de tous les temps , & qui ( s'il
2. vol nous
1294 MERCURE DE FRANCE .
nous eft honorable de l'avouer ) font encore
la portion la plus achalandée du
Mercure.
Sur ce principe de reconnoiffance ou
d'équité , nous prions ici la Provençale
effective ou imaginaire , & tous les Sectateurs
que fon enjouement doit lui attirer
, nous les prions , dis - je , de confiderer
qu'il n'eſt jamais défendu d'affembler
& de coudre avec propreté une étoffe
d'un prix mediocre ; l'adreffe de l'ouvrier
ne fe mefure point à la valeur de
la matiere , & l'on peut approuver fans
honte un homme , qui, fans faire fa principale
étude d'un travail auffi infructueux
que le bout- rimé , ne refufe cependant
pas d'en remplir quelqu'un felon les con
jonctures , & d'y femer des traits du ftile,
& des opinions qui lui peuvent être particulieres.
que
Après ce petit projet d'accommodement
avec les anti- bouts- rimeurs , il eft temps
que nous livrions au Public quelques - uns
des derniers ouvrages ence genre , qui nous
font tombez entre les mains. Les cinq
qu'on va lire viennent réellement de Provence
, mais de quelques Ecrivains qui
'ont pas fait à beaucoup près autant de
ruit que M. Chalament de la Viſclede .
2. veld BOUTSJUIN
1724. 1295
*******************
BOUTS - RIMEZ donne dans
le Mercure de France.
RONDE A U.
Oin de la Cour , Baftide Provençale
Efprit paifible , ennemi de
Humeur qui fçache à chacun s'
Cabale,
Ajußter
Avoir un bien qu'on ne puiſſe Exploi ers
Fuir des procès le tenebreux Dedale.
Dreffer pour foi Choupile & Bucephale,
Croire qu'en vain un Heros ſe
Si la vertu ne fçait le con
Loin de la Cour.
Signale,
Tentera
Se plaire à voir l'Amante de
Cephale",
Trouver Nannette auffi belle qu' Omphale,
Au joug d'Himen ne point ſe Garotter ,
Prier du coeur , & non point Marmotter,
C'est le moyen d'éviter tout
Scandale ,
2. vol .
Loin de la Cour.
C Bouts1296
MERCURE DE FRANCE.
Autres Bouts - rimez donnez dans le
Mercure.
Q
SONNET en vers de cinq pieds.
Uiconque n'a d'homme que le Chapeau ,
Vaut en amour moins qu'un Lanturelure ,
Juger ne faut du vin fur le
Ni du chanteur fur fimple
Coupeau
Tablature.
D'évaporez je connois un
Troupeau ,
&
Legers , pinpans , friſez en Mignature,
De la Molleffe ils fuivent le Drapeau :
Le coeur leur bat pour une
Egratignure ,
A tels galans faut du moins un Tapiss
Rien n'en aurez s'ils ne font Accroupis ,
Leur voix produit faucet de Chanterelle,
Or choififfez..... je fuis Défiguré ,
Peine & plaifir tour à tour m'ont
Bouré ,
Mais je fuis homme , Iris , & fuis Fidele.
2. vel.
AVI
JUIN 1724.
1297
AUTRE Sonnet fur les mêmes rimes.
D'un panacheflotant ombrager fon Chapeau
.
Chanter entre fes dents , flon , flon , Lan u-
Se croire bien venu für le docte
relure ,
Coupeau ,
Aux maris inquiets donner la
>
Tablature.
Des hableurs , des Gafcons , à croître le Tronpeau
Préferer au vrai goût , un goût de Mignature ,
De la mode inconſtante arborer le Drapeau ,
Souffrir en fon honneur plus d'uneEgratignure.
Vendre pour fa Catin , meubles , bijoux, Tapis,
Laiffer fes creanciers dans l'opprobre Accroupis
Crier, bon jour , Marquis , d'un ton de Chanterelle.
De Tabac & de Vin être
Défiguré ,
Pour des dettes du jeu , fouvent être Bouré ,
D'un homme du bel air, c'eft le portrait Fidele.
2. vol.
Cij Non1298
MERCURE DE FRANCE .
Nouveaux Bouts -rimez propofez dans
une petite Ville de Provence.
Gerion
Mandragore
Ixion
Hellebore.
Orion
Pithagore
Canonifation
Phosphore.
Confortatif
Opta if
Garotte.
Hieropolis
Coulis
Crotte.
Cette quatriéme Piece n'eft cenfée
faire nombre que felon la façon de cal
culer du fameux Dulot.
2. vola
ENIGME
JUIN 1724. 1299
ENIGME , Bouts-rim १2 & Parodie.
On corps n'eft point couvert d'écailles
M°
Jauniffantes,
Mais je n'offre d'abord que cornes Menaçantes,
J'arrête d'un rimeur l'effort
Il me ſuit à travers cent replis
Impetueux ,
Tortueux ,
Tel qui cherche les flots rencontre le Rivage ,
Je fais de fon travail un compofé Sauvage,
*
Par fois de mes pareils Mercure eſt Infecté ,
Et le caffé fçavant en eſt Epouvanté ,
On prend enma faveur un foin prefque Inutile,
Le goût Provincial eft mon plus fur
Jadis pour ma défenſe il parut un
Un Sarafin l'occit fans fer , fans
Azile.
Heros,
Javelots,
Sure ,
Et les traits enjoüez de ſa vive cen
Nous onttous fait languir de la même Bleſſure.
Il faudroit, fi l'on devine cette Enigme,
en donner l'interprétation fur les mêmes
rimes. Nous en dirons le mot dans le
chain Mercure.
pro-
2. vol. C iij
RE1300
MERCURE DE FRANCE.
RECEPTION des Commandeurs &
Chevaliers de l'Ordre du S. Efprit ,
faite à Verfailles le 3. Juin 1724.
San
Ur la fin du Mercure du mois de
Janvier dernier , page 165. nous
avons rendu compte au Public de la Promotion
des Commandeurs & Chevaliers
de l'Ordre du S. Efprit , au nombre de
58. que le Roi nomma dans un Chapitre
tenu exprès à Verfailles le 2. Fevrier
dernier. Nous en avons donné la Lifte
avec leurs noms , furnoms & qualitez :
Voici le détail des auguftes Ceremonies
faites à leur reception.
I eft bon d'avertir d'abord qu'à l'égard
de l'ordre dans lequel les Chevaliers
& les Novices précedoient le Roi
en allant à la Chapelle , la veille de la
Pentecôte , & celui qui fut obfervé après
leur reception , lorfqu'ils reconduifirent
S. M. on a imprimé deux à deux les
noms des Chevaliers & des Novices qui
marchoient de front ; le premier nommé
ayant la droite.
Lorfque le Roi eut figné le Rôle des
perfonnes qu'il avoit voulu honorer de
J'Ordre du S. Efprit , Sa Majefté le re-
2. vel.
mit
JUIN 1724. 1301
mit au Marquis de Breteuil , Secretaire
d'Etat , Commandeur- Prevoft & Maître
des Ceremonies des Ordres du Roi , qui
le fit proclamer par le Heraut de l'Or
dre , avec les Ceremonies accoûtumées.
Depuis cette Promotion , le Roi ayant
decidé que la Reception de ces Commandeurs
& Chevaliers fe feroit à Versailles
le 3. Juin , veille de la Fête de la Pentecôte
, le Marquis de Breteuil fit preparer
tout ce qui étoit neceffaire pour
cette Ceremonie.
Là Chapelle fut parée par fes ordres
des Ornemens de l'Ordre du Saint - Efprit.
Le Trône , fur lequel le Roi devoit
être placé pendant les Vêpres & les Complies
, fut dreffé fous un Dais au bas de la
Chapelle entre les deux premiers pilliers
: le Prie- Dieu qui étoit preparé fur
ce Trône , & le Fauteuil du Roi , étoient
couverts des Ornemens de l'Ordre , ainfi
que les Tabourets fur lefquels devoient
être placez les Grands Officiers de l'Ordre
: celui du Chancelier étoit devant le
Trône du Roi , & à une diftance raifonnable
celui du Maître des Ceremonies
plus en avant , & entre celui du Grand
Treforier à la droite , & celui du Secretaire
à la gauche , le tabouret du Heraut
étoit placé feul en avant , & celui de
l'Huiffier prefque au milieu de la Cha-
2. vol.
Ciiij pelle ,
1302 MERCURE DE FRANCE.
pelle , devant celui du Heraut. On avoit
élevé près de l'Autel du côté de l'Evangile
un autre Trône & un Dais , fous
lequel le Roi devoit recevoir les Commandeurs
& les Chevaliers . La forme
deftinée aux Prélats-Commandeurs avoit
été placée dans le Sanctuaire du côté de
1'Epitre , & fur la même ligne que le
Fauteuil du Prélat officiant qui étoit plus
près de l'Autel , & qu'on avoit feparé de
cette forme par un tabouret pour un des
Prêtres affiftans , les deux autres devant
être affis à la droite de l'Officiant. On
avoit placé aux deux côtez de la Chapelle,
depuis le Trône du Roi jufqu'auprès de
la marche du Sanctuaire , des formes pour
les Chevaliers , & on en avoit mis un fecond
rang pour les Novices .
La table fur laquelle les Commandeurs
& les Chevaliers devoient figner
leur Serment & la Profeffion de Foi , étoit
dreffée auprès de l'Autel du côté de l'Evangile.
On avoit placé au bout & derriere
la forme des Chevaliers qui étoient
du côté de l'Evangile une autre table , fur
laquelle le fieur de Clairambault , Genealogifte
des Ordres du Roi , avoit devant
lui les Statuts de l'Ordre , les Livres de
Prieres & les Dizains qui devoient être
diftribuez aux Commandeurs & aux Chevaliers
à mesure qu'ils feroient reçûs.
2. vol. Од
1
JUIN 1724. 1303
On avoit élevé dans la grande Tribune
, dans celle qui regne des deux côtez
de la Chapelle , & dans les Arcades d'en
bas , des Amphitheatres pour placer les
perfonnes de diftinction .
Le Marquis de Breteuil , Secretaire
d'Etat , Commandeur- Prevoft , & Maître
des Ceremonies des Ordres du Roi ayant
fait avertir par l'Huiffier de l'Ordre les
Commandeurs & Chevaliers que Sa Majeſté
vouloit tenir Chapitre le 3. aprèsmidi
, les Commandeurs , les Chevaliers
& les Grands Officiers fe rendirent à 24
heures dans le Cabinet du Roi , étant vêtus
de leur grand Manteau de Ceremonie
, & tous les Novices qui avoient auffi
été avertis fe tr uverent dans l'Appartement
du Roi en habit de Novice.
Auffi -tôt que le Chapitre fut affemblé
dans le Cabinet du Roi , l'Abbé de Pomponne
, Chance ier de l'Ordre rendit
compte du raport qui avoit été fait des informations
de vie , de mour , de Religion
, & des preuves de Nblefle des
Commandeurs & des Cheval ers , devant,
les Commiffaires , & dans l'Affemblée tenue
à cet effet le 27. du mois dernier , à
laquelle le Comte de Charolois avoit prefidé
.
Après que toutes ces preuves eurent
été admifes , le Roi fit propofer le Duc
2. vol.
Cy
del
1304 MERCURE DE FRANCE.
del Arco , le Marquis de Santa- Cruz ; le
Comte de San- Eftevan , le Comte d'Altamira
& le Duc de Saint Pierre , pour être
reçûs Chevaliers des Ordres du Roi ,
quand ils auront fatisfait aux preuves requifes
par les Statuts. Le Roi fit auffi
propofer le Marquis de Matignon pour
être fait Chevalier , à la place du Maréchal
de Marignon , fon pere , qui a demandé
cette grace à Sa Majefté.
Le Roi figna le Rôle de ces nouveau
Chevaliers , & le remit au Marquis de
Breteuil qui le fit proclamer avec les ceremonies
ordinaires .
Le Marquis de Breteuil fortit enſuite
du Cabinet du Roi pour y conduire le
Comte de Clermont , Prince du Sang
qui étant entré , fe mit à genoux fur un
Carreau : le Roi le fit Chevalier de l'Ordre
de Saint Michel en la maniere accoutumée
, en lui donnant l'accolade , après
Favoir frappé de fon épée fur les deux
épaulés , en prononçant ces paroles : De
par Saint Georges & Saint Michel , je
vous fais Chevalier. Les autres Novices
étant entrez auffi dans le Cabinet du Roi,
furent faits Chevaliers de l'Ordre de Saint
Michel avec les mêmes ceremonies , étant
reçûs felon leur rang , quatre à quatre ,
à l'exception des cinq derniers que le
Roi reçût enſemble.
2. vol.
Après
JUIN 1724. 1305
Après cette ceremonie le Marquis de
Breteuil ayant annoncé au Roi, que tout
étoit difpofé pour aller à la Chapelle , Sa
Majefté ordonna qu'on fe mit en marche ,
ce qui fut executé dans l'ordre qui fuit .
Les Tambours , les Trompettes & les
Fiffres des Ecuries du Roi.
Les fix Heraults d'Armes avec leurs
habits de ceremonie de fatin blanc , avec
la Tunique violette , enrichie de fleurs
de lys d'or en broderie , & le bâton à la
main.
Le fieur Chevard , Huiffier des Ordres
du Roi portant la Maffe de l'Ordre
en grand Manteau de l'Ordre , de velours
noir , enrichi de flâmes d'or , doublé de
fatin aurore , avec le Chaperon .
Le fieur Hallé , Herault Roi d'Armes
des Ordres , vêu de même.
Le Marquis de Breteuil revêtu de fon
habit & grand Manteau de l'Ordre du
Saint Esprit , ayant à fa droite M. Dodun
, Contrôleur General des Finances
Commandeur Grand Treforier des Or
dres , & à la gauche le Comte de Maure
pas , Secretaire d'Etat , Commandeur Se
cretaire des Ordres ; l'un & l'autre vêtus
de leurs habits & grand Manteau de ce
remonie de l'Ordre du Saint Efprit.
L'Abbé de Pomponne , Chancelier des
C vj
2. vol. Ot1306
MERCURE DE FRANCE.
Ordres du Roi revêtu de fon grand habit
de ceremonie .
Le Marquis de Simiane.
Le Marquis de Caſtries .
Le Marquis de Clermont- Gallerande.
Le Vicomte de Tavannes.
Le Marquis de Clermont-Tonnerre.
Le Marquis de Coetlogon.
Le Marquis de Maillebois.
Le Comte de la Marck.
Le Marquis de Verac,
Le Comte de Beauvau.
Le Prince d'Ifenghien.
Le Marquis de Fimarcon .
Le Marquis de Senneterre.
Le Marquis de Brancas.
Le Marquis de Silly.
Le Marquis de Coigny.
Le Comte de Canillac.
Le Comte d'Aubeterre.
Le Vicomte de Beaune.
2. vols La
JUIN 1724. 1307
Le Comte d'Eſtaing.
Le Marquis de Laſſay.
Le Marquis d'Hautefort.
Le Comte d'Artagnan.
Le Marquis de Prye.
Le Marquis de Neelle.
Le Marquis de Fervaques .
Le Comte du Luc
Le Marquis de Livry .
Le Comte de Gacé.
Le Maréchal de Montefquiou.
Le Marquis de Souvré.
Le Duc de Tallard .
Le Maréchal de Bezons .
Le Duc d'Antin.
Le Duc de Chaulnes.
Le Duc de Charoft.
Le Maréchal Duc de Berwick,
Le Duc de Trefines .
Le Duc de Noailles.
Le Duc de Mortemart,
2. vol. Le
1308 MERCURE DE FRANCE.
Le Duc de Saint Aignan.
Le Duc de Luxembourg.
Le Duc de Villeroy.
Le Duc de Villars- Brancas.
Le Duc de la Rochefoucaud.
Le Duc d'Uzès .
Le Duc de Sully.
Le Prince Charles de Lorraine.
Le Prince de Pons.
Le Comte de Clermont , Prince du Sang
feul.
Les anciens Chevaliers marchoient enfuite
deux à deux , dans l'ordre fuivant
Le Maréchal d'Huxelles-
Le Marquis de Goëbriant.
Le Maréchal Duc de Tallard.
Le Comte de Matignon.
Le Maréchal d'Eftrées .
Le Maréchal Duc de Villars.
Le Comte de Toulouſe , ſeul.
•2. vol. Es
JUIN 1724.
1309
Le Prince de Conty , ſeul.
Le Comte de Charolois , feul.
Le Duc de Bourbon , feul.
Le Duc d'Orleans , feul
Le Roi revêtu du grand habit de l'Or
dre du Saint Efprit , marchoit enſuite
précedé des Sieurs Bonnefond & Antoine
, Huiffiers de la Chambre en pourpoint
& manteau de fatin blanc , portant
leurs Maffes. Le Cardinal de Gefvres en
Chappe de Cardinal ; les Archevêques
de Lyon , d'Aix , & de Narbone en Rochet
& en Camail , marchoient derriere
Sa Majefté. Le Duc de Bethune , Capitaine
des Gardes du Corps en quartier ,
fuivoit le Roi , qui avoit à fes côtez le
Duc de la Tremoille , faifant les fonctions
de Grand Chambellan de France , & le
Duc de Gefvres , Premier Gentilhomme
de la Chambre. Ils avoient tous trois des
habits & manteaux de drap d'or très - magnifiques
, ainfi que le Comte de Gramont
, fils du Maréchal de ce nom , qui
portoit la queue du manteau de Sa Majefté.
Les Officiers des Gardes du Corps
en quartier marchoient fur les aîles aux
deux côtez du Roi , ainfi que les deux
2. νοί. Gar
1310 MERCURE DE FRANCE.
Gardes Ecoffoilles , qui avoient leur cotte,
d'armes en broderie par deffus leur habit,
& la pertuifane à la main .
On alla dans cet ordre , en traverſant la
Chambre du Roi , l'Antichambre , la
Gallerie , & le grand Appartement , au
fortir duquel on fe couvrit.
On defcendit par le grand efcalier de
marbre , fur la Gallerie découverte qui
avoit été élevée depuis les dernieres
marches de cet efcalier , & continuée par
la Cour du Château jufqu'à l'entrée du
Veſtibule de la Chapelle.
Ce fut en cet endroit que les Gardes
de la Prevôté de l'Hôtel revêtus de leurs
Hoquetons , & après eux les Cent Suiffes
en habits de ceremonie , Drapeau déployé
& tambours battants , précederent
la marche qui fut continuée dans le même
ordre par la Gallerie découverte .
Les Gardes de la Prevôté de l'Hôtel
refterent en haye fur cette Gallerie , &
les Cent- Suiffes entrerent dans la Chapelle.
Les fix Herauts d'armes s'étant avancez
au milieu de la Chapelle , allerent fe
placer des deux côtez , auprès de la marche
du Sanctuaire , & ils y refterent debout
pendant toute la ceremonie.
En arrivant dans la Chapelle , l'Huiffer
, le Heraut ,, & enfuite les quatre
2. val.
grands
JUIN 1724. 1312
grands Officiers de l'Ordre qui marchoient
après eux , le découvrirent : ils
avancerent jufqu'au milieu de la Chapelle
, où ils firent une reverence à l'Autel
, & une au Trône , fur lequel le Roi
devoit être placé pendant les Vêprês &
les Complies ; & ils allerent fe ranger
vis-à-vis de leurs fieges , où ils refterent
debout.
qua-
Les Novices entrerent enfuite ; les
trois qui dans la marche fuivoient les
tre grands Officiers , & les deux qui
marchoient après , ayant fait enſemble
& fur la même ligne leurs reverences à
l'Autel & au Trône du Roi , ils allerent
fe placer à droite & à gauche devant les
formes qui leur étoient deftinées. Les autres
Novices étant auffi entrez deux à
deux , fe joignirent quatre de front au
milieu de la Chapelle pour faire leurs reverences
, après lefquelles ils allerent fe
ranger vis- à- vis de leurs places , en ob
fervant de laiffer celles qui étoient le
plus près du Trône du Roi pour les Novices
qui devoient entrer après eux.
Le Comte de Clermont , Prince du'
Sang étant entré feul , s'avança au milieu
de la Chapelle ; & après avoir fait une
reverence à l'Autel , & une au Trône
du Roi , il alla fe placer devant le tabouret
qui étoit à la droite auprès du Trône,
2. vol. &
1312 MERCURE DE FRANCE .
& au deffus de la forme des Novices .
Les Chevaliers arriverent enfuite dans
la Chapelle deux à deux dans l'ordre qui
a été décrit ; & après avoir fait leurs reverences
à l'Autel & au Trône du Roi ,
ils allerent fe ranger vis-à- vis de leurs
places.
Les Princes du Sang & le Comte de
Toulouſe entrerent l'un après l'autre fuivant
le rang qu'ils avoient dans la marche
; & ayant fait feuls leurs reverences,
ils fe placerent à la droite & à la gauche
du Trône qui étoit au bas de la Chapelle.
Le Roi y étant arrivé , fit une reverence
à l'Autel , & alla enfuite fe placer
fur fon Trône au bas de la Chapelle ,
après avoir falué par une inclination de
tête les Chevaliers qui étoient a droite
& à gauche.
Lorfque le Roi fut monté fur fon Trône
, le Cardinal de Gefvres & les Archevêques
de Lyon , d'Aix & de Nar
bonne qui marchoient derriere Sa Majefté
, s'avancerent au milieu de la Chapelle
; & après avoir fait une profonde
inclination à l'Autel & au Roi , ils allerent
fe placer fur la forme qui leur étoit
deftinée dans le Sanctuaire du côté de
l'Epître.
Le Duc de Bethune , le Duc de la
Tremoille , le Duc de Gefvres & le
2. vol. Cone
JUIN
1313 1724.
Comte de Gramont refterent debout derriere
le Fauteuil de Sa Majefté. L'ancien
Evêque de Frejus , en Camail & en Rochet
, fe plaça fur un tabouret auprès &
à la gauche du Prie- Dieu , & l'Abbé
d'Argentre , Aumônier du Roi , nommé
à l'Evêché de Tulles , en Rochet & en
Manteau noir par deffus , fe tint debout
à la droite. Les Officiers des Gardes du
Corps qui étoient auprès du Roi pendant
la marche , fe rangerent aux deux côtez
du Trône , & refterent auprès de Sa Majefté
pendant la Ceremonie , ainfi que
deux Huiffiers de la Chambre , tenant
leurs Maffes .
les
Lorfque les féances furent prifes , les
quatre grands Officiers de l'Ordre précedez
du Heraut & de l'Huiffier forti
rent de leurs places , & allerent au milieu
de la Chapelle faire leurs reverences
à l'Autel , au Roi , aux Prélats qui étoient
dans le Sanctuaire , aux Chevaliers qui
étoient à la droite , & à ceux qui étoient
à la gauche de Sa Majefté ; puis étant
retournez à leurs places , le Marquis de
Breteuil , Maître des Ceremonies , précedé
du Heraut & de l'Huiffier , après
avoir fait une reverence à l'Autel, en vint
faire une au Roi, pour fçavoir de Sa Ma
jefté fi on commenceroit l'Office , & il
alla enfuite avertir l'Evêque de Metz ,
2. vol. Pré
1314 MERCURE DE FRANCE :
Prélat Commandeur de l'Ordre.
Ce Prélat étoit en Chappe & en Mitre
dans un fauteuil placé près de l'Autel du
côté de l'Epitre , & il étoit affifté de trois
Chapelains de la Chapelle de Mufique
affis à fes côtez , & de trois Clercs de la
même Chapelle qui étoient debout derriere
lui.
L'Evêque de Metz étant monté à l'Autel
, entonna l'Hymne, Veni Creator , qui
fut continué par les Muficiens de la Chapelle
de Mufique ; & pendant lequel le
Roi , les Chevaliers , les Novices , & les
Officiers de l'Ordre refterent à genoux.
Après l'Oraifon , le Prélat Officiant
ayant repris fa place , les quatre grands
Officiers de l'Ordre précedez du Heraut
& de l'Huiffier , fortirent de leurs places;
& après avoir recommencé leurs reverences
, ils allerent fe placer fur l'Eftrade
du Trône elevé pour le Roi près de
l'Autel ; fçavoir , l'Abbé de Pompone ,
Chancelier , à côté du Trône à la droite ;
le Marquis de Breteuil , Prevoft & Maitre
des Ceremonies auffi à côté du Trône
à la gauche ; le fieur Dodun , Grand Tréforier
, fur l'Eftrade après le Chancelier ;
le Comte de Maurepas , Secretaire de
l'Ordre auffi fur l'Eftrade après le Maitre
des Ceremonies ; le Heraut & l'Huif
fier au bis de l'Etrade , le premier à 1
2. vol.
droi
JUIN 1724. 1315
168
droite , & le fecond à la gauche .
Le Marquis de Breteuil , précedé dụ
Heraut & de l'Huiffier , defcendit alors
du Trône ; & ayant fait une reverence
à l'Autel , il s'approcha de Sa Majesté
qu'il invita par une nouvelle reverence
à venir au Trône qui étoit dans le Sanctuaire
.
Le Roi alla s'y placer après avoir fait
une reverence à l'Autel , & falué les
Chevaliers par une inclination de tête :
Sa Majefté s'affit dans fon fauteuil , & fe
couvrit. Le Duc de Bethune , le Duc de
la Tremoille , le Duc de Gefvres & le
Comte de Gramont fe rangerent derriere
le fauteuil.
Le Maître des Ceremonies précedé du
Heraut & de l'Huiffier , defcendit du
Trône où il avoit conduit Sa Majeſté ; &
ayant fait une reverence à l'Autel & au
Roi , il en fit une troifiéme au Cardinal
de Gefvres , & aux Archevêques de
Lyon , d'Aix , & de Narbonne qui defcendirent
au milieu de la Chapelle .
Ils firent leurs reverences tous quatre
enfemble , à l'Autel , au Roi , & aux.
Chevaliers , à droite & à gauche , après
quoi ils monterent au Trône , précedez
du Maître des Ceremonies , du Heraut
& de l'Huiffier ; & s'étant mis à genoux
fur des carreaux aux pied . de Sa Majeſtć
2. vol
le
1316 MERCURE DE FRANCE .
le Cardinal de Gefvres lût le Serment
de l'Ordre qui lui fut prefenté par le
Comte de Maurepas , Secretaire de l'Ordre
, & pendant lequel l'Abbé de Pom-
Chancelier , tenoit le Livre des
ponne ,
Evangiles ouvert fur les genoux du Roi.
Le fieur Dodun , Grand Treforier , prefenta
à Sa Majefté le Cordon bleu , au bas
duquel pendoit la Croix de l'Ordre , que
le Roi leur pafla au col ; le Marquis de
Breteuil revêtit les trois Archevêques du
mantelet violet , que les Prélats Commandeurs
de l'Ordre du Saint Efprit ,
portent ordinairement dans les Ceremonies
de cet Ordre.
Ces Prélats fe releverent après avoir
baifé la main au Roi ; &' ayant fait une
profonde inclination à Sa Majefté , ils
allerent auprès de l'Autel figner le Serment
qu'ils avoient prêté , lequel eft
different de celui des Chevaliers ; ils fi
gnerent auffi la Profeffion de Foi , écrite
dans un Regiftre où les Rois Prédeceffeurs
de Sa Majefté , & les Chevaliers
ont tous figné depuis l'établiflement de
l'Ordre du Saint Efprit. Ils revinrent
enfuite faluer le Roi ; & étant defcendus
dans le milieu de la Chapelle , précedez
du Marquis de Breteüil , du Heraut &
de l'Huiffierde l'Ordre , ils y recommen
cerent leurs reverences , après lefquelles 2. vol.
ils
JUIN 1724. 1317
ils reprirent leurs places dans le Sanctuaire
.
Le Maître des Ceremonies ayant fait
une reverence au Roi , les Grands Officiers
de l'Ordre qui étoient reftez fur
l'Eftrade auprès de Sa Majefté en defcendirent
, s'avancerent au milieu de la Chapelle
, & y recommencerent leurs reverences
, étant précedez du Heraut & de
l'Huiffier , après quoi ils retournerent
aux places qu'ils avoient occupées pendant
le Veni Creator.
*
Le Roi defcendit alors de fon Trône,
étant fuivi de tous ceux qui l'y avoient
accompagné ; & après avoir fait une
reverence à l'Autel , & falué les Prélats
& les Chevaliers , Sa Majefté précedée
du Marquis de Breteuil , du Heraut , &
de l'Huiffier , retourna au Trône placé
au bas de la Chapelle .
On commença les Vêpres , pendant lef
quelles le Roi , les Prélats Comman
deurs , les Chevaliers , les Novices &
les Grands Officiers de l'Ordre fe couvri
rent . Avant l'Hymne le Maître des Ceremonies
, précedé du Heraut & de l'Huiffier
, alla faire une reverence à l'Autel ,
d'où il revint en faire une au Roi pour
l'avertir de fe mettre à genoux , & de
fe découvrir ; & il obferva de repeter la
même Ceremonie avant le Magnificar
2. velj
pour
F310
18 MERCURE
DE FRANCE.
pour avertir Sa Majefté de fe lever.
Après que les Vêpres furent finies , &
que l'Evêque de Metz eut dit l'Oraiſon ,
les quatre Grands Officiers , précedez du
Heraut & de l'Huiffier , fortirent de leurs
places ; & s'étant avancez au milieu de la
Chapelle , ils firent leurs reverences à
l'Autel , au Roi , aux Prélats Comman
deurs , & aux Chevaliers , à droite & à
gauche ; ils allerent enfuite prendre leurs
places fur l'Eſtrade du Trône élevé près
de l'Autel.
Le Marquis de Breteuil précedé du
Heraut & de l'Huiffier en defcendit , &
vint au bas de la Chapelle faire une reverence
au Roi pour l'inviter de monter
au Trône qui étoit dans le Sanctuaire.
Le Roi précedé du Maître ds Cere
monies , du Heraut & de l'Huiffier , s'avarça
au milieu de la Chapelle ; Sa Majefté
fit une reverence à l'Autel , & après
avoir falué par une inclination de tête
les Prélats Commandeurs , & les Chevaliers
, elle monta à fon Trône , où elle
s'affit & fe couvrit : ceux qui avoient
l'honneur d'accompagner le Roi reprirent
les places qu'ils avoient occupées
pendant la Reception des Prélats Commandeurs
.
Le Maître des Ceremonies précedé du
Heraut & de l'Huiffier , defcendit alors
2. vol. du
F
1
JUIN
1724. 1319
du Trône en faifant une
revèrence au
Roi. Il s'avança au milieu de la
Chapelle
où il fit une
reverence à l'Autel , & une
à Sa Majefté. Il alla
enfuite avertir
les
reverences
ordinaires le Duc d'orpar
leans & le Duc de
Bourbon , qui devoient
être Parrains du Comte de Cler-
'mont , de le conduire au Trône du Roi .
Pendant que le Duc d'Orleans & le
Duc de Bourbon fortoient de leurs places
,le Maître des
Ceremonies alla prendre
le Comte de
Clermont , & le conduifit
au milieu de la Chapelle , où étoient
déja le Duc d'Orleans & le Duc de Bourbon.
Le Comte de
Clermont s'étant avancé
entre ces deux Princes , ils marcherent
tous trois de front , étant précedez
du Maître des
Ceremonies , du Heraut &
de l'Huiffier.
Lorsqu'ils fe furent avancez auprès
de la premiere marche du
Sanctuaire , ils.
firent
enfemble leurs
reverences à l'Autel
, au Roi , aux Prélats
Commandeurs,
aux
Chevaliers de la droite , & à ceux
de la gauche : ils
monterent enfuite au
Trône du Roi , où le Maître des Cerermonies
reprit fa place fur
l'Eftrade : le
Heraut &
l'Huiffier reftant au bas de l'Eftrade
dans leurs places
ordinaires.
Le Duc
d'Orleans , le Duc de Bourbon
, & le Comte de
Clermont s'étant
D
appro- 2. vol.
1329 MERCURE DE FRANCE .
approchez , faluerent le Roi , aux pieds
duquel le Comte de Clermont fe mit à
genoux fur un carreau ; les deux Princes
fes Parrains refterent debout vis- à- vis de
Sa Majefté.
Le Comte de Clermont lut le Serment
de l'Ordre qui lui fut prefenté par le
Comte de Maurepas , Secretaire , & pendant
lequel l'Abbé de Pomponne , Chancelier
tenoit le Livre des Evangiles ouvert
fur les genoux du Roi. Le Heraut
ota au Comte de Clermont le Capot de
Novice. M. Dodun , Grand Tréforier
prefenta à Sa Majesté le Cordon bleu , au
bas duquel pendoit la Croix de l'Ordre ,
que le Roi lui paffa au col fur l'habit de
Novice. On apporta enfuite le grand
manteau de l'Ordre , dont le Marquis de
Breteuil , Maître des Ceremonies revêtit
le Comte de Clermont ; le Roi prononçant
ces paroles : L'Ordre vous revest &
couvre du Manteau de fon amiable Compagnie
& union fraternelle à l'exaltation
de notre Foy & Religion Catholique. Au
nom du Pere & du Fils , & du Saint- Efprit.
Le Grand Tréforier ayant prefenté le
Colier à Sa Majefté , le Roi le paffa au
col du Comte de Clermont fur le grand
Manteau , difant : Recevez de notre main
le Colier de nôtre Ordre du Benoist Saint-
2. vol.
Efprin
JUIN 1724. 1321
Efprit, auquel nous , comme Souverain
Grand-Maître , vous recevons , & ayez
en perpetuelle fouvenance la mort & paffion
de notre Seigneur & Redempteur Je-.
fus-Chrift : en figne dequoi nous vous ordonnons
de porter à jamais , confue en vos
habits exterieurs , la Croix d'icelui , & la
Croix d'or au col avec un Ruban de couleur
bleue celefte ; & Dieu vous faffe la
grace de ne contrevenir jamais aux Voeux
& Sermens que vous venez de faire , lefquels
ayezperpetuellement en vôtre coeur :
étant certain que fi vous y contrevenez en
aucune forte , vous ferez privé de cette
Compagnie, & encourrez les peines por
tées par les Statuts de l'Ordre. Au nom du
Pere , du Fils & du Saint- Esprit : Amen .
Le Comte de Clermont répondit : Sire,
Dieu m'en donne la grace , & plutôt la
mort quejamais y faillir ; remerciant trèsbumblement
vôtre Majefté de l'honneur &
bien qu'il vous a plû me faire. En acheyant
ces paroles , le Comte de Clermont
baifa la main au Roi , & s'étant relevé ,
il alla auprès de l'Autel figner le Serment
qu'il avoit prêté , & dont voici les
termes.
Je jure & vonë à Dieu , en la face de
fon Eglife , & vous promets , Sire , fur
mafoi & honneur , que je vivrai & mourrai
en la Foy & Religion Catholique , fans
2. vol. Dij jamais
1322
MERCURE DE FRANCE.
*
jamais m'en départir , ni de l'union de notre
Mere Sainte Eglife , Apoftolique &
Romaine. Que je vous porterai entiere &
parfaite obeiffance ,fans jamais y manquer,
comme un bon & loyal fujet doitfaire. Je
garderai , défendrai & foutiendrai de tout
mon pouvoir, l'honneur , les querelles &
droits de vôtre Majesté Royale envers tous
& contre tous. Qu'en temps de guerre je
me rendrai à vôtre fuite en l'équipage rel
qu'il appartient à perfonne de ma qualité ,
& en paix quand il fe prefentera quelque
eccafion d'importance , toutes & quantes
fois qu'il vous plaira me mander pour
vous fervir contre quelque perfonne qui
puiffe vivre & mourir , fans nul excepter,
& ce jufques à la mort . Qu'en telles occa
fions je n'abandonnerai jamais vôtre pèrfonne
, ou le lieu où vous m'aurez ordonné
defervir, fans votre exprès congé & commandement
figné de vôtre propre main , ou
de celui auprès duquel vous m'aurez ordonné
d'être , finon , quand je lui aurai fait
apparair d'une jufte & legitime occafion .
Que je ne fortirai jamais de vôtre Royaume
, fpecialement pour aller au fervice
d'aucun Prince étranger , fans vôtredis
commandement , ne prendrai Penfion ,
Gages ou Etat d'autre Roi , Prince , Potentat
& Seigneur que ce foit , ni m'obligerai
an fervice d'autre perfonne vivante , que
2. vel.. de
UIN 1724. 1323
de votre Majesté feule fans votre expreffe
permiffion. Que je vous revelerai fidelement
tout ce que je fçaurai ci-après importer
à vôtrefervice , à l'Estat & confervation
du prefent Ordre du Saint-Esprit ,
duquel il vous plaît m'honorer; & ne confentirai
ni permettrai jamais , en tant qu'à
moi fera , qu'il foit rien innové ou attente
contre le fervice de Dicu , ni contre vôtre
autorite Royale , & au préjudice dudit
Ordre , lequel je mettrai peine d'entretenir
& augmenter de tout mon pour oir. Je garderai
& obferverai très -religieufement tous
les Statuts & Ordonnances d'icelui . Jepor
terai à jamais la Croix confuë , & celle
d'or au col, comme il m'eft ordonné par
rejuits Statuts me trouverai a toutes
les Affemblées des Chapitres Generaux toutes
les fois qu'il vous plaira me le commander
, ou bien vous ferai prefenter mes
excufes , lefquelles je ne tiendrai pour bonnes
fi elles ne font approuvées & autorifees
de vôtre Majefté avec l'avis de la plus
grande part des Commandeurs qui ſeront
près d'Elle , figné de vôtre main , & fcellé
du Scel de l'Ordre dont je ferai tenu retirer.
Acte.
Le Comte de Clermont figna auffi la
Profeffion de Foy que tous les Chevaliers
ont lignée depuis l'établiſſement de l'Ordre
du Saint- Elprit . Il vint enfuite fe
Diij pla-
2. vol .
1324 MERCURE DE FRANCE .
placer devant le Trône du Roi , entre le
Duc d'Orleans & le Duc de Bourbon fes
Parains . Ils firent au Roi une profonde
inclination , après laquelle étant defcendus
du Sanctuaire , précedez du Maître
des Ceremonies , du Heraut & de l'Huiffier
, ils recommencerent enſemble les
cinq revèrences qu'ils avoient faites en
montant au Trône du Roi , après quoi
'le Duc d'Orleans & le Duc de Bourbon
reprirent leurs places , & le Comte de
de Clermont alla prendre la feconde place
à la gauche du Trône , élevé au bas
de la Chapelle.
*
Les mêmes Ceremonies furent obfervées
dans la Reception des autres Novices
qui furent conduits au
Roi dans l'ordre qui fuit :
PARAINS.
Le Comte de
Charolois .
Le Comte de
Clermont.
€
1 FUNC uu
Le Prince Charles de
Lorraine.
Le Prince de Pons .
Le Duc d'Uzès.
Le Duc de Sully.
Le Prince de Le Duc de Villars- Bran-
Conti.
Le Comte de
Toulouse.
2. vol.
cas.
Le Duc de la Rochefoucauld.
Le Duc de Luxembourg.
Le Duc de Villeroy.
Le
JUIN 1724. 1325
les de Lor.
raine.
Le Duc de Mortemart.
Le Duc de Saint Ai-
LePrinceChargnan
.
Le Prince de Le Duc de Tréfmes.
Pons. Le Duc de Noailles.
Le Duc d'U.
Zès..
Le Duc de Sully.
Le Duc de Villars
- Brancas.
Le Duc de la
Rochefou
canid.
Le Comte de
Matignon.
Le Maréchal
d'Huxelles .
Le Marquis de
Goëbriant.
Le Maréchal
de Bezons .
Le Duc de Charoft.
Le Maréchal Duc de
Berwick .
Le Duc d'Antin .
Le Duc de Chaulnes
Le Duc de Tallard.
Le Maréchal Bezons.
Le Maréchal de Montef
quiou .
Le Marquis de Souvré.
Le Marquis de Livry.
Le Comte de Gacé.
Le Marquis de Fervaques.
Le Comte du Luc.
Le Marquis de Prye.
Le Marquis de Neelle .
Le Marquis d'Hautefort.
Le Comte d'Artagnan.
2. vol. D iiij
L:
7326 MERCURE DE FRANCE,
LeMaréchalde Le Comte d'Estaing .
Montefquiou. Le Marquis de Laflay .
Le Comte d'Aubeterre .
Le Vicomte de Beaune
Le Marquis de
Souvré.
Le Marquis de
Livry,
Le Comte de
Gacé.
Le Marquis de
Fervaques.
Le Comte du
Luc.
Le Marquis de Coigny .
Le Comte de Canillac.
Le Marquis de Brancas .
Le Marquis de Silly.
LeMarquis deFimarcon .
Le Marquis deSennectere.
Le Comte de Beauvau.
Le Prince d'Ifenghien.
Le Marquis de
Prye.
Le Marquisde
Le Comte de la Marck.
Le Marquis de Verac .
Le Marquis de Coëtlo-
Neelle.
gon.
Le Marquis de Maillebois
.
Le Marquis Le Vicomte de Tavand'Hautefort.
nes.
Le Comte d'Ar- Le Marquis de Clertagnan.
2. vol.
mont-Tonnere .
Le Marquis de Simiane.
Le Marquis de Caſtries.
Le Marquis de Clermont-
Gallerande .
Apr
JUIN 1724. 1327
1
Après que les Chevaliers que le Roi
venoit de recevoir eurent pris leurs places
fur les formes qui étoient aux deux
côtez de la Chapelle , fuivant le rang de
leurs Dignitez ou de leur Reception , les
quatre Grands Officiers de l'Ordre , précedez
du Heraut & de l'Huiffier , defcendirent
du Trône du Roi , & après
avoir fait leurs cinq reverences , ils allerent
fe ranger vis - à - vis de leurs places:
où ils refterent debout jufqu'à ce que le
Roi füt revenu au Trône du bas de la
Chapelle.
Le Roi vint s'y placer après avoir fait
une reverence à l'Autel , & avoir falué
les 'Prélats Commandeurs & les Chevaliers
, avec les mêmes Ceremonies obſervées
, lorfqu'après les Vêpres le Roi étoit
monté dans le Sanctuaire .
On commença les Complies qui furent
chantées comme les Vêpres par les
Chapelains de la Chapelle de Mufique
de Sa Majefté , & après lefquelles le Prélat
officiant donna la Benediction.
L'Office étant fini les quatre Grands
Officiers de l'Ordre , précedez du Heraut
& de l'Huiffier , s'avancerent au
milieu de la Chapelle , & y firent enfemble
leurs cinq reverences ils fe mirent
enfuite en marche pour reconduire le
Roi dans fon appartement . Les Cheva-
1. vol. liers
D
1328 MERCURE DE FRANCE:
liers fortirent de leurs places deux à
deux , & s'étant doublez par quatre au
milieu de la Chapelle , ils y firent cinq
reverences , & continuerent la marche
qui fe fit dans l'ordre fuivant : les plus
éminents en dignité , & après eux les
premiers reçûs , marchant le plus près
de Sa Majesté.
Les Gardes de la Prevôté de l'Hôtel
avec leurs Hocquetons , & après eux les
Cent Suiffes en habit de Ceremonie ,
marchoient depuis la Chapelle jufqu'au
pied du grand efcalier par la grande gallerie
découverte.
Les Tambours , les Trompettes & les
Fiffres des Ecuries du Roi.
Les fix Herauts d'armes.
L'Huiffier de l'Ordre..
Le Heraut de l'Ordre..
Le Marquis de Breteuil ayant à fa droite
M. Dodun & le Comte de Maurepas à
fa gauche..
L'Abbé de Pomponne..
Le Marquis de Simianne.
2. vol. Le
JUIN
1724. 1329
Le Marquis de Caftries.
Le Marquis de Clermont- Gallerande .
Le Vicomte de Tavannes ,
Le Marquis de Clermont- Tonnerre..
Le Marquis de Coëtlogon .
Le Marquis de Maillebois .
Le Comte de la Marck.
Le Marquis de Verac.
9.0
Le Comte de Beauvau.
Le Prince d'Ifenghien .
Le Marquis de Fimarcon .
Le Marquis de Senneterre.
Le Marquis de Brancas .
Le Marquis de Silly.
Le Marquis de Coigny .
Le Comte de Canillac..
Le Comte d'Aubeterre.
Le Vicomte de Beaune..
Le Comte d'Estaing.
Le Marquis de Laffay.
Le Marquis d'Hautefort
2.- vol.
Dvj
Le
1330 MERCURE DE FRANCE .
Le Comte d'Artagnan.
Le Marquis de Prye.
Le Marquis de Neelle.
Le Marquis de Fervaques.
Le Comte du Luc. ·
Le Marquis de Livry.
Le Comte de Gacé .
Le Maréchal de Montefquiou.
Le Marquis de Souvré.
Le Marquis de Goëbriant.
Le Maréchal de Bezons.
Le Comte de Matignon.
Le Maréchal d'Huxelles ..
Le Maréchal Duc de Tallard
Le Duc de Tallard.
Le Duc d'Antin.
Le Duc de Chaulnes .
Le Maréchal Duc de Villars..
Le Maréchal Duc de Berwick.
Le Duc de Charoft.
Le Maréchal d'Eftrées..
* 2. vol.
31
JUIN 1724. 1333
Le Duc de Treſmes.
Le Duc de Noailles.
Le Duc de Mortemart.
Le Duc de Saint Aignan.
Le Duc de Luxembourg.
Le Duc de Villeroy.
Le Duc de Villars- Brancas.
Le Duc de la Rochefoucauld.
Le Duc d'Uzès.
Le Duc de Sully.
Le Prince Charles de Lorraine.
Le Prince de Pons.
Le Comte de Toulouſe..
Le Prince de Conty.
Le Comte de Clermont.
Le Comte de Charolois.
Le Duc de Bourbon.
Le Duc d'Orleans.
Le Roi marchoit enfuite , accompa
2. vol.
à
gné
1332 MERCURE DE FRANCE.
gné de fon cortege qui a déja été décrit .
Le Cardinal de Gefvres & les Archevêques
de Lyon , d'Aix & de Narbonne
étoient derriere Sa Majesté.
On traversa dans cet ordre tous les
appartemens , & le Roi rentra dans fon
cabinet en paffant au milieu des Chevaliers
qui s'étoient rangez des deux côtez
de la chambre les derniers reçûs étant
les plus éloignez de la porte du cabinet .
Le 4 jour de la Pentecôte , les Commandeurs
, les Chevaliers & les Grands
Officiers de l'Ordre du Saint - Efprit ,
revêtus de leur grand Manteau de l'Ordre
, le Colier par deffus , s'étant affemblez
dans l'appartement du Roi , Sa Majefté
fortit de fon cabinet vers les dix
heures du matin pour fe rendre à la
Chapelle .
La marche ſe fit avec le même cortege
& dans le même ordre qui avoit été ob
fervé la veille , lorfque le Roi après la
Reception des Chevaliers étoit rentré
dans fon
appartement.
Les quatre Grands Officiers , préce
dez du Heraut & de l'Huiffier en arrivant
dans la Chapelle , firent une reverence
à l'Autel , & une au Trône du
Roi , après quoi ils allerent fe ranger
vis- à -vis de leurs tabourets . Les Chevaar.
vol. liers
JUIN 1724 1333
liers étant arrivez deux à deux fe doublerent
par quatre , & après avoir fait
les mêmes reverences , ils allerent fe
placer devant les formes qui leur étoient
deftinées. Les Princes du Sang & le Comte
de Toulouſe , firent feuls leurs reverences..
Le Roi revêtu du grand habit de Ce- '
remonie entra enfuite , & après avoir
fait une reverence à l'Autel , il revint à
fon Trône , faluant les Prélats Commandeurs
, & les Chevaliers à droite & à
gauche l'ancien Evêque de Frejus prit
fa place à la gauche , & près le Prie- Dieu..
Le Pere de Lignieres , Confefleur de Sa
Majefté , fe plaça de l'autre côté du Prie-
Dieu , ainfi que l'Abbé d'Argentré
l'Abbé Milon , & l'Abbé de la Vieuvil
le , Aumôniers du Roi.
Les Prélats Commandeurs qui mar
choient derriere Sa Majefté , firent leurs
reverences au milieu de la Chapelle , &
ils allerent fe placer dans le Sanctuaire
du côté de l'Epître..
Alors les quatre Grands Officiers , précedez
du Heraut & de l'Huiffier , recom--
mencerent leur cinq reverences , & s'étant
remis à leurs places , le Marquis de
Breteuil fit une nouvelle reverence à
PAutel. Il s'approcha du Trône du Roi
où il fit une feconde reverence à Sa Ma-
Za volar
jesté
1334 MERCURE DE FRANCE.
-
jefté pour fçavoir fi l'on commenceroit
la Meffe. Il alla enfuite avertir l'Evêque
de Metz qui devoit officier .
Ce Prélat monta à l'Autel d'où il defcendit
dans le moment pour aller prefenter
l'eau benite au Roi ; le Marquis
de Breteuil , précedé du Heraut & de
' 1'Huiffier s'étoit déja avancé auprès du
Trône de Sa Majefté , l'avoit averti par
une reverence de cette ceremonie , &
s'étoit remis à fa place.
L'Evêque de Metz étant retourné à
l'Autel , commença la Meffe qui fut chanrée
par la Mufique. Après l'Evangile le
Maître des Ceremonies , précedé du Heraut
& de l'Huiffier , fit une reverence à
l'Autel , & enfuite au Roi , pour l'avertir
qu'on lui apportoit à baifer le Livre
des Evangiles , qui fut prefenté par l'Archevêque
de Lyon , le plus ancien des
Prélats Commandeurs qui affifterent à la
Melle...
Avant l'Offertoire un Clerc de Chapelle
apporta au Maître des Ceremonies
l'Offrande que le Roi devoit prefenter ,
& qui étoit compofée d'autant de demilouis
d'or que le Roi a d'années ( les demy-
louis reprefentant les écus d'or anciens.
) Un autre Clerc de Chapelle apporta
à l'Abbé de Pomponne , Chancelier
de l'Ordre , le Cierge que Sa Majesté
devoit 2. vol.
JUIN 1724. 1337
devoit tenir en allant à l'Offrande.
Les quatre Grands Officiers , précedez
du Heraut & de l'Huiffier , recommencerent
alors leurs cinq reverences ;
le Chancelier tenant le Cierge & le Maître
des Ceremonies l'Offrande , s'étant
approchez du Trône du Roi , ils firent
une reverence à Sa Majefté à qui le
Chancelier prefenta le Cierge pendant
que le Maître des Ceremonies alla porter
l'Offrande au Duc d'Orleans. Ces
deux Officiers revinrent à leurs places ,
où le Grand Tréforier & le Secretaire
de l'Ordre étoient reftez debout , tournez
du côté du Tine de Sa Majeſté.
Les Clercs de Chapelle apporterent
dans le même temps les Hofties qui devoient
fervir à la Communion du Roi , &
dont l'Abbé d'Argentré fit l'effai felon
l'ufage ordinaire.
Les quatre Grands Officiers commencerent
alors les cinq reverences , après
lefquelles le Maître des Ceremonies s'approcha
du Trône du Roi l'inviter
pour
par une nouvelle reverence à aller à l'Offrande.
Le Roi defcendit de fon Trône ,
& monta à l'Autel , précedé des quatre
Grands Officiers , du Heraut & de l'Huif
fier , & accompagné du Duc d'Orleans ,
& du Duc de Bourbon qui marchoient à
fes côtez. Le Duc de Bethune fuivoit Sa
2.vol. Ma1336
MERCURE DE FRANCE.
Majefté le Comte de Gramont portoit
la queue de fon Manteau ; le Duc de la
Tremoille & le Duc de Gefvres refterent
auprès du Trône.
Les quatre Grands Officiers , le He
faut & l'Huiffier étant montez dans le
Sanctuaire fe rangerent aux deux côtez
de l'Autel , où le Roi s'étant mis à genoux
fur un carreau , baifa l'anneau du
Prélat officiant , & lui prefenta le cierge
, & enfuite l'Offrande que Sa Majesté
reçût des mains du Duc d'Orleans . Après
Offrande le Roi revint fur fon Trône
avec les mêmes Ceremonies , & le même
cortege qui l'avoit accompagné en allant i
à l'Autel.
Auffi- tôt que le Roi fut affis , le Heraut
& l'Huiffier de l'Ordre diftribuerent
aux Chevaliers , pour l'Offrande ,
les cierges qui leur avoient été apportez
par des Clercs de Chapelle , & aufquels
on avoit mis un demi- louis d'or , à la
place de l'écu d'or ancien . Le Heraut &
'Huiffier après avoir diftribué les cierges
le premier aux Chevaliers de la
droite , & le fecond à ceux de la gauche ,
en apporterent au Chancelier & au Maître
des Ceremonies , & enfuite au Grand
Tréforier & au Secretaire.
Les Chevaliers fortirent alors de leurs
places pour aller à l'Offrande : les Prin-
2.vol..
ces
JUIN 1724. 1337
ees du Sang & le Comte de Touloufe y
allerent feuls : les Chevaliers deux à deux
felon leur rang : le Chancelier feul : le
Maître des Ceremonies ayant à fa droite
le Grand Tréforier , & à fa gauche le
Secretaire , monta à l'Autel le Maître
des Ceremonies fe mit feul à genoux , &
baifa l'anneau du Prélat officiant , que le
Grand Tréforier & le Secretaire baiferent
enfuite : le Heraut & l'Huiffier allerent
à l'Offrande enfemble . Les cierges & les
Offrandes des Chevaliers & des Officiers
de l'Ordre , furent remiſes à meſure
qu'elles étoient prefentées, au Prieur des
Auguftins du Grand Convent de Paris .
Les Chevaliers & les Grands Officiers
uc i Crare en allant a 1 Uffrande , & en
revenant à leurs places , firent les reverences
à l'Autel & au Roi.
A l'Agnus Dei , l'Archevêque de Lyon
porta la Paix à baifer à fa Majefté , avec
les mêmes reverences & les Ceremonies
obfervées par le Marquis de Breteuil ,
lorfqu'on avoit porté le Livre des Evangiles
au Roi .
A la fin de la Meffe le Roi defcendit
de fon Trône pour aller communier dans
le même ordre que lorfqu'il étoit allé
prefenter l'Offrande. Les quatre Grands
Officiers de l'Ordre , précedez du Heraus
& de l'Huiffier , marchant devant Sa Ma-
2. vol. jefté Ju
338 MERCURE DE FRANCE .
jefté , après avoir fait les cinq reverences
accoutumées .
Le Roi fe mit à genoux au pied de
l'Autel , où il reçût la Communion ; la
Nape étant tenue du côté de l'Autel par
l'Abbé d'Argentré , & l'Abbé Milon ,
Aumôniers du Roi , & du côté de Sa
Majesté par le Duc d'Orleans & par le
Duc de Bourbon . Après la Communion
le Roi retourna à fon Trône ; le Duc
d'Orleans & le Duc de Bourbon fe remirent
à leurs places , ainfi les
que quatre
Grands Officiers , le Heraut & l'Huif
fier.
L'Abbé d'Argentré , Aumônier de quar |
tier , prefenta le pain benit au Roi , aux
Princes du Sang , & au Comte de Touloufe
. Après quoi deux Clercs de Chapelle
en porterent aux Chevaliers à droite
& à gauche ; enfuite au Chancelier & au
Maître des Ceremonies , & après eux an
Grand Tréforier & au Secretaire .
La Melle finie , & après que le Prélat
officiant eut donné la Benediction , il defcendit
de l'Autel , & il porta au Roi le
Corporal à baifer ; le Marquis de Breteuil
ayant fait les mêmes reverences , & avec
les Ceremonies obfervées , lorfqu'avant
la Meffe le même Prélat avoit prefenté
l'Eau- Benite à Sa Majesté .
Les quatre Grands Officiers de l'Orì
2. vol. dre ,
4
JUIN 1724.
1339
-dre , précedez du Heraut & de l'Huiffier
, s'avancerent alors au milieu de la
Chapelle , & yfirent enfemble leurs
cinq reverences , laprès lefquelles ils fe
mirent en marche pour reconduire le
Roi ; les Chevaliers après avoir fait leurs
reverences fuivirent les Grands Officiers ,
& Sa Majesté remonta dans fon appartement
avec le même cortege , & dans le
même ordre que la veille .
Le5.au matin le Roi fortit de fon
cabinet vers les onze heures pour fe rendre
à la Chapelle , & y affifter à la grande
Meffe , qui fut celebrée par l'Evêque
de Metz , Prelat Commandeur de l'Ordre
, pour le repos de l'ame du feu Roi ,
O Grand Maître Souverain de l'Ordre , des
- Commandeurs & des Chevaliers morts
depuis le Service folemnel , celebré pour
le même fujet en 1662 .
: Le Roi en habit violet , & en manteau
court , le Colier de l'Ordre par deffus
étoit précedé dans la marche , des Chevaliers
& des Grands Officiers de l'Ordre
, du Heraut & de l'Huiffier.
>
Les Chevaliers étoient tous en habit
noir & manteau court le Colier de
31'Ordre par deffus , en linge uni , & fans
bouquet de plumes au chapeau. Les Prélats
Commandeurs en rochet & en ca-
2. vol. mail
$340 MERCURE DE FRANCE.
mail noir , le cordon bleu par deffus ,
marchoient derriere le Roi , qui étoit
accompagné du Duc de Bethune , du Duc
de la Tremoille & du Duc de Gefvres ;
tous trois habillez de deüil & en manteau
court.
:
Le Roi en arrivant dans la Chapelle ,
fe plaça fur un Prie - Dieu qui étoit couvert
d'un tapis violet , & qui étoit au
milieu de la Chapelle , un peu plus près
de l'Autel que le Trône où Sa Majesté
avoit entendu la Melle le jour de la Pentecôte
les Princes du Sang , & le Comte
de Toulouſe , prirent leurs places fur
des plians aux deux côtez de Sa Majeſté ;
les Prélats fe mirent dans le Sanctuaire ;
les Chevaliers occuperent les formes qui
étoient aux deux côtez de la Chapelle ,
& les quatre Grands Officiers fe place
rent fur des tabourets qui étoient du côté
de l'Epître au bout de la forme des Chevaliers
, & fur la même ligne : ils avoient
derriere eux le Heraut & l'Huiffier affis
fur des tabourets .
Le Prélat officiant commença la Meffe
après avoir prefenté de l'eau -benite à Sa
Majefté en la maniere accoutumée , &
étant précedé du Maître des Ceremonies .
Le Roi accompagné du Duc d'Orleans
, alla à l'Offrande ; le Marquis de
Breteuil qui avoit porté au Duc d'Or-
2. vol. leans
JUIN 1724.
13411
leans l'Offrande du Roi , marchoit devant
Sa Majefté , & la reconduifit à fon
Prie-Dieu .
La Melle étant finie , le Prélat officiant
porta au Roi le Corporal à baifer , après
quoi Sa Majefté fortit de l'Eglife , & retourna
dans fon appartement dans le même
ordre qu'elle en étoit fortie pour fe
rendre à la Chapelle.
Le nombre des Chevaliers de l'Ordre
du Saint - Esprit eft prefentement fixé à
cent , fans compter le Souverain Grand-
Maître. Parmi ces cent font compris neuf
Prélats. Le Grand Aumônier de France
eſt toûjours du nombre des neuf Prélats
qui font nommez Commandeurs de l'Ordre
du Saint-Efprit . Les Grands Offi
ciers ; fçavoir, le Chancelier, le Prevoft-
Maître des Ceremonies , le Grand Tréforier
, & le Greffier- Secretaire , font
auffi du nombre des cent , & portent le
titre de Commandeurs.
Outre ces Officiers il y a encore un
Intendant , un Genealogiſte , un Heraut
d'armes & un Huiffier : ces quatre derniers
portoient autrefois la Croix de l'Ordre
pendue au col , avec un ruban bleu
comme les Chevaliers ; mais à prefent
elle eft attachée par un ruban bleu plus
2. vol. étroit
1542 MERCURE DE FRANCE .
étroit à la boutonniere de leur jufte-au
corps.
Tous les Prélats , à l'exception du
Grand Aumônier , les Chevaliers , le
Chancelier & le Prevoft , doivent faire
preuve de Nobleffe paternelle y compris
le bifayeul pour le moins.
Autrefois les Prélats Commandeurs ,
Chevaliers & Officiers avoient une penfion
de mille écus d'or chacun qui a été
réduite à 3000. liv . payée fur le provenu
du droit du marc d'or affecté à l'Ordre
.
Les Prélats , les Chevaliers & Grands
Officiers , portent une Croix de broderie
d'argent fur le côté gauche de leurs
manteaux & habits , au milieu de laquelle
doit eftre une Colombe en brøderie
d'argent, & aux . quatre angles autant
de fleurs- de-lys , & des rayons auffi d'argent
, & une autre Croix d'or pendante
en écharpe au bout d'un ruban bleu celefte
. Cette Croix d'or émaillée de blanc
avec une fleur - de- lys d'or dans chacun
des angles de la Croix , & dans le milieu
une Colombe d'un côté ; & une figure de
S. Michel de l'autre . Il faut excepter les
huit Commandeurs Ecclefiaftiques & le
Grand-Aumônier , dont les Croix font
chargées d'une Colombe de chaque côté,
parce
2. vol.
#
1343
JUIN 1724.
parce qu'ils ne font point Chevaliers de
S. Michel ...
Le grand Collier de l'Ordre du Saint-
Efprit , que les Chevaliers portent dans
les grandes Ceremonies , eft compofé de
trois noeuds , repetez d'une H en memoire
du Roy Henry III d'une fleur - de- lys,
des angles de laquelle fortent des fâmes
émaillées , couleur de feu , & d'un
trophée d'armes. Au bas de ce Collier
eft attachée une Croix telle qu'on vient
de la décrire.
L'habit de Novice eft fait de toile ou
moire d'argent . fçavoir , le pourpoint
garni de dentelles , avec les chauffes trouf
fées , les bas de foye blancs , & l'efcarpin
de velours de la même couleur ; un
manteau court ou mantelet de damas
noir brodé , & un rabat de point ou dentelle
pliffé , approchant d'une cravate.
L'habillement de tête confiftoit en une
toque de velours noir enrichie d'un cordon
de diamans , & d'un bouquet de plumes
blanches , du milieu duquel fortoit
une aigrette noire. Chaque Novice avoit
le foureau de fon épée couvert de velours
ou fatin blanc.
2
Après la reception des Novices , on
leur ôta le petit manteau , à la place duquel
on leur en donna un grand à queue
traînante ; ce manteau eft de velours
2. volg E noir
1344 MERCURE DE FRANCE .
noir doublé de fatin orangé, & brodé tout
autour du Collier de l'Ordre ; dans le
milieu paroît pardevant la Croix de
l'Ordre brodée d'argent. A ce grand
manteau étoit attaché un mantelet de toile
d'or ou d'argent verte , doublé de fatin
orangé & brodé de même : pardeffus ce
mantelet étoit le grand Collier de l'Ordre.
H.NO.
Le foureau de l'épée des Chevaliers
reçûs étoit couvert de velours ou de fatin
noir , les plumes de la toque noires ,
& l'aigrette blanche.
L'habillement du Roy , le jour de la
grande Ceremonie , étoit violet ou d'écarlate
brune moirée , ainfi qu'il eft porté
dans l'Article 75. des Statuts de l'Ordre.
Les nouveaux Chevaliers & Commandeurs
reçûs , donnent aux Grands
Auguftins de Paris , fuivant les Statuts ,
onze pieces d'or chacun ; fçavoir dix
comme aumône , & la onzième comme
offrande .
Les Cardinaux , Prélats & Comman
deurs doivent au Prevôt Grand- Maître
des Ceremonies pour les droits de fa
Charge ; fçavoir , les Cardinaux , dix
aulnes de velours cramoifi , les Prélats ,
dix aulnes de velours violet , & les
3. vol. CheJUIN
1724. 1345
*
Chevaliers douze aulnes de velours
noir.
Le Herault Roy d'Armes de l'Ordre,
reçoit un marc d'argent de chaque Prélat
, Chevalier ou Officier nouvellement
reçû.
Pendant toute la Ceremonie le R. P.
Grange , Prieur du Couvent des Grands
Auguftins de Paris , fut placé avec fon
Compagnon derriere les Prélats - Commandeurs
, & reçut les Offrandes , tant
du Roy que des Chevaliers , avec leurs
Cierges. Sa Majefté donna 15. demi-
Louis d'or , ce nombre faifant celui de
fes années ; & chaque Chevalier donna
un demi- Louis , à la place de l'Ecu d'or
qu'on donnoit autrefois , outre les dix
pieces d'or dont nous avons déja parlé
N'oublions pas de dire en finiffant , que
les gradins qu'on avoit élevez de l'un &
de l'autre côté de la grande Galerie du
Château de Verſailles , & où l'on avoit
placé quantité de perfonnes de diftinction
extrêmement parées ,faifoient un très-bel
effet , de même que ceux qui étoient dans
la Chapelle & fur le paffage de la Proceffion
, où l'on avoit placé une partie du
monde prodigieux qui étoit venu de Paris
pour voir cette augufte Ceremonie.
2. vols
£ ij
Les
1346 MERCURE DE FRANCE .
XX : XXXXXXXXXXX XX
Les deux vautours & l'Aiglon. Fable.
Eux Vautours carnaffiers planoient ſur
D. des
deferts ,
Pour appercevoir quelque proye ,
Un Aiglon tout rempli de joye ,
Tâchoit à s'élever jufqu'au faîte des airs ,
Afin de rendre hommage au globe de lumiere
,
Qui dans l'éclat de ſa carriere
Donne le jour à l'Univers.
Les deux vautours âpres à la curée ,
Voyant l'Aiglon prenant fon vol vers l'Empirée
,
Confulterent entr'eux s'ils tomberoient fur
lui ,
Malgré leur amitié jurée.
Quand la jeuneffe eft fans appui ,
Par les méchans fouvent on la voit devorée.
Nos deux Chaffeurs tranchans tous difcours
fuperflus ,
S'en alloient pour fondre deffus ;
Mais le jeune animal de race courageufe , 2. Vlke
Trompa
JUIN 1724. 1347
Trompa leur gourmandiſe affreuſe ›
En évitant leurs becs par un rapide vol : -
Puis s'animant d'un courage intrepide
Sur ces fiers ennemis fa colere le guide ,
Et les faififfant par le col ,
Il les enleve au haut des nu ës ,
>
Enfuite il les lança d'un effort vigoureux ,
Sur un tas de roches cornues ,
Ce fut pour nos gourmands un revers bien
affreux.
L'un eut une ferre caffée ,
L'autre la cuiffe fracaffée.
Enfin là fans aucun fecours ,
A l'Aiglon ils eurent recours .
L'Aiglon les fecourut. Quand on a l'ame
belle ,
On ne garde jamais une haine crue le.
De ce conte ainſi debité ,
Tirons une moralité :
Quelque bon que l'on foit , & quelque bien
qu'on faffe ,
On a toûjours des ennemis.
Les méchans ne mourront qu'avec l'humaine
race.
2. vol. E iij Mais
1348 MERCURE DE FRANCE.
Mais de tous les méchans craignons les faux
amiş .
L'AFFICHARD .
A Paris ce 1. Juin 1724.
******** *******
RELATION du Couronnement de
la Czarine.
LE
Es préparatifs pour cette grande Ceremonie
, ( la premiere dont on ait
connoillance en Ruffie ) étant achevez ,
on publia le Mercredy 17. May par toute
la Ville & les Fauxbourgs au fon des
Trompettes & des Timballes , que le
Couronnement fe feroit le lendemain
dans l'Eglife Cathedrale d'Ivan - Weliki,
les Miniftres Etrangers y furent invitez
exprès par un Secretaire de la Chancellerie
, qui leur donna des Billets ,
comme à toutes les perfonnes qui devoient
entrer dans l'Eglife pour éviter la !
confufion.
Ces Miniftres , ainfi que le Clergé du
premier ordre , les Princes , les Boyards,
les Comtes , les autres Seigneurs qui
font du Corps de la Noblefle , & tous
ceux qui compofent les Etats de la grande
Ruffie , fe rendirent dès le matin fuiJUIN
1724. ~1349
vant leurs rangs & l'ordre marqué , au
Château de Cremelin , où ils trouverent
plufieurs tables magnifiquement fervies.
Ce repas qui dura juſqu'à dix heures ,
fut accompagné de plufieurs falves d'Ar
tillerie , & à chaque fanté de leurs Majeftez
Czariennes , des Princeffes leurs
filles , des Têtes Couronnées , du Duc
d'Holftein , des, Princes de Heffe - Hombourg
, & des autres perfonnes de gran
de confideration , on entendit des Fanfa
res , des Trompettes & Timbales qui
étoient dans les cours du Palais .
L'Eglife d'Ivan - Weliki , quoyque
bâtie à l'antique , eft très -belle & trèsbien
ornée , c'eft une grande vòûte en
dôme , foûtenue par quatre gros pilliers,
au milieu defquels on avoit élevé un
Trône de fix marches , il étoit couvert
de velours rouge fous un grand dais de
même étoffe , mais garni d'or , de franges,
& de houpes très riches . Il y avoit
dans le fond du Trône deux chaifes à
bras d'argent garnies de pierreries , &
au côté droit une grande table couverte
de velours deftinée à pofer les ornemens
Royaux .
Il y avoit tout autour de l'Eglife des
gradins en forme d'Amphitheatres , pour
placer les perfonnes de diftinction des
deux fexes , qui n'avoient pas de fonc
1. vol. E iiij tion
1350 MERCURE DE FRANCE.
tion à la Ceremonie.
Les deux Princeffes du fang , de même
que les Ducheffes de Mekelbourg
& de Courlande , avoient une loge fermée
au côté droit en bas du Trône , M. le
Duc de Holftein avoit la fienne en forme
de banc ouvert du même côté , mais
plus éloignée du Trône.
à
Les Miniftres Etrangers en avoient une
part , d'où ils pouvoient voir commodément
toute la Ceremonie.
Vers les onze heures , le Comte de
Golofskin , Grand - Chancelier , entra
dans une Salle où les Etats venoient de
s'affembler , & leur fit un très -beau difdifcours
, contenant en fubftance que les
Etats de Ruffie , dans l'Affemblée gene
rale du 22. Octobre 172 1. ayant reconnu
, couronné , & donné au Czar Pierre
Alexowits leur Souverain , les Titres
glorieux de Pierre le Grand , de Pere
de la Patrie , & de Premier Empereur
de toute la Ruffie , Sa Majefté efperoit
que perfonne ne s'oppoferoit au deffein
qu'elle avoit formé de faire couronner la
Czarine fon époufe , qui avoit fignalé fa
valeur heroïque en toutes occafions , &
fouffert fi conftamment tant de fatigues.
& d'incommoditez dans le Camp de Pauth
& aurres Campagnes , qui l'avoit affifté
de fes confeils , & qui l'avoit prefque
toûjours
2. vol.
JUIN 1724. 1351
toûjours accompagné dans fes expeditions
pendant la derniere guerre. Cette
propofition fut acceptée avec un applaudiffement
univerfel , & le Grand- Chan- .
celier en alla faire fon rapport au Czar
& à la Czarine .
Lorſque la Czarine , qui étoit venuë
du jour précedent au Château de Creinlin
, fut prête d'en fortir pour defcendre
à l'Eglife , on en fut averti par le fon de
toutes les cloches , la marche commença
par 40. ou 50. Seigneurs de diftinction
ou Officiers Generaux , & des trois Regimens
des Gardes , allant deux à deux ,
chacun felon fon rang , après eux fuivoit
immediatement le plus jeune des
Princes de Heffe - Hombourg ſeul .
Les deux Princeffes du fang , & les
Duchefes de Mekelbourg & de Courlande
, fuivies de pluſieurs Dames d'honneur.
Auffi-tôt que ces Princeffes furent
entrées dans l'Eglife , & placées dans
leur banc , on entendit les Trompettes
& les Timbales des Troupes poftées en
haye depuis le Château jufqu'à l'Egliſe,
qui annonçoient l'arrivée de leurs Majeftez
Czarienes dans la Place.
Alors le Clergé , compofé de 26. Archevêques
ou Evêques en habits d'Eglife,
& en Mitres fermées enrichies de
Les & de pierreries , fortit de l'Eglife
2, vol. E v pour
per1352
MERCURE DE FRANCE.
pour aller les recevoir devant le Portail.
Le Czar avoit à fes côtez le Prince de
Menzikof & M. le Chancelier Golofskin
, & il étoit fuivi de Mes le General
Bruffe , du Comte Pouskin , du Prince
Dolgorouky Senateurs , Ofterman , Confeiller
Privé , & Makaroff , Secretaire
du Cabinet , qui portoient le Manteau
Royal , la Couronne , le Sceptre & le
Globe fur des carreaux d'étoffe d'or , après
quoi marchoit la Czarine fous un dais
porté par 8. Officiers Generaux , ayant
à fa main droite pour Ecuyer , le Prince .
Apraxin Grand- Amiral , & à fa main
gauche M. le Duc d'Holftein , & précedée
de M. lakofinsky , comme Colonel
de fes Gardes , & d'une partie d'iceux ,
environnée de fes Dames d'honneur ,
habillées en corps de robe , coëffées en
cheveux & ornées de pierreries. Après
fuivoient douze Pages , dont les habits
étoient de velours verd , galonnez d'un
très-beau galon d'or fur toutes les coûtures
& les manches en plein , fept jeunes
Mores auffi richement habillez , vingt
Heiduques , ayant fur leurs bonnets des
aigrettes de plumes blanches & rouges
avec des plaques d'argent , de même
qu'en plufieurs endroits de leurs habits
& manches , & fur les jambes , fur lef
2. vel.
quelles
JUIN 1724.
1353
quelles plaques étoit l'Aigle Imperiale en
relief.
Le refte des Gardes fuivoit après.
Cette Princeffé ayant été reçûë au - devant
du Portail par le Clergé , & étant
arrivée au pied du Trône , où M. le Duc
de Holftein ceffa de lui donner la main ;
le Czar la conduifit fur le Trône , pendant
que ceux qui portoient les ornemens
Royaux , les poferent fur la table . Le
Czar ayant enfuite montré de la main à la
Czarine , la chaife fur laquelle elle devoit
s'affeoir , il s'affit lui - même fur .
celle qui étoit à fa droite ; les premieres
Dames d'honneur de cette Princeffe
étoient debout derriere fa chaife , les autres
qui avoient fuivi la Czarine jufques
auprès du Trône , étoient allées fe placer
dans une loge à côté gauche de celle
des Miniftres Etrangers , dont elle étoit
feparee par une petite porte grillée , à
travers de laquelle le peuple qui étoit au
dehors de l'Eglife pouvoit voir le Trône
& la Ceremonie.
Le Prince Trobeskoy , le Comte Poufkin
, le Prince de Menzikoff , le Prince
Dolgorouki & M. de Jakofmski , étoient
rangez du côté du Czar , & occupoient
l'efpace depuis ce Prince jufques aux degrez
du Trône fur lefquels étoient pla
cez Mrs Ofterman & Makaroff.
2. vol. # E vj A
1354 MERCURE DE FRANCE .
A l'oppofite , c'eft - à- dire , du côté de
la Czarine , étoient Ms Apraxin Grand-
Amiral, le Chancelier Golofskin , le Comte
Brulle , Grand- Maître d'Artillerie,
& le Comte de Tolstoye , faifant la fonction
de Grand-Maître des Ceremonies ,
ayant à la main un Bâton d'or , dont une
Aigle de même métail , pofée fur une
groffe émeraude forioit la pomme , &
fur les degrez , le Major General Mamonoff
.
Au bas du Trône étoient deux He .
raults d'Armes tenant une maflue ou
fceptre d'argent , il y avoit outre cela
douze Maîtres de Ceremonies , portant
des baguettes comme celles des Exempts
des Gardes en France.
Peu de momens après que leurs Majeftez
le furent affifes , l'Archevêque de
Novogorod , qui devoit faire la Cerenonie
du Couronnement , monta fur le
Trône , fuivi de tout le Clergé qui refta
fur les degrez rangé en haye des deux
côtez . Cet Archevêque ayant falué leurs
Majeftez , elles lui rendirent le falut par
une inclination de tête , & s'étant enfuite
levez de leurs chaifes , elles s'approcherent
de l'Archevêque qui étoit resté à
l'entrée du Trône. Il conmença la Ceremonie
par quelques prieres , & ayant
demandé le Manteau Royal , les Princes
2. vol de
JUIN 1724. 1355
de Menzikoff & de Dolgorouki le prirent
de deffus la table pour le lui porter,
l'Archevêque le prit d'une main & le
Czar de l'autre , & le mirent enfemble
fur les épaules de la Czarine , après quoy
l'Archevêque continua les prieres qu'il
avoit commencées.
Peu après il demanda la Couronne ,
que le Prince Dolgorouki alla prendre,
& lui apporta fur le même carreau où
elle étoit , l'Archevêque la préfenta enfuite
au Czar , qui après avoir pofé ſur
la table fon Sceptre qu'il tenoit en fa
main , la plaça feul fur la tête de la Czarine.
On entendit alors au dehors le
bruit d'une décharge de canons & de
moufqueterie , & après que les Dames
d'honneur eurent attaché la Couronne
avec des aiguilles , la Czarine foûtenuë
par le Prince de Menziκoff & le Grand-
Amiral , fe mit à genoux devant l'Archevêque
pendant qu'il achevoit les prieres
, & au bout d'un moment , cette Princeffe
s'étant relevée , l'Archevêque lui
mit en main le Globe qu'elle tint enfuite
devant le Czar , ayant le vifage tourné
de fon côté. Sa Majefté Czarienne donna
la benediction au Confeffeur ou Directeur
de cette Princeffe , en qualité de
Chef fuprême de l'Eglife de Ruffie. Pendant
le refte de la Ceremonie , le Czar
2. vol. La
1356 MERCURE DE FRANCE .
fe tourna vers la loge des Miniftres Etran
gers qu'il falua.
La Ceremonie étant finie , pendant laquelle
le Czar n'eut point de Couronne
fur la tête , mais feulement un Sceptre
à la main , leurs Majeftez Czariennes
defcendirent du Trône , & après que le
Czar eut conduit la Czarine dans un
banc en forme de petite Chapelle fermée
par derriere , ayant deux fenêtres avec
des rideaux de drap d'or tirez , étant à
gauche & à peu de diftance de l'Autel
ce Prince alla lui -même fe placer dans
un pareil banc à main droite à l'oppofite.
On chanta enfuite la grand'Meffe ,
M. le Comte de Tolstoye , ayant fon Bâton
de Ceremonie à la main , refta debout
devant le banc de la Czarine ; fur la
fin de l'Office le Czar alla la prendre pour
la mener à l'Autel recevoir l'onction , &
enfuite la Communion de la main de l'Archevêque
, laquelle Ceremonie de l'onction
étant finie , on fit une feconde décharge
du canon & de la moufqueterie.
Après la Meffe , il y eut un Sermon
prononcé par l'Archevêque de Rezan ,
qui dura une demy heure , enfuite dequoy
leurs Majeftez Czariennes fortirent
de l'Eglife au bruit d'une troiſième
2. vol. déJUIN
1724
1357
charge du canon & de la moufqueterie ,
& dans le même ordre qu'elles y étoient
entrées ; la Czarine , fuivie de toutes fes
Dames d'honneur , alla proceffionnellement
fous un dais , felon un ancien ufage
, à l'Eglife faint Michel , vis- à- vis
celle d'Ivan - Welixi , pour visiter les
faints Tombeaux ; le chemin étoit couvert
de drap rouge.
Leurs Majeftez Czariennes dînerent
dans la grande Salle du Château , où il y
avoit une table pour elles feules fous un
dais de velours cramoifi , orné de grands
galons d'or , elles furent fervies à genou
par M. Solkikoff , beau -frere de la précedente
Czarine , faifant la fonction de
Grand Echanſon , par le frere de l'Amiral
Apraxin , faifant la fonction de Grand-
Ecuyer , & par M. Alfophioff , Grand-
Marêchal.
A main gauche , & à peu de diftance
du Trône , il y avoit une feconde table
pour M. le Duc d'Holftein , où il mangea
feul , & fut fervi par les Officiers du
Czar ,
Une troifiéme pour les Senateurs &
Cordons bleus à droite , à laquelle étoit
le Prince Menzikoff & le Princede Heffe-
Hombourg , cette table fut ſervie par des
Capitaines.
Une quatrième enfuite pour les Da-
2. vol. mes,
1358 MERCURE DE FRANCE .
4
mes , & une cinquiéme pour le Clergé.
On avoit fabriqué autour du pillier
carré de la Salle , depuis le bas jufques
au haut , plufieurs gradins pour fervir de
buffet , tous ces gradins étoient garnis
fur les quatre faces de grands vales &
coupes d'or & de vermeil , d'autant plus
riches , qu'ils étoient d'un travail parfaitement
beau , & que fur la plupart étoient
enchaffez des pierreries de fort grand
prix.
Le repas fut à trois fervices , leurs
Majeftez ne refterent qu'une heure à table
, les Miniftres Etrangers ne furent
pas invitez à ce banquet.
Le lendemain´ Vendredy après midy ,
le Duc de Holftein , les Miniftres Etrangers
, & toutes les autres perfonnes des
deux fexes , furent admis à complimenter
la Czarine fur fon Couronnement.
Sur les fept heures du foir cette Princeffe
partit du Château de Cremelin , au
bruit du canon , & revint en traverfant
une partie de la Ville & du grand Fauxbourg,
à la nouvelle maifon qui fert prefentement
de demeure à leurs Majeftez
Czariennes , depuis qu'elles ont quitté
Preobraginsky , qui eft au-deffus de la riviere
, & à l'extremité du Fauxbourg ,
que l'on appelle Fauxbourg des Allemans.
Cette Princeffe étoit feule dans un Ca-
2. vol. -roffe
JUIN 1724. 1359
roffe coupé & doré , attelé de fix chevaux
d'une beauté finguliere , M. de Jakolinsky
étoit à cheval à la tête de huit
Gardes du Corps qui précedoient le Caroffe.
Douze Valets de pied , dont les habits
étoient de drap verd , & galonnez de
grands galons d'or fur toutes les coûtures
marchoient devant le caroffe.
Il y avoit fix Pages montez , tant fur
le devant que fur le derriere du même
-caroffe , qui étoit environné de quatre
Ecuyers de la Czarine richement habillez
, & montez fur de très - beaux cheyaux.
Immediatement après le caroffe , fuivoient
à pied fept jeunes Mores habillez
de velours noir , & des aigrettes de plumes
blanches fur leurs bonnets , ils étoient
entre deux rangs que formoient vingt
Heiduques , dont les premiers marchoient
à côté des portieres , après eux
étoient le reſte des Gardes du Corps à
cheval .
Le caroffe des Princeffes du fang venoit
enfuite , & après elles fuivoient
quatre Dames d'honneur dans un caroffe
auffi à fix chevaux .
Madame de Jakofinsky fuivoit dans un
autre caroffe attelé de même , & la marche
étoit fermée par les Majors Gene-
2. vol.
raux
1360 MERCURE DE FRANCE.
raux le Fort & de Leffy dans un cin
quiéme caroffe.
Le Dimanche 21. les Miniftres Etrangers
, de même que toutes les perfonnes
de diftinction des deux fexes , furent invitez
à un feſtin , qui fe donna le foir audeffous
du Château de Cremlin , dans
des bâtimens de bois faits exprès dès le
temps des Réjoüiffances de la Paix , le
Czar s'y rendit à fept heures & la Czarine
à huit. Un moment avant qu'on fe
mit à table , Sa Majefté Czarienne créa
M. de Jakofinski Chevalier de l'Ordre
de faint André , & lui en donna le cordon
, le jour auparavant M. de Toltoye
avoit été fait Comte avec fes defcendans
, & M. le Prince de Repnin Felt
Marêchal de l'Infanterie , en la place du
Prince de Menzikoff , qui a en même
temps paffé à la Charge de Felt - Marêchal
de la Cavalerie.
Après le repas , qui ne dura que deux
heures , le Prince de Menfikoff , pår
ordre du Czar , donna une médaille d'or
à chacun des Miniftres Etrangers , il en
avoit diftribué de pareilles le jour dú
Couronnement au Duc de Holftein &
aux autres perfonnes qui avoient affifté
au feftin.
Sur ces Médailles du poids de quinze
ducats , fe voit d'un côté le Portrait du
2. vol.
Czar
JUIN 1724. 1361
4
Czar & de la Czarine , avec ces mots en
Langue Ruffienne , Pierre Premier Empereur
& Catherine Imperatrice , de l'autre
côté fe voit le Czar mettant la Couronne
fur la tête de la Czarine , avec ces
mots couronnée à Mofcou en 1724. Le
jour du Couronnement on avoit jetté au
peuple d'autres petites Medailles d'or
& d'argent. Nous attendons cette Medaille
pour la faire graver.
Il y eut un grand Feu d'artifice , qui
dura jufques à deux heures du matin , le
corps étoit le Temple de Memoire , la
face exterieure étoit ornée de plufieurs
lamp ons de differentes couleurs , ils reprefentoient
la Couronne en haut , d'où
fortoient deux doubles cordons embraffans
deux piramides , & une table audeffous
, fur laquelle on voyoit le Sceptre
& le Globe , avec cette Infcription ,
Elle le tient de Dien & de fon Epoux.
ELEGIE.
Effons d'entretenir une vaine efperance
;
Le défefpoir peut feul foulager ma fouf-
A
france.
bon nous flater, mon coeur, n'en douquoy
tons plus ,
2. vol.
Pour
1362 MERCURE DE FRANCE .
Pour Clarifle mes foins font des foins fuperflus.
L'ingrate dont la Loy me fut fi douce à ſuivre,
Pour qui feule je vis , fi l'on peut nommer
vivre , ..
Le languiffant état , où je me vois plongé ,
Contente de m'avoir dans fes fers engagé ,
M'abandonne à l'excès d'un feu qui me devore
;.
Qui tout cruel qu'il eft , m'eft précieux encore.
Elle ne m'aime plus , ou , pour mieux m'exprimer
,
L'ingrate n'eut jamais de penchant à m'aimer.
Que me fert que cent fois elle ait , pour me
Turprendre
Juré que fon ardeur étoit fincere & tendre ?"
J'en fuis plus malheureux , & ce ferment leger
,
Qui m'afluroit un feu que rien ne dût changer
,
Ne laiffe à mon amour feduit de cette gloire,
Que la confufion d'avoir ofé le croire.
Que fait-elle pour moi qui doive m'affurer
Qu'elle m'aime , & qu'enfin je puis tout efperer
!
2. vol. Les
JUIN
1724.
1363
Les chagrins dans fon coeur , l'ennui , l'im
patience ,
} Ont- ils jamais été témoins de mon abfence ?
Sentit- elle jamais ces tranfports raviffans ,
Ces violens defirs qui charment tous mes
fens ,
蒙
Aux momens bienheureux où je m'approche
d'elle ?
Infenfible à ma vûë , à mes feux infidelle ,
Elle me fait affez remarquer dans fes yeux ,
Que ces momens trop courts , font pour elle
ennuyeux ;
Et lorfque mon devoir en d'autres lieux m'entraîne
,
M'ayant vû fans plaifir , elle me perd fans
peine.
Non , ne te flate plus , mon coeur , d'avoir
la foy ;
L'on n'aime point , à moins qu'on n'aime comme
toy.
M. Vergier.
A
2. vol.
•
· MEMOI
1364 MERCURE DE FRANCE.
MEMOIRE Hiftorique au fujet de
l'Exaltation du Pape Benoît XIII.
N
Otre Saint Pere le Pape Benoît
XIII. qui vient d'être élevé au Pontificat
avec un applaudiffement univerſel ,
eft de la Maifon Orfino , nommée en
France la Maifon des Urfins , Maifon
très -illuftre , originaire de Spolete dans
l'Ombric , Province de l'Etat Ecclefiaftique
, d'où elle vint s'établir dans la Campagne
de Rome , & s'y rendit fort confiderable.
Les fentimens font partagez fur
la veritable origine du nom Orfine , qui
depuis un temps immemorial eft reconnu
pour le veritable nom de famille de la
Maifon dont nous parlons.
Quelques Ecrivains regardent comme
Auteur de ce nom Urfus qui fut , difentils
, la tige de toute cette Maiſon : en
effet Imhof dans la Genealogie qu'il a
faite de la Maifon Orfino donne un Urfus
pour pere à Jean , dit Cajetan ; d'autres
prétendent que le nom de famille des
Orfini étoit autrefois Rofini , d'où pár
tranfpofition on a fait le nom d'Orfini.
Ils trouvent une preuve de leur fentiment
dans les Armes de cette Maiſon ;
2. vol.
qui
JUIN 1724.
1365
qui font bandé d'argent , & de gueule de
fix pieces , au chef d'argent chargé d'une
Rfe de gueule. Ces mêmes Genealogiftes
font venir de la Maifon Orfino les Comtes
de Rosemberg en Allemagne , ce qui'
paroît plus vrai- femblable que l'opinion
de quelques autres , qui prétendent que
la Maifon Electorale de Brandebourg ,
foit une branche de la Maiſon Orfino.
Jean Orfino , dit Cajetan , du nom de
fa mere , & qu'avec Imhof on donnera
ici pour Auteur de toute la Maiſon Orfino
, eut deux fils ; fçavoir , Napoleon &
Matthieu.
Napoleon eut une ample pofterité qui
Le divifa en plufieurs branches , aujour
d'hui toutes éteintes. De lui defcendirent
cinq Cardinaux ; fçavoir , François fait
Cardinal en 1295. Matthieu , Dominiquain
en 1327. Rinald en 1350. François
en 1378. & Thomafen 1381 .
Matthieu , fecond fils de Jean eut fix
fils ; fçavoir , Gentilis , Jean , Rinald
Matthieu , Jordan & Napoleon.
Gentilis eut auffi une grande pofterité,
qui eft pareillement éteinte. De lui defcendirent
deux autres Cardinaux ; fçavoir
, Matthieu en 1262 , & Jacques en
1371. De Gentilis defcendoit auffi le fameux
Jean- Antoine Orfino , Prince de
Tarante dans le Royaume de Naples
2. vol . qui
1366 MERCURE DE FRANCE.
>
qui fit long- temps la guerre à Ferdinand,
bâtard d'Aragon , Roi de Naples , & qui
mourut en 1462. fans enfans mâles.
Quelques Auteurs font auffi defcendre de
ce Gentilis Orfino , un Gabriël Orfino,
qui de fa femme Jeanne del Cavaliere
cut un fils nommé Mario Orfino , qui
par le teftament de Jean- Baptifte del Cavaliere
, fon oncle maternel fait en 1507.
fut fubrogé au nom & à la Maifon del
Cavaliere , & eut des enfans , dont les
deſcendans portent encore aujourd'hui le
nom de Cavaliere.
Jean Orfino , fecond fils de Matthieu
fut fait Cardinal en 1244. & devint Pape
fous le nom de Nicolas III. le 25. Decembre
1277. & mourut le 23. Aouft
3280.
Rinald Orfin , troifiéme fils de Matthieu
, eut une affez grande pofterité qui
eft aujourd'hui éteinte. De lui defcendirent
trois Cardinaux ; fçavoir , Napo-
Jeon Orfino fait Cardinal en 1288. Baptifte
en 1483. & mort de poifon en 1503 .
par les intrigues de Cefar Borgia , fils du
Pape Alexandre VI. & Franciot en 1517.
Matthieu Orfino , quatrième fils de
Matthieu dont il eft parlé cy-deffus , fut
pere d'une pofterité qui ne fubfifte plus
aujourd'hui , & dans laquelle on trouve
le
2. vol.
encore
<
JUIN
1724• 1347
encore deux Cardinaux , Jean en 1313.
& Matthieu en 1317.
Jordan Orfino , cinquième fils de Matthieu
fut fait Cardinal en 1278. par le
Pape , fon frere , & mourut en 1287.
Napoleon Orfino fut le fixiéme fils de
Matthieu , de lui defcendoit François
Orfino , qui vivoit dans le 14e fiecle . On
ignore les dégrez de filiation qu'il y a eu
entre l'un & l'autre ; ce qu'il y a de certain,
c'eft que ce François Orfino fut pere
de Jean Orfino , qui eut trois fils ; ſçavoir
, Charles , tige des Ducs de Braccia- s
no , François , tige des Ducs de Gravina ,
& Jordan fait Cardinal en 1405. &
mort en 1439 .
Nous allons d'abord parler en peu de
mots de la branche des Ducs de Bracciano
qui eft éteinte , pour venir à celle des
Ducs de Gravina , de laquelle eft le Pape
d'aujourd'hui.
Charles Orfino dont on vient de par
ler , acquit le Château de Bracciano , ſitué
près de Rome , dans le Diocéfe de Sutri ,
& devint ainfi le premier Seigneur de
Bracciano de fa Maifon . Il eut trois fils ;
Napoleon , Latino & Robert. Napoleon
l'aîné , fut Seigneur de Bracciano après
fon pere. Il fera parlé de lui dans la
fuite.
Latino Orfino , fecond fils de Charles ,
2. vol. F fut
1343 MERCURE DE FRANCE.
fut fait Cardinal en 1448. il fut Archevêque
de Bari dans le Royaume de Na
ples , & mourut en 1477. âgé de 74.
ans. Il eut deux enfans naturels , un fils
& une fille ; la fille nommée Clarice
époufa Laurent de Medicis , dit le Magnifique
, & eut de lui le Pape Leon X.
Le fils nommé Paul , fut inftitué par le
teftament du Cardinal , fon pere , heritier
de tous les biens ; ce qui fut confir
mé par le Pape Sixte IV. Il fut étranglé
en 1503. avec le Duc de Gravina , fon
parent , par ordre de Cefar Borgia .
•
Camillo Orfino , fon fils , fut un grand
Capitaine. Il mourut en 1559. laiffant
un fils naturel , nommé Latino Orfino
qui fe diftingua dans les Sciences , & fut
bifayeul d'Alexandre- Marie Orfino
Princeffe - della - Matrice , Duc de Celfi ,
Marquis de Lamentano , & c. lequel après
avoir paffé trente- fix années entieres en
prifon à Rome , obtint enfin fa liberté
fous le Pontificat d'Innocent XI. en 1681.
& mourut peu de temps après , ne laiffant
qu'un fils , nommé Felix Orfino , qui
s'étant attiré la difgrace du même Pape ,
pour avoir maltraité des Sbirres , fut obligé
de quitter Rome. Il fe retira à Vienne
en Auftriche chez les Jefuites , où il
mourut fans enfans en 1689. après avoir
2. vol. cedé
JUIN 1724.
1349
edé à ces peres fes prétentions fur la
Principauté de Madricia , fur le Duché
de Celfi , & fur les autres biens de la
fucceffion de fon pere.
Napoleon Orfino , Seigneur de Bracciano
, fut trifayeul de Paul Jordan Orfino
qui fut fait Duc de Bracciano en 1560.
par le Pape Pie IV. & mourut en 1585.
Paul Jordan , premier Duc de Bracciano
eut d'Ifabelle de Medecis , fa femme
, fille de Cofme I. Grand Duc de Tofcane
, Virginio Orfino , Duc de Bracciano
après fon pere , lequel
pere , lequel en faveur de
fon mariage avec Fulvie Peretti , petite
niece du Pape Sixte V. reçût de ce Pape
les honneurs fi connus à Rome fous le
nom d'honneurs du Soglio , avec quantité
d'autres privileges & prérogatives
qui ont mis la Maifon des Urfins , &
celle des Colonnes , dans laquelle étoit
entrée une autre petite niéce de ce même
Pape , au-deffus de tous les Seigneurs ,
qu'on appelle à Rome les Princes Romains.
Virginio Orfino dont nous venons de
parler , Duc de Bracciano , & premier
Prince del Soglio ; eut entr'autres enfans
Alexandre , Cardinal en 1615. & mort
en 1626. âgé de 33. ans , & Ferdinand,
Duc de Bracciano qui fut pere du Cardimal
Virginio , fait Cardinal en 1641. &
2. vol. Fij mort
1350 T
MERCURE DE FRANCE .
mort en 1676. & de Flavio , dernier Duc
de Bracciano de fa branche , qui mourut
fans enfans en 1698. C'eft ce Flavio Or
fino qui avoit poufé Anne -Marie de la
Tremoille , fi connue dans le monde fous.
le nom de Princeffe des Urfins .
Par la mort de ce dernier Duc de Bracciano
, les honneurs du Soglio pafferent
à l'aîné des Urfins de la branche de Gravina
, de laquelle nous allons parler .
François Orfino , tige de la branche
de Gravina , s'établit dans le Royaume
de Naples , & y fut fait premier
Comte de Gravina , par la Reine Jeanne
II. à laquelle, if rendit de grands
fervices. Il mourut en 1456. laiffant un
fils legitime nommé Jacques , qui fut
premier Duc de Gravina , & un fils naturel
nommé Jean- Baptifte , qui fut élû
Grand- Maître de Rhodes , & mourut en
1476 .
Jacques I. Duc de Gravina fut ayeul
de François , Duc de Gravina , qui mourut
de mort violente en 1503. par les artifices
de Cefar Borgia.
François , Duc de Gravina, eut un fils
nommé Ferdinand , qui fut auffi Duc de
Gravina après fon pere. Ce Ferdinand
fut pere de Flavio Orfino , Cardinal en
1565. & mort en 1581 , & d'Hottilio
Orfino , ayeul de Ferdinand III . du nom,
2.vol
Duc
JUIN 1724. 1351
Duc de Gravina , qui de Jeanne Frangipani-
della - Tolfa , fille du Duc de Griemo
, fa femme , eut deux fils ; fçavoir ,
Pierre- François , qui eft le Pape d'aujourd'hui
, & Dominique Orfino qui
mourut en 1705. après avoir été marié
deux fois , la premiere en 1671. avec
Louife- Paluzzi - Altieri , fille d'Angelo
Paluzzi , dit Altieri , morte en 1679. à
24. ans fans laiffer d'enfans , & la feconde
en 1683. avec Hippolite dell Tocio
, fille de Charles , Frince de Monte-
Mileto .
Il a eu cinq enfans de cette derniere
femme : fçavoir , trois filles , nommées
Beatrix , Anne & Bafilide , & deux fils .
L'aîné nommé Ferdinand- Bernard Philippe
, aujourd'hui Duc de Gravina &
Grand d'Efpagne , a époufé en 1717. la
fille de François - Marie Marefcotti , Rufpoli
, connu fous le nom de Prince Rufpoli
, elle eft petite niéce du Cardinal
Marefcotti. Le fecond fils de Dominique
Orfino eft connu fous le nom de Comte
de Muro , & fe nomme Mendilla Orfino.
>
Par la mort de Flavio Orfino , dernier
Duc de Bracciano de la Maiſon Urfine
les honneurs du Soglio ont paffé à Ferdi
nand - Bernard- Philippe , Duc de Gravi
na , neveu du Pape d'aujourd'hui , qui
2. vol.
Fii les
1352 MERCURE DE FRANCE.
les a obtenus du Pape Clement XI.
On voit aisément par tout ce que nous
venons de dire que la Maifon Orfino
eft une des plus anciennes , & des plus
illuftres Maifons d'Italie ; il nous refte à
;
apprendre à nos Lecteurs tout ce qui eft
venu à nôtre connoiffance , au fujet du
Pape d'aujourd'hui , qui en fait l'un des
principaux ornemens . Il nâquit à Rome
le 2. Fevrier 1649. fils aîné , comme
nous l'avons dit , de Ferdinand Orfino
III. du nom , dixiéme Duc de Gravina ,
Prince de Solafra & Vallata , Comte de
Muro , & de Jeanne della Tolfa de Frangipani
, & fut nommé au Baptême Pierre-
François. Quoiqu'après la mort de fon
pere , il eut herité de tous les grands
biens , des titres & dignitez de fa Maifon
, dès qu'il eut fini fes humanitez ,
dans lesquelles il fe diftingua , il forma
le delfein d'entrer dans l'Ordre de Saint
Dominique , mais les Superieurs de cet
Ordre dans le Royaume de Naples ayant
refufé de l'admettre , dans la crainte de
déplaire à toute la Maiſon Orfino , ce refus
obligea le jeune Duc de Gravina à
prendre d'autres mefures ; il obtint permiffion
de la Duchefle , fa mere , de voya
ger , & s'étant rendu à Venife , il y
preffa fi vivement le P. Vincent- Marie
Gentile , Prieur du Monaftere des Do-
2 val.
miniJUIN
1724. 1353
વે
miniquains , depuis Archevêque de Genes
, qu'enfin ce Pere cedant à fes inftances
, lui donna , à portes fermées , l'habit
de fon Ordre , le 1 2. Aouft 1667. & lui
impoſa le nom de Vincent- Marie.
Dès que la nouvelle de ce que le jeune
Duc de Gravina venoit de faire à Venife
, fut arrivée à Rome , tous fes pas
rens , ayant à leur tête le Duc de Bracciano
, Chef de toute la Maifon , & le
Cardinal Virginio Orfino , frere de ce
Duc , allerent porter leurs plaintes au
Pape Clement IX . & le prefferent d'empêcher
par fon autorité le Duc de Gravi
na de fe faire Moine. Le Pape ordonna que
le Frere Vincent- Marie fe rendroit inceffamment
à Rome dans le deffein d'examiner
par lui- même fa vocation. Le jeune
Novice obéit , le Pape l'examina &
l'éprouva , perfuadé enfin que ce deflein
venoit du Ciel ; & voulant le fouftraire
aux follicitations de fes parens , Sa Sainteté
lui permit de prononcer fes voeux ,
& de fe confacrer entierement à Dieu
après fix mois de Noviciat feulement.
Alors la Ducheffe de Gravina , fa mere
, n'eut plus de penfées que pour le
Ciel , & peu de temps après plus touchées
des vertus de fon fils , que de l'avoir
perdu , elle entra auffi dans l'Ordre
de S. Dominique , qu'elle a illuftré par
179 2. гово Fiiij la
1354 MERCURE DE FRANCE.
la fainteté de fa vie , & où elle eft morte
le 21. Fevrier 1700. dans le Monaftere
des Religieufes Dominiquaines de Gravina
, fondé par les liberalitez.
Dès que le jeune Religieux eut fait
profeffion , fes Superieurs l'envoyerent à
Naples pour y finir fes études ; il étoit
alors âgé de 19. ans . Il foutint dans cette
Ville des Thefes publiques de Philofophie
, puis il en foutint d'autres de Theologie
à Boulogne , & peu après d'autres
femblables à Venife , & dans tous ces
Actes il fit paroître beaucoup d'efprit &
de capacité. Il fe mit enfuite à prêcher ,
ce qu'il fit avec fuccès , & il fe difpofoit
à prêcher un Carême entier , avant que
d'aller remplir l'emploi de Profeffeur de
Philofophie à Brefcia , lorfqu'il apprit
que le Pape Clement X. l'avoit nommé
Cardinal le 22. Fevrier 1672. ayant alors
declaré que
c'étoit lui qu'il s'étoit réfervé
in petto dans la promotion du 24.
Aouft 1671.
Sur cette nouvelle nôtre jeune Dominiquain
fut embaraffé & affligé tout enfemble.
Il y avoit , felon lui , beaucoup
d'apparences que des raifons de chair &
de fang avoient contribué à la promotion :
en effet le Duc de Gravina , fon frere ,
avoit épousé depuis peu la niéce du Cardinal
Altieri , qui étoit alors le Cardinal
2. vol. Patron
JUIN 1724. 1355
Patron. Là- deffus il fe rendit à Rome
pour expofer fes fcrupules au S. Pere ;
qu'il fupplia inftamment de le difpenfer
d'accepter la dignité de Cardinal . Ĉe refus
auffi loüable que rare du P. Vincent-
Marie confirma le Pape dans le choix
qu'il avoit fait , & l'humble Religieux
cut ordre formel d'obéir. Cet ordre étoit
contenu dans un Bref du 1. Mars 1672 .
que lui rendit de la part de S. S. le Pere
de Rocaberti de Perelade , fon General
depuis Archevêque & Viceroi de Valence
, & Grand Inquifiteur d'Espagne.
Il fut alors connu fous le nom de Cardinal
de Gravina , qui fut depuis changé
en celui de Cardinal Orfino. Quelque
temps après la promotion au Cardinalat ,
il reçut le titre de S. Sixte . Le Pape le
fit peu de mois après Prefet de la Congregation
du Concile , & lui donna enfuite
place en diverfes autres Congregations
par tout il fit paroître la pieté &
-la folidité de fon . efprit.
Il fut enfuite nommé Archevêque de
Manfredonia dans la Pouille , & le Cardinal
Altieri le facra à Rome le 5. Fevrier
1675.
Le Pape Innocent XI. le transfera le
22. Janvier 1680. à l'Evêché de Cefena
dans la Romagne , puis à l'Archevêché
1. 2. vol. Fay de
24
1356 MERCURE DE FRANCE.
de Benevent dans le Royaume de Naples
le 21. Mars 1686 .
La Ville de Benevent ayant été entierement
ruinée par un tremblement de
terre le s . Juin 1688. fon Palais Archiepifcopal
fut entierement renversé , & le
Cardinal Orfino enterré fous fes ruines.
Après qu'on fut un peu revenu du trouble
, caufé par un fi funefte évenement ,
le premier foin fut de chercher le corps
du Cardinal Archevêque , pour lui donner
la fepulture Ecclefiaftique. Mais celui
qu'on croyoit mort , fe trouva fain & entiere
fous une maffe énorme de poutres
& de pierres , heureufement foutenuës
par quelques folives , qui avoient formé
ane efpece de voute au- deffus , & autour
de lui. L'Archevêque de Benevent regarda
fa confervation comme un miracle,
qu'il attribua aux prieres de S. Philippe
de Nery , pour qui il a toûjours eu beaucoup
de devotion . Peu de temps après le
pieux Prélat écrivit en Italien la Relation
de cet évenement , imprimée à Be◄
nevent la même année 1688 .
Le Cardinal Orfino entra en 1704.
dans l'Ordre des Cardinaux Evêques , &
opta alors l'Evêché de Frefcati. En - 1715.
il opta l'Evêché de Porto & de Sainte
Ruffine , & en cette qualité devint fous-
Doyenv du Sacré College . Enfin
2. vel.
par
la
mort
JUIN 1724. 1357
mort du Cardinal Tanara , arrivée le 2.
Mai 1724. dans le temps du Conclave il
devint Cardinal , Evêque d'Oftie & de
Velive , & en cette qualité Doyen du
Sacré College . Enfin il a été élû Pape le
29. Mai de la même année , & a pris le
nom de Benoît XIII .
Nous nous abtiendrons de raporter ici
ce qui a fuivi cette heureufe élection,
La réfiftance , les larmes , les gemiffemens
, l'obéiffance enfin à la volonté du
Ciel de la part du nouveau Pontife , fa
profonde humilité , fon efprit de regularité
, de pauvreté & de charité qui a paru
au milieu de fon élevation : toutes ces circonftances
dignes d'un vrai fueceffeur de
S. Pierre & des premiers fiecles de l'Eglife
, fe trouvent déja écrites dans plufieurs
Lettres qui font venues de Rome ,
des meilleurs endroits , & dont nous
avons donné des Extraits dans ce même
Journal ; ainfi le Public ne perdra rien
fur cette matiere par notre filence , &
nous éviterons les repetitions . S'il nous
eft échapé quelque chofe d'effentiel ; ou
s'il nous vient de nouvelles inftructions
qui meritent attention , nous lui en ferons
part dans le prochain Journal. Nous
n'oublierons pas que ce Saint Pape tient
un rang confiderable parmi les Ecrivains
de l'Ordre de S. Dominique , ayant donné
2. vol.
Fyj
au
1358 MERCURE DE FRANCE .
au public plufieurs Ouvrages de pieté &
d'érudition Ecclefiaftique , qui ont prefque
tous été imprimez dans fon Imprimerie
Archiepifcopale de Benevent. Le plus
confiderable de ces ouvrages eft un gros
volume in folio de 718. pages , imprimé
en 1695. contenant la collection & l'Hiftoire
de 19. Conciles , tenus à Benevent ,
avec des Notes Critiques , dans lequel le
Sçavant Cardinal a corrigé ce qui s'étoit
gliffé de défectueux dans l'Edition de ces
mêmes Conciles donnée par le P. Labbe ;
on trouve dans ce même volume une Differtation
Hiſtorique pour prouver que les
Reliques de Saint Barthelemy , Apôtre ,
font veritablement dans l'Eglife Cathedrale
de Benevent.
Il y a entre autres ouvrages un petit
volume d'Epigrammes Latines fur des
matieres faintes , compofées dans la jeunefle
du pieux Auteur.
Delatam à Coeló , Româ plaudente , Tía;
ram
Quipotuit lentus fumere , bis meruit.
Att
2. vol. STAN;
JUIN 1724.
1359
J
STANCES
A Silvie.
E me fuis arraché par un effort extrême .
Le défir obſtiné de ceder à vos coups ;
Et j'ai tout fait contre moi-même ,
Pour ne rien faire contre vous.
Languiffant , épuisé par cette violence ,
Op eat dit chaque inftant que je devois perir ;
Vous même euffiez mis en balance ,
.
Si je devois vivre , ou mourir.
On eut dit aux efforts que vôtre ordre m'im-
To poſes,
I
Que je fouffrois des maux qu'on ne peut exprimer;
t
Et je ne faifois antre chofe ,
Que m'empêcher de vous aimer.
De quelques rudes traits que l'amour perce
une ame ,
Alors qu'à force ouverte il en veut triompher
,
PAS 2. vol.. Je
1360 MERCURE DE FRANCE.
Je
fouffrirois moins de fa flâme ,
Que je ne fouffre à l'étouffer.
Quant au coeur d'un Amant fa force s'eft
montrée ,
On en feroit plutôt fortir ce Dieu jaloux :
Qu'on n'empêcheroit fon entrée ,
着
Lorfqu'il fe prefente avec vous .
Cependant vous voulez qu'on s'en puiſſe défendre
,
Et que pour vous un coeur s'en tienne à l'amitié
;
Peut-on vous voir & vous entendre .
Et ne vous aimer qu'à moitié?
En me laiffant mes maux , vous ferez plus
humaine ,
1. >
Le mal que vous m'ôtez , m'eft plus cher que
Je jour 3.....
Dieu! faut- il avoir vôtre haine ,
Ou renoncer à mon amour ?
Il le faut condamner en le faifant connoître ;
Vous ne pouvez au fond d'un coeur infortuné,
Ni ceffer de l'y faire naître ,
Ni l'y fouffrir quand il eft né.
2. υαί. EX.
JUIN 1724. 1361
EXTRAIT d'une Lettre écrite d'Evreux
, au mois d'Avril dernier , fur
une Medaille d'or trouvée dans cette
Ville.
Na trouvé ici en creufant la terre
dans le jardin de l'Abbaye de Saint
Taurin , une Medaille d'or d'un Edouard,
Roi d'Angleterre , dont voici la Defcription
: d'un côté le Roi eft reprefente
dans un Navire , revêtu de fon Manteau
Royal , tenant d'une main fon épée nuë
& de l'autre l'Ecuffon des Armes d'Angleterre
, écartelé de France , &c. avec
cette Legende , EDUARD. DEI GRAT.
ANGL. ET FRANC, REX. fur le Revers
c'eft une double Croix femée de Fleurs
de Lys , avec cette autre Legende , Hic
AUTEM TRANSIENS PER MEDIUM ILLORUM
IBAT. Nos Curieux ne doutent point
que cette Medaille ne foit d'Edouard III.
Roi d'Angleterre , dont les differens avec
Philippe de Valois , Roi de France , font
affez marquez dans l'Hiftoire. Quoique
ce Prince fut Vaffal de la Couronne par
les Etats qu'il poffedoit en France , il affectoit
fort l'indépendance ; on dit même
qu'il venoit quelquefois paffer par Paris
2. vol.
avec
9
1362 MERCURE DE FRANCE.
la
avec un cortege fuperbe , fuivi de gens
de guerre , comme pour faire parade de
fes forces & pour braver , pour ainfi
dire , fon Souverain . Ces mêmes curieux
croyent que c'eſt à cette occafion que
Medaille en queftion a été frappée , &
que la Legende du Revers s'applique particulierement
au paffage d'Edouard par
la Ville de Paris , de la maniere , & dans
l'intention qu'on vient de le rapporter
ils croyent que le Navire defigne particulierement
Paris , dont le Symbole où
les Armes font une Galere . Quoiqu'il en
foit , je vous envoye toûjours cette Defcription
, vous en ferez part à vos amis,
& vous pourrez - nous dire ce que vous
penfez de cette piece. Je fuis , Monfieur
, & c.
L'Auteur de cette Lettre nous permettra
de faire là -deffus quelques Remarques
. La Medaille d'Edouard , trouvée à
S. Taurin d'Evreux , eft une ancienne .
Monnoye des Rois d'Angleterre , & celle
qu'on appelloit NNoobbllee , parce qu'elle
étoit d'or fin. M. de Cleves en a ici une
toute femblable dans fon Cabinet. M. le
Blanc a donné le Type d'une autre dans
Françe
page 298. mais qui eft de Henry V. felon
toute apparence. Ces Monnoyes ont
la même Legende que celle de S. Taurin ,
2. vol.
fon Hiftoire des Monnoyes de
qui
JUIN 1724. 1363
qui n'eft pas exactement
rapportée
dans
la Lettre cy- deffus , & auffi un Navire
au premier côté. Mais de l'autre côté , celle de M. de Cleves a dans le milieu
une Rofe , entourée de Couronnes
, & de
quelques
autres ornemens
, au lieu que celle d'Evreux
& de M. le Blanc ont une
Croix de ce côté- là. Mrs d'Evreux
ont
mal lû le commencement
de la Legende
du Revers. Hic autem , &c. car dans les
deux Nobles , dont on vient de parler ,
ont lit diftinctement
J. H. S. AUTEM ,
& c. c'eft- à- dire , JESUS AUTEM , &c. &
il ne peut pas y avoir autrement
, puifque
cette Legende eft tirée de l'Evangile
de S. Luc , ch. 4. v. 30.
On s'est encore mépris fur quelques
autres circonftances. On dit , par exemple,
qu'Edouard qui eft dans le Navire , tenant
l'épée d'une main , & fon Ecuflon
de l'autre , eft revêtu du Manteau Royal,
ce qui ne fut jamais l'habillement d'un
Roi prêt à combattre , & auffi Edouard
& Henry ont-ils la cuiraffe dans les deux
Monnoyes , citées cy-deffus. De plus , en
difant que l'Ecuffon des Armes d'Angleterre
eft écartelé de celles de France ,
c'eft donner à entendre que les Armes
de France n'y font qu'au fecond rang , au
lieu que les Rois d'Angleterre leur ont
toûjours fait l'honneur de les mettre au
vel
premi
2 .
1364 MERCURE DE FRANCE.
premier rang , juſqu'aux dernieres révolutions
, qu'ils ont changé cet ordre . Il
falloit donc dire que cet Ecuffon eft écar
telé des Armes de France & d'Angleterre.
Enfin on pourroit bien s'être mal
expliqué, en difant que la Monnoye de
Saint Taurin a de l'autre côté une double
Croix femée de Fleurs de Lys . Car une
double Croix eft , ce femble , celle qui a
deux Croifillons de travers , comme la
Croix Archiepifcopale , ou la Croix de
Lorraine , & nous ne croyons pas qu'on
trouve une pareille Croix fur aucune
Monnoye d'Angleterre . Le Noble de M.
le Blane a feulement une Croix ornée
d'une Fleur de Lys à chaque extrêmité ,
avecun fleuron , un Leopard & une Couronne
pofez l'un fur l'autre dans chaque
Angle , & cette Croix a dans fon centre
une H. premiere Lettre du nom de Henry
, dont eft la Monnoye , ainfi il fau
droit voir la Piece même d'Evreux , ou
un deffein correct pour en parler plus
exactement. A fon défaut , & pour la fatisfaction
des curieux , nous donnons ici
celle de M. le Blanc que nous avons fait
graver. Elle eft de Henry V. repreſenté
auffi dans un Navire , avec cette Legende
au premier cô é , ENRIC. DE GRAT.
REX ANGL. ET FRANC. DNS HIB.
H. & fur le revers une Croix ornée
2. vol. coinJUIN
1724. 1365
comme nous l'avons dit , avec le paffage
de S. Luc , JESUS AUTEM , &c. & la Lettre
H. dans le milieu de la Croix.
TCH
SUDIS
Ce fut Edouard III . * qui le premier
* C'eft auffi Edouard III . qui le premier des
Rois d'Angleterre a pris les Armes de France ,
à caufe de fes prétentions à la Couronne par
Ifabelle de France , fa mere , & comme petitfils
de Philippe le Bel .
2. vol. fit
1366 MERCURE DE FRANCE.
fit battre des Nobles , lefquels commencerent
à avoir cours en 1344. felon
Knighton , qui vivoit à la fin du même
fiecle , mais il n'eft pas pour cela certain
que celui qu'on a trouvé à S. Taurin ,
foit de ce Prince , puifqu'il peut être
d'Edouard IV. cette Monnoye ayant continuée
fous les Rois fuivans. Cependant
il eft affez probable qu'il eft de ce premier
Prince , qui en 1345. ravagea en
perfonne toute la Normandie , où il étoit
defcendu avec une formidable armée , car
Edouard IV . ni les Anglois ne font point
venus dans cette Province durant fon
Regne. C'eft plutôt le Noble du Cabinet
de M. de Cleves , qui doit être attribué
à ce dernier , parce qu'au lieu de la Croix
il a une Rofe , & que cette fleur étoit le
Symbole des deux branches de la Maifon
d'Agleterre , qui fe difputoient la
Couronne , la branche d'York dont étoit
Edouard IV. la portant blanche , & la
branche de Lancaftre la portant rouge.
Furetiere dans fon Dictionnaire fur le
mot de Noble à la Rofe , dit qu'Edouard
III. en fit faire de cette façon , mais il le
dit gratuitement , & fans citer aucun garand
. On ne connoiffoit point ce Symbole
du temps de ce Prince. La mépriſe de
Furetiere a paffé dans le Dictionnaire de
Trevoux .
2. rol. Il
JUIN 1724. 1367
Il n'eſt pas au reſte ailé de fçavoir ce
qui porta ce Monarque , c'est - à - dire ,
Edouard III. à employer fur fa Monnoye
d'or le verfet 30 du chap . 4. de S. Luc
pour Legende ; Jefus autem tranfiens per
medium illorum ibat , peut-être a t'il vou
lu marquer que le Sauveur étoit fon conducteur
dans les entrepriſes , lorsqu'il
paffoit fouvent la Mer avec fes flotes , &
venoit porter la terreur en France , fans
recevoir de dommage des François , non
plus que Jefus - Chrift n'en reçût des
Juifs , au travers defquels il paffa lorfqu'ils
croyoient l'aller précipiter du haut
d'une Montagne . Le Navire dans lequel
eft Edouard , reprefente fort bien
fes flotes , fans le faire fymbolifer avec
la Ville de Paris par une conjecture
qui paroît forcée , & qui n'eft point fondée
dans l'Hiftoire . Obfervons en finiffant
que le Parlement d'Angleterre de
l'année 1344. défendit de contraindre
perfonne d'accepter cette nouvelle Monnoye
, & par les termes de cette défenſe
le Parlement femble avoir crû que la
Legende dont il s'agit avoit été mife
pour fignifier que cette Monnoye auroit
cours , & feroit reçûë librement dans
toute l'Angleterre , ce qui a auffi affez
d'apparence. Eodem tempore , dit cet Auteur
, nabile & obolus & Ferthius de aure
2. vel.
всере
1368 MERCURE
DE FRANCE.
coeperunt florere in regno : unde in eodem
Parliamento
ordinatum
eft quod nullus de
communibus
arctaretur capere de nova moneta
quod Rex ordinaverat
de novo tran
fire per medium. Ces derniers termes font
remarquables
, comme étant relatifs à la
Legende de cette Monnoye.
ENIGM E.
MAnaiffance eft affez commune,
J'ai la peau délicate & brune;
Mon coeur eft infenfible , & dur & partagé,
11 ne s'eſt jamais affligé ,
De me voir aux ardeurs du Soleil expoſée .
Chacun me trouve difpofée ,
Quand il veut me toucher à le bien recevoir,
Ne diroit-on pas à me voir ,
Qu'à regner je fuis deſtinée ,
Nature m'ayant couronnée?
Lorfque j'agis , c'eſt lentement ,
On n'oferoit honnêtement ,
Se plaindre du mal que je donne.
A quelques- uns je fais du bien ,
Et je commence d'être bonne ,
Lorfque je me difpofe à ne valoir plus rien.
2.70! RELA
JUIN 1724- 1369
*********XXXXXXXX
RELATION de la marche & de la
Cavalcade faite à Conftantinople le
Jeudi 9. Mars 1724. en conduifant une
des Sultannes , fille du Grand Seigneur,
regnant , à la maison d'Acmet Pacha,
fon mari , fils d'Ofman Pacha de Seyde.
E Grand Vifir fit inviter le 8. de ce
mois M. le Marquis de Bonnac , nôtre
Ambaffadeur en cette Cour par un de
fes Agas de venir le lendemain dans un
Serrail ou Palais qu'il avoit fait preparer
pour fon Excellence , & toute fa fuite
pour voir la ceremonie de la Cavalcade
qui fe faifoit en conduifant la Sultanne du
Serrail du Grand Seigneur, fon pere, jufques
à la maifon d'Acmet Pacha fon nouvel
époux , le même Aga fut chargé d'attendre
fon Excellence à Batché. Capfi pour
le conduire jufqu'à la maifon preparée
& pour en faire les honneurs.
Son Excellence fe rendit le lendemain
9. à huit heures du matin à Batché- Capfi ,
accompagné de Madame l'Ambaffadrice ,
de M's fes fils , des principaux de fa maifon
& de toute la nation Françoife , il
fut falué en traverfant le port de toute
l'Artillerie des Vailleaux François qui s'y
2 vol.
›
trou
1370 MERCURE DE FRANCE.
trouvoient , & fut reçû en mettant pied
à terre par l'Aga dont nous venons de
parler , puis il monta à cheval , ainfi que
M. fon fils aîné , & Madame l'Ambaffadrice
entra dans fa chaife à Porteurs avec
fon fecond fils , l'Aga marcha le premier
à cheval , & conduifit leurs Excellences ,
& leur fuite qui étoit de plus de 150 .
perfonnes dans un Serrail fort commode ,
où M. l'Ambaffadeur fut reçû très-honorablement
, on lui donna la pipe , le Caffé
, le Sorbec & le parfum , fuivant l'ufage
des Orientaux.
La ceremonie ne fe fit pas attendre une
demie heure , les rues par où en devoit fe
faire la marche étoient bordées de Janiffaires
commandez par leurs Officiers pour
contenir le peuple , & dans les endroits
commodes , comme dans les places publiques
, & dans les Carrefours , on avoit
difpofé des échauffaux pour les femmes
qui accourent toûjours en grand nombre
à ces fortes de fpectacles , tant par curiofité
que pour profiter de l'occafion de fortir
de leurs maifons.
La marche commença au Serrail , où
Palais du G. S. & fe termina à la maiſon
de l'époux qui attendoit la Princeffe pour
la recevoir à la fortie de fon Caroffe , &
la porter à ce qu'on nous a dit entre fes
bras jufques dans fon appartement, où le
2. vol. Grand
JUIN 1724. 1371
Grand- Seigneur fe trouve d'ordinaire.
Cette marche fut ouverte par un
Tchorbadgi ou Commandant , fuivi de
trois ou quatre cents Janiflaires , fans armes
, avec leurs bonnets de ceremonie qui
eft fait comme une Mitre , leurs princi-
Officiers marchant à cheval au mi- paux
lieu d'eux en habit d'ordonnance , qui eſt
de cuir doré vers le colet , chargé de la
ceinture en bas de chaînes & de plaques
d'argent fort pefantes .
Ces Janiffaires étoient fuivis de plus
de 300. Chaoux à cheval , des Zaimes
ou Officiers qui poffedent des appanages,
tous en bonnets de ceremonie uniformes,
très - élevez , larges du haut & étroits du
bas ; la Mouffeline qui les couvre eft
arrangée en côtes de Melon ; après eux
venoient 200. Janiffaires avec les Officiers
les plus diftinguez de leur corps ;
fçavoir , leur Imam ou homme de Loi ,
leur Effendi ou Commiflaire General , le
Koulkiaia , & le Semen - Bachi qui peuvent
être comparez aux Lieutenants Generaux
, puis on voyoit les Intendans des
Finances & les Officiers du Tréfor Imperial
, comme Mehemet - Effendi qui a
été Ambaffadeur en France , Adgi Muſtapha
, Commiffaire aux Conferences Mofcovites.
L'un & l'autre Tefter- Emini, le
Janiffaire Aga & le Tefterdar.
2. vol.
G Après
1372 MERCURE DE FRANCE.
"
Après eux marchoient les Officiers de
la Secretairerie d'Etat , qui étoient fuivis
par le Rais- Effendi, ou Grand- Chancelier,
& par le Chaoux - Bachi , ou Grand-
Maître des Ceremonies . Les Cadileskiers
d'Europe & d'Afie , qui après le Mufty
font les deux premiers hommes de la
Loy , venoient enfuite à côté l'un de l'autre
, précedez par de moindres Officiers
de Judicature , les Vifirs à trois queuës
les fuivoient , le Grand Vifir venoit enfuite
, ayant à fa gauche le Mufty. On
voyoit après eux unetroupe de 200. foldats
& de Charpentiers de Marine , marchant
confufément fans Calpas ni bonnets
, mais avec la fimple calotte rouge ;
ce font eux qui font chargez de la conftruction
& de la conduite des bouquets
dont je vais parler , & qu'on porte en
femblable occafion ; ils font d'une grandeur
& d'une hauteur fi déméfurée qu'il
faut 30. hommes à chacun pour les por
ter , & les Charpentiers qui les précedent
doivent abattre & couper les Boutiques
, les Auvents , & les Toits qui s'op
pofent à leur paffage . Ces Bouquets font
une machine piramidale à pluſieurs étages
remplis de fleurs naturelles & artificielles
, de fruits de cire , & toute char
gée de clinquants d'or pendants , & découpez
du haut jufques en bas en forme
2. vel. de
JUIN 1724. 1373
de cheveux . Deux pieces d'une étoffe
d'or flotant par deffus ce clinquant , lequel
fert d'ornement à la tête des nouvelles
mariées , & eſt diſtribué enſuite
par maniere de livrée aux perfonnes qui
ont affifté à la nôce.
Ces machines , nommées Bouquets ,
étoient portées & conduites au fon du
fifflet de la manoeuvre des Galeres , &
les Officiers de l'Arfenal qui les fuivoient
marchoient de deux en deux , ayant
chacun une demie pique à la main.
Les quatre Princes , fils du Grand Seigneur
, venoient enfuite , ayant autour
d'eux plufieurs Peiks , qui font des Officiers
du Serrail qui accompagnent toûjours
le Grand- Seigneur lorfqu'il fort ,
les deux plus jeunes marchoient les premiers
, & l'un après l'autre , les deux
aînez à côté l'un de l'autre .
Un Officier du Serrail monté fur un
très-beau cheval richement harnaché ,
marchoit immediatement après, accompagné
de plufieurs Boftangis , portant un
livre ouvert entre fes mains, couvert d'un
grand mouchoir brodé d'or , pour faire
connoître à tout le monde que la Princeffe
fçait lire , qualité rare & très- eftimée
parmi les Dames chez les Orien
taux .
Enfuite paroiffoit le Kiflar- Aga ou
2. vol.
Gij Chef
1314 MERCURE DE FRANCE.
Chef des Eunuques noirs , très-bien monté,
au milieu de plufieurs de fes Domeftiques
, à pied il précédoit immediatement
le Caroffe dans lequel étoit la Princeffe
; ce Caroffe & quinze ou vingt autres
de fuite étoient tirez chacun par fix
chevaux blancs , ayant les queues & les
jambes peintes en rouge. Ils étoient conduits
par des hommes blancs & à barbe ,
le Cocher & le Poftillon , chofe affez finguliere
, étant à cheval . Deux Eunuques
noirs marchoient à cheval , à la tête de
chaque Caroffe. Ces Caroffes font dorez ,
& chargez de plaques & de boulles d'argent
, il y avoit fur l'Imperiale de celui
de la Princeffe deux pieces d'étoffes d'or,
lefquelles appartiennent aux Cochers .
Le Kiflar - Aga & les Eunuques qui
marchoient devant le fecond Carolle , jettoient
de temps en temps au peuple des
pieces de Monnoye d'argent ; la Mufique
Turque , compofée de Fifres , de Hautbois
, de Trompettes , de Timbales , &
de vingt - cinq Tambours , tous à cheval,
fuivoit immediatement le Caroffe de la
Princeffe ; la marche étoit fermée par
une centaine de Janiffaires , marchant
confufément , ayant cependant un de leurs
Officiers à la tête.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans
cette ceremonie , c'eft l'ordre & le filen-
2. vel. ca
JUIN 1724. 1375
ce refpectueux qui s'y obferve. La beauté
des chevaux , la magnificence des harnois
, jointe à la diverfité des habits , tant
par leur couleur que par leur forme , la
richelle des fourures , la difference des
Turbans & des Bonnets de ceremonie
tout cela enſemble produit un effet veritablement
admirable , l'ordre au refte
obfervé dans toute cette Cavalcade fait
voir le
peu d'attention de quelques voyageurs
qui ont écrit que la gauche eft plus
honorable que la droite parmi les Turcs ;
car outre que l'on y a vù le Grand Viſir
à la droite du Mufty , le Sultan , fils aîné
Grand - Seigneur y étoit à la droite du
Pordre fon frere & pour ce qui eft de
general , on peut dire que les
Turcs obfervent auffi le nôtre , puifque
les plus confiderables vont à la queue.
du
Cette ceremonie finie , le Maître de la
Maifon d'où leurs Excellences l'avoient
vue , leur fit prefent de plufieurs fichus
& mouchoirs brodez , & il en donna auffi
à quelques perfonnes de leur fuite. M.
l'Ambaffadeur reconnut cette politeffe
par un bon nombre de Sequins ou pieces
d'or qu'il fit donner aux Domeftiques ,
puifqu'il fe mit en chemin pour revenir
s'embarquer , & retourner à fon Palais ,
accompagné par le même Aga qui l'étoit
venu recevoir à la Marine .
2. vol.
Giij Ce
1376 MERCURE DE FRANCE:
Ce qui fe paffe dans la Maiſon de l'époux
feroit curieux à rapporter ici ; mais
tout ce qu'on en a pû apprendre , c'eſt
que cet époux peut bien entrer dans l'appartement
de la Princeffe mais que le
Grand- Seigneur , dont la permiffion eft
abfolument neceffaire pour la confommation
du mariage , ne l'accorde ordinairement
que deux ou trois jours après .
Pour ce qui eft des ceremonies qui précedent
le mariage , le contrat fe fait de la
part de la Princefle devant le Mufty , &
les Cadileskiers , en vertu de la procuration
qu'elle paffe au Kiflar- Aga. On prétend
que la Loy fixe la dot des Princeffes
à 500.afpres qui font 12. 1. 10. f. de nôtre
vonnoye ; mais on leur donne toujours
de grands Appanages qui reviennent au
Tréfor Imperial après leur mort , outre
leur trouffeau qui confifte en quantité de
pierreries , de bijoux & d'ameublements
qui fe portent en ceremonie chez le
marié.
Quant aux enfans qui viennent de ces
mariages , fi ce font des mâles ils ne paffent
gueres à de plus hauts emplois que
celui de Capidgi - Bachi qui revient aſſez
à la Charge de Gentilhomme ordinaire.
Il eft bon d'obferver que les Princeffes
ont ici deux privileges affez confiderables
au-deffus des autres femmes ,
2. vol.
preTHE
NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
* ASTOR , LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
Juin 1724. 2. Vo
Qu'une meme ardeurn
Qu'une memeardeur
n
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
. ASTOR
,
LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
JUIN
1724. 1377
remierement quand le Grand- Seigneur
es veut marier à un homme qui eft déja
marié , il faut que celui - ci commence par
epudier fa femme , la Loy authorifant le
livorce en ce cas. En fecond lieu il n'eft
pas permis au mari d'une Sultanpe d'avoir
des Odaliques ou des Concubines ,
comme tous les autres Turcs en peuvent
voir ; on n'affure pas cependant que ce
fecond article foit obfervé à la rigueur ,
les Turcs ayant plufieurs moyens pour
rouver des exceptions à une femblable
egle.
DUO.
kaka
Q
U'une même ardeur nous enflamme,
Qu'elle faffe nôtre bonheur ,
Puiffe- le tendre amour qui regne dans mon
ame ,
Regner toûjours dans vôtre coeur.
2. vol. Giiij NOU1378
MERCURE DE FRANCE .
NOUVELLES LITTERAIRES,
DES BEAUX ARTS &c.
H
>
ISTOIRE de Gil - Blas de Santillane.
Par M. le Sage , tome 3. Edition
nouvelle. A Paris chez la veuve de
Pierre Ribou , Quay des Auguftins 1724 .
vol. in 12. de 3 6 2. pages , orné de
quan
tité de planches en taille - douce.
Comme ce n'eft ici qu'une continuation
du même ouvrage , nous ne parlerons
que de ce troifiéme tome . C'eft une
fuite d'avantures menagées avec art par
l'Auteur pour faire un tableau de la vie
humaine. M. le Sage a pris foin de rendre
cet ouvrage également utile & agreable
. Il conduit toûjours fon lecteur par
des chemins femez de fleurs . La netteté
de fon ftile , la richefle de fes expreffions,
la varieté des matieres qu'il traite , &
fur tout le fel attique qu'il verſe par tout
à pleines mains , n'y laiffent qu'une choſe
à defirer , c'eſt un peu plus de tendreffe
pour les confreres.
Nous efperons qu'on ne nous fçaura pas
mauvais gré de raporter ici quelques endroits
de l'ouvrage en queftion . Gil - Blas
2. υοί. étant
"
JUIN 1724. 1379
étant entré au ſervice de l'Archevêque
de Grenade fur le pied de Secretaire ,
menagea fi bien la faveur de fon nouveau
Maître , qu'il fut admis à fa plus intime
confidence ; Mon enfant , lui dit un jour
le Prélat , je veux te rendre dépofitaire
de mes plus fecrettes penfees , écoute avec
attention ce que je vais te dire : je me plais
à prêcher , le Seigneur benit mes homélies ;
elles touchent les pecheurs , les font rentrer
en eux- mêmes , & recourir à la penitence.
J'ai lafatisfaction de voir un avare effrayé
des images que je prefente à fa cupidité ,
ouvrir fes trésors , & les répandre d'une
prodigue main : d'arracher un voluptueux
aux plaifirs , de remplir d'ambitieux les
hermitages , & d'affermir dans fon devoir
une époufe ébranlée par un Amant feducteur.
Ces converfions qui fontfrequentes devroient
feules m'exciter au travail . Neanmoins
je t'avouerai ma foibleffe : je me
propofe encore un autre prix : un prix que
la délicateffe de ma vertu me reproche inutilement
: c'est l'estime que le monde a pour
Les écrits fins & limez. L'honneur de paffer
pour un parfait Orateur a des charmes
pour moi. On trouve mes ouvrages également
forts & délicats ; mais je voudrois
bien éviter le défaut des bons Auteurs qui
écrivent trop long- temps , & me fauver
avec toute ma réputation .
2. vol.
GY
Ce
1380 MERCURE DE FRANCE :
Ce portrait que M. le Sage fait de
l'Archevêque de Grenade , quoique jetté
au hazard , ne laiffe pas d'être fufceptible
d'applications très - particulieres , &
c'eft- là ce qu'il appelle un peu plus haut,
n'étre pas Auteur impunément . On le verra
encore mieux par ce qui va fuivre cet
épanchement de coeur . L'Archevêque de
Grenade continuë ainfi : J'exige , mon cher
Gil- Blas , une chose de ton zele : quand
tu t'appercevras que ma plume fentira la
vieilleße ; lorfque tu me verras baiffer ,
ne manque pas de m'en avertir ; je ne me
fie point à moi là-deffus : mon amour pro.
pre pourroit me feduire cette remarque
demande un efprit defintereffé ; jefais choix
du tien , que je connois bon , & je m'en
rapporterai à ton jugement . Gil- Blas connut
d'abord tout le peril de la commif
fion dont fon Maître l'honoroit ; il tâchà
de l'éloigner par des flatteries affez finies
; mais l'Archevêque lui ayant fait
entendre que fi quelqu'autre le faifoit
appercevoir avant lui du malheur qu'il
craignoit , & qu'il vouloit fagement prévenir
, il perdroit l'efperance de la fortune
qu'il lui avoit promife. Le pauvre
Gil - Blas effrayé de l'alternative , fe détermina
à lui obéir. Cela ne tarda gueres
d'arriver ; une apoplexie qui furvint au
Prélat , laiffa certaines impreffions qui
2. vol. firent
JUIN 1724.
1381
firent baiffer vifiblement l'Orateur. Gil-
Blas hefita encore à lui donner un avis
auffi délicat que celui dont on lui avoit
impofé la loi ; mais l'Archevêque lui
ayant demandé ce qu'on difoit du dernier
Difcours qu'il avoit prononcé en public ,
le trop fincere Gil Blas lui répondit , qu'il
lui avoit femblé qu'il n'avoit pas fi bien
affecté l'auditoire que les précedens ; ces
mots n'eurent pas plutôt été lâchez , que
le donneur d'avis eut voulu pouvoir fe
retracter ; mais tout ce qu'il ajoûta pour
replâtrer ce qu'il venoit de dire ne le
fauva pas de la colere de fon Maître : Je
ne trouve point mauvais , lui dit- il , que
vous me difiez vôtre fentiment ; c'eft vôtre
fentiment feul que je trouve mauvais ; j'ai
été furieufement la duppe de vôtre intelligence
bornée. N'en parlons plus , mon enfant
, ajoûta-t'il , vous êtes encore trop
jeune pourdémêlerle vrai du faux ; apprenez
que je n'ai jamais compofe de meilleures
Homelies que celle qui n'a pas vôtre
approbations mon efprit , grace au Ciel ,
n'a rien encore perdu de fa vigueur. Ala
lez pourfuivit- il en pouffant le fincere à
contre temps hors de fon cabinet ; allez
dire à mon Tréforier qu'il vous compte cent
ducats , & que le Ciel vous conduife avec
cette fomme : adieu , Monfieur Gil- Blas ,
2. vel. Cvj je
1382 MERCURE DE FRANCE.
je vous souhaite toutes fortes de profperite
avec un peu plus de goût.
On peut juger du refte de l'ouvrage
par cet échantillon . M. le Sage ne fe dément
point. Sa diction eft par tout également
foutenuë , pure & pleine d'agrémens.
Les Hiftoriettes qu'il amene à propos
à mesure que le fujet le demande
font tout- à-fait intereflantes , & du ton
qu'il faut amufer le Lecteur. Il conduit
fon Heros de pofte en pofte , & de
fituation en fituation , & dans tous les
états de la vie où il le place , il trouve
heureuſement une fource de préceptes
très-utiles , & d'une faine morale .
pour
MANIERE DE BIEN CULTIVER LA VIGNE
, de faire la vendange & le vin ,
dans le vignoble d'Orleans , & c. utile à
tous les autres vignobles du Royaume ,
&c. 3. Edition beaucoup plus ample &
plus exact que les précedentes , divifée en
trois parties. Par Jacques Boullay , Prêtre
, Bachelier en Droit , Chanoine d'Orleans.
A Orleans , chez Jacq. Rouzeau
1723. in 8º de 678. pages.
PRIERES ET INSTRUCTIONS CHRE'-
TIENNES , dans lefquelles fe trouve renfermé
tout ce que la Religion veut que
nous croyons, que nous pratiquions , & que
2. vol. nous
C
JUIN 1724. 1383
nous demandions . A Paris , chez Ph . N.
Lottin , rue S. Jacques 1723. in 12. de
455. pages .
ABREGE' de la Doctrine de Paracelfe ,
& de fes Archidoxes , avec une Explication
de la nature des principes de Chimie
, pour fervir d'éclairciffement aux
Traitez de cet Auteur , & des autres
Philofophes , fuivi d'un Traité- Pratique
des differentes manieres d'operer , foit .
par la voye ſeche , ou par la voye humide.
A Paris , chez d'Houry , fils , ruë
de la Harpe , in 12. de plus de 500 .
pages 1724.
DELLE SCUOLE SACRE , Libri II.Poftumi
del Conte Palatino Domenico Aulifio
, Giurifconfulto , Lettor primario vefpertino
del Diritto Civile , Nella Real
Univerfita Neapolitana , &c . Ce Livre
plein d'érudition facrée & profane , fur
les Ecoles Sacrées des Juifs & des Chrétiens
, eft imprimé à Naples en 2. vol.
in 4 ° chez Ricciardo 1723.
L'HOMME CHRE'TIEN , formé fur le
modele de Jefus - Chriſt. Par le P. Laurent
Gobard de la Compagnie de Jefus. A
Liege , chez G. Barnabé 2. vol . in 12 .
1722 .
2. vel. PRA
1384- MERCURE DE FRANCE.
PRATIQUES DE PIETE' , ou Entretiens
Spirituels pour tous les jours de l'année .
Par le P. le Maître de la Compagnie de
Jefus. A Lyon , chez T. Amaulry , ruë
Merciere , 4. vol . in 12. fixiéme Edition.
TRAITE' DU GOUVERNEMENT CIVIL .
Par M. Locke , traduit de l'Anglois , 2 .
vol. in 12. Ala Haye.
Le fieur Chevillard , le pere , Hifto
riographe de France , & Genealogifte du
Roi , vient de mettre au jour une fixiéme
Carte de tous les Chevaliers des Ordres
du Saint Efprit , que le Roi Louis XV.
vient de faire ; c'eft la continuation de
cinq autres Cartes qu'il a données au public
en 1699. & qu'il eut l'honneur de
dédier au Roi Louis XIV . dont il lui en
marqua fa fatisfaction , par la gratification
qu'il lui en fit en ce temps . Ces cing
Cartes avec cette fixiéme contiennent
tous les Chevaliers Commandeurs &
Officiers de l'Ordre du Saint - Eprit , depuis
l'inftitution de l'Ordre en 1578 .
leurs noms , qualitez , armes & blazons ,
les chapitres ou nominations , le lieu où
la ceremonie s'en eft faite . Dans cette fixiéme
Carte il refte 60. places vuides
pour ceux que Sa Majefté voudra dans
la fuite honorer de cette dignité. Ledit
2. val. fieur
•
JUIN 1724. 1385
fieur Chevillard a donné près de 150 .
planches de Chronologie , d'Hiftoire &
de Blazon de differens fujets , toutes imprimées
fur du papier , grand Chapelet ;
il fe borne prefentement à entretenir fon
ouvrage pour augmenter par des additions
les changemens qui y arriveront
dans la fuite , & le plus grand ouvrage où
il s'attache prefentement , c'eft de donner
fon grand Traité de Blazon , intitulé la
Science des Herauts d' Armes , ou Methode
parfaite du Blazon , qui fera deux
grands volumes in-folio . Ouvrage trèsconfiderable
où il y aura plus de 400 .
pla
planches gravées . M. le Garde des Sceaux
lui en a accordé le Privilege pour vingt
ans , avec la permiffion de publier une
Soufcription qui paroîtra dans peu.
Il demeure toûjours au coin de la rue
.neuve Nôtre -Dame , à Paris.
On a imprimé depuis peu à Avignon
un Dictionnaire Provençal , en un 1. vol.
in 4° ouvrage neuf pour le deflein , mais
dont on dit que le projet n'eft pas bien
executé , & fuppofé qu'il le fut dans fa
perfection , on ne voit pas de quelle
-utilité pourroit être un pareil ouvrage
la Republiqne des Lettres.
2. vol.
Extraits
1
1386 MERCURE DE FRANCE .
M
Extraits de diverfes Lettres.
R Ferdinando Ruggieri , un des
premiers Architectes de cette Ville
( Florence ) mit au jour en 1721. la
premiere partie du Studio d' Architettura
civile fopra gli ornamenti di Porte e fineftre
, colle mifure , piante , modini , profili
, & c. tirez de quelques édifices de
Florence. Il vient de nous en donner la
feconde partie gravée fur cuivre , &
plus parfaite encore que la premiere . Cet
ouvrage contient quatre- vingt planches
d'après des édifices conftruits fur les deffeins
de Buonaruoti , Ammannato , Buontalenti
, Cigoli , Raffael d'Urbin , & c.
Ces planches font gravées avec beau-
Coll
d'exactitude , & d'autant plus à eſtimer
, que c'eſt l'Auteur qui les a gravées
lui-même ; au lieu que les autres le font
par des Graveurs qui n'ont prefque aucune
connoiffance de l'Architecture.
Les Tartini & Franchi impriment un
Recueil des Ouvrages en Profe du Dante
& de Boccace, Du Dante , vita nuova ,
Convito , & deux Epîtres , l'une à l'Empereur
, Arrigo di Luzimburgo , & l'autre
à M. Guido da Polenta Sig . di Ravenna
de Boccace . Vita di Dante Alighieri
Cinq Epîtres ; fçavoir , à M. Pino de
Roffi,
2. vol.
JUIN
1724. 1387
Roffi , à M. Francefco Priore di S. Apof
tolo , à M. Cino da Piftoja , à Nicolo
Acciajuoli , à Francefco de Bardi , avec
une autre en Langue Napolitaine. On y a
joint une longue Preface , dans laquelle
on éclaircit qui fut cette Beatrice que le
Dante aima tant . On a enrichi cet ouvrage
de plufieurs bonnes Notes du Docteur
Antonio Mario Bifcioni , Académicien de
Florence ; cette Edition eft très - correcte ,
ayant été faite fur les meilleurs manufcrits
, dont on donne à la fin le Catalogue.
A Naples on a auffi imprimé les
oeuvres en Profes de Boccace ; fçavoir ,
El Corbaccio , la Fiammetta , el Filocopo
, l'Arneto , la vie du Dante , quelques
Lettres & l'Urbano que plufieurs cependant
ne croyent pas de Boccace. On donne
cette Edition comme faite à Florence ;
mais elle eft fuppofée , & ne peut être
fort exacte , celui qui l'a faite n'ayant confulté
aucun manufcrit . On fe prepare à
Londres à donner le Décameron du même
Auteur.
по >
Lelio della Volpe ( Boulogne ) a achevé
l'impreffion du Nuovo Teatro Italiao
Sia , feguito del Teatro Italiano di
Pier Jacopo Martelli , premiere & fecondé
partie in 8 en grand papier , & orné
de plufieurs eftampes . La premiere partie
contient une Apologie de l'Auteur de
2. vol. 7.
1388 MERCURE DE FRANCE.
7. Pages & fix pieces Dramatiques ; fçavoir
, l'Arianna , il Catone tiré de l'An
glois de M. Adillon , Che bei Pozzi , Comedie
en vers , Sdruccioli , qui font ceux
dont l'Ariofte s'eft fervi dans fes Comedies
, il Davide in corte , l'Eleno- Cafta ,
cette Tragedie avoit déja été imprimée à
Florence en 1721. l'Edipo Tiranno. La
feconde partie contient , il vero Paregino
Italiano , Dialogo del volo , la Morte ,
Tragedia, Perfeo in Samotracia Tragedia,
il Piatto dell'H.. Satire , Re malvaggio ,
e Configliere peggiore , la Rima vendicata
fatira , lo ftarnuto di Ercole Burratinata.
On nous écrit d'Amfterdam que Picart
a enfin achevé , & débite actuellement
le grand ouvrage qui a pour titre ,
Gemma Antique Calata Sculptorum nominibus
infignita ad ipfas Gemmas , aut earum
eftypos , delineata & ari inciſæ per
B. Picart , ex pracipuis Europa Mufais
felegit & Commentariis illuftravit Ph. de
Stofch , ou pierres gravées , &c. avec une
Explication Latine & Françoife. Cet ouvrage
qui contient 70. planches fol . eft
orné de vignettes , lettres grifes , & on
n'a tien épargné pour en faire une Edition
magnifique.
2. vol. On
JUIN 1724.
1389
On écrit de Londres qu'un Gentilhomme
Anglois a inventé une machine
qu'on peut porter fous fon habit fans caufer
aucun embarras , & par le moyen de
laquelle il prétend qu'on ne court aucun
rifque de fe noyer , quand même on ne
fçauroit pas nager.
L'Académie Royale de l'Hiftoire à
Liſbonne , affemblée le 17. Avril dernier
, le Comte d'Erivira fit la lecture
d'une Diflertation Critique & Hiftorique
de 400. volumes très rares , qui
font partie de la Bibliotheque du Comte
de Vimairo. L'Académie l'ayant approuvée
, ordonna qu'elle feroit mife fur les
nico, ainfi que toutes celles que fournira
dorénavant cet Academicien qui cf
chargé de l'examen des Manufcrits.
Il n'y a point eu cette année de Tableaux
expofez le jour de la Fête-Dieu ,
dans la Place Dauphine , ni à l'endroit du
Pont- neuf , devant lequel paffe la Proceffion
de S. Barthelemi . Le Public en a
été furpris & mortifié. Les Amateurs de
la Peinture , & les gens de l'Art y perdent
; les jeunes Académiciens qui expofent
leurs ouvrages à la critique publique
y perdent auffi , fans parler de l'émulation
generale que cette feule occa-
2. vol. fion
1390 MERCURE DE FRANCE.
fion peut exciter , & qui eft fi capable
d'élever le genie dans les Arts comme
dans les Sciences.
Cependant le Jeudi , dernier jour de
l'Octave du S. Sacrement , la Place Dauphine
fut décorée de quelques Tableaux
qui firent beaucoup de plaifirs aux Spectateurs
.
Les ouvrages qui ont paru exciter un
plus grand concours , & meriter le plus
d'applaudiffement , font ceux de M. Oudry.
On voyoit quatre Tableaux de lui ,
en y comprenant fa grande compofition
de la Chaffe du Sanglier , que le public
connoiffoit déja , & qui avoit dès l'année
paffée réuni tous les fuffrages. Deux Tableaux
de Poiffons que cet habile Artilte
fi à Dieppe d'après nature , il y a deux
ans , & qui font d'une beauté raviffante.
Dans le quatriéme Tableau on voit une
Outarde pendue par les pieds , & vûë par
le dos . La varieté & les vives couleurs
de fon plumage font un effet admirable.
Cet animal mort eft accompagné d'un
chien en vie , d'un beau vafe de porphire
, & d'autres ornemens , dont l'art du
Peintre a fçû faire un tout , où l'on voit
la nature naïvement imitée dans ce qu'elle
a de plus beau & de plus agreable.
Nous dirons à cette occafion que le même
Peintre travaille actuellement par or-
2. vol. dre
JUIN 1391 1724.
-
dre du Roi à quatre morceaux , qui ne
diminueront pas la jufte réputation qu'il
s'eft acquife . Ce font les Chaffes du
Loup , du Sanglier , du Cerf & du Renard,
On voyoit de M. de Troye , le fils ,
déja connu par de plus grands ouvrages ,
un Tableau qui fait beaucoup d'honneur à
fon pinceau , par l'entente & le goût galant
& vrai dont il eft compofé . C'eſt un
jeune Cavalier en habit de velours , dont
l'étoffe eft veritablement moëlleuſe , auprès
d'une Dame affife fur un canapé.
De M. Coypel , frere de feu M. Coypel
, Recteur de l'Académie , une Charité
Romaine , qui a été fort applaudie ,*
& fort goûtée.
De M. Lancret un affez grand Tableau
ceintré , où l'on voit une danſe dans
un païfage , avec tout ce que l'habileté
du Peintre ont pû produire de brillant ,
de neuf & de galant dans le goût Paſtoral,
On voyoit auffi un Chaſſeur , & deux
autres portraits , un de femme , & l'autre
d'homme en habit noir , de M. Geuſlin
un beau païfage de M. Bonnart , & deux
de M. Allegrain le fils . 1
2. vola
SPEC
1392 MERCURE DE FRANCE .
SPECTACLES.
LES
Es Comediens François ont donné
le 11. de ce mois la premiere repreſentation
d'une petite Comedie en Profe,
intitulée l'Eclypfe. L'Auteur de cette
Piece eft anonyme , & il y a apparence
qu'il ne fe nommera point , fon ouvrage
n'ayant pas réüffi.
Nous en allons inferer ici un Extrait
fort fuccinct , pour en donner au moins
une legere connoiffance à ceux qui ne
l'ont point vûë.
ACTEURS.
Belife , tante de Lucinde. Mile la Motte.
Lucinde , Amante de Valere . Mle d'Angeville.
Valere , Amant de Lucinde. M. le
Grand , le fils.
Lifette , Suivante de Lucinde. Made
Deshayes.
Robert , Intriguant . M. Quinault.
Le Docteur , Amoureux de Lucinde.
M. du Chemin.
La Foreft , Cocher de Belife. M. Ar
mand.
2. vol.
Julie
JUIN
1724.
1393
-
Julie , Suivante de Belife . Me du
Bocage.
Un Laquais .
Benoît.
L'action Theatrale fe paffe dans la maifon
de Belife , tante de Lucinde . C'eft
dans un jardin que l'on doit voir l'Eclypfe
. Le Docteur a promis de s'y rendre
pour l'expliquer à Belife , dont il
doit épouser la niéce le même ſoir.
SCENE I.
Lucinde , Lifette.
Lucinde témoigne la répugnance qu'elle
a à époufer le Docteur qu'elle haït
& que fa tante préfere à Valere . Ce Valere
eft auffi cher à Lucinde que le Docteur
lui eft odieux . Lifette lui dit qu'il
ne tiendra qu'à elle d'être heureuſe ,
mais qu'il faut que fa vertu fouffre quelque
Eclypfe , en confentant à un enlevement
que Valere médite à la faveur de
l'obfcurciflement du Soleil , produite par
l'interpofition de la Lune . On peut dire
que jamais Eclypfe n'a été fi claire que
la piece qui porte ce nom. Le noeud &
le dénouement s'y tiennent comme par
la main , & font annoncez dès la premiere
Scene. Lucinde confent à tout ce
qui pourra contribuer à ſon bonheur . Lifette
fait encore entendre que Beliſe
2. vol. tante
1394 MERCURE DE FRANCE.
tante de Lucinde voudroit bien , en donnant
fa niéce au Docteur , garder Valere
pour elle ; nouvel incident tout -à- fait
inutile à la piece.
SCENE II.
Lucinde , Lifette , Robert.
Robert déguifé en Marchand de Toiles
peintes , vient donner une Lettre à
Lucinde de la part de Valere fon Maître ,
par laquelle cet Amant aimé lui donne
avis de l'enlevement qu'il médite , & la
prie d'y confentir. Il prie Lucinde de répondre
à Valere . Lucinde s'en excufe fur
ce qu'elle n'a ni encre , ni papier . Robert
lui dit qu'elle n'a qu'à écrire ſa Lettre
à fon oreille , & que Lifette la cachetera
avec la bouche. Voilà un échantillon
des traits de la Piece ; on peut juger des
autres , ils font à peu près de même valeur
intrinfeque. Robert fe retire voyant
venir Belife & le Docteur.
SCENE III.
Belife , le Docteur , Lucinde , Lifette.
Dans cette Scene on ne parle prefque
point du mariage du Docteur avec Lucinde.
Tout roule fur la caufe & les effets
de l'Eclypfe , ce qui ne peut produire
qu'une
2. vol.
JUIN 1724. 1395
qu'une converſation très - ennuyeuſe.
SCENE IV. & derniere.
Robert fuivi de quelques curieux comme
lui , & les Acteurs de la Scene
precedente.
Robert égaye tant foit peu la converfation
par des éloges outrez & ironiques
qu'il fait de la fcience du Docteur , & dụ
merite de Belife . Enfin le moment fouhaité
de l'Eclypfe arrive , ce qui le fait
par l'élevation des luftres dans le ceintre.
Robert prend cet heureux moment
pour faire éclypfer Lucinde , fans que
Belife , ni le Docteur s'en apperçoivent .
La clarté revient , on demande où eft Lucinde
, Robert répond qu'elle a difparu
auffi- tôt que le Soleil . Cette difparition
fert à dégoûter le Docteur du mariage
arrêté. Lucinde revient avec fon cher
raviffeur. Belife confent à les unir , & la
fête preparée pour la nôce du Docteur
fert à celle de Valere & de Lucinde . Voilà
à peu près quelle eft cette Piece , dont
le pere eft inconnu. Quoiqu'il n'ait pas
été heureux , on doit avouer qu'il écrit
affez bien pour pouvoir réüffir quand il
travaillera fur un meilleur fond. Voici
quelques couplets qui ont été chantez
dans le divertiffement ; la Mufique a
2. vol. H ... par u -
1396 MERCURE DE FRANCE.
paru très jolie , auffi bien que le Balet.
La Mufique eft du fieur Quinault & le
Balet du fieur d'Angeville , Danfeur de
l'Opera , dont le fils & la petite- fille ont
danfé un pas de deux figuré , qui a fait
un extrême plaifir . Cette Piece a été
jouée trois fois.
D
COUPLETS.
Es que le Soleil s'eſt caché ,
Je me fuis tenu fous la treille ,
Et ne voyant rien j'ai cherché ,
L'Eclypfe au fond de la bouteille.
A nos yeux Phoebus dérobé ,
Remplit de crainte une grizette ,
Sous le manteau d'un jeune Abbé ,
Elle courut chercher la retraite.
Au Parterre.
La Piece que nous vous offrons ,
Paffe dans la ligne écliptique ,
Si vous l'approuvez nous croirons ,
Avoir éclipſé la critique.
Cette Piece fut précedée de la Tragedie
d'Edipe de M. de Voltaire , qui n'a
Ja vol
pas
JUIN 1724. 1397
pas moins fait de plaifir par le merite du
Poëme , que par l'excellente execution
des Acteurs.
Le 3. de ce mois les Comediens Italiens
remirent au Theatre Pafquin &
Marforio , Medecin des Moeurs. C'eſt une
Piece de l'ancien Theatre Italien en
trois Actes , reprefentée autrefois , dans
fa nouveauté , à l'Hôtel de Bourgogne en
1691. ceux qui ont vû jouer cette Piese
dans ce temps - là affeurent qu'elle eut
un grand fuccès .
L'Académie Royale de Mufique à
ceffé les reprefentations de Thetis & Pelée
le 18. de ce mois , & a donné le Balet
de l'Europe Galante le 20. Cet Opera
fut joué pour la premiere fois en 1697 .
& la derniere repriſe au mois d'Aouft .
1715. Ce Balet a été reçû aujourd'hui
avec les mêmes applaudiffemens , & le
même plaifir qu'il a toûjours fait toutes
les fois qu'on l'a remis fur le Theatre.'
La Dile Lambert joue le rôle de Venus dans
la premiere entrée , & le fieur Mantienne
celui de la Diſcorde. Celui de Silvandre,
Berger , dans la feconde entrée , qui reprefente
la Nation Françoife , eft joué
par le fieur Thevenard ; les rôles de Cephiſe
& de Doris , Bergeres , font jouez
2.201 Hij par
1398 MERCURE DE FRANCE.
par les Diles Antier & le Maure ; les
hears Granet & du Bourg joüent dans
la croifiéme entrée les rôles Eſpagnols
de D. Pedro , & de D. Carlos . Le fieur
Tribou joue le rôle d'Octavio , Venitien
jaloux , dans la quatrième entrée , & la
Dile Lambert celui d'Olimpia , fa Maîtreffe
. Dans la cinquième entrée qui reprefente
la Turquie , le fieur Thevenard
joue le rôle de Zuliman Sultan
Mile Antier celui de la Sultane méprisée ,
& Mlle Hermance joue le rôle de la Sultane
favorite.
Le 24. Juin les Comediens Italiens repreſenterent
une petite Piece nouvelle
en un Acte, ornée d'un divertiffement &
d'un Vaudeville qui termine la Piece .
Elle eft intitulée les effets de l'Eclypfe, qui
n'a pas été fort goûtée .
Le 1o. de ce mois on reprefenta à Lon
dres un Opera nouveau , intitulé Aqui
lius , qui fut honoré de la prefence du
Roi.
t
2. vol.
NOU
JUIN 1724.
1399
NOUVELLES E'TRANGERES.
Turquie.
N mande de Conftantinople que le
Obruitycouroit au commencement de
l'autre mois, que l'Ufurpateur Miriveitz
Mamouth avoit fait une alliance avec le
Grand Mogol , contre le Prince Tohmas,
fils du Roi de Perfe ; & qu'après s'être
emparé de la Province de Schiras , il s'étendoit
le long de la côte du Golfe Perfique.
Que le Bacha de Wan continuë fa
marche vers la Perfe , après avoir renforcé
les Places & Forts de la Georgie ,
& qu'on doit conftruire une Fortereffe
près du Tafe. Que le Gouverneur de la
Province de Hamadan , en Perfe , s'étoit
declaré pour la Porte , & qu'enfin le bruit
venoit de fe répandre que le Bacha de
Wan avoit défait un corps de troupes du
Prince Tohmas , commandé par Mehemed-
Chal , cy - devant Gouverneur de
Tiflis & qu'après s'être emparé de la
Ville de Chay , il continuoit fa marche
vers Tauris , avec quelque apparence de
s'en rendre maître.
Quelques avis de Conftantinople cop-
H iij fir-
2. vol.
1400 MERCURE DE FRANCE.
firment ceux qu'on avoit eu de la conclufion
d'un Traité d'alliance entre l'Ufurpateur
Miri- Mamouth & le Grand-
Mogol , contre le jeune Roy de Perfe.
Nouvelles de Conftantinople du mois de
Mars 1724.
L
E 8. de ce mois il fe tint à l'ordidinaire
une conference fur les affaires
de Perſe entre les Turcs & les Mofcovites
, à laquelle il n'y eut que le Reis
Effendi qui affifta de la part des Turcs ,
Adgi Muſtapha s'étant trouvé indifpofé .
La nuit du 25. au 26. le feu prit avec
violence fur les dix heures du foir à
Conftantinople dans le quartier de Bat
ché Capfi , au Serrail de Muffun- Zadé,
Pacha de Bofnie , qui devoit partir peu
de jours après pour fon Gouvernement ;
le Grand-Seigneur , le Grand-Vifir , le
Janiflaire Aga , & plufieurs des principaux
Officiers de cet Empire , s'y tranf
porterent pour donner les ordres neceffaires
afin d'y apporter quelque remede .
Ils commencerent par faire abattre quatre
ou cinq maifons voifines , pour em
pêcher la communication , & pendant ce
temps- là le Toulombadgi , ou Directeur
des Pompes , avoit difpofé fes Pompes de
maniere qu'elles faifoient tout l'effet
2. vol. qu'on
JUIN 1724. 1401
qu'on en pouvoit attendre ; mais la grande
quantité d'eau qu'elles jetterent , jointe
peut- être à un premier ébranlement
qu'avoit donné la chute des maiſons voifines
, fit tomber un des gros murs de ce
Serrail fur ceux qui travailloient à éteindre
l'incendie , il y eut près de deux cens
perfonnes écrasées , parmi lefquelles on
compte plufieurs Officiers des Janifſaires
, & entr'autres deux de leurs Chorbadgis
ou Capitaines de Compagnie ,
comme il ne faifoit point de vent , il n'y
eut que ce Serrail de brûlé.
* ༔
Le 30. il y eut une autre Conference
entre les Miniftres Turcs & ceux de
Mofcovie , au fujet des mêmes affaires de
Perfe , à l'occafion d'un Courier de
Mofcovie , qui étoit venu quelques jours
auparavant au Reſident du Czar en cette
Cour , mais on n'a pas fçû ce qui s'y
étoit paffé cependant les Turcs firent
partir le lendemain 100. Galiotes , ou
Bâtimens legers pour la Mer noire dont
on ignore la deſtination .
On eut avis icy le 31. par plufieurs
Officiers , qui vinrent en pofte des Châteaux
des Dardanelles , chez M. le Procurateur
Emo , ancien Bayle , ou Ambaffadeur
de Venife , de l'arrivée des
deux Vaiffeaux de guerre de la Republique
à la rade de l'Ile de Tenedos ,
2. vol. Hij deſtinez
1402 MERCURE DE FRANCE .
deftinez pour le tranfporter à Veniſe ,
fur quoy ce Miniftre commence à s'arranger
pour fon départ , que l'on compte
qui fera pour tout le mois prochain .
L
Ruffie.
E Czar a fait publier une Declaration
en faveur des Etrangers , qui
voudront s'établir à Petersbourg , ou
dans les autres Villes de Commerce de
fa domination. Sa Majefté Czarienne leur
promet de payer les frais de leurs voyages
, de leur faire bâtir des maifons , de
les affranchir de toutes impofitions pendant
vingt ans , de leur fournir les fommes
neceffaires pour entreprendre leur
negoce , de tolerer l'exercice de leur Religion
, celle des Juifs exceptée , & de
payer cent roubles par an au Paſteur de
chaque Colonie ou Communauté d'Etrangers
, au cas qu'ils ne foient pas en
état de l'entretenir du produit de leur -
commerce.
Le Particulier qui avoit entrepris de
convertir le fer en acier , n'ayant pas
réüffi au gré du Czar , a été exilé en Siberie.
La flotte du Czar étoit encore le 20.
de ce mois à la rade de Petersbourg & à
celle de Cronflot . Elle confifte en 36.
Vaiffeaux de guerre , 12. Fregates , 3 .
2. vol. Brulots
JUIN 1724.
1403
Brulots & 6. Bâtimens plats. Outre
3400. Matelots dont elle fera montée , on
doit embarquer des Troupes reglées .
O
Italie.
N apprend de Turin que le 22 .
de l'autre mois on y celebra la
Pompe funebre de Madame Royale :
l'Envoyé de la Grande Bretagne , qui avoit
été invité à cette Ceremonie, y affifta
en manteau long , en rabat & en pleureufes
; on lui avoit preparé une place
exprès dans l'Eglife.
Le Gouvernement de Florence a fait
publier une Ordonnance contre ceux qui
s'intereffent aux jeux de Genes , contenant
en fubftance que ceux qui y contreviendront
feront condamnez à 200 .
écus d'amende ; que les Juges qui connoîtront
de cette affaire , pourront infliger
outre cela telles peines qu'ils jugeront
à propos , felon la gravité du délit ,
& la qualité des tranfgreffeurs , même
celle du banniffement hors des Etats du
Grand Duc & des Galeres : que quant à
la peine pecuniaire , le pere payera pour
fon fils , le mari pour fa femme , & le
Maître pour fon domeftique.
Le Mariage du Prince de Piémont
avec la Princeffe Polixene de Heffe-
Rheinfels- Rodembourg , Branche cadet,
¿. vel. Hv
1404 MERCURE DE FRANCE.
à
te de la Maifon de Heffe-Caffel , a été
declaré à la Cour de Turin. On doit
demander au Pape une double diſpenſe
pour ce Mariage ; l'une par rapport
I'Ordre de S. Maurice , dont ce Frince
eft Chevalier , qui défend un fecond Mariage
, l'autre à l'égard de la parenté ,
cette Princeffe étant coufine germaine de
la feuë Princeffe de Piémont. Le Marquis
d'Entraves a été nommé par le Roy
pour aller demander cette Princeffe en
Mariage.
Le Roy de Sardaigne a nommé leComte
de Maffei pour relever le Comte de
Provana, en qualité de ſon Ambaſſadeur-
Plenipotentiaire au Congrès de Cambray.
L'Adige & les autres rivieres , qui
traverfent les Etats de la Republique de
Veniſe , ſe font accruës extraordinairement
par des orages frequens , font for
ties de leurs lits , ont entraîné des maifons
du plat païs , & caufé de grands
dommages aux biens de la terre.
Le nouveau Pape , qui ne veut pas
fouffrir que les Prêtres s'agenoüillent devant
lui , en fait regaler un tous les jours
fa table de l'Hôpital de la Trinité.
On écrit de Turin que le Roy de Sarlé
daigne avoit nommé pour fon Ambafladeur
à la Cour de France , le Marquis
de Breil , qui eft actuellement à Vienne
L. vol. avec
JUIN 1724. 1405
avec caractere d'Envoyé , & qui doit eftre
relevé par le Marquis d'Aix.
