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1724, 02
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MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIE AU ROT.
FEVRIER 1724 .
QUÆ COLLIGIT SPARGIT.
Chez
A PARIS ,
( GUILLAUME CAVELIER , au Palais .
! GUILLAUME CAVELIER , fils , ruë
S. Jacques , au Lys d'Or.
| NOEL PISSOT, Quay desAuguftins, à la
defcente du Pont-neuf, à la Croix d'Or.
MDCC . XXIV .
Avec Approbation & Privilege du Roi.
ນາ
AVIS.
L'ADRESS
?
'ADRESSE generale pour toutes
chofes eft à M. MOREAU,
Commis au Mercure , chez M. le Commiffaire
le Comte , vis - à-vis la Comedie
Françoife , à Paris. Ceux qui pour leur
commodité voudront remettre leurs Paquets
cachetez aux Libraires qui vendent le
Mercure à Paris , peuvent fe fervir de
cette voye pour les faire tenir.
.
On prie très - inftamment , quand on
adreffe des Lettres ou Paquets par la Pofte,
d'avoir foin d'en affranchir le Port ,
comme cela s'eft toûjours pratiqué , afin
d'épargner à nous le déplaifir de les
rebuter , & à ceux qui les envoyent ,
celui , non- feulement de ne pas voir
paroître leurs Ouvrages , mais même de
les perdre , s'ils n'en ont pas gardé de
copie.
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de
la premiere main , & plus promptement
n'auront qu'à donner leurs adreffes à M.
Moreau , qui aura foin de faire leurs paquets
fans perte de temps , & de les faire
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Meffageries
qu'on lui indiquera.
Le prix eft de 30.
fols.
18
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE AU ROT
FEVRIER 1724 .
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
PIECES FUGITIVES .
en Vers & en Profe .
L'AVARICE.
OD E.
Ortels, dont la douce vie ,
M
Coule avec tranquilité ,
Que mon coeur porte d'envie
A vôtre felicité :
Si les Nimphes du Permeſſe ,
Réveillent vôtre pareffe ,
A ij Que
186 MERCURE DE FRANCE.
Que vous goûtez de plaiſirs !
Moi , qu'un foin cruel tourmente ,
De cette douceur charmante ,
Je n'ai que les feuls defirs.
Que je trouve de doux charmes ,
Quand fous des ombrages frais ,
Loin du bruit & des allarmes ,
Je puis goûter ces attraits ;
Rien n'interrompt mes penſées
Où mille Images tracées ,
Seules font mon entretien ;
Et mon efprit plus tranquile
Dans cet agreable azile ,
Trouve fon fouverain bien,
Mais la Fortune ennemie
Du doux repos des mortels ,
Me montrant un front d'amie ,
M'entraîne yers fes autels :
O ! que l'homme eft miſerable ,
Quand du fouci qui l'accable ,
Il ne peut borner le cours !
Et dans ce malheur extrême
Ne
FEVRIER 1724 187
Ne pouvant être à lui-même ,
Perd les plus beaux de ſes jours !
Ciel ! quel monftre épouvantable ,
Rend mes fens tous interdits !
Son port , fon air effroyable ,
Feroient fuir les plus hardis.
Dieu ! c'eft l'infame Avarice ,
Au coeur rempli d'injuſtice ,
Pour nos maux trop en credit ;
Sous le nom de Prévoyance ,
Elle ébloüit .... mais filence ,
Ecoutons ce qu'elle dit.
Vous qu'avec tendreffe extrême ,
Mon coeur a toûjours cheris ;
Voulez-vous de Plutus même
Devenir les favoris
Fouillez dans tous les commerces ,
Et dans vos routes diverfes ,
Soyez prompts & vigilans ;
En tout temps infatigables ,
Ades gains confiderables ,
Confacrez tous vos talens.
A ij
Que
788 MERCURE DE FRANCE.-
Que de chez - vous foit bannie ,
La gloire d'être fçavant ;
C'est une trifte manie ,
Qui ne produit que du vent.
Fuyez la fiere Bellone ,
Le peril qui l'environne
Eft plus grand que fon laurier
Il vaut mieux de l'opulence ,
Voir croupir dans l'indigence ,
L'Orateur & le Guerrier.
Que vôtre efprit ne s'occupe
Qu'à groffir vos revenus ;
Craignez même d'être dupe ,
De ceux qui vous font connus .
Prevenez dans la jeuneffe ,
Les befoins de la vieilleffe ,
Trop prompte à nous accabler ;
Faifant tout avec prudence ,
Dans les biens , dans l'abondance
Rien ne fçauroit vous troubler.
C'eſt ainfi que la Traîtreffe ,
Sous des motifs captieux
2
Fait
FEVRIER 1724. 189
Sçait cacher avec adreffe ,
Ses fentimens odieux ,
Ah ! fi Phomme moins avide ,
Abhorroit d'un pareil guide ,
Les confeils pernicieux ,
De Rhée on verroit l'Empire ;
Mais , Dieux ! on nous les inſpire ,
Dès que nous ouvrons les yeux.
A Genève. Par J. A. M……... C. d . P. d. F.
LETTRE Critique fur la nouvelle
édition des Poëfies de Villon ,
'Amour que j'ai pour
que j'ai pour l'ancienne
.
Poëfie Françoife , m'avoit, Meffieurs,
fait lire avec beaucoup
de plaifir vôtre
annonce du Mercure du mois de Juillet
de l'année derniere , pour la nouvelle
édition des Poëfies de François Villon
pour lequel j'avois conçû beaucoup
d'eftime.
M. Boileau dans fon Art Poëtique
m'avoit
prévenu
en fa faveur , il lui
atrribue l'honneur
D'avoir fçû le premier dans des fiecles groffiers
Débrouiller l'art confus de nos vieux Roman-
A iiij ciers. Je
190 MERCURE DE FRANCE.
Je n'entre point dans l'examen fi M.
Boileau à dû placer Villon le premier en
ordre de datte , vû que nous avons entre
les mains des ouvrages affez bons de
differens Poëtes plus anciens que Villon,
qui certainement a vêcu fous nos Rois
Charles VII. & Louis XI . je viens à la
nouvelle édition des oeuvres de cet Auteur.
Je l'ai trouvée conforme à ce que
vous en aviez promis de la part du Libraire.
Le caractere eft beau & net , le
papier bon , & en general le tout eſt
correct . Les nottes qui font partie de cette
nouvelle édition , fortent , felon vous ,
d'une bonne main , & doivent , en éclairciffant
les paffages obfcurs , nous expofer
le fens veritable de l'Auteur , donner
l'explication des mots , ou trop anciens ,
ou hors d'ufage , éclaircir les conſtructions
difficiles & coupées ; en un mot ,
guider le lecteur, de façon qu'à la premiere
vûe il comprenne facilement ce
que nôtre Poëte a voulu exprimer . 11
s'en faut bien que celui qui a rangé les
nottes ait rempli fes devoirs . J'en prendrai
feulement quelques - unes au hazard
tellement vicieufes , qu'elles donnent des
définitions faulles , prennent le contrefens
de ce que l'Auteur dit clairement
ou changent dés verbés en noms fubftantifs
, au préjudice des regles de grammaire
FEVRIER 1724. 191
maire les plus triviales. La preuve de
ce que j'avance fera complette en rapor- ·
tant le texte de l'Auteur , & les nottes
mifes au bas des pages. Je commence par
la page 80. où l'Auteur dit ,
Car or foyez porteurs de Bulles ,
Pipeur , ou hezardeur de Dez ,
Tailleur de faulx coings , tu te brules
Comme ceux qui font échauldez
Trahiftres pervers , de foy vuidez ,
Soyez larron , ( 3 ) ravis ou (4) pilles
Où en va l'acqueft que cuydez ?;
Tout aux tavernes & aux filles.

Les nottes expliquent le mot , ( 3 ) Ravis
, par raviffeurs , ou voleurs , & le
mot , (4) Pilles , par pillards. Tout lecteur
qui fçait conjuguer voit clairement
que ces deux mots font l'imperatif des
verbes , Ravir & Piller: fans qu'il
foit befoin de remarques. Je ne fçais fi
c'eft à l'Auteur des nottes , qui vrai -femblablement
a veillé fur l'édition que l'on
doit attribuer la ponctuation mal placée
entre le quatrième & le cinquiéme vers,
qui par le fens font liez enfemble.
Trahiftres pervers , de foy vuidez ,
Se raporte fans contredit à ceux qui
Αν font
192 MERCURE DE FRANCE.
font échauldez pour punition du crime
de fauffe- monnoye , comme il eft expli
qué dans la notte numero 2. de la même
page. Ainfi le point & la virgule ne doivent
être placez qu'à la fin du 5 vers.
Voici une notte efpece à
d'une autre vers.
la page 81. n° 3. fixieme vers de la
2 trophe. L'Auteur dit :
Mais fi chanvre broyes , ou ( 3 ) tilles.
La notte nous apprend que tiller du
Chanvre , c'eft tirer en broyant , Vellere
à fuâ ƒfucâ. Rien n'est plus jufte que
la notte Latine , elle explique parfaitement
l'operation de tiller le Chanvre.
Mais le François qui la precede eft abſolument
faux. Tiller n'eft point tirer en
broyant. Tiller le Chanvre , & le broyer
-font deux preparations differentes du
Chanvre pour le mettre en oeuvre , preparations
qui ne dépendent point l'une
de l'autre , & Villon les a très - bien diftinguées
dans le vers en queftion . Pourquoi
les confondre dans la notte ? qui
tille le Chanvre , ne le broye point . Qui
broye le Chanvre , ne le tille point . On
broye avec un inftrument de bois feulement
, dans des pays , garni de fer dans
d'autres , la defcription exacte en feroit
inutile ici . On tille avec les doigts , ou
avec un petit bâton pour foulager les
doigts
FEVRIER 1724. 193
doigts. Quand on veut parler des métiers.
que l'on ne fçait point fans confulter les
gens du métier même , on court rifque
de tomber dans l'abfurdité. Autre bévûë
femblable fur le ze vers de la 3 ftrophe
de la page 82. la notte eft n° 3. Villon
dit ,
Quand je confidere ces têtes
Entaffées en ces (3) Charniers.
t
La notte nous apprend que Charnier ,
c'eft le lieu où l'on enterre , Carnarium .
J'appelle de cette définition devant tous
les Curez de France , & leurs Foffoyeurs ,
& tous décideront que le lieu où l'on enterre
, proprement dit , fe nomme en
François Cimetiere , ou Cametiere , &
que les Charniers , Carnarium , font des
bâtimens placez le plus ordinairement
autour du Cimetiere , fous la couverture
defquels on range à l'abri des injures du
temps les os qu'on déterre , lorfque l'on
fait des foffes nouvelles , & c'est dans
ces Charniers que le Poëte confidere
ces têtes entaffées . Il eft vrai que
dans quelques Paroiffes de Paris , Pabondance
du peuple a obligé de placer
dans les Charniers des Confeffionnaux
d'y bâtir des Autels où l'on diftribuë la
Communion au peuple , fur tout pen-
A vj
-
و
dant
194 MERCURE DE FRANCE.
dant la quinzaine de Pâques en un mòt,,
de faire fervir les Charniers à d'autres
ufages que celui auquel ils ont été deftinez
dans leur origine . On y enterre même
quelquefois auffi bien que dans les
Eglifes. Mais cela n'empêche pas que la
définition de la notte ne foit fauffe en
elle-même .
Celle que je vais raporter donne préeifement
le contre -fens du Poëte , dont
les vers font tels en la même
page 82.
Ici m'y a ne ris ne jeu ,
Que leur vault avoir eu chevances
N'en grands lits de paremens geu ,
N'engloutir vins en graſſes panſes , »
Mener joye , fêtes , & danfes ',
(b) Et de ce preft être à toute heure
Tantôt faillent telles plaiſances »
Et la coulpe fi en demeure,
La notte fous la Lettre (b) dit que
& de ce preft , & catera , fignifie , preft
de mourir. Et moi je foutiens malgré la
notte que ce 6º vers fe raporte au vers
"précedent , & s'entend de ceux qui font
prefts à toute heure de mener joye , feltins
& danfes. Le fens du Poëte eft plus
étendu , & mieux fuivi. La ponctuation
même
FEVRIER 1724 Oy
même le fait comprendre , pour peu que
Fon fçache lire. La notte eft forcée , &
renferme un contre- fens . Celle qui eft
au bas de la même page 82. fur les Lunettes
, & leur origine me paroît d'au
tant plus vague que l'on n'y declare point
en quelle année fut le Vendredi 19. No--
vembre qui fert de datte à l'Acte du Par--
lement , où Nicolas de Baye , fieur du
Gie fut élû Greffier . Que dirai-je de la
notte n° 2. de la page 84. où l'on nous
apprend qu'an Eglantier eft une espece
de Rofier ? il falloit au moins ajoûter
Rofier fauvage. Au vrai tout le monde
fçait qu'un Eglantier eft une ronce , dont
le bois eft vert & long , l'épine groffe
dans fa racine un peu platte & recourbée
comme un bec de Perroquet , s'accroche
fort aisément aux habits . Sa fleur reflemble
à une Rofe fimple , fon fruit eft rouge
, & connu fous le nom de gratte- cul.
Lorfqu'il eft mur on en fait une conferve
qui eft bonne pour arrêter les flux de
ventre. Il fe forme auffi fur fon bois une
efpece de Noix couverte de mouſſe , à
laquelle le vulgaire attribue la vertu de
guerir les maux de dents , en la portant
fimplement dans la poche. A l'ouverture
de cette Noix on y trouve quelquefois
un petit ver , d'autres fois un moucheron
, d'autres fois elle eft vuide , ce qui
arrive
198 MERCURE DE FRANCE .
arrive auffi à la Pomme deChefne .Je laiffe
aux Naturaliftes à décider file vuide ,
le Ver ou le Moucheron font des fignes
de pronoftication des faifons à venir , ou
fimplement des Metamorphofes natu
relles telles qu'on en voit arriver au
Vera Soye , de façon que le vuide ſe
trouve , lorfque Feuf , qui doit produire
Panimal , fe rencontre feul , fi
petit qu'il eft imperceptible , lequel oeuf
étant éclos donne naillance au Ver , qui
enfuite fe change en Moucheron .
Mais je ne m'apperçois pas que je
m'écarte infenfiblement du feul but que
j'ai eu en
commençant , qui étoit de
montrer la faulleté , & l'inutilité de la
plupart des nottes ajoûtées à la nouvelle
édition de nôtre ancien Poeté , agréable
par lui-même & digne de lecture. Je
pourrois encore en raporter plufieurs également
vicieufes & imparfaites. Mais j'en
ai déja affez dit , & peut- être trop . Je
fouhaite que la nouvelle édition du Roman
de la Rofe , dont vous avez flatté le
public foit mieux conduite. Il y a bien
des endroits qui demandent d'être éclaircis
, & c'eft à quoi les nouveaux Editeurs
doivent travailler avec application , en
évitant de donner des contre- fens , ou
d'expliquer mal ce qui eft affez clair de
foi- même pendant qu'ils laiffent regner
l'obscurité
FEVRIER 1714. 197
l'obfcurité fur ce qu'il y a de plus diffi
cile. C'eft par cette route qu'ils recueilleront
le fruit de leurs travaux , c'eſt -àdire
l'approbation du public. Je fuis ,
Meffieurs , &c.^
Ge 22. Janvier 1724
VKY VYKS
EPITRE à fon Alteße Sereniffime
M. le Duc stila el
Mufe , plus de délais, ta réfiſtance eſt
vaine ,
Cede fans nul effort à l'ardeur qui m'entraîne,
Répond fans plus tarder à mes empreffemens ,
Et charge toi du foin de mes remercimens.
Condé de tes bienfaits la flateufe memoire ,
M'enhardit à chanter tes vertus & ta gloire ;
Plus grand encor par toi que grand par tes
ayeux ,
De l'immortalité tu jouiras comme eux ;
Sans rien devoir au Sang dont le Ciel t'a fait
naître ,
Né Prince , ta vertu te rend digne de l'être ;
Entre le fouverain & le peuple placé ,
Ton nom par tes hauts faits féra même effacé
Bour198
MERCURE DE FRANCE.
Bourbon , dans l'avenir le paffé nous fait lire's
En tes mains s'accroîtra le bonheur de l'Empire
:
Acceffible , indulgent', par tes genereux foins ,
Utile aux malheureux , tu préviens leurs be
foins ;'
Guidé par la juftice , un jugement folide ,
Reglant 'tes actions , à tes avis prefide
De talens diftinguez , éclairé protecteur ,
Le merite connu jouit de ta faveur :
Ta fageffe d'accord avec la politique ,
S'occupe uniquement de la caufe publique ;
Ainfiloin de gouter les douceurs du repos ,
¿ Tu travailles en pere à foulager nos maux.
Que fi te contemplant dans les champs de
Bellonne
Je parle des Lauriers que ta valeur moiffonne,
Prince, fi je te peins au plus fort du combat ,
Par ton illuftre exemple animant le foldat ;
Si de tes jeunes ans renouvellant l'Image ,
Je trace ton ardeur triomphante avant l'âge's
Et Fribourg & Douay , témoins de tes exploits
,
Tannoncent le foutien de la grandeur des
Roise
Puiffe
FEVRIER 1724. 197
Puiffe donc à Atropos , refpectant tès années ,
Sur nos feuls intereſts , regler tes deſtinées ,
Daignent les juftes Dieux , pour prix de tes
bienfaits ,
Agréer mon encens , prévenir tes fouhaits :
Et pour former les voeux où ton grand coeur
afpire ,
Les peuples puiffent -ils toûjours penfer &
dire :
L'Olive & le Laurier couronnant ſes vertus ,
Gondé s'eft declaré le rival de Titus.
:
}
Par M. Buffel du aure ;
Officier dans le Regiment'
de Condé , Cavalerie.
******
LETTRE aux Auteurs du Mercure ,
au fujet de la Tragedie d'Heraclius .
ferez fans doute furpris , Mef
Vfieurs , que j'ole porter le flambeau
de la Critique dans une Tragedie auffi
parfaite que celle d'Heraclius , qui paffe
pour le chef- d'oeuvre du grand Corneille.
Le fuccès que cette Piece vient d'avoir
dans les dernieres reprefentations qu'on
en a données au Public , a fi bien confirmó
200 MERCURE DE FRANCE.
pour
mé les fuffrages qu'elle a reçûs dès fa
naiflance , & qu'on n'a jamais difcontinuez
, qu'il y a une espece de témerité à
ne la pas approuver dans toutes fes par
ties. Je réponds à cela que Corneille même
n'a pas jugé fon ouvrage irreprehenfible
, comine il nous l'a fait voir dans
l'examen qu'il en a fait . On pourroit me
dire avec quelque raifon que cet examen
devroit fuffire éclairer ceux qui entreprennent
de marcher fur fes traces ;
mais comme il fe peut faire qu'il lui ait
échapé quelque chofe , & que d'ailleurs
il n'a fait que répondre aux objections
qu'on lui a faites , je crois qu'on ne trouvera
pas mauvais que je faffe part au
public de quelques découvertes, qui peutêtre
n'ont pas été faites du vivant de ce
celebre reftaurateur du Theatre François.
D'ailleurs fa modeftie ne lui ayant pas
permis de relever les beautez de fon Poëme
, je fuis ravi de prendre cette occa→
fion de lui rendre la juftice qu'il s'eft refufée.
Avant que d'entrer en matiere réfolvons
une difficulté qui s'eft élevée au fujet
de cette Tragedie . Dom Pedro Calderon
, Auteur Efpagnol , a traité le
fujet d'Heraclius dans le même fiecle que
Corneille. L'Espagnol étoit né avant le
François, & ce droit d'aîneffe femble décider
:
FEVRIER 1724 201
der ; mais cela ne fuffit pas . Calderon n'a
donné fon Heraclius , fous le titre de en
efta vida , todo es verdad , y todo men
tira que dans un temps où fon cadet
pouvoit être avancé dans une carriere
qu'il a fournie avec tant d'éclat . Quoi-"
qu'il en foit , les deux Heraclius font
traitez d'une maniere qui ne laiffe aucun
lieu de douter que l'un des deux Auteurs
n'ait pris quelque chofe de l'autre . On en
jugera par les deux plans.
Plan de la Tragedie de Dom Pedre
Calderon , intitulée en esta vida todo
eft verdal , y todo mentira.
La Scene eft en Sicile. Phocas ufurpa
teur de l'Empire d'Orient fur Maurice ,
trente ans après la mort de cette malheureuſe
victime de fon ambition , revient)
en Sicile , lieu de fa naiffance. Il apprend
à Cinthia qui regnoit fur les Siciliens ,
tout ce qu'il a fait pour parvenir à l'Empire
, & pour s'y maintenir. Il lui dit
qu'ayant commencé par être chaffeur
enfuite étant devenu Capitaine de
voleurs ; & qu'enfin s'étant fait chef de
rebelles , il fe vit en état de faire la
guerre à l'Empereur Maurice , de le vain
ere , & de le tuer dans un combat donné
auprès du Mont. Etnia. Il ajoûte que
dang
#02 MERCURE DE FRANCE.
dans le temps de cette premiere victoire :
Eudoxe , femme de Maurice accoucha
d'un fils qu'elle remit fecretement entre
les mains d'un certain Aftolphe qui l'em
porta fur la Montagne.
Ce qu'il y a de fingulier , & fur quoi
toute cette Fable eft fondée , c'eſt que
dans le même temps une femme nommée
Eriphile , dont Phocas étoit amoureux
, accoucha d'un garçon dont cet
Ufurpateur étoit le Pere. Cette Eriphile ,
qui venoit chercher Phocas , ne l'ayant
pur trouver au moment qu'elle mit cet
enfant au monde , le remit auffi entre les
mains d'Aftolphe que le hazard avoit
amené au même endroit où elle venoit
d'accoucher ; & comme elle craignoit
de mourir , elle laiffa à cet homme qui
lui étoit inconnu une lame d'or , où le
fort de l'enfant , & le nom du pere
étoient tracez. Voilà ce qui fait le noud
de la Piece. Aftolphe , Maître du deftin
du fils de Maurice, & du fils de Phocas,
leur en dérobe la connoiffance ; Phocas
qui le fait prendre dans une Caverne où
il fe tenoit caché ne peut tirer fon fecret;
quelque menace qu'il employe pour l'y
forcer. Tout ce qu'Aftolphe lui dit , c'eft
que l'un de ces deux enfans eft fils de
Maurice , & l'autre fils de Phocas . Le
Tyran a beau lui faire entendre qu'il les
ya
FEVRIER 1724. 203
va
que
faire mourir tous deux ; je m'en confolerai
, lui répond Aftolphe , puifque
par cette mort , ton propre fang répandu
par tes mains vangera celui de mon Empereur
; & pour ne le point laiffer douter
l'un des deux eft fon fils , il lui montre
la lame d'or qu'il avoit reçûë des mains
d'Eriphile . Je ne vais pas plus loin pour
la gloire de Calderon ; jufqu'ici fa fable
eft revêtue de tout le vrai - femblable
qu'éxige le Poëme dramatique ; mais tout
ce qui refte n'eft qu'un tiffu de puerilitez
; le merveilleux fuccede au naturel ,
& tous les évenemens tiennent beau
toup plus du fonge que de la realité.
Plan de la Tragedie d'Heraclius ,
Pierre Corneille.
par
Phocas , fimple Centenier , ayant été
proclamé Empereur d'Orient par l'armée
de Maurice , immola ce malheureux
Prince & toute fa famille , hors un fils ,
qui échappa à fa fureur par une action
qui n'a prefque point d'exemple.
Leontine , Nourrice d'Heraclius , c'eft
le nom du fils échappé , eut affez de courage
pour livrer fon propre fils Leonce
fous le nom d'Heraclius , fils de Maurice.
Phocas en récompenfe du zele apparent
qu'elle fit éclater à ſes yeux , la fit Gouvernante
204 MERCURE DE FRANCE.
nante du jeune Martian , c'eſt le nom du
fils de Phocas. Cet Ufurpateur ayant été
obligé de s'éloigner de Bizance pour quelques
années , fon abſence donna lieu à
Leontine de le tromper par une échange
; de forte que l'Ufurpateur à fon retour
reçût le fils de Maurice , au lieu de
celui qui devoit lui fucceder un jour.
Voilà donc Heraclius qui paffe pour
Martian , & Martian qu'on croit Leonce,
fils de Leontine. Un billet de Maurice.
découvre une partie du myftere. Ce billet
declare qu'Heraclius refpire fous le
nom de Leonce. Maurice difoit vrai lorf
qu'il écrivit ce billet ; Leontine lui avoit
fait confidence du facrifice qu'elle avoit
fait de fon propre fils , pour fauver le fils
de fon Empereur ; mais ce même Maurice
étoit mort avant l'échange , dont
j'ai parlé cy-deffus , &
par là Leontine
étoit feule maîtreffe de fon fecret. Voilà
ce qui fait le noeud de la Piece ; une lettre
de l'Imperatrice Conftantine , poſterieure
à celle de Maurice , fon époux, en
fait le dénouement. Après la mort de Phocas
Conftantin declare que par un heureux
échange dont Leontine la inftruite,
le faux Martian eft devenu le vrai fils de
Maurice. Ileft temps de parcourir la Tragedie
Acte par Acte , & Scene par Scene.
Per
FEVRIER 1724. 205
Perfonnages de la Tragedie.
Phocas Empereur d'Orient .
• Heraclius , fils de l'Empereur Maurice
, crû Martian , fils de Phocas , Amant
d'Eudoxe.
Martian , fils de Phocas , crû Leonce
fils de Leontine , Amant de Pulcherie.
Pulcherie , fille de l'Empereur Mau
rice , Maîtreffe de Martian.
Leontine , Dame de Conftantinople
autrefois Gouvernante d'Heraclius & de
Martian
Eudoxe , fille de Leontine , & Maitreffe
d'Heraclius.
Crifpe , Gendre de Phocas.
Exupere , Patricien de Conftantinople.
Amynthas , Ami d'Exupere.
Un Page de Leontine .
La Scene eft à Conftantinople.
ACTE I.
Phocas , Crifpe

Le commencement de la premiere Scene
eft une vive peinture des foins , dont
les têtes couronnées font fans ceffe occupées
; des Rois legitimes on paffe aux
Ufurfa : eurs ; ce ne font plus de fimples
foins ,
206 MERCURE DE FRANCE.
foins , mais des troubles & des remords
qui agitent ces derniers. Phocas en fait
un aveu fincere , parlant à Crifpe , fon
Gendre. Je ne fçais fi cette fincerité convient
à un Tyran , & s'il eft naturel. que
Phocas dife à Crifpe :
Et j'ai mis au tombeau pour regner fans effroi,
Tout ce que j'en ai vû de plus digne que moi.
Ces vers ne feroient- ils pas mieux placez
dans la bouche de Pulcherie , en la faifant
parler à Phocas à la feconde perfonne.
On dira que Crifpe étant Gendre de Phocas
, ce dernier ne rifque rien à lui faire
cet aveu ; mais fon amour propre en eft- il
moins bleffé. D'ailleurs on ne fçauroit
pas que Crifpe fut Gendre de Phocas , fi
l'on ne l'apprenoit par les noms , & ies
qualitez des perfonnages annoncez cydeffus
; il n'y a pas un feul vers , ni une
feule action qui le faffe connoître. On
prend Crifpe pour un fimple confident ,
& ce n'eft pas trop parler en Gendre
d'Empereur , que de preffer avec tant
d'ardeur un mariage qui lui ôte tout l'efpoir
qu'il pourroit avoir de lui fucceder.
Voici comment il s'explique en parlant
des perils of Martian , fon Beau-frere
s'expofe tous les jours :
?
Avant
FEVRIER 1724. 207
Avant que d'y perir , s'il faut qu'il y periſſe ,
Qu'il vous laiſſe un neveu qui le foit de
Maurice.
Au refte , rien n'eft mieux traité que
cette Scene d'expofition. On fait connoître
aux fpectateurs de quelle maniere
Phocas, de fimple Avanturier, a été élevé
à l'Empire, par combien de fang il s'eft
maintenu dans ce rang ufurpé. Sur un
bruit qui fait revivre Heraclius , F'un des
fils de Maurice , Phocas apprend à Crifpe
que ce même Heraclius lui fut livré
par Leontine , fa nourrice , à qui , pour
récompenfe d'un tel fervice , il commit
le foin de nourrir & d'élever fon propre
fils Martjan . La feconde Scene n'a prefque
point d'expofition ; mais, fi la maniere
de la traiter n'a pas le merite de la difficulté
, elle a celui des fentimens . Rien
n'eft plus noble , rien n'eft plus grand que
tout ce que Pulcherie , fille de Maurice
dit à Phocas , qui lui demande fa main
pour Martian. Elle nous prepare à la
fierté de fa réponſe par ces deux vers. I· l
eft temps , dit- elle ,
Que je me montre entiere à l'injufte fureur ,
Et parle à mon Tyran en fille d'Empereur.
Et comme Phocas rit de la croyance
B qu'elle
208 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle femble prêter au faux bruit qui
fait revivre Heraclius , elle lui répond ,
en parlant de ce bruit populaire .
Je fçais trop qu'il eft faux,pour t'affurer ce rang,
Ta rage eut trop de foin de verfer tout mon
fangs
3
Mais la foifde ta perte en cette conjoncture
Me fait aimer l'Auteur d'une belle impoſture ;
Au feul nom de Maurice il te fera trembler
Puiſqu'il ſe dit ſon fils , il veut lui reffembler
Et cette reffemblance où fon courage afpire ,
Merite mieux que toi de gouverner l'Empire.
Quelles penfees ! quelles expreffions !
quels fentimens quelle harmonie ! il
n'appartient qu'à Corneille de réunir
tant de beautez enfemble , & de les porter
à un fi haut dégré. Paffons à la troifiéme
Scene.
Heraclius, crû Martian , arrive fuivi de
Leonce, dans le temps que Phocas menace
Pulcherie de la mort , fi elle s'obſtine à
refufer la main de fon fils. Ce fils prétendu
a beau youloir le diftraire d'un
deffein fi barbare, il y perfifte, & fort en
confirmant cette horrible menace par un
ferment terrible. Il ne fe paffe rien de
plus dans la quatriéme Scene. Heraclius
crû Martian , & qui fçait déja fon veritable
FEVRIER 1724. 2092
ble fort , comme la fuite le fait voir ,
raffure Pulcherie & Leonce , Amant de
cette malheureuſe Princeffe contre la
fureur de Phocas ; il s'emporte contre ce
Tyran , en homme qui fçait qu'il n'eftpoint
fon fils , il le fait même connoître
aux fpectateurs par ces quatre vers qu'il
adreffe à Pulcherie & à Leonce.
Je te connois , Leonce , & mieux que tu ne
crois :
Je fçais ce que tu veux , & ce que je te dois ,
Son bonheur eſt le mien , Madame , & je vous
donne
Leonce & Martian en la même perfonne.
C'est ici que Corneille fe reproche de
n'avoir pu mieux faire fentir aux fpectateurs
que Martian eft Heraclius , & que
le faux Leonce eft le vrai Martian. Je
n'ai pû , dit-il , dans l'examen de la Piece
, je n'ai pu avoir affez d'adriffe pour
faire entendre les équivoques ingenieux
dont eft rempli tout ce que dit Heraclius
à la fin de ce premier Acte. Se peut - il
qu'un genie fi élevé deſcende à de pareils
regrets ? quelle petiteffe pour un fi
grand homme ! Manes du grand Corneille
, pardonnez- moi ce blafphême .
Bij ACTE
210 MERCURE DE FRANCE.
ACTE II. SCENE L
Leontine , Eudoxe.
Jamais expofition n'a été faite avec
tant d'art que celle que l'Auteur a mife
dans la bouche d'Eudoxe. Il falloit inf
truire les fpectateurs du fort d'Heraclius
, fans quoi toute la Piece n'auroit
été qu'un Enigme impenetrable. Voici
comment Corneille s'y prend. Leontine
qui a dérobé fon fecret aux yeux de fa
fille même, n'a pû s'empêcher de le reveler
à Heraclius , qui fous le nom de
Martian étoit follicité par Phocas dont il
Le croyoit fils , d'époufer Pulcherie
pour
s'affurer la poffeffion d'un Trône ufurpé
fur Maurice. Quoique ce faux Martian
aimât Eudoxe , cet amour ne répondoit
pas à Leontine d'une fidélité à toute.
épreuve , il étoit à craindre que la politique
ne l'emportât fur tout autre intereft
, & par-là l'incefte deyenoit preſque
incoïtable . Il falloit détourner ce malheur
, & cela ne fe pouvoit qu'en apprenant
au faux Martian que Pulcherie
étoit fa foeur. Il falloit même le lui
apprendre avec toutes les circonstances
qui pouvoient rendre le fait vrai- femblable.
Heraclius inftruit de fon fort n'a
pû s'empêcher de faire part de ce grand
fecret
FEVRIER 1724. 2fI
fecret à fa Maîtreffe , foibleffe qui n'eſt
qué trop ordinaire aux Amans , & qu'Eudoxe
excufe dès le fecond vers :
S'il m'eut caché fon fort , il m'auroit moins
aimée..
Cette neceffité d'inftruire le faux Martian
fuppofée , Corneille pouvoit - il inftruire
les fpectateurs d'une maniere plus
fine qu'il le fait par
la bouche d'Eudoxe,
elle raffure Leontine fur la crainte qu'elle
á que fa fille , ou le Prince , n'ayent trop
parlé ; voici comment elle s'explique au
fujet du bruit qui court qu'Heraclius eſt
en vie :
De grace examinez ce bruit qui vous allarme ;
On dit qu'il eft en vie , & fon nom feul les
charme ,
On ne dit point comment vous trompâtes
Phocas ,
Livrant un de vos fils pour ce Prynce au trépas
,
Ni comme après , du fien étant la Gouver
nante ,
Par une tromperie encor plus importante ,
Vous en fires l'échange , & prenant Martian ,
Vous laiffâtes pour fils ce Prince à fon Tyran ;
En forte que le fien paffe ici pour mon frere .
Cependant que de l'autre il croit être le pere ;
Biij Et
212 MERCURE DE FRANCE.
Et voit en Martian Leonce qui n'eſt plus ,
Tandis que fous ce nom il aime Heraclius.
On diroit tout cela fi par quelque imprudence
Il m'étoit échappé d'en faire confidenceil
Voilà quatorze vers qui fuffifent pour
l'intelligence de tout ce qui s'eft paffé
avant le jour où l'action Theatrale commence,
& qui nous preparent aux grands
évenemens qui vont éclore fous nos yeux :
y a des pieces d'un caractere à éxiger
que la Protafe foit placée dans le premier
Acte ; mais dans Heraclius elle eft infiniment
mieux au fecond , parce qu'elle
eft plus voifine des incidens qui vont
nous occuper , & qui nous frapperoient
moins , fi ce qui les doit fonder étoit moins
recent à nôtre memoire. II eft temps de
marcher , c'eft ici où l'action commence
& d'une maniere à nous empêcher de
réflechir fur toutes les beautez que nous
trouverons fur la route . Heraclius effrayé
de la menace que Phocas a faite à Pulcherie
dans le premier Acte , vient an
noncer à Leontine qu'il est temps d'éclater
, & que l'occafion et d'autant plus
favorable que tout Bifance fe declare
pour Heraclius qu'on reflufcite. Leontinet
le conjure de ne rien hazarder ; elle lui
promet d'empêcher fon Hymen avec fa
feur
FÉVRIER 1724. 213
feur. On ne fçait pas trop fur quoi cette
promeffe eft fondée. Eudoxe joint fes
prieres à celles de fa mere. Heraclius fet
rend ; mais il protefte en fortant , que fi
cet Hymen n'eft rompu dès ce jour , il
ne prend plus confeil que de lui- même.
SCENE III.
Leontine , Eudoxe.
Voici une de ces Scenes qui ne font
dans une piece que pour faire nombre
& pour donner le temps de difparoître ,
à un Acteur qui feroit de trop dans un
incident que l'Auteur a fait entrer dans
fon plan. Exupere doit venir dans la
Scene fuivante , il a des chofes à annoncer
qu'il faut qu'Heraclius ignore. Il
faut faire fortir ce Prince , & lier une
converfation en attendant l'Acteur en
queftion. Cette converfation eft quelquefois
inutile , je pafferois cela à Corneille ;
mais la propofition que Leontine fait à
Eudoxe me paroît fi dure que j'en fuis
épouvanté. Elle propofe à Eudoxe d'animer
l'Amant de Pulcherie , c'est - à - dire ,
le fils de Phocas à faire perir fon propre
pere. Eudoxe en conçoit une jufte horreur.
Leontine a beau appuyer la réfolufa
tion de belles maximes , fa fille paroît
plus raisonnable qu'elle. Je rends même
B iiij
affez
214 MERCURE DE FRANCE .
affez de juftice à Leontine pour croire
qu'elle ne penfe pas ce qu'elle dit. Paf
fons à la quatriéme Scene . Exupere annoncé
par un Page , vient apprendre à
Leontine qu'Heraclius eft enfin découvert.
Cette nouvelle embarraffe Leontine
mais elle est bien- tôt raffurée ; Exupere
lui dit que ce Prince approche , elle ne
voit que le faux Leonce , & comprend
par- là qu'on a pris le change. Leonce
lui demande s'il doit fe croire Heraclius
fur la foi d'un billet tracé de la main même
de Maurice , qu'Exupere tient entre
fes mains. Leontine prend le billet &
le lit tout haut. Voici ce qu'il contient
Leontine a trompé Phocas ,
Et livrant pour mon fils un des fiens au trépas,
Dérobe à ſa fureur l'heritier de l'Empire :
O vous qui me reftez de fidelles fujets ,
Honorez fon grand zele , appuyez fes projets ,
Sous le nom de Leonce Heraclius reſpire.
Voilà un fond excellent pour faire
naître des incidens dignes de Corneille ;
cependant cet inimitable Auteur me paroît
avoir un peu peché par la forme. Il
n'eft gueres vrai-femblable que Leonce
laiffe entre les mains d'Exupere un billet
qui le declare Heraclius , & fans le
quel
FEVRIER 1724. 115
quel il ne peut le faire reconnoître pour
Pheritier de l'Empire. On me dira qu'Exupere
a befoin du même billet pour le
montrer aux conjurez dont il eſt le chef:
c'eft quelque chofe ; mais la raifon qui
a déterminé Corneille à en uſer comme
il a fait , c'eft qu'il avoit befoin que ce
billet paffât des mains d'Exupere dans
celles de Phocas , & voilà ce qui l'a déterminé
à donner à ce fond Theatral la
forme la plus convenable à fon plan .
Leontine , voyant que Leonce & Exupere
font dans une erreur qui affure la
vie du veritable Heraclius , les y confirme.
Exupere apprend à Leontine comment
ce billet de Maurice eft parvenu jufqu'à
lui ; Leonce le congedie pour un moment
, & refte fur la Scene avec Leontine
; il lui paffe quelques raifons affez
vrai- femblables du filence qu'elle garde
avec lui depuis tant d'années fur un fecret
d'une telle importance ; mais il lui
témoigne fa furprife fur la paffion inceftueufe
qu'elle a laiffé naître dans fon
coeur, & qu'elle y a allumée elle- même.
Leontine fe tire de ce mauvais pas en
difant, qu'elle lui auroit tout dit avant cet
Hymen funefte ; mais ce qui la jette dans
un plus grand embarras , c'eft que Leonce
trouve à propos pour fauver Pulcherie
de porter Martian à l'époufer. On n'a
Bv pas
216 MERCURE DE FRANCE.
n'a pas oublié que ce prétendu Martian
eft le veritable Heraclius. Quel coup de
foudre pour Leontine ! Le faux Heraclius
la laille dans cette perplexité ; & en la
quittant il lui fait entrevoir fa défiance
par ces deux vers :
Je ne foupçonne point vos voeux , ni vôtre
foy ;
Mais je ne veux d'avis que d'un coeur tout
moy.
SCENE V I.
Leontine , Eudoxe.
La fituation où fe trouve Leontine eft
des plus violentes ; elle n'a découvert au
faux Martian, qu'il eft frere de Pulcherie
que pour rompre un Hymen inceſtueux,
& le vrai Martian va preffer l'incefte.
Elle finit ce fecond Acte par une réſolution
qu'elle prend d'aller confulter Exupere
fur une affaire fi délicate. Va- t'elle
lui avouer que fon billet eft détruit par
un fecond qu'elle a en fon pouvoir ? C'eft.
ce qu'il y a de plus naturel à préfumer
; mais le parti extraordinaire qu'Exupere
prend à fon infçû rompt toutes
fes mefures , & nous difpenfe d'approfondir
l'intention qui lui fait quitter la
Scene ,
Nous
FEVRIER 1724. 217
Nous donnerons la fuite le mois prochain
.
崴崴崴
ESSAI
海鮮餃
D'O D E.
L'Ode eft-elle fi difficile ?
H ... en a peuplé la Ville ,
On fe fatigue à le loüer :
Ca, ma mufe , tentons fortune :
Je veux enfin en forger une :
Public , voudras- tu m'avoüer ?
(