- On apprend de Rome du 13. de ce
mois , què le Pape a nommé le Cardinal
Vallemani , pour eftre l'un des Cardinaux
Inquifiteurs de la Congregation du
S. Office ; il a confervé la Charge de
Vicaire de Rome au Cardinal Paulucci ,
Secretaire d'Etat ; il a fait M. Charles
Magella , Secretaire des Brefs aux Princes;
M. Cofeia , Secretaire des Memoriaux
; & M. Camille Merlini , Secretaire
du Chiffre. Sa Sainteté a confervé
à M. Sonnino la Charge d'Auditeur de
la Chambre Apoftolique ; à M. Collicola
, celle de Treforier ; à M. Mollara,
celle de Commiffaire des Armes ; à
M. del- Giudice , celle de Majordome ;
à M. Marefofchi , celle d'Auditeur du
Palais ; & à M. Accoramboni , celle de
Sous-Dataire : elle a nommé M. Albini
pour fon premier Aumônier , & M. Vincenti
, pour Maître de fa Garderobe , en
le faifant auffi Camerier Participant : elle
a donné au Cardinal Alexandre Albani,
l'Abbaye de Nonantola , qui eft de 7000 .
écus de revenu ; aux enfans du feu Prince
de Soriano , pour 14000. écus de
Charges , qui revenoient à la Chambre
Apoftolique par fa mort ; une penfion
de 500. écus au Cardinal Vallemani , &
I. vol. H vj une
1406 MERCURE DE FRANCE.
:
une de pareille fomme au Cardinal Salerno
elle a fixé à cent écus par mois
les Honoraires du Cardinal Olivieri , Secretaire
des Brefs , qui n'en avoit que 50.
Elle vient de nommer M. Cofcia Secretaire
des Memoriaux , à une Abbaye vacante
de mille écus de revenu : les Abbez
Simoni & de fainte Marie , à deux
Canonicats vacans de fainte Marie Majeure
, & le Pere Camardi , Dominicain ,
fon Confeffeur , à l'Eveſché de Rieti .
Le Cardinal Ottoboni a quitté la perruque
, & il l'a fait quitter à tous fes Officiers
Ecclefiaftiques , & aux Muficiens
de la Chapelle Pontificale.
Allemagne.
>
E Miniftre du Duc de Holftein à
Vienne , a réïteré fes proteftations
contre l'inveftiture des Duchez de Breme
& de Wherden , que l'Empereur
étoit prêt de donner au Roy d'Angleterre.
Sa Majefté Imperiale a fait demander
un don gratuit au Clergé de fes Païs Hereditaires
, pour l'employer à fortifier les
Places frontieres de la Turquie.
La Princeffe de Heffe - Rottembourg ,
future épouſe du Prince de Piémont , eſt
arrivée le 27. de ce mois à Rottembourg
, où le Prince Jofeph fon frere
2. vol.
doit
JUIN 1724.
1407
doit l'épouler , au nom de Son Alteffe
Royale , en prefence du Marquis de
S. Remi & du Comte de Tavana.
Le Prince Hereditaire de Lorraine
doit partir de Vienne , pour aller prendre
poffeffion des Terres que l'Empereur
lui à cedées dans le Duché de Silefie.
Espagne.
E Roy a donné une penfion de mille
Tabac , aux Jefuites Ecoffois qui font à
Madrid , pour les aider à fonder un College
de leur Nation .
On équipe à Cadix quatre Vaiffeaux
de guerre , qui feront commandez par
le Marquis de Mari , & qui fe joindront
à l'Eſcadre Hollandoife , pour croifer fur
les Corfaires de Barbarie.
Le Duc de Fernandina , Grand d'Efpagne
de la premiere claffe , reçut un
ordre du Roy le 9. de ce mois , de fortir
de Madrid dans 24. heures , & de fe.
retirer à Pampelune , pour avoir menacé
le Sur- Intendant General des Douanes
fur ce qu'il avoit refufé de lui donner
fatisfaction d'un prétendu affront fait par
les Officiers de la Douane , qui avoient
arrêté & vifité le caroffe du Duc entrant
dans Madrid fans y trouver aucune contrebande
.
2. vol.
On
1408 MERCURE DE FRANCE .
On mande de Cadix , qu'il y a eu entre
le Regiment de la Marine & un Regiment
d'Infanterie Irlandois qui y eft en
garniſon , une conteſtation fi vive , qu'ils
ont eu recours aux armes pour la terminer
, & qu'il y a eu environ 30. hommes
tuez de part & d'autre. Ce qui a
obligé le Gouverneur , pour prévenir de
plus grands malheurs , d'envoyer le Regiment
de Marine dans les Forts où il
doit refter jufqu'à nouvel ordre.
Le 24. May dernier , Dom Diego de
Camera , le plus jeune des fils de Dom
Jofeph Rodrigues de Camera , Comte
de Ribeira- Grande , prit l'habit dans l'Eglife
du Noviciat des Jefuites de Lif
bonne.
Depuis le premier jufqu'au 30. du
mois paffé , il eft entré dans le Port de
Liſbonne , 4. Navires François , 32. Anglois
, 4. Hollandois , un Eſpagnol , un
Genois , & un Maltois . Il en eft forti
pendant le même temps 4. Bâtimens
François , 36. Ang'ois , 12. Hollandois,
4. Suedois , 2. Hambourgeois , 2. Caftillans
, un Genois & 17, Portugais.
Ov
Angleterre.
N mande de Londres , qu'on a envoyé
des ordres à tous les Gouverneurs
des Plantations Angloifes de
1. vol.
l'AmeJUIN
1724.- 1409
l'Amerique , de ne plus lever de droits
d'entrée fur les marchandifes d'Europe.
On apprend de Londres , que le Capitaine
Lowe , un des plus cruels Pirates
des Mers des Indes Orientales , a eu depuis
peu l'inhumanité de couper les levres
à un Capitaine Portugais , & de
les faire griller en la prefence , avant
que de le faire mourir , à caufe que ce
Capitaine avoit jetté dans la mer un fac
d'environ 11000. Maidores d'or , lorfqu'il
vit qu'il ne pouvoit plus éviter de
tomber entre les mains de ce Pirate ,
qui a auffi fait mourir tout l'Equipage
Portugais , confiftant en 22. perfonnes .
Le même Pirate tua , il y a environ un
an , de fang froid , un Capitaine Eſpagnol
, avec 45. hommes qui étoient fur
fen bord: fa barbarie s'étend même fur
fes Compatriotes , lorfqu'ils tombent entre
les mains .
Le Comte de Broglio , Ambaffadeur
de France , arriva à Londres le 28. de
ce mois. Il eut l'honneur de faluer le
Roy le lendemain à Kinfington. M. de
Chavigni , qui étoit chargé des affaires
de France , doit partir inceffamment pour
retourner à Paris.
1. vol.
7
MORTS,
1410 MERCURE DE FRANCE .
HMMMMMMMMMMMMM
MORTS , NAISSANCES , &c.
L
E Prince Dom Carle Albani , Prince
de Soriano , âgé de 38. ans , mourut
à Rome le 2. de ce mois , le furlendemain
qu'on l'eut taillé de la pierre.
Il laiffe cinq enfans & fon épouſe enceinte.
Il étoit frere des Cardinaux Annibal
& Alexandre Albani , neveux du
Pape Clement XI. pendant le Pontificat
duquel il avoit époufé Dona Therefa ,
fille de Dom Charles Borromei.
La Princeffe Dominique de Lichtenftein
, époufe du Prince Henry- Jofeph
d'Averfperg , eft morte à Rothenhaus en
Bohéme, dans la 22. année de fon âge.
Elle étoit enceinte de 8. mois , & on
a été obligé de lui faire l'operation pour
baptiferfon enfant, qui eft mort auffi quelques
momens après .
La Princeffe Royale de Dannemark eft
accouchée le 19. de ce mois d'une Princefle
, qui fut baptifée le lendemain &
nommée Louiſe , ayant été tenuë fur les
Fonts par la Princeffe Sophie-Hedwig ;
les Parains font le Prince Charles , le
Duc de Sonderburg , & Ms de Leuthe &
de Holften , Confeillers Privez.
2. vol.
JOURJUIN
1724.. 1411
XXX XXXXXXXXXXXX
JOURNAL DE PARIS.
LE
> E 25. de ce mois le Marêchal
Duc de Villeroy arriva de Lyon ; il
alla coucher le 26. à Verſailles , & le
lendemain matin il fe rendit à l'appartement
du Duc de Bourbon , qui le conduifit
chez le Roy , & le préfenta à Sa
Majefté , dont il fut reçû très-favorablement.
Le Roy a donné au Chevalier de Tavanes
, frere du Vicomte de Tavanes ,
Chevalier des Ordres du Roy , le Regiment
de Soiffonnois vacant
mort du Marquis de Courtaumer.
› par
la
Le Marquis de Matignon , nommé par
le Roy pour fe rendre auprès de la Princeffe
Douairiere de Bade , à l'occaſion du
Mariage du Duc d'Orleans avec la Princeffe
de Bade , s'étant acquitté de fa Commiffion
, le Contrat de Mariage du Duc
d'Orleans avec cette Princeffe , fut figné
à Raftat le 14. du mois dernier , par
M. d'Argenfon , Confeiller d'Etat , chargé
des pouvoirs de Son Alteffe Royale
Madame la Ducheffe d'Orleans , & de
ceux du Duc d'Orleans . Le 18. le Prince
de Bade , à qui le Duc d'Orleans
avoit
2. vol.
1412 MERCURE DE FRANCE.
avoit envoyé fa Procuration , épouſa la
Princeffe , & cette Ceremonie fut faite
par le Cardinal de Shoenborn , Evêque
de Spire. Le 21. la Ducheffe d'Orleans
partit de Raftat dans les Caroffes de la
Princeffe Douairiere de Bade fa mere ,
& elle arriva le même jour à Strasbourg,
où elle trouva la Maifon du Duc d'Orleans
, qui lui fut prefentée par le Chevalier
de Conflans , Premier Gentilhomme
de la Chambre de ce Prince , & que
le Duc d'Orleans avoit envoyé à Strafbourgpour
complimenter cette Princeffe .
Elle a dû partir le 27. dans les Equipages
du Duc d'Orleans pour fe rendre à
Paris.
Le Roy eft parti le 30. de ce mois du
Château de Versailles , pour aller à Chantilly
, où Sa Majefté arriva vers les fix
heures du foir. Elle étoit accompagnée
dans fon Caroffe , du Comte de Clermont
, du Prince de Conti , & de fes
principaux Officiers. Le Roy fut reçû à
la defcente de fon Caroffe par la Ducheffe
de Bourbon , accompagnée du Due
de Bourbon & de Mademoiſelle de Clermont.
M. Laurens , Chevalier de l'Ordre de
S. Michel , Confeiller du Roy , Maître
ordinaire en fa Chambre des Comptes &
Cour des Aydes de Rouen , l'un des pre-
2. vol. miers
TUIN 1724. 1413
miers Commis au Bureau de la Guerre ,
ayant fait prefent au Roi d'un petit cheval
, dont Sa Majefté a été contente ; elle
le fit appeller dans fon cabinet fur la fin
du mois dernier , & lui fit l'honneur de
lui donner de ſa main une riche tabatiere
d'or , dont l'ouvrage furpaffe de beaucoup
la matiere , quoiqu'elle peze onze
onces , Sa Majeſté ayant la bonté d'accompagner
ce prefent de paroles très - gracieufes
pour celui qui le recevoit.
L'Abbé Raguet a été nommé pour être
le quatorziéme Directeur de la Compagnie
des Indes. 11 aura pour départe
ment tout ce qui concerne le fpirituel des
Colonnies & des Vaiffeaux de la Compagnie.
Mardi 27. deJuin les RR . PP . Jacobins
de la rue Saint Honoré , firent chanter
un Te Deum en Mufique , de la compofition
de M. du Tartre , en actions de
graces de l'Exaltation du Cardinal Orfini
de Gravina , Religieux de leur Ordre,
au Souverain Pontificat . Le Grand Autel
étoit orné d'une nombreufe & magnifique
argenterie , & d'un beau luminaire ,
le parquet du Sanctuaire , & le devant de
la balustrade étoient couverts de riches
tapis , & les deux côtez du Grand Autel
parez de plufieurs pieces de tapifferies.
Au côté droit du Sanctuaire on avoit
élevé 2. vol .
1414 MERCURE DE FRANCE.
élevé un magnifique dais , & vis- à - vis
on avoit placé de riches fauteuils de même
parure que le dais , où fe mirent quatre
Evêques qui affifterent à toute la ceremonie
, & quelques Generaux d'Ordre .
Au-delà de la baluftrade du Sanctuaire il
y avoit quantité de fauteuils , & des chaifes
pour les perfonnes de diftinction . Plufieurs
luftres pendoient de la voute depuis
la balustrade du Sanctuaire jufqu'au
bas de l'Eglife , au bout de laquelle étoit
un grand échaffaut pour les Muficiens ,
orné de tapifferies .
M. le Cardinal de Noailles étant arrivé
fur les cinq heures du foir , trouva
toute la Communauté , qui étoit fort
nombreuſe , rangée en haye dans la cour ,
depuis la porte de la rue jufqu'à celle de
l'Eglife , où il fut reçû par les RR. PP.
Provincial & Prieur en Chappe , accom
pagnez de tous leurs Officiers auffi en
Chappe . Son Eminence s'étant mise à
genoux fur un Prie- Dieu , reçût le compliment
des Superieurs , l'eau - benite &
la croix qu'on lui prefenta à baifer . Auffitôt
les quatre Chantres revêtus de Chappes
entonnerent le Cantique Benedictus ,
que pourfuivit toute la Communauté , défilant
deux à deux par le milieu de l'E
glife. Son Eminence marchoit fous un
dais , porté par deux Religieux , revêtus
2. vol.
de
JUIN 1724. 1415
de Chappes , étant arrivée au pied de
l'Autel elle alla prendre les habits Pontificaux
à la Sacriftie , & revint dans le
Sanctuaire , précedée d'un grand nombre
d'Officiers , tant des fiens , que des Religieux
, tous revêtus en Chappes . M. le
Cardinal monta enfuite fur le Trône qui
lui avoit été préparé , d'où il entonna le
Te Deum , que pourfuivit la Mufique
qui fut fort goûtée . Il dit à la fin les Oraifons
de la très - Sainte Trinité , pour le
nouveau Souverain Pontife. Ces Oraifons
dites , les quatre Chantres entonnerent
l'Antienne Sub tuum que toute la
Communauté continua en plein- chant ,
& qui fut fuivie de l'Oraifon de la Sainte
Vierge.
,
Enfin toute cette magnifique ceremonie
finit par un Domine falvum fac Regem
, avec l'Oraifon pour le Roi , & la
benediction folemnelle que fon Eminen-'
ce donna à haute voix à toute l'affemblée,
qui étoit des plus nombreuſes , & des
plus confiderables par le grand concours
des Ecclefiaftiques & des Religieux de
tous les differens Ordres qui y affifterent.
On avoit mis aux portes du Monaſtere
& de l'Eglife,ornées de tapifferies , les Armes
du Souverain Pontife dans des Cartouches
d'or.
Cette fête fut annoncéele Mardi ma-
2. vol, tim
1416 MERCURE DE FRANCE.
tin par plufieurs décharges de boëtes ;
qu'on réitera à l'arrivée de fon Eminence
, pendant le Te Deum , & à la fin , &
le foir il y eut un beau feu d'artifice.
On apprend de Flandres que les grandes
chaleurs ont été fi exceffives pendant
quelques jours aux environs de Nimegue
, que les biens de la terre en ont été
confiderablement endommagez , & qu'elles
ont caufé des frenefies à un grand
nombre de perfonnes .
Lifte des Seigneurs & Dames nommez
par le Roi pour le voyage de Chantilly ,
fans y comprendre les Princes & les
Officiers , qui par leurs Charges doivent
accompagner le Roi.
Madame la Duchefle.
Mademoiſelle de Clermont.
La Ducheffe de Villars- Brancas , la
Maréchale de Villars , & la Ducheffe
d'Epernon.
Les Marquifes de Nefle , de la Vrilliere
, de Prie , de Rupelmonde , de Saint
Germain- Beaupré , du Beflay , de Riberac
, de Tavanes , de Ville- neuve , de
Grave .
Les Maréchaux de Villars & de la
Feuillade. Les Ducs d'Antin , d'Epernon ,
d'Ufez , de Chaulne , de Louvigny . Les
Marquis de la Mark , de Saxe , de Teffé ,
de Coignies , pere & fils , de Teffé , de
2. vol. Croifly
JUIN
1724. 1417
Croiffy , de Nefle , de Pezé , de Saint
Germain. Beaupré , d'Antragues , de Sailhaut
, de Verac , de Gacé , de Matignon ,
de Lionne , de Tonnerre , de Cremilly
de Beaune , de Laffé , de Nangis , de Grave
, de Canillac , de Beuvron , de l'Aigle.
Nous avons averti plufieurs fois , que
dans les liftes que nous donnons des Seigneurs
& Dames de la Cour , nous ne
prétendons pas regler leurs rangs , ni les
nommer précisément felon l'ordre de
leurs qualitez & préeminences.
M. Michel Amelot , Marquis de Gour.
nay , Confeiller d'Etat ordinaire , Prefi
dent du Bureau du Commerce , mourut
à Paris le 21. de ce mois , âgé de 69.
ans 5. mois . En 1682. le feu Roi le nomma
fon Ambaffadeur auprès de la Republique
de Venife , d'où il paffa fucceffivement
avec le même caractere à la Cour
de Portugal , & en Suiffe . Au mois d'Avril
1705. S. M. l'envoya en Eſpagne
avec le titre d'Ambaffadeur extraordinaire
, & il y demeura jufqu'au mois d'Aouft
1709. Il a donné dans ces emplois
comme dans tous les autres , dont il a été
honoré depuis , de grandes preuves de fa
capacité , de fa probité , & de fon attachement
inviolable au fervice du Roi.
2. vol.
DE
1418 MERCURE DE FRANCE .
96: 1690: HEIT : DEZE
DECLARATION DU ROY.
Concernant la Religion . Donnée à Ver
failles le 14. Mai , enregistrée au Parlement
le 31. dudit mois.
L&
OUIS, par la grace de Dieu , Roy de France
& de Navarre; A tous ceux qui ces prefentes
Lettres verront, Salut. De tous les grands deffeins
, que le feu Roy nôtre très -honoré Seigneur
& Bifayeul a formez dans le cours de
fon Regne , il n'y en a point que Nous ayons
plus à coeur de fuivre & d'executer , qué celui
qu'il avoit conçû d'éteindre entierement
l'herefie dans fon Royaume , à quoy il a donné
une application infatigable jufqu'au dernier
moment de fa vie. Dans la vue de fou- ||
tenir un ouvrage fi digne de fon zele & de fa
pieté , auffi - tôt que Nous fommes parvenus
à la Majorité , nôtre premier foin a été de
Nous faire reprefenter les Edits , Declarations
& Arrefts du Confeil qui ont été rendus fur
ce fujet , pour en renouveller les difpofitions
& enjoindre à tous nos Officiers de les faire
obferver avec la derniere exactitude ; mais
Nous avons été informez que l'execution en
a été ralentie depuis plufieurs années , fur
tout dans les Provinces qui ont été affligées
de la contagion , & dans lefquelles il fe
trouve un plus grand nombre de nos Sujets,
qui ont ci-devant fait profeffion de la Religion
Prétendue Reformée , par les fauffes &
dangereufes impreffions que quelques - uns
d'entre eux peu fincerement réunis à la Religion
Catholique , Apoftolique & Romaine ,
2 , vol. $2
JUIN 1724
1419
& excitez par des mouvemens étrangers , ont
voulu infinuer fecretement pendant nôtre minorité
; ce qui Nous ayant engagé à donner
une nouvelle attention à un objet fi important
, Nous avons reconnu que les principaux
abus qui fe font gliffez & qui demandent un
plus prompt remede , regardent principalement
les Affemblées illicites , l'éducation des
enfans , l'obligation pour tous ceux qui exercent
quelques fonctions publiques , de profeffer
la Religion Catholique , Apoftolique &
Romaine , les peines ordonnées contre les relaps
, & la celebration des Mariages ; fur
quoi , Nous avons refolu d'expliquer bien
difertement nos intentions. A ces caufes , de
l'avis de nôtre Confeil & de nôtre grace fpeciale
, pleine puiflance & autorité Royale ,
Nous avons dit & ordonné , & par ces Prefentes
fignées de nôtre main , difons & ordonnons
,voulons & Nous plaiſt.
ARTICLE PREMIER.
Que la Religion Catholique , Apoftolique
& Romaine , foit feule exercée dans notre
Royaume , Païs & Terres de nôtre obéiffance
; défendons à tous nos Sujets , de quelque
état , qualité & condition qu'ils foient , de
faire aucun exercice de Religion autre que de
ladite Religion Catholique , & de s'affembler
pour cet effet en aucun lieu & fous quelque
prétexte que ce puiffe eftre , à peine , cone
les hommes , des Galeres perpetuelles , &
contre les femmes , d'eftre rafées & enfermées
pour toûjours dans les lieux que nos Juges
eftimeront à propos , avec confifcation
des biens des uns & des autres ; même à pei-
2. vol. I ne
1420 MERCURE DE FRANCE.
ne de mort contre ceux qui fe feront affembler
en armes .
II. E ant informez qu'il s'eft élevé , & s'éleve
journellement dans nôtre Royaume plufieurs
Predicans , qui ne font occupez qu'à exciter
les peuples à la revolte , & les détourner
des exercices de la Religion Catholique, Apoftolique
& Romaine ; ordonnons que tous les
Predicans qui auront convoqué des Affenblées
, qui y auront prêché , ou fait aucunes
fonctions , foient punis de mort , ainfi que la
Declaration du mois de Juillet 1686. l'ordonne
pour les Miniftres de la Religion Prétenduë
Reformée , fans que ladite peine de mort puiffe
à l'avenir eftre reputée comminatoire. Défendons
à tous nos Sujets de recevoir lef
dits Miniftres ou Predicans , de leur donner
retraite , fecours & affiftance , d'avoir directement
ou indirectement aucun commerce
avec eux : Enjoignons à ceux qui en auront
connoiffance , de les dénoncer aux Officiers
des lieux , le tout à peine , en cas de contravention
, contre les hommes , des Galeres à
perpetuité , & contre les femmes , d'être ra
fées & enfermées pour le refte de leurs jours
dans les lieux que nos Juges eftimeront à pro-
& de confifcation des biens des uns &
des autres.
pos ,
III. Ordonnons à tous nos Sujets , & notamment
à ceux qui ont ci- devant profeffé la
Religion Prétenduë Reformée , où qui font
nez de parens qui en ont fait profeffion , de
faire baptifer leurs enfans dans les Eglifes des
Paroiffes où ils demeurent , dans les vingtquatre
heures aprés leur naiffance , fi ce n'eft
qu'ils ayent obtenu la permiffion des Archevêques
ou Evêques diocéfains de differer les
ceremonies du Baptême pour des raiſons con-
2. vol. fideJUIN
1724. 142F
fiderables ; Enjoignons aux Sages-femmes &
autres perfonnes qui affiftent les femmes dans
leurs accouchemens , d'avertir les Curez des
lieux de la naiffance des enfans , & à nos
Officiers & à ceux des Sieurs qui ont la haute
Jultice , d'y tenir la main , & de punir les
contrevenans par des condamnations d'amendes
, même par de plus grandes peines , fuivant
l'exigence des cas.
1
IV. Quant à l'éducation des enfans de ceux
qui ont ci-devant profeffé la Religion prétendue
Reformée , ou qui font nez de parens qui
en ont fait profeffion , voulons que l Edit du
mois de Janvier 1686. & les Declarations des
13.Decembre 1698. & 16.Octobre 1700. foient
executées en tout ce qu'elles contiennent , &
en y ajoûtant , Nous défendons à tous nofdits
Sujets d'envoyer élever leurs enfans hors
du Royaume , à moins qu'ils n'en ayent obtenu
de Nous une permiffion par écrit fignée
de l'un de nos Secretaires d'Etat , laquelle
Nous n'accorderons qu'après que Nous aurons
etté fuffifamment informez de la catholicité
des peres & meres , & ce à peine , en
cas de contravention , d'une amende , laquelle
fera reglée à proportion des biens & facultez
des
peres & meres defdits enfans , & neanmoins
ne pourra eftre moindre que de la
fomme de fix mille livres , & fera continuée
par chaque année que leurfdits enfans demeureroient
en Pais étrangers , au préjudice de
nos défenfes ; à quoy Nous enjoignons à nos
Juges de tenir exactement la main.
V. Voulons qu'il foit établi , autant qu'il
fera poffible , des Maîtres & des Maîtreffes
d'Ecole dans toutes les Paroiffes où il n'y en
a point, pour inftruire tous les enfans de l'un
& de l'autre fexe , des principaux myſteres &
I. vol. I ij de
-
1422 MERCURE DE FRANCE.
devoirs de la Religion Catholique , Apoftolique
& Romaine , les conduire à la Meffe tous
les jours ouvriers , autant qu'il fera poffible ,
leur donner les inftructions dont ils ont befoin
fur ce fujet , & avoir foin qu'ils affiftent
au Service divinles Dimanches & les Fêtes,
comme auffi pour y apprendre à lire , & même
écrire à ceux qui pourront en avoir befoin
, le tout qu'il fera ordonné par les Arche
véques & Evêques , en conformité de l'Article
xxv. de l'Edit de 1695. concernant la
Jurifdiction Ecclefiaftique : Voulons à cet effet
que dans les lieux où il n'y aura pas d'autres
fonds , il puiffe eftre impofé fur tous les
habitans la fomme qui manquera pour l'établiffement
defdits Maîtres & Maîtreffes jufqu'à
celle de cent cinquante livres par an pour
les Maîtres , & de cent livres pour les Maîtreffes
, & que les Lettres fur ce neceffaires
foient expediées fans frais , fur les avis que
les Archevêques & Evêques diocéfains , &
les Commiffaires départis dans nos Provinces
pour l'execution de nos ordres , Nous en donneront.
VI. Enjoignons à tous les peres , meres ,
Tuteurs & autres perfonnes qui font chargées
de l'éducation des enfans , & nommément
de ceux dont les peres ou les meres ont
fait profeffion de la Religion Prétenduë Ré
formée , ou font nez de parens Religionnaires
, de les envoyer aux Écoles & aux Cathechifmes
jufqu'à l'âge de quatorze ans , même
pour ceux qui font au- deffus de cet âge jufqu'à
celui de vingt ans aux inftructions qui
fe font les Dimanches & les Fêtes , fi ce n'eſt
que ce foient des perfonnes de telle condition
qu'elles puiffent , & qu'elles doivent les faire
inftruire chez elles , ou les envoyer au Colle-
I. vol.
· ge,
JUIN 1724 . 1423
ge , ou les mettre dans des Monafteres ou.
Communautez regulieres , enjoignons aux Curez
de veiller avec une attention particuliere
fur l'inftruction defdits enfans dans leurs Paroiffes
, même à l'égard de ceux qui n'iront
pas aux Ecoles ; Exhortons & neanmoins enjoignons
aux Archevêques & Evêques de s'en
informer foigneufement ; ordonnons aux peres
& autres qui en ont l'éducation , & particulierement
aux perfonnes les plus confiderables
par leur naiffance ou leurs emplois , de
leur reprefenter les enfans qu'ils ont chez
eux , lorfque les Archevêques ou Evêques
l'ordonneront dans le cours de leurs vifites ,
pour leur rendre compte de l'inftruction qu'ils
auront reçûë touchant la Religion ; & à nos
Juges , Procureurs & à ceux des Sieurs qui
ont la Haute Juftice , de faire toutes les diligences
, perquifitions , & Ordonnances neceffaires
pour l'execution de nôtre volonté à
cet égard , & de punir ceux qui feroient negligeans
d'y fatisfaire , ou qui auroient la temerité
d'y contrevenir de quelque maniere
que ce puiffe eftre , par des condamnations
d'amende qui feront executées par provifion,
nonobftant l'appel , à telles fommes qu'elles
puiffent monter.
VII. Pour affurer encore plus l'execution de
P'Article précedent , voulons que nos Procureurs
, & ceux des Sieurs Hauts- Jufticiers fe
faffent remettre tous les mois par les Curez ,
Vicaires , Maîtres ou Maîtreffes d'Ecoles , ou
autres qu'ils chargeront de ce foin , un état
exact de tous les enfans qui n'iront pas aux
Ecoles , ou aux Cathechifmes & inftructions ,
de leurs noms , âges , fexes , & des noms
de leurs peres & meres, pour faire enfuite
les pourfuites neceffaires contre les peres &
I. vol .
I iij meres,
1424 MERCURE DE FRANCE.
meres , Tuteurs ou Curateurs , ou autres chargez
de leur éducation , & qu'ils ayent foin de
rendre compte , au moins tous les fix mois , à
nos Procureurs Generaux , chacun dans leur
Reffort , des diligences qu'ils auront faites à
cet égard, pour recevoir d'eux les ordres &
les initructions neceffaires.
VIII. Les fecours fpirituels n'étant en aucun
temps plus neceffaires , fur tout à ceux
de nos Sujets qui font nouvellement réunis
à l'Eglife , que dans les occafions de maladies
où leur vie & leur falut font également
en danger , voulons que les Medecins , & à
leur défaut les Apotiquaires & Chirurgiens
qui feront appellez pour vifiter les malades ,
foient tenus d'en donner avis aux Curez ou
Vicaires des Paroiffes dans lefquelles lefdits
malades demeureront , auffi - tôt qu'ils jugeront
que la maladie pourroit être dangereufe ,
s'ils ne voyent qu'on les y ait appellez d'ailleurs
; afin que lefdits malades , & nommément
nos Sujets nouvellement réünis à l'Eglife
, puiffent en recevoir les avis & les con-
Iolations fpirituelles dont ils auront befoin ,
& le fecours des Sacremens , lorfque lesdits
Curez ou Vicaires trouveront lefdits malades
en état de les recevoir : Enjoignons aux parens
, ferviteurs & autres perfonnes qui feront
auprès defdits malades , de les faire entrer
auprès d'eux , & de les recevoir avec la
bienféance convenable à leur caractere ; &
voulons que ceux defdits Medecins , Apotiquaires
& Chirurgiens qui auront negligé de
ce qui eft de leur devoir à cet égard , & pareillement
les parens , ferviteurs & autres qui
font auprés defdits malades , qui auront refufé
aufdits Curez ou Vicaires , ou Prêtres envoyez
par eux , de leur faire voir leſdits mala-
2. vol.
des ,
JUIN 1724. 1425
2
des , foient condamnez en telle amende qu'il
appartiendra , même les Medecins , Apotiquaires
, Chirurgiens , interdits en cas de recidive
, le tout fuivant l'exigence des cas.
IX. Enjoignons pareillement à tous Curez ,
Vicaires & autres qui ont la charge des ames,
de vifiter foigneufement les malades , de
quelque état & qualité qu'ils foient , notamment
ceux qui ont ci - devant profeffé la Religion
Prétendue Reformée , ou qui font nez
de parens qui en ont fait profeffion , de les exhorter
en particulier & fans témoins , à recevoir
les Sacremens de l'Eglife , en leur donnant
à cet effet toutes les inftructions neceffaires
avec la prudence & la charité qui convient
à leur miniftere ; & en cas qu'au mépris
de leurs exhortations & avis falutaires ,
lefdits malades refufent de recevoir les Sacremens
qui leur feront par eux offerts , & declarent
enfuite publiquement qu'ils veulent
mourir dans la Religion Frétendue Reformée,
& qu'ils perfiftent dans la declaration qu'ils
en auront faite pendant leur maladie , voulons
que s'ils viennent à recouvrer la fanté ,
le procès leur foit fait & parfait par nos Baillifs
& Senéchaux, à la requête de nos Procu-
& qu'ils foient condaninez au banniffement
à perpetuité , avec confifcation de
leurs biens , & dans les Païs où la confifcation
n'a lieu , en une amende qui ne pourra
être moindre que de la valeur de la moitié de
leurs biens ; fi au contraire ils meurent dans
cette malheureufe difpofition , Nous ordonnons
que le procès fera fait à leur memoire
par noldits Baillifs & Senéchaux , à la requê
te de nos Procureurs, en la forme prefcrite
par
les Articles du Titre xx11 . de nôtre Ordonnance
du mois d'Août 1'70 . pour être
2. vol. I iij leurreurs
,
1426 * MER CURE DE FRAN CE.
leurdite memoire condamnée avec confiícation
de leurs biens , dérogeant aux autres peines
portées par la Declaration du 29. Avril
1686. & de celle du 8. Mars 1715. lefquelles
feront au furplus executées en ce qui ne fe
trouvera contraire au prefent Article ; & en
cas qu'il n'y ait point de Bailliage Royal dans
le lieu où le fait fera arrivé , nos Prevôts &
Juges Royaux , & s'il n'y en a pas , les Juges
des Sieurs qui y iy ont la Haute Juftice , en
informeront & envoyeront les informations
par eux faites aux Greffes de nos Bailliages
& Senéchauffées d'où reffortiffent lefdits Juges
, ou qui ont la connoiffance des Čas
Royaux dans l'étendue defdites Juftices , pour
y être procedé à l'inftruction & au Jugement
du procès , à la charge de l'appel en nos
Cours de Parlement.
X. Voulons que le contenu au précedent
Article foit executé , fans qu'il foit befoin
d'autre preuve pour établir le crime de relaps,
que le refus qui aura efté fait par le malade
des Sacremens de l'Eglife offerts par les Curez
, Vicaires ou autres ayant la charge des
ames , & la declaration qu'il aura faite publiquement
, comme ci-deffus , & fera la preuve
dudit refus & de ladite declaration publique
établie par la dépofition defdits Curez ,
Vicaires , ou autres ayant la charge des ames ,
& de ceux qui auront efté prefens lors de ladite
declaration , fans qu'il foit neceffaire que
les Juges du lieu fe foient tranfportez dans la
maifon defdits malades , pour y dreffer procès
verbal de leur refus & declaration , & fans
que lefdits Curez ou Vicaires qui auront vifité
lefdits malades , foient tenus de requerir
le tranfport defdits Officiers , ni de leur dénoncer
le refus & la declaration qui leur au-
2. vol.
га
F
JUIN 1724. 1427
ra été faite , dérogeant à cet égard aux Declarations
des 29. Avril 1686. & 8. Mars
1715. en ce qui pourra être contraire au prefent
Article & au précedent.
XI. Et attendu que Nous fommes informez ,
que ce qui contribue le plus à confirmer ou
à faire retomber lefdits malades dans leurs
anciennes erreurs , eft la prefence & les exhortations
de quelques Religionnaires cachez
qui les affiftent fecretement en cet état , &
abufent des préventions de leur enfance & de
la foibleffe où la maladie les reduit , pour les
faire mourir hors du fein de l'Eglife , Nous
ordonnons que le procès foit fait & parfait
par nos Baillifs & Senéchaux , ainfi qu'il eft
dit ci-deffus , à ceux qui fe trouveront coupables
de ce crime , dont nos Prevôts ou autres
Juges Royaux pourront informer , même
les juges des Sieurs qui auroient la Haute-
Juftice dans les lieux où le fait feroit arrivé
, s'il n'y a point de Bailliage ou Senéchauf
fée Royale dans lefdits lieux ; à la charge d'envoyer
les informations au Bailliage Royal
comme deffus , pour être le procès continué
par nos Baillifs & Senéchaux , & les coupables
condamnez ; fçavoir , les hommes aux
Galeres perpetuelles ou à temps , felon que
les Juges l'eftimeront à propos , & les femmes
à être rafées & enfermées dans les lieux
que nos Juges ordonneront , à perpetuité ou
à temps , ce que Nous laiffons pareillement à
leur prudence.
XII. Ordonnons que fuivant les anciennes
Ordonnances des Rois nos prédeceffeurs , &
l'ufage obfervé dans nôtre Royaume , nul de
nos Sujets ne pourra être reçû en aucune
chsrge de Judicature dans nos Cours , Bailliages
, Sené chauffées , Prevôtez & Juftices ,
2. vol. I v ni
1428 MERCURE DE FRANCE.
ni dans celles des Hauts Jufticiers , même
dans les places de Maires & chevins , &
autres Officiers des Hôtels de Ville , foit qu'ils
foient érigez en titre d'Office , ou qu'il y foit
pourvû par élection , ou autrement ; enfemble
dans celles de Greffiers , Procureurs , Notaires
, Huiffiers & Sergens , de quelque Jurifdiction
que ce puifle être , & generalement
dans aucun Office ou fonction publique , foit
en titre ou par commiffion , même dans les
Offices de notre Maifon & Maiſons Royales ,
fans avoir une atteftation du Curé , ou en
fon abfence , du Vicaire de la Paroiffe , dans
laquelle ils demeurent , de leurs bonne vie &
moeurs , enfemble de l'exercice actuel qu'ils
font de la Religion Catholique , Apoftolique
& Romaine.
XIII. Voulons pareillement que les Licences
ne puiffent être accordées dans les Univerfitez
du Royaume, à ceux qui auroient étudié en
Droit ou en Medecine , que fur des atteftations
femblables que les Curez leur donneront
, & qui feront par eux reprefentées à
ceux qui leur doivent donner lefdites Licences
; defquelles atteftations il fera fait mention
dans les Lettres de Licence qui leur feront
expediées , à peine de nullité; n'entendons
neanmoins affujettir à cette regle les
Etrangers qui viendront étudier & prendre
des degrez dans les Univerfitez de notre
Royaume , à la charge que conformément à
la Declaration du 26. Fevrier 1680. & à l'Edit
du mois de Mars 1707. les dégrez par eux
obtenus ne pourront leur fervir dans nôtre
Royaume .
XIV. Les Medecins , Chirurgiens , Apotiquaires
, & les Sages - Femmes , enfemble les
Libraires & Imprimeurs ne pourront être auffi
a mis
2. vol.
JUIN 1724. 1429
admis à exercer leur art & profeffion dans
aucun lieu de nôtre Royaume , fans rapporter
une pareille atteflation , de laquelle il fera
fait mention dans les Lettres qui leur feront
expediées , même dans la Sentence des Juges,
à l'égard de ceux qui doivent prêter ferment
devant eux , le tout à peine de nullité.
XV. Voulons que les Ordonnances , Edits
& Declarations des Rois nos Prédeceffeurs
fur le faitdes mariages , & nommément l'Edit
du mois de Mars 1697. & la Declaration du
15. Juin de la même année , foient executez
felon leur forme & teneur par nos Sujets nouvellement
réunis à la Foy Catholique , comme
par tous nos autres Sujets ; leur enjoignons
d'obferver dans les mariages qu'ils
voudront contracter , les folemnitez prefcrites
tant par les faints Canons , reçûs & obfervez
dans ce Royaume , que par lefdites Ordonnances
, Edits & Declarations , le tout
fous les peines qui y font portées , & même
de punition exemplaire , fuivant l'exigence
des cas.
XVI. Les enfans mineurs , dont les peres &
meres , Tuteurs ou Curateurs font fortis de
nôtre Royaume , & fe font retirez dans les
Pais étrangers pour caufe de Religion , pourront
valablement contracter mariage , fans attendre
ni demander le confentement de leurfdits
peres & meres , Tuteurs ou Curateurs abfens,
à condition neanmoins de prendre le confentement
& avis de leurs Tuteurs ou Curateurs
, s'ils en ont dans le Royaume , finon , il
leur en fera créé à cet effet , enfemble de leurs
parens ou alliez , s'ils en ont , ou au défaut
des parens & alliez , de leurs amis ou voifins
Voulons cet effet qu'avant de paffer
outre au contrat & celebration de leur ma-
2. vol. I vj riage, "
1430 MERCURE DE FRANCE .
riage , il foit fait devant le Juge Royal des
lieux où ils ont leur domicile , en prefence de
nôtre Procureur , & s'il n'y a point de Juge
Royal , devant le Juge ordinaire defdits lieux,
le Procureur Fifcal de la Juftice preſent , une
affemblée de fix des plus proches parens ou
alliez , tant paternels que maternels , faifans
l'exercice de la Religion Catholique , Apoſtolique
& Romaine , outre le Tuteur , ou le
Curateur defdits mineurs ; & au défaut de
parens ou alliez , de fix amis ou voifins , de
la même qualité , pour donner leur avis &
confentement , s'il y échet , & feront les Actes
pour ce neceffaires expediez fans aucuns frais,
tant de Juftice que de Sceau , Contrôle , Infinuations
ou autres ; & en cas qu'il n'y ait
que le pere ou la mere defdits enfans mineurs
qui foit forti du Royaume , il fuffira
d'affembler trois parens ou alliez du côté de
celui qui fera hors du Royaume, ou à leur
défaut, trois voifins ou amis , lefquels avec le
pere ou la mere qui fe trouvera prefent , & le
Tuteur ou Curateur, s'il y en a autre que le pe
re ou la mere , donneront leur avis & confentement
, s'il y échet , pour le mariage propofe
, duquel confenteinent dans tous les cas
ci-deffus marquez il fera fait mention fommaire
dans le Contrat de mariage , qui fera figné
par lefdits pere ou mere , Tuteur ou Curateur,
parens , alliez , voifins ou amis , comme auffi
fur le regiftre de la Paroiffe où fe fera la celebration
dudit mariage ; le tout fans que lef
dits enfans audit cas puiffent encourir les peines
portées par les Ordonnances contre les
enfans de famille qui fe marient fans le confentement
de leurs peres & meres ; à l'effet
de quoy Nous avons dérogé & dérogeons
pour ce regard feulement aufdites Ordonnan-
2. vol. ces,
JUIN I 24. 1431
ces , lefquelles feront au furplus executées
felon leur forme & teneur.
XVII . Défendons à tous nos Sujets , de
quelque qualité & condition qu'ils foient , de
confentir ou approuver que leurs enfans , &
ceux dont ils feront Tuteurs ou Curateurs fe
marient en Païs étrangers , foit en fignant les
Contrats qui pourroient être faits pour parvenir
aufdits mariages , foit par acte antérieur
ou pofterieur pour quelque caufe & fous quelque
prétexte que ce puiffe être , fans nôtre.
permiffion expreffe & par écrit , fignée par
l'un de nos Secretaires d'Etat & de nos Commandemens
, à peine des Galeres à perpetuité
, contre les hommes , & de banniffement
perpetuel contre les femmes , & en outre de
confifcation des biens des uns & des autres ,
& où confifcation n'auroit pas lieu , d'une
amende qui ne pourra eftre moindre que de la
moitié de leurs biens.
XVIII. Voulons que dans tous les Arreſts
& Jugemens qui ordonneront la confifcation
des biens de ceux qui l'auront encouruë , fuivant
les differentes difpofitions de nôtre prefente
Declaration , nos Cours & autres nos
Juges ordonnent que fur les biens fituez dans
les Païs où la confifcation n'a pas lieu , où
fur ceux non fujets à confifcation , ou qui ne
feront pas confifquez à nôtre profit , il fera
pris une amende qui ne pourra eftre moindre
que de la valeur de la moitié defdits biens ,
Jaquelle amende tombera ainfi que les biens
confifquez , dans la regie des biens des Religionnaires
abfens , pour eftre employez avec
le revenu defdits biens à la fubfiftance de
ceux de nos sujets nouvellement réunis qui
auront befoin de ce fecours , ce qui aura
lieu pareillement à l'égard de toutes les amen-
2. vol. des,
-432 MERCURE DE FRANCE.
des , de quelque nature qu'elles foient , qui
feront prononcées contre les contrevenans à
nôtre prefente Declaration , fans que les Receveurs
ou Fermiers de notre Domaine y puiffent
rien prétendre.
SUPLEMENT.
COURONNEMENT du Pape
Benoist XIII.
L
>
E 4. Juin , Fête de la Pentecôte , la
Ceremonie du Couronnement du
nouveau Pape fe fit à Rome. Sa Sainteté fe
rendit dans la Salle des Paremens , où elle
fut reçûë par les Cardinaux que M. Gambarucci
, Premier Maître des Ceremonies
, avoit invitez de s'y trouver. Le
Pape ayant été revêtu de l'Amic , de
l'Aube , de la Ceinture de l'Etole ,
d'une Chappe & d'une Mitre de toile
d'or , un des Sous - Diacres Apoftoliques ,
Auditeur de Rote , prit la Croix , &
commença à marcher proceffionnellement
vers l'Eglife de Saint Pierre
dans l'ordre fuivant : Les Ecuïers de
Sa Sainteté , les Cameriers d'honneur
& les Cameriers fecrets vêtus de rouge
, le Fifcal de Rome , les Avocats
Confiftoriaux en habits violets bordez
d'hermine , les Chapelains fecrets vê-
2. vol .
tus
JUIN 1724. 1433
tus de rouge , les Acolytes , les Auditeurs
de Rote , les Sous - Diacres en Rochet
& en Chappes , fix Chapelains portans
des Mitres dans leurs mains , M. Falconieri
, Gouverneur de Rome , les Princes
du Soglio , & tous les Officiers de la
Maifon du Pape : après la Croix , les
Cardinaux marchoient deux à deux vêtus
de leur Chappe rouge ; les Diacres
les premiers , enfuite les Prêtres , puis
les Evêques , tous accompagnez de leurs
Gentilshommes , Caudataires , & principaux
Officiers : ils étoient fuivis des
Confervateurs du Peuple Romain. Le
Pape qui venoit enfuite , étoit porté dans
fa Chaire Pontificale entre les Cardinaux
Ottoboni Imperiale , de l'Ordre des
Diacres , qui tenoient les bords de fa
Chappe ; & ayant à fes côtez les Maffiers
fuivis de la Garde Suifle , les Officiers
à la tête. Etant arrivé au Portique
de S. Pierre , il s'affit fur le Trône qui
y avoit été préparé entre les deux Cardinaux
Diacres le Cardinal Albani ,
Camerlingue de la fainte Eglife , & Archiprêtre
de l'Eglife de S. Pierre , après
l'avoir complimenté , lui préfenta le Chapitre
& le Clergé , qui lui baiferent les
pieds. Sa Sainteté remonta enfuite dans
fa Chaire , & entrant dans l'Eglife par le
grand Portail , elle alla fe mettre à ge-.
2. vol.
noux
1434 MERCURE DE FRANCE.
>
noux devant l'Autel du S. Sacrement ,
où elle quitta fa Mitre pour faire fa priere
, après laquelle le Pape fut porté à la
Chapelle de S. Gregoire , dite Clementine
: il fe mit fur fon Trône , à côté duquel
fe placerent les deux Cardinaux
Diacres le Connêtable Colonne , le
Marquis Clement Spada - Varalli , le
Comte Jacques Bolognetti , le Comte
Fabio Carandini , & le Comte dell'Aquillara
Prieur & Confervateur du
Peuple Romain . Sa Sainteté reçût les
Cardinaux au baifer de la main droite ;
les Patriarches , les Archevêques & les
Evêques , au baifer du genou . Le Pape
fe leva enfuite & donna fa benediction ;
puis ayant quitté fa Mitre , il commença
l'Office de Tierce , pendant lequel il
fut deshabillé par le Cardinal de l'Evangile
pour être revêtu de la Croix
pectorale , du Manipule , de l'Etole , de
la Tunique , de la Dalmatique , de la
Chafuble , des Gands & de la Mitre. A
la fin de Tierce , le Pape dit l'Oraifon ,
le Livre étant tenu par le Cardinal Del
Giudice , comme le plus ancien des Cardinaux
Evêques , & le Bougeoir par
M. Mathei , Archevêque de Fermo . Le
Comte Magnani , Ambaffadeur de Boulogne
, donna à laver au Pape pendant
qu'il recitoit les Prieres qui précedent
2. vol.
la
JUIN 1724.
1435
la celebration de la Meffe . Enfuite le
Cardinal Del Giudice lui mit l'Anneau
Pontifical au doigt ; après quoy Sa Sainteté
fut portée proceffionnellement vers
le grand Autel ; & lorfqu'elle fut arrivée
au milieu de l'Eglife , M. Bolza
dernier Maître des Ceremonies , tenant
un cierge allumé , mit le feu par trois
fois à des étoupes qui lui furent préfentées
par un Clerc de Chapelle , en repetant
à chaque fois , Pater fanite fic
tranfit gloria mundi . Le Pape étant def
cendu au pied du Sanctuaire du grand
Autel , dit de la Confeffion des Apôtres
il reçut au baifer de la joue les Cardinaux
Borgia , Cienfuegos & Conti , qui
font les trois derniers de l'ordre des Prêtres
, après quoy il commença l'Introibo
de la Meffe : étant monté à l'Autel , il
quitta fa Mitre , & reçut le Pallium des
mains du Cardinal Ottoboni . La Meffe
finie avec les Ceremonies accoûtumées ,
& le Pape ayant repris fes gands & fon
anneau , le Cardinal Albani , en qualité
d'Archiprêtre , & fuivi des Chanoines
de S. Pierre , lui préfenta une bourſe
remplie de monnoye ancienne , que Sa
Sainteté fit donner à fon Caudataire par
le Cardinal de l'Evangile. Le Pape alla
enfuite faire fa priere devant l'Autel du
S. Sacrement , d'où il fut porté à la lo-
2. vol.
ge
1436 MERCURE DE FRANCE.
ge de la Benediction : & à la vûë d'une
grande multitude de peuple qui étoit dans
la Place de S. Pierre; le Cardinal Inperial
lui ayant ôté fa Mitre , le Cardinal
Octoboni , qui étoit à la droite de Sa Sainteté
, lui mit la Thiare en prononçant
les paroles accoûtumées du Couronnement.
Le Pape donna la Benediction au
peuple qui y répondit par de grandes acclamations
: elles furent fuivies du fon
de toutes les cloches de la Ville , & de
plufieurs décharges de l'artillerie du Château
Saint - Ange. Les deux Cardinaux
Affiftans firent alors la publication de
l'Indulgence Pleniere , après quoy Sa
Sainteté donna une feconde Benediction ,
& étant allée dans la Chapelle de Sixte ,
elle y quitta fes habits Pontificaux pour
retourner dans fes Appartemens du Vatican
.
REMERCIEMENT du Pape au
Sacré College..
VENERABLES FRERES ,
I divins , il eft dit
Left vray qu'entre les enfeignemens
que celui des Freres
qui eft pauvre , fe doit réjouir de fon élevation
, afin que la main de Dieu en reçoive
de plus grandes loüanges , & que
2. vol.
celui
JUIN 1724. 1437
celui qui a dit que la lumiere éclate cntre
les tenebres , paroille avoir rehauffé
la gloire de ſes merveilles par la foibleffe
du fujet. Pour nous , qui nous fentons
dépourvûs des vertus requifes pour le
Miniftere Apoftolique , effrayez par le
fentiment que nous avons de nos pechez,
il nous fied mieux de nous attrifter fur
nôtre état , & de craindre les jugemens
que de nous glorifier de nôtre élevation .
›
C'est pourquoy dès que vous avez fongé
à nous charger du foin de toutes les
Eglifes , nous avons craint avec juftice
que Dieu terrible en fes confeils , en
nous élevant au- deffus des hommes , ne
nous brisât , & qu'entreprenant ce qui
eſt au delà de nos forces , nous ne fuffions
écrafez par le fardeau , & qu'enfin
nous n'entraffions dans le Saint des Saints
que pour y être opprimez par la gloire.
Mais lorfque faifis de frayeur , nous craignions
un Miniftere fi redoutable à nôtre
foibleffe , vôtre adinirable & officieuſe
unanimité a été pour nous une
preuve très-certaine des volontez celeftes
, aufquels nous avons jugé qu'il n'étoit
pas permis de refifter plus longtemps
.
En commençant donc par remercier
avec humilité Dieu Tout puiflant , qui
par vos fuffrages a élevé nôtre baffeffe
2. vol. fur
1438 MERCURE DE FRANCE.
fur ce Siege fublime de l'Apoftolat , nous
efperons que celui qui par fa vocation
fainte nous a engagé à commencer , fournira
auffi les forces neceffaires pour achever;
& qu'après avoir conferé la dignité
, il donnera les vertus qu'elle demande.
En fecond lieu , nous conferverons
toûjours un fouvenir reconnoiffant du
jugement favorable que vous avez fait de
nous , & n'oublierons jamais les empref
femens de vôtre bienveillance fraternelle
, que nous ne pouvons louer avec des
expreffions fuffifantes ; nous ne laifferons
échaper aucune occafion de vous en marquer
nôtre gratitude .
Il reste encore , Venerables Freres ,
que vous qui devez rendre un jour au
Prince de tous les Pafteurs , un compte
exact de vôtre choix , & mêine de notre
ad niniftration , nous fouvenant de ce
qu'exige de vous vôtre rang & vôtre employ
, vous foulagiez nôtre foibleffe par
l'affiduité de vos foins & par la fagetle
de vos confeils. Après avoir donné vos
fuffrages avec tant d'empreffement pour
élire un Pontife ; après l'avoir fi affectueufement
animé & encouragé à ne pas
fe refuser à vô re choix , à prefent qu'il
eft élû , & prefque accablé du fardeau
dont vous l'avez chargé , continuez de
2. vol. l'aider
JUIN 1724. 1439
l'aider avec les mêmes efforts de pieté &
de zele .
Afin donc de commencer les fonctions
de la fervitude Apoftolique par celui de
qui viennent tous les biens comme d'une
fource intariflable de lumiere & de falut,
nous vous demandons fur tout les fuffrages
de vos prieres au Pere des Mifericordes
; & par le Jubilé qui fera inceffamment
publié , nous inviterons les
autres Fideles de Jefus - Chrift à employer
les prieres , les aumônes , les jeûnes &
autres oeuvres de pieté & de penitence
chrêtienne , pour nous rendre favorable
la clemence divine , afin que nous gouvernions
d'une maniere falutaire le
peuple
de Dieu .
Comportons- nous , Venerables Freres ,
en Miniftres du Seigneur , & confiderant
ferieufement les befoins de la fainte Eglife
, que nous ne pouvons voir fans verfer
des larmes , foyons tels en toutes chofes
,, que nous devenions un modele de
bonnes oeuvres , afin qu'après avoir ramené
les moeurs des Chrêtiens , & furtout
la Difcipline Clericale à leur ancienne
fainteté , nous puiffions nous promettre
avec plus de certitude le fecours
de celui qui eft la fainteté même .
2. vol.
Sur
1440 MERCURE DE FRANCE .
Sur le Pontificat du Cardinal Orfini Benoift
XIII. prédit par Dom Fabio Cara
iolo dans l'Anagramme faite en
1698.
Vincentius Maria Urfinus Dominicanus .
Vir mirus , fcando in Vaticanum fine nifu.
Onfenfu unanimi Petri cum ſcandis in ar- Con
cem ,
Si benè nifus abeft , undè renixus adeft
ORSINE , eximii decoris feliciter omen
Nomen erat , virtus fed magis omen erat.
Aggredere o fummos , venit jam tempus, honores
:
Intra. Quid Domini ftas Benedicte foris
?
En quartâfulget tuus inclytus Ordo Tiara ,
Et decorat gentem quinta Tiara tuam .
Hoc decus ut cumules , fanctis quæ moribus
obftant,
Expugna. In bello fic benè Miles eris.
a Genefis cap. 21. V, 31
b Benedi &us XIII . difciplinæ accuratioris vinder
acerrimus. De eo Prophetia S. Malachiæ . MILES IN
BELLO .
2. vol.
APAPPROBATION.
J
'Ay lû par ordre de Monfeigneur le Garde
des Sceaux le Mercure de France du mois
de juin 2. vol. & j'ay crû qu'on pouvoit en
permettre l'impreffion . A Paris , le 15. Juillet
1724 .
HARDION.
TABLE
Des Principales Matieres , contenuës
dans le 2. vol . de Juin 1724.
Defcription
TECES fugitives , Elegie.
la de Plaisance du
Grand Seigneur. 125x
Impoffibilitez morales , Poëme . 1265
La Comteffe de Tende , nouvelle Hiftorique de
Madame de la Fayette.
Rondeau en Bouts- rimez.
Autres Bouts- rimez , & c.
Deux Sonnets .
Bouts- rimez à remplir.
1267
1992
1293
1296
1298
1299
Enigme en Bouts- rimez .
Reception des Commandeurs & Chevaliers
de l'Ordre du S. Efprit , l'ordre de la marche
& de la ceremonie , & c. 1300
Les deux Vautours & l'Aiglon , Fable. 1346
Relation du Couronnement de la Czarine faic
à Mofcou.
Elegie.
1348
1361
Memoire Hiftorique fur l'Exaltation du Pape.
Stances à Silvie.
1363
3359
Lettre écrite d'Evreux fur une Medaille d'or
trouvée dans cette Ville. 1361
Enigme .
1368
Relation , marche & cavalcade faite à Conftan-
1
tinople , au fujet du mariage d'une Sultane,
fille du G. S.
Chanfon , Duo noté.
1369
1377
Nouvelle's Litteraires & des beaux Arts , Hiftoire
de Gil-Blas.
1389
1378 Extraits de diverfes Lettres d'Italie , & c. 386
Tableaux expofez à Paris , & c.
Spectacles , Comedie de l'Eclypfe , & c. 192 L'Europe Galante .
Nouvelles Etrangeres
, de Conftantinople
,
& c.
1397
1399
Morts & naiffances des Pays Etrangers . 1410
Journal de Paris.
Declaration du Roi concernant la Religion
1411
1418
Supplement . Couronnement du Pape. 1432
Remerciement du Pape au Sacré College. 1436
Anagramme fur le Pape.
PA
Errata du 1. volume de Juin.
1,40
Age 1168. ligne 2. du bas interromp , lifez
j'interromps.
Page 1186. ligne 15. Chantis , lifez Cleantis .
Page 1:13.ligne 4.du bas Cambri , lifez Cam
bis -Langeron.
Page 1118. ligne 13. couru , lifez concouru.
Page 1231. ligne 7. Pelleré , lifez Pelvé.
L'Airnoté doit regarder la page 1377
1
1
FEB 19 1931
Presented by
to the
New York
Public
Library.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROT
AVRIL 1724 .
QUE COLLIGIT SPARGIT.
A PARIS ,
( GUILLAUME CAVELIER , au Palais .
GUILE CAVELIER , fils , rue
Chez S. Jacques , au Lys d'Or.
NOEL PISSOT, Quay des Auguftins, à la
defcente du Pont-neuf, à la Croix d'Or.
M DCC. XXIV.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
April
- Ju
THE NEW YORK
PUBLIC
335137
ASTOR , LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1907
I
AVIS .
ADRESSE generale pour toutes
chofes eft à M. M OREAU ,
Commis au Mercure , chez M. le Commiffaire
le Comte , vis- à -vis la Comedie
Françoife , à Paris. Ceux qui pour leur
commodité voudront remettre leurs Paquets
cachetez aux Libraires qui vendent le
Mercure à Paris , peuvent fe fervir de
cette voye pour les faire tenir.
On prie très - inftamment , quand on
adreffe des Lettres ou Paquets par la Pofte,
d'avoir foin d'en affranchir le Port ,
comme cela s'eft toûjours pratiqué , afin
d'épargner à nous le déplaifir de les
rebuter , & à ceux qui les envoyent ,
celui , non - feulement de ne pas voir
paroître leurs Ouvrages , mais même de
les perdre , s'ils n'en ont pas gardé de
copic.
9
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de
ta premiere main , & plus promptement
n'auront qu'à donner leurs adreſſes à M.
Moreau , qui aura foin de faire leurs pa-
& de les faire quets fans perte de temps ,
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Meffageries
qu'on lui indiquera.
Le prix eft de 30. fols.
607
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE AU ROY
A VRIL 1724:
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe .
LA VOLUPTE' PHILOSOPHIQUE.
ODE.
Oin, prévention ridicule ,
Dont le vulguaire eft entêté ,
Ofons prononcer fans fcrupule ,
Le nom charmant de volupté :
Envain le Portique en murmure ,
A ij
Bra608
MERCURE DE FRANCE,.
Bravons fon injufte cenfure ,
Dont la rigueur n'a rien d'humain ,
Volupté, douce enchantereſſe ,
Du Temple où regne la fageffe,
Daigne nous frayer le chemin,
Interprete de la nature ,
Qui lui revela fes fecrets ,
Aux mortels jadis Epicure •
Découvrit tes divins attraits ;
Seul il dévoila le myftere ,
Qu'aux yeux du préjugé vulgaire ,
Cachoient des dehors impofteurs ;
Tu parûs , ton éclat ſuprême ,
De tes plus fiers ennemis même ,
Te fit de zelez fectateurs .
溶
De faux fages fans te connoître ,
Oferont- ils te condamner ?
Qu'ils apprennent de ce grand maître
L'art heureux de te difcerner.
Bien- tôt une lumiere pure ,
Sqaura confondre l'impofture .
Qui
AVRIL 17247 609
Qui leur rend ton nom odieux :
Tel après les plus noirs orages ,
Phoebus triomphe des nuages ,
Qui le déroboient à nos yeux.
D'une rivale criminelle ,
Qui de ton nom fe pare envain ,
Ce vrai fage épris d'un beau zele ,
Sçût nous découvrir le venin.
L'une , dit-il , toûjours fevere ,
Du vice implacable adverſaire ,
Au fouverain bien nous conduit :
L'autre auffi funeſte qu'infame ,
Détruit le corps , abrutit l'ame
Des infenfez qu'elle féduit.
Toi feule aux vertus heroïques
Excite nos timides coeurs ,
Et par tes leçons énergiques ,
Des obftacles les rends vainqueurs ,
Ainfi du jeune fils d'Uliffe ,
Une divinité propice,
Conduifoit autrefois les pas :
A iij
. Et
610 MERCURE DE FRANCE.
Et par des fecours invifibles ,
Dans les travaux les plus penibles ,
Lui faifoit trouver des appas.
來
L'homme noblement mercenaire ,
Guidé par un inftinct fecret ,
Se propoſe un juſte ſalaire ,
Qui fuit toûjours le bien qu'il fait.
C'eſt cette volupté flateuſe ,
Qui d'une action vertueuse
Récompenfe un coeur genereux
Et dont la douceur innocente ,
Des plaifirs que le crime enfante ,
Ignore les remords affreux.
粥
J'apperçois la fiere Bellone :
Que de guerriers fuivent fes pas !
Mais quelle Déeffe leur donne ,
Ce noble mépris du trépas ?
Eft- ce toi , volupté charmante ,
Dont le doux espoir les enchante
Dans les plus perilleux travaux ?
Oui , toi feule au fein des allarmes ,
Leurs
AVRIL 1724
Leur caches les cruelles armes ,
De l'impitoyable Atropos.
語
Chere compagne de la gloire ,
C'eſt toi que le Heros pourſuit ;
fçais couronner la victoire ,
Toi feule en eft le digne fruit.
Sous differens noms déguiſée ,
Tu fçais de nôtre ame abuſée
Mouvoir les differens refforts :
Et de cette ardeur magnanime ,
Qui l'encourage , qui l'anime
Soutenir les heureux efforts.
M
Un coeur genereux fe fignale ,
Par le nombre de fes bienfaits ,
Je vois une main liberale
Prévenir même les fouhaits.
Si de cette vertu divine
Je développe l'origine .
C'eſt un intereſt glorieux :
Heureux principe , inſtinct fublime ,
D'un amour propre legitime ,
Qui trompe les vulguaires yeux.
A iiij
Loin
12 MERCURE DE FRANCE.
Loin des jeux dans la folitude ,
Quel mortel vois -je ſe cacher ?
Aux travaux d'une longue étude ,
Quels charmes ont fçû l'attacher.
Un doux plaifir naît de ſes veilles ,
Sage nature tes merveilles
Pour lui n'ont plus d'obscurité ;
Avec les Dieux même il partage ,
Le délicieux avantage
De jouir de la verité.
Dans une pauvreté Cyrique ,
Celui- ci met tout fon bonheur ,
D'une temperance ſtoïque ,
Cet autre cherit la rigueur.
Du tendre amour bravant les armes ,
Il en eft qui trouvent des charmes
A tirannifer leurs defirs :
Ainfi triomphant de foi- même ,
L'homme fait fon plaifir fuprême ,
Du mépris des plus doux plaifirs.
Reine
AVRIR 1724. 613
Regne à jamais , fous ton empire :
Daigne foumettre tous les coeurs ,
Volupté , tout ce qui refpire ,
Eprouve tes attraits vainqueurs.
La vertu te doit les hommages >
Des vrais Heros , & des vrais fages ,
Que tu fçais ranger fous-fa loi ,
Sans rougir , je prends ta défenſe ,
Sois toi- même la récompenſe
De ceux qui combattent pour toi.
Par M. de Chalamont de la Vifclede.
י
SUITE de l'examen de la Réponse du
R. P. Bouillard , à la Differtation fur
les Figures du Portail de S. Germain
des Prez , dont la premiere partie eft
dans le Mercure precedent..
Ais j'ai à répondre encore à ce
Mfçavant homme fur plufieurs faits
dépendans des deux queftions precedentes
* qu'il a auffi relevez , & que j'en ai
L'une eft fur la fignification des Figures
du Por ail de S. Germain , & l'autre far leur
antiquité.
A v
Lepa
614 MERCURE DE FRANCE.
feparez pour ne pas embaraffer la difpute.
1. Il demande , s'il eft croyable que
1'Eglife de S. Germain , eut été fans Por
tail juſqu'à Charlemagne , fous lequel je
batis celui d'aujourd'hui , & s'il y en
avoit un , dit- il , pourquoi le détruire ?
Je réponds , que certainement il
y en
avoit un , & que S. Gregoire de Tours
en fait mention au chapitre go. du Livre
de la Gloire des Confeffeurs ; mais qu'il
étoit placé au midi , comme je l'ai fait
voir , & qu'ainfi ce n'étoit pas le Portail
de la Tour , lequel regarde le couchant :
qu'au furplus bien des raiſons peuvent
faire renouveller un Portail ; qu'on n'eft
point furpris à Paris de voir que celui
de S. Gervais foit moins ancien que cette
Eglife , & qu'on ne le feroit pas non plus,
quand on bâtiroit auffi un frontifpice moderne
en la place du vieux Portail de
l'Eglife de Sainte Geneviève , qui eft fr
vilain. Mais que cela ne fe fera point
fait à S. Germain , fi comme j'ai montré
qu'il eft poffible , la Tour n'eft pas plus.
ancienne que l'Eglife.
2. Le P. Bouillard me taxe de caprice ,
fur ce que je contefte la grande antiquité
du Portail de S. Germain , pendant que
je parois admettre celle du Portail de
N. D. de Nefle la Repofte , dont les Figures
reprefentent aufli Sainte Clotilde ,
& fe , rois fils.
Mais
AVRIL 1724. 615
Mais mon défaut n'eft
pas
d'être
trop
credule ; n'ai -je pas obfervé dans la Differtation
, page 902. que le pied d'oye
que cette Reine a à ce dernier Portail eft
une Fable. Ainfi plus on aura été éloigné
de la naiffance de cette Fable , & plus on
aura été capable de la reprefenter comme
une Hiftoire à la Porte d'une Eglife . Il
me femble même peu certain que Sainte
Clotilde foit la Fondatrice de ce Monaftere
dès qu'on n'a que cette Figure , &
la tradition pour preuve d'un fait fi reculé.
Le P. Mabillon dit dans fes Annales ,
t. 1. p. 51. qu'on y garde un Diplome de
l'Empereur Lothaire , qui y paffe pour
être de Clotaire 1. fils de cette Princeffe ,
& peut- être n'en aura-t'il pas fallu davantage
pour faire imaginer , qu'elle au
roit fondé la maifon avec le fecours de
fes trois fils , & pour les reprefenter tous
au Portail. Comme il y a d'anciennes
familles , qui chimerifent de bonne- foi
fur leur origine ; il y a auffi d'anciennes
Eglifes qui les imitent.
3. J'ai dit que ce n'eft point la coutume
de mettre aux Portes des Eglifes des
parens des Fondateurs , qui feroient
inorts avant la fondation , parce qu'on
n'y place que des bienfaiteurs , & j'ai
ajoûté que c'eft feulement à ce titre
qu'on voit une longue fuite de Rois au
A. vj
fron616
MERCURE DE FRANCE.
frontifpice de Nôtre- Dame de Paris.
L'Hiftorien de S. Germain remarque ,
que je ferois embaraffé de prouver que
tous ces Monarques euffent fait des liberalitez
à cette Eglife . Mais n'en eft- on pas
certain , dès qu'elle a été fous leur Empire
? La conceffion ou la confirmation du
moindre privilege n'eft- elle pas une grace
? & peut-on fuppofer qu'il y ait eu
aucun Roi , dont elle n'ait reçû au moins
quelque femblable bien- fait ? Il convenoit
donc parfaitement à l'Eglife mere
de la Ville regnante d'orner fon Portail
des Figures de fes Rois , jufqu'au temps
qu'on le bâtiffoit pour faire gloire de
leur protection , qu'elle avoit reffentie
plus qu'aucune autre , & pour apprendre
à leurs fucceffeurs , quand ils viennent
adorer Dieu dans cet augufte Temple
l'obligation qu'ils ont de continuer à la
favorifer d'une maniere finguliere.
D'autre part l'habile Benedictin veut
qu'on puiffe regarder comme bienfaicteurs
de l'Eglife de S. Germain les pere ,.
mere & freres du Fondateur , quoique
morts avant la fondation , parce qu'ils ne
faifoient enſemble qu'une famille , ce qui
eft une idée qui lui eft particuliere. On
difoit bien que les enfans participoient au
merite des fondations de leurs peres &
meres , après la mort defquels ils les
trou-
*
AVRIL 1724. 617
a
troubloient fouvent , & c'eft pourquoi
en avoit grand foin de les leur faire approuver
, quelques jeunes qu'ils fuffent ;
mais je n'avois encore entendu dire à
perfonne que des peres & meres participaffent
à l'honneur des Fondations faites
par leurs enfans depuis leur decès.
Pour moi , s'il eft vrai que Clovis , Sainte
Clotilde , Thierry & Clodomir foient
reprefentez au Portail de S. Germain , je
eroirai , qu'ils y feront feulement pour
relever davantage le Fondateur , en faifant
voir qu'il étoit fils & frere d'autres
grands Rois.
4. Je puis m'être exprimé trop fortement
, en difant que Pepin avoit eu place
à ce Portail comme amplificateur on
reftaurateur du Monaftere , quoique j'aye
en cela parlé comme le Moine Helgaud ,
qui felon la coutume des courtifans a fait ~
honneur au Roi Robert du bâtiment de
' Eglife de S. Germain , qui eft neanmoins
dû à l'Abbé Morard , ce Monarque
y ayant feulement contribué par fes
largeffes. Ce fut pareillement l'Abbé
Lantfroy , qui durant près de douze ans
rétablit ce Monaftere , fous la protection
de Pepin , il concerta avec ce Prince la
Subftituto in regno Pipino ... Lantfredus
abfolvitur , qui reverfus annis fere X11 in reftauratione
Monafterii.... occupatur Hift . transkat.
S. Germani. tranfla618
MERCURE DE FRANCE.
1
tranflation du corps de S. Germain , qui
devoit être d'une grande reffource pour
cette reftauration ; car on fçait combien
la liberalité des grands & des petits fe
déployoit à de telles fêtes , & celle de
Pepin , qui fut toute royale en cette occafion
par la donation qu'il fit du Domaine
de Palaifeau , dût être un puiffant
aiguillon pour les y engager.
5. Le P. Bouillard ne comprend pas ,
comment je ne me tiens point pleinement
affuré fur la tradition de l'Abbaye de
S. Germain , & une infcription moderne
, que le tombeau original qu'on croit
être de Fredegonde , foit veritablement
de cette fameufe Reine , ni parconfequent
que la Couronne des Rois de France
fut deflors feinblable à celle qu'on
voit à ce Tombeau. Il avoue pourtant
que le P. Daniel en doute auffi . Il dit
qu'on n'oublie point les fepultures des
Rois & des Reines ; mais cependant il y
en a plufieurs inconnuës ; il ajoûte qu'on
n'a jufqu'ici découvert que quatre Reines
inhumées à S. Germain , mais on
pourra en déterrer encore d'autres ; car
les Moines de la Congregation de Saint
Maur , fi vifs à conferver , & à éclaircir
les antiquitez des Monafteres qu'ils poffedent
, n'ont pas toûjours été dans celuilà
, & après tant de révolutions , qui y
font
AVRIL 1724 610
font furvenues par les ravages des barbares
, les guerres civiles , les incendies ,
la corruption des moeurs , la ruine des
bâtimens , & leur renouvellement , ils
ne doivent point être furpris ft j'apprehende
qu'on ne foit tombé dans quelque
méprife pour des tombeaux , qui n'avoient
point d'infcription , & dont plufieurs
pouvoient avoir été changez de
place.
Une infcription recente fuffira-t'elle
feule alors pour me raffeurer contre cette
crainte & les traditions des Maiſons
-Religieufes n'en font- elles pas hazarder
quelquefois affez legerement ? Les Cordeliers
de Sées fe flatent que leur Convent
eft du temps même de S. François ,
& on lit depuis 50. ans à leur porte qu'il
a été fondé par les Rois Philippe Augufte
, Louis VIII . & S. Louis . Cependant
en 1450. ces Religieux ne fe difoient
que de la fondation de ce dernier
Monarque , qui en 1259. les gratifiat
d'une des pointes de la Sainte Couronne
d'Epine , qui y eft toûjours en grande
veneration , & il eft clair par leurs titresqu'ils
ne s'établirent dans cette Ville
qu'après l'an 1240. On voit auffi aux
Jacobins d'Argentan une infcription d'environ
cent ans pour faire foi , que Char
les III. Comte d'Alençon , & depuis Ar
che20
MERCURE DE FRANCE.
chevêque de Lyon prit l'habit de Saint
Dominique dans cette maifon , quoiqu'il
foit certain que ce fut dans celle des Jacobins
de Paris , laquelle ce Prince préfera
, à caufe que fon pere , tué à la bataille
de Crecy en 1346. y étoit enterré ,
comme les Sainte Marthe l'ont remarqué .
Pour me prouver que la Couronne
ornée de quatre fleurs-de- lys , qu'on voit
au tombeau en queftion , étoit en ufage
au vr. fiecle , il n'y a qu'à me citer d'autres
Couronnes fleuronnées de ce tempslà
; car que ce foient des Fleurs -de- Lys ,
ou d'autres Fleurs , cela eft indifferent
pour moi , qui fuis perfuadé que les Rois
de France n'ont pris les Lys pour partage
, que lorfqu'ils en ont compofé leurs
armoiries , ce qu'on attribue avec affez
de vrai- femblance à Louis le jeune , au
nom duquel celui de cette Fleur faifoit
allufion , & encore n'affecterent- ils point.
dès ce temps - là de les mettre auffi toûjours
à leur Couronne , puifque celle de
S. Louis au Portail des Quinze- vingt , &
celle de la Reine Clemence , femme de
Louis Hutin a fon tombeau dans les Jacobins
, ont de grands Fleurons affez differens
des Fleurs -de - Lys . Il eft certain
qu'on ne rencontre que fort tard des
Couronnes fleuronnées fur les fceaux ,
& fur les monnoyes des Rois.
A
=
うん
AVRIL 1724. 621
A l'égard des Figures du Portail de
3. Germain , ce n'eft pas la forme des
Couronnes feules qui m'arrête , c'eft
encore plus celle de la mitre , fur laquelle
le P. Bouillard a gardé le filence , &
qui eft auffi differente de celle que Saint
Amand a dans les Annales du P. Mabillon
, t. 1. p. 528. quoique fort pofterieure
au temps de S. Germain , qu'elle
eft femblable aux mitres d'aujourd'hui.
Cet Hiftorien a l'avantage de demeurer
avec le très- fçavant Pere de Montfaucon ,
qui ramaffe tout ce qu'on connoît de monumens
profanes & Ecclefiaftiques , dont
il donne un immenfe Recueil , il peut
fçavoir de lui , s'il a vû de pareilles mitres
, qui fuffent indubitablement du fiecle
dont il s'agit , & à rapporter ſon témoignage
, car je ne cherche nullement
à chicanner.
6. La décifion de l'article fuivant eft
bien plus facile , puifque je n'ai qu'à
m'expliquer plus clairement fur ce que
j'ai dit que S. Germain n'eft devenu Patron
de la grande Eglife de l'Abbaye , que
depuis l'an 754. auquel fon corps y fut
tranfporté. Je parois excufable au P.
Bouillard de ne fçavoir pas à fond l'Hiftoire
de ce Monaftere . 11 remarque que
S. Germain fut honoré comme Saint dès
après la mort , que la grande Eglife fut
bien622
MERCURE DE FRANCE.,
bien tôt auffi appellée de fon nom , &
qu'il ne fe fit point de Dedicace de cette
Eglife , lors de la tranflation de fes Reliques
, ce qui auroit été neceffaire pour
qu'il en fut devenu Patron .
Mais fi c'eft- là ce que j'ignorois de
I'Hiftoire de l'Abbaye , allurément je n'en
étoit gueres moins inftruit que fon Hiftorien
même , & comment a -t'il fuppofe
que je ne fçavois pas que S. Germain fé
fut honoré dès après la mort ? puifque
j'ai rapporté page 905. la donation que
fit Berticran , fon difciple , pour meriter
qu'il intercedat pour lui auprès de Dieu ,
& ipfe fanctus Pontifex pro meis facino
ribus deprecari dignetur. Quand je n'au
rois pas lu dans les Originaux les paffages
qui prouvent que la grande Eglife por
toit quelquefois le nom de S. Germain ,
avant la tranflation du corps de ce Saint,
Je les aurois du moins toûjours vûs dans
le fupplement de la Diplomatique , pages
24. & 25. & dans l'Eglife de Paris
Vengée ,, pages 54. & fuivantes , où ils
font
rapportez ; car je lifois avec plaifir
tout ce qui fe publioit dans la difpute
d'entre le P. Germon & le P. Mabillon
fur la Diplomatique , témoin la Differtation
manufcrite que le P. le Long a in
diquée dans fa Bibliotheque Hiftorique
de France , n. 12407. où j'ai tâché de
prouver
AVRIL 1724.-
613
:
prouver que le Docte Jefuite doutoit
trop , & que le fçavant Benedictin ne
doutoit pas affez , qui eft à quoi des perfonnes
fort fenfées ont volontiers fouf
crit. Témoin encore une lettre imprimée
dans les Memoires de Trevoux du mois
de Mars 1716. & dans l'Hiftoire du Diocéfe
d'Evreux . où je crois avoir démon
tré pour l'éclairciffement de l'Hiftoire
de Normandie, que les Lettres de Hugues
Archevêque de Rouen , & de Gilles
Evêque d'Evreux au Pape Alexandre III .
que le fçavant P. Conftant , qui étoit
entré dans la conteftation contre le P.
Germon , prétendoit fuppofées , font trèsfinceres.
Mais il eft vrai , que nonobſtant
que je fuffe informé de toutes ces circonftances
, je ne laiflois pas de croire ,
comme je fais encore , que S. Germain
n'étoit pas deflors regardé comme Patron
de la grande Eglife.
Les noms de lieu dépendent des peuples
, & il étoit fort naturel qu'ils donnaffent
le nom de S. Germain au Monaftere
, où ils l'alloient honorer , qu'ainfi
ils difent l'Abbaye de S. Germain , l'Eglife
de S. Germain. Mais cela ne changeoit
pas l'état des chofes , & ne faifoit
pas que le Saint fut déja le Patron d'une
Eglife , où il n'étoit pas particulierement
honoré , il devoit l'être feulement de la
petite
24 MERCURE DE FRANCE.
petite Eglife contiguë où fon corps rez
pofoit , & où il recevoit les hommages
des fideles , ainfi felon cette idée il ne
devint Patron de la grande Eglife que
lorfqu'on l'en cut mis auffi en poffeffion
par la tranflation de fes Reliques , qui
dès ce moment l'en rendirent comme le
principal Patron. Du refte comme j'ai
attaché à cette tranflation l'honneur d'être
Patron de cette Eglife , fans parler
d'aucune nouvelle Dedicace , il étoit , ce
femble , aifé de voir que j'en faifois Saint
Germain fimplement Patron de devotion ,
qui eft neanmoins la maniere de l'être la
plus puiffante , parce qu'elle eft fondée
Tur la pieté du peuple , qui ne manque
point de donner toûjours la préference
aux Saints , qui font l'objet particulier de
fon culte comme on le voit encore à
Paris à l'égard de Sainte Geneviève , &
je n'avois garde de prétendre qu'il en fut
même déja le Patron titulaire , fçachant
bien que cette prérogative appartenoit à
9
S. Vincent.
SON
AVRIL 625 1724.
: ************* 茶籽
SONNET de M. D*** de Châlons
en Champagne.
Sur un pecheur qui commence àfe convertir.
S Eigneur qui connoiffez la grandeur de ma
De mon coeur agité calmez les mouvemens ,
Un malheureux penchant vers le crime m'entraîne
,
Un jufte effroi fuccede à mes égaremens .
Vous feul pouvez brifer une fatale chaîne
D'un tendre amour pour vous fixez les fentimens
,
Un partage odieux vous outrage , & me gêne,
Changez en faints regrets le trouble que je fens.
Eloignez- vous, plaiſirs , je détefte vos charmes,
Par vous du Ciel vengeur , j'irrite le couroux .
Un pecheur eft en proye , aux remords , aux
allarmes.
N'offenfons plus un Dieu tout puiffant &
jaloux .
Etei626
MERCURE DE FRANCE.
Eteignons promptement par des torrens de
larmes ,
Les feux que fa juftice allume contre nous.
REPONSE des Auteurs du Mercure
à la Dame , dont il eft parlé dans celui
du mois de Mars dernier, p. 428.
V
Ous nous faites l'honneur , Madame
, de nous prier de vous expli
quer toutes les differences qu'il y a entre
une Idylle , & une Eglogue. Il faut d'abord
vous avouer que jufqu'à prefent
nous n'avons pas beaucoup fenti ces differences
, perfuadez que les pieces qui portent
ce nom parmi nous ont le même objet
, & qu'elles veulent être traitées de
la même maniere . Nous voyons auffi que
deux de nos maîtres n'ont point diftingué
l'une de l'autre , & qu'ils les ont confondues
fous un même nom. Vous fçavez ,
Madame , l'idée que M. Defpreaux nous
donne de cette efpece de Poëme , dont il
décrit en ces termes le caractere.
Telle qu'une Bergere , au plus beau jour
de fête ,
De fuperbes rubis ne pare point fa tête ,
* Art Poëtique , Chant II.
1
Et
AVRIL 1724 627
Et fans mêler à l'or l'éclat des diamans ,
Cueille en un champ voifin fes plus beaux
ornemens.
Telle aimable en fon air , mais humble dans
fon ftile ,
Doit éclater fans pompe une élegante Idylle,
Et quelques vers après , en parlant
d'un Poëte qui n'a pas du talent pour
I'Idylle , il dit pour marquer fon égarement.
Et follement pompeux , dans fa verve indifcrette
,
Au milieu d'une Eglogue entonne la trom
pette.
Pour marquer le défaut oppofé , il nous
dit prefque tout de fuite .
On diroit que Ronfard fur fes pipeaux ruftic
ques ,
Vient encor fredonner fes Idylles Gothiques .
Ainfi , Madame , nulle difference entre
l'Eglogue & l'Idylle , felon M. Defpreaux
, dans un ouvrage tel que fon Art
Poëtique , ce qui eft ici à remarquer.
Le P. Rapin qui a écrit après lui ne
les diftingue pas davantage : l'Eglogue ,
dit- il , dans le xxvII . Art . de fes Réflexions
fur la Poëtique , eft le plus confiderable
des petits Poëmes ; c'est une image
de
628 MERCURE DE FRANCE.
de la vie des Bergers , &c. de forte que
fon caractere doit être fimple , fon efprit
aife. Le veritable de l'Eglogue eft la fimplicité
, la pudeur & la modeftie... Les
modeles qu'on doit fe propofer pour bien
écrire en ce genre de Poefie , font Theocrite
& Virgile... Mofchus & Bion , qui ont
écrit en ce genre de vers , ont auffi de
grandes beautz , & même de grandes délicateffes
dans leurs Idylles.... Les Espagnols
, comme Louis de Gongora , le Cameens
,font peu naturels dans leurs Paftorales
, dans leurs Idylles , & dans leurs
Eclogues. Vous nous direz peut- être que
ces derniers termes feinblent marquer
quelque difference ; mais au fonds elle
n'eft que dans l'expreffion ; en effet , plufieurs
Poetes François , Italiens , & Elpagnols
ont donné indiftinctement , tantôt
le nom d'Idylle , tantôt celui d'Eclogue
à leurs Poëfies Paftorales ; de forte , Madame
, que jufqu'à prefent vôtre queftion
pourroit bien ne nous paroître qu'une
queſtion de nom , fondée fur deux
differens mots Grecs , tels que font Idylle,
& Eglogue , aufquels il femble qu'on
ait affecté de donner une même fignification
dans nôtre Langue.
Mais ce ne feroit pas affez répondre à
l'honneur que vous nous faites que de
nous en tenir à cette efpece de décifion :
un
AVRIL 1724.
629
un efprit comme le vôtre n'y trouveroit
pas fon compte. Avoüons plutôt que les
deux Auteurs , que nous venons de citer ,
preffez par les bornes qu'ils s'étoient
prefcrites chacun dans fon genre de compoſition
, ne ſe ſont pas mis en peine d'entrer
dans cet examen , qui roule principalement
fur la grammaire , & que le
premier n'eut pas pû traiter agreablement
en vers.
Vous n'y perdrez cependant rien
Madame , & graces à l'érudition de M.
l'Abbé Fraguier , vous allez être entierement
fatisfaite fur cette matiere . Cet
illuftre Académicien fit il y a quelques
années une Differtation fur l'Eclogue , «
ce qu'il regarda comme une efpece de dé- «
laffement convenable dans le temps des «
vacations , & pour la campagne , où l'on «
cherche , dit- il , à mettre des amufe- «<
mens à la place des études ferieuſes. «
Heureux & fçavant amuſement , dont la
lecture en pleine affemblée Académique
fut fort applaudie , & qui eft encore goûtée
tous les jours par les amateurs de la
Poëfie Paftorale , dans le II. Tome des
Memoires de Litterature tirez des Regiftres
de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres , où cette Differtion
fe trouve imprimée.
Nous avons dit ce fçavant Abbé , «
B car
630 4
>>
MERCURE DE FRANCE.
» car c'eft lui qui va nous inftruire à
» fonds , dans la Langue Françoife , plus
>> d'un mot pour fignifier la Poëfie Pafto
>> rale , & nous employons prefque indifferemment,
dans cette acception le
» mot d'Eclogue , & celui d'Idylle. Ce
» qu'il y a de bizarre dans l'ufage , c'eſt
» qu'aucun de ces deux mots ne fignifie
» par lui-même , & dans fon origine ce
» qu'on lui fait fignifier. Le mot d'Idylle
eft un terme diminutif pris de la Lan-
>> gue Grecque , & ne fignifie en foi
» qu'un ouvrage d'une étenduë medio-
» cre , fans en fpecifier le fujet , qui dé-
» pend de la volonté de l'Auteur. Le mot
d'Eclogue eft tout Grec. Le Latin l'a
» adopté , & foit en Grec , foit en Latin ,
» il ne fignifie autre chofe qu'un choix ,
» un triage , & il ne s'applique pas feu-
» lement à des pieces de Poefie , il s'é-
» tend à toutes les chofes que l'on choiſit
» par préference pour les mettre à part ,
» comme les plus précieufes. On le dit
>> des ouvrages de Profe , comme des ou
» vrages de. Poëfie , dans le même fens
» & on le dit de toute efpece de Poëfie ;
jufques- là que les anciens l'ont emn-
» ployé en parlant des Oeuvres d'Horace,
» & tout recemment on vient de les
» réimprimer en Angleterre , fous le
» titre d'Eclogues d'Horace , conformé-
לכ
ment
-
AVRIL 1724. -638-
ment à l'ancien ufage de ce mot Grec «
& Latin. Servius eft peut-être le pre- «
mier qui lui ait donné en Latin le fens «
que nous lui donnons en François , & «
qui ait appellé Eclogues , les Idylles
bucoliques de Theocrite. «<
К
e
Le mot d'Idylle eft moins déterminé «
à la Poëfie Paftorale que celui d'Eclo- «c
que. Les Odes de Pindare ont pour titre «<
είδος , qui et le primitif d' ειδύλλιον , α
dont nous avons fait Idylle. Theocrite a «<
compofé des Poëfies Paftorales , qu'il «
avoit apparemment intitulées βουκολικά,
mot que l'on trouve fouvent employé a
dans fes ouvrages. Servius remarque «
qu'il a compofé dix Eclogues , & c'eſt , «
fans doute , de ces Eclogues que veut «.
parler Quintilien , lorfqu'il dit que «<
Theocrite eft admirable en fon genre , «
mais que fa Mufe toute champêtre , & «
toute paftorale , redoute non -feulement «.
la gravité du barreau , mais même le «
commerce de la Ville. Admirabilis in «
fuo genere Theocritus , fed Mufa illa
ruftica & paftoralis non forum mode ,
verum etiam urbem reformidat. Ce juge- «
ment de Quintilien ne peut pas regar- «.
der les autres Poëfies de Theocrite .
Elles faifoient un corps d'environ «.
vingt pieces , de la même étendue à peu «
près , que les dix Eclogues, pour parler
Bij comk
“
632 MERCURE DE FRANCE .
» comme Servius . Elles étoient comprí❤
» fes fous le titre de sidunia , Idylles.
» Dans la fuite des temps les Grammai-
» riens qui ont recueilli les ouvrages de
» Theocrite , & qui d'ailleurs ont fait de
» grands changemens dans les titres des
» livres anciens , ont renfermé toutes ces
» differentes pieces fous un titre com-
» mun , & les ont toutes nommées Idyl-
» les , eiðúnnia. Et comme la plus belle ,
» & la plus précieuſe partie de ce Recueil
étoit celle qui contenoit les Bu-
» coliques , ou les pieces Paftorales , &
» que l'on ne connoifloit plus les ouvra-
» ges de Theocrite , que fous le nom
D
>> ques.
و
d'Idylles de Theocrite , l'uſage de nôtre
» Langue femble avoir reftraint ce mct
» à la Poëfie Paftorale , & aux Bucoli-
Il faut dire la même choſe du mot,
» Eclogue , dont la ſignification vague , &
» indéterminée par elle - même a été en-
» core plus reftrainte parmi nous aux
" Poëfies Paftorales , & n'a confervé
» dans nôtre Langue que cette unique
» acception , quoique les mots d'Idylle &
» d'Eclogue n'ayent jamais été employez
» par Theocrite , ni par Virgile. Nous
» devons donc ces deux mots aux Gram-
» mairiens Grecs ou Latins. Car les dix
pieces de Virgile qu'on nomme Eclo-
» gues , ne font pas toutes de pieces PaftoraAVRIL
1724. 633
torales. Sed eft fciendum , dit Servius ,- «
feptem Eclogas effe mere rufticas , quas «
Theocritus decem habet. Ainfi en Fran- «
çois les termes d'Idylle & d'Eclague «
font demeurez aux Pocfies champêtres ,, ce
peu près comme le mot de Poëlie , qui «
dans la Langue Grecque fignifie en ge- «
neral quelque ouvrage que ce foit , a «
été déterminé par l'ufage au plus riche «
ouvrage de l'imagination , que par ex- «<
cellence nous appellons Poëfie après les «<
Grecs & les Latins , qui nomment Poëte «<
celui qui réüffit dans cette efpece d'ou- «`
vrage , d'un mot qui dans l'acception «<
generale du terme Grec , veut dire-fimplement
un ouvrier , Пons. Ainſi le «
terme d'amour qui a pour objet tout ce «<
qui eft defirable , a été déterminé à fi- «
gnifier ce fentiment qui porte l'homme «<
& tous les animaux à la multiplication <<
de leur efpece , & qui fuivant la re- «<
marque de Platon , a fa racine dans un «<
defir de l'immortalité. «
Cependant, pour parler avec quelque
précifion , je crois que parmi nous «<
le mot Idylle , qui n'a point été reçû «
dans le Latin a plus retenu de fon an- «
cienne fignification , que le mot Eclo- ce
gue n'en a retenu de la fienne , puif- «<
qu'Eclogue ne fe dit en François que «
de la Poëfie Paftorale , au lieu qu'on »
Biij pour34
MERCURE DE FRANCE.
"
» pourroit nommer Idylle toute petite
» piece de Poefie qui n'auroit que fort
» peu de raport avec le genre Faftoral .
» Je me fervirai donc ici dú mot d'Eclo-
"gue dans l'acception qui eft purement
» de nôtre Langue , pour fignifier un
» Poëme Bucolique ou Paftoral , & je
» dirai, par exemple , après Servius , que
» Theotrite a fait dix Eclogues , à la dif-
» ference d'environ vingt autres pieces .
»'que je nommerai Idylles.
Vous conviendrez , fans doute , Madame
, que vôtre queftion eft déja toute
éclaircie par ce que je viens de vous rapporter
, & qu'il falloit pour cela un peu
de difcuffion , & d'une auffi bonne main ,
fur la valeur , l'abus , & la fixation des
termes d'Eclogue & d'Idylle , dont il
femble que jufqu'ici on n'a pas affez bién
démêlé la nature & la difference. Nous
comptons auffi que vous excuferez , en
faveur d'un tel éclairciffement , quelques
mots des Langues fçavantes , qu'il étoit
impoffible à l'habile Auteur de ne pas
employer. Nous fçavons d'ailleurs que
ces Langues ne vous font pas tout-à-fait
étrangeres.
Nous pourrions au refte en demeurer
à ce Préliminaire de la Differtation , &
finir ici cette Lettres mais nous croyons
que vous nous fçaurez encore plus de
gré ,
AVRIL 1724 635
gré , fi nous ajoûtons quelques autres endroits
qui fuivent ce que vous venez de
voir , & qui ont rapport à la queftion
qu'il vous a plû , Madame , de nous propofer.
L'Eclogue eft une efpece de Poëme <<
dramatique , où le Pocte introduit des «<
Acteurs fur une fcene , & les fait par- «
ler. De cette définition l'Auteur tire le
plan , & tout l'ordre de fa Differtation.
Car il examine avec l'étendue conve- <«<
nable. 1° Le lieu de la fcene. 2 ° Les c
Acteurs. 3 Les chofes qui fe paflent , «
& qui fe difent fur la fcene , & enfin «<
le ftile , & la maniere dont elles fe di- «
fent , & c. «
L'ancienne Tragedie , felon Ariftote , «
n'admettoit qu'un feul Acteur . Efchyle «
en ajoûta un fecond , & Sophocle en in- «
troduifitun 3. L'Eclogue à confervé ces «
trois états des pieces dramatiques. Un «
feul Berger fait une Eclogue : fouvent a
l'Eclogue en admet deux ; un troifiéme «<
y peut avoir place comme le juge des «
deux autres. C'eft ainfi que Theocrite «<
& Virgile en ont ufé dans leurs pieces
Bucoliques...... C
"
"
Quoiqu'en difent les Grammairiens , a
la feconde Idylle de Theocrite , qui
roule toute fur une paffion effrenée , «
n'eft point une Eclogue ; ce n'eft point &
Biiij ug
38 MERCURE DE FRANCE.
» un Poëme Bucolique..... Je fuis per-
» fuadé qu'il n'a fongé à rien moins qu'à
» faire une Idylle ruftique , ou une Eclo-
» gue , quand il a compofé cette piece ,
>> & c .
» Il faut avouer que la Poëfie Bucoli-
>> que
eft renfermée dans des limitez affez
» étroites...... Les Chanfons des Bergers
>> font bien moins fufceptibles de varieté.
» Je dis de cettė varieté qui puiſſe plaire,
» & qu'il n'engage le Poëte dans aucun
» des écueils que j'ai marquez ..... C'eſt
» peut- être pour cette raifon que les
>>
grands maîtres ont fait un fi petit nom-
>>> bre d'Eclogues. Les Critiques n'en
» comptent que dix dans le Recueil de
» Theocrite , & que fept dans celui de
Virgile..... J'ai déja ofé dire ma penſée
>> fur quelques endroits du Tityre , qui
» eft la premiere Eclogue , & du Maris ,
» qui eft la 1x & l'on ne doit pas mettre
>> au rang des Eclogues , ni Pollion , ni
» le filence. Ce font de pures Idylles ,
» & c.
>> De tout ceci il réfulte que d'environ
» trente pieces que nous avons de Theo-
» crite , fous le titre d'Idylles , & de dix
» que nous avons de Virgile , fous le titre
» d'Eclogues , à peine y a-t'il en tout huit
» ou dix Eclogues qu'on puiffe nommer
» ainfi , fuivant l'acception Françoiſe de
ce
AVRIL 1724. 637
ee mot. Il y en a bien moins encore dans «
les Auteurs modernes , <<
L'Auteur après avoir dit que le ſtile
du Poëme Bucolique doit être proportionné
aux fujets qui ont place dans
l'Eclogue , ftile qui ne doit point être
trop concis , l'Eclogue recevant avec
grace des Defcriptions étendues , & un
détail même de petites chofes , finit fa
Differtation , qui nous paroît en fon
genre une piece achevée , en difant qu'il
n'a fongé , en la compofant , qu'à nous
donner une idée diftincte de ce qu'on
appelle préciſement Poëfie Bucolique ,
Poefie Paftorale , ou Eclogue , trois termes
differens , qui ne fignifient , dit- il ,
qu'une même choſe.
Après ces éclairciffemens ajoûtez à
vos propres lumieres , il ne nous refte
plus , Madame , qu'à vous exhorter de
fuivre votre genie , & le goût que vôtre
féjour à la campagne vous a donné pour
la Poëfie Paftorale . Ce que nous avons
vû de vôtre façon nous fait penser que
Vous pouvez y réuffir , & que vous ne
prendrez point le change fur cet agreable
fujet. «Car pour ceux qui croyent avoir «<
fait une Eclogue , dit le fçavant Auteur
de la Differtation , «< lorfque dans une jolie
piece de vers , à laquelle ils don- «
ment ce titre , ils ont ingenieufement dé- «
By mêlé
638 MERCURE DE FRANCE.
" mêlé les myfteres du coeur , & manié
» avec fineffe les fentimens , & les ma-
» ximes de la galanterie la plus délicate
» ils ont beau nommer Bergers les per-
» fonnages qu'ils introduifent fur la fce-
» ne , ils n'ont point fait une Eclogue ,
» ils n'ont point rempli leur titre ; non
» plus qu'un Peintre , qui ayant promis
» un païfage ruftique , nous offriroit un
> Tableau , où il auroit peint avec foin
» les jardins de Marli , ne rempliroit
» point ce qu'il auroit promis.
Nous finirons avec cette réflexion du
maître qui a fi bien connu le fujet que
nous traitons , & tout-à- fait prevenus en
vôtre faveur , nous vous affurons , Madame,
que nous fommes avec refpect , &c.
A Paris ce 26. Mars 1724.
L'IMAVRIL
1724.
639
***** kak
A M. DE LA VISCLEDE ,
Sur ce qu'il avoit remporté les deux
prix à l'Académie Françoife.
A Vifclede , honneur de nos jours ,
Toi , qui fais revivre en Provence
La gloire de nos Troubadours ,
Et par de fublimes difcours ,
Viens de charmer toute la France ,
Souffre qu'avec de foibles fons ,
Un rimeur peu connu des neuffçavantes Fées
Ofe mêler fa voix à celle des Orphées
Dont les immortelles chanfons ,
Celebrent à l'envi tes glorieux trophées.
Par une faveur d'Apollon ,
La plus rare & la plus parfaite ,
Tu joins l'Orateur au Poëte ,
Auffi dans le facré vallon ,
Vit-on jamais victoire plus complete.
Des doctes Soeurs maint nourriffo
Envieux de telle conquête ,
B vj
En
640 MERCURE DE FRANCE
En a je crois martel en tête ;
Mais quand les juges d'Hilicon ,
Ces difpenfateurs de la gloire ,
T'ont decerné l'honneur de la victoire ,
Il faut baiffer le pavillon ,
Et voir fans murmurer qu'au Temple de me
moire ,
Parmi les noms fameux on ait placé ton nom.
Il eft beau de brûler d'une fi noble envie ;
Pour moi qui vas formant des projets moins
altiers ,
Je fuis content de voir qu'un brin de tes lauriers
,
Se répand fur nôtre patrie,
Par M. d'Eftienne Blegier.
REPONSE
De M. de la Vifclede aux vers
precedens.
CHer favori de Melpomene ,
Qui fur le double Mont guide toûjours tes
pas ,
D'Eftienne , dont l'heureufe veine
Fait l'ornement de ces climats :
Que
AVRIL 1724 641
Que ne te dois- je point ? ton éloquente lyre .
Prodigue en ma faveur fes fons les plus touchans.
Aux fentimens que cet honneur m'inſpire ,
Mon coeur à peine peut fuffire ,
Et comment par fes foibles chants ,
Ma Mufe pourroit- elle aujourd'hui les décrire
Qu'il eft doux de fe voir loüé ,
Par un genie heureux dont maint écrit fublime
Des fçavantes Soeurs avoüé ,
Attire du public la loüange unanime.
Auffi je l'avoüerai tu n'as que trop flatté,
Une fecrette vanité ,
Dont mon efprit à peine à fe défendre ,
Lorfque l'encens eft fi bien aprêté ,
On s'y laiffe aifément furprendre ;
Mais malgré de tes vers le charme féducteur ,
Malgré leur tour fubtil , & leur délicateffe ,
Je fçaurai me dire fans ceffe ,
Que je ne dois ton éloge flatteur
Qu'à l'excès de ta politeffe.
Que ne puis-je , à mon tour , par de nobles
efforts ,
Des
842 MERCURE DE FRANCE:
Des Troubadours chanter le Coriphée
Que
n'ai
-je pour répondre à tes charman
accords ,
La voix & la Lyre d'Orphée ?
Mais plutôt que d'ofer te loüer foiblement ,
Je dois t'admirer & me taire ,
Tes vers que chacun lit avec empreffement ,
Feront ce que les miens jamais ne sçauroient
faire.
LA
AVRIL 2724.
643
(A)
LA PROVENCE.
JEJ
OD E.
E fuis le penchant qui m'entraîne
Qu'aux pays qu'arrofe la Seine ,
D'autres prodiguent leur encens ,
Conduit par la reconnoiffance
Je viens aux lieux de ma haiffance ,
Confacrer mes plus doux accens,
Pourrois- tu , Dieu de l'harmonie ,
Ne pas feconder mon genie
Dans un fi glorieux projet ?
Non , fans doute , non. La Provence
De ta favorable influence ,
A toûjours reffenti l'effet.
Par tout les rimes mefurées ,
Des mortels étoient ignorées,
On n'en connoiffoit point le prix ,
(A) Cette Ode a été faite à l'occafion de
quelques vers , où l'on traitoit la Provence de
limat groffier.
Du
#44 MERCURE DE FRANCE:
Du Dieu des vers faveur fublime ,
Les premiers fons qu'orna la rime !
Durance , (A) tu les entendis.
Des neuf Soeurs ce climat fertile ,
Fut toujours le plus cher azile ,
Et reçût toûjours leurs faveurs.
Paris de ton fameux Parnaffe ,
Plus d'une fois à nôtre audace ,
Tu vis remporter les honneurs.
Que de favoris de Bellone ,
De Pallas , du fils de Latone ,
As-tu produit , climat heureux ?
Tu nous donnes , rival d'Athénes ,
D'où fortirent les Demofthenes ,
Des Orateurs auffi grands qu'eux.
L'un (B) par fes éloges funebres ,
Sçait des Heros les plus celebres ,
Faire à jamais vivre le nom.
L'autre (C) par de nouvelles graces ,
(A) Riviere qui paſſe en Provence.
(B) Flechier , Evêques de Nimes.
(C) L. P. Maffillon , Evêque de Clermont.
Fait
AVRIL 1724 645
Fait fur fes glorieuſes traces ,
La commune admiration.
Quel autre (A) vois- je encor paroître
Aix, dans tes murs tu le vis naître,
Sa gloire vole en mille lieux,
Son éloquence brille , éclate ,
Sur lui d'une cour délicate ,
Il fçait attirer tous les yeux.
Mais quel Philofophe s'avance 2
La Raiſon & l'Experience ,
Ne l'abandonnerent jamais.
C'eft Gaffendi : de la nature .
Plus grand, plufage qu'Epicure ,
Il dévelope les fecrets.
D'Auteurs une troupe fçavante ,
A mes yeux ici ſe preſente ,
Formons pour eux de nouveaux fons.
Mais non , fans mes vers leurs ouvrages ,
Les garantiront des outrages ,
Des injurieuſes faifons.
(A) Le P. Gaillard , Jeſuite .
C'efle
846 MERCURE DE FRANCE.
Ceft- là que leur nom plus durable ,
Malgré la Parque inexorable ,
A jamais fera reſpecté .
Et c'eft- là qu'avec leur memoire ,
Heureufe Provence , ta gloire
Trouvera l'Immortalité.
********* ********
LETTRE écrite par l'Imprimeur de la
nouvelle édition de Villon , au fujet de
celle qui fe trouve inferée dans le Mercure
de Fevrier , qui contient une Cri
tique des Notes qui accompagnent l'édi
tion de Villon.
V
Ous me faites beaucoup d'honneur,
Monfieur , en me louant fur les
attentions qui font de mon reffort , &
que j'ai employées pour donner une édition
de quelques - uns de nos Poëtes du
moyen âge ; mais j'ofe prendre la liberté
de vous dire que vous ne rendez
pas affez de juftice à l'Auteur des Notes
qui fe trouvent répandues dans le Vilfon
s'il étoit connu de vous , les ouvrages
importans qui font fortis de fa
plume , fon caractere refpectable , vous
auroient fans doute déterminé à prendre
plus
AVRIL 1724 647
plus de menagemens. Je n'entre point
dans la difcuffion de vôtre Critique , que
les connoiffeurs , après vôtre debut , s'attendoient
à trouver plus étendue ; les
Poches de Villon vous prefentoient une
belle carriere , & l'on auroit profité de
vos remarques avec plaifir ; mais , Monfieur
, cela n'eft pas de ma competence ,
je fuis engagé dans une profeffion qui
exercée dans toutes fes parties me demande
tout entier.
Trouvez bon que je me ferve de l'occafion
pour rendre compte au public de
ma conduite dans l'impreffion de nos
Poëtes du moyen âge , qui ont paru depuis
quelque temps . Si l'Auteur des nouvelles
Litteraires du Journal des Sçavans
me fait l'honneur de jetter les yeux
fur cette Lettre , il reconnoîtra que ce
n'eſt pas entierement nôtre faute fi nous
n'avons pas travaillé fuivant fes idées.
Je ne diffimulerai pas que l'empreffement
du public à raffembler à grands frais ces
petits volumes , fouvent déchirez , en
defordre , préfque toûjours fans propreté
Cet emprellement , dis- je , & leur extrême
rareté font les motifs qui m'ont dé◄
terminé à prendre la réfolution de les
rémprimer il y a plus de.fix années .
Ma's ayant confulté des perfonnes intelligentes
, en me fit comprendre que je
donne48
MERCURE DE FRANCE.
donnerois un grand relief à mes éditions
fi je les mettois entre les mains d'habiles
Editeurs , & fi je les procurois avec
des Notes critiques . Je vous avoue que
mon premier mouvement fut de me livrer
à une idée , dont l'execution me
paroiffoit tout-à -fait propre à rendre mes
éditions recommandables. Je me figurois
que répandu par mon commerce dans le
monde fçavant , je n'aurois aucune peine
à trouver des perfonnes qui fe feroient
un plaifir de fe prêter à ce travail . Mes
amis les plus clairvoyans ne tarderent
pas à me faire revenir de mon préjugé ;
ils me firent appercevoir que le nombre
de ceux qui étoient verfez dans ce genre
de Litterature n'étoit pas confiderable
qu'il falloit neceffairement pofleder de
longue main nos anciens Auteurs des
XIV. XV. & XVI . fecles , être rompu
dans la lecture des Hiftoriens , Poëtes ,
& autres Ecrivains de ces mêmes fiecles,
fans quoi il feroit impoffible de fortir
avec honneur de ce travail ; ils ajoûtoient
que les éditions de nos anciens Poëtes
étoient étrangement défigurées dans les
plus anciennes éditions , comme dans
celles, qui les avoient fuivies : qu'il ne
s'y rencontroit aucune ortographe , fur
laquelle on pût établir quelque chofe de
folide : que la verification , & même la
ponic-
>
་
AVRIL 1724. 649
ponctuation étoient encore plus en defordre
; ainfi qu'il ne falloit me livrer , &
m'engager avec aucun Editeur qu'à bonnes
enfeignes. En effet , plufieurs années
fe font pallées à ellayer de déterrer quelqu'un
en état de donner nos Poëtes du
moyen âge , & qui en même temps ne
Le trouvât point engagé dans d'autres travaux
Litteraires : & c'étoit- là , Monfieur,
le point effentiel ; car vous ne doutez pas
qu'il ne fe trouve à Paris des perfonnes
très- capables d'executer une entrepriſe
de cette nature. Cependant Martial d'Auvergne
, Pathelin , Villon , Coquillard ,
Cretin , Jean Marot , &c. étoient tous les
jours recherché avec un empreffement
inexprimable par une infinité d'honnêtes
gens de toutes fortes de conditions . Dès
qu'il s'en prefentoit quelqu'un dans les
ventes publiques , il étoit enlevé fur le
champ à des prix exhorbitans. La circonftance
, je vous l'avouë , me parut favorable
; je n'avois rien à me reprocher ,
mes amis fçavoient les démarches que
j'avois faites pour procurer des Editeurs
aux éditions que je projettois ; je crus
que je pourrois rifquer de donner enfin
ces Poëtes , en prenant les mesures neceffaires
pour les rendre conformes aux
plus exactes éditions qui nous en reftent,
C'est l'unique chofe à quoi l'on s'eft atta
ché.
650 MERCURE DE FRANCE . “
ché , & à quoi l'on s'eft engagé. On n'a
rien épargné pour y réüffir , comme il
fera ailé de s'en convaincre , en conferant'
les anciennes avec les nouvelles éditions :
ces dernieres ont même l'avantage inconteſtable
d'être plus amples que les precedentes
, puifque l'on a ramaffé ç'à &
là tout ce que l'on a pû trouver , appartenant
aux mêmes ouvrages ; par exemple
, il y a un très- grand nombre d'édi
tions de Villon , où les Repues franches,
le Franc Archier de Baignolet , & le
Dialogue de Malepaye & Baillevent net
fe trouvent pas : nous avons tiré des Oeuvres
de Molinet quelques Pieces de Cretin
, qui ne font dans aucunes dès éditions
de ce Poëte : on trouvera dans le
que
Coquillart differentes Pieces qui lui font
attribuées dans une édition Gottique fort
rare , qui n'ont été inferées dans aucunes
des éditions de ce Poëte. Enfin , j'ofe
vous dire l'on n'a rien épargné pour
perfectionner ces nouvelles éditions fur le
plan que j'ai eu l'honneur de vous expofer.
Telles font les difpofitions où j'étois,
Monfieur , & je travaillois fuivant ces
idées , lorfqu'à un retour de vacances , la
perfonne dont j'ai eu l'honneur de vous
parler au commencement de ma Lettre ,
m'envoya un cahier de Notes fur Villon.
Je les fis voir feparement du texte à
quelAVRIL
1724. 65 %
quelques amis , ils ne les trouverent pas
fi fort indignes de voir le jour , & je puis
même vous affeurer que depuis vôtre
cenfure ces mêmes perfonnes ont perſiſté
à reconnoître qu'il y a dans ces Notes
des chofes curieufes & recherchées. Voilà
un compte fidele de ma conduite , que
je crois que je ferois encore obligé de
tenir , fi je me trouvois dans le même
cas. Sur la fin de vôtre Lettre vous fouhaitez
que l'édition du Roman de la
Rofe , que nous ayons promife , foit executée
avec foin : puifque vous avez du
goût , comme vous le témoignez dans
vôtre Lettre , pour ce genre de Litterature
, nous vous invitons à nous feconder
; nous ne ferons point méconnoiffans
, vous trouverez même de l'ouvra
ge preparé , ouvrage qui ne fait pas beaucoup
d'honneur , & qui coûte beaucoup :
c'eft une copie très - exactement revûë ,
& collationnée d'après un Mf. des plus
anciens les connoiffeurs eftiment qu'il
pourroit être du temps du dernier Auteur
du Roman de la Rofe. Outre le fecours
de cette copie , qui doit être la bafe.
de nôtre édition , les marges de ce Mf.
font remplies de differentes leçons tirées
de plufieurs anciens Mff. Vous trouverez
dans ce Poëme dequoi exercer une
vafte Critique vous fçavez mieux que
nous
652 MERCURE DE FRANCE.
nous que le ftile des Auteurs du Roman
de la Rofe eft très-different de celui denos
Auteurs du xv. & xvI . fiecle , c'eſt
un pays tout nouveau , & les connoiffeurs
difent qu'il faut avoir beaucoup lû
de nos anciens Poëtes Mff. dont le nombre
eft plus grand qu'on ne croft ; de plus
ils ajoûtent que c'eft un pays où il faut
marcher fans guide. Le feul Dictionnaire
de Borel eft ce que nous avons fur cette
matiere ce Livre eft très-peu de chofe ,
l'Auteur a travaillé fans fecours , fans
application , & fans goût pour le genre
de Litterature en queftion , uniquement
pour faire un volume in- quarto. Je fuis ,
Monfieur , &c.
*******************
" ODE fur le mot, Duel , employé dans
des vers , comme une fyllabe. Par un
Membre de la Societé des Belles- Lettres
de Châlons fur Marne.
Uelle fatale inquiétude ,
Me pourſuit & me fait la loi .
Je me livre à l'incertitude ,
A peine helas ! fçais -je pourquoi :
Une Diphtongue ridicule ,
Eft la fource de mon ſcrupule ,
De
AVRIL 1724. 653
De ma gayeté fufpend le cours ,
Une fyllabe m'embarraffe ,
Pour juftifier men audace
A qui pourrai -je avoir recours ?
Düel , par un barbare ufage ,
Ne fera pas Duel , ou Duel ;
Je ne rime pas davantage ,
Si l'on eft auffi ponctuel ,
Fiel eft fyllabe pour l'oreille ,
Miel a la cadence pareille ,
Pour vingt autres l'on eft d'accord;
Duel compofé de quatre lettres ,
Choque les loix des Geometres .
S'il n'eft réduit au même fort.
Oui , confultons la feule oreille ,
Ce n'eſt qu'à la déciſion ,
Qu'aujourd'hui Phoebus me confellle
De foumettre la queſtion.
Duel , prononcé comme fyllabe ,
Rendroit- il un fon plus arabe ,
Que lorfqu'on le prononce en deux ?
Je n'y fens point de repugnance ,
C Sous
654 MERCURE DE FRANCE .
Sous l'une , & fous l'autre cadence ,
Ce mot peut faire un vers heureux.
En triffyllabe témeraire ,
Jadis on vit marcher ( 1) payement ,
L'uſage aujourd'hui plus fevere
(2) Veut qu'il foit d'un pied feulement.
Qu'hier à l'oreille étoit rude ,
Quand courant avec promptitude ,
On le prononçoit brufquement ;
Deux (3 ) Auteurs du terme , Liere ,
Font une mefure contraire ,
Et le fcandent differemment.
Le mot , (4) fuir, celui de Poëte ,
Selon le befoin d'un Rimeur ,
Font que la mesure eft parfaite ,
Par plus , ou par moins de longueur ;
Et par un même privilege ,
Qüi s'étend , ou bien s'abrege ,
( ) Mainard.
(2) Sarrazin , Corneille , & Moliere .
(3 ) S. Amand & Corneille.
(4) Corneille le fait de deux fyllabes , &
M. de Fontenelle d'anefeule,
SuiAVRIL
1724-* 655
Suivant l'exigence des mots,
Diffyllabe defagreable ,
Düel , n'eft- il invariable´ ,
Que pour alterer mon repos ?
Quoi par une licence heureuſe ,
La fyllabe chez les Latins ,
Fut ou bréve , ou longue , ou douteuſe ,
Et leur fervit à plufieurs fins.
Et les François dans la Diphtongue ,
D'une cadence bréve ou longue ,
N'auront jamais la liberté ;
Periffe la loi tirannique ,
Qui foumit l'ordre Poëtique
A pareille captivité.
Cij
LET 1
656 MERCURE DE FRANCE.
-
LETTRE à M. Conftelier , où l'on
répond à celle qui lui a été addreffée
dans le Mercure de France ( Fevrier
1724. ) aufujet de fon Edition de Catulle
, Tibulle & Properce , vol. in 4º »
à Paris 1723,
J
E vous fuis obligé , Monfieur , de
m'avoir procuré la lecture de l'article
du Mercure de France , qui regarde
vôtre Edition de Catulle , & c. Le Critique
vous rend juftice , en loüant , comme
il fait , la beauté des caracteres , & la
netteté de l'impreffion . En effet , vous
n'avez rien negligé de ce qui pouvoit
rendre parfaite cette Edition , qui de ce
côté- là ne cede à aucune de celles qui
ont paru jufqu'ici. Il ne fait pas le même
jugement de l'Editeur. Il voudroit qu'il
eut chargé le texte de bonnes Notes &
d'un plus grand nombre,de diverfes leçons
. Il fent fans doute que ce fecours ne
lui feroit pas inutile. Comme vôtre deffein
n'a été que de donner un bon texte ,
je ne fçais fi vous fuivez les confeils qu'il
s'ingere de vous donner pour les autres
Poëtes Latins , dont vous meditez l'impreffion.
Je
AVRIL 2 859.
Je n'ai trouvé que le premier point
de fa Critique , qui merite quelque ré→
ponfe . En lifant fes autres corrections ,
je me fuis fouvenu de ce pauvre petit
Diable de Papefiguiere , lequel ne fçavoit
ne tonner , ne grêler , fors feulement le per
fil & les choux , &c. Rabelais , l. 4. ch.
45. Si fes obfervations fur Tibulle &
Properce , fur lefquels il n'a fait que
jetter les yeux , ne font pas mieux fon
dées , vous ne devez pas craindre qu'elles
faffent tomber vôtre Edition . Je vais
le fuivre pied à pied.
D'abord il trouve mauvais le retranchement
de trois Pieces , qu'on lit fous
le nom de Catulle dans les Priapées
( Lufus in Priapum ) dans cet ordre ,
Ego hac , ego arte fabricata rustica , &c.
Hunc ego , juvenes , locum , villulamque pas
luftrem , &c.
Hunc lucum tibi dedico , confecroque , Priape .
&c.
Ordre qui eft renverfé dans les Editions
qui les ont confervées , où la derniere
tient le premier rang , & la premiere
eft placée après les deux autres.
Ce qui l'aigrit davantage , c'eft que dans
la Preface on n'ait point averti de cette
fuppreffion. L'Editeur croit l'avoir affez
C iij dit
658 MERCURE DE FRANCE.
dit par ces mots. Ego verò fic ftatuebam,
nifi ubi mendum haud dubium effet , nulli
lectioni inhærendum que non Mff. alicu
jus fide fulciretur. Ces Pieces ne fe trouvant
point dans les Mf comme le Critique
le confeffe de bonne foi , ne doit- il
pas affez fentir de lui - même la raiſon
de cette omiffion ?
Mais , dit- il , Terentianus Maurus nous
a confervé ces quatre vers ,
Hunc lucum tibi dedico , confecroque , Priape ,
* ..
Qua domus tua Lampfaci eft , quaque filva ,
Priape ;
Nam te precipuè in fuis urbibus colit ora
Hellefpontia , cateris oftreofior oris .
Puis il ajoûte , & fimiles plures fie.
confcripfiffe Catullum fcimus. D'où le
Critique conclut que les deux autres Fieces
font auffi de Catulle , parce qu'elles
fe trouvent fous fon nom dans les Priapees.
Il appuye fon raiſonnement fur
l'autorité de Muret , dont voici les paro-
Jes: Quoniam autem Terentianus admonet
Rectorum Deo ceciniffe Catullum hujus
generis verfus , extantque inter Virgilia
nos cafus nonnulli , quos eruditi homines
Catullo tribuunt , & nos quoque numquam
aliter credidimus ; adfcripfimus eos , tam
ut, quafi poftliminio , ad auctorem rer
deant
AVRIL 17.240
ة ر و
deant fuum , tum ut curfim à nobis nonmulla
in eis , quæ cætcros fugere , adnotentur.
A quoi je répons que Terentianus
Maurus n'ayant rapporté que ces quatre
vers , fon autorité ne conclud rien en faveur
des deux autres Pieces , que Muret
a inferées le premier dans fon Edition fur
une pure conjecture , fans être appuyé
fur les Mil. de Catulle , ni fur les plus
anciennes Editions , où l'on ne trouve aucune
de ces trois Pieces .
Il s'agit maintenant de voir l'autorité
de Terentianus Maurus doit faire
adopter comme de Catulle ces quatre vers
qui ont paru indignes de ce Poëte à tant
d'excellens Critiques , qui ou les ont
tout à fait rejettez de leurs Editions , ou
les ont marquez en caracteres differens ,
placez à la fin , faifant affez connoître
là qu'il les regardoient tanquam (puries.
par
Terentianus Maurus pofterieur à Catulle
, puifqu'il vivoit fous Trajan , ne
peut-il pas avoir fuivi l'erreur populaire
qui lui attribuoit ces quatre vers ? Le
Dialogue des Orateurs ne fe trouve- t'il
pas en des Mff. fous le nom , & à la fin
des Oeuvres de Quintillien , & en d'autres
fous celui de Tacite ? Il eft cependant
très- certain qu'il n'y a qu'un des
deux qui en foit l'Auteur , & peut- être
n'eft-
C iiij
660 MERCURE DE FRANCE.
2
m'eft- ce ni l'un ni l'autre. Ne voyons
nous pas de nos jours donner des ouvra
ges , foit en Profe , foit en Vers à des
perfonnes qui n'ont jamais penſé à les
compofer ? Clement Marot fe plaint ame
rement dans fon Epître à Eftienne Dolet ,
qui fe lit à la tête de fes Oeuvres , qu'on
lui attribuoit des vers indignes de lui , &
qu'on les avoit imprimez ailleurs fous
fon nom . Nous voyons de même à la fin
des Oeuvres de François Villon in 169
chez Galiot du Pré 1532 , & dans les
Editions pofterieures , les Repues franches ;
le Monologue du Franc Archier de Baignollet
; le Dialogue de Mallepaye , &
de Baillevent ; que les bons connoiffeurs
fçavent n'être point de lui , mais de fes
Difciples.N'a-t'il pas pû fe faire de même,
que , du temps de Terentianus Maurus ,
ces quatre vers fe foient lûs fous le nom
de Catulle ? comme nous voyons aujourd'hui
en plufieurs anciens Mff. des
morceaux de differens Auteurs , confondus
fans diftinction fous un même titre.
D'ailleurs ces quatre vers font fi peu
de chofe pour la penfée , & le ftile en eft
tellement au- deffous de Catulle , que
cette raifon feule fuffit , pour les laiffer
dans l'Appendix Virgilii , où ils ont été
rangez anciennement , comme dans leur
place naturelle , entre les autres ouvrages
,
AVRIL 1724 661
›
ges , dont les Auteurs font douteux . L'autorité
des M. eft la feule qu'on doit
fuivre , & la feule que l'Editeur s'eft
propofée , nifi ubi mendum haud dubium
effet.
Achille Stace qui étoit bien fourni des
Mf. de Catulle , ne dit pas un mot de
ces trois Pieces . Auflt ne les y avoit-il
pas trouvées , & il n'a pas
crû devoir preferer
l'autorité de Terentianus Maurus
à ces refpectables originaux .
Quant à Jofeph Scaliger , il n'eft pas
difficile de deviner quels motifs l'ont
empêché de donner ces pieces dans fon
Edition de Catulle , & c. quoiqu'il les eut
données dans fon Appendix Virgilii en
1573. C'eft uniquement parce qu'il les
avoit publiées à leur place , entre les ouvrages
dont les Auteurs fontfufpects, c'eſt,
dis-je , par cette raifon qu'il n'a eu garde
de les donner à Catulle . En cela il a
été fuivi dans l'Edition d'Angleterre , in
4° 1702. & c'eft pour cela auffi qu'Ifaac
Voffius , quoique Hardi Critique , a jugé
propos de les rejetter à la fin dans fon
Edition , ne croyant pas que l'autorité de
Terentianus Maurus , qui cite ces quatre
vers , fût fuffifante , pour leur donner
un jufte droit de naturalité.
Peut- être , dit le Critique , que la
coutume de les inferer n'étant point établie,
Cv SCA662
MERCURE DE FRANCE:
Scaliger ne croyoit pas cela autrement, ne☀
ceffaire.
1
On lui pourroit dire , diftingue tem
pora , & concordabis fcripturas. L'Edition
de Muret in 8 à Venife , chez
Paul Manuce eft de 1554. une autre chez
Plantin in 16 en 1560. une troifiéme à
Venife in 8 en 1562. où le trouvent
d'après Muret ces trois Pieces , fans mettre
en ligne de compte les Editions que
je ne connois pas . C'en étoit affez pour
mettre Jofeph Scaliger en droit de fuivre
cette coûtume dans les deux Editions
qu'il a données , l'une en 1577. & l'aus
tre en 1600. s'il eut eu affez peu de Critique
pour le faire. On pourroit faire ici
un raifonnement démonftratif. Jofeph
Scaliger a mis ces trois Pieces dans l'Appendix
Virgilii en 1573. comme dans
leur place naturelle entre les ouvrages ,
dont les Auteurs font fufpects , & les a
omifes dans fes deux Editions de Catulle
en 1577. & 1600. Donc il n'a pas crû
que ces Pieces fuffent veritablement de
cet Auteur.
C'en eft trop , Monfieur , pour un convalefcent
, & je devrois en refter là, pour
ne point alterer vôtre fanté. Je ne puis
cependant me difpenfer de dire quelque
chofe à la décharge de l'Editeur , fur les
leçons qu'il a reçûes dans le texte, fur les
joncAVRIL
1724. 663
jonctions qu'il a fuivies d'après Jofeph
Scaliger.
Il lui reproche d'abord la jonction de
la 56. Epigramme , page 34.
Bononienfis Rufa Rufulum fallat , & c.
Avec celle qui la fuit , & qui en d'autres
Editions en eſt ſeparée , & commence
ainfi :
Num te leana montibus Libyftinis , & c.
Il faut fe fermer les yeux , pour ne
pas appercevoir que cette derniere eft
une fuite de la premiere. Achille Stace
l'avoit reconnu avant Jofeph Scaliger.
Voici les paroles : Mihi verò finis Epigrammatis
( BONONIENSIS
RUFA,
& c. ) deeffe videtur , & ejus quod fequitur
( NUM TE LEANA , & c. ) principium.
Qui ne voit
d'une fimple
leure que ces vers ,
pas
Num te leana montibus Libyftinis ,
Aut feylla latrans infima inguinum parte
Tam mente durâ procreavit , ac tetra ,
Ut fupplicis vocem in noviffimo cafu
Con emptam haberes ? nimis fere corde !
Qui ne voit pas, dis - je, que ces vers font
in reproche à Rufa fur fa cruauté , parce
qu'elle faifoit languirRufulus, & que par-
Cvj confe664
MERCURE DE FRANCE.
confequent le mot fellat eft une leçon
corrompue qui jette le Poëte dans une
contradiction manifefte , car en introduifant
fellat dans le texte , le Poëte peutil
dire à Rufa , ô nimis fero corde ! Auffi
Palladius Fufcus fubftituë fallit à fellat..
Jofeph Scaliger s'explique ainfi fur ce
mot , hic fpurci homines verbum fpurcum
fubftituerunts in quo non folùm eos reprehendo,
fed etiam quod eorum temeritate ,
quâ hunc locum contaminarunt , ex uno
epigrammate duo non integra facta funt.
Si le Critique ne veut pas en croire Scaliger
, contre lequel il paroît animé , il
faut efperer que l'autorité de Palladius
Fufcus , qui change fellat en fallit , mot
qui fait le même fens que fallat , lui fera
trouver la jonction fupportable , & s'il
y regarde de près , abſolument neceffaire.
Mais voici une autre jonction d'après,
Jofeph Scaliger , laquelle paroît inepte
au Critique , qui foutient qu'il l'a faite,
aveuglement. C'eſt à la page 82. epigr .
88. qui eft jointe à celle qui dans les autres
Editions la fuit. La voici ,
Nil nimium ftudeo , Cafar , tibi velle placere ,
Nec fcire utrùm fis albus , an ater homo.
Mentula machatur , machatur mentula certe,
Hoc eft quod dicunt , ipfa olera olla legit.
Cet
AVRIL 1724 665
1
Cet homme fi clairvoyant ne fçauroit
concevoir le rapport des deux derniers
vers aux deux premiers. Ce proverbe ,
ipfa olera olla legit , répond, admirablement
bien au fecond vers du premierDiſtique
, nec fcire utrùm fis albus an ater
homo. Achille Stace en a fi bien fenti la
liaifon qu'il a dit fur ce premier Diſti
que détaché du dernier , funt qui defiderariputent
cateros verfus hujus epigrammatis.
Catulle fit cette Epigramme , pour
reprocher à Jules - Cefar fes adulteres &
fes débauches , comme nous l'apprend
Quintilien , liv. x1 . de fes Inftitutions.
Negat, inquit , fe magni facere aliquis
Poëtarum , utrum Cæfar ater, an albus
homo fit. Les anciennes Editions de Parthenius
n'ont fait de ces quatre vers
qu'une feule Epigramme , & au lieu d'ater
il a ſubſtitué alter , en quoi il s'eft trom-
.pé. La matiere de ces vers ne fouffre pas
qu'on s'y étende davantage.
Il reste à répondre à trois minuties ,
& à une legere correction faite par le
changement de trois lettres dans un vers
tout- à-fait défiguré de laquelle l'Editeur
a averti de bonne- foi a la marge.
19 Pag. 17. epigr. 26. où Catulle reproche
à Jules - Cefar fes profufions à l'é
gard de Mamurra .
Quis
666 MERCURE DE FRANCE.
Quis hoc poteft videre ? quis potest pati ?
Nifi impudicus , & vorax , & aleo ?
Mamurram habere , quod comata Gallia ,
Habebat uncti , ultima Britannia , &c.
L'Editeur a préferé dans le texte aleo ,
qui fe lit en plufieurs Editions , entr'autres
en celle de Palladius Fufcus , à Hel-
Luo , qu'on trouve en d'autres. Sa raifon
eft que le mot aleo encherit fur belluo ,
c'eſt-à -dire , un homme , qui vorando
confumpfit. Nam , dit Palladius Fufcus
nihil aliud eft helluari , quam immoderato
fumptu bona fua confunere ; unde hel-
Luones dicuntur voraces . Le Poëte auroit
donc dit deux fois la même chofe , &
même l'auroit repeté une troifiéme fois ,
puifqu'il dit plus bas dans la même Epigramme
, an parum helluatus es ? D'ailleurs
le Poëte reproche à Cefar d'avoir
dépensé pour Mamurra ducenties aut trecenties
: ce qui revient à 882353. écus
d'or ou environ. Il eft difficile que le
jeu n'entrât pas dans une dépenfe auffi
énorme. Si l'Editeur eut mis helluo dans
le texte , le Critique eut eu un beauchamp
pour s'égayer , & pour faire valoir
aleo.
2 ° Il chicane l'Editeur fur le mot Sa-
Taputium , page 31. Epigr. 50. dont le
derAVRIL
17246 667
dernier vers eft , Dii magni Salaputium
difertum ! en parlant de Calvus qui étoit
de la plus petite taille , mais mordant , &
cauftique à l'excès. Le Critique voudroit
que l'Editeur eut mis ou Solopachium ,
on Sophocion , ou Salopygium , mots employez
par plufieurs Commentateurs , &
demande s'il n'eft pas problématique :
après cela lequel des deux il faut préferer
, ou du mot Salaputium , ou Salicippium.
Ce dernier a fon fens , & exprime
bien la petiteffe de Calyus , Salicippium ,
comme qui diroit Saliens in cipum , ce
qu'il étoit obligé de faire afin d'être vû
de fes Auditeurs . Mais outre que ce mot
ne fe trouve point dans les bons vocabulaires
, Salaputium , qui fe trouve dans
le Tréfor de Robert Eftienne , cité d'après
Catulle , dit la même chofe , & exprime
de plus le ftile vif, aigre , & mordant
de Calvus . Voici les termes de Ro--
bert Eftienne au mot Salapufius : quo nomine
dictus eft Calvus Catulli familiaris
, tanquam puer , ob ftaturam puerilem,
plenus falis & oratorie mordacitatis.
D'ailleurs Salaputium eft la leçon de
toutes les anciennes Editions que Jo eph
Scaliger a confervée. Je n'ofe trop appuyer
fur fon autorité que le Critique
traite d'ineptes mais il la recevra peutêtre
, étant foutenuë de celle de Robert
Eftienne.
}
3
668 MERCURE DE FRANCE.
3 Il rejette Tappone , page 86. Epigra
98. & aime mieux Caupone. Il n'y auroit
eu aucune raifon de changer ce dernier
mot qui fait un bon fens , s'il étoit
appuyé fur les M. Mais tous ont Tap--
pone & Tapone. Achille Stace cite pour
ces deux leçons les Mff. de Maffée &
de Zanchus , & celui de Padouë pour
Tripone , d'où il conjecture qu'on pourroit
lire turpi ore. Jofeph Scaliger dit
qu'il a lû à Plaifance une ancienne Infcription
, avec le mot Tappo. In veteri
·Infcriptione Plancentia legi ; C. VALERIUS
TAPPO. Tite-Live , cité par le
même , parle au 1. 38. de Valerius Tappus.
D'où il conclud , Tappones , familia
Roma ingente Valeria. C'est donc à un
ami de Tappon , qui vouloit mettre mal
Catulle dans l'efprit de Lefbie. , que s'ad
dreffe cette Epigramme. Ifte igitur Tap
po , dit Jofeph Scaliger , cum ifto infufurrabat
Lefbia nefcio qua , quibus fufpicionem
illi faceret Catullum alio tranftu
liffe calorem fuum. Voici la Piece qui con
fifte en quatre vers : 1
Credis me potuiffe mea maledicere vita ,
Ambobus mihi qua carior eft oculis ?
Non potui , nec ,fi poffem , tam perditè ama
rem ;
Sed tu cum Tappone omnia monſtra facis.
Omnia
AVRIL 1724. 669
Omnia monftra facis , peut fe prendre
en deux fens , ce qui rend la penfée plus
vive. Les Grecs difent en un feul mot
τερατογραφεῖν , τερατολογεῖν , τερατοποιεῖν.
Nous voici enfin arrivez au terme. Le
Critique triomphe fur ce dernier endroit
qui eft à la page 76. Epigr. 72. Voici le
vers :
Quia tu animum obfirmas ufque , inftri&tum
que reducis ?
Le mot inftri&tum qu'il appelle une
correction tirée par les cheveux , eft cité
dans les meilleurs Dictionnaires , en-
"tr'autres dans celui de Robert Etienne
d'après Catulle. C'eſt ce qui a déterminé
l'Editeur à s'en fervir. Le vers eft toutà-
fait défiguré dans les M. Voici précifément
comme il y eft écrit :
Qui tu animum affirmas atque instinctoque re
ducis.
Il a marqué de bonne -foi à la marge ,
qu'on lit diverfement ce vers dans les
Editions , hic verfus in M. corruptiffimus
variè legitur. Ita nos , tribus litteris
immutatis emendavimus . Le Critique en
convient lui-même. Mais il prétend que
pour avoir un bon guide , l'Editeur n'avoit
qu'à fuivre Ifaac Voffius plutôt que
de s'égarer. Or le fens de Voffius qui
corrige ainfi ce vers :
Quin
670 MERCURE DE FRANCE.
Quin tu animum affirmas , atque iſtine te rea
ducts ?
Eft précisément le même que celui de
Editeur , qui y fait un moindre changement.
Comment donc le Critique peut - il
dire que trois lettres gâtent ce vers ? Catulle
fe parlant à lui- même , fe reproche
fa foibleffe , & fe dit qu'il devroit fe défaire
, fe dépeftrer de fa paffion : ce qu'expriment
admirablement bien ces mots
inftrictumque reducis ? Il ne s'eft donc pas
plus égaré qu'Ifaac Voffius , dont il trouve
l'expreffion très - Catullienne : & fi l'E- .
diteur eut fuivi cette leçon , le Critique
n'eut manqué de trouver à redire à la
dureté de ce vers Spondaïque , où il y
a même une licence au mot reducis.
Voilà , Monfieur , mes réflexions fur
cette Critique. Je vous les envoye , pour
en faire tel ufage qu'il vous plaira. Ceux
qui lifent les anciens Poëtes Latins fe
contentent de les effleurer fans les appro
fondir . Ils blâment tout ce qui n'eſt pas
de leur goût , & fouyent ce qu'ils n'entendent
pas affez , foit faute de lumieres ,
foit qu'ils ne veuillent pas s'en donner
la peine. Je regarderai toûjours comme
témeraire quiconque prétendra s'élever
contre un Critique tel que Jofeph Scaliger.
Il fe trouva autrefois un homme qui
ola
AVRIL 1724.
678
ofa dire qu'Hercule étoit un lâche. Ce
fanfaron a- t'il fait perdre pour cela l'opi
nion qu'on a toûjours eue de la valeur de
ce deftructeur de monftres ? Le Critique
ne réüffira pas mieux à détruire la réputation
de Jofeph Scaliger , établie dans
l'efprit du public par tant d'excellens ouvrages
qui font fortis de fa plume . Si
vous parvenez à connoître cet Auteur
des Obfervations fur vôtre Catulle , & c.
vous pourriez lui propofer la réviſion
de Lucrece que vous fongez à réimprimer
; ce feroit la pierre de touche , &
le paralelle de Lucrece & de Catulle , du
côté de la difficulté, eft affez égal . Comme
il eft amateur de bonnes tables , il
trouveroit un fecours déja preparé par
celle que nous a donnée Giphanius dans
fon Edition , chez Plantin en 1566. Je
fuis , Monfieur , & c.
VERS
672 MERCURE DE FRANCE.
V.ERS prefente à Madame .......le
Lundi de Pâques par fon Cuifinier
fur l'air : Réveillez -vous , belle Endormie.
Enfin , Comteffe toute aimable ,
Voici le bon temps revenu ,
J
Boeuf & Mouton font fur la table ,
Féves & Pois ont difparu.
Carpes, Brochets , Harangs , Sardines,
Ont ceffé de nous infecter ,
1
La chair parfume nos Cuiſines ,
Et nous va tous reffuſciter .
A ce retour de la Marmite ,
1
Qui va fauver tant de mourans
Souffrez que je vous felicite ,
•
Vous qui n'aimez pas les harangs.
Les beaux jours , les fleurs , la verdure ,
Le Printemps , & tous fes appas ,
Reparent bien moins la nature ,
Que le doux retour des jours gras.
Quoi,
7
AVRIL 1724. 675
Quoiqu'aux bois le nouveau feuillage .
Charme les yeux du Campagnard ,
Il aime mieux fur fon potage ,
Voir fumer un morceau de lard.
Aujourd'hui la joye eſt extrême ,
De voir reverdir tous les champs s
Mais le Printemps dans le Carême
Nous fembloit un maigre Printemps.
Cependant, charmante Comteffe,
Quand tout le monde eft fatisfait .
Parmi la commune allegreffe ,
Il vous refte un certain regret.
Le fin Cuifinier qui vous traite ,
A beau vous faire des ragouts ,
La chere n'est jamais complette ,
Pendant l'abſence d'un époux.
LET.
674 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE Critique fur le Tréfor Britannique
de Nicolas - François Haym , é
Explication d'une Medaille d'Homere
rapportée dans le II. volume de ce Tréfor.
Par M. de la R....
L le faut avouer , Monfieur , ce n'eft
I pas feulement en France qu'on cultive
les Sciences , & la belle Litterature , prefque
toute l'Europe eft aujourd'hui fçavante
, & l'émulation a autant de part के
cette difpofition , que la qualité des efprits
des differentes Nations qui la compofent.
Depuis le rétabliffement des Sciences fous
le Regne de François I. nous avons donné
l'exemple , & des modeles en tout genre
d'érudition : qui fçait fi nous ne ferons .
pas un jour furpaffez en plufieurs choſes
par nos voisins ? Quoiqu'il en foit il faut
reconnoître de bonne- foi que nous n'en
avons point de plus ftudieux , & qui portent
plus loin leurs recherches , fingulierement
pour tout ce qui regarde l'antiquité
, que les Anglois. L'ouvrage que
vous ne connoiffez encore que par le titre
, qui eft ici très- rare , & dont vous
voulez que je vous rende compte , en eft,
Monfieur , une bonne preuve. L'Auteur ,
Romain
AVRIL 1724.
675
Romain d'origine , Muficien de profeffion,
& ayant du talent pour le deffein
paffe en Angleterre , fe fixe à Londres ,
en vifite les plus riches Cabinets , étudie
particulierement l'Antique , deffine , gra
ve , & décrit les monumens les plus finguliers
: devenu tout Anglois , fon goût
s'accroît par la lecture des Antiquaires ,
par la frequentation des habiles gens ,
il devient lui- même connoiffeur , & bon
Antiquaire , il conçoit & execute enfin
le beau deffein , qui fait le fujet de l'ouvrage
, dont j'ai à vous entretenir.
&
En voici d'abord le titre general quin'eſt
pas exact dans vôtre Lettre. IL TESORO
BRITANNICO . Ce titre paroît feul dans un
frontispice , orné de figures fymboliques
d'une belle graveure , & il eft fuivi à la
feconde page de cet autre titre , qui appartient
proprement à la premiere partie
de l'ouvrage. Del Teforo Britannico
parte prima. O vero il Museo nummario.
Ove fi contengono le Medalie Greche è
Latine in ogni Metallo & forma , non
prima publicate. Delineate & Defcritte
da Nicola Francefco Haym , Romano , volume
primo. In Londra per Giacob Tonfon
, à fpefe, dell'Autore 1719. 4º pag.
291 , compris les Prefaces.
On a fouvent donné le nom impofant
de Tréfor à des Recüeils beaucoup moins
im676
MERCURE DE FRANCE.
2 importans & qui ne contenoient rien
de fort précieux. L'ouvrage au contraire
dont il eft ici queftion , merite ce titre àt
toutes fortes d'égards ; M. Haym ayant
entrepris de publier ce que les plus riches
, & les plus curieux Seigneurs , &
d'autres fçavans Anglois , ont recueilli
de plus rare , & de plus inftructif en tout
genre d'Antiquité Grecque & Romaine.
Voici dans quel ordre il fe propofe de
faire paroître les Iv. parties , où les Cabinets
, dont ce Tréfor ſera compoſé.
La I. nommée IL MUMMARIO , ou le
Medailler contiendra trois volumes in
4º ou même davantage.
La II. fous le titre de GEMMARIO, traitera
des pierres précieuſes antiques , gravées
en creux , en relief , & c.
La III. appellée STATUARIO , renfermera
tout ce qui concerne les Statues de
Marbre , & de Bronze , les Buftes , &
les Bas-reliefs antiques , & c.
La IV. & derniere intitulée VARIO ,
contiendra les Poids , les Bagues & Anneaux
, les Inftrumens des Sacrifices , les
Lampes , les Lacrimatoires , & les Infcriptions
des Tombeaux , &c.
Voilà , Monfieur , dequai ' former un
ouvrage d'une grande étendue , mais
l'Auteur qui ne cherche point , dit - il , à
multiplier les volumes , promet de ne
donner
AVRIL 1724. 67%
donner feulement de toutes ces chofes
que ce qui n'a pas encore été gravé , &
dont les Auteurs imprimez n'ont fait
aucune mention , choififfant encore dans
les Monumens de cette efpece les plus
finguliers , & ceux dont le public éclairé
pourra retirer plus de lumiere & de
profit
le tout exactement , & brièvement
décrit, & accompagné des Remarques neceflaires.
M. Haym ávouë , que pour executer
un fi grand projet , il a eu beſoin de
plus d'un Mécene . Il travailla d'abord
fous les aufpices de Mylord , Comte d'Halifax
, à qui il étoit particulierement.attaché.
La mort ayant enlevé ce Seigneur
il le retrouva dans le Mylord , Comte
de Carnarvon , à qui l'Auteur dédie par
une belle Epître les prémices de fon
travail , c'eſt-à - dire , le premier volume
de fon Muſeo Nummario . Les autres Seigneurs
Anglois qui aiment l'Antique , &
qui poffedent des Cabinets , font nommez
à mesure qu'on rapporte les monumens
qui en font tirez . Enfin , il rend
aux Auteurs des differentes Nations , &
aux particuliers qui l'ont aidé de leurs
lumieres , toute la juftice qui leur eft
dûë. 11 diftingue particulierement le fçavant
M. Maffon , qui ayant vifité pref
que tous les Cabinets de l'Europe , &
D poffe678
MERCURE DE FRANCE.
poffedant lui- même de très-belles chofes,
a fait part à l'Auteur de fes Remarques ,
qui font fouvent mifes en oeuvre dans le
Medailler , & qui fentent ordinairement
une érudition peu commune.
Telle eft la difpofition generale de
tout l'ouvrage , l'Auteur promet de faire
fes efforts pour donner tous les ans un
volume pareil à celui dont je vous ai rapporté
le titre promeffe qui rend déja
M. Haym redevable à la Republique des
Lettres , puifque nous n'avons encore
vû que deux volumes de ce beau Recueil,
imprimez le 1. en 1719. & le 2.en 1720 .
& c'eft , Monfieur , de ces deux volumes
qui regardent les Medailles , dont j'ai à
Vous rendre un compte fommaire , en
attendant la publication de ceux qui doivent
fuivre.
Voici dans quel ordre les Medailles y
font rapportées , & cet ordre fera le
même jufqu'à la fin du Medailler . Les
Medailles des Rois , des Heros , & des
peuples de la Grece font au commencement
de chaque volume. Elles font fuivies
des Confulaires , & celles-ci des
Imperiales Latines & Grecques , qui
n'ont point encore paru , depuis Jules
Cefar jufqu'à Juftinien . Ainfi on trouvera
dans cette nouvelle collection tout
e que l'Auteur a vû de Medailles rares
AVRIL 1724
679
res , dont Mezzabarbe , & M. Vaillant
n'ont point parlé ; celles dont très - peu
d'Antiquaires ont fait mention , & fingulierement
celles qui peuvent éclairer
les fçavans dans l'Hiftoire , ou dans la
Cronologie. M. Haym décrit , & explique
avec l'étendue convenable chaque
Medaille qu'il rapporte , & qu'il a pris
la peine de deffiner lui-même avec une
fcrupuleuse exactitude , obfervant . d'en
marquer jufqu'aux défauts , ce qui eft
parfaitement imité par la graveure , qui
eft très-belle , & accompagnée d'une impreffion
magnifique. C'eft feulement dommage
qu'on ait employé d'auffi mediocre
papier , ce qui pourra changer dans
la fuite.
Entrons dans le premier de ces deux
volumes. Il preſente d'abord cent têtes
de Rois de Syrie , avec des revers finguliers
& differens des Medailles , qui
font rapportées par M. Vaillant dans fon
Hiftoire des Seleucides. Elles commencent
par Seleucus Nicator , le premier
de ces Rois , & finiffent à Antiochus XIII.
Epifane , furnommé auffi Philopator ,
Callinique , Afiatique , & de Comagene.
De ces cent Medailles , l'une des plus
belles & des plus curieuſes , à mon gré ,
c'eſt celle de Tigranes , Roi d'Arménie ,
qui fut auffi Roi de Syrie , par une révo-
Dij lution
680 MERCURE DE FRANCE
lution rapportée dans cet ouvrage ; on y
voit fur le revers ces trois lettres ПAP ,
qui marquent , ou une époque , ou quelqu'autre
myfteré d'antiquité. Elle appartient
à M. Sadler , & c'eft la 98. du
Recueil dont nous parlons.
9
Dix Medailles de Rois de Comagene
& fept ou huit Medailles Phéniciennes
font à la fuite de celles des Rois.de Syrie.
Quoiqu'on ne puiffe guéres que conjecturer
fur des têtes , & des revers bizares
, accompagnez de caracteres , vraifemblablement
Phéniciens , aujourd'hui
inconnus , & indéchiffrable , M. Haym
ne laiffe pas de faire paroître là -deffus de
l'érudition , en fortifiant fes conjectures
par des réflexions folides , & par l'autorité
de quelques autres Medailles de cette
efpece , citant fingulierement celles du
Cabinet de M. de Boze , Intendant du
Cabinet du Roi , auffi riche Antiquaire ,
que bon Antiquaire , & qui fe fait un
plaifir d'être utile aux fçavans par une
genereufe communication de ce qu'il
poffede de plus rare.
La fuite des Hommes Illuftres faifant
la feconde partie de ce volume , commence
à Lycurgue , le Legiflateur , &
finit à un Roi des Parthes , & à propos
de Roi des Parthes , une très -belle &
rare Medaille de cette fuite , qui porte
une
AVRIL 1724. 683
ane tête de Jupiter , eft fi nous en croyons
M. Haym , de Tiridate , frere d'Arface,
Roi des Parthes , l'un & l'autre celebres
dans l'Hiftoire . Elle eft du Cabinet de
M. Kemp.
On voit dans la même fuite des perfonnages
recommandables en tout genre ,
une Medaille affez finguliere , dont l'original
appartient à Mylord , Comte de
Winchilfea. C'eft une tête de femme couverte
d'un voile , fans aucune infcription
: nôtre Auteur ne balance pas à croi
re que c'est l'illuftre Sappho , femme celebre
dans la Grece , & Poëte Lyrique
du premier ordre , fe déterminant furtout
par la comparaifon de quelques autres
pareils monumens qu'il a vûs , &
qui appartiennent inconteftablement à
Sappho.
Cependant comme il y a eu , felon quelques
Auteurs , deux femmes celebres de
ce même nom de Sappho , l'une- & l'autre
de l'Ifle de Lefbos , mais nées en dif
ferentes Villes , qui ont fait frapper des
Medailles , fur lefquelles on voit une
pareille tête , la conjecture de M. Haym
peut avoir fes difficultez. Je pourrai
Monfieur , vous entretenir un jour làdeffus
plus au long , en vous parlant de
deux autres Medailles de Sappho , &
d'une autre tête de la même perfonne ,
Diij gra682
MERCURE DE FRANCE.
>
gravée fur un Saphir que je viens de
voir dans le petit Journal Litteraire de
Venife , intitulé Galleria di Minerva
& c. à la tête d'un Extrait de Differtation,
dans laquelle nôtre Auteur eft cité fur la
Medaille en queſtion , & fort honorablement
traité.
Un grand Medaillon de Sallufte l'Hiftorien
, du Cabinet de M. Wren , entre
auffi dans cette claffe ; quoique M. Haym
reconnoiffe , avec la franchife ordinaire ,
qu'il eft d'un affez mauvais travail , &
qu'il eft déja rapporté dans le Tréfor de
Patin.
Les Medailles des Villes & des peuples
de la Grece viennent enfuite , &
tiennent un eſpace confiderable , à cauſe
principalement des Medailles & des
Monnoyes d'Athénes , qui font ici en
grand nombre , quoique la plûpart rares
& fingulieres. Celles des Villes & des
peuples particuliers de l'Attique font à
la fin , & prefentent auffi des chofes peu
communes , & qu'on trouve fort rarement
ailleurs .
L'Empire Romain termine ce premier
volume , par une fuite d'environ cinquante
Medailles , ou Medaillons d'élite ,
Grecs & Latins qui commencent par Jules
- Cefar , & finiffent par Caraufius.
Les Medailles de se dernier rapportées
au
AVRIL 1724
683
au nombre de fix , font affez rares . On
peut dire qu'elles appartiennent de droit
aux Antiquaires Anglois ; car comme
vous le fçavez , Monfieur , Caraufius ,
après avoir ufurpé l'Empire fous Diocletien
, regna particulierement en Angleterre
, où l'on lui frappa des Medailles
avec des Types auffi recherchez , & des
Infcriptions auffi flateufes , qu'on en ait
jamais fait pour les veritables, & les meilleurs
Empereurs. Spectate veni : Renovat.
Roma : fpes Publica : Principi Juventutis :
font des Legendes de cette efpece , & on
les trouve fur les Medailles , dont nous
venons de parler. Cette derniere en argent
, Principi Juventutis , du Cabinet de
Mylord Devonshire , embarraffe fort M.
Haym , n'y trouvant aucune raifon de
convenance , ce qui l'oblige de croire
que Caraufius pouvait avoir un fils ou un
neveu , dont les Hiftoriens n'ont fait aucune
mention , auquel ce titre doit être
rapporté. L'habile Antiquaire n'a pas
fait réflexion qu'on voit des chofes encore
plus outrées , & moins convenables fur
les Medailles de plufieurs Tyrans , &
que le mystere qu'il cherche à découvrir,
n'eft autre chofe qu'un excès de baffeffe
de la part des peuples , & de flaterie de
part de ceux qui avoient favorisé l'ufurpation
, & qui avoient intereft de la
foutenir.
la
Diiij Vous
684 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'ignorez pas auffi que malgré
ces belles difpofitions , Caraufius fut détrôné
, & perdit la vie , par le même
Alectus qu'il avoit comblé de bienfaits
& d'honneur. Alectus regna donc à fon
tour en Angleterre , je n'ai jamais vû
qu'une de fes Medailles en petit bronze ,
avec un revers qui égale au moins en
Baterie celles de Caraufius . Elles font
d'une extrême rareté , & M. Haym
n'en rapporte point. Il indique feulement
deux Medailles d'or de ces deux Tyrans,
qu'il croit uniques , l'une de Caraufius
du Cabinet de Mylord , Comte de Pem
broke , & l'autre d'Alectus de Milord
Comte de Briſtow.
Quoique ce premier volume puiffe
paroître confiderable par les monumens
qu'il renferme , vous pouvez , Monfieur,
vous attendre que le fecond , dont il me
refte à vous parler fera encore plus rempli
, & en general plus curieux que le
précedent . M. Haym nous l'a declaré , &
s'y eft engagé lui-même dans fa premiere
Preface on trouvera , dit-il , dans le volume
fuivant quantité de Medailles tirées
de la collection du Duc de Devonshire
, l'une des plus belles & des plus
nombreufes d'Angleterre , & de celle
du Comte de Pembroke , qui étoit à la
campagne avec fon tréfor , lorfque l'Auteut
AVRIL 1724. 685
teur travailloit au premier volume . On
voit d'ailleurs dans la même Préface que
M. Haym fe propofe de donner auffi les
Medailles Puniques , les Tofcanes , les
Phéniciennes , les Perfanes , & c.
Je crains cependant , Monfieur , que
ma Lettre ne palle déja les bornes que je
dois me prefcrire pour ménager vôtre.
attention ; elle s'eft infenfiblement allongée
plus que je ne penfois ; ainſi je
crois qu'il eft à propos de renvoyer à un
autre fois ce que j'ai à vous dire de ce
fecond volume, & en particulier fur la
Medaille d'Homere , qui y eft rapportée .
Tout cela enfemble merite bien d'être
traité feparément , & ce fera le fujet
d'une feconde Lettre , que vous n'atten
drez pas long-temps .
Je finis celle- ci en fouhaitant que dans
tous les pays , où l'on cultive les Lettres,
on forme , & on execute un projet fem
blable à celui dont nous venons de parler
, & fingulierement en France , qui
renferme dans le feul Cabinet du Roi ,
fans parler de ceux des Princes , des Seigneurs
, & de divers particuliers , des
Tréfors encore plus riches que ceux que
l'Angleterre nous étale . En attendant, chaque
curieux du moins devroit faire graver
ce qu'il a de plus fingulier en fait de Medailles
par ce moyen on parviendroit
Dv enfin
686 MERCURE DE FRANCE .
enfin à avoir une Hiftoire generale , &
un corps complet de toutes les Medailles
antiques , projet que Morel avoit fort
avancé , & dont l'execution ne devroit
pas fe faire attendre fi long- temps .
M. Lebret , Premier Prefident du Parlement
de Provence , Intendant de Juftice
, & du Commerce dans la même Province
, a déja concouru à ce loüable deffein
, & il a donné un exemple qui merite
d'être fuivi . Ce Magiftrat , dont le
Cabinet eft un des plus riches qui foient
en France , qui connoît parfaitement les
raretez qu'il poffede , & qui en fait ufage
, a fait graver depuis peu plus de cent
Medailles fingulieres , qui n'avoient jamais
été publiées , ou qui étoient fort
peu connues : ce qui eft capable d'exciter
parmi les Antiquaires d'un certain nom
une noble émulation qui pourra tourner
au plus grand avantage de la Républi
que des Lettres. Je fuis , Monfieur , &c.
A Paris , le 2 1. Mars 1724.
AVRIL 1724.
687
A la Dame , qui dans le Mercure a pris
le nom de Minervete.
SONNET fur les Bouts -rimez propofez.
Q peau
Uittez la coëffe , Iris , & prenez le Cha
La Mothe auprès de vous n'eft qu'un Lanturelure
,
Les foeeurs qui du Parnaffe habitent le Coupeau,
Viendront bien- tôt de vous prendre la Tablature's
Des beaux efprits de Tours vous menez le
Troupeau,
Vous êtes des beautez comme la Miniature
Tout le monde vous fuit comme on fait le
Drapeau ,
Et vous faites aux coeurs aimable Egratignure
C'eſt ainfi que chacun vous met fur le Tapis ,
Une foule d'Amans à vos pieds Accroupis »
Soupirent devant vous d'un ton de Chanterele.
Celui- ci comme un mort paroît Défiguré,
L'autre fe plaint tout haut que vous l'avez
Bourré
Mais chacun fait ferment de vous être Fidele..
D vj.
PRE688
MERCURE DE FRANCE.
XX: XXXXXXXXXXX :X *
PREMIERE ENIGME.
Ans le bois je prends ma naiſſance ,
Sans fçavoir , & fans connoiffance ,
J'apprends ce que j'ignore , & ce qu'on ne
fçait pas ,
Jufte comme un compas ,
Je prête mon fecours pour rendre la justice ,
Et malgré cela , la police ,
Me fait fouffrir le fer , me fait fouffrir le feu
Mais c'eft encor trop peu ,
Pour me rendre parfaite ,
On me met par quartier avant que je fois
faite.
G
Α
SECONDE ENIGME SECON
U milieu des douceurs d'un champêtre
féjour ,
Où fans craindre l'ennui , l'on trouve le fi
lence ,
Une augufte Princeffe honora ma naiffance ,
Me donnant à la fois mon nom & fon amour.~
A
AVRIL 1724.
689
A tes vives ardeurs , été , je dois le jour ,
+
J'ofai pour les braver expoſer mon enfance ,
Mon corps foible & leger fentoit leur vio
lence ,
Lorsqu'il fallut partir pour paroître à la Couri
Je fuivis ma Princeffe avec reconnoiffance ;
Chacun applaudiffoit dans fon impatience ,
A ma naiſſance heureufe autant qu'à fon res
tour.
De mes rivaux naiffans la jalouſe eſperances
Réndit mon nom fameux dans le fein de la
France ,
Et fans me le ravir ils l'eurent à leur tour.-
TROISIEME ENIG ME.
L
Es Chaffeurs fe font une joye ,
Ou plutôt ont la paffion ,
D'alterer leur fanté , leur conftitution ,
Pour venir à bout de leur proye ;
Moi, plus tranquille avec raiſon ,
J'attends patiemment , fans nulle émotion,,
Celle que le bonheur m'envoye ,
Mais lorsque je la vois brufquement je prens
feu
Auf
690 MERCURE DE FRANCE.
Auffi je ne l'épargne gueres ,
Et dans mes pattes meurtrieres ,
Elle voit que ce n'eſt point jeu ,
Le Manant me fouffre fans peine ,
D'autres en me voyant fentent quelque friffon,
J'ai pour coup d'oeil une petite plaine
Et je trouve dans moi toute ma region.
2
Le vrai mot des Enigmes du mois dernier
eft le Bouis ; le Gratte- Cul , & la
lettre N.
米米*****
}
BONS MOTS ,. &c.
UNMagiftrat du premier ordre , qui
9
avoit rendu un fervice fignalé à un
riche particulier , vit arriver chez lui ,
quelques jours après , un homme qui lui
prefenta de fa part deux beaux flacons
de vermeil doré , & d'une bonne capacité.
Je fçai ce que c'eft , dit le Magiftrat ,
fans s'émouvoir , & ayant fait appeller
fon Maître - d'Hôtel , il lui dit : rempliffez
ces flacons de mon meilleur vin , &
qu'on les porte chez Monfieur un tel
puis le tournant vers celui qui avoit prefenté
les flacons : dites - lui , s'il vous
plaît ,
AVRIL 17247
plaît , qu'il ne l'épargne pas tant qu'il le
trouvera bon.
Tantum valent , quantum fonant , repartit
un Curé vif & petulent , à un de
fes Paroiffiens qui fe plaignoit du bruit
des Cloches , & qui lui recitoit cette
Epigramme contre les Carillonneurs.
Perfecuteurs du genre humain ,
Qui fonnez fans mifericorde ,
Que n'avez- vous au cou la corde,
Que vous tenez dedans la main..
Benferade venoit de difputer avec le
Cardinal ………… ... dans le moment que
cette Eminence reçût le Courier qui lui
apportoit le Bonnet. Parbleu , j'étois bien.
fou , dit-il , de quereller avec un homme
qui avoit la tête fi près du Bonnet.
Le Comte de Gondemar , Grand'd'Efpagne
, qui avoit été Ambaffadeur en
Angleterre , revint à Madrid avec le
Chevalier Cottington . Il mena un jour
ce Seigneur Anglois , voir la belle maifon
du Connétable de Caftille , dont le
Concierge après leur avoir montré les
appartemens , & ce qu'il y avoit de plus:
curieux à voir , leur prefenta encore plu
fieurs baffins remplis de fruits . Le Comte
fit en fortant de grands complimens à ce
Con
892 MERCURE DE ERANCE.
Concierge , fans lui rien donner , & dit
au Chevalier , qui lui demanda s'il ne
falloit pas donner quelque chofe à cet
homme: fi vous avez une piftole , donnezla
lui , & vous le payerez à l'Angloife ,
comme je viens de le payer à l'Eſpagnole .
Un Cadet de Gascogne arrivant à Paris
, & voulant avoir un Valet , en arrê
ta un à quinze écus de gages , & lui demanda
un répondant. Je vous en donnerai
un , lui répondit le Valet ; mais il
faudra que vous ayez auffi la bonté de me
donner un répondant pour mes gages .
Les Parthes ayant envoyé de Seleucie ,
leur Ville Capitale , faire un compliment
fort fier à Marcus Craffus : allez , dit ce
Capitaine à l'Ambaffadeur , allez dire aux
Parthes que je leur répondrai dans Se
leucie.
Un Boffu s'étant mocqué de Leon de
Bifance , qui avoit la vûe fort courte : tu
portes fur ton dos , lui dit-il , la vengeance
du reproche que tu fais à mes yeux .
Un Avocat Touloufain fe trouvant à
Paris en confultation , fur une matiere
très- importante , & fur laquelle il dit
fon fentiment avec beaucoup de liberté s'
une perfonne de diftinction , intereffée
dans l'affaire , crût voir la perte de fon
procès
AVRIL 17247 697
procès dans le fentiment de l'Avocat , &
ne pouvant fe contenir , lui dit quelques
paroles aigres , finiffant par ces mots : Je
crois qu'il n'y a pas l'ombre du bon fens
paffé la Loire : j'en conviens , Monfieur,
repliqua l'Avocat , refte à fçavoir fi c'eft
en deçà , ou en delà de cette riviere.
Un hommé fort arrangé , & qui¨vivoit
frugalement , vit arriver chez lui ,
comme il s'alloit mettre à table , un de
fes amis qui venoit lui demander à dîper .
Vous foyez le bien venu , lui dit- il , en
venant ainfi fans m'avertir , vous dînerez
avec moi : une autrefois fi vous voulez
bien me le faire fçavoir , ou venir de
meilleure heure , je dînerai avec vous.
Un Voyageur peu éclairé , & affez
crédule , ayant fait imprimer la Relation
de ſes voyages ; un grand Prince qui l'avoit
lûe avec attention , lui dit un jour
il y a bien des erreurs , pour ne pas dire
des menteries , dans vôtre Livre : Monfeigneur
, répondit le Voyageur , pour
toutes les chofes que je n'ai pas vûës par
moi- même , je me contente de dire , on.
m'a dit , & c'eft de ces chofes- là dont vôtre
Alteffe S. veut parler : oui , reprit le
Prince ; mais on m'a dit , fe trouve pref
que à chaque page .
Un Bourgeois de la petite Ville de ......
en
694 MERCURE DE FRANCE :
en Bourgogne , ayant fait quelques emplettes
chez un Marchand , à un prix
très - exorbitant ; ce Bourgeois fit rencon
tre quelques jours aprèsde ce même Marehand
, qui lui dit : Monfieur , je vous
donne le bon jour ; le Bourgeois le regardant
d'un air refroigné, lui répondit :
ah ! tu me donnes le bon jour ; fi tu pouvois
me le vendre , tu ne me le donneróis
pas.
斑
CHANSON.
Ole , heureux Papillon , vole au gré đẹ
Vole tes voeux ;
De fleurs en fleurs vole fans ceffe ;
Tu recommences d'être heureux ,
Dès qu'un nouveau defir te preffe
Je ris d'un amant entêté ,
D'une vaine perfeverance ,
3es feux font fans vivacité ,
Et fon amour fans violence ;
Le bien qu'on poffede n'eſt rien
Celui qu'on defire eſt le vrai bien .
COU
le augrédetes
Tu recommence
NIX
Jeris dam amantEnte
THE NEW
YORK
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ASTOR, LENOX AND
TILDEN
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THE
NEW
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.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
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.
DU
AVRIL
1724 697
COUPLETS du Menuet noté , fur une
jeune perfonne , âgée de 7. ans.
Etite Brunette
PE
Ji
Qui toute jeunette ,
Sçais déja charmer ;
Ta mine eft fi fine ,
Que chacun devine
Qu'il faudra t'aimer.
Lors à certain âge ,
Tu feras ufage ,
De tes yeux vainqueurs
Ta mere eft fi belle ,
Tu fçauras comme elle
Captiver les coeurs.
Les ris , la jeuneffe .
Te fuivront fans ceffe
Dans tes plus beaux jours ;
A ta deſtinée
Le Dieu d'Hymenće
Joindra les amours.
Ccs
696 MERCURE DE FRANCE:
Ces paroles font de M. M. de M. &
la Mufique eft de M. B. de M.
NOUVELLES LITTERAIRES,
DES BEAUX ARTS , & c .
SUITE de l'Extrait du Poëme de la Ligue
on Henry IV.
E fixiéme chant contient une fiction
Lagréable & fublime. S. Louis defcend
de la voute des Cieux , & apparoît
en fonge au nouveau Roi ; il lui met fur
la tête fon Diadême , & après lui avoir
donné d'admirables leçons pour regner
glorieufement , il le tranfporte dans un
Globe Celefte , où le Poëte imagine , que
réfident les ames , qui doivent un jour
féjourner dans les corps humains .
C'eſt-là que le très-haut forme à fa reffems
blance ,
Ces efprits immortels , enfans de fon effence ,
Qui foudain répandus dans les mondes divers ,
Vont animer les corps & peupler l'Univers .
C'eft- là auffi qu'après la mort nos ames
retournent pour y être jugées par un
arbitre fouverain qui voit tout , connoît
tout
AVRIL 1724. 697
tout , & d'un feul de fes regards abfout
ou punit.
Les portes des Enfers s'ouvrent , Saint
Louis fait voir à Henri ce lieu terrible ,
féjour de l'orgueil , de la perfidie , de
l'avarice , de la haine , de l'envie , du
menfonge , de l'hipocrifie , du faux zele.