Mais il faut être Philofophe ;
Chacun n'a pas affez d'étoffe ,
Pour raifonner ainfi qu'H.....
Quelles liaiſons infenfibles !
Et quels argumens invincibles ,
Quelle adreffe à déguifer l'art ! -
M
R. R .. tentent- t'ils la voye
L'un ni l'autre jamais n'employe
Le gentil eft vif document :
Efclaves nez de l'harmonie ,
B vj
Il's
218 MERCURE DE FRANCE.
Ils tirent de leur dur genie ,
La verité fans ornement.
SK
Tous deux fougueux dans leurs caprices ›
Je les fens, les rimeurs novices ;
Ils preffent , ils vont m'étouffer.
H .. a bien plus de prudence :
Avec lui je marche en cadence ,
Et ne crains point de m'échauffer.
Mais j'entends un cenfeur cauftique ,
Qui rit de l'ordre didactique ,
Que l'on profeffe chez Gradeau ,
Eh, quoi ! dit- il , fur le Parnaffe ,
Anacreon , Pindare , Horace ,
Tiroient- ils les verò au cordeau ? ¨

Quels modeles à nous preſcrire ?
Ces gens-là fçavoient- ils écrire ?
De l'efprit , ils n'en manquoient pas ;
Mais le bon fens eft de nôtre âge ,
F. ... en trouva l'uſage ;
H... feul marche fur fes pas.
HenFEVRIER
1724. 119
Heureux le Difciple & le Maître ,
Qui voulant nous faire connoître
Les erreurs de l'antiquité ,
Nous prêtent encor leur lumiere ,
Pour nous guider dans la carriere ,
Qui mene à l'immortalité.
Oferai-je R. te le dire ?
Change les cordes de ta Lyre ,
Tes fons me paroiffent trop forts ,
D'H ... fuit plutôt la methode ,
Comme lui préfere dans l'Ode ,
D'aimables Riens aux grands accords.
*******************
EXTRAIT d'un Ouvrage Anglois
fur la guerifon des Fièvres ,
par l'Eau Commune.
>
Les qui font les
Es Fiévres qui font les maux les
plus communs qui attaquent les
hommes , font auffi ceux qui embaraffent
fe plus les Medecins. Plufieurs , même
difficulté d'avouer
qu'ils en ignorent les caufes , &
qu'ils
des plus habiles , ne font pas
120 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils ne connoiffent aucun remede sûr
qui les gueriffent . Ils prefcrivent , à la
verité , des faignées , des purgations ,
&c. Mais les plus finceres en reconnoiffent
l'infuffifance , & les ordonnent feulement
comme des chofes qui peuvent
produire , un bon effet ; mais fans qu'ils
foient certains qu'elles le produiront. Le
Docteur Pitcarn prétend même que fi
quelqu'un trouvoit un remede qui appaisât
promptement l'effervefcence du
fang , & diminuât fon mouvement , fans
qu'il s'enfuivit aucun mauvais effet , les
autres remedes deviendroient inutiles .
C'est ce remede que Jean Hancocke
Chapelain du Duc de Bedford , prétend
avoir trouvé il y a déja plufieurs années,
& qu'il communique maintenant au public
dans une brochure , intitulée : le
Grand Febrifuge , Ouvrage où l'on montre
que l'Eau Commune eft le meilleur
remede pour la guerifon des Fiévres , &
fuivant les apparences pour celle de la
Pefte. Il raporte ainfi lui- même l'occaſion
qui lui fit faire cette découverte .
Il y a , dit - il , vingt- fept ou vingthuit
ans qu'il me furvint une jaunifle extraordinaire
, accompagnée d'une groffe
Fiévre , & d'une toux fi violente , que
je fus deux mois fans pouvoir me coucher,
il fe fit une rupture dans mes poulmons
,
FEVRIER 1724. 223
vais
que
mons , ce qui me faifoit rendre , lorfque
je touffois, beaucoup de fang, & même les
quinze derniers jours de ma maladie je
jettai une quantité confiderable de phlegmes
auffi noirs que mon Chapeau.Si maufut
l'état où je me trouvois , je
ne laillai pas d'en rechaper ; mais l'année
fuivante les mêmes maux me revinrent
d'une maniere auffi violente , & bien plusdangereufe
. Un de mes amis m'ayant confeillé
de prendre un peu de poudre d'ambre
jaune dans un demi- feptier d'eau froide
, j'en pris , & ma toux s'appaifa fur le
champ. La premiere penfée qui me vint
fut que l'ambre ne pouvoit gueres produire
un effet fi prompt , & qu'il falloit
l'attribuer à l'eau ; quelques heures après
ma toux étant revenue , je pris une cho
pine d'eau fans ambre , & j'éprouvai le
même effet ; en me mettant au lit je bus
un verre d'eau , & j'en mis un autre auprès
de moi , pour boire après mon pre
mier fomme je repofai tranquillement
cette nuit , & me trouvai le lendemain
matin dans une fueur douce ; après m'être
effuyé & rafraîchi , je me levai , &
me trouvai beaucoup mieux , je continuai
de boire de l'eau à differentes repriſes ce
jour-là , & le jour fuivant , & je me
trouvai de même le matin dans une douce
fueur & allai toûjours de mieux en
mieux ,
8
22 MERCURE DE FRANCE.
mieux ; enfin le matin du quatrieme
jour je n'eus plus de fueur , & je me
trouvai en parfaite fanté , fans toux , fāns
févre , & fans jauniffe.
pour-
Une guerifon fi extraordinaire fit penfer
à l'Auteur que l'eau prife de la même
maniere dans toute autre Fiévre
roit bien la guerir de même , & il trouva
par plufieurs épreuves qu'il en fit
dans fa famille, qu'elle eft un fudorifique
bien plus falutaire , & bien plus propre
à la guerifon des Fiévres qu'aucun fudorifique
chaud.
Il l'éprouva d'abord fur un de fes ettfans
, attaqué d'une Fiévre maligne. Dès
le commencement de fon mal il le fit
mettre au lit , & lui fit prendre enfuite
un demi-feptier d'eau ; ce qui lui caufa
peu de temps après une fueur très -abondante
qui dura tout le jour ; la nuit la
fueur ceffa , & le lendemain le malade
fe trouva fort bien ; il garda la chambre
deux jours ; mais ayant voulu prendre
l'air trop tôt dans un temps où le vent
étoit fort froid , il en fut faifi , & retom
ba auffi malade qu'il étoit auparavant. On
lui fit le même remede , qui produifit
le même effet , & il guerit parfaitement
fans le fecours d'aucun Medecin.
Un Ecclefiaftique ami de l'Auteur , à
qui il avoit parlé de fon experience , s'étant
FEVRIER 1724. 223
tant trouvé un jour dans un Caffé , le
Maître de la maiſon fut attaqué d'une Fïévre
maligne , accompagnée des plus vio
lens fymptômes ; l'Ecclefiaftique le fit
mettre au lit , & lui fit prendre une pinter
d'eau. Quelques temps après il lui fur
vint une fueur violente qui dura tout le
jour , & le lendemain il ſe porta bien .
L'Auteur raporte encore quelques au
tres exemples qui font voir la bonté de
fon remede dans differentes fortes de Fiévres
; ce qu'il y a de plus fingulier , ce
font les épreuves qu'il a faites dans les
Fiévres qui font fuivies d'éruptions .
Commençons par la petite verole , fur
laquelle il rapporte quelque chofe de remarquable.
Voici fes propres termes :
Une de mes filles , dit-il , fut attaquée
d'une Fiévre , accompagnée de fymptô
mes très-violens ; je la traitai comme j'a
vois coutume de faire en femblables occafions
, je la fis coucher , & lui fis boire
de l'eau en bonne quantité. Je m'attendois
à la voir fuer , mais elle ne le fit
pas , ce qui me furprit un peu. Cepen
dant peu de temps après les fymptômes
cefferent , & la Fiévre diminua confide
rablement je continuai à lui donner des
chofes rafraîchiffantes. Enfin le quatriéme
jour la petite verole parut , j'obſervai
toûjours à ſon égard le même regi→
me,
214 MERCURE DE FRANCE.
me , & lui donnai pour ptifanne de l'eau
avec une croute de pain rôtie dedans . Je
ne me fouviens pas fi on lui donna quelque
cordial ; mais un peu de vin de Canarie
, ou quelque autre cordial moderé
ne peut faire de mal , fi on le donne dans
une fi petite quantité , qu'il puiffe échauf
fer un peu l'eftomach , fans faire impreffion
fur le fang. La petite verole fortit
& pouffa fort bien ; je n'en ai jamais vû
de fi abondante , fi diftincte , & fi élevée ;
la malade ne fe reffentit d'aucun des mauvais
fymptômes ordinaires à cette maladie
, elle n'eut ni maux de tête , ni tranf
ports , ni affoupiffement , ni douleur à la
gorge , elle dormit les nuits auffi tran
quillement que fi elle avoit été en fanté.
On ne fit rien à fon vifage , & cependant
quand les galles furent tombées , il
n'y parut aucune marque , & à moins
que d'y regarder de bien près , & à def
fein , on ne pouvoit reinarquer qu'elle'
eut eu la petite verole .
Ce qu'il dit fur la rougeole eft encore
plus fingulier. Une de mes filles , dit - il
tomba malade. Je fus d'abord perfuadé
que c'étoit la rougeole , & voulus en
prendre le foin ; mais je ne pûs perfuader
à ma femme de me laiffer faire. Je
fus obligé pour lui complaire d'envoyer
chercher un vieux Apoticaire fort ex
perimenté
FEVRIER 1724. 227
perimenté dans ces fortes de maladies
qui lui fit prendre plufieurs remedes
qui ne lui firent que du mal. Une nuit
que ma femme la veilloit , elle fe trouva
à l'extrémité ; averti du danger je me'
Jevai , & envoyai ma femme coucher ,
afin qu'elle me laiſſât faire . Ma fille étoit
alors aux prifes avec la mort , & regardant
fa poitrine , je vis que la rougeole
étoit rentrée , & qu'il n'y avoit plus à fa
place que des taches livides , ce qui me'
fit defefperer d'elle. Cependant je lui
allai chercher de l'eau , dont je lui donnai
d'abord un petit verre , n'ofant pas
lui en donner davantage. Dans l'incerti
tude où j'étois de l'évenement , deux minutes
après je lui en donnai un fecond ,
puis à quelque diftance un troifeme &
un quatrième. Je regardai fa poitrine
après le troifiéme , & je trouvai que la
rougeole étoit fortie de nouveau , & qu'elle
étoit fort rouge , & auffi élevée qu'elle
a coutume de l'être. Avant qu'elle eut
pris de l'eau , elle avoit de la peine à refpirer
, & étoit dans une efpece d'agonie.
Mais dès qu'elle en eut pris
en eut pris , elle refpira
librement , & fans peine. Après avoir
bû le verre, elle s'endormit d'un fommeil
tranquille qui dura quatre heures. Elle
fe trouva fort bien à fon réveil , & fe
rétablit en peu de temps. D'où je con
clus
116 MERCURE DE FRANCE.
р
clus , ajoûte l'Auteur , que fi on lui avoit
donné de l'eau dès le commencement de
la Fiévre , elle n'auroit été en aucun
danger , & que le même remede pourroit
fauver plufieurs perfonnes qui fe
trouvent à l'extrêmité dans des Fiévres
ordinaires .
L'Auteur dit avoir éprouvé la vertu du
même remede dans les Fiévres pourpreufes
, & avoir gueri par fon moyen
plufieurs de fes enfans qui en avoient été
attaquez.
Les experiences frequentes qu'il a faites
fur ce fujet lui ont donné lieu de faire
les obfervations fuivantes .
1. Dans les Fiévres ordinaires que!-
quefois l'eau ne fait pas fuer , & ne caufe
qu'une chaleur douce , & après qu'on a
demeuré au lit deux ou trois heures , la
Fiévre s'en va. On peut alors fe lever ,
& aller à fes affaires fans aucun danger.
Quand cela arrive on peut conclure que
ce n'étoit qu'une Fiévre legere qui s'en
feroit allée d'elle - même.
20 Quelquefois le malade fue d'une
maniere moderée , alors on en peut conclure
, que la Fiévre , fi elle n'avoit été
guerie , auroit été une Fiévre reglée.
3° Quelquefois on fue très -abondamment
, & alors on a raifon de croire ,
que la Fiévre , fi on ne l'avoit arrêtée ,
1
auroit
FEVRIER 1724. 227
auroit été une Fiévre maligne.
4 Afin que l'eau puiffe produire quel
que effet , il faut la prendre au lit dans le
commencement de l'accès , le premier ou
le deuxième jour ; l'Auteur dit en avoir
donné auffi le cinquième avec fuccès.
5 11 eft indifferent de quelle eau on
fe fert , pourvû qu'elle foit nette &
douce .
6. Pour ce qui eft de la quantité , un
demi -feptier d'eau fuffit pour faire fuer
un enfant un peu grand ; il faut une chopine
pour des perfonnes faites ; une pinte
fera même fouvent mieux.
7 Dans les Fiévres qui font fuivies
d'éruptions , comme le pourpre , la petite
verole , la rougeóle , &c. l'eau ne fait
pas fuer le malade , mais elle reprime
tellement l'ardeur de la Fiévre , que les
éruptions fe font avec plus de facilité &
de douceur .
8. Il n'eft pas befoin pour fuer de
cette maniere de fe couvrir plus qu'à l'ordinaire
, au lieu qu'ordinairement pour
fé faire fuer , on fe couvre doublement .
9 ° Il paroît par là que cette maniere de
fuer eft la plus facile & la plus douce, &
celle qui fait le moins de violence à la nature,
qu'ainfielle eft plus falutaire, & fait
plus d'effet que ces fueurs violentes qui
viennentd'elles-mêmes au commencement
de
28 MERCURE DE FRANCE .
des Fiévres , ou qui font excitées par des
fudorifiques chauds ; en effet, il y a une fi
grande difference entre la fueur qui eſt
produite par des fudorifiques chauds, &
celle qui l'eft par l'eau froide , que rien.
ne peut être plus oppofé. Quand on a
pris des fudorifiques chauds , avant que
la fueur paroiffe , le mouvement du fang
s'augmente , ce qui produit une plus.
grande chaleur , & augmente certaine
ment la Fiévre pour ce temps- là . De,
maniere fi le malade ne fue
que
pas abondamment
, il peut s'enfuivre de mauvais
effets ; mais quand on fue par le moyen
de l'eau , la Fiévre eft fi affoiblie , & le
poux va fi doucement , quoiqu'un peu
plus foible que dans fon état naturel
qu'on ne pourroit croire qu'il y a de la
Fiévre. De plus quand la fueur excitée
par des fudorifiques chauds eft ceffée , il
refſte au malade un abbatement , une alteration
& une fechereffe très -grande , au
lieu qu'après la fueur produite par l'eau,
le malade fe trouve auffi frais que dans
fon état naturel de fanté.
10° Quand la fueur commence , il
faut quitter l'eau froide , & en boire de
chaude avec une rôtie de pain dedans
ou quelque bouillon fort leger. Si la
quantité que l'on a prife d'abord ne produit
point de fueur , on en peut boire
davanFEVRIER
1724. 229
davantage à plufieurs repriſes fans aucun
danger , elle ne fera jamais de mal . C'eft
en effet le plus innocent , & en même
temps le plus puiffant aperitif , qu'il y
ait , fi on en excepte le mercure , encore
eft- il plus falutaire que lui . Il rafraîchit
le fang ; & facilite fa circulation ; lors
même qu'il ne fait pas fuer , il aide la
tranfpiration . Il s'infinue par la délicateffe
de fes parties dans les petits vaiffeaux
, & dans les arteres capillaires , il
diffout les humeurs qui caufoient des
obftructions , fond & abforbe les fels nuifibles
& tartareux , qui pouvoient croupir
dans les vaiffeaux capillaires , & les
emporte avec lui par la tranfpiration ou
la fueur.
L'Auteur parcourt enfuite plufieurs
maux , aufquels l'experience lui a appris
que l'eau froide eft bonne .
Il dit l'avoir éprouvée dans le rhume :
prenez , ajoûte t'il , quand vous ferez au
lit , un verre d'eau , un autre pendant la
nuit , & un autre encore le lendemain
matin. Ce remede épaiffira , adoucira , &
cuira cette humeur claire , & cette Lymphe
acide & mordicante qui picote les
poulmons & caufe la toux. Car lorfque
cette humeur eft fi claire , on ne peut la
Touffer dehors ; mais lorsqu'elle eft cuite,
que les phlegines s'aflemblent dans les
&
poul$
30 MERCURE DE ERANCE .
poulmons , on peut alors l'expulſer facîfement.
Sans parler ici de l'efquinancie , de la
pleurefie , de l'afthme , des indigeftions ,
de la colique , des rhumatiſmes & de la
goûte , aufquels l'Auteur prétend que
J'eau peut être fort bonne ; je paffe à la
pefte , qui a été le principal objet de fon
ouvrage. Il prétend faire voir qu'il ek
probable , que fi les perfonnes attaquées
de la pefte buvoient de l'eau fuivant fa
methode , auffi-tôt qu'elles . en font attaquées
, elles en gueriroient. Pour y parvenir
, il établit plufieurs propofitions
que je me contenterai de citer.
1º La pefte eft une Fiévre .
2 C'eſt à proprement parler une Fiévre
continue.
3° C'eft une Fiévre dans laquelle le
defordre des efprits & du fuc nerveux
eft plus grand , & la corruption du fang
& des humeurs plus confiderables que
dans aucune autre maladie .
4° La pefte ne doit point être mife
au nombre des Fiévres , qui font univerfellement
fuivies d'éruptions.
5. L'opinion la plus commune entre
les Medecins, eft qu'il n'y a de difference
entre la pefte & les autres Fiévres malignes
que dans le degré , c'èft- à-dire , dans
la grandeur de l'infection & de la contagion.

FEVRIER 1724
231
Plufieurs des plus habiles Medecins
regardent les fudorifiques , comme les
remedes les plus falutaires , les plus
prompts , & les plus convenables pour
la pefte .
7° Les fudorifiques chauds font dangereux
dans la pefte , encore plus que
dans les autres Fiévres , à moins qu'ils ne
foient pris fobrement, & avec difcretion.
8° Le même remede qui guerit la Fiévre
, & enleve la matiere morbifique ,
enleve auffi le venin qui en eft la cauſe .
9° L'eau froide donnée en bonne
quantité , eft ce qu'il y a de plus propre
à diffoudre , & à abforber les particules
venimeufes qui caufent la Fiévre , &
par confequent la pefte.
Nous ajoûterons à cet Extrait , que la
Doctrine contenue dans l'ouvrage Anglois
, au fujet de la guerifon de la pefte,
par le moyen de l'eau , eft toute conforme
à celle qui a été foutenue dans les
Ecoles de Medecine de Paris , le 6 .
Mars
1721. dans une Thefe propofée par M.
Geoffroy en ces termes . An aqua faviente
pefte, poquλaxıxov eximium. L'o
pinion affirmative eft celle de cet habile
Medecin.
C POUR
232 MERCURE DE FRANCE.
POUR Panniverſaire du jour de la naif
fance de M. de Vvernik , Confeiller
d'Etat , Plenipotentiaire , & Miniftre
du Roy de Danemarc , auprès du Roy ,
le 24. du mois de Janvier 1724.
V
Ers ces vaftes climats où regne l'Aquilon,
L'Amour , Mercure , Mars , le brillant
Apollon ,
Prefiderent jadis à l'heureufe naiffance ,
De l'illuftre Wernik , fi cheri de la France .
L'Amour forma le corps, il lui donna ſes traits,
Et l'anima d'un feu qui ne s'éteint jamais.
Mars plaça dans fon coeur l'honneur & la
vaillance ,
Mercure à fon efprit donna l'intelligence ,
Des interefts des Rois , des Princes , des Etats,
Apollon lui fit don de la belle éloquence ,
Minerve s'y rendit pour guider tous fes pas,
Ainfi vit on Wernik dans une Ville libre ,
Naître comme un Romain naiffoit au bord du
Tibre,
ProFEVRIER
1724. 233
Propre aux plus grands emplois , capable de
donner
Des confeils à propos aux Maîtres de la terre,
Leur faire des leçons en l'art de gouverner .
Les fages au Senat , les Soldats à la guerre.
Né libre , Jupiter le voyant par hazard,
Le deftina d'abord au Roy de Danemark.
Prends , dit l'Olimpien à ce puiffant Monar-
{ que ,
Cet homme que les Dieux ont fait exprès
pour toi ,
Ses yeux , ſon air , fon port , fa bouche , enfin
tout marque ,
Que les Dieux l'ont formé pour fervir un
grand Roy.
Il repreſentera ta Royale perfonne ,
Maintiendra les honneurs & défendra les
droits ,
De tout temps attachez & dûs à ta Cour ›nne,
1
Près de Louis le Grand , Empereur des François.
Dans la verte faifon de fa tendre jeuneffe ,
Déja la France avoit admiré la juſteſſe ,
Cij
Que
234 MERCURE
DE FRANCE.
Que la nature mit dans les fages accords ,
du corpse Des talens de l'efprit , & des graces
Celebrons aujourd'hui fon heureuſe naiffance,
L'honneur du Danemarc & la gloire du Nort.
Epoque pour l'Europe, & fur tout pour
France ,
Au livre du deftin écrite en lettre d'or.
la
Quel Miniftre vit-on plus fage , plus habile ?
Quel negociateur
vit- on plus éclairé
A fon efprit rien n'eft caché ,
A fon coeur rien n'eft difficile.
LETFEVRIER
1724.
235
LETTRE du Roy d'Espagne Philippe V.
écrite de S. Ilelphonje au Roy Louis I.
for fi's , le 14. Janvier 1724.
*
Ieu , par fon infinie mifericorde ,
ayant bien voulu , mon très - cher
fils , me faire connoître depuis plufieurs
Sannées le néant de ce monde , & la vanité
de fes grandeurs , & me donner en même
< temps un defir ardent des biens éternels ,
qui doivent , fans comparaifon , être préferez
à tous les biens de la terre , lefquels
fa Divine Majefté ne nous a donnez , que
coutme des moyens pour parvenir à cette
frin, j'ai cru ne pouvoir mieux répondre
aux faveurs d'un fi bon pere qui m'appelle
à fon fervice , & qui m'a donné
pendant toute, ma vie tant de marques
d'une protection viſible , foit en me délivrant
des maladies dont il lui a plû de
-me vifiter ; foit en me protegeant dans
des conjonctures épineufes & délicates
de m'on Regne , & en me confervant la
Couronne , que tant de Puiffances liguées
enfemble vouloient me ravir ; je n'ai pas
crû , dis- je , pouvoir mieux répondre à
fes faveurs , qu'en lui facrifiant , & mettant
à fes pieds cette même Couronne ,
C iij
C.
pour
236 MERCURE DE FRANCE.
.
pour ne plus penfer qu'à le fervir , à
pleurer mes fautes paffées , & à me rendre
moins indigne de paroître en fa
fence , lorfqu'il ne citera à fon jugement,
qui eft beaucoup plus formidable
pour les Rois que pour les autres hommes.
pre-
J'ai pris cette réſolution avec d'autant
plus de courage & de joye , que j'ai eu
le bonheur de trouver la Reine , mon
époufe , dans les mêmes fentimens , &
déterminée comme moi à fouler aux
pieds le néant des grandeurs mondaines,
& les biens periffables de cette vie.
Nous avons formé de concert ce deſſein
depuis quelques années ; & moyennant
le fecours de la très - Sainte Vierge je
l'execute maintenant avec d'autant las
de plaifir , que je laiffe la Couronne à un
fils qui m'eft très - cher , qui merite de
la porter , & dont les qualitez me font
feurement efperer qu'il remplira tous
les devoirs de la dignité Royale beaucoup
plus redoutable que je ne puis l'exprimer.
C'est pourquoi , mon très cher fils ,
connoiffez bien tout le poids de cette dignité
; & au lieu de vous laiffer éblouir
par l'éclat flateur qui vous environne ,
ne penfez qu'à fatisfaire à vos obligations
, fongez que vous ne devez être
Roy
FEVRIER 1724. 237
Roy que pour faire fervir Dieu , & pour
rendre vos peuples heureux ; que vous
avez un maître au -dellus de vous , qui
eft vôtre Createur & vôtre Redempteur ,
qui vous a comblé de biens , à qui vous
devez tout ce que vous poffedez , & tout
ce que vous êtes . N'ayez donc pour ob
jet que l'avancement de fa gloire , & faites
fervir vôtre autorité à tout ce qui
peut l'augmenter. Défendez & protegez
de tout vôtre pouvoir fon Eglife , & fa
Sainte Religion , au peril même , s'il le
faut , de vôtre Couronne & de vôtre vie,
n'omettez rien de ce qui peut contribuer
à l'étendre dans les pays les plus reculez
, vous eſtimant infiniment plus heureux
de réduire ces pays fous vôtre domination
pour y faire connoître & fervir
Dieu , que pour donner plus d'étendue
à vos Etats. Empêchez autant qu'il vous
fera poffible , que Dieu foit offenfé dans
vos Royaumes , & ufez de toute vôtre
puiffance pour le faire fervir , le faire
honorer & refpecter dans toute l'étendue
de vôtre domination . Ayez une fingu
liere devotion envers la très - Sainte Vierge
, & mettez vôtre perfonne & vos
Etats fous la protection ; puifqu'il n'y a
point de moyen plus puiffant , & plus
efficace pour obtenir ce qui fera le plus
convenable
, & pour eux , & pour vous.
C iiij Soyez
238 MERCURE DE FRANCE
*
Soyez toûjours foûmis , comme vous
le devez , au Saint Siege , & au Pape
comme Vicaire de Jefus- Chrift . Protegez
& maintenez toûjours le Tribunal
de l'Inquifition , qu'on peut appeller le
Boulevart de la Foi. L'Efpagne lui eft
redevable de l'avoir confervée dans toute
fa pureté , fans que les herefies qui
ont affligé les autres Etats de la Chrétienté
, & qui y ont caufé des troubles
& des defordres fi affreux & fi déplorables
, ayent jamais pû trouver entrée dans
ce Royaume.
Refpectez toûjours la Reine , & regardez
- là comme vôtre mere , non -feulement
pendant ma vie , mais encore
après ma mort , ſi c'eſt la volonté du Seigneur
de me retirer le premier de ce
monde.
Répondez , comme vous le devez , à
la tendre amitié qu'elle a toûjours euë
pour vous ; foyez attentif à fes befoins ,
& ayez foin que rien ne lui manque , &
qu'elle foit refpectée , comme elle doit
l'être , de tous vos fujets.
Aimez vos freres , & regardez -vous
comme leur pere , puifqu'en effet je vous
fubftitue en ma place ; donnez - leur une
éducation digne de Princes Chrétiens.
Rendez également juftice à tous vos
fujets , grands & petits , fans acception
de
4
FEVRIER 1724.
239
de perfonnes. Défendez les petits contre
les extorfions , & les violences qu'on
voudroit leur faire. Empêchez que les Indiens
ne fouffrent de vexations : foulagez
vos peuples , & fuppléez en cela à ce
que les embarras & les conjonctures difficiles
de mon Regne ne m'ont pas permis
de faire , & que je voudrois de tout
mon coeur avoir fait pour répondre au
zele , & à l'affection dont mes fujets
m'ont toûjours donné tart de marques.
J'en conferverai éternellement le fouvenir
dans mon coeur , & vous ne devez
jamais les oublier.
Enfin ayez toûjours devant les yeux
deux Saints Rois qui font la gloire de
l'Eſpagne & de la France , Saint Ferdinand
& Saint Louis je vous les donne
pour modeles. Leur exemple doit faire
d'autant plus d'impreffion fur vous , que
non-feulement vous avez l'honneur d'être
de leur fang ; mais encore qu'ils ont
été l'un & l'autre de grands Rois , & en
même temps de grands Saints ; itez- les
dans ces deux glorieufes qualitez ; mais
fur tout dans la derniere , qui eft l'effentielle.
Je prie Dieu de tout mon coeur ,
mon très - cher fils , qu'il vous accorde
cette grace , & qu'il vous comble de
tous les dons qui vous font neceffaires
pour bien gouverner , afin que j'aye la
Cv
con240
MERCURE DE FRANCE.
confolation d'entendre dire dans ma retraite
, que vous êtes un grand Roy , &
un grand Saint. Quelle joye fera- ce pour
un pere qui vous aime , & aimera tendfement
toute fa vie , & qui efpere que
Vous conferverez toûjours pour lui lesfentimens
que jufqu'ici il a reconnus en
vous ! Signé, moy , LE ROY .
akakakakakak
DAPHN E.
CANTATE
*
ACcablez fous le poids d'un indigne eſcla vage ,
Vous verrai-je toûjours, fragiles immortels ,
Prodiguer à l'Amour un ridicule hommage,
Et d'un culte frivole honorer fes autels.
Faut-il qu'un enfant vous enchaîne
Quand rougirez-vous de vos fers ?
Des Dieux que leur penchant entraîne ,
Doivent-ils regir l'univers.
M
Non , non ; jamais l'Amour ne bleffe ,
Ceux qui combattent les attraits ,
Et
FEVRIER 1724. 24
Et ce n'est qu'à vôtre foibleſſe ,
Qu'il doit la force de fes traits.
C'eft ainfi qu'Apollon , de l'enfant de Cithere,
Bravoit les redoutables loix ,
Arrête , dit l'Amour , arrête , témeraire ,
De mon courroux tu dois fentir le poids.
Daphné de mille attraits pourvûë ,
Du Dieu du jour frappe la vûë.
L'Amour d'un trait fatal bleffe auffi - tôt fön
coeur ,
Chaque inftant de ſes feux accroit la violence ,
Il foupire , & forcé de rompre le filence ,
Par ces mots à la Nimphe il dépeint fa langueur.
Je bravois l'Amour & fes charmes ,
Ses liens m'étoient odieux ;
Mais ! qui peut réfiſter aux armes >
Que lui fourniffent vos beaux yeux ?

Vos attraits ont touché mon ame,
Rien n'eſt égal à mon ardeur.
Ah ! fi vous partagiez ma flâme ,
Rien n'égaleroit mon bonheur.
Cvj
A
242 MERCURE DE FRANCE:
A fes ardens foupirs la Nimphe eſt inſenſible ,
Ellene voit en lui qu'un ennemi terrible ,
Elle fuït où la guide une aveugle frayeur ,
Sur fes pas le Dieu vole , & fon amour vainqueur
,
Eut enfin furmonté fa vaine réfiftance ,
O ! mon pere, dit-elle , empêchez qu'à vos
yeux
Un raviffeur audacieux ,
Ne triomphe aujourd'hui de ma foible innocence
A ces mots un prompt changement ,
Pour jamais la dérobe aux yeux de ſon Amant.-
Amour , malheur à qui t'offenſe ,
Les Dieux éprouvent ta vangeance ,
Lorfqu'ils irritent ton courroux ,
Si tu ne lui fais point de grace ,
Comment dois - tu punir l'audace ,
Des mortels qui bravent tes coups.
Sur les coeurs qui te font rebelles ,
Epuife tes peines cruelles ,
Qu'ils foient l'objet de tes rigueurs ,
Ce
FEVRIER 1724. 245
Ce n'eſt que pour ceux qui font gloire
De t'abandonner la victoire ,
Que tu dois garder tes faveurs .
Par M. Chalamont de la Vifclede.
LETTRE à M. Coutelier fur fon édition
de Catule , Tibule , & Properce.
C
'Eft un excellent projet que vous
avez formé , Monfieur , que celui
de donner de belles Editions des anciens
Auteurs , le Public en goûtera fort l'execution
, & plus affurement qu'il ne fe
roit quelques nouveautez peu utiles ,
dont la Librairie prétend ordinairement
le regaler. Vôtre plume vous fait déja
beaucoup d'honneur , & ces galans Poëtes
de l'Antiquité , Catule , Tibule &
Properce, feroient auffi parfaitement bien
reçûs fi la fagacité de l'Editeur avoit répondu
à l'habileté de l'Imprimeur .
Je ne vous parlerai cette fois que de
Catule , n'ayant fait encore que jetter les
yeux fur les autres. Je fuis fort furpris
de ne point trouver dans le vôtre ces
quatre vers.
Hunc locum tibi deduco confecroque Priape
Ona
144 MERCURE DE FRANCE .
Qua domus tua Lampfaci இங்க est , quaque filva
Priape ,
Nam te pracipue in fuis urbibus colitora ,
Helles pontia , cateris oftreofior oris
Non plus que deux Pieces , dont l'une
commence.
Hunc ego Juvenes locum villulamque Paluftrem
,'
Et l'autre ,
Ego hac ego arte fabricata ruftica.
Je ne fçai fur quel fondement l'Editeur
vous a confeillé un retranchement
de cette nature . Les deux Pieces avec les
quatre vers le mettent ordinairement
dans Catule après la 17° ad Coloniam ,
& lui appartiennent auffi bien que le
refte.
Terentianus Maurus qui nous a confervé
ces quatre vers les rapporte comme
étant de Catule , ce témoignage ne
peut être rejetté , puis il ajoûte :
Et fimiles plures fie confcripfiffe Catullum
fcimus.
Sur cela on trouve les deux Pieces rétranchées
, l'une de vers Ityphalliques ,
ou Priepecens tels que les quatre cy
deffus qui eft celle - ci . Hunc ego juvenes
locum , &c. L'autre d'Iambes purs , qui
n'eft
FEVRIER. 1724- 245

n'eft pas la feule de cette forte que l'on
ait de Catule , & c'est l'autre , ego bac
ego arte , &c. On les trouve , dis-je , ſous
fon nom , parmi les Priapées des anciens,
Je vous demande , Monfieur , fi ce ne
font pas là des preuves fuffifantes pour
les lui attribuer , avec d'autant plus de
raifon que la reflemblance du ftile peut
être apperçue des Lecteurs les moins
intelligens.
C'est pourquoi la plupart des Commentateurs
& Editeurs , je dis les meil
leurs critiques d'entre eux , n'ont fait
aucune difficulté de les joindre au corps
des Poëfies de Catule. Muret eft je croi
le premier à qui la penſée en foit venue ;
c'eft lui qui leur a donné la place qu'elles
ont prefque toûjours gardé. Voici
l'endroit de fon Commentaire : quoniam
autem Terentianus admonet , hortorum Deo
ceciniffe Catullum hujus generis verfus ,
extantque inter Virgilianos Lufus non
nulli , quos eruditi homines Catullo tri-
·buunt , & nos quoque nunquam aliter credidimus.
Adfcribemus eos , tum ut , quafi
poft liminio , ad auctorem redeant fuum ,
tum ut curfim à nobis nonnulla meis , que
cæteros fugere , annotentur.
A l'exemple de Muret la plupart des
Commentateurs ont inferé ces Pieces au
même endroit qu'il avoit fait . Elles
font
"246 MERCURE DE FRANCE.
font dans l'édition de Pafferat. Le premier
Compilateur Variorum Simon Abbes
Gabema les a ' mis dans la fienne. Grævius
n'a pas hefité d'en faire autant dans
fon édition auffi Variorum. Voffius les a
rejettées à la fin , non pour fignifier fon
doute , il s'explique allez en faveur de
Catule ; mais apparemment parce qu'il
ne voyoit point de raifon pour les placer
en un lieu plutôt qu'en une autre . Ce
qui eft indifferent , puifqu'elles ne faifoient
pas d'abord partie du Recueil des
oeuvres de Catule , & qu'elles y ont été
rapportées , pour ainfi dire , après coup.
C'eft auffi les diftinguer que
pour
d'autres
les mettent en caracteres differens. Le
Commentateur Dauphin les a laiffé dans
leur place ordinaire. Marolles ne les a
pas oublié dans fa traduction , ce qui du
moins vous marque l'ufage là - deffus . Je
pourrois alleguer encore plufieurs autoritez
des Commentateurs ou d'Editeurs
du texte feul. Une plus longue énumeration
feroit fuperflue , n'étant pas
en exemples feulement. Après tout , fi
l'Editeur avoit quelque fcrupule fur les
pieces en queſtion , il a fait une Preface ,
& c'étoit le lieu de rendre compte au
public des raifons bonnes ou mauvaiſes
qui le déterminoient à les retrancher . Je
les ai peut être deviné. Ces pieces ne ſe
fondé
trouFEVRIER
2724. 247
trouvent point dans les éditions de Catule
avant celle de Muret , & depuis
Muret même Scaliger ne ne les a pas mis
dans la fienne . Je ne fçaurois prêter à
I'Editeur rien de plus fpecieux en attendant
qu'il s'explique.
On ne voit point ces pieces dans les
premieres editions de Catule , parce
qu'elles ne fe font point trouvées dans
les Mff. fur lefquels ces Editions ont été
faites. Eft-ce une raifon pour les retran→
cher , maintenant qu'on fçait à n'en pouvor
moralement douter qu'il en eft l'Auteur
, & de plus qu'elles ont acquis ,
pour ainfi dire , le droit de refter dans
fes Oeuvres pour y avoir été prefque
toûjours mifes depuis plus de 150. ans.
N'y a - t'il pas une efpece de prefcription
& dès- là ne faudroit- il pas les y laiffer
& même dans le doute ?
Quant à Scaliger on ne fçait quels mo◄
tifs l'ont empêché de donner ces pieces
dans fon Edition . Peut être que la coutume
de les inferer n'étant point établie ,
il ne croyoit pas cela autrement neceffaire
pour lui , qui les avoient déja pu
bliées & commentées ailleurs quatre ans
auparavant , c'eſt- à - dire en 1573. dans,
fon Appendix in Virgilium , parmi les
Lufus in Priapum , d'où originairement
elles avoient été tirées , & là il reconnoît
248 MERCURE DE FRANCE.
noît qu'elles lui
appartiennent , Catulli
effe hoc itemque fequens Poëmatum & doctiffimi
jam viri
admonuerunt & mihi non
invito perfuadent. Il en faut donc appeller
de Scaliger à lui- même. Et il me
femble que cet aveu joint aux autres raifons
feroit davantage pour les rendre à
Catule , que fon omiffion toute feule ne
peut faire pour les lui ôter.
S'il y avoit quelque
retranchement à
faire dans Catule , à
l'exemple de Scaliger
, ce feroit plutôt de fupprimer comme
lui les titres des pieces , qui n'ont
pas l'air d'être de la façon du Poëte .
L'Editeur à mal-à - propos encore fuivi
Edition de Scaliger , à l'occafion de cette
piece .
Bononienfis Rufa Rufulum fellat ,
Uxor Meneni , fape quam in
fepulchretis✔
Vidiflis ipfo rapere de rogo coenam
Quum devolutum ex igne
profequens panem
Ab femirafo
tunderetur uftore.
Il a plû à Scaliger d'y joindre cinq
autres vers , en forte que le tout ne fait
qu'une piece dans fon Edition, & dans la
vôtre à l'inftar de la fienne .
Num teLeana montibus Lybytinis ,
Aut Scylla latrans infima inguinum parte »'
Tam
FEVRIER 1724. 249
·
Fam mente dura procreavit ac tetra s
Ut fupplicis vocem in noviffimo casu ,
Contemtam haberes ? nimis fero cordes
Le raport de ces vers entre eux n'eſt
pas fort fenfible . Scaliger s'efforce de le
prouver. Pour y parvenir il lit fallat ,
au lieu de fellat , qu'il y a prefque partout.
Leçon , au refte , dont il me feroit
très-aifé de démontrer la vrai -femblance
, fi je n'apprehendois d'infifter fur une
étrange obfcenité . Pallerat , Muret , Grævius
& Voffius lifent Fellat , & après eux
1'Editeur du Corpus Poetarum de Londres.
Ce font auffi deux pieces feparées
dans leurs Editions ; comme auffi dans
celles de Simon Abbes Gabema , & du
Commentateur , ad ufum , qui ont gardé
neanmoins fallat , mais mal , puifqu'ils
n'adheroient point à Scaliger dans le reſte
de fa conjecture , qui n'eft fondée que
fur fallat , au lieu de fellat
1
£
Je trouve une autre jonction inepte
à la page 82. auffi d'après Scaliger , &
aveuglement encore , c'eft de deux Epigrammes
pour n'en compofer qu'une . La
Jaifon en eft fi chimerique , qu'il fuffit
de les rapporter. Auffi l'opinion de Scaliger
n'a gueres été fuivie.
Nil nimium ftudeo , Cefar, tibi velle placeres
Nec
256 MERCURE DE FRANCE.
Nec fcire utrum fis albus an ater homo.
Y a-t'il de l'apparence que ce diftique
foit fait pour celui-ci.
Mentula moechatur , moechatur mentula
certe ,
Hoc eft quod dicunt ipfa olera olla legit.
L'Editeur me pourra dire que je ne
dois pas m'en prendre à lui , que dans
ce que je viens de remarquer il a Scaliger
pour garant . A cela je réponds
que s'il avoit fuivi en tout , & par tout
Scaliger , je n'aurois en effet rien à lui én
dire ; ce feroit l'Edition de Patiffon repetée
qu'il auroit donné , & qu'il faudroit
Tailler pour ce qu'elle eft , c'eft- à - dire ,
pour très bonne à beaucoup d'égards ; mais
comme il s'eft aidé des lumieres de plufieurs
autres critiques , & qu'il n'a point
toûjours déferé aux opinions de ce grand
homme , n'eft- il pas vrai que quand il les
a adoptées , il les a rendu fiennes en
quelque façon. C'eft donc le parti qu'il a
pris dans la difference des fentimens que
je foutiens n'être pas le meilleur ; c'eft
fon choix qu'il eft permis de critiquer.
C'eft auffi en ce fens qu'il eft refponfable
, pour ainfi parler , des leçons préferées.
Il les à quelquefois accompagnées
de variantes en marge , il le devoit faire
un
FEVRIER 1724. 251
un peu plus fouvent , & ne pas laiffer
imparfait ce travail , puifqu'il l'avoit entrepris.
On eft libre de choifir felon fes lumieres
une leçon pour l'inferer dans le
texte ; mais quand on fe mêle d'en citer
d'autres , on le doit faire, finon toûjours ,
du moins quand la leçon choifie eft douteufe
; & lorfqu'on ne né le fait pas , c'eft la
donner pour incontestable , & pour la
meilleure. Or je vais vous en marquer
quelques -unes qui ne font pas de cette
trempe , ni bonnes exclufivement à tou
tes autres .
Nifi impudicus & vorax & aleo. P. 17.
On lit auffi Hellão , & d'autant mieux
qu'il n'eft pas finonime de Vorax , fuppofé
qu'il l'ait rejetté pour cette liaiſon,
& quelques Dictionnaires n'y mettent
pas de difference. Il y a dans la piece an
parum Helluatus eft , ce qui fembleroit
prouver pour Helluo . Comme ce vers y
eft repeté l'édition ad ufum porte Helluo
& aleo, Je crois qu'il faut opter. C'est
une maniere de refrain qui a fa vehemence
. Helluo fent auff davantage l'invective.
Catule reproche à Cefar fes
profufions énormes en vers Mamurra ;
alco y quadre-t'il ? C'eft une injure fans
force & fans gradation , L'édition de Co-
Line
J
252 MERCURE DE FRANCE.
fine en 1534. Helluo . Simon Abbes Gabema
, Scaliger & Voffius Helluo.
Di magni Salaputium defertum, P. 350
L'endroit n'eft point affez clair pour
que j'ofe improuver cette leçon. Mais
quand Palladius Fufcus , ancien Commentateur
lit & explique Solopachium ,
que l'édition de Coline met Sophocion ,
& que Saumaife lit Salopygium , après
cela n'eft-il pas problêmatique s'il faut
Salaputium avec Scaliger, ou Salicippuum
avec Actulles Status , ce qu'il y a
de fingulier , c'eft que Scaliger allegue
Seneque pour faire valoir Salaputum , &
le même Seneque eft cité par Statius pour
prouver Salicippium. C'est un endroit
des controverfes où la leçon Salaputium
n'eft pas plus averée que dans Catule.
Muret & Voffius ont reçû Salicippium,
Robert Conftantin ne l'a pas omis dans
fon Dictionarium verborum abſtruſo»
rum ; & a laiffé -là les autres leçons ,
comme n'étant point des mots Latins.
Quin tu animum obfirmas ufque inſtrictumque
reducis ? P. 16.
C'est ici une maniere de lire de la
façon de l'Editeur . Voici fon apoſtille fur
ce vers. Hic verfus in Mff. corruptiſſi
mus varie legitur. Ita nos tribus literis
immutatis emendavimus.
Ce
FEVRIER 1724- 253
Ce vers eft effectivement défiguré dans
les Mff. trois lettres le gâtent auffi dans
vôtre Edition. Puifque l'Editeur abandonnoit
Scaliger , & dédaignoit la leçon
de Pafferat pour avoir un bon guide , il
n'avoit qu'à fuivre Voffius plutôt que de
s'égarer. Je vais copier la remarque de
Voffius fur ce vers .
Cum in veteri noftro libro ita fcriptum
invenerimus,
Quin tu animo affirmas atque instincteque
reducis ?
Facile fuit veram lectionem eruere. Sie
nempe fcripferat Catulus.
Quin tu animum offirmas , atque iftine to
reducis,
Reducis pro reducas ut folet : fed & cum
prima in hoc verbo producitur , & hoc
quoque fit ex more veterum fic fupra.
Nunc jam illa non vult , tu quoque ipfe te
reduc
Cette leçon de Voffius eft à mon gré
très- Catulienne. Pourquoi ne pas te
raffermir l'efprit , & ramener ton coeur
de cet égarement .
La correction inftri &tum , qui eft tirée
aux cheveux , comme on dit, ne s'accorde
pas
fi bien avec reducis. Tant il eft vrai
en
254 MERCURE . DE FRANCE.
en cette matiere , qu'il ne fuffit pas de
ne faire qu'un petit changement , ( quoique
le principe en foitbon , ) qu'il faut
encore que cela faffe un fens naturel &
beau en même temps. Le Correcteur fe
flatte d'avoir admirablement bien rencontré.
Ita nos tribus literis immutatis
emendavimus , comme fi dans un vers
extrêmement corrompu un changement
pour être fort leger , en étoit plus jufte,
Sed tu cum Tappone omnia monftrafacis . P. 86,
Voilà une correction de Scaliger.
Caupone.
L'ancienne leçon meritoit bien d'être
cottée en marge pour ne rien dire de
plus. Muret la rend très- claire . Même
elle renferme plus de raillerie , je veux
dire , le reproche de jafer avec un Cabaretier
, au lieu que Tappone étant un nom
propre ne fignifie rien en lui -même , &
n'eft bon qu'autant qu'il eft sûr qu'il faut
hire ainfi , & cela n'eft pas conftant. Il y
a Caupone dans l'édition de Coline , déja
citée , & dans celle de Gryphe en 1537.
Pafferat & Grævius ont auffi reçû Canpone.
Sint aliquot exempla pro multis.
Je laiffe- là pareillement les endroits
moins difficiles qui font fans nombre , où
l'EdiFEVRIER
1724
255
1'Editeur n'a pas raporté les variantes . Il
cut été très- utile de mettre les plus vraifemblables
par tout où il étoit befoin.
Neanmoins il ne faut pas lui imputer de
ne l'avoir pas fait , puifqu'il ne vouloit
pas en embraffer tant ; mais c'eft negligence
dans les paffages marquez ; ce n'eft
pourtant qu'une partie de ce qui m'a
paru important , & qui comme effentiel
devoit abfolument entrer dans l'execu-
⚫tion du deffein qu'il s'étoit propofé ,
quelque borné qu'il fut , ou plutôt petit
& informe tout-à- fait,
Au refte , fi j'ai furpris vôtre Editeur
dans quelques fautes , penfez comment
il feroit relevé par un habile homme qui
s'en donneroit la peine , & de combien
d'erreurs fourmillent Tibulle & Properce
dans votre édition.
Pour achever , Monfieur , de vous
dire mon avis , il feroit à ſouhaiter que
vous euffiez donné un bon Index à ces
trois Auteurs. Un Texte in 4° fans Table
, fans Notes , Commentaires , &c.
n'eft pas de grand ufage dans un Cabinet,
à quoi vous l'avez, ce femble, deftiné. Je
ne parle pas d'un Texte qui feroit rempli
de corrections nouvelles ou éclairci
par de belles reftitutions , le vôtre qui
n'eft pas de cette efpece , devoit du moins
avoir le merite d'une Table bien faite.
D Vôtre
256 MERCURE DE FRANCE .
Vôtre Editeur même étoit capable de ce
travail . Vous en profiterez , fi vous le ju
gez à propos , pour les autres Auteurs
que vous nous promettez . Je fuis , &c.
Maak .
Confeils d'un Pere à fon Fils en entrant
dans le monde;
SONNET en Bouts- rimez.
On Fils , écoute- moi ; fi tu veux être
Mon
Evite de l'amour le dangereux
Sage ,
Micmac ,
C'est unjeu plus picquant que celui du Trictrac
?
La liberté vaut mieux que la plus belle Cage,
Méprife du flateur , le féduifant Lang Age ,
C'est un efcroc qui veut vuider le fonds du
Sac
N'en fais pas plus de cas que d'un vieil Almanach
,
Si la Cour te déplaît , reviens dans ton Village,
Ne t'en orgeüillis point d'un pompeux attir-
Ail
Que
FEVRIER 1724.
257
Que le luxe à tes yeux foit moins qu'un
Eventail ,
A tous les vains difcours ferme à jamais l'o-
Profite des leçons que te fait la
Evite les excès du jeu , de la
reille.
Fourmi,
Bouteille
*
Sois fincere & difcret , fois genereux Ami.
XX:XXXXXXXXXXXXX
REPONSE de M. N.... à la Lettre de
M. de Voltaire , écrite à M. le Baron
de B. & inférée dans le Mercure du
mois de Decembre 1723 .
E ne fuis pas furpris , Monfieur , que
dans votre Lettre vous employez les
expreffions les plus emphatiques , pour
marquer le danger extrême où vous avez
été durant vôtre maladie ; apparemment
vous n'êtiez encore que convalefcent
lorfque vous l'avez écrite. Mais que vous
ayez voulu vous mêler de la Médecine
& parler de cet Art comme fi vous le
profeffiez , j'avoue que cela me furprend ;
& s'il n'y avoit que les Medecins qui luf
fent vôtre Lettre , je ne m'embarafferois
pas d'y répondre. Mais comme la plus
Dij grande
2:58 MERCURE DE FRANCE.
grande partie des hommes ne fe laiffe
conduire que par l'opinion , qu'ils ne jugent
des chofes que par les apparences ,
& qu'ils fe forment aifément des préju
gez faux dont il eft difficile de les defabufer
, ces réflexions m'ont donné occafion
de faire quelques remarques fur vôtre
Lettre , & d'en faire part au public
pour prévenir les mauvaiſes impreffions ,
qui font bien plus à craindre , lorfqu'el
les font affaifonnées de la Poëfie,
>
Vous regardez la methode qu'on a fuivi
dans votre traitement , comme nouvelle
& extraordinaire ; mais vous vous
trompés, & puifque vous prétendez parler
en Medecin , vous devriez premierement
lire les Auteurs de Medecine , & connoî
tre la pratique de nos plus celebres Mede
cins de Paris. Que diroit-on d'un Jardinier
qui voudroit parler d'Aftronomie ? mais
revenons à notre fujet : Sydenham retranche
les Cordiaux , & ne fonge qu'à
temperer le fang lorfqu'il eft trop agité,
ou à le ranimer lorfqu'il n'a pas affez de
mouvement, Boerhaave traite la petite
verole comme une vraie maladie inflam.
matoiré , c'est -à-dire , avec des délayans ,
des rafraîchiſſans , &c. J'ai connu des
Medecins fameux , qui après les faignées
neceffaires n'ordonnoient que de l'eau ,
& des temperans. Mais voici en quoi cette
metho:
FEVRIER 1724 259
methode eft extraordinaire , c'eft en ce
qu'on vous a donné huit fois l'émetiques
vous avez affurément tout fujet de dire
en cet endroit :
Que fouvent l'un perit , ou l'autre s'eft fauvé,
Et par où l'un perit un autre eft confervé.
En effet , Monfieur , il eft certain que
P'émerique , au lieu de réüffir dans les petites
veroles , où la fiévre eft violente ; &
accompagnée de fâcheux fymptômes , ne
produit que de très mauvais effets , parce
qu'ordinairement l'eftomach eft tendu &
gonflé de fang , qui en irritant le tiffu
nerveux & délicat de ce vifcere, produit
des naufées , & des vomiſſemens : dans
ce cas- là il faut éviter l'emetique comme
un vrai poiſon . Et je fuis perfuadé que
fi
pas bû autant de Limonade
que vous avez fait , vous n'en feriez jamais
revenu. Cette liqueur a détruit la
force de l'émetique comme tous les autres
acides. Dans quel état n'auriez- vous
pas été réduit , fi plein de fanté vous
euffiez pris huit fois l'émetique ? Vous
aviez pourtant bien plus à craindre dans
l'état où vous étiez pour les raifons que ,
je viens d'alleguer. Je croirois même
fi vous en êtes revenu , c'eft un
par
miracle , qu'Apollon , comme Dieu de la
vous n'aviez
que
D iij Poë
260 MERCURE DE FRANCE:
Poëfie , de même que de la Medecine ,
voulu faire en vôtre faveur.
Direz-vous après cela d'un ton ferme :
Toute autre route me conduifoit à une mort
infaillible , & jefuis perfuadé que la plûpart
de ceux qui font morts de cette redontable
maladie , vivroient encore , s'ils
avoient été traitez comme moi . Et ne
que
pourroit- on pas fe fervir pour répondre
à cette propofition d'un autre endroit de .
vôtre Lettre où vous vous plaignez des
raisonnemens faux & funeftes qu'on fait ?
Voici vos propres termes : Cet homme ,
dit- on , a gueri par une telle voye , j'ai la
même maladie lui , donc il faut que
je prenne le même remede. N'auroit - on
pas fujet de dire , combien de gens mourroient
fi on fuivoit cette methode ? vous
vous recriez , Monfieur , contre les préjugez
, & vous ne cherchez qu'à les introduire
; vous voulez qu'on renonce à
fes préjugez pour embrafler les vôtres .
Ce n'est pas tout , Monfieur , je remarque
que vous décidez de la nature de
de la petite verole avec plus de confiance
que le plus habile Medecin La petite
verole , dites- vous , par elle - même , dépouillée
de toute circonstance étrangere ,
n'est qu'une dépuration du fang, favorable
à la nature , qui en nettoyant le
scorps de ce qu'il a d'impur lui prepare
une
FEVRIER 1724 261
ne fanté vigoureufe . En verité , à quoi
penfiez- vous dans cet endroit ? Il y a
plufieurs efpeces de petite verole indépendamment
de toute circonstance étrangere.
Il y en a de diftinctes , & de con
fuentes il Y en a de plus violentes les
unes que les autres. Comment prouverez-
vous qu'il faut la regarder comme
une dépuration du fang ? Si cela étoit
il faudroit que ceux qui ne l'ont jamais ,
jouiffent d'une fanté moins vigoureufe
que les autres ; que les anciens fuffent
plus valetudinaires que nous. Elle n'étoit
point connue chez les Grecs , les
Arabes font les premiers qui nous en ont
parlé ; nous l'avons portée en Amerique,
& il y a beaucoup de perfonnes qui ne
l'ont jamais. On a beau l'avoir , elle revient
fouvent. Pourquoi donc l'appeller
une dépuration du fang ? Le mot de levain
ou venin eft encore équivoque , le
vulgaire le prend pour une fubftance particuliere
, & les gens qui raiſonnent
pour une certaine difpofition des liqueurs
de nôtre corps.
Si vous connoiffiez les effets des Cor
diaux dans les petites veroles les plus
benignes , vous n'auriez jamais dit : Qu'une
telle petite verole foit traitée ou non
avec des cordiaux ..... on en guerit aifement.
Combien de malade ne voit-on pas
Diiij
à
262 MERCURE DE FRANCE.
à qui les cordiaux font funeftes ? Chargez
de particules fulphureufes ou ignées ,
volatiles , & extrêmement élastiques , ils
augmentent le mouvement du fang , ils
le rarefient le fang pouffé avec une
trop grande rapidité fe porte dans les
endroits qui lui réfiftent le moins, comme
à la tête , aux vifceres du ventre , & de
la poitrine , à caufe que les vaiffeaux de
ces parties font plus courts , plus amples
, plus droits & moins comprimez .
De là viennent tous ces fymptômes mortels
; de là vient que l'émetique eft fi
fouvent funefte.
Vous dites que lorsque le volume du
fang augmenté dans les vaiffeaux eft fur
le point de les rompre , &c. il faut recou
rir à la faignée : rien de plus jufte que
cela ; non pas pour dépurer le fang , mais
pour détendre les vaiffeaux , rendre le jeu
des refforts plus fouple , &c. Mais voici
un endroit qui merite réflexion : enfuite,
dites- vous , les Medecines par les grandes
évacuations emporteront la fource du mal ,
&c. Je remarque en premier lieu que
vous confondez l'effet avec la caufe ; vous
croyez que le pus dont les grains de la
petite verole font remplis , eft la cauſe
de cette maladie ; point du tout , ce n'en
eft que l'effet. Les liqueurs pouffées avec
de violence , entrent fans être fuffifamtrop
FEVRIER 1724. 263
Tamment broyées , ni divifées dans les
conduits excretoires de la peau , &c. s'échapent
par les extrêmitez de ces conduits
, & féjournant fous la furpeau , elle
fe changent en pus . En fecond lieu , quoique
je fois perfuadé que tout ce qui eft
capable d'ouvrir doucement fans aucune
irritation les conduits excretoires des inteftins
, eft d'un grand fecours dans cette
maladie , je fuis pourtant afluré que les
grandes évacuations font pernicieuſes..
On peut diminuer avec fuccès en partie
les liqueurs fuperfluës qui refluent dans
le fang ; on peut diminuer un peu la
quantité des parties volatiles , & extrê
mement élastiques qui caufent fouvent la
rarefaction du fang. Mais il faut éviter
les grandes évacuations ; il faut bannir
comme funefte tout ce qui peut les procurer.
Tout ce qu'on peut permettre ,
c'eſt des purgatifs très- legers & doux
qui déterminent les humeurs vers les
inteftins fans les irriter. Dans les gran
des évacuations on a fujet d'apprehender,,
& cela n'arrive que trop fouvent , que
les humeurs qui doivent naturellement
s'échaper par la peau , ne foient forcées
de fe précipiter dans les inteftins , fur--
tout au commencement , parce qu'alors
elles ne font pas bien déterminées vers
la peau Si cela arrive , les intèſtins s'en--
Dw
.
gor264
MERCURE DE FRANCE:
gorgent , & s'enflamment avec les at
tres vifceres du ventre , & l'on fçait que
ces fymptômes , ou plutôt cette nouvelle
maladie , eft plus à craindre que la petite
verole elle-même.
Ce font là , Monfieur , les remarques
que la lecture de vôtre Lettre m'a donné
occafion de faire ; je ne m'y fuis propo
fé que le bien du public , dont la confervation
fera toûjours chere aux honnêtes
gens ; vous en devez être d'autant plus
perfuadé que je n'ai pas l'honneur d'être
connu de vous , ni de vôtre Medecin ,
qui cette Lettre s'adreffe , à proprement
parler ; c'eſt à lui à en faire l'ufage qu'il
voudra. Comme il n'eft rien de plus
facile , ni de plus dangereux que d'introduire
des préjugez dans la Medecine , je
me fuis crû obligé de faire voir qu'en
loüant une methode dangereufe , & trop
commune par malheur, vous tâchez d'établir
un préjugé funefte parmi ceux qui
pas Medecins. Ravi d'ailleurs de
ce que vous vous portez bien . Je fuis, &c.
ne font
TT
Le
FEVRIER 1724. 265
vence , a
Le Sonnet que nous donnâmes dans le
Mercure du mois paffé ( page 175. )
fous le nom d'une jeune Dame de Proattiré
la requête fuivante que
les bouts-rimez adreffent à cette Dame
pour lui demander grace . On efpere
qu'elle voudra bien fe rendre aux raifons
qu'ils alleguent en leur faveur.
·
Requête des Bouts rimez à la Dame
de Provence .
L
Es Bouts - rimez viennent à vos genoux
Crier mercy , très -gente Provençale ,
Et par leurs pleurs fléchir l'afpre courroux
Qui vous dicta fentence déloyale
Dont leur advient deftruction totale.
Par Sarrazin jà confpuez , honnis ,
2
Et depuis ce , de tous bons lieux bannis ,
N'avoient trouvé d'abri que chez Mercure ;
Là vivotoient , chetive nourriture
Leur fuffifoit , & leur obfcurité ,
Contre envieux faifoit leur feureté
Si qu'un chacun refpectoit leur miferes
Quel franc pendard plein de perverfité ,
D vj
A
266 MERCURE DE FRANCE.
A fceu contre eux , Dame très - débonnaire
Par mal engin armer vôtre colere ?
2 Pour quel méfait pourriez -vous les punir ,
Lorfqu'en haut rang fouffrez fe maintenir ;
Tas de grimauds rimant fans privilege ,
Qui chaque jour d'une main facrilege ,,
Vont dégafter tout le facré vallon ,
Et polluer le Temple d'Apollon.
3
Trop, mieux vaudroit verfer de vôtre bile ,
Les flots amers fur ces vils jargonneurs ,
De tous efprits cauteleux fuborneurs ,
Qui du venin que leur plume diftile
Infecteront la cour comme la Ville..
Si n'arrêtez leurs complots odieux
Avifez donc.combien plus glorieux .
Sera pour vous , d'attaquer tels Corfaires ,
Que d'opprimer fans fruit de pauvres Haires ,
2.
Qui n'ont defir , finon , de vivre en paix.
Partant daignez revoquer pour jamais
L'Arreft . fatal qui les livre au fupplice ,
Et ce faifant , ferez bonne juſtice.
POM
FEVRIER 17240 2671
XX:XXXXXXXXXXX
**
POMPE Funebre , & Inhumation:
de Monfieur le Duc d'Orleans.
Lvice folemmelpour le repos de l'ame
E Vendredy 4 dè ce mois , le Ser
de S. A. R. Philippe , Duc d'Orleans ,
Petit- Fils de France , fut celebré dans
1'Eglife de l'Abbaye Royale de S. Denis.
Son corps qui y étoit en dépoft depuis le :
15. du mois de Decembre dernier , étoit
fous un magnifique Catafalque , au milieu
d'une Chapelle ardente . Nous allons
donner une deſcription détaillée des décorations
de cette Pompe funebre.
M. l'Evêque de Nantes , nommé à
l'Archevêché de Rouen , & Premier
Aumônier de fon Alteffe Royale , qui
la veille avoit officié pontificalement aux
Vigiles , celebra la Meffe , étant affifté:
de l'Evêque de Verdun , & de l'Evêque
de S. Papoul , noínmé à l'Evêché de
Mende.
M. le Duc d'Orleans , M. le Comte
de Clermont , & M. le Prince de Conti ,
qui étoient les Princes du deuil , allerent
à l'Offrande avec les ceremonies .
accoutumées:
Après l'Offertoire , M. Poncet de la
Rivie
9
268 MERCURE DE FRANCE.
Riviere , Evêque d'Angers ,
prononça
Oraifon funebre avec beaucoup d'éloquence.
Il prit pour texte le verfet 2 2 .
du chap. 30. du livre de Job : Elevaſti
me, & quafi fuper ventum ponens elififti
me valide.
Lorfque la Meffe fut finie , le Prélat
officiant , & les Evêques de Verdun ,
de Mende , de Rieux & de Châlons-fur-
Saone , firent autour du Corps les encenfemens
, après lefquels les Gardes du
Corps de feu Monfieur le Duc d'Orleans,
transporterent fon corps dans le caveau
des Princes de la Mailon Royale , où il
fut inhumé avec les ceremonies ordinaires.
Plufieurs Archevêques & Evêques
affifterent à cette ceremonie , ainfi que le
Parlement , la Chambre des Comptes , la
Cour des Aydes , la Cour des Monnoyes,
' Univerfité , le Châtelet , le Corps de
Ville & l'Election , qui avoient été invitez
de la part du Roy , en la maniere
accoutumée.
Les décorations de cette Pompe fune
bre commençoient à la Porte des Tourelles
, qui eft celle du Veſtibule de l'Eglife
de Saint Denis. Elle étoit tenduë
de deuil , & de deux lez de Velours noir,
chargez de plufieurs Armes en petits de
Monfieur le Duc d'Orleans , & de trois
FEVRIER 1724″- 239
en grand , une en frontifpice , & les deur
autres à la droite & à la gauche de cel-
Je-là.
Le Portail de l'Eglife étoit tendu de
deüil de même , avec deux lez de Velours
, chargez de pareilles Armes.
Au-deffus de la Porte du milieu étoit
placée une grande Arme , & au-deffus
des deux Portes laterales deux Chiffres
compofez des lettres initiales de fon Alteffe
Royale , & renfermez dans de
grands Cartouches.
La Nef étoit tendue de deüil , depuis
les Galleries , qui regnent tout autour de
l'Eglife , jufques au rez -de -chauffée .
Sur cette tenture regnoit tout autour
de la Nef un lez de Velours noir , qui
croifant le milieu des Arcades portoit de
grandes Armes & les Chiffres de Monfieur
le Duc d'Orleans , & fur les Pilliers
entre les Armes & les Chiffres , des
Piramides de lumieres en forme de gi
randoles à plufieurs bougies.
La face de l'entrée du Choeur étoit
tenduë de deüil jufques aux Galleries ,
comme le reste de la Nef ; cette tenture
étoit rehauflée , par le bas , de deux lez
de Velours noir chargez d'Armes.
La porte du Cheur étoit deffinée par
un Chambranle , dont les arriere - corps
reprefentoient des Squelettes en buſte
quí
270 MERCURE DE FRANCE
qui fe terminoient en gaines.
Ces figures étoient feintes en Bronze
doré , & portoient un grand Cartouche ,
orné defeftons & de palmnes qui environnoient
les Armes de fon Alteffe Royale.
Le fond de ce Cartouche étoit une
grande Draperie d'Hermine qui fervoit
de vêtement aux Squelettes , & fe terminoit
en pavilion au-deffus de la Cou
ronne du Cartouche.
Aux deux côtez de la porte du Choeur,
entre les deux lez de Velours pendoient
deux grands Tableaux , avec de riches
bordures en or , qui renfermoient deux
Chiffres , ornez de feftons & d'attributs ›
de Mort.
Deux Anges de Bronze doré foute--
noient ces Tableaux .
La décoration du Choeur étoit élevée ;
comme celle de la Nef, jufqués aux Galleries
, & reprefentoit un ordre d'Ar
chitecture , compofé d'une Corniche ,
dont la frife étoit formée par un lez de
Velours noir , femé de Larmes d'argent
& de Lis d'or Les Piliers qui regnent
autour du Choeur , au nombre de dixneuf,
étoient couverts de Pilaftres qui
formoient de grands enfoncemens en façon
d'Alcoves , du ' haut defquelles tomboient
deux grands Rideaux feints en
Marbre noir ,, enrichis d'ornemens de
Bronze
FEVRIER ^ 1724. 277%
Bronze doré & de Crépines d'or , dou
blez d'Hermine .
Ces Rideaux étoient retrouffez à droi
te & à gauche , & attachez à deux Palmiers
d'argent , fervant d'arriere - corps
aux Pilaftres ; l'endroit où ils étoient attachez
formoient de gros nauds , qui fe
terminoient par de grandes chûtes.
Au milieu de la Corniche de ces Alcoves
étoient placez deux grands Cartouches
, qui renfermoient les Armes de
S. A. R. foutenues par deux Renom
mées , l'une en haut , & l'autre en bas..
! Ces Alcoves étoient fermées par des
Tympans en façon de Baluftrades , ornées
de Trophées. Du milieu de ces Tympans
s'élevoit un Pied d'Eftal , furmonté d'un
Vaſe , portant une Girandole ; le Pied
d'Eftal étoit orné de . Têtes de Mort en
relief & de Cyprez , qui alloient former
des Feftons le long des Tympans.
Chacune des Têtes de Mort en relief
portoit auffi une Girandole à plufieurs
branches qui foutenoient autant de bougies.
Tous ces Tympans étoient feints de
Marbre. Les Trophées de Bronze doré ,
& les Moulures de Bronze : ordinaire ..
Dans les Alcoves qui regnoient audeffus
des grilles laterales du Choeur ,
on avoit pratiqué des Amphiteatres pour:
placer la Maifon de S. A. R..
Tous
171 MERCURE DE FRANCE.
Tous les Pilaftres étoient feints de Mar
bre veiné de gris.
Les Chapiteaux étoient compofez de
Tête de Mort aîlées de Bronze doré , &
coeffées de leurs aîles ; elles formoient
des Agraffes , & portoient une Girandole
à plufieurs branches d'argent , & des Torches
entre- laffées qui faifoient les volu
tes des Chapiteaux , & formoient un Cartouche
.
Autour des Têtes de Mort paffoit un
Tuban qui renouoit ces Torches , ou
étoient attachée une Croix de l'Ordre du
Saint-Efprit , & fur d'autres la Toifon
d'Or.
Sur les Pilaftres on voyoit de grands
Cartouches de Bronze , ornez de Trophées
& de branches de lauriers , qui
embraffoient les Chiffres de S. A. R. Au
deffous de ces Cartouches fe prefentoient
des gaines en forme d'efcabellon , por
tant des girandoles ; ces gaines étoient
de Marbre d'Egypte , & ornées de Têtes
de Mort de Bronze & de feftons . La baſe
de la gaine portoit auffi une girandole .
C Les Pilaftres des quatre angles du
Choeur étoient ornez de Cormiers , & les
Cormiers de chûtes en fefton de Cyprès ,
où étoient entremêlez des attributs de
mort de differentes efpeces.
Cette décoration generale du Choeur
Le
FEVRIER 1724. 273
fe terminoit en bas par une Cimaiſe qui
regnoit au- deffus des Stales tout à l'entour
, laquelle étoit profilée d'un cordon
de lumiere.
A cette Cimaife étoit attaché un lez
de Velours femé de Medailles des Chif
fres de S. A R. & de feftons d'Her
mine.
La Balustrade du Jubé étoit feinte de
Marbre & de Bronze , & portoit fur le
milieu un grand cartouche qui renfermoit
un Chiffre de S. A. R.
L'Autel étoit orné dans le même goût
que le tour du Choeur : Il étoit furmonté
d'un Dais richement paré avec des ri
deaux noirs femez de fleurs de lys d'or &
de larmes d'argent , & bordez d'une crepine
d'argent , & retrouffez par feftons.
Les pentes du Dais étoient en broderie
d'argent.
Les queues des rideaux noirs étoient
rehauffées d'une grande Croix de moire
d'argent , cantonnée de quatre Armes de
Son Alteffe Royale.
Les quatre coins du Dais étoient cou
ronnez d'autant de bouquets de plumes
blanches & noires .
La queue du Dais fe terminoit par deux
Pilaftres de Marbre noir. Le corps étoit
de marbre blanc, avec des chûtes de Tro
phées.
Aux
# 74 MERCURE DE FRANCE.
Aux deux côtez de l'Autel pendoient
deux grands cartouches dont chacun renfermoit
un chiffre de S. A. R. Ces cartouches
étoient attachés par des feftons , à
des têtes de mort ailées , au deffous defquelles
paroilloient des efcabellons de
bronze portant des Girandoles.
L'Autel & le Contre - retable de l'Au
tel étoit à découvert : l'Autel & le devantd'Autel
de même.
La fufpenfion étoit couverte d'un Pa
villon fomptueux en broderie de fleur de
lys d'or , bordé auffi de crepines d'or.
Sur les deux côtez de la corniche de
l'Autel tomboient deux grandes pantes
de velours noir , ornées des armes de
S. A. R. en broderie d'or , garnies d'une
crepine d'argent , fous des rideaux de damas
noir , parez de grandes armes brodées
& garnies de même.
La Corniche étoit profilée de Herſes
d'argent portant plufieurs lumieres. Ces
Herfes étoient féparées , fur les angles ,
par des branches de lys , portant plufieurs
lumieres..
Les fix chandeliers de la Baluftrade du
Sanctuaire foutenoient autant de Girandoles
, lefquelles à leur tour en foutenoient
plufieurs autres , avec un gros cierge
qui dominoit fur le milieu..
Il y avoit 18. cierges fur l'Autel , &
2·5%
FEVRIER 1724. $75.
5. autour de la reprefentation de Louis
XIV ; elle étoit ornée des armes du Roi
en broderie d'or & d'argent.
Catafalque on Maufolée.
Toutes les décorations du Choeur dont
on vient de faire le détail , environnoient
au loin l'objet le plus remarquable de
ce fpectable lugubre ; c'est- à -dire , le Ca
tafalque ou Mauſolée .
Il étoit dreffé au milieu du Choeur
d'où il s'élevoit en figure piramidable ,
formant une eftrade en quarré long , feint
de differens marbres , avec les moulures
de bronze.
Cette Eftrade avoit 13. pieds de large
fur 18. pieds de long , & fe terminoit aux
quatre angles par des pieds d'eftaux , en
façon de confoles , & à pans.
Sa face anterieure & pofterieure étoit
terminée par deux degrez de marbre , de
trois marches chacun , fur lefquels on
avoit rangé quantité de chandeliers d'ar
gent qui portoient de grands cierges ,
Les deux grandes faces laterales , dé
crivoient un grand panneau ceintré , or◄
né d'un timpan , & de branches de pal
mes , d'où fortoient plufieurs autres bran
ches chargées de bougies ; ce timpan fervoit
de couronnement,
Au milieu de l'Eftrade s'élevoit un Socle
# 76 MERCURE DE FRANCE.
cle dont le corps étoit de marbre blanc &
vert d'Egypte , & les panneaux ornez do
Trophées de bronze.
Au deffus du Socle s'élevoit un tombeau
de marbre , décoré de cartouches fur
toutes les faces , dans lefquels on voioit
les Armes & les chiffres de fon Alteffe
Royale , furmontez d'une Couronne.
Le tombeau étoit élevé fur des confoles
, & fur un vafe antique feint de bronze
, lequel paroiffoit au -deffous. Ces confoles
, qui foutenoient le Tombeau , portant
fur le Socle , d'où elles s'échappoient
en partie fur l'Eftrade , & alloient former
une confole dont l'extremité fe feparoit
en deux volutes, d'où partoient deux branches
doubles , chargées de bougies . Le refte
de cette confole étoit décorée de têtes de
Lyon , de palmes , & autres ornemens
feints de bronze.
Sur les quatre pieds d'eftaux des an
gles de l'Eftrade on voioit des Trophées
de neuf à dix pieds de hauteur , lefquels .
reprefentoient de grands faiffeaux de pi
ques , autour defquels étoient attachez
plufieurs Drapeaux , Etendarts , Boucliers
& autres Trophées.
Sur les pieds d'eftaux , au bas de ces
Trophées on voioit des Cuiralles .
Les Faiffeaux étoient terminez par treiwe
branches qui fervoient de chandelier
FEVRIER 1724. 277
autant de bougies , & formoient des Girandoles
qui fembloient naître du milieu
de ces Faiffeaux,
Au deffus du Tombeau dominoit une
repreſentation de S. A. R. couverte d'un
pocle très- riche , de velours noir , orné
d'une Croix de moire d'argent , cantonnée
des armes de S. A. R. en broderie
d'or & d'argent ; au-deffus de ce poële,. &
aux pieds de la repreſentation , paroiffoit
le manteau à la Royale , & à la tête on
voioit fur un carreau de velours noir , la
Couronne & les autres marques d'honneur
de S. A. R. enveloppées d'un
crefpe,
Le Catafalque étoit furmonté d'un magnifique
Pavillon , de figure octogone ;
fes huits angles étoient couronnez de huit
pommes dont chacune fervoit de vafe à
un bouquet de plumes , noires & blanches
, du milieu defquelles partoit une aigrette,
Le Pavillon étoit décoré de riches
pentes de velours noir , bordez d'une broderie
qui formoit des feftons fur chaque
pente.
Dans le milieu , & aux deux côtez de
chaque pente , s'offroient les armes & les
chiffres de S. A. R. fçavoir les armes
dans des cartouches & les chiffres dans dès
médailles ; ces armes & ces chiffres étoient
renfermés dans des feftons d'hermine qui
les feparoient.
Les
178 MERCURE DE FRANCE.
Les pentes étoient embraffées par de
gros cordons qui tomboient de la voute .
en formant des feftons , & prêtoient
pour ainsi dire, des aîles à ce magnifique
Pavillon , lefquelles fembloient le fuf
pendre en l'air
Toute cette Pompe funebre a été ordonnée
par Mrs les Ducs de Trefmes &
de Gefvres , Premiers Gentilhommes de
la Chambre du Roy.
DESCRIPTION du magnifique Cata
falque qui a été élevé par ordre de
S. M. 1. dans l'Eglife des Auguftins
Déchauffez , à Vienne , le jour du Service
de M. le Duc d'Orleans.
To
Out le Catafalque étoit fait en forme
d'un de ces Buchers anciens
fur lefquels les Romains avoient coutu
me de brûler leurs Empereurs , il avoit
foixante pieds de haut , & étoit compolé
de trois Ordres,
Sur le premier éclairé d'un nombre
infini de bougies , étoient les Armes d'Orleans
, foutenues de quatre entablemens ,
& d'autant de Trophées de paix , élevez
en forme de piramides , & chargez de
Fleurs- de -Lys , d'emblêmes du Caducé ,
& d'autres attributs de la paix , & du bon
.j. gouver
FEVRIER 1724.
279
gouvernement , & au lieu de prifonniers
on y voyoit les calamitez publiques enchaînées.
1. La fureur des guerres étrangeres ,
fur laquelle étoit affis un Génie , qui
tenoit en main une Couronne d'Olivier.
II. Le fleau des guerres civiles , la tête
couverte de ferpens , ayant fon poignard
brifé, & au-deffus un Genie qui montroit
la Couronne Civique.
III. La difficulté du commerce , furmontée
en mante de deüil , tenant un Ca
ducée , & une Ancre de Vaiffeau rompus
; un Genie portoit le Cafque de Mi
nerve , emblême de la Paix & de la
Guerre .
IV. La calamité des peuples voifins
éloignée , ayant fon voile déchiré par la
Fortune , & fes flambeaux éteints contre
une de ces Pierres qui ſervoient à marquer
les confins des terres. Sur elle étoit
affis un Génie qui tenoit le Chapeau de
Mercure pour marquer la liberté & l'in- -
duftrie du Commerce .
Les Piramides étoient terminées par
des Fleurs-de- Lys , à la gloire defquelles
furent dirigées toutes les actions de
M. le Duc d'Orleans.
Le fecond ordre étoit orné de quatre
Statues , dont les Piedeſtaux étoient char-
E
gez
280 MERCURE DE FRANCE.
gez d'Infcriptions , tirées des Medailles
antiques , qui toutes avoient raport à la
Concorde , mere de la Paix , & de tous
les biens .
"
I. La Concorde de la Maiſon Royale ,
telle qu'elle eft reprefentée fur la Medaille
de Fauftine . Elle tenoit de la main
droité une Fleur-de-Lys , & s'appuyoit
de l'autre fur une Corne d'abondance ,
pour fignifier que les confeils de M. le
Duc d'Orleans faifoient efperer la durée
de la tranquillité qu'il avoit établie en
France .
II . La Concorde du peuple. Pour fi
gurer l'Ecclefiaftique & la Civile , elle
tenoit de la droite un Calice , & de l'autre
une Corne d'abondance .
III. Là Concorde des Armées , avec
fes attributs ordinaires.
IV. La Concorde des Confederez
ayant les mains jointes comme dans les
Medailles de Saloninus, Chacune de ces
Concordes avoit pour ornement de tête
fur
une Couronné de Laurier , ainfi que
les Medailles Confulaires , & fuivant
cette expreffion d'Ovide,
Nexa comas.
Longas Concórdia Lauro ,
Sur les quatre côtez on lifoit les Infcriptions
fuivantes,
1.
FEVRIER 1724 2 $1
I. INSCRIPTION.
PHILIPPO
AURELIANENSIUM DUCI
REGENTI ,
R. Ludovici XIII . & Annæ Auſtricæ ,
Atque Francia Nepoti.
p'oft R. Ludovicum XIV. Ludovici XV.
. Chriftianiffimi Regis Tutori ,
Galliam Regis vice non folum jure fanguinis,
Sed etiam poft Regis legitimam ætatem ,
Meritorum delectu moderanti.
Heroi ,
Quum Bellica tum civili Prudentia ,
Doctrina etiam artiumque Patrocinio ,
Æqualiter illuftri.
Juftitiæ ac Pacis cultori ,
De Patria & tranquilla Europa meritiffimo.
FI. INSCRIPTION.
Supremam Lud. XIV. Pacis Gloriam ,
Ita adfervit ,
Ut ab ejus non minus funere ,
E ij
Quam
282 MERCURE DE FRANCE.
Quam à fuo removeret .
Parentantes fanguine
Martis Buftiarios Gladiatores.
Utque Galliæ Rectorum ante ſe laudes ,
Novo exemplo fuperaverit .
Dum CCC, Annor. diffidia ,
Chriftianum Orbem Bellis involventia,
Foedere ftuduit placare ,
Et ab ineunte ætate miles ,
Gloriam in fola falute publ. quærenda
t
Victoriam ipfam docuit vincere.
III. INSCRIPTION.
Taceant hic præconia ,
Loquantur temporum nuncia & pofteritas ,
Gratiæ fimultatifve fufpicione liberæ ,
Sint fidei intemeratæ
Ac Providentiæ fupra Calumniam pofitæ ,
Teftes ,
Feliciora novi Regni tempora pace firmata ,
Oppreffa omnis perniciofa factio ;
Liberatus ære alieno fifcus ,
Difficillimis temporibus bene gefta Refp .
Imme non expofitum fubito periculo ,
Sed
FEVRIER 1724 283
Sed fractum laboribus ætatis robur ,
Victima inftar pro patria fe devovens.
IV. INSCRIPTION.
Hunc enim felicitatis cuftodem ,
Inter ipfa de fublevando populo confilia ,
Evocavit mors è ftatione ,
Digna Magiftratu quam gerebat ,
Vixit anno XLIX. menſ. IV.
Superftes in tantæ fpei prole atque cognatis ,
Necnon in vigiliarum manfu ro fructu ,
Quem repente reliquit a . s . MDCCXXIII . D.
11. Dec.
Plaudite vos , qui ifta perpenditis ,
Actæ feliciter fcena brevi fed præclaræ ,
Et præcibus adjuvate ingentem animum
Tot populis utilem ,
Cui ut in vita nihil fuit improvifum ,
Ita nec mors præceps fuiffe cenfenda eſt.
cogitate ,
Inter peregrini orbis incommoda & inania
peritura ,
Veræ Patriæ immutabilem æternitatem .
Le troifiéme Ordre étoit chargé de
quatre devifes. 1
E iij I.
284 MERCURE DE FRANCE.
I. Une pluye bienfaifante tombant fur
trois Lys , avec ces mots : Dum premit
erigit , & plus bas ; Curata Refp . oppor
tunis remediis ."
II. Une pluye qui ceffe par l'éloigne
ment des nuages , & la tige des Lys qui
fe releve : Dum recreat ceßat , & au- deffous
: Inter curas de Rep. obiit. "
III . Un Arc- en - Ciel vainqueur des
nuages , qui difparoît lorfqu'ils font diffipez
: Tollendo , tollitur , & plus bas
Quibuspatria mala diffipavit, curis con
fumtus.
IV . Un autre Arc- en- Ciel qui préfa❤
ge & laifle la ferenité : Oriens , obienfque
quietem , & au -deffous : Sufcepto quam
pofito Gubernaculo præftitit tranquilitatem.
Au haut du Catafalque étoit affis fur
une Urne le Genie de la France , tenant
d'une main un Gouvernail , & de l'autre
un Globe femé de Fleurs-de- Lys , & dans
fon fein la Couronne confervée au Roy,
derriere elle étoit la pofterité avec un
double vifage , atrachant le mafque à la
Crainté & à l'Envie pour donner au Heros
les vrais éloges qu'il a meritez , &
le combler d'une gloire immortelle ; ce
qui étoit figuré par une Couronne rayonnante
qu'elle élevoit de la main droite.
LET
FEVRIER 1724.
285
kkkkkkkk 茶
LETTRE du Chevalier de Romieu , l'aîné,
àM. de Chalamont de la Vifclede , écrite
d'Arles , le 14. Janvier 1724.
Ous voulez bien , mon cher Monfieur
, que je prenne quelque part
au bruyant fuccès de vos ouvrages ; les
Citoyens de la République des Lettres
en font terriblement allarmez , ils difent
que les Condez & les Villars , quoique
Heros d'épée & de plume ne s'étoient
jamais battus contre deux armées à la
fois. J'apprehende que cette jaloufe race
ne vous oblige d'opter , & de vous fixer
au genre d'écrire , où vous voulez exceller.
Ciceron & Virgile étoient deux
hommes diftincts , vous n'en faites qu'un
dans votre perfonne. Vôtre arrivée à la
Cour des Mufes a fort dérangé les places
, chacun a retrogradé , & vous a fait
paffer au haut bout . Pour moi je recule
fans repugnance , non à caufe du prix
qu'ont remporté vos ouvrages , mais
parce que je les ai lûs. Faites- moi la juftice
d'être perfuadé de l'inviolable attachement
avec lequel j'ai l'honneur d'être,
mon très cher Monfieur , & c.
Le Chevalier de Romieu , l'aîné.
E iiij Ron286
MERCURE DE FRANCE.
-1
n
Rondeau du même.
DE fes deux mains dans un beau jour de
Fête ,
Le blond Phoebus fur fon Parnaffe apprête ,
Deux beaux bijoux pour le meilleur Auteur ;
L'un eft , dit- il , le prix de l'Orateur ,
L'autre eft promis au plus digne Poëte
Lors euffiez vû dans la troupe inquiete ,
Rheteur , Rimeur , ayant martel en tête
Livres , papier , feüilleter de bon coeur,
De fes deux mains.
Dans fon reffort s'efcrime chaque Athlete
Mais quand chacun a fa befogne faite ,
Que l'un fe croit en profe le vainqueur ,
Et l'autre en vers le plus parfait Rimeur ;'
Les deux bijoux, de la Vifclede arrête ,
De fes deux mains.
Réponse de M. de la Vifclede , à M. le
Chevalier de Romieu. De Marſeille ,
le 22. Janvier 1724.
N ne peut être plus fenfible que
bonté qui vous fait intereffer au fuccès de
mes
FEVRIER 1724. 287
mes ouvrages ; j'aime beaucoup mieux
devoir l'honneur de vôtre eftime à la
lecture que vous en avez faite qu'au prix
qu'ils ont remporté. L'idée que j'ai de
vos lumieres rend le témoignage que
vous m'en donnez bien flateur , celle que
j'ai de vôtre politeffe m'empêche d'en
tirer vanité ; vous me cedez bien gene-,
reufement le haut bout à la Cour des
Muſes. Vôtre generofité ne vous coûtera
rien . Toute la France a vû & admiré
l'ombre de M. de Turenne. L'Ode à M.
le Maréchal de Villars , & bien d'autres
pieces marquées au même coin , & toutes
les perfonnes qui ont affez de difcernement
pour les eftimer ce qu'elles valent
, vous donneront toûjours dans cette
Cour la place que vous me cedez , & qui
vous eft fi bien dûë. Pour moi qui me fais
un merite de connoître une partie de ces
chefs-d'oeuvres , je fuis bien éloigné d'acceptér
une préfeance que je merite fi
peu ; je vous reconnois pour mon maître,
& je ferai toûjours gloire de fuivre vos
traces , heureux fi je pouvois les fuivre
de près. Faites -moi la grace d'être bien
perfuadé de ma fincere reconnoiffance ,
& du refpectueux attachement avec lequel
j'ai l'honneur d'être , mon cher Monfieur
, vôtre , & c.
La Vifclede.
E v Ron
288 MERCURE DE FRANCE;
D
Rondeau , par le même.
E ce Rondeau qu'ici chacun admire ,
Et que ne puis me laffer de relire ,
Phoebus a fait les vers harmonieux ,
Ce Dieu pour toi toûjours officieux
Te l'a dicté , tu n'as fait que l'écrire .
Race envieuſe , & portée à médire ,
Ne trouve bon , qu'ofes , ainfi , beau Sire,
T'approprier le tour ingenieux
De ce Rondeau.
Qu'il foit au Dieu qui prefide à la Lyre »
Qu'il foit à toi , bien voudrois - je d'écrire ,
Combien il eft délicat , gratieux ,
Combien le chant en eft melodieux ,
Mais rien ne dis pour avoir trop à dire ,
De ce Rondeau.
EX
FEVRIER 1724 289
******************