Ces monftres paroiffent confternez à la
vûë de Henri , aux yeux duquel s'offre
d'abord l'affaffin de Henri III. tenant encore
en main le funefte poignard , dont
l'arma le fanatifme des liqueurs . Il lé
voit expiant fon crime dans les tortures.
Il apperçoit dans le même lieu ces Tyrans
cruels , ennemis de la juftice & de
la verité , & auprès d'eux ces fleaux du
monde , ces conquerans fanguinaires que
le vulgaire appelle Heros , & que Dieu
ne diftingue point des Tyrans.
Devant eux font couchez tous ces Rois faineans
,
Sur un Trône avilli fantômes impuiffans.
Henri voit près des Rois leurs infolens Mi
niftres ,
Il remarque fur tout ces confeillers finiftres,
Qui des moeurs & des loix avares corrup
teurs ,
De Themis & de Mars ont vendu les honneurs
,
Qui
698 MERCURE DE FRANCE .
Qui mirent les premiers à d'indignes encheres,
L'ineftimable prix des vertus de nos peres.
Le fujet revolté , le lâche adulateur
le Juge inique , le Delateur infame , ceux
même , qui nourris dans le fein de la
molleffe , n'ont eu pour tout vice qu'un
coeur foible , tous fouffrent des peines
proportionnées & équitables. Henri frappé
de ces objets fait fur ces châtimens horribles
une réflexion trifte , fur laquelle
il feroit jufte auffi d'en faire une autre ,
pour juftifier la conduite de Dieu dans la
punition des méchans .
Cependant l'un & l'autre quittent.ces
lieux funeftes , & s'avancent vers ces
lieux fortunez où réfide l'innocence . Ce
n'eſt plus l'affreufe obfcurité des enfers ,
c'eſt une clarté immortelle. Le Paradis
eft ici dépeint avec tous fes charmes . Là
regnent Clovis , Charlemagne , Louis XII.
& d'Amboife , fon fidele Miniftre . On
voyoit plus loin ces guerriers , vengeurs
de leur patrie , qui ont péri pour fa défenfe
: la Tremoille, Cliffon , Montmorenci,
de Foix , du Guefclin , Dunois , & l'illuf
tre Amazone , qui fauva la France. An- .
toine de Navarre s'offre alors aux yeux
de fon fils. Le/ Heros veut l'embraffer ,
mais cette ombre ft chere lui échape ; cependant
il lui parle , & elle l'entend.
Enfin
AVRIL 1724.
699
Enfin S. Louis conduit Henri au Temple
des Deftins . Cette idée heureuſe
fournit une defcription prophétique des
évenemens les plus confiderables , arrivez
depuis la mort de Henri le Grand ;
les triomphes de Louis XIII. moins grand
que
fon pere , & que fon fils : la gloire
de Louis XIV . environné de Condé , de
Turenne , de Catinat , de Vauban , de
Luxembourg, & de Villars.
A travers mille feux je vois Condé paroître .
Tour à tour la terreur , & l'appui de fonmaître
Turenne de Condé le genereux rival ,
Regardez dans Denain l'audacieux Villars ,
Difputant le tonnerre à l'aigle des Cefars.
Arbitre de la paix , que la victoire amene ,
Digne appui de fon Roi , digne rival d'Eugene,
On voit enfuite les portraits des deux
grands Miniftres , Richelieu & Mazarin,
& leur paralelle. S. Louis montre à Hen-.
ri Philippe d'Orleans , Regent de France
qu'il peint ainfi.
Il unit les talens d'un fujer & d'un maître ,
Il n'eft pas Roi , mon fils , mais il enfeigne 2
l'être .
Louis de Bourgogne , pere de Louis XV.
eft
880187
700 MERCURE DE FRANCE.
་
eft en cet endroit reprefenté felon l'exacte
verité , & avec les couleurs les plus
belles . L'éloge de Louis XV. eft auffi lans
exageration & fans flaterie. Ce jeune
Prince décore parfaitement le Palais du
Deſtin .
Le feptiéme chant repreſente d'abord
la joye folle des liqueurs , au bruit de la
mort de Henri II. & d'un autre côté
l'inquiétude du Roi d'Efpagne fur cet
évenement , qui réüniſſant l'armée Roya
le fous un chef infatigable , renverfe fes
projets , & affoiblit fes efperances . Cependant
Egmond par fes ordres accourt
des bords de l'Efcaut fur les rives de la
Seine avec ce fecours ; Mayenne croit
bien- tôt dompter Henri. C'eft ici qu'eſt
décrite la celebre bataille d'Ivry , qui eft
un des beaux morceaux du Pocme , &
où tout eft fi lié , qu'il nous eft impoffible
d'en rien extraire. Les batailles d'Alexandre
n'ont jamais eu plus d'expreffion
dans les Tableaux de le Brun . Le vieux
Dailli qui dans le combat tuë fon fils
fans le connoître ; Egmond qui périt de la
main de Henri ; ce Monarque qui fauve la
vie à Biron , enveloppé de toutes parts
la défaite entiere , & la fuite de Mayenne
; la clemence du vainqueur , tout cela
forme une Image de combat , & une Poëfie
, dont nous n'avons point d'exemple
de-
1
AVRIL 1724. 701
depuis Homere , Virgile & le Taffe .
Cependant la Difcorde fremit de rage,
defefperant de vaincre Henri par les armes
, elle forme le projet de le vaincre
par les plaifirs ; elle part & vole fur un
char teint de fang , & conduit par la haine
, envelopée d'un nuage épais , qui fait
pâlir la lumiere , elle va trouver l'AL
mour pour l'engager à percer de fes fleches
le coeur de Henri.
Le huitiéme chant commence par une
peinture allegorique du Palais de l'Amour
, dans laquelle l'Amour eft prefenté
fous deux faces toutes differentes
l'une de l'autre. Voici la premiere :
Sur les bords fortunez de l'antique Idalie ,
Lieux où finit l'Europe , & commence l'Afie .
S'éleve un vieux Palais refpecté par les temps
La nature en pofa les premiers fondemens
Et l'art ornant depuis fa fimple architecture
Par fes travaux hardis furpaffa la nature ,
Là tous les champs voiſins peuplez de mirtes
verds ,
N'ont jamais reffenti l'outrage des Hyvers,
Par tout on voit meurir , par tout on voit
éclore ,
Et les fruits de Pomone , & les prefens de
Flore ,
E Et
782 MERCURE DE FRANCE .
Et la terre n'attend pour donner fes moiffons,
Ni les voeux des humains , ni l'ordre des
faifons.
Voilà ce qui ne regarde que le Temple
de l'Amour ; mais voici ce qui concerne
l'Amour même , confideré par le
bon endroit. Le Poëte dit en parlant des
Amans :
Chaque jour on les voit le front paré de fleurs,
De leur aimable maître implorer les faveurs.
Et dans l'art dangereux de plaire & de féduire,
Dans fon Temple à l'envi s'empreffer de s'inftruire
,
La flateufe efperance au front toûjours ferain ,
A l'Autel de leur Dieu les conduit par la
main :
Près du Temple facré les graces demi nuës ,.
Accordent à leurs voix leurs danfes ingenuës :
La molle volupté fur un lit de gazons ,
Satisfaite & tranquille écoute leurs chanſons.
On voit à fes côtez les myfteres en filence,
Les refus attirans , les foins , la complaifance .
Les plaifirs amoureux , & les tendres defirs
Plus doux, plus féduifans encor que les plaifirs .
Voici la feconde face de l'Amour tout
oppofée à la premiere.
De
A V R I L 1724.
703
De ce Temple fameux , telle eft l'aimable
entrée ;
Mais lorsqu'en avançant fous la voute facrée,
On porte au fanctuaire un pas audacieux ,
Quel fpectacle funefte épouvante les yeux!
Ce n'eſt plus des plaifirs la troupe aimable
& tendre ;
Leurs concerts amoureux ne s'y font plus entendre
,
Les plaintes , les dégoûts , l'imprudence , la
peur ,
Font de ce beau féjour un féjour plein d'hor
reur :
La fombre jaloufie au teint pâle & livide ,
Suit d'un pied chancellant le foupçon qui la
guide ,
La haine & le couroux répandant leur venin ,
Marchant devant fes pas un poignard à la
main ;
La malice les voit , & d'un fouris perfide ,
Applaudit en paſſant à leur troupe homicide ,
Le repentir les fuit déteftant leurs fureurs
Et baiffe en foupirant fes yeux moüillez de
pleurs.
C'eft dans ce Palais que la Difcorde va
trouver l'Amour. Elle le fait ſouvenir des
E ij
Heros
704 MERCURE DE FRANCE.
Heros qu'il a foumis à fa puiffance
d'Hercule , de Marc- Antoine , & lui dit :
Henri le reste à vaincre après tant de guerriers,
Dans fes fuperbes mains va flétrir fes lauriers.
L'Amour precedé des jeux & des graces
, & porté fur l'aîle des zephirs , vole
auffi -tôt vers les campagnes d'Ivry , &
menage l'entrevûë de Henri & de Gabrielle
d'Eftrées . Cet endroit eſt traité
avec toute la délicateffe poffible. Cependant
le vertueux Sulli s'apperçoit de la
nouvelle foibleffe de fon maître.
Non moins prudent ami , que Philoſophe
auftere ,
Sulli fût l'art heureux de reprendre & de
plaire ,
Des folides vertus rigoureux fectateurs
Favori de fon maître , & jamais fon flateur..
Henri lût fur fon trifte viſage fa propre
honte. Je t'ai vû , lui dit- il , & tu me
rends à moi- même. Je reprends la vertu
dont l'Amour m'a dépouillé. Henri , même
en condamnant fes pleurs , en ver-
: foit encore :
Entraîné par Sulli , par l'amour attiré ,
Il s'éloigne , il revient , il part defefperć.
Aing finir le huitième chant que quelquas
AVRIR 1724. 705
ques-uns mettent au- deffus de tous les
autres.
Les momens que Henri avoit perdus
dans la molleffe furent des momens précieux
pour les ennemis ; ils voulurent
en profiter. Déja ils parloient en vainqueurs.
Les Ligueurs réfolurent de fe
choisir un Roi ; ils crûrent qu'il falloit
éblouir le peuple par l'idée d'un Trône
imaginaire. Les Etats s'affemblent , ce ne
font ni les Pairs , ni les Députez de nos
Parlemens qui y paroiffent ; les Lys n'or
nerent point cet indigne Tribunal.
On voit ici le difcours éloquent &
courageux d'Aubrai qui reproche aux
Ligueurs leurs crimes , & leurs projets
rebelles. Mais voici que tout à coup on
entend un bruit confus : aux armes , l'ennemi
approche. C'étoit l'armée de Henri
qui venoit inveftir Paris . Ce fiege le plus
memorable qu'on life dans l'Hiftoire , &
plus rempli d'horreurs que celui de Jerufalem
, eft dépeint felon l'exacte verité,
& avec des traits effroyables . Sans le fecours
de la fiction tout y étonne , & la
Poëfie n'y a d'autre part que la force de
fes expreffions.
Le Roi eft touché de l'état déplorable
de cette malheureufe Ville. L'impreffion
que fait fur fon coeur la mort de tant
d'hommes qui periffent par la faim ,
E iij
lui
fait
706 MERCURE DE FRANCE.
fait verfer des larmes. Ses fentimens ad
mirables que le Poëte exprime , en font
auffi verfer à tous les lecteurs un peu
fenfibles. Henri fe réfout de donner du
fecours & des vivres à fes miferables
fujets , que l'efprit de rebellion aveugloit.
Quel eft de ces mourans l'étonnement extrême
,
Leur cruel ennemi vient les nourrir lui-même.
Le peuple touché de cette grace commençoit
déja à benir le nom de Henri.
Les chefs de la Ligue traiterent de foibleffe
, & les bienfaits du Roi , & la reconnoiffance
des fujets ; de forte que
quelques- uns fe reprocherent de lui de-
Voir la vie. Le Poete feint ici que Saint
Louis , protecteur de Henri intercede
pour lui , afin de calmer les troubles , &
de le rendre tranquille pofeffeur de fon
Royaume . S. Louis s'approche du Trône
Dieu .
Au milieu des clartez du feu pur & durable ,
Dieu mit avant les temps fon Trône inébranlable
;
Le Ciel eft fous fes pieds ; de mille aftres divers
,
Le cours toûjours reglé l'annonce à l'Univers.
La puiffance , l'amour , avec l'intelligence ,
Unis & feparez compolent fon effence.
Ces
1
AVRIL 1724% 78%
Ces deux derniers vers expriment
heureufement le Myftere de la Trinité.
S. Louis foutient fi bien la cauſe de Heni
, & parle fi éloquemment à Dieu
qu'il le touche & le perfuade. Auffi - tôt
La verité defcend du haut des Cieux dans
la tente de Henri , qui renonce à l'erreur
, abjure l'herefie , & cet obftacle
fatal étant levé , il entre triomphant dans
Paris , dont le fiege & la prife , felon la
regle de l'Unité , eft le fujet du Poëme
Quelques - uns ont trouvé qu'il finif
foit trop brufquement , que la conclufion
n'en étoit pas allez bien menagée , que
la réduction de Paris , & la foumiffion des
Ligueurs étoit foiblement exprimée ; que
le Poëte pouvoit décrire l'entrée triomphante
de Henri , tous les Seigneurs de la
Ligue accourans de toutes parts , pour
meriter leur pardon , & qu'il devoit avancer
, par un anachronisme permis , la
paix generale , & fur tout la reconciliation
du Duc de Mayenne . On prétend
encore que l'Auteur auroit dû ne point
Qublier le Duc de Parme qui joua un fi
grand rôle dans la guerre de la Ligue,
On reproche auffi au Poëme un petit
nombre d'expreffions & de rimes negligées
. Ces défauts legers prouvent au Public
que M. de Voltaire n'a point mis la
derniere main à ſon ouvrage , & il fera
E iiij fans
708 MERCURE DE FRANCE.
fans doute un jour plus parfait.
ARREST BURLESQUE , donné en la
Grand Chambre du Parnaffe , en faveur
de la Tragedie d'Inès de Caftro . A Paris,
chez la veuve Guillaume , Quay des Auguftins
1724. brochure de 15. pages.
Ce petit ouvrage commence par une
Lettre pleine d'efprit & de bonnes remarques
, & qui fert comme de Preface à
l'Arreft. Nous ne nous y arrêterons point;
mais nous ne retrancherons rien de cet
ingenieux Arreft ; il nous paroît trop
propre à égayer nos Lecteurs . Le voici :
VEU par la Cour la Requête prefentée
par les Syndics , Manans & Habitans de
Fa Communauté du Parterre , tant en
leurs noms que comme Tuteurs & Défenfeurs
de la Tragedie intitulée , Inès
de Caftro : contenant , que depuis environ
fix mois , la nommée Critique , fille procedante
fous l'autorité de certains Qui
dams factieux prenant les furnoms de
Grands-Maîtres , Enquêteurs , Réformateurs
, Examinateurs , & Cenfeurs des
productions de l'efprit , aux Sieges generaux
des Caffez à Paris , fe feroit mife
en état d'expulfer la Tragedie du Theatre
François , dont elle eft en paisible
poffeffion dès le 6. Avril 172 3. & auroit
publié contr'elle plufieurs livres , traitez
,
A V.RIL 709 1724.
tez , differtations , raifonnemens , lettres ,
épigrammes ; & libelles diffamatoires
voulant affujettir ladite Tragedie à fubir
en fon tribunal , l'examen de fa conduite,
ce qui feroit directement oppofé aux loix ,
us , & coûtume de ladite communauté
qui l'a jugée reguliere , & qui n'eſt
comptable qu'à la Cour de fes opinions ;
que même fans l'aveu de ladite communauté
, elle auroit entrepris de réformer
plufieurs chofes en , & au dedans dễ ladite
piece , ayant ôté à Conftance , l'un
des perfonnages , la prérogative d'aimer
un Prince dont elle n'eft point aimée
laquelle prérogative elle auroit reçûë de
la liberalité de fon pere , & de fon bon
gré , & par une procedure nulle de toute
nullité auroit prétendu fubftituer au lieu
& place dudit amour une haine commune
, & conforme à la nature . Comme
auffi de rendre ladite Conftance fenfible
à l'affront ignominieux réſultant du mépris
, & de l'indifference de D. Pedre ,
avec plein pouvoir de s'en venger
punément , n'ayant aucuns droits , ni ti
tres pour faire lefdites innovations , que
la raifon , l'ufage , & les regles de l'art ,
dont le témoignage n'a jamais été reçû
dans ladite communauté quand un Ouvrage
a fçû lui plaire ; auroit auffi attenté
ladite Critique par une entrepriſe inoüie-
Ey d'at710
MERCURE DE FRANCE.
il
lui
d'attribuer trop ´de cruauté à. Alphonfe
& prétendu que la condamnation par
prononcée contre fon fils étoit précipitée
& irréguliere dans la forme, en ce que la
plupart des Juges n'ont pas été entendus ,
dans le fond , en ce qu'elle eft intervenuë
fur la défobéillance de D. Pedre , & non
fur fa révolte , nonobftant l'allegation
portée dans le premier acte , par laquelle
appert que fedit Alphonfe fur le foupçon
de la défobéiffance de fon fils n'eft
point difpofé à operer fa ruine. Plus par
un attentat , & voye de fait énorme contre
l'honneur , fe feroit ingerée de défaprouver
l'aveu fait par D. Pedre de fon
attachement pour fa femme , quoique procedant
des fentimens de fon ame , & du
mouvement de fon coeur ; & defirant ladite
Critique augmenter les fonctions des
Acteurs de ladite Piece précifement , &
dans la feule vûë de multiplier fes écritures
auroit prétendu que l'Envoyé à
Alphonfe doit s'immifcer de fon autorité
privée , & fans être porteur de procurătion
, à faire compliment fur le mariage
de l'Infant ; ce qui feroit non -feulement
irrégulier , mais abufif & déraisonnable
auroit auffi defaprouvé la fage invention:
d'une loi ignorée jufqu'à nos jours , même
de Juftinien , de fes devanciers , &
de fes ayns caufe , pour le bien public ,
&
AVRIL 1724 711
*& contre l'hymen clandeftin.
Et enfin par un effet de fa mauvaiſe
volonté auroit conclu à ce que les termes
de confonde encore , le précipiter , & autres
de pareille nature foient rayez , &
biffez de ladite Piece , & non contente
d'avoir taxé ladite Tragedie d'une conduite
contraire aux moeurs , & à la vraifemblance
, auroit par un furcroît de vexations
tenté de faire connoître , que la
plupart des Vers qui la compofent font
durs , plats , profaïques , pleins de folle
cifies , & de barbarifies , ce qui feroit
une infulte à la délicateffe de ladite communauté
qui les a toûjours trouvé conformes
à l'ordonnance de Malherbe , tit.
commune de la Poëfie , art. 1. des Vers
Alexandrins.
Nonobftant quoi & malgré les plain
tes , & oppofitions réirerées par les Auteurs
des productions intitulées : Réponfe
à Monfieur *** fur les fentimens du
Spectateur François : Réflexions faites
par M *** fur les fentimens dudit Speccateur
: Réponse à l'Auteur des Paradoxes
Litteraires par Monfieur **** & autres
zelez défenfeurs de ladite Tragedie ;
ladite Critique n'auroit pas laiffé de continuer
fes pourfuites , ayant eu la bardieffe
de féduire , & engager dans fon
parti même des particuliers de ladite
E vj
com712
MERCURE DE FRANCE.
communauté , dont plufieurs au grand
fcandale du corps , fe feroient rendus à
fes démonftrations , ce qui eft d'une exem
ple très-dangereux , & ne peut avoir été
fait que par mauvaiſes voyes , & fubtilitez
de raifonnemens. Auroit encore par
un nouvel attentat , & fous une autre
couleur entrepris de diffamer , & de bannir
du Theatre les recits , les confidences
, les fureurs , les vengeances , les
oracles , les reconnoiffances , & autres
êtres imaginaires , ce qui porteroit un
préjudice notable , & cauferoit la totale
fubverfion du Poëme dramatique , dont
ils font tous le myftere , & qui tire d'eux
toute fa fubfiftance , s'il n'y étoit par la
Cour pourvû.
·
VEU ladite Requête , la Tragedie intitulée
, Inès de Caftro , le libelle intitulé
fentimens d'un Spectateur François fur
la nouvelle Tragedie d'Inès de Caftro ,
les réflexions , & la réponſe faites à
l'Auteur defdits fentimens , la Comedie
appellée Agnès de Chaillot , la Lettre
d'un Gentilhomme de Province à un de
fes amis au fujet de ladite Tragedie , les
Libelles intitulez Paradoxes , & Antiparadoxes
Litteraires , la réponſe aufdies
Paradoxes , le Secretaire du Parnaffe ,
les Confiderations Philofophiques fur le
fuccès de ladite Tragedie , même, l'examen
AVRIL 1724 , 713
men ou l'inventaire defdites pieces avec
les inductions qui en ont été tirées , veu
auffi les pieces fignifiées au public par le
Mercure de France , les huit Octobre ,
huit Novembre , huit Decembre 1723.
& huit Janvier 1724. & autres pieces
attachées à ladite Requête , fignée Sottineau
, Procureur de ladite Communauté
: oui le rapport du Confeiller Commis
& tout confideré.
LA COUR ayant égard à ladite Requê
te a maintenu & gardé , maintient &
garde ladite Tragedie , intitulée Inès de
Caftro , en la pleine & paifible poffeffion
& joüiflance du Theatre François ; ordonne
qu'elle fera jouée , admirée , &
applaudie par les habitans & Communauté
du Parterre , fans que pour ce ils
foient tenus de l'examiner , ni même d'avoir
la connoiffance requife pour ledit
examen , & fur le fond du contenu en
icelle , les renvoyent aux repreſentations ;
enjoint à Conftance de continuer d'aimer
D. Pedre , à toute perfonne de quelques
condition , profeffion , & caballes qu'elles
foient de croire fon perfonnage , dans la
nature , & dans la vrai-femblance ; nonobftant
toutes experiences , ufage , &
coûtume à ce contraires , ordonne pareillement
qu'Alfonfe fur les opinions partagées
des Grands , prononcera la condamna$
14 MERCURE DE FRANCE.
damnation de fon fils , fans pour ce être
reputé cruel ,` ni fortir du tendre caractere
de pere ; ordonne que D. Pedre declarera
hautement fon inclination pour
Inès , & ne fera aucun fcrupule d'expofer
fa maîtreffe à être livrée & abandon
née à fa plus dangereufe ennemie ; défend
à la Critique , & à fes adherans , de
traiter à l'avenir l'Ambaffadeur de paffevolant
, fous peine de réparation publique
; ordonne que la loi établie le 6..
Avril 1723. fera enregistrée au Greffe
de la Cour , pour être executée felon ſa
forme & teneur ; rétablit les termes de
confonde encore , le précipiter , & autres
de pareille nature dans leur bonne fame
& renommée ; fait défenſes à toutes per
fonnes de les trouver équivoques , comme
auffi de faire connoître que les Vers
de ladite Tragedie font plats , & profaïques
; à peine d'être reputées pertubatrices
de l'admiration publique ; remet les
fureurs , les vengeances , les oracles , les
reconnoiffances , & autres Etres imaginaires
en tel & femblable état qu'ils
étoient auparavant les attentats de ladite
Critique ; donne acte aux Acteurs des
écritures intitulées , Réponse à Monfieur
*** fur les fentimens du Spectateur François
, Réflexions faites par Monfieur ***
fur les fentinens dudit Spectateur , Réponfe
AVRIL 1724. 71
ponſe à l'Auteur des Paradoxes Litteraires
, par Monfieur **** de leur oppo
fition au bon fens.
Enjoint à tous particuliers de la Communauté
du Parterre qui ont été féduits
& entraînez par ladite Critique ', de fe
réünir inceffamment à leur corps , ordonne
qu'à ce faire , ils feront contraints par
toutes voyes dûës & raifonnables , même
contre leurs propres connoiffances ordonne
au furplus à tous les particuliers
de ladite Communauté de juger des Pieces
comme ils ont accoûtumé , & de fe
fervir pour raifon de ce , de tels raifonnemens
qu'ils aviferont bon être , & aux
Auteurs Modernes , & autres leurs Suppofts
de leur prêter main -forte , & courir
fus aux contrevenants , à peine d'être
privez du droit d'affifter aux premieres
Repreſentations des nouvelles pieces , &
afin qu'à l'avenir il n'y foit contrevenu ,
a banni à perpetuité ladite critique du
Parterre , lui fait défenfes d'y entrer ,
troubler , ni inquieter ladite Tragedie
en la poffeffion & jouiffance du Theatre,
à peine d'être declarée partifanne des regles
, & de la verité : & à cet effet fera
fe prefent Arreft lû & publié au Parterre,
à la premiere Reprefentation qui fera
faite de la Tragedie intitulée , Inès de
Caftro, & affiché dans tous les Caffez , &
par
16 MERCURE DE FRANCE.
par tout où befoin fera. Fait le 30. Fevrier
1724. Collationné avec paraphe.
Jean- Baptifte Cuffon , Imprimeur- Libraire
à Nancy , vient d'imprimer une
feuille volante , dont voici le précis.
HISTOIRE Ecclefiaftique & Civile de
Lorraine , qui comprend ce qui s'eft paffé
de plus memorable dans l'Archevêché de
Tréves , & dans les Evêchez de Metz ,
Toul & Verdun , depuis l'entrée de Jules
Céfar dans les Gaules , jufqu'à la mort
de Charles V. Duc de Lorraine , arrivée
en 1690. Le tout enrichi de Cartes Geographiques
, Plans de Villes & d'Eglifes,
Monnoyes , Portraits , &c. avec les Pieces
juftificatives à la fin ; 3. vol . in- fol.
Par le R. P. D. Auguftin Calmet , Abbé
de S. Leopod de Nancy.
Cet Ouvrage , que l'on annonça au
Public au mois de Mai 1723. & pour.lequel
on a déja reçû quelques Soufcrip
tions , n'eft pas un Ouvrage en idée , ou
fimplement projetté & ébauché ; il eft
entierement achevé , & prêt à mettre
fous la preffe.
Quoiqu'on ne promette ici qu'une Hiftoire
de Lorraine , le lecteur ne laiffera
pas d'y trouver bien des chofes qui regardent
l'Empire . Romain , la France ,
AlleAVRIL
1724. 717
l'Allemagne , & les Provinces voifines :
en forte qu'avec ce feul Ouvrage , il
pourra fe paffer de plufieurs livres , qui
traitent des Peuples &. des Etats dont
nous venons de parler. Les Romains
ayant fait la conquête de ce Pays , y dominerent
pendant environ fix cens ans.
Quelques-uns, de leurs Empereurs ont
fait leur demeuré à Tréves ; ces frontieres
ont été illuftrées par la prefence , * &
par les Armes de leurs plus grands Capitaines
. Aux Romains fuccederent les François
, qui donnerent à Metz les Rois
d'Auftrafie ; & aux François , depuis la
décadence de la Maifon de Charlemagne
, les Empereurs d'Allemagne depuis
Conrad. En même temps on vit les premiersDucs
de Lorraine établis par ces Em
pereurs ; à ces premiers Ducs fuccederent
les Ducs de Lorraine hereditaires
depuis Gerard d'Alface jufqu'aujourd'hui,
Cette fucceffion d'Empereurs , de Rois
d'Auftrafie , & de Ducs de Lorraine , for
me un des plus beaux & des plus riches
fujets d'Hiftoire que l'on puifle fouhaiter
; & la varieté infinie des grands évenemens
qu'elle renferme , fait paroître
ici tour à tour fur la fcene ce qu'il y a
de plus illuftre & de plus glorieux dans :
l'Europe.
Il eft inutile de parler ici de l'Auteur.
18 MERCURE DE FRANCE.
Il eft connu par quantité d'autres Ouvra
ges . Outre fon inclination particuliere
& l'amour de la Patrie , qui l'ont porté
à étudier dans les fources P'Hiftoire de fon
Pays , il s'y eft encore trouvé fortement
animé par les exhortations des premiers
Perſonnages de l'Etat : mais ce qui l'a déterminé
à entreprendre ce travail fi long
& fi penible , ç'ont été les ordres de fon
Altelle Royale , qui lui a témoigné il y
a quelques années , & qui lui a encore
repeté depuis , qu'elle fouhaitoit qu'il s'y
appliquât , & qu'il s'efforçât de produire
enfin quelque chofe de plus , que les
Effais d'Hiftoire de Lorraine que l'on a
vu paroître jufqu'ici .
L'Ouvrage fera partagé en trois gros
volumes in-folio , contenant 250. feüil- "
les , c'est- à-dire 1000. pages environ cha
cun. J. B. Cuffon , Imprimeur-Librairede
S. A. R. à Nancy , cy-devant Imprimeur-
Libraire de Paris , en commence
actuellement l'Impreffion , qui fera achevée
au dernier Décembre 1725. Le prix
des trois volumes en feuilles , fera pour
les Soufcrivans de 51. liv. argent ou valeur
de France , dont la moitié fe payera
en foufcrivant , & l'autre moitié à la délivrance
de l'Ouvrage entier . Ceux qui
n'auront pas foufcrit , les payeront 75.
liv. fans aucune diminution . On recevra
les
AVRIL 1724. 715
les Soufcriptions ; fçavoir , à Nancy
cher J. B. Cuffon , & à Paris , chez jac
ques Vincent , Imprimeur Libraire , rue
`& vis- à- vis l'Eglife S. Severin , qui re- ·
mettront à chaque Soufcrivant une Reconnoiffance
, fignée dudit Cuffon .
HISTOIRE de l'Abbaye de S. Germain
des Prez , contenant la vie des Abbez
qui l'ont gouvernée depuis fa fondation ;
les Hommes Illuftres qu'elle a donnez à
l'Eglife & à l'Etat ; les privileges accórdez
par les Souverains Pontifes , & par
les Evêques , les dons des Rois , des
Princes , & des autres bienfaiteurs. Avec
la defcription de l'Eglife , des Tombeaux,
& de tout ce qu'elle contient de remarquable.
Le tout juftifié par des titres autèntiques
, & enrichie de plans & de figures.
Par Dom Jacques Bouillard , Religieux
Benedictin de la Congregation de
S. Maur. A Paris , chez Gregoire Dupuis
, ruë S. Jacques 1724. in-folio de
328. pages pour l'Hiftoire , & 188. pour
les preuves.
OBSERVATIONS fur la formation du
Poulet , ou les divers changemens qui
arrivent à l'oeuf , à mesure qu'il eft couvé
, font exactement expliquez , & reprefentez
en figures . Par M. Antoine-
Mar
720 MERCURE DE FRANCE.
Maître-Jean , Chirurgien du Roi , à Me
ri-fur- Seine. A Paris , chez L. d' Houri
ruë de la Harpe 1722. in 12. de 326 .
pages.
FABLES de M. le Brun , divifées en
cinq livres. A Paris , chez G. Sangrain ,
au Palais 1722. in 12. de 3 36. pages.
DISCOURS fur l'éloquence , avec des
Réflexions préliminaires fur le même
fujet. A Paris , chez Eftienne , rue Saint
Jacques 1723. in 12. divifé en deux parties
de plus de 300. pages . Par M. J. B.
Tan Koski Paleologue , natif de Conftantinople.
LETTRE DE CONSOLATION à une Dame
de qualité , fur la mort de fon Directeur.
Par M. l'Abbé Richard. A Paris
chez F. Barrois , ruë de la Harpe 1723 .
brochure in 1 2. de 40. pages .
HISTOIRE COMIQUE du Roi des Malques
, chapitre unique , où l'on verra fa
naiffance , fa vie , & fon trépas Bachique.
A Paris , chez Gonichon , au Pons
S. Michel. Petite brochure , dont tout
le plaifant eft renfermé dans le titre ,
fuppofé qu'il le foit.
HIS
AVRIL
1724.
728
HISTOIRE ROMAINE , depuis la fondation
de Rome , enrichie de Notes Hif-
Loriques , Geographiques , & Critiques ;
de Gravûres en Taille-douce , de Cartes
Geographiques , & de plufieurs Medailles.
Propofée par Soufcriptions .
&
Le Pere Catrou , Jefuite qui a entrepris
de nous donner cette Hiſtoire ,
qui eft déja connu par plus d'un ouvrage
, s'eft étudié
pour
l'intereft de ceux
qui la liront , à foutenir par l'élegance
& la nobleffe de l'élocution , toute la
grandeur & la dignité de fon fujet. Son
premier foin a été d'animer les portraits
Tans les outrer, de garder la reffemblan
ce des
caracteres dans la peinture qu'il
fait des Heros de l'ancienne Rome , de
plaire à l'efprit par l'amenité & les graces
de la diction , de fufpendre l'attention
de fon lecteur , & de la rappeller
fans ceffe par l'importance des évenemens
, par l'attente des dénouemens qu'il
prepare , par la nouveauté , & par la rapidité
des objets qu'il fait fucceder les
uns aux autres dans le fil de fes narrations.
L'Auteur s'eft appliqué fur tout à
difpofer nettement les faits , & avec
toute l'exactitude qu'on a droit d'attendre
d'un Hiftorien. Les perfonnes des deux
fexes , & de toutes les conditions auront
rofiter d'une lecture qui les inftruira
en
722 MERCURE DE FRANCE .
en les occupant agréablement ; les politiques
y trouveront des modeles de rafinement
, les Generaux d'Armée des inftructions
pour les campemens , pour
l'ordre des Batailles , pour les Sieges de
Villes , pour les ftratagêmes de guerres.
Les Jurifconfultes , une fageffe infinie
dans l'établiffement du droit Romain ,
& une fubtilité furprenante dans l'interpretation
des Loix. Les fçavans y reconnoîtront
tout le fond de cette érudition
profane qui fait le merite & l'honneur
des Académies de Litterature ; cette Hiftoire
, en un mot , fournira aux perfonnes
de tous les états de quoi cultiver l'efprit
& former les moeurs.
Ce qu'on avance ici n'eft point une de
ces promeffes que des Auteurs pleins
de leur fujet font quelquefois fans tenir
parole ; le feul préjugé qu'on a eu dans
tous les temps en faveur de l'Hiſtoire
Romaine annonce d'avance tout ce qu'on
doit attendre de celle qu'on fe difpofe à
mettre au jour , elle paroîtra encore plus
intereffante fi l'on confidere les liaiſons
qu'elle a avec l'Hiftoire de la plus grande
partie des Nations de l'Europe , de
l'Afie , & de l'Afrique.
Afin qu'on n'ait rien à defirer dans un
Ouvrage de cette importance , on l'ornera
de Gravûres en Taille- douce , de
pluAVRIL
1724. 733
plufieurs Cartes Geographiques , entre
autres de l'ancien Latium , de l'Italie antique
, & de l'Empire Romain dans toute
fon étendue. Ces Cartes reprefenteront
ccs vaftes Pays où Rome fi petite en fon
origine porta fes conquêtes. L'arrangement
des Legions Romaines , leurs armes
, leurs habillemens , leur maniere
de combattre , leurs campemens , leurs
Machines de guerre , le plan des principales
batailles , l'appareil des anciens
Triomphes. Enfin ce qu'on jugera de
plus curieux & de plus important dans
les Ufages , les Coûtumes & la Religion
des Romains fera figuré aux yeux
pour en faciliter l'intelligence. On y
ajoûtera quelques plans de l'ancienne
Rome telle qu'elle fut fous Romulus
& dans fes divers accroiffemens. Les
plus fomptueux édifices qui décorerent
cette grande Ville auront auffi leurs planches
particulieres.
⋅
Comme les Medailles ne font pas
quelquefois inutiles à l'Hiftoire , on en
donnera les Types gravez d'après les originaux
avec leur explication ; en cela
nous aurons moins égard à donner à l'ouvrage
un ornement fuperflu qu'un affortiment
neceflaire.
Cette Hiftoire fera enrichie de notes
fçavantes qui comprendront ce qu'il y a
de
724 MERCURE DE FRANCE.
de plus curieux & de plus recherché en
fait d'érudition. Elles feront employées ,
fur -tout à rapprocher la Geographie ancienne
de la moderne , à concilier les
recits differens des Ecrivains Grecs ou
Latins , à rendre raifon de la preference
qu'on a donnée à certainsAuteurs fur d'autres
;en un mot , à raffembler avec précifion
ce que la Critique a répandu dans
mille volumes fur les Ufages , les Loix ,
la Milice , la Religion , &c. des anciens
Romains.
Ces Notes feront au bas de chaque page,
& répondront exactement au Texte
pour la commodité des lecteurs. Afin
qu'elles foient au goût de tout le monde
elles feront courtes & dégagées de ces
vains amas d'obfervations hors d'oeuvre
qui fatiguent l'efprit , & le rebutent en
lui faifant perdre de vûë le principal
objet.
L'Hiftoire des Rois & de la République
Romaine contiendra douze volumes
in 4°. On a choifi cette forme comme la
plus commode , & la plus conforme au
goût des Lecteurs . Le corps de l'Hiftoire
fera en caractere de gros Romain , & les
Notes en Cicero à deux colomnes au bas
de chaque page. On donnera les quatre
premiers volumes à la fin de la preſente
année, & ainfi confecutivement quatre
autres
AVRIL 1724. 725
autres volumes au moins chaque année
jufqu'à la fin de l'Hiftoire des Rois &
de la République Romaine.
Le Pere Catrou s'eft affocié le Pere
Rouillé , Jefuite , l'un des Auteurs du
Journal de Trevoux , déja connu par plufieurs
ouvrages , pour travailler de concert
avec lui. Comme les deux Auteurs
fe font réunis dans le deffein de remplir
dans toute fon étendue le projet qu'ils
ont formé d'une Hiftoire Romaine auffi
complette qu'elle le puiffe être , ils ne
s'en tiendront pas feulement à l'Hiftoire
des Rois & de la République , ils promettent
qu'elle fera fuivie de l'Hiftoire
de l'Empire Romain , à commencer depuis
Augufte jufqu'au de - là de l'Hiſtoire
Byfantine. Et pour la feureté du Public
celui des deux Auteurs qui viendroit à
manquer fera remplacé par un autre Jefuite
jufqu'à la confommation entiere de
l'ouvrage. Ainfi l'on peut compter qu'on
n'aura point vû de corps d'Hiftoire plus
étendu & plus intereſſant.
Conditions proposées aux Soufcripteurs .,
Cet ouvrage fera imprimé avec grand
foin fur du papier fin d'Auvergne , toutes
les Figures , Cartes , Vignettes , Medailles
, & autres Planches feront gravées
par les plus habiles Maîtres .
F Pour
26 MERCURE DE FRANCE.
Pour la fatisfaction de ceux qui voudront
foufcrire , on donnera les quatre
premiers Tomes à la fin de la prefente
année 1724. & ainfi confecutivement ,
& fans interruption jufqu'à la fin de
l'Ouvrage.
Les Soufcriptions pour les douze volumes,
en petit papier, feront de 90. liv.
dont on payera feulement 2 o . livres en
foufcrivant , pareille fomme de 20. livres
en retirant les quatre premiers volumes ,
25. livres en retirant quatre autres volumes
, & pareille fomme de 25. livres
en retirant les quatre derniers volumes.
Les Soufcriptions pour cet Ouvrage ,
en grand papier , feront de 150. livres ,
dont il en fera payé 40. livres en foufcrivant
, 40. livres en retirant les quatre
premiers tomes , pareille fomme de 40 ,
livres en retirant quatre autres volumes ,
& les 30. livres reftans en retirant les
quatre derniers volumes.
Ceux qui n'auront pas foufcrit payeront
chaque Exemplaire de petit papier,
en feuille , 130. livres , & chaque Exemplaire
, de grand papier, 220. livres.
Les Soufcriptions feront ouvertes depuis
le premier de ce mois jufqu'à la fin
de Juillet 1724. On en délivrera les reconnoiflances.
A Paris , chez Jacques Rollin , Quay
des
AVRIL
1724.
727
·
des Auguftins , à la defcente du Pont Saint
Miche . Jean Baptifte Delefpine , ¿
Jean- Baptifte Coignard , fils , rue Saint
Jacques. Et à Lyon , chez la veuve d'Antoine
Boudet , Libraire , ruë Merciere.
par SUITE du Secretaire du Parnaffe ,
le Poëte fans Fard , feconde partie. Brochure
in 8 de 46. pages , fans compter
le Privilege , & l'ample Approbation du
fieur Abbé Richard , Chanoine de Sainte
Opportune.
Ce petit Ouvrage paroît avoir été
entrepris , uniquement pour donner des
louanges outrées , & pour dire des injures
groffieres , aux perfonnes qui le meritent
le moins ; auffi a- t'il été fupprimé
par Monseigneur le Garde des Sceaux ,
qui après avoir revoqué le cenfeur du
livre , a fait lacerer le Privilege , qui avoit
été obtenu ſur ſon approbation.
CANTATES FRANÇOISES à voix feule,
compofées par M. Guedon de Prefle , Ordinaire
de la Mufique de la Chambre &
Chapelle du Roy , livre premier. A Paris
, chez l'Auteur , Place S. Eustache , au
coin de la rue du Four , & chez Boivin ,
ruë S. Honoré , à la Regle d'Or 1724.
in-folio de 48.pages . Le prix eft de 5.liv.
en blanc.
Fij On
728 MERCURE DE FRANCE.
On vient de donner au public deux
Tables qui peuvent être d'une grande
commodité pour les negocians , par la
jufteffe , & par l'ordre avec lefquels elles
font conftruites . L'une de ces Tables fait
voir le raport des aunages des lieux de
l'Europe , où le commerce eft établie
avec l'aune de Paris , & l'autre fait connoître
la portion qu'ont avec la livre de
Paris les poids des mêmes lieux . Ces
Tables qui font proprement gravées ſe
trouvent chez Boivin , Marchand
Saint Honoré , à la Regle d'Or , & che
Mortain , fur le Pont Notre- Dame
l'Enfeigne des Belles Estampes.
Dans l'Affemblée du Mercredi e de
ce mois de l'Académie Royale des Sciences
, M. Nicole , Affocié Mécanicien , fut
élû à la place de Penfionnaire Mécanicien
, vacante par la démiffion de M. Jaugeon
, & il prit féance dans la même
Académie , en cette qualité , le Samedi
fuivant.
Le 7. Mars 1724. mourut à la Fléche
Jacques Leloyer , fils & neveu de Jacques.
& Jean Leloyer , deux hommes qui ont
eu dans leur temps plus de merite que de
réputation . Jean , aîné de Jacques avoit
cependant été Secretaire du Cardinal de
Retz 7
AVRIL 17247 729
Retz , auprès de qui il n'auroit pas man
qué d'occafions de fe faire connoître
mais il quitta ſon ſervice de bonne heure,
Et mutas agitare in glorius artes ,
Maluit :
Il revint en Anjou , dont on lui propofa
de faire la Carte , ce qu'il executa
très-heureufement , conjointement avec
fon frere. Cette Carte que feu M. Sauveur
, Eleve de Jacques, dont nous allons
ler , préferoit à toutes celles que
as avons , reparut il y a environ 20.
ans fous le nom de Defer , qui bien qu'il
n'y eut d'autre part que de l'avoir calquée
, ne laiffe à l'Auteur que l'honneur
de lui avoir fourni des Memoires. Jacques
Leloyer , mort à la Fléche au mois
d'Octobre 1704. âgé de près de 8o . ans,
fit les fonctions d'Ingenieur au commencement
de la Majorité de Louis XIV.
dans un temps où cette qualité n'étant
pas fi commune qu'elle l'eft aujourd'hui
auroit pû lui devenir utile , fi plus foucieux
de fa liberté que de fa fortune , il
n'eut mieux aimé employer fes talens à
fe faire des amis dans le fein de fa Province
, qu'à les exercer fur la frontiere
aux dépens des ennemis de l'Etat . Quoiqu'il
fçût fort bien pour le temps toutes
les parties des Mathématiques , il fe ré-
Fiij
duifit
730 MERCURE DE FRANCE.
duifit à la Geographie , & à l'Arpentage
dont il fit fa profeffion & fon plaifir. A
la connoiffance qu'il avoit des lieux pour
leur pofition , il en joignoit une fort
étendue des Fiefs , & des anciens Titres
des Maifons les plus illuftres de l'Anjou
& des Provinces limitrophes , & il paſſa
prefque toute la vie à regler entre elles
les differends qu'elles avoient à ce fujet.
Mais comme il étoit ennemi du fafte , &
bien éloigné de fe prévaloir des fervices
qu'il rendoit aux plus grands Seigneurs
du Royaume , M. Colbert lui - même ne
pût le tirer de l'obfcurité à laquelle il
s'étoit dévoué . Il reçût quelques ordres
de ce Miniftre , les executa ; & laiffant
en arriere les falaires avec les efperances,
il revint à fes exercices accoutumez. II
s'occupoit alors au Cenfif d'une petite
Baronie , appartenante à M. le Prince , à
qui il étoit attaché , plus par
zele que
par intereft. C'eſt le feul ouvrage ou le
feul chef d'oeuvre qui foit demeuré de
lui dans les Archives de M. le Duc , fi
l'on en excepte une Carte d'Anjou beaucoup
plus détaillée , & plus ample que
la premiere qu'il avoit deffinée lui- même
, avec une propreté qui répondoit
parfaitement à l'exactitude de fes recherches
. Cette Carte ne parvint point à
Henri - Jules de Bourbon , Premier Prince
AVRIL 1724. 730
་
ee du Sang , à qui elle étoit dédiée . Elle
fat interceptée dans l'envoi . Il faut efperer
que la reftitution s'en fera quelque
jour au public , à la faveur de quelque
changement dans l'étiquette . Le fieur Jacques
Leloyer qui a donné lieu à cet article
, eft mort fans pofterité . Il n'avoit
qu'une foeur , mariée avec M. Morabin ,
ancien Confeiller au Prefidial de la Fléche
, & mere de M. Morabin , connu par
fes Traductions , & par quelques autres.
ouvrages. En forte que cette branche des
Leloyer , divifée depuis près de 100 .
ans , d'avec celle des Leloyer d'Haillé ,
dont étoit le fameux Pierre Leloyer ,
Confeiller au Prefidial d'Angers , mort
en 1636. eft éteinte, Jean Leloyer n'ayant
pareillement laiffé de fon mariage avec
une Damile de Bretagne qu'un fils dont
il n'eft forti que des filles.
M. Butterfield , Ingenieur du Roi
pour les Inftrumens de Mathématique ,
qu'il conftruifoit avec une jufteffe admirable,
fur-tout les Grands Quarts de Cercle
, fi utiles à l'Aftronomie, auffi renommé
en France que dans les Pays Etrangers
, mourut à Paris le 28. du mois paſſé,
âgé de 89. ans .
On a imprimé ici à Leyde , avec pri
F iiij vilege ,
732 MERCURE DE FRANCE.
vilege , & on vend actuellement chez
Pierre Vander Aa les cinq premiers vol .
du 10. Tome du Thefaurus Antiquitatum
Italia , Neapolis , Siciliæ , &c. ex confilio
& cum Præfatione Petri Burmanni
folio , cum figuris : on trouve dans ces 5 .
vol. une collection très - curieufe des plus
celebres Auteurs qui ont décrit la Geographie
, & les Hiftoires Sacrées & Profanes
du Royaume de Sicile On a prefentement
achevé , & on vend 32. vol.
de cet ouvrage . Huit volumes qui en font
partie , contiennent les plus rares Auteurs
des Antiquitez , des Medailles , &
des Deſcriptions des Villes de Sicile , de
Sardaigne , de Corfe , de Malthe , & c.
Le prix des 3 2. vol . eft de 295. florins ,
en petit papier , & de 395. florins , en
grand papier.
On mande de Turin qu'un Allemand ,
natif d'Hanover , s'eft engagé au fervice
du Roi de Sardaigne , qui lui accorde des
appointemens pour avoir la direction des
Mines des Montagnes des Alpes , où
l'on prétend qu'il y en a de très-abondantes
, non -feulement de plomb & de
fer , mais encore d'argent , outre quelques
veines d'or ; comme auffi une gran
de quantité de Criſtal , d'Alun , de Souf
fre , une espèce d'Indigo , &c.
On
AVRIL 1724
733
On apprend du même endroit que la
terre s'eft ouverte avec grand bruit dans
un lieu fitué à deux milles de San Germano
, dans la terre de Labour , & qu'il s'y
eft formé un Lac affez profond pour faire
difparoître tous les arbres qui étoient
dans cet endroit- là.
On apprend de Lisbonne que le Roi
de Portugal a accordé à M. Merveilleux,
Suiffe de Nation , des Lettres Patentes
pour parcourir toutes les parties du
Royaume , & faire la defcription des
Plantes , des Foffilles , des Infectes , & de
tout ce qui peut fervir à l'Hiftoire naturelle
. S. M. lui donne des appointemens
très -confiderables pour faciliter fes recherches
, &
pour le payement des Deffi
nateurs , & des autres perfonnes qui l'ac
compagnent dans fon voyage.
IT SPEC
734 MERCURE DE FRANCE !
akakakakakakakakakakakakaki
SPECTACLES.
LES
Es Comediens Italiens donnerent le
23. du mois paffé la premiere reprefentation
d'une Parodie , qui a pour titre,
Amadis le cadet.
Ce n'eft que pour fatisfaire à nos engagemens
que nous inferons ici un Extrait
de cette Piece.
Ce genre de Comedie
eft fi peu inftruc
tif, qu'il
feroit
à fouhaiter
que
le public
achevât
de s'en
dégoûter
. Les
écumeurs
de Theatre
y perdroient
beaucoup
; mais
le bon goût
auroit
un ennemi
de moins
Qu'on
nous
pardonne
cette
petite
digref
fion
, nous
ne poufferons
pas
nos réfle
xions
plus
loin , & pour
revenir
à nôtre
Extrait
, nous
l'allons
faire
le plus
fuccinctement
qu'il
nous
fera
poffible
, pour
la commodité
du lecteur
, qui
feroit
peutêtre
ennuyé
de trouver
ici l'Opera
d'A
madis
de Grece
, Scene
par Scene
, & réduit
à un Acte
. En effet
, le Parodieur
a
fuivi
l'Auteur
pied
à pied
, aux
Fêtes
près
, dont
il a peut
être
prétendu
fairevoir
l'inutilité
en les retranchant
. Il ne
donne
qu'une
idée
de la premiere
, pour
nous
faire
fentir
que
dans
l'Opera
, Amadis
AVRIL 1724.
738
dis n'a pas dû s'arrêter à voir danfer , &
à entendre chanter des Bergers , lorfqu'il
pouvoit beaucoup mieux employer
fon temps à la délivrance de Nicquée ,
& à la fuite. Tout le monde eft convenu
que les défauts d'Amadis l'aîné , y font
critiquez avec affez de jufteffe , mais on
avoue en même temps que la forme n'a
pas répondu au fond. Les Vaudevilles
anciens avoient de l'agrément dans les
pieces qu'on reprefentoit fur les Theatres
des Foires. Les fpectateurs fe prêtoient
à la neceffité , où les Auteurs
étoient réduits de ne pouvoir faire parler
autrement leurs Acteurs ; mais le
Theatre Italien ayant plus de liberté , on
exige quelque chofe de plus que des Airs
de Pont- neuf , avec lefquels on a été
bercé. Il fe peut faire qu'il s'en trouve
quelques- uns qui nous paroiffent nouveaux
, par la maniere dont ils font ame
nez ou placez , mais cela arrive fi rarement
que l'ennui prévaut infiniment aut
plaifir . Voilà tout ce que nous avons à
dire au fujet d'Amadis le cadet. Toute la
difference qu'il y a entre l'Opera & la
Parodie , pour le fond de l'action , c'eft
que dans l'Opera Meliffe fe tue , pour
ne pas furvivre au bonheur de fa Rivale ;
au lieu que dans la Parodie , elle ne croit
pouvoir mieux fe venger , qu'en mariar
F vj Ama736
MERCURE DE FRANCE:
Amadis avec Nicquée ; ce qui donne
lieu au Vaudeville qui roule fur les defagrémens
du mariage . On a joué cette
Piece tous les jours fans interruption ,
pour mettre à profit le peu de temps qui
reftoit jufqu'à la clôture des Theatres.
Le premier de ce mois , jour de la clôture
des autres Theatres , on a donné fur
celui des Danfeurs de Corde de la Foire
S. Germain , la premiere reprefentation,
d'une Piece en un Acte , qui a pour titre
les Vacances des Theatres . En voici un
Extrait. Le Palefrenier du Parnaffe ouvre
la Scene , tenant une étrille d'une main
& une broffe de l'autre. Il fe prepare à
panfer les nouvéaux Pegafes qui doivent
affortir les écuries d'Apollon . Il fait une
Scene avec Thalie , qui ne fert qu'à l'expofition
du fujet . Thalie fe retire pour
aller recevoir des vifites qu'elle attend ,
& laiffe le Palefrenier vacquer à l'emploi
qu'Apollon lui a donné . Le premier
qui fe prefente au Palefrenier du Parnaffe
, c'eft l'Impatient. Il vient tout botté
, comme il a paru fur le Theatre Fran
çois . Il fe fait connoître à diverfes brufqueries
qui lui échappent , & qui donnent
lieu au Palefrenier de lui dire que
fon caractere eft outré , & qu'il eft plus
brutal qu'Impatient . L'Impatient fe retire
après avoir reçû quelques coups d'étrille,
&
AVRIL 1724 737
& fait place à un Auteur Sexagenaire
qui ne produit d'autre titre que d'avoir
fait un Effai d'Ode à la loüange d'une autre
Auteur . Le Palefrenier le raille de
commencer fi tard fon apprentiffage. I
témoigne fon étonnement , & crie au
miracle , de voir qu'un Auteur en loue
un autre ; mais il eft encore bien plus
furpris d'apprendre que l'Auteur loué a
lâché des Epigrammes contre celui qui
le loue . A l'Auteur Sexagenaire fuccede
Inès qui outre deux enfans de fa façon ,
qu'une nourrice tient entre fes bras , en
porte un troifiéme dans fes flancs . Nitetis
qui furvient , lui fait des compli
mens ironiques fur fa nouvelle grofleffe,
& l'appelle la prolifique Inès . Cette derniere
lui dit que ce n'eft pas une chofe f
furprenante que d'avoir eu trois enfans
Nitetis lui répond qu'elle en eft bien au
feptiéme , puifqu'elle en a eu deux fur le
Theatre François , quatre fur le Theatre
Italien , & qu'elle eft encore groffe . Elles
fe reprochent reciproquement leurs défauts.
Inès blâme Nitetis d'être trop ver
tueufe , & Nitetis blâme Inès de l'être
trop peu ; des injures on en vient aux
coups ; les deux Princefles fe tignonent ,
au grand plaifir du Palefrenier & des
Spectateurs Forain's , à qui ces fortes de
Scenes ne font jamais defagréables . A
Inès
738 MERCURE DE FRANCE.
Inès & à Nitetis fuccede le Prince tra
vefti , à qui le Palefrenier reproche fon
ftile , qu'il prétend être tout des plus
obfcurs , à caufe des Idées metaphyfiques,
dont il eft par tout affaifonné. Mariane
vient après ; elle conte la malheureuſe
Hiftoire de fa vie , dont la durée a été
fi courte. Le Palefrenier lui dit qu'elle
auroit vêcu plus long témps fi elle avoit
été plus raifonnable , & de- là il prend
occafion de lui mettre devant les yeux
fa mauvaiſe conduite ; il lui reproche fa
liaifon équivoque avec Varus , & fon
peu de complaifance pour Herode , à qui
elle a ofé dire en face qu'elle ne fçauroit
P'aimer. Mariane étrillée fait place à
Ami de tout le monde , qui n'eft pas
mieux traité . De toutes les Pieces qu'on
a données pendant l'Hyver , il ne manque
que les Anonymes qui n'ont ofé ſe
prefenter ; le Palefrenier d'Apollon dit ·
qu'ils ont bien fait de ne point venir , &
qu'il auroit employé contre cette Piece ,
non l'étrille , mais la fourche à fumier.
Thalie & fa fuite viennent faire le diver
tiffement de cette petite Comedie. Les
couplets roulent fur l'étrille , &c .
•
Les Theatres ayant été fermez pen
dant trois femaines , à l'occafion des Fêtes
de Pâques , ils furent r'ouverts le
Lundi 24. de ce mois ; fçavoir , le Theatre
AVRIL 1724. 739
tre François par la Tragedie de Poliencte,
l'Académie Royale par l'Opera d'Amadis
de Grece , & le Theatre Italien par
la Comedie d'Arlequin Efope .
NOUVELLES ETRANGERES
Turquie.
E Can des Tartares a mandé à Ig
L
Porte
que
les troupes Ruffiennes
commençoient à faire quelques mouvemens
dans l'Ukraine , & le long des
bords du Tanais , le Grand Vifir a requis
le Réfident du Czar d'en écrire à fa
Cour. Malgré ces mouvemens il y a lieu
de croire que la paix ne fera pas alteré
entre ces deux Puiffances .
La plupart des Generaux qui doivent
commander les troupes Ottomanes du
côté du Boriſtene , font déja partis pour
fe rendre à leur deftination ; les bagages
du Grand Vifir re partiront pas pourtant
jufqu'à nouvel ordre . Les frequens couriers
qu'on reçoit de ces pays- là confir
ment les heureux progrès des armes du
Grand Seigneur.
Ibrahim Bacha a déja pris poffeffion de
Provinces confiderables , le Bacha de Babilone
740 MERCURE DE FRANCE:
bilone s'eft auffi emparé des Provinces
de Tauris & de Caramanie.
Le deux Mars , l'aînée des trois Prin
ceffes , filles du Grand Seigneur , accompagnée
des quatre Princes fes freres , du
Grand Vifir , du Mufti , & des Bachas ,
Réfidens à Conftantinople , & des autres
Grands Officiers de l'Empire Ottoman ,
fe rendit avec un cortege de 20. Caroffes
à fix Chevaux au Palais du Grand
Chambellan , fon Epoux , qui la reçût
avec de grandes marques d'affection , &
qui en faveur de fon mariage a été fait
Nifangi-Bacha , ou Garde des Sceaux .
La Princeffe , fuivie de cette magnifique
cavalcade , étoit dans un Carofle à fix
Chevaux. La feconde Princeffe mariée au
fils du Grand Vifir qui a été honoré du
titre Mofip- Bacha , ou favori du Grand
Seigneur , fera auffi conduite chez fon
Epoux avec les mêmes ceremonies , qui
feront pareillement obfervées à l'égard
de la troifiéme Princeſſe qui a épouſé le
fils du Bacha de Damas.
On écrit de Conftantinople que PU
furpateur Mirimamouth a formé un corps
de 40000. hommes , avec lequel il a
pris la route de Cafbin. On affure que la
Porte offre de donner deux millions d'é
cus à l'Empereur de Ruffie , à condition
qu'il abandonne fes conquêtes en Perfe.
-
Et
AVRIL 1724. 740
Et le bruit s'eft répandu que les Rebelles
de Perfe étoient tellement reflerrez
dans un défilé par l'armée Ottomane ,
qu'on comptoit recevoir inceffamment
des nouvelles de leur défaite , & peutêtre
de la prise de leur Chef.
O
Ruffie.
N fait de nouvelles levées de Sof
dats pour en former vingt bataillons
de fept cens hommes chacun , &
les ordres font donnez pour équiper la
Flote , tant dans le Port de Peterſbourg ,
que dans celui de Cronfloot .
On a élevé à Mofcou trois Arcs de
Triomphe pour l'entrée folemnelle de la
Czarine. Le premier eft fait aux dépens
de la Ville le fecond aux frais des
Boyards , & le dernier par les negocians .
On dreffe une Eftrade fort élevée dans
l'Eglife Metropolitaine , avec un Trône
magnifique , pour la ceremonie du Cou
ronnement de cette Princeffe .
Pologne.
E Roi a envoyé ordre au Grand Ge
neral de l'armée de la Couronne de
faire avancer quelques Compagnies d'Infanterie
& de Cavalerie du côté des
frontieres de l'Empire Ottoman , afin de
ne laiffer paffer aucun voyageur
fans un
certifi
742 MERCURE DE FRANCE .
certificat de fanté du Bacha de Choczina
Il y a prefentement douze Compagnies
Polonoifes dans les environs de Leopold ,
où l'on a commencé de former des Ligues
pour empêcher la communication
du mal contagieux
.
Oce
Suede.
N débite ici que le Traité d'allian
ce entre le Roi & Sa Majefté Czarienne
eft conclu , & qu'on le met ac
tuellement au net.
Les ordres de Sa Majefté ont été expediez
depuis quelques jours pour équiper
à Carfleroon une Efcadre de douze
Vaiffeaux de Guerre , de cinq Fregates
& de cinq Brûlots qui feront en état de
mettre à la voile vers le 15. du mois de
Mai prochain.
Le Traité d'alliance conclu entre le
Roi & le Czar a été rendu public , les
principaux articles concernent le Commerce
, & on y a joint un Reglement
pour les droits d'entrée & de fortie dans
les deux Etats . On va travailler prefentement
à terminer les differends de cette
Couronne avec la Pologne.
Alle
AVRIL 1724. 743
Allemagne.
L'Empereur
a envoyé des ordres à
tous les Commandans des Villes frontieres
de Hongrie & de Tranſilvanie de
ne laiffer paffer aucun voyageur , ni au
cunes Marchandifes venant d'Albanie ,
& des autres Provinces voiſines fans certificat
de fanté .
On fait au Palais tous les préparatifs
neceffaires pour les couches de l'Impera
trice qui eft près de fon terme. Toutes
les perfonnes qui ont droit d'être prefentes
à fon accouchement ont été averties ,
& on a arrêté fept nourrices pour choiſir
celle qui conviendra , lorſque Sa Majefté
Imperiale fera accouchée .
Comme la Cour de Vienne eft perfuaż
dée qu'il n'y aura point de rupture entre
le Czar & le Grand Seigneur , elle
prend toutes les précautions neceffaires
pour la feureté des frontieres , & on a
donné des ordres pour augmenter les fortifications
de Belgrade , dans la crainte
que les Turcs ayant raffemblé un grand
nombre de troupes ne vouluffent s'en
fervir pour recouvrer les Places qu'ils
ont été contraint de ceder par le Traité de
Paffarowits .
La Cour a fait remettre à Aufbourg.
des fommes confiderables , qui doivent
être
744 MERCURE DE FRANCE.
être employées avec les deux cens mille
florins qui y font déja à retirer des mains
des Comtes de Fugger. La Seigneurie de
Weiffenhorn , dépendante du Comté de
Kirchberg , hipothequé en 1567. par
l'Empereur Maximilien I. à Jacques
Fugger pour une fomme d'argent qui n'a
pas encore été payée .
L'Empereur a choifi le Comte de Kaunits
, Capitaine General de Moravie pour
fon Ambaffadeur extraordinaire auprès
du Sacré College.
Grande- Bretagne.
A plus grande partie des biens faifis
des derniers Directeurs de la Compagnie
de la Mer du Sud , eft venduë ,
& les differentes adjudications qui en ont
été faites montent déja à 1436261.`li
vres fterlin.
Le 20. Mars le Marquis de Pozzobuens
, Ambaffadeur d'Efpagne eut une
audience particuliere du Roi , dans laquelle
il lui fait part de l'avenement à la
Couronne du Roi Louis I.
Un Meffager d'Etat a fajfi dans une
maiſon particuliere un coffre appartenant
au Duc d'Ormont , & rempli de
papiers de confequence , entre autres de
fa Commiffion de Capitaine General , &
de fes inftructions fignées par la feuë
Reine
AVRIL
1724. 745
Reine Anne pour agir avec l'armée qu'il
commandoit en Flandres .
L'Archevêque d'Yorch , l'Evêque de
Chefter , le Duc de Warthon , le Lord
Nord-Gray, & quinze autres Seigneurs du
parti oppofé à la Cour ont fait des proteftations
contre le Bill , paffé pour punir
les mutins & déferteurs , à caufe
que par cet Acte le Parlement continue
d'entretenir les quatre mille hommes
d'augmentation qui furent accordez au
Roi l'année derniere par raport à la
conſpiration.
L
Hollande , & Pays - bas .
E bruit court que les Etats Generaux
augmenteront confiderablement leur
Eſcadre de la Mediterranée , & que M..
de Vaudermeer leur Ambaffadeur à la
Cour d'Eſpagne ont auffi chargé d'engager
Sa Majefté Catholique à renforcer
auffi celle que commande le Marquis de
Mari , afin d'obliger la Regence d'Alger
à confentir à la fignature du Traité de
paix qui lui a été propofé avec la République.
Les Etats de Hollande & de Weftfrife
ont donné leur confentement à
l'augmentation des troupes de la République
fur le pied de dix hommes par
Compagnie.
On
746 MERCURE DE FRANCE.
On écrit de Liege que le nouvel Evêque
y a reçû depuis peu de la Cour de
Vienne l'Acte d'inveftiture des Fiefs dépendans
de fon Evêché..
Portugal.
A Flotte de la Baye deTous les Saints
LAeft entrée dans le Port de Liſbone
avec quelques Vaiffeaux de Fernanbúc ,
& un autre de Goa. Elle a mis quatrevingt-
neufjours à faire le trajet , & le
bruit court que fa charge en matieres
d'or & d'argent eft beaucoup plus confiderable
que la précedente , & que le
refte de fa Cargailon confifte en dix mille
caiffes de Sucre , & neuf mille rouleaux
de Tabac de Brefil.
On apprend des Indes Orientales que
l'on y jouiffoit prefentement d'une tranquillité
parfaite par la fage conduite du
Viceroi François Jofeph de San-Payo qui
avoit déterminé tous les Princes voifins
de Goa à vivre en bonne intelligence
avec les Portugais.
Espagne.
A maniere de traiter les affaires avec
les Miniftres Etrangers qui s'étofent
adreffez jufqu'à prefent au Secretaire
d'Etat de ce département, ayant été changée
depuis quelques jours , le Roi a
nommé
AVRIL 1724.
347
Hommé le Prefident de Caftille pour trai
ter avec le Maréchal de Teffé qui eft à
Madrid de la part du Roi très Chrétien ;
le Marquis de Valero pour conferer avec
le Nonce du Pape , l'Archevêque de Tolede
pour recevoir les Memoires de
l'Ambaffadeur de Venife , le Grand Inquifiteur
pour ceux du Miniftre de Portugal
, le Marquis de Lede pour ceux de
l'Ambaffadeur d'Angleterre , & dont
Michel- François Guerra pour ceux du
Miniftre du Czar.
Le 16. Mars Don Jofeph , Don Ignace
& Don Baltafar de Guevara Vafconcellos
, fils & neveu de Don Alphant
de Guevara de Vafconcellos , Gouverneur
de Mellille fur la côte d'Afrique , prefenterent
au Roi plufieurs Drapeaux &
Etendarts de l'Alcaïde Taxar , Commandant
pour les Maures dans la Province
de Gareta , lefquels furent pris le
27. du mois de Fevrier dernier dans le
Fort de S. François par un détachement
de cinquante Soldats Eſpagnols , commandez
par le Capitaine Don Antoine de
Villabra.
O
Italie.
N mande de Turin que le Senat
a fait publier une interpretation de
quelques articles des nouvelles Ordonnances
748 MERCURE DE FRANCE.
le
nances qui ne pouvoient fe mettre en
pratique , fi on les avoit executées , conformément
à leur énoncé , & que
bruit qui s'étoit répandu de la marche
des troupes Imperiales vers le Milanès
ne s'étoit pas confirmé ; ce n'étoient que
des recrues pour les Regimens qui font
dans ces quartiers , qui en paffant ont
donné lieu à ces fauffes nouvelles .
On écrit de Venife que le Provediteur
General de la Mer avoit interrompu tout
commerce avec les Ifles de Rante, de Cefalonie
, & de Sainte Maure , à cauſe du
mal contagieux qui continuë de ravager
la Morée & Naples de Romanie.
Les Lettres de Naples portent que le
Mont Etna en Sicile avoit vomi depuis
peu beaucoup de feu & de matieres bitumineufes
qui avoient caufé des dommages
confiderables dans tous les lieux circonvoisins
.
On apprend de Rome que le cinq Mars
le Pape ayant pris une medecine , dont
les effets lui cauferent une defçente d'inteſtins
, la réduction ne peut s'en faire
que par une très - longue operation qui
lui caufa des douleurs très - aiguës . L'inflammation
furvint bien - tôt avec une
très groffe fiévre , & le foir Sa Sainteté
reçût le Viatique. Le lendemain 6. après
midi étant plus tranquille Elle figna, à la
folliciAVRIL
1724. 749
follicitation de M. l'Abbé de Tencin ,
chargé des affaires du Roi très - Chrétien ,
la difpenfe pour le mariage de la Princelle
Douairiere de Turenne avec le
Comte d'Auvergne , fon beau- frere. Le
fept le Pape s'affoibliffant de plus en plus
tomba en agonie , & mourut à l'entrée
de la nuit , après avoir donné toutes les
marques les plus édifiantes de la plus
parfaite réfignation à la volonté de Dieu ,
en preſence du Cardinal Conti , Grand
Penitencier , du Maître du Palais , du
Prédicateur ordinaire du Sacré College ,
du R. Pere Flaminio Cefaro , Confeſfeur
de Sa Sainteté & de tous les Generaux
d'Ordre .
Le Pape ſe nommoit Michel Conti . Il
étoit né le 15. Mai 1655. de Charles
Conti , Duc de Poli qui avoit épousé
une foeur du Duc Muti. Le Pape Alexandre
VIII. l'avoit choifi au mois d'Avril
1690. pour porter au Doge de Venife
le Bonnet & l'Epée que Sa Sainteté avoit
benis le jour de Noël précedent. Enfuite
il fut fait Gouverneur de Viterbe , &
nommé par le Pape Innocent XII . Nonce
auprès des Cantons Suiffes Catholiques
. Au mois de Mai 1695. il avoit été
Sacré Archevêque titulaire de Tarfe. Il
fut Nonce à la Cour de Portugal en
1698. le Pape Clement XI . l'avoit fait
G Cardi750
MERCURE DE FRANCE,
•
Cardinal le 7. Juin 1707. & lui avoit
donné en 1712. l'Evêché de Viterbe
dont il s'étoit demis au mois de Mars
1719. & le 8. Mai 1721. il avoit été élû
Pape. Pendant fon Pontificat il n'a fait
que trois Cardinaux , le Cardinal Conti ,
fon frere , feu le Cardinal Dubois , & le
Cardinal Alexandre Albani , neveu de
fon prédeceffeur . Dans fa maladie il n'a
point voulu faire de promotion , quoiqu'il
en ait été très - fort follicité , il laiffe
quatre lieux vacans dans le Sacré College.
Le fon de la Cloche du Capitole annonça,
fuivant la coutume, la nouvelle de
la mort du Pape au peuple ; & la reconnoiffance
de fon corps ayant été faite le
huit au matin , par le Cardinal Annibal
Albani Camerlingue de la Sainte Eglife
en prefence des Clercs de la Chambre &
des Cameriers , M. Doria , Maître de la
Chambre du feu Pape , remit l'anneau
du Peſcheur entre les mains de ce Cardinal
qui retourna à fon Palais , accompagné
de la Garde Suiffe. Le même jour
le corps du Pape ayant été ouvert & embaumé
, fut revêtu de fes habits pontificaux
, la Mitre en tête , un Calice dans
les mains , & en cet état il fut expofe
fous un Dais , dans une Chapelle ardenoù
les Penitenciers de l'Eglife de
›
Saint
AVRIL 1724 .
75%
Saint Pierre reciterent des Prieres jufqu'au
neuf au foir qu'il fut porté de Montecavallo
à la Chapelle de Sixte du Palais
du Vatican dans l'ordre qui fuit . Les
Chevaux - Legers , une partie des Suiffes
de la Garde ayant à leur tête M. Phiffer
leur Lieutenant , les Officiers du Palais
un flambeau de cire blanche à la main ,
les Eftaffiers de Sa Sainteté , & le refte
de la Garde Suiſſe , l'Abbé Chezzi , l'un
des Maîtres des Ceremonies à cheval
devant le corps du Pape , qui étoit porté
dans une Litiere ouverte , au milieu des
Penitenciers de l'Eglife de S. Pierre , tenant
des cierges à la main , & pfalmodiant
à baffe voix. M. del Giudice, Majordome
du Pape , venoit après le corps dans un
Caroffe de Sa Sainteté , qui étoit ſuivi de
fept pieces de canon , gardées par des
Suiffes , & par d'autres Soldats , un détachement
de Chevaux - Legers fermoit
la marche. Le huit & le neuf on celebra
des Services folemnets pour le repos de
l'ame de Sa Sainteté dans toutes les Eglifes
de Rome , & le dix on commença
les Prieres accoutumées pour obtenir du
Ciel un fucceffeur qui puiffe remplir le
Saint Siege auffi dignement que le Pape
défunt. Le même jour dix , les Cardinaux
Tanara , del Giudice , Paulucci , Barberin
, Corfini , Acquaviva , Gualterio
.
Gij Valle
752 MERCURE DE FRANCE.
Vallemani , Fabroni , Annibal Albani
Zondodari , Tolomei , Scotti , Nicolas
Spinola , Spinola de Sainte Agnès , Pereira
, Salerno , Cienfuegos , Conti ,
Pamphile , Ottoboni , Imperiale , Altieri
, Colonne , Orighi , Olivieri , Alberoni
, & Alexandre Albani qui étoient
à Rome , s'affemblerent pour la premiere
fois dans la Salle Ducale , où le Cardinal
Camerlingue rompit l'Anneau du Pe
cheur , & le Sceau de plomb de la Chancellerie
Apoftolique ; on lût enfuite les
Conſtitutions des Papes , Gregoire X. Ju
les II . Pie IV. Gregoire XV. & Urbain
VIII. concernant l'élection du Pape , M.
Alexandre Falconieri , Gouverneur de
Rome ayant été introduit , fut confirmé
dans les fonctions de cette Charge . M.
Maffée Farfelti , Protonotaire Apoftolique
participant , fut nommé Gouverneur
du Conclave. M. Jacques Amadori Florentin
fut chargé de faire l'Oraifon funebre
du feu Pape , & M. François Bianchini
de prêcher fur l'élection de fon fucceffeur
, le jour que les Cardinaux entreront
au Conclave , dont la conſtruction
doit être faite , fous les ordres des Car -
dinaux Barberini , Zondodari , & Altieri ;
après la Congregation , le Sacré College
fe rendit à la Chapelle de Sixte , où le
corps du feu Pape eroit expofé , & ils y
affifte
AVRIL 1724 753
affifterent aux Prieres chantées par les
Muficiens de la Chapelle. Enfuite les.
Chanoines de S. Pierre vinrent & tranfporterent
le corps dans l'Eglife de Saint
lé
Pierre , où ils l'expoferent les pieds hors
la grille ; là le Libera fut chanté par la
Mufique , & l'abfolution donnée par l'Ar
chevêque de Mira , Vicaire de l'Eglife.
Le onze Mars , le Cardinal Barberin ,
Eyêque de Paleftrine , celebra dans l'Eglife
de S. Pierre la premiere Meffe de Requiem
pour les obfeques du Pape qui doivent
durer neuf jours. Enfuite ce Cardinal
fit l'abfoute. Après la Meffe les Cardinaux
s'affemblerent pour la feconde fois
dans la Sacriftie , ils étoient au nombre de
vingt- deux. Les Cardinaux Barberin
Zondodari & Altieri , chargez de la conftruction
des Cellules du Conclave firent
leur rapport. M. Farfelti , Gouverneur
duConclave & du Bourg prêta ferment en
cette qualité. Les Confervateurs du peuple
Romain prêterent le ferment d'obédience
, & le Cardinal Cienfuegos chargé
des affaires de l'Empereur , le Cardinal
Acquaviva , chargé de celles du Roi
d'Efpagne , & l'Abbé de Tencin , chargé
des affaires du Roi très- Chrétien , eurent
fucceffivement audience du Sacré
College . Après l'avoir complimenté fur
la mort du feu Pape , ils l'exhorterent de
G iij
faire
754 MERCURE DE FRANCE.
faire choix d'un fucceffeur capable de
remplir dignement la place de celui qu'on
vient de perdre.
Le 12. le Cardinal Acquaviva celebra la
feconde Meffe de Requiem , & 23. Cardinaux
compoferent la Congregation qui
fuivit ; on élût pour Confeffeur du Conclave
le R. Pere Antoine Seraphin Gamarda
, Dominicain , Prieur du Monaf
tere de Sainte Marie fur la Minerve...
Le foir du même jour on init dans un
cerceuil de Cyprès le corps du feu Pape ;
les Cardinaux de Sainte Agnès , Pereira,
Conti , Olivieri , & Alexandre Albani
affifterent à cette ceremonie , Don Jerôme
Colonne , Maître du Palais de Sa
Sainteté dépofa dans le même cerceüil
trois bourfes de velours cramoifi brodées
d'or , dans l'une defquelles il y avoit
vingr Medailles d'or , dans l'autre vinge
Medailles d'argent , & dans la troifiéme
vingt Medailles de bronze , toutes ayant
d'un côté le portrait de Sa Sainteté , &
au revers les époques des principales
actions de fa vie ; enfuite on ferma le
cercueil , & on le remit aux Chanoines
de l'Eglife de S. Pierre qui s'en chargerent
par un Acte en forme pour l'inhumer
dans une niche , fituée près le mur
mitoyen de la Chapelle du Crucifix , &
de celle de S. Nicolas de Bari , où eft
dépofé
AVRIL 1724 . 759
dépofeé le corps de la feuë Reine de Suede.
L'infcription qui fut attachée fur le
cercueil contient le nom du Pape , fon
âge , le jour de fa mort , & les années
de fon Pontificat.
Le 1. la troifiéme Meffe des obfeques
fut celebrée par le Cardinal Fa
broni ; vingt- cinq Cardinaux y affifterent,
& s'étant affemblez pour la quatriéme
fois ils élurent M. Jean- Baptifte Nucari
ni , & M. Jean Tomaffi pour premier &
fecond Medecin du Conclave ; M. Victor
Maffini pour Chirurgien . Après ces élections
ils donnerent audience à l'Ambaffa
deur de Portugal , au Cardinal Annibať
Albani au nom du Roi de Pologne , &
au Cardinal Gualterio , Protecteur des
Catholiques d'Angleterre .
Le 14. la quatriéme Meffe fut celebrée
par le Cardinal Annibal Albani Camerlingue
: les Cardinaux s'affemblerent pour
la cinquième fois , & le Cardinal Alexandre
Albani , comme le dernier des
Cardinaux Diacres , tira au fort les foixante-
dix Cellules du Conclave . M. Capelli
, Ambaffadeur de la République.
de Venife , & le Bailly Spinola , Ambafladeur
de la Religion de Malthe eurent
enfuite audience du Sacré College.
Le 15. le Cardinal Scotti celebra la
inquiéme Meffe , & la Congregation
G iiij qui
756 MERCURE DE ERANCE.
1
qui fuivit proceda à l'élection des Offciers
Subalternes du Conclave.
Le 16. la fixiéme Meffe fut celebrée
par le Cardinal Zondodari , & la Congregation
permit aux Cardinaux indiſpofez
de faire entrer avec eux au Conclave
un Conclavifte de plus qu'il n'eſt
permis par les Reglemens.
Le Cardinal Buffi celebra la feptiéme
Meffe des obfeques , enfuite il marcha
precedé de la Croix , & au milieu des
Cardinaux del Giudice , Paulucci , Barberin
& Acquaviva , vers le Catafalque
qui a été dreffé au milieu de l'Eglife de
Saint Pierre pour le Service folemnel
qui doit être celebré le neuvième jour
des obfeques du feu Pape. Ces Cardinaux
y firent les encenfemens ufitez , le Celebrant
fit auffi les quatre abfoutes ordinaires
, qui furent fuivies d'une cinquiéme
appellée Majoris potentia dans le Ceremonial
Romain. Les Cardinaux fontentrez
au Conclave le 20. Mars.
9
Le feu Pape a donné avant que de mourir
deux cens écus de penfion fur l'Evêché
d'Ofmir au Cardinal Conti , & trois
cens à la Sacriftie de l'Eglife Cathedrale
de Viterbe. Quarante ecus de penfion à
chacun des; Cameriers qui ont été auprès
de lui pendant qu'il étoit Cardinal . Ĉinquante
écus auffi de penfion à chacun de
fes
AVRIL 1724. 757
1
>
fes Medecins. Cent cinquante à fon Confeffeur
qui eft de l'Ordre des Freres Mineurs
& qui a obtenu de Sa Sainteté ,
quelques jours avant fa mort , un Bref
qui lui permet de fe retirer dans le Convent
du S. Efprit Infaxia.
Le 5. on avoit reçû un Courier dépêché
de Vienne qui apportoit la ratifica-"
tion de l'Empereur pour le Traité qui
concerne la reftitution de Comacchio.
Le 18. de ce mois le Cardinal Nicolas
Spinola celebra la huitiéme Mefle
des obfeques du feu Pape. La neuviéme
& derniere ayant été celebrée le 19. par
le Cardinal de Sainte Agnès , le fieur
Jacques Amadori , Auditeur du Camerlingue
, prononça l'Oraifon funebre en
prefence du Sacré College , du Chevalier
de S. George , de la Princeffe Clementine
Sobieska , fon épouſe , & des
differens ordres de Prélature. Lorfqu'elle
fut finie, le Cardinal Celebrant accompagné
des Cardinaux Tolomei , Patrizii ,
Pereira & Salerno , fit les cinq abfoutes
ordinaires auprès du Catafalque qui étoit
compofé d'une Piramide élevée de cent
Palmes , & pofce fur une baze quarrée ,
dont les quatre faces étoient chargées
d'Infcriptions à la loüange du feu Pape.
Le haut de la Piramide étoit terminé par
un Afgle échiqueté d'or & de fable qui
Gy fere
758 MERCURE DE FRANCE.
,
fervoit de Cimier aux Armes de Sa Sain- »
teté. Aux quatre coins du Piedeſtal , il y
avoit des Anges dorez , tenant d'une
main des Cartouches , & de l'autre des
Fanaux , & près d'eux les Trophées ordinaires
du Souverain Pontife , dont le
Portrait étoit repreſenté dans un grand
Medaillon placé fur la face de la Piramide
qui regardoit la principale Porte de
l'Eglife de S. Pierre. Ce Catafalque avoit
été élevé fur les deffeins ' du fieur Phi
lippe Barigioni , fameux Architecte de
cette Ville , auquel il a fait beaucoup
d'honneur .
Le 20. le Cardinal Tanara , Doyen du
Sacré College , étant indifpofé , le Cardinal
del Giudice celebra en fa place la
Meffe du S. Efprit , à laquelle fe trouverent
30. Cardinaux , le fieur Farfetti
Gouverneur du Conclave , & les differens
Ordres de Prélature. Après la Meffe
le fieur François Bianchini , Chanoine
de l'Eglife de Sainte Marie Majeure
ayant fait une exhortation Latine fur la
prochaine élection du Pape , les Cardinaux
fe rendirent en Proceffion au Conclave
, & ils entrerent dans la Chapelle
Pauline , où l'Hymne , Veni Creator , fut
chantée par les Muficiens de la Chapelle.
Les Cardinaux s'étant enfuite enfermez
dans la même Chapelle , ils firent faire
.
par
AVRIL 1724. 759
par le Secretaire du Confiftoire la lecture
des Bulles qui reglent la maniere dont
doit être faite l'élection du Pape , & ils
jurerent tous de les obferver exactement.
Le plus grand nombre des Cardinaux
demeura dans le Conclave , & les autres
qui avoient encore quelques Ordres à
donner , retournerent à leurs Palais , &
revinrent fur le foir s'enfermer dans le
Conclave , qui demeura ouvert ce jourlà
jufqu'à minuit , pour donner le temps
aux Ambaffadeurs & Miniftres des Princes
, & à toute la Nobleffe de les vifiter
de Cellule en Cellule. Le Prince Don
Augufte Chigi , Maréchal hereditaire du
Conclave , fe rendit vers les cinq heures
après-midi à fon appartement du Vatican
, qui eft fitué près du Conclave ,
dont il a foin d'ouvrir & de fermer la
porte toutes les fois qu'un Cardinal fe
prefente pour s'y enfermer avec les autres.
En vertu de la Bulle de Gregoire X.
qui fut publiée le 17. par les ordres du
Ĉardinal Vicaire , on commença le 21 .
les Prieres de quarante heures dans l'E
glife de S. Jean de Latran , dans celle de
S. Marcel, & dans celle de S. François de
Paule , & elles feront continuées fucceffivement
dans les autres Eglifes pour demander
à Dieu l'Election d'un S. Pontife.
G vj
MORT'S ,
760 MERCURE DE FRANCE .
MORTS , BAPTES MES
& Mariages des Pays Etrangers.
R le Comte Guillaume de Sinzendorff
, Marquis de Caravaggio.
fils du Comte de Sinzendorff , Grand
Chancelier de l'Empereur , a époufé à
Grats en Allemagne la Princefle d'Ekemberg
, heritiere. de cette Maifon .
Charles - François - Philippe- Antoine-
Jofeph , feul fils du Prince hereditaire de
Sultfbach eft mort depuis quelques jours
de la petite verole chez l'Electeur Palatin
, fon ayeul maternel , il étoit entré
dans la feptiéme année de fon âge.
*
Erneft Frideric , Duc de Saxe- Eisfeld--
Hilperrhaufen eft mort à Francfort , âgé
de quarante- trois ans. Il avoit été Major:
General dans les troupes de la Républi
que de Hollande , & il l'étoit au jour de
fa mort dans celles de l'Empereur.
On a figné à Lifbone les articles du
mariage de Don Jofeph de Vafconcellos .
de Soufa , fils aîné du Comte de Calheta ,
Maître de la Garderobe du Roi de Por--
tugal , qui eft actuellement à Paris , avec
Donna Marie de Noronha , fille aînée du
Comte de Villaverde.
Le
་ ་ ་
鸭
AVRIR 1724, 761
Le 27. Mars Don Jean Manuel de
Cofta , fils & heritier de Don Rodrigue
de Cofta , cy- devant Viceroi des Indes ,
époufa à Liſbone Dona Anne de Moſcofo
, Dame- d'Honneur de la Reine , &
fille aînée de Ayrés de Saldanha de Albuquerque
, actuellement Gouverneur de
la Province du Rio de Janeiro .
Dona Françoiſe Toralto y Arragon ,
Ducheffe de la Palate , veuve de Don
Michel de Navarre , Viceroy du Perou ,
eft morte à Madrid, âgée de quatre - vingtquatre
ans.
On a reçû avis que l'Imperatrice étoit
accouchée d'une Archiducheffe , le 5. de
ce mois à 5. heures du foir.
La Princeffe Deüairiere d'Anhalte
Zerbſt , eſt morte le 31. du mois dernier,,
dans la 71 année de fon âge. Elle étoit
fille du Duc Augufte de Saxe - Halle..
JOUR
762 MERCURE DE FRANCE.
MMMMMMMMMMXKKKKK K
JOURNAL DE PARIS.
PREMIERE PIERRE pofee an
nom de S. A. S. M. le Duc , au nouveau
Bâtiment de l'Eglife de Saint
Sulpice
L
E 6. de ce mois le nouveau Bâtiment
de l'Eglife de S. Sulpice donna
occafion à un Spectacle public auffi magnifique
qu'édifiant . Ce fut la ceremonie
d'une premiere Pierre , pofée par S. A.
S. M. le Comte de Clermont , au nom
& pour S. A. S. M. le Duc de Bourbon ,
fon frere. Les affaires de l'Etat , dont M.
le Duc eft chargé , ne lui permirent pas
de venir lui - même , quelqu'affection
qu'il ait pour fa Paroiffe , dont il s'eft
declaré le Protecteur . Voici l'ordre de
cette ceremonie.
M. le Contrôleur General des Finances
, premier Marguillier d'Honneur , M.
de Chartraire de S. Agnan , fecond Marguillier
, tous les Marguilliers en charge
, les anciens Marguilliers avec les
Notables de la Paroiffe , fe rendirent chez
M. le Curé fur les dix heures du matin ;
ils y trouverent beaucoup de perfonnes
de
AVRIL 1724 983
de la premiere qualité , difpofées à recevoir
M. le Comte de Clermont à la def
cente de fon Caroffe. Ce Prince arriva
de Verſailles fur les onze heures . Il trouva
à fon arrivée toutes les ruës , & les
avenues de l'Eglife & du Prefbytere ;
gardées par un détachement de cent Cavaliers
du Guet à Cheval , avec leurs
habits uniformes , & ayant l'épée haute.
Les environs du nouveau Bâtiment &
du Prefbytere étoient encore gardez par
un autre détachement du Guet à pied.
S. A. S. étant defcenduë de Caroffe , alla
d'abord fe repofer dans la grande falle du
Prefbytere , il fe fit dans ce moment uné
décharge de quantité de Boëtes , envoyées
de l'Arſenal . Il s'étoit fait dès le grand
matin úne pareille déchargé comme pour
annoncer cette Fête.
Le Prince étant dans la falle , M. le.
Curé fe rendit à l'Eglife pour recevoir
S. A. S. à la tête de fon Clergé , compofé
de près de 300. Ecclefiaftiques . Peu de
temps après , M. le Comte de Clermont ,
accompagné de plufieurs Prélats , de
quantité de Seigneurs & de perfonnes de
diſtinction , arriva à la Porte de l'Eglife,
au fon de toutes les Cloches . M. le Curé
le reçût en Chappe , & après lui avoir
prefenté l'Eau- benite , & la Croix à baifer
, il le complimenta en ces termes.
MON784
MERCURE DE FRANCE.
MONSEIGNEUR ,
» La prefence de V. A. S. comble nos
» defirs & nos efperances . C'eft un gage
» précieux que l'Augufte Prince qui gou-
» verne la France , nous donne en ce
» jour de fa protection , & un préfage
» heureux qui nous annonce la perfection
» de ce Saint Edifice. Ce grand Prince
» en ſe propofant la gloire de Dieu , &
» celle du Roi pour l'objet de fon minif-
» tere , prend le moyen le plus für pour
- » rendre fon nom immortel , & V. A. S.
» en donnant une marque fi fenfible de
» fa pieté , grave dans les coeurs du peu-
» ple immenfe qui la contemple , le fou-
» venir éternel d'un jour qui fait nôtre
» félicité.
Quand le Prince entra dans l'Eglife ,
on entendit le bruit d'un grand nombre
de Tambours & de Timbales , & le fon
de quantité de Trompettes , de Hautbois
, de Flutes , & d'autres inftrumens
qui étoient répandus de tous côtez . Les
ouvriers du Bâtiment au nombre de 400.
étoient rangez fur deux lignes , tenant
chacun à la main ou fur l'épaule , les
inftrumens de fon travail.
S. A. S. fut ainfi conduite jufqu'au
milieu
AVRIL 1724. 755
milieu du Choeur où elle trouva un Prie-
Dieu couvert d'un tapis de veleurs cramoifis
à frange d'or , un carreau , & un
fauteuil de même devant le grand Autel ,
où elle entendit la Meffe avec beaucoup
de pieté . On chanta à cette Meffe un
Motet nouveau de M. de Clairambaut
qui fut executé par d'excellens Muficiens.
Après la Meffe on marcha dans le
même ordre pour aller à l'endroit du nouveau
Bâtiment où l'on devoit pofer la
premiere Pierre . C'eft au troifiéme pillier
de la Nef à main droite ; le Clergé
precedoit au fon de tous les Inftrumens
de Mufique. S. A. S. marchoit , accompagnée
de M. le Curé , de M. le Contrô
leur General , de M. le Lieutenant General
de Police , & de toutes les perfonnes
de diftinction , dont on a déja parlé. Entre
le Clergé & le Prince marchoit M.
Oppenor , Surintendant des Bâtimens de
feu S. A. R. Monfieur le Duc d'Orleans,
lequel après avoir donné des preuves.
de fa capacité , tant à Rome qu'en France
, donne encore fes foins , fes deffeins
& fes Confeils à M. le Curé , pour
conduite de fon Bâtiment. Il étoit accompagné
de deux Gentilhommes , amis de
M. le Curé , dont l'un portoit entre fes
mains un grand baffin d'argent , fur lequel
la
•
766 MERCURE DE FRANCE.
quel étoient rangées par ordre les Medailles
qui devoient être mifes fous la
premiere Pierre , au nombre de quatorze,
& l'autre portoit la boëte de bois de Cedre
, dans laquelle on les a renfermées.
Lorfqu'on fut arrivé aux fondemens
de ce troifiéme pillier , M. le Curé prefenta
à S. A. S. ces Medailles ; la premier
d'or du Roi , enfuite fix autres d'argent
& fix de bronze, toutes du Roi Louis XV.
dont le Regne naiffant produit déja de
fi grandes chofes. Enfin une grande Medaille
d'or de S. A. S. M. le Duc que
fon voit ici gravé. Il y a d'un côté la
tête du Prince dans une parfaite reffemblance
, & d'un travail exquis , avec cette
Legende , LUDOVICUS , HENRICUS , DUX.
BORBONIUS , & de l'autre une Couronne
d'Olivier , dans le milieu de laquelle
eft cette Infcription , INGENTI POPULO
INGENTIA PARAT M. DCC . XXIV.
qu'on peut expliquer ainfi ; il difpofe
pour un peuple immense un vaste & Superbe
édifice.
S. A. S. ayant reçû des mains de M.
le Curé ces Medailles , les mit dans la
bcete de Cedre qu'il lui prefenta . Il y
avoit fur la boëte une lame de Cuivre ,
qui contenoit cette Infcription , au nom
du Pere & du Fils & du S. Efprit , l'an
1724. le 6. Avril S. A. S. Louis- Henri ,
Duc
AVRIL 1724.. 767
Duc de Bourbon , Prince de Condé a pofé
cette premiere Pierre , S. A. S. Louis de
Bourbon Condé , Comte de Clermont , fon
frere , a fait les honneurs de la ceremonie.
Cette boëte de Cedre fut mife dans une
autre boëte de plomb , & le Prince les
mit enſemble fous la premiere Pierre.
M. Oppenor prefenta enfuite à S. A. S.
une truelle d'argent avec du mortier ,
dont le Prince fcella la premiere Fierre ,
& il la frapa trois fois d'un marteau d'argent
qui lui fut pareillement prefenté par
M. Oppenor.
La ceremonie étant achevée , le Prin
ce fit , par M. l'Abbé de Borzac , Premier
Aumônier de S. A. S. M. le Duc ,
fes liberalitez qui furent fort grandes ,
tant aux ouvriers du bâtiment qu'à plus
de foo. pauvres qui étoient accourus : il
fit part auffi des charitez de S. A. S. aux
pauvres malades de la Paroiffe , à qui il
envoya une fomme confiderable .
Le Prince remonta en Caroffe aux
acclamations d'un peuple infini . S. A. S.
fut accompagnée jufqu'à l'Hôtel de Condé
par la troupe de Cavalerie , dont on a
parlé cy- devant , au bruit des boëtes qui
firent de nouvelles décharges , & au fon
de tous les inftrumens , & de toutes les
Cloches.
M. d'Ombreval , Maître des Requêtes,
768 MERCURE DE FRANCE.
tes , & Lieutenant General de Police , fit
fit
admirer en tout , le bel ordre qu'il avoit
procuré à cette ceremonie , donnant en
même temps des preuves de fon zele
pour l'ordre public , & de fon attachement
particulier pour S. A. S. Il dîna au
Prefbytere chez M. le Curé , avec plufieurs
perfonnes qualifiées qui avoient
affifté à la ceremonie . Après le dîner on
tint l'affemblée des Dames de la Charité
de la Paroifle , dont S. A. S. Madame la
Ducheffe eft fuperieure . M. l'Abbé Cheret
, Prédicateur du Carême , fit une belle
& touchante exhortation ; on donna enfuite
la benediction du très - Saint Sacrement
, & cette belle journée fut terminée
par un grand feu d'artifice très - bien entendu
, qui fut tiré vers les huit heures
du foir.
Il étoit de l'invention du fieur Morel ,
Artificier du Roi , & compofé de cent
pots à feu , de 50. doubles Marquifes ,
& de trois douzaines de groffes fufées
d'honneur , qui furent fuivies de fix trompes
, remplies de fauciffons , de Lezardes
, & d'autres artifices recherchez. Ce
brillant fpectacle finit par une grande
girande , dont tout le peuple parut char
mé.
COPIE
HENRICUS
DUX
LUDOVICUS
BORBONTUS.
INGENTI POPULO
INGENTIA PARAT
M.DCC.XXIV.
TAXATA
VIXX
1
AVRIL 1724. 769
COPIE DE LA LETTRE
par M. le Contrôleur General , à
Mrs Les Intendants des Provinces , le
écrite
4 Avril 1724.
M
La diminution que le Roy vient d'accorder
fur les Efpeces par fon Arreft du 27 du mois
paffé , faifant à prefent une difference d'un tiers
de la valeur à laquelle elles étoient au mois
de Juillet de l'année derniere, il eft jufte que le
public fe reffente du benefice de cette, diminution
par celle du prix des Marchandiſes & des
Denrées ; jufques à prefent les diminutions
n'avoient pas produit les effets qu'on en auroit
dû efperer, parce que les Marchands & Ouvriers
qui prévoyoient qu'il pourroit y en avoir
de fubfequentes , fe fervoient de ce prétexte
pour augmenter les prix au lieu de les diminuer
; mais comme ces diminutions mettent
les Efpeces fur un pied où elles demeureront
long- temps , fi elles n'y reftent pas même pour
toûjours;le Public n'ayant par confequent plus
à craindre de diminutions , quant à prefent ,
toutes chofes doivent prendre un état de confiftance
qui remette le prix des Denrées & des
journées d'Ouvriers fur le pied qu'il étoit avant
que la circulation forcée par le Papier , & enfuite
par la crainte de la perte fur les Efpeces ,
les ait portées aux prix exceffifs aufquels elles
font aujourd'hui : Je dois vous faire obferver
à cet égard que les Efpeces ont été mifes à 60.
liv.
770 MERCURE DE FRANCE.
div. le Marc d'Argent , par l'Edit du mois de
May 1718, & que cependant , quoiqu'elles fuffent
à un prix fort haut , les Marchandiſes &
les Denrées n'avoient point eu une augmentazion
fenfible , & que tout étoit à un prix trèsraisonnable
jufqu'au mois de Decembre 1719
qu'elles ont commencé à augmenter jufqu'à
l'excès où elles font aujourd'hui ; en forte que
actuellement que les Efpeces font diminuées
d'un fixiéme de ce qu'elles étoient en 1718 ,
toutes chofes font encore au triple de ce qu'elles
étoient dans ce temps - là , ce qui doit operer
que la diminution, ( qui dans la feule proportion
de la valeur de la Monnoye au mois
de Juillet dernier, avec celle d'aujourd'hui, devoit
être d'un tiers fur les Marchandiſes , Denrées
& journées d'Ouvriers , ) doit être infiniment
plus confiderable , eu égard aux autres
circonftances qui avoient causé cette augmentation
& qui ne fubfiftent plus quant à preſent.
Mais comme on ne peut parvenir à cette diminution
que par une attention generale fur
toutes les parties , & qui foit également ſuivie
dans toutes les Provinces du Royaume , l'intention
du Roy & de S. A. S. eft que vous y
donniez une application toute particuliere ,
comme à celle de toutes les affaires qui vous
font confiées qui intereffe le plus effentiellement
le bien general de l'Etat ; vous devez
pour cet effet parler ou faire parler de votre
part à tous les Marchands qui debitent les matieres
premieres , pour les engager à diminuer
d'abord au moins d'un tiers le prix de leurs
Marchandifes,afin que lesFabriquans & lesOu
vriers qui les achetent d'eux puiffent diminuer
à proportion le prix de leurs ouvrages : Un
des principaux objets dans ces fortes de matieres
font les Fers qui fe vendent dans les Forges
A.VRIL 1724. 771
geses à un prix exceffif au delà de toute proportion
; vous aurez d'autant plus de facilité à y
mettre ordre, que le grand débit de ces Fers qui
fe faifoit en pays étranger à un prix très avan
tageux par rapport à la difference des Efpeces
s'y vendra un tiers de moins à prefent fur le
pied que nos Efpeces font aujourd'hui;la cherté
desVoitures causée par la difette de Fourages ,
ayant auffi beaucoup influé fur le prix de ces
matieres , la difpofition favorable de cette année
doit encore les faire diminuer.
Après avoir donné votre attention aux matieres
premieres , vous prendrez des mefures
avec tous les Chefs des Manufactures & les
principaux Fabriquans de votre Département,
pour les obliger auffi à baiffer dans la même
proportion le prix de leurs Ouvrages , les matieres
premieres qu'ils tireront du pays étranger
leur coûtant un tiers de moins , qu'elles ne
coûtoient auparavant ; & celles qu'ils tireront
de la France , étant auffi diminuées par vos
foins, ils doivent être en état de diminuer leurs
Ouvrages dans la même proportion : Il faut
encore pour y parvenir , obliger les Ouvriers
qu'ils employent à diminuer auffi le prix de
leurs journées , & reprimer par des punitions
feveres les cabales qui pourroient être faites
parmi les Ouvriers pour ne point diminuer le
prix de leurs journées. Quelques exemples de
feverité les rangeront aifément à leur devoir ,
& j'en viens de faire l'experience à Paris dans
un cas tout femblable par rapport aux Ouvriers
en foye.Vous devez enfuite porter votre
attention fur les Marchands en détail pour
qu'ils diminuent auffi leurs Marchandifes dans
la même proportion . L'objection qu'ils feront,
fans doute , que les Marchandifes , qu'ils ont à
prefent en Magazin , leur reviennent à un prix
plus
772 MERCURE DE FRANCE.
plus cher, ne doit être d'aucune confideration,
ils fe font indemn.fez par avance de la perte
des Efpeces par les prix exceffifs aufquels ils
ont vendu depuis quelque temps , & ils doivent
effuyer même la diminution fur le fonds
de leurs Boutiques , que les Particuliers qui
ont de l'argent comptant, & qui ont des biens
fonds , ont pa eillement effuyée fur la valeur
numeraire de leur capital.; ceux qui peuvent
devoir en païs étranger n'y perdent rien , puis
qu'ils s'acquittent à un tiers de benefice : Et à
l'égard de ceux qui peuvent devoir dans le
Royaume, (outre qu'il y en a peu de ce nombre
, puis qu'ils ont vendu avant la dimi ution
jufqu'à concurrence de ce qu'ils devoient , la
plupart des Billets & Lettres de Change entre
Negocians étant faites depuis long - temps fur
le pied des Efpeces au cours du jour de la datte
defdites Lettres ) , ils trouvent le même benefice
en les payant en monnoye de cours d'àprefent.
Tout ce que je vous obferve dans cette
Lettre font des premieres vûës generales aufquelles
vous pourrez ajoûter ce que vous jugerez
à propos , eu égard à la fituation particuliere
du ommerce dans votre Département.
Je vous prie de m'écrire regulierement toutes
les quinzaines , & de m'informer exactement
& en détail des mefures que vous aurez
prifes par rapport à ces differents objets , & de
me marquer le fuccès qu'elles auront & les
obftacles que vous y aurez pû rencontrer, pour
y pourvoir , s'il eft neceffaire.
Le Roy & S. A. S. ont cette affaire extrêmement
à coeur , & vous ne pouvez mieux
leur faire votre Cour qu'en y donnant tous
vos foins , & la fuivant avec la derniere exactitude
: Vous rendrez ma Lettre publique dans
l'étendue de votre Département,& en envoyerez
AVRIL 1724. 7:73:
Lez des copies à tous vos Subdeleguez , afin
que les Marchands en foient bien informez , &
qu'ils puiffent fe conformer aux intentions de
Sa Majefté & de S. A. S. Je fuis , &c.
E Roy a ordonné d'envoyer jufqu'à
Strafbourg un détachement de Sa Maifon
avec des Caroffes pour y recevoir
en fon nom la Princefle de Bade , future
époufe de M. le Duc d'Orleans.
M Parts du Vernay a été inſtalé dans
fón employ de Syndic General de la Compagnie
des Indes .
Le 2 Avril , le Roy prit le grand deuil
pour la mort de la Ducheffe de Savoye
Douairiere , bis- ayeule de Sa Majefté, &
le onze au matin les Princes du Sang lui
rendirent leurs refpects en ceremonie à
l'occaſion de cette mort. Le Roy étoit en
habit & en grand manteau violet & en
rabat. Les Seigneurs de la Cour en grand .
manteau de deuil s'aquitterent auffi de ce
devoir. Le même jour au matin le Nonce,
du Pape eut une audiance du Roy, & lui
fit des complimens de condoleance fur la
mort de cette Princeffe. Il y fut conduit
par le Comte de Meflay , Introducteur.
des Ambaffadeurs, qui étoit en grand manteau
de deuil . Le Duc de Bethune , Capitaine
des Gardes du Corps en grand
manteau de deuil reçut le Nonce à l'en-
...
H trée
774 MERCURE DE FRANCE,
trée de la Salle des Gardes du Corps qui
étoient fous les armes. Les Princes du
Sang & les Officiers qui font auprès du
Roy dans cette occafion étoient auffi en
grand manteau de deuil.
Les Amballadeurs d'Eſpagne , de Venife
, d'Hollande & de Malthe , tous en
grand manteau de deuil , eurent une fem
blable audiance avec les mêmes ceremonies.
Les Envoyez de Heffe-Caffel , de Parme
, de Lorraine & de Wirtemberg, conduits
par le Comte de Meflay , eurent
féparement audience de Sa Majefté . Ils
étoient auffi en grand manteau de deuil .
Le Parlement eut audience du Roy fur
le même fujet. M. de Novion premier
Préfident , porta la parole . La Chambre
des Comptes , la Cour des Aydes, la Court
des Monnoyes & le Corps de Ville, firent
leurs complimens à Sa Majesté à leur
rang. Les Chefs de ces Compagnies por
terent la parole.
L'après midi du même jour le Grand
Confeil s'aquitta du même devoir , ayane
à fa tête M. de Verthamon , premier Préfident
, qui porta la parole.
Enfuite l'Univerfité eut audience du
Roy, ainsi que l'Academie Françoife . Le
Comte de Morville , Secretaire d'Etat
ayant le département des affaires étran
geres
AVRIL 17247
775
#
geres , porta la parole au nom de l'Academie
, dont il eft Directeur. Le Comte
de Maurepas Secretaire d'Etat , les prefenta
tous à l'audience de Sa Majefté , &
ils y furent conduits par le Marquis de
Dreux , grand Maître des ceremonies &
M. Defgranges , Maître des ceremonies.
Le foir le Roy reçut les complimens des
Princeffes du Sang & des Dames de la
Cour qui étoient en grand habit de deuil.
Le Comte d'Argenfon , Chancelier ,
Gardes des Sceaux de Monfieur le Duc
d'Orleans , partit le 30 du mois pallé
pour Raftat , où il doit complimenter la ,
Princeffe de Bade de la part de M. le Duc
d'Orleans , & regler les articles du Contrat
de mariage.
Le Bourbon, Vaiffeau de la Compagnie,
des Indes,eft arrivé au Fort Louis avec une
tres-riche cargaison. On attend deux autres
Vaiffeaux que celui- ci a laiffé derriere
, qui font auffi richement chargez.
Le 9 de ce mois , le Roy courut le Čerf
dans la Forêt de faint Germain en Laye
pour la derniere fois , c'est à dire, jufques
à ce que les Biches ayent mis bas
Le 5 de ce mois , le Parlement , la
Chambre des Comptes & les autres Cours
fuperieures furent avertis par Lettre de
cachet d'aller complimenter le Roy , for
la mort de Madame , la Ducheffe Douai-
Hij riere
776 MERCURE DE FRANCE.
1
riere de Savoye , bis - ayeule de Sa Majeſté.
Le dernier du mois paffé M. Jean- Bap
tifte -Louis Cherré , âgé de dix - huit ans
& quelques mois , fut reçue Maître des
Comptes , avec difpenfe. Il eft d'une des
meilleurs familles de Robe originaires
du pays Chartrain ; fon ayeul fut Maître
des Comptes & mourut Confeiller d'Etat;
fon pere fut auffi Maître des Comptes .
M. Hebert d'Orgemont , un des douze
Regiffeurs des nouveaux droits , qui avoit
difparu , a été trouvé noyé auprès du Pont
de Mantes .
Le Duc de Charroft , cy-devant Gouverneur
du Roy , a cedé fon Duché &
Pairie au Marquis d'Ancenis fon fils , qui
a pris le nom de Duc de Bethune.
Le Cardinal de Gêvres a obtenu du
Roy de ne point aller à Rome pour l'élec
tion du Pape futur , à caufe de fa mauvai
fe fanté.
Le 31 du mois paffé le Roy voulut bien
honorer de fa Prefence la reception du
freur Rouffeau dans la Compagnie des
Maîtres en fait d'Armes ; l'afpirant eft.
fils du fieur Rouffeau , Maître d'Armes
de la grande & de la petite Ecurie, & des
Page : de la Chambre . Il eft prépofé pour
avoir l'honneur de montrer cette exercice
à Sa Majefté. Le pere de ce dernier ayant
$
AVRIL 1724. 797
auffi eu l'honneur de montrer à Monfieur
le Duc de Bourgogne , depuis Dauphin de
France , pere du Roy . Sa Majefté ſe ren
dit pour cela dans une Salle de la grande
Ecurie , accompagnée des Princes & de
toute Sa Cour.Le jeune afpirant fit divers
affauts contre trois Maîtres , & montra
tant d'adreffe & d'habileté que le Roy en
parût fatisfait. Le jeune homme fut
en même temps applaudí de toute l'af
femblée. Et après que fa Majefté le fut
retirée , il prêta le ferment accoûtumé ,
entre les mains du Procureur du Roy du
Châtelet. La ceremonie fut terminée par
un grand repas, donné chez le fieur Rouffeau
pere , à tous les Maîtres qui avoient
affifté à cette réception , & à plufieurs
autres perfonnes qui s'y font trouvées. Le
nouveau Maître fit prefent dedix Jettons
d'argent à chacun des principaux Officiers
& aux anciens de la Compagnie des Maî
tres d'Armes . On y voit d'un côté le Bufte
de Louis XIV.avec cette infcription: Ludi
Magnus Rex. Et de l'autre les Armes de
cette Compagnie qui leur ont été accor
dées par nos Rois fçavoir , deux épées
d'argent paffées en fautoirs & accompagnées
de quatre Fleurs de Lys d'or fur un
champ d'azurs , avec cette légende : La
Compagnie des Maîtres en fait d' Armes de
Paris, Et au bas M.DCC. VI . Année en la
H iij
quelle
778
998 MERCURE
DE FRANCE
.
quelle le feu Roy permit que les Maîtres
' Armes fiffent fraper des Jettons, & c. Ee
Cartouche eft orné de divers trophées &
autres figures fymboliques.
LeJeudy faint , 13 de ce mois , le Roy
entendit à Versailles, dans la grande Salle
des Gardes du Château , le Sermon de la
Cene , de l'Abbé du Rofay, Théologal de
Soiffons après quoi l'Evêque de Metz ,
premier Aumônier , fit l'abfoute. Sa Majefté
lava enfuite les pieds à douze pauvres
& les fervit à table . Le Duc de Bourbon
, grand Maître de la Maifon du Roy ,
;
la tête des Maîtres d'Hôtel, précedoit le
fervice. Les plats furent portez par le
Duc d'Orleans , le Comte de Charolois ,
Je Comte de Clermont, le Prince de Conti,
Je Comte de Toulouze & les principaux
Officiers de Sa Majefté ; enfuite le Roy
fe sendit à la Chapelle où il entendit la
grande Meffe & affifta à la Proceffion.
L'après midi Sa Majefté entendit les Te
nebres qui furent chantées par laMufique.
Le lendemain jour du Vendredy faint,
le Roy entendit le Sermon de la Paffion
du pere Raphaël de Paris , Capucin. Sa
Majefté affifta enfuite à l'Office , & alla à
l'Adoration de la Croix. L'après- midi, le
Roy entendit l'Office des Tenebres.
Le Samedi faint , le Roy revêtu due
grand Collier de l'Ordre du faint Efprit
&
E
a
Ca
AVRIL 1724. 779
14
& accompagné du Duc d'Orleans , fe
tendit en ceremonie à l'Eglife de la Pa
roiffe , où il communia par les mains de
l'Evêque de Metz , Premier Aumônier.
S. M. étant revenue au Château y toucha
un grand nombre de malades.
ر
Le jour de Pâques , le Roi accompa
gné du Duc d'Orleans & du Comte de
Toulouſe , fe rendit dans la Chapelle du
Château , où il entendit la Meffe celebrée
pontificalement par l'Evêque de Metz ,
& chantée par la Mufique. Le même Prélat
officia aux Vêpres l'après - midi , où
S. M. affilta après avoir entendu le ferimon
du P, Raphaël . A
La Compagnie des Indes donne avis
an public d'une feconde Partie de Lottetie
viagere. Nous avons donné le plan
de la premiere Partie dans notre dernier
Journal Elle a été tirée le 10. Avril
-C La même Compagnie donne avis d'une
feconde Partie de Loterie d'écus , qui fera
tirée le 10. May , & dont nous avons
auffi donné le plan , laquelle a été tirée
le ro. Avril,
Le 23. de ce mois les Députez des
Etats d'Artois eurent audience du Roi ,
étant prefentez par le Duc d'Elbeuf, Gou
verneur de la Province , & par le Marquis
de la Vrilliere , Miniftre & Secre
taire d'Etat. La Députation étoit compo
Hiiij Lee
780 MERCURE DE FRANCE .
fée de l'Abbé Quarré de la Vieville , Pre-
-voft de l'Eglife Cathedrale d'Arras , qui
porta la parole ; du Marquis de Lillers ,
. & de M. Denis , Echevin de la Ville
d'Arras . Ces Députez furent conduits à
l'audience du Roi , avec les ceremonies.
accoutumées , par le Marquis de Brezé
Grand-Maître des Ceremonies , & par
M. des Granges , Maître des Ceremoli
for 0 nies.
Ί
N donne avis au Public qu'un particulier
, à Paris , demeurant rue
Ticquetonne dans la maison de M. de la
Beaune , Maître des Comptes , a d'excel-
-lens remedes pour guerir des Paralifies
t & Rhumatifines gouteux ; voici les cures
qu'il a faites , de trois Paralitiques
qui font fort connues , certifiées par les
malades mêmes atteftées par Bagstifte
, & fon Confrere, Notaire , rue Saint
Honoré ob alá .oi ol
C
Au mois de Mars 1723. a été guëti
la fille du fieur Dupuy , Marchand de
Viny demeurant rue S. Nicaife , affligée
depuis trois ans & fept anois d'une fi
cruelle Paralifie que l'on étoit obligé de
-la porters parce qu'elle ne pouvoit ch
aucune façon feitenir fur les pieds ayaft
la jambe & les genoutils fans mouvemens,
&
AVRIL 1724. 781
& foudez avec les cuiffes ; les nerfs de:
derriere les jambes , nommez les fléchif
feurs , racourcis de trois doigts , ce qui
avoit retiré & courbé les mufcles & la
plante des pieds avec des roideurs fi extraordinaires
, qu'il n'étoit pas poffible
de les faire mouvoir ; elle étoit enfin
declarée incurable par plufieurs Medecins
de la Faculté de Paris qui l'avoient
vue , & neanmoins ledit particulier l'a
fait marcher , & elle marche prefentement
comme fi elle n'avoit jamais été
Paralitique.
Le Marquis de Briqueville , Meftre de
Camp d'Infanterie , fils aîné du Marquis
de la Luzerne , demeurant rue de l'Uni
verfité , Paralitique depuis quatre ans
des deux jambes , avoit les nerfs fléchif
feurs retirez fons les genoüils d'environ
trois doigts , les mufcles , la plante &
les doigts des pieds courbez en deffous
roides & fans mouvement , beaucoup
d'humeurs petrifiées & durcies aux deux
pieds , de forte qu'il ne les pouvoit mettre
à terre ni marcher , ayant fait quantité
de remedes , pris les eaux de Bourbon
& de Barege l'efpace de trois années,
confecutives fans foulagement. M. Maréchal
, Premier Chirurgien du Roi , in
formé de la cure cy-deffus , lui a confeillé
de fe mettre entre les mains de ce
Hv même
782 MERCURE DE FRANCE.
4
même particulier , lequel l'a fait marcher
, de forte qu'il a été cet Automne
dernier à la chaffe à pied pendant plufieurs
mois.
Au mois de Juillet de la même année
723. le fieur Chevance , Avocat , demeurant
rue de la Monnoye , Paralitique
depuis huit années fans pouvoir marcher
, même avec des Bequilles , marche
à prefent feul avec deux cannes.
BENEFICES DONNEZ.
L'Abbaye de Prebenoît, Ordre de Citeaux
, Diocéfe de Limoges , vacante
par le decès du fieur Bofc, dernier titu
laire, a été donnée au fieur Jacques-François
Mercier , Clerc tonfuré du Diocéfe
de Paris.
Le Prieuré Regulier de S. Exarche de
Floify , Ordre de S. Benoît , Diocéſe de
Rouen , vacant par le decès de Dom
Guillaume Robin , à Dom Louis Ferdi
mand de Breget , Religieux profès de
POrdre de Cluny.
Le Prieuré d'Efpagnac au Diocéfe de
Tulle , vacant par le decès du fieur Ra--
Beuf , Curé de Troiffy , au fieur Jean
Martin Leix .
L'Aber
AVRIL 1724. 783
L'Abbaye de S. Martin d'Epernay ,
Ordre de Saint Auguftin , Diocéfe de
Rheims , vacante par la démiffion de M.
Henry-Auguſtin le Pileur , ancien Evêque
de Saintes , au fieur Charles de For
tia , Clerc tonfuré du Diocéfe de Paris ,
à la charge de deux mille cinq cens livres
de penfion annuelle & viagere , à
prendre fur les revenus de ladite Abbaye
pour ledit fieur le Pileur.
L'Evêché de Langres , vacant par le
decès de Mre de Clermont- Tonnerre , a
été donnée à M. Pierre de Pardaillan de
Gondrin Dantin , Comte & Chanoine de
Strasbourg.
L'Abbaye de la Mercy - Dieu , Or.
dre de Citeaux , Diocéfe de Poitiers ,
vacante par le decès du fieur de l'Hôpi
tal , au fieur de Mouffy.
********************
MARIAGES , MORTS , &c.
Mi
R Talon , Avocat General , épou
fa le 6. de ce mois , Made Chau
velin , niece du Prefident à Mortier de
ce nom.
Le 30: du mois paſſé mourut à Paris
fans avoir pris d'alliance , Dem Louiſe
de Meaux du Fouilloux , foeur de feu la
Hvj Mar
484 MERCURE DE 麵
FRANCE.
Marquife d'Alluye , dans fa 81 année .
Le 7. de ce inois mourut auffi à Paris,
âgé de 17. ans M. Guy du Sevril , Che
valier , Comte dudit lieu , Confeiller du
Roi en tous fes Confeils , Maître des
Requêtes honoraire de fon Hôtel , Premier
Prefident du Parlement de Navarre.
Le 15. Dame Marie - Anne Charlotte
d'Aumont , veuve de Yves , Marquis de
Crequi , Lieutenant General des Armées
du Roi , âgée de 59. ans.
Le 20. Dame Catherine - Renée de
Jaucourt , de Villarnoult , Dame Baronne
de la Foreft fur Saivre , la Boutarliere
, Reteliere , Villarnoult , Rouvray,
Auffon , Buffiere , & c. veuve de M.
Charles , Comte du Bellay , Seigneur de
Benais - les- Buarz , la Pallu , & c . âgée
de 55. ans.
M. Langlée , Evêque de Boulogne ,
Abbé de S. Lo , eft mort dans fon Diocéfe.
·
Dame Marguerite Henriette de la
Briffe , quatrième femme de M. Cardin
le Bret , Comte de Selles en Berry , Seigneur
de Pantin , Confeiller d'Etat , Premier
Prefident du Parlement de Provence
, Intendant de cette Province , &
du commerce du Levant , mourut à Aix
le 17. de l'autre mois , âgée de 29. ans.
Elle étoit fille de feu M. Arnaud' de la
Briffe
AVRIL 1724- 789
Briffe , Procureur General du Parlement
de Paris , & de Dame Bonne de Barillon ,
fa feconde femme . Elle avoit été mariée
en 1712.
M. Boivin l'aîné , Avocat en Parlement
, penfionnaire de l'Académie Royale
des Infcriptions & Belles Lettres ,
mourut fubitement dans la Bibliotheque
du Roi , où il demeuroit , Mercredi au
foir 19. de ce mois , commençant fa
76° année. Il avoit fait fes Pâques le Dimanche
précedant à fa Paroiffe , & avoit
entendu la Meffe le Lundi & le Mardi
aux Petits Peres .
•
M. Jean- François- Gabriel de Henin-
Lietar , Archevêque d'Ambrun , mouruť
à Paris le 26. de ce mois. Il avoit été
Evêque d'Alais avant que d'être pommé
à cet Archevêché.
M. Louis de Bourbon , Comte de Buf
fet, eft mort depuis peu dans fon Chafeau
de Buffet en Auvergne.
Le mariage du Comte de S. Florentin
, Secretaire d'Etat , fils du Marquis
de la Vrifliere , Miniftre & Secretaire
d'Etat , avec la fille du Comte de Platen ,
Grand Chambellan du Roi d'Angleterre,
& Grand- Maître des Poftes hereditaire ,
a été conclud , & doit fe faire inceffam
ment.
LET
I
$86 MERCURE DE FRANCE.
MakabakkKKKKKKKKKS
LETTRES PATENTES ,
ARREST S ,. & c .
RREST du Confeil d'Etat Privé du Roi ,
Aqui ordonne que les Arrefts & Reglemens
concernant la Librairie & Imprimerie
feront executez , & en confequence fait dé
fenfes aux fieurs Longet de Saint Jean , Rau
let & tous autres , de vendre , diftribuer ni
faire à l'avenir commerce de Livres , fous
quelque prétexte que ce foit condamne Sa
Majeté lefdits fieurs Longet de Saint Jean &
Raulet folidairement aux dépens envers lefdits
Libraires & Imprimeurs de Chaalons
du 7. Septembre 1723.
DECLARATION du Roy du 4. Janvier ,
Pour la Réunion au Domaine du Duché de
Vendôme.
ARREST du 8. Janv. par lequel S.M.renouvelle
les difpofitions des Anciennes Ordonnances
& Reglemens ; concernant les comp
fables & notamment celles de l'Edit du mois de
Juin 175. & de la déclaration du 1o. du même
mois, authorife les modeles qui ont été
dreffez pour les Journaux qui doivent être
tenus par les premiers Generaux , Principaux
& particuliers de l'extraordinaire des Guer
res, & preferit ce qu'ils doivent obferver
pour l'enregistrement des parties de recette
AVRIL 1724.
& dépenfe , à faire par eux fous les ordres
du Secretaire d'Etat , ayant le departement
de la Guerre , & pour toutes les operations
qui y font relatives.
ARREST du 18. Janvier , qui nomme des
Commiflaires pour proceder a la liquidation
des Offices d'Effayeurs & Controleurs des
ouvrages d'Orfévrerie , fupprimez par Edit:
du mois de May 172-3.
ARREST du même jour , qui ordonne que
Toutes les Etoffes qui feront fabriquées ou
apportées en la Ville de Troyes , feront mar
quées de la marque ordinaire dans la Halle
aux Draps , tous les jours ; fçavoir, en Efté
depuis huit heures du matin jufqu'à dix ; &r
en Hyver depuis neufheures du matin jufqu'à
enze. Fait défenfes d'en marquer à d'autres
heures. Et ordonne que le Grand Garde de la
Communauté des Marchands de ladite Ville
de Troyes foit deftitué de toutes fes fonctions
en ladite qualité ; & qu'il foit inceffamment
procedé à l'Election d'un autre Grand Garde
en fa place , en la maniere accoûtumée.
ARREST du 24. Janvier , par lequel Sa
Majefte ordonne que les Payeurs des Rentes
de l'Hoftel de Ville de Paris , payeront les
arrerages defdites Rentes des fix premiers
mois de l'année derniere 1723. à ceux defdits
Rentiers qui ne les ent pas encore reçûs ,
fans les obliger de rapporter les Quittances
qu'ils devoient reprefenter de leur Capitation
fuivant l'Arreft du 15. Decembre 1722. Sa
Majefté voulant bien les en difpenfer pour
ssuefois feulement. Yeut & ordonne Sa Majefté
88 MERCURE DE FRANCE.
jefté qu'il ne foit fait aucun payement des
fix derniers mois de ladite année 1723. qu'à
ceux qui rapporteront lefdites Quittances,
conformement audit Arreft , & que l'on ne
puiffe auffi payer les fix premiers mois de la
prefente année , qu'à ceux qui rapporteront
les Quittances de leur Capitation de l'année
1723.
DECLARATION du Roy , Portant
Eftabliffement d'une Caiffe commune des
fonds provenans des Recettes generales des
Domaines & Bois Donnée à Versailles le
même jour. Registrée en Parlement.
ARREST du même jour , Qui proroge
jufqu'au 15. du mois d'Avril prochain , le
délay accordé aux Pourvus & Proprietaires
des Offices & Droits fupprimez , pour faire
proceder à la liquidation deſdits Offices &
Droits ; & jufqu'au premier May pour rece
voir leur remboursement .
DECLARATION du Roi , concernant
les Offices Municipaux de la Province de
Languedoc , donnée à Verfailles le 25. Janvier
1724.
3
ARREST du même jour , Qui ordonne.
que dans le courant du mois de Fevrier prochain
, les particuliers aufquels il refte dû des
arrerages des anciennnes Rentes du Clergé
de France , compris dans les Eftats fournis
au Trefor Royal par les Payeurs d'icelles
en execution de l'Arreft du 30. Aouft dernier,
feront tenus de recevoir du Garde du Tréfor
Royal les billets de liquidation appartenant
auf
AVRIL 1724.
aufdits Rentiers & à luy remis par lefdits
Payeurs ; & que ceux defdits Rentiers qui
n'auront pas retiré lefdits billets au premier
Mars auffi prochain , en demeureront déchûs
fans en pouvoir rien répeter contre le Clergé,
ni contre les Payeurs defdites Rentes,
ARREST du même jour , qui permet aux
Capitaines generaux prépofez pour la Regie
du privilege des ventes exclufives du Tabac
& du Caffé , de faire dês vifites dans fes maifons
des Ecclefiattiques , Nobles , Bourgeois
autres , pour y faire la recherche des faux
Tabacs & Caffez , fans permiffion,
ARREST du même jour , portant Reglement
pour la Police fur les Ports & Quays,
& dans les Chantiers de la ville de Paris
pour la vente & le débit du Bois à brufler
LETTRES Patentes fur Arreft données
à Verſailles le 27. Janvier ; qui renvoyent au
Grand Confeil tous les Procès & conteftations
nées & à naitre au fujet de l'execution
des Brevets de joyeux Avenement accordés
par le feu Roy , ou par Sa Majefté , dans les
Pays bas.ro Torfe th TяA тавЛЯА
ARREST du , Février , portant nouveau
Reglement , pour empêcher l'Entrée , l'Ufage
& le Port des étoffes des Indes , de la Chine
& du Levant ; & fixe les Récompenfes accordées
aux Employés des Fermes, fur les Saifies
qui ferontfaites defdites Etoffes , & c. Es
I f
ARREST du même jour , qui accorde a
la Compagnie des Indes l'exemption des droits
d'Oc298
MERCURE DE FRANCE.
Octrois , Locaux, de Tarif , de peages, paffages
& barrages fur tous les Cafez qu'elle
fera entrer , fortir ou traverfer le Royaume
pour la provifion de fes Bureaux,
ARREST du premier Fevrier , portant res
glement pour les Toiles à voiles qui fe fa
briquent dans l'Evêché de Rennes en Bres
tagne.
ARREST du même jour , qui regle la
forme de proceder pardevant les fieurs Commiffaires
du Confeil , dans les conteftations
au fujet des negociations des Actions de la
Compagnie des Indes.
LETTRES Patentes für Arreſt , concernant
des anciens & nouveaux cinq fols , & jauge
& courtage données à Verfailles le 3. Fe
vrier 172 regiftrées en la Cour des Aydes le
30. Mars 1724.
ARREST du même jour , qui fixe le prix
es anciennes Efpeces & Matieres d'or & d'argent
" T
}
ARREST du même jour , pour la dimi
nution des Efpeces & Matieres d'or & d'ar
gent , & en confequence ordonne , qu'à compter
du jour de la publication du prefent Arrelt,
les Louis d'Or qui ont actuellement cours
pour vingt fept livres , n'auront plus cours
que pour vingt- quatre livres piece , les doubles
& demis , & les Matieres d'or à proportion ;
& que les Ecus qui ont actuellement cours
pour fix livres dix-huit fols , n'auront plus
cours que pour fix livres trois fols piece, les
des
AVRIL 1724. 791
demis , quarts & autres Efpeces & Matieres
d'argent à proportion.
ARREST du 8. Fevrier portant confifca
tion au profit de Martin Girard , des foixantequinze
demi- Queues , & un demi Muid de
Vin , faifis fur les trente Particuliers Habitans
des Paroiffes d'Olainville , la Roche & Leuville
, pour avoir fait enlever leurs Vendanges
fur les Territoires d'Arpajon , cy devant Chaf
tres , & Linois , fans en avoir fait declaration
& acquitté les droits d'Infpecteurs des Boif
fons ; & condamne lefdits Particuliers cha
eun en 300 liv. d'amende , & c.
ORDONNANCE du Roi, du même jour,
portant que tous les Officiers , Mariniers &
Matelots François , qui ont quitté les Bâti
mens fur lefquels ils fervoient , & font reftez
dans les Pays Etrangers , feront tenus de revehir
dans le Royaume dans une année , à comp
ter du jour de la publication de ladite Ordon
nance ; & qu'à faute de ce , ils feront punis
comme déferteurs du Royaume & des Claffes
I ORDONNANCE du Roi , du même jour ,
portant Amniftic en faveur des Officiers , Mainiers
& Matelots François déferteurs , à condition
qu'ils reviendront dans le Royaume
dans un an.
ARREST de la Cour de Parlement du ro
Février , qui fait défenfes à toutes perfonnes
de frequenter les Cabarets & Caffez pendant
la nuit & autres heures indues , & pendant le
Service divin
AR792
MERCURE DE FRANCE .
ARREST du 15. Fevrier , portant Regle
ment pour les fonctions de Greffiers des Roles
des Tailles , créez & rétablis par l'Edit du
mois d'Aouft 1722.
ARREST du 15. Février , par lequel Sa
Majefté ordonne , qu'il fera établi dans fa
bonne Ville de Paris quatre Etaux ; Sçavoir,
un à la Place Maubert , un au petit Marché
derriere les Enfans Rouges , un au bout de la
rue Montorgueil ; & le quatriéme à la Bou--
cherie de fon Hôtel Royal des Invalides ; dans
lefquels lieux il fera délivré du Boeuf, Vean
& Mouton fur le pied de fept fols la livre
defdites trois fortes enfemble , & dans la Boucherie
des Invalides fix fols fix deniers la livre,
en payant feulement par les acheteurs fix deniers
par livre de droits d'entrée : & ce à
commencer le Samedi 19. du prefentmois.
ARREST du 15. Février , par lequel Sa
Majefté accorde à la Compagnie des Indes ,
fes Syndics & Directeurs , le Privilege exclufif
de faire dans l'étendue du Royaume diffe
rentes Loteries , pour les Lots en être payez ,
foit en argent comptant , ou en Actions ou
Dixiémes d'Action , dans le cas où la Recette
en aura été faite en cette nature d'Effets ; foit
en Rentes Viageres affignées fur les fonds de
fa Compagnie , que les Syndics & Directeurs
enfon nom , pourront conftituer tant au profit
des Sujets de Sa Majefté , que des Eftrangers ,
fur le pied de Dix pour Cent du produit de
La Recette en argent des Loteries pour Rentes
Viageres fans que lefdites Rentes Viageres
puiflent être retranchées ou faifies fous quelque
pretexte que ce foit. Veut néanmoins Sa
Majesté que les Loteries qui font actuellement
·
.
ou
AVRTL
1724. 793
ouvertes en vertu des differens Privileges par
ticuliers par Elle accordez , fubfiftent jufqu'
la fin des termes portez par lefdits Privileges.
Permet Sa Majesté aux Syndics & Directeurs
de la Compagnie des Indes , de prélever au
profit de ladite Compagnie , fur le total de la
Recette des Loteries qu'ils feront , le Benefice
qui fera reglé par les deliberations des Affem
blées d'adminiftration , dont la teneur ſera ren
due publique ; Et de deftiner les fonds qui
proviendront de la Recette des' Loteries en
Rentes Viageres , à prêter fans aucune préfe
rence aux Actionnaires & non à autres , les
fommes qui font convenues par les deliberations
des Affemblées d'adminiftration , en dé
pofant par eux des Actions à la Compagnie
pour sûreté des prêts , avec leurs Billets paya
bles à ordre dans des termes fixes ; Sa Majefté
authorifant ladite Compagnie à prendre jufqu'à
Six pour Cent par an pour l'intereft des
fommes qu'elle prêtera aux Actionnaires ; le
tout en la forme & maniere qui fera reglée par
les deliberations defdites Affemblées d'admi
niftration.
ARREST du même jour , par lequel Sa
Majefté permet à la Compagnie des Indes , fes
Syndics & Directeurs ftipulans pour elle , de
convertir libremene , au gré des Actionnaires ,
en Rentes purement viageres , ou viageres
par forme de Tontine , avec accroiffement aux
furvivans , le nombre d'Actions qui fera reglé
par déliberations des Affemblées d'adminiftration
de la Compagnie , qui feront renduës pu→
bliques à cet égard ; Et d'en paffer par lefdits
Syndics & Directeurs audit nom , les Contrats
de conftitution , tant au profit des Sujets de
Sa Majefté, que des Etrangers qui voudrone
ac794
MERCURE DE FRANCE.
acquerir lefdites Rentes , fans que les arrer
ges d'icelles puiffent être retranchez ni faifis
fous quelque pretexte que ce foit , ou puiffe
être , & aux autres claufes & conditions qui
feront portées par les déliberations defdites
Affemblées d'adminiftration. Fait au Confeil
d'Eftat du Roy , Sa Majefté y étant , tenu à
Verfailles le quinzieme jour de Fevrier mil
fept cent vingt- quatre. Signé Phelypeaux .
ARREST du même jour , qui proroge jufqu'au
15. Avril 1724. le délay accordé aux
Officiers pour faire proceder à la liquidation
des fommes par cux payées pour le rachat du
Preft & Annuel ; paffé lequel temps les proprietaires
feront déchûs de toute liquidation
& de tout remboursement.
ARREST du 16. dudit mois , qui défend
aux habitans du Vicomté de Turenne , d'enfe
mencer . cultiver , fabriquer , vendre & dé
biter aucuns Tabacs. Et ordonne à ceux defdits
habitans qui auront des Tabacs en Feuilles
, en Corde , en Poudre , ou autrement fabriquez,
d'en faire leurs declarations en la
forme qui leur fera prefcrite , dans un mois du
jour de la publication du prefent Arreſt.
ARREST du 21. Fevrier , portant Regle
ment pour les Officiers Municipaux dans la
Ville de Laon.
DECLARATION du Roi , du 22. Fevrier,
enregistrée en la Cour des Aydes , le 20. Mars,
portant défenfes de fe fervir des Eaux de la
Mer , de celles des Sources & Puits falez ,
pour quelques falaifons que ce foit , fans permiffion
du Fermier.
DE
AVRIL 1724. 795
DECLARATION du Roi , du même jour,
Concernant les impofitions du Clergé.
ARREST du même jour , qui commet le
feur Pleffart , Bourgeois de Paris , pour faire
Regie des revenus des biens des Religionnaires
, Refractaires aux ordres du Roi , dans
toutes les Provinces & Generalitez du Royaume.
ARREST du même jour , portant revocation
des fieurs Boucher & le Petit , & qui
commet le fieur Marchal pour remplir feul les
fonctions des Economes - Sequeftres , & de
leurs Contrôleurs fupprimez , & payer les
Penfions & Gratifications accordées aux Miniftres
, & autres nouveaux Conyertis.
ARREST du même jour , qui commet le
feur Horreau pour Caiffier de la Caiffe com
mune des Domaines & Bois ; le fieur de Soligny
pour Contrôleur , & choifit les fieurs de
Mahy & de Clorcy pour Adminiftrateurs.
DECLARATION du Roi , concernant les
Maréchauffées ,donnée à Verfailles le 26. Fe
vrier 1724. enregiftrée au Grand Confeil da
Roi, le 3. Avril
LETTRES Patentes für Arreft , concer
mant la Jurifdiction Prevoftale en Provence ,
données à Verfailles le 6. Fevrier 1724.
LETTRES Patentes , pour continuer pendanttrois
années la perception des quatre fols
four livres fur les droits des Fermes. Données
Verfailles le 27. Fevrier 1724. Registrées en
Parlement le 13. Mars 1724-
AR796:
MERCURE DE FRANCE.
ARREST du 1. Mars , qui proroge juſqu'au
premier May prochain la diminution du quart
des Droits d'Entrées fur les Foins qui arriverohr
à Paris tant par eau que par terre. A
I
ORDONNANCE du Roy du 3. Mars , Por
tant déffenfes à toutes perfonnes de prendre
la qualité d'Officiers militaires , fans. Commif
fion de Sa Majefté ; & injonction à tous les
Officiers de fes Troupes qui féjourneront à
Paris , de s'y faire enregiſtrer au Bureau de
la Guerre.
•
DECARATION du Roy , concernant la
punition des Voleurs. Donnée à Verfailles le
4. Mars 1724. & Regiftrée en Parlement le 13.
Mars . .1
ARREST du 7. Mars , qui ordonne que dans
le premier Juin prochain, pour toute préfixion
& délay , tous les Interreffez aux Traitez d'af
faires extraordinaires , dont les Cautions font
en avance envers Sa Majefté par l'arreſté de
leurs Comptes , feront tenus d'en recevoir le
Remboursement en Quittances de Finance au
Denier Cinquante ; ' finon qu'ils en demeureront
déchûs.
ARREST du 7. Mars , qui ordonne que
les Juges Royaux demeureront par provifion
en poffeffion de la Jurifdiction contentieufe
des Econômats.
ARREST du même jour , qui ordonne que
les quatorze cens Pieces de Vin ; enfemble les
douze Batteaux , évaluez à la fomme de
6000. liv, ) faifis fur le nomméChenil , paflarit
par le Canal de Nemours , fans être porteur
"Ar
d'acAVRIL
1724.
797
Acquit des Droits de Courtiers- Jaugeurs
demeureront confifquez au profit de Martin
Girard : condamne ledit Chenil en 200. liv.
damende ; & en outre en celle de soo. livres
pour les menaces , injures & rebellion
faites au Commis , & c.
par lu
ARREST du même jour , qui confifque au
profit de Martin Girard , les trente- quatre.
Batteaux chargez de quatre mille cent vingt
& une Pieces , & trois cens quatre- vingt quartaux
de Vin , paffans par le Canal de Nemours,
fur les nommez Antoine Drot , Antoine Guil-
Jier ,Philibert Rue & Claude- Louis Bonnart,
tous Voituriers par Eau de Digouin & de
Rouanne , le tout évalué à 14500. liv. & condamne
lefdits Voituriers chacun en 200. livres
d'amende , pour n'avoir pas payé les droits de
Courtiers -Jaugeurs.
ARREST du même jour , qui ordonne que
l'Infpecteur des Manufactures du département
d'Amiens , affifté d'un Officier de Police de
ladite Ville , fe tranſportera tant à Villers que
dans les lieux
circonvoifins , pour appoſer fur
les Serges qui s'y fabriquent , & qui font
actuellement fur les métiers , une marque de
grace , telle qui fera défignée par le fieur Intendant
de la Generalité d'Amiens , & en confequence
permet aux Fabriquans defdits lieux
de vendre les Serges qui feront ainfi marquées
, pendant fix mois , à compter du jour
de la publication de l'Arreft.
ARREST du même jour, qui ordonne que les
Etamines virées double Soye , qui feront fabriquées
à l'avenir , feront de dix- huit à vinge
Buhots fur trente-fept à trente -huit portées ,
I la
798 MERCURE DE FRANCE.
la trame de Laine d'Angleterre naturelle , &
la chaîne de fil de Turcoin.
ORDONNANCE du Roy du 12. Mars , par
laquelle Sa Majesté ordonné aux Commandans
des Brigades prépofées pour la garde des
environs de Paris , de faire arrefter les mandians
& vagabons qui fe retirent dans les Fermes
& fur les chemins . Et de les conduire à
l'Hôpital pour y eftre traitez comme les mandians
arreftez dans Paris : Fait déffenſes aufdits
mandians & vagabons de s'attrouper fur quel
que pretexte que ce foit ; Et aux habitans des
Bourgs & Villages , Fermiers , Hôtelliers &
Cabartiers, de leur donner retraite , à peine
de cent livres d'amende.
ARREST du 18. Mars; par lequel Sa Majefté
ordonne que le troifiéme Effat de diftribution
arrefté le même jour en fon Confeil ,
fera executé felon fa forme & teneur ; En confequence
que les porteurs des Billets compris
dans ledit Eftat , feront tenus de fe repreſenter
dans quinzaine du jour & datte du prefent
Arreft, pour recevoir le payement de dits Billets
; même que ceux dont les Billets ont été
compris dans les deux precedens Eftats de diftribution
des 30. Decembre 1722. & 17. Juillet
dernier , & qui ont negligé d'en recevoir
le payement , feront tenus de le faire dans le
même delay , à peine contre ceux qui ne fe
prefenteront pas dans ledit temps , de fupporter
les diminutions qui pourroient furvenir fur
les Efpeces deftirées à leur payement. Veut Sa
Majefté conformément audit Arreft du 17. Juillet
dernier, que tous les Billets qui n'ont point
été reprefentez jufqu'à ce jour , foient & demeurent
nuls & de nulle valeur.
ARAVRIL
1724.
ARREST du 19. dudit mois , en faveur de
799
la Caifle de Credit des Vins , établie à Paris
dans la Halle au Vin.
ARREST du 26. Mars , qui condamne un
Receveur des Aydes aux peines portées par la
Declaration du 7. Decembre 1723. pour avoir
introduit des deniers étrangers dans fa Caiffe.
ARREST du 27. Mars , publié le 4. Avril,
pour la diminution des Efpeces & Matieres
d'Or & d'Argent , & des Efpeces de Cuivre
& de Billon , par lequel le Roi ordonne qu'à
compter du jour de la publication de l'Arreft ,
les Louis d'Or qui ont actuellement cours
pour vingt- quatre livres , n'auront plus cours
que pour vingt livres piece , les doubles &.
demis à proportion ; le marc d'or fin ou de
vingt- quatre Carats ne fera plus reçû dans les.
Hôtels des Monnoyes que pour huit cens une
livre feize fols quatre deniers , quatre onziémes
; & celui des anciens Louis d'Or , à fept
cens trente - cinq livres ; les Ecus qui ont ac
tuellement cours pour fix livres trois, fols.
n'auront plus cours que pour cinq livres piece
, les demis & autres diminutions à proportion
; le marc d'argent fin ou de douze de
niers ne fera pareillement plus reçû aux Hôtels
des Monnoyes que pour cinquante trois livres
neuf fols onze deniers , un onzième ; le marc
des Ecus des anciennes fabrications , à quarante
- neuf livres ; & les autres matières
d'or & d'argent à proportion. Ordonne Sa
Majefté qu'à compter dudit jour de la publication
du prefent Arreft , les pieces di es de
trente deniers , qui ont actuellement cours
pour trois fols, n'auront plus cours que pour
vingt-fept deniers ; les fols ou douzains qui
Lij ont
800 MERCURE DE FRANCE.
ont actuellement cours pour deux fols , n'au
ront plus cours que pour dix -huit deniers ;
les fols de cuivre de douze deniers , dont la
fabrication a été ordonnée par Edit du mois
de May 1719. & qui ont actuellement cours
pour feize deniers , n'auront plus cours que
pour douze deniers , les diminutions à proportion
, & les Liards qui ont actuellement.
cours pour- quatre deniers , feront réduits à
trois deniers piece.
SENTENCE du Lieutenant General de
Police , du 28. Mars 1724. qui fait défenfes à
tous Maçons , Couvreurs & autres de mettre
des Paniers , Manequins , & autres uftanciles
de matiere combuftible fur le Faifte des Cheminées
; & enjoint aux Proprietaires & Prin..
cipaux Locataires de les faire ôter dans hui-,
taine , à peine d'amende contre les uns & les
autres , & d'être refponfables des dommages
que les incendies pourroient caufer.
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , du
premier de ce mois , portant confirmation en
faveur du Marquis de Grave , de tous les
droits attachez à fon Marquifat , près de
Montpellier , & declarant que les terres qui
compofent ledit Marquifat , ne doivent point
être comprifes dans les réferves de chaffe
que pourroient prétendre les Gouverneurs ou
Commandans de Languedoc.
ARREST du 4. Avril , qui ordonne que les
Proprietaires des Certificats de Liquidation ,
dépofez & cachetez le 29. Fevrier dernier
dans les differens Bureaux indiquez pour leurs
débouchez , feront tenus de fe tranfporter
dans quinzaine , du jour de la publication du
preAVRIL
1724 : 801
prefent Arreft , aux Bureaux dans lefquels ils
ont été dépofez , pour être prefens à l'ouverture
& verification des Paquets , & leur être
délivré des Recepiffez par les Caiffiers ; & que
ledit temps paffé lefdits Paquets feront ouverts
par les dépofitaires , en prefence des
Commiffaires qui feront députez à cet effet.
ARREST du même jour , qui ordonne que
par tels des Notaires du Châtelet de Paris
que voudront choifir les Proprietaires des
Taxations attribuées à ceux qui auroient dû
être pourvûs des Offices de Treforiers - Payeurs
des Appointemens , Penfions , Gratifications
& menus Dons de Sa Majefté , réunis aux
Offices de Gardes du Tréfor Royal ; fera fait
mention fur les Quittances de Finance defdites
Taxations de la réduction d'icelles , du
denier quinze au denier quarante , ordonnée
par Arreft du 11. Octobre 1723.
I iij SUPE
02 MERCURE DE FRANCE
SUPPLEMENT.
DISCOURS au Roy de M. de Cailly
Delpech , Avocat General de la Cour
des Aydes , fur la mort de Madame
Royale.
SIRE ,
>
Conduits par notre devoir aux pieds
du Trône de Votre Majesté pour y parler
de votre jufte douleur, nous en redoutons
fes aproches . Comme vos fidelles fujets ,
nous fommes vivement touchez de la
perte d'une vertueufe Princelle , qui coûte
des regrets à un Maître digne de nos hommages
& de notre amour. La durée de
votre regne eft l'unique objet de nos défirs.
Sans ceffe nous redoublons nos voeux
pour votre confervation : Elle feule peut
aflurer la felicité de vos peuples , qui
voyant avec admiration les fruits glorieux
d'une naiſſance heureufe , & de cette noble
éducation d'où partent les talens &
les vertus dont les Rois vos ancêtres ont
fçu faire ufage pour parvenir à l'immor
talité.
DIS
AVRIL 1724. 803
DISCOURS de M. Dagoumer
Re &teur de l'Univerfité.
SIRE ,
A U ROY.
Le motif qui engage l’Univerſité, votre
Fille aînée , à remercier continuellement
le Seigneur des graces qu'il nous fait en
confervant les jours de V.M. fi précieux
à vos peuples & à toute l'Europe , ce
même motif l'engage pareillement à implorer
fa mifericorde pour feue Madame
Royale , votre auguftfte bis- ayeulle , &
à le prier de ne point entrer en jugement
avec Elle.
De quoy ne fommes nous pas redevables
à cette vertueuſe Princeffe ? Ce fut
Elle , Sire , qui fçut faire fervir la Guerre
la plus vive & les deffeins les mieux
concertez contre nous , au bonheur de
votre Augufte Maiſon , & à la gloire de
celle de Savoye . Pourrions- nous oublier
que ce fut de les mains & par fes confeils
que la France & l'Efpagne reçûrent des
Adelaïdes & des Loüifes pour leur donner
des Rois ?
I iiij
Non
304 MERCURE DE FRANCE .
Non , Sire , le prefent qu'on nous fit
n'étoit que trop magnifique.Adelaïde difparut
, & votre augufte pere trop fenfible
cette perte la fuivit dans le tombeau .
*
Recteur alors , & témoins de ce trifte
fpectacle , que les larmes de Louis le
Grand rendoient encore plus lugubre ,
que pus - je lui dire de plus confolant ? ce
fut , Sire , de faire efperer à ce Heros
très - Chrétien le bonheur dont nous joüiffons
, que vous feriez femblable au Prince
que nous venions de perdre.
Nos voeux ont été exaucez : les avantages
que nous retirons des confeils de
Madame Royale nous dédommagent , &
au-delà de nos afflictions paffées. Sages
confeils évenemens plus que furprenants
! Louis XV . & Loüis I. fes arriere
petit- fils à l'âge de Salomon , & doüez
de fa fageffe , vous tenez les Rênes du
Gouvernement des deux plus grands
Empires de l'Univers : Victor Amedée ,
vôtre ayeul , foutient avec dignité , &
avec magnificence le titre . fuprême de
Majefté qu'il meritoit depuis fi longtemps
: une paix durable , & univerfelle
a fuccedé à un feu qui embrafoit toute
l'Europe , & que nulle force humaine
ne pouvoit éteindre. Madame Royale les
a vûs ces évenemens ; & il femble que la
Providence les ait avancez , & qu'elle
ait ajoûté à fes jours pour lui rendre
AVRIL 1724. 805
prefente toute l'élevation , & toute la
gloire de fa pofterité. Ah ! Sire , c'eſt ainfi
que le tout- puiffant benit les projets
que forme l'amour de la verité , & de la
juſtice foutenu de la bonté du coeur. C'eft
ainfi que font benis ceux qui craignent
le Seigneur.
Le 19. de ce mois le Roi nomma M.
de Montholon , Confeiller au Grand
Confeil , à la place de Premier Preſident
du Parlement de Pau , vacante par la
mort de M. de Fenouille , arrivée à Paris
le 7. de ce mois. Il prêta le ferment
de fidelité entre les mains du Roi le 25.
C'eſt le 2 de ce nom qui a été tiré de
cette Compagnie , pour être élevé à la
dignité de Premier Prefident . Charles-
François de Montholon qui étoit de ce
corps , fut fait Premier Prefident du Parlement
de Rouen en 1691. " C'eſt à lui
que M. de Pontcarré a fuccedé.
On fçait affez combien la Maiſon des
Montholon eft illuftre par fon ancienneté,
& par les grands hommes qu'elle a donnez
à l'Etat . Il faut remonter aux fiecles
les plus feculez pour en découvrir la
fource. On y voit un Cardinal dès le
milieu du 13 fiecle un Secretaire d'Etat
fous Philippes le Hardis un Commandeur
de l'Ordre de S. Jean de Jerufalem
"Iy dans
806 MERCURE DE FRANCE.
•
*
•
dans le commencement du 15° fiecle , qui
rendit de grands fervices à la Religion
fous le grand Maître Pierre d'Aubuſſon ,
fon oncle maternel.
Jufques-là cette Maifon n'avoit jamais
fuivi d'autre parti , que celui de l'épée ,
ou de l'Eglife . Ce fut Nicolas II . du nom,
qui le premier prit celui de la Robbe au
milieu du 15 fiecle , fuivant le conſeil
de Jean de Ganai , Chancelier de France
fon coufin germain .
Mais autant que ces grands hommes
avoient fervi l'état dans la profeffion des
armes , autant fe rendirent - ils recommandables
dans l'exercice de la juftice ,
& devinrent dignes des premieres places
de la Robbe. On y trouve des Avocats
Generaux , des Confeillers , & des Prefiodens
aux Parlemens de Dijon & de Paris
, des Confeillers d'Etat , & deux
Gardes des Sceaux , l'un fous François I.
& l'autre fous Henri III.
Mezerai en parlant du premier Garde
des Sceaux fe croit obligé de rendre juftice
en même temps à toute fa famille.
Voici fes propres termes . Le Roi donna
les Sceaux à François de Montholon
Prefident au Parlement , perſonnage d'une
probité que l'on peut appeller rare , & qui
toûjours été bereditaire dans fa famille.
M. de Montholon , aujourd'hui Pre-
"
mier
AVRIL 1714. 807
mier Prefident du Parlement de Pau a
époufe Madile Marguerite Catherine le
Doulx de Melleville , d'une ancienne
famille de la Robbe , fille de feu M. le
Doulx de Melleville , Confeiller de la
Grand Chambre , arriere- petite- fille de
M. le Doulx de Melleville , Maître des
Requêtes , d'un merite diftingué , qui
fut envoyé par le Roi Louis XIII. à la
Rochelle , pour faire le traité fameux
qui termina la querelle des Huguenots.
On mande de Vienne que l'Imperatrice
ayant accouché heureuſement d'une
Archiducheffe , le 5. de ce mois à fept
heures du foir , la ceremonie du Baptême
fe fit le lendemain dans la falle des
Chevaliers du Palais de l'Empereur , vers
les 8. heures du foir. La jeune Archidu
chefſe fut tenuë fur les fonds par l'Impe
ratrice Douairiere , & par le Prince Ema
nuel de Savoye , qui reprefentoit le Roi
de Pologne , en qualité de fon Ambafladeur.
M. Grimaldi , Nonce Apoftolique ,
affifté de quatre Prélats , fit la ceremo
nie , & nomma l'enfant Marie- Amelie,
Caroline -Loüife- Ludomille - Anne,
- Les Lettres de Rome marquent que
les Cardinaux entrez au Conclave font
au nombre de 43.
M. André Cornaro , cy - devant Ambaffadeur
ordinaire de Venife , a la Cour
1 vj
de
808 MERCURE DE FRANCE.
de Rome , & M. Daniel Bragadino , qui
l'eft actuellement en Efpagne , ont été
nommez par le Senat pour fe rendre à
Madrid , en qualité d'Ambaffadeurs extraordinaires
de la République , afin de
complimenter le Roi d'Efpagne fur fon
avenement à la Couronne.
Le 2. de ce mois on celebra à Varſovie
un Service folemnel , pour le repos
de l'ame du feu Pape , auquel le Roi de
Pologne affifta avec toute la Cour.
On a eu avis de Conftantinople que
le Grand Seigneur avoit donné des ordres
pour faire revenir des frontieres de Perfe
une partie de fes troupes , & que le bruit
couroit que S. H. avoit deffein de les
employer contre les Venitiens , fous pré- .
texte que la République a fait lever dans
fes places du Levant , des droits plus
confiderables que de coutume..
On a appris par la voye de Gennes
que les Algeriens ayant réfolu d'armer
plufieurs Vaiffeaux pour courir fur tous
les Vaiffeaux Marchands , fans diftinction
, le Bey inftruit de leur deffein s'y
étoit oppofé fuivant l'intention du Grand
Seigneur , mais que le peuple s'étoit revolté
contre lui , s'étoit faifi de fa perfonne
, & l'avoit mallacré. Des Lettres.
de Marſeille ajoûtent en confirmant cette
nouvelle , que M. d'Andrezel , nommé
par
4
AVRIL 1724 801
par le Roi pour fucceder au Marquis de
Bonnac , dans l'Ambaffade de Conſtantinople
, devoit aller à Alger avec quatre
Vaiffeaux de guerre.
Explication de la troifiéme Enigme
du mois de Fevrier dernier.
A
Fronte , à tergo progreſsùs atque regrefsus
,
Ufum habeo folus. Quid opus jam dicere
Eancrum.
SONNET par un Partiſan de la belle
Provençale.
J
E ne puis le ceder à la Juppé , au Chapeau's
Encor des Bouts - rimez , je dis Lanțurelure,
Et fans avoir monté fur le double Coupeau ,
Je fçaurai leur donner bien de la Tablature.
De tous leurs Partiſans je crains peu le Trou
peau
J'efpere dans mes vers les peindre en Mignature
Et qui ne fuivra pas le Provençal Drapeau,
N'en fera pas exempt pour une Egratigneure
Il
$ 10 MERCURE DE FRANCE .
Il me femble de voir à l'entour d'un Tapis ,
Comme petits Lapins ces Kimeurs Accroupis ,.
Du Luth du Dieu des Vers toucher la Chan
terelle.
Apollon eft par eux toûjours Défiguré :
Que je voudrois qu'on eut une fois bien
Bourré ,
De tous ces Bouts- rimez le Sectateur Fidele !
AUTRE Sonnet par un défenfeur des
JE
Bouts-rimez .
E ne fuis d'Appollon , qu'un vrai Frere
Chapeau
Quand je veux l'invoquer , il ditLanturelure :
Je ne vais qu'en tremblant fur fon facré Coupean
&
Il m'y donne toujours bien de la Tablature.
Ah ! s'il vouloit m'admettre à fuivre fon
Troupeau ,
Mes ouvrages feroient comme une Mignature,
Et je ferois exempt fous fon vainqueur Drapeau
s
Des coups de la fatire & de l'Egratignure
QuoiAVRIL
1724.
Quoiqu'il enfoit , de Benere , une table , an
Tapis
Je ris de mes rivaux für Parnaffe Accroupis
Peuvent- ils mieux que moi toucher fa Chan-
Je ne crains point par eux d'être
verelle &
Défiguré
Ni par la Provençale Honny , Battu , Bourre
Je veux être à jamais aux Bouts -rimez Fidele.
A Madame la Marquife de *** en lui
envoyant de la Mufique.
DEeffe,car quel nom vous convient da vantage ?
13
D'unfavorable accüeil recevez mon ouvrage,
Et que peut un mortel vous offrir ici bas ,
Qui ne foit au-deffous de vos divins appas
Non , la feule beauté n'eft pas vôtre partage :
L'efprit exquis & doux eft de vôtre appanage,
Et le coeur à bon droit plus vanté que l'efprit
De fes traits cheris l'embellir.
Daignez de mes refpects prendre ce foible
gage ,
A vous le prefenter vôtre talentm'engage ,
La Mufique vous plaît , vôtre agreable voix
Qu'à
1
SIZ MERCURE DE 'FRANCE:
Qu'accompagne la main avec art , avec grace ,
Pourroit comme jadis le Chantre de la Thrace,
Emouvoir à fon gré les rochers & les bois ,
Oui , vous renouvellez ces antiques merveilles
,
Je n'offre , je le fçai , que d'inutiles fons ,
Mais enfin vôtre voix fi touchante & fi belle ,
Peut immortalifer mes timides chanfons.
QUATRAIN à une belle Dame , mais
déja âgée, qui fe plaignoit la veille du
jour defa Fête , que les fleurs ne naiffoient
plus pour elle , envoyé avec un
bouquet de Jafmin & d'Oeillets an
mois de Decembre dernier.
L
A Beauté que le temps croit avoir effacée ,
Ne vous doit point coûter de pleurs ;
De ces fleurs , belle Iris , la faifon eſt paſſée
Ce font pourtant de belles fleurs.
RONAVRIL
17243
RONDE AV en Bouts- rimez.
Provençale
Cabato
Ajuster
Exploites
Dedalos
Bucephale
Signale
Tenters
Cephale
Omphale,
Garottes
Marmottes
Scandales
Not
14 MERCURE DE FRANCE.
Ous venons de recevoir , avec la
N nouvelle de la proclamation du
Roi d'Espagne , faite dans la Ville de
Barcelonne , une Medaille d'argent , fra
pée à cette occafion , qui nous paroît
digne de l'attention publique. On y voit
d'un côté la tête de ce Prince , *& ſur le
Revers des Symboles qui caracteriſent
très-heureufement fon avenement à la
Couronne , par l'abdication du Roi , fon
pere : le peu de temps qui nous reſte ne
nous a pis permis de la faire graver pour
le Mercure de ce mois - ci . Elle paroîtra
fans faute dans celui du mois prochain ,
avec fon explication , & le détail que
nous attendons , de ce qui s'eſt paflé au
fujet de cette proclamation.
Le Mardi 25. de ce mois , & le lendemain
26. les Académies Royales des
Belles Lettres & des Sciences , tinrent
feurs Affemblées publiques , dans lefquelles
plufieurs membres de ces illuftres
Corps , lûrent des Differtations fçavantes
& curieufes fur diverfes matietes
; on en donnera des Extraits dans le
prochain Mercure .
Le
AVRIL 1724. 819
*
+
Le fieur Lionn t , qui a le Secret d'une
Por ade excellente & éprouvée , compofee
de Remedes chimiques pour guerir les Hémoroides
, tant internes qu'externes , dons
on eft foulage en moins de vingt-quatre
beures ; & qui guerit auffi toutes fortes de
Dartres vives , ayant obtenu la Permiffion
de la débiter pour en aider ceux qui font
incommodez de ces Maladies , dont il a
gueri nombre de Perfonnes de diftinction,
avertit le Public que les Pots feront cacherez
de fon Cachet , & qu'ilsferont de cinquante
fols.
L'on ' donnera avec lefdits Pots , la maniere
de s'en fervir,
Cete Pomade fe conferve plufieurs années.
Ceux qui en auront befoin dans les
Provinces , pourront écrire audit fieur
Lionnet , qui leur fera tenir par la pofte
la quantité de Pots qu'ils fouhaiteront , qui
leur feront rendus francs de port. 2
Il demeure à Paris , rue Saint Denis ,
proche S. Sauveur , à l'Epée Couronnée
, au coin de la rue Thevenot .
7
APE
116
APPROBATION.
'Ay lu par ordre de Monfeigneur le Garde
des Sceaux le Mercure de France du mois
Avril , & j'ay crû qu'on pouvoit en
permettre l'impreffion. A Paris , le 3. May
1724.
HARDION.
TABLE
Des Principales Matieres.
IECES FUGITIVES . La volupté
Philofophique. Ode. 607
Suite de l'examen de la Réponſe fur les
Figures du Portail de Saint Germain
des Prez.
Sonnet.
613
615
Réponse des Auteurs du Mercure à
Made *** fur les differences qu'il y a
entre l'Idylle & l'Eglogue.
Vers à M. de la Vifclede.
Réponse de M. de la Viſclede.
La Provence , Ode .
626
639
6411
643
Lettre de l'Imprimeur de l'Edition de
Villon , fervant de réponſe.à la critique
de ce Livre , & c.
Ode , fur le mot Duel .
646
652
Lettre à M. Couftelier fur fon Edition -
de Catulle , &c.
656
Vers prefentez à Mad ..... par fon Cuifinier.
672
Lettre Critique fur le Tréfor Britannique
, & Explication d'une Medaille *
d'Homere .
Sonnet à Minervette, -
Enigmes
Bons mots.
Chanfons.
674
687
688
690
694
Nouvelles Litteraires , fuite de l'Extrait
du Poëme de la Ligue.
Arreft Burleſque fur Inès.
696
708
Hiftoire Ecclefiaftique & "Civile de Lorraine
.
716
Hiftoire Romaine , par Soufcription , &c .
721
Suite du Secretaire du Parnaffe , & c. 727
Morts de Mr Leloyer & Butterfield .
728
Spectacles , Amadis le cadet , Extrait.
734
Nouvelles Etrangeres de Turquie , &c.
739
760
Morts & Mariages , &c.
Journal de Paris , premiere Pierre pofee
à S. Sulpice , par M. le Duc , & Meda
lle gravée , & c. 762
Lettre de M. le Contrôleur General aux
Intendans , pour faire diminuer les
Marchandifes & les denrées. 769
Benefices donnez.
Mariages , Morts.
782
783
Article des Arrefts , Declarations , &c.
786
Supplement , Difcours au Roi , &c.
Explication d'Enigne.
Sonnets en Bouts - rimez.
Autre Sonnet.
Vers à Madame
802
809
ibid.
810
811
812
Quatrain à une Dame.
Bouts-rimez à remplir , Rondeau. 813.
P
Eriata de Mars.
Age 452. ligne 5. un , ôtez ce
mot.
Page 468. ligne 10. Senadon, lifez. Sanadon
.
Page 27. à la fin de l'article qui regarde
la Medaille , ajoûte : cette Me
daille a été frapée particulierement
pour marquer la majorité du Roi,
Fautes à corriger dans ce Livre,
Age 612. ligne 11. Cirique , lifez,
Pinique.
Page 613. ligne 7. fa , lifez ta.
Page 676. ligne 13, Mummario , life
Nummario,
Page 704. ligne 3. le , lifez te.
Page 744, ligne 19, Pozzo-buens , lifez
Pozzo -bueno.
Page 748 , ligne 12. Rante , lifez Zante,
694
Ľ Air nosé doit regarder la page
LaMedaille gravée doit regarder la page 766
LISTE DES LIBRAIRES
qui débitent le Mercure dans les -
Provinces du Royaume.
Toulouſe , chez la veuve Tene.
Bordeaux , chez la Veuve Labottiere & fils.
Et chez Charles Labottiere , l'aînée , vis -à- vis la
Bourfe.
Bordeaux , chez Chapui , fils , au Palais.
Nantes , chez Julien Maillard , & chez du Vergen
Rennes , chez Vattar.
Blois , chez Maffon.
Tours , chez Gripon .
Rouen , chez la Veuve Herault .
Châlons -fur- Marne ; chez Seneuze.
Amiens , chez François , & chez Godard ..
Arras , chez C, Duchamp.
Saint Malo , chez la Marc.
Poitiers , chez Faucon ."
Xaintes , chez Delpech.
Orleans , chez Rouzcau .
La Rochelle , chez Desbordes.
Angers , chez Fourieau .
Caen , chez Cavelier.
Le Mans , chez Pequincau .
Chartres , chez Feltil.
Troye , chez Pouillerot .
Rheims , chez Godard.
jon , chez la veuve Armil .
Beauvais , chez Courtois
Lille , chez Danel.
Verfailles , chez Pigeon.
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE AU ROT
MAY 1724.
QUE COLLIGIT SPARGIT.
A PARIS ,
( GUILLAUME CAVELIER , au Palais .
I GUILLAUME CAVELIER , fils , rue
Chez S. Jacques , au Lys d'Or.
NOEL PISSOT, Quay desAuguftins, à la
defcente du Pont-neuf, à la Croix d'Or.
M DC C. XXIV.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
L
AVIS.
ADRESSE generale pour toutes
chofes eft à M.
MOREAU ,
Commis au Mercure , chez M. le Com
miffaire le Comte , vis- à- vis la Comedie
Françoife , à Paris . Ceux qui pour leur
commodité voudront remettre leurs Paquets
cachetez aux Libraires qui vendent le
Mercure à Paris , peuvent fe fervir de
Cette voye pourles faire tenir.
On prie très - inftamment , quand on
adreffe des Lettres ou Paquets par la Pofte,
d'avoir foin d'en affranchir le Port ,
comme cela s'eft toûjours pratiqué , afin
d'épargner , à nous le déplaifir de les
rebuter , & à ceux qui les envoyent ,
celui , non feulement de ne pas voir
paroître leurs Ouvrages , mais même de
les perdre , s'ils n'en ont pas gardé de
copie.
-
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les particuliers qui fonhaiteront
avoir le Mercure de France de
la premiere main , & plus promptement
n'auront qu'à donner leurs adreſſes à M.
Moreau , qui aura foin de fair leurs paquets
fans perte de temps , & de les faire
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Meffageries
qu'on lui indiquera.
Le prix eft de 30. fols.
817
MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIE AU ROr
MAY 1724.
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LE CHAGRIN.
OD E.
Uel trouble de mon coeur s'empare
?
A regret je vois la clarté ,
Mon efprit fe confond , s'égare ,
Des plus noirs foucis agité ,
A ij
La
818 MERCURE DE FRANCE.
La paix fuit, envain je l'appelle :
D'une inquiétude mortelle
L'horreur me pourfuit en tous lieux ;
Loin de calmer fa violence ,
Mon inutile réfiítance
Aigrit fes accès odieux,
來
Quelle eft la fource empoisonnée
De cette maligne vapeur ?
Mon ame à fe nuire obſtinée ,
Fait-elle fon propre malheur ?
Mon corps , déplorable machine ,
De la bile qui le domine ,
A- t'il infecté mon eſprit ?
Eft-ce de ce qui m'environne ?
Que naît le chagrin qui m'étonne
Et le venin qui le nourrit ?
Mais pour m'accabler tout confpire ,
Contre moi tout est déchaîné ,
L'homme dès l'inſtant qu'il reſpire ,
D'ennemis eft environné.
Sur les jours que Clotho lui file ,
L
MAY
1724 819
La cruelle Alecto diftile ,
Le fiel de fes ferpens affreux.
Jufte effet d'un Arreſt celeſte
Les Dieux fçavent l'abus funefte ,
Qu'il eut fait d'un fort plus heureuxe
Du mortel ennuis qui le preffe ,
Rien ne bornera t'il le cours ?
Honneurs , plaifirs , gloire , richeffe
Courez , volez à fon fecours.
Hâtez-vous , pompeufes idoles ;
Quoi ! par des promeffes frivoles
Séduifez-vous vos fectateurs ,
Du chagrin l'implacable rage ,
Seroit- elle auffi le partage
De vos lâches adorateurs ?
Paroiffez , vous que la fortune ,
Semble accabler fous fès bienfaits ;
Une inquiétude importune
Ne vous trouble- t'elle jamais ?.
Je vois vôtre coeur toûjours vuide
Au foin d'un bonheur infipide ,
Rongé par fes bizarres voeux :
A iij Vos
820 MERCURE DE FRANCE.
Vos tréfors chaque jour augmentent ,
Mais les noirs foucis qu'ils enfantent ,
N'augmentent-ils pas avec eux à
淡
Chers favoris de la victoire ,
D'honneurs toûjours plus alterez ,
Fut-il jamais affez de gloire ,
Pour vos defirs immoderez ?
Vainqueur du couchant à l'Aurore
Pour d'autres conquêtes encore ,
Alexandre foupirera :
Et fi des Dieux la main feconde ,
Pour lui feul crée un nouveau monde ,
Un troifiéme lui manquera.
巍
Mais les plaifirs fçauront peut-être ,
Du chagrin bannir les horreurs ,
Leurs charmes puiffans feront naître ,
Un heureux calme dans nos coeurs.
Idée agreable & trompeufe
Ainfi par une erreur flateuſe ,
L'efpoir du plaifir nous féduit ,
Goûtons-le : bien- tôt mille allarmes
SucceMAY
1724.
821
Succederont à ces faux charmes ,
Que la poffeffion détruit.
Telle une fçavante impoſture ,
A nos yeux , que l'art a furpris ,
Offre une riante peinture ,
Dont l'éloignement fait le prix.
Approchons cette riche image ,
N'eſt plus qu'un confus affemblage ,
De bizarres , d'informes traits.
La vûë à l'inftant détrompée ,
D'une erreur trop tôt diffipée ,
Regrette les frêles attraits.
s
Pour cacher le poids de fes chaînes ,
L'Amour les pare envain de fleurs
Ses eſclaves par mille peines >
Achetent fes moindres faveurs :
Craintes , dépits cruels , ombrages ,
Mortels foupçons , jalouſes rages ,
Nuit & jour vous les tourmentez ,
Si quelques plaifirs les amufent ,
A iiij
Vas
$ 22 MERCURE DE FRANCE.
Valent- ils la paix qu'ils refuſent ,
A leurs coeurs fans ceffe agitez.
Le Démon du jeu ſe preſente ,
Je fçai , dit-il , charmer l'ennui ;
Mais quelle troupe menaçante ,
Quels monftres marchent après lui ?
Les vains remords , la pâle envie ,
La Difcorde aux forfaits hardie ,
Sur fes traces fement l'horreur ,
A l'ennui lorfqu'il nous arrache ,
C'eft pour nous livrer fans relâche ,
Aux noirs tranſports de la fureur.
Pour adoucir nôtre mifere ,
Parcourons cent divers climats.
Que vois- je ? l'affrèufe Megere
S'attache par tout à nos pas.
Du Nord jufques au rivage more ,
Je fuis l'ennui qui me dévore ,
Partout je le porte avec moi .
Mon ame pefante à foi- même ,
S'éΜΑΥ
1724.
823
S'évite avec un foin extrême ,
Et fe retrouve malgré foi.
-Dans de fublimes connoiffances
Mettrai-je ma felicité
Plus d'ennui fi dans les fciences
Je découvre la verité.
Mais nous n'en connoiffons que l'ombre ,
Les Dieux fous un nuage fombre ,
Nous cachent cet unique bien.
Pour tout fruit d'une longue étude ,
J'acquiers la trifte certitude ,
Que je ne fçaurai jamais rien.
Lumiere, à qui toute autre cede;
Efprit, dont chacun eſt jaloux ,
Don fatal à qui te poffede ,
De quel ufage eft tu pour nous ?
Induſtrieux pour ta ruine ,
Ta fubtilité t'affaffine
En te découvrant tous tes maux,
Et fi les deftins favorables ',
AY
824 MERCURE DE FRANCE:
Te délivroient des veritables
"
Tu fçaurois en former de faux.
Nous livrerons - nous fans fcrupule
Aux plus honteux déreglemens ?
A l'abrutiffante crapule ,
Donnerons-nous tous nos momens ?
Dieux ! à ces fatales délices ,
Quels troubles , quels juftes fupplices !
Pour nous punir fuccederont !
O.que la raifon outragée ,
Par nos remords eft bien vangée ,
Du tort que nos excès lui font
Mais cette raiſon fi vantée ,
Cette augufte fille des Dieux ,
Sçait- elle d'une ame agitée ,
Bannir des foucis odieux ?
Toûjours à nos defirs contraire ,
La cruelle ne nous éclaire ,
Que pour mieux nous inquieter ,
Guide de nos erreurs complice ,
Elle
MAY
1724. 825
Elle montre le précipice ,
Sans enſeigner à l'éviter .
M
Des deftins & de la nature
Subiffons l'Arreſt rigoureux ,
Par un audacieux murmure
Nous nous rendons plus malheureux ;
Fille de l'aveugle imprudence ,
Nôtre inutile impatience
De nos maux eft le plus cuifant ,
Et pour nôtre coeur trop fenfible ,
Il n'eft point d'ennui plus terrible ,
Que le defir d'en être exempt.
來
C'eſt ainfi que de fa mifere .
L'homme artiſan infortuné
Nourrit l'implacable vipere ,
Qui ronge fon coeur mutiné ;
C'eft ainfi que les Dieux puniffent ,
Les infenfez qui fe roidiffent
Contre leurs decrets fouverains ,
Er font fervir à leur vangeance »»
A vj
La
826 MERCURE DE FRANCE.
La témeraire réfiſtance ,
Qu'ils oppofent à leurs deffeins .
M. Chalamont de la Vifelede.
aaaaaaaakkkkkkk
FIN de l'Examen de la Réponse du R. P.
Bouillard , à la Differtation fur les
Figures du Portail de Saint Germain
des Prez
I
L ne reste plus qu'un feul fait, fur lequel
j'aie encore à me juftifier , & je
l'ai refervé pour le dernier , parce qu'il
demande plus de difcuffion , & que c'eft
celui pour lequel le P. Bouillard fe montre
plus content de lui- même dans fa
Réponſe. Je ne me plaindrai point de ce
qu'il m'attribuë , page 297 un raiſonnement
auquel je ne penfai jamais. Il me
fait dire qu'il n'y avoit point de Portail.
à l'Eglife de l'Abbaye , parce qu'elle ne
fut achevée que par Clotaire , ce qui affu
rément n'eſt pas concluant , & j'ai ſeulement
marqué , page 898. que ce Monarque
avoit merité d'être reprefenté au
Portail de l'Eglife , à cause que c'est lui
qui acheva de bâtir l'Abbaye , à laquelle
Childebert n'avoit pû mettre la derniere
main,
ΜΑΥ 1724. 827%
main , fur quoi j'ai cité la vie de Saint
Droctovée
, par Giflemar , & l'Hiftoire
interpolée d'Aimoin ,
L'habile Hiftorien témoigne qu'il eft
fâché d'être obligé de dire que je n'ai bien
lû ni l'un ni l'autre ouvrage , parce
qu'on n'y trouve pas un mot de ce que je
rapporte qu'il y eft dit au contraire que
l'Eglife de S. Germain étoit toute conftruite
à la mort de Childebert , & que
fi j'ai vû quelques autres actes de Saint
Droctovée que ceux qui font imprimez ,
il me prie de les lui indiquer.
Si j'avois tort , je dirois par compenfation
pour foutenir la raillerie de mon
cenfeur , que ces autres actes font entrefes
mains , & que ce font ceux même
à la fin defquels il a trouvé ce qu'il a
écrit , page 265. que Milon élû Evêque
de Beauvais en 1217. qu'on croit avoir
été ſeulement de la Maifon de Châtillon,
& de la branche de Nantueil , étoit de
la Maiſon Royale de Dreux , & frere du
fameux Philippe de Dreux , Evêque de
la même Ville , fon prédeceffeur ; lequel
par refpect pour fon caractere , qui lui
défendoit l'ufage du glaive , fe fervoit au
moins d'une maffue dans les combats ;
car c'eft- là une anecdote , dont on lui a
toute l'obligation , nul Milon de Dreux
n'ayant
828 MERCURE DE FRANCE:
n'ayant encore paru dans la Genealogie
de la Maifon de France .
Mais je réponds ferieufement. Je fuis
à mon tour mortifié d'être contraint de
lui reprefenter , que je n'ai lû dans mes
deux garents que ce qu'il y a lû lui - même
, que j'ai feulement fait fur leurs textes
des réflexions differentes des fiennes ,
& que je fuis furpris , qu'il ne fe foit
pas apperçû , qu'en cela je n'ai même &
penfe & parlé que d'après le P. Ruinart
, qu'il reconnoît avoir examiné fi
exactement les Antiquitez de l'Abbaye de
Saint Germain. Si je fuis capable de
bien juger , dit ce fçavant homme dans
fon Eglife de Paris vangée , page 35. il
s'enfuit des paroles de Clotaire , rapportées
par l'Interpolateur d'Aimoin , que
ce fut ce Prince qui acheva ce Monaftere,
dont il fit dédier l'Eglife , qu'il dota ,
& où il établit le premier Abbé. Sed utcumque
vertan ur bac Chlotarii verba ,
que ex Interpolatore retulimus , manifeftè
indicant , fi benè judico , Monafterium
Vincentianum quod Childebertus inchoaverat,
immò & frè perfecerat, à Chlotario
Rege omninò abfolutum fuiffe. Et
ai-je avancé quelque chofe de plus ?
Mais il y a encore bien d'autres raifons
pour appuyer ce fentiment. C'eft
que de l'aveu du P. Bouillard le Monaſtere
MAY 1724. 829
1.
tere ne fut commencé qu'en 556. & qu'il
eft certain par la Chronique de Marius ,
que Childebert mourut dès 558. & après
avoir très -long- temps langui dans fon
lit , comme le dit S. Gregoire de Tours ,
ce qui le rendoit peu capable de finir un
bâtiment de cette importance. Cum diutiffimè
apud Parifius lectulo decubuiffet.
C'est que de quelque vivacité qu'eût
été ce Monarque , il n'auroit pû confommer
en deux ans l'ouvrage de la feule
Eglife , telle que l'Hiftorien de S. Germain
l'a décrit après Giflemar , à moins
qu'on n'eut alors le fecret de jetter les
plus merveilleux édifices en moule . Car
cette Eglife qui étoit foutenue par des co-
Lomnes de marbre , avoit fon toit couvert
de lames de cuivre doré , fon lambris orné
de peintures de dorures , fes murailles
décorées auffi de diverfes peintures , & fon
pavé compofe de toute forte de petites pier
res de rapport. C'eft que Childebert dit
-lui -même dans la Chartre originale de
fondation , donnée quelques jours avant
fa mort , & qui eft non - feulement dans
l'Interpolateur d'Aimoin , mais auffi à
la tête des preuves de l'Hiftoire de l'Ab--
baye de S. Germain , qu'il l'avoit commencée
du confentement des Evêques ,
& qu'il la bâtilloit actuellement , con-
・fenfu Epifcoporum coepi conftruere tem-
8
plum...
30 MERCURE DE FRANCE .
•
plum ..... ad ipfum templum , quod nos
ædificamus , deferviat. C'eft que quoique
Giflemar affure que la dedicace de
cette Eglife fe fit le jour même de la
mort de Childebert , il la met pourtant
en 559. un an entier après cette mort ,
ce qui fait croire qu'il avoit trouvé cette
date précife dans quelque acte ; c'eft
que l'Interpolateur n'oblige en aucun
endroit à fuppofer que cette dedicace &
cette mort foient des mêmes jour & an :
c'eſt qu'Uſuard , Moine de S. Germain
qui les place au même jour 23. Decembre
dans fon Martyrologe , & qui par
pourroit bien avoir donné lieu à l'erreur
de Giflemar , n'autorife point non plus
à les mettre dans la inême année , comme
le P. Mabillon en convient dans fes
Annales , t . 1. p. 135. C'eſt enfin qu'Ultrogothe
, femme de Childebert , & les
deux filles affifterent à cette dedicace >
felon l'Interpolateur , qui dit que Clotaire
l'avoit concertée avec elles , &
qu'il eft contre toute vrai- femblance ,
que ces Princeffes s'y fuffent trouvées ,
fi la ceremonie s'étoit faite le jour même
, qu'elles venoient de perdre ce
qu'elles avoient de plus cher au monde ;
outre qu'elles furent exilées par Clotaire
, dès que Childebert fut mort , ainfi
qu'on l'apprend de Saint Gregoire de
Tours
MAY 1724. 831
Tours ; ce qui montre bien qu'il n'y avoit
alors aucune bonne intelligence entre
elles & lui. Après cet éclairciffement
aurai- je encore befoin de manufcrits pour
ma juftification ?
Cependant je ne nie pas qu'il n'y ait
auffi de très-fortes preuves pour croire
avec le P. Bouillard , que le Monaftere ,
& principalement , l'Eglife furent achevez
du vivant de Childebert , mais c'eft
en les faifant commencer beaucoup plutôt
, & comme le bon fens , & toutes les
convenances font pour cette opinion , je
n'aurois pas même balancé à la fuivre ,
fi ce n'eſt qu'on y eft forcé de ' rejetter ,
comme fuppofée la Chartre originale de
Childebert que je viens de citer , ainſi
qu'ont fait le fameux Docteur Launoy ,
& après lui les fçavans PP . le Cointe &
Dubois de l'Oratoire , celui - là dans les
Annales Ecclefiaftiques de France , & celui
-ci dans l'Hiſtoire de l'Eglife de Paris -
mais j'avoue que je n'en ai pas eu la hardieffe
, en voyant avec quelle confiance
le P. Mabillon a mépriſé leurs raiſons ,
quoique cette confiance me parut bien
plus propre à me perfuader de ce que
j'ai déja dit , que ce grand homme ne
doutoit pas affez , qu'à me convaincre.
de la bonté du titre.
Childebert y dit qu'il bâtit l'Abbaye
par
832 MERCURE DE FRANCE.
par
le confeil de S. Germain , Evêque
de Paris , qui ne fut mis fur le fiege de
cette Eglife qu'en 555. & Fortunat contemporain
de ce Prince marque qu'il
alloit fouvent prier dans l'Eglife de ce
Monaftere , où il eut fa fepulture.
Hinc iter ejus erat , cum limina fanīta petebar.....
Antea nam vicibus locą fanita terebat amatus
.
Or ayant été très long- temps allité
avant que de mourir en 5 58. ne s'enfuitil
pas que cette Eglife étoit au moins
achevée dès 557. S. Gregoire de Tours
en donne la même idée , livre 4. c. 20 .
& l'Anonime qui écrivoit fous Thierry
au 7 fiecle , affure au tome 1. de Duchefne
, page 708. que ce Monarque l'avoit
commencée au retour de la guerre
d'Efpagne , qu'il fit en 542. & d'où il
apporta la tunique du Martyr S. Vincent
, dont il la vouloit enrichir. Childebertus
vero Parifius veniens Ecclefiam
in honore B. Vincentii Martyris edifica
vit. Giflemar ajoûte qu'il ſe hâta même
de la conftruire ; ce qui eft d'autant plus
vrai femblable qu'il l'eft peu , qu'il eut
differé quatorze ans à executer un tel deffein
. Ecclefiam acceleravit conftruere propenfius.
De plus Aimoin veut que Childebert
MAY 1724. 833
1
bert ait fait lui- même dedier cette Eglife ,
ce qu'il auroit fait ou en $ 46 . ou en 557.
le Dimanche 23. Decembre , une pareille
ceremonie fe faifant ordinairement un
jour de Fête ; & on ne trouve pas le même
avantage à placer cette Dedicace après
fa mort en 558. ou en 559. puifque le .
23. Decembre en ces années - là tomboit
au Lundi & au Mardi . Prefque tous ces
paflages font rapportez par l'Hiftorien de
3. Germain , page 7. & 298.
Le Diplome de Childebert eft encore
fufpect , & parce qu'il y reconnoît avoir
entrepris fa fondation du confentement
des François , & des Neuftrafiens , comme
fi les Neuftrafiens n'avoient pas été
auffi des François , outre que le terme de
Neuftrafiens ne fe trouve point encore
dans les Auteurs de ce temps là , & parce
que ce Prince y parle comme s'il eut
eté en pleine fanté , quoiqu'il fut tout
proche de fa fin après une très longue maladie
, & qu'il s'agit d'un établiffement
qu'il faifoit pour la remiffion de fes pechez
, où il lui convenoit bien de témoigner
la preffante neceffité , où il étoit
de fe rendre par de bonnes oeuvres digne
de la mifericorde du Seigneur , devant
qui il fe voyoit fur le point de paroître.
Le P. Mabillon fe contente de répondre
, que ce font- là toutes minuties qui
´ne
34 MERCURE DE FRANCE.
ne font pas recevables contre un acte
qui fe foutient par fa feule forme . * Mais
de quelle autorité peut être cette forme
feule pour ceux qui ont vu d'anciens titres
faux avec leurs fceaux & ce fçavant
homme n'a- t'il pas lui- même affuré
dans fa Diplomatique , pages 22. & fuivantes
, qu'on a fait de faux titres dans
tous les temps .
Je ne fuis
pas auffi plus touché de l'ob fervation
que le P. Bouillard
a faites
page 298. pour mon inftruction
particuliere
, au fujet de la Dedicace
de l'Eglife
du Monaftere
qui fe fit du vivant de Childebert
, felon Aimoin . Voici les paroles
de cet ancien , qui font au livre 2 . chapitre 20. de fon Hiftoire. Verum Chitdebertus
acceptam
B. Vincentii
ftolam
parrhifius
defert , adificatamque
folo
tenus Bafilicam
nomine ejufdem fancti Levita
ac Martyris
dedicari fecit , qua
non minimam
vaforum partem , que cum
à Toleto afportaffe
fupra memoravimus
cum capfis Evangeliorum
, cruces quoque
mirifici operis , aliaque devotus excellentiffima
contulit munera. Mon obligeant
Cenfeur veut bien , par grace me faire rein
* Nihil moror effutias quafdam quas Critici
recentiores in hoc Diploma objiciunt , quod fua
fe auctoritate vindicat contra id genus minusias.
Annal. Mab . t. 1. p. 137.
marquer
MAY 1724.
835
1
marquer que cette Dedicace ne fut qu'une
fimple benediction des fondemens , lorf
qu'ils commençoient à paroître hors de
terre , femblable à celle qui fe fait des
premieres pierres des fondemens des Egli-
Tes d'aujourd'hui. Et fa raifon eft qu'Ai
moin reconnoît au 29. chapitre du même
livre , que l'Eglife de l'Abbaye fut dediée
après la mort de ce Monarque . Mais
en cela je ne puis lui fçavoir gré que de
fa bonne volonté ; car au furplus l'avertiffement
qu'il me donne , fait voir qu'il
a encore ici peu entendu fon Auteur , &
je ne veux là-deffus d'autre Juge contre
lui que le fçavant P. Martenne , fon confrere
, dont on a un excellent Recueil
des anciens Rits de l'Eglife . On n'y
trouve nulle part , qu'on dediât les Eglifes
, lorfqu'elles commençoient à paroître
hors de terre , & moins encore qu'on y
déposât dès ce moment- là les Reliques ,
les Livres des Evangiles , & les Vafes
facrez , comme fit Childebert.
En effet , les mots adificatamque fola
tenus Bafilicam d'Aimoin ne fignifient
pas en cet endroit { du moins à mon fens )
une Eglife qui commence à fortir de terres
mais une Eglife entierement bâtie depuis
le fol , ou la terre qui la foutient , &
dès les fondemens , folo tenus , étant- là
pour
836 MERCURE ' DE FRANCE.
pour à fundamentis . * Ce qui l'a trompé
eft , qu'il n'a point fait attention que c'eft
le veritable Aimoin qui a parlé de la Dedicace
du temps de Childebert , & que
c'eſt feulement fon Interpolateur qui a
rapporté la Dedicace faite après la mort.
de ce Prince fous Clotaire . Or puifqu''
Aimoin n'a fait mention que d'une
Dedicace , & que celle - la fut accompagnée
d'un magnifique prefent de Vaſes ,
de Livres , de Croix , & d'autres ornemens
necellaires pour le fervice Divin ,
peut-on jamais l'expliquer autrement
que d'une veritable confecration ? &
eft on en aucune façon obligé de concilier
en cela cet Hiftorien avec fon Interpolateur
, comme fi celui - ci avoit été infaillible
dans les additions qu'il lui faifoit
adopter ? c'eft ce qui eft bien éloigné de
ce que les Critiques en penfent .
Au refte , la Chartre originale de
Childebert n'eft pas la feule des preuves
de l'Hiftoire de l'Abbaye de S. Germain ,
fur laquelle je ne m'accorderois pas avec
l'Auteur. On y trouve encore , pages 24.
& 25. deux Chartres originales du Roi
Robert d'une même fauffe date ; fçavoir
Destructam folo tenus Bafilicam , ne fignifieroit-
il pas auffi une Eglife détruite jufqu'au
fol jufqu'aux fondemens inclufiveiment
?
do
MAY 1724. 837
de l'année 1030. de J. C. & de la 39º de
ce Monarque , qui étoit alors en la 43 °
année . fi on comptoit fon regne depuis
que Hugues , fon pere , l'eut fait couronner
le 1. Janvier 988. ou feulement
dans fa 34. ou 35 année , fi on ne le
comp:oit que depuis la mort de fon pere,
arrivée le 24. Octobre 996. C'eft ce que
le P. Mabillon a auffi obfervé dans fes
Annales , t . 4. p. 368. en rejettant une
pareille date d'une autre Chartre , qui eft
de 1031. en la 40 année de ce Prince
qui étoit déja dans fa 44. Enfin le privi
lege original de S. Germain , qui eft à la
page 2. de ces preuves , & par lequel
ce Saint exempte l'Abbaye de la jurifdiction
Epifcopale , ne me paroît pas plus
foutenable qu'au même M. de Launoy ,
& aux autres fçavans hommes qui l'ont
auffi attaqué.
2
Il me feroit même aifé de fortifier encore
beaucoup leurs raiſons , par le
moyen de la vie de S. Droctovée , & de
montrer que fi le P. Bouillard affure, page
7. que le P. Quatremaires a pleinement
refuté le premier d'entre eux , ce n'eſt
que parce qu'il n'a pas lui - même pleinement
compris les difficultez infurmontables
de cet acte. Mais je ne veux point
chercher de nouvelle conteftation avec
lui. Je fuis bien aife au contraire , pour
finir
838 MERCURE DE FRANCE .
finir plus agreablement celle - ci de pou
voir lui témoigner que j'ai été fort fenfible
à fa politelle , d'avoir feint de ne me
pas connoître. Car perfuadé , comme il
eft , que fa Réponſe m'accable , il a bien
veu que ce feroit toûjours pour moi une
diminution de confufion , de n'en pas
recevoir les coups à découvert. Il eft
pourtant vrai que j'ai eu une fois l'honneur
de me trouver avec lui , & qu'il
me dit qu'il croyoit que je voudrois bien
qu'il me refutât , fi je ne le convainquois
point. Je lui répondis que je l'en
fuppliois même , & de le faire le plus
fortement qu'il pourroit . C'eft- là à quoi
il n'a pas manqué , & je lui réiteré avec
joye la même priere pour cette repliqueci.
Graces à Dieu je fuis de ceux qui
regardent leurs erreurs comme heureu
fes , quand un adverfaire les leur fait
appercevoir, quelque perte qu'ils puiflent
y faire de l'eftime du public , parce qu'il
les tire de l'ignorance , ce qui les dédommage
toûjours avec uſure. L'habile Hiftorien
de S. Germain eft fans doute dans
la même difpofition , & ainfi nous dirons
l'un & l'autre , comme S. Auguſtin , que
nous ne combattons point pour acquerir
de la gloire , mais uniquement pour
trouver la verité , qui eft la feule choſe
qu'on doit chercher dans les difputes Lit
teraire
MAY 1724. · 839
teraires. Non de gloria comparanda , fed
de invenienda veritate certamus . Contrà
Academ. 1. 3. n. 30.
L
SONNET A IRIS.
E Docteur Lanternon fous fon vafte Chapeau
,
Dira que fes difcours font des Lanturelure ,
Gacon regentera fur le facré Coupeau
Et Couprin haïra Muſique & Tablature.
Les Loups pourront garder tour à tour un
Un Tripot paffera pour belle
Troupeau ,
Mignature
L'Officier valeureux quittera fon Drapeau,
Et les Chats ne feront jamais d'Egratigneure.
On verra le Sultan fans Serrail , ni Tapis ,
Des Singes fans fauter , où fans être Accroupis
Des Violons parfaits touchez fans Chanterelle.
Un buveur ivre mort , pâle , Défiguré ,
Sortir d'un cabaret fans s'être bien Bourré ,
Lorfque je cefferai de vous être
Fidele.
B RE'-
840 MERCURE DE FRANCE.
REPONSE de Louis Premier , Roy
d'Espagne , à la Lettre de Philippe V.
fon pere.
MONS ONSIEUR ,
Après avoir admiré avec toute l'Eſpa
gne cette action heroïque , dont tout le
monde eft ravi d'étonnement , & l'effort
magnanime que vous avez fait fur vousmême
, pour fouler aux pieds les grandeurs
de la terre , & renoncer à tout ce
que l'ambition a de plus doux & de plus
éclatant ; je ne fçai , quand je viens à réflechir
fur les raifons qui vous y ont engagé
, fi j'ai plus lieu de me réjouir que
de craindre ; je n'ignore pas que rien
n'eft plus glorieux que de regner fur des
peuples innombrables ; mais je ne ſçai
pas moins les obligations que m'impofe
ce rang fuprême , auquel tant de devoirs
indifpenfables font attachez. Toutes les
fois que je viens à faire attention aux
pieux motifs qui vous ont porté à vous
décharger du pefant fardeau de la Royauté
, je tremble de me voir expofe dans
un âge fi tendre & fansexperience fur
une
MAY 1724. 8413
une mer auffi orageufe que celle où je
me trouve embarqué, zie
J
Bien loin de me laiffer éblouir par l'ép
clat .faftueux d'une Couronne , j'en fens
le poids , & j'en connois , toutes les obligations
. Je fçais que Dieu en nous met→
tant au-deffus des autres hommes , nous
remer le pouvoir fuprême entre les
mains , moins pour leur commander que ,
pour les défendre en cas de befoin & les
protegen. Nous pe fommes pas moins
leurs peres que leurs Souverains nous
devous les regarder moins comme nos
Sujets que comme nos enfans , & nous
devons plutôt fonger à regner fur eux
par l'amour qué par la crainte ; puifque,
la veritable gloire des Rois conſiſte à être
aimé de leurs Sujets , & qu'ils ne fçauroient
s'élever de trophées plus magnifi
ques que dans leurs coeurs.
"
Je vais donc employer tous mes foins à
marcher fur vos auguftes traces , & à
vous imiter autant que je le pourrai
non-feulement en ce qui concerne le gouvernement
de ces vaftes Etats dont vous
m'avez laifferla conduite , mais encore
pour ce qui regarde cette Majeſté ſuprême
pour qui vous avez tout quitté , &
qui meriteroit feule nos foins & toutes
nos attentions .
Je ferai tous mes efforts pour me ren-
Bij dre
842 MERCURE DE FRANCE .
dre digne du nom que je porte , & pour!
ne point démentir ces pieux fentimens .
que vous m'avez toujours infpiré. Je
fai que le premier & le plus grand desɔ
devoirs d'un Koi eft fa Religion , qu'il
doit non feulement profeller ouverte
ment , mais encore proteger & létendre
autant qu'il eft en fon pouvoir, j'aurait
continuellement devant les yeux l'exemple
de ces Grands Rois nos Ayeux , dont
vous m'avez fi fouvent parlé ; leur con
duite fervira toûjours de regle à mes!
actions , je me conformerai autant que je
pourrai à ces illuftres modeles , & leur
zele pour notre fainte Religion fera
pour moi un miroir fidele fur lequel
j'aurai toûjours foin de me conformer.
#
Perfuadé que les Rois font refponfa
bles devant Dieu des crimes que commet..
tent leurs Sujets par les mauvais exemples
qu'ils leur donnent , & qu'étant
plus élevez que les autres hommes , ils
ont plus de comptes à rendre à Sa Ma
jeſté divine ; j'ai encore beſoin de toute
vôtre fageffe pour me conduire dans une
carriere fi difficile. Je ne fuis point affez
aveuglé par
par l'amour
M
propre , pour me
croire allez ferme pour ne point broncher
dans un fentier ' filépineux oùrà,
peine l'experience la plus conſommée
peut fuffice ; j'attends toute ma gloire &
tout
MAY 1724
843
tout mon luftre de la prudence de vos
confeils , & de ceux de cette illuftre Prin
eeffe , qui après avoir partagé avec vous
le poids de la Couronne , a voulu etre
compagne de vôtre retraite. Je la regar
derai toute ma vie comme ma veritable
mere , & j'aurai pour elle les mêmes
fentimens & la même veneration que fi
j'en avois reçû la naiffance.
-Je n'aurai pas moins d'égards pour les
Princes , mes freres ; je fçai à quoi l'honneur
& la nature m'engagent à leur ſujet.
Si vos bontez & le droit de la naiffance
ont mis quelque difference entre eux &
moi , la tendreffe que j'ai toûjours.eue
pour eux me les fera regarder en frere
plutôt qu'en Roi ; cette même union qui
a été jufqu'ici entre nous regnera toûjours.
Si après toutes les bontez que vous
avez eues pour moi , & les marques écla
tantes que vous m'en avez données , il
me reste encore des voeux à faire pour le
bonheur de mes Sujets , & pour ma propre
fatisfaction , c'eft d'avoir la confolation
de vous pofleder long - temps , & de
vous entendre dire un jour que vous ne
Vous repentez point d'avoir cedé un
Sceptre à un fils que vos foins avoient
rendu digne de le porter. Quelle joye ne
feroit-ce point pour un fils , qui après
B iij Dieu
844 MERCURE DE FRANCE.
Dieu n'aime que vous , qui vous voyait
fans envie porter une Couronne , à la→
quelle il n'auroit voulu fucceder qu'a
près plusieurs fiecles , & dont les fou
haits les plus ardens ne tendent qu'à
meriter de plus en plus cette tendreſſe ,
dont vous lui avez donné la marque la
plus éclatante.
Plût au Ciel qu'après avoir marché
quelque temps fur vos traces détrompé
comme vous des vaines grandeurs de la
terre , & penetré de leur néant , je puiffe
vous imiter jufques dans vôtre retraite
& préferer des biens réels & folides à
des honneurs paffagers & periffables.
Signé , LOUIS .
Du Palais de S. Ildephonfe ,
ce 22. Fevrier 17 24.
SONMAY
1724:
845
******************
SONNETfur les rimes propofees. "
'Ambitieux Prélat n'afpire qu'au Chapeau ;
L'Ambitieux
Le Grivois plus content chante un Lan-
Le Poëte eft guindé fur le facré
turelure :
Coupeau ,
Et le compofiteur rebat fa
Tablature
Là le Berger oifif fait paître ſon Troupeau ,
L'Amant d'Iris abfent baiſe fa Mignature,
Ici le guerrier court à l'aſpect d'un Drapeau ,
Plus loin pleure un enfant pour une Egrati-
Une Pipe à la main fur de riches
gnure.
Tapis
Les peuples d'Orient font fans ceffe Accroupis,
Le François danfe au fon que rend la Chanterelle
Tel a le port charmant , tel eft
Défiguré ,
L'un moiffonne le champ que l'autre à la
Bourré ,
Des contraftes humains , c'eft le Tableau Fidele
.
Biiij
LET846
MERCURE DE FRANCE .
.
LETTRE écrite aux Auteurs du Mercure
fur la Tragedie d'Heraclius .
'Ai lû avec plaifir , Meffieurs , la
Diflertation Critique fur la Tragedie
d'Heraclius , inferée dans les Mercures
de Fevrier & de Mars 1724. l'Auteur
y fait des réflexions judicieufes & agréables
, il prend en main le flambeau de la
Critique , & s'en fert avec prudence. Il
rend la juftice qui eft dûe aux beautez
fublimes qui font répandues dans les ouvrages
de Pierre Corneille. Mais il la
rend avec difcernement fans tomber dans
une admiration fervile des endroits foibles
qui s'y peuvent rencontrer. L'Auteur
de la Differtation ne nous tient pas
cependant la promefle qu'il fait de decider
fi le fujet de cette Tragedie a été
traité par Calderon avant Corneille , ou
au contraire , pendant que la maniere
dont les deux Tragedies Efpagnole &
Françoiſe font traitées , ne laille aucun
lieu de douter que l'un des deux Auteurs
a pris quelque chofe de l'autre.
Cette question me femble facile à decider
, & je fuis perfuadé que Calderon
a fait paroître fa piece avant celle de Corneille
,
MAY 1724..
847
neille , que ce dernier doit à l'Eſpagnol ,
finon le plan entier de fa Tragedie , au
moins l'idée de fon fujet , enfin que Corneille
a imité des morceaux entiers de
Calderon , lorfqu'il a trouvé lieu de les
accommoder à fon fujet.
Ce tiflu de puerilitez dont la Piece
Efpagnole eft remplie , ( comme nôtre
Critique l'a fort bien dit , ) font des preuves
manifeftes de fa priorité en ordre de
datte. Il n'eft pas vrai- femblable que Calderon
eut défiguré de la forte un ſujet
auffi beau , s'il avoit eu devant les yeux
l'ouvrage de nôtre Poëte François . Au
contraire , il eft naturel que Corneille
frappé des grandes idées que faifoit naître
un fujet fufceptible par lui -même du
pathetique fublime qui caracteriſe la Tragedie
, s'en eft emparé , l'a purgé de ce
merveilleux furnaturel qui revolte l'efprit
, a retenu le fonds principal avec les
noms de Phocas , d'Heraclius , de Leonce
, & de Maurice , a écarté les évenemens
qui tiennent plus du fonge que de
la réalité , pour en fubftituer d'autres
plus vrai-femblables , & former en un
mot une Fable reguliere , finon en toutes
fes parties , au moins dans le plus grand
nombre.
Je trouve dans l'une & l'autre Piece
des morceaux brillans abfolument femblables.
B v
848 MERCURE DE FRANCE.
blables. Il paroît impoffible même que
des penfées fi conformes foient venues en
même temps à deux Auteurs differens
& qu'ils fe foient exprimez en des termes
fi femblables , fans que l'un ait vû
l'ouvrage de l'autre . Je me contenterai
d'en rapporter deux exemples .
Dans la Piece Efpagnole , c'eft Aftolphe
qui feul a connoiffance du deftin des
deux Princes , dont la confufion fait le
noeud de la Piece. Phocas cherche à les
connoître , & pour y parvenir menace
Aftolphe de le faire mourir , s'il ne lui
Tévele quel eft le veritable fils de Mau
rice. Aftolphe fe mocquant de fes vaines
menaces ' , lui répond :
Affi quédara el fecreto ,
En feguridad mayor ,
Que los fecretos un muerto
Es qui en los guarda meior.
Dans la Piece Françoife Leontine qui
fe trouve dans une fituation pareille à
celle d'Aftolphe , dans la Scene 3 du
4. Acte s'exprime ainſi :
Tandis qu'autour des deux , tu perdras ton
étude ,
Mon ame jouira de ton inquiétude ,
I
Je
MAY 1724. 849
Je rirai de ta peine , ou fi tu m'en punis,
Tu perdras avec moi le fecret de ton fils.
Je ne fçais fi Calderon n'emporte pas
ici le prix pour la vivacité , & l'étendue
de l'expreffion , pendant que Corneille a
l'avantage d'avoir placé ces vers plus
heureufement dans la bouche de Leontine
, qui produit cette penfée d'elle - même
, fans y être forcée par les menaces
prefentes du Tyran .
Venons à un autre morceau .
Phocas outré de l'incertitude où il fe
trouve pour reconnoître fon fils , & piqué
au vif de l'empreffement des deux
Princes à fe dire fils de Maurice, fait cetté
exclamation chez Calderon.
Ha venturofo Mauricio !
Ha infeliz Phocas ! qui en viò
Que para reynar , no quiera ,
Ser hijo de mi valor ,
Uno , y que querian del tuyo ,
Ser lo , para morir , dos ?
La même fituation fe trouve Scene 2e
de l'Acte 4º de Corneille , où Phocas dit ,
Helas ! je ne puis voir qui des deux eſt mon
fils ,
Et je vois que tous deux ils font mes ennemis,
B vj
En
850 MERCURE DE FRANCE.
En ce piteux état quel confeil dois je fuivre ?
J'ai craint un ennemi , mon bonheur me le
livre ,
Je fçais que de mes mains il ne fe peut fauver,
Je fçais que je le vois , & ne le puis trouver ,
La nature tremblante , incertaine , étonnée ,
D'un nuage confus couvre fa deftinée.
L'affaffin fous cette ombre échape à ma rigueur
,
Et prefent à mes yeux , il fe cache à mon
coeur ,
Martian à ce nom aucun ne veut répondre ,
Et l'amour paternel ne fert qu'à me confondre.
Trop d'un Heraclius en mes mains eſt remis ,
Je tiens mon ennemi , mais je n'ai plus de fils .
Que veux- tu donc , nature , & que prétendstu
faire ? .
Si je n'ai plus de fils , puis - je encor être pere ?
Dequoi parle à mon coeur ton murmure imparfait
?
Ne ,me dis rien du tout , ou parle tout-à-fait.
Qui que ce foit des deux que mon ſang ait
fait naître ,
Ou laiffe-moi le perdre , ou fais le moi connoître.
O toi , qui que tu fois , enfant dénaturé ,
Et
MAY 1724. 8511
Et trop digne du fort que tu t'es procuré ,
Mon trône eft- il pour toi plus honteux qu'un
fupplice ?
O malheureux Phocas ! ô trop heureux Maurice
!
Tu recouvres deux fils pour mourir après toi,
Et je n'en puis trouver pour regner après moi.
Qu'aux honneurs de ta mort je dois porter
envie ,
Puifque mon propre fils les préfere à ſa vie.
Malgré la beauté des vers de nôtre
Poëte , je ne puis m'empêcher de reconnoître
encore plus d'élevation & de nobleffe
dans la penſée , plus de préciſion
dans l'expreffion de l'étranger . Corneille
a paraphrafé Calderon , d'où je conclus
que Calderon a écrit le premier , & que
Corneille a travaillé d'après lui . Je m'imagine
que vous penferez de même. Je
fuis , & c.
Ce 23. Avril 1724.
TT
ESTHER
152 MERCURE DE FRANCE .
ESTHER , Cantate , à S. A. R. Madame
l'Abbeffe de Chelles , mife en
Mufique par M. Morin.
J
Aloux du peuple Juif , contre fon protecteur
,
L'impie Amant brûloit d'une haine implacable
;
Pour l'affouvir , ce favori coupable ,
D'Affuerus avoit féduit le coeur.
Mardochée eft l'objet de fon couroux van
geur ,
Tout le fang d'Ifraël en doit être victime ,
Et d'un faux zele enfin colorant fa fureur
Ce perfide à fon Roi , fit approuver fon crime.
Les Hebreux confternez , affurez de leur mort,
Déploroient en ces mots la rigueur de leur
fort.
D'un peuple à ta voix fidelle ,
Grand Dieu ! protege les jours ,
La mort la plus cruelle ,
En va finir le cours ;
Elle eft le prix de fon zele
A t'adorer toûjours,
Déja
MAY 1724. 853
Déja l'ennemi s'apprête
A nous faire perir tous :
Diffipe la tempête ,
Qu'il éleve contre nous ,
Sur fa coupable tête ,
Fais retomber fes coups.
D'un peuple , &c..
Ainfi du Ciel les Juifs imploroient la défenſe,
Lorfque Efther y portoit fes voeux & fes dou
leurs ,
Sa ferveur pour leur délivrance ,
Aux pieds d'Affuerus lui fait porter des pleurs
Qui d'Ifraël font l'unique efperance ,
Envain de fa grandeur jaloux ,
L'afpect de ce fier Roi doit lui coûter la vie ;
Rien ne peut ralentir fa genereuſe envie ;
Elle aborde fans crainte un redoutable époux...
Mais à fa vûë , helas ! fa force l'abandonne ,
Faut-il qu'Affuerus vous trouble , & vous
étonne ?
Aimable Eſther raffurez - vous ;
Du falut de vos jours fon amour eft le gages
Quel coeur réfifteroit à des charmes fi doux
De celeftes attraits quel pompeux affemblage.
Que
$ 54 MERCURE DE FRANCE.
Que d'attributs divins ,
Le Ciel a prodigué pour elle ,
Elle a les charmes des humains ,
Et les beautez d'une immortelle ;
Du feu dont brillent fes yeux ,
Mille flâmes font lancées ,
Et fur fon front glorieux ,
Toutes les vertus tracées.
Au vif éclat de ſes appas ,
S'uniffent de fages graces ,
La candeur devance fes pas ,
La fageffe fuit fes traces ';
Ses attraits de chaque coeur ,
Entraînent les voeux & l'hommage ;
Du Dieu qui foutient fa ferveur
Elle eft la plus parfaite image.
Que d'attributs , &c.
Le Monarque fenfible à tant d'appas divers ,
Affure Efther de l'amour le plus tendre ,
Vos vertus , lui dit- il , en doivent tout atten
dre ,
Fallut-il avec moi partager l'univers ?
Grand
MAY 1724. 85810
Grand Roi , répond Efther , par les fureurs
d'un traître ,
Tous les Juifs font prêts à perir :
Pour ce peuple & pour moi daignez- vous
attendrir.
Du même fang le Ciel m'ayant fait naître ,
Je me vois avec lui condamnée à mourir.
Le coeur d'Affuerus , qu'alors Dieu même
infpire ,
Change en faveur d'Eſther une barbare loi ,
Par un trépas honteux l'Amalécite expire ,
Et Mardochée obtient la faveur de fon Roi.
Ifraël délivré par ces chants d'allegreffe ,
Eſther ſon amour & ſes voeux.
Exprime pour
Regnez belle Princeſſe ,
Sur tous les coeurs que vous rendez heureux ;
Que de fes dons le Ciel comble fans ceffe ,
Vôtre coeur genereux.
Vous qui devez à fa main falutaire
Le repos & le jour ,
Ne vivez que pour plaire ,
Au feul objet digne de vôtre amour.
Par M. le Comte de Sommerive ,
Commandeur de S. Lazare.
ORA
56 MERCURE DE FRANCE.
ORDRES du Roi nouvellement donnez
pour faire des recherches de Phyfique ,
de Botanique , d'Antiquitez , & c. en
Afrique.
Rançois I. ne fe contenta pas de ré
tablir dans fon Royaume les Sciences,
& les beaux Arts , qui étoient tombez
dans une affreufe décadence en Eu- '
rope , il travailla auffi à les perfectionner.
C'eft dans cette vûë qu'il envoya
diverfes perfonnes habiles , particulierement
dans le Levant , & en Afrique ,
pour faire des obfervations , & pour en
rapporter tout ce qui pouvoit concourir
à un fi noble deffein.
Pierre Gilles particulierement attaché
au Cardinal d'Armagnac , fut un de ceux
qui réuffirent le mieux . Outre les Manufcrits
& diverfes Antiquitez qu'il
raporta , fon voyage donna lieu à deux
beaux ouvrages que nous avons de lui ,
l'un fur le Bofphore de Thrace , & l'autre
fur la Ville de Conftantinople.
Pierre Belon , fon éleve , Medecin du
Mans , & Grand Phificien , fit auffi le
voyage du Levant dans le même deffein ,
fous le regne d'Henri II . Nous avons fes
J obferMAY
17248 857
obfervations imprimées à Paris en 1588.
& dediées au Cardinal de Tournon , fon
protecteur , dans lefquelles on trouve des
chofes curieufes fur l'Hiftoire naturelle ,
& c. les Sçavans lui reprochent qu'il a
quelquefois erré fur la Geographie , &
fur les matieres d'Antiquité . Nous avons
auffi de Belon une Hiftoire des Oiseaux
imprimée à Paris en 1555.
Sous les Rois Henry le Grand &
Louis XIII. Jean Mocquet de Meaux
fit le voyage du Levant , des Indes Orien
tales , d'Afrique , & d'une partie du nouveau
Monde , dans un pareil deffein. Ses
Relations ont été recueillies & imprimées
en un volume in 8 ° à Rouen 1645 .
L'Auteur prend la qualité dans le titre
du Livre de Garde du Cabinet des fingu
laritez du Roi , aux Thuilleries , & il dit
au Roi Louis XIII . dans une Epître dedicatoire
, qu'il a dreffé ce Cabinet par
ordre exprès de S. M. fur la fin du cinquiéme
Livre , il raconte qu'étant à
Tripoli de Syrie , il monta au Mont - Liban
, où il recueillit plufieurs plantes
Fares , portant fleurs belles & odoriferan
tes , qu'il fit encaiffer pour apporter au
Roi comme à mon arrivée à Paris elles
furent , dit-il , plantées au jardin du Louvre
, qui eft devant la Chambre de S. M.
à quij'enfis voirdes fleurs très- belles , &c.
Moc858
MERCURE DE FRANCE:
Mocquet fur la fin de fa Preface par
le d'un autre Livre de fa façon , fruit
de fes differens voyages : traitant , dit- il,
des plantes , arbres , fleurs , fruits , animaux
, & autres chofes rares des pays où
j'ai été , avec leur forme , vertus & portraits
, &c.
Tout le monde fçait combien d'habiles
gens ont été employez par les ordres du
feu Roi , ou fous la protection de ce
gtand Prince , pour faire auffi de pareilles
découvertes dans les Pays Etrangers s
nous avons plufieurs Relations de leurs
differens voyages : les plus diftinguées
de ces Relations , c'eſt - à- dire , les plus
exactes , & dont les voyages ont été faits
par des perfonnes d'érudition & de goût,
font celles des Mrs Thevenot , Bernier ,
Spon & Piton de Tournefort. Nous ne
prétendons pas en nommant ces Auteurs,
exclure de l'eftime publique les ouvrages
de ceux qui les ont précedez , ou qui
les ont fuivi dans la même carriere.
Enfin le Roi qui a les mêmes inclina
tions que fes auguftes prédeceffeurs ,
vient de donner fes ordres dans les mêmes
vûës pour faire partir * inceffamment
M. Peyffonel de Marſeille , Docteur
en Medecine de la Faculté d'Aix ,
M. Peyffonel eft parti de Paris , en execution
des ordres du Roi , le 19. Avril 1724.
qui
MAY 1724.
859
3
qui a déja fait plufieurs voyages dans les
Pays Etrangers , & qu'on peut dire avoir
toutes les qualitez neceffaires pour bien
remplir la commiffion dont il eft honoré,
Il doit parcourir particulierement , les
Royaume d'Alger , de Tunis , & de Tripoly
, pour recueillir , les plantes , fleurs
& graines du lays , & envoyer les plus
curieufes , & les plus rares au jardin du
Roi il eft en même temps chargé de
faire les obfervations , fur tout ce qui
regarde l'Hiftoire naturelle , comme poif
fons, coquilles , plantes marines , animaux,
& mineraux. Il fera auffi des recherches
fur les monumens antiques de toute eſpe
ce, fans oublier les manufcrits particulierement
ceux des Arabes , concernant
la Phyfique & la Medecine.
Lorfqu'il fera arrivé à Tripoly de
Barbarie , il eſpere d'y recevoir des nouveaux
ordres de la Cour , pour paffer
dans le Royaume de Barca , & vifiter
particulierement ce qu'on appelle le
Pays petrifié , c'eft- à- dire , voir l'un des
plus grands prodiges de la nature ; car on
y trouve non - feulement des Forefts de «
Palmiers & d'Oliviers , & toutes les «<
plantes du Pays réduites en pierre à fu→
fil , fans avoir changé de figure , mais «<
encore des corps d'hommes & de femmes
petrifiez , des beftiaux mêmes , & «
"
un
860 MERCURE DE FRANCE.
>> un cheval fur fes quatre pieds qui paroît
être en vie , & c. Ce font les ter
mes de deux memoires , compofez par
M. le Maire , aujourd'hui Conful au
Caire , & cy-devant Conful de Tripoly,
qui a vu une partie de ces merveilles ;
& qui a envoyé en 1706. & en 1719!
les originaux de ces deux mémoires , l'un
à S. A. S. M. le Comte de Toulouſe , &
l'autre à l'Académie Royale des Sciences,
Si M. Peyflonel fair ce penible voya
ge , il paflera par la Province Cyrenaïque
des Romains , & par la Pentapole
ou Pays de cinq fameufes Villes , dont
Cyrene étoit la Capitale. Cette Ville
qui eft nommée deux fois dans l'écritu
re , a été très- celebre , & n'a été ruinée
que fous les Arabes Mahometans. Le premier
Calife des Fatimittes d'Egypte y
avoit établi le Siege de fon Empire. Lés
Tables Arabiques lui donnent 41. degrez
de longitude , & 31. degrez 40 .
minutes de latitude feptentrionale , elle
y eft appellée Cairoan , mais le vulgaire
l'appelle aujourd'hui Grenne. Cette Ville,
toute ruinée qu'elle eft , conferve encore
des reftes précieux d'antiquité , & furtout
quantité de Statues de marbre , & d
>> Notre voyageur y pourra trouver les
ouvrages de quelques Auteurs Arabes
fort eftimez , & originaires de Cytene ;
ว
les
?
MAY 1724 8611
les Poëfies furtout de Ben- Rafchik , furnomméle
PoëteCyrenéen , commentées par
Gerfam , & c. C'eft un Livre digne de la
Bibliotheque du Roi.
Nous avons auffi pris la liberté de faire
fouvenir M. Peyflonel qu'il y a fur les
Côtes d'Afrique , affez près d'Alger , une
autre Ville importante , dont les ruines
meritent d'être vifitées ; elle a été nommée
des anciens Leptis Magna ; c'étoit
une Colonie Romaine , & la Patrie de
Septime Severe. C'eft des ruines de cette
Ville que le Marquis de Seignelay , Miniftre
& Secretaire d'Etat , avoit fait venir
jufqu'à Paris 40. Colonnes , d'un
parfaitement beau marbre antique , dont
fix font aujourd'hui employées à foutel
nir le Baldaquin du magnifique Autel de
l'Abbaye S. Germain des Prez , & d'autres
feront employées à la décoration de
la nouvelle Eglife de S. Sulpice.
N'oublion's pas dé dire que M. Peyffonel
part , chargé des Memoires , & dés
inſtructions de M" de l'Académie Royale
des Sciences , dont il a l'honneur d'être
correfpondant , comme il l'eft de la Societé
Royale de Montpellier , par Lettres
de ces deux Académies.
VERS
862 MERCURE DE FRANCE.
C
VERS A
Ette douleur , Iris , que vous faites paroître
,
Ces larmes , ces foupirs , ces mouvemens ja-.
loux 2
Tranfports que dans les coeurs le feul amour
fait naître ,
Ont- ils pour objet vôtre époux ?
Il n'eft point d'amour éternelle ,
L'ingrat vient de paffer fous de nouvelles
loix
,
Mais pourquoi murmurer de fon injufte choix?
Dans un coeur entraîné par une ardeur nouvelle.
La raifon veut envain faire entendre fa voix,
Par une injuftice bizare ,
L'Himen rompt tous les, noeuds
a formez >
que l'amour
Et l'amour à fon tour ſepare ,
Les coeurs que P'un pour l'autre il avoit enflâmez.
Ce changement, foit dit fans vous déplaire,
Charmante Iris , eft affez ordinaire :
Tel eft du coeur humain l'étrange égarement ,
L'eſpoir
MAY 1724.
863
L'eſpoir flateur d'un bien pour lequel il foupire
,
L'agite , le tranfporte ; a- t'il ce qu'il defire ?
On le voit fans empreffement :
L'Amant n'eft pas Epoux qu'il ceffe d'être
Amant.
Dès qu'il n'a pour objet qu'un plaifir legitime,
De deux beaux yeux , quelque foit le
pouvoir ,
Son ardeur s'affoiblit , & rien ne la ranime ;
L'Amour s'endort dans les bras du devoir.
Il oublie ces noms d'Amant & de Maîtreffe ,
Ces fentimens , dont la fincerité,
Exprimoit fans art fa tendreſſe ,
Il n'eft heureux que par neceffité.
Aimé , parce qu'il faut qu'on l'aime ,
Rien ne réveille fes deſirs ,
La loi qui permet fes plaifirs ,
Vient lui ravir le plaifir même.
De fon propre bonheur jaloux ,
Des plus cheres faveurs la liberté le bleffe ,
Il croit devoir dans des momens fi doux ,
Tant d'ardeur , & tant de tendreffe ,
Non à l'Amant , mais à l'Epoux :
C Heu864
MERCURE DE FRANCE.
Heureux encor ! s'il a cette délicateffe.
Calmez donc , belle Iris , d'inutiles regrets ,
De l'ingrat qui vous quitte imités l'inconftance
;
Il eft un coeur prêt à vanger l'offenſe ,
Que l'on a faite à vos attraits :
Que le dépit.... mais non , que la reconnoif
fance ,
En fa faveur faffe naître l'amour :
Vous pouvez affurer par un tendre retour ,
Son bonheur , & vôtre vangeance.
7777
APOLOGIE du dix- huitième fiecle ,
contre M. le Ch. de F. addreffée aux
Auteurs du Mercure de France , par
M. M. P. C. D. T.
MESSIEURS,
M. le Ch . de F. vient de faire imprimer
un ouvrage qui a pour titre : Nonvelles
Découvertes fur la guerre, dans une
Differtation fur Polybe , & c. Comme vous
êtes chargez d'inftruire le Public de tout
ce qui peut l'intereffer , cet ouvrage merite
MAY 1724. 865
rite de faire la matiere d'un article de vôtre
Mercure . Nôtre fiecle y eft accufé
d'être le fiecle de l'oubli des Arts & des
Sciences. (a) Voilà en deux mots le procès
fait à nos Académies , à tant de Societez
, & de Communautez fçavantes : voilà
tout le Public attaqué. Je ne fçaurois
m'empêcher de dire ici quelque chofe
pour la juftification de nôtre fiecle.
1 Je demande à M. F. pourquoi il
declare ainfi la guerre au Public. M. F.
fe plaint de ce que le Prince ne veut pas
faire la dépenfe de vingt mille écus pour
faire imprimer les Obfervations qu'il a
faites fur Polybe . Veritablement c'est une
perte pour la République des Lettres , &
encore pour les gens de guerre. Mais
enfin , que veut-il que le Public y falle ?
Pourquoi s'en prendre à nôtre fiecle ?
Eft- ce fa faute ? M. F. fe plaint de ce que
des gens malins ou envieux ont décrié
fon ouvrage , & lui ont coupé les vivres
pour l'empêcher d'entrer en campagne. (b )
C'eft une expreffion guerriere , pour dire
que le Public refufe de foufcrire pour
l'impreffion de fon Livre. Cela eft fâcheux
; mais enfin le Public ufe de fes
droits . M. F. dit lui- même qu'il eft perfuadé
que fon Livre revoltera : ( c) que
(a) Preface , page 19.
(6) Chap. 1. p . 2.
(c) Preface , p. I
Cij
la
865 MERCURE DE FRANCE.
la multitude fe cabrera & prendra feu. (a)
Après avoir étudié pendant 40. ans l'Art
Militaire , il ne sçauroit dire fi c'est avec
quelque fuccès. Il permet à chacun de
penfer ce qu'il lui plaira de fon Livre. ( b)
Doit-il trouver mauvais que le Public
penfe qu'il eft bon d'attendre pour acheter
un Livre qu'on en connoiffe le merite
.
2º Je prouve que l'accufation de M.
F. eft fauffe de tout point. Car il eft de
notorieté publique que les Arts & les
Sciences fe perfectionnent tous les jours ,
& que le regne d'Augufte n'eft pas encore
fini parmi nous . Combien de fçavans
ne pourrois - je pas citer à M. F. ?
Combien n'en cite-t'il pas lui - même , &
que ne dit- il pas , furtout des RR . PP .
Benedictins de l'Abbaye de S. Germain ?
Je courus , dit-il , aux Benedictins où je
trouvai Athénes . ( c) Tout eft Grec dans
cette fçavante Congregation. C'est le Trône
des Sciences . On diroit qu'elles y ont établi
leur Tabernacle. Il n'eft donc pas vrai
que nôtre fiecle foit auffi dépourvû de
fçavans qu'il le dit , ni qu'il foit un fiecle
d'ignorance ; à moins que les Sciences
n'ayent abfolument abandonné tout le
(a) Epit. dedic.
(b) Preface , p. 41.
(c) Chap. 8. p. 93.
refte
MAY 1724. 867
tefte du genre humain pour s'aller cantonner
dans le Cloître de S. Germain
ce que le Public ne croira pas , ni les PP.
Benedictins mêmes qui font dans la peinture
qu'en fait M. F. trop modeftes pour
cela.
Après avoir ainfi fait l'apologie de nô
tre fiecle , je ferois encore tenté de juftifier
auffi le pauvre Machiavel & Loftelneau
, fon confrere en Tactique , que M.
F. accufe d'être deux Plagiaires bien
averez bien fots . (a) Car enfin eft - ce
un fi grand mal d'adopter les penfées
d'autrui , de profiter des travaux de fes
devanciers , de donner à leurs découvertes
un air de nouveauté , & de les habil
ler , comme il dit , à la moderne ?
Si on alloit aux fources d'une infinité
d'ouvrages , que de déguiſemens pareils
ne découvriroit- on pas ! On feroit tout
furpris de trouver un Religieux fous
l'habit d'un Cavalier , & un Proteftant
déguisé en Docteur Catholique . Les derniers
Commentaires qui ont parû de l'Ecriture
Sainte ne font - ils pas copiez d'après
les Jefuites Tirin , Menochius , Cornelius
à Lapide , & c. Leur confrere Bonfrerius
a effuyé lui feul une infinité de
Metamorphofes. Les nouvelles éditions
des Peres ne font que des bigarrures ,
(a) Chap. 1. p. s . & 6.
C iij tiffus
868 MERCURE DE FRANCE.
tiffuës de differens lambeaux . Celle de
Saint Chryfoftome eft d'après le Jefuite
Fronton le Duc , & à quelque chofe
près la pofterité ne pourra deviner que
par la date de l'impreffion , laquelle des
deux éditions , celle du Jefuite ou celle
du Benedictin , eft la plus nouvelle. Je
fçais qu'on pourroit m'objecter qu'un
nouvel Editeur devroit du moins ne pas
donner pour nouvelles découvertes ce
qu'on fçavoit déja depuis long - temps .
Mais fi on ufoit de cette bonne - foi , que
deviendroit la réputation des nouveaux
Editeurs ? Ils ne pafferoient plus que
pour des Copiftes infatigables , dont on
admireroit tout au plus la patience. Nôtre
fiecle perdroit de fa gloire , & l'Imprimeur
perdroit fouvent fes frais. Au reſte
cette indulgence de nôtre fiecle ne vient
pas de ce que les Langues Latine & Gecque
nous foient , (a pour me fervir des
termes de M. F. auffi inconnues que le
Topinambou. C'eft que le Public eft aujourd'hui
fi accoutumé à ces fortes de
filouteries , comme M. F. les appelle ,
qu'il laiffe ces Auteurs plagiaires jouir
en paix de leur réputation . On fe rendroit
aujourd'hui ridicule aux yeux de
bien des gens , fi on difoit que ce grand
ouvrage , orné de tant de gravûres , im-
(a) Chap. 1. p. 6.
primé
MAY 1724.
869
primé à fi grands frais , & fi cherement
vendu , n'eſt pas un Livre nouveau . Il
eft pourtant vrai que ce n'eft qu'un amas
de découvertes faites depuis long- temps ,
& qu'on a recueillies en un feul ouvrage.
Mais n'eft- ce pas un merite à un Auteur
de fçavoir faire imprimer en un
feul volume ce qui ne l'étoit auparavant
qu'en plufieurs ? Les gros volumes
ont d'ailleurs je ne fçais quel charme
pour nous impofer . Il femble qu'on juge
de la ſcience d'un Auteur par la groffeur
de fes volumes.
Je viens à un point plus important de
l'ouvrage de M. F. Il y a joint à quelques
Differtations un endroit de Polybe ,
traduit en François par Dom Thuillier
de l'Abbaye de S. Germain . C'eſt com .
me un échantillon pour faire naître au
• Public l'envie de foufcrire pour l'impreffion
de l'ouvrage . La traduction , dit
M. F. eft claire , ( a ) & il eſt vrai - femblable
qu'il n'a pas effectivement choifi
le plus mauvais endroit. Cependant je
ne fçais fi ce morceau donnera aux con.
noiffeurs une idée fort avantageuſe du
refte. Pour moi j'y trouve des défauts vifibles
, & je m'en rapporte aux lecteurs.
Dom Thuillier s'exprime ainfi dans
(a) Chap. 9. p . 109.
C iiij cet
870 MERCURE DE FRANCE .
cet endroit. (a ) Les claies qu'on avoit
élevées fur les Tortues formoient par la
maniere dont elles étoient placées un édifice
tout femblable à une Tour. L'édifice élevé
fur les Tortues étoit donc , felon le Traducteur
, compofé de claies tellement arrangées
qu'elles avoient la figure d'une
Tour. Or le Grec ne dit point cela , &
n'a garde de le dire . Car il eft bien vrai
que l'édifice étoit couvert de claies comme
la plupart de ces fortes d'ouvrages ;
mais il n'eft pas vrai que l'édifice fut fait
de claies , ni que les claies formaffent un
édifice femblable à une Tour. L'édifice
étoit compofé de bonne charpente , &
couvert feulement de claies : d'où vient
que le Grec porte : τὰ μὲν γὰρ ἐπὶ ταῖς
χελώναις κατασκευάσματα πύργε ἐλάμβα
να καὶ φαντασίαν καὶ διαθεσιν . ἐκ τῆς τῶν
γέῤῥων συνθέσεως . Ce qui fignife à la Lettre
l'Edifice élevé fur les Tortuës avoit
toute l'apparence & la figure d'une Tour ,
par la maniere dont on avoit difpofé les
claies qui le couvroient .
2
Le fçavant Benedictin Dom Thuillier
, après avoir dit : Les claies qu'on
avoit élevées fur les Tortues formoient par
la maniere dont elles étoient placées un édifice
tout femblable à une Tour , ajoûte :
fur la gallerie qui joignoit les deux
(a) Ibid.
Tours
MAY 87 L 1724.
Tours il y en avoit d'autres où l'on avoit
pratiqué des crenaux . Je demande ce qu'il
entend par d'autres . Sont- ce d'autres galleries
ou d'autres Tours ? Le Grec ne dit
certainement ni l'un ni l'autre . Cependant
c'est l'un ou l'autre qui fe prefente
naturellement à l'efprit. La traduction
n'eft donc pas claire . Quand on lit le
Grec , on voit bien que le Traducteur
ne peut entendre que d'autres claies , &
l'on explique ainfi la traduction par le
texte , le François par le Grec. Mais
comment accorder cela avec ce qui fuit ?
Ily en avoit d'autres ( claies ) où l'on avoit
pratiqué des crenaux . Pratique- t'on des
crenaux dans des claies ? Cela ne vient
point à l'efprit , & comme tout le monde
fçait au contraire qu'on en pratique
dans les Tours & les murailles ou galleries
, on s'imagine que par d'autres le
Traducteur entend d'autres Tours ou
d'autres Galleries. Il falloit donc dire
pour rendre la traduction claire : que fur
la gallerie qui joignoit les deux Tours on
avoit encore difpofé d'autres claies en forme
de crnaux . τῶν ἀνωτέρω γέρων τῆς
στιᾶς εἰς ἐπάλξεις τῇ πλεκῇ διηρημένων .
C'est dommage que Dom Thuillier ne
nous ait encore donné que quelques li
gnes de fa traduction . L'ouvrage entier
fourniroit apparemment plus de matiere
Cy
~
872 MERCURE DE FRANCE .
à faire des obfervations fur la force des
mots Grecs , & fur la maniere de tra
duire.
Je n'ajoûterai rien fur les conjectures
que M. F. fait fur les mots pyara &
σύριγγες κατάςεγοι. Les réflexions que je
ferois pour détruire fon opinion , ou du
moins pour démontrer qu'elle eft fort incertaine
, me meneroient trop loin. Il
me fuffit d'avoir un peu juftifié nôtre fiecle
du reproche qu'on lui fait , & d'avoir
fait connoître à M. F. qu'il pourroit bien
avoir encore fait une fauffe route , comme
il dit , en cherchant l'Attique dans l'Abbaye
de S. Germain , & que les Grecs qui
compofent cette nouvelle Athenes peuvent
être fujets à réviſion.
Mais je ne puis m'empêcher de faire
encore ici une réflexion ; c'eft qu'il eft
fort rare qu'une traduction foit irreprehenfible
, & qu'il eft plus difficile que
M. Bellanger ne croit d'en faire une bonne.
Il en pourroit lui- même fervir ici
d'exemple , fi c'étoit le lieu de patler de
fa traduction de Denys d'Halicarnafle .
Car pour bien faire cette traduction , il
falloit deux chofes ; fçavoir bien le Grec,
& fçavoir bien le François. Or M. Bellanger
fçait apparemment bien le Grec ,
& on l'embrasfera volontiers pour l'amour
du Grec. Mais le Journal des Sçavans l'a
accufe
MAY 1724. 873
accufé de ne pas fçavoir également le
François . Pour moi , comme je n'ai pas le
loifir de confronter fa traduction avec le
Grec , ni même de la lire , j'aurois tort
d'en porter mon jugement . J'avertirai
feulement en paffant que dans deux pages
'feules que j'ai lûes à l'ouverture du Livre
, j'ai trouvé deux fautes de traduction .
Denys d'Halicarnaffe au Livre 7. dans
une Defcription qu'il fait des Jeux Romains
dit : τέτοις ηκολέθεν ἡνίοχοι τεθριπ
πάτε τα συνωρίδας καὶ τὲς ἀζεύκτες ἵππος
aúroves. Voici la traduction de M. Bellanger.
Ils étoient fuivis par des Cochers
dont les uns menoient des Chars à
quatre
Chevaux les autres à deux Chevaux
attelez de front , & d'autres ( Cochers )
un Chevalfeul ; à quoi il ajoûte pour note
à la marge , que ce Cheval feul étoit un
Cheval de Selle. Ainfi M. Bellanger diftingue
trois efpeces de Cochers. Les premiers
, felon lui , menoient quatre Che
vaux , les feconds en conduifoient deux ,
& les troifiémes un feul ; ce qui n'eft
certainement pas dans le Grec , & il eft
d'ailleurs abfurde d'établir une espece de
Cochers pour mener un Cheval de felle.
La feconde faute que j'ai remarquée ,
c'eft que M. Bellanger faifant parler
François à Denys d'Halicarnaffe , lui prête
au Livre 2. une expreffion que cet
C vj
Hifto874
MERCURE DE FRANCE:
Hiftorien n'auroit affurément pas pû ema
ployer , fi on avoit parlé François de fon
temps , parce qu'elle fuppofe une connoiffance
qu'on n'avoit pas alors. Cette
expreffion eft que les Saliens avoient fur
leur tête des Chapeaux ou Bonnets terminez
en pain de fucre. Je ne dirai pas que
cette expreffion eft baffe & indigne de
l'Hiftoire , parce que cela fe voit affez ;
mais on doit remarquer qu'elle eft fort
mal placée dans la bouche de Denys d'Halicarnaffe
qui n'a jamais eu de connoiffan
ce de nos pains de fucre. Ce trait me fait
fouvenir d'une pareille mépriſe de Mile
de Scudery , qui dans un Difcours qu'elle
fait tenir à Democrite , fi je ne me trompe
, lui fait dire que les cornes des Papillons
reffemblent aux maffes que portent
les Bedeaux des Univerfitez .
Je fuis , Meffieurs , & c .
P.
MAY 17243
877
*******************
OPPOSITIONS
des faux plaifirs
LA
avec ceux de l'amour divin.
CANTAT E.
A volupté féduit un coeur ,
Par une flateufe douceur ,
Que cette douceur eſt cruelle !
On eft forcé de reffentir ,
Un fecret remord avec elle ,
Après elle le repentir.
C'est pour tuer qu'elle careffe ,
Ce n'eft qu'une abeille traîtreffe ,
Qui par un peu de miel nous enchante un
moment ,
Mais elle y mêle fa piquûre ,
Et s'enfuit laiffant fa bleffure .
Source d'un éternel tourment.
Il n'en eft pas ainfi de celui qui vous aime ,
Seigneur , il goûte une douceur extrême,
Qui n'a point un fâcheux retour ,
Et
876 MERCURE DE FRANCE .
Et dès que ce penchant l'entraîne
Si l'amour lui fait de la peine ,
Cette peine fait fon amour.
Grand Dieu , de l'éternelle flâme ,
Et des plus durs tourmens vous menacez mon
ame ,
'Si vos bontez n'ont rien qui la puiffe charner,
Eh ! n'eft- ce pas déja le plus grand des fuplices ,
Quand je vivrois dans les délices ,
Que de vivre fans vous aimer !
C'est vous qui nous avez fait naître ,
Et fans vous nous cefferions d'être ,
Nous ne fommes fait que pour vous ;
Envain nous cherchons autre chofe ,
Si nôtre coeur en vous ne fe repoſe ,
Il n'eſt point de repos pour nous.
Les méchans m'ont conté leurs fables ,
Et pour me les rendre agreables ,
Ils m'ont peint les objets , dont leur coeur eft
épris ,
Malgré leurs pompeufes paroles ,
Au
MAY 2724.
877
Au prix de vôtre loi tous ces charmes fris
voles ,
Ne meritent que nos mépris.
Point de paix , ô mon Dieu ! pour l'ame
criminelle ,
Qui court où le monde l'appelle ,
Et refufe de vous aimer :
C'eſt une mer où la vague écumeuſe ,
Eft le jouet d'une tempête affreuſe ,
Et que rien ne fçauroit calmer.
La paix , l'aimable paix eft pour l'homme
dele ,
Qui tout enflâmé d'un beau zele ,"
De vôtre loi , Seigneur , fait fes chaftes
amours ,
De l'Enfer il brave la rage ,
Et même au milieu de l'orage ,
Le calme en lui regne toûjours.
T. P. P. O.
EX878
MERCURE DE FRANCE.
XX: XXXXXXX :
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Landevenec
, en Bretagne , le 28.
Janvier 1724. *
Ntre Landevenec & Breft il y a une
Emaifon fur lebord de la Mer ,dont
les eaux entrent jufques dans la cour ,
dans les grandes Marées . Derriere la maifon
il y a un Puits affez profond , dont
cependant le fond eft au- deſſus de la furface
de la Mer lorfqu'elle eft baffe. On
me dit il y a quelques mois que ce Puits
avoit fon flux & reflux comme la Mer ,
avec cette difference , que lorfque la Mer
commence à monter , l'eau du Puits , qui
eft toûjours douce , commence à defcendre
, & lorfque la Mer commence à defcendre,
l'eau du Puits commence à monter
; en forte que quand la Mer eft pleine
il n'y a plus que 5. ou 6. pouces d'eau
dans le Puits , & quand elle eſt baſſe
toute baffe il y a 8. ou 10. pieds d'eau.
Le 18. de ce mois allant à Breſt faire
les vifites de civilité du commencement
de l'année , j'entrai dans cette maiſon
qui eft fur le chemin , je confiderai le
Puits , & je demandai au Maître , fi ce
qu'on m'avoit dit étoit vrai . Il me répondit
MAY 1724. 879
pondit que rien n'étoit plus veritable , &
que je pouvois moi- même en faire l'experience
; mais comme il m'eut fallu 12 .
heures pour faire l'épreuve entiere , &
que je voulois me rendre à Breft le même
jour , je ne m'arrêtai pas. Au refte ,
après les témoignages qui m'ont été rendus
, je ne doute point de la verité du
fait , que j'examinerai cependant avec
toute l'exactitude poffible , lorfque les
jours feront plus longs & plus beaux , le
lieu n'étant éloigné d'ici que de 3. lieuës.
C'eft le paffage de S. Jean à deux lieuës
de Breft.
Voilà un Phenoméne qui femble meriter
l'attention des Philofophes , qui
feront plaifir au public , en lui faifant
part de leurs réflexions fur un flux &
reflux fi extraordinaire , & fi contraire
à celui de la Mer , avec lequel cependant
il eft entierement conforme dans le
retardement de 48. minutes , & dans
tout le refte.
DET880
MERCURE DE FRANCE :
akakakakakakakakakakakakakak
LETTRE de M. de la Fontaine
M. Vergier en 1687 .
C
' Eft grand pitié , Monfieur , que
de nous autres mortels ; nous avons
beau nous munir de préfervatifs contre
les attaques des paffions , elles nous emportent
à la premiere occafion qui fe prefente
, comme fi nous n'avions fait réfolution
aucune de nous défendre ; voilà
un commencement bien moral , je ne
fçai fi la fuite fera pareille. Qu'avoit à
faire M. d'H .... de s'attirer la vifite
qu'il eut Dimanche ? que ne m'avertif
foit-il ? je lui aurois reprefenté la foibleffe
du perfonnage , & lui aurois dit
que fon très-humbe ferviteur étoit incapable
de réfifter à une fille de quinze
ans , qui a les yeux beaux , la peau délicate
& blanche , les traits du visage
d'un agrément infini , une bouche & des
regards.... Je vous en fais le juge ; fans
parler de quelques autres merveilles ,
fur lefquelles M. d'H.... m'obligea de
jetter la vûë. Que ne me fit- il la defcription
toute entiere de Mile de B .........
je ferois parti avant le dîner , je ne me
ferois pas écarté de trois lieues comme
Je
MAY 1724. ×××
je fis , ni n'aurois été comme un Idiot
me jetter dans Louvre , c'eft- à - dire , dans
un Village qui n'en eft éloigné que d'un
quart de lieuë , & pas plus loin de Paris
que n'en eft Bois - le- Vicomte. J'avouë que
la pluye me fit arrêter près de deux heures
à Aunay. J'étois encore à cheval qu'il
étoit près de dix heures du foir , & un
Laquais , le feul homme que je rencontrai
, m'apprit de combien j'avois quitté
la vraye route , & me remit dans la voye
en dépit de Mile de B.... qui m'occupoit
tellement , que je ne fongeois ni à l'heure
ni au chemin . Je ne pouvois gagner Paris
qui étoit à quatre grandes lieuës , & il
fallut gîter au Village. Vous voyez ,
Monfieur , que fans la vifite qu'elle nous
fit , je n'aurois pas eu un gîte , dont il
plaife à Dieu de vous délivrer ; j'eus
beau dire l'Oraifon de S. Julien Mlle de
B....fut caufe que je couchai dans un malheureux
hameau, elle m'a fait confommer
trois ou quatre jours en diftractions &
rêveries , dont on fait des contes dans tout
Paris ; vous conterez , s'il vous plaît , à
la Compagnie l'Iliade de mes malheurs ,
non que je veuille vous attrifter tout tant
que vous êtes ; quand je le voudrois , on
ne plaint gueres les gens de mon âge qui
retombent dans ces erreurs.
Ma
$ 82 MERCURE DE FRANCE;
Ma Lettre vous fera rire ,
Je vous entens déja dire ,
Cet homme n'eft- il pas fou
Dans l'entrepriſe qu'il tente ?
Il eft plus près du Perou ,
Qu'il n'eft du coeur d'Amarante.
Vous aurez raiſon de parler ainſi , j'en
conviens.
Amarante eft jeune & belle ,
Je ſuis vieux fans être beau ,
Et vais pour quelque cruelle ,
M'embarquer tout de nouveau.
Plus je fonge en mon cerveau ,
De combien peu d'apparence ,
pour moi l'efperance
De la toucher quelque jour ;
Plus je vois que c'eſt folie ,
D'aimer Nimphe ſi jolie ,
Sans être le Dieu d'Amour.
Seroit
Amarante & le Printemps ,
Ont un air qui fe reſſemble
Voici comme je prétends ,
Que
MAY 1724.
88 ™
Que l'on les compare enfemble.
Par les Lys premierement
J'entâme le paralelle ,
Et foupçonne aucunement ,
Ceux qu'Amarante recele.
Je fuis trompé fi ſon ſein
N'en eft un plein magafin ;
Le mal et que ce font chofes ,
Pour vous & moi Lettres cloſes.
Nous fommes fimples mortels ,
Il faut offrir des Autels
A ces Lys , nul Diadême
N'eft digne d'en approcher ,
Bien moins encor d'y toucher ,
Et crois que Jupiter même ,
Tout Jupiter qu'il ſe dit ,
N'en auroit pas le credit.
Sans l'Hymen & fon attache ,
Ces endroits délicieux ,
(
Pour nos mains & pour nos yeux ,
Ne font pas faits , que je fçache.
Que ne fuis -je de ces Dieux ,
Nommez Rois en ces bas lieux !
Bien884
MERCURE DE FRANCE.
Bien-tôt par moi ces deux titres
A la belle dediez ,
Se verroient mis à fes pieds ;
Et vous bien-tôt vous auriez ,
Le revenu de deux Mitres :
L'une de ces deux Mitres eft S. Germain
des Prez , l'autre S. Denis en France
; voilà vôtre revenu.
Ayant Mufique , où l'on va
Plus fouvent qu'à l'Opera.
L'on n'y reçoit que les bonnes
Et les honnêtes perfonnes ;
C'eſt à vous fagement fait ,
Helas ! ce n'eft qu'un fouhait.
Vôtre table eft renversée ,
Vôtre marmite eft caffée ,
Peu chanceux , & vous & moi ,
Nous n'avons eu de nos vies ,
Moi l'encolure d'un Roi ,
Ni vous celle en bonne foi ,
D'un homme à deux Abbayes,
Pour revenir à nos Lys ,
Ils font relevez de roſes ,
Ceux- là font nouveau fleuris ,
CellesMAY
1724.
885
Celles- cy font frais écloſes ,
Ici la comparaiſon
De la nouvelle faifon ,
Cloche un peu , je vous l'avouë ,
Et la beauté que je louë ,
Par ces tréfors éclatans ,
Fait honte à ceux du Printemps ;
Comment pourrai -je décrire
Son regard fi gracieux ?
Il femble à voir fon fourire ,
Que l'Aurore ouvre les Cieux .
Il faut aimer Amarante ,
D'une ardeur perſeverante ;
Adieu , volages amours ,
Selon l'objet , la conſtance ,
Celle-ci , j'en ai croyance ,
M'arrêtera pour toûjours ;
Si ceci plaît à la Belle ,
Dites-lui que les neuf Soeurs ,
M'ont promis d'avoir pour elle ,
De pleins amas de douceurs .
Cette faifon printanniere ,
Ne fera
pas
la derniere ,
Des comparaiſons qu'Amour,
Va
86 MERCURE DE FRANCE.
Va m'inſpirer à ſa Cour.
Un autre fois , je l'efpere ,
Je ferai, moyennant Dieu ,
Quelque Reine de Cithere ,
D'Amarante de Beaulieu .
il
Je n'ai pas befoin de vous exhorter à
prendre la chofe un peu moins tragiquement
, que ne le porte mon avanture ,
me femble même que ces vers - là ne
font nullement tragiques ; vous pouvez
vous en mocquer tant qu'il vous plaira ,
je vous le permets. Et fi cette jeune Divinité
qui eft venue troubler mon repos
n'y trouve fujet de s'y réjouir , je ne lui
en fçaurai point mauvais gré : à quoi ſervent
les radoteurs qu'à faire rire les jeunes
filles .
Si Mile de G.... eft encore à Bois - le-
Vicomte , je vous prie de lui dire de ma
part que fa prefence doit avoir fort embelli
un lieu , auquel je ne croyois pas
qu'il fe pût rien ajoûter , vous ornerez
ce difcours des chofes les plus gracieuſes
que vous pourrez , & que vous jugerez
les plus convenables à une perfonne que
les graces ne quittent point . Je fuis , &c.
On donnera la réponse de M. Vergier
Le mois prochain.
JUSMAY
1724. 887
JUSTIFICATION DE MOMUS.
S
Vers libres.
Ans ceffe vous raillez , dit Jupin en colere ,
A Momus qui rioit du couroux de Jupin ;
Ne fçauriez -vous en paix laiffer le genre humain
,
Faut-il que fans égard vôtre critique amere,
Répandant fon fiel à noirs flots ,
Des faits les plus cachez dévoile le myſtere ?
Eh quoi ! reprend Momus , je verrois vos devots
,
A l'abri d'un vifage auftere ,
Maſquer le vice , impoſer au vulgaire ,
Aux pieds de vos Autels tramer d'affreux
complots ,
Ceux- ci contre un pupille , & ceux - là contre
un pere ,
Je verrois ces horreurs , & je pourrois me
taire ?
Je verrois tous les jours le merite ignoré ,
Gemir fous le vil toit d'une chaumine obfcure,
Je verrois un faquin de plaifirs eny vré ,
Promener dans un char ſuperbement doré ,
D Sa
888 MERCURE DE FRANCE.
Sa baffe & grotefque figure ,
Lorfque fuivi de fes feules vertus ,
L'homme de bien à pied du fort bravel'injure ,
Et mépriſe les dons de l'aveugle Platus ;
Je verrois Celidor à griſe chevelure ,
Minauder fottement faire encor le Tircis ,
Devant un grand Miroir la prude Cydalis,
Vingt fois dans un matin réformer fa coëffure,
Et fur fon teint dont l'âge a fané tous les Lys ,
Rappeller vainement les graces fugitives !
Je verrois Dorimon dans fon fauteuil affis ,
Croire qu'autour de lui les Muſes attentives ,
A fes lyriques fons donnent déja le prix !
Je verrois Celimene , Elmire , Florimonde ,
Du haut de leur grandeur regarder tout le
monde ,
Et même leurs époux , qui benins & foumis ,
Souffrent fans murmurer leurs faſtueux mépris !
Je verrois Philidan d'un air de confiance ,
Vanter à tout propos , fes talens , fon credit ,
S'applaudir , s'admirer , habler à toute outrance
!
Je verrois Lycidas en qui tout eft petit ,
Hors fon orgueil , trancher de l'homme d'importance
,
Уоц-
MAY 1724. 889
Vouloir parler de tout fans fçavoir ce qu'il
dit !
Je verrois ce Docteur yvre de ſa ſcience ,
Porter imprudemment fes regards curieux
Jufques dans les fecrets des Dieux !
J'entendrois tous les jours le doucereux Tytire.
D'une Cloris en l'air celebrer les appas ,
Raconter aux foreſts fon frivole martyre !
Je verrois tant de fots , & je ne rirois pas !
Non , non , Jupin , non , non , & vous avez
beau dire ,
J'avouerai cependant que parmi tant d'objets ,
Sur qui peut à loifir s'exercer ma fatyre ,
Il en eft quelques- uns que j'ai vû de bien près.
Et dont pourtant je ne puis rire ,
Louis eft à leur tête , & fi tous les mortels
Lui reffembloient , j'attelte aujourd'hui vos
Autels ,
Qu'aucun des Dieux jamais ne m'entendrois
médire.
Par le P. de P. J.
Dij
IN.
890 MERCURE DE FRANCE.
akakakakaka
INSCRIPTION ancienne trouvée à
S. Sulpice , au mois de Janvier
dernier.
N
Ous avons rendu compte au Public
dans nôtre Journal du mois de Decembre
1723. d'une ceremonie édifiante,
qu'il y eut le 13. de ce même mois dans
l'Eglife de S. Sulpice de Paris , à l'occafion
de la benediction folemnelle d'une
Chapelle baffe du nouveau bâtiment , &
de l'ouverture de la terre pour le refte
des fondemens. Il eft de nôtre devoir d'apprendre
auffi au public qu'en confequence
de cette ouverture , & en continuant
de creufer la terre , on trouva plufieurs
jours après un Tombeau de Pierre d'environ
6. pieds de longueur , fur lequel
onapperçût quelque écriture. M. le Curé,
averti de cette découverte , fit enlever la
pierre de deffus , qui contenoit l'Infcription
, dont nous allons parler , & la fit
tranſporter dans un lieu commode , pour
que tout le monde pût voir & examiner
l'écriture en queftion. Plufieurs perfonnes
curieufes la virent & l'examinerent
en effet , mais il leur fût impoffible
d'en
MAY
1724.
891
d'en déchiffrer un feul mot , bien loin
d'y trouver quelque fens .
L'Auteur des Remarques inferées
dans le Mercure du mois de Janvier dernier
, au fujet des chartes qui ne font
point dattées , &c. voulut bien à nôtre
priere aller voir auffi ce monument , qu'il
fit porter dans un lieu moins public pour
l'étudier plus commodément. Il copia
l'Infcription , & deffina exactement la
pierre , fur laquelle elle fe trouve gravées
. Nous donnons ici , & cette copie ,
& ce deffein pour l'expofer à la critique
des connoiffeurs , qui trouveront peutêtre
le fens entier de l'Infcription . L'Auteur
dont nous venons de parler , croit
qu'elle commence par ces deux mots ,
qui font chacun une efpece de Monograme
, HIC REQUIES CIT , toutes les
Lettres qui fuivent jufqu'à ces mots ,
HERLUINUS QUOMDAM VOCATUS , pourroient
bien être , dit- il , auffi -bien que
celles de la fin , des Lettres initiales , qui
emportent chacune un mot , ou enferment
quelque fens myfterieux , ou quelque
datte.
Quoiqu'il en foit l'écriture eft au moins
'du ix. fiecle , affez bizarre , & qui en
marque la groffiereté. On y voit l'ancien
ziua des Grecs , employé au
D iij mot
892 MERCURE DE FRANCE.
mot vocatus , & cette Lettre eft fouvent
repetée , du moins , quant à la forme .
C'eft aux fçavans à nous déchiffrer , s'il
eft poffible , le fens enigmatique de l'Infcription
, qui contient peut- être quelque
chofe de curieux , & qui peut éclaircir
l'hiftoire de ce temps-là .
MAY 1724. 893
AR CRBCF
TRN
CLX
CXC
TFTDPLDR CTR
PECREATVS HERLVINVS
ex MDAM
VOCATXC
HP
MKN
FQBL
3 4
pieds.
D iiij
SON894
MERCURE DE FRANCE.
T
SONNET en Bouts - rimez.
Out le bon fens n'eft pas fous le Chapeau,
Femme gayement chante Lanturelure
Et du Parnaffe atteignant le Coupeau
A maints Rimeurs fçait donner
Tablature.
Là d'Apollon l'agréable Troupeau ,
A cent Portraits travaille en
Miniature ,
Là Provençale , étant ſous fon Drapeau ,
A Bouts-rimez a fait
Beau fexe illec, fur verdoyant
Egratignure.
Tapis
Et maints fçavans , comme Turcs , Accroupis,
Font refonner leur docte Chanterelle.
Mais un Zoile , efprit Défiguré ,
En Bouts rimez moult gentement Bourré ,
En eft chaffé par la troupe Fidelle.
AVMAY
1724 895
AUTRE SONNET.
D
E fleurs un ruftique Chapeau ,
Un refrein de Lanturelure,
Un Haître , un Tyrfis au Coupeau ,
Chantant gentille
Tablature .
Une Amarante & fon Troupeau ;
Voilà l'Amour en Miniature ,
Deux coeurs rangez ſous fon Drapeau ,
Navrez de tendre
Egratignure.
Voyez deffus ces vers Tapis
Nos jeunes Bergers 'Accroupis,
Mettre d'accord leur Chanterelle.
Qu'il vienne un fot
Défiguré,
Un Therfite d'argent Bourrés
Il chaffera l'Amant Fidele.
DV NOV
896 MERCURE DE FRANCE.
NOUVEAU Microfcope , & Déconvertes
fingulieres du R. P. Emanuel
de Viviers , Prédicateur Capucin .
VⓇ
Ous voulez bien , Meffieurs , que
je vous faffe part d'une découverte
très - curieufe que j'ai faite avec le fecours
d'un nouveau Microſcope , dont je fuis
l'inventeur ; j'ai d'abord eu quelque peine
à m'y réfoudre. Je ne cede qu'à regret.
à une preffante follicitation de plufieurs
perfonnes diftinguées qui m'honorent de
leur amitié ; c'eft une déference que je
dois à leurs empreffemens . Je ferois bien
aife que vous donniez ce memoire au
public , s'il vous paroît meriter quelque
place dans vos Journaux.
Le Microſcope dont je parle donne un
très- grand jour aux petits objets qu'on
veut regarder à travers j'en donnerai
la defcription avec quelques obfervations
que j'ai faites fur les infectes dans
mon Traité de la vifion , vous en avez un
abregé dans le Mercure de Juin 1723..
p. 1134. il a eu l'avantage d'être approuvé
par M. Bon , Premier Prefident
de la Cour des Aydes de Montpellier ,
& Prefident à l'Académie Royale des
Scien
MAY 1724. 897
Sciences de cette même Ville ; ce grand
Magiftrat fi recommandable parmi les
fçavans par fon rare genie , & par fa Litterature
, a bien voulu me donner des
marques de bonté , aufquelles je ne fçaurois
être trop fenfible ; voici ce qu'il me
marque dans une Lettre qu'il m'a fait
l'honneur de m'écrire .
Je reçois , dit-il , avec plaifir mon ce
R. P. les nouvelles affurances de vôtre «
affection pour moi , & je n'ai pas oublié «<
vos talens fur la mécanique , furtout fur «<
la maniere de conftruire les Microfco- «<
pes. Celle que vous venez de trouver «
pour donner un grand jour à cet inftru- «
ment fera très-utile au public , car la «
plupart des Microſcopes manquent par- «
là , & c . «
En attendant d'en donner la figure
gravée , voici quelques obfervations que
j'ai faites avec ce Microfcope , les Naturaliſtes
pourront faire là-deffus leurs réflexions
. Je remplis de Vinaigre le porteliqueur
de cet inftrument , ( c'eft un
verre concave qui a trois lignes de profondeur
, & un pouce de diamêtre ) ayant
mis cette machine à fon point , je vis d'un
'coup d'oeil jufqu'aux extrêmitez du bord
du porte liqueur , une infinité de ferpens
, ou anguilles qui y nageoient , ils
étoient de differentes groffeurs & lon--
D vj gueurs ,
898 MERCURE DE FRANCE.
gueurs , ils ferpentsient en faisant pluhieurs
contours ; j'en contai 32. qui paroiffoient
longs d'environ deux pieds ,
les autres à proportion , les uns avoient
la queue fourchue, pointue aux extrêmitez
comme des aiguilles à coudre , la moitié
de leurs corps étoit compofée de differens
anneaux jufqu'à la tête , les autres ,
étoient de la figure de nos anguilles , mais
ceux qui avoient la queue fourchuë étoient
plus opaques de la moitié de leurs corps
en bas. Dans le temps que j'examinois
leurs mouvemens , un moucheron vint
fe pofer dans le vinaigre ; ces infectes
l'environnerent , les uns le frapoient avec
leur queue , les autres le piquoient avec
leur muſeau ; enfin après plufieurs com
bats ils le mangerent , & n'y laifferent:
que les aîles. C'eft ce que plufieurs de
nos Religieux ont vû . Quelques momens
après , nous apperçûmes l'accouplement
de deux anguilles , la tête de l'une fem
bloit s'être enfilée jufqu'au col dans l'anneau
qui eft près de la tête de l'autre ;
elles étoient fi bien unies qu'on les prenoit
pour une feule à deux têtes . Après
plufieurs ferpentemens , allées , venuës ,
divers tours & replis de leurs corps , elles
fe feparerent ; la femelle s'entortilla en
plufieurs arcs , qui venant à ſe bander:
comme autant de refforts , elle fauta , &
.
en
MAY 1724. 899
en fautant elle laifla une traînée des petits
grains tranfparens femblables aux
eufs d'une puce qu'on voit avec le Mi
croſcope .
Je jettai quelques goutes de falive dans
le vinaigre pour voir fi ce mêlange ne
les feroit point mourir , au même inftant
leur mouvement fe ralentit , & je.
vis que les parties glutineufes de la falive
les empêchoit d'aller avec leur vîteffe
ordinaire , mais par leurs contours
& détours ils briferent ces parties , &
ces anguilles prirent leur route ordinaire
, mais elles étoient devenues plus
groffes & moins tranſparentes.
Cette experience me donna occafion d'en
faire une autre ; fçavoir , fi ces anguilles
pourroient fe nourrir de la falive fans.
vinaigre , elle me réüffit comme je l'avois
penfé , je laiffai le Microſcope avec la liqueur
dans la même fituation juſqu'au
lendemain , j'attendis que la liqueur fut
entierement évaporée , ce fut environ les
huit heures du matin , lorfque je vis que
ces anguilles étoient prefque toutes mortes,
& qu'il y en avoit encore quelqu'unes.
qui remuoit. Je remplis le porte-liqueur
de falive , deux de ces infectes.
commencerent peu à peu à prendre vigueur,
à s'allonger , & à faire très - lentement
plufieurs contours , & enfin ils re
pritent:
900 MERCURE DE FRANCE.
prirent leurs mouvemens ordinaires , il
y en avoit une qui avoit la queuë fourchue
, quelques momens après j'en vis
fortir trois petites parmi celles qui
étoient mortes que je n'avois pas apperçû
auparavant , ce qui me fit conjecturer
que la falive avoit fait éclore leurs oeufs .
C'étoit un plaifir de voir nager ces petits
animaux , leur vîteffe , leurs divers con--
tours , &c. mais nous ne les vîmes pas
long-temps , car l'empreffement d'un malà-
droit fit tomber le porte- liqueur qui fe
cafla en plufieurs pieces.
Ces obfervations , & plufieurs autres
que j'ai faites fur cette matiere , que je
donnerai dans mon Traité de la Vifion ,
me font préfumer que ces infectes peuvent
vivre quelque temps dans le fond.
de nôtre eftomach, y jetter leurs oeufs , &
les y faire éclore , qu'ils font envelopez
dans une épaiffe matiere qui fert comme
de matrice qui les empêche de fuivre les
matieres digerées pour paffer dans les in--
teftins . J'ai l'honneur d'être , Meffieurs,
& c.
A Toulouse le 14. Fevrier 1724
:
LA
MAY 1724 gor
MMMMMMMMMM
LA GUERRE..
ODE.
Velle eft cette fiere Eumenide
Qui porte le trouble en tous lieux a
La Diſcorde lui fert de guide ;
Le feu s'allume dans fes yeux .
L'ambition & la vangeance ,
Marchent devant fes étendards ;
La mort , la faim & l'indigence
L'environnent de toutes parts.
Arrête , Monftre impitoyable ,
Monſtre alteré de ſang humain ,
Ce fang qui n'eft que trop coupable . ›
N'a que trop fait rougir ta main.
Le Ciel jufte vangeur des crimes ,
Alluma ton fatal flambeau ;
Mais faut-il qu'à tant de victimes ›
L'univers ferve de tombeau.
Vous
902 MERCURE DE FRANCE.
>"
Vous mortels , ardens à vous nuire ,
Calmez cet aveugle couroux ,
Faut- il que prêts à vous détruire ,
Vous ne periffiez que par vous.
Quoi ! toûjours des complots atroces !!
Peuples , par peuples maffacrez !
Les animaux les plus feroces
Ne font pas fi dénaturez
Jamais le Tigre dans fa rage ,
Au Tigre donna - t'il la mort ?
Jamais un Lion fans courage ,
Succombat- il fous un plus fort ?
Jamais l'un à l'autre contraires ,
Les Ours ne poursuivent les Ours ;
Ees Vautours les plus fanguinaires ,
Ne fondent pas fur les Vautours.
Que les peuples du premier âge
Differoient de ceux d'aujourd'hui !
Chacun joüiffoit d'un partage ,
Dont le droit feul étoit l'appui.
Sans foins , & fans inquiétude ,
On goûtoit d'innocens plaifirs ;
On
MAY 903
1724.
On mettoit toute fon étude ,
A fçavoir vaincre fes defirs.
Fais -nous voir des jours plus tranquilles ,
Fille du Ciel , aimable paix ,
Rentre dans le fein de nos Villes ,
Pour y répandre tes bienfaits.
Que la Difcorde miſe en fuite ,
Aux enfers porte fa fureur ,
Qu'à jamais elle y foit réduite ,
A dévorer fon propre coeur.
XX:XXXXXXXXXXXXX
MOYENS de rendre utiles les Marrons
d'Inde , en leur ôtant leur amertume.
Par M. Bon , Premier Preſident de la
Cour des Comptes , Aydes & Finances
de Montpellier.
y
ILY a près d'un fiecle que le fruit du
IMMarronnier d'Inde fut la
pour premiere
fois planté en France , dans l'efperance
que les utilitez que l'on pourroit
en tirer répondroient à fa beauté ; mais
it eft arrivé qu'au lieu des avantages
qu'on en avoit attendu , cet arbre n'a fervi
qu'à orner des jardins & des allée3
autant
904 MERCURE DE FRANCE.
autant par la facilité qu'il a de croître
dans toutes fortes de terrains , que par
une difpofition reguliere de fes branches ,
& par la largeur de fes feuilles , qui produifent
de bonne heure un ombrage
épais .
On a toûjours vû depuis ce temps - là
ce fruit fe multiplier heureufement , avec
le regret neanmoins de ne pouvoir lui
ôter une amertume , fans laquelle il paroiffoit
devoir être fi conforme à nos Marrons
ordinaires.
Perfuadé que j'étois qu'en fe donnant
la peine de tenter quelque moyen pour
lui ôter cette amertume , on pourroit en
venir à bout , & que ce n'étoit peut-être
que faute d'avoir fait ces tentatives qu'on
n'y avoit pas réüffi , je m'avifai dans mon
loifir de l'Automne de faire en ma maifon
de campagne quelques experiences
fur ces fruits qui étoient alors fort abondans
, & en état de maturité .
Je fis d'abord une comparaifon de l'amertume
de ce fruit avec celle de nos
Olives , & je m'imaginai qu'il ne feroit
peut-être pas infructueux de fe fervir des
mêmes voyes que l'ufage nous a appris
pour les adoucir .
Je commençai par la plus fimple , qui
eft celle d'écraser les Marrons , & de les
laver dans beaucoup d'eau ; ce qui après
pluMAY
1724. 905
plufieurs lotions , ne me réüffit pas .
J'en envoyai enſuite une quantité aux
Ouvriers qui travailloient à nos Savoneries
› pour exprimer fi leurs leffives
ne feroient point fuffifantes pour produire
l'effet que je m'en promettois ; &
je m'apperçus qu'ils avoient contracté
dans les leffives un goût defagréable
qui
participoit du favon & de la foude , qu'on
appelle ici falicor.
Voici la maniere dont j'en fis l'experience.
Je pris un barril ou tonneau propora
tionné à la quantité de leffive que je voulois
faire , ouvert par un de fes fonds
& fermé de l'autre , qui étoit neanmoins
percé de quelques trous que je bouchai
avec quelques petites pierres rondes ,
comme fi j'euffe voulu mettre dans ce
vaiffeau de la terre pour y planter un
arbufte. Je fis fur ce fond une couche de
petits farmans , & par- deffus une autre de
paille . Je pris enfuite une partie de chaux
vive après l'avoir éteinte , en y verfant
un peu d'eau pour qu'elle fe réduifit plus
aifément en poudre. J'emplis le vaiffeau
de ce mêlange jufqu'à un tiers de fa hauteur
, preffant de temps en temps , le tout
avec une groffe pierre : puis je verfai
fur ce mêlange une quantité d'eau proportionnée
au temps qu'elle mettoit à
s'im906
MERCURE DE FRANCE.
s'imbiber. Je reçûs dans un autre vafe
l'eau qui s'écouloit par les trous du fond
de ce vaiffeau. Cette liqueur qui parut
d'abord d'une couleur brune foncée , &
d'un goût très - piquant fur la langue , perdit
beaucoup de fa couleur , & cefla de
picquer vivement à mefure que l'on continua
de verfer de l'eau fur ce mêlange ;
ce qui me fit juger que tous les fels dont
elle étoit chargée étant diffous , il falloit
ceffer , & que j'avois une leffive d'une
force fuffifante .
Je jettai enfuite dans un vieux vafe de
terre que j'avois rempli à moitié de cette
leffive une quantité de Marrons d'Inde
pelez & coupez en quatre quartiers proportionnée
à celle de la leffive , de maniere
qu'ils y treinpaffent entierement ,
& ne les retirai qu'après quarante- huit
heures ; & lorfque j'eus vû qu'ils s'étoient
teints pendant cet efpace d'une
couleur jaunâtre qui marquoit que la
leffive les avoit penetrez , après quoi
je les lavai une fois de vingt - quatre en
vingt - quatre heures dans une eau pure ,
que je renouvellai à chaque lotion , &
qui après une continuation de dix jours ,
me les rendit d'une couleur blanche , &
d'un goût infipide & fans amertume.
Je jugeai alors qu'ils pourroient fort
bien fervir d'aliment à differente forte de
volaille
MAY 172 4. 907
volaille qu'on voudroit engraifler , comme
feroit des dindonnaux , dindons , poulets ,
chapons & canards ; & je crûs que pour
y réüffir il falloit encore leur donner une
autre préparation qui leur en facilitat la
digeſtion.
Je fis bouillir pendant trois ou quatre
heures ces Marrons d'Inde adoucis , je
les fis piler enfuite pour les réduire en
une espece de pâte , & j'eus le plaifir de
voir que les animaux aufquels je les fis
prefenter les mangeoient avidement , &
que la graiffe des poulets , fur -tout , qui
s'en étoient engraiffez à vûë d'oeil , étoit
ferme & blanche , & leur chair fort tendre
, & d'un goût merveilleux .
Cette experience réiterée avec le même
fuccès , m'a convaincu que dans un
pays où le gland eft rare , où les legumes
ne réüffiffent pas toûjours également ,
on pourroit leur fubftituer l'ufage de ces
Marrons adoucis de cette maniere , d'autant
plus que ce fruit ne manque preſque
jamais , & que les autres animaux
que l'on a coutume d'engraiffer , le peuvent
être aifément avec cette nourriture ,
qui après cette préparation leur eft agréa
ble .
Mais comme pour mettre à cet ufage
les Marrons d'Inde adoucis , il eft impor
tant d'en pouvoir conferver pour les trois
faifons
908 MERCURE DE FRANCE.
faifons où ils manquent , il n'y a qu'à
les faire fécher comme l'on fait les Chataignes
; c'eſt- à - dire , fur des claies au So❤
leil , on les gardera long- temps de cette
maniere fans qu'ils fe moififfent ; & lorf
qu'on voudra s'en fervir , il n'y aura qu'à
les faire bouillir & les piler , comme j'ai
marqué l'avoir fait la premiere fois , ce
fera le moyen d'en faire telle proviſion
que l'on fouhaitera pour engraiffer à peu
de frais , non - feulement toutes fortes de
volailles , mais encore des cochons , des
boeufs & des vaches .
Je n'entre point ici dans le détail des
autres proprietez des Marrons d'Inde ,
ni des ufages aufquels on peut les employer
; fur quoi l'on peut confulter ce
qu'en a écrit M. Toblu dans les Memoires
de Trevoux du mois de Mars de
l'année 1709 .
On doit expliquer les trois Enigmes
du mois paffé par l'Aune à mefurer , la
Bagnolette & l'Araignée .
PREMAY
1724. 909
PREMIERE ENIGME.
Outenu par des pieds quelquefois inégaux
,
Sou
Aux efprits forts je fais perdre courage,
Qui ne me voit pas bien , trouve en moi des
défauts ,
C'eft-là mon plus grand avantage ,
Plus je fuis fimple , & plus je vaux.
SECONDE ENIGME.
E fuis iffu de vile race ,
JE
A ma naiffance cependant ,
Tout l'univers change de face ,
Et prend un viſage riant.
A peine l'homme eft né , qu'il ſe plaît à ma
perte ,
Il me prend , il m'enferme en d'étroites prifons
,
Et fi de mon cachot la porte m'eft ouverte ,
Il me tient à la chaîne , & par mille chans
fons ,
Infulte encore à ma mifere :
Trop heureux quand je puis d'un favorable
effort
Rom10ΤΟ
MERCURE DE FRANCE.
Rompre le lien qui me ferre ,
Et perdant quelque membre , échaper à la
mort.
La mode , Deïté , de changeante nature ,
M'a parmi le beau fexe acquis quelque renom
,
Car j'ai d'un agrément admis dans fa parure ,
Fourni le modele & le nom.
TROISIEME ENIGME.
Ans un petit circuit je fais bien du chemin
,
L'endroit où je commence eſt celui de ma fin ,
Ridicule chez la vieilleffe ,
Je ne conviens qu'à la jeuneffe ,
J'ai besoin du pouvoir de certain inftrument
Pour animer mon mouvement ,
Par mon air , & par ma foupleffe ,
J'exprime la ferveur , l'amour & la trifteffe ;
Je n'ai ni corps , ni pieds , ni bras ;
Mais cependant fans eux je n'exiſterois pas
Et ne ferois jamais merveille ,
Sans l'heureux fecours de l'oreille.
BONS
MAY 1724.
911
U
BONS MOTS , &c.
N aveugle portoit la nuit une cruche
fur la tête , avec une chandelle
allumée à fa main. Un mauvais plaifant
vint l'en railler : ce n'eft pas pour moi ,
dit l'aveugle , que je porte de la lumiere,
c'eſt pour éviter que quelque étourdi
comme vous , ne me vienne heurter , &
ne me fafle caffer ma cruche.
Une Dame qui avoit foixante ans paffez
, & qui fe piquoit encore d'agrémens
& de beauté , affectoit en toute occafion
de parler de fon âge , qu'elle réduifoit à
40. ans. Un jour qu'elle tenoit ce langage
dans une nombreuſe affemblée
quelqu'un qui ne la connoiſſoit pas, furpris
de l'entendre , dit tout bas à fon voifin
: croyez- vous que Madame que voilà
, n'ait que l'âge qu'elle dit. Que voulez
- vous , répondit celui- ci ? II y a fi
long- temps qu'elle me dit la même chofe
que je fuis obligé de la croire.
Un Eſpagnol d'Andalouſie , que quelque
affaire menoit en France , fut fort
embarraffé , quand il eut paſſé Bayonne ,
E de
912 MERCURE DE FRANCE.
de fe trouver à pied , égaré de fon chemin
, & par une forte gelée , aux environs
d'une ferme , dont les chiens penferent
le dévorer. Il crût d'abord qu'il
leur impoferoit quelque refpect , en leur
jettant des pierres ; mais la terre étoit
tellement prife , qu'il ne pût jamais détacher
le moindre caillou. Alors , faifi de
peur , & prefque au defefpoir , il s'écria
en rebrouflant chemin : Maledicha la
tierra en la quale los perros fon deligados
i las piedras ligadas .. » Maudite foit la
» terre , fur laquelle les chiens font déta-
» chez, & les pierres attachées , » & après
cette imprécation il regagna bien vîte
les Pirenées.
Un Fayfan voyant entrer bien du'monde
dans un Bureau de Change à Paris ,
& en fortir fans rien emporter , il entra
lui -même ; comme il n'y vit plus perfonne
, & ne voyant auffi rien à acheter : je
vous prie , Monfieur , dit- il au Maître
du Bureau , de vouloir me dire ce qu'on
vend ici ? des têtes d'Afne , répondit brufquement
le Changeur . Il faut que vous
en ayez un grand débit , repliqua le Manant
, puifqu'il ne vous en refte plus
qu'une .
Deux Miniftres d'un grand Roi alloient
MAY 1724.
913
loient enſemble au Confeil ; en traverfant
les appartemens du Palais du Prince ,
tout le monde leur faifoit de profondes reverences
. Un feul homme ſe tenant affis
les vit paffer fort près de lui fans fe lever
, & fans prefque les regarder. Que
dites- vous de cet homme , dit un des Miniftres
à l'autre ? Je dis , répondit celuici
qu'il eft bienheureux , car on voit bien
qu'il ne nous connoît pas.
Thevet , dont nous avons une Cofmographie
, fe pprroommeennooiitt un jour avec Balduin
, fameux Jurifconfulte. Le fage Tulenus
qui les vit enfemble : voilà deux
hommes , dit- il , qui n'ont garde de fe
contredire. L'un a paffé toute fa vie à
voyager fans voir des Livres , l'autre à
employer toute la fienne à étudier , fans
bouger prefque de fon cabinet .
Un grand Roi allant de fa Ville Capitale
à une de ſes maifons de plaifance ,
voulut chercher une de fes avantures , où
il apprenoit ſouvent ce que fes fujets difoient
ou penfoient de lui , fans le connoître
; il ordonna à toute fa fuite de le
laiffer feul , après avoir indiqué l'endroit
où on devoit l'attendre . Etant feul
comme il l'avoit defiré , il apperçût un
Laboureur au milieu d'un champ . Il s'a-
E ij
vança
914 MERCURE DE FRANCE.
vança vers lui , & lui fit diverſes queftions
aufquelles le Laboureur qui en
étoit fatigué , ne répondoit que par
monofyllabes. Le Roi , loin de fe rebuter
de fes brufques reparties , lui demanda
combien il gagnoit par jour ,
plus ou moins , lui repliqua le Laboureur
, felon que je trouve plus ou moins
de curieux qui me font jafer ; mais
jufte compenfation faite , cela peut bien
aller à vingt fols par jour. Et que faistu
de ces vingt fols ? reprit le Prince ,
j'en fais quatre parts , répondit le Laboureur
en rechignant : de ces quatre parts,
pourfuivit - il , j'en employe une à me
nourrir,de la feconde j'en paye mes dettes,
je mets la troifiéme à intereft , & pour
quatriéme je la jette dans la rivière . Ce
partage parut fi plaifant au Roi , qu'il
voulut fçavoir le mot de l'énigme. Le
Laboureur le fatisfit en ces termes. La
premiere part , qui eft celle que j'employe
à ma nourriture , ne demande
point d'explication : voici ce qui concerne
les autres. Je paye mes dettes de la
feconde , parce que j'en nourris mon pere
qui m'a nourri ; je mets la troifiéme à
intereft, dautant que j'en nourris mes enfans
qui me nourrirons un jours pour la
quatrième, c'eft celle dont je paye la taille,
& je voudrois bien que nôtre Collecteurfut
la
MAY 1724. 915
fut au fond de la riviere avec elle. Le
Monarque charmé de ce qu'il venoit d'entendre,
le quitta , après lui avoir fait promettre
avec ferment de n'expliquer l'énigme
à qui que ce foit : tiens, ajoûta-t'il ,
regarde bien le vifage de celui qui te
parle , & ne rompt le filence que lorfque
tu le reverras. Le Laboureur y confentit
, fur la promeffe que le Roi lui fit à
fon tour de le bien récompenfer de fon
filence . Le Roi ayant rejoint les Seigneurs
de fa Cour leur propofa l'énigme à deviner
; mais elle leur parut auffi impenétrable
que celle du Sphynx . Cependant un
d'entr'eux qui s'étoit apperçu de loin que
le Roi s'étoit arrêté auprès du Laboureur
en queſtion , s'imagina que l'énigme
pourroit bien être de fa façon. 11 l'alla
chercher fecretement , il le trouva auffi
impenetrable que l'énigme ; mais ayant
étalé cent pieces d'or à fes yeux , il en
tira tout l'aveu qu'il en fouhaitoit . Après
lui avoir donné les cent pieces d'or , il
revint à la Cour , & nouvel Adipe il
donra une explication des plus complettes
au Roi. Ah ! s'écria le Roi , on m'à
manqué de parole. Il envoya chercher
fur le champ le Laboureur , on l'amena.
Le Roi lui reprocha fon infidelité. Qu'aije
juré, répondit le Laboureur fans fe troubler
? j'ai promis de ne point parler que
E iij je
917 MERCURE DE FRANCE .
je ne reviffe ce vifage , & en voilà cent
au lieu d'un qu'on m'a montrez , ajoûtatil
, en tirant la bourſe , dans laquelle
étoient les cens pieces d'or au coin du
Roi. Le Prince trouva la juftification auffi
plaifante que l'énigme , & prit foin de la
fortune de l'Ingenieur Laboureur.
A
CHANSON.
Mour , funefte vainqueur ,
Ceffe de troubler mon coeur ;
Pourquoi ta fatale puiffance ,
Vient- elle exciter mon ardeur ,,
Pour me laiffer fans efperance ?
Rends fenfible à ma vive flâme
L'objet de ma tendre langueur ;.
Mais fi tant de foupirs ne touche point fon
ame
Amour , funefte vainqueur ,
Ceffe de troubler mon coeur.
L'air & les paroles font de M. de T....
NOUe
troubler mon coeur,Cesse
Vient elle exciter mon ar
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ASTOR
, LENOX
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,
1
"
MAY 1724. 919
NOUVELLES LITTER AIRES,
DES BEAUX ARTS , & c.
Lique des Lettres de Change , fui-
E BANQUIER FRANÇOIS , ou la Pravant
l'ufage des principales Places de
France , prouvée par les Ordonnances ,
& par les Reglemens rendus fur cette
matiere. Enſemble les divers établiffemens
des Agens de Change , depuis Charles
IX. jufqu'à Louis XV. Ouvrage utile
& neceffaire à tous Banquiers , Financiers
, Marchands , Caiffiers , Agens de
Change , Commiffionnaires , & generalement
à tous ceux qui ont à prendre ou
à donner des Lettres de Change. A Paris
, chez Mufier , Quay des Auguftins ,
1724. in 8 ° de 361. pages , fans la Preface
& la Table.
Cet ouvrage , prefque unique en fon
efpece , renferme dans un ordre nouveau
, generalement tout ce qui regarde
la pratique des Lettres de Change & des
Billets . Il eſt divifé en 4. parties , dont
la premiere contient en un feul Chapitre
l'explication des termes ufitez entre les
Banquiers.
E iiij
La
918 MERCURE DE FRANCE .
La 2 Partie contient 4. Chapitres ;
fçavoir , 1 l'étimologie , l'origine &
l'utilité des Lettres de Change , 2. divers
modeles des Lettres de Change , appliquez
à divers fujets , qui fe peuvent prefenter
dans la Banque. 3 °. Des Billets ,
des Avals , des Affignations en Banque
qui font en ufage chez les Banquiers .
4°. Les Lettres d'Avis & la maniere de
les faire avec quelques modeles.
Les 8. Chapitres de la troifiéme partie
, contiennent les acceptations des Lettres
de Change , les differentes négociations
de Lettres de Change , les Changes
& Rechanges de Place en Place , & de
quelle maniere on doit faire les Protefts .
Les diligences que les Porteurs de Lettres
de Change font tenus de faire à l'écheanles
cautions que l'on donne
pour
venement des Lettres de Change , les
preſcriptions des Lettres de Change , &
les contraintes par corps pour Lettres &
Billets de Change.
ce ,
l'é-
Enfin les 3. Chapitres de la 4 partie
traitent de la Banque & des Commiffionnaires
; des Agens de Change , leurs fonctions
, leurs droits & leurs divers établiffemens
, depuis Charles IX. jufqu'à
prefent , & divers Edits , Declarations ,
Arrefts & Reglemens concernant les
Lettres de Change que l'on a raffemblé
pour
MAY 1724.
919
pour la commodité des Banquiers.
NUMERATION ou nouveaux Elemens
d'Arithmetique , par demandes & réponfes
, pour inftruire la jeuneffe , & la faire
répondre avec facilité à des regles de Trois
& de Compagnie , fans multiplier ni divifer.
Avec une Arithmetique fans zero ,
par laquelle on fait l'addition & la fouftraction
des chiffres de Marchand & Finance
, fans plume , jettons , ni crayon.
Seconde édition , augmentée de la maniere
de trouver la baze du Tarif numerique
, & d'une table des parties Allico
tes pour la multiplication. Par le fieur
Tapret , Ecrivain- Juré , Arithmeticien
vis-à- vis l'Opera. A Paris , chez A. de
Heuqueville , au Puits - Certain 1724.
brochure de 44. pages in 8º .
·
NOUVEAUTEZ dediées à gens de differens
états , depuis la Charruë jufqu'au
fceptre. A Paris , par la Compagnie des
Libraires 1724. 2. vol. in 12. de 800
pages les deux , fans y comprendre un
avis au Lecteur , une Epître , le Privilege
du Roi , des Tables d'une nouvelle
fabrique , au nombre de fept , & une
longue approbation de M. l'Ab. Richard.
C'eft fur le témoignage favorable que
contient cette approbation , que nous fai-
E v fons
920 MERCURE DE FRANCE.
fons l'Extrait de cet Ouvrage » Il affure
>> qu'il eft bon , & que ceux à qui il eſt
» dedié , gens d'Eglife , de Robbe & d'E-
» pée , Bourgeois , Artifans , Manans &
>> autres y trouveront de beaux fenti-
» mens , en cherchant dequoi s'amufer.
» Il défigne l'Auteur par ces mots. » Il
» eft fi connu dans la République des Lettres
, qu'il ne fçauroit fe dérober aux
louanges que meritent les beaux ou-
» vrages qu'il a donné au Public , & c.
Nous ne doutons point que M. Richard
n'entende parler de M. l'Ab. B. nous ne
mettons que cette premiere lettre de fon
nom . Comme ce doit être un plaifir pour
le lecteur de le deviner , felon M. Richard
, nous ne voulons pas l'en priver.
Paffons au corps de l'Ouvrage , compofé
de cinquante Epîtres dedicatoires à 70.
perfonnes de differentes profeffions , 200 .
titres bizarres , & c. Dans ce deffein imaginé
& bien executé par l'Auteur , tout
y paroît nouveau & extraordinaire , felon
M. l'Ab. Richard. Dans le chapitre 2.
intitulé les Lettres de l'Alphabet , article
17. p. 46. un Monfieur interroge une
jeune perfonne qui fert une Devote. » Helas
! dit-elle , je ne crois pas qu'il y ait
» une femme plus difficile à fervir . Elle
>> aime tant fa chere perfonne , qu'elle
» eft toute occupée de fes commoditez &
de
MAY 1724. 92
ge ,
<<
<<
се
લ
de fes aifes . Le plus petit dérangement <<
dans fa fanté l'allarme tellement , qu'el- «<
le devient comme troublée , quand il
lui en arrive quelqu'un ; le moindre
vent coulis qui aura foufflé fur fon «
oreille , lui renverfe la tête , elle en eft «<
prefque aux larmes , tant elle en ap- «
prehende les confequences. Elle ne «<
laiffe pourtant pas de prêcher fouvent ce
contre la délicatefle de ceux qui ne «<
veulent rien fouffrir. Porter chez l'A- ce
poticaire , & en rapporter des Phioles , «<
nettoyer & entretenir en bon état des
Seringues , vuider des Palettes , chauffer
& faire fecher des linges pour fon ufa- «
voilà une partie de mes occupations «<
journalieres . Je fuis toûjours querellée «
avant que de lui donner un lavement , «<
parce qu'elle foupçonne qu'il fera trop «
froid ; pendant que je le donne , parce «
qu'elle prétend qu'il eft trop chaud ; «
& après qu'elle l'a reçû , parce qu'elle «
foutient que je lui en ai dérobé quelque «
goûte. Comme elle veut que je falle «
un effai de fes medecines , & de toutes «<
les autres drogues qu'elle prend , je ſuis «
prefque toûjours dévoyées elle vouloit «
même que je goutaffe fes lavemens ; «<
mais je n'ai pû me réfoudre à pouffer «
ma complaifance jufques-là , perfuadée «
qu'elle en auroit autant exigé de moi , «
E vj quand
922 MERCURE DE FRANCE.
»
» quand elle les auroit rendus. Jamais fa
» Cuifiniere n'a pù parvenir à lui faire
>> rien qui fut de fon goût. Le petit La-
>> quais eft fouffleté , ou du moins injurié
>> autant de fois qu'il a mal ballayé fon
>> Cabinet , ou mal nettoyé fon Oratoire,
» & jamais , felon elle , l'Oratoire n'eft
» bien nettoyé , ni le Cabinet bien ballayé.
» Quoiqu'elle fe couche de bonne- heure,
» & fe leve fort tard , & qu'elle foit
très-long-temps à l'Eglife , je n'en fuis
» pas plus tranquille ; car elle a la pré-
>> caution de me donner tant de chofes à
>> faire , que je fuis fouvent autant & plus
» lutinée par fon abfence que par fa pre-
» fence. Quant au temps deftiné pour le
>> repos , & pour le fommeil , helas !
que
» je jouis peu de l'un & de l'autre. Je fuis
» prefque également tourmentée , quand
» la nuit approche , pendant qu'elle dure
» & lorfqu'elle eft paffée . Quand elle
» approche , il me faut nettoyer , remuer,
» tourner , virer , fecoüer , bâtir , con-
» ftruire , arranger , machiner , élever ,
» abaiffer , unir & border fon lit ; en-
» fuire le vifiter deffus , deffous , aux
» côtez , au pied , au chevet. Tout cela
>> entre dans les façons , manieres & me-
>> thodes de faire ce redoutable fit. Puis il
>> faut mettre oreillers , couffins , couffi-
» nets pour le haut & le derriere de la
לכ
tête ,
MAY 1724. ザごす
tête , pour le col , pour les jouës , pour «<
les épaules , pour les coudes , pour les «<
reins , pour les hanches , pour le def- «
fus & le deffous des genoux. Il faut le «<
munir à droit & à gauche de mouchoirs «<
differens ; l'un pour cracher , l'autre «<
pour moucher ; un troifiéme pour le «
derriere & le dedans des oreilles ; un «
quatrième pour les yeux ; un cinquié- «
me pour la bouche ; un fixiéme & un «<
feptième pour d'autres uſages que je ne «
vous dirai pas ; vous les devinerez fi «<
vous pouvez. «
Epitre à Courtillette , Laitiere , page 186.
M.
Le Lait eft nôtre premiere nourri- «
ture. Dans la fuite il nous produit du «<
beurre , de la crême & du fromage , je «
le repete , parce qu'il eft pour moi le «<
plus agréable de tous les mets qu'on «
puiffe fervir. 11 fait manger volontiers «
le pain , fait trouver le vin mediocre «<
paffable, & le bon vin encore meilleur . «
Cafeus & panis funt optima fercula fanis.
Faites- vous expliquer le Latin , fi «
Vous avez la curiofité de l'entendre.
Non24
MERCURE DE FRANCE.
Non-feulement le Lait fatisfait le goût,
» mais il contribue encore à rétablir , &
» à entretenir la fanté . La beauté même y
» trouve fon compte ; cela eft fi vrai
» qu'il y a des femmes , qui pour fe pro-
>> curer un teint frais , & fe rendre la
» peau plus douce , fe coëffent ayant le
» derriere dans du Lait ; & telle femme
» de Chambre ne voulant pas laiffer per-
>> dre un Lait fi bien affaifonné , le vend
à d'autres , qui ignorant fon premier
ufage , s'en font un mets délicieux .
>>
Nous croirions abufer de la patience de
nos Lecteurs , fi nous donnions plus d'étendue
à cet Extrait.
OEUVRES DIVERSES de M. de Fontenelle
, de l'Académie Françoife . Nouvelle
édition augmentée . A Paris , chez
Brunet , au Palais 1724. 3. vol . in 12.
Outre deux Difcours fur l'Origine des
Fables , & fur le bonheur , qui n'avoient
pas encore paru. Il y a encore dans cette
édition quatre nouveaux éloges ; ce font
ceux de feu Mis d'Argenfon , Couplet ,
Mery & Varignon.
ESSAY D'UNE PHILOSOPHIE NATURELLE
, applicable à la vie , aux befoins , &
aux affaires , fondée fur la feule raifon
& convenable aux deux fexes , divifée
J
en
MAY 1724 927
deux parties , dont la premiere traite de
l'ufage de la raifon , &c. & la feconde
de la Recherche de la Verité. A Paris ,
au Palais , chez And. Morin 1724. in
12. de 425. pages , fans compter une
longue Epître à Socrate , Montagne ,
Me de Gournay , Mis Pafcal & de la
Bruyere , & une plus longue Freface
encore , faite depuis l'addition d'une feconde
partie.
La Recherche de la Verité , dit l'Auteur
inconnu dans cette Preface , eft ici
un effay , & une feconde partie ajoûtée
à la premiere. Cette premiere devoit
être l'unique dans mon premier deffein.
Elle n'eft deftinée qu'à donner une idée
de la hilofophie raifonnable. L'Auteur
declare que c'eft fon premier ouvrage ,
dont il va faire imprimer la fuite .
NOUVEAU VOYAGE DE FRANCE , avec
un itineraire , & des Cartes faites exprès
, qui marquent exactement les routes
qu'il faut fuivre pour voyager dans
toutes les Provinces de ce Royaume &
ouvrage également utile aux François ,
& aux Etrangers . A Paris , chez T. le
Gras , au Palais , & la veuve Delaune ,
ruë S. Jacques 1724. vol. in 12. de 605.
pages , fans une Table Alphabetique des
noms des Villes & Bourgs contenus dans
cet
926 MERCURE DE FRANCE.
cet ouvrage : une autre Table des Voyages
ou Routes differentes qu'on trouve
. dans ce livre , un Avertiffement , &
une Table Chronologique des Rois de
France , & c.
L'Auteur dit dans l'Avertiffement que
l'embarras de porter plufieurs volumes
de la Defcription de la France , lorsqu'on
parcourt differentes Provinces de ce
Royaume , a fait naître le deffein de raffembler
les Deſcriptions des Villes & des
lieux qui fe rencontrent fur les grande's
routes , & d'y ajoûter des Itineraires , &
des Cartes faites exprès , afin que les
voyageurs euffent dans un feul volume
dequoi s'amufer & s'inftruire . Toutes les
routes décrites dans ce Livre , hormis
une feule , commencent à Paris , & conduifent
à la frontiere du Royaume.
CONDUITE Pour fanctifier
le jour anniverfaire
du Baptême
, par demandes
& par réponſes
, divifé en trois parties,
avec des avis importans
aux fidelles
pour
vivre chrétiennement
dans le monde.
A Paris , chez Lonin , ruë S. Facques
in 12. de 440. pages.
>
MEDITATIONS fur le très- Saint Sacrement
de l'Euchariftie , pour l'Adoration
de tous les Jeudis de l'année , &c. A
Paris
MAY 927
1724.
Paris , chez le Mercier , ruë S. Jacques ,
in 12. de 275. pages.
DISSERTATION Dogmatique & Morale
fur les Indulgences & la foy des miracles
, &c. A Paris , chez le même.
TRAITE DE FHYSIQUE fur la pefanteur
univerfelle des corps. Par le P.
Caftel , Jefuite , 2. vol. in 12. de plus de
600. pages chacun . A Paris , Place de
Sorbonne , chez And. Cailleau 1724.
LES VACANCES DU THEATRE , Opera
Comique , reprefenté à la Foire Saint
Germain 1724. A Paris , chez Guillanme
Cavelier, au Palais , & chez Noël
Piffot , Quay des Auguftins.
POGGII BRACCIOLI Florentini Hiftoriæ
de varietate fortunæ , & c. HISTOIRE de
l'inconftance de la fortune en 4. livres.
Par le Pogge , avec fes Lettres , & les
Notes de M. George ; ouvrage mis au
jour par M. Oliva. A Paris , chez A.
Urb. Coutelier 1723. in 4° pp. 294.
NOUVEAUX MEMOIRES des Miffions
de la Compagnie de Jefus dans le Levant.
A Paris , chez G. Cavelier 1724.
in 12. de 358. pages .
ME928
MERCURE DE FRANCE.
MEMOIRES DE LITTERATURE , tirez
des Regiſtres de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles - Lettres , depuis
l'année 1711. jufques & compris l'année
1717. tome 4. A Paris , de l'Imprimerie
Royale 1723. in 4º de 7 43. pages &
7. planches détachées .
CAII PLINII HISTORIA NATURALIS,
Libri 37. & c. Les xxxvII. Livres de l'Hif
toire naturelle de Pline , avec l'Interpretation
& les Notes de Jean Hardouin,
de la Compagnie de Jefus , & c. feconde
édition , corrigée & augmentée . A Paris
, de l'Imprimerie d'A. V. Coutelier
1723. 3. vol . infol. avec figures .
PREMIERE SE'ANCE DES ETATS CALOTINS
, contenant l'Oraiſon Funebre de
feu Philippe-Emanuel de Torfac , Generaliffime
du Regiment de la Calote . A
Babilone , chez Pierre de la Lune , ruë
des Rats , aux Armes du Regiment 1724 .
brochure in 4. de $ 4. pages .
La profonde veneration que nous
avons pour le Regiment de la Calote , en
general , & l'eftime finguliere que nous
avons pour tous ceux qui le compoſent
en particulier , nous font embraffer avec
chaleur l'occafion de parler de cet illuftre
corps . Eh ! que fçait- on , fi avec
quelque
MAY 1724.
939
quelque faveur , & le de talens que
peu
nous nous flatons d'avoir , nous ne meriterons
pas d'en être les Annaliſtes en
titre , pour conferver à la pofterité les
évenemens celebres du Regiment ? Quoiqu'il
en foit nous allons rendre compte
un peu plus ferieufement d'un petit ouvrage
plein d'efprit , qui nous a paru
faire l'amufement de la Cour & de la
Ville.
Le frontifpice du Livre eft orné d'une
grande vignette , contenant les Armes du
Regiment , dont le champ eft d'or , femé
de Papillons fans nombre , de differentes
couleurs . Le Sceptre de Momus en pal
brochant fur le tout , au chef de fable ,
chargé d'une Lune d'argent , & de deux
croiffans oppofez de même métal . Pour
couronnement une Calote de front à
oreillons , dont l'un eft abaillé , & l'autre
relevé. Le fronteau de la Calote eft
orné de fonnettes & de grelots , indifferemment
attachez , pour marquer la Hie
rarchie du Regiment . Pour cimier un
Rat paffant , furmonté d'une Girouette ,
pour en marquer la folidité : deux Singes
pour fupports ; ce qui dénote l'innocence
& la fimplicité ; avec deux Cornes
d'abondance en Lambrequins , d'où
fortent des Brouillards , fur lefquels font
affignées les penfions du Regiment . Le
tout
940 MERCURE DE FRANCE.
tout terminé par une espece d'oriflame ;
contenant cette devife , Favet Momus
Lune influit.
L'intention de ceux qui ont travaillé
à cet ingenieux ouvrage , a été fans doute
de relever les mots nouveaux , les expreffions
hazardées , & les manieres de
parler & d'écrire obfcures , & extraordinaires
de quelques Auteurs . Leurs
propres phrafes , qu'on a foin de mettre
en Italique , font employées à chaque
bout de champ , & le plus fouvent trèsheureuſement
ajustées au fujet qu'on
traite. Si fon efprit ne pouvoit fe contenir
dans fes rives , dit- on , au fujet du Generaliffime
Torfac , fon courage fe trouvoit
trop refferré dans les bornes de fon devoir.
On cite exactement au bas des pages ,
d'où ces mots font tirez .
La vertu des Calotins n'eft qu'un inftinct
heureux , & fi prompt qu'il prévient la
raifon , & peut fe paffer d'elle. Ils doivent
braver la mort pour les fujets les
plus legers , & par une fuperftition audacieuse
, s'eftimer invulnerables ; croire
valoir feul une arnée ; n'implorer du
Ciel que de la lumiere pour voir l'ennemi
. Telle fut la valeur d'Ajax , d'Alexandre
de Cefar , de tous les Heros Calotins
, anciens & modernes .
Qu'on juge du Generaliffime fur ce
tableau ;
MAY 1724.
941
tableau ; l'efprit s'y perd s'y confond ;
l'éloquence de nos Orateurs , & la verve
de nos Poëtes inépuifables fur toute
autre matiere , font opprimez ici fous la
gloire d'unfujet qui furmonte le bien dire,
ou pour parler plus clairement , reffemblent
aux courbes qui ont des affimpiotes ,
& c.
Cependant , au détriment des Lettres
ce genie Tranfendataire , heureuſe influence
des aftres ! ne commença d'être
connu qu'à la paix. Une délicateſſe le tenoit
obfcurci dans la pouffiere de Bellone
, dédaignenſe du bel efprit. Torlac eut
fi bien l'art de renfermer les talens , &
d'être ignorant par bienfeance , que dans
fes campagnes les Officiers les plus penetrans
fur les défauts d'autrui , ne le fufpecterent
jamais d'un grand genie.
Ici ( page 23. ) le diſcours fut interrompu
par un gros Rat qui traverfa
l'aflemblée .
Son efprit inventif ne brilla pas moins
que fa franchiſe par le ftratagême inoui
dont il s'avifa pour réduire un jeune
Cheval fougueux , mais Cheval d'élite
& de reffource , qui avoit le plus grand
de tous les défauts : il faifoit tout ce qu'il
pouvoit pourse rendre inutile.
Nous bornerons- là cet Extrait , mais
nous ne le finirons pas fans rapporter le
pré942
MERCURE DE FRANCE .
>
précis de l'Edit fameux rendu par le Regiment
de la Calote contre les nouveautez
du langage. » Il défend expreffe-
» ment , & nommément aux faux - Sau-
» niers du Sel attique , de faire paffer
» des mots nouveaux dans le langage
» François , en fraudant la Gabelle de
>> Momus , ordonne confiſcation de leurs
» écrits , & de tout livre à l'avenir
» dont l'Auteur ofera ceder à l'instinct
» fuperbe d'être tout- à -fait original fans
»fe foumettre auparavant au Domaine
» du Regiment , fouverain Seigneur de
" tous les originaux du monde que leurs
» livres foient mis à l'Index de nos livres
» prohibez , pour en être extrait tous les
» mots & phraſes originales qui pafferont
» déformais au profit du langage & du
ſtile des Calotins , pour en ufer com-
» me un bien à eux appartenant . Que fi
» malgré la défenfe quelque Auteur avoit
» la témerité d'en introduire fans le vifa
» du fieur de S. Martin , Lieutenant Co-
» lonel du Regiment , Commiſlaire du
» Confeil à l'execution des Prefentes ¿
» permis aux Communes de la Calote de
» courre fus , de les faifir , huer , ber-
>> ner , biftourner , défendant à toutes So-
» cietez exemptes , ou non exemptes de
» les proteger , ou leur donner azile ,
fous peine d'être declarées ennemies
כ כ
>>
du
MAY 1724 . 943
du peuple Calotin , & à l'égard defdi- «<
tes confifcations du faux Sel attique , «
tant en livres qu'en phrafes ou termes «<
nouvellement forgez le Conſeil du «<
Regiment a ordonné que la moitié en «<
feroit applicable à l'Hôpital General «
des pauvres de genie qui ne peuvent <<
fubfifter que par les phrafes & les mots, «<
& qu'il feroit diftribué à chaque pau- «
vre pour fa fubfiftance une demi pen- «<
fée par jour , infufée dans trois pintes <<
de verbiage , avec des Fleurs de Retho- «-
rique , & quelques Racines Grecques «
& Latines. «<
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Touloufe
, fur une nouvelle édition des
oeuvres de G. de la Chaffaigne , & des
Effais de Montagne.
Om Jean Martial de la Chaffaigne ,
D Religieux Benedictin de la Congregation
de S. Maur , Prieur du Monaftere
de Camont , Diocéfe de Mirepoix , travaille
à donner une nouvelle édition des
oeuvres de Geoffroy de la Chaffaigne ,
Seigneur Soudan de Preffac , & des Effais
de Michel , Seigneur de Montagne , & à
publier quelques oeuvres du premier
qui n'ont pas encore paru. Il ne fera
,
qu'un
944 MERCURE DE FRANCE.
des
qu'un
même
corps d'ouvrage
de ces deux
Auteurs
, qui étoient
beau-freres , dont la premiere
partie
contiendra
les oeuvres de Preffac
de la Chaffaigne
, revûës
, cor- rigées
& retouchées
; la feconde
, les oeuvres
ou les Effais
de Michel
de Montagne
, revûs , éclaircis
& châtiez
, fans toucher
cependant
au ftile naïf , & aux termes
qui font propres
à cet Auteur
, fi ce n'eft dans quelques
endroits
indifpen- fables. L'Editeur
fera dans une Preface
la
Critique
des oeuvres
de chaque
Auteur
,
accompagnée
des éclairciffemens
corrections
, & des retranchemens
ne- ceffaires
. Cette
Critique
fera fuivie
d'un éloge
Hiftorique
de l'un & de l'autre Ecrivain
, en remontant
à leurs ancêtres
, & en deſcendant
jufqu'à
leur pof- terité , ce qui donnera
occafion
de parler de plufieurs
familles
illuftres
, liées de parenté
ou d'alliance
à celles
de la Chaf faigne
& de Montagne
. On trouvera
à la fin de cette Preface
plufieurs
pieces
anec- dotes , Lettres
de nos Rois , Lettres
d'Am- baffade
, Inftructions
, Commiffions
, Me- moires
domeftiques
, &c. qui n'ont pas encore
vû le jour , avec les Notes
necef- faires
pour éclaircir
des faits importans
& curieux
, qui feront
plaifir
au public
,
en inftruifant
folidement
. L'Editeur
efpere
que les gens de Lettres
approuveront
MAY 1724. 945
ront une entrepriſe , qui , outre l'utilité
generale , tend à la gloire de deux de fes
ancêtres , recommandables par leur merite
perfonnel , par leurs ouvrages , &.
par l'eftime diftinguée que nos Rois en
ont faite , en honorant le premier de diverfes
amballades , & le fecond du Collier
de leurs Ordres.
REFLEXIONS CRITIQUES fur un Poëme
intitulé la Ligue , imprimé à Genewe
, & attribué à M. de Voltaire , fans
nom d'Auteur , d'Imprimeur , ni de Ville,
brochure in 8 °. de 28. pages.
L'Auteur de ces Réflexions femble
vouloir condamner la Poëfie Françoiſe à
ne s'élever jamais jufqu'à l'Epopée , puis
qu'après nous avoir découragez par le
mauvais fuccès que nos Auteurs ont eu
jufqu'ici dans ce genre de Poëme , il entreprend
de prouver que M. de Voltaire
, en qui il veut que nous mettions
nos dernieres efperances , auroit dû appeller
fon Poëme , Hiftoire de Henry IV:
en vers François. Il prétend prouver ce
qu'il avance ; & pour y parvenir , il commence
par définir le Poeme épique d'après
le Pere le Boffu : Un difcours inventé
avec art pour former les moeurs pir
des inftructions déguifees fous les allegories
d'une action importante , qui eft ra-
F contée
946 MERCURE DE FRANCE .
contée en vers d'une maniere vrai-fembla.
ble & merveilleufe. La Ligue , pourſuit
l'Auteur des Réflexions , eft un titre compliqué
qui ne s'accorde point avec l'unité
d'une action ; le fondement en eft histori
prefque tous les epfindes veritables.
Quelques vices perſonnifiez font le
Poëtique de cet ouvrage.
que ,
Voilà comment nôtie Critique dreffe
fes batteries , pour foudroyer nos efperances
, au fujet d'un Poëme qu'il croit
au-delà de nôtre portée. Il ne feroit pas
difficile à un peuple jaloux de fes droits
de réfifter à une attaque fi terr ble en
apparence , & de la repouffer contre celui
qui la fait. Que la Ligue foit un titre
compliqué , ce n'eft qu'une question de
nom. On n'a qu'à appeller ce Poëme
Henri le Grand , ou l'Henriade , pour
imiter plus fervilement les anciens , &
tout le refte fubfiftant , nous ferons en
droit de nous attribuer une gloire qu'on
nous refuſe d'une maniere fi defefperante
pour nous. Que le fondement de ce Poëme
foit Hiftorique , ou fabuleux , qu'importe
au Poëme ? en fera- t'il moins ce qu'il doit
être ? Que quelques vices perfonnifie
faffent le Poëtique de cet ouvrage , eft- ce
pour nos Auteurs un fujet d'exclufion
pour le genre ? Mais fuppofons pour un
moment que c'en foit un ; à qui en doiton
MAY 1724. 947
on imputer la faute ? Les Auteurs fontils
refponfables d'une difette involontaire.
Leur religion a rompu tout commerce
entre eux & les Divinitez fabuleufes ,
fur-tout dans des Poëmes Chrétiens ; ils.
font obligez d'avoir recours à des vices .
perfonnifiez , qui peuvent feuls leur tenir
lieu de Jupiter , d'Apollon , de Venus
, & de toutes ces autres Deïtez , qui
n'étoient du temps des Homeres & des
Virgiles que des vices perfonnifiez , mis
dans un point de vue plus refpectables ,
& confiderez comme des objets réels de
Religion . Pourquoi donc l'Auteur des
Réflexions Critiques pouffe-t'il la dureté
jufqu'à vouloir ôter à nôtre amour propre
fa derniere reffource , qui eft de trouver
dans notre langue de quoi juftifier nos
efprits . Il eft vrai que la fageffe de nôtre
langue n'y entre que pour quelque chofe
, elle eft ennemie des figures outrées
qui font dans les autres langues , ce qu'il
y a de plus frappant , ou du moins de plus
éblouiffant dans l'Epopée. Mais nôtre lyftême
de Religion eft pour nous l'obftacle
le plus infurmontable , & l'Auteur des
Réflexions doit être des premiers à en
convenir , puifqu'il fait impitoyablement
un crime à M. de Voltaire , d'avoir fait
le Poëtique de fon ouvrage de quelques
vices perfonnifiez. Nous excedons ici nô-
Fij tre
948 MERCURE DE FRANCE.
tre miffion , & de fimples faifeurs d'Extraits
, nous nous érigeons en faiſeurs de
Réflexions ; mais nous n'avons pû fouffrir
patiemment qu'on ôtat la gloire de
faire un Poëme épique à une nation qui
a porté le dramatique auffi loin qu'aucune
autre ait encore fait . Revenons à nôtre
Extrait.
L'Auteur des Réflexions trouve que
P'unité n'eft pas confervée dans le Poëme
de la Ligue. La converfion de Henri lui
paroît neceffaire pour fon établiflement
au Trône des François ; cependant il voit
que fa valeur y a beaucoup de part ; nous
laiffons à nos lecteurs la liberté de juger
fi la duplicité de moyens fait une duplicité
dans l'action où l'on veut parvenir.
Il reproche encore à M. de Voltaire de
n'avoir pas donné à fon Heros un ennemi
digne de lui , en la perfonne du Duc de
Mayenne , dont il a , pour ainfi dire
dégradé la valeur . Ce qu'on ôte , dit- il , de
la fermeté de M. de Mayenne , est autant
de perdu pour fon vainqueur. Il cite à ce
fujet l'exemple de Virgile qui rend Turnus
grand , pour rendre Enée encore plus
grand. Il trouve encore mauvais que l'Auteur
du Poëme de la Ligue exagere les
vertus des Princes Proteftans , & qu'il
cherche à noircir toutes celles des Catholiques.
Après avoir critiqué en gros les dé-
,
fauts
MAY 1724. 949
fauts dont il a été le plus frappé , il entre
dans le détail de chaque chant en parti
culier. Comme cet examen nous meneroit
trop loin , nous prions nos lecteurs
de nous en difpenfer , & nous les renvoyons
à l'un & l'autre ouvrage , pour
juger par eux-mêmes fi le Poëme eft auffi
défectueux que l'Auteur des Réflexions
le prétend : voici par où il finit . M. de
Voltaire peut prefentement defavoüer fon
livres mais le public le reçoit toûjours
comme un enfant de fon imagination que
le jugement legitimera quelque jour ; il
reffemble trop a fa mere pour le méconnot- à
tre. Ces traits vifs & hardis , cette pompe
des expreffions , ces épisodes qui ne font
pour ainfi dire , liez que par des éclairs ,
Le mépris des regles , toutes ces circonftances
ne permettent pas d'en douter. Voilà un
enfant de l'imagination , orné de traits
affez marquez , pour pouvoir prouver
fon état à fon pere. Quel eft ce pere ? Se-
-Ion Auteur des Réflexions , c'eſt le jugement
qui pourra le reconnoître un
jour , & cependant il n'eſt fils que de
P'imagination ; cela ne nous paroît pas
affez tiré au clair . Finiflons cet Extrait
par un motif de confolation ; on nous
rend le droit de pouvoir réüffir dans le
Poëme épique qu'on nous a d'abord ôté.
Voici comment s'explique l'Auteur des
Fiij Réfle950
MERCURE DE FRANCE .
Réflexions : j'avouerai cependant avec
fincerité que je fouferis volontiers à la décifion
d'un de mes amis , homme modefte ,
mais éclairé. Il affure que ce Poëme , tout
défectueux qu'il eft , nous remet en droit
d'efperer de pouvoir confoler quelque jour
les Mufes Françoises , & d'enrichir nôtre
Parnaffe d'un veritable Poëme épique , il
ajoûte que perfonne ne lui paroît plus capable
d'executer ce grand deffein que M.
de Voltaire lui- même.
LETTRE CRITIQUE , ou Paralelle des
trois Poëmes anciens ; fçavoir , l'Iliade ,
l'Odyffée d'Homere , & l'Eneide de Virgile
, avec le Poëme nouveau , intitulé
la Ligue , ou Henri te Grand. Poëme épique
, par M. de Voltaire. A Paris , an
Palais , chez Theodore le Gras , à l'L
couronnée. Et chez Mefnier , au Soleil
d'or.
Comme l'Auteur de cet ouvrage n'a
pas encore rempli fon titre , nous attendons
qu'il ait donné la feconde lettre
qu'il promet au public , pour en donner
un Extrait dans nôtre Mercure.
Avertiffement.
L'Hiftoire de l'Architecture de feu M.
Jean
MAY
1724. 951
Jean - Bernard Fifcher d'Erlachen , premier
Architecte de S. M. Imperiale , de- .
cedé l'année paffée , eft un Ouvrage incomparable
, felon le fentiment de tous
les connoiffeurs , tant pour fa beauté extraordinaire
, que pour la bonne explication
& fon utilité dans la fcience de
l'Architecture ; comme auffi pour l'Hiftoire
, les Antiquitez & l'explication des
anciens Auteurs.
Cet Ouvrage confifte en 93. grandes
Planches gravées par les plus habiles
Maîtres , & une explication en François
& en Allemand.
M. Fifcher d'Erlachen a dépensé pour
ces Planches plus de 10000. gouldes
argent d'Empire. On y voit reprefentez
les principaux bâtimens , tant ceux des
anciens dont il ne nous refte que la defcription
donnée par les anciens Auteurs ,
que ceux de nôtre temps. On y trouve
auffi plufieurs autres bâtimens deffinez ;
& bâtis par l'Auteur lui-même , des Vafes
tant anciens que modernes .
L'Ouvrage entier eft divifé en 5. liv.
Le premier traite des bâtimens des
Juifs , des Egyptiens , des Syriens , des
Perfes & des Grecs .
Le fecond livre traite des bâtimens des
Romains.
Le 3. des bâtimens encore fubfiftans
F iiij
des
952 MERCURE DE FRANCE.
Arabes , des Turcs , des Perfes , des
Siamois , des Chinois & des Japonois .
Le 4. traite des bâtimens inventez par
l'Auteur.
Le s. des Vafes des Egyptiens , des
Grecs , des Romains & de quelques modernes
, avec quelques -uns inventez par
l'Auteur.
Cet Ouvrage , dont on n'avoit imprimé
que 160. exemplaires , a été fi fort
recherché & eftimé, qu'on efpere de faire
un grand plaisir à tous les curieux , en
réimprimant encore un petit nombre d'exemplaires
par foufcription ; principalement
puifqu'on veut donner l'Ouvrage
à ceux qui auront foufcrit , à 10. gouldes
argent d'Empire ; au lieu qu'on ne le pût
avoir auparavant que pour 40 .
Les Soufcripteurs donc payeront en
foufcrivant 1o. gouldes , argent d'Empire
, & pareille fomme en retirant l'exemplaire
, qu'on promet de livrer à chacun,
franche de port , pendant le mois d'Octobre
de l'an 1724.
On s'addreffe pour avoir des fcufcriptions
, à Amfterdam à Bernard Picart.
On recevra les foufcriptions depuis le
premier Mars de cette année 1724. jufqu'au
premier Juillet. Ce temps paſſé :
perfonne ne fera plus admis à fouferire.
Le premier payement eft de 13. frans ,
arMAY
1724 953.
argent de Hollande , & autant en recevant
l'ouvrage.
La Societé établie pour la propagation
de la foi , a fait imprimer à Londres le
Nouveau Teftament en Langue Arabe ,
pour en diftribuer les exemplaires , gratis,
aux Chrétiens Orientaux .
Un Jardinier de Hoghfton auprès de
Londres , a fait depuis peu diverfes experiences
, en prefence de la Societé
Royale , pour prouver la circulation de
la féve dans les vegetaux . Un autre Jardinier
de Grays- Inn a , dit-on , fait croître
de la falade en une heure de temps , en
prefence de quelques Seigneurs & Dames
, qui en ont gouté par curiofité . Les
Lettres de Londres ajoûtent qu'on a pouffé
l'art de l'agriculture fi loin aux environs
de cette Ville , que pendant les moisde
Fevrier & de Mars dernier on y a eu
des pêches , des abricots , des prunes ,
des cerifes , & autres fruits bons à man- ger , fans compter
des legumes
, herba- ges & fleurs
qui ne croiffent
ordinairement
qu'en
efté.
Les Anglois continuent toûjours à
prévenir les effets cruels de la petite verole
, & on apprend de Londres que le
Docteur Mettelin partit fur la fin de
Fv l'au
954 MERCURE DE FRANCE:
l'autre mois pour Hannover , afin d'y faire
l'infertion de la petite verole au Prince
Frederic , fils aîné du Prince de Galles ,
qui a fouhaité qu'on lui faffe cette operation
prefentement .
On a fait depuis peu à Londres la même
operation à un fils du Duc de Montroff
, & à deux enfans , & une niéce du
Vicomte de Townſend.
PLAN de l'Académie qui doit être établie
en Ruffie par le Czar de Mofcovie ,
en faveur des Sciences & des Belles-
Lettres.
Article premier.
L'Académie fera compofée de douze
Membres , d'un Secretaire & Bibliothecaire
, de quatre Interpretes & de douze
Eleves.
2. Les Sciences qu'on traitera dans
l'Académie feront diftribuées en trois
claffes , dont la premiere contiendra toutes
les parties de Mathematiques , la feconde
la Phifique , & la troifiéme les
Belles -Lettres .
3.Chaque Membre étendra fes recherches
fur les Sciences , & tâchera de perfectionner
& d'augmenter celle à laquelle
il s'eft appliqué en particulier . Tous les
Membres examineront les découvertes
qui pourront leur être propofées , tant
par
MAY 1724. 955
par ordre de S. M. qu'à la priere de quelque
fçavant , & ils declareront fincerement
fi elles font nouvelles , utiles , &
veritablement telles qu'on les veut faire
pafler. Ils tireront des Extraits des livres
publiez en Ruffie , & dans les pays étrangers
qu'ils jugeront avantageux aux Sciences
, & aux Belles- Lettres , & ils les remettront
entre les mains du Secretaire ,
avec les obfervations qu'ils auront faites
fur chaque matiere .
4. Et afin que chacun puiffe profiter
des lumieres & des remarques de fes
Collegues , & verifier en prefence de
F'Académie les experiences qu'il a faites
en particulier , tous les Membres feront
obligez de s'aflembler une fois par femaine
en particulier , & trois fois par an en.
public.
5. Comme par cet établiffement S. M.
n'a pas feulement en vûë de favorifer la
nouvelle Académie des Sciences , mais
auffi de procurer une fondation utile à la
Nation , S. M. veut que chaque Académicien
écrive un fyftême de la Science
dont il fait profeffion , & donne une
leçon publique par jour. Il leur fera permis
de donner auffi des leçons particulieres
à leur profit.
6. Pour remplir à l'avenir les places
qui viendront à vacquer , chaque Mem-
F vj
bre
956 MERCURE DE FRANCE.
bre aura fous fa direction un Eleve , qui
aura déja une bonne teinture des Sciences
, & qui fera pourvû d'une penſion
fuffifante pour fa fubfiftance ; & s'il fait
quelque progrès dans la Science à laquelle
il s'eft appliqué , il fuccedera à
celui qui l'aura inftruit.
7. En reconnoiffance de cette faveur ,
les Eleves feront obligez d'enſeigner les
premiers élemens à la jeuneffe , & de la
former d'une maniere qu'elle puiffe avec
le temps mettre en ufage les leçons des
Académiciens .
8. Ce Corps ne dépendra que de S. M.
qui l'a pris fous fa protection particuliere
, & ceux qui le compofent , ne pourront
, fans le confentement du Prefident ,
être citez devant aucun autre Tribunal
que celui de l'Académie.
9. La Bibliotheque , la Chambre des
Machines , le Cabinet d'Anatomie & des
Medailles feront à la difpofition des Académiciens
, & on leur fournira l'argent
neceffaire pour les experiences qu'ils feront
obligez de faire , tant particulieres ,
que publiques.
10. Chaque Membre touchera fes appointemens
une année d'avance du fonds
de l'Académie ; ils auront une maison &
bois francs , & ceux qui viendront de
dehors , feront rembourfez des frais de
leur voyage
. II.
MAY 1724. 957
11. On ne pourra faire aucune Loy
ou Reglement dans l'Académie , fans le
confentement de tout le Corps . Signé ,
Pierre , à S. Petersbourg le io . Fevrier
1724...
PROGRAME de l'Académie Royale des
Belles-Lettres , Sciences & Arts
de Bordeaux.
M. le Duc de la Force , Pair de France
, Protecteur de l'Académie Royale des
Belles - Lettres , Sciences & Arts , propofe
à tous les Sçavans de l'Europe un
prix qu'il renouvelle tous les ans , &
qu'il a fondé à perpetuité. C'eſt une Medaille
d'or de la valeur de 300. livres
au moins , où font gravées d'un côté fes
armes , & de l'autre la devife de l'Académie.
Il fera diftribué le premier jour
du mois de Mai 172.5 .
Cette Compagnie à qui M. le Protecteur
laiffe le choix du fujet , fur lequel
on doit travailler , & le droit de decider
du merite des ouvrages qui feront envoyez
, avertit le public qu'elle deſtine.
le prix à celui qui donnera l'hipothefe la
plus probable fur la question ; fçavoir , s'il
y a des moyens fuffifans de faire venir tou
tes les plantes de bouture , ainft que de
graine. Dans le cas où l'on admettra la
pro958
MERCURE DE FRANCE.
propofition generale on expliquera les
fecours ou preparations neceffaires pour
rénfir , & dans le cas où l'on refufera
d'admettre cette propofition comme generale
, on donnera la raifon des exceptions.
L'Académie fouhaite de trouver du
nouveau dans les Diflertations qu'elle
recevra. Il n'eft pourtant pas indifpenfable
que cette nouveauté foit dans le fyftême
, peut- être le vrai a - t'il été déja
prefenté , & n'a- t'il été méconnu que
faute d'avoir été rendu évident . Mais fi
un Auteur adopte une hypothefe déja
connue , il faut du moins qu'il en augmente
la vrai-femblance par de nouvelles
preuves fondées fur des raifonnemens
folides , fur des experiences , & fur des
obfervations .
Dans la Conference publique du premier
jour du mois de Mai , on fait la
lecture de la Piece qui a remporté le
prix . Quand elle eft trop longue , on n'a
le temps que d'en lire des lambeaux , cela
eft peu fatisfaifant pour le public &
pour l'Auteur. Dans la vue d'y remedier
, on prie ceux qui fe trouveront obligez
par l'abondance de la matiere , de
donner une grande étendue à leurs Differtations
, d'y ajoûter feparément une
efpece d'abregé ou d'extrait de leur ouvrage
, dont la lecture , qui ne doit durer
que
MAY 17240 959
que demie-heure au plus , puiffe donner
une idée fuffifante du fyftême & des preuves.
La Differtation préferée n'en fera
pas moins imprimée tout au long.
Il fera libre d'envoyer les Differtations
en François ou en Latin , elles ne
feront reçûës que jufqu'au premier jour
de Janvier prochain inclufivement . Celles
qui arriveront plûtard n'entreront pas
en concours. Au dos des Differtations il
y aura une Sentence , & l'Auteur dont
I'Académie veut abfolument ignorer le
nom jufqu'à ce qu'elle ait donné fon jugement
, mettra dans un billet feparé &
cacheté , la même Sentence avec fon nom
& fon addreffe.
Ceux qui envoiront leurs ouvrages ,
les addrefferont à Mrs de l'Académie
Royale de Bourdeaux , ou au fieur Brun,
Imprimeur de cette Compagnie , rue Saint
James ; on aura foin de faire affranchir de
port paquets , fans quoi ils ne feront
pas retirez du Courier. A Bordeaux le
i. Mai 1724.
les
L'Académie n'a reçû qu'une unique
Differtation pour le prix de 1724. à laquelle
elle n'a pas crû devoir donner le
prix c'eſt au relâchement des Auteurs,
& non à l'examen trop fevere de l'Académie
qu'il faut s'en prendre.
Navarre , Secretaire perpetuel de l'Académie
960 MERCURE DE FRANCE .
cadémie Royale des Belles - Lettres , Scien
ces & Arts.
Nouveau Sel , Naturel , ou produit
par la Nature.
>
Nous croyons faire plaifir au Public
de l'avertir qu'on a depuis peu découvert
en Espagne un nouveau Sel , qu'une
Source d'eau produit naturellement , à
trois lieues de la Ville de Madrid. M. Bur
let , cy- devant Premier Medecin du Roi
d'Espagne , & à prefent Medecin de S.
A. S. Madame la Princefle de Conti , premiere
Doüairiere , connoiffant la fituation
du Pays , a donné dans une affemblée particuliere
de l'Académie des Sciences , la
Defcription Hiftorique du terrain , où il
Le trouve ; & M. Boulduc , premier Apo--
ticaire du Roi , ayant entrepris de rechercher
, de quel genre pouvoit être ce
nouveau Sel , a lû dans la même affemblée
un Memoire , dans lequel il prouve
que c'eft un Sel admirable de Glauber
produit par la Nature , parfaitement femblable
à celui que l'on fait par art , &
felon la Defcription de cet Auteur , avec
affez de frais & de peines. Ses preuves
font fondées , premierement , fur les qualitez
& proprietez exterieures , qui font
communes à ces deux Sels ; fçavoir , la
figure
MAY 1724 961
:
figure des Criftaux , la couleur , le goût ,
la confiftence , la facilité de fe diffoudre
dans l'eau , de fondre au feu , de fe calciner
à l'air & au feu , & de produire dans
cet état , c'eſt-à- dire, étant calcinez , certains
changemens aux liqueurs aqueufes
& fpiritueules, & c . Deuxièmement, ſur l'exacte
parité & égalité des principes, dont
ces deux Sels font combinez , ce qui eft
prouve par un grand nombre de faits &
d'experiences troisièmement , fur les effets
que le nouveau Sel d'Efpagne produit
fur le corps humain , qui font femblables
à ceux du Sel de Glauber , où il fuppofe
neanmoins que ce dernier foit bien fait
& bien conditionné , pour pouvoir entrer
en paralelle avec celui d'Efpagne : &
comme il eft affuré que l'Arifte , quelques
foins qu'il prenne à bien faire le Sel
de Glauber , a encore beaucoup de peines
à y réüffir d'une maniere , que l'un ou
l'autre de fes ingrediens n'y domine le
plus fouvent , ce qui varie fes effets dans
l'uſage interne ; il propoſe à cette occafion
des moyens qui peuvent fervir de
pierre de touche , pour connoître & dif
tinguer le Sel de Glauber bien condi
tionné d'avec celui qui ne l'eſt pas. Finalement
il regarde le Sel d'Efpagne comme
parfait dans fon genre , & il apporte
des raifons , qui l'engagent à le préferer
a
962 MERCURE DE FRANCE.
à celui de Glauber , pour l'ufage de la
Medecine ; ce que l'on verra dans la fuite
plus au long dans le Memoire de M.
Boulduc , quand il fera imprimé dans les
Memoires de l'Académie Royale des
Sciences , qui a coutume d'en donner un
volume tous les ans.
Rentrée des Academies.
A
Le Mardi 25. Avril l'Académie Roya
le des Infcriptions & Belles Lettres reprit
fes féances par une affemblée publique
, à laquelle M. l'Abbé Dantin , nommé
à l'Evêché de Langres , Académicien
honoraire, prefida.
M. l'Abbé Anfelme lût une Differtation
fur les luftrations des anciens. La
crainte que
les hommes ont toûjours eu
d'offenfer la Divinité , donna lieu à cette
ceremonie , que l'on croyoit propre à les
appaifer. Le facrifice de la Vache rouffe
dont il eft parlé dans les livres faints eft
le plus ancien exemple de luftration.
Les Grecs & les Romains fur le modele
de celle - ci , dont ils abuferent par fuperftition
, en introduifirent cinq efpeces
differentes ; felon les diverfes matieres
qui y étoient employées : l'eau , le feu ,
Fair , le fang des bêtes & le fang humain.
Les
MAY 1724. 963
Les fçavantes recherches de l'Académicien
fur toutes ces luftrations en particulier
, répandent un grand jour fur plufieurs
pallages des Poëtes anciens , & des
premiersApologiftes de la Religion Chrétienne
, qui ont fait de frequentes allufions
à cette ceremonie . M. l'Abbé Anfelme
conduit fon examen Hiftorique des
luftrations jufqu'aux temps où elles ont
été abolies. Conftantin & les Empereurs
qui l'ont fuivi en ont fouvent profcrit
Pufage , par des conftitutions expreffſes ;
cependant le Canon du Concile de Conftantinople
in trullo , qui renouvelle la
condamnation d'un abus affez ſemblable ,
fuppofe qu'elles fubfiftoient encore , du
moins en quelques endroits , au feptiéme
fiecle.
L'Académicien conclut que dans quel
que aveuglement que l'homme foit tombé
, il a toûjours reconnu un être fuprê
me , dont il a imploré le fecours , & que
quand il a crû l'avoir offenfé par quelque
crime , il a cherché les moyens de
T'appaifer heureux s'il eût fçu mieux
placer fon culte , & s'il eût connu en
quoi confifte la veritable pureté de coeur.
M. l'Abbé Gedoyn lût une Differtation
Critique fur un paffage d'Homere ,
cité par Paufanias dans un fens tout contrair
e
964 MERCURE DE FRANCE.
traire à celui que tous les interpretes lui
donnent. Il a fait voir que Didyme
Eufthate & Mad Dacier s'étoient tous
trompez à l'acception d'un mot Grec ,
forte de méprife où les plus fçavans tombent
quelquefois , parce qu'il n'eft pas
poffible d'acquerir une parfaite connoifnoillance
des Langues mortes. Ce paffage
d'Homere éclairci a conduit naturellement
M. l'Abbé Gedoyn à établir un
point d'Hiftoire qui eft communément
ignoré , quoique Paufanias en ait rapporté
plufieurs preuves . C'eft qu'Edipe n'a
jamais eu d'enfans de Jocafte. Comme
l'opinion contraire a prévalu , l'Auteur
de la Differtation recherche la caufe de
cette erreur. Il l'impute aux Poëtes Tragiques
, & particulierement à Sophocle,
qui pour rendre fes deux Tragedies d'Edipe
plus touchantes , a abandonné l'ancienne
tradition , & alteré la Fable en
l'ajuftant au Theatre. De là M. l'Abbé
Gedoyn prend occafion de montrer combien
la pratique du Theatre s'accorde peu
avec l'exactitude & la fidelité de l'Hiftoire.
Les anciens Tragiques , dit - il ,
n'ont cherché que le vrai- femblable , que
le poffible , & nullement le vrai. Ariftote
lui- même ne leur impofoit pas des loix
plus aufteres . Ces Poëtes , grands per
fonnages , & non moins philofophes que
Poëtes,
MAY 1724.
965
Poëtes , n'avoient d'autre but que de purger
l'homme de fes paffions par le moyen
de la crainte & de la pitié dont ils fçavoient
le penetrer. Leur Theatre étoit
une école de vertu , à la difference du
nôtre , qui bien qué châtié , eft toûjours
amolli par l'amour , dont nos Auteurs
font l'ame de prefque toutes leurs pieces ;
marque certaine de la fterilité de leur
genie , comme de la mollete & de l'abâtardiflement
de nos moeurs . Mais les
anciens Tragiques & les modernes ont
cela de commun , qu'ils ne fe font jamais
propofé de donner des leçons d'Histoire.
On peut dire même que le merite n'eft
point l'objet de l'Epopée. Qui croiroit
fur la foi de Virgile qu'Enée a jetté les
premiers fondemens de l'Empire des Ro
mains en Italie , pourroit fe tromper ,
puifqu'un des plus fçavans hommes que
la France ait porté , * croyoit avoir démontré
le contraire. Mais ce que l'on
refufe à Virgile , on ne peut fe défendre
de l'accorder à Homere. Lui ſeul a fçû
allier la verité de l'Hiftoire avec les fictions
de la Foëfie ; & c'eft la prérogative
de fa grande antiquité . Lorsqu'il compofoit
fes Poëmes , les faits Hiftoriques
qu'il rapporte étoient recens encore .
Bochard dans une Lettre à M. de Segrais,
imprimée avec la traduction de l'Eneide.
Anfli
966 MERCURE DE FRANCE .
Auffi dans tous les fiecles fon témoignage
a- t'il fervi de preuve & de preuve décifive
. En effet d'Ædipe à Homere il n'y a
pas trois cens ans , au lieu que d'Edipe
à Sophocle y ayant plus de huit cens
ans , le Poëte a pù profiter de cet éloignement
, & fuppofer tout ce qu'il vouloit.
Il ne faut que cette réflexion pour
faire fentir combien l'autorité d'Homere'
doit l'emporter fur celle de Sophocli.
par
Voilà un précis de la Differtation de
cet Académicien . M. l'Evêque de Langres
en la réfumant , remarqua que pour
établir ce fait par le paffage d'Homere
il n'étoit pas neceffaire de fuppofer que
ce paffage d'Homere n'avoit pas été entendu
, même les Scholiaftes de fa
nation , puifqu'en traduifant le mot fur
lequel on les accufe de s'être trompé ,
comme l'ont expliqué Didyme , Euftathe
& Made Dacier , le raifonnement de
Paufanias fubfifte dans fon entier , &
cette remarque eft d'autant plus importante
que le terme Grec ne peut fe prendre
au fens de M. l'Abbé Gedoyn fans
forcer un peu l'analogie de la Langue .
M. l'Abbé Banier lût enfuite une Differtation
fur les Pygmées . Il commença
d'abord par réfumer toutes les circonftances
de cette Fable ; il emprunta les
traits ,
MAY 1724. 967
traits , dont ce Tableau étoit compoſé ,
des Poëtes & des Hiftoriens qui parlent
tous des Pygmées fur le mêmeton . Qvide
& Philoftrate lui fournirent auffi des cou
leurs . Mais fans amufer trop long- temps
la Compagnie par les idées badines qui
naiffent de cette Fable , M. l'Abbé Banier,
pour entrer dans le fonds de fa matiere ,
divife fa Differtation en deux parties.
Dans la premiere il rapporte tout ce qui a
été dit fur les Pygmées, par les anciens &
par les modernes , & il remarque qu'excepté
Strabon , tous les anciens avoient
cru la Fable des Fygmées , à peu près
telle qu'Homere l'avoit propofée dans le
troifiéme Livre de l'Iliade. Pline , Solin,
Philoftrate , & ce qui eft bien plus extraordinaire
, Ariftote lui - même , ont
parlé fur ce fujet comme Homere , Hefiode
, Ovide & Juvenal.