EXPLICATION de la troifiéme Enigme
du Mercure de Novembre 1723.
CE guide officieux , fidele ,
Qui pour nôtre plaifir empreſſé , plein de zele,
Nous conduit par tout l'univers ,
Qui fans bouche & fans yeux nous parle profe
& vers ,
Qui prit fon origine en France ,
Quoique fon nom vienne des Cieux ;
Qui joint la mort à la naiffance ,
Le badinage au ferieux ,
Et l'amour à l'Himen , & la paix à la guerre ,
Et qui du nom François remplit toute la terre,
Chacun le devine aisément ,
C'esttoi- même, obligeant MERCURE,
Et s'y prendroit - on autrement
Pour te dépeindre fans figure ?
La Fontaine , la Broche & le Trictrac
font les mots des trois Enigmes du mois
pallé
E vj PRE290
MERCURE DE FRANCE:
PREMIERE ENIGME.
On
Mon deftin eft des plus bizares .
D'abord fans l'avoir merité ,
Je tombe dans des mains barbares
Qui me jettent au feu qu'elles ont apprêté.
Lorfque cette épreuve eft finie ,
On me traîne en un lieu des mortels refpecté
Pour faire la ceremonie ,
De tranfmettre mon nom à la pofterité.
Après ce vain honneur , garottée & penduë ,
Je me trouve expoſée aux injures du temps ,
On m'agite à tous les inſtants ,
Et j'ai peu peu de repos que je ne fois fenduë.
SECONDE ENIGME .
J
E fers aux champs comme à la Ville,
Et par tout je fuis très-utile ,
Depuis le Berger juſqu'au Roy ,
Tout le monde fe fert de moi.
Chez le peuple je fuis , & groffiere & ruſtique,
Chez les Coquettes magnifique ,
Je
FEVRIER 1724
2907
Je vais rarement fans ma foeur ,
Quand je fuis feule , alors c'eft un malheur ;
En Europe pourtant il eft une contrée ,
Ou quand nous fommes trois , l'une eft trèsreſpectée.
TROISIEME ENIGME.
' Ai ma place ici bas , & je l'ai dans les
J'Ai Cieux ,
Je fais ma demeure ordinaire ,
Dans un antre profond ,que d'un oeil radieux
Le Soleil rarement éclaire.
Ma démarche eſt irreguliere ,
Je fçai punir le curieux ,
Qui vient d'une main familliere .
M'arracher de ces fombres lieux.
L'éclat n'eſt point ce qui me flate ,
Admirez mon bizarre fort ,
Quand mon lugubre habit eft teint en écarlate.-
Je porte le deuil de ma mort.
CON292
MERCURE DE FRANCE.
** : *XXXXXXXXXXX :XX
CONTES , BONS MOTS , & c .
Endant la minorité de Louis XIV. il
"
y avoit beaucoup de filoux , qui habillez
magnifiquement s'introduifoient
par tout. C'étoit la mode en ce temps - là
de porter des cordons ornez de pierreries
au chapeau ; un jour que M. le Com
te de Soiffons jouoit à l'Hôtel de Soiffons
, il apperçût derriere fa chaiſe dans
une glace un homme , dont la mine ne
lui difoit rien de bon , quoique très- bien
mis ; cette défiance le rendit attentif ,
effectivement
peu de temps après il fentit
couper le cordon de fon Chapeau . Il
ne fit femblant de rien , & prétextant
quelque befoin , fe tourne vers le filou ,
& le prie de vouloir bien tenir fon jeu ,
ce que celui - ci ne pût refufer de , faire.
M. le Comte de Soiffons defcend à la
cuifine , & fe fait donner le tranchelard
le mieux affilé qu'on put trouver.
Il le cache fous fon habit , & rentre dans
la falle . Le filou impatient de s'exquiver
fe leve pour rendre le jeu qu'il tenoit ,
mais le Prince lui fit figne de continuer ,
enfuite il s'approcha tout doucement par
un des côtez , le faifit d'une de fes oreilles
FEVRIER 1724. 293
les qu'il lui coupa , & la tenant à la main,
lui dit : Monfieur , quand vous me rendrez
mon cordon , je vous rendrai vôtre
oreille.
Un jeune Officier Gafcon traverfant
le Preau de la Foire S. Germain , s'arrêta-
& demanda brufquement à un homme
d'épée qu'iltrouva auprès de lui , qu'elle
piece on jouoit aux Danfeurs de Corde ?
Celui- ci lui répondit fur le même ton :
Me prenez- vous pour une Affiche ? vôtre
réponſe eft courte , mais elle eft bien
puante , repartit l'Officier , l'accufant
d'avoir l'haleine mauvaife ; furquoi
l'homme interrogé met l'épée à la main ,
& veut le battre , croyant infulté . Le
Gaſcon prêt à dégainer , ajoûta : je veux
bien me battre ; mais faites réflexions que
fi vous me tuez vous n'en puerez pas
moins , & ſi je vous tuë vous en puerez
davantage.
fe
Le Chevalier de V. natif de Gascogne ,
tomba dangereufement malade à Paris.
Son Hôtelle à qui il devoit confiderablement
, lui prefenta un memoire à arrê
ter , dans le temps qu'il étoit à l'extrê
mité. Il l'arrêta en effet en ces termes :
Bon , fi je meurs , à revoir ſi je vis , &
figna.
Un Officier bleffé à mort fut retiré du
champ de bataille par quelques- uns de fes
cama294
MERCURE DE ERANCE.
camarades qui le porterent fur un ter-
Fain un peu plus uni que celui où il étoit,
pour tâcher de lui procurer quelques lecours.
Il les remercia , & leur dit enfuite
c'eft donc ici le lit d'honneur ? Il
eft bien dur , ajoûta-t'il , & expira tout
auffi - tôt.
Un Italien des plus avares , piqué des
frequentes occafions qu'on a à Paris de
faire de la dépenſe , difoit dans fon langage.
O Dio ! bifogno in questo paese ba
ver tre Angeli , uno per guardar l'anima
, è duoia per guardar la borfa.
Une jeune perfonne fort aimable ,
mais fort coquette , étoit à l'Opera dans
une Loge . Deux jeunes gens la regar
doient , & l'un difoit à l'autre . C'eft
Mad qui avoit le Marquis de *** pour
Amant , auquel le Comte de *** a fuccedé.
Oui , dit un Sournois qui étoit auprès
, le Comte a fuccedé au Marquis ,
comme Louis XV. a fuccedé à Pharamont.
Une jeune veuve ayant un jour gran
de compagnie à fa table , s'adrefla dans la
converſation à un Capitaine , qui étoit
autant connu par les coups qu'il buvoit
en temps de paix , que par ceux qu'il
donnoit en temps de guerre. Croiriezvous
, Capitaine , lui dit- elle , en penchant
negligeamment fa tête fur l'épaule ,
que
> - ་ མ
NO
Air. Fevr
*
3
Gayement
.