Dans la deuxième partie M. l'Abbé
Banier après avoir infinué que le nombre
des Auteurs n'eft pas toûjours une
preuve de la moitié d'un fentiment , &
avoir prouvé par quelques exemples que
les Grecs , à qui nous devons cette Fable
, n'étoient pas fort inftruits des Hiftoires
étrangeres , qu'ils avoient fouvent
rapportées d'une maniere plus ingenieuſe
que veritable ; il conclud que comme on
avoit fait les Geans trop grands , on avoit
auffi
968 MERCURE DE FRANCE.
auffi fait les Pygmées trop petits : comme
fi la nature s'éloignoit avec tant d'excès
de l'ordre qu'elle fuit dans fes productions.
Sur ce principe il croit que
comme les Patagons , qui font les plus
grands hommes qu'on connoiffe , n'ont
que fix à fept pieds de hauteur ; ceux
qui font les plus petits peuvent n'en
avoir que trois à quatre. Et c'eft effecti
vement la taille des Samoyedes , des Lappons
, & de quelques autres habitans du
Nort. Que s'il s'eft trouvé quelquefois
des hommes au-deffous de cette taille ,
cela ne tire point à confequence pour
tout un peuple . Et Juvenal avance certainement
une Hiperbole puerile , lorſque
parlant des Pygmées , il dit :
Quorum tota cohors , pede non eft altior
uno .
M. l'Abbé Banier remarque enfuite ,
que fuivant Homere & les autres anciens
Auteurs , les Pygmées habitoient dans
l'Etyopie , où les Grues fe retiroient pendant
l'Hyver . Et comme fuivant Herodote
, Ctefias , & plufieurs autres Auteurs
, il y avoit dans cette partie de l'Afrique
des peuples d'une très - petite taille ,
c'est là qu'il faut placer la demeure des
Pygmées. Parmi ces petits peuples il y
en avoit que Ptolemée dans le deuxième
Livre
MAY 1724 . 969
Livre de fa Geographie , appellé Pechiniens
, ce nom qui a tant de rapport avec
celui ou de πυγμαίοι , ou de πυγμα , ου
de Tʊov , d'où celui des Pygmées a tiré
fon origine , détermine M. l'Abbé Banier
à croire que les Pygmées d'Homere font
les Pechiniens de Ptolemée ; & il donne,
par differentes preuves , à ce fentiment
toute la vrai femblance qu'on peut fouhaiter
dans ces fortes de matieres.
Après avoir établi cette opinion , M.
l'Abbé Banier explique les circonftances
de la Fable des Pygmées , de leur combat
avec les Gruës , & du changement de
leur Reine en Gruë , mais la brieveté de
nos Extraits ne nous permet pas de le fuivre
dans ce détail. Nous obferverons
feulement qu'expliquant ce que Philoftrate
dit du combat des Fygmées avec
Hercule , qu'ils furprirent endormi après
la défaite d'Antée il dit que ceux qui
ne voudront pas croire que cette circonftance
ait rien d'Hiftorique , pourront
penfer que cet Auteur a voulu , dans le
beau tableau qu'il fait fur ce fujet , nous
apprendre qu'un Heros ne doit preſque
jamais s'arrêter ; que les ennemis qui
paroiffent les plus méprifables , font quelquefois
le plus à craindre , & que l'ombre
des Lauriers eft fouvent funeſte à ceux
qui s'y repofent avec trop de confiance .
Enfin , G
970 MERCURE DE FRANCE.
Enfin , examinons le paffage d'Ezechiel,
qui parle des Fygmées qui étoient fur les
Tours de la Ville de Tyr , il combat le
fentiment des Rabbins & des Commentateurs
, qui trompez par le mot Hebreu
gomed , qui veut dire coudée , avoient crû
que le Prophete parloit de ces petits hommes
qu'on a appellez Pygmées ; il croit
qu'on peut expliquer ce paffage, en difant
que les Tyriens avoient placé fur les
Tours leursDivinitez tutelaires quiétoient
reprefentées par des Idoles d'une coudée
de hauteur , comme Herodote le dit pofitivement
des Dieux Pataïques que Cambife
trouva dans le Temple de Vulcain
en Egypte. Mais comme c'eſt- là une conjecture
nouvelle , M. l'Abbé Banier la
foumet au jugement de l'Académie .
La féance fut terminée par une Differtation
de M. Freret fur la Bataille de
Thymbrée . Cette bataille dans laquelle
Cyrus vainquit Crofus , & fe mit en
état de conquerir la Lydie eft la plus ancienne
de celles dont l'Hiftoire nous apprend
le détail , & par là femble meriter
beaucoup d'attention ; c'eft un monument
de la plus ancienne Tactique . Xenophon
qui l'a décrit avec foin avoit paffé au lieu
du combat 150. ans après qu'il s'étoit
donné , & avoit fervi dans l'armée Perfane
du jeune Cyrus. Quoiqu'il s'étende
affez
1
MAY
1724.
affez fur les
circonftances de cette bataille ,
971
on y avoit fait peu d'attention
juſqu'à
prefent. M. Freret qui a crû que cela
pouvoit venir de ce qu'elle n'étoit point
entenduë , entreprit de l'éclaircir , &
pour rendre ce qu'il avoit à dire plus
fenfible , il en avoit deffigné un plan qui
étoit expofé dans la falle. Il feroit diffi
cile de donner un abregé de ſa Differtation
qui étoit
extrêmement ferrée . Voici
ce que l'on en a retenu. Les deux armées,
étant dans une plaine immenſe , enforte
que l'une & l'autre ayant fes aîles en
Fair , l'armée de Cyrus plus foible de
plus de la moitié ne pouvoit éviter d'être
enveloppée par celle de Craefus qui
occupoit un front de quarante ftades , ou
de plus de 4000. pas
Geometriques fur
30. hommes de hauteur aux aîles , &
fur 100. hommes au corps de bataille.
Cyrus forma avec les chariots de bagage
un parc ou camp mobile en forme de
quarré-long, à centre vuide , qui couvroit
tout le derriere de fon armée , & là
par
il empêcha qu'elle pût être priſe en
queue , quand même elle eut été envelopée
. 11 appuya les deux extrêmitez
de fes aîles à deux corps de chariots
armez en guerre , qui formoient pufieurs
lignes de chaque côté. Le plan de
la bataille rendoit cette
difpofition de
Gij
l'ar972
MERCURE DE FRANCE .
l'armée de Cyrus très - fenfible , ainfi que
les évolutions par lefquelles Crafus fit
envelopper l'armée Perfane par les deux
aîles de fon armée .
: Ces retranchemens de chariots arrêterent
les Lydiens , & les empêcherent de
penetrer ; & tandis qu'ils entreprenoient
de les forcer , des troupes d'élite que Cyrus
avoit cachées derriere le retranchement
, s'étant avancées, tomberent fur les
Lydiens , les prirent en flanc , les enfoncerent
, les rompirent , & les obligerent
de fe renverfer fur le refte de leur armée
qu'ils mirent en defordre ; enforte
que la premiere ligne des Perfans qui les
attaquoient de front , profitant de ce defordre
eurent peu de peine à les enfoncer.
A l'une des aîles Cyrus avoit placé
des Chameaux , dont l'odeur feule & la
figure mirent en déroute la Cavalerie
Lydiene. Les Chevaux qui ne font point
accoutumez avec les Chameaux n'en peuvent
fupporter même la vûë. M. Freret
termina fa Differtation en montrant que
ces retranchemens de chariots avoient
été employez plufieurs fois avec fuccès
& entre autres par le Duc de Parme
lorfqu'il entra en France pendant la Ligue
, & par le Duc de Lorraine lorsqu'il
entreprit de jetter du fecours dans Brifak
, affiegé par le Duc de Weimars. A
la
MAY 1724. 973.
la bataille de Pharfale Cofar avoit imité
la difpofition de Cyrus , au moins dans
une partie , & ce fut ce qu'il en avoit
imité qui lui fit remporter la victoire ,
ainfi qu'il le remarque dans fes Commentaires
. M. Freret qui fe contenta d'indiquer
ces trois exemples , obferva en
finitfant qu'ils formoient l'éloge de la difpofition
de Cyrus à Thimbrée, rien ne pouvant
être plus glorieux à ce Prince que
d'avoir fervi de modele à d'auffi grands
Generaux que Cæfar & le Duc de Parme.
L'Affemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences , après la quinzaine
de Pâques , fe tint le Mercredi 26. de
l'autre mois . Le Maréchal de Talard Y
prefida , & répondit aux cinq Differtations
qui furent lûës ; fçavoir, par leChęvalier
de Louville , qui dans un Diſcours
Phyfique & Mathematique fur la Lune ,
expliqua plufieurs nouveaux Phenomenes
qu'il a obfervez fur cette planette.
Par M. Petit , Anatomifte , fur une
maladie appellée le Dragoneau .
Par M. Lemeri , fur la Defcription
d'un Enfant monstrueux , où il examine
la queſtion fi les Monftres font produits
par quelque accident ou dérangement de
quelque partie du foetus , ou s'ils font
monftrueux de leur nature.
G iij
Par
974 MERCURE DE FRANCE.
Par M. Dufay fur le fel de Chaux
& par M. Petit le Medecin , qui raporta
plufieurs experiences fur les vailleaux
capillaires .
Le premier de ces Phenomenes , dit
le Chevalier de Louville , eft de fçavoir
pourquoi quand la Lune nous caché dans
fa route quelque étoille fixe , ou quelque
Planette ,, cceess aaffttrreess nnee font pas d'abord
éclipfez , mais ils paroiffent pendant
une ou deux minutes fur le difque
de la Lune ', comme s'ils étoient entre
la Lune & la Terre , cependant il eft
très -feur qu'il n'y a aucune Planette , ni
étoille fixe qui puiffe paffer entre la Terre
& la Lune , n'y ayant aucun aftre qui
foit fi proche de la Terre que la Lune ;
or M. de Louville explique cela par une
fuppofition qu'il fait qu'il y a dans le
Globe de la Lune une quantité d'eau
fuffifante pour couvrir au moins la moitié
du Globe de la Lune , & par la figure
que les plus habiles Philofophes , & entre
autres , Defcartes, ont été obligez de
fuppofer à la Lune , qui eft qu'elle eft
compofée de deux moitiez , ou de deux
Hemifpheres , dont le plus éloigné de la
Terre , que nous ne voyons jamais , eft
d'une figure femblable à la moitié d'un
oeuf , coupé par un plan perpendiculaire
à fon grand axe , l'autre qui eft tourné
d
MAY 1724. 975
•
du côté de la Terre ; & que nous voyons
toûjours , eft parfaitement Spherique ,
ou de la figure d'une demie boulle , il
s'enfuit que s'il y a de l'eau fur le Globe
ya
de la Lune , que toute cette eau doit refluer
du côté qui regarde la terre , &
faire comme une efpece d'enveloppe à
la Lune , qui fera fluide & tranfparente,
& comme c'eft la nature des fluides de
fe mettre de niveau , c'est- à -dire , de fe
tenir à égale diſtance du centre des graves
, ( car l'on fçait que la furface de la
Mer n'eft pas platte , comme on le croyoit
autrefois , mais Spherique ) il eft de neceffité
que ce fluide faffe autour de la
Lune une espece d'enveloppe Spherique ,
qui fera d'un plus grand diametre que la
partie terreftre ou folide qui fert de baſe
à cette partie fluide .
Ainfi il diftingue dans la Lune deux
parties , dont l'exterieure eft fluide &
tranfparente , l'autre qui eft l'interieure
qu'il appelle le noyau de la Lune eſt ſolide
& opaque ; or lorfqu'une étoille
ou une Planette vient à fe cacher derriere
la Lune , elle commence par traverſer le
bord de la Lune que nous avons dit être
tranfparent , & comme il lui faut une ou
deux minutes pour traverfer ce bord ,
il s'enfuit qu'on doit voir cet aftre qui
eft lumineux pendant cet intervale de
G iiij temps,
976 MERCURE DE FRANCE.
1
temps , non pas fur le difque de la Lune,
mais au travers du bord tranfparent de
ce difque , & c'eft- là le premier Phenomene
dont fon fyftême donne l'explication.
Il refute enfuite une objection qui naît
naturellement contre fon fyftême , qui
eft celle qui fuit.
Lorſqu'on eft dans un vaiſſeau ou dans
une chaloupe en pleine Mer , on ne voit
pas le fond de la Mer , & fi la Lune eſt
couverte d'eau , il faut que ce que nous
voyons dans la Lune , que nous prenons
pour des taches , foit le fond des Mers
qu'il fuppofe être dans la Lune , d'où
peut donc venir cette difference ?
Voici en peu de mots fa réponſe : il
examine d'où vient que l'on ne voit pas
le fond de la Mer. lorfqu'on eft dans un
Vaiſſeau , & il dit que tous ceux qui ne
font pas fort verfez dans l'Optique ,
croyent que ce qui empêche de voir le
fond de la Mer , vient de ce que la Lumiere
a une trop grande profondeur d'eau
à traverfer pour parvenir jufqu'à ce
fond , & à retraverſer une feconde fois
en réflechiffant de deffus les Rochers qui
s'y rencontrent pour parvenir jufqu'à
l'oeil de celui qui eft dans le vaiffeau ;
mais ceux qui font verfez dans l'Optique ,
fçavent que ce n'eft pas - là la raifon qui
emMAY
1724. 977
empêche cet obfervateur de voir les Ro
chers qui peuvent être au fond de la
Mer , puifque la Lumiere ne fouffre aucune
réflexion ni aucune refraction , tant
qu'elle traverſe un milieu homogene ou
d'égale denfité , & pour le prouver il
rapporte cette experience qui eft affez
connue , & qui eft rapportée dans plufieurs
Auteurs qui traitent de la maniere
dont les plongeurs pefchent les perles .
Cette experience eft telle , fi l'on jette
fur la furface de la Mer dans un temps
calme une quantité un peu confiderable
d'huile , & qu'on regarde au travers de
cette huile ; on voit le fond de la Mer ,
comme fi on y avoit fait un trou , quelque
profondeur d'eau qu'il y ait dans cet
endroit. Ce n'eft donc pas l'épaiffeur de
l'eau qui nous empêche de voir le fond
de la mer , mais la trop grande quantité
de rayons lumineux qui réflechiffent de
deffus la furface de l'eau anterieure à
l'objet qui eft au fond de la Mer. Mais
fi l'obfervateur pouvoit s'éloigner de la
furface de l'eau en s'élevant fort haut
au-deffus de la Mer , la denfité des
rayons réflechis par cette furface d'eau
iroit toûjours en diminuant à meſure que
l'oeil de l'obfervateur s'éloigne roit , &
enfin fi cet obfervateur étoit tranſporté
dans la Lune , la diſtance de fon oeil à la
Gy fur978
MERCURE DE FRANCE.
furface de la Mer , & à fon fond deviendroient
prefque égales , & alors il verroit
le fond de la Mer préferablement à
fa furface ; car les objets folides , & furtout
ceux qui font blanchâtres , comme
font les Rochers qui font en fort grande
quantité au fond de la Mer , réflechiffent
une plus grande quantité de rayons de
lumiere , que ne fait la furface de l'eau
qui eft tranfparente , & qui en laiffe
paffer beaucoup plus qu'elle n'en réflechit
, ainfi ces Rochers fe feront appercevoir
préferablement à l'eau . Il explique
enfuite un fecond Phenomene qui
eft la lenteur avec laquelle les étoiles
paroiffent traverſer ce bord tranfparent
de la Lune , mais il faudroit une figure
pour faire entendre fon explication .
Un troifiéme Phenomene qui s'explique
encore fort naturellement par la même
hypothefe , eft la maniere dont il explique
ce que c'eſt que certains points
fort brillans que l'on voit fur le difque
de la Lune , il prétend que ce font des
pointes de Montagnes , où de Rochers fi
élevées qu'elles débordent hors de la fuperficie
des Mers qui font dans la Lune ,
qui font des efpeces d'Ifles , comme celles
qui font dans nos Mers .
Un quatriéme Phenomene dont il donne
encore l'explication par fon même
princi
MAY 1724. 979
principe , eft de fçavoir pourquoi la Lune
paroît ronde comme le Soleil quand
elle eft pleine , vû que fa fuperficie eft
toute pleine de Montagnes & d'inégalitez
; or ces inégalitez devroient paroître
à fa circonference comme ailleurs , comme
elles paroiffent en effet lorfque la
Lune paffe devant le difque du Soleil
dans les éclipfes de Soleil , au lieu que
quand on contemple la Lune dans le
temps qu'elle eft pleine , elle paroît toute
ronde , ce qui vient de ce qu'elle eft
couverte d'un fluide , dont la nature eft
de fe placer de niveau c'est- à- dire ,
fpheriquement ou à égale diſtance du
centre des graves.
,
Enfin un cinquiéme Phenomene , dont
l'explication fuit encore du même principe
, eft pourquoi lorfque la Lune eft
encore en croiffant fort délié , on diftingue
deux parties , dont l'une est fort
claire , & d'une portion de cercle d'un
affez grand diametre , & l'autre eft obfcure
, & d'une portion de cercle d'un plus
petit diametre , ce qui vient de ce que la
circonference du cercle éclairé eft la circonference
des Mers de la Lune , & au
contraire la circonference du cercle obfcur
n'eft que celle de ce qu'il appelle lẹ
noyau , ou la partie opaque de la Lune.
G vj M.
980 MERCURE DE FRANCE .
M. Petit , Chirurgien Juré de Paris
fit la lecture du 2e Memoire fur la maladie
, appellée Dragoneau , le deffein de
M. Petit eft de ramener au naturel ce
que plufieurs anciens ont écrit de merveilleux
fur ce mal.
Paul Eginetta, & Ecius en ont fait une
peinture effrayante , c'eft felon eux un
animal vivant, rongeant, qui s'empare des
bras , des jambes , des cuiffes , & des
autres parties charnues du corps humain,
& qui y vit à diſcretion comme dans un
pays conquis. Sur cette idée ces Auteurs
lui donnent le nom de Dragoneau , nom
conforme à la defcription qu'ils en font ,
& capable d'infpirer de la terreur. Enfuite
ils enfeignent les differentes rufes
de guerre qu'on doit mettre en uſage
pour combattre & vaincre ce terrible ennemi.
Un Phificien ne donne pas aifément
dans le prodige M. Petit ne pût affujettir
fon efprit à croire tout ce qu'il avoit
lû fur cette matiere , la qualité d'anciens
ne lui en impoſa point .
L'antiquité ne conferve pas fon credit
& fon authorité ſur la Chirurgie & l'Anatomie
comme fur l'éloquence & la
Poefie ; cependant par refpect il ne fit
d'abord que douter du fait , en attend nt
que l'experience lui fournit des
preuves
pour
MAY 1724. 9811
pour le nier . Ce qui enfin arriva fort
heureuſement."
Quelques perfonnes prétendoient avoir
vû fortir des vers par l'ouverture des
faignées , M. Petit raisonnablement incredule
voulut les voir , il les examina
avec des yeux plus clair voyans , & reconnut
que ce n'étoit que des filamens de
fang épaiffi & polipeux ; cela lui fit foupçonner
que le Dragoneau pourroit être
de cette nature , ces foupçons fe formerent
en certitude bien - tôt après. Il fut appellé
chez plufieurs malades en qui il reconnut
tous les fignes du Dragoneau . Les
uns moururent , les autres furent gueris ,
mais tous lui fervirent également à l'éclaircir
.
Il diffequa les morts , & fit toutes les obfervations
neceffaires fur les convalefcens,
& après les recherches les plus exactes ,
il vit clairement que ce mal n'eft caufé
que par des concretions polipeufes dans
le fang.
Cette découverte diffipe l'horreur
qu'infpire la lecture des anciens Auteurs,
& montre qu'on peut non- feulement
guerir cette maladie , mais même la pré
venir.
M. Petit nomme les perfonnes qui en
ont été attaquées: il a pris cette précaur on
fes ennemis , elle étoit inutile
pour
pour
Ic
982 MERCURE DE FRANCE.
des
le public qui connoît fa probité , il n'y a
que gens capables d'en impofer , qui
puffent s'inscrire en faux contre des faits
raportez par un auffi grand Chirurgien ,
& un auffi honnête homme.
M. Dufay lût un Memoire fur le Sel
de Chaux , ilexpofe les effets de la Chaux
vive lorfque l'on jette de l'eau deffus , &
rapporte les divers fentimens des Auteurs
fur les caufes de la fermentation
qui fe produit alors , les uns l'attribuant
aux corpufcules ignés renfermez dans
les pores de la Chaux , les autres à l'écartement
fubit de fes parties par l'eau
qui les penetre avec violence. D'autres
enfin ontjugé que cela pouvoit venir d'un
fel contenu dans la Chaux , mais jufques
à preſent on n'a pas pû parvenir à tirer
ce Sel de Chaux par aucunes des voyes
dont on fe fert en pareil cas , c'eft à l'extraction
de ce Sel que M. Dufay borne
fes recherches dans ce Memoire , & il
rapporte une façon de le tirer avec l'eau
commune , mais mieux encore avec l'eau
de pluye
.
Sa methode confifte à calciner de nouveau
la Chaux , & lorfqu'elle eft rouge ,
à en éteindre les morceaux l'un après
l'autre dans une grande quantité d'eau
de pluye filtrée il verfe enfuite la li
queur
MAY
1724. 983
queur furnageante par inclination , fans
qu'elle ceffe de bouillir , & l'ayant laiffé
repofer , il la filtre & la fait évaporer , il
purifie de nouveau ce Sel , le diffolvant
dans de nouvelle eau , & procedant comme
la premiere fois.
Il rapporte une autre façon de le tirer
avec une liqueur qu'il diftille par la cornuë
de la Chaux éteinte à l'air , & qui
étant verfée ſur la mêine Chaux , ou de
nouvelle , en tire une petite quantité de
Sel à peu près femblable au premier . Enfin
M. Dufay a remarqué que ce Sel
n'eft point fenfiblement acide`ni alkali ,
mais qu'il peut être mis au nombre des
Sels falez . Son goût eft très - fenfible , &
il ſe réfout à la cave en liqueur par défaillance.
M. Dufay fe propofe de faire
de nouvelles experiences fur ce Sel , &
finit en difant que l'unique deffein de
fon Memoire eft de prouver qu'il exiſte
réellement dans la Chaux vive un principe
palpable , auquel on ne peut donner
'd'autre nom que celui de Sel .
RECUEIL D'AIRS NOUVEAUX , ferieux
& à boire , à une , deux & trois voix
avec Symphonie. Dédié à Meffieurs de
l'Académie Royale des Beaux Arts ;
Sciences & des Belles- Lettres de Bourdeaux.
Composé par M. de la Serre , Mair
Pres
984 MERCURE DE FRANCE.
tre de Mifique. Se vend à Paris , ruë
S. Honoré , chez l'Auteur , au Roi d'Ef
pagne , près la Croix du Tiroir , & chez
Boivin , à la Regle d'or 1724.
Il paroît depuis peu des Epîtres en
vers fur le Poeme de la Grace de M.
R ****. Elles fe vendent à Paris , chez la
veuve Garnier , rue Galande , & chez
J. Chardon , rue du Petit- Pont.
Jean -Antoine Paſtel , natif de Riom ,
en Auvergne , Grand- Maître , & Principal
du College Mazarin , Prêtre , Docteur
de la Maiſon & Societé de Sorbon .
ne , Grand-Vicaire de l'Evêque de Troye,
mourut à Paris le 2. de ce mois , âgé de
54. ans.
Le 15. M. Robbe , Docteur de la
Maiſon & Societé de Sorbonne , & Profeffeur
Royal en Theologie , fut élû
Grand- Maître du College Mazarin , à la
place de M. Paftel .
Le fieur le Crom , demeurant ruë Greneta,
chez un Fourbiffeur , à côté de la Trinité ,
donne avis au public qu'il diftribuë les Specifiques
fuivans.
Des Goutes de Santé pour plufieurs indifpofitions
, comme celles du cerveau , du
coeur , de l'eftomach , de la poitrine & des
Vif
MAY 1724. 985
vifceres , des reins , de la veffie , & de la ma
trice. Il y a des bouteilles de 2. livres 10. fols ,
& de s. livres.
2 Une teinture aperitive pour toutes les
maladies de l'eftomach , de la ratte , du foye
& des reins , & pour toutes les maladies inveterées
des deux fexes. Les bouteilles font de
30. fols & de 3. livres.
3. Une effence ftomachale pour toutes les
indifpofitions de l'eftomach , pour purifier le
fang , pour les fièvres . Elle enleve les obftructions
, concilie le fommeil aux perfonnes
âgées , elle provoque les regles , & tue les
vers des enfans. Il y a des bouteilles de 25. fols
& de o. fols.
4 Une eau jaune pour toutes les maladies
du cerveau , comme apoplexie , migraines ,
vapeurs foibleffe de memoire , pour faire
uriner , & pour toutes les maladies qui proviennent
de la matrice. Il y a des bouteilles de
30. fols & de 3. livres.
5 Le fel purgatif d'Angleterre , qui eft le
plus doux des purgatifs pour grand nombre
de maladies . Le prix eft de quatre livres
l'once. On en fait trois de fes ordonnances.
Comme on s'eft plaint qu'il ne purgeoit pas
affez , & qu'il ne pouvoit pas fe garder feichement
, on a remed é à ces inconveniens.
6 Une poudre purgative ftomachale fpecifique
pour découper & évacuer les gla res
de l'eftomach , d'où naiffent les grands maux
de coeur , les pefanteurs d'eftomach , les vents,
les gonflemens , les afthmes , & d'autres ma
ladies. La prife eft de 25. fols.
7 Une poudre febrifuge pour toutes les
fiévres tierces , double tierces , quartes , &c.
La prife eft de 15. fols .
Le vrai baume de Jerufalem affez connu
pour
986 MERCURE DE FRANCE.
pour un remede prompt & fouverain , pour
grand nombre de maladies internes & exter
nes , comme la phtifie , pulmonie , les abfcès
internes, l'althine , mois fupprimez , pertes de
fang , coliques , épilepfie ou mal caduc , migraines
, douleurs des dents , & c. il guerit
toutes playes & bleffures de fer ou de feu , les
fitules nouvelles & inveterées , & ôte toutes
les cicatrices , même celles de la petite verole ,
feu volage , dartres , ulceres , cancers , &
toutes mortures d'animal enragé . Pour meurtriffures
, contufions , apofthumes , fluxions
enflures & loupes , les panaris , & les érefipeles.
Ote la fürdité , guerit la fciatique , &
arrête promptement les douleurs de la goutte,
quelques violentes qu'elles foient. Les vertus
de ce baume font confirmées par une infinité
d'experiences qui ne fe font jamais démenties,
fur- tout lorfqu'il a été bien preparé , & qu'on
a fait un bon choix des drogues qui entrent
dans fa compofition. L'once eft de 40. fols.
Les vertus de ces remedes font détaillées
plus au long dans les Memoires qu'on diftribuë.
On donne avis au public que le veritable
fuc de regliffe & de guimauve blanc , qui
guerit le rhume, fortifie la poitrine , détache
& fait cracher la pituite ; fe vend avec l'approbation
de M. le Premier Medecin du Roi ,
chez Madlle la veuve Defmoulins , ruë d'Anjou
, à la deuxième porte- cochere , à gauche ,
en entrant par la rue Dauphine , à Paris .
SPEC
MAY 1724. 987
SPECTACLES.
Es Comediens Italiens firent l'ou
verture de leur Theatre le 24. Avril
par la Comedie d'Efope , piece en cinq
Actes de l'ancien Theatre Italien , par
M. le Noble , l'indifpofition de quelques
Acteurs , a donné lieu à la reprefentation
de cette Piece. Les fieurs Lelio , Thomaffin
, & la Dile Silvia , qui font de ce
nombre , n'y ont pas joué .
Ces Comediens ont changé la derniere
devife qu'ils avoient mife au mois d'Avril
1721.fur la toile qui ferme le Thea
tre. Qui quarit alia his , &c. & ont mis
à la place , jublato jure nocendi. Les ornemens
peints fur cette toile font les mêmes
, & tels que nous les avons décrits
dans nôtre Journal de Juillet 1721. C'eft
au public à decider laquelle des deux devifes
eft la plus convenable.
Les mêmes Comediens ont donné le
II . de ce mois une Piece de l'ancien
Theatre Italien , en trois Actes , qui a
pour titre les deux Arlequins , par M.
le Noble , reprefentée pour la premiere
fois , à l'Hôtel de Bourgogne en 1691 .
Elle a été parfaitement bien reprefentée,
la
88 MERCURE DE FRANCE.
la Dile Flaminia a fait beaucoup de
plaifir , & a joué le rôle de Colombine
avec beaucoup de feu & d'entendement.
Le fieur Dominique qui reprefente Arlequin
, l'aîné, n'a pas peu contribué à faire
goûter cette piece. En 1691. Gherardy
jouoit ce rôle , dans lequel il y a des
Stances imitées du Cid , pour fe plaindre
des rigueurs de Colombine , fa Maîtreffe .
Il contrefaifoit le fieur Baron , dont le
merite eft connu de tout le monde , & qui
quitta le Theatre cette même année . Ön
prétend que fa retraite fit groflir extrêmement
la recette des Comediens Italiens.
Il étoit tellement aimé que le public
, qui ne jouiffoit plus du plaifir de le
voir en original fur le Theatre François
couroit en foule en admirer la copie au
Theatre Italien , lorſqu'on étoit averti
qu'Arlequin devoit l'imiter dans quelqu'un
de ces rôles ; le fieur Dominique
qui remplit aujourd'hui la place de Gherardy
imite très bien le fieur Baron .
On a mis depuis peu fur la
porte de
l'Hôtel de Bourgogne , de la rue Monconfeil,
les Armes du Roi , & au - deffous ,
cette infcription , en lettres d'or fur un
marbre noir.
Hôtel des Comediens Italiens , ordinaires
du Roi , entretenus par Sa Majefté
, rétablis à Paris en l'année 1716.
L'A
•
MAY 1724. 989
L'Académie Royale de Mufique va
remettre au Theatre le Balet de l'Europe
Galante , dont les paroles font de M. de
la Motte , & la Mufique de M. Campra.
On a ceffé les reprefentations d'Amadis
de Grece , pour donner Thetis & Pelée.
Les Comediens François preparent une
petite Piece nouvelle , intitulée les Eaux
de Paci.
On écrit de Madrid qu'on reprefenta
fur le Theatre du Palais du Buen Retiro,
en prefence du Roi , de la Reine , & de
toute la Cour une Comedie Espagnole ,
intitulée , l'Amour rend tout fenfible.
LA FILLE INQUIETE , ou le befoin
d'aimer , Comedie pour le Theatre Italien.
A Paris , chez François Flahaut ,
Quay des Auguftins 1724. in 12. de
136. pages.
Cette Piece a été reprefentée l'Hyver
dernier . Elle eft du fieur Autreau , dont
nous en avons eu quatre ou cinq que le
public a reçûës avec applaudiffement.
Celle- ci n'a pas été fi heureuſe , elle n'a
été jouée qu'une fois , quoique ceux qui
en jugent fans intereft conviennent qu'elle
meritoit un meilleur fort . Le Lecteur en
jugera par l'Extrait que nous en allens
faire ,
990 MERCURE DE FRANCE.
faire , & encore mieux par 11 lecture de
J'ouvrage , que les connoiffeurs ont trouvé
affez bon .
ACTEUR S.
Pantalon , gros Commerçant.
Silvia , fille de Fantalon .
Lifette , fuivante de Silvia .
Le Docteur , Medecin.
Octave , que l'on ne connoît qu'à la
fin pour ce qu'il eft.
Lelio , Maitre de Philofophie.
Arlequin , valet de Pantalon.
Violette , Cuifiniere de Pantalon.
Trivelin , éleve du Medecin .
Venus , actrice d'un Opera Comique.
La Scene eft dans une Maison de campagne
de Pantalon .
Pour donner plus d'intelligence de la
Piece ; voici en forme d'argument ce
qui eft expofé dans la troifiéme Scene
du premier Acte .
Le Docteur a un fils qui s'appelle
Octave. Cet Octave étant devenu amoureux
de Silvia , fille de Pantalon l'avoit
fait demander autrefois en mariage à Pantalon
par le Docteur , fon pere. Pantalon
s'excufa fur la trop grande jeuneffe de fa
fille ,
MAY 1724. 991
fille , & remit ce mariage à un autre
temps . Octave tres morufié de ce délai
s'en alla à Venife attendre un temps plus
favorable. Une maladie qui furvint à
Pantalon , & qui l'obligea d'avoir recours
au Docteur , ſon Medecin , donna de
nouvelles efperances au pere , en faveur
de fon fils Octave qu'il aimoit tendrement.
Il remit fur le tapis le mariage differé
. Le befoin obligea Fantalon à feindre
d'y confentir , le contrat fut dreffé
on en remit la fignature à la parfaite guerifon
; mais le peril étant paflé , Pantalon
dit au Docteur , qu'étant veuf , âgé &
infirme , il avoit befoin de fa fille .
Voilà ce qui s'eft paflé avant le jour
de l'action Theatrale . Octave qu'on croit
marié à Venife eft encore garçon , il eft
revenu auprès de Silvia pour faire un
dernier effort auprès d'elle , & auprès
de Fantalon , fon pere . On fuppofe que
ni le pere , ni la fille ne l'ont jamais vû ,
& c'est ce qui lui donne lieu de fe déguifer
en Maître de Philofophie. Il eſt
vrai que Silvia l'a vû depuis quelques
jours ; mais feulement en pallant , & fans
fçavoir qu'il eft ce même Octave qui l'a
autrefois fait demander à fon pere. Cette
vûë ſert à faire naître l'inquiétude ou le
befoin d'aimer , qui eft l'objet de la Comedie.
Le faux Maître de Philofophie
joue
992 MERCURE DE FRANCE.
joue fi bien fon perfonnage qu'il arrive
heureuſement au but qu'il s'eft propofé.
Cet argument pourroit fuffire , & tenir
lieu d'Extrait ; mais comme il s'agit de
fçavoir fi le Parterre , qui fe trompe
quelquefois , a bien ou mal jugé , nous
mettrons ici quelques traits du premier
Acte , qui n'a guere mieux été reçû que
les autres , quoiqu'il paroiffe très joli ,
& même très intereffant à la lecture.
ACTE I.
SCENE 1.
Pantalon , Lifette.
Cette Scene eft purement d'expofition ,
Pantalon attend le Docteur Lanternon ,
qui doit le guerir de fes vapeurs . Il
craint qu'il ne foit encore fâché contre
lui du refus qu'il lui fit autrefois de fa
fille Silvia pour fon fils Octave. Lifette
lui laiffe penfer que cela pourroit bien
être ; mais elle lui apprend que Trivelin
, Eleve du Docteur, doit venir inceffamment
pour voir en quel état il eft ,
& amener avec lui le Maître de Philofophie
qu'il a demandé pour fa fille. Elle
lui reproche le peu d'empreffement qu'il
a à marier Silvia. Perfonne ne me la demande
, répond Pantalon , & le moyen ,
dit
MAY 1724.
993
dit Lifette , le moyen qu'on vous la demande
? Içait-on feulement que vous avez
une fille ? vous la tenez toûjours auffi
refferrée que vôtre argent. Ma foi , vous
ne voulez vous défaire ni de l'un ni de
l'autre.
L'Auteur a pris foin d'annoncer dans :
cette premiere Scene la fête du premier
Acte. C'eft une nôce de Village ; on a
choifi le falon de Pantalon pour y danfer,
& Pantalon a permis à fa fille de s'y
trouver pour diffiper fa mélancolie .
SCENE I I.
Lifette feule.
.1
Lifette après avoir réflechi fur le peu
de croyance qu'elle doit donner aux promefles
que Pantalon lui a faites de l'époufer
un jour ; promeffes dont l'amour
de Trivelin la confole , paffe à la fituation
de Silvia fa chere Maîtreffe , qui
eft inquiete , fans fçavoir pourquoi. Voici
comment elle s'explique Je veux me
vanger des mauvaises fineffes du vieillard,
auffi bien la melancolie de fa fille me
fait pitié. Elle en diffimule la caufe , car
pourroit- elle l'ignorer ? une fille qui eft
Tantôt parvenue à l'âge de vingt ans , fans
avoir entamé la moindre amourette , ne
feait-elle pas ce qui lui manque , & d'où
H nitt
J
994 MERCURE DE FRANCE.
nait fon chagrin ? Selle l'ignore , il faut
Pen inftruire développons- lui le besoin
d'aimer qu'elle porte au fond de l'ame ,
la forçons de demander un époux à fon
pere. On ne peut gueres expofer avec
plus d'efprit le caractere qu'on va traiter.
Paflons à la troifiéme Scene.
Dans cette Scene Lifette fait l'expofition
de la Piece , telle que nous venons
de la faire dans l'argument. Trivelin de
fon côté apprend à Lifette qu'il amene
avec lui un Maître de Philofophie que
Pantalon a demandé au Docteur pour fa
fille : il lui dit qu'il l'a laiffé dans l'Hôtellerie
voifine , jafant avec quelques
Danfeufes d'Opera Coinique qui y logent.
On voit bien que par là l'Auteur a
prétendu annoncer la fête du fecond Acte,
dont le prétendu Philofophe fera l'ordon
nateur fecret. Cet emploi a paru ne s'accorder
pas trop bien avec un homme qui
fe donne pour Philofophe ; mais ce petit
défaut n'a pas dû porter coup à tout un
Acte où l'on a trouvé d'ailleurs des chofes
excellentes.
SCENE IV..
Arlequin , Lifette , Trivelin.
Arlequin eft fi occupé de Violette
qu'il n'apperçoit , ni entend Lifette . Cette
derniere
MAY
1724. 995
derniere lui dit de l'attendre là , parce
qu'elle a à lui parler : elle fort avec
Trivelin.
SCENE V.
Arlequin feul.
Arlequin s'entretient tendrement de
fa chere Violette. Il dit que les differentes
commiffions dont elle l'a chargé ,
loin de le fatiguer , n'ont fervi qu'à le
rendre plus leger , & plus difpos à courir
fur nouveaux frais pour lui faire plaifir.
Il parle de certaines tablettes de
Chocolat dont il doit être queftion dans
une des Scenes fuivantes. Peut- être que
ce Chocolat a paru ne pas convenir à
Arlequin , dont le caractere gourmand
fe borne à des macarrons ou à du fromade
Milan ; ne voit - là-t'il pas encore un
beau fujet de querelle contre un Auteur }
ge
SCENE V I.
Lifette , Arlequin .
Cette Scene eft du nombre de celles
qui ne femblent faites que pour donner
du jeu à Arlequin ; Lifette lui donne
une commiffion aflez fimple pour ne lui
pas charger la memoire ; mais cette memoire
déja occupée d'une premiere com-
Hij
miffion
996 MERCURE
DE FRANCE
.
miffion de Violette fait un broüillaminî
dans fa petite cervelle , qui donne lieu à
ce qu'on appelle Lazzis , ornement trèsneceffaire
au Theatre Italien , & furtout
au perfonnage
de Balourd , qui eſt
le plus convenable
à Arlequin .
SCENE
VII.
Silvia , Lifette.
C'est ici que le caractere que l'Auteur
traite commence
à fe déveloper
. Auffi à
peine Lifette voit- elle approcher
Silvia ,
qu'elle dit , Ah ! voici notre mélancolique
,
nous allons changer de notte & paffer du
comique au ferieux . Pour bien faire fentir
toute la fineffe de cette Scene ,
avons crû qu'il feroit à propos
nous
de la traien
mettant une ter dramatiquement
,
partie du Dialogue tel qu'il a été joué.
Silvia.
Lifette ?
Lifette.
Que vous plaît- il , Mademoiſelle
?
Silvia .
Fais-moi donner un fauteuil.
Lifette
}
MAY 1724 997
Lifette.
Etes - vous déja laffe ? vous fortez du
lit : qu'avez- vous donc ?
Silvia.
Je ne fçai.
Lifette.
N'est- ce point que vous vous trouvez
mal ?
Silvia.
Oui , j'ai mal à l'efprit.
Lifette.
Qu'appellez- vous , s'il vous plaît ;
mal a l'eſprit ?
Silvia.
Belle demande de l'inquiétude , de
l'ennui , de la langueur . Que fçais- je ?
du je ne fçais quoi que je ne connois
pas , & c.
Dans toute cette Scene Silvia fait con
noître qu'elle ne connoît pas fa maladie ;
Lifette lui répond qu'elle la connoît
mieux qu'elle même. Reprenons le
Dialogue.
Silvia.
Tu la connois ! comment cela fe peutil
? je l'ignore moi - même.
H iij Lifette.
998 MERCURE DE FRANCE.
Lifette.
Voilà le malheur , car fi vous la connoiffiez
, j'en fçaurois bien le remede
moi ; mais je n'oſe vous la découvrir.
Silvia.
Ah ! tu me ferois plaifir de me l'apprendre
, je te le permets de tout mon
coeur .
Lifette.
Vous vous fâcheriez , j'en fuis sûre.
Silvia.
Non , je te le jure , parle librement .
Lifette .
Vôtre maladie eft...... de l'amour , j'ai
lâché le mot .
Silvia.
De l'amour ! eh où l'aurai- je pris ?
je ne vois perfonne .
Lifette.
Vous ne l'avez peut-être pris nulle
part , & fi vous en avez ; à vôtre âge , ce
mal là vient fouvent tout feul.
Silvia.
Tu ne fçais ce que tu dis , mon enfant
:
MAY 1724. 999
.
fant peut-on avoir de l'amour dans le :
coeur , que quelque objet ne l'y ait fait
naître ?
Lifete.
Oh ! fort bien , ne vous y trompez
pas . Tenez , Tenez , Mademoifelle , l'amour
vient comme les dents que l'on apporte
au monde , fans qu'elles paroiflent d'abord
, parce que la nature les a cachées
au fond des gencives , comme elle a mis
l'amour au fond du coeur incognito.
Quand vos dents ont voulu fe montrer ,
elles vous ont caufé de la douleur , n'eftce
pas ?
Silvia.
Sans doute , eh bien !
tion ,
I
1
Lifette.
Eh bien ! vous voilà arrivée au temps
où l'on fent dans le coeur de l'inflammades
élens , des piccotemens ; tout
cela fignifie que l'amour veut percer.
On peut juger par cette maniere de
Dialoguer que l'Auteur eft un bon Maître
, & que fa Piece a dû avoir un meilleur
fort ; mais toute la bonté de cet
Acte ne confifte pas dans la feule forme,
le fond a encore plus de merite , & tout
ce qui va fe paffer entre Arlequin &
Violette a dû paroître très intereffant à
des fpectateurs équitables.
Hiiij Li1000
MERCURE DE FRANCE.
Lifette fait avouer infenfiblement à
Silvia , qu'elle a vû quelqu'un , qui
pourroit avoir part à fa mélancolie. Ce
quelqu'un fe trouvera le Maître de Philofophie
, & ce Maître de Philofophie ſe
trouvera ce même Octave qui l'a autrefois
demandée en mariage ; tout cela ne
promet- il pas une jolie intrigue ?
SCENE V III.
Silvia , Arlequin , Lifette.
Cette Scene ne fert qu'à en preparer
une qui a paru très - intereffante . Arlequin
toûjours occupé de fa Violette , fait
des réponſes fi extravagantes à Liſette ,
que Silvia le croit yvre , & le condamne
à ne boire de vin de huit jours . Arlequin
eft d'abord affligé de la Sentence
qu'on vient de lui prononcer ; mais il
reprend bientôt toute fa joyes il fort en
dan fant , & en difant : pour nous confoler ,
allons porter notre commiffion à Violette.
la
SCENE IX.
Silvia , Lifette.
Lifette fait des reproches à Silvia de
trop grande rigueur , avec laquelle elle
vient de traiter Arlequin , & lui fait cependant
remarquer que l'amour feul l'en
MAY 1724. ΙΘΟΥ
a confolé fur le champ. Silvia ne peut
comprendre que l'amour produife des
effets fi admirables. Lifette la fait cacher -
pour obferver Arlequin & Violette.
SCENE X.
Arlequin , Violette, Lifette, Silvia cachée.
La Scene eft des plus tendres entre Arlequin
& Violette , peut-être y a-t’il
trop de délicateffe dans les fentimens
d'Arlequin mais ce défaut , fi c'en eft
un , n'empêche pas que les fpectateurs
n'y doivent avoir beaucoup de plaifir.
Silvia qui les obferve , fans fe faire voir,
en eft fi touchée, qu'elle veut pouffer l'épreuve
plus loin.
SCENE XI. ET XII.
Silvia & Lifette.
Silvia fe propofe d'éprouver jufqu'où
l'amour d'Arlequin pour Violette peut
aller. Elle va prendre pour prétexte une
tabatiere d'argent qu'elle avoit donnée à
Violette , & dont Violette a fait prefent
à Arlequin dans la Scene precedente pour
acheter du vin Arlequin n'a pourtant
accepté cette tabatiere , que pour la baifer
amoureuſement , difant que cela lui
vaudroit du vin de Champagne. Il n'en
Hv
eft
1002 MERCURE DE FRANCE .
eſt pas de même de certaines tablettes de
Chocolat , dont nous avons déja parlé ;
Arlequin s'en eft regalé avec Violette , à
qui Silvia les avoit remifes entre les
mains ; cela fert de fecond prétexte pour
éprouver l'amour d'Arlequin , comme
nous l'allons voir.
Silvia demande à Violette la tabatiere
d'argent qu'elle lui a donnée , & lui en
offre une autre , difant qu'elle avoit ou
blié que la premiere n'étoit pas à elle ,
& qu'on n'avoit fait' que la lui prêter.
Violette toute troublée lui répond qu'elle
craint de l'avoir égarée . Arlequin tâche
de s'approcher de Violette pour lui rendre
la tabatiere en queſtion ; mais Lifette
a la malice de lui barrer toûjours le chemin.
Arlequin defefperant de pouvoir
rendre la tabatiere à Violette , ſe met à
rire de toute la force , & répond à Silvia
qui lui demande dequoi il rit : je ris de
ce que Violette ne fe fouvient pas non plus
que moi que quand je partis hier pour
aller à Paris , elle me la donna pour
faire raccommoder la charniere. La voilà
, voyez la belle memoire de fille , continuë
Silvia ! fiez- vous -y . Mais , Mademoifelle
, dit Arlequin pour excufer
Violette , vous aviez bien oublié vousmême
qu'on vous l'avoit prêtée. Mademoifelle
, ajoûte Lifette , furprife de ce trait
d'efprit.
MAY 1724. 1003
d'efprit. Arlequin vous donne vôtre reste.
Après cette premiere épreuve Silvia
paffe à celle des tablettes de Chocolat
qu'elle de nande à Violette. Par malheur
elles font déja avalées ; Violette ne fçait
comment fe tirer d'affaire ; elle dit feulement
que les tablettes font égarées ;
Silvia feint une grande colere , & menace
Violette d'avertir fon pere du peu de
foin qu'elle a de fervir fa Maîtreffe.
C'eft alors qu'Arlequin fe declare ſeul
coupable ; il dit qu'ayant trouvé ces maudites
tablettes de Chocolat , il les a jettées
dans une Caffetiere , & les a bûes pour
fe dédominager du vin dont on l'a privé.
Toute cette Scene eft traitée avec un art
infini , que nous ne fçaurions faire fentir
à moins de la donner toute entiere
avec tout l'affaifonnement que M. Autreau
y a mis. Nous abregerons cet
Extrait qui nous meneroit trop loin , &
nous ne dirons plus qu'en gros ce qui fe
paffe dans le refte de la Piece.
Ce premier Acte finit par la nôce de
Village , qui vient en même temps qu'Octave
déguifé en Maître de Philofophie.
Dans le fecond Acte Silvia paroît affez
contente du Maître de Philofophie ; elle
lui trouve beaucoup de reffemblance avec
le Cavalier qu'elle a dit avoir déja vû
dans le premier Acte. Pantalon vient le
H vj lui
1004 MERCURE DE FRANCE .
lui prefenter ; mais il veut être prefent à
la leçon. Lifette fait tout ce qu'elle peut
pour le débarraffer d'un pere importun ,
la défiance le fait refter affez long- temps ,
il fe retire enfin ; mais c'eft pour revenir
; ce retour imprévû fait changer de
langage au feint Maître de Philofophie ;
Silvia qui ne s'eft apperçue que fon tendre
Précepteur n'a changé de morale ,
que parce qu'il a vû que Pantalon l'écoutoit
, lui fçait mauvais gré de tout ce
qu'il dit contre l'amour , & ceffe de le
croire amant ; mais Lifette la défabufe en
lui apprenant qu'il n'a chingé de ton ,
que parce que Pantalon l'écoutoit . Cet
Acte finit par une fête , dont nous avons
parlé au premier Acte , & que le Philofophe
a ordonnée. C'eft un Opera Comique
qui reprefente trois genres d'Amans
: Cyrus & Mandane font à la tête
du premier genre ; Don Quichote &
Dulcinée conduisent le ſecond , & le troifiéme
a pour Chefs Celadon & Aftrée.
Arlequin yvre eft l'objet de la fête , c'eſt
à lui que tous les honneurs font déferez .
Venus qui prefide au Ballet , lui fait
accroire qu'elle eft fa chere Violette
, transformée en Venus › pour être plus
digne de lui. Cette fête à paru un peu
trop chargée , & n'a pas produit tout
l'effet que l'Auteur s'en étoit promis ;
cepenMAY
1724. 1005
cependant l'idée en eft affez ingenieufe ,
& pourroit faire un Ballet d'Opera , paffons
au troifiéme Acte.
Pantalon qui pendant la fête du fecond
-Acte a obfervé le feint I hilofophe , commence
à fe douter que ce pourroit bien
être un Amant déguifé , & forme la réfolution
d'avoir les yeux.fur lui & fur
fa fille . Il le furprend aux genoux de Silvia
, & veut le faire pendre. Il confulte
le Docteur fur la maniere dont il doit fe
vanger de la fupercherie qu'on vient de
lui faire. Le Docteur qui fçait bien tout
ce qui en eft , feint d'ent er dans fa vangeance
, il plaint fon malheur , mais il
en prend occafion de lui reprocher le refus
qu'il a fait de figner le contrat de
mariage déja dreffé , en faveur de fon fils
Octave. Pantalon lui répond que ces regrets
font fuperflus , puifqu'Octave eft
marié à Venife . Le Docteur lui declare
quefon fils n'eft pas marié , & qu'il ne
tiendra qu'à lui de punir le Philofophe
en mariant fa fille au fils de fon ami , &
& de fon Medecin . Pantalon y confent à
tout hazard , n'étant pas bien perfuadé de
la verité de ce que le Docteur lui dit ,
& ne veut , pour ainsi dire , que fe mettre
à couvert des reproches qu'il lui fait
continuellement de lui avoir manqué de
parole , ne voulant pas fe brouiller toutà
-fait
1006 MERCURE DE FRANCE.
à-fait avec fon Medecin , dont il a befoin
actuellement. Le Docteur va chercher le
Philofophe , fous prétexte de lui laver
la tête. Le feint Philofophe inftruit de
tout , confeille à Silvia d'époufer Octave.
Silvia furpriſe d'un confeil fi peu
attendu , & picquée au vif figne le contrat
pour s'en vanger. Pantalon & le
Docteur en font autant , & le feint Philofophe
figne à fon tour , en difant qu'il
n'a jamais rien figné avec tant de plaifir ,
ce qui redouble la colere de Silvia ; mais
elle pafle bien-tôt de la colere à la joye ,
quand elle apprend de la bouche du Docteur
que le feint Philofophe & fon fils
Octave ne font qu'une même perfonne.
Pantalon voudroit fe retracter ; mais il
n'en eft plus temps , & il pardonne enfin
au Docteur le ftratagême innocent dont
il s'eft fervi pour l'obliger à tenir fa
promeffe.
Le divertiffement de ce dernier Acte
a paru très-joli . Il eft compofé des Suivans
de Momus , fous la forme des Comediens
Italiens . Comme c'eft un Amant
Philofophe qui le donne , on s'y fert de
termes d'école appliquez avec art. Nous
avons crû qu'on ne feroit pas fâché d'en
voir ici quelques couplets , dont on
trouvera l'air à la page 916.
Le
MAY
1724. 1007
Le Polichinel .
PEre qui fous la ferrure ,
Tient fa fille déja mûre ,
A- t'il raifon diftingo.
Oui , quand fon foin affaiſonne ,
Les plaifirs qu'amour lui donne ,
S'il a d'autre but , nego ,
Le papa raiſonne
En barroco.
La Dame Ragonde.
Quand au fort de la jeuneſſe
Le befoin d'aimer nous preffe ,
Peut- on s'en paffer ? nego.
Vouloir vaincre la nature ›
Eft une chimere pure ,
J'en conclus , aimons erge ,
Ce n'eft pas conclure
En barroco
La fauffe Venus.
Tôt ou tard il faut qu'on aime ,
Et la raifon elle - même ,
Dit quelquefois , concedo ,
Mais quand la loi trop fevere ,
Veut
1008 MERCURE DE FRANCE .
Veut qu'on y mêle un Notaire ,
C'est un fâcheux diſtingo ,
On n'aime plus guere
Qu'en barroco.
Lifette.
Prendre époux à barbe grife ,
Eft -ce faire une fottife ?
Oüy , ma foi , fans diſftingo ,
Un vieillard qui n'a dans l'ame
Qu'un petit refte de flamme ,
Eft-ce un vrai mari ? nego ,
Il ne nous fait femme
Qu'en barroco.
Silvia.
Hors l'Hymen , point de tendreſſe ,
Elle offenſe la fageffe ,
On le dit ; mais diftingo :
On peut jufqu'à certain âge ,
Attendre le mariage ,
Par delà vingt ans , nego ›
Sans être un peu fage
En barroco.
Arles
MAY
1008
. 1724.
Arlequin au Parterre.
Chaque Piece qu'on vous donne ,
Meffieurs , nous la croyons bonne ;
Mais avec un diftingo ,
Le premier jour vous plaît- elle ?
Alors nous Paffurons telle :
Sans ce jugement , nego ,
L'Auteur en appelle
En barroco.
3
Comme l'impreffion d'une Piece mai
reçûë eft une efpece d'appel , il y a tout
lieu d'efperer que celui- ci ne fera pas en
barroco.
NOUVELLES E'TRANGERES .
Turquie. 1
R Dierling , Réfident de l'Empereur a
reprefenté au Grand Vifir , que Sa Majefté
Imperiale s'étant engagée par differens
traitez à fecourir les Venitiens , contre les
entrepriſes de la Porte , elle ne pourroit s'empêcher
d'armer pour leur défenfe , fi le Grand
Seigneur penfoit à inquieter la République
par de nouvelles prétentions ; cependant les
ordres ont été donnez depuis quelques jours
pour équiper les Sultanes qui font dans le
Fort
toro MERCURE DE FRANCE.
Port de Conftantinople , & pour armer les
Galeres qui ont hyverné aux Dardanelles.
Le Grand Seigneur a eu quelques attaques
violentes de colique , qu'on attribue à un
bouillon que lui prefenta il y a quelques jours
un Perfan qui avoit trouvé le moyen de s'in
troduire auprès de fa hauteffe , dans le deffein ,
à ce qu'on croit, de l'impoifonner , & qui s'eft
fauvé depuis fans qu'on ait pû découvrir encore
qu'elle route il a prife ; cependant ces
deux premieres attaques n'ayant eu aucunes
fuites funeftes , le Grand Seigneur s'eft trouvé
en état d'affiſter à deux Divans ; mais il ne
fort que rarement du Serrail , & l'on appre
hende fort que l'hidropifie , dont il eft menacé
depuis fix mois ne fe declare , attendu que les
differens remedes , employez jufqu'à prefent
fa Hauteffe, n'ont fait que très- peu d'effet.
Les députez de Georgie ont prêté ferment
de fidelité comme Vaffaux de l'Empire Otto
man , & remit aux Ecuyers de fa Hauteffe pluhieurs
chevaux de Perfe qu'ils avoient amenez
avec eux pour lui en faire preſent .
par
I
Ruffie.
E Czar arriva à Mofcou le 14. Mars avec
quelques Seigneurs de fa Cour. Auffi-
tôt Sa Majefté Czarienne tint un Confeil
qui dura environ une heure , & l'après - midi
elle fe rendit dans la principale Eglife , &
'dans les autres endroits où l'on fait les preparatifs
pour la ceremonie du Couronnement
de la Czarine , audevant de laquelle elle alla
vers les quatre heures du foir.
Il eft arrivé à Mofcou un Aga du Grand
Seigneur , avec un projet d'accommodement.
Les articles preliminaires contiennent en
fubftanMAY
1724. 1011
fabftance , que Sa Majefté Czarienne engagera
le Roy de Perfe à envoyer une Ambaffade
folemnelle à Conftantinople , pour prier le
Grand Seigneur d'arrêter le cours de fes conquêtes
en Perfe , & de confentir à l'execution
du Traité conclu en dernier lieu entre lui &
le Czar , à l'exception des articles qui pourroient
porter quelque prejudice aux interefts
& à la gloire de l'Empire Ottoman ; que Sa
Majefté Czarienne confervera les Conquêtes
qu'elle a faites dans les environs de la Mer
Cafpienne, avec les Villes ou Diftricts de Derbent
, Baku , Ghilan , Mofcan , Ran & Ferabat
; le païs qui s'étend jufqu'à la riviere d'Oxus
, & ceux qui confinent aux Monts Cau-
Cafes ; qu'à l'égard des Côtes meridionales de
la Mer Cafpienne , le Czar ne gardera que
celles qui font comprifes entre le Golfe de
Ghilan & la riviere d'Oxus , qu'on joindra
un diftrict raisonnable à la ville de Derbent
que les limites des deux Empires feront placées
entre Samachi & Baku que le Grand
Seigneur , outre les Conqueftes qu'il a déja
faites , aura encore les Provinces d'Erivan
de Tauni , de Carbin , & tout le païs qui s'étend
jufqu'aux anciennes limites de Walt &
d'Argura , & qu'enfin le Czar contentera fa
Hauteffe fur fes autres prétentions lors de la
fignature du Traité , à condition qu'elle fayorifera
celles de Sa Majetté Czarienne par
rapport au Commerce.
Ce Traité n'a pas empêché que le Czar pour
fa propre feureté n'ait donné des ordres de
faire marcher quelques Regimens du côté
d'Aftracan , & d'augmenter de plufieurs nouveaux
ouvrages les fortifications d'Andreorf
& de Derbent.
L'Amiral Wilfter eft parti de Cronfloot
avec
2012 MERCURE DE FRANCE.
avec huit Fregates , pour aller conduire juf
qu'au Sund plufieurs Vaiffeaux Marchands ,
qui ont ordre de paffer fans payer aucun droit
au Fermier du Roy de Dannemark.
Le bruit couroit fur la fin du mois dernier
à Mofcou
, que malgré
les
preliminaires
du Traité qui fe neg cie à Conftantinople
,
les Troupes
du Grand
Seigneur
continuoient
de s'avancer
du côté
d'Andreof
, & que Miri
Mamouth
n'étoit qu'à fix lieués de cette
Place , ce qui faifoit
foupçonner
quelque
intelligence
entre cet Ufurpateur
& les Chefs
de l'Armée
Othomane
.
Pologne.
LE Roy de Suede, le Roy de Pruffe & le
Czar ont fait faire des reprefentations au
Roy & aux Senateurs en faveur des Proteftans
de ce Royaume , & le Miniftre du Czar a
demandé de nouveau qu'on eut à faire droit
dans la prochaine Diere generale fur le Memoire
qui contient leurs griefs.
Le Roy a donné le Palatinat de Czerni
kovv au Caftellan de Belks , frere du Primat,
& à M. Soltick , fecond Marêchal de la Cour,
la Caftellenie de Beleks ,
M. Fleckovv , Confeiller Privé du Duc de
Curlande , a remis aux Senateurs un Memoire
, par lequel il recommande les interefts de
fon Maître au Roy & à la Republique , proteftant
qu'il ne confentira jamais qu'on difpofe
de la fucceffion de fon Duché pendant fa
vie .
le 13. Avril , jour du Jeudy- Saint , le Roy
accompagné de p'ufieurs Senateurs & des
principaux Officiers de fa Cour , entendit le
Service Divin dans la nouvelle Chapelle du
Palais
MAY 1724. 1013
Palais d'Uraſdovv , Sa Majefté lava les pieds
à douze pauvres Vieillards , qui faifoient enfemble
mille vingt- cinq ans.
Les dernieres lettres de Caminieck confirment
le premier avis qu'on avoit reçû des
grands preparatifs de guerre qui ſe ' font à
Conftantinople par ordre du Grand Seigneur,
& du prochain départ de Sa Hauteffe pour fe
rendre à Andrinople.
Dannemark.
Na reçu des lettres de Petersbourg , qui
avertiffentque le Czar a refolu de donner
du fecours au Duc d'Hoftein , pour le remettre
en poffeffion des Etats dont jouiffoient
fes ayeux. La Cour a donné de nouveaux ordres
pour preffer l'armement de la flotte dans
les ports de ce Royaume , & dans ceux dela
Norvege.
Le Maître d'un Bâtiment Marchand revenu
d'Archangel , a rapporté que le Czar avoit
fait publier une Ordonnance , qui défend aux
Negocians d'y faire conftruire aucun Vaif
feau fans la permiffion du College de l'Amirauté.
On prétend qu'ils foient tous bâtis fur
le modele des Fregates , & percez pour trente
à quarante canons , afin qu'on puiffe s'en
fervir dans le temps de guerre.
LFE
Allemagne.
E Miniftre de l'Electeur Palatin a affuré
l'Empereur , qu'en execution de fes ordres
ce Prince avoit rétabli les Proteftans du Palatinat
dans la poffeffion de leurs Eglifes , &
dans la joüiffance de leurs Privileges .
Les Proteftans de Hongrie ont prefentéune
nouvelle
J014 MERCURE DE FRANCE .
nouvelle Requête pour obtenir le rétabliffe
ment de leurs Privileges , fur laquelle on n'avoit
rien ftatué dans la derniere Affemblée des
Etats ; Sa Majefté Imperiale a declaré que
toutes leurs demandes feroient examinées , &
qu'on remettroit les chofes dans le même état
qu'elles doivent être , fuivant le Decret Imperial
du 19. Octobre 1713. juſqu'à ce qu'elle
ait nommé une nouvelle Commiſſion pour
leur rendre juftice .
L'Empereur a fait écrire au Duc de Meckelbourg
, qu'il lui accordoit encore deux
mois pour prendre fa refolution fur l'accommodement
qui lui a été propofé avec la Nobleffe
de fon Duché . Il a auffi fait reprefenter
au Roy de Pruffe , que les Princes d'Allemagne
fouhaitent qu'il rende au Monaftere
d'Hammerflebon les revenus qu'il a faifis afin
que rien ne puiffe retarder l'accommodement
general qu'on eft prêt de conclure par rapport
aux affaires de Religion.
Les deux Refcripts que l'Empereur a envoyez
depuis peu au Cardinal de Saxe - Zeits .
fon premier Commiffaire à la Diette des
Princes de l'Empire , contiennent en ſubſtance ,
que Sa Majefté Imperiale ne veut rien entreprendre
touchant la Religion fur les droits des
Puiffances Proteftantes , qu'elle reconnoît le
pouvoir dont elles font revêtues & qu'elles
le peuvent exercer dans leurs Etats , fans
bleffer les droits de Souveraineté des autres
Puiffances , qu'elles feules peuvent regler les
chofes qui ont rapport au Rit de leur Religion
, & qu'ainfi le Calendrier Proteftant dépend
d'elles uniquement. Sa Majefté Imperiale
exhorte cependant les Membres de la
Diette , à s'unir jufqu'à ce qu'on ait trouvé
quelque temperamment pour accommoder
cette
ปี
MAY 1724.
TOI 5
cette affaire à l'amiable , & declare qu'il eft à
propos de laiffer les chofes fur le pied qu'elles
font actuellement , jufqu'à ce qu'on ait
pris une autre refolution convenable aux deux
partis.
On apprend par les Lettres d'Hanover , que
la Regence de cet Electorat eft convenue avec
le Landgrave de Heffe-Caffel d'un accommodement
, fuivant lequel la Seigneurie de Befenhauſen
demeurera au Roy d'Angleterre
comme Electeur , à condition qu'il rembourfera
à la Maifon de Heffe Caffel la fomme
pour laquelle cette Seigneurie lui avoit été
engagée.
M
Grande- Bretagne.
Onfieur le Duc de Neucaftle a été fait
Secretaire d'Etat , à la place de Milord
Carteret , & a prêté ferment le 17. Avril entre
les mains de Sa Majefté Britannique , qui
a nommé le Lord Carteret Viceroy d'Irlande ,
à la place du Duc de Grafton , & ce Duc a
obtenu la Charge de Lord Chambelan de la
Maifon du Roy.
Le Prince de Galles a été élû de nouveau
Gouverneur de la Compagnie des Mines de
Cuivre en Angleterre , & M. Jean Effington
, Deputé Gouverneur de la même Compagnie.
LES
Hollande & Pays-Bas.
Es Directeurs de la Compagnie des Indes
Orientales de Hollande ont fait publier
une réponse aux objections que le fieur Nenius
avoit faites contre le premier Memoire
de cette Compagnie , à l'occafion du nouvel
établiſſe .
1016 MERCURE DE FRANCE.
établiffement de celle des Païs - Bas . Suivant
cette réponſe le Roy d'Efpagne , par l'Article
IV. de la Treve de 1609. accorda aux fept Provinces-
Unies la liberté de naviguer , & de
négocier hors de l'Europe dans les lieux libres
des Indes , à l'exception de ceux où les
Efpagnols commerçoient alors , à condition
que les autres Provinces des Païs- Bas demeureroient
foûmifes à l'ancienne Loy , qui leur
défendoit de naviguer hors des Mers de l'Eu
rope ; & par l'Article V. du Traité de Munf
ter , Sa Majefté Catholique , qui avoit recommencé
la guerre après la Treve expirée , pour
empêcher les Hollandois de continuer leur
navigation dans les Indes , confentit à leur
laiffer la liberté d'envoyer des Vailleaux dans
toute cette étendue de Mer , compriſe dans
le privilege accordé auparavant par les Etats
Generaux à la Compagnie des Indes Or.entales
, & reconnu depuis par le Roy d'Efpagne
; liberté qui fut interdite fans diſtinction
tous les Sujets de Sa Majefté Catholique :
ainfi , felon la mème réponſe , 1 differend qui
fubfifte aujourd'hui entre les deux Compagnies
des Indes des Hollandois & des Païs
bas fe réduit aux trois Chefs fuivans. I. Si les
Flamans ne font pas compris auffi - bien que les
Efpagnols dans l'Article V. du Traité de Munf
ter , qui leur défend la navigation aux Indes
Orientales. II . S'ils ne font pas exclus de
toute cette étenduë de Mer , où ils n'avoient
pas accoûtumé de naviguer avant ce Traité ,
ou feulement des lieux appartenans en particulier
à la Compagnie des Indes Hollandoifes .
III. Si l'Empereur n'eft pas tenu d'exécuter
les Traitez faits avec les Rois d'Efpagne, puifqu'il
eft Souverain des Païs - Bas comme l'étoit
le feu Roy Charles II.
On
MAY
1724.
1017:
On mande de Cambray que le 29. Avril les
Ambaffadeurs Plenipotentiaires des Puiffances
intereffées au Traité qui doit s'y conclure ,
remirent leurs prétentions par écrit aux Ambaffadeurs
Plenipotentiaires du Roy Très-
Chrêtien , & du Roy de la Grand'Bretagne
Mediateurs.
REGLEMENT de Police publié à
Cambray par ordre des Plenipotentiaires
affemblez pour la Paix , le 7. Avril
1724.
Ndinaires & Plenipotentiaires de Sa Safouffignez
Ambaffadeurs Extraorcrée
Majefté Trés - Chrêtienne & de Sa Sacrée
Majefté Britannique , comme Rois Mediateurs;
fçavoir faifons , que tous les très - illuftres &
très excellens Seigneurs Ambaffadeurs & Plenipotentiaires
qui fe trouvent aux Conferences
qui fe tiennent icy pour la Paix , ont d'un
confentement unanime approuvé la propofition
que nous avons faite de quelques Regle
mens à obferver touchant la Police , & qu'en-,
fuite d'une mure deliberation & de l'avis de
tous , on eft demeuré d'accord des Articles
qui fuivent.
I. Les Plenipotentiaires viendront aux Conferences
touchant les affaires publiques , chacun
avec un Gentilhomme , un Secretaire ,
deux Pages , quatre Valers de pied : & s'ils
veulent, deux Valets à la mode Hongroiſe ,
appellez communément Heiduques , à côté du
Caroffe ; leur fuite en cette occafion ne pourra
en nulle maniere être plus nombreuſe.
2. Toutes les Conferences fe tiendront fans
ceremonies , enforte que les Plenipotentiaires
I s'affeoi1018
MERCURE DE FRANCE .
s'affeoiront à une table ronde où il n'y aura
ni haut ni bas bout ; & ils s'y placeront à mefure
qu'ils entreront dans la fale , où ils feront
tous enſemble indiftinctement & fans rang.
3.Les Caroffes fe rangeront devant la Maiſon
de Ville , dans l'ordre qu'ils arriveront , laiffant
cependant affez de place pour que ceuxqui
viendront après , puiffent commodément
aborder & fe ranger , enforte qu'il reſte toû
jours un paffage fuffifant entre les Caroffes &
ladite Maifon de Ville.
4. On empêchera les querelles de part &
d'autre , entre les Cochers & autres bas Domeftiques
, aufquels il fera même ordonné de
fe traiter , & recevoir reciproquement avec
douceur & honnêteté , & d'être difpofez à ſe.
rendre mutuellement toute forte de fecours &
ue fervices en toutes occafions .
s Lorfque deux Caroffes fe rencontreront
dans des endroits trop étroits , pour y paffer
Fun & l'autre en même temps , loin de difputer
à qui prendra le deffus , ou à qui des
deux paffera le premier , & de caufer ainfi
de l'embarras , les cochers feront obligez au
contraire , d'ouvrir & de faciliter reciproquement
le paffage autant qu'il leur fera poffible
, & celui qui aura été le premier averti
de la difficulté , s'arrêtera , & fera place à.
Pautre , s'il paroît qu'il le puiffe faire plus facilement
de fon côté.
6. Dans les promenades tant dedans que
dehors la Ville , on obfervera la coûtume éta
blie entre ceux qui s'y rencontrent , de conferver
la droite chacun de fon côté : la même
chofe s'obfervera dans les rues & les ché,
mins publics , & generalement par tout où
cela fé pourra commodément , fans la moindre
conteftation ou affectation de préféance.
•
7, Les:
MAY 1724
7. Les Pages , les Valets de Pied , & gene
ralement tous les gen de livrée ne
porteront
ni bâtons , ni épées , ni armes à feu , quoiqu'elles
fuffent courtes & cachées ; ni enfin
aucune autre fortes d'armes , tant dans la Ville
qu'aux Promenades : il leur fera outre cela défendu
d'être dehors aux heures avancées dans
la nuit , à moins que ce ne foit par ordre exprès
de leur maître ; en forte qu'on n'en puiffe
trouver aucun fe promenant par la Ville ou
ailleurs à des heures induës : ceux qui y contreviendront
, feront punis feverement comme
il plaira à leur Maître d'en ordonner.
8. Lorfque le Domeftique de quelqu'un des
Plenipotentiaires aura été convaincu de quelque
crime , capable de troubler la tranquillité
publique , après l'examen préalable de l'affaire
que chaque Miniftre fe réferve à l'égard de ſes
Domestiques , le Plenipotentiaire à qui il appartiendra
, renoncera à fon droit de le punir
lui -même , & en le dépouillant de toute protection
ou privilege , fera en forte qu'il foir
remis entre les mains du Juge du lieu où le
délit aura été commis , foit à la Ville , foit
ailleurs , & demandera même qu'il foit procedé
contre le coupable fuivant les loix établies
, & dans le cas où le Magiftrat où la
Garde trouveroient quelqu'un en flagrant- délit
, ou faifant quelque chofe capable de troubler
la tranquillité publique , il leur fera permis
de s'en faifir , & même de le mettre en
prifon , quoiqu'ils le reconnoiffent pour être
Domeftique , ou de la fuite de quelque Plenipotentiaire
, jufqu'à ce qu'ils puiffent en avertir
fon Maître ; ce qu'ils feront obligez de
faire auffi -tôt & fans retardement ; après.
quoi ce que le Plenipotentiaire ordonnera
Lera ponctuellement executé , foit qu'il defire
qu'on I ij
1020 MERCURE DE FRANCE .
qu'on retienne fon Domestique dans des prifons
, ou qu'on le relâche.
9. Si quelque Domestique d'un Plenipotentiaire
faifoit infulte ou querelle à quelque Domeltique
d'un autre Plenipotentiaire , l'Agreffeur
fera auffi - tôt remis au pouvoir du
Maître de celui qui aura été attaqué , qui en
fera juftice comme il le jugera à propos.
10. Tous les Plenipotentiaires feront défendre
très-feverement à tous leurs Domeſti
ques , tant Gentilhommes & Pages , qu'autres,
d'avoir entr'eux aucunes querelles ni démêlez
, & s'il s'en découvroit nonobftant ces
défenfes , quelqu'un qui fut affez hardi pour
fe mettre en état d'en fortir par la voye des
armes , il fera à l'inftant chaffé de la maifon
même de la Ville , fans
aucun égard à ce que pour fon excufe il
pourroit alleguer , foit de l'excès de l'affront
qu'il auroit reçû , ou de ce qu'il auroit été
attaqué le premier.
duPlenipotentiairean
II. Les Plenipotentiaires s'entrepromettent
reciproquement de ne point recevoir à leur
fervice aucun Domeſtique qui aura été chaffé
par fon Maître.
12. Si quelque Plenipotentiaire fouhaite de
faire punir quelqu'un de fes Valets par la prifon,
on le mettra à fa priere, pour un certain
temps dans la prifon publique , & il y fera
nourri aux dépens du Plenipotentiaire.
13. Tout ce que deffus , dont on elt convenu
d'un commun accord , pour la police , &
le bon ordre de cette affemblée , ne pourra
être allegué pour exemple , ni tirer à confequence
en aucun autre lieu , temps , ou conjoncture
differente , & perfonne n'en pourta
prendre avantage , non plus qu'en recevoir
préjudice en aucune autre occafion.
Donné
MAY 1724. 102 I
•
Donné à Cambray le 7. Avril 1724. Signé
de Barberie de S. Conteft , Rottenbourg , Polwart
, Whitorth .
Espagne.
E premier Avril vers les huit heures du
Lmatin le Roi partit du Buen-Retiro pour fa
rendre à S. Ildefonfe , où il arriva vers les
quatre heures après- midi. Le Roi , fon pere ,
accompagné de la Reine , fon épouse , vint
-au devant de Sa Majefté jufqu'à Balfani &
après des embraffemens mutuels ils allerent
enfemble prendre le divertiffement de la pròmenade
dans les jardins de S. Ildefonfe ..
Don François Salo- Palomino a obtenu le
Gouvernement de la Corogne. Le Roi a accordé
un Titre de Comte de Caftille à M. de
Coulanges , Contrôleur General de là Maifon
du Roi très - Chrétien , qui a été chargé pendant
quelque temps des affaires de France à
la Cour de Madrid.
Les Lettres de Lima portent qu'on n'a vu
aucun vaiffeau étranger dans la Mer du Sud ,
mais que les Marchandifes d'Europe font en
fi grande abondance , & a fi bas prix dans ce
Pays- là , qu'on ne croit pas que celles qu'on
y pourroit envoyer de ce Royaume rapportent
du profit avant deux ou trois ans.
La Grandeffe attachée à la Maiſon du Comte
de Priego , Gentilhomme de la Chambre
du Roi d'Espagne , mort fans laiffer d'enfans
mâles , a paffé à Dona Maria de Belen - Fernandés
de Cordoue -y - Lanti , Comteffe de
Priego , fa petite- fille , par conceffion de Sa
Majelté Catholique , qui en confideration des
fervices rendus par Don Alexandre Lanti de
I iij .. la
1022 MERCURE DE FRANCE.
la Rouere, pere de cette Dame , a joint à
cette grace celle de le faire Duc de San- Gemini.
PROCLAMATION du Roi d'Espagne
dans la Principauté de Catalogne ,
& Medailles frapées fur ce fujet.
L
>
A Ceremonie commença le 27. Fevrier
Dimanche de la Quinquagefime , par la
Ville de Barcelonne , Capitale de cette Principauté.
On ne peut rien ajoûter à la magni-
-ficence , à l'ordre , & à la joye publique , qui
parurent dans cette grande action. Elle fut
couronnée par la diftribution de plufieurs Medailles
d'or & d'argent qui fut faite aux perfonnes
de qualité & de diftinction. D'autres
Medailles d'argent de moindre grandeur que
les premieres , ayant le même Type , & les
mêmes fymboles furent jettées au peuple
en abondance. On peut dire enfin que de
temps on n'avoit rien vû de pareit dans
cette grande Ville. Les Medailles dont on
vient de parler , ont d'un côté la tête du Roi ,
couronnée de Lauriers , avec cette Legende
LUDOVICUS I. D. G. HISP. REX, & de l'autre
un Soleil qui entre dans le Zodiaque pour
éclairer le Monde , avec ces mots : ORTUS
SINE OCCASU , pour marquer la maniere dont
ce Prince eft monté fur le Trône , avant que le
Roi fon pere , ait ceflé de vivre , &c. Ôn lit
cette autre Infcription autour du Revers : BARCINONE
PROCLAMATUS ANNO M. DCC . XXIV .
On voit ici la face & le revers gravez en
taille-douce.
7
4
La même ceremonie s'eft faite dans les autres
Villes & lieux confiderables de cette Principauté
,
CUS
I.
D.
G. HISP
.
REX.
CCXXIV
MD
+
ORTVS
.
SINE OCCASV
RCINONE
S
-
ANNO
PROCLA
MAY 1724. 1023
cipauté , & ailleurs . La Ville de Gironne s'eft
particulierement diftinguée le Dimanche fuivant
, qui étoit le premier Dimanche du Carême.
Après la Melle pontificalement celebrée
par l'Evêque , & un beau Difcours qu'il prononça
fur ce fujet , on fit la Proclamation du
Roi devant la maifon du Baron d'Huart , Lieutenant
General des armées de S. M. Commandant
General du Pays , & Gouverneur de Gironne.
Les principaux Officiers , la Nobleffe ,
& le Corps de Ville s'y étant rendus à l'heure
marquée , ils s'affirent tous fur un Theatre
magnifiquement orné , & couvert de riches
tapis. Après qu'on eut fait la Proclamation
avec les ceremonies ordinaires , le peuple
pouffa divers cris de vive le Roi. Il y avoit aux
balcons de l'Hôtel du Gouverneur un riche
Dais , fous lequel étoit le portrait du Roi , &
aux côtez la Gouvernante , avec plus de 100.
Dames de la Ville & de la Campagne . Il y
eut tout de fuite un grand concert , compofe
principalement de Cantates , qui répondoient
au fujet , une magnifique & abondante collation
fuivit le concert , après laquelle vers les
8. heures du foir , on commença le bal dans
trois falles richement meublées , & éclairées
de plus de 20 bougies ; la principale falle
étoit ornée d'un grand portrait du Roi fous un
Dais fuperbe. A dix heures on vit entrer
dans les falles 3 jeunes Officiers de diftinction
, richement habillez , portant aux Dames
des confitures , des patifferies , & des rafraî
chiffemens de toute efpece , ce qui fut continué
jufqu'à une heure après minuit que le bal
finit. On fervit alors trois tables de 24. couverts
chacune , dont le Gouverneur fit les honneurs
de la premiere , la Baronne , fon épouse,
de la feconde , & le Colonel Snoug , de la
troifiéme. I iiij
Le
1024 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi d'Efpagne a envoyé le Collier de la
Toifon d'Or au Duc d'Orleans , & au Duc
de Bourbon . S. M. a défigné le Duc del- Arco,
le Marquis de Sancta - Cruz , le Comte d'Altamira
, le Duc de S. Pierre & le Comte de
San- Eftevan , pour les cinq Cordons de l'Ordre
du S. Efprit , dont le Roi de France lui a
laiffé la difpofition . Ces Seigneurs doivent être
propofez dans le premier Chapitre de l'Ordre
que S. M. T. C. doit tenir.
Les Carmes Déchauffez ont tenu depuis peu
leur Chapitre general dans leur Convent de
Paftrana , où ils ont élû pour leur General le
Pere Paul de la Conception , de la Province
de Navarre.
Italie.
Es Cardinaux Orfini , Ruffo , Pignatelli ,
Laia da
Davia & Bentivoglio font entrez au
Conclave, ainfi que le Cardinal Barberigo. Le
Cardinal Marini qui n'eft pas encore dans les
Ordres facrez , a obtenu du Sacré College une
difpenfe pour avoir voix déliberative. Les Cardinaux
Inigo -Caraccioli & Buon- Compagno
font auffi entrez au Conclave. Le 10. Avril le
Cardinal de Rohan arriva à Rome vers les
cinq heures après- midi , étant précedé des
Caroffes des Cardinaux Ottoboni , Acquaviva ,
& Gualterio , & de ceux de M. l'Abbé de Tencin
, chargé des affaires du Roi très - Chrétien ,
qui étoient allez au devant de lui. Il defcendit
au Palais d'Altemps qu'il a occupé en
1721. & le douze il entra au Conclave. Le
même jour le Cardinal de Biffi entra à Rome
avec un femblable cortege , & fe rendit enfuite
au Conclave.
Un jeune homme , fils d'un Marchand Droguifte
de Rome ayant trouvé le moyen d'avoir
une
MAY 1724.
1025
une des Medailles que portent ordinairement
les Couriers de l'Empereur , fe prefenta à la porte du Conclave , & demanda à parler à l'Abbé Graffi , Conclavifte du Cardinal Cienfuegos
, auquel il dit qu'il étoit dépeché vers
Sa Majefté Imperiale par le Cardinal d'Althan,
Viceroi de Naples , & qu'il avoit ordre de fçavoir
en paffant fi le Cardinal Cienfuegos n'avoit
point de dépêches à envoyer à Vienne ;
ce Conclavifte en fe retirant pour aller parler
au Cardinal , entendit que les Laquais railloient
le Courier fur ce qu'il avoit des bottes
bien nettes pour être venu de Naples , il en
fit fon raport au Cardinal Cienfuegos , qui
étant venu l'interroger reconnut aifément que c'étoit un homme apofté ; il voulut le faire
voyant déarrêter
; mais ce jeune homme ſe
couvert fe fauva au travers de la Garde , &
on n'a pû découvrir depuis où il s'eft retiré.
On écrit de Rome que le Cardinal de Polignac
y étoit arrivé le 21. Avril , précedé des caroffes des Cardinaux affectionnez à la Couronne
de France, & de ceux de l'Abbé de Tencin,
au Palais duquel il alla defcendre. Ce Cardinal
qui a été indifpofé en route n'eſt entré
25. du même mois au Conclave.
que
le
Les dernieres Lettres d'Albani portent que
la contagion dininuoit confiderablement
, ce
qui fait efperer qu'on réduira bien -tôt la quarantaine
ordonnée pour les bâtimens qui viennent
de ce pays - là. On a appris de Sicile qu'en vertu d'un De- cret de l'Inquifition
de Palerme , on y avoit brûlez vifs un frere Laïc de l'Ordre des Auguftins
Déchauffez
, & une fille qui portoit
depuis long- temps l'habit de Religieufe
, pour avoir féduit lun & l'autre par des infinuations
dangereufes
plus de 40. perfonnes
, de l'un
I v
82
1026 MERCURE DE FRANCE .
& de l'autre fexe , que la même Inquifition
avoit condamnez à ailifter au fupplice.
XXXXXX )
MORTS , BAPTES MES ,
& Mariages des Pays Etrangers.
M
Adame Sophie de Saxe- Halle , veuve de
Charles- Guillaume , Prince d'Anhalt-
Zerbft eft morte à Zerbft dans la foixante &
dixième année de fon age ; elle étoit née le-
23. Juin 1654. & étoit fille d'Augufte de Saxe-
Halle-Weiffenfels , mort le quatre Juin 1680 .
& de Marie- Anne de Mekelbourg , fa premiere
femme , morte le onze Decembre 1669.
Madame Sophie Leopoldine de Heffe- Rheinfels
, époufe de Philippe- Charles , Gafpard',
Comte de Hohenloé Baftensſtein , eft morte à
Wetflar , âgée de quarante- trois ans:
Dom Jofeph Rodriguès de Camera , cinquiéme
Comte de Riberra - Grande , eft mort
a. Lifbone le 17. Mars , âgé de cinquante- neuf
années ; il étoit le neuviéme donataire hereditaire
de l'Ile de S. Michel , & de la Ville de
Ponta d'Algada , Grand Alcaide du Château
de S. Blaife , Commandeur de Ervagens , Gentilhomme
de la Chambre de l'Infant Dom
François , & Confeiller au Confeil du Roi ;
il avait été Gouverneur de la Tour de Bethléem
, député de la Junte des trois Etats , &
Prefident du Senat de Lifbone : il a eu feize
enfans , dont il en eft mort huit.
Dona Eugene de Lorraine , Marquife d'Alegrette
, époufe de Manuel Tellès de Silva',
toifém Marquis d'Alegrette ,, Confeiller au
Con
MAY 1724. 1027
•
Confeil du Roi de Portugal , & Secretaire de
Académie Royale de l'Hiftoire à Liſbone , eft
morte dans cette Ville , âgée de quarante années
le 24. Mars.Elle étoit fille de Dom Numa-
Alvarès Pereira du Mello , Duc de Cadaval.
Son corps fut inhumé le 25. du même mois
dans la Sacrifie des Carmes de Liſbone , où
eft la fepulture de la Maifon d'Alegrette.
Le cinq Avril Don Jean de Camargo ,
Evêque de Pampelune , Inquifiteur General
en Efpagne , baptifa dans l'Eglife de S. Juft ,
à Madrid , un Algerien , âgé de neuf ans que
le Roi Don Philippe avoit voué à l'Image
de Nôtre- Dame des Remedes , & qui avoit
été inftruit des Mylteres de la Foi , par le R..
Pere Jofeph de Campozano , Religieux de la
Mercy. Il fut nommé Pierre Notafque de los
Remedios y Salcedo, par Dom François -Antoi
ne de Salcedo Corregidor de la Ville de Madrid
qui le tint fur les fonts.
Le 23. Mai on baptifa dans l'Eglife des
Mincurs Conventuels , à Vienne , un Juif,
âgé de quarante- fept ans qui fut tenu par le
Comte de Herbenftein , Confeiller d'Etat ordinaire
, & Capitaine des Archers de la Garde :
de l'Empereur.
NOUVELLES particulieres de Conftantinople,
du mois de Decembre dernier..
peu
Ambaffadeur de Tamas Chah , fils du So--
que
Lphi de Perfe , n'a refté en cette Cour que
de jours ; on a crû le fu et de fa com
miffion étoit , de reprefenter aux Miniftres de
la Porte de la part de fon Maître , que le Tra
té de Paix perpetuelle entre la Perfe & la Porte,
ayant été obfervé religieufement de la part de
I vj la
1028 MERCURE DE FRANCE.
la Perfe , depuis quatre- vingt ans & plus ;
quoique fous divers pretextes elle eût pû profiter
de plufieurs conjonctures où l'Empire
Othoman s'étoit trouvé agité de plufieurs guerres
confiderables au - dehors , & de grands
troubles au- dedans ; néanmoins elle s'en étoit
abftenuë. Que la Porte tenoit une conduite
toute oppofée à fon égard , affectant de rompre
un Traité folemnel dans un tems où la Perfe
fe trouvoit dans l'extrême agitation que lui
caufent les troubles interieurs les plus violents.
Que fon Maître avoit été furpris de ce que ,
contre la foi des Traités , les Turcs fe fuffent
déja emparés de plufieurs de fes Provinces , &
fe preparoient à pouffer plus loin leurs entreprifes
. Que Tamas Chah l'avoit député , pour
fçavoir fur quel pretexte pouvoit étre fondée
une femblable conduite.
On prétend que le Grand Vifir répondit à ce
Miniftre , que la Porte avoit confervé la Paix ,
& obfervé exactement les Traités avec la Perfe,
tandis que fon ancien Gouvernement avoit
fubfifté ; mais que ce même Gouvernement ſe
trouvant aujourd'hui détruit , ou envahi par
par un Prince inconnu , l'Empire Othoman
n'avoit pû fupporter une pareille ufurpation ,
& avoit crû devoir profiter de la conjoncture ,
pour rentrer en poffeffion des Provinces qui
avoient fait partie de fes anciens Domaines .
Que d'ailleurs la Porte ne pouvoit pas reconnoître
Thamas en qualité de Roi de Perfe, puifqu'il
en étoit exclais par l'Abdication formelle
que Chah Huffein , fon Pere , qui étoit legiti
me poffeffeur de la Couronne , en avoit faite
entre les mains de Miri - Mamouth. Qu'avant
d'étre reconnu pour Roi de Perfe, il falloit qu'il
chaffat l'Ufurpateur , & fe fit reconnoître par
tous les Perfans ; que jufqu'à ce tems - là , la
Porte
MAY 1724. 1029
·
Porte n'auroit aucun égard pour lui , ni pour
fes reprefentations.
Cependant les Turcs continuënt toûjours à
faire des progrès fur la Perte. Le méme Ibrahim
Pacha , Seraskier, ou Général des Armées de la
frontiere , que nous avons marqué dans nos
précedens Mercures avoir été dépofé , & dont
la dépofition avoit été veritablemen refoluë , a
obtenu fa grace , par la prife de Gomgia , Ville
diftante de cinq journées de Tiphlis.
Affan , Pacha de Babilone , à expedié ici de
puis peu deux Couriers confecutifs , pour informer
les Miniftres de la Porte , qu'il s'étoit
avancé avec fon Armée dans la Perle jufques à
cinq journées ; qu'il s'y étoit emparé de la
Ville de Kirman Chah , & de celle de Weir :
on croit qu'il en reftera là , & qu'il n'a exécuté
cette entrepriſe , que pour faire fubfifter fon
Armée plus commodément , & à moins de
frais , & pour être à portée en même tems
d'agir l'année prochaine avec plus de facilité.
M. Gritti , nouvel Ambaſſadeur de Veniſe à
la Porte , ayant eu le mois paffé fes audiences
du Grand Seigneur , & de fes Miniſtres , a été
vifité en grande cérémonie au commencement
de ce mois par tous les Miniftres des puiffances
Etrangeres. L'Ambaffadeur de France l'a vû
le premier , fuivant l'ufage ; celui d'Angleterre
& celui de Hollande , & les Refidents de l'Empereur
& du Czar ont fuivi conſecutivement ;
puis il a rendu fes vifites auffi en cé émonie dans
le même ordre , à commencer par M. l'Ambaffadeur
de France ; ce Miniftre n'ayant pas trouvé
ce jour- là Madame l'Ambaffadrice , eft reve
nue trois jours après voir cette Dame dans la
même ceremonie,
Le bruit avoit couru que le Grand Seigneur
devoit venir le 12. de ce mois au Serrail des
IchoToro
MERCURE. DE FRANCE .
Ichoglans ,pour voir de là faire l'épreuve de 100,
pieces de canons de bronze, nouvellement fondus
dans l'Arfenal de Topana ; on avoit tout
fait preparer pour l'y recevoir , cependant ce
Prince s'eft contenté de voir cette épreuve du
Kiosk de fon Serrail , qui donne für la Marine
, & a envoyé à fa place le Grand Vizir
Comme ce Serrail domine le Palais de France ,
en paffant pour y aller , il aperçût M. l'Ambaffadeur
qui fe promenoit dans fon jardin , il le
falua plufieurs fois très- poliment, & lui envoya
un de fes Agas pour lui faire compliment , &
s'informer en même tems de l'état de fa fanté ,
& de celle de Madame l'Ambaffadrice. M. l'Ambaffadeur
répondit fur le champ à fa politeffe
en lui envoyant un de fes Drogmans pour lui
faire fes civilités ; & Madame l'Ambaffadricejoignit
àfon compliment un prefent d'une Toilette
magnifique , brodée en or & en foye pour
la Sultane fon Epoufe , qui eft fille du Grand
Seigneur.
Le 29. M. Emo , ancien Bayle de Venife qui
eft reſté ici en attendant la belle faifon , pour
repaffer à Venife , étant en vifite chez M. l'Ambaffadeur
de France , eut avis qu'il avoit été
élû Procurateur de Saint Marc ; il fit part fur le
champ de cette nouvelle à M. l'Ambaffadeur ,
& à Madame l'Ambaffadrice , qui le compli
menterent fur fa nouvelle Dignité. M. Gritti ,
qui y vint peu de tems après , y fut fuivi de fept
ou huit Nobles , qui lui témoignerent la part
qu'ils y prenoient . M. l'Ambaffadeur de France
les retint tous à fouper , & en fit la premiere
Fête , où les vins de Bourgogne , de Champagne
, & de Tokay ne furent pas épargnés.
*
C'est une espece de Pavillon ouvert de tous
κότεχαν
My
MAY 1724. 1030
i
M. le nouveau Procurateur affembla le lendemain
chez lui tous les Miniftres des Puiffances
Etrangeres , qui furent accompagnés de
plufieurs perfonnes de leurs Nations ; leur donna
le foir un fplendide feftin , & le bal enfuite,
qui dura jufqu'à trois heures après minuit.
Ces jours paffés , le nommé Thelak Humer.
Baifa , Turc de la Ville de Sivas , accompagné
d'Acmet Baifa fon fils , Janiffaire , vinrent remercier
M. l'Ambafladeur de France de ce qu'il.
avoit bien voulu s'employer pour le rachapt de
cet Acinet , qui avoit été fait Efclave par un
Armateur Malthois , en allant à Negrepont , les
differents incidents qui fe font rencontrés dans
les pourfuites qu'il a fallu faire pour parvenir à .
cette délivrance , & qui ont été furmontés par
l'amour d'Humer Baifa pour fon fils , nous paroiffent
dignes d'être raportés.
comme
Acmet , en faisant fçavoir de Malthe à fon
pere le trifte évenement de fa. captivité , lui
aprit que fon Maître pretendoit trois cens
piaftres pour fa rançon , & lui indiqua l'Ambaffadeur
de France , la feule perfonne
qu'il pouvoit ' employer à Malthe pour
être le Mediateur , & l'Agent le plus efficace de
fa liberté. Ce bon Pere , preffé par fa tendreffe
naturelle qui étoit fortifiée par celle de la
Grand-mere d'Acmet , ne penfa plus qu'aux
moyens de racheter fon fils , il commença par
vendre moyennant 180. piaftres une maifon
qui compofoit tout fon bien , & partit de Sivas
avec cette fomme pour Conftantinople , il
alla d'abord chez le Janifflaire Aga conter le
malheur de fon fils ; celui- ci fçachant la verité
du fait , lui donna 30. piaftres qu'il joignit à
fon capital , & ne fçachant de quelle maniere
faire le furplus , il alla fe prefenter au Grand
Vifir avec une Requête , par laquelle il le fupplioit
1032 MERCURE DE FRANCE.
plioit de lui en faire une charité. Ce Miniftre
qui avoit été trompé plufieurs fois en pareil
cas par des gens qui avoient abufé de ſes liberalitez
, ayant queſtionné Humer d'un ton affez
fort , l'intimida , de maniere qu'il lui ôta la
parole , & prenant fa timidité pour la ſurpriſe
dans laquelle le jettoit fon impofture prétendue
, lui fit donner fur le champ 150. coups
de bâton , & l'envoya en prifon , où il refta
trois jours ; dès qu'il en fut forti il retourna
chez le Jani Taire Aga prendre un certificat de
la captivité de fon fils , fit une nouvelle Requête
à laquelle il le joignit , & la preſenta de
nouveau au Grand Vifir , qui l'ayant encore
rebuté porta Humer à un déſeſpoir qui lui fut
profitable dans la fuite ; il jetta aux pieds du
Vifir l'argent qu'il avoit eu du prix de fa maifon,
& celui que le Janiffaire Aga lui avoit
donné , en lui difant : que puifque cette fomme
ne pouvoit lui fervir à racheter fon fils , elle'
lui étoit inutile ; & comme il fe retiroit , let
Vifir frapé de cette action le fit rappeller , &
examinant de plus près la chofe, il en reconnut
la verité ; alors touché de fa méprife , il lui fit
donner so. piaftres pour la reparer.
Quoique les trois cens piaftres qu'il falloit
ne fuffent pas completes , il fe prefenta chez
l'Ambaffadeur de France , dans l'efperance
que ce Miniftre pourroit lui faire diminuer
quelque chofe fur le rachat de fon fils , &
pour le prier d'écrire à Malthe à cette occafion.
M. l'Ambaffadeur qui avoit été informé
de la chofe par fes interpretes , reprefenta
dans fa lettre la mifere du pauvre Humer , il
n'y oublia pas l'évenement des coups de bâton
, & de la prifon ; ces fujets qui font naturellement
touchans par eux - mêmes y furent
traitez de maniere à attendrir les coeurs les
plus
MAY 1724. 1033
plus durs ; cependant elle fit un effet tout
contraire. L'infortuné Acmet étoit dans les
mains d'un Maître , fur qui la compaffion n'avoit
pas plus d'afcendant que l'humanité ,
bien loin d'accepter la diminution propofée ,
la réponſe fut que cet efclave ne feroit pas
rendu à moins de cinq cens piaftres ; on le fit
fçavoir à Humer , dont la douleur augmenta,
de maniere que M. l'Ambaffadeur le prenant
en pitié lui fit dire qu'il écriroit de nouveau ,
comme il fit , pour marquer que s'il n'étoit
queftion que de 100. piaftres de plus pour
finir , il les feroit fournir de fes propres deniers.
En ce temps-là les fils du Sultan tomberent
malades de la Rougeole , & en furent en peril
fi évident , que le Grand Seigneur fit voeu de
donner une fomme confiderable pour être employée
au rachat des efclaves s'ils en rechapoient
, les jeunes Princes ayant recouvré leur
Tanté , Humer prefenta une nouvelle Requête
au Vifir pour avoir fa part dans cette charité ;
on lui en donna ce qui lui manquoit pour
faire les cinq cens écus qui lui ont fervi à
racheter ſon fils . A ſon retour de Malthe il le
mena remercier le Grand Vifir , qui s'adreffant
à Humer lui demanda s'il n'étoit pas prefentement
bien content , celui ci lui répondit
que fon coeur l'étoit beaucoup , mais que fes
pieds ne l'étoient guere. Ce qui fit foûrire
je Vifir.
*
* C'est la par.ie fur laquelle il avoit recen
les coups de bâton.
JOUR
1034
MERCURE
DE FRANCE.
JOURNAL DE VERSAILLES.
& de Paris .
LE
E Roi & l'Infante Reine ont fait l'honneur
au Sieur Collombat , Imprimeur ordinaire de
Sa Majesté , d'être Parrain & Maraine de fon fils,
qui fut tenu fur les Fonts de Batême , & nommé
Louis Victor par un Gentilhomme Ordinaire ,
& par Madame Mercier , fille de la Nourice
de Sa Majesté. La Cérémonie fe fit à Paris dans
l'Eglife de Saint Severin .
"
Le 28. de l'autre mois , le Roi fut à la chaſſe du
Cerf à Rambouillet , chez M. le Comte de Tou
Joufe , où Sa Majeflé coucha. Il y eut une table
de 24. couverts fervie par les Officiers du Roi,
S. M. y mangea avec Mademoiſelle de Charolois ,
la Comtelle de Toulouſe , le Duc de Bourbon , le
Comte de Clera ont , le Prince de Dombes , le
Comte d'Eu , & plufieurs autres Seigneurs & Dames
de la Cour. Il y eut une autre tableſervie
les Officiers du Comte de Toulouſe , pour les Seigneurs
qui ne mangeoient point avec le Roi,
D'autres tables furent fervies avec autant d'ordre
& de delicatelle , que d'abondance.
par
Le lendemain Samedi , S. M. alla encore à la
Challe du Cerf, & fut fouper au Peray , Village
às. lieues de Verfailles , dans l'Auberge du Grand
Amiral. Le Roi fe divertit beaucoup , fit pecher
du poiffon en fa prefence , & alla lui - même cueil
lir une falade dans le jardin , qu'il mangea à fon
fouper , après lequel S M. monta en caroffe , &
arriva à Verfailles à minuit .
Le 4. de ce mois , le Parlement enregistra des
Let
MAY 1724. 1037
Lettres Patentes , portant attribution à la Chambre
de la Tournelle , pour inftruire le Procès à ces
tains Quidams , accufez de quatre aflaffinat com .
mis depuis 1718. La Cour a nommé M. le Prêtre
de Laifonnet , Confeiller au Parlement , Raporteur
du Procez qui s'inftruit , contre les Prifonniers
qui font à la Baftille , & à Vincennes. Cette Inſtruction
ſe fait fur les informations faites contre
eux par les Commiffaires de l'Arſenal .
Mademoiſelle Blondel diftribue une Eau admirable
, qui enleve & guerit toutes fortes de bourgeons
, Dartres , & Rougeurs ardentes du vifage.
Cette Eau rend à la peau fa douceur & fon luftre .
En l'achetant on s'inftruira de la maniere de s'en
fervir. Mademoiſelle Blondel demeure Rue Françoife
, près la Comédie Italienne , chez le fieur
Dupré , ancien Maître Chirurgien Juré , qui certifiera
la bonté de cette Eau.
M. le Comte de S. Florentin , fils de M. le
Marquis de la Vrilliere , Miniftre & Secretaire
d'Etat , époufa le 15. de ce mois à Montrouge la
fille de M. le Comte de Platen : plufieurs Princes
& Princeffes , & un grand nombre de perfonnes
confiderables de la Cour, qui avoient été invitées,
affifterent à cette Cérémonie . Elle fut faite
parM.
le Prince d'Auvergne , Archevêque de Vienne II
yeut une Coméd e très- divertillante , intitulée ,
Les deux Arlequins , avec des danfes , de la mufique
dans les intermedes , & une magnifique illumination
dans les jardins. On fervit enfuite
plufieurs grandes tables qui contenoient près de
cent perfonnes , fans compter les furven ans , qui
alloient à plus de deux mille , lefquels ont tous été
regalez ; cela s'eft paflé avec toute la joie & les
agrémens qu'on pouvoit defirer , par l'ordre , la
vigilance , & les foins de M. de la Vrilliere , attentif
à tout ce qui pouvoit faire plaifir aux Conviez,
& àtout le monde. Le Roi a été fi fatisfait
21.3
de
7036 MERCURE DE FRANCE.
de cette alliance, qu'il a donné à la nouvelle Epoufe
une penfion de dix mille livres , & un prefent de
Pierreries de grand prix.
Le 21. de ce mois le Maréchal de Medavi prêta
ferment de fidelité entre les mains du Roi,
Le 22. Mai , le Roi fe rendit à Trianon , où
Mrs, de Caffigni & Maraldi, Directeurs de l'Ob
-fervatoire , curent ordre de fe rendre , pour expliquer
à S. M. tous les mouvemens du Soleil
pendant l'Eclipfe , qui fut totale pendant plus de
trois minutes , vers les fept heures du foir.
>
Le 23. Avril dernier , le Chapitre Royal de
Saint Maclou de Bar for Aube , fit un Service
folemnel pour le repos de l'ame de François Clermont
de Tonnerre , Evêque , Duc de Langres ,
Pair de France. M. le Seurre , Prevôt du Chapitre
, prononça l'Oraifon Funebre avec beaucoup
d'éloquence. Il fit une recherche curieufe des
traits choifis qui ont le plus illuftré la Mailon
de Tonnerre. Il mit dans un beau jour la fcience
, la charité & la pieté de ce célébre Paſteur ;
vertus qui font le principal caractére d'un veritable
Evêque , & qui firent la divifion de ce Difcours
funebre. Les paroles du Texte étoient tirées
de l'Ecclefiaftique , Nous le louerons , parce que
Ja vie n'a été qu'une mèrveille.
La Compagnie des Indes a donné avis au pu
blic d'une troifiéme partie de Lotterie d'écus de
ro. au mare , laquelle fera tirée le 10. Juin dans
PHôtel de la Compagnie.
Le 10. de ce mois , il y eut une Affemblée à
l'Hôtel de la Compagnie , où M. Dodun , Contrôleur
Général des Finances fe trouva ; on y délibera
fur l'établiffement d'une Lotterie en Actions
& en argent , en forme de Tontine , dont
voici le plan.
Chaque Billet fera de 300. liv. en argent &
deux
MAY 1724. 1034
deux dixièmes d'Action , avec les trois dividendes.
Le premier payement fera de 100, liv. en efpeces
, & un dixieme d'Action . Le ſecond , le
troifiéme & le quatrième de co. liv . chacun , &
le cinquième de so. liv. & d'un dixième d'Action.
La Lotterie fera divifée en cinq claffes . La
Compagnie ffeerraa ccrreeddiitt ddeess quatre derniers payemens
, jufqu'à ce que la quatrième clafle foit tirée
Chacune des cine clates fera compolée de 2 foi
Lots , dont les principaux feront ; fçavoir , dans
la premiere de 80000. liv. dans la feconde de
100000. liv . dans la troifiéme de 150000. liv.
dans la quatrième de 20 000. liv . & dans la cinquiéme
de 300030. liv . outre les 250. Lots payables
en efpeces de la cinquième claſſe , il fera tiré
2750. Lots , qui auront chacun 150. liv. de
rente viagere. Il y aura 26000. billets blancs ,
qui raporteront 5 liv. de rente viagere en Tontine
, & qui gagneront à meſure que les Actionnaires
viendront à mourir , &c. On donnera un
plus ample détail de cette Loterie.
OM
AVIS.
N donnera le Mois prochain , outre le
Mercure ordinaire du mois de Juin , un
Second Volume par extraordinaire , qui paroitra
au 15. de Juillet . La Cérémonie de la
reception des Chevaliers de l'Ordre du Saint
Efprit , dont on donnera un détail exact ; &
d'ailleurs , l'abondance des matieres en géné
ral, & enparticulier , quelques pieces fort intereffantes
, que des perfonnes de confideration
impatientent de voir imprimées, nous détermin
nent à donner cet extraordinaire.
A P
1038
APPROBATION.
' Ay lû par ordre de Monfeigneur le Garde
des Sceaux le Mercure de France du mois
de May , & j'ay crû qu'on pouvoit en
permettre l'impreffion . A Paris , lei . Juin
3724.11
HARDION
21 .
8: 60802
"
TABLE
Des Principales Matieres .
1817 leces fugitives. Le Chagrin , Ode.
Pfin de examen desFigures du Portail de
S. Germain .
Sonnet à Iris.
826
839
Réponse de Louis I. Roy d'Eſpagne à Philippe
V.
Sonnet , Bouts -rimez.
Lettre fur la Tragedie d'Heraclius .
Efther , Cantate .
840
845
846
852
Ordres du Roi pour faire des recherches de
Phifique de Botanique & d'antiquité en
Afrique.
Vers à J.
856
862
Apologie du dix-huitiéme fiecle , contre le
Ch . F.
2
864
Cantate , oppofition des faux plaifirs , & c.
Lettre fur le fius & reflus d'un Puits.
875
878
Lettre en vers & en Profe de M. de la Fontaine
.
Juftification de Momus , vers libres.
880
887
Inſcription ancienne trouvée à S. Sulpice . 8,0
Deux Sonnets en Bouts - rimez. 894
Nouveau Microſcope , & découvertes fingulieres
du P. du Vivier , Capucin .
La Guerre , Ode.
896
901
Moyens de rendre utiles les Marrons d'Inde ,
& c.
Enigmes.
Bons mots .
Chanfon & air noté.
9c3
909
910
916
Nouvelles Litteraires , & c. Le Banquier François
. 917
Nouveautez dédiées à gens de tous Etats . 919
Effai d'une Philofophie naturelle.
Premiere féance des Etats Calotins ,
924
1
928
Nouvelle édition des Oeuvres de G. de la
Chaffaigne , & des Effais de Montagne . 943
Remarques critiques fur le Poëme de la Ligue..
945
950
954
Hiftoire de l'Architecture , & c.
Plan de l'Académie de Ruffie.
Programe de l'Académie de Bordeaux .
Nouveau Sel naturel produit par la nature .
957
960
Rentrée des Académies & Differtations , &c.
962
Spectacles , ouverture des Theatres. 987
La Fille inquiéte , ou le befoin d'aimer , Extrait.
: 89
IC09
Nouvelles Etrangeres , de Turquie , Pologne ,
Danemark , Allemagne , Angleterre , Hollande
, Elpagne , & c.
Reglement de Police pour le Congrès de
Čambray.
Proclamation du Roi d'Efpagne , & fa Medaille
en taille- douce.
1017
IC22
Morts & Mariages des Pays Etrangers. 1026
Nouvelles particulieres de Conftantinople.
Journal de Paris.
1027
1034
Avis fur les deux volumes qu'on donnera le
mois prochain.
Errata d'Avril.
1037
PAge 697. lig . 12. liqueurs, Page 700. lig. 8. liqueurs , lliiffeezxlilgiugeuuerusr.s.
Page 802. lig, 19. voyant , life voyent.
P
Fautes à corriger dans ce Livre.
1 !
Age 905. lig. 4. exprimer , lifez experimenter.
Page 916. lig. 7. Ingenieur , life ingenieux.
Page 981. lig. 11. formerent , lifez tournerent
916
L'Air noté doit regarder la page
La Medaille gravée doit regarder la page 1022
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE AU ROT
JUIN
1724 .
PREMIER
VOLUME
.
Dethi's
QUA COLLIGIT SPARGIT.
A PARIS ,
( GUILLAUME CAVELIER , au Palais .
GUILLAUME CAVFLIER , fils , rue
Chez S. Jacques , au Lys d'Or.
NOEL PISSOT, Quay desAuguftins, à la
defcente du Pont- neuf, à la Croix d'Or.
M DC C. XXIV.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
L
A VIS.
' ADRESSE generale pour toutes
chofes eft à M. MOREAU ,
Commis au Mercure , chez M. le Com
miffaire le Comte , vis - à- vis la Comedie
Françoife , à Paris . Ceux qui pour leur
commodité voudront remettre leurs Paquets
cachetez aux Libraires qui vendent le
Mercure à Paris , peuvent fe fervir de
cette voye pour les faire tenir.
3
On prie très - inſtamment , quand on
adreffe des Lettres on Paquets par la Pofte,
d'avoir foin d'en affranchir le Port ,
comme cela s'eft toûjours pratiqué , afin
d'épargner à nous le déplaifir de les
rebuter , & à ceux qui les envoyent
celui , non feulement de ne pas voir
paroître leurs Ouvrages , mais même de
les perdre , s'ils n'en ont pas gardé de
copie.
-
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de
la premiere main , & plus promptement
n'auront qu'à donner leurs adreffes à M.
Moreau , qui aura foin de faire leurs paquets
fans perte de temps , & de les faire
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Mef-
Jageries qu'on lui indiquera.
Le prix eft de 30. fols.
1039
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE AU ROT
JUIN 1724.
1. VOLUMĘ.
*********X * XXXXXXXXXXX
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
OD E.
Sur la Brieveté de la Vie.
TOY, grand Dieu , qui nous fais
naître ,
Toy, dont le pouvoir reveré ,
Du neant nous éleve à l'être ,
Et nous y replonge à ton gré ;
1. Vol. A ij
1040 MERCURE DE FRANCE.
Pourquoy nous ouvrir la barriere
D'une inévitable carriere ,
Prête de s'abîmer fous nos pas ?
Où d'un fouffle de ta parole
Nous voyons au jour qui s'envole ,
Succeder la nuit du trépas .
Non que d'un decret que j'ignore ,
J'ofe percer la fainte horreur ,
Nôtre vie eft trop longue encore ,
Pour des victimes de l'erreur ;
La verité fous un nuage,
N'offre à l'homme qui l'enviſage
Qu'un éclair qui brille & qui fuit :
L'aveugle raifon qui l'éclaire
Ne lui montre que fa mifere ,
Ou de faux biens qu'elle profcrit.
Ceffons donc de verſer des larmes ,
Sur ceux que nous ravit le fort ,
Contre nos maux & nos allarmes ,
Le trepas eft l'unique port.
A lui feul la nature afpire ,
Lorfqu'à fon fecours elle attire
1. vol.
Ces
JUIN 1724. 1041
Ces Efculapes impoſteurs ›
Dont les decifions funeftes ,
Les rendent des arrefts celeftes ,
Les criminels executeurs .
L'enfant qui naît à la lumiere ,
Eft bien plus digne de nos pleurs ,
N n'ouvre fa foible paupiere ,
Que pour diftinguer fes malheurs ;
Sa vie à peine eft commencée ,
Que fa Sentence eft prononcée ,
Rien n'en modere la rigueur ;
Malheureux plus on la differe
L'attente du pas qu'il doit faire ,
Sans ceffe en redouble l'horreur.
Mort , qui fais fremir la nature ,
Tu n'effrayes point ma raiſon ,
Ce corps qui fera ta pâture ,
N'eſt à mes yeux qu'une priſon.
L'ame qui de ſon origine ,
Connoît bien la fource divine ,
Te cherche pour s'en délivrer :
Ceux qui restent dans la mifere ,
I. vol.
A iij.
Lorf1042
MERCURE DE FRANCE.
Lorfque tu viens nous y fouftraire ,
Sont les feuls qu'on devroit pleurer.
XXXXXXXXXXXXXXX
RE'PONSE de feu M. Vergier à la Lettre
deM. dela Fontaine , inferée dans
le dernier Mercure . 1687 .
N
'En foyez point en peine , Monfieur ,
le recit de vos malheurs n'a point
fait verfer de larmes ; on à eu fur cela
toute la fermeté que vous pouviez defi
rer ; & il n'eft pas jufqu'à Madame Dh...
qui toute bonne qu'elle eft , n'en ait été
divertie ; enfin tout le monde en a ri ,
perfonne n'en a été furpris.
Que vous vous trouviez enchanté
D'une beauté jeune & charmante ,
L'avanture eft peu furprenante.
Quel âgeeft à couvert des traits de la beauté?
Ulyffe au beau parler , non moins vieux , non
moins fage ,
Que vous pouvez l'être aujourd'hui ,
Ne fe vit- il pas malgré lui ,
Arrêté par l'amour fur maint & maint rivage
?
Qu'en quittant cet objet dont vous êtes épris ,
1. vol.
Sur
JUIN 1724,
1043
Sur le choix des chemins vous vous foyez mé
pris ;
L'accident eft encore moins rare ,
Et qui pourroit eftre furpris ,
Lorfque la Fontaine s'égare ?
Tout le cours de ſes ans n'eſt qu'un tiſſu d'erreurs
,
Mais d'erreurs pleines de fageffe ;
Les plaifirs l'y guident fans ceffe ,
Par des chemins femez de fleurs.
Les foins de fa famille , ou ceux de fa fortune,
Ne caufent jamais fon réveil ;
Il laiffe à fon gré le Soleil ,
Quitter l'Empire de Neptune ,
Et dort tant qu'il plaift au fommeil.
Il fe leve au matin fans fçavoir pour quoy
faire ;
Il ſe promene , il va fans deffein , fans objet,
Et fe couche le foir fans fçavoir d'ordinaire ,
Ce que dans le jour il a fait.
On s'étonna feulement , Monfieur , que
vous ne vous fuffiez égaré que de quatre
lieuës ; felon l'ordre & felon les loix du
mouvement , étant une fois ébranlé , vous
1. vol. A iiij
de1044
MERCURE DE FRANCE.
7
deviez aller fur la même ligne tant que
terre & vôtre cheval auroient pû vous
porter , ou du moins jufqu'à ce que quelque
muraille oppofée à vôtre paffage en
vous heurtant, vous fit changer de route ,
& cette prefence d'efprit doit deformais
vous juftifier des diſtractions dont on
yous accufe.
En parlant d'Ulyffe , j'ay fait reflexion
que le titre d'Odiffée conviendroit peutêtre
mieux à vos avantures que celui d'Iliade
que vous leur donnez , & les erreurs
de ce Heros ne me paroiffent pas avoir peu
de rapport avec voftre voyage , je ne
trouverois qu'une difference entre Ulyſ
fe & vous .
Ce Heros s'expofa mille fois au trépas ,
Il parcourut les mers prefque d'un bout à l'autre
,
Pour chercher fon époufe & revoir fes appas
,
Quels perils ne couriez - vous pas ,
Pour vous éloigner de la vôtre ?
Mais la difference eft petite , & il falloit
bien que cette comparaifon eut le fort
de toutes les autres , c'est - à- dire , qu'elle
clochât un peu , vous êtes bien plus jufte
dans les vôtres , celle du Printemps eft
charmante , & celle de l'Aurore eſt rian-
1. vol. te
JUIN 1724. 1045
te au poffible ; enfin l'une & l'autre font
telles qu'elles pourroient bien vous avoir
fait des affaires. Je me doute fort qu'une
Dame & une Demoiſelle qui font ici ,
ne les ont point vûës fans envie , c'eft
chofe étrange dans ce fexe que l'ambition
d'être la plus belle , mais vous avez un
bon moyen de vous remettre en grace.
De vôtre Muſe raviffante ,
Les chants , les difcours feducteurs ,
Appaiſeront par leurs charmes flateurs ,
Cette tempête menaçante
Un encens bien moins precieux ,
Que n'eft celui que vôtre main prefente ,
Calma cent fois la colere des Dieux.
Après tout , Monfieur , c'eſt bien le
moins que je doive à vos prefens , que de
vous en remercier , vous êtes le premier
homme du monde pour les Châteaux en
Efpagne , & puifque vos rêveries font fi
agreables , je ne m'étonne pas que vous
vous y plaifiez tant , c'eft un mal qui fe
communique , & je vous avoue qu'en lifant
vôtre lettre , je n'ay pû me défendre
d'y tomber.
Tout indigne que je me fens *
Des biens que m'ont donné vos fonges,
I. vol. A v J'ay
1046 MERCURE DE FRANCE.
J'ay quelque temps abandonné mes fens ,
A de fi doux & fi plaiſans menfonges ,
Déja mon efprit prévenu ,
De vos riches bienfaits regloit le revenu ,
Déja dreffant des équipage
Je me donnois juſqu'à des Pages ;
Et digne nourriffon de l'aife & du fommeil ,
Je me trouvois le teint plus frais & plus vermeil.
Je me trouvois d'autres vertus encore
Vertus des Abbez feulement ,
Et que tout autre humain ignore ;
Mais enfin en moins d'un moment ,
La raifon qui nous fert bien moins à nous
conduire ,
Qu'à nous perfecuter toûjours cruellement ,
Eft venue à mes yeux détruire ,
Du faiſte jufqu'au fondement ,
Un édifice fi charmant.
Je n'ay pourtant pas tout perdu , &
de cela il me reste une chofe que j'eftime
infiniment ; c'eft le plaifir de fçavoir que
vous me voulez du bien , & que vous avez
en quelque maniere pour moy les fentimens
d'amitié que j'ay pour vous. J'ay
fait voir vôtre lettre à Mademoiſelle de-
1. vol. B ....
MUIN
1724. 1047
B .... fa jeuneffe & fa modeftie ne lui
ont pas permis de dire ce qu'elle en penfoit
, mais je ne doute point que des douceurs
fi bien apprêtées ne l'ayent beaucoup
touchée.
M. & Madame Dh .... m'ont chargé
de vous faire leurs complimens . Vôtre
lettre leur a fait un plaifir infini , &
je penfe que la compagnie qu'ils aiment
déja tant , les charmeroit bien davantage
s'ils y étoient fouvent regalez de pareilles
lectures.
Mademoiſelle de G ... me charge de
vous dire , Monfieur , qu'elle n'eft fâchée
de n'avoir pas toutes les graces dont
vous la loüez , que parce que ce défaut
empêche de vous remercier comme vous
le meritez. Je fuis , & c.
LA VIE CHAMPESTRE.
Ode tirée de la feconde Epoque d'Horace.
Par M. Tanevot.
HEureux qui méprifant & la Cour , & la
Ville ,
Des antiques mortels fuit l'exemple inftructif
:
I. vol.
A vj
Et
1048 MERCURE DE FRANCE.
Et de boeufs fous le joug hâtant le pas tardif
Se plaiſt à cultiver l'heritage fertile
Qu'il a reçû de fes ayeux
Dans fon loifir laborieux ,
Il eſt fourd à la voix de Mars & de Neptune,
Il ne va point au Louvre adorer la fortune ,
Ni par d'infideles détours ,
De l'affreufe chicanne imploter le fecours.
Mais par fes doux travaux une vigne rampante
,
Se relevant, embraffe un bois qui la foûtient
Quelquefois le verger l'occupe & le retient.
Un arbre periffoit , de fa tige mourante
Il fçait ranimer la vigueur..
Tantôt tranquille fpectateur ,
Il contemple à loifir , bondiffans dans la
plaine ,
Des troupeaux dont un jour il doit tondre la
laine.
Et tantôt d'une avide main ,
De la feconde abeille il pille le batin..
Déja de toutes parts la terre ſe couronne ,
L. vola
Des
JUIN 1724.
1049
Des fruits que dans fon fein il avoit renfermez
.
S'empreffant à remplir les voeux qu'il a formez
j
Tous les Dieux à l'envi , Bacchus , Cerés ,
Pomone ,
Verfent leurs trefors dans fes champs ,
Prompt à moiffonner leurs prefens ,
Quels innocens tranfports ne fait-il point pa
roître !
Lorfqu'il cüeille les fruits que fes foins ont
fait croître ,
Et qu'il voit couler la fiqueur
D'un raifin dont la pourpre envieroit la couleur.
M
Quel deffein le conduit au courant de cette
onde ?
Les habitans de l'air gazoüillant fur fes bords,
Au murmure des eaux mêlent leurs doux ac
cords.
Pour l'hôte de ces lieux quelle fource feconde
De purs & de nouveaux plaifirs !
C'eſt- là , qu'au gré de ſes defirs
Un gazon attrayant, l'ombre épaiffe d'un chêne,
Des tranquilles zephris la molle & tiede ha
leine ,
I. velo
Livrent
1050 MERCURE DE FRANCE .
Livrent fes membres fatiguez ,
Aux Pavots qu'en ces lieux Morphée a prodiguez.
M
Mais lorfque l'Aquilon jauniffant la verdure ,
Par fon fouffle glacé le chaffe des guerets ,
Ennemi du repos il court dans les forêts ,
Où d'un perfide appas l'innocente impoſture
Ravit leurs hôtes à fon gré.
Plus loin , d'une meute entouré,
Il exerce contr'eux fa ruftique vaillance ,
Pourfuit le cerf leger , le force , le relance.
Tantôt affiegeant un terrier ,
Dans quelque fombre affut il guette le gi
bier.
ๆ
Heureux , cent fois heureux , fi dans cette
contrée ,
Lorfqu'on voit luire au Ciel maint aftre étincelant
,
Sous fon chaume paifible une époufe l'attend
,
Digne preſent des Dieux , telle qu'au temps
de Rhée
Ils les accordoient aux humains.
De mets qu'ont préparé les mains ,
T. vol. Charmée,
JUIN 1724. 10ff
Charmée , elle lui fert la frugale abondance,
Le foyer flamboyant prouve fa prévoyance.
Et d'un vin pur qu'elle a tiré,
Elle humecte à longs traits fon époux alteré
來
Aux domestiques foins inftruifant fa fa
mille
,
Dès l'Aurore elle court aux champêtres travaux
,
Dans fes parcs renfermez va traire fes trou-
•
peaux ,
Veille à fa bergerie , & de la volatille
Raffemble les fertiles oeufs.
Elle aime à regarder les boeufs
Qui traînant fur le foir la herfe renversée ,
Marchent languiffamment & la tête baiffée
Vers l'étable où la fin du jour ,
3
Leur permet de jouir des fruits de leur la
bour.
M
Et
Libre des vains projets qui flattent nôtre
envie ,
que
l'ambition fomente dans le coeur ;
De ce fiecle pervers fortuné deferteur ,
Quand jouirai-je , helas ! de l'innocente vie
La Vol.
Que
Fo5 MERCURE DE FRANCE.
Que je celebre dans ces vers.
Puiffai- je à mes travaux divers ,
Faire un jour fucceder l'étude de moi- même
Fuir le mal que je hais , chercher le bien que
j'aime ,
Et dans de purs amuſemens ,
Connoître & détefter tous mes égaremens.
KMUXUAHUUMEUMU
LETTRE écrite aux Auteurs du Mercure
de France fur une nouvelle Traduction
du Panegyrique de Trajan par
Pline le jeune.
J derniere lettre ,
E vous marquay , Meffieurs , dans mi
derniere lettre , que l'on imprimoit
icy une nouvelle Traduction Françoile
du Panegyrique de Pline. Bien des gens
fans doute auront été furpris qu'un Etranger
ait ofé former une entrepriſe auffi
difficile ; & ne feront peut - être pas fâchez
de fçavoir les raifons qui l'y ont
porté , & la conduite qu'il a tenuë.
Le Panegyrique de Pline à Trajan eſt
trop connu , pour qu'il foit neceffaire d'en
faire icy l'éloge. Perfonne n'ignore que
c'eſt un des plus beaux morceaux qui
reftent de toute l'Antiquité : l'Art ora-
1. vol toire
JUIN 1724. 1053
toire y eft manié avec delicateffe ; les
penfées fur ce dont il eft rempli y font
tournées heureufement , & ce qui eft plus
confiderable , les veritables maximes d'une
bonne Politique , y font établies fur les
principes de la Philofophie la plus faine.
Voilà , ce me femble , ce qui concourt
à rendre cet Ouvrage achevé ; mais
ce qui en releve beaucoup le prix , c'eſt
que contre l'ordinaire des Pieces d'éloquence
, il a la verité pour fondement &
pour baze. Pline , en loüant l'Empereur
Trajan , fur des vertus qu'il poffedoit
réellement , a fait voir qu'elles étoient
pratiquables , & compatibles avec les plus
heureux fuccès , ou pour mieux dire ,
qu'elles en étoient la fource. Cela eft confiderable
: la vertu plaît naturellement
aux hommes : s'ils s'en écartent , c'eſt
parce qu'ils la croyent incommode &
defavantageufe ; enforte que fi on peut
les defabufer , ils ne balanceront pas à la
fuivre s'ils font une fois bien convaincus
, que le vice eft pernicieux , même
dans cette vie ; que le veritable moyen
de réüffir , c'eft de s'attacher à la vertu,
ils fe détermineront aifément à un bon
choix . C'est là l'effet que produit natuturellement
le Panegyrique de Pline : l'on
voit que la clemence , au lieu de caufer
du defordre , eft le veritable moyen
1. vol.
y
de
104 MERCURE DE FRANCE.
de l'empêcher , que la liberalité eft la
fource des richeffes , que la modeftie &
la bonté augmentent le refpect , loin de le
diminuer ; Trajan toûjours reſpecté &
cheri de fes Sujets , toûjours en état de
faire de nouvelles largeffes , toûjours
craint & reveré , eft un bel exemple que
la vertu eft naturellement la fource de
tous les biens. Circonfpect à ne faire la
guerre que par neceffité , jamais Prince
ne porta plus loin les bornes de l'Empire,
& ne merita à plus jufte titre le noin de
Conquerant. Toûjours invincible , parce
qu'il étoit toûjours jufte , toûjours cheri
des Romains , parce qu'il ne connoiffoit
de felicité que la leur , fon regne fut également
paifible au dedans & au dehors :
Quelque grande que foit l'idée que Pline
nous donne de Trajan , elle n'eft pourtant
point au- deffus de celles que les Hiftoriens
nous en ont laiffées. Rien n'eft
plus agreable que la comparaifon qu'on
peut en faire celui -là nous reprefente
avec de vives couleurs les vertus de ce
bon Prince ; ceux - ci nous en font voir
les fruits ; & nous apprennent par le
bonheur de fon Regne en quoy conſiſte
la veritable Politique .
Il n'eft pas étonnant après cela que
plufieurs perfonnes ayent tâché de traduire
en nôtre langue un ouvrage d'un
1. vol.
tel
JUIN 1724. 1055
tel prix ; s'ils n'y ont pas réuffi , c'eſt
peut- être pour n'en avoir pas aflez reconnu
la difficulté . Les expreffions de
Pline grandes & élevées , leur juſteſle &
leur brièveté , ne font pas aifées à rendre
dans une langue naturellement fterile ,
& il faut pour cela bien de la lime & du
travail . Mais ce n'eft pas tout : il penfe
auffi délicatement qu'il parle bien , il
penfe en Philofophe ; & fi l'on ne fe revêt
des mêmes principes qui l'animoient,
fi l'on ne fe les rend propres , il eft nonfeulement
impoffible de le goûter , mais
même de l'entendre , & c'eft à quoi l'on
n'a point fait affez d'attention. Les Traducteurs
plus attentifs pour la plupart à
ce qu'il a de brillant , qu'à ce qu'il a de
folide , ont crû remplir parfaitement leur
deffein , en nous donnant des verfions
libres & paraphrafées. Ils ont penfé qu'il
falloit dépouiller Pline de tout cet attirail
latin qui l'environne , & l'habiller entierement
à la françoiſe , & c'eſt préciſement
en quoi ils fe font trompez . Un
Conful Romain , un Conful du caractere
de celui - ci , vivant dans une République
, car le Gouvernement de Rome
n'étoit point encore Monarchique , ) doit
parler autrement qu'on ne parle aujourd'hui
, & mettre dans fa bouche les expreffions
, les manieres de parler dont
I. vol.
nous
1056 MERCURE DE FRANCE:
nous nous fervirions , ce n'eft pas rendre
fes penfées , c'eft les metamorphofer ,
c'eſt les défigurer. L'on aime , par exemple
, en lifant ce Panegyrique , y voir
Pline fe fervir du mot de jubere , de pa
rere, pour dire que le Senat commandoit ,
& que Trajan obéïffoit. L'on admire
également celui qui ofe le dire , & celui
qui fouffre qu'on le dife ; mais l'on n'admire
rien , dès qu'au lieu de jubere , l'on
trouve prier & quafi ordonner , au lieu
de parere vouloir bien , avoir la déference.
Ces termes qui conviennent dans une
Monarchie , auroient été ridicules dans
une République , fous un Prince furtout
qui fe piquoit de la rétablir ; & auffi
peu convenables à Pline qu'à Trajan. Je
ne parle point de la liberté , que l'on s'eft
donnée de couper & d'allonger les phrafes
, de changer même le tour & les
figures de l'Auteur ; chofe moins pardonnable
dans cet ouvrage que dans tout
autre , puifque le ftile vif & coupé de
ce Panegyrique eft parfaitement conforme
au genie de nôtre langue. Il en eft .
même arrivé un inconvenient confiderable
; c'eft que les tranfitions qui font toûjours
heureuſes dans le latin , font devenuës
froides & forcées dans le françois ,
parce qu'elles dépendent ordinairement
d'une feule idée , d'un feul mot , qui une
1. vol. fois
JUIN 1724.
1057
fois ôté fait perdre toute forte de liaiſon.
Les Commentateurs d'un autre côté
trop attachez aux vetilles d'une Grammaire
fcrupuleufe , ont uniquement cherché
dans cet excellent ouvrage , dequoi
exercer leur ennuyeux talent d'écrire
beaucoup fur des riens. Un amas prodigieux
de diverfes leçons , quantité de
corrections , prefque toûjours fauffes
( parce qu'un ouvrage tel que celui - ci
demande d'autres lumieres , que celles
que fournit la Grammaire ) ont fait leur
principale étude , & groffi les volumes
qu'ils nous ont laiffez ; en forte que fi
les Traducteurs n'ont pas affez développé
les beautez de ce Panegyrique , on
peut dire que les Commentateurs les ont
enfevelies fous le tas prodigieux de leurs
feches annotations.
Ce font- là les raifons qui ont porté
M. le C. de Quart à entreprendre une
nouvelle Traduction de Pline , & à l'accompagner
de fes Remarques : les difficultez
qu'il y a enviſagées n'ont point été
capables de l'effrayer , & il a mieux aimé
courir le rifque d'écrire en une langue
qui lui eft étrangere , que de ne pas mettre
un ouvrage auffi utile à la portée de
tout le monde. Perfonne à la verité n'étoit
plus capable d'y réüffir , fi l'on en
excepte certaine délicateffe de langue ,
qu'on
1. vol.
1058 MERCURE DE FRANCE.
qu'on ne trouve gueres hors de France ,
jouiffant d'un honnête loifir , éloigné de
toute forte d'ambition , Philofophe avec
cela , & rempli des mêmes fentimens qui
animoient Pline , il a pû l'entendre mieux
qu'un autre , & donner tout le temps &
l'étude neceffaire à tourner les penſées en
nôtre langue avec fidelité. Le Public jugera
s'il
y a réuffi , & je n'ai garde de
vouloir prévenir fon jugement. Ce qu'il
y a de feur , c'eft qu'il n'a rien oublié
pour éviter les inconveniens où font
tombez les autres Traducteurs . Il a fuivi
le tour & les figures de l'original , autant
que la chofe a été poffible. Il n'a rien
negligé pour rendre en françois cette précifion
& cette briéveté , qui fait une des
principales beautez de ce Panegyrique ,
& cela avec d'autant plus de fuccès , que
comme on l'a déja dit , Pline eft peut- être
le feul de tous les Auteurs Latins qui
puiffe être traduit de cette maniere . Čet
attachement fcrupuleux à ne point s'écarter
de fon Auteur , lui a fait découvrir
le veritable fens de plufieurs endroits
difficiles , qui avoient été l'écüeil d'habiles
gens. Je pourrois en donner plufieurs
exemples , mais un feul fuffira .
Pline après avoir parlé des largeffes exceffives
de Trajan l'apostrophe en ces termes
, » Feres Cafar follicitudinem Confu-
1. vol.
larem ,
JUIN 1724. 1059
» larem , nam mihi cogitanti eundem fe
» collationes remififfe donativum reddi-
» diffe ..... interrogandus videris fatifne
» compufaveris Imperii redditus .... Nam
quid eft caufe , cur aliis quidem , cùm
» omnia raperent , rapta retinerent , ut fi
nibil rapuiffent defuerint omnia , tibi ,
» quum tam multa largiaris & nihil au-
» feras , adfint omnia . » Rien n'eft plus
délicat que ce tour; & cependant on n'en
a confervé ni la beauté ni le fens , dans
la meilleure des Traductions Françoifes
de ce Panegyrique. »> Vous porterez , lui
» fait- on dire , vous porterez , Céfar, tout
» le poids du Confulat : car quand je re-
>> palle dans mon efprit , que vous avez
aboli les impôts , fait aux foldats des
gratifications confiderables.... peut s'en
» faut que je ne vous demande , fi vous
» avez bien fupputé les revenus de l'Em-
» pire..... Comment fe peut- il faire , que
» plufieurs de vos prédeceffeurs , dans le
» temps que rien n'échapoit à leurs rapi-
» nes , & que rien de ce qu'ils avoient
>> ravi ne fortoit de leurs mains , manquaffent
de tout comme s'ils n'euffent
» dépouillé perfonne , & que vous qui
» n'ôtez rien à perfonne , & qui répandez
à pleines mains fur tout le monde,
» ayez encore des fonds de refte . » Pour
peu que l'on examine ce paffage, on voit
39
I. vol.
aifé
1060 MERCURE DE FRANCE.
1
aifément
que le François dit peu , ou le
Latin dit beaucoup. Pline étoit Conſul
lorfqu'il prononça ce Panegyrique. Comme
tel il le croyoit en droit de demander
à Trajan un compte exact de fa conduite,
& fous le prétexte d'une liberté vraiement
Romaine , il trouve le fecret de le
loüer doublement. Souffrez , Cefar , lui
dit-il , les inquiétudes d'un Conful. Lorf
que je penfe que vous avez aboli les impôts
, fait des gratifications aux foldats ....
je me crois obligé de vous demander , fi
vous avez bien fupputé les revenus de
l'Empire , & c. Il eft glorieux à Trajan
de fouffrir qu'on l'interroge , il lui eft
glorieux d'être interrogé fur un tel fujet,
& il ne l'eft pas moins à Pline d'ofer le
faire , & de s'y croire obligé. C'eft pourtant
ce que n'expriment point ces paroles
: vous porterez tout le poids du Confulat
: peu s'en faut que je ne vous demande.
Il y a bien d'autres endroits qui
n'avoient pas été mieux traduits , & ce
qu'il y a de fingulier, c'eft que ce font
les plus beaux.
Je paffe aux remarques qui ne font pas
la moindre partie de l'ouvrage dont je
vous parle. L'Auteur perfuadé que ce
Panegyrique doit être regardé comme
un ouvrage de Philofophie & de Morale ,
l'à commenté en Philofophe : penetré des
I. vol.
gran .
C
1
JUIN 1724. 1061
grandes maximes de Pline , il s'eft attaché
à les éclaircir par tout ce qu'il a
trouvé de meilleur dans les Anciens &
dans les Modernes ; & à en faire voir le
fuccès par tout ce que l'Hiftoire a pû
lui fournir. Pour les mettre dans un
plus grand jour , il a crû devoir les mettre
en parallele avec celles de Tacite , &
prouver par l'experience de tous les fiecles
, que fi celles-là ont toûjours réüffi
à ceux qui en ont fait ufage , celles-ci
ont toûjours été pernicieufes , & même
funeftes à ceux qui les ont pratiquées.
Jamais Tacite n'avoit été fi bien dévoilé :
à la faveur d'une obfcurité myfterieufe
fes leçons déteftables paffoient depuis
long-temps pour des Sentences & des
Arrefts. Quelques efforts qu'euffent faits
les Budées , les Strada , & c. ils n'avoient
pû arrêter le torrent de fes Approbateurs ,
peut - être pour avoir voulu garder trop
de mefures. Mais l'Auteur convaincu
qu'il eſt de l'intereft public que les méchans
foient connus , a crû devoir n'en
garder aucunes . Il s'applique par tout à
le démafquer , ce qui fuffit pour le refuter
il le reprefente , comme continuellement
occupé à abaifler Augufte , & à
préconifer Tibere ; à blâmer la vertu &
à louer le vice , & il appuye tout ce
qu'il en dit fur des paffagez tirez de Ta-
1. vol. B cite
1062 MERCURE DE FRANCE.
cite même. Il fait voir à cette occafion les
fautes groffieres des Approbateurs de ce
pere de la mauvaife politique. Il les dé- ,
mafque auffi , & découvre le ridicule ou
ils font tombez en fuivant un fi mauvais
guide. Il tire de -là de fortes preuves ,
pour établir ce principe que tous les méchans
font foux , & il eft difficile de ne
pas fe rendre aux raifons qu'il en donne.
Il déclame vivement contre les jeux de
hazard , il ſoutient qu'ils font contraires
à l'humanité , & que le plaifir qu'on y
trouve n'a d'autre caufe qu'une avarice
déguilée , & il appuye fon opinion fur
de bonnes autoritez , & des raiſonnemens
folides . Il attaque auffi la hilofo-.
phie d'Ariftote , & prétend démontrer
que la mauvaiſe maniere de raifonner
qu'elle a introduite , eft la veritable fource
des erreurs qui fe font gliffées dans la
Morale. En un mot, tout occupé à prouver
la beauté , la verité , & les avantages
des maximes de Pline & de fes fembla-.
bles , il ne perd aucune occafion de découvrir
la laideur, la fauffeté, & les fuites
pernicieufes de celles de Tacite & de fes
adhérans . Au refte la modeftie , la candeur
& la probité , qui font le caractere
de l'Auteur , regnent dans tout fon ouvrage
: les préceptes qu'il en donne n'ont
point cet air de leçons qui rebute plus
I. vo!, -
qu'il
JUIN 1724.
1063
qu'il ne perfuade. L'on fent que tout y
part de fource , & qu'il ne cherche à porter
les hommes à la vertu , que parce
qu'il en connoît lui - même le prix . Plufieurs
belles penfees amenées à fon ſujet
avec art , une critique judicieuſe de quan
tité d'Auteurs , & une érudition peu com.
mune contribuent à rendre fon ouvrage
agreable & varié ; ce qui fait que fes remarques
, quoique longues , n'ennuyent
point .
y
Je ne vous dirai rien du ftyle. Il y a
trop long- temps que je fuis éloigné de
France pour ofer porter mon jugement
fur une Langue que je ne connois qu'imparfaitement.
Le bruit commun eft que
le ftile de la traduction eſt bon & châtié ,
celui des Remarques l'eft moins ; les periodes
en font longues , & les citations
font frequentes ; mais au fonds des notes
ne demanden: pas une fi grande pureté de
langage , & l'Auteur declare qu'il s'eft
beaucoup plus appliqué aux choix des
chofes que des mots . Quoiqu'il en foit
je ne doute point que l'ouvrage n'ait
cours , & ne merite l'approbation de tous
ceux qui le liront fans prévention . Je
fuis avec une parfaite confideration . Meffieurs
, &c.
A Turin , ce 3. Mai 1724.
I. vol . Bij
P. S.
1064 MERCURE DE FRANCE .
•
P. S. Le M. de Maffei qui vient de
partir pour Verone , fa patrie , compte de
donner bien- tôt au Public un Recueil
d'Infcriptions & de bas - reliefs anciens ,
fous le titre de Muſeum Taurinenſe. Outre
les Inſcriptions dont vous avez parlé
dans un de vos Mercures , il en a déterré
plufieurs inconnuës jufqu'ici , parmi lefquelles
il y en a de confiderables . Elles
ont été placées dans l'Univerfité , & l'on
y a joint quantité de bas - reliefs d'une
beauté peu commune. C'eſt- là la matiere
de ce Muſeum ; ce qu'il y aura de plus
important , c'est l'Infcription de l'Arc de
Triomphe de Suze confacré à Augufte .
L'on n'en avoit pû déchiffrer juſques ici
qu'une ligne & demi . Lucas Holſtenius ,
& plufieurs autres Sçavans en avoient
parlé comme d'une Infcription entierement
effacée , & qui n'étoit plus lifible.
Mais l'illuftre M. Maffei n'a pas crû devoir
s'en tenir à leur rapport. Il s'eft
porté lui-même fur les lieux , & après
huit heures d'un travail penible il a eu le
bonheur de la déchiffrer entierement.
L'on y trouve la donation de plufieurs
Provinces faite par l'Empereur Augufte
à ce même Cottius , dont nos Alpes ont
tiré leur nom . Les noms de ces Provin-
& ceux de plufieurs Villes anciennes
qu'on y voit pourront donner beau-
I. vol.
ces ,
coup
JUIN 17246 1065
coup de lumieres pour l'ancienne divifion
de ce Pays - ci. Avec cela le même Arc eft
orné de bas- reliefs curieux que l'on a
fait deffiner avec exactitude ; ce qui étoit
d'autant plus neceffaire' , que toutes les
peintures qu'on en a faites jufqu'ici n'avoient
d'autre fondement que l'imagination
des Peintres .
à
REMERCIEMENT de M. de François ,
Lieutenant Colonel de Cavalerie , cydevant
Envoyé du Roi en Hollande ,
M. de Gerondelle , Avocat aux Confeils
du Roi.
J'A
’ Ai gagné mon procès , & de cette victoire
J'aurai moins de profit que tu n'auras de
gloire ,
Je le confeffe, ami , mon coeur reconnoiffant ,
Pour payer tes bienfaits n'eft pas affez puiffant
,
Mais pour me garantir de ce dépit extrême ,
En écrivant pour moi , tu t'es payé toi- même,
A la Ville, à la Cour , par mes mains répandus,
Tes écrits ont charmé tous ceux qui les ont
lús ,
De tes nobles Auteurs tel fut le caractere ,
* M. de Gerondelle eft neveu du fameux
I. vol.
B.iij
L'é1066
MERCURE DE FRANCE :
L'éloquence chez- eux étoit hereditaire ,
Et tes foins affidus les imitent fi bien ,
Que toutes leurs beautez ne te coûtent plus
rien.
Heureux qui comme toi dans la fleur de fon
âge ,
Joüit avec éclat d'un fi noble avantage.
Pour moi qui jufqu'ici , nourri dans les hazards
,
Ai paſſé mes beaux jours dans le métier de
Mars ,
Des maux que j'ai fouffert pour toute récompenfe
,
Je ne defirerois que ta feule éloquence.
D. Gunngnie.
Pere de Lingendes , Jefuite , fous qui fe forma
le Pere Bourdalouë de M. de Lingendes , Evêque
de Mâcon , & de M. de Lingendes , Poëte ,
l'un des plus beaux efpris de la Cour. Les Ouvrages
de ce derzier font imprimez avec ceux
de Mrs de Malherbe , de Racan de Bois
Robert .
·
I. vol .
"T
LETJUIN
1724.
1067
LETTRE de M. de Chanfirges fur
l'Extrait que les Journalistes de Trevoux
ont donnéde fon Ouvrage , intitulé l'Idée
d'un Roi parfait , dans leurs Memoires
du mois de Septembre 1723.
Vleur , les éloges que l'Auteur de la
Ous aurez , fans doute , lû , Mon-
Bibliotheque Françoife donne à l'Idée
d'in Roi parfait. Vous fçavez que le jugement
qu'en ont porté à Paris les efprits
du premier Ordre , m'y avoit excité nombre
d'envieux ; tout cela faifoit beaucoup
à ma gloire , mais il manquoit encore à
mon Ouvrage , ce qui manque rarement
à ceux qui ont de la réputation , je veux
dire une Critique. Graces à un Journalifte
de Trevoux , une Critique eft mife
au jour ; je ne fçai point fi elle fe répandra
beaucoup dans la République des
Lettres .
Je croyois d'abord y trouver des remarques
folides , où je pourrois beaucoup
profiter ; mais je n'ai trouvé que
fauffes citations , que défaut de lumiere ,
que contradictions .
En verité, je ne fçaurois trop exagerer
le facrifice qu'il me fait de me critiquer
I. vol.
Biiij
aux
1058 MERCURE DE FRANCE.
aux dépens de fa gloire : pour moi je
vous avoue que je ne fçaurois le louer
aux dépens de la mienne , & je me vois
contraint de faire voir l'injuftice de fa
Critique , pour ne pas laiffer furprendre
ceux qui fe repoſent fur la bonne foi du
Journaliste. Surmontons ici la répugnance
que nous avons naturellement à la
Critique ; elle eft non-feulement permiſe
, mais elle eſt loüable lorſqu'on l'a fait
dans un fi bon deffein.
Il me femble qu'il ne doit pas être permis
à un Critique de rien avancer fans le
prouver , parce qu'on n'eft pas obligé de
l'en croire fur la parole. On fçait que
prefque toûjours l'animofité conduit fa
plume , & qu'ainfi il ne doit être que
partie , le lecteur feul doit être Juge.
Mon Critique avance d'abord comme une
chofe dont il eft affuré , que les avantures
de Telemaque me prêtent des traits pour
finir le portrait de mon Heros , & qu'elles
me fourniffent dans le befoin de riches couleurs
pour rehauffer l'éclat de mes peintures
. Je le défie ici de me citer un feul endroit
de mon Ouvrage qu'on puiffe dire
avoir été pris dans Telemaque . Je le défie
même de m'en trouver un feul dans
Neoptoleme , malgré la conformité que
fes avantures ont avec celles de Telemaque
, & où je me fuis fait une gloire d'i-
I. vol. miter
JUIN 1724. 1069
miter M. de Fenelon ; mais de l'imiter
comme il a imité Virgile , comme celuici
a imité Homere : comme ur. Peintre
de l'Ecole Romaine imite Raphaël . Ce
n'eſt point en copiant fes figures , fes payfages
, c'eft en tachant d'allumer en fon
efprit , à la vûë de fes Ouvrages , ce même
feu qui a fait concevoir à Raphaël
tant de beautez dans l'Ordonnance de fes
Tableaux , tant de verité dans les expreffions
, tant d'élegance dans le deflein . Enfin,
c'eft en imitant fa maniere, non fervilement
& méchaniquement , mais par ce
goût , ce genie qui conduit la main , &
que
la vue des Tableaux de ce grand Maître
a fait naître en lui. C'eft peut- être une
conformité de naturel , lequel ne peut
réfifter à l'impreffion que font fur lui
femblables Ouvrages .
la
Mais ne nous arrêtons pas - là davantage.
Arrêtons - nous principalement aux
fauffes citations ; car prefque tout ce que
le Journaliſte Critique ne fe trouve point
dans mon Ouvrage. Il dit , par exemple,
que vraye grandeur d'ame , felon moi
peut s'acquerir aux fons des Fifres & des
Tambours. Admirez ici l'expreffion comique
du Journaliſte ; mais admirez encore
plus le tour malin , avec lequel il
empoifonne ce qu'il y a de plus judicieux
. Je cherche tout ce qui peut nous
1. vol. B v por1070
MERCURE DE FRANCE.
1
que
porter au grand. Je dis page 250. que
la Mufique peut élever nôtre ame , & lui
faire concevoir de grands deffeins , veuxje
dire par-là qu'on peut au fon des Fifres
acquerir la grandeur d'ame ? Je dis
les Tambours nous réveillent , nous
animent , & jettent dans nos coeurs je ne
fçai quoi de fier & de noble qui convient
à la vertu militaire ; mais ai-je confondu
ces mouvemens paffagers excitez en nous
par le fon des Inftrumens , avec la grandeur
d'ame , vertu conſtante , où nôtre
volonté a tout l'honneur.
Je dis page 278. que les bienfaits d'un
Roi amateur des Sciences vont chercher les
fçavans jufques fous les poles. A cela nô~
tre Journaliſte ajoûte , mais il faut auparavant
que l'Auteur lui certifie que les
fciences ont penetré au-delà de la nouvelle
Zemble de la Laponie , & c .
Ai-je prétendu qu'il y eut des fçavans
fous les Poles ? Eh ! qui n'entend pas par
ees paroles que les bienfaits d'un grand
Roi vont chercher les fçavans quelque:
éloignez qu'ils puiffent être. Les pen--
fions que Louis XIV. faifoit à des fçavans
qui habitoient dans le Nord , ont:
fait naître en moi l'idée des Poles , &
c'eſt de- là que cette expreffion m'eft venuë.
Je fçai qu'à parler Mathematique
ment elle n'eft point exacte , mais je fçai
auffi
JUIN 1724.
1071
auffi qu'une expreffion qu'on ne fouffriroit
pas dans l'Académie des Sciences ,
peut être très- élegante , & très-bien reçue
de l'Académie Françoife , telle qu'eft
-celle- ci. Ceux qui ont le genie de la Poëfie
m'entendent , & ils trouveront que
cette expreffion eft pleine de feu & de
nobleſſe . Mais fans doute nôtre Journalifte
n'eft que fcientifique . Il finit cet article
par un confeil qu'il me donne , le
Voici, On fouhaiteroit que les réflexions &
les maximes dont l'Auteur a compofe fon
Livre euffent laiffe place à plufieurs exemples
tirez de l'Histoire , tant facrée que
prophane propre à fon fujet. Elles en feroient
plus palpables & plus intereffantes.
C'est un dégré de perfection qu'il doit
ajoûter à une nouvelle édition. C'est ici le
feul endroit où mon Critique paroît me
dire quelque chofe de raisonnable . Il eſt
jufte de le remercier de la bonne intenrion
qu'il a , mais qu'il me permette de
lui dire que dans le goût dont mon Ou
vrage eft écrit , les exemples auroient
ralenti le feu du Diſcours , & auroient
enfin répandu ce froid dont j'ai eu foin
de le garentir autant qu'il m'a été poffible.
C'eft dans les Livres où l'on donne
fimplement des maximes qu'il faut des
exemples , parce qu'ils fervent feuls de
preuve , mais ici les maximes font fou-
I. vol. B vj tenues
1072 MERCURE DE FRANCE
tenues par la force d'un Difcours fuivi
& rapide. Des exemples , auroient coupé
le fil des raifonnemens , & auroient fait
languir le Difcours par l'intervale qu'ils
auroient laillé. On s'imagine que la diverfité
des faits raportez réjouiroit &
interefferoit le Lecteur ; mais il feroit
moins preffé & moins énû , & mon principal
deffein fe trouveroit manqué : Auſſi
n'ai -je mis que fort peu de faits , encore
les ai-je prefque tous racontez le plus
rapidement qu'il m'a été poffible , perfuadé
de ce que dit Ariftote dans fa Rhetorique
Livre 1. chap. 2. que les Difcours
qui prouvent les raifonnemens
font une plus forte impreffion , & troublent
plus que ceux qui ne prouvent
que par les exemples .
Le Journaliſte place enfuite l'Extrait
qu'il fait de mon fystême de l'efprit dans
un article different , fans qu'on en fçache
la raifon. Vous y allez voir d'abord combien
il eft infidele dans fes citations. II
me fait dire tout le contraire de ce que je
dis , voici les termes. M. Chanfierges fe
borne à nous apprendre ce que c'est que
d'avoir de l'esprit. Il n'eft point question
de cette forte de bel efprit , lequel confifte
à penfer d'une maniere qui cherche plutôt
à plaire qu'à faire voir la force & l'étenduë
de la raison. Il s'agit, ajoûte le
1. vol. JourJUIN
1724. 1073
Journaliſte , de donner une définition
exacte , de telle forte qu'on y puiffe appercevoir
tous les differens caracteres de l'ef
prit. L'euffiez- vous crû , Monfieur , vous
qui fçavez que je dis tout le contraire
dans l'endroit qu'il cite , c'eft à la page
284. où je dis que je ne renfermerai
point mon fujet dans la fphere du bel
efprit. Eft- ce dire cela , qu'il n'en eft point
queftion , parce que je ne me borne pas
au bel efprit feulement ? mais prenez
garde comme il fe contredit fur le champ,
il annonce qu'il n'eft point queftion dans
mon fyftême de cette forte de bel efprit ,
lequel confifte plutôt à plaire qu'à faire
voir la force & l'étenduë de la raifon , &
il ajoûte qu'il s'agit de donner une définition
exacte de telle forte , qu'on y puiſſe
appercevoir tous les differens caracteres
de l'efprit. S'il s'agit d'y faire appercevoir
tous les differens caracteres de l'efprit
, il s'agit donc de faire appercevoir
cette forte de bel efprit qui cherche à
plaire , & il a commencé par dire qu'il
n'en étoit pas queſtion : qu'elle contradiction
en deux lignes ! que diroit ici le
Dialectique rigide , qu'il fait intervenir
pour condamner ma définition ? trouveroit-
il de la Dialectique dans ce raifonnement
? mais ce n'eft pas à lui que j'en
1. vol.
ap
1074 MERCURE DE FRANCE.
appelle , je m'en rapporte aux perfonnes
de bon fens.
que
Pourfuivons. L'Auteur , dit - il , a la
generofité de méprifer celui qui brille ;
( c'eft en parlant de l'efprit. ) Où voiton
que je méprife l'efprit qui brille
eft ce parce que je dis bien des gens
n'en connoiffent point d'autre que celleci
qui brille page 285. Eft - ce parce que
je dis que l'efprit peut plaire encoreplus
par fa folidité que par fon brillant , page
le 308. & 309. en verité je crois que
Journaliſte avoit l'efprit occupé ailleurs ,
quand il a fait l'Extrait de mon Livre .
Il n'eft pas plus indulgent , continue -t'il,
pour les équivoques , & les Jeux de mots,
qui n'ont de l'efprit que l'apparence , fans
en avoir la realité. Il convient qu'un `jugement
droit & une raifon faine meritent
la préference. Que veut- il dire par ce mot
il convient , ne diroit- on pas qu'après
avoir mis en balance le faux bel efprit
avec le bon efprit ; je conviens feulement
que celui - ci doit avoir la préference ? il
n'y a pas jufqu'aux expreffions qui paroiffent
les plus indifferentes , qui ne decelent
l'intention du Critique:
Les entretiens d'Arte & d'Eugene ,
continuë-t'il , ne prefentent point à M.
Chanfierges la définition qu'il cherche . Le
jugement, dit le Pere Bouhours, eft comme
I. vol.. le
·
JUIN 1724. 1075
le fonds de la beauté de l'efprit. L'efprit
eft comme un diamant qui a du corps &
de la confiftance , & ce n'est à le bien
definir que le bon fens qui brille , ce n'eft
auffi là qu'une définition du bel efprit qui'
ne s'accorde point avec celui de l'Auteur.
Puifque le bel efprit du Pere Bouhours
ne s'accorde pas avec le mien , qu'il me
dife fi c'eft en ne fouffrant point les équivoques
, & ce qui n'a de l'efprit que
l'apparence fans en avoir la realité. Si le
bel efprit du Tere Bouhours ne s'accorde
pas avec le mien , c'eft bien ma faute ,
car c'eft fur la maniere de bien penfer dans
Les ouvrages d'efprit que j'ai tâché de former
mon goût depuis vingt- cinq ans .
و
Je dirai donc , reprend M. Chanfierges
, que l'efprit confifte à découvrir par
foi- même , c'est - à - dire , par la feule attention,
un vrai qui plaît & qui surprend.
Vous vous trompez dira quelque Dialecticien
rigide , ajoûte nôtre Critique , je
me reconnois point d'efprit à ce langage
puifque l'experience nous convainc tous
Les jours que les plus belles & les plus delicates
productions de l'efprit, ne forment
fur le commun des hommes qu'une impreffion
languiffante les perfonnes groffieres ,
loin d'être touchées , ne donnent le plus
fouvent leur admiration qu'à des chofes
triviales , & qui ne font pas de la fphere
I. vol. de
1076 MERCURE DE FRANCE.
de l'efprit. Mais attendez , l'Auteur à
foin de fe mettre en garde contre ces fortes
d'attaques , en renforçant fa définition.
Quand je parle, continue- t- il , d'un vrai
qui plaît & qui furprend , j'entens qui
doit plaire , & qui doit (urprendre les per
fonnes d'efprit. Le Dialecticien rigide ne
reconnoît point d'efprit à ce langage , je
veux le croire , étant perfuadé qu'on ne
fçaurois trouver dans un ouvrage plus
d'efprit qu'on n'en peut avoir. Une définition
faite à trois repriſes ne plaît pas
au Dialecticien , il eft rigide. Mais je vois
qu'il ignore combien il y a de fineffe
lorfqu'on veut découvrir quelque verité
, de commencer comme fi l'on n'avoit
point encore connu le fajet dont il eſt
queſtion , afin de commencer avec le
Lecteur , d'avancer avec lui pas à pas
dans la découverte de la verité qu'on
cherche ; de lui prefenter ce qui doit
s'offrir d'abord à l'efprit pour le mener
où il doit aller. Un Lecteur voit avec
plaifir le progrès de fa raiſon , qui n'ayant
d'abord qu'une foible connoiffance eft
allée par degré jufqu'à faifir enfin fon
objet avec fermeté , & à foutenir que c'eſt
lui. C'eft ainfi que j'en ai ufé dans plufieurs
traitez , & fur - tout dans celui de
la veritable grandeur , & dans mon fyftême
de l'efprit. J'y découvre d'abord
qu'il
1. vol.
JUIN 1724. 1077
qu'il n'y a rien de plus fimple ni de plus
étendu que le vrai , qui eft l'objet de
tous les efprits , & je fais dans ce moment
confifter l'efprit dans la connoiffance
du vrai . Mais je fais prendre garde à
mon Lecteur que cela ne fuffit pas , je
lui découvre ce qui manque à cette définition
, & je lui fais ajoûter quelque
chofe qui offre une idée plus préciſe de
ce que j'entens par avoir de l'efprit . Cette
reprife ni celle qui fuit , n'ôtent point à
ma définition fon unité , elles ne font que
la rendre plus jufte ; rien ne jette plus de
clarté dans un ouvrage que cette metho
de pratiquée par les plus grands maîtres.
Le Pere Malebranche nous en a donné
un modele dans la Recherche de la Verité,
& avant lui M. de la Chambre ; un peut
voir de qu'elle maniere il en ufe dans le
caractere des paffions.
Finiffons. L'Auteur , dit nôtre Criti
que , fe fert du mot de vrai , & non de
celui de verité , parce qu'il diftingue l'un
de l'autre. Le vrai , felon lui , eft ce qu'une
raifon faine & droite confirme , où ce à
quoi elle acquiefce. Il est le principe , l'objet
& le caractere de la raison ; la verité
eft le caractere de Dieu feul , &c. Quoi
donc , s'écrie mon Critique , une veritė
Mathematique , une verité Logique ou
morale , nous prefentent le caractere de la
divinité
I. vol.
1078 MERCURE DE FRANCE.
divinité. Il y a certainement ici je ne sçai
quoi qui forprend , & qui ne s'entend
point. C'est à M. Chanfierges de déveloper
fes penfees .
Faut - il que j'explique ici ce qu'il y a
de plus clair au monde ? qui m'auroit dit
que je ferois obligé de l'expliquer à un
homme qui fe pique peut-être d'être
Theologien , & qui loin de trouver du
myſterieux dans ces paroles , devroit au
contraire les trouver très - lumineufes ?
La verité eft incréée , immuable , éternelle
, dit S. Auguftin , elle eft vraye
par elle-même , elle ne tient fa perfec
tion d'aucune chofe ; elle rend les creatures
plus parfaites , & tous les efprits
cherchent naturellement à la connoître.
Mon Critique pourrait il ne point recon
noître ici les caracteres de la divinité ,
& où pourroit- on mieux les voir que
dans la verité ? mon Dieu ! peut - on trouver
de l'obfcurité dans ces paroles , & ne
vouloir pas reconnoître les caracteres de
Dieu dans la verité ; c'eft , quoiqu'on ait
la foi , être en ce point comme les Athées,
qui ne voyent point , ou ne veulent point
voir les caracteres de la divinité , là même
où ils brillent davantage.
Il ajoûte enfuite : Tout le reste du fyftême
eft dans le même goût auffi bien que les
explications qui l'accompagnent. Cela
s'appelle
Ι . vol.
JUIN 1724.
1079
s'appelle fe tirer d'affaire en un coup de
plume , mais eft- ce- là être Journaliſte ?
eft-ce - là être Critique ? & ce que je dis
du vrai de pur entendement , du vrai de
l'imagination , & du vrai du fentiment
ne meriteroit- il pas la Critique du Journalifte
? il paffe tout cela , il quitte le
livre pour le jetter fur l'Auteur , & finit
par ces belles paroles : quoiqu'il en foit il
eft toujours glorieux d'être Auteur , en un
âge où il est encore permis d'être difciple.
LeJournaliſte, fans doute, ne m'a jamais
vû , mais il avertit que je fuis jeune : at'il
craint que le public ne pût le reconnoître
à mes ouvrages ? que fi vous me
demandiez , Monfieur , d'où vient que le
Tournaliſte m'attaque an peril d'être røconnu
lui-même pour un homme qui impofe
au public , & qui a d'ailleurs des
lumières fi bornées ; je vous répondrai
que je n'en fçai rien , que je ne le connois
pas , que je n'ai jamais parlé de lui , encore
moins écrit contre lui , que j'ai des
amis illuftres dans la Compagnie de Jefus
qui me font l'honneur de m'eftimer , &
qui ont donné par écrit à mon ouvrages
affurément plus d'éloges qu'il ne merite .
Je puis donc dire que c'eft de gayeté de
coeur que le Journaliſte m'attaque. Mais
que voulez - vous , je crois qu'il eft jeune
, peut - être fera- t'il plus d'attention
1. vol.
une
1080 MERCURE DE FRANCE.
une autre fois à ce qu'il écrira. Après tout
je lui fçais bon gré du deffein qu'il a eu
de me critiquer , & fi je me plains de ſa
Critique , c'eft de n'y trouver rien dont
je puiffe profiter. Je fuis , Monfieur , &c.
Au Pont S. Efprit , ce 1. Decembre 1723.
XX:
XXXXXXX XXXX : XX
Q
STANCES.
Uoi toûjours dans l'obſcurité ,
De l'oubli ferai -je la proye ?
Chercherai -je toûjours la voye ,
Qui mene à l'immortalité ?
Non , non , écartons ce nuage ,
Ma gloire fera mon ouvrage ,
Suivons l'ardeur qui m'y conduit.
Du voile affreux qui m'environne ,
La noirceur n'a rien qui m'étonne ,
Je peux en diffiper la nuit.
C'eft affez confulter la voix
D'une pudeur inanimée
Eleve-t'on fa renommée
>
Autrement que fur ſes exploits ?
1. vol.
Τους
JUIN 1724. 1081
Toûjours admirateur timide ,
N'oferai- je prendre pour guide ,
Le feu dont je fuis éclairé ?
Les noms de Virgile & d'Horace
Seroient éteints , fi fans audace
Ils euffent toûjours admiré.
Mais ainfi que de grands guerriers
Ils ont difputé la victoire :
Des Grecs arbitres de la gloire
Ils ont envié les lauriers.
A cette noble jalouſie ,
Combien décrits doivent la vie ,
Qu'ils redonnent à leur Auteur ?
Une pareille ardeur m'inſpire ,
Mais fans leur diſputer l'empire
Je deviens leur imitateur.
Oui , je me fens un coeur nouveau,
Leur exemple me follicite ,
Le noble dépit qui m'excite
Tirera mon nom du tombeau.
Sans biens , fans appui , ſans naiſſance ,
Glorieux de mon impuiſſance .
1. vol.
Il
1082 MERCURE DE FRANCE.
Il eſt beau de fuir le trépas ;
Pourrai-je manquer de Mecene ,
Si dans une route certaine
Phebus daigne guider mes pas ?
Quoi tandis qu'un froid Ecrivain ,
Dont le ftile ennuyeux me glace ,
De Secretaire du Farnaffe
Ufurpe le titre divin ?
Tandis qu'une Mufe écoliere
Prenant Terpficore pour mere ,
S'en dit le facré nourriffon ,
Mon ame toûjours inquiéte
Tremblera fur une épithete ,
Sur un mot , fur un mauvais fon ?
Suivons . Les chemins font ouverts ,
Loin d'ici vaine retenue ,
Déja tout fe change à ma vûë ,
Que vois-je ! c'eft le Dieu des vers !
Et quoi ! fur la route ancienne
Apollon avec tant de peine ,
Si long temps fe faifoit chercher ,
Sophocle , Euripide , Virgile ,
I. vol.
Dans
JUIN
1724 .
1083
Dans une route fi facile
Qui vous empêchoit de marcher.
Quel nombreux effein de rimeurs
S'empreffent autour de fon Trône ,
Sans aucun choix fa main couronne…….……..
De plus près voyons ces Auteurs.
Stace , Lucain , Pradon , que dis je ?
Gâcon , ah ! fuyons , quel prodige !
$
Les yeux d'Apollon font voilez ,
J'y cherche envain Virgile , Homere ,
Racine , Corneille , Moliere.........
Dans quels lieux font- ils éxilez ?
Sublimes & rares efprits .
Penetré de vôtre lecture ,
Mon coeur docile à la cenfure
Veut fe nourrir de vos écrits ;
Quand je cede au feu qui m'anime ,
Souvent un trait illegitime ,
Echappe & trompe mes deffeins ;
Je penfe imiter vos hardieffes ,
Mais jettant les yeux fur vos pieces ,
La plume me tombe des mains.
I. vol. LET.
1084 MERCURE DE FRANCE.
aaaaaaaaaaaa
LETTRE de Dom Vincent Thuillier,
Benedictin de la Congregation de faine
Maur , écrite à M. de Folard , Chanoine
de l'Eglife Cathedrale de Nifmes .
Omment dois -je entendre , Mon-
Cfieur, ce que vous me faifiez l'honneur
de m'écrire le 22. Mars dernier en
ces termes J'aurois fouhaité que mon
frere eut mis dans fon livre quelque morceau
un peu plus long de vôtre Polybe.
S'ilfaut juger de tout l'Ouvrage par les
trente ou quarante lignes qu'il a citées ,
vous avez fait un vray chef-d'oeuvre de
traduction.
A Dieu ne plaife que je prenne cet
éloge au pied de la lettre. Venant de vôtre
part , c'est-à - dire , de la part d'un des
plus fins connoiffeurs qu'il y ait aujour
d'hui dans le Royaume , il pourroit infpirer
de la vanité à la modeſtie même :
mais auffi je ne fçaurois me perfuader
que ce foit pure flaterie.