[desa
aine , lui dit- elle , en pen-
Seamment fa tête ſur l'épaule,
que
#
FEVRIER 1724 195
que depuis près de dix ans que mon pau
vre mari eft mort , je n'ai pas eu la moindre
envie de me remarier ? palfembleu ,
ma, belle Dame , répond le Capitaine ,
cela ne me furprend point. Croiriez - vous
que depuis que je me connois , je ne me
reffouviens pas d'avoir eu foif.
CHANSON.
Voul
Oulez- vous goûter en aimant ,
Un plaifir fans tourment ?
Brûlez d'une flâme legere ,
Et changez fouvent de Bergere.
Le changement eft le charme des coeurs ;
Et des amours comme des fleurs ,
Les plus nouvelles ,
Sont les plus belles.
NOU
696 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTERAIRES,
L
DES BEAUX ARTS , & c.
ES MUSES raffemblées par l'A
mour, Idile mife en Mufique par M.
Capra , Maître de la Mufique de la-
Chapelle du Roy , Directeur de celle de
M. le Prince de Conti ; & l'un des Academiciens
de l'Academie de la Ville d'Aix
en Provence. A Paris, chez Jacq . Etienne,
rue S. Jacques , 1723. broch . in 8. de ruë
13. pages.
Nous allons tranferire quelques vers
de ce Poëme qui eft divifé en 4 Scenes .
Les Interlocuteurs font l'Amour , Erato
Euterpe , Apollon , Choeur de Mufes ,
&c. L'Amour s'exprime ainfi dans la 4 .
Scene .
Jeunes coeurs , bleffez de mes traits ,
Chantez vôtre heureufe défaite ;
Rendez ma victoire complette ,
Je rendrai vos plaiſirs parfaits.
Aux tranfports de vôtre jeuneffe ,
Je mefure vôtre bonheur ;
J'infpire une aimable fureur ,
Ma
FEVRIER 1724 97 # 99
Ma folie eft ma fageffe.
Jeunes coeurs , &C.
M. Danchet de l'Academie Françoife ,
& Cenfeur Royal , dit dans fon aprobation
que cette Idile doit être chantée dans
l'Academie d'Aix . L'établiſſement de cette
Academie , pourfuit- il , qui devient de
jour en jour plus floriffante , fait honneur
à une Ville qui s'eft toujours fignalé
par l'amour des Beaux Arts , & par le
foin de les cultiver . M. Campra y eft né
avec ces talents rares qui l'ont par tout
fait connoître.
Nous ajoûterons que cette Academie
eft aujourd'hui dans fon plus grand luftre
par l'application de M. de Montauron de
Malignan, Directeur, Gentilhomme d'un
difcernement exquis pour la Mufique , &
pour tout ce qui peut contribuer aux agre
mens de la Societé.
OEUVES MESLE'ES DE M. DE
LA GRANGE , à la Haye , chez Charles
le Vier , 1724. in 8 ° . pages 157.
fans l'Avertiffement du Libraire , l'Ode
imitée d'un ancien Poëte Grec , & la Table
des Matieres .
Après l'Avertiffement du Libraire , &
une Ode de l'Auteur adreffée à M. le-
Marquis
198 MERCURE DE FRANCE.
>
Marquis de Beretti Landi. Ce Recueil
contient 1. quinze Cantates , dont les fu
jets font tirez d'Anacreon : mais comme
la plupart des Odes de ce Poëte font cour
tes , & qu'elles ne fourniffoient pas affez
de matiere à M. de la Grange , il en at
joint quelquefois plufieurs enfemble ; &
il les a tournées d'une maniere qui affu
rément ne feta point de tort au Poëte
Grec. 2. Quelques Cantates imitées de
Bion & de Théocrite , & plufieurs Cantates
de l'invention de nôtre Auteur. 3 .
Diverfes pièces de Poëfie , parmi lef
quelles on trouve une très -belle Elégie
fur la mort du Chevalier de la Grange
& quatres Epitres en vers écrites en diverfes
occafions ; la premiére, au Roi de
Sardaigne , fur l'azile qu'il donna dans
fes Etats à nôtre Auteur , après fon évafion
des Ifles fainte Marguerite ; la feconde
, à M. de la Foffe , fur la chûte de
fa Tragedie de Corefus & Callifrhoć **
où l'on prouve agréablement que les Auteurs
doivent quitter le Théatre,dès qu'ils
fe fentent fur le retour ; la troifiéme , à
M. Arouet de Voltaire , fur fa Tragedie
* Frere de l'Auteur. Il étoit Enseigne de
Vaiffeau , & il périt fur le Fidéle , par une vio-
Lente tempête , au retour de l'expedition de M.
du Guai Tronin à Rio Janeiro.
** Elle a été imprimée en 1704. à Paris.
d'Oedipe
FEVRIER 1724.
299
d'Oedipe , & fur les deux Differtations
qui la fuivent ; & la derniére, à M. Houdart
de la Motte , fur fa Tragedie d'Inés
de Caftro , & fur la nouvelle Poëtique
qu'il promet dans fa Préface. Cette Epitre
contient d'excellentes Remarques, &
uné Critique fort judicieufe d'Inés. Elle
eft fuivie de deux lettres ; l'une adreffée
à M. le Baron de Vvalef, où l'Auteur
marque quelle route M. de la Motte auroit
dû prendre dans la compofition de
fa Piéce ; & l'autre , à Mde la Ducheffe
de *** , qui roule fur les derniéres avan
tures de M. de la Grange.
< Dans une fi grande diverfité de matiéres
, nous nous contenterons de donner iciune
des Cantates Anacreontiques , l'Amour
Medecin, celle d'Achille & de
Deidamie, imitée de Bion's l'Epitre à M.
de la Motte ; & la Lettre à M. de valef.
A
L'Amour Medecin,
Ux bords d'une onde pure , où des arbres
fleuris
Pour les heureux Amans formoient un doux
azile
C'est ainsi que le coeur de la jeune Doris
s'êpanchoit aux yeux de Bathyle,
Odes 22.37.
Berger
300 MERCURE DE FRANCE.
Berger qu'on prendroit pour l'Amour,
Si tu ne bravois fon empire ,
Voi de combien de fleurs l'Amante de Zéphire
Embellit ce riant féjour.
Voi comme l'air , la terre , & l'onde
Du retour du Printems femblent fe réjouir;
Seras-tu le feul dans le monde
Qui ne veuilles pas en joüir ?
Tu vois comme les vents retiennent leurs ha
leines ,
Et qu'un calme profond fur les humides plaines,
Des tendres Alcions reveille les defirs:
Pourquoi , charmant Auteur des tourmens que
j'endure ,
Elt - tu le feul dans la nature
Qui fe refufe à fes plaifirs ?
Vói comme cette onde amoureufe
Dans ce valon aimé fait de frequents détours
Et comme à prolonger ans cours
L'Amour la rend ingénieuſe,
Ah ! feras-tu le feul , dont l'ame dédaigneufe
Ne profite pas des beaux jours:
L2
FEVRIER 1724. 300
La vigne jointe avec l'olive
De leurs rameaux unis nous offre le fecours
Moins contre la chaleur trop vive ,
Que pour imiter leurs amours.
Voi comme à des plaifirs exrrêmes
Tout confpire à nous inviter :
Ah ! ferons-nous affez ennemis de nous- mêmes
Pour ne vouloir pas les goûter.
Elle dit : & l'amour attendri par fa plainte ,
Aux regards du Berger ſe préſente foudain ;
Et pour l'exempter de la crainte
Qu'eût produit fon arc inhumain ,
Il ne voulut armer fa main
Que d'une tige d'Hiacinthe.
Mais toujours infenfible aux amoureuſes loix ,
Bathylle a recours à la fuite,
Et la fraieur le précipite-
A travers les monts & lesbois .
Pourquoi , cher Auteur de mes peines ,
Fuis-tu mes tranfports amoureux ?
Ode VIL
Le
302 MERCURE DE FRANCE.
Le Dieu , dont je reffens les feux
Défarmé de traits & de chaînes.
Te paroît-il plus dangereux
Que ces précipices affreux
Dont les épines inhumaines
Ne refpectent pas tes cheveux ?
Pourquoi , cher Auteur de mes peines
Fuis-tu mes ranfports amoureux ?
Reprens , Amour , reprens tes armes
Lance tes traits fur un ingrat ,
Vole , & punis avec éclat
Le mépris qu'il fait de tes charmes.
Qu'Alecton , au lieu de Cipris ,
Lui faffe reffentir lafureur qui m'anime ;
Que parmi ces rochers il tro uve quelqu'abîme
Ou quelque nouveau monftre animé par mes
cris ,
Qui fache mieux punir un crime ,
Que refpecter en lui les charmes d'Adonis.
Reprens , Amour , reprens tes armes
Lance tes traits fur un ingrat,
Vole
FEVRIER 1724.
3.03
Vole , & punis avec éclat
Le mépris qu'il faitde tes charmes .
Bathylle , que les vents paroiffent emporter ,
2
Redouble fa courſe legére ,
Malgré les cris de la Bergére
Qu'il ne daigne pas écouter ;
Lorfque par un afpic caché fous la fougère
Il est contraint de s'arrêter.
Que vois- je ! fes yeux s'obfcurciffent ,
Déja leur feu s'eft prefque éteint ;
Les lys fe fanent fur fon teint ,
Et les rofes déja fur fes lévres pâliffent .
Alors l'Amour vers lui fe hâte de venir ,
Et l'aïant ranimé du feul vent de fes aîles :
Tu mérites , dit-il , des peines plus cruelles ;
Mais je laiffe à Doris le foin de te punir.
Sans carquois & fans violence
L'amour a droit de nous charmer ;
Il n'a pas befoin de s'armer
Pour nous foûmettre à ſa puiffance.
On peut réfifter quelque- tems ;
Mais dès qu'il devient nôtre maître ,
F
On
304 MERCURE DE FRANCE.
On regrette tous les inftants
Qu'on a paffez fans le connoître.
Epitre à M. Houdart de la Motte.
U'ai-je
vû , cher Ami ! dans ce commun
orage ,
Tout l'enfer contre Inés déchaîne- t- il fa rage?
Quel déluge de fiel ! quel concours deRivaux !
S'efforcent d'obfcurcir l'éclat de tes travaux ;
Et contens d'attaquer les beautez qui les frapent
,
Souffrent qu'impunément les défauts leurs
échapent.
Je me garderai bien d'imiter cer excés;
J'ai trouvé ton fujet digne de fon fuccés.
Par un de ces écrits ou le coeur fe déploïe ,
Je fus des plus ardens à t'en marquer ma joïe
Et quoique ton filence eût dû me refroidir ,
A ton Inés encor je fuis prêt d'aplaudir.
Tu me verras fans ceffe , avec la même eſtime »
Rendre à fes beaux endroits un tribu légitime
Mais tu ne voudrois pas que fans yeux , & fans
voix ,
J'euffe autant de refpect pour les foibles endroits
;
Ni
FEVRIER 1724. 305
Ni que d'un faux éclat les pompeufes amorces.
Pour feduire mon goût euffent affez de forces.
Deton Ambaffadeur je ne fuis pas content ;
Je veux le voir répondre à ce titre éclatant .
d'un Flaminius égalant la nobleffe ,
Et ,
Prendre
quelqu'intérêt
dans
le
cours
de
la
Piece
.
Il valoit mieux , l'ôtant du nombre des Acteurs
,
Dérober fa préfence à tes admirateurs ;
Et qu'un fimple récit d'Alphonfe ou de la Reine
Aprît en peu de mots le fujet qui l'amene .
Que de le voir , fertile en brillans fuperflus ,
Débiter fa Harangue & ne paroître plus .
Je n'aime point auffi que Rodrigue & qu'Henrique
S'épuiſent tour à tour en fleurs de Rhétorique
;
Ni quebornant leur role à leurs deux plaidoiez .
Comme l'Ambaffadeur on les ait renvoiez.
Et des deux autres grands j'aime mieux le
filence ,
Que de ces Harangueurs l'inutile éloquence.
* Perfonnage de la Tragedie de Nicomede.
Fij
Voilà
306 MERCURE DE FRANCE.
Voilà donc cinq Acteurs emplojez fans be
foin ;
Etfi tu veux , Ami , que j'aille encor plus loin ,
Quoique des deux enfans , & de leur gouvernante
La Scene me paroiffe & nouvelle & touchante ;
Si mieux inftruit que toi des regles de nôtre
Art
Mon zéle eut mérité que tu m'en fiffes part,
Ennemi des Acteurs qu'aucun befoin n'amene,
De ces trois tout d'un coup j'aurois purge la
Şcene.
Altianax abfent attendrit plus nos coeurs ,
Que fi par ſa préſence il mandioit nos pleurs,
Le Cothurne au touchant veut joindre le ter
rible .
L'enfance avec fa pompe eft trop incompatible.
Par fes propres apas certain de nous toucher ,
Il fuit les ornemens que l'on peut retrancher ;
Et loin de fe parer de beautez empruntées ,
Il abhorre un tableau de pieces raportées.
Si mon exemple , Ami , pouvoit être d'un
prix
Digne de t'arrêter fur mes foibles écrits ,
* Dans la Tragedie d'Andromaque.
Je
FEVRIER 1724. 307
Je te rapellerois comme Alceftre ** expirante
,
Rempliffant les devoirs & de Mere & d'Amante
,
Sans offrir fes enfans aux yeux des ſpectateurs
Autant que ton Inés leur fit verfer des pleurs.
Je pouvois dans un âge , où l'on eſt peu timide
,
Afronter ce péril fur les pas d'Euripide ;
Mais l'honneur d'imiter les anciens Auteurs
N'étoit dû qu'au plus grand de leurs perfécuteurs
;
Et ce n'eft pas pour eux de légers avantages ,
Que de te voir blâmer , & fuivre leurs Ouvrages.
De ton Infante enfin les fentimens outrez ,
Dans quelque vieux Roman feroient plus admirez
:
Le peu que dans ta Piece elle occupe de place ,
Dans un ſujet comique eût bien mieux trouvé
grace.
Souvent le Brodequin , fans perdre de fon prix,
Aime à fe bigarrer de lambeaux réunis ;
Et nous ouvrant par là des routes plus com
modes ,
** Dans la Tragedie de ce nom .
F iij
Il
308 MERCURE DE FRANCE .
Il foûtient un fujet à force d'épiſodes.
Tandis que fon Rival , auffi fier qu'abfolu ,
N'adopte rien de faux , ni rien de fuperflu.
*
Théodore m'aprend que Flavie & Marcelle
A Conftance , à la Reine , ont fervi de modeles
C'eft le même fujet d'amour & de courroux :
Mais Corneille , en fon Art plus grand maître
que nous ,
Laiffe la mere feule agir pour fa famille ,
Et cache aux fpectateurs la honte de fa fille.
Tu devois , fur les pas de ce fameux Auteur ,
Du fexe méprifé ménager la pudeur ;
Du rôle de la fille & des moeurs de la mere .
Ne former , comme lui , qu'un brillant caractere
;
Suivre toûjours de l'oeil ton principal objet ,
Et chaffer neufActeurs étrangers au fujet.
Tes cinq Actes alors , & plus vifs & plus
fages ,
Auroient bien mieux roulé fur quatre Perfonnages
,
A qui de confidens pareil nombre ajoûté,
Auroit fait un contraſte & d'ombre & de
clarté ,
* Tragedie du P. Corneille.
Qui
DE FEVRIER 1724. 309
Qui t'auroit diſpenſé d'allonger ta matiére ,
Ét t'eût mené tout droit au bout de ta carriére.
Voilà ce qu'un Ami , pour ta gloire zélé
-Atout autre qu'à toi n'auroit point révelé ;
Et même je voulois pouffer ma complaiſance
A couvrir ces défauts d'un éternel filence :
Mais quand , plein des fuccés où le jeu de Ba- ron *
Prétend autant de part qu'à ceux de Campiftron
,
Tu promets au Public , dans ta fiére Préface ,
De confondre Ariftote & réformer Horace
D'aprendre à tout Auteur qui marche fur leurs
pas ,
Amieux connoître un Art qu'ils ne connoiffent
pas ,
Et donner à Pâris , victorieux d'Athenes ,
Des exemples plus sûrs , & des regles plus
faines ;
Alors j'ai cru devoir , en véritable Ami ,
T'avertir d'un péril dont pour toi j'ai frémi.
J'ai cru qu'il valoit mieux rifquer de te déplaire,
En offrant à tes yeux ce flambeau falutaire ,
Que te cacher l'écueil , où prompts à te loüer '
* Fameux Acteur , à qui bien des perfonnes
attribuent la principale réussite des Tragédies de
Campistron. Fiiij
Un
310 MERCURE DE FRANCE.
Un tas d'Adulateurs te feroit échouer ,
Si ta condefcendance à leur zéle idolâtre
Erigeoit tes défauts en regles du Theatre.
LETTRE à M. le Baron de Vvalef
Lieutenant- Général des Armées de
Sa Majesté Catholique.
"
MONS
>>
CONSIEUR ,
Après l'Epitre que j'ai eu l'honneur
» de vous envoïer fur la Tragédie d'Inés ,
»je croïois que vous ne deviez plus rien
" exiger de mon amitié, & que mes Vers
» vous avoient affez bien exprimé mes
>> fentimens
pour n'avoir befoin ni de
fuplément , ni de commentaire. Mais.
» Vous n'êtes pas de ceux qui fe rendent
» au premier affaut ; vous voulez trouver
» dans une critique , comme dans la lance
» d'Achile , de quoi guérir le mal qu'elle
>> fait ; & vous n'aprouvez point qu'on fe
» mêle de cenfurerun Ouvrage, fans four-
>> nir des moïens pour le corriger. En ef-
» fet , Monfieur , il eft furprenant que
» parmi un fi grand nombre de Cenfeurs ,
qui ont tâché de nous marquer en com-
>> bien d'endroits M. de la Motte s'eft écar →
» té de la route qu'il devoit fuivre , il
"3
A
ne
DE FEVRIER 1723. 311
«
ne s'en foit trouvé aucun affez charita- «<
ble , ou affez verfé dans la pratique du ce
Théatre , pour lui aprendre celle qu'il
devoit tenir. C'eft ce que je tâcherai de <<
faire le plus fuccinctement que je pour- <<
rai , fans y être porté par d'autre motif<«<
que par l'envie de vous obéir. «<
és
Ainfi , Monfieur , fi j'avois eu le fu- «
jet d'Inés à traiter , j'en aurois d'abord. «<
retranché ce grand nombre de Perfon- «<
mages , dont j'ai déja marqué l'inutilité.
J'aurois feulement excepté l'Ambaffa- «
deur de ce nombre , en lui donnant plus
de dignité , & plus de part à l'action , «
que n'a fait M. de la Motte. C'eſt par «<
lui & par la Reine que j'aurois voulu «<
faire l'ouverture de la Scene. En atten- «<
dant l'audience que le Roi devoit don- «<
ner à cet Ambaſſadeur , il ſe ſeroit en- «
tretenu avec la Reine de fes véritables «
intérêts , dont ils auroient inftruits les «
-Spectateurs. L'Ambafladeur auroit pré- «
paré les évenemens qui fe dévelopent
dans la fuite , en donnant des foupçons «
à la Reine , fur les retardemens de l'In- «
fant , & fur les intelligences qu'il en- «
tretient avec Inés , dont l'Ambaſſadeur
auroit été informé par fes Emiffaires fe- &
crets , & dont la Reine ne fe feroit point «
encore aperçue. Je voudrois que dans «
la fuite la Reine aïant averé fes foup- a
F v
c
312 MERCURE DE FRANCE :
» çons , elle prêt des mefures avec l'Ambafladeur
, pour faire emmener fecrete-
>> ment Inés en Caftille , où Alphonfe auroit
>>confenti qu'elle fût mariée à quelque
>> Grand de ce Païs , dont la Reine auroit
» été sûre. J'aurois fait enforte que l'In-
>> fant eût été informé de ce départ. Il
» auroit pris les armes , pour s'y oppoſer ;
mais la fuite nombreufe de l'Ambaffa-
» deur , fe joignant au parti du Roi , n'au-
» roit pas peu contribué à faire fuccom
» ber l'Infant dans fon entreprife . Enfin
» l'Ambalfadeur , après avoir afsûré la
» Reine dans le quatrieme Acte , qu'il
la ferviroit felon fes véritables inté
» rêts , auroit eu recours au poifon , qui
»fait la catastrophe de la Piece.

» Voilà , Monfieur , fur quel plan je
>> l'aurois conftruite . Par ce moïen toutes
» les Epifodes inutiles en auroient été
bannies. L'Auteur n'auroit été oblipas
»gé d'allonger fa matiere par une In-
»fante , qui ne fert pas plus à l'action
» que celle du Cid , ni par l'amour éga-
>> lement inutile d'un Rodrigue , qui n'a
>> pas la moindre petite Scene , ni avec
» fa Maitreffe , ni avec fon Rival ; qui
>> paroit fi indolent , qu'il ne s'aperçoit pas
de la pffion qu'ils ont l'un pour l'autre
; & qui dans le feul morceau qu'il
» recite mal - à- propos , nous montre une
>>
répetition
PËVRIER 1724. 319
repetition du caractere de l'Infante, & le «
goût de M. de la Motte , pour les fentimens
uniformes . On auroit auffi mena- «
gé le fexe & la dignité de la Reine , en «
faifant tomber toute la haine fur l'Am- «
baffadeur. Enfin la Piece auroit été
pur- «
gée de tous les défauts qu'on y trouve , & «
en fuivant ce plan , on auroit donné lieu «
à des beautez qu'on n'y trouve pas . «
S'il m'eft permis quelque jour de fai- «
re paroître fur le Theatre deux Trage- «
dies , que j'ai compofées dans mon exil , «
vous y verrez la pratique des maximes «
que je propofe ; & je me flatte même a
que pour être conformes aux anciennes «
regles , elles ne feront pas moins goû- «<
tées que les nouveautez , que M. de la «
Motte voudroit établir.. "
«
Je ne puis m'empêcher de finir ces re- «
marques par une réflexion fur le bon- «
heur d'un Auteur, qui fe donne au Thea- «
tre dans le temps que Baron y rentre , "
& que Dancourt en eft forti. «
Nous donnerons le mois prochain la
Cantate d'Achille & Deidamie.
SENTIMENS
CHRETIENS , propres
aux perfonnes malades , pour fe fanctifier
dans leurs maux , & fe preparer à une
bonne mort , exprimez par les paroles de
P'Ecriture & des SS . Peres , avec l'abregé
F vj
des
314 MERCURE DE FRANCE.
des mêmes fentimens , & les Prieres de
l'Eglife pour les Agonifans. A Paris ,
chez D. Vatel, in 12. de 427. pag. 1723.
ORDONNANCES des Rois de France de
la troifiéme Race , &c. par M. de Lanriere
, Avocat en Parlement. Tome I. infolio
1723. impreffion du Louvre.
OBSERVATIONS de Chirurgie pratique
, par M. Chabert , Chirurgien Real
des Galeres à Marseille. A Paris , chezJ.
Mariette 1724. in 12 .
NOUVELLE INTRODUCTION à la Pratique
, contenant l'explication des principaux
termes de Pratique , de Droit &
de Coutume , avec les Jurifdictions de
France ; par M. Cl. J. de Ferriere , Doyen
des Docteurs Regens de la Faculté des Droits
de Paris , & ancien Avocat en Parlement
, feconde Edition , revûë , corrigée ,
& augmentée. A Paris , chez M. Brunes
& Cl. Prud'homme 1724. 2. vol . in 12 .
LETTRES GALANTES , curieuſes & morales
, & Pocfies diverfes de la Marquife
de Perne. A Paris , au Palais , chez G.
Saugrain 1724. 2. vol . in 12 .
USAGES de l'Eglife Gallicane , concer
nant les cenfures & l'irregularité , confiderées
en general & en particulier , expliquées
FEVRIER 1724. 3752
pliquées par des regles tirées du Droit
reçû , &c. A Paris , chez Mariette aux -
Colomnes d'Hercule 1724. in 4° de
fans la Table & la Preface.
832. pages
TRAITE' de la Verité de la Religion
Chrétienne , traduit du Latin de Grotius,
avec des remarques. A Paris , chez le
Mercier & Lottin , in 12 .
LES ELEGIES D'OVIDE pendant for
exil , traduites en François , avec des remarques
critiques & hiftoriques , le Latin
à côté. A Paris , chez d'Houri , fils
1724. in 12 .
CALENDRIER PERPETUEL , Ecclefiaftique
& Civil , dédié & prefenté au Roy
par le fieurBeaurain , Geographe de S. M.
A Paris , chez l'Auteur , rue Pavée , proche
S. André des Arcs.
L'IMITATION DE J. C. nouvellement
traduite , avec des réflexions & des Frieres
pour en recueillir l'inftruction ,
&
pour en demander l'efprit : feconde Edienrichie
de
l'Ordinaire de la Meffe , avec l'Explication
des differentes parties dont il eft compofe
, &c. A Paris , chez P. Witte , ruë
S. Jacques 1723. in 12 .
tion exactement revûë
LA PIERRE PHILOSOPHALE DES DA
MES
316 MERCURE DE FRANCE.
MES Mas , ou les caprices du Deflin & de.
l'Amour ; nouvelle Hiftorique , par M.
Abbé de Caftera. A Paris , chez, Pepin
gué , Quay des Auguftins , in 12. 17234
LES AVANTURIERS , ou les Millionai
ses , Dialogue , &c . chez le même.
LE DICTIONNAIRE des Cas de Con
fcience ,, ppaarr M. Pontas ; nouvelle édi
tion , 3. vol. in-folio. A Paris , chez
Pierre- Auguftin le Mercier , ruë S. Jacques
, à S. Ambroife. Simon Langlois ,
rue S. Eftienne d'Egrès . Jacques Joffe
ruë S. Jacques , à la Colombe Royale
proche S. Tues. Saugrain , l'aîné , Quay
des Auguftins , à la Fleur-de- Lys . Jacques
Quillan , ruë Galande , proche ba
rue du Fouare. Louis - Anne Seveftre , Pont
S. Michel. Jacques Vincent , rue Sain
Severin , à l'Ange
COUTUME DE CHAUMONT en Baffigni,
nouvellement commentée , & conferée
avec les autres Coutumes de Champagne .
L'ancienne rédaction de la même Coutume
faite en l'année 1494. qui n'a point
encore paru. Le texte de la Coutume de
Paris , avec des Notes , qui en indiquent
les articles qu'on doit obferver au Bailliage
de Chaumont , par M. Jufte Des
laiftre , Avocat au Parlement. A Paris
chez D. Beugné , au Palais 1723. in 4°.
La
FEVRIER
17248 317
LE SPECTATEUR INCONNU. A Paris
, chez J. Muſier , Quay des Auguſtins
1724. Broch. in 12. de 24. pages.
LA VIE & les Avantures de Zizime ,
fils de Mahomet fecond , Empereur des
Turcs , avec un Diſcours préliminaire ſur
l'origine des Turcs ; & des Figures en
taille douce. A Paris , chez Ofmont
Huart & Labottiere , rue S. Jacques. Vol .
in 12 .
MOUAACAH . Ceinture de douleur ,
ou réfutation du livre intitulé , Regles
pour l'intelligence des Saintes Ecritures ,
compofée par Rabbi Ifmaël Ben- Abraham
, Juif converti , & dédiée aux Sçavans
Theologiens du Chriftianifme. A
Paris , chez C. L. Thibouft , Place de
Cambrai 1723. in 8 ° de 335. pages ,
fans la Preface & l'Epître.
A
STRAITE de la richeffe des Princes &
de leurs Etats , & des moyens fimples &
naturels pour y parvenir. AParis , chez
Th. le Gras , au Palais , 3. vol. in 12.
1723.
ORAISONS DE CICERON traduction
nouvelle , avec des Notes. A Paris ,
chez Barbou 1723. in 12.
LES
318 MERCURE DE FRANCE.
LES AVANTURES MERVEILLEUSES
du Mandarin Fum -Hoam , Contes Chinois
, ornez de figures en taille- douce .
A Paris, chez A. Morin 1723. 2. vol .
in 1-2.
I
MORALE CHRETIENNE , partagée en
30, articles pour tous les jours du mois .
A Paris , chez de Launay 17.23 . vol.
in 16. de 2 41. pages .
RECREATIONS Mathematiques & Phifiques
de M. Ozanam , 4. vol . in 8 ° , nouvelle
Edition augmentée de la moitié ,
& enrichie de plus de 200. planches. A
Paris , chez Jombert 1724. 15. liv. par
fonfcription.
COURS DE
MATHEMATIQUES , appliqué
à l'ufage de la Guerre , où l'on applique
la Theorie de la Geometrie , celle
des Sections Coniques , de la Trigonometrie
, des Mecaniques , du Toile , &
du Nivellement , aux principales chofes
, dont les Ingenieurs , les Officiers
d'Artillerie , les Bombardiers , & les
Mineurs ont la conduite. Dédiée à M.le
Duc du Maine , par M. Belidor , Profeffeur
Royal des Mathematiques , &c.
A Paris , chez Nyon 1724. par foufcription
12. liv .
CATU
FEVRIER 1724 319
CATLLUS , TIBULLUS ET PROPERTIUS,
ad optimorum Exemplarium fidem recenfiti
, cum Mff. codicum variis lectionibus
margini appofitis .
Ad celfiffimum Aurelianenfium Ducem.
Lutetiæ Parifiorum. Typis Antonii
Urbani Conftelier, Sereniffimi Aurelianenfium
Ducis Typographi 1723. 312. pa- .
ges fans l'Epitre Dedicatoire & la Preface.
Cette nouvelle Edition de Catule , &c.
paroît depuis quelques jours ; il ne fe
peut rien voir de plus éloquent, foit pour
la netteté des caracteres , foit pour la
beauté du papier , & les autres agrémens
qui dépendent de l'Art de l'Imprimerie ;
mais la propreté qui regne dans cette
Edition , & qui fe prefente aux yeux ,
n'eft pas à beaucoup près ce qu'elle a de
plus recommandable , la correction du
Texte égale celle des Editions les plus
renommées ; il ne fe rencontre dans les
trois Poëtes que quatre fautes très-mediocres.
( Fautes d'Imprimeurs ) qui ne
peuvent arrêter un homme de Lettre : le
Texte eft en meilleur ordre que dans
aucune des precedentes Editions , on y
trouve une infinité d'endroits , inintelligibles
dans les Editions que nous avons
entre les mains , parfaitement reftituez ,
foit par une exacte ponctuation , foit par
l'arran
320 MERCURE DE FRANCE .
Farrangement des vers , dont plufieurs
fe trouvent
extraordinairement déplacez
, même dans les Editions les plus
exactes.
LES OEUVRES d'Honorat du Beuil ,
fieur de Racan. A Paris , chez Antoine
Urbain Couftelier , in 12. 2. vol. le premier
tome 407. pages , fans les Prefaces
& l'Epitre Dedicatoire , le 2. tome 258.
pages , fans les Tables .
Nous n'avons point encore eu d'Edition
complette des Oeuvres de M. det
Racan ; on trouvoit , à la verité , les
Pleaumes & les Bergeries qui ont été
imprimez plufieurs fois en differentes
forines , mais les Odes , les Stances , les
Sonnets , les Epigrammes , les Madrigaux
, Chanfons , & autres petites pieces
étoient enfevelis dans divers Recueils
de. Poëfies , d'où il les a fallu tirer . Outre
les Poëfies , cette nouvelle Edition contient
plufieurs ouvrages en profe de M.
de Racan qu'on a eu beaucoup de peine
à recouvrer , telles que fa Harangue ,
prononcée en 1635. une Lettre du même
à l'Académie , avec la réponſe de M.
Conrard , & c.
"
On imprime à Paris un Recueil de
Factums , & de Harangues prononcées
à
FEVRIER 1724. 328
à l'Académie Françoife , avec une Preface
critique fur la maniere d'écrire , qui
s'eft nouvellement introduite dans le
Barreau.
Au bas de chaque Factum fe trouve la
déciſion qui a été renduë dans l'affaire
traitée.
Ce Recueil eft partagée en deux volu
mes in- quarto qui contiennent chacun
environ 800. pages. Il doit paroître à
Pâques , & il fe vendra chez Pierre-
Jacques Bienvenu , Grand'Salle du Palais
, à l'Enfeigne de la Fortune ; Pierre
Huet , fur le Perron de la Sainte Chapelle
; Guillaume Saugrain , Grand Salle
du Palais , à l'Ange Gardien , & Denis
Mouchet , auffi Grand'Salle du Palaís.
Ces Libraires n'ont rien épargné pour
rendre l'édition très -belle , & très - corecte.
M. de Sacy , Avocat au Confeil , &
l'un des quarante de l'Académie Françoife
, fi connu dans le monde par l'excellente
traduction de Pline le jeune ;
par les traitez de l'Amitié, & de la Gloire,
dont il a enrichi la République des Lettres
, eft l'Auteur de ce Recueil .
Les applaudiffemens que toute la France
a toûjours donnez aux Ouvrages de
Jurifprudence , comme aux Ouvrages de
Litterature qui font fortis de la plume
de
22 MERCURE DE FRANCE.
de ce celebre Avocat , doivent être an
Public un feur garant de l'excellence de
cé Recüeil.
On y trouvera effectivement les meilleurs
morceaux qui , ayent paru dans ce
genre. L'Auteur traite les plus grandes
queſtions du droit public , les plus importantes
, les plus curieufes queſtions
d'Etat , & les plus difficiles du Droit
Civil.
Ceux qui fe deftinent à la noble &
penible profeffion d'Avocat , ou aux autres
fonctions de la Magiftrature , apprendront
dans ce Recueil à raconter
avec netteté les affaires les plus embarallées
, & les plus chargées de faits ; ils
y apprendront à les réfumer avec juf
teffe , à établir avec ordre les principes
dont elles font fufceptibles , à ranger
avec methode les objections contraires ,
& à les refuter avec folidité ; ils y apprendront
encore cet Art fublime , &
maintenant prefqu'ignoré , qui par un
heureux alliage des graces de l'éloquence
, de la pureté , & de la politeffe du
ftile , avec le langage des Loix , fçait
rendre intereffantes les affaires les plus
feches , & les plus infipides ; ils y apprendront
enfin à connoître le prix des
Lettres , en connoiffant la diftance qui
fepare un Jurifconfulte qui les a culti
vées
FEVRIER 1724.
323
vées d'un Jurifconfulte qui les a ne
gligées.
DISSERTATION fur la validité des
Ordinations des Anglois , & fur la fucceffion
des Evêques de l'Eglife Angli,
cane , avec les preuves juftificatives des
faits avancez dans cet Ouvrage. A Bru
xelles , chez S. Tferftevens , 2 , vol. in
12. de plus de 400. pages.
Nous avons appris que le R. P. Lequien
, fçavant Jacobin de la rue Saint
Honoré , à Paris , a une Réponſe toute
prête , qu'il ya publier contre ce Livre.
TRAITE' du Gouvernement Civil de
M. Lock , traduit de Langlois , 2. vol.
in 12. Ala Haye , chez Math. Rogart.
LE DROIT DE LA GUERRE ET DE LA
PAIX . Par Hugues Grotius , nouvelle
Traduction , par J. Barbeyraç , Profeffeur
en Droit , à Groningue , avec les
Notes de l'Auteur même qni n'avoient
point encore paru en François , & de
nouvelles Notes du Traducteur. A Amfterdam
, chez P. de Coup. 2. vol . in 4º,
HISTOIRE des Révolutions d'Espagne ,
où l'on voit la décadence de l'Empire Ro
main , l'établiffement de la Domination
des Goths , des Vandales , des Sueves
des
324 MERCURE DE FRANCE .
des Alains , des Silinges , des Maures
des François , & la divifion des Etats ,
tels qu'ils ont été depuis le commencement
du cinquiéme fiecle jufqu'à prefent.
Le tout conformément à la plus
exacte Chronologie 1723. 5. vol . in
12. A Paris , chez Hochereau. Par M.
Abbé de Vayrac.
HEURES PAROISSIALES , qui contiennent
l'Office des Dimanches & des Fêtes
de l'année , à l'ufage des Laïcs , avee
une inſtruction fur l'Office Divin. A Paris
, chez Quillau , 2. vol . in 12. 1723 .
·
DISSERTATION DOGMATIQUE ET Mo-
RALE fur la Doctrine des Indulgences
fur la foy des miracles , & fur la pratique
du Rofaire. Par M. l'Ab . Galet , in
12. A Paris , chez le Mercier 1724 .
Methode pour apprendre la Langue
Efpagnole. Par M. l'Ab . de Vayrac . A
Paris , 2. vol. in 12. 1723 .
LE MENTOR MODERNE , ou Difcours
fur les moeurs du fiecle , traduits de l'An
glois du Guardian , &c . A la Haye , chez
les Freres Vaillant , & N. Prevost 1723.
vol. in 1 2 .
3.
HISTOIRE de la Philofophie Payenne .
of
FEVRIER 2724. 325
ou fentimens des Philofophes , & dés
Peuples Payens les plus celebres , fur:
Dieu , fur l'Ame , & fur les devoirs de
l'homme, A la Haye , chez P. Gofe , 2
vol. in 12.
HISTOIRE de la Vie de Meffire François
de Salignac de la Motte- Fenelon ,
Archevêque Duc de Cambrai. A la Haye,
chez les freres Vaillant & Prevost 1723 ,
in 12. de 198. pages,
On vend à Lyon chez Mathieu Chevance
, Marchand Libraire , ruë Merciere
, un Livre nouveau dont on peut reconnoître
l'utilité par fon feul titre qui
eft.
INSTRUCTION pour l'intelligence &
wfage des Calendriers Gregorien & Ju
lien , propre à les perfectionner , & neceffaire
aux Chronologiftes. C'eſt un in
douze de plus de 200. pages .
Quoique l'ufage du Calendrier folt
affez commun , il eft certain qu'il n'eft
compris que par très -peu de perfonnes :
prefque tous ceux qui s'en fervent fe
contentent de pratiquer ce qui eft ordonné
chaque année , fans en comprendre la
raiſon , & même le nombre de ceux qui
en conçoivent bien la pratique eft fort
rare , & encore plus rares les Livres
pleine326
MERCURE DE FRANCE
pleinement inftructifs fur cette matiere:
n'y ayant de communément connu que
ce qui eft écrit dans les Breviaires , dans
lefquels on n'a dû mettre , que ce qui
eft de pratique pour le Calendrier Gregorien
; mais l'Auteur de ce Livre s'eft
appliqué à rendre raifon de tout l'ordre ,
& de toutes les pratiques , afin de les
rendre plus intelligibles à ceux , qui ,
amateurs des ſciences , veulent fçavoir ce
qu'ils font , & pourquoi ils le font . Il
en a fi bien expliqué les principes , que
ceux qui les comprendront feront en état
de fe faire des Calendriers perpetuels ,
tant pour l'avenir , que pour reconnoître
le paffé ; il explique fort clairement les
convenances & differences qui fe trouvent
entre les Calendriers Gregorien &
Julien : il fait voir les défauts de celui - ci ,
& les imperfections de l'autre , & dans
un article exprès il propofe un moyen ,
qui paroît propre à leur donner toute
la perfection dont ils font fufceptibles :
ce feul article doit faire naître aux Sçavans
le defir d'examiner fi cet Auteur a
enfin trouvé cette perfection recherchée
depuis très - long- temps .
Ceux qui ne voudront étudier que ce
qui eft de pratique , pourront le faire
fans aucune contention d'efprit : ils y
trouveront une methode très-aifée pour
IçaFEVRIER
1724. 327
fçavoir l'heure & la minute préciſe de
l'âge de la Lune, 7
Les Curieux d'Eftampes feront bien
aifes d'apprendre que l'on a gravé depuis
quelques temps un bel Ouvrage en ce
genre , que nous avons crû devoir annoncer.
C'est la Gallerie du Prefident Lambert
de Torigni , reprefentant l'Apotheo-
Je d'Hercule. Le lieu paroît preparé pour
le mariage de ce Heros avec Hebé, &
il eft orné de Trophées élevez à fa gloire
, où font reprefentez tous fes travaux.
Ce fujet qui a été peint par M. le Brun ,
eft gravé par les foins , & fous la conduite
de M. Bernard Picart , établi à
Amfterdam , fur les deffeins qu'il en a
faits en 16. feuilles ; fçavoir ,
1. Une reprefentation generale de la
voute de la Gallerie , enfuite dequoi on
voit en détail tous les morceaux qui la
compofent.
2. Le fond de la Gallerie , où eft reprefenté
Hercule , qui après avoir confumé
fur un bucher tout ce qu'il avoit
de mortel , monte au Ciel , pour y être
reçû au nombre des Dieux. Il eft fur un
Char conduit
par Minerve , prece té
par la Renommée , & Couronné la
Gloire.
,
par
G 3.
328 MERCURE DE FRANCE.
3. Jupiter , Junon & les autres Divi
nitez , qui viennent recevoir Hercule
& lui amenent la nouvelle époufe.
4. Divinitez chargées de l'appareil du
feftin. Cibelle , ou la Terre , Cerès ,
Bacchus & Pan , fournillent les fruits ,
le pain , le vin , & c. Les fuivantes de
Flore ornent la Salle de Corbeilles & de
feftons de fleurs . 710
5. La corniche au-deffus de la porte ,!
où l'on voit un buffet dreffé .
6. Une Tapifferie tendue dans le milieu
de la voute , reprefentant Hercule ,
qui combat les Centaures pour la feconde
fois ceux -ci ayant été défaits aux nô
ces.de Pirithous , pour s'en venger , épie,
tent quelque temps après l'occafion que
ce Prince étoit feul avec Hercule fur une
montagne à faire un facrifice à Jupiter,
Ils fondirent fur eux , mais ils ne furent
pas plus heureux que la premiere fois ,
malgré leur nombre & le fecours de la
Nuée leur mere .
7. Autre Tapifferie , reprefentant
Hercule qui délivre Hefione du Monſtre
Marin , auquel on l'avoit expofée , pour
obéir à l'Oracle , & appaifer Neptune &
Apollon , irritez contre Laomedon qui
leur avoit manqué de parole.
Les figures feintes de Marbre , qui font
fur la Corniche , reprefentent quelques
unes
FEVRIER 1724. 329
anes des actions d'Hercule ; fçavoir
Hercule étouffant le Lion de la I.
Foreft de Nemée: t
2. Vainqueur de l'Hydre à fept têtes'
du Lac de Lermes.
3. Apportant le Sanglier d'Erimente
tout vivant à Eurifthée qui en eft effrayé.
4. Arrêtant la Biché aux cornes d'or
de la montagne de Menale après l'avoir'
courue un an.
5. Domptant le Taureau que Neptune
avoit envoyé en Grece pour fe venger
& c.
6. Vainqueur de Diomede & de fes
chevaux .
7. Vainqueur du Dragon , gardien des
Pommes d'Or du Jardin des Hefperides .
8. Enchaînant Cerbere .
9. Hercule qui fe repoſe après les travaux
fur les bords de l'Ocean , aux fameufes
Colomnes qui portent fon nom.
Ces Eftampes fe trouvent à Paris , chez
Gafpard Duchange , ruë S. Jacques.
O
Extraits de diverfes Lettres .
Na gravé ici Coppenhague )
avec un foin tout particulier le
Maufolée qu'on a élevé à Friedricshald ,
en memoire de la mort de Charles XII.
Roy de Suede , arrivée à l'attaque de
Gij cette
330 MERCURE DE FRANCE.
cette Place. Ce Maufolée et haut de
vingt pieds , en forme de piramide quarrée
, ornée pardevant de Trophées , furmontez
d'une Couronne Royale , & on
lit fur le piedestal l'Infcription fuivante
de M. Mathieu Pladen.
tem ,
MortIfero gLobo ICtV's boC LoCo ;
& baC anno CCVBVIt , & fibi morfuis
fugam , quas nobis deſtinabat ,
ipfe maturavit bellicofiffimus Sueciæ Rex
Carolus XII. qui iterato fruftra impetu
munimenti hujus & Regni abhInCante
blennIVM non fine hoft Is CaDe oppvgnat
propriis , Avitifque veftigiis non
deterritus oppugnator divino hic fato cecidit
& Propugnatorum imperterritæ fortitudini
propriam adhuc & perpetuam reliquit
victoriam , quam DehInC poft
blennIVM Inde CVta fIt pax victo
hofti extorta , victricí Patriæ vindicata ,
felici aufpicio , ac maderamine victoris
& Pacificatoris invictiffimi Daniæ , &
Norvegia Regis Friderici quarti cui
Dominus adjutor . ,
Sur la partie oppofée de cette piramide
on voit la Ville de Friedrichshald , reprefentée
en habit de triomphe , & à
les pieds fur le piedeftal une Infcription
en Langue Danoife de M. Fed. Roftgaard
, & aux côtez le Lion Danois ,
avec plufieurs vers dans la même Langue.
FEVRIER 1924 331
gue. Tout le Monument eft de Marbre.
On a donné ici ( Amfterdam ) une
nouvelle Edition du Theatre de la Foire
de MM. le Sage & d'Orneval , 3. tom.
in 12. On imprimera au plutôt le Traité
du Beau de M. de Croufat , 2. tom . in 12 .
corrigé , & augmenté confiderablement
par l'Auteur. La nouvelle Edition de
'Hiftoire de la Medecine ,› par M. le
Clerc , eft en vente. L'Auteur y a joint
un projet de continuation depuis le milieu
du fecond fiecle , où il l'a laiffée jufqu'au
milieu du dix feptiéme. Notre
Edition de Plutarque de M. Dacier eft
finie , on a rendue prus commoue que
celle de Paris. Le Livre de M. Huet fur
la foibleffe de l'Efprit Humain , eft attendu
avec impatience , on doit l'augmenter
d'un examen critique du fyftême de l'Auteur
, & de fa maniere de concilier le
Pyrronifine avec la foi .

1. -minde
M. Schroder , Profeffeur de la Claffe
Latine , a fait imprimer ici ( Delft )
Epicteti Enchiridion cum tabulâ Cabetis ,
Grec - Latin , avec les Notes de Wolfius ,
Cafaubon , Cafelius , &c. en grand 8
il a purgé avec foin le Texte & les Notes
de toutes les fautes d'impreffion .
Le Virgile du P. la Rue , in ufum
Delphini , a été réimprimé ici ( la Haye )
fur l'Edition de Paris de 1722. On y a
Giij ajoûté
331 MERCURE DE FRANCE.
ajoûté une Carte Geografique des voya
ges d'Enée , & des Eftampes à la tête de
chaque Livre des Georgiques & de l'E
neide. Il paroîtra inceffamment un Livre
en Holandois & en François fous ce titre
, Hiftoire de mon temps , écrite en
Anglois , par feu M. Burnet , Evêque
de Salisbury.
On imprime ici ( Anvers ) quelques
Livres Eſpagnols , les Oeuvres de Lorenzo
Graziano , 2. tom . in 4 le D.
Quichot , 2. tom. in 8 avec figures , &
les guerres civiles de France de Davila ,
traduites en Espagnol 2. tom . in folio ,
auiii avec figures .
Il y a ici ( Hambourg ) chez Theodore
Chriftophe Felginer un manufcrit de
Valere Maxime à vendre , fingulier tant .
pour la beauté de l'écriture que pour
celle des ornemens ; le premier volume
eft de 204. cayers en grand velin doré
fur marge , & comprend fix livres de
Valere- Maxime , chacun defquels a en
tête une fort belle mignature . Le ſecond
eft de 196. cayers , orné pareillement de
einq mignatures , chaque livre , & chaque
alinea commence par une lettre majufcule
dorée , dont les couleurs extraor
dinaires , & les filets s'étendent dans
toute la page. Ces deux volumes font
bien reliez , & parfaitement confervez.
Ils
FEVRIER 1724 833
Ils ont été écrits de l'ordre de Charles V.
Roy de France par Simon de Heldin , &
après la mort par Nicolas Gounoffe qui
les finit en 1401. Voici Pordre qu'ont
obfervé ces écrivains . On trouve d'abord
une partie du Texte Latin , enfuite la
traduction Françoiſe en lettres rouges ,
& enfin des obfervations critiques. La
ponctuation eft obfervée avec tant d'exactitude
que le fens s'y prefente plus
clairement que dans l'Edition in ufum
Delphini.
M. Jacques Leopold , Confeiller du
Commerce Royal de Pruffe , & membre
de l'Académie des Sciences de Pruffe &
de Saxe , donne ici ( Leipfic ) par ſoufcription
fon Theatrum machinarum univerfale.
Il y enfeigne non - feulement les
fondemens & les regles pour les mouvemens
, par le moyen de figures , démonf
trations , machines & experiences , mais
encore il décrit avec toute l'exactitude
poffible les machines , & les inftrumens
les plus neceffaires pour toute forte de
Sciences , d'Arts & de Profeffions. Cette
premiere partie fera de trois Alphabets
in - folio , & de foixante à foixante & dix
planches gravées par de bons Maîtres ,
& fera délivrée au
commencement
de
l'année 1724. la foufcription eft feulement
de deux ducats & demi d'argent.
G iiij Le
334 MERCURE DE FRANCE.
Le fieur Thion , Maître Horlogeur , a
Paris , a fait deux conftructions de Pendules
qui marquent le temps vrai , & le
temps moyen qu'il a prefentées à l'Aca
démie Royale des Sciences. La premiere
de ces Pendules donne l'équation des fecondes
d'un midi à l'autre , & la deuxiéme
ne donne cette équation que lorf
qu'elle eft d'une minute. On peut faire
détandre telle fonnerie que l'on voudra
par l'heure vrai ; il a fupprimé l'Eclipfe
dans cette conftruction , attendu l'inconvenient
auquel elle eft fujette .
Il a donné auffi une methode très -utile
pour garantir les variations des Pendules .
Si quelques perfonnes curieufes en ont
envie , elles pourront s'adreffer à l'Auteur
, qui leur en donnera un plus grand
éclairciffement. Il demeure à Paris , à
l'entrée de la rue du Four , Fauxbourg
S. Germain , proche le petit Marché.
On nous a envoyé l'Epigramme qui
fuit fur l'avanture de l'homme , qui dans
l'inondation , dont il eft parlé dans le fecond
volume du Mercure du mois de
Decembre dernier , fauva deux fois la
vie à fa femme , & enleva auffi fon fils à
la fureur des flots .
Encam

XV
.
D.G
LUDOVICUS
M
VENT
MAR
·ANN
VICBHISP
KI
F
LUTETLE II MART
MDCCXXII .
FRAN
ETNAV
REX
FEVRIER 335 1724.
Eneam fecit pietas fuper athera notum ,
En qui nobilius fe probat effe pium ,
• Tros femel haud valuit raptam fervare creu-
Sam,
:
Servare at fponfam bis valet iſte ſuam,
Ille manu natum tenuit , fert dentibus alter,
Dic precor, utrius fit magis arctus amor.
P. T. P. P. O.
La Medaille qu'on voit dans la planche
су à côté a été frapée il y a plus d'un
an. C'eft une des plus belles qu'on ait
frapé pour le Roy. La face droite repre-
-fente le bufte de ce Prince , grave en
acreux par le fieur du Viviér , avec l'Infcription
ordinaire. Le revers eft gravé
en creux par le fieur le Blanc. Il reprefente
l'Infante - Reine fur un Char fuperbe
, entrant dans la Capitale du Royau-
Ime par un Arc de Triomphe des plus
magnifiques. Au-deffus de l'Infante paroît
une figure de femme , tenant d'une
main une Couronne , & de l'autre un
flambeau , avec cette Legende . FEL ADVENT.
MAR. ANN . VICT . HISP . REG.
FIL. L'heureufe arrivée de Marie- Anne-
Victoire , fille du Roy d'Espagne , & dans
l'Exergue, LUTETIA II . MART. M. D. CC.
XXII .
G v SPEC
336 MERCURE DE FRANCE :
SPECTACLES.
L
Theatre le
Es Comediens François remirent au
Theatre le 5. de ce mois , la petite
Comedie des trois Freres Rivaux , de M.
de la Font , que le Public revoit avec
beaucoup de plaifir.
Nous avons annoncé dès le mois paffé
la Comedie nouvelle de l'Impatient. Elle
fut jouée pour la premiere fois le Jeudi
27. Janvier. On n'a gueres vû de reprefentation
auffi forte depuis l'établitlement
du Theatre. Cependant ce concours extraordinaire
de fpectateurs de tous les Etats
n'a pas empêché l'attention qu'on a prêtée
-à la Piece. On là trouve generalement
bien écrite. Le caractere d'Impatient qui
-y domine , fait d'autant plus d'honneur à
M. de Boiffi , Auteur de la Fiece , qu'il
-eft très- difficile à traiter. Les critiques y
sont trouvé un peu trop d'emportement ;
mais un jufte milieu auroit peut- être produit
des froids , & c'eft- là fur - tout ce
qu'on doit éviter. Le lecteur en va juger
-par cet extrait , que deux ou trois repre-
Tentations nous ont permis d'en faire.
ExFEVRIER
1724. 337
Extrait du Prologue.
L'action du Prologue fe paffe dans les
Foyers de la Comedie. L'Auteur , & un
Comedien François ouvrent la Scene. Le
Comedien fait entendre à l'Auteur , que
quelque précaution qu'il ait prife pour
n'être pas connu , iill nn''eeſftt pas affez maître
de lui-même pour ne laiffer pas entrevoir
l'intereft qu'il prend en la Piece
nouvelle . Il l'excite à garder le filence ,
par le plaifir fecret que goûte un Auteur
de s'entendre louer par fes plus
grands ennemis , quand fa Piece eft bonne,
& de dérober fon nom aux inconveniens
du mauvais fuccès. L'Auteur goûte ce
confeil , & promet de s'y conformer.
Mais fa réfolution eft bien - tôt ébranlée ,
par l'arrivée de deux critiques , dont l'un
eft Auteur Tragique , & l'autre Comi
que . Ils commencent par blâmer le titre
de la Piece , trouvant le caractere d'Impatient
trop vague . Il leur paroît analogue
à l'Emporté , à l'Etourdi , & à tous
les autres où il entre de la vivacité . Ils
demandent à l'Auteur Anonime ce qu'il
en penſe . L'Anonime les prie de le difpenfer
de dire fon fentiment , attendu
que l'Auteur eft de fes amis . Le Comedien
qui le voit déconcerté , & prêt à fe
G vj tranu
338 MERCURE DE FRANCE.
trahir , prend la parole pour lui , & fait
une définition de l'Impatient qui ne reffemble
point du tout aux caracteres , dont
les Auteurs Critiques viennent de parler.
La cenfure ne laiffe pas d'aller fon train ,
& l'Anonime en eft fi preffé , qu'il juge
propos de quitter la partie , de peur
d'achever de fe trahir. Le refte du Prologue
a paru fortir du fujet ; mais cela
n'a pas empêché que le tout enfemble
n'ait fait beaucoup de plaifir , & n'ait été
generalement applaudi.
à
4:5
Extrait de la Comedie.
ACTEUR S.
Clitandre , Anant de Lucille. Le fieur
Quinault , l'aîné.
Lucille , Amante de Clitandre . La
Demle d' Angeville .
Damis , amoureux de Lucille . Le fieur
d'Angeville.
Geron , pere de Lucille. Le fieur du
Chemin.
L'Epine , Valet de Clitandre. Le fieur
de la Thorilliere.
Dorine , Suivante de Lucille . La Dame
des Hayes.
.... Pere de Clitandre. Le fieur de la
Voye. -
Un
FEVRIER 1724. 339

Un Maître- Clerc de Procureur. Le
fieur Armand.
Un Tailleur. Le fieur Dubreuil.
Un Valet. Le fieur de la Thorilliere
fils.
La Scene eft à Rouen , dans la maison
Geron.
ACTE I
Lucille & Dorine ouvrent là Scene.
Cette derniere eft d'abord dans les interefts
de Damis , par reconnoiffance de
quelques prefens qu'il lui a faits . Elle
tâche de déterminer fa Maîtreſſe en faveur
de Damis , dont les richeffes , ditelle
, doivent l'emporter fur tout ce que
la jeuneffe peut avoir de plus charmant.
Lucille lui fçait mauvais gré de prendre
parti contre Clitandre , qui eft le feul
mortel qu'elle foit capable d'aimer , &
qui d'ailleurs eft choifi de fon pere pour
être fon époux. Dorine lui reprefenteque
ce Clitandre eft un emporté , un brutal
, dont l'humeur impatiente ne peut
que rendre malheureufe la perfonne
qu'il époufera. L'Epine , Valet de l'Impatient
arrive tout botté. Il annonce à
Lucille que fon maître eft le plus malheureux
de tous les hommes . Ce grand

mal340
MERCURE DE FRANCE .
'
malheur fe borne à être obligé d'attendre.
Un papier qu'il a oublié par un effet de
fon impatience ordinaire , eft la caufe de
cette attente qui le met au fupplice. L'Epine
eft preffe de l'aller rejoindre , &
affure Lucille que fon maître arrivera
bien-tôt. Elle le charge de lui dire qu'elle
a mille chofes à lui apprendre , qui fe
font paffées depuis fon abfence , qui n'eft
tout au plus que d'un jour. L'Epine s'en
va , Lucille fe retire , & laiffe Dorine
feule. Cette Suivante intereffée le fortifie
dans la réſolution de deffervir l'amour
de Damis. Ce dernier vient & preffe
Dorine de continuer à lui être favorable.
Dorine lui témoigne fa crainte fur un
engagement qu'il a avec une certaine
Conſtance à qui il a fait un dédit des trois
quarts de fon bien. Le dédit a paru un
peu fort , il ne s'agit pas moins que de
fix à fept cent mille livres , le bien de
Damis montant à trois cens mille écus.
Damis rallure Dorine fur cette fomme
qu'il faudroit payer , par la certitude our
il eft que Conftance doit être morte au
moment qu'il lui parle , attendu qu'il l'a
laiffée très -mal , & qu'on lui a écrit
qu'elle étoit à l'extrêmité au départ du
dernier Courier. Voilà à peu de chofe
près toute l'action du premier Acte .

ACTE
FEVRIER 1924. 341
ACTE II.
Clitandre arrive tout botté avec l'Epine
, fon Valet. Le premier trait d'im
patience qu'il donne , c'eft de vouloir
qu'on lui faffe un habit tout des plus complets
dans une demie journée. Le fecond
c'eft de menacer fon Valet de le faire pe
rir fous le bâton , parce qu'il a l'audace
de trouver la chofe impoffible. Le troifiéme
, c'eft de vouloir entrer chez fa
maîtrefle en bottes . Il confent enfin à
s'aller mettre en habit plus decent , non
fans pefter contre ceux qui ont établi
-ces bienféances génantes . Il revient ſans
bottes, La converfation qu'il a avec Lucille
eft plus d'un Amant délicat que
d'un impatient. Elle eft très fine de
part & d'autre. En voici quatre vers qui
ont fait plaifir.
Lucille.
Je vous vois à preſent , j'ai ce que je defire ,
**Je ne fçais que fentir , & n'ai plus rien à dire
Clitandre.
!!
Ce filence vaut mieux que tout autre entretien
2
Et vous me dites tout en ne me difant rien.
Lu$
42 MERCURE DE FRANCE.
#
*
Lucille remet l'humeur impatiente de
Elitandre en mouvement , par certains
fecrets dont elle lui promet de l'inftruire
chez Doris , où elle va l'attendre . Clitandre
prêt à la fuivre eft arrêté par un
Maître-Clerc de Procureur qui a certain
papier à lui faire voir , qu'il lui importe
de lire , au fujet d'un procès prêt à juger.
Ce papier confondu avec beaucoup d'autres
, vient affez tard pour le faire enrager.
On le trouve enfin '; mais Clitandre
voyant qu'il y a trois pages d'écriture à
lire , le rend brufquement au Maître-
Clerc , en lui difant , qu'il aime mieux
perdre fon procès que de fe fatiguer à
cette lecture. L'Epine chaffe le Maître-
Clerc , qui eft fuivi du Tailleur à qui
Clitandre a fait donner ordre de lui faire
un habit fur le champ. Nôtre Impatient
croit que l'habit eft fait , l'habit eft fait , & donne des ·
traits d'impatience , en apprenant qu'il
n'eft pas encore commencé encore commencé , & qu'on
vient feulement lui en montrer la doublure.
Cet Acte qu'on a trouvé le plus beau
finit par une Lettre que l'Epine apporte
à Clitandre ; elle eft de fon pere , il n'en
hit que la premiere page , & apprend
avec tranſport que fon pere approuve fon
mariage avec Lucille . Son impatience
l'empêche de lire le refte qui doit avoir
un
1
FEVRIER 1724 34:38
un retour dans l'Acte quatrième. C'eftlà
le trait le plus marqué , au fentiment
de tous les connoiffeurs.
ACTE III.
Geron , pere de Lucille , ouvre ce
troifiéme Acte avec Dorine. I la confulte
fur le choix d'un gendre . Dorine
prononce en faveur de Damis , Geron eft
charmé de la voir dans un fentiment fi
conforme au fien , quoiqu'il foit dans
une efpece d'engagement envers Clicandre
, par raport à la vieille amitié qui eft
entre le pere de ce dernier & lui . Geron
fort. Un Laquais de Doris , amie de Lucille
, vient dire à Dorine , que Lucille
l'avoit chargé de dire quelque chofe de
fa part à Clitandre , dont l'impatience l'a
empêché d'entendre la moitié de ce qu'il
avoit à lui dire . Le Laquais fe retire.
Clitandre vient , il eft très- piqué de no
point trouver Lucille. Son impatience
qui le fait paffer brufquement d'un mouvement
à l'autre , le porte à faire un pre
fent à Dorine. Ce prefent gagne le coeur
de la fuivante ; elle abandonne les interefts
de Damis qui lui a moins donné
pour ceux du nouveau bienfaiteur . Elle
lui annonce que Damis eft fon Rival , &
Rival d'autant plus redoutable , qu'il a
trois
344 MERCURE DE FRANCE.
trois cens mille écus . Clitandre meure .
d'impatience de trouver Damis pour le
punir de l'audace qu'il a de lui difputer ,
le coeur ou la main de Lucille , & peutêtre
va-t'il chercher Lucille même , au
lieu de l'attendre autre trait d'impatience
qui lui retarde le plaifir de voir
ce qu'il aime ; Lucille vient , elle eſt
très-furpriſe de ne point trouver Clitandre
à qui elle a fait dire de l'attendre
chez elle par le Laquais en queftion ,
qu'on n'a pas voulu entendre jufqu'au
bout. Damis furvient , il est très - mal
zeçû de Lucille i mais beaucoup plus mattraité
de Clitandre qui le trouve auprès
de fa Maîtreife. Il lui ferre le bouton de
fi près que le pauvre Damis , lui dit en
s'en allant , qu'il a perdu la parole , &
qu'il lui écrira ce qu'il a à lui dire. Clitandre
entre dans un emportement des
plus vifs contre Lucille , & la quitte de
peur d'en trop dire. Dorine fait entendre
Lucille qu'elle eft dans fes intereſts.
Lucille la prie de courir après Clitandre
, & de le ramener auprès d'elle .
ACTE IV. ET V.
Les Lecteurs nous doivent pardonner,
A nous fommes plus longs dans nos Extraits
qu'ils ne fouhaiteroient , & que
nous
FEVRIER 1724 34 %
hous ne voudrions nous- mêmes. Une
circonftance omife , produit de l'obfcu
rité , & ce n'eft que pour les mieux inftruire
que nous fommes prolixes . Voici
en peu de mots ce qui refte d'action dans
cette Comedie. Clitandre fait part à Geron
de la Lettre qu'il vient de recevoir
de fon pere. Il eft très- furpris d'entendre
fire une feconde page , dont fon impa
tience l'a empêché de s'appercevoir. Dan
cette feconde page le pere de Clitandre
prie Geron de vouloir bien differer le
mariage de fon fils avec Lucille , afin
qu'il ait le plaifir d'y affifter. Ce retardamans
aft un coup de foudre pour nôtrẹ
Cement CAL MAA
Impatient , il preffe Geron de le rendre
heureux fans délai , & l'en preffe d'une
maniere à l'exceder . Les injures mêmes
font de la partie ; Geron en eft très - irrité
, & fe détermine à ne point accepter
un gendre fi peu poli. Pour furcroît de
malheur Clitandre apprend que Conftance
avec qui Damis avoit fait un dédit eft
morte , & que par- là fon Rival pourroit
bien le fupplanter . Il fort pour le chercher
, & pour fe couper la gorge avec
lui. Dorine trouve le fecret de tirer ces
pauvres Amans d'un fi mauvais pas . Elle
fuborne celui qui vient d'apporter la
nouvelle de la mort de Conftance . Elle
l'oblige à dire tout le contraire ; de forte
que
146 MERCURE DE FRANCE .
que Damis à qui la brufquerie de Clitan ?
dre a déja fait peur , lui quitte la partie
pour aller époufer fa premiere Maîtreffe.
Le départ de Damis , & fa réſolution
annoncée dans une Lettre qu'il écrit à
Geron , commencent à ébranler çe pere'
avare , & la prompte arrivée du de
pere
Clitandre , fon ancien ami' , acheve de le
déterminer à donner fa fille à cet Amant
impatient. Dorine époufe l'Epine & la
Piece finit par ce double mariage.
Cette Piece a été jouče le 13. de ce
mois pour la derniere fois , & a eu dix
feprefentations.
Le 5. de Fevrier les Comediens Italiens
donnerent fur leur Theatre la premiere
reprefentation d'une Comedie Heroïque
, qui a pour titre l'Aluftre Avanturier
, où le Prince travesti. Cette Piece
n'avoit pas été annoncée pour le jour'
qu'elle fut donnée : nouvelle maniere de
frauder les droits de la critique , dont l'invention
a paru très - fenfée. Jamais le déchaînement
ne fut fi grand contre les nouveautez
qu'il l'eft depuis quelques années
; & les meilleurs ouvrages font expofez
tous les jours à être décriez , & à
tomber avant que d'être connus . La feconde
reprefentation de cette Piece a été
des plus complettes , elle s'eft paffée fans
tumulTEVRIER
1724. 347
tumulte , les beaux endroits ont été raifonnablement
applaudis , & tout le reproche
qu'on a fait à l'Auteur , c'eft d'avoir
mis trop d'efprit dans les Dialogues.
Ce défaut à quelque chofe de fi brillant
qu'on ne peut gueres fe réfoudre à s'en
corriger. Nous allons rendre compte au
public de ce que nous avons retenu dans
cette feconde reprefentation , & nous
efperons qu'on nous fera grace fur quelques
particularitez qui pourroient nous
avoir échapé.
ACTEUR S.
La Princeffe de ..... La Demlle Flaminia.
Le fils du Roy de Leon , fous le nom
de Lelio , illuftre Avanturier. Le fieur
Lelio.
Hortenfe , amie & confidente de la
Princeffe. La Demle Sylvia.
Frederic , Miniftre de la Princeffe. Le
fieur Dominique.
Arlequin , Valet de Lelio.
Lifette , Maîtreffe d'Arlequin .
Le Roy de Caftille , fous le nom d'Ambaffadeur.
Le fieur Mario.
Un Exempt , & des Gardes .
ACTE
348 MERCURE DE FRANCE ,
ACTE L
Dans la premiere Scene la Princeffe
fait entendre à Hortenfe qu'elle aime
Lelio , & que fi elle en croyoit fon coeur
elle le préfereroit au Roy de Caftille
qui demande fa main par fon Ambalfadeur.
Hortenfe lui dit que la vertu doit
l'emporter fur la naillance , & que Lelio
ayant toutes les qualitez qui peuvent faire
un grand Roy , indépendamment de l'éclat
que d'illuftres ayeux pourroient lui
prêter , elle ne doit pas balancer à le choifir
pour époux. Pour moi , ajoûte-t'elle ,
je n'ai jamais vû ce Lelio , mais s'il eft tel
que vous me le dépeignez , je le prefererois
à tous les Amans du monde. Je
n'en excepte qu'un , pourfuit-elle ; c'eſt un
inconnu qui me fecourut genereufement
dans le plus grand danger que j'aye
couru de ma vie. Il me parut fi tendre'
& fi paffionné , que je
que je n'aurois pas hefité
à lui donner mon coeur , s'il eut été
à moi , mais je le devois à un époux
qui depuis a payé le tribut à la nature ;
je ne fçais ce que cet Amant eft devenu ;
mais je fçais bien qu'il n'eut pas moins de
regret à s'éloigner de moi , que j'en eus
à le congedier. Cette expolition a mis
d'abord les Spectateurs au fait , ils n'ont
pas
FEVRIER´´ 1724. 349
pas douté Lelio ne fut le Liberateur que
d'Hortenfe
, & les a preparez aux evenemens
que la fuite de la Piece leur promettoit
. Arlequin vient dans la feconde
Scene , la Princeffe & Hortenfe ont beau
l'interroger fur la naiflance de Lelio , il
n'en eft pas plus inftruit qu'elles . La
Princeffe & Hortenfe fe retirent . Lelio
& Arlequin font une Scene qui ne rend
pas les fpectateurs plus fçavans ; Lelio
neftime pas affez Arlequin pour lui de,
clarer qu'il eft fils du Roy de Leon . 11
ne fe fait connoître pour tel que dans un
Monologue , ou après avoir dit quelque
chofe de fa paffion fecrette pour une ai
mable perfonne à qui il a fauvé la vie , il
fe détermine a èpoufer la Princeffe , n'eſ.
perant plus revoir l'inconnue , dont il
conferve un fouvenir fi tendre . Mais
quelle eft fa furprife dans la Scene fui
vante ? Hortenfe vient , il reconnoît en
elle fon adorable inconnue
, elle reconnoît
en lui fon aimable Liberateur. Mais
elle eft plus refervée que lui à lui ouvrir
fon coeur ; elle lui reproche même
l'ambitieux
deffein qu'il forme fur l'Hy .
men de la Princeffe, Cette Scene a paru
très- tendre , elle a tiré des larmes , & les
traits d'efprit qui y font femez par tout
ont produit leur effet fur ceux qui aiment
cette maniere d'écrire : il faut avoüer
ܬܵܐ
que