Vous me faites la grace de m'aimer ;
or fi je vous connois bien , vous n'étes
pas homme à être tout enſemble ami &
Hateur. D'ailleurs vous n'ignorez pas le
cas que je fais de vôtre favoir & de
I. vol. vôtre
•
JUIN 1724. 1085
vôtre goût : & homme chrêtien comme
vous êtes , induiriez - vous en erreur par
de fauffes louanges , le plus foumis & le
plus docile de vos confultans ? Enfin
vous intereffant , autant que vous faites ,
à la gloire de M. vôtre frere , il ne feroit
pas naturel que vous me flataffiez à
fon préjudice . Vous ne fouffririez pas
qu'il travaillât envain fur une traduction
infidele , & qu'au lieu de commenter Polybe
, il perdit fon temps à me commenter.
Toutes ces raifons me font croire que
vous n'avez jugé fi avantageufement de
la traduction du fiege d'Egine , que parce
qu'au moins vous l'avez trouvée exemte
de ces bévues grotefques , qui pendant
quelques mois ont rendu le Mercure
fi agreable , fi divertiffant , & fi
inftructif.
Et c'est ce jugement qui me raffure
contre la critique inferée dans le Mercure
du mois paffé , quoy qu'à vous dire
le vray , elle me paroiffe très- peu redoutable.
Plus de bonne foy , plus de capacité
dans fon Auteur , lui auroit épargné
la honte de divertir de nouveau le
public à fes dépens.
Mais vous - même , M. qu'en pensezvous
? ne vous paroît- il pas , comme à
moi , que ces deux chofes , bonne foy &
I. vol. C capa1086
MERCURE DE FRANCE .
capacité , lui ont manqué tout- à - fait dans
cette occafion ? Avez - vous pû voir de
fang froid les tours de foupteffe dont il
fe fert pour décrediter les nouvelles Découvertes
? Le Chevalier en étoit dans
une colere épouvantable. Il dit un trèsgros
mot que je n'ofe redire . Croyant à
quelques traits reconnoître fon Cenfeur ,
il vouloit aller lui répondre en perfonne.
J'eus beaucoup de peine à le retenir, beaucoup
plus à l'empêcher de prendre la
plume. S'il l'eut prife , je vous laifle à
penſer de quel air il eut relevé fon homme
de fentinelle.
Il eft vray qu'il ne devoit pas appuyer
fi pefamment fur les Madriers de terre ,
& qu'il n'y avoit qu'à les montrer pour
en réjouir fes Lecteurs. Il faut convenir
encore que l'hiftoire qu'il rapporte
de fon Commentaire , n'eft pas obligeante
pour l'Ordre de Sçavans , chez qui il
avoit été d'abord chercher un Traducteur.
Enfin j'avoue , & c'eft fa plus grande
faute , qu'il a loué les Benedictins .
Tout cela meritoit bien que l'on trouvât
à reprendre dans fon Ouvrage quelque
chofe de plus que ces trois articles
qu'on a été obligé de devorer. Mais ne
trouvant rien , il n'étoit pas jufte de l'accufer
à faux. C'eft cependant ce que l'on
a fait.
I. vol. Le
JUIN 1724. 1087
Le Chevalier croit qu'on peut appeller
nôtre fiecle , le fiecle de l'oubli des
Arts & des Sciences , du moins à l'égard
de la guerre; & pour le mettre mal avec
le public , on retranche fans façon le correctif,
& on lui fait dire que nôtre fiecle
eft le fiecle de l'oubli des Arts & des
Sciences , c'est- à- dire , le fiecle de l'ignorance.
On lui reproche qu'il fait le procès à
nos Académies , & quels éloges n'en faitil
pas ? Il dit à la 143. page de fon livre
, que dans nôtre fiecle les Sciences
font élevées , couronnées & applaudies :
qu'il y a dans nôtre fiecle une foule d'Académies
dreffées à grands frais pour le
progrès & la perfection des Arts & des
Sciences : que dans nôtre fiecle l'Académie
des Arts & des Sciences fait beaucoup
d'honneur à la Nation .
Où a - t - on pris que cet Officier fe
plaint , que le Prince ne veut pas faire la
dépenfe de 20000. écus pour faire imprimer
les Obfervations fur Polybe ? où
M. de Folard a- t-il dit que le public refufoit
de foufcrire pour l'impreffion de
fon Ouvrage ? Il s'eft plaint que des gens
malins & envieux lui avoient coupé les
vivres pour l'empêcher d'entrer en campagne
mais des gens malins & envieux,
eft- ce le public ? Jamais il n'a penfé à fe
Cij plain-
I. vol.
1088 MERCURE DE FRANCE.
plaindre du public. Et pourquoi y auroit
il penfé ? il a lieu d'être fi content
de lui . On ne l'a point encore fiflé dans
les cercles on ne lui a pas reproché
qu'il fe mêlât d'un mêtier qu'il n'entendoit
pas , ni qu'il parlât une langue qui
lui étoit étrangere.
Vous voyez la bonne foi de l'Apologiſte
à l'égard du Chevalier : voyons fon érudition
à l'égard des Benedictins.
Que de ſcience dans tout ce qu'il dit
fur les nouvelles Editions des Peres !
que ce ne font que des bigarrures tiffuës
de differens lambeaux : que celle de
faint Chryfoftome , à quelque chofe près ,
ne differe de celle qu'a donnée Frontonle-
Duc que par la datte de l'impreffion :
que fi les nouveaux Editeurs avoient la
bonne foi de ne pas donner pour nouvelles
découvertes ce qu'on fçavoit déja depuis
long-temps , ils ne pafferoient plus
que pour des Copiftes infatigables dont
on admireroit tout au plus la patience.
Vous fentez , M. tout le faux & tout
le ridicule de ces reflexions : mais quand
vous ne le fentiriez pas , il ne me conviendroit
point de vous le faire ſentir.
Je ferois blâmé de mes Confreres fi
j'ofois vanter l'utilité que l'Eglife retire
de leur travail. Ce n'eft nullement pour
la reputation qu'ils paflent les jours &
I. vol.
>
les
JUIN 1724. 1089
les nuits dans la lecture des faints Peres.
Elle nous a été recommandée par nôtre
faint Legiflateur. De tout temps nos Ancêtres
en ont fait leurs chaftes delices.
L'amour de cette religieufe étude s'eft
tranfinis de fiecle en fiecle jufqu'à nous,
& fe tranfmettra avec l'aide de Dieu jufqu'à
nôtre derniere pofterité . Comme
nous n'avons ni l'efprit , ni la demangeaifon
d'inventer , nous nous bornons à
lire affidument les Anciens. Nous faifons
nôtre gloire de les aimer jufqu'à les copier.
Nous n'ambitionnons pas même le
titre de Copiftes infatigables , il nous ſuffit
d'être Copiftes fideles . Peu nous importe
qu'on admire nôtre patience , pourvu
qu'au Ciel elle foit recompenſée .
1
Si c'étoit un autre qu'un Benedictin
qui eut donné l'édition de faint Chryfoftome
, ou que je ne craigniffe point
d'offenfer la modeftie de l'Editeur ,je défierois
publiquement l'Apologiſte de juftifier
ce qu'il affure avec tant de confiance
, que cette édition eft d'après le Pere
Fronton- le-Duc & qu'à quelque chofe
près , la pofterité ne pourra ne pourra deviner que
par la datte de l'impreffion , laquelle des
deux éditions , celle du Jefuite ou celle du
Benedictin , eft la plus ancienne.
Quantité de pieces non encore imprimées
, le texte des autres corrigé fur les
1. vol. Cij meil1090
MERCURE DE FRANCE:
meilleurs MSS . les anciennes verſions
épurées ou changées ; grand nombre de
nouvelles verfions ; ordre nouveau dans
les Ouvrages du Pere ; des Préfaces à
la tête de chaque volume ; des Avertiſ
femens à chaque Piece , des Tables fort
longues & fort détaillées : une telle Edition
ne fe diftingue - t-elle de l'ancienne
que par la datte de l'impreffion ? On ne
peut trop eftimer le P. Fronton - le- Duc :
mais c'eft outrer la partialité , que de
mettre fon édition en parallele avec la
derniere , & celui qui l'a mife , ou parle
contre fa confcience , ou , ce qui eft moins
injurieux , n'a jamais ouvert ni l'une ni
Pautre. Mais admirez , s'il vous plaît ,
M. la confiance de l'Apologifte . Le Pere
Fronton- le - Duc n'a travaillé que fur fix
volumes . Il n'en paroît encore que quatre
de la derniere édition qui en aura
treize , & cependant il prononce fur les
deux éditions .
N'avez- vous pas été auffi-bien furpris
de voir le jugement qu'il porte de l'Antiquité
expliquée reprefentée en figures,
vous , M. qui mandiez l'année paffée au
Chevalier vôtre frere , que vous aviez
refait vôtre cours d'antiquité fur cet Ouvrage
? Dites -moi , n'eft -ce qu'un amas
de découvertes faites depuis long- temps ,
& qu'on a recueillies en un feul Ouvrage ?
J. vol. Dans
JUIN 172 4.
1091
Dans le Threfor de Hollande , & dans
l'Antiquité expliquée , font- ce tous les
mêmes monumens , toutes les mêmes découvertes
, toutes les mêmes explications
? Si cela eft , vous ne deviez pas
mettre ce Recueil au deffus de tout
ce qui avoit efté fait en ce genre. Dorefnavant
ne foyez plus fi prodigue en
loüanges , & prenez garde que vôtre
bon coeur ne vous fafle illufion en faveur
de ceux que vous honorez de vôtre amitié.
Pour moi j'ai vu dans le dernier Recueil
tant de chofes qui ne font pas dans le
premier , que je ne crains pas d'affurer
que l'Anonime a jugé de l'Antiquité expliquée
comme de la nouvelle édition
de faint Chryfoftome , fans l'avoir ouverte.
Peut-être n'en'a-t-il jugé ainfi
que pour fe diftinguer duv ulgaire , en
refiftant à ce je ne fai quel charme »
qu'il dit qu'ont les gros livres pour nous
en impofer. Mais ce qu'il ajoûte , qu'il
femble qu'on juge de la fcience d'un Auteur
par la groffeur de fes volumes ,
convient-il pas bien au rôle qu'il jouë
d'Apologiſte de nôtre fiecle ? Rien d'ailleurs
n'eft plus faux ; Car nous voyons
de gros Ouvrages qui n'ont pas mal été
épluchez, quoiqu'il refte encore beaucoup
à glaner, témoin le Denis d'Halicarnaffe.
Je paffe à la traduction du fiege d'EI.
vol.
ne
Ciiij gine,
1092 MERCURE DE FRANCE .
و
gine petit morceau de Polybe , que
M. le Chevalier me fit copier longtemps
avant l'impreffion de fon Ouvrage
, pour le montrer à feu M. le Duc
d'Orleans , comme une preuve convaincante
que les tranchées étoient en ufage
chez les Anciens . Ce Prince , ingeniique
ac ftudiorum eminentiffimus fæculi fui , n'y
trouva pas les obfcuritez que l'Apologifte
y trouve . Il en fut très - fatisfait , &
à fon occafion dit de ceux qui s'ingerent
de parler guerre fans l'avoir faite ,
ou fans confulter les gens du métier ,
des chofes qui mortifieroient fort l'amour
propre de mon Cenfeur , s'il les fçavoit.
Relifez , je vous prie , M. cette tracomparez
- la encore avec le
Texte Grec , & avec celle qu'on lui
voudroit fubftituer , decidez enfuite ,
comptez fur ma docilité. Voici les raifons
fur lefquelles il me femble que nôtre
Apologiſte a eu tort de vouloir me
faire compagnon de fon malheur .
duction >
Polybe voulant montrer, que les Tours
& la Galerie deftinées par Philippe à
l'attaque d'Egine , reffembloient fi fort
à la partie de la muraille qui y répondoit
qu'on eut aifément pris cet ouvrage
pour la muraille même , s'exprime ainfi
dans ma traduction : Car les claies qu'on
avoit élevées fur les tortuës , formoient,
P
,
1. vol.
la
JUIN 1724. 1093
par la maniere dont elles étoient placées, un
édifice tout femblable à une Tour ; & fur
la Galerie qui joignoit les deux Tours, il y
en avoit d'autres où l'on avoit pratiqué des
crénaux .
toute
Sur cette defcription tout le monde
conçoit , fi je ne me trompe , que fur les
tortues on avoit arrangé des claies en forme
de Tours , & que fur le revers de la
Galerie on avoit dreffé d'autres claies , qui
faifoient une espece de muraille .
Cependant cette defcription ,
claire qu'elle eft , n'eſt pas claire pour
l'Apologifte. Aidé de Cafaubon , il prétend
que le Grec en fait une toute differente.
Qu'est- ce qu'il dit donc ce Grec ?
Que l'édifice élevé fur les tortues avoit
toute l'apparence & la figure d'une tour ,
par la maniere dont on avoit disposé les
claies qui le couvroient. Deux chofes dans
cette traduction plus que dans la mienne .
On a traduit ces mots τὰ ἐπὶ ταῖς χελώναις
nation véoμat que j'ai jugé à propos ,
de renvoyer dans une note , & l'on a
expliqué , ou cru expliquer l'ufage des
claies par ces mots qui le couvroient , que
l'on a ajoûtez au texte , & que je me fuis
bien gardé d'ajoûter.
Pour bien juger laquelle des deux eſt,
la plus exacte , retranchons pour un moment
cette petite glofe , qui le couvroient.
I. vol. C v
L
Je
1094 MERCURE DE FRANCE .
Je vous demande maintenant , M. quelle
difference il y a entre cette maniere de
parler , les claies formoient par la maniere
dont elles étoient placées un édifice tout
femblable à une tour: & celle- ci , l'édifi--
ce elevé fur les tortues avoit l'apparence
d'une tour par la difpofition des claies..
Dans cette derniere traduction , beaucoup
plus encore que dans la mienne , eft - ce
autre choſe que les claies qui compofent
l'édifice élevé fur les tortues ? Que l'on
prenne de ces deux traductions celle que :
l'on voudra , il reftera toûjours à expliquer
, dans une note',: ce que c'étoit que
l'édifice élevé fur les tortues. Je n'ai donc
pas eu tort de rejetter au bas de la page
l'explication de ces termes , T inÌ Gig.
χελώναις κατασκευάσματα .
Remettons maintenant ces trois petits
mots , qui le couvroient. Les claies donc,,
felon le favant Anonyme , fervoient à
couvrir les Tours. Mais qu'entend- il par
couvrir? Est-ce couvrir par le haut , comme
la tuile ou l'ardoife couvre nos maifons
? ce feroit faire penfer à Polybe ce
qu'il n'a jamais penfé.. Car un édifice nereffemble
pas à un autre pour être couvert
en ce fens de la même façon. Un
pavillon des Tuilleries & un Colombier
ne fe reffemblent pas , pour être l'un &
l'autre couverts d'ardoifès. Et d'ailleurs.
I...vol. cette
JUIN 1724. 1095
cette apparence & cette figure de Tours
fuppofent dans tout le corps de l'édifice
une difpofition , un arrangement des
claies , qui faffe prendre cet édifice pour
une Tour.
Entend-il par les claies qui couvroient
l'édifice , les claies dont l'édifice étoit revêtu
? il paroît que c'eft- là fa penſée.
Car il dit que cet édifice étoit composé de
bonne charpente & couvert de claies , comme
la plupart des ouvrages qu'on faitpour
attaquer les Places. Mais Polybe ne trouvera
point encore là fon compte. Car 1.
cet Auteur parle d'édifices à qui la difpofition
des claies donnoit l'apparence de
Tours. Or fi ces édifices euffent été revêtus
de claies , ce n'auroient point été
les claies qui auroient donné la figure de
Tours , mais la charpente fur laquelle on
les auroit plaquées. 2. Je ne me fouviens
point d'avoir lû nulle part que
Anciens revêtiffent de claies la charpen--
te des Tours ; on la revêtoit de bons madriers
, fouvent même couverts de pla
ques de fer , ou au moins de cuir crû ou
d'autres chofes femblables , pour empê--
cher que le feu n'eut priſe.
les
Vous me demanderez peut - être ce que
fera donc que ces édifices , à qui la dif
pofition des claies donnoit la figure &
l'apparence de Tours. Il faut vous expli-
G
vjquer
1: vol..
A
1096 MERCURE DE FRANCE.
quer cela . Soyez d'abord bien perfuadé ,
que Philippe avoit les raifons pour faire
des préparatifs tels que Polybe les a décrits
. Ces deux Tours reflemblantes aux
deux Tours d'Egine ; ces claies fur la
Galerie répondantes à la Courtine de la
Ville cette difpofition des claies dans
les édifices élevez fur les tortues , toutes
ces fingularitez cachent des myfteres
que Polybe éclairciffoit fans doute dans
la fuite du recit de ce fiege , & où l'on
ne peut entrer aujourd'hui que par conjectures.
C'est ici le champ de bataille de
M. le Chevalier ; mais en attendant qu'il
nous étale là deffus fon érudition militaire
, on peut penfer que ces édifices
étoient faits d'une charpente claire & legere
, élevée fur le comble de la tortuë ,.
& enfermée tout autour de claies , qui en
cachoient tellement les vuides , que les
yeux y étoient trompez.
Figurez-vous, par exemple , quatrefa
blieres , couchées de plat fur le comble
de la tortuë ; quatre poteaux qui faifoient
les encognures ; quatre autres ableres
fur les poteaux ; fur ces fablieres le fecond
étage conftruit d'une charpente legere
, avec de petits poteaux de foutien
de bas en haut , à certaine diſtance l'un
de l'autre , affurez par des contrefiches
le tout non couvert de claies par le haut,
Ia vola
x
се
JUIN 1097 1724
ce qui eft ridicule ; non revêtu de claies,
ce qui n'auroit pû donner la figure de
Tours à une charpente fi claire ; mais enfermé
de claies dreflées fur les bords des
tortues , & où l'on avoit percé des crénaux.
Cela pofé , fi nous étions dans un fiecle
où les Traducteurs litteraux n'euffent
pas tant la vogue , & où l'on put
fouffrir la moindre périphrafe , on pourroit
en refferrant par la connoiffance du
métier les termes generaux dont Folibe
s'eft fervi , fe difpenfer d'une note , &
rendre ainfi toute la penfée de Folybe :-
Car comme on avoit enfermé de claies la
charpente élevée fur les tortues , cette difpofition
des claies donnoit à l'édifice l'apparence
& la figare d'une Tour.
Dans la phrafe fuivante , le mot d'autres
embarraffe nôtre homme . Eft- ce à la
Galerie , dit - il , eft- ce aux Tours qu'il
doit fe rapporter ? car l'un & l'autre fe
prefente naturellement à l'efprit . C'eft
donc au fien . Car quel autre pourroit
imaginer d'autres Galeries fur la Galerie
ou d'autres Tours fur les Tours ? au lieu ,.
que pour peu que l'on ait d'intelligence ,
on conçoit d'abord que les claies ayant
été le fujet de la phraſe précedente , c'eſt
des claies que l'on parle , quand on dit
qu'il y en avoit d'autres fur la Galerie .
I, vol. Mais
1098 MERCURE DE FRANCE.
و
Mais, continue- t-il ce mot d'autres
fe rapporte à des chofes où l'on avoit
pratiqué des crénaux . Pratique- t- on des
créhaux dans les claies ? Eh ! qui en doute?
Il eft furprenant qu'un auffi habile
homme que l'Apologifte ne fçache pas
une chofe fi triviale.
Comment falloit- il donc traduire pour
lever cette prétenduë équivoque ? IÎ falloit
dire , que fur la galerie qui joignoit
les deux tours on avoit difpofe d'autres
claies en forme de crénaux . Malin comme
vous êtes , M. le Chanoine , vous
éclatez de rire. Pour moi vous ne me
croirez peut- être pas , mais cela me fait
compaffion. J'ai une tendreffe de coeur
qui fouffre autant à voir un homme mocqué
qu'un homme battu . Comment cela
a -t-il pû échaper à nôtre Anonime ?
Il falloit fi peu de chofe pour l'éviter.
Tant foit peu d'attention lui auroit fait:
connoiftre qu'il eft auffi peu fenfé de dire,
que l'on difpofe des claies en forme de
crénaux , qu'il le feroit de dire , que l'on
difpofe des murailles en forme de fenêtres.
Vous verrez que ce fera Cafaubon qui
l'aura trompé innocemment . Car il eft
vrai que Cafaubon a traduit in modum
pinnarun , d'où l'Apologiſte a pris en'
forme de crénaux : mais il ne doit pas
I. volg
pour
JUIN 1724. 1099
pour cela s'en prendre à ce grand homme.
Que ne traduifoit- il auffi-bien les
deux mots qui fuivent , erant divifa ,
qu'il avoit traduit in modum pinnarum ,
on n'auroit eu rien à lui dire . Car ce
Latin de Cafaubon , crates in modum pinnarum
erant divifa fignifie que les
claies avoient été percées en forme de
crénaux..
~
Le malheur eft , qu'il ne peut pas dire
pour s'excufer , que par des claiesdifpofées
en forme de crénaux , il entend:
des claies difpofées de telle forte , qu'entre
deux on avoit laiffé une feparation..
Car on le ramenera fans mifericorde à
fon original , qui porte expreffément ,
que c'eft dans les claies mêmes que les
crénaux avoient été pratiquez , Twv gép?-
ῥῶν εἰς ἐπάλξεις τῇ πλοκῇ διηρημένων . 11 era
mocqué de n'avoir pas fait attention :
à ce Thon qui eft décifif : ou fi l'on'
eft affez indulgent pour ne point exiger
de lui la connoiffance du Grec , au moins
on ne lui pardonnera pas de n'avoir point
entendu l'ipfa viminum textura de Cafaubon
, qui rend à merveille le Tλо×?
de Polybe..
En un mot , je crains fort que toute la
grace que l'on fera à ces claies difpofées
en forme de crénaux , ne foit de les mettre
à côté des madriers de terre , pour apprendre
1 I. val..
1100 MERCURE DE FRANCE.
prendre à certaines gens qui croyent tout
favoir, & pouvoir décider de tout , à ne faire
que leur métier. Tel a du talent pour
des chries & des amplifications ; qu'il
s'en tienne là. Non omnia poffumus omnes
.
,
Cependant , M. cet homme qui demande
fi l'on pratique des crénaux dans
les claies , & qui difpofe des claies en
forme de crénaux , cet homme , dis-je ,
menace le Chevalier de combler rez -ter.
re fes tranchées des Anciens ou du
moins de démontrer qu'elles font fort
incertaines. On l'attend de pied ferme ,
c'est trop peu dire , on le défie d'attaquer
cette découverte . Le Chevalier , qui plaifante
toûjours & tant qu'il peut , en termes
de Rabelais , dit qu'il fera fort aife
de voir de fon urine. Mais fi j'avois quelque
liaison avec l'Apologifte , je lui confeillerois
en ami de ne pas mefurer fon
épée avec celle de M. de Folard. La partie
n'eft point égale. Le Chevalier eft
armé jufqu'aux dents . It a l'efprit , l'étude
, l'experience : quelles armes ! Pour
l'Apologiſte , je veux bien croire qu'il a
les deux premieres , quoique faute de
P'une ou de l'autre il ait été quelquefois
mal mené. Mais il me permettra de
lui dire ce qu'on dit autrefois à un Ecrivain
, à qui nous fommes redevables de
1. vol .
la
JUIN 1724. IIOF
lapfus belle des traductions d'Horace ,
& quiav o it armé de piques un Eſcadrom
Vous n'êtes pas guerrier , mon Pere , il y
paroît. Je fuis , Monfieur , &c.
A Paris , ce 15. Juin 1724.
?
RONDEAV EN BOUTS-RIMEZ.
Uels bouts rimez ! quel mot que
Provençales
Qui me conduit à celui de Cabale
Comment pouvoir tous deux les Ajuſter
J'aimerois mieux voir Huiffier m' Exploiter,
Ou Trebucher dans le plus noir
Dedale
Comment placer le nom de Bucephale
Si c'eft par-là que l'Auteur fe Signale ,
Et que ma Mufe il ait voulu Tenters
Quels Bouts-rimez !
De ce Cheval vous paffez à Cephale,
Puis par malice il fait rimer Omphale s
Mais Apollon le fera
Dn le verra réduit à
Ι . νο !.
Garotter ,
Marmotter .
Oh !
1102 MERCURE DE FRANCE:
Oh ! c'eſt bien pis , il finit par Scandale.
Quels Bouts-rimez !
AUTRE
A Minervette.
Etui Rondeau , très - gente
Je te dedie , & malgré la
En Bouts-rimez ici vais l'
Marot qui fçût fi beaux vers
One n'eut trouvé le fil de ce
Provençales
Cabale
Ajuſters
Exploiter,
Dedale
Or Pegazus plus lourd que
Sous moi chetif en rien ne fe
Partant pourra ne pas te cuis
Cetui Rondeau .
Maudir collet ! fans toi nouveau
Plus amoureux que le mignon d
Tôt en Provence irois me
Bucephale ,
Signale
Tenter
Cephale
Omphale
Garotter
Des plus doux noeuds..... paix , j'entens Mar-
Mille cenfeurs chez qui caufe
Cetui Rondeau.
I vola
motter
Scandale!
ΡΑ
JUIN 1724. 1103
PALINO DIE.
Es Bouts-rimez la Mufe
D
Provençale
Renverfera l'importune
Cabale
En mots bourrus , qu'on ne peut
Ajuster ,"
Gens de bon goût ne fçavent Exploiter
Pareil micmac pour eux eſt un Dedale,
En vers fenfez , heureux qui fe
Jamais Phebus ne connut
Mais pour le faire , il ne faut pas
Des Bouts - rimez.
Bucephale
Signale ,
Tenter
Puiffe perir par les traits d'un Cephale
Puiffe perir comme l'Amant d' Omphale
Qui par tels mots ſe laiffe Garo ter
Pour moi je veux fans ceffe Marmotter
Tant qu'on aura reparé le
Scandale.
Des Bouts- rimez.
I vol. LET:
1104 MERCURE DE FRANCE :
XX : XXXXXXXXXXXXX
LETTRE aux Auteurs du Mercure ,
contenant ce qui s'eft paffé à la derniere
feance de l'Académie de Bordeaux-
J
E vous envoye , Meffieurs , une pe
tite Relation de ce qui s'eft paffé à la
derniere féance publique de l'Académie
des Belles - Lettres , Sciences & Arts de
cette Ville . Elle fut tenue le premier de
ce mois , qui eft le jour de la Fête du
Protecteur M. le Duc de la Force . Ce
jour la eft deftiné pour adjuger le prix à
la Differtation qui a le mieux rempli les
conditions du Programe que l'Académie
a publié l'année precedente. Ce Progra
me étoit tel , s'il y a dans l'univers du
mouvement abfolu , ou fi tout mouvement
n'eft que relatif. Cette même queftion
avoit été traitée par Mrs Crouzas & Gamache
dans les ouvrages qu'ils envoye
rent à l'Académie des Sciences de Paris ,
où M. Crouzas qui tenoit pour le mouvement
abfolu remporta le prix l'année.
paffée . Celle de Bordeaux avoit efperé
que la même queftion prefentée aux fçavans
, les animeroit encore dans la recherche
d'une verité qui n'eft encore que
trop cachée. Mais elle n'a reçû qu'une
I. vol. feule
i
JUIN 1724. 1105
feule Differtation qui fe declare pour le
mouvement relatif , & à laquelle on n'a
pû adjuger le prix , parce qu'elle n'avoit
point de concurrent.
M. de Caupas , Confeiller au Parlement
, & un des Académiciens occupant
ce jour- là la place du Directeur abfent
fit l'ouverture de cette féance par l'Hif
toire de la queſtion qu'il continua juſques
à l'état où elle a paru dans l'Académie
des Sciences à Paris , & dans celle de
Bordeaux. Cette Hiftoire commence par
Zenon qui foutenoit qu'il n'y avoit point
de mouvement réel dans la nature , & que
tout ce que nous voyons dans les corps
n'étoit qu'apparences. Ariftote a refuté
toutes les raifons de ce premier , & il
s'agit aujourd'hui non de déterminer s'il
du mouvement réel dans la nature
y a
mais s'il y a un mouvement abſolu , ou
tout mouvement n'eft que relatif. Pref
que tous les Philofophes s'accordent à re
garder la matiere comme indifferente au
repos ou au mouvement , & croyent
qu'un corps forti du repos pour parcourir
un certain efpace , a reçû quelque
chofe de nouveau qu'il n'avoit pas. C'est
ce nouveau acquis , ce principe actif ,
cette tendance qu'on appelle mouvement
abfolu , lequel ne peut venir du corps ,
mais feulement de la volonté du Crea-
1. vol. teur
,
fi
1106 MERCURE DE FRANCE.
teur , mouvement inamiffible , mais communicable
par certaines loix.
D'autres Philofophes dont le nombre
eft affez petit ne trouvent rien de femblable
à ce mouvement. Ils ne voyent
rien dans la nature ou dans les corps qui
ne foit figure , ou raport different de
diftance. C'est ce different raport qui
change continuellement , lequel s'appelle
mouvement , & n'eft que mouvement relatif.
M. de Caupas ajoûta des raiſons & des
exemples pour faire entendre ces raiſons,
afin de n'ôter rien à la force du fyftême
qui établit le mouvement relatif, ſans ſe
déterminer pour celui-la ou pour l'abfolu
, & il étoit peut- être neceffaire d'entrer
dans ce détail , afin de faire entendre
la queftion à des gens , qui malgré
les termes du Programe croyoient qu'il
s'agiffoit du mouvement effentiel ou non
effentiel à la matiere .
Après ce Difcours on lût la Differtation
unique qu'on avoit reçûë , elle
avoit pour Sentence ce vers du L. 1. des
Georg. de Virgile :
Denfat , erant que rara modo , & qua
denfa relaxat.
L'Auteur qui fe declare pour le mouvement
relatif, prétend que la machine
du monde composée de plufieurs inftru-
I. vol. mens ,
JUIN 1107 1724 .
mens , ne le gouverne pas autrement que
les machines artificielles , parce que le
mouvement naturel , & l'artificiel n'ont
que les mêmes loix , & que ce mouvement
artificiel & le naturel ne font que
relatifs . Or ce mouvement dépend nonfeulement
de l'action que Dieu a donnée
à un premier mobile , mais encore de la
pefanteur , de la preffion , de la réſiſtance
des corps ; & voilà fur quoi eft appuyée
tout l'ouvrage , principes qu'il applique
à la defcription de la machine de l'univers.
Dans cet ouvrage il admet le vieux
fyftême de Ptolemée de la terre au centre
du monde , fans craindre les Carthefiens
qui regardent aujourd'hui cet ancien fyftême
comme un problême.
M. Sabbatié , Profeffeur de Philofophie
du College de Guyenne en cette
Ville , lût une Differtation fur la cauſe
de la dureté , & de la liquidité des corps,
La dureté dépend , felon lui , de quatre
cauſes. 1 °. Du repos des parties les unes
près des autres. 20. De leur figure reguliere
ou irreguliere. 3. De la compreffion
exterieure de l'air & de la matiere
fubtile. 4°. De la matiere fubtile qui entre
librement entre les parties du corps
dur , & les preffe du dedans au dehors ,
comme l'air renfermé dans un balon qui
en devient dur. La liqueur fera donc
I. vol. com1108
MERCURE DE FRANCE.
·
compofée de parties agitées en tout fens
par la matiere du 1. & 2. élement .
Pour la dureté des corps l'Auteur ſe
fait une objection prife de la dureté du
diamant qui devoit être moindre que
celle de l'or , puifque l'or a beaucoup
plus de parties en repos que le diamant
maffes égales. Mais il leve cette difficulté
en compofant cette pierre de parties
Tetraedres ou Exaedres , & percées en
tout fens pour donner paffage à la lumiere
; ainfi fans nuire à la tranfparence
, on explique la dureté , parce que
ces Exaedres fe touchent & s'ajuftent immediatement.
Au lieu que l'or eft compofé
de petites maffes folides , a plufieurs
faces liffes , polies , compofées elles - mêmes
d'autres plus petites maffes femblables
, & tellement ajuftées les unes contre
les autres , qu'elles ne donnent aucun
paffage à la lumiere , ni à la matiere fubtile
, & par ces deux fortes de Molecules
on explique dans l'or le poids , l'opacité ,
la fixité , la ductilité.
Des proprietez de la liqueur , de la
divifion & agitation de fes parties , de fa
pefanteur , on en tire quelques propofitions
qui regardent l'Hydrofta ique ; &
fur-tout on prouve trois propofitions qu'il
feroit trop long de détailler ici . Dans
l'explication de la troifiéme on fait voir
1: vol.
que
JUIN 1724.
que M. Pafcal n'a pas raporté la vraye
raifon de ce que l'on cherche , ni fait la
veritable figure dans la feptiéme qu'il
nous donne dans fon Traité de l'Equilibre
des liqueurs.
M. le Directeur répondit à M. Sabbatié
, que ces fortes de queftions ne prefentoient
pas à l'efprit de ces beaux champs
où naiffent les fyftêmes ingenieux , où le
vrai- femblable fe trouve toujours au défaut
du vrai. Ici , dit- il , le calcul & l'experience
doivent juftifier les découvertes
, & ne permettent pas d'impofer à
perfonne , &c.
Enfuite M. Navarre , Confeiller à la
Cour des Aydes , & Secretaire perpetuel
de l'Académie lût les obfervations fur
L'Eclipfe du Soleil qui doit arriver le
22. de ce mois , & il détermina par une
ligne fur la Carte de France tous les lieux
où Eclipfe devoit être ou centrale , ou
totale . Ces lieux étoient lavez fur la Carte
, ainfi qu'il avoit vû faire à Paris par
M. le Chevalier de Louville. L'operation
fe fait méchaniquement en faifant
couler fur cette ligne une Eclipfe fort
longue qui reprefente l'ombre , ce qui
abrege un grand nombre de differens calculs.
M. Navarre ajoûta à ces obfervations
, celles qu'il avoit faites pour l'Eclipſe
à Paris , dans lesquelles il fe trou-
1. vol. D ve
1110 MERCURE DE FRANCE.
ve quelque difference entre fon calcul
& celui de M. Lieutaud dans la connoiffance
des temps.
M. le Directeur lui répondit fort gracieufement
, & fur cette methode de M.
le Chevalier de Louville qu'il n'avoit
pas voulu découvrir , il lui dit que ces
fortes de myfteres n'étoient que trop com
muns parmi les fçavans , mais qu'ils n'é
toient point mysteres pour lui , que fa
penetration les découvroit , quelques
cachez qu'ils fuffent , & que les ayant découverts,
fa generofité les communiquoit.
Le nouveau Programe de l'Académie
eft fur la Botanique . Il peut devenir utile
au public par fes nouvelles découvertes
pour faire venir de bouture des plantes
qui viennent trop tard par femences. Je
fuis , &c.
A Bordeaux , ce 15. Mai 1724.
I. vol. L'HEUJUIN
1724.
IIII
XXXXXXXXXXXXXXX
L'HEUREUX MOMENT.
Cantate.
E Pris depuis long - temps des attraits de
Themire ,
L'infortuné Daphnis languiffoit vainement :
Infenfible aux foupirs d'un fi fidele amant ,
Themire fans pitié regardoit fon martyre.
Cet aimab'e Berger par les p'us tendres chants,
Se plaignoit aux échos de fa langueur fecrette ,
Et pouffoit dans nos bois ces amoureux accens,
Au fon de fa douce Mufette.
}
M
Themire mépriſe mes voeux ,
De mes foupirs elle s'offenfe ,
Et moins elle flatte mes feux ,
Plus j'en reffens la violence.
Sans eſpoir tout prêt de mourir ,
Je cheris le poids de mes chaînes .
Mon tendre coeur craint de guerir
Du beau feu qui cauſe ſes peines.
vol. Dij
Mai s
1112 MERCURE DE FRANCE .
Mais qui peut de l'Amour braver les traits
vainqueurs ,
Près des lieux où Daphnis déploroit ſes malheurs
,
La fortune propice avoit conduit Themire.
Cachez aux yeux du Berger amoureux ,
Elle prête l'oreille au recit de fes feux.
Contre fa fierté tout conſpire ,
Dieux quel trouble fecret s'éleve dans fop
coeur,
Un tendre mouvement fuccede à ſa rigueur 3
Elle veut fuir envain le charme qui l'attire. ,
Un coeur qu'Amour veut enflâmer ,
Se flatte envain de fe défendre ;
Quand il commence à s'allarmer ,
Il s'eft déja laiffe furprendre,
來
Contre un ennemi qui vous plaît ,
La raifon a de foibles armes ;
La réfiftance qu'on lui fait
Lui prête encor de nouveaux charmes.
Tandis que la Bergere , à fa naiffante ardeur
Oppofe encor une fierté mourante ,
Į , vol,
Son
JUIN
1113
1724
Son amant l'apperçoit , eft- ce une vaine erreur?
Quel Dieu , dit- il, à mes voeux vous preſente!
Ah ! fivôtre rigueur doit terminer mon fort
Qu'il m'eft doux que vos yeux foient témoins
de ma mort.
Attendrie à ces mots la Bergere foupire ,
Ta conftance , dit- elle , a vaincu ma froideur .
C'en eft fait , cher Daphnis , tu regnes dans
mon coeur ,
Je cede aux doux tranfports qu'Amour pour
toi m'inſpire ,
Si ma fierté fit ton martire ,
Ma tendreffe à ſon tour va faire ton bonheur.
M
Envain une beauté cruelle ,
Long- temps a fçû nous réfifter ,
Il eft d'heureux momens , qui fçait en profiter
Triomphe de la plus rebelle.
Amour nous payons tes faveurs ,
Par les plus fenfibles allarmes ;
Mais plus elles coutent de larmes ,
Plus nous en goûtons les douceurs .
M. de Chalamont de la Vifelede.
1. vol. Diij
DIS114
MERCURE DE FRANCE. -
******************
DISCOURS du Cardinal de Roban
au Sacré College.
MESSIEUR ESSIEURS ,
Il n'y a que trois ans que paroiffant
pour la premiere fois dans cette Augufte
Affemblée , j'eus l'honneur d'expofer à
vos Eminences la fenfible douleur , dont
le Roi mon Maître & la France entiere
étoient penetrez , à l'occafion de la
perte
d'un des plus grands & des plus faints
Peres qui ayent gouverné l'Eglife .
Cette douleur fe renouvelle aujour
d'hui par la mort d'Innocent XIII. de
glorieufe memoire . S. M. le regrette infiniment
, Meffieurs , il étoit plein de
fagefle , de juftice & de moderation : fon
courage répondoit à fa naiffance , & les
derniers momens de fa vie ont marqué
la délicateffe de fa confcience , & la folidité
de fa pieté.
Il aimoit le Roi mon Maître , & il
en étoit aimé auffi S. M. partage- t'elle
bien fincerement votre commune affliction
Elle m'a chargé de vous en afſurer ;
elle vous en aflure elle - même par la
1. vol.
LetJUIN
1714-
1115
Lettre que j'ai l'honneur de vous rendre.
Vous y verrez en même temps , que dans
cette trifte conjoncture
elle met toute fa
confiance dans vos Eminences.
Dieu a choifi & placé au milieu de
Vous celui qui doit efluyer les pleurs des
fideles , & confoler l'Églife. Le Ciel &
la terre reconnoîtront
le Pontife que
l'accord de vos fuffrages aura defigné
c'est à vous à le manifefter ; & le Roi
perfuadé que vôtre unique objet eft le
bien general de toute la Catholicité , s'attend
que vous donnerez bien-tôt à l'Eglife
un Pape qui foit veritablement
le
Pere commun des fideles , & qui par
l'excellence de fes vertus , par la fagelle
de fes confeils , & par la pureté de fon
zele , nous faffe voir ces jours tant defirez
, où doivent regner enfemble la juſ
tice , la verité & la paix ; & c'eſt dans ces
vues qu'il s'unit avec joye à l'Empereur,
au Roi d'Eſpagne & à tous les Rois
Princes & Etats Catholiques , pour appuyer
vos faintes difpofitions , par tout
Je pouvoir que Dieu a mis entre fes
mains.
Telles font mes inftructions , Meffieurs
qu'il eft heureux pour moi d'executer
des ordres fi Chrétiens , & fi conformes
à mon caractere , & à la pour
dont je fuis revêtu Ainfi éloigné de pre
I. vol.
D iiij tout
2
1116 7
MERCURE DE FRANCE.
tout efprit de partialité , fans aucun mou
vement d'émulation , de foupçon ou de
jaloufie , préfumant le bien , ne penfant
point le mak, je m'attacherai à vous faire
connoître par mes difcours , par mes dé- ,
marches , & par tous les moyens que
peuvent infpirer l'honneur , la Religion
& la confcience , que je ne defire rien
tant que de fuivre , entretenir , & ref
pecter l'union de vos efprits & de vos
coeurs.
*******************
S C E V O L A.
Poëme qui a remporté le prix de l'Académie
des Jeux Floraux .
A
Rdent à rétablir une injufte puiffance ,
Porféna des Tarquins fignaloit la vangeance.
De Rome , dès long-temps , fes nombreux
bataillons
Environnoient les murs , & couvroient les
Sillons ;
Mais des fureurs de Mars bien-tôt trifte Theatre
,
Elle eut payé l'affront d'un fiege opiniâtre :
Les fiers Romains cedoient , tout trahiffoit
leurs voeux ;
I. vol. Et
JUIN 1117
1
1724.
Et leurs alliez même étoient armez contr'eux.
Ainfi Rome tomboit , cette fuperbe Ville
Qui devoit être un jour en Heros fi fertile ,
Qui fur la foi des Dieux , mere d'un peuple
Roi ,
Devoit faire trembler l'univers fous fa loi..
Mais vainement du fort elle craignoit l'ou
trage,
D'un zelé Citoyen que ne peut le courage ,
Quand il fe croit aux fiens comptable de for
bras ,
Quand il ofe pour eux affronter le trépas.
D'un peuple confterné la plus sûre efperance,
Scévola de ce peuple embraffe la défenſe .
Impatient d'agir , il enfante un deffein
Digne de fauver Rome , & digne d'un Romain.
Il vouë à fa Patrie une illuftre victime :
Le chefdes ennemis , un Heros magnanime ,
Dont fon coeur de remords juftement com
battu ,
Admire la valeur , refpecte la vertu ,
Et qu'en portant le coup que fon bras luf
deftine ,
Il croit que la Patrie elle-même affaffine.
Dans ce hardi projet toûjours plus affermi
I. vol. D v
1118 MERCURE DE FRANCE.
Il adreffe fes pas vers le camp ennemi,
Il s'y gliffe , & bien- tôt le fort offre à ſa vûë,
D'un Guerrier reveré la prefence imprévûë.
D'une nombreuſe cour le fafte embarraſſant
,
Des honneurs fouverains l'éclat éblouiſſant
,
L'augufte majesté qu'en fes yeux il remarque
,
Tout au vaillant Remain annonce le Monarque.
Il croit l'inftant propice. Il approche & foudain
Son bras plonge au Heros un poignard dans
le fein.
On l'arrête, Le Roi frape bien-tôt ſa vûë.
Il voit , qu'au gré du fort , fa vengeance eſt
deçûë.
Il fremit , für fon front éclate la fureur ,
Scévola défarmé fait trembler fon vainqueur.
D'une voix qui ne marque aucun efpoir de
grace :
Connois-moi. Ne fois point furpris de mon
audace ,
Dit-il. Je fuis Romain. Tu m'allois affervir.
J'ai préferé la mort à l'affront d'obéir.
Ofer tout , fouffrir tout pour fauver la Patrie,
Braver , chargé de fers , un vainqueur en furie,
Voit , prêt d'être immolé, le trépas fans effroi ,
1. τοί.. Au
JUIN 1724. 1119
Au milieu de fon camp faire trembler un Roi.
Tel eft du coeur Romain , tel eft le caractere ,
L'heroïque vertu nous eft hereditaire.
Plutôt que d'obéir , tout Romain perira,
Nez pour donner des loix , nul d'eux n'en
fubira.
Envain le fort pour toi contre Rome conſpire.
Qu'efpere-tu ? ranger Rome fous ton empire ?
Rome aime mieux tomber qu'abandonner l'efpoir
,
De voir la terre un jour foumife à fon pouvoir.
Ses enfans genereux qu'un même efprit anime,
Succent avec le lait ce fentiment fublime.
Dans le coeur de Coclès que n'a- t'il pas produit
?
Ce noble fentiment dans ton Camp m'a conduit.
'Fier ennemi des Rois & de la tirannie ,
Je vois , non fans fremir , que ma triſte Patrie
Va , fuccombant enfin , reconnoître um vain
queur ;
Qu'on ne peut la fauver qu'en te perçant le
coeur.
J'arme mon bras. Lefort a trahi mon courage,
D'un Romain plus heureux ta more fera l'ou
vrage.
1. vol. D vj
Il
1120 MERCURE DE FRANCE.
Il dit dans fon courroux , le Monarque fre- ^
mit ,
Et contre le peril fon grand coeur s'affermit.
Je ne crains point, dit- il, une main ennemie,
Lâche Affaffin , les Dieux prennent foin de
ma vie ,
Et ce coup dont ta main prétendoit m'accabler
,
Je le meriterois s'il me faifoit trembler.
Et fi Rome , ajoûtant l'injuftice à l'outrage ,
Après tous mes exploits , doutoit de mom
courage :
Les flots de fang Romain que ce bras a verfez,
D'un foupçon fi honteux mevangeroient affez.
Máis , quel eft ce Romain , qui de mon fang
avide ,
Arme encor contre moi fa fureur homicide
Parle , ou dans les horreurs d'un tourment fans:
égal.....
Ah ! répond Scévola , que tu me connois mal' !'
Qu'au milieu des tourmens ma vertu ſe trahifle
!
Qui fait braver la mot fçait braver le fup
plice :
Juges- en ? Vers des feux il avance foudain,
Et la flamme bien tôt a dévoré ſa main.
1. vol. Saili
JUIN 1724.
Saifi d'étonnement à cette trifte image ,
Porféna du Romain admire le courage ;
Sa conftance heroïque & fa noble fierté ,
Excitent à l'envi fa generofité.
Que ne peut la vertu fur un coeur magnanime
!
Cet ennemi que Rome a choifi pour victime :
Vois,dit-il, quel il eft, quand on l'ofe outrager,
Vois de ſes ennemis comme il fçair ſe vanger
Tu merites la mort , je te donne la vie ,
Mais ce n'eft point affez. Pars ? Revoi ta Patrie?
Accablé de bienfaits , & d'honneurs revêtu ,
Va joüir chez les tiens des fruits de ta vertu
Plus charmé qu'effrayé de laudace Romaine ,
Je défarme mon bras , je dépouille ma haine ;
J'offre enfin , près de vaincre , une folide paix,
Et ta fermeté feule a produit ces effets.
Major decepta fama eft & gloria dextra y
Si non erraffet , fecerat illa minus.
Mart. Epig. 78. Lib. 1.
ParM. Dulard , de Marſeille
J. vol.
LO1122
MERCURE DE FRANGE.
*******************
LOTERIE de la Compagnie des Indes ,
compofee de 30000. Billets qui fėra.
tirée en cinq Claffes . Chaque Billet
fera de deux Dixièmes d'Action , portant
trois Dividendes , & de 300. liv.
en efpeces. Les valeurs de chaque Billet
ferontpayées.
U
SÇAVOIR
N Dixième d'Action & 100. 1. en Efpeces .
pour la premiere Claffe.
so liv. en Efpeces pour la 2 Claffe
so. liv. en Efpeces pour la 3 Claffe.
so . liv. en Efpeces pour la 4 Claffe..
Un Dixieme d'Action & so. liv . en Efpeces
pour la Claffe.
La Compagnie fera credit des payemens de
Ja 2.3 . & 4. Claffe.
Les 200. livres , payement des 2.3.4.89 •
Claffes , feront payées avec le fecond Dixieme
d'Action après le tirage de la quatrieme Claffe."
Le premier payement , compofé de 100.
livres d'Efpeces , & d'un Dixiéme d'Action ,
fera fait en deux temps.
SCAVOIR .
so. liv. d'Efpeces pour valeur d'une Soufcription
délivrée à l'ouverture de cette Loterie.
so. liv. d'Efpeces & un Dixiéme d'Action
dans le courant des mois de Juin & Juillet
prochain.
I. vol. Le
JUIN 1724. 1123°
Le fecond payement , compofé de 100. liv
d'Efpeces & d'un Dixiéme d'Action , fera fait
dans les trente jours qui fuivront le tirage de
la quatriéme Claffe.
La Compagnie recevra dans le ſecond payement
le Dividende des fix derniers mois 1723.
fans diftinction de Numero , fur le pied de
75. liv . d'Efpeces.
Le Porteur d'une Soufcription , qui n'aura
pas fourni à la Caiffe de la Compagnie les fecondes
so. liv. & le Dixiéme d'Action du premier
payement , avant le premier Aouft 1724.
perdra les premieres so. liv. par lui payées .
Le Porteur d'un Billet de Loterie qui n'aura
pas fourni à la Caiffe de la Compagnie les
2co. liv. d'efpeces & le Dixiéme d'Action du
fecond payement , dans les trente jours qui
fuivront le tirage de la quatriéme Claffe , perdra
fon Billet.
Le premier Aouft 1724. annullera toutes
les Soufcriptions.
Le dernier des trente jours qui fuivront le
tirage de la quatriéme Claffe , annullera tous
les Billets de Loterie dont les zco. liv . d'Efpeces
& le Dixiéme d'Action n'auront pas été
fournis à la Caiffe de la Compagnie.
Douze cens cinquante Lots payables en
efpeces , feront tirez dans les cinq Claffes.
Diftribution des 250. Lots de la premiere
Claffe.
1 Lot de 80000 livres , cy
1 de 3000
I de
15000
I de 10000
I de 8000
I de 6000
1,201.
• · 80000 liv.
30000
15000
10000
80QQ
6000
I.
1124 MERCURE DE FRANCE.
I de
sooo
de 4000
5000
4000
2
•
de 3000
6000
3
de 2000
6000
4
de 1000
4000
IO de 800 8000
223 de 600 133800
1000 Primes à 300 3:0000
1250 615800
Diftribution des 150. Lots de la Deuxième
Claffe.
I Lot de 100000 livres , cy. 100000 liv.
1 de
50000 50000
de 25000
25000
de
15000 15000
de
roooo
IOCOO
de 8000 8000
de -6000 6000
de 5000 5000
de 4000
8000
de
3000 9000
de 2000 8000
de 1000
foo0
15 de 800 12000
213 de 650 138450
150 Lots.
399450
Diftribution des 250 Lots de la Troifiéme
Claffe.
Lot de 150000 livres , cy. 150000
de 70000 70000
1. vol.
I.
TUIN 1724 1125
de
25000
25000
de
15000 15000
I de 10000
I de 8000
de 6000
100CO
8000
6000
de 5000
IOCOO
3
de 4000
I2000
4
de 3000
12000
5
de 2000 10000
ΙΟ de .1000 10000
20 de 800. 16000
199 de 700% 139300
250 Lots-
493 300
Diftribution des 250. Lets de la Quatrième
Claffe
I Lot de 200000 livres , cy 200090 liv.
de 80000 80000
I de
30000
30000
I de
15000
11000
de 10000
10000
de 8000
8000
d : 60c0
12200
3
de 5000
15000 #
4
de 4000
16:00
S
de 3000 15.000 .
6 de 2000
12000
ΤΟ de 1000 1020
30 de 800 24000
184 de 750 138500
250 Lets
585500
1. vol. Diftri
1126 MERCURE DE FRANCE.
Diftribution des 250. Lots de la Cinquiéme
Claffe.
1 Lot de 300000 livres , cy 3.00000 liv.
150000
" I de
150000
'I de
70.000, 70000
I de
30000 30000
I de
15000 15000
2 de
100GO 20000
3
de 8000
24000
4 de 6000 24000
de 50 0
25000
de
4,00 24000
de 3000 15.000
6 de 12000 2000
ΤΟ de 15000
I foo
204
de 1300
265200
ago Lots
89400
Outre les 250. Lots payables en efpeces , de
la cinquiéme Claffe il fera encore tiré 27;0.
Lots qui auront chacun 150. livres de rente
viagere.
Chacune des 1000. Primes forties de la premiere
Claffe fera acquittée par un Billet de
300, livres d'efpeces , payable au Porteur trois
jours après le tirage de la cinquiéme Claffe,
Ces Billets feront reçûs pour comptant dans
les payemens qui feront faits avant le tirage
de la cinquiéme Claffe
Les Numero qui auront gagné des Primes
à la premiere Claffe , feront remis dans la
rouë de fortune , & pourront gagner des Lots
dans les 2. 3. 4. & s. Claffes , de même que
les autres Numero.
4. vol. Le
JUIN 1127 1724.
Le premier Numero qui gagnera un Lot
dans la premiere Claffe , gagnera auffi 3000. I.
de rente viagere.
Le dernier Numero qui gagnera un Lot dans
la premiere Claffe , gagnera auffi 3000. livres
de rente viagere.
Le premier Numero qui gagnera un Lot
dans la feconde Claffe , gagnera auffi 4000. I.
de rente viagere.
Le dernier Numero qui gagnera un Lot
dans la feconde Claffe , gagnera auffi 4000. L
de rente viagere.
Le premier Numero qui gagnera un Lot
dans la troifiéme Claffe , gagnera auffi scoo. 1 .
de rente viagere.
Le dernier Numero qui gagnera un Lot
dans la troifiéme Claffe , gagnera auffi sooo. I.
de rente viagere.
Le premier Numero qui gagnera un Lot
dans la quatriéme Claffe , gagnera auffi 7500. I.
de rente viagere.
Le dernier Numero qui gagnera un Lot
dans la quatriéme Claffe , gagnera auffi 7 s00. l.
de rente viagere.
Le premier Numero qui gagnera un Lot
dans la cinquiéme Claffe , gagnera auffi 12000. I.
de rente viagere.
Le dernier Numero qui gagnera un Lot
dans la cinquiéme Claffe, gagnera auffi 12.000. 1.
de rente viagere.
Le même Numero pourra gagner une Prime
, un Lot de 300000. liv, payable en efpeces,
& une rente viagere de 12000. livres.
Le plus petit Lot payable en efpeces rem
bourfera les fonds mis en argent , & payera
chaque Dixiéme d'Action scc. livres.
Les Lots payables en efpeces feront acquitez
huit jours après le tirage de chaque Claffe ,
I. vol. fans
1128 MERCURE DE FRANCE.
fans autre diminution que celle des credits ,
dont le porteur du Billet heureux fe trouvera
debiteur.
1250. Lots payez en efpeces , & 2753. Lots
payables en rentes viageres , réduiront les
39000. Billets de cette Loterie à 26000. Billets.
Chacun des 26000. Billets blancs aura une
rente viagere de 55. livres.
Ces 26000. Billets blancs portant ss . livres
de rente viagere , & les 27 sc. Lots de 15o. l.
de rente viagere , formeront un Corps de Tontine
de 28750. Numero , chacun de ces 28750.
Numero fera fufceptible d'accroiffement.
Chaque rente viagere commencera à cou→
rir du jour de fa conftitution.
•
Les rentes viageres feront conftituées à la
volonté du proprietaire , fur autant de têtes
que bon lui femblera , pourvû qu'aucune portion
ne foit au- deffous de 50. liv . de rente.
Les arrerages des rentes viageres échûs ,
feront payez en efpeces fonnantes , le premier
Janvier & le premier Juillet de chaque année.
Les Etrangers pourront conftituer , & les
rentes leur feront payées comme aux sujets
de Sa Majefté ; quand même ils refideroient
hors du Royaume , & mème en temps de
guerre .
A la fin de chaque demie-année le montant
des rentes éteintes par les morts fera coupé en
deux portions égales.
Une moitié reftera éteinte au profit de la
Compagnie.
L'autre moitié fera partagée en Lots viagers
.
Chacun des 287 50. Numero , dont le Proprietaire
ne fera pas mort , fera mis dans une
rouë de fortune.
Une Loterie qui fera tirée deux fois l'année
11. vol. diftri
JUIN 1724.
1129 ·
diftribuera des Lots viagers à ceux que le fort
préferera.
Le même Numero pourra fucceffivement
gagner plufieurs Lots viagers , juſqu'à concurrence
de 10000, liv. de rente viagere.
Tous les Numero , qui par fucceffion de
temps & de hazards heureux , auront acquis
jufqu'à 10090, liv. de rente , feront retranchez
de la rouë de fortune.
Plufieurs des proprietaires de ces 28750.
Numero jouiront neceffairement de rocoo . liv.
de rente pour chacun de leurs Numero.
Les rentes viageres accordées aux premiers
& derniers Numero fortis dans les cinq Claffes
de Lots payables en efpeces , feront fujettes
au même arrangement. Ces Rentes éteintes fe
ront coupées en deux portions égales , une
portion restera fupprimée au profit de la Compagnie
, l'autre portion augmentera le mon
tant des Lots viagers que la Loterie d'extinction
diftribuëra deux fois l'année.
Chacun de ces 287 50. Billets , non conftitué,
aura fon Numero dans la Rouë de fortune , &
pourra fucceffivement gagner des Lots viagers
qui feront diftribuez deux fois l'année par la
Loterie d'extinction .
En 1724. un de ces Billets fera valeur d'un
Contrat de 55. livres de rente viagere : en 1725 .
ce même Billet fera , peut - être , valeur d'un
Contrat de 105. livres de Rente viagere : certainement
ce Billet non constitué deviendra valeur
d'un Contrat de 10000. livres de rente
viagere.
Le proprietaire d'un de ces 28750. Billets ,
dont le Numero tirera un Lot viager de 1000. 1.
de rente dans la Loterie d'extinction de Janvier
1725. verra fon Billet devenir valeur d'un
Contrat de ross, livres de rente viagere ; alors
3, vol,
1130 MERCURE DE FRANCE.
ce particulier aura trois emplois à faire de fon
Billet.
I Il pourra conftituer fur fa tête une rente
de ross livres .
2 Il pourra vendre fon Billet , dont le prix
lui procurera un rembourfement dix fois plus
confiderable que ce que lui aura coûté fon
Billet de Loterie .
3 Il pourra continuer de garder ce même
Billet , dans l'efperance de fe procurer un tembourfement
beaucoup plus confiderable.
Il n'eft pas douteux que les Billets perdus ,
dont la conftitution fera faite fur des particuliers
qui vivront quelque temps , feront plus
avantageux aux particuliers que ne l'auroient
été la plupart des lots payez en efpeces.
Il n'eft pas douteux que les Billets perdus.
non conftituez , procureront des Capitaux auffi
confiderables que des gros lots.
Les Soufcriptions fur dix Billets , numerotées
depuis 1. jufqu'à 1500. feront fignées par
les fieurs Nelze & de la Guerre.
Les Soufcriptions fur un Billet , numerotées
depuis 1. jufqu'à 1 5000. feront fignées par les
fieurs Huet & Rouffeau ou par les fieurs Caulet
& le Clerc ; ou par les fieurs de Montjeu
& Denone ; ou par les fieurs Youft & Carré ;
ou par les fieurs Rey & Marcel.
Trois des 113. Notaires ne diftribuent point
les Effets de la Compagnie, Meffieurs le Moine
l'aîné , Caillet & Bruxelles.
M. Dupuis l'aîné & M. Dionis l'aîné diftribueront
chacun 420. Soufcriptions ; & les
108. autres Notaires en diftribuëront chacun
27. ce qui compofe les 30000. Soufcriptions .
Si un des 108. neglige de recevoir de la
Compagnie dans le 23. Mai les 270. qu'il doit
diftribuer au public , ces 70. feront remiſes le
davolo 24.
JUIN
1131 1724.
24. Mai à M. de Savigny qui fe trouve le plus
ancien après M. Dupuis l'aîné & M. Dionis
l'aîné. Cet ordre fera foutenu jufqu'à parfaite
confommation des 30000. Souſcriptions.
Le public dictera la Devife qu'il voudra mettre
à chaque Billet de Loterie , lorsqu'il convertira
les Soufcriptions en Billets .
EGLOGUE.
HAi de la fortune ', & trompé par l'Amour
,
Le tendre & malheurex Myrtile ,
Avoit choisi pour fon féjour
73
Un endroit écarté dans un hameau ſterile.
Là , fans Bergere & fans troupeau ,
N'ayant plus pour tout bien que fon feul
chalumeau ;
Ce Berger defolé s'abandonnoit aux larmes ;
Il n'étoit plus fenfible à des amuſemens ,
Que dans un fort plus doux il trouvoit pleins
de charmes ,
Et ne pouvoit penfer qu'à fes cruels tourmens
.
Un jour qu'il parcouroit la plaine ,
L'efprit toûjours frappé d'un mortel fouvenir
,
1, vol.
11.
1132 MERCURE DE FRANCE .
1-
Il apperçut de loin venir
Un Berger qui fembloit ne marcher qu'avec
peine ,
Et dont l'air fombre & languiffant ,
Faifoit bien remarquer qu'il n'étoit pas content.
Myrtile alloit fuir ſa preſence ,
Mais l'Etranger faifant un peu de diligence,
Lui dit , en l'abordant , d'un ton modeſte &
doux ,
Berger , pourquoi me voyez-vous ?
Un malheureux eft- il à craindre ?
Helas ! écoutez -moi , je ne fçai que me plaindre
:
Je fuis l'infortuné Tircis ;
Perfecuté par le courroux celefte ,
L'air de mon hameau que je fuis ,
Je cherche un endroit moins funefte :
Où je puiffe du moins libre dans mes ennuis ,
Achever de mes jours le déplorable reſte ;
Voilà ce qui m'amene en ces fauvages lieux
Souffrez que je m'y cache à la fureur des
Dieux ,
En me refufant un azile ,
Vous me feriez plus cruel qu'eux .
1. vol.
Ce
JUIN 1724. 1133
Ce difcours attendrit Myrtile ;
Il embraffa Tircis , & les yeux tout en pleurs
Il plaignit leurs communs malheurs .
Enfuite il le mena vers få pauvre cabane ;
O Berger, lui dit- il , vous voyez le féjour ,
Où mon deſeſpoir me condamne ;
Je déplore ici nuit & jour ,
Les maux que m'a cauſez la Fortune & l'Amour
:
Nous allons déformais les déplorer enfemble
;
Il eſt doux pour un malheureux ,
De rencontrer qui lui reffemble.
Et depuis ces Bergers s'entr'aimerent tous
deux .
Souvent , quand le Soleil las d'éclairer le
monde ,
Allait fe recoucher dans l'onde ;
On les voyoit près d'un ruiffeau
Qui n'étoit pas loin du hameau ,
De leurs tourmens fecrets fe faire confidence.
Ils gardoient quelquefois un affez long filence
,
Puis laiffant échaper des foupirs douloureux ,
Pour accufer le fort ils s'uniffoient tous deux :
I. vol .
E Myrtile
1134 MERCURE DE FRANCE.
Myrtile , difoit l'un , O Tircis , difoit l'au
tre :
Quel deftin cruel eft le nôtre !
Qu'avons- nous fait au Ciel qu'il nous rend
malheureux ?
Les Echos touchez de leurs plaintes ,
S'empreffoient de les répeter ,
Les oifeaux attendris fembloient les imiter .
Et des mêmes ennuis reffentant les atteintes,
De concert avec eux gemir & s'affliger ;
Que la douleur eft éloquente & tendre ,
Sur tout la douleur d'un Berger !
On fe laiffe émouvoir feulement à l'entendre.
Damis, autre Paſteur d'un Village voifin ,
Menant un jour de grand matin
Son troupeau vers le pâturage ,
Les vit , & fe tenant caché fous un feuillage
Sans être apperçu d'eux fut témoin de leurs
chants.
Damis me l'a depuis redit vingt fois luimême,
Et je m'en fouviendrois quand je vivrois cent
ans :
Ils chantoient ce jour- là fur des airs diffe
rens ,
1. vol. Tout
JUIN 1724. 713
Tour à tour , dans nos bois , c'eft ainfi qu'on
les aime.
Myrtile.
Le Soleil recommence à dorer nos côteaux
,
J'entens l'air retentir du doux chant des oifeaux
,
Tout fe reffent de la faifon nouvelle :
Seul accablé d'une langueur mortelle ,
Je cherche le filence & je pleure mes maux.
单情
Tircis.
Menalque vit content auprès de fa Sylvie,
Uneprofonde paix regne dans ce féjour;
Le fort cruel me l'a ravie !
Douce paix qui faifiez le bonheur de ma vie .
M'avez- vous quitté fans retour?
Myrtile.
Quand verrai - je finir l'ennui qui m'inquiette
?
Que le temps paroît long à mon empreffe
ment !
Helas ! on diroit qu'il s'arrête,
Tant il avance lentement.
Tircis.
Le Ciel n'a point pitié des peines que j'endure
,
I. vol. E ij Pour
136 MERCURE DE FRANCE.
Pour augmenter mes maux il prolonge mes
jours :
A mon coeur affligé que le moindre inftant
dure !
Je crois que le Soleil retarde exprès fon
cours.
Myrtile.
Quand l'aftre qui fait la lumiere ,
Arrive au bout de fa carriere ,
Dans l'ombre de la nuit j'efpere du repos ;
Mais foit que le Soleil m'éclaire ,
Soit qu'il s'éteigne au fein des flots ,
Sommeil , tu fuis toûjours de ma trifte paupiere.
Tircis.
De mes malheurs & le jour & la nuit ,
L'image importune me fuit,
Et dans l'obfcurité me caufe mille allarmes
Si quelquefois le doux fommeil
Me fait fuccomber à fes charmes ,
Helas ! qu'il eft payé cherement par les lar
mes
Que je répans à mon reveil.
Myrtile.
Tendres Ormeaux qui me prêtez vôtre ombre
>
I. vol. Bois
JUIN 1724 137
Bois épais , jardins émaillez ,
L'hyver vous avoit dépouillez ;
Mais lePrintemps vous rend des fleurs en plus
grand nombre.
Vaine efperance , vains defirs ,
Ah ! vous ne pouvez point me rendre mes
plaifirs.
Tircis
Des cruels Aquilons je ne vois plus la
trace ' ,
L'haleine des Zephirs a fait fondre la glace ,
Ou regnoient les frimats je vois naître des
fleurs:
Ainfi tout change un jour , tout prend une au
tre face ,
Il n'eft rien d'éternel que mes vives douleurs.
Myrtile.
Ruiffeau qu'en ces ruftiques lieux
Une courſe precipitée ,
Prefente & dérobe à mes yeux ;
Vôtre onde fans ceffe agitée ,
Ce bruit , même en fuyant , fi plaintif & fi
doux ,
Retrace à mon efprit les beaux jours de mon
âge :
I. vol. E iij Helas !
1138 MERCURE DE FRANCE.
Helas ! tendre ruiffeau , vous en êtes l'images.
En flattant , les trompeurs ont paffé comme
yous.
Tircis alloit reprendre après Myrtile ,
Damis à les entendre étoit comme immobile ,
Et n'appercevoit pas que le jour avançoit :
Son troupeau que la faim preffoit ,
Le tira de fa rêverie ,
Et des Bergers bien- tôt troubla la melodic.
Ils s'étoient crûs feuls en ces lieux ,
Tout autre afpect leur étoit odieux ;
Damis qui s'en doutoit évita de paroître ,
Et les triftes Bergers fans le vouloir connot
tre ,
Furent chercher ailleurs un lien plus écarté ,
Pour y gemir en liberté.
De Villeblin
A Fécamp ce 19. Decembre 17238
1 I. vol. Extrait
JUIN 1724
1139
J
Extrait du DISCOURS de M. Lemeri.
Tu à l'Affemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences le 26. Avril
dernier contenant la defcription d'un
enfant monstrueux , où il examine la
queftion , fi les membres font produits
par quelque accident ou dérangement de
quelque partie du foetus , ou s'ils font
monstrueux de leur nature.
E Monftre avoit deux têtes fort
CEgroffes , & telles par leur groffeur
qu'elles ont coûtume de l'être dans un
enfant venu à terme . Ces deux têtes
étoient bien conformées , elles avoient
chacune deux oreilles , deux yeux , un
nez , une bouche , & un col recouvert de
fes tegumens , & diftingué par- là du col
de l'autre tête jufqu'à la troifiéme ou
quatrième vertebre , où les deux cols fe
réüniffoient jufqu'à la fin fous les mêmes
envelopes , & ne paroiffoient plus former
qu'un feul & unique col.
Le refte du corps de cet enfant ne préfentoit
rien aux yeux d'extraordinaire ;
fa poitrine paroiffoit feulement plus large
& plus étendue qu'elle n'auroit dû
P'être par rapport à une feule tête ; ce
qui annonçoit dèslors plufieurs fingula-
E iiij
1. vol. ritez
1140 MERCURE DE FRANCE.
fitez anatomiques, que l'ouverture & la
diffection pouvoient faire paroître , &
dont la curiofité faifoit fouhaiter la découverte.
Je priai Monfieur Boucot le jeune ,
Chirurgien, gagnant ſa Maîtriſe à l'Hôtel
- Dieu , & habile Anatomiſte , d'en
faire l'ouverture en ma prefence. Nous
y trouvâmes quantité de faits curieux ,
qui ont été apportez & verifiez dans cette
Compagnie , & dont je vais donner la
Defcription, qui fera fuivie de quelques
reflexions que l'examen attentif de ces
faits m'a fait naître , & qui me paroiffent
donner une explication très - claire &
très - mechanique de leur bizarerie.
Il a déja été dit que chaque tête de ce
Monftre avoit un col particulier chaque
col avoit le nombre ordinaire de vertebres
; & quoique les dernieres vertebres
des deux cols fuflent recouvertes des
mêmes tegumens , chaque vertebre de
l'un de ces deux cols étoit feparée de la
vertebre de l'autre col qui lui répondoit;
en telle forte neanmoins que les vertebres
fuperieures d'un côté étant plus éloignées
des vertebres fuperieures corref
pondantes de l'autre côté , que les dernieres
ne l'étoient les unes des autres , &
qu'à mesure que chacune de ces vertebres
avançoient de haut en bas , elles fe
I. vel.
rapJUIN
1724. 1141
rapprochoient de plus en plus.
L'épine de cet enfant monftrueux n'étoit
pas feulement double dans fon commencement
, c'eſt -à- dire , par rapport aux
vertebres du col , elle l'étoit encore par
rapport à celle du dos , des lombes , de
l'os facrum & par un coccis double
qui terminoit les deux épines , dont l'une
étoit à droit , & l'autre à gauche , & qui
formoient chacune un canal particulier
pour le paffage de la moëlle.
,
Outre ces deux épines il y en avoit
encore une troifiéme placée au milieu des
deux autres , dont elle étoit parfaitement
diftinguée par la vûë feule , & dont elle
n'étoit point du tout une production :
car on pouvoit facilement l'en détacher ,
fans la ftructure naturelle des verteque
bres des deux autres épines en fouffrit.
Cette troifiéme épine avoit plufieurs éminences
pointues qui en fortoient ; mais
comme elle n'avoit ni moëlle ni canal ,
ni corps de vertebres , nous l'appellerons
l'épine fauffe , pour la diftinguer des
deux épines vrayes , à chacune defquelles
elle étoit attachée , & paroiffoit fervir
de lien dans l'endroit où elle fe trouvoit
: car elle ne commençoit qu'à la fin
des vertebres du col , & finifloit entierement
à l'extrêmité du dos , ou vers
la premiere vertebre des lombes , où les
deux
1. Vol. E.v
F142 MERCURE DE FRANCE. '
deux épines vrayes , n'ayant plus rien en
elles qui les empêchât de fe joindre immediatement
, commençoient à s'unir par:
leurs apophifes tranfverfes , & continuoient
leur union inmediate jufqu'à la
fin , c'est - à-dire , jufqu'au coccis.
Cet enfant monftrueux n'avoit que lenombre
de bras & de jambes qu'à un enfant
ordinaire .
Les deux côtez de fa poitrine étoient
occupez par les poulmons qui étoient
doubles , c'est- à-dire , que dans chaque
côté de la poitrine , au lieu d'un feul grand
lobe de poulmon il y en avoit deux , ou
pour mieux dire , il y avoit un poulmon
entier qui donnoit naiffance à deux bran
ches qui fe réuniffoient en une feule
appellée trachée - artere qui fe terminoit
à la tête du même côté , & par confe
quent qui étoit double dans cet enfant
auffi-bien que la tête & le poulmon.
ود
Le coeur étoit unique , placé au milieu
de la poi rine, renfermé dans fon pericar
de ; fa figure , qui naturellement auroit
dû être pyramidale , reffembloit à celled'une
gibeciere fufpendue par fes cordons,
qui étoient reprefentez par les vaiffeaux
de ce coeur , il manquoit de feptum me
dium pour feparer un ventricule d'avec
l'autre , & par confequent il ne formoit
interieurement qu'une feule cavité , ou
1. vol.. un:
JUIN 1724..
1143
in feul ventricule , qui avoit deux einbouchures
, l'une à droit & l'autre à
gauche , de chacune defquelles il partoit
deux fortes d'arteres qui fe portoient fur
les côtez , & dont l'un étoit fuperieur à
l'autre ; l'inferieur étoit le tronc de l'artere
du poulmon , qui après avoir fait un
peu de chemin fe partageoit en deux , &
fe fubdivifoit enfuite pour fe divifer dans
les differens lobes du poulmon qui étoit
du même côté ; de forte qu'il y avoit dans
ce fujet deux troncs d'arteres du poulmon
, pour y répondre aux deux poulmons
entiers qui s'y trouvoient , l'un à
droit , l'autre à gauche ; l'autre tronc , qui
de chaque côté s'élevoit au- deffus de l'arbre
pulmonaire , étoit veritablement le
tronc de l'aorte qui étoit double , par la
même raifon que celui de l'artere du
poulmon l'étoit auffi , c'est - à- dire , parce
qu'ils avoient l'un & l'autre du fang
broyer dans des parties doubles . ·
Ce tronc double & fuperieur , après
avoir fait de chaque côté quelques lignes
de chemin , s'y divifoit en trois branches
, dont les deux premieres formoient
les deux carotides droite & gauche , &
la troifiéme branche pouvoit être nommée
fouclaviere par fa fituation ; elle fe
refléchiffoit un peu de haut en bas , en
s'anaftomofant avec le tronc de l'arbre du:
1. vol.
Evj poulmon
1144 MERCURE DE FRANCE.
poulmon du même côté , par le canal da
communication qui fe trouvoit auffi de la
même maniere dans le côté oppoſe , &
par confequent qui étoit double .
Au-deffous de l'anaftomofe chaque artere
fouclaviere fe tenoit à droit & à
gauche en deux troncs , dont le plus petit
étoit l'axillaire , & le plus confiderable
l'aorte defcendante , qui effectivement
defcendoit obliquement fur l'épine
du même côté jufqu'environ le milieu
du dos , & s'alloit loger avec l'aorte defcendante
du côté oppofé dans une finuofité
formée par la troifiéme épine , où les
deux aortes defcendantes s'anaſtomoſoient
enfemble , & ne formoient plus qu'un
feul tronc commun qui fourniffoient les
divifions & fubdivifions d'arteres comme
dans l'état naturel.
On fçait que chaque ventricule d'un
coeur conftitué comme il le doit être , a
fon oreillette particuliere placée du même
côté , && feparée de l'autre oreillette
.
Dans le coeur monstrueux dont il s'agit
, comme il n'y avoit qu'un ventricule
, il n'y avoit auffi pour toute oreillette
qu'une poche membraneufe fituée à fa
partie pofterieure , & qui fe continuant
fur la bafe du coeur , formoit une espece
de cul - de - fac entre les quatre arteres
I. vel. dont
JUIN 1724.
1145
dont il a été parlé , elle recevoit par fa
partie fuperieure du côté droit la veine-
cave fuperieure defcendante , qui arrêtant
le fang des extrêmitez fuperieures
& des deux têtes , fe gliffoit entre les
deux troncs d'arteres du côté droit. Cette
oreillette recevoit encore par la partie
inferieure la veine - cave inferieure , &
par les deux côtez les deux troncs des
veines du poulmon ..
,
Elle ne faifoit avec le ventricule qu'une
même cavité ; de maniere que le fang
porté par quatre troncs de veines dans la
poche membraneufe , ou dans l'oreillette
& verfé de- là dans le ventricule ,
en étoit enfuite chaffé par la contraction
du coeur , & pouflé de bas en haut dans
les quatre troncs d'arteres qui en partoient
à droit & à gauche , comme il a
été dit ; & ce qui faifoit que dans le
temps de cette contraction , elle n'en filoit.
pas la veine cave defcendanre , quoique
placée entre les deux troncs d'arteres da
côté droit , où ce même fang entroit alors .
librement , c'eft qu'à l'extrêmité de cette
veine , il y avoit non feulement les valvules
triglochines qui s'oppofoient à fon
paffage ; mais il y avoit encore fur les
côtez de cette veine deux petites cloifons
qui la feparoient des deux arteres
& qui faifoient l'office de valvules quand
1.voli
le
1146 MERCURE DE FRANCE.
>
le fang étoit pouffé de bas en haut.
Au-deffous de chaque tête il y avoit
un pharinx fuivi d'un cefophage , qui
defcendoit dans la poitrine le long des
parties laterales & externes de l'épine
qui répondoit au col d'où il venoit . Ce
double ofophage , l'un à gauche & l'autre
à droit , alloient enfuite percer les
parties laterales du diaphragme , & fe
terminoient de chaque côté par un eftomach
, qui étant double occupoit auffi de
chaque côté les parties laterales de la region
fuperieure du bas - ventre. Chacun
de ces eftomachs formoient un arc ou un
démi-cercle , & entouroit par- là le foye
à l'exception de fa partie fuperieure ; &
cela de maniere que ce qu'il y avoit de
concave dans la figure qu'ils decrivoient,
regardoit le foye , & ce qu'il y avoit de
convexe dans cette figure , regardoit les
côtes au -deffous du foye , & chaque eftomach
fe terminoit par un pilore , & il
partoit de chaque pilore un petit bout
d'inteftin , c'est- à - dire , deux petits bouts
qui fe réuniffoient bien-tôt en un canal
commun , qui fe portoit de la region epigaftrique
dans le flanc droit; & après avoir
fait les circonvolutions à l'ordinaire ,
aboutiffoit de même entre les deux releveurs
de l'anus .
Le foye dont la place ordinaire eft dans
I. vol.. le
JUIN 1724 : IT47
·
le bas - ventre fous le diaphragme , &
dans l'hipocondre droit , du moins par
la
plus grande partie , étoit , comme on a
déja dit , au milieu de la partie fuperieure
du bas- ventre , entre les deux eftomachs
, & dans l'efpece de cercle qu'ils
formoient au tour , il ne fe divifoit point
en plufieurs lobes comme dans l'état naturel
, & n'étoit point fufpendu au dia--
phragme par la partie fuperieure , qui au
lieu d'être dans le bas- ventre , & au- def
fous du diaphragme , comme le refte du
foye , occupoit la partie interieure de la
poitrine, où elle n'avoit pu s'aller loger
fans percer le diaphragme , & y faire un
trou de toute l'étendue de fa circonference
; ce trou fe rencontroit précifément
vers fon milieu , c'eft- à- dire , dans
fa portion tendineufe qui avoit été détruite
, de maniere que ce qui reftoit
du diaphragme étoit prefque tout charnu.
Ce foye extraordinaire étoit attaché
par fa partie fuperieure au pericarde. La
veine ombilicale lui fervoit auffi de ligament
, comme elle a coûtume de faire :
dans l'état naturel . A la partie fuperieu-
& anterieure de l'anus , au- deffous du
perinée il y avoit une petite vulve , &
dans le baffin une matrice , fes ligamens ,
fes ovaires. Il s'eft trouvé extérieurement
une petite verge qui avoit un
I. vol.. gland,
Tr48 MERCURE DE FRANCE .
gland , & une ouverture très- réelle &
très diftincte , au-deffous de cette verge
un ſcrotum , qui avoit dans fon milieu
la ligne qui le fepare en deux portions ,
mais ce fac ou ce fcrotum étoit vuide , &
ne contenoit point de teſticules .
Nous ne dirons rien de la ratte , ni des
autres parties du bas - ventre , parce qu'el
'les n'avoient rien de particulier qui merite
d'être rapporté. Quoique l'enfant
qu'on vient de décrire foit tout-à- fait
fingulier , il n'eft cependant pas fans
exemple , du moins quant à fa figure exterieure
, & par rapport aux deux têtes .
M. Piftaloft , Medecin de Lyon , confer
ve dans fon Cabinet , & a fait deffiner
un monftre à deux têtes fur un feul
corps , avec feulement deux bras & deux
jambes , mais qui differe du nôtre , en
ce que fes deux têtes font unies enfemble
lateralement , & qu'il ne paroît être
que femelle. Ambroife Pavé , dans le
Chapitre des Monftres , qui , felon lui ,
viennent de la trop grande quantité de
femence , nous donne beaucoup de figu
res & de defcriptions de Monftres qui
ont differentes parties de trop , & parmi
lefquels on en trouve deux affez femblables
au nôtre , c'eſt - à - dire , ayant deux
têtes diftinctes & feparées , un feul corps,
deux bras , deux jambes ; l'un n'avoit que
I. vol. le
JUIN 1724. 1149
le fexe feminin , l'autre étoit à la fois
mâle & femelle comme le nôtre ; mais
comme cet Auteur ne nous donne que
la figure exterieure de ces Monftres ,
nous ne pouvons affurer fi leur reffemblance
exterieure avec nôtre Monftre ,
eft fuivie du même arrangement extraordinaire
, & de la même alteration de
leurs parties interieures , & des os de
leurs fquelettes . M. du Vernei a donné,
à la verité, en 1706. un détail anatomique
fort exacte d'un Monftre à deux têtes
: mais chaque tête de ce Monftre avoit
un corps particulier , chaque corps deux
bras & deux jambes ; les deux corps n'étoient
joints enfemble que par la partie
inferieure de leur ventre toutes leurs
parties étoient conformes à l'ordinaire
depuis la tête juſqu'au nombril , & tout
ce qu'ils avoient de fingulier n'étoit que
dans l'hipogaftre , ce qui eft fi different
de nôtre monftre , & de ce que nous y
avons obfervé , qu'il n'y a aucune comparaifon
à faire entre l'efpece de dérangement
des parties interieures de l'un ,
& celui des parties interieures de l'autre.
>
Le fentiment du fçavant Anatomiſte
qu'on vient de citer , ne paroît pas être
que dans les enfans qui viennent au monde
avec un plus grand nombre de par- I. vol.
ties
150 MERCURE DE FRANCE.
ties organiques qu'ils n'èn doivent natu
rellement avoir , l'excedent de ces par
ties ait été emprunté d'un autre germe ,
foit que dans la premiere conformation
un même oeuf eut contenu deux germes ,
qui par la preffion fe font unis en tout ,
ou par quelques -unes de leurs parties ,
fait que chaque germe de deux ceufs fe
fuffent approchez immediatement pour
la rupture des membranes qui les enveloppoient
, & que fi elles euffent fubfifté
, euflent empêché ce contact immediat.
Cette rencontre fortuite de deux
germes n'eft pas du goût de M. du Vernei
, du moins pour ce qui regarde fon
Monftre , pour lequel il adopte plus volontiers
l'opinion de ceux qui prétendent
que le hazard , ou le concours des caufes
accidentelles , n'a point de part à la formation
des Monftres , qu'il y a des gerines
effentiellement monftrueux , com.
me il y en a de naturels que les parties
monftrueufes font en petit dans leur germe
, comme les naturelles dans le leur
& que les unes & les autres n'ont befoin
que de dévelopement , & d'un dévelopement
produit par les mêmes caufes
pour paroître telles qu'on les voit
enfemble . Il eft vrai qu'avec ce fentiment
on ne trouve plus aucunes des difficultez
qui coûtent fouvent beaucoup de
peine
I. vol..
;
UIN 1724.
peine à refoudre dans le fentiment op
polé, & que perfonne n'eût été plus capable
d'approfondir que M. du Vernei .
Mais 1. quelque commode que foit ce
fyftême publié par M. Regis dans le troifiéme
tome de fa Philofophie , ne choque
& n'attaque t- il pas vifiblement l'ordre
, la fimplicité & l'uniformité de la
nature dans les principes de la genera--
tion des animaux ? je veux dire , dans les
germes des oeufs deftinez effentiellement
à reprefenter la figure particuliere & veritable
des animaux , dont ils viennent à
les remplacer dans la fuite fur la terre ,
& fans mettre à la pofterité leurs mêmes
efpeces par une fucceffion conftante de
germes toûjours femblables. De plus
n'eft- il pas fenfible , que ce ſyſtême n'a
été imaginé par fes Auteurs , que pour
s'épargner l'embarras de rendre raifon de
plufieurs faits compliquez , dont la mechanique
ne fe prefente qu'après avoir
bien medité fur chacun de ces faits. Et
en effet,fi on n'eut jamais vû d'autre unionmonftrueufe
de deux foetus , que celle de
parties exterieures appliquées les unes.
fur les autres ; de maniere que cette union
n'eut jamais paffé jufqu'aux parties internes
, ou que fi elle y eut paffé , elle
n'eut fait que les effleurer , fans changer
notablement leur ſtructure & leur fitua
1. vol.. tion
1152 MERCURE DE FRANCE.
tion naturelle , comme on le remarque
dans deux Monftres , rapportées par Ambroife
Pavé ; l'un étoit formé de deux
filles gemelles , qui fe tenoient uniquement
par le front , & qui , à cela près ,
avoient chacune un corps entier , & tel
qu'il devoit être l'autre étoit encore
compofé de deux filles , dont les corps
bien diftincts & bien conformez , étoient
joints l'un à l'autre pofterieurement depuis
les épaules jufqu'aux felles.
Si donc il ne fe fut jamais prefenté
que des cas auffi fimples & auffi faciles
à concevoir , que ceux qui viennent d'être
rapportez , auroit -on fait en leur fayeur
les frais d'un fyftême , qui en multipliant
fans neceffité les efpeces , eut
placé en même temps , & dans les mêmes
ovaires des germes monftrueux &
des germes naturels , & ne fe feroit - on
pas contenté d'avoir recours pour l'explication
de chacun de ces faits , à l'application
immediate de deux foetus dos
contre dos ou front contre front , ce
qui eft d'autant plus naturel à imaginer,
& ce qui peut d'autant mieux produire
T'union dont il s'agit , que la matrice
étant une espece de mufcle creux ,
fufceptible
d'une infinité de mouvemens &
contractions irregulieres & en tout ſens,
eft capable de comprimer plus ou moins
1. vol.
و
forte
JUIN 1724 .
1153
fortement , & de differente maniere ,
les foetus qui y auront été reçûs , & dont
les parties tendres & délicates continuellement
arrofées par des fucs nourriciers
qui font une espece de colle , refifteront
d'autant moins à l'effort de la preffion ,
& ferviront d'autant mieux les unes aux
autres.
Enfin , fi dans les cas fimples qui ont
été propoſez , le fyftême des germes originairement
monftrueux eft inutile , il
n'a pas plus de lieu dans les cas plus compofez
, où l'union des deux foetus a paffé
jufqu'à leurs parties intereffées : car la
même fuppofition qui a fuffi pour les
uns , doit fuffire pour les autres , fi une
preffion moderée n'a uni
externes de deux foetus
une preffion
plus forte , en forçant les obftacles , ira
jufqu'aux parties internes , qu'elle confondra
les unes avec les autres , & produira
des arrangemens monftrueux , qui
differeront fuivant les endroits où fe fera
fait la preffion , & fuivant la force de
cette preffion.
que les parties
>
Le fçavant Académicien adopte d'autant
plus volontiers cette derniere fuppofition
pour ce qui regarde les foetus
monftrueux , dont il s'agit dans ce Memoire
, que non feulement , en fuivant
pas à pas la preffion dans le fens qu'elle
1. vol
154 MERCURE DE FRANCE.
a été faite , on découvre tout d'un coup
les divers changemens furvenus aux parties
internes & externes de ce Monftre ,
mais encore que l'examen de certaines
parties de ce Monftre détermine entierement
en faveur de cette fuppofition , &
exclut parfaitement celle des germes originairement
monstrueux.
M. Lemeri finit fes Remarques fur les
parties internes par une reflexion generale
, fur celles qui fe font trouvées doubles
ou monftrueuſes , c'eſt que chacune
de ces parties internes fourniffent une
preuve fenfible de la rupture & de l'aneantiffement
d'une certaine quantité des
parties externes des deux factus dont nôtre
Monftre eft compofé ; & en effet ,
comment fans cela deux poumons entiers ,
qui auparavant habitoient dans deux poitrines
differentes , auroient-ils pû fe trouver
dans une même cavité comment
deux coeurs originairement feparez auroient-
ils pû n'en faire plus qu'un feul ;
fi les cloisons qui les feparoient ne fe
fuffent ouvertes , & n'euffent permis à
ces deux coeurs de s'appliquer immediatement
l'un contre l'autre, & de s'unir
intimement.
a.vol, LE
JUIN 1724. 1155
LE GRENADIER.
FABLE.
A Madame Eberard , en lui envoyant
pour bouquet le jour de fa Fête
un Grenadier fleury .
Voilà de vos rigueurs & du pouvoir d'a
mour ,
Un exemple prefque incroyable.
Cet arbre qu'à vos yeux on preſente en ce
jour ,
Cache d'un malheureux le deftin pitoyable ;
Il vous aima , vos froideurs , vos mépris,
De fon ardeur furent le prix ,
Et la mort finit fa fouffrance ;
Mais le Dieu d'Amour que charma
Tant de fidelité , tant de perfeverance ,
En cet arbre le transforma .
Sous fa forme nouvelle il conferve fa flâme ,
Il brûle encor pour vous , & fes ardentes fleurs
Vous expriment par leurs couleurs ,
Les feux qui regnent dans fon ame.
1. vol.
Si
1156 MERCURE DE FRANCE.
Si vous lui refuſez les pleurs ,
Que vous devez à ſon fort déplorable ,
Au moins d'une main fecourable,
Daignez quelquefois l'arrofer.
Par un regard plus doux , plus favorable ,
Daignez guerir fes maux , du moins les ap
paiſer ;
Et tous les ans au jour de vôtre fête ,
Ornez vôtre fein , vôtre tête ,
De ces fleurs , dont exprès il fe pare pour vous,
Qu'il ne foit expofé qu'aux zephirs les plus
doux.
Gardez-le bien fur tout du fouffle de Borée.;
Il ne fçauroit plus foutenir ,
Rien qui de vos froideurs le faffe fouvenir ;
Confervez avec foin fon écorce facrée ,
Vous le devez , puifque tant qu'il vivra
Son tronc , fon tendre tronc fera
Un Temple où vous ferez conftamment adorée,
M. Fergier 1706.
X. vola
DEJUIN
1724.
1157
akakakakakakakakakakakakakak
DE
COUVERTES de M. de S. Jean
Savornin , annoncées dans le Journal
de Trevoux du mois d'Octobre dernier,
confiftant :
A
Défricher les terres les plus
penchantes , & par une nouvelle
methode qui
n'augmente pas la dépenfe,
les
conferver auffi long-temps bonnes
que fi elles étoient en plaine , & c.
2º A fuppléer au défaut du fumier®
pour l'engrais des terres , &c.
3A rendre tous les Noyers fertiles
plus tardifs à pouffer , & moins ſujets à
la gelée .
4° A élever par une nouvelle methode
les Vers à Soye dans tous les endroits
convenables ; ce qui
procureroit
un nouveau revenu de 15 , à 20. millions.
Quoique ces Découvertes foient trèsntereffantes
pour le Roi , &
pour le
blic , elles ont effuié des
contradictions ,
infi qu'on le verra dans l'ouvrage qui
Cuit.
pu-
Réponse à une Lettre Critique d'un Gentilhomme
au fujet de ces Découvertes.
Vous me marquez par vôtre Lettre
r, vol. F avoir
1158 MERCURE DE FRANCE.
avoir lû dans le Journal de Trevoux , un
Projet de M. de S. Jean , que vous condamnez
fans l'entendre , & auquel vous
faites des objections qu'il ne me fera pas
difficile de détruire .
19 Vous dites que chacun fe fait un fyftême
à fa façon , & que s'il falloit que le
Roi fit examiner chaque Projet particu
lier , le nombre des François ne fuffiroit
pas pour en être les Commiffaires .
Je vous prie , Monfieur , de faire la
difference d'une Découverte à un Syftême
ou Projet. Ce font ici des Découvertes
*certaines & experimentées , de la verité
defquelles on peut s'affurer par les épreu
ves qu'il offre d'en faire à fes dépens , &
dont les experiences réiterées prouveront
l'utilité & les avantages que le Roi & le
public en peuvent retirer.
2° Vous oppofez , Monfieur , le grand
nombre des Philofophes , qui ayant tra
vaillé avec opiniâtreté à découvrir les
tréfors cachez de la nature , n'ont pû découvrir
ceux dont M. de S. Jean fe vantei
d'être l'inventeur.
Je réponds à cela que la nature eft ouverte
à tout le monde : il eft permis à
chacun d'y chercher , & bien fouvent les
fimples y trouvent par hazard ou par prátique
ce que les plus grands Phificiens
ent cherché inutilement ; il n'en eft pas
1 , vale ainfi
JUIN 1724. 1159
ainfi d'une Science pofitive , il faut un
grand fçavoir , une profonde meditation,
& une longue pratique pour y réüffir ;
mais dans la naturelle , il faut être homme
feulement avec beaucoup d'experience
, à laquelle M. de S. Jean joint en foi
un genie capable d'en découvrir les caufes.
3 ° Vous voulez qu'il réferve pour foi
toute l'utilité de fes découvertes , puifqu'en
ne les executant que pour lui , il
fe procureroit plus de bien qu'il n'en
peut efperer de la Cour.
Ce moyen de s'enrichir feroit très -judicieux
, s'il n'étoit point , ou impoffible
ou injufte : impoffible , parce que ne pou
vant l'executer fans s'expofer à manifefter
au public un ſecret , dont il eſt encore le
feul poffeffeur ; injufte , s'il prétendoit
s'en fervir fans le reveler , puifqu'il pecheroit
contre le droit civil & naturel ,
cachant dans fon propre fond un tréfor
qu'il eft d'autant plus obligé de découvrir
, qu'il eft plus neceffaire.
Vous vous retranchez enfuite ;
Monfieur , fur les Experiences publiques
qu'il doit faire , dans leſquelles , s'il réüffit
, il n'a plus befoin de prouver devant
les Commiffaires la certitude de ce qu'il
avance.
La propofition feroit jufte , s'il pou-
1. vol. Fij voit
1106 MERCURE DE FRANCE.`
voit prouver & executer ce qu'il avance
fans le découvrir , & montrer l'utilité
publique fans rilquer de perdre la fienne ;
car fi-tôt que ces Découvertes feront connues
, M. de S. Jean n'intereffant plus
le public , feroit alors regardé comme un
homme inutile.
5 ° Mais , dites - vous , il doit fervir fa
Patrie , & n'attendre d'autre récompenfe
que l'honneur qui lui en reviendra , puifque
plufieurs Philofophes n'en ont point
eu d'autres des Découvertes qu'ils ont faites
dans la nature , dans le corps humain,
& c.
Je vous dirai que M. de S. Jean ne raifonne
point comme ces Philofophes : leurs
Découvertes leur ont été plus glorieufes
qu'utiles au public ; mais dans celles - cy
Etat en general & en particulier fe
trouve intereffé , & M. de S. Jean étant
en état de fervir le public , croit pouvoir
fe réserver une très - petite partie du revenu
qu'il lui procureroit dans une feule
année.
60 Vous appercevez , ajoûtez - vous ,
bien des chimeres & des impoffibilitez
dans ces Découvertes.
Je vous avoue que je ne les penetre
pas fi bien que vous , & que ſi j'en ai
une idée plus favorable , c'est parce que
je vois les experiences paflées , &
par
I. vel.
par
JUIN 1724 . 1161
par celles qui nous manquent , que l'homme
eft encore bien imparfait dans fes connoil'ances.
7° Le parallele que vous faites de M.
de l'Ifle avec M. de S. Jean n'eft du tout
point convenable .
M.
Le premier eft un homme , qui après
s'être vanté de tranfmuter le fer en or ,
refuſe d'en faire les experiences en prefence
des Commilaires nommez par le
Roi au lieu que le dernier demande
avec inftance les Commiffaires
que
de l'Ifle refufe ; ce qui fait préfumer la
bonne foi de M. de S. Jean , & la réalité
de fes Découvertes , c'eft qu'il offre d'en
faire les épreuves à fes dépens ; c'eft
là uniquement que l'on peut s'affurer de
la certitude de fes promeffes , & que la
verité o primée triompheroit des Sophif
mes & des impoftures qu'on employe
contre elle.
par-
Je ne fçais pourquoi les adverfaires de
M. de S. Jean s'allarment & s'oppofent
fi violemment pour éluder la nomination
des Commiflaires qu'il demande ; car au
fond , qui eft-ce qui rifque dans l'execution
de fa demande ? fon honneur & fon
bien font garans des effets qu'il prétend
s'enfuivre de fes Experiences , & c. Après
tout on peut douter de la verité de fes
Découvertes , mais jamais les perfonnes
1. vol.
Fiij fages
1162 MERCURE DE FRANCE.
fages comme vous êtes , Monfieur , ne
doivent affurer qu'elles font chimeriques.
Sçavans ou ignorans , ce font lettres clofes
pour eux : il n'y a que celui qui vient
les prefenter à la Cour avec confiance ,
& fous des conditions également juſtes
& acceptables , qui puiffe veritablement
le fçavoir.
Trois differentes perfonnes font contraires
à ces Découvertes ; les incrédules ,
les envieux & les intereffez. Vous fçavez
que le bien general , quelque grand
qu'il foit , eft toujours contraire au bien
de quelques particuliers : les uns craignent
d'être bleffez par l'abondance des
Soyes que M. de S. Jean propofe de procurer
en France , & les autres par celle
des grains. Ces deux derniers dreffent
des batteries pour faire tomber un fi
louable deffein : ils agilent fi extraordinairement
pour éloigner la nomination
des Commiffaires , que non content d'af
furer par tout affirmativement , que ces
Découvertes ne font qu'en idée, & de détourner
par là ceux qui paroiffent en
état d'en avancer l'examen & l'execution :
ils font encore répandre des Lettres anonymes
, qu'ils adreffent à ceux qui font
difpofez à fervir M. de S. Jean , & citent
pour témoins des fauffetez qu'ils avan
cent , des perfonnes diftinguées , & très-
1. vol.
refpecJUIN
1724. 1163
refpectables qu'ils ont fçû gagner , & qui
ne font contraires de bonne foi , que parce
qu'elles ont été prévenues par des menfonges
& des Sophiſmes. →
Faire mal aux hommes , ne pas le pré.
venir quand on le peut , negliger de leur
procurer un bien , font trois chofes éga
lement condannables .
i
Cela fuppofé , il femble qu'on ne fçau
roit refufer ou negliger de concourirà
l'examen , & à l'execution de ces Découvertes
, fans être refponfable de la perte
que ce retardement pourroit caufer à l'Etat.
XXXXXXX XXXXXX
L'AMOUR ET LA RAISON.
D
FABLE.
U temps que la Raiſon étoit dans fon
enfance ,
C'étoient nouveaux jeux chaque jour ,
Elle goûtoit avec l'Amour,
Mille plaifirs où brilloit l'innocence.
Un jour d'été dans un bois à l'écart ,
Ils favouroient tous deux le charme de l'ombrage
,
Ecoutant des oifeaux le gracieux ramage ,
ix vol. Fiiij
Quand
1164 MERCURE DE FRANCE.
Quand du jeu de Colin Maillard ,
L'Amour donna l'invention premiere :
Tirons au fort , dit le Dieu de Cithere ,
Pour voir à qui de nous il échera,
D'étre bandé. Sur le champ on tira ,
La courte paille en fit l'affaire.
L'Amour perdit , il s'en mit en colere,
Quand il fut appaifé , la Raiſon le banda .
Puis fans faire de bruit la Belle s'évada.
L'Amour tâta , chercha , courut de plaine en
plaine ,
Afin d'obliger la Raiſon
De tirer fes yeux de prifon ;
Mais , helas ! fa peine fut vaine ,
Le Dieu des coeurs depuis n'a point vû la
clarté ,
Et la Raiſon l'a toûjours évité.
x. vol. ELOJUIN
1724. 1165
ELOGE de Dom Nicolas le Nourri.
Ldepuis deux mois le R. P. Dom Ni-
A République des Lettres a perdu
colas le Nourri , Religieux Benedictin
de la Congregation de S. Maur . Il étoit
né à Dieppe en Normandie , d'une trèshonnête
famille. Après avoir fait fes humanitez
, il entra dans la Congregation
& fit Profeffion dans l'Abbaye de Jumieges
en l'année 1665. Il a paffé 60. ans
dans l'obfervance la plus exacte de fes
devoirs , & dans une étude continuelle.
La bonté de fon coeur qui égaloit la folidité
de fon efprit , l'avoit rendu le confeil
de fes amis , & fon confeil étoit toû
jours éclairé , & toûjours fage.
Ses rares qualitez le rendirent recommandable
au dedans & au dehors. Il eut
toûjours la confiance des Generaux qui
de fon temps ont gouverné cette Congregation.
Prefque tout ce qu'il y avoit de
plus diftingué dans Paris , l'aimoit , le
fouhaitoit & le recherchoit. MTs de Harlay
& de Noailles , Archevêques de Paris
, l'ont employez dans des affaires trèsimportantes.
M. le Cardinal de Noailles,
pour lequel il avoit un parfait attache-
1. vel.
Fv ment
1166 MERCURE DE FRANCE.
ment , lui a donné des marques d'une
bonté particuliere , & lui a confié dans
Paris le foin de trois Maifons confiderables
de Religieufes qu'il a gouvernées ,
en qualité de Superieur , avec autant de
prudence , que de douceur & de tran
quillité.
Ses differens emplois ne l'empêcherent
jamais de s'appliquer à l'étude , &
fes études ne le détournerent jamais de
fes obligations ; perfuadé que l'étude d'un
Chrétien , & particulierement l'étude
d'un Moine , doit être une étude fainte ,
il fe donna tout entier à celle de l'Ecriture
& des Peres , & il y fit un fi grand
progrès , que fes Superieurs l'engagerent
bien-tôt d'en publier les fruits .
D'abord il contribua beaucoup à l'Edition
de Caffiodore entreprife par le P.
Garet , il donna enfuite avec Dom Jacques
du Friche , celle de S. Ambroife.
Enfin comme la grande Bibliotheque des
Peres , imprimée à Lyon , avoit les mêmes
défauts que toutes les autres , qu'on
n'y diftinguoit pas les ouvrages fuppofez
des veritables , qu'il n'y avoit aucune
Critique fur ces ouvrages , & rien qui
pût faciliter l'intelligence des endroits
difficiles des Auteurs , il entreprit un
Livre qui pût reparer tous ces défauts
& il l'intitula , Apparatus ad Bibliothe
A. val CANS
JUIN 1724. 1167
cam Patrum ; il en a déja donné deux:
volumes in folio en 1703. & 1715. On y
trouve beaucoup d'érudition , de netteté
d'ordre & de fol dité , une Hiſtoire exacte
des Auteurs Ecclefiaftiques , la Critique
de leurs écrits , l'expofition de leurs fentimens
, le caractere de leur efprit. 11 explique
à leur occafion , outre les dogmes
de l'Eglife , la Philofophie des anciens ,
le culte du Paganifme , les rêveries des
heretiques , & l'on peut dire que dans
cet ouvrage on trouve une tradition conftante
de tous les articles de nôtre foi
une Theologie entière ramenée aux
principes de la Religion , & débarraffée
de toute la fechereffe de l'Ecole . Il fit
imprimer l'an 1710. l'ouvrage d'un ancien
Auteur , intitulé de mortibus Perfe
cutorum; & quoique tous les Critiques
ayent attribué cet ouvrage à Lactance , il
a reconnu qu'il eft d'un Auteur different,
dont le nom eft Lucius Cecilius .
,
Enfin cet homme plein de merites an
tant que d'années , accablé de travaux &
d'aufteritez , mourut le 24. de Mars dernier
, âgé de 78. ans , il s'eft occupé juſqu'à
la mort , & le jour même qui l'a
précedée , il travailloit encore à une fe
conde Edition des oeuvres de S. Ambro
fe ; il avoit confulté de nouveau un grand
nombre de Mf. Il avoit augmenté les No-
1 , vol. F vi tes ,
1168 MERCURE DE FRANCE.
tes , & corrigé des fautes , qui font prefque
inévitables dans ces fortes d'ouvrages.
Il eft fâcheux qu'il n'ait pas achevé
cette Edition , elle pourroit en fouffrir fi
elle ne reftoit pas dans une Congregation
qui a tant de fujets capables de s'en acquitter
dignement. Il ne faut pas douter
que ceux qui en feront chargez , ne mettent
à profit fes Remarques , & ne fuivent
fes idées & fes fentimens .
EXPLICATION de la troifiéme Enigme
du mois d'Avril dernier.
Os placidè ur capias fruftrà expectabis ,
Amice
, N°
Non fecùs incautas nos captat Aranea muf
cas.
De M.
J
PREMIERE ENIGME.
E nais dans les beaux jours , je meurs
quand la froidure
Des oiſeaux interrompt l'amour,
Les bois , les prez font mon féjour
J. vol.
J'aime
JUIN 1724:
1169
J'aime à briller pendant la nuit obſcure ,
Et mon feu difparoît au jour ;
Philis comme un Rubis me met dans fa coëffure
;
Pour fe montrer le foir dans le hameau
Tirfis me met fur fon Chapeau .
Je fuis d'ailleurs d'affez laide figure.
A maint & maint Monfieur je reffemble affez
bien ;
De loin c'eft quelque chofe , & de près quafi
rien.
SECONDE ENIGME.
Q
Uoique je fois fans mains auffi bien que
fans yeux ,
Je conduis fi bien mon ouvrage,
Que le plus adroit , le plus fage
Ne le pourroit pas faire mieux.
J'agis toûjours également ,
Mais il me faut une femelle ,
Car fije travaillois fans elle ,
Ce feroit inutilement.
Je fuis prefque toûjours chez les gens d'un
grand bien
I. vol. C'efts
1170 MERCURE DE FRANCE.
C'eft-là que fouvent je travaille :
Quandje fuis parmi la canaille ,
Je deviens pareffeux , & ne fait prefque rien.
Je ne me cache point , je fais ce que je puis ,
Afin de me faire connoître ,
Car outre qu'on fçait bien où je dois toug
jours être ,
A m'entendre on fçait qui je fuis.
Le mot de la premiere Enigme du mois
paflé eft l'Enigme même , celui de la feconde
, c'eft le Hanneton , & celui de la
troifiéme la Danfe.
On trouvera dans le 2. vol. de ce mois,
qui paroîtra buit jours après celui-ci , un
air en Duo , qui pourrafaire plaifir aux
connoiffeurs.
4. Vol. • NOU
JUIN 1724 . ITTE .
NOUVELLES LITTER AIRES
DES BEAUX ARTS , &c.
H
ISTOIRE de la Philofophie Payenne,
ou fentimens des Philofophes & des
peuples Payens les plus celebres , fur
Dieu , fur l'ame & fur les devoirs de
l'homme. A la Haye , chez P. Goſſe , &
P. le Hondt 1724. 2. vol . in 12. de plus
de 700. pages.
TRAITE' DU BEAU , où l'on montre
en quoi confifte ce que l'on nomme ainfi
, par des exemples tirez de la plupart
des Arts & des Sciences . Par J. B. Crowfas
, Profeffeur en Philofophie , & en Mathematique
à Laufane. Nouvelle édition
revue & augmentée de la moitié
par l'Auteur.
A Amfterdam , chez Honoré &
Chatelain 1724
HISTOIRE de l'Académie des Sciences
& des Arts , établie à Boulogne en 1712 .
Par M. Limier , vol. in 8. A Amfterdam
1723.
INTRODUCTION à la connoiffance des
s. vol. Anti172
MERCURE DE FRANCE.
Antiquitez Romaines . Par M. Vaflet ,
in octavo. A la Haye 1723 .
TRAITE' de l'Education des Enfans .
Par M. Cronfas . A la Haye , deux vol .
in 12. 1722.
Les principaux fondemens du Deffſein,
gravez en taille- douce , vol . in fol. A
Leyde 1723 .
HISTOIRES ET AVANTURES de Dona
Rufina , fameufe Courtifane de Seville ,
Traduites de l'Efpagnol , 2. vol . in 12 .
avec figures. A Amfterdam 1723 .
HISTOIRE de la Medecine , par M. le
Clerc , nouvelle édition , in 49 avec figures.
A Amfterdam 1723 .
VOYAGE de Dalmatie , de Gréce & du
Levant , par M. Wehler , 2. vol . in 12 .
avec figures. A la Haye 172 3.
VOYAGE d'Italie & de Dalmatie , par
M. Spon , 2. vol . in 12. avec figures. A
la Haye 1724.
DIVUS AUGUSTINUS DIVO THOMA
, ejufque Angelica Schola conciliatus
in queftione de gratiâ , primi ho-
Je vel. minis
JUIN 1724.
1173
minis & Angelorum. S. Auguftin concilié
avec S. Thomas , & avec les Difciples
de cet Ange de l'Ecole , au fujet de la
grace du premier homme & des Anges . Par
le R. P. Jacq. Hya. Serri , de l'Ordre des
FF. Prêcheurs , Docteur de la Faculté
de Theologie de Paris . A Padovë , chez.
J. Manfré 1723. in 8 ° de 202. pages.
Extrait d'une Lettre de Leyde.
Le fçavant M. Burman travaille à une
édition d'Ovide , & à celle de Valere
Maxime , elles paroîtront bien - tôt en 2 .
vol. in 4°.
Celle de Lucrece de M. Avercamp en
4. vol . avec les Notes de Lambin , Faber
& Gifanius fera finie vers la fin de
l'année .
On prepare celle d'Elien avec les Notes
de Perizonius , aufquelles on joindra
celles de fon pere.
Dans peu on aura une nouvelle édition
de Jofeph , en 2. vol. in folio , avec
les Variantes des Manufcrits , & avec des
Notes de Mrs Spanheim & Reland.
On réimprime la Sicilia Nummaria
de Paruta , augmentée de plufieurs Medailles
, & des Notes de M. Avercamp .
qui a deffein de donner une édition plus
ample du Tréfor des Medailles de la
Grande Bretagne de M. Haym.
1. vol.
Des
1174 MERCURE DE FRANCE.
Dès le mois d'Octobre de l'année der
niere , l'Empereur envoya fes ordres au
Confeil de Brabant , & à tous les Tribunaux
des Pays- Bas Autrichiens , par lef
quels il leur enjoint de faire des inhibi--
tions & défenfes à tous Libraires , Impri
meurs , & autres perfonnes , d'imprimer,
vendre , ou débiter le livre , intitulé ,
Mercure Hiftorique & Politique , qui
s'imprime à la Haye en Hollande tous
les mois , & c. dont les Auteurs ne ceffent
point par des expreffions fcandaleufes
& injurieufes , d'infulter la Religion .
Catholique , Apoftolique - Romaine ; mê.
me la perfonne du Souverain Pontife ,
& autres perfonnes verruenfes élevées
en dignité , à peine contre les contrevenans
de 300. florins d'amende pour chaque
contravention , & .
On mande de Londres qu'un Horlogeur
François a imaginé un métier pour
picquer les juppes , par le moyen duquel
il y a 50. éguilles qui picquent à la
fois , & qu'on peut auffi enfiler toutes à
la fois. On picque non -feulement des juppes
& des courtes -pointes unies , mais
auffi diverfes figures de compartimens ,
perfonnages & animaux . Cet ingenieux
Méchanicien efpere pouvoir augmenter le
nombre des éguilles jufques à 200.
I. vol. Ол
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
,
OMNE TRINUM
EST
PERFECTUM .
MARCHIO BERETTI LANDI
ORAT. PLINIP.HIS ?.
CAMERA CI .
MDCCXXI11-
TRIGES
U
POTULOS
IN
VNUM
OMINO
SERVIANT
DO
NUPTIA HISPANO GALLIC
I
FUNICULUS
TRIPLEX
DIFFICILE RUMPITUR
MAX CHỈO BERZ TTI LANDI
ORAT PLENIP .HISP .
CAMIRACI.
M D C C x x !!! .
JUIN 1724.
117
On apprend auffi de la même Ville
qu'on y avoit prononcé diverfes Sentences
contre plufieurs perfonnes convaincuës
d'avoir écrit , imprimé ou publié des libelles
. Le fieur Mift , Auteur d'un Journal
hebdomadaire , fut condamné à une
amende de cent livres fterlin , à un an
de prifon , & à donner caution pour
bonne conduite pendant le refte de fa vie.
Le fieur Payne fut auffi condamné à un
an de priſon , à donner caution & à payer
400. liv. fterling pour avoir publié quatre
des libelles , intitulez le veritable
Breton.
fa
Le Marquis de Beretti- Landi , l'un des
Plenipotentiaires du Roi d'Efpagne au
Congrès de Cambray , a fait frapper les
deux Medailles qu'on voit ici gravées.
Elles ferviront un jour à fixer l'Epoque
de plufieurs points remarquables de l'Hif
toire de nôtre fiecle . D'un côté ce font
fix figures ; fçavoir , celles de Louis XV.
dú Prince des Afturies , de Dom Carlos ,
de l'Infante - Reine , & des deux Princeffes
d'Orleans , placées fur une même
ligne , fi bien diftinguées par leur grandeur
differente , par leur attitude , & par
leur fituation , que ces figures fe donnent
la main l'une à l'autre. Dans le champ
au-deffus des deux figures du milieu , il
I. vol.
Z
1176 MERCURE DE FRANCE .
y a une Couronne de France fermée , & es
dans l'Exergue , deux Tours de Caftille
avec une fleur de lys au milieu , avece
cette Legende , N PTIA HISPANO GAL- O
LICA. Au-deffus de la Couronne , & fous
le Grenetis , on lit ce paffage du Pleau
me roi. IN CONVENIENDO POPULOS IN
UNUM ET REGES UT SERVIANT Do - l
ΜΙΝΟ .
Les Revers ( car le Type de la tête
eft le même pour les deux Medailles ) les
Revers , dis-je , ne confiftent qu'en des
Infcriptions qui en rempliffent tout le
champ en trois lignes. La premiere Medaille
a pour Infcription , FUNICULUS
TRIPLEX DIFFICILE RUMPITUR , & l'autre
Medaille à OMNE TRINUM EST PERFECTUM.
Dans l'Exergue des deux Revers
font ces mots , MARCHIO BERETTI
LAUDI ORAT. PLENIP. HISP. CAMERACI
M. DCC. XXIII.
Extrait d'une Lettre écrite de Caën le 10. –
Mai 1724.
Vous me demandez , Monfieur , des
nouvelles de l'état preſent de nôtre Aca
démie. Elle doit , comme vous fçavez , fa
naiffance à M. de Segrais , fon progrès à
M. de Chamillart , pere du Miniftre ,
& fon établiſſement fixe , autorisé par
1. vol. des
LA
JUIN 1724. 1177
des Lettres Patentes , à M. Foucault. Je.
uis fâché d'être obligé de vous dire que
depuis la mort de ce dernier Protecteur ,.
nous n'avons plus d'Acadéinie , & qu'on
n'en voit plus rien aujourd'hui que les
portraits des principaux Académiciens
dans la falle où ils tenoient leurs Affemblées
; nous efperons cependant que cette
Académie pourra reffufciter, & fe rétablir
entierement par la protection de M. Richer
, Intendant de cette Generalité , qui
a de grandes difpofitions pour la relever :
voici des vers qui lui furent prefentez
dernierement fur ce fujet par une perfonne
de vôtre connoillance , & qui furent
très bien reçûs de ce Magiftrat.
O toi dont la fageffe & la rare équité
Par tout eft déja celebrée ,
Je viens , digne éleve d'Aſtrée ,
T'ouvrir un chemin sûr à l'immortalité.
Releve les débris de nôtre Académie
Apollon qui doit t'en prier ,
Couvrira ton front d'un laurier ,
Qué ne fletrira point la vieilleffe ennemie ;
Que ton noble & genereux bras
Soutienne nos Muſes fragiles ,
A la faveur d'un Mecenas ,
2. vol. Caën
1178 MERCURE DE FRANCE.
Caën verra naître des Virgiles ,
Et comme les Foucaults , comme les Chamillarts
,
RICHER fera nommé le pere des beaux Arts.
Le 15. Mai M. de Laval , Profeffeur
de Rhetorique au College de la Marche ,
prononça avec beaucoup d'éloquence
I'Oraifon Funebre de feu S. A. R. Monfieur
le Duc d'Orleans , dans la fale exterieure
de Sorbonne , au nom de l'Univerfité.
Il avoit été chargé de cette actiondès
le mois de Janvier ; mais une maladie
l'avoit fait remettre jufqu'à ce jour.
La falle étoit toute tendue de deuil ,
l'Affemblée fut nombreuſe & diftinguée
par la qualité des perfonnes de tous les
Ordres , Prélats , Magiftrats , & gens
d'épée , parmi lefquels on diftingua le
Prince de Heffe , frere de Sa Majefté
Suedoife.
L'Exorde du Difcours fut employé à
faire fentir les motifs qui avoient obligé
l'Univerfité de rendre ce dernier devoir
à la memoire de S. A. R.
Dans la premiere partie l'Orateur s'attacha
à faire voir le genie du Prince , &
fon heureuſe difpofition pour les Lettres.
Il reprefenta le progrès qu'il y avoit fait,
& comment il avoit tiré de la lecture des
J. vol. AuJUIN
1724.
I 179
Auteurs le grand Art de gouverner. Il
Fit une peinture de cet Art , qui plût beaucoup
, tant par l'idée qu'il en donna , que
par les expreffions dont il fe fervit.
11 tomba enfuite fur le genie des Sçavans
que ce Prince avoit attachez à fa
perfonne , & à l'éducation de M. le
Duc d'Orleans , fon fils .
Il termina cette premiere partie , en
remettant deyant les yeux des Auditeurs
le bienfait infigne de l'inftruction gratuite
, dont l'Univerfité eft redevable à
la juftice de S. A. Royale. Ce dernier
trait ne fut pas un des moins intereffans.
Il commença fa feconde partie par
quelques réflexions fur le fort de ceux qui
gouvernent , & fit fentir combien il étoit
difficile de gouverner un Empire au gré
du Vulgaire.
·
Delà paffant aux guerres , dans lefquelles
le Frince s'eft trouvé , il releva
fur tout la modeftie de S. A. R. dans les
plus heureux fuccès , fa bonté pour les
ennemis même , & fa grandeur d'ame.
D'où il prit occafion de faire appercevoir
que ce Prince avoit toûjours fervi le
Roi à fes propres dépens , & n'avoit jamais
voulu recevoir , ni gratification , nį
remboursement des dépenfes qu'il avoit
faites à cette occafion .
Il vint enfuite au temps de la Regence
11. vol. dont
180 MERCURE DE FRANCE.
dont il peignit les negociations , par lej
moyen defquelles la paix avoit été entretenue
dans tous les Etats de l'Europe.
Enfin il parla de la mort précipitée
de ce grand Prince d'une maniere fort
touchante , & il finit par une Exhortation
courte & vive qu'il fit à l'Univerfité
, de conferver une éternelle reconnoiffance
de la bienveillance dont S. A.
R. l'avoit particulierement honorée.
La Compagnie fortit très - fatisfaite , &
l'Orateur eut tout le fuccès qu'il pouvoit
defirer.
Dans la derniere Affemblée publique
de l'Académie Royale des Sciences ,
M. Pe it Medecin , lut un Memoire fur
l'élevation des liqueurs dans les tuyaux
capillaires , & l'abaiffement du mercure
dans les mêmes tuyaux.
Il donna un Memoire en 1722. ſut
la même élevation des liqueurs , dans lequel
il fuivit l'hypothefe d'Ifaac Vo fus,
qui a été foûtenue par feu M. Carré ,
de l'Académie des Sciences , ils ont fait
voir que l'air n'a aucune part à cette éleyation
, & que la feule adhérance de la
liqueur à la furface interne des tuyaux ,
joint à la pefanteur de celle qui eft dans
le vafe , font la caufe de cette élevation .
Mais depuis ce temps M. Petit a fait de
I vol nou
JUIN 1724. 1181
Nouvelles experiences qu'il rapporte dans.
fon dernier Memoire , par lefquelles il
démontre que la peſanteur du liquide qui
eft dans le vafe , n'a aucune part à fon
élevation dans le tuyau ; & après avoir
fait voir l'adhérance que les parties de
l'eau ont entre elles, & l'adhérance qu'elles
ont avec la furface interne du tuyau
il prouve qu'elles font les feules caufes
de l'élevation des liqueurs dans les tuyaux
capillaires .
Le mercure ne s'éleve point dans les
tuyaux au deffus du niveau , au contraire
il s'y trouve plus bas que le niveau.
Les Phyficiens ont paffé legerement fur
ce Phénomene , ils y ont trouvé trop de
difficulté. M. Petit démontre que la caufe
de cet abaiffement confifte dans le défaut
d'adhérance du mercure à la furface
interné des tuyaux , joint à l'adhérance
que les parties du mercure ont entre elles.
Il prouve par plufieurs experiences
que cette adhérance eft plus de quatorze
fois plus forte que celle des parties
de l'eau.
M. Petit promet encore deux Memoires
fur la même matiere.
Eclipfe.
1
Le Lundi 22. May 1724. l'Eclipſe
1. vol.
G
1182 MERCURE DE FRANCE.
totale duSoleil qui avoit été annoncée
par tous les Aftronomes de l'Europe ,
fut obfervée au Château de Trianon en
prefence du Roy , par Mrs Caffini & Maraldi
, de l'Académie Royale des Sciences
, & Aftronomes de l'Obfervatoire
Royal de Paris. Cette Eclipfe a auffi
été obfervée à l'Obfervatoire Royal
par M, de Lifle auffi de l'Académie
Royale des Sciences .
Le
›
commencement de
l'Eclipſe a été obſervé
à Trianon à
Le commencement de la
totalité à
La fin de la totalité à
5h 54m 30
· • 6
48
4
6 • 50 20
D'où il refulte que la durée
de la totalité a été à
Trianon de 2m 16 [
La fin n'a pû être obfervée , parce que
Je Soleil fe coucha étant encore éclipfe.
Le commencement a été
obfervé à l'Obfervatoire
Royal de Paris à
Le commencement de la
totalité à
Et la fin de la totalité à
Par confequent la durée
de la totalité a été à Paris
de
I , vol.
5h 55m 180
6 .
48
54
6
5 1 1&
2m 187
L'on
JUIN 1724.
1183
L'on donne avis que le Sieur Butterfield
, Ingenieur du Roy pour les Inftrumens
de Mathématiques , fi connu par
la reputation que les Cadrans folaires
& Inftrumens qu'il a faits lui ont acquife
, eft decedé à Paris dans fa maiſon
Quay des Morfondus , aux Armes d'Angleterre
, dans laquelle on debite actuellement
l'affortiment confiderable de Cadrans
folaires & Inftrumens de toutes:
fortes , que ledit Sieur Butterfield a
laiffez en or , argent , & métail ; &
entr'autres deux grands Quarts de cercle:
d'un pied de rayon , montez fur leurs.
pieds , & trois de fes niveaux à lunettes
dont on connoît la perfection. Tous ces
Ouvrages font débitez dans la fufdite
maifon par le Sieur Jean Langlois, Eleve
dudit défunt Sieur Butterfield.
Les heritiers du fieur Butterfield
donnent avis auffi qu'ils vendront le Ca
binet d'Aiman , dont ledit Sieur faifoit
des experiences fi connues du Public.
Ce Cabinet confifte en quantité de pier
res d'Aiman très - vigoureufes , de differentes
groffeurs , armées & non armées
; ils vendront auffi toutes les uftenciles
fervant aufdites experiences .
On mande d'Hanover que la petite
veròle qui a été donnée par infertion au
Gij Prince 1. vol.
1184 MERCURE DE FRANCE .
Prince Frederic , fils aîné du Prince de
Galles , eft fortie heureufement , que ce
Prince n'a eu aucun reffentiment de fievre
depuis l'irruption , & qu'il eft dans
une parfaite convalefcence ,
Le Roy d'Angleterre a fondé depuis
peu dans chacune des Univerfitez de
Cambridge & d'Oxford , une Chaire de
Profeffeur en Hiftoire moderne , & pour
enfeigner les Langues Françoife , Allemande
, Efpagnole & Italienne à vingt
jeunes Etudians , qui feront dans la fuite
employez en qualité de Secretaires des
Miniftres de S. M. B. dans les Cours
Estrangeres.
Il
paroît par
le détail
que le Docteur
Jurin
a fait du fuccès
de l'Inoculation
de
la petite
verole
en Angleterre
, que juſques
à l'année
derniere
on a fait cette
opération
à 474. perfonnes
; qu'elle
n'a
point
fait d'effet
fur 29. & qu'il en eft
mort neuf. Ce qui fait à peu près un fur
so. au lieu qu'il prétend
, que dans les
petites
veroles
ordinaires
il en meurt
un de fix. On doit la connoiffance
de
cette
methode
à Madame
Worthley
de
Montague
, qui l'apporta
de Conftantinople
il y a fix ans. M. Maitland
, Chirurgien
Ecoffois
, qui étoit alors à Conf,
3. vol.
tan
JUIN 1724. 1185
tantinople , eft le premier qui l'ait prati
quée en Angleterre.
Le Lion d'or , que la Compagnie des
Indes des Pays- Bas envoye à l'Empereur
, en reconnoiffance de l'octroy que
S. M. I. lui a accordé , eft placé ſur un
piedeftal pofé fur un terrain élevé . 11
eft debout , tenant d'une pate un écuffon
aux Armes de la Compagnie , & de.
l'autre une épée nue avec deux Sceptres,.
ayant fur la tête une Couronne Imperiale.
Ce Lion eft entouré de plufieurs figures
emblématiques d'environ fix роц-
ces de hauteur. Le Groupe entier a près
de 18. pouces d'élevation , & pefe 27 .
marcs d'or.
Le Sieur du Geron , ancien Chirurgien
d'Armée , établi par juftice après
diverfes expériences , donne avis qu'après
bien des recherches fur les dents ,
fe voyant
fur le point de perdre les fiennes
, il a fait la découverte d'un remede
fans goût , dont on fe fert une fois. par
jour , & qui empêche les dents de fe
gåter & de tomber. Il enfeigne la maniere
de s'en fervir , & met fon nom
fur fes boëtes . Il demeure à Paris , ruë
des vieilles Etuves , près la Croix du
Tiroir , chez un Epicier.
2. vol.
Giij SPEC1186
MERCURE DE FRANCE
XX :XXXXXXXXXXX :XX
SPECTACLES.
Ur la fin de l'autre mois les Comediens
François ont remis au Thea-.
tre la Tragedie d'Electre de M. de Crebillon
, dans laquelle le fieur du Mirail
a joué le Rôle de Palamede avec beaucoup
d'applaudiffement. La Dlle Lecouvreur
& le fieur Quinaut - de - Frefne Y
ont joué les principaux Rôles d'Electre
& d'Orefte , d'une maniere inimitable.
La Dile Pouchard qui n'avoit jamais
joué la Comedie , vient de paroître fur
ce Theatre dans les Rôles de Marton ,
dans la Comedie de l'Homme à bonne
Fortune, dans celui de Chantis , de Democrite
, de Dorine , de Tartuff , & des Folies
amoureuses , & dans Lizette du Legataire.
Le Public l'a beaucoup applaudie
dans tous ces Rôles.
On va jouer inceffamment la petite
Comedie des Eaux de Paffy . Nous donnerons
l'Extrait de l'Eclipfe dans le ſecond
volume de ce mois.
Le feize Juin les Comediens Fran-
I. vol.
çois
JUIN 1724 1187
çois ont lû & reçû avec de grands éloges
une nouvelle Tragedie de Marianne,
qui fera reprefentée l'hyver prochain.
L'Auteur n'eft pas encore connu ..
On apprend de vienne que le 18. de
l'autre mois on reprefenta pour la derniere
fois l'Opera nouveau d'Euriſtée ,
en prefence de leurs Majeftez Imperiales ;
à la fin duquel les deux Archiduchelles,
filles de l'Empereur , danferent avec
beaucoup de grace .
*** ***** XXXX:XXX
BONS MOTS , &c.
MR
R A .... s'étoit attiré beaucoup de
mauvaiſes affaires par fes difcours
mordans. M. B. qu'il n'avoit pas épargné,
le rencontra un jour , & le menaça de
lui donner des coups de bâton , s'il s'avifoit
jamais de parler de lui . Je ne crains
i vous ni vos coups de báton , dit M. A.
d'un ton ferme : C'eft moi , ajoûta- t- il ,
qui les diftribue aux autres. Je le veux
croire , lui repliqua froidement M. B.
& cela doit vous être fort aifé , car vous
en avez bonne provifion.
Un grand Prince , qui avoit le coeur
G iiij
2. vol. bon,
3188 MERCURE DE FRANCE.
bon , & qui permettoit une certaine liberté
à ceux qui l'approchoient , mangeoit
à fon petit couvert. Un de fes principaux
Officiers , qui avoit l'honneur de
le fervir , en voulant placer un plat , répandit
la moitié de la fauce fur la table.
Je gagerois bien d'en faire autant , dit le
Prince en fouriant. Oui , Seigneur , parce
que vous me l'avez vû faire , repartit
1'Officier.
›
Les Romains avoient accoûtumé d'immoler
des boeux blancs , pour rendre
graces aux Dieux dans les évenemens
heureux. Amm. Marcellin rapporte ,
que Marc- Aurele étant fur le point de
livrer une bataille , on lui adreffa ce mot
au nom des boux blancs . Les boeufs blancs.
Marc Cefar , falut : Si vous remportez
encore une victoire , nous fommes perdus.
Lorfque le feu Roy nomma le Comte )
de C. Marêchal de France , un Miniſtre
qui ne l'aimoit point , ne put s'empêcher
de dire : SIRE, il ne fçauroit rendre de
grands fervices à V. M. ne voyant prefque
pas : Il est vrai , dit le Roy , qu'il
a la vûë fort courte , mais c'eſt tant mieux,
il en verra de plus près mes Ennemis .
Un Payfan étoit étonné de voir le So-
I vol leil
JUIN 1724.- 1189
leil fe coucher tous les jours à une extrêmité
du Ciel , & de le voir le lende
main fe lever à l'autre extrêmité . Il en
demanda la raifon à fon Compere , qui
paffoit pour le bel efprit de fon Village.
C'eft , lui répondit celui - cy , qu'il s'en
retourne pendant la nuit , pour le trouver
le lendemain à l'endroit où tu le
vois. Bon repartit le Paysan , fi cela
étoit , on le verroit s'en retourner ; Eh !
groffe bête , ajoûta le Compere comment
pourrois- tu le voir , c'eft la nuit ?
,
,
Une Dame vieille , fort maigre , &
paffablement laide , étant allée en ha
bit vert fort galant à un bal que donnoit
un grand Prince, quelques Cour
tifans la lui montrerent par maniere de
dérifion , Comment , dit le Prince , on
doit être bien obligé à cette Dame ; elle
a employé le vert & le fec pour faise
honneur à l'Affemblée.
2. vol.
GY NOU
1190 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES ETRANGERES.
Turquie.
E nouveau Roi d'Alger a envoyé à
Conftantinople deux Députez pour
notifier à la Porte fon avenement à la
Regence , & remettre au Grand Seigneur
le prefent qu'il lui fait chaque année de
foixante Efclaves Chrétiens , dont la
plûpart font Espagnols . Trois des principaux
ont été enfermez dans les fept Tours,
& les autres ont été envoyez au Bagne.
Ces Députez ayant reprefenté au Grand
Vifir qu'on faifoit des préparatifs confiderables
contre eux en Efpagne , & que
leur Ville étoit menacée d'un bombardement
fifa Hauteffe n'envoyoit à leur
fecours une flote capable de les garantir
d'infulte ; ce Premier Miniftre fit prier
M. le Comte de Coliers , Ambaffadeur
de Hollande de venir à l'audience , & là
en fa prefence il répondit aux Députez
que le meilleur parti que la Regence
d'Alger pouvoit prendre pour éviter l'execution
militaire qu'elle craignoit, étoit
celui de faire la paix avec la République
,
de Hollande.
I, vol. Le
JUIN 1724. 1191
Le Prince Ragotzi fe flate plus que
jamais d'être declaré Hofpodar de Valaquie
, alors il entretiendra toûjours à ſes
dépens trois mille hommes de Cavalerie
pour le fervice de la Porte.
On affure que les Députez de Georgie
ont offert à fa Hautefle de lui payer un
tribut annuel , & de lui abandonner dèsà-
prefent des places qui font à fa bienféance
, à condition que la Poite prendra
cette Province fous fa protection .
Le bruit s'étoit répandu dans le mois
de Fevrier que le jeune Roi de Perfe envoyoit
à la Porte une Ambaffade folemnelle
, mais les dernieres démarches de
ce Prince font croire qu'il a changé de
réfolution .
Extrait d'une Lettre de Conftantinople'
du mois de Janvier dernier.
La faveur du Grand Vifir que nous
voyons croître depuis qu'il eft en place ,'
femble au commencement de cette année
être venue à fon plus haut point , le Grand
Seigneur dont il eft déja gendre , vient
de faire fon fils Mehemet , âgé de 13. à
14. ans Pacha à trois queues , & il lui
deftine en même temps en mariage une
autre des Sultanes fes filles , il en don-"
nera une autre à Ali Pacha Capigiflar
1. vol. G vj Kiaiaffy
1192 MERCURE DE FRANCE.
Kiaiaffy ou Capitaine de la Porte , neveu
de ce premier Miniftre , & l'honore auffi
d'un Pachalik à trois queues. Une troifiéme
époufera Acmet , fils d'Ofman
Pacha de Seyde , c'eft celui qui conduit
les Pelerins à la Mecque , Emir Adge,
creature & ami particulier du Grand Vifir
, qui fera auffi fait Pacha à trois queuës
en cette confideration ..
M. Gritti- Bayle de Venife donna le 9.
de ce mois un feftin magnifique à M.
Emo, fon prédeceffeur, qui eft encore ici,
à l'occafion de fa nouvelle dignité de Procurateur.
Tous les Miniftres des Princes
Etrangers qui réfident en cette Cour y
furent invités & s'y trouverent accompagnez
de plufieurs perfonnes de leurs
Nations , ce feftin finit par un Bal où tous
les François furent bien reçûs , & qui
dura jufqu'à quatre heures du matin.
>
1
L'on a appris du Caire la mort de fix
des vingt - quatre Beys qui gouvernent
toute l'Egypte ; les deux principaux qui
fe nommoient l'un & l'autre Ifmaël , ont
été tuez , l'un en plein Divan , l'autre en
fortant , par ordre , & à l'inftigation de
Cerkes , l'un de ces Beys ; Mehemet ,
cy-devant Grand Vifir , aujourd'hui Pacha
de ce Pays- là , qui en avoit pris quatre
fous fa protection , pour leur fauver
la vie , a été obligé de les remettre entre
I. vol. A les
1
JUIN 1724. • 1193
les mains, de ce Cerkes , qui les a fait
mourir en fa prefence . On attend tous
les jours un détail plus circonftancié de
cet évenement.
Les Conferences entre les Turcs & les
Mofcovites , au fujet des affaires de Perfe
, continuent toûjours malgré les differens
bruits qui ont couru , que non - feulement
elles étoient rompuës , & que
l'on devoit arborer inceflamment les
queues de Cheval , figne indubitable de
la guerre dans ce Pays - ci. On avoit
dit de plus que le Réfident de Moſcovie
avoit été arrêté après la Conference du
13. de ce mois. Les Conferences avoient
veritablement eu quelque interruption ,
peut- être par la nouvelle qu'on avoit eue
ici du traité d'alliance que le Czar avoit
fait à Mofcou avec l'Ambaffadeur de Tamas-
Chali , fils du Roi de Perfe .
Le 16. on tint ici un grand Confeil
chez le Grand Vifir , où le Grand- Seigneur
le trouva avec le Mufty , & plus
de quatre cents des plus confiderables perfonnages
de cet Empire , dans lequel le
premier Drogman de la Porte parla longtemps
par ordre du premier Vifir , comme
ayant affifté à toutes les Conferences ;
l'affaire étoit importante, puifqu'il s'agif
foit de décider de la guerre ou de la paix
avec le Czar. On dit que le Réſultat a
1. vol. étt
1194 MERCURE DE FRANCE.
été de laiffer les chofes fur le pied où elles
étoient , & de ſe tenir prêt en cas de rupture
de la part des Mofcovites , mais de
ne point les attaquer jufques à ce qu'ils
y donnaffent occafion par quelque acte
d'hoftilité.
Le Ministre de l'Empereur & celui
d'Angleterre virent confecutivement le
Grand Vifir au commencement de cette
année.
Ce Premier Miniftre fit inviter M.
l'Ambaffadeur de France & le Réfident
de Mofcovie pour le 17. de ce mois ; ils
y allerent l'un & l'autre ; & après une
longue converfation , il les pria à dîner
pour le 19. à fa maifon du Canal ; Mehemet
Pacha fon fils , le Capitan Pacha
ou Amiral fon gendre , & Ĉerkes Ofman
, Pacha de Vidin , qui a épouſé une
fille de Sultan Muftapha , furent du repas
, le lendemain le Grand Vifir & le
Réfident de Mofcovie expedierent des
Couriers au Czar.
Extrait d'une Lettre écrite de la Rade
d'Alger le 11. Mai 1724.
Vous fçavez , Monfieur , que les Vaiffeaux
du Roi qui portent M. Dandrezel ,
Ambaffadeur de France à la Porte , & fur
lefquels je fuis embarqué , partirent de
I. vol. Tou
UIN 1724.
1195
7.
Toulon fur la fin du mois paffé . Vous
verrez en fon temps les petites obfervations
que j'aurai faites pendant ma route
dans un Journal particulier que je vous
enverrai de Conftantinople ; mais je vais
toûjours vous marquer en chemin - faifant
les nouvelles qui ne peuvent fe
renvoyer à une autre fois .
Le 5. Mai à la pointe du jour nous
découvrîmes les côtes de Barbarie , &
nous vinmes mouiller en cette Rade vers
les trois heures après - midi , à portée du
canon de la Ville. Nous y trouvâmes une
Efcadre de 5. Vaiffeaux de Guerre Hollandois
, commandée par le Contre- Amiral
Godin. Ce General étoit arrivé deux
jours auparavant ; mais voyant que la
Ville ne répondoit ni à fon falut de 9 .
coups de canon , ni à fes fignaux , & que
d'ailleurs la nuit approchoit , il fe remit
au large , & ne jetta l'ancre que le lendemain
. Ce jour - là il envoya un Officier
à terre pour demander fi on vouloit le
recevoir & entrer en negociation . Le
Dey ou Chef de la Regence s'excufa fur
ce qu'il n'avoit perfonne auprès de lui ,
qui fçût lire la Lettre du Contre - Amiral
, que cependant les Hollandois pouvoient
defcendre ,fi bon leur fembloit. Et
comme il étoit tard , & que les portes
3. vol.
alloient
1196 MERCURE DE FRANCE.
alloient fe fermer , le Dey remit l'Ent
voyé au lendemain .
A nôtre arrivée nous vîmes paffer un
canot Hollandois , portant pavillon blanc
à l'avant. Il alloit propofer de donner des
ôtages de part & d'autre , ce qui fut executé.
La negociation ne dura pas longtemps.
L'Officier Hollandois , chargé de
traiter , ayant dit qu'il venoit propofer
la paix , le Dey répondit qu'il n'y avoit
qu'à fe conformer aux dernieres capitulations
qu'il fe fit apporter fur le champ.
Mais les Hollandois n'ayant pas pris la
précaution de mener un Drogueman
avoient été obligez de fe fervir d'un Efclave
du Dey , lequel répondit de la part
de l'Officier que les Etats d'Hollande acceptoient
le parti ; au lieu que l'Officier
prétend lui avoir feulement dit que ces
propofitions paffant fon pouvoir , il étoit
obligé de les communiquer au Contre-
Amiral .
Le lendemain 6. Mai l'Officier revint
& dit au Dey que la face des affaires ayant
changé depuis les derniers Traitez , les
Etats d'Hollande ne pouvoient y foufcrire ,
mais qu'il étoit chargé d'offrir à la Regence
une fomme d'argent. Là deffus let
Dey s'emporta, & dit qu'il ne vouloit ni
paix ni Traitez avec des gens , ( qui à ce
qu'il fuppofoit ) retractoient une parole
3..val. donJUIN
1724:
1197
donnée il y avoit 24. heures. Ce mal - entendu
a rompu la tréve & les negocia
tions.
Le 8. le Contre- Amiral Hollandois
vint rendre vifite , & prendre congé de
M. l'Ambaffadeur , & le 9. l'Efcadre
Hollandoife appareilla & mit à la voile .
-Ce jour-là , S. Ex. mit pied à terre , &
fe rendit chez le Confùl de la Nation
Françoife. On le falua en entrant dans le
Mole de cinq coups de canon. J'eus
l'honneur de l'accompagner chez le Dey.
Il lui fit fa harangue , non dans le Divan,
mais dans une galerie , affis dans un fauteuil
& couvert. J'oubliois de vous dire
que le Dey l'avoit envoyé inviter par
un Chaoux de venir chez lui . Son Ex .
parla des obligations que la République
d'Alger avoit à la France qui l'avoit fecouruë
de bled dans fes befoins , & demanda
fatisfaction de quelques infultes faites :
à nos Vaiffeaux Marchands. La réponſe
du Dey fut qu'il ne pouvoit répondre de
ce qui s'étoit paffé avant fon Gouverne
ment , mais qu'à l'avenir il auroit foin
d'empêcher ces infractions , & de faire
donner fatisfaction de celles qui pourroient
arriver. On prefenta enfuite le
Caffé , après quoi M. l'Ambaffadeur alla
voir le Palais . On nous regala cependant
, heureufement de loin , d'une fim-
1. vel.
phonie
70
1198 MERCURE DE FRANCE .
phonie du pays. On m'a afluré que ce
Dey ne fait tirer qu'un feul coup de canon
pour faluer les Envoyez du Grand
Seigneur. M. l'Ambaffadeur prit congé
du Dey vers les cinq heures, & retourna
à bord du Soliac l'un des Vaiffeaux de
1'Efcadre Françoiſe.
Vous n'en fçaurez pas davantage pour
le prefent , fi ce n'eft que nous devons
appareiller Dimanche pour Tunis. J'aurai
quelque autre choſe à vous mander d'Alger
, mais il s'en faut bien qu'en deux fois
que j'ai été à terre,j'aye pû tout ramalſer,
& mettre en ordre toutes les circonftances
que j'ai appriſes , & les obfervations
que j'ai faites. Vous trouverez cependant
des chofes affez extraordinaires ,
comme, par exemple , d'apprendre que
dans un même jour on ait élû fucceffivement
, & fait mourir fept Deys , le tout
parce que la milice n'en étoit pas contente.
La premiere fois que j'allai à terre ,
je liai converfation , d'une terraffe à l'autre
, avec une Morefque très-jolie , âgée
d'environ 18. ans ; vous jugez bien que
ne fçachant pas la Langue du pays , j'eus
recours aux fignes ; elles les entendit ,
& je compris qu'ils ne lui déplaifoient
pas , par ceux qu'elle me fit . Elle me fit
entendre que je courois rifque de me
1. vol. faire
JUIN 1724.
1199
faire canarder du Palais du Dey , je me
tournai , & me cachai de maniere qu'elle
feule pouvoit jouir de cette converfation
muette . Un de mes amis vint la troubler,
il fe mit en tiers de cette fcene muette ;
mais plus entreprenant que moi , & voulant
fe faire entendre de plus près , il
fauta fur la terraffe . Je jugeai à propos
de me retirer , & il vint me joindre un
moment après. C'étoit en plein midi , &
cette étourderie étoit capable de nous
faire des affaires ; pour la fille elle ne
couroit d'autre rifque que d'être jettée à
la mer dans un fac , comme on le fit il
y a environ trois femaines , à l'égard
d'une autre furprife en pareil cas. Je
fuis , & c.
que
Ruffie.
E Czar a fait ſon entrée publique à
Moſcou avec moins de magnificence
l'année derniere . S. M. Cz. a voulu
que tous les préparatifs , & toute la pompe
fuffent employez au Couronnement
de la Czarine , fon époufe. Nous en donnerons
une Relation exacte & circonftanciée.
On écrit de Mofcou qu'on y avoit appris
par un Exprès arrivé d'Aſtracan que
l'armée de l'Ufurpateur Miry-Mamouth
avoit été renforcée par un corps de trou-
I, Val pe
1200 MERCURE DE FRANCE.
pes du Mogol , & qu'il avoit pris fa route
du côté d'Andreof, dans le deffein , à ce
qu'on croit , de livrer le combat aux
troupes Mofcovites ou à celles du jeune
Roi de Perfe.
O
Pologne.
N écrit de Kaminiek que les Turcs
avoient conftruit un Pont fur le
Danube , & que le bruit couroit qu'ils
avoient un train d'Artillerie prêt à paffer
cette riviere . Ces Lettres ajoûtent que
les Cozaques & les Tartares de la domination
du Czar ayant fait quelques courfes
fur les Tartares qui font fous la protection
de la Couronne de Pologne , ces
derniers fe preparoient à ufer de reprefailles.
Mais que le Grand- General leur
avoit fait défendre d'executer leur deffein
pour ne point donner lieu à Sa Majefté
Czarienne de fe plaindre de la République
dans un temps où l'on traite
d'un accommodement avec ce Prince.
Les Tartares qui ont hiverné le long
du Boriftene & du Pruth fe font mis en
marche vers Bender , au nombre de quarante
mille , pour paffer en revue devant
leur Kan.
On mande de Zamoski qu'il est tombé
une fi grande quantité de grêle dans le
1. vol. PalatiJUIN
7 1201 1724
Palatinat de Belez , que tous les fruits de
la terre ont été perdus.
On apprend de Coppenhague du 30.
Mai le bruit couroit dans tous les
que
ports du Golfe de Finlande , que la flotte
du Czar fortiroit de Cronfloot & de Peterfbourg
, immediatement après le retour
de S. M. Czarienne, qu'on embarquoit
deffus dix à douze mille hommes
de troupes reglées , & qu'elle devoit faire.
voile vers les côtes de Dannemark, va
Allemagne.
Es propofitions qui ont été faites
L dans la Diette des Princes de l'Empire
, pour l'érection d'un nouvel Electorat
, n'ont pas été auffi generalement
approuvées qu'on l'avoit efperé.
}
On apprend de Berlin que le Roi de
Prufle a rendu depuis peu une Ordon, }
nance qui porte en fubftance , que quoiqu'il
foit permis à tous Marchands &
habitans de la Ville de vendre leurs Marchandifes
, & de louer leurs maisons à
qui ils jugent à propos , aux conditions
qui leur conviennent , & qu'à faute de
payement par leurs débiteurs , les Magiftrats
foient obligez fuivant les loix de i
rendre des Sentences pour les contraindre
; neanmoins S. M. avertit fes fujets
qu'à l'égard des Miniftres Etrangers qui
Je vele
1202 MERCURE DE FRANCE.
réfident auprès de fa perfonne , comme
Ambaffadeurs, Envoyez , Refidens, Com
milfaires , Agens , Secretaires d'Ambaffade
, & autres qui joüiffent du droit des
gens , elle ne juge pas à propos d'exercer
aucune jurifdiction contre eux , foit
pour dettes ou pour quelqu'autre cauſe
que ce foit , & qu'ainfi tous Bourgeois ,
Marchands & Artifans qui auront fait
credit aux Miniftres Etrangers , & qui
n'en feront pas payez , s'adrefferont inutilement
aux Jurifdictions ordinaires pour
les faire condamner , S. M. ayant défendu
aux Juges de décerner contre eux aucune
contrainte par corps ni autrement.
La Regence de l'Electorat d'Hanover
défendu fous de rigoureufes peines ,
les Prieres publiques que l'on faifoit ordinairement
dans les Eglifes , pour obte- t
nir du Ciel que les Marchandifes & les
autres effets des Vaiffeaux qui faifoient
naufrage dans l'Ocean Germanique , fuffent
jettés fur les côtes de cet Electorat,
plutôt que dans un autre endroit. Elle a
auffi declaré qu'on procederoit contre
ceux qui s'emparent de ces Marchandifes
, comme contre des Pirates , & qu'ils
feroient executez à mort fans faire grace
à qui que ce foit.
41. vol.
Gran
JUIN 1724. 1203
L
Grande- Bretagne.
E 22. Mai le Prince & la Princeffe
de Galles allerent à Richemont voir
PEclipfe du Soleil qui commença à Lon
dres à cinq heures quarante minutes
& qui finit à fept heures vingt-neuf mi
nutes.
Le 18. M. Henry Mordant , fils aîné
du feu Major General , & neveu du
Comte de Peterborough , âgé d'environ
vingt-fept ans , & qui jouiffoit de fix à
fept cens livres fterling de revenu, fe tua
d'un coup de piftolet dans fa chambre
après avoir écrit & figné fon teftament.
Son frere ayant été averti de cet accident
monta dans cette chambre , & ayant
embraffé ce frere mort, tira fon épée pour
fe tuer auffi , ce qu'il auroit executé fi un
valet qui l'avoit fuivi ne l'avoit empêché
; mais la nuit fuivante il s'abfenta
fans qu'on ait pu découvrir le lieu où il
s'eft retiré ; il a écrit cependant à quel- ·
ques- uns de fes amis qu'ils ne fuffent
points inquiets de fon fort , & qu'il n'avoit
aucun mauvais deffein .
Le 13. de ce mois le Roi prorogea
encore le Parlement jufqu'au 27. Juillet
prochain . On prefenta le même jour à
S. M. la nommée Eleonore Stewart , âgée
de près de 123. ans , étant née en 1602. a
1. voli Ken#
204 MERCURE DE FRANCE.
Kendal dans le Comté de Weftmorland ,
qui eft en bonne fanté , & qui parle avec
beaucoup de fens . Le Roi lui fit de grandes
liberalitez, & la fit conduire près de
La Paroiffe de S. Gilles .
Le fils , la fille & la niéce du Vicomte
de Townſend , Secretaire d'Etat , aufquels
on donna il y a quelques temps la
petite verole par infertion , font parfaite
ment gueris. On fit le 10. de ce mois la
même operation au Duc de Bedford &
à fa foecur.
L'entrepriſe de la pêche de la Baleine
dans le Groenland fut réfoluë le 14, de
ce mois dans une Aflemblée generale de
la Compagnie de la Mer du Sud , à la
pluralité de 804. voix contre 256 .
Hollande & Pays-Bas,
R Buys , Confeiller Penfionnaire
M de la Ville d'Amfterdam , cy -devant
Ambaffadeur de la République à la
Cour de France , a été nommé pour Envoyé
extraordinaire , Plenipotentiaire de
leurs Hautes Puiffances à la Cour de
Dannemark.
Les Lettres d'Anvers portent que les
Directeurs de la nouvelle Compagnie de
Commerce des Pays - bas avoient obtenu
un octroi du Marquis de Prié
battre des Souverains d'or.
pour faire
On écrit de la Haye du 14. de ce mois
и , дова
que
JUIN 1724. 1205
que M. de Chambery , chargé des affaires
de la Cour de France , en remettant la
Lettre fuivante aux Etats Generaux , leur
notifia le Roi fon Maître avoit nomque
mé le Marquis de Fenelon , Brigadier
de fes Armées , & Infpecteur d'Infanterie
, pour fucceder au Comte de Mor
ville.
Très-chers , grands Amis , Alliez &
Confederez.
Comme nous avons voulu , en choi
fiffant le Comte de Morville pour exercer
auprès de nous le Miniftere des affaires
Etrangeres , lui donner une marque
diftinguée de la fatisfaction que nous
avons euë de la conduite qu'il a tenuë ,
non-feulement pendant qu'il a rempli la
place de nôtre Ambaffadeur auprès de
vous , mais encore pendant le féjour qu'il
a fait à Cambrai en qualité de l'un de nos
Plenipotentiaires ; nous n'avons pas jugé
à propos de differer plus long - temps de
lui nommer un fuccefleur en la place de
nôtre Ambaffadeur , & nous avons bien
voulu vous faire part de la réfolution
que nous avons prife à cet égard : nous
vous affurons en même temps qu'ayant
toûjours pour vous la même eſtime & la
même affection , nous ferons bien aiſe
I. vol.
H de
T106 MERCURE DE FRANCE.
de vous en donner des marques en toutes
occafions. Sur ce , nous prions Dieu qu'il
vous ait , très- chers , grands Amis , Alliez
& Confederez , en fa fainte & digne
garde. Ecrit à Verfailles le 2. Juin 1724.
vôtre bon ami , Allié & Confederé. Signé
, Louis , & plus bas Phelipeaux,
Les Etats Generaux ont répondu à
cette Lettre , & témoigné que la perfonne
du Marquis de Fenelon leur feroit
très -agreable . L. H. P. ont ordonné en
même temps d'expedier les Lettres de
Recréance pour le Comte de Morville ,
& de lui envoyer le prefent ordinaire
d'une Chaîne & Medaille d'or de 6000 .
florins , qui fera remis pour cet effet entre
les mains de M. de Chamberi.
Espagne & Portugal.
E Roi d'Eſpagne a fait Capitaine General
de fes Galeres Don Jofeph de
Los Rios qui en étoit déja Gouverneur
General .
Le Colonel Don Denis Martinés de la
Vega , a été nommé Gouverneur & Capitaine
General de l'Ifle de Cuba & de la
Ville de S. Chriftophe à la Havane.
Sur le rapport qui a été fait au Roi de
la grande réuffite des Manufactures d'Etoffes
de Soye que Don Jofeph Navarro
y Noguerra a établis depuis quelque
Ι . υρί.
temps
JUIN
1207 1724.
temps dans la Ville de Valence , Sa Majeſté
lui a accordé la permiffion d'y faire
mettre l'Ecuffon des Armes de la Couronne
, & le privilege de faire débiter les
Etoffes de cette Manufacture dans toutes
les Villes du Royaume.
Les Religieux Auguſtins de la Proince
de Caftille , tinrent le fix Mai
leur Chapitre General dans la Ville de
Madrigal, où ils élurent pour leur Provincial
le Pere Pierre Manfo , Profef-
* feur dans l'Univerſité de Salamanque.
Le Roi de Portugal a nommé Viceroi
& Capitaine General des Indes Orientales
, Don Jean de Saldanha de Gama
Gentilhomme de la Chambre de l'Infant
Don Antoine , cy-devant Gouverneur &
Capitaine General de l'Ile de Madere.
Par un decret du 22. du mois paffé le
Roi d'Efpagne a donné à l'Univerfité de
Valladolid, dont il eft patron , les fameux
pâturages de Mata- Budiona dans l'Eftramadoure
, pour la dédommager des grandes
pertes qu'elle a faite , & pour la rétablir
dans cette ancienne fplendeur qui
la faifoit regarder comme la plus confiderable
du Royaume.
Le 8. Mai les Religieux de S. Jerôme
tinrent leur Chapitre à Liſbonne
dans leur Monaftere de Bethléem , &
ils élurent pour leur General le Pera
I vol Hij Fran1208
MERCURE DE FRANCE .
François de Betaucourt qui a déja exercé
cette Charge.
Italie.
' Ambaffadeur du Roi de Portugal a
L'obtenu les ornemens pontificaux du
feu Pape , & il les doit envoyer à Lif
bonne fuivant les intentions de Sa Majefté
Portugaife qui a fouhaité de les
avoir en memoire de ce que ce Souverain
Pontife a été Nonce dans fon
Royaume.
La Compagnie Orientale de Trieſte
a envoyé à Naples deux de fes Commiffionnaires
, avec ordre de faire conftruire
trois ou quatre bâtimens pour le
tranfport de fes Marchandiſes dans le
Royaume de Portugal , avec lequel elle
femble vouloir borner tout fon commerce.
Les Cardinaux enfermez au Conclave,
aujourd'hui 23. Mai font au nombre de
52. Le Cardinal Urfini eut il y a quelques
jours 14. voix , & le Cardinal Fa
broni 9.
-Les deux fils du Prince Ragotski , &
le Prince de Lichftenftein , font arrivez
de Naples à Rome pour retourner à
Vienne .
Le premier de ce mois le Senat de Venife
nomma Mrs Charles Buzzini , Louis
-. 1 , vol . Pifani .
JUIN
1724
.
1209.
Pifani , André de Legge & Jean - François
Morofini , pour aller complimenter
le nouveau Pape fur fon exaltation , avec
caracteres d'Ambaffadeurs extraordinai
res.
MORTS BAPTES MES ,
& Mariages des Pays Etrangers .
M
R Antoine Polcenigo , Evêque de
Venife, y eft mort dans le mois de
Mai , âgé de quatre- vingt ans . >
Don Jofeph François de Sampayo de
Mello , Viceroi de Goa y eft mort . Il
étoit l'onziéme donataire des Villes de
Villaflor , Xacim , Demporte , Villafboy ,
Freches Moz , Sampago , & Pareda de
Pinhaon , & des Foires & droits Royaux
de la Ville de Lofte de Montcervo. Il
étoit auffi Sergent Major de Bataille , &
Commandant des Troupes du Roi dans
la Province de Beyra.
Donna Therefe de Mendoca Mofcofo
& Borio , Marquife de Sainte Croix ,
Gouvernante des Infans , & veuve de
Don Jean Mafcarenhas , cinquiéme Comte
de Sainte Croix , & Majordome , Major
du feu Roi Don Pierre II . eft morte
à Liſbonne le 13 Avril , âgée de foixan-
.I. vol.
" Hij te- I
1210 MERCURE DE FRANCE.
te-deux années. Elle étoit fille de Don
Gafpard Fuftado de Mendoca , Mofcofo
Ozoris , Grand d'Espagne , cinquième
Marquis de Almacari , & Comte de
Montaigu.
Le 15. Mai le fils du Comte d'Albemale
fut tenu fur les Fonts de Baptême
à Londres par le Roi & la Princelle de
Galles qui le nommerent Georges , le
fecond Parain fut le Duc de Richemond.
Sebaſtien Antoine Tanara , Cardinal
Evêque d'Oftie & de Velletri , & Doyen
du Sacré College depuis le 28. Fevrier
1721. eft mort à Rome le 2. Mai , âgé
de foixante - quatorze ans , vingt - deux
jours étant né le 10. Avril 1650. le
Pape Innocent XII. l'avoit fait Cardinal
le 12. Decembre 1695. Il étoit d'une
Maifon Senatoriale de Boulogne , & le
Marquis Tanara , fon frere , a été Ambaffadeur
de la même Ville auprès du
S. Siege depuis 1691. jufqu'en 1710. il
laiffe par fa mort un cinquiéme lieu vacant
dans le Sacré College . Son corps a
été embaumé & tranfporté le fix dans
l'Eglife de Nôtre Dame de la Victoire ,
près les Termes de Diocletien , où il fut
expofé le fept fur une Eftrade fort élevée
, & entourée d'un grand nombre de
Cierges après la Meffe de Requiem
qui fut chantée par les Muficiens du Pa-
1. vol. lais
JUIN 1724 .
1218
Į
il
Mais Apoftolique , & à laquelle les differens
ordres de Prélature affifterent ,
fut inhumé dans la même Eglife .
Le Comte d'Oxford , âgé de 64. ans ,
Chevalier de l'Ordre de la Jarretiere ,
qui avoit été Grand Treforier d'Angle-
´terre , mourut à Londres le 1. de ce mois .
La Princeffe , époufe du jeune Prince
Erneft Guillaume de Brunswick- Beveren
, accoucha à Hambourg d'une Prin
ceffe , la nuit du 2. au 3. de ce mois .
A Le Pere Manuel de S. Thomas , Reli
gieux de l'Ordre de S. Auguftin , Profeffeur
en Theologie dans le College de
& Coimbre , & l'un des Surnumeraires de
l'Académie Royale de l'Hiftoire , mourut
à Lisbonne au commencement de l'au
tre mois. Don Jean Gaetan de Mello das
Povas , Gentilhomme de la Maifon du
Roi , a été defigné par l'Académie pour
le remplacer.
I. vol. Hiiij JOUR3212
MERCURE DE FRANCE.
JOURNAL DE VERSAILLES
& de Paris.
E trente Mai M. de . Wedderkop ,
LE
Dannemark , eut fa premiere audience
publique du Roi , où il fut conduit par le
Comte de Mellay , Introducteur des Ambaffadeurs
, qui étoit allé le prendre en
fon Hôtel , à Paris , dans le Caroffe du
Roi ; & après avoir été traité par les
Officiers de Sa Majefté , il fut reconduit
à Paris dans le même Carroffe avec les
ceremonies ordinaires .
Le 23. du mois dernier le Roi partit
pour la Chaffe du Cerf , du côté de Rambouillet
, S. M. avoit donné fes ordres
pour fon retour de Chaffe au Perrai ;
mais après la Chaffe finie fur les fix heures
& demie , le Roi declara qu'il ne
fouperoit point au Perray , & qu'il iroit
coucher à Rambouillet chez M. le Comte
de Toulouſe. Les Officiers de la Bouche
& du Goblet qui étoient au Perray , eurent
ordre de partir dans l'inftant pour
Rambouillet pour preparer le fouper du
Roi. Le Duc de Gefvres , Premier Gentilhomme
de la Chambre manda les Offi-
I. vol. ciers
JUIN 1724. 1213
ciers de la Chambre & de la Garderobe ,
afin qu'ils fe trouvaffent à Rambouillet
pour le coucher du Roi , ce qui fut executé.
Ces Officiers partirent & ne purent
arriver qu'à une heure & demi après
minuit , & ils trouverent le Roi couché ;
mais heureufement le fieur Mouret Porte-
Malle de Sa Majefte , qui la fuit toû
jours , fe trouva avoir dans fa Malle la
plupart des chofes dont le Roi pouvoit
avoir befoin , & remplit le fervice des
Officiers de la Chambre & de la Garderobbe
, il eut même l'honneur de veiller
Sa Majesté.
Le 13. de ce mois M. Maffei , Nonce
ordinaire du Pape , eut une audience particuliere
du Roi , dans laquelle après
ayoir fait part à S. M. de l'exaltation au
Pontificat du Cardinal Vincent Marie
Orfini , qui a pris le nom de Benoît XIII .
il lui preſenta une Lettre écrite de la
main du Pape. Il fut conduit à cette audience
par le Comte de Mellay , Introducteur
des Ambaffadeurs.
Le Duc de Richelieu a été nommé par
le Roi fon Ambaffadeur à la Cour de
l'Empereur...
Le Comte de Cambri , L'eutenant d'une
des Compagnies des Gardes du Corps
de Sa Majefté , Maréchal de Camp ,
Grand Croix , & Commandeur de l'Or-
I. vol.
HV
dre
1214 MERCURE DE FRANCE.
dre Royal & Militaire de S. Louis , a été
nommé Amballadeur de France , auprès
du Roi de Sardaigne.
Le nommé du Châtelet , fameux fcelerat
de la Bande de Cartouche , qui s'étoit
fauvé des prifons de Biceftre , a été
repris à Givet en Flandres , où il vouloit
s'engager dans le Regiment de Languedoc
, Dragons. Il eft arrivé ici aux prifons
de la Conciergerie.
3)
Le quatre Juin après midi le Roi entendit
dans la Chapelle de fon Château
de Verfailles le Sermon de l'Abbé de
Montfort , enfuite Sa Majefté affifta aux
Vêpres qui furent chantées par fa Mufique
, où l'Evêque de Mets Officia . Et le
cinq au retour de la Chapelle Sa Majefté
defcendit dans la cour de Marbre ,
où elle toucha plufieurs malades .
Il arriva le fept après midi à Verfailles
un Courier dépeché par le Cardinal
de Rohan , qui apprit qe le vingt-neuf
du mois dernier le Card nal Orfini avoit
été élu Pape du confentement unanime
de tous les Cardinaux , & qu'il avoit pris
le nom de Benoît XIII. il a foixante &
quinze ans accomplis , & il eft le plus
ancien du facré College .
M. le Maréchal de Villeroi doit reve
air inceffamment à la Cour , & il eſt
I. vol. M.
JUIN 1724.
1215
parti un Courier
vel de fon rappel.
pour lui porter la nou
Le Roi a donné à S. A. S. M. le Duc
de Bourbon la Charge de Grand- Maître ,
& Surintendant General des Poftes &
Relais de France , vacante par la mort
de feu Monfieur le Duc d'Orleans , avec
un Brevet d'affurance de cent mille écus
que ce Prince a payé à la fucceffion du
défunt.
Dans le dernier Chapitre que le General
des Chartreux a tenu à Grenoble
il a difpofé de la Charge de Prieur du
Convent de Paris , en faveur du Pere
Boyer , de celle de Prieur de Troye , en
faveur du Pere Mommonier , qui l'étoit
de Paris , & celle de Procureur de Paris
en faveur du Pere Amand , qui faifoit les
affaires de l'Ordre , & le Procureur de
Paris a été fait Prieur de Baffeville.
Le 2. de ce mois un Marchand Forain
fe tua dans la rue S. Denis , en chargeant
un de fes piftolets , qui prit feu dans le
temps qu'il le bourroit après y avoir mis
les balles.
Le Roi doit partir le 30. de ce mois
pour aller paffer quelque temps à Chan
tilly chez M. le Duc de Bourbon .
La Ducheffe d'Epernon quêta pour les
Pauvres , à Versailles , pendant la cere
H vj
I. vol.
Pau
1216 MERCURE DE FRANCE.
monie des Cordons bleus , à la place de
la Marquife de Villars , qui s'étoit fait
une contufion à la jambe.
*
M.le Comte de Champmeflin eft arrivé
à Breft le 2. de ce mois , venant des
Ifles Françoifes de l'Amerique avec l'Efcadre
qu'il commandoit , & qui étoit
parti de ce port au mois de Septembre
dernier. Le 21. S. M. l'a nommé Lieutenant
General de fes Armées Navales .
L'Abbé de Livri , Ambaffadeur du Roi
à la Cour du Roi de Portugal , eft parti
depuis peu pour le rendre à Lifbonne.
Le Comte de Broglio , Ambaſſadeur de
S. M. en Angleterre , eft parti le 15. de
ce mois pour Londres .
Le Roi a nommé le Marquis de la Baftie
pour fon Envoyé extraordinaire auprès
du Grand Duc de Tofcane.
Le Mardi treize Juin les R. Peres Jacobins
de la rue S. Jacques ont celebré
l'exaltation au Pontificat du Cardinal Orfini
, qui a été de leur Ordre , par un
Te Deum en Mufique , de la compofition
de M. Clerambaut , leur Organiſte , con .
nu par d'excellentes Cantates. M. le Cardinal
de Noailles , Archevêque de Paris
a officié à cette ceremonie , qui a été fuivie
d'un feu d'artifice , & autres marques
de réjouillances.
1. vol.
Le
JUIN 1724.
12:17
Le 15. de ce mois , Fête du S. Sacrement
, le Roi accompagné du Duc d'Orleans
, du Duc de Bourbon , & des Principaux
Officiers de S. M. fe rendit du
Château à l'Eglife de la Paroiffe de Verfailles
, & y entendit la grande Meſſe ,
après avoir affifté à la Proceffion. L'après
-midi le Roi entendit dans la Chapelle
du Château , les Vêpres chantées
par la Mufique , & le foir S. M. affifta
au Salut.
On a appris par des Vaiffeaux Portugais
, venus de Macao que Ken Ki , Empereur
de la Chine , & Souverain des
deux Tartaries Orientale & Septentrio
nale , étoit mort à Peckin le 20. Decembre
1722. âgé de 69. ans 7. mois 25 .
jours , après avoir regné près de 62. ans .