150 MERCURE DE FRANCE.
que fi elle n'eft pas tout-à-fait naturelle .
elle a quelque chofe d'éblouiſſant qui va
jufqu'à la féduction . Lelio refte feul fur
la Scene ; il eft abordé par Frederic. Ce
Frederic eft un Eſclave de la Fortune qui
facrifie tout à cette inconftante 'Divinité.
Il tâche de fe menager la protection de
Lelio , pour un pofte de Secretaire d'Etat
; Lelio ne lui témoigne que du mépris.
Ce mépris ne le rebute pas , il
offre la fille en mariage à ce favori de ſa
Reine. Cette offre n'eft pas mieux reçûë
que fon humble requête. Lelio le quitte
après lui avoir confirmé le peu de cas
qu'il fait de fon merite. Frederic jure fa
perte , & voyant venir Arlequin , il
n'oublie rien pour corrompre fa fidelité .
Il lui donne de l'argent , il lui fait eſperer
cent écus de penfion , & une jolie
fille pour époufe. Arlequin réfifte quelque
temps ; mais enfin l'offre de la jolie
fille le détermine à fervir Frederic aux
dépens de Lelio , & à dire à ce Miniſtre
tout ce qu'il fçaura de ſon Maître .
ACTE II. ET III.
Arlequin & Lifette ouvrent le fecond
Acte. Lifette eft cette fille que Frederic
lui a promife pour prix de fa trahifon envers
fon Maître. Elle exhorte Arlequin
FEVRIER 1724. 351
à tenir parole à Frederic , qui eft en état
de faire leur fortune , quand ils ſeront
mariez. Elle joint à l'empire que fes
yeux ont déja pris fur fon coeur une dofe
de fuperftition. Elle lui fait croire qu'un
celebre Enchanteur lui a prédit autrefois
qu'elle épouferoit un beau brunet avec
qui elle feroit très- heureuſe. Arlequin
fe livre à fon étoile , & croiroit faire
un crime horrible de la faire mentir. Il
fe détermine donc à trahir ſon Maître ,
en faveur de Lifette & de l'Etoile qui
luf annonce tant de bonheur avec elle.
Lelio vient , Arlequin fe cache pour l'écouter.
Il entend que fon Maître parle
de la Princeffe , & qu'il craint qu'elle
n'ait furpris quelques regards que la violence
de fon amour lui a fait jetter furHor
tenfe. Il veut mettre à profit cette nouvelle
découverte ; il lui refte cependant
un fcrupule à combattre ; il ne peut fe
réfoudre à trahir un fi bon Maître , fans
fon aveu. Le trait eft digne d'Arlequin ;
mais on doute qu'il convienne à Lelio de
lui permettre de dire à Frederic tout ce
qu'il découvrira , pour meriter la Fortune
que ce lâche Courtifan lui a promiſe.
Cependant il le fait , & cette imprudente
-permiffion met le Prince travesti &
-Hortenfe dans un danger très - preffant.
Lelio fe retire pour aller chercher fa
H chere
352 MERCURE DE FRANCE.
chere Hortenfe. Arlequin fe détermine.
à dire à Frederic tout ce qu'il fçait , &
fort un moment après pour ceder la place
à la Princeffe & à Hortenfe. La Prin
ceffe témoigne fon chagrin à Hortenfe
Elle craint que Lelio ne l'aime pas ; elle
demande à Hortenfe qu'elle avoit chargée
d'apprendre à Lelio les fentimens
qu'elle a pour lui , ce qu'il lui a répondu.
Hortenfe lui dit que Lelio a reçû fes
bontez avec beaucoup de reconnoiffance
& de refpect. La Princeffe peu fatisfaite
d'une fi froide réponſe,commence à foupçonner
Hortenfe d'être fa Rivale ; elle
fe rappelle de tendres regards qu'elle a
furpris entre ces deux Amans . Hortenſe
pouffée à bout demande à la Princeſſe la
permiffion de fe retirer dans fes Etats.
11 y a apparence qu'elle eft Princeffe >
mais d'un rang inferieur à celui de fa ja
loufe Rivale . La Princeffe ne confent
pas à fa retraite , elle va plus loin ; elle
lui dit qu'elle donnera de bons ordres
pour l'empêcher de la quitter. C'eſt lui
declarer qu'elle eft fa prifonniere , quoiqu'elle
ne foit pas fa fujette. La Princeffe
fe retire voyant venir Lelio ; elle
charge Hortenfe de lui parler encore en
fa faveur. Cela produit une de ces fituations
affez ordinaires dans la plupart des
Tragedies ; mais qui ne laiffent pas d'être
FEVRIER 1724. 353
tre intereflantes . La Scene entre les deux
Amans eft très- vive , fur - tout de la
part
d'Hortenfe. Lelio lui confeille la fuite
elle lui fait entendre qu'elle eft impoffi- .
ble , & que la Princeffe les fait obferver,
& peut- être écouter. Lelio lui apprend
qu'il eft d'un rang à ne rien craindre
& veut s'aller faire connoître à la Princeffe.
Hortenfe lui dit que ce feroit avancer
leur perte , que de mettre la Princeffe
au defefpoir : Voilà le noeud de la Piece.
On voit bien à peu près ce qui en doit
faire le dénouement. C'eft la generofité
de la Princeffe , qui ayant appris par Arlequin
que Lelio aime Hortenfe , & qu'il
en eft tendrement aimé , renonce à la
pourfuite d'un coeur qui s'eft déja donné
à un autre. Elle époufe le Roy de Caftille
, & confent qu'Hortenfe foit à Lelio.
On pardonne à Arlequin , qui peut- être
époufe Lifette ; nous prions encore nos
lecteurs de nous pardonner quelque défaut
de memoire fur l'ordre des Scenes.
Il eft fouvent neceffaire de l'obferver
exactement pour rendre les fituations
plus chaudes: par exemple, nous en avons
oublié une qui doit jetter plus d'intereft
dans celle qui fe fait entre la Princeſſe &
Hortenfe ; c'eft qu'Arlequin vient dire
à la Princeffe qu'il croit que Lelio, l'a
trahi , & qu'il en aime une autre ; c'eſt-
Hij là
354 MERCURE DE FRANCE .
là une fuite de l'imprudence de fon Maî
tre qui lui a permis de le trahir pour
faire la fortune. Nous paffons fous filence
d'autres Scenes qui ne fçauroient être
d'un grand intereft , quoiqu'elles foient
neceffaires . Telle eft celle qui fe paffe
entre le Roy de Caſtille , fous le titre
d'Ambaffadeur , Lelio & Frederic. On y
parle du mariage de la Princeffe avec ce
Roy qui la fait demander. Quoique Lelio
ait un très -grand intereft à confentir à
cet Hymen , il ne laiffe pas de s'y oppofer
, ou du moins de demander du temps
pour examiner une alliance , dont la felicité
des deux peuples dépend. Ce n'eſt
pas à nous à prononcer là - deffus ; nous
attendons le jugement du public , pour
en faire part à nos lecteurs. C'eft une regle
que nous nous fommes prefcrite , &
que nous promettons d'obferver inviolablement.
Cette Piece a été mife depuis en
cinq Acte.
Nous allons encore parler d'Inès de
Caftro. Nous en avons cependant déja
beaucoup parlé. Jamais Piece en effet n'a
tant fait parler d'elle . Cette Tragedie
fut remife au Theatre le Jeudi 10. de ce
mois ; elle attira un concours prodigieux
de
FEVRIER 1724. 355
de fpectateurs , qui applaudirent & qui
pleurerent. Ce fecond fuccès n'eft-il dû
qu'à la bonté de l'ouvrage ? & le grand
nómbre des Critiques & contre- Critiques
qu'on en a faites , n'y a -t'il point de
part ? du moins on eft sûr que tous les
écrits qui ont paru contre Inès , n'ont
pû la rendre moins agreable aux yeux du
Public , & que le triomphe de fon Auteur
eft au dernier periode.
Puis donc que ce Poëme eft à l'épreuve
des cenfures & des glofes les plus
fortes , inferons encore ici , fur fon fujet
, un Dialogue en vers , qui nous a été
envoyé d'Hollande , imprimé.
DIALOGUE
Sur la Fragedie d'Inès de Caftro .
D. Combien dans cette Inès que l'on ad- mire tant ,
Trouvez- vous d'Acteurs inutiles ?
R. J'en trouve dix. D. Quoi dix ! C'en eft
trop. R Tout autant..
D. Je hais les ſpectateurs qui font fi difficiles.
R. De quel ufage eft Dom Fernand ?
D. A vous dire le vrai , ce muet confident
Pourroit refter dans la couliffe .
·
H iij
R.
356 MERCURE DE FRANCE.
R. Que fert l'Ambaffadeur ? D. Sans lui faire
injuſtice ,
On pourroit fe paffer de fon froid compliment.
R. En voilà déja deux. Paffons donc plus
avant :
A- t'on plus de befoin de Rodrigue &
d'Henrique ?
D. L'un eft un froid Amant , l'autre un faux
politique.
R. Et les deux Grands de Portugal ?
D. Ce font les deux Acteurs qui parlent le
moins mal.
R Parlons des deux Enfans & de la Gouvernante
:
Qu'en dites-vous ? D. La Scene eft fort
intereffante .
Mais on pourroit auffi les retrancher tous
trois.
R. Quand nous ferons à dix , nous ferons une
Croix.
D. Ce dixiéme à trouver fera plus difficile..
R. Et Constance à la piece eft- elle plus utile
D. On fçait fort peu ce qu'elle y fait :
Mais tout ce qu'elle dit , c'eft le beau. R.
C'eft le laid.
Fut- on cent fois plus idolâtre ,
Des
FEVRIER 1724 357
Des ornemens ambiticux ;
Fout Auteur qui s'en fert pour faſciner
les yeux ,
N'entendit jamais le Theatre ;
Et c'est bien infulter au goût des ſpectateurs
Que leur offrir quatorze Acteurs ,
6
Que Corneille ou Racine auroient réduits
à
quatre
Le 19. de ce mois les Comediens François
donnerent la premiere reprefenta
tion de la Comedie de l'Ami de tout le
monde , du fieur le Grand , Comedien du
Roy. Cette Piece eft en Profe , & en un
Acte , avec un divertiſſement à la fin
dont le fieur Quinaut , l'aîné , duquel
on connoît le goût pour le chant , & pour
l'harmonie , a fait la Mufique. Le feur
Dangeville & fa petite four y danſent
d'une maniere raviffante. Le fieur Armand
eft auffi beaucoup applaudi dans une
Danfe d'Ivrogne
.
Voici quelques couplets qui terminent
la Piece & le Divertiffement , & qui
nous ont été envoyez par l'Auteur.
Hiiij VAU358
MERCURE DE FRANCE.
L
VAUDEVILLE,
' Amour
propre des grands Seigneurs ,
Fait le revenu des flateurs ,
C'eft où leur fortune fe fonde ;
En parlant trop fincerement ,
On n'eft pas ordinairement ,
Ami de tout le monde.
Quand j'aime , j'aime uniquement
Je parle toûjours franchement ,
Comme le corps j'ai l'ame ronde ;
Il ne faut rien faire à demi ,
Je compte pour rien un ami ,
Ami de tout , &c.
Prêtez l'argent fans intereft ,
Ne le redemandez jamais ,
Qu'en bon vin vôtre cave abonde "
Ouvrez la porte à tous venans ,
Et vous ferez dans peu de temps
Ami de tout , & c.
L'Epoux commode l'entend bien ,
II
FEVRIER 1724.
359
Il ne s'embarraſſe de rien ,
Cependant chez lui tout abonde ;
Pour peu que fa femme ait d'efprit ,
Il est bien- tôt par fon credit ,
Ami de tout , &c.
Aux Badaux donnez de l'encens ,
Aux Gafcons des repas friands ,
Aux Bretons buvez à la ronde ,
Ne demandez rien aux Normans ,
Et vous ferez avec le temps
Ami de tout , & c.
C'eft vôtre jugement certain ,
Qui des pieces fait le deftin ,
Sur vôtre gout chacun ſe fonde ;
Quand le Parterre eft fatisfait ,
Nous pouvons nous dire en effet
Ami de tout le monde.
Cette Piece que nous avons déja annoncée
fous le nom du Philantrope , étoit
en trois Actes. L'Auteur l'a réduite en
un feul , mais affez long. La premiere
repreſentation n'a pas été reçûë trop favorablement
du Public , quoique l'ouvra-
Hv ge
360 MERCURE DE FRANCE .
ge foit plein d'efprit & bien écrit. Nous
pourrons en donner un Extrait plus étendu
, pour mettre nos Lecteurs en état
d'en juger.
Nous ajoûterons les paroles d'un air
en Rondeau , chanté par le fieur Quinaut
, qui a été beaucoup applaudi.
C'eft le plaifir qui juftifie
L'opinion fait le bonheur :
L'Avare avec foin multiplie ,
L'or qu'il cherit avec ardeur.
Le Prodigue le facrifie :
C'est le
plan
qui juftifie ,
L'Ambitieux fait la grandeur
L'Indolent la voit fans envie ,
Le Brave fait tout pour l'honneur,
Et le Poltron tout pour la vie :
C'eſt le plaifir qui juſtifie..
L'Académie Royale de Mufique continue
les reprefentations de Thetis & Pelée
, & le Public ne s'en laffe point , quoiqu'on
le joue depuis plus de quatre mois .
La Mele Maure chanté
y
pour la premiere
fois le rôle de Thetis le 24. de
ce mois elle s'eft attiré des applaudiffemens
qu'elle y a meritez .. Cette nouveauté
FEVRIER 1724, 361
veauté groffit les nombreuſes affemblées ;
cependant on repette l'Opera d'Amadis de
Grece qui fera joué au commencement de
Mars . Les affemblées du Bal ont été auffi
nombreuſes que celles de l'Opera . On feroit
fort en peine de trouver ailleurs tant
de beautez & de magnificence que ce
qu'on a vû tous les jours de Bal dans la
falle de l'Opera. Ces Bals ont fini avec le
Carnaval . On a fubftitué au Balet des Fêtes
Grecques & Romaines , le Balet des Fê
tes de Thalie qu'on joue les Mardis.
Nous nous fommes trompez quand
nous avons dit dans le 2. vol . du mois
de Decembre dernier , page 1393. que
la petite Comedie de Florentin étoit de
Montfleuri. Elle eft de M. de la Fontaine ,
ainfi que je vous prends fans vert; la coupe
enchantée ; & le veau perdu , qui ont paru
fous le nom de Champ meſlé.
H vj
NOU
362 MERCURE DE FRANCE .
NOUVELLES ETRANGERES.
Turquie.
E 4. Decembre M. Dierling , Ré-
>
Lfident de l'Empereur eut Audience
du Grand-Vifir , qui lui infinua que le
Grand- Seigneur ne faifoit marcher des
troupes vers les Frontieres de Ruſſie ,
que pour s'opposer aux invaſions du Czar
qui paroifloit en vouloir à la Perfe ; que
fi Sa Majefté Czarienne vouloit abandonner
fes conquêtes fur la mer Cafpienne
elle trouveroit toûjours à la Porte des
difpofitions finceres à entretenir la paix
& à en executer les Traitez . Et que
le Caimakan avoit reçu ordre de terminor
au plutôt les differends qui étoient
furvenus entre les deux Couronnes au
fujet du Commerce .
Ruffie.
' Amiral Cruys eft nommé pour com-
L'mander les troupes maritimes ; on
lui a auffi donné l'inſpection generale de
la conftruction des Navires & de la réparation
des Digues.
>
M.
FEVRIER 1724 3.65
M. le Baron de Zederkreits , Envoyé
extraordinaire du Roi de Suede à la Cour
du Czar , a eu Audience de Sa Majesté
Czarienne , & lui a declaré que la Couronne
& les Etats de Suede lui avoient
accordé le Titre d'Empereur de toute la
Ruffie.
On a été informé par des Lettres d'AL
tracan , que quelques troupes Ottomanes
avoient penetré dans la Georgie , & y
avoient été repouffées par les Perfans ,
& contraintes de fe retirer du côté de
Tifflis. L'armée du Grand - Seigneur qui
étoit de près de foixante mille hommes ,
étoit commandée par les Bachas d'Erzerum
& de Van celle du jeune Roi de Perfe
étoit de quatre-vingt mille hommes ou
environ. Le combat a été opiniâtre . Les
Perfans font demeurez maîtres du champ
de bataille , de l'artillerie , & des bagages
.
On n'a pas encore reçu d'avis confirmatif
if qui affure que le Grand - Seigneur
avoit fait déclarer la guerre à Sa Majefté
Czarienne , & que les Turcs avoient
arboré la queuë de cheval . Cependant les
troupes deſtinées pour la campagne prochaine
font fuffifantes pour les empêcher
de rien entreprendre. On a quarante mille
hommes en garnifon- dans les principales
Villes de la Mer Cafpienne , &
quarante
364 MERCURE DE FRANCE.
quarante mille hommes vers les frontie
res de l'Uckraine , fans compter trente
mille Colaques qui font prêts à marcher
au premier ordre.
Le Gouverneur de la Ville de Nanquin
à la Chine a declaré aux Marchands
Ruffiens de la Caravane , que fon Maitre
vouloit vivre en parfaite intelligen-:
ce avec la Majefté Czarienne.
,
Les derniers avis portent que la Cour
a envoyé ordre en Uckraine de ne plus
faire defiler de troupes vers la Perfe
fur les Lettres du Reſident de Conftantinople
, qui aprennent qu'il y a eu diverfes
conferences avec le premier Viſir,
& qu'ils étoient convenus des principaux
articles pour un accommodement .
&
On a apris par les dernieres Lettres de
Mofcou , que les Tartares au nombre de
8000. hommes étoient entrez dans les
Provinces voifines de la Tartarie ,
qu'ils y avoient ravagé près de 10. lieuës
de païs , où ils avoient fait un butin confiderable
, fans que les Cofaques qui s'étoient
mis en marche pour les couper
dans leur retraite euffent pû les joindre
.
Un Expres du Gouverneur d'Aftracan
a apris , que les troupes victorieufes du
jeune Roi de Perfe , s'étoient aprochées
de la mer Cafpienne , & qu'elles étoient
FEVRIER. 1724 365
à portée de joindre l'armée du Czar en
moins de 3. jours de marche.
Le Czar a reçu avis à Petersbourg ,
par M. de Nieplief , fon Refident à Con--
ftantinople , que ce Miniftre avoit eu diverfes
conferences avec le Grand- Vifir
& qu'il étoit convenu avec lui de figner
un accommodement. En confequence Sa
Majefté Czarienne a fait partir un courier
pour porter un contre-ordre aux trou
pes Mofcovites , qui devoient defiler de
I'Uckraine du côté des Frontieres de
Perfe.
Le Czar a ratifié le Traité d'Alliance:
conclu à Stokolm par M. Bertuchef fon
Miniftre avec le Roi de Suede.
Suede.
ONprétend que
N prétend que le Roi a réfolu d'enper
un voyer un Ambaffadeur
en Pologne
pour folliciter les Nonces de la prochaine
Diette à maintenir les Proteftans du
Royaume & du Grand Duché de Lituanie
dans le libre exercice de leur Religion
, conformément aux anciens Traitez
conclus avec Guftave Adolphe , la
Reine Chriftine , Charles Guftave , &
Charles XII.
On a envoyé dans l'Ile d'Aland deux
Regimens d'Infanterie avec les outils néceffaires
pour y conftruire un Fort , fuivant
366 MERCURE DE FRANCE .
vant la réfolution prife dans la derniere
Affemblée des Etats du Royaume . On dit
le Czar a demandé au Roi quelques
Regimens Suedois pour renforcer fon ar
mée en Uckraine , & que Sa Majeſté n'a
pas jugé à propos de les accorder .
que
M. de Bertuchef , Réfident de Sa Majefté
Czarienne a eu depuis peu une nouvelle
conférence avec M. Hopken , Secretaire
d'Etat , fur ce qui concerne la
féparation des limites dans le Duché de
Finlande ; mais on ne croit pas que le
Roi & le Senat fe déterminent à ceder
au Czar le diftrict de Wirolax que ce Prince
fouhaite de joindre à la partie du même
Duché qui lui a été abandonnée par le
Traité de Nystadt.
M. Akerhielm a été nommé Secretaire
d'Etat au departement de la guerre.
On aprend de Warfovie que le 28. dù
paffé , M. Santini , Nonce du Pape , eut
Audience du Roi de Pologne , auquel il
preſenta une caiffe d'Agnus Dei benits
par Sa Sainteté. Et que S. M. P. donna
enfuite Audience à deux Capucins , Mif
fionnaires , qui viennent de Georgie.
Allemagne.
E 16. Janvier , l'Empereur accom-
Lpagné de l'Impératrice, & des Archiducheffes
, affifta dans l'Eglife Aulique
des
FEVRIER 1724. ·367
des Auguftins Déchauffés aux Vigiles des
Morts, & le lendemain au Service folem
nel qui fut celebré dans la même Eglife ,
pour le repos de l'ame de feu Monfieur
le Duc d'Orleans .
Outre les deux Hôpitaux qu'on a réfolu
de faire bâtir dans les Fauxbourgs de
Vienne pour le foulagement des pauvres ,
la Cour a réfolu d'en établir un troifiéme
pour les malades ; & plufieurs Dames
chargées de queftes pour cet établiſſement,
ont déja près de quatre- vingt dix mille
Florins.
On prétend que le Roi de Dannemarc
adeclaré au Miniftre de l'Empereur
à Copenhague , qu'il n'aprouveroit jamais
le jugement qui a été rendu à Vienne.
touchant la fucceffion du Duc d'Holftein-
Ploen en faveur du Duc d'Holftein- Rethovick
, & qu'il alloit augmenter les
troupes qu'il tient en garnifon dans ce
Duché , afin d'empêcher la prife de poffeffion.
Le Duc de Meckelbourg eft parti de
Dantzick ; mais on ne fçait pas encore
s'il a pris la route de fes Etats ; quelques
Lettres de Berlin portent que ce
Prince a demeuré incognito pendant trois
jours à la Cour du Roi de Pruffe , &
qu'il l'a engagé par fes propres interêts
à lui accorder fa protection. Ce qui eft
de
368 MERCURE DE FRANCE.
de certain , c'eft que les affaires du Duc
de Meckelbourg font en termes d'accommodement
, l'Empereur ayant donné ordre
à la Noblelle de fe raffembler en
Diette pour déliberer fur l'accord qui
doit être propofé .
Les Chefs de la commiffion de Roftok
ont donné ordre aux Magiftrats de la Ville
de Domit's , de dreffer un Memoire concernant
leurs Privileges , afin qu'on y eut
égard dans l'Acte qui doit être fait à
Vienne , pour la réconciliation de ce Prince
avec la Noblelle.
On aprend de Drefde que le Roi de
Pologne étoit arrivé le 16. Janvier à
Varfovie ; & que l'Archevêque de Gnef
ne , le grand Chancelier du Royaume &
le plus grand nombre des Senateurs
avoient reçu Sa Majesté.
Le Comte de Rabutin a eté nommé
par
PEmpereur , Ambaffadeur Extraordinaire
à la Cour du Roi de Pruffe. Le Marquis
de Beauveau de Craon , Confeiller ordinaire
du Duc de Lorraine & Grand Maître
de la Maifon du Prince hereditaire ,
a été fait Prince de l'Empire. Le Comte
de Scomborn , Vice - Chancelier , a été
élevé à la même Dignité.
Espagne
FEVRIER® 17246 359
L
Efpagne & Portugal.
E 13. du mois paffé , Don Michel
& Don Jofeph , fils naturels du feu -
Roi de Portugal Don Pierre , pere du
Roi Regnant , pafferent le Tage à Lifbonne
pour une partie de chaffe ; en revenant
l'après midi , le vent les furpric
à un demi-quart de lieuë du rivage , &:
il fut fi violent , que le Patron du Bâtiment
fur lequel ils étoient , fut jetté
dans la riviere , & ce même Bâtiment
renversé un moment après . Don Jofeph
fe fauva à la nage ; mais quelques ef
forts qu'il fit , il ne put fauver fon frere
qui fut noyé avec tous les gens de la
fuite de ces deux Seigneurs , dont on n'a
trouvé les corps que 8. jours après. Don
Michel étoit dans fa 25. année , étant
né le 15. Octobre 1699. Il avoit épousé
le 29. Janvier 1715. Dona Louiſe Cafimire
de Naflau & Soufa Ducheffe de
la Foens , fille de Charles Jofeph Prince
de Ligne & de l'Empire , & heritiere
de la Maifon d'Aronches. Il laiffe trois
enfans , deux garçons & une fille qui eft
l'aînée. Le Roi , la Reine & les Infants ,
qui ont été fort touchez de la mort de
ce Seigneur , n'ont point paru en public
depuis trois jours , & ils ont pris le deuil
pour un mois , ainsi que toute la Cour.
Le
370 MERCURE DE FRANCE.
Le 19. Janvier le Prince des Aſturies
ayant été proclamé Roi dans le Confeil
, Sa Majefté partit de l'Eſcurial avec
la Reine fon époufe , & fe rendit dans
la Ville de Madrid vers les fept heures
du foir. Leurs Majeftez reçurent dans
le chemin toutes les marques du zele
des Peuples. Etant arrivez au Palais ,
elles furent reçuës par les Infants qui s'y
étoient rendus dès le matin & par les
Cardinaux de Borgia & de Belluga , l'Archevêque
de Folede , l'Inquifiteur Ge-`
neral , le Preſident de Caſtille , les Grands
du Royaume & les Dames de la Cour
Vers les neuf heures du foir on tira
un feu d'artifice dans la place du Palais ,
& il y eut des feux & des illuminations
dans toutes les rues de la Ville pen
dant la même nuit & les deux nuits fuivantes
. On a quitté le deuil pendant ces
trois jours.
Le 20. le Roi accompagné de la Reine
, des Infants , & des Grands Officiers ,
& precedé de fes Miniftres , des Gardes
du Corps & des Hallebardiers , fe rendit
en ceremonie à l'Eglife de Notre-
Dame d'Atoche , toutes les rues qui y
conduifent étoient tapiffées , & les feneftres
des maiſons magnifiquement ornées
.
Sa Majesté a tenu Confeil le 21. &
les
FEVRIER 1724.
1
371
que les jours fuivants ; Elle y a decidé
les Confeils pour les differentes affaires
fe tiendroient dorénavant ; fçavoir , celui
de la Marine & des Indes le Jeudy ; celui
des affaires ordinaires de la Guerre &
des Finances le Mardy & le Mercredy ;
celui des affaires de Juftice & de Police
le Jeudy ; le Confeil Royal des Finances
le Vendredy ; le Grand Confeil de
la guerre le Samedy , & celui des affaires
d'Etat le Dimanche, Sa Majeſté a
commandé un détachement de douze Gardes
du Corps avec un Officier pour
garde du Chateau de S. Ildephonfe , en
cas que le Roi fon pere le voulût. Le
Roi Philippe les a refufez ; mais enfin
le Roi a obtenu de lui qu'elle en prendroit
même vingt - quatre.
la
Le Dimanche 30. Janvier , le Roi s'étant
rendu dans la Chapelle du Palais
où les Grands du Royaume l'accompa
gnerent , prêta ferment en qualité de
Chef & Souverain de l'Ordre de la Toifon
d'Or ; après avoir reçu celui de Don
François Grimaldo , Chanoine de l'Eglife
de Tolede , pour la Charge de Chancelier
du même Ordre , qu'il doit exercer
pendant la minorité de Don Bernard-
Marie de Grimaldo , fon neveu ,
à qui
elle appartient . Sa Majefté donna enfuite
le Colier de l'Ordre de la Toiſon d'Or
au
372 MERCURE DE FRANCE .
au Marquis de Priego , Duc de Medina
Celi , au Comte de San Eftevan de Gormes
, au Duc de la Mirandole , au Duc
de Medina Sidonia , & au Marquis de
Valoufe.
Le Duc de Popoli & le Marquis de
Cogolludo ont été faits premiers Gentils-
hommes de la Chambre..
Le Roi de Portugal ayant fait examiner
dans fon Confeil les Memoires qui lui ont
été prefentez , pour lui faire connoître
qu'il étoit neceffaire de tranfporter un
grand nombre de Negres dans les Plantations
de l'Amerique , tant pour la culture
des terres , que pour le travail des
mines , Sa Majefté a fait publier des Lettres
Patentes , par lefquelles elle a accordé
aux Sieurs Jean Danfain , Manuel
Dominique de Paço , François Nunez de
Crub , Noé Houffaye , Laurent Pereira &
Barthelemy-Michel Vienne , tous habitans
de cette Ville , le Privilege d'établir
une Compagnie de Commerce fur la
Côte d'Afrique , où ils pourront faire la
traite des Negres pour leur compte , &
les tranfporter au Brefil & dans les autres
etabliffemens portugais de l'Amerique
, & la permiffion de conftruire à leurs
depens une Fortereffe à l'embouchure de
la riviere d'Angre , vis- à- vis de l'Ifle de
Corifco qui appartient au Roi de Benin ,
près
FEVRIER 1724. 375
près de la Côte de Gabon ou de Pongo ,
à la hauteur d'un degré 30. minutes de
latitude feptentrionale : Sa Majefté a défendu
à tout vaiffeau i ortugais ou Etranger
, de commercer dans toute l'étendue
comprife entre le Nord de la riviere de
Los Camaronnes & le Cap dit , Lapo
Gonçalves , ainsi que dans l'Ile de Corifco
, à peine de confifcation des Bâtimens
& de leur charge au profit de Jean
Danfain & fes Affociés , à moins qu'ils
n'ayent pris un paffeport en bonne forme
, figné des Chefs de cette nouvelle
Compagnie , dont les Commis pourront
cependant fournir des vivres & de l'eau
aux vaiffeaux étrangers qui fe préfenteront
dans les lieux ci- deffus défignés pour
en acheter , à condition qu'il ne leur permettront
d'y faire aucun commerce.
On apprend de Madrid ' que le Roi
Philippe & la Reine fon époufe joüiſfent
d'une parfaite fanté , au Palais de
S. Ildephonfe , où ils employent les matinées
à des exercices de pieté , & les
après-midy au divertiſſement de la chaffe
ou de la promenade,
Le trois de ce mois après midy le Roi
Louis , accompagné de la Reine fon époufe
, allerent faire leurs Prieres dans l'Eglife
de N. D. d'Atocha , & s'y rendirent
à cheval , ainfi que les Infants
Don
374 MERCURE DE FRANCE.
Don Philippe , Don Ferdinand & Dou
Carlos ; la Princeffe , future époule.de
ce dernier étant en carofle. En fortant
de cette Eglife L. M. C. allerent vifiter
l'Hermitage de S. Blaife , & toutes les
rues de leur route furent remplies d'une
multitude prodigieufe de peuple qui leur
donna de nouveaux témoignages de fon
zele & de fon amour par des acclamations
reiterées.
i Le 6. au foir on reprefenta devant
leurs Majeftez une Comedie Eſpagnole ,
qui a pour titre Don Juan de Efpina ou
Milan.
Italie.
E 21. Janvier, Fête de Sainte Agnés,
le Cardinal de Spinola , Secretaire
d'Etat de fa Sainteté , qui eft titulaire
de l'Eglife dediée à Sainte Agnés , alla
y tenir Chapelle , & après la Meffe on
y benit , fuivant la coutume , les deux
agneaux blancs prefentez par le Chapitre
de S. Jean de Latran , & dont la laine
fert à faire les Pallium qui fe confervent
dans le fépulchre du faint Apôtre , pour
être diftribués aux Archevêques , après
qu'ils ont été préconifez & propofez dans
les Confiftoires.
Le 16. le Cardinal Alberoni alla en
grand cortege rendre vifite au Cardinal
Conti
FEVRIER 1724. 375
Conti , frere du Pape & au Cardinal
Alexandre Albani..
Le nouveau Doge de Genes y a été
couronné le 9. Janvier avec les céremonies
accoutumées .
Le Pape ayant beatifié le bienheureux
Conti , de fa famille , de l'Ordre de S.
François , mort il y a près de trois cent
ans , on doit pendant trois jours en célebrer
la Fête dans l'Eglife de cette Ordre.
On écrit de Florence , que Dona Anne
de Medicis , Demoiſelle d'Honneur.
de la Grande Princeffe Doüairiere , Gouvernante
de Sienne , y avoit pris l'habit
de Religieufe dans le Monaftere de
fainte Therefe , & que le grand Duc
l'Electrice Palatine Douairiere , fa foeur >
& la Grande Princeffe , fa belle-four ,
avoient honoré la cérémonie de leur préfence
.
Le Marquis Clement Spada , le Comte
Jacques Bolognetti & le Comte Carandini
ayant été élus Confervateurs du
Peuple Romain pour le premier Trimeſtre
de la préfente année , allerent le 5 .
Janvier au Capitole prendre poffeffion de
leurs nouvelles Charges.
Le 12. Janvier , on propofa dans un
Confiftoire fecret l'Evêché de Monopoli
I
dans
376 MERCURE DE FRANCE .
*
dans le Royaume de Naples , pour Den
Jules- Antoine Sacchi , Prêtre du Diocéſe
de Tropea ; l'Evêché du Mans pour l'Abbé
de Froulay , Comte de Lyon & Aumônier
du Roi très Chretien ; l'Evêché
de Luçon pour l'Abbé de Rabutin
de Buffy ; l'Abbaye de Signi , Diocefe de
Rheims , pour l'Abbé d'Harcourt de Beuvron
& celle de Bourgeüil , Dioceſe
d'Angers , pour l'Abbé d'Alegre . On préconifa
enfuite l'Abbé de Villeneuve pour
l'Evêché de Viviers ; l'Abbé de la Fare ,
pour l'Evêché Duché- Pairie de Laon ;
l'Evêque de Saint Paul trois - Châteaux ,
pour l'Abbaye de S. Pierre fur Dive , Diocefe
de Sées ; l'Abbé de Coriolis , pour
celle de Notre Dame de Cruas , Diocéſe
de Viviers ; l'Abbé de Prie , pour
celle d'Airvaux , Diocéfe de la Rochelle;
& l'Abbé Raguet , pour celle du Petit
Cifteaux , dit l'Aumône, Diocéfe de Blois.
A la fin du Confiftoire , le Pape après
avoir accordé le Pallium pour l'Archevêque
de Cambray , donna le Chapeau
au Cardinal Alberoni.
Le Prince Vaini a obtenu les honneurs
qu'on n'accorde à Rome qu'aux Princes
du Premier Rang .
M. Cornaro a été élu Auditeur de Rote
pour la République de Venife à Rome.
On aprend de Naples , que le 19. Janvier
}
FEVRIER 1724. 377
vier dernier , la nouvelle Abbeffe du Monaftere
Royal de fainte Claire , prit poffeffion
de fon Abbaye , en prefence d'un
grand concours de Nobleffe qui s'y étoittrouvée
, pour lui voir prefenter la Couronne
, le Sceptre & les autres ornemens
Royaux ; ceremonie qui s'obſerve
depuis plufieurs fiecles , en vertu d'une
conceffion des Rois de Naples , Fondateur
de ce Monaftere.
Le même jour après midy on fit à
Naples l'ouverture du Carnaval , avec
les formalitez accoutumées , & le 22. on
reprefenta fur le Theatre de S. Barthelemmi
& fur celui des Florentins , deux
Opera qui eurent un grand fuccez.
On a reçu avis de Ricti , que le Comte
& la Comteffe Piniocehi y avoient été
tuez par un de leurs Fermiers.
T
On mande de Turin que le Roi de Sardaigne
avoit refolu d'attendre la conclufion
du Congrez de Cambray , avant que
de declarer le mariage du Prince de Piémont
fon fils , avec l'une des Princelles
filles du Duc de Modene.
L
Grande- Bretagne .
E 20. Janvier , le Parlement s'étant
raffemblé, le Roi fe rendit à la Chambre
des Pairs avec les céremonies accoutumées
; & ayant mandé les Communes
I ij
378 MERCURE DE FRANCE .
il ouvrit la Seance par un diſcours que
le Lord Chancelier prononça , & qui contenoit
les felicitations de fa Majefté , ſur
l'heureux fuccés des efforts que le Parlement
fit l'année derniere pour la ſureté
, l'interêt & l'honneur du Royaume
, fur l'augmentation du credit public ,
fur l'état floriffant du commerce & fur
la tranquillité generale dont les peuples
joüiffent.
La Chambre des Communes par un
Comité du 31. Janvier , a confenti d'entretenir
dix mille hommes de troupes
pour le fervice de la Marine , & de fournir
des fonds pour leur folde , à quatre
livres Sterling par mois par chaque ſoldat.
La même Chambre a auffi accordé au
Roy 18264 hommes de troupes , tant
pour les Gardes & Garnifons de la gran
de Bretagne pendant l'année courantę ,
que pour celles des Ifles de Jerfey & Guernefey.
Elle a accordé en même -temps
655668 liv . 8. fols 7. deniers Sterling
pour la paye de ces troupes , 161 161. liv.
4. fols auffi Sterling pour l'entretien des
garnifons de l'Amerique , de Gibraltar ,
& du port Mahon , & 12000. liv . Sterling
pour les penfionnaires des invalides,
qui font hors de l'Hopital de Chelſea &
d'autres fubfides neceffaires pour le bien
de l'Etat. On
DE FEVRIER 1724. 37 .
On dit qu'on va reduire de quatre Schelings
par Galons les Droits d'entrée qu'on
leve fur les eaux de vie de France , pour
émpêcher les contrebandes qui s'en fait
par la Hollande .
Don Juan Bautiſta Orendayn , nouveau
Secretaire d'Etat pour les affaires étrangeres
du Roi d'Efpagne , a écrit aux Plenipotentiares
de la Grande- Bretagne au
Congrés de Cambray , que fa Majefté
Catholique ayant pris poffeffion du Gouvernement
fur la renonciation du Roi fon
Pere , confirmoit tous les or dres & inftructions
precedentes.
M. Walpool a été nommé Envoyé Extraordinaire
& Plenipotentiaire à la Cour
de France. La Comteffe d'Hertfort a été
nommée Dame d'Honneur de la Princeſſe
de Galles , à la place de la Comteffe
d'Effex , morte à Paris dans le mois de
Janvier dernier.
Le Lord Walpool , fils de M. Robert
Walpool , a pris feance le premier de ce
mois dans la Chambre des Pairs .
>
Le 10. de ce mois on celebrá à Londres
, avec les céremonies accoutumées
l'Anniverfaire du Martire du Roi Charles
I. L'Evêque de Bangor prêcha devant
les Pairs dans l'Eglife de Weſtminſter
, & le Docteur Hough devant les
Communes , dans l'Eglife de fainte Marguerite.
I iij Hol380
MERCURE DE FRANCE.
Hollande , & Pays - bas ..
N mande de Cambray que le 240
Janvier , les
Ambaffadeurs Plenipotentiaires
de l'Empereur
avoient remis
aux
Ambaffadeurs le Decret original de ſa
Majefté Imperiale touchant les inveftitures
des Etats , de Tofcane , de Parme ,
& de Flaifance , en faveur de l'Infant
Don Carlos , en prefence des Ambaffadeurs
Plenipotentiaires du Roi & du Roi
de la Grand- Bretagne ; & que le 26. ces
Miniftres s'étoient rendus dans la Salle
de l'Hôtel de Ville où ils avoient fait
l'ouverture du Congrés par une premiere
Conference dans laquelle il avoit été propofé
d'en regler les Céremonies de la
maniere qu'il avoit été reglé lors du Congrés
d'Utrecht, & que les
Plenipotentiaires
dn Roi , de l'Empereur , du Roi d'Efpagne,
& du Roi d'Angleterre avoient enfuite
pris poffeffion des Chambres particulieres
deftinées à conferer entre eux
pendant la fuite du Congrés.
On a eu avis que le Comte Georges-
Louis de Berghes avoit été élû le.7. de
ce mois Prince & Evêque de Liege , au
grand contentement de prefque tous les
Liegeois . 11 eft fils de deffunts Eugene
Comte de Grimbergue & de Florence-
Marguerite de Reneffe. Il tire fon origine
FEVRIER 1724. 381
gine de Jean de Gortingen , fils de Jean
III. Duc de Brabant , legitimé & honoré
du Titre de Prince par l'Empereur
Louis de Baviere , par Lettres Patentes
du 27. Août 1344. Il eft le dernier de
fa Famille , oncle du dernier Prince de
Berghes , de la feue Comteffe de Coupigny
, & d'une Chanoineffe à Liege
& frere de feu Philippe François , Prince
de Berghes , Chevalier de la Toifon
d'Or , qui avoit été Gouverneur de Bruxelles
, de la Comtelle de Grobendonk
& de la Frinceffe de Nivelle. Il eft le
troifiéme de fa Famille qui ait été élu
Prince & Evêque de Liege. Le premier
étoit Corneille de Berghes , élu le premier
Mars 1538. & mort en 1545. Le
fecond étoit Robert de Berghes , élu le
7. May 1557. & mort le 26. Janvier
1564. Il eft âgé d'environ 65. ans , &
il n'y a que 30. ans qu'il a pris le parti
de l'Eglife , ayant été jufqu'alors Lieutnant
Colonel de Cavalerie. Il a nommé
le Baron- Van- Soule , Abbé d'Amai ,
pour fon premier Miniftre ; & il a réfolu
de ne prendre poffeffion du Palais
que lorfque la confirmation de fon Election
fera arrivée de Rome.
Le 11. de ce mois le Baron de Wiex
arriva à Liege pour faire part à l'Electeur
de Cologne , qu'il avoit été élu Evê-
I iiij que
382
MERCURE DE FRANCE.
7
,
que & Prince d'Hildesheim le 8. du
prefent mois & que fa proclamation
avoit été faite le même jour au fon des
Cloches de la Ville & au bruit de plufieurs
décharges de l'Artillerie .
*******************
MORTS ,
BAPTES MES
& Mariages des Pays Etrangers .
M
R Alfoffi , Maréchal de la Cour de
la Czarine, eft mort à Peterbourg le
21. Decembre, le Czar a affifté à fon Convoy
, ainfi que le Duc d'Holftein & les
Miniftres Etrangers .
Le Baron de Bulan , neveu du Baron
de Bulan , Miniftre d'Etat d'Hanover y
a épousé le 12. Janvier la jeune Comtelle
de Platein .
Le Palatin de Belsk eft mort dans fes
Terres en Pologne .
Le fils du Comte de la Lippe a été baptifé
à Londres le 27. Janvier , & tenu
fur les Fonds par le Roi de la Grande-
Bretagne , le Baron d'Harpos , la Duchelle
Kendal, & la Comteffe de Darlington
.
Le Docteur Truneball , frere du feu
Chevalier Georges Truneball, Secretaire
d'Etat fous le Regne du feu Roi Guillaume
FEVRIER 2724. 383
laume , eft mort en Angleterre dans le
Comté de Suffolk .
Le troifiéme fils de Don Carlos Albani,
Prince de Soriano , a été inhumé à Rome
le 2. Janvier dans l'Eglife de S. Sebaftien
hors des murs.
Dona Catherine Juftiniani Sanelli eſt
morte a Rome la nuit du 6. au 7. Janvier,
âgée de foixante & feize ans. Son corps
fut inhumé avec beaucoup de pompe dans
l'Eglife d'Ara - Coeli , où eft la fépulture
de la Maifon Sanelli .
Le R. Pere Tolomée Ciceri , Clerc
Régulier de la Congregation des Sommafques
& Vice- Recteur perpetuel du
College Clenientri à Rome , y eft mort
le 13. Janvier , âgé de quatre- vingt années
.
,
Dona Victoris de Bufalo Falconieri
mere de M. Falconieri , Gouverneur de
la Ville de Rome , y eft morte le 16. Janvier
, âgée de quatre - vingt huit années.
Le Comte de la Rogue , Chevalier de
l'Annonciade , Lieutenant General , Gouverneur
de la Citadelle de Turin , Grand-
Maître d'Hôtel de Madame Royale , &c.
mourut à Turin le 13. de l'autre mois ,
âgé de 63. ans.
Iv JOUR384
MERCURE DE FRANCE.
XX:XXXXXX* XX** X* XXX
JOURNAL DE VERSAILLES
& de Paris .
MA
frere .
R Dubois a été fait Secretaire du Roy,
à la place du feu Cardinal Dubois , fon
Le 3. de ce mois M. d'Ombral fut reçû au
Parlement , & au Châtelet , Lieutenant General
de Police , avec les ceremonies ordinaires.
Il fit le même jour l'ouverture de la Foire
S. Germain , dont l'inſpection a été donnée au
Commiffaire le Comte.
L'Univerfité de Paris eft dans l'ufage d'honorer
par des Oraifons Funebres la memoire
des Premiers Prefidens qui meurent en place.
C'eft ainfi qu'elle en ufa à l'égard de M. de
Bellievre , & de M. de Lamoignon. Ceux qui
font venus depuis , fe font retirez de la Charge
avant que de mourir. L'Univerſité n'a eu
garde de fe départir de cet ancien ufage à la
mort de M. de Mefme, l'un des plus grands ,
& des plus dignes Magiftrats qui ayent rempli
la place de Premier Prefident.
M. Gibert , cy- devant Recteur & Profeffeur
en Rhetorique au College Mazarin , fut chargé
de cette importante action. M. Pourchot ,
Syndic , & ancien Recteur, eut ordre d'aller
'faire l'invitation au Parlement le Lundy 7.
Fevrier. Il étoit accompagné de Mrs Viel
Greffier , & Coffin , Principal du College
de Beauvais , tous deux anciens Recteurs .
Après la falutation , en ces termes : Illuftriffime
Senatus Princeps , Prafides illustriffimi ,
altiffimi
FEVRIER 1724. 385
altiffimi Senatores . M. le Premier Prefident
lui fit figne de fe couvrir, fuivant la coutume ;
& après le compliment fait , il lui répondit
que la Cour fe rendroit en Sorbonne le Mercredi
9. qui étoit le jour indiqué.
L'Affemblée fut très - nombreuſe. Outre le
Parlement il s'y trouva un grand nombre de
Magiftrats , Confeillers d'Etat , Maîtres des
Requêtes , & autres perfonnes de diftinction..

M. Gibert prononça fon Difcours avec
grand fuccès & à la fatisfaction de toute
PAffemblée. Il montra dans la premiere partie
la gloire que M. de Mefme avoit apportée à la
Magiftrature par fon illuftre naiffance , & par
tous les avantages naturels de corps & d'efprit
dont il étoit orné. Dans la feconde il fit
voir la gloire qu'il s'y étoit acquife , par fa fidelité
envers le Roy , par fon attachement au
bien de l'Eglife & de l'Etat , par fon amour
la juftice , par fon affabilité envers tout
Pomonde,
le monde
, & c.
Le Samedi 12. Fevrier jour de l'anniverfaire
de feue Madame la Dauphine , Marie - Adelaide
de Savoye , mere de Sa Majesté . Le Roy
entendit la Meffe de Requiem , pour le repos
de lame de cette Princeffe , decedée à Verfailles
le 12. Fevrier 1712. M. de la Lande , Surintendant
, & Maître de Mufique , en exercice ,
fit chanter un De profundis de fa compofition .
Le Mardi 15. le Roy reçû les complimens
des Princes , Princeffes , Seigneurs & Dames
de la Cour , Ambaffadeurs , & autres Miniftres
Etrangers au fujet de fa naiffance , S. M. étant
née à Verfailles le 15. Fevrier 17 : 0.
Le Roy entendit la Meffe dans fa Chapelle ,
M. de la Lande fit chanter par la Mufique le
Pfe aume de Quare fremuerunt gentes , de fa
eo mpofition. Il fit executer une fimphonie
I vj
ma386
MERCURE DE FRANCE .
magnifique pendant le dîné du Roy.
Sur les fix heures du foir les Bourgeois de
Verfailles ayant à leur tête M. le Bailly , le
Procureur du Roy , les Marguilliers en charge,
Quartiniers , & autres Notables firent chanter
le Te Deum à la Paroiffe Royale de Verſailles.
M. le Curé entonna le Te Deum , l'Orgue
pourfuivit le premier couplet , le Choeur reprit
le deuxième , après lequel une Simphonie
magnifique , compofée de violons , haut-bois,
baffes , baffons , trompettes , & timballes ,'
tous Muficiens du Roy , executerent des morceaux
de Sonnates des plus excellens Maîtres
le Choeur , l'Orgue , & la fimphonie alternativement
; en forte qu'avec le Pfeaume Exaudiat
, chanté enfuite , mêlé de plaint - chant ,
Orgue & fimphonie , cela dura plus d'une
heure.
Le fieur Marchand , Organiſte de la Paroiffe,
dont le merite eft connu , a eu la conduite de
cette Fête , qui s'eft terminée très - heureuſement.
On avoit preparé un bucher en piramide ,
au milieu de la place Dauphine , où M. le
Bailly , le Procureur du Roy , & autres Officiers
de Judicature , affiftez des Marguilliers ,
mirent le feu .
La façade de l'Eglife Paroiffiale , les deux
Clochers étoient illuminées de lampions &
terrines , ainfi que la place Dauphine , les
rues de la Paroiffe , Dupleffis , le grand Marché
, la rue de la Pompe, &c.
Les Bourgeois allumerent des feux devant
leur; portes , tirerent quantité de fufées volantes
, & fignalerent leur zele par d'autres marques
de réjouiffances.
Le 18. de ce mois jour de l'anniverfaire de
Louis , Dauphin , Duc de Bourgogne , pere
de
FEVRIER 1724. 387
de Sa Majefté , decedé à Verfailles le 18. Fevrier
1712. le Roy entendit une Meffe baffe de
Requiem , pendant laquelle la Mufique du Roy
a chanté le De profundis.
Le 20. de ce mois l'Abbé de Buffi fut facré
Evêque de Luçon , dans l'Eglife du Noviciatdes
Jefuites , par le Cardinal de Rohan , affifté
des Evêques de Verdun & de Soiffons.
Il est arrivé en France pour le compte de la
Compagnie des Indes trois cens milliers de
beurre d'Irlande , & une pareille quantité de
fuif du même pays , d'où l'on attend encore de
pareilles Marchandiſes.
Le fieur Albert Anfelin fait voir cette année
à la Foire S. Germain une décoration en
relief, extrêmement curieufe , où la nature eft.
fort ingenieuſement imitée. Ce font des Ha- .
meaux , des Villages , des Châteaux , Maifons-
& Hôtelleries champêtres dans de beaux payfages
, où l'on voit des Rivieres , des Lacs
des Bois , & des Boccages , des Montagnes &
des Rochers , des Grottes , des Champs prêts
à moiffonner , des Bergers , des Troupeaux
des Oifeaux , &c. & près de 20c. figures en
cire d'environ 10. pouces , proprement ornées,,
qui reprefentent les principaux myfteres de la
naiffance de nôtre Seigneur.
On a donné plufieurs Bals à Versailles , où
quelques Princes , Princeffes , Seigneurs &
Dames de la Cour ont été . M. de Mouffy , cydevant
Enſeigne aux Gardes Françoifes , en
donna un au commencement de ce mois , dans
la Grande Salle du Grand Commun , & les
Pages de la Petite Ecurie du Roy en donnerent
un autre quelques jours après à la Petite
Ecurie. Les Pages de M. le Comte de Toulouſe
fuivirent cet exemple le 16. de ce mois à la
Venerie. Celui que les Pages de la Grande
Ecurie
388 MERCURE DE FRANCE.
Ecurie du Roy ont donné le 21. fut très - magnifique
, on danfa dans deux grandes falles
richement meublées & éclairées . La fimphonie
étoit nombreufe. Les confitures , les fruits
cruds les liqueurs fraîches & chaudes y furent
diftribuées en grande abondance. Deux
contre -danfes toutes nouvelles tinrent les
amateurs du Bal en grand mouvement , l'une
s'appelle les Calotins , & l'autre la Farandeulle
, fur un air Provençal très- vif.
Le Coche parti de Paris pour Clermont en
Auvergne , a été fubnergé en paffant le Bac
de la Riviere de l'Allier , par un torrent fubit,
caufé par un grand orage , ou plutôt une efpece
de déluge d'eau tombé dans les montagnes
d'Auvergne. Le Bac , le corps du Caroffe ,
deux Chevaux , le Cocher , & quatre autresperfonnes
, tout fut englouti prefqu'en un
inftant.
Le 21. de ce mois la Chaife de Pofte de
M. de Gaumont Intendant des Finances , qui
fuivoit à vuide le Caroffe de M. Merger , Fermier
General , dans lequel M. de Gaumont
étoit monté , fut jettée dans la Seine , près de
Chaillot, par une Chaife à deux de Verſailles
qui l'acrocha en paffant. Le Poftillon & les
deux Chevaux ont été noyez .
On nous écrit de Joinville , en Champagne ,
Principauré qui a appartenu à feu Monfieur
le Duc d'Orleans que les Officiers du Bailliage
& de l'Hôtel de Ville , ont fait celebrer le
26. du mois dernier , dans l'Eglife Paroiffiale
de Joinville , un Service folennel , pour le
repos de l'ame de leur Prince . Le Sanctuaire '
& le Choeur étoient entierement tendus de
noir , la tenture étoit chargée d'Ecuffons &
Armoirie. On avoit dreffé un grand Catafalque
au- deffus duquel étoit la Couronne
du
FEVRIER 1724. 389
du Prince. Tous les Corps Ecclefiaftiques , tant
Seculiers que Reguliers y affifterent , & la plupart
des Ecclefiaftiques de la Principauté , les
Gentilhommes & les Officiers des Villes voifines
s'y trouverent . Le fieur Clement , Prêtre ,
Docteur de Sorbonne , Curé de la Paroiffe de
Notre-Dame de la Ville de Joinville , connu
par plufieurs Panegyriques & Oraifons Funebres
, particulierement par celle du feu Roy ,
prononcée dans l'Eglife Cathedrale de Chalons
fur- Marne , a prononcé auffi avec le même
fuccès celle de M. le Duc d'Orleans ,
ayant pris pour fon Texte ces paroles de l'Ecclefiafte.
Vanité des Vanitez , & tout n'est que
Vanité.
Le 11. Fevrier les, Barnabites de Montargis
firent un Service folemnel pour feu M. le
Duc d'Orleans dans leur Eglife de S. Louis ,
qui a été érigée par la pieté de feu fon pere ,
Monfieur , frere unique de Louis XIV. en
action de graces de la bataille de Mont Caffel,
& de la prife de S. Omer . Le Catafalque y parut
magnifique pour l'ornement & fa hauteur , il
étoit couronné près de la voute d'un Dais ſuperbe
, duquel pendoient quatre grands rideaux
qui fe replioient aux quatre coins dans :
la croifée de la Nef , le feul luminaire éclairoit
1 Eglife. Les Corps de la Ville Ecclefiaftiques
& Seculiers en habits de ceremonie affifterent
à la Meffe folemnelle , qui fut accompagnée
de Mufique , & le Pere Dom Ambroife de
Chambre , Profeffeur de Rhetorique prononça
POraifon Funebre avec applaudiffement..
LET390
MERCURE DE FRANCE.
LETTRE écrite de Villefranche , le 11 .
de ce mois furles Obfeques de Monfieur
le Duc d'Orleans.
Ous me demandé , Monfieur , un ample
V recit de ce qui s'eft fait ici le ro . de ce
mois , jour deſtiné à la Pompe Funebre de
Monfieur le Duc d'Orleans , & je ne vais vous
en donner qu'un précis , comptant que mon
exactitude à vous en inftruire me tiendra lieu
d'un plus grand détail, Nos Concitoyens &
les vôtres , juttement penetrez de la perte
qu'ils ont faites en la perfonne d'un fi grand
Prince , n'ont épargné ni foins , ni dépens ,
ni induſtrie pour celebrer ce trifte jour avec
toute la magnificence poffible. L'Eglife Collegiale
dont vous fçavez la grandeur étoit
toute tenduë de noir , avec les Armoiries du
Prince , & éclairée d'un nombre prefque in .
fini de cierges & de bougies. Le Catafalque
où nos Peintres & nos Sculpteurs avoient
épuifez tout leur fçavoir , étoit pofé au milieu
du Choeur , & fe levoit jufqu'à la voute ,
avec tous les ornemens , & toutes les reprefentations
qui conviennent . Autour de ce Catafalque
étoient les devifes & les emblêmes
fuivans :: un Atlas qui porte le Monde avec
ces paroles , Non impar oneri. Un Soleil couché
avec ces mots Italiens , Difparefcet Ma
non more . Un Baffin qui fe remplit d'eau pour
La diftribuer , Non fibi colligit. Un éclair qui
difparoît dans le moment de fon plus grand
brillant , Corrafcando evanefcit. Le Soleil qui
conduit un Char à quatre Chevaux , Quadri
jugi moderatur habenas . Le Temple de Janus
Compagibus aretis clauduntur belli
porta.
fermé ,
FEVRIER 1724. 391
porta . Apollon ayant à fes pieds les inftrumens
des Sciences & des Arts , Quas novit
protegit artes. Minerve tenant fa lance baiffée
jufqu'à terre , d'où elle fait fortir un Olivier ,
Par bello praponit Oivam. La grande Meffe
celebrée par M. nôtre Doyen , fut chantée par
Mrs les Chanoines , aufquels fe joignirent plufieurs
Curez du voifinage , lefquels non contens
d'avoir fait un Service particulier dans
leurs Paroiffes , voulurent encore prendre part
à ce témoignage public de nôtre douleur , M."
l'Abbé Mignole , frere de nôtre Lieutenant-
General prononça l'Oraifon Funebre , avec
toute l'éloquence , & toutes les graces que
vous lui connoiffez . Son Texte étoit , siluit
terra in confpectu ejus.
La Nobleffe de la Province de Beaujolois,
qui avoit été invitée à cette ceremonie s'y rendit
en foule , & M. nôtre Lieutenant - General
qui les en avoit priez , prit foin d'en faire les
honneurs , en tenant chez lui une table ouverte
le matin & le foir. Je fuis , Monfieur , & c.
Le Samedi 12. de ce mois M. le Chevalier
d'Orleans , Grand-Prieur de France fit faire
dans fon Eglife Prieurale & Paroiffiale de
Sainte Marie du Temple un Service folemnel ,
pour le repos de l'ame de feu M. le Duc d'Or
leans. La Meffe y fut celebrée par le Commandeur
Daretz , Prieur du Temple qui avoit plufieurs
Affiftans. Elle fut chantée par un Choeur
de Mufique , élevée dans une Tribune , vis -àvis
le Lutrin. Les principaux Officiers de la
Maifon de fon Alteffe Royale y affifterent en
Manteau fur des bancs , rangez à la droite entre
les formes & les marches de l'Autel . M.
P'Evêque de Nantes , nommé à l'Archevêché
de Rouen , fon Premier Aumônier, en Rochet,
& le R. P. du Trevoux , Jefuite , fon Confef
feur
392 MERCURE DE FRANCE.
feur étoient à la gauche à côté de l'Autel ,
Mrs de l'Ordre de Malthe étoient du même
côté dans les grands bancs , & les formes ou
ils fe mettent ordinairement , M. le Grand-
Prieur à la tête en Manteau long , à côté de
lui M. le Bailly de Mefies , Ambaffadeur de
la Religion , & de fuite les Grand- Croix Commandeurs
& Chevaliers dans le rang qu'ils
doivent tenir entre eux . Les formes de la droite
étoient remplies par des Officiers de Galeres
dont M. le Grand- Prieur eft General , & par
d'autres perfonnes de confideration.
L'Eglife étoit tendue jufqu'aux voutes ,
Autel magnifiquement éclairce, auffi bien que
le Catafalque élevé à double gradin au milieu
du Choeur , dont les côtez étoient remplis de
divers rangs de cierges , furmontez de girandoles
aux pilliers qui étoient couverts de
grands Ecuffons des Armes de feu S. A R.
Plufieurs Dames de qualitez s'y trouverent,
on avoit difpofé les deux Chapelles de la Nef,
attenant la Balustrade du Choeur pour les y
placer .
Le Roy a donné à M. l'Abbé Thouvenin-
FAbbaye de Belval , à la charge d'une penfion
de 150. liv, pour le fieur Abbé Defgranges ,
qui a fervi avec zele à Arles , & à Orange
pendant la contagion.
L'Abbaye de Bournet , à M. Joliot , Chapelain
du Roy.
L'Abbaye de Beüil , à M. l'Abbé de la Tourfondue
.
L'Abbaye de Notre - Dame du Tréfor , '
Madame de Richelieu .
Le 7. le Commandeur de Beringhen , prêta
ferment entre les mains du Roy , pour la Charge
de Premier Ecuyer de Sa Majesté.
Le to. le Maréchal d'Alegre , le Maréchal
Duc
FEVRIER 1724. 393
Duc de la Feuillade , & le Maréchal Duc de
Gramont , prêterent entre les mains du Roy
le ferment de fidelité qui fut lû par le Marquis
de Breteuil , Secretaire d'Etat , ayant le
département de la Guerre.
**: *********** :**
J
MORTS & MARIAG ES.
- -
Ean Baptifte François de Montmorin ,
Marquis de S. Herem , Baron de Volor & de
Chateauneuf, Seigneur de Moliere , & c. Gou
verneur & Capitaine des Chaffes de Fontainebleau
, fils de feu Mr Charles Loüis de
Montmorin , & de Dame Marie- Genevieve de
Rioult Douilly , époufa le 15. de ce mois Demoifelle
Conftance- Lucie de Villette , fille de
feu M. Philippes de Villette , Chevalier
Marquis de Villette , &c. Commandeur de l'Ordre
de S. Louis , Lieutenant- General des Armées
Navalles de fa Majefté , & de Dame Marie
Claire Defchamps de Marcilly . Le mariage
a été celebré à S. Euftache par M. l'Evêque
d'Aires , oncle du marié.
La Ducheffe d'Ollonne eft accouchée d'un
fils , qui doit être nommé par le Roi & l'Infante
Reine.
Le 13. Don François- Jofeph Coutinho ,
Seigneur Portugais , mourut âgé de 43. ans.
Il étoit venu à Paris pour fe faire traiter d'un
Aneurifme au col. Il a été mis dans un cercueil
couvert de Satin blanc , & enterré aux
Carmes déchauffez.
Le 9. Madame l'Abbeffe de Chelles , fit célebrer
un Service folemnel , dans fon Abbaye,
pour le repos de l'ame de feu Monfieur le Duc
d'ore
394 MERCURE DE FRANCE.
Orleans , fon pere , auquel le General des
Benedictins de la Congregation de S. Maur,
officia , & où fe trouverent quantité de perfonnes
de diftinction .
Le Sr Poncy , Doyen des Maîtres Chirur
giens de Paris , eft mort depuis peu , âgé de
10. ans & quelques mois.
Le 12. Catherine- Gabrielle de Montholon ,
veuve de M. François de Paule Faydeau , Chevalier
, Seigneur du Pleffis , Confeiller au Parlement,
mourut à Paris , âgée de 35. ans.
Le 21. mourut à Paris , Roland- Armand Bignon,
Confeiller du Roi en fes Confeils d'État
& Privé , & Intendant de la Generalité
de Paris , âgé d'un peu plus de 57. ans
Son corps fut tranfporté de l'Eglife Parroiffiale
de S. Eufta che fa Paroiffe , en celle de
S. Nicolas du Chardonnet , ou eft la fepulture
de fes ancêtres.
Marie d'Aligre , veuve de Godefroy , Comte
d'Eftrades , Chevalier des Ordres du Roi ,
Marechal de France , Gouverneur des Villes
& Citadelles de Dunkerque , Maire perpetuel
de Bordeaux , Viceroy de l'Amerique , Plenipotentiaire
de la paix de Nimeque & Gouverneur
de feu Monfieur le Duc d'Orleans ,
mourut à Paris le 2. de ce mois , âgée de 9r.
ans. Elle étoit fille d'Etienne d'Aligre , Chancelier
de France. Elle avoit été mariée en premieres
nôces à M. Michel de Verthamon , Confeiller
d'Etat , pere de M. de Verthamon , premier
Prefident du Grand- Confeil . Les armes
d'Aligre font d'azurs à . Burettes d'or fur
montées en chef de 3. Soleils de même.
Celles Deftrades font écartelées aut
gueules , à un Lyon d'argent couché au pied
d'un palmier d'or fur une terraffe de finople :
au 2. d'azurs à la face d'or , accompagnée de
3.
7
FEVRIER 1724
3. tètes de Leopard d'or , au 3. écartelé en
-395
fautoirs au 1. & 4. de finople à la bande d'or ,
chargée d'un autre de gueules , au 2 , & 3 ,
d'or & ces mots , Ave Maria , à dextre , &
Gratia plena, à feneftre d'azurs qui eft de Mendoze
, au 4. grand quartier de gueules à 7. lozanges
d'argent , pofées 3. 3. 1.
ponte M. Racine du Jonquois , Treforier des
& chauffées de France , a époufé le 7. de ce
mois Mad Mofnier , fille du Fermier general
de ce nom.
,
Sr
des Valets de
du Prince de Rohan , à qui il eft attaché
depuis 23. ans , nous a prié de détromper le
public au fujet des mauvais bruits qui ont
couru fur fon fujet , & qu'on a publiés trèsimprudemment.
Il n'a nullement été arrêté
pour aucune affaire civile ni criminelle.
J
lu
APPROBATION.
'Ay lû par ordre de
Monfeigneur le Garde
des Sceaux le Mercure de France du mois
de Fevrier , & j'ay crû qu'on pouvoit en
permettre l'impreffion. A Paris , le 7. de
Mars 1724.
HARDION.
TA
196
TABLE
Des Principales Matieres.
IECES FUGITIVES. L'Avarice .
P¹ode.
185
Lettre Critique fur la nouvelle Edition des
Poëfies de Villon.
Epître en vers à M. le Duc.
Lettre fur la Tragedie d'Heraclius.
Effai d'Ode.
189
197
199
217
219
Extrait d'un ouvrage Anglois fur la guerifon
des Fiévres par l'eau commune.
Vers fur le jour de la na.ffance de l'Envoyé de
Danemarck. 238
Lettre du Roy d'Eſpagne Philippe V. à fon
fils Louis I.
Daphné , Cantate .
235.
240
Lettre à M. Coutelier fur l'Edition de Catule ,
Tibule , & c.
Sonnet , confeils d'un père à fon fils .
243
256
Réponſe de M …….. à la Lettre de M. de Voltaire,
257
Requête des Bouts- rimez à la Dame de Provence
.
265
Pompe funebre & inhumation de M. le Duc
d'Orleans . 267
Pompe funebre faite à Vienne en Autriche ,
&c.
278
Lettre du Chevalier de Romieu à M. de la Vifclede
, avec fa réponſe & 2, Rondeaux. 285
Articles des Enigmes , & c.
Contes , bons mots , &c.
Chanion .
289
296
295
Nouvelles Litteraires , & c. Les Mufes Idile
& c.
Oeuvres mêlées de M. de la Grange.
L'Amour Medecin.
Epître à M. de la Motte,
Epître à M. le Baron de Walef
Ed tion de Tibule , atule & Properce.
Les Oeuvres de M. de Racan.
2960
297
299
304
310
319
340
325
Recueil de Factums & de Harangues , &c,
par M. de Saci.
Inftruction pour l'intelligence & ufage des
Calandriers , & c.
325
Eftampes gravées d'après la Gallerie du Prefident
Lamber .
Extraits de diverfes Lettres , & c.
327
Medaille gravée , &c.
329
Spectacles . Extr.it de l'Impatient , Comedie.
234
335
Extrait du Prince travefti , Comedie.
336
Reprife d'Inès de Caftro , & c.
346
Dialogue en vers fur cette Tragedie,
354
L'Ami de tout le monde , Comedie nouvelle.
355
Journal de Verlailles & de Paris.
Morts , mariages , &c.
Nouvelles Etrangeres.
Morts, mariages , & c. des Pays Etrangers. 382
357
368
384
393
Fantes à corriger dans le second volume
de Decembre.
PAge 1276. ligne 1 & 2. lifex de la maniere
quifuit , en donnant , comme vous voyez,
cette Medaille à la Ville de Cologne , &c.
Page 1357. lig. 26. une prudence , lifez par
une prudence.
Page 1360. lig, derniere deport , lifez depoft.

Corrections àfaire dans la Lifte des Chevaliers
de l'Ordre du S. Efprit , inferée
dans le Mercure de Janvier.
L
E Prince de Pons , Charles - Loüis.
Le Prince de Monaco , Antoine.
Le Comte de Gaffé , Louis -Jean- Baptiſte
Goyon.
Le Marquis de Fervaques , Anne-Jacques .
Le Marquis de Prie , Louis,
Le Comte d'Estaing , François.
Le Marquis de Laflay , Armand.
Le Vicomte de Beaune , Joachim,
Le Marquis de Coignes , François de Fran
quetor.
Le M. de Silly , Jacques -Jofeph.
Le M. de Firmacon , Jacques.
Le M. de Sennetere , Henry.
Le C. de Beauveau , Pierre- Magdelaine.
Le C. de la Mark , Loüis- Pierre.
Le M. de Verac , Cefar.
Le Vicomte de Tavannes , Charles - Henry.
Le M. de Clermont - Tonnerre- Crufy , Gafpard.
Le M. de Caftries , Jofeph -François.
Le M. de Clermont - Gallerande , René- Gafpard.
Le M. d'Alegre , Maréchal de France , Tues.
L'Air noté doit regarder la page 295.
La Medaille gravée doit regarder la p . 335.


Corrections à faire dans la Lifte des Chevaliers
de l'Ordre du S. Efprit , inferée
dans le Mercure de Janvier.
E Prince de Pons , Charles -Louis.
Le Prince de Monaco , Antoine.
Le Comte de Gaffé , Louis -Jean- Baptifte
Goyon.
Le Marquis de Fervaques , Anne -Jacques.
Le Marquis de Prie , Louis.
Le Comte d'Estaing, François.
Le Marquis de Laffay , Armand.
• Le Vicomte de Beaune , Joachim.
Le Marquis de Coignes , François de Fran
quetor.
Le M. de Silly , Jacques -Jofeph.
Le M. de Firmacon , Jacques.
Le M. de Sennetere , Henry .
Le C. de Beauveau , Pierre-Magdelaine.
Le C. de la Mark , Loüis - Pierre.
Le M. de Verac , Cefar.
Le Vicomte de Tavannes , Charles - Henry.
Le M. de Clermont - Tonnerre- Crufy , Gafpard.
Le M. de Caftries , Jofeph-François.
Le M. de Clermont- Gallerande , René- Gafpard.
Le M. d'Alegre , Maréchal de France , Yven
L'Air noté doit regarder la page 295 .
La Medaille gravée doit regarder la p. 335.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le