On a appris en même temps que fon quatriéme
fils , nommé Yon - Tehim , âgé de
40. ans , avoit fuccedé à tous les Etats.
Le 18. de ce mois le Roi entendit
dans la Chapelle du Château de Verfail
les , la Melle chantée par la Mufique ,
& pendant laquelle l'Evêque d'Afet prê
ta ferment de fidelité entre les mains de
S. M.
Pendant l'Octave de la Fête- Dieu , le
Roia affifté tous les jours au Salut qui
a été chanté par la Mufique.
Le 11. de ce mois l'Abbé Boucaud
A. vol. nom1218-
MERCURE DE FRANCE.
mé à l'Evêché d'Alet , fut facré dans lá
Chapelle du Seminaire de S. Sulpice , par
l'Archevêque de Narbonne , affifté des
Evêques de Vabre & de Sarlat.
Extrait d'une Lettre écrite de Rome le 29.
Mai 1724. par M. Vivant , Doyen
de S. Germain de l'Auxerrois , & Conclavifte
du Cardinal de Rohan , à M.
fon frere , Chancelier de l'Univerfité de
Paris.
V
Ous voilà content , Dieu feul nous
donne un Pape , tous les Cardinaux
infpirez ont couru à le porter fur la
Chaire de S. Pierre. Pour moi j'en ai
une veritable joye , c'eft un Saint & un
grand Saint , Religieux Dominiquain ,
penitent , priant & jeûnant fans ceffe ,
humble , populaire , prêchant par fes
exemples , & par fes difcours genereux ,
la charité même ; voilà une partie des
vertus du nouveau Pape. Sa réfiftance
fes larmes , fa pieté , & fon affabilité
dans cette premiere ceremonie , nous ont
donné un ſpectacle très- touchant ; il n'a
pas voulu être porté , felon la coutume ,
dans l'Eglife de S. Pierre ; il a retenu att
Vatican les Cardinaux Ptolomei , Jefuite
& Belluga pour lui tenir compa
gnie dans les premiers jours . Il a pris le
1. vol. 1 nom
JUIN
1219
2
1724.
nom de Benoît XIII. vous fçavez que
Benoît XI. étoit auffi Dominiquain ,
Extrait d'une autre Lettre écrite de Rome
le 30. May 1724.
Hler
le Cardinal
des Urfins fut élù
Pape , après deux mois neuf jours
de Conclave , il fut proclamé à 6. heures
du foir. Deux heures après il fut porté
jufqu'à la Porte de l'Eglife de S. Pierre ,
& voulut y entrer à pied ; il y reçût ce
qu'on appelle l'Adoration des Cardinaux
en public, Il a pris le nom de Benoît XIII
fon élection s'eft faite prefque tout d'un
coup. Les efprits qui avoient été diviſez
pendant 68. jours s'étant tous réunis
par un efpece de miracle ; lui feul s'eft
oppofé à fon élection . Il a demeuré plus
de 2. heures caché , & s'en feroit même
en fuy fi les portes du Conclave n'avoient
été fermées . Lorfqu'on l'eut trouvé
on fut obligé d'envoyer chercher le
Pere General des Dominiquains qu'il a
toûjours reconnu pour fon fuperieur
afin de l'engager à accepter la Papauté ,
ce qu'il n'a fait que par obéiffance , & en
verfant des larmes. Il venoit de faire
une neuvaine en jeûnant au pain & à
l'eau , pour obtenir de Dieu la réunion
des Cardinaux & un bon Pape. Selon toui.
vol. tes
1220 MERCURE DE FRANCE .
tes les apparences il fera un fecond Pie
V. Quand il fut queftion de le revêtir
des habits pontificaux , ayant apperçû à
fon aube une très-belle dantelle il fe recria
, & dix plufieurs fois , aux pauvres ,
aux pauvres.
C'eft le Cardinal Albani Camerlingue
, qui a toute la gloire de cette élection
, ayant 28. voix en fa difpofition , il
le propofa d'abord au Cardinal Cinfuegos
. Cette Eminence ayant donné fon
confentement , le Camerlingue alla trouver
le Cardinal de Rohan , qui donna
auffi le fien. Tous les autres Cardihaux
qui tenoient prefque tous à ces
trois chefs , concoururent fans peine.
Ainfi l'élection s'eft faite avec un confentement
general ; l'humilité eft fa vertu
favorite , & la pauvreté fait fa veritable
richelle. Il n'avoit pas même un Carroffe,
à lui. C'eft le Cardinal Marefcotti qui lui
en fourniffoit . La mortification eft en lui
dans un fouverain degré. Il a toûjours
porté la chemife de Serge , & ne mange
ni viande ni poiffon . Lorsqu'il s'eft trouve
à Rome , hors le temps du Conclave ,
il a toûjours été le premier à Matines au
Convent de la Minerve où l'on les dit à
minuit . Son logement dans ce Monaftere
confiftoit en deux Cellules , l'une où il
couchoit , & l'autre où il receyoit fes
1. val. vifiJUIN
1724. 1221
vifites. Pendant le Conclave il a dit tous
les jours fa Meffe à 4. heures du matin .
On vient de m'aflurer qu'on lui demanda
hier au foir ce qu'il fouhaitoit pour
fon fouper ; deux oeufs à la coque , répondit-
il . Les pauvres gagnent beaucoup
à fon élection . On entendit hier des grandes
acclamations dans toute la Ville , &
des cris redoublez de viva Benedette decimo
-terzo.
C'eſt le Cardinal del Giudice qui eft
Doyen du Sacré College , & le Cardinal
Paulucci , fous- Doyen. C'eft à celui ci
que le nouveau Pape avoit donné ſa voix
dans le Conclave. Les Cardinaux Buoncompagni
& Corfini vont paffer à l'ordre
des Evêques , & le Cardinal de Polignac
à celui des Prêtres.
L'élection du Cardinal Orfini qui avoit
été faite le matin , ayant été confirmée
par le fcrutin de l'après- midi , elle fut
rendue publique vers le foir ; les Cardinaux
Chefs d'Ordre , & le Cardinal Camerlingue
, précedez des . Maîtres des
Ceremonies allerent trouver ce Cardinal
pour lui annoncer l'élection qui avoit été
faite de fa perfonne pour Souverain Pontife
, & pour l'engager à l'accepter , ce
qu'il refufa pendant long- temps comme
je l'ai déja dit. Il a pris le nom de Benoît
XIII. dans l'acte d'acceptation.
1. vol. MORTS
1222 MERCURE DE FRANCE.
MORTS & MARIAGES.
L
Ouis de Bourbon , Comte de Buflel
eſt mort le 14. d'Avril 1724. au
Château de Buffel , en Auvergne , il étoit
l'aîné de la pofterité de Pierre , Baſtart
de Bourbon , qui eut pour pere Louis dé
Bourbon , Evêque & Prince de Liege ,
Prince du Sang , frere de Jean II . & de
Pierre II. Ducs de Bourbon , & pour
mere Catherine , née Duchelle de Gueldres
: ce Pierre époula Marguerite d'Alegre
, Dame de Buffel , dont il eut Suzanne
de Bourbon , mariée à Jean d'Albret
, Baron de Moifläns , Lieutenant
General reprefentant la perfonne d'Henry
d'Albret , Roi de Navarre , dans tous
les pays de fon obéïffance , chez laquelle
le Roi de Navarre , Henry IV. fut élevé
& Philippe de Bourbon , Baron de Buffel
qui époula Louiſe de Borgia , Ducheffe
de Valentinois , Comteffe de Oyois Furly
, Bretignoire & Sezenne , lors veuve
de Louis , Sire de la Trimoüille , Vicomte
de Thouars , General des Armées
du Roi Louis XII. Amiral de France ,
fille unique & heritiere du fameux Cefar
de Borgia , Duc de la Romagne , de
1. vol.
VaJUIN
3223 1724.
Valentinois & d'Urbin , & de Charlotte
d'Albret , foeur de Jean d'Albret , Roi de
Navarre ; en forte que Claude , Comte
de Buffel, fils aîné de ce mariage, ſe trouva
heritier de toutes les prétentions de
Cefar , & coufin iffu de germain deJeanned'Albret
, Reine de Navarre , mere
d'Henry IV. de S. François de Borgia' ,
Duc de Gandie , duquel font iffus les Ducs
de Gandie , & par femme les Ducs de
Medina-Sidonia & les Rois de Portugal,
d'Alfonfe II. Due de Ferarre & de Modene
, d'Anne de Ferarre , mariée aux
Ducs de Guile & de Nemour , car Cefar
étoit frere de Jean de Borgia , Duc de
Gandie , & de Lucrece de Borgia , épou
fe d'Hercule , Duc de Ferarre , & que
les defcendans de ce Claude , Comte de
Buffel fe trouvent auffi legitimement paerens
des plus grands Rois de l'Europe. Il
époufa Marguerite de la Rochefoucault ,
qui eut pour pere Antoine , Baron de
Barbefieux , General des Galeres de France
, Lieutenant General reprefentant la
perfonne du Roi François I. par tout le
Royaume , frere du Comte de la Rochefoucault
, & pour mere Antoinette d'Amboife
, foeur de Charles d'Amboiſe , Seigneur
de Chaumont , Grand- Maître Amîral
, & Maréchal de France , & de George
d'Amboife , Cardinal , premier Minif-
1. vel.
tre
1224 MERCURE DE FRANCE.
tre du Roi Louis XII . De ce mariage
nâquit Cefar de Bourbon , Comte der
Buffel , Gouverneur de Limouſiin , dont
le petit- fils a été
pere du Comte pere du
de Buffel qui vient de mourir , lequel
avoit époufé Marie Gouffier , fille du
Marquis de Thois de la Maifon des Ducs
de Rouanois , & Seigneurs de Bonivet
qui ont été Grands - Maîtres Amiraux , &
Grands Ecuyers de France , & de Marje
de Penancquet , veuve de Milord , Comté
de Pembroc , & foeur de la Ducheffe
de Prorchemont , il laiffe un fils & une
fille fort jeunes . Il avoit pour frere Antoine
de Bourbon , Comte de Chalus ,
non marié , & pour four Magdelaine de
Bourbon , époufe de Nicolas Quelen-
Stuart de Cauffade , Prince de Carency ,
Comte de la Vauguyon , Marquis de Saint
Megrin.
Le Prince de Soubife , Louis- François-
Jules de Rohan , Capitaine - Lieutenant
des Gendarmes de la Garde du Roi , &
Gouverneur des Provinces de Champagne
& Brie , en furvivance du Prince de
Rohan , fon pere , mourut à Paris de la
petite verole le 6. Mai , après huit jour
de maladie , âgé de 27. ans , & près de
quatre mois. Il demanda fon Confeffeur ,
& reçût le Viatique le Mercredi troi
fiéme , & on lui adminiftra les derniers
I. vol. SacreJUIN
1724. 1225
Sacremens le jour de la mort , qu'il reçût
avec de grands fentimens de pieté , & il
fut inhumé le lendemain au foir dans l'E
glife de la Merci , Ce Seigneur , moins,
recommandable encore par ſa haute naiffance
que par les qualitez de fon efprit
& de fon coeur, eft generalement regretté.
Il laiffe de fon mariage avec Anne - Jules-
Adelaide de Melun , quatre garçons &
une fille.
La Princeffe de Soubife , Gouvernante
des Enfans de France , en furvivance de
la Ducheffe de Vantadour , depuis le 12 .
Avril 1722. époufe du Prince de Soubife
, qui a donné lieu à l'article precedent
, mourut auffi de la petite verole le
18. Mai , âgée de 27. ans , cinq mois ,
après dix jours de maladie , n'ayant point
quitté le Prince de Soubife jufqu'aux
derniers momens de fa vie . Ces deux
illuftres morts font univerfellement regretez
de la Cour & du Public .
M. Abraham , Marquis du Quefne ,
Chevalier de Saint Louis , Lieutenant
General des Armées Navales du Roi ,
mourut le 12 de Mai , âgé de 73. ans ,
dunt il en avoit fervi 6o . avec beaucoup
de diftinction . Il étoit reconnu pour un
des plus experimentez Generaux de fon
fiecle . Il étoit neveu du feu Marquis dú
Quefne , qui a commandé les Armées
BT. I. vol, • Naya1226
MERCURE DE FRANCE..
Navales pendant le dernier fiecle. Celui
dont nous annonçons la mort avoit fervi
avec fon oncle dans toutes les expeditions
de Suede , Alger , Chio & Genne .
Havoit été Gouverneur General des
Iles Françoiſes de l'Amerique .
Le 15. mourut à Paris M. Pierre Patrice
de Feu , Seigneur de Charmois ,
Gentilhomme ordinaire du Roi , dans fa
trente-fixième année .
Le 16. Mai M. Louis Phelipeaux ,
Comte de Saint Florentin , Conſeiller du
Roi en tous fes Confeils , Secretaire d'Etat
, des Commandemens & Finances de
S. M. âgé de 18. ans , fils de M. Louis
Phelipeaux , Marquis de la Vrilliere
de Château - neuf- fous - Loire , Comte de
S. Florentin , Gouverneur de la Ville &
Pont de Gergeau , Confeiller du Roi en
tous fes Confeils , Miniftre & Secretaire
d'Etat, Commandeur des Ordres de S. M.
& de Dame Françoife de Mailli, a épousé
Demle Amelie Erneftine de Platten , âgée
de 21. ans , fille de M. Erneft , Augufte
de Platten , Comte du S. Empire , Souverain
de Hallermande , Confeiller intime
, Grand Chambellan , & Miniftre
d'Etat de S. M. Brit. Grand- Maître here
ditaire des Poftes des Eftats de Brunſwick-
Lunebourg , & de Dame Sophie Caroli
ne d'Offelen .
1 vola Le
JUIN 1227 1724-
ė
Le 17. M. Jean - Baptifte Jubert de
Bouville , Prêtre , Prieur Commanda
taire de Beaumont le Roger , mourut
âgé de 39. ans .
Le 17. Mai M. Nicolas de Lamoignon
de Bafville , Confeiller d'Etat ordinaire
, mourut à Paris dans la foixantedix
feptième année de fon âge. Il étoit
fils puîné de Guillaume de Lamoignon
Premier Prefident du Parlement , mort
le 9. Decembre 1677. Après avoir été
trois ans Intendant de la Generalité de
Poitier , il fut envoyé en Languedoc
où il a fervi le Roi pendant 33. ans
avec autant de capacité que de zele. En
1685. le feu Roi lui avoit donné une
place de Confeiller d'Etat , dont il s'étoit
démis il y a quelques années en faveur
de M. de Lamoighton de Courfon , fon
fils.
Le même jour Dame Loüife Philipine
Thomé , époufe de M. Thomas Dubois
de Fienne , Marquis de Leuville , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , &
Grand Bailly de Touraine , mourut âgée
d'environ 35. ans.
ELLe
28. M. René Boutin , Seigneur de
la Boiffiere , Driencourt ,
Driencourt , Paillart
tiembecq , & c. cy, devant Receveur General
des Finances de Picardie , âgé de
8o. ans,
1. vol.
Le
1228 MERCURE DE FRANCE.
Le 29. M. Jean Bardet , Ecuyer , Confeiller
Secretaire du Roi , honoraire , Sei
gneur de Paluault , Vaudupuy , âgé de
83. ans.
*
Le 31. Mai dernier mourut à l'âge
de 78. ans dans fon Château Differtaux
en Picardie , Daine Magdelaine Ancelin ,
veuve de Meffire Marc Philippe de Borry
, Chevalier , Seigneur Differtaux ,
Oremeaux , Treux , Buyre , Ville , Arnancourt
, Buffu , Villers S. Paul , & c .
Guidon des Gens- d'Armes de la Reine ,
Commandant du Regiment de Canaples ,
decedé le 9. Octobre 1722. Elle étoit
fille de feu M. Eftienne Ancelin , Contrôleur
General de la Maifon de la feuë
Reine Marie- Therefe d'Autriche , & de
Petronille du Four , Nourrice du feu
Roi Louis XIV . & premiere femme de
Chambre de ladite Reine , foeur de M.
Louis Ancelin , Chevalier , Seigneur de
Gournay -fur - Marne , auffi Contrôleur
General de la Maifon de la défunte Reine
, de M. Charles Ancelin , Chanoine
de l'Eglife de Paris , Abbé de S. Vincent
de Mets , & de M. Humbert Arceli
Aumônier de la feuë Reine, & Evêque
de Tulles.De fon mariage font iffus plufieurs
enfans , dont l'aîné , M. Chriftophe
de Berry , Chevalier , Seigneur Dif
fertaux , Orémeaux , &c. épousa en 1715.
** Dang I. vel,
JUIN 1724.
1229
Dame Catherine Moret de Bournonville ,
fille de M. Louis Moret de Bournonville,
Chevalier , Colonel d'un Regiment de
Dragons , & de Dame N. Duret , foeur
du Prefident de ce nom , Maître des Re-.
quêtes & Secretaire du Cabinet , decedéc
au mois de Mai 1720. dont il refte un
fils & une fille..
La Maifon de Berry , originaire d'Artois,
eft très-ancienne , puifque le premier
de ce nom , dont on ait connoiflance
, nommé dans les anciens Titres , Miles
de Berry , vivoit il y a près de 500 .
ans , fous le Regne de Philippe le Bel.
La Branche de Berry Differtaux , établie
en Picardie depuis plus de 200. ans , eft
alliée aux Maifons de Rubanpré , Saveufe
, Brouilly , & autres anciennes &
illuftres Maiſons .
Le 8. de ce mois M, Alexandre Mar,
tineau , Chevalier , Confeiller du Roi
Maître des Comptes , mourut à Paris ,
âgé de 73. ans.
Le 13. Dame Marguerite Trottant ,
veuve de M. Thomas Kerpatri , Chevalier
, Seigneur du Petit Dranci , du Plef
fis du Mée , Maître des Comptes , âgée
de 84. ans,
Le Jeudi quinziéme Juin la Compagnie
des Secretaires du Roi fit une perte
confiderable, en la perfonne de M. Loüis-
3. vol.
1
Ni1230
MERCURE DE FRANCE.
Nicolas Maillard , Ecuyer ; l'amour du
travail qui l'a toujours poffedé , fa droi
ture & fon équité le feront éternellement
regretter d'un Corps qui l'a toûjours cheri
pendant les 32. années qu'il y a été. Ses
grandes occupations ne fe bornoient pas
feulement au travail de fa Charge , il
fecouroit encore de ces lumieres plufieurs
Communautez à qui il donnoit des avis
& des confeils ; elles veulent par ce peu
de mots rendre juftice à fon merite , &
elles nous prient de le rendre public. Il
plaida avec fuccès pendant quelques années
, & dès la jeuneffe il donna des marques
de fa capacité & de fa profonde
érudition. Du Barreau il paffa dans l'étude
des affaires de la Chancellerie , aufquelles
il donna tous fes foins , après
avoir acheté une Charge de Secretaire du
Roi , à la follicitation du Chancelier Boucherat
. Le Cardinal de Coiflin qui fut
informé de fon merite , crút qu'il ne
pouvoit faire un meilleur choix , pour
remplir le pofte d'Adminiftrateur de l'Hôpital
Royal des Quinze- Vingt qu'il a
gouverné l'efpace de 20. ans avec toute
l'affection & le defintereffement poffible.
M. Claude - François Guenegaud de
Planci , Docteur de la Maifon & Societé
de Sorbonne , Abbé de Léeu Reftaunet ,
Diocéfe de Soiffons , eft mort à Paris le
1. vol. : 15•
JUIN 4724. 1231
15. de ce mois , âgé de 72. ans.
Le 16. Dame Marie le Gras , veuve
de M. Jean- Helie Leriget de la Faye ,
Capitaine au Regiment des Gardes Fran
coifes , eft morte âgée de 3 3. ans.
La nuit du 2. au 3. du mois de Juillet
le Marquis de Pelleré , Capitaine- Lieutenant
des Gendarmes de Berri , & petit-
fils de M. Dumont , Gouverneur de
Meudon , doit époufer Mile de la Chaize
, fille de feu M. le Comte de la Chaize
, ci-devant Capitaine des Gardes de la
Porte.
XXX XXXXXX
BENEFICES DONNEZ.
'Abbaye du Reconfort Ordre de
Lfaint Benoift , Dioceſe d'Autun , vacante
par le decès de la Dame de Bellebat
, a été donnée à Dame
d'Eampes , Religieufe de l'Ordre de
faint Bernard mitigé .
L'Abbaye Reguliere de Candeil , Ordre
de Citeaux , Diocêfe d'Alby , vacan
te par le decès de Dom de Brun , au
fieur Jean -Marc de Foucaud - Sabateri
Clerc tonfuré du Diocêfe de Toulouſe ,
pour la poffeder en Commende .
L'Abbaye de Perouze , Ordre de Ci-
1. vol. Iij teaux
1232 MERCURE DE FRANCE .
teaux , Diocêfe de Perigueux , vacante
par le decès du fieur de Vertillac, au
fieur Jean - François Montferrand- defaint-
Orfe , Clerc tonfuré du même Diocêfe.
L'Archevêché d'Embrun , vacant par
le decès de M. de Henin de Lietard , à
M. Pierre Tencin , Prêtre du Diocêfe
de Grenoble , à la charge de quinze cens
livres de penfions , fçavoir mille livres
pour
le fieur Maurin , Prêtre du Dioce
fe de Frejus , & cinq cens livres pour le
le fieur Verrey , Prêtre du Dioceſe du
Belley.
L'Évêché de Boulogne , vacant par le
decès de M. de Langle , à M. l'Abbé
Henriau , Prêtre du Diocêfe de Paris , à
la charge d'une penfion de cinq cens livres
pour le fieur Pignol , Prêtre du Diqcêfe
de Sarlat .
Le Prieuré Regulier de Flabas , Ordre
de faint Benoist , Dioceſe de Verdun,
vacant en Regale par le decès du dernier
Titulaire , à Dom Charles Romuald
de Reteau , Prêtre , Religieux Benedictin
, de la Congregation de faint Vannes,
Le Prieuré Regulier de faint Louis
Ordre de faint Benoist , érigé en la Ville
de Verdun , & transferé en l'Eglife de
l'Abbaye de faint Airy , dans la même
Ja vil, Ville,
JUIN 1724. 1233
Ville , vacant en Regale par le decès du
dernier Titulaire , à Dom Charles Romuald
de Reteau , le même que cydeffus.
L'Abbaye Commendataire de faint Lo,
Ordre de faint Auguftin , Diocêſe de
Coutance, vacante par le decès de M. de
Langle , Evéque de Boulogne
a été
donnée au fieur Louis de Targny , Prêtre
du Diocêfe de Noyon.
›
L'Abbaye Commendataire d'Obazine ,
Ordre de Cîteaux , Diocêfe de Limoges,
vacante par le decès du dernier Titulaire
, en faveur du fieur François de Lefscure
, Prêtre du Diocêfe d'Alby , à la
charge d'une penfion de quinze cens li
vres pour le fieur Fierre Anfelme Bail-
-lod , Prêtre du Diocêfe de Genêve.
L'Abbaye Commendataire de Barfelle,
Ordre de Cîteaux , Diocêfe de Bourges,
vacante par le decés du fieur de Brieres,
en faveur de M. Louis - Cherubim le
Bel , Evêque de Bethleem .
L'Abbaye de faint Jean de Thouars ,
Ordre de faint Benoift , Dioceſe de Poitiers
, vacante par ledecès de la Dame le
Picart derniere Titulaire , en faveur de
Dame Henriette Foucault , Religieufe
Profelle , & Grande- Prieure de ladite
Abbaye .
Le Prieuré Confiftorial de faint Sym-
I iij
I. vol.
phorien,
1234 MERCURE DE FRANCE.
phorien , Ordre de faint Auguftin ,Diocêle
d'Autun , vacant par le decès du
fieur de Senneyoy dernier Titulaire , en
faveur du fieur de Nugues, Clerc tonfuré
du Diocêfe de Langres
EDITS , ARRESTS , & c.
ARREST
RREST du 12. Fevrier. Qui fait défenfes
aux Seigneurs des Fiefs , dans la
mouvance defquels fe trouveront fituez les
Biens des Religionnaires , de les faifir feodalement
faute de Foy & Hommage , pour
Droits non payez tant qu'ils font és mains de
Sa Majefté , à peine de reftitution des Fruits ,
quinze cens livres de Dommages & Intereſts,
& de trois mille livres d'Amende .
ARREST du Confeil d'Eftat du Roy , &
Lettres Patentes fur icelui . Concernant les
Bâtimens du Roy. Du 11. Fevrier.
ARREST da 5. Mars. Pour l'agrandiflement
de la Halle aux Toiles , & pour le Commerce
defdites Toiles dans Paris.
ORDONNANCE du Roy , du 18. Mars.
Qui ordonne qu'auffi-tôt l'arrivée dans Paris,
des Chevaux venant des Pais Etrangers ou
des Provinces du Royaume , les Marchands
foient tenus d'avertir également & en même
temps
I. vol.
JUIN 1724.' 1235
temps les Grand & Premier Ecuyers , & c.
DECLARATION du Roy , concernant les
Boutiques du Palais à Paris. Donnée à Verfailles
le 10. Avril , regiftrée le 10. May au
Parlement.
ARREST du 11. Avril. Qui ordonne que
par les Sieurs Commiffaires nommez par Arrefts
du Confeil des 12. & 19. Septembre
1719. il fera procedé à la Liquidation des intereits
des fommes aufquelles auront été liquidez
les Principaux des finances des Offices
établis fur les Ports , Quays , Halles & Marchez
de la Ville de Paris.
DECLARATION du Roy , portant peine
de mort contre ceux qui feront des vols &
larcins dans les Hôtels des Monnoyes . Donnée
à Verfailles le 18. Avril. Regiftrée en la
Cour des Monnoyes le 11. May.
DECLARATION du Roy , du 21. Avril ,
enregistrée au Parlement le io . May. Portant
que la Nobleffe de Breffe , Bugey & Gex ſera
receue & admife dans le College de Mazarin.
ARREST du 23. Avril , qui ordonne que
ceux qui ont des Remboursemens à prétendre
pour raifon du Rachat du Preft & Annuel
, pourront à leur choix en faire la converfion
en Rentes Viageres de l'Edit de Janvier
1714. ou en Rentes perpetuelles au denier
cinquante , créées par Edit du mois
d'Aouft 1720.
Arreſt du 25. Avril. Portant défenſes de fai-
I. vol.
I iiij
re
1136 MERCURE DE FRANCE.
re fortir hors du Royaume les Mêtiers fervans
à la fabrique des Bas.
LETTRES Patentes , qui attribuënt au Parlement
de Paris la conno ffance de l'aſſaſſinat
du fieur de la Guillomiere & autres. Données
Verfailles le 2. May 1724. enregistrées au
Parlement le 4. Louis par la grace de Dieu
Roy de France & de Navarre. A nos amez &
feaux Confeillers, les Gens tenans nôtre Cour
de Parlement à Paris , Salut. L'affaffinat prémedité
commis au mois de Fevrier dernier
près la rue fant Antoine à Paris , dans la perfonne
du fieur de la Guillomiere , Officier fervant
dans nos Troupes , étant non ſeulement
un crime énorme par fa nature , mais même
d'une très- dangereule confequence par fes
-circonftances , Nous avons crû devoir à nos
peuples , & au bien commun de nôtre Etat
une attention particuliere pour la recherche
des coupables. Nos foins ne font pas bornez
là Nous avons cherché à en penetrer
la caufe , & Nous la trouvons dans l'impunité
qui a fuivi plufieurs crimes par les précautions
qui ont été prifes par les coupables
pour en fupprimer ou détourner les preuves .
En l'année 1718. le nommé Gazan de la Combe
fut trouvé étranglé dans la maifon de la
Barre , Lieutenant de la Conneftablie , dont
il fut informé par le Lieutenant Criminel au
Châtelet de Paris ; Le 17. Avril 1722. le corps
du fieur Sandrier Receveur general des Fi
nances de Flandres , fut trouvé dans la riviere
de Seine , percé de deux coups , dont il
fut dreffé Procès verbal par les Officiers de
la Prevôté de l'Ile de France , & le cadavre
porté & reconnu à la baffe geole du Châte-
I. vol. -let:
JUIN 1724.
1237
+
let : Peu de temps après les vendanges dernieres
, il a été informé par un Officier de
ladite Prevôté de l'ifle de France du meurtre
fait en plein jour d'un Chartier du Fermier de
la Malmaifon près le village de Ruel. Tous
ces differens crimes étant reltez fans pourſuite
, ont conduit au dernier point , l'audace de
ceux qui font capables d'en commettre de
femblables. Dans ces circonftances l'attentionque
Nous devons à la feureté publique , Nousà
engagé à donner nos ordres pour faire la
recherche des Auteurs deſdits crimes & des
preuves qui pourroient s'en recouvrer ; A
quoy ayant été procedé fuivant nos intentions,
il ne Nous relte plus qu'à réunir dans un ſeul
Tribunal l'inftruction de ces differens crimes
commencée par differens Juges , & lui attribuer
tout le pouvoir necelfaire à cet effet . A
ces cauſes , de l'avis de nôtre Confeil , Nous
avons évoqué, & par ces Preſentes fignées de`
nôtre main, évoquons toutes les procedures
faites pour raifon d s crimesci- deffus énoncez,
en quelque Jurifdiétion que ce foit , leurs
circonftances & dépendances , & vous les
renvoyons , pour à la Requête de nôtre Procureur
General , être les procedures par vous
continuées , & le procès fait & parfait en la
Chambre de la Tournelle , conjointement ou
feparément , ainfi qu'il appartiendra , à ceux
qui fe trouveront coupables defdits crimes
, leurs complices , participes & adherans ,
fuivant la rigueur de nos Ordonnances , vous
attribuant à cet effet , toute Cour , Jurifdiction
& connoillance , & icelle interdifant à
toutes nos autres Cours & Juges .
2
ARREST du 7 May , qui ordonne que les
Marchands & Voituriers par Eau de Rouen
1. vol.- I và
1238 MERCURE DE FRANCE .
à Paris , feront Porteurs d'Inventaires , affirmez
veritables , des Marchandifes dont leurs
Voitures feront chargées pour Paris , & en
feront la reprefentation aux Commis , de la
Regie des Droits rétablis pour eftre verifiez
fur leurs declarations , aux peines & amendes
y contenuës.
ARREST du 9. May , qui permet à la Compagnie
des Indes de faire entrer , vendre &
debiter dans le Royaume les Mouchoirs de
Coton , Soye & Coton , Ecorce , Soye &
Ecorce , provenans des Païs de fes Conceffions
, en obfervant par les Marchands & debitans
, les formalitez prefcrites par le prefent
Arreft,
Et renouvelle les défenfes d'introduire dans
le Royaume aucunes Toiles peintes ni autres .
prohibées.
ARREST du 9. May , concernant les Saifes
, Arrefts & Oppofitions qui ont été cidevant
faites entre les mains des Compagnies
intereffées dans les Fermes & Traitez d'Affaires
extraordinaires , leurs Directeurs &
Caiffiers , par les Croupiers- Participes &
Creanciers perfonnels d'aucuns defdits Intereffez.
ARREST du 9. May , qui proroge jufqu'au
premier Juin de l'année prochaine 1725. la
décharge des Droits des Fermes Generales
Unies , fur les Beftiaux venans des Pays Etrangers
, ou qui pafferont d'une Province dans
une autre.
Et renouvelle les défenfes d'en faire fortir
hors du Royaume.
1. vol. ARREST
JUIN
17241 1239
ARREST du même jour , portant qu'il fera
inceffamment fait ouverture d'une nouvelle
Ruë , en la Ville de Saint Denis , fous le
nom de la Ruë d'Enguyen , &c.
ARREST du 13. May , qui ordonne que
les Offices , Encheres & Surencheres qui feront
faites à l'avenir pour la revente des Domaines
engagez de Sa Majefté , ne feront reçûës
qu'en Rentes payables à Ton Domaine
par les nouveaux Engagiftes , à la charge par
eux de rembourfer en argent comptant les Finances
des anciens Engagiſtes .
ARREST du 16. May , qui ordonne à tous.
Particuliers Laïques , proprietaires de Bois
dans le département de Metz , de faire aucuns
défrichemens dans leurfdits Bois , ni de couper
aucun Arbre de Futaye , fans permiffion
de Sa Majesté.
ARREST du 21. May , qui explique les
Villes & Bourgs de la Generalité de Tours ,
lefquels Sa Majesté veut que les droits des Infpecteurs
aux Boucheries , & ceux dés Boif
fons foient continuez d'eftre perçus , & fait
défenſes à Martin Girard & à fes commis
de les percevoir dans les autres lieux de ladite
Generalité.
ARREST du 23. dudit mois , qui ordonne
que les énonciations faites par les Commiffaires
du Clergé dans les Ordonnances de liquidation
des Rentes dues par le Clergé , ne
pourront nuire aux Rentiers .
ARREST du 27. dudit mois , qui ordonne
1. vol. I vj
1240 MERCURE DE FRANCE.
que dans le premier Aouft prochain , pour
toute préfixion & délay , tous les intereffez
aux Taraitez d'Affaires extraordinaires , dont
Jes Cautions font en avance envers Sa Ma
jefté par l'arrefté de leurs Comptes , feront
tenus d'en recevoir le Rembourfemem en
Quittances de Finance au Denier Cinquante;
finon qu'ils en demeureront déchûs .
ARREST du 30. May , portant Reglement
pour la Reception des acquereurs des Offices
Municipaux.
LETTRES Patentes fur Arreft , données à
Verſailles le 3. Juin , qui reglent les Coupes
des Bois de la Maîtrife de Sezanne , les droits
des Officiers , les gages des Gardes , & ordonnent
plufieurs aménagemens dans lefdits
Bois,
ARREST du 5. Juin , portant Reglement
pour la Vente , Marque & Commerce des
Marchandifes & Etoffes venues fur les Vaif
feaux de la Compagnie des Indes.
ARREST du 20. Juin , Pour affurer l'état
des acquereurs des Rentes Viageres fur la
Compagnie des Indes.
EDIT du Roy , portant création de quatre
Intendans du Commerce. Donné au mois
de Juin 724. enregistré au Parlement le 16.
4
EDIT du Roy donné à Verſailles au mois
de Juin , enregistré au Parlement le 28. par
lequel Sa Majelté a ordonné qu'à compter du
jour de la publication de l'Edit , le denier de
la conftitution fera , & demeurera fixé dans
I. vol . toute
JUIN 1724. 1241
toute l'étendue du Royaume , à raifon du denier
trente du capital , nonobſtant tous Edits,
- Declarations , ou autres Reglemens à ce contraires
, auquels Sa Majefté a dérogé par ledit
Edit , &c.
SUPPLEMENT..
N apprend de Rome , qu'après
avoir figné l'Acte d'acceptation du
Pont ficat , les Cardinaux Pamphile &
Ottoboni conduifirent le nouveau Pape
devant l'Autel de la Chapelle de Sixte ;
il y fit une longue priere , après laquelle
il entra dans un lieu feparé où le Maître
des Ceremonies lui ôta fes habits de Cardinal
, pour le revêtir d'une foûtanne
blanche , du Rochet , du Camail , du bonnet
rouge , & des fouliers brodez d'or
avec une Croix ; après quoi il fut reconduit
devant l'Autel de la même Chapelle
, & s'étant placé fur la Chaire Pontificalè
qui y avoit été preparée , les Cardinaux
lui rendirent leurs premiers refpects
en baifant la main de Sa Sainteté ,
qui les embraffa : le Cardinal Albani ,
Camerlingue de la fainte Eglife , lui
ayant mis l'Anneau du Pefcheur au doigt,
le Cardinal Pamphile , comme Chef des
Card naux Diacres , précedé de Dom
François 1. vel.
1242 MERCURE DE FRANCE .
il
François Bofza , Chanoine de l'Eglife de
faint Pierre , & l'un des Maîtres des Ceremonies
, tenant la Croix , fe rendit vers
les fept heures du foir à la loge appellée
de la Benediction , qui eft au - dellus du
Portail , & qui a vûë fur la grande Place
de faint Pierre , & après avoir préfenté
la Croix au peuple , qui y étoit affemblé,
annonça l'élection du nouveau Pape en
ces termes : Je vous annonce une grande
joye : Nous avons un Pape , qui eft l'Eminentiffime
& Reverendiffime Seigneur,
Vincent Marie , Cardinal Orfini , Evêque
de Porto , qui a pris le nom de Bes
noift XIII. Cette nouvelle qui s'étoit déja
répandue dans la Ville , fut reçûë avec
de grandes acclamations de Vive le Pape
Benoist XIII. Et ces démonstrations de
joye furent fuivies du bruit des Tambours
& des Trompettes , de plufieurs falves
de moufqueterie des Troupes qui étoient
dans la Place , d'une décharge de l'Artillerie
du Château - Saint- Ange , & du
fon de toutes les cloches de la Ville.
Après la proclamation les deux premiers
Cardinaux Diacres , ayant ôté au Pape
le Rochet , le Camail & le Bonnet rouge
qu'on lui avoit mis deux heures auparavant
, il fut revêtu d'un Amict ,
d'une Aube , d'une Ceinture , de l'Etole ,
de la Chape Pontificale , & d'une Mitre
1. νοί.
8
de
JUIN 1724. 1243
de toile d'or : il s'affit enfuite fur l'Autel
de la même Chapelle , du côté de
l'Evangile , où les Cardinaux allerent
baifer le pied & la main de Sa Sainteté
qui les embraffa comme la premiere fois.
Cette Ceremonie finie , le Pape fut porté
dans fa Chaife par douze Eftafiers au
grand Portail de l'Eglife de faint Pierre ;
il s'y fit defcendre , & s'étant profterné
à terre , il en baifa le feuil par humilité
il alla enfuite à pied à l'Autel , où
il eut bien de la peine à arriver , tant à
caufe de la pefanteur de fes ornemens
que parce qu'il étoit fort extenué des
aufteritez qu'il a toûjours pratiquées ,
même dans le Conclave. Après avoir
fait fa priere devant l'Autel de la Confeffion
des Apôtres , dont on ôte ordinairement
la pierre benîte qui fert au Sacri
fice de la Meffe , pour y affeoir le nouveau
Pontife pendant la troifiéme Ceremonie
, dite l'Adoration , Sa Sainteté refufa
de fe placer dans un lieu fi faint ,
pour fatisfaire feulement à la neceffité
de cette Ceremonie , il fit ôter le marchepied
de l'endroit où il étoit , & le fit
mettre du côté de l'Epitre , où il reçût
pour la troifiéme fois les refpects des
Cardinaux , en prefence d'un grand nombre
de perfonnes de la premiere confideration
qu'il attendrit par fes larmes , &
qu'il
&
.1 . vol.
1244 MERCURE DE FRANCE.
qu'il toucha par cet Acte d'humilité. Le
Cardinal del Giudice entonna le Te
Deum , qui fut chanté par les Muficiens
de la Chapelle Pontificale ; & après que
ce Cantique fut achevé , le Pape ayant
donné fa Benediction à tous les Affiftans
& au peuple , il fut conduit dans fes Appartemens
du Vatican , où il fut falué en
paffant par les Ambaffadeurs & Miniftres
Etrangers. Il remercia enfuite les Cardinaux
, & les pria de le laiffer feul .
Il y eut le foir & les deux nuits fuivantes
des illuminations , & d'autres
marques de réjouiffance publique dans
toutes les rues de la Ville , & le Chateau
Saint -Ange fit tous les foirs une décharge
generale de fon Artillerie.
Le même jour de l'élection du Pape,
M. Falconieri , Gouverneur de Rome
, alla le mettre aux pieds de S. Sainteté
, pour
lui remettre le bâton , qui eſt
La
marque de fon autorité ; mais le Pape,
après une courte exhortation , lui rendit
ce bâton , & le continua dans l'exercice
de cette Charge.
Sa Sainteté a choifi pour Secretaire
d'Etat le Cardinal Paulucci , qui a déja
fait les fonctions de cette Charge fous le
Pontificat de Clement XI . Elle a continué
les Cardinaux Corradini & Olivieri
dans les fonctions de celles de Pro- Da-
I. vol. taire
JUIN 1724
1245
&
taire & de Secretaire des Brefs , qu'ils
exerçoient fous le dernier Pontificat , &
elle a nommé pour fon Maître de Chambre
M. Lercari , Genois , ci devant Gouverneur
de Benevent.
Sa Sainteté vient de défendre à tous.
les Prélats du Palais , & à tous les
Penfionnaires des Seminaires de cette
Ville , de porter des habits de foye & des
perruques , leur donnant feulement le
terme de deux mois pour laiffer croître
-leurs cheveux ..
Le nouveau Pape , pour donner des
marques de fon attachement à l'Ordre
de faint Dominique , dont il continuë de
fuivre exactement la Regle , vient d'ordonner
que les Armes de cet Ordre fe
roient mifes fousla Thiare,à côté de celles
de fa Mailon , dans tous les endroits où
l'on arbore l'écuffon des Armes du Pape.
Extrait d'une Lettre écrite de Rome le 30.
May 1724. à M. le Duc de
Noirmoutier.
, Mon-
Ne parlons point d'affaires
fieur , dans un jour qui a rempli de
joye tous les zelez Catholiques . Le Pape
qu'on vient d'élire eft un fujet qui va
renouveller les temps les plus heureux
du Chriftianifn.e. Il eft de grande condition
1246 MERCURE DE FRANCE .
tion , d'une profonde doctrine , & veritablement
Saint , n'ayant d'autre vûë que
le bien de l'Eglife & le fervice de Dieu .
Il a été fait en 24. heures d'un confentement
unanime. Enfin le Seigneur l'a
choifi , & nous avons lieu de tout efpe-
Ier. Il n'a voulu voir perfonne pendant
les trois premiers jours de fon Exaltation
, meditant le choix de fes Miniftres,
& l'établiffement de plufieurs Reglemens
, qui feront la bafe de fon gou vernement.
Nous allons voir nôtre cher
Maître devenir un nouveau S. Pie V.
qu'il imite en toutes chofes ; il n'a voulu
changer ni de nourriture ni d'habillement.
Quoique tous les Cardinaux ayent
été enfin d'accord , la verité eft que les
zelans l'ont emporté cette fois - ci fur les
autres ; mais on a eu bien de la peine à
lui faire accepter la Papauté ; je ne vous
dirai rien de plus , parce que cette Lettre
n'arrivera qu'après les Couriers extraordinaires
, & c.
Extrait d'une autre Lettre de Rome du
30. May 1724.
Enfin Dieu a eu pitié de nous , &
nous a donné un Pape. Le Cardinal
des Urfins , de l'Ordre de S. Dominique
, âgé de 75. ans , homme d'une
I. vol. vertu
JUIN 1724. 1247
vertu éminente , fut élû hier par les voeux
unanimes de tous les Cardinaux , au
Scrutin du foir. La difficulté fut grande
pour lui faire accepter cette fuprême
dignité : il pleura pendant deux heures,
il fe jetta plufieurs fois aux genoux des
Cardinaux , les embraffa en les conju→
rant , de ne point penfer à lui. On com
mençoit à defefperer de pouvoir le fle
chir , & on penfoit aux moyens de le
forcer , en rappellant les exemples marquez
dans l'Hiftoire de l'Eglife , fuivant
lefquels le Sacré College peut recourir
aux menaces de l'excommunication , les
executer même en cas d'un refus trop opiniâtre
; mais cela n'a pas été neceffaire,
le faint homme a enfin cedé dans la crainte
de defobéir à Dieu ; c'eft cette falutaire
crainte qui feule a pû le déterminer.
Il s'eft donc laiffé conduire comme
une fainte victime foumife aux volontez
du Ciel . Il a reçû les honneurs accoûtumez
du Sacré College en fondant en larmes
, & a fait pleurer tous les Cardinaux.
Il a pris le nom de Benoift XIII.
Il n'a pas voulu eftre porté felon l'ufage
dans l'Eglife de S. Pierre , ce qui fe fait
avec beaucoup de magnificence , mais il
alla à pied jufqu'à l'Autel , oû fe fait la
derniere Ceremonie , nommée Adoration.
Il y auroit cent autres particularitez à
I. vol. YOUS
1248 MERCURE DE FRANCE .
vous dire , plus édifiantes les unes que les
autres ; mais le départ précipité du Corier
, &c.
xwwd cab
Le fecond Volume de ce mois qui paroîtra
dans huit jours , contiendra un Mer
moire hiftorique au fujet de l'Exaltation
du Pape Benoist XIII. la Relation du
Couronnement de la Czarienne Imperatrice
de Ruffie , le détail de la Ceremonie
des Chevaliers du Saint- Esprit , la def
cription de la Maiſon de plaisance du
Grand- Seigneur , & autres pieces en Vers
& en Profe , qui pourront intereſſer nos
Lecteurs.
M
APPROBATION.
lû
ordre de Monfeigneur le Garde
Ides Sceaux le Mercure de France dumois
de Juin 1. vol. & j'ay crû qu'on pouvoit en
permettre l'impreffion . A Paris , le 30. Juin
3724.
HARDION.
TABLE
Des Principales Matieres , contenues
dans le 1. vol. de Juin 1724.
IECES Fugitives . Ode fur la briéveté de
la vie. ph
1939
Réponſe de M. Vergier , à M. de la Fontaine.
La vie Champêtre , Ode.
1042
1047
Lettre fur une nouvelle Traduction du Panegirique
de Trajan.
Remerciment en Vers , &c20
1053
1065
Lettre de M. de Chanfierge fur l'Extrait de fon
livre , intitulé l'Idée d'un Roi parfait. 1067
1080 Stances.
Lettre de Dom Thuillier , Benedictin , écrite
à M. de Folard , Chanoine de Nimes. 1084
Trois Rondeaux en Bouts- rimez .
Lettre fur ce qui s'eft paffé à la derniere féance
de l'Académie de Bordeaux.
IIOL
1104
L'Heureux moment , Cantate. XXIX
Difcours du Cardinal de Rohan au facré
College.
ula ,
1114
.1116
Scevola , Poëme qui a remporté le prix de
l'Académie des Jeux Floraux .
Lotterie de la Compagnie des Indes de 30000.
* billets , & c.
Eglogue.
1122
1131
Extrait du Difcours de M. Lemeri , lû à l'Académie
des Sciences fur un enfant monftrueux
, & c. 1139
Le Grenadier , Fable. 1155
Découvertes fur l'Agriculture. 1157
L'Amour & la Raifon , Fable. 1163
Eloge de D. Nicolas le Nourry. 1165
Enigmes.
1168
1 71
Nouvelles Litteraires , & c. .
Medaille frappée , &c. 1175
Académie de Caën , vers à M. l'Intendant ,
& c.
1177
Eloge funebre de M. le Duc d'Orleans. 1178
Extrait du Memoire lû par M. Petit , Medecin,
à l'Académie Royale des Sciences fur l'élevation
des liqueurs , & c.
Eclipfe totale du 22. Mai.
Spectacles.
Bons mots.
Nouvelles Etrangeres .
1180
1181
1186
1187
1190
Extraits de Lettres de Conftantinople & d'Alger.
Femme Argloife , âgée de 123. ans.
Lettre du Roi aux Etats Generaux .
1191
1203
1205
Morts , Baptêmes & Mariages des Pays Etrangers.
Journal de Verfailles & de Paris.
Mort de l'Empereur de la Chine.
1209
1212
12 17
Extraits de deux Lettres de Rome fur l'élection
du Pape,
3218
Morts & Mariages , & c.
Benefices donnez .
Edits , Arrests , & c.
Supplement , nouvelles de Rome fur l'Election
du Pape.
1222
1231
1234
1241
Fautes à corriger dans ce Livre.
1040, ligne 3. de lifez à.
Page 1047. ligne 30. Epoque , lifex Epode.
Page 131. ligne 11. voyez , lifez fuyez.
Page 1146. ligne 3. Pharinx , lifez Larynx.
Page 1148. ligne 22 Pavé , lifez Paré.
Page 111. ligne 2. raportées , lifex raportez.
Ibid. ligne 3. Pavé , lifez Paré.
Page 1175. ligne 26. fi bien , lifez très-bien .
Ibid. ligne 27. que ; ôtez ce mot.
2
Page 1199. ligne 14. en Eſpagne , lifez en
Hollande.
Page 1198 ligne 6 foliac , lifez folide.
Page 1204. ligne 5. S. Gilles , ajoûtez où elle
demeure .
La Figure des Medailles gravées doit regarder
la page 1176, du 1. vol. deJuin.
LISTE DES LIBRAIRES
qui débitent le Mercure dans les
Provinces du Royaume .
Toulouſe , chez la veuve Tene.
Bordeaux , chez N. Labottiere fils.
Et chez Charles Labottiere , l'aînée , vis - à- vis la
Bourfe.
Bordeaux , chez Chapui , fils , au Palais.
Nantes , chez Julien Maillard , & chez du Verger,
Rennes , chez Vattar.
Elois , chez Maffon.
Tours , chez Gripon ,
Rouen , chez la Veuve Herault.
Châlons-fur- Marne ; chez Seneuze.
Amiens , chez rançois , & chez Godard,
Arras , chez C. Duchamp,
Saint Malo , chez la Mare.
Poitiers , chez Faucon.
Xaintes , chez Delpech.
Orleans , chez Rouzeau .
La Rochelle , chez Desbordes.
Angers , chez Fourreau .
Caen , chez Čavelier .
Le Mans , chez Pequi :ean.
Chartres , chez Felil.
Troye , chez Fouillerot.
Rheims , chez Godard.
Dijon , chez la veuve Armil .
Beauvais , chez Courtois
Lille , chez Danel.
Verfailles , chez Pigeon.
}
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE AU ROY.
JUIN 1724 .
DEUXIEME VOLUME.
QUE COLLIGIT SPARGIT. QUÆ
A PARIS ,
( GUILLAUME CAVELIER , au Palais .
GUILLAUME CAVFLIER , fils , ruë
Chez S. Jacques , au Lys d'Or.
NOEL PISSOT, Quay desAuguftins, à la
defcente du Pont-neuf, à la Croix d'Or.
M DC C. XXIV
Avec Approbation & Privilege du Roi.
L'A
A VIS.
'ADRESSE generale pour toutes
chofes eft à M. MOREAU ,
Commis au Mercure , chez M. le Com
miffairé le Comte , vis - à- vis la Comedie
Françoife , à Paris . Ceux qui pour leur
commodité voudront remettre leurs Paquets
cachetez aux Libraires qui vendent le
Mercure à Paris , peuvent fe fervir de
cette voye pour les faire tenir.
On prie très - inftamment , quand on
adreffe des Lettres ou Paquets par la Pofte,
d'avoir foin d'en affranchir le Port ,
comme cela s'eft toûjours pratiqué , afin
d'épargner à nous le déplaifir de les
rebuter , & à ceux qui les envoyent ,
celui , non feulement de ne pas voir
paroître leurs Ouvrages , mais même de
les perdre , s'ils n'en ont pas gardé de
copie.
·
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de
la premiere main , & plus promptement
n'auront qu'à donner leurs adreffes à M.
Moreau , qui aura foin de faire leurs
ра-
quers fans perte de temps , & de les faire
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Meffageries
qu'on lui indiquera.
Le prix eft de 30. fols.
1249
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE AU ROT
JUIN
1724 .
II. VOLUME.
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
ELEGIE.
Nuit , couvre à jamais ce malheureux
féjour ,
De tes feux éternels cache ce foiblejour
,
Ne laiffes voir ici qu'horreurs & que tenebres ,
Raffemble autour de moi les cris les plus
funebres ;
2. vol.
A ij Iris "
1250 MERCURE DE FRANCE.
1
Tris , l'aimable Iris éclaire d'autres lieux ,
Et depuis que je fuis éloigné de ſes yeux ,
Les miens ne fçauroient plus fupporter la
lumiere ;
Privé de leur éclat , ma pefane paupiere ,
Ne s'ouvre feulement que pour verfer des
pleurs,
nuit , affreufe nuit , feconde mes douleurs ;
Je ne viens point chercher dans cette folitude,
A foulager l'excès de mon inquiétude ,
Loin d'Iris , ma douleur fait mes plus chers
defirs ,
Je viens me dérober à mille vains plaiſirs ,
Que la foule importune inceffamment entraîne,
Jaloux de mon devoir , je le fuis de ma peine,
Je fuis ce qui pourroit adoucir un moment ,
Les affreufes rigueurs de cet éloignement,
Je languis , je me plains du foir juſqu'à
T'Aurore ,
Et quand le jour finit mes pleurs coulent encore
,
Je fouffre inceffamment , mais eft - ce affez
fouffrir ,
Que d'être abfent d'Iris & de ne pas mourir?
2. Vol.
M. Vergier.
DESJUIN
1724.
1251
DESCRIPTION de SADI ABATH ,
Maifon de plaisance du Grand Seigneur.
Lettre écrite de Conftantinople
, par M. de V. à M. de la R. le`
20. Janvier 1724.
Ermettez-moi , Monfieur , au défaut
Pde Nouvelles publiques qui font ici
très- incertaines, de vous faire part de mes
amuſemens qui vous en ferviront peutêtre;
car tout fait plaifir aux curieux & aux
Sçavans. Comme rien ne touche ceux qui
ne font ni l'un ni l'autre, la promenade publique
dont je vais vous faire la defcription
a été une fuite de l'ambaffade deMehemet
Effendi en France. Aprés qu'il eut rendu
compte au Grand Vifir de fa miffion , il lui
fit un détail curieux des Maifons Royales
qui font aux environs de Paris . Le recit
qu'il en fit , joint à la tranquillité que la
paix de Paffarowitz avoitétabli dans cet
Empire , fit naître dans l'efprit de ce premier
Miniftre le defir de faire ici quelque
chofe de conforme à ce qui lui avoit
été rapporté. Vous jugez bien que ce ne
fut pas fans le communiquer au Grand
Seigneur.
Le Village de Ketana fut choiſi pour
2. vol. A iij l'exe
1252 MERCURE DE FRANCE.
l'execution de ce deffein ; on y va de Pera
par terre en une heure de temps . Sa fituation
eft dans un double vallon , formé
par deux chaines de montagnes , adoucies
par plufieurs petites colines qui les
joignent les unes aux autres ; une petite
riviere qui coupe ce vallon en deux moitiez
prefque égales , forme une prairie
de trois milles de long fur un mille de
large , puis va fe perdre dans la mer au
fond du port de Conftantinople , où ſe
joignant à plufieurs petits ruiffeaux qui
coulent des montagnes , elle eft connuë
fous le nom des Eaux douces , & procure
la commodité d'aller par eau à la
nade dont il eft queftion.
prome-
Le Grand Seigneur avoit un Chiflik ,
ou Maiſon de Campagne à l'entrée de ce
Village , fur le bord de cette riviere , qui
avoit été bâti dans le temps que l'on y fit
conftruire un Moulin à Papier , d'où le
Village a pris le nom de Ketana . Le
Grand Seigneur y alloit quelquefois , ou
pour voir travailler au Papier , ou pour y
voir faire l'épreuve des bombes ; car cet
endroit fervoit encore à cet ufage..
Le Grand Seigneur abandonna à fon
premier Miniftre l'execution du projet ;
celui - ci s'appliqua à le terminer en peu
de temps , il commença par faire bâtir du
côté de la mer un nouveau Chiflik
2. vol.
pour
le
JUIN 1724. 1253
fe Grand Seigneur à l'oppofite de celu
dont je viens de parler à deux milles de
diftance l'un de l'autre , & à l'endroit où
la riviere fait un coude . Lorfque l'on
vient par mer, après avoir remonté la riviere
pendant un quart d'heure , on débarque
fous un grand berceau qui fert
de premiere gallerie , le trillage qui eft
une espece de Mofaïque à jour , furmonté
d'efpace en efpace de petits Domes de
même ouvrage , eft pofé à plat fur des
pilliers qui forment des portiques quarrez
irreguliers. Ce berceau conduit dans
une grande cour , à côté de laquelle eft
le Jardin , ou plutôtun Verger quarré
dont les Vignes , les Figuiers & les Pechers
font les principaux ornemens ; cette
cour mene à un veftibule , par lequel
on va dans une grande gallerie qui a
vûë fur une autre grande cour où font les
Cuifines . Au bout de cette gallerie font
les appartemens du Grand Seigneur qui
communiquent dans celui des Sultannes
lequel , quoiqu'affez petit, fe reffent de la
magnificence du Prince par toutes les
commoditez qui s'y rencontrent . Au def
fus de cet appartement eft un Belueder ,
fermé de jaloufies , où l'on dit que
Grand Seigneur fe met quelquefois pour
voir ce qui fe paffe dans la prairie. Je
pourrois en faire une Defcription plus
2. vol. Aiij
,
le
exacte,
1254 MERCURE DE FRANCE.
exacte , ayant eu l'honneur de me trouver
à la fuite de M. l'Ambaffadeur & de
Mad l'Ambaffadrice lorfqu'ils allerent
s'y promener , accompagnez de la plupart
des François & des Françoifes qui compofent
le Corps de la Nation à Conftantinople.
Il n'y eut rien de caché pour eux
& pour leur fuite , & de plus le Boftangy
-Bachi regala leurs Excellences de Caffé
& de Sorbec dans l'appartement même
du Grand Seigneur. Ils furent fervis ainſi
que toute leur fuite par des Boftangis .
Ce Serrail a´deux iffuës de ce même
côté , l'une eft la porte du Haram , ou
appartement des femmes , laquelle eft
de bronze , d'où le Grand Seigneur peut
fortir , fans repaffer par fes appartemens,
& l'autre celle de fes appartemens , d'où
il peut fortir directement fans paffer par
celle de fon Haram . Au-deffus de la premiere
il y a une infcription en vers Arabes
& Turcs que vous trouverez traduite
en Latin dans un Memoire particulier
que je joins à ma Lettre .
En fortant de ces deux portes l'on voit
à droite un Kiosk , qui a été bâti en même
temps pour le Grand Seigneur ; quoique
je parle à une perfonne qui a une parfaite
connoiffance du Levant , l'incertitude où
je fuis , fi vous ne jugerez pas à propos
de communiquer cette Lettre à d'autres
2. vol.
perJUIN
1724. 1255
perfonnes , me fait hazarder de vous faire
la Deſcription de ce Kiosk. Il eſt conſtruit
à rez- de - chauffée , & pavé d'un très - beau
marbre. Dans le milieu eſt un baffin
quarré , auffi de marbre , plein d'eau vive
, fur les bords duquel font de petits
tuyaux de cuivre doré , qui étant à moitié
renverfez en dedans portent leurs eaux
à la piece principale qui eft dans le milieu.
Cette piece principale eft un ouvrage
rond du même marbre , élevé d'environ
deux pieds , & taillé en coquilles où
font plufieurs autres petits tuyaux de
même cuivre qui jettent l'eau en forme
de piramide jufqu'au plafond . Ce plafond
eft travaillé en cul de lampe de cuivre
doré & terminé par une groffe boulle
qui pend du milieu .
Le corps du Kiosk eft en un quarré
de marbre blanc d'environ feize toifes de
tour, élevé jufques à hauteur d'appui , &
qui n'eft difcontinué que par l'ouverture
de la porte ; dix- huit colomnes, de marbre
blanc , ornées de bazes & de chapitaux
de cuivre doré , efpacées regulie
rement, & pofées fur cet appui, foutiennent
le plafond. Ce plafond eft peint &
lambriffe à la Mofaïque , les filets qui le
forment font de bois doré . On voit par
cette difpofition que depuis l'appui jufques
au plafond tout eft à jour , & que le
Kiosk
2. vol. A v
1156 MERCURE DE FRANCE .
Kiosk fe ferme en tout ou en partie avec
des volets ou des rideaux , fuivant les faifons
. L'entablement , comme à tous les
autres bâtimens de ce pays-ci , eft en faillie
très-avancée . Le dedans eft meublé de
trois foffas à la Turque , qui font , comme
vous fçavez , des Eftrades couvertes de
riches tapis , fur lefquels font des couffins
pofez de côté fur des matelats couverts
d'étoffes de Brocard d'or . Le feuil ,
Ies jambages & le linteau de la
porte font
du mêine marbre , & au deffus , au milieu
de la frife eft une autre Infcription.
en vers Turcs , dont vous trouverez
l'interpretation dans le Memoire dont
j'ai parlé . Cette porte eft de bois de chêneà
compartiment de plaques & de filets
de bronze doré .
Lorfqu'on eft dans ce Kiosk , le dos:
tourné du côté du Chiflic , on voit à droite
unefontaine de marbre deftinée pour faire
les Ablutions avant la Priere , vous en
connoîtrez toutes les vertus par l'inſcription
dont vous trouverez la traduct on
à la fuite des autres . En face eft un canal ,
qui eft , pour ainfi dire , annoncé par le
bruit de plufieurs cafcades & jets d'eaux
de differente figure. Il a deux milles de
long fur trente pas de large, il eft revêtu
de marbre de bas en haut jufques à hauteur
de terre, il a été formé de la riviere,
2. vol. dont
JUIN 1724 . 1157
dont j'ai parlé cy-devant en réduifant , &
en redrellant fon lit dans les endroits où
il n'étoit pas regulier , ce canal fe termine
à un pont qui lui donne un juftè
point de vue. Sur le milieu du canal eft
un autre petit pont élevé de deux toifes ,
conftruit de deux mâts de navire joints
enſemble , & pofez fur deux appuis de
marbre , dans leſquels on a pratiqué un
petit efcalier. Le tout eft foutenu par une
colomne de marbre antique. Ce pont eft
remparé d'une petite balustrade , & orné
dans le milieu de deux petits Kiosks en
regard , d'où le Grand Seigneur peut voir
tirer de l'arc & les courfes du Gerid. Ce
font des courfes à Cheval , dans lefquelles
ces cavaliers fe jettent fort adroitement
des cannes , ou des rofeaux appellez
Gerids , nom Arabe qu'on donne à
une branche de palmier , taillée en maniere
de trait pour fervir à cet exercice ,
& c.
Tout ce canal eft orné des deux côtez
d'une double rangée de Platanes d'une
belle venuë qui formeront avec le temps
an couvert fuffifant pour la promenade.
Toute la prairie a été entourée de paliffades
de bois peint en rouge , foutenuës
de diftance en diftance des pilliers de
pierre de taille. On a planté dans cette
prairie une pepiniere de cinq ou fix cens
A vj
2. vol. de
1158 MERCURE DE FRANCE.
de ces mêmes arbres pour fuppléer à
ceux qui pourroient manquer le long
du canal .
J'oubliois de vous dire qu'aux deux
côtez du Kiosk , dont je viens de parler ,
on a planté de groffes pommes de buits ,
afin d'y conferver toûjours de la verdure .
M. l'Ambaffadeur de France a fort contribué
à l'embelliffement de ce lieu par
le prefent qu'il a fait au Grand Seigneur
de quarante beaux Orangers , tous portant
fruits ; ils ont été placez dans leurs caifles,
au bord du canal , des deux côtez du Kiosk .
Ce Prince pour ajoûter à la perſpective
de fon Chiflik & de fon Kiosk a
donné à fes principaux Miniftres & Officiers
le terrain des montagnes & des colines
dont j'ai parlé . Le Grand Vifir en
a fait le partage , & chaqu'un d'eux y a
fait bâtir un Kiosk. Le premier Miniftre
a commencé , tous les autres l'ont fuivi ;
' enfin il y en a actuellement plus de deux
cents , dont les dehors font peints de differentes
couleurs ; ils font diftribuez en
ligne droite des deux côtez , bâtis à micôté
, précedez & entourez de vergers
qui forment un parfaitement bel afpect .
Parmi ces Kiosks plufieurs fe diſtinguent
par leur conftruction & par la magnificence
; chacun d'eux a pour avenue
une gallerie en berceau , comme celle
I , vol. dont
JUIN 1724. 1259
dont j'ai fait la defcription , & qui fert
d'avenue au Chiflik du Grand Seigneur ,
à l'exception que ces Kiosks , étant bâtis
à mi - côté , comme j'ai déja dit , on a été
obligé de conduire ces berceaux obliquement
pour en adoucir la montée . Le Terfena
- Emini , ou l'Intendant de l'Arcenal,
eft celui qui a le plus enjolivé fa gallerie
elle eft furmontée d'une galiotte
travaillée à jour , & complette dans tou
tes fes parties ; il y fait arborer le pavillon
, & en fait tirer le canon , lorfque le
Grand Seigneur , ou fon premier Miniftre
viennent en cet endroit. Le Kiosk du
Topigi - Bachi , ou Grand-Maître d'Artillerie
eft diftingué par un canon de bois
peint en bronze qui eft au- deffus de la
porte. Les Officiers de la Fauconnerie ont
fait mettre des oifeaux au- deffus du leur ',
d'autres ont mis differents ornemens , qui
font enfemble un fort bel effet .
Le Grand Seigneur eft venu plufieurs
fois cet efté fe promener dans ce lieu de
délices , il y a paffé les Fêtes du Beyram
avec les Sultannes , tous les Kiosks furent
alors illuminez , & l'on y tira grande
quantité de fufées volantes. Il trouva enfin
ce beau lieu tellement de fon goût
qu'il en a changé le nom . Au lieu de
Ketana il a voulu qu'on l'appelle déformais
Sadi Abath ; c'eft-à-dire , féjour de
2. vol. felici
1260 MERCURE DE FRANCE.
felicité. Le Grand Vifir a même ordonné
que ceux qui le nommeroient à l'avenir
Ketana encoureroient l'amande d'un fequin
, ou d'une piftole au profit des pauvres
. Ce premier Miniftre étant tombé
lui-même dans le cas a payé l'amande
pour donner l'exemple de la foumiffion
que l'on doit aux volontez du Prince.
Croiriez- vous bien , Monfieur , que
tout ce que je viens de vous marquer ,
a été executé en moins de trois mois , &
dans l'arriere faifon . Je ne dis pas
feulement
pour ce qui concerne les bâtimens ,
mais encore pour les Arbres & les Jardinages
, quoiqu'il ait fallu défricher des
terres fteriles , & les montagnes les plus
incultes..
Il femble que les Turcs ayent changé
d'humeur & de genie , à l'occafion de ce
lieu de plaifance . Vous fçavez , Monfieur ,
qu'ils n'ont jamais été gens de promenade
, ils le font devenus ; il y a des jours ,
où ce lieu eft auffi frequenté que le Courla-
Reine , & les Champs Elifées. Les gens
du pays & les Etrangers de tout âge &
de tout fexe y vont en toute feureté , &
les Miniftres des Princes Etrangers ont la
facilité & l'agrément d'y trouver de
temps en temps le Grand Vilir , & les
autres Miniftres de la Porte toûjours de
belle
2. vol.
JUIN 1724. 1261
belle humeur , & en difpofition de leur
faire plaifir.
Il me reste à m'excufer , Monfieur ,
fur la longueur de ma Lettre. La crainte
d'être obligé d'y ajoûter encore quelque
chofe , me fait finir par les fentimens de
la parfaite confideration avec lefquels
Je fuis , &c..
Voici les principales Infcriptions qui
ont été mifes en differens endroits de lanouvelle
Maifon de plaifance du Grand-
Seigneur. Elles font tout au long dans le
Memoire dont il eft parlé cy- devant ,
mais nous avons jugé à propos de les
abreger , en retranchant fur tout plplufieurs
figures , & ce qui ne peut être
bien compris que par ceux qui fçavent
Hiftoire & les Superftitions du Mahometifme
. Nous les donnons dans la même
Traduction Latine qu'on nous a envoyé
de Conftantinople . L'original étant Turc,
mêlé d'Arabe , le Traducteur a ſans doute
fenti
que la Langue Françoife fcrupuleufe
& modefte , comme elle eft , a beaucoup
moins d'Analogie avec les Expreffions
hardies & emphatiques des Orientaux
, & qu'elle ne rendroit pas fi bien
les penfées de l'Auteur Mahometan , qui
a d'ailleurs employé le ftile poëtique dans
fa compofition.
2. vol .. IN162
MERCURE DE FRANCE.
INSCRIPTIO GYNÆCEI SADABADENSIS.
O- DEUS , aperitor januarum , aperi
nobis felicitatis januam. O DEUS integræ
potentiæ, & ubique fe extendentis Providentiæ
.
Feliciter ex hoc , Auguftiffime mi Imperator
, januâ exi , & cum maximâ magnificentiâ
& gloriâ verfus hanc domum
jucundam progredere.
Fauftam domum æftivam hanc DEUS
cultam perpetuò fervet , & cum profpes
ritate & majeftate portam tuam aperiat.
INSCRIPTIO DOMUS ASTI VÆ
SADABADENSIS .
Felicis fortunæ Princes SULTANU S
AHOMEDES III. quo regnante mundus ſecuritatis
& amoenitatis domicilium fac
tus eft & c.
Mens ejus pacis quoque tempore curas
non intermittens , Arces pro Mufulmanorum
immunitate condi curavit.
Proprium ejus quoque confilium , *
* Cet article & le fuivant contiennent l'Eloge
particulier du Grand Vifir Ibrahim Pacha
, gendre du Grand Seigneur qui porte le
nom du Patriarche , Fondateur de la Mecque
, felon les Turcs on le compare auffi
au Patriarche Jofeph qui gouvernoit l'Egypte
, & c..
2. vol.
Dei
1
JUIN 1724 . 1263
Dei favente gratiâ , civitatis Mekana
Fundatoris fynonimum , Afæphum æquantem
in Generum elegiffe.
Scilicet Imperii & populi negotiorum
Ordinatorem , Miniftrum magnanimum
fupremumque Vizirium IBRAHIM PASSAM
nobiliffimum .
Operibus ipfius quoque ornatus eft locus
hic amoeniffimus , qui SADABAD Imperatoris
adventu , eft nominatus .
>
Tali mundum exornanti Imperatori
par nemo adhuc apparuit , nec huic operi
fimile Anteceffores ejus nobiliffimi confecerunt
, & c.
Incolumen diù fummum hunc Principem
Deus fervet , & in æternum , & c.
Nobile verò ejus Afephi perfpicacitatem
æquans ingenium , quemadmodùm in ædíficii
hujus conftructione nullius admifit.
focietatem , ita quoque in Chronographici
carminis compofitione fe folum effe
optavit.
Hoc in qualibet SADABADI pariete
inſcribi juffit
FAUSTI SULTANO AHCMEDI OMINIS
SIT SADABADUS
II 34.
*
* Année de l'Hegire des Mahometans qui
répond à l'année 1721. de J. C.
2. vol.
IN1264
MERCURE DE FRANCE.
INSCRIPTIO FONTIS SADABADENSIS .
Profperitatis fluvii origo Imperiique
decus , Alexandri qualitatibus præditus
Sereniffimus SULTANUS AHCMEDES domum
hanc æftivam SADABADI palæ annu
li inftar , extrui curavit , & in illum
locum aquam invexit , cujus bibendæ defiderio
omnes flagrant creaturæ.
Scilicet talem in modum novum hung
limpida aquæ fontem conftruxit , ut tubus
ejus quafi guttermium hy dromelis
fit , & aqua quafi gutte faccareæ.
De hac bibens aquâ VEHBIUS am- ,
nem conftructionis fontis carmine fequenti
infigniit .
A QUAM VITE MUNDO DISTRIBUIT
SULTANUS AHCME DES .
1134.
* C'eſt le nom de l'Auteur des Infcriptions
2. vol.
IM:
JUIN 1724. 1265
*******************
IMPOSSIBILITEZ ,
MORALES.
Caprice au fidele Damon.
Uy , Damon , fi jamais tu fors de ma
memoire ,
Du Parnaffe François Cliton fera la gloin
La droite flaterie aux geftes compofez ,
་
Le menfonge, au coeur double , aux difcours
déguifez ,
La baffe jaloufie , au vifage perfide ,
Le fordide intereft , qui d'un regard avide
Dévore de faux biens tributaires du temps ,
Ne fe trouveront plus à la fuite des Grands .
Moins altiere au logis , ailleurs moins médifante
, ⚫
A l'égard d'un Mary , fur tout plus complaifante
.
Alix fera dans elle aimer la pieté ,
Qui fuit d'un zele amer l'âpre ſeverité ,
Dont la paix eft le fruit , dont la douceur eſt
l'ame ,
Que la raifon dirige , & qu'un faint zele enflamme
,
2. vol.
Les
1266 MERCURE DE FRANCÉ.
Les Hôtes des forefts nageront dans les mers ,
Gilot effacera Baptiſte par ſes airs ;
Le tendre Roffignof quittera fa Fauvette ,
Les prudes de ce fiecle aimeront la retraite.
On verra dans leur cours les aftres s'arrêter ,
Vers leur fource à grand bruit les fleuves remonter
;
Par l'effet furprenant d'un changement bi
zarre ,
Harpagon liberal , Felidaman avare ,
Un Poëte modefte , un jeune amant difcret ,
Une femme ceder & garder le fecret' ;
Et l'amour pour jamais exilé de la ſcene ,
Rétablir en fuyant l'honneur de Melpomene.
Tout heriffé de Grec , le fier pedant- Gorgon ,
Parlera , fans citer Ariftote & Platon ;
Et pour dire encor plus fi jamais je t'oublie ,
Si je rompt le premier ce beau noeud qui nous
lie ,
* DANDREZEL fur les coeurs perdra cet afcendant
,
Qu'il doit à fa vertu plus qu'au nom d'Intendant.
Chacun pourra conter beaucoup d'ames finceres
;
* M. Dandrezel , Intendant de Perpignan ,
à prefent Ambassadeur à Conftantinople.
JUIN 1724. 1267
Le merite honoré n'aura plus d'adverfaires ;
La Chaire & lé Barreau , plus de froids Orateurs
;
Le Pinde réformé , plus de mauvais Auteurs ,
Rimeur octogenaire avoüera fa folie ,
Hilas fera des vers inſpirez par
Thalie ,
Du F..... qui toûjours en fut favorisé
Du F..... n'aura plus ce badinage aiſé,
Noble , naïf , exact , vif, agreable , utile ,
Qui charma fi long - temps , & la Cour & la
Ville ;
On verra moins de fots inonder l'univers
Et l'envieux Codrus admirera mes vers.
Par le P. de P. J.
LA COMTESSE DE TENDE ,
NOUVELLE HISTORIQUE,
Par Madame de la Fayette .
Ademoiſelle de Stroffy , fille du
M Maréchal , & proche parente de
Catherine de Medicis , époufa , la premiere
année de la Regence de cette Rei-
2. vol.
ne,
#268 MERCURE DE FRANCE.
ne , le Comte de Tende , de la Maiſon de
Savoye , fiche , bien fait , le Seigneur de
la Cour qui vivoit avec le plus d'éclat ,
& plus propre à ſe faire eſtimer qu'à
plaire. Sa femme neanmoins l'aima d'abord
avec paffion , elle étoit fort jeune ,
il ne la regarda que comme une enfant ,
& il fut bien tôt amoureux d'un autre .
La Comteffe de Tende vive , & d'une
Race Italienne devint jalouſe : elle ne ſe
donnoit point de repos , elle n'en laiffoit
point à fon mari ; il évita fa prefence , &
ne vêcut plus avec elle , comme l'on vit
avec fa femme.
La beauté de la Comteffe augmenta ,
elle fit paroître beaucoup d'efprit, le monde
la regarda avec admiration , elle fut
occupée d'elle-même , & guerit infenfiblement
de fa jaloufie & de fa paffion .
Elle devint l'amie intime de la Princefle
de Neuchâtel , jeune, belle & veuve
du Prince de ce nom , qui lui avoit laiffé
en mourant cette Souveraineté qui la rendoit
le parti de la Cour , le plus élevé
& le plus brillant.
Le Chevalier de Navarre defcendu des
anciens Souverains de ce Royaume , étoit
auffi alors jeune , beau , plein d'efprit ,
& d'élevation ; mais la fortune ne lui
avoit donné d'autre bien que la nai Tance
; il jetta les yeux fur la Princheffe de
2. vol.
NeufJUIN
1724. 1269
Neufchatel , dont il connoiffoit l'efprit ,
comme fur une perfonne capable d'un attachement
violent & propre a faire la fortune
d'un homme comme lui . Dans cette vûë
il s'attacha à elle , fans en être amoureux ,
& attira fon inclination , il en fut fouffert
, mais il fe trouva encore bien éloigné
du fuccès qu'il defiroit . Son deffein
étoit ignoré de tout le monde , un feul
de fes amis en avoit la confidence , & cet
ami étoit auffi intime ami du Comte de
Tende ; il fait confentir le Chevalier de
Navare à confier fon fecret au Comte
dans la vûë qu'il l'obligeroit à le fervir
auprès de la Princeffe de Neufchâtel . Le
Comte de Tende aimoit déjá le Chevalier
de Navarre , il en parla à ſa femme ,
pour qui il commençoit à avoir plus de
confideration , & l'obligea en effet de
faire ce qu'on defiroit .
La Princeffe de Neufchâtel lui avoit
déja fait confidence de fon inclination.
pour le Chevalier de Navarre ; cette
Comtefle la fortifia . Le Chevalier la vint
voir , il prit des liaiſons , & des mesures
avec elle ; mais en la voyant , il pric
auffi pour elle une paffion violente ; il ne
s'y abandonna pas d'abord , il vit les obftacles
, que ces fentimens partagez entre
l'amour & l'ambition apporteroient à
fon deffein , il réfifta ; mais pour réfifter
2, vol.
il
1270 MERCURE DE FRANCE .
il ne falloit pas voir fouvent la Comteffe
de Tende , & il la voyoit tous les jours ,
en cherchant
la Princeffe de Neufchatel
;
ainfi il devint éperduement
amoureux
de la Comteffe . Il ne pût lui cacher entierement
fa paffion , elle s'en apperçût
,
fon amour propre en fut flaté , & elle
fe fentit un amour violent pour lui.
Un jour comme elle lui parloit de la
grande fortune d'époufer la Princeſſe de
Neufchatel , il lui dit en la regardant d'un
air où fa paffion étoit entierement declarée
: & croyez vous , Madame , qu'il n'y
ait point de fortune que je préferaſſe à
celle d'époufer cette Princeffe. La Comteffe
de Tende fut frappée des regards , &
des paroles du Chevalier , elle le regarda
des mêmes yeux dont il la regardoit ,
& il y eut un trouble & un filence entre
eux , plus parlant que les paroles Depuis
ce temps la Comteffe fut dans une agitation
qui lui ôta le repos ; elle fentit le
remord d'ôter à fon amie le coeur d'un
'homme qu'elle alloit époufer uniquement
pour en être aimée , qu'elle épou-
* foit avec l'approbation de tout le monde,
& aux dépens de fon élevation .
Cette trahifon lui fit horreur , la honte
& les malheurs d'une galanterie fe prefenterent
à fon efprit , elle vit l'abîme où
elle fe précipitoit , & elle réfolut de l'éviter.
Elle
JUIN 1724.
8275
Elle tint mal fes refolutions ; la Princefle
étoit prefque
déterminée à époufer
le Chevalier de Navarre ,
neanmoins elle
n'étoit pas contente de la paffion qu'il
avoit pour elle ; & au travers de celle
qu'elle avoit pour lui , & du foin qu'il
prenoit de la tromper , elle démêloit la
tiedeur de fes fentimens : elle s'en plaignit
à la Comteffe de Tende ; cette Comtelle
la raffura : mais les plaintes de Madame
de
Neufchatel
acheverent de troubler
la Comteffe ; elles lui firent voir l'étendue
de fa trahifon , qui coûteroit peutêtre
la fortune de fon Amant.
LaComteffe
l'avertit des défiances de la Princeffe
; il lui témoigna de
l'indifference
pour tout , hors d'être aimé d'elle , neanmoins
il fe
contraignit par fes ordres
& raffura fi bien la
Princeffe de Neufchatel
, qu'elle fit voir à la Comteſſe de
Tende , qu'elle étoit
entierement ſatisfaite
du Chevalier de Navarre.
>
La jaloufie fe faifit alors de la Comteffe
elle craignit que fon Amant
n'aimât
veritablement la Princeffe , elle
vit toutes les raifons qu'il avoit de l'aimer
, leur Mariage qu'elle avoit ſouhaité
lui fit honneur , elle ne vouloit
pourtant
pas qu'il le rompît & elle fe trouvoit
dans une cruelle incertitude ; elle
laiffa voir au Chevalier tous les re-
2. vol. mords B
1272 MERCURE DE FRANCE .
mords fur la Princefle de Neufchatel ,
elle refolut feulement de lui cacher fa
jaloufie , & crut en effet la lui avoir
cachée.
La paffion de la Princeffe furmonta
enfin toutes fes irrefolutions , elle fe détermina
à fon Mariage , & fe refolut de
le faire fecretement , & de ne le declarer
que quand il feroit fait.
La Comteffe de Tende étoit prête à
expirer de douleur. Le même jour qui
fut pris pour le mariage , il y avoit une
ceremonie publique , fon mari y affifta ,
elle y envoya toutes les femmes , elle fit
dire qu'on ne la voyoit pas , & s'enferma
dans fon Cabinet couchée fur un lit
de repos , & abandonnée à tout ce que
les remords , l'amour , & la jaloufie peuvent
faire fentir de plus cruel.
Comme elle étoit dans cet état , elle
entendit ouvrir une porte dérobée de fon
Cabinet , & vit paroître le Chevalier de
Navarre , paré & d'une grace au- deffus
de ce qu'elle ne l'avoit jamais vû . Chevalier
, où allez- vous , s'écria-t- elle ,
que cherchez - vous ? avez - vous perdu
la raifon ? qu'eft devenu vôtre Mariage ,
& fongez vous à ma reputation ? Soyez
en repos de vôtre reputation , Madame ,
lui répondit- il , perfonne ne le peut fçavoir
, il n'eft pas queftion de mon Ma-
2. vol. riage,
JUIN
1724.
1273
riage , il ne s'agit plus de ma fortune ,
il ne s'agit que de vôtre coeur , Madame
, & d'être aimé de vous : je renonce
à tout le refte , vous m'avez laiffé
voir que vous ne me haïffiez pas , mais
vous m'avez voulu cacher que je fuis
affez heureux pour que mon Mariage
vous faffe de la peine ; je viens vous dire
, Madame , que j'y renonce , que ce
Mariage me feroit un fupplice , & que
je ne veux vivre que pour vous : l'on
m'attend à l'heure que je vous parle
tout est prêt , mais je vais tout rompre ,
fi en le rompant je fais une chofe qui
vous foit agreable , & qui vous prouve
ma paffion.
La Comteffe fe laiffa tomber fur un
lit de repos , dont elle s'étoit relevée à
demi , & regardant le Chevalier avec
des yeux pleins d'amour & de larmes :
Vous voulez donc que je meure , lui ditelle
croyez- vous qu'un coeur puiffe
contenir tout ce que vous me faites fentir;
quitter à caufe de moi la fortune
qui vous attend ! je n'en puis feulement
fupporter la penſée : allez à Madame la
Princeffe de Neufchatel , allez à la grandeur
qui vous eft deſtinée , vous aurez
mon coeur en même temps . Je ferai de
mes remords , de mes incertitudes & de
ma jaloufie , puifqu'il faut vous l'avouer,
2. vol. Bij tout ?
1274 MERCURE DE FRANCE.
tout ce que ma foible raiſon me conſeillera
mais je ne vous verrai jamais fi
vous n'allez tout - à- l'heure achever vôtre
Mariage ; allez , ne demeurez pas un
moment , mais pour l'amour de moi , &
pour l'amour de vous - même , renoncez
à une paffion auffi déraisonnable que celle
que vous me témoignez , & qui nous
conduira peut-être à d'horribles malheurs.
Le Chevalier fut d'abord tranfporté de
joye , de fe voir fi veritablement aimé
de la Comteffe de Tende mais l'horreur
de fe donner à une autre lui revint
devant les yeux ; il pleura , il s'affligea,
il lui promit tout ce qu'elle voulut , à
condition qu'il la reverroit encore dans
ce même lieu . Elle voulut fçavoir avant
qu'il fortit , comment il y étoit entré. Il
lui dit qu'il s'étoit fié à un Ecuyer qui
étoit à elle , & qui avoit été à lui , qu'il
l'avoit fait paffer par la cour des Ecuries
où répondoit le petit degré qui menoit à
ce Cabinet , & qui répondoit auffi à la
Chambre de l'Ecuyer.
Cependant l'heure du Mariage approchoît
, & le Chevalier preffé par la Comteffe
de Tende , fut enfin contraint de
s'en aller, Mais il alla comme a ſupplice
, à la plus grande , & à la plus agreable
fortune , où un Cadet fans bien eût
Zo volu étá
JUIN 1724. 1275
été jamais élevé . La Comteffe de Tende
paffa la nuit , comme on fe le peut imaginer
, agitée par fes inquiétudes ; elle
appella fes femmes fur le matin , & peu
de temps après que fa chambre fut ou
verte , elle vit fon Ecuyer s'approcher
de fon lit , & mettre une lettre
deffus fans que perfonne s'en apperçut.
La vûe de cette lettre la troubla , & parce
qu'elle la reconnut être du Chevalier
de Navarre , & parce qu'il étoit fi
peu vrai- femblable , que pendant cette
nuit , qui devoit avoir été celle de fes
nopces , il eut eu le loifir de lui écrire
qu'elle craignit qu'il n'eut apporté , ou
qu'il ne fut arrivé quelques obftacles à
fon Mariage elle ouvrit la lettre avec
beaucoup d'émotion , & y trouva à peu
près ces paroles .
Je ne pense qu'à vous , Madame , je
ne fuis occupé que de vous ; & dans les
premiers momens de la poffeffion legitime
du plus grand parti de France , à peine
Le jour commence à paroître , que je quitte
la Chambre , où j'ai paßé la nuit , pour
vous dire que je me fuis déja repenti mille
fois de vous avoir obéy , & de n'avoirpas
tout abandonné pour ne vivre que pour
B iij Dans
vous.
2. vol.
1276 MERCURE DE FRANCE .
Cette lettre & les momens où elle étoit
écrite , toucherent fenfiblement la Comtelle
de Tende ; elle alla dîner chez la
Princeffe de Neufchatel , qui l'en avoit
priée. Son Mariage étoit declaré , elle
trouva un nombre infini de perfonnes
dans la chambre , mais fi - tôt que cette
Princeſſe la vit , elle quitta tout le monde
, & la pria de paffer dans fon Cabinet.
A peine étoient- elles affifes , que
le vifage de la Princeffe fe couvrit de
larmes . La Comteffe crut que c'étoit
l'effet de la declaration de fon Mariage ,
& qu'elle la trouvoit plus difficile à fupporter
qu'elle ne l'avoit imaginé : mais
elle vit bien- tôt qu'elle fe trompoit. Ha!
Madame , lui dit la Princeffe,, qu'ai -je
fait ? J'ai épousé un homme par paffion ,
j'ai fait un Mariage inégal , defaprouvé ,
qui m'abaiffe , & celui que j'ai preferé à
tout , en aime un autre . La Comtefle de
Tende penfa s'évancüir à ces paroles ,
elle crut que la Princeffe ne pouvoit
avoir penetré la paffion de fon mari fans
en avoir auffi démêlé la caufe , elle ne
put répondre. La Princeffe de Navarre ,
on l'appella ainfi depuis fon Mariage , n'y
prit pas garde ; & continuant M. le
Prince de Navarre , lui dit- elle , Madame
, bien loin d'avoir l'impatience , que ,
lui devoit donner la conclufion de notre
I. vol.
›
MaJUIN
1724. 1277
Mariage , fe fit attendre hier au foir , il
vint fans joye , l'efprit occupé & embar
raffé , il eft forti de ma chambre à la
pointe du jour fur je ne fçai quel pretexte
. Mais il venoit d'écrire , je l'ai
connu à ſes mains . A qui pouvoit - il
écrire qu'à une Maîtrelle ? pourquoi fe
faire attendre , & dequoi avoit-il l'ef
prit embarraſſe?
L'on vint dans le moment interrompre
cette converfation , parce que
la
Princeffe de Condé arrivoit : la Princeffe
de Navarre alla la recevoir , & la
Comteffe de Tende demeura hors d'ellemême.
Elle écrivit dès le foir au Prince
de Navarre , pour lui donner avis
des foupçons de fa femme , & pour l'obliger
à fe contraindre. Leur paffion ne
fe ralentit pas par les perils & par les
obftacles ; la Comtelle de Tende n'avoit
-point de repos , & le fommeil ne venoit
plus adoucir fes chagrins . Un matin ,
après qu'elle eut appellé fes femmes , fon
Ecuyer s'approcha d'elle , & dui dit toutbas
que le Prince de Navarre étoit dans
fon Cabinet , & qu'il la conjuroit qu'il
lui put dire une choſe qu'il étoit abfolument
neceffaire qu'elle fceut. L'on cede
aifément à ce qui plaît , la Comtelle
fçavoit que fon mari étoit forti , elle dit
qu'elle vouloit dormir , & dit à fes fem-
Giiij mes 2. vol.
1278 MERCURE DE FRANCE.
mes de refermer fes portes , & de ne
point revenir qu'elle ne les appellât.
Le Prince de Navarre entra par ce Cabinet
, & ſe jetta à genoux devant fon
lit. Qu'avez- vous à me dire ? lui ditelle
. Que je vous aime , Madame , que
je vous adore , que je ne fçaurois vivre
avec Madame de Navarre ; le defir de
vous voir s'eft ſaiſi de moi ce matin avec
une telle violence , que je n'ai pû y refifter
: Je fuis venu ici au hazard de tout
ce qui pourroit en arriver , & fans efperer
même de vous entretenir . La Comteffe
le gronda d'abord de la commettre
fi legerement , & enfuite leur paffion les
conduifit à une converfation fi longue
que le Comte de Tende revint de la
Ville. Il alla à l'appartement de fa femme
, on lui dit qu'elle n'étoit pas éveillée
; il étoit tard , il ne laiffa pas d'entrer
dans fa chambre , & trouva le Prince
de Navarre à genoux devant fon lit,
comme il s'étoit mis d'abord . Jamais
étonnement ne fut pareil à celui du Comte
de Tende , & jamais trouble n'égala
celui de fa femme : le Prince de Navar-
-re conferva feul de la prefence d'efprit ,
& fans fe troubler ni fe lever de la place
: venez , venez dit-il au Comte de
Tende , m'aider à obtenir une grace que
1. vol.
›
je
JUIN 1724.
1279
je demande à genoux , & que
refuſe.
l'on me
Le ton & l'air du Prince de Navarre
fufpendit l'étonnement du Comte de
Tende. Je ne fçai , lui répondit - il du
même ton qu'avoit parlé le Prince , fi
une grace que vous demandez à genoux
à ma femme , quand on dit qu'elle dort,
& que je vous trouve feul avec elle , &
fans caroffe à ma porte , fera de celles
que je fouhaiterois qu'elle vous accorde.
Le Prince de Navarre raffuré , & horsde
l'embarras du premier moment , fe
leva , s'affit avec une liberté entiere , &
la Comteffe de Tende tremblante &
éperduë , cacha fon trouble par l'obfcurité
du lieu où elle étoit . Le Prince de
Navarre prit la parole , & dit au Comte
: je vais vous furprendre . vous m'allez
blâmer , mais il faut neanmoins me
fecourir. Je fuis amoureux & aimé de la
plus aimable perfonne de la Cour , je me
dérobai hier au foir de chez la Princeffe
de Navarre & de tous mes gens , pour
aller à un rendez- vous , où cette perfonne
m'attendoit . Ma femme , qui a déja
démêlé que je fuis occupé d'autre
chofe que d'elle , & qui a de l'attention
à ma conduite , a feû par mes gens que
je les avois quitté ; elle eft dans une jaloufie
, & un defefpoir dont rien n'ap-
BY proche
är vol.
>
1280 MERCURE DE FRANCE:
proche. Je lui ai dit que j'avois paffé
les heures , qui lui donnoient de l'inquié
tude , chez la Marêchale Saint André ,
qui eft incommodée , & qui ne voit
prefque perfonne ; je lui ai dit que Madime
la Comteffe de Tende yy étoit feule,
& qu'elle pouvoit lui demander , ſi elle
ne m'y avoit pas vû tout le foir . J'ai pris
le parti de venir me confier à Madame
la Comteffe : Je fuis allé chez la Chaſtre,
qui n'eſt qu'à trois pas d'ici , j'en fuis
forti , fans que mes gens m'ayent vû , &
on m'a dit que Madame étoit éveillée ;
je n'ai trouvé perfonne dans fon antichambre
, & je fuis entré hardiment.
Elle me refufe de mentir en ma faveur,
elle dit qu'elle ne veut pas trahir fon
amie , & me fait des reprimandes trèsfages
je me les fuis fait à moi -même
inutilement. Il faut ôter à Madame la
Princeffe de Navarre , l'inquiétude &
la jaloufie où elle eft , & me tirer du
mortel embarras de fes reproches.
La Comteffe de Tende ne fut gueres
moins furpriſe de la prefence d'efprit du
Prince , qu'elle l'avoit été de la venuë
de fon mari ; elle fe raffura , & il ne demeura
pas le moindre doute au Comte. II
fe joignit à fa femme , pour faire voir au
Prince l'abifme des malheurs où il s'alloit
plonger , & ce qu'il devoit à cette
Prin- 2. vol.
JUIN 1724.
1281
Princeffe : la Comteffe promit de lui dire
tout ce que vouloit fon mari .
Comme il alloit fortir , le Comte l'arrêta
: pour récompenfe du fervice que
nous vous allons rendre aux dépens de
la verité , apprenez- nous du moins quelle
eft cette aimable Maîtreffe , il faut que
ce ne foit pas une perfonne fort eftimable
de vous aimer , & de conferver avec
vous un commerce , vous voyant embarqué
avec une perfonne auffi belle que
Madame la Princeffe de Navarre , vous
la voyant époufer , & voyant ce que vous
lui devez Il faut que cette perfonne
n'ait ni efprit , ni courage , ni délicateſſe ;
& en verité elle ne merite pas que vous
troubliez un auffi- grand bonheur que le
vôtre , & que vous vous rendiez fi in
grat & fi coupable. Le Prince ne fceut
que répondre il feignit d'avoir hâte. Le
Comte de Tende le fit fortir lui- même
afin qu'il ne fut pas vû.
;
La Comteffe demeura éperdue du ha
zard qu'elle avoit couru , des reflexions
que faifoient faire les paroles de fon mari
, & de la vûë des malheurs où fa paffion
l'expofoit ; mais elle n'eut pas la
force de s'en dégager. Elle continua fon
commerce avec le Prince , elle le voyoit
quelquefois par l'entremife de la Lande
fon Ecuyer. Elle fe trouvoit & eftoit
I. vol. B vj en
1282 MERCURE DE FRANCE.
en effet une des plus malheureufes perfonnes
du monde , la Princeffe de Navarre
lui faifoit tous les jours confidence
d'une jaloufie , dont elle étoit la cauſe ;
cette jaloufie la penetroit de remords ;
& quand la Princeffe de Navarre étoit
contente de fon mari , elle- même étoit
penetrée de jaloufie à fon tour.
Il fe joignit un nouveau tourment à
ceux qu'elle avoit déja : le Comte de
Tende devint auffi amoureux d'elle , que
fi elle n'eut point été fa femme , il ne la
quittoit plus , & vouloit reprendre tous
fés droits méprifez.
La Comtelle s'y oppofa avec une force
& une aigreur , qui alloit jufqu'aa
mépris prévenue pour le Prince de Navarre
, elle étoit bleffée & offenfée de
toute autre paffion que de la fienne. Le
Comte de Tende fentit fon procedé dans
toute fa dureté , & picqué juſqu'au vif,
il l'affura qu'il ne l'importuneroit de fa
vie , & en effet il la laiffa avec beaucoup
de fechereffe.
La Campagne s'approchoit , le Prince
de Navarre devoit partir pour l'Armée ,
la Comteffe de Tende commença à fentir
les douleurs de fon abfence , & la
crainte des perils où il feroit expofé ;
elle refolut de fe dérober à la contrainte
de cacher fon affliction , & prit le parti
d'aller 2. vol.
JUIN 1724.
1283
d'aller paffer la belle faifon dans une
Terre qu'elle avoit à trente lieuës de
Paris.
Elle executa ce qu'elle avoit projetté,
leur adieu fut fi douloureux , qu'ils en
devoient tirer l'un & l'autre un mauvais
augure . Le Comte de Tende demeura
auprès du Roy , où il étoit attaché
par la Charge.
La Cour devoit s'approcher de l'Armée:
la Maifon de Madame de Tende n'en étoit
pas bien loin , fon mari lui dit qu'il y feroit
un voyage d'une nuit feulement ,
pour des ouvrages qu'il avoit commencez.
Il ne voulut pas qu'elle put croire
que c'étoit pour la voir ; il avoit contre
elle tout le dépit que donnent les paffions.
Madame de Tende avoit trouvé
dans les commencemens le Prince de Navarre
fi plein de refpect , & elle s'étoit
fentie tant de vertu , qu'elle ne s'étoit
défiée ni de lui , ni d'elle - même . Mais le
temps & les occafions avoient triomphe
de fa vertu & du refpect , & peu de
temps après qu'elle fut chez elle , elle
s'apperçut qu'elle étoit groffe. Il ne faut
que faire reflexion à la reputation qu'elle
avoit acquife , & conſervée , & a létat
où elle étoit avec fon mari , pour juger:
de fon defefpoir . Elle fut preffée plufieurs
fois d'attenter à fa vie ; cependant
2. vol. elle
1284 MERCURE DE FRANCE.
elle conçût quelque legere efperance fur
le voyage que fon mari devoit faire auprès
d'elle , & réfolut d'en attendre le
fuccès. Dans cet accablement elle eut encore
la douleur d'apprendre que la Lande
qu'elle avoit laiffé à Paris pour les Lettres
de fon Amant & les fiennes , étoit
mort en peu de jours , & elle fe trouvoit
dénuée de tout fecours , dans un
temps où elle en avoit tant de befoin.
Cependant l'armée avoit entrepris un
fiege. Sa paffion pour le Prince de Navarre
lui donnoit de continuelles craintes
, même au travers des mortelles horreurs
dont elle étoit agitée... 1
Ses craintes ne fe trouverent que trop
bien fondées ; elle reçût des Lettres de
l'armée , elle y apprit la fin du fiege
mais elle apprit auffi que le Prince de
Navarre avoit été tué le dernier jour ;
elle perdit la connoiffance & la raifon ;
elle fut plufieurs fois privée de l'un &
de l'autre cet excès de malheur lui paroiffoit
dans des momens une espece de
confolation , elle ne craignoit plus rien
pour fon repos , pour la réputation , ni
pour fa vie , la mort feule lui paroiffoit
defirable ; elle l'efperoit de fa douleur ,
où étoit réfoluë de fe la donner. Un refte
de honte l'obligea à dire qu'elle fentoit
des douleurs exceffives , pour donner un
2. vol.
preJUIN
1724. 1285
prétexte à fes cris , & à fes larmes . Si
mille adverfitez la firent retourner fur
elle-même , elle vit qu'elle les avoit
meritées , & la nature & le Chriftianif
me la détournerent d'être homicide d'ellemême
, & fufpendirent l'execution de ce
qu'elle avoit réfolu.
Il n'y avoit pas long- temps qu'elle
étoit dans ces violentes douleurs ; lorfque
le Comte de Tende arriva , elle
croyoit connoître tous les fentimens que
fon malheureux état lui pouvoit infpirer
, mais l'arrivée de fon mari lui donna
encore un trouble & une confufion qui
lui fut nouvelle . Il fçût en arrivant
qu'elle étoit malade ; & comme il avoit
toûjours confervé des mefures d'honnêtetez
aux yeux du public & de fon domeftique
, il vint d'abord dans fa chambre
; il la trouva comme une perfonne
hors d'elle- même , comme une perfonne
égarée , & elle ne pût retenir fes larmes ,
qu'elle attribuoit toûjours aux douleurs
qui la tourmentoient . Le Comte de Tende
touché de l'état , où il la voyoit , s'at
tendrit pour elle , & croyant faire quelque
diverfion à fes douleurs , il lui parla
de la mort du Prince de Navarre , & de
l'affliction de fa femme.
Celle de Made de Tende ne pût réfifter
à ce difcours ; fes larmes redouble-
2. vol.
rent
1286 MERCURE DE FRANCE.
' rent d'une telle forte , que le Comte de
Tende en fut furpris , & prefque éclairé,
il fortit de la chambre plein de trouble &
d'agitation ; il lui fembla que fa femme
n'étoit pas dans l'état que caufent les douleurs
du corps ; ce redoublement de larmes
, lorfqu'il lui avoit parlé de la mort
du Prince de Navarre , l'avoit frapé , &
tout d'un coup l'avanture de l'avoir trouvé
à genoux devant fon lit fe prefenta
à fon efprit ; il fe fouvint du procedé
qu'elle avoit eu avec lui , lorfqu'il avoit
voulu retourner à elle , & enfin il crat
voir la verité ; mais il lui reftoit neanmoins
ce doute que l'amour propre nous
laiffe toûjours , pour les chofes qui coutent
trop cher à croire.
Son defeſpoir fut extrême , & toutes
fes penfées furent violentes ; mais comme
il étoit fage , il retint fes premiers mouvemens
, & réfolut de partir le lendemain
à la pointe du jour fans voir fa
femme , remettant au temps à lui donner
plus de certitude , & à prendre fes réfolutions.
Quelque abîmée que fut Made de Tende
dans fa douleur , elle n'avoit pas laiffé
dé s'appercevoir
du peu de pouvoir qu'el
le avoit eu fur elle même , & de l'air
dont fon mari étoit forti de fa chambre ;
elle fe douta d'une partie de la verité, &
2. vol.
JUIN 1724
1287
n'ayant plus que de l'horreur pour fa
vie , elle fe réfolut de la perdre d'une
maniere qui ne lui ôtat pas l'efperance
, de l'autre.
Après avoir examiné ce qu'elle alloit
faire, avec des agitations mortelles , penetrée
de ſes malheurs , & du repentir de
fa vie , elle fe détermina enfin à écrire
ces mots à fon mari.
1
Cette Lettre me va couter la vie , mais «
je merite la mort , & je la defire , je «
fuis grofle , telu qui eft la caufe de «
mon malheur n'eft plus au monde auffi «
bien que le feul homme, qui fçavoit nôtre
commerce , le public ne l'a jamais
foupçonné,j'avois réfolu de finir ma vie
par mes mains ; mais je l'offre à Dieu , «
& à vous pour l'expiation de mon crime, <<
je n'ai pas voulu me deshonorer aux yeux «
du monde, parce que ma réputation vous «
regarde , confervez- la pour l'amour de «<-
vous; je vais faire paroître l'état , où je «
fuis , cachez- en la honte , & faites- moi «
perir quand vous voudrez , & comme «
vous le voudrez . «
Le jour commençoit à paroître , lorfqu'elle
eut écrit cette Lettre , la plus
difficile à écrire qui ait peut- être jamais
été écrite à elle la cacheta , fe mit à la
fenêtre , & comme elle vit le Comte de
Tende dans la Cour prêt à monter en ca-
2. vol . roffe
1188 MERCURE DE FRANCE.
roffe , elle envoya une de fes femmes la
lui porter , & lui dire qu'il n'y avoit rien
de preffé , & qu'il la lût à loifir . Le Comte
de Tende fut furpris de cette Lettre ,
elle lui donna une forte de preffentiment,
non pas de tout ce qu'il y devoit trouver
; mais de quelque chofe qui avoit raport
à ce qu'il avoit penfé la veille. Il
monta feul en caroffe , plein de trouble ,
& n'ofant même ouvrir la Lettre , quelque
impatience qu'il eut de la lire , il la
lût enfin , & apprit fon malheur ; mais
que ne penfa- t'il point après l'avoir lûë ,
s'il eut eu des témoins , le violent état
où il étoit , l'auroit fait croire privé de
raifon , ou prêt de perdre la vie. La jaloufie
& les foupçons bien fondez preparent
d'ordinaire les maris à leurs malheurs
, ils ont même toûjours quelques
doutes , mais il n'ont pas cette certitude
que donne l'aveu qui eft au- deffus de nos
lumieres.
Le Comte de Tende avoit toûjours
trouvé fa femme très aimable , quoiqu'il
ne l'eut pas également aimée ; mais elle
lui avoit toûjours paru la plus eftimable
femme qu'il eut jamais vûë ; ainfi il n'avoit
pas moins d'étonnement que de fureur
, & au travers de l'un & de l'autre
il fentoit encore malgré lui une douleur ,
où la tendreffe avoit quelque part .
2. vol. Il
JUIN 1724.
1289
Il s'arrêta dans une Maifon qui fe trouva
fur fon chemin , où il paflà pluſieurs
jours , agité , & affligé comme on peut
fe l'imaginer , il penfa d'abord tout ce
qu'il étoit naturel de penfer en cette occafion
, il ne fongea qu'à faire mourir fa
femme , mais la mort du Prince de Navarre
, & celle de la Lande qu'il reconnut
aisément pour le confident , ralentit
un peu fa fureur. Il ne douta pas que fa
femme ne lui eut dit vrai , en lui difant
que fon commerce n'avoit jamais été
foupçonné ; il jugea que le mariage du
Prince de Navarre pouvoit avoir trompé
tout le monde , puifqu'il avoit été trompé
lui- même. Après une conviction fi
grande que celle qui s'étoit prefentée à
fes yeux , cette ignorance entiere du public
pour fon malheur lui fut un adoucif
fement ; mais les circonftances , qui lui
faifoient voir à quel point , & de quelle
maniere il avoit été trompé , lui perçoient
le coeur , & il ne refpiroit que la
vangeance il penfa neanmoins que s'il
faifoit mourir fa femme , & que l'on
s'apperçût qu'elle fut groffe , l'on foupçonneroit
aisément la verité . Comme il
étoit l'homme du monde le plus glorieux,
il prit le parti ', qui convenoit le mieux
à fa gloire , & réfolut de ne rien laiffer
voir au public. Dans cette penfée il en-
2. vol.
- Voya
1190 MERCURE DE FRANCE.
voya un Gentilhomme à la Comteffe de
Tende avec ce billet.
ma
« Le defir d'empêcher l'éclat de
honte , l'emporte prefentement fur ma
» vangeance ; je verrai dans la fuite ce que
» j'ordonnerai de vôtre indigne deſtinée ,
>> conduifés - vous comme fi vous aviez
» toûjours été ce que vous deviez être .
,
La Comtefle reçut ce billet avec joye ,
elle le croyoit l'Arreft de fa mort , &
quand elle vit que fon mari confentoit
qu'elle laiffât paroître fa groffeffe , elle
fentit bien que la honte eft la plus violente
de toutes les paffions , elle fe trouva
dans une forte de calme de fe croire
affurée de mourir , & de voir fa réputation
en feureté , elle ne fongea plus qu'à
&
fe preparer à la mort ; & comme c'étoit
une perfonne dont tous les fentimens
étoient vifs , elle embraffa la vertu ,
la penitence avec la même ardeur qu'elle
avoit fuivi fa paffion . Son ame étoit d'ailleurs
détrompée, & noyée dans l'affliction ;
elle ne pouvoit arrêter les yeux fur aucune
chofe de cette vie , qui ne lui fut
plus rude que la mort même ; de forte
qu'elle ne voyoit de remede à fes malheurs
que par la fin de fa malheureuſe
vie. Elle palla quelque temps en cet état,
paroiffant plutôt une perfonne morte
qu'une perfonne vivante ; enfin vers le
2. vol.
fixiéJUIN
1295 1724.
fixième mois de fa groffeffe,fon corps fuccomba
, la fiévre continue lui prit, & elle
accoucha par la violence de fon mal ; elle
eut la confolation de voir fon enfant en
vie, d'être affurée qu'il ne pouvoit vivre,
& qu'elle ne donnoit pas un heritier illegitime
à ſon mari , elle expira elle- mêmẹ
peu de jours après , & reçut la mort avec
une joye que perfonne n'a jamais reffentie
; elle chargea fon Confeffeur d'aller
porter à fon mari la nouvelle de fa mort,
de lui demander pardon de fa part , & de
le fupplier d'oublier fa memoire , qui ne
lui pouvoit être qu'odieufe.
Le Comte de Tende reçût cette nou
= velle fans inhumanité , & même avec
quelques fentimens de pitié mais neanmoins
avec joye ; quoiqu'il fut fort jeune
, il ne voulut jamais fe remarier , &
il a vêcu jufqu'à un âge fort avancé.
a. vol, RON
1292 MERCURE DE FRANCE.
Q
RONDEAU.
Ui l'ofera jamais , aimable Provençale ,
S'opposer à vos loix par efprit de Cabale ?
Et fur des bouts-rimez des Sonnets Ajuster ,
Lorfque fi fort contre eux on vous voit Exploiter?
L'entreprendre eft vouloir fe perdre en un Dedale.
Le courageux Heros porté par
Que fa témerité dans l'Hiftoire
Bucephale , •
Signale ,
Un projet fi hardi n'auroit ofé
Qui l'ofera ?
Tenter ,
Ainfi donc qu'à l'Aurore étoit foumis Cephale,
Et l'intrépide Hercule à la charmante Omphale,
Chacun va par vos loix fe laiffer
Garotter,
Car puifqu'en bouts- rimez on ne peut Marmotter
,
Sans vous être un objet de haine & de Scan-
Qui l'ofera ?
2. vol.
dale a
La
JUIN 1724: 1293
La petite tracafferie qu'on a faite aux
bouts- rimez dans nos derniers Mercures,
femble les avoir remis en quelque efpece
de credit ; nous en avons actuellement à
choifir & même à revendre ; mais nous
n'ofons pas nous flatter que cette abondance
dure long-temps ; nous y trouverions
trop nôtre compte , puifqu'il eft
fur qu'il n'y a pas jufqu'aux gens du goût
le plus difficile , & le plus oppoſé à la
contrainte du genie , qui ne foient ravis
d'en découvrir , dont les chûtes foient
heureuſement amenées , & où la raifon
femble n'avoir été à la gêne que pour
triompher avec plus de fimplicité .
Nous convenons que dans la plupart
des Recueils connus , & dans le nôtre
tout le premier , les bouts- rimez , & autres
ouvrages de cette forte , ne paroiffent
que rarement revêtus de toutes les qualitez
requifes ; auffi ne prétendons- nous pas
nous declarer les partifans des bouts - rimez
en general. A Dieu ne plaiſe que la
démangeaifon nous prenne jamais de réveiller
d'anciennes difputes de quelque
nature qu'elles puiffent être , encore
moins de nous en ſuppoſer les Arbitres ;
mais nous croyons être en droit de deman
der grace pour tous ces petits délaffemens
de l'efprit qui font en poffeffion
d'amufer de tous les temps , & qui ( s'il
2. vol nous
1294 MERCURE DE FRANCE .
nous eft honorable de l'avouer ) font encore
la portion la plus achalandée du
Mercure.
Sur ce principe de reconnoiffance ou
d'équité , nous prions ici la Provençale
effective ou imaginaire , & tous les Sectateurs
que fon enjouement doit lui attirer
, nous les prions , dis - je , de confiderer
qu'il n'eſt jamais défendu d'affembler
& de coudre avec propreté une étoffe
d'un prix mediocre ; l'adreffe de l'ouvrier
ne fe mefure point à la valeur de
la matiere , & l'on peut approuver fans
honte un homme , qui, fans faire fa principale
étude d'un travail auffi infructueux
que le bout- rimé , ne refufe cependant
pas d'en remplir quelqu'un felon les con
jonctures , & d'y femer des traits du ftile,
& des opinions qui lui peuvent être particulieres.
que
Après ce petit projet d'accommodement
avec les anti- bouts- rimeurs , il eft temps
que nous livrions au Public quelques - uns
des derniers ouvrages ence genre , qui nous
font tombez entre les mains. Les cinq
qu'on va lire viennent réellement de Provence
, mais de quelques Ecrivains qui
'ont pas fait à beaucoup près autant de
ruit que M. Chalament de la Viſclede .
2. veld BOUTSJUIN
1724. 1295
*******************
BOUTS - RIMEZ donne dans
le Mercure de France.
RONDE A U.
Oin de la Cour , Baftide Provençale
Efprit paifible , ennemi de
Humeur qui fçache à chacun s'
Cabale,
Ajußter
Avoir un bien qu'on ne puiſſe Exploi ers
Fuir des procès le tenebreux Dedale.
Dreffer pour foi Choupile & Bucephale,
Croire qu'en vain un Heros ſe
Si la vertu ne fçait le con
Loin de la Cour.
Signale,
Tentera
Se plaire à voir l'Amante de
Cephale",
Trouver Nannette auffi belle qu' Omphale,
Au joug d'Himen ne point ſe Garotter ,
Prier du coeur , & non point Marmotter,
C'est le moyen d'éviter tout
Scandale ,
2. vol .
Loin de la Cour.
C Bouts1296
MERCURE DE FRANCE.
Autres Bouts - rimez donnez dans le
Mercure.
Q
SONNET en vers de cinq pieds.
Uiconque n'a d'homme que le Chapeau ,
Vaut en amour moins qu'un Lanturelure ,
Juger ne faut du vin fur le
Ni du chanteur fur fimple
Coupeau
Tablature.
D'évaporez je connois un
Troupeau ,
&
Legers , pinpans , friſez en Mignature,
De la Molleffe ils fuivent le Drapeau :
Le coeur leur bat pour une
Egratignure ,
A tels galans faut du moins un Tapiss
Rien n'en aurez s'ils ne font Accroupis ,
Leur voix produit faucet de Chanterelle,
Or choififfez..... je fuis Défiguré ,
Peine & plaifir tour à tour m'ont
Bouré ,
Mais je fuis homme , Iris , & fuis Fidele.
2. vel.
AVI
JUIN 1724.
1297
AUTRE Sonnet fur les mêmes rimes.
D'un panacheflotant ombrager fon Chapeau
.
Chanter entre fes dents , flon , flon , Lan u-
Se croire bien venu für le docte
relure ,
Coupeau ,
Aux maris inquiets donner la
>
Tablature.
Des hableurs , des Gafcons , à croître le Tronpeau
Préferer au vrai goût , un goût de Mignature ,
De la mode inconſtante arborer le Drapeau ,
Souffrir en fon honneur plus d'uneEgratignure.
Vendre pour fa Catin , meubles , bijoux, Tapis,
Laiffer fes creanciers dans l'opprobre Accroupis
Crier, bon jour , Marquis , d'un ton de Chanterelle.
De Tabac & de Vin être
Défiguré ,
Pour des dettes du jeu , fouvent être Bouré ,
D'un homme du bel air, c'eft le portrait Fidele.
2. vol.
Cij Non1298
MERCURE DE FRANCE .
Nouveaux Bouts -rimez propofez dans
une petite Ville de Provence.
Gerion
Mandragore
Ixion
Hellebore.
Orion
Pithagore
Canonifation
Phosphore.
Confortatif
Opta if
Garotte.
Hieropolis
Coulis
Crotte.
Cette quatriéme Piece n'eft cenfée
faire nombre que felon la façon de cal
culer du fameux Dulot.
2. vola
ENIGME
JUIN 1724. 1299
ENIGME , Bouts-rim १2 & Parodie.
On corps n'eft point couvert d'écailles
M°
Jauniffantes,
Mais je n'offre d'abord que cornes Menaçantes,
J'arrête d'un rimeur l'effort
Il me ſuit à travers cent replis
Impetueux ,
Tortueux ,
Tel qui cherche les flots rencontre le Rivage ,
Je fais de fon travail un compofé Sauvage,
*
Par fois de mes pareils Mercure eſt Infecté ,
Et le caffé fçavant en eſt Epouvanté ,
On prend enma faveur un foin prefque Inutile,
Le goût Provincial eft mon plus fur
Jadis pour ma défenſe il parut un
Un Sarafin l'occit fans fer , fans
Azile.
Heros,
Javelots,
Sure ,
Et les traits enjoüez de ſa vive cen
Nous onttous fait languir de la même Bleſſure.
Il faudroit, fi l'on devine cette Enigme,
en donner l'interprétation fur les mêmes
rimes. Nous en dirons le mot dans le
chain Mercure.
pro-
2. vol. C iij
RE1300
MERCURE DE FRANCE.
RECEPTION des Commandeurs &
Chevaliers de l'Ordre du S. Efprit ,
faite à Verfailles le 3. Juin 1724.
San
Ur la fin du Mercure du mois de
Janvier dernier , page 165. nous
avons rendu compte au Public de la Promotion
des Commandeurs & Chevaliers
de l'Ordre du S. Efprit , au nombre de
58. que le Roi nomma dans un Chapitre
tenu exprès à Verfailles le 2. Fevrier
dernier. Nous en avons donné la Lifte
avec leurs noms , furnoms & qualitez :
Voici le détail des auguftes Ceremonies
faites à leur reception.
I eft bon d'avertir d'abord qu'à l'égard
de l'ordre dans lequel les Chevaliers
& les Novices précedoient le Roi
en allant à la Chapelle , la veille de la
Pentecôte , & celui qui fut obfervé après
leur reception , lorfqu'ils reconduifirent
S. M. on a imprimé deux à deux les
noms des Chevaliers & des Novices qui
marchoient de front ; le premier nommé
ayant la droite.
Lorfque le Roi eut figné le Rôle des
perfonnes qu'il avoit voulu honorer de
J'Ordre du S. Efprit , Sa Majefté le re-
2. vel.
mit
JUIN 1724. 1301
mit au Marquis de Breteuil , Secretaire
d'Etat , Commandeur- Prevoft & Maître
des Ceremonies des Ordres du Roi , qui
le fit proclamer par le Heraut de l'Or
dre , avec les Ceremonies accoûtumées.
Depuis cette Promotion , le Roi ayant
decidé que la Reception de ces Commandeurs
& Chevaliers fe feroit à Versailles
le 3. Juin , veille de la Fête de la Pentecôte
, le Marquis de Breteuil fit preparer
tout ce qui étoit neceffaire pour
cette Ceremonie.
Là Chapelle fut parée par fes ordres
des Ornemens de l'Ordre du Saint - Efprit.
Le Trône , fur lequel le Roi devoit
être placé pendant les Vêpres & les Complies
, fut dreffé fous un Dais au bas de la
Chapelle entre les deux premiers pilliers
: le Prie- Dieu qui étoit preparé fur
ce Trône , & le Fauteuil du Roi , étoient
couverts des Ornemens de l'Ordre , ainfi
que les Tabourets fur lefquels devoient
être placez les Grands Officiers de l'Ordre
: celui du Chancelier étoit devant le
Trône du Roi , & à une diftance raifonnable
celui du Maître des Ceremonies
plus en avant , & entre celui du Grand
Treforier à la droite , & celui du Secretaire
à la gauche , le tabouret du Heraut
étoit placé feul en avant , & celui de
l'Huiffier prefque au milieu de la Cha-
2. vol.
Ciiij pelle ,
1302 MERCURE DE FRANCE.
pelle , devant celui du Heraut. On avoit
élevé près de l'Autel du côté de l'Evangile
un autre Trône & un Dais , fous
lequel le Roi devoit recevoir les Commandeurs
& les Chevaliers . La forme
deftinée aux Prélats-Commandeurs avoit
été placée dans le Sanctuaire du côté de
1'Epitre , & fur la même ligne que le
Fauteuil du Prélat officiant qui étoit plus
près de l'Autel , & qu'on avoit feparé de
cette forme par un tabouret pour un des
Prêtres affiftans , les deux autres devant
être affis à la droite de l'Officiant. On
avoit placé aux deux côtez de la Chapelle,
depuis le Trône du Roi jufqu'auprès de
la marche du Sanctuaire , des formes pour
les Chevaliers , & on en avoit mis un fecond
rang pour les Novices .
La table fur laquelle les Commandeurs
& les Chevaliers devoient figner
leur Serment & la Profeffion de Foi , étoit
dreffée auprès de l'Autel du côté de l'Evangile.
On avoit placé au bout & derriere
la forme des Chevaliers qui étoient
du côté de l'Evangile une autre table , fur
laquelle le fieur de Clairambault , Genealogifte
des Ordres du Roi , avoit devant
lui les Statuts de l'Ordre , les Livres de
Prieres & les Dizains qui devoient être
diftribuez aux Commandeurs & aux Chevaliers
à mesure qu'ils feroient reçûs.
2. vol. Од
1
JUIN 1724. 1303
On avoit élevé dans la grande Tribune
, dans celle qui regne des deux côtez
de la Chapelle , & dans les Arcades d'en
bas , des Amphitheatres pour placer les
perfonnes de diftinction .
Le Marquis de Breteuil , Secretaire
d'Etat , Commandeur- Prevoft , & Maître
des Ceremonies des Ordres du Roi ayant
fait avertir par l'Huiffier de l'Ordre les
Commandeurs & Chevaliers que Sa Majeſté
vouloit tenir Chapitre le 3. aprèsmidi
, les Commandeurs , les Chevaliers
& les Grands Officiers fe rendirent à 24
heures dans le Cabinet du Roi , étant vêtus
de leur grand Manteau de Ceremonie
, & tous les Novices qui avoient auffi
été avertis fe tr uverent dans l'Appartement
du Roi en habit de Novice.
Auffi -tôt que le Chapitre fut affemblé
dans le Cabinet du Roi , l'Abbé de Pomponne
, Chance ier de l'Ordre rendit
compte du raport qui avoit été fait des informations
de vie , de mour , de Religion
, & des preuves de Nblefle des
Commandeurs & des Cheval ers , devant,
les Commiffaires , & dans l'Affemblée tenue
à cet effet le 27. du mois dernier , à
laquelle le Comte de Charolois avoit prefidé
.
Après que toutes ces preuves eurent
été admifes , le Roi fit propofer le Duc
2. vol.
Cy
del
1304 MERCURE DE FRANCE.
del Arco , le Marquis de Santa- Cruz ; le
Comte de San- Eftevan , le Comte d'Altamira
& le Duc de Saint Pierre , pour être
reçûs Chevaliers des Ordres du Roi ,
quand ils auront fatisfait aux preuves requifes
par les Statuts. Le Roi fit auffi
propofer le Marquis de Matignon pour
être fait Chevalier , à la place du Maréchal
de Marignon , fon pere , qui a demandé
cette grace à Sa Majefté.
Le Roi figna le Rôle de ces nouveau
Chevaliers , & le remit au Marquis de
Breteuil qui le fit proclamer avec les ceremonies
ordinaires .
Le Marquis de Breteuil fortit enſuite
du Cabinet du Roi pour y conduire le
Comte de Clermont , Prince du Sang
qui étant entré , fe mit à genoux fur un
Carreau : le Roi le fit Chevalier de l'Ordre
de Saint Michel en la maniere accoutumée
, en lui donnant l'accolade , après
Favoir frappé de fon épée fur les deux
épaulés , en prononçant ces paroles : De
par Saint Georges & Saint Michel , je
vous fais Chevalier. Les autres Novices
étant entrez auffi dans le Cabinet du Roi,
furent faits Chevaliers de l'Ordre de Saint
Michel avec les mêmes ceremonies , étant
reçûs felon leur rang , quatre à quatre ,
à l'exception des cinq derniers que le
Roi reçût enſemble.
2. vol.
Après
JUIN 1724. 1305
Après cette ceremonie le Marquis de
Breteuil ayant annoncé au Roi, que tout
étoit difpofé pour aller à la Chapelle , Sa
Majefté ordonna qu'on fe mit en marche ,
ce qui fut executé dans l'ordre qui fuit .
Les Tambours , les Trompettes & les
Fiffres des Ecuries du Roi.
Les fix Heraults d'Armes avec leurs
habits de ceremonie de fatin blanc , avec
la Tunique violette , enrichie de fleurs
de lys d'or en broderie , & le bâton à la
main.
Le fieur Chevard , Huiffier des Ordres
du Roi portant la Maffe de l'Ordre
en grand Manteau de l'Ordre , de velours
noir , enrichi de flâmes d'or , doublé de
fatin aurore , avec le Chaperon .
Le fieur Hallé , Herault Roi d'Armes
des Ordres , vêu de même.
Le Marquis de Breteuil revêtu de fon
habit & grand Manteau de l'Ordre du
Saint Esprit , ayant à fa droite M. Dodun
, Contrôleur General des Finances
Commandeur Grand Treforier des Or
dres , & à la gauche le Comte de Maure
pas , Secretaire d'Etat , Commandeur Se
cretaire des Ordres ; l'un & l'autre vêtus
de leurs habits & grand Manteau de ce
remonie de l'Ordre du Saint Efprit.
L'Abbé de Pomponne , Chancelier des
C vj
2. vol. Ot1306
MERCURE DE FRANCE.
Ordres du Roi revêtu de fon grand habit
de ceremonie .
Le Marquis de Simiane.
Le Marquis de Caſtries .
Le Marquis de Clermont- Gallerande.
Le Vicomte de Tavannes.
Le Marquis de Clermont-Tonnerre.
Le Marquis de Coetlogon.
Le Marquis de Maillebois.
Le Comte de la Marck.
Le Marquis de Verac,
Le Comte de Beauvau.
Le Prince d'Ifenghien.
Le Marquis de Fimarcon .
Le Marquis de Senneterre.
Le Marquis de Brancas.
Le Marquis de Silly.
Le Marquis de Coigny.
Le Comte de Canillac.
Le Comte d'Aubeterre.
Le Vicomte de Beaune.
2. vols La
JUIN 1724. 1307
Le Comte d'Eſtaing.
Le Marquis de Laſſay.
Le Marquis d'Hautefort.
Le Comte d'Artagnan.
Le Marquis de Prye.
Le Marquis de Neelle.
Le Marquis de Fervaques .
Le Comte du Luc
Le Marquis de Livry .
Le Comte de Gacé.
Le Maréchal de Montefquiou.
Le Marquis de Souvré.
Le Duc de Tallard .
Le Maréchal de Bezons .
Le Duc d'Antin.
Le Duc de Chaulnes.
Le Duc de Charoft.
Le Maréchal Duc de Berwick,
Le Duc de Trefines .
Le Duc de Noailles.
Le Duc de Mortemart,
2. vol. Le
1308 MERCURE DE FRANCE.
Le Duc de Saint Aignan.
Le Duc de Luxembourg.
Le Duc de Villeroy.
Le Duc de Villars- Brancas.
Le Duc de la Rochefoucaud.
Le Duc d'Uzès .
Le Duc de Sully.
Le Prince Charles de Lorraine.
Le Prince de Pons.
Le Comte de Clermont , Prince du Sang
feul.
Les anciens Chevaliers marchoient enfuite
deux à deux , dans l'ordre fuivant
Le Maréchal d'Huxelles-
Le Marquis de Goëbriant.
Le Maréchal Duc de Tallard.
Le Comte de Matignon.
Le Maréchal d'Eftrées .
Le Maréchal Duc de Villars.
Le Comte de Toulouſe , ſeul.
•2. vol. Es
JUIN 1724.
1309
Le Prince de Conty , ſeul.
Le Comte de Charolois , feul.
Le Duc de Bourbon , feul.
Le Duc d'Orleans , feul
Le Roi revêtu du grand habit de l'Or
dre du Saint Efprit , marchoit enſuite
précedé des Sieurs Bonnefond & Antoine
, Huiffiers de la Chambre en pourpoint
& manteau de fatin blanc , portant
leurs Maffes. Le Cardinal de Gefvres en
Chappe de Cardinal ; les Archevêques
de Lyon , d'Aix , & de Narbone en Rochet
& en Camail , marchoient derriere
Sa Majefté. Le Duc de Bethune , Capitaine
des Gardes du Corps en quartier ,
fuivoit le Roi , qui avoit à fes côtez le
Duc de la Tremoille , faifant les fonctions
de Grand Chambellan de France , & le
Duc de Gefvres , Premier Gentilhomme
de la Chambre. Ils avoient tous trois des
habits & manteaux de drap d'or très - magnifiques
, ainfi que le Comte de Gramont
, fils du Maréchal de ce nom , qui
portoit la queue du manteau de Sa Majefté.
Les Officiers des Gardes du Corps
en quartier marchoient fur les aîles aux
deux côtez du Roi , ainfi que les deux
2. νοί. Gar
1310 MERCURE DE FRANCE.
Gardes Ecoffoilles , qui avoient leur cotte,
d'armes en broderie par deffus leur habit,
& la pertuifane à la main .
On alla dans cet ordre , en traverſant la
Chambre du Roi , l'Antichambre , la
Gallerie , & le grand Appartement , au
fortir duquel on fe couvrit.
On defcendit par le grand efcalier de
marbre , fur la Gallerie découverte qui
avoit été élevée depuis les dernieres
marches de cet efcalier , & continuée par
la Cour du Château jufqu'à l'entrée du
Veſtibule de la Chapelle.
Ce fut en cet endroit que les Gardes
de la Prevôté de l'Hôtel revêtus de leurs
Hoquetons , & après eux les Cent Suiffes
en habits de ceremonie , Drapeau déployé
& tambours battants , précederent
la marche qui fut continuée dans le même
ordre par la Gallerie découverte .
Les Gardes de la Prevôté de l'Hôtel
refterent en haye fur cette Gallerie , &
les Cent- Suiffes entrerent dans la Chapelle.
Les fix Herauts d'armes s'étant avancez
au milieu de la Chapelle , allerent fe
placer des deux côtez , auprès de la marche
du Sanctuaire , & ils y refterent debout
pendant toute la ceremonie.
En arrivant dans la Chapelle , l'Huiffer
, le Heraut ,, & enfuite les quatre
2. val.
grands
JUIN 1724. 1312
grands Officiers de l'Ordre qui marchoient
après eux , le découvrirent : ils
avancerent jufqu'au milieu de la Chapelle
, où ils firent une reverence à l'Autel
, & une au Trône , fur lequel le Roi
devoit être placé pendant les Vêprês &
les Complies ; & ils allerent fe ranger
vis-à-vis de leurs fieges , où ils refterent
debout.
qua-
Les Novices entrerent enfuite ; les
trois qui dans la marche fuivoient les
tre grands Officiers , & les deux qui
marchoient après , ayant fait enſemble
& fur la même ligne leurs reverences à
l'Autel & au Trône du Roi , ils allerent
fe placer à droite & à gauche devant les
formes qui leur étoient deftinées. Les autres
Novices étant auffi entrez deux à
deux , fe joignirent quatre de front au
milieu de la Chapelle pour faire leurs reverences
, après lefquelles ils allerent fe
ranger vis- à- vis de leurs places , en ob
fervant de laiffer celles qui étoient le
plus près du Trône du Roi pour les Novices
qui devoient entrer après eux.
Le Comte de Clermont , Prince du'
Sang étant entré feul , s'avança au milieu
de la Chapelle ; & après avoir fait une
reverence à l'Autel , & une au Trône
du Roi , il alla fe placer devant le tabouret
qui étoit à la droite auprès du Trône,
2. vol. &
1312 MERCURE DE FRANCE .
& au deffus de la forme des Novices .
Les Chevaliers arriverent enfuite dans
la Chapelle deux à deux dans l'ordre qui
a été décrit ; & après avoir fait leurs reverences
à l'Autel & au Trône du Roi ,
ils allerent fe ranger vis-à- vis de leurs
places.
Les Princes du Sang & le Comte de
Toulouſe entrerent l'un après l'autre fuivant
le rang qu'ils avoient dans la marche
; & ayant fait feuls leurs reverences,
ils fe placerent à la droite & à la gauche
du Trône qui étoit au bas de la Chapelle.
Le Roi y étant arrivé , fit une reverence
à l'Autel , & alla enfuite fe placer
fur fon Trône au bas de la Chapelle ,
après avoir falué par une inclination de
tête les Chevaliers qui étoient a droite
& à gauche.
Lorfque le Roi fut monté fur fon Trône
, le Cardinal de Gefvres & les Archevêques
de Lyon , d'Aix & de Nar
bonne qui marchoient derriere Sa Majefté
, s'avancerent au milieu de la Chapelle
; & après avoir fait une profonde
inclination à l'Autel & au Roi , ils allerent
fe placer fur la forme qui leur étoit
deftinée dans le Sanctuaire du côté de
l'Epître.
Le Duc de Bethune , le Duc de la
Tremoille , le Duc de Gefvres & le
2. vol. Cone
JUIN
1313 1724.
Comte de Gramont refterent debout derriere
le Fauteuil de Sa Majefté. L'ancien
Evêque de Frejus , en Camail & en Rochet
, fe plaça fur un tabouret auprès &
à la gauche du Prie- Dieu , & l'Abbé
d'Argentre , Aumônier du Roi , nommé
à l'Evêché de Tulles , en Rochet & en
Manteau noir par deffus , fe tint debout
à la droite. Les Officiers des Gardes du
Corps qui étoient auprès du Roi pendant
la marche , fe rangerent aux deux côtez
du Trône , & refterent auprès de Sa Majefté
pendant la Ceremonie , ainfi que
deux Huiffiers de la Chambre , tenant
leurs Maffes .
les
Lorfque les féances furent prifes , les
quatre grands Officiers de l'Ordre précedez
du Heraut & de l'Huiffier forti
rent de leurs places , & allerent au milieu
de la Chapelle faire leurs reverences
à l'Autel , au Roi , aux Prélats qui étoient
dans le Sanctuaire , aux Chevaliers qui
étoient à la droite , & à ceux qui étoient
à la gauche de Sa Majefté ; puis étant
retournez à leurs places , le Marquis de
Breteuil , Maître des Ceremonies , précedé
du Heraut & de l'Huiffier , après
avoir fait une reverence à l'Autel, en vint
faire une au Roi, pour fçavoir de Sa Ma
jefté fi on commenceroit l'Office , & il
alla enfuite avertir l'Evêque de Metz ,
2. vol. Pré
1314 MERCURE DE FRANCE :
Prélat Commandeur de l'Ordre.
Ce Prélat étoit en Chappe & en Mitre
dans un fauteuil placé près de l'Autel du
côté de l'Epitre , & il étoit affifté de trois
Chapelains de la Chapelle de Mufique
affis à fes côtez , & de trois Clercs de la
même Chapelle qui étoient debout derriere
lui.
L'Evêque de Metz étant monté à l'Autel
, entonna l'Hymne, Veni Creator , qui
fut continué par les Muficiens de la Chapelle
de Mufique ; & pendant lequel le
Roi , les Chevaliers , les Novices , & les
Officiers de l'Ordre refterent à genoux.
Après l'Oraifon , le Prélat Officiant
ayant repris fa place , les quatre grands
Officiers de l'Ordre précedez du Heraut
& de l'Huiffier , fortirent de leurs places;
& après avoir recommencé leurs reverences
, ils allerent fe placer fur l'Eftrade
du Trône elevé pour le Roi près de
l'Autel ; fçavoir , l'Abbé de Pompone ,
Chancelier , à côté du Trône à la droite ;
le Marquis de Breteuil , Prevoft & Maitre
des Ceremonies auffi à côté du Trône
à la gauche ; le fieur Dodun , Grand Tréforier
, fur l'Eftrade après le Chancelier ;
le Comte de Maurepas , Secretaire de
l'Ordre auffi fur l'Eftrade après le Maitre
des Ceremonies ; le Heraut & l'Huif
fier au bis de l'Etrade , le premier à 1
2. vol.
droi
JUIN 1724. 1315
168
droite , & le fecond à la gauche .
Le Marquis de Breteuil , précedé dụ
Heraut & de l'Huiffier , defcendit alors
du Trône ; & ayant fait une reverence
à l'Autel , il s'approcha de Sa Majesté
qu'il invita par une nouvelle reverence
à venir au Trône qui étoit dans le Sanctuaire
.
Le Roi alla s'y placer après avoir fait
une reverence à l'Autel , & falué les
Chevaliers par une inclination de tête :
Sa Majefté s'affit dans fon fauteuil , & fe
couvrit. Le Duc de Bethune , le Duc de
la Tremoille , le Duc de Gefvres & le
Comte de Gramont fe rangerent derriere
le fauteuil.
Le Maître des Ceremonies précedé du
Heraut & de l'Huiffier , defcendit du
Trône où il avoit conduit Sa Majeſté ; &
ayant fait une reverence à l'Autel & au
Roi , il en fit une troifiéme au Cardinal
de Gefvres , & aux Archevêques de
Lyon , d'Aix , & de Narbonne qui defcendirent
au milieu de la Chapelle .
Ils firent leurs reverences tous quatre
enfemble , à l'Autel , au Roi , & aux.
Chevaliers , à droite & à gauche , après
quoi ils monterent au Trône , précedez
du Maître des Ceremonies , du Heraut
& de l'Huiffier ; & s'étant mis à genoux
fur des carreaux aux pied . de Sa Majeſtć
2. vol
le
1316 MERCURE DE FRANCE .
le Cardinal de Gefvres lût le Serment
de l'Ordre qui lui fut prefenté par le
Comte de Maurepas , Secretaire de l'Ordre
, & pendant lequel l'Abbé de Pom-
Chancelier , tenoit le Livre des
ponne ,
Evangiles ouvert fur les genoux du Roi.
Le fieur Dodun , Grand Treforier , prefenta
à Sa Majefté le Cordon bleu , au bas
duquel pendoit la Croix de l'Ordre , que
le Roi leur pafla au col ; le Marquis de
Breteuil revêtit les trois Archevêques du
mantelet violet , que les Prélats Commandeurs
de l'Ordre du Saint Efprit ,
portent ordinairement dans les Ceremonies
de cet Ordre.
Ces Prélats fe releverent après avoir
baifé la main au Roi ; &' ayant fait une
profonde inclination à Sa Majefté , ils
allerent auprès de l'Autel figner le Serment
qu'ils avoient prêté , lequel eft
different de celui des Chevaliers ; ils fi
gnerent auffi la Profeffion de Foi , écrite
dans un Regiftre où les Rois Prédeceffeurs
de Sa Majefté , & les Chevaliers
ont tous figné depuis l'établiflement de
l'Ordre du Saint Efprit. Ils revinrent
enfuite faluer le Roi ; & étant defcendus
dans le milieu de la Chapelle , précedez
du Marquis de Breteüil , du Heraut &
de l'Huiffierde l'Ordre , ils y recommen
cerent leurs reverences , après lefquelles 2. vol.
ils
JUIN 1724. 1317
ils reprirent leurs places dans le Sanctuaire
.
Le Maître des Ceremonies ayant fait
une reverence au Roi , les Grands Officiers
de l'Ordre qui étoient reftez fur
l'Eftrade auprès de Sa Majefté en defcendirent
, s'avancerent au milieu de la Chapelle
, & y recommencerent leurs reverences
, étant précedez du Heraut & de
l'Huiffier , après quoi ils retournerent
aux places qu'ils avoient occupées pendant
le Veni Creator.
*
Le Roi defcendit alors de fon Trône,
étant fuivi de tous ceux qui l'y avoient
accompagné ; & après avoir fait une
reverence à l'Autel , & falué les Prélats
& les Chevaliers , Sa Majefté précedée
du Marquis de Breteuil , du Heraut , &
de l'Huiffier , retourna au Trône placé
au bas de la Chapelle .
On commença les Vêpres , pendant lef
quelles le Roi , les Prélats Comman
deurs , les Chevaliers , les Novices &
les Grands Officiers de l'Ordre fe couvri
rent . Avant l'Hymne le Maître des Ceremonies
, précedé du Heraut & de l'Huiffier
, alla faire une reverence à l'Autel ,
d'où il revint en faire une au Roi pour
l'avertir de fe mettre à genoux , & de
fe découvrir ; & il obferva de repeter la
même Ceremonie avant le Magnificar
2. velj
pour
F310
18 MERCURE
DE FRANCE.
pour avertir Sa Majefté de fe lever.
Après que les Vêpres furent finies , &
que l'Evêque de Metz eut dit l'Oraiſon ,
les quatre Grands Officiers , précedez du
Heraut & de l'Huiffier , fortirent de leurs
places ; & s'étant avancez au milieu de la
Chapelle , ils firent leurs reverences à
l'Autel , au Roi , aux Prélats Comman
deurs , & aux Chevaliers , à droite & à
gauche ; ils allerent enfuite prendre leurs
places fur l'Eſtrade du Trône élevé près
de l'Autel.
Le Marquis de Breteuil précedé du
Heraut & de l'Huiffier en defcendit , &
vint au bas de la Chapelle faire une reverence
au Roi pour l'inviter de monter
au Trône qui étoit dans le Sanctuaire.
Le Roi précedé du Maître ds Cere
monies , du Heraut & de l'Huiffier , s'avarça
au milieu de la Chapelle ; Sa Majefté
fit une reverence à l'Autel , & après
avoir falué par une inclination de tête
les Prélats Commandeurs , & les Chevaliers
, elle monta à fon Trône , où elle
s'affit & fe couvrit : ceux qui avoient
l'honneur d'accompagner le Roi reprirent
les places qu'ils avoient occupées
pendant la Reception des Prélats Commandeurs
.
Le Maître des Ceremonies précedé du
Heraut & de l'Huiffier , defcendit alors
2. vol. du
F
1
JUIN
1724. 1319
du Trône en faifant une
revèrence au
Roi. Il s'avança au milieu de la
Chapelle
où il fit une
reverence à l'Autel , & une
à Sa Majefté. Il alla
enfuite avertir
les
reverences
ordinaires le Duc d'orpar
leans & le Duc de
Bourbon , qui devoient
être Parrains du Comte de Cler-
'mont , de le conduire au Trône du Roi .
Pendant que le Duc d'Orleans & le
Duc de Bourbon fortoient de leurs places
,le Maître des
Ceremonies alla prendre
le Comte de
Clermont , & le conduifit
au milieu de la Chapelle , où étoient
déja le Duc d'Orleans & le Duc de Bourbon.
Le Comte de
Clermont s'étant avancé
entre ces deux Princes , ils marcherent
tous trois de front , étant précedez
du Maître des
Ceremonies , du Heraut &
de l'Huiffier.
Lorsqu'ils fe furent avancez auprès
de la premiere marche du
Sanctuaire , ils.
firent
enfemble leurs
reverences à l'Autel
, au Roi , aux Prélats
Commandeurs,
aux
Chevaliers de la droite , & à ceux
de la gauche : ils
monterent enfuite au
Trône du Roi , où le Maître des Cerermonies
reprit fa place fur
l'Eftrade : le
Heraut &
l'Huiffier reftant au bas de l'Eftrade
dans leurs places
ordinaires.
Le Duc
d'Orleans , le Duc de Bourbon
, & le Comte de
Clermont s'étant
D
appro- 2. vol.
1329 MERCURE DE FRANCE .
approchez , faluerent le Roi , aux pieds
duquel le Comte de Clermont fe mit à
genoux fur un carreau ; les deux Princes
fes Parrains refterent debout vis- à- vis de
Sa Majefté.
Le Comte de Clermont lut le Serment
de l'Ordre qui lui fut prefenté par le
Comte de Maurepas , Secretaire , & pendant
lequel l'Abbé de Pomponne , Chancelier
tenoit le Livre des Evangiles ouvert
fur les genoux du Roi. Le Heraut
ota au Comte de Clermont le Capot de
Novice. M. Dodun , Grand Tréforier
prefenta à Sa Majesté le Cordon bleu , au
bas duquel pendoit la Croix de l'Ordre ,
que le Roi lui paffa au col fur l'habit de
Novice. On apporta enfuite le grand
manteau de l'Ordre , dont le Marquis de
Breteuil , Maître des Ceremonies revêtit
le Comte de Clermont ; le Roi prononçant
ces paroles : L'Ordre vous revest &
couvre du Manteau de fon amiable Compagnie
& union fraternelle à l'exaltation
de notre Foy & Religion Catholique. Au
nom du Pere & du Fils , & du Saint- Efprit.
Le Grand Tréforier ayant prefenté le
Colier à Sa Majefté , le Roi le paffa au
col du Comte de Clermont fur le grand
Manteau , difant : Recevez de notre main
le Colier de nôtre Ordre du Benoist Saint-
2. vol.
Efprin
JUIN 1724. 1321
Efprit, auquel nous , comme Souverain
Grand-Maître , vous recevons , & ayez
en perpetuelle fouvenance la mort & paffion
de notre Seigneur & Redempteur Je-.
fus-Chrift : en figne dequoi nous vous ordonnons
de porter à jamais , confue en vos
habits exterieurs , la Croix d'icelui , & la
Croix d'or au col avec un Ruban de couleur
bleue celefte ; & Dieu vous faffe la
grace de ne contrevenir jamais aux Voeux
& Sermens que vous venez de faire , lefquels
ayezperpetuellement en vôtre coeur :
étant certain que fi vous y contrevenez en
aucune forte , vous ferez privé de cette
Compagnie, & encourrez les peines por
tées par les Statuts de l'Ordre. Au nom du
Pere , du Fils & du Saint- Esprit : Amen .
Le Comte de Clermont répondit : Sire,
Dieu m'en donne la grace , & plutôt la
mort quejamais y faillir ; remerciant trèsbumblement
vôtre Majefté de l'honneur &
bien qu'il vous a plû me faire. En acheyant
ces paroles , le Comte de Clermont
baifa la main au Roi , & s'étant relevé ,
il alla auprès de l'Autel figner le Serment
qu'il avoit prêté , & dont voici les
termes.
Je jure & vonë à Dieu , en la face de
fon Eglife , & vous promets , Sire , fur
mafoi & honneur , que je vivrai & mourrai
en la Foy & Religion Catholique , fans
2. vol. Dij jamais
1322
MERCURE DE FRANCE.
*
jamais m'en départir , ni de l'union de notre
Mere Sainte Eglife , Apoftolique &
Romaine. Que je vous porterai entiere &
parfaite obeiffance ,fans jamais y manquer,
comme un bon & loyal fujet doitfaire. Je
garderai , défendrai & foutiendrai de tout
mon pouvoir, l'honneur , les querelles &
droits de vôtre Majesté Royale envers tous
& contre tous. Qu'en temps de guerre je
me rendrai à vôtre fuite en l'équipage rel
qu'il appartient à perfonne de ma qualité ,
& en paix quand il fe prefentera quelque
eccafion d'importance , toutes & quantes
fois qu'il vous plaira me mander pour
vous fervir contre quelque perfonne qui
puiffe vivre & mourir , fans nul excepter,
& ce jufques à la mort . Qu'en telles occa
fions je n'abandonnerai jamais vôtre pèrfonne
, ou le lieu où vous m'aurez ordonné
defervir, fans votre exprès congé & commandement
figné de vôtre propre main , ou
de celui auprès duquel vous m'aurez ordonné
d'être , finon , quand je lui aurai fait
apparair d'une jufte & legitime occafion .
Que je ne fortirai jamais de vôtre Royaume
, fpecialement pour aller au fervice
d'aucun Prince étranger , fans vôtredis
commandement , ne prendrai Penfion ,
Gages ou Etat d'autre Roi , Prince , Potentat
& Seigneur que ce foit , ni m'obligerai
an fervice d'autre perfonne vivante , que
2. vel.. de
UIN 1724. 1323
de votre Majesté feule fans votre expreffe
permiffion. Que je vous revelerai fidelement
tout ce que je fçaurai ci-après importer
à vôtrefervice , à l'Estat & confervation
du prefent Ordre du Saint-Esprit ,
duquel il vous plaît m'honorer; & ne confentirai
ni permettrai jamais , en tant qu'à
moi fera , qu'il foit rien innové ou attente
contre le fervice de Dicu , ni contre vôtre
autorite Royale , & au préjudice dudit
Ordre , lequel je mettrai peine d'entretenir
& augmenter de tout mon pour oir. Je garderai
& obferverai très -religieufement tous
les Statuts & Ordonnances d'icelui . Jepor
terai à jamais la Croix confuë , & celle
d'or au col, comme il m'eft ordonné par
rejuits Statuts me trouverai a toutes
les Affemblées des Chapitres Generaux toutes
les fois qu'il vous plaira me le commander
, ou bien vous ferai prefenter mes
excufes , lefquelles je ne tiendrai pour bonnes
fi elles ne font approuvées & autorifees
de vôtre Majefté avec l'avis de la plus
grande part des Commandeurs qui ſeront
près d'Elle , figné de vôtre main , & fcellé
du Scel de l'Ordre dont je ferai tenu retirer.
Acte.
Le Comte de Clermont figna auffi la
Profeffion de Foy que tous les Chevaliers
ont lignée depuis l'établiſſement de l'Ordre
du Saint- Elprit . Il vint enfuite fe
Diij pla-
2. vol .
1324 MERCURE DE FRANCE .
placer devant le Trône du Roi , entre le
Duc d'Orleans & le Duc de Bourbon fes
Parains . Ils firent au Roi une profonde
inclination , après laquelle étant defcendus
du Sanctuaire , précedez du Maître
des Ceremonies , du Heraut & de l'Huiffier
, ils recommencerent enſemble les
cinq revèrences qu'ils avoient faites en
montant au Trône du Roi , après quoi
'le Duc d'Orleans & le Duc de Bourbon
reprirent leurs places , & le Comte de
de Clermont alla prendre la feconde place
à la gauche du Trône , élevé au bas
de la Chapelle.
*
Les mêmes Ceremonies furent obfervées
dans la Reception des autres Novices
qui furent conduits au
Roi dans l'ordre qui fuit :
PARAINS.
Le Comte de
Charolois .
Le Comte de
Clermont.
€
1 FUNC uu
Le Prince Charles de
Lorraine.
Le Prince de Pons .
Le Duc d'Uzès.
Le Duc de Sully.
Le Prince de Le Duc de Villars- Bran-
Conti.
Le Comte de
Toulouse.
2. vol.
cas.
Le Duc de la Rochefoucauld.
Le Duc de Luxembourg.
Le Duc de Villeroy.
Le
JUIN 1724. 1325
les de Lor.
raine.
Le Duc de Mortemart.
Le Duc de Saint Ai-
LePrinceChargnan
.
Le Prince de Le Duc de Tréfmes.
Pons. Le Duc de Noailles.
Le Duc d'U.
Zès..
Le Duc de Sully.
Le Duc de Villars
- Brancas.
Le Duc de la
Rochefou
canid.
Le Comte de
Matignon.
Le Maréchal
d'Huxelles .
Le Marquis de
Goëbriant.
Le Maréchal
de Bezons .
Le Duc de Charoft.
Le Maréchal Duc de
Berwick .
Le Duc d'Antin .
Le Duc de Chaulnes
Le Duc de Tallard.
Le Maréchal Bezons.
Le Maréchal de Montef
quiou .
Le Marquis de Souvré.
Le Marquis de Livry.
Le Comte de Gacé.
Le Marquis de Fervaques.
Le Comte du Luc.
Le Marquis de Prye.
Le Marquis de Neelle .
Le Marquis d'Hautefort.
Le Comte d'Artagnan.
2. vol. D iiij
L:
7326 MERCURE DE FRANCE,
LeMaréchalde Le Comte d'Estaing .
Montefquiou. Le Marquis de Laflay .
Le Comte d'Aubeterre .
Le Vicomte de Beaune
Le Marquis de
Souvré.
Le Marquis de
Livry,
Le Comte de
Gacé.
Le Marquis de
Fervaques.
Le Comte du
Luc.
Le Marquis de Coigny .
Le Comte de Canillac.
Le Marquis de Brancas .
Le Marquis de Silly.
LeMarquis deFimarcon .
Le Marquis deSennectere.
Le Comte de Beauvau.
Le Prince d'Ifenghien.
Le Marquis de
Prye.
Le Marquisde
Le Comte de la Marck.
Le Marquis de Verac .
Le Marquis de Coëtlo-
Neelle.
gon.
Le Marquis de Maillebois
.
Le Marquis Le Vicomte de Tavand'Hautefort.
nes.
Le Comte d'Ar- Le Marquis de Clertagnan.
2. vol.
mont-Tonnere .
Le Marquis de Simiane.
Le Marquis de Caſtries.
Le Marquis de Clermont-
Gallerande .
Apr
JUIN 1724. 1327
1
Après que les Chevaliers que le Roi
venoit de recevoir eurent pris leurs places
fur les formes qui étoient aux deux
côtez de la Chapelle , fuivant le rang de
leurs Dignitez ou de leur Reception , les
quatre Grands Officiers de l'Ordre , précedez
du Heraut & de l'Huiffier , defcendirent
du Trône du Roi , & après
avoir fait leurs cinq reverences , ils allerent
fe ranger vis - à - vis de leurs places:
où ils refterent debout jufqu'à ce que le
Roi füt revenu au Trône du bas de la
Chapelle.
Le Roi vint s'y placer après avoir fait
une reverence à l'Autel , & avoir falué
les 'Prélats Commandeurs & les Chevaliers
, avec les mêmes Ceremonies obſervées
, lorfqu'après les Vêpres le Roi étoit
monté dans le Sanctuaire .
On commença les Complies qui furent
chantées comme les Vêpres par les
Chapelains de la Chapelle de Mufique
de Sa Majefté , & après lefquelles le Prélat
officiant donna la Benediction.
L'Office étant fini les quatre Grands
Officiers de l'Ordre , précedez du Heraut
& de l'Huiffier , s'avancerent au
milieu de la Chapelle , & y firent enfemble
leurs cinq reverences ils fe mirent
enfuite en marche pour reconduire le
Roi dans fon appartement . Les Cheva-
1. vol. liers
D
1328 MERCURE DE FRANCE:
liers fortirent de leurs places deux à
deux , & s'étant doublez par quatre au
milieu de la Chapelle , ils y firent cinq
reverences , & continuerent la marche
qui fe fit dans l'ordre fuivant : les plus
éminents en dignité , & après eux les
premiers reçûs , marchant le plus près
de Sa Majesté.
Les Gardes de la Prevôté de l'Hôtel
avec leurs Hocquetons , & après eux les
Cent Suiffes en habit de Ceremonie ,
marchoient depuis la Chapelle jufqu'au
pied du grand efcalier par la grande gallerie
découverte.
Les Tambours , les Trompettes & les
Fiffres des Ecuries du Roi.
Les fix Herauts d'armes.
L'Huiffier de l'Ordre..
Le Heraut de l'Ordre..
Le Marquis de Breteuil ayant à fa droite
M. Dodun & le Comte de Maurepas à
fa gauche..
L'Abbé de Pomponne..
Le Marquis de Simianne.
2. vol. Le
JUIN
1724. 1329
Le Marquis de Caftries.
Le Marquis de Clermont- Gallerande .
Le Vicomte de Tavannes ,
Le Marquis de Clermont- Tonnerre..
Le Marquis de Coëtlogon .
Le Marquis de Maillebois .
Le Comte de la Marck.
Le Marquis de Verac.
9.0
Le Comte de Beauvau.
Le Prince d'Ifenghien .
Le Marquis de Fimarcon .
Le Marquis de Senneterre.
Le Marquis de Brancas .
Le Marquis de Silly.
Le Marquis de Coigny .
Le Comte de Canillac..
Le Comte d'Aubeterre.
Le Vicomte de Beaune..
Le Comte d'Estaing.
Le Marquis de Laffay.
Le Marquis d'Hautefort
2.- vol.
Dvj
Le
1330 MERCURE DE FRANCE .
Le Comte d'Artagnan.
Le Marquis de Prye.
Le Marquis de Neelle.
Le Marquis de Fervaques.
Le Comte du Luc. ·
Le Marquis de Livry.
Le Comte de Gacé .
Le Maréchal de Montefquiou.
Le Marquis de Souvré.
Le Marquis de Goëbriant.
Le Maréchal de Bezons.
Le Comte de Matignon.
Le Maréchal d'Huxelles ..
Le Maréchal Duc de Tallard
Le Duc de Tallard.
Le Duc d'Antin.
Le Duc de Chaulnes .
Le Maréchal Duc de Villars..
Le Maréchal Duc de Berwick.
Le Duc de Charoft.
Le Maréchal d'Eftrées..
* 2. vol.
31
JUIN 1724. 1333
Le Duc de Treſmes.
Le Duc de Noailles.
Le Duc de Mortemart.
Le Duc de Saint Aignan.
Le Duc de Luxembourg.
Le Duc de Villeroy.
Le Duc de Villars- Brancas.
Le Duc de la Rochefoucauld.
Le Duc d'Uzès.
Le Duc de Sully.
Le Prince Charles de Lorraine.
Le Prince de Pons.
Le Comte de Toulouſe..
Le Prince de Conty.
Le Comte de Clermont.
Le Comte de Charolois.
Le Duc de Bourbon.
Le Duc d'Orleans.
Le Roi marchoit enfuite , accompa
2. vol.
à
gné
1332 MERCURE DE FRANCE.
gné de fon cortege qui a déja été décrit .
Le Cardinal de Gefvres & les Archevêques
de Lyon , d'Aix & de Narbonne
étoient derriere Sa Majesté.
On traversa dans cet ordre tous les
appartemens , & le Roi rentra dans fon
cabinet en paffant au milieu des Chevaliers
qui s'étoient rangez des deux côtez
de la chambre les derniers reçûs étant
les plus éloignez de la porte du cabinet .
Le 4 jour de la Pentecôte , les Commandeurs
, les Chevaliers & les Grands
Officiers de l'Ordre du Saint - Efprit ,
revêtus de leur grand Manteau de l'Ordre
, le Colier par deffus , s'étant affemblez
dans l'appartement du Roi , Sa Majefté
fortit de fon cabinet vers les dix
heures du matin pour fe rendre à la
Chapelle .
La marche ſe fit avec le même cortege
& dans le même ordre qui avoit été ob
fervé la veille , lorfque le Roi après la
Reception des Chevaliers étoit rentré
dans fon
appartement.
Les quatre Grands Officiers , préce
dez du Heraut & de l'Huiffier en arrivant
dans la Chapelle , firent une reverence
à l'Autel , & une au Trône du
Roi , après quoi ils allerent fe ranger
vis- à -vis de leurs tabourets . Les Chevaar.
vol. liers
JUIN 1724 1333
liers étant arrivez deux à deux fe doublerent
par quatre , & après avoir fait
les mêmes reverences , ils allerent fe
placer devant les formes qui leur étoient
deftinées. Les Princes du Sang & le Comte
de Toulouſe , firent feuls leurs reverences..
Le Roi revêtu du grand habit de Ce- '
remonie entra enfuite , & après avoir
fait une reverence à l'Autel , il revint à
fon Trône , faluant les Prélats Commandeurs
, & les Chevaliers à droite & à
gauche l'ancien Evêque de Frejus prit
fa place à la gauche , & près le Prie- Dieu..
Le Pere de Lignieres , Confefleur de Sa
Majefté , fe plaça de l'autre côté du Prie-
Dieu , ainfi que l'Abbé d'Argentré
l'Abbé Milon , & l'Abbé de la Vieuvil
le , Aumôniers du Roi.
Les Prélats Commandeurs qui mar
choient derriere Sa Majefté , firent leurs
reverences au milieu de la Chapelle , &
ils allerent fe placer dans le Sanctuaire
du côté de l'Epître..
Alors les quatre Grands Officiers , précedez
du Heraut & de l'Huiffier , recom--
mencerent leur cinq reverences , & s'étant
remis à leurs places , le Marquis de
Breteuil fit une nouvelle reverence à
PAutel. Il s'approcha du Trône du Roi
où il fit une feconde reverence à Sa Ma-
Za volar
jesté
1334 MERCURE DE FRANCE.
-
jefté pour fçavoir fi l'on commenceroit
la Meffe. Il alla enfuite avertir l'Evêque
de Metz qui devoit officier .
Ce Prélat monta à l'Autel d'où il defcendit
dans le moment pour aller prefenter
l'eau benite au Roi ; le Marquis
de Breteuil , précedé du Heraut & de
' 1'Huiffier s'étoit déja avancé auprès du
Trône de Sa Majefté , l'avoit averti par
une reverence de cette ceremonie , &
s'étoit remis à fa place.
L'Evêque de Metz étant retourné à
l'Autel , commença la Meffe qui fut chanrée
par la Mufique. Après l'Evangile le
Maître des Ceremonies , précedé du Heraut
& de l'Huiffier , fit une reverence à
l'Autel , & enfuite au Roi , pour l'avertir
qu'on lui apportoit à baifer le Livre
des Evangiles , qui fut prefenté par l'Archevêque
de Lyon , le plus ancien des
Prélats Commandeurs qui affifterent à la
Melle...
Avant l'Offertoire un Clerc de Chapelle
apporta au Maître des Ceremonies
l'Offrande que le Roi devoit prefenter ,
& qui étoit compofée d'autant de demilouis
d'or que le Roi a d'années ( les demy-
louis reprefentant les écus d'or anciens.
) Un autre Clerc de Chapelle apporta
à l'Abbé de Pomponne , Chancelier
de l'Ordre , le Cierge que Sa Majesté
devoit 2. vol.
JUIN 1724. 1337
devoit tenir en allant à l'Offrande.
Les quatre Grands Officiers , précedez
du Heraut & de l'Huiffier , recommencerent
alors leurs cinq reverences ;
le Chancelier tenant le Cierge & le Maître
des Ceremonies l'Offrande , s'étant
approchez du Trône du Roi , ils firent
une reverence à Sa Majefté à qui le
Chancelier prefenta le Cierge pendant
que le Maître des Ceremonies alla porter
l'Offrande au Duc d'Orleans. Ces
deux Officiers revinrent à leurs places ,
où le Grand Tréforier & le Secretaire
de l'Ordre étoient reftez debout , tournez
du côté du Tine de Sa Majeſté.
Les Clercs de Chapelle apporterent
dans le même temps les Hofties qui devoient
fervir à la Communion du Roi , &
dont l'Abbé d'Argentré fit l'effai felon
l'ufage ordinaire.
Les quatre Grands Officiers commencerent
alors les cinq reverences , après
lefquelles le Maître des Ceremonies s'approcha
du Trône du Roi l'inviter
pour
par une nouvelle reverence à aller à l'Offrande.
Le Roi defcendit de fon Trône ,
& monta à l'Autel , précedé des quatre
Grands Officiers , du Heraut & de l'Huif
fier , & accompagné du Duc d'Orleans ,
& du Duc de Bourbon qui marchoient à
fes côtez. Le Duc de Bethune fuivoit Sa
2.vol. Ma1336
MERCURE DE FRANCE.
Majefté le Comte de Gramont portoit
la queue de fon Manteau ; le Duc de la
Tremoille & le Duc de Gefvres refterent
auprès du Trône.
Les quatre Grands Officiers , le He
faut & l'Huiffier étant montez dans le
Sanctuaire fe rangerent aux deux côtez
de l'Autel , où le Roi s'étant mis à genoux
fur un carreau , baifa l'anneau du
Prélat officiant , & lui prefenta le cierge
, & enfuite l'Offrande que Sa Majesté
reçût des mains du Duc d'Orleans . Après
Offrande le Roi revint fur fon Trône
avec les mêmes Ceremonies , & le même
cortege qui l'avoit accompagné en allant i
à l'Autel.
Auffi- tôt que le Roi fut affis , le Heraut
& l'Huiffier de l'Ordre diftribuerent
aux Chevaliers , pour l'Offrande ,
les cierges qui leur avoient été apportez
par des Clercs de Chapelle , & aufquels
on avoit mis un demi- louis d'or , à la
place de l'écu d'or ancien . Le Heraut &
'Huiffier après avoir diftribué les cierges
le premier aux Chevaliers de la
droite , & le fecond à ceux de la gauche ,
en apporterent au Chancelier & au Maître
des Ceremonies , & enfuite au Grand
Tréforier & au Secretaire.
Les Chevaliers fortirent alors de leurs
places pour aller à l'Offrande : les Prin-
2.vol..
ces
JUIN 1724. 1337
ees du Sang & le Comte de Touloufe y
allerent feuls : les Chevaliers deux à deux
felon leur rang : le Chancelier feul : le
Maître des Ceremonies ayant à fa droite
le Grand Tréforier , & à fa gauche le
Secretaire , monta à l'Autel le Maître
des Ceremonies fe mit feul à genoux , &
baifa l'anneau du Prélat officiant , que le
Grand Tréforier & le Secretaire baiferent
enfuite : le Heraut & l'Huiffier allerent
à l'Offrande enfemble . Les cierges & les
Offrandes des Chevaliers & des Officiers
de l'Ordre , furent remiſes à meſure
qu'elles étoient prefentées, au Prieur des
Auguftins du Grand Convent de Paris .
Les Chevaliers & les Grands Officiers
uc i Crare en allant a 1 Uffrande , & en
revenant à leurs places , firent les reverences
à l'Autel & au Roi.
A l'Agnus Dei , l'Archevêque de Lyon
porta la Paix à baifer à fa Majefté , avec
les mêmes reverences & les Ceremonies
obfervées par le Marquis de Breteuil ,
lorfqu'on avoit porté le Livre des Evangiles
au Roi .
A la fin de la Meffe le Roi defcendit
de fon Trône pour aller communier dans
le même ordre que lorfqu'il étoit allé
prefenter l'Offrande. Les quatre Grands
Officiers de l'Ordre , précedez du Heraus
& de l'Huiffier , marchant devant Sa Ma-
2. vol. jefté Ju
338 MERCURE DE FRANCE .
jefté , après avoir fait les cinq reverences
accoutumées .
Le Roi fe mit à genoux au pied de
l'Autel , où il reçût la Communion ; la
Nape étant tenue du côté de l'Autel par
l'Abbé d'Argentré , & l'Abbé Milon ,
Aumôniers du Roi , & du côté de Sa
Majesté par le Duc d'Orleans & par le
Duc de Bourbon . Après la Communion
le Roi retourna à fon Trône ; le Duc
d'Orleans & le Duc de Bourbon fe remirent
à leurs places , ainfi les
que quatre
Grands Officiers , le Heraut & l'Huif
fier.
L'Abbé d'Argentré , Aumônier de quar |
tier , prefenta le pain benit au Roi , aux
Princes du Sang , & au Comte de Touloufe
. Après quoi deux Clercs de Chapelle
en porterent aux Chevaliers à droite
& à gauche ; enfuite au Chancelier & au
Maître des Ceremonies , & après eux an
Grand Tréforier & au Secretaire .
La Melle finie , & après que le Prélat
officiant eut donné la Benediction , il defcendit
de l'Autel , & il porta au Roi le
Corporal à baifer ; le Marquis de Breteuil
ayant fait les mêmes reverences , & avec
les Ceremonies obfervées , lorfqu'avant
la Meffe le même Prélat avoit prefenté
l'Eau- Benite à Sa Majesté .
Les quatre Grands Officiers de l'Orì
2. vol. dre ,
4
JUIN 1724.
1339
-dre , précedez du Heraut & de l'Huiffier
, s'avancerent alors au milieu de la
Chapelle , & yfirent enfemble leurs
cinq reverences , laprès lefquelles ils fe
mirent en marche pour reconduire le
Roi ; les Chevaliers après avoir fait leurs
reverences fuivirent les Grands Officiers ,
& Sa Majesté remonta dans fon appartement
avec le même cortege , & dans le
même ordre que la veille .
Le5.au matin le Roi fortit de fon
cabinet vers les onze heures pour fe rendre
à la Chapelle , & y affifter à la grande
Meffe , qui fut celebrée par l'Evêque
de Metz , Prelat Commandeur de l'Ordre
, pour le repos de l'ame du feu Roi ,
O Grand Maître Souverain de l'Ordre , des
- Commandeurs & des Chevaliers morts
depuis le Service folemnel , celebré pour
le même fujet en 1662 .
: Le Roi en habit violet , & en manteau
court , le Colier de l'Ordre par deffus
étoit précedé dans la marche , des Chevaliers
& des Grands Officiers de l'Ordre
, du Heraut & de l'Huiffier.
>
Les Chevaliers étoient tous en habit
noir & manteau court le Colier de
31'Ordre par deffus , en linge uni , & fans
bouquet de plumes au chapeau. Les Prélats
Commandeurs en rochet & en ca-
2. vol. mail
$340 MERCURE DE FRANCE.
mail noir , le cordon bleu par deffus ,
marchoient derriere le Roi , qui étoit
accompagné du Duc de Bethune , du Duc
de la Tremoille & du Duc de Gefvres ;
tous trois habillez de deüil & en manteau
court.
:
Le Roi en arrivant dans la Chapelle ,
fe plaça fur un Prie - Dieu qui étoit couvert
d'un tapis violet , & qui étoit au
milieu de la Chapelle , un peu plus près
de l'Autel que le Trône où Sa Majesté
avoit entendu la Melle le jour de la Pentecôte
les Princes du Sang , & le Comte
de Toulouſe , prirent leurs places fur
des plians aux deux côtez de Sa Majeſté ;
les Prélats fe mirent dans le Sanctuaire ;
les Chevaliers occuperent les formes qui
étoient aux deux côtez de la Chapelle ,
& les quatre Grands Officiers fe place
rent fur des tabourets qui étoient du côté
de l'Epître au bout de la forme des Chevaliers
, & fur la même ligne : ils avoient
derriere eux le Heraut & l'Huiffier affis
fur des tabourets .
Le Prélat officiant commença la Meffe
après avoir prefenté de l'eau -benite à Sa
Majefté en la maniere accoutumée , &
étant précedé du Maître des Ceremonies .
Le Roi accompagné du Duc d'Orleans
, alla à l'Offrande ; le Marquis de
Breteuil qui avoit porté au Duc d'Or-
2. vol. leans
JUIN 1724.
13411
leans l'Offrande du Roi , marchoit devant
Sa Majefté , & la reconduifit à fon
Prie-Dieu .
La Melle étant finie , le Prélat officiant
porta au Roi le Corporal à baifer , après
quoi Sa Majefté fortit de l'Eglife , & retourna
dans fon appartement dans le même
ordre qu'elle en étoit fortie pour fe
rendre à la Chapelle.
Le nombre des Chevaliers de l'Ordre
du Saint - Esprit eft prefentement fixé à
cent , fans compter le Souverain Grand-
Maître. Parmi ces cent font compris neuf
Prélats. Le Grand Aumônier de France
eſt toûjours du nombre des neuf Prélats
qui font nommez Commandeurs de l'Ordre
du Saint-Efprit . Les Grands Offi
ciers ; fçavoir, le Chancelier, le Prevoft-
Maître des Ceremonies , le Grand Tréforier
, & le Greffier- Secretaire , font
auffi du nombre des cent , & portent le
titre de Commandeurs.
Outre ces Officiers il y a encore un
Intendant , un Genealogiſte , un Heraut
d'armes & un Huiffier : ces quatre derniers
portoient autrefois la Croix de l'Ordre
pendue au col , avec un ruban bleu
comme les Chevaliers ; mais à prefent
elle eft attachée par un ruban bleu plus
2. vol. étroit
1542 MERCURE DE FRANCE .
étroit à la boutonniere de leur jufte-au
corps.
Tous les Prélats , à l'exception du
Grand Aumônier , les Chevaliers , le
Chancelier & le Prevoft , doivent faire
preuve de Nobleffe paternelle y compris
le bifayeul pour le moins.
Autrefois les Prélats Commandeurs ,
Chevaliers & Officiers avoient une penfion
de mille écus d'or chacun qui a été
réduite à 3000. liv . payée fur le provenu
du droit du marc d'or affecté à l'Ordre
.
Les Prélats , les Chevaliers & Grands
Officiers , portent une Croix de broderie
d'argent fur le côté gauche de leurs
manteaux & habits , au milieu de laquelle
doit eftre une Colombe en brøderie
d'argent, & aux . quatre angles autant
de fleurs- de-lys , & des rayons auffi d'argent
, & une autre Croix d'or pendante
en écharpe au bout d'un ruban bleu celefte
. Cette Croix d'or émaillée de blanc
avec une fleur - de- lys d'or dans chacun
des angles de la Croix , & dans le milieu
une Colombe d'un côté ; & une figure de
S. Michel de l'autre . Il faut excepter les
huit Commandeurs Ecclefiaftiques & le
Grand-Aumônier , dont les Croix font
chargées d'une Colombe de chaque côté,
parce
2. vol.
#
1343
JUIN 1724.
parce qu'ils ne font point Chevaliers de
S. Michel ...
Le grand Collier de l'Ordre du Saint-
Efprit , que les Chevaliers portent dans
les grandes Ceremonies , eft compofé de
trois noeuds , repetez d'une H en memoire
du Roy Henry III d'une fleur - de- lys,
des angles de laquelle fortent des fâmes
émaillées , couleur de feu , & d'un
trophée d'armes. Au bas de ce Collier
eft attachée une Croix telle qu'on vient
de la décrire.
L'habit de Novice eft fait de toile ou
moire d'argent . fçavoir , le pourpoint
garni de dentelles , avec les chauffes trouf
fées , les bas de foye blancs , & l'efcarpin
de velours de la même couleur ; un
manteau court ou mantelet de damas
noir brodé , & un rabat de point ou dentelle
pliffé , approchant d'une cravate.
L'habillement de tête confiftoit en une
toque de velours noir enrichie d'un cordon
de diamans , & d'un bouquet de plumes
blanches , du milieu duquel fortoit
une aigrette noire. Chaque Novice avoit
le foureau de fon épée couvert de velours
ou fatin blanc.
2
Après la reception des Novices , on
leur ôta le petit manteau , à la place duquel
on leur en donna un grand à queue
traînante ; ce manteau eft de velours
2. volg E noir
1344 MERCURE DE FRANCE .
noir doublé de fatin orangé, & brodé tout
autour du Collier de l'Ordre ; dans le
milieu paroît pardevant la Croix de
l'Ordre brodée d'argent. A ce grand
manteau étoit attaché un mantelet de toile
d'or ou d'argent verte , doublé de fatin
orangé & brodé de même : pardeffus ce
mantelet étoit le grand Collier de l'Ordre.
H.NO.
Le foureau de l'épée des Chevaliers
reçûs étoit couvert de velours ou de fatin
noir , les plumes de la toque noires ,
& l'aigrette blanche.
L'habillement du Roy , le jour de la
grande Ceremonie , étoit violet ou d'écarlate
brune moirée , ainfi qu'il eft porté
dans l'Article 75. des Statuts de l'Ordre.
Les nouveaux Chevaliers & Commandeurs
reçûs , donnent aux Grands
Auguftins de Paris , fuivant les Statuts ,
onze pieces d'or chacun ; fçavoir dix
comme aumône , & la onzième comme
offrande .
Les Cardinaux , Prélats & Comman
deurs doivent au Prevôt Grand- Maître
des Ceremonies pour les droits de fa
Charge ; fçavoir , les Cardinaux , dix
aulnes de velours cramoifi , les Prélats ,
dix aulnes de velours violet , & les
3. vol. CheJUIN
1724. 1345
*
Chevaliers douze aulnes de velours
noir.
Le Herault Roy d'Armes de l'Ordre,
reçoit un marc d'argent de chaque Prélat
, Chevalier ou Officier nouvellement
reçû.
Pendant toute la Ceremonie le R. P.
Grange , Prieur du Couvent des Grands
Auguftins de Paris , fut placé avec fon
Compagnon derriere les Prélats - Commandeurs
, & reçut les Offrandes , tant
du Roy que des Chevaliers , avec leurs
Cierges. Sa Majefté donna 15. demi-
Louis d'or , ce nombre faifant celui de
fes années ; & chaque Chevalier donna
un demi- Louis , à la place de l'Ecu d'or
qu'on donnoit autrefois , outre les dix
pieces d'or dont nous avons déja parlé
N'oublions pas de dire en finiffant , que
les gradins qu'on avoit élevez de l'un &
de l'autre côté de la grande Galerie du
Château de Verſailles , & où l'on avoit
placé quantité de perfonnes de diftinction
extrêmement parées ,faifoient un très-bel
effet , de même que ceux qui étoient dans
la Chapelle & fur le paffage de la Proceffion
, où l'on avoit placé une partie du
monde prodigieux qui étoit venu de Paris
pour voir cette augufte Ceremonie.
2. vols
£ ij
Les
1346 MERCURE DE FRANCE .
XX : XXXXXXXXXXX XX
Les deux vautours & l'Aiglon. Fable.
Eux Vautours carnaffiers planoient ſur
D. des
deferts ,
Pour appercevoir quelque proye ,
Un Aiglon tout rempli de joye ,
Tâchoit à s'élever jufqu'au faîte des airs ,
Afin de rendre hommage au globe de lumiere
,
Qui dans l'éclat de ſa carriere
Donne le jour à l'Univers.
Les deux vautours âpres à la curée ,
Voyant l'Aiglon prenant fon vol vers l'Empirée
,
Confulterent entr'eux s'ils tomberoient fur
lui ,
Malgré leur amitié jurée.
Quand la jeuneffe eft fans appui ,
Par les méchans fouvent on la voit devorée.
Nos deux Chaffeurs tranchans tous difcours
fuperflus ,
S'en alloient pour fondre deffus ;
Mais le jeune animal de race courageufe , 2. Vlke
Trompa
JUIN 1724. 1347
Trompa leur gourmandiſe affreuſe ›
En évitant leurs becs par un rapide vol : -
Puis s'animant d'un courage intrepide
Sur ces fiers ennemis fa colere le guide ,
Et les faififfant par le col ,
Il les enleve au haut des nu ës ,
>
Enfuite il les lança d'un effort vigoureux ,
Sur un tas de roches cornues ,
Ce fut pour nos gourmands un revers bien
affreux.
L'un eut une ferre caffée ,
L'autre la cuiffe fracaffée.
Enfin là fans aucun fecours ,
A l'Aiglon ils eurent recours .
L'Aiglon les fecourut. Quand on a l'ame
belle ,
On ne garde jamais une haine crue le.
De ce conte ainſi debité ,
Tirons une moralité :
Quelque bon que l'on foit , & quelque bien
qu'on faffe ,
On a toûjours des ennemis.
Les méchans ne mourront qu'avec l'humaine
race.
2. vol. E iij Mais
1348 MERCURE DE FRANCE.
Mais de tous les méchans craignons les faux
amiş .
L'AFFICHARD .
A Paris ce 1. Juin 1724.
******** *******
RELATION du Couronnement de
la Czarine.
LE
Es préparatifs pour cette grande Ceremonie
, ( la premiere dont on ait
connoillance en Ruffie ) étant achevez ,
on publia le Mercredy 17. May par toute
la Ville & les Fauxbourgs au fon des
Trompettes & des Timballes , que le
Couronnement fe feroit le lendemain
dans l'Eglife Cathedrale d'Ivan - Weliki,
les Miniftres Etrangers y furent invitez
exprès par un Secretaire de la Chancellerie
, qui leur donna des Billets ,
comme à toutes les perfonnes qui devoient
entrer dans l'Eglife pour éviter la !
confufion.
Ces Miniftres , ainfi que le Clergé du
premier ordre , les Princes , les Boyards,
les Comtes , les autres Seigneurs qui
font du Corps de la Noblefle , & tous
ceux qui compofent les Etats de la grande
Ruffie , fe rendirent dès le matin fuiJUIN
1724. ~1349
vant leurs rangs & l'ordre marqué , au
Château de Cremelin , où ils trouverent
plufieurs tables magnifiquement fervies.
Ce repas qui dura juſqu'à dix heures ,
fut accompagné de plufieurs falves d'Ar
tillerie , & à chaque fanté de leurs Majeftez
Czariennes , des Princeffes leurs
filles , des Têtes Couronnées , du Duc
d'Holftein , des, Princes de Heffe - Hombourg
, & des autres perfonnes de gran
de confideration , on entendit des Fanfa
res , des Trompettes & Timbales qui
étoient dans les cours du Palais .
L'Eglife d'Ivan - Weliki , quoyque
bâtie à l'antique , eft très -belle & trèsbien
ornée , c'eft une grande vòûte en
dôme , foûtenue par quatre gros pilliers,
au milieu defquels on avoit élevé un
Trône de fix marches , il étoit couvert
de velours rouge fous un grand dais de
même étoffe , mais garni d'or , de franges,
& de houpes très riches . Il y avoit
dans le fond du Trône deux chaifes à
bras d'argent garnies de pierreries , &
au côté droit une grande table couverte
de velours deftinée à pofer les ornemens
Royaux .
Il y avoit tout autour de l'Eglife des
gradins en forme d'Amphitheatres , pour
placer les perfonnes de diftinction des
deux fexes , qui n'avoient pas de fonc
1. vol. E iiij tion
1350 MERCURE DE FRANCE.
tion à la Ceremonie.
Les deux Princeffes du fang , de même
que les Ducheffes de Mekelbourg
& de Courlande , avoient une loge fermée
au côté droit en bas du Trône , M. le
Duc de Holftein avoit la fienne en forme
de banc ouvert du même côté , mais
plus éloignée du Trône.
à
Les Miniftres Etrangers en avoient une
part , d'où ils pouvoient voir commodément
toute la Ceremonie.
Vers les onze heures , le Comte de
Golofskin , Grand - Chancelier , entra
dans une Salle où les Etats venoient de
s'affembler , & leur fit un très -beau difdifcours
, contenant en fubftance que les
Etats de Ruffie , dans l'Affemblée gene
rale du 22. Octobre 172 1. ayant reconnu
, couronné , & donné au Czar Pierre
Alexowits leur Souverain , les Titres
glorieux de Pierre le Grand , de Pere
de la Patrie , & de Premier Empereur
de toute la Ruffie , Sa Majefté efperoit
que perfonne ne s'oppoferoit au deffein
qu'elle avoit formé de faire couronner la
Czarine fon époufe , qui avoit fignalé fa
valeur heroïque en toutes occafions , &
fouffert fi conftamment tant de fatigues.
& d'incommoditez dans le Camp de Pauth
& aurres Campagnes , qui l'avoit affifté
de fes confeils , & qui l'avoit prefque
toûjours
2. vol.
JUIN 1724. 1351
toûjours accompagné dans fes expeditions
pendant la derniere guerre. Cette
propofition fut acceptée avec un applaudiffement
univerfel , & le Grand- Chan- .
celier en alla faire fon rapport au Czar
& à la Czarine .
Lorſque la Czarine , qui étoit venuë
du jour précedent au Château de Creinlin
, fut prête d'en fortir pour defcendre
à l'Eglife , on en fut averti par le fon de
toutes les cloches , la marche commença
par 40. ou 50. Seigneurs de diftinction
ou Officiers Generaux , & des trois Regimens
des Gardes , allant deux à deux ,
chacun felon fon rang , après eux fuivoit
immediatement le plus jeune des
Princes de Heffe - Hombourg ſeul .
Les deux Princeffes du fang , & les
Duchefes de Mekelbourg & de Courlande
, fuivies de pluſieurs Dames d'honneur.
Auffi-tôt que ces Princeffes furent
entrées dans l'Eglife , & placées dans
leur banc , on entendit les Trompettes
& les Timbales des Troupes poftées en
haye depuis le Château jufqu'à l'Egliſe,
qui annonçoient l'arrivée de leurs Majeftez
Czarienes dans la Place.
Alors le Clergé , compofé de 26. Archevêques
ou Evêques en habits d'Eglife,
& en Mitres fermées enrichies de
Les & de pierreries , fortit de l'Eglife
2, vol. E v pour
per1352
MERCURE DE FRANCE.
pour aller les recevoir devant le Portail.
Le Czar avoit à fes côtez le Prince de
Menzikof & M. le Chancelier Golofskin
, & il étoit fuivi de Mes le General
Bruffe , du Comte Pouskin , du Prince
Dolgorouky Senateurs , Ofterman , Confeiller
Privé , & Makaroff , Secretaire
du Cabinet , qui portoient le Manteau
Royal , la Couronne , le Sceptre & le
Globe fur des carreaux d'étoffe d'or , après
quoi marchoit la Czarine fous un dais
porté par 8. Officiers Generaux , ayant
à fa main droite pour Ecuyer , le Prince .
Apraxin Grand- Amiral , & à fa main
gauche M. le Duc d'Holftein , & précedée
de M. lakofinsky , comme Colonel
de fes Gardes , & d'une partie d'iceux ,
environnée de fes Dames d'honneur ,
habillées en corps de robe , coëffées en
cheveux & ornées de pierreries. Après
fuivoient douze Pages , dont les habits
étoient de velours verd , galonnez d'un
très-beau galon d'or fur toutes les coûtures
& les manches en plein , fept jeunes
Mores auffi richement habillez , vingt
Heiduques , ayant fur leurs bonnets des
aigrettes de plumes blanches & rouges
avec des plaques d'argent , de même
qu'en plufieurs endroits de leurs habits
& manches , & fur les jambes , fur lef
2. vel.
quelles
JUIN 1724.
1353
quelles plaques étoit l'Aigle Imperiale en
relief.
Le refte des Gardes fuivoit après.
Cette Princeffé ayant été reçûë au - devant
du Portail par le Clergé , & étant
arrivée au pied du Trône , où M. le Duc
de Holftein ceffa de lui donner la main ;
le Czar la conduifit fur le Trône , pendant
que ceux qui portoient les ornemens
Royaux , les poferent fur la table . Le
Czar ayant enfuite montré de la main à la
Czarine , la chaife fur laquelle elle devoit
s'affeoir , il s'affit lui - même fur .
celle qui étoit à fa droite ; les premieres
Dames d'honneur de cette Princeffe
étoient debout derriere fa chaife , les autres
qui avoient fuivi la Czarine jufques
auprès du Trône , étoient allées fe placer
dans une loge à côté gauche de celle
des Miniftres Etrangers , dont elle étoit
feparee par une petite porte grillée , à
travers de laquelle le peuple qui étoit au
dehors de l'Eglife pouvoit voir le Trône
& la Ceremonie.
Le Prince Trobeskoy , le Comte Poufkin
, le Prince de Menzikoff , le Prince
Dolgorouki & M. de Jakofmski , étoient
rangez du côté du Czar , & occupoient
l'efpace depuis ce Prince jufques aux degrez
du Trône fur lefquels étoient pla
cez Mrs Ofterman & Makaroff.
2. vol. # E vj A
1354 MERCURE DE FRANCE .
A l'oppofite , c'eft - à- dire , du côté de
la Czarine , étoient Ms Apraxin Grand-
Amiral, le Chancelier Golofskin , le Comte
Brulle , Grand- Maître d'Artillerie,
& le Comte de Tolstoye , faifant la fonction
de Grand-Maître des Ceremonies ,
ayant à la main un Bâton d'or , dont une
Aigle de même métail , pofée fur une
groffe émeraude forioit la pomme , &
fur les degrez , le Major General Mamonoff
.
Au bas du Trône étoient deux He .
raults d'Armes tenant une maflue ou
fceptre d'argent , il y avoit outre cela
douze Maîtres de Ceremonies , portant
des baguettes comme celles des Exempts
des Gardes en France.
Peu de momens après que leurs Majeftez
le furent affifes , l'Archevêque de
Novogorod , qui devoit faire la Cerenonie
du Couronnement , monta fur le
Trône , fuivi de tout le Clergé qui refta
fur les degrez rangé en haye des deux
côtez . Cet Archevêque ayant falué leurs
Majeftez , elles lui rendirent le falut par
une inclination de tête , & s'étant enfuite
levez de leurs chaifes , elles s'approcherent
de l'Archevêque qui étoit resté à
l'entrée du Trône. Il conmença la Ceremonie
par quelques prieres , & ayant
demandé le Manteau Royal , les Princes
2. vol de
JUIN 1724. 1355
de Menzikoff & de Dolgorouki le prirent
de deffus la table pour le lui porter,
l'Archevêque le prit d'une main & le
Czar de l'autre , & le mirent enfemble
fur les épaules de la Czarine , après quoy
l'Archevêque continua les prieres qu'il
avoit commencées.
Peu après il demanda la Couronne ,
que le Prince Dolgorouki alla prendre,
& lui apporta fur le même carreau où
elle étoit , l'Archevêque la préfenta enfuite
au Czar , qui après avoir pofé ſur
la table fon Sceptre qu'il tenoit en fa
main , la plaça feul fur la tête de la Czarine.
On entendit alors au dehors le
bruit d'une décharge de canons & de
moufqueterie , & après que les Dames
d'honneur eurent attaché la Couronne
avec des aiguilles , la Czarine foûtenuë
par le Prince de Menziκoff & le Grand-
Amiral , fe mit à genoux devant l'Archevêque
pendant qu'il achevoit les prieres
, & au bout d'un moment , cette Princeffe
s'étant relevée , l'Archevêque lui
mit en main le Globe qu'elle tint enfuite
devant le Czar , ayant le vifage tourné
de fon côté. Sa Majefté Czarienne donna
la benediction au Confeffeur ou Directeur
de cette Princeffe , en qualité de
Chef fuprême de l'Eglife de Ruffie. Pendant
le refte de la Ceremonie , le Czar
2. vol. La
1356 MERCURE DE FRANCE .
fe tourna vers la loge des Miniftres Etran
gers qu'il falua.
La Ceremonie étant finie , pendant laquelle
le Czar n'eut point de Couronne
fur la tête , mais feulement un Sceptre
à la main , leurs Majeftez Czariennes
defcendirent du Trône , & après que le
Czar eut conduit la Czarine dans un
banc en forme de petite Chapelle fermée
par derriere , ayant deux fenêtres avec
des rideaux de drap d'or tirez , étant à
gauche & à peu de diftance de l'Autel
ce Prince alla lui -même fe placer dans
un pareil banc à main droite à l'oppofite.
On chanta enfuite la grand'Meffe ,
M. le Comte de Tolstoye , ayant fon Bâton
de Ceremonie à la main , refta debout
devant le banc de la Czarine ; fur la
fin de l'Office le Czar alla la prendre pour
la mener à l'Autel recevoir l'onction , &
enfuite la Communion de la main de l'Archevêque
, laquelle Ceremonie de l'onction
étant finie , on fit une feconde décharge
du canon & de la moufqueterie.
Après la Meffe , il y eut un Sermon
prononcé par l'Archevêque de Rezan ,
qui dura une demy heure , enfuite dequoy
leurs Majeftez Czariennes fortirent
de l'Eglife au bruit d'une troiſième
2. vol. déJUIN
1724
1357
charge du canon & de la moufqueterie ,
& dans le même ordre qu'elles y étoient
entrées ; la Czarine , fuivie de toutes fes
Dames d'honneur , alla proceffionnellement
fous un dais , felon un ancien ufage
, à l'Eglife faint Michel , vis- à- vis
celle d'Ivan - Welixi , pour visiter les
faints Tombeaux ; le chemin étoit couvert
de drap rouge.
Leurs Majeftez Czariennes dînerent
dans la grande Salle du Château , où il y
avoit une table pour elles feules fous un
dais de velours cramoifi , orné de grands
galons d'or , elles furent fervies à genou
par M. Solkikoff , beau -frere de la précedente
Czarine , faifant la fonction de
Grand Echanſon , par le frere de l'Amiral
Apraxin , faifant la fonction de Grand-
Ecuyer , & par M. Alfophioff , Grand-
Marêchal.
A main gauche , & à peu de diftance
du Trône , il y avoit une feconde table
pour M. le Duc d'Holftein , où il mangea
feul , & fut fervi par les Officiers du
Czar ,
Une troifiéme pour les Senateurs &
Cordons bleus à droite , à laquelle étoit
le Prince Menzikoff & le Princede Heffe-
Hombourg , cette table fut ſervie par des
Capitaines.
Une quatrième enfuite pour les Da-
2. vol. mes,
1358 MERCURE DE FRANCE .
4
mes , & une cinquiéme pour le Clergé.
On avoit fabriqué autour du pillier
carré de la Salle , depuis le bas jufques
au haut , plufieurs gradins pour fervir de
buffet , tous ces gradins étoient garnis
fur les quatre faces de grands vales &
coupes d'or & de vermeil , d'autant plus
riches , qu'ils étoient d'un travail parfaitement
beau , & que fur la plupart étoient
enchaffez des pierreries de fort grand
prix.
Le repas fut à trois fervices , leurs
Majeftez ne refterent qu'une heure à table
, les Miniftres Etrangers ne furent
pas invitez à ce banquet.
Le lendemain´ Vendredy après midy ,
le Duc de Holftein , les Miniftres Etrangers
, & toutes les autres perfonnes des
deux fexes , furent admis à complimenter
la Czarine fur fon Couronnement.
Sur les fept heures du foir cette Princeffe
partit du Château de Cremelin , au
bruit du canon , & revint en traverfant
une partie de la Ville & du grand Fauxbourg,
à la nouvelle maifon qui fert prefentement
de demeure à leurs Majeftez
Czariennes , depuis qu'elles ont quitté
Preobraginsky , qui eft au-deffus de la riviere
, & à l'extremité du Fauxbourg ,
que l'on appelle Fauxbourg des Allemans.
Cette Princeffe étoit feule dans un Ca-
2. vol. -roffe
JUIN 1724. 1359
roffe coupé & doré , attelé de fix chevaux
d'une beauté finguliere , M. de Jakolinsky
étoit à cheval à la tête de huit
Gardes du Corps qui précedoient le Caroffe.
Douze Valets de pied , dont les habits
étoient de drap verd , & galonnez de
grands galons d'or fur toutes les coûtures
marchoient devant le caroffe.
Il y avoit fix Pages montez , tant fur
le devant que fur le derriere du même
-caroffe , qui étoit environné de quatre
Ecuyers de la Czarine richement habillez
, & montez fur de très - beaux cheyaux.
Immediatement après le caroffe , fuivoient
à pied fept jeunes Mores habillez
de velours noir , & des aigrettes de plumes
blanches fur leurs bonnets , ils étoient
entre deux rangs que formoient vingt
Heiduques , dont les premiers marchoient
à côté des portieres , après eux
étoient le reſte des Gardes du Corps à
cheval .
Le caroffe des Princeffes du fang venoit
enfuite , & après elles fuivoient
quatre Dames d'honneur dans un caroffe
auffi à fix chevaux .
Madame de Jakofinsky fuivoit dans un
autre caroffe attelé de même , & la marche
étoit fermée par les Majors Gene-
2. vol.
raux
1360 MERCURE DE FRANCE.
raux le Fort & de Leffy dans un cin
quiéme caroffe.
Le Dimanche 21. les Miniftres Etrangers
, de même que toutes les perfonnes
de diftinction des deux fexes , furent invitez
à un feſtin , qui fe donna le foir audeffous
du Château de Cremlin , dans
des bâtimens de bois faits exprès dès le
temps des Réjoüiffances de la Paix , le
Czar s'y rendit à fept heures & la Czarine
à huit. Un moment avant qu'on fe
mit à table , Sa Majefté Czarienne créa
M. de Jakofinski Chevalier de l'Ordre
de faint André , & lui en donna le cordon
, le jour auparavant M. de Toltoye
avoit été fait Comte avec fes defcendans
, & M. le Prince de Repnin Felt
Marêchal de l'Infanterie , en la place du
Prince de Menzikoff , qui a en même
temps paffé à la Charge de Felt - Marêchal
de la Cavalerie.
Après le repas , qui ne dura que deux
heures , le Prince de Menfikoff , pår
ordre du Czar , donna une médaille d'or
à chacun des Miniftres Etrangers , il en
avoit diftribué de pareilles le jour dú
Couronnement au Duc de Holftein &
aux autres perfonnes qui avoient affifté
au feftin.
Sur ces Médailles du poids de quinze
ducats , fe voit d'un côté le Portrait du
2. vol.
Czar
JUIN 1724. 1361
4
Czar & de la Czarine , avec ces mots en
Langue Ruffienne , Pierre Premier Empereur
& Catherine Imperatrice , de l'autre
côté fe voit le Czar mettant la Couronne
fur la tête de la Czarine , avec ces
mots couronnée à Mofcou en 1724. Le
jour du Couronnement on avoit jetté au
peuple d'autres petites Medailles d'or
& d'argent. Nous attendons cette Medaille
pour la faire graver.
Il y eut un grand Feu d'artifice , qui
dura jufques à deux heures du matin , le
corps étoit le Temple de Memoire , la
face exterieure étoit ornée de plufieurs
lamp ons de differentes couleurs , ils reprefentoient
la Couronne en haut , d'où
fortoient deux doubles cordons embraffans
deux piramides , & une table audeffous
, fur laquelle on voyoit le Sceptre
& le Globe , avec cette Infcription ,
Elle le tient de Dien & de fon Epoux.
ELEGIE.
Effons d'entretenir une vaine efperance
;
Le défefpoir peut feul foulager ma fouf-
A
france.
bon nous flater, mon coeur, n'en douquoy
tons plus ,
2. vol.
Pour
1362 MERCURE DE FRANCE .
Pour Clarifle mes foins font des foins fuperflus.
L'ingrate dont la Loy me fut fi douce à ſuivre,
Pour qui feule je vis , fi l'on peut nommer
vivre , ..
Le languiffant état , où je me vois plongé ,
Contente de m'avoir dans fes fers engagé ,
M'abandonne à l'excès d'un feu qui me devore
;.
Qui tout cruel qu'il eft , m'eft précieux encore.
Elle ne m'aime plus , ou , pour mieux m'exprimer
,
L'ingrate n'eut jamais de penchant à m'aimer.
Que me fert que cent fois elle ait , pour me
Turprendre
Juré que fon ardeur étoit fincere & tendre ?"
J'en fuis plus malheureux , & ce ferment leger
,
Qui m'afluroit un feu que rien ne dût changer
,
Ne laiffe à mon amour feduit de cette gloire,
Que la confufion d'avoir ofé le croire.
Que fait-elle pour moi qui doive m'affurer
Qu'elle m'aime , & qu'enfin je puis tout efperer
!
2. vol. Les
JUIN
1724.
1363
Les chagrins dans fon coeur , l'ennui , l'im
patience ,
} Ont- ils jamais été témoins de mon abfence ?
Sentit- elle jamais ces tranfports raviffans ,
Ces violens defirs qui charment tous mes
fens ,
蒙
Aux momens bienheureux où je m'approche
d'elle ?
Infenfible à ma vûë , à mes feux infidelle ,
Elle me fait affez remarquer dans fes yeux ,
Que ces momens trop courts , font pour elle
ennuyeux ;
Et lorfque mon devoir en d'autres lieux m'entraîne
,
M'ayant vû fans plaifir , elle me perd fans
peine.
Non , ne te flate plus , mon coeur , d'avoir
la foy ;
L'on n'aime point , à moins qu'on n'aime comme
toy.
M. Vergier.
A
2. vol.
•
· MEMOI
1364 MERCURE DE FRANCE.
MEMOIRE Hiftorique au fujet de
l'Exaltation du Pape Benoît XIII.
N
Otre Saint Pere le Pape Benoît
XIII. qui vient d'être élevé au Pontificat
avec un applaudiffement univerſel ,
eft de la Maifon Orfino , nommée en
France la Maifon des Urfins , Maifon
très -illuftre , originaire de Spolete dans
l'Ombric , Province de l'Etat Ecclefiaftique
, d'où elle vint s'établir dans la Campagne
de Rome , & s'y rendit fort confiderable.
Les fentimens font partagez fur
la veritable origine du nom Orfine , qui
depuis un temps immemorial eft reconnu
pour le veritable nom de famille de la
Maifon dont nous parlons.
Quelques Ecrivains regardent comme
Auteur de ce nom Urfus qui fut , difentils
, la tige de toute cette Maiſon : en
effet Imhof dans la Genealogie qu'il a
faite de la Maifon Orfino donne un Urfus
pour pere à Jean , dit Cajetan ; d'autres
prétendent que le nom de famille des
Orfini étoit autrefois Rofini , d'où pár
tranfpofition on a fait le nom d'Orfini.
Ils trouvent une preuve de leur fentiment
dans les Armes de cette Maiſon ;
2. vol.
qui
JUIN 1724.
1365
qui font bandé d'argent , & de gueule de
fix pieces , au chef d'argent chargé d'une
Rfe de gueule. Ces mêmes Genealogiftes
font venir de la Maifon Orfino les Comtes
de Rosemberg en Allemagne , ce qui'
paroît plus vrai- femblable que l'opinion
de quelques autres , qui prétendent que
la Maifon Electorale de Brandebourg ,
foit une branche de la Maiſon Orfino.
Jean Orfino , dit Cajetan , du nom de
fa mere , & qu'avec Imhof on donnera
ici pour Auteur de toute la Maiſon Orfino
, eut deux fils ; fçavoir , Napoleon &
Matthieu.
Napoleon eut une ample pofterité qui
Le divifa en plufieurs branches , aujour
d'hui toutes éteintes. De lui defcendirent
cinq Cardinaux ; fçavoir , François fait
Cardinal en 1295. Matthieu , Dominiquain
en 1327. Rinald en 1350. François
en 1378. & Thomafen 1381 .
Matthieu , fecond fils de Jean eut fix
fils ; fçavoir , Gentilis , Jean , Rinald
Matthieu , Jordan & Napoleon.
Gentilis eut auffi une grande pofterité,
qui eft pareillement éteinte. De lui defcendirent
deux autres Cardinaux ; fçavoir
, Matthieu en 1262 , & Jacques en
1371. De Gentilis defcendoit auffi le fameux
Jean- Antoine Orfino , Prince de
Tarante dans le Royaume de Naples
2. vol . qui
1366 MERCURE DE FRANCE.
>
qui fit long- temps la guerre à Ferdinand,
bâtard d'Aragon , Roi de Naples , & qui
mourut en 1462. fans enfans mâles.
Quelques Auteurs font auffi defcendre de
ce Gentilis Orfino , un Gabriël Orfino,
qui de fa femme Jeanne del Cavaliere
cut un fils nommé Mario Orfino , qui
par le teftament de Jean- Baptifte del Cavaliere
, fon oncle maternel fait en 1507.
fut fubrogé au nom & à la Maifon del
Cavaliere , & eut des enfans , dont les
deſcendans portent encore aujourd'hui le
nom de Cavaliere.
Jean Orfino , fecond fils de Matthieu
fut fait Cardinal en 1244. & devint Pape
fous le nom de Nicolas III. le 25. Decembre
1277. & mourut le 23. Aouft
3280.
Rinald Orfin , troifiéme fils de Matthieu
, eut une affez grande pofterité qui
eft aujourd'hui éteinte. De lui defcendirent
trois Cardinaux ; fçavoir , Napo-
Jeon Orfino fait Cardinal en 1288. Baptifte
en 1483. & mort de poifon en 1503 .
par les intrigues de Cefar Borgia , fils du
Pape Alexandre VI. & Franciot en 1517.
Matthieu Orfino , quatrième fils de
Matthieu dont il eft parlé cy-deffus , fut
pere d'une pofterité qui ne fubfifte plus
aujourd'hui , & dans laquelle on trouve
le
2. vol.
encore
<
JUIN
1724• 1347
encore deux Cardinaux , Jean en 1313.
& Matthieu en 1317.
Jordan Orfino , cinquième fils de Matthieu
fut fait Cardinal en 1278. par le
Pape , fon frere , & mourut en 1287.
Napoleon Orfino fut le fixiéme fils de
Matthieu , de lui defcendoit François
Orfino , qui vivoit dans le 14e fiecle . On
ignore les dégrez de filiation qu'il y a eu
entre l'un & l'autre ; ce qu'il y a de certain,
c'eft que ce François Orfino fut pere
de Jean Orfino , qui eut trois fils ; ſçavoir
, Charles , tige des Ducs de Braccia- s
no , François , tige des Ducs de Gravina ,
& Jordan fait Cardinal en 1405. &
mort en 1439 .
Nous allons d'abord parler en peu de
mots de la branche des Ducs de Bracciano
qui eft éteinte , pour venir à celle des
Ducs de Gravina , de laquelle eft le Pape
d'aujourd'hui.
Charles Orfino dont on vient de par
ler , acquit le Château de Bracciano , ſitué
près de Rome , dans le Diocéfe de Sutri ,
& devint ainfi le premier Seigneur de
Bracciano de fa Maifon . Il eut trois fils ;
Napoleon , Latino & Robert. Napoleon
l'aîné , fut Seigneur de Bracciano après
fon pere. Il fera parlé de lui dans la
fuite.
Latino Orfino , fecond fils de Charles ,
2. vol. F fut
1343 MERCURE DE FRANCE.
fut fait Cardinal en 1448. il fut Archevêque
de Bari dans le Royaume de Na
ples , & mourut en 1477. âgé de 74.
ans. Il eut deux enfans naturels , un fils
& une fille ; la fille nommée Clarice
époufa Laurent de Medicis , dit le Magnifique
, & eut de lui le Pape Leon X.
Le fils nommé Paul , fut inftitué par le
teftament du Cardinal , fon pere , heritier
de tous les biens ; ce qui fut confir
mé par le Pape Sixte IV. Il fut étranglé
en 1503. avec le Duc de Gravina , fon
parent , par ordre de Cefar Borgia .
•
Camillo Orfino , fon fils , fut un grand
Capitaine. Il mourut en 1559. laiffant
un fils naturel , nommé Latino Orfino
qui fe diftingua dans les Sciences , & fut
bifayeul d'Alexandre- Marie Orfino
Princeffe - della - Matrice , Duc de Celfi ,
Marquis de Lamentano , & c. lequel après
avoir paffé trente- fix années entieres en
prifon à Rome , obtint enfin fa liberté
fous le Pontificat d'Innocent XI. en 1681.
& mourut peu de temps après , ne laiffant
qu'un fils , nommé Felix Orfino , qui
s'étant attiré la difgrace du même Pape ,
pour avoir maltraité des Sbirres , fut obligé
de quitter Rome. Il fe retira à Vienne
en Auftriche chez les Jefuites , où il
mourut fans enfans en 1689. après avoir
2. vol. cedé
JUIN 1724.
1349
edé à ces peres fes prétentions fur la
Principauté de Madricia , fur le Duché
de Celfi , & fur les autres biens de la
fucceffion de fon pere.
Napoleon Orfino , Seigneur de Bracciano
, fut trifayeul de Paul Jordan Orfino
qui fut fait Duc de Bracciano en 1560.
par le Pape Pie IV. & mourut en 1585.
Paul Jordan , premier Duc de Bracciano
eut d'Ifabelle de Medecis , fa femme
, fille de Cofme I. Grand Duc de Tofcane
, Virginio Orfino , Duc de Bracciano
après fon pere , lequel
pere , lequel en faveur de
fon mariage avec Fulvie Peretti , petite
niece du Pape Sixte V. reçût de ce Pape
les honneurs fi connus à Rome fous le
nom d'honneurs du Soglio , avec quantité
d'autres privileges & prérogatives
qui ont mis la Maifon des Urfins , &
celle des Colonnes , dans laquelle étoit
entrée une autre petite niéce de ce même
Pape , au-deffus de tous les Seigneurs ,
qu'on appelle à Rome les Princes Romains.
Virginio Orfino dont nous venons de
parler , Duc de Bracciano , & premier
Prince del Soglio ; eut entr'autres enfans
Alexandre , Cardinal en 1615. & mort
en 1626. âgé de 33. ans , & Ferdinand,
Duc de Bracciano qui fut pere du Cardimal
Virginio , fait Cardinal en 1641. &
2. vol. Fij mort
1350 T
MERCURE DE FRANCE .
mort en 1676. & de Flavio , dernier Duc
de Bracciano de fa branche , qui mourut
fans enfans en 1698. C'eft ce Flavio Or
fino qui avoit poufé Anne -Marie de la
Tremoille , fi connue dans le monde fous.
le nom de Princeffe des Urfins .
Par la mort de ce dernier Duc de Bracciano
, les honneurs du Soglio pafferent
à l'aîné des Urfins de la branche de Gravina
, de laquelle nous allons parler .
François Orfino , tige de la branche
de Gravina , s'établit dans le Royaume
de Naples , & y fut fait premier
Comte de Gravina , par la Reine Jeanne
II. à laquelle, if rendit de grands
fervices. Il mourut en 1456. laiffant un
fils legitime nommé Jacques , qui fut
premier Duc de Gravina , & un fils naturel
nommé Jean- Baptifte , qui fut élû
Grand- Maître de Rhodes , & mourut en
1476 .
Jacques I. Duc de Gravina fut ayeul
de François , Duc de Gravina , qui mourut
de mort violente en 1503. par les artifices
de Cefar Borgia.
François , Duc de Gravina, eut un fils
nommé Ferdinand , qui fut auffi Duc de
Gravina après fon pere. Ce Ferdinand
fut pere de Flavio Orfino , Cardinal en
1565. & mort en 1581 , & d'Hottilio
Orfino , ayeul de Ferdinand III . du nom,
2.vol
Duc
JUIN 1724. 1351
Duc de Gravina , qui de Jeanne Frangipani-
della - Tolfa , fille du Duc de Griemo
, fa femme , eut deux fils ; fçavoir ,
Pierre- François , qui eft le Pape d'aujourd'hui
, & Dominique Orfino qui
mourut en 1705. après avoir été marié
deux fois , la premiere en 1671. avec
Louife- Paluzzi - Altieri , fille d'Angelo
Paluzzi , dit Altieri , morte en 1679. à
24. ans fans laiffer d'enfans , & la feconde
en 1683. avec Hippolite dell Tocio
, fille de Charles , Frince de Monte-
Mileto .
Il a eu cinq enfans de cette derniere
femme : fçavoir , trois filles , nommées
Beatrix , Anne & Bafilide , & deux fils .
L'aîné nommé Ferdinand- Bernard Philippe
, aujourd'hui Duc de Gravina &
Grand d'Efpagne , a époufé en 1717. la
fille de François - Marie Marefcotti , Rufpoli
, connu fous le nom de Prince Rufpoli
, elle eft petite niéce du Cardinal
Marefcotti. Le fecond fils de Dominique
Orfino eft connu fous le nom de Comte
de Muro , & fe nomme Mendilla Orfino.
>
Par la mort de Flavio Orfino , dernier
Duc de Bracciano de la Maiſon Urfine
les honneurs du Soglio ont paffé à Ferdi
nand - Bernard- Philippe , Duc de Gravi
na , neveu du Pape d'aujourd'hui , qui
2. vol.
Fii les
1352 MERCURE DE FRANCE.
les a obtenus du Pape Clement XI.
On voit aisément par tout ce que nous
venons de dire que la Maifon Orfino
eft une des plus anciennes , & des plus
illuftres Maifons d'Italie ; il nous refte à
;
apprendre à nos Lecteurs tout ce qui eft
venu à nôtre connoiffance , au fujet du
Pape d'aujourd'hui , qui en fait l'un des
principaux ornemens . Il nâquit à Rome
le 2. Fevrier 1649. fils aîné , comme
nous l'avons dit , de Ferdinand Orfino
III. du nom , dixiéme Duc de Gravina ,
Prince de Solafra & Vallata , Comte de
Muro , & de Jeanne della Tolfa de Frangipani
, & fut nommé au Baptême Pierre-
François. Quoiqu'après la mort de fon
pere , il eut herité de tous les grands
biens , des titres & dignitez de fa Maifon
, dès qu'il eut fini fes humanitez ,
dans lesquelles il fe diftingua , il forma
le delfein d'entrer dans l'Ordre de Saint
Dominique , mais les Superieurs de cet
Ordre dans le Royaume de Naples ayant
refufé de l'admettre , dans la crainte de
déplaire à toute la Maiſon Orfino , ce refus
obligea le jeune Duc de Gravina à
prendre d'autres mefures ; il obtint permiffion
de la Duchefle , fa mere , de voya
ger , & s'étant rendu à Venife , il y
preffa fi vivement le P. Vincent- Marie
Gentile , Prieur du Monaftere des Do-
2 val.
miniJUIN
1724. 1353
વે
miniquains , depuis Archevêque de Genes
, qu'enfin ce Pere cedant à fes inftances
, lui donna , à portes fermées , l'habit
de fon Ordre , le 1 2. Aouft 1667. & lui
impoſa le nom de Vincent- Marie.
Dès que la nouvelle de ce que le jeune
Duc de Gravina venoit de faire à Venife
, fut arrivée à Rome , tous fes pas
rens , ayant à leur tête le Duc de Bracciano
, Chef de toute la Maifon , & le
Cardinal Virginio Orfino , frere de ce
Duc , allerent porter leurs plaintes au
Pape Clement IX . & le prefferent d'empêcher
par fon autorité le Duc de Gravi
na de fe faire Moine. Le Pape ordonna que
le Frere Vincent- Marie fe rendroit inceffamment
à Rome dans le deffein d'examiner
par lui- même fa vocation. Le jeune
Novice obéit , le Pape l'examina &
l'éprouva , perfuadé enfin que ce deflein
venoit du Ciel ; & voulant le fouftraire
aux follicitations de fes parens , Sa Sainteté
lui permit de prononcer fes voeux ,
& de fe confacrer entierement à Dieu
après fix mois de Noviciat feulement.
Alors la Ducheffe de Gravina , fa mere
, n'eut plus de penfées que pour le
Ciel , & peu de temps après plus touchées
des vertus de fon fils , que de l'avoir
perdu , elle entra auffi dans l'Ordre
de S. Dominique , qu'elle a illuftré par
179 2. гово Fiiij la
1354 MERCURE DE FRANCE.
la fainteté de fa vie , & où elle eft morte
le 21. Fevrier 1700. dans le Monaftere
des Religieufes Dominiquaines de Gravina
, fondé par les liberalitez.
Dès que le jeune Religieux eut fait
profeffion , fes Superieurs l'envoyerent à
Naples pour y finir fes études ; il étoit
alors âgé de 19. ans . Il foutint dans cette
Ville des Thefes publiques de Philofophie
, puis il en foutint d'autres de Theologie
à Boulogne , & peu après d'autres
femblables à Venife , & dans tous ces
Actes il fit paroître beaucoup d'efprit &
de capacité. Il fe mit enfuite à prêcher ,
ce qu'il fit avec fuccès , & il fe difpofoit
à prêcher un Carême entier , avant que
d'aller remplir l'emploi de Profeffeur de
Philofophie à Brefcia , lorfqu'il apprit
que le Pape Clement X. l'avoit nommé
Cardinal le 22. Fevrier 1672. ayant alors
declaré que
c'étoit lui qu'il s'étoit réfervé
in petto dans la promotion du 24.
Aouft 1671.
Sur cette nouvelle nôtre jeune Dominiquain
fut embaraffé & affligé tout enfemble.
Il y avoit , felon lui , beaucoup
d'apparences que des raifons de chair &
de fang avoient contribué à la promotion :
en effet le Duc de Gravina , fon frere ,
avoit épousé depuis peu la niéce du Cardinal
Altieri , qui étoit alors le Cardinal
2. vol. Patron
JUIN 1724. 1355
Patron. Là- deffus il fe rendit à Rome
pour expofer fes fcrupules au S. Pere ;
qu'il fupplia inftamment de le difpenfer
d'accepter la dignité de Cardinal . Ĉe refus
auffi loüable que rare du P. Vincent-
Marie confirma le Pape dans le choix
qu'il avoit fait , & l'humble Religieux
cut ordre formel d'obéir. Cet ordre étoit
contenu dans un Bref du 1. Mars 1672 .
que lui rendit de la part de S. S. le Pere
de Rocaberti de Perelade , fon General
depuis Archevêque & Viceroi de Valence
, & Grand Inquifiteur d'Espagne.
Il fut alors connu fous le nom de Cardinal
de Gravina , qui fut depuis changé
en celui de Cardinal Orfino. Quelque
temps après la promotion au Cardinalat ,
il reçut le titre de S. Sixte . Le Pape le
fit peu de mois après Prefet de la Congregation
du Concile , & lui donna enfuite
place en diverfes autres Congregations
par tout il fit paroître la pieté &
-la folidité de fon . efprit.
Il fut enfuite nommé Archevêque de
Manfredonia dans la Pouille , & le Cardinal
Altieri le facra à Rome le 5. Fevrier
1675.
Le Pape Innocent XI. le transfera le
22. Janvier 1680. à l'Evêché de Cefena
dans la Romagne , puis à l'Archevêché
1. 2. vol. Fay de
24
1356 MERCURE DE FRANCE.
de Benevent dans le Royaume de Naples
le 21. Mars 1686 .
La Ville de Benevent ayant été entierement
ruinée par un tremblement de
terre le s . Juin 1688. fon Palais Archiepifcopal
fut entierement renversé , & le
Cardinal Orfino enterré fous fes ruines.
Après qu'on fut un peu revenu du trouble
, caufé par un fi funefte évenement ,
le premier foin fut de chercher le corps
du Cardinal Archevêque , pour lui donner
la fepulture Ecclefiaftique. Mais celui
qu'on croyoit mort , fe trouva fain & entiere
fous une maffe énorme de poutres
& de pierres , heureufement foutenuës
par quelques folives , qui avoient formé
ane efpece de voute au- deffus , & autour
de lui. L'Archevêque de Benevent regarda
fa confervation comme un miracle,
qu'il attribua aux prieres de S. Philippe
de Nery , pour qui il a toûjours eu beaucoup
de devotion . Peu de temps après le
pieux Prélat écrivit en Italien la Relation
de cet évenement , imprimée à Be◄
nevent la même année 1688 .
Le Cardinal Orfino entra en 1704.
dans l'Ordre des Cardinaux Evêques , &
opta alors l'Evêché de Frefcati. En - 1715.
il opta l'Evêché de Porto & de Sainte
Ruffine , & en cette qualité devint fous-
Doyenv du Sacré College . Enfin
2. vel.
par
la
mort
JUIN 1724. 1357
mort du Cardinal Tanara , arrivée le 2.
Mai 1724. dans le temps du Conclave il
devint Cardinal , Evêque d'Oftie & de
Velive , & en cette qualité Doyen du
Sacré College . Enfin il a été élû Pape le
29. Mai de la même année , & a pris le
nom de Benoît XIII .
Nous nous abtiendrons de raporter ici
ce qui a fuivi cette heureufe élection,
La réfiftance , les larmes , les gemiffemens
, l'obéiffance enfin à la volonté du
Ciel de la part du nouveau Pontife , fa
profonde humilité , fon efprit de regularité
, de pauvreté & de charité qui a paru
au milieu de fon élevation : toutes ces circonftances
dignes d'un vrai fueceffeur de
S. Pierre & des premiers fiecles de l'Eglife
, fe trouvent déja écrites dans plufieurs
Lettres qui font venues de Rome ,
des meilleurs endroits , & dont nous
avons donné des Extraits dans ce même
Journal ; ainfi le Public ne perdra rien
fur cette matiere par notre filence , &
nous éviterons les repetitions . S'il nous
eft échapé quelque chofe d'effentiel ; ou
s'il nous vient de nouvelles inftructions
qui meritent attention , nous lui en ferons
part dans le prochain Journal. Nous
n'oublierons pas que ce Saint Pape tient
un rang confiderable parmi les Ecrivains
de l'Ordre de S. Dominique , ayant donné
2. vol.
Fyj
au
1358 MERCURE DE FRANCE .
au public plufieurs Ouvrages de pieté &
d'érudition Ecclefiaftique , qui ont prefque
tous été imprimez dans fon Imprimerie
Archiepifcopale de Benevent. Le plus
confiderable de ces ouvrages eft un gros
volume in folio de 718. pages , imprimé
en 1695. contenant la collection & l'Hiftoire
de 19. Conciles , tenus à Benevent ,
avec des Notes Critiques , dans lequel le
Sçavant Cardinal a corrigé ce qui s'étoit
gliffé de défectueux dans l'Edition de ces
mêmes Conciles donnée par le P. Labbe ;
on trouve dans ce même volume une Differtation
Hiſtorique pour prouver que les
Reliques de Saint Barthelemy , Apôtre ,
font veritablement dans l'Eglife Cathedrale
de Benevent.
Il y a entre autres ouvrages un petit
volume d'Epigrammes Latines fur des
matieres faintes , compofées dans la jeunefle
du pieux Auteur.
Delatam à Coeló , Româ plaudente , Tía;
ram
Quipotuit lentus fumere , bis meruit.
Att
2. vol. STAN;
JUIN 1724.
1359
J
STANCES
A Silvie.
E me fuis arraché par un effort extrême .
Le défir obſtiné de ceder à vos coups ;
Et j'ai tout fait contre moi-même ,
Pour ne rien faire contre vous.
Languiffant , épuisé par cette violence ,
Op eat dit chaque inftant que je devois perir ;
Vous même euffiez mis en balance ,
.
Si je devois vivre , ou mourir.
On eut dit aux efforts que vôtre ordre m'im-
To poſes,
I
Que je fouffrois des maux qu'on ne peut exprimer;
t
Et je ne faifois antre chofe ,
Que m'empêcher de vous aimer.
De quelques rudes traits que l'amour perce
une ame ,
Alors qu'à force ouverte il en veut triompher
,
PAS 2. vol.. Je
1360 MERCURE DE FRANCE.
Je
fouffrirois moins de fa flâme ,
Que je ne fouffre à l'étouffer.
Quant au coeur d'un Amant fa force s'eft
montrée ,
On en feroit plutôt fortir ce Dieu jaloux :
Qu'on n'empêcheroit fon entrée ,
着
Lorfqu'il fe prefente avec vous .
Cependant vous voulez qu'on s'en puiſſe défendre
,
Et que pour vous un coeur s'en tienne à l'amitié
;
Peut-on vous voir & vous entendre .
Et ne vous aimer qu'à moitié?
En me laiffant mes maux , vous ferez plus
humaine ,
1. >
Le mal que vous m'ôtez , m'eft plus cher que
Je jour 3.....
Dieu! faut- il avoir vôtre haine ,
Ou renoncer à mon amour ?
Il le faut condamner en le faifant connoître ;
Vous ne pouvez au fond d'un coeur infortuné,
Ni ceffer de l'y faire naître ,
Ni l'y fouffrir quand il eft né.
2. υαί. EX.
JUIN 1724. 1361
EXTRAIT d'une Lettre écrite d'Evreux
, au mois d'Avril dernier , fur
une Medaille d'or trouvée dans cette
Ville.
Na trouvé ici en creufant la terre
dans le jardin de l'Abbaye de Saint
Taurin , une Medaille d'or d'un Edouard,
Roi d'Angleterre , dont voici la Defcription
: d'un côté le Roi eft reprefente
dans un Navire , revêtu de fon Manteau
Royal , tenant d'une main fon épée nuë
& de l'autre l'Ecuffon des Armes d'Angleterre
, écartelé de France , &c. avec
cette Legende , EDUARD. DEI GRAT.
ANGL. ET FRANC, REX. fur le Revers
c'eft une double Croix femée de Fleurs
de Lys , avec cette autre Legende , Hic
AUTEM TRANSIENS PER MEDIUM ILLORUM
IBAT. Nos Curieux ne doutent point
que cette Medaille ne foit d'Edouard III.
Roi d'Angleterre , dont les differens avec
Philippe de Valois , Roi de France , font
affez marquez dans l'Hiftoire. Quoique
ce Prince fut Vaffal de la Couronne par
les Etats qu'il poffedoit en France , il affectoit
fort l'indépendance ; on dit même
qu'il venoit quelquefois paffer par Paris
2. vol.
avec
9
1362 MERCURE DE FRANCE.
la
avec un cortege fuperbe , fuivi de gens
de guerre , comme pour faire parade de
fes forces & pour braver , pour ainfi
dire , fon Souverain . Ces mêmes curieux
croyent que c'eſt à cette occafion que
Medaille en queftion a été frappée , &
que la Legende du Revers s'applique particulierement
au paffage d'Edouard par
la Ville de Paris , de la maniere , & dans
l'intention qu'on vient de le rapporter
ils croyent que le Navire defigne particulierement
Paris , dont le Symbole où
les Armes font une Galere . Quoiqu'il en
foit , je vous envoye toûjours cette Defcription
, vous en ferez part à vos amis,
& vous pourrez - nous dire ce que vous
penfez de cette piece. Je fuis , Monfieur
, & c.
L'Auteur de cette Lettre nous permettra
de faire là -deffus quelques Remarques
. La Medaille d'Edouard , trouvée à
S. Taurin d'Evreux , eft une ancienne .
Monnoye des Rois d'Angleterre , & celle
qu'on appelloit NNoobbllee , parce qu'elle
étoit d'or fin. M. de Cleves en a ici une
toute femblable dans fon Cabinet. M. le
Blanc a donné le Type d'une autre dans
Françe
page 298. mais qui eft de Henry V. felon
toute apparence. Ces Monnoyes ont
la même Legende que celle de S. Taurin ,
2. vol.
fon Hiftoire des Monnoyes de
qui
JUIN 1724. 1363
qui n'eft pas exactement
rapportée
dans
la Lettre cy- deffus , & auffi un Navire
au premier côté. Mais de l'autre côté , celle de M. de Cleves a dans le milieu
une Rofe , entourée de Couronnes
, & de
quelques
autres ornemens
, au lieu que celle d'Evreux
& de M. le Blanc ont une
Croix de ce côté- là. Mrs d'Evreux
ont
mal lû le commencement
de la Legende
du Revers. Hic autem , &c. car dans les
deux Nobles , dont on vient de parler ,
ont lit diftinctement
J. H. S. AUTEM ,
& c. c'eft- à- dire , JESUS AUTEM , &c. &
il ne peut pas y avoir autrement
, puifque
cette Legende eft tirée de l'Evangile
de S. Luc , ch. 4. v. 30.
On s'est encore mépris fur quelques
autres circonftances. On dit , par exemple,
qu'Edouard qui eft dans le Navire , tenant
l'épée d'une main , & fon Ecuflon
de l'autre , eft revêtu du Manteau Royal,
ce qui ne fut jamais l'habillement d'un
Roi prêt à combattre , & auffi Edouard
& Henry ont-ils la cuiraffe dans les deux
Monnoyes , citées cy-deffus. De plus , en
difant que l'Ecuffon des Armes d'Angleterre
eft écartelé de celles de France ,
c'eft donner à entendre que les Armes
de France n'y font qu'au fecond rang , au
lieu que les Rois d'Angleterre leur ont
toûjours fait l'honneur de les mettre au
vel
premi
2 .
1364 MERCURE DE FRANCE.
premier rang , juſqu'aux dernieres révolutions
, qu'ils ont changé cet ordre . Il
falloit donc dire que cet Ecuffon eft écar
telé des Armes de France & d'Angleterre.
Enfin on pourroit bien s'être mal
expliqué, en difant que la Monnoye de
Saint Taurin a de l'autre côté une double
Croix femée de Fleurs de Lys . Car une
double Croix eft , ce femble , celle qui a
deux Croifillons de travers , comme la
Croix Archiepifcopale , ou la Croix de
Lorraine , & nous ne croyons pas qu'on
trouve une pareille Croix fur aucune
Monnoye d'Angleterre . Le Noble de M.
le Blane a feulement une Croix ornée
d'une Fleur de Lys à chaque extrêmité ,
avecun fleuron , un Leopard & une Couronne
pofez l'un fur l'autre dans chaque
Angle , & cette Croix a dans fon centre
une H. premiere Lettre du nom de Henry
, dont eft la Monnoye , ainfi il fau
droit voir la Piece même d'Evreux , ou
un deffein correct pour en parler plus
exactement. A fon défaut , & pour la fatisfaction
des curieux , nous donnons ici
celle de M. le Blanc que nous avons fait
graver. Elle eft de Henry V. repreſenté
auffi dans un Navire , avec cette Legende
au premier cô é , ENRIC. DE GRAT.
REX ANGL. ET FRANC. DNS HIB.
H. & fur le revers une Croix ornée
2. vol. coinJUIN
1724. 1365
comme nous l'avons dit , avec le paffage
de S. Luc , JESUS AUTEM , &c. & la Lettre
H. dans le milieu de la Croix.
TCH
SUDIS
Ce fut Edouard III . * qui le premier
* C'eft auffi Edouard III . qui le premier des
Rois d'Angleterre a pris les Armes de France ,
à caufe de fes prétentions à la Couronne par
Ifabelle de France , fa mere , & comme petitfils
de Philippe le Bel .
2. vol. fit
1366 MERCURE DE FRANCE.
fit battre des Nobles , lefquels commencerent
à avoir cours en 1344. felon
Knighton , qui vivoit à la fin du même
fiecle , mais il n'eft pas pour cela certain
que celui qu'on a trouvé à S. Taurin ,
foit de ce Prince , puifqu'il peut être
d'Edouard IV. cette Monnoye ayant continuée
fous les Rois fuivans. Cependant
il eft affez probable qu'il eft de ce premier
Prince , qui en 1345. ravagea en
perfonne toute la Normandie , où il étoit
defcendu avec une formidable armée , car
Edouard IV . ni les Anglois ne font point
venus dans cette Province durant fon
Regne. C'eft plutôt le Noble du Cabinet
de M. de Cleves , qui doit être attribué
à ce dernier , parce qu'au lieu de la Croix
il a une Rofe , & que cette fleur étoit le
Symbole des deux branches de la Maifon
d'Agleterre , qui fe difputoient la
Couronne , la branche d'York dont étoit
Edouard IV. la portant blanche , & la
branche de Lancaftre la portant rouge.
Furetiere dans fon Dictionnaire fur le
mot de Noble à la Rofe , dit qu'Edouard
III. en fit faire de cette façon , mais il le
dit gratuitement , & fans citer aucun garand
. On ne connoiffoit point ce Symbole
du temps de ce Prince. La mépriſe de
Furetiere a paffé dans le Dictionnaire de
Trevoux .
2. rol. Il
JUIN 1724. 1367
Il n'eſt pas au reſte ailé de fçavoir ce
qui porta ce Monarque , c'est - à - dire ,
Edouard III. à employer fur fa Monnoye
d'or le verfet 30 du chap . 4. de S. Luc
pour Legende ; Jefus autem tranfiens per
medium illorum ibat , peut-être a t'il vou
lu marquer que le Sauveur étoit fon conducteur
dans les entrepriſes , lorsqu'il
paffoit fouvent la Mer avec fes flotes , &
venoit porter la terreur en France , fans
recevoir de dommage des François , non
plus que Jefus - Chrift n'en reçût des
Juifs , au travers defquels il paffa lorfqu'ils
croyoient l'aller précipiter du haut
d'une Montagne . Le Navire dans lequel
eft Edouard , reprefente fort bien
fes flotes , fans le faire fymbolifer avec
la Ville de Paris par une conjecture
qui paroît forcée , & qui n'eft point fondée
dans l'Hiftoire . Obfervons en finiffant
que le Parlement d'Angleterre de
l'année 1344. défendit de contraindre
perfonne d'accepter cette nouvelle Monnoye
, & par les termes de cette défenſe
le Parlement femble avoir crû que la
Legende dont il s'agit avoit été mife
pour fignifier que cette Monnoye auroit
cours , & feroit reçûë librement dans
toute l'Angleterre , ce qui a auffi affez
d'apparence. Eodem tempore , dit cet Auteur
, nabile & obolus & Ferthius de aure
2. vel.
всере
1368 MERCURE
DE FRANCE.
coeperunt florere in regno : unde in eodem
Parliamento
ordinatum
eft quod nullus de
communibus
arctaretur capere de nova moneta
quod Rex ordinaverat
de novo tran
fire per medium. Ces derniers termes font
remarquables
, comme étant relatifs à la
Legende de cette Monnoye.
ENIGM E.
MAnaiffance eft affez commune,
J'ai la peau délicate & brune;
Mon coeur eft infenfible , & dur & partagé,
11 ne s'eſt jamais affligé ,
De me voir aux ardeurs du Soleil expoſée .
Chacun me trouve difpofée ,
Quand il veut me toucher à le bien recevoir,
Ne diroit-on pas à me voir ,
Qu'à regner je fuis deſtinée ,
Nature m'ayant couronnée?
Lorfque j'agis , c'eſt lentement ,
On n'oferoit honnêtement ,
Se plaindre du mal que je donne.
A quelques- uns je fais du bien ,
Et je commence d'être bonne ,
Lorfque je me difpofe à ne valoir plus rien.
2.70! RELA
JUIN 1724- 1369
*********XXXXXXXX
RELATION de la marche & de la
Cavalcade faite à Conftantinople le
Jeudi 9. Mars 1724. en conduifant une
des Sultannes , fille du Grand Seigneur,
regnant , à la maison d'Acmet Pacha,
fon mari , fils d'Ofman Pacha de Seyde.
E Grand Vifir fit inviter le 8. de ce
mois M. le Marquis de Bonnac , nôtre
Ambaffadeur en cette Cour par un de
fes Agas de venir le lendemain dans un
Serrail ou Palais qu'il avoit fait preparer
pour fon Excellence , & toute fa fuite
pour voir la ceremonie de la Cavalcade
qui fe faifoit en conduifant la Sultanne du
Serrail du Grand Seigneur, fon pere, jufques
à la maifon d'Acmet Pacha fon nouvel
époux , le même Aga fut chargé d'attendre
fon Excellence à Batché. Capfi pour
le conduire jufqu'à la maifon preparée
& pour en faire les honneurs.
Son Excellence fe rendit le lendemain
9. à huit heures du matin à Batché- Capfi ,
accompagné de Madame l'Ambaffadrice ,
de M's fes fils , des principaux de fa maifon
& de toute la nation Françoife , il
fut falué en traverfant le port de toute
l'Artillerie des Vailleaux François qui s'y
2 vol.
›
trou
1370 MERCURE DE FRANCE.
trouvoient , & fut reçû en mettant pied
à terre par l'Aga dont nous venons de
parler , puis il monta à cheval , ainfi que
M. fon fils aîné , & Madame l'Ambaffadrice
entra dans fa chaife à Porteurs avec
fon fecond fils , l'Aga marcha le premier
à cheval , & conduifit leurs Excellences ,
& leur fuite qui étoit de plus de 150 .
perfonnes dans un Serrail fort commode ,
où M. l'Ambaffadeur fut reçû très-honorablement
, on lui donna la pipe , le Caffé
, le Sorbec & le parfum , fuivant l'ufage
des Orientaux.
La ceremonie ne fe fit pas attendre une
demie heure , les rues par où en devoit fe
faire la marche étoient bordées de Janiffaires
commandez par leurs Officiers pour
contenir le peuple , & dans les endroits
commodes , comme dans les places publiques
, & dans les Carrefours , on avoit
difpofé des échauffaux pour les femmes
qui accourent toûjours en grand nombre
à ces fortes de fpectacles , tant par curiofité
que pour profiter de l'occafion de fortir
de leurs maifons.
La marche commença au Serrail , où
Palais du G. S. & fe termina à la maiſon
de l'époux qui attendoit la Princeffe pour
la recevoir à la fortie de fon Caroffe , &
la porter à ce qu'on nous a dit entre fes
bras jufques dans fon appartement, où le
2. vol. Grand
JUIN 1724. 1371
Grand- Seigneur fe trouve d'ordinaire.
Cette marche fut ouverte par un
Tchorbadgi ou Commandant , fuivi de
trois ou quatre cents Janiflaires , fans armes
, avec leurs bonnets de ceremonie qui
eft fait comme une Mitre , leurs princi-
Officiers marchant à cheval au mi- paux
lieu d'eux en habit d'ordonnance , qui eſt
de cuir doré vers le colet , chargé de la
ceinture en bas de chaînes & de plaques
d'argent fort pefantes .
Ces Janiffaires étoient fuivis de plus
de 300. Chaoux à cheval , des Zaimes
ou Officiers qui poffedent des appanages,
tous en bonnets de ceremonie uniformes,
très - élevez , larges du haut & étroits du
bas ; la Mouffeline qui les couvre eft
arrangée en côtes de Melon ; après eux
venoient 200. Janiffaires avec les Officiers
les plus diftinguez de leur corps ;
fçavoir , leur Imam ou homme de Loi ,
leur Effendi ou Commiflaire General , le
Koulkiaia , & le Semen - Bachi qui peuvent
être comparez aux Lieutenants Generaux
, puis on voyoit les Intendans des
Finances & les Officiers du Tréfor Imperial
, comme Mehemet - Effendi qui a
été Ambaffadeur en France , Adgi Muſtapha
, Commiffaire aux Conferences Mofcovites.
L'un & l'autre Tefter- Emini, le
Janiffaire Aga & le Tefterdar.
2. vol.
G Après
1372 MERCURE DE FRANCE.
"
Après eux marchoient les Officiers de
la Secretairerie d'Etat , qui étoient fuivis
par le Rais- Effendi, ou Grand- Chancelier,
& par le Chaoux - Bachi , ou Grand-
Maître des Ceremonies . Les Cadileskiers
d'Europe & d'Afie , qui après le Mufty
font les deux premiers hommes de la
Loy , venoient enfuite à côté l'un de l'autre
, précedez par de moindres Officiers
de Judicature , les Vifirs à trois queuës
les fuivoient , le Grand Vifir venoit enfuite
, ayant à fa gauche le Mufty. On
voyoit après eux unetroupe de 200. foldats
& de Charpentiers de Marine , marchant
confufément fans Calpas ni bonnets
, mais avec la fimple calotte rouge ;
ce font eux qui font chargez de la conftruction
& de la conduite des bouquets
dont je vais parler , & qu'on porte en
femblable occafion ; ils font d'une grandeur
& d'une hauteur fi déméfurée qu'il
faut 30. hommes à chacun pour les por
ter , & les Charpentiers qui les précedent
doivent abattre & couper les Boutiques
, les Auvents , & les Toits qui s'op
pofent à leur paffage . Ces Bouquets font
une machine piramidale à pluſieurs étages
remplis de fleurs naturelles & artificielles
, de fruits de cire , & toute char
gée de clinquants d'or pendants , & découpez
du haut jufques en bas en forme
2. vel. de
JUIN 1724. 1373
de cheveux . Deux pieces d'une étoffe
d'or flotant par deffus ce clinquant , lequel
fert d'ornement à la tête des nouvelles
mariées , & eſt diſtribué enſuite
par maniere de livrée aux perfonnes qui
ont affifté à la nôce.
Ces machines , nommées Bouquets ,
étoient portées & conduites au fon du
fifflet de la manoeuvre des Galeres , &
les Officiers de l'Arfenal qui les fuivoient
marchoient de deux en deux , ayant
chacun une demie pique à la main.
Les quatre Princes , fils du Grand Seigneur
, venoient enfuite , ayant autour
d'eux plufieurs Peiks , qui font des Officiers
du Serrail qui accompagnent toûjours
le Grand- Seigneur lorfqu'il fort ,
les deux plus jeunes marchoient les premiers
, & l'un après l'autre , les deux
aînez à côté l'un de l'autre .
Un Officier du Serrail monté fur un
très-beau cheval richement harnaché ,
marchoit immediatement après, accompagné
de plufieurs Boftangis , portant un
livre ouvert entre fes mains, couvert d'un
grand mouchoir brodé d'or , pour faire
connoître à tout le monde que la Princeffe
fçait lire , qualité rare & très- eftimée
parmi les Dames chez les Orien
taux .
Enfuite paroiffoit le Kiflar- Aga ou
2. vol.
Gij Chef
1314 MERCURE DE FRANCE.
Chef des Eunuques noirs , très-bien monté,
au milieu de plufieurs de fes Domeftiques
, à pied il précédoit immediatement
le Caroffe dans lequel étoit la Princeffe
; ce Caroffe & quinze ou vingt autres
de fuite étoient tirez chacun par fix
chevaux blancs , ayant les queues & les
jambes peintes en rouge. Ils étoient conduits
par des hommes blancs & à barbe ,
le Cocher & le Poftillon , chofe affez finguliere
, étant à cheval . Deux Eunuques
noirs marchoient à cheval , à la tête de
chaque Caroffe. Ces Caroffes font dorez ,
& chargez de plaques & de boulles d'argent
, il y avoit fur l'Imperiale de celui
de la Princeffe deux pieces d'étoffes d'or,
lefquelles appartiennent aux Cochers .
Le Kiflar - Aga & les Eunuques qui
marchoient devant le fecond Carolle , jettoient
de temps en temps au peuple des
pieces de Monnoye d'argent ; la Mufique
Turque , compofée de Fifres , de Hautbois
, de Trompettes , de Timbales , &
de vingt - cinq Tambours , tous à cheval,
fuivoit immediatement le Caroffe de la
Princeffe ; la marche étoit fermée par
une centaine de Janiffaires , marchant
confufément , ayant cependant un de leurs
Officiers à la tête.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans
cette ceremonie , c'eft l'ordre & le filen-
2. vel. ca
JUIN 1724. 1375
ce refpectueux qui s'y obferve. La beauté
des chevaux , la magnificence des harnois
, jointe à la diverfité des habits , tant
par leur couleur que par leur forme , la
richelle des fourures , la difference des
Turbans & des Bonnets de ceremonie
tout cela enſemble produit un effet veritablement
admirable , l'ordre au refte
obfervé dans toute cette Cavalcade fait
voir le
peu d'attention de quelques voyageurs
qui ont écrit que la gauche eft plus
honorable que la droite parmi les Turcs ;
car outre que l'on y a vù le Grand Viſir
à la droite du Mufty , le Sultan , fils aîné
Grand - Seigneur y étoit à la droite du
Pordre fon frere & pour ce qui eft de
general , on peut dire que les
Turcs obfervent auffi le nôtre , puifque
les plus confiderables vont à la queue.
du
Cette ceremonie finie , le Maître de la
Maifon d'où leurs Excellences l'avoient
vue , leur fit prefent de plufieurs fichus
& mouchoirs brodez , & il en donna auffi
à quelques perfonnes de leur fuite. M.
l'Ambaffadeur reconnut cette politeffe
par un bon nombre de Sequins ou pieces
d'or qu'il fit donner aux Domeftiques ,
puifqu'il fe mit en chemin pour revenir
s'embarquer , & retourner à fon Palais ,
accompagné par le même Aga qui l'étoit
venu recevoir à la Marine .
2. vol.
Giij Ce
1376 MERCURE DE FRANCE:
Ce qui fe paffe dans la Maiſon de l'époux
feroit curieux à rapporter ici ; mais
tout ce qu'on en a pû apprendre , c'eſt
que cet époux peut bien entrer dans l'appartement
de la Princeffe mais que le
Grand- Seigneur , dont la permiffion eft
abfolument neceffaire pour la confommation
du mariage , ne l'accorde ordinairement
que deux ou trois jours après .
Pour ce qui eft des ceremonies qui précedent
le mariage , le contrat fe fait de la
part de la Princefle devant le Mufty , &
les Cadileskiers , en vertu de la procuration
qu'elle paffe au Kiflar- Aga. On prétend
que la Loy fixe la dot des Princeffes
à 500.afpres qui font 12. 1. 10. f. de nôtre
vonnoye ; mais on leur donne toujours
de grands Appanages qui reviennent au
Tréfor Imperial après leur mort , outre
leur trouffeau qui confifte en quantité de
pierreries , de bijoux & d'ameublements
qui fe portent en ceremonie chez le
marié.
Quant aux enfans qui viennent de ces
mariages , fi ce font des mâles ils ne paffent
gueres à de plus hauts emplois que
celui de Capidgi - Bachi qui revient aſſez
à la Charge de Gentilhomme ordinaire.
Il eft bon d'obferver que les Princeffes
ont ici deux privileges affez confiderables
au-deffus des autres femmes ,
2. vol.
preTHE
NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
* ASTOR , LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
Juin 1724. 2. Vo
Qu'une meme ardeurn
Qu'une memeardeur
n
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
. ASTOR
,
LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
JUIN
1724. 1377
remierement quand le Grand- Seigneur
es veut marier à un homme qui eft déja
marié , il faut que celui - ci commence par
epudier fa femme , la Loy authorifant le
livorce en ce cas. En fecond lieu il n'eft
pas permis au mari d'une Sultanpe d'avoir
des Odaliques ou des Concubines ,
comme tous les autres Turcs en peuvent
voir ; on n'affure pas cependant que ce
fecond article foit obfervé à la rigueur ,
les Turcs ayant plufieurs moyens pour
rouver des exceptions à une femblable
egle.
DUO.
kaka
Q
U'une même ardeur nous enflamme,
Qu'elle faffe nôtre bonheur ,
Puiffe- le tendre amour qui regne dans mon
ame ,
Regner toûjours dans vôtre coeur.
2. vol. Giiij NOU1378
MERCURE DE FRANCE .
NOUVELLES LITTERAIRES,
DES BEAUX ARTS &c.
H
>
ISTOIRE de Gil - Blas de Santillane.
Par M. le Sage , tome 3. Edition
nouvelle. A Paris chez la veuve de
Pierre Ribou , Quay des Auguftins 1724 .
vol. in 12. de 3 6 2. pages , orné de
quan
tité de planches en taille - douce.
Comme ce n'eft ici qu'une continuation
du même ouvrage , nous ne parlerons
que de ce troifiéme tome . C'eft une
fuite d'avantures menagées avec art par
l'Auteur pour faire un tableau de la vie
humaine. M. le Sage a pris foin de rendre
cet ouvrage également utile & agreable
. Il conduit toûjours fon lecteur par
des chemins femez de fleurs . La netteté
de fon ftile , la richefle de fes expreffions,
la varieté des matieres qu'il traite , &
fur tout le fel attique qu'il verſe par tout
à pleines mains , n'y laiffent qu'une choſe
à defirer , c'eſt un peu plus de tendreffe
pour les confreres.
Nous efperons qu'on ne nous fçaura pas
mauvais gré de raporter ici quelques endroits
de l'ouvrage en queftion . Gil - Blas
2. υοί. étant
"
JUIN 1724. 1379
étant entré au ſervice de l'Archevêque
de Grenade fur le pied de Secretaire ,
menagea fi bien la faveur de fon nouveau
Maître , qu'il fut admis à fa plus intime
confidence ; Mon enfant , lui dit un jour
le Prélat , je veux te rendre dépofitaire
de mes plus fecrettes penfees , écoute avec
attention ce que je vais te dire : je me plais
à prêcher , le Seigneur benit mes homélies ;
elles touchent les pecheurs , les font rentrer
en eux- mêmes , & recourir à la penitence.
J'ai lafatisfaction de voir un avare effrayé
des images que je prefente à fa cupidité ,
ouvrir fes trésors , & les répandre d'une
prodigue main : d'arracher un voluptueux
aux plaifirs , de remplir d'ambitieux les
hermitages , & d'affermir dans fon devoir
une époufe ébranlée par un Amant feducteur.
Ces converfions qui fontfrequentes devroient
feules m'exciter au travail . Neanmoins
je t'avouerai ma foibleffe : je me
propofe encore un autre prix : un prix que
la délicateffe de ma vertu me reproche inutilement
: c'est l'estime que le monde a pour
Les écrits fins & limez. L'honneur de paffer
pour un parfait Orateur a des charmes
pour moi. On trouve mes ouvrages également
forts & délicats ; mais je voudrois
bien éviter le défaut des bons Auteurs qui
écrivent trop long- temps , & me fauver
avec toute ma réputation .
2. vol.
GY
Ce
1380 MERCURE DE FRANCE :
Ce portrait que M. le Sage fait de
l'Archevêque de Grenade , quoique jetté
au hazard , ne laiffe pas d'être fufceptible
d'applications très - particulieres , &
c'eft- là ce qu'il appelle un peu plus haut,
n'étre pas Auteur impunément . On le verra
encore mieux par ce qui va fuivre cet
épanchement de coeur . L'Archevêque de
Grenade continuë ainfi : J'exige , mon cher
Gil- Blas , une chose de ton zele : quand
tu t'appercevras que ma plume fentira la
vieilleße ; lorfque tu me verras baiffer ,
ne manque pas de m'en avertir ; je ne me
fie point à moi là-deffus : mon amour pro.
pre pourroit me feduire cette remarque
demande un efprit defintereffé ; jefais choix
du tien , que je connois bon , & je m'en
rapporterai à ton jugement . Gil- Blas connut
d'abord tout le peril de la commif
fion dont fon Maître l'honoroit ; il tâchà
de l'éloigner par des flatteries affez finies
; mais l'Archevêque lui ayant fait
entendre que fi quelqu'autre le faifoit
appercevoir avant lui du malheur qu'il
craignoit , & qu'il vouloit fagement prévenir
, il perdroit l'efperance de la fortune
qu'il lui avoit promife. Le pauvre
Gil - Blas effrayé de l'alternative , fe détermina
à lui obéir. Cela ne tarda gueres
d'arriver ; une apoplexie qui furvint au
Prélat , laiffa certaines impreffions qui
2. vol. firent
JUIN 1724.
1381
firent baiffer vifiblement l'Orateur. Gil-
Blas hefita encore à lui donner un avis
auffi délicat que celui dont on lui avoit
impofé la loi ; mais l'Archevêque lui
ayant demandé ce qu'on difoit du dernier
Difcours qu'il avoit prononcé en public ,
le trop fincere Gil Blas lui répondit , qu'il
lui avoit femblé qu'il n'avoit pas fi bien
affecté l'auditoire que les précedens ; ces
mots n'eurent pas plutôt été lâchez , que
le donneur d'avis eut voulu pouvoir fe
retracter ; mais tout ce qu'il ajoûta pour
replâtrer ce qu'il venoit de dire ne le
fauva pas de la colere de fon Maître : Je
ne trouve point mauvais , lui dit- il , que
vous me difiez vôtre fentiment ; c'eft vôtre
fentiment feul que je trouve mauvais ; j'ai
été furieufement la duppe de vôtre intelligence
bornée. N'en parlons plus , mon enfant
, ajoûta-t'il , vous êtes encore trop
jeune pourdémêlerle vrai du faux ; apprenez
que je n'ai jamais compofe de meilleures
Homelies que celle qui n'a pas vôtre
approbations mon efprit , grace au Ciel ,
n'a rien encore perdu de fa vigueur. Ala
lez pourfuivit- il en pouffant le fincere à
contre temps hors de fon cabinet ; allez
dire à mon Tréforier qu'il vous compte cent
ducats , & que le Ciel vous conduife avec
cette fomme : adieu , Monfieur Gil- Blas ,
2. vel. Cvj je
1382 MERCURE DE FRANCE.
je vous souhaite toutes fortes de profperite
avec un peu plus de goût.
On peut juger du refte de l'ouvrage
par cet échantillon . M. le Sage ne fe dément
point. Sa diction eft par tout également
foutenuë , pure & pleine d'agrémens.
Les Hiftoriettes qu'il amene à propos
à mesure que le fujet le demande
font tout- à-fait intereflantes , & du ton
qu'il faut amufer le Lecteur. Il conduit
fon Heros de pofte en pofte , & de
fituation en fituation , & dans tous les
états de la vie où il le place , il trouve
heureuſement une fource de préceptes
très-utiles , & d'une faine morale .
pour
MANIERE DE BIEN CULTIVER LA VIGNE
, de faire la vendange & le vin ,
dans le vignoble d'Orleans , & c. utile à
tous les autres vignobles du Royaume ,
&c. 3. Edition beaucoup plus ample &
plus exact que les précedentes , divifée en
trois parties. Par Jacques Boullay , Prêtre
, Bachelier en Droit , Chanoine d'Orleans.
A Orleans , chez Jacq. Rouzeau
1723. in 8º de 678. pages.
PRIERES ET INSTRUCTIONS CHRE'-
TIENNES , dans lefquelles fe trouve renfermé
tout ce que la Religion veut que
nous croyons, que nous pratiquions , & que
2. vol. nous
C
JUIN 1724. 1383
nous demandions . A Paris , chez Ph . N.
Lottin , rue S. Jacques 1723. in 12. de
455. pages .
ABREGE' de la Doctrine de Paracelfe ,
& de fes Archidoxes , avec une Explication
de la nature des principes de Chimie
, pour fervir d'éclairciffement aux
Traitez de cet Auteur , & des autres
Philofophes , fuivi d'un Traité- Pratique
des differentes manieres d'operer , foit .
par la voye ſeche , ou par la voye humide.
A Paris , chez d'Houry , fils , ruë
de la Harpe , in 12. de plus de 500 .
pages 1724.
DELLE SCUOLE SACRE , Libri II.Poftumi
del Conte Palatino Domenico Aulifio
, Giurifconfulto , Lettor primario vefpertino
del Diritto Civile , Nella Real
Univerfita Neapolitana , &c . Ce Livre
plein d'érudition facrée & profane , fur
les Ecoles Sacrées des Juifs & des Chrétiens
, eft imprimé à Naples en 2. vol.
in 4 ° chez Ricciardo 1723.
L'HOMME CHRE'TIEN , formé fur le
modele de Jefus - Chriſt. Par le P. Laurent
Gobard de la Compagnie de Jefus. A
Liege , chez G. Barnabé 2. vol . in 12 .
1722 .
2. vel. PRA
1384- MERCURE DE FRANCE.
PRATIQUES DE PIETE' , ou Entretiens
Spirituels pour tous les jours de l'année .
Par le P. le Maître de la Compagnie de
Jefus. A Lyon , chez T. Amaulry , ruë
Merciere , 4. vol . in 12. fixiéme Edition.
TRAITE' DU GOUVERNEMENT CIVIL .
Par M. Locke , traduit de l'Anglois , 2 .
vol. in 12. Ala Haye.
Le fieur Chevillard , le pere , Hifto
riographe de France , & Genealogifte du
Roi , vient de mettre au jour une fixiéme
Carte de tous les Chevaliers des Ordres
du Saint Efprit , que le Roi Louis XV.
vient de faire ; c'eft la continuation de
cinq autres Cartes qu'il a données au public
en 1699. & qu'il eut l'honneur de
dédier au Roi Louis XIV . dont il lui en
marqua fa fatisfaction , par la gratification
qu'il lui en fit en ce temps . Ces cing
Cartes avec cette fixiéme contiennent
tous les Chevaliers Commandeurs &
Officiers de l'Ordre du Saint - Eprit , depuis
l'inftitution de l'Ordre en 1578 .
leurs noms , qualitez , armes & blazons ,
les chapitres ou nominations , le lieu où
la ceremonie s'en eft faite . Dans cette fixiéme
Carte il refte 60. places vuides
pour ceux que Sa Majefté voudra dans
la fuite honorer de cette dignité. Ledit
2. val. fieur
•
JUIN 1724. 1385
fieur Chevillard a donné près de 150 .
planches de Chronologie , d'Hiftoire &
de Blazon de differens fujets , toutes imprimées
fur du papier , grand Chapelet ;
il fe borne prefentement à entretenir fon
ouvrage pour augmenter par des additions
les changemens qui y arriveront
dans la fuite , & le plus grand ouvrage où
il s'attache prefentement , c'eft de donner
fon grand Traité de Blazon , intitulé la
Science des Herauts d' Armes , ou Methode
parfaite du Blazon , qui fera deux
grands volumes in-folio . Ouvrage trèsconfiderable
où il y aura plus de 400 .
pla
planches gravées . M. le Garde des Sceaux
lui en a accordé le Privilege pour vingt
ans , avec la permiffion de publier une
Soufcription qui paroîtra dans peu.
Il demeure toûjours au coin de la rue
.neuve Nôtre -Dame , à Paris.
On a imprimé depuis peu à Avignon
un Dictionnaire Provençal , en un 1. vol.
in 4° ouvrage neuf pour le deflein , mais
dont on dit que le projet n'eft pas bien
executé , & fuppofé qu'il le fut dans fa
perfection , on ne voit pas de quelle
-utilité pourroit être un pareil ouvrage
la Republiqne des Lettres.
2. vol.
Extraits
1
1386 MERCURE DE FRANCE .
M
Extraits de diverfes Lettres.
R Ferdinando Ruggieri , un des
premiers Architectes de cette Ville
( Florence ) mit au jour en 1721. la
premiere partie du Studio d' Architettura
civile fopra gli ornamenti di Porte e fineftre
, colle mifure , piante , modini , profili
, & c. tirez de quelques édifices de
Florence. Il vient de nous en donner la
feconde partie gravée fur cuivre , &
plus parfaite encore que la premiere . Cet
ouvrage contient quatre- vingt planches
d'après des édifices conftruits fur les deffeins
de Buonaruoti , Ammannato , Buontalenti
, Cigoli , Raffael d'Urbin , & c.
Ces planches font gravées avec beau-
Coll
d'exactitude , & d'autant plus à eſtimer
, que c'eſt l'Auteur qui les a gravées
lui-même ; au lieu que les autres le font
par des Graveurs qui n'ont prefque aucune
connoiffance de l'Architecture.
Les Tartini & Franchi impriment un
Recueil des Ouvrages en Profe du Dante
& de Boccace, Du Dante , vita nuova ,
Convito , & deux Epîtres , l'une à l'Empereur
, Arrigo di Luzimburgo , & l'autre
à M. Guido da Polenta Sig . di Ravenna
de Boccace . Vita di Dante Alighieri
Cinq Epîtres ; fçavoir , à M. Pino de
Roffi,
2. vol.
JUIN
1724. 1387
Roffi , à M. Francefco Priore di S. Apof
tolo , à M. Cino da Piftoja , à Nicolo
Acciajuoli , à Francefco de Bardi , avec
une autre en Langue Napolitaine. On y a
joint une longue Preface , dans laquelle
on éclaircit qui fut cette Beatrice que le
Dante aima tant . On a enrichi cet ouvrage
de plufieurs bonnes Notes du Docteur
Antonio Mario Bifcioni , Académicien de
Florence ; cette Edition eft très - correcte ,
ayant été faite fur les meilleurs manufcrits
, dont on donne à la fin le Catalogue.
A Naples on a auffi imprimé les
oeuvres en Profes de Boccace ; fçavoir ,
El Corbaccio , la Fiammetta , el Filocopo
, l'Arneto , la vie du Dante , quelques
Lettres & l'Urbano que plufieurs cependant
ne croyent pas de Boccace. On donne
cette Edition comme faite à Florence ;
mais elle eft fuppofée , & ne peut être
fort exacte , celui qui l'a faite n'ayant confulté
aucun manufcrit . On fe prepare à
Londres à donner le Décameron du même
Auteur.
по >
Lelio della Volpe ( Boulogne ) a achevé
l'impreffion du Nuovo Teatro Italiao
Sia , feguito del Teatro Italiano di
Pier Jacopo Martelli , premiere & fecondé
partie in 8 en grand papier , & orné
de plufieurs eftampes . La premiere partie
contient une Apologie de l'Auteur de
2. vol. 7.
1388 MERCURE DE FRANCE.
7. Pages & fix pieces Dramatiques ; fçavoir
, l'Arianna , il Catone tiré de l'An
glois de M. Adillon , Che bei Pozzi , Comedie
en vers , Sdruccioli , qui font ceux
dont l'Ariofte s'eft fervi dans fes Comedies
, il Davide in corte , l'Eleno- Cafta ,
cette Tragedie avoit déja été imprimée à
Florence en 1721. l'Edipo Tiranno. La
feconde partie contient , il vero Paregino
Italiano , Dialogo del volo , la Morte ,
Tragedia, Perfeo in Samotracia Tragedia,
il Piatto dell'H.. Satire , Re malvaggio ,
e Configliere peggiore , la Rima vendicata
fatira , lo ftarnuto di Ercole Burratinata.
On nous écrit d'Amfterdam que Picart
a enfin achevé , & débite actuellement
le grand ouvrage qui a pour titre ,
Gemma Antique Calata Sculptorum nominibus
infignita ad ipfas Gemmas , aut earum
eftypos , delineata & ari inciſæ per
B. Picart , ex pracipuis Europa Mufais
felegit & Commentariis illuftravit Ph. de
Stofch , ou pierres gravées , &c. avec une
Explication Latine & Françoife. Cet ouvrage
qui contient 70. planches fol . eft
orné de vignettes , lettres grifes , & on
n'a tien épargné pour en faire une Edition
magnifique.
2. vol. On
JUIN 1724.
1389
On écrit de Londres qu'un Gentilhomme
Anglois a inventé une machine
qu'on peut porter fous fon habit fans caufer
aucun embarras , & par le moyen de
laquelle il prétend qu'on ne court aucun
rifque de fe noyer , quand même on ne
fçauroit pas nager.
L'Académie Royale de l'Hiftoire à
Liſbonne , affemblée le 17. Avril dernier
, le Comte d'Erivira fit la lecture
d'une Diflertation Critique & Hiftorique
de 400. volumes très rares , qui
font partie de la Bibliotheque du Comte
de Vimairo. L'Académie l'ayant approuvée
, ordonna qu'elle feroit mife fur les
nico, ainfi que toutes celles que fournira
dorénavant cet Academicien qui cf
chargé de l'examen des Manufcrits.
Il n'y a point eu cette année de Tableaux
expofez le jour de la Fête-Dieu ,
dans la Place Dauphine , ni à l'endroit du
Pont- neuf , devant lequel paffe la Proceffion
de S. Barthelemi . Le Public en a
été furpris & mortifié. Les Amateurs de
la Peinture , & les gens de l'Art y perdent
; les jeunes Académiciens qui expofent
leurs ouvrages à la critique publique
y perdent auffi , fans parler de l'émulation
generale que cette feule occa-
2. vol. fion
1390 MERCURE DE FRANCE.
fion peut exciter , & qui eft fi capable
d'élever le genie dans les Arts comme
dans les Sciences.
Cependant le Jeudi , dernier jour de
l'Octave du S. Sacrement , la Place Dauphine
fut décorée de quelques Tableaux
qui firent beaucoup de plaifirs aux Spectateurs
.
Les ouvrages qui ont paru exciter un
plus grand concours , & meriter le plus
d'applaudiffement , font ceux de M. Oudry.
On voyoit quatre Tableaux de lui ,
en y comprenant fa grande compofition
de la Chaffe du Sanglier , que le public
connoiffoit déja , & qui avoit dès l'année
paffée réuni tous les fuffrages. Deux Tableaux
de Poiffons que cet habile Artilte
fi à Dieppe d'après nature , il y a deux
ans , & qui font d'une beauté raviffante.
Dans le quatriéme Tableau on voit une
Outarde pendue par les pieds , & vûë par
le dos . La varieté & les vives couleurs
de fon plumage font un effet admirable.
Cet animal mort eft accompagné d'un
chien en vie , d'un beau vafe de porphire
, & d'autres ornemens , dont l'art du
Peintre a fçû faire un tout , où l'on voit
la nature naïvement imitée dans ce qu'elle
a de plus beau & de plus agreable.
Nous dirons à cette occafion que le même
Peintre travaille actuellement par or-
2. vol. dre
JUIN 1391 1724.
-
dre du Roi à quatre morceaux , qui ne
diminueront pas la jufte réputation qu'il
s'eft acquife . Ce font les Chaffes du
Loup , du Sanglier , du Cerf & du Renard,
On voyoit de M. de Troye , le fils ,
déja connu par de plus grands ouvrages ,
un Tableau qui fait beaucoup d'honneur à
fon pinceau , par l'entente & le goût galant
& vrai dont il eft compofé . C'eſt un
jeune Cavalier en habit de velours , dont
l'étoffe eft veritablement moëlleuſe , auprès
d'une Dame affife fur un canapé.
De M. Coypel , frere de feu M. Coypel
, Recteur de l'Académie , une Charité
Romaine , qui a été fort applaudie ,*
& fort goûtée.
De M. Lancret un affez grand Tableau
ceintré , où l'on voit une danſe dans
un païfage , avec tout ce que l'habileté
du Peintre ont pû produire de brillant ,
de neuf & de galant dans le goût Paſtoral,
On voyoit auffi un Chaſſeur , & deux
autres portraits , un de femme , & l'autre
d'homme en habit noir , de M. Geuſlin
un beau païfage de M. Bonnart , & deux
de M. Allegrain le fils . 1
2. vola
SPEC
1392 MERCURE DE FRANCE .
SPECTACLES.
LES
Es Comediens François ont donné
le 11. de ce mois la premiere repreſentation
d'une petite Comedie en Profe,
intitulée l'Eclypfe. L'Auteur de cette
Piece eft anonyme , & il y a apparence
qu'il ne fe nommera point , fon ouvrage
n'ayant pas réüffi.
Nous en allons inferer ici un Extrait
fort fuccinct , pour en donner au moins
une legere connoiffance à ceux qui ne
l'ont point vûë.
ACTEURS.
Belife , tante de Lucinde. Mile la Motte.
Lucinde , Amante de Valere . Mle d'Angeville.
Valere , Amant de Lucinde. M. le
Grand , le fils.
Lifette , Suivante de Lucinde. Made
Deshayes.
Robert , Intriguant . M. Quinault.
Le Docteur , Amoureux de Lucinde.
M. du Chemin.
La Foreft , Cocher de Belife. M. Ar
mand.
2. vol.
Julie
JUIN
1724.
1393
-
Julie , Suivante de Belife . Me du
Bocage.
Un Laquais .
Benoît.
L'action Theatrale fe paffe dans la maifon
de Belife , tante de Lucinde . C'eft
dans un jardin que l'on doit voir l'Eclypfe
. Le Docteur a promis de s'y rendre
pour l'expliquer à Belife , dont il
doit épouser la niéce le même ſoir.
SCENE I.
Lucinde , Lifette.
Lucinde témoigne la répugnance qu'elle
a à époufer le Docteur qu'elle haït
& que fa tante préfere à Valere . Ce Valere
eft auffi cher à Lucinde que le Docteur
lui eft odieux . Lifette lui dit qu'il
ne tiendra qu'à elle d'être heureuſe ,
mais qu'il faut que fa vertu fouffre quelque
Eclypfe , en confentant à un enlevement
que Valere médite à la faveur de
l'obfcurciflement du Soleil , produite par
l'interpofition de la Lune . On peut dire
que jamais Eclypfe n'a été fi claire que
la piece qui porte ce nom. Le noeud &
le dénouement s'y tiennent comme par
la main , & font annoncez dès la premiere
Scene. Lucinde confent à tout ce
qui pourra contribuer à ſon bonheur . Lifette
fait encore entendre que Beliſe
2. vol. tante
1394 MERCURE DE FRANCE.
tante de Lucinde voudroit bien , en donnant
fa niéce au Docteur , garder Valere
pour elle ; nouvel incident tout -à- fait
inutile à la piece.
SCENE II.
Lucinde , Lifette , Robert.
Robert déguifé en Marchand de Toiles
peintes , vient donner une Lettre à
Lucinde de la part de Valere fon Maître ,
par laquelle cet Amant aimé lui donne
avis de l'enlevement qu'il médite , & la
prie d'y confentir. Il prie Lucinde de répondre
à Valere . Lucinde s'en excufe fur
ce qu'elle n'a ni encre , ni papier . Robert
lui dit qu'elle n'a qu'à écrire ſa Lettre
à fon oreille , & que Lifette la cachetera
avec la bouche. Voilà un échantillon
des traits de la Piece ; on peut juger des
autres , ils font à peu près de même valeur
intrinfeque. Robert fe retire voyant
venir Belife & le Docteur.
SCENE III.
Belife , le Docteur , Lucinde , Lifette.
Dans cette Scene on ne parle prefque
point du mariage du Docteur avec Lucinde.
Tout roule fur la caufe & les effets
de l'Eclypfe , ce qui ne peut produire
qu'une
2. vol.
JUIN 1724. 1395
qu'une converſation très - ennuyeuſe.
SCENE IV. & derniere.
Robert fuivi de quelques curieux comme
lui , & les Acteurs de la Scene
precedente.
Robert égaye tant foit peu la converfation
par des éloges outrez & ironiques
qu'il fait de la fcience du Docteur , & dụ
merite de Belife . Enfin le moment fouhaité
de l'Eclypfe arrive , ce qui le fait
par l'élevation des luftres dans le ceintre.
Robert prend cet heureux moment
pour faire éclypfer Lucinde , fans que
Belife , ni le Docteur s'en apperçoivent .
La clarté revient , on demande où eft Lucinde
, Robert répond qu'elle a difparu
auffi- tôt que le Soleil . Cette difparition
fert à dégoûter le Docteur du mariage
arrêté. Lucinde revient avec fon cher
raviffeur. Belife confent à les unir , & la
fête preparée pour la nôce du Docteur
fert à celle de Valere & de Lucinde . Voilà
à peu près quelle eft cette Piece , dont
le pere eft inconnu. Quoiqu'il n'ait pas
été heureux , on doit avouer qu'il écrit
affez bien pour pouvoir réüffir quand il
travaillera fur un meilleur fond. Voici
quelques couplets qui ont été chantez
dans le divertiffement ; la Mufique a
2. vol. H ... par u -
1396 MERCURE DE FRANCE.
paru très jolie , auffi bien que le Balet.
La Mufique eft du fieur Quinault & le
Balet du fieur d'Angeville , Danfeur de
l'Opera , dont le fils & la petite- fille ont
danfé un pas de deux figuré , qui a fait
un extrême plaifir . Cette Piece a été
jouée trois fois.
D
COUPLETS.
Es que le Soleil s'eſt caché ,
Je me fuis tenu fous la treille ,
Et ne voyant rien j'ai cherché ,
L'Eclypfe au fond de la bouteille.
A nos yeux Phoebus dérobé ,
Remplit de crainte une grizette ,
Sous le manteau d'un jeune Abbé ,
Elle courut chercher la retraite.
Au Parterre.
La Piece que nous vous offrons ,
Paffe dans la ligne écliptique ,
Si vous l'approuvez nous croirons ,
Avoir éclipſé la critique.
Cette Piece fut précedée de la Tragedie
d'Edipe de M. de Voltaire , qui n'a
Ja vol
pas
JUIN 1724. 1397
pas moins fait de plaifir par le merite du
Poëme , que par l'excellente execution
des Acteurs.
Le 3. de ce mois les Comediens Italiens
remirent au Theatre Pafquin &
Marforio , Medecin des Moeurs. C'eſt une
Piece de l'ancien Theatre Italien en
trois Actes , reprefentée autrefois , dans
fa nouveauté , à l'Hôtel de Bourgogne en
1691. ceux qui ont vû jouer cette Piese
dans ce temps - là affeurent qu'elle eut
un grand fuccès .
L'Académie Royale de Mufique à
ceffé les reprefentations de Thetis & Pelée
le 18. de ce mois , & a donné le Balet
de l'Europe Galante le 20. Cet Opera
fut joué pour la premiere fois en 1697 .
& la derniere repriſe au mois d'Aouft .
1715. Ce Balet a été reçû aujourd'hui
avec les mêmes applaudiffemens , & le
même plaifir qu'il a toûjours fait toutes
les fois qu'on l'a remis fur le Theatre.'
La Dile Lambert joue le rôle de Venus dans
la premiere entrée , & le fieur Mantienne
celui de la Diſcorde. Celui de Silvandre,
Berger , dans la feconde entrée , qui reprefente
la Nation Françoife , eft joué
par le fieur Thevenard ; les rôles de Cephiſe
& de Doris , Bergeres , font jouez
2.201 Hij par
1398 MERCURE DE FRANCE.
par les Diles Antier & le Maure ; les
hears Granet & du Bourg joüent dans
la croifiéme entrée les rôles Eſpagnols
de D. Pedro , & de D. Carlos . Le fieur
Tribou joue le rôle d'Octavio , Venitien
jaloux , dans la quatrième entrée , & la
Dile Lambert celui d'Olimpia , fa Maîtreffe
. Dans la cinquième entrée qui reprefente
la Turquie , le fieur Thevenard
joue le rôle de Zuliman Sultan
Mile Antier celui de la Sultane méprisée ,
& Mlle Hermance joue le rôle de la Sultane
favorite.
Le 24. Juin les Comediens Italiens repreſenterent
une petite Piece nouvelle
en un Acte, ornée d'un divertiffement &
d'un Vaudeville qui termine la Piece .
Elle eft intitulée les effets de l'Eclypfe, qui
n'a pas été fort goûtée .
Le 1o. de ce mois on reprefenta à Lon
dres un Opera nouveau , intitulé Aqui
lius , qui fut honoré de la prefence du
Roi.
t
2. vol.
NOU
JUIN 1724.
1399
NOUVELLES E'TRANGERES.
Turquie.
N mande de Conftantinople que le
Obruitycouroit au commencement de
l'autre mois, que l'Ufurpateur Miriveitz
Mamouth avoit fait une alliance avec le
Grand Mogol , contre le Prince Tohmas,
fils du Roi de Perfe ; & qu'après s'être
emparé de la Province de Schiras , il s'étendoit
le long de la côte du Golfe Perfique.
Que le Bacha de Wan continuë fa
marche vers la Perfe , après avoir renforcé
les Places & Forts de la Georgie ,
& qu'on doit conftruire une Fortereffe
près du Tafe. Que le Gouverneur de la
Province de Hamadan , en Perfe , s'étoit
declaré pour la Porte , & qu'enfin le bruit
venoit de fe répandre que le Bacha de
Wan avoit défait un corps de troupes du
Prince Tohmas , commandé par Mehemed-
Chal , cy - devant Gouverneur de
Tiflis & qu'après s'être emparé de la
Ville de Chay , il continuoit fa marche
vers Tauris , avec quelque apparence de
s'en rendre maître.
Quelques avis de Conftantinople cop-
H iij fir-
2. vol.
1400 MERCURE DE FRANCE.
firment ceux qu'on avoit eu de la conclufion
d'un Traité d'alliance entre l'Ufurpateur
Miri- Mamouth & le Grand-
Mogol , contre le jeune Roy de Perfe.
Nouvelles de Conftantinople du mois de
Mars 1724.
L
E 8. de ce mois il fe tint à l'ordidinaire
une conference fur les affaires
de Perſe entre les Turcs & les Mofcovites
, à laquelle il n'y eut que le Reis
Effendi qui affifta de la part des Turcs ,
Adgi Muſtapha s'étant trouvé indifpofé .
La nuit du 25. au 26. le feu prit avec
violence fur les dix heures du foir à
Conftantinople dans le quartier de Bat
ché Capfi , au Serrail de Muffun- Zadé,
Pacha de Bofnie , qui devoit partir peu
de jours après pour fon Gouvernement ;
le Grand-Seigneur , le Grand-Vifir , le
Janiflaire Aga , & plufieurs des principaux
Officiers de cet Empire , s'y tranf
porterent pour donner les ordres neceffaires
afin d'y apporter quelque remede .
Ils commencerent par faire abattre quatre
ou cinq maifons voifines , pour em
pêcher la communication , & pendant ce
temps- là le Toulombadgi , ou Directeur
des Pompes , avoit difpofé fes Pompes de
maniere qu'elles faifoient tout l'effet
2. vol. qu'on
JUIN 1724. 1401
qu'on en pouvoit attendre ; mais la grande
quantité d'eau qu'elles jetterent , jointe
peut- être à un premier ébranlement
qu'avoit donné la chute des maiſons voifines
, fit tomber un des gros murs de ce
Serrail fur ceux qui travailloient à éteindre
l'incendie , il y eut près de deux cens
perfonnes écrasées , parmi lefquelles on
compte plufieurs Officiers des Janifſaires
, & entr'autres deux de leurs Chorbadgis
ou Capitaines de Compagnie ,
comme il ne faifoit point de vent , il n'y
eut que ce Serrail de brûlé.
* ༔
Le 30. il y eut une autre Conference
entre les Miniftres Turcs & ceux de
Mofcovie , au fujet des mêmes affaires de
Perfe , à l'occafion d'un Courier de
Mofcovie , qui étoit venu quelques jours
auparavant au Reſident du Czar en cette
Cour , mais on n'a pas fçû ce qui s'y
étoit paffé cependant les Turcs firent
partir le lendemain 100. Galiotes , ou
Bâtimens legers pour la Mer noire dont
on ignore la deſtination .
On eut avis icy le 31. par plufieurs
Officiers , qui vinrent en pofte des Châteaux
des Dardanelles , chez M. le Procurateur
Emo , ancien Bayle , ou Ambaffadeur
de Venife , de l'arrivée des
deux Vaiffeaux de guerre de la Republique
à la rade de l'Ile de Tenedos ,
2. vol. Hij deſtinez
1402 MERCURE DE FRANCE .
deftinez pour le tranfporter à Veniſe ,
fur quoy ce Miniftre commence à s'arranger
pour fon départ , que l'on compte
qui fera pour tout le mois prochain .
L
Ruffie.
E Czar a fait publier une Declaration
en faveur des Etrangers , qui
voudront s'établir à Petersbourg , ou
dans les autres Villes de Commerce de
fa domination. Sa Majefté Czarienne leur
promet de payer les frais de leurs voyages
, de leur faire bâtir des maifons , de
les affranchir de toutes impofitions pendant
vingt ans , de leur fournir les fommes
neceffaires pour entreprendre leur
negoce , de tolerer l'exercice de leur Religion
, celle des Juifs exceptée , & de
payer cent roubles par an au Paſteur de
chaque Colonie ou Communauté d'Etrangers
, au cas qu'ils ne foient pas en
état de l'entretenir du produit de leur -
commerce.
Le Particulier qui avoit entrepris de
convertir le fer en acier , n'ayant pas
réüffi au gré du Czar , a été exilé en Siberie.
La flotte du Czar étoit encore le 20.
de ce mois à la rade de Petersbourg & à
celle de Cronflot . Elle confifte en 36.
Vaiffeaux de guerre , 12. Fregates , 3 .
2. vol. Brulots
JUIN 1724.
1403
Brulots & 6. Bâtimens plats. Outre
3400. Matelots dont elle fera montée , on
doit embarquer des Troupes reglées .
O
Italie.
N apprend de Turin que le 22 .
de l'autre mois on y celebra la
Pompe funebre de Madame Royale :
l'Envoyé de la Grande Bretagne , qui avoit
été invité à cette Ceremonie, y affifta
en manteau long , en rabat & en pleureufes
; on lui avoit preparé une place
exprès dans l'Eglife.
Le Gouvernement de Florence a fait
publier une Ordonnance contre ceux qui
s'intereffent aux jeux de Genes , contenant
en fubftance que ceux qui y contreviendront
feront condamnez à 200 .
écus d'amende ; que les Juges qui connoîtront
de cette affaire , pourront infliger
outre cela telles peines qu'ils jugeront
à propos , felon la gravité du délit ,
& la qualité des tranfgreffeurs , même
celle du banniffement hors des Etats du
Grand Duc & des Galeres : que quant à
la peine pecuniaire , le pere payera pour
fon fils , le mari pour fa femme , & le
Maître pour fon domeftique.
Le Mariage du Prince de Piémont
avec la Princeffe Polixene de Heffe-
Rheinfels- Rodembourg , Branche cadet,
¿. vel. Hv
1404 MERCURE DE FRANCE.
à
te de la Maifon de Heffe-Caffel , a été
declaré à la Cour de Turin. On doit
demander au Pape une double diſpenſe
pour ce Mariage ; l'une par rapport
I'Ordre de S. Maurice , dont ce Frince
eft Chevalier , qui défend un fecond Mariage
, l'autre à l'égard de la parenté ,
cette Princeffe étant coufine germaine de
la feuë Princeffe de Piémont. Le Marquis
d'Entraves a été nommé par le Roy
pour aller demander cette Princeffe en
Mariage.
Le Roy de Sardaigne a nommé leComte
de Maffei pour relever le Comte de
Provana, en qualité de ſon Ambaſſadeur-
Plenipotentiaire au Congrès de Cambray.
L'Adige & les autres rivieres , qui
traverfent les Etats de la Republique de
Veniſe , ſe font accruës extraordinairement
par des orages frequens , font for
ties de leurs lits , ont entraîné des maifons
du plat païs , & caufé de grands
dommages aux biens de la terre.
Le nouveau Pape , qui ne veut pas
fouffrir que les Prêtres s'agenoüillent devant
lui , en fait regaler un tous les jours
fa table de l'Hôpital de la Trinité.
On écrit de Turin que le Roy de Sarlé
daigne avoit nommé pour fon Ambafladeur
à la Cour de France , le Marquis
de Breil , qui eft actuellement à Vienne
L. vol. avec
JUIN 1724. 1405
avec caractere d'Envoyé , & qui doit eftre
relevé par le Marquis d'Aix.
- On apprend de Rome du 13. de ce
mois , què le Pape a nommé le Cardinal
Vallemani , pour eftre l'un des Cardinaux
Inquifiteurs de la Congregation du
S. Office ; il a confervé la Charge de
Vicaire de Rome au Cardinal Paulucci ,
Secretaire d'Etat ; il a fait M. Charles
Magella , Secretaire des Brefs aux Princes;
M. Cofeia , Secretaire des Memoriaux
; & M. Camille Merlini , Secretaire
du Chiffre. Sa Sainteté a confervé
à M. Sonnino la Charge d'Auditeur de
la Chambre Apoftolique ; à M. Collicola
, celle de Treforier ; à M. Mollara,
celle de Commiffaire des Armes ; à
M. del- Giudice , celle de Majordome ;
à M. Marefofchi , celle d'Auditeur du
Palais ; & à M. Accoramboni , celle de
Sous-Dataire : elle a nommé M. Albini
pour fon premier Aumônier , & M. Vincenti
, pour Maître de fa Garderobe , en
le faifant auffi Camerier Participant : elle
a donné au Cardinal Alexandre Albani,
l'Abbaye de Nonantola , qui eft de 7000 .
écus de revenu ; aux enfans du feu Prince
de Soriano , pour 14000. écus de
Charges , qui revenoient à la Chambre
Apoftolique par fa mort ; une penfion
de 500. écus au Cardinal Vallemani , &
I. vol. H vj une
1406 MERCURE DE FRANCE.
:
une de pareille fomme au Cardinal Salerno
elle a fixé à cent écus par mois
les Honoraires du Cardinal Olivieri , Secretaire
des Brefs , qui n'en avoit que 50.
Elle vient de nommer M. Cofcia Secretaire
des Memoriaux , à une Abbaye vacante
de mille écus de revenu : les Abbez
Simoni & de fainte Marie , à deux
Canonicats vacans de fainte Marie Majeure
, & le Pere Camardi , Dominicain ,
fon Confeffeur , à l'Eveſché de Rieti .
Le Cardinal Ottoboni a quitté la perruque
, & il l'a fait quitter à tous fes Officiers
Ecclefiaftiques , & aux Muficiens
de la Chapelle Pontificale.
Allemagne.
>
E Miniftre du Duc de Holftein à
Vienne , a réïteré fes proteftations
contre l'inveftiture des Duchez de Breme
& de Wherden , que l'Empereur
étoit prêt de donner au Roy d'Angleterre.
Sa Majefté Imperiale a fait demander
un don gratuit au Clergé de fes Païs Hereditaires
, pour l'employer à fortifier les
Places frontieres de la Turquie.
La Princeffe de Heffe - Rottembourg ,
future épouſe du Prince de Piémont , eſt
arrivée le 27. de ce mois à Rottembourg
, où le Prince Jofeph fon frere
2. vol.
doit
JUIN 1724.
1407
doit l'épouler , au nom de Son Alteffe
Royale , en prefence du Marquis de
S. Remi & du Comte de Tavana.
Le Prince Hereditaire de Lorraine
doit partir de Vienne , pour aller prendre
poffeffion des Terres que l'Empereur
lui à cedées dans le Duché de Silefie.
Espagne.
E Roy a donné une penfion de mille
Tabac , aux Jefuites Ecoffois qui font à
Madrid , pour les aider à fonder un College
de leur Nation .
On équipe à Cadix quatre Vaiffeaux
de guerre , qui feront commandez par
le Marquis de Mari , & qui fe joindront
à l'Eſcadre Hollandoife , pour croifer fur
les Corfaires de Barbarie.
Le Duc de Fernandina , Grand d'Efpagne
de la premiere claffe , reçut un
ordre du Roy le 9. de ce mois , de fortir
de Madrid dans 24. heures , & de fe.
retirer à Pampelune , pour avoir menacé
le Sur- Intendant General des Douanes
fur ce qu'il avoit refufé de lui donner
fatisfaction d'un prétendu affront fait par
les Officiers de la Douane , qui avoient
arrêté & vifité le caroffe du Duc entrant
dans Madrid fans y trouver aucune contrebande
.
2. vol.
On
1408 MERCURE DE FRANCE .
On mande de Cadix , qu'il y a eu entre
le Regiment de la Marine & un Regiment
d'Infanterie Irlandois qui y eft en
garniſon , une conteſtation fi vive , qu'ils
ont eu recours aux armes pour la terminer
, & qu'il y a eu environ 30. hommes
tuez de part & d'autre. Ce qui a
obligé le Gouverneur , pour prévenir de
plus grands malheurs , d'envoyer le Regiment
de Marine dans les Forts où il
doit refter jufqu'à nouvel ordre.
Le 24. May dernier , Dom Diego de
Camera , le plus jeune des fils de Dom
Jofeph Rodrigues de Camera , Comte
de Ribeira- Grande , prit l'habit dans l'Eglife
du Noviciat des Jefuites de Lif
bonne.
Depuis le premier jufqu'au 30. du
mois paffé , il eft entré dans le Port de
Liſbonne , 4. Navires François , 32. Anglois
, 4. Hollandois , un Eſpagnol , un
Genois , & un Maltois . Il en eft forti
pendant le même temps 4. Bâtimens
François , 36. Ang'ois , 12. Hollandois,
4. Suedois , 2. Hambourgeois , 2. Caftillans
, un Genois & 17, Portugais.
Ov
Angleterre.
N mande de Londres , qu'on a envoyé
des ordres à tous les Gouverneurs
des Plantations Angloifes de
1. vol.
l'AmeJUIN
1724.- 1409
l'Amerique , de ne plus lever de droits
d'entrée fur les marchandifes d'Europe.
On apprend de Londres , que le Capitaine
Lowe , un des plus cruels Pirates
des Mers des Indes Orientales , a eu depuis
peu l'inhumanité de couper les levres
à un Capitaine Portugais , & de
les faire griller en la prefence , avant
que de le faire mourir , à caufe que ce
Capitaine avoit jetté dans la mer un fac
d'environ 11000. Maidores d'or , lorfqu'il
vit qu'il ne pouvoit plus éviter de
tomber entre les mains de ce Pirate ,
qui a auffi fait mourir tout l'Equipage
Portugais , confiftant en 22. perfonnes .
Le même Pirate tua , il y a environ un
an , de fang froid , un Capitaine Eſpagnol
, avec 45. hommes qui étoient fur
fen bord: fa barbarie s'étend même fur
fes Compatriotes , lorfqu'ils tombent entre
les mains .
Le Comte de Broglio , Ambaffadeur
de France , arriva à Londres le 28. de
ce mois. Il eut l'honneur de faluer le
Roy le lendemain à Kinfington. M. de
Chavigni , qui étoit chargé des affaires
de France , doit partir inceffamment pour
retourner à Paris.
1. vol.
7
MORTS,
1410 MERCURE DE FRANCE .
HMMMMMMMMMMMMM
MORTS , NAISSANCES , &c.
L
E Prince Dom Carle Albani , Prince
de Soriano , âgé de 38. ans , mourut
à Rome le 2. de ce mois , le furlendemain
qu'on l'eut taillé de la pierre.
Il laiffe cinq enfans & fon épouſe enceinte.
Il étoit frere des Cardinaux Annibal
& Alexandre Albani , neveux du
Pape Clement XI. pendant le Pontificat
duquel il avoit époufé Dona Therefa ,
fille de Dom Charles Borromei.
La Princeffe Dominique de Lichtenftein
, époufe du Prince Henry- Jofeph
d'Averfperg , eft morte à Rothenhaus en
Bohéme, dans la 22. année de fon âge.
Elle étoit enceinte de 8. mois , & on
a été obligé de lui faire l'operation pour
baptiferfon enfant, qui eft mort auffi quelques
momens après .
La Princeffe Royale de Dannemark eft
accouchée le 19. de ce mois d'une Princefle
, qui fut baptifée le lendemain &
nommée Louiſe , ayant été tenuë fur les
Fonts par la Princeffe Sophie-Hedwig ;
les Parains font le Prince Charles , le
Duc de Sonderburg , & Ms de Leuthe &
de Holften , Confeillers Privez.
2. vol.
JOURJUIN
1724.. 1411
XXX XXXXXXXXXXXX
JOURNAL DE PARIS.
LE
> E 25. de ce mois le Marêchal
Duc de Villeroy arriva de Lyon ; il
alla coucher le 26. à Verſailles , & le
lendemain matin il fe rendit à l'appartement
du Duc de Bourbon , qui le conduifit
chez le Roy , & le préfenta à Sa
Majefté , dont il fut reçû très-favorablement.
Le Roy a donné au Chevalier de Tavanes
, frere du Vicomte de Tavanes ,
Chevalier des Ordres du Roy , le Regiment
de Soiffonnois vacant
mort du Marquis de Courtaumer.
› par
la
Le Marquis de Matignon , nommé par
le Roy pour fe rendre auprès de la Princeffe
Douairiere de Bade , à l'occaſion du
Mariage du Duc d'Orleans avec la Princeffe
de Bade , s'étant acquitté de fa Commiffion
, le Contrat de Mariage du Duc
d'Orleans avec cette Princeffe , fut figné
à Raftat le 14. du mois dernier , par
M. d'Argenfon , Confeiller d'Etat , chargé
des pouvoirs de Son Alteffe Royale
Madame la Ducheffe d'Orleans , & de
ceux du Duc d'Orleans . Le 18. le Prince
de Bade , à qui le Duc d'Orleans
avoit
2. vol.
1412 MERCURE DE FRANCE.
avoit envoyé fa Procuration , épouſa la
Princeffe , & cette Ceremonie fut faite
par le Cardinal de Shoenborn , Evêque
de Spire. Le 21. la Ducheffe d'Orleans
partit de Raftat dans les Caroffes de la
Princeffe Douairiere de Bade fa mere ,
& elle arriva le même jour à Strasbourg,
où elle trouva la Maifon du Duc d'Orleans
, qui lui fut prefentée par le Chevalier
de Conflans , Premier Gentilhomme
de la Chambre de ce Prince , & que
le Duc d'Orleans avoit envoyé à Strafbourgpour
complimenter cette Princeffe .
Elle a dû partir le 27. dans les Equipages
du Duc d'Orleans pour fe rendre à
Paris.
Le Roy eft parti le 30. de ce mois du
Château de Versailles , pour aller à Chantilly
, où Sa Majefté arriva vers les fix
heures du foir. Elle étoit accompagnée
dans fon Caroffe , du Comte de Clermont
, du Prince de Conti , & de fes
principaux Officiers. Le Roy fut reçû à
la defcente de fon Caroffe par la Ducheffe
de Bourbon , accompagnée du Due
de Bourbon & de Mademoiſelle de Clermont.
M. Laurens , Chevalier de l'Ordre de
S. Michel , Confeiller du Roy , Maître
ordinaire en fa Chambre des Comptes &
Cour des Aydes de Rouen , l'un des pre-
2. vol. miers
TUIN 1724. 1413
miers Commis au Bureau de la Guerre ,
ayant fait prefent au Roi d'un petit cheval
, dont Sa Majefté a été contente ; elle
le fit appeller dans fon cabinet fur la fin
du mois dernier , & lui fit l'honneur de
lui donner de ſa main une riche tabatiere
d'or , dont l'ouvrage furpaffe de beaucoup
la matiere , quoiqu'elle peze onze
onces , Sa Majeſté ayant la bonté d'accompagner
ce prefent de paroles très - gracieufes
pour celui qui le recevoit.
L'Abbé Raguet a été nommé pour être
le quatorziéme Directeur de la Compagnie
des Indes. 11 aura pour départe
ment tout ce qui concerne le fpirituel des
Colonnies & des Vaiffeaux de la Compagnie.
Mardi 27. deJuin les RR . PP . Jacobins
de la rue Saint Honoré , firent chanter
un Te Deum en Mufique , de la compofition
de M. du Tartre , en actions de
graces de l'Exaltation du Cardinal Orfini
de Gravina , Religieux de leur Ordre,
au Souverain Pontificat . Le Grand Autel
étoit orné d'une nombreufe & magnifique
argenterie , & d'un beau luminaire ,
le parquet du Sanctuaire , & le devant de
la balustrade étoient couverts de riches
tapis , & les deux côtez du Grand Autel
parez de plufieurs pieces de tapifferies.
Au côté droit du Sanctuaire on avoit
élevé 2. vol .
1414 MERCURE DE FRANCE.
élevé un magnifique dais , & vis- à - vis
on avoit placé de riches fauteuils de même
parure que le dais , où fe mirent quatre
Evêques qui affifterent à toute la ceremonie
, & quelques Generaux d'Ordre .
Au-delà de la baluftrade du Sanctuaire il
y avoit quantité de fauteuils , & des chaifes
pour les perfonnes de diftinction . Plufieurs
luftres pendoient de la voute depuis
la balustrade du Sanctuaire jufqu'au
bas de l'Eglife , au bout de laquelle étoit
un grand échaffaut pour les Muficiens ,
orné de tapifferies .
M. le Cardinal de Noailles étant arrivé
fur les cinq heures du foir , trouva
toute la Communauté , qui étoit fort
nombreuſe , rangée en haye dans la cour ,
depuis la porte de la rue jufqu'à celle de
l'Eglife , où il fut reçû par les RR. PP.
Provincial & Prieur en Chappe , accom
pagnez de tous leurs Officiers auffi en
Chappe . Son Eminence s'étant mise à
genoux fur un Prie- Dieu , reçût le compliment
des Superieurs , l'eau - benite &
la croix qu'on lui prefenta à baifer . Auffitôt
les quatre Chantres revêtus de Chappes
entonnerent le Cantique Benedictus ,
que pourfuivit toute la Communauté , défilant
deux à deux par le milieu de l'E
glife. Son Eminence marchoit fous un
dais , porté par deux Religieux , revêtus
2. vol.
de
JUIN 1724. 1415
de Chappes , étant arrivée au pied de
l'Autel elle alla prendre les habits Pontificaux
à la Sacriftie , & revint dans le
Sanctuaire , précedée d'un grand nombre
d'Officiers , tant des fiens , que des Religieux
, tous revêtus en Chappes . M. le
Cardinal monta enfuite fur le Trône qui
lui avoit été préparé , d'où il entonna le
Te Deum , que pourfuivit la Mufique
qui fut fort goûtée . Il dit à la fin les Oraifons
de la très - Sainte Trinité , pour le
nouveau Souverain Pontife. Ces Oraifons
dites , les quatre Chantres entonnerent
l'Antienne Sub tuum que toute la
Communauté continua en plein- chant ,
& qui fut fuivie de l'Oraifon de la Sainte
Vierge.
,
Enfin toute cette magnifique ceremonie
finit par un Domine falvum fac Regem
, avec l'Oraifon pour le Roi , & la
benediction folemnelle que fon Eminen-'
ce donna à haute voix à toute l'affemblée,
qui étoit des plus nombreuſes , & des
plus confiderables par le grand concours
des Ecclefiaftiques & des Religieux de
tous les differens Ordres qui y affifterent.
On avoit mis aux portes du Monaſtere
& de l'Eglife,ornées de tapifferies , les Armes
du Souverain Pontife dans des Cartouches
d'or.
Cette fête fut annoncéele Mardi ma-
2. vol, tim
1416 MERCURE DE FRANCE.
tin par plufieurs décharges de boëtes ;
qu'on réitera à l'arrivée de fon Eminence
, pendant le Te Deum , & à la fin , &
le foir il y eut un beau feu d'artifice.
On apprend de Flandres que les grandes
chaleurs ont été fi exceffives pendant
quelques jours aux environs de Nimegue
, que les biens de la terre en ont été
confiderablement endommagez , & qu'elles
ont caufé des frenefies à un grand
nombre de perfonnes .
Lifte des Seigneurs & Dames nommez
par le Roi pour le voyage de Chantilly ,
fans y comprendre les Princes & les
Officiers , qui par leurs Charges doivent
accompagner le Roi.
Madame la Duchefle.
Mademoiſelle de Clermont.
La Ducheffe de Villars- Brancas , la
Maréchale de Villars , & la Ducheffe
d'Epernon.
Les Marquifes de Nefle , de la Vrilliere
, de Prie , de Rupelmonde , de Saint
Germain- Beaupré , du Beflay , de Riberac
, de Tavanes , de Ville- neuve , de
Grave .
Les Maréchaux de Villars & de la
Feuillade. Les Ducs d'Antin , d'Epernon ,
d'Ufez , de Chaulne , de Louvigny . Les
Marquis de la Mark , de Saxe , de Teffé ,
de Coignies , pere & fils , de Teffé , de
2. vol. Croifly
JUIN
1724. 1417
Croiffy , de Nefle , de Pezé , de Saint
Germain. Beaupré , d'Antragues , de Sailhaut
, de Verac , de Gacé , de Matignon ,
de Lionne , de Tonnerre , de Cremilly
de Beaune , de Laffé , de Nangis , de Grave
, de Canillac , de Beuvron , de l'Aigle.
Nous avons averti plufieurs fois , que
dans les liftes que nous donnons des Seigneurs
& Dames de la Cour , nous ne
prétendons pas regler leurs rangs , ni les
nommer précisément felon l'ordre de
leurs qualitez & préeminences.
M. Michel Amelot , Marquis de Gour.
nay , Confeiller d'Etat ordinaire , Prefi
dent du Bureau du Commerce , mourut
à Paris le 21. de ce mois , âgé de 69.
ans 5. mois . En 1682. le feu Roi le nomma
fon Ambaffadeur auprès de la Republique
de Venife , d'où il paffa fucceffivement
avec le même caractere à la Cour
de Portugal , & en Suiffe . Au mois d'Avril
1705. S. M. l'envoya en Eſpagne
avec le titre d'Ambaffadeur extraordinaire
, & il y demeura jufqu'au mois d'Aouft
1709. Il a donné dans ces emplois
comme dans tous les autres , dont il a été
honoré depuis , de grandes preuves de fa
capacité , de fa probité , & de fon attachement
inviolable au fervice du Roi.
2. vol.
DE
1418 MERCURE DE FRANCE .
96: 1690: HEIT : DEZE
DECLARATION DU ROY.
Concernant la Religion . Donnée à Ver
failles le 14. Mai , enregistrée au Parlement
le 31. dudit mois.
L&
OUIS, par la grace de Dieu , Roy de France
& de Navarre; A tous ceux qui ces prefentes
Lettres verront, Salut. De tous les grands deffeins
, que le feu Roy nôtre très -honoré Seigneur
& Bifayeul a formez dans le cours de
fon Regne , il n'y en a point que Nous ayons
plus à coeur de fuivre & d'executer , qué celui
qu'il avoit conçû d'éteindre entierement
l'herefie dans fon Royaume , à quoy il a donné
une application infatigable jufqu'au dernier
moment de fa vie. Dans la vue de fou- ||
tenir un ouvrage fi digne de fon zele & de fa
pieté , auffi - tôt que Nous fommes parvenus
à la Majorité , nôtre premier foin a été de
Nous faire reprefenter les Edits , Declarations
& Arrefts du Confeil qui ont été rendus fur
ce fujet , pour en renouveller les difpofitions
& enjoindre à tous nos Officiers de les faire
obferver avec la derniere exactitude ; mais
Nous avons été informez que l'execution en
a été ralentie depuis plufieurs années , fur
tout dans les Provinces qui ont été affligées
de la contagion , & dans lefquelles il fe
trouve un plus grand nombre de nos Sujets,
qui ont ci-devant fait profeffion de la Religion
Prétendue Reformée , par les fauffes &
dangereufes impreffions que quelques - uns
d'entre eux peu fincerement réunis à la Religion
Catholique , Apoftolique & Romaine ,
2 , vol. $2
JUIN 1724
1419
& excitez par des mouvemens étrangers , ont
voulu infinuer fecretement pendant nôtre minorité
; ce qui Nous ayant engagé à donner
une nouvelle attention à un objet fi important
, Nous avons reconnu que les principaux
abus qui fe font gliffez & qui demandent un
plus prompt remede , regardent principalement
les Affemblées illicites , l'éducation des
enfans , l'obligation pour tous ceux qui exercent
quelques fonctions publiques , de profeffer
la Religion Catholique , Apoftolique &
Romaine , les peines ordonnées contre les relaps
, & la celebration des Mariages ; fur
quoi , Nous avons refolu d'expliquer bien
difertement nos intentions. A ces caufes , de
l'avis de nôtre Confeil & de nôtre grace fpeciale
, pleine puiflance & autorité Royale ,
Nous avons dit & ordonné , & par ces Prefentes
fignées de nôtre main , difons & ordonnons
,voulons & Nous plaiſt.
ARTICLE PREMIER.
Que la Religion Catholique , Apoftolique
& Romaine , foit feule exercée dans notre
Royaume , Païs & Terres de nôtre obéiffance
; défendons à tous nos Sujets , de quelque
état , qualité & condition qu'ils foient , de
faire aucun exercice de Religion autre que de
ladite Religion Catholique , & de s'affembler
pour cet effet en aucun lieu & fous quelque
prétexte que ce puiffe eftre , à peine , cone
les hommes , des Galeres perpetuelles , &
contre les femmes , d'eftre rafées & enfermées
pour toûjours dans les lieux que nos Juges
eftimeront à propos , avec confifcation
des biens des uns & des autres ; même à pei-
2. vol. I ne
1420 MERCURE DE FRANCE.
ne de mort contre ceux qui fe feront affembler
en armes .
II. E ant informez qu'il s'eft élevé , & s'éleve
journellement dans nôtre Royaume plufieurs
Predicans , qui ne font occupez qu'à exciter
les peuples à la revolte , & les détourner
des exercices de la Religion Catholique, Apoftolique
& Romaine ; ordonnons que tous les
Predicans qui auront convoqué des Affenblées
, qui y auront prêché , ou fait aucunes
fonctions , foient punis de mort , ainfi que la
Declaration du mois de Juillet 1686. l'ordonne
pour les Miniftres de la Religion Prétenduë
Reformée , fans que ladite peine de mort puiffe
à l'avenir eftre reputée comminatoire. Défendons
à tous nos Sujets de recevoir lef
dits Miniftres ou Predicans , de leur donner
retraite , fecours & affiftance , d'avoir directement
ou indirectement aucun commerce
avec eux : Enjoignons à ceux qui en auront
connoiffance , de les dénoncer aux Officiers
des lieux , le tout à peine , en cas de contravention
, contre les hommes , des Galeres à
perpetuité , & contre les femmes , d'être ra
fées & enfermées pour le refte de leurs jours
dans les lieux que nos Juges eftimeront à pro-
& de confifcation des biens des uns &
des autres.
pos ,
III. Ordonnons à tous nos Sujets , & notamment
à ceux qui ont ci- devant profeffé la
Religion Prétenduë Reformée , où qui font
nez de parens qui en ont fait profeffion , de
faire baptifer leurs enfans dans les Eglifes des
Paroiffes où ils demeurent , dans les vingtquatre
heures aprés leur naiffance , fi ce n'eft
qu'ils ayent obtenu la permiffion des Archevêques
ou Evêques diocéfains de differer les
ceremonies du Baptême pour des raiſons con-
2. vol. fideJUIN
1724. 142F
fiderables ; Enjoignons aux Sages-femmes &
autres perfonnes qui affiftent les femmes dans
leurs accouchemens , d'avertir les Curez des
lieux de la naiffance des enfans , & à nos
Officiers & à ceux des Sieurs qui ont la haute
Jultice , d'y tenir la main , & de punir les
contrevenans par des condamnations d'amendes
, même par de plus grandes peines , fuivant
l'exigence des cas.
1
IV. Quant à l'éducation des enfans de ceux
qui ont ci-devant profeffé la Religion prétendue
Reformée , ou qui font nez de parens qui
en ont fait profeffion , voulons que l Edit du
mois de Janvier 1686. & les Declarations des
13.Decembre 1698. & 16.Octobre 1700. foient
executées en tout ce qu'elles contiennent , &
en y ajoûtant , Nous défendons à tous nofdits
Sujets d'envoyer élever leurs enfans hors
du Royaume , à moins qu'ils n'en ayent obtenu
de Nous une permiffion par écrit fignée
de l'un de nos Secretaires d'Etat , laquelle
Nous n'accorderons qu'après que Nous aurons
etté fuffifamment informez de la catholicité
des peres & meres , & ce à peine , en
cas de contravention , d'une amende , laquelle
fera reglée à proportion des biens & facultez
des
peres & meres defdits enfans , & neanmoins
ne pourra eftre moindre que de la
fomme de fix mille livres , & fera continuée
par chaque année que leurfdits enfans demeureroient
en Pais étrangers , au préjudice de
nos défenfes ; à quoy Nous enjoignons à nos
Juges de tenir exactement la main.
V. Voulons qu'il foit établi , autant qu'il
fera poffible , des Maîtres & des Maîtreffes
d'Ecole dans toutes les Paroiffes où il n'y en
a point, pour inftruire tous les enfans de l'un
& de l'autre fexe , des principaux myſteres &
I. vol. I ij de
-
1422 MERCURE DE FRANCE.
devoirs de la Religion Catholique , Apoftolique
& Romaine , les conduire à la Meffe tous
les jours ouvriers , autant qu'il fera poffible ,
leur donner les inftructions dont ils ont befoin
fur ce fujet , & avoir foin qu'ils affiftent
au Service divinles Dimanches & les Fêtes,
comme auffi pour y apprendre à lire , & même
écrire à ceux qui pourront en avoir befoin
, le tout qu'il fera ordonné par les Arche
véques & Evêques , en conformité de l'Article
xxv. de l'Edit de 1695. concernant la
Jurifdiction Ecclefiaftique : Voulons à cet effet
que dans les lieux où il n'y aura pas d'autres
fonds , il puiffe eftre impofé fur tous les
habitans la fomme qui manquera pour l'établiffement
defdits Maîtres & Maîtreffes jufqu'à
celle de cent cinquante livres par an pour
les Maîtres , & de cent livres pour les Maîtreffes
, & que les Lettres fur ce neceffaires
foient expediées fans frais , fur les avis que
les Archevêques & Evêques diocéfains , &
les Commiffaires départis dans nos Provinces
pour l'execution de nos ordres , Nous en donneront.
VI. Enjoignons à tous les peres , meres ,
Tuteurs & autres perfonnes qui font chargées
de l'éducation des enfans , & nommément
de ceux dont les peres ou les meres ont
fait profeffion de la Religion Prétenduë Ré
formée , ou font nez de parens Religionnaires
, de les envoyer aux Écoles & aux Cathechifmes
jufqu'à l'âge de quatorze ans , même
pour ceux qui font au- deffus de cet âge jufqu'à
celui de vingt ans aux inftructions qui
fe font les Dimanches & les Fêtes , fi ce n'eſt
que ce foient des perfonnes de telle condition
qu'elles puiffent , & qu'elles doivent les faire
inftruire chez elles , ou les envoyer au Colle-
I. vol.
· ge,
JUIN 1724 . 1423
ge , ou les mettre dans des Monafteres ou.
Communautez regulieres , enjoignons aux Curez
de veiller avec une attention particuliere
fur l'inftruction defdits enfans dans leurs Paroiffes
, même à l'égard de ceux qui n'iront
pas aux Ecoles ; Exhortons & neanmoins enjoignons
aux Archevêques & Evêques de s'en
informer foigneufement ; ordonnons aux peres
& autres qui en ont l'éducation , & particulierement
aux perfonnes les plus confiderables
par leur naiffance ou leurs emplois , de
leur reprefenter les enfans qu'ils ont chez
eux , lorfque les Archevêques ou Evêques
l'ordonneront dans le cours de leurs vifites ,
pour leur rendre compte de l'inftruction qu'ils
auront reçûë touchant la Religion ; & à nos
Juges , Procureurs & à ceux des Sieurs qui
ont la Haute Juftice , de faire toutes les diligences
, perquifitions , & Ordonnances neceffaires
pour l'execution de nôtre volonté à
cet égard , & de punir ceux qui feroient negligeans
d'y fatisfaire , ou qui auroient la temerité
d'y contrevenir de quelque maniere
que ce puiffe eftre , par des condamnations
d'amende qui feront executées par provifion,
nonobftant l'appel , à telles fommes qu'elles
puiffent monter.
VII. Pour affurer encore plus l'execution de
P'Article précedent , voulons que nos Procureurs
, & ceux des Sieurs Hauts- Jufticiers fe
faffent remettre tous les mois par les Curez ,
Vicaires , Maîtres ou Maîtreffes d'Ecoles , ou
autres qu'ils chargeront de ce foin , un état
exact de tous les enfans qui n'iront pas aux
Ecoles , ou aux Cathechifmes & inftructions ,
de leurs noms , âges , fexes , & des noms
de leurs peres & meres, pour faire enfuite
les pourfuites neceffaires contre les peres &
I. vol .
I iij meres,
1424 MERCURE DE FRANCE.
meres , Tuteurs ou Curateurs , ou autres chargez
de leur éducation , & qu'ils ayent foin de
rendre compte , au moins tous les fix mois , à
nos Procureurs Generaux , chacun dans leur
Reffort , des diligences qu'ils auront faites à
cet égard, pour recevoir d'eux les ordres &
les initructions neceffaires.
VIII. Les fecours fpirituels n'étant en aucun
temps plus neceffaires , fur tout à ceux
de nos Sujets qui font nouvellement réunis
à l'Eglife , que dans les occafions de maladies
où leur vie & leur falut font également
en danger , voulons que les Medecins , & à
leur défaut les Apotiquaires & Chirurgiens
qui feront appellez pour vifiter les malades ,
foient tenus d'en donner avis aux Curez ou
Vicaires des Paroiffes dans lefquelles lefdits
malades demeureront , auffi - tôt qu'ils jugeront
que la maladie pourroit être dangereufe ,
s'ils ne voyent qu'on les y ait appellez d'ailleurs
; afin que lefdits malades , & nommément
nos Sujets nouvellement réünis à l'Eglife
, puiffent en recevoir les avis & les con-
Iolations fpirituelles dont ils auront befoin ,
& le fecours des Sacremens , lorfque lesdits
Curez ou Vicaires trouveront lefdits malades
en état de les recevoir : Enjoignons aux parens
, ferviteurs & autres perfonnes qui feront
auprès defdits malades , de les faire entrer
auprès d'eux , & de les recevoir avec la
bienféance convenable à leur caractere ; &
voulons que ceux defdits Medecins , Apotiquaires
& Chirurgiens qui auront negligé de
ce qui eft de leur devoir à cet égard , & pareillement
les parens , ferviteurs & autres qui
font auprés defdits malades , qui auront refufé
aufdits Curez ou Vicaires , ou Prêtres envoyez
par eux , de leur faire voir leſdits mala-
2. vol.
des ,
JUIN 1724. 1425
2
des , foient condamnez en telle amende qu'il
appartiendra , même les Medecins , Apotiquaires
, Chirurgiens , interdits en cas de recidive
, le tout fuivant l'exigence des cas.
IX. Enjoignons pareillement à tous Curez ,
Vicaires & autres qui ont la charge des ames,
de vifiter foigneufement les malades , de
quelque état & qualité qu'ils foient , notamment
ceux qui ont ci - devant profeffé la Religion
Prétendue Reformée , ou qui font nez
de parens qui en ont fait profeffion , de les exhorter
en particulier & fans témoins , à recevoir
les Sacremens de l'Eglife , en leur donnant
à cet effet toutes les inftructions neceffaires
avec la prudence & la charité qui convient
à leur miniftere ; & en cas qu'au mépris
de leurs exhortations & avis falutaires ,
lefdits malades refufent de recevoir les Sacremens
qui leur feront par eux offerts , & declarent
enfuite publiquement qu'ils veulent
mourir dans la Religion Frétendue Reformée,
& qu'ils perfiftent dans la declaration qu'ils
en auront faite pendant leur maladie , voulons
que s'ils viennent à recouvrer la fanté ,
le procès leur foit fait & parfait par nos Baillifs
& Senéchaux, à la requête de nos Procu-
& qu'ils foient condaninez au banniffement
à perpetuité , avec confifcation de
leurs biens , & dans les Païs où la confifcation
n'a lieu , en une amende qui ne pourra
être moindre que de la valeur de la moitié de
leurs biens ; fi au contraire ils meurent dans
cette malheureufe difpofition , Nous ordonnons
que le procès fera fait à leur memoire
par noldits Baillifs & Senéchaux , à la requê
te de nos Procureurs, en la forme prefcrite
par
les Articles du Titre xx11 . de nôtre Ordonnance
du mois d'Août 1'70 . pour être
2. vol. I iij leurreurs
,
1426 * MER CURE DE FRAN CE.
leurdite memoire condamnée avec confiícation
de leurs biens , dérogeant aux autres peines
portées par la Declaration du 29. Avril
1686. & de celle du 8. Mars 1715. lefquelles
feront au furplus executées en ce qui ne fe
trouvera contraire au prefent Article ; & en
cas qu'il n'y ait point de Bailliage Royal dans
le lieu où le fait fera arrivé , nos Prevôts &
Juges Royaux , & s'il n'y en a pas , les Juges
des Sieurs qui y iy ont la Haute Juftice , en
informeront & envoyeront les informations
par eux faites aux Greffes de nos Bailliages
& Senéchauffées d'où reffortiffent lefdits Juges
, ou qui ont la connoiffance des Čas
Royaux dans l'étendue defdites Juftices , pour
y être procedé à l'inftruction & au Jugement
du procès , à la charge de l'appel en nos
Cours de Parlement.
X. Voulons que le contenu au précedent
Article foit executé , fans qu'il foit befoin
d'autre preuve pour établir le crime de relaps,
que le refus qui aura efté fait par le malade
des Sacremens de l'Eglife offerts par les Curez
, Vicaires ou autres ayant la charge des
ames , & la declaration qu'il aura faite publiquement
, comme ci-deffus , & fera la preuve
dudit refus & de ladite declaration publique
établie par la dépofition defdits Curez ,
Vicaires , ou autres ayant la charge des ames ,
& de ceux qui auront efté prefens lors de ladite
declaration , fans qu'il foit neceffaire que
les Juges du lieu fe foient tranfportez dans la
maifon defdits malades , pour y dreffer procès
verbal de leur refus & declaration , & fans
que lefdits Curez ou Vicaires qui auront vifité
lefdits malades , foient tenus de requerir
le tranfport defdits Officiers , ni de leur dénoncer
le refus & la declaration qui leur au-
2. vol.
га
F
JUIN 1724. 1427
ra été faite , dérogeant à cet égard aux Declarations
des 29. Avril 1686. & 8. Mars
1715. en ce qui pourra être contraire au prefent
Article & au précedent.
XI. Et attendu que Nous fommes informez ,
que ce qui contribue le plus à confirmer ou
à faire retomber lefdits malades dans leurs
anciennes erreurs , eft la prefence & les exhortations
de quelques Religionnaires cachez
qui les affiftent fecretement en cet état , &
abufent des préventions de leur enfance & de
la foibleffe où la maladie les reduit , pour les
faire mourir hors du fein de l'Eglife , Nous
ordonnons que le procès foit fait & parfait
par nos Baillifs & Senéchaux , ainfi qu'il eft
dit ci-deffus , à ceux qui fe trouveront coupables
de ce crime , dont nos Prevôts ou autres
Juges Royaux pourront informer , même
les juges des Sieurs qui auroient la Haute-
Juftice dans les lieux où le fait feroit arrivé
, s'il n'y a point de Bailliage ou Senéchauf
fée Royale dans lefdits lieux ; à la charge d'envoyer
les informations au Bailliage Royal
comme deffus , pour être le procès continué
par nos Baillifs & Senéchaux , & les coupables
condamnez ; fçavoir , les hommes aux
Galeres perpetuelles ou à temps , felon que
les Juges l'eftimeront à propos , & les femmes
à être rafées & enfermées dans les lieux
que nos Juges ordonneront , à perpetuité ou
à temps , ce que Nous laiffons pareillement à
leur prudence.
XII. Ordonnons que fuivant les anciennes
Ordonnances des Rois nos prédeceffeurs , &
l'ufage obfervé dans nôtre Royaume , nul de
nos Sujets ne pourra être reçû en aucune
chsrge de Judicature dans nos Cours , Bailliages
, Sené chauffées , Prevôtez & Juftices ,
2. vol. I v ni
1428 MERCURE DE FRANCE.
ni dans celles des Hauts Jufticiers , même
dans les places de Maires & chevins , &
autres Officiers des Hôtels de Ville , foit qu'ils
foient érigez en titre d'Office , ou qu'il y foit
pourvû par élection , ou autrement ; enfemble
dans celles de Greffiers , Procureurs , Notaires
, Huiffiers & Sergens , de quelque Jurifdiction
que ce puifle être , & generalement
dans aucun Office ou fonction publique , foit
en titre ou par commiffion , même dans les
Offices de notre Maifon & Maiſons Royales ,
fans avoir une atteftation du Curé , ou en
fon abfence , du Vicaire de la Paroiffe , dans
laquelle ils demeurent , de leurs bonne vie &
moeurs , enfemble de l'exercice actuel qu'ils
font de la Religion Catholique , Apoftolique
& Romaine.
XIII. Voulons pareillement que les Licences
ne puiffent être accordées dans les Univerfitez
du Royaume, à ceux qui auroient étudié en
Droit ou en Medecine , que fur des atteftations
femblables que les Curez leur donneront
, & qui feront par eux reprefentées à
ceux qui leur doivent donner lefdites Licences
; defquelles atteftations il fera fait mention
dans les Lettres de Licence qui leur feront
expediées , à peine de nullité; n'entendons
neanmoins affujettir à cette regle les
Etrangers qui viendront étudier & prendre
des degrez dans les Univerfitez de notre
Royaume , à la charge que conformément à
la Declaration du 26. Fevrier 1680. & à l'Edit
du mois de Mars 1707. les dégrez par eux
obtenus ne pourront leur fervir dans nôtre
Royaume .
XIV. Les Medecins , Chirurgiens , Apotiquaires
, & les Sages - Femmes , enfemble les
Libraires & Imprimeurs ne pourront être auffi
a mis
2. vol.
JUIN 1724. 1429
admis à exercer leur art & profeffion dans
aucun lieu de nôtre Royaume , fans rapporter
une pareille atteflation , de laquelle il fera
fait mention dans les Lettres qui leur feront
expediées , même dans la Sentence des Juges,
à l'égard de ceux qui doivent prêter ferment
devant eux , le tout à peine de nullité.
XV. Voulons que les Ordonnances , Edits
& Declarations des Rois nos Prédeceffeurs
fur le faitdes mariages , & nommément l'Edit
du mois de Mars 1697. & la Declaration du
15. Juin de la même année , foient executez
felon leur forme & teneur par nos Sujets nouvellement
réunis à la Foy Catholique , comme
par tous nos autres Sujets ; leur enjoignons
d'obferver dans les mariages qu'ils
voudront contracter , les folemnitez prefcrites
tant par les faints Canons , reçûs & obfervez
dans ce Royaume , que par lefdites Ordonnances
, Edits & Declarations , le tout
fous les peines qui y font portées , & même
de punition exemplaire , fuivant l'exigence
des cas.
XVI. Les enfans mineurs , dont les peres &
meres , Tuteurs ou Curateurs font fortis de
nôtre Royaume , & fe font retirez dans les
Pais étrangers pour caufe de Religion , pourront
valablement contracter mariage , fans attendre
ni demander le confentement de leurfdits
peres & meres , Tuteurs ou Curateurs abfens,
à condition neanmoins de prendre le confentement
& avis de leurs Tuteurs ou Curateurs
, s'ils en ont dans le Royaume , finon , il
leur en fera créé à cet effet , enfemble de leurs
parens ou alliez , s'ils en ont , ou au défaut
des parens & alliez , de leurs amis ou voifins
Voulons cet effet qu'avant de paffer
outre au contrat & celebration de leur ma-
2. vol. I vj riage, "
1430 MERCURE DE FRANCE .
riage , il foit fait devant le Juge Royal des
lieux où ils ont leur domicile , en prefence de
nôtre Procureur , & s'il n'y a point de Juge
Royal , devant le Juge ordinaire defdits lieux,
le Procureur Fifcal de la Juftice preſent , une
affemblée de fix des plus proches parens ou
alliez , tant paternels que maternels , faifans
l'exercice de la Religion Catholique , Apoſtolique
& Romaine , outre le Tuteur , ou le
Curateur defdits mineurs ; & au défaut de
parens ou alliez , de fix amis ou voifins , de
la même qualité , pour donner leur avis &
confentement , s'il y échet , & feront les Actes
pour ce neceffaires expediez fans aucuns frais,
tant de Juftice que de Sceau , Contrôle , Infinuations
ou autres ; & en cas qu'il n'y ait
que le pere ou la mere defdits enfans mineurs
qui foit forti du Royaume , il fuffira
d'affembler trois parens ou alliez du côté de
celui qui fera hors du Royaume, ou à leur
défaut, trois voifins ou amis , lefquels avec le
pere ou la mere qui fe trouvera prefent , & le
Tuteur ou Curateur, s'il y en a autre que le pe
re ou la mere , donneront leur avis & confentement
, s'il y échet , pour le mariage propofe
, duquel confenteinent dans tous les cas
ci-deffus marquez il fera fait mention fommaire
dans le Contrat de mariage , qui fera figné
par lefdits pere ou mere , Tuteur ou Curateur,
parens , alliez , voifins ou amis , comme auffi
fur le regiftre de la Paroiffe où fe fera la celebration
dudit mariage ; le tout fans que lef
dits enfans audit cas puiffent encourir les peines
portées par les Ordonnances contre les
enfans de famille qui fe marient fans le confentement
de leurs peres & meres ; à l'effet
de quoy Nous avons dérogé & dérogeons
pour ce regard feulement aufdites Ordonnan-
2. vol. ces,
JUIN I 24. 1431
ces , lefquelles feront au furplus executées
felon leur forme & teneur.
XVII . Défendons à tous nos Sujets , de
quelque qualité & condition qu'ils foient , de
confentir ou approuver que leurs enfans , &
ceux dont ils feront Tuteurs ou Curateurs fe
marient en Païs étrangers , foit en fignant les
Contrats qui pourroient être faits pour parvenir
aufdits mariages , foit par acte antérieur
ou pofterieur pour quelque caufe & fous quelque
prétexte que ce puiffe être , fans nôtre.
permiffion expreffe & par écrit , fignée par
l'un de nos Secretaires d'Etat & de nos Commandemens
, à peine des Galeres à perpetuité
, contre les hommes , & de banniffement
perpetuel contre les femmes , & en outre de
confifcation des biens des uns & des autres ,
& où confifcation n'auroit pas lieu , d'une
amende qui ne pourra eftre moindre que de la
moitié de leurs biens.
XVIII. Voulons que dans tous les Arreſts
& Jugemens qui ordonneront la confifcation
des biens de ceux qui l'auront encouruë , fuivant
les differentes difpofitions de nôtre prefente
Declaration , nos Cours & autres nos
Juges ordonnent que fur les biens fituez dans
les Païs où la confifcation n'a pas lieu , où
fur ceux non fujets à confifcation , ou qui ne
feront pas confifquez à nôtre profit , il fera
pris une amende qui ne pourra eftre moindre
que de la valeur de la moitié defdits biens ,
Jaquelle amende tombera ainfi que les biens
confifquez , dans la regie des biens des Religionnaires
abfens , pour eftre employez avec
le revenu defdits biens à la fubfiftance de
ceux de nos sujets nouvellement réunis qui
auront befoin de ce fecours , ce qui aura
lieu pareillement à l'égard de toutes les amen-
2. vol. des,
-432 MERCURE DE FRANCE.
des , de quelque nature qu'elles foient , qui
feront prononcées contre les contrevenans à
nôtre prefente Declaration , fans que les Receveurs
ou Fermiers de notre Domaine y puiffent
rien prétendre.
SUPLEMENT.
COURONNEMENT du Pape
Benoist XIII.
L
>
E 4. Juin , Fête de la Pentecôte , la
Ceremonie du Couronnement du
nouveau Pape fe fit à Rome. Sa Sainteté fe
rendit dans la Salle des Paremens , où elle
fut reçûë par les Cardinaux que M. Gambarucci
, Premier Maître des Ceremonies
, avoit invitez de s'y trouver. Le
Pape ayant été revêtu de l'Amic , de
l'Aube , de la Ceinture de l'Etole ,
d'une Chappe & d'une Mitre de toile
d'or , un des Sous - Diacres Apoftoliques ,
Auditeur de Rote , prit la Croix , &
commença à marcher proceffionnellement
vers l'Eglife de Saint Pierre
dans l'ordre fuivant : Les Ecuïers de
Sa Sainteté , les Cameriers d'honneur
& les Cameriers fecrets vêtus de rouge
, le Fifcal de Rome , les Avocats
Confiftoriaux en habits violets bordez
d'hermine , les Chapelains fecrets vê-
2. vol .
tus
JUIN 1724. 1433
tus de rouge , les Acolytes , les Auditeurs
de Rote , les Sous - Diacres en Rochet
& en Chappes , fix Chapelains portans
des Mitres dans leurs mains , M. Falconieri
, Gouverneur de Rome , les Princes
du Soglio , & tous les Officiers de la
Maifon du Pape : après la Croix , les
Cardinaux marchoient deux à deux vêtus
de leur Chappe rouge ; les Diacres
les premiers , enfuite les Prêtres , puis
les Evêques , tous accompagnez de leurs
Gentilshommes , Caudataires , & principaux
Officiers : ils étoient fuivis des
Confervateurs du Peuple Romain. Le
Pape qui venoit enfuite , étoit porté dans
fa Chaire Pontificale entre les Cardinaux
Ottoboni Imperiale , de l'Ordre des
Diacres , qui tenoient les bords de fa
Chappe ; & ayant à fes côtez les Maffiers
fuivis de la Garde Suifle , les Officiers
à la tête. Etant arrivé au Portique
de S. Pierre , il s'affit fur le Trône qui
y avoit été préparé entre les deux Cardinaux
Diacres le Cardinal Albani ,
Camerlingue de la fainte Eglife , & Archiprêtre
de l'Eglife de S. Pierre , après
l'avoir complimenté , lui préfenta le Chapitre
& le Clergé , qui lui baiferent les
pieds. Sa Sainteté remonta enfuite dans
fa Chaire , & entrant dans l'Eglife par le
grand Portail , elle alla fe mettre à ge-.
2. vol.
noux
1434 MERCURE DE FRANCE.
>
noux devant l'Autel du S. Sacrement ,
où elle quitta fa Mitre pour faire fa priere
, après laquelle le Pape fut porté à la
Chapelle de S. Gregoire , dite Clementine
: il fe mit fur fon Trône , à côté duquel
fe placerent les deux Cardinaux
Diacres le Connêtable Colonne , le
Marquis Clement Spada - Varalli , le
Comte Jacques Bolognetti , le Comte
Fabio Carandini , & le Comte dell'Aquillara
Prieur & Confervateur du
Peuple Romain . Sa Sainteté reçût les
Cardinaux au baifer de la main droite ;
les Patriarches , les Archevêques & les
Evêques , au baifer du genou . Le Pape
fe leva enfuite & donna fa benediction ;
puis ayant quitté fa Mitre , il commença
l'Office de Tierce , pendant lequel il
fut deshabillé par le Cardinal de l'Evangile
pour être revêtu de la Croix
pectorale , du Manipule , de l'Etole , de
la Tunique , de la Dalmatique , de la
Chafuble , des Gands & de la Mitre. A
la fin de Tierce , le Pape dit l'Oraifon ,
le Livre étant tenu par le Cardinal Del
Giudice , comme le plus ancien des Cardinaux
Evêques , & le Bougeoir par
M. Mathei , Archevêque de Fermo . Le
Comte Magnani , Ambaffadeur de Boulogne
, donna à laver au Pape pendant
qu'il recitoit les Prieres qui précedent
2. vol.
la
JUIN 1724.
1435
la celebration de la Meffe . Enfuite le
Cardinal Del Giudice lui mit l'Anneau
Pontifical au doigt ; après quoy Sa Sainteté
fut portée proceffionnellement vers
le grand Autel ; & lorfqu'elle fut arrivée
au milieu de l'Eglife , M. Bolza
dernier Maître des Ceremonies , tenant
un cierge allumé , mit le feu par trois
fois à des étoupes qui lui furent préfentées
par un Clerc de Chapelle , en repetant
à chaque fois , Pater fanite fic
tranfit gloria mundi . Le Pape étant def
cendu au pied du Sanctuaire du grand
Autel , dit de la Confeffion des Apôtres
il reçut au baifer de la joue les Cardinaux
Borgia , Cienfuegos & Conti , qui
font les trois derniers de l'ordre des Prêtres
, après quoy il commença l'Introibo
de la Meffe : étant monté à l'Autel , il
quitta fa Mitre , & reçut le Pallium des
mains du Cardinal Ottoboni . La Meffe
finie avec les Ceremonies accoûtumées ,
& le Pape ayant repris fes gands & fon
anneau , le Cardinal Albani , en qualité
d'Archiprêtre , & fuivi des Chanoines
de S. Pierre , lui préfenta une bourſe
remplie de monnoye ancienne , que Sa
Sainteté fit donner à fon Caudataire par
le Cardinal de l'Evangile. Le Pape alla
enfuite faire fa priere devant l'Autel du
S. Sacrement , d'où il fut porté à la lo-
2. vol.
ge
1436 MERCURE DE FRANCE.
ge de la Benediction : & à la vûë d'une
grande multitude de peuple qui étoit dans
la Place de S. Pierre; le Cardinal Inperial
lui ayant ôté fa Mitre , le Cardinal
Octoboni , qui étoit à la droite de Sa Sainteté
, lui mit la Thiare en prononçant
les paroles accoûtumées du Couronnement.
Le Pape donna la Benediction au
peuple qui y répondit par de grandes acclamations
: elles furent fuivies du fon
de toutes les cloches de la Ville , & de
plufieurs décharges de l'artillerie du Château
Saint - Ange. Les deux Cardinaux
Affiftans firent alors la publication de
l'Indulgence Pleniere , après quoy Sa
Sainteté donna une feconde Benediction ,
& étant allée dans la Chapelle de Sixte ,
elle y quitta fes habits Pontificaux pour
retourner dans fes Appartemens du Vatican
.
REMERCIEMENT du Pape au
Sacré College..
VENERABLES FRERES ,
I divins , il eft dit
Left vray qu'entre les enfeignemens
que celui des Freres
qui eft pauvre , fe doit réjouir de fon élevation
, afin que la main de Dieu en reçoive
de plus grandes loüanges , & que
2. vol.
celui
JUIN 1724. 1437
celui qui a dit que la lumiere éclate cntre
les tenebres , paroille avoir rehauffé
la gloire de ſes merveilles par la foibleffe
du fujet. Pour nous , qui nous fentons
dépourvûs des vertus requifes pour le
Miniftere Apoftolique , effrayez par le
fentiment que nous avons de nos pechez,
il nous fied mieux de nous attrifter fur
nôtre état , & de craindre les jugemens
que de nous glorifier de nôtre élevation .
›
C'est pourquoy dès que vous avez fongé
à nous charger du foin de toutes les
Eglifes , nous avons craint avec juftice
que Dieu terrible en fes confeils , en
nous élevant au- deffus des hommes , ne
nous brisât , & qu'entreprenant ce qui
eſt au delà de nos forces , nous ne fuffions
écrafez par le fardeau , & qu'enfin
nous n'entraffions dans le Saint des Saints
que pour y être opprimez par la gloire.
Mais lorfque faifis de frayeur , nous craignions
un Miniftere fi redoutable à nôtre
foibleffe , vôtre adinirable & officieuſe
unanimité a été pour nous une
preuve très-certaine des volontez celeftes
, aufquels nous avons jugé qu'il n'étoit
pas permis de refifter plus longtemps
.
En commençant donc par remercier
avec humilité Dieu Tout puiflant , qui
par vos fuffrages a élevé nôtre baffeffe
2. vol. fur
1438 MERCURE DE FRANCE.
fur ce Siege fublime de l'Apoftolat , nous
efperons que celui qui par fa vocation
fainte nous a engagé à commencer , fournira
auffi les forces neceffaires pour achever;
& qu'après avoir conferé la dignité
, il donnera les vertus qu'elle demande.
En fecond lieu , nous conferverons
toûjours un fouvenir reconnoiffant du
jugement favorable que vous avez fait de
nous , & n'oublierons jamais les empref
femens de vôtre bienveillance fraternelle
, que nous ne pouvons louer avec des
expreffions fuffifantes ; nous ne laifferons
échaper aucune occafion de vous en marquer
nôtre gratitude .
Il reste encore , Venerables Freres ,
que vous qui devez rendre un jour au
Prince de tous les Pafteurs , un compte
exact de vôtre choix , & mêine de notre
ad niniftration , nous fouvenant de ce
qu'exige de vous vôtre rang & vôtre employ
, vous foulagiez nôtre foibleffe par
l'affiduité de vos foins & par la fagetle
de vos confeils. Après avoir donné vos
fuffrages avec tant d'empreffement pour
élire un Pontife ; après l'avoir fi affectueufement
animé & encouragé à ne pas
fe refuser à vô re choix , à prefent qu'il
eft élû , & prefque accablé du fardeau
dont vous l'avez chargé , continuez de
2. vol. l'aider
JUIN 1724. 1439
l'aider avec les mêmes efforts de pieté &
de zele .
Afin donc de commencer les fonctions
de la fervitude Apoftolique par celui de
qui viennent tous les biens comme d'une
fource intariflable de lumiere & de falut,
nous vous demandons fur tout les fuffrages
de vos prieres au Pere des Mifericordes
; & par le Jubilé qui fera inceffamment
publié , nous inviterons les
autres Fideles de Jefus - Chrift à employer
les prieres , les aumônes , les jeûnes &
autres oeuvres de pieté & de penitence
chrêtienne , pour nous rendre favorable
la clemence divine , afin que nous gouvernions
d'une maniere falutaire le
peuple
de Dieu .
Comportons- nous , Venerables Freres ,
en Miniftres du Seigneur , & confiderant
ferieufement les befoins de la fainte Eglife
, que nous ne pouvons voir fans verfer
des larmes , foyons tels en toutes chofes
,, que nous devenions un modele de
bonnes oeuvres , afin qu'après avoir ramené
les moeurs des Chrêtiens , & furtout
la Difcipline Clericale à leur ancienne
fainteté , nous puiffions nous promettre
avec plus de certitude le fecours
de celui qui eft la fainteté même .
2. vol.
Sur
1440 MERCURE DE FRANCE .
Sur le Pontificat du Cardinal Orfini Benoift
XIII. prédit par Dom Fabio Cara
iolo dans l'Anagramme faite en
1698.
Vincentius Maria Urfinus Dominicanus .
Vir mirus , fcando in Vaticanum fine nifu.
Onfenfu unanimi Petri cum ſcandis in ar- Con
cem ,
Si benè nifus abeft , undè renixus adeft
ORSINE , eximii decoris feliciter omen
Nomen erat , virtus fed magis omen erat.
Aggredere o fummos , venit jam tempus, honores
:
Intra. Quid Domini ftas Benedicte foris
?
En quartâfulget tuus inclytus Ordo Tiara ,
Et decorat gentem quinta Tiara tuam .
Hoc decus ut cumules , fanctis quæ moribus
obftant,
Expugna. In bello fic benè Miles eris.
a Genefis cap. 21. V, 31
b Benedi &us XIII . difciplinæ accuratioris vinder
acerrimus. De eo Prophetia S. Malachiæ . MILES IN
BELLO .
2. vol.
APAPPROBATION.
J
'Ay lû par ordre de Monfeigneur le Garde
des Sceaux le Mercure de France du mois
de juin 2. vol. & j'ay crû qu'on pouvoit en
permettre l'impreffion . A Paris , le 15. Juillet
1724 .
HARDION.
TABLE
Des Principales Matieres , contenuës
dans le 2. vol . de Juin 1724.
Defcription
TECES fugitives , Elegie.
la de Plaisance du
Grand Seigneur. 125x
Impoffibilitez morales , Poëme . 1265
La Comteffe de Tende , nouvelle Hiftorique de
Madame de la Fayette.
Rondeau en Bouts- rimez.
Autres Bouts- rimez , & c.
Deux Sonnets .
Bouts- rimez à remplir.
1267
1992
1293
1296
1298
1299
Enigme en Bouts- rimez .
Reception des Commandeurs & Chevaliers
de l'Ordre du S. Efprit , l'ordre de la marche
& de la ceremonie , & c. 1300
Les deux Vautours & l'Aiglon , Fable. 1346
Relation du Couronnement de la Czarine faic
à Mofcou.
Elegie.
1348
1361
Memoire Hiftorique fur l'Exaltation du Pape.
Stances à Silvie.
1363
3359
Lettre écrite d'Evreux fur une Medaille d'or
trouvée dans cette Ville. 1361
Enigme .
1368
Relation , marche & cavalcade faite à Conftan-
1
tinople , au fujet du mariage d'une Sultane,
fille du G. S.
Chanfon , Duo noté.
1369
1377
Nouvelle's Litteraires & des beaux Arts , Hiftoire
de Gil-Blas.
1389
1378 Extraits de diverfes Lettres d'Italie , & c. 386
Tableaux expofez à Paris , & c.
Spectacles , Comedie de l'Eclypfe , & c. 192 L'Europe Galante .
Nouvelles Etrangeres
, de Conftantinople
,
& c.
1397
1399
Morts & naiffances des Pays Etrangers . 1410
Journal de Paris.
Declaration du Roi concernant la Religion
1411
1418
Supplement . Couronnement du Pape. 1432
Remerciement du Pape au Sacré College. 1436
Anagramme fur le Pape.
PA
Errata du 1. volume de Juin.
1,40
Age 1168. ligne 2. du bas interromp , lifez
j'interromps.
Page 1186. ligne 15. Chantis , lifez Cleantis .
Page 1:13.ligne 4.du bas Cambri , lifez Cam
bis -Langeron.
Page 1118. ligne 13. couru , lifez concouru.
Page 1231. ligne 7. Pelleré , lifez Pelvé.
L'Airnoté doit regarder la page 1377
1
1
FEB 19 1931
Presented by
to the
New York
Public
Library.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères