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LE
NOUVEAU
MERCURE.
MARS 1720.-
Le prix eft de vingt - cinq fols.
TELLUS
BIBLIO
THE
LYON
1893
LOLAVILLE
A PARIS.
›
Chez GUILLAUME CAVELIER au Palais .
La Veuve de PIERRE RIBOU, Quay des
Auguftins , à l'Image S. Louis.
E : GUILLAUME CAVELIER , Fils , ruë
S. Jacques , à la Fleur-de- Lys d'Or.
M DCC. XX .
Avec Approbation & Privilege du Roy.
AVIS.
O
N prie ceux qui adrefferont
des Paquets ou
Lettres à l'Auteur du Mercud'en
affranchir re , le port ,
fans quoy ils refteront au rebut.
L'Adreffe de l'Auteur , eft .
A Monfieur Bu CHET , Cloître
S. Germain l'Auxerrois.
On donne avis , qu'on trouve
chez les Libraires ci- deffus
nommez , tous les Mercures
de l'année 1718 & 1719 , de
même que l'Abregé de la Vie
du CZAR .
De l'Imprimerie de C. L. THIBOUST ,
Place de Cambray
LE
NOUVEAU
THEQUE
LYON
1893
DE
LA
MERCURE
VILLE
Lettre écrite par Monfieur de la Roque,
à Monfieur Rigord , Subdelegué de
l'Intendance de Provence à Marseille,
fur l'Hiftoire de Timur Beg , connu
en Europe fous le nom de Tamerlan,
compofée par Aly Yezdi Schere--
fedin , Autheur Perfan , & traduite
enFrançois par M. Petis de la Croix.
Ous avez raiſon , MONSIEUR ,
après les liaiſons étroites que
vous fçavez que j'ay euës avec
feu M. Petis de la Croix , Secretaire
Interprete du Roy , & Profeffeur
en Arabe au College Royal , de vous addreffer
à moi pour eftre informé fûrement
du fort de fes principaux ouvrages , &
A ij
4
LE MERCURE
particulierement de la traduction de l'hiſtoire
de Tamerlan , annoncée au Public , &
defirée depuis tant d'années ; Hiftoire , fi
Pofe le dire , écrite pour dédommager la
Republique des Lettres de toutes les Fables
qui ont été inventées fur ce Conquerant
Tartare. Vous verrez en effet , Monfieur ,
que je fuis plus que perfonne en état de
vous rendre un compte fidele de l'Hiſtorien
& de l'Hiftoire dont il s'agit , & fur tout
de la traduction qui en a été faite en notre
Langue de l'original Perfan par Monfieur
de la Croix. J'ofe enfin vous affurer , fans
autre préambule , que tout ce que j'ay à
vous dire fur cette matiere , eft tout à fait
digne de votre curiofité.
Sur la fin de l'année 1712 M. Petis de la
Croix me propofa de travailler à mettre ſa
traduction de l'Hiftoire Perfane de Timur.
Beg , connu parmi nous fous le nom de
Tamerlan , en état de voir le jour par
l'impreffion. Sa grande capacité dans les
Langues Orientales , & fon inclination
pour ces langues , dont le genie fort oppofé
à celui de la Françoife , lui étoit devenu
comme naturel par l'habitude , l'avoient
toujours detourné de faire ce travail par
lui-même. Il s'agiffoit principalement de
retrancher dans cette traduction toutes les
allegories , les metaphores , les hyperboles ;
enfin toutes les figures outrées , les exprefDE
MAR S.
•
fons hardies , & generalement tout ce qui
ne peut pas s'accorder avec notre maniere
d'écrire & de parler.
Cette reforme devoit tomber fur-tout
fur plufieurs morceaux de poësie , encore
plus éloignez de notre genie que tout le
refte , & qui font en affez grand nombre
dans l'Auteur Perfan . Il s'agiffoit auffi de
reformer le ftile de cette traduction , de
changer des termes impropres , & des expreffions
ufées , que la pureté de notre
Langue ne fouffre plus .
C'eft , Monfieur , ce que nous executâ
mes de concert , par un travail affidu ,
dans le cours de l'année fuivante 1713 ,
en forte que je crois que dans ce long ou
vrage , dont le fond eft bon , & le fujet
extremément curieux , il nous eft échapé
peu de chofe qui ne puiffe fe fupporter.
Cependant comme je m'intereffois de plus
en plus à le perfectionner , je fus d'avis
de ne point donner cet ouvrage au Public ,
fans en avoir fait une derniere revifion
pour en retrancher encore tout ce qui pou
voit fe trouver de defectueux , & que nous
n'aurions pas remarqué dans la premiere
lecture . M. de la Croix en convint avec
moi , & fouhaita même que cette reviſion
fe fit hors de fa prefence , & en mon particulier
, afin que ma complaifance n'eût
aucune part à ce qui pourroit refter d'imparfait.
A iij
>
LE MERCURE
Mais avant que de l'entreprendre , il
m'engagea de travailler à la Preface , ou
Difcours préliminaire que l'Auteur Perſan
a mis à la tête de fon Hiftoire , Difcours
trés neceffaire à l'intelligence du fujet ,
mais des plus figurez , & le plus éloigné
du ftile François qui fe puiffe voir. M. de
la Croix l'avoit traduit fort litteralement
& n'en avoit rien retranché du tout.
*
2
Je puis , Monfieur , vous dire que cette
Preface me donna beaucoup plus de peine
que tout le refte : mais je crois y avoir
en quelque façon réuffi , s'il eft vrai qu'elle
ait été goûtée par un homme de Lettres.
du premier ordre , dont le fuffrage eft d'un
tres grand poids fur ces matieres , à qui
M. de la Croix m'a affuré de l'avoir communiquée
en fortant de mes mains .
La Preface de l'Hiftorien étant expediée
de la maniere que je viens de dire , M. de
la Croix me pria de compofer auffi la
Preface de fa traduction , & il me fournit
les Memoires que j'ai encore , de tout ce
qu'il vouloit y faire entrer. Je m'acquittay
de cet autre engagement avec le plus de
foin & d'exactitude qu'il me fut poffible ,
& je rendis en peu de temps la Preface en
queftion en original.
Je n'ay gardé de l'une ni de l'autre Preface
aucune copie ; il me refte feulement
* Monfieur l'Abbé Renaudot.
DE MAR S..
les brouillons ou les feuilles volantes , qui
contiennent les premieres idées que je jettay
d'abord fur le papier ; mais cela fuffit
pour me r'appeller tout ce que j'ay ajouté
ou diminué en mettant ces feuilles au net.
Ainfi , Monfieur , je fuis en état de vous
donner au moins un fidele extrait de ces
deux Prefaces , & cet extrait contiendra
rout ce que vous fouhaitez de fçavoir par
rapport à l'Hiftoire & à l'Hiftorien de Tamerlan
, fans oublier ce qui regarde la
traduction & le Traducteur . Je commenceray
par la Preface du Traducteur , parce
qu'elle doit être la premiere dans l'ordre
de l'impreffion.
OGRO NARDIN
EXTRAIT de la Préface qui doit être mife
·à la téte de la Traduction Françoise de
l'Hiftoire de Timur Beg
S
I l'Hiftoire de Genghizcan , compofée
par M. Petis de la Croix le Pere , a illuftré
l'Hiftoire generale du x11 . & du x111 .
fiecles , on peut dire que celle de Timur-
Beg , ou Timur- Can , le plus heureux , &
le plus grand de fes Succeffeurs , qui paroît
en notre langue par les foins de M. de
la Croix le fils , ne fera pas un moindre ornement
parmi les Ouvrages hiftoriques du
XIV. & du xv. fiecles . On ne s'étendra
1 .
1
A iiij
8 LE MERCURE
point ici fur la grandeur du fujet en general,
pour laiffer au Lecteur le plaifir , & la liberté
d'en juger par lui-même ; mais il eſt
neceffaire de faire connoître en peu de mots
la perfonne de l'Hiſtorien , & le merite de
fon ouvrage.
Nous emprunterons d'abord les paroles
d'un Ecrivain fort celebre parmi les Turcs ,
appellé Hadgi Colfa , Auteur d'une Bibliotheque
Orientale , dans laquelle il eſt fait
mention en ces termes , & de l'Auteur , &
de l'ouvrage en queftion.
ود
"
" Zafar Namé , &c. Ou Hiftoire des
Conquêtes , & des grandes actions du
» Prince Timur , compofée en Perfien par
»> notre Maître , le docte * Scherefedin
,
Aly Yezdi , qui a auffi compofé le livre
» appellé Moncaddemey Zafar Namay ,
» c'est- à-dire l'avant-propos de l'Hiftoire
» des Conquêtes , qui eft un autre volume ,
» où il eſt traité de la Famille Royale de
›› Zagatay Can , & qui contient auffi l'Hi-
» ftoire des Oulous , ou des Hordes Tarta-
» res , établies dans les Pays donnez en par-
» tage à Zagatay Can fon par pere Gen-
>> ghizcan. Cet Auteur eft mort environ
"
* Ou felon la prononciation Arabe , Charafuf.
din , nom compofé , qui fignifie la nobleffe de la
Religion ; cet Auteur étoit originaire d'Yezd
yille de la Province de Fars , ou de la Perfe
proprement dite.
>
DE MARS.
""
l'an de l'Hegire 850 , le 1446. de Jesus- ».
Christ. Il compofa cette hiftoire à Chiras, »
par l'ordre du Prince, ou Mirza Ibrahim,
fils de Scharoc , fils de Timur , & il l'a- »
cheva l'an 828 , ( on 14 14 de Jesus- Chrift)
comme il le dit lui- même dans cette hi- »
ftoire , c'est- à- dire , dix- neuf ans après la »
mort de Timur. »>
"3
Condemir , Auteur Perfan , prefere notre
Hiftorien à tous les Auteurs qui ont traité
de l'hiftoire des Mogols & desTartares ,tant
pour la fineffe de la langue , que pour la force
defes expreffions , & la beauté de fon ftile
: les routes font exactement décrites dans
fon hiftoire , & il peut beaucoup fervir à éclaircir
laGeographie des Païs,dont il parle.
Plufieurs autres Ecrivains Orientaux
rendent auffi témoignage de fa capacité , &
de fa fidelité , en forte que s'il fe trouve
quelques Hiftoriens Turcs, ou Arabes, qui
ont parlé de Timur Beg differemment de
notre Auteur , ce ne peut être que par ignorance
, ou par un eſprit de partialité , à caufe
que Timur avoit conquis beaucoup de
païs , & fubjugué quantitéde peuples fur les
Turcs & fur les Arabes , & principalement,
pour avoir vaincu & pris dans une bataille
le Sultan Bajazet Empereur des Turcs , furnommé
le Foudre ; ce que les Turcs n'ont
jamais pû pardonner à fa memoire : ainſi ,
la cage de fer , & tous les outrages faits
ΤΟ LE MERCURE
• au Monarque Othoman , qui fe lifent dans
certains Auteurs , copiés la plupart par les
Ecrivains Européens ; tous ces faits , dis-je ,
font autant de fables , dementies par les
meilleurs Hiftoriens Perfans & Tartares .
Ce font auffi les Turcs , qui du nom illuftre
de Timur Beg , ont fait par derifion
celui de Timur Lenk , en changeant dans l'idiome
* Perfan une feule lettre , pour donner
à ce Prince , par cette efpece de rébus ,
le fobriquet de Boiteux , ce que le terme
de Lenk fignifie ; & pour le faire boiteux ,
ils ont feint ridiculement qu'il l'étoit devenu
par une chûte , ou par l'avanture facheufe
qui lui arriva , lorfqu'étant Paftre , il fut
furpris en volant la nuit les troupeaux de
fes voifins. Cependant, c'eft de Timur Lenk
que le nom de Tamerlan eft enfin vénu ,
fans que la plupart des Ecrivains modernes
fe foyent mis en peine de chercher dans les
fources , la naiffance & le veritable nom du
Prince Tartare .
La fidelité de notre Hiftorien ſe trouve
atteftée par quelques Turcs mêmes , qui
en écrivant , ont méprifé les fables dont on
vient de parler ; & encore aujourd'hui , les
Turcs lettrés font grand cas de l'hiftoire
dont nous parlons ; & ceux qui n'entendent
pas le Perfan , la lifent avec plaifir dans la
*
Beg fignific Prince , & Lenk fignifie boiteux.
DE MAR S. II
*
sraduction , qui en a été faite en langue
Turque , par Hafiz Mehemed Bin Ahmod
Alagemi , Auteur de reputation.
Mais rien ne prouve , ce femble , mieux ,
& plus heureuſement cette fidelité , que la
relation qui nous refte du voyage des Ambaffadeurs
, qui furent envoyés à Timur
Beg , fur fa grande reputation , par Henri
HI. Roy de Caftille . On voit dans cette
relation , qui eft d'ailleurs très - curieuſe , &
bien écrite en Caftillan , une fi parfaite conformité
entre l'Hiftorien Perfan , & la narration
des Ambaffadeurs Efpagnols fur
quantité de faits importans , qu'il eft impoffible
de n'avoir pas bonne opinion de
cette hiftoire , & de ne pas traiter de fable
tout ce que les ennemis de Timur, & des Ecrivains
paffionnés , ou mal inftruits , ont
publiéà fon defavantage .
Ceux qui font verfés dans la connoiffance
des Auteurs Orientaux , fçavent que leur
genie les porte naturellement à ſe ſervir
d'un ftile figuré , fouvent poëtique , & qui
n'a prefque jamais rien de fimple , & de naturel
, donnant beaucoup à la chaleur d'une
imagination , qui les entraîne comme malgré
eux , à tout ce que nous trouvons de
* J'ai lu cette relation chez M. de la Croix ',
qui la tenoit de M. de la Chapelle , alors premier
Comm's de M. de Pontchartrain , elle eft imprimée
à Seville. 1. vol. in fol.
F2 LE MERCURE
plus dereglé dans le difcours , favorifés
d'ailleurs par le caractere , & par la fecondité
de leur langue , qui eft affés heureufe
pour exprimer agréablement les conceptions
les plus hardies.
On ne diffimule.point que notre Auteur
a beaucoup donné dans ce defaut , qui n'en
eft pas un parmi les Orientaux , & qui fe
trouve autorifé par de grands exemples ,
même par celui des Ecrivains facrez , par
Homere , dans ce qu'il contient d'hiftori
que , & par plufieurs auties Auteurs confiderables.
Cependant pour rendre l'Hiftorien de
Timur intelligible & fupportable en notre
Langue , le traducteur a eu la fage précaution
de retrancher toutes ces beautez
Orientales , qui font pour nous des vices
& des obfcuritez , pour ne donner que fon
fens & fes penſées , plutôt que les figures
de fes expreffions , qui ne fçauroient jamais
nous convenir ; en quoi il avoue qu'il
a eu befoin du fecours d'un ami fidele &
éclairé ; car pour lui il étoit trop prévenu
en faveur de l'Auteur original , & trop
amateur de fa maniere d'écrire , pour en
treprendre un par :il travail.
Si quelqu'un trouvoit à redire au retranchement
fi neceffaire que l'on a fait de
ces fuperfluitez , le traducteur eft en érat
de contenter les plus difficiles , ou les plus
DE MAR S.
13
fcrupuleux fur cette matiere , en offrant ,
comme il fait , de communiquer toutes les
fois que befoin en fera ,' la premiere traduction
toute litterale , & prefque de mot
à mot , qu'il a faite de l'Auteur en queſtion :.
& par là il prévient auffi la cenfure de ceux
qui pourroient penfer qu'il n'a pas rendu
tout fon original , faute de le bien entendre
, quoique fa capacité dans la langue
Perfane foit affez connue d'ailleurs, pour le
mettre à couvert d'un pareil reproche.
L'Hiftoire de Louis le Grand par les medailles
frappées fur les principaux évenemens
de fon Regne , qu'il a traduite en
cette langue , & qui a été envoyée au Roy
de Perfe d'aujourd'hui , dont la furprife
& la fatisfaction paroiffent dans le certificat
que Mr * Michel, Envoyé de France à
la Cour de Perfe,en a donné, cette hiftoire,
dis- je , par lui traduite en Perſan, & prefentée
de la part du Roy à un Prince auffi
éclairé qu'il y en ait dans tout l'Orient
ne laiffe rien à defirer fur ce fujet.
On feroit mieux fondé fi on demandoit
raifon de la longue attente où le Public a
*
Mr Michel fut de retour de Perfe en 1709 .
** M. de la Croix avoit gardé chez lui un
Exemplaire de ce Livre , contenant le François
d'un côté , & le Perfan de l'autre , lequel a été
vû ici avec beaucoup de plaifir , & fort applaudi
par Mehemet Riza Beg Ambaffadeur de Perfe à
la Cour de France .
14 LE MERCURE
été de cette traduction ; car M. de la Croix
avoue qu'il y a près de quarante ans qu'il
a apporté l'original d'Iſpaham , où il fut
envoyé par M. Colbert, avant l'âge de vingt
ans , pour apprendre la langue Perfane ;
mais il affure que fon travail a fouvent été
interrompu par le fervice du Roy , & fur
tout par plufieurs voyages qu'il a faits en
Afrique , où il a negocié & conclu ‘juſqu'à '
vingt-deux Traitez de Paix & de Commerce
, qu'il a lûs & publiez en plein Divan ,
chez les Puiffances de Maroc , d'Alger , de
Tunis , & de Tripoly. La mort de M. de
Seignelay , qui s'étoit rendu le Protecteur
de cet ouvrage , & qui en avoit lû au Roy
les plus beaux morceaux , a auffi été un
obftacle confiderable à fon avancement.
Enfin il étoit jufte que l'Hiftoire de
Genghizcan , écrite par M. Petis fon pere ,
à laquelle il lui a fallu mettre la derniere
main , paffat devant celle de Timur Beg ;
mais depuis que celle-là a paru avec l'agrément
du Public , il ne s'eft plus trouvé
d'obstacle pour mettre au jour celle--y
qui en eft une fuite naturelle.
Voilà , Monfieur , le précis de la Preface
qui doit être miſe à la tête de tout l'ouvrage.
Il me reste à vous donner auſſi un
Abbregé du Difcours préliminaire que
l'Ecrivain Perfan a trouvé à propos de faire,
avant que d'entamer l'Histoire de Timur
DE MAR S..
IS
Beg , Difcours , comme je l'ay déja dit
tres-neceffaire à l'intelligence du ſujet , &
digne d'ailleurs de votre attention . Je
dois de plus vous inftruire de ce qui s'eft
paffé depuis notre travail , & de l'état
où font les chofes par rapport à cette
Hiftoire ; fans oublier ce qui peut vous .
intereffer fur les autres ouvrages de M. de
la Croix ; mais comme cela me meneroit
trop loin , je referve toute cette matiere
pour une feconde Lettre , qui fuivra de
près celle- cy. Je finis , en vous affurant
Monfieur , que je fuis toujours avec un
tres parfait attachement votre &c .
A Paris le premier Septembre 1719 .
>
Orth: 22LUDIN
SECONDE LETTRE ,
Où l'on traite du Crédit & de fon uſage.
MONSIEUR , ONSIE
L'explication du Crédit & de fon ufage
que je vous ay promis à la fin de la premiere
Lettre que j'ay eu l'honneur de vous
écrire , étoit la veritable entrée de l'explication
generale du nouveau Systême. Mais
la peine où je vous ai vû à l'occaſion du
1.6 LE MERCURE
remboursement de vos rentes , m'a engagé
à traiter d'abord cet article. Je fais partic
cette feconde Lettre avant même que d'avoir
reçû votre réponſe , ayant penfé que
l'expofition des principes fur lefquels tout
le Systême eft fondé , vous fatisferoit encore
plus que tout ce que j'ay dit & tout
ce que l'on pourroit dire fur un fujet particulier
qui n'en eft qu'une fuite & une dépendance.
C'est une maxime affez generalement
reçûë chez les Banquiers & chez les Negocians
, que le Crédit bien gouverné monte
au décuple de leur fond , c'est- à- dire ,
qu'avec ce Crédit ils gagnent autant que
s'ils avoient eu dix fois leur fond. Cela
vient de ce que leur Crédit attire chez eux
des fommes confiderables dont il leur demeure
de grands profits , après même avoir
prelevé les interefts dûs à leurs Creanciers .
Cependant le Crédit des Banquiers & des
Negocians elt borné par bien des endroits.
Premierement , ce font des hommes privez
qui n'ont qu'un fond très-mediocre , &
qui font fujets d'ailleurs à toutes les variations
que los querelles des Princes , leurs
befoins , leurs Edits , jettent dans le Commerce
des Particuliers .
Tous ces inconveniens , tous ces obſtacles
tournent en avantages & en moyens
pour le Prince qui veut faire ufage du Crédit.
DE MAR S. 1-7
dit. Ses richeffes,fur tout dans ceRoyaume,
font immenſes : de forte que non feulement
le décuple de fon fond monte à des fommes
prodigieufes , mais qu'il a même de quoy
paffer de beaucoup la proportion du décuple
à laquelle les Banquiers & les Nego .
cians particuliers font comme fixez. Le-
Prince qui connoît de plus en plus l'importance
de fon Crédit , fe dirige par là dans
l'entrepriſe des guerres , dont on peut dire
en general que le Roy de France à toujours a
été arbitre , & le fera bien davantage dans
la fuite. Ses befoins le portoient à alterer
les fortunes des Particuliers , & à déranger
en quelque maniere tout fon Royaume . Le
Crédit bien ménagé préviendra toujours
tous fes befoins , & le Confeil de fes ' Fi-
.nances n'aura plus l'embarras d'y pourvoin-
Les Edits & les Declarations qui détrui
foient fouvent le Commerce des Sujets ,
contribueront tous à foutenir le Crédit du
Roy , c'est- à- dire la confiance publique ,
qui ne peut être fondée que fur le com
tentement & fur la richeffe de tout le
Royaume. Ainfi l'autorité fouveraine fire--
doutable dans un Roy toujours indigent ,
dans un Gouvernement toujours fterile ,
ne le peut faire fentir qu'en bien dans un
Systême qui donne au Ro le Crédit pour
fon trefor
>"
Mais quel eft l'ufage que le Roy fait de
B.
•
18 LE MERCURE
ce Crédit , conformément aux principes du
nouveau Systême ; c'eft de le prêter à une
Compagnie de Commerce dans laquelle
tombent fucceffivement tous les effets commerçables
du Royaume , & qui n'en fait
qu'une maffe. La Nation entiere devient
un Corps de Negocians dont la Banque.
Royale eft la Caiffe , & dans lequel par
confequent le réüniffent tous les avantages
du Commerce d'argent & de marchandiſes.
Cela même fauve un inconvenient que
l'on voit en Angleterre , où les Intereffezà
la Banque & les Actionnaires de la Com--
pagnie du Sud font oppofez les uns aux autres
, & courent rifque de fe décréditer &
de fe ruiner mutuellement.
Tous les Peuples ont crû de tout temps
que le Commerce des Particuliers mêmes .
faifoit la plus grande richeffe d'un Etat.
Que doit- on penfer d'un Etat qui fait le
Commerce en corps , fans l'interdite neanmoins
aux Particuliers : & fi un Commerçant
eft d'autant plus capable de grandes
entrepriſes qu'il a de plus grands fords , le
Roy peut-il trop engager tous fes Sujets
à réunir leur argent pour faire les avances du.
Commerce general que la France vient d'entreprendre
? C'eſt là auffi la principale rai- ·
fon du remboursement des rentes conftituées.
Quand ces fortes de rentes feroient
tiles aux Particuliers ; il eft certain qu'elles
DE MAR S. 19
·
ne fervent de rien à l'Etat pris en general :
& fibien des Particuliers s'applaudiffent en
fecret de pourvoir à leur fortune indépendamment
du bien general , le Roy doit s'applaudir
bien davantage de réduire tous fest
Sujets à ne trouver de fortune que dans l'abondance
& la felicité de tout le Royaume.
Voilà en abregé le Systême qu'on a prefenté
au Prince dans l'état déplorable où
la mort du feu Roy nous avoit laiffés. De
forte qu'un arrangement affez avantageux
par lui - même pour être reçû en toute fituation
& en tout temps , étoit devenu un
remede neceffaire , & l'unique remede
qu'on pût apporter aux maux de la France.
Je ne feray point ici une vaine montre
d'éloquence pour rappeller à vôtre memoire
l'extremité où le Roy & fes Peuples
étoient réduits. Elle s'eft fait fentir non
feulement aux François , mais à toutes les
Nations de la terre avec lefquelles nous
avions quelque Commerce. Les dettes du
Roy étoient fi énormes , que quand tout
l'or & tout l'argent du Royaume auroit
été entre les mains , il n'auroit pû à beaucoup
prés y fatisfaire , & les Caiffes étoient
abfolument vuides. Le Crédit , tel qu'il
étoit connu alors , c'eft à dire l'efpoir d'ê
tre payé en efpeces au bout d'un terme
fort court , étoit perdu fans retour ; & pour
dire le vrai , il a duré encore plus long-
Bij
20
LE
MERCURE
pas
temps qu'on ne devoit s'y attendre ; car
le Roy payant un interêt exorbitant d'un
argent qu'il ne mettoit ni en fond ni en
Commerce , la dette étoit perie dès le jour
du prêt. Le premier avis qui fe preſenta
alloit à une banqueroute univerfelle . L'honneur
du Prince s'y oppofoit , la neceſſité
l'y auroit conduit. Je dis plus , la banqueroute
univerfelle ne l'auroit fauvé que pour
un tems : ce n'eſt feulement parce que le
Roy en retenant les dettes , renonçoit pour
jamais à la reffource du Crédit ; mais j'établis
qu'au point où les dépenfes neceffaires
font portées aujourd'hui , toute l'efpece
qui eft en France ne fuffit point pour le Roy
& pour les Particuliers. Le nouveau Syfteme
a fupplée à ce défaut par l'argent de banque
que la confiance du Public peut faire
monter au centuple de ce qu'il eft en commençant.
Le Roy qui s'y eft confié le premier
, en a tiré le premier avantage par
Paccroiffement & la liberté de tous les revenus.
Avant que de recevoir ce Syfteme , le
Prince Regent l'a fait paffer par toutes les
épreuves d'examen , d'objections , d'experiences
plus ou moins étendues dont on
a pû s'avifer. Le Systême propolé a brillé
aux yeux de tous les Confultans ; il a fatisfait
à toutes feurs demandes & à toutes
leurs repliques ; il a eu des fuccès fupeDE
M.AR S. 2.5
+
•
rieurs à ce que la confiance la plus hardie
en ofoit attendre . Il n'eſt reſté contre
lui que la fermeté ordinaire du vieux préjugé
contre la raifon qui fe prefente fous
l'afpect de la nouveauté . Le vieux préju
gé n'a pas ceffé un feul inftant de crier à
toute outrance , non pas à la verité , en foutenant
fes cris d'aucun propos qui eût la
moindre forme de raifonnement , le préjugé
en eft difpenfé ; mais en alleguant toùjours
la pratique de l'ancien temps , & l'oppofition
de tout le monde. En effet , le
préjugé n'étant qu'une habitude de pur inftinct
, n'a d'autre guide que les penſées &
les fentimens de tout le monde ; & comme
d'ailleurs il eft borné dans fes vûës ,
il s'imagine toûjours que fes Partifans compofent
tout le monde. Cependant , il eſt
certain que la verité ou la raifon , quelque
nouvelles qu'elles foient par rapport à une
matiere , attirent d'abord les regards des
efprits fuperieurs. Dès que ceux- cy en font
faifis , ils lui font prendre bien-tôt le deffus:
de forte que la verité ou la raiſon contre
laquelle on a d'abord allegué le fentiment
> public, devient elle-même peu à peu lefentiment
public. Ce Phenomene a déja paru
dans la Philofophie. On oppofoit aux principes
de Defcartes le fentiment de tout le
monde ; les Particuliers , les Corps entiers,
ceux qui tenoient le plus haut rang parmi
44
22 LE MERCURE
2
les Doctes ou les Docteurs , & aufquels
on devoit naturellement s'en rapporter ;
tous décidoient contre lui : la Philofophie.
n'a pas laiffé de fe faire jour à travers de tous.
ces obftacles. L'homme fenfé ne fe pique:
donc point de fuivre le fentiment public
tel qu'il eft à la naiffance d'une nouveau.
té. S'il reffembloit par- là à un grand nombre
de gens qui paffent pour habiles &
pour beaux efprits , il reffembleroit aufli
à un grand nombre d'ignorans & de ftupides
qui ne peuvent fuivre que le torrent.
L'homme fenfé fe pique bien plûtôt d'être
du fentiment public qui regnera au bout
d'un certain temps à l'égard d'une nouveauté
fondée fur la verité & fur la raifon
; il fera alors du fentiment de tout le
monde , parce que tout le monde fera du
fien .
Il en eft ainfi du nouveau Systême des
Finances , & fon fuccès a même été bien
plus éclatant & bien plus prompt . Le Crédit
a porté les Actions jufqu'à deux mille à
la face de fes adverfaires ; & malgré la crain--
te & les incertitudes de ceux mêmes qui
les ont pouffées jufqu'à ce prix , le Crédit
s'eft accrû pour ainfi dire dans le fein mê- .
me de la defiance. Les principes encore
peu connus ont gouverné les opinions.
Que fera- ce quand ils feront manifeſtez ,
je ne dis point par des Ecrits , mais par
DE MAR S. 23.
des effets qui feuls peuvent éclairer le
Peuple ; & lors que tous les efprits ſe ſeront
accoutumez à un arrangement qui fait le
bien du Royaume , parce qu'il unit indivifiblement
les interêts du Roy avec ceux
des Particuliers ?
La neceffité de cette communication de
richeffes entre le Souverain & fes Peuples
, eft encore une de ces maximes generalement
reçûës qui fervent de baſe au
• nouveau Systême. Il s'agiffoit de corriger
le vice attaché depuis long-temps à l'ancienne
adminiſtration,fous laquelle on fe difoit
les uns aux autres , n'ayons point d'affaires
avec le Roi & même ne prêtons rien
à ceux qui ont affaire avec lui. Que pouvoit
devenir le Prince , que pouvoient devenir
fes Sujets dans une prévention fi défavantageuife
, & qui n'étoit que trop bien
fondée ? Le difcredit s'étendoit même de
proche en proche . Le Trefor Royal , en
.quelque adminiſtration que ce foit, étant la
fource principale de l'argent qui fe repand
dans le Royaume ; cette fource ne pouvoit
tarir,que les extremitez les plus éloignées ne
s'en reffentiffent. On en a pour preuve le
nombre prodigieux de banqueroutes qui fe
font faites à la fin du dernier Regne par
ceux mêmes qui avoient eu le moins de
rapport avec le Roy.
Quel principe de gouvernement peut
24
LE
MERCURE
prévenir un fi grand mal ? Je le dirai , malgré
la premiere frayeur qu'en pourroit avoir
Phomme vulgaire , c'eft de porter tout l'argent
chez le Roy , non par voye de prêt ,
Pinterêt lui feroit à charge , ni par voye
d'impôts , fon propre avantage eft de les
ôter ; mais en pur dépôt à la Banque , pour
ne le retirer qu'à proportion de fes befoins.
Mais , dira-t'on , le Roy eſt le Maître, & le
pouvoir abfolu éloigne toute confiance.
Cette objection pourroit avoir lieu , fi læ
confiance que vous avez en ce Maître abfolu
n'étoit pas pour lui un bien décuple
de l'argent qu'il peur avoir à vous , & fi
par là il n'étoit pas toûjours en état de
vous donner la fomme que vous lui demanderez.
En effet , fi l'ancien Crédit du
Roi qui ne confiftoit qu'à attirer de l'ar- .
gent par l'appât d'un interêt toûjours onereux
, & par la fidelité à payer le capital.
à l'écheance , étoit neanmoins un fi grand
bien que ne doit - on point efperer d'un
Crédit mieux entendu , & qui feul merite
ce nom ; lequel confifte à être dépofitaire
d'un argent dont on ne fait aucun interêt,
& au payement duquel , par la raifon même
qu'il eft payable à vûë , le temps & la
confiance donnent une échéance indéfinie ?
L'ancien Crédit , quelque avantageux qu'il
fut , ne pouvoit fervir qu'à foutenir le Roi
pour un temps . Celui- cy étant durable &
permanent
DE MAR S. 25
permanent de fa nature a déja produit des
arrangemens avantageux pour les dettes
paffées, & préviem les befoins futurs . Il faut
avouer auffi qu'il n'y a que le Souverain qui
puiffe avoir cette feconde efpece de Crédit ,
parce que fon Etat lui étant tributaire d'une
maniere ou d'une autre , l'acceptation qu'il
fait lui-même de fon papier , l'accredite
auprès de fes Sujets , & pour le dire en
paffant , l'acceptation de fes Sujets l'accreditera
neceffairement auprès des Etrangers.
Tout cela bien établi & bien entendu ,
il eft de toute impoffibilité que le Roi touche
jamais au Systême. Car enfin pour
quoi y toucheroit- il pour avoir l'argent
du Royaume qu'il préfereroit à fon Crédit ?
Il a déja cet argent dans ma fuppofition ,
& il perdroit gratuitement un Crédit décuple
de ce fond. Ce feroit un homme poffeffeur
de dix maifons , qui pour en garder
une que perfonne ne lui difpute , détruiroit
les netif autres. Le Roi même ne peut jamais
s'avifer de donner la moindre atteinte
à fon Crédit , parce qu'au lieu qu'un bien
d'efpece ne diminuë que fucceffivement
le Crédit eft de telle nature qu'il eft entier
ou qu'il eft nul.
Cependant , fi vous refufez de faire le
dépôt que je propoſe , c'eſt-à - dire , fi vous
revenez à l'ancienne adminiftration , le Roi
maître, abfolu , pour fubvenir à fes dépen-
C
26 LE MERCURE
›
fes , tirera vôtre argent de vos coffres , ou
par des emprunts forcez , qui à la verité
le ruineront mais qui vous ruineront
avec lui , ou par des impôts multipliez dont
le fond ne vous reviendra plus . Au refte ,
tout l'argent du Royaume entre les mains
du Roi n'eft pas une chofe nouvelle ; les
refontes des monnoyes le lui apportent
tout entier quand il lui plaît . Et pour dire
le vrai , le Roi feul doit avoir aujourd'hui
l'efpece , parce qu'il eft le feul debiteur en
Argent ; & que les Particuliers ne fe doivent
les uns aux autres que des Billets de
Banque, La Banque eft par rapport aux Finances
le coeur du Royaume , où tout l'argent
doit- revenir pour recommencer la
circulation. Ceux qui veulent l'amaffer &
le retenir , font comme des parties ou des
extremitez du corps humain , qui voudroient
arrêter au paffage le fang qui les
arrofe & qui les nourit . Elles détruiroient
bien- tôt le principe de la vie dans le coeur ,
dans toutes les autres parties du corps , &
enfin dans elles-mêmes. L'argent n'eſt à
vous que par le titre qui vous donne droit
de l'appeller & de le faire paffer par vos
mains pour fatisfaire à vos befoins & à vos
defirs. Hors ce cas , l'uſage en appartient
à vos concitoyens , & vous ne pouvez les
en fruftrer fans commettre une injuſtice
publique & un crime d'Etat , dont je ne
DE MAR S. 27
Vous crois pas capable. L'argent porte lá.
marque du Prince & non pas la vôtre ,
pour vous avertir qu'il ne vous appartient
que par voye de circulation , & qu'il ne
vous eft pas permis de vous l'approprier
dans un autre fens. Les monopoles fur les
provifions publiques ne font point d'une
confequence auffi funefte que le monopole
fur l'argent qui les reprefente toutes . Le
Prince s'eft armé dans tous les temps contre
ceux qui le retenoient au tems des refontes.
Que ne doit- il point faire contre
eux dans un Systême de Crédit ? J'admire
certaines gens à qui j'entends dire que les
confifcations cauferont bien des murmures.
S'imaginent ils en verité que le Peuple
-
plaindra des hommes qui lui veulent arracher
ſa ſubſiſtance , & qui par l'envie de fe
fauver tout feuls un jour , travaillent autant
qu'il eft en eux à faire perir actuellement
Tout le monde ? Le Peuple qui hait naturellement
les riches avares , ne fentira- t'il
pas qu'il aura fa part à la Banque de l'argent
qui n'étoit pas gardé pour lui chez
celui qui thefaurife ? Je leur apprends à
tous , qu'ils font en execration , je ne dis
pas feulement au Peuple , mais à tous les
honnêtes gens qui fçavent de quelle importance
eft aujourd'hui la conſervation
du Systême , quand même ils n'en auroient
pas approuvé l'établiffement.
Cij
28 LE MERCURE
Cette fureur d'amaffer eft venuë de la
croiffance extraordinaire des Actions..
La plupart des gens furpris de leur propre
gain , ont cru qu'ils en devoient faire des
monceaux d'or & d'argent , ce qu'ils appelloient
réalifer. Ils n'ont pas pris garde
que les Actions groffies reprefentoient
moins un argent courant que des capitaux ,
d'autant plus qu'elles remplaçoient à l'égard
de plufieurs leurs anciens Contrats.
Mais cette verité devenoit palpable par la
hauteur étonnante où ces Actions étoient
montées : car elles paffent actuellement en
valeur tout l'or & tout l'argent qui fera jamais
dans le Royaume. Quelqu'un ne manquera
pas de dire ici : C'eft en cela que
les Actions font un bien faux & chimerique
, & que l'on avoit raifon de vouloir
profiter du moment heureux. Je répons à
cela , les maifons qui font dans Paris prifes
toutes enfemble en capital , furpaffent
peut-être en prix toute l'efpece qui eft
dans le Royaume. Les terres qui font en
France ne feroient pas payées par tout l'or
qui eft encore enfermé dans les Mines du
Perou. Les maifons & les terres . n'ont- elles
pour cela qu'un prix chimerique , & fur
cette reflexion que je ferois faire à la plûpart
d'entre eux pour la premiere fois de
leur vie , vont - ils tous prendre en un jour
la refolution de réalifer tous les biens fonds,
DE MAR S. 2.0
& de les convertir en argent ? Cette frenefie
, fi elle avoit lieu , réduiroit à rien
les maiſons & les terres les plus confiderables
, & il ne manqueroit à ces vendeurs
infenfez que des acheteurs. Qu'est- ce donc
qui maintient les biens- fonds dans leur valeur
legitime , quelque haute qu'elle foit ?
c'eft qu'on ne les vend point pour réalifer
on ne les vend que pour s'arranger :
on fe contente communément des revenus
qu'ils produifent ; & par-là ils font affez
rarement en vente , pour qu'il fe trouve
toûjours autant d'acheteurs que de ven--
deurs.
>
Il faut donc que les hommes fe mettent
à l'égard des Actions , dans le même
efprit & dans le même arrangement , qu'à
l'égard de leurs autres biens. Il femble
qu'ils ayent de la peine à s'y mettre d'euxmêmes.
Et il n'eft rien de fi difficile que
de faire voir à une multitude fes véritables
interêts , & de les lui faire fuivre. Si le
Systême avoit quelque chofe à craindre
ce n'eft pas le pouvoir defpotique , comme
le difent quelques-uns ; au contraire le
pouvoir defpotique à qui nous en fommes.
redevables le maintiendra ; c'eft l'inquiétude
, l'agitation , la mauvaife conduite de
ceux même qui avoient que le Systême
eſt effentiellement bon , & qu'il ne s'agit
que de s'y prêter pour le rendre auffi fta-
Ciij
30
LE MERCURE
ble qu'il eft utile. Le Public eft , pour ainfi
dire , l'arbitre de fa fortune & il la retarde.
C'est en ces occafions auffi que l'on fent
l'heureux ufage de l'autorité fouveraine.
La loi eft neceffaire pour fauver les hommes
de leurs propres mains. Quelques -uns
regardent comme une efpece de violence
divers reglemens faits au fujet de l'argent
& des Billets. Le Roi , difent- ils , ` ne
fe donne qu'un Crédit forcé. Ceux qui
parlent ainfi , ne font pas attention à la circonftance
d'un établiffement nouveau , dans
lequel on veut faire entrer tout le Royaume
en trés - peu de temps. La feule propofition
du Systême gagneroit à la longue tous les
efprits , & la confiance lui eft dûë par la
nature de fes principes. Chaque fois que
j'en ai allegué dans cette Lettre , je vous
ai fait remarquer que c'étoit des notions
communes à tous les efprits , des maximes
imprimées dans tous les coeurs. On ne reprochoit
aux précedentes adminiſtrations
que de leur être toûjours oppofées . En un
mot , rien n'eft fi ancien , rien n'eft fi vieux
que les principes qu'on vous prefente , mais
ils demeuroient fans liaiſon & fans ufage.
Le Systême les a raffemblez , par - là il a
paru nouveau , & fujet par confequent à
contradiction : cette contradiction ne feroit
pas levée dans un jour , il faut que l'autosité
vienne au fecours. La Philofophie étoit
DE MARS.
30
>
fondée de même fur des principes de fens
commun. Rappellons chaque chofe à son idée
propre ne nous en rapportons point auxjugemens
des autres hommes dans les matieres
que nous pouvons examiner nous - mêmes.
Ces propofitions ne font pas extraordinaires
ni même nouvelles. La Philofophie a pour
tant demeuré quarante ans à s'établir ;
mais fon fuccès n'étoit pas preffé & n'intereffoit
point l'Etat . Il n'en eft pas
ainfi du nouvel arrangement des Finanees.
Il demande de la celerité quand
ce ne feroit qu'en faveur de ceux qui fouf
frent dans le paffage. Ainfi la main du
Prince eft neceflaire pour faire prendre aux
hommes dès aujourd'hui les routes qu'ils
ne prendroient qu'après un certain nombre
d'années. Un Systême d'un an ne peut pas
en avoir dix , & il faut lui prêter la main
avant qu'il foit en état de marcher de luimême.
Voilà , MONSIEUR , ce quis'eſt
prefenté à moi de plus general fur cette
matiere : C'eft à vous à m'indiquer les éclairciffemens
& les détails que vous pouvez
fouhaiter encore : Je tâcherai d'y fatisfaire.
Je fuis , &c.
A Paris le 11 Mars 1720.
-
C Mij
32
LE
MERCURE
DIALOGUE
Entre l'Amour & la Verité.
'Amour... Voici une Dame que
je prendrois pour la Verité , fi
elle n'étoit fi ajustée.
La Verité... Si ce jeune enfant
n'avoit l'air un peu trop hardi , je le
croirois l'Amour.
L'Amour... Elle me regarde.
La Verité... Il n'examine.
L'Amour... Je foupçonne à peu près
ce que ce peut être ; mais foyons-en fûr.
Madame , à ce que je vois , nous avons
une curiofité mutuelle de fçavoir qui nous
fommes ; ne faifons point de façon de
nous le dire .
La Verité... J'y confens , & je commence.
Ne feriez vous pas le petit libertin
d'Amour , qui depuis fi long temps : tient
içi-bas la place de l'Amour tendre ? enfin
n'êtes-vous pas l'Amour à la mode ?
L'Amour... Non , Madame , je ne fuis
ni libertin , ni par confequent à la mode ;
& cependant je fuis l'Amour .
La verité... Vous ! l'Amour.
L'Amour... Ouy , le voilà : mais vous ,
Madame , ne tiendriez - vous pas lieu de la
DE MARS. 33
Verité parmi les hommes ? N'eftes - vous
l'Erreur , ou la Flaterie ? pas
La Verité... Non , charmant Amour ,
je fuis la Verité même ; je ne fuis que
cela.
L'Amour... Bon ! nous voilà deux Divinitez
de grand credit ! Je vous demande
pardon de vous avoir fcandalifée , vous ,
dont l'honneur eft de ne le pas être.
La Verité . Ce reproche me fait rougir ;
mais je vous rendrai raifon de l'équipage
où vous me voyez . Quand vous m'aurez
rendu raifon de l'air libertin & cavalier ,
répandu fur vos habits & fur votre phifionomie
même. Qu'eft devenu cet air de
vivacité tendre & modefte ? Que font devenus
ces yeux qui aprivoifoient la vertu
même , qui ne demandoient que le coeur ?
Si ces yeux- là n'attendriffent point ,, ils
débauchent.
L'Amour. Tels que vous les voyez
cependant , ils ont déplû par leur fageffe ;
on leur en trouvoit tant , qu'ils en étoient
ridicules .
La Verité... Et dans quel païs cela
vous eft- il arrivé ?
L'Amour... Dans le païs du monde
entier. Vous ne vous reffouvenez peutêtre
pas de l'origine de ce petit effronté
d'Amour , pour qui vous m'avez pris .
Helas ! c'eſt moy qui fuis cauſe qu'il eſt né.
34
LE MERCURE
La Verité... Comment cela ?
L'Amour... J'eûs querelle un jour avec
Avarice & la Débauche . Vous fçavez
combien j'ay d'averfion pour ces deux Divinitez
, je leur donnai tant de marques de
mépris , qu'elles refolurent de s'en venger.
La Verité... Les méchantes ! eh ! que
firent-elles ?
rus ,
L'Amour... Voici le tour qu'elles me
joüerent. La Débauche s'en alla chez Plule
Dieu des richeffes ; le mit de bonne
humeur , fit tomber la converfation fur
Venus , lui vanta fes beautez , ſa blancheur
, fon embonpoint , &c. à ce recit
prit un goût de conclufions ; l'appétit vint
au gourmand , il n'aima pas Venus . Il la
defira.
La Verité... Le mal-honnête !
L'Amour... Mais , comme il craignoit
d'être rebuté , la Débauche l'enhardit , en
lui promettant fon fecours , & celui de
PAvarice auprès de Venus. Vous êtes riche
, lui dit- elle , ouvrez vos trefors à
Venus , tandis que mon amie l'Avarice
appuieta vos offres auprès d'elle , & lui
confeillera d'en profiter. Je vous aideray
de mon côté , moy.
La Verité. ..
Je commence à me remettre
votre avanture.
L'Amour... Vous n'avez pas un grand
genie , dit la Débauche à Plutus ; mais vous
DE MAR S. 35
êtes un gros garçon affez ragoutant. Je
ferai faire à Venus une attention là- deffus,
qui peut- être lui tiendra lieu de tendreffe ;
vous ferez magnifique , elle eft femme .
L'Avarice & moi , nous vous fervirons
bien , & il eft des momens où il n'eſt pas
befoin d'être aimé pour être heureux .
La Verité ... La plupart des amans doivent
à ces momens- là toute leur fortune.
L'Amour... Après ce difcours , Plutus.
impatient courut tenter l'avanture. Or ,
argent , bijoux prefens de toute forte ,
foutenus de quelques bredoüilleries , furent
auprès de Venus les truchemens de fa
belle paffion. Que vous dirai- je enfin , ma
chere ? un moment de fragilité me donna
pour frere ce vilain enfant qui m'ufurpe.
aujourd'hui mon Empire ; ce petit Dieu ,
plus laid qu'un diable , & que Meffieurs
les hommes appellent Amour.
La Verité ... Hé bien ! Eft- ce en lui reffemblant
que vous avez voulu vous venger
de lui ?
L'Amour ... Laiffez- moi achever ; le
petit fripon ne fut pas plutôt né , qu'il demanda
fon apanage. Cet apanage , c'étoit le
droit d'agir fur les cours. Je ne daignai pas
m'opofer à fa demande , je lui voyois des
airs fi groffiers ; je lui remarquois un caractere
fi brutal , que je ne m'imaginai pas
qu'il pût me nuire. Je comptois qu'il feroit
36 LE MERCURE
peur en fe prefentant , & que ce monftre
feroit obligé de rabattre fur les animaux .
La Verité ... En effet , il n'étoit bon que
pour eux.
L'Amour ... Ses premiers coups d'effay
ne furent pas heureux . Il infultoit , bien
loin de plaire ; mais ma foi , le coeur de
l'homme ne vaut pas grand'chofe ; ce maudit
amour fut inſenſiblement fouffert ; bientôt
, on le trouva plus badin que moi ;
moins genant , moins formalite , plus expeditif.
Les goûts fe partagerent entre nous
deux ; il m'enleva de mes creatures.
La Verité ... Eh ! que devintes - vous
alors ?
L'Amour ... Quelques bonnes gens crierent
contre la corruption ; mais ces bonnes
gens n'étoient que des invalides , de vieux
perfonnages , qui , difoit - on , avoient leurs
raifons pour hair la reforme ; gens à qui la
lenteur de mes demarches convenoit , &
qui prêchoient le refpect , faute , en le perdant
, de pouvoir reparer l'injure.
La Verité ... Il en pouvoit bien être
quelque chofe.
L'Amour ... Enfin , Madame , ces tendres
& tremblans aveux d'unc paflion , ces
depits delicats , ces tranfports d'amour d'après
les plus innocentes faveurs , d'après
mille petits riens pretieux ; tout cela difparut.
L'un ouvrit fa bourfe, l'autre gefticuloit
DE MAR S. 37
infolemment auprès d'une femme , & cela
s'apelloit une declaration .
La verité ... Ah ! l'horreur ?
... L'Amour . A mon égard , j'ennuyois .
je glaçois , on me regardoit comine un innocent
qui manquoit d'experience , & je ne
fus plus celebré , que par les Poëtes & les
Romanciers.
La Verité ... Cela vous rebuta ?
L'Amour ... Oui, je me retirai , ne laiffant
de moi que mon nom dont on abufoit . Or ,
il y a quelque tems que rêvant à ma triſte
avanture , il me vint dans l'efprit d'effaïer
fi je pourois me rétablir , en mitigeant mon
air tendre & modefte ; peut- être , difois - je
en moi - même , qu'a la faveur d'un àir plus
libre & plus hardy , plus conforme au goût
où font à prefent les hommes , peut- être
pourois-je me gliffer dans ces cours ? ils
ne me trouveront pas fi fingulier , & je
detruirai mon ennemi par fes propres armes.
Ce deffein pris , je partis , & je parus
dans la mafcarade où vous me voyez :
La Verité . Je gage que vous n'y gagnâtes
rien.
L'Amour ... Ho vraiement ! je me trouvai
bien loin de mon compte : tout grenadier
que je penfois être , dès que je me montrai
, on me prit pour l'Amour le plus gotique
qui ait jamais paru ; je fus flé dans les
Gaules , comme une mauvaife Comedic
3S LE MERCURE
& vous me voyez de retour de cette expedi
tion. Voilà mon Hiftoire.
La Verité ... Helas ! je n'ai pas été plus
heureufe que vous ; on m'a chaffée du
monde.
L'Amour .... Hé ! qui ? les Chimiſtes, les
Devins , les Faiſeurs d'Almanachs , les Philofophes
?
La Verité... Non , ces gens-là ne m'ont
jamais nuy. On fçait bien qu'ils mentent ,
ou qu'ils font livrés à l'erreur , & je ne leur
en veux aucun mal ; car je ne fuis point
faite pour eux .
L'Amour Vous avez raiſon.
qué
...
La Verité... Mais que voulez - vous
les hommes faffent de moi ? le menſonge
& la flatterie font en fi grand credit parmi
cux , qu'on eft perdu , dés qu'on fe pique de
in'honnorer. Je ne fuis bonne qu'à ruiner
ceux qui me font fideles ; par exemple , la
flatterie rajeunit les vieux & les vieilles :
moi je leur donne l'âge qu'ils ont. Cette
femme dont les cheveux blanchiffent à fon
infçû, finge mal- adroit de l'étourderie fola.
tre des jeunes femmes ; qui provoque
la
medifance par des galanteries qu'elle ne
peut faire aboutir ; qui fe leve avec un vilage
de foans , & qui voudroit que ce vifage
>
n'en eût que 30. Quand elle eſt ajuſtée
ira-t'on lui dire , Madame , vous vous trompés
dans votre calcul ; votre fomme eft de
DE MARS.
39
vingt ans plus forte ; non fans doute , les
amis foufcrivent à la fouftraction . Telle a
la phifionomie d'uneguenon , qui fe.croit du
moins jolie , irez- vous meriter fa haine , en
lui confiant à quoi elle reffemble , pendant
que pour être un honnête homme auprès
d'elle , il fuffit de lui dire qu'elle eft picquante.
Cet homme s'imagine être un efprit
fuperieur ; il fe croit indifpenfablement
obligé d'avoir raifon par tout , il decide
, il redreffe les autres ; cependant ce
n'eft qu'un brouillon qui jouit d'une imagination
dereglée. Ses amis feignent de l'admirer
; pourquoi ? ils en attendent , ou lui
doivent leur fortune .
L'Amour ... Il faut bien prendre patience
.
>
La Verité ... Ainfi , je n'ai plus que faite
au monde. Cependant , comme la flatterie
eft ma plus redoutable ennemie , &
qu'en triomphant d'elle , je pourois inſenſiblement
rentrer dans tous mes honneurs
j'ai voulu m'humanifer je me fuis deguifée
, comme vous voyez ; mais j'ai perdu
mon étalage l'amour propre des hommes
eft devenu d'une complexion fi delicate
qu'il n'y a pas moien de traiter avec lui , il
a fallu m'en revenir encore. Pour vous ,
mon bel Enfant , il me femble que vous
aviez un azile & le mariage.
L'Amour ... Le mariage ! y fongez40
LE MERCURE
P
冀
vous ? ne fçavez-vous pas que le devoir
des gens mariés eft de s'aimer ?
La Verité ... Hé bien ! c'eft à caufe de
cela que vous regnerés plus aifément parmi
сих.
L'Amour ... Soit ; mais des gens obligés
de s'aimer , ne me conviennent point. Belle
occupation pour un Efpiegle comme moi ,
que de faire les volontés d'un Contrat ;
achevons de nous conter tout . Que venezvous
faire ici ?
... La Verité . J'y viens executer un projet
de vengeance ; voyez-vous ce puits ;
voilà le lieu de ma retraite ; je vais m'enfermer
dedans .
L'Amour ... Ah ! Ah ! le proverbe fera
donc vray , qui dit que la Verité eft aufond
dupuits. Et comment entendés - vous vous
venger-là ?
La Verité ... Le voici . L'eau de ce puits
va par moi recevoir une telle vertu , que
quiconque en boira , fera forcé de dire tout
ce qu'il penfe , & de decouvrir fon coeur en
toute occafion ; nous fommes près de Rome
; on vient fouvent fe promener ici ; on y
chaffe , le chaffeur fe defaltere ; & à fuccef- ;
fion de tems , je garnirai cette grande ville
de gens naifs , qui troubleront par leur franchile
le commerce indigne de complaifance
& de tromperie que la flaterie y a introduit
plus qu'ailleurs .
L'Amour
DE MARS.
4I
L'Amour ... Nous allons donc être être
Voifins ; car , pendant que votre rancune
s'exercera dans ce puits , la mienne agira
dans cet arbre . Je vais y entrer ; les fruits
en font beaux & bons , & me ferviront à
une petite malice qui fera tout à fait plaifante
. Celui qui en mangera , tombera fu
bitement amoureux du premier objet qu'il
apercevra. Que dites - vous de ce guet-àpens.
La Verité ... Il eft un peu fou.
L'Amour ... Bon ; il eft digne de vous ;
mais adieu , je vais dans mon arbre.
La Verité ... Et moi dans mon puits.
N attendoit de moi dans le Recueil de
Fevrier , la continuation de l'Avanture
intitulée , La Meprife concertée , dont j'avois
donné une partie dans le Mercure de
Janvier. Je repare aujourd'hui cette omiffron
, en priant le Lecteur , à qui la premie
re partie n'eft peut- être pas prefente , de
jetter les yeux deffus , avant que de paffer
à celle- cy.
42 LE MERCURE
AUQUQUQUNU DU DU QUAYAYAYQUDY DU
Suite de l'Hiftoire du Chevalier ,
& de...
L n'eft pas fi facile qu'on pourroit
fe l'imaginer , d'effacer les tendres
impreffions que l'Amour grave dans
nos coeurs. Le Dépit n'eft qu'un
fourbe qui nous féduit ; il nous fait plus
courageux que nous ne fommes , & les
efforts impétueux ne font qu'augmenter la
paffion même qu'il veut détruire : c'est ce
qu'éprouva Lucinde , après la découverte
qu'elle crut avoir faite. Ce même Cavalier
qu'elle avoit regardé d'abord comme le
plus perfide de tous les hommes , apparut
peu à peu à fon imagination fous des traits
moins terribles. L'amour propre qui fe
trouve toujours prêt à reparer nos difgraces
, commença de joier ſon jeu ... Non ,
fe difoit Lucinde , il n'eft point poffible
qu'on change fi fubitement ? Ce que fait
faire le dépit , n'eft point fincere . Nous
avons reçû le Cavalier avec tant de froideur
, que je ne fuis point furpriſe qu'il
nous ait quittés. Quelle apparence qu'on
devienne amoureux d'une femme qu'on
n'a point vûë ! car enfin j'étois encore
mafquée , quand il fit fa declaration . Pleine
DE MAR S.
43
de ces idées confolantes , elle donna quelque
temps au fommeil , & fur le foir elle
fe trouva chez fa veifine. Vous jugez
bien qu'après les premiers complimens , il
fur queſtion de l'avanture de la nuit paffée.
Eh bien , dit Lucinde , les hommes në fontils
pas de grands fourbes ? Avoüez , ma
chere , que nous fommes bien bonnes de
nous piquer de fenfibilité pour des ingrats ?
Ne feroit-il pas plus convenable de regarder
tontes leurs démarches d'un oeil tranquille
, ou plutôt de les amufer par un
feint retour , & de jouir tranquillement
de notre victoire ? L'amie alloit répondre ,
& fans doute approuver ce que Lucinde
venoit de dire , lors que le Cavalier fe fit
annoncer. Qui concevra les divers mouvemens
qu'infpire le dépit , la crainte , la
vanité & la tendreffe , n'a pas befoin qu'on
lui explique ce qui fe paffe dans l'ame de
Lucinde. Le Cavalier d'un air timide ,
s'adreffa à l'amie , & lui dit : La mépriſe
d'hier au foir m'a paru vous faire trop de
plaifir pour le laiffer imparfait. Je viens
l'augmenter , Madame , par les reproches
que la belle Lucinde ne va pas manquer
de me faire... Moy , Monfieur , eh de quel
droit ? vous m'avez peinte fi inégale , que
vous ne devez point vous étonner , fi je ne
fais rien dans les regles. Comme vous m'avez
dit queje ne fouffrois des foins que
Dij
44 LE MERCURE
par vanité , je ne trouve pas la mienne
affez bleffée par votre infidelité , pour en
prendre les interêts. -
Ce difcours prononcé d'un ton froid ,
penfa déconcerter le Cavalier ; mais venant
à fe reprefenter le portrait qu'il avoit fait
de Lucinde , il tâcha de calmer fon coeur
irrité , par tout ce que fon efprit put
lui
fournir de plus touchant ... Quoi ! Lucinde
, lui difoit- il , un moment d'erreur me
fera-t'il perdre auprès de vous tous les
avantages dont ma conftance & mes fentimens
m'avoient flatée ? Votre delicateffe
peut- elle être bleffée de quelques difcours
prononcez dans un temps où l'efprit d'un
Amant piqué , eft comme dans une yvreffe
qui lui fuggere cent chofes qu'il defavouë
quand fa raifon eft de retour ? Mais enfin ,
fi vous me jugez coupable , ne devez - vous
pas me pardonner une faute dont vous
avez fi bien menagé les circonftances , qu'il
étoit prefque impoffible que je n'y tombaffe
pas ? Après tout , de quoi vous a
inftruit votre artifice ? Que mon coeur étoit
tellement difpofé à ne foupirer que pour
vous , que fans le fecours des yeux , c'eft
à vous- même que je me fuis adreffé , pour
me vanger un peu de l'indifference que
vous m'aviez marquée. Lucinde affectant
de n'être pas trop fatisfaite de cette juftiacation
, lui repondit : C'est dommage,,.
કે
DE MAR S. 45
Monfieur , que les fentimens du coeur ne fe
perfuadent pas par l'esprit tout seul : J'avonë
que le votreferoit trés-capable de me convaincre
; mais malheureusement , je fuis faite de
façon , que je prouve tout le contraire. Où
j'apperçois beaucoup de fineſſe & de rafinement
, je perds toute confiance ; je ne voudrois
pourtant pas affirmer que votre infidelité fût
bien réelle. Je fçai qu'il ne faut pas toujours
juger fous les apparences ; mais vous ne tromverezpoint
extraordinaire , que je reste dans
une incertitude , dont il ne fera pas facile de
me tirer.
Le Cavalier alloit repliquer , & fans doute
, proteiter de nouveau de fon innocence ,
& du foin qu'il auroit de faire tout ce qui
pourroit affurer Lucinde de fa fincerité
lorfqu'on annonça plufieurs perfonnes dont
La prefence ne permit pas de continuer cette
converfation. Chacun reprit un air ferain
& fe difpofa à tout ce qu'exigeroit la compagnie
, pour paffer la foirée agreablement.
On fe mit à jouer jufqu'à l'heure du fouper..
La Voifine retint deux de ſes amies & le Ca
valier. Lucinde , motié dépit , motié complaifance
pour fa mere , s'en retourna chez
elle.
Telle étoit la fituation des affaires dut
Cavalier , lorsqu'il crut encore avoir un Rival.
Effectivement , il s'apperçût quelques.
jours après , que Lucinde venoit plus rare46
LE MERCURE
}
ment chés fon amie . Cette remarque lui
donna lieu d'examiner. Il ne voulut point
faire paroître fes foupçons dans les lettres
qu'il écrivit à Lucinde ( car il en avoit toujours
la permiffion ) crainte de l'indifpoſer
de nouveau : & mêlant quelque politique à
fes fentimens , il voulut s'affurer de fon malheur
avant que de fe plaindre. Trifte état
que celui d'un jaloux ! il devient ingenieux
à chercher ce qu'il craint de trouver ; il eſt
agité de mouvemens convulfifs ; fon imagination
échauffée lui reprefente fans
ceffe fa pretendue difgrace ; tous fes
foins tendent à faire de triftes découvertes :
s'il ne réuffit point , il s'en prend à fon peu
de penetration ou d'activité . Loin de fe
calmer il s'irrite encore de ce qui devroit
le tranquilifer. C'est ce qu'éprouva le Cavalier
dans ces premiers inftans , où la jaloufie
vint s'emparer de fes efprits . Le jour ,
il s'inquiette , tout ce qu'il voit , lui
fait ombrage. Le foleil n'eft plus pour lui cet
Aftre lumineux qui diffipe nos craintes , &
qui rejouit l'Univers. Il fe flate que la nuit
enfevelira peut-être fon chagrin dans les tenebres
, où le calinera par le repos auquel
elle invite ; mais à peine eft- elle arrivée cette
nuit , que loin de lui être favorable , elle
redouble fes maux : Son filence le rend plusattentif
à fes inquietudes : rien ne fait diverfion
; il ne connoît plus ce repos dons
ou
DE MAR S. 47
il s'étoit flatté. Accablé de mille agitations ,
il rapelle à fon fecours l'Aurore qui n'a pas
plus de pouvoir. C'eſt ainfi qu'il éprouve
des troubles continuels . Lorfqu'on y penfe,
on a lieu de s'étonner que le coeur puiffe y
refifter , & que dans ces conjonctures , un
amant ne fecoue pas le joug de fa paſſion :
mais l'amour qui l'a prévû fans doute , ne
s'oublie pas dans ces momens. Jamais , il ne
-nous montre notre maîtreffe fi aimable
qu'alors ; à mesure qu'on perd l'efpoir d'y
prétendre , plus elle a des charmes . Un
bien qui nous échappe , en devient plus pretieux
; & l'amour propre qui s'augmente
par les obſtacles , redouble l'excès de notre
paffion. Je prie le Lecteur de me pardonner
cette digreffion.
Le Cavalier jaloux fit donc tout ce qu'on
fait, quand on eft poffedé de ce malheureux
délire. Il paffa & repaffa cent fois devant
la maifon de Lucinde. Voici ce qu'il découvrit
un foir. Il vit un caroffe fuperbe
dont l'éclat le frapa d'abord. Les chevaux
étoient des plus beaux , la livrée magnifi
que , mais inconnuë ; les armes de nouvelle
édition. Le Maître étoit orné d'un
habit des plus riches ; fa phifionomie n'avoit
rien de noble , & tous ces ornemens
n'annonçoient point un homme de condition.
Il fuivit de loin cet équipage , & fur
dans une furprite extréme , lorfqu'il s'ap48
LE MERCURE
perçut qu'il étoit arrêté à la porte de Eucinde.
Cela le rendit attentif ; & enfin il
s'affura que ce Seigneur inconnu avoit entrée
dans la maifon. S'il en eût ofé croire
fon tranfport , il l'auroit bien- tôt fuivi. Le
peu de prudence qui lui reftoit , s'y oppofa
; & cédant à des confeils plus moderés
, il prit le parti d'attendre patiemment
la fin de cette vifite . Il entra dans une maifon
voifine , & monta dans une chambre.
dont les fenêtres donnoient fur la rue. Il
eut tout le loifir de s'ennuyer , puifqu'il y
fut trois heures en fentinelle : trois heures
comptées par un Amant en pareille circonftance
, me femblent bien longues . Enfin ,
le prétendu Rival fortit , precedé de deux
flambeaux , car rien ne manquoit à fon
luxe. Mais ce qui le piqua davantage , çe
fut de voir Lucinde avec fa mere qui le
conduifoient de l'oeil . Son malheur lui parut
d'autant plus certain , qu'on ne lui avoit
jamais parlé de cet homme. Il entra dans
une inquiétude extréme de fçavoir fon
nom ; il fe repentit de ne l'avoir demandé
à quelqu'un de fes gens ; il fortit furieux
de l'endroit où il étoit pofté ; & marchant
avec précipitation , fans fçavoir pourtant
où il alloit , il fe rendit chez lui . Son premier
deffein fut d'écrire une Lettre à Lucinde;
il en fit quatre, & les déchira toutes .
Aucune n'étoit de fon goût ; aucune n'exprimoit
DE MAR S. 49
primoit à fon gré fon dépit &oj n chagrin.
Il en acheva une pourtant qu'il fit rendre
le lendemain matin à Lucinde qui contenoit
ces termes.
BILLET.
"}
On fait bien des fautes par ignorance , »
Mademoiſelle, je vous demande pardon,
fi j'ay été inquiet les trois jours qu'on »
ne vous a point vue chez vôtre amie. ,
Je ne fçavois pas alors la caufe qui vous »
re enoit chés vous . Je la vis hier moi- »
même ; elle me parut fi belle & fi bril- »
lante , qu'on auroit grand tort de n'en »
être pas content , & c.
9
>>
Lucinde ne comprit rien d'abord à ce
Billet , ou du moins feignit de n'y rien
comprendre. Elle donna la réponſe fuivante
à celui qui le lui avoit aporté.
""
Je fuis , Monfieur , la perfonne du »
monde qui comprends le moins les myfteres
; je plaindrois même fort le tems »
que je donnerois pour tâcher de les dé- »
couvrir . Ainfi , vous voudrés bien m'ex- ✨»
pliquer vous- même celui de vôtre Bil- »
let , lorfque le hazard fera que nous »
nous rencontrerons chés nôtre amie. ">
Cette Lettre rendue au Cavalier , penfa
lui faire tourner la tête. Quoi ! diſoit - il ,
on joint encore la diffimulation à l'incon-
E
LE MERCURE
ftance. Tous les partis fe prefentoient en
foule à fon efprit , fans qu'il pût en choifir
un. La froideur du Billet de Lucinde
lui paroiffoit une preuve de fon infortune.
Il fe détermina enfin à fe rendre chés la
Voifine. Tout poffedé de fes jaloux tranfports
, il la trouva feule . Ah ! Madame ,
s'écria-t- il , vous voyés le plus malheureux
de tous les hommes. Vôtre amie , la cruelle
Lucinde , fe jouë de ma fincerité. J'ay un
Rival ; j'en crois mes yeux ; mon infortune
eft certaine. L'amie qui fçavoit děja
la caufe de fes foupçons , lui tint ce langage
Les bommes font toujours injuftes : ilsfont
rarement ufage de leur raifon quand il s'agit
de condamner les femmes . Si vous fçaviés
la fituation de Lucinde , vous feriés plus
circonfpect dans vos reproches. Sans vous
elle feroit bien moins embaraffée , & vous
ne merités gueres en vérité les obftacles
qu'elle oppoſe au parti qu'on veut lui faire
prendre. Il faut vous mettre au fait de ce
prétendu Rival fi redoutable. Vous n'ignorés
pas que
les meres exercent toûjours , autant
qu'elles peuvent , le droit de difpofer
de leurs filles , tandis que les perſonnes delicates
comme vous , ne veulent devoir leur
felicité , qu'au penchant & à la ſenſibilité
de l'objet qu'ils aiment . Il en est d'autres,
qui n'étantpas faites pour ces beaux fentiDE
MARS. St
mens , s'y prennent d'une façon differente ,
fans confulter fi leur recherche fera du
goût de la fille. Elles s'adreſſent à la mere ;
on ne fait point alors parade des vertus da
caur ; on les fuppofe ; mais on parle un langage
doré , on étale pierreries & bijoux ;
on repete fouvent le mot de millions : voilà
la declaration on demande lafille ; elle eft
accordée .
Voilà , Monſieur , ce qui vient d'arriver
à Lucinde depuis quelques jours. Un de
ces hommes que la fortune elle - même a
tiré des lieux les plus obfcurs pour en faire
fon favori ; un de ces fortunés du tems,
vient de la demander en mariage , de la
façon que je viens de vous l'expliquer. Et
Lucinde y confent , s'écria le Cavalier au
defefpoir ? ... Attendés , reprit la Voifine ,
je fçay que ces fortes de recits impatientent
beaucoup les Amans ; mais la fuite
de celui ci pourra vous confoler du refte.
› Cette Lucinde fi cruelle felon vôtre
jugement , merite toute vôtre conftance ;
& vous feriés le plus ingrat de tous les
hommes , fi jamais vous étiés capable de
la moindre infidelité . Les trésors du nouveau
Seigneur ne l'ébloüiffent point . Ferme
dans fes fentimens , elle s'oppofe au choix de
fa mere ; & cachant , fous le mot d'indifference
generale , & de fon peu de goût pour
le mariage , la tendreffe qu'elle a pour
Eij
52
LE MERCURE
> Vous elle prend le terrible parti de s'enfermer
dans un Couvent , plutôt que de fe
rendre . Voyés prefentement , Monfieur ,
fi Lucinde merite tous les noms que vous
lui donnés .... Helas ! Madame , reprit
tendrement le Cavalier ; quelle heureuſe
metamorphofe vous venés de faire le
plus infortuné de tous les hommes devient
le plus heureux. Mon fort ne peut être
comparé. Livré depuis quelques jours aux
plus jaloux tranfports , je fens renaître le
calme dans mon coeur ; mais , Madame ,
puis - je vous en croire ? ma felicité eft fi
grande , que je n'ofe m'en affûrer. Lucinde,
ma chere Lucinde , ne viendra t elle point
me confirmer elle- même ce que vous venés
de me dire ?
Il faut avouer que fi les Amans font
expofés à de cruels déplaifirs , ils goûtent
auffi quelquefois des joyes bien parfaites.
Souvent ils trouvent des obftacles à leurs
defirs: quelquefois le plaifir les fuit & les
trouve. C'est ce qu'éprouva le Cavalier
dans ce moment. Lucinde arriva , comme
il le defiroit. Il fe jetta d'abord à fes genoux
, & lui ferra tendrement les mains ;
jamais fcene ne fut fi tendre & fi vive.
Lucinde , qui ne favoit point ce qui venoit
de fe paffer , parut furprife ; mais le
déguiſement n'étoit plus de faifon. L'amie
révéla tout ce qu'elle avoit appris au CąDE
MARS.
35
1
valier . Elle ne fut point defavoüée ; nos
amans fe jurerent une tendreffe à toute
épreuve : mais , quel fâcheux retour pour
le Cavalier , lorfque Lucinde lui apprit
que fa mere devoit la faire entrer le lendemain
dans un Couvent ? Tout ce que
le dépit peut infpirer contre la tirannie ,
fut proferé. La liberté du coeur fur défenduë
par l'éloquence la plus forte . La Voifine
le confola en lui promettant ſon
miniftere , pour lui donner des nouvelles
de Lucinde , & Lucinde y confentit .
>
Cette tendre converfation fut troublée
par une perfonne qu'on ne defiroit pas
beaucoup. On annonça la mere de Lucinde
, qui toute couroucée de la refolu
tion de fa fille , venoit fe plaindre à la
Voifine d'un femblable procedé. On ne
trouva pas à propos que le Cavalier parût
devant elle. On le fit paffer dans un
petit cabinet , d'où il pût entendre tout
ce qui fe dit... Que feriés - vous , Madame
, dit la inere de Lucinde en entrant ?
que feriés-vous à une fille ingrate & dé
naturée , qui s'oppoferoit à vos volontés,
& qui , fur un prétendu pretexte d'infenfibilité
dont je commence à me défier ,
refuſeroit un mariage qui fait fa fortune...
Ce que je ferois , dit la Voifine ! en verité
, Madame , je penfe que je ne ferois
jamais dans cet embaras . Je m'attacherois à
E iij
$4 LE MERCURE
connoître le caractere de mes enfans , &
je ne voudrois rien exiger qui fût contre
leur goût , dans des chofes qui décident
du bonheur ou du malheur de leur vie ;
je craindrois trop leurs reproches là -deffus: *
c'est- à dire , Madame , reprit la mere de
Lucinde , que vous les laifferiés jouïr de
leur liberté ! En verité , cette morale eft
bien douce & bien accommodante : mais
elle ne me convient point ; j'en fuis fâchée
pour Mademoifelle. Lucinde voyant
que fa mere s'adreffoit à elle , lui répon
dit modeftement : » Ce n'eft point s'oppo-
» fer à la volonté d'une mere , Madame,
» que de lui repreſenter les raifons qu'on
"
a de ne pas s'engager dans un état pour
» lequel on fent de la répugnance. Com→
» me je ne fçaurois douter que vous ne
» m'aimiés , j'ai peine à croire que vôtre
» deffein fût de me rendre malheureuſe
» & je fens que je la ferois , fi j'épou-
» fois la perfonne que vous me propofés.
» De vous dire pourquoy ? ce font de ces
» mouvemens qu'on fent , fans pouvoir
» les exprimer.... Il vous fied bien en
verité d'avoir de ces mouvemens inexprimables
, reprit la mere. Ils font ridicu
les , ma fille , dès lors qu'on en peut rendre
raiſon ; mais , ma refolution eft priſe.
Difpofés vous au Couvent.... J'y fuis
soute preparée , repliqua la fille , & j'irai
DE MARS.
H
quand vous le jugerés à propos.
La fin de ce Dialogue n'auroit peut -être
pas été agreable à Lucinde ; car fa mere
commençoit à prendre feu , lorfqu'on an
nonça trois ou quatre perfonnes qui ne
cherchoient qu'un amufement agreable.
Parcille compagnie déplaît à merc qui veut
gronder ; auffi , celle de Lucinde s'en alla
un moment après , feignant d'avoir quelques
vifites à faire. Elle avoit bien deffein
d'emmener fa fille avec elle ; mais l'Amie
qui l'avoit prévû , l'avoit liée à une partie
d'Hombre qu'on venoit de commencer.
>
Alors le Cavalier fortit du Cabinet ,
ayant une Lettre à la main , feignant
pour cacher tout miſtere à la nouvelle
compagnie , qu'il venoit d'y entrer , pour
l'écrire avec la permiffion de la Dame. Per
fonne ne s'avila de refléchir là- deffus , &
on l'en crut fur fa bonne foy. Il fe mit
à côté de Lucinde pour voir fon jeu ; la
partie finit & chacun fe fepara.
Il y eut pourtant encore une petite Differtation
entre l'Amie , Lucinde & le Cavalier.
Ce Triumvirat galand prit des mefures
, pour adoucir la cruauté de l'abſence ,
fuppofé que la mere de Lucinde execurât
fon deffein. Le Cavalier s'en retourna chés
lui , rêvant profondément à fa nouvelle
difgrace. Amour , difoit- il , fuis-je donc
une de ces victimes malheureufes que tu
E iiij
16
LE MERCURE
choifis par preference pour les tourmenter
? A peine fuis - je delivré des violens
tranfports de la jaloufie , que tu m'abandonnes
à de plus triftes reflexions ? On
s'imagine que tu donnes des plaifirs , &
tu ne fais qu'affaifonner nos peines. Tu
ne m'as fait voir Lucinde fidelle, que parce
que tu prévoyois qu'on alloit me la ravir.
Pourfuis , cruel , mais du moins apparois
quelquefois à Lucinde dans fa Solitude :
dis-lui tous les maux que je fouffre , & je
te les pardonne.
C'eft ainfi que le Cavalier rendu chés
lui , s'entretint preſque toute la nuit : voici
ce qui arriva le lendemain .
L'Amant doré fe fcandalifant un peu de
l'indifference de Lucinde , écrivit une Lettre
à fa mere en vrai favori de la Fortune .
C'est ainsi qu'elle étoit conçuë :
Je fuis furpris , Madame , du retardement
de mon mariage . Vous m'aviés fait
efperer que ce feroit pour demain. Je m'étonne
du peu d'empressement de Mademoifelle
vôtre fille ; car ènfin quatre millions ne
Se refulent gueres. Difpofés-la donc à finir
je vous conjure , fans quoi je ferai obligé de
retirer ma parole.
>
Ce Billet , plus doux cent fois au jugement
de la mere de Lucinde , que tous
ceux des Voitures , & des Cleantes , ranima
chés elle le defir de conclure . Elle alla
DE MAR S.
57
droit à la chambre de fa fille ; & après
lui avoir lû les tendres expreffions qu'il
contenoit , elle employa d'abord les caref
fes , enfuite les menaces pour la déterminer.
Tout fut inutile ; ce que voyant la
mere , elle lui dit de fe tenir prête pour
le Couvent ; effectivement , une heure
après , elle y fut conduite ; & voici ce que
la mere écrivit à l'Amant doré.
Ce font moins vos millions , Monfieur , qui
me font fouhaitter vôtre alliance , que vôtre
probité. Ma fille eft une fotte , comme beaucoup
d'autres , que le nom de mari effarouche.
Un peu de tems l'acccutumera. J'ay
mis entre elle & moi une grille , afin que
Phorreur de la retraite la difpofe à finir.
L'Amant fut charmé de cette Lettre. >>>
Il étoit ravi qu'une aimable fille fût en »
Couvent à caufe de lui , & pour goûter »
ce plaifir plus long tems, il devint moins »
empreffé. Laiffons ce Seigneur moderne »
fe repofer à l'ombre de les tréfors , & »
voyons comme fe porte le Cavalier.
"
On foupçonne aifément qu'il fut bientôt
informé du fort de Lucinde. Il ne s'oc
cupa plus que des moyens de pouvoir
l'entretenir, fans qu'on pût foupçonner leur
commerce : il en trouva plufieurs. L'Amour
fournit volontiers de l'induftrie dans
ces circonstances : L'Amie ne leur fut
inutile,
pas
58
LE
MERCURE
Il y avoit déja deux mois que Lucinde
étoit enfermée , lorfqu'elle apprit l'infortune
de l'Amant doré. Ce nouveau favori
de Plutus fut attaqué le foir par des voleurs
qui lui enleverent fes effets . Outre
cela , il avoit pris plufieurs engagemens
qui eurent un mauvais fuccès ; de maniere
que cet impromptu de la Fortune retomba
dans fon premier état. Le Cavalier apprit
bientôt la décadence de fon Rival ; la mere
de Lucinde en fut inftruite d'abord ; mais
elle feignit quelque tems de l'ignorer
pour ne pas donner à fa fille la fatisfaction
qu'elle jugeoit bien devoir en reffentir .
Il fallut pourtant le découvrir. Cette hif
toire fe répandoit trop , pour croire qu'elle
n'en feroit pas informée ; elle le lui communiqua
, & lui laiffa la liberté de revenir
chés elle quand elle le jugeroit à propos.
Lucinde voulut faire ufage de la favorable
difpofition de fa mere , elle feignitd'avoir
quelque envie de quitter le monde ,
& de paffer les jours dans la retraite , pour
perfuader qu'aucun attachement n'avoit
precedé le refus qu'elle avoit fait de fe
marier. Elle comptoit affés fur l'amitié de
fa mere , pour s'imaginer qu'elle s'oppoferoit
à fon deffein. Effectivement elle
ne fe trompa point. Sa mere fit agir fes
amies pour
l'en diffuader, cntr'autres P'Amie
DE MARS.
$9
qui eut le bonheur de réuffir. Je laiffe au
Lecteur à juger fi la choſe étoit difficile.
Lucinde revint donc à la maiſon. Quelques
mois après , le Cavalier fut propolé
à la mere comme un homme fort accompli.
Il étoit de bonne Maiſon , & capable
de parvenir par les belles voyes. Elle
répondit que c'étoit à fa fille à difpofer
d'elle ; qu'elle ne la vouloit contraindre en
rien. Lucinde fit la difficile quelque tems ;
& enfin par complaifance pour fa mere
& pour les amies , elle époufa celui que
fon coeur defiroit. C'eft ainfi que la conftance
nous mene à la felicité. Cette vertu
renverfe tous les obftacles ; mais , de toutes
les victoires qu'elle fait remporter à l'Ail
n'en eft point de plus fignalées,
ni de plus difficiles , que celle du Cavalier
; car de tout tems le Veau d'or s'eft
fait adorer & les Lucindes ſont affés
mour ,
rares.
60 LE MERCURE
nananananana
ARRESTS ET DECLARATIONS.
D
ECLARATION du Roy , portant
reglement pour les Manufactures
des Toiles qui fe fabriquent dans les
Provinces de Lyonnois , Foreft &
Beaujolois . Elle eft du 16 Decembre
1719 .
ARREST du Confeil d'Etat du Roy , qui
ordonne que pardevant le Prefident , ou plus aneien
Officier de l'Election de Cognac , il fera informé
à la Requête d'Armand Pillavoine , des
faits contenus au procès verbal des Commis aux
Aydes du 8 Decembre dernier , au fujet des violences
, & mauvais traitemens faits aufdits Commis
par les nommés Jobet pere & fils ; & défend
audit Jobet pere , de faire aucune fonction de fa
charge de Procureur , jufqu'à ce qu'il en foit autrement
ordonné . Cet Arrêt eſt du 19 Janvier
1720.
ARREST du Confeil d'Etat du Roy , par
lequel S. M.ordonne que toutes les conteftations
nées & à naître entre les Secretaires du Roy , &
leurs Creanciers , au fujet du remboursement defdites
rentes par eux dues ,feront portées pardevant
M. le Pelletier de la Houffaye, Confeiller d'Etat, &
par devant Meffieurs d'Ormeffon , d'Evry de
Crouy , de Gaumont , Hebert , Amelor , de la
Grandville , Orry , Bertin , Parifot , Pajot , Midorges
, Regnault , le Pelletier de Signy & d'Argenfon
Maîtres des Requêtes , pour les juger en
dernier reffort. Cet Arrêt eft du 26 Janvier 1720.
DE MAR S. 61
ARREST du Confeil d'Etat du Roy , par
1equel S. M. ordonne que les Collecteurs de l'impôt
du Sel , qui divertiront à l'avenir les deniers
de leur Recette , feront condamnés outre les peines
afflictives portées par la Declaration du 22
May 1708 , à la reftitution des deniers par eux
divertis ; faute de quoi , ordonne S.M.que les Collecteurs
ne feront plus reçûs à fe pourvoir par
appel contre la Sentence qui les y aura condamnés
, ladite Sentence paffant en force de chofe
jugée. Cet Arrêc eft du 2 Fevrier 1720 .
ARREST du Confeil d'Etat , qui caffe une
Sentence des élûs d'Arques , & ordonne que les
habitans de Saint Valery en Caux , payeront les
droits de fubvention , & autres , pour les Boiffons
qu'ils feront entrer & braffer dans ladite Ville.
Cet Arrêt eft du 9 Fevrier 1720.
›
ARREST du Confeil d'Etat du Roy , qui
ordonne que les Offices de Gardes des Sceaux ,
Gardes Scel , & Secretaires des Chancelleries
près les Cours Superieures , & Sieges Prefidiaux
du Royaume , créés par Edit du mois de Juia
1715 : Et ceux de Receveurs & Payeurs des gages
des Officiers defdits Chancelleries , créés par
Edits des mois de Novembre 1707 , & Decembre
1708 qui n'ont pas été levés , demeureront fupprimés
. Cet Arrêt eft du 9. Fevrier 1720.
DECLARATION du Roy , qui renouvelle
les défenfes à ceux qui ont été de la Religion
pretendue reformée , de vendre leurs biens .
meubles & immeubles , pendant trois ans fans
miffion. Cet Arrêt eft du 13 Fevrier 1720 .
per-
ARREST du Confeil , par lequel S. M. ordonne
que l'Arrêt de fon Confeil du 21 Novembre
1719 fera éxécuté ; & en confequence , que
62 LE MERCURE
tous les Engagiftes de Domaines , Juftices , Seigneuries
& autres droits Domaniaux , à quelque
titre que ce puiffe être , feront tenus de raporter
avant le 1. Juin prochain pardevant les Sieurs
Commiffaires deputés par l'Arrêt du 23 Novem
bre dernier , les titres en vertu defquels ils jouiffent
defdites Domaines , pour être procedé à la
liquidation de leur finance & enfuite à leur
Temboursement. Cet Arrêt eft du 18 Fevrier
1720.
9
ARREST du Confeil , du 18 Fevrier 1720.
Regiſtré en Parlement , par lequel S. M. ordonne
que le Plan du quartier Saint Germain fera éxécuté
, & que la rue de Bourgogne fera continuée de
ligne droite , fur cinq toifes de large , depuis la
rue de Varenne jufqu'à l'aboutiffant du mur de
clofture de l'heritage de le Clerc , & de ligne .
droite de pareille largeur , depuis ledit endroit
jufqu'à la rencontre de la rue Rouffelet.
DECLARATION du Roy , concernant
les Marchands , fabriquans des ouvrages de bas
au métier. Elle eft du 18 Fevrier 1720.
›
ARREST du Confeil d'Etat du Roy , par
lequel S. M. ordonne que fes fujets ou étrangers ,
Creanciers de l'Etat "jufqu'au premier Janvier
1720 , feront inceffamment payés des fonds à ce
de ftinés › par les Treforiers Receveurs &
Payeurs aufquels lefdits fonds ont été remis , Sa
Majefté fe refervant de faire punir feverement
fur les plaintes qui lui en feront portées , ceux defdits
Treforiers qui refuferont ou éloigneront lefdits
payemens, en leur raportant les décharges valables
par les parties prenantes. Cet Arrêt eft du
19 Fevrier 1720 .
ARREST du Confeil , par lequel S. M. orDE
MAR S. 63
doune qu'à commencer du premier Janvier 1720
les penfions & gratifications ordinaires ; feront
employées fur les états qui en feront arrêtés au
Confeil , fanssaucune reduction , & fur le pied
qu'elles ont été accordées ; comme auffi , qu'il no
fera retenu au Trefor Royal , que le dixième fur
lefdites penfions & gratifications ordinaires . Cet
Arrêt eſt du 2 3 Fevrier 1720.
ARREST du Confeil , qui ordonne qu'à
commencer du premier Avril prochain , les droits
d'inspecteurs aux boiffons , & deux f. pour liv . d'iceux
, demeureront éteints & fupprimés , & que
les Adjudicataires feront inceffamment rembourfés
de ce qui leur fera dû. Cet Arrêt eſt du 24
Fevrier 1720.
AUTRE Arrêt du 24 , portant qu'à commencer
du premier Avril prochain , les droits
de Courtiers -Jaugeurs & Commiffionnaires de
Vins , dont le Bail a été fait le 3 Octobre 1713 .
pour douze années à Jacques l'Heritier , demeureront
éteints & fupprimés : ordonne que tant
les Adjudicataires , que les porteurs des billets
de l'Heritier feront remboursés par la Compagnie
des Indes.
ARREST du Confeil du 25 Fevrier 1720 ,
qui permet à toutes perfonnes nobles , de tenir &
prendre à Ferme les Terres & Seigneuries appartenantes
aux Princes & Princeffes du Sang .
ARREST du Confeil , par lequel S. M.
declare que fon intention eft de faire remiſe à
fes fujets de tous les reftes des impôts du fel ,
& des droits de quart bouillon qui font dûs pour
les années anterieures à l'année 1719. Entend
neanmoins S. M. que ceux des contribuables qui
n'auront pas acquités les fommes qu'ils doivent
64
LE MERCURE
pour l'impôt du fel , & le droit du quart bouillon
de l'année 1719 , avant le premier Juillet prochain
, foyent déchûs de la remife accordée par
S. M. par le prefent Arrêt. Cet Arrêt eft du 29
Fevrier 1720 .
ARREST du Confeil du 3 Mars 1720 ,
par lequel S. M. permet à tous fes fujets de
faire venir des Tabacs en feuilles de la Havanne
& du Levant , en payant les droits d'entrée au
brut ; & fans aucun rabais pour la tare : lesdits
tabacs ne pourront entrer dans le Royaume , que
par les Ports de mer , & dans les volumes preferits
par les Articles 111. & IV. dudit Arrêt. Déchar
ge S. M. lefdits Tabacs de tous autres droits ,
tant des cinq groffes Fermes , que du Domaine
d'Occident , même des 4. fols pour livre,
ARREST du Confeil du 4 Mars , qui nomme
M. le Pelletier de la Houffaye Confeiller au
Confeil Royal de la Regence pour les Finances
Meffieurs d'Ormeffon , de Gaumont & de Baudry
Maîtres des Requêtes , Confeillers au Confeil de
Finances , & M. Dodun Prefident aux Enquêtes
du Parlement de Paris , pour la liquidation des
augmentations de gages , gages hereditaires , taxations
, fommes annuelles , & toutes autres parties
employées dans les Etats de S. M. qui ne
font point attachés aux Corps des Offices ; & le
Sieur Grofmenil pour Greffier.
ARREST du Confeil du 5 Mars 1720 ,
par lequel S. M. ordonne que le Treforier de
la Banque fera rentrer aux écheances toutes les
fommes qui lui font dûes pour prêts que la Banque
à faits . Sa Majesté fixe les Actions de la
Compagnie des Indes à 9000 livres chaque Action.
Ordonne S. M. que les foumiffions & Primes
foyent rapportées à la Banque dans le cours
du
DE MARS. 65
du prefent mois , pour être converties en Actions.
Les Soumiffions dont il y a quatre payemens
faits , feront reçûes fur le pied de fix mille livres
chaque Soumiffion : les anciennes Primes , fur le
pied de mille cinquante livres , & les nouvelles ,
fur le pied de sooo livres chacune.
Le 20 du prefent mois , il fera ouvert à la Banque
un Bureau pour convertir , à la volonté des
porteurs , les Actions de la Compagnie des Indes
en Billets de Banque & les Billets de Ban
que en Actions de ladite Compagnie.
>
Attendu que le Billet de Banque eft une monnoye
qui n'eft fajette à aucune variation
, S. M.
confirme
la fupreffion
des 4 f. pour liv. Et ordonne
en outre que les Billets de Banque feront reçûs
fur le pied de 110 pour roo , dans les Bureaux
& Recettes de la Taille , Capitation
, &c.
Défend S. M. à tous Notaires de recevoir aucunes
quittances pour payemens depuis cent livres
& audeffus . Al'égard des rembourfemens &
autres dettes , les payemens continueront d'être
faits en Recepiflés.
ARREST du Confeit du 7 Mars 1720 ,
par lequel S. M. ordonne qu'il ne pourra être
fait aucune faifie d'efpeces dans les villes de fon
Royaume où il y a Hôtel des Monnoyes , dans le
tems du transport defdites efpeces.
ARREST du Confeil du 8 Mars 17 20
par lequel S. M. ordonne que les 480 Louis d'or ,
22 demis Louis , so piftoles d'Efpagne , &
465 livres en écus , trouvés en la maifon & poffeffion
du Sieur Adine Fun des Directeurs de la
Compagnie des Indes ; feront faifis , & que fur
ladite fomme , il fera prelevé la fomune de soo
livres qui fera laiffée au Sieur Adine , & le furplus
demeurera confifqué , attendu que ledit Adine fe
trouve formellement dans le cas des peines pro
F
66 LE MERCURE
noncées par l'Arrêt du 27 Fevrier dernier , & que
fa qualité de Directeur de la Compagnie des Indes
, rend fa conduite encore plus blâmable.
DECLARATION DU ROY,
Pour abolir l'ufage des efpeces d'or au premier May
prochain ; pour indiquer les diminutions fur
lefdites efpeces , à commencer le 20 du preſent
mois pour Paris , & du premier Avril pour les
Provinces.
Pour abolir pareillement aupremier Août prochain
Pufage de toutes les efpeces d'argent , à l'exception
des Sixièmes & Douziémes d'Ecus , &Livres
d'argent.
Pour Indiquer les diminutions fur lesdites especes , à
commencer du premier Avril auſſi prochain.
Et pour ordonner qu'à commencer du premier May
prochain , les Sixiémes & Douziémes d'Ecus ,
enfemble les Livres d'argent diminueront de prix
chaque mois , jufqu'au premier Decembre , auquel
jour elles demeurerontfixées : Sçavoir , les-
Sixièmes d'Ecus& Livres d'argent à dixfols ,
les Douzièmes d'Ecus à cinqfols..
OUIS , &c. Pour procurer à nos Sujers la
>
credit public , faciliter la circulation , augmenver
le Commerce , & favorifer les Manufactures
Nous avons jugé qu'il convenoit de diminuer le
prix des efpeces , d'abolir l'ufage de celles d'or ,
& de convertir les Ecus en efpeces plus convenables
au Commerce. A CBS CAUSES , de l'aviss
de notre très cher & très amé Oncle le Duc d'Or.
leans petit- Fils de France , Regent , &c. Nous
avons par ces prefentes fignées de notre main , dit,
ftatué & ordonné , diſons , ftatuons & ordonnons,
voulons& nous plaît ce qui fuit.
DE MAR S. 67
ART. I. Que les efpeces d'or continuent d'avoir
cours dans le Commerce , & d'être prifes
dans les Bureaux de la Banque fur le pied porté
par l'Article VII. de l'Arrêt de notre Confeil du
S du prefent mois jufqu'au 20 dudit mois pour
Paris , & au premier Avril prochain pour les
Provinces ; & qu'elles foyent reçues au Marc
pendant le même tems dans les Hôtels de nos
Monnoyes , ainfi que les matieres d'or , fur le
picd fixé par l'Article VIII. dudit Arrêt ; même
que lefdites efpeces & matieres puiffent être portées
aufdits Bureaux de Banque & des Monnoyes
faus pouvoir être faifies , arrêtées ni confifquées
en chemin , ni qu'on puiffe dans lefdits Bureaux
demander les noms des Proprietaires d'icelles .
II- Défendons pour toujours à tous nos Sujets
ou Etrangers étant dans notre Royaume , de quelque
qualité & condition qu'ils foient , de garder
en quelque lieu que ce puiffe être , paffé le prenier
May prochain , aucunes efpeces d'or de
France ou étrangeres , ni même aucunes matieres
d'or , hors le cas de l'Article fuivant , à peine de
confifcation au profit de la Compagnie des Indes ,
enfemble des effets mobiliers des Particuliers &
Communautez qui fe trouveront avoir en leur
poffeffion defdites efpeces & matieres d'or .
III. Permettons aux Orfévres & autres Ou
vriers dont la profeffion eft d'employer des marieres
d'or dans leurs Ouvrages , d'en avoir chez
eux proportionnément à leur travail , pourvu
toutesfois , & non autrement , que ces Ouvriers
juſtifient avoir pris lefdites matieres d'or des Bureaux
de la Compagnie des Indes ; leur faifons
défenfes fous les peines ei - deffus d'en prendre
ailleurs .
Iy. Défendons pareillement pour toujours', &-
fous les peines portées par l'Article II . de notres
prefente Déclaration à tous nofdits Sujets ou
Etrangers, de garder, paffé le dernier jour de
>
Bij
68. LE MERCURE
Décembre prochain , aucunes matieres d'argent ,
ni aucunes efpeces d'argent de France ou Etran- .
geres , autres que les Sixiémes & Douziémes d'Ecus
fabriquez en confequence de la Déclaration
du 19 Decembre 1718. Comme auffi à l'excep .
tion des Livres d'argent , dont la fabrication a été
ordonnée par Edit du mois de Decembre 1719 .
Et des autres efpeces qui feront par Nous inceffamment
ordonnées.
nos Su-
V. N'entendons toutes fois interdire
jets l'ufage des Ouvrages , Jettons & Vaiffelles
d'argent permifes .
VI. Défendons à toutes perfonnes de prêter
leur affiftance , ou de contribuer aux moyens de
cacher les efpeces & matieres prohibées par la prefente
Declaration , à peine de punition exemplaire
, même contre les Couvents & Communauteż
contrevenantes , de dix mille livres d'amende , &
de privation de tous leurs Privileges & Im
munitez.
VII . Enjoignons à tous nos Officiers qui appoferout
ou leveront des Scellés , drefferont des Inventaires
, Defcriptions ou Procés verbaux , de
donner avis à nos Procureurs Generaux és Cours
des Monnoyes , ou leurs Subftituts dans les Provinces
, des efpeces & matieres prohibées qui fe.
trouveront fous lefdits Scellés , ou dans les maifons
dans lesquelles ils fe feront tranfportés ,
pour quelque occafion ou Acte de Juftice que ce
puiffe être, à peine de privation de leurs Charges ,
& en outre d'être condamnés en leurs propres &
privés noms à payer la valeur des efpeces qui auront
été recelées , & en l'amende du quadruple ,
fans que lesdites peines ni toutes celles prononcées
par la prefente Déclaration puiffent être
reputées comminatoires , remifes ni moderées.
VIII . Voulons qu'en cas de denonciation contre
lefdits Officiers contrevenans , la moitié defdites
confifcations foit payée aux Denonciateurs.
DE MAR S. 6.
par les Directeurs des Monnoyes , auffitôt qu'ils
en auront reçû les fonds , & ce fur les fimples
Certificats qui feront à cet effet delivrés par nofdits
Procureurs generaux , ou par ceux de leurs
Subftituts dans les Provinces qui auront reçû lefdites
denonciations , fans qu'il foit neceffaire des
nommer les Denonciateurs defdits Officiers conni
que lesdits Denonciateurs puiffent
être tenus de donner d'autres acquits que lefdits
Certificats , en vertu defquels la moitié qui aura
été payée aux porteurs d'iceux , fera paflée & allouée
dans la dépenfe des Comptes defdits Directeurs
, & par tout ailleurs fans difficulté.
ttevenans ,
IX . Ordonnons même à tous Juges Royaux &.
autres nos Officiers de Juftice , de fe tranfporter
dans les lieux où il leur fera indiqué y avoir des
efpeces ou matiéres d'or & d'argent en contravention
de la prefente Déclaration & de la difpofition
des Reglemens . pour y être par eux dreffé
des Procés verbaux de la quantité défdites efpeces.
& matieres , lefquelles Nous voulons audit cas &
dans tous ceux fufdits , être portées és Greffes des
Jurifdictions de nos Monnoyes les plus prochai
nes , pour y être prononcé les confifcations au
profit des Denonciateurs , lorfqu'il y en aura.
finon au profit de la Compagnie des Indes , les.
frais prealablement deduits."
X. Défendons aux Officiers de nos Cours des
Monnoyes & autres y reffortiffans , de fouffrir.
qu'il foit jamais fabriqué à l'avenir dans les Hôtels
de nos Monnoyes ou autres lieux de notre Royau
me aucunes efpeces d'or de quelque qualité
qu'elles puiffent être , à peine de privation de leurs.
Offices.
XI. Leur faifons pareilles défenfes & fous les
mêmes peines , de fouffrir quil foit fabriqué
des Ecus ou autres efpeces d'argent plus pefantes
que la Taille de trente au Marc.
XII. Ordonnons qu'à commencer audit jour
70
LE MERCURE
·
·
vingtiéme du prefent mois , le prix de toutes
les Efpeces d'or fera diminué d'un huitiéme à
Paris feulement , enforte qu'elles n'y auront plus
cours que fur le pied ; fçavoir les Louis à la
taille de vingt- cinq au Marc fabriquez en confequence
de notre Edit du mois de May 1718 ,
pour quarante- deux livres , les demis à proportion;
ceux de la fabrication ordonnée par Edit du
mois de Novembre 1716 de vingt au Marc pour
cinquante deux livres dix fols , les demis &
quarts à proportion ; ceux des fabrications ordonnées
par Edits des mois de May 1709 , &
Decembre 1715 de trente au Marc , pour trenteeinq
livres , les doubles & demis à proportion ;
& ceux de trente fix un quart au Marc des précedentes
fabrications , enſemble les Piſtoles d'Ef
pagne des poids & titre portez par les anciennes
Ordonnances & Placards des Rois d'Efpagne
pour vingt - huit livres quatorze fols , les
doubles , demis , & quadruples à proportion ;
qu'à l'égard des Efpeces & matieres qui feront
portées au Change de la Monnoye de Paris ,
elles y feront reçûës au poids & à proportion de
mille cinquante livres le Marc des Louis , Piftoles
d'Efpagne , Leopolds d'or de Lorraine , Gui
nées d'Angleterre , Millerets de Portugal & ma.
tieres à vingt deux Karats , fuivant les évaluations
qui feront arreftées par les Officiers , de
Bos Cours des Monnoyes ; qu'à commencer du
premier jour d'Avril prochain , lefdites Efpeces
n'auront plus cours dans tout nôtre Royaume
que fur le pied ; Sçavoir , lefdits Louis de vingteinq
au Marc pour trente- fix livres ; ceux de
vingt an Marc pour quarante - cinq livres ; ceux
de trente au Mare pour trente. livres , & ceux
de trente- fix un quart au Marc pour vingtquatre
livres douze fols ; & ne feront payés
dans les Hôtels des Monnoyes qu'au poids à
raiſon de : neuf cens livres le Marc , ainfi que
DE MARS. 71
"
les matieres d'or à vingt deux Karats & les
autres à proportion ; que lesdites Efpeces d'or
feront interdites de tout cours & mife , à com.
mencer du premier May , excepté dans les Hôtels
de nos Monnoyes où elles feront payées
à raifon de fept cens cinquante livres le Marc
de Louis ou de l'or à vingt - deux Karats juf
qu'au dernier May , paffé lequel & à commencer
le premier Jrin prochain , elles ne feront
plus reçues dans les Monnoyes ni exposées à
aucun payement , à peine de confifcation defdites
Efpeces , enfemble des effets mobiliers qui
fe trouveront ca la poffeffion des contrevenans.
XIII. Voulons pareillement qu'à commencer
du premier jour d'Avril prochain , les Efpeces.
d'argent ayent cours , autres que les Sixièmes &
Douziémes d'Ecus ou les Livres d'argent , foienc
diminuées dans tout nôtre Royaume & n'y foient
plus reçues que fur le pied ; Sçavoir , les Ecusde
la derniere fabrication ou de dix au Marc
pour fept livres , les demis , quarts & dixièmes.
à proportion ; Les Ecus de huit au Marc' dont
les fabrications ont efté faites en confequence
des Edits des mois de May 1709 , & Decembre
1715 pour huit livres quinze fols , les de
mis , quarts , dixiémes & vingtiémes à proportion
; & ceux de neuf au Marc des precedentes
fabrications pour fept livres quinze fols , les demis,
quarts , & douzièmes à proportion , & à
Pégard des Changes des Hôtels des Monnoyes ,
lefdices Efpeces n'y pourront être reçûës à c , a comp❤
ter dudit jour , qu'au poids , ainsi que les ma
tieres , à proportion de foixante dix livres le-
Marc d'argent de onze deniers de fin , ou des
Piaftres & Reaux d'Espagne , Leopolds d'argent
de Lorraine & Ecus d'Angleterre . Ordonnons .
qu'à commencer au premier jour de May , lef
dites Efpeces ne feront plus reçues dans le Commerce
qu'à raifon de fix livres dix fols les Ecu
72 MERCURE LE
gent
à
de dix au Marc ; de huit livres deux fols fix
deniers ceux de huit au Marc ; & de fept livres
quatre fols ceux de neuf au Marc , & que les
matieres feront reduites ledit jour à proportion
de foixante-cinq livres le Marc d'Ecus ou d'aronze
deniers de fin , fur lequel pied elles
feront reçûes aux Changes des Hôtels des Monnoyes
; qu'au premier jour de Juin lefdites Efpeces
n'auront plus cours que pour fix livres l'Ecu
de dix au Marcs de fept livres dix fols ceux de
huit au Marc ; & de fix livres treize fols quatre
deniers l'Ecu de neuf au Marc , & ne feront
reçues aux Changes des Hôtels des Monnoyes
qu'à proportion de foixante livres le Marc d'Ecus
ou d'argent à onze deniers de fin ; qu'à
commencer au premier jour de Juillet , lefdites
Efpeces feront reduites dans le Commerce ; Sçavoir
, les Ecus de dix au Mare à raiſon de cinq
livres dix fols ; ceux de huit au Marc à fix
livres dix-fept fols fix deniers ; ceux de neuf au
Marc à fix livres deux fols , & dans les Changes
des Monnoyes à cinquante- cinq livres le
Marc d'Ecus , ainfi que l'argent à onze deniers
de fin , les autres matieres à proportion ; que
le premier jour d'Aouft tous lesdits Ecus ne feront
plus reçûs qu'aux Changes des Monnoyes
où ils feront payez à raifon de cinquante livres
le Marc , de même que l'argent à onze deniers
de fin le premier Septembre feulement à quarante
deux livres ; le premier Octobre à trentefept
livres le premier Novembre à trente- deux
livres ; & le premier Decembre le Marc defdits
Ecus fera reduit à vingt- fept livres , & les autres
Efpeces & matieres à proportion , le tout
fuivant les évoluations qui feront dreffées par
les Officiers de nos Cours des Monnoyes . Vou
lons qu'à commencer du premier Janvier 1721
lefdites Efpeces ne foient plus reçues dans les
Hôtels des Monnoyes , ni expofées dans aucun
payemens
DE MAR S.
73
payement , à peine de confifcation , même de
tous les effets mobiliers des contrevenans .
XIV. Entendons que les Livres d'argent
dont la fabrication a efté ordonnée par noftre-.
dit Edit du mois de Decembre 1719 , ainfi que
les fixiémes d'Ecus dont la fabrication a efté or-,
donnée par nôtre Edit du mois de May 1718 ,
qui ont actuellement cours pour trente fols , demeurent
reduites ; Sçavoir , le premier May
prochain à vingt-fept fols fix deniers , le premier
Juin à vingt cinq fols , le premier Juillet à vingtdeux
fols fix deniers , le premier d'Aouft à vingt
fols , le premier Septembre à dix - fept fols fix
deniers , le premier Octobre à quinze fols , le
premier Novembre à douze fols fix deniers , le
premier Decembre à dix fols , & les demis à
proportion. Registré en la Cour des Monnoyes le
13 Mars 1720. Signé , GUEUDRE.
EDIT du Roy par lequel Sa Majesté ordonne.
Art . I. qu'il foit inceffamment fabriqué
dans les Hôtels des Monnoyes des Louis d'argent
au Titre de onze deniers de fin , à la faille
de trente au Marc , au remede de trois grains
pour le titre , & d'une demi - piece pour le poids ;
lefquels Louis d'argent feront marquez d'un Grenetis
fur la tranche , & auront cours dans tout
le Royaume ; Sçavoir , jufques & compris le
dernier jour d'Avril prochain pour foixante fols ;
pendant le mois de May pour cinquante cinq
fols ; pendant le mois de Juin pour cinquante
fols ; pendant le mois de Juillet pour quarantecinq
fols ; pendant le mois d'Aouft pour quarante
fols ; pendant le mois de Septembre pour
trente- cinq fols ; pendant le mois d'Octobre
trente fols ; pendant le mois de Novembre pour
vingt- cinq fols , & feront reduits le premier Decembre
à vinge fols .
pour
11. Lefquelles Efpeces porteront empreintes
G
74
LE MERCURE
figurées dans le Cahier attaché fous le Contre
fcel du prefent Edit .
III. Le travail de la fabrication defdites Efpeces
fera jugé en nos Cours des Monnoyes en
la maniere prefcrite par l'Article IV . de l'Edit
du mois de Decembre dernier.
› 1 V. Défendons à toutes perfonnes telles
qu'elles puiffent eftre , de contrefaire ou alterer
lefdites Efpeces , d'en apporter aucunes du
Pays étranger , ou d'en expofer de contrefaites ,
à peine d'être punis comme faux Monnoyeurs ,
& de confifcation de la valeur defdites Efpeces
au profit des faififlans ou denonciateurs , enfemble
des Chevaux , Charettes , ou autres voitures
fur lesquelles feront lefdites Efpeces , rême
des Marchandifes avec lesquelles elles le trouveront
emballées . Regiſtré en la Cour des Monnoyes
, les Semeftres affemblés le quinziéme jour
de Mars 1720. Signé , GUEUDRE'.
ARREST du Confeil du 12 Mars 1720 ,
par lequel Sa Majefté ordonne qu'il fera imprimé
pour trois cens millions d'Actions de la
Compagnie des Indes avec les Dividendes des
années 1720 , 1721 , & 1722 , en cinq cens
vingt mille Billets d'une Aftion chacun , faifant
deux cens foixante millions . Et huit mille Billets
chacun de dix Actions , faifant quarante
millions ; & en total trois cens millions ; lefquels
Billets feront fcellez , ainfi que chaque Repartition
, du Sceau de la Compagnie , qualifiez
Actions de la Compagnie des Indes , & datez
du premier Janvier 1720 , pour fervir tant
à la converfion des Actions repandues dans le
Public , qualifiées Actions de la Compagnie
d'Occident , qui feront à cet effet rapportées ,
qu'à remplir les engagemens de la Compagnie
au fujet des Soufcriptions & des Primes qui ont
efté delivrées , & à fes autres operations ; à la
DE
MARS.
charge néanmoins
conformément à l'Arreft du
75
Confeil du 5 du prefent mois , qu'il fera fupprimé
defdites Actions à
proportion & jufqu'à
concurrence des fommes qui auront efté
à la Caiffe de ladite
Compagnie pour acquerir portées
les Actions Rentieres. Permet aux
Directeurs
de ladite
Compagnie de faire figner lefdites
Actions pour leur Caiffier par les Sieurs Poftel,
Sigonneau , Maricourt , Motté & Cauvin , & de
les faire vifer pour eux par les Sieurs Baron ,
Ravoifié , Mabire , Lauriau &
Couterau .
ARREST du
Confeil d'Etat du Roy , par
lequel Sa Majesté
ordonne , qu'à
commencer du
jour de la
publication du prefent Arreft , &
jufqu'à ce qu'il en foit
autrement
ordonné ,
fera payé pour le Bled qui fortira du
Royaume
il
le triple des droits établis par les Tarifs , Arrefts
&
Reglemens , fous peine des amendes &
confifcations
ordinaires &
accoûtumées.
Ordonne
pareillement Sa Majefté qu'à
commencer dudit
jour & jufqu'au
dernier Avril
prochain , il:
ne fera levé fur les Beftiaux , tant à l'entrée dans
le Royaume , qu'aux
paffages d'une Province à
une autre ; enfemble aux entrées de la Ville &
Fauxbourgs de Paris , & autres Villes dans lefquelles
il fe leve des droits au profit du Roy
fur le pied fourché , que le tiers des droits qui
ont
coutume d'être perçûs au profit de Sa Majefté.
Fait défenfes aux
Fermiers de fes droits
leurs Commis &
Prepofez , de
percevoir & lever
plus que le tiers defdits droits fur les Beftiaux
, à peine de
concuffion & de dix mille
d'amende . Cet Arreft eft du 13 Mars 1720 .
ARREST du
Confeil du 13 Mars 1720 .
Qui
commet les Sieurs
Benezet , Chapuy , Buffart
, Mayet , Correge , Yfardin , Hugon , Dufour
, Ventron , de
Clermont ,
Villecour & Ga
\
Gi
76
LE MERCURE
rand pour figner les Billets de Banque de mille
livres & de cent livres , pour les Sieurs Bourgeois
, Fenellon , & du Reveft Officiers de la
Banque.
EDIT du Roy donné à Paris au mois de
Mars 1720 , qui fuprime toutes les Charges de Prevôts Generaux & Provinciaux des Maréchaux
de France , à l'exception néanmoins du Prevôt
General de la Conêtablie & Maréchauffée de
France , Officiers & Archers de fa Compagnie , &
du Prévôt General de l'Ile de France , Officiers &
Archers de fa Compagnie , refidans dans la Ban- lieue & aux environs de Paris ; du Lieutenant
Criminel de Robe Courte , du Chevalier du
Guet , & du Prevôt des Monnoyes , créés pour
refider à Paris , Officiers & Archers de leurs
Compagnies , & auffi du Chevalier du Guet de
la Ville de Lyon , Officiers & Archers de fa
Compagnie , n'entendant rien innover à leur
égard.
ARREST du Confeil du 19 Mars 1720
par lequel Sa Majefté fait trés expreffes défenfes
à toutes fortes de perfonnes , tant fes Sujets
qu'Etrangers , à commencer du jour de la publication
du prefent Arrêt jufqu'au dernier Decembre
prochain , de faire entrer dans le Royaume
aucunes efpeces d'or & d'argent de France ou
des Pays étrangers , ni même des matieres d'or
& d'argent , à peine de confifcation au profit de
la Compagnie des Indes , tant defdites Efpeces
& matieres , que des chevaux , charettes & autres
voitures , Vaiffeaux & Bâtimens fur lefquels
elles feront trouvées , & de dix mille livres
d'amende . Ordonne Sa Majefté que les matieres
qui feront apportées dans le Royaume fur
des Vaiffeaux arrivant de voyages de long cours ,
feront déclarez fous les mêmes peines , & refteDE
MAR S. 77
font en entrepôt , pour être envoyées à l'Etranger
, fi mieux n'aiment les Proprietaires les vendre
à la Compagnie des Indes : n'entend neanmoins
Sa Majesté interdire aux Voyageurs la li .
berté de porter avec eux les Efpeces feulement,
neceffaires pour leur voyage , & permet à la
Compagnie des Indes l'entiée & la fortie des
Efpeces & matieres d'or & d'argent.
COMPAGNIE DES INDES. ,
La Compagnie a fait ouvrir le 20 Mars , le
Bureau pour la converfion des Actions ,
fur le pied de 9000 liv. F'Action ; &
pour éviter la confufion , elle fera convertir
par ordre de N en 20 jours , fuivant
la divifion ci - après ; fçavoir.
B
MARS.
2 .
900.
Illets de 1o Actions gravés depuis le numero
I , jufques & compris e numero
Billets d'une Action gravés depuis le numero 1 ,
jufques & compris le numero 3000. Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
1 , jufques & compris le numero 400
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
240001 , juſques & compris le numero 254000 .
2 I.
Billets de 10 Actions grayés depuis le numero
901 , jufques & compris le numero
1800.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
3001 , jufques & compris le numero
6000 .
Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
401 , jufques & compris le numero 800.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
254001 , juſques & compris le numero 268000 .
G iij
78 LE MERCURE
22 .
2700 .
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
1801 , jufques & compris le numero
Billets d'une Action gravés depuis le numero
6001. jufques & compris le numero
Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
801 , jufques & compris le numero
9000.
1200.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
268001 , juſques & compris le numere 282000 .
23.
1
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
2701 , jufques & compris le numero 3600.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
9001 , jufques & compris le numero 12000.
Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
1201 , jufques & compris le numero 1600 .
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
282001 , jufques & compris le numero 296000 .
25.
4500.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
3601 , jufques & compris le numero
Billets d'une Action gravés depuis le numero
12001 , juſques & compris le numero 15000 .
Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
1601 , jufques & compris le numero 2000.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
296001 , jufques & compris le numero 310000 .
26 .
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
4501 , jufques & compris le numero 5400 .
Billets d'une Action gravés depuis le numero
15001 , jufques & compris le numero 18000.
Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
2001 , jufques & compris le numero 2400.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
310001 , jufques & compris le numero 324000 .
27.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
$401 , jufques & compris le numero 6.300.
DE MARS.
蘩
,
Billets d'une Action gravés depuis le numero
18001 , jufques & compris le numero 2100Q .
Billets de re Actions imprimés depuis le numero
2401 , juſques & compris le numero 2800.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
324001 , jufques & compris le numéro 338000.
28. 2
Billets de to Actions gravés depuis le numero
6301 , jufques & compris le numero 7200
Billets d'une Action gravés depuis le numero
21001 , jufques & compris le numero 24000.
Billets de no Actions imprimés depuis le numero
2801 , jufques & compris le numero 3280
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
1338001 , juſques & compris le numero 352000 .
29
8100.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
7201 , jufques & compris le numero
Billets d'une Action gravés depuis le numero
24901 , jufque & compris le numero 27000.
Billets de ro Actions imprimés depuis le numero
3201 , jufques & compris le numero 3600 .
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
352001 , jufques & compris le numero 3.66000.
30.
Billets de ro Actions gravés depuis le numero
8101 , jufques & compris le numero 9000 .
Billets d'une Action gravés depuis le numero
27001 , jufques & compris le numero 30000 .
Billets de ro Actions imprimés depuis le numero
3601 , jufques & compris le numero 4000 .
Billets d'une Action imprimés depuis le nun erot
366001 , jufques & compris le numero 380000 .
AVRIL.
3.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
9001 , jufques & compris le numero 9900.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
30001 , jufques & compris le numéro 33000.
G iiij
80
LE MERCURE
1
Billets de ro Actions imprimés depuis le numere
4001 jufques & compris le numero 4400.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
380001 , jufques & compris le numero 394000 .
4.
10800 .
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
9901 , jufques & compris le numero
Billets d'une Action gravés depuis le numero
33001 , jufques & compris le numero 36000
Billets de 1o Actions imprimés depuis le numero
4401 , jufques & compris le numero 4800 .
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
394001 , juſques & compris le numero 408000 .
5.
11700 .
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
10801 , jufques & compris le numero
Billets d'une Action gravés depuis le numero
36001 , jufques & compris le numero 39000 .
Billets de o Actions imprimés depuis le numero
4801 , jufques & compris le numero 5200 .
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
408001 , jufques & compris le numero 422000 .
6 .
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
11701 , jufques & compris le numero 12600 .
Billets d'une Action gravés depuis le numero
39001 , jufques & compris le numero 42000 .
Billets de ro Actions imprimés depuis le numero
5201 , jufques & compris le numero $ 600 .
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
422001 , jufques & compris le numero 436000 .
9.
13500.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
12601 , jufques & compris le numero
Billets d'une Action gravés depuis le numero
42001 , jufques & compris le numero 45000 .
Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
5601 , juſques & compris le numero 6000.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
DE MAR S. 8i
436001 , juſques & compris le numero 450000 .
10.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
13501 , jufques & compris le numero 14400.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
45001 , jufques compris le numero 48000 .
Billets de ro Actions imprimés depuis le numero
6001 , jufques & compris le numero 6400..
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
450001 , jufques & compris le numero 464000.
I I.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
14401 , jufques & compris le numero 15300.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
48001 , jufques & compris le numero S1000.
Billets de to Actions imprimés depuis le numero
6401 , jufques & compris le numero 6800.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
464001 , juſques & compris le numero 478000.
1 .
Billets de to Actions gravés depuis le numero
15301 , juſques & compris le numero 16200.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
S1001 , jufques & compris le numero $4000
Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
6801 , juſques & compris le numero 7200,
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
478001 , jufques & compris le numero 492000.
I 3.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
16201 , jufques & compris le numero 17100.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
$4001 , jufques & compris le numero $7000.
Billets de to Actions imprimés depuis le nume-
10 7201 , jufques & compris le numero 7600.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
492001 , juſques & compris le numero 506000.
I s.
Billets de to Actions gravés depuis le numer
$2 LE MERCURE
17101 : jufques & compris le numero 18000.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
$7001 , jufques & compris le numero 60000.
Billets de ro Actions imprimés depuis le numero
7601 , jufques & compris le numero
3
8000 .
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
506001 , juſques & compris le numero $ 20000:
AVERTISSEMENT.
La Compagnie ne convertira que les Actions qui
auront le cinquiéme Dividende.
Elle délivrera les Actions ayant le Sixième Diwidende
feulement.
་
ARREST du Confeil du 26 Fevrier , par
lequel le Roi voulant favorifer le Commerce
& Fabriques du Papier du Royaume , a ordonné
& ordonne que les droits de Marque & Controlle
fixez par le Tarif arrefté au Confeil le 11 Juin
168 , fur le Papier façonné dans le Royaume ,
& fur celui qui entre dans la Ville & Fauxbourgs
de Paris , feront & demeureront éteints & fupprimez
, à commencer du premier Avril prochain,
Et en confequence , fait défenfes à Maître Armand
Pillavoine , Adjudicataire des Fermes unies
de France , fes Commis & Prepofez , de les lever
& percevoir aprés ledit délai , à peine de Concuffion
. Ordonne Sa Majefté qu'il fera tenu compte
audit Pillavoine fur le prix de fon Bail , de
la fomme de quatre - vingt- dix- mille livres par an,
à laquelle Sa Majefté a reglé & liquidé l'indemnité
par lui pretendué pour la non - joüiffance dudit
droit de Marque & Controlle fur le papier.
ORDONNANCE du Roi du 10 Mars
1720 , qui enjoint , que 8 jours aprés la publication
de la prefente Ordonnance , tous Mandians
Vagabonds , Gens fans aveu , de l'un & de PauDE
MARS. 83
›
ere fexe , qui n'ont ni métier , ni domicile fixe
& certain ou qui ayant une efpece de domicile
, n'ont aucune occupation connue , ni bien
pour fubfifter , & generalement ceux qui ne font
avoués , & ne peuvent faire certifier de leur
bonne vie & moeurs , par perfonnes dignes de
foy , feront tenus de fe retirer dans les lieux de
leur demeure ordinaire , ou de s'occuper à des
Profeffions utiles .
ARREST du Confeil du 15 Mars 1720 ,
par lequel Sa Majefté étant en fon Confeil , de
l'avis de Monfieur le Duc d'Orleans Regent , a
fupprimé , à compter du jour de la publication
du prefent Arreft , les Offices d'Huifiers ordinaires
dans les Jurifdictions Confulaires , créez
par Edit du mois de Juin 1708 , avec les Droits
à eux attribuez , foit que lefdits Offices ou Droits
foient poffedez par des particuliers, ou réunis aux
Corps des Jurifdictions Confulaires , ou autres
Corps & Communautez. Ordonne Sa Majesté que
les Droits de vingt fols fur chaque fignification
des Sentences , Jugemens & Ordonnances de
la Jurifdiction Confulaire de Paris , & premiers
Commandemens faits en confequence , & qui
avoient efté attribuez à Nicolas de Lavaux Bourgeois
de Paris , par l'Edit d'Aouſt 1709 , demeureront
pareillement éteints & fupprimez . Faic Sa
* Majefté défenſes aux Proprietaires desdits Offices
& Droits , de faire aucunes fonctions defdits Offices
, ni de percevoir lefdits droits , à peine de
Concuffion. Ordonne Sa Majefté que la Finance
payée par les Acquereurs defdits Offices & Droits
leur fera remboursée fur les Quinze cens Millions
que la Compagnie des Indes s'eft engagée de
prefter à Sa Majelté , & ce , fuivant la liquidation
qui en fera faite par les Commiffaires que
Sa Majefté nommera à cet effet ; & feront fur
le prefent Arreft toutes Lettres neceflaires expediées.
1:
•
$4
LE MERCURE
ARREST du 17 Mars 1720 , qui infeode
tout le Domaine utile de l'Ifle & Marquifat de
Bellifle à la Compagnie des Indes .
ORDONNANCE du Roy du 22 Mars
1720 , par laquelle Sa Majeſté fait défenſes àtoutes
perfonnes de quelque qualité qu'elles
foient , de s'affembler dans la rue Quinquempoix
, pour y negocier , ni faire aucun commerce
de papier , & ce , à commencer du jour de la
publication de la prefente Ordonnance , à peine
de defobéiffance , & d'y être pourvû par S. M.
Laivant l'existence des cas .
ICONOT :DEUNT
Extrait de la Lettre écrite à Monfeigneur
le Comte de Toulouſe , par
M. Duffault , Envoyé extraordinaire
de France , & Plenipotentiaire avec
les Puiffances de Barbarie , à Alger
le 25 Decembre 1719 .
MONSEIGNEUR ,
Je prens la liberté d'informer V. A. S.
des principales circonftances d'un naufrage
qui nous a fait verfer des larmes , & qui
fans doute fera gemir toute la Cour ; c'eſt
celui de Madame la Comteffe du Bourk ,
la captivité de Mademoiſelle du Bourk ,
DE MARS. 85
& fon heureuſe délivrance , comme on
voit par la relation fuivante.
Madame la Comteffe du Bourk s'embarqua
le 23 Octobre dernier à Cette en
Languedoc , fur une Tartane Genoife ,
pour aller joindre M. fon mari en Eſpagne.
Elle emmenoit avec elle M. fon fils ,
Mademoiſelle fa fille , M. l'Abbé du Bourk
Prêtre , M. Artur Gentilhomme Irlandois,
& fix Domeſtiques ; fçavoir , quatre femmes
& deux hommes. Le 25 du même
mois la Tartane fut prife entre Palamos
& Barcelone , par un Vaiffeau Algerien ;
mais la Comteffe ayant montré fon Paffeport
de la Cour de France , le Capitaine
Corfaire l'affura qu'il ne lui feroit fait
aucun tort. Elle lui fit preſent de ſa montre
, & le pria de la laiffer avec fa fuite
dans la Tartane , ce qu'il lui accorda : Il
prit feulement les Matelots Genois à fon
bord , mit huit Turcs dans la Tartane pour
faire la manoeuvre ; & la faifant remorguer
par fon Vaiffeau , il prit la route d'Alger :
Mais la furieufe tempête du 28 , 29 & 30
obligea ce Capitaine Corfaire à couper le
cable de remorgue , & la Tartane étant
alors feparée , alla au gré des vents , échouer
fur les côtes de ce Royaume , entre Gidgery
& Bongia , dans un Païs habité par les
Mores qu'on appelle Cabailles . Ce font les
plus cruels , les plus barbares , & les plus
86 LE MERCURE
inhumains de tous les habitans de l'Afrique.
La Tartane donna bien -tôt contre un
rocher où elle fe brifa . Les Mores , qui
étoient fur le bord de la mer , ſe jetterent
auffi - tôt à la nage , pour en attraper les
triftes débris , & laifferent périr Madame
la Comteffe , fon fils âgé de huit ans , trois
femmes de chambre , & le fieur Artur. Les
Turcs qui avoient conduit la Tartane ,
ayant crié aux Mores que Madame du
Bourk étoit une grande Princeffe de France,
ces Barbares eurent encore le tems de fauver
la vie à Mademoiſelle fa fille , au
Prêtre , à une femme de chambre , & aux
deux domestiques , qu'ils dépouillerent
nuds , à la referve de Mademoiſelle du
Bourk. Ils les conduifirent enfuite dans des
montagnes affreuſes avec une dureté inconcevable.
Ils firent porter Mademoiſelle
du Bourk par le Prêtre , en le faifant marcher
à grands coups de bâtons . Lorfqu'ils
furent arrivez à leur habitation au haut
des montagnes , ils donnerent à chacun un
morceau de méchant linge pour couvrir
leur nudité ; après quoi on les fepara. On
mit dans une Cabane Mademoiſelle du
Bourk , qui étoit toute morfonduë , & à
demi morte par fes habits moüillez , avec
le Prêtre & le Cuifinier ; & dans une autre
, la femme de chambre , & le Domeftiqué
reftant. On leur donna pour fouper
DE MAR S.. 87
1
1
un morceau de pain de farazin , cuit fans
levain , & ils coucherent à platte terre .
Le lendemain tous les Mores du Canton
s'affemblerent pour tenir Confeil fur ce
qu'on devoit faire de ces Chrétiens. Les
uns étoient d'avis qu'on les fit brûler , les
autres , qu'on leur coupât la tête , s'ils
n'embraffoient pas la foy de Mahomet.
Ces furieux faifis alors de cet efprit de fanatifme
, prirent plufieurs fois Mademoifelle
du Bourk par les cheveux , pour lui
trancher la tête. Il n'eft affurément pas naturel
à une jeune perfonne de fon âge , de
conferver la fermeté & le courage qu'elle
témoigna dans cette occafion fi effraïante ;
elle leur dit avec confiance , qu'elle ne
craignoit ni leurs menaces , ni la mort
même qu'elle étoit prête de recevoir , plutôt
que d'abjurer la Religion . Elle exhortoit
en même temps fes compagnons à fuivre
fon exemple : ces Barbares touchez
peut-être de compaffion , ou furpris de la
refolution de cette jeune Heroïne , fe féparefent
fans executer leur deffein : comme
elle vit ceux de fa fuite dans une confternation
qui ne fe peut exprimer , elle ne
ceffa de les affermir par l'efperance de quelque
fecours du Ciel. En effet , la Providence
permit qu'elle remarqua dans fa cabane
, le coffre d'une femme de chambre
que
les Mores avoient retiré de la mer
38 LE MERCURE
Mademoiſelle du Bourk l'ayant ouvert , y
trouva heureufement une écritoire & du
papier. Elle en profita , & écrivit en même
temps une Lettre remplie de raifon & de
bon fens au Conful de France à Alger.
Elle fait le recit de leur embarquement
Y
à Cette , avec Paffeport de S. A. R. Monfeigneur
le Duc Regent , de la prife de la
Tartane , de leur naufrage , de la mort de
fa mere , de fon frere , & des autres . Elle
lui dépeint le déplorable état où elle eſt
réduite ; jufques -là qu'elle fervoit de pâture
aux vermines dont les Mores font
infectez. Elle le conjure de la délivrer aut
plutôt de toutes ces horreurs , en l'envoyant
chercher , & de lui faire toucher de l'argent
, pour payer fa rençon , quoique ,
dit-elle, comme Françoife munie de Paffeports
de France , elle croit en devoir être
exempte ; mais comme elle ne fçait pas en
quelles mains elle eft , & que ce font des
Barbares , elle le prie de ne point oublier
cet article.
Il s'agiffoit de trouver quelqu'un à qui
on pût fûrement remettre cette Lettre . Par
bonheur , un Turc de Gidgery ou de Bougia,
qui fe rencontra par hazard au même endroit
, voulut bien s'en charger , pour la
donner au Morabont de Bougia , qui eft
dans une extrême veneration , & en odeur
de fainteté parmi les Mores de tout ce
païs-là ,>
DE MAR S. 89
-
païs-là , jufqu'au point que quand les
pauvres demandent l'aumône ; c'eft moins
au nom de Dieu , qu'en celui de ce Morabout.
Cet homme envoya d'abord un Exprès
par terre à Alger , avec la Lettre de
Mademoiſelle du Bourk , en datte du 4
Novembre. Le Conful l'ayant reçûë le 24
du même mois , la communiqua auffi - tôt
à M. l'Envoyé , qui , fans perdre un moment
de temps , fe rendit auprès du Dey ,
& lui parla dans les termes les plus forts
& les plus efficaces. Le Dey lui répondit
que ces Mores ne reconnoiffoient pas fa
domination , & que tout ce qu'il pouvoit
faire , étoit de donner des ordres très pref
.fans aux Agas de Gidgery & de Bougia
& aux grands Morabouts de ces deux Pla--
ces,pour retirer par toutes fortes de moyens
cette Damoiſelle & fa fuite , des mains de
ces Barbares . Les Lettres furent expediéesd'abord
, & le même jour M. Duffault fit
mettre à la voile un Bâtiment François qui
étoit dans le Port , fur lequel l'Interprete
de la Maiſon du Roy s'embarqua , pour
porter ces Lettres aufdits Agas & Mora--
bouts. Ils ne les eurent pas plutôt reçûës,
qu'ils monterent à cheval , & fe tranfporrerent
fur une montagne fort efcarpée à
fept journées de Bougia. Ce païs elt la
contrée des Lions & des Tigres de la Barbarie.
Pendant tout "cet intervale , Made-
H
90 LE MERCURE
moiſelle du Bouck & fes compagnons de
malheur , étoient dans des allarmes continuelles
; croyant mourir tous les jours. Elle
a vâ plufieurs fois le fabre nud fur la tête
& fur fon col , fans s'ébranler ni s'épouvanter.
Les autres fe font vû la tête fur le
billot , prêts à être immolez . Cette vie a
duré près de fix femaines , n'ayant ſouvent
que des feuilles d'herbes crûës pour nourriture
.
Mademoiſelle du Bourk auroit à la fin
perdu la vie , fi le Chef des Mores , qui
vouloit la garder pour la donner à ſon
fils , âgé de quatorze ans , n'eut empêché
Pexecution.
Plufieurs autres Mores des plus puiffants,
malgré leur ferocité naturelle , furent fes
concurrens ; peu s'en fallut qu'ils ne fe divifaffent
entre eux , pour faire valoir leurs
pretentions en faveur de leurs fils. Ils
étoient même convenus par je ne fçai
quelle raifon de couper la tête à tous les
gens de la fuite de cette jeune Damoifellé ,
afin , apparemment que celui à qui le fort
la donneroit , pût en être le poffeffeur avec
plus de feureté , Ce fut pendant cette difpute
de partage qui auroit pû être à la fin
fatal à Mademoiſelle du Bourk , que parurent
fort à propos les grands Morabouts .
La veneration extrême que ces Montagnards
ont pour ces Chefs , au devant def
DE MAR S. DI
3
quels ils allerent , fut ce qui contribua le
plus à tirer cette Damoifelle & les quatre
perfonnes de fa fuite , des mains de ces
furieux. Ce ne fut cependant qu'après bien
des difficultez qu'ils confentirent à aban--
donner leur proye , & il ne falloit affurément
pas moins que l'autorité de ces Envoyez
pour les obliger à s'en défaiſir ; &
quoique ces Barbares ayent encore exigé
environ 1300 Piaftres , on doit neanmoins
regarder comme une efpece de miracle:
qu'ils ayent bien voulu les remettre à ce
prix en liberté.
Auffi -tót que les Morabouts les eurent
en leur poffeflion , ils reprirent au plus
vite , avec cette petite troupe infortunée ,
lę chemin de Bougia , où ils arriverent le
9 Decembre après beaucoup de peines &
de fatigues. Le 10 Mademoifelle du Bourk
& fa fuite, après avoir remercié leurs li
berateurs , s'embarquerent fur le vaiffeau!
François qui les attendoit dans ce Port
& le 12 ils s'embarquerent à la pointe dus
jour à Alger. M. l'Envoyé n'en fut pas plutôt
informé qu'il alla avec empreffement
recevoir Mademoiſelle du Bourk , & lui
donna toutes les marques poffibles de tene
dreffe & de confideration . Son premier
foin fut de conduire cette Damoifelle à las
Chapelle , où il fit chanter un Te Deum en
ction de graces d'une délivrance fi mira-
Hij,
92
LE MERCURE
culeufe . Il la fit changer fur le champ d'habits
, & en donna également à tous ceux de
fa fuite . Il doit la conduire lui- même à bord
de fon Vaiffeau jufqu'à Tunis , d'où il la
fera paffer enfuite avec feureté juſqu'à
Marſeille.
Nous ferons fuivre cette Relation d'une Lettre
écrite par Mademoiselle du Bourk à Monfieur
fon pere : elle fervira à confirmer unepartie
des faits qui ont été rapportez dans
P'extrait qu'on vient de lire.
MONSIEU ONSIEUR , mon très cher Pere ,
L'affliction dont je me trouve accablée
par le naufrage que nous avons fait fur la
côte de Gigery , ne me permet que de vous
marquer , les larmes aux yeux , que ma
chere mere eft périe avec mon cher frere,
M. Artur , & trois femmes : le Seigneur
a bien voulu me conferver , pour pleurer
le refte de mes jours fon trifte fort , M. l'Abbé
du Bourk , le Cuifinier , le Jardinier ,
& un autre Domeftique ont eu le même
fort que moy. Après avoir été à terre ,
nous avons été dépouillez entierement ,
conduits comme captifs par un peuple barbare
dont nous n'entendions pas le langage,
DE MAR S. 93
appellé Cabailles ; ils n'ont ni foy , ni loy,
ni religion ; ils nous menerent dans leurs
montagnes affreufes , où nous avons été
35 jours parmi ces animaux. Nous eftimions
alors que notre fort auroit été mille
fois plus heureux de périr en mer , que
d'être parmi ces infideles , fans efperance
de trouver aucun fecours des hommes ;
mais le Seigneur a bien voulu avoir compaffion
de notre mifere , & nous a fourni
les moyens de trouver notre liberté , que
M. Duffault Ambaffadeur de France à Alger
nous a obtenuë fur la premiere Lettre que
j'ay écrite à M. le Conful de France. Son
Excellence a fourni treize cens piaftres
pour cela. Nous fommes arrivez ici le 12
de ce mois , prefque tout nuds. Il nous a
bien équipez ; nous avons tout ce qu'il
nous faut chez lui ; il me fait mille amitiez,
& je peux dire qu'il a autant de foin de
moy que fi j'étois fa propre fille ; il me
menera avec luy à Tunis , & de là il m'envoyera
à Marseille dans un bon bâtiment.
Je fuis avec tout le refpect & la foumiffion
que je dois , Monfieur mon très- cher Pere ,
votre tres- humble & très- obéïffante Fille
& fervante M.. DU. BOURK.
A Alger ce 19 Decembre 1719.
Je vous prie de bien faire mes complimens
mon Oncle du Lieu.
94 LE MERCURE
#
Acette Lettre nous ferons fucceder larelation
Suivante qui contient de nouvelles circonfancesfur
Mademoiselle du Bourk."
LE
Es Peres de l'Ordre de la Mercy , Redemption
des Captifs , des Provinces
d'Aquitaine & de Guyenne , partirent de
Marfeille le 24 Octobre 1719 avec M.
Duffault Envoyé du Roy , pour aller faire
leur Miffion dans les Republiques d'Alger
& de Tunis en Barbarie. Ils ont retiré de
l'esclavage , conjointement avec les Peres
de la Trinité , cent efclaves François ou de
la domination , dont le moindre a coûté
180 Piaftres , avec les droits de fortie des
Ports , qui vont à 40 Piaftres par chaque
tête.
La Redemtion faite de tout ce qui s'y eft
trouvé de Provençaux , Gafcons , Bretons
& Flamans de notre domination , avec les
triftes reftes de la fainille de Madame du
Bourk ; ( pour qui nos. Religieux Redemreurs
fe font trouvez heureuſement à ALger.
) Tout s'embarqua avec eux le 28:
Decembre dernier , fur une mauvaiſe Flute:
Hollandoife , qu'on prit des Algeriens ; &
on ne put partir de ce Port que le 4 Janvier
1720 , à caufe des vents contraires..
Le temps s'étant mis au beau , on mit
DE MAR S. 95
1
I
à la voile , & le Vaiffeau de Monfieur
l'Envoyé Duffault , qui avoit renouvellé
le Traité de Paix avec la France , nous
fuivir de près , ayant fur fon bord deux.
Ambaffadeurs de la Porte vers Tunis , avec
Mademoiſelle du Bourk; mais le vent ayant
changé fur les côtes de Gigery & de Bu--
gia , la tempête devint fi furieufe , qu'elle
nous empêcha tous de pouvoir aborder à
Tunis , où nous avions refolu de defcendre
pour y terminer notre Redemtion : ce
coup de vent repouffa notre Flute à Alger
fort endommagée ; & après avoir manqué
de périr , nous nous en tirâmes cependant
par le fecours de nos Efclaves , qui faifoient
la manoeuvre faute de matelots &
d'un bon Pilote. Le Vaiffeau de Monfieur
Duffaut , qui avoit à nous 12000 Piaftres
fur fon bord , fut jetté au Port d'Alicante
ce qui nous a empêché de les pouvoir
employer à Tunis , felon notre pieux deffein.
Notre équipage s'étant un peu radoubé
à Alger , en repartit. Notre mauvaiſe
Flute après avoir été expofée à de nouveaux
périls , la tempête fut fi violente
qu'elle effuya bien d'autres écueils , & fut
forcée d'entrer au Port Mahon , où après
dix jours de fejour , on fut obligé de
fretter une Barque d'Agde , moyennant
cent Piſtoles , fur laquelle tout notre équipage
fe rembarqua . Peu d'heures après ,
26 LE MERCURE
le vent contraire à notre route augmenta
fi fort , qu'il nous pouffa à la barre de
Barcelone , avec grand danger d'y échoüer ;
mais à force de rames & de manoeuvre ,
on relâcha à Palamos , où l'on refta cinq
jours ; fortis de ce Port , on fut contraint
de fe refugier à celui de Vandres en Rouffillon
, peu diftant de la Provence , & on
y demeura dix jours , avec des peines , des
dépenfes , & des inquietudes effroyables.
Nous quittâmes enfin ce mauvais Port ,
& fîmes voile pour la Provence , où il nous
falloit aborder ; mais un nouveau coup de
vent nous jetta à Agde en Languedoc ,
de là au Port de Cette , où nous reltâmes
fix jours : Enfin , après bien des traveríes
nous arrivâmes fains & fauves le premier
de Mars au Port tant defiré de Marſeille ,
où nous débarquâmes heureuſement tout
notre monde ; non fans un effet de la Providence
divine , qui a toujours protegé ,
fuivant nos remarques , l'oeuvre fainte de
La Redemtion.
Nous
DE MARS . 97
Nous donnons les remarques fuivantes , en
faveur de ceux qui seront curieux de connoître
plus particulierement M. du Bourk ,
&feuë Madame du Bourk ſon épouſe, qui
a eu le malheur de périr dans le naufrage
dont on a parlé dans les Relations precedentes.
M
Onfieur le Chevalier Tobias Bourk ,
dont il s'agit , eft né en Irlande d'une
famille diftinguée dans la Nobleffe . La
Cour de France l'envoya en 1705 avec le
titre de Miniftre du Roy d'Angleterre * en
Espagne. En 1715 il fut nommé Envoyé
extraordinaire d'Efpagne auprès du feu
Roy de Suede. Madame du Bourk fon
époufe s'embarqua quelque temps après
avec Mademoiſelle du Bourk fa fille , pour
P'aller joindre. Le Vaiffeau fur lequel elle
étoit , fut attaqué d'une tempête fi furieuſe,
que foit de frayeur , foit par le mouvement
extraordinaire du Bâtiment , elle perdit
prefque la vûë , l'oüie , & inême le
goût. Après quelque fejour en Allemagne
elle fe rembarqua pour repaffer en France.
Le Bâtiment fur lequel elle étoit à bord ,
fut enlevé dans la traverſe par un Vaiffeau
Anglois , qui conduifit fa prife en Angleterre
, où elle refta comme prifonniere
Aujourd'huy le Prétendant.
I
98 LE MERCURE
avec Mademoiſelle fa fille . Eftant revenue
en France , & y ayant reçû quelque foulagement
, elle le crut en état d'aller rejoindre
fon mary, qui étoit retourné en Efpagne.
Dans ce deffein , elle fe rendit au
Port de Cette , où elle s'embarqua , comme
on l'a vûë cy-devant .
Madame du Bourk étoit fille de M. le
Marquis de Varennes , Lieutenant General
des Armées de France , & cy- devant Commandant
à Mets.
il A l'égard de Mademoiſelle du Bourk ,
paroît que c'eft une Damoifelle accomplie,
tant par les qualitez du coeur , de l'efprit ,
que par les agrémens perfonnels . On ajoutera
à ce tableau , que quoiqu'elle n'entre
dans fa dixième année , elle parle par- que
faitement bien le François , l'Espagnol , &
l'Anglois,
COMPLIMENT
Prononcé le 16 de ce mois par le Sieur
la Torilliere , à la clôture du Theatre,
MESSIEURS ,
Vous n'attendez pas fans doute que je
prenne ici le ton d'un Orateur. Accoûtumé
1
DE MAR S.
·
HO
THEREF
LPON
depuis long - temps à tâcher de vouamu
fer , je fens que le ferieux me refifte
pendant , très ferieufement , & avec les
fentimens les plus vifs de reconnoiffance ,
je viens , au nom de mes Camarades , & au
mien , s'il vous plaît , vous remercier de
l'indulgence que vous avez euë , & de
l'approbation que vous nous avez donnée
durant la derniere partie de cette année.
Mais , ne me trompé je point , Meffieurs ,
& ceci ne tiendroit-il point un peu trop
de la harangue ? Harangue ou non , je
vous diray franchement que vous n'avons
pas été trop contens de vous durant les fix
premiers mois. Il fembloit que le goût
du Theatre fut tout- à-fait éteint . Moliere,
Corneille , & Racine , s'efforçoient en vain
de vous r'appeller à nous ; & nous faiſions
plus de Creanciers , que nous n'attirions
de fpectateurs.
、*
Oublions le paffé , Meffieurs ; vous
avez trop bien reparé votre defertion.
L'abondance ramenée dans l'Etat , a r'animé
le goût des fpectacles. On eft revenu
en foule à nos reprefentations ; on a admiré
plus que jamais les anciennes beautez
; on n'a point chicanné les nouvelles
; l'affluence en un mot ne s'eft point
démentie ; & il femble que le Public &
nous , foyons deformais infeparables. De
grace , Meffieurs , maintenons cette bonne
I ij
100 LE MERCURE
correfpondance : De votre part ,
il ne nous
faut que de l'indulgence & de l'affiduité ;
& de la nôtre , nous nous engageons par
un Traité folemnel , & à la face du Partere,
de ne negliger ni foins ni efforts pour nous
rendre dignes de vos attentions. Nous ne
croirons jamais en avoir affez fait pour
contenter votre goût , & nous ne pren
drons même votre approbation la plus
declarée , que pour un engagement à mieux
faire.
En voici la preuve , nous ouvrirons le
Theatre par Polience. Le Mercredi enfuite
au Palais Royal , M. Baron repreſentera
Cinna. Ce lieu retentit encore des applaudiffemens
qu'il y a reçûs. Nous efperons
que l'execution répondra à votre attente.
Je crois que fon nom fuffit , Meffieurs
fans vous faire ici un plus long difcours.
Ce Difcours prononcé d'un ton reſpectueuſement
enjoüé , fut fi bien reçû par les Spettateurs
, que les applaudiffemens furent continuels
depuis le commencement juſqu'à la fin.
Si la Comedie Françoife vient de recouvrer
le Sieur Baron , ancien Acteur François
, elle vient de perdre en même tems
une de fes plus anciennes Actrices ; c'eſt
Mademoiſelle Beauval , qui mourut le 20
de ce mois , âgée d'environ 73 ans . Elle
s'eft diftinguée également dans le ferieux
& dans le comique. On doit à fa memoire
DE MAR S& 101
ce petit éloge , qui eft , que pendant tout
te temps que cette Comedienne a été en
exercice , elle a toujours été fi attentive à
fon devoir Theatral , qu'aucune affaire
étrangere n'a jamais pû l'en détourner .
Bel exemple pour les vivantes !
*
>
Ce feroit naturellement ici la place de
parler d'Artemire , Tragedie de M. de
Voltaire , & de Polidore Tragedie Opera,
dont les paroles font de M. de la Serre
& la Mufique de M. Batiftin. Comme le
Public bien informé fçait d'avance quelle
a été l'avanture de l'une , & le fuccès de
l'autre , nous croyons qu'il eft plus à propos
d'abandonner ces deux pieces à fon
jugement , que de rifquer le nôtre. Si ecpendant
l'Auteur d'Artemire s'avife de la
faire imprimer fa piece , peut - être nous
aviferons - nous d'en donner un extrait.
J'avois prefque oublié la Comedie Italienne
, qui vient d'augmenter la Troupe
d'un nouvel Acteur , connu fous le nom
de Pacqueti. On le dit bon Pantomime ;
on en juge par les rôles qu'il a joüez cydevant
fur le Theatre de la Foire. Le Sieur
Dominique eft Auteur de la Parodie d'Artemire
1
*
Ces deux Poëmes furent reprefentez la premiere
fois le is de Fevrier 1720.
I iij
102 LE MERCURE
Suite de l'entretien des deux Dames
amiesipar M. de Marivaux.
Quelqu'un , qui l'autrejour entra dans
ma chambre , quand je vous écrivois ,
m'empêcha de continuer notre hiftoire ; en
voici la fuite.
La Dame , qui raconte fes avantures , dit
que l'Amant que lui avoit ramené la réputation
de fes charmes , s'étoit fauvé de fes
plaifanteries, à la faveur d'une vifite qui furvint
.
Il s'éclipfa fi adroitement , continua- t- elle,
que je ne m'en apperçus pas : fa retraite me
fit rire , & je n'y fongcai plus. Une Dame
de la Compagnie propofa une partie de Comedie
; on me demanda à ma mere , & nous
y allâmes ; j'y retrouvai mon fugitif, il étoit
dans une loge voiſine de la mienne avec
deux Dames , dont l'une me parut une brune
fort aimable , fans être belle ; c'étoit un
de ces vifages de goût , dont les traits ont
je ne fçai quelle heureuſe irrégularité
, &
qui n'en valent que mieux de n'être pas
beaux. J'ai toujours appellé ces phyfionomies
là , d'agréables
fantaiſies de la nature ,
qui n'amulent
jamais les yeux qu'aux dépens
du coeur. Ouy , ce font des phyſionoDE
MAR S.
103
mies à part , qui ne reffemblent à rien ; on
aime à les voir , fans s'avifer de les craindres
on les regarde avec un plaifir de bonne foy ,
qui n'avertit pas de ce qu'il eft. Il y a des
vifages d'oftentation déclarés dangereux ,
quand on vient à les aimer , on n'en a point
été la dupe , on avoit préfagé l'avanture ;
mais les phyfionomies dont je parle, ne font
point de fracas ; rien n'eft d'abord plus familier
, leur charme agit fans fafte , il ne
prélude pas avec un coeur , & l'on est tout
furpris de fe trouver un amour dont on n'avoit
pas eu la moindre nouvelle.
Tu ne te douterois pas des petites raiſons
que j'ai de caracterifer ces friponnes de phyfionomies-
là ; c'eft que je connois leurs mauvais
tours par experience.
J'en ai rencontré une de cette efpece
je croyois , quand elle me plaifoit , que c'étoit
fans confequence ; je le difois par tour
trés innocemment : celui qui la portoit , vint
un beau matin prendre' congé de moi pour
un petit voyage qu'il alloit faire. Jufquelà
je ne l'avois cru que mon amy : quand
il partit , je le trouvay mon amant ; mais il
n'eft pas temps d'en venir à lui.
L'aimable brune dont je t'ai parlé , me
parut prendre quelqu'intereft aujeune homme
en queftion ; & le jeune homme fit
tout ce qu'il put pour me faire remarquer
cet intereſt.
I iiij
204 LE MERCURE
L'intelligence de ces petites façons me
vint fur le champ ( vous m'avés méprifé ,
vous voyez cependant que je vaux quelque
chofe ) voilà le langage muet qu'elles m'adreffoient.
Là-deffus , je pris tout d'un coup mon
parti ; j'aurois été fâchée qu'il eût crû que
je le comprenois ; encore plus fâchée qu'il
eût vû que je refufois de le comprendre ;
car en pareil cas , c'eft être trop au fair ,
que de n'y vouloir pas être .
J'appellai donc à moy toute mon induftrie
, pour cacher l'attention que j'avois , & ·
pour derober que je la cachois .
Je pense que je me tirai d'affaire : tantôt
je parlois aux perfonnes de ma loge ;
je regardois de tous côtez indifferemment ;
je me fis enfin de ces poftures oifives , de
ces regards diffipés qui ne tombent fur rien ,
qui tombent fur tout , & dont une curiofité
vague , ou le hazard difpofe.
La nature n'eft pas plus vraye que mon
art dans ces occaſions , c'eſt un talent qui
m'a fouvent bien réjoüie ; le petit bonhomme
crut affùrément avoir perdu fes peines
; j'en jugeai du moins par le ralentiffement
des foins qu'il fe donnoit pour être
entendu de moi.
Pendant ce temps- là je médirois de ma
part un coup de coquette , dont je goûtois.
le plaifir par avance; car il ne me vint pas.
DE MAR S. 105
>
:
un moment dans l'efprit de douter du fuc
cès , & voilà ma façon de penfer ; écoutez
donc quel étoit mon deffein .
J'avois trouvé la brune fort aimable , je
m'étois apperçûë qu'elle ne haiffoit pas le
jeune homme ; il pouvoit l'aimer auffi lui ,
& quand il ne l'auroit pas aimée , l'honneur
de plaire à la belle , valoit bien qu'on
ne s'exposât pas legerement à le perdre.
Oh bien ! ma chere , je voulois triom .
pher de l'estime qu'apparemment il faifoit
de cet honneur , & lui faire abandonner fa
maitreffe , fur la fimple efperance de ratraper
mon coeur. Je trouvois dans ce triomphe
un ragoût infini ; je fçavois bien que
L'étois aimable ; c'étoit une verité prouvée ;
mais il me fembla que je n'en avois que
des preuves ordinaires. Je n'avois fait en-"
core foupirer que des indifferens , ou de
jeunes gens fans Maitreffe , qui n'étoient
ni amoureux ni aimés , & je ne voyois
pas qu'il y eû un fi grand myſtere à cela.
Mon idée me fit penfer que je n'ètois encore
qu'une enchantereffe d'un ordre fubalterne
, puifqu'il me reftoit à faire une
épreuve de mes charmes , fuperieure à tout
ce que j'avois fait jufqu'ici . J'étois comptable
à ma vanité d'un amant qui brifat fes
fers , pour s'engager dans les miens , ou
qui préferat la pourfuite de mon coeur , àlla
gloire d'en conferver un tout acquis..
>
·706 LE MERCURE
Je formois là des deffeins meurtriers
pour la brune en queftion qu'on me dir
être intime amie d'une de mes parentes 3
mais je n'aurois pas fait grace à ma foeur ,
fi elle avoit été à la place de la brune S
il s'agiffoit d'un plaifir de vanité coquerrtes
& quand il fe prefente un pareil gain à faire,
parmi nous autres femmes , on en ignore
encore le facrifice ; & j'étois femme com→
plette à cet égard , ou pour mieux dire ,
P'avois là-deffus , pour ma part , l'avidité de
quatre femmes enfemble .
La brune m'en a toujours voulu depuis
elle a tort cependant ; paffe qu'elle me
hait alors encore ces reffentimens là ne
doivent- ils durer qu'un jour ? Pour moy
fi jamais femblable avanture m'arrivoit , je
protefte aujourd'huy contre la rancune qui
me faifira , & dont la durée excedera le
temps que je viens de te dire.
NOUVELLES ETRANGERES.
A Varfovie le 15 Mars 1720..
A Diete , aprés avoir tenu fes
feances durant fept femaines dans
cette Ville , vient d'être rompuë
infructueufement. Voici ce qui a
occafionné cette ſeparation.
Le Roi ayant pris en inauvaiſe part les
DE MARS. 107
;
"
inftances des Nonces , qui vouloient abſolument
faire ôter le commandement des
Troupes Etrangeres au Welt Marêchal
Comte de Flemming , fit propofer , pour la
réunion des efprits , deux points à la Cham
bre des Nobles par le Grand Chancellier
de la Couronne. Le premier , qu'on
fit une nouvelle Conftitution touchant
le commandement de l'armée ; & le fecond
, qu'on levât en prefence du Primat
du Royaume & des Miniftres , les
difficultés concernant cette convention .
Cette propofition fut rejettée par les Depurez
, qui ordonnerent en même tems à
leur Marêchal de prendre congé du Roi.
Comme on leur eût demandé , pourquoi
ils rompoient ainfi la Diete ; ils repliquerent
: Ceux-là la rompent , qui rejettent ce
qui eft équitable , & non ceux qui infiftent
Sur ce qui est juste . Le Roi , malgré cet
incident , ordonna que la Diete continueroit
fes feances. Le 20 le Primat remercia
le Roi d'avoir confenti à la prolongation
de la Diete , & le pria de vouloir
rétablir le Grand Marêchal de la Couronne
dans le commandement de l'armée... Le
Grand Chancellier lui répondit , de la part
de S. M. que le Roi ne permettroit ja
mais que le General Comte de Flemming
fût demis du pofte qu'il occupoit , avec
d'autant plus de raiſon qu'il y avoit été ad- ↓
108 LE MERCURE
1
mis par le dernier Traité de Varsovie , que
S. M. vouloit faire obferver dans tous les
points , attendant le reciproque de la part
de la Republique... Cette réponſe caufa
quelque mouvement parmi les Senateurs.
Le zi le Maréchal de la Chambre des Nobles
pria de nouveau le Roi de fe laiffer
flêchir , en leur accordant ce qu'ils demandoient
avec tant de juftice . Cette grace leur
ayant éncore été refufée , cinq des Nonces
, qui s'étoient rendus avec le Marêchal
dans la Chambre des Senateurs , prirent
le parti de fe retirer , après avoir fait
leurs proteftations. Le Grand Chancellier
infinua à ceux qui étoient reftés , que fi
le Roi confentoit à la démiffion du Comte
de Flemming , il croyoit que S. M.
ne feroit pas en fûreté , & que de fortes raifons
qu'il n'étoit pas à propos de déceler ,
le faifoient penfer ainfi . Le 23 ces mêmes
Nonces obligerent le Maréchal d'aller prendre
congé du Roi dans la Chambre des
Senateurs , où étant entré , il fit de grandes
plaintes fur la rupture de la Diete , &c. &
fuplia enfuite S. M. de travailler en bon
pere , à preferver fon Peuple de toute forte
de malheurs... Le Sous- Chancellier de
la Couronne lui répondit , de la part du
Roi , que la rupture de la Diete faite ,
fous pretexte de maintenir le bien public ,
ne devoit pas être attribuée au Traité de
DE MAR S.
109
Vienne , non plus qu'au commandement
des Troupes par le Comte de Flemming,
mais uniquement aux mauvaiſes pratiques
de quelques mal intentionnés , vrais perturbateurs
de la paix domestique . Il affùra
neanmoins que le Roi feroit toûjours
affés ami de la Republique pour agir en cette
qualité , & pour détourner tout ce qui
pouroit être préjudiciable à fon repos &
à fes intereſts. Il fut enfuite admis avec les
cinq Nonces à baiſer la main du Roi qui
fe retira dans fon appartement.
Le Confeil des Senateurs que le Roi avoir
convoqué ces jours paffez , s'affembla le
premier de ce mois pour la premiere fois
en prefence de S. M. On prétend que le
Roi , de l'avis de tous les Senateurs qui
font en cette Ville , a refolu dé refter ici
tout l'Eté , afin d'être à portée de donner
les ordres neceffaires , pour prevenir les
nouveaux troubles qui pourroient être excitez
par la Nobleffe mécontente , qui menace
de former une nouvelle confederation,
à l'inftigation des Emiffaires du Czar ; ce
qui replongeroit le Royaume dans une confufion
d'affaires plus embaraffantes à démêler
que les precedentes. L'on apprend que
S. M. a envoyé ordre aux Troupes Saxonnes
& Alemandes , de fe tenir prêtes à
rentrer dans cet Etat . Le Primat du Royau
me étant decedé depuis quelques jours en
110 LE MERCURE
cette Ville , le Roi affifta à fes funerailles ,
avec tout ce qu'il y avoit de perfonnes de
diftinction.
Le bruit court que les Mofcovites font
de grand mouvemens fur le frontiere de
Lituanie , & que le Prince Menfikof eft
arrivé dans le voifinage de Smolensko ,
pour y former un gros corps d'armée . Le
Czar a fait publier une Ordonnance qui
a été envoyée dans tous les Etats de fa
domination , fuivant laquelle on doit faire
marcher plus de 400 mille hommes , dont
100 mille font , dit - on , deſtinés contre
la Suede ; & fa flotte fera compoſée de
30 Vaiffeaux de Ligne , de 200 Galeres ,
& demi Galeres , de 300 Barques , & de
1000 Bâtimens de tranſport .
A Stokholm le 12 Mars 1720.
A Reinc a enfin declaré le GeneralCom
Ltete de Spar, qui eſt actuellement Ambaſfadeur
en France , le General de Stromberg
, & M. de Stad , membre de la Regence
, & fon Envoyé à la Diete de Ra
tisbonne , pour aller en qualité de fes Plenipotentiaires
au futur Congrès de Brunfwick
. Le Traité conclu avec le Roy de
Preuffe , par lequel la Reine lui cede Stetin *
* Ville fituée prefque à l'embouchure de l'Oder
, dans la Pomeranie citerieure.
DE MARS. II#
& fon diſtrict à perpetuité , a été ratifié
de part & d'autre. Les Etats continuent
leurs déliberations avec tant d'unanimité ,
de diligence & de fuccès , qu'il y a tout
lieu de croire que leurs féances ſe termineront
dans peu , à la fatisfaction de la
Cour & du Royaume ; ils ont même déja
terminé les affaires les plus preffantes.
Suivant toutes les apparences , la Diete
generale proclamera dans peu le Prince
hereditaire de Heffe- Caffel , pour Roy;
afin de partager l'autorité fouveraine conjointement
avec la Reine , de la même
maniere que le Roy Guillaume & la Reine
Marie fon époufe , furent declarez Roy
& Reine de la Grande Bretagne par le
Parlement. Comme le Major General Léewenohr
, Miniftre de S. M. D. a reçû ſon
Paffeport, & qu'il eft attendu inceffamment
ici de Coppenhague; on fe flatte que la Paix
entre les deux Couronnes , ne tardera pas
à eftre conclue. On croit avoir pris les mefures
convenables pour empêcher la nouvelle
irruption dont ce Royaume étoit menacé
par les Mofcovites , toutes nos Troupes
ayant ordre de fe tenir prêtes à marcher
au premier commandement. Le Major
General Diemer eft arrivé ici depuis quelques
jours en qualité d'Envoyé extraordinaire
du Land - Grave de Heffe-Caffel. Il
y a apparence que le fujet principal de fa
TIL LE MERCURE
commiffion concerne le fecours de Troupes
que le Land-Grave fon maître s'elt engagé
d'envoyer , lorfque Sa Majeſté le
jugera à propos. On travaille avec promtitude
à l'équipement d'une nombreute efcadre
, non feulement dans ce Port , mais
auffi à Carelferoon & à Gottembourg. On
veut faire enforte qu'elle foit prête pour le
mois d'Avril , temps auquel on attend la
jonction de celle de la Grande Bretagne ,
afin de s'oppofer de concert aux deffeins
des Mofcovites . Notre Efcadre confiftera
en dix- fept Vaiffeaux de ligne.
A Coppenhague le 18 Mars 1720.
Ο
N continue à travailler fans relâche
à l'équipement de notre Flotte ; il y
a déja fix Vaiffeaux de guerre & deux Fregates
prêts à faire voile pour aller croifer
dans la mer Baltique . Le Roy partit le 12
de cette capitale pour Fredericksbourg ,
avec le Prince Royal. La veille le Major
Suedois Ahdrlefeld arriva ici de Stokholm .
Le Baron de Kniphaufen Miniftre du Roy
de Pruffe , en eft aufli attendu à toute heure.
Le 27 Fevrier dernier le feu prit par accident
à un de nos Magafins , avec tant de
violence , qu'il fut confumé jufqu'aux fon
demens , fans qu'il ait été poffible de fauver
les cordages & autres agrets de Vaiffeaux
DE MAR S. IIS
•
feaux qui y avoient été refferrez. Le Roy
fit le 9 la revue des quatre Compagnies
d'Artillerie nouvellement formées. La fufpenfion
d'armes entre cette Couronne &
la Suede , fera prolongée de fix mois .
Le bruit qui s'étoit répandu que le Baron
de Baffewitz , Confeiller Privé du Duc de
Holſtein , avoit été démis de tous les emplois
, eft entierement faux , puifqu'il eſt
mieux que jamais dans les bonnes graces
de ce Prince, qui a nommé pour fes Confeillers
de Conferences cinq des plus anciens
Confeillers Provinciaux de la premiere
Nobleffe.
Le Roy a nommé Meffieurs Vebbe ,
Rofenkrans , & Anthoir , pour fe rendre à
Brunſwick en qualité de fes . Plenipoten
ciaires. L'Amiral Raab a été fait Gouver
neur d'Iſland , & Prefident du College de
PAmirauté . Les billets de Monnoye qui
ont été introduits dans le Royaume depuis
1713 , ont hauffé de 25 pour cent. Il y
en a pour un million de Rifdales . On dit
que la Cour eft dans la refolution de lesretirer
peu à peu , fuivant un projet qui
lui a été prefenté à cet effet.
L
*.
A Hambourg le 20 Mars 1720 ..
Es dernieres Lettres que l'on a reçues
de Peterbourg , portent que le Czag
Ecu valant, trois livres.
K
114 LE MERCURE
y étoit de retour de Croonflot où il étoit
allé donner fes Ordres , pour preffer l'équipement
de fa Flote. S. M. Czarienne
a augmenté les gages des Officiers étrangers
qui font depuis longtemps à fon fervice
, ainfi qu'elle en a ufé envers les nouveaux
venus qu'Elle a voulu attirer dans
fes Etats par l'appas d'une forte paye ; on
croit même que pour prévenir toute jalou- .
fie , elle accordera la même folde aux Officiers
Moſcovites . Quatre Marchands Anglois
fe font engagés de livrer mille pieces
de drap pour habiller les troupes du Czar,
moyennant 700 mille florins , fur quoi ils
en ont touché par avance 20c000.
On mande de Rével que S. M. Cz . avoit
exigé 5000 chevaux du Duché de Curlande
, & que tous les grains du plat Païs fuffent
tranfportés dans tous fes magafins.
Le 13 un Ecclefiaftique Suédois , nômmé
Brennert , fut arrête ici , à la follicitasion
du Comte de Rheenstiern , Refident
de Suede , & tous fes Papiers ont été mis
fous le fcellé. Le Comte demanda qu'il lui
fût livré pour le faire partir le 15 avec 300
matelots qui paffent en Suede . Le Refident
du Czar s'y étant oppofé , le prifonnier fut
examiné par deux de nos Magiftrats qui en
ont fait leur rapport au Refident de Suede.
On dit que c'eſt au fu et de quelques correfpondances
avec la Cour de Moſcovie ;
DE MAR S.
IIS
entr'autres , d'avoir indiqué au Czar les endroits
où les Ruffes pouvoient debarquer
le plus facilement. On ajoûte qu'on a trouvé
fur lui plufieurs Lettres des Miniſtres
Moscovites .
On apprend de Stargard , diftant de 6
à 7 lieues de Dantzic , qu'il y étoit paffé
7 Regimens Pruffiens qui devoient être fuivis
de 20 autres , pour aller joindre un
Corps de leurs Troupes qui eft en Pruffe ,
& marcher enfuite vers la Curlande . Le
Commandeur Wilbois fe tient toujours à
la rade de Dantzic , & publie que y Bâtimens
Rulliens doivent venir le renforcer.
Il n'a point encore reláché les deux Vaiffeaux
Holandois , quoique l'on écrive de
Petersbourg que arrêt n'y avoit point été
approuvé.
On a enfin pris ici la refolution de pre--
fenter une Requête à S. M. I. pour la prier
de vouloir bien fe contenter de la fomme
de 100000 Rifdales , & du rétabliffement
de l'Hôtel Imperial , dans le même état où
il étoit auparavant , outre la reftitution ou
le dédommagement de tout ce qui a été enlevé
dans le dernier tumulte. Cette refolution
a été envoyée fur le champ à Brunswick
, pour être remife au Comte de
Metfch , Miniftre de l'Empereur.
On attend encore à Rostock la decifion
de la Cour de Vienne , au ſujet des affaires
Kij
116 LE MERCURE
du Mekelbourg. Les comptes qui ont été
prefentés à la Commiffion Imperiale , de
la part de la Nobleffe , montent à plus de
6 millions de Risdalles.
A Vienne le 18 Mars 1720.
Es douze Regimens qui marchoient
vers l'Italie , par ordre de cette Cour ,
ont eu ordre de refter dans les Païs hereditaires
, fur la nouvelle que la Cour de
Madrid avoit ordonné au Marquis de Lede
d'évacuer le Royaume de Sicile..
L'Empereur n'a point encore envoyé à
la Diete de l'Empire fa refolution fur les
affaires de la Religion , S. M. I. voulant
examiner elle-même tous les Articles des
Traitez de Weftphalie , & les Conftitutions
de l'Empire à ce fujet . Le Comte de Steinville
Gouverneur de Tranfilvanie , eſt revenu
à Hermenftat , après avoir reglé les
limites avec la Valachie , fuivant le Traité
de Paffarowitz. Le Comte Erdoedi doit
fe rendre à la Cour de Pologne , en qualité
d'Ambaffadeur de S. M. I. Le Comte
de Waltin a été fait grand Marêchal de
Boheme, à la place du feu Comte de Gallas.
On apprend que les Magiftrats d'Ulm s'étant
propofé de dépoffeder certains Moines
de leur Couvent , fous prétexte qu'ils
s'en font emparez injuftement , ces Reli-
1
DE MAR S. $ 17
gieux fe font adreffez à la Cour Imperiale ,
qui a expedié fur cela un Mandement air
Magiftrat d'Ulm ; & en cas de defobéiffance
aux ordres de S. M. I. on parle
d'envoyer un corps de Troupes aux environs
de cette Ville , pour en avoir raiſon .
On a publié une Declaration de l'Empereur
, par laquelle on offre des Actions
de mille florins dans la Compagnie des
Indes Qrientales , établie à Offende.. 2
Le Margrave d'Anfpach , qui s'eft tenu
quelque tems ici incognito , elt retourné à
Berlin.L'ImperatriceRegnante avance heureufement
dans fa groffeffe. On recommence
à dire que l'Archiducheffe Elifabeth pouroit
bien paffer dans peu au Gouvernement
de Tirol, d'où l'on mande que les néges d'une
Montagne avoient enfeveli tout à coup le
Village d'ingedin , avec tous les Habitans
& beftiaux qui y étoient , on en a ſeulement
retiré avec beaucoup de peine 33.
perfonnes en vie..
Ibrahim Baffa Ambaffadeur du G. S. a
dépêché un Exprès à la Porte , pour l'informer
de fon prochain depart pour Conftantinople.
L'Empereur fouhaiteroit fort
que le Congrés pour la paix fe tint à Bruxelles
; mais on doute fort que les autres Puiffances
conviennent de ce lieu ., Les obfeques
de l'Imperatrice mere ont été faites
Je s
le & le 6 de ce mois avec beaucoup de
FI-S LE MERCURE
pompe & de folemnité , dans la principale
Eglife des Auguftins Déchauffés , en
prefence de LL. MM . Regnantes , & de
toute la Famille Imperiale .
Des Lettres de Conftantinople du 27 Fevrier
, portent que le G. S. accompagné
de fon premier Vifir , & d'une Cour nonbreuſe
, étant allé voir la grande Fonderie
de Trapanne , le feu s'y étoit pris par accident.
Il a été fi violent , que cette fonderie
a été reduite en cendre , & que 17
Janiffaires y ont peri avec plufieurs autres
perfonnes. Ces lettres ajoutent que quelques
prétendus Prophetes Mahometans
avoient été arreftez , & que quelques- uns
avoient même été étranglez , pour s'être
avifé de predire une nouvelle guerre contre
l'Empereur ou le Czar que le premier
Vifir avoit donné au Comte de Virmond:
Ambaffadeur de S. M. I. de nouvellesaffûrances
de la part du G. S. pour obferver
religieufement le dernier Traité de paixconclu
à Paffarowitz entre les deux Empires
& la Republique de Venife.
Ce fut le 24 de l'autre mois que la Cour
reçût un Exprès de Londre , & le 25- un autre
de la Haye , dépêché par le Comte de
Windifgrats,avec le Traité de là Quadruple
Aliance figné par le Marquis Beretti - Landi
, Ambaffadeur d'Efpagne , au nom du
Roi fon Maître. Le Marquis de Saint.
DE MAR S. 119
Thomas , Miniftre du Roi de Sardaigne ,
partit le 28 pour retourner à Turin.
A la Haye le 25 Mars 1720.
ML.H.
Ilord Cadogan communiqua le 16à
L. H. P. un projet , par raport à l'Article
du Traité de Commerce conclu entre
la G. Bretagne & la Suede. Six Provinces
furent d'avis qu'on devoit l'accepter ; mais
les Deputés de la Province de Hollande ont
refufé d'y donner leur confentement , avant
que de le communiquer aux Deputés des
Villes qui l'ont pris , ad referendum. Sur
cette réfolution , Milord Cadogan ſe rendit
le 18 à l'Affemblée des E. G. & declara
que , puifqu'on n'avoit pas d'abord accepté
fon projet qu'il avoit dreffé fans Ordre de
la Cour d'Angleterre , mais feulement pour
témoigner fon zele envers la Republique ,
il le retiroir comme nul & non avenu . On
pretend que M. Buys étoit d'avis qu'on.
l'acceptât , mais que M. de Caftricum ,
Bourguemeftre d'Amfterdam , n'avoit pas
jugé à propos de s'expliquer. Toutes ces
difficultés ont empêché jufqu'à prefent l'ac
ceffion de L. H. P. au Traité de la Q. A.
Elles fe plaignent entr'autres que le Roy
de la G. B. avoit promis qu'il feroit obtenir
aux Hollandois les mêmes avantages pour
le Commerce , que ceux que la Reine de
120 LE MERCURE
Suede accorderoit aux Anglois. Cependant
le Traité a été conclu fans qu'il en ait été
fait mention. D'un autre côté , les Miniftres
de S. M. Br . s'en défendent fur ce
que L. H. P. ont trop retardé à entrer
dans la Q. Alliance. Ils affurent à la verité
que S. M. Br. employera fes bons offices
, pour leur faire obtenir les mêmes
avantages .
Les Etats d'Hollande n'ont pas encore
pris de refolution fur la continuation de
la taxe fur les Terres , & du centiéme denier
fur les Obligations , ce qui excite un
mécontentement affez general parmi les
Rentiers.
Le Confeil d'Etat a remis à L. H. P.
le compte fuivant des prétentions de divers
Princes & Etats , au fujet des Troupes
qu'ils ont fournies pendant la derniere
guerre. Il est dû à l'Electeur de Treves
176 mille 324 florins ; à l'Electeur de
Saxe 34 mille 51 florins ; à l'Electeur de
Brunſwick 228 mille 777 florins ; à l'Electeur
Palatin 3 83 mille 285 florins ; au Land-
Grave de Heffe Caffel 776 mille 896
florins ; au Duc de Wirtemberg 259 mille
606 florins ; au Cercle de Suabe 26 mille
611 florins ; au Duc de Holftein - Gottorp
52 mille 736 florins ; au Duc de Mekel
bourg 3 mille 405 florins ; à l'Evêque
de Munſter 164 mille 607 forins ; au
Chapitre
1
DE MAR S.- 121
Chapitre de Cologne 197 mille 390 florins
, aux Suiffes cent mil 497 florins , au
Duc de Savoye 2 millions 548 mil 415 Horins
, ce qui monte en tout à 4 millions 763
mil sos florins. A l'égard des prétentions 505
de la Cour de Dannemarck , elles font contrebalancées
avec celles de cette Republique
fur cette Couronne ; & pour celles du Duc
de Savoye , il y aura une grande reduction
à faire depuis 1707 , lorfque les troupes
Françoiſes & Efpagnolles evacuerent Î'Italie
.
L. H. P. ont écrit au Roy de Pruffe & au
Land-Grave de Heffe- Caffel , pour les pricr
de ne pas rompre lesConferences qui fe font
tenues jufqu'à prefent fort infructueufement
, pour un accommodement touchant
la fucceffion du feu Roy Guillaume. La
difficulté roule prefentement fur, le refus du
Roy de Pruffe , pour garentir au jeune
Prince cette partie de la fucceffion qui lui
fera adjugée. Les Etats Generaux ont auffi
fait prier les Miniftres de ces deux Princes ,
de refter à la Haye , jufqu'à ce que l'on ait
appris le fuccès des follicitations du Comte
de Cadogan à la Cour de Berlin fur ce fujer.
La Princeffe Douairiere de Naffau- Orange
, & le jeune Prince fon fils , fe font rendus
à Groningue pour affifter aux deliberations
des Etats de cette Province, dont les diviſions
augmentent tous lesjours ; ce qui em
L
122 LE MERCURE
pêche que cette Province ne puiffe fournir
fon contingent , ces troubles influant beaucoup
fur fon Comptoir general ; on fe flate
cependant que la prefence du Stathouder
pacifiera les efprits , & procurera un changement
avantageux pour le bien de cette
Province & celui de la Republique en general.
Le Baron d'Ulner , Vice - Prefident
de la Regence d'Heidelberg , arriva le 12
en cette ville. Sa commiflion principale
porte de folliciter le payement de ce qui eft
dû aux Troupes Palatines qui ont fervi cet
Etat pendant la derniere guerre. Il doit
affurer en même tems L. H. P. de l'intention
où eft Son Alteffe Electorale de
vivre avec l'Etat en bonne correfpondance
, & de communiquer auffi à L. H. P.
qu'en confideration de leurs inftances , l'Electeur
fon Maître avoit ordonné de reftituer
aux Reformés la Nef de l'Eglife du
Saint Efprit ; mais il y a lieu de douter que
les Puiffances Proteftantes fe contentent de
cette reftitution , fi elle n'eft fuivie du libre
ufage du Catechifme , d'une entiere liberté
& exercice de Religion , enfin du retabliffement
de toutes chofes conformément à la
paix de Weftphalie . Comme la Cour Palatine
ne paroît nullement difpofée à accor
der toutes ces demandes , il eft à craindre
qu'on ne foit obligé d'en venir à quelque
extrêmité fàcheufe pour les deux Religions .
2
DE MARS . 123
La Province d'Utrecht vient enfin de
donner fon confentement à la fignature de
la Quadruple Alliance , il ne faut plus que
celui de la Province de Hollande pour
terminer cette affaire..
L'Empereur a envoyé des ofdres au Marquis
de Prié , de terminer avec les Etats Generaux
l'affaire de VVaert, Nedervvaert , &
VVem , & de leur donner fatisfaction à
cet égard. La Cour Imperiale perfifte à demander
que le Congrés le tienne à Bruxelles
ou Anvers ; mais il y a plus d'apparence
qu'on choiſira Aix- la- Chapelle.
A Londres le 26. Mars 1720 .
E Chevalier Jean Norris eft revenu de
Chatam , où il étoit all é pour faire hâter
l'équipement de l'Eſcadre qui doit paſſer
dans la Mer Baltique . Sur le rapport qu'il a
fait qu'on manquoit d'un grand nombre
de Matelots , la Cour expedia le 13 des
ordres pour en pour en preffer la levée. Le 14 on
en engagea environ 2000 fur la Tamife ;
on a continué depuis à en lever à force . On
affure que le Lord Carteret , notre Ambalfadeur
en Suede , doit fe rendre au Congrés
de Brunſwick , pour y affifter en qualité de
Plenipotentiaire de S. M. & qu'il paffera
enfuite à la Cour de France , pour remplacer
le Comte de Stairs.
L. ij
124 LE MERCURE
Les Emiffaires de la Banque, & ceux de la
Compagnie de la Mer du Sud , ne font occupés
qu'à fe decrier reciproquement. Le
14 ceux de la Banque , voyant que les
Actions de la Rivale , avoient hauffé jufqu'à
189 , firent répandre dans tous les lieux
où on negocie en Actions , que la Compagnie
des lames d'épée avoit eu un très - mauvais
fuccès devant le Comité qui examine les
Soufcriptions & les Chartres ; & qu'elle alloit
être caffée ; Que , comme cette Compagnie
avoit prêté une fomme confiderable
à celle de la Mer du Sud , elle feroit obligée
d'en retirer fes fonds. Sur ce bruit , les
Actions baifferent juſqu'à 174 ; mais , le
18 elles haufferent jufqu'à 184 , malgré les
efforts du parti oppofé.
Le 16 le Maire , les Baillifs, Bourgeois &
Communautés , les Marchands & Proprietaires
des Vaiffeaux qui font commerce en
Terre Neuve , Portugal & Efpagne , prefenterent
une Requête à la Chambre des
Communes. Ils s'y plaignent de la miferarable
condition où font reduits plufieurs de
leurs compatriottes qui font retenus en captivité
à Salé , Mikenes & autres Places dependantes
du Roy de Maroc : Que le danger
qu'il y a de tomber entre les mains des Corfaires
de cePrince, leur interdit leCommerce de
ces Mers. Ils fe plaignent auffi de l'abus qui
fe commet par le tranfport fecret qui le fait
DE MAR S.
125
d'une prodigieufe quantité d'eau de vie , de
vin , de laine & d'autres marchandifes :
Que tout cela fe fait d'une maniere barbare
& outrageante , par des perfonnes deguifées
qui commettent ces fortes d'hoftilité les armes
à la main au mépris des loix. Cette Re
quête fut mife fur le Bureau.
Le 8 on publia une Proclamation du
Roy , pour une fuſpenſion d'armes
Spar Mer
avec l'Eſpagne. On ne doute pas que les
Generaux des Troupes qui agiffent par terre
, n'ayent reçû ùn ordre pareil de part &
d'autre pour une ceffation d'armes. On efpere
que le Congrés fe tiendra après Pâques ,
pour conclure le Traité de paix entre les
Puiffances intereffées dans cette guerre.
Le 12 le Sieur Guillaume Bateman
époufa la fille du Comte de Sunderland ,
& petite fille du Duc de Malbourough . Le
Lord Bruce a auffi épousé Mademoiſelle
Boile , foeur du Comte de Burlinktong. Ce
Lord eft heritier prefomtif du Comte
d'Ailsbury , exilé depuis longtems , à Bru
xelles. On affure que l'un des partis de fa
Chambre baffe , eft dans le deffe in de prefenter
une adreffe au Roy , pour prier S. M.
de ne pas rendre à la Couronne d'Espagne
Gibraltard & Port- Mahon .
Les Copies des Traités faits entre le Roy
& la Reine de Suede & le Roy de Dannemarc
, doivent être inceffament prefentées
aux deux Chambres. Liij
326 LE MERCURE
Les remifes que te Grand Comité établit
pour chercher les moyens de lever le Subfide
, perfuadent le public que ce Comité ne
fe trouve pas peu embaraffé à dreffer le Bill ,
pour remettre à la Compagnie de la Mer du
Sud , les dettes de l'Etat ; auffi , dit - on , que
quelques membres du Parti contraire , s'oppolent
fortement que ce Bill foit dreffé en
conformité des propofitions de ladite Compagnie
, pretendant qu'elles font moins
avantageules que celles que la Banque a
faites. Quelques membres même propoſent
de reduire l'interêt defdites dettes à 4 pour
100 , & d'employer le furplus que produi
ront les fonds appropriés , à payer le principal.
On croit que cette affaire pouroit être
remife à un autre tems .
On affure plus que jamais , que le Roy
fera encore cette année le voyage d'Hannover.
Le Sieur George Badden , un des rebelles
de Preſton , qui s'étoit déja échapé de la prifon
de Newgate , a été arrêté dans la même
prifon , où il étoit allé pour rendre vifite aut
Sieur Markintorh . Quoique exclus de l'A-
&te de grace ; on croit cependant que le Roy
lui pardonnera.
La recherche que la Chambre des Communes
a ordonnée de faire de tant de Compagnies
imaginaires , qui fe forment tous les
jours pour tromper le public , eft generaleDE
MAR S. 117
ment applaudic. Comme ces fortes de focietés
ne font compofées que d'agioteurs , pour
la plupart fripons , ils font les maîtres de
faire hauffer ou baiffer les Actions. On fe
plaint fort auffi des Directeurs , qui auffitôt
qu'ils ont reçû les Soufcriptions , font
monter les Actions jufques à 4 , 5 & 6 pour
100 au- dela du pair ; afin d'engager par
cet artifice le public d'en acheter . On fçait
que plufieurs d'entr'eux ont gagné par ce
moyen jufques à 3 & 4 mil livres sterlins en
très--peu de tems.
On affure qu'il étoit réfolu de faire une
reduction confiderable parmi toutes les
troupes qui font dans la Grande-Bretagne .
Les habitans de la Caroline , fe font en
quelque maniere revoltés contre les Proprietaires
de cette Colonie , qui font le Duc
de Beaufort , le Lord Carteret & le Lord
Crawen. Ils ont nommé M. Marr pour
leur Gouverneur , ont établi un Confeil , &
choifi l'Amiral Waker , pour Prefident ; &
pour faire valoir ce qu'ils ont fait , ils fe
font adreffés au Roy , dans le deffein d'avoir
fon approbation & d'obtenir ſa protection
.
Il s'eft formé depuis quelque tems , plufieurs
Compagnies d'affurances , pour des
Vaiffeaux , des marchandifes , pour le feu ,
& c. Et le 4 on commença à recevoir des
Soufcriptions pour une nouvelle Compa-
Liiij
728 LE MERCURE
gnie d'affurance des vols qui fe commettent
dans les maifons & dans les grands chemins:
on ne fçauroit exprimer avec quel empreffement
, ou plûtôt avec quel fureur , on s'eſt
porté à foufcrire à ces Compagnics .
M. le Marquis de Senneterre , Ambaſſadeur
de France en cette Cour , arriva ici le
cinq.
Le Change pour la France hauffa le 21 à
20 & à 21.
Le Comte de Stanhope , Secretaire d'E
tat , doit être paffé en France pour une Negotiation
importante.
Sur l'avis que le Sieur Bukingham , un
des membres de la Chambre des Communes
, avoit été tué en duel , cette Chambre
ordonna le 20 de porter un Bill , pour empêcher
à l'avenir la pratique impie & deteftable
des duels . Le même jour , la Chambre
qui devoit travailler au moyen de lever
le Subfide , renvoya cette affaire au 29 de
ce mois. Cette nouvelle ne fut pas plûtôt
repandue dans l'allée du Change , que les
Agioteurs du parti oppofé à la Compagnie
de la Mer du Sud , firent fi bien , que les
Actions qui étoient le matin à 185 , baifferent
le foir à' 179 & demi , & cela , par rapport
au Bill qu'on doit porter en faveur de
cette Compagnie , qui rencontre de grandes
difficultés. Le 21 elles monterent à 181 &
demi.
DE MAR- S. 129
A Madrid le 15 Mars 1720.
IL y a déja quelque tems que l'on apprit
la reprife de Caftelciudad par le Marquis
de Caftel Rodrigo ; mais l'acceptation de la
Quadruple Alliance par cette Cour , jointe
à l'efperance d'une paix prochaine & durable
, a caufé une joye univerfelle à tous les
bons & fideles Caftillans : ils s'attendent à
en goûter bien-tôt les fruits , dont ils
avoient été privés par l'ambition ou l'inquietude
du precedent Miniftere. On a fair
publier un Armiftice , pour faire ceffer tou
tes hoftilités par mer , entre les Vaiſſeaux
Efpagnols & ceux des Alliés de la Quadruple
Alliance.
S. M. continue de tenir de frequens
Confeils fur la fituation prefente des affaires.
Le Marquis de Grimaldo expedie toû
jours par interim toutes les affaires étrangeres
, independamment des autres Miniftres
d'Etat..
fi
Quoique la Reine foit entrée dans le neuviéme
mois de fa groffeffe , elle fe porte
bien, qu'elle affifte à tous les Confeils fecrets
Comme on a reglé dans une de ces
Conferences l'évacuation de la Sicile par M.
le Marquis de Lede , on a depêché auffi - tôt
un Exprès au Prince Pio , Commandant en
Chef en Catalogne , avec ordre de faire
130 LE MERCURE
4
affembler au plûtôt à Barcelonne un grand
nombre de Bâtimens , pour le tranfport de
nos troupes.
Il paroît ici une lifte , fuivant laquelle le
Roy a perdu 13500 hommes de fes troupes,
depuis le combat naval de Siracuze , jufqu'au
premier Janvier de cette année ...
Les Vaiffeaux de toutes les Nations ont prefentement
fans aucune exception , la liberté
de venir trafiquer dans tous les Ports de
cette Monarchie , comme auparavant.
Sur la Publication qui a été faite à Cadix ,
du depart prochain d'une Flotille pour la
nouvelle Efpagne , ceux du Commerce ont
prié le Roy par un Exprés , de vouloir ordonner
qu'il partît auffi quelques galions de
compagnie avec cette flote. La Cour a pris
ces remontrances en confideration , & a ordonné
que l'on équipât à Cadix 5 Vaiffeaux
de guerre & une Fregatte , pour lui fervir
de convoy jufqu'à une certaine hauteur en
mer , où ils doivent attendre divers autres
bâtimens revenant de Buen- Aires . On a embarqué
fur ces vaiffeaux beaucoup de munitions
de guerre avec plufieurs Officiers
d'Artillerie , & un Detachement de Sol-
୭
dats par Compagnie de la garnifon de Cadix.
On tranfporte actuellement fur 38
Bâtimens toute forte de grains que l'on amene
ici de differens endroits. On prepare dans
les Arcenaux 80 pieces de canon , & on
DE MARS
131
fabrique une grande quantité d'armes à feu ,
de fabres & d'épées : on charge auffi un
nombre de bombes & de grenades , & l'on
attend une compagnie de Bombardiers &
deux autres compagnies de Canoniers , avec
le Regiment Royal de Fufiliers , qui fuit
ordinairement l'Artillerie . On ne fçait point
encore à quoi cet Armement fera employé ,
l'on juge feulement qu'il eft deſtiné pour le
fecours de Ceuta.
On écrit de Lisbonne que la fonte , autrement
le College du Commerce , avoit
été fupprimé par le Roy de Portugal , S.
M. P. ayant declaré qu'elle pourvoiroit ,
à l'avenir , de convois neceffaires , les flotes
Marchandes qui iront dans les Pays étrangers
. Il doit partir dans peu une flore pour
Rio de Janeiro , & une autre pour la Baye
de tous les Saints , de compagnie avec quelques
Vaiffeaux deſtinés pour Phernanbuc ,
un pour Macao , & un autre pour Goa.
Les Vaiffeaux qui avoient relaché à Vigo ,
revenant du Brezil , font arrivés à O - Porto :
la tempête qu'ils ont effuyée , a fait périr
plufieurs Bâtimens de differentes Nations ,
entr'autres , un François , un Anglois , deux
Hollandois , deux Portugais & un Venitien.
732
LE MERCURE
LE
A Naples le 10 Mars 1720.
E Tribunal de la Nonciature y a été
rétably dans tous fes anciens droits , ce
que Sa Sainteté a appris avec beaucoup de
joye. On a demandé à la Nobleffe de ce
Royaume un fubfide de cinq cens mille
écus ; mais elle s'en eft excufée fur les
charges extraordinaires qu'elle avoit été
obligée de fupporter par le paffage & le
fejour des Troupes Imperiales en Calabre .
Les derniers avis de Sicile portent , que
fur la demande que le Marquis de Lede
avoit faite au Comte de Merci , de lui envoyer
un paffeport pour M. Ponte Marêchal
de Camp , le Comte le lui avoit accor
dé avec un Trompette. M. Ponte arriva
le 7 de Fevrier au quartier du Comte de
Merci , à qui il declara que le Marquis de
Lede lui offroit d'évacuer la Sicile , à condition
que fes Troupes feroient tranfpor
tées en Efpagne , & que pour cet effet il
propofoit une fufpenfion d'armes . Le Comte
répondit qu'il n'avoit point d'ordre , ni
le pouvoir d'acquiefcer à fes propoſitions ;
que cependant pour prévenir une plus
grande effufion de fang , il vouloit bien
confentir à un Armiftice de fix femaines ,
à condition qu'on remettroit inceffamment
entre les mains des Imperiaux la Ville de
DE MAR S.
133
Palerme , avec la partie meridionale de la
Sicile , & que le Marquis de Lede fe retireroit
avec toutes fes forces à Caftro Giowanne
, placé dans le centre de cette Ifle ,
jufqu'à ce que l'on fût informé des fentimens
des deux Cours dans cette occafion.
M. Ponte ayant été renvoyé le 10 avec
cette réponſe , le Comte de Mercy dépêcha
fur le champ à la Cour Imperiale le Colonel
Bellaire , qui arriva le 14 à Naples ,
d'où il continua d'abord fa route vers la
Cour de Vienne . On eft déja convenu pour
la commodité des deux armées , de donner
des Paffeports aux gens de la campagne
qui apporteroient des vivres aux deux
Camps ,
L'affaire qui regarde l'établiffement du
nouveau Siege de la Nobleffe , fous le titre
de siege imperial , n'eft pas encore fort
avancée , & il ne s'eft preſenté jufqu'à prefent
qu'environ vingt- cinq nouveaux Nobles
qui ont foufcrit chacun dix mille écus ,
& le nombre doit être au moins de cent.
LE
le
A Rome le 11 Mars 1720 .
E Pere Antonin Cloche , General de
l'Ordre de Saint Dominique , mourut
25 du mois paffé en cette Ville dans fa
quatre- vingt- quatorziéme année , & dans
le trente- quatriéme de fon Generalat . Ileft
834 LE MERCURE
univerfellement regretté à caufe de fes
grandes qualitez. Il avoit gouverné fon
Ordre avec toute la prudence poffible ,
rétabli la regularité qu'il obfervoit trèsexactement
; fait plufieurs établiffemens
avantageux au Public , particulierement
celui des Profeffeurs en Theologie dans le
Monaftere de la Minerve , & celui de la
Bibliotheque du Cardinal Cazanata , qu'il
avoit confiderablement augmentée.LePape
par un Bref a donné le titre de Vicaire General
de cet Ordre , avec tous les pouvoirs
attachez au Generalat , au Pere Mol , Procureur
General de cet Ordre , qui gouvernera
jufqu'à la nouvelle élection .
Ily a quelques jours que le Pape ordonna
au Pere Procureur de la Madeleine, de
partir fur le champ pour Genes. Il lui remit
en même- temps un paquet , avec ordre
de ne l'ouvrir que lorfqu'il y feroit arrivé.
Ce Religieux alla , après cette audience ,
chez le Cardinal Imperiali ; & étant de
retour à fon Couvent , il trouva une Caléche
qui l'attendoit . Il y monta peu d'heures
après , & fe mit en chemin . Cette mif
fion à donné lieu à divers raiſonnemens ;
mais on eft dans l'opinion qu'elle regarde
le Cardinal Alberoni , qui eſt en arreſt à
Seftri-di- Levante dans l'Etat de Genes .
Le faint Pere s'eft enfin déterminé à faire
partir M. Maffei , fon Maître de Chambré,
DE MARS.
135
pour la Cour de France , où il va fans aucun
caractere.
Madame D. Therefe Albani , eft accouchée
heureufement d'un fils. Il fut baptifé
le 3 de ce mois.
Le Docteur Nucarini , celebre Medecin ,
établi à Folinio , s'eft rendu ici par ordre
du Saint Pere , qui l'a declaré fon premier
Medecin. Il lui a donné un appartement
au Palais avec des appointemens convenables
, Sa Sainteté fe trouvant fort foulagée
de fon rhume , tint Confiftoire le 4 .
Quatre - vingts deferteurs , qui furent
arrêtez ici il y a quelque tems , ont été
remis à un détachement de Cavalerie ,
pour être conduits par ordre du Cardinal
del- Giudice , dans la fortereffe d'Orbitello .
On arrêta dernierement deux hommes,
dont l'un portoit un paquet de hardes : ils
furent pris d'abord pour des voleurs , &
fur ce foupçon on les conduifit au Gouverneur.
Le lendemain , comme le Barigel
faifoit fon rapport , le Pere Colloredo de
l'Oratoire de Rome , furvint pour informer
le Gouverneur que fon neveu ayant pris la
fuite la nuit precedente , il en étoit fort en
peine. Sur cela , le Gouverneur fit venir
Les deux Prifonniers , en prefence du Pere
Colloredo , qui reconnut auffi-tôt fon neveu.
Comme on l'eut interrogé fur le morif
de ſa fuite , il répondit , qu'il n'avoit
736
LE MERCURE
point en d'autre raifon de quitter la maison
de fes Parens , que dans le deffein d'imiter
la vie de faint Alexis.
Le Carroffe de la Princeffe de Civitella,
& celui de la Comteffe Bologneti , s'étant
rencontrez dans une ruë fort étroite , &
l'une ne voulant pas ceder à l'autre , elles
refterent opiniâtrément untems affez confiderable
en prefence , fans reculer ni avancer.
La Princeffe prit alors le parti de monter
dans un fecond . Carroffe qui la fuivoit ,
& de laiffer fon premier Carroffe , pour
fervir de Barriere à celui de la Comteffe.
Celle ci imitant cet exemple , en envoya
chercher un autre , avec lequel elle abandonna
le champ de bataille. Les Cochersdes
deux équipages vuides , feroient demeurez
fur la même place jufqu'au lendemain
, fi le Gouverneur informé du fait ,
ne les eut fait ramener chacun chez leur
Maître . La Comteffe a cependant été obligée
de donner congé à fon Cocher , &
La Princeffe de renvoyer le Valet de pied
qui portoit le parafol.
Le Cardinal Altham a , dit- on , deffein
de fe rendre dans peu à Rome , pour prendre
le chapeau. Ses Agens en cette Ville
ont ordre d'arrêter un Palais pour fa demeure
.
Le Prince Dom Antoine Ottoboni deceda
le 17 du mois paffé ; il doit eftre
transporté
DE MARS. 137
-
tranfporté à Venife pour y eftre inhumé
auprès de la défunte Princeffe fon épouſe.
Ce Prince a laiffé au Cardinal fon fils trente
mille écus en vaiffelle d'argent , dix- huit
mille en efpeces , & quantité de bijoux &
pierreries; le tout eftimé 200000 écus .
Le Saint Pere a envoyé ordre au Cardinal
Salerno , cy- devant Jefuite , de fe
rendre inceffamment de Drefde à Vienne,
pour conferer avec M. Albani fon Legat
à latere , fut les inftructions qui lui avoient
été données. On préfume que ces inftructions
contiennent des affaires de la derniere
importance
.
L'Evêque de Sifteron a reçû fes Lettres
de Creance , en qualité de Miniftre du Roy
Très-Chretien , jufqu'à l'arrivée d'un nouvel
Ambaffadeur.
Le Cardinal Zondadari , & tous ceux de
cette Famille , ont fait de grandes ré ouiffances
, au fujet de l'Election du Grand
Bailly fon frere , à la dignité de Grand Maître
de la Religion.
Le Pape a enfin conſenti à donner une
Bulle , pour la fevée des Decimes fur le
Clergé des Etats de l'Empereur.
Le Cardinal Fabroni ayant prefenté la renonciation
de l'Evêque de Cartagene au
Cardinalat , Sa Sainteté lui répondit qu'il
vouloit que ce Prélat acceptât le chapeau ,
en vertu de fon obéiffance.
M
138
LE
MERCURE
Le nouveau Cardinal de Boffu , Archevêque
de Malines , a fair prefent au Saint
Pere de très- belles dentelles . Cette Eminence
a accompagné ce préfent d'une lettre ,
dans laquelle il affure S. S. qu'il a deſſein
de ſe rendre ici au mois de Juin , & de venir
fe jetter à fes pieds pour recevoir fa benediction.
Madame Pallavicini , fameufe par la diffolution
de fon mariage avec M. Imperiali ,
doit , dit- on , époufer le Duc de Bracciano .
On va travailler à l'expedition des Bulles
pour les Evêques d'Efpagne ; celles du
nouvel Archevêque de Seville couteront en
viron douze mil écus.
AHnununununuQUQUNU AVAUNU AU QU
PLACET A APOLLON.
P
LAISE à Monfeigneur Apollon ,
Grand Maître du facré Vallon ,
Et de la fource d'Hipocreine
Par fon feu rechauffer la veins
D'un de fes petits nouriffons ;
Vouloir luy donner des leçons
Et le façonner & l'inftruire
Aplacer fa main fur la byre ;
Lui montrer à rendre fes chants
Plus gracieux & plus touchants 3
DE MAR S. 139
Luy prêter defa colaphane ,
Afin que fon archet profane
Ne tire de fes inftruments
Que des fons ornez & charmans.
Et vous , neuffoeurs , divines Muſes ,
Venez avec vos cornemuses ,
Avec vos harpes & vos luts ,
Venez toutes faire chorus :
Erato , prenez vos cliquettes ,
Le tambourin , les castagnettes ;
Foignez vos flutes , vos hautbois ,
Au fon de leurs charmantes voix
Pour celebrer fes chansonnettes ,
Etfes non non, fes lirettès ,
Ses hannetons , fes gridelins , *
Et tous fes petits airs badins :
Terpficore , au doux fon des violles ,
Faites valoir fes babiolles ;
Euterpe , au fon des flajeolets
Accompagnez fes triolets ,
Chantez fes petits Vaudevilles
Même devant les plus habiles s
Celebrez fes petits riens
En dépit des Italiens ;
Chantez-les , riante Thalfe,
Tout plaît d'une bouche jolie :
Noms de Vaudevilles.
Mij
140 LE MERCURE
Mais , lorfque pour changer de ton ,
Il quittera là le mouton ,
Les chalumeaux , & la mufette ,
Afin d'emboucher la trompette ;
Alors prenez l'air ferieux ,
Chantez les Heros , & les Dieux ¡
Avancez , grave Melpomene ,
Parez , anobliffez la fcene ;
Avec vos lugubres baſſons
Enflez , nouriffez bienſes fons ;
Faites fous de longues tenuës
Rouler fes baffes continues.
Sur tous les modes & les tons
Preparez , fauvez fes tritons ,
Et rendez enfin sa Muſique
Noble , fçavante , & patêtique ;
De ton s'il fait un changement ,
Qu'il y paffe infenfiblement ;
Et que du B mol en B quare
L'inftrument badine & s'égare.
Pour peindre la ferenité ,
Le repos , la tranquillité,
Le calme d'une nuit paiſible ,
Quittez le grave , le terrible ;
Qu'on n'entende que les foupirs
Et des amants & des zephirs :
Diane , fous l'habit de Lune ,
Vient voir fon amant für la brune ɔ
DE MARS . 141
Avecque des fons de velours
Raffembler les tendres amours :
Dans ce temps , que la flute douce
Peigne les foupirs qu'elle pouffe !
Preftez luy vos plus doux Bémols ;
Que les amoureux Raffignols
Les imitant fous leurs ombrages ,
T répondent par leurs ramages !
Et quand , pour animer fes airs
Il y joindra de tendres vers ;
Alors par une heureuſe rime ,
Que l'air developpé s'exprime ,
Et que l'efprit fuirve les pas.
Dans les détours du cannevas !
Vous , Mufes bouffonnes , comiques »
Pour entonner fes airs bachiques ,
Quittez un moment l'Helicon ,
Et prenez en main le flacon ;
Il animera votre veine
>
Auffi bien que votre Hipocreine 3
Quand on boit de ce bon vin là
Un deßus perce en amila ,
La hautecontre au fon du lut
Brillante , roule en C fol ut ;
Sans le doux jus de la futaille
On n'entend que fort peu la taille :
La baffe manque de vigueur
Sans cette divine liqueur s
142 LE MERCURE
Mais deffus la clef de la cave
Monte & defcend la double octave .
Enfin plaife au grand Apollon ,
Quelque beau jour dans fon fallon ,
Vouloir luy donner audiance
Pour decider de fa science ,
Loin des trop feveres cenfeurs ,
Des demy fçavans , des caufeurs ,
De tous entêtez de Cantates ,
De tous enyvrez de Sonates ,
Qui du François n'eftiment rien ;
Et ce faifant, vous ferez bien.
+
PETE FEFE Tuna
DAPHNIS ET TIRSIS.
EGLOG Ų E.
TIRSIS.
ROP aimable Berger , dis moi par
quelle adreffe
Tu fçais à tant de coeurs infpirer lä
tendreffe ,
Cher Daphnis , apprens - moi le fecret d'être aimé.
Souvent jour de beaux yeux je me fens enflamé ,
Et je ne trouve , belas ! par tout qué des cruelles
Tu nefais que paroître , & tu triomphes d'elles.
DE MAR S. 143
DAPHNI S.
Ah Tirfis de mon fort ceffe d'être charmé,
Des Bergers, il eft vray , je fuis le plus aimé
Je puis offrir mes voeux aux plus fieres Bergeres :
Je pourrois par men choix fixer les plus legeres .
On les voit , tu le fçais , êpriſes tour à tour
Des charmes innocens que me prête l'amour.
Tout ce qui vient de moy , leur plait & les engage :
Que de tendres regards ! Amour , c'eft ton langage ;
Que de vives ardeurs m'ont inftruit de leurs feux !
Si lefort près de moi les place dans nos jeux ,
Quels tranſports? ai-jefait quelque chanson nouvelle?
Chacune aime à penser qu'elle eft faite pour elle :
Sije leur chante un air , il en devient plus beau ;
Elles prennent plaifir même à voir mon troupeau .
Oйi? leurs empreffemens démentiroient mes doutes
J'enfuis aimé, Tirfis , mais le fuis - je de toutes ?
A donner tant d'amour en eft- on plus heureux ,
" Tandis qu'on ne plaît pas à l'objet de fes feux ?
TIRSI S.
כ י
Que me dis-tu, Berger, dans nos bois quelque belle
Pourroit à tes defirs être un inſtant rebelle !
DAPHNI S.
n inftant ! ceferoit encor trop pour l'amour ,
Juge de mon tourment , tu te fouviens dujour,
De Venus en ces lieux on celebroit la fête ,
Quand Iris yparut ; Iris ! quelle conquête ?
Mon coeur dès ce moment en forma leprojes
• 144수수
MERCURE LE
Mais toujours fier , il crut qu'un fi charmant oljet
Deviendroit à mesfeux de luy - même fenfible ;
"
Vaine erreur ! tous mes foins la trouvent inflexible,
F'obferve tous les lieux où la portent fes pas ;
Je m'y rends , Iris paffe & ne m'apperçoit pas.
Quelquefois plus hardi , jefais plus , je l'arrête 5
Mais en vain l'infenfible àfuir est toujours prête ,
Quel aveu je tefais ? m'y reconnoîtras -tu ?
Tirfis , qu'en ce moment mon coeur eft combattu !
Quel empire ontfur moy lesyeux d'une inhumaine ?
Foublirois ma fierté pour lui conter ma peine :
Firois àfes genoux , & par mille férmens ,
F'y deviendrois l'écho des plus fades amans .
Je lui dirois... mais non, pour un coeur un peutendre
F'en ay deja trop dit , Iris a dû m'entendre.
Si je n'enfuis aimé , le ferai -je jamais ?
Amour , qu'on connoît peu le prix de tes bienfaits !
Je devois m'engager à qui j'avois fçú plaire.
TIRSIS.
Je sais qu'amour fe met quelquefois en colere :
Mais ofes-tu , Berger , te plaindre de fon fort ?
Eh! qu'a donc ton Iris qui te charmefi fort ?
De beaux yeux? laiffons lui la gloire d'être belle
40
Mais Philis à l'amour eût été fi fidele :
Et n'eft-ce rien , dis -moy , que la fidelité?
Dait-on lui preferer la plus rare beauté ?
DAPHNIS.
DE MARS. #45
DAPHNI S.
Tupourois ajouter que toute autre Bergere
Auffi belle qu'Iris , eût été bien moins fiere.
Cloris , quipour moyſeul eût quitté mille amans
Cloris à la beauté joignoit les agrémens .
Je refufai fa foy , je méprifayfes laimes :
Je ne puis quelquefois y fonger fans allarmes ;
Et mon coeur attendri me dit que tant d'amour
Meritoit bien de moy du moins quelque retour.
Iris même à mes yeux paroît moins eftimable ;
Mais moinsj'enfuis aimê, plus je la trouve aimable,
Et jefuis encor moins charmé defa beauté,
Que flattépar l'espoir de vaincrefa fierté.
TIRSIS.
Amant infortuné ! je commence à te plaindre ,
Tu te plais à brûler d'unfeu que tu dois craindre ;
De tous côtez l'Amour vient t'offrir des faveurs ,
Et malgré lui tu veux éprouver ſes rigueurs.
Infenfé ! pour Iris ton ardeur fera vaine :
Quitte-la pour Daphné , quitte - là pour Climeine;
Il eſt plusfùr , croy-moy, Berger, pour être heureux,
D'être beaucoup aimé , que beaucoup amoureux.
DAPHNI S.
Mais lorsqu'une beauté, qui vouloit ſe deffendre ,
Aux flammes qu'elle infpire, eft réduite àfe rendre ;
C'est un double bonheur ; &peut être à ce prix
Me verrai-je payer tous les foins que j'ay pris.
N
146
LE MERCURE
Que ne doitpoint attendre un coeur qui perfevere
Depuis peu même , Iris m'a paru moins fevere ;
Et fi j'en croy mon coeur, déjafes deux beauxyeux
M'ont donné de fa foy des gages précieux .
Mais fi je puis enfin reduire ma Bergere ,
Dieux!que tant de rigueurs vont me la rendre chere:
Oui ! fa fierté m'enflamme, & fi fans aucuns foins,
Elle eût voulu m'aimer , je l'en aimerois moins.
Qu'un autre par retour cheriſſe une maîtreſſe ,
Je mets tout mon bonheur à forcer fa tendreſſe ;
Un coeur qui meprévient , eft pour moy fans appas i
J'aimeray le premier , ou je n'aimeray pas:
Et fi je fuis aimé , j'en veux avoir la gloire ,
Le plaifir de l'amour pour moy c'eſt ſa victoire.
>
LA FATALITE,
ADIEV Rime ingrate & rebelle ,
Rime qui fuis quand je t'apelle
Je romps tout commerce avec toi ,
Difois -je un jour de bonne foy,
Outré de honte & de colere ,
D'un fonnet que je ne pûs faire.
Qu'arriva-t'il ? le jour fuivant ,
Je rimai comme auparavant.
Chacun , dans ce qu'il fe propofe
Fait à peuprés la même chose.
DE MARS 47.
Je confens qu'on me jette au feu ,
Dit un joueur qui perd au jeu ;
Emeu du malheur qui le trouble ,
Si de mes jours je joue un double ;
Et dés qu'il a de l'argent frais ,
Il court jouer fur nouveaux frais.
Moi , revoir jamais cette Ingrattė?
Il ne faut pas qu'elle s'en flate ,
S'ecrie enflammé de courroux
Un Amant fantaſque & jaloux ,
Et fitôt qu'il revoit fa Belle ,
Son coeur s'attendrit devant elle.
Le Matelot & le Soldat ,
L'un fur la mer , l'autre au combat ,
Epouvantez , l'un du naufrage ,
L'autre du fang & du carnage ,
Jurent au milieu du danger ,
De ne s'y jamais engager i
Et puis , leurs fraieurs appaisées ,
Ils retournent fur leurs brifées.
Que l'homme eft un foible animal !
Il voit le bien & fuit le mal ,
Contraint & conduit par la chaîne
De fa paffion qui l'entraîne ,
Sans qu'aucune reflexion
Puiffe vaincre fa paffion .
Souvent un libertin enrage
D'être dans le libertinage :
Nij
148 LE MERCURE
Demain , dit-il , ouy dés demain ,
Je veux prendre un meilleur chemin:
Cent demains le trouvent encore
Dans le defordre qu'il abborre,
Jamais un brutal emporté
Ne quitte fa brutalité :
Un yvrogne l'yvrognerie ,
vn coquet la coqueterie ,
Un menteur fon vice , &fur-tout
Un avare l'eft jufqu'au bout.
Nous vivons fous la dépendance
D'une fecrette Providence ;
Quelques - uns la nomment Deftin ;
C'est à dire un ordre certain
Qui nous tourne & nous achemine
Vers le but qui nous détermine ;
Qui fans nous forme nos humeurs ,
Et donne un penchant à nos moeurs
Que toute la raison humaine
Ne peut furmonter qu'avec peines
A moins qu'on ne faffe d'abord
Sur foy-même un puiſſant effort.
1
C'est par cet ordre occulte aux hommes
Que nous naiffons tels que nous fommes :
Que l'un d'un genie excellent
Ajoute talent fur talent ,
Et l'autre d'une ame greffiere
Croupit toujours dans la pouffiere ;
DE 149 MARS.
Que l'un d'un coeur conftant & fort
Va fans crainte affronter la mort ;
Et l'autre d'un lâche courage •
Porte la peurfur fon visage.
Cet ordre feul , fans notre chois
Deftine chacan fes emplois :
L'un fe trouve enclin à la guerre
Et l'autre à cultiver la terre ;
L'un à rifquer tout fur la mer
Et le plus grand nombre à rimer .
Moy qui fuis d'affés baffe trempe ,
C'est dans ce grand nombre où je rampe s
Je voudrois m'en étre tiré ,.
Ce fera quand je le pourray.
Le mot de la premiere Enigme du mois paffé , étoit
le Papier ; & celui de la feconde le Billard.
ENIGM E..
Qvoiqueje fois l'amour des Peuples & des Rois ,
Quepour me poffeder , il n'est rien qu'on nefaſſe ,
Que mon credit fouventfuffe taire les Loix ,
Il est cependant une Race
Qui ne connoit point d'autre bien ,
Que je ne fois presques à rien.
On me frape d'une main forte :
On me reduit de telle forte ,
Que je n'ofe le plus souvent
Me prefenter au moindre vent.
Niij
LE MERCURE
AUTRE..
Mon nom ,Latin, François, eſt pourtant en uſage-
Parmi les Partifans du plus poli langage :
Sans audace , & fans bonte , étant devant les Rois,
Je leurparlefans bouche, ils m'entendent fans voix.
Infenfible au rebut , inſenſible à l'injure ,
Si je fuis mal reçû , jamais je ne murmure :
Mon pere profitant de mes húreux fuccès ,
Si je fuis malhûreux , s'afflige des mauvais.
Explication de la premiere Enigme du
Mercure de Fevrier , par Mademoiſelle
THIME .
E De vieux linges moulus dans l'humide Element ,
C'eft où nait le papier , & c'en est la matiere.
L'Eau le gâte pourtant ; le Feu dans un moment
Comme chacun le fçait le reduit en pouffiere.
,, Neceffaire au Public , mais plus utile au Roi
Par les impôts qu'il en retire,
C'est avecque raison qu'au papier l'onfait dire ;
# Rien n'eft ici bas de plus commun que moi.
Le Papier eft depofitaire
Ou d'une Lettre de Cachet
Ou d'un don que l'on veut bien faire
DE MAR S.
151
L'effet de ces Papiers eft tout àfait contraire.
Le plus bel ornement d'un riche Cabinet ,
Cefont les manufcrits fans doute s
Le Papier en ce cas eft de plus precieux 3
Mais il n'a rien qui ne degoute
Et n'irrite à la fois le nez & les yeux ,
2
( Commedansfon tombeau ) quand on lejette aux
lieux.
Explication de la feconde Enigme du
mois paffé par M. d'Aubiconr.
EN voyant un dos large& vèrt ,
F'ay tout auffi tot découvert
Le mot de la derniere Enigme
Dit la Poiffonniere Isabeau.
C'eft le Poiffon dont le nom rime
f
+
Avec le mien ; mais il n'eft pas fi beau.
Ha ! voyés done, tu me la bailles bonne ,
Répond la Commere Simonne.
Si Seigneur Mercure eft Galant ,
Il ne fe pique plus d'exercer un talent
Trop vulgaire parmi les hommes ,
Surtout dans le tems où nous fommes.
Car Mercure autrefois , l'intriguant de Jupin ,
N'étoit qu'un Drille , un Galopin ,
Pipeur d'Innocentes Grifettes ,
Aufquelles pourfon Maître il débitoit fleurettes ;
Niiij
150 . LE MERCURE
AUTRE..
Mon nom ,Latin, François, eſt pourtant en uſage
Parmi les Partifans du plus poli langage :
Sans audace , &fans honte , étant devant les Rois,
Je leur parle fans bouche, ils m'entendent fans voix.
Infenfible au rebut , inſenſible à l'injure ,
Si je fuis mal reçû , jamais je ne murmure :
Mon pere profitant de mes hûreux fuccès ,
Si je fuis malhureux , s'afflige des mauvais.
Explication de la premiere Enigme du
Mercure de Fevrier , par
Mademoiſelle
THIME .
DEE vieux linges moulus dans
l'humide
Element ,
C'eft où nait le papier , & c'en est la matiere.
L'Eau le gâte
pourtant ; le Feu dans un moment
Comme
chacun le fçait le reduit en pouffiere .
,, Neceffaire
au Public , mais plus utile au Roi
Par les impôts qu'il en retire,
C'est avecque raifon qu'au papier l'onfait dire ;
Rien n'est ici bas de plus commun que moi.
Le Papier eft depofitaire
Ou d'une Lettre de Cachet
Ou d'un don que l'on veut bien faire L
DE MAR S.
151
L'effet de ces Papiers eft tout àfait contraire.
Le plus bel ornement d'un riche Cabinet ,
Ce font les manufcrits fans doute s
Le Papier en ce cas eft de plus precieux ;
Mais il n'a rien qui ne degoute
Et n'irriteà lafois & le nez &les yeux,
( Comme dans fon tombeau ) quand on lejette aux
lieux .
Explication de la feconde Enigme du
mois paffé par M. d'Aubicour.
EN voyant un dos large & vert ,
F'ay tout auffi tot découvert
Le mot de la derniere Enigme ,
Dit la Poiffonniere Isabeau.
C'est le Poiffon dont le nom rime
Avec le mien ; mais il n'eft pas fi beau.
Ha ! voyés donc , tu me la bailles bonne ,
Répond la Commere Simonne.
Si Seigneur Mercure eft Galant ,
Il ne fe pique plus d'exercer un talent
Trop vulgaire parmi les hommes ,
Surtout dans le tems où nous fommes.
Car Mercure autrefois , l'intriguant de Jupin ,
N'étoit qu'un Drille , un Galopin ,
Pipeur d'Innocentes Grifettes ,
Aufquelles pourfon Maître il débitoit fleurettes s
Niiij
152
LE MERCURE
Mais il n'eft confident fi fidele aujourd'hui",
Quifoit auffi difcret nifi poli que lui :
Son Enigme au dos vert eft, ma foi , l'Huitre vertes
De même que merluche eft mere des merlans .
Ifabeau , tu vois bien que je l'ay découverte ,
Je gage un manivaux de mes gros Eperlans ,
Plus friands que les Ortolans ,
Et deux pots à dix fols de bon vin de Bourgogne
Que je boirons dans le bois de Boulogne.
Taupe , dit Isabeau , Catin qui s'en dedit ,
Qu'à tes dépens je vais m'enluminer la trogne.
La Commere Simonne dit ,
Vous payerez pourtant Mignone.
Ifabeau dit , t'en as menti :
L'une apelle l'autre Carogne ;
On s'échauffe , on s'accroche & l'on fe détignone ;
Mais leur Facteur qui par hazard
Etoit prefent , les menne boire ,
Puis il leur dit, c'eft le Billard ;
N'ai-je pas fini mon hiftoire ?
CHANSON.
Dont les paroles font de M. Cordier , & la
Mufique de M. Watelin.
SURVR le bord de la Seine ,
En proye à fes malheurs ,
DE MAR S.
153
Tircis pleuroit Climeine,
L'objet de fes douleurs .
L'onde tranquille & pure
Coule plus lentement :
Par un trifte murmure ,
Elle plaint fon tourment.
Accablé de trifteſſe ,
Il parcourt tous les lieux
Où fa chere Maitreffe
Venoit combler fes voeux.
C'étoit fur ce rivage ,
Difoit il , en pleurant ,
où plein de fon image,
Je me rendois fouvent.
• C'étoit dans cette plaine ,
Où mille fois le jour,
L'adorable Climeine
Me contoit fon amour.
C'étoit dans ce bocage.
Où nous venions tous deux ,
Loin d'un peuple volage ,
Nous parler de nos feux.
Mais la Parque homicide
En a fini le cours ;
La Déeſſe perfide
M'a ravi mes amours.
1
154
LE MERCURE
Quelle fource d'allarmes !
Tous mes voeux font déçûs3
Coulés , coulés mes larmes »
Ma Climeine n'est plus .
Oyfeaux de ce Rivage ,
Faites ouir vos chants ;
Joignés votre ramage
A mes triftes accens :
Et vous , charmante Seine
Arrêtés votre cours ,
Pour pleurer ma Climeine
L'objet de mes amours .
C'en est fait , loin du monde ,
Amant trop malheureux ,
Dans ma douleur profonde
Je veux vivre en ces lieux :
Plûtôt , Plutôt , la Seine
Verra finir fon cours ;
Que jamais , ma Climeine ,
One autre ait mes amours.
Que dis-je tefurvivret
Refter où tu n'es pas ?
Non , non , je veux te fuivre
Dans la nuit du trépas .
Amour , comble ta haine ;
par un trait nouveau ,
DE MARS. 355
१
Joins Tircis à Climeine
Dans un même tombeau .
SUPPLEMENT
Aux Nouvelles Etrangeres,
A Genes , le 18. Mars 1720 .
E Capitaine , les Officiers , & l'équi
page de la Galere qui à tranfporté le
Cardinal Alberoni d'Antibes , où elle étoir
allée le prendre à Seftri di - Levante , fe
louent fort de la generofité de cette Eminence.
Auffi tôt que le Senateur Grimaldi,
grand ami de ce Cardinal , eût appris fon
débarquement , qui fe fit le 6 du mois paffé,
il alla le joindre pour lui faire offre d'une
fort belle maiſon qu'il avoit fait meubles
pour l'y recevoir. Quelques jours après , le
Cardinal Fiefchi notre Archevêque , ayant
reçû un paquet de Lettres pour le Cardinal
Alberoni , le lui fit rendre fur le
champ , avec ordre au Porteur de ne le lui
remettre qu'en prefence de témoins , &
d'en tirer un acte ou reçû dans les formes.
Le 25 à la requifition du Pape & du
Tribunal de l'Inquifition , le Doge fit
affembler le Confeil des Dix , à qui il
communiqua la dépêche du Saint Pere
$
150-
LE MERCURE
Comme la propofition leur parut très importante
, il fut refolu , après bien des débats,
qu'on donneroit fatisfaction à Sa Sainteté
: pour cet effet , on fit partir par terre
cinquante Soldats avec des Officiers , qui ,
fuivant leur ordre , s'emparerent des dehors
& du dedans de la maiſon où étoit
logé le Cardinal , faifirent fes papiers , ou
les mirent fous le fcellé , & lui ôterent
non feulement la liberté de fa perfonne
mais encore celle d'écrire à qui que ce foit.
On apprend cependant qu'il n'étoit plus
traité avec la même feverité , le Senat
ayant ordonné à ce Colonel d'en ufer plus
honnêtement à l'avenir avec cette Eminence
que par le paffé ; qu'il lui laiffâr la liberté
de fa maiſon , & que l'on fe contentât feulement
de mettre quelques fentinelles autour
des bâtimens & des jardins .
On mande de Venife que le Chevalier
Grimani y étoit de retour de fon Ambaſſade
à la Cour de Vienne , & qu'il fe diſpoſoit
à faire fon entrée publique en cette Ville
en qualité de Procurateur de Saint Marc.
Le Prince hereditaire de Modene y arriva le
27 du paffé , avec une très nombreuſe fuite,
fous le nom de Saint Felice. Le Doge, malgré
l'incognito de ce Prince , lui envoya le .
lendemain une députation de quatre jeunes
Nobles , pour le feliciter & l'accom
pagner pendant tout le fejour qu'il y fera.
DE MAR S.
157
A la Haye le 27 Mars 1720 .
E Comte de Cadogan partit le 21 de la
LE
ne , il doit paffer par celle de Berlin , où il
ne fejournera que peu de jours. Ce Miniſtre
a fait entendre qu'il pourroit être de retour
dans deux mois . La Quadruple Alliance n'a
pas encore été fignée de la part de L. H. P.
La Province de Hollande continue d'infifter
fortement fur l'Article de la garantie , &c.
& M. de Cadogan a promis d'employer
tous les bons offices pour donner cette fatisfaction
à l'Etat. Il a auffi promis de folliciter
la Cour Imperiale à terminer tous les
differens qui restent encore à être règlés, touchant
la Bariere entre l'Empereur & cette
Republique.
Le 21 les Etats de Hollande s'affemblerent
pour continuer leur deliberation fur les
affaires des Finances ; mais on a lieu de
craindre que l'on ne rencontre encore bien
des difficultés , à caufe de la divifion qui
fubfifte toûjours vivement entre les villes de
cet Etat. Les mêmes Etats n'ont point enco
re confenti à l'Ambaffade de M. Burmania
à la Cour de Suede , ce qui eft un obftacle
prefqu'invincible aux Negociations de ce
Miniftre , fur tout , par rapport au dedoimagement
que l'Etat pretend des vaiffeaux
15.8 LE MERCURE
Hollandois , pris par les Armateurs Suedois
, & confifqués par l'Amirauté de Suede.
L'on affure que les Miniftres Suedois
paroiffent neanmoins fort difpofés à donner
fatisfaction fur ce point à L. H. P. Il eſt
toujours certain que le Prince Hereditaire
de Heffe- Caffel prend fort à coeur l'interêt
de cette Republique.
M
A Vienne , le 18 Mars 1720.
Onfieur Hamer Bruininx , Envoyé
extraordinaire de Hollande en cette
Cour , a porté les plaintes au Cointe de
Zinzendorff , à l'occafion des difficultés &
des prétentions de M. le Comte de Vindifgratz
, Envoyé extraordinaire de S. M. I. à
la Haye. M. Bruininx prétend qu'elles font
entiérement oppofées à tout ce qui le pratique
par les autres Miniftres étrangers , lorfqu'ils
delivrent leurs Lettres de Creance.
M. de Zinzendorff a tâché d'excufer ce
Comte fur ce qu'il pouvoit s'être gliffé dans
fes inftructions quelques équivoques à cet
égard.
On prevoit que l'on ne parviendra à regler
que très-difficilement les points Preliminaires
de la Paix , entre les Cours de Danemarc
& de Suede ; cette derniere ayant
declaré , qu'elle ne confentiroit pas à
donner un équivalent pour Rugen & Stralfund
: on croit cependant qu'elle fe refoudra
DE MAR S.
Iss
à ceder Wilmar à Sa Majefté Danoiſe.
Les Lettres de Hambourg du 19 portent
que le Magiftrat avoit fait arrêter 20 Juifs,
accufés d'avoir préparé des habits de Malcarade
, pour reprefenter d'une maniere
fcandaleufe la Paffion de Notre Seigneur,
Sur cette accufation on exige , pour reparation,
20 milleDucats d'amande auCorps des
Juifs , fans quoi , on informeroit le procés ,
& on pourfuivroit fans mifericorde les
Complices.
Le Baron de Klettenberg , ci - devant
Chambellan du Roy de Pologne , fut decapité
le premier de ce mois dans le Chateau
de Coningſtein en Saxe , où il étoit detenu
Prifonnier pour plufieurs crimes atroces ,
dont il a été convaincu.
MORTS ETRANGERES.
E Comte Charles Palfi , Lieutenant
Colonel du Regiment des Dragon's
d'Althan , & fils du Comte Nicolas Palfi ,
Palatin de Hongrie , mourut le 25 Janvier
d'apoplexie , à Peft.
Eleonore Criftine Veuve du Baron de
Kochs , mourut à Vienne le 31 Janvier âgée
de 79 ans.
Françoife Cromwel, fille d'Olivier Crom160
LE MERCURE
•
wel , protecteur d'Angleterre , d'Ecoffe
& d'Irlande , mort en 1658 , laquelle avoit
époufé , 10 Robert Baron Rich , fils de
Robert , Comte de Warwick , 20 Jean
Ruffel , Chevalier , mourut à Londres le 7
Fevrier âgée de plus de 80 ans .
Sidoine - Thereſe , Veuve , Comteffe de
Cibelwald , de Leiningen - wefterburg ,
mourut à Vienne le 17 Fevrier , âgée de
70 ans .
Marin-François- Mario Caraccioli , Prince
d'Avellino , Confeiller d'Etat de l'Empereur
, General de Cavalerie , & Chancelier
Hereditaire du Royaume de Naples,
mourut à Vienne le 19 Fevrier âgé de 52
ans.
Le Comte de Stamfort , mourut à Londres
le 11 Fevrier âgé de 66 ans , fans
pofterité.
Le Prince Antoine Ottoboni , pere du
Cardinal de ce nom , mourut à Rome le
19 Fevrier.
Et le Duc d'Abrants mourut à Madrid
le ... Fevrier âgé de 83 ans.
CHARGES ET DIGNITEZ .
N Fevrier le Roi de Pologne donna
la Charge de Grand Chancelier de Lituanie
, vacante par la mort du Prince
de Radzevil , à Michel Prince de Wiefnowiski.
En
DE MARS. 161
En Fevrier l'Empereur donna la Charge
de Grand Maréchal Provincial du
Royaume de Boheme , vacante par la mort
de Venceslas Comte de Gallafch , à Jean-
Jofeph Comte de Waldſtein , Confeiller
d'Etat.
Et la Charge de Prefident de la Commiffion
ordonnée pour les affaires du Commerce
, à Sigifmond Rodolphe Comte de
Waghenfperg , auffi Conſeiller d'Etat & de
la Baffe - Auftriche.
Le ... Fevrier le Roi d'Efpagne nomma
à l'Archevêché de Grenade Dom Françifco
Perea-y-Porras, Evêque de Placencia.
A l'Evêché de Placencia Dom Jofeph de
Montaluan Evêque de Cadix .
.
A l'Evêché d'Avila Dom Jofeph de
Yermo , Abbé de Saint Jufte & de Saint
Pafteur d'Alcala.
A l'Evêché d'Ofma, Dom Miguel Guerrero
Efgueva , Chanoine & Penitencier det
l'Eglife de Tolede .
A l'Evêché de Tervel , Dom Antonio
Maldonado , Chanoine de la même Eglife .
A l'Evêché de Tarracona , le Pere Garcia
Pradinas , Religieux de la Mercy , Provincial
de Caſtille .
A l'Archevêché d'Oriftan , Dom Antonio
Nin Chanoine de Cagliari .
Sa M. Carholique ayant appris la mort
de Dom Bertrand , Religieux Benedictin ,
162 LE MERCURE
qui avoit été nommé Archevêque de Tarragone
par l'Empereur , pendant qu'il étoit
maître de la Catalogne , & à qui le Pape
avoit donné des Bulles , mais qui n'a jamais
refidé en fon Archevêché, le Roi d'Efpagne
étant devenu maître de cette Place:
peu après cette nomination , Sa M. Catholique
a nommé à cet Archevêché Dom Michel
Jean de Taverner & Rubi , Evêquede
Gironne , autrefois Premier Preſident
du Confeil Souverain de Barcelonne ,
& qui a ſignalé fon zele pour le fervice
de ce Monarque pendant les derniers
troubles.
Et à l'Evêché de Gironne Dom Jofeph
Taverner & d'Ardennes , fon neveu & fon
Grand Vicaire , qui avoit été rommé à
l'Evêché de Solfonne , mais dont il n'avoit
pas encore les Bulles. Sa mere étoit
fille & heritiere de N. d'Ardennes , Comte
d'Illes , Lieutenant General des Armées du
Roi , qui rendit de grands fervices à la
France en Catalogne & en Rouffillon . Ce
nouveau Prélat parut à la Cour & dans Paris
en 1715 , où il s'attira beaucoup d'eftime
par la vertu & par fon érudition. Il
avoit pour Tante Mademoifelle d'Ardennes,
l'une des plus belles perfonnes de la Cour ,
& fille d'honneur de la feue Reine Marie-
Therefe , qui fe rendit Religieufe aux Carmelites
de la rue du Bouloir , & mourut en
1703 .
DE MARS. 163
S. M. Catholique a auffi donné la Com .
manderie de Mohernando à Dom Antonio
Alvarez de Borhorquez Maréchal de
Camp.
Celle d'Anguera , à Dom Vincent Fuenbuena
, Brigadier , & Colonel du Regiment
de Cavalerie du Prince.
Celle de Borriana , à Dom Jofeph de
Salcedo-Henriquez Major de Valence .
Le Regiment de Dragons de Pavic , au
Chevalier d'Iftre.
La Charge de Majordome de la Reine au
Comte Raphael Tarafconi Efmeraldi, Che
valier de l'Ordre de Saint Georges .
Et un titre de Caftille à Don Alphonce
Jofeph Tabares- y Ahumada ..
MARIAGES ET NAISSANCES.
Effire Marie Louis Ifaac de Baltafar,,
Mchevalier , Seigneur de la Vincelaye ,
Major du Regiment de Buiffon , & cydevant
Lieutenant au Regiment des Gardes
Suiffes , époufa le 16 Mars Elifabeth Therefe
de Verthamon , fille de Meffire François
de Verthamon , Seigneur de la Villeaux-
Clercs & de Villemenon , Confeiller
honoraire de la grand'Chambre du Parle--
ment , & de N. de Goury fa premiere
femme.
La Princeffe de Munſterberg & de
Oriji
164 LE MERCURE
Franckeiſtein , née Princeffe de Liechteinftein
, accoucha le 17 Fevrier de Charles-
Jofeph-Antoine - Jean - Adam - Conftantin
d'Avefperg.
" Meffire Louis , Comte de Grammont
Brigadier des Armées du Roy , Colonel
du Regiment de Bourbonnois , Gouverneur
en furvivance de la Ville & du Château
de Ham , fils de Meffire Antoine de
Grammont, Duc de Guiche, Pair de France,
Lieutenant General des Armées du Roy ,
Colonel de fes Gardes , Confeiller au Confeil
de Regence , Gouverneur en ſurvi
vance de Navarre , & des Villes & Citadelles
de Bayone & Saint Jean Pied- de-
Port ; & de Madame Marie Chriftine de
Noailles fes pere & mere , a épousé le
13 de ce mois Mademoiſelle Genevieve
de Gontant de Biron , fille de Meffire Charles
Armand de Gontaut de Biron , Lieutenant
General des Armées du Roy , Gouverneur
de Languedoc , chargé en chef
du détail de l'Infanterie , & premier Ecuyer
de S. A R. Monfeigneur le Prince Kegent
; & de Madame Marie Antoine de
Bautru de Nogent , fes pere & mere.
Voyez la derniere Edition de Moreri.
DE MARS. 169
MORTS DE PARIS.
M
Effire Jean - Jacques de Queyrats ,
Seigneur d'Aufeville , Commandeur
de l'Ordre Militaire de Saint Louis , Maréchal
de Camp , & Commandant au Gouvernement
de Ta Baffe Navarre , mourut
à Bayonne le 4 Fevrier âgé de 67 ans .
Meffire Bon- Leonor-Gilbert des Vaux ,
Prieur de N. Dame de Rabar , fils de M.
le Marquis de Levaré , mourut le 28 Fevrier.
Meffire Henry de Chaumejan , Marquis
de Fourille , Commandeur de l'Ordre de
Saint Louis , & Brigadier des Armées du
Roi , mourut le 29 Fevrier .
Meffire Jean Manjot , Seigneur de
Dammartim , Saint Gobert , &c. qui avoit
été reçû Maître des Comptes en 1671 ,
mourut le premier Mars .
Dame Catherine le Picart de Perigny
Veuve de Meffire Nicolas le Pelletier
Seigneur de la Houffaye , Maître des Re
quêtes , mourut le 2 Mars , ayant eu pour
enfans Monfieur le Pelletier de la Houffaye,
Confeiller d'Etat Ordinaire , & Chancelier
de S. A. R. Monfeigneur le Duc d'Or
leans , Regent , & Dame Catherine le Pelletier
de la Houffaye , mariée à Meffire
Michel Amelot , Marquis de Gournay ,
166
LE MERCURE
ጉ
Confeiller d'Etat , morte le 16 May 1703.
Jofeph Gobert Comte d'Afpremont &
de Reckeim , Prince de l'Empire , né le
2 Fevrier 1694 , fils de Ferdinand Gobert ,
Comte d'Afpremont & de Reckeim , & c.
& de Julienne - Barbe Ragotzi , fa feconde
femme , & petit-fils de Ferdinand Comte:
d'Afpremont , & c. Chambellan de l'Empereur
, & d'Elizabeth Comteffe de Furftemberg
, mourut à Paris le 3 Mars , âgé
de 26 ans , fans laiffer de pofterité de Ň.
fille d'Hercule - Jofeph Louis Furinetti ,
Marquis de Prié , Chevalier de l'Ordre de
l'Annonciade , Ambaffadeur de Savoye prés
l'Empereur , puis de l'Empereur à Rome ,
fon Confeiller d'Etat , & fon Miniftre Plenipotentiaire
pour le Gouvernement des
Pays-Bas.
Dame Louife- Antoinette de la Bourdonnaye
, épouſe de Meffire Paul- Efprit Feydeau
, Seigneur de Brou , Maître des Requête
, & Intendant de la Province de Bretagne
, mourut le 9 Mars en fa 23 année
, fans pofterité.
Dame Marie Bonneau de Rubelles, Veuve
de Meffire Charles Fortin , Marquis de
la Hoguette , Capitaine - Lieutenant de la
premier Compagnie des Moufquetaires ,
Lieutenant General des Armées du Roi
& Gouverneur de Niort , qui fut tué à
la Bataille de la Marfaille en 1693 , mou
DE MARS. 167
rut le 10 Mars , laiffant pour fille unique
N. Fortin de la Hoguette , mariée le 8 Janvier
1705 à Louis - Armand de Brichanteau
, Marquis de Nangis , Lieutenant General
des Armées du Roi .
Mellire Jofeph Brunet , Prêtre , Docteur
de Sorbonne , & Abbé de Saint Crépin le
Grand de Soiffons , recommandable par fa
pieté , & par fa charité envers les Pauvres,
mourut le 12 Mars en fa 72 année.
Dame Françoiſe de Paris , Veuve de
Meffire François du Gué , Preſident en la
Chambre des Comptes , mourut le 15
Mars , laiffant pour fille unique N. du Gué,
qui a épousé en Decembre 1693 , Antoine
d'Aix , Marquis de la Chaife , Capitaine
des Gardes de la Porte du Roi.
Dame Françoiſe Ferand , Veuve de Meffire
René le Fevre , Seigneur de la Faluëre,
Premier Prefident Honoraire du Parlement
de Bretagne , après avoir été Confeiller &
Prefident en la quatriéme Chambre des
Enquêtes du Parlement de Paris , mort
le 21 Mars 1708 , mourut le 17 Mars ,
laiffant pofterité.
Dame Françoiſe de Thibaut , veuve de
feu Meffire David Biard , Ecuyer Sieur du
Breuil , Lieutenant de Roy des Ville &
Château d'Argentan en Normandie , mourut
le troifiéme Fevrier dernier , âgée de
cent trois ans accomplis , étant née en
168. LE MERCURE
Février 1617. Son Contrat de mariage avec
ledit fieur du Breuil , porte datte du mois
de Novembre 1634 , reconnu devant les
Notaires le 8 Juin 1635 , c'est - à - dire ,
qu'elle avoit 85 ans de mariage . Elle a
confervé jufqu'au dernier moment le jugement
& la memoire. Il y a environ trois
ans qu'elle fe caffa un bras pendant le Carême
, fans cependant en interrompre le
jeûne ni l'abftinence.
Une vieille Demoiſelle de la même Ville
d'Argentan , nommée Mademoiſelle de la
Chauffée , âgée prefentement de 84 ans ,
eut l'an paffé une maladie très- confiderable.
Elle affembla les Medecins , pour fçavoir
ce qu'ils en penfoient . Tous lui dirent que
la maladie par elle-même n'étoit pas mortelle
; mais que fon grand âge leur en faifoit
tout apprehender. Elle répondit , fans
s'émouvoir , que s'il n'y avoit que fon âge
qui leur fit peur , elle auguroit bien de fa
guerifon ; puis elle leur dit : Vous dites que
je fuis vieille , j'ay encore mon parrain qui
le porte bien , & mon parrain à encore fa
maraine toute pleine de vie. Enfuite elle
leur expliqua ce difcours , qui leur paroiffoit
une Enigme , & leur fit entendre
que fon parrain étoit le Sieur de Francheville
, encore vivant , & qui a 95 ans , &
que la maraine du Sieur de Francheville
étoit la Dame du Breuil , dont on vient
d'annoncer
DE MAR S. 169
d'annoncer la mort , & qui lors de ce dif
cours , fe portoit bien : enforte que le Sr de
Francheville avoit onze ans lorfqu'il donna
le nom à la Damoifelle de la Chauffée ;
& la Dame du Breüil en avoit huit , lorsqu'elle
le donna au fieur de Francheville.
On apprend de la Province d'Effex , que
Madame Honywood y eft morte dans la
quatre- vingts-treiziéme année de fon âge ;
elle a laiffé 376 de fes defcendans ; fçavoir ,
16 fils ou filles , 114 petits fils ou petites
filles , 228 de la troifiéme generation , &
9 de la quatrième.
On s'eft trompé le mois paffé , lorſqu'on a
annoncé dans le premier Article des Morts de
Paris , que Meffire Charles le Tonnelier ,
Baron d'Ecouché , étoit mort fans alliance,
puifque M. de Breteuil a laiffé une veuve
qu'il a épousée en face d'Eglife , qui ſe
nomme Genevieve Chriftine Regnault ,
fille de Meffire Maurice Regnault , Bourgeois
de Paris , & de Geneviève Floriot ,
dont il reste une fille âgée de deux ans ,
qui fe nomme Marie- Therefe le Tonnelier.
GED
P
170 LE MERCURE
JOURNAL DE PARIS.
L
E Roy a accordé à Madame de
Fourilles , veuve du Marquis de
ce nom , une penfion de 3000
livres.
La Cour a gratifié de cent mille écus
M. de Chateauneuf, Confeiller d'Etat ,
Preſident à la Chambre Royale de Justice
de Bretagne , & cy- devant Ambaffadeur de
France en Hollande , pour les Services qu'il
a rendus à l'Etat.
Sa Majesté a accordé à Monfieur le
Comte de la Marche , âgé de 2 ans 8 mois
Els unique de M. le Prince de Conti , une
penfion de 60 mille livres .
M. Pouynet de la Bliniere a obtenu des
Lettres de Nobleffe , en confideration des
fervices qu'il a rendus , tant dans les Negotiations
Etrangeres , que dans les Finances
& ailleurs. Ces Lettres font du mois de
Mars 1720 .
M. de Roquefeuille , Capitaine de Vaiffeau
, a eu 2000 livres de penfion .
M. le Comte de Dreux a obtenu une
penfion de 6000 livres , comme Lieutenant
General.
DE MAR S. 971
Le 10 S. A. R. a accordé une penfion de
6000 livres à M. Picon Dandrezel , Intendant
du Rouffillon , & qui a été , la Campagne
derniere , Intendant de l'armée d'Ef
pagne.
Melfire Pierre Dupuis , Confeiller au
Parlement de Paris , fut reçu le 9 Fevrier
dernier en l'état & office de Confeiller du
Roy en fes Confeils , Preſident en fon Grand
Confeil , au lieu & place de deffunt M.
Bailly , Prefident en cette Compagnie. Ce
nouveau Prefident eft fils de Mellire Jean
Dupuis, ancien Treforier general de la Maifon
du Roy , auffi recommandable par fa
probité , que par l'ancienneté de fa famille.
On a reçu des Lettres de la Rochelle du
14 Mars , qui marquent que M. de Creil ,
Intendant de cette Generalité, avoit entierement
achevé l'établiſſement de la Taille tarifée
ou Dixme Royale , dans toutes les Pa
roiffes de l'Election de la Rochelle, au grand
contentement du peuple & des gens de
bien. M. de Creil va travailler aux trois autres
Elections , & il efpere que tout fera
achevé dans deux mois.
M. Duffault , Ambaffadeur de France
vers les Rois de Barbarie , a figné le 25 Decembre
1719 un Traité de Paix entre les
François & les Algeriens . Il eft parti enfuite
pour Tunis , afin d'éxécuter la même Commillion.
Pi
172 LE MERCURE
Les Lettres du 20 de ce mois de Saint-
Malo , portent qu'il étoit parti le 16 de ce
Port plufieurs Vaiffeaux de la Compagnie ,
pour les Indes Orientales & Occidentales.
Le Roy a permis à l'Ordre des Chevaliers
de S.Lazare de porter des Croix de diamans.
M. de Larrey , Ecuyer du Roy , du Quartier
de Juillet , a vendu fa Charge à M. de
Cretau .
M. de Tourolle , ci - devant Valet - de-
Chambre du Roy , a achetté de M. Antoine
la Charge de Porte - Arquebuſe du Roy ,
Semestre de Juillet. M. de Tourolle fon
frere , a eu l'agrément de traiter de la furvivance
de la Charge de Marechal des Logis
du Roy avec M. Picaud.
M. l'Abbé de Vaubrun a vendu fa Charge
de Lecteur du Roy , au fils de M. de
Feriol , ci - devant Ambaſſadeur à la Porte,
M. le Marquis de Monteſquiou , a été
fait fecond Cornette de la Compagnie des
Moufquetaires gris ; & M. le Comte de
Trevile ſecond Enſeigne de la même Com→
pagnie,
BENEFICES DONNE Z.
Luel de
A Coadjutorerie du Prieuré Conventuel
& Regulier de Notre - Dame des
Artels de la Ville de Fonds , Ordre de
Cluny , Dioceſe de Cahors , dont Dom CeDE
MARS. 173
far de Boyffer de la Salle eft Prieur , à
Dom Pierre Eftienne Gilles de Pailhaffe ,
Celerier dudit Prieuré.
Du 25 Fevrier , la Coadjutorerie de Nôtre-
Dame des Colonnes , dite de Sainte
Claire de Vienne , dont la Dame de Luffe
de la Poepe eft Abbeffe , à la Soeur Marie
Anne de Verrue Religieufe profeffe dudit
Monaftere.
Du même jour , la Prevôté de l'Eglife
Cathedrale de Rieux , fur la démiffion de
Monfieur de Saumery Evêque de Rieux ,
au freur Jacques Lafferé de Maran Prêtre .
Du 2 Mars , l'Abbaye Reguliere de faint
Martin de Laon , Ordre de Premontré
vacante par le decès du dernier Titulaire,
en faveur de Meffire Louis de Clermont
Evêque de Laon , Duc & Pair de France ,
pour en eftre pourvû en commande pendant
fa vie feulement , à la charge de retourner.
en regle. Sa Majefté a nommé à
cet effet pour Coadjuteur , Frere Charles
Antoine de la Sale , Religieux Profès &
Prieur de ladite Abbaye.
Le Prieuré de la Fermeté , Ordre da
faint Benoift , Dioceſe de Nevers , vacant
par le decès de la Dame de Marcellange ,
en faveur de la Soeur du Bloffet , Keligieufe
Profeffe du même Ordre.
Du 9 Mars le ferment de fidelité de
l'Archevêché de Cambray au fieur Etienne
2
P iij
374 LE MERCURE
Edouard Colbert , Clerc Tonfuré du Diocefe
de Toulon.
Du 15 Mars la Prevôté de l'Eglife Cathedrale
de Blois , de nomination Royale,
au fieur Antoine Gay , Chanoine Official
& grand Vicaire du Chapitre de Blois .
Du 1 Mars , l'Abbaye Reguliere de
Marcheroux , Ordre de Premontré , Diocefe
de Rouen , vacante par le decès du
Pere Dagobert Millet , au Pere François
Hiant , Prieur de l'Abbaye de Reffon , Diocefe
de Rouen.
Du même jour la Coadjutorerie de
P'Abbaye Reguliere de fainte Trinité de la
Luzerne , Ordre de Premontré , Dioceſe
d'Avranches , dont le Pere Hiacinthe Jean
des Noires- Terres eft Abbé , en faveur du
Pere Jean Pelué , Religieux dudit Ordre ,
& Prieur de l'Abbaye de faint Jean de Falaize.
Le 11 de ce mois après midi , Madame la
Princeffe de Modene partit du Palais Royal
dans les Caroffes du Roy , accompagnée
de Madame la Ducheffe de Villars Brancas ,
de Madame la Marquile de Simiane , de
Madame de Goyon , &c. Elle fera fuivie
d'un détachement de douze Gardes du
Corps de Sa Majefté , commandez par M.
de la Roque, Exempt des Gardes du Corps,
ayant fous lui un Brigadier , & un fous- Brigadier.
Ce dernier a été détaché avec deux
DE MAR S. 175
Gardes , pour efcorter & garder à vûë la
Caffette de la Princeffe .
Le Prince Regent aprés l'avoir accompagnée
à Effone , revint le foir même coucher
à Paris . La Princeffe arriva le 13 à
Fontainebleaur où elle a fejourné trois jours,
le 17 à Montargis ( fejour ) le z 2 à Nevers,
( fejour ) & le à Moulins ( fejour. )
Officiers qui fuivent la Princeffe de la
part du Roy.
Meffieurs de la Beauvoiliere Pere & Fils "
Ecuyers du Roy , le Pere pour donner la
main à la Princeffe , & le Fils pour avoir
inſpection fur tous les équipages.
Meffieurs de Charroft & d'Hervaux Maréchaux
des Logis , font chargez du foin
de préparer avec quatre Fouriers fous eux,
les logemens pour la Princeffe & la Compagnie.
M. Cantin Maître d'Hôtel du Roy ,
Chef du Bureau . M. Heinfielin Controlleur
de la Maifon de S. M. M. de la Ferrierre
& M. Gerberois Gentilshommes fervans
; M. Binet Huiffier de la Salle ; M.
Chatelin Chapelain du Roi , & M. Paulmier
Clerc de Chapelle , M. Creteil & M.
le Moine le Cadet , Valets de Chambre , M.
des Aubiers , & M. Colin Huiffiers de la
Chambre.
P iiij
176 LE MERCURE
Détachement du Grand Commun..
Quatre Tables fervies .... La premiere,
celle de la Princeffe. La feconde , des Femmes
de fon fervice. La troifiéme , du Bureau.
La quatriéme , des autres Officiers.
Les équipages confiftent en fept Caroffes
à fix chevaux du Roi & du Regent . Il y
a environ huit cens chevaux , tant pour
les attelages de chariots , charettes , de
baſt , & c .
"
Le 13 Mars Madame de Rouffillon ,
foeur de M. l'Evêque de Laon , nommée
Abbele de Villiers , Ordre de Citeauxproche
la Ferté Aleps , prit poffeffion de
cette Abbaye : Elle étoit accompagnée de
M. le Marquis de Clermont fon autre frere,
Capitaine des Gardes Suiffes de Monfeigneur
le Duc d'Orleans , & de Madame de
Grillon Religieufe Benedictine , niéce de
M. l'Archevêque de Vienne. La nouvelle
Abbeffe fut reçûe & complimentée au nom
de la Communauté par Dom Moreau , Bachelier
de Sorbonne , Directeur de l'Abbaye,
ancien Prieur de Citeaux , & Vifiteur General
de fon Ordre ; il eſt frere de M. Moreau
de Mautour , de l'Academie Royale
des Infcriptions & belles Lettres.
On écrit de Sezanne , vallée d'Oulx ,
que le 14 de Janvier quelques Chaffeurs
DE MAR S .. 177
étant montez fur la montagne , dite Roche.
noire , trouverent une nichée de cinq oifeaux
nommez Quinſons dans le Païs , autrement
Culs blancs . Cette découverte dans
une faifon pareille les furprit fort , attendu
que de memoire d'homme on n'avoit point
vû que les oifeaux euffent fait des petits ,
fur tout dans un climat aufli froid que celui-
là. On a obfervé en même-temps qu'il
n'y avoit point de neige fur cette montagne
, ce qui eft fans exemple.
Le 13 au matin il y eut une nombreuſe
Affemblée de Cardinaux & de Prélats au Palais
Royal, au fujet de l'affaire de la Conftitution
qui fut terminée à la fatisfaction
des uns & des autres , tous ayant ſigné le
Corps de Doctrine & l'Acte qui fait mention
de l'acceptation de M. le Cardinal de
Noailles. C'eft aux foins & à la fageffe du
Regent qu'eft dûë cette paix de l'Egliſe de
France fi defirée & fi neceffaire .
Le 17 M. l'Abbé de Saumery nommé
à l'Evêché de Rieux , fut facré dans l'Eglife
Metropolitaine de Toulouſe , par M.
l'Archevêque de Toulouſe , nommé à l'Archevêché
de Narbone , affifté des Evêques
de Saint Pont & de Saint Papoul .
Le 25 M. le Cardinal de Mailly Archevêque
de Reims , vint voir le Roi, à qui
il remit fa Calotte que S. M. lui rendir,
178
LE
MERCURE
en lui difant , fuivant l'ufage , metteż - la
far vôtre tête.
Le 26 le Roi alla à l'Hôtel de Madame
la Princeffe , à l'Hôtel de Condé chez
Madame la Ducheffe , & à l'Hôtel de Conty
, faire compliment aux Princeffes fur la
mort de Madame la Ducheffe la jeune .
Le 27 S. A. S. Monfeigneur le Duc vine
le matin en grand manteau de deüil faluer
le Roy dans fon Cabinet ; S. M. lui fit
compliment fur la mort de Madame la
Ducheffe .
La Cour quittera le Dimanche de Qua
fimodo le deuil , qu'elle reprendra trois jours
aprés pour Madame la Ducheffe ; il du
rera trois femaines .
Le Roi a fait un don de 150 mille liv.
aux Theatins de cette Ville , pour être
employées au grand Autel de leur Eglife ,
outre 12 mille livres qu'il leur donne tous
les ans , jufqu'à ce que cette Eglife foit
achevée.
M. le Comte de Seneterre eft retourné
à la Cour d'Angleterre en qualité d'Ambaffadeur
de celle de France .
Comme par le paffé les Mineurs , Bombardiers
& Sapeurs , formoient trois Compagnies
differentes , on a jugé à propos
d'en former cinq qui feront mêlées des
arois , on les diftibue fur les Fontieres du
DE MAR S. 379
Royaume pour s'en fervir en cas de befoin.
Le Roy a accordé une augmentation de
40000 livres d'apointemens fur le Gouvernement
de Touraine en faveur de
Monfieur le Comte de Charolois . C'eft
du 6 Fevrier 1720..
Le 28 Jeudy Saint S. M. entendit, le
Sermon de la Cêne de M. l'Abbé Alleon de
Bourdon Chapelain du Roy , aprés quoy
le Cardinal de Rohan Grand Aumônier de
France , fit l'Abfoute. Enfuite le Roi lava
les pieds à douze Pauvres & les fervit à
table . Le Duc de Bourbon Grand Maître
de la Maifon de S. M. à la tête des Maitres
d'Hôtel , precedoit le fervice. Les
plats furent portez par M. le Duc d'Or
leans , le Comte de Clermont , le Prince de
Conti , & les Principaux Officiers de S.
M. Enfuite le Roi alla aux Feuillens où
il affifta à l'Office & à la Proceffion .
Extrait du Sermon de la Cêne par M.ľ Abbé
Alleon de Bourdon , Bachelier en Theologie
de la Maifon de Navarre , Docteur
en Droit Canon & Civil de la Faculté de
Paris , Chapelain de la Chapelle & Oratoire
du Roy.
Eureux les Grands & les perfonnes
H diftinguées par leur dignité & par leur
rang , de pouvoir honorer Dieu , plus que
les autres perfonnes ! car comme il eft
180 LE MERCURE
conſtant qu'un Souverain eft plus glorieux
de voir les premiers de fes Sujets lui rendre
les plus humbles fervices , que de voir
une foule de peuple trembler en fa prefence
; auffi eft - il indubitable que la gloire
étant proprement le tribut de Dieu , &
cette gloire croiffant à mesure que ceux
qui s'humilient devant lui , fe trouvent d'une
grande distinction ; les Grands par confequent
lui rendent d'autant plus d'honneur
& de gloire préférablement aux autres ,
qu'ils defcendent de plus haut. Quel avan
tage ! & quelle préeminence des Grands
fur le refte des hommes ! mais quelle indifpenfable
obligation pour les Grands ,
plus que pour tous les autres hommes !
le Saint Elprit nous en affùre lui - même :
quantò magnus es , nous dit il , humilia tẹ
in omnibus , plus vous êtes grand , plus
vous êtes dans l'obligation de vous humi →
lier ; & le même Elprit Saint en apporte
la railon , quoniam magna potentia Dei fo
tius ab omnibus honoratur , parce que
Seigneur étant le feul veritablement Grand,
il ne fçauroit être honoré que par les humbles
; ainfi pour que les Grands lui rendent
l'honneur qui lui eft dû , ils ſont
obligez de s'abaiffer d'autant plus devant
lui , qu'il les a plus élevez au- deffus des
autres hommes .
le
Quelle joye ! Sire , quelle joye pour l'E
DE MAR S. 181
glife ! pour le ciel même ! de voir en ce
jour Votre Majefté , à l'exemple de fon
Dieu , s'humilier fi profondément autant
par reconnoiffance que par devoir. Penetrée
qu'elle eft des grandes graces qu'elle a reçûes
du Ciel , l'exemple du Sauveur fait
autant d'impreffion fur un coeur auffi grand,
auffi noble , & auffi genereux , que le pouroit
faire le commandement de Dieu même.
Je pourrois ici parcourir ces évenemens
merveilleux , qui nous ont confervé l'unique
& fi pretieux Rejetton des Enfans de
Louis ; rappeller ce miracle inefperé , qui
l'arracha des bras de la mort ; rapporter
toutes les grandes & rares qualités que
P'âge developpe en lui de jour en jour , &
qui annonçent les grands Princes : A ces
traits ajouter les foins des grands hommes
qui font chargés de fon éducation , & furtout
l'attention & la vigilance de cet incomparable
& augufte Prince , qui le foutient
de fes regards , de fes confeils , & de
fes exemples . Mais , Sire , toutes ces granpes
& fignalées faveurs du Ciel , font fi prefentes
à Votre Majeſté , qu'elle n'a pas befoin
d'entendre les grandes choles que
Dieu a faites pour elle , pour qu'elle penſe à
celle qu'elle doit faire pour Dieu . Agréés ,
Seigneur , agréés qu'aujourd'hui je vous
adreffe la même priere , que vous faifoit
autrefois un Chapelain de Charlemagne :
182 LE MERCURE
Accordés , grand Dieu , accordés à notre
grand Monarque une vie auffi longue que
celle des Patriarches , puiſqu'il en a la foi !
qu'il apprenne aux fils de fes petits- fils à
regner comme lui en fainteté & en juſtice.
Confervés , Seigneur , confervés celui que
vous avez deftiné pour être le Protecteur
des Rois , l'Extirpateur des herefies , le
Soutien de la Religion , & le Confervateur
de votre culte ! ôtez même de nos
jours pour prolonger les fiens ; c'eſt ce que
je vous fouhaite de tout mon coeur.
Le 31 Madame d'Armagnac fut prefentée
au Roy par Madame la Ducheffe de
Noailles fa Mere : elle prit le Tabouret
pour la premiere fois au dîner de Sa Majeſté
.
Marie- Anne de Bourbon , Princeffe du
Sang , Epouſe de Louis- Henry Duc de
Bourbon , mourut le 21 de ce mois , après
une longue maladie. Elle étoit fille de
François Louis de Bourbon Prince de
Conti. Elle étoit née le 18 Avril 1689 ,
& elle avoit été mariée au Duc de Bourbon
le 9 Juillet 1713. Cette Princeffe a inſtitué
Mademoiſelle la Princeffe de la Rochefur-
Yon fa foeur , fa legataire univerſelle .
Son corps a été porté & inhumé dans l’Eglife
des Carmelites de la rue faint Jacques.
Les Lettres du 27 de Nantes portent ,
que la veille Meffieurs de Pontcalec , du
DE MARS.
18 $
Coedic , le Moyne de Talhoet , & de
Montlouis , avoient eu la tête tranchée par
Arreft de la Chambre Royale dans la Place
publique du Bouffet. Pendant cette execution
la Maréchauffée étoit fous les armes,
& l'on avoit détaché dix hommes par Compagnie
du Regiment qui eft en quartier à
Nantes les canons du Château braquez
fur la Ville , étoient chargez à balles.
Voicy les noms des Contumaces condamnez,
qui ont été effigiez dans la même Ville.
Mrs Melac- Hervieux, le Comte du Crofquer
, de Lambilly , Trevelec , de Bon-
Amour , la Boiffiere de Kypredon , le Chevalier
Dalduc , le Comte de Beraye , le
Chevalier de Villegly , Talhoet de Borferant
, Cocquart de Rofconan , l'Abbé du
Crofquer , le Comte de Polduc , Kyantre
de Govelle, de la Houffaye pere, du Croíco.
Les autres coupables ont été condamnez
à l'exil , ou à tenir prifon pour un certain
tems.
La Chambre Royale a été fermée dés
Je moment , & ne fera plus aucun Acte
de Jurifdiction.
Le 3 d'Avrilla Compagnie des Indes ou-
3.
vrira dans la Galerie Mazarine fix Bureaux,
pour acheter indiftinctement fans ordre de
numero les Actions ; elle continuera elle
continuera pen184
LE MERCURE
dant tout le mois d'Avril , de convertir
en Actions , les Soufcriptions , & les Primes.
On a appris par un Courier Extraordinaire
, dépéché par la Cour de Madrid ,
que la Reine d'Eſpagne y étoit accouchée
fans aucuns accidens , d'un Prince , le 15
à fix heures du matin. Le Roi , qui eſt en
parfaite fanté , alla l'après dinée avec le
Prince des Afturies en habits Royaux à
N. D. d'Atoches rendre graces à Dieu de
cet heureux évenement.
Promotion des Lieutenans Generaux
du 31 Mars.
Meffieurs de Puifnormand , le Chevalier
de Damas , le Duc de Duras , le Chevalier
de Mommorenci , le Prince de Robecq,
Contade , Cadrieux , Chateaumorand ,
Lambert , le Comte de Beuil , Maulevrier
- Langeron , Mortemart , Chatillon ,
Marignane , le Marquis de la Rochefoucault
, Routh , Villars- Chandieu .
Arrêt du Confeil du 23 Fevrier 1720,
qui ordonne que les Proprietaires des Offices
& Droits fupprimez , qui n'ont pas
encore reçû leurs rembourfemens , en tout
ou partie , fur le produit des impofitions
fur lefquelles ils avoient été affignez , feront
DE MARS. 185
ront rembourfez fur les quinze cens millions
que la Compagnie des Indes s'eft engagée
de prêter au Roi , & nomme des
Commiffaires pour en faire la liquidation .
Arreft du Confeil d'Etat du Roi du 26
Mars 1720 , qui ordonne que la confifcation
portée par l'Arreft du 19 Mars 1720,
qui défend l'entrée des Efpeces & matieres
d'or & d'argent dans le Royaume , ſera
prononcée en faveur des Dénonciateurs dans
le cas de dénonciation , ou des Commis
faififfans dans le cas de faific fans dénonciation.
Ordonnance de S. M. du 28 Mars , portant
défenfes de s'affembler dans aucuns
lieux ni quartiers que ce puiffe être , &
de tenir Bureau pour les negociations de
Papier , à peine de prifon , de trois mille
livres d'amende , & c. A l'exception des
Agens de Change feulement .
Arrêt du Confeil du 28 Mars 1720 ,
qui proroge juſqu'au dernierJuin prochain,
la diminution des Droits fur la viande de
boucherie , énoncée dans l'Arreft du 13
Mars.
Autre Arrest du 28 qui nomme des
Q
186
LE MERCURE
Commiffaires du Confeil , pour liquider
les avances prétendues faites par les Reeeveurs
generaux des Finances , & les Receveurs
des Tailles , & proroge jufqu'au
dernier Juin prochain la furfeance accordée
aux Receveurs des Tailles.
DESCRIPTION
D'un très-beau Lit de Parade , nou- .
vellement fait à Londres , de l'invention
de Monfieur le Normand-
Cany.
CE
E Lit eft fait de plumes de toutes
couleurs , lefquelles ne font ni coufuës.
ni collées , mais travaillées dans l'étoffe
qui eft auffi mince , auffi legere , plus
moelleufe , & auffi maniable qu'un damas.
Ce Lit peat eftre tendu de 16 ou 18
pieds de haut , fi l'on veut ; le deffein , la
compofition & le coloris en font nouveaux.
Sa beauté eft infiniment au deffus de tout
see que la peinture & la broderie ont jamais
enfanté de plus beau , tant pour la
vivacité des couleurs , que pour le laftre.
Chaque partie de ce Lit eft faite fur
de differens deffeins: le fond femble eftre
de damas blanc & argent .
A
DE MAR S 187
Chaque deffein eft composé d'ornemens
qui fervent de fupport à des vafes de fleurs,
à des fruits & à des guirlandes.'
Ily a fix rideaux qui ont en tout trentequatre
pieds de tour.
Chaque rideau a une bordure pourpre ,
d'un pied de large , fur laquelle regne un
branch ge de fleurs nuancées d'écarlatte ;
les pentes & les foubaffemens ont auffi
une bordure de même couleur , & garnis
d'une frange très- magnifique .
Les quatre vafes qui font fur le haut
du lit , & les coins des foubaffemens , font
garnis de feftons de fleurs en relief ; les
Corniches font d'une fort belle fculpture.
& fe rapportent aux bordures des pentes.-
Le tout eft de plumes . & d'une invenstion
toute nouvelle , jufques ici fans exemnple
; & c'eft un original qui felon toute
apparence n'aura jamais de copie.
Au refte l'idée qu'on pourra s'en former
fur cette courte defcription , fera toujours
beaucoup au deffous de la verité.
La durée & la vivacité des couleurs.
P'emporteront fur toutes les étoffes du
monde ,, & feront à l'épreuve dutemps.
D La pouffiere ne fait que gliffer deffus ,
& ne s'y attache nullement : il y a auffi
une courte-pointe , des portieres , un écran,
un tapis de pied , & quelques ornemens
Q ij,
188 LE MERCURE
pour le dedans du lit ; le tout de même
ouvrage.
On a été douze ans à faire ce Chefd'oeuvre
inoui , à l'aide d'une infinité de
mains . Et l'Inventeur eft difpofé à s'en
défaire à un prix raiſonnable.
Le Lit n'étant point doublé , le Prince
qui l'achetera , pourra le faire doubler à
fon goût par l'Inventeur , demeurant à
Putney auprès de Londres ; on aura de
fes nouvelles chez Meffieurs Bofquet &
Clerembault , Marchands à Londres.
L'Inventeur de ce Lit a obtenu un Pa
feport du Regent , figné de M. le Controlleur
General , pour faire venir ce rare
& furprenant ouvrage en France ; on
peut juger de la beauté de ce Lit , par
un Ecran de la même compofition , que
quelques curieux ont vû avec admiration
chez le fieur Cany , qui a fait quelque
"fejour à Paris dans la rue de Saint Thomas
du Louvre. Ils n'ont pas été moins
frappez d'un Tableau , qui , quoique fait
auffi de plumes de toutes fortes de couleurs
, l'emporte fur tout ce que la peinture
nous a donné jufques aujourd'huy de
plus beau.
•
Les Lettres de Genes du 25 Mars portent
que le Senat avoit fait ôter le refte de la garde
deftinée à obferver M. le Cardinal Albe
DE MAR S. 189
roni & qu'il avoit fait infinuer à cette Eminence
de fortir des Terres de la Republique .
J'a
APPROBATION .
'AY lû par ordre de Monfeigneur le
Garde des Sceaux ; le Mercure du Mois
de Mars 1720. A Paris le 4 Avril 1720.
CHATEAUBRuN.
TABLE.
Ettre écrite par M. de la Roque à M.
Rigord , Subdelegué de l'Intendance de
Provence à Marseille , fur l'hiftoire de
Timur. Beg , connu en Europe fous le
nom de Tamerlan , composée par Aly Yezdź
Scherefedin , Auteur Perfan , & traduite
en François par Monfieur Petis de la
Croix ,
Seconds Lettre où l'on traite du Credit &
de fon ufage ,
Dialogue entre l'Amour & la Verité ,
3
IS
32.
Suite de l'hiftoire du Chevalier & de ... 42
LE MERCURE
60
Arrefts & Déclarations ,
Extrait de la Lettre écrite à Monfeigneur
le Comte de Touloufe , par M. Duſſault ,
Envoyé Extraordinaire de France & Plenipotentiaire
vers les Puiffances de Bar-`
barie à Alger le vingt - cinq Decembre
84
1719,
Lettre écrite par Mademoiselle du Bourk d
Monfieur fon Pere , 9.2
Relation contenant de nouvelles circonftances
fur Mademoiſelle du Bourk , 94
Remarques fur Monſieur du Bourk & feu
Madame du Bourk ſon Epouſe , 97
Compliment prononcé le 16 de ce mois par
be fieur la Torilliere , à la cloture du Thea-
98
tre ,
Suite
de
Pentretien
des
deux
Dames
amies
,
par
Monfieur
de
Marivaux
.
102
Nouvelles étrangeres avec un precis de ce
qui s'eft paffé de plus confiderable en
Europe '
Poefies ,
Enigmes
106
1.3.8
149
DE MARS. 190
Explication des deux Enigmes du mois
pallé ,
Chanson,
150
152
Suplément aux nouvelles étrangeres , 155
Morts étrangeres ,
159
Charges & Dignitez , 160
Mariages & Naiſſances ,
( 1635
Morts de Paris , 165
Journal de Paris , 170
Benefices donnés , 172
Départ de Madame la Princeſſe de Modene
,
174
Extait dufermon de la Cêne , par M. Alleon
de Bourdon ,
Execution faite à Nantes ,
179
18-2
Promotion des Lieutenans Generaux , 184
Defcription d'un trés- beau lit de parade, 186
FIN.
LE
NOUVEAU
MERCURE
AVRIL 1720 .
Le prix eft de vingt - cinq fols.
A PARIS.
Chez GUILLAUME CAVELIER , au Palais.
La Veuve de PIERRE RIBOU , Quay des
Auguftins , à l'Image S. Louis.
Et GUILLAUME CAVELIER , Fils , rue
S. Jacques , à la Fleur -de- Lys d'Or.
M DCC. X X.
Avec Approbation & Privilege du Roy.
AVIS.
N prie ceux qui adrefferont
des Paquets ou
ON
Lettres à l'Auteur du Mercud'en
affranchir le port ,
re ,
fans quoy
but .
ils resteront au re-
L'Adreffe de l'Auteur , eft.
A Monfieur Bu CHET , Cloître
S. Germain l'Auxerrois.
On donne avis , qu'on trouve
chez les Libraires ci- deffus
nommez , tous les Mercures
de l'année 1718 & 1719 , de
même que l'Abregé de la Vie
du CZAR.
De l'Imprimerie de C. L. THIBOUST ,
Place de Cambray.
L'E
NOUVEAU
LiP
THEQUE
MERCURE
REFUTATION
LYON
18934
De la Dissertation de Monfieur l'Abbé
de Camps , fur le Titre de Roy Tres
Chrétien.
A MONSIEUR L'ABBE' B ***
Parle R. P. Daniel de la Compagnie defefus.
J
E vous fupplie , Monfieur , de
me faire une grace pour l'inte- .
reft de la verité ; c'eſt de charger
votre nouveau Mercure qui
court tout le monde , de cette Lettre
que j'ai l'honneur de vous écrire : ce Meffager
des Dieux prend volontiers de pareilles
commiffions. Il répandit une autre Lettre
au mois de Janvier dernier , qui donne lieu
à celle- ci dont l'Auteur m'attaquoit fur un
point de mon Hiftoire de France.
A j
BELAVILLE
LE MERCURE
Elle venoit de la main de M. l'Abbé de
Camps, homme connu dans la Republique
des Letres par la fcience des Medailles, par la
connoiffance des Antiques & de la Peinture
, par la recherche des Manufcrits , par
l'amas qu'il a fait de ces fortes de curiofitez
, & par beaucoup d'autres endroits.
Nous étions autrefois fort bons amis , & je
cultivois fon amitié par le feul moyen que
j'avois de le faire , en lui faifant prefent de
mes ouvrages. Il y eut dans la fuite un petit
refroidiffement au fujet du refus qu'il me
fit de me confier certains manufcrits ; refus
qui n'eft gueres ordinaire entre des gens de
Lettres , fans de grandes raiſons ; fur tout
quand il y a entr'eux quelque liaifon d'amitié.
Il me revint même qu'il ne parloit
pas obligeamment de mon Hiftoire de
France ; tout cela rompit entre nous le
commerce , fans préjudice neanmoins de la
charité chretienne & des bienfeances ; car
je l'ay toûjours honoré , & je l'honore toûjours.
Il arriva que je publiay il y a plus d'un an
le projet de mon Hiftoire de la Milice Françoife,
laquelle s'imprime actuellement. J'ay
apris depuis , que foit fans deffein, foit avec
deffein , & à l'occafion de cette nouvelle
Hiftoire dont on parloit depuis affez longtemps
, on avoit annoncé dans l'ouvrage du
R. P. le Long de l'Oratoire fur les Hiſto-
·
D'AVRIL
1
Fiens de France , une Hiftoire manufcrite
depuis le commencement de la Monarchie
jufqu'à prefent , avec les Lettres de convocation
du Ban & de l'Arriere - ban , & les
Rôlles des Montres & Revues contenans
les noms des Grands & autres Nobles qui
y ont affifté : Par M. l'Abbé de Camps ,
Abbé de Signy , quatre volumes in folio.
Je vis alors la raifon que M. l'Abbé de
Camps avoit eue du refus qu'il avoit fait de
me confier ces Rolles & ces Montres ; car
c'étoit ce que je lui demandois , quoique je
n'euffe nul deffein de les tranfcrire mais
feulement d'en tirer quelque peu d'obfervations
qui pouroient fervir à mon deffein.
Si M. l'Abbé de Camps avoit bien voulu
m'apporter cette raifon , je me ferois expliqué
avec lui , & je l'aurois tiré d'inquietude
; car à en juger par le titre de fon Livre ,
nous ne pouvons gueres nous rencontrer
que fur quelque point de l'ancienne Milice
Françoife , où même je traiteray de beaucoup
de chofes fur lefquelles apparemment
il ne s'étendra pas ; & j'ay lieu de croire
que quoique mon hiftoire de la Milice ne
foit que de deux volumes in 4. J'y em-.
brafferay fur cet article en particulier de
notre ancienne milice , beaucoup plus de
matieres qu'il n'en touchera : quoi qu'il en
foit ,
il ne convient
nullement
que d'honnêtes
gens , amis d'ailleurs
, fe commettent
A iij
G LE MERCURE
&
rompent enfemble
par une petite jaloufie
de métier : que chacun
travaille
de ton
côté , le Public fera le Juge , & decidera
lequel des deux aura le mieux réuffi .
Depuis , il a paru plufieurs Differtations
de M. l'Abbé de Camps dans le nouveau
Mercure ; l'une au mois de Juillet fur la
garde des Rois de France , la fuite de cette .
Differtation au mois d'Aouſt , une autre au
mois d'Octobre , fous le titre de la guerre
& de la levée des Troupes pour les Armées
de terre & de mer , depuis le commencement
de la Monarchie jufqu'à préfent.
Il y a de bonnes chofes ,' fi elles étoient
un peu plus digerées , & file Lecteur après
fa lecture remportoit des idées un peu plus
nettes ou moins confules du fujet dont on
l'a entretenu. Suppofé que la paffion de
critiquer me faisît , je ne laifferois pas de
trouver de quoi exercer ma critique fur ces
Differtations : mais je me garderay bien de
m'y abandonner.
Si M. l'Abbé de Camps avoit pû fe contenir,
autant que moy, fur cet article , toutes
fes Differtations auroient paru , à la faveur
du nouveau Mercure , fans que j'en
euffe relevé aucune ; mais dans celle de Janvier
de 1720 il m'attaque de droit fil fur
un point qui paroît de quelque importance,
foit par rapport à la matiere dont il s'y
agit , foit par rapport à moy , qu'il met ,
D' A VRI L.
fauf le refpect que je dois à cet Abbé , dans
la neceffité de declarer publiquement qu'il
m'impofe ; & c'eft , Monfieur , cequi va
faire le fujet de la refutation qu'il me contraint
, malgré moy , à faire de la Differtation.
>> On doit eftre furpris, dit cet Abbé, qu'un
»homme auffi habile que le Pere Daniel ,
>> ait dit dans l'Hiftoire de France qu'il a
» donnée au Public en 1713 , Tom. I. col.
» 12 , que le Pape Pie II . avoit accordé au
Roy Louis XI & à fes Succeffeurs Rois
» de France , le Titre de Tres- Chretien
» puifque le Pere Mabillon avoit déja
» prouvé la fauffeté de ce fentiment , qui
» ne peut eftre foutenu d'aucune apparence
» de verité.
""
་
>
Voilà ce que dit M. l'Abbé de Camps ;
& enfuite il fait un grand étalage d'érudition.
Quand les Lecteurs auront vû ce que
je vais dire là- deffus , ils jugeront de l'uti-
Lité ou de l'inutilité de tant de belle doctrine.
Je commence par dire , que je n'ay jamais
parlé de la conceffion faite par le Pape
Pie II. à Louis XI du titre de Roy Tres-
Chrétien , quoique l'Auteur de la Differtation
pofe cela comme certain , & qu'il appuye
ladeffus la- plupart des reproches qu'il
me fait.
J'avance en fecond lieu , que je n'ay
sien dit que de trés conforme au fentiment
A iiij.
*
3 LE MERCURE
du Pere Mabillon ; jufques- là qu'apparemment
j'auray copié du livre de la Diplomatique
de ce fçavant homme , ce que j'ay
dit fur l'article fur lequel M. l'Abbé me
P'oppoſe.
Quand j'auray prouvé clairement tout cecy,
ne demandera- t'onpoint pourquoi M.l'Abbé
fe fait de gayeté de coeur un adverfaire qui
ne lui a jamais ni rien fait ni rien dit ; qui n'a
jamais eu que de l'honnefteté à ſon égard ?
Pourquoi il l'attaque fi mal & fi mal à propos
? Ne foupçonnera-t - on point qu'il entre
là dedans quelque petite envie ſecrete ,
dont on a peine à fe deffendre , quand on
voit un autre courir avec quelque fuccès
la même carrière qu'on a commencée ? Mais
fi c'étoit- là le principe qui a produit la
Differtation , on ne comprendra pas comment
on s'eft aveuglé juſqu'au point de lire
dans un livre ce qui n'y eft point , & d'oppofer
deux Auteurs l'un à l'autre , je veux
dire le Pere Mabillon & moy , qui manifeſtement
ne diſons tous deux & prefque
dans les mêmes termes que la même choſe.
Entrons en matiere.
Je vais prouver d'abord , que je n'ay
jamais dit que le Pape Pie II. avoit accordé
au Roy Louis XI. & à fes Succeffeurs Rois
de France , le Titre de Tres - Chretien ,
comme M. l'Abbé de Camps m'en accufe.
Ma preuve eft le texte même de mon
"
D'AVRIL.
Hiftoire de France ; & il ne faut qu'avoir
des yeux pour s'en convaincre. Je n'ay
parlé du titre de Roy Tres- Chretien , que
comme d'un titre fpecial attaché à nos Rois,
qu'en deux feuls endroits ; l'un que M.
F'Abbé de Camps cite lui-même Tom . I.
col. 22. fous le Regne de Clovis ; l'autre
au Tom . II . col. 1459 , fous, le Regne de
Louis XI. Que l'on prenne la peine de les
lire , & l'on verra fi j'y fais aucune mention
du Pape Pie II . mais c'eft que fans cela il
n'auroit pas pu me faire une objection qui
fuit immediatement après.
» Ce Pape ( Pie II ) dit-il , prouve luy-
» même le contraire par une de fes Lettres
" au Roy Charles VII . pere de Louis XI.
» dans laquelle il reconnoît que les Rois
» de France tenoient hereditairement le ti-
» tre de Tres - Chretien , & qu'ils l'avoient
acquis en défendant le Nom Chrétien. Cet
>> aveu de Pie II détruit parfaitement la con-
» ceffion que le Pere Daniel lui attribuë.
"
Pour me faire cette objection dont on
verra l'utilité dans la fuite , il étoit abfolument
neceffaire que M. l'Abbé fuppofât
que je m'appuyois fur le fait de Pie II ;
mais l'ay- e fait ? non certainement ; on n'a
qu'à lire les deux textes de mon Hiſtoire :
c'eft Paul II . que je cite , & nullement Pie
II. Dans l'un & dans l'autre texte , voici
mes propres termes dans l'endroit indiqué
10 LE MERCURE
par M. l'Abbé lui-même. Ce fut Louis XI.
» qui rendit ce titre propre à la perfonne
» de nos Rois , de concert avec le Pape
» Paul II. Hiftoire de France , colonne 22,
» & au Tom . II. cólonne 1459 , en parlant
» encore de Louis XI . le furnom de Roy
» Tres-Chretien futaffecté de fon tems d'une
» maniere fpeciale à fa perfonne , & à celle
» de fes fucceffeurs par le Pape Paul II .
Comment fe peut- il faire qu'on s'aviſe
de faire un tel changement dans un texte
qu'on indique foy-même , tiré d'un livre
qui eft entre les mains du tout le monde
& qu'on ne craigne point d'être démenti
par l'Auteur fur un tel changement que
l'on rend public par l'impreffion ? Certai
nement ce trait n'eft nullement ni d'un
habile ni d'un prudent critique ; c'eft un
defaut d'habileté , fi M. l'Abbé a ignoré
P'Acte de Paul II . fur le fait que j'avance ;
& en ce cas , c'eſt encore une grande imprudence
à lui d'entreprendre de changer
mon texte , pour avoir lieu de m'attaquer
fans être tout-à-fait certain que je me fuis
trompé , en prenant un Pape pour un autre
, fur quoi je puis l'affûrer que je ne me
fuis pas mépris j'ay grande envie de voir
comment il fe deffendra là deffus . Le perfonnage
de critique eft odieux par luymême
, & l'on eft en droit de ne rien paffer
à celui qui le fait ; au lieu que l'on par-
ג י
D'AVRIL.
donneroit aisément à l'Auteur qui eft critiqué
, une mépriſe dont tout le monde eft '
capable. Un critique bien relancé n'a que
ce qu'il merite. Pourquoy , dit- on , fe mêlet-
il de reprendre les autres , & veut- il fe
faire reputation aux dépens d'autruy ? Le
critique eft confondu : tant mieux ; cela
peut- être guerira la demangeaifon qu'il a
de fe faire valoir , de blâmer tout , de
mordre fur tout ; mais ne pouffons pas
plus loin ce lieu commun , quoiqu'il puiffe
être utile à quantité de gens , & revenons
à notre fujet.
Je dis en fecond lieu , que c'eft encore
la plus grande imprudence du monde à
M. l'Abbé de Camps d'employer contre
moy l'autorité du P. Mabillon , puifque
je n'ay peníé que comme a penfé ce Reve
rend Pere luy-même : il n'y a pour le montrer
clair comme le jour , qu'à mettre ich
mon texte , & celui de ce fçavant Religieux:
voici le mien.
"3
» Clovis étoit ( de tous les Souve-
» rains de fon tems ) le feul Chretien &
Catholique , & pour cela même , digne
» deflors de porter le nom de Tres- Chre-
» tien , dont lui & les fucceffeurs fe font
toûjours fait , & le font encore tant
» d'honneur ; il n'eft pas vrai cependant
qu'ils l'ayent porté deflors , comme ils
»le portent aujourd'huy , c'eft-à- dire ,
""
و ز
""
12 LE MERCURE
» comme un titre fpecial attaché à leur
» Couronne . Ce fut Louis XI . qui le ren-
» dit propre à la perfonne de nos Rois , de
>> concert avec le Pape Paul II . Hiftoire
» de France , Tom . I. col. 22
"
Voici maintenant le texte du P. Mabillon ,
tres fidelement traduit ; » J'obſerveray feu-
» lement , dit - il , que les Rois des Fran-
" çois étoient ordinairement appellez pas
» eux , ( c'est- à- dire par les Papes ) excel-
» lentiffimes , tres- excellens , tres- Chretiens 3
» & le Pape Zacharie donne ce dernier ti-
» tre au Roy Pepin dans la Lettre cinquié
» me du Code Carolin : mais Louis XI. fut
»le premier à qui cette qualité fut affectée
» par une prérogative fpeciale , l'an 1459,
» par Paul II . & cela eft conftant par les
» Actes de la Legation envoyée à ce même
» Pape , dans la caufe de l'Evêque de Ver-
» dun , in lib. de re Diplomatica , p. 62 .
"
Que l'on compare maintenant ces deux
textes , & que l'on voye fi deux Auteurs
peuvent eftre plus conformes dans leur fentiment
& dans leurs expreffions , que je le
fuis ici à Dom Mabillon ; & c'eft pour cela
que j'ay déja dit que quand j'ay parlé ainfi
dans mon Hiftoire , j'avois, felon toutes les
apparences , devant les yeux cet endroit du
livre de la Diplomatique
.
Rien donc n'eft plus conftant par des
faits fur lefquels il ne refte pas le moindre
D'AVRI L.
doute ; fçavoir premierement, que M. l'Abbé
de Camps a changé le texte de mon
Hiftoire d'une maniere qui n'eft pas pardonnable
; & fecondement , qu'il a tresimprudemment
entrepris de me refuter par
Pautorité du P. Mabillon , fur un point où
il est évident que cet Auteur & moy di-
1ons , en termes tres clairs & tres exprès ,
toute la même chofe : & de plus , qu'il a
un tres -grand tort , comme tout le monde
en conviendra , de fembler me mettre à
cette occafion au nombre des ennemis de
la gloire de la France , en citant cet autre
paffage du P. Mabillon , * Non ergo id Ludovico
XI. tribuit Pius II. ut volunt quidam
gloria Francia ofores : car encore un
coup il ne s'agit point de Pie II, mais de
Paul II. d'autant plus que dans la même
page le P. Mabillon confirme ce qu'il a dit
dans la page 62 De re Diplomatica , que
Pay citée en ajoutant ces paroles ; » au refte,
» dit- il , Paul II . a affuré ce titre ( de Tres-
» Chretien ) aux Rois de France par une
" prerogative fpeciale , dans la perfonne de
» Louis XI. & à fes Succeffeurs , comme
›› nous l'avons prouvé par des Actes indu-
" bitables ; ainfi je ne fuis pas plus ennemi
de la gloire de la France , que le Reverend
Pere Mabillon , puifque j'ay dit , comme
* Pag. 4. de la Differt.
و د
** Pag. 384 .
**
14 LE MERCURE
•
luy , que Clovis & fes Succeffeurs fe faifoient
honneur du titre de Tres- Chretien
ce qui fuppofe qu'on le leur donnoit quelquefois
, & que j'ay ajoûté encore , comme
luy , que ce titre fut attaché à nos Rois
par une prerogativé particuliere , du tems
de Louis XI. par Paul II.
Après avoir ainfi fait mon apologie ſur
un point qui en valoit la peine , je croy
avoir droit de faire à mon tour quelques
reflexions critiques fur la Differtation de
M. l'Abbé de Camps.
Et d'abord j'examine le début de cet
Abbé, qui commence ainfi fa Differtation.
Legrand Clovis , dit M. l'Abbé , a acquis
pour lui & pour fa pofterité , par le merite.
& la grace de fon Batême , le titre de Tres-
Chrêtien , par le merite , dit-il , &la grace
de fon Bateme ; voilà un titre bien vague
pour une diſtinction fi particuliere. Si c'eft
la grace & le merite du Batême qui la
donne , les Rois Vifigots d'Efpagne , depuis
la converfion du Roy Recarede ; les Rois
des Bourguignons , depuis Sigifmond , &c.
fur une pareille raiſon , pouvoient conteſter
cette qualité aux Succeffeurs de Clovis ; car
ils avoient le merite & la grace du Batême ,
foit que ces Souverains euffent été rebatifez
, comme on rebatiloit fouvent ceux qui
abjuroient l'Arianiſme , foit que ce merite
D'AVRI L.
"S
& cette grace leur euffent été rendus
leur converfion.
par
» Et depuis ce tems là , continue le Dif-
» fertateur , ce titre de Trés - Chretien , a
» été tellement attaché par une diſtinction
» particuliere à la Maiſon Royale , qu'il
» n'y a eu que les Rois qui ont fuccedé à
» ce grand Monarque , & les Princes iffus
» de fon fang par mafles , auxquels il ait
» été donné , à l'exclufion de tous autres
» Princes de la Chretienté.
"
Ho , M. l'Abbé , je vous arrête ici tout
court , & je tombe fur vous pour vous
accabler de tout le poids de l'autorité du
P. Mabillon , dont vous m'aviez ſi vainement
menacé d'abord , car vous venez de
lire ce que ce nouveau Pere vous apprend,
que cette diftinction particuliere & cette
prerogative fpeciale n'eft telle que depuis
Louis XI. & Paul II . pefez tous les mots
de cet Auteur. Verum Chriftianiffimi voca
bulam Ludovico XI. ejuſque fuccefforibus ,
primus fingulari prærogativa afferuit anno
1459 Paulus II . & cela fe prouve , dit- il ,
en un autre endroit par des actes inconteſtables
; ut ex actis indubitatis probavimu ,
Cela eft fort , & l'on ne peut rien dire de
plus exprès ; au lieu que vous dites hardiment
que » depuis ce temps , c'est-à- dire
depuis le Batême de Clovis , ce titre a
» été tellement attaché par une diſtinction
>>
1.6 LE MERCURE
» particuliere à la Maiſon Royale , qu'il n'y
» a eu que les Rois qui ont fuccedé à ce
» grand Monarque ( Clovis ) auxquels il
» ait été donné , à l'exclufion de tous au-
» tres Princes : voyez donc comment vous
» vous accorderez avec ce fçavant homme.
En effet , en prenant fon parti contre
vous , je vous demanderois comment vous
pourriez prouver cette diftinction particuliere
dès le tems de Clovis & de fes
premiers
Succeffeurs ; car c'eft de cette diftin-
&tion particuliere dont il s'agit. Avez- vous
à nous produire quelque conceffion d'un
Pape de ce tems - là pour l'appuyer ? Avez-
Vous quelques monumens , par exemple ,
quelques Chartes de nos anciens Rois où
ils fe donnent ce titre ? cette question doit
vous jetter dans un grand embarras, car nous
avons un grand nombre de ces Chartes .
dans la Diplomatique & dans diverſes compilations
, où je ne croy pas que vous trou--
viez une feule Charte de nos Rois de la
premiere Race , dans laquelle ces Princes
ayent pris le titre de Roy Tres- Chretien.
Clovis , difent- ils communément dans ces
Chartes , Roy des François , homme
illuftre , vir inlufter , & c. c'étoit le ftile
ordinaire de ces tems- là : Il n'y eft fait nulle
mention de la qualité de Roy Tres- Chretien
: peut- on avoir une meilleure preuve
que ces Princes ne regardoient point ce
titre
D'AVRI L. 17
titre comme une prerogative fpecialement
attachée à leur Couronne ? Is le recevoient
avec plaifir , quand les Papes ou quelques
autres le leur donnoient en leur écrivant
ou en parlant d'eux : ils s'en faifoient honneur
, comme je l'ay dit dans mon Hiftoire ;
mais pour fe l'attribuer , à l'exclufion de
tous autres Princes de la Chretienté , comme
dit M. l'Abbé ; c'eft ce qu'il ne prouvera
jamais qu'ils ayent fait .
Car effectivement M. l'Abbé par ces
termes , à l'exclufion des autres Princes de
la Chretienté , veut- il dire que tous ces
Princes avoient donné leur defiftement à
Clovis & à fes Succeffeurs , fur les prétentions
qu'ils pouvoient avoir fur ce titre de
Tres-Chretien ? qu'il nous en montre au
moins quelque apparence dans les monumens
hiftoriques ! veut- il dire que tous ces
Princes , de concert entr'eux & avec nos
Rois , & fi l'on veut avec les Papes , étoient
convenus de donner aux feuls Rois de
France le titre de Tres - Chretien ? où trouvera-
t'il ce concert marqué ? & peut- il
efperer de le trouver ? en voyant que nos
Rois de la premiere Race ne prenoient
point eux-mêmes ce titre parmi leurs qualitez
dans leurs Actes publics , & les plus
autentiques : Je lcüe le zele de M. l'Abbé
pour nos Rois fur ce point ; mais certainement
, ce n'eft point un zele felon la fcience
B
18 LE MERCURE
Il faudroit pour nous convaincre de la
verité d'une telle propofition , que nous
euffions dans nos hiftoires ce que nous
voyons depuis que Louis XI . eut affecté
ce titre à la qualité de Roy de France de
concert avec Paul II . dont l'autorité refpectée
des Princes Chretiens les engagea
à ne pas s'oppofer au defir de ce Roy ,
fçavoir quantité d'Actes publics , où ils
euffent pris comme Louis XI . & fes Succeffeurs
, le titre de Très Chretien , comme
lui étant propre ; des Traitez de Paix , où
les autres Souverains le leur euffent donné
comme une qualité diftinctive; des Contrats
de mariages , des Infcriptions de Lettres ,
où ces Princes en euffent ufé de même , &
où l'on remarquât que ces Formules font
des Formules de ftile & de ceremonial que
l'ufage ou le confentement des autres Souverains
auroit établi & autorifé ; nous ne
voyons rien de femblable dans nos anciennes
Hiftoires , & l'on y trouve tout le contraire
, comme je l'ay déja fait obferver.
Mais M. de Camps s'eft apperçu fans
• doute que quantité de paffages tirez des
Ecrits des Papes & d'autres Auteurs , où
ils donnent à nos Rois tantôt le ritre de
Prince Chretien , de Prince Tres-Chretien ,
& d'autres qui en approchoient , n'étoient
pas un argument fort concluant pour établir
fa propoſition ; il paroît avoir été
D'A VRIL. 19
inquiet là-deffus , & c'eft ma feconde reflexion.
Il faut bien fe reffouvenir de la maniere
dont cette propofition eft exprimée , &
l'avoir toujours prefente à l'efprit pour le
bien fuivre dans fes raifonnemens . Je la
remets ici. » Le grand Clovis , dit il, a
>> acquis pour lui & fa pofterité par le me-
» rite & la grace de fon Batême , le titre
» de Tres- Chretien ; & depuis ce tempslà
ce titre a été tellement attaché par une
» diftinction particuliere à la Maiſon Roya-
» le , qu'il n'y a eu que les Rois qui ont
fuccedé à ce grand Monarque , & les
» Princes iffus de fon fang par mafles , aux-
» quels il ait été donné , à l'exclufion de
» de tous autres Princes de la Chretienté..
à
Toute la queftion ici le reduit non pas
fçavoir fi les Papes ou quelques Auteurs
ont fouvent ou quelquefois donné le nom
de Chrétien ou de Tres-Chretien aux Roiss
de France ; mais de fçavoir fi ce titre depuis
Clovis , a été tellement attaché par une
diftinction particuliere , à ce Prince & à
ceux qui lui ont fuccedé , qu'ils l'ayent eu
à l'exclufion de tous autres Princes de la
Chretienté , c'eft-là le point de la difficulté.
Cela fuppofé , mettons en forme l'argument
de M. l'Abbé.
Plufieurs Papes ont donné le nom de
Tres-Chretien à nos Rois de France , quel
Bij
20 LE MERCURE
ques Auteurs leur ont donné ce même titre
; donc ce titre a été tellement attaché
depuis Clovis , par une diſtinction particuliere
à la Maiſon Royale , qu'il n'y a eu
que les Rois qui ont fuccedé à ce grand
Monarque , & les Princes iffus de fon ſang
par mafles , auxquels il ait été donné à
P'exclufion de tous autres Princes de la
Chretienté.
Je nie cette conféquence , avec la permiffion
de M. l'Abbé , & cela pour deux
raifons. La premiere , eft que quelques Papes
& quelques Auteurs ont donné les titres
de Roy Chretien , & de Roy Tres-
Chretien à d'autres Souverains , & que
M. l'Abbé ne voudroit pas conclure de là.
que les titres de Roy Chretien & de Ray
Tres-Chretien , étoient attachez à ces Souverains
par une diftinction particuliere , &
à l'exclufion de tous autres Princes de la
Chretienté ; ce feroit- là détruire fon propre
fyftême. Or il feroit aifé de raffembler
quantité d'exemples où les Papes & d'autres
Ecrivains ont donné à des Princes le
titre de Roy Chretien , de Roy Tres-
Chretien , d'Empereur Chretien , d'Empereur
Tres- Chretien ; donc il s'en faut bien
que le raifonnement de M. l'Abbé foitjuſte.
La feconde raifon , c'eft qu'un raifonnement
tout contraire à celui de M. l'Abbé,
eft beaucoup plus plaufible que le fien
D'AVRIL. 21
le voici. Souvent les anciens Papes en écrivant
à nos Rois , en traitant avec eux , ne
leur ont point donné le titre de Tres - Chretien
; nos Rois de la premiere Race , ceux
de la feconde , & la plupart de ceux de la
troifiéme , ne l'ont prefque jamais pris euxinêmes
jufqu'au tems de Louis XI . donc
ni eux ni les anciens Papes n'ont point
regardé cette qualité comme attachée par
une prerogative particuliere à leur perfonne
& à celle de leurs Succeffeurs , à l'excluſion
de tous autres Princes de la Chretienté
jufqu'au tems de Louis XI.
Cette confequence eft tres-jufte , parce
que fi l'on avoit regardé cette qualité comme
une prerogative de leur Couronne , &
comme un titre qui leur appartînt , à
Pexclufion de tout autre Souverain ; ils auroient
eu grand ſoin de s'en maintenir en
poffeffion : ils auroient trouvé mauvais que
les Papes & les autres Princes euffent manqué
à le leur donner dans toutes leurs
Lettres , dans les Traitez qu'ils faifoient
avec eux , & en une infinité d'autres occa
fions. Ils ne l'ont pas fait , donc ils n'ont
pas crû eftre en droit de le faire. Je l'ay
déja dit , ces Formules de ftile , fondées
fur quelque droit ou dans la poffeffion ,
s'obfervent toujours , ou prefque toujours.
par les Princes & entre les Princes , quand
elles leur font dûës.
22 . LE MERCURE
י
Mais voici l'embarras où M. l'Abbé de
Camps s'eft trouvé fur cette matiere : il
n'avoit d'abord en vûë que de foutenir
cette prerogative en faveur de Clovis &
des Rois fes Succeffeurs : il compiloit dans
ce deffein divers paffages où les anciens
Papes donnoient le nom de Roy Chretien ,
& de Roy Tres- Chretien à ces Princes ;
mais en chemin faifant , il a trouvé que
ces Papes & quelques autres donnoient le
nom de Chretien & de Tres- Chretien à
d'autres qui n'étoient point Rois de France,
& par confequent on ne pouvoit conclure
, en raifonnant bien fur les exemples
qu'il raffemble , que ces titres fuffent
attachez à la perfonne de nos Rois , à l'exclufion
des autres , puis qu'en effet plufeurs
monumens hiftoriques donnent ces
titres à plufieurs autres. Qu'a- t'il imaginé
pour le débarraffer ? Il a changé fon fiftême
, & a pris le parti , non pas de dire
les titres de Chretien & de Tres- Chretien ,
appartenoient à nos Rois , à l'exclufion de
tous autres ; mais qu'ils étoient attachez à
la Maifon Royale & aux Princes iffus du
Sang de Clovis par mafles : idée parfaitement
chimerique , & qui n'est jamais venue
à la tête de perfonne . Jamais les Princes
du Sang qu'on appelloit autrefois Seigneurs
du Sang, n'ont eu une telle prétention , &
n'ont jamais penfé à s'arroger ce droit ;
que
D'AVRIL. 23
-
mais M. l'Abbé avoit à prévenir cette
inftance incommode qui vient naturellement
à l'efprit , quand on lit fa Differtation
. Que lui fervent , dit on , en foymême
, en faisant cette lecture ; que lui
fervent tous ces exemples tirez de quelques
Lettres des Papes , pour prouver que le ti-
י
*
tre de Tres-Chretien étoit autrefois attaché
à la Couronne de nos Rois par une prerogative
particuliere , à l'exclufion de tous
les autres Princes , puifque l'on voit ces
mêmes Papes donner ce titre à d'autres .
qu'à nos Rois , & qu'on en trouve plufieurs
exemples dáns la Differtation *même?
On y voit que quelques Papes ont donné
à la pofterité de Saint Arnoul le titre de
Tres - Chretien, que le Pape Gregoire III.
le donne à Charles Martel , qui n'étoit
point Roy : que le Pape Zacharie le donne
à Carloman & à Pepin le Bref , fils de
Charles Martel , qui n'étoient point non
plus Rois. Tant d'exemples donc entaffez
les uns fur les autres en faveur de nos
Rois , pour prouver leur prérogative particuliere
, font des preuves inutiles , puifque
les Papes donnoient ce même titre à des
Maires du Palais , à des Ducs d'Auſtraſie ,
& à d'autres qui n'étoient point Rois.
Cette objection étoit fans doute incommode
à M. l'Abbé ; il a donc voulu la
* Pag. 16.
24 LE MERCURE
prévenir , en imaginant fon nouveau fiſtême
du titre de Très - Chrétien , non feulement
attaché à la perfonne de nos Rois par
une prerogative particuliere , mais encore
aux Princes de leur Sang : fiftême qui certainement
ne fera pas fortune.
Enfin , pour defarmer M. l'Abbé de
Camps , & lui faire voir clairement tout le
frivole de fon argument , tiré des témoignages
des Papes , des Conciles & d'autres.
Auteurs , qui ont donné à nos Rois dans
les premiers tems le nom de Chrétien , de
Très- Chrétien , de Chrétienne Excellence ,
deChrétienté , je m'engage à lui faire encore
une plus longue lifte de paffages que celle
qu'il a faite où je lui montrerai que
, រ៉
Y
les Conciles les Papes &c. ont èmployé
ces mêmes termes à l'égard de plufieurs
autres Souverains ; & enfuite , je lui
demanderai fr en vertu de telles qualités
qu'on leur donnoit , ils étoient en poffeffion
& en droit de fedire Très Chrétien à l'exclufion
de tous autres Princes de la Chrétienté.
Il n'a garde de me répondre qu'oui ; car dés
que cette prerogative là feroit commune à
> elle cefferoit d'être particuliere à aucun
; je ne m'amuferai point à fuivre cet
Abbé dans tout ce qu'il ajoute des éloges de
la Nation Françoife , parce que tout cela
ne va point au fait.
Pour reprendre tout ce que j'ai die en
deux
D'AVRIL.
25
deux mots , c'eſt à M. l'Abbé de Camps à
mieux prouver la Thefe , que depuis Clovis
, le titre de Roy Très - Chrétien a été
tellement attaché par une diftinction particuliere
à la Maiſon Royale de France, qu'il
n'y a eu que les Rois qui ont fuccedé à ce
grand Monarque , & les Princes de fon Sang
par mâles, aufquels il a été donné, à l'exclufion
de tous autres Princes de la Chrétienté.
Il ne la foutient cette Thefe , que parce
que quelques Papes , & un petit Concile
d'Evêques & quelques Ecrivains, ont donnê
à nos anciens Rois le titre de Très - Chrétien
: Je dis quelques Papes , car il y en a
peu qui le leur ayent donné , & il y en a
une infinité qui parlant ou écrivant à nos
Rois,ou de nos Rois , ne le leur ont pas donné
; & il- en eft de même des Hiſtoriens &
des autres Ecrivains. Oului répond encore
que ce titre a été donné par des Papes &
dans des Conciles à d'autres Souverains ,
& qu'il feroit abfurde de conclure de là
que ces Princes regardaffent ce titre attaché
à leur perfonne & à leurs Succeffeurs , par
une diftinction particuliere , & à l'exclufion
de tous autres Princes de la Chrétienté : on
lui a ajouté que les Rois de la premiere Race
ne fe font jamais attribué ce titre , &
que par confequent , il n'étoit point attaché
aux defcendans de Clovis , à l'exclufion des
autres . Princes Chrétiens : on lui ajoute en-
C
26 LE MERCURE
core qu'il a été donné quelquefois , mais
peu de fois , aux Rois de la feconde Race ,
comme il a été donné à quelques autres
Souverains ; qu'il en eft de même de quelques
Rois de la troifiéme Race.
Enfin , on lui montre l'époque de cetteattribution
, & de cette diftinction particu
liere qui s'est faite du tems de Louis XI . &
du Pape Paul II. & cela par des Actes inconteftables
, Altis indubitatis . Pourquoi
donc m'attaque-t'il fur un point où j'ai parlé
avec tant d'exactitude , & où je n'ai dit
précisément & très clairement , que ce
qu'il falloit dire ? un peu de réflexion
auroit pû lui faire comprendre , que ces
titres de Roy Chrétien , de Roy Très-
Chrétien & d'autres femblables , étoient
donnés à nos Rois & à d'autres Souverains
par des Conciles & par des Papes , exprès
pour les faire reffouvenir de leur Religion ;
ce qui convenoit parfaitement à des Conciles
, à des Papes & à des Evêques , & c'eſt
particulierement quand ils leur écrivoient ,
ou leur parloient fur les matieres de Religion
, qu'ils les honoroient de ces qualités ;
qu'il n'y a rien dans leurs lettres , dans leurs
complimens , dans leurs difcours , qui marque
autre chofe ; & qu'il ne fe trouvera aucun
monument dans toutes nos Antiquités
Françoifes , par où l'on puiffe prouver cette
diftinction & cette prerogative particuliere,
D'AVRIL. 27
à Pexclufion de tous autres Princes de la
Chrétienté.
AT : IDA
SECONDE LETTRE
Ecrite par M. de la Roque , à M.
Rigord , Subdelegué de l'intendance
de Provence à Marseille , fur l'Hiftoire
de Timur Beg , connu en Europe
fous le nom de Tamerlan , traduite
du Perfan en François par M. Petis
de la Croix.
E fatisfais , MONSIEUR , le plutôt
qu'il m'eft poffible, aux engagemens
que j'ay pris dans ma precedente
Lettre , & je commence celle - ci par
vous rendre compte de la Preface que
l'Hiſtorien de Timur Beg a mife à la tête
de fon ouvrage ; Preface qui nous a coûté
quelque travail pour la reduire à de juftes
bornes , & pour en exclure , fans retrancher
rien d'effentiel , tout ce qui ne peut
jamais être goûté , ni bien entendu par
un Lecteur François. Voici , M. d'abord
comment je fais parler notre Traducteur
au fujet de cette Préface .
» Comme j'ay déja fait connoître ail-
» leurs le genie & le ftile de notre Hifto-
Cij
28 LE MERCURE
› rien , il eſt inutile de prévenir le Lecteur
»fur les raifons qui m'empêchent de don-
» ner ici une Traduction entiere & fcru-
» puleufe de fon difcours préliminaire :
»l'abbregé ou plutôt l'extrait fidele que
je me fuis propofé de faire de ce Difcours
, ne laiffera rien à defirer fur ce
fujet ; il épargnera en même tems l'ennui
» d'une longue lecture , & il ne sçauroit
» manquer de juftifier la conduite que je
» fuis obligé de tenir en cette rencontre,
""
و ر
Extrait du Difcours préliminaire on de
Pintroduction à l'Hiftoire de Timur Beg.
Les Ecrivains Mahometans font obligez
par leur Loy d'écrire le nom de Dien au
commencement de tous leurs ouvrages ,
de donner enfuite des louanges à Dieu,
& enfin de benir Mahomet ; c'eft à quoi
notre Auteur fatisfait par une affez longue
Formule , qui eft ordinaire à tous les Ecrivains
de fa Religion.
Ce devoir eft fuivi immediatement d'un
titre que l'on peut rendre de cette maniere
en notre Langue. Premier Difcours ,
où il est traité des actions memorables &
des principaux évenemens du Regne du
grand Timur, dont Dieu illumine les Manes.
7
L'Auteur , non content d'avoir donné
à Dieu les louanges ordinaires , fait enD'AVR
I L. 29
core ici l'éloge de la Divinité en vers ,
avec toutes les figures & les expreffions
qui font propres aux Poëtes Perfans ; il
exalte particulierement la Puiffance Divine
dans l'élevation des Princes & des Grands
de la Terre.
Cela luy donne occafion de faire auffi
en paffant, l'éloge poëtique de Mahomet,
qu'il appelle le Fort par excellence , le
grand Apôtre , le Roy Prophete , le Legiflateur
& c. priant encore Dieu de lui donner
fes benedictions , & fes faluts.
Enfin , en reprenant les louanges de
Dieu , il revient à fa toute puiffance qu'il
applique particulierement à l'élection qu'il
fait de certains Princes pour les élever au
deffus des autres ; ce qui fe verifie , dit- il,
dans la perfonne du Heros dont on va écri
re l'hiftoire.
C'eft icy proprement que commence ce
qu'on peut appeller le Difcours Preliminaire,
auquel l'Auteur donne le titre fuivant.
Entrée en matiere, & abbregé des grandes
& glorienfes qualités du grand Timur .
Cette introduction fe fait encore d'une
maniere toute poëtique , par des fictions
& des allegories , qui ne font pas fans
agrément chez les Orientaux , & qui cependant
ne fignifient autre chofe ; fi ce
n'eft qu'on va commencer l'hiftoire d'un
C iij
30 LE MERCURE
Heros , que l'Auteur appelle le Conquerant
de l'univers.
La Narration qui fuit ce long préambule
, eft un peu moins chargée de figu
res ; c'eft proprement un Eloge hiſtorique
de Timur ; mais , telle qu'eft cette Narration
, on ne fçauroit la fupporter en nôtre
langue ; c'eft pourquoy, on n'en trouvera
icy que la fubftance , & tout ce qui eſt de
plus effentiel à fçavoir .
C'est comme fi nôtre Hiftorien laiffant
toutes fes Allegories , & fes expreffions
hyperboliques , fe fût contenté de nous
dire d'un ftile plus fimple & d'un air plus
modefte , à peu près ce que je vais expofer
en ces termes.
Je fais voir dans l'ouvrage que j'ay entrepris
, comment ce Prince pieux , toùjours
heureux , & victorieux , a conquis
en peu de temps la plus grande partie du
monde , en fubjuguant par fa valeur tout
ce vafte Continent , qui eft compris depuis
l'extremité de la Chine , jufques aux frontieres
de Grece , d'Egypte , de Sirie , & des
païs de l'Inde , d'Iran , & de Touran , c'eſt
à dire de Perfe & de Tartarie tant par
mer que par terre ; comment il s'est rendu
en perfonne dans tous les lieux dont il a
voulu faire la conquête ; voyant tout par
lui- même , & ne mettant jamais en cam-
,
D'AVRI L. 31
pagne que des armées victorieufes , par le
fecours du Roy des Rois , dont il étoit
particulierement favorifé : c'eft par ce fecours
que prefque tous les Princes de la
terre font devenus fes vaffaux , & que les
plus fameux guerriers fe font foumis à
lui ; le ciel en un mot faifoit reüffir tous
fes projets.
Il eft vray auffi que ce grand Prince a
toûjours été inébranlable dans fa foy , &
fidele à la Religion des Muſulmans ; ainſi
il n'a eu befoin que de la protection du
ciel ; c'eft de là qu'il a tiré cette valeur intrepide
, & cet excellent genie, qui l'ont
rendu tout enſemble un grand Capitaine,
& un Politique confommé.
Son objet principal étoit d'acquerir de
la gloire par les Conquêtes , & de répandre
des bienfaits dans le monde. Sa vertu
la plus grande étoit la Clemence ; mais il ne
faloit pas l'irriter par la reſiſtance , ou par
la revolte ; car fa colere étoit redoutable ,
& rien ne pouvoit en garantir.
A peine fut - il monté fur le Trône
qu'il n'y eut plus , pour ainfi dire , dans le
monde , d'autre Empereur que lui , & que
les Rois ne furent que comme fes Offciers
, & fes Courtiſans , & malheur à ceux
qui oferent lui refifter. Cependant , il n'abufa
point de fon exceffive puiffance , &
il ne s'en fervit gueres que pour faire re-
C iiij
32 LE MERCURE
gner la Religion & la Juſtice , & pour répandre
les graces & les trefors à pleines
maius ; car il étoit genereux , liberal &
magnit que au plus haut degré. On eût
dit que Finjuftice & la fraude , l'affliction
& la mifere étoient bannies de tout fon
vafte Empire la feureté publique fut ſi
grande fous cet heureux regne , que l'or
& l'argent pûrent être comparés à cette
Emeraude de la Fable , dont le ferpent
fçut la valeur ; & la bonne foy devint ſi
familiere , que l'on vit abolir l'uſage des
clefs & des ferrures ; enfin , pour mieux
imprimer dans le coeur de tous fes ſujets
l'amour , & le fouvenir de la droiture dont
ce grand Monarque faifoit profeffion , il
n'eut jamais d'autre fceau & d'autre deviſe
que ces deux belles paroles en langue
Tartare , RASTI , RUSTI , c'eſt à dire ,
dans la droiture eft le falut.
Son amour pour la Religion ne fe peut
bien exprimer ; c'eft elle qui fut toûjours
le premier mobile de toutes les entrepriſes;
car il ne les faifoit principalement que pour
La propagation , pour déraciner l'idolatrie,
& pour abolir les fauffes doctrines ; en un
mot , il ne travailloit que pour la gloire du
Mufulmanifme : perfonne au monde ne lui
fut jamais plus cher que les deſcendans
de la race du Prophete ; * il avoit en eux
* C'eſt l'Auteur Mahometan qui parle.
7
D' A VRI L.
33
une entiere confiance , il honoroit aufli
extrémement les Miniftres de la Religion,
& fur tout le Mufti qui eft le Chef de la
Loy ; fon inclination le portoit encore à
eftimer , & à favorifer les Sçavans & les
gens de Lettres .
Lors qu'il projettoit quelque entreprife
importante , il demandoit le fecours des
prieres des folitaires , & il ne manquoit
pas de fe rendre avec beaucoup de pieté
aux tombeaux des grands Santons , & des
plus illuftres Zelateurs de la Loy ; mais fa
grande confiance dans les chofes les plus
difficiles , étoit en Dieu feul : c'eft à lui
qu'il avoit recours dans une ardente priere
qu'il faifoit dans le fonds de fon cabinet
, le vifage contre terre , & les yeux
fouvent baignés de larmes ; il en fortoit
ordinairement dans la confiance d'avoir
été exaucé , & il ouvroit auffitôt fes trefors
, dont il tiroit des fommes immenfes
qu'il répandoit à pleines mains dans le fein
des pauvres & des malheureux .
Enfin fa Religion & fa pieté, fe remarquent
encore dans les Monumens qui nous
en reftent ; Moſquées Hôpitaux,Colleges ,
Caravanleraïs , & autres Edifices publics ,
la plufpart fuperbes , fondés & dotés magnifiquement.
Je ne toucheray qu'en paffant
la grandeur de fa naiffance , qui eft
telle , qu'en remontant jufqu'à l'antiqui34
LE MERCURE
*
té la plus reculée , on ne trouve parmi
fes ayeux que Rois ou Princes du fang
Royal.
C'est à quoi fe peut réduire tout l'Eloge
Hiftorique de Timur , dégagé des fictions
poëtiques , & des figures outrées qui fe
trouvent dans l'original , dont je me fuis
contenté de rendre les penfées ; & cela avec
tant de fidelité , que j'ai quelquefois employé
fes propres termes , quand notre langue
a pû les fupporter.
Cet Eloge eft fuivi d'un autre long dif
cours , qui porte pour titre : De la Naiſſance
augufte du Grand Timur. Ce diſcours contient
non feulement la Naiffance , mais aufli
l'enfance & la premiere jeuneffe de ce Prince
; & à ſon occafion l'éloge du Prince fon
fils , qui regnoit du tems de l'Hiftorien , &
celui de fon petit fils ( car c'eſt la coûtumé
des Auteurs Perfans de louer dans leur
Hiftoire le Prince regnant & fes enfans. )
Rien ne feroit plus ennuyeux que d'inferer
ici ce difcours tel qu'il eft , tant à caufe de
fa longueur , augmentée par des paffages de
L'Alcoran , que par des figures continuelles ,
* Dans la Preface du Traducteur , nous avons
inferé une Genealogie de Tamerlan , qui remonte
jufqu'à Turk , fils de Japhet , fils de Noé : on
ne la produit que comme une piece curieute ,
fur laquelle on ne peut faire fonds pour l'Hiftone.
D'A VRI L. 35
& les morceaux de poëfie dont il eft rempli,
qui ne fervent qu'à diftraire le Lecteur de
l'objet principal. C'est donc encore une neceffité
de réduire ce fecond difcours , & de
l'accommoder à un ftile plus François . Voici
à peu près tout ce que l'Auteur Perſan a
voulu dire d'effentiel dans ce diſcours.
La vertu d'un grand homme paffe ordinairement
du pere au fils jufqu'à la feptiéme
generation. C'eft une des Sentences de
* Mahomet , qui fe verifie en la perfonne
de Timur , lequel eut pour pere l'Emir
Tragay , Prince veritablement religieux , &
amateur des gens de vertu & de pieté . Cette
amitié pour les vertueux , étoit en lui fi naturelle
& fi fort enracinée , qu'il difoit ſouvent
qu'il l'avoit contractée avant la créa
tion du monde dans l'affemblée generale
des ames **, & que c'est là qu'il avoit acquis
cette heureufe fimpathie avec les gens
de bien. La pieté de ce Prince reçut dés
cette vie une partie de fa récompenfe , car
le Ciel lui donna un fils dont le nom eft devenu
illuftre , & qui a enfin acquis une
gloire immortelle.
* Il y a un grand Recueil des Dits & Faits de
Mahomet , intitulé la Sonna , ou la feconde Loi
des Mahometans , où fe trouvent prefque toutes
les Sentences attribuées au faux Prophete,
** L'Auteur parle felon l'opinion des Docteurs
Mahometans .
36 LE MERCURE
Ce fut fous le Regne du Sultan Cazan-
Can , que la nuit du Mardi , cinquième de
la lune de Schaban , l'an de l'Hegyre 736
qui fe rapporte à l'année des * Mogols , nommée
de la Souris , dans le Bourg de Sebre
prés de la Ville de Kefch , dans la Tranfoxane
, la Sultane Tekinè- Catune , épouſe
de l'Emir Tragay , mit au monde le Grand
Timur.
Les Miniftres des Mofquées firent tout
auffi- tôt la lecture du verfet ordinaire de
l'Alcoran , pour détourner de fa perfonne
augufte toute forte de malheurs , & fur tout
la** fatalité qui menace de décadence & de
ruine les chofes les plus parfaites : & les
Religieux qui dans leur Cloître ne ceffent
de louer Dieu , & de lui demander pardon
pour les gens du monde , offrirent pour le
Prince nouveau né , leurs prieres les plus
ferventes.
Comme les fonges & les vifions des
Saints ( c'eſt toujours l'Auteur Mahometan
qui parle ) font prefque toujours myſte
* Les Mogols ont des Cycles duodenaires d'années
, aufquelles ils donnent le nom de differens
animaux , comme du cheval , du ferpent , de la
poule , &c. L'année de la Souris répondoit à l'année
1335 de l'Ere Chrétienne .
** Superftitions du Mahometifme,
D'AVRIL.
37
rieux , & que la verité s'en découvre tôt ou
tard , le fonge qu'avoit fait longtems auparavant
Catchouli Behader , & qui fut heureufement
expliqué par Toumeny Can ( car
il eft feur par la parole de Dieu que les Souverains
font infpirés d'en haut ; ) ce fonge
dis- je , eut fon entier accompliffement à la
naiffance de Timur.
On fçait en effet , que dans le langage
des Interpretes des fonges , la huitiéme*
étoile , dont il s'agit dans cette vifion , ne
fignifie autre chofe qu'un Prince , qui devoit
naître dans la huitiéme generation de
la lignée de Catchouli , dont le regne ,
comme un Aftre brillant, devoit éclairer les
quatre parties du monde , & qu'après ce
regne, l'Empire feroit encore dans la même
fplendeur par la juſtice de ſes enfans , & par
celle de fes Succeffeurs ; Or cette huitiéme
étoile , qui a commencé à paroître du côté
de l'Orient , eft manifeftement le grand
Prince dont on vient de marquer la naiffance
; heureux le fonge , s'écrie notre Auteur
en parlant à cette étoile , dont tu deviens la
jufte explication.
On ne manqua pas après avoir exactement
obfervé les Aftres , & déterminé la fituation
& Pafpect des Planetes au moment
Songe de la huitiéme Etoile , & c.
33 LE MERCURE
*
de la nativité , de tirer l'horofcope du
jeune Prince , qui fe trouva être le plus
favorable , & le plus rempli de prefages
heureux qu'on eût pû fouhaitter.
L'Auteur ne finit point en faifant le détail
, & en tirant les confequences de cet
horoſcope , mêlant aux myfteres de l'Aftrologie
judiciaire , ceux de la Cabale des lettres
de l'Alcoran , & les autres fuperftitions du
Mahometifme.
A peine le Prince étoit- il hors de l'enfance
, qu'il fit paroître fes Royales inclinations
, & fon penchant pour l'independance
& la Souveraineté. S'il vouloit fe
divertir , il inventoit des jeux qui avoient
rapport autrône & à la Couronne , & dans
lefquels on mêloit les maximes du Commandement.
Il affembloit autour de lui la
jeuneffe de fon âge ; il en faifoit l'un fon
General d'Armée , l'autre fon principal Miniftre
; puis formant une efpece d'armée ,
dont il nommoit les principaux Officiers ,
il fe donnoit une efpece de combat , fan's
*
J'ai laiffé dans l'original de cette Préface ,
l'Horoscope de Tamerlan prefque dans fon entier
, par complaifance pour Mr. de la Croix.
Ce que j'y remarque de plus fingulier , c'eft l'Afcendant
, qui fe trouve le mênie , que celui de
l'Empereur Augufte , fçavoir le figue du Capricorne
.
D'AVRI L. 39
oublier les peines & les récompenfes , felon
qu'il avoit été bien ou mal obéi.
Dés qu'il put monter à cheval , il n'eut
pas de plus grand plaifir que de paroître fur
les plus beaux & les plus legers , ne fe plaifant
qu'aux cavalcades , & aux exercices du
manege; enfin , depuis l'âge de dix ans jufqu'à
la fleur de fa jeuneffe , il ne fut occupé
que des chofes que je viens de dire , de la
Chaffe , & à s'inftruire du métier de la
Guerre , afin de ne rien ignorer quand il
la feroit ferieufement.
>
Au reste , ce fut fon corps feulement
qui s'endurcit dans ce genre de vie laborieufe
; car fon coeur a toujours été humain,
genereux & bienfaifant , quoique ce Prince
ait enfuite exercé des punitions & des vengeances
; neceffité inévitable aux grands
Capitaines pour l'affermiffement de leurs
conquêtes , & par l'impoffibilité où ils font
de fe trouver par tour , & d'empêcher les
grands Officiers d'abufer de leur pouvoir.
La preuve de la bonté naturelle de Timur
, fe tire d'une Sentence du Prophete ,
qui dit que le fils eft le mystere du pere ;
cette maniere de s'exprimer, fe juſtifie , &
fe trouve verifiée en la perfonne du grand
Prince , fils ainé de Timur , & fon digne
fucceffeur à l'Empire , lequel eft le modele
* Maniere fine de louer le Prince regnant ,
Sultan Scharoc , fils aîné de Timur,
40
LE MERCURE
des plus excellens Princes en bonté & juftice
; en forte qu'on peut dire que ce qui
étoit en quelque maniere caché dans l'interieur
du pere , paroît visiblement dans cet
excellent fils ; Empereur auffi fage & auffi
pieux , que Salomon , & que l'on peut dire
avoir été donné du Ciel pour exemple aux
Mortels.
Il eft difficile d'oublier ici le jeune Prince
* , digne fils du grand Empereur dont on
vient de parler , & digne heritier des vertus
de fon invincible Ayeul . Ce Prince eft
fur- tout recommandable par fa haute pieté,
& par fon attachement inviolable à la Religion
; en forte qu'on peut le comparer au
grand Patriarche dont il porte le nom , &
faire un parallele fort jufte entre ces deux
Abrahams .
Aprés que l'Auteur s'eft épuiſé en louanges
figurées fur ces deux Princes , il finit
ce long Difcours , en renvoyant à l'Hiftoire
particuliere qu'il en a faite , pour revenir à
celle de Timur ; mais ayant toutes chofes ,
il veut , dit-il , rendre compte de la methode
qui a été fuivie dans fon Ouvrage , &
de la maniere dont les Memoires fur lef
quels il a écrit , lui font tombés entre les
mains. Il s'acquitte de cet engagement par
un dernier Difcours , mêlé de profe & de
*
Eloge du Mirza Ibrahim , fils de Sultan
Scharoc .
vers ,
==
D' AVRIL. 41
vers , auffi long & auffi figuré que les precedens
, & qu'il eft à propos de reduire de
la même maniere ; en voici le Tître .
Difcours fur la qualité de cet Ouvrage ,
où font rapportées plufieurs circonftances qui
doivent le rendre recommandable.
L'Hiſtoire des exploits glorieux du grand
Timur , que l'on donne ici d'aprés l'original
, fans y rien changer , ajoûter , ni diminuer
, en façon quelconque , a trois avantages
particuliers, qui rendent cette hiftoire
preferable à toutes celles que les anciens
Auteurs , & les modernes , ont écrites en
Arabe , & en Perfan , en profe, & en vers ,
des plus grands Princes , & des plus magnifiques
Empereurs de leur temps .
+
Le premier de ces avantages , eft le profit
& P'utilité que l'on en peut tirer , par
la grandeur , & la varieté des événemens
qui y font rapportez ; en forte qu'on verra,
comme dans un fidele miroir , mille beaux.
exemples de valeur , de fageffe , de politique
, & des leçons importantes de tout ce
que les Princes , nez pour les grandes chofes
,
g
, peuvent & doivent faire dans l'une &
dans l'autre fortune on y verra furtout
l'exemple rare d'un mouvement militaire
perpetuel dans un Prince , qui ne fe repofa:
jamais , qui eft monté fur le trône de l'Afie
en agiffant fans ceffe , & qui n'en eſt deſ-
D
42 LE MERCURE
f
cendu , pour répondre à l'apel * de Dieu ,
que dans le bruit des armes , & dans l'agitation
de fes grandes entrepriſes.
Le fecond avantage qui doit faire eftimer
cette Hiſtoire , eft la grande exactitude
avec laquelle tous les faits y font rapportez ;
exactitude qui eft le fruit d'une recherche
& d'une application toute particuliere ,
pour ne rien omettre , & pour ne rien dire
que de vrai , & pour dire tout le vray ;
jufqu'à ce point qu'en rapportant le détail
des plus particulieres circonftances dans un
événement , on s'eft fimplement attaché à
marquer le temps , & pour ainfi dire , les
momens aufquels il s'eft paffé. Ainfi l'Auteur
** d'une hiftoire de Timur écrite en
vers Turcs , fe trompe , quand il dit , que
ce Prince ne voulut pas permettre que certains
grands exploits , où il s'étoit trouvé
en perfonne , fuffent écrits ; de crainte
dit cet Auteur , que dans la fuite des temps,
on ne les prît pour des avantures fabuleufes
, ou qu'on ne foupçonnât les Hiftoriens
de flaterie , & d'avoir voulu orner leurs
ouvrages par des traits d'éloquence ; erreur
dont on fera pleinement defabuſé par une
ferieufe lecture de nôtre Hiftoire.
>
Enfin le troifiéme avantage , fe tire de la
C'eſt ainfi que parlent les Muſulmans pour fignifier
la mort.
***
Critique d'une Hiftoire Turque de Timur Beg.
D'AVRIL. 3
}
rare qualité des Memoires * fur lefquels
elle a été composée . Timur avoit toujours
auprés de fa perfonne , à la Cour , & dans
fes Campagnes , l'élite des plus fçavans
hommes de fon Empire : Scherifs deſcendans
de Mahomet , Gens de la Loy , Gens
de Lettres de profeflion , & Docteurs en
toute forte de Sciences. Les uns étoient des
Bafchis des Yugures , verfés dans la langue
& dans l'écriture Yugurienne , c'eſt - à - dire,
Mogole, & Tartare litterale ; & les autres ,
des Debirs de Perfe , fçavans Ecrivains en
langue Perfane .
Un certain nombre de ces Sçavans étoit
particulierement chargé d'écrire journellement
tout ce qui fe paffoit fous l'Empire de
Timur , dans la Religion , dans l'Etat , à
la Cour , & ' dans les Armées , fur les inftructions
exactes. qu'ils prenoient eux- mê-
´´mes, ou qui leur étoient fournies d'ailleurs,
& qu'ils avoient un foin extréme de verifier.
Les Ministres d'Etat , & les principaux
Seigneurs de la Cour , faifoient auffi la même
chofe de leur côté par l'ordre de Timur
, qui de plus , leur avoit très expreffément
recommandé à tous d'écrire chaque
évenement d'une maniere fimple & naturelle
, fans fe donner la moindre liberté
* Ordre obfervé pour la compofition de l'Hif
toire de Timur , de fon vivant.
Dij
44 MERCURE LE
"
d'ajoûter , ou de diminuer , furtout en matiere
d'exploits guerriers , & de faits de valeur
, qu'il étoit auffi peu permis d'exagerer
, comme il l'étoit de les extenuer , ou
d'en omettre quelque circonftance : enfin
tout devoit fe rapporter dans une exacte
fidelité.
Les plus habiles de ces Compilateurs digeroient
enfuite tous ces Memoires , & leur
donnoient la forme , & le ftile convenable
à une veritable hiftoire ; mais toujours en
obfervant cette loy prefcrite par Timur
de faire par tout connoître & regner la verité.
On faifoit enfin devant lui la lecture
de l'ouvrage entier plufieurs fois de fuite ,
jufqu'à ce qu'on fut parfaitement affuré
qu'il étoit correct & fidele .
C'eft , felon cette methode , qu'une hiftoire
de Timur , écrite.en vers Turcs , &
une autre en profe Perfane, ont été compofées
, & mifes au jour. Outre cela , quelques
hauts Officiers de la Cour ayant auffi
entrepris d'écrire l'hiftoire de ce grand
Monarque , ils n'épargnerent ni foins ni
depenfe pour recueillir des Memoires
, & ppoouurr eenn juftifier la verité : ils mirent
enfuite tous ces Memoires entre les
mains des plus habiles Ecrivains , qui en
compoferent un corps d'hiftoire en vers
& en profe , en Turc , & en Perfan . J'ay
fait une ample mention de toutes ces hi-
?
D'AVRIL. 45
ftoires particulieres de Timur , dans mon
Livre des * Preliminaires , ce qui me difpenfe
de m'y arrêter davantage icy , & je
paffe à l'hiftoire du même Prince , entreprife
depuis fa mort , qui eft proprement
celle dont il s'agit dans ce difcours.
›
Le grand** Prince Ibrahim Sultan , petit
fils de Timur , dont il eft parlé cy- devant ,
peut en quelque maniere paffer pour le
premier Auteur de cette Hiftoire en
ayant recueilli , & arrangé lui-même les
premiers Memoires . L'Ouvrage a enfuite
été augmenté de la moitié par les foins
du même Prince , qui a fait rechercher
dans tout l'Empire les Livres , les Ecrits ,
les Memoires , & generalement tous les
ouvrages en proſe & en vers , en turc &
en perfan , qui ont été faits fur cette matiere
, & qui les a fait rediger , pour en
tirer enfin une nouvelle hiftoire plus ample
, & plus complete que toutes celles
qui ont precedé.
Au commencement de cette grande entreprife
, le Prince cut auprés de luy trois
fortes de gens pour l'aider dans l'execu-
* C'eſt le Livre intitulé , Mouccadde- mey Zafar
Namay , ou l'Avant- propos de l'Hiftoire des
´Conquêtes , dont il eft parlé dans ma premiere
Lettre.
** C'eft le même qui eft nommé cy - devant
Mirza Ibrahim , fils de Sultan Scharoc fils de
Timur..
46 LE MERCURE
un
tion de fon projet ; fçavoir des lecteurs
habiles , des témoins oculaires des faits ,
& des Secretaires : ces derniers étoient de
deux fortes , les Bafchis pour la langue
turque , & les Debirs pour la langue perfanne.
On lifoit chacun à fon tour ,
ouvrage dans la langue qui lui convenoit
; & lors qu'il s'agiffoit de quelque
Exploit de confequence , on appelloit à
cette lecture ceux qui avoient été prefens
à l'action , pour fçavoir d'eux fi la Narration
étoit exacte ; & fur leur raport, ooùu
plûtôt fur leur critique , on retouchoit ,
& on corrigeoit ce qui pouvoit en avoir
befoin ; & enfin , rien ne fortoit de la
prefence du Prince, qui n'eût atteint toute
la perfection qu'on pouvoit lui donner ,
& ne pût paffer pour authentique par fon
exacte verité.
Tous les Memoires étant ainfi lûs , redreffez
& declarez parfaits , on en compofoit
dans l'ordre , le ftile , & l'enchaînement
convenable , l'ouvrage hiſtorique
dans fon entier qu'on s'étoit propofé d'écrire
; mais toujours avec cette precaution,
* On en compofoit , &c. Par cette expreffion ,
l'Auteur fait entendre que c'eft de lui - même qu'il
veut parler , modcftie ordinaire aux Ecrivains
Orientaux , qui évitent de parler d'eux en la premiere
perfonne : d'ailleurs notre Hiſtorien veut
faire icy fa cour à fon Protecteur le Mizra Ibrahim
, en lui renvoyant la principale gloire de cet
Ouvrage.
D'AVRI L. 47
fi expreffément recommandée , que quelque
tour que l'on prît , tous les événemens
, & tous les faits , devoient être décrits
dans toutes leurs circonstances , comme
dans les Memoires originaux d'où ils
étoient tirez ; foit que ces Memoires euffent
êté dreffez du temps mêine de Timur,
de la maniere que nous l'avons dit , ou qu'ils
' euffent été fournis d'ailleurs aprés fa mort.
C'est pour cela que dans cette hiftoire ,
il fe trouve beaucoup de détail , & que les
circonftances du temps , des lieux , & les
diftances itineraires , y font exactement
marquées : c'eft aufli par cette raifon que
le ftile * en paroîtra peut-être un peu negli
gé , & deftitué de fes ornemens ordinaires ,
qui d'ailleurs n'auroient fait qu'allonger
l'ouvrage , en le chargeant de pleonaſmes,
& de repetitions inutiles , fur quoy nos
Ecrivains font fi delicats. Il n'en eft pas
de même dans les articles de Poëfie , qui
font mieux travaillez , & plus châtiez que
le refte.
C'étoit une neceffité d'en uſer ainfi dans
un Ouvrage dont la verité devoit faire le
principal ornement , & tout le merite ; &
qui n'auroit jamais vû le jour , fi le Prince
à qui on en faifoit la lecture , aprés y avoir
mis la derniere main , n'eût trouvé cette
* L'Auteur parle icy felon le génie, & le goût
de fa Nation.
48 LE MERCURE
parfaite conformité qu'il avoit prefcrite
entre la nouvelle hiftoire , & le premier
original qui avoit paru devant lui. Ainfi ,
il est toujours vray de dire que c'eſt à ce
grand Prince que font dus le projet , les
progrez , la perfection , & tout le merite
de cette Hiftoire .
Telle cft , Monfieur , la Preface , ou le
Difcours préliminaire , reduit à de juftes
bornes, que l'Hiftorien de Timur-Beg prefente
à fes Lecteurs , avant que d'entamer
fon Ouvrage. Aprés avoir rendu à M. de
la Croix cette Preface , & celle qui doit
preceder fa traduction , il me pria de faire
la revifion particuliere dont nous étions
convenus de tout l'Ouvrage ; & pour commencer
, il m'envoya le premier Volume*
de fon Manufcrit : dans le temps que j'y
travaillois , il tomba malade d'hidropifie ;
ce qui ne l'empêcha pas , après avoir reçû
de moy ce premier Volume revû , de m'envoyer
le fecond , en me marquant par fa
Lettre du 22 Octobre 1713 , que la maladie
empiroit , & me priant de continuer
la revifion , ce que je fis . Cependant , M.
de la Croix ne fit plus que languir depuis,
& enfin il deceda le 4 du mois de Decembre
fuivant , d'une maniere toute Chrézienne
& édifiante. Je rendis peu de temps
après à fes heritiers le Volume qui me
* Ce Manufcrit contient huit Volumes in 4.
reftoit
D'AVRIL.
reftoit de fon Manufcrit , avec offre de
continuer mes foins pour parvenir à l'édition
de cet Ouvrage , & de mettre avant
les Prefaces , ou à la fin du Livre , un
Eloge hiftorique de M. de la Croix , qui
contiendra un détail de fes Voyages , &
de fes Ouvrages .
арра-
Je crois , Monfieur , que cette hiftoire
de Tamerlan , à laquelle toute la Republique
des Lettres s'intereffe , paroîtra enfin
en peu de temps : M. l'Abbé de Vertot
, qui en a fait la lecture depuis plus
de deux ans , par l'ordre de Monfeigneur
le Chancelier , lui a donné fon Approbation
; en forte que felon toutes les
rences elle être miſe entre les
> pourra
mains des Imprimeurs , lefquels font en
partie cauſe du retardement , dans le courant
de l'année 1720. Je finis ma Lettre,
en vous fuppliant de me faire part de vos
lumieres , fur tout ce que je viens de vous
expoſer , en faveur d'un ami commun ,
dont je fçai , Monfieur , que vous cheriffez
la memoire , & de croire que je fuis
toûjours avec une parfaite confideration ,
MONSIEUR , vôtre , &c. A Paris le 6 Octobre
1719.
E
50
LE MERCURE
EPITRE
A Monfieur l'Abbé Abeille de l'Academic
Françoife , par M. de V ... Gentilhomme
de Normandie.
Cher Abeille , jadis les hommes fans envie
Paffoient innocemment une tranquille vie.
Content du neceſſaire & fans ambition ,
Chacun vivoit heureux dans fa condition ;
Et pour déterrer l'or qui croît au nouveau Monde ,
On ne s'expofoit point à la fureur de l'Onde.
Mais dés l'inftant fatal que l'homme ambitieux
Ménaça fon Voifin d'un joug impérieux ,
Le calmefut banni pour toujours de la terre s
Ilfallut ſe résoudre à foutenir la guerre ;
Et le Foible cédant au malheur de fonfort ,
Funfoumis à la Loi que dicta le plusfort.
Or, l'homme ainfi privé des droits defa naiſſance ,
Ne fe vit qu'à regret mis fous la dépendance.
Il fit de vains efforts pour recouvrer un bien ,
Sans lequel de tout tems les autres ne font rien.
Il voulut rétablirfa liberté perdue :
Mais du premier Vainqueur la puiſſance abfoluë
Accablant le vaincu du poids defa grandeur ,
Fit plierfa raifon au défaut de fon coeur.
Telfut lefondement de l'Etat Monarchique.
Par le fecours des Loix , l'adroitepolitique ,
D'AVRI L.
Dont l'art fi renommé conſiſte à toutprévoir ,
Maințint bien-tôt aprés chacun dans le devoir.
Le fceptre dans la main , comme une illuftre marque,
D'entre tousfesfujets diftingua le Monarque.
Et les fameux emplais , les poftes éclatans ,
Du peuple en general diftinguerent les Grands.
Le peuplefans honneurs chercha dans l'abondance
De quoi fe confoler de fon peu de puiſſance.
De l'ombre des grandeurs ſe répaiſſant l'esprit ,
Il crût par la dépense acquerir du crédit.
Le Bourgeois opulent fe fit fervir en Prince ;
On vit l'or & l'azur briller dans la Province.
La richeffe tint lieu de naiſſance & d'honneur !
L'homme fur elle feule établit fa grandeur !
On fe vit empreffé , fendre lefein de l'onde ,
Braver tous les périls , courir au nouveau monde.
Pour quelfujet enfin pour chercher ce métal ,
Qu'Ovide * a bien nommé la fource de tout mal.
Alors , Abeille , alors plus de moeurs d'innocence !
On vit regner par tout une entiére licence !
L'or dans le coeur humain excitant des défirs ,
On rafina fur tout , jufques fur les plaifirs.
Le malpaffa plus loin . L'orfavorable au vice ,
Autorifa bien-tôt la fraude & l'injustice !
En vain implora -r'on le fecours de Thémis ?
-Pour amaffer du bien on ſe crût tout permis.
L'aimable bonnefoi de la terre exilée ,
* Effodiuntur opes, irritamenta malorum.
E ij
52 LE MERCURE
Retourna dans le Ciel où Dieu l'a rapellée .
On vit l'homme puiſſant ſans honte &fans remords,
Ravir le bien d'autrui par d'indignes refforts .
On vit auprés des Grands le Flateur mercenaire
De fon art empefté mandier le falaire !
On vit lefaux devot , pour attraper du bien ,
Singe de la vertu , duper les gens de bien .
On vit l'homme en un mot avide de richeſſes ,
Pour elles fe reduire aux dernieres baſſeſſes ;
Et pour comble d'horreur on dit des Partiſans
Trahir , voler le Prince & l'Etat tous les
Et dans un char pompeux , toutfiers de leur fortune ,
Braver infolemment la mifere commune !
L'honnête homme en gemit fans en être jaloux.
La richeffe à ce prix pour lui n'eut rien de doux ;
Etfa feule vertufoutenant ſon courage ,
ansi
Ilfe tint trop content d'un fi noble partage.
Mais pourquoi , dira t'on , ce détail ennuyeux ?.
J'entends à més côtés des efprits pointilleux ,
Examinant les mots , les fillabes , les rimes
De mes vers innocens me faire autant de crimes.
L'un voudroit quejefuffe un peuplus retenu ,
L'autre dit que mon ſtile eft trop fimple, eſt trop nú.
Un autre pour marquer fon humeur dédaigneufe ,
Ne trouvepoint chés moi la rime affés heureuſe ;
Et me tráittant tout haut d'Auteur peu délicat ,
Il croit , mais vainement , m'attirer au combat.
C'est encore un défaut de la plupart des hommes ,
D'AVRI L.
53
On veut tout critiquer dans le fiécle où nousfommes
Je veux que de mes vers onfaſſe peu de cas ;
Mais peut être qu'aux tiens onne pardonne pas.
Oui ! malgré la beauté qui brille en tes Ouvrages ,
Tu croirois vainement gagner tous lesfuffrages !
Quelque Cenfeur jaloux du feu de ton efprit ,
Ofera t'attaquer pour ſe mettre en crédit ;
Etfans examiner s'il fe rend ridicule ,
Il te reprochera l'oubli d'une virgule.
Abeille , c'est ainsi que les hommes fontfaits
Dans la droite raiſon on ne les voit jamais :
Ils ont toûjours en main une fauſſe balance ,
Severes pour autrui , pour eux pleins d'indulgence.
Qui de leurs traits malins peut fe dire à couvert ?
L'interêt lesféduit , l'amour propre les perd.
Je fçai qu'il est encor des coeurs nobles , fidéles ,
Que le Ciel a formés pour fervir de modeles .
F'en connois qu'on admire au milieu des grandeurs ,
Chés qui n'ont point d'accès les dangereux flateurs :
Qui , riches fans orgueil , fages dans leur conduite ,
Rendent toujours justice au folide merite :
Quifçavent le grand art de fefaire eftimer ; ·
Et quefur ce tableau tu vas d'abord nommer :
Mais , Abeille , prens garde à ce que tu vasfaire ?
La modeftie en eux impofe defe taire ,
Et fonge qu'en louans Villeroy , Luxembourg ,
Tupourrois t'expofer à faire mal ta conr.
E iij
54
LE MERCURE
S
RONDEAU PAR LE meme.
Elon le lien dans le fiécle prefent,
Chacun paroît plus ou moins fuffifant.
On s'applaudit : on se croit du merite.
On Financier a toujours greße fuite ;
Mais on eft feul dès qu'on eft indigent.
Tout réuffit par ce diable d'argent
C'est en amour un fouverain Agent :
La plus fevere adoucit fa conduite
Selon le bien.
On peut se mettre en un pofte éminent ;
Sans nul efprit on paſſe pour fçavant.
On trouve affés de donneurs d'eau-benite
Qu'est - ce que l'homme ? hélas un hypocrite !
Il vous méprise , ou vous donne du vent
Selon le bien .
EPIGRAMME PAR LE MEME.
LEs Images
chés
les Romains
Prouvoient
la nobleffe
ancienne
.
Un riche Agioteur pour établir la fienne ,
Fit faire deux Portraits où l'on remarquoit peints
Son pere , & lui , vêtus en Paladins.
D'A VRI L.
35
Le Peintre s'informa , finiſſant ſon Ouvrage ,
Quel nom il écriroit au bas de chaque image :
Un eigneur là prefent , auffi tôt lui répond ;
F'impofai le premier un nom àſafamille ;
Son pere étoit à moi ; mettés en Apoftille ,
La Verdure premier , la Verdure fecond.
AUQUQÜQUQUAUQUQUQUQUQUNUAU KU
L
SONNET PAR M. BOUDIER.
E déſir infenfé d'éternifer fon nom ,`
Tourmente horriblement les efprits qu'il enyore :
L'un confume fa vie à pâlir fur un livre ,
L'autre fe donne en proye au boullet d'un canon.
Tel jadis fut Homére , tel Agamemnon ,
Et mille autres depuis qui les ont voulu fuivre.
Moi , bien éloigné d'eux , je ne fonge qu'à vivre
Sansfoin qu'aprés ma mort on me connoiſſe ou non .
Travailler nuit & jour , parce qu'on fe propofe
Qu'on dira dans mille ans , un tel fit telle chofe :
N'est- ce pas fe ronger de foucis fuperflus ?
Le bruit tant récherché que fait la Renomée ,
Pendant que nous vivons , n'est qu'un peu defumée,
Et c'est encore moins quand nous ne vivons plus.
+39
E iiij
56 LE MERCURE
Le 16 de ce mois , M. le Bailly de Mefmes
, Ambaffadeur Extraordinaire de la Religion
de Malte › accompagné de plufieurs
Grand'Croix & Chevaliers de l'Ordre , eut
audience publique du Roy , dans laquelle
il donna part à S. M. de la mort du Grand
Maître Perillos de Roquefeüil , ou Rocaful
, & de l'élection qui s'étoit faite du
Bailly Marc- Antoine Zondadari , Siennois ,
à la Dignité de Grand Maître de la Religion
de Malte , dont il preſenta une Lettre
a s . M.
Cet article nous fournira l'occafion de donner
une Relation exacte & circonftanciée ,
touchant la mort de l'an , & l'élection de
Pautre.
A Malte , le premier Mars 1720..
ON Raimond de Perillos , Grand
D Maître de l'Ordre de Saint Jean de
Jerufalem & du Saint Sepulcre , Prince de
Malte & de Goze , mourut le 10 Fevrier
fur les neuf heures du matin , âgé de 83
ans , 8 mois ; ayant tenu le Magiftere 22
ans 11 mois & 3 jours. Il étoit Efpagnol,
né dans Valence , Capitale du Royaume
de ce nom , & iffu d'une famille Françoiſe.
( C'eſt celle de Roquefeüil. ) Sa mort fut
annoncée par toutes les cloches de la ville,
D'AVRI L.
57
& par un coup de canon tiré du Cavalier
de France , qui fut répondu par un autre
coup de la Cité vieille , tant pour avertir
les Habitans de la Campagne de prier Dieu
pour le repos de fon ame , que pour arrêter
toutes les barques qui pêchoient autour
de l'Ifle , quoique le Port füût fermé
depuis 8 jours.
Le même jour 10 , le Confeil ordinaire
s'affembla à 2 heures après midy , dans
lequel on rompit les Sceaux du feu Grand
Maître , & on nomma Mrs. les Commiffaires
Visconti Milanois , & Don Gonfalvo
de Soufa Portugais, Commiffaires pour ordonner
de fes funerailles.
Le 11 au matin , le Confeil d'Etat fe
raffembla , dans lequel M. l'Amiral Solaro
fut élu Lieutenant du Magiftere vacant , &
Mrs. les Chevaliers de Chattes , d'Aguilar,
& Sortino , furent nommés pour recevoir
le payement des Debiteurs au Trefor.
du On expoſa en même temps le corps
Grand Maître dans la grand'Salle du Pa
lais , autrement du Confeil , revêtu de fes
habits Magiftraux. Toutes les Communautés
Religieufes s'y rendirent fucceffivement,
& chanterent alternativement l'Office des
Morts , tout le Peuple étant venu lui baifer
les mains. Il étoit élevé fur un cataphalque
, autour duquel étoient affiis 6 Pages
couverts d'une ferge noire en forme
E iiij
58
LE MERCURE
>
du capuce : chacun d'eux avoit un éventail
à la main , pour en écarter les mouches.
Quatre Chevaliers du nombre, des Leftavolans*
habillés en Heraults , tenoient
chacun un Drapeau aux quatre coins du
Maufolée. On avoit pofé à la droite fur une
table l'armure de fei , de la Valette , avec
le Bâton de Commandant.
Sur les 4 heures du foir M. d'Alpheran**
Prieur de l'Eglife de S. Jean , en habits
Pontificaux , y vint auffi celebrer l'Office
avec tout fon Clergé.
Le 12 , on alla en proceffion prendre le
corps du feu Grand Maître. Meffieurs les
Grands-Croix le defcendirent du cataphalque
, & le remirent entre les mains des
Chevaliers à la porte du Palais : ils étoient
precedés de tout le Clergé de la Ville , &
étoient fuivis des Grands-Croix , des autres
Seigneurs du Confeil complet , en
manteaux longs ; de tous les Tavolans qui
marchofent deux à deux , affublés d'une
piece de ferge noire avec une grande Croix
fur l'épaule. Tous les Officiers , Jurats &
Eftafiers du feu G. M. obfervoient le même
ordre ; ce qui formoit un cortege tresnombreux
& en même temps tres -lugubre.
* Chevaliers aufquels le G. M. donne les Tables
du Palais .
** li a tous les Droits Epiſcopaux , & eſt com .
me l'Evêque des Chevaliers .
D'AVRI L. 59
Lorfque l'on fut arrivé à l'Eglife de S. Jean,
qui étoit ornée , ainfi que le Palais , de
quantité d'infcriptions , à la louange du feu
G. M. , on pofa le corps fur un Maufoléc
dreffé au milieu du Chour ; les Pages étant
toujours occupés à chaffer les mouches avec
leurs éventails. Après que l'on eut celebré
folemnellement l'Office des Morts , M. le
Maître d'Hôtel prit ſon Bâton qui étoit au
pied du Maufolée ; & ayant dit par trois
fois confecutives , * il Gran - Maestro
mio caro Padrone è morto , il le rompit fur
fes genoux , & le jetta fur le Cataphalque .
Le Cavalerifte , ou le Grand Ecuyer , en fit
autant avec deux Eperons dorés , & le Receveur
remit fa Bourfe auprès du corps.
On defcendit enfuite le corps , & on le
porta à la Sepulture qui eft dans la Chapelle
d'Arragon. Don Perillos a fait un
Teftament tres-pieux & tres-fage. Il laiffe
par fa mort une dépouille de 400 mille
écus.
Après cette ceremonie , le Confeil d'Etat
ordonna l'affemblée generale de l'Ordre
au lendemain , pour proceder à l'élection
de fon fucceffeur.
Le 13 à fept heures du matin , tout le
Corps de l'Ordre fe rendit à S. Jean.
Après la Meffe du S. Elprit , chaque Lan-
> * C'eft à-dire : Meffieurs mon cher Grand
Maitre Patron , eſt mort.
60 LE
MERCURE
gue
fe retira dans la Chapelle pour proceder
à l'élection des 21 Electeurs , trois .
par Langue , il fe trouva dans l'Eglife 332
tant Novices , Profez , Chevaliers , que
Prêtres ou Freres fervans . Les Novices qui
n'ont point de voix dans l'élection , demeurerent
dans l'Eglife , & les Profez entrerent
chacun dans la Chapelle de leur
Langue. Il y en avoit 87 de la Langue.de
Provence , 28 de celle d'Auvergne , 38 de
celle de France ; 92 de celle d'Italie ; 31
de celle d'Arragon ; 18 de celle d'Allemagne
; 40 de celle de Caftille & de Portugal
. Il y avoit en Couvent 31 Seigneurs
de la Grand'Croix , & 137 de la petite .
Ils élûrent dans leur Chapelle , à la pluralité
des fuffrages , Electeurs pour chaque
Langue. Pour Provence. M. Frere Jofeph
de Toelis de la Reynarde , Grand Prieur
de S. Gilles ; M. Frere Jacque de Prival
de Fontanilles , Bailly Grand'Croix , & M.
Frere Octavien de Gallean Commandeur.,
Pour la Langue d'Auvergne ; M. F. Pierre
de Jumillac Grand Prieur d'Auvergne.
M. F. Adrien de Langon , Bailly Grand'
Croix , M. F. Philibert du Saillant Commandeur.
Pour la Langue de France. M.
F. Guillaume de la Salle Lieutenant de
Treforier , M. F. Robert de Semagne
Lieutenant d'Hofpitalier , M. F. François
de Cintray , Bailly Grand'Croix . Pour la
.3
D'AVRI L. Gr
Langue d'Italie. M. F. Antoine Vaini
Bailly Grand'Croix ; M. Marc - Antoine
Zondadari Bailly Grand'Croix ; M. Frere
Charles Doria Delmare , Bailly Grand'-
Croix. Pour la Langue d'Arragon . M. F.
Gafpard de la Figuiere , Grand Caftillan
d'Empofte ; M. F. Don Jerome Ribas
Grand Prieur de Catalogne ; M. F. Don
Remond de Pueti Bailly de Negrepont,
Pour la Langue d'Allemagne . M. F. François
Comte de Kinigfek , Grand Bailly ;
M. F. Philippe de Guttenberg Bailly de
Brandebourg ; M. F. François Antoine
Baron de Schennaw Commandeur. Pour
la Langue de Caftille . M. F. Don Michel
Pinto Bailly de Lezza ; M. F. Don Antoine
Manuel Bailly d'Acre ; M. F. Don François
Commandeur de Mier.
Après l'élection des 21 que nous venons
de nommer , les mêmes Langues procederent
à l'élection de ceux qui doivent reprefenter
la Langue d'Angleterre , dont les 21
en choisirent trois de differentes Nations .
Provence élut M. le Grand Commandeur
Piofin. Auvergne , M. le Lieutenant du
Maréchal Parnac. France , M. le Chevalier
de Laval . Italie , M. l'Amiral Solaro . Ar.
ragon , M. le Commandeur Don Antonio
de Torres . Allemagne , M , le Commandeur
Linsberg. Caftille , M. le Bailly Contreras.
Toutes les balotations terminées, chaque
61 LE MERCURE
Langue dîna dans fa Chapelle , tandis
qu'aux dépens . du Trefor on fervit aux
21 dans la Chambre du Conclave. Le repas
fini , les 21 Electeurs appellerent pour
Angleterre , M. F. Robert Solaro Amiral,
M. F. Don Jofeph Contreras Bailly du
S. Sepulchre , & M. F. Jofeph de Laval .
La Lieutenance de M. l'Amiral Solaro
ayant vaqué par fa promotion au Conclave ,
le Confeil d'Etat lui fubftitua M. le Grand
Chancelier Don Jean Manuel. Ces trois
Meffieurs s'étant joins aux 21 , & étant
montés avec eux dans la Tribune , élurent
le même Grand Chancelier pour Preſident
de l'élection, & nommerent enfuite, à la pluralité
des voix , ( le Triomvirat compofé
d'un Chevalier , d'un Prètre & d'un Frere
Servant , ) M.F.Horace de San Sidonio , Italien
, Chevalier d'élection ; M. F. Honoré
Mottet Provençal, Prêtre d'élection ; M. F.
Vincent Valera Atragonois , Servant d'Armes.
Aprés cette élection , les 24 , ( autrement
le Grand Conclave ) ayant fini leurs
fonctions , defcendirent de la Tribune ;
& le Triumvirat y étant monté , nomma
les 16 Electeurs du Grand Maître , eux
compris . Ces 16 Electeurs , qui ne peuvent
être choifis parmi les Grand'Croix
& dont il doit y en avoir deux de chacune
des 7 Langues , & deux pour l'AnD'AVRI
L. 63
›
›
gleterre , formerent ce qu'on appelle le
Petit Conclave , qui fe trouva compofé de
M. le Commandeur de la Batie & du
Prêtre d'élection du Triumvirat pour Provence
; de M. le Chevalier de Ĉaiffaċ , &
de M. le Chevalier de Montgontier , pour
Auvergne ; de M. le Commandeur de
Tamboneau , & de M. le Chevalier de
Perfy , pour France ; de M. le Commandeur
Ballati & du Chevalier d'élection
du Triumvirat , pour l'Italie ; de M. le
Chevalier de Ros , & du fervant d'Armes,
pour Arragon ; de M. le Commandeur
Staden , & de M. le Chevalier d'Einsberg ,
pour Allemagne ; de M. le Commandeur
de Soufa , & de M. le Chevalier d'Agui
lar , pour Caftille ; enfin de M. le Commandeur
Piccolomini Italien , & de M. le
Chevalier Don Antonio de Torres , pour
Arragon.
Ces 16 élurent & proclamérent tout
d'une voix pour Grand Maître de la Religion
de Malte , Mgr. le Bailly Frere
Marc - Antoine Zondadari de la Langue
d'Italie , Sienois de Nation , petit neveu
du Pape Urbain VIII . frere du Cardinal
du même nom , & Archevêque de Siene.
Ses éminentes qualités , fon illuftre naiffance
, & les fervices importans qu'il a`
rendus à l'Ordre , l'ont élevé à juſte tître
à ce premier grade. Il a paffé , avant que
64 LE MERCURE
·
d'y parvenir , par toutes les Dignités de la
Religion ; ayant été Capitaine General des
Galeres & deux fois Ambaffadeur à
Rome. Il a exercé jufqu'au jour de fon
exaltation , les Charges de Preſident au
Confeil de Guerre , & de l'armement des
Vaiffeaux. Comme ce nouveau Grand
Maître a tous les talens & toutes les vertus
neceffaires pour remplir dignement
cette premiere place , fes grandes qualités
font efperer qu'il contribuera beaucoup au
progrès de la Religion , & au bien du
Peuple de fa Principauté fouveraine de
l'Ile de Malte & de Goze , dont le Confeil
l'inveftit le 14Janvier de cette année 1720 .
La fonction de fon élevation finit à 6.
heures du foir, par un Te Deum , où il affliſta,
& fut annoncée par le fon des cloches , &
par la décharge de 60 pieces de canon .
On remarquera que quoique le nouveau
Grand Maître ne parût pas avoir la principale
part à cette Dignité , en entrant dans
le Conclave , il ne fut pas plûtôt proposé
par Don Jean Manuel , Grand Chancelier
& Prefident de l'Election , que prefque
tous les fuffrages & les differens Partis , fe
réunirent en fa faveur , à la reſerve de 52
voix , qui voterent pour M. le Bailly
Vaini .
SPECTACLE .
D'AVRIL. 65
དཀྱ : གུཡོདསྒྱུ
SPECTACLES.
E Dimanche 14 Avril , les Com
médiens Italiens reprefenterent
pour la premiere fois , fur leur
Téâtre de l'Hôtel de Bourgogne ,
une Piece , qui a pour titre , Les Amans
ignorans , Comedie en trois Actes , dont
M. Autereau est l'Auteur. Il eſt déja connu
fur ce Téâtre par d'autres Comedies ,
entr'autres par Le Naufrage au Port à l'Anglois
, & dans le public, par plufieurs autres
Ouvrages de Poëfies , qui ont réuffi .
La Scêne eft en Italie dans un Village
du territoire de Ravéne.
Dans le premier Actc , Trivelin Chirur
gien de ce Village , & Hôte du Capitaine
Mario , fils de Pantalon Seigneur Venitien ,
cherche à rendre une lettre de la part de ce
Capitaine à Fatima , jeune efclave autrefois
enlevée fur les côtes de Ravéne , à l'âge de
cinq ans , par le Corfaire Barbanera ; élevée
à Alger auprès d'une efclave Françoife ,
dont ce Corfaire avoit fait fa femme favorite
, deſtinée par lui au Serail de Conftantinople
à caufe de fa beauté , & envoyée
à ce deffein fur un vaiffeau dont le Capizaine
Mario s'empare dans un combat. La
F
66 LE MERCURE
beauté de l'esclave ayant touché le nouveau
Vainqueur, il en devint éperduement amoureux
, la fit conduire à Venife , & la cacha à
Pantalon fon pere, dans le deffein de l'époufer
; mais le Seigneur Pantalon ayant découvert
le miſtere,fit enlever en fecret l'esclave ,
& l'envoya à Bertole fon jardiniér , pour la
faire travailler au jardin , & lui faire bien
riſſoler le tein au foleil ; afin d'en dégouter
au moins fon fils , en cas qu'il la retrouvât.
C'eſt dans ce village & chés ce jardinier ,
que Trivelin la découvre , & lui vient rendre
une lettre de tendreffe de la part de
Mario , arrivé depuis peu chés lui . Fatima ,
après l'avoir lûe , prie Trivelin d'éloigner ,
s'il fe peut , les pourfuites de Mario. Je ne
fuis pas affés ingratte , dit-elle , pour le haïr;
il a même eu la generofité de ne me point
ôter les pierreries dont on m'avoit orné
pour plaire au grand Seigneur ; il eſt riche
& de qualité , il m'aime & veut m'époufer ,
moi qui n'étois qu'une efclave , & qui ne
fuis peut -être que la fille d'un païſan . Qu'ariveroit
- il de cela ? qu'au lieu d'être eſclave
à Conftantinople , je le ferois à Venife.
Quinze ans paffés dans l'efclavage , m'ont
rendu la liberté fi chere , que j'y facrifierai
tout , & même juſqu'à l'amour ; car je ne
le nie point : j'aime Mario ; & s'il étoit un
païfan , e l'adorerois ; mais je ſçai la -conrainte
où l'on tient les femmes à Venife ;
D'AVRIL. 67
ce païs- ci me plaît , tout y reſpire la joye &
la liberté ; j'ai de quoi mettre un païſan à
fon aife en vendant mes bijoux , & je fuis
perfuadée que pour être heureufe , je ne
dois me marier qu'en bonne & franche paï-
Sannerie.
Mais il me femble , reprend Trivelin
qu'un amour auffi genereux que celui
de Mario , merite plus de pitié.
Fatima ... Le mien eft - il moins genereux
? Si Mario m'offre fa fortune , n'eft- ce
pas lui en rendre autant , que de la refufer
de lui , pour ne pas déranger la fienne , en
le brouillant avec fon pere , & pour lui
épargner le repentir d'avoir époufé une efclave,
une païfanne ; que fçais- je moi qui
je fuis ?
Trivelin ... Qui que vous foyez , Madame
, croyés-moi , vous n'êtes point née
pour un païfan , il vous faut un époux qui
ait plus de délicateffe .
Fatima ... Je m'étourdis là-deffus encore
en fa faveur , & d'ailleurs j'ai été élevée
dans un païs , où l'on ſe paffe à merveille
, & de delicateffe & de galanterie , & de
beaux fentimens , & de tous ces colsfichets
de l'amour ; on ne s'y arrête point à la fuperficie.
Trivelin ... Et quel eft l'amour que
l'on connoît en Turquie & dans tout le
Levant ?
Fij
68 LE MERCURE
Fatima ... Le même qu'en ce païs çr
eui ! fi l'on y prenoit garde de près , il fe
trouveroit qu'en tout païs on aime à la Turque
, c'eft à- dire , pour l'amour de foi feulement
; mais dans nôtre Europe on a trouvé
l'art de le diffimuler , & de faire croire à
une Belle par de jolis mots , par une foumiffion
apparente , par une attention continuelle
à la flater , qu'on n'a pour but que
de la rendre heureuſe , mais je ne donne
point dans ces panneaux- là .
Trivelin ... Quel plaifir efperes- vous ,
d'avoir un mary fans efprit ?
Fatima ... En prendre un qui en ait
trop, c'est le mettre au jeu avec un joueur
plus habile que foi ; on en eft toujours la
dupe. Je veux donc en choiſir un à ma fantailie
, qui foit mon égal ; à qui je n'aye
point trop d'obligation , de crainte qu'il ne
de croye en droit de trop negliger fes de--
voirs ; en un mot , avec qui on puiffe être
fage.
Trivelin ... Vive un amant qui ait de
Pefprit , & un mary qui n'en ait gueres.
Quant à Mario, elle promet de flater fa paffion
, autant qu'elle pourra , pour ne le
point defefperer , & prie cependant Trivelin
de trouver les moyens de le renvoyer ;
après quoi elle fe retire pour faire une reponfe
à la lettre de Mario.
Dans la quatriéme Scene, Arlequin arrive
D'AVRI L. 69
en rêvant . Trivelin qui craint la jalouſie de
Bertole & celle de ſa femme , ne veut point
paroître trop fouvent avec Fatima , & propofe
à Arlequin de lui rendre un fervice , en
fe chargeant d'une lettre que la Signora Fatima
va lui remettre pour Mario. Il promet
de lui donner quelque chofe de bon. Je
lui donnerois , repete-t'il , un beau ruban
pour en faire preſent à Nina fa bonne
amie : Arlequin diftrait jufqu'à ce nom de
Nina , fe reveille tout à coup en criant
Che cofa fi dice di Nina ? dové Nina ! dové !
Ici il y a un jeu entre Trivelin & Arlequin
pour faire comprendre à Arlequin , que
Trivelin exige de lui qu'il porte la lettre
en question , & qu'il lui donnera pour recompente
un beau ruban. Le Lecteur fent
qu'un extrait ne peur lui reprefenter ces fortes
de Scenes. Enfin , Arlequin refte feul ,
& fe plaint du retardement de fa chere Nina
: comment ferai- je , dit-il , pour m'amuſer
en l'attendant ? fouillons dans nos
poches , cherchons quelque chofe qui m'occupe
; il rappe du tabac ; il prend un bilboquet
, &c. rien ne l'amufe. Je fuis mort ,
s'écrie t'il , je fuis enterré ! Nina arrive.
C'eſt en cette Scene que l'on reconnoît le
titre de la Piece ; comme c'eft une des plus
naïves , je vais la donner tout au long.
70 LE MERCURE
SCENE
N
NINA.
V I.
ARLEQUI N.
O , ina mia cara , ecco te!
Ina ... Arlequino mio !
Arlequin
Nina ... Oui me voilà , me voilà ; tiens ,
me vois tu ?.
Arlequin... Oui je te vois , & crains de
me tromper : es - tu Nina aſſurément ?
Nina ... Il me femble qu'onis
Arlequin ... Je crois que tu as raifon ;
viens donc que je t'embraſſe , que je te mange ,
queje t'avalle , que je t'engloutiffe .
Nina ... Bellement donc , point defolies ;
je ſommes dans le village au moins , je ne
fommes pas aux champs .
Arlequin ... Dans le village ? hé qu'importe
?
Nina ... Si fait vramant ; ça importe ,
glia ici tout plein de controleux.
Arlequin ... Mats quand je rions enſemble
par bonne amitié, gnia rien à controller
ça ne fait tort à perfonne.
SCENE VII.
FATIMA entre fecretement .
;
NIna...C'est ce qui me semble iton ; ¿ª
pourtant on ne trouve pas bon que les filles
D'AVRIL. 71
batifolent avec les garçons , à cause que l'on
dit que l'honneur ne veut pas .
Arlequin... L'honneur! l'honneur ! Phonneur
est une bête ; car puifque j'ai de l'amitié
pour toi , la raiſon vent que tu en ayes pour
moi , la raifon eft plus raisonnable que
l'honneur.
Nina ... Affurément.
.... de
Arlequin Je n'entends parler que
fthonneur ; qui est -il donc l'honneur ? apprends
le moi.
Nina
toi- même.
...
Hé ! mais , je te le demande à
... Arlequin Mais tu a plus d'esprit que
moi ; car tu fcais lire , & je ne le ſçai pas
moi ; c'eſt à toi à me dire qui eſt l'honneur.
Nina ... Je n'en fçaipourtant rien ; mon
père me vient par fois farmonner fur l'honneur
; il nefait que me dire que je le garde ,
que je le garde , & il ne me dit point ce que,
deft ; le moyen de le garder !
Arlequin ... Ton pere à tort ; mais par curiofité
, raifonnons un peu là- deſſus ; il me
fouvient que ma grandmere me difoit que
Phonneur étoit une chofe plus precieuſe que
For , les diamans & les paffemens defoye. Si
cela eft , ce n'est donc pas àfaire à nous autres
païfans d'avoir de l'honneur ; il y auroittrop
de vanité.
Nina ...Ho ! je nous pallerons bien de
sette braverie- là.
72 LE MERCURE
Arlequin ... Et toi ! qu'est- ce que tu fçais
de l'honneur ?
Nina ... Tout c'est que j'en fçai , c'est qu'il
faut que cefoit quelque chofe de bien femillant
; car ma mere difoit que quand alle étoit
fille , fon honneur lui faifoit plus de peine à
garder que fes moutons . Oh ! je n'ai pas tant
d'efprit que ma mere ; je le perdrois.
Arlequin ... Je le croi bien , & moi auffi
peut-être ; c'est pourquoi ne nous embarraffons
point de cela ; mais cara Nina , laiſſemoi
prendre ſeulement un petit baiſer ſur le
petit bout de tes doigts .
Nina .... Depeche-toi donc.
Arlequin... Mettant la mainfurfon coeur,
Toc , tec , toc , ouaïs glia a là quelque chofe
que je n'entends pas quand; tamain me donne
un fouflet ou un coup de poing , je n'ex
fens rien , ça ne me fait point de mal ; &
quandje la baife , cela me donne la fiévre.
Nina ... La fiévre !
Arlequin ... Oui ! je fens une certaine
chaleur , un feu qui fe promene dans ma
poitrine , & puis j'ai des envies comme un
malade ; quand j'ai baiſé la main droite ,
j'ai envie de bailer l'autre , & puis il me
prendje ne sçai combien d'envies.
Nina ... Hé bien ! tien ; qucufi , queu
mis : quand tu me prends la main , je ſens
auffi que ça me fait trimouffer le coeur , &
puis n'eſt avis que tout le corps mefourmillez
tantia
D'A VRI L.
7.5
tantia que ça me rend tout je ne sçai comment.
Arlequin ... Ste maladie- là eft boufonne.
Nina...Oui ! elle eft drole , mais pourtant,
c'est toi qui me l'a donnée ; car je ne fens
point cela avec les autres ; gnia qu'avec toi
ça meprend.
Arlequin ... Mais cara Nina , je te demande
pardon ; elle vient de toi ; car quand
je touche feulement ton fichu , auſſi - tôt toc ,
que toc , toc.
Nina ... Eh bien ! malgré cela , je ne laiſſe
pas d'être bien-aiſe quand je te vois.
•
Et moi, Arlequin j'aime mieux te voir
qu'un plat de macarons .
Nina ...A caufe de quoi ?
Arlequin ... A cauſe que tu as certaine
petite mine qui donne plus d'appetit : &audeffous
de fte petite mine , un petit col tout
rond qui ragoutte davantage , & au- deſſous
de ce petit col tout rond , de certaines petites
drolleries encore toutes rondec qui ………. ( Il
léche fes doits ; ) & toi quand tu me vois ,
pourquoi est-ce que ça te fait plaiſir.
Nina ... A caufe que tu n'as point tout ce
que tu dis là que j'ai.
Arlequin , qu'est-ce que cela veut dire ?
Nina ... ça veut dire , à cause que tu
n'es pas une fille ; car tiens pour moi , l'amitié
d'une fille n'est que de la piquette ; ça ne fent
rien ; mais quand je ſommes enſemble fur le
gazon à jouer à de petits jeux , je ſuis fi
G
74
LE
MERCURE
contente ...... & fi niaumóïns .
Arlequin . .. Niaumoins ? ...
Nina .. Niaumoins , je deviens par fois
merancolique ; je ne ſçai à la fin quel jeu il
me faudroit.
Arlequin ..... Hé bien ! quand les petits
jeux t'ennuyent , tu n'as qu'à dire s je teferai
de petits contes , nous parlerons de chofes &
d'autres.
Nina ... Tu as beau me parler quelque
fois tout le long de la journée , le foir il me
femble toujours que tu ne m'as pas tout dit.
Arlequin ... Mais dame , je dis ce que je
fçai ; &comme je n'ai gueres d'eſprit , je ſens
bien que je ne fçai pas encore tout.
Nină ... C'est ce qui me ſemble ; mais toi ,
quand tu es auprès de moi , es - tu toujours .
content ? toujours.
Arlequin .
... Gnia que quand cette fiévre
me prend , je voudrois avoir quenque medecine
pour la faire paſſer.
Nina ... Je m'en doutois bien ; mais pourquoi
est-ce que la bonne amitié que je nous
portons , nous tourmente comme ça par fois :
ça me tracaffe l'esprit.
Arlequin ... Glia là quelque anguille fons
roche.
Nina ... N'est - ce pas qu'on nous auroit
jétté quenque fort ? car on dit qu'il y a des
méchans Bergers qui font comme ça de la forcellerie
, &'c.ن ا
D'AVRIL.. 75
Fatima ... A parté.
Eft-il poffible qu'à leur âge , on conferve
encore tant d'ignorance ?
Arlequin Effrayé de la voir :
Ajuto Madame , je vous demande pardon
, je vous prenois pour une forciere.
Nina ... Vous m'avés itoufait fouleur.
Fatima ... Remettez- vous , mes enfans ;
non , vous n'êtes point enforcellés , il y a
longtemps que je vous écoute ; j'ai entendu
toute votre maladie ; là,conſolez- vous; j'ai des
Secrets pour vous en delivrer.
Nina ... Mais , Madame , comment appelle-
t'on fe maladie fi vous plaît ?
• • • Fatima Je vais vous l'apprendre ,
mais ne vous en vantés pas : votre maladie eft
ce qu'on appelle de l'amour.
Nina ... De l'amour ?
Arlequin ... Ohimé , de l'amour !
Nina ... Qu'est -ce donc que de l'amour ?
Fatima ... L'amour est une maladie de
Pame quifait lafanté du corps , qui rend le
teint plus vif , les yeux plus doux & plus
brillans , le fang plus fluide , qui adoucit l'acreté
des humeurs ; & ranimant les efprits ,
répand en nous uneforce toute nouvelle.
Arlequin . Cela eft vrai quelque fois
il me semble que je fuis tout autre.
...
Fatima ... Cette maladie nous prend or
dinairement dans la jeuneſſe , comme la rougeolle
on la petite verole , avec la difference
G 解
76 LE MERCURE
que l'on peut échapper de celle-ci toute fa vie ;
mais que la premiere n'a jamais épargné per-
Sonne.
Nina... Ce n'est donc pas notre faute fi je
Pavons.
Arleq... Certo. Et ce mal là vous a - t'il pris?
Fatima ... S'il ne m'a pris , je l'attends ;
car il vient plus toft on plus tard , & avec
plus ou moins de violence , felon la differen
ce des temperamens
Nina ... Glia déja longtemps que ça nons
tient , il faut que nous ayons le temperamentbâtif.
,
avec
Fatima ... Tant mieux pour vous . L'amour
, dis- je , eft une colique de coeur , qui
le gonfle & lui donne des tranchées , qui
envoye une fièvre à l'imagination ,
des transports an cerveau ; qui repand
des éblouiffemens fur la vûe , &fait voir un
objet tout autrement que les autres ne le
voyent ; mais je n'ai pas le temps de vous expliquer
cela tout au long , ni vous celui de
Pentendre ; car toi Nina , ta mere m'envoye te
dire de lui aller parler. Va vite , & reviens
ici, nɔus raiſonnerons du refte, je t'y attends.
Nina ... Ah Madame ! je vous en prie ,
car il me femble qu'à en parler feulement
cela fonlage.
Fatima ... Va , va , je te guerirai.
Nina ... Ho mais ! je ne veux pas être
querie tout àfait an moins .
D'AVRIL. 77
SCENE . VII.
ARLEQUIN. FATIME.
FAtime promet à Arlequin de commencer
par lui à le foulager,à condition qu'il lui
rendra un fervice ; Arlequin y confent ,
moyennant unfecret qui le gueriffe , & Fatime
promet de faire dans l'inftant à ſes yeux
l'épreuve de fon fecret fur un homme qui a
la même maladie que lui.
Apprends lui , dit Fatime , qu'un amanɩ
& une amante foulagent leur amour par mille
nroyens innocens ; par exemple, ils s'envoyent
des lettres l'un à l'autre ; dans ces
lettres ils fe donnent quelquefois des ren
dés-vous. ( Arlequin compte par fes doigts ,)
& dans ces lettres , ou ces rendés- vous , ils
fe foulagent encore en expliquant leurs fentimens
; quelquefois même en fe querellant
pour le raccommoder enfuite , & ces raccommodemens
là fur tout , font d'un grand
fecours. Arlequin repete exactement , &
compte fur fes doigts lettres , rendés - vous ,
Sentimens, raccommodemens , & le furplus
comme principales drogues de la recette ,
& prend des mains de Fatime la lettre
qu'elle envoye chés Trivelin au Seigneur
Mario , bien refolu d'imiter de point en
point tout ce que fera cet amant.
>
G iij
78. LE
MERCURE
pren-
Dans la huitiéme Scene , Fatime decorvre
à Trivelin le deffein qu'elle a de
dre Arlequin pour fon mari , plûtôt que
Mario ; & c'eft dans la fuite de la Piece
qu'elle explique les moyens d'y parvenir ,
& d'aracher Arlequin à l'amour de Nina.
Nina rentre , & Fatime lui tient fa promeffe
, & râche de l'inftruire . Cette Scene
eft encore pleine de naïvetés plaifantes de la
part de Nina.
Dans la neuviéme Scene , Arlequin vient
dire à Fatime que fes fecrets ont réuffi ;
que Mario a bailé la lettre cinq fois. Mario
arrive envelopé d'un manteau ; & dans
cette Scene de tendreffe , il foûpire , il s'écrie
, il fe jette aux genoux de Fatime , lui
baife la main , & fe releve en s'écriant ; me
voilà l'homme le plus content du monde !
vous effacés tous mes chagrins ; j'en fuis
gueri.
On le vient avertir que fon pere eft arrivé
par la porte de derriere du jardin ; il s'enfuit.
Arlequin qui s'étoit tenu dans le fond
du Téâtre pour le bien examiner, paroît, en
difant ; il eft gueri , courage , nous allons.
guerir auffi : le miftere... les rendés vous...
les fentimens... les faveurs honnêtes... baifer
la lettre... A propos .. où trouverai - je
une lettre ? Ha voilà encore Trivelin ! il
lui en demande une ; Trivelin lui donne
une lettre d'un de fes malades ; Arlequin
D'AVRIL. 79
int
le prie de la rendre de fa part à Nina. Nina
qui entre fur la Scene, reçoit cette lettre,
Arlequin s'enveloppe de fes deux bras comme
d'un manteau , pour imiter Mario , & le
copie en tout burleſquement. Nina lui dit ,
quelles ceremonies font- ce- là ? que fais-tu
donc ?
Arlequin ... Paix , paix , je fais le miftere
: c'eft un rendés- vous , un rendés- vous .
Nina lit la lettre.
Medico mio caro , ho pigliato lo remedio
ché m'haveté mandato hierfera, & fta matinaohfatto
una copiofa operatione.
Arlequin lui crie. Baife , baile la lettre ,"
& continue de copier en imbroglio ce que
Mario a dit à Fatime .
Dans la douziéme Scene , Pantalon , Bertole
fon Jardinier , les Vendangeurs & les
gens du Village , occafionnent un fort joly
divertiffement de danfe & de mufique . Nina
preffée par Pantalon , y chante en rechignant
& d'un air niais , le couplet fuivant.
Baife-moi donc , me diſoit Blaiſe ,
Nanin , je ne fuis pasſi gniaiſe ,
Ma mere mele défend bien.
Mais voyés lefot Nicodéme ,
Lafienne ne lui défend rien :
Que ne me baifoit - il lui -même ?
G iiij
LE MERCURE
SECOND ACTE .
Ans cet Acte , Fatime veut mettre à
D execution le projet qu'elle a formé
›
d'époufer Arlequin . Trivelin obtient le
confentement du pere d'Arlequin ; & c'eſt
par la bêtife de ce dernier , que Fatime
prétend faire réuffir la chofe. Voici com
ment : il n'a , dit elle , jamais vû que fes
chévres ; il ignore auffi- bien que Nina
que ce n'eft qu'en s'époufant , qu'ils peuvent
eftre heureux . Je vais l'en inftruire ;
& fous pretexte de lui apprendre ce qu'il
faut faire pour le marier avec elle , je l'épouſerai
moi -même, & la feinte deviendra
une verité. Elle communique fon deffein
au feigneur Pantalon qui rit de fon adreffe .
,
Arlequin paroît. Il joint Fatime , & lui
dit d'un ton chagrin , Oibo ! Signora Fatime
, voi vi burlate dime avec vos remedes
; tout cela ne vaut rien , & cela n'eft
pas bien de fe moquer ainfi d'un pauvre
garçon qui eſt affligé du mal d'amour.
Fatima ... Mon cher Arlequin , mes fecrets
font fort bons , puis qu'à tes yeux ils ont
foulagé Mario ; il faut que tu t'y fois mal
pris pour t'en fervir ; voyons comme tu as
fait ?
+
D'AVRIL. 81
Arlequin... J'ayfait pontuellement tous
mes cinqdoigts , & tout ce que j'ay và faire
au Seigneur Mario , & tous ces remedes là
ne font que de l'onguent miton mitaine.
Fatima... Ho bien ! pour le coup , je vais
t'en donner un bon , & qui réuſſira ; car
afin que tu n'y manques en rien , je me donneray
la peine de tè conduire moy-même pendant
toute l'operation .
Arleq... Comment appellés -vons ce remede
là
Fatima... Le mariage , il matrimonio.
Arleq... Che cosa èfto matrimonio!
Fatima... C'est un remede , te dis je , qui
guerit de l'amour à coup sûr , mais qui en
guerit bien: demande- le à tous ceux qui l'ont
éprouvé.
Arleq... Come fi fasto matrimonio ?
Fatima... Eft- il poffible que tu ne connoiſſes
pas le mariage ? n'as-tujamais été à
sta nôce ?
Arleq... A la noce ? n'est- ce pas où l'on
eft brave , où l'on boit , où l'on mange tant &
tant , où l'on danſe aux violons ?
Fatima... Juftement.
Arleq . .. Et puis encore le lendemain
où l'on porte le brouet , où l'on recommence
àfaire grand chere.
Fatima... T'y voila.
Arleq. Quoy c'est là l'operation du
mariage ?
$2 LE MERCURE
Fatima... C'en est une partie au moins.
Arleq... Ho ! je m'accommoderay bien de
sette operation ; cela vaut mieux que les lettres
, les rendés-vous , lesfentimens , & tute
fte bagatelle.
Fatima. ..
lly a encore quelques ceremo▪
nies à faire avant la nôce , &c'eſt là le plas
difficile. Or , comme tu aŝ la tête un peu dure,
je veux les repeter avec toy , & faire comme
fi je voulois t'époufer.
Arleq... Mais repetterons-nons auffi la
nôce ?
Fatima... Ony , nous repetterons tout :
& quand tu feras bien inſtruit , tu feras le
remede avec Nina ; vas donc te faire brave,
commefi tu voulois te marier.
SCENE VII.
>
Elio abfent depuis long -tems , vient
rejoindre Pantalon lui raconte une
partie de les malheurs , fa captivité , la
mort de fa femme , & d'une fille unique
qu'il avoit laiffée en penfion chés Balordino
, Tabelion du prochain village , homme
âgé qu'il amene pour époufer Nina ,
& pour l'obtenir de Pantalon fon maître.
Pantalon y confent pour favorifer le deffein
de Fatime , en éloignant Nina par ce mariage.
D'AVRI L. 83
Dans la Scene VIII . Violette , femme
de Trivelin , jaloufe de Fatime , inftruit
Mario des deffeins de Fatime.
Dans la IX. Mario détourne Arlequin
du mariage , & lui découvre le deffein que
Fatime a conçu de marier Nina avec Balordino
; afin qu'il l'emmene en fon vilage
, & qu'elle ne voye Arlequin de fa vie.
Icy Arlequin entre par degrés dans une fureur
violente , jufqu'à méconnoître Mario,
& le vouloir battre : Ohimé, dit- il , je fuis
jaloux , Cara Nina , me voila jaloux !
Nina... Signor ! il eft jaloux. Quelle maladie
est - ce là ?
Mario... C'est une colere horrible , une
fureur contre les perfonnes qui veulent nous
enlever ce que nous aimons.
Nina... Ha ! je fuis jalouſe auſſi ; je le
fens bien , depuis que Fatime veut aprendre
le mariage à Arlequin.
Arlequin trouve le vieux Balordino , &
le bâtonne en lui criant ; tiens , voilà des
fruits de ton mariage ; puis revenant tout
émû ha ! je fens , pourfuit-il , que cela m'a
prefque gueri ; allons à prefent à la collation.
Dans la fuite de cet Acte , Lelio reconnoît
Fatime pour fa fille qu'il avoit cru
morte ; & l'Epifode du Corfaire Barbanera,
qui entre furtivement dans la maiſon
pour faire des Efclaves , amene le diver
84
LE
MERCURE
tiffement de cet Acte. Fatime le reconnoît ;
on lui prefente à boire , il s'enyvre avec
fa fuite ; les Italiens fe déchaînent & enchaînent
les Turcs. La mufique de tous
ces divertiffemens eft de M. Monret. On
fçait qu'il ne manque gueres de réuffir
dans ces fortes de morceaux , & le Duo de
ce divertiffement eft magnifique.
TROISIE'ME ACTE.
Aronniers , Leliovient rendre compte à
Prés que les Corfaires ont été faits pri-
Fatima de l'action genereufe de Mario , de
la prife de la barque des Turcs , & du refte
de leur fuite , & exhorte enfin Flaminia
à épouſer Mario ; elle y confent , mais elle
ne veut finir qu'aprés le mariage d'Arlequin
avec Nina .
Dans la Seene feconde , Arlequin &
Nina entrent tous deux d'un air fort trifte
Gianettte , petite foeur de Nina , les vient
regarder fous le nez , l'un aprés l'autre
en fe mocquant d'eux.
"
Nina demande à Arlequin fi l'amour lui
fait toujours mal , il répond qu'il a toujours
la fiévre.
Gianette leur confeille de fe marier , &
leur fait une peinture du mariage , telle
7
D'A VRI L. 8.5
qu'un enfant la doit faire. Le mary , ditelle
, a la clef de la cave ; il met le premier
la main au plat ; il coupe le pain à
fon appétit ; il ne va plus à l'école.
Arlequin repete ; il a la clef de la cave !
il met le premier la main au plat ! cela
merite reflexion .
&
Dans la quatriéme Scene , Lelio vient
pour remettre l'efprit d'Arlequin & de Nina.
Ouy ! ma chere Nina , dit - il , ma fille
t'a trompée , il eft vray ; elle vouloit époufer
ton amant ; mais elle te le rend ;
pour épargner le chagrin qu'elle vous a
fait à tous deux , elle vous donne nonfeulement
les mille écus que le Seigneur
Pantalon lui deftinoit , mais encore mille
écus de fon propre argent en faveur de votre
mariage.
Nina... Non , Monfieur , je ne voulons
point de mariage , jay opignion queje guérirons
fans cela.
Arlequin repete les injures qu'il a entendues
dans la querelle entre Bertole &
fa femme.
Carogne , coquette , vieil yvrogne , maladetto
qui ha fatto il matrimonio ; Baccio le
mani à Voffioria.
Lelio... Je t'entens ; c'est le mauvais ménage
de Bertole & d'Argentine qui vous dégoûte
; mais ne voyés- vons pas , que vôtre mariage
fera tout different du leur ? vous êtes
86 LE MERCURE
jeunes tous deux ; & vous vous aimés également
; c'est le moyen de vivre heureux ;
mais un vieillard & une jeune femme
ne peuvent gueres s'accorder ; car le moyen
qu'ils s'aiment comme vous faites ?
>
Nina... Mais pourquoy ne peuvent - ils
pas s'aimer comme nous faisons 2
Lelio ... Pourquoy ? Voila un pourquoy
qui m'embaraſſe ; demandés le à de jeunes
mariés , pourquoy !
Arleq... Ce font donc les jeunes mariés
qui difent ma mignone , mon poulet.
Lelio... Sans doute ; ils s'aiment , ils fe
careffent , on s'ils fe querellent quelquefois par
hazard , cela ne dure gueres ; ils font bientôt
la paix.
Nina... Mais , pourquoy eft - ce que les
vieillards ne la font pas la paix ?
Lelio... Ho ! pourquoy , pourqnoy ; voila
encore un pourquoy ? c'est que les vieillards
Jont des chicanneurs qui trouvent par tont
des difficulter. Il y a toujours quelque article
qui les arrête : croyés -moy , mes enfans ,
vous étes tous deux de même condition , de
même humeur , d'esprit pareil , & fur tout
d'age proportionné ; vous avés tout ce qu'il
faut pour faire bon ménage.
Arleq... D'âge prorprortio.... poprotio ,
Che cosa è fto prorpotio....
Lelio... D'âge proportioné , d'âge égal.
Nina... Et celafoulagera nôtre maladie !
D'AVRIL 87
Lelio... Ho parfaitement , je vous en
réponds !
Arleq... Mais le Seigneur Mario dit que
non .
Lelio... si le Seigneur Mario vous a
gâté l'efprit là deffus , il avoitfes raisons pour
cela ; vous lefçavés , mais vous verrés qu'il
vous le confeillera luy-méme.
Arleq ... Nina, que t'en femble ?
Nina... Mais il me semble toujours que
je voudrois bien être un peu guerie , &c.
Dans la Scene fuivante Trivelin &
Violette qui fe querellent , dégoûtent de
nouveau Arlequin & Nina du mariage ;
& lorfque Pantalon , Ma , Lelio & les
autres Acteurs , viennent pour le conclure,
Arlequin dit qu'il ne veut plus ni d'écus,
ni de prefens , ni de mariage,
Flam ...Quoy donc ! il faudra toujours.
recommencer à vous faire refoudre ?
Nina... Tenés , Madame , puiſqu'on
donne de l'argent aux perfonnes pour les
marier , il faut que le mariage ne foit pas
une bonne chofe.
Flam... O ciel !
dis
Arleq... Ni vôtre remede , ni la portion..
ni la ppro pofition , ni la poport ....
toy, Nina , dis la prospofition , &c.
Enfin Arlequin & Nina fe déterminent
par l'exemple de Flaminia & de Mario qui
Le marient, Trivelin en Tabellion de vi88
LE MERCURE
lage , paroît ; Arlequin lui demande de
quelle profeffion il eft. Je fuis Commis
aux Barrieres de l'Hymen. C'eft moy qui
donne le laiffex paffer : Arlequin lui demande
par où on va dans ce pays- là ; c'eſt
par ce guichet entre deux grilles de fer ;
elles fignifient qu'en paffant par - là , vous
perdrés vôtre liberté ; mais en recompenfe,
vous allés entrer dans le pays des nôces ,
qui eft le plus beau pays du monde & le
plus joyeux.
Le Theâtre s'ouvre , & l'on découvre un
Lieu preparé pour les nôces. Les Acteurs
de ce pays amenent un divertiffement de
Danfe & de Mufique.
RE' PONSE
Aux deux Lettres , fur le nouveau
Systéme des Finances.
M
ONSIEUR , je vous fuis obligé
de la part que vous prenez à mes
peines ; celle que je prens aux affaires publiques
, m'a fait examiner fans paffion vos
deux Lettres fur le nouveau fiftême des
Finances. J'en ay reçû de la confolation ;
& je ne doute pas que , devenues publiques
, elles ne contribuent à affermir la
confiance :
D'AVRIL . 89
confiance elles m'ont neanmoins laiffé
quelques difficultés ; & dans l'impatience
de recevoir les éclairciffemens que vous met
promettez je les ay relùes avec une perfonne
qui eft dans vos fentimens , & qui ,
outre cela , a eu occafion de s'inftruire de
ce qui regarde la Finance & le Commerce.
Je vais vous rendre un compte exact de
fes reflexions. Je commenceray par vôtre
feconde Lettre , qui naturellement, comme
vous le dites fort bien , devoit être la premiere.
Voicy à peu près ce qu'il me dit
fur l'une & fur l'autre.
t
J
Ce n'eft point fur le fond feul des Negocians
que fe mefure leur credit . Dans
la confiance qu'on a en eux , on a égard
à leur probité ; elle nous affûre que nous
ne ferons pas trompés : à leur habileté
elle nous fait efperer qu'ils ne fe tromperont
pas eux-mêmes : à la protection dont
les honore le Prince ou fes Miniftres , nous
nous promettons que l'autorité fuperieure,
bien loin de les troubler dans leur com .
merce , les foutiendra à la qualité de
leurs affaires ; elle regle l'efperance du pro
fit que nous en attendons ; & enfin ཤེ་
leur fond , il affûre le nôtre. On le confidere
comme un fupplément aux pertes
qu'ils pouroient faire , & comme une aſ--
furance contre les accidens de la Fortune.
C'eft fur la connoiffance de toutes ces
H
༡༠ LE MERCURE
chofes enſemble , ou plutôt fur l'opinion
qu'on en a , qu'eſt fondé le crédit .
Suivant cette idée , jamais le crédit d'un
Negociant n'a été ſi ſolidement établi , que
l'eſt celui de la Compagnie des Indes.
Quand le choix qui a été fait avec foin
& avec difcernement , de ceux qui regiffent
les affaires , ne nous affùreroit pas de:
leur probité , l'interêt qu'ils ont à fe conferver
un emploi honorable & utile ; les
fonds qui répondent de leur geftion ; la
vigilance des uns fur les autres , entre des
Confreres dont l'honneur eft comme fol
daire , les yeux du Public attachez fur eux ;
ceux des Magiftrats qui ont droit de vcrifier
leurs comptes ; ceux même de l'envie
que reveille leur fortune , les retiendroient
dans leur devoir , & les mettroient
mêine dans l'impoffibilité de s'en écarter.
C'est l'habileté connue de chacun d'eux,
dans le genre particulier où on les appli
que , qui les a fait appeller à la Compa
gnie : ils continuent dans leur Départe
ment ce qu'ils ont fait toute leur vie ayec
fuccès & avec diftinction ; & ce fiftême
general eft conduit par le même génie qui
Pa inventé, & qui l'a porté au milieu des con
tradictions , au point où nous le voyons.
L'autorité qui protege la Compagnie, c'eſt
cette autorité defpotique , fi à craindre aux
entreprises des Particuliers , qui trouvent
D'AVRIL. 91
dans leur chemin le bien réel ou apparent
de l'Etat ; mais qui devient un fecours fi
fort & fi puiffant , pour une affaire generale
, à laquelle on ne peut toucher , fans
que du même coup toutes les parties de
l'Etat n'en foient ébranlées ; qui réunit le
maniement des Finances, & tous les
genres
de Commerce qui en font la fource , &
qui par- là attache indivifiblement & d'une
maniere fenfible , l'interêr du Prince à celui
de la Compagnie.
C'eft fur cela qu'eft fondée l'efperance
qu'ont les Actionaires , que les affaires de
la Compagnie feront conduites avec fageffe
& avec force , & que la repartition
des profits s'en fera de bonne foy & avec
justice.
Il refte à examiner files revenus , & fi
les affaires font telles ,, que les Actionaires
en puiffent efperer- un produit proportionné
à leurs avances , & fi leur fond eft
en fûreté. Cet article merite une plus longue
difcuffion.
Quand je parle du produit proportionné
au fond des Actionaires , je ne parle pas
feulement du premier fond qui a été donné
à la Compagnie pour acquerir les Actions.
Si leur jufte valeur fe bornoit là , ceux qui
les ont acquifes depuis à plus haut prix ,
feroient en perte.
Je les fuppofe à deux mille , qui eft pref
Hij
92 LE MERCURE
J
que le plus haut prix auquel on les aít achietées
fur la place. Sur ce pied- là , il s'agit
de voir , fi ceux , qui les ont acquifes , &
qui font entrés en focieté de Commerce,
peuvent efperer par le moyen des rentes
fixes de la Compagnie , & du produit des
affaires qu'elle entreprend , le revenu de
fix milliars en efpéces , placés fur les meilleurs
fonds : car c'eft à cette fomme que
monte le prix de toutes les Actions fuppofées
à deux mille.
Si nous comparions les Actions aux
fonds qu'on appelle réels , tels que font les
Terres & les Maiſons , il eft certain qu'elles
ne font pas encore à leur jufte valeur ;
puifque fur le pied qu'on achete aujourd'huy
les fonds réels les revenus feuls
fixes & déterminés de la Compagnie , produiroient
prefque autant , que les fix milliars
placés en Terres & en Maifons.
>
J'entends par revenus fixes , les Rentes
qui font affignées à la Compagnie fur les
Fermes du Roy , qu'elles perçoit par fes
mains ; celles fur le Clergé , fur differentes
Villes & Provinces du Royaume ; fur le
Pays d'Etat , & c. Ces revenus feuls donmeront
près d'un pour cent , pour les fix
milliars dont je fuppofe le fonds des Actionaires.
On achete prefque aujourd'hui
les Terres & les Maifons fur ce pied ;
mais i l'on confidere que la Compagnie
DAVRIL.
23
་
aura toujours une partie de fes Actions
dans fes Caiffes ; que les Rentes de celui- cy
accroiffent aux autres , fes Rentes fixes.
donneront du moins un & demi pour
cent fi d'ailleurs on fait atttention que
la diminution d'efpéces diminuëra le revenu
des Terres & des Maifons , & que
l'argent qu'on y employe , eft un fond
aliené , dont on ne peut pas s'aider auffi
facilement que des Actions , on conviendra
qu'à ne confiderer que les rentes fixes
de la Compagnie , les Actions valent mieux
leur prix que les Terres & les Maiſons ,
fur le pied qu'on les achete aujourd'huy.
Mais les Rentes ne font pas le quart
du profit que la Compagnie peut raifonnablement
efperer des affaires qu'elle entreprend
elle embraffe le commerce de
Banque & de Marchandiſe dans tout le
monde habité , & toutes les Finances du
Royaume.
Le détail de fes entreprifes demanderoit
plus d'étendue que je ne peux lui en donner
icy ; il fuffit d'y faire une legere attention
› pour imaginer les profits immenſes.
que la Compagnie peut faire chaque
année .
Nous avons encore l'idée recente des
fortunes prodigieufes qui le font faites en
France , dans le Commerce des Indes .
Occidentales . La Compagnie les renouvel94
LE MERCURE
lera au profit des Actionaires ; elle rétablira
un Commerce que les interêts divifés
des Particuliers ont rendu ruineux dans
la fuite . Ses envoys feront proportionnés
à la confommation , & ne s'aviliront point
eux-mêmes par leur quantité demefurée :
les prix des Marchandifes n'étant point rabaiffez
par des concurrens , fe foutiendront.
Les François ne détruiront plus les François
; ils jouïront entierement de l'avantage.
qu'a la France de trouver chez elle les
Toilles , les Etoffes de foye , celles d'or &
d'argent , & les autres Marchandiſes qui
hui font propres.
Le Commerce des Indes Orientales &
de la Chine , par la même raiſon , ſera
encore pour la Compagnie une autre fource
de richeffes , auffi füre & plus étendue.
Ne comparons pas fon Commerce à celui
des foibles Compagnies Françoifes qui
l'ont fait cy-devant ; elles n'avoient ni les
richeffes , ni les lumieres , ni l'autorité de
celle- cy. L'intérêt particulier de ceux qui
les regifforent , étoit oppofé à leur interêt
commun ' ; les échéances de leurs engagemens
les forçoient d'acheter & de vendre
à contretemps ; ils payoient des interêts
'énormes , le tems feul les ruinoit , & la
nature de leurs Obligations les mettoit
hors d'état d'y fatisfaire. Ce Commerce
feul a rendu floriffante une Nation , don't
D'AVRIL.
9$
le pays eft dépourvû de prefque tous les
dons de la nature .
"
Nôtre alliance avec elle , ne fera pas
moins utile à elle & à nous en Afie ,
qu'elle l'eft en Europe . Ce n'est jamais
le nombre des Negocians qui détruit le
Commerce , il l'augmente plûtôt ; & il n'eft
nulle part plus floriffant & plus utile , que
dans les pays où il y en a davantage , &
de plus de Nations differentes . Lotfqu'elles
font unies entre elles , leur fecours reci .
proque rend la navigation plus fûre & plus.
commode ; leurs forces mutuelles les garan.
tiffent des infultes aufquelles les Etrangers
ne font que trop expofés dans des pays
éloignés les découvertes des uns fervent
aux autres le crédit qu'ils le prêtent ,
multiplie leurs fonds. C'eft ainfi que nous
joindrons au Commerce d'Afie , celui de
P'Europe dans l'Afie même , & que nous
porterons les fruits de la Paix dont nous.
jouiffons icy , jufques aux extremités du
monde.
Il ferojt trop long de parcourir les autres
Commerces Maritimes qu'entreprend
la Compagnie , tel que celui du Senegal
& celui de la Louïfianne , fi neceffaires
l'un à l'autre. L'établiſſement de la Lour
fianne fera un objet immenfe : je fçay qu'il
faut du tems pour former une Colonie , &
pour en tirer tout le fruit qu'on en peur
es LE MERCURE
efperer ; mais fi l'on confidere les premices
des fruits que nous avons tirés de celleey
, en tabacs , en foyes , en indigo , en
argent ; l'heureux climat fous lequel elle
eft placée ; la bonté de fes terres , le choix
qu'on en peut faire dans fa vafte étendue,
les moeurs douces de fes habitans naturels ;
la quantité d'établiffemens que de riches
Particuliers , & des Compagnies y font de
jour en jour , on doit efperer de la voir
dans peu de tems plus floriffante , que ne
l'ont été , aprés nombre d'années , celles
de nos voifins & les nôtres mêmes , qui
n'ont pas eu ces fecours.
Mais nous avons en France des objets
bien plus promts & bien plus abondans.
Par combien de canaux differens l'cr
& l'argent n'eft il pas porté utilement dans
les tréfors de la Compagnie ?
Le commerce des Matieres qui eft permis
à elle feule , fait paffer par fes mains
celles qui de toutes parts entrent dans le
Royaume. La Banque lui aporte fucceffi-
-vement tout l'argent du Commerce ; les
Finances font entrer dans les Caifles les
tréfors jmmenfes qui féjournoient inutilement
dans les Caiffes dn Roy ; toutes
ces efpéces retournent encore chez elle par
la fabrication des monnoyes outre que
cette quantité prodigieufe d'argent la rend
maîtreffe de tout le Commerce qu'elle
veut
D'AVRIL. 97
veut entreprendre , les fources qui les lui
aportent , & qui ont été jufques icy la
fource des plus éclatantes fortunes , produifent
chaque jour des profits confiderables.
On a vû avec peine les fortunes fubites
qu'ont faites dans tous les tems un grand
nombre de perfonnes dans le commerce de
Banque & dans la negociation des Effers ;
parce qu'elles fembloient faites aux dépens
du Public : icy , l'avantage de la Compagnie
fera un bien public , parce qu'elle
en compofe la plus grande partie ; & parce
que fe contentant d'un profit mediocre ,
elle diminuëra la perte que l'autre feroit
fur fes Negociations.
Je fçay qu'elle ne fera pas dans le maniement
des Finances , les profits qu'ont
faits les Financiers du Regne paffé , fur
des Traitez encore plus onereux au Peuple
, qu'ils n'étoient avantageux aux Financiers
mais cette diminution qui fait
une difference pour les Peuples , de plus
de cent quarante millions que l'on tiroit
fur eux chaque année en affaires extraordinaires
, tournera à l'avantage de fon
Commerce ; le facilitera , & augmentera
le revenu ordinaire des Finances ; car , fi
cette maxime de Finance eft veritable >
le Droit détruit le Droit , la contraire doit
l'être auffi ; & les Droits ôtez , doivent
1
98
LE
MERCURE
accroître à ceux qui reftent , & la Com
pagnie aura toûjours les profits legitimes
que la bonne adminiſtration , que la multiplication
de l'espéce , qu'une plus grande
confommation , & que l'opulence publique
rendront de plus en plus abondans.
La refonte des Monoyes même , après les
diminutions indiquées, lui donnera un profit
de dix pour cent fur tout l'argent du
Royaume , & le profit fera renouvellé pendant
neuf ans , autant de fois que l'interêt
du Commerce lié avec les interêts de la
Compagnie , n'y fera pas contraire.
Demander donc d'où la Compagnie tirera
fes profits , c'eft demander quelle a
été la fource de toutes les fortunes qui fe
font faites jufques icy en France , de quelque
nature qu'elles foient : c'eft plus encore
; car tous ces avantages difperfez ,
quelqu'immenfes qu'ils fuffent , ne font
pas comparables à ces avantages , réunis
dans une même Compagnie. Par leur réunion
, la Compagnie ne craint plus les
inconveniens que produit l'oppofition des
interêrs , fi propre à diminuer ou même à
détruire les meilleures affaires ; elle trouve
outre cela dans un de fes Commerces ,
dans une de fes affaires , ce qui lui eft
neceffaire pour foûtenir l'autre .
Le Commerce d'Occident favoriſe ce .
lui d'Orient ; le privilege des matieres faTREQUE
BEL
ISLAVILLE
D'AVRIL
LYON
cilite l'achat des Marchandifes étrangers / 934
les Manufactures qu'elle foûtient , lui fourniffent
les moyens d'avoir les matieres : la
traite des Noirs avance l'établiffement de
fes Colonies ; la négociation de fes Actions
les entretient dans leur jufte valeur : la
Finance , la Banque , la Marchandiſe , ſe
prêtent un fecours mutuel , & s'accroiffent
l'un par l'autre ; le concours de toutes
ces chofes porte fa puiffance au plus haut
point où jamais Compagnie foit parvenuë :
ce n'eft pas tout , il affure fon état pour
l'avenir ; une affaire generale dans un Etat
ne finit qu'avec lui.
L'on a vu fouvent une nature de biens attaquée,
une partie de l'Etat fouffrir de quelque
changement dans le Gouvernement ;
mais ce qu'on n'a jamais vû , & ce que
l'on ne verra jamais , c'eft un changement
qui attaque toutes les fortunes enfemble
& qui faffe fouffrir tout le monde en même
tems ; parce que dans ces changemens,
c'eft ordinairement une partie de l'Etat
qui abufant de fon autorité , facrifie l'autre
à fon avantage particulier bien ou mal
entendu ; & que d'ailleurs un mal general
ne peut être voilé d'aucune apparence
de bien: il feroit fi fenfible , que le Prince
ne pouroit manquer de s'appercevoir de
Patteinte qu'il donneroit à fa puiffance.
La réunion de fes avantages en affure donc
Jij
1:00 LE MERCURE
la continuation à la même Compagnie ;
& cette continuation affurée , conftitue en
fonds à la Compagnie , ce qui n'avoit été
jufques icy que profit cafuel : cet article
merite une attention particuliere.
9
>
Les Negocians , les Banquiers , les Financiers
, n'ont jamais confideré , comme
un fond appretiable , leurs affaires ni
comme un revenu fixe , les profits qu'ils
en retiroient parce que la mort , la ma
ladie , la revocation , leurs concurrens , des
revers de fortune , leur pouvoient ôter , &
leur ôtoient fouvent en effet les moyens
qui leur procuroient ces profits ; en un
mor , leur commerce & leurs emplois
n'étoient pas un fond conftant ; mais entre
les mains d'une Compagnie qui ne meurt
point , qui par fa richeffe immenfe &
par fes differentes fources de profits , eft
en état de fuppléer à quelque contretemps,
& à quelques difgraces de la fortune , qui
faifant la gloire , la richeffe , & la puiffance
de l'Etat & du Roy , n'a rien à craindre ,
doit même tout attendre de l'autorité fouyeraine
; cette Compagnie , dis - je , doit
regarder fon profit , comme un revenu fixe,
& la fource qui le lui procure , comme un
fond appretiable : fond immenfe , & dont
le prix eft autant au-deffus des fonds réels
de la France , que les profits que l'on tire
de l'industrie , paffent le revenu des biens
D'A VRI L.
réels , fond constant & affuré ; puifque
n'étant que la continuation à la même
Compagnie des privileges qu'on lui a accordés
; lui ôter ce fond , ce n'est pas
l'acquerir pour foi ou pour autrui ,
c'eft
le détruire. Une autorité fuperieure pourroit
bien ainfi ruiner la France , & le ruiner
elle - même ; mais elle n'enrichiroit
perfonne , même par la deftruction de tout
le monde. De-là , quelle affurance contre
cette autorité defpotique que l'on oppofe
fans ceffe au fiftême !
Voilà quel est le fond des Actions que
l'on a demandé fi fouvent ; la Compagnie
a toujours eltimé beaucoup au - deffous de
leur valeur ſes revenus & le produit de
Les affaires . C'eft fur l'appretiation de ce
produit , qu'elle a eftimé le droit qu'elle
donnoit aux Actionaires de le partager
avec elle ; & elle a regardé ce droit comme
un fond. A melure qu'elle unifloit
à elle de nouvelles affaires , comme fes
profits devoient augmenter & par confequent
le fond , elle en augmentoit le prix :
mais , comme elle ne le portoit pas à ſa juſte
valeur , afin que ceux qui les acqueroient ,
puffent y gagner ; le Public empreffé d'en
avoir , les augmentoit tous les jours ; &
de - là font venuës ces fortunes qui ont furpris
ceux mêmes qui les ont faites .
Les premiers Actionaires ont profité de
I iij
102 LE MERCURE
tous les accroiffemens produits par les réunions
; & leur fortune , quoique fubite ,
étoit auffi -bien établie , que toutes celles.
que nous avons vûës jufques icy en France ,
puifqu'elle avoit les mêmes fondemens :
Elle étoit d'autant plus eſtimable , qu'elle
n'étoit faite aux dépens de perfonne.
Dans l'échange mutuel des chofes qui
font en commerce , l'un ne peut ordinairement
gagner , que l'autre ne perde ; il
n'en eft pas ainfi des biens créés , ni des
fonds qui croiffent, &qui s'ameliorent entre
les mains des proprietaires ; ceux à qui ils
appartiennent , ont la confolation de voir.
la richeffe de l'Etat s'accroître avec la leur ;
& que fi quelqu'un la leur envie, perfonne
du moins n'a raifon de s'en plaindre..
›
Dans le nombre de ces fortunes , il y a.
eu des fortunes indécentes , qui ont donné
lieu à des contes & à des chanfons &
qui ont bleffé les yeux de ceux qui n'y
avoient point de part. Neanmoins , à en
parler fans paffion il est important à
l'Etat que fes Sujets foient riches ; mais il
lui eft prefque indifferent entre les mains
de qui tombent les richeffes , fi ce n'eft entre
les mains du Roy. Comme les richeffes
de fes Sujets font la fienne , les biens qu'il
acquiert , font un bien acquis au public ;
plus il en a , plus il eft en état d'en répandre
fur fon Peuple & moins il eft
>
D'AVRI L. 103
obligé d'en exiger de lui ; & c'eft auffi
le Roy qui a eu la meilleure part à ces
accroiffemens ; mais enfin , en quelque
main que foient tombées ces richeffes
elles circulent dans le Commerce. Tous
ceux qui ont fait une fortune promte,
répandent facilement. La vanité fait dans
les uns ce que les fentimens font dans
les autres. Le fafte ridicule d'une dépente
mal entenduë , ne la rend pas moins utile
à la focieté , & la folle profufion repare
encore , mieux qu'un ufage raisonnable
l'injuſtice de la fortune , & fa partialité
dans la diftribution de fes dons : le menu
Peuple qui eft le plus en commerce avec
les riches fe reffent le premier de leur
abondance ; mais infenfiblement , & avec
le tems , tout le monde y participe.
>
Après avoir fait voir quelle eft la fource
des profits de la Compagnie ; fur quoy eſt
établi le fond des Actions il n'eft pas
difficile de faire voir la fûreté des Billets
de Banque . 1
Il faut rappeller ce que nous avons déja
dit. Une partie du fond des Actions eft
une richeffe nouvellement créée ; & l'autre
confiftant en rentes , n'étoit prefque pas
dans le Commerce ; la valeur de l'une &
de l'autre , monte à fix milliars ; & cette
valeur circulant maintenant , a prodigieu .
fement augmenté les fonctions de l'efpece
Liiij
104 LE MERCURE
qui fert à l'échange journalier qui s'en
fast . Il a donc été neceffaire d'en créer une
nouvelle , dont le fond fût certain , qui
marchât concuremment avec l'anciene , &
qui fut proportionnée aux fonds nouvellement
créés.
Sans ce fecours , que feroit- il arrivé ? les
Actions ne feroient pas montées au prix
où elles font aujourd'huy ; & les autres
biens fe proportionnant à leur valeur , ſeroient
diminués confiderablement ; l'argent
feul auroit été hors de prix , parce
qu'il n'y en avoit pas affez , pour faire
Féchange des anciennes richeffes du Royaume
, & de celles qui étoient nouvellement
dans le Commerce : cette difficulté auroit
laiffé le Commerce dans la langueur ; &
ce feroit alors qu'on fe feroit plaint juſtement
, qu'il n'y auroit pas eu affés d'eſpéces
dans le Royaume pour les Actions.
Pour y fuppléer , la Banque Royale prêta
d'abord fes Billets aux Actionaires pour le
quart de la valeur des Actions qu'ils lui
remettoient en dépôt ; elle n'avoit jufques:
là delivré fes Billets , qu'à proportion de
P'efpéce qu'on lui portoit.
La Banque dans la fuite ayant été jointe
à la Compagnie , a pris ces Actions en
payement au cours de la place , & elle delivre
actuellement fes Billets indifferemment
, ou contre l'efpéce qu'on lui porte ,
D'AVRIL.
ros
ou contre les Actions qu'elle , prend à dixhuit
cens .
>
Le fond de fes Billets eft donc affuré
ou en Efpéces ou en Actions , dont nous
avons fait voir la valeur certaine.
Par ce fecours , la Banque entretiendra
tous les fonds dans une jufte valeur , elle
diminuëra la perte de ceux qui par neceffité
, ou même par défiance , vendront leurs
Actions , en les prenant à un prix au deſfous
, mais approchant de leur valeur ; les
revendant enfuite , elle empêchera que la
confiance peu éclairée ne les porte au delà
de ce qu'elles vallent en effet ; & par des
profits mediocres , mais réiterés , elle augmentera
confiderablement ſon revenu , elle
affûrera l'Etat , tant de ceux qui auront
des actions , que de ceux qui en voudront
acquerir. Cette operation fuppofe la circulation
des Billets de Banque concuremment
avec l'Eſpéce : pour l'établir , il a été neceffaire
d'empêcher les Particuliers de faire
amas d'Efpéces & de matieres , & ils trouvent
auffi-bien que l'Etat , leur utilité dans
la défenſe de les refferrer.
Les avantages que le Roy a bien voulu
donner à cés. Billets , dans fes Caiffes ; la
garantie dont il fe charge , & le privilege
qu'ils ont d'être en tout tems par leur nature
, exemts de toutes les diminutions
doivent fans doute leur donner la prefe106
LE
MERCURE
rence fur l'Efpéce. Si le peu de connoiffance
qu'ont euë jufqu'ici certaines perfonnes
de fonds réels dont nous venons de
parler , leur ont fait preferer l'efpece ; fans
pas
nous animer contre eux , contentons- nous
de les inftruire , & laiffons agir la fageffe
du Prince qui veille au bien Public , & fa
bonté qui prévient les pertes que les Particuliers
pourroient faire fur les diminutions
, qui ne feront fenfibles pour perfonne
, tandis que chacun n'aura d'efpeces que
pour les befoins prefens : ne les laiffons
fur tout dans la penfée , que la marque du
Prince imprimée fur l'efpece , donne atteinte
à la proprieté de leurs biens . La marque
du Prince nous avertit qu'il a le droit d'en
regler l'ufage , de les augmenter ou de les
diminuer , felon les befoins de l'Etat ou du
Commerce ; d'y fubftituer même des Billets
, mais des Billets dont le fond foit certain
& égal à celui des efpeces qu'ils reprefentent
, tel qu'eft celui que je viens de
faire voir qu'ont les Billets de Banque ; &
file Roy regarde le bien de fes . Sujets comme
fon propre bien , c'eft fur tout dans ce
fens qu'il ne peut eftre riche qu'autant que
fes Sujets le font , & que par leur abondance
ils font en état de
s'entr'aider , de
faire leurs affaires ,
d'ameliorer les Terres
du Royaume , d'en multiplier les fruits , &
d'en faire l'entiere
confommation, Nous
D'A VRI L. 107
avons vû jufqu'ici ce que l'on demande
fans ceffe ; fur quoi eft fondée l'efperance
des profits de la Compagnie ; quel eft le
fond des Actions & des Billets de Banque ;
& en un mot , quel eft le fondeinent du
credit de la Compagnie. Voyons à preſent
l'ufage qu'elle a fait des fonds que fon credit
lui a procurez . Elle a employé une partie
de ceux qu'elle a retirés de la vente de
fes Actions , & l'établiffement de fon
Commerce ; & l'autre , à acquerir des rentes
fixes , en acquittant le Roy , & en
rembourfant les Particuliers.
Par le premier employ , elle a commencé
à executer fes grandes entrepriſes.
Elle ne peut y travailler , fans mettre en
valeur tous les biens réels, & tous les biens
d'induftrie du Royaume.
Elle rétablit la Marine prefque entierement
détruite. Ceux qui par leurs emplois,
par leur art , par leur induftrie , y étoient
occupez dans la plus grande fplendeur de
la France ; ceux qui le trouvent Proprietaires
des denrées qui y font neceffaires , &
des fonds qui les produifent ; ceux qui fans
bien & fans induſtrie , étoient à charge à
eux-mêmes & à l'Etat , qui y font occupez
utilement , trouvent leur compte à ce rétabliſſement
; l'état y trouve le fien ; fes
forces maritimes augmentent fa puiffance
d'autant plus folidement , qu'elles le renutile
à tou
dent
108 LE MERCURE
tes les Nations du monde . Ses differens
Commerces animent toutes les Manufactures
, & tout ce qui y concourt . Il n'eft
point de partie dans l'Etat qui ne s'en reffente
; tout s'ameliore ; l'ouvrier ne languit
plus dans l'oifiveté & la mifere : affuré du
fruit de fes peines , il s'anime au travail ,
il fe multiplie , il fe perfectionne ; la denrée
qui ne vaut que par fa conſommation ,
eft dans tout fon prix , & ne périt plus fans
ufage ; les fonds font mieux cultivez , le
Proprictaire en a le moyen par le prix de
fon fond , dont la vente d'une partie fert
à dégager & à ameliorer l'autre.
Toutes ces chofes enfemble concourent
à mettre les denrées dans toute leur valeur ,
& à en prévenir l'extrême cherté.
Pour expliquer ces deux effets également
utiles , il faut examiner les caufes de
l'augmentation du prix des denrées : outre
que cet examen tient au fiftême , il fera encore
confolant pour nous dans la fituation
prefente.
Il y a trois caufes de la cherté des denrées
: la difette , l'affoibliffement des monnoyes,
ou ce qui eft la mêmechofe , l'augmen
tation des efpeces , & la confommation .
Celle qui vient de la difette , eft fans.
doute un mal pour l'Etat : C'est un mal
pour l'acheteur , parce que le prix des choles
neceffaires à la fubftance , n'étant pas
proportionné à fes facultés , le reduit à la
D'AVRIL.. 109
mifere ; ce n'eft pas un bien pour le vendeur
, puifque , s'il vend plus cher, il a auffi
moins de chofes à vendre.
L'affoibliffement des monnoyes eft auffi
une caufe de cherté ; parce que dans ce cas,
les denrées étrangeres qui entrent dans nos
Manufactures , coutent plus de livres aux
particuliers , quoiqu'elles ne coutent pas
plus d'argent à l'Etat , & que d'ailleurs les
Etrangers , par la demande extraordinaire
de nos denrées , les élevent infenfiblement
dans la même proportion que l'affoibliffement
de la monnoye ; parce que leur demande
continue jufqu'à ce qu'ils en ayent
proportionné le prix à celles de nos voisins.
On afouvent douté fi la cherté qui vient
de cette caufe , étoit un mal : ce n'en feroir
pas un, fi la folidité qu'il y a entre toutes les
denrées étoit telle , qu'elle élevât également
le prix des denrées venues de l'étranger
, ou demandées par l'étranger , & celles
qui naiffent & fe confomment en France ;
& fi d'ailleurs tous les biens du Royaume
confiftoient en biens fonds ou en induftrie,
alors toutes les proportions feroient gardées
, & perfonne ne fouffriroit de l'augmentation
des denrées .
La troifiéme caufe de cherté , eft la confommation.
Celle- ci eft en même tems unė
marque de l'opulence publique , & un
moyen de l'entretenir ; c'eft elle qui met
IIO LE MERCURE
tous les fonds en valeur , & qui anime tous
les biens d'induſtrie.
Appliquons ces differentes caufes de
cherté à notre état prefent : celle qui regne
aujourd'hui , participe de ces trois cauſes ;
la difette des fourages en occafionne une
partie;l'affoibliffement des monnoyes Paugmente
, & la plus grande confommation
caufée par l'augmentation des richeffes , y
contribue aufli beaucoup.
De ces trois caufes , j'ofe dire hardiment
que nous n'aurons plus à craindre la premiere
, qui vient de la difette. La Compagnie
par fes fonds , par fon crédit , par fes
vaiffeaux , par fes correfpondances , fera
en état ou de la prévenir ou d'y, apporter
un prompt remede.
Que la cherté qui vient de l'affoibliffement
des monnoyes , foit un mal ou non ,
ce n'en fera plus un pour nous ; les diminutions
indiquées nous garantiffent , que
bien- tôt l'Etranger nous donnera fes denréesàun
tiers du prix en livres qu'il nous les
vend aujourd'hui ; & le crédit des Billets
de Banque une fois bien établi , nous affure
que l'on ne fera plus obligé d'avoir recours
à l'augmentation des efpeces.
Mais à l'égard de la cherté qui vient de
la confommation , que l'on doit plûtôt appeller
la jufte valeur des denrées , fou.
haitons que fa caufe continue : elle fe
D'AVRIL. III
foutiendra tandis que l'Etat fera floriffant ,
& que toutes les parties feront animées ; &
elle le maintiendra elle- même dans cette fituation
. Perfonne n'en fouffrira , lorfque le
bien de chacun confiftera ou en fonds réels
ou en biens d'induftrie , comme le fiftême.
prefent l'établira. Les denrées feront dans
toute leur valeur , mais dans une valeur pro .
portionnée entr'elles , proportionnée aux
facultez de chacun. Quand nous n'aurons à
craindre que la cherté qui vient de la confommation
nous n'aurons à craindre que
l'opulence publique ; puifque l'une ne peut
aller fans l'autre , & qu'il ne peut y avoir
une confommation generale, fans qu'en general
tout le monde ne foit enétat de la faire,
›
Le fecond ufage que la Compagnie a fait
de fes fonds , a été de prêter au Roy des
fonds fuffifans pour acquitter les dettes de
PEtat ; par là , elle a acquis des rentes fixes
à trois pour cent ; elle a remis dans le Commerce
des fonds qui ne circuloient pas , &
elle a liberé le Roy d'un quart des rentes
qu'il devoit aux particuliers.
Il n'y a pas de doute que ce ne foit un
bien pour l'Etat en general , puifqu'il eft
déchargé d'un quart des rentes qu'il devoit ;
mais par là , la Compagnie a- t'elle aneanri
les emprunts fur les fonds réels ? a-t'elle
ruïné les Rentiers ? C'eft ce qui nous reſte
à examiner,
112 LE MERCURE
Les emprunts fur les fonds de terres &
fur les maifons , font non feulement utiles ,
mais encore neceffaires : ils fervent à conferver
, à réparer , à ameliorer les fonds :
il eft vrai qu'ils font à charge au debiteur
& même impratiquables , lorfqu'ils font à
un denier trop haut . Alors le Proprietaire
eft obligé de laiffer périr fon fond , faute
d'argent pour le reparer , ou de voir paffer
partie de fon fond en des mains étrangeres ,
ne pouvant payer la rente de l'argent qu'il
a emprunté ; & l'Etat voit périr dans les
longueurs d'un Décret fes meilleures terres,
par un défaut de proportion entre le prix
de leurs fruits , & celui de la conſtitution.
Le remboursement des Rentes fait par
la Compagnie , rémédie à ces inconveniens ;
il remet dans le Commerce un fond qui
peut être employé aux terres & aux maifons
; celui qu'elle crée , y peut concourir :
elle employe même fon crédit pour leur
prêter à un interêt fort modique ; elle n'aneantit
donc par les emprunts utiles ; elle les
facilite , elle les rend plus fûrs aux Créanciers
, & moins onereux aux Debiteurs. A
l'égard des Rentiers qui feuls font effrayés
du fiftême prefent , fon deffein n'étoit pas
de les ruiner , mais bien plûtôt de les enrichir
; fon intention étoit , que ceux qui feroient
remboursés , fiffent acquifition des
Actions qu'elle expofoit en vente au deffous
de
D'AVRI L. 113
de leur jufte valeur ; & qu'en s'afſurant à
elle-même une rente fixe contre tout évenement
, le Roy fût liberé , & les Rentiers.
enrichis. Cela eſt arrivé à ceux qui fe font
conformés à fes intentions ; il en eft arrivé
autrement à plufieurs autres. Accoutumés à
faire peu de reflexions fur le commerce &
fur les Finances, ils fe ne font pas livrés à un
fiftême qui ne fe dévelopoit que fucceffivement
: faut t'il leur en faire un crime , & les ,
regarder comme mal - intentionnés ? Ce
feroit une injuftice . Dire qu'il y a des malintentionnés
, c'eft ſouvent en faire . S'il y
en avoit quelqu'un , laiffons lui la confufion.
de fe croire feul.
Il ne feroit pas moins injufte de dire que
les Rentiers font gens oififs , & à charge à
l'Etat. Les uns déftinés à gouverner les affaires
publiques , ou à rendre la juftice , ou
à défendre la Patrie , ou à cultiver les Sciences
& les beaux Arts , ont placé leur bien
de maniere, que leurs affaires particuliéres ne
les empêchaffent pas de vaquer aux affaires
publiques , ou à des emplois glorieux à
la Nation les autres ont crû par là jouir
tranquilement du fruit de leur travail , lorfque
leur force ne leur permettroit plus de
be foutenir : c'eft le bien de la veuve, de l'orphelin,
des Communautés , des Hôpitaux
tous ces Rentiers meritent faveur. Nous dewons
même avoir quelque pitié de la foi--
K
114 LE MERCURE
bleffe de ceux qui n'ont ni le courage , ni
l'induftrie de travailler, quoiqu'ils en euffent
la force.
Il est vrai que les Rentiers ne font pas le
plus grand nombre ; que plufieurs d'entr'eux
ont profité des avantages du fiftême
, ou par l'emploi de leur rembourfement
en Actions , ou par l'amelioration de
leurs autres biens ; mais enfin le nombre
qui refte , quelque petit qu'il foit , eſt toujours
compofé de Sujets du Roy , & de nos
Concitoyens .
Ces Rentiers ne regardant que leur état ,
& que le tems prefent, fe plaignent d'un fiftême
qui change leur fituation , & tout bon
François doit être fenfible à leur peine ; mais
notre confolation eft dans le même fiftême
dont ils fe plaignent ; & j'ofe dire d'autant
plus hardiment qu'il fera la leur , que le fiftême
femble leur convenir principalement..
La rente conftituée , a cette commodité ,
qu'elle ne prend rien ni fur notre tems , ni
fur nos foins ; & ceux qui fe font determinés
à cette nature de bien , ont fur tout
confideré cet avantage ; mais elle a auffi cer
inconvenient , qu'elle ne fçauroit augmenter
comme les biens d'induftrie .
Les Actions participent de la commodité
des rentes , & des avantages de l'induſtrie .
Occupés d'affaires , ou plus importantes out
plus agréables , les Rentiers devenus actioD'A
VRI L.
IIS
naires , pourront ſe repofer du foin de faire
valoir leur fond fur la Compagnie , dont
ils font bien fürs que les Agens ne pouront
les tromper : ils jouiront tranquilement du
fruit de tout le travail qui fe fait dans tout
le Royaume , dans le Commerce , dans la
Banque , & dans la Finance ; ils verront les
fruits multiplier de jour en jour , & leurs
fonds s'accroître en leurs mains. Ils connoiffent
les fources de ces accroiffemens ;
ce font les mêmes qui ont produit toutes
les fortunes qui fe font faites jufqu'à prefent
dans le Royaume. Qu'ils ne bornent
pas leur efperance à-venir au dividend anoncé,
la Compagnie n'a encore dû retirer prefque
aucun profit de fon Commerce maritime;
les autres affairesfont à peine en mouvement
en France ; & déja elle eft en état, fur
fes profits , de donner deux pour cent aux
Actions fuppofées à deux mille. La feureté
de leur état fera d'autant mieux fondée
qu'à elle , eft attachée la grandeur & la ticheffe
du Roy. Leur fortune ne poura deformais
recevoir d'atteinte , fans que tout l'Etat
ne s'en reffente , & ne concoure à y remedier
; ainfi dans le fiftême nouveau ,
leur fituation fera auffi tranquile , féra
plus conftante , & même plus aifée , qu'elle
ne l'a été jufqu'ici .
Voilà , Monfieur , quelles furent les reflexions
que fit fur vos deux Lettres la per-
K. ij.
116 LE MERCURE
Sonne à qui je les communiquai : elles fervi=
rent à eclaircir quelques endroits qui ne
m'avoient bleffé , que parce que je ne les
avois pas bien entendu je crois qu'elles.
ne feront pas inutiles à la fuite de vos deux
Lettres ; je vous les abandonne ; vous en
ferez l'usage qu'il vous plaira. Je fuis , &c ..
Continuation de l'entretien des deux
Dames , &c. parM. de Marivaux.
U te reffouviens bien , ajoûta la Dame
à fa Compagne , en continuant fon ,
hiftoire , que j'avois déja deux amans :
j'en retenois un , parce que j'étois coquette ;;
mais le coeur me parloit pour l'autre ; &
pour entretenir deux amans de cette eſpece,.
il faut du manége.
Il eft difficile de fe conferver des plaiſirs,
de vanité , qui nuifent à tout moment à
ceux que le coeur veut prendre ; & d'ailleurs
une coquette en pareil cas , oublie.
fouvent de l'être , ou du moins pour veiller
à fa gloire , pour la trouver touchante,
il faut qu'elle s'avife d'y penfer ; mais elle:
penfe à fon amour , fans s'en avifer ; elle
n'a befoin que de fentiment pour en goû--
ter les douceurs ; & ce fentiment , elle ne
Je cherche point ; il eft toûjours tout trouvé..
D' AVRIL. 117
C'est donc un grand embarras que d'avoir
à garder deux conqueftes pareilles
aux miennes ; & il falloit eftre bien hardie
pour en méditer une troifiéme.
Mais il faut te l'avouer ; je ne fuis point
faite là- deffus , comme les autres femmes ;
ce n'eft pas même à force d'efprit & de
fineffe que je me demêle de ces intrigues ;
je ne reflechis jamais ; je badine , & je
fens voilà tous mes talens ; c'eft avec cela
que je me fuis toûjours tirée d'affaire . Les
mefures les plus delicates , les tours les
plus fubtils ne me coutent aucun effort de
penfée ; j'ay là - deffus une adreffe de temperament
. J'agis par inſtinct , toûjours à
propos , & toûjours me divertiffant de tout ,
même de la violence que je me fais fouvent
avec mes amans , pour ne point donner
d'avantage à celui que j'aime , fur celui
que je n'aime point.
Autant que j'en puis juger cependant ,
je crois que cette foupleffe de coeur & d'ef
prit , cette audace à tenter plufieurs conqueftes
, à vouloir me les conferver. , malgré
leur nombre , quand elles font faites ;
cet art de furmonter alors des difficultez
que je ne prévois jamais , & dont j'ay
l'habileté de me tirer , fans tâcher d'être
habile ; ce talent d'eftre impunément coquette
, de faire foupirer mes amans fous
de joug d'une coqueterie actuelle , dons.
18
LE
MERCURE
aucun d'eux ne m'accufe , qu'ils ne devinent
point ; je crois , dis- je , ne devoir
ces avantages , qu'à l'infatiable envie de
fentir que je fuis aimable , & qu'à un goût
dominant pour tout ce qui m'en fait
preuve.
V
Vois- tu , mon Enfant ; fi j'ay quatre
amans , je ſens pour moy-même un amour
de la valeur de tout celui qu'ils ont pour
moy. Oh ! il faut que tu fçaches que le
plaifir de s'aimer fi prodigieufement , pro
duit naturellement l'envie d'avoir droit de
s'aimer encore davantage ; & quand un
nouvel amant m'acquiert ce droit ; quand je
me vois les délices de fes yeux , je ne puis
t'exprimer ce que je deviens aux miens . Mes
conquêtes prefentes & paffées , s'offrent à
moy ; je vois que j'ay fçû plaire indiſtinctement
, & je conclus en treffaillant d'orgueil
& de joye , que j'aurois autant d'amans
qu'il y a d'hommes , s'il étoit poffible
d'exercer mes yeux fur eux tous.
Et même alors , en concluant ce que je
dis- là , je vois en idée les regards que fçavent
porter mes yeux ; je les admire ; j'en
deviens amoureufe ; le charme m'en émeut
interieurement ; je brûle de trouver quelqu'un
qui les éprouve : & fi chemin faifant
, il fe prefente un objet pour qui mon
coeur fe declare , c'eſt une avanture agreable
, un benefice dont je joiiis par fureroD"
AVRI L. 112
gation , qui dure autant qu'il peut , & qui.
n'interrompt nullement mes deffeins de
conquête.
Toutes ces paranthefes que je mêle au
recit de ma vie , vont à ton inftruction ;
voilà pourquoy je me les permets volontiers.
Jufqu'ici ton amour propre n'étoit
qu'un mal-à- droit , qui prenoit fes intereſts
à gauche je crois pourtant m'appercevoir
qu'il eft de bonne trempe , & qu'il ne
tient qu'à lui de s'évertuer. Songe bien ,
ma fille , à méditer fur l'avidité du mien ,
& fur la preference que je donne au plaifir
d'être aimée fur celui d'aimer moymême
: échauffe ton orgueil de l'idée de
regner fur plufieurs coeurs , & tu fentiras.
que l'art de conferver fes conqueftes , naît
du defir bien ardent de les faire : continuons
à prefent.
La Comedie finit ; le jeune homme dont
je t'ay parlé , la belle Brune avec laquelle
il étoit , & leur Compagnie,fe leverent pour
fortir de leur loge . Perfonne de la mienne
ne remuoit encore ; mais je me levay pour
inviter les autres à en faire autant. J'avois
envie de rencontrer mon fugitif en delcendant
l'escalier. J'y réuffis , il me falua
d'une reverence que j'interpretay encore ,
car elle étoit parlante : c'étoit un deffy qu'il
faifoit au pouvoir de mes charmes. Je fermay
les yeux fur l'injure , & je refolus
120 MERCURE LE
fur le champ de tourner fa vanité même
à mon avantage.
Je fentis , je ne fçay comment , qu'en
pareil cas le plus fur moyen de triompher
d'un fanfaron , c'étoit de feindre de le regretter.
Le plaifir que vous lui faites en
flattant la bonne opinion qu'il a de lui ,
l'attire infenfiblement à vous pour l'amour
de vous-même. Il fe charge , fans y penfer
, d'une reconnoiffance qui le conduit
à l'amour. D'abord il s'humanife par
curiofité pour la joie que vous aurez de
le voir revenir ; mais fon coeur eſt enfin
le prix dont fa propre vanité paye le piege
que vous lui avez tendu.
Monfieur , dis je au jeune homme , en
m'approchant de lui avec un ferieux que
la dupe prit pour un dépit ; il y a fix mois
que je vous prêtay les Lettres Portugaifes :
ce Livre n'eft point à moy ; on me le redemande
, & je vous prie de me le renvoyer...
J'iray vous le rendre moy- même ,
au hazard d'être encore raillé , me répondit-
il , du ton d'un homme qui veut bien
laiffer entrevoir qu'il pourroit devenir traitable...
Non , luy dis-je , un Laquais fuffit ;
je ne vous raillerois pas , mais je ne vous
en renvoyerois pas plus content.-
Je prononçay ces derniers mots en le
quittant , fans le regarder , & avec un
dédain qui fans doute lui parut alors:
?
tenir
D'A VRI L. TLY
tenir la place d'un foupir.
Il ne me répondit point , mais je m'apperçus
bien que fa vanité mordoit à l'hameçon.
Pour moy qui l'avois abordé très
froidement , je garday toujours un maintien
uniforme ; je remarquay qu'il jettoit
fur moy les yeux à la dérobée , & qu'il
avalloit à longs traits le plaifir dangereux
de me voir ferieufe ; ce qui dans cette occaſion
valloit autant que me voir triſte.
Nous remontâmes en carroffe , & j'attendis
le lendemain , perfuadée que le jeune
homme ne pourroit porter plus loin l'envie
de jouir , ou de ma douleur , où de
mes timides efperances.
Je l'attendis donc comme en ambuscade ,
je veux dire que je lui fis une nouvelle
friponnerie. Il vint effectivement , & met
trouva dans un negligé dont l'economie
I étoit un chef- d'oeuvre. J'avois laiſſé dans
ma parure des marques d'une diftraction
que je n'avois pas euë ; & cela fans préjudice
des graces que j'y avois menagées ;
de façon cependant que ces graces s'y trouvoient
, fans qu'on pût m'accufer d'avoir
pris la peine de les y mettre , elles n'étoient-
là que parce que j'avois une figure ,
& qu'elles y tenoient : & je vis bien quand
il entra , qu'il m'en croyoit effectivement
innocente.
le reçûs avec un air d'indifference
L
122 LE MERCURE
$
qui fembloit gêner un mouvement de furprife
agreable ; tout cela porta coup. Voici ,
Mademoiſelle , le Livre que vous m'avez
prêté , me dit- il , & je viens vous demander
excufe de l'avoir gardé fi long- temps.
Cela n'en vaut pas la peine , Monfieur
luy dis -je , & je pardonne aifément de pareilles
fautes. Je ferois au defefpoir d'en
avoir de plus grandes à me reprocher , repartit
t'il. Brifons là - deffus , répondis - je
vivement , & avec une adreffe qui paroiffoit
exclure une explication qu'elle amenoit
: Briſons là - deffus , je vous pardonne
rout ; mais , Mademoiſelle , me dit-il ,
charmé de voir que je lui pardonnois du
ton dont on accufe ; de grace apprenezmoy
mes crimes ,
Changeons de difcours, ou je vous quitte,'
luy répondis-je impatiemment , en me levant
, & faifant quelques pas.
A ce tranfport le petit orgueilleux content
, & raffafié de gloire , me fçut fi bon
gré du merite que luy fuppofoit ma colere,
qu'il fe jette à mes genoux tranſporté d'aiſe ,
& me prit une main que je voulus pas
avoir la force de retirer d'entre les fiennes ;
car il falloit alors qu'à mon emportement
fuccedât une tendre indulgence. Ce font
deux fentimens qu'en pareil cas la nature
a liez l'un à l'autre ,
Il donnoit mille bailers à ma main : les
D'AVRIL. 125:
1
fouffrir , c'étoit faire un doux aveu du plaifir
que j'avois de le revoir tendre ; & dans
cet aveu même , il entroit d'amoureuſes
plaintes de fon inconftance paffée.
Je ne fçay fi tu conçois comment mon
action pouvoit fignifier tout ce que je dis ;
mais il eft certain que peu de chofe en
amour contient fouvent le fens de plufieurs
penſées,
Mais , ma chere , le plus plaifant de
P'hiftoire , c'eft qu'au milieu de tout cela ,
il m'arriva un accident que je n'avois pas
mis en ligne de compte dans mon projet ;
c'est que je pris ma part aux plaifirs d'un
raccommodement que je n'avois medité
que par coqueterie ; je dis ma part en
amour , ce n'étoit plus vanité ; c'étoit tendreffe
; apparemment que mon coeur vou
lut profiter auffi bien que le fien de l'occafion
d'être bien aife , le fripon me remit
fur mon ſiege , & là mon attendriffement
redoublant le fien , il m'embraffoit les genoux
avec une ardeur garantie par quelques
larmes , qui me parurent differentes
de celles qui viennent du don d'en fçavoir
verfer.
Dans cet état , oüy ! s'écrioit- il , Mademoifelle
, j'ay fait mille crimes , puiſqué
jay pû vous être inconftant , fi c'est l'être,
que de negliger un bien , dont une étourderie
de jeuneffe , dont mon peu d'expe-
L ij
124 LE MERCURE
rience me laiffoit ignorer le prix. D'autres
objets m'ont amufé quelque tems , je l'avoile
; mais il y a plus de quatre mois
que mon coeur expie fa faute , qu'il vous
regrette , qu'il adore votre image , & je
n'ofois paroître. Je me trouvay trop indigne
d'obtenir grace ; & je le fuis encore,
je le feray toujours , malgré mon repentir ,
Ouy ! ma chere maîtreffe ; oüy , puniffezmoy
, vangez vous , en me permettant de
vous voir ; plus je vous verray , plus je
pleureray la perte de votre coeur.
De tems en tems le fripon s'interrompoit
d'un bailer qu'il donnoit à ma main ;
c'étoit malgré moy , mais je ne l'en empêchois
pas. A te dire le vrai , je me fentois
étourdie ; fes careffes , fes larmes , les re-^ ~
grets , me faifoient trembler de peur & de
plaifir. L'occafion étoit vive , le jeune
homme vif, moi vive auffi levez vous ,
lui dis-je , en baiffant ma tête auprès de
la fienne ; il me vola un baifer , je m'en
fachay , fans pouvoir m'en mettre en co
lere : je craignis fon defordre & le mien ;
afféïez- vous , luy dis- je , d'une voix plus
ferme que mon coeur ; je le veux , affeïezvous.
Il fe levoit , quand j'entendis du bruit
dans l'anti - chambre ; c'étoit celui de mes
deux amans , pour qui j'avois du penchant
qui venoit,
D'AVRIL.
125
ARRESTS ET DECLARATIONS.
Declaration du Roi , & interpretation
de l'Edit du mois de Novembre
1719, concernant les Benefices
poffedés par les Religieux des
Congregations Reformées.
Donné à Paris le 1. Fevrier 1720..
L & de Navarre ; &tous ceux qui ces prefen : cs
OUIS par la grace de Dieu Roi de France
A
Lettres verront , SALUT. Par nôtre Edit du
mois de Novembre dernier , regiſtré en noś
Cours de Parlement , Nous avons pour les caufes
y contenues , entr'autres chofes , ordonné,
que les Religieux des Congregations reformées ,
qui font pourvus de Benefices , à quelque titre
& depuis quelque tems que ce puifle être , ſeroient
tenus dans trois mois pour toutes prefixions
& délais , du jour & datte dudit Edit
d'en faire en perfonne leurs declarations , tant
aux Greffes des Officialitez du Diocéfe , qu'en
ceux des Bailliages & Senechauffées où lesdits
Benefices font fituez , lefquelles declarations
contiendroient leur demeure actuellement,& leurs
titres de poffeflion dont ils fourniront copie ,
enfemble les revenus de leurs Benefices , le nom
du Fermier qui les exploite , les differentes Parroiffes
où s'étendent les biens & droits qui en dépendent
; Nous avons pareillement ordonné que
lefdits Religieux Titulaires feroient tenus de faire
de femblables declarations , toutes les fois qu'ils
Liij
126
LE MERCURE
changeroient de refidence , & faute par lefdits
Religieux pourvûs de Benefices , d'avoir fourni
Jeurs declarations dans le délai & en la forme cydeffus
marquez , Nous avons declaré fefdits Be-
Defices vacans & impetrables , & en confequence
permis aux Collateurs dy pourvoir ; mais ayant
été depuis informé des difficultez qui fe rencontrent
dans l'execution de cet Article de nôtre
Edit , en ce que les Religieux defdites Congregations
qui fe trouvent pourvûs de Benefices ,
font , pour la plupart , refidens dans des Monalteres
fort éloignez des Benefices dont ils font
Titulaires , que même les uns font infirmes , ou
dans un âge qui ne leur permet pas d'entreprendre
de longs voyages , pour venir faire leur declaration
en perfonne , & que les autres occupent
des places , cu font employés à des obédiences
qui rendent leur prefence abfolument neceffaire
dans le lieu de leur refidence , outre que
lefdits voyages peuvent être aufdits Religieux
une occafion de diffipation , & caufer à leur Congregation
de tres- grands frais ; lefquelles com
fiderations Nous ont porté à modifier nôtre Edit
en ce point , & de l'interpréter d'une maniere qui
en puiffe affurer l'execution , fans que les Religieux
foient détournez de leurs fonctions , ni
de leurs exercices ordinaires . A CES CAUSES,
& autres à ce Nous mouvans , de l'avis de nôtre
tres cher & tres amé Oncle le Duc d'Orleans Pe
tit- fils de France , Regent , de nôtre très cher &
tres -amé Oncle le Duc de Chartres , premier
Prince de nôtre Sang , de nôtre tres cher & tresamé
Coufin le Duc de Bourbon , de nôtre tres.
cher & tres- amé Coufin le Prince de Conti 'y
Princes de nôtre Sang , de nôtre tres - cher &
tres amé Oncle le Comte de Toulouſe , Prince
legitimé , & autres Pairs de France , grands &
notables Perfonnages de nôtre Royaume , & de
nôtre certaire fcience , pleine puiffance & autocertaire
J
D'AVRI L 127
tité Royalle , Nous , en interpretant , en tant que
befoin feroit , nôtre Edit du mois de Novembre
dernier , avons dit , declaré & ordonné , & par
ces Prefentes fignées de nôtie main , difons ,
declarons & Nous plaît , qu'au lieu de faire par
lefdits Religieux pourvûs de Benefices leurs
>
declarations en perfonne , tant aux Greffes des
Officialitez des Diocéfes , qu'en ceux des Bail ,
liages & Senechauffées où font fituez leurs Benefices
, ils foient feulement tenus de compa
roître pardevant le Juge Royal dans le reffort
duquel eft fitué le Monaftere où ils font leur res
fidence actuelle > pour en prefence dudit Juge ,
& affifté du Prieur dudit Monaftere , qui attettera
leur Signature & la verité défdits titres, paffer leur
Procuration fpeciale en double minutte , laquelle
fera paffée pardevant Notaires , fignée du decla
rant & de fon Prieur , & enfuite legalifée par le
Juge ; en confequence dequelles Procurations
Le Prieur du Monattere dont les Religieux perçoivent
les revenus du Benefice declaré , comparoitra
en perfonne , tant aux Greffes des Officia
litez des Diocefes , que pardevant le premier Officier
des Bailliages & Senechauffées où font fituez
lefdits Benefices , & ce dans trois mois , à comp .
ter du jour & de la datte des Prefentes , pour
faire fa declaration expreffe & précife de la con
fiftance de chacun deſdits Benefices dans la forme
prefcrite par nôtre Edit , à laquelle declaration
fera jointe en minute la Procuration du Titilaire
, dont ledit Prieur atteftera pareillement la
verité par fa fignature ' , & le tout fera remis au
Greffe de la Jurifdiction Royalle de qui dépen
dent lefdits Benefices , lefquels pendant ledit délay
de trois mois , ne pourront être impetrez ;
faute par les pourvûs d'avoir fait leurs declarations
dans le tems porté par nôtre Edit , du mois
de Novembre dernier , auquel Nous avons à cet
effet derogé pour ce regard feulement ; voulant
3
Linj
128 LE MERCURE
au furplus qu'il foit executé felon fa forme &
teneur, SI DONNONS EN MANDEMENT , & c. Signé,
LOUIS. Et plus bas , par le Roy, le Duc d'ORLEANS
, Regent, prefent , PHELYPBAUX . Et Scellé
du grand Sceau de cire jaune.
Regiftrée en Parlement le dix neuf Fevrier mil
Jept cens vingt. Sigué , GILBERT.
,
DECLARATION- du Roy du 16 Fevrier .
1720. Registrée en la Chambre des Comptes le
21 Mars 1720 , par laquelle S. M. accorde aux
Receveurs Generaux de fes Finances , Receveurs
des Tailles , & aux Receveurs , Payeurs & Comptables
, qui prennent leurs fonds tant fur fes
Recettes generales & particulieres , que fur fes
Fermes , delay pour prefenter en nos Chambres
des Comptes , les comptes de leurs Exercices ordinaires
qui reftent à rendre des années 1709 &
fuivantes , compris l'année 1715 , jufqu'au dernier
Juin de l'année 1720 : ceux des années 1716
& 1717 , jufqu'au dernier Avril 1721 , & ceux
des années 1718 & 1719 , juſqu'au dernier Août
de ladite année 1721 .
S. M. accorde aux Receveurs Generaux de fes
Finances, &c. délay pour prefenter leurs comptes
de la Capitation , qui ne font point rendus des
années 1704 & fuivantes , compris l'année 1710
jufqu'au dernier Juin 1720 , pour prefenter ceux
des années fuivantes , jufques & compris l'année
1715 ; enfemble les comptes du dixiéme du
quartier d'Octobre 1710 , & années ſuivantes
& compris l'année 1715 jufqu'au dernier Decembre
1720. Ceux de la Capitation & Dixiéme
des années 1716 & 1717 , juſqu'au dernier Avril
1721 , & ceux des années 1718 & 1719 jufqu'au
dernier Août de ladite année 1721 .
S. M. accorde aux Receveurs , Payeurs &
Comptables , délay juſqu'au denier Juin 1720
D'AVRI L. 129
pour prefenter leurs comptes de la Capitation &
du Dixiéme , qui restent à preſenter des années
1710 & fuivantes , jufques & compris l'année
1715 , pour prefenter ceux des années 1716 &
1717 jufqu'au dernier Decembre de la même année
1720 , & pour ceux des années 1718 & 1719,
jufqu'au dernier Juin 1721 .
>
Ce faifant , les Receveurs Generaux , & autres
&c. font déchargés des amendes ordinaires &
extraordinaires aufquelles ils ont été ou pouroient
être condamnés , ainfi que des interêts aufquels
ils ont été ou pouroient être condamnés.
Les Receveurs des Tailles & autres feront tenus
de faire arrêter par Meffieurs les Intendans
départis dans les Provinces , leurs comptes de la
Capitation & du Dixiéme , à peine de soo liv.
d'amende contre lesdits Receveurs des Tailles .
Ordonne S. M. qu'en procedant au jugement
des Comptes des exercices ordinaires , les Recettes
qui y font faites pour Impofitions extraor
dinaires , foient admifes purement & fimplement.
Veut S. M. qu'il foit compté en fes Chambres
des Comptes des Impofitions extraordinaires
de quelque nature qu'elles foient faites , nonob
ftant la difpenfe accordée à ſes Receveurs Generaux
des Finances , & c.
ORDONNANCE de S. M. du 22 Mars
1720 , qui défend à tous Proprietaires de Maifons
, Architectes , Maît es Maçons , & tous autres
Entrepreneurs &c. d'embaraffer la voye
publique de leurs materiaux ou décombremens.
12
>
Extrait des Regiftres du Confeil d'Etat
Privé du Roy.
LEROY en fon Confeil a caffé , revoqué &
annullé les Arrêts du Parlement de Dijon des
130 LE MERCURE
28 Fevrier & 29 Mars 1719 , & tout ce qui s'en
eft enfuivi ; & en confequence , pour faire droit
fur l'appel fimple interjetté par les Soeurs Leauté
Soûprieure , Defpêches, Gaudelet , Lucot , Blan
cheton , Cazotte , de Requelene , de Juffey & de
Vercy, toutes Religieufes Profeffes du Monaftere
des Jacobines de Dijon , de l'Election de la Merc
de la Croix , Religieufe Jacobine du Monaftere
de Beaune , pour le Prieuré de celui de Dijon ;
S. M. arenvoyé & renvoye les Parties devant les
Juges qui en doivent connoître . Fait au Confeil
d'Etat Privé du Roy tenu à Paris le 2 Mars
1720. Collationné.
ARREST des Requêtes ordinaires de l'Hôtel
du Roy , du 26 Mars 1720 , rendu en faveur
du Sieur Dubout , Directeur des Boucheries des
Armées du Roy.
Qui enterine les Lettres de Revifion par lui
obtenues contre le Jugement rendu en la Chambre
de Juftice le 28 May 1716. le décharge des
accufations & cas à lui impofés par ledit Jugement
; l'en renvoye quitte & abfous ; le rétablit
dans fa bonne fâme & renommée ; Ordonne que
l'amende de so mille livres contre lui prononcée
, lui fera renduë & reftituée , & lui permet
de fe pourvoir contre qui & ainfi qu'il avifera
pour les dommages & interêts & reparations.
ร
2
ARREST du Confeil , da 26 Mars 1720 ,
Collationné aux Originaux , par lequel S. M. défend
aux Officiers des Elections & aux Juges
des Fermes de mettre en liberté les coupables
ou complices de Rebellion qui feront arrêtés
dans l'inftant d'icelle , qu'aprés l'inftruction &
Jugement diffinitif ; & en cas d'appel , qu'aprés
le Jugement dudit appel , à peine de répondre.
par lefdits Officiers des dommages & intetêts
du Fermier , même des amendes & confifcations
encourues par les Fraudeurs.
D'AVRI L. 73.1
ARREST du Confeil , du 26 Mars 1720 ,
Collationné à l'Original , par lequel S. M. ordonne
que les rembourfemens de tous les affranchiffemens
de Tailles revoqués , tant par l'Edit
du mois d'Octobre 1713 , que par ledit Arrêt ,
me feront faits par le Garde de fon Tréfor Royal,
que par les Commiffaires de fon Confeil deputés
par l'Arrêt du 15 Janvier 1718. En confequence
S. M. ordonne que les Porteurs des Quittances
de Finance de tous les affranchiffemens de Tailles
revoqués , rapporteront lefdites Quittances de
finance , & autres titres de proprieté pardevant
lefdits fieurs Commiflaires, & front les rembourfemens
faits par le Garde du Trefor Royal fur les
Ordonnances defdits fieurs Commillaires , & fur
les Quittances que les proprietaires defdits afe
franchiffemens lui donneront en bonne forme.
ARREST du Confeil du 3 Avril 1720 , par
lequel S. M. ordonne . Art. I. Qu'à commencer
du jour de la publication du prefent Arrêt , la
Compagnie des Indes difcontinuera de recevoir
les droits d'affinage & departs en matiere , &
qu'elle recevra des Tireurs d'or des Villes de Paris
& de Lyon , pendant trois mois feulement , toutes
les matieres d'argent qu'ils pourront apporter,
pour affiner par poids & titres , & rendre en
échange des Lingots affinés fins pour fins , moyennant
vingt fols par chacun Marc de fin , aprés lequel
tems la Compagnie leur fournira toutes les
Matieres dont ils auront befoin , au même prix
qu'elles feront reçues dans les Hôtels des Monnoyes
, en y ajoûtant vingt fols par Marc , pour
les droits d'Affinage.
II . Les Piaftres ou Reaux feront reçûs par la
Compagnie des Indes , pour affiner fur le pied de
dix deniers vingt grains ; quant aux autres Matieres
, elles feront reçûes fuivant le titre auquel
elles feront trouvées par les Effayeurs des Monnoyes
de Paris & de Lyon.
132 LE MERCURE
III . Tous les Lingots d'Affinage deftinés pour
les Tireurs d'or , feront marqués du poinçon de
l'Effayeur de la Monnoye , & de celui de l'Entrepreneur
des affinages , qui demeureront folidairement
refponfables du Titre ; l'année fera marquée
fur chacun desdits Lingots ainsi que les Numero ,
& le Titre auquel ils fe feront trouvés par l'Effay.
IV. Les Retailles d'Argent feront fondües en
prefence des Tireurs d'Or qui les apporteront ,
enfuite l'Elay en fera fait par l'Eflayeur de la
Monnoye , & il leur fera rendu en échange des Lingots
d'Argent fin pour fin , moyennant cinq fots
par Marc pour les frais de fonte , pourvû toutesfois
que lefdites Retailles fe trouvent du moins
au Titre de onze deniers dix huit grains , & fi
elles fe trouvent au- deffous dudit Titre , les Ţireurs
d'Or feront obligés de payer les cinq fols
par Marc pour les frais de fonte , & de les remettre
enfuite comme Matieres à affiner.
V. Quant aux Retailles dorées , ainfi que
Parfilures , elles feront reçûes par la Compagnie.
des Indes , pour être fondues en prefence des Tireurs
d'Or qui les auront apportées , & l'Effay
en fera fait à l'Or & à l'Argent , pour être le produit
remis aprés le depart , en échange defdites
Retailles & Parfilures , moyennant trois livres
dix fols par Marc .
les
VI . Les Tireurs d'Or donneront leur Soumiffion
par écrit aux Directeurs des Affinages de Paris
& de Lyon , de rapporter dans deux mois , au
plus tard , un Certificat des Receveurs des Bureaux
de l'Argue defdites Villes , contenant que
les Lingots d'Argent qui leur auront été delivrés
auront paffé aufdits Argues , & que les droits de
Marque & Controlle en auront été payés , à
peine d'amende au profit de la Compagnie des
Indes , qui ne pourra être au - deffous du prix defdits
Lingots.
VII . Les Directeurs des Affinages de Paris &
D'AVRIL. 133
de Lyon , tiendront un Regiftre , fur lequel ils
écriront par ordre de Numero le poids de chacun
des Lingots deftinés pour les Tireurs d'Or , le
pom de ceux à qui ils auront livré lefdits Lingots,
le jour qu'ils auront été delivrés , & ceux qu'ils
auront paflés à l'Argue, fuivant le Certificat mentionné
en l'Article ci - deffus.
ARREST du Confeil d'Etat du Roy , du 4
Avril 1720 , collationné à l'Original , par lequel
S. M. fait défenfes à tous Laboureurs , & autres
perfonnes de quelque condition que ce foit , de
vendre à aucuns Bouchers des Veaux & Geniffes
qui feront âgés de plus de huit ou dix femaines ,
ni aucunes Vaches qui feront encore en état de
porter-des Veaux , & aufdits Bouchers de Paris
& des environs , de les acheter ni tuer , à peine
contre les Vendeurs , de confifcation des Beftiaux
; & contre les Bouchers de pareille confifcation
, & de 300 livres d'amende , & d'être
privés de faire la Marchandiſe de Boucherie . Permet
néanmoins S. M. aux Laboureurs , & c . de
vendre des Veaux de laict aux Bouchers , & auf
dits Bouchers de les acheter .
ORDONNANCE du Roy dus Avril
1720 , portant qu'il fera payé pour les Courriers
de fon Cabinet , vingt fols par pofte pour chaque
cheval , jufqu'au dernier Decembre 1720.
ARREST du Confeil du 6 Avril 1720 , collationné
à l'Original , par lequel S. M. declare
nulles & de nul effet les ftipulations faites pour
payement en efpeces fonantes : Veut & entend
que nonobftant pareilles ftipulations faites & à
faire , tous payemens foient faits en Billets de
Banque , conformément aux Arrêts ci - devant intervenus.
Fait défenſes à tous Notaires , à peine
134
MERCURE LE
L
d'interdiction , d'inferer femblables claufes dabe
les Contrats & Actes qu'ils pafferont.
ARREST du Confeil du 9 Avril 1720 ,
par lequel S. M. ordonne que l'Arrêt de fon Confeil
du 27 Février dernier , fera éxécuté fuivant fa
forme & teneur : En confequence , que fur la fom.
me de mille cinq cens foixante dix- neuf livres ,
faife fur le nommé Philippe Mey Guimpier établi
à Lyon , il lui fera fait délivrance de la fomme
de cinq cens livres , & le furplus demeurera
acquis & confifqué au profit des Denonciateurs :
condamne au furplus ledit Mey à l'amende de
de dix mille livres.
ARREST du Confeil du 15 Avril 1720 ,
qui ordonne que ceux des Fermiers Generaux de
S. M. & Sous - Fermiers , leurs Veuves , enfans &
heritiers , même leurs Croupiers & Participes ,
qui n'ont été directement ni indirectement interreffés
dans aucuns Traités , Sous-Traités , Entreprifes
, Marchés ou Fournitures , & qui neanmoins
ont été compris dans les Rolles arrêtés au
Confeil , en execution de la Declaration du 18
Septembre 1716 pour payer à la Chambre de Juftice
, ou en éxécution de celle du 17 Mars 1717,
pour payer leurs taxes au Tréfor Royal , feront
rayés des Rolles , & que les fommes qu'ils pouroient
avoir payées en confequence , leur foyent
rendues , tant par le Garde du Trefor Royal , que
par le Sieur Olivier Receveur General de la Chambre
de Justice.
Le 1s Avril 1720 , il a paru une Deliberation
de Meffieurs les Directeurs de la Compagnie des
Indes , par laquelle Monfeigneur le Controlleur
General a jugé à propos de fuprimer les Bureaux
de Banque des Provinces , pour ne conferver que
ceux qui font joints aux Monnoyes ; & la CompaD'AVRIL.
135
gaie ayant confideré que les Directeurs des Mon-
Boyes avoient trop d'occupations pour pouvoir
remplir toutes les fonctions de Receveurs Generaux
des Fermes , & tenir les Regiſtres journaux
& de tranfport dans l'ordre neceffaire , elle a
déliberé & arrêté de rétablir , à commencer du
premier May prochain , une Recette Generale des
Fermes à Paris , & des Récettes Generales dans
toutes les Directions des Provinces.
:
ARREST du 16 Avril 1720 , par lequel
S..M. permet à tous les Beneficiers du Royaume ,
de placer en Actions interreffées de la Compagnie
des Indes , toutes les fommes qu'ils avoient cidevant
, tant fur l'Hôtel de Ville , que fur le
Clergé & autres fonds publics , à condition que
tous les fonds provenans defdirs Remboursemens
foyent depofés à la Banque , & infcrits dans le
Registre des immeubles Veut S. M. que lesdits
Beneficiers jouiffent des Dividendes qui accroîtront
aux Actionnaires , à proportion des fonds
que lesdits Beneficiers auront dépofés à la Banà
commencer du premier Janvier pour
ceux qui auront depofé avant le premier Juillet ,
& dudit jour premier Juillet , pour ceux qui dé
poferont avant la fin de l'année . Entend S. M.
que ni lefdits Beneficiers , ni leurs heritiers ne
puiffent être inquietés pour raifon defdits Rembourfemens
ou dudit employ.
que ,
ARREST du Confeil du 16 Avril 1720 ,
par lequel S. M. défend à toutes les Communautés
Ecclefiaftiques , & Hôpitaux du Royaume , de
faire aucune nouvelle Conftitution de Rente , à
peine de nullité , & à tous Notaires & Tabellions,
de recevoir à l'avenir aucun Contrat de conftitution
en faveur de Communauté ou Hôpital , à
peine de 3000 livres d'amende . Permet S. M.
aufdits Communautés & Hôpitaux d'employer
1 3 6 LE
MERCURE
tous les Rembourfemens qui leur auront été ou
leur feront faits dans la fuite , en Actions intereſfées
de la Compagnie des Indes , à condition
qu'elles feront dépofées à la banque , & infcrites
dans le Registre des immeubles ; S. M. voulant
bien être garand à perpetuité envers lefdites
Communautés & Hôpitaux de l'interêt à 2 pour
de tous les fonds à eux appartenans qu'ils employeront
en Actions , & de plus , les faire jouir
de l'excedent qu'il y aura dans les repartitions
des Actions , à commencer du premier Janvier
pour ceux qui auront fait leur emploi avant le
premier Juiller , & dudit jour premier Juillet
pour ceux qui le feront avant la fin de l'année .
ARREST du Confeil d'Etat du 19 Avril
1720 , portant qu'il fera fait pour quatre cens
trente huit millions de Billets de Banque de mille
, cent , & dix livres : & ordonne S. M. que
dans trois mois , les Billets de 10 mille livres
feront raportés , pour être coupés en Billets de
mille , cent , & dix livres.
ARREST du Confeil du 19 Avril 1720 ,
portant qu'il fera imprimé quatre- vingts mille
Billets d'une Action chacun , pour fervir à la
converfion des 8 mille Billets de dix Actions
chacun , imprimés en confequence de l'Arrêt du
12 Mars dernier.
ARREST du Confeil , du 19 Avril 1720 ,
Collationné à l'Original , par lequel S. M. ordonne
, que les Collecteurs des Tailles pouront remettre
aux Receveurs les deniers provenans du
recouvrement des Tailles & autres Impofitions ,
fur le pied que les Efpeces ont cours pendant
le prefent mois jufqu'au fecond inclufivement du
mois prochain : que les Receveurs des Tailles
pourront
D'AVRIL. 137
pourront les remettre fur le même pied aux Commis
aux Recettes Generales des Finances , & aux
Bureaux des Provinces & Pays d'Etat jufqu'au 8
du même mois aufli inclufivement & que les
Commis aux Recettes Generales , & les Treforiers
des Pays d'Etat , pouront les porter fur le
même pied aux Bureaux de Banque , jufqu'au
ro dudit mois inclufivement : & à l'égard des
Pays d'Etat , S. M. entend qu'il ne foit reçû aux
Bureaux de la Banque , fur le pied du cours pendant
le prefent mois , que la partie qui doit être
portée au Trefor Royal .
ARREST du Confeil , du 19 Avril 1720 ,
lequel S. M. declare bonnes & valables les offres
faites par lefdits Manfré & fa femme , & en confequence
du dépôt par eux fait le 10 Mars dernier
entre les mains de Mariet Notaire Royal
à Langres , de la fomme de 4300 livres en Billets
de Banque , S. M. ordonne qu'ils demeureront
quittes envers lefdits Artus & fa femme , tant du
principal de la rente viagere , que des arrerages
d'icelle & frais ; & qu'à cet effet , mention fera
faite du prefent Artét fur la minute du Contrat
de Conftitution de la rente , & l'expedition d'icelui
quittancée defdits Artus & fa femme , remife
aufdits Manfré & fa femme , à quoy faire
fera ledit Artus contraint par corps : condamne
lefdits Artus & fa femme envers lefdits
Manfré & fa femme , au payement de la fomme
de 300 livres pour tous dépens , dommages &
interêts.
ARREST du Confeil , du 20 Avril 1720 ,
par lequel Sa Majefté ordonne , qu'à commencer
du jour de la publication du prefent Arrêt , il ne
fera plus fourni aux Bureaux de la Banque , ni
dans aucuns autres des Bureaux de Sa Majefté ,
des Billets de Banque pour des Sixièmes & Dou
M
138 LE MERCURE
ziémes d'Ecus de la fabrication ordonnée par
Edit du mois de May 1718 , pour les livres d'argent
fabriquées en vertu de l'Edit du mois de
Decembre 1719 , & Louis d'argent de la fabrication
ordonnée par l'Edit du mois de Mars dernier.
Permet cependant S. M. jufqu'à ce qu'autrement
par Elle il en ait été ordonné , de delivrer
des Billets de Banque pour les anciennes Efpeces
, fuivant le cours qui a été reglé par la Declaration
du mois de Mars dernier .
ARREST du Confeil , du 22 Avril 1720 ,
qui commet les fieurs Glomy , Pafquier , le Vaffeur
, Sauvaire , Hamelin , & de Lajannez , pour
figner , vifer & contrôler , au lieu des fleurs
Bourgeois , Fenellon , & Dureveft , les Billets de
Banque de mille & cest livres , concurremment
avec ceux qui ont été cy - devant commis.
>
ARREST du Confeil , du 26 Avril 1720 ,
par lequel S. M. ordonne que dans un mois pour
Tout delay , à compter du jour de la publication
du prefent Arrêt , les Creanciers du Clergé
General & des Diocefes particuliers , & les Officiers
des Decimes , tant Provinciaux que Diocéfains
, qui restent à rembourfer , fei ont tenus
de fe prefenter pour recevoir leur rembourſement
faute dequoy & ledit tems paffé , les
fommes à eux dûës , feront remiſes & depofées :
Sçavoir, pour les Creanciers du Clergé General
& pour les Officiers Provinciaux des Decimes ,
à la Caiffe de la Banque Royale établie dans
cette Ville de Paris ; & pour les Creanciers des
Diocefes & les Officiers Diocefains aux Caiffes
de la même Banque Royale établies dans les différentes
Generalitez où font fituez les Diocefes
Vent Sa Majesté que les dépôts defdites fommes
foient faits pour lefdits Creanciers du Clergé
General & des Officiers Provinciaux par le fieur
$
D'AVRIL.
139
Charles Geoffroy , Commis par Arreft du Confeil
du 16 Novembre 1719 , pour faire le rembourfement
des dettes du Clergé ; & pour les
Creanciers des Diocefes & Officiers Diocefains ,
par les Commis à la Recette des Decimes de
chaque Diocefe ; & qu'en retirant par eux un
Acte de Depôt figné des Caiffiers de la Banque
Royale où le dépôt aura été fair , le Clergé
General & les Diocefes feront bien & valablement
dechargez en vertu du preſent Arrêt , fans
qu'il en foit befoin d'autre . Collationné à l'original.
ARREST du Confeil , du 26 Avril 1720 ,
par lequel S M. ordonne , Qu'à commencer du
jour de la publication du prefent Arrêt ; & juf
qu'au dernier Mars 1721 , les Beltiaux qui entreront
dans le Royaume , ou qui pafferont d'une
Province dans une autre , feront & demeureront
déchargez de tous Droits , tant des Cinq Groffes
Fermes , qu'autres de quelque nature qu'ils foient,
appartenant à Sa Majefté , à l'exception des
Droits Domaniaux dûs dans la Province de Flandres.
FAIT Sa Majefté tres expreffes défenfes de
faire & laiffer fortir pendant le même tems aucuns
Beftiaux du Royaume , à peine pour chaque
contravention , de confifcation & de mille livres
d'amende qui ne pourront être remifes ni moderées.
Veut Sa Majesté que la remife des deux
tiers des droits de fes Fermes à l'Entrée des
Beftiaux dans la Ville & Fauxbourgs de Paris ,
& autres Villes fujettes aufdits droits , ait lieu
jufqu'au dernier Juin prochain , conformément
aux Arrêts du Confeil des 13 & 28 Mars dernier,
Collationné à l'Original .
•
Mij
140 LE MERCURE
ARREST rendu en la Chambre Royalle
de Nantes , portant condamnation contre
pluſieurs , accufés de crime de Leze- Majeſté
& de Felonie , y denommés.
VEU par la Chambre Royale féante à Nantes
le Procès Criminel inſtruit ( en execution des Lettres
Patentes du Roy données à Paris le troifiéme
Octobre 1719 , verifiées en ladite , Chambre le
30 dudit mois d'Octobre de l'Ordonnance d'icelle
) à la requête du Procureur General du Roy
en ladite Chambre , Demandeur & accufateur en
Crime de Leze- Majefté & de Felonie , contre les
Accufez, cy- après nommez , Informations , Interrogatoires
, Recollemens , Confrontations , Procés
Verbaux de Perquifitions des Accufez contumax
& Affignations à eux données en confequence
,. Lettres Miflives & autres Pieces & Procedures
qui ont été par ledit Procureur General
duRoy, mifes & produites pardevers ladite Cham
bre , Conclufions dudit Procureur General : Ouy,
le Rapport du fieur Gilles Brunet d'Evry Confeiller
du Roy en fes Confeils , Maître des Requêtes
ordinaire de fon Hôtel , Commiffaire à
ce deputé , tout vû & confideré :
La Chambre a declaré & declare lefdits de
Guer de Pontcallec , de Montlouis , Lemoyne
appellé ordinairement le Chevalier de Talhoüet,
& du Coëdic Prifonniers és . Prifons du Château
de cette ville de Nantes , atteints & convaincus
des Crimes de Leze- Majesté & de Felònie ; pour
reparation defquels la Chambre les a condamnés
à avoir la tête tranchée fur un Eſchaffaut , qui
fera à cet effet dreffé en la Place Publique de
cette ville de Nantes ; & en adjugeant le profit
de la Contumace declarée par les Arrêts des 9.
& 22 Mars prefent mois , acquife & bien inftruite
+
D'AVRIL. 147
.
Contre lefdits Talhoüet de Bounamour , de Lambilly
, Hervieux de Mellac , la Berraye , Talhoüet
de Bo shorans , Bourneuf de Trevelec fils , Cocquart
de Rofconan , les Comte & Chevalier de
Polduc Kohan , du Groefquer l'aîné , l'Abbé du
Groefquer , la Houffaye pere , la Boiffiere de Kerpedron
, le Chevalier du Crofco , le Govello de
Kerantré , & Villegley , les a declarez & declare
pareillement atteints & convaincus des Crimes de
Leze-Majefté & de Felonie , pour reparation defquels
la Chambre les a condamnez à avoir la tête
tranchée ; ce qui fera executé à leur égard par
Effigie en un Tableau attaché à une Potence, qui
pour cet effet fera plantée en ladite Place Publique
de cette ville de Nantes ; declare la Charge
de Confeiller au Parlement de Rennes , dont étoit
pourvû ledit de Lambilly , vacante & impetrable
au profit du Roi , Ordonne que tous les Fiefs defdits
Condamnés , tant prefens que contumax
qui fe trouveront être tenus immediatement du
Roi , demeureront réunis au Domaine de la Couronne
, Declare leurs autres Biens , Meubles &
Immeubles , en quelques lieux qu'ils foient fituez
, acquis & confifquez au profit dudit Seigneur
Roi , fur iceux préalablement pris la
fomme de trente mille livres applicable aux Hôpitaux
de cette Ville de Nantes , & des Villes
de Rennes & de Vannes , par égales portions :
Ordonne auffi que les Murailles nouvellement
conftruites , & toutes les Fortifications faites en
la Maiſon ou Château de Lormoy , feront démolies
& abbatues : Ordonne en outre que toutes
les marques de Seigneuries & d'honneurs , quí
font dans les Maifons ou Châteaux des Condamnez
, tant prefens que contumax , feront démolies
, abbatuës & efficées , tous les Foffez defdites
Maifons & Châteaux comblez tous les Bois
de Haute- Futaye , comme avenues & autres fervans
à la decoration , feront coupez à la hau
,
142 LE MERCURE
'
teur de neuf pieds ; & pour les cas refultans du
Procés, condamne ledit Croezer Curé de Lignol,
à être mandé à la Chambre pour y être adronefté
, avec défenfes de recidiver , fous telles
peines qu'il appartiendra , le condamner en ou
tre en trois livres d'aumône applicable aux pauvres
de l'Hôpital de la ville de Guémené : Ordonne
qu'il fera plus amplement informé contre
ledit de Coué de Salarun pendant un an , contre
ledit le Doulce Chevalier de Coarargan pendant
fix mois , & contre ledit Hyroé de Keranguen
pendant trois mois , & cependant tiendront prifon
: Ordonne auffi que les Procés encommencez
contre lesdits Roger , de Kerledé Derval
pere fils , Lantillac Chevalier de Kerpoiffon ,
Sourfac , Bourneuf de Trevelec pere , Saint Pern
du Lattay Confeiller au Parlement de Rennes
du Boifly Becdelievre , Kerfulguen , Hugonnier,
Dame de Montlouis , Comte de Noyan , Kerberec
,Keroüet , les deux Lezelay freres , Kerdaniel
de Kerias , de Goasfroment , du Boetier , le Maintier
, Nagle , Chemindy Marquis de la Roche ,
Ttans de Bois Baudry , du Brandonnier Recteur
de Berné , Don Caourfin Prieur de Langonnet ,
la Botiniere Prevôt de l'Eglife de Guerande ,
Demoif: lle du Hirel , la Lapierre Aubergifte de
Pontchâteau , Jacquette le Gros dite de la Prevoltais
, Demoiſelle Biſeüil Veuve Borré , Demoifelle
de Krpondarme , Chefnin , Creſpel ,
Kerprovoft , Giraud , Dame de Lambilly, Dame
de Bonnamour Dame de Bourgneuf , Dame
de Mellac , Demoiselle Brudent Demoiselle
Chemindy , Vicomte de Polduc , de Tournemine,
Salarun de Brionnel , Chevalier du Pallay , Tailladet
, Kergoat de Kergus , Demoiselle de Sourfac
, les deux Rolliveau freres , Daudigné du
Sable , Polduc Madec , Planchette de Tiché , le
Fevre de Gouftans , la Mayfredaye , Belloudeau ,
le Boexier le Gentil dit le Manchot , le Vilan
>
>
> +
D'AVRIL. 148
des Rabines , d'Eltoret , Maderan , Lappartien ,
Vitaffe dit Montplaifir , Mouffay dit Lamotte , le
Merle , le Boeuf , Berger dit la Roche , le Ray ,
le Daigne , le Fur , le Corvec , Puil , les trois
freres Moyon , Chevalier de Lefcoüet , Rofcoüet
de Kerfofon , Comte de Lefcoüer , Boifgelin
Comte de Corlay & de Saint Gilies , fera continué
à la requête du Procureur General du Roy en
ladite Chambre jufqu'à jugement diffinitif inelufivement
: Ordonne que les Decrets decernez
contre lefdits Chevalier de Keraly, les deux Fontaineper
freres , Marniere ou Berniere , Chevalier
Defmarets , Pomphily , les deux Chardonnet de
" Bicheret freres , Kervafi l'aîné , la Landelle , Penneverne
, Chevalier de Nedo , Vologne , Lemoutier
, Coüador , de Saint Germain de la Riviere ,
Penelé , Chalier de l'lfle le Rouge , Lefcoüer
des environs de Guerande , le Vicomte de la Bedoyere
, le Chevalier de la Bedoyere , Dumas
Defpreaux, Renaudier fils , Brangolio , Kerognan
de Trezel , Briffon , l'Abbé Bourguillot , la Demoiſelle
d'Iffernand , le Bronnec Mehu , la
Boufle , Moret ou Tremoret , Gergot , la Pierre ,
Julien Moyon & Crapaut , feront executez . Collationné
signé , CAILLET , Greffier .
î
2
Prononcé ledit jour 26 Mars aufdits de Guer
de Pontcallec , de Montlouis , le Moyne appellé
ordinairement le Chevalier de Talhoüet , & du
Coedic , & executé à leur égard.
Et le lendemain 27 dudit mois de Mars , ledit
Arrêt a été executé à l'égard defdits Talhoüet de
Bonnamour , de Lan billy , Hervieux de Mellac
la Berraye , Talhoüet de Boishorans , Bourneuf
de Trevelec fils , Cocquart de Rofconan , les
Comte & Chevalier du Polduc Rohan , du
Gro fquer l'aîné , l'Abbé du Groefquer , lá Houffaye
pere , la Boiliere de Kerpedron , le Chevalier
du Crofco , le Govello de Kerantré & Villegley
, Accufez contumax.
344 LE MERCURE
Lettres Patentes du Roy , regiftrées en la
Chambre Royale feante à Nantes le 15
Avril 1720 , portant Amnistie pour quelques
Gentilshommes de Bretagne , leurs
Complices & Adherans.
,
LOUIS , & c. Plufieurs Gentilshommes de
notre Province de Bretagne ayant formé une Af
fociation criminelle contre notre Service , pourquoy
le Procès leur auroit été fait ou commencé
par les Gens tenans notre Chambre Royale à
Nantes ; en forte que quelques uns defdits Gentilshommes
auroient été declarez par Arrêt de ladite
Chambre du 26 Mars dernier atteints &
convaincus des Crimes de Leze- Mefté & Felonie
, & condamnez comme tels , les uns en perfonne
& les autres par Contumace ; outre lefquels
Accufez plufieurs fe trouvent encore decretez par
ladite Chambre , ainsi que d'autres Perfonnes de
differentes conditions , dont les uns font Prifonniers
, les autres en fuite , & d'autres n'ont pa
encore êté decretez , quoique chargez par les Informations
& Procedures ; mais d'autant qu'en
rendant la punition auffi generale que la faute ,
il y auroit à craindre qu'il ne fe rencontrât un
trop grand nombre de Perfonnes engagées dans
le Crime ; confiderant d'ailleurs que l'Autorité
Souveraine n'a pas moins d'éclat dans les actions
de Clemence , que dans celles de Juftice , & que
plufieurs defdics Gentilshommes , leurs Emiffaires
ou Adherans peuvent y avoir été engagez fans
en connoître t ute l'importance ; A CES CAUSES ,
Nous avons par ces Prefentes fignées de nôtre
main accordé & accordons aufdits Gentils
hommes de notre Province de Bretagne , leurs
Complices & Adherans qui ont figné , menagé
, follicité , favorifé ou autrement procuré
ladit
D'AVRIL.
145
Jadite Confederation , le Pardon & l'Amiftie
generale de tout ce qui a été par eux fait , entrepris
ou negocié jufqu'à ce jour , & generalement
de tout ce qui peut avoir été commis , dit ,
écrit ou fait pour raifon de ce que deffis , comme
s'il étoit icy fpecifié ; Ce faifant , leur avons
remis , quitté & pardonné , quittons , remettons
& pardonnons tout ce qui pourroit leur être imputé
à l'occafion des fufdits Crimes , Afociations
, Mouvemens , ports d'Armes & Rebellions ,
circonstances & dépendances ; Voulons & Nous
plaît , que la memoire en demeure pour jamais
éteinte & abolie , fans qu'il puifle en être rien
imputé aufdits Accufez , leurs Complices ou Adherans
, ni eux en être inquietez ou recherchez
par nos Procureurs Generaux leurs Subftituts
& tous autres, aufquels Nous défendons d'en faire
aucunes pourfuites , leur impofant filence perpetuel
à cet égard ; à condition toutesfois par
nofdits Sujets non exceptez cy- aprés , de revenir
dans leurs maifons dans trois mois du jour de
la publication des Prefentes : N'entendons neanmoins
comprendre dans nos preſentes Lettres
d'Amniftie , les fieurs de Talhoüet de Bonnamour,
de Lambilly , Hervieux de Mellac , la Berraye ,
Talhoüet de Boishorans, Bourgneuf Trevelec fils,
Cocquard de Rof. onan , les Comte & Chevalier
du Polduc Rohan , du Groëíquer l'aîné , l'Abbé
du Grofquer , la Houflaye pere , la Boiffiere de
Kerpedron . le Chevalier du Crofco , Govello de
Kerantré & Villegley condamnez par Contumace
par
ledit Arrêt des Gens tenans notredite Chambre
du 26 du mois dernier , comme auffi le
Comte de Lefcoüet , le Chevalier de Lefcoüet ,
le fieur de Roſcoüet de Kerfofon , le´fieur de Sa-
Harun l'aîné , le fieur de Keranguen Hiroé , le
Chevalier de Coarargan , le fieur de Boifly Becdelievre
, les freres Fontaineper & le fieur de Kervafi
l'aîné , auſquels Nous voulons que le Procès
›
N
136 LE MERCURE
tous les Rembourfemens qui leur auront été ou
leur feront faits dans la fuite , en Actions intereffées
de la Compagnie des Indes , à condition
qu'elles feront dépofées à la banque , & infcrites
dans le Regiftre des immeubles ; S. M. voulant
bien être garand à perpetuité envers lesdites
Communautés & Hôpitaux de l'interêt à 2 pour
de tous les fonds à eux appartenans qu'ils employeront
en Actions , & de plus , les faire jouir
de l'excedent qu'il y aura dans les repartitions
des Actions , à commencer du premier Janvier
pour ceux qui auront fait leur emploi avant le
premier Juiller , & dudit jour premier Juillet
pour ceux qui le feront avant la fin de l'année .
ARREST du Confeil d'Etat du 19 Avril-
1720 , portant qu'il fera fait pour quatre cens
trente huit millions de Billets de Banque de mille
, cent , & dix livres : & ordonne S. M. que
dans trois mois , les Billets de 10 mille livres
feront raportés , pour être coupés en Billets de
mille , cent , & dix livres.
ARREST du Confeil du 19 Avril 1720 ,
portant qu'il fera imprimé quatre - vingts mille
Billets d'une Action chacun , pour fervir à la
converfion des 8 mille Billets de dix Actions
chacun , imprimés en confequence de l'Arrêt du
12 Mars dernier.
ARREST du Confeil , du 19 Avril 1720 ,
Collationné à l'Original , par lequel S. M. ordonne,
que les Collecteurs des Tailles pouront remettre
aux Receveurs les deniers provenans du
recouvrement des Tailles & autres Impofitions ,
fur le pied que les Efpeces ont cours pendant
le prefent mois jufqu'au fecond inclufivement du
mois prochain : que les Receyeurs des Tailles
pourront
D'AVRI L. 137
pourront les remettre fur le même pied aux Commis
aux Recettes Generales des Finances , & aux
Bureaux des Provinces & Pays d'Etat juſqu'au 8
du même mois aufli inclufivement , & que les
Commis aux Recettes Generales , & les Treforiers
des Pays d'Etat , pouront les porter fur le
même pied aux Bureaux de Banque , jufqu'au
ro dudit mois inclufivement : & à l'égard des
Pays d'Etat , S. M. entend qu'il ne foit reçû aux
Bureaux de la Banque , fur le pied du cours pendant
le prefent mois , que la partie qui doit être
portée au Trefor Royal .
ARREST du Confeil , du 19 Avril 1720 ,
lequel S. M. declare bonnes & valables les offres
faites par lefdits Manfré & fa femme , & en confequence
du dépôt par eux fait le 10 Mars dernier
entre les mains de Mariet Notaire Royal
à Langres , de la fomme de 4300 livres en Billets
de Banque , S. M. ordonne qu'ils demeureront
quittes envers lefdits Artus & fa femme , tant du
principal de la rente viagere , que des arrerages
d'icelle & frais ; & qu'à cet effet , mention fera
faite du prefent Artét fur la minute du Contrat
de Conftitution de la rente , & l'expedition d'icelui
quittancée defdits Artus & fa femme , remife
aufdits Manfré & fa femme , à quoy faire
fera ledit Artus contraint par corps : condamne
lefdits Artus & fa femme envers lefdits
Manfré & fa femme , au payement de la fomme
de 300 livres pour tous dépens , dommages &
interêts.
il ne
ARREST du Confeil , du 20 Avril 1720 ,
par lequel Sa Majesté ordonne , qu'à commencer
du jour de la publication du prefent Arrêt ,
fera plus fourni aux Bureaux de la Banque , ni
dans aucuns autres des Bureaux de Sa Majefté ,
des Billets de Banque pour des Sixièmes & Dou
Mi
138 LE MERCURE
ziémes d'Ecus de la fabrication ordonnée par
Edit du mois de May 1718 , pour les livres d'argent
fabriquées en vertu de l'Edit du mois de
Decembre 1719 , & Louis d'argent de la fabrication
ordonnée par l'Edit du mois de Mars dernier.
Permet cependant S. M. jufqu'à ce qu'autrement
par Elle il en ait été ordonné , de delivrer
des Billets de Banque pour les anciennes Efpeces
, fuivant le cours qui a été reglé par la Declaration
du mois de Mars dernier .
ARREST du Confeil , du 22 Avril 1720-
qui commet les fieurs Glomy , Pafquier , le Vaſfeur
, Sauvaire , Hamelin , & de Lajannez , pour
figner , vifer & contrôler au lieu des ficurs
Bourgeois , Fenellon , & Dureveft , les Billets de
Banque de mille & cent livres , concurremment
avec ceux qui ont été cy- devant commis.
par
>
,
ARREST du Confeil , du 26 Avril 1720 ,
par lequel S. M. ordonne que dans un mois pour
tout delay , à compter du jour de la publication
du prefent Arrêt , les Creanciers du Clergé
General & des Diocefes particuliers , & les Officiers
des Decimes , tant Provinciaux que Diocéfains
, qui reftent à rembourfer , fei ont tenus
de fe prefenter pour recevoir leur rembourfement
faute dequoy & ledit tems paffé , les
fommes à eux dûes , feront remifes & depofées :
Sçavoir , pour les Creanciers du Clergé General
& pour les Officiers Provinciaux des Decimes ,
à la Caiffe de la Banque Royale établie dans.
cette Ville de Paris ; & pour les Creanciers des
Diocefes & les Officiers Diocefains aux Caiffes
de la même Banque Royale établies dans les différentes
Generalitez où font fituez les Diocefes ::
Vent Sa Majefté que les dépôts defdites fommes
foient faits pour lefdits Creanciers du Clergé
General & des Officiers Provinciaux par le fieur
+
D'AVRIL.
139
Charles Geoffroy , Commis par Arreft du Confeil
du 16 Novembre 1719 , pour faire le rembourfement
des dettes du Clergé ; & pour les
Creanciers des Diocefes & Officiers Diocefains,
par les Commis à la Recette des Decimes de
chaque Diocefe ; & qu'en retirant par eux un
Acte de Depôt figné des Caiffiers de la Banque
Royale où le dépôt aura été fair , le Clergé
General & les Diocefes feront bien & valablement
dechargez en vertu du preſent Arrêt , fans
qu'il en foit befoin d'autre . Collationné à l'original.
ARREST du Confeil , du 26 Avril 1720 ,
par lequel S M. ordonne , Qu'à commencer du
jour de la publication du prefent Arrêt ; & juf
qu'au dernier Mars 1721 , les Beltiaux qui entreront
dans le Royaume , ou qui pafferont d'une
Province dans une autre , feront & demeureront
déchargez de tous Droits , tant des Cing Groffes
Fermes, qu'autres de quelque nature qu'ils foient,
appartenant à Sa Majefté , à l'exception des
Droits Domaniaux dûs dans la Province de Flandres
. FAIT Sa Majesté tres expreffes défenfes de
faire & laiffer fortir pendant le même tems aucuns
Beftiaux du Royaume , à peine pour chaque
contravention , de confifcation & de mille livres
d'amende qui ne pourront être remifes ni moderées.
Veut Sa Majesté que la remife des deux
tiers des droits de fes Fermes à l'Entrée des
Beftiaux dans la Ville & Fauxbourgs de Paris
& autres Villes fujettes aufdits droits , ait lieu
jufqu'au dernier Juin prochain , conformément
aux Arrêts du Confeil des 13 & 28 Mars dernier.
Collationné à l'Original .
9
•
Mij
140 LE MERCURE
ARREST rendu en la Chambre Royalle
de Nantes , portant condamnation contre
plufieurs , accufés de crime de Leze- Majesté
& de Felonie , y denommés .
VEU par la Chambre Royale féante à Nantes
le Procès Criminel inftruit ( en execution des Lettres
Patentes du Roy données à Paris le troifiéme
Octobre 1719 , verifiées en ladite , Chambre le
30 dudit mois d'Octobre de l'Ordonnance d'icelle
) à la requête du Procureur General du Roy
en ladite Chambre , Demandeur & accufateur en
Crime de Leze-Majefté & de Felonie , contre les
Accufez, cy- après nommez , Informations , Interrogatoires
, Recollemens , Confrontations , Procés
Verbaux de Perquifitions des Accufez contumax
& Affignations à eux données en confequence
, Lettres Miflives & autres Pieces & Procedures
qui ont été par ledit Procureur General
dukoy, mifes & produites pardevers ladite Cham
bre , Conclufions dudit Procureur General : Oüy,
le Rapport du feur Gilles Brunet d'Evry Confeiller
du Roy en fes Confeil's , Maître des Requêtes
ordinaire de fon Hôtel , Commiffaire à
ce deputé , tout vû & confideré :
La Chambre a declaré & declare lefdits de
Guer de Pontcallec , de Montlouis , Lemoyne
appellé ordinairement le Chevalier de Talhoüet,
& du Coedic Prifonniers és . Prifons du Château
de cette ville de Nantes , atteints & convaincus
des Crimes de Leze - Majefté & de Felònie ; pour
reparation defquels la Chambre les a condamnés
à avoir la tête tranchée fur un Eſchaffaut , qui
fera à cet effet dreffé en la Place Publique de
cette ville de Nantes ; & en adjugeant le proft
de la Contumace declarée par les Arrêts des
& 22 Mars prefent mois , acquife & bien inftruite
D'AVRIL. 147
•
>
•
montre lefdits Talhoüet de Bonnamour , de Lambilly
, Hervieux de Mellac , la Berraye , Talhouet
de Bo shorans , Bourneuf de Trevelec fils , Cocquart
de Rofconan les Comte & Chevalier de
Polduc Kohan , du Groefquer l'aîné , l'Abbé du
Groefquer , la Houffaye pere , la Boiffiere de Kerpedron
, le Chevalier du Crofco , le Govello de
Kerantré , & Villegley , les a declarez & declare
pareillement atteints & convaincus des Crimes de
Leze -Majefté & de Felonie , pour reparation defquels
la Chambre les a condamnez à avoir la tête
tranchée ; ce qui fera executé à leur égard par
Effigie en un Tableau attaché à une Potence, qui
pour cet effet fera plantée en ladite Place Publique
de cette ville de Nantes ; declare la Charge
de Confeiller au Parlement de Rennes , dont étoit
pourvû ledit de Lambilly , vacante & impetrable
au profit du Roi, Ordonne que tous les Fiefs defdits
Condamnés tant prefens que contumax ,
qui fe trouveront être tenus immediatement du
Roi , demeureront réunis au Domaine de la Couronne
, Declare leurs autres Biens , Meubles &
Immeubles , en quelques lieux qu'ils foient fituez
, acquis & confifquez au profit dudit Seigneur
Roi , fur iceux préalablement pris la
fomme de trente mille livres applicable aux Hôpitaux
de cette Ville de Nantes , & des Villes
de Rennes & de Vannes , par égales portions :
Ordonne auffi que les Murailles nouvellement
conftruites , & toutes les Fortifications faites en
la Maifon ou Château de Lormoy , feront démolies
& abbatues : Ordonne en outre que toures
les marques de Seigneuries & d'honneurs , quí
font dans les Maiſons ou Châteaux des Condamnez
, tant prefens que contumax , feront démolies
, abbatuës & efficées , tous les Foffez defdites
Maifons & Châteaux comblez , tous les Bois
de Haute- Futaye , comme avenues & autres fervans
à la decoration , feront coupez à la haus
142 LE MERCURE
teur de neuf pieds ; & pour les cas refultans du
Procés , condamne ledit Croezer Curé de Lignol ,.
à être mandé à la Chambre pour y être ad nonefté
, avec défenfes de recidiver , fous telles
peines qu'il appartiendra , le condamner en ou .
tre en trois livres d'aumône applicable aux pauvres
de l'Hôpital de la ville de Guémené : Ordonne
qu'il fera plus amplement informé contre
ledit de Coüé de Salarun pendant un an , contre
ledit le Doulce Chevalier de Coarargan pendant
fix mois , & contre ledit Hyroé de Keranguen
pendant trois mois , & cependant tiendront prifon
Ordonne auffi que les Procés encommencez
contre lesdits Roger , de Kerledé Derval
pere fils , Lantillac Chevalier de Kerpoiffon ,
Sourfac , Bourneuf de Trevelec pere , Saint Pern
du Lattay Confeiller au Parlement de Rennes
du Boifly Becdelievre , Kerfulguen , Hugonnier,
Dame de Montlouis , Comte de Noyan , Kerberec
Keroüet , les deux Lezelay freres , Kerdaniel
de Kerias , de Goasfroment , du Boetier , le Maintier
, Nagle , Chemindy Marquis de la Roche ,
Tians de Bois Baudry , du Brandonnier Recteur
de Berné , Don Caourfin Prieur de Langonnet ,
la Botiniere Prevôt de l'Eglife de Guerande ,
Demoiselle du Hirel , la Lapierre Aubergifte de
Pontchâteau , Jacquette le Gros dite de la Prevoltais
, Demoiſelle Bifeüil Veuve Borré , Demoifelle
de Korpondarme , Chefnin , Crefpel
Kerprovoft , Giraud , Dame de Lambilly, Dame
de Bonnamour , Dame de Bourgneuf , Dame
de Mellac , Demoiselle Brudent Demoiselle
Chemindy , Vicomte de Polduc , de Tournemine,
Salarun de Brionnel , Chevalier du Paflay , Tailladet
, Kergoat de Kergus , Demoiſelle de Sourfac
, les deux Rolliveau freres , Daudigné , du
Sable , Polduc Madec , Planchette de Tiché , le
Fevre de Gouftans , la Mayfredaye , Belloudeau
le Boexier le Gentil dit le Manchot , le Vilan
>
D'AVRIL. 148
des Rabines , d'Eltoret , Maderan , Lappartien ,
Vitaffe dit Montplaifir , Mouffay dit Lamotte , le
Merle , le Boeuf , Berger dit la Roche , le Ray ,
le Daigne , le Fur , le Corvec , Puil , les trois
freres Moyon , Chevalier de Lefcoüet , Rofcoüet
de Kerfofon , Comte de Lefcoüer , Boifgelin ,
Comte de Corlay & de Saint Gilies , fera continué
à la requête du Procureur General du Roy en
ladite Chambre jufqu'à jugement diffinitif inelufivement
: Ordonne que les Decrets decernez
contre lefdits Chevalier de Keraly, les deux Fontaineper
freres , Marniere ou Berniere , Chevalier
Defmarets , Pomphily , les deux Chardonnet de
Bicheret freres , Kervafi l'aîné , la Landelle , Penneverne
, Chevalier de Nedo , Vologne , Lemoutier
, Couador , de Saint Germain de la Riviere ,
Penelé , Chalier de l'lfle le Rouge , Lefcoüer
des environs de Guerande , le Vicomte de la Bedoyere
, le Chevalier de la Bedoyere , Dumas
Defpreaux, Renaudier fils , Brangollo , Kerognan
de Trezel , Briffon , l'Abbé Bourguillot , la Demoifelle
d'Iffernand , le Bronnec Mehu , la
Bouffe , Moret ou Tremoret , Gergot , la Pierre ,
Julien Moyon & Crapaut , feront executez. Collationné
signé , CAILLET , Greffier .
Prononcé ledit jour 26 Mars aufdits de Guer
de Pontcallec , de Montlouis , le Moyne appellé
ordinairement le Chevalier de Talhoüet , & du
Coëdic , & executé à leur égard.
Et le lendemain 27 dudit mois de Mars , ledit
Arrêt a été executé à l'égard defdits Talhoüet de
Bonnamour , de Lan billy , Hervieux de Mellac
la Berraye , Talhoüet de Boishorans , Bourneuf
de Trev lec fils , Cocquart de Rofconan , les
Comte & Chevalier du Polduc Rohan , du
Gro fquer l'aîné , l'Abbé du Groefquer , la Houf
faye pere , la Boiffiere de Kerpedron , le Chevalier
du Crofco , le Govello de Kerantré & Villegley
, Accufez contumax.
144 LE MERCURE
•
Lettres Patentes du Roy , regiftrées en la
Chambre Royale feante à Nantes le 15
Avril 1720 , portant Amnistie pour quel-
·ques Gentilshommes de Bretagne , leurs
Complices & Adherans.
par
LOUIS , & c. Plufieurs Gentilshommes de
motre Province de Bretagne ayant formé une Af
fociation criminelle contre notre Service ,
pourquoy
le Procès leur auroit été fait ou commencé
par les Gens tenans notre Chambre Royale à
Nantes ; en forte que quelques uns defdits Gentilshommes
auroient été declarez par Arrêt de ladite
Chambre du 26 Mars dernier atteints &
convaincus des Crimes de Leze- Mefté & Felonie
, & condamnez comme tels , les uns en perfonne
& les autres par Contumace ; outre lefquels
Accufez plufieurs fe trouvent encore decretez
ladite Chambre , ainſi que d'autres Perfonnes de
differentes conditions , dont les uns font Prifonniers
, les autres en fuite , & d'autres n'ont pa
encore êté decretez , quoique chargez par les Informations
& Procedures ; mais d'autant qu'en
rendant la punition auffi generale que la faute ,
il y auroit à craindre qu'il ne fe rencontrât un
trop grand nombre de Perfonnes engagées dans
le Crime ; confiderant d'ailleurs que l'Autorité
Souveraine n'a pas moins d'éclat dans les actions
de Clemence , que dans celles de Juftice , & que
plufieurs defdics Gentilshommes , leurs Emiffaires
ou Adherans peuvent y avoir été engagez fans
en connoître t ute l'importance ; A CES CAUSES ,
Nous avons par ces Prefentes fignées de nôtre
main accordé & accordons aufdits Gentils
hommes de notre Province de Bretagne , leurs
Complices & Adherans qui ont figné , menagé
, follicité, favolifé ou autrement procuré
ladic
D'AVRIL. 145
, ladite Confederation le Pardon & l'Ammiftie
generale de tout ce qui a été par eux fait , entrepris
ou negocié jufqu'à ce jour , & generalement
de tout ce qui peut avoir été commis , dit,
écrit ou fait pour raifon de ce que deffus , comme
s'il étoit icy specifié ; Ce faifant , leur avons
remis , quitté & pardonné , quittons , remettons
& pardonnons tout ce qui pourroit leur être imputé
à l'occafion des fufdits Crimes , Afociations
, Mouvemens , ports d'Armes & Rebellions ,
circonstances & dépendances ; Voulons & Nous
plaît , que la memoire en demeure pour jamais
éteinte & abolie , fans qu'il puiffe en être rien
imputé aufdits Accufez , leurs Complices ou Adherans
, ni eux en être inquietez ou recherchez
par nos Procureurs Generaux leurs Subftituts
& tous autres, aufquels Nous défendons d'en faire
aucunes pourfuites leur impofant filence perperuel
à cet égard ; à condition toutesfois par
nofdits Sujets non exceptez cy- aprés , de revenir
dans leurs maifons dans trois mois du jour de
la publication des Prefentes : N'entendons neanmoins
comprendre dans nos prefentes Lettres
d'Amniftie , les fieurs de Talhoüet de Bonnamour,
de Lambilly , Hervieux de Mellac , la Berraye
Talhoüet de Boishorans, Bourgneuf Trevelec fils ,
Cocquard de Rof. onan , les Comte & Chevalier
du Polduc Rohan , du Groëfquer l'aîné ,
l'Abbé
du Groefquer , la Houflaye pere , la Boiffiere de
Kerpedron . le Chevalier du Crofco , Govello de
Kerantré & Villegley condamnez par Contumace
›
>
>
par
ledit Arrêt des Gens tenans notredite Chambre
du 26 du mois dernier , comme auffi le
Comte de Lefcoüet , le Chevalier de Lefcoüet ,
le fieur de Rofcoüet de Kerfofon , le fieur de Sa-
Harun l'aîné , le fieur de Keranguen Hiroé , le
Chevalier de Coarargan , le fieur de Boifly Becdelievre
, les freres Fontaineper & le fleur de Kervafi
l'aîné , aufquels Nous voulons que le Proces
N
146 LE MERCURE
foit fait ou continué fuivant la jufte rigueur de
nos Ordonnances. SI DONNONS EN MANDEMENT
à nos amez & feaux Confeillers les Gens tenans
notredite Chambre Royale , féante de prefent en
nôtredite Ville de Nantes , que ces Prefentes ils
faffent lire , publier & registrer , & du contenu en
icelles jouir & ufer lefdits Gentilshommes de
notredite Province de Bretagne , leurs Complices
& Adheraus pleinement & paifiblement ; CAR tel
eft notre plaifir ; & afin que ce foit chofe ferme
& ftable à toujours , Nous avons fait mettre notre
Scel à cefdites Prefentes. Donné à Paris au
mois d'Avril , l'An de grace 1710 , & de notre
Regne le cinquiéme. Signé , LOUIS . Et fur le
reply , Vifa , DE VOYER d'ARGENSON, Signé par
le Roy , le Duc D'ORLEANS , Regent prefent ,
PHELYFEAUX. Collationné aux Originaux .
Lettres Patentes du Roy , registrées en la
Chambre Royale , féante à Nantes , le 19
Avril 1720 , portant tranſlation à l'Arfenal
de Paris , de la Chambre Royale
féante à Nantes .
LOUIS , &c. Par nos Lettres Patentes du
3 Octobre 1719 , Nous vous aurions commis &
établis à l'effet d'inftruire & parfaire le Procès à
quelques Gentilshommes de notre Province de
Bretagne , leurs Complices ou Adherans , qui
avoient formé , procuré ou favorisé une Confederation
criminelle contre notre Service , & troublé
la tranquillité publique par leurs Menées , Cabales
ou Complots ; mais quelques uns des Accufez
prefens où abfens ayant été par Arrêt du 26
Mars dernier , declarez , atteints & convaincus
des Crimes de Rebellion & Felonie , & condam-
Lez comme tels , foit en perfonnes , foit par conD'AVRIL.
147
tumace , Nous preferant Mifericorde à Juftice,
avons accordé aux autres nos Lettres d'Amniftie
le prefent mois , fous certaines modifications &
referves qui y font exprimées ; en forte que rien
ne vous empêche maintenant de revenir en notredit
Confeil pour y reprendre vos fonctions ;
cependant comme il eft neceffaire que ceux des
Condamnez par Contumace ou que nofdites
Lettres d'Amniftie ont exceptez , puiffent être jus
gez fuivant la difpofition de nos Ordonnances
Nous avons refolu de transferer en notre Châ
teau de l'Arfenal de Paris ladite Chambre féante
à Nantes , pour y vaquer tant à l'Inſtruction &
au Jugemeut defdits Accufez , qu'à tout ce qui
peut concerner l'execution des Arrêts par Elle
rendus dans ce qui n'eft pas compris dans nof.
dites Lettres d'Amniftie : A CES CAUSES , & c.
Nous avons par ces Prefentes fignées de notre
main , changé & transferé , changeons & transferons
notredite Chambre Royale de ladite Ville
de Nantes , où elle eft féante en l'Arfenal de
notre bonne Ville de Paris , où vous continuërez
de vous affembler pour faire le Procez , tant aux
Accufez qui font exceptez par nos Lettres d'Amniftie
, qu'aux Condamnez Contumax qui voudront
la purger : à l'effet de quoy ils pourront
fe mettre en état dans les Prifons du Fort - Levêque
de Paris , dont le Geolier fera tenu de les
recevoir , & de leur delivrer un Extrait de leur
Ecroue , pour être fignifié à notredit Procureur
General de ladite Chambre , & être enfuite pro.
cedé contr'eux fuivant nos Ordonnances : Vou.
lons auffi que notredite Chambre ainfi transferée
, connoiffe de l'execution de tous Arrêts
& Jugemens par elle rendus dans tous les Points
& Chefs qui ne fe trouveront pas compris dans
nofdites Lettres d'Amniftie lui en attribuant
d'abondant toute Cour , Jurifdiction & connoiffance
, que Nous interdifons à toutes nos Cours
2
>
Nij
148
LE MERCURE
"
& autres Juges. Si vous MANDONS que ces Prefentes
vous ayez à faire regiſtrer , & le contenu
en icelles executer , garder & obferver felon leur
forme & teneur même les envoyer à tous les
Prefidiaux & Sieges Royaux de notrelite Province
de Bretagne , pour y être pareillement
enregistrées , lues , publiées & affichées à ce que
perfonne n'en ignore le contenu : Enjoignons à
aôtre Procureur General en ladite Chambre d'y
tenir la main ; CAR tel eft notre plaifir. Donné
à Paris le 14 Avril , l'An de grace 1720 , & de
notre Regne le cinquième. Signé , LOUIS , &
plus bas eft écrit , Par le Roy ,
le Duc D'ORLEANS
, Regent prefent. Signe , PHELYPEAUX.
Et fcelle du grand Sceau de cire jaune . Colla
tionné aux Originaux.
>
NOUVELLES ETRANGERES,
POLOGNE,
A Varfovie le 12 Avril 1720 .
N mande de l'Ukraine qu'un
General Ruffien étoit arrivé à
Kiovie avec cinq mille chevaux,
& 18 Regimens d'Infanterie, &
que l'on préparoit de grands magazins dans
cette derniere Ville. On ajoûte que les
Colaques , les Tartares , & les Kalmuques
qui font fous la domination de S. M. Czarienne
, out ordre de fe tenir prêts à entrer
en campagne avant la fin de ce mois. Ces
D'AVRIL. 149
•
avis font craindre que ce Royaume ne fe
trouve expofé à de nouveaux troubles . Le
Nonce du Pape , les Prelats & bas Clergé
s'oppofent fortement à ce que la Paix
d'Oliva ferve de fondement au prochain
Traité avec la Suede , comme étant préju
diciable à la Religion Catholique Romaine.
D'un autre côté l'on apprend que le Palatin
de Maſovie n'a pas été écouté fort favo
rablement à la Cour Molcovite , qui ne
leur a donné que des réponfes vagues &
équivoques . S'il en faut croire les bruits
publics , le Czar paroît eftre d'accord au
fujet de la Curlande avec S. M. Pruffienne ;
cependant le Prince Dolorucky , Miniftre'
Plenipotentiaire du Czar , a eu audience!
du Roy , à qui il a donné des affurances
des difpofitions favorables où fe trouve
S. M. Czarienne à contribuer en tout ce
qui dépendroit d'elle , au bien de la Republique
, qu'elle étoit toûjours refoluë de
fecourir de fes Troupes & de fes moyens
toutes les fois que la Couronne en auroit
befoin ; mais que S. M. Czarienne s'attendoit
que le Roy & la Republique ne lui
refuferoient pas les mêmes fecours dans'
Poccafion en qualité d'Alié & de bon voifin.
On n'a pas encore donné jufqu'à prefent
de réponſe poſitive à ce Miniftre qui
la demande avec inſtance .
Le Cointe de Kinigleg , Miniftre de
N iij
150 MERCURE LE
l'Empereur , partit le 18 du mois paffé pour
retourner à Vienne.
SUEDE.
A Stokohlm le 13 Avril 1720.
Lafer
E 2 de ce mois , la Nobleffe s'étant
affemblée , approuva les propofitions
que la Reine avoit faites aux Etats , pour
l'élevation du Prince fon époux fur le
trône . 1 ° . Le Prince promet de fe conformer
à la Religion Lutherienne. 20. De
maintenir les Etats du Royaume dans la
joüiffance de tous fes Privileges. 3. De
gouverner le Royaume fuivant les Loix.
fondamentales du Païs , & de concert avec
le Senat ; de ne prendre aucun moyen pour
rétablir la Souveraineté ou le pouvoir arbitraire
, & de ne pourvoir aucun Etranger
des Charges Militaires , depuis celle de
Marêchal jufqu'à celle de Colonel . 4º . De
declarer qu'au cas qu'il voulût jamais rétablir
le Monarchiſme , les Sujets feront dès
l'inftant degagez de leur ferment de fidelité.
5o . De s'engager à ne ceder à qui que
ce puiffe eftre aucun des Etats ou Provinces
qui pourront lui écheoir dans l'Empire.
Le Corps de la Nobleffe fit d'abord part
de fa refolution aux trois autres Etats , qui
y donnerent leur confentement , fur quoi
les Etats firent une députation folemnelle
D' AVRIL.
151
à la Reine , à qui le Comte de Horne
Chef de cette députation , addreffa le difcours
fuivant , contenant en fubftance ,
Que les Etats ayant mûrement examiné les
propofitions de s. M. pour la ceffion de la
Couronne & du Gouvernement , à S. A. R.
envoyoient cette députation à S. M. pour
fçavoir fi elle perfiftoit dans la même refolution
: Que les fidelles Etats de S. M. étoient
fi fatisfaits de la douceur de fon gouvernement
, qu'ils ne souhaittoient rien avec tant
d'ardeur , que d'en éprouver la continuation .
Qu'ils prioient S. M. de ne fe point laſſer
de ce fardeau , que les Traitez de Paix déja
conclus avec diverfes Puiffances , & le renouvellement
des alliances avec d'autres ,
alloient rendre moins pefant ; mais que fi
S. M. perfeveroit dans les mêmes intentions,
fes fideles Etats étoient difpofez à fe conformer
à fa volonté : A quoi la Reine répondit
qu'elle perfiftoit toûjours dans la même
refolution , & qu'elle remercioit les Etats
de l'affection qu'ils lui témoignoient dans
cette rencontre... Après avoir pris congé
de la Reine , les Députez allerent fe pre .
fenter au Prince , à qui ayant communiqué
leurs propofitions & la réponſe de S • M.
ils lui notifierent la refolution des Etats
pour le placer fur le Trône ; & lui ayant
fait la lecture de quelques conditions
S. A. R. les figna fur le champ.
N iiij
382 LE MERCURE
Le même jour 2 les Etars , après avoir
oui le rapport de leurs Députez , prirent
la refolution de faire proclamer Roy le
Prince , avec les ceremonies accoutumées.
C'est ainsi que s'eft heureuſement terminée
cette grande affaire , à laquelle toute l'Europe
étoit attentive ; & l'on a tout lieu de
croire par l'heureuſe difpofition des e prits,
que cette union au Trône procurera le
contentement reciproque , & du Prince & ..
de la Nation.
On n'eft pas encore informé des mefures
qui ont été prifes pour la fucceffion , au
cas que la Reine vint à mourir fans lignée.
Le Lord Carteret eft tous les jours en
conférence avec le Major general Leewenohr
, Miniftre Plenipotentiaire du Roy de
Dannemarc , pour regler les points préli
minaires de la Paix entre les deux Couronnes.
Le G. S. a écrit une Lettre des plus gracieufes
à S. M. pour la feliciter ſur ſon
avenement à la Couronne.
Le train des quatre Miniftres Plenipotentiaires
qui doivent le rendre au Congrèsde
Brunſwick , a été reglé par les Etats.
Le Comte de Sparr , le premier de ſes Miniftres
, aura huit Gentilshommes , quatre
Pages , & vingt- quatre Valets de pied . Les
trois autres ; fçavoir , le Vice- Chancelier
Comte de Gyllemburgh , & les Barons de
D'AVRIL.
153
Stromfeld , & Vander- Stauden , auront
quatre Gentilshommes , deux Pages , &
douze Valets de pied chacun.
M. de Burmania Ambaffadeur des Etats
Generaux , eft fouvent en conference avec
les Miniftres de L. M. au fujet du renouvellement
des Traitez entre les deux Nations
, & plus particulierement encore en
ce qui concerne le Commerce.
Les Etats du Royaume ont ordonné à
tous les Sujets , fans aucune exception , de
fe pourvoir de bonnes armes , & de fe tenir
prêts pour le mettre en campagne en
cas de befoin. On compte que nous pou-"
rons affembler 80 mille hommes , fans
compter les Garnifons. On en formera deux
armées , dont l'une fera poftée dans le
voifinage de cette capitale , & l'autre prèsde
Geffelen . L'on preffe auffi fortement
l'équipement de notre Flote , afin qu'elle
foit prête à joindre l'Eſcadre de la Grande
Bretagne , dont on attend avec impatience
l'arrivée fur nos côtes.
La fufpenfion d'armes entre cette Couronne
& celle de Dannemarc , a été prolongée
pour deux mois.
A Hambourg le 18 Avril 1720 .
ON
N écrit de Rével que la Flote Ruffienne
feroit prête à mettre en mer , dès
154 LE MERCURE
que les eaux feroient ouvertes . On fait
monter l'armée du Czar en Finlande à
55 mille hommes , & celle qui eft fur les
frontieres de Pologne à 70 mille , outre
32 mille dans l'ingermanie ou l'Estonie.
Le Czar & la Czarine , accompagnez d'un
grand nombre de perfonnes de diftinction
des deux fexes , font partis pour aller aux
eaux d'Olonitz . S. M. Czarienne avant fon
départ , ordonna à tous fes Miniftres &
grands Officiers , de prendre le deüil pour
la mort de l'Imperatrice mere . L'Amirauté
a expedié des ordres à tous les Officiers
de mer de ne point arrêter les Vaiffeaux
Hollandois , ni les inquietter en aucune
maniere dans leur navigation , de quelque
Port qu'ils viennent , ou dans quelque endroit
qu'ils aillent . Les mêmes ordres ont
été envoyez aux Gouverneurs des Places
maritimes. On tranfporte tous les jours à
Croonflot une grande quantité de proviſions
pour la Flote Ruffienne ..
On écrit de la Cour de Berlin que Milord
Cadogan y avoit été reçû très favora
blement de S. M. Pruffienne. On prétend
qu'il réuffira dans la plupart de fes negociations
, & particulierement dans celles
qui concernent les affaires du Nord.
D'AVRI L.
155
AVienne , le 18 Avril 1720.
Es de ce mois , les Etats de la Baffe-
LA de ce
Autriche commencerent leurs Conférences
, pour regler la fucceffion des païs
hereditaires de l'Empereur. On parle de
faire dans la Chancellerie d'Autriche , les
mêmes changemens qui ont été faits depuis
peu dans celle de Boheme. Le Comte de
Zenzendorff , Premier Chancelier de la
Cour , aura 40 mille florins par an. Le
Comte Stirk 20 mille , & chaque Affeffeur
4000. Les 400 mille florins deſtinés pour le
voyage de l'Imperatrice à Carelsbad , font
tout prêts. On affure que S. M. ne menera
avec elle que fix de fes Dames d'honneur ;
& que le Duc & la Ducheffe de Brunſwik-
Blankenberg , Pere & Mere de S. M. I. s'y
rendront auffi ; de même que le Prince &
la Princeffe de Saxe . Le Comte de Staremberg
a reçû fes Lettres de Créance pour la
Cour Britannique , & fe difpole à partir
inceffament. Les bâtimens deftinés au
tranfport de l'Ambaffadeur de la Porte- Ottomane
, ont ordre de fe tenir prêts à partir.
Le prétendu Comte de Linanges , qui eft
toûjours en priſon , a communiqué aux Miniftres
de S. M. I. un projet touchant
l'établiffement en Sicile , d'une Compagnie
de Commerce pour l'Ile de Madagascar.
*
156 LE MERCURE
Il offre pour cet établiffement 3 millions
de florins argent comptant . Bien loin que ce
projet ait été rejetté , il a été écoûté favorablement.
Il y a des avis de Conftantinople du 23
du paffé , qui fuppofent que le G. S. devoit
nommer Celebi Mehemet Effendi , pour
aller à la Cour de France , en qualité de
fon Ambaffadeur extraordinaire , afin de
feliciter le Roy Tres - Chrétien fur fon avenement
à la Couronne.
M. Albani a eu plufieurs Audiences particulieres
de l'Empereur , & plufieurs Conferences
avec les Miniftres de S. M. I. On
dit qu'elles ont roulé principalement fur les
affaires de la Religion dans le Palatinat .
Le Duc de Holftein prit congé de l'Empereur
le 25 du mois paffé. L'on prétend
qu'il a lieu d'être content des promeffes de
S. M. I. & qu'elle veut bien appuyer fes
prétentions dans le prochain Congrès de
Brunfwick.
A Heidelberg ,le 20 Avril 1720 .
L'iente unx Habitans Reformésde cette
'Electeur n'a point voulu acorder d'Au-
Ville. Il leur a fait dire qu'il ne vouloit ni lest
entendre , ni avoir aucun commerce avec
eux. Tous les Confeils de Regence & de
Judicature ,cont ordre de fe tranfporter inD'AVRI
L..
157
ceffament à Manheim , & de s'y fixer. S.
A. Electorale a déclaré que toutes les remontrances
qui ont déja été faites , ou que
l'on pourra faire dans la fuite, feront fuperflues
& inutiles , & que l'on devra s'adreffer
à l'Empereur , fi l'on demande quelque chofe
au- delà du contenu dudit Mandement de
S. M. I. au bon plaifir & à la volonté de laquelle
on fe foumettra toûjours , comme
on l'a fait jufqu'à preſent.
Le 1s l'Electeur partit d'ici pour Schvvetzingen
, d'où il fe rendra à Manheim pour
y fixer fon féjour. On doit rebâtir cette femaine
le mur de féparation entre le Chaur
& la Nef du S. Efprit.
A la Haye le 28 Avril 1720.
LE
Es Etats Generaux ont envoyé un Me
moire à M. Bruyninx leur Envoyé à
Vienne , avec ordre de le remettre à Milord
Cadogan dés qu'il y fera arrivé. Ce
Memoire , qui contient fix points , regarde
l'éxécution du Traité de la Barriere & de la
nouvelle convention . Par le premier & le
fecond , L. H. P. demandent à la Cour Im
periale le Remboursement du tiers de la
fomme de cinq cens foixante- fept mille
florins , hypotequée fur les Seigneuries de
Waert , Nederwaert , & Veffem dans le
haut Quartier de Gueldre , fuivant l'Arti
718 LE MERCURE
que
cle 22 du Traitté de Barriere. 3 °. Le payement
d'un million 82 mille 200 florins
la Republique a encore à prétendre du Païs-
Bas Autrichien , fur une fomme principale
d'un million 624 mille florins ; fur quoi la
Cour Imperiale fait quelques difficultés.4° .
Le payement des interêts du capital hypothequé
fur les revenus dcs Poftes du Païs-
Bas Autrichien. 5. La liquidation d'une
fomme de fept cens cinq mille florins.6 ° .Le
Reglement des Peages le long de la Meuſe ,
dont le Commerce eft prefque entierement
ruiné par les impôts exceffifs que le Roy de
Pruffe y a établis depuis quelques années.
On efpere que le Comte Cadogan obtiendra
quelque fatisfaction fur tous ces Articles
en faveur de l'Etat.
Depuis le départ du Baron de Dalwig ,
on defefpere d'un accommodement entre le
Roy de Pruffe , & le jeune Prince de Naffau-
Orange , pour la fucceffion du feu
Roy Guillaume : Il y a lieu de croire que
cet accommodement fera renvoyé à la Majorité
du Prince.
Le 13 les Etats prirent enfin la refolution
de continuer le payement des rentes für le
même pied que l'année derniere , & d'ôter
un demi Verponding ou taille , fur les tailles
, pour l'impoſer fur les maiſons.
Le Comte de Tarouca , Ambaffadeur de
Portugal , a reçû depuis peu de nouveaux
D'AVRIL.
159
ordres au fujet de l'acceffion du Roy fon
Maître à la Quadruple Alliance. Il a eu fur
cela diverfes conferences avec les Miniftres
de l'Empereur , de France , & d'Eſpagne ;
mais cette affaire n'eft pas encore terminée.
Les Etats n'ont encore rien réſolu fur la
fignature de la Quadruple Alliance. Cet
Article rencontre toujours de grandes difficultés
, par rapport à la garantie de la Na .
vigation & duCommerce des habitans de ce
païs en Suede , dans laquelle on voudroit
que la Cour Britannique s'engageât formellement
; mais il y a peu d'apparence que
cette Cour veüille y donner les mains , autrement
que ce qui eft porté dans le quatriéme
Article du Traité de la Quadruple
Alliance .
A l'égard des Finances , les Villes de cet
Etat continuent d'être dans une grande
defunion fur ce fujet ; la Ville d'Amfterdam
refufant d'augmenter fon contingent
dans les charges de la Province , & les autres
s'obftinant à vouloir l'y obliger : cette
feance pourroit bien encore ſe terminer en
difpute , fans avoir rien determiné ſur cela.
La Cour Imperiale a refuſé à l'Etat la liberté
de faire des éxécutions militaires dans
le païs d'Offrife , au défaut du payement
des 600 mille florins que ce païs vouloit
emprunter fous la garantie de L. H.P. ,
ainfi, cet emprunt n'aura pas lieu.
160 LE MERCURE
Le Comte de Windifgratz a communiqué
à L. H. P. la réfolution que l'Empereur
a prife de terminer l'affaire de la Religion ,
à la fatisfaction des Proteftans. L'Etat en
a paru affés content , ainſi que du deffein
de l'Empereur , pour regler la fucceffion
de fes païs hereditaires , en cas qu'il vînt
à deceder fans heritiers mâles.
La fufpenfion d'armes par terre fut fignée
le 4 de ce mois entre le Roy d'Eſpagne &-
les Alliés.
M. le Marquis Beretti - Landi prefenta
il y a quelque tems un Memoire à l'Etat ,
dans lequel il déclaroit que S. M. C. ayant
accepté la Quadruple Alliance , Elle fouhaittoit
que L. H. P. s'y conformaffent.
Qu'il y avoit à craindre qu'en differant plus
longtems , le Roy fon Maître ne voulût
plus
lus auffi à fon tour tenir la parole qu'il
leur avoit donnée , par rapport à leur Navigation
& à leur Commerce. On lui a
répondu que S. M. C. devoit imputer leur
irrefolution fur ce point au Miniſtre d'Angleterre
, qui s'étoit retracté fur l'Article de
la garantie du Commerce de Suede.
Le Baron de Rechteren Gouverneur de
Tournay , a été condamné par le Confeil
d'Etat à être fufpendu de fon Employ , &
privé de fes appointemens pendant un an ,
outre une amende de 3 800 Ducatons , pour ,
cauſe de malverſations. M. de Urybergen ,
Commandant
D'AVRIL. 161
Commandant de la Citadelle de la même
Place , a reçû une pareille Sentence , avec
une amende de 3000 florins ; & le Sieur
Laqueman , Auditeur Militaire de cette Place
, a été demis de fon employ , & déclaré
inhabile à en poffeder aucun à l'avenir, pour
avoir eu part à cette malverfation.
Le Comte de Rechteren a prefenté aux
Etats Generaux un Memoire , pour juftifier
la conduite du Baron de Rechteren fonfrere
, Gouverneur de Tournay , & pour
démontrer que la Sentence que le Confeil
d'Etat a prononcé contre ce Baron eſt injufte.
Il demande à L. H. P. d'en appeller àleur
Jugement.
Le Marquis de Prié menace de faire vendre
publiquement le Vaiffeau Hollandois
arrêté à Oftende , à moins que l'Etat ne
donne une promte & entiére fatisfaction
aux intereffés dans les deux Vaiffeaux Oftendois
, pris par les Armateurs de la Com--
pagnie des Indes Occidentales de ce païs ;
à quoi il n'y a pas d'apparence que l'Etat
fe détermine de forte que cette affaire
pouroit avoir des fuites facheuſes.
:
Il y a quelques difficultés touchant l'é- ´`
change des Ratifications de la Quadruple
Alliance ; celles de l'Espagne étant en Efpagnol,
& en des termes qui ne font pas tout
à fait conformes à l'ufage. Comme on l'a
traduite en Latin , l'on ne doute pas que
Q
162 LE MERCURE
#cette difficulté ne fe leve fans peine.
On a envoyé de nouveaux ordres à M.
de Burmania à Stokolhm , pour preffer la
Cour de Suede fur le renouvellement du
Traité de Commerce du 12 Octobre 1679,
entre les deux Etats. Il lui eft enjoint furtout
de travailler à obtenir pour cette Republi
que , les mêmes avantages qui viennent
d'être accordés aux Anglois ; mais on craint
qu'il ne rencontre für cela de grands obſtacles.
L
A Londres , le 26 Avril 1720.
E Roy fe rendit le 18 dans la Chambre
des Pairs , & donna fon confentement
Royal à l'Acte, pour autorifer la Compagnie
de la Mer du Sud à augmenter fon fonds &
fon capital, en rachetant les dettes de la Nation,
& à celui,pour mieux affurer la dépendance
du Royaume d'Irlande à la Couronne
de la G. B. & à 37 autres Actes publics &
particuliers. Auffi -tôt que le Roy eut paffé
le premier Acte , les Actions qui étoient le
matin à 312 & à 315 , baifferent à 308 ,
le 19 , à 285 , & le 20 , à 268. On veut
que cette baiffe provient du grand nombre
de vendeurs , qui par méfiance tâchent de
vendre leurs Actions , pour retirer leur
argent . Cette crainte a été caufée par les
imprimés qu'on a publiés , & qu'on public
I
+
A
D'A VRI L. 163
journellement pour ruiner le crédit de cette
Compagnie. Il y a même quelques-uns de
de ces Ecrits dans lefquels on prétend prouver
que bien loin qu'elle ait gagné par fon
Commerce , on démontre qu'elle a perdu
plus d'un million fterlin. Ils prétendent auffi
faire voir que ceux qui foufcriront leurs
annuités pour entrer dans le capital de la
Compagnie , doivent s'attendre à une perte
tres confiderable. Toutes ces raifons femblent
rebuter le Public ; ce qui , joint à la
rareté de l'argent , fait qu'il fe prefente
peu d'acheteurs. Le parti de la Compagnie
publie d'un autre côté que l'on verra dans
peu remonter confiderablement fesActions,
fur tout , lorfque le grand avantage que la
Compagnie reçoit par cet Acte , fera bien
connu , & que l'on verra qu'elle payera.
réellement les dettes de la Nation , dont
les proprietaires n'auront pas foufcrit . A
cet effet , la Compagnie doit inceffamment
recevoir des Soufcriptions pour 4 ou s
millions fterlins.
On continue à lever des Matelots pour
l'Eſcadre qui doit paffer dans la Mer Baltique
: elle fera compofée de 20 Vaiffeaux
de ligne , fans les Fregates & les Brulots.
La Reine de Suede follicite avec empreffement
ce fecours pour renforcer fa Flote
& la mettre en état de s'oppofer aux déffeins
des Mofcovites. Ces derniers ont fur
O ij
164
LE MERCURE
1
pied des forces formidables par Mer & par
Terre , pour faire une nouvelle invafion
dans les Etats de Suede , & pour agir offenfivement
contre fes ennemis. Le Chevalier
Jean Norris , qui commande en chef cette
Elcadre , aprés avoir reçû fes dernieres inftructions
, partit le 20 pour le Buoy de
Nore , afin de mettre auffi- tôt à la voile.
On attend à tout moment la nouvelle qu'il
aura fait voile avec fon Eſcadre .
Il eft certain que tous les Seigneurs &
Gentilshommes Irlandois qui font en cette
Ville , témoignent beaucoup de mécontentement
de ce que le Parlement a paſſé un
Bill qui ôte le droit à la Chambre des Pairs
du Parlement d'Irlande , de juger fouverainement
des apels qu'on fera des Jugemens
des Cours de Justice de ce Royaume.
Ils prétendent qu'il eft contraire à la justice
& à la prerogative de la Couronne.
M. le Chevalier Robert Sutton doit partir
inceffamment pour aller refider à la
Cour de France , à la place de M. le Comte
de Stairs. On lui prepare un fervice d'argent
du poids de 1500 onces ..
M. Strip celebre Antiquaire , mourut
au commencement de ce mois..
Le jour de Pâques , le feu prit dans
Catherine Street , prés de la Tour . Il
confuma plufieurs maifons & quelques magazins
remplis de chanvres
& d'autres
D' A VRIL. 165
Marchandiſes combuftibles . Le dommage
qu'il a caufé , eft eftimé à cent mille livres
fterlins.
M. Philipe York a été fait Solliciteur.
general à la place de M. Tompfon.
La Compagnie des Indes a reçû la nouvelle
qu'un de fes Vaiffeaux , appellé le
Craggs , Fregate de 450 tonneaux , avoit
fait naufrage aux Indes Orientales que
toute la charge étoit périe , mais
quipage s'étoit fauvé.
L
que l'é
A Madrid le 13 Avril 1720.
porter,
ainfi A Reine continue à fe bien
que le nouvel Infant Don Philippe..
M. de Seiffan , qui avoit été envoyé par le
Cardinal Alberoni en Angleterre , pour y
faire des propofitions de Paix , a été fait
Capitaine General , & gratifié d'une penfion
de 1000 piftoles . L'argent commence
à être fort rare dans ce Pays . L'on n'eft:
pas content en cette Cour des délais que
font naitre les Hollandois pour figner le
Traité de la Q. A.
Le 7 on celebra avec les ceremonies accoutumées
un Auto de Fé , ou Jugement
de perfonnes condamnées par l'Inquifition.
Six hommes & huit femmes reçûrent Sentence
de mort . Trois de ces dernieres furent
condamnées à être brûlées vives , com
166 LE MERCURE
me coupables d'avoir Judaïfé. Deux de ces
malheureufes victimes témoignerent avant
l'execution de leur fupplice , que comme
elles avoient toujours fait profeffion du
Chriſtianiſme , elles perfiftoient en mou̟-
rant dans les mêmes lentimens . Une feule
demeura, dit- on,dans fon opiniâtreté.D'autres
accufés de certains crimes , dont l'Inquifition
fe referve la connoiffance , furent
condamnés à diverfes peines , comme par
maniere de penitence , & parurent à la Proceflion
avec le San benit , autrement le
Scapulaire.
Le Roy de Portugal , par un Decret du
20 Fevrier , a declaré Port franc la ville de
Santos , où les Vaiffeaux Portugais pourront
aller à droiture , à condition que ceux
qui y pafferont , feront obligés de venir
de conferve avec la flote du Ryo-Janeiro:
Les Vaiffeaux Anglois , Hollandois & Oftendois
, qui avoient été arrêtés à Alicant,
ont été relâchés. Non feulement les ordres
ont été envoyés dans tous les Ports pour y
faire publier la fufpenfion de toutes hoſtilités
, on a en même tems ordonné de ren
voyer les milices qui avoient été armées &
diftribuées en divers endroits de nos côtes
pour
les défendre. On attend des nouvelles
de Cadix touchant le départ des Gallions
qui a été retardé , afin de renforcer l'efcorte
de quelques Vaiffeaux de guerre contre les
D'AVRI L. 167
› Corfaires de Barbarie & de donner un
tems affez fuffifant , pour que les Armateurs
des Nations avec lefquelles on étoit
en guerre , foient informés de la ceffation
des hoftilités par mer.
L
A Naples le 8 Avril 1720 .
Es dernieres Lettres de Sicile portent
que la fufpenfion d'armes s'y obſervoit
exactement , & que les deux armées devoient
décamper , pour étendre leur quartier
, éviter le mauvais air , & fubfifter
plus commodément .
Par un Edit de M. Vicentini , Nonce
du Pape en cette Ville , il eft ordonné à
toutes les Communautés Seculieres & Regulieres
de ce Royaume , de payer leur contingent
pendant fix années , qui fe monte à
660 mille écus par an. Cette levée fur les
Ecclefiaftiques avoit été accordée dès l'année
1717 , à l'occafion de la guerre contre
les Infideles. Elle n'avoit pas eu lieu pour
lors , à caufe des differends furvenus avec
la Cour de Rome qui les accorde prefentement
, quoique le motif ne fubfifte plus ,
permettant que ces fommes foient deftinées
à payer les troupes Imperiales qui ont
été employées à la guerre de Sicile , mais
comme cette levée de deniers ne fuffira
pas pour acquitter les arrerages qui leur
168 LE MERCURE
font dûs , on doit impofer une pareille taxe
fur les Marchands , les Artifans , les gens
de Pratique & tous les autres.
L'Amiral Bing qui partit d'ici le 28 du
mois paffé avec fon Efcadre , a dû fe rendre
à Palerme ; & lorfqu'il y aura vû la
difpofition des affaires , il fe rendra à Trapani
, pour deliberer fur le tranfport des
troupes Efpagnoles à Barcelone .
L
A Rome le 12 Avril 1720.
E bruit s'eft répandu icy depuis quel
ques jours que le Cardinal Alberoni
étoit parti fecrettement de Seftri , & qu'il
s'étoit embarqué dans une Felouque avec
trois de fes domeftiques , ayant fait publier
qu'il alloit prendre la roure de Porto-
Ercole ; mais on a dit depuis qu'il avoit débarqué
au Golphe de la Specie. On´a d'abord
conjecturé qu'il avoit deffein de ſe retirer
en Allemagne, en paffant par le Mode .
nois & le Mantouan,ou de fe refugier à Ve
nife. Bien des gens font cependantd'opinion
que cette retraite n'eft qu'une feinte , & qu'il
y a plus d'apparence qu'il eft refté dans
'Etat de Genes , en fe refugiant dans quel
ques uns des Fiefs Imperiaux qui font dans
ce Pays là. Quoiqu'il en foit , la fituation
de fes affaires n'en devient pas meilleure ,
puifque l'on perfifte toujours dans la refo
fucion de lui faire faire fon procès.j
Auffi-tôt
D' AVRIL. 169
A
que la
Auffi-tôt que le Pape fut informé
Republique de Genes , avot fait lever la
Garde de ce Cardinal , & lui avoit laiffé la
liberté de fe retirer où il le jugeroit à propos
, S. S. fit tenir deux Congregations
compolées de 16 Cardinaux , 2 Prelats &
2 Filcaux , il fut refolu que chaque Membre
donneroit par écrit fon fuffrage. On
voit icy une Lettre que le Senat de Genes
a écrite au Pape , pour juftifier fa conduite
touchant l'élargiffement de cette Eminence.
On a appris icy par un Courier extraordinaire
l'heureufe nouvelle de la reconciliation
des Prelats de France fur les matieres
de la Constitution.
M. Macey & M. Ubaldini font partis
en pofte pour Paris , le dernier eft chargé
de porter les Barrettes à Meffieurs les Cardinaux
de Gefvres & de Mailly.
Le Pape ayant voulu faire les ceremonies
ordinaires du Jeudi- Saint , en fut fi
fatigué , qu'il ne put continuer les autres ,
quelqu'envie qu'il en eût ; il affifta feulement
le jour de Pâques à la Meffe , & donna
la Benediction . Il eft retourné à Montecavallo
, où il fouffre des douleurs trescu
fantes & trés - vives dans les jambes .
M. de Pretis , nouveau Prelat , Caudataire
du Pape , doit être parti pour l'Efpagne.
On dit qu'il doit prefenter à M.
P
170 LE MERCURE
Monccada , nommé dans la derniere promotion
au Cardinalat , un beau Bref , par
lequel S. S. enjoint tres-expreffément à ce
Prelat , en vertu de la fainte obeïffance
d'accepter le Cardinalat . M. de Pretis doit
enfuite paffer à la Cour de Madrid , pour
travailler à l'accommodement des affaires
de cette Nonciature , à laquelle on croit
que M. Aldobrandi , qui eft toûjours à
Bologne , doit être envoyé.
Le corps du Cardinal Priuli , mort le
15 du mois paffé , a été inhumé dans l'Eglife
de S. Marc. On lui a fait des obfeques
magnifiques. Il a laiffé tout fon bien
qui monte à 200 mille écus , à quelques
Nobles Venitiens , & n'a legué à la famille
que les biens patrimoniaux , qui ne
montent qu'à 2000 écus.
Le Pape a nommé pour Inquifiteur de
Malte M. Tuffo , & pour Vice- Legat de
Romagne , M. de Spinola neveu du feu
Camerlingue , M. le Cardinal Bentivoglio,
Legat de Romagne , à la place du Cardinal
Davia ; & le Cardinal Tolomei , Camerlingue
du Sacré College pour cette année,
à la place du feu Cardinal Priuli.
›
M. Fontanini a publié un Livre concer
nant les Droits du S. Siége fur l'Etat de
Plaiſance. Il prétend qu'ils font fi bien fondés
, qu'ils ne peuvent être conteftez.
Le Comte Marefchal , Ecoffois , eft ar.
D'AVRI L. 179
rivé icy d'Epagne. Il a été reçû fort graticu
ment du Chevalier de S. George.
Un Courier dépêché de Parme , a ap .
porté des Lettres d'Efpagne au Cardinal
Acquaviva , par lefquelles on a fçù que
l'Evêque de Barcelonne avoit été nommé
Grand Inquifiteur , à la place vacante de.
puis le decès de Don Jofeph Molinés
mort en prifon dans le Château de Milan.
On découvrit le mois dernier dans la
Vigne Cefarini , une. Colonne d'albâtre
Oriental de 35 palmes de long , & de
s d'épaiffeur .
,
JOURNAL DE PARIS .
BENEFICES DONNEZ.
D
>
U7 Avril 1720 la Princerie * de
l'Eglife Cathedrale de Metz
vacante par la mort de M. l'Abbé
Thevenin a été donnée au
Sieur Antoine de la Vergne , Docteur
de Sorbonne , & Chanoine de la même
Eglife.
>
Du 12 Avril , la Coadjutorerie de l'Abbaye
Reguliere de Favernay , Dioceſe de
*
Premiere Dignité de la Cathedrale .
Pij
172 LE MERCURE 1
Besançon , à D. Vincent du Chefne , Religieux
de la même Abbaye .
Du 12 le Canonicat vacant dans l'Eglife
Royale de Saint Quentin , au Sieur du
Frefné , Chapelain de la Chapelle de la
Mufique du Roy.
L'Abbaye de la Trinité de Caën , à
Madame de Teffé , fille du Maréchal de
ce nom,
Il vaque par la mort de M. l'Evêque de
Coutances , les Abbayes de Saint Germain
d'Auxerre , de Saint Cyprien de Poitiers
& de Saint Eloy de Noyon. La manſe
Abbatiale de cette derniere a été réunie à
l'Abbaye de Chelles.
CHARGES DONNEES.
Du 7 Mars 1720, Provifions en furvivance
de M. le Marquis de Lignerac , de
la Charge de Lieutenant General du haur
pais d'Auvergne , en faveur de M. Charles-
Jofeph Robert Comte de Lignerac ſon
fils ,
Du 20 Mars , la Charge de Lieutenant
de Roy de la Province & Gouvernement
de Flandre , entre l'Efcant & la Meuſe ,
dans lequel département font les Villes
de Condé & les dépendances ; Saint mani
& fes dépendances ; Maubeuge & fa Prevôté,
confiftant en foixante- dix Villages' ;
Charlemont le Givet & dépendances
2 ;
DAVRIL. 178
3
Avênes & fon Bailliage , confiftant en
trente- un Villages ; Philippeville , Landrecies
, Valenciennes , avec la Prevôté &
Comté , pour M. Bernard , Marquis des
Prez , Baron de la Queue , cy - devant
Exempt des Gardes du Corps de S. M.
Mettre de Camp de Cavalerie , & Cheva
ier de l'Ordre Militaire de Saint Louis.
Du 25 Mars , la Charge de Lieutenant
General au Gouvernement de la Province
de la haute & baffe Marche , à M. Claude
Brachet de Maflaureus , en furvivance de
M. le Comte de Maflaureus fon pere .
Du premier Avril 1720 , la Charge de
Senéchal du païs de Navarre , vacante par
le decès de M. le Marquis de Moneins
à M. Jean de Moneins , Comte de Troisvilles
, Enfeigne de la premiere Compagnie
des Moufquetaires gris , & Gouverneur
du païs de Soulle.
Le Gouvernement des Ifles d'Oleron
à M. de Montgont , Capitaine des Grenadiers
au Regiment des Gardes Françoiíes ,
par le decès de M. de Pionfacq .
La place de Capitaine des Grenadiers de
M. de Montgont , a été donnée à M.
d'Orfay , Capitaine au Regiment des
Gardes. •
M. de Champigny , ancien Lieutenant
aux Gardes , a acheté la Compagnie de
M. d'Orsay , & le fils aîné de M. de Pion-
Piij
174 MERCURE LE
1
facq a acheté la Charge de Lieutenant de
M. de Champigny.
Rentrée des Academies .
Le 9 Avril 1720 l'Academie des belles .
Lettres & Infcriptions , fit l'ouverture ordinaire
de fon Affemblée. On y lut trois
Differtations. La premiere , de M. Racine
fils , fur l'imitation que les modernes doivent
faire des ouvrages des anciens. La
feconde étoit de M. Bodelot , fur les Dieux
des Chinois. La troiſième enfin , étoit dẹ
Monfieur Morin , dans laquelle il prouva
que les Cygnes , tels que nous les connoiffons
, n'avoient jamais chanté harmonieufement
, non plus chez les Anciens
que chez les Modernes .
Le lendemain 10 l'Academie Royale
des Sciences fit auffi l'ouverture de fes
feances. M. de Fontenelle y lut les éloges
de feu M. de Montmort & de M. Role ,
Academiciens . M. le Chevalier de Louville
y lut auffi quelques obfervations fur
P'Eclipfe du foleil qui doit paroître en
1724. Enfin M. de Reaumur termina la
feance par une Differtation auffi utile que
curieufe , fur le maniere de faire des aciers
en France , d'un grain auffi , fin que celui
d'Allemagne & de Hongrie , & en telle
quantité qu'on le voudra. M. de Reaumur
D'AVRIL.
175
a promis de donner une lifte des Mines
& Forges qui font dans le Royaume , propres
à fon deffein.
Promotion des Lieutenans Generaux,
Meffieurs de Leffars , du Barail , Gouverneur
de Landrecies , Mortani Colonel
des Huffars , Maffole de Serville , & le
Comte Lecherainne.
Maréchaux de Camp.
Meffieurs le Marquis de la Fare , le
Comte de Lille , & le Marquis de Lionne
Penfions accordées.
A M. le Marquis de Seppeville , une
penfion de 6000 livres.
A Madame la Ducheffe de Briffac Verthamon
, une penfion de 6000 liv.
A M. d'Imbercourt , cy- devant Intendant
de Montauban , une penfion de 6000
livres.
A Me la Princeffe de Montauban , une
penfion de 20000 liv.
A M. Dupuis -Vauban , une penfion de
4000 liv.
A Mlle de Beauveau , une penfion de
2000 liv.
Piiij
176 MERCURE LE
A M. de Briquemault , une penſion de
4000 liv.
A M. le Marquis de Favancourt Colonel
, un Cordon Rouge , avec une penfion
de 2000 écus.
M. le Marquis de Sin ianes , premier
Ecuyer de Madame , a vendu fa Charge
à M. de Pourpri , ancien Exempt des Gardes
, pour paffer à celle de Chevalier d'honneur
.
M. l'Abbé de Caumartin a reçû fes Bulles
pour l'Evêché de Blois.
M. l'Evêque d'Avranches , frere de M.
le Blanc Secretaire d'Etat , a eu gratis les
Bulles de Rome.
M. le Marquis de Rangoni eft arrivé
icy avec le caractere d'Envoyé Extraordi- •
naire du Duc de Modene .
M. le Duc a acheté un milion , de la
Princeffe des Urfins , l'Ifle de Nermoutiers."
M. le Comte d'Heims a été nommé pour
remplacer feu M. de Sumh , en qualité de
Miniftre de Pologne.
L'Indult pour l'Archevêché de Cambrai,
auquel M. l'Abbé Dubois , Miniftre & Sccretaire
d'Etat a été nommé arriva de
Rome le 12 au foir par un Courier extraordinaire.
>
Le 14 , le Roy tint fur les Fonts de Batême
avec Madame , le fils de M. le Comte
de Monforesu , Prevôt de l'Hôtel , & Grand
D'AVRI LA 177
Prevôt de France , qui fut nommé Louis.
La ceremonie fut faite par M. l'Abbé d'Argentré
Aumônier du Roy , en preſence des
Curés de S. Germain l'Auxerrois & de
S. Sulpice .
> Le 17 les Deputés
du Parlement
ayant
à leur tête M. le Preſident
d'Aligre
,
allerent
au Palais
des Tuilleries
. pour faire
leurs tres humbles
Remontrances
au Roy
au fujet des Rentes
au Denier
2 pour
.
Ils allerent
enfuite
au Palais
Royal
faire
leursrepreſentations
au Regent
.
On exerce & on dreffe actuellement à la
grande & à la petite Ecurie , des petits che
vaux pour S. M. qui doit monter à cheval
le 8 du mois prochain au Château de
la Muette ; & comme on ne fçait pas encore
de quelle Ecurie on choitira le cheval
que le Roy doit monter , il eft indecis
lequel des Ecuyers Cavalcadours aura l'honneur
de mettre le Roy à cheval.
Le 16 , on arrêta le projet pour le
remboursement des Charges de la Chapelle
du Roy , qui font à la nomination de S. M.
fçavoir , 2 Aumôniers , Mrs les Abbés Caulet
& Milon à 40 mille liv . chacun ; 8 Chapelains
, à 12 mille livres ; 8 Clercs de
Chapelle , à ro mille livres ; un Chapelain
ordinaire , à 15 mille livres , & un Clerc
de Chapelle ordinaire , à la même fomme.
Les Titulaires de ces Charges & furvivan
178 LE MERCURE
ciers demeureront en fonction le refte de
leur vie , & jouiront de mêmes Gages qui
leur ont été attribués cy- devant , fans pouvoir
difpofer de leurs Charges.
à M. le Comte de Charolois fe prepare
quitter la Cour de Munick , pour revenir
en celle de France.
Le Roy a donné une Charge d'Infpecteur
d'Infanterie à M. le Chevalier de Marcieux ,
& une autre de Cavalerie à M. de Vernicourt.
M. le Comte de Châtillon étoit cydevant
pourvû de cette derniere Charge .
M. le Marquis de Belabre a obtenu l'agrément
de ceder fon Regiment de Dragons
à M. fon frere.
M. de la Motte , qui a vendu fa Charge
de Gouverneur des Pages de la grande,
Ecurie du Roy à M. Deípreaux , cy -devant
Sous- Gouverneur , a obtenu en fe retirant
une penfion de 1500 liv.
M. Mahias , Valet de Chambre du Roy,
a obtenu pour M. de la Beciere fon neveu,
l'agrément de la furvivance de fa Charge,
2
Meffieurs de Cremes & Pafquier , anciens
Contrôleurs de la Maifon du Roy ,
ont vendu leurs Charges , le premier à M.
de Prefle , le fecond à M. de Foiffy.
Le 26 , M. des Angles , Ecuyer du Roy,
a été reçû Chevalier de l'Ordre Militaire
de Chrift , par M. l'Archevêque de Rouen.
Cet Ordre a été établi en 13.19 par Denis L.
D'AVRI L. 179
Roy de Portugal , aprés en avoir eu la confirmation
du Pape Jean XXII . Alexandre
VI. accorda depuis à ces Chevaliers la
permiffion de fe marier.
Le Roy cede le Domaine de Belle - Ifle
à la Compagnie des Indes , qui en rendra
mille livres par an à S. M. 10
Le Roy va retirer de l'ancienne Compagnie
Françoiſe l'Ifle à la Vache * , pour en
transporter les Droits à la Compagnie des
Indes . Celle- cy rembourfera l'ancienne de
toutes les dépenfes , frais , &c.
On a fait depuis peu des épreuves à là
Monnoye de Paris fur de la mine d'argent
envoyée de la Louïfiane , elle a rendu par
quintal 90 mars , ce qui paroîtra extraor→
dinaire , puifqu'à peine en tire-t'on la mê,
me quantité des plus riches mines du Potofi.
Le 28 , le 29 & le 30 , on a continué
d'arrêter par ordre de la Cour quantité de
faineans , vagabonds & gens fans aveu ,
qui étoient fort incommodes aux Habitans
de Paris .
Madame la Ducheffe de Modene arriva
à Lyon le 16 de ce mois ; elle y a fejourné
jufqu'au 23 au matin qu'elle en partit :
elle defcend le Rhône dans une Barque
qu'on lui a preparée ; tous les équipages.
* Elle eft fur la côte Meridionale de l'Ile St.
Dominique , vers l'Occidean .
180 LE MERCURE
1
la fuiveront par terre. Madame la Marquife
de Simianes , qui avoit été attaquée de la
petite verole à la Palice , eft venuë rejoindre
aprés la guerifon , la Princeffe à Lyon.
Les Lettres de Turin du 20 , portent que
le Cardinal Alberoni s'étoit refugié à Pontremoli
dans les Etats du Grand Duc. de
Tofcane .
ARREST du Confeil , du 27 Avril
1720 , qui rétablit le Franc- Salé.
EXTRAIT d'une Lettre de la Rochelle,
du 18 Avril 1720.
Onfieur de Creil notre Intendant ,
a enfin achevé dans l'Election de
Saintes l'établiffement du Subfide de la
Dixme Royale , à la place de la Taille arbitraire.
Il y a dans cette Election 270 Paroiffes,
dont 12 ou 15 appartiennent à des Perfonnes
puiffantes , celles- cy étoient extrêmement
favorisées dans les Départemens par
les Intendans ; ces Perfonnes & ces Paroiffes
murmurent beaucoup contre le nouvel
établiffement , parce que les recommandations
partiales ne fçauroient plus avoir aucun
effet mais les autres Paroiffes qui
étoient accablées , fe trouvent extrémement
foulagées.
>
Il y a de même communément dans chaD'AVRIL.
181
que Paroiffe trois ou quatre Familles protegées
par les Collecteurs, tandis que quantité
de pauvres Habitans fans protection
étoient accablés , ces Familles favorifées
s'élevent auffi beaucoup contre le nouvel
établiſſement , parce que l'obiervation de
la Juftice fait toujours crier les injuftes s
mais plus ils crient , plus ils prouvent que
la difproportion dont ils profitoient étoit
exceffive , & qu'il étoit tems d'y remedier ;
auffi voyons- nous que le gros des Payfans ,
des Curés & des Gentilshommes qui ont ou
peu de crédit , ou qui ne l'employent pas
à caufer ces difproportions exceffives , &
qui font au moins vingt contre un , donnent
mille benedictions au Regent , fans
que ceux qui fe plaignent , ayent aucun
fujet de fe plaindre de l'obfervation de la
proportion,
Monfieur de Creil va achever l'Election
de Coignac , & enfuite il ira à S. Jean
d'Angely ; on dit que jufqu'à prefent le
produit monte environ un quarantiéme plus
haut que ne montoit la Taille ; mais com
me il n'y a prefque plus de frais de Recouvrement
, le Peuple paye réellement en
danrées au moins un cinquième moins qu'il
ne payoit en argent,
On nous affure même qu'au fecond Bail
à caufe de la grande augmentation qui va
arriver dans la culture des terres & dans
182 LE MERCURE
la nourriture des beftiaux , on ne levera
plus le droit du Roy à la dixiéme gerbe ,
mais feulement à la douzième , ce qui feroit
un tres - grand foulagement pour le
Peuple.
On m'a dit que M. le Comte de Châteautiers
travailleroit dans deux ou trois
mois à renouveller les Baux de l'Election
de Niort pour trois ans ; ce feroit une
grande joye pour cette Election fi le Droit
du Roy fur les fruits n'étoit levé qu'au
douzième , nous aurions un fondement legitimme
d'attendre la même grace dans deux
ans pour notre Generalité.
La rentrée du fieur Baron pere à la Comedie
Françoife , continuë d'attirer tout
Paris au fpectacle. On avoit befoin , fi je
l'ofe dire , de cet exemple de comparaiſon
pour juger du merite des Comediens qui
font en place. Quoi qu'il en foit , cet ancien
Acteur fe fait prefque autant de Partifans
, qu'il a d'auditeurs.
Il eft furprenant qu'ayant été près de
trente ans fans monter fur le Theatre , il
ait plus gagné que perdu ; bien different
en cela du celebre Rofcius , qui reconnu
le premier Comedien de fon tems ,
fut
fifflé du Peuple Romain , pour avoir eu la
complaifance , à la priere de l'Empereur ,
de reparoître fur la Scene.
D'AVRI L.
186
(YUZDODIR: LULUYO
Le met de la premiere Enigme du mois paſsé ,
étoit l'Or ; & celui de la feconde , le
Placet. Voici l'explication en vers de toutes
les deux.
I
Par Mademoiſelle Thime.
L'Or eft l'amour des Peuples & des Rois =:
Pour en avoir il n'eft rien qu'on ne faſſe.
Il a fait taire affez souvent les Loix ;
Les Batteurs d'or font pourtant une race
Qui n'a pour burne gagne fon bien ,
Qu'en reduifunt ce métal preſqu'à rien .
Cet Ouvrier employe une main forte
Pour mettre l'or en feuilles's & de forte ,
Qu'il n'oferoit alors le plus fouvent ,
Hors du livret , le mettre au moindre vent.
S ,
Par Monfieur Cordier.
I le Roy par bonté daignoit m'être propice ,
Et vouloit m'honorer de quelque Benefice ,
En me difant Placet , je le veux ; il me plaît :
Mes voeux feroient comblés , & mon coeurfatisfait,
Mais à vous avoüer ce qu'en effet je penſe
D'une grace qui doit paffer mon esperance y
.:
284
LE MERCURE
J'expliquerai plutôt l'Enigme du Placer ,
Quejamais je merite un fi rare bienfait.
V
ENIGME
Par le même .
Ous qui comptez en vain fur une longue vie ,
Détournez vos regards fur moy pour un moment ;
Vous pourrez découvrir une image accomplie
D'un eftre qui paroit , & fuit en un inftant.
Devinez qui je fuis ; une goute d'eau pure
Me donne la naissance , & mefert d'aliment.
Rien n'est plus beau que moy dans toute la nature ,
Et je reçoisfans ceffe un nouvel agrément :
Je fuis ou rouge, ou bleüe , ou noire ,& toujours ronde;
Je prends mille couleurs , je ne vis que d'air:
Je change à tous momens : ma figure eft le monde :
Dès qu'on m'agite trop, je fuis comme un éclair.
Je deviens ce qu'on veut : je fuis große , ou petite.
Qu'on me touche , auſſi- tôt j'échappe aux curieux s
Mais je laiffe toujours des marques de ma fuite ,
Et des que je finis , j'en avertis les yeux.
Je meurs pre que en naißant : je nefais que paroître;
Je ne fuis déja pluss voilà quel eft mon fort.
Et comme un peu de vent est l'auteur de mon eftre,
De mêmeunpeu de vent eft l'auteur de ma mort,
AUT
D'A VIRI L.
189.
AUTRE
Par M. de la T.
Done
Une affez bizarrefigure
Mon corpsfe trouve composé
D'en tracer ici la peinture ,
Il ne fera pas fort aisé.
Je fuis de petite ſtructure ,
Le p'us fouvent fabriqué de métal ,
Que l'on voit aux humains eftre utile &fatal.
Dans ma tête est une ouverture
Qui mefert à ferrer mon pié ;
One fpirale aiguë en forme la tournure ;
Ilfe brife par la moitié.
Par elle il donne la torture
A mainte legere coëffure
Qu'elle gate & rompt fans pitié.
Par moy l'on declare la guerre
Aux triftes foucis , aux chagrins s
Et par moy coule fur la terre
On don quifut toujours precieux aux humains.
Je luyfais un libre paſſage ,
Et je délivre de prifon
D'amour le vray contrepoifon..
Dans les plaifirs je fuis d'usages
De maint objet & fragile & mignon
Dont près de moy la refifiance eſt vaines
Avec unpeu d'effort j'enleve le signon-
OL
186 LE MERCURE
Qui loin de s'en fächer me paye de ma peine :
Lorſqu'en le décoiffant , pour may coule ſa veine.
Certain petit éclat , certain fon tout charmant ,
S'entend alors , dont le doux bruit réveille
Etflatte & réjouit l'oreille ,
Mieux que le plus doux inftrument.
Amans , enviez ma fortune;
Je fçais décoiffer en unjour ,
Plus d'une blonde d'une brune.
Quant aux fages beautez j'ay fait aſſez ma cours
La vive , la brillante , afort fouventfon tour
Mais cet excès ne m'est jamais nuiſible :
Je n'en fens aucun repentir ,
A lapeine comme au plaiſir
On me voit toujours inſenſible i
J'en donnefans en reffentir.
CHANSON
Mis , que ma joye eft extrême ,
Buvons , & réjoùſſ‹ ns nous ?*
Chere bouteille › queje t'aime
9
Et que tonjus me paroît doux !
Déja je fuis hors de moi -même ,
Quandj'entends tes petits gloux , glouts.
Qu'un Mylantrope à ſa trifteſſe
Prenne plaifir àſe livrer ;
Qu'un autre aux pieds de fa Maitreſſe
relin. X
it rejouissons nous:
SO
TELAUF
DE
LA
VILLE
LYON
1893
preas acja AIITOJE
D'AVRIL.
Vienne languir & soupirer :
Pour moi buvant , riantfans ceffe ,
Mon plaifir eft de m'enyorer.
Suivez cette douce manie ,
Cher's Compagnons , excités- vous.
Boire , & profiter de la vie ,
Voilà mon plaifir le plus doux :
O quelle agréable folie !
Allons , amis , enyvrons - nous .
Qu'on nous apporte une bouteille ,
Vite du vin , Laquais , du vin.
Honneur au feul Dieu de la treille,
Qu'ilfait l'entretien du feftin.
Que chacun d'une ardeur pareille ,
Chante & boive juſqu'à demain .
Amis , quelle liqueur aimable !
Peut- on nous en verfer affés ?
Notrefoifeft infatiable ,
Verfés tout plein , Laquais , verfés
Jufqu'à ce quefous cette table
Vous nous voyé, tous renversés
ES
188 LE MERCURE
MORTS DE PARIS.
Sieur
Mere Antoine,de la Brigadier Garder
de Beauregard, ancien Brigadier des Gardes
du Corps , mourut le 19 Mars à Argentan , âgé de
80 ans il étoit de la Maifon des de la Rue d'Hericourt
, Maiſon ancienne du Beauvoifis.
Meffire Antoine Gafpard de Collins , Comte de
Mortagne , Chevalier d'honneur de S. A R. Madame
la Duchefſe d'Orleans , mourut le 24 Mars.
Dame Anne de Pierrebuffiere Chambret , Veuve
de Meffire François , Marquis de Beaume Forfac
, mourut le 28 Mars .
Pierre Chuberé , Secretaire du Roy , & ancien
Avocat au Parlement , connu par la connoiffance
qu'il avoit dans les affaires beneficiaires , mourut
le premier Avril , laiffant de fon premier Mariage
un fils Confeiller au Parlement ; & de fon fecond
Mariage une fille mariée à M. le Rebours ,
auffi Confeiller au Parlement.
Dame Sufanne du . Bois Guiheveuc , Veuve de
Meffire Amauri de Madaillan de Lefpare , Comte
de Chauvigny ,, mourut le 4 Avril , âgé de 70 ans.
Meffire Pierre Thevenin , Docteur en Théologie
de la Faculté de Paris , Princier & Chanoine
de l'Eglife de Metz , & Confeiller Clerc au Parlement
de Metz , mourut à Paris le 4. Avril.
Meffire Charles François de Lomenie de Brienne
, Docteur de la Maifon de Sorbonne , Evêque
de Coutance , & le plus ancien des Evêques de
France , mourut en fon Diocéfè le 7 Avril. II
étoit auffi A bé de St. Eloy de Noyon , de St.
Cyprien de Poitiers , & de St. Germain d'Auxerre..
N. Marins de l'Academie Royale des Sciences ,
mourut le 7 Avril.
Dame Marguerite le Lievre , Veuve de Meffire
Hen y d'Efcoubleau Sou dis , Comte de Montluc
, mourut le 10 Avril.
D'AVRIL.
Mademoiſelle Hebert mourut à Paris le 15
Avril , âgée de 97 ans . Elle étoit fille de feue
Madame Hebert , qui étoit attachée depuis l'âge
de 1 ans à la Reine Mere , qui l'ôta à M. Dubuiffon
de la Marfaudiere fon pere , lors Gouverneur
de la Ville & Chateaux d'Argentan & de
la Baftille, Louis XIII . honora Mademoiſelle
Hebert qui vient de mourir de fa confiance ,
Ainfi que Louis XIV. ; & la Reine la maria à M.
de Chafan , Cadet de fa Maiſon . Ce dernier defcendoit
de la Maiſon des anciens Comtes de Saumaize
, originaires de Bourgogne , qui fe font
diftingués par leur attachement au fervice des anciens
Ducs de Bourgogne , & qui étoient parens
de l'illuftre M. de Saumaize , dont il nous refte
plufieurs fçavans Ouvrages.
Louis XIII. nomma M. de Chafan Secretaire
d'Etat , qui mourut peu de tems aprés. Il
laiffa deux fils , qui tous les deux Capitaines aux
Gardes , ont été tués au ferviée du Roy ; & unc
fille , Madame la Comteffe de Bregide Dame
du Palais de feue la Reine Mere. Madame la
Comteffe de Bregide époufa en fecondes nôces.
M. Hebert , dont elle eut trois fils Le premier
fut Capitaine aux Gardes ; le fecond Capitaine
dans les Chevaux Legers ; le troifiéme enfin Capitaine
d'infanterie , qui fut tué au fiége de
Montmidi les deux premiers ont pareillement
été tués au fervice du Roy.
:
Feue Mademoiſelle Hebert dont il eft ici fair
mention , a eu cinq fieres qui fe font tous diftingués
par leur attachement au fervice du Roy.
Milord Jacques de Drummond , Duc de Perth,
Pair d'Ecolle , Chevalier de l'Ordre de St. André
, & grand Ecuyer de la feue. Reine de la Gran
de Bretagne , mourut à Paris le 17 Avril.
Meffire Pierre Dazemar de la Serre , Ecuyer or
dinaire de S. A. R. Madame la Ducheffe d'Ora
leans , mourut le 20 Avril .
1
go LE MERCURE
Dame Marie Anne Baudouyn de Soupire , Veas
ve de Meffire Felix Vialart de Herfe , Chevalier,
Lieutenant des Chaffes & Plaifirs de S. M. en:
fa Capitainerie de S. Germain , mourut le 20 Avril.
Mellire François Bernard de Fougaffe , Comte
de la Rouyere , mourut le 21 Avril .
Dame Louiſe Marchais , Veuve de Meffire
François du Vau , Treforier General de la Maifon
de la feue Reine , mourut le 22 Avril , ayant
eu entr'autres enfans Dame Louiſe du Vau , qui
époufa Meffire Florent d'Argouges Maître des
Requêtes , morte le 23 May 1712.
M. Le Prince de Bergues eft mort le
Avril
à Paris. Il avoit époule Mademoiſelle de Rohan
fille du Prince de ce nom .
LE
MARIAGES.
E 14 Mars 1720 , Victor Alexandre Sire
Marquis de Mailly , Colonel du Regiment
de Mailly , fils mineur de défunt René Sire ,
Marquis de Mailly , & d'Anne Marie Magdeleine
Louife de Mailly de Néelle , époufa Mademoiſelle
Victoire Delphine de Bournonville , fille puifnée
dedéfunts Alexandre Albert François Barthelemy,
Prince de Bournonville , & de Charlotte Victoire
d'Albert de Luynes. *
M. de Mailly eft neveu du Cardinal de Mailly :
Heft l'aîné , & chef du nom & armes de fa Maifon.
Son Epoufe eft foeur du Prince de Bournon
ville , & de Madame la Ducheffe de Duras.
Jacques Fitz James , Gouverneur du Haut &
Bas- Limofin , fils puifné de Jacques Duc de
Fitz- James de Ber vick , Lerica & Xerica , Pair
& Maréchal de France , Grand d'Espagne , Chevalier
de la Jaretiere & de la Toifon d'Or , Géneral
des Armées du Roy , Gouverneur & Lieute
nant General de Sa Majefté du Haut & Bas Limo-
* Not . Les Pere Mere du Mary étoient pa
gents dufecond my troiſième degré,
D'AVRIL. 198
fn , Confeiller au Confeil de Regence ; & d'Anne
de Burkeley , Duchefle de Fitz James & de
Bervvick fes pere & mere , époufa le dix Avril
1720 Victoire Felicité de Duras , fille de Jean
de Durfort , Duc de Duras , Marquis de Blanquefort
, Comte de Roza , Baron de Pufols , Lande
rovat , le Ciprenat , Seigneur de Chitain , Urbize
, Cambert & autres Terres , Lieutenant General
des Armées du Roy , & d'Angelique Victoire
de Bournonville , Duchefle de Duras. La
jeune Ducheffe de Bervvicx eft niéce de la Marquife
de Mailly , mariée le mois precedent.
Louis de Gand de Merode de Montmorenci
Prince d'Ifenghien & de Maſmimes ; Lieutenant-
General des Armées du Roy , épouía le 16 Avril
Margueritte Camille Grimaldi , fille d'Antoine ,
Prince de Monaco , Duc de Valentinois , Pair de
France , & de Marie de Lorraine Armagnac. Ib
avoit époufé , en Octobre 1700 Marie Anne ,
fille d'Antoine Egon , Prince de Furftemberg ,
morte le 17 Janvier 1706. 2. En Mars 1713->
Marie Louife Charlotte Pot de Rhodes , morte en
Couche le 8 Janvier 1715.
Na inferré mal à propos dans le mois de
Novembre 1719 à la page 203 , que le sieur
du Châtelet qui a acheté une Charge d'Ecuyer
chés le Roy , étoit neveu de M. le Marquis du
Châtelet , Gouverneur de Vincennes , ifla de la
Maifon de Lorraine Nous venons d'apprendre
que le premier n'étoit ni parent ni Allié de cette
Maifon.
Errata du mais de Mars.
Pag. 169 1. 15. on s'est trompé , &c. c'eſt malpropos
que l'on a décidé fur la validité de ce
mariage , puifque cette affaire eft encore en-conreftation
. p. 164. 1. 22. Gouverneur de Languedoc
,lifes , Gouverneur de Landau
197
APPROBATIOONN..
J'Axlû par
ordre de Monfeigneur le Garde des
May 1720.
CHATEAUBRUN.
TABL E.
REfutation de la Differtation de M. l'Abbé de
de Camps ,fur le titre du Roy Très- Chrétien ,
le R. Daniel de la Com- ...
par
3
à M l'Abbé B
pagnie de Jesus.
Seconde Lettre écrite par M. de la Roque , à M.
Rigord, Subdelegué de l'Intendance de Provence
à Marseille,fur l'Hiftoire de Timur- Beg, connu en
Europefous le nom de Tamerlan,traduite duPerfan
en François , Par M. Petit de la Croix.27
Poefies. So
Relation exacte touchant la mort du Grand Maitre
Perillos de Roquefeuil , & de l'Election du
Bailly Marc- Antoine Zondadari , à la Dignité
de Grand Maître de la Religion de Malte.
Spectacles. 56
65
88
Reponse aux deux Lettres , fur le nouveau fiſtême
des Finances.
Continuation de l'Entretien des deux Dames , Rar
M. de Marivaux. 116
Arrêts& Déclarations. 125
Arrêts rendus en la Chambre Royale de Nantes ,
portant condammation contre plufieurs , accusés ,
de crime de Leze- Majefié de felonie , y denommés.
Nouvelles Etrangeres.
Journal de Paris .
DE
148
148
171
184 Enigmes.
Chanson.
Morts.
Mariages.
LYON
*189
VILLE
186
187
Ige
NOUVEAU
MERCURE.
MARS 1720.-
Le prix eft de vingt - cinq fols.
TELLUS
BIBLIO
THE
LYON
1893
LOLAVILLE
A PARIS.
›
Chez GUILLAUME CAVELIER au Palais .
La Veuve de PIERRE RIBOU, Quay des
Auguftins , à l'Image S. Louis.
E : GUILLAUME CAVELIER , Fils , ruë
S. Jacques , à la Fleur-de- Lys d'Or.
M DCC. XX .
Avec Approbation & Privilege du Roy.
AVIS.
O
N prie ceux qui adrefferont
des Paquets ou
Lettres à l'Auteur du Mercud'en
affranchir re , le port ,
fans quoy ils refteront au rebut.
L'Adreffe de l'Auteur , eft .
A Monfieur Bu CHET , Cloître
S. Germain l'Auxerrois.
On donne avis , qu'on trouve
chez les Libraires ci- deffus
nommez , tous les Mercures
de l'année 1718 & 1719 , de
même que l'Abregé de la Vie
du CZAR .
De l'Imprimerie de C. L. THIBOUST ,
Place de Cambray
LE
NOUVEAU
THEQUE
LYON
1893
DE
LA
MERCURE
VILLE
Lettre écrite par Monfieur de la Roque,
à Monfieur Rigord , Subdelegué de
l'Intendance de Provence à Marseille,
fur l'Hiftoire de Timur Beg , connu
en Europe fous le nom de Tamerlan,
compofée par Aly Yezdi Schere--
fedin , Autheur Perfan , & traduite
enFrançois par M. Petis de la Croix.
Ous avez raiſon , MONSIEUR ,
après les liaiſons étroites que
vous fçavez que j'ay euës avec
feu M. Petis de la Croix , Secretaire
Interprete du Roy , & Profeffeur
en Arabe au College Royal , de vous addreffer
à moi pour eftre informé fûrement
du fort de fes principaux ouvrages , &
A ij
4
LE MERCURE
particulierement de la traduction de l'hiſtoire
de Tamerlan , annoncée au Public , &
defirée depuis tant d'années ; Hiftoire , fi
Pofe le dire , écrite pour dédommager la
Republique des Lettres de toutes les Fables
qui ont été inventées fur ce Conquerant
Tartare. Vous verrez en effet , Monfieur ,
que je fuis plus que perfonne en état de
vous rendre un compte fidele de l'Hiſtorien
& de l'Hiftoire dont il s'agit , & fur tout
de la traduction qui en a été faite en notre
Langue de l'original Perfan par Monfieur
de la Croix. J'ofe enfin vous affurer , fans
autre préambule , que tout ce que j'ay à
vous dire fur cette matiere , eft tout à fait
digne de votre curiofité.
Sur la fin de l'année 1712 M. Petis de la
Croix me propofa de travailler à mettre ſa
traduction de l'Hiftoire Perfane de Timur.
Beg , connu parmi nous fous le nom de
Tamerlan , en état de voir le jour par
l'impreffion. Sa grande capacité dans les
Langues Orientales , & fon inclination
pour ces langues , dont le genie fort oppofé
à celui de la Françoife , lui étoit devenu
comme naturel par l'habitude , l'avoient
toujours detourné de faire ce travail par
lui-même. Il s'agiffoit principalement de
retrancher dans cette traduction toutes les
allegories , les metaphores , les hyperboles ;
enfin toutes les figures outrées , les exprefDE
MAR S.
•
fons hardies , & generalement tout ce qui
ne peut pas s'accorder avec notre maniere
d'écrire & de parler.
Cette reforme devoit tomber fur-tout
fur plufieurs morceaux de poësie , encore
plus éloignez de notre genie que tout le
refte , & qui font en affez grand nombre
dans l'Auteur Perfan . Il s'agiffoit auffi de
reformer le ftile de cette traduction , de
changer des termes impropres , & des expreffions
ufées , que la pureté de notre
Langue ne fouffre plus .
C'eft , Monfieur , ce que nous executâ
mes de concert , par un travail affidu ,
dans le cours de l'année fuivante 1713 ,
en forte que je crois que dans ce long ou
vrage , dont le fond eft bon , & le fujet
extremément curieux , il nous eft échapé
peu de chofe qui ne puiffe fe fupporter.
Cependant comme je m'intereffois de plus
en plus à le perfectionner , je fus d'avis
de ne point donner cet ouvrage au Public ,
fans en avoir fait une derniere revifion
pour en retrancher encore tout ce qui pou
voit fe trouver de defectueux , & que nous
n'aurions pas remarqué dans la premiere
lecture . M. de la Croix en convint avec
moi , & fouhaita même que cette reviſion
fe fit hors de fa prefence , & en mon particulier
, afin que ma complaifance n'eût
aucune part à ce qui pourroit refter d'imparfait.
A iij
>
LE MERCURE
Mais avant que de l'entreprendre , il
m'engagea de travailler à la Preface , ou
Difcours préliminaire que l'Auteur Perſan
a mis à la tête de fon Hiftoire , Difcours
trés neceffaire à l'intelligence du fujet ,
mais des plus figurez , & le plus éloigné
du ftile François qui fe puiffe voir. M. de
la Croix l'avoit traduit fort litteralement
& n'en avoit rien retranché du tout.
*
2
Je puis , Monfieur , vous dire que cette
Preface me donna beaucoup plus de peine
que tout le refte : mais je crois y avoir
en quelque façon réuffi , s'il eft vrai qu'elle
ait été goûtée par un homme de Lettres.
du premier ordre , dont le fuffrage eft d'un
tres grand poids fur ces matieres , à qui
M. de la Croix m'a affuré de l'avoir communiquée
en fortant de mes mains .
La Preface de l'Hiftorien étant expediée
de la maniere que je viens de dire , M. de
la Croix me pria de compofer auffi la
Preface de fa traduction , & il me fournit
les Memoires que j'ai encore , de tout ce
qu'il vouloit y faire entrer. Je m'acquittay
de cet autre engagement avec le plus de
foin & d'exactitude qu'il me fut poffible ,
& je rendis en peu de temps la Preface en
queftion en original.
Je n'ay gardé de l'une ni de l'autre Preface
aucune copie ; il me refte feulement
* Monfieur l'Abbé Renaudot.
DE MAR S..
les brouillons ou les feuilles volantes , qui
contiennent les premieres idées que je jettay
d'abord fur le papier ; mais cela fuffit
pour me r'appeller tout ce que j'ay ajouté
ou diminué en mettant ces feuilles au net.
Ainfi , Monfieur , je fuis en état de vous
donner au moins un fidele extrait de ces
deux Prefaces , & cet extrait contiendra
rout ce que vous fouhaitez de fçavoir par
rapport à l'Hiftoire & à l'Hiftorien de Tamerlan
, fans oublier ce qui regarde la
traduction & le Traducteur . Je commenceray
par la Preface du Traducteur , parce
qu'elle doit être la premiere dans l'ordre
de l'impreffion.
OGRO NARDIN
EXTRAIT de la Préface qui doit être mife
·à la téte de la Traduction Françoise de
l'Hiftoire de Timur Beg
S
I l'Hiftoire de Genghizcan , compofée
par M. Petis de la Croix le Pere , a illuftré
l'Hiftoire generale du x11 . & du x111 .
fiecles , on peut dire que celle de Timur-
Beg , ou Timur- Can , le plus heureux , &
le plus grand de fes Succeffeurs , qui paroît
en notre langue par les foins de M. de
la Croix le fils , ne fera pas un moindre ornement
parmi les Ouvrages hiftoriques du
XIV. & du xv. fiecles . On ne s'étendra
1 .
1
A iiij
8 LE MERCURE
point ici fur la grandeur du fujet en general,
pour laiffer au Lecteur le plaifir , & la liberté
d'en juger par lui-même ; mais il eſt
neceffaire de faire connoître en peu de mots
la perfonne de l'Hiſtorien , & le merite de
fon ouvrage.
Nous emprunterons d'abord les paroles
d'un Ecrivain fort celebre parmi les Turcs ,
appellé Hadgi Colfa , Auteur d'une Bibliotheque
Orientale , dans laquelle il eſt fait
mention en ces termes , & de l'Auteur , &
de l'ouvrage en queftion.
ود
"
" Zafar Namé , &c. Ou Hiftoire des
Conquêtes , & des grandes actions du
» Prince Timur , compofée en Perfien par
»> notre Maître , le docte * Scherefedin
,
Aly Yezdi , qui a auffi compofé le livre
» appellé Moncaddemey Zafar Namay ,
» c'est- à-dire l'avant-propos de l'Hiftoire
» des Conquêtes , qui eft un autre volume ,
» où il eſt traité de la Famille Royale de
›› Zagatay Can , & qui contient auffi l'Hi-
» ftoire des Oulous , ou des Hordes Tarta-
» res , établies dans les Pays donnez en par-
» tage à Zagatay Can fon par pere Gen-
>> ghizcan. Cet Auteur eft mort environ
"
* Ou felon la prononciation Arabe , Charafuf.
din , nom compofé , qui fignifie la nobleffe de la
Religion ; cet Auteur étoit originaire d'Yezd
yille de la Province de Fars , ou de la Perfe
proprement dite.
>
DE MARS.
""
l'an de l'Hegire 850 , le 1446. de Jesus- ».
Christ. Il compofa cette hiftoire à Chiras, »
par l'ordre du Prince, ou Mirza Ibrahim,
fils de Scharoc , fils de Timur , & il l'a- »
cheva l'an 828 , ( on 14 14 de Jesus- Chrift)
comme il le dit lui- même dans cette hi- »
ftoire , c'est- à- dire , dix- neuf ans après la »
mort de Timur. »>
"3
Condemir , Auteur Perfan , prefere notre
Hiftorien à tous les Auteurs qui ont traité
de l'hiftoire des Mogols & desTartares ,tant
pour la fineffe de la langue , que pour la force
defes expreffions , & la beauté de fon ftile
: les routes font exactement décrites dans
fon hiftoire , & il peut beaucoup fervir à éclaircir
laGeographie des Païs,dont il parle.
Plufieurs autres Ecrivains Orientaux
rendent auffi témoignage de fa capacité , &
de fa fidelité , en forte que s'il fe trouve
quelques Hiftoriens Turcs, ou Arabes, qui
ont parlé de Timur Beg differemment de
notre Auteur , ce ne peut être que par ignorance
, ou par un eſprit de partialité , à caufe
que Timur avoit conquis beaucoup de
païs , & fubjugué quantitéde peuples fur les
Turcs & fur les Arabes , & principalement,
pour avoir vaincu & pris dans une bataille
le Sultan Bajazet Empereur des Turcs , furnommé
le Foudre ; ce que les Turcs n'ont
jamais pû pardonner à fa memoire : ainſi ,
la cage de fer , & tous les outrages faits
ΤΟ LE MERCURE
• au Monarque Othoman , qui fe lifent dans
certains Auteurs , copiés la plupart par les
Ecrivains Européens ; tous ces faits , dis-je ,
font autant de fables , dementies par les
meilleurs Hiftoriens Perfans & Tartares .
Ce font auffi les Turcs , qui du nom illuftre
de Timur Beg , ont fait par derifion
celui de Timur Lenk , en changeant dans l'idiome
* Perfan une feule lettre , pour donner
à ce Prince , par cette efpece de rébus ,
le fobriquet de Boiteux , ce que le terme
de Lenk fignifie ; & pour le faire boiteux ,
ils ont feint ridiculement qu'il l'étoit devenu
par une chûte , ou par l'avanture facheufe
qui lui arriva , lorfqu'étant Paftre , il fut
furpris en volant la nuit les troupeaux de
fes voifins. Cependant, c'eft de Timur Lenk
que le nom de Tamerlan eft enfin vénu ,
fans que la plupart des Ecrivains modernes
fe foyent mis en peine de chercher dans les
fources , la naiffance & le veritable nom du
Prince Tartare .
La fidelité de notre Hiftorien ſe trouve
atteftée par quelques Turcs mêmes , qui
en écrivant , ont méprifé les fables dont on
vient de parler ; & encore aujourd'hui , les
Turcs lettrés font grand cas de l'hiftoire
dont nous parlons ; & ceux qui n'entendent
pas le Perfan , la lifent avec plaifir dans la
*
Beg fignific Prince , & Lenk fignifie boiteux.
DE MAR S. II
*
sraduction , qui en a été faite en langue
Turque , par Hafiz Mehemed Bin Ahmod
Alagemi , Auteur de reputation.
Mais rien ne prouve , ce femble , mieux ,
& plus heureuſement cette fidelité , que la
relation qui nous refte du voyage des Ambaffadeurs
, qui furent envoyés à Timur
Beg , fur fa grande reputation , par Henri
HI. Roy de Caftille . On voit dans cette
relation , qui eft d'ailleurs très - curieuſe , &
bien écrite en Caftillan , une fi parfaite conformité
entre l'Hiftorien Perfan , & la narration
des Ambaffadeurs Efpagnols fur
quantité de faits importans , qu'il eft impoffible
de n'avoir pas bonne opinion de
cette hiftoire , & de ne pas traiter de fable
tout ce que les ennemis de Timur, & des Ecrivains
paffionnés , ou mal inftruits , ont
publiéà fon defavantage .
Ceux qui font verfés dans la connoiffance
des Auteurs Orientaux , fçavent que leur
genie les porte naturellement à ſe ſervir
d'un ftile figuré , fouvent poëtique , & qui
n'a prefque jamais rien de fimple , & de naturel
, donnant beaucoup à la chaleur d'une
imagination , qui les entraîne comme malgré
eux , à tout ce que nous trouvons de
* J'ai lu cette relation chez M. de la Croix ',
qui la tenoit de M. de la Chapelle , alors premier
Comm's de M. de Pontchartrain , elle eft imprimée
à Seville. 1. vol. in fol.
F2 LE MERCURE
plus dereglé dans le difcours , favorifés
d'ailleurs par le caractere , & par la fecondité
de leur langue , qui eft affés heureufe
pour exprimer agréablement les conceptions
les plus hardies.
On ne diffimule.point que notre Auteur
a beaucoup donné dans ce defaut , qui n'en
eft pas un parmi les Orientaux , & qui fe
trouve autorifé par de grands exemples ,
même par celui des Ecrivains facrez , par
Homere , dans ce qu'il contient d'hiftori
que , & par plufieurs auties Auteurs confiderables.
Cependant pour rendre l'Hiftorien de
Timur intelligible & fupportable en notre
Langue , le traducteur a eu la fage précaution
de retrancher toutes ces beautez
Orientales , qui font pour nous des vices
& des obfcuritez , pour ne donner que fon
fens & fes penſées , plutôt que les figures
de fes expreffions , qui ne fçauroient jamais
nous convenir ; en quoi il avoue qu'il
a eu befoin du fecours d'un ami fidele &
éclairé ; car pour lui il étoit trop prévenu
en faveur de l'Auteur original , & trop
amateur de fa maniere d'écrire , pour en
treprendre un par :il travail.
Si quelqu'un trouvoit à redire au retranchement
fi neceffaire que l'on a fait de
ces fuperfluitez , le traducteur eft en érat
de contenter les plus difficiles , ou les plus
DE MAR S.
13
fcrupuleux fur cette matiere , en offrant ,
comme il fait , de communiquer toutes les
fois que befoin en fera ,' la premiere traduction
toute litterale , & prefque de mot
à mot , qu'il a faite de l'Auteur en queſtion :.
& par là il prévient auffi la cenfure de ceux
qui pourroient penfer qu'il n'a pas rendu
tout fon original , faute de le bien entendre
, quoique fa capacité dans la langue
Perfane foit affez connue d'ailleurs, pour le
mettre à couvert d'un pareil reproche.
L'Hiftoire de Louis le Grand par les medailles
frappées fur les principaux évenemens
de fon Regne , qu'il a traduite en
cette langue , & qui a été envoyée au Roy
de Perfe d'aujourd'hui , dont la furprife
& la fatisfaction paroiffent dans le certificat
que Mr * Michel, Envoyé de France à
la Cour de Perfe,en a donné, cette hiftoire,
dis- je , par lui traduite en Perſan, & prefentée
de la part du Roy à un Prince auffi
éclairé qu'il y en ait dans tout l'Orient
ne laiffe rien à defirer fur ce fujet.
On feroit mieux fondé fi on demandoit
raifon de la longue attente où le Public a
*
Mr Michel fut de retour de Perfe en 1709 .
** M. de la Croix avoit gardé chez lui un
Exemplaire de ce Livre , contenant le François
d'un côté , & le Perfan de l'autre , lequel a été
vû ici avec beaucoup de plaifir , & fort applaudi
par Mehemet Riza Beg Ambaffadeur de Perfe à
la Cour de France .
14 LE MERCURE
été de cette traduction ; car M. de la Croix
avoue qu'il y a près de quarante ans qu'il
a apporté l'original d'Iſpaham , où il fut
envoyé par M. Colbert, avant l'âge de vingt
ans , pour apprendre la langue Perfane ;
mais il affure que fon travail a fouvent été
interrompu par le fervice du Roy , & fur
tout par plufieurs voyages qu'il a faits en
Afrique , où il a negocié & conclu ‘juſqu'à '
vingt-deux Traitez de Paix & de Commerce
, qu'il a lûs & publiez en plein Divan ,
chez les Puiffances de Maroc , d'Alger , de
Tunis , & de Tripoly. La mort de M. de
Seignelay , qui s'étoit rendu le Protecteur
de cet ouvrage , & qui en avoit lû au Roy
les plus beaux morceaux , a auffi été un
obftacle confiderable à fon avancement.
Enfin il étoit jufte que l'Hiftoire de
Genghizcan , écrite par M. Petis fon pere ,
à laquelle il lui a fallu mettre la derniere
main , paffat devant celle de Timur Beg ;
mais depuis que celle-là a paru avec l'agrément
du Public , il ne s'eft plus trouvé
d'obstacle pour mettre au jour celle--y
qui en eft une fuite naturelle.
Voilà , Monfieur , le précis de la Preface
qui doit être miſe à la tête de tout l'ouvrage.
Il me reste à vous donner auſſi un
Abbregé du Difcours préliminaire que
l'Ecrivain Perfan a trouvé à propos de faire,
avant que d'entamer l'Histoire de Timur
DE MAR S..
IS
Beg , Difcours , comme je l'ay déja dit
tres-neceffaire à l'intelligence du ſujet , &
digne d'ailleurs de votre attention . Je
dois de plus vous inftruire de ce qui s'eft
paffé depuis notre travail , & de l'état
où font les chofes par rapport à cette
Hiftoire ; fans oublier ce qui peut vous .
intereffer fur les autres ouvrages de M. de
la Croix ; mais comme cela me meneroit
trop loin , je referve toute cette matiere
pour une feconde Lettre , qui fuivra de
près celle- cy. Je finis , en vous affurant
Monfieur , que je fuis toujours avec un
tres parfait attachement votre &c .
A Paris le premier Septembre 1719 .
>
Orth: 22LUDIN
SECONDE LETTRE ,
Où l'on traite du Crédit & de fon uſage.
MONSIEUR , ONSIE
L'explication du Crédit & de fon ufage
que je vous ay promis à la fin de la premiere
Lettre que j'ay eu l'honneur de vous
écrire , étoit la veritable entrée de l'explication
generale du nouveau Systême. Mais
la peine où je vous ai vû à l'occaſion du
1.6 LE MERCURE
remboursement de vos rentes , m'a engagé
à traiter d'abord cet article. Je fais partic
cette feconde Lettre avant même que d'avoir
reçû votre réponſe , ayant penfé que
l'expofition des principes fur lefquels tout
le Systême eft fondé , vous fatisferoit encore
plus que tout ce que j'ay dit & tout
ce que l'on pourroit dire fur un fujet particulier
qui n'en eft qu'une fuite & une dépendance.
C'est une maxime affez generalement
reçûë chez les Banquiers & chez les Negocians
, que le Crédit bien gouverné monte
au décuple de leur fond , c'est- à- dire ,
qu'avec ce Crédit ils gagnent autant que
s'ils avoient eu dix fois leur fond. Cela
vient de ce que leur Crédit attire chez eux
des fommes confiderables dont il leur demeure
de grands profits , après même avoir
prelevé les interefts dûs à leurs Creanciers .
Cependant le Crédit des Banquiers & des
Negocians elt borné par bien des endroits.
Premierement , ce font des hommes privez
qui n'ont qu'un fond très-mediocre , &
qui font fujets d'ailleurs à toutes les variations
que los querelles des Princes , leurs
befoins , leurs Edits , jettent dans le Commerce
des Particuliers .
Tous ces inconveniens , tous ces obſtacles
tournent en avantages & en moyens
pour le Prince qui veut faire ufage du Crédit.
DE MAR S. 1-7
dit. Ses richeffes,fur tout dans ceRoyaume,
font immenſes : de forte que non feulement
le décuple de fon fond monte à des fommes
prodigieufes , mais qu'il a même de quoy
paffer de beaucoup la proportion du décuple
à laquelle les Banquiers & les Nego .
cians particuliers font comme fixez. Le-
Prince qui connoît de plus en plus l'importance
de fon Crédit , fe dirige par là dans
l'entrepriſe des guerres , dont on peut dire
en general que le Roy de France à toujours a
été arbitre , & le fera bien davantage dans
la fuite. Ses befoins le portoient à alterer
les fortunes des Particuliers , & à déranger
en quelque maniere tout fon Royaume . Le
Crédit bien ménagé préviendra toujours
tous fes befoins , & le Confeil de fes ' Fi-
.nances n'aura plus l'embarras d'y pourvoin-
Les Edits & les Declarations qui détrui
foient fouvent le Commerce des Sujets ,
contribueront tous à foutenir le Crédit du
Roy , c'est- à- dire la confiance publique ,
qui ne peut être fondée que fur le com
tentement & fur la richeffe de tout le
Royaume. Ainfi l'autorité fouveraine fire--
doutable dans un Roy toujours indigent ,
dans un Gouvernement toujours fterile ,
ne le peut faire fentir qu'en bien dans un
Systême qui donne au Ro le Crédit pour
fon trefor
>"
Mais quel eft l'ufage que le Roy fait de
B.
•
18 LE MERCURE
ce Crédit , conformément aux principes du
nouveau Systême ; c'eft de le prêter à une
Compagnie de Commerce dans laquelle
tombent fucceffivement tous les effets commerçables
du Royaume , & qui n'en fait
qu'une maffe. La Nation entiere devient
un Corps de Negocians dont la Banque.
Royale eft la Caiffe , & dans lequel par
confequent le réüniffent tous les avantages
du Commerce d'argent & de marchandiſes.
Cela même fauve un inconvenient que
l'on voit en Angleterre , où les Intereffezà
la Banque & les Actionnaires de la Com--
pagnie du Sud font oppofez les uns aux autres
, & courent rifque de fe décréditer &
de fe ruiner mutuellement.
Tous les Peuples ont crû de tout temps
que le Commerce des Particuliers mêmes .
faifoit la plus grande richeffe d'un Etat.
Que doit- on penfer d'un Etat qui fait le
Commerce en corps , fans l'interdite neanmoins
aux Particuliers : & fi un Commerçant
eft d'autant plus capable de grandes
entrepriſes qu'il a de plus grands fords , le
Roy peut-il trop engager tous fes Sujets
à réunir leur argent pour faire les avances du.
Commerce general que la France vient d'entreprendre
? C'eſt là auffi la principale rai- ·
fon du remboursement des rentes conftituées.
Quand ces fortes de rentes feroient
tiles aux Particuliers ; il eft certain qu'elles
DE MAR S. 19
·
ne fervent de rien à l'Etat pris en general :
& fibien des Particuliers s'applaudiffent en
fecret de pourvoir à leur fortune indépendamment
du bien general , le Roy doit s'applaudir
bien davantage de réduire tous fest
Sujets à ne trouver de fortune que dans l'abondance
& la felicité de tout le Royaume.
Voilà en abregé le Systême qu'on a prefenté
au Prince dans l'état déplorable où
la mort du feu Roy nous avoit laiffés. De
forte qu'un arrangement affez avantageux
par lui - même pour être reçû en toute fituation
& en tout temps , étoit devenu un
remede neceffaire , & l'unique remede
qu'on pût apporter aux maux de la France.
Je ne feray point ici une vaine montre
d'éloquence pour rappeller à vôtre memoire
l'extremité où le Roy & fes Peuples
étoient réduits. Elle s'eft fait fentir non
feulement aux François , mais à toutes les
Nations de la terre avec lefquelles nous
avions quelque Commerce. Les dettes du
Roy étoient fi énormes , que quand tout
l'or & tout l'argent du Royaume auroit
été entre les mains , il n'auroit pû à beaucoup
prés y fatisfaire , & les Caiffes étoient
abfolument vuides. Le Crédit , tel qu'il
étoit connu alors , c'eft à dire l'efpoir d'ê
tre payé en efpeces au bout d'un terme
fort court , étoit perdu fans retour ; & pour
dire le vrai , il a duré encore plus long-
Bij
20
LE
MERCURE
pas
temps qu'on ne devoit s'y attendre ; car
le Roy payant un interêt exorbitant d'un
argent qu'il ne mettoit ni en fond ni en
Commerce , la dette étoit perie dès le jour
du prêt. Le premier avis qui fe preſenta
alloit à une banqueroute univerfelle . L'honneur
du Prince s'y oppofoit , la neceſſité
l'y auroit conduit. Je dis plus , la banqueroute
univerfelle ne l'auroit fauvé que pour
un tems : ce n'eſt feulement parce que le
Roy en retenant les dettes , renonçoit pour
jamais à la reffource du Crédit ; mais j'établis
qu'au point où les dépenfes neceffaires
font portées aujourd'hui , toute l'efpece
qui eft en France ne fuffit point pour le Roy
& pour les Particuliers. Le nouveau Syfteme
a fupplée à ce défaut par l'argent de banque
que la confiance du Public peut faire
monter au centuple de ce qu'il eft en commençant.
Le Roy qui s'y eft confié le premier
, en a tiré le premier avantage par
Paccroiffement & la liberté de tous les revenus.
Avant que de recevoir ce Syfteme , le
Prince Regent l'a fait paffer par toutes les
épreuves d'examen , d'objections , d'experiences
plus ou moins étendues dont on
a pû s'avifer. Le Systême propolé a brillé
aux yeux de tous les Confultans ; il a fatisfait
à toutes feurs demandes & à toutes
leurs repliques ; il a eu des fuccès fupeDE
M.AR S. 2.5
+
•
rieurs à ce que la confiance la plus hardie
en ofoit attendre . Il n'eſt reſté contre
lui que la fermeté ordinaire du vieux préjugé
contre la raifon qui fe prefente fous
l'afpect de la nouveauté . Le vieux préju
gé n'a pas ceffé un feul inftant de crier à
toute outrance , non pas à la verité , en foutenant
fes cris d'aucun propos qui eût la
moindre forme de raifonnement , le préjugé
en eft difpenfé ; mais en alleguant toùjours
la pratique de l'ancien temps , & l'oppofition
de tout le monde. En effet , le
préjugé n'étant qu'une habitude de pur inftinct
, n'a d'autre guide que les penſées &
les fentimens de tout le monde ; & comme
d'ailleurs il eft borné dans fes vûës ,
il s'imagine toûjours que fes Partifans compofent
tout le monde. Cependant , il eſt
certain que la verité ou la raifon , quelque
nouvelles qu'elles foient par rapport à une
matiere , attirent d'abord les regards des
efprits fuperieurs. Dès que ceux- cy en font
faifis , ils lui font prendre bien-tôt le deffus:
de forte que la verité ou la raiſon contre
laquelle on a d'abord allegué le fentiment
> public, devient elle-même peu à peu lefentiment
public. Ce Phenomene a déja paru
dans la Philofophie. On oppofoit aux principes
de Defcartes le fentiment de tout le
monde ; les Particuliers , les Corps entiers,
ceux qui tenoient le plus haut rang parmi
44
22 LE MERCURE
2
les Doctes ou les Docteurs , & aufquels
on devoit naturellement s'en rapporter ;
tous décidoient contre lui : la Philofophie.
n'a pas laiffé de fe faire jour à travers de tous.
ces obftacles. L'homme fenfé ne fe pique:
donc point de fuivre le fentiment public
tel qu'il eft à la naiffance d'une nouveau.
té. S'il reffembloit par- là à un grand nombre
de gens qui paffent pour habiles &
pour beaux efprits , il reffembleroit aufli
à un grand nombre d'ignorans & de ftupides
qui ne peuvent fuivre que le torrent.
L'homme fenfé fe pique bien plûtôt d'être
du fentiment public qui regnera au bout
d'un certain temps à l'égard d'une nouveauté
fondée fur la verité & fur la raifon
; il fera alors du fentiment de tout le
monde , parce que tout le monde fera du
fien .
Il en eft ainfi du nouveau Systême des
Finances , & fon fuccès a même été bien
plus éclatant & bien plus prompt . Le Crédit
a porté les Actions jufqu'à deux mille à
la face de fes adverfaires ; & malgré la crain--
te & les incertitudes de ceux mêmes qui
les ont pouffées jufqu'à ce prix , le Crédit
s'eft accrû pour ainfi dire dans le fein mê- .
me de la defiance. Les principes encore
peu connus ont gouverné les opinions.
Que fera- ce quand ils feront manifeſtez ,
je ne dis point par des Ecrits , mais par
DE MAR S. 23.
des effets qui feuls peuvent éclairer le
Peuple ; & lors que tous les efprits ſe ſeront
accoutumez à un arrangement qui fait le
bien du Royaume , parce qu'il unit indivifiblement
les interêts du Roy avec ceux
des Particuliers ?
La neceffité de cette communication de
richeffes entre le Souverain & fes Peuples
, eft encore une de ces maximes generalement
reçûës qui fervent de baſe au
• nouveau Systême. Il s'agiffoit de corriger
le vice attaché depuis long-temps à l'ancienne
adminiſtration,fous laquelle on fe difoit
les uns aux autres , n'ayons point d'affaires
avec le Roi & même ne prêtons rien
à ceux qui ont affaire avec lui. Que pouvoit
devenir le Prince , que pouvoient devenir
fes Sujets dans une prévention fi défavantageuife
, & qui n'étoit que trop bien
fondée ? Le difcredit s'étendoit même de
proche en proche . Le Trefor Royal , en
.quelque adminiſtration que ce foit, étant la
fource principale de l'argent qui fe repand
dans le Royaume ; cette fource ne pouvoit
tarir,que les extremitez les plus éloignées ne
s'en reffentiffent. On en a pour preuve le
nombre prodigieux de banqueroutes qui fe
font faites à la fin du dernier Regne par
ceux mêmes qui avoient eu le moins de
rapport avec le Roy.
Quel principe de gouvernement peut
24
LE
MERCURE
prévenir un fi grand mal ? Je le dirai , malgré
la premiere frayeur qu'en pourroit avoir
Phomme vulgaire , c'eft de porter tout l'argent
chez le Roy , non par voye de prêt ,
Pinterêt lui feroit à charge , ni par voye
d'impôts , fon propre avantage eft de les
ôter ; mais en pur dépôt à la Banque , pour
ne le retirer qu'à proportion de fes befoins.
Mais , dira-t'on , le Roy eſt le Maître, & le
pouvoir abfolu éloigne toute confiance.
Cette objection pourroit avoir lieu , fi læ
confiance que vous avez en ce Maître abfolu
n'étoit pas pour lui un bien décuple
de l'argent qu'il peur avoir à vous , & fi
par là il n'étoit pas toûjours en état de
vous donner la fomme que vous lui demanderez.
En effet , fi l'ancien Crédit du
Roi qui ne confiftoit qu'à attirer de l'ar- .
gent par l'appât d'un interêt toûjours onereux
, & par la fidelité à payer le capital.
à l'écheance , étoit neanmoins un fi grand
bien que ne doit - on point efperer d'un
Crédit mieux entendu , & qui feul merite
ce nom ; lequel confifte à être dépofitaire
d'un argent dont on ne fait aucun interêt,
& au payement duquel , par la raifon même
qu'il eft payable à vûë , le temps & la
confiance donnent une échéance indéfinie ?
L'ancien Crédit , quelque avantageux qu'il
fut , ne pouvoit fervir qu'à foutenir le Roi
pour un temps . Celui- cy étant durable &
permanent
DE MAR S. 25
permanent de fa nature a déja produit des
arrangemens avantageux pour les dettes
paffées, & préviem les befoins futurs . Il faut
avouer auffi qu'il n'y a que le Souverain qui
puiffe avoir cette feconde efpece de Crédit ,
parce que fon Etat lui étant tributaire d'une
maniere ou d'une autre , l'acceptation qu'il
fait lui-même de fon papier , l'accredite
auprès de fes Sujets , & pour le dire en
paffant , l'acceptation de fes Sujets l'accreditera
neceffairement auprès des Etrangers.
Tout cela bien établi & bien entendu ,
il eft de toute impoffibilité que le Roi touche
jamais au Systême. Car enfin pour
quoi y toucheroit- il pour avoir l'argent
du Royaume qu'il préfereroit à fon Crédit ?
Il a déja cet argent dans ma fuppofition ,
& il perdroit gratuitement un Crédit décuple
de ce fond. Ce feroit un homme poffeffeur
de dix maifons , qui pour en garder
une que perfonne ne lui difpute , détruiroit
les netif autres. Le Roi même ne peut jamais
s'avifer de donner la moindre atteinte
à fon Crédit , parce qu'au lieu qu'un bien
d'efpece ne diminuë que fucceffivement
le Crédit eft de telle nature qu'il eft entier
ou qu'il eft nul.
Cependant , fi vous refufez de faire le
dépôt que je propoſe , c'eſt-à - dire , fi vous
revenez à l'ancienne adminiftration , le Roi
maître, abfolu , pour fubvenir à fes dépen-
C
26 LE MERCURE
›
fes , tirera vôtre argent de vos coffres , ou
par des emprunts forcez , qui à la verité
le ruineront mais qui vous ruineront
avec lui , ou par des impôts multipliez dont
le fond ne vous reviendra plus . Au refte ,
tout l'argent du Royaume entre les mains
du Roi n'eft pas une chofe nouvelle ; les
refontes des monnoyes le lui apportent
tout entier quand il lui plaît . Et pour dire
le vrai , le Roi feul doit avoir aujourd'hui
l'efpece , parce qu'il eft le feul debiteur en
Argent ; & que les Particuliers ne fe doivent
les uns aux autres que des Billets de
Banque, La Banque eft par rapport aux Finances
le coeur du Royaume , où tout l'argent
doit- revenir pour recommencer la
circulation. Ceux qui veulent l'amaffer &
le retenir , font comme des parties ou des
extremitez du corps humain , qui voudroient
arrêter au paffage le fang qui les
arrofe & qui les nourit . Elles détruiroient
bien- tôt le principe de la vie dans le coeur ,
dans toutes les autres parties du corps , &
enfin dans elles-mêmes. L'argent n'eſt à
vous que par le titre qui vous donne droit
de l'appeller & de le faire paffer par vos
mains pour fatisfaire à vos befoins & à vos
defirs. Hors ce cas , l'uſage en appartient
à vos concitoyens , & vous ne pouvez les
en fruftrer fans commettre une injuſtice
publique & un crime d'Etat , dont je ne
DE MAR S. 27
Vous crois pas capable. L'argent porte lá.
marque du Prince & non pas la vôtre ,
pour vous avertir qu'il ne vous appartient
que par voye de circulation , & qu'il ne
vous eft pas permis de vous l'approprier
dans un autre fens. Les monopoles fur les
provifions publiques ne font point d'une
confequence auffi funefte que le monopole
fur l'argent qui les reprefente toutes . Le
Prince s'eft armé dans tous les temps contre
ceux qui le retenoient au tems des refontes.
Que ne doit- il point faire contre
eux dans un Systême de Crédit ? J'admire
certaines gens à qui j'entends dire que les
confifcations cauferont bien des murmures.
S'imaginent ils en verité que le Peuple
-
plaindra des hommes qui lui veulent arracher
ſa ſubſiſtance , & qui par l'envie de fe
fauver tout feuls un jour , travaillent autant
qu'il eft en eux à faire perir actuellement
Tout le monde ? Le Peuple qui hait naturellement
les riches avares , ne fentira- t'il
pas qu'il aura fa part à la Banque de l'argent
qui n'étoit pas gardé pour lui chez
celui qui thefaurife ? Je leur apprends à
tous , qu'ils font en execration , je ne dis
pas feulement au Peuple , mais à tous les
honnêtes gens qui fçavent de quelle importance
eft aujourd'hui la conſervation
du Systême , quand même ils n'en auroient
pas approuvé l'établiffement.
Cij
28 LE MERCURE
Cette fureur d'amaffer eft venuë de la
croiffance extraordinaire des Actions..
La plupart des gens furpris de leur propre
gain , ont cru qu'ils en devoient faire des
monceaux d'or & d'argent , ce qu'ils appelloient
réalifer. Ils n'ont pas pris garde
que les Actions groffies reprefentoient
moins un argent courant que des capitaux ,
d'autant plus qu'elles remplaçoient à l'égard
de plufieurs leurs anciens Contrats.
Mais cette verité devenoit palpable par la
hauteur étonnante où ces Actions étoient
montées : car elles paffent actuellement en
valeur tout l'or & tout l'argent qui fera jamais
dans le Royaume. Quelqu'un ne manquera
pas de dire ici : C'eft en cela que
les Actions font un bien faux & chimerique
, & que l'on avoit raifon de vouloir
profiter du moment heureux. Je répons à
cela , les maifons qui font dans Paris prifes
toutes enfemble en capital , furpaffent
peut-être en prix toute l'efpece qui eft
dans le Royaume. Les terres qui font en
France ne feroient pas payées par tout l'or
qui eft encore enfermé dans les Mines du
Perou. Les maifons & les terres . n'ont- elles
pour cela qu'un prix chimerique , & fur
cette reflexion que je ferois faire à la plûpart
d'entre eux pour la premiere fois de
leur vie , vont - ils tous prendre en un jour
la refolution de réalifer tous les biens fonds,
DE MAR S. 2.0
& de les convertir en argent ? Cette frenefie
, fi elle avoit lieu , réduiroit à rien
les maiſons & les terres les plus confiderables
, & il ne manqueroit à ces vendeurs
infenfez que des acheteurs. Qu'est- ce donc
qui maintient les biens- fonds dans leur valeur
legitime , quelque haute qu'elle foit ?
c'eft qu'on ne les vend point pour réalifer
on ne les vend que pour s'arranger :
on fe contente communément des revenus
qu'ils produifent ; & par-là ils font affez
rarement en vente , pour qu'il fe trouve
toûjours autant d'acheteurs que de ven--
deurs.
>
Il faut donc que les hommes fe mettent
à l'égard des Actions , dans le même
efprit & dans le même arrangement , qu'à
l'égard de leurs autres biens. Il femble
qu'ils ayent de la peine à s'y mettre d'euxmêmes.
Et il n'eft rien de fi difficile que
de faire voir à une multitude fes véritables
interêts , & de les lui faire fuivre. Si le
Systême avoit quelque chofe à craindre
ce n'eft pas le pouvoir defpotique , comme
le difent quelques-uns ; au contraire le
pouvoir defpotique à qui nous en fommes.
redevables le maintiendra ; c'eft l'inquiétude
, l'agitation , la mauvaife conduite de
ceux même qui avoient que le Systême
eſt effentiellement bon , & qu'il ne s'agit
que de s'y prêter pour le rendre auffi fta-
Ciij
30
LE MERCURE
ble qu'il eft utile. Le Public eft , pour ainfi
dire , l'arbitre de fa fortune & il la retarde.
C'est en ces occafions auffi que l'on fent
l'heureux ufage de l'autorité fouveraine.
La loi eft neceffaire pour fauver les hommes
de leurs propres mains. Quelques -uns
regardent comme une efpece de violence
divers reglemens faits au fujet de l'argent
& des Billets. Le Roi , difent- ils , ` ne
fe donne qu'un Crédit forcé. Ceux qui
parlent ainfi , ne font pas attention à la circonftance
d'un établiffement nouveau , dans
lequel on veut faire entrer tout le Royaume
en trés - peu de temps. La feule propofition
du Systême gagneroit à la longue tous les
efprits , & la confiance lui eft dûë par la
nature de fes principes. Chaque fois que
j'en ai allegué dans cette Lettre , je vous
ai fait remarquer que c'étoit des notions
communes à tous les efprits , des maximes
imprimées dans tous les coeurs. On ne reprochoit
aux précedentes adminiſtrations
que de leur être toûjours oppofées . En un
mot , rien n'eft fi ancien , rien n'eft fi vieux
que les principes qu'on vous prefente , mais
ils demeuroient fans liaiſon & fans ufage.
Le Systême les a raffemblez , par - là il a
paru nouveau , & fujet par confequent à
contradiction : cette contradiction ne feroit
pas levée dans un jour , il faut que l'autosité
vienne au fecours. La Philofophie étoit
DE MARS.
30
>
fondée de même fur des principes de fens
commun. Rappellons chaque chofe à son idée
propre ne nous en rapportons point auxjugemens
des autres hommes dans les matieres
que nous pouvons examiner nous - mêmes.
Ces propofitions ne font pas extraordinaires
ni même nouvelles. La Philofophie a pour
tant demeuré quarante ans à s'établir ;
mais fon fuccès n'étoit pas preffé & n'intereffoit
point l'Etat . Il n'en eft pas
ainfi du nouvel arrangement des Finanees.
Il demande de la celerité quand
ce ne feroit qu'en faveur de ceux qui fouf
frent dans le paffage. Ainfi la main du
Prince eft neceflaire pour faire prendre aux
hommes dès aujourd'hui les routes qu'ils
ne prendroient qu'après un certain nombre
d'années. Un Systême d'un an ne peut pas
en avoir dix , & il faut lui prêter la main
avant qu'il foit en état de marcher de luimême.
Voilà , MONSIEUR , ce quis'eſt
prefenté à moi de plus general fur cette
matiere : C'eft à vous à m'indiquer les éclairciffemens
& les détails que vous pouvez
fouhaiter encore : Je tâcherai d'y fatisfaire.
Je fuis , &c.
A Paris le 11 Mars 1720.
-
C Mij
32
LE
MERCURE
DIALOGUE
Entre l'Amour & la Verité.
'Amour... Voici une Dame que
je prendrois pour la Verité , fi
elle n'étoit fi ajustée.
La Verité... Si ce jeune enfant
n'avoit l'air un peu trop hardi , je le
croirois l'Amour.
L'Amour... Elle me regarde.
La Verité... Il n'examine.
L'Amour... Je foupçonne à peu près
ce que ce peut être ; mais foyons-en fûr.
Madame , à ce que je vois , nous avons
une curiofité mutuelle de fçavoir qui nous
fommes ; ne faifons point de façon de
nous le dire .
La Verité... J'y confens , & je commence.
Ne feriez vous pas le petit libertin
d'Amour , qui depuis fi long temps : tient
içi-bas la place de l'Amour tendre ? enfin
n'êtes-vous pas l'Amour à la mode ?
L'Amour... Non , Madame , je ne fuis
ni libertin , ni par confequent à la mode ;
& cependant je fuis l'Amour .
La verité... Vous ! l'Amour.
L'Amour... Ouy , le voilà : mais vous ,
Madame , ne tiendriez - vous pas lieu de la
DE MARS. 33
Verité parmi les hommes ? N'eftes - vous
l'Erreur , ou la Flaterie ? pas
La Verité... Non , charmant Amour ,
je fuis la Verité même ; je ne fuis que
cela.
L'Amour... Bon ! nous voilà deux Divinitez
de grand credit ! Je vous demande
pardon de vous avoir fcandalifée , vous ,
dont l'honneur eft de ne le pas être.
La Verité . Ce reproche me fait rougir ;
mais je vous rendrai raifon de l'équipage
où vous me voyez . Quand vous m'aurez
rendu raifon de l'air libertin & cavalier ,
répandu fur vos habits & fur votre phifionomie
même. Qu'eft devenu cet air de
vivacité tendre & modefte ? Que font devenus
ces yeux qui aprivoifoient la vertu
même , qui ne demandoient que le coeur ?
Si ces yeux- là n'attendriffent point ,, ils
débauchent.
L'Amour. Tels que vous les voyez
cependant , ils ont déplû par leur fageffe ;
on leur en trouvoit tant , qu'ils en étoient
ridicules .
La Verité... Et dans quel païs cela
vous eft- il arrivé ?
L'Amour... Dans le païs du monde
entier. Vous ne vous reffouvenez peutêtre
pas de l'origine de ce petit effronté
d'Amour , pour qui vous m'avez pris .
Helas ! c'eſt moy qui fuis cauſe qu'il eſt né.
34
LE MERCURE
La Verité... Comment cela ?
L'Amour... J'eûs querelle un jour avec
Avarice & la Débauche . Vous fçavez
combien j'ay d'averfion pour ces deux Divinitez
, je leur donnai tant de marques de
mépris , qu'elles refolurent de s'en venger.
La Verité... Les méchantes ! eh ! que
firent-elles ?
rus ,
L'Amour... Voici le tour qu'elles me
joüerent. La Débauche s'en alla chez Plule
Dieu des richeffes ; le mit de bonne
humeur , fit tomber la converfation fur
Venus , lui vanta fes beautez , ſa blancheur
, fon embonpoint , &c. à ce recit
prit un goût de conclufions ; l'appétit vint
au gourmand , il n'aima pas Venus . Il la
defira.
La Verité... Le mal-honnête !
L'Amour... Mais , comme il craignoit
d'être rebuté , la Débauche l'enhardit , en
lui promettant fon fecours , & celui de
PAvarice auprès de Venus. Vous êtes riche
, lui dit- elle , ouvrez vos trefors à
Venus , tandis que mon amie l'Avarice
appuieta vos offres auprès d'elle , & lui
confeillera d'en profiter. Je vous aideray
de mon côté , moy.
La Verité. ..
Je commence à me remettre
votre avanture.
L'Amour... Vous n'avez pas un grand
genie , dit la Débauche à Plutus ; mais vous
DE MAR S. 35
êtes un gros garçon affez ragoutant. Je
ferai faire à Venus une attention là- deffus,
qui peut- être lui tiendra lieu de tendreffe ;
vous ferez magnifique , elle eft femme .
L'Avarice & moi , nous vous fervirons
bien , & il eft des momens où il n'eſt pas
befoin d'être aimé pour être heureux .
La Verité ... La plupart des amans doivent
à ces momens- là toute leur fortune.
L'Amour... Après ce difcours , Plutus.
impatient courut tenter l'avanture. Or ,
argent , bijoux prefens de toute forte ,
foutenus de quelques bredoüilleries , furent
auprès de Venus les truchemens de fa
belle paffion. Que vous dirai- je enfin , ma
chere ? un moment de fragilité me donna
pour frere ce vilain enfant qui m'ufurpe.
aujourd'hui mon Empire ; ce petit Dieu ,
plus laid qu'un diable , & que Meffieurs
les hommes appellent Amour.
La Verité ... Hé bien ! Eft- ce en lui reffemblant
que vous avez voulu vous venger
de lui ?
L'Amour ... Laiffez- moi achever ; le
petit fripon ne fut pas plutôt né , qu'il demanda
fon apanage. Cet apanage , c'étoit le
droit d'agir fur les cours. Je ne daignai pas
m'opofer à fa demande , je lui voyois des
airs fi groffiers ; je lui remarquois un caractere
fi brutal , que je ne m'imaginai pas
qu'il pût me nuire. Je comptois qu'il feroit
36 LE MERCURE
peur en fe prefentant , & que ce monftre
feroit obligé de rabattre fur les animaux .
La Verité ... En effet , il n'étoit bon que
pour eux.
L'Amour ... Ses premiers coups d'effay
ne furent pas heureux . Il infultoit , bien
loin de plaire ; mais ma foi , le coeur de
l'homme ne vaut pas grand'chofe ; ce maudit
amour fut inſenſiblement fouffert ; bientôt
, on le trouva plus badin que moi ;
moins genant , moins formalite , plus expeditif.
Les goûts fe partagerent entre nous
deux ; il m'enleva de mes creatures.
La Verité ... Eh ! que devintes - vous
alors ?
L'Amour ... Quelques bonnes gens crierent
contre la corruption ; mais ces bonnes
gens n'étoient que des invalides , de vieux
perfonnages , qui , difoit - on , avoient leurs
raifons pour hair la reforme ; gens à qui la
lenteur de mes demarches convenoit , &
qui prêchoient le refpect , faute , en le perdant
, de pouvoir reparer l'injure.
La Verité ... Il en pouvoit bien être
quelque chofe.
L'Amour ... Enfin , Madame , ces tendres
& tremblans aveux d'unc paflion , ces
depits delicats , ces tranfports d'amour d'après
les plus innocentes faveurs , d'après
mille petits riens pretieux ; tout cela difparut.
L'un ouvrit fa bourfe, l'autre gefticuloit
DE MAR S. 37
infolemment auprès d'une femme , & cela
s'apelloit une declaration .
La verité ... Ah ! l'horreur ?
... L'Amour . A mon égard , j'ennuyois .
je glaçois , on me regardoit comine un innocent
qui manquoit d'experience , & je ne
fus plus celebré , que par les Poëtes & les
Romanciers.
La Verité ... Cela vous rebuta ?
L'Amour ... Oui, je me retirai , ne laiffant
de moi que mon nom dont on abufoit . Or ,
il y a quelque tems que rêvant à ma triſte
avanture , il me vint dans l'efprit d'effaïer
fi je pourois me rétablir , en mitigeant mon
air tendre & modefte ; peut- être , difois - je
en moi - même , qu'a la faveur d'un àir plus
libre & plus hardy , plus conforme au goût
où font à prefent les hommes , peut- être
pourois-je me gliffer dans ces cours ? ils
ne me trouveront pas fi fingulier , & je
detruirai mon ennemi par fes propres armes.
Ce deffein pris , je partis , & je parus
dans la mafcarade où vous me voyez :
La Verité . Je gage que vous n'y gagnâtes
rien.
L'Amour ... Ho vraiement ! je me trouvai
bien loin de mon compte : tout grenadier
que je penfois être , dès que je me montrai
, on me prit pour l'Amour le plus gotique
qui ait jamais paru ; je fus flé dans les
Gaules , comme une mauvaife Comedic
3S LE MERCURE
& vous me voyez de retour de cette expedi
tion. Voilà mon Hiftoire.
La Verité ... Helas ! je n'ai pas été plus
heureufe que vous ; on m'a chaffée du
monde.
L'Amour .... Hé ! qui ? les Chimiſtes, les
Devins , les Faiſeurs d'Almanachs , les Philofophes
?
La Verité... Non , ces gens-là ne m'ont
jamais nuy. On fçait bien qu'ils mentent ,
ou qu'ils font livrés à l'erreur , & je ne leur
en veux aucun mal ; car je ne fuis point
faite pour eux .
L'Amour Vous avez raiſon.
qué
...
La Verité... Mais que voulez - vous
les hommes faffent de moi ? le menſonge
& la flatterie font en fi grand credit parmi
cux , qu'on eft perdu , dés qu'on fe pique de
in'honnorer. Je ne fuis bonne qu'à ruiner
ceux qui me font fideles ; par exemple , la
flatterie rajeunit les vieux & les vieilles :
moi je leur donne l'âge qu'ils ont. Cette
femme dont les cheveux blanchiffent à fon
infçû, finge mal- adroit de l'étourderie fola.
tre des jeunes femmes ; qui provoque
la
medifance par des galanteries qu'elle ne
peut faire aboutir ; qui fe leve avec un vilage
de foans , & qui voudroit que ce vifage
>
n'en eût que 30. Quand elle eſt ajuſtée
ira-t'on lui dire , Madame , vous vous trompés
dans votre calcul ; votre fomme eft de
DE MARS.
39
vingt ans plus forte ; non fans doute , les
amis foufcrivent à la fouftraction . Telle a
la phifionomie d'uneguenon , qui fe.croit du
moins jolie , irez- vous meriter fa haine , en
lui confiant à quoi elle reffemble , pendant
que pour être un honnête homme auprès
d'elle , il fuffit de lui dire qu'elle eft picquante.
Cet homme s'imagine être un efprit
fuperieur ; il fe croit indifpenfablement
obligé d'avoir raifon par tout , il decide
, il redreffe les autres ; cependant ce
n'eft qu'un brouillon qui jouit d'une imagination
dereglée. Ses amis feignent de l'admirer
; pourquoi ? ils en attendent , ou lui
doivent leur fortune .
L'Amour ... Il faut bien prendre patience
.
>
La Verité ... Ainfi , je n'ai plus que faite
au monde. Cependant , comme la flatterie
eft ma plus redoutable ennemie , &
qu'en triomphant d'elle , je pourois inſenſiblement
rentrer dans tous mes honneurs
j'ai voulu m'humanifer je me fuis deguifée
, comme vous voyez ; mais j'ai perdu
mon étalage l'amour propre des hommes
eft devenu d'une complexion fi delicate
qu'il n'y a pas moien de traiter avec lui , il
a fallu m'en revenir encore. Pour vous ,
mon bel Enfant , il me femble que vous
aviez un azile & le mariage.
L'Amour ... Le mariage ! y fongez40
LE MERCURE
P
冀
vous ? ne fçavez-vous pas que le devoir
des gens mariés eft de s'aimer ?
La Verité ... Hé bien ! c'eft à caufe de
cela que vous regnerés plus aifément parmi
сих.
L'Amour ... Soit ; mais des gens obligés
de s'aimer , ne me conviennent point. Belle
occupation pour un Efpiegle comme moi ,
que de faire les volontés d'un Contrat ;
achevons de nous conter tout . Que venezvous
faire ici ?
... La Verité . J'y viens executer un projet
de vengeance ; voyez-vous ce puits ;
voilà le lieu de ma retraite ; je vais m'enfermer
dedans .
L'Amour ... Ah ! Ah ! le proverbe fera
donc vray , qui dit que la Verité eft aufond
dupuits. Et comment entendés - vous vous
venger-là ?
La Verité ... Le voici . L'eau de ce puits
va par moi recevoir une telle vertu , que
quiconque en boira , fera forcé de dire tout
ce qu'il penfe , & de decouvrir fon coeur en
toute occafion ; nous fommes près de Rome
; on vient fouvent fe promener ici ; on y
chaffe , le chaffeur fe defaltere ; & à fuccef- ;
fion de tems , je garnirai cette grande ville
de gens naifs , qui troubleront par leur franchile
le commerce indigne de complaifance
& de tromperie que la flaterie y a introduit
plus qu'ailleurs .
L'Amour
DE MARS.
4I
L'Amour ... Nous allons donc être être
Voifins ; car , pendant que votre rancune
s'exercera dans ce puits , la mienne agira
dans cet arbre . Je vais y entrer ; les fruits
en font beaux & bons , & me ferviront à
une petite malice qui fera tout à fait plaifante
. Celui qui en mangera , tombera fu
bitement amoureux du premier objet qu'il
apercevra. Que dites - vous de ce guet-àpens.
La Verité ... Il eft un peu fou.
L'Amour ... Bon ; il eft digne de vous ;
mais adieu , je vais dans mon arbre.
La Verité ... Et moi dans mon puits.
N attendoit de moi dans le Recueil de
Fevrier , la continuation de l'Avanture
intitulée , La Meprife concertée , dont j'avois
donné une partie dans le Mercure de
Janvier. Je repare aujourd'hui cette omiffron
, en priant le Lecteur , à qui la premie
re partie n'eft peut- être pas prefente , de
jetter les yeux deffus , avant que de paffer
à celle- cy.
42 LE MERCURE
AUQUQUQUNU DU DU QUAYAYAYQUDY DU
Suite de l'Hiftoire du Chevalier ,
& de...
L n'eft pas fi facile qu'on pourroit
fe l'imaginer , d'effacer les tendres
impreffions que l'Amour grave dans
nos coeurs. Le Dépit n'eft qu'un
fourbe qui nous féduit ; il nous fait plus
courageux que nous ne fommes , & les
efforts impétueux ne font qu'augmenter la
paffion même qu'il veut détruire : c'est ce
qu'éprouva Lucinde , après la découverte
qu'elle crut avoir faite. Ce même Cavalier
qu'elle avoit regardé d'abord comme le
plus perfide de tous les hommes , apparut
peu à peu à fon imagination fous des traits
moins terribles. L'amour propre qui fe
trouve toujours prêt à reparer nos difgraces
, commença de joier ſon jeu ... Non ,
fe difoit Lucinde , il n'eft point poffible
qu'on change fi fubitement ? Ce que fait
faire le dépit , n'eft point fincere . Nous
avons reçû le Cavalier avec tant de froideur
, que je ne fuis point furpriſe qu'il
nous ait quittés. Quelle apparence qu'on
devienne amoureux d'une femme qu'on
n'a point vûë ! car enfin j'étois encore
mafquée , quand il fit fa declaration . Pleine
DE MAR S.
43
de ces idées confolantes , elle donna quelque
temps au fommeil , & fur le foir elle
fe trouva chez fa veifine. Vous jugez
bien qu'après les premiers complimens , il
fur queſtion de l'avanture de la nuit paffée.
Eh bien , dit Lucinde , les hommes në fontils
pas de grands fourbes ? Avoüez , ma
chere , que nous fommes bien bonnes de
nous piquer de fenfibilité pour des ingrats ?
Ne feroit-il pas plus convenable de regarder
tontes leurs démarches d'un oeil tranquille
, ou plutôt de les amufer par un
feint retour , & de jouir tranquillement
de notre victoire ? L'amie alloit répondre ,
& fans doute approuver ce que Lucinde
venoit de dire , lors que le Cavalier fe fit
annoncer. Qui concevra les divers mouvemens
qu'infpire le dépit , la crainte , la
vanité & la tendreffe , n'a pas befoin qu'on
lui explique ce qui fe paffe dans l'ame de
Lucinde. Le Cavalier d'un air timide ,
s'adreffa à l'amie , & lui dit : La mépriſe
d'hier au foir m'a paru vous faire trop de
plaifir pour le laiffer imparfait. Je viens
l'augmenter , Madame , par les reproches
que la belle Lucinde ne va pas manquer
de me faire... Moy , Monfieur , eh de quel
droit ? vous m'avez peinte fi inégale , que
vous ne devez point vous étonner , fi je ne
fais rien dans les regles. Comme vous m'avez
dit queje ne fouffrois des foins que
Dij
44 LE MERCURE
par vanité , je ne trouve pas la mienne
affez bleffée par votre infidelité , pour en
prendre les interêts. -
Ce difcours prononcé d'un ton froid ,
penfa déconcerter le Cavalier ; mais venant
à fe reprefenter le portrait qu'il avoit fait
de Lucinde , il tâcha de calmer fon coeur
irrité , par tout ce que fon efprit put
lui
fournir de plus touchant ... Quoi ! Lucinde
, lui difoit- il , un moment d'erreur me
fera-t'il perdre auprès de vous tous les
avantages dont ma conftance & mes fentimens
m'avoient flatée ? Votre delicateffe
peut- elle être bleffée de quelques difcours
prononcez dans un temps où l'efprit d'un
Amant piqué , eft comme dans une yvreffe
qui lui fuggere cent chofes qu'il defavouë
quand fa raifon eft de retour ? Mais enfin ,
fi vous me jugez coupable , ne devez - vous
pas me pardonner une faute dont vous
avez fi bien menagé les circonftances , qu'il
étoit prefque impoffible que je n'y tombaffe
pas ? Après tout , de quoi vous a
inftruit votre artifice ? Que mon coeur étoit
tellement difpofé à ne foupirer que pour
vous , que fans le fecours des yeux , c'eft
à vous- même que je me fuis adreffé , pour
me vanger un peu de l'indifference que
vous m'aviez marquée. Lucinde affectant
de n'être pas trop fatisfaite de cette juftiacation
, lui repondit : C'est dommage,,.
કે
DE MAR S. 45
Monfieur , que les fentimens du coeur ne fe
perfuadent pas par l'esprit tout seul : J'avonë
que le votreferoit trés-capable de me convaincre
; mais malheureusement , je fuis faite de
façon , que je prouve tout le contraire. Où
j'apperçois beaucoup de fineſſe & de rafinement
, je perds toute confiance ; je ne voudrois
pourtant pas affirmer que votre infidelité fût
bien réelle. Je fçai qu'il ne faut pas toujours
juger fous les apparences ; mais vous ne tromverezpoint
extraordinaire , que je reste dans
une incertitude , dont il ne fera pas facile de
me tirer.
Le Cavalier alloit repliquer , & fans doute
, proteiter de nouveau de fon innocence ,
& du foin qu'il auroit de faire tout ce qui
pourroit affurer Lucinde de fa fincerité
lorfqu'on annonça plufieurs perfonnes dont
La prefence ne permit pas de continuer cette
converfation. Chacun reprit un air ferain
& fe difpofa à tout ce qu'exigeroit la compagnie
, pour paffer la foirée agreablement.
On fe mit à jouer jufqu'à l'heure du fouper..
La Voifine retint deux de ſes amies & le Ca
valier. Lucinde , motié dépit , motié complaifance
pour fa mere , s'en retourna chez
elle.
Telle étoit la fituation des affaires dut
Cavalier , lorsqu'il crut encore avoir un Rival.
Effectivement , il s'apperçût quelques.
jours après , que Lucinde venoit plus rare46
LE MERCURE
}
ment chés fon amie . Cette remarque lui
donna lieu d'examiner. Il ne voulut point
faire paroître fes foupçons dans les lettres
qu'il écrivit à Lucinde ( car il en avoit toujours
la permiffion ) crainte de l'indifpoſer
de nouveau : & mêlant quelque politique à
fes fentimens , il voulut s'affurer de fon malheur
avant que de fe plaindre. Trifte état
que celui d'un jaloux ! il devient ingenieux
à chercher ce qu'il craint de trouver ; il eſt
agité de mouvemens convulfifs ; fon imagination
échauffée lui reprefente fans
ceffe fa pretendue difgrace ; tous fes
foins tendent à faire de triftes découvertes :
s'il ne réuffit point , il s'en prend à fon peu
de penetration ou d'activité . Loin de fe
calmer il s'irrite encore de ce qui devroit
le tranquilifer. C'est ce qu'éprouva le Cavalier
dans ces premiers inftans , où la jaloufie
vint s'emparer de fes efprits . Le jour ,
il s'inquiette , tout ce qu'il voit , lui
fait ombrage. Le foleil n'eft plus pour lui cet
Aftre lumineux qui diffipe nos craintes , &
qui rejouit l'Univers. Il fe flate que la nuit
enfevelira peut-être fon chagrin dans les tenebres
, où le calinera par le repos auquel
elle invite ; mais à peine eft- elle arrivée cette
nuit , que loin de lui être favorable , elle
redouble fes maux : Son filence le rend plusattentif
à fes inquietudes : rien ne fait diverfion
; il ne connoît plus ce repos dons
ou
DE MAR S. 47
il s'étoit flatté. Accablé de mille agitations ,
il rapelle à fon fecours l'Aurore qui n'a pas
plus de pouvoir. C'eſt ainfi qu'il éprouve
des troubles continuels . Lorfqu'on y penfe,
on a lieu de s'étonner que le coeur puiffe y
refifter , & que dans ces conjonctures , un
amant ne fecoue pas le joug de fa paſſion :
mais l'amour qui l'a prévû fans doute , ne
s'oublie pas dans ces momens. Jamais , il ne
-nous montre notre maîtreffe fi aimable
qu'alors ; à mesure qu'on perd l'efpoir d'y
prétendre , plus elle a des charmes . Un
bien qui nous échappe , en devient plus pretieux
; & l'amour propre qui s'augmente
par les obſtacles , redouble l'excès de notre
paffion. Je prie le Lecteur de me pardonner
cette digreffion.
Le Cavalier jaloux fit donc tout ce qu'on
fait, quand on eft poffedé de ce malheureux
délire. Il paffa & repaffa cent fois devant
la maifon de Lucinde. Voici ce qu'il découvrit
un foir. Il vit un caroffe fuperbe
dont l'éclat le frapa d'abord. Les chevaux
étoient des plus beaux , la livrée magnifi
que , mais inconnuë ; les armes de nouvelle
édition. Le Maître étoit orné d'un
habit des plus riches ; fa phifionomie n'avoit
rien de noble , & tous ces ornemens
n'annonçoient point un homme de condition.
Il fuivit de loin cet équipage , & fur
dans une furprite extréme , lorfqu'il s'ap48
LE MERCURE
perçut qu'il étoit arrêté à la porte de Eucinde.
Cela le rendit attentif ; & enfin il
s'affura que ce Seigneur inconnu avoit entrée
dans la maifon. S'il en eût ofé croire
fon tranfport , il l'auroit bien- tôt fuivi. Le
peu de prudence qui lui reftoit , s'y oppofa
; & cédant à des confeils plus moderés
, il prit le parti d'attendre patiemment
la fin de cette vifite . Il entra dans une maifon
voifine , & monta dans une chambre.
dont les fenêtres donnoient fur la rue. Il
eut tout le loifir de s'ennuyer , puifqu'il y
fut trois heures en fentinelle : trois heures
comptées par un Amant en pareille circonftance
, me femblent bien longues . Enfin ,
le prétendu Rival fortit , precedé de deux
flambeaux , car rien ne manquoit à fon
luxe. Mais ce qui le piqua davantage , çe
fut de voir Lucinde avec fa mere qui le
conduifoient de l'oeil . Son malheur lui parut
d'autant plus certain , qu'on ne lui avoit
jamais parlé de cet homme. Il entra dans
une inquiétude extréme de fçavoir fon
nom ; il fe repentit de ne l'avoir demandé
à quelqu'un de fes gens ; il fortit furieux
de l'endroit où il étoit pofté ; & marchant
avec précipitation , fans fçavoir pourtant
où il alloit , il fe rendit chez lui . Son premier
deffein fut d'écrire une Lettre à Lucinde;
il en fit quatre, & les déchira toutes .
Aucune n'étoit de fon goût ; aucune n'exprimoit
DE MAR S. 49
primoit à fon gré fon dépit &oj n chagrin.
Il en acheva une pourtant qu'il fit rendre
le lendemain matin à Lucinde qui contenoit
ces termes.
BILLET.
"}
On fait bien des fautes par ignorance , »
Mademoiſelle, je vous demande pardon,
fi j'ay été inquiet les trois jours qu'on »
ne vous a point vue chez vôtre amie. ,
Je ne fçavois pas alors la caufe qui vous »
re enoit chés vous . Je la vis hier moi- »
même ; elle me parut fi belle & fi bril- »
lante , qu'on auroit grand tort de n'en »
être pas content , & c.
9
>>
Lucinde ne comprit rien d'abord à ce
Billet , ou du moins feignit de n'y rien
comprendre. Elle donna la réponſe fuivante
à celui qui le lui avoit aporté.
""
Je fuis , Monfieur , la perfonne du »
monde qui comprends le moins les myfteres
; je plaindrois même fort le tems »
que je donnerois pour tâcher de les dé- »
couvrir . Ainfi , vous voudrés bien m'ex- ✨»
pliquer vous- même celui de vôtre Bil- »
let , lorfque le hazard fera que nous »
nous rencontrerons chés nôtre amie. ">
Cette Lettre rendue au Cavalier , penfa
lui faire tourner la tête. Quoi ! diſoit - il ,
on joint encore la diffimulation à l'incon-
E
LE MERCURE
ftance. Tous les partis fe prefentoient en
foule à fon efprit , fans qu'il pût en choifir
un. La froideur du Billet de Lucinde
lui paroiffoit une preuve de fon infortune.
Il fe détermina enfin à fe rendre chés la
Voifine. Tout poffedé de fes jaloux tranfports
, il la trouva feule . Ah ! Madame ,
s'écria-t- il , vous voyés le plus malheureux
de tous les hommes. Vôtre amie , la cruelle
Lucinde , fe jouë de ma fincerité. J'ay un
Rival ; j'en crois mes yeux ; mon infortune
eft certaine. L'amie qui fçavoit děja
la caufe de fes foupçons , lui tint ce langage
Les bommes font toujours injuftes : ilsfont
rarement ufage de leur raifon quand il s'agit
de condamner les femmes . Si vous fçaviés
la fituation de Lucinde , vous feriés plus
circonfpect dans vos reproches. Sans vous
elle feroit bien moins embaraffée , & vous
ne merités gueres en vérité les obftacles
qu'elle oppoſe au parti qu'on veut lui faire
prendre. Il faut vous mettre au fait de ce
prétendu Rival fi redoutable. Vous n'ignorés
pas que
les meres exercent toûjours , autant
qu'elles peuvent , le droit de difpofer
de leurs filles , tandis que les perſonnes delicates
comme vous , ne veulent devoir leur
felicité , qu'au penchant & à la ſenſibilité
de l'objet qu'ils aiment . Il en est d'autres,
qui n'étantpas faites pour ces beaux fentiDE
MARS. St
mens , s'y prennent d'une façon differente ,
fans confulter fi leur recherche fera du
goût de la fille. Elles s'adreſſent à la mere ;
on ne fait point alors parade des vertus da
caur ; on les fuppofe ; mais on parle un langage
doré , on étale pierreries & bijoux ;
on repete fouvent le mot de millions : voilà
la declaration on demande lafille ; elle eft
accordée .
Voilà , Monſieur , ce qui vient d'arriver
à Lucinde depuis quelques jours. Un de
ces hommes que la fortune elle - même a
tiré des lieux les plus obfcurs pour en faire
fon favori ; un de ces fortunés du tems,
vient de la demander en mariage , de la
façon que je viens de vous l'expliquer. Et
Lucinde y confent , s'écria le Cavalier au
defefpoir ? ... Attendés , reprit la Voifine ,
je fçay que ces fortes de recits impatientent
beaucoup les Amans ; mais la fuite
de celui ci pourra vous confoler du refte.
› Cette Lucinde fi cruelle felon vôtre
jugement , merite toute vôtre conftance ;
& vous feriés le plus ingrat de tous les
hommes , fi jamais vous étiés capable de
la moindre infidelité . Les trésors du nouveau
Seigneur ne l'ébloüiffent point . Ferme
dans fes fentimens , elle s'oppofe au choix de
fa mere ; & cachant , fous le mot d'indifference
generale , & de fon peu de goût pour
le mariage , la tendreffe qu'elle a pour
Eij
52
LE MERCURE
> Vous elle prend le terrible parti de s'enfermer
dans un Couvent , plutôt que de fe
rendre . Voyés prefentement , Monfieur ,
fi Lucinde merite tous les noms que vous
lui donnés .... Helas ! Madame , reprit
tendrement le Cavalier ; quelle heureuſe
metamorphofe vous venés de faire le
plus infortuné de tous les hommes devient
le plus heureux. Mon fort ne peut être
comparé. Livré depuis quelques jours aux
plus jaloux tranfports , je fens renaître le
calme dans mon coeur ; mais , Madame ,
puis - je vous en croire ? ma felicité eft fi
grande , que je n'ofe m'en affûrer. Lucinde,
ma chere Lucinde , ne viendra t elle point
me confirmer elle- même ce que vous venés
de me dire ?
Il faut avouer que fi les Amans font
expofés à de cruels déplaifirs , ils goûtent
auffi quelquefois des joyes bien parfaites.
Souvent ils trouvent des obftacles à leurs
defirs: quelquefois le plaifir les fuit & les
trouve. C'est ce qu'éprouva le Cavalier
dans ce moment. Lucinde arriva , comme
il le defiroit. Il fe jetta d'abord à fes genoux
, & lui ferra tendrement les mains ;
jamais fcene ne fut fi tendre & fi vive.
Lucinde , qui ne favoit point ce qui venoit
de fe paffer , parut furprife ; mais le
déguiſement n'étoit plus de faifon. L'amie
révéla tout ce qu'elle avoit appris au CąDE
MARS.
35
1
valier . Elle ne fut point defavoüée ; nos
amans fe jurerent une tendreffe à toute
épreuve : mais , quel fâcheux retour pour
le Cavalier , lorfque Lucinde lui apprit
que fa mere devoit la faire entrer le lendemain
dans un Couvent ? Tout ce que
le dépit peut infpirer contre la tirannie ,
fut proferé. La liberté du coeur fur défenduë
par l'éloquence la plus forte . La Voifine
le confola en lui promettant ſon
miniftere , pour lui donner des nouvelles
de Lucinde , & Lucinde y confentit .
>
Cette tendre converfation fut troublée
par une perfonne qu'on ne defiroit pas
beaucoup. On annonça la mere de Lucinde
, qui toute couroucée de la refolu
tion de fa fille , venoit fe plaindre à la
Voifine d'un femblable procedé. On ne
trouva pas à propos que le Cavalier parût
devant elle. On le fit paffer dans un
petit cabinet , d'où il pût entendre tout
ce qui fe dit... Que feriés - vous , Madame
, dit la inere de Lucinde en entrant ?
que feriés-vous à une fille ingrate & dé
naturée , qui s'oppoferoit à vos volontés,
& qui , fur un prétendu pretexte d'infenfibilité
dont je commence à me défier ,
refuſeroit un mariage qui fait fa fortune...
Ce que je ferois , dit la Voifine ! en verité
, Madame , je penfe que je ne ferois
jamais dans cet embaras . Je m'attacherois à
E iij
$4 LE MERCURE
connoître le caractere de mes enfans , &
je ne voudrois rien exiger qui fût contre
leur goût , dans des chofes qui décident
du bonheur ou du malheur de leur vie ;
je craindrois trop leurs reproches là -deffus: *
c'est- à dire , Madame , reprit la mere de
Lucinde , que vous les laifferiés jouïr de
leur liberté ! En verité , cette morale eft
bien douce & bien accommodante : mais
elle ne me convient point ; j'en fuis fâchée
pour Mademoifelle. Lucinde voyant
que fa mere s'adreffoit à elle , lui répon
dit modeftement : » Ce n'eft point s'oppo-
» fer à la volonté d'une mere , Madame,
» que de lui repreſenter les raifons qu'on
"
a de ne pas s'engager dans un état pour
» lequel on fent de la répugnance. Com→
» me je ne fçaurois douter que vous ne
» m'aimiés , j'ai peine à croire que vôtre
» deffein fût de me rendre malheureuſe
» & je fens que je la ferois , fi j'épou-
» fois la perfonne que vous me propofés.
» De vous dire pourquoy ? ce font de ces
» mouvemens qu'on fent , fans pouvoir
» les exprimer.... Il vous fied bien en
verité d'avoir de ces mouvemens inexprimables
, reprit la mere. Ils font ridicu
les , ma fille , dès lors qu'on en peut rendre
raiſon ; mais , ma refolution eft priſe.
Difpofés vous au Couvent.... J'y fuis
soute preparée , repliqua la fille , & j'irai
DE MARS.
H
quand vous le jugerés à propos.
La fin de ce Dialogue n'auroit peut -être
pas été agreable à Lucinde ; car fa mere
commençoit à prendre feu , lorfqu'on an
nonça trois ou quatre perfonnes qui ne
cherchoient qu'un amufement agreable.
Parcille compagnie déplaît à merc qui veut
gronder ; auffi , celle de Lucinde s'en alla
un moment après , feignant d'avoir quelques
vifites à faire. Elle avoit bien deffein
d'emmener fa fille avec elle ; mais l'Amie
qui l'avoit prévû , l'avoit liée à une partie
d'Hombre qu'on venoit de commencer.
>
Alors le Cavalier fortit du Cabinet ,
ayant une Lettre à la main , feignant
pour cacher tout miſtere à la nouvelle
compagnie , qu'il venoit d'y entrer , pour
l'écrire avec la permiffion de la Dame. Per
fonne ne s'avila de refléchir là- deffus , &
on l'en crut fur fa bonne foy. Il fe mit
à côté de Lucinde pour voir fon jeu ; la
partie finit & chacun fe fepara.
Il y eut pourtant encore une petite Differtation
entre l'Amie , Lucinde & le Cavalier.
Ce Triumvirat galand prit des mefures
, pour adoucir la cruauté de l'abſence ,
fuppofé que la mere de Lucinde execurât
fon deffein. Le Cavalier s'en retourna chés
lui , rêvant profondément à fa nouvelle
difgrace. Amour , difoit- il , fuis-je donc
une de ces victimes malheureufes que tu
E iiij
16
LE MERCURE
choifis par preference pour les tourmenter
? A peine fuis - je delivré des violens
tranfports de la jaloufie , que tu m'abandonnes
à de plus triftes reflexions ? On
s'imagine que tu donnes des plaifirs , &
tu ne fais qu'affaifonner nos peines. Tu
ne m'as fait voir Lucinde fidelle, que parce
que tu prévoyois qu'on alloit me la ravir.
Pourfuis , cruel , mais du moins apparois
quelquefois à Lucinde dans fa Solitude :
dis-lui tous les maux que je fouffre , & je
te les pardonne.
C'eft ainfi que le Cavalier rendu chés
lui , s'entretint preſque toute la nuit : voici
ce qui arriva le lendemain .
L'Amant doré fe fcandalifant un peu de
l'indifference de Lucinde , écrivit une Lettre
à fa mere en vrai favori de la Fortune .
C'est ainsi qu'elle étoit conçuë :
Je fuis furpris , Madame , du retardement
de mon mariage . Vous m'aviés fait
efperer que ce feroit pour demain. Je m'étonne
du peu d'empressement de Mademoifelle
vôtre fille ; car ènfin quatre millions ne
Se refulent gueres. Difpofés-la donc à finir
je vous conjure , fans quoi je ferai obligé de
retirer ma parole.
>
Ce Billet , plus doux cent fois au jugement
de la mere de Lucinde , que tous
ceux des Voitures , & des Cleantes , ranima
chés elle le defir de conclure . Elle alla
DE MAR S.
57
droit à la chambre de fa fille ; & après
lui avoir lû les tendres expreffions qu'il
contenoit , elle employa d'abord les caref
fes , enfuite les menaces pour la déterminer.
Tout fut inutile ; ce que voyant la
mere , elle lui dit de fe tenir prête pour
le Couvent ; effectivement , une heure
après , elle y fut conduite ; & voici ce que
la mere écrivit à l'Amant doré.
Ce font moins vos millions , Monfieur , qui
me font fouhaitter vôtre alliance , que vôtre
probité. Ma fille eft une fotte , comme beaucoup
d'autres , que le nom de mari effarouche.
Un peu de tems l'acccutumera. J'ay
mis entre elle & moi une grille , afin que
Phorreur de la retraite la difpofe à finir.
L'Amant fut charmé de cette Lettre. >>>
Il étoit ravi qu'une aimable fille fût en »
Couvent à caufe de lui , & pour goûter »
ce plaifir plus long tems, il devint moins »
empreffé. Laiffons ce Seigneur moderne »
fe repofer à l'ombre de les tréfors , & »
voyons comme fe porte le Cavalier.
"
On foupçonne aifément qu'il fut bientôt
informé du fort de Lucinde. Il ne s'oc
cupa plus que des moyens de pouvoir
l'entretenir, fans qu'on pût foupçonner leur
commerce : il en trouva plufieurs. L'Amour
fournit volontiers de l'induftrie dans
ces circonstances : L'Amie ne leur fut
inutile,
pas
58
LE
MERCURE
Il y avoit déja deux mois que Lucinde
étoit enfermée , lorfqu'elle apprit l'infortune
de l'Amant doré. Ce nouveau favori
de Plutus fut attaqué le foir par des voleurs
qui lui enleverent fes effets . Outre
cela , il avoit pris plufieurs engagemens
qui eurent un mauvais fuccès ; de maniere
que cet impromptu de la Fortune retomba
dans fon premier état. Le Cavalier apprit
bientôt la décadence de fon Rival ; la mere
de Lucinde en fut inftruite d'abord ; mais
elle feignit quelque tems de l'ignorer
pour ne pas donner à fa fille la fatisfaction
qu'elle jugeoit bien devoir en reffentir .
Il fallut pourtant le découvrir. Cette hif
toire fe répandoit trop , pour croire qu'elle
n'en feroit pas informée ; elle le lui communiqua
, & lui laiffa la liberté de revenir
chés elle quand elle le jugeroit à propos.
Lucinde voulut faire ufage de la favorable
difpofition de fa mere , elle feignitd'avoir
quelque envie de quitter le monde ,
& de paffer les jours dans la retraite , pour
perfuader qu'aucun attachement n'avoit
precedé le refus qu'elle avoit fait de fe
marier. Elle comptoit affés fur l'amitié de
fa mere , pour s'imaginer qu'elle s'oppoferoit
à fon deffein. Effectivement elle
ne fe trompa point. Sa mere fit agir fes
amies pour
l'en diffuader, cntr'autres P'Amie
DE MARS.
$9
qui eut le bonheur de réuffir. Je laiffe au
Lecteur à juger fi la choſe étoit difficile.
Lucinde revint donc à la maiſon. Quelques
mois après , le Cavalier fut propolé
à la mere comme un homme fort accompli.
Il étoit de bonne Maiſon , & capable
de parvenir par les belles voyes. Elle
répondit que c'étoit à fa fille à difpofer
d'elle ; qu'elle ne la vouloit contraindre en
rien. Lucinde fit la difficile quelque tems ;
& enfin par complaifance pour fa mere
& pour les amies , elle époufa celui que
fon coeur defiroit. C'eft ainfi que la conftance
nous mene à la felicité. Cette vertu
renverfe tous les obftacles ; mais , de toutes
les victoires qu'elle fait remporter à l'Ail
n'en eft point de plus fignalées,
ni de plus difficiles , que celle du Cavalier
; car de tout tems le Veau d'or s'eft
fait adorer & les Lucindes ſont affés
mour ,
rares.
60 LE MERCURE
nananananana
ARRESTS ET DECLARATIONS.
D
ECLARATION du Roy , portant
reglement pour les Manufactures
des Toiles qui fe fabriquent dans les
Provinces de Lyonnois , Foreft &
Beaujolois . Elle eft du 16 Decembre
1719 .
ARREST du Confeil d'Etat du Roy , qui
ordonne que pardevant le Prefident , ou plus aneien
Officier de l'Election de Cognac , il fera informé
à la Requête d'Armand Pillavoine , des
faits contenus au procès verbal des Commis aux
Aydes du 8 Decembre dernier , au fujet des violences
, & mauvais traitemens faits aufdits Commis
par les nommés Jobet pere & fils ; & défend
audit Jobet pere , de faire aucune fonction de fa
charge de Procureur , jufqu'à ce qu'il en foit autrement
ordonné . Cet Arrêt eſt du 19 Janvier
1720.
ARREST du Confeil d'Etat du Roy , par
lequel S. M.ordonne que toutes les conteftations
nées & à naître entre les Secretaires du Roy , &
leurs Creanciers , au fujet du remboursement defdites
rentes par eux dues ,feront portées pardevant
M. le Pelletier de la Houffaye, Confeiller d'Etat, &
par devant Meffieurs d'Ormeffon , d'Evry de
Crouy , de Gaumont , Hebert , Amelor , de la
Grandville , Orry , Bertin , Parifot , Pajot , Midorges
, Regnault , le Pelletier de Signy & d'Argenfon
Maîtres des Requêtes , pour les juger en
dernier reffort. Cet Arrêt eft du 26 Janvier 1720.
DE MAR S. 61
ARREST du Confeil d'Etat du Roy , par
1equel S. M. ordonne que les Collecteurs de l'impôt
du Sel , qui divertiront à l'avenir les deniers
de leur Recette , feront condamnés outre les peines
afflictives portées par la Declaration du 22
May 1708 , à la reftitution des deniers par eux
divertis ; faute de quoi , ordonne S.M.que les Collecteurs
ne feront plus reçûs à fe pourvoir par
appel contre la Sentence qui les y aura condamnés
, ladite Sentence paffant en force de chofe
jugée. Cet Arrêc eft du 2 Fevrier 1720 .
ARREST du Confeil d'Etat , qui caffe une
Sentence des élûs d'Arques , & ordonne que les
habitans de Saint Valery en Caux , payeront les
droits de fubvention , & autres , pour les Boiffons
qu'ils feront entrer & braffer dans ladite Ville.
Cet Arrêt eft du 9 Fevrier 1720.
›
ARREST du Confeil d'Etat du Roy , qui
ordonne que les Offices de Gardes des Sceaux ,
Gardes Scel , & Secretaires des Chancelleries
près les Cours Superieures , & Sieges Prefidiaux
du Royaume , créés par Edit du mois de Juia
1715 : Et ceux de Receveurs & Payeurs des gages
des Officiers defdits Chancelleries , créés par
Edits des mois de Novembre 1707 , & Decembre
1708 qui n'ont pas été levés , demeureront fupprimés
. Cet Arrêt eft du 9. Fevrier 1720.
DECLARATION du Roy , qui renouvelle
les défenfes à ceux qui ont été de la Religion
pretendue reformée , de vendre leurs biens .
meubles & immeubles , pendant trois ans fans
miffion. Cet Arrêt eft du 13 Fevrier 1720 .
per-
ARREST du Confeil , par lequel S. M. ordonne
que l'Arrêt de fon Confeil du 21 Novembre
1719 fera éxécuté ; & en confequence , que
62 LE MERCURE
tous les Engagiftes de Domaines , Juftices , Seigneuries
& autres droits Domaniaux , à quelque
titre que ce puiffe être , feront tenus de raporter
avant le 1. Juin prochain pardevant les Sieurs
Commiffaires deputés par l'Arrêt du 23 Novem
bre dernier , les titres en vertu defquels ils jouiffent
defdites Domaines , pour être procedé à la
liquidation de leur finance & enfuite à leur
Temboursement. Cet Arrêt eft du 18 Fevrier
1720.
9
ARREST du Confeil , du 18 Fevrier 1720.
Regiſtré en Parlement , par lequel S. M. ordonne
que le Plan du quartier Saint Germain fera éxécuté
, & que la rue de Bourgogne fera continuée de
ligne droite , fur cinq toifes de large , depuis la
rue de Varenne jufqu'à l'aboutiffant du mur de
clofture de l'heritage de le Clerc , & de ligne .
droite de pareille largeur , depuis ledit endroit
jufqu'à la rencontre de la rue Rouffelet.
DECLARATION du Roy , concernant
les Marchands , fabriquans des ouvrages de bas
au métier. Elle eft du 18 Fevrier 1720.
›
ARREST du Confeil d'Etat du Roy , par
lequel S. M. ordonne que fes fujets ou étrangers ,
Creanciers de l'Etat "jufqu'au premier Janvier
1720 , feront inceffamment payés des fonds à ce
de ftinés › par les Treforiers Receveurs &
Payeurs aufquels lefdits fonds ont été remis , Sa
Majefté fe refervant de faire punir feverement
fur les plaintes qui lui en feront portées , ceux defdits
Treforiers qui refuferont ou éloigneront lefdits
payemens, en leur raportant les décharges valables
par les parties prenantes. Cet Arrêt eft du
19 Fevrier 1720 .
ARREST du Confeil , par lequel S. M. orDE
MAR S. 63
doune qu'à commencer du premier Janvier 1720
les penfions & gratifications ordinaires ; feront
employées fur les états qui en feront arrêtés au
Confeil , fanssaucune reduction , & fur le pied
qu'elles ont été accordées ; comme auffi , qu'il no
fera retenu au Trefor Royal , que le dixième fur
lefdites penfions & gratifications ordinaires . Cet
Arrêt eſt du 2 3 Fevrier 1720.
ARREST du Confeil , qui ordonne qu'à
commencer du premier Avril prochain , les droits
d'inspecteurs aux boiffons , & deux f. pour liv . d'iceux
, demeureront éteints & fupprimés , & que
les Adjudicataires feront inceffamment rembourfés
de ce qui leur fera dû. Cet Arrêt eſt du 24
Fevrier 1720.
AUTRE Arrêt du 24 , portant qu'à commencer
du premier Avril prochain , les droits
de Courtiers -Jaugeurs & Commiffionnaires de
Vins , dont le Bail a été fait le 3 Octobre 1713 .
pour douze années à Jacques l'Heritier , demeureront
éteints & fupprimés : ordonne que tant
les Adjudicataires , que les porteurs des billets
de l'Heritier feront remboursés par la Compagnie
des Indes.
ARREST du Confeil du 25 Fevrier 1720 ,
qui permet à toutes perfonnes nobles , de tenir &
prendre à Ferme les Terres & Seigneuries appartenantes
aux Princes & Princeffes du Sang .
ARREST du Confeil , par lequel S. M.
declare que fon intention eft de faire remiſe à
fes fujets de tous les reftes des impôts du fel ,
& des droits de quart bouillon qui font dûs pour
les années anterieures à l'année 1719. Entend
neanmoins S. M. que ceux des contribuables qui
n'auront pas acquités les fommes qu'ils doivent
64
LE MERCURE
pour l'impôt du fel , & le droit du quart bouillon
de l'année 1719 , avant le premier Juillet prochain
, foyent déchûs de la remife accordée par
S. M. par le prefent Arrêt. Cet Arrêt eft du 29
Fevrier 1720 .
ARREST du Confeil du 3 Mars 1720 ,
par lequel S. M. permet à tous fes fujets de
faire venir des Tabacs en feuilles de la Havanne
& du Levant , en payant les droits d'entrée au
brut ; & fans aucun rabais pour la tare : lesdits
tabacs ne pourront entrer dans le Royaume , que
par les Ports de mer , & dans les volumes preferits
par les Articles 111. & IV. dudit Arrêt. Déchar
ge S. M. lefdits Tabacs de tous autres droits ,
tant des cinq groffes Fermes , que du Domaine
d'Occident , même des 4. fols pour livre,
ARREST du Confeil du 4 Mars , qui nomme
M. le Pelletier de la Houffaye Confeiller au
Confeil Royal de la Regence pour les Finances
Meffieurs d'Ormeffon , de Gaumont & de Baudry
Maîtres des Requêtes , Confeillers au Confeil de
Finances , & M. Dodun Prefident aux Enquêtes
du Parlement de Paris , pour la liquidation des
augmentations de gages , gages hereditaires , taxations
, fommes annuelles , & toutes autres parties
employées dans les Etats de S. M. qui ne
font point attachés aux Corps des Offices ; & le
Sieur Grofmenil pour Greffier.
ARREST du Confeil du 5 Mars 1720 ,
par lequel S. M. ordonne que le Treforier de
la Banque fera rentrer aux écheances toutes les
fommes qui lui font dûes pour prêts que la Banque
à faits . Sa Majesté fixe les Actions de la
Compagnie des Indes à 9000 livres chaque Action.
Ordonne S. M. que les foumiffions & Primes
foyent rapportées à la Banque dans le cours
du
DE MARS. 65
du prefent mois , pour être converties en Actions.
Les Soumiffions dont il y a quatre payemens
faits , feront reçûes fur le pied de fix mille livres
chaque Soumiffion : les anciennes Primes , fur le
pied de mille cinquante livres , & les nouvelles ,
fur le pied de sooo livres chacune.
Le 20 du prefent mois , il fera ouvert à la Banque
un Bureau pour convertir , à la volonté des
porteurs , les Actions de la Compagnie des Indes
en Billets de Banque & les Billets de Ban
que en Actions de ladite Compagnie.
>
Attendu que le Billet de Banque eft une monnoye
qui n'eft fajette à aucune variation
, S. M.
confirme
la fupreffion
des 4 f. pour liv. Et ordonne
en outre que les Billets de Banque feront reçûs
fur le pied de 110 pour roo , dans les Bureaux
& Recettes de la Taille , Capitation
, &c.
Défend S. M. à tous Notaires de recevoir aucunes
quittances pour payemens depuis cent livres
& audeffus . Al'égard des rembourfemens &
autres dettes , les payemens continueront d'être
faits en Recepiflés.
ARREST du Confeit du 7 Mars 1720 ,
par lequel S. M. ordonne qu'il ne pourra être
fait aucune faifie d'efpeces dans les villes de fon
Royaume où il y a Hôtel des Monnoyes , dans le
tems du transport defdites efpeces.
ARREST du Confeil du 8 Mars 17 20
par lequel S. M. ordonne que les 480 Louis d'or ,
22 demis Louis , so piftoles d'Efpagne , &
465 livres en écus , trouvés en la maifon & poffeffion
du Sieur Adine Fun des Directeurs de la
Compagnie des Indes ; feront faifis , & que fur
ladite fomme , il fera prelevé la fomune de soo
livres qui fera laiffée au Sieur Adine , & le furplus
demeurera confifqué , attendu que ledit Adine fe
trouve formellement dans le cas des peines pro
F
66 LE MERCURE
noncées par l'Arrêt du 27 Fevrier dernier , & que
fa qualité de Directeur de la Compagnie des Indes
, rend fa conduite encore plus blâmable.
DECLARATION DU ROY,
Pour abolir l'ufage des efpeces d'or au premier May
prochain ; pour indiquer les diminutions fur
lefdites efpeces , à commencer le 20 du preſent
mois pour Paris , & du premier Avril pour les
Provinces.
Pour abolir pareillement aupremier Août prochain
Pufage de toutes les efpeces d'argent , à l'exception
des Sixièmes & Douziémes d'Ecus , &Livres
d'argent.
Pour Indiquer les diminutions fur lesdites especes , à
commencer du premier Avril auſſi prochain.
Et pour ordonner qu'à commencer du premier May
prochain , les Sixiémes & Douziémes d'Ecus ,
enfemble les Livres d'argent diminueront de prix
chaque mois , jufqu'au premier Decembre , auquel
jour elles demeurerontfixées : Sçavoir , les-
Sixièmes d'Ecus& Livres d'argent à dixfols ,
les Douzièmes d'Ecus à cinqfols..
OUIS , &c. Pour procurer à nos Sujers la
>
credit public , faciliter la circulation , augmenver
le Commerce , & favorifer les Manufactures
Nous avons jugé qu'il convenoit de diminuer le
prix des efpeces , d'abolir l'ufage de celles d'or ,
& de convertir les Ecus en efpeces plus convenables
au Commerce. A CBS CAUSES , de l'aviss
de notre très cher & très amé Oncle le Duc d'Or.
leans petit- Fils de France , Regent , &c. Nous
avons par ces prefentes fignées de notre main , dit,
ftatué & ordonné , diſons , ftatuons & ordonnons,
voulons& nous plaît ce qui fuit.
DE MAR S. 67
ART. I. Que les efpeces d'or continuent d'avoir
cours dans le Commerce , & d'être prifes
dans les Bureaux de la Banque fur le pied porté
par l'Article VII. de l'Arrêt de notre Confeil du
S du prefent mois jufqu'au 20 dudit mois pour
Paris , & au premier Avril prochain pour les
Provinces ; & qu'elles foyent reçues au Marc
pendant le même tems dans les Hôtels de nos
Monnoyes , ainfi que les matieres d'or , fur le
picd fixé par l'Article VIII. dudit Arrêt ; même
que lefdites efpeces & matieres puiffent être portées
aufdits Bureaux de Banque & des Monnoyes
faus pouvoir être faifies , arrêtées ni confifquées
en chemin , ni qu'on puiffe dans lefdits Bureaux
demander les noms des Proprietaires d'icelles .
II- Défendons pour toujours à tous nos Sujets
ou Etrangers étant dans notre Royaume , de quelque
qualité & condition qu'ils foient , de garder
en quelque lieu que ce puiffe être , paffé le prenier
May prochain , aucunes efpeces d'or de
France ou étrangeres , ni même aucunes matieres
d'or , hors le cas de l'Article fuivant , à peine de
confifcation au profit de la Compagnie des Indes ,
enfemble des effets mobiliers des Particuliers &
Communautez qui fe trouveront avoir en leur
poffeffion defdites efpeces & matieres d'or .
III. Permettons aux Orfévres & autres Ou
vriers dont la profeffion eft d'employer des marieres
d'or dans leurs Ouvrages , d'en avoir chez
eux proportionnément à leur travail , pourvu
toutesfois , & non autrement , que ces Ouvriers
juſtifient avoir pris lefdites matieres d'or des Bureaux
de la Compagnie des Indes ; leur faifons
défenfes fous les peines ei - deffus d'en prendre
ailleurs .
Iy. Défendons pareillement pour toujours', &-
fous les peines portées par l'Article II . de notres
prefente Déclaration à tous nofdits Sujets ou
Etrangers, de garder, paffé le dernier jour de
>
Bij
68. LE MERCURE
Décembre prochain , aucunes matieres d'argent ,
ni aucunes efpeces d'argent de France ou Etran- .
geres , autres que les Sixiémes & Douziémes d'Ecus
fabriquez en confequence de la Déclaration
du 19 Decembre 1718. Comme auffi à l'excep .
tion des Livres d'argent , dont la fabrication a été
ordonnée par Edit du mois de Decembre 1719 .
Et des autres efpeces qui feront par Nous inceffamment
ordonnées.
nos Su-
V. N'entendons toutes fois interdire
jets l'ufage des Ouvrages , Jettons & Vaiffelles
d'argent permifes .
VI. Défendons à toutes perfonnes de prêter
leur affiftance , ou de contribuer aux moyens de
cacher les efpeces & matieres prohibées par la prefente
Declaration , à peine de punition exemplaire
, même contre les Couvents & Communauteż
contrevenantes , de dix mille livres d'amende , &
de privation de tous leurs Privileges & Im
munitez.
VII . Enjoignons à tous nos Officiers qui appoferout
ou leveront des Scellés , drefferont des Inventaires
, Defcriptions ou Procés verbaux , de
donner avis à nos Procureurs Generaux és Cours
des Monnoyes , ou leurs Subftituts dans les Provinces
, des efpeces & matieres prohibées qui fe.
trouveront fous lefdits Scellés , ou dans les maifons
dans lesquelles ils fe feront tranfportés ,
pour quelque occafion ou Acte de Juftice que ce
puiffe être, à peine de privation de leurs Charges ,
& en outre d'être condamnés en leurs propres &
privés noms à payer la valeur des efpeces qui auront
été recelées , & en l'amende du quadruple ,
fans que lesdites peines ni toutes celles prononcées
par la prefente Déclaration puiffent être
reputées comminatoires , remifes ni moderées.
VIII . Voulons qu'en cas de denonciation contre
lefdits Officiers contrevenans , la moitié defdites
confifcations foit payée aux Denonciateurs.
DE MAR S. 6.
par les Directeurs des Monnoyes , auffitôt qu'ils
en auront reçû les fonds , & ce fur les fimples
Certificats qui feront à cet effet delivrés par nofdits
Procureurs generaux , ou par ceux de leurs
Subftituts dans les Provinces qui auront reçû lefdites
denonciations , fans qu'il foit neceffaire des
nommer les Denonciateurs defdits Officiers conni
que lesdits Denonciateurs puiffent
être tenus de donner d'autres acquits que lefdits
Certificats , en vertu defquels la moitié qui aura
été payée aux porteurs d'iceux , fera paflée & allouée
dans la dépenfe des Comptes defdits Directeurs
, & par tout ailleurs fans difficulté.
ttevenans ,
IX . Ordonnons même à tous Juges Royaux &.
autres nos Officiers de Juftice , de fe tranfporter
dans les lieux où il leur fera indiqué y avoir des
efpeces ou matiéres d'or & d'argent en contravention
de la prefente Déclaration & de la difpofition
des Reglemens . pour y être par eux dreffé
des Procés verbaux de la quantité défdites efpeces.
& matieres , lefquelles Nous voulons audit cas &
dans tous ceux fufdits , être portées és Greffes des
Jurifdictions de nos Monnoyes les plus prochai
nes , pour y être prononcé les confifcations au
profit des Denonciateurs , lorfqu'il y en aura.
finon au profit de la Compagnie des Indes , les.
frais prealablement deduits."
X. Défendons aux Officiers de nos Cours des
Monnoyes & autres y reffortiffans , de fouffrir.
qu'il foit jamais fabriqué à l'avenir dans les Hôtels
de nos Monnoyes ou autres lieux de notre Royau
me aucunes efpeces d'or de quelque qualité
qu'elles puiffent être , à peine de privation de leurs.
Offices.
XI. Leur faifons pareilles défenfes & fous les
mêmes peines , de fouffrir quil foit fabriqué
des Ecus ou autres efpeces d'argent plus pefantes
que la Taille de trente au Marc.
XII. Ordonnons qu'à commencer audit jour
70
LE MERCURE
·
·
vingtiéme du prefent mois , le prix de toutes
les Efpeces d'or fera diminué d'un huitiéme à
Paris feulement , enforte qu'elles n'y auront plus
cours que fur le pied ; fçavoir les Louis à la
taille de vingt- cinq au Marc fabriquez en confequence
de notre Edit du mois de May 1718 ,
pour quarante- deux livres , les demis à proportion;
ceux de la fabrication ordonnée par Edit du
mois de Novembre 1716 de vingt au Marc pour
cinquante deux livres dix fols , les demis &
quarts à proportion ; ceux des fabrications ordonnées
par Edits des mois de May 1709 , &
Decembre 1715 de trente au Marc , pour trenteeinq
livres , les doubles & demis à proportion ;
& ceux de trente fix un quart au Marc des précedentes
fabrications , enſemble les Piſtoles d'Ef
pagne des poids & titre portez par les anciennes
Ordonnances & Placards des Rois d'Efpagne
pour vingt - huit livres quatorze fols , les
doubles , demis , & quadruples à proportion ;
qu'à l'égard des Efpeces & matieres qui feront
portées au Change de la Monnoye de Paris ,
elles y feront reçûës au poids & à proportion de
mille cinquante livres le Marc des Louis , Piftoles
d'Efpagne , Leopolds d'or de Lorraine , Gui
nées d'Angleterre , Millerets de Portugal & ma.
tieres à vingt deux Karats , fuivant les évaluations
qui feront arreftées par les Officiers , de
Bos Cours des Monnoyes ; qu'à commencer du
premier jour d'Avril prochain , lefdites Efpeces
n'auront plus cours dans tout nôtre Royaume
que fur le pied ; Sçavoir , lefdits Louis de vingteinq
au Marc pour trente- fix livres ; ceux de
vingt an Marc pour quarante - cinq livres ; ceux
de trente au Mare pour trente. livres , & ceux
de trente- fix un quart au Marc pour vingtquatre
livres douze fols ; & ne feront payés
dans les Hôtels des Monnoyes qu'au poids à
raiſon de : neuf cens livres le Marc , ainfi que
DE MARS. 71
"
les matieres d'or à vingt deux Karats & les
autres à proportion ; que lesdites Efpeces d'or
feront interdites de tout cours & mife , à com.
mencer du premier May , excepté dans les Hôtels
de nos Monnoyes où elles feront payées
à raifon de fept cens cinquante livres le Marc
de Louis ou de l'or à vingt - deux Karats juf
qu'au dernier May , paffé lequel & à commencer
le premier Jrin prochain , elles ne feront
plus reçues dans les Monnoyes ni exposées à
aucun payement , à peine de confifcation defdites
Efpeces , enfemble des effets mobiliers qui
fe trouveront ca la poffeffion des contrevenans.
XIII. Voulons pareillement qu'à commencer
du premier jour d'Avril prochain , les Efpeces.
d'argent ayent cours , autres que les Sixièmes &
Douziémes d'Ecus ou les Livres d'argent , foienc
diminuées dans tout nôtre Royaume & n'y foient
plus reçues que fur le pied ; Sçavoir , les Ecusde
la derniere fabrication ou de dix au Marc
pour fept livres , les demis , quarts & dixièmes.
à proportion ; Les Ecus de huit au Marc' dont
les fabrications ont efté faites en confequence
des Edits des mois de May 1709 , & Decembre
1715 pour huit livres quinze fols , les de
mis , quarts , dixiémes & vingtiémes à proportion
; & ceux de neuf au Marc des precedentes
fabrications pour fept livres quinze fols , les demis,
quarts , & douzièmes à proportion , & à
Pégard des Changes des Hôtels des Monnoyes ,
lefdices Efpeces n'y pourront être reçûës à c , a comp❤
ter dudit jour , qu'au poids , ainsi que les ma
tieres , à proportion de foixante dix livres le-
Marc d'argent de onze deniers de fin , ou des
Piaftres & Reaux d'Espagne , Leopolds d'argent
de Lorraine & Ecus d'Angleterre . Ordonnons .
qu'à commencer au premier jour de May , lef
dites Efpeces ne feront plus reçues dans le Commerce
qu'à raifon de fix livres dix fols les Ecu
72 MERCURE LE
gent
à
de dix au Marc ; de huit livres deux fols fix
deniers ceux de huit au Marc ; & de fept livres
quatre fols ceux de neuf au Marc , & que les
matieres feront reduites ledit jour à proportion
de foixante-cinq livres le Marc d'Ecus ou d'aronze
deniers de fin , fur lequel pied elles
feront reçûes aux Changes des Hôtels des Monnoyes
; qu'au premier jour de Juin lefdites Efpeces
n'auront plus cours que pour fix livres l'Ecu
de dix au Marcs de fept livres dix fols ceux de
huit au Marc ; & de fix livres treize fols quatre
deniers l'Ecu de neuf au Marc , & ne feront
reçues aux Changes des Hôtels des Monnoyes
qu'à proportion de foixante livres le Marc d'Ecus
ou d'argent à onze deniers de fin ; qu'à
commencer au premier jour de Juillet , lefdites
Efpeces feront reduites dans le Commerce ; Sçavoir
, les Ecus de dix au Mare à raiſon de cinq
livres dix fols ; ceux de huit au Marc à fix
livres dix-fept fols fix deniers ; ceux de neuf au
Marc à fix livres deux fols , & dans les Changes
des Monnoyes à cinquante- cinq livres le
Marc d'Ecus , ainfi que l'argent à onze deniers
de fin , les autres matieres à proportion ; que
le premier jour d'Aouft tous lesdits Ecus ne feront
plus reçûs qu'aux Changes des Monnoyes
où ils feront payez à raifon de cinquante livres
le Marc , de même que l'argent à onze deniers
de fin le premier Septembre feulement à quarante
deux livres ; le premier Octobre à trentefept
livres le premier Novembre à trente- deux
livres ; & le premier Decembre le Marc defdits
Ecus fera reduit à vingt- fept livres , & les autres
Efpeces & matieres à proportion , le tout
fuivant les évoluations qui feront dreffées par
les Officiers de nos Cours des Monnoyes . Vou
lons qu'à commencer du premier Janvier 1721
lefdites Efpeces ne foient plus reçues dans les
Hôtels des Monnoyes , ni expofées dans aucun
payemens
DE MAR S.
73
payement , à peine de confifcation , même de
tous les effets mobiliers des contrevenans .
XIV. Entendons que les Livres d'argent
dont la fabrication a efté ordonnée par noftre-.
dit Edit du mois de Decembre 1719 , ainfi que
les fixiémes d'Ecus dont la fabrication a efté or-,
donnée par nôtre Edit du mois de May 1718 ,
qui ont actuellement cours pour trente fols , demeurent
reduites ; Sçavoir , le premier May
prochain à vingt-fept fols fix deniers , le premier
Juin à vingt cinq fols , le premier Juillet à vingtdeux
fols fix deniers , le premier d'Aouft à vingt
fols , le premier Septembre à dix - fept fols fix
deniers , le premier Octobre à quinze fols , le
premier Novembre à douze fols fix deniers , le
premier Decembre à dix fols , & les demis à
proportion. Registré en la Cour des Monnoyes le
13 Mars 1720. Signé , GUEUDRE.
EDIT du Roy par lequel Sa Majesté ordonne.
Art . I. qu'il foit inceffamment fabriqué
dans les Hôtels des Monnoyes des Louis d'argent
au Titre de onze deniers de fin , à la faille
de trente au Marc , au remede de trois grains
pour le titre , & d'une demi - piece pour le poids ;
lefquels Louis d'argent feront marquez d'un Grenetis
fur la tranche , & auront cours dans tout
le Royaume ; Sçavoir , jufques & compris le
dernier jour d'Avril prochain pour foixante fols ;
pendant le mois de May pour cinquante cinq
fols ; pendant le mois de Juin pour cinquante
fols ; pendant le mois de Juillet pour quarantecinq
fols ; pendant le mois d'Aouft pour quarante
fols ; pendant le mois de Septembre pour
trente- cinq fols ; pendant le mois d'Octobre
trente fols ; pendant le mois de Novembre pour
vingt- cinq fols , & feront reduits le premier Decembre
à vinge fols .
pour
11. Lefquelles Efpeces porteront empreintes
G
74
LE MERCURE
figurées dans le Cahier attaché fous le Contre
fcel du prefent Edit .
III. Le travail de la fabrication defdites Efpeces
fera jugé en nos Cours des Monnoyes en
la maniere prefcrite par l'Article IV . de l'Edit
du mois de Decembre dernier.
› 1 V. Défendons à toutes perfonnes telles
qu'elles puiffent eftre , de contrefaire ou alterer
lefdites Efpeces , d'en apporter aucunes du
Pays étranger , ou d'en expofer de contrefaites ,
à peine d'être punis comme faux Monnoyeurs ,
& de confifcation de la valeur defdites Efpeces
au profit des faififlans ou denonciateurs , enfemble
des Chevaux , Charettes , ou autres voitures
fur lesquelles feront lefdites Efpeces , rême
des Marchandifes avec lesquelles elles le trouveront
emballées . Regiſtré en la Cour des Monnoyes
, les Semeftres affemblés le quinziéme jour
de Mars 1720. Signé , GUEUDRE'.
ARREST du Confeil du 12 Mars 1720 ,
par lequel Sa Majefté ordonne qu'il fera imprimé
pour trois cens millions d'Actions de la
Compagnie des Indes avec les Dividendes des
années 1720 , 1721 , & 1722 , en cinq cens
vingt mille Billets d'une Aftion chacun , faifant
deux cens foixante millions . Et huit mille Billets
chacun de dix Actions , faifant quarante
millions ; & en total trois cens millions ; lefquels
Billets feront fcellez , ainfi que chaque Repartition
, du Sceau de la Compagnie , qualifiez
Actions de la Compagnie des Indes , & datez
du premier Janvier 1720 , pour fervir tant
à la converfion des Actions repandues dans le
Public , qualifiées Actions de la Compagnie
d'Occident , qui feront à cet effet rapportées ,
qu'à remplir les engagemens de la Compagnie
au fujet des Soufcriptions & des Primes qui ont
efté delivrées , & à fes autres operations ; à la
DE
MARS.
charge néanmoins
conformément à l'Arreft du
75
Confeil du 5 du prefent mois , qu'il fera fupprimé
defdites Actions à
proportion & jufqu'à
concurrence des fommes qui auront efté
à la Caiffe de ladite
Compagnie pour acquerir portées
les Actions Rentieres. Permet aux
Directeurs
de ladite
Compagnie de faire figner lefdites
Actions pour leur Caiffier par les Sieurs Poftel,
Sigonneau , Maricourt , Motté & Cauvin , & de
les faire vifer pour eux par les Sieurs Baron ,
Ravoifié , Mabire , Lauriau &
Couterau .
ARREST du
Confeil d'Etat du Roy , par
lequel Sa Majesté
ordonne , qu'à
commencer du
jour de la
publication du prefent Arreft , &
jufqu'à ce qu'il en foit
autrement
ordonné ,
fera payé pour le Bled qui fortira du
Royaume
il
le triple des droits établis par les Tarifs , Arrefts
&
Reglemens , fous peine des amendes &
confifcations
ordinaires &
accoûtumées.
Ordonne
pareillement Sa Majefté qu'à
commencer dudit
jour & jufqu'au
dernier Avril
prochain , il:
ne fera levé fur les Beftiaux , tant à l'entrée dans
le Royaume , qu'aux
paffages d'une Province à
une autre ; enfemble aux entrées de la Ville &
Fauxbourgs de Paris , & autres Villes dans lefquelles
il fe leve des droits au profit du Roy
fur le pied fourché , que le tiers des droits qui
ont
coutume d'être perçûs au profit de Sa Majefté.
Fait défenfes aux
Fermiers de fes droits
leurs Commis &
Prepofez , de
percevoir & lever
plus que le tiers defdits droits fur les Beftiaux
, à peine de
concuffion & de dix mille
d'amende . Cet Arreft eft du 13 Mars 1720 .
ARREST du
Confeil du 13 Mars 1720 .
Qui
commet les Sieurs
Benezet , Chapuy , Buffart
, Mayet , Correge , Yfardin , Hugon , Dufour
, Ventron , de
Clermont ,
Villecour & Ga
\
Gi
76
LE MERCURE
rand pour figner les Billets de Banque de mille
livres & de cent livres , pour les Sieurs Bourgeois
, Fenellon , & du Reveft Officiers de la
Banque.
EDIT du Roy donné à Paris au mois de
Mars 1720 , qui fuprime toutes les Charges de Prevôts Generaux & Provinciaux des Maréchaux
de France , à l'exception néanmoins du Prevôt
General de la Conêtablie & Maréchauffée de
France , Officiers & Archers de fa Compagnie , &
du Prévôt General de l'Ile de France , Officiers &
Archers de fa Compagnie , refidans dans la Ban- lieue & aux environs de Paris ; du Lieutenant
Criminel de Robe Courte , du Chevalier du
Guet , & du Prevôt des Monnoyes , créés pour
refider à Paris , Officiers & Archers de leurs
Compagnies , & auffi du Chevalier du Guet de
la Ville de Lyon , Officiers & Archers de fa
Compagnie , n'entendant rien innover à leur
égard.
ARREST du Confeil du 19 Mars 1720
par lequel Sa Majefté fait trés expreffes défenfes
à toutes fortes de perfonnes , tant fes Sujets
qu'Etrangers , à commencer du jour de la publication
du prefent Arrêt jufqu'au dernier Decembre
prochain , de faire entrer dans le Royaume
aucunes efpeces d'or & d'argent de France ou
des Pays étrangers , ni même des matieres d'or
& d'argent , à peine de confifcation au profit de
la Compagnie des Indes , tant defdites Efpeces
& matieres , que des chevaux , charettes & autres
voitures , Vaiffeaux & Bâtimens fur lefquels
elles feront trouvées , & de dix mille livres
d'amende . Ordonne Sa Majefté que les matieres
qui feront apportées dans le Royaume fur
des Vaiffeaux arrivant de voyages de long cours ,
feront déclarez fous les mêmes peines , & refteDE
MAR S. 77
font en entrepôt , pour être envoyées à l'Etranger
, fi mieux n'aiment les Proprietaires les vendre
à la Compagnie des Indes : n'entend neanmoins
Sa Majesté interdire aux Voyageurs la li .
berté de porter avec eux les Efpeces feulement,
neceffaires pour leur voyage , & permet à la
Compagnie des Indes l'entiée & la fortie des
Efpeces & matieres d'or & d'argent.
COMPAGNIE DES INDES. ,
La Compagnie a fait ouvrir le 20 Mars , le
Bureau pour la converfion des Actions ,
fur le pied de 9000 liv. F'Action ; &
pour éviter la confufion , elle fera convertir
par ordre de N en 20 jours , fuivant
la divifion ci - après ; fçavoir.
B
MARS.
2 .
900.
Illets de 1o Actions gravés depuis le numero
I , jufques & compris e numero
Billets d'une Action gravés depuis le numero 1 ,
jufques & compris le numero 3000. Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
1 , jufques & compris le numero 400
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
240001 , juſques & compris le numero 254000 .
2 I.
Billets de 10 Actions grayés depuis le numero
901 , jufques & compris le numero
1800.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
3001 , jufques & compris le numero
6000 .
Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
401 , jufques & compris le numero 800.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
254001 , juſques & compris le numero 268000 .
G iij
78 LE MERCURE
22 .
2700 .
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
1801 , jufques & compris le numero
Billets d'une Action gravés depuis le numero
6001. jufques & compris le numero
Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
801 , jufques & compris le numero
9000.
1200.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
268001 , juſques & compris le numere 282000 .
23.
1
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
2701 , jufques & compris le numero 3600.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
9001 , jufques & compris le numero 12000.
Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
1201 , jufques & compris le numero 1600 .
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
282001 , jufques & compris le numero 296000 .
25.
4500.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
3601 , jufques & compris le numero
Billets d'une Action gravés depuis le numero
12001 , juſques & compris le numero 15000 .
Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
1601 , jufques & compris le numero 2000.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
296001 , jufques & compris le numero 310000 .
26 .
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
4501 , jufques & compris le numero 5400 .
Billets d'une Action gravés depuis le numero
15001 , jufques & compris le numero 18000.
Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
2001 , jufques & compris le numero 2400.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
310001 , jufques & compris le numero 324000 .
27.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
$401 , jufques & compris le numero 6.300.
DE MARS.
蘩
,
Billets d'une Action gravés depuis le numero
18001 , jufques & compris le numero 2100Q .
Billets de re Actions imprimés depuis le numero
2401 , juſques & compris le numero 2800.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
324001 , jufques & compris le numéro 338000.
28. 2
Billets de to Actions gravés depuis le numero
6301 , jufques & compris le numero 7200
Billets d'une Action gravés depuis le numero
21001 , jufques & compris le numero 24000.
Billets de no Actions imprimés depuis le numero
2801 , jufques & compris le numero 3280
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
1338001 , juſques & compris le numero 352000 .
29
8100.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
7201 , jufques & compris le numero
Billets d'une Action gravés depuis le numero
24901 , jufque & compris le numero 27000.
Billets de ro Actions imprimés depuis le numero
3201 , jufques & compris le numero 3600 .
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
352001 , jufques & compris le numero 3.66000.
30.
Billets de ro Actions gravés depuis le numero
8101 , jufques & compris le numero 9000 .
Billets d'une Action gravés depuis le numero
27001 , jufques & compris le numero 30000 .
Billets de ro Actions imprimés depuis le numero
3601 , jufques & compris le numero 4000 .
Billets d'une Action imprimés depuis le nun erot
366001 , jufques & compris le numero 380000 .
AVRIL.
3.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
9001 , jufques & compris le numero 9900.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
30001 , jufques & compris le numéro 33000.
G iiij
80
LE MERCURE
1
Billets de ro Actions imprimés depuis le numere
4001 jufques & compris le numero 4400.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
380001 , jufques & compris le numero 394000 .
4.
10800 .
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
9901 , jufques & compris le numero
Billets d'une Action gravés depuis le numero
33001 , jufques & compris le numero 36000
Billets de 1o Actions imprimés depuis le numero
4401 , jufques & compris le numero 4800 .
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
394001 , juſques & compris le numero 408000 .
5.
11700 .
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
10801 , jufques & compris le numero
Billets d'une Action gravés depuis le numero
36001 , jufques & compris le numero 39000 .
Billets de o Actions imprimés depuis le numero
4801 , jufques & compris le numero 5200 .
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
408001 , jufques & compris le numero 422000 .
6 .
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
11701 , jufques & compris le numero 12600 .
Billets d'une Action gravés depuis le numero
39001 , jufques & compris le numero 42000 .
Billets de ro Actions imprimés depuis le numero
5201 , jufques & compris le numero $ 600 .
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
422001 , jufques & compris le numero 436000 .
9.
13500.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
12601 , jufques & compris le numero
Billets d'une Action gravés depuis le numero
42001 , jufques & compris le numero 45000 .
Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
5601 , juſques & compris le numero 6000.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
DE MAR S. 8i
436001 , juſques & compris le numero 450000 .
10.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
13501 , jufques & compris le numero 14400.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
45001 , jufques compris le numero 48000 .
Billets de ro Actions imprimés depuis le numero
6001 , jufques & compris le numero 6400..
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
450001 , jufques & compris le numero 464000.
I I.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
14401 , jufques & compris le numero 15300.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
48001 , jufques & compris le numero S1000.
Billets de to Actions imprimés depuis le numero
6401 , jufques & compris le numero 6800.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
464001 , juſques & compris le numero 478000.
1 .
Billets de to Actions gravés depuis le numero
15301 , juſques & compris le numero 16200.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
S1001 , jufques & compris le numero $4000
Billets de 10 Actions imprimés depuis le numero
6801 , juſques & compris le numero 7200,
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
478001 , jufques & compris le numero 492000.
I 3.
Billets de 10 Actions gravés depuis le numero
16201 , jufques & compris le numero 17100.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
$4001 , jufques & compris le numero $7000.
Billets de to Actions imprimés depuis le nume-
10 7201 , jufques & compris le numero 7600.
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
492001 , juſques & compris le numero 506000.
I s.
Billets de to Actions gravés depuis le numer
$2 LE MERCURE
17101 : jufques & compris le numero 18000.
Billets d'une Action gravés depuis le numero
$7001 , jufques & compris le numero 60000.
Billets de ro Actions imprimés depuis le numero
7601 , jufques & compris le numero
3
8000 .
Billets d'une Action imprimés depuis le numero
506001 , juſques & compris le numero $ 20000:
AVERTISSEMENT.
La Compagnie ne convertira que les Actions qui
auront le cinquiéme Dividende.
Elle délivrera les Actions ayant le Sixième Diwidende
feulement.
་
ARREST du Confeil du 26 Fevrier , par
lequel le Roi voulant favorifer le Commerce
& Fabriques du Papier du Royaume , a ordonné
& ordonne que les droits de Marque & Controlle
fixez par le Tarif arrefté au Confeil le 11 Juin
168 , fur le Papier façonné dans le Royaume ,
& fur celui qui entre dans la Ville & Fauxbourgs
de Paris , feront & demeureront éteints & fupprimez
, à commencer du premier Avril prochain,
Et en confequence , fait défenfes à Maître Armand
Pillavoine , Adjudicataire des Fermes unies
de France , fes Commis & Prepofez , de les lever
& percevoir aprés ledit délai , à peine de Concuffion
. Ordonne Sa Majefté qu'il fera tenu compte
audit Pillavoine fur le prix de fon Bail , de
la fomme de quatre - vingt- dix- mille livres par an,
à laquelle Sa Majefté a reglé & liquidé l'indemnité
par lui pretendué pour la non - joüiffance dudit
droit de Marque & Controlle fur le papier.
ORDONNANCE du Roi du 10 Mars
1720 , qui enjoint , que 8 jours aprés la publication
de la prefente Ordonnance , tous Mandians
Vagabonds , Gens fans aveu , de l'un & de PauDE
MARS. 83
›
ere fexe , qui n'ont ni métier , ni domicile fixe
& certain ou qui ayant une efpece de domicile
, n'ont aucune occupation connue , ni bien
pour fubfifter , & generalement ceux qui ne font
avoués , & ne peuvent faire certifier de leur
bonne vie & moeurs , par perfonnes dignes de
foy , feront tenus de fe retirer dans les lieux de
leur demeure ordinaire , ou de s'occuper à des
Profeffions utiles .
ARREST du Confeil du 15 Mars 1720 ,
par lequel Sa Majefté étant en fon Confeil , de
l'avis de Monfieur le Duc d'Orleans Regent , a
fupprimé , à compter du jour de la publication
du prefent Arreft , les Offices d'Huifiers ordinaires
dans les Jurifdictions Confulaires , créez
par Edit du mois de Juin 1708 , avec les Droits
à eux attribuez , foit que lefdits Offices ou Droits
foient poffedez par des particuliers, ou réunis aux
Corps des Jurifdictions Confulaires , ou autres
Corps & Communautez. Ordonne Sa Majesté que
les Droits de vingt fols fur chaque fignification
des Sentences , Jugemens & Ordonnances de
la Jurifdiction Confulaire de Paris , & premiers
Commandemens faits en confequence , & qui
avoient efté attribuez à Nicolas de Lavaux Bourgeois
de Paris , par l'Edit d'Aouſt 1709 , demeureront
pareillement éteints & fupprimez . Faic Sa
* Majefté défenſes aux Proprietaires desdits Offices
& Droits , de faire aucunes fonctions defdits Offices
, ni de percevoir lefdits droits , à peine de
Concuffion. Ordonne Sa Majefté que la Finance
payée par les Acquereurs defdits Offices & Droits
leur fera remboursée fur les Quinze cens Millions
que la Compagnie des Indes s'eft engagée de
prefter à Sa Majelté , & ce , fuivant la liquidation
qui en fera faite par les Commiffaires que
Sa Majefté nommera à cet effet ; & feront fur
le prefent Arreft toutes Lettres neceflaires expediées.
1:
•
$4
LE MERCURE
ARREST du 17 Mars 1720 , qui infeode
tout le Domaine utile de l'Ifle & Marquifat de
Bellifle à la Compagnie des Indes .
ORDONNANCE du Roy du 22 Mars
1720 , par laquelle Sa Majeſté fait défenſes àtoutes
perfonnes de quelque qualité qu'elles
foient , de s'affembler dans la rue Quinquempoix
, pour y negocier , ni faire aucun commerce
de papier , & ce , à commencer du jour de la
publication de la prefente Ordonnance , à peine
de defobéiffance , & d'y être pourvû par S. M.
Laivant l'existence des cas .
ICONOT :DEUNT
Extrait de la Lettre écrite à Monfeigneur
le Comte de Toulouſe , par
M. Duffault , Envoyé extraordinaire
de France , & Plenipotentiaire avec
les Puiffances de Barbarie , à Alger
le 25 Decembre 1719 .
MONSEIGNEUR ,
Je prens la liberté d'informer V. A. S.
des principales circonftances d'un naufrage
qui nous a fait verfer des larmes , & qui
fans doute fera gemir toute la Cour ; c'eſt
celui de Madame la Comteffe du Bourk ,
la captivité de Mademoiſelle du Bourk ,
DE MARS. 85
& fon heureuſe délivrance , comme on
voit par la relation fuivante.
Madame la Comteffe du Bourk s'embarqua
le 23 Octobre dernier à Cette en
Languedoc , fur une Tartane Genoife ,
pour aller joindre M. fon mari en Eſpagne.
Elle emmenoit avec elle M. fon fils ,
Mademoiſelle fa fille , M. l'Abbé du Bourk
Prêtre , M. Artur Gentilhomme Irlandois,
& fix Domeſtiques ; fçavoir , quatre femmes
& deux hommes. Le 25 du même
mois la Tartane fut prife entre Palamos
& Barcelone , par un Vaiffeau Algerien ;
mais la Comteffe ayant montré fon Paffeport
de la Cour de France , le Capitaine
Corfaire l'affura qu'il ne lui feroit fait
aucun tort. Elle lui fit preſent de ſa montre
, & le pria de la laiffer avec fa fuite
dans la Tartane , ce qu'il lui accorda : Il
prit feulement les Matelots Genois à fon
bord , mit huit Turcs dans la Tartane pour
faire la manoeuvre ; & la faifant remorguer
par fon Vaiffeau , il prit la route d'Alger :
Mais la furieufe tempête du 28 , 29 & 30
obligea ce Capitaine Corfaire à couper le
cable de remorgue , & la Tartane étant
alors feparée , alla au gré des vents , échouer
fur les côtes de ce Royaume , entre Gidgery
& Bongia , dans un Païs habité par les
Mores qu'on appelle Cabailles . Ce font les
plus cruels , les plus barbares , & les plus
86 LE MERCURE
inhumains de tous les habitans de l'Afrique.
La Tartane donna bien -tôt contre un
rocher où elle fe brifa . Les Mores , qui
étoient fur le bord de la mer , ſe jetterent
auffi - tôt à la nage , pour en attraper les
triftes débris , & laifferent périr Madame
la Comteffe , fon fils âgé de huit ans , trois
femmes de chambre , & le fieur Artur. Les
Turcs qui avoient conduit la Tartane ,
ayant crié aux Mores que Madame du
Bourk étoit une grande Princeffe de France,
ces Barbares eurent encore le tems de fauver
la vie à Mademoiſelle fa fille , au
Prêtre , à une femme de chambre , & aux
deux domestiques , qu'ils dépouillerent
nuds , à la referve de Mademoiſelle du
Bourk. Ils les conduifirent enfuite dans des
montagnes affreuſes avec une dureté inconcevable.
Ils firent porter Mademoiſelle
du Bourk par le Prêtre , en le faifant marcher
à grands coups de bâtons . Lorfqu'ils
furent arrivez à leur habitation au haut
des montagnes , ils donnerent à chacun un
morceau de méchant linge pour couvrir
leur nudité ; après quoi on les fepara. On
mit dans une Cabane Mademoiſelle du
Bourk , qui étoit toute morfonduë , & à
demi morte par fes habits moüillez , avec
le Prêtre & le Cuifinier ; & dans une autre
, la femme de chambre , & le Domeftiqué
reftant. On leur donna pour fouper
DE MAR S.. 87
1
1
un morceau de pain de farazin , cuit fans
levain , & ils coucherent à platte terre .
Le lendemain tous les Mores du Canton
s'affemblerent pour tenir Confeil fur ce
qu'on devoit faire de ces Chrétiens. Les
uns étoient d'avis qu'on les fit brûler , les
autres , qu'on leur coupât la tête , s'ils
n'embraffoient pas la foy de Mahomet.
Ces furieux faifis alors de cet efprit de fanatifme
, prirent plufieurs fois Mademoifelle
du Bourk par les cheveux , pour lui
trancher la tête. Il n'eft affurément pas naturel
à une jeune perfonne de fon âge , de
conferver la fermeté & le courage qu'elle
témoigna dans cette occafion fi effraïante ;
elle leur dit avec confiance , qu'elle ne
craignoit ni leurs menaces , ni la mort
même qu'elle étoit prête de recevoir , plutôt
que d'abjurer la Religion . Elle exhortoit
en même temps fes compagnons à fuivre
fon exemple : ces Barbares touchez
peut-être de compaffion , ou furpris de la
refolution de cette jeune Heroïne , fe féparefent
fans executer leur deffein : comme
elle vit ceux de fa fuite dans une confternation
qui ne fe peut exprimer , elle ne
ceffa de les affermir par l'efperance de quelque
fecours du Ciel. En effet , la Providence
permit qu'elle remarqua dans fa cabane
, le coffre d'une femme de chambre
que
les Mores avoient retiré de la mer
38 LE MERCURE
Mademoiſelle du Bourk l'ayant ouvert , y
trouva heureufement une écritoire & du
papier. Elle en profita , & écrivit en même
temps une Lettre remplie de raifon & de
bon fens au Conful de France à Alger.
Elle fait le recit de leur embarquement
Y
à Cette , avec Paffeport de S. A. R. Monfeigneur
le Duc Regent , de la prife de la
Tartane , de leur naufrage , de la mort de
fa mere , de fon frere , & des autres . Elle
lui dépeint le déplorable état où elle eſt
réduite ; jufques -là qu'elle fervoit de pâture
aux vermines dont les Mores font
infectez. Elle le conjure de la délivrer aut
plutôt de toutes ces horreurs , en l'envoyant
chercher , & de lui faire toucher de l'argent
, pour payer fa rençon , quoique ,
dit-elle, comme Françoife munie de Paffeports
de France , elle croit en devoir être
exempte ; mais comme elle ne fçait pas en
quelles mains elle eft , & que ce font des
Barbares , elle le prie de ne point oublier
cet article.
Il s'agiffoit de trouver quelqu'un à qui
on pût fûrement remettre cette Lettre . Par
bonheur , un Turc de Gidgery ou de Bougia,
qui fe rencontra par hazard au même endroit
, voulut bien s'en charger , pour la
donner au Morabont de Bougia , qui eft
dans une extrême veneration , & en odeur
de fainteté parmi les Mores de tout ce
païs-là ,>
DE MAR S. 89
-
païs-là , jufqu'au point que quand les
pauvres demandent l'aumône ; c'eft moins
au nom de Dieu , qu'en celui de ce Morabout.
Cet homme envoya d'abord un Exprès
par terre à Alger , avec la Lettre de
Mademoiſelle du Bourk , en datte du 4
Novembre. Le Conful l'ayant reçûë le 24
du même mois , la communiqua auffi - tôt
à M. l'Envoyé , qui , fans perdre un moment
de temps , fe rendit auprès du Dey ,
& lui parla dans les termes les plus forts
& les plus efficaces. Le Dey lui répondit
que ces Mores ne reconnoiffoient pas fa
domination , & que tout ce qu'il pouvoit
faire , étoit de donner des ordres très pref
.fans aux Agas de Gidgery & de Bougia
& aux grands Morabouts de ces deux Pla--
ces,pour retirer par toutes fortes de moyens
cette Damoiſelle & fa fuite , des mains de
ces Barbares . Les Lettres furent expediéesd'abord
, & le même jour M. Duffault fit
mettre à la voile un Bâtiment François qui
étoit dans le Port , fur lequel l'Interprete
de la Maiſon du Roy s'embarqua , pour
porter ces Lettres aufdits Agas & Mora--
bouts. Ils ne les eurent pas plutôt reçûës,
qu'ils monterent à cheval , & fe tranfporrerent
fur une montagne fort efcarpée à
fept journées de Bougia. Ce païs elt la
contrée des Lions & des Tigres de la Barbarie.
Pendant tout "cet intervale , Made-
H
90 LE MERCURE
moiſelle du Bouck & fes compagnons de
malheur , étoient dans des allarmes continuelles
; croyant mourir tous les jours. Elle
a vâ plufieurs fois le fabre nud fur la tête
& fur fon col , fans s'ébranler ni s'épouvanter.
Les autres fe font vû la tête fur le
billot , prêts à être immolez . Cette vie a
duré près de fix femaines , n'ayant ſouvent
que des feuilles d'herbes crûës pour nourriture
.
Mademoiſelle du Bourk auroit à la fin
perdu la vie , fi le Chef des Mores , qui
vouloit la garder pour la donner à ſon
fils , âgé de quatorze ans , n'eut empêché
Pexecution.
Plufieurs autres Mores des plus puiffants,
malgré leur ferocité naturelle , furent fes
concurrens ; peu s'en fallut qu'ils ne fe divifaffent
entre eux , pour faire valoir leurs
pretentions en faveur de leurs fils. Ils
étoient même convenus par je ne fçai
quelle raifon de couper la tête à tous les
gens de la fuite de cette jeune Damoifellé ,
afin , apparemment que celui à qui le fort
la donneroit , pût en être le poffeffeur avec
plus de feureté , Ce fut pendant cette difpute
de partage qui auroit pû être à la fin
fatal à Mademoiſelle du Bourk , que parurent
fort à propos les grands Morabouts .
La veneration extrême que ces Montagnards
ont pour ces Chefs , au devant def
DE MAR S. DI
3
quels ils allerent , fut ce qui contribua le
plus à tirer cette Damoifelle & les quatre
perfonnes de fa fuite , des mains de ces
furieux. Ce ne fut cependant qu'après bien
des difficultez qu'ils confentirent à aban--
donner leur proye , & il ne falloit affurément
pas moins que l'autorité de ces Envoyez
pour les obliger à s'en défaiſir ; &
quoique ces Barbares ayent encore exigé
environ 1300 Piaftres , on doit neanmoins
regarder comme une efpece de miracle:
qu'ils ayent bien voulu les remettre à ce
prix en liberté.
Auffi -tót que les Morabouts les eurent
en leur poffeflion , ils reprirent au plus
vite , avec cette petite troupe infortunée ,
lę chemin de Bougia , où ils arriverent le
9 Decembre après beaucoup de peines &
de fatigues. Le 10 Mademoifelle du Bourk
& fa fuite, après avoir remercié leurs li
berateurs , s'embarquerent fur le vaiffeau!
François qui les attendoit dans ce Port
& le 12 ils s'embarquerent à la pointe dus
jour à Alger. M. l'Envoyé n'en fut pas plutôt
informé qu'il alla avec empreffement
recevoir Mademoiſelle du Bourk , & lui
donna toutes les marques poffibles de tene
dreffe & de confideration . Son premier
foin fut de conduire cette Damoifelle à las
Chapelle , où il fit chanter un Te Deum en
ction de graces d'une délivrance fi mira-
Hij,
92
LE MERCURE
culeufe . Il la fit changer fur le champ d'habits
, & en donna également à tous ceux de
fa fuite . Il doit la conduire lui- même à bord
de fon Vaiffeau jufqu'à Tunis , d'où il la
fera paffer enfuite avec feureté juſqu'à
Marſeille.
Nous ferons fuivre cette Relation d'une Lettre
écrite par Mademoiselle du Bourk à Monfieur
fon pere : elle fervira à confirmer unepartie
des faits qui ont été rapportez dans
P'extrait qu'on vient de lire.
MONSIEU ONSIEUR , mon très cher Pere ,
L'affliction dont je me trouve accablée
par le naufrage que nous avons fait fur la
côte de Gigery , ne me permet que de vous
marquer , les larmes aux yeux , que ma
chere mere eft périe avec mon cher frere,
M. Artur , & trois femmes : le Seigneur
a bien voulu me conferver , pour pleurer
le refte de mes jours fon trifte fort , M. l'Abbé
du Bourk , le Cuifinier , le Jardinier ,
& un autre Domeftique ont eu le même
fort que moy. Après avoir été à terre ,
nous avons été dépouillez entierement ,
conduits comme captifs par un peuple barbare
dont nous n'entendions pas le langage,
DE MAR S. 93
appellé Cabailles ; ils n'ont ni foy , ni loy,
ni religion ; ils nous menerent dans leurs
montagnes affreufes , où nous avons été
35 jours parmi ces animaux. Nous eftimions
alors que notre fort auroit été mille
fois plus heureux de périr en mer , que
d'être parmi ces infideles , fans efperance
de trouver aucun fecours des hommes ;
mais le Seigneur a bien voulu avoir compaffion
de notre mifere , & nous a fourni
les moyens de trouver notre liberté , que
M. Duffault Ambaffadeur de France à Alger
nous a obtenuë fur la premiere Lettre que
j'ay écrite à M. le Conful de France. Son
Excellence a fourni treize cens piaftres
pour cela. Nous fommes arrivez ici le 12
de ce mois , prefque tout nuds. Il nous a
bien équipez ; nous avons tout ce qu'il
nous faut chez lui ; il me fait mille amitiez,
& je peux dire qu'il a autant de foin de
moy que fi j'étois fa propre fille ; il me
menera avec luy à Tunis , & de là il m'envoyera
à Marseille dans un bon bâtiment.
Je fuis avec tout le refpect & la foumiffion
que je dois , Monfieur mon très- cher Pere ,
votre tres- humble & très- obéïffante Fille
& fervante M.. DU. BOURK.
A Alger ce 19 Decembre 1719.
Je vous prie de bien faire mes complimens
mon Oncle du Lieu.
94 LE MERCURE
#
Acette Lettre nous ferons fucceder larelation
Suivante qui contient de nouvelles circonfancesfur
Mademoiselle du Bourk."
LE
Es Peres de l'Ordre de la Mercy , Redemption
des Captifs , des Provinces
d'Aquitaine & de Guyenne , partirent de
Marfeille le 24 Octobre 1719 avec M.
Duffault Envoyé du Roy , pour aller faire
leur Miffion dans les Republiques d'Alger
& de Tunis en Barbarie. Ils ont retiré de
l'esclavage , conjointement avec les Peres
de la Trinité , cent efclaves François ou de
la domination , dont le moindre a coûté
180 Piaftres , avec les droits de fortie des
Ports , qui vont à 40 Piaftres par chaque
tête.
La Redemtion faite de tout ce qui s'y eft
trouvé de Provençaux , Gafcons , Bretons
& Flamans de notre domination , avec les
triftes reftes de la fainille de Madame du
Bourk ; ( pour qui nos. Religieux Redemreurs
fe font trouvez heureuſement à ALger.
) Tout s'embarqua avec eux le 28:
Decembre dernier , fur une mauvaiſe Flute:
Hollandoife , qu'on prit des Algeriens ; &
on ne put partir de ce Port que le 4 Janvier
1720 , à caufe des vents contraires..
Le temps s'étant mis au beau , on mit
DE MAR S. 95
1
I
à la voile , & le Vaiffeau de Monfieur
l'Envoyé Duffault , qui avoit renouvellé
le Traité de Paix avec la France , nous
fuivir de près , ayant fur fon bord deux.
Ambaffadeurs de la Porte vers Tunis , avec
Mademoiſelle du Bourk; mais le vent ayant
changé fur les côtes de Gigery & de Bu--
gia , la tempête devint fi furieufe , qu'elle
nous empêcha tous de pouvoir aborder à
Tunis , où nous avions refolu de defcendre
pour y terminer notre Redemtion : ce
coup de vent repouffa notre Flute à Alger
fort endommagée ; & après avoir manqué
de périr , nous nous en tirâmes cependant
par le fecours de nos Efclaves , qui faifoient
la manoeuvre faute de matelots &
d'un bon Pilote. Le Vaiffeau de Monfieur
Duffaut , qui avoit à nous 12000 Piaftres
fur fon bord , fut jetté au Port d'Alicante
ce qui nous a empêché de les pouvoir
employer à Tunis , felon notre pieux deffein.
Notre équipage s'étant un peu radoubé
à Alger , en repartit. Notre mauvaiſe
Flute après avoir été expofée à de nouveaux
périls , la tempête fut fi violente
qu'elle effuya bien d'autres écueils , & fut
forcée d'entrer au Port Mahon , où après
dix jours de fejour , on fut obligé de
fretter une Barque d'Agde , moyennant
cent Piſtoles , fur laquelle tout notre équipage
fe rembarqua . Peu d'heures après ,
26 LE MERCURE
le vent contraire à notre route augmenta
fi fort , qu'il nous pouffa à la barre de
Barcelone , avec grand danger d'y échoüer ;
mais à force de rames & de manoeuvre ,
on relâcha à Palamos , où l'on refta cinq
jours ; fortis de ce Port , on fut contraint
de fe refugier à celui de Vandres en Rouffillon
, peu diftant de la Provence , & on
y demeura dix jours , avec des peines , des
dépenfes , & des inquietudes effroyables.
Nous quittâmes enfin ce mauvais Port ,
& fîmes voile pour la Provence , où il nous
falloit aborder ; mais un nouveau coup de
vent nous jetta à Agde en Languedoc ,
de là au Port de Cette , où nous reltâmes
fix jours : Enfin , après bien des traveríes
nous arrivâmes fains & fauves le premier
de Mars au Port tant defiré de Marſeille ,
où nous débarquâmes heureuſement tout
notre monde ; non fans un effet de la Providence
divine , qui a toujours protegé ,
fuivant nos remarques , l'oeuvre fainte de
La Redemtion.
Nous
DE MARS . 97
Nous donnons les remarques fuivantes , en
faveur de ceux qui seront curieux de connoître
plus particulierement M. du Bourk ,
&feuë Madame du Bourk ſon épouſe, qui
a eu le malheur de périr dans le naufrage
dont on a parlé dans les Relations precedentes.
M
Onfieur le Chevalier Tobias Bourk ,
dont il s'agit , eft né en Irlande d'une
famille diftinguée dans la Nobleffe . La
Cour de France l'envoya en 1705 avec le
titre de Miniftre du Roy d'Angleterre * en
Espagne. En 1715 il fut nommé Envoyé
extraordinaire d'Efpagne auprès du feu
Roy de Suede. Madame du Bourk fon
époufe s'embarqua quelque temps après
avec Mademoiſelle du Bourk fa fille , pour
P'aller joindre. Le Vaiffeau fur lequel elle
étoit , fut attaqué d'une tempête fi furieuſe,
que foit de frayeur , foit par le mouvement
extraordinaire du Bâtiment , elle perdit
prefque la vûë , l'oüie , & inême le
goût. Après quelque fejour en Allemagne
elle fe rembarqua pour repaffer en France.
Le Bâtiment fur lequel elle étoit à bord ,
fut enlevé dans la traverſe par un Vaiffeau
Anglois , qui conduifit fa prife en Angleterre
, où elle refta comme prifonniere
Aujourd'huy le Prétendant.
I
98 LE MERCURE
avec Mademoiſelle fa fille . Eftant revenue
en France , & y ayant reçû quelque foulagement
, elle le crut en état d'aller rejoindre
fon mary, qui étoit retourné en Efpagne.
Dans ce deffein , elle fe rendit au
Port de Cette , où elle s'embarqua , comme
on l'a vûë cy-devant .
Madame du Bourk étoit fille de M. le
Marquis de Varennes , Lieutenant General
des Armées de France , & cy- devant Commandant
à Mets.
il A l'égard de Mademoiſelle du Bourk ,
paroît que c'eft une Damoifelle accomplie,
tant par les qualitez du coeur , de l'efprit ,
que par les agrémens perfonnels . On ajoutera
à ce tableau , que quoiqu'elle n'entre
dans fa dixième année , elle parle par- que
faitement bien le François , l'Espagnol , &
l'Anglois,
COMPLIMENT
Prononcé le 16 de ce mois par le Sieur
la Torilliere , à la clôture du Theatre,
MESSIEURS ,
Vous n'attendez pas fans doute que je
prenne ici le ton d'un Orateur. Accoûtumé
1
DE MAR S.
·
HO
THEREF
LPON
depuis long - temps à tâcher de vouamu
fer , je fens que le ferieux me refifte
pendant , très ferieufement , & avec les
fentimens les plus vifs de reconnoiffance ,
je viens , au nom de mes Camarades , & au
mien , s'il vous plaît , vous remercier de
l'indulgence que vous avez euë , & de
l'approbation que vous nous avez donnée
durant la derniere partie de cette année.
Mais , ne me trompé je point , Meffieurs ,
& ceci ne tiendroit-il point un peu trop
de la harangue ? Harangue ou non , je
vous diray franchement que vous n'avons
pas été trop contens de vous durant les fix
premiers mois. Il fembloit que le goût
du Theatre fut tout- à-fait éteint . Moliere,
Corneille , & Racine , s'efforçoient en vain
de vous r'appeller à nous ; & nous faiſions
plus de Creanciers , que nous n'attirions
de fpectateurs.
、*
Oublions le paffé , Meffieurs ; vous
avez trop bien reparé votre defertion.
L'abondance ramenée dans l'Etat , a r'animé
le goût des fpectacles. On eft revenu
en foule à nos reprefentations ; on a admiré
plus que jamais les anciennes beautez
; on n'a point chicanné les nouvelles
; l'affluence en un mot ne s'eft point
démentie ; & il femble que le Public &
nous , foyons deformais infeparables. De
grace , Meffieurs , maintenons cette bonne
I ij
100 LE MERCURE
correfpondance : De votre part ,
il ne nous
faut que de l'indulgence & de l'affiduité ;
& de la nôtre , nous nous engageons par
un Traité folemnel , & à la face du Partere,
de ne negliger ni foins ni efforts pour nous
rendre dignes de vos attentions. Nous ne
croirons jamais en avoir affez fait pour
contenter votre goût , & nous ne pren
drons même votre approbation la plus
declarée , que pour un engagement à mieux
faire.
En voici la preuve , nous ouvrirons le
Theatre par Polience. Le Mercredi enfuite
au Palais Royal , M. Baron repreſentera
Cinna. Ce lieu retentit encore des applaudiffemens
qu'il y a reçûs. Nous efperons
que l'execution répondra à votre attente.
Je crois que fon nom fuffit , Meffieurs
fans vous faire ici un plus long difcours.
Ce Difcours prononcé d'un ton reſpectueuſement
enjoüé , fut fi bien reçû par les Spettateurs
, que les applaudiffemens furent continuels
depuis le commencement juſqu'à la fin.
Si la Comedie Françoife vient de recouvrer
le Sieur Baron , ancien Acteur François
, elle vient de perdre en même tems
une de fes plus anciennes Actrices ; c'eſt
Mademoiſelle Beauval , qui mourut le 20
de ce mois , âgée d'environ 73 ans . Elle
s'eft diftinguée également dans le ferieux
& dans le comique. On doit à fa memoire
DE MAR S& 101
ce petit éloge , qui eft , que pendant tout
te temps que cette Comedienne a été en
exercice , elle a toujours été fi attentive à
fon devoir Theatral , qu'aucune affaire
étrangere n'a jamais pû l'en détourner .
Bel exemple pour les vivantes !
*
>
Ce feroit naturellement ici la place de
parler d'Artemire , Tragedie de M. de
Voltaire , & de Polidore Tragedie Opera,
dont les paroles font de M. de la Serre
& la Mufique de M. Batiftin. Comme le
Public bien informé fçait d'avance quelle
a été l'avanture de l'une , & le fuccès de
l'autre , nous croyons qu'il eft plus à propos
d'abandonner ces deux pieces à fon
jugement , que de rifquer le nôtre. Si ecpendant
l'Auteur d'Artemire s'avife de la
faire imprimer fa piece , peut - être nous
aviferons - nous d'en donner un extrait.
J'avois prefque oublié la Comedie Italienne
, qui vient d'augmenter la Troupe
d'un nouvel Acteur , connu fous le nom
de Pacqueti. On le dit bon Pantomime ;
on en juge par les rôles qu'il a joüez cydevant
fur le Theatre de la Foire. Le Sieur
Dominique eft Auteur de la Parodie d'Artemire
1
*
Ces deux Poëmes furent reprefentez la premiere
fois le is de Fevrier 1720.
I iij
102 LE MERCURE
Suite de l'entretien des deux Dames
amiesipar M. de Marivaux.
Quelqu'un , qui l'autrejour entra dans
ma chambre , quand je vous écrivois ,
m'empêcha de continuer notre hiftoire ; en
voici la fuite.
La Dame , qui raconte fes avantures , dit
que l'Amant que lui avoit ramené la réputation
de fes charmes , s'étoit fauvé de fes
plaifanteries, à la faveur d'une vifite qui furvint
.
Il s'éclipfa fi adroitement , continua- t- elle,
que je ne m'en apperçus pas : fa retraite me
fit rire , & je n'y fongcai plus. Une Dame
de la Compagnie propofa une partie de Comedie
; on me demanda à ma mere , & nous
y allâmes ; j'y retrouvai mon fugitif, il étoit
dans une loge voiſine de la mienne avec
deux Dames , dont l'une me parut une brune
fort aimable , fans être belle ; c'étoit un
de ces vifages de goût , dont les traits ont
je ne fçai quelle heureuſe irrégularité
, &
qui n'en valent que mieux de n'être pas
beaux. J'ai toujours appellé ces phyfionomies
là , d'agréables
fantaiſies de la nature ,
qui n'amulent
jamais les yeux qu'aux dépens
du coeur. Ouy , ce font des phyſionoDE
MAR S.
103
mies à part , qui ne reffemblent à rien ; on
aime à les voir , fans s'avifer de les craindres
on les regarde avec un plaifir de bonne foy ,
qui n'avertit pas de ce qu'il eft. Il y a des
vifages d'oftentation déclarés dangereux ,
quand on vient à les aimer , on n'en a point
été la dupe , on avoit préfagé l'avanture ;
mais les phyfionomies dont je parle, ne font
point de fracas ; rien n'eft d'abord plus familier
, leur charme agit fans fafte , il ne
prélude pas avec un coeur , & l'on est tout
furpris de fe trouver un amour dont on n'avoit
pas eu la moindre nouvelle.
Tu ne te douterois pas des petites raiſons
que j'ai de caracterifer ces friponnes de phyfionomies-
là ; c'eft que je connois leurs mauvais
tours par experience.
J'en ai rencontré une de cette efpece
je croyois , quand elle me plaifoit , que c'étoit
fans confequence ; je le difois par tour
trés innocemment : celui qui la portoit , vint
un beau matin prendre' congé de moi pour
un petit voyage qu'il alloit faire. Jufquelà
je ne l'avois cru que mon amy : quand
il partit , je le trouvay mon amant ; mais il
n'eft pas temps d'en venir à lui.
L'aimable brune dont je t'ai parlé , me
parut prendre quelqu'intereft aujeune homme
en queftion ; & le jeune homme fit
tout ce qu'il put pour me faire remarquer
cet intereſt.
I iiij
204 LE MERCURE
L'intelligence de ces petites façons me
vint fur le champ ( vous m'avés méprifé ,
vous voyez cependant que je vaux quelque
chofe ) voilà le langage muet qu'elles m'adreffoient.
Là-deffus , je pris tout d'un coup mon
parti ; j'aurois été fâchée qu'il eût crû que
je le comprenois ; encore plus fâchée qu'il
eût vû que je refufois de le comprendre ;
car en pareil cas , c'eft être trop au fair ,
que de n'y vouloir pas être .
J'appellai donc à moy toute mon induftrie
, pour cacher l'attention que j'avois , & ·
pour derober que je la cachois .
Je pense que je me tirai d'affaire : tantôt
je parlois aux perfonnes de ma loge ;
je regardois de tous côtez indifferemment ;
je me fis enfin de ces poftures oifives , de
ces regards diffipés qui ne tombent fur rien ,
qui tombent fur tout , & dont une curiofité
vague , ou le hazard difpofe.
La nature n'eft pas plus vraye que mon
art dans ces occaſions , c'eſt un talent qui
m'a fouvent bien réjoüie ; le petit bonhomme
crut affùrément avoir perdu fes peines
; j'en jugeai du moins par le ralentiffement
des foins qu'il fe donnoit pour être
entendu de moi.
Pendant ce temps- là je médirois de ma
part un coup de coquette , dont je goûtois.
le plaifir par avance; car il ne me vint pas.
DE MAR S. 105
>
:
un moment dans l'efprit de douter du fuc
cès , & voilà ma façon de penfer ; écoutez
donc quel étoit mon deffein .
J'avois trouvé la brune fort aimable , je
m'étois apperçûë qu'elle ne haiffoit pas le
jeune homme ; il pouvoit l'aimer auffi lui ,
& quand il ne l'auroit pas aimée , l'honneur
de plaire à la belle , valoit bien qu'on
ne s'exposât pas legerement à le perdre.
Oh bien ! ma chere , je voulois triom .
pher de l'estime qu'apparemment il faifoit
de cet honneur , & lui faire abandonner fa
maitreffe , fur la fimple efperance de ratraper
mon coeur. Je trouvois dans ce triomphe
un ragoût infini ; je fçavois bien que
L'étois aimable ; c'étoit une verité prouvée ;
mais il me fembla que je n'en avois que
des preuves ordinaires. Je n'avois fait en-"
core foupirer que des indifferens , ou de
jeunes gens fans Maitreffe , qui n'étoient
ni amoureux ni aimés , & je ne voyois
pas qu'il y eû un fi grand myſtere à cela.
Mon idée me fit penfer que je n'ètois encore
qu'une enchantereffe d'un ordre fubalterne
, puifqu'il me reftoit à faire une
épreuve de mes charmes , fuperieure à tout
ce que j'avois fait jufqu'ici . J'étois comptable
à ma vanité d'un amant qui brifat fes
fers , pour s'engager dans les miens , ou
qui préferat la pourfuite de mon coeur , àlla
gloire d'en conferver un tout acquis..
>
·706 LE MERCURE
Je formois là des deffeins meurtriers
pour la brune en queftion qu'on me dir
être intime amie d'une de mes parentes 3
mais je n'aurois pas fait grace à ma foeur ,
fi elle avoit été à la place de la brune S
il s'agiffoit d'un plaifir de vanité coquerrtes
& quand il fe prefente un pareil gain à faire,
parmi nous autres femmes , on en ignore
encore le facrifice ; & j'étois femme com→
plette à cet égard , ou pour mieux dire ,
P'avois là-deffus , pour ma part , l'avidité de
quatre femmes enfemble .
La brune m'en a toujours voulu depuis
elle a tort cependant ; paffe qu'elle me
hait alors encore ces reffentimens là ne
doivent- ils durer qu'un jour ? Pour moy
fi jamais femblable avanture m'arrivoit , je
protefte aujourd'huy contre la rancune qui
me faifira , & dont la durée excedera le
temps que je viens de te dire.
NOUVELLES ETRANGERES.
A Varfovie le 15 Mars 1720..
A Diete , aprés avoir tenu fes
feances durant fept femaines dans
cette Ville , vient d'être rompuë
infructueufement. Voici ce qui a
occafionné cette ſeparation.
Le Roi ayant pris en inauvaiſe part les
DE MARS. 107
;
"
inftances des Nonces , qui vouloient abſolument
faire ôter le commandement des
Troupes Etrangeres au Welt Marêchal
Comte de Flemming , fit propofer , pour la
réunion des efprits , deux points à la Cham
bre des Nobles par le Grand Chancellier
de la Couronne. Le premier , qu'on
fit une nouvelle Conftitution touchant
le commandement de l'armée ; & le fecond
, qu'on levât en prefence du Primat
du Royaume & des Miniftres , les
difficultés concernant cette convention .
Cette propofition fut rejettée par les Depurez
, qui ordonnerent en même tems à
leur Marêchal de prendre congé du Roi.
Comme on leur eût demandé , pourquoi
ils rompoient ainfi la Diete ; ils repliquerent
: Ceux-là la rompent , qui rejettent ce
qui eft équitable , & non ceux qui infiftent
Sur ce qui est juste . Le Roi , malgré cet
incident , ordonna que la Diete continueroit
fes feances. Le 20 le Primat remercia
le Roi d'avoir confenti à la prolongation
de la Diete , & le pria de vouloir
rétablir le Grand Marêchal de la Couronne
dans le commandement de l'armée... Le
Grand Chancellier lui répondit , de la part
de S. M. que le Roi ne permettroit ja
mais que le General Comte de Flemming
fût demis du pofte qu'il occupoit , avec
d'autant plus de raiſon qu'il y avoit été ad- ↓
108 LE MERCURE
1
mis par le dernier Traité de Varsovie , que
S. M. vouloit faire obferver dans tous les
points , attendant le reciproque de la part
de la Republique... Cette réponſe caufa
quelque mouvement parmi les Senateurs.
Le zi le Maréchal de la Chambre des Nobles
pria de nouveau le Roi de fe laiffer
flêchir , en leur accordant ce qu'ils demandoient
avec tant de juftice . Cette grace leur
ayant éncore été refufée , cinq des Nonces
, qui s'étoient rendus avec le Marêchal
dans la Chambre des Senateurs , prirent
le parti de fe retirer , après avoir fait
leurs proteftations. Le Grand Chancellier
infinua à ceux qui étoient reftés , que fi
le Roi confentoit à la démiffion du Comte
de Flemming , il croyoit que S. M.
ne feroit pas en fûreté , & que de fortes raifons
qu'il n'étoit pas à propos de déceler ,
le faifoient penfer ainfi . Le 23 ces mêmes
Nonces obligerent le Maréchal d'aller prendre
congé du Roi dans la Chambre des
Senateurs , où étant entré , il fit de grandes
plaintes fur la rupture de la Diete , &c. &
fuplia enfuite S. M. de travailler en bon
pere , à preferver fon Peuple de toute forte
de malheurs... Le Sous- Chancellier de
la Couronne lui répondit , de la part du
Roi , que la rupture de la Diete faite ,
fous pretexte de maintenir le bien public ,
ne devoit pas être attribuée au Traité de
DE MAR S.
109
Vienne , non plus qu'au commandement
des Troupes par le Comte de Flemming,
mais uniquement aux mauvaiſes pratiques
de quelques mal intentionnés , vrais perturbateurs
de la paix domestique . Il affùra
neanmoins que le Roi feroit toûjours
affés ami de la Republique pour agir en cette
qualité , & pour détourner tout ce qui
pouroit être préjudiciable à fon repos &
à fes intereſts. Il fut enfuite admis avec les
cinq Nonces à baiſer la main du Roi qui
fe retira dans fon appartement.
Le Confeil des Senateurs que le Roi avoir
convoqué ces jours paffez , s'affembla le
premier de ce mois pour la premiere fois
en prefence de S. M. On prétend que le
Roi , de l'avis de tous les Senateurs qui
font en cette Ville , a refolu dé refter ici
tout l'Eté , afin d'être à portée de donner
les ordres neceffaires , pour prevenir les
nouveaux troubles qui pourroient être excitez
par la Nobleffe mécontente , qui menace
de former une nouvelle confederation,
à l'inftigation des Emiffaires du Czar ; ce
qui replongeroit le Royaume dans une confufion
d'affaires plus embaraffantes à démêler
que les precedentes. L'on apprend que
S. M. a envoyé ordre aux Troupes Saxonnes
& Alemandes , de fe tenir prêtes à
rentrer dans cet Etat . Le Primat du Royau
me étant decedé depuis quelques jours en
110 LE MERCURE
cette Ville , le Roi affifta à fes funerailles ,
avec tout ce qu'il y avoit de perfonnes de
diftinction.
Le bruit court que les Mofcovites font
de grand mouvemens fur le frontiere de
Lituanie , & que le Prince Menfikof eft
arrivé dans le voifinage de Smolensko ,
pour y former un gros corps d'armée . Le
Czar a fait publier une Ordonnance qui
a été envoyée dans tous les Etats de fa
domination , fuivant laquelle on doit faire
marcher plus de 400 mille hommes , dont
100 mille font , dit - on , deſtinés contre
la Suede ; & fa flotte fera compoſée de
30 Vaiffeaux de Ligne , de 200 Galeres ,
& demi Galeres , de 300 Barques , & de
1000 Bâtimens de tranſport .
A Stokholm le 12 Mars 1720.
A Reinc a enfin declaré le GeneralCom
Ltete de Spar, qui eſt actuellement Ambaſfadeur
en France , le General de Stromberg
, & M. de Stad , membre de la Regence
, & fon Envoyé à la Diete de Ra
tisbonne , pour aller en qualité de fes Plenipotentiaires
au futur Congrès de Brunfwick
. Le Traité conclu avec le Roy de
Preuffe , par lequel la Reine lui cede Stetin *
* Ville fituée prefque à l'embouchure de l'Oder
, dans la Pomeranie citerieure.
DE MARS. II#
& fon diſtrict à perpetuité , a été ratifié
de part & d'autre. Les Etats continuent
leurs déliberations avec tant d'unanimité ,
de diligence & de fuccès , qu'il y a tout
lieu de croire que leurs féances ſe termineront
dans peu , à la fatisfaction de la
Cour & du Royaume ; ils ont même déja
terminé les affaires les plus preffantes.
Suivant toutes les apparences , la Diete
generale proclamera dans peu le Prince
hereditaire de Heffe- Caffel , pour Roy;
afin de partager l'autorité fouveraine conjointement
avec la Reine , de la même
maniere que le Roy Guillaume & la Reine
Marie fon époufe , furent declarez Roy
& Reine de la Grande Bretagne par le
Parlement. Comme le Major General Léewenohr
, Miniftre de S. M. D. a reçû ſon
Paffeport, & qu'il eft attendu inceffamment
ici de Coppenhague; on fe flatte que la Paix
entre les deux Couronnes , ne tardera pas
à eftre conclue. On croit avoir pris les mefures
convenables pour empêcher la nouvelle
irruption dont ce Royaume étoit menacé
par les Mofcovites , toutes nos Troupes
ayant ordre de fe tenir prêtes à marcher
au premier commandement. Le Major
General Diemer eft arrivé ici depuis quelques
jours en qualité d'Envoyé extraordinaire
du Land - Grave de Heffe-Caffel. Il
y a apparence que le fujet principal de fa
TIL LE MERCURE
commiffion concerne le fecours de Troupes
que le Land-Grave fon maître s'elt engagé
d'envoyer , lorfque Sa Majeſté le
jugera à propos. On travaille avec promtitude
à l'équipement d'une nombreute efcadre
, non feulement dans ce Port , mais
auffi à Carelferoon & à Gottembourg. On
veut faire enforte qu'elle foit prête pour le
mois d'Avril , temps auquel on attend la
jonction de celle de la Grande Bretagne ,
afin de s'oppofer de concert aux deffeins
des Mofcovites . Notre Efcadre confiftera
en dix- fept Vaiffeaux de ligne.
A Coppenhague le 18 Mars 1720.
Ο
N continue à travailler fans relâche
à l'équipement de notre Flotte ; il y
a déja fix Vaiffeaux de guerre & deux Fregates
prêts à faire voile pour aller croifer
dans la mer Baltique . Le Roy partit le 12
de cette capitale pour Fredericksbourg ,
avec le Prince Royal. La veille le Major
Suedois Ahdrlefeld arriva ici de Stokholm .
Le Baron de Kniphaufen Miniftre du Roy
de Pruffe , en eft aufli attendu à toute heure.
Le 27 Fevrier dernier le feu prit par accident
à un de nos Magafins , avec tant de
violence , qu'il fut confumé jufqu'aux fon
demens , fans qu'il ait été poffible de fauver
les cordages & autres agrets de Vaiffeaux
DE MAR S. IIS
•
feaux qui y avoient été refferrez. Le Roy
fit le 9 la revue des quatre Compagnies
d'Artillerie nouvellement formées. La fufpenfion
d'armes entre cette Couronne &
la Suede , fera prolongée de fix mois .
Le bruit qui s'étoit répandu que le Baron
de Baffewitz , Confeiller Privé du Duc de
Holſtein , avoit été démis de tous les emplois
, eft entierement faux , puifqu'il eſt
mieux que jamais dans les bonnes graces
de ce Prince, qui a nommé pour fes Confeillers
de Conferences cinq des plus anciens
Confeillers Provinciaux de la premiere
Nobleffe.
Le Roy a nommé Meffieurs Vebbe ,
Rofenkrans , & Anthoir , pour fe rendre à
Brunſwick en qualité de fes . Plenipoten
ciaires. L'Amiral Raab a été fait Gouver
neur d'Iſland , & Prefident du College de
PAmirauté . Les billets de Monnoye qui
ont été introduits dans le Royaume depuis
1713 , ont hauffé de 25 pour cent. Il y
en a pour un million de Rifdales . On dit
que la Cour eft dans la refolution de lesretirer
peu à peu , fuivant un projet qui
lui a été prefenté à cet effet.
L
*.
A Hambourg le 20 Mars 1720 ..
Es dernieres Lettres que l'on a reçues
de Peterbourg , portent que le Czag
Ecu valant, trois livres.
K
114 LE MERCURE
y étoit de retour de Croonflot où il étoit
allé donner fes Ordres , pour preffer l'équipement
de fa Flote. S. M. Czarienne
a augmenté les gages des Officiers étrangers
qui font depuis longtemps à fon fervice
, ainfi qu'elle en a ufé envers les nouveaux
venus qu'Elle a voulu attirer dans
fes Etats par l'appas d'une forte paye ; on
croit même que pour prévenir toute jalou- .
fie , elle accordera la même folde aux Officiers
Moſcovites . Quatre Marchands Anglois
fe font engagés de livrer mille pieces
de drap pour habiller les troupes du Czar,
moyennant 700 mille florins , fur quoi ils
en ont touché par avance 20c000.
On mande de Rével que S. M. Cz . avoit
exigé 5000 chevaux du Duché de Curlande
, & que tous les grains du plat Païs fuffent
tranfportés dans tous fes magafins.
Le 13 un Ecclefiaftique Suédois , nômmé
Brennert , fut arrête ici , à la follicitasion
du Comte de Rheenstiern , Refident
de Suede , & tous fes Papiers ont été mis
fous le fcellé. Le Comte demanda qu'il lui
fût livré pour le faire partir le 15 avec 300
matelots qui paffent en Suede . Le Refident
du Czar s'y étant oppofé , le prifonnier fut
examiné par deux de nos Magiftrats qui en
ont fait leur rapport au Refident de Suede.
On dit que c'eſt au fu et de quelques correfpondances
avec la Cour de Moſcovie ;
DE MAR S.
IIS
entr'autres , d'avoir indiqué au Czar les endroits
où les Ruffes pouvoient debarquer
le plus facilement. On ajoûte qu'on a trouvé
fur lui plufieurs Lettres des Miniſtres
Moscovites .
On apprend de Stargard , diftant de 6
à 7 lieues de Dantzic , qu'il y étoit paffé
7 Regimens Pruffiens qui devoient être fuivis
de 20 autres , pour aller joindre un
Corps de leurs Troupes qui eft en Pruffe ,
& marcher enfuite vers la Curlande . Le
Commandeur Wilbois fe tient toujours à
la rade de Dantzic , & publie que y Bâtimens
Rulliens doivent venir le renforcer.
Il n'a point encore reláché les deux Vaiffeaux
Holandois , quoique l'on écrive de
Petersbourg que arrêt n'y avoit point été
approuvé.
On a enfin pris ici la refolution de pre--
fenter une Requête à S. M. I. pour la prier
de vouloir bien fe contenter de la fomme
de 100000 Rifdales , & du rétabliffement
de l'Hôtel Imperial , dans le même état où
il étoit auparavant , outre la reftitution ou
le dédommagement de tout ce qui a été enlevé
dans le dernier tumulte. Cette refolution
a été envoyée fur le champ à Brunswick
, pour être remife au Comte de
Metfch , Miniftre de l'Empereur.
On attend encore à Rostock la decifion
de la Cour de Vienne , au ſujet des affaires
Kij
116 LE MERCURE
du Mekelbourg. Les comptes qui ont été
prefentés à la Commiffion Imperiale , de
la part de la Nobleffe , montent à plus de
6 millions de Risdalles.
A Vienne le 18 Mars 1720.
Es douze Regimens qui marchoient
vers l'Italie , par ordre de cette Cour ,
ont eu ordre de refter dans les Païs hereditaires
, fur la nouvelle que la Cour de
Madrid avoit ordonné au Marquis de Lede
d'évacuer le Royaume de Sicile..
L'Empereur n'a point encore envoyé à
la Diete de l'Empire fa refolution fur les
affaires de la Religion , S. M. I. voulant
examiner elle-même tous les Articles des
Traitez de Weftphalie , & les Conftitutions
de l'Empire à ce fujet . Le Comte de Steinville
Gouverneur de Tranfilvanie , eſt revenu
à Hermenftat , après avoir reglé les
limites avec la Valachie , fuivant le Traité
de Paffarowitz. Le Comte Erdoedi doit
fe rendre à la Cour de Pologne , en qualité
d'Ambaffadeur de S. M. I. Le Comte
de Waltin a été fait grand Marêchal de
Boheme, à la place du feu Comte de Gallas.
On apprend que les Magiftrats d'Ulm s'étant
propofé de dépoffeder certains Moines
de leur Couvent , fous prétexte qu'ils
s'en font emparez injuftement , ces Reli-
1
DE MAR S. $ 17
gieux fe font adreffez à la Cour Imperiale ,
qui a expedié fur cela un Mandement air
Magiftrat d'Ulm ; & en cas de defobéiffance
aux ordres de S. M. I. on parle
d'envoyer un corps de Troupes aux environs
de cette Ville , pour en avoir raiſon .
On a publié une Declaration de l'Empereur
, par laquelle on offre des Actions
de mille florins dans la Compagnie des
Indes Qrientales , établie à Offende.. 2
Le Margrave d'Anfpach , qui s'eft tenu
quelque tems ici incognito , elt retourné à
Berlin.L'ImperatriceRegnante avance heureufement
dans fa groffeffe. On recommence
à dire que l'Archiducheffe Elifabeth pouroit
bien paffer dans peu au Gouvernement
de Tirol, d'où l'on mande que les néges d'une
Montagne avoient enfeveli tout à coup le
Village d'ingedin , avec tous les Habitans
& beftiaux qui y étoient , on en a ſeulement
retiré avec beaucoup de peine 33.
perfonnes en vie..
Ibrahim Baffa Ambaffadeur du G. S. a
dépêché un Exprès à la Porte , pour l'informer
de fon prochain depart pour Conftantinople.
L'Empereur fouhaiteroit fort
que le Congrés pour la paix fe tint à Bruxelles
; mais on doute fort que les autres Puiffances
conviennent de ce lieu ., Les obfeques
de l'Imperatrice mere ont été faites
Je s
le & le 6 de ce mois avec beaucoup de
FI-S LE MERCURE
pompe & de folemnité , dans la principale
Eglife des Auguftins Déchauffés , en
prefence de LL. MM . Regnantes , & de
toute la Famille Imperiale .
Des Lettres de Conftantinople du 27 Fevrier
, portent que le G. S. accompagné
de fon premier Vifir , & d'une Cour nonbreuſe
, étant allé voir la grande Fonderie
de Trapanne , le feu s'y étoit pris par accident.
Il a été fi violent , que cette fonderie
a été reduite en cendre , & que 17
Janiffaires y ont peri avec plufieurs autres
perfonnes. Ces lettres ajoutent que quelques
prétendus Prophetes Mahometans
avoient été arreftez , & que quelques- uns
avoient même été étranglez , pour s'être
avifé de predire une nouvelle guerre contre
l'Empereur ou le Czar que le premier
Vifir avoit donné au Comte de Virmond:
Ambaffadeur de S. M. I. de nouvellesaffûrances
de la part du G. S. pour obferver
religieufement le dernier Traité de paixconclu
à Paffarowitz entre les deux Empires
& la Republique de Venife.
Ce fut le 24 de l'autre mois que la Cour
reçût un Exprès de Londre , & le 25- un autre
de la Haye , dépêché par le Comte de
Windifgrats,avec le Traité de là Quadruple
Aliance figné par le Marquis Beretti - Landi
, Ambaffadeur d'Efpagne , au nom du
Roi fon Maître. Le Marquis de Saint.
DE MAR S. 119
Thomas , Miniftre du Roi de Sardaigne ,
partit le 28 pour retourner à Turin.
A la Haye le 25 Mars 1720.
ML.H.
Ilord Cadogan communiqua le 16à
L. H. P. un projet , par raport à l'Article
du Traité de Commerce conclu entre
la G. Bretagne & la Suede. Six Provinces
furent d'avis qu'on devoit l'accepter ; mais
les Deputés de la Province de Hollande ont
refufé d'y donner leur confentement , avant
que de le communiquer aux Deputés des
Villes qui l'ont pris , ad referendum. Sur
cette réfolution , Milord Cadogan ſe rendit
le 18 à l'Affemblée des E. G. & declara
que , puifqu'on n'avoit pas d'abord accepté
fon projet qu'il avoit dreffé fans Ordre de
la Cour d'Angleterre , mais feulement pour
témoigner fon zele envers la Republique ,
il le retiroir comme nul & non avenu . On
pretend que M. Buys étoit d'avis qu'on.
l'acceptât , mais que M. de Caftricum ,
Bourguemeftre d'Amfterdam , n'avoit pas
jugé à propos de s'expliquer. Toutes ces
difficultés ont empêché jufqu'à prefent l'ac
ceffion de L. H. P. au Traité de la Q. A.
Elles fe plaignent entr'autres que le Roy
de la G. B. avoit promis qu'il feroit obtenir
aux Hollandois les mêmes avantages pour
le Commerce , que ceux que la Reine de
120 LE MERCURE
Suede accorderoit aux Anglois. Cependant
le Traité a été conclu fans qu'il en ait été
fait mention. D'un autre côté , les Miniftres
de S. M. Br . s'en défendent fur ce
que L. H. P. ont trop retardé à entrer
dans la Q. Alliance. Ils affurent à la verité
que S. M. Br. employera fes bons offices
, pour leur faire obtenir les mêmes
avantages .
Les Etats d'Hollande n'ont pas encore
pris de refolution fur la continuation de
la taxe fur les Terres , & du centiéme denier
fur les Obligations , ce qui excite un
mécontentement affez general parmi les
Rentiers.
Le Confeil d'Etat a remis à L. H. P.
le compte fuivant des prétentions de divers
Princes & Etats , au fujet des Troupes
qu'ils ont fournies pendant la derniere
guerre. Il est dû à l'Electeur de Treves
176 mille 324 florins ; à l'Electeur de
Saxe 34 mille 51 florins ; à l'Electeur de
Brunſwick 228 mille 777 florins ; à l'Electeur
Palatin 3 83 mille 285 florins ; au Land-
Grave de Heffe Caffel 776 mille 896
florins ; au Duc de Wirtemberg 259 mille
606 florins ; au Cercle de Suabe 26 mille
611 florins ; au Duc de Holftein - Gottorp
52 mille 736 florins ; au Duc de Mekel
bourg 3 mille 405 florins ; à l'Evêque
de Munſter 164 mille 607 forins ; au
Chapitre
1
DE MAR S.- 121
Chapitre de Cologne 197 mille 390 florins
, aux Suiffes cent mil 497 florins , au
Duc de Savoye 2 millions 548 mil 415 Horins
, ce qui monte en tout à 4 millions 763
mil sos florins. A l'égard des prétentions 505
de la Cour de Dannemarck , elles font contrebalancées
avec celles de cette Republique
fur cette Couronne ; & pour celles du Duc
de Savoye , il y aura une grande reduction
à faire depuis 1707 , lorfque les troupes
Françoiſes & Efpagnolles evacuerent Î'Italie
.
L. H. P. ont écrit au Roy de Pruffe & au
Land-Grave de Heffe- Caffel , pour les pricr
de ne pas rompre lesConferences qui fe font
tenues jufqu'à prefent fort infructueufement
, pour un accommodement touchant
la fucceffion du feu Roy Guillaume. La
difficulté roule prefentement fur, le refus du
Roy de Pruffe , pour garentir au jeune
Prince cette partie de la fucceffion qui lui
fera adjugée. Les Etats Generaux ont auffi
fait prier les Miniftres de ces deux Princes ,
de refter à la Haye , jufqu'à ce que l'on ait
appris le fuccès des follicitations du Comte
de Cadogan à la Cour de Berlin fur ce fujer.
La Princeffe Douairiere de Naffau- Orange
, & le jeune Prince fon fils , fe font rendus
à Groningue pour affifter aux deliberations
des Etats de cette Province, dont les diviſions
augmentent tous lesjours ; ce qui em
L
122 LE MERCURE
pêche que cette Province ne puiffe fournir
fon contingent , ces troubles influant beaucoup
fur fon Comptoir general ; on fe flate
cependant que la prefence du Stathouder
pacifiera les efprits , & procurera un changement
avantageux pour le bien de cette
Province & celui de la Republique en general.
Le Baron d'Ulner , Vice - Prefident
de la Regence d'Heidelberg , arriva le 12
en cette ville. Sa commiflion principale
porte de folliciter le payement de ce qui eft
dû aux Troupes Palatines qui ont fervi cet
Etat pendant la derniere guerre. Il doit
affurer en même tems L. H. P. de l'intention
où eft Son Alteffe Electorale de
vivre avec l'Etat en bonne correfpondance
, & de communiquer auffi à L. H. P.
qu'en confideration de leurs inftances , l'Electeur
fon Maître avoit ordonné de reftituer
aux Reformés la Nef de l'Eglife du
Saint Efprit ; mais il y a lieu de douter que
les Puiffances Proteftantes fe contentent de
cette reftitution , fi elle n'eft fuivie du libre
ufage du Catechifme , d'une entiere liberté
& exercice de Religion , enfin du retabliffement
de toutes chofes conformément à la
paix de Weftphalie . Comme la Cour Palatine
ne paroît nullement difpofée à accor
der toutes ces demandes , il eft à craindre
qu'on ne foit obligé d'en venir à quelque
extrêmité fàcheufe pour les deux Religions .
2
DE MARS . 123
La Province d'Utrecht vient enfin de
donner fon confentement à la fignature de
la Quadruple Alliance , il ne faut plus que
celui de la Province de Hollande pour
terminer cette affaire..
L'Empereur a envoyé des ofdres au Marquis
de Prié , de terminer avec les Etats Generaux
l'affaire de VVaert, Nedervvaert , &
VVem , & de leur donner fatisfaction à
cet égard. La Cour Imperiale perfifte à demander
que le Congrés le tienne à Bruxelles
ou Anvers ; mais il y a plus d'apparence
qu'on choiſira Aix- la- Chapelle.
A Londres le 26. Mars 1720 .
E Chevalier Jean Norris eft revenu de
Chatam , où il étoit all é pour faire hâter
l'équipement de l'Eſcadre qui doit paſſer
dans la Mer Baltique . Sur le rapport qu'il a
fait qu'on manquoit d'un grand nombre
de Matelots , la Cour expedia le 13 des
ordres pour en pour en preffer la levée. Le 14 on
en engagea environ 2000 fur la Tamife ;
on a continué depuis à en lever à force . On
affure que le Lord Carteret , notre Ambalfadeur
en Suede , doit fe rendre au Congrés
de Brunſwick , pour y affifter en qualité de
Plenipotentiaire de S. M. & qu'il paffera
enfuite à la Cour de France , pour remplacer
le Comte de Stairs.
L. ij
124 LE MERCURE
Les Emiffaires de la Banque, & ceux de la
Compagnie de la Mer du Sud , ne font occupés
qu'à fe decrier reciproquement. Le
14 ceux de la Banque , voyant que les
Actions de la Rivale , avoient hauffé jufqu'à
189 , firent répandre dans tous les lieux
où on negocie en Actions , que la Compagnie
des lames d'épée avoit eu un très - mauvais
fuccès devant le Comité qui examine les
Soufcriptions & les Chartres ; & qu'elle alloit
être caffée ; Que , comme cette Compagnie
avoit prêté une fomme confiderable
à celle de la Mer du Sud , elle feroit obligée
d'en retirer fes fonds. Sur ce bruit , les
Actions baifferent juſqu'à 174 ; mais , le
18 elles haufferent jufqu'à 184 , malgré les
efforts du parti oppofé.
Le 16 le Maire , les Baillifs, Bourgeois &
Communautés , les Marchands & Proprietaires
des Vaiffeaux qui font commerce en
Terre Neuve , Portugal & Efpagne , prefenterent
une Requête à la Chambre des
Communes. Ils s'y plaignent de la miferarable
condition où font reduits plufieurs de
leurs compatriottes qui font retenus en captivité
à Salé , Mikenes & autres Places dependantes
du Roy de Maroc : Que le danger
qu'il y a de tomber entre les mains des Corfaires
de cePrince, leur interdit leCommerce de
ces Mers. Ils fe plaignent auffi de l'abus qui
fe commet par le tranfport fecret qui le fait
DE MAR S.
125
d'une prodigieufe quantité d'eau de vie , de
vin , de laine & d'autres marchandifes :
Que tout cela fe fait d'une maniere barbare
& outrageante , par des perfonnes deguifées
qui commettent ces fortes d'hoftilité les armes
à la main au mépris des loix. Cette Re
quête fut mife fur le Bureau.
Le 8 on publia une Proclamation du
Roy , pour une fuſpenſion d'armes
Spar Mer
avec l'Eſpagne. On ne doute pas que les
Generaux des Troupes qui agiffent par terre
, n'ayent reçû ùn ordre pareil de part &
d'autre pour une ceffation d'armes. On efpere
que le Congrés fe tiendra après Pâques ,
pour conclure le Traité de paix entre les
Puiffances intereffées dans cette guerre.
Le 12 le Sieur Guillaume Bateman
époufa la fille du Comte de Sunderland ,
& petite fille du Duc de Malbourough . Le
Lord Bruce a auffi épousé Mademoiſelle
Boile , foeur du Comte de Burlinktong. Ce
Lord eft heritier prefomtif du Comte
d'Ailsbury , exilé depuis longtems , à Bru
xelles. On affure que l'un des partis de fa
Chambre baffe , eft dans le deffe in de prefenter
une adreffe au Roy , pour prier S. M.
de ne pas rendre à la Couronne d'Espagne
Gibraltard & Port- Mahon .
Les Copies des Traités faits entre le Roy
& la Reine de Suede & le Roy de Dannemarc
, doivent être inceffament prefentées
aux deux Chambres. Liij
326 LE MERCURE
Les remifes que te Grand Comité établit
pour chercher les moyens de lever le Subfide
, perfuadent le public que ce Comité ne
fe trouve pas peu embaraffé à dreffer le Bill ,
pour remettre à la Compagnie de la Mer du
Sud , les dettes de l'Etat ; auffi , dit - on , que
quelques membres du Parti contraire , s'oppolent
fortement que ce Bill foit dreffé en
conformité des propofitions de ladite Compagnie
, pretendant qu'elles font moins
avantageules que celles que la Banque a
faites. Quelques membres même propoſent
de reduire l'interêt defdites dettes à 4 pour
100 , & d'employer le furplus que produi
ront les fonds appropriés , à payer le principal.
On croit que cette affaire pouroit être
remife à un autre tems .
On affure plus que jamais , que le Roy
fera encore cette année le voyage d'Hannover.
Le Sieur George Badden , un des rebelles
de Preſton , qui s'étoit déja échapé de la prifon
de Newgate , a été arrêté dans la même
prifon , où il étoit allé pour rendre vifite aut
Sieur Markintorh . Quoique exclus de l'A-
&te de grace ; on croit cependant que le Roy
lui pardonnera.
La recherche que la Chambre des Communes
a ordonnée de faire de tant de Compagnies
imaginaires , qui fe forment tous les
jours pour tromper le public , eft generaleDE
MAR S. 117
ment applaudic. Comme ces fortes de focietés
ne font compofées que d'agioteurs , pour
la plupart fripons , ils font les maîtres de
faire hauffer ou baiffer les Actions. On fe
plaint fort auffi des Directeurs , qui auffitôt
qu'ils ont reçû les Soufcriptions , font
monter les Actions jufques à 4 , 5 & 6 pour
100 au- dela du pair ; afin d'engager par
cet artifice le public d'en acheter . On fçait
que plufieurs d'entr'eux ont gagné par ce
moyen jufques à 3 & 4 mil livres sterlins en
très--peu de tems.
On affure qu'il étoit réfolu de faire une
reduction confiderable parmi toutes les
troupes qui font dans la Grande-Bretagne .
Les habitans de la Caroline , fe font en
quelque maniere revoltés contre les Proprietaires
de cette Colonie , qui font le Duc
de Beaufort , le Lord Carteret & le Lord
Crawen. Ils ont nommé M. Marr pour
leur Gouverneur , ont établi un Confeil , &
choifi l'Amiral Waker , pour Prefident ; &
pour faire valoir ce qu'ils ont fait , ils fe
font adreffés au Roy , dans le deffein d'avoir
fon approbation & d'obtenir ſa protection
.
Il s'eft formé depuis quelque tems , plufieurs
Compagnies d'affurances , pour des
Vaiffeaux , des marchandifes , pour le feu ,
& c. Et le 4 on commença à recevoir des
Soufcriptions pour une nouvelle Compa-
Liiij
728 LE MERCURE
gnie d'affurance des vols qui fe commettent
dans les maifons & dans les grands chemins:
on ne fçauroit exprimer avec quel empreffement
, ou plûtôt avec quel fureur , on s'eſt
porté à foufcrire à ces Compagnics .
M. le Marquis de Senneterre , Ambaſſadeur
de France en cette Cour , arriva ici le
cinq.
Le Change pour la France hauffa le 21 à
20 & à 21.
Le Comte de Stanhope , Secretaire d'E
tat , doit être paffé en France pour une Negotiation
importante.
Sur l'avis que le Sieur Bukingham , un
des membres de la Chambre des Communes
, avoit été tué en duel , cette Chambre
ordonna le 20 de porter un Bill , pour empêcher
à l'avenir la pratique impie & deteftable
des duels . Le même jour , la Chambre
qui devoit travailler au moyen de lever
le Subfide , renvoya cette affaire au 29 de
ce mois. Cette nouvelle ne fut pas plûtôt
repandue dans l'allée du Change , que les
Agioteurs du parti oppofé à la Compagnie
de la Mer du Sud , firent fi bien , que les
Actions qui étoient le matin à 185 , baifferent
le foir à' 179 & demi , & cela , par rapport
au Bill qu'on doit porter en faveur de
cette Compagnie , qui rencontre de grandes
difficultés. Le 21 elles monterent à 181 &
demi.
DE MAR- S. 129
A Madrid le 15 Mars 1720.
IL y a déja quelque tems que l'on apprit
la reprife de Caftelciudad par le Marquis
de Caftel Rodrigo ; mais l'acceptation de la
Quadruple Alliance par cette Cour , jointe
à l'efperance d'une paix prochaine & durable
, a caufé une joye univerfelle à tous les
bons & fideles Caftillans : ils s'attendent à
en goûter bien-tôt les fruits , dont ils
avoient été privés par l'ambition ou l'inquietude
du precedent Miniftere. On a fair
publier un Armiftice , pour faire ceffer tou
tes hoftilités par mer , entre les Vaiſſeaux
Efpagnols & ceux des Alliés de la Quadruple
Alliance.
S. M. continue de tenir de frequens
Confeils fur la fituation prefente des affaires.
Le Marquis de Grimaldo expedie toû
jours par interim toutes les affaires étrangeres
, independamment des autres Miniftres
d'Etat..
fi
Quoique la Reine foit entrée dans le neuviéme
mois de fa groffeffe , elle fe porte
bien, qu'elle affifte à tous les Confeils fecrets
Comme on a reglé dans une de ces
Conferences l'évacuation de la Sicile par M.
le Marquis de Lede , on a depêché auffi - tôt
un Exprès au Prince Pio , Commandant en
Chef en Catalogne , avec ordre de faire
130 LE MERCURE
4
affembler au plûtôt à Barcelonne un grand
nombre de Bâtimens , pour le tranfport de
nos troupes.
Il paroît ici une lifte , fuivant laquelle le
Roy a perdu 13500 hommes de fes troupes,
depuis le combat naval de Siracuze , jufqu'au
premier Janvier de cette année ...
Les Vaiffeaux de toutes les Nations ont prefentement
fans aucune exception , la liberté
de venir trafiquer dans tous les Ports de
cette Monarchie , comme auparavant.
Sur la Publication qui a été faite à Cadix ,
du depart prochain d'une Flotille pour la
nouvelle Efpagne , ceux du Commerce ont
prié le Roy par un Exprés , de vouloir ordonner
qu'il partît auffi quelques galions de
compagnie avec cette flote. La Cour a pris
ces remontrances en confideration , & a ordonné
que l'on équipât à Cadix 5 Vaiffeaux
de guerre & une Fregatte , pour lui fervir
de convoy jufqu'à une certaine hauteur en
mer , où ils doivent attendre divers autres
bâtimens revenant de Buen- Aires . On a embarqué
fur ces vaiffeaux beaucoup de munitions
de guerre avec plufieurs Officiers
d'Artillerie , & un Detachement de Sol-
୭
dats par Compagnie de la garnifon de Cadix.
On tranfporte actuellement fur 38
Bâtimens toute forte de grains que l'on amene
ici de differens endroits. On prepare dans
les Arcenaux 80 pieces de canon , & on
DE MARS
131
fabrique une grande quantité d'armes à feu ,
de fabres & d'épées : on charge auffi un
nombre de bombes & de grenades , & l'on
attend une compagnie de Bombardiers &
deux autres compagnies de Canoniers , avec
le Regiment Royal de Fufiliers , qui fuit
ordinairement l'Artillerie . On ne fçait point
encore à quoi cet Armement fera employé ,
l'on juge feulement qu'il eft deſtiné pour le
fecours de Ceuta.
On écrit de Lisbonne que la fonte , autrement
le College du Commerce , avoit
été fupprimé par le Roy de Portugal , S.
M. P. ayant declaré qu'elle pourvoiroit ,
à l'avenir , de convois neceffaires , les flotes
Marchandes qui iront dans les Pays étrangers
. Il doit partir dans peu une flore pour
Rio de Janeiro , & une autre pour la Baye
de tous les Saints , de compagnie avec quelques
Vaiffeaux deſtinés pour Phernanbuc ,
un pour Macao , & un autre pour Goa.
Les Vaiffeaux qui avoient relaché à Vigo ,
revenant du Brezil , font arrivés à O - Porto :
la tempête qu'ils ont effuyée , a fait périr
plufieurs Bâtimens de differentes Nations ,
entr'autres , un François , un Anglois , deux
Hollandois , deux Portugais & un Venitien.
732
LE MERCURE
LE
A Naples le 10 Mars 1720.
E Tribunal de la Nonciature y a été
rétably dans tous fes anciens droits , ce
que Sa Sainteté a appris avec beaucoup de
joye. On a demandé à la Nobleffe de ce
Royaume un fubfide de cinq cens mille
écus ; mais elle s'en eft excufée fur les
charges extraordinaires qu'elle avoit été
obligée de fupporter par le paffage & le
fejour des Troupes Imperiales en Calabre .
Les derniers avis de Sicile portent , que
fur la demande que le Marquis de Lede
avoit faite au Comte de Merci , de lui envoyer
un paffeport pour M. Ponte Marêchal
de Camp , le Comte le lui avoit accor
dé avec un Trompette. M. Ponte arriva
le 7 de Fevrier au quartier du Comte de
Merci , à qui il declara que le Marquis de
Lede lui offroit d'évacuer la Sicile , à condition
que fes Troupes feroient tranfpor
tées en Efpagne , & que pour cet effet il
propofoit une fufpenfion d'armes . Le Comte
répondit qu'il n'avoit point d'ordre , ni
le pouvoir d'acquiefcer à fes propoſitions ;
que cependant pour prévenir une plus
grande effufion de fang , il vouloit bien
confentir à un Armiftice de fix femaines ,
à condition qu'on remettroit inceffamment
entre les mains des Imperiaux la Ville de
DE MAR S.
133
Palerme , avec la partie meridionale de la
Sicile , & que le Marquis de Lede fe retireroit
avec toutes fes forces à Caftro Giowanne
, placé dans le centre de cette Ifle ,
jufqu'à ce que l'on fût informé des fentimens
des deux Cours dans cette occafion.
M. Ponte ayant été renvoyé le 10 avec
cette réponſe , le Comte de Mercy dépêcha
fur le champ à la Cour Imperiale le Colonel
Bellaire , qui arriva le 14 à Naples ,
d'où il continua d'abord fa route vers la
Cour de Vienne . On eft déja convenu pour
la commodité des deux armées , de donner
des Paffeports aux gens de la campagne
qui apporteroient des vivres aux deux
Camps ,
L'affaire qui regarde l'établiffement du
nouveau Siege de la Nobleffe , fous le titre
de siege imperial , n'eft pas encore fort
avancée , & il ne s'eft preſenté jufqu'à prefent
qu'environ vingt- cinq nouveaux Nobles
qui ont foufcrit chacun dix mille écus ,
& le nombre doit être au moins de cent.
LE
le
A Rome le 11 Mars 1720 .
E Pere Antonin Cloche , General de
l'Ordre de Saint Dominique , mourut
25 du mois paffé en cette Ville dans fa
quatre- vingt- quatorziéme année , & dans
le trente- quatriéme de fon Generalat . Ileft
834 LE MERCURE
univerfellement regretté à caufe de fes
grandes qualitez. Il avoit gouverné fon
Ordre avec toute la prudence poffible ,
rétabli la regularité qu'il obfervoit trèsexactement
; fait plufieurs établiffemens
avantageux au Public , particulierement
celui des Profeffeurs en Theologie dans le
Monaftere de la Minerve , & celui de la
Bibliotheque du Cardinal Cazanata , qu'il
avoit confiderablement augmentée.LePape
par un Bref a donné le titre de Vicaire General
de cet Ordre , avec tous les pouvoirs
attachez au Generalat , au Pere Mol , Procureur
General de cet Ordre , qui gouvernera
jufqu'à la nouvelle élection .
Ily a quelques jours que le Pape ordonna
au Pere Procureur de la Madeleine, de
partir fur le champ pour Genes. Il lui remit
en même- temps un paquet , avec ordre
de ne l'ouvrir que lorfqu'il y feroit arrivé.
Ce Religieux alla , après cette audience ,
chez le Cardinal Imperiali ; & étant de
retour à fon Couvent , il trouva une Caléche
qui l'attendoit . Il y monta peu d'heures
après , & fe mit en chemin . Cette mif
fion à donné lieu à divers raiſonnemens ;
mais on eft dans l'opinion qu'elle regarde
le Cardinal Alberoni , qui eſt en arreſt à
Seftri-di- Levante dans l'Etat de Genes .
Le faint Pere s'eft enfin déterminé à faire
partir M. Maffei , fon Maître de Chambré,
DE MARS.
135
pour la Cour de France , où il va fans aucun
caractere.
Madame D. Therefe Albani , eft accouchée
heureufement d'un fils. Il fut baptifé
le 3 de ce mois.
Le Docteur Nucarini , celebre Medecin ,
établi à Folinio , s'eft rendu ici par ordre
du Saint Pere , qui l'a declaré fon premier
Medecin. Il lui a donné un appartement
au Palais avec des appointemens convenables
, Sa Sainteté fe trouvant fort foulagée
de fon rhume , tint Confiftoire le 4 .
Quatre - vingts deferteurs , qui furent
arrêtez ici il y a quelque tems , ont été
remis à un détachement de Cavalerie ,
pour être conduits par ordre du Cardinal
del- Giudice , dans la fortereffe d'Orbitello .
On arrêta dernierement deux hommes,
dont l'un portoit un paquet de hardes : ils
furent pris d'abord pour des voleurs , &
fur ce foupçon on les conduifit au Gouverneur.
Le lendemain , comme le Barigel
faifoit fon rapport , le Pere Colloredo de
l'Oratoire de Rome , furvint pour informer
le Gouverneur que fon neveu ayant pris la
fuite la nuit precedente , il en étoit fort en
peine. Sur cela , le Gouverneur fit venir
Les deux Prifonniers , en prefence du Pere
Colloredo , qui reconnut auffi-tôt fon neveu.
Comme on l'eut interrogé fur le morif
de ſa fuite , il répondit , qu'il n'avoit
736
LE MERCURE
point en d'autre raifon de quitter la maison
de fes Parens , que dans le deffein d'imiter
la vie de faint Alexis.
Le Carroffe de la Princeffe de Civitella,
& celui de la Comteffe Bologneti , s'étant
rencontrez dans une ruë fort étroite , &
l'une ne voulant pas ceder à l'autre , elles
refterent opiniâtrément untems affez confiderable
en prefence , fans reculer ni avancer.
La Princeffe prit alors le parti de monter
dans un fecond . Carroffe qui la fuivoit ,
& de laiffer fon premier Carroffe , pour
fervir de Barriere à celui de la Comteffe.
Celle ci imitant cet exemple , en envoya
chercher un autre , avec lequel elle abandonna
le champ de bataille. Les Cochersdes
deux équipages vuides , feroient demeurez
fur la même place jufqu'au lendemain
, fi le Gouverneur informé du fait ,
ne les eut fait ramener chacun chez leur
Maître . La Comteffe a cependant été obligée
de donner congé à fon Cocher , &
La Princeffe de renvoyer le Valet de pied
qui portoit le parafol.
Le Cardinal Altham a , dit- on , deffein
de fe rendre dans peu à Rome , pour prendre
le chapeau. Ses Agens en cette Ville
ont ordre d'arrêter un Palais pour fa demeure
.
Le Prince Dom Antoine Ottoboni deceda
le 17 du mois paffé ; il doit eftre
transporté
DE MARS. 137
-
tranfporté à Venife pour y eftre inhumé
auprès de la défunte Princeffe fon épouſe.
Ce Prince a laiffé au Cardinal fon fils trente
mille écus en vaiffelle d'argent , dix- huit
mille en efpeces , & quantité de bijoux &
pierreries; le tout eftimé 200000 écus .
Le Saint Pere a envoyé ordre au Cardinal
Salerno , cy- devant Jefuite , de fe
rendre inceffamment de Drefde à Vienne,
pour conferer avec M. Albani fon Legat
à latere , fut les inftructions qui lui avoient
été données. On préfume que ces inftructions
contiennent des affaires de la derniere
importance
.
L'Evêque de Sifteron a reçû fes Lettres
de Creance , en qualité de Miniftre du Roy
Très-Chretien , jufqu'à l'arrivée d'un nouvel
Ambaffadeur.
Le Cardinal Zondadari , & tous ceux de
cette Famille , ont fait de grandes ré ouiffances
, au fujet de l'Election du Grand
Bailly fon frere , à la dignité de Grand Maître
de la Religion.
Le Pape a enfin conſenti à donner une
Bulle , pour la fevée des Decimes fur le
Clergé des Etats de l'Empereur.
Le Cardinal Fabroni ayant prefenté la renonciation
de l'Evêque de Cartagene au
Cardinalat , Sa Sainteté lui répondit qu'il
vouloit que ce Prélat acceptât le chapeau ,
en vertu de fon obéiffance.
M
138
LE
MERCURE
Le nouveau Cardinal de Boffu , Archevêque
de Malines , a fair prefent au Saint
Pere de très- belles dentelles . Cette Eminence
a accompagné ce préfent d'une lettre ,
dans laquelle il affure S. S. qu'il a deſſein
de ſe rendre ici au mois de Juin , & de venir
fe jetter à fes pieds pour recevoir fa benediction.
Madame Pallavicini , fameufe par la diffolution
de fon mariage avec M. Imperiali ,
doit , dit- on , époufer le Duc de Bracciano .
On va travailler à l'expedition des Bulles
pour les Evêques d'Efpagne ; celles du
nouvel Archevêque de Seville couteront en
viron douze mil écus.
AHnununununuQUQUNU AVAUNU AU QU
PLACET A APOLLON.
P
LAISE à Monfeigneur Apollon ,
Grand Maître du facré Vallon ,
Et de la fource d'Hipocreine
Par fon feu rechauffer la veins
D'un de fes petits nouriffons ;
Vouloir luy donner des leçons
Et le façonner & l'inftruire
Aplacer fa main fur la byre ;
Lui montrer à rendre fes chants
Plus gracieux & plus touchants 3
DE MAR S. 139
Luy prêter defa colaphane ,
Afin que fon archet profane
Ne tire de fes inftruments
Que des fons ornez & charmans.
Et vous , neuffoeurs , divines Muſes ,
Venez avec vos cornemuses ,
Avec vos harpes & vos luts ,
Venez toutes faire chorus :
Erato , prenez vos cliquettes ,
Le tambourin , les castagnettes ;
Foignez vos flutes , vos hautbois ,
Au fon de leurs charmantes voix
Pour celebrer fes chansonnettes ,
Etfes non non, fes lirettès ,
Ses hannetons , fes gridelins , *
Et tous fes petits airs badins :
Terpficore , au doux fon des violles ,
Faites valoir fes babiolles ;
Euterpe , au fon des flajeolets
Accompagnez fes triolets ,
Chantez fes petits Vaudevilles
Même devant les plus habiles s
Celebrez fes petits riens
En dépit des Italiens ;
Chantez-les , riante Thalfe,
Tout plaît d'une bouche jolie :
Noms de Vaudevilles.
Mij
140 LE MERCURE
Mais , lorfque pour changer de ton ,
Il quittera là le mouton ,
Les chalumeaux , & la mufette ,
Afin d'emboucher la trompette ;
Alors prenez l'air ferieux ,
Chantez les Heros , & les Dieux ¡
Avancez , grave Melpomene ,
Parez , anobliffez la fcene ;
Avec vos lugubres baſſons
Enflez , nouriffez bienſes fons ;
Faites fous de longues tenuës
Rouler fes baffes continues.
Sur tous les modes & les tons
Preparez , fauvez fes tritons ,
Et rendez enfin sa Muſique
Noble , fçavante , & patêtique ;
De ton s'il fait un changement ,
Qu'il y paffe infenfiblement ;
Et que du B mol en B quare
L'inftrument badine & s'égare.
Pour peindre la ferenité ,
Le repos , la tranquillité,
Le calme d'une nuit paiſible ,
Quittez le grave , le terrible ;
Qu'on n'entende que les foupirs
Et des amants & des zephirs :
Diane , fous l'habit de Lune ,
Vient voir fon amant für la brune ɔ
DE MARS . 141
Avecque des fons de velours
Raffembler les tendres amours :
Dans ce temps , que la flute douce
Peigne les foupirs qu'elle pouffe !
Preftez luy vos plus doux Bémols ;
Que les amoureux Raffignols
Les imitant fous leurs ombrages ,
T répondent par leurs ramages !
Et quand , pour animer fes airs
Il y joindra de tendres vers ;
Alors par une heureuſe rime ,
Que l'air developpé s'exprime ,
Et que l'efprit fuirve les pas.
Dans les détours du cannevas !
Vous , Mufes bouffonnes , comiques »
Pour entonner fes airs bachiques ,
Quittez un moment l'Helicon ,
Et prenez en main le flacon ;
Il animera votre veine
>
Auffi bien que votre Hipocreine 3
Quand on boit de ce bon vin là
Un deßus perce en amila ,
La hautecontre au fon du lut
Brillante , roule en C fol ut ;
Sans le doux jus de la futaille
On n'entend que fort peu la taille :
La baffe manque de vigueur
Sans cette divine liqueur s
142 LE MERCURE
Mais deffus la clef de la cave
Monte & defcend la double octave .
Enfin plaife au grand Apollon ,
Quelque beau jour dans fon fallon ,
Vouloir luy donner audiance
Pour decider de fa science ,
Loin des trop feveres cenfeurs ,
Des demy fçavans , des caufeurs ,
De tous entêtez de Cantates ,
De tous enyvrez de Sonates ,
Qui du François n'eftiment rien ;
Et ce faifant, vous ferez bien.
+
PETE FEFE Tuna
DAPHNIS ET TIRSIS.
EGLOG Ų E.
TIRSIS.
ROP aimable Berger , dis moi par
quelle adreffe
Tu fçais à tant de coeurs infpirer lä
tendreffe ,
Cher Daphnis , apprens - moi le fecret d'être aimé.
Souvent jour de beaux yeux je me fens enflamé ,
Et je ne trouve , belas ! par tout qué des cruelles
Tu nefais que paroître , & tu triomphes d'elles.
DE MAR S. 143
DAPHNI S.
Ah Tirfis de mon fort ceffe d'être charmé,
Des Bergers, il eft vray , je fuis le plus aimé
Je puis offrir mes voeux aux plus fieres Bergeres :
Je pourrois par men choix fixer les plus legeres .
On les voit , tu le fçais , êpriſes tour à tour
Des charmes innocens que me prête l'amour.
Tout ce qui vient de moy , leur plait & les engage :
Que de tendres regards ! Amour , c'eft ton langage ;
Que de vives ardeurs m'ont inftruit de leurs feux !
Si lefort près de moi les place dans nos jeux ,
Quels tranſports? ai-jefait quelque chanson nouvelle?
Chacune aime à penser qu'elle eft faite pour elle :
Sije leur chante un air , il en devient plus beau ;
Elles prennent plaifir même à voir mon troupeau .
Oйi? leurs empreffemens démentiroient mes doutes
J'enfuis aimé, Tirfis , mais le fuis - je de toutes ?
A donner tant d'amour en eft- on plus heureux ,
" Tandis qu'on ne plaît pas à l'objet de fes feux ?
TIRSI S.
כ י
Que me dis-tu, Berger, dans nos bois quelque belle
Pourroit à tes defirs être un inſtant rebelle !
DAPHNI S.
n inftant ! ceferoit encor trop pour l'amour ,
Juge de mon tourment , tu te fouviens dujour,
De Venus en ces lieux on celebroit la fête ,
Quand Iris yparut ; Iris ! quelle conquête ?
Mon coeur dès ce moment en forma leprojes
• 144수수
MERCURE LE
Mais toujours fier , il crut qu'un fi charmant oljet
Deviendroit à mesfeux de luy - même fenfible ;
"
Vaine erreur ! tous mes foins la trouvent inflexible,
F'obferve tous les lieux où la portent fes pas ;
Je m'y rends , Iris paffe & ne m'apperçoit pas.
Quelquefois plus hardi , jefais plus , je l'arrête 5
Mais en vain l'infenfible àfuir est toujours prête ,
Quel aveu je tefais ? m'y reconnoîtras -tu ?
Tirfis , qu'en ce moment mon coeur eft combattu !
Quel empire ontfur moy lesyeux d'une inhumaine ?
Foublirois ma fierté pour lui conter ma peine :
Firois àfes genoux , & par mille férmens ,
F'y deviendrois l'écho des plus fades amans .
Je lui dirois... mais non, pour un coeur un peutendre
F'en ay deja trop dit , Iris a dû m'entendre.
Si je n'enfuis aimé , le ferai -je jamais ?
Amour , qu'on connoît peu le prix de tes bienfaits !
Je devois m'engager à qui j'avois fçú plaire.
TIRSIS.
Je sais qu'amour fe met quelquefois en colere :
Mais ofes-tu , Berger , te plaindre de fon fort ?
Eh! qu'a donc ton Iris qui te charmefi fort ?
De beaux yeux? laiffons lui la gloire d'être belle
40
Mais Philis à l'amour eût été fi fidele :
Et n'eft-ce rien , dis -moy , que la fidelité?
Dait-on lui preferer la plus rare beauté ?
DAPHNIS.
DE MARS. #45
DAPHNI S.
Tupourois ajouter que toute autre Bergere
Auffi belle qu'Iris , eût été bien moins fiere.
Cloris , quipour moyſeul eût quitté mille amans
Cloris à la beauté joignoit les agrémens .
Je refufai fa foy , je méprifayfes laimes :
Je ne puis quelquefois y fonger fans allarmes ;
Et mon coeur attendri me dit que tant d'amour
Meritoit bien de moy du moins quelque retour.
Iris même à mes yeux paroît moins eftimable ;
Mais moinsj'enfuis aimê, plus je la trouve aimable,
Et jefuis encor moins charmé defa beauté,
Que flattépar l'espoir de vaincrefa fierté.
TIRSIS.
Amant infortuné ! je commence à te plaindre ,
Tu te plais à brûler d'unfeu que tu dois craindre ;
De tous côtez l'Amour vient t'offrir des faveurs ,
Et malgré lui tu veux éprouver ſes rigueurs.
Infenfé ! pour Iris ton ardeur fera vaine :
Quitte-la pour Daphné , quitte - là pour Climeine;
Il eſt plusfùr , croy-moy, Berger, pour être heureux,
D'être beaucoup aimé , que beaucoup amoureux.
DAPHNI S.
Mais lorsqu'une beauté, qui vouloit ſe deffendre ,
Aux flammes qu'elle infpire, eft réduite àfe rendre ;
C'est un double bonheur ; &peut être à ce prix
Me verrai-je payer tous les foins que j'ay pris.
N
146
LE MERCURE
Que ne doitpoint attendre un coeur qui perfevere
Depuis peu même , Iris m'a paru moins fevere ;
Et fi j'en croy mon coeur, déjafes deux beauxyeux
M'ont donné de fa foy des gages précieux .
Mais fi je puis enfin reduire ma Bergere ,
Dieux!que tant de rigueurs vont me la rendre chere:
Oui ! fa fierté m'enflamme, & fi fans aucuns foins,
Elle eût voulu m'aimer , je l'en aimerois moins.
Qu'un autre par retour cheriſſe une maîtreſſe ,
Je mets tout mon bonheur à forcer fa tendreſſe ;
Un coeur qui meprévient , eft pour moy fans appas i
J'aimeray le premier , ou je n'aimeray pas:
Et fi je fuis aimé , j'en veux avoir la gloire ,
Le plaifir de l'amour pour moy c'eſt ſa victoire.
>
LA FATALITE,
ADIEV Rime ingrate & rebelle ,
Rime qui fuis quand je t'apelle
Je romps tout commerce avec toi ,
Difois -je un jour de bonne foy,
Outré de honte & de colere ,
D'un fonnet que je ne pûs faire.
Qu'arriva-t'il ? le jour fuivant ,
Je rimai comme auparavant.
Chacun , dans ce qu'il fe propofe
Fait à peuprés la même chose.
DE MARS 47.
Je confens qu'on me jette au feu ,
Dit un joueur qui perd au jeu ;
Emeu du malheur qui le trouble ,
Si de mes jours je joue un double ;
Et dés qu'il a de l'argent frais ,
Il court jouer fur nouveaux frais.
Moi , revoir jamais cette Ingrattė?
Il ne faut pas qu'elle s'en flate ,
S'ecrie enflammé de courroux
Un Amant fantaſque & jaloux ,
Et fitôt qu'il revoit fa Belle ,
Son coeur s'attendrit devant elle.
Le Matelot & le Soldat ,
L'un fur la mer , l'autre au combat ,
Epouvantez , l'un du naufrage ,
L'autre du fang & du carnage ,
Jurent au milieu du danger ,
De ne s'y jamais engager i
Et puis , leurs fraieurs appaisées ,
Ils retournent fur leurs brifées.
Que l'homme eft un foible animal !
Il voit le bien & fuit le mal ,
Contraint & conduit par la chaîne
De fa paffion qui l'entraîne ,
Sans qu'aucune reflexion
Puiffe vaincre fa paffion .
Souvent un libertin enrage
D'être dans le libertinage :
Nij
148 LE MERCURE
Demain , dit-il , ouy dés demain ,
Je veux prendre un meilleur chemin:
Cent demains le trouvent encore
Dans le defordre qu'il abborre,
Jamais un brutal emporté
Ne quitte fa brutalité :
Un yvrogne l'yvrognerie ,
vn coquet la coqueterie ,
Un menteur fon vice , &fur-tout
Un avare l'eft jufqu'au bout.
Nous vivons fous la dépendance
D'une fecrette Providence ;
Quelques - uns la nomment Deftin ;
C'est à dire un ordre certain
Qui nous tourne & nous achemine
Vers le but qui nous détermine ;
Qui fans nous forme nos humeurs ,
Et donne un penchant à nos moeurs
Que toute la raison humaine
Ne peut furmonter qu'avec peines
A moins qu'on ne faffe d'abord
Sur foy-même un puiſſant effort.
1
C'est par cet ordre occulte aux hommes
Que nous naiffons tels que nous fommes :
Que l'un d'un genie excellent
Ajoute talent fur talent ,
Et l'autre d'une ame greffiere
Croupit toujours dans la pouffiere ;
DE 149 MARS.
Que l'un d'un coeur conftant & fort
Va fans crainte affronter la mort ;
Et l'autre d'un lâche courage •
Porte la peurfur fon visage.
Cet ordre feul , fans notre chois
Deftine chacan fes emplois :
L'un fe trouve enclin à la guerre
Et l'autre à cultiver la terre ;
L'un à rifquer tout fur la mer
Et le plus grand nombre à rimer .
Moy qui fuis d'affés baffe trempe ,
C'est dans ce grand nombre où je rampe s
Je voudrois m'en étre tiré ,.
Ce fera quand je le pourray.
Le mot de la premiere Enigme du mois paffé , étoit
le Papier ; & celui de la feconde le Billard.
ENIGM E..
Qvoiqueje fois l'amour des Peuples & des Rois ,
Quepour me poffeder , il n'est rien qu'on nefaſſe ,
Que mon credit fouventfuffe taire les Loix ,
Il est cependant une Race
Qui ne connoit point d'autre bien ,
Que je ne fois presques à rien.
On me frape d'une main forte :
On me reduit de telle forte ,
Que je n'ofe le plus souvent
Me prefenter au moindre vent.
Niij
LE MERCURE
AUTRE..
Mon nom ,Latin, François, eſt pourtant en uſage-
Parmi les Partifans du plus poli langage :
Sans audace , & fans bonte , étant devant les Rois,
Je leurparlefans bouche, ils m'entendent fans voix.
Infenfible au rebut , inſenſible à l'injure ,
Si je fuis mal reçû , jamais je ne murmure :
Mon pere profitant de mes húreux fuccès ,
Si je fuis malhûreux , s'afflige des mauvais.
Explication de la premiere Enigme du
Mercure de Fevrier , par Mademoiſelle
THIME .
E De vieux linges moulus dans l'humide Element ,
C'eft où nait le papier , & c'en est la matiere.
L'Eau le gâte pourtant ; le Feu dans un moment
Comme chacun le fçait le reduit en pouffiere.
,, Neceffaire au Public , mais plus utile au Roi
Par les impôts qu'il en retire,
C'est avecque raison qu'au papier l'onfait dire ;
# Rien n'eft ici bas de plus commun que moi.
Le Papier eft depofitaire
Ou d'une Lettre de Cachet
Ou d'un don que l'on veut bien faire
DE MAR S.
151
L'effet de ces Papiers eft tout àfait contraire.
Le plus bel ornement d'un riche Cabinet ,
Cefont les manufcrits fans doute s
Le Papier en ce cas eft de plus precieux 3
Mais il n'a rien qui ne degoute
Et n'irrite à la fois le nez & les yeux ,
2
( Commedansfon tombeau ) quand on lejette aux
lieux.
Explication de la feconde Enigme du
mois paffé par M. d'Aubiconr.
EN voyant un dos large& vèrt ,
F'ay tout auffi tot découvert
Le mot de la derniere Enigme
Dit la Poiffonniere Isabeau.
C'eft le Poiffon dont le nom rime
f
+
Avec le mien ; mais il n'eft pas fi beau.
Ha ! voyés done, tu me la bailles bonne ,
Répond la Commere Simonne.
Si Seigneur Mercure eft Galant ,
Il ne fe pique plus d'exercer un talent
Trop vulgaire parmi les hommes ,
Surtout dans le tems où nous fommes.
Car Mercure autrefois , l'intriguant de Jupin ,
N'étoit qu'un Drille , un Galopin ,
Pipeur d'Innocentes Grifettes ,
Aufquelles pourfon Maître il débitoit fleurettes ;
Niiij
150 . LE MERCURE
AUTRE..
Mon nom ,Latin, François, eſt pourtant en uſage
Parmi les Partifans du plus poli langage :
Sans audace , &fans honte , étant devant les Rois,
Je leur parle fans bouche, ils m'entendent fans voix.
Infenfible au rebut , inſenſible à l'injure ,
Si je fuis mal reçû , jamais je ne murmure :
Mon pere profitant de mes hûreux fuccès ,
Si je fuis malhureux , s'afflige des mauvais.
Explication de la premiere Enigme du
Mercure de Fevrier , par
Mademoiſelle
THIME .
DEE vieux linges moulus dans
l'humide
Element ,
C'eft où nait le papier , & c'en est la matiere.
L'Eau le gâte
pourtant ; le Feu dans un moment
Comme
chacun le fçait le reduit en pouffiere .
,, Neceffaire
au Public , mais plus utile au Roi
Par les impôts qu'il en retire,
C'est avecque raifon qu'au papier l'onfait dire ;
Rien n'est ici bas de plus commun que moi.
Le Papier eft depofitaire
Ou d'une Lettre de Cachet
Ou d'un don que l'on veut bien faire L
DE MAR S.
151
L'effet de ces Papiers eft tout àfait contraire.
Le plus bel ornement d'un riche Cabinet ,
Ce font les manufcrits fans doute s
Le Papier en ce cas eft de plus precieux ;
Mais il n'a rien qui ne degoute
Et n'irriteà lafois & le nez &les yeux,
( Comme dans fon tombeau ) quand on lejette aux
lieux .
Explication de la feconde Enigme du
mois paffé par M. d'Aubicour.
EN voyant un dos large & vert ,
F'ay tout auffi tot découvert
Le mot de la derniere Enigme ,
Dit la Poiffonniere Isabeau.
C'est le Poiffon dont le nom rime
Avec le mien ; mais il n'eft pas fi beau.
Ha ! voyés donc , tu me la bailles bonne ,
Répond la Commere Simonne.
Si Seigneur Mercure eft Galant ,
Il ne fe pique plus d'exercer un talent
Trop vulgaire parmi les hommes ,
Surtout dans le tems où nous fommes.
Car Mercure autrefois , l'intriguant de Jupin ,
N'étoit qu'un Drille , un Galopin ,
Pipeur d'Innocentes Grifettes ,
Aufquelles pourfon Maître il débitoit fleurettes s
Niiij
152
LE MERCURE
Mais il n'eft confident fi fidele aujourd'hui",
Quifoit auffi difcret nifi poli que lui :
Son Enigme au dos vert eft, ma foi , l'Huitre vertes
De même que merluche eft mere des merlans .
Ifabeau , tu vois bien que je l'ay découverte ,
Je gage un manivaux de mes gros Eperlans ,
Plus friands que les Ortolans ,
Et deux pots à dix fols de bon vin de Bourgogne
Que je boirons dans le bois de Boulogne.
Taupe , dit Isabeau , Catin qui s'en dedit ,
Qu'à tes dépens je vais m'enluminer la trogne.
La Commere Simonne dit ,
Vous payerez pourtant Mignone.
Ifabeau dit , t'en as menti :
L'une apelle l'autre Carogne ;
On s'échauffe , on s'accroche & l'on fe détignone ;
Mais leur Facteur qui par hazard
Etoit prefent , les menne boire ,
Puis il leur dit, c'eft le Billard ;
N'ai-je pas fini mon hiftoire ?
CHANSON.
Dont les paroles font de M. Cordier , & la
Mufique de M. Watelin.
SURVR le bord de la Seine ,
En proye à fes malheurs ,
DE MAR S.
153
Tircis pleuroit Climeine,
L'objet de fes douleurs .
L'onde tranquille & pure
Coule plus lentement :
Par un trifte murmure ,
Elle plaint fon tourment.
Accablé de trifteſſe ,
Il parcourt tous les lieux
Où fa chere Maitreffe
Venoit combler fes voeux.
C'étoit fur ce rivage ,
Difoit il , en pleurant ,
où plein de fon image,
Je me rendois fouvent.
• C'étoit dans cette plaine ,
Où mille fois le jour,
L'adorable Climeine
Me contoit fon amour.
C'étoit dans ce bocage.
Où nous venions tous deux ,
Loin d'un peuple volage ,
Nous parler de nos feux.
Mais la Parque homicide
En a fini le cours ;
La Déeſſe perfide
M'a ravi mes amours.
1
154
LE MERCURE
Quelle fource d'allarmes !
Tous mes voeux font déçûs3
Coulés , coulés mes larmes »
Ma Climeine n'est plus .
Oyfeaux de ce Rivage ,
Faites ouir vos chants ;
Joignés votre ramage
A mes triftes accens :
Et vous , charmante Seine
Arrêtés votre cours ,
Pour pleurer ma Climeine
L'objet de mes amours .
C'en est fait , loin du monde ,
Amant trop malheureux ,
Dans ma douleur profonde
Je veux vivre en ces lieux :
Plûtôt , Plutôt , la Seine
Verra finir fon cours ;
Que jamais , ma Climeine ,
One autre ait mes amours.
Que dis-je tefurvivret
Refter où tu n'es pas ?
Non , non , je veux te fuivre
Dans la nuit du trépas .
Amour , comble ta haine ;
par un trait nouveau ,
DE MARS. 355
१
Joins Tircis à Climeine
Dans un même tombeau .
SUPPLEMENT
Aux Nouvelles Etrangeres,
A Genes , le 18. Mars 1720 .
E Capitaine , les Officiers , & l'équi
page de la Galere qui à tranfporté le
Cardinal Alberoni d'Antibes , où elle étoir
allée le prendre à Seftri di - Levante , fe
louent fort de la generofité de cette Eminence.
Auffi tôt que le Senateur Grimaldi,
grand ami de ce Cardinal , eût appris fon
débarquement , qui fe fit le 6 du mois paffé,
il alla le joindre pour lui faire offre d'une
fort belle maiſon qu'il avoit fait meubles
pour l'y recevoir. Quelques jours après , le
Cardinal Fiefchi notre Archevêque , ayant
reçû un paquet de Lettres pour le Cardinal
Alberoni , le lui fit rendre fur le
champ , avec ordre au Porteur de ne le lui
remettre qu'en prefence de témoins , &
d'en tirer un acte ou reçû dans les formes.
Le 25 à la requifition du Pape & du
Tribunal de l'Inquifition , le Doge fit
affembler le Confeil des Dix , à qui il
communiqua la dépêche du Saint Pere
$
150-
LE MERCURE
Comme la propofition leur parut très importante
, il fut refolu , après bien des débats,
qu'on donneroit fatisfaction à Sa Sainteté
: pour cet effet , on fit partir par terre
cinquante Soldats avec des Officiers , qui ,
fuivant leur ordre , s'emparerent des dehors
& du dedans de la maiſon où étoit
logé le Cardinal , faifirent fes papiers , ou
les mirent fous le fcellé , & lui ôterent
non feulement la liberté de fa perfonne
mais encore celle d'écrire à qui que ce foit.
On apprend cependant qu'il n'étoit plus
traité avec la même feverité , le Senat
ayant ordonné à ce Colonel d'en ufer plus
honnêtement à l'avenir avec cette Eminence
que par le paffé ; qu'il lui laiffâr la liberté
de fa maiſon , & que l'on fe contentât feulement
de mettre quelques fentinelles autour
des bâtimens & des jardins .
On mande de Venife que le Chevalier
Grimani y étoit de retour de fon Ambaſſade
à la Cour de Vienne , & qu'il fe diſpoſoit
à faire fon entrée publique en cette Ville
en qualité de Procurateur de Saint Marc.
Le Prince hereditaire de Modene y arriva le
27 du paffé , avec une très nombreuſe fuite,
fous le nom de Saint Felice. Le Doge, malgré
l'incognito de ce Prince , lui envoya le .
lendemain une députation de quatre jeunes
Nobles , pour le feliciter & l'accom
pagner pendant tout le fejour qu'il y fera.
DE MAR S.
157
A la Haye le 27 Mars 1720 .
E Comte de Cadogan partit le 21 de la
LE
ne , il doit paffer par celle de Berlin , où il
ne fejournera que peu de jours. Ce Miniſtre
a fait entendre qu'il pourroit être de retour
dans deux mois . La Quadruple Alliance n'a
pas encore été fignée de la part de L. H. P.
La Province de Hollande continue d'infifter
fortement fur l'Article de la garantie , &c.
& M. de Cadogan a promis d'employer
tous les bons offices pour donner cette fatisfaction
à l'Etat. Il a auffi promis de folliciter
la Cour Imperiale à terminer tous les
differens qui restent encore à être règlés, touchant
la Bariere entre l'Empereur & cette
Republique.
Le 21 les Etats de Hollande s'affemblerent
pour continuer leur deliberation fur les
affaires des Finances ; mais on a lieu de
craindre que l'on ne rencontre encore bien
des difficultés , à caufe de la divifion qui
fubfifte toûjours vivement entre les villes de
cet Etat. Les mêmes Etats n'ont point enco
re confenti à l'Ambaffade de M. Burmania
à la Cour de Suede , ce qui eft un obftacle
prefqu'invincible aux Negociations de ce
Miniftre , fur tout , par rapport au dedoimagement
que l'Etat pretend des vaiffeaux
15.8 LE MERCURE
Hollandois , pris par les Armateurs Suedois
, & confifqués par l'Amirauté de Suede.
L'on affure que les Miniftres Suedois
paroiffent neanmoins fort difpofés à donner
fatisfaction fur ce point à L. H. P. Il eſt
toujours certain que le Prince Hereditaire
de Heffe- Caffel prend fort à coeur l'interêt
de cette Republique.
M
A Vienne , le 18 Mars 1720.
Onfieur Hamer Bruininx , Envoyé
extraordinaire de Hollande en cette
Cour , a porté les plaintes au Cointe de
Zinzendorff , à l'occafion des difficultés &
des prétentions de M. le Comte de Vindifgratz
, Envoyé extraordinaire de S. M. I. à
la Haye. M. Bruininx prétend qu'elles font
entiérement oppofées à tout ce qui le pratique
par les autres Miniftres étrangers , lorfqu'ils
delivrent leurs Lettres de Creance.
M. de Zinzendorff a tâché d'excufer ce
Comte fur ce qu'il pouvoit s'être gliffé dans
fes inftructions quelques équivoques à cet
égard.
On prevoit que l'on ne parviendra à regler
que très-difficilement les points Preliminaires
de la Paix , entre les Cours de Danemarc
& de Suede ; cette derniere ayant
declaré , qu'elle ne confentiroit pas à
donner un équivalent pour Rugen & Stralfund
: on croit cependant qu'elle fe refoudra
DE MAR S.
Iss
à ceder Wilmar à Sa Majefté Danoiſe.
Les Lettres de Hambourg du 19 portent
que le Magiftrat avoit fait arrêter 20 Juifs,
accufés d'avoir préparé des habits de Malcarade
, pour reprefenter d'une maniere
fcandaleufe la Paffion de Notre Seigneur,
Sur cette accufation on exige , pour reparation,
20 milleDucats d'amande auCorps des
Juifs , fans quoi , on informeroit le procés ,
& on pourfuivroit fans mifericorde les
Complices.
Le Baron de Klettenberg , ci - devant
Chambellan du Roy de Pologne , fut decapité
le premier de ce mois dans le Chateau
de Coningſtein en Saxe , où il étoit detenu
Prifonnier pour plufieurs crimes atroces ,
dont il a été convaincu.
MORTS ETRANGERES.
E Comte Charles Palfi , Lieutenant
Colonel du Regiment des Dragon's
d'Althan , & fils du Comte Nicolas Palfi ,
Palatin de Hongrie , mourut le 25 Janvier
d'apoplexie , à Peft.
Eleonore Criftine Veuve du Baron de
Kochs , mourut à Vienne le 31 Janvier âgée
de 79 ans.
Françoife Cromwel, fille d'Olivier Crom160
LE MERCURE
•
wel , protecteur d'Angleterre , d'Ecoffe
& d'Irlande , mort en 1658 , laquelle avoit
époufé , 10 Robert Baron Rich , fils de
Robert , Comte de Warwick , 20 Jean
Ruffel , Chevalier , mourut à Londres le 7
Fevrier âgée de plus de 80 ans .
Sidoine - Thereſe , Veuve , Comteffe de
Cibelwald , de Leiningen - wefterburg ,
mourut à Vienne le 17 Fevrier , âgée de
70 ans .
Marin-François- Mario Caraccioli , Prince
d'Avellino , Confeiller d'Etat de l'Empereur
, General de Cavalerie , & Chancelier
Hereditaire du Royaume de Naples,
mourut à Vienne le 19 Fevrier âgé de 52
ans.
Le Comte de Stamfort , mourut à Londres
le 11 Fevrier âgé de 66 ans , fans
pofterité.
Le Prince Antoine Ottoboni , pere du
Cardinal de ce nom , mourut à Rome le
19 Fevrier.
Et le Duc d'Abrants mourut à Madrid
le ... Fevrier âgé de 83 ans.
CHARGES ET DIGNITEZ .
N Fevrier le Roi de Pologne donna
la Charge de Grand Chancelier de Lituanie
, vacante par la mort du Prince
de Radzevil , à Michel Prince de Wiefnowiski.
En
DE MARS. 161
En Fevrier l'Empereur donna la Charge
de Grand Maréchal Provincial du
Royaume de Boheme , vacante par la mort
de Venceslas Comte de Gallafch , à Jean-
Jofeph Comte de Waldſtein , Confeiller
d'Etat.
Et la Charge de Prefident de la Commiffion
ordonnée pour les affaires du Commerce
, à Sigifmond Rodolphe Comte de
Waghenfperg , auffi Conſeiller d'Etat & de
la Baffe - Auftriche.
Le ... Fevrier le Roi d'Efpagne nomma
à l'Archevêché de Grenade Dom Françifco
Perea-y-Porras, Evêque de Placencia.
A l'Evêché de Placencia Dom Jofeph de
Montaluan Evêque de Cadix .
.
A l'Evêché d'Avila Dom Jofeph de
Yermo , Abbé de Saint Jufte & de Saint
Pafteur d'Alcala.
A l'Evêché d'Ofma, Dom Miguel Guerrero
Efgueva , Chanoine & Penitencier det
l'Eglife de Tolede .
A l'Evêché de Tervel , Dom Antonio
Maldonado , Chanoine de la même Eglife .
A l'Evêché de Tarracona , le Pere Garcia
Pradinas , Religieux de la Mercy , Provincial
de Caſtille .
A l'Archevêché d'Oriftan , Dom Antonio
Nin Chanoine de Cagliari .
Sa M. Carholique ayant appris la mort
de Dom Bertrand , Religieux Benedictin ,
162 LE MERCURE
qui avoit été nommé Archevêque de Tarragone
par l'Empereur , pendant qu'il étoit
maître de la Catalogne , & à qui le Pape
avoit donné des Bulles , mais qui n'a jamais
refidé en fon Archevêché, le Roi d'Efpagne
étant devenu maître de cette Place:
peu après cette nomination , Sa M. Catholique
a nommé à cet Archevêché Dom Michel
Jean de Taverner & Rubi , Evêquede
Gironne , autrefois Premier Preſident
du Confeil Souverain de Barcelonne ,
& qui a ſignalé fon zele pour le fervice
de ce Monarque pendant les derniers
troubles.
Et à l'Evêché de Gironne Dom Jofeph
Taverner & d'Ardennes , fon neveu & fon
Grand Vicaire , qui avoit été rommé à
l'Evêché de Solfonne , mais dont il n'avoit
pas encore les Bulles. Sa mere étoit
fille & heritiere de N. d'Ardennes , Comte
d'Illes , Lieutenant General des Armées du
Roi , qui rendit de grands fervices à la
France en Catalogne & en Rouffillon . Ce
nouveau Prélat parut à la Cour & dans Paris
en 1715 , où il s'attira beaucoup d'eftime
par la vertu & par fon érudition. Il
avoit pour Tante Mademoifelle d'Ardennes,
l'une des plus belles perfonnes de la Cour ,
& fille d'honneur de la feue Reine Marie-
Therefe , qui fe rendit Religieufe aux Carmelites
de la rue du Bouloir , & mourut en
1703 .
DE MARS. 163
S. M. Catholique a auffi donné la Com .
manderie de Mohernando à Dom Antonio
Alvarez de Borhorquez Maréchal de
Camp.
Celle d'Anguera , à Dom Vincent Fuenbuena
, Brigadier , & Colonel du Regiment
de Cavalerie du Prince.
Celle de Borriana , à Dom Jofeph de
Salcedo-Henriquez Major de Valence .
Le Regiment de Dragons de Pavic , au
Chevalier d'Iftre.
La Charge de Majordome de la Reine au
Comte Raphael Tarafconi Efmeraldi, Che
valier de l'Ordre de Saint Georges .
Et un titre de Caftille à Don Alphonce
Jofeph Tabares- y Ahumada ..
MARIAGES ET NAISSANCES.
Effire Marie Louis Ifaac de Baltafar,,
Mchevalier , Seigneur de la Vincelaye ,
Major du Regiment de Buiffon , & cydevant
Lieutenant au Regiment des Gardes
Suiffes , époufa le 16 Mars Elifabeth Therefe
de Verthamon , fille de Meffire François
de Verthamon , Seigneur de la Villeaux-
Clercs & de Villemenon , Confeiller
honoraire de la grand'Chambre du Parle--
ment , & de N. de Goury fa premiere
femme.
La Princeffe de Munſterberg & de
Oriji
164 LE MERCURE
Franckeiſtein , née Princeffe de Liechteinftein
, accoucha le 17 Fevrier de Charles-
Jofeph-Antoine - Jean - Adam - Conftantin
d'Avefperg.
" Meffire Louis , Comte de Grammont
Brigadier des Armées du Roy , Colonel
du Regiment de Bourbonnois , Gouverneur
en furvivance de la Ville & du Château
de Ham , fils de Meffire Antoine de
Grammont, Duc de Guiche, Pair de France,
Lieutenant General des Armées du Roy ,
Colonel de fes Gardes , Confeiller au Confeil
de Regence , Gouverneur en ſurvi
vance de Navarre , & des Villes & Citadelles
de Bayone & Saint Jean Pied- de-
Port ; & de Madame Marie Chriftine de
Noailles fes pere & mere , a épousé le
13 de ce mois Mademoiſelle Genevieve
de Gontant de Biron , fille de Meffire Charles
Armand de Gontaut de Biron , Lieutenant
General des Armées du Roy , Gouverneur
de Languedoc , chargé en chef
du détail de l'Infanterie , & premier Ecuyer
de S. A R. Monfeigneur le Prince Kegent
; & de Madame Marie Antoine de
Bautru de Nogent , fes pere & mere.
Voyez la derniere Edition de Moreri.
DE MARS. 169
MORTS DE PARIS.
M
Effire Jean - Jacques de Queyrats ,
Seigneur d'Aufeville , Commandeur
de l'Ordre Militaire de Saint Louis , Maréchal
de Camp , & Commandant au Gouvernement
de Ta Baffe Navarre , mourut
à Bayonne le 4 Fevrier âgé de 67 ans .
Meffire Bon- Leonor-Gilbert des Vaux ,
Prieur de N. Dame de Rabar , fils de M.
le Marquis de Levaré , mourut le 28 Fevrier.
Meffire Henry de Chaumejan , Marquis
de Fourille , Commandeur de l'Ordre de
Saint Louis , & Brigadier des Armées du
Roi , mourut le 29 Fevrier .
Meffire Jean Manjot , Seigneur de
Dammartim , Saint Gobert , &c. qui avoit
été reçû Maître des Comptes en 1671 ,
mourut le premier Mars .
Dame Catherine le Picart de Perigny
Veuve de Meffire Nicolas le Pelletier
Seigneur de la Houffaye , Maître des Re
quêtes , mourut le 2 Mars , ayant eu pour
enfans Monfieur le Pelletier de la Houffaye,
Confeiller d'Etat Ordinaire , & Chancelier
de S. A. R. Monfeigneur le Duc d'Or
leans , Regent , & Dame Catherine le Pelletier
de la Houffaye , mariée à Meffire
Michel Amelot , Marquis de Gournay ,
166
LE MERCURE
ጉ
Confeiller d'Etat , morte le 16 May 1703.
Jofeph Gobert Comte d'Afpremont &
de Reckeim , Prince de l'Empire , né le
2 Fevrier 1694 , fils de Ferdinand Gobert ,
Comte d'Afpremont & de Reckeim , & c.
& de Julienne - Barbe Ragotzi , fa feconde
femme , & petit-fils de Ferdinand Comte:
d'Afpremont , & c. Chambellan de l'Empereur
, & d'Elizabeth Comteffe de Furftemberg
, mourut à Paris le 3 Mars , âgé
de 26 ans , fans laiffer de pofterité de Ň.
fille d'Hercule - Jofeph Louis Furinetti ,
Marquis de Prié , Chevalier de l'Ordre de
l'Annonciade , Ambaffadeur de Savoye prés
l'Empereur , puis de l'Empereur à Rome ,
fon Confeiller d'Etat , & fon Miniftre Plenipotentiaire
pour le Gouvernement des
Pays-Bas.
Dame Louife- Antoinette de la Bourdonnaye
, épouſe de Meffire Paul- Efprit Feydeau
, Seigneur de Brou , Maître des Requête
, & Intendant de la Province de Bretagne
, mourut le 9 Mars en fa 23 année
, fans pofterité.
Dame Marie Bonneau de Rubelles, Veuve
de Meffire Charles Fortin , Marquis de
la Hoguette , Capitaine - Lieutenant de la
premier Compagnie des Moufquetaires ,
Lieutenant General des Armées du Roi
& Gouverneur de Niort , qui fut tué à
la Bataille de la Marfaille en 1693 , mou
DE MARS. 167
rut le 10 Mars , laiffant pour fille unique
N. Fortin de la Hoguette , mariée le 8 Janvier
1705 à Louis - Armand de Brichanteau
, Marquis de Nangis , Lieutenant General
des Armées du Roi .
Mellire Jofeph Brunet , Prêtre , Docteur
de Sorbonne , & Abbé de Saint Crépin le
Grand de Soiffons , recommandable par fa
pieté , & par fa charité envers les Pauvres,
mourut le 12 Mars en fa 72 année.
Dame Françoiſe de Paris , Veuve de
Meffire François du Gué , Preſident en la
Chambre des Comptes , mourut le 15
Mars , laiffant pour fille unique N. du Gué,
qui a épousé en Decembre 1693 , Antoine
d'Aix , Marquis de la Chaife , Capitaine
des Gardes de la Porte du Roi.
Dame Françoiſe Ferand , Veuve de Meffire
René le Fevre , Seigneur de la Faluëre,
Premier Prefident Honoraire du Parlement
de Bretagne , après avoir été Confeiller &
Prefident en la quatriéme Chambre des
Enquêtes du Parlement de Paris , mort
le 21 Mars 1708 , mourut le 17 Mars ,
laiffant pofterité.
Dame Françoiſe de Thibaut , veuve de
feu Meffire David Biard , Ecuyer Sieur du
Breuil , Lieutenant de Roy des Ville &
Château d'Argentan en Normandie , mourut
le troifiéme Fevrier dernier , âgée de
cent trois ans accomplis , étant née en
168. LE MERCURE
Février 1617. Son Contrat de mariage avec
ledit fieur du Breuil , porte datte du mois
de Novembre 1634 , reconnu devant les
Notaires le 8 Juin 1635 , c'est - à - dire ,
qu'elle avoit 85 ans de mariage . Elle a
confervé jufqu'au dernier moment le jugement
& la memoire. Il y a environ trois
ans qu'elle fe caffa un bras pendant le Carême
, fans cependant en interrompre le
jeûne ni l'abftinence.
Une vieille Demoiſelle de la même Ville
d'Argentan , nommée Mademoiſelle de la
Chauffée , âgée prefentement de 84 ans ,
eut l'an paffé une maladie très- confiderable.
Elle affembla les Medecins , pour fçavoir
ce qu'ils en penfoient . Tous lui dirent que
la maladie par elle-même n'étoit pas mortelle
; mais que fon grand âge leur en faifoit
tout apprehender. Elle répondit , fans
s'émouvoir , que s'il n'y avoit que fon âge
qui leur fit peur , elle auguroit bien de fa
guerifon ; puis elle leur dit : Vous dites que
je fuis vieille , j'ay encore mon parrain qui
le porte bien , & mon parrain à encore fa
maraine toute pleine de vie. Enfuite elle
leur expliqua ce difcours , qui leur paroiffoit
une Enigme , & leur fit entendre
que fon parrain étoit le Sieur de Francheville
, encore vivant , & qui a 95 ans , &
que la maraine du Sieur de Francheville
étoit la Dame du Breuil , dont on vient
d'annoncer
DE MAR S. 169
d'annoncer la mort , & qui lors de ce dif
cours , fe portoit bien : enforte que le Sr de
Francheville avoit onze ans lorfqu'il donna
le nom à la Damoifelle de la Chauffée ;
& la Dame du Breüil en avoit huit , lorsqu'elle
le donna au fieur de Francheville.
On apprend de la Province d'Effex , que
Madame Honywood y eft morte dans la
quatre- vingts-treiziéme année de fon âge ;
elle a laiffé 376 de fes defcendans ; fçavoir ,
16 fils ou filles , 114 petits fils ou petites
filles , 228 de la troifiéme generation , &
9 de la quatrième.
On s'eft trompé le mois paffé , lorſqu'on a
annoncé dans le premier Article des Morts de
Paris , que Meffire Charles le Tonnelier ,
Baron d'Ecouché , étoit mort fans alliance,
puifque M. de Breteuil a laiffé une veuve
qu'il a épousée en face d'Eglife , qui ſe
nomme Genevieve Chriftine Regnault ,
fille de Meffire Maurice Regnault , Bourgeois
de Paris , & de Geneviève Floriot ,
dont il reste une fille âgée de deux ans ,
qui fe nomme Marie- Therefe le Tonnelier.
GED
P
170 LE MERCURE
JOURNAL DE PARIS.
L
E Roy a accordé à Madame de
Fourilles , veuve du Marquis de
ce nom , une penfion de 3000
livres.
La Cour a gratifié de cent mille écus
M. de Chateauneuf, Confeiller d'Etat ,
Preſident à la Chambre Royale de Justice
de Bretagne , & cy- devant Ambaffadeur de
France en Hollande , pour les Services qu'il
a rendus à l'Etat.
Sa Majesté a accordé à Monfieur le
Comte de la Marche , âgé de 2 ans 8 mois
Els unique de M. le Prince de Conti , une
penfion de 60 mille livres .
M. Pouynet de la Bliniere a obtenu des
Lettres de Nobleffe , en confideration des
fervices qu'il a rendus , tant dans les Negotiations
Etrangeres , que dans les Finances
& ailleurs. Ces Lettres font du mois de
Mars 1720 .
M. de Roquefeuille , Capitaine de Vaiffeau
, a eu 2000 livres de penfion .
M. le Comte de Dreux a obtenu une
penfion de 6000 livres , comme Lieutenant
General.
DE MAR S. 971
Le 10 S. A. R. a accordé une penfion de
6000 livres à M. Picon Dandrezel , Intendant
du Rouffillon , & qui a été , la Campagne
derniere , Intendant de l'armée d'Ef
pagne.
Melfire Pierre Dupuis , Confeiller au
Parlement de Paris , fut reçu le 9 Fevrier
dernier en l'état & office de Confeiller du
Roy en fes Confeils , Preſident en fon Grand
Confeil , au lieu & place de deffunt M.
Bailly , Prefident en cette Compagnie. Ce
nouveau Prefident eft fils de Mellire Jean
Dupuis, ancien Treforier general de la Maifon
du Roy , auffi recommandable par fa
probité , que par l'ancienneté de fa famille.
On a reçu des Lettres de la Rochelle du
14 Mars , qui marquent que M. de Creil ,
Intendant de cette Generalité, avoit entierement
achevé l'établiſſement de la Taille tarifée
ou Dixme Royale , dans toutes les Pa
roiffes de l'Election de la Rochelle, au grand
contentement du peuple & des gens de
bien. M. de Creil va travailler aux trois autres
Elections , & il efpere que tout fera
achevé dans deux mois.
M. Duffault , Ambaffadeur de France
vers les Rois de Barbarie , a figné le 25 Decembre
1719 un Traité de Paix entre les
François & les Algeriens . Il eft parti enfuite
pour Tunis , afin d'éxécuter la même Commillion.
Pi
172 LE MERCURE
Les Lettres du 20 de ce mois de Saint-
Malo , portent qu'il étoit parti le 16 de ce
Port plufieurs Vaiffeaux de la Compagnie ,
pour les Indes Orientales & Occidentales.
Le Roy a permis à l'Ordre des Chevaliers
de S.Lazare de porter des Croix de diamans.
M. de Larrey , Ecuyer du Roy , du Quartier
de Juillet , a vendu fa Charge à M. de
Cretau .
M. de Tourolle , ci - devant Valet - de-
Chambre du Roy , a achetté de M. Antoine
la Charge de Porte - Arquebuſe du Roy ,
Semestre de Juillet. M. de Tourolle fon
frere , a eu l'agrément de traiter de la furvivance
de la Charge de Marechal des Logis
du Roy avec M. Picaud.
M. l'Abbé de Vaubrun a vendu fa Charge
de Lecteur du Roy , au fils de M. de
Feriol , ci - devant Ambaſſadeur à la Porte,
M. le Marquis de Monteſquiou , a été
fait fecond Cornette de la Compagnie des
Moufquetaires gris ; & M. le Comte de
Trevile ſecond Enſeigne de la même Com→
pagnie,
BENEFICES DONNE Z.
Luel de
A Coadjutorerie du Prieuré Conventuel
& Regulier de Notre - Dame des
Artels de la Ville de Fonds , Ordre de
Cluny , Dioceſe de Cahors , dont Dom CeDE
MARS. 173
far de Boyffer de la Salle eft Prieur , à
Dom Pierre Eftienne Gilles de Pailhaffe ,
Celerier dudit Prieuré.
Du 25 Fevrier , la Coadjutorerie de Nôtre-
Dame des Colonnes , dite de Sainte
Claire de Vienne , dont la Dame de Luffe
de la Poepe eft Abbeffe , à la Soeur Marie
Anne de Verrue Religieufe profeffe dudit
Monaftere.
Du même jour , la Prevôté de l'Eglife
Cathedrale de Rieux , fur la démiffion de
Monfieur de Saumery Evêque de Rieux ,
au freur Jacques Lafferé de Maran Prêtre .
Du 2 Mars , l'Abbaye Reguliere de faint
Martin de Laon , Ordre de Premontré
vacante par le decès du dernier Titulaire,
en faveur de Meffire Louis de Clermont
Evêque de Laon , Duc & Pair de France ,
pour en eftre pourvû en commande pendant
fa vie feulement , à la charge de retourner.
en regle. Sa Majefté a nommé à
cet effet pour Coadjuteur , Frere Charles
Antoine de la Sale , Religieux Profès &
Prieur de ladite Abbaye.
Le Prieuré de la Fermeté , Ordre da
faint Benoift , Dioceſe de Nevers , vacant
par le decès de la Dame de Marcellange ,
en faveur de la Soeur du Bloffet , Keligieufe
Profeffe du même Ordre.
Du 9 Mars le ferment de fidelité de
l'Archevêché de Cambray au fieur Etienne
2
P iij
374 LE MERCURE
Edouard Colbert , Clerc Tonfuré du Diocefe
de Toulon.
Du 15 Mars la Prevôté de l'Eglife Cathedrale
de Blois , de nomination Royale,
au fieur Antoine Gay , Chanoine Official
& grand Vicaire du Chapitre de Blois .
Du 1 Mars , l'Abbaye Reguliere de
Marcheroux , Ordre de Premontré , Diocefe
de Rouen , vacante par le decès du
Pere Dagobert Millet , au Pere François
Hiant , Prieur de l'Abbaye de Reffon , Diocefe
de Rouen.
Du même jour la Coadjutorerie de
P'Abbaye Reguliere de fainte Trinité de la
Luzerne , Ordre de Premontré , Dioceſe
d'Avranches , dont le Pere Hiacinthe Jean
des Noires- Terres eft Abbé , en faveur du
Pere Jean Pelué , Religieux dudit Ordre ,
& Prieur de l'Abbaye de faint Jean de Falaize.
Le 11 de ce mois après midi , Madame la
Princeffe de Modene partit du Palais Royal
dans les Caroffes du Roy , accompagnée
de Madame la Ducheffe de Villars Brancas ,
de Madame la Marquile de Simiane , de
Madame de Goyon , &c. Elle fera fuivie
d'un détachement de douze Gardes du
Corps de Sa Majefté , commandez par M.
de la Roque, Exempt des Gardes du Corps,
ayant fous lui un Brigadier , & un fous- Brigadier.
Ce dernier a été détaché avec deux
DE MAR S. 175
Gardes , pour efcorter & garder à vûë la
Caffette de la Princeffe .
Le Prince Regent aprés l'avoir accompagnée
à Effone , revint le foir même coucher
à Paris . La Princeffe arriva le 13 à
Fontainebleaur où elle a fejourné trois jours,
le 17 à Montargis ( fejour ) le z 2 à Nevers,
( fejour ) & le à Moulins ( fejour. )
Officiers qui fuivent la Princeffe de la
part du Roy.
Meffieurs de la Beauvoiliere Pere & Fils "
Ecuyers du Roy , le Pere pour donner la
main à la Princeffe , & le Fils pour avoir
inſpection fur tous les équipages.
Meffieurs de Charroft & d'Hervaux Maréchaux
des Logis , font chargez du foin
de préparer avec quatre Fouriers fous eux,
les logemens pour la Princeffe & la Compagnie.
M. Cantin Maître d'Hôtel du Roy ,
Chef du Bureau . M. Heinfielin Controlleur
de la Maifon de S. M. M. de la Ferrierre
& M. Gerberois Gentilshommes fervans
; M. Binet Huiffier de la Salle ; M.
Chatelin Chapelain du Roi , & M. Paulmier
Clerc de Chapelle , M. Creteil & M.
le Moine le Cadet , Valets de Chambre , M.
des Aubiers , & M. Colin Huiffiers de la
Chambre.
P iiij
176 LE MERCURE
Détachement du Grand Commun..
Quatre Tables fervies .... La premiere,
celle de la Princeffe. La feconde , des Femmes
de fon fervice. La troifiéme , du Bureau.
La quatriéme , des autres Officiers.
Les équipages confiftent en fept Caroffes
à fix chevaux du Roi & du Regent . Il y
a environ huit cens chevaux , tant pour
les attelages de chariots , charettes , de
baſt , & c .
"
Le 13 Mars Madame de Rouffillon ,
foeur de M. l'Evêque de Laon , nommée
Abbele de Villiers , Ordre de Citeauxproche
la Ferté Aleps , prit poffeffion de
cette Abbaye : Elle étoit accompagnée de
M. le Marquis de Clermont fon autre frere,
Capitaine des Gardes Suiffes de Monfeigneur
le Duc d'Orleans , & de Madame de
Grillon Religieufe Benedictine , niéce de
M. l'Archevêque de Vienne. La nouvelle
Abbeffe fut reçûe & complimentée au nom
de la Communauté par Dom Moreau , Bachelier
de Sorbonne , Directeur de l'Abbaye,
ancien Prieur de Citeaux , & Vifiteur General
de fon Ordre ; il eſt frere de M. Moreau
de Mautour , de l'Academie Royale
des Infcriptions & belles Lettres.
On écrit de Sezanne , vallée d'Oulx ,
que le 14 de Janvier quelques Chaffeurs
DE MAR S .. 177
étant montez fur la montagne , dite Roche.
noire , trouverent une nichée de cinq oifeaux
nommez Quinſons dans le Païs , autrement
Culs blancs . Cette découverte dans
une faifon pareille les furprit fort , attendu
que de memoire d'homme on n'avoit point
vû que les oifeaux euffent fait des petits ,
fur tout dans un climat aufli froid que celui-
là. On a obfervé en même-temps qu'il
n'y avoit point de neige fur cette montagne
, ce qui eft fans exemple.
Le 13 au matin il y eut une nombreuſe
Affemblée de Cardinaux & de Prélats au Palais
Royal, au fujet de l'affaire de la Conftitution
qui fut terminée à la fatisfaction
des uns & des autres , tous ayant ſigné le
Corps de Doctrine & l'Acte qui fait mention
de l'acceptation de M. le Cardinal de
Noailles. C'eft aux foins & à la fageffe du
Regent qu'eft dûë cette paix de l'Egliſe de
France fi defirée & fi neceffaire .
Le 17 M. l'Abbé de Saumery nommé
à l'Evêché de Rieux , fut facré dans l'Eglife
Metropolitaine de Toulouſe , par M.
l'Archevêque de Toulouſe , nommé à l'Archevêché
de Narbone , affifté des Evêques
de Saint Pont & de Saint Papoul .
Le 25 M. le Cardinal de Mailly Archevêque
de Reims , vint voir le Roi, à qui
il remit fa Calotte que S. M. lui rendir,
178
LE
MERCURE
en lui difant , fuivant l'ufage , metteż - la
far vôtre tête.
Le 26 le Roi alla à l'Hôtel de Madame
la Princeffe , à l'Hôtel de Condé chez
Madame la Ducheffe , & à l'Hôtel de Conty
, faire compliment aux Princeffes fur la
mort de Madame la Ducheffe la jeune .
Le 27 S. A. S. Monfeigneur le Duc vine
le matin en grand manteau de deüil faluer
le Roy dans fon Cabinet ; S. M. lui fit
compliment fur la mort de Madame la
Ducheffe .
La Cour quittera le Dimanche de Qua
fimodo le deuil , qu'elle reprendra trois jours
aprés pour Madame la Ducheffe ; il du
rera trois femaines .
Le Roi a fait un don de 150 mille liv.
aux Theatins de cette Ville , pour être
employées au grand Autel de leur Eglife ,
outre 12 mille livres qu'il leur donne tous
les ans , jufqu'à ce que cette Eglife foit
achevée.
M. le Comte de Seneterre eft retourné
à la Cour d'Angleterre en qualité d'Ambaffadeur
de celle de France .
Comme par le paffé les Mineurs , Bombardiers
& Sapeurs , formoient trois Compagnies
differentes , on a jugé à propos
d'en former cinq qui feront mêlées des
arois , on les diftibue fur les Fontieres du
DE MAR S. 379
Royaume pour s'en fervir en cas de befoin.
Le Roy a accordé une augmentation de
40000 livres d'apointemens fur le Gouvernement
de Touraine en faveur de
Monfieur le Comte de Charolois . C'eft
du 6 Fevrier 1720..
Le 28 Jeudy Saint S. M. entendit, le
Sermon de la Cêne de M. l'Abbé Alleon de
Bourdon Chapelain du Roy , aprés quoy
le Cardinal de Rohan Grand Aumônier de
France , fit l'Abfoute. Enfuite le Roi lava
les pieds à douze Pauvres & les fervit à
table . Le Duc de Bourbon Grand Maître
de la Maifon de S. M. à la tête des Maitres
d'Hôtel , precedoit le fervice. Les
plats furent portez par M. le Duc d'Or
leans , le Comte de Clermont , le Prince de
Conti , & les Principaux Officiers de S.
M. Enfuite le Roi alla aux Feuillens où
il affifta à l'Office & à la Proceffion .
Extrait du Sermon de la Cêne par M.ľ Abbé
Alleon de Bourdon , Bachelier en Theologie
de la Maifon de Navarre , Docteur
en Droit Canon & Civil de la Faculté de
Paris , Chapelain de la Chapelle & Oratoire
du Roy.
Eureux les Grands & les perfonnes
H diftinguées par leur dignité & par leur
rang , de pouvoir honorer Dieu , plus que
les autres perfonnes ! car comme il eft
180 LE MERCURE
conſtant qu'un Souverain eft plus glorieux
de voir les premiers de fes Sujets lui rendre
les plus humbles fervices , que de voir
une foule de peuple trembler en fa prefence
; auffi eft - il indubitable que la gloire
étant proprement le tribut de Dieu , &
cette gloire croiffant à mesure que ceux
qui s'humilient devant lui , fe trouvent d'une
grande distinction ; les Grands par confequent
lui rendent d'autant plus d'honneur
& de gloire préférablement aux autres ,
qu'ils defcendent de plus haut. Quel avan
tage ! & quelle préeminence des Grands
fur le refte des hommes ! mais quelle indifpenfable
obligation pour les Grands ,
plus que pour tous les autres hommes !
le Saint Elprit nous en affùre lui - même :
quantò magnus es , nous dit il , humilia tẹ
in omnibus , plus vous êtes grand , plus
vous êtes dans l'obligation de vous humi →
lier ; & le même Elprit Saint en apporte
la railon , quoniam magna potentia Dei fo
tius ab omnibus honoratur , parce que
Seigneur étant le feul veritablement Grand,
il ne fçauroit être honoré que par les humbles
; ainfi pour que les Grands lui rendent
l'honneur qui lui eft dû , ils ſont
obligez de s'abaiffer d'autant plus devant
lui , qu'il les a plus élevez au- deffus des
autres hommes .
le
Quelle joye ! Sire , quelle joye pour l'E
DE MAR S. 181
glife ! pour le ciel même ! de voir en ce
jour Votre Majefté , à l'exemple de fon
Dieu , s'humilier fi profondément autant
par reconnoiffance que par devoir. Penetrée
qu'elle eft des grandes graces qu'elle a reçûes
du Ciel , l'exemple du Sauveur fait
autant d'impreffion fur un coeur auffi grand,
auffi noble , & auffi genereux , que le pouroit
faire le commandement de Dieu même.
Je pourrois ici parcourir ces évenemens
merveilleux , qui nous ont confervé l'unique
& fi pretieux Rejetton des Enfans de
Louis ; rappeller ce miracle inefperé , qui
l'arracha des bras de la mort ; rapporter
toutes les grandes & rares qualités que
P'âge developpe en lui de jour en jour , &
qui annonçent les grands Princes : A ces
traits ajouter les foins des grands hommes
qui font chargés de fon éducation , & furtout
l'attention & la vigilance de cet incomparable
& augufte Prince , qui le foutient
de fes regards , de fes confeils , & de
fes exemples . Mais , Sire , toutes ces granpes
& fignalées faveurs du Ciel , font fi prefentes
à Votre Majeſté , qu'elle n'a pas befoin
d'entendre les grandes choles que
Dieu a faites pour elle , pour qu'elle penſe à
celle qu'elle doit faire pour Dieu . Agréés ,
Seigneur , agréés qu'aujourd'hui je vous
adreffe la même priere , que vous faifoit
autrefois un Chapelain de Charlemagne :
182 LE MERCURE
Accordés , grand Dieu , accordés à notre
grand Monarque une vie auffi longue que
celle des Patriarches , puiſqu'il en a la foi !
qu'il apprenne aux fils de fes petits- fils à
regner comme lui en fainteté & en juſtice.
Confervés , Seigneur , confervés celui que
vous avez deftiné pour être le Protecteur
des Rois , l'Extirpateur des herefies , le
Soutien de la Religion , & le Confervateur
de votre culte ! ôtez même de nos
jours pour prolonger les fiens ; c'eſt ce que
je vous fouhaite de tout mon coeur.
Le 31 Madame d'Armagnac fut prefentée
au Roy par Madame la Ducheffe de
Noailles fa Mere : elle prit le Tabouret
pour la premiere fois au dîner de Sa Majeſté
.
Marie- Anne de Bourbon , Princeffe du
Sang , Epouſe de Louis- Henry Duc de
Bourbon , mourut le 21 de ce mois , après
une longue maladie. Elle étoit fille de
François Louis de Bourbon Prince de
Conti. Elle étoit née le 18 Avril 1689 ,
& elle avoit été mariée au Duc de Bourbon
le 9 Juillet 1713. Cette Princeffe a inſtitué
Mademoiſelle la Princeffe de la Rochefur-
Yon fa foeur , fa legataire univerſelle .
Son corps a été porté & inhumé dans l’Eglife
des Carmelites de la rue faint Jacques.
Les Lettres du 27 de Nantes portent ,
que la veille Meffieurs de Pontcalec , du
DE MARS.
18 $
Coedic , le Moyne de Talhoet , & de
Montlouis , avoient eu la tête tranchée par
Arreft de la Chambre Royale dans la Place
publique du Bouffet. Pendant cette execution
la Maréchauffée étoit fous les armes,
& l'on avoit détaché dix hommes par Compagnie
du Regiment qui eft en quartier à
Nantes les canons du Château braquez
fur la Ville , étoient chargez à balles.
Voicy les noms des Contumaces condamnez,
qui ont été effigiez dans la même Ville.
Mrs Melac- Hervieux, le Comte du Crofquer
, de Lambilly , Trevelec , de Bon-
Amour , la Boiffiere de Kypredon , le Chevalier
Dalduc , le Comte de Beraye , le
Chevalier de Villegly , Talhoet de Borferant
, Cocquart de Rofconan , l'Abbé du
Crofquer , le Comte de Polduc , Kyantre
de Govelle, de la Houffaye pere, du Croíco.
Les autres coupables ont été condamnez
à l'exil , ou à tenir prifon pour un certain
tems.
La Chambre Royale a été fermée dés
Je moment , & ne fera plus aucun Acte
de Jurifdiction.
Le 3 d'Avrilla Compagnie des Indes ou-
3.
vrira dans la Galerie Mazarine fix Bureaux,
pour acheter indiftinctement fans ordre de
numero les Actions ; elle continuera elle
continuera pen184
LE MERCURE
dant tout le mois d'Avril , de convertir
en Actions , les Soufcriptions , & les Primes.
On a appris par un Courier Extraordinaire
, dépéché par la Cour de Madrid ,
que la Reine d'Eſpagne y étoit accouchée
fans aucuns accidens , d'un Prince , le 15
à fix heures du matin. Le Roi , qui eſt en
parfaite fanté , alla l'après dinée avec le
Prince des Afturies en habits Royaux à
N. D. d'Atoches rendre graces à Dieu de
cet heureux évenement.
Promotion des Lieutenans Generaux
du 31 Mars.
Meffieurs de Puifnormand , le Chevalier
de Damas , le Duc de Duras , le Chevalier
de Mommorenci , le Prince de Robecq,
Contade , Cadrieux , Chateaumorand ,
Lambert , le Comte de Beuil , Maulevrier
- Langeron , Mortemart , Chatillon ,
Marignane , le Marquis de la Rochefoucault
, Routh , Villars- Chandieu .
Arrêt du Confeil du 23 Fevrier 1720,
qui ordonne que les Proprietaires des Offices
& Droits fupprimez , qui n'ont pas
encore reçû leurs rembourfemens , en tout
ou partie , fur le produit des impofitions
fur lefquelles ils avoient été affignez , feront
DE MARS. 185
ront rembourfez fur les quinze cens millions
que la Compagnie des Indes s'eft engagée
de prêter au Roi , & nomme des
Commiffaires pour en faire la liquidation .
Arreft du Confeil d'Etat du Roi du 26
Mars 1720 , qui ordonne que la confifcation
portée par l'Arreft du 19 Mars 1720,
qui défend l'entrée des Efpeces & matieres
d'or & d'argent dans le Royaume , ſera
prononcée en faveur des Dénonciateurs dans
le cas de dénonciation , ou des Commis
faififfans dans le cas de faific fans dénonciation.
Ordonnance de S. M. du 28 Mars , portant
défenfes de s'affembler dans aucuns
lieux ni quartiers que ce puiffe être , &
de tenir Bureau pour les negociations de
Papier , à peine de prifon , de trois mille
livres d'amende , & c. A l'exception des
Agens de Change feulement .
Arrêt du Confeil du 28 Mars 1720 ,
qui proroge juſqu'au dernierJuin prochain,
la diminution des Droits fur la viande de
boucherie , énoncée dans l'Arreft du 13
Mars.
Autre Arrest du 28 qui nomme des
Q
186
LE MERCURE
Commiffaires du Confeil , pour liquider
les avances prétendues faites par les Reeeveurs
generaux des Finances , & les Receveurs
des Tailles , & proroge jufqu'au
dernier Juin prochain la furfeance accordée
aux Receveurs des Tailles.
DESCRIPTION
D'un très-beau Lit de Parade , nou- .
vellement fait à Londres , de l'invention
de Monfieur le Normand-
Cany.
CE
E Lit eft fait de plumes de toutes
couleurs , lefquelles ne font ni coufuës.
ni collées , mais travaillées dans l'étoffe
qui eft auffi mince , auffi legere , plus
moelleufe , & auffi maniable qu'un damas.
Ce Lit peat eftre tendu de 16 ou 18
pieds de haut , fi l'on veut ; le deffein , la
compofition & le coloris en font nouveaux.
Sa beauté eft infiniment au deffus de tout
see que la peinture & la broderie ont jamais
enfanté de plus beau , tant pour la
vivacité des couleurs , que pour le laftre.
Chaque partie de ce Lit eft faite fur
de differens deffeins: le fond femble eftre
de damas blanc & argent .
A
DE MAR S 187
Chaque deffein eft composé d'ornemens
qui fervent de fupport à des vafes de fleurs,
à des fruits & à des guirlandes.'
Ily a fix rideaux qui ont en tout trentequatre
pieds de tour.
Chaque rideau a une bordure pourpre ,
d'un pied de large , fur laquelle regne un
branch ge de fleurs nuancées d'écarlatte ;
les pentes & les foubaffemens ont auffi
une bordure de même couleur , & garnis
d'une frange très- magnifique .
Les quatre vafes qui font fur le haut
du lit , & les coins des foubaffemens , font
garnis de feftons de fleurs en relief ; les
Corniches font d'une fort belle fculpture.
& fe rapportent aux bordures des pentes.-
Le tout eft de plumes . & d'une invenstion
toute nouvelle , jufques ici fans exemnple
; & c'eft un original qui felon toute
apparence n'aura jamais de copie.
Au refte l'idée qu'on pourra s'en former
fur cette courte defcription , fera toujours
beaucoup au deffous de la verité.
La durée & la vivacité des couleurs.
P'emporteront fur toutes les étoffes du
monde ,, & feront à l'épreuve dutemps.
D La pouffiere ne fait que gliffer deffus ,
& ne s'y attache nullement : il y a auffi
une courte-pointe , des portieres , un écran,
un tapis de pied , & quelques ornemens
Q ij,
188 LE MERCURE
pour le dedans du lit ; le tout de même
ouvrage.
On a été douze ans à faire ce Chefd'oeuvre
inoui , à l'aide d'une infinité de
mains . Et l'Inventeur eft difpofé à s'en
défaire à un prix raiſonnable.
Le Lit n'étant point doublé , le Prince
qui l'achetera , pourra le faire doubler à
fon goût par l'Inventeur , demeurant à
Putney auprès de Londres ; on aura de
fes nouvelles chez Meffieurs Bofquet &
Clerembault , Marchands à Londres.
L'Inventeur de ce Lit a obtenu un Pa
feport du Regent , figné de M. le Controlleur
General , pour faire venir ce rare
& furprenant ouvrage en France ; on
peut juger de la beauté de ce Lit , par
un Ecran de la même compofition , que
quelques curieux ont vû avec admiration
chez le fieur Cany , qui a fait quelque
"fejour à Paris dans la rue de Saint Thomas
du Louvre. Ils n'ont pas été moins
frappez d'un Tableau , qui , quoique fait
auffi de plumes de toutes fortes de couleurs
, l'emporte fur tout ce que la peinture
nous a donné jufques aujourd'huy de
plus beau.
•
Les Lettres de Genes du 25 Mars portent
que le Senat avoit fait ôter le refte de la garde
deftinée à obferver M. le Cardinal Albe
DE MAR S. 189
roni & qu'il avoit fait infinuer à cette Eminence
de fortir des Terres de la Republique .
J'a
APPROBATION .
'AY lû par ordre de Monfeigneur le
Garde des Sceaux ; le Mercure du Mois
de Mars 1720. A Paris le 4 Avril 1720.
CHATEAUBRuN.
TABLE.
Ettre écrite par M. de la Roque à M.
Rigord , Subdelegué de l'Intendance de
Provence à Marseille , fur l'hiftoire de
Timur. Beg , connu en Europe fous le
nom de Tamerlan , composée par Aly Yezdź
Scherefedin , Auteur Perfan , & traduite
en François par Monfieur Petis de la
Croix ,
Seconds Lettre où l'on traite du Credit &
de fon ufage ,
Dialogue entre l'Amour & la Verité ,
3
IS
32.
Suite de l'hiftoire du Chevalier & de ... 42
LE MERCURE
60
Arrefts & Déclarations ,
Extrait de la Lettre écrite à Monfeigneur
le Comte de Touloufe , par M. Duſſault ,
Envoyé Extraordinaire de France & Plenipotentiaire
vers les Puiffances de Bar-`
barie à Alger le vingt - cinq Decembre
84
1719,
Lettre écrite par Mademoiselle du Bourk d
Monfieur fon Pere , 9.2
Relation contenant de nouvelles circonftances
fur Mademoiſelle du Bourk , 94
Remarques fur Monſieur du Bourk & feu
Madame du Bourk ſon Epouſe , 97
Compliment prononcé le 16 de ce mois par
be fieur la Torilliere , à la cloture du Thea-
98
tre ,
Suite
de
Pentretien
des
deux
Dames
amies
,
par
Monfieur
de
Marivaux
.
102
Nouvelles étrangeres avec un precis de ce
qui s'eft paffé de plus confiderable en
Europe '
Poefies ,
Enigmes
106
1.3.8
149
DE MARS. 190
Explication des deux Enigmes du mois
pallé ,
Chanson,
150
152
Suplément aux nouvelles étrangeres , 155
Morts étrangeres ,
159
Charges & Dignitez , 160
Mariages & Naiſſances ,
( 1635
Morts de Paris , 165
Journal de Paris , 170
Benefices donnés , 172
Départ de Madame la Princeſſe de Modene
,
174
Extait dufermon de la Cêne , par M. Alleon
de Bourdon ,
Execution faite à Nantes ,
179
18-2
Promotion des Lieutenans Generaux , 184
Defcription d'un trés- beau lit de parade, 186
FIN.
LE
NOUVEAU
MERCURE
AVRIL 1720 .
Le prix eft de vingt - cinq fols.
A PARIS.
Chez GUILLAUME CAVELIER , au Palais.
La Veuve de PIERRE RIBOU , Quay des
Auguftins , à l'Image S. Louis.
Et GUILLAUME CAVELIER , Fils , rue
S. Jacques , à la Fleur -de- Lys d'Or.
M DCC. X X.
Avec Approbation & Privilege du Roy.
AVIS.
N prie ceux qui adrefferont
des Paquets ou
ON
Lettres à l'Auteur du Mercud'en
affranchir le port ,
re ,
fans quoy
but .
ils resteront au re-
L'Adreffe de l'Auteur , eft.
A Monfieur Bu CHET , Cloître
S. Germain l'Auxerrois.
On donne avis , qu'on trouve
chez les Libraires ci- deffus
nommez , tous les Mercures
de l'année 1718 & 1719 , de
même que l'Abregé de la Vie
du CZAR.
De l'Imprimerie de C. L. THIBOUST ,
Place de Cambray.
L'E
NOUVEAU
LiP
THEQUE
MERCURE
REFUTATION
LYON
18934
De la Dissertation de Monfieur l'Abbé
de Camps , fur le Titre de Roy Tres
Chrétien.
A MONSIEUR L'ABBE' B ***
Parle R. P. Daniel de la Compagnie defefus.
J
E vous fupplie , Monfieur , de
me faire une grace pour l'inte- .
reft de la verité ; c'eſt de charger
votre nouveau Mercure qui
court tout le monde , de cette Lettre
que j'ai l'honneur de vous écrire : ce Meffager
des Dieux prend volontiers de pareilles
commiffions. Il répandit une autre Lettre
au mois de Janvier dernier , qui donne lieu
à celle- ci dont l'Auteur m'attaquoit fur un
point de mon Hiftoire de France.
A j
BELAVILLE
LE MERCURE
Elle venoit de la main de M. l'Abbé de
Camps, homme connu dans la Republique
des Letres par la fcience des Medailles, par la
connoiffance des Antiques & de la Peinture
, par la recherche des Manufcrits , par
l'amas qu'il a fait de ces fortes de curiofitez
, & par beaucoup d'autres endroits.
Nous étions autrefois fort bons amis , & je
cultivois fon amitié par le feul moyen que
j'avois de le faire , en lui faifant prefent de
mes ouvrages. Il y eut dans la fuite un petit
refroidiffement au fujet du refus qu'il me
fit de me confier certains manufcrits ; refus
qui n'eft gueres ordinaire entre des gens de
Lettres , fans de grandes raiſons ; fur tout
quand il y a entr'eux quelque liaifon d'amitié.
Il me revint même qu'il ne parloit
pas obligeamment de mon Hiftoire de
France ; tout cela rompit entre nous le
commerce , fans préjudice neanmoins de la
charité chretienne & des bienfeances ; car
je l'ay toûjours honoré , & je l'honore toûjours.
Il arriva que je publiay il y a plus d'un an
le projet de mon Hiftoire de la Milice Françoife,
laquelle s'imprime actuellement. J'ay
apris depuis , que foit fans deffein, foit avec
deffein , & à l'occafion de cette nouvelle
Hiftoire dont on parloit depuis affez longtemps
, on avoit annoncé dans l'ouvrage du
R. P. le Long de l'Oratoire fur les Hiſto-
·
D'AVRIL
1
Fiens de France , une Hiftoire manufcrite
depuis le commencement de la Monarchie
jufqu'à prefent , avec les Lettres de convocation
du Ban & de l'Arriere - ban , & les
Rôlles des Montres & Revues contenans
les noms des Grands & autres Nobles qui
y ont affifté : Par M. l'Abbé de Camps ,
Abbé de Signy , quatre volumes in folio.
Je vis alors la raifon que M. l'Abbé de
Camps avoit eue du refus qu'il avoit fait de
me confier ces Rolles & ces Montres ; car
c'étoit ce que je lui demandois , quoique je
n'euffe nul deffein de les tranfcrire mais
feulement d'en tirer quelque peu d'obfervations
qui pouroient fervir à mon deffein.
Si M. l'Abbé de Camps avoit bien voulu
m'apporter cette raifon , je me ferois expliqué
avec lui , & je l'aurois tiré d'inquietude
; car à en juger par le titre de fon Livre ,
nous ne pouvons gueres nous rencontrer
que fur quelque point de l'ancienne Milice
Françoife , où même je traiteray de beaucoup
de chofes fur lefquelles apparemment
il ne s'étendra pas ; & j'ay lieu de croire
que quoique mon hiftoire de la Milice ne
foit que de deux volumes in 4. J'y em-.
brafferay fur cet article en particulier de
notre ancienne milice , beaucoup plus de
matieres qu'il n'en touchera : quoi qu'il en
foit ,
il ne convient
nullement
que d'honnêtes
gens , amis d'ailleurs
, fe commettent
A iij
G LE MERCURE
&
rompent enfemble
par une petite jaloufie
de métier : que chacun
travaille
de ton
côté , le Public fera le Juge , & decidera
lequel des deux aura le mieux réuffi .
Depuis , il a paru plufieurs Differtations
de M. l'Abbé de Camps dans le nouveau
Mercure ; l'une au mois de Juillet fur la
garde des Rois de France , la fuite de cette .
Differtation au mois d'Aouſt , une autre au
mois d'Octobre , fous le titre de la guerre
& de la levée des Troupes pour les Armées
de terre & de mer , depuis le commencement
de la Monarchie jufqu'à préfent.
Il y a de bonnes chofes ,' fi elles étoient
un peu plus digerées , & file Lecteur après
fa lecture remportoit des idées un peu plus
nettes ou moins confules du fujet dont on
l'a entretenu. Suppofé que la paffion de
critiquer me faisît , je ne laifferois pas de
trouver de quoi exercer ma critique fur ces
Differtations : mais je me garderay bien de
m'y abandonner.
Si M. l'Abbé de Camps avoit pû fe contenir,
autant que moy, fur cet article , toutes
fes Differtations auroient paru , à la faveur
du nouveau Mercure , fans que j'en
euffe relevé aucune ; mais dans celle de Janvier
de 1720 il m'attaque de droit fil fur
un point qui paroît de quelque importance,
foit par rapport à la matiere dont il s'y
agit , foit par rapport à moy , qu'il met ,
D' A VRI L.
fauf le refpect que je dois à cet Abbé , dans
la neceffité de declarer publiquement qu'il
m'impofe ; & c'eft , Monfieur , cequi va
faire le fujet de la refutation qu'il me contraint
, malgré moy , à faire de la Differtation.
>> On doit eftre furpris, dit cet Abbé, qu'un
»homme auffi habile que le Pere Daniel ,
>> ait dit dans l'Hiftoire de France qu'il a
» donnée au Public en 1713 , Tom. I. col.
» 12 , que le Pape Pie II . avoit accordé au
Roy Louis XI & à fes Succeffeurs Rois
» de France , le Titre de Tres- Chretien
» puifque le Pere Mabillon avoit déja
» prouvé la fauffeté de ce fentiment , qui
» ne peut eftre foutenu d'aucune apparence
» de verité.
""
་
>
Voilà ce que dit M. l'Abbé de Camps ;
& enfuite il fait un grand étalage d'érudition.
Quand les Lecteurs auront vû ce que
je vais dire là- deffus , ils jugeront de l'uti-
Lité ou de l'inutilité de tant de belle doctrine.
Je commence par dire , que je n'ay jamais
parlé de la conceffion faite par le Pape
Pie II. à Louis XI du titre de Roy Tres-
Chrétien , quoique l'Auteur de la Differtation
pofe cela comme certain , & qu'il appuye
ladeffus la- plupart des reproches qu'il
me fait.
J'avance en fecond lieu , que je n'ay
sien dit que de trés conforme au fentiment
A iiij.
*
3 LE MERCURE
du Pere Mabillon ; jufques- là qu'apparemment
j'auray copié du livre de la Diplomatique
de ce fçavant homme , ce que j'ay
dit fur l'article fur lequel M. l'Abbé me
P'oppoſe.
Quand j'auray prouvé clairement tout cecy,
ne demandera- t'onpoint pourquoi M.l'Abbé
fe fait de gayeté de coeur un adverfaire qui
ne lui a jamais ni rien fait ni rien dit ; qui n'a
jamais eu que de l'honnefteté à ſon égard ?
Pourquoi il l'attaque fi mal & fi mal à propos
? Ne foupçonnera-t - on point qu'il entre
là dedans quelque petite envie ſecrete ,
dont on a peine à fe deffendre , quand on
voit un autre courir avec quelque fuccès
la même carrière qu'on a commencée ? Mais
fi c'étoit- là le principe qui a produit la
Differtation , on ne comprendra pas comment
on s'eft aveuglé juſqu'au point de lire
dans un livre ce qui n'y eft point , & d'oppofer
deux Auteurs l'un à l'autre , je veux
dire le Pere Mabillon & moy , qui manifeſtement
ne diſons tous deux & prefque
dans les mêmes termes que la même choſe.
Entrons en matiere.
Je vais prouver d'abord , que je n'ay
jamais dit que le Pape Pie II. avoit accordé
au Roy Louis XI. & à fes Succeffeurs Rois
de France , le Titre de Tres - Chretien ,
comme M. l'Abbé de Camps m'en accufe.
Ma preuve eft le texte même de mon
"
D'AVRIL.
Hiftoire de France ; & il ne faut qu'avoir
des yeux pour s'en convaincre. Je n'ay
parlé du titre de Roy Tres- Chretien , que
comme d'un titre fpecial attaché à nos Rois,
qu'en deux feuls endroits ; l'un que M.
F'Abbé de Camps cite lui-même Tom . I.
col. 22. fous le Regne de Clovis ; l'autre
au Tom . II . col. 1459 , fous, le Regne de
Louis XI. Que l'on prenne la peine de les
lire , & l'on verra fi j'y fais aucune mention
du Pape Pie II . mais c'eft que fans cela il
n'auroit pas pu me faire une objection qui
fuit immediatement après.
» Ce Pape ( Pie II ) dit-il , prouve luy-
» même le contraire par une de fes Lettres
" au Roy Charles VII . pere de Louis XI.
» dans laquelle il reconnoît que les Rois
» de France tenoient hereditairement le ti-
» tre de Tres - Chretien , & qu'ils l'avoient
acquis en défendant le Nom Chrétien. Cet
>> aveu de Pie II détruit parfaitement la con-
» ceffion que le Pere Daniel lui attribuë.
"
Pour me faire cette objection dont on
verra l'utilité dans la fuite , il étoit abfolument
neceffaire que M. l'Abbé fuppofât
que je m'appuyois fur le fait de Pie II ;
mais l'ay- e fait ? non certainement ; on n'a
qu'à lire les deux textes de mon Hiſtoire :
c'eft Paul II . que je cite , & nullement Pie
II. Dans l'un & dans l'autre texte , voici
mes propres termes dans l'endroit indiqué
10 LE MERCURE
par M. l'Abbé lui-même. Ce fut Louis XI.
» qui rendit ce titre propre à la perfonne
» de nos Rois , de concert avec le Pape
» Paul II. Hiftoire de France , colonne 22,
» & au Tom . II. cólonne 1459 , en parlant
» encore de Louis XI . le furnom de Roy
» Tres-Chretien futaffecté de fon tems d'une
» maniere fpeciale à fa perfonne , & à celle
» de fes fucceffeurs par le Pape Paul II .
Comment fe peut- il faire qu'on s'aviſe
de faire un tel changement dans un texte
qu'on indique foy-même , tiré d'un livre
qui eft entre les mains du tout le monde
& qu'on ne craigne point d'être démenti
par l'Auteur fur un tel changement que
l'on rend public par l'impreffion ? Certai
nement ce trait n'eft nullement ni d'un
habile ni d'un prudent critique ; c'eft un
defaut d'habileté , fi M. l'Abbé a ignoré
P'Acte de Paul II . fur le fait que j'avance ;
& en ce cas , c'eſt encore une grande imprudence
à lui d'entreprendre de changer
mon texte , pour avoir lieu de m'attaquer
fans être tout-à-fait certain que je me fuis
trompé , en prenant un Pape pour un autre
, fur quoi je puis l'affûrer que je ne me
fuis pas mépris j'ay grande envie de voir
comment il fe deffendra là deffus . Le perfonnage
de critique eft odieux par luymême
, & l'on eft en droit de ne rien paffer
à celui qui le fait ; au lieu que l'on par-
ג י
D'AVRIL.
donneroit aisément à l'Auteur qui eft critiqué
, une mépriſe dont tout le monde eft '
capable. Un critique bien relancé n'a que
ce qu'il merite. Pourquoy , dit- on , fe mêlet-
il de reprendre les autres , & veut- il fe
faire reputation aux dépens d'autruy ? Le
critique eft confondu : tant mieux ; cela
peut- être guerira la demangeaifon qu'il a
de fe faire valoir , de blâmer tout , de
mordre fur tout ; mais ne pouffons pas
plus loin ce lieu commun , quoiqu'il puiffe
être utile à quantité de gens , & revenons
à notre fujet.
Je dis en fecond lieu , que c'eft encore
la plus grande imprudence du monde à
M. l'Abbé de Camps d'employer contre
moy l'autorité du P. Mabillon , puifque
je n'ay peníé que comme a penfé ce Reve
rend Pere luy-même : il n'y a pour le montrer
clair comme le jour , qu'à mettre ich
mon texte , & celui de ce fçavant Religieux:
voici le mien.
"3
» Clovis étoit ( de tous les Souve-
» rains de fon tems ) le feul Chretien &
Catholique , & pour cela même , digne
» deflors de porter le nom de Tres- Chre-
» tien , dont lui & les fucceffeurs fe font
toûjours fait , & le font encore tant
» d'honneur ; il n'eft pas vrai cependant
qu'ils l'ayent porté deflors , comme ils
»le portent aujourd'huy , c'eft-à- dire ,
""
و ز
""
12 LE MERCURE
» comme un titre fpecial attaché à leur
» Couronne . Ce fut Louis XI . qui le ren-
» dit propre à la perfonne de nos Rois , de
>> concert avec le Pape Paul II . Hiftoire
» de France , Tom . I. col. 22
"
Voici maintenant le texte du P. Mabillon ,
tres fidelement traduit ; » J'obſerveray feu-
» lement , dit - il , que les Rois des Fran-
" çois étoient ordinairement appellez pas
» eux , ( c'est- à- dire par les Papes ) excel-
» lentiffimes , tres- excellens , tres- Chretiens 3
» & le Pape Zacharie donne ce dernier ti-
» tre au Roy Pepin dans la Lettre cinquié
» me du Code Carolin : mais Louis XI. fut
»le premier à qui cette qualité fut affectée
» par une prérogative fpeciale , l'an 1459,
» par Paul II . & cela eft conftant par les
» Actes de la Legation envoyée à ce même
» Pape , dans la caufe de l'Evêque de Ver-
» dun , in lib. de re Diplomatica , p. 62 .
"
Que l'on compare maintenant ces deux
textes , & que l'on voye fi deux Auteurs
peuvent eftre plus conformes dans leur fentiment
& dans leurs expreffions , que je le
fuis ici à Dom Mabillon ; & c'eft pour cela
que j'ay déja dit que quand j'ay parlé ainfi
dans mon Hiftoire , j'avois, felon toutes les
apparences , devant les yeux cet endroit du
livre de la Diplomatique
.
Rien donc n'eft plus conftant par des
faits fur lefquels il ne refte pas le moindre
D'AVRI L.
doute ; fçavoir premierement, que M. l'Abbé
de Camps a changé le texte de mon
Hiftoire d'une maniere qui n'eft pas pardonnable
; & fecondement , qu'il a tresimprudemment
entrepris de me refuter par
Pautorité du P. Mabillon , fur un point où
il est évident que cet Auteur & moy di-
1ons , en termes tres clairs & tres exprès ,
toute la même chofe : & de plus , qu'il a
un tres -grand tort , comme tout le monde
en conviendra , de fembler me mettre à
cette occafion au nombre des ennemis de
la gloire de la France , en citant cet autre
paffage du P. Mabillon , * Non ergo id Ludovico
XI. tribuit Pius II. ut volunt quidam
gloria Francia ofores : car encore un
coup il ne s'agit point de Pie II, mais de
Paul II. d'autant plus que dans la même
page le P. Mabillon confirme ce qu'il a dit
dans la page 62 De re Diplomatica , que
Pay citée en ajoutant ces paroles ; » au refte,
» dit- il , Paul II . a affuré ce titre ( de Tres-
» Chretien ) aux Rois de France par une
" prerogative fpeciale , dans la perfonne de
» Louis XI. & à fes Succeffeurs , comme
›› nous l'avons prouvé par des Actes indu-
" bitables ; ainfi je ne fuis pas plus ennemi
de la gloire de la France , que le Reverend
Pere Mabillon , puifque j'ay dit , comme
* Pag. 4. de la Differt.
و د
** Pag. 384 .
**
14 LE MERCURE
•
luy , que Clovis & fes Succeffeurs fe faifoient
honneur du titre de Tres- Chretien
ce qui fuppofe qu'on le leur donnoit quelquefois
, & que j'ay ajoûté encore , comme
luy , que ce titre fut attaché à nos Rois
par une prerogativé particuliere , du tems
de Louis XI. par Paul II.
Après avoir ainfi fait mon apologie ſur
un point qui en valoit la peine , je croy
avoir droit de faire à mon tour quelques
reflexions critiques fur la Differtation de
M. l'Abbé de Camps.
Et d'abord j'examine le début de cet
Abbé, qui commence ainfi fa Differtation.
Legrand Clovis , dit M. l'Abbé , a acquis
pour lui & pour fa pofterité , par le merite.
& la grace de fon Batême , le titre de Tres-
Chrêtien , par le merite , dit-il , &la grace
de fon Bateme ; voilà un titre bien vague
pour une diſtinction fi particuliere. Si c'eft
la grace & le merite du Batême qui la
donne , les Rois Vifigots d'Efpagne , depuis
la converfion du Roy Recarede ; les Rois
des Bourguignons , depuis Sigifmond , &c.
fur une pareille raiſon , pouvoient conteſter
cette qualité aux Succeffeurs de Clovis ; car
ils avoient le merite & la grace du Batême ,
foit que ces Souverains euffent été rebatifez
, comme on rebatiloit fouvent ceux qui
abjuroient l'Arianiſme , foit que ce merite
D'AVRI L.
"S
& cette grace leur euffent été rendus
leur converfion.
par
» Et depuis ce tems là , continue le Dif-
» fertateur , ce titre de Trés - Chretien , a
» été tellement attaché par une diſtinction
» particuliere à la Maiſon Royale , qu'il
» n'y a eu que les Rois qui ont fuccedé à
» ce grand Monarque , & les Princes iffus
» de fon fang par mafles , auxquels il ait
» été donné , à l'exclufion de tous autres
» Princes de la Chretienté.
"
Ho , M. l'Abbé , je vous arrête ici tout
court , & je tombe fur vous pour vous
accabler de tout le poids de l'autorité du
P. Mabillon , dont vous m'aviez ſi vainement
menacé d'abord , car vous venez de
lire ce que ce nouveau Pere vous apprend,
que cette diftinction particuliere & cette
prerogative fpeciale n'eft telle que depuis
Louis XI. & Paul II . pefez tous les mots
de cet Auteur. Verum Chriftianiffimi voca
bulam Ludovico XI. ejuſque fuccefforibus ,
primus fingulari prærogativa afferuit anno
1459 Paulus II . & cela fe prouve , dit- il ,
en un autre endroit par des actes inconteſtables
; ut ex actis indubitatis probavimu ,
Cela eft fort , & l'on ne peut rien dire de
plus exprès ; au lieu que vous dites hardiment
que » depuis ce temps , c'est-à- dire
depuis le Batême de Clovis , ce titre a
» été tellement attaché par une diſtinction
>>
1.6 LE MERCURE
» particuliere à la Maiſon Royale , qu'il n'y
» a eu que les Rois qui ont fuccedé à ce
» grand Monarque ( Clovis ) auxquels il
» ait été donné , à l'exclufion de tous au-
» tres Princes : voyez donc comment vous
» vous accorderez avec ce fçavant homme.
En effet , en prenant fon parti contre
vous , je vous demanderois comment vous
pourriez prouver cette diftinction particuliere
dès le tems de Clovis & de fes
premiers
Succeffeurs ; car c'eft de cette diftin-
&tion particuliere dont il s'agit. Avez- vous
à nous produire quelque conceffion d'un
Pape de ce tems - là pour l'appuyer ? Avez-
Vous quelques monumens , par exemple ,
quelques Chartes de nos anciens Rois où
ils fe donnent ce titre ? cette question doit
vous jetter dans un grand embarras, car nous
avons un grand nombre de ces Chartes .
dans la Diplomatique & dans diverſes compilations
, où je ne croy pas que vous trou--
viez une feule Charte de nos Rois de la
premiere Race , dans laquelle ces Princes
ayent pris le titre de Roy Tres- Chretien.
Clovis , difent- ils communément dans ces
Chartes , Roy des François , homme
illuftre , vir inlufter , & c. c'étoit le ftile
ordinaire de ces tems- là : Il n'y eft fait nulle
mention de la qualité de Roy Tres- Chretien
: peut- on avoir une meilleure preuve
que ces Princes ne regardoient point ce
titre
D'AVRI L. 17
titre comme une prerogative fpecialement
attachée à leur Couronne ? Is le recevoient
avec plaifir , quand les Papes ou quelques
autres le leur donnoient en leur écrivant
ou en parlant d'eux : ils s'en faifoient honneur
, comme je l'ay dit dans mon Hiftoire ;
mais pour fe l'attribuer , à l'exclufion de
tous autres Princes de la Chretienté , comme
dit M. l'Abbé ; c'eft ce qu'il ne prouvera
jamais qu'ils ayent fait .
Car effectivement M. l'Abbé par ces
termes , à l'exclufion des autres Princes de
la Chretienté , veut- il dire que tous ces
Princes avoient donné leur defiftement à
Clovis & à fes Succeffeurs , fur les prétentions
qu'ils pouvoient avoir fur ce titre de
Tres-Chretien ? qu'il nous en montre au
moins quelque apparence dans les monumens
hiftoriques ! veut- il dire que tous ces
Princes , de concert entr'eux & avec nos
Rois , & fi l'on veut avec les Papes , étoient
convenus de donner aux feuls Rois de
France le titre de Tres - Chretien ? où trouvera-
t'il ce concert marqué ? & peut- il
efperer de le trouver ? en voyant que nos
Rois de la premiere Race ne prenoient
point eux-mêmes ce titre parmi leurs qualitez
dans leurs Actes publics , & les plus
autentiques : Je lcüe le zele de M. l'Abbé
pour nos Rois fur ce point ; mais certainement
, ce n'eft point un zele felon la fcience
B
18 LE MERCURE
Il faudroit pour nous convaincre de la
verité d'une telle propofition , que nous
euffions dans nos hiftoires ce que nous
voyons depuis que Louis XI . eut affecté
ce titre à la qualité de Roy de France de
concert avec Paul II . dont l'autorité refpectée
des Princes Chretiens les engagea
à ne pas s'oppofer au defir de ce Roy ,
fçavoir quantité d'Actes publics , où ils
euffent pris comme Louis XI . & fes Succeffeurs
, le titre de Très Chretien , comme
lui étant propre ; des Traitez de Paix , où
les autres Souverains le leur euffent donné
comme une qualité diftinctive; des Contrats
de mariages , des Infcriptions de Lettres ,
où ces Princes en euffent ufé de même , &
où l'on remarquât que ces Formules font
des Formules de ftile & de ceremonial que
l'ufage ou le confentement des autres Souverains
auroit établi & autorifé ; nous ne
voyons rien de femblable dans nos anciennes
Hiftoires , & l'on y trouve tout le contraire
, comme je l'ay déja fait obferver.
Mais M. de Camps s'eft apperçu fans
• doute que quantité de paffages tirez des
Ecrits des Papes & d'autres Auteurs , où
ils donnent à nos Rois tantôt le ritre de
Prince Chretien , de Prince Tres-Chretien ,
& d'autres qui en approchoient , n'étoient
pas un argument fort concluant pour établir
fa propoſition ; il paroît avoir été
D'A VRIL. 19
inquiet là-deffus , & c'eft ma feconde reflexion.
Il faut bien fe reffouvenir de la maniere
dont cette propofition eft exprimée , &
l'avoir toujours prefente à l'efprit pour le
bien fuivre dans fes raifonnemens . Je la
remets ici. » Le grand Clovis , dit il, a
>> acquis pour lui & fa pofterité par le me-
» rite & la grace de fon Batême , le titre
» de Tres- Chretien ; & depuis ce tempslà
ce titre a été tellement attaché par une
» diftinction particuliere à la Maiſon Roya-
» le , qu'il n'y a eu que les Rois qui ont
fuccedé à ce grand Monarque , & les
» Princes iffus de fon fang par mafles , aux-
» quels il ait été donné , à l'exclufion de
» de tous autres Princes de la Chretienté..
à
Toute la queftion ici le reduit non pas
fçavoir fi les Papes ou quelques Auteurs
ont fouvent ou quelquefois donné le nom
de Chrétien ou de Tres-Chretien aux Roiss
de France ; mais de fçavoir fi ce titre depuis
Clovis , a été tellement attaché par une
diftinction particuliere , à ce Prince & à
ceux qui lui ont fuccedé , qu'ils l'ayent eu
à l'exclufion de tous autres Princes de la
Chretienté , c'eft-là le point de la difficulté.
Cela fuppofé , mettons en forme l'argument
de M. l'Abbé.
Plufieurs Papes ont donné le nom de
Tres-Chretien à nos Rois de France , quel
Bij
20 LE MERCURE
ques Auteurs leur ont donné ce même titre
; donc ce titre a été tellement attaché
depuis Clovis , par une diſtinction particuliere
à la Maiſon Royale , qu'il n'y a eu
que les Rois qui ont fuccedé à ce grand
Monarque , & les Princes iffus de fon ſang
par mafles , auxquels il ait été donné à
P'exclufion de tous autres Princes de la
Chretienté.
Je nie cette conféquence , avec la permiffion
de M. l'Abbé , & cela pour deux
raifons. La premiere , eft que quelques Papes
& quelques Auteurs ont donné les titres
de Roy Chretien , & de Roy Tres-
Chretien à d'autres Souverains , & que
M. l'Abbé ne voudroit pas conclure de là.
que les titres de Roy Chretien & de Ray
Tres-Chretien , étoient attachez à ces Souverains
par une diftinction particuliere , &
à l'exclufion de tous autres Princes de la
Chretienté ; ce feroit- là détruire fon propre
fyftême. Or il feroit aifé de raffembler
quantité d'exemples où les Papes & d'autres
Ecrivains ont donné à des Princes le
titre de Roy Chretien , de Roy Tres-
Chretien , d'Empereur Chretien , d'Empereur
Tres- Chretien ; donc il s'en faut bien
que le raifonnement de M. l'Abbé foitjuſte.
La feconde raifon , c'eft qu'un raifonnement
tout contraire à celui de M. l'Abbé,
eft beaucoup plus plaufible que le fien
D'AVRIL. 21
le voici. Souvent les anciens Papes en écrivant
à nos Rois , en traitant avec eux , ne
leur ont point donné le titre de Tres - Chretien
; nos Rois de la premiere Race , ceux
de la feconde , & la plupart de ceux de la
troifiéme , ne l'ont prefque jamais pris euxinêmes
jufqu'au tems de Louis XI . donc
ni eux ni les anciens Papes n'ont point
regardé cette qualité comme attachée par
une prerogative particuliere à leur perfonne
& à celle de leurs Succeffeurs , à l'excluſion
de tous autres Princes de la Chretienté
jufqu'au tems de Louis XI.
Cette confequence eft tres-jufte , parce
que fi l'on avoit regardé cette qualité comme
une prerogative de leur Couronne , &
comme un titre qui leur appartînt , à
Pexclufion de tout autre Souverain ; ils auroient
eu grand ſoin de s'en maintenir en
poffeffion : ils auroient trouvé mauvais que
les Papes & les autres Princes euffent manqué
à le leur donner dans toutes leurs
Lettres , dans les Traitez qu'ils faifoient
avec eux , & en une infinité d'autres occa
fions. Ils ne l'ont pas fait , donc ils n'ont
pas crû eftre en droit de le faire. Je l'ay
déja dit , ces Formules de ftile , fondées
fur quelque droit ou dans la poffeffion ,
s'obfervent toujours , ou prefque toujours.
par les Princes & entre les Princes , quand
elles leur font dûës.
22 . LE MERCURE
י
Mais voici l'embarras où M. l'Abbé de
Camps s'eft trouvé fur cette matiere : il
n'avoit d'abord en vûë que de foutenir
cette prerogative en faveur de Clovis &
des Rois fes Succeffeurs : il compiloit dans
ce deffein divers paffages où les anciens
Papes donnoient le nom de Roy Chretien ,
& de Roy Tres- Chretien à ces Princes ;
mais en chemin faifant , il a trouvé que
ces Papes & quelques autres donnoient le
nom de Chretien & de Tres- Chretien à
d'autres qui n'étoient point Rois de France,
& par confequent on ne pouvoit conclure
, en raifonnant bien fur les exemples
qu'il raffemble , que ces titres fuffent
attachez à la perfonne de nos Rois , à l'exclufion
des autres , puis qu'en effet plufeurs
monumens hiftoriques donnent ces
titres à plufieurs autres. Qu'a- t'il imaginé
pour le débarraffer ? Il a changé fon fiftême
, & a pris le parti , non pas de dire
les titres de Chretien & de Tres- Chretien ,
appartenoient à nos Rois , à l'exclufion de
tous autres ; mais qu'ils étoient attachez à
la Maifon Royale & aux Princes iffus du
Sang de Clovis par mafles : idée parfaitement
chimerique , & qui n'est jamais venue
à la tête de perfonne . Jamais les Princes
du Sang qu'on appelloit autrefois Seigneurs
du Sang, n'ont eu une telle prétention , &
n'ont jamais penfé à s'arroger ce droit ;
que
D'AVRIL. 23
-
mais M. l'Abbé avoit à prévenir cette
inftance incommode qui vient naturellement
à l'efprit , quand on lit fa Differtation
. Que lui fervent , dit on , en foymême
, en faisant cette lecture ; que lui
fervent tous ces exemples tirez de quelques
Lettres des Papes , pour prouver que le ti-
י
*
tre de Tres-Chretien étoit autrefois attaché
à la Couronne de nos Rois par une prerogative
particuliere , à l'exclufion de tous
les autres Princes , puifque l'on voit ces
mêmes Papes donner ce titre à d'autres .
qu'à nos Rois , & qu'on en trouve plufieurs
exemples dáns la Differtation *même?
On y voit que quelques Papes ont donné
à la pofterité de Saint Arnoul le titre de
Tres - Chretien, que le Pape Gregoire III.
le donne à Charles Martel , qui n'étoit
point Roy : que le Pape Zacharie le donne
à Carloman & à Pepin le Bref , fils de
Charles Martel , qui n'étoient point non
plus Rois. Tant d'exemples donc entaffez
les uns fur les autres en faveur de nos
Rois , pour prouver leur prérogative particuliere
, font des preuves inutiles , puifque
les Papes donnoient ce même titre à des
Maires du Palais , à des Ducs d'Auſtraſie ,
& à d'autres qui n'étoient point Rois.
Cette objection étoit fans doute incommode
à M. l'Abbé ; il a donc voulu la
* Pag. 16.
24 LE MERCURE
prévenir , en imaginant fon nouveau fiſtême
du titre de Très - Chrétien , non feulement
attaché à la perfonne de nos Rois par
une prerogative particuliere , mais encore
aux Princes de leur Sang : fiftême qui certainement
ne fera pas fortune.
Enfin , pour defarmer M. l'Abbé de
Camps , & lui faire voir clairement tout le
frivole de fon argument , tiré des témoignages
des Papes , des Conciles & d'autres.
Auteurs , qui ont donné à nos Rois dans
les premiers tems le nom de Chrétien , de
Très- Chrétien , de Chrétienne Excellence ,
deChrétienté , je m'engage à lui faire encore
une plus longue lifte de paffages que celle
qu'il a faite où je lui montrerai que
, រ៉
Y
les Conciles les Papes &c. ont èmployé
ces mêmes termes à l'égard de plufieurs
autres Souverains ; & enfuite , je lui
demanderai fr en vertu de telles qualités
qu'on leur donnoit , ils étoient en poffeffion
& en droit de fedire Très Chrétien à l'exclufion
de tous autres Princes de la Chrétienté.
Il n'a garde de me répondre qu'oui ; car dés
que cette prerogative là feroit commune à
> elle cefferoit d'être particuliere à aucun
; je ne m'amuferai point à fuivre cet
Abbé dans tout ce qu'il ajoute des éloges de
la Nation Françoife , parce que tout cela
ne va point au fait.
Pour reprendre tout ce que j'ai die en
deux
D'AVRIL.
25
deux mots , c'eſt à M. l'Abbé de Camps à
mieux prouver la Thefe , que depuis Clovis
, le titre de Roy Très - Chrétien a été
tellement attaché par une diftinction particuliere
à la Maiſon Royale de France, qu'il
n'y a eu que les Rois qui ont fuccedé à ce
grand Monarque , & les Princes de fon Sang
par mâles, aufquels il a été donné, à l'exclufion
de tous autres Princes de la Chrétienté.
Il ne la foutient cette Thefe , que parce
que quelques Papes , & un petit Concile
d'Evêques & quelques Ecrivains, ont donnê
à nos anciens Rois le titre de Très - Chrétien
: Je dis quelques Papes , car il y en a
peu qui le leur ayent donné , & il y en a
une infinité qui parlant ou écrivant à nos
Rois,ou de nos Rois , ne le leur ont pas donné
; & il- en eft de même des Hiſtoriens &
des autres Ecrivains. Oului répond encore
que ce titre a été donné par des Papes &
dans des Conciles à d'autres Souverains ,
& qu'il feroit abfurde de conclure de là
que ces Princes regardaffent ce titre attaché
à leur perfonne & à leurs Succeffeurs , par
une diftinction particuliere , & à l'exclufion
de tous autres Princes de la Chrétienté : on
lui a ajouté que les Rois de la premiere Race
ne fe font jamais attribué ce titre , &
que par confequent , il n'étoit point attaché
aux defcendans de Clovis , à l'exclufion des
autres . Princes Chrétiens : on lui ajoute en-
C
26 LE MERCURE
core qu'il a été donné quelquefois , mais
peu de fois , aux Rois de la feconde Race ,
comme il a été donné à quelques autres
Souverains ; qu'il en eft de même de quelques
Rois de la troifiéme Race.
Enfin , on lui montre l'époque de cetteattribution
, & de cette diftinction particu
liere qui s'est faite du tems de Louis XI . &
du Pape Paul II. & cela par des Actes inconteftables
, Altis indubitatis . Pourquoi
donc m'attaque-t'il fur un point où j'ai parlé
avec tant d'exactitude , & où je n'ai dit
précisément & très clairement , que ce
qu'il falloit dire ? un peu de réflexion
auroit pû lui faire comprendre , que ces
titres de Roy Chrétien , de Roy Très-
Chrétien & d'autres femblables , étoient
donnés à nos Rois & à d'autres Souverains
par des Conciles & par des Papes , exprès
pour les faire reffouvenir de leur Religion ;
ce qui convenoit parfaitement à des Conciles
, à des Papes & à des Evêques , & c'eſt
particulierement quand ils leur écrivoient ,
ou leur parloient fur les matieres de Religion
, qu'ils les honoroient de ces qualités ;
qu'il n'y a rien dans leurs lettres , dans leurs
complimens , dans leurs difcours , qui marque
autre chofe ; & qu'il ne fe trouvera aucun
monument dans toutes nos Antiquités
Françoifes , par où l'on puiffe prouver cette
diftinction & cette prerogative particuliere,
D'AVRIL. 27
à Pexclufion de tous autres Princes de la
Chrétienté.
AT : IDA
SECONDE LETTRE
Ecrite par M. de la Roque , à M.
Rigord , Subdelegué de l'intendance
de Provence à Marseille , fur l'Hiftoire
de Timur Beg , connu en Europe
fous le nom de Tamerlan , traduite
du Perfan en François par M. Petis
de la Croix.
E fatisfais , MONSIEUR , le plutôt
qu'il m'eft poffible, aux engagemens
que j'ay pris dans ma precedente
Lettre , & je commence celle - ci par
vous rendre compte de la Preface que
l'Hiſtorien de Timur Beg a mife à la tête
de fon ouvrage ; Preface qui nous a coûté
quelque travail pour la reduire à de juftes
bornes , & pour en exclure , fans retrancher
rien d'effentiel , tout ce qui ne peut
jamais être goûté , ni bien entendu par
un Lecteur François. Voici , M. d'abord
comment je fais parler notre Traducteur
au fujet de cette Préface .
» Comme j'ay déja fait connoître ail-
» leurs le genie & le ftile de notre Hifto-
Cij
28 LE MERCURE
› rien , il eſt inutile de prévenir le Lecteur
»fur les raifons qui m'empêchent de don-
» ner ici une Traduction entiere & fcru-
» puleufe de fon difcours préliminaire :
»l'abbregé ou plutôt l'extrait fidele que
je me fuis propofé de faire de ce Difcours
, ne laiffera rien à defirer fur ce
fujet ; il épargnera en même tems l'ennui
» d'une longue lecture , & il ne sçauroit
» manquer de juftifier la conduite que je
» fuis obligé de tenir en cette rencontre,
""
و ر
Extrait du Difcours préliminaire on de
Pintroduction à l'Hiftoire de Timur Beg.
Les Ecrivains Mahometans font obligez
par leur Loy d'écrire le nom de Dien au
commencement de tous leurs ouvrages ,
de donner enfuite des louanges à Dieu,
& enfin de benir Mahomet ; c'eft à quoi
notre Auteur fatisfait par une affez longue
Formule , qui eft ordinaire à tous les Ecrivains
de fa Religion.
Ce devoir eft fuivi immediatement d'un
titre que l'on peut rendre de cette maniere
en notre Langue. Premier Difcours ,
où il est traité des actions memorables &
des principaux évenemens du Regne du
grand Timur, dont Dieu illumine les Manes.
7
L'Auteur , non content d'avoir donné
à Dieu les louanges ordinaires , fait enD'AVR
I L. 29
core ici l'éloge de la Divinité en vers ,
avec toutes les figures & les expreffions
qui font propres aux Poëtes Perfans ; il
exalte particulierement la Puiffance Divine
dans l'élevation des Princes & des Grands
de la Terre.
Cela luy donne occafion de faire auffi
en paffant, l'éloge poëtique de Mahomet,
qu'il appelle le Fort par excellence , le
grand Apôtre , le Roy Prophete , le Legiflateur
& c. priant encore Dieu de lui donner
fes benedictions , & fes faluts.
Enfin , en reprenant les louanges de
Dieu , il revient à fa toute puiffance qu'il
applique particulierement à l'élection qu'il
fait de certains Princes pour les élever au
deffus des autres ; ce qui fe verifie , dit- il,
dans la perfonne du Heros dont on va écri
re l'hiftoire.
C'eft icy proprement que commence ce
qu'on peut appeller le Difcours Preliminaire,
auquel l'Auteur donne le titre fuivant.
Entrée en matiere, & abbregé des grandes
& glorienfes qualités du grand Timur .
Cette introduction fe fait encore d'une
maniere toute poëtique , par des fictions
& des allegories , qui ne font pas fans
agrément chez les Orientaux , & qui cependant
ne fignifient autre chofe ; fi ce
n'eft qu'on va commencer l'hiftoire d'un
C iij
30 LE MERCURE
Heros , que l'Auteur appelle le Conquerant
de l'univers.
La Narration qui fuit ce long préambule
, eft un peu moins chargée de figu
res ; c'eft proprement un Eloge hiſtorique
de Timur ; mais , telle qu'eft cette Narration
, on ne fçauroit la fupporter en nôtre
langue ; c'eft pourquoy, on n'en trouvera
icy que la fubftance , & tout ce qui eſt de
plus effentiel à fçavoir .
C'est comme fi nôtre Hiftorien laiffant
toutes fes Allegories , & fes expreffions
hyperboliques , fe fût contenté de nous
dire d'un ftile plus fimple & d'un air plus
modefte , à peu près ce que je vais expofer
en ces termes.
Je fais voir dans l'ouvrage que j'ay entrepris
, comment ce Prince pieux , toùjours
heureux , & victorieux , a conquis
en peu de temps la plus grande partie du
monde , en fubjuguant par fa valeur tout
ce vafte Continent , qui eft compris depuis
l'extremité de la Chine , jufques aux frontieres
de Grece , d'Egypte , de Sirie , & des
païs de l'Inde , d'Iran , & de Touran , c'eſt
à dire de Perfe & de Tartarie tant par
mer que par terre ; comment il s'est rendu
en perfonne dans tous les lieux dont il a
voulu faire la conquête ; voyant tout par
lui- même , & ne mettant jamais en cam-
,
D'AVRI L. 31
pagne que des armées victorieufes , par le
fecours du Roy des Rois , dont il étoit
particulierement favorifé : c'eft par ce fecours
que prefque tous les Princes de la
terre font devenus fes vaffaux , & que les
plus fameux guerriers fe font foumis à
lui ; le ciel en un mot faifoit reüffir tous
fes projets.
Il eft vray auffi que ce grand Prince a
toûjours été inébranlable dans fa foy , &
fidele à la Religion des Muſulmans ; ainſi
il n'a eu befoin que de la protection du
ciel ; c'eft de là qu'il a tiré cette valeur intrepide
, & cet excellent genie, qui l'ont
rendu tout enſemble un grand Capitaine,
& un Politique confommé.
Son objet principal étoit d'acquerir de
la gloire par les Conquêtes , & de répandre
des bienfaits dans le monde. Sa vertu
la plus grande étoit la Clemence ; mais il ne
faloit pas l'irriter par la reſiſtance , ou par
la revolte ; car fa colere étoit redoutable ,
& rien ne pouvoit en garantir.
A peine fut - il monté fur le Trône
qu'il n'y eut plus , pour ainfi dire , dans le
monde , d'autre Empereur que lui , & que
les Rois ne furent que comme fes Offciers
, & fes Courtiſans , & malheur à ceux
qui oferent lui refifter. Cependant , il n'abufa
point de fon exceffive puiffance , &
il ne s'en fervit gueres que pour faire re-
C iiij
32 LE MERCURE
gner la Religion & la Juſtice , & pour répandre
les graces & les trefors à pleines
maius ; car il étoit genereux , liberal &
magnit que au plus haut degré. On eût
dit que Finjuftice & la fraude , l'affliction
& la mifere étoient bannies de tout fon
vafte Empire la feureté publique fut ſi
grande fous cet heureux regne , que l'or
& l'argent pûrent être comparés à cette
Emeraude de la Fable , dont le ferpent
fçut la valeur ; & la bonne foy devint ſi
familiere , que l'on vit abolir l'uſage des
clefs & des ferrures ; enfin , pour mieux
imprimer dans le coeur de tous fes ſujets
l'amour , & le fouvenir de la droiture dont
ce grand Monarque faifoit profeffion , il
n'eut jamais d'autre fceau & d'autre deviſe
que ces deux belles paroles en langue
Tartare , RASTI , RUSTI , c'eſt à dire ,
dans la droiture eft le falut.
Son amour pour la Religion ne fe peut
bien exprimer ; c'eft elle qui fut toûjours
le premier mobile de toutes les entrepriſes;
car il ne les faifoit principalement que pour
La propagation , pour déraciner l'idolatrie,
& pour abolir les fauffes doctrines ; en un
mot , il ne travailloit que pour la gloire du
Mufulmanifme : perfonne au monde ne lui
fut jamais plus cher que les deſcendans
de la race du Prophete ; * il avoit en eux
* C'eſt l'Auteur Mahometan qui parle.
7
D' A VRI L.
33
une entiere confiance , il honoroit aufli
extrémement les Miniftres de la Religion,
& fur tout le Mufti qui eft le Chef de la
Loy ; fon inclination le portoit encore à
eftimer , & à favorifer les Sçavans & les
gens de Lettres .
Lors qu'il projettoit quelque entreprife
importante , il demandoit le fecours des
prieres des folitaires , & il ne manquoit
pas de fe rendre avec beaucoup de pieté
aux tombeaux des grands Santons , & des
plus illuftres Zelateurs de la Loy ; mais fa
grande confiance dans les chofes les plus
difficiles , étoit en Dieu feul : c'eft à lui
qu'il avoit recours dans une ardente priere
qu'il faifoit dans le fonds de fon cabinet
, le vifage contre terre , & les yeux
fouvent baignés de larmes ; il en fortoit
ordinairement dans la confiance d'avoir
été exaucé , & il ouvroit auffitôt fes trefors
, dont il tiroit des fommes immenfes
qu'il répandoit à pleines mains dans le fein
des pauvres & des malheureux .
Enfin fa Religion & fa pieté, fe remarquent
encore dans les Monumens qui nous
en reftent ; Moſquées Hôpitaux,Colleges ,
Caravanleraïs , & autres Edifices publics ,
la plufpart fuperbes , fondés & dotés magnifiquement.
Je ne toucheray qu'en paffant
la grandeur de fa naiffance , qui eft
telle , qu'en remontant jufqu'à l'antiqui34
LE MERCURE
*
té la plus reculée , on ne trouve parmi
fes ayeux que Rois ou Princes du fang
Royal.
C'est à quoi fe peut réduire tout l'Eloge
Hiftorique de Timur , dégagé des fictions
poëtiques , & des figures outrées qui fe
trouvent dans l'original , dont je me fuis
contenté de rendre les penfées ; & cela avec
tant de fidelité , que j'ai quelquefois employé
fes propres termes , quand notre langue
a pû les fupporter.
Cet Eloge eft fuivi d'un autre long dif
cours , qui porte pour titre : De la Naiſſance
augufte du Grand Timur. Ce diſcours contient
non feulement la Naiffance , mais aufli
l'enfance & la premiere jeuneffe de ce Prince
; & à ſon occafion l'éloge du Prince fon
fils , qui regnoit du tems de l'Hiftorien , &
celui de fon petit fils ( car c'eſt la coûtumé
des Auteurs Perfans de louer dans leur
Hiftoire le Prince regnant & fes enfans. )
Rien ne feroit plus ennuyeux que d'inferer
ici ce difcours tel qu'il eft , tant à caufe de
fa longueur , augmentée par des paffages de
L'Alcoran , que par des figures continuelles ,
* Dans la Preface du Traducteur , nous avons
inferé une Genealogie de Tamerlan , qui remonte
jufqu'à Turk , fils de Japhet , fils de Noé : on
ne la produit que comme une piece curieute ,
fur laquelle on ne peut faire fonds pour l'Hiftone.
D'A VRI L. 35
& les morceaux de poëfie dont il eft rempli,
qui ne fervent qu'à diftraire le Lecteur de
l'objet principal. C'est donc encore une neceffité
de réduire ce fecond difcours , & de
l'accommoder à un ftile plus François . Voici
à peu près tout ce que l'Auteur Perſan a
voulu dire d'effentiel dans ce diſcours.
La vertu d'un grand homme paffe ordinairement
du pere au fils jufqu'à la feptiéme
generation. C'eft une des Sentences de
* Mahomet , qui fe verifie en la perfonne
de Timur , lequel eut pour pere l'Emir
Tragay , Prince veritablement religieux , &
amateur des gens de vertu & de pieté . Cette
amitié pour les vertueux , étoit en lui fi naturelle
& fi fort enracinée , qu'il difoit ſouvent
qu'il l'avoit contractée avant la créa
tion du monde dans l'affemblée generale
des ames **, & que c'est là qu'il avoit acquis
cette heureufe fimpathie avec les gens
de bien. La pieté de ce Prince reçut dés
cette vie une partie de fa récompenfe , car
le Ciel lui donna un fils dont le nom eft devenu
illuftre , & qui a enfin acquis une
gloire immortelle.
* Il y a un grand Recueil des Dits & Faits de
Mahomet , intitulé la Sonna , ou la feconde Loi
des Mahometans , où fe trouvent prefque toutes
les Sentences attribuées au faux Prophete,
** L'Auteur parle felon l'opinion des Docteurs
Mahometans .
36 LE MERCURE
Ce fut fous le Regne du Sultan Cazan-
Can , que la nuit du Mardi , cinquième de
la lune de Schaban , l'an de l'Hegyre 736
qui fe rapporte à l'année des * Mogols , nommée
de la Souris , dans le Bourg de Sebre
prés de la Ville de Kefch , dans la Tranfoxane
, la Sultane Tekinè- Catune , épouſe
de l'Emir Tragay , mit au monde le Grand
Timur.
Les Miniftres des Mofquées firent tout
auffi- tôt la lecture du verfet ordinaire de
l'Alcoran , pour détourner de fa perfonne
augufte toute forte de malheurs , & fur tout
la** fatalité qui menace de décadence & de
ruine les chofes les plus parfaites : & les
Religieux qui dans leur Cloître ne ceffent
de louer Dieu , & de lui demander pardon
pour les gens du monde , offrirent pour le
Prince nouveau né , leurs prieres les plus
ferventes.
Comme les fonges & les vifions des
Saints ( c'eſt toujours l'Auteur Mahometan
qui parle ) font prefque toujours myſte
* Les Mogols ont des Cycles duodenaires d'années
, aufquelles ils donnent le nom de differens
animaux , comme du cheval , du ferpent , de la
poule , &c. L'année de la Souris répondoit à l'année
1335 de l'Ere Chrétienne .
** Superftitions du Mahometifme,
D'AVRIL.
37
rieux , & que la verité s'en découvre tôt ou
tard , le fonge qu'avoit fait longtems auparavant
Catchouli Behader , & qui fut heureufement
expliqué par Toumeny Can ( car
il eft feur par la parole de Dieu que les Souverains
font infpirés d'en haut ; ) ce fonge
dis- je , eut fon entier accompliffement à la
naiffance de Timur.
On fçait en effet , que dans le langage
des Interpretes des fonges , la huitiéme*
étoile , dont il s'agit dans cette vifion , ne
fignifie autre chofe qu'un Prince , qui devoit
naître dans la huitiéme generation de
la lignée de Catchouli , dont le regne ,
comme un Aftre brillant, devoit éclairer les
quatre parties du monde , & qu'après ce
regne, l'Empire feroit encore dans la même
fplendeur par la juſtice de ſes enfans , & par
celle de fes Succeffeurs ; Or cette huitiéme
étoile , qui a commencé à paroître du côté
de l'Orient , eft manifeftement le grand
Prince dont on vient de marquer la naiffance
; heureux le fonge , s'écrie notre Auteur
en parlant à cette étoile , dont tu deviens la
jufte explication.
On ne manqua pas après avoir exactement
obfervé les Aftres , & déterminé la fituation
& Pafpect des Planetes au moment
Songe de la huitiéme Etoile , & c.
33 LE MERCURE
*
de la nativité , de tirer l'horofcope du
jeune Prince , qui fe trouva être le plus
favorable , & le plus rempli de prefages
heureux qu'on eût pû fouhaitter.
L'Auteur ne finit point en faifant le détail
, & en tirant les confequences de cet
horoſcope , mêlant aux myfteres de l'Aftrologie
judiciaire , ceux de la Cabale des lettres
de l'Alcoran , & les autres fuperftitions du
Mahometifme.
A peine le Prince étoit- il hors de l'enfance
, qu'il fit paroître fes Royales inclinations
, & fon penchant pour l'independance
& la Souveraineté. S'il vouloit fe
divertir , il inventoit des jeux qui avoient
rapport autrône & à la Couronne , & dans
lefquels on mêloit les maximes du Commandement.
Il affembloit autour de lui la
jeuneffe de fon âge ; il en faifoit l'un fon
General d'Armée , l'autre fon principal Miniftre
; puis formant une efpece d'armée ,
dont il nommoit les principaux Officiers ,
il fe donnoit une efpece de combat , fan's
*
J'ai laiffé dans l'original de cette Préface ,
l'Horoscope de Tamerlan prefque dans fon entier
, par complaifance pour Mr. de la Croix.
Ce que j'y remarque de plus fingulier , c'eft l'Afcendant
, qui fe trouve le mênie , que celui de
l'Empereur Augufte , fçavoir le figue du Capricorne
.
D'AVRI L. 39
oublier les peines & les récompenfes , felon
qu'il avoit été bien ou mal obéi.
Dés qu'il put monter à cheval , il n'eut
pas de plus grand plaifir que de paroître fur
les plus beaux & les plus legers , ne fe plaifant
qu'aux cavalcades , & aux exercices du
manege; enfin , depuis l'âge de dix ans jufqu'à
la fleur de fa jeuneffe , il ne fut occupé
que des chofes que je viens de dire , de la
Chaffe , & à s'inftruire du métier de la
Guerre , afin de ne rien ignorer quand il
la feroit ferieufement.
>
Au reste , ce fut fon corps feulement
qui s'endurcit dans ce genre de vie laborieufe
; car fon coeur a toujours été humain,
genereux & bienfaifant , quoique ce Prince
ait enfuite exercé des punitions & des vengeances
; neceffité inévitable aux grands
Capitaines pour l'affermiffement de leurs
conquêtes , & par l'impoffibilité où ils font
de fe trouver par tour , & d'empêcher les
grands Officiers d'abufer de leur pouvoir.
La preuve de la bonté naturelle de Timur
, fe tire d'une Sentence du Prophete ,
qui dit que le fils eft le mystere du pere ;
cette maniere de s'exprimer, fe juſtifie , &
fe trouve verifiée en la perfonne du grand
Prince , fils ainé de Timur , & fon digne
fucceffeur à l'Empire , lequel eft le modele
* Maniere fine de louer le Prince regnant ,
Sultan Scharoc , fils aîné de Timur,
40
LE MERCURE
des plus excellens Princes en bonté & juftice
; en forte qu'on peut dire que ce qui
étoit en quelque maniere caché dans l'interieur
du pere , paroît visiblement dans cet
excellent fils ; Empereur auffi fage & auffi
pieux , que Salomon , & que l'on peut dire
avoir été donné du Ciel pour exemple aux
Mortels.
Il eft difficile d'oublier ici le jeune Prince
* , digne fils du grand Empereur dont on
vient de parler , & digne heritier des vertus
de fon invincible Ayeul . Ce Prince eft
fur- tout recommandable par fa haute pieté,
& par fon attachement inviolable à la Religion
; en forte qu'on peut le comparer au
grand Patriarche dont il porte le nom , &
faire un parallele fort jufte entre ces deux
Abrahams .
Aprés que l'Auteur s'eft épuiſé en louanges
figurées fur ces deux Princes , il finit
ce long Difcours , en renvoyant à l'Hiftoire
particuliere qu'il en a faite , pour revenir à
celle de Timur ; mais ayant toutes chofes ,
il veut , dit-il , rendre compte de la methode
qui a été fuivie dans fon Ouvrage , &
de la maniere dont les Memoires fur lef
quels il a écrit , lui font tombés entre les
mains. Il s'acquitte de cet engagement par
un dernier Difcours , mêlé de profe & de
*
Eloge du Mirza Ibrahim , fils de Sultan
Scharoc .
vers ,
==
D' AVRIL. 41
vers , auffi long & auffi figuré que les precedens
, & qu'il eft à propos de reduire de
la même maniere ; en voici le Tître .
Difcours fur la qualité de cet Ouvrage ,
où font rapportées plufieurs circonftances qui
doivent le rendre recommandable.
L'Hiſtoire des exploits glorieux du grand
Timur , que l'on donne ici d'aprés l'original
, fans y rien changer , ajoûter , ni diminuer
, en façon quelconque , a trois avantages
particuliers, qui rendent cette hiftoire
preferable à toutes celles que les anciens
Auteurs , & les modernes , ont écrites en
Arabe , & en Perfan , en profe, & en vers ,
des plus grands Princes , & des plus magnifiques
Empereurs de leur temps .
+
Le premier de ces avantages , eft le profit
& P'utilité que l'on en peut tirer , par
la grandeur , & la varieté des événemens
qui y font rapportez ; en forte qu'on verra,
comme dans un fidele miroir , mille beaux.
exemples de valeur , de fageffe , de politique
, & des leçons importantes de tout ce
que les Princes , nez pour les grandes chofes
,
g
, peuvent & doivent faire dans l'une &
dans l'autre fortune on y verra furtout
l'exemple rare d'un mouvement militaire
perpetuel dans un Prince , qui ne fe repofa:
jamais , qui eft monté fur le trône de l'Afie
en agiffant fans ceffe , & qui n'en eſt deſ-
D
42 LE MERCURE
f
cendu , pour répondre à l'apel * de Dieu ,
que dans le bruit des armes , & dans l'agitation
de fes grandes entrepriſes.
Le fecond avantage qui doit faire eftimer
cette Hiſtoire , eft la grande exactitude
avec laquelle tous les faits y font rapportez ;
exactitude qui eft le fruit d'une recherche
& d'une application toute particuliere ,
pour ne rien omettre , & pour ne rien dire
que de vrai , & pour dire tout le vray ;
jufqu'à ce point qu'en rapportant le détail
des plus particulieres circonftances dans un
événement , on s'eft fimplement attaché à
marquer le temps , & pour ainfi dire , les
momens aufquels il s'eft paffé. Ainfi l'Auteur
** d'une hiftoire de Timur écrite en
vers Turcs , fe trompe , quand il dit , que
ce Prince ne voulut pas permettre que certains
grands exploits , où il s'étoit trouvé
en perfonne , fuffent écrits ; de crainte
dit cet Auteur , que dans la fuite des temps,
on ne les prît pour des avantures fabuleufes
, ou qu'on ne foupçonnât les Hiftoriens
de flaterie , & d'avoir voulu orner leurs
ouvrages par des traits d'éloquence ; erreur
dont on fera pleinement defabuſé par une
ferieufe lecture de nôtre Hiftoire.
>
Enfin le troifiéme avantage , fe tire de la
C'eſt ainfi que parlent les Muſulmans pour fignifier
la mort.
***
Critique d'une Hiftoire Turque de Timur Beg.
D'AVRIL. 3
}
rare qualité des Memoires * fur lefquels
elle a été composée . Timur avoit toujours
auprés de fa perfonne , à la Cour , & dans
fes Campagnes , l'élite des plus fçavans
hommes de fon Empire : Scherifs deſcendans
de Mahomet , Gens de la Loy , Gens
de Lettres de profeflion , & Docteurs en
toute forte de Sciences. Les uns étoient des
Bafchis des Yugures , verfés dans la langue
& dans l'écriture Yugurienne , c'eſt - à - dire,
Mogole, & Tartare litterale ; & les autres ,
des Debirs de Perfe , fçavans Ecrivains en
langue Perfane .
Un certain nombre de ces Sçavans étoit
particulierement chargé d'écrire journellement
tout ce qui fe paffoit fous l'Empire de
Timur , dans la Religion , dans l'Etat , à
la Cour , & ' dans les Armées , fur les inftructions
exactes. qu'ils prenoient eux- mê-
´´mes, ou qui leur étoient fournies d'ailleurs,
& qu'ils avoient un foin extréme de verifier.
Les Ministres d'Etat , & les principaux
Seigneurs de la Cour , faifoient auffi la même
chofe de leur côté par l'ordre de Timur
, qui de plus , leur avoit très expreffément
recommandé à tous d'écrire chaque
évenement d'une maniere fimple & naturelle
, fans fe donner la moindre liberté
* Ordre obfervé pour la compofition de l'Hif
toire de Timur , de fon vivant.
Dij
44 MERCURE LE
"
d'ajoûter , ou de diminuer , furtout en matiere
d'exploits guerriers , & de faits de valeur
, qu'il étoit auffi peu permis d'exagerer
, comme il l'étoit de les extenuer , ou
d'en omettre quelque circonftance : enfin
tout devoit fe rapporter dans une exacte
fidelité.
Les plus habiles de ces Compilateurs digeroient
enfuite tous ces Memoires , & leur
donnoient la forme , & le ftile convenable
à une veritable hiftoire ; mais toujours en
obfervant cette loy prefcrite par Timur
de faire par tout connoître & regner la verité.
On faifoit enfin devant lui la lecture
de l'ouvrage entier plufieurs fois de fuite ,
jufqu'à ce qu'on fut parfaitement affuré
qu'il étoit correct & fidele .
C'eft , felon cette methode , qu'une hiftoire
de Timur , écrite.en vers Turcs , &
une autre en profe Perfane, ont été compofées
, & mifes au jour. Outre cela , quelques
hauts Officiers de la Cour ayant auffi
entrepris d'écrire l'hiftoire de ce grand
Monarque , ils n'épargnerent ni foins ni
depenfe pour recueillir des Memoires
, & ppoouurr eenn juftifier la verité : ils mirent
enfuite tous ces Memoires entre les
mains des plus habiles Ecrivains , qui en
compoferent un corps d'hiftoire en vers
& en profe , en Turc , & en Perfan . J'ay
fait une ample mention de toutes ces hi-
?
D'AVRIL. 45
ftoires particulieres de Timur , dans mon
Livre des * Preliminaires , ce qui me difpenfe
de m'y arrêter davantage icy , & je
paffe à l'hiftoire du même Prince , entreprife
depuis fa mort , qui eft proprement
celle dont il s'agit dans ce difcours.
›
Le grand** Prince Ibrahim Sultan , petit
fils de Timur , dont il eft parlé cy- devant ,
peut en quelque maniere paffer pour le
premier Auteur de cette Hiftoire en
ayant recueilli , & arrangé lui-même les
premiers Memoires . L'Ouvrage a enfuite
été augmenté de la moitié par les foins
du même Prince , qui a fait rechercher
dans tout l'Empire les Livres , les Ecrits ,
les Memoires , & generalement tous les
ouvrages en proſe & en vers , en turc &
en perfan , qui ont été faits fur cette matiere
, & qui les a fait rediger , pour en
tirer enfin une nouvelle hiftoire plus ample
, & plus complete que toutes celles
qui ont precedé.
Au commencement de cette grande entreprife
, le Prince cut auprés de luy trois
fortes de gens pour l'aider dans l'execu-
* C'eſt le Livre intitulé , Mouccadde- mey Zafar
Namay , ou l'Avant- propos de l'Hiftoire des
´Conquêtes , dont il eft parlé dans ma premiere
Lettre.
** C'eft le même qui eft nommé cy - devant
Mirza Ibrahim , fils de Sultan Scharoc fils de
Timur..
46 LE MERCURE
un
tion de fon projet ; fçavoir des lecteurs
habiles , des témoins oculaires des faits ,
& des Secretaires : ces derniers étoient de
deux fortes , les Bafchis pour la langue
turque , & les Debirs pour la langue perfanne.
On lifoit chacun à fon tour ,
ouvrage dans la langue qui lui convenoit
; & lors qu'il s'agiffoit de quelque
Exploit de confequence , on appelloit à
cette lecture ceux qui avoient été prefens
à l'action , pour fçavoir d'eux fi la Narration
étoit exacte ; & fur leur raport, ooùu
plûtôt fur leur critique , on retouchoit ,
& on corrigeoit ce qui pouvoit en avoir
befoin ; & enfin , rien ne fortoit de la
prefence du Prince, qui n'eût atteint toute
la perfection qu'on pouvoit lui donner ,
& ne pût paffer pour authentique par fon
exacte verité.
Tous les Memoires étant ainfi lûs , redreffez
& declarez parfaits , on en compofoit
dans l'ordre , le ftile , & l'enchaînement
convenable , l'ouvrage hiſtorique
dans fon entier qu'on s'étoit propofé d'écrire
; mais toujours avec cette precaution,
* On en compofoit , &c. Par cette expreffion ,
l'Auteur fait entendre que c'eft de lui - même qu'il
veut parler , modcftie ordinaire aux Ecrivains
Orientaux , qui évitent de parler d'eux en la premiere
perfonne : d'ailleurs notre Hiſtorien veut
faire icy fa cour à fon Protecteur le Mizra Ibrahim
, en lui renvoyant la principale gloire de cet
Ouvrage.
D'AVRI L. 47
fi expreffément recommandée , que quelque
tour que l'on prît , tous les événemens
, & tous les faits , devoient être décrits
dans toutes leurs circonstances , comme
dans les Memoires originaux d'où ils
étoient tirez ; foit que ces Memoires euffent
êté dreffez du temps mêine de Timur,
de la maniere que nous l'avons dit , ou qu'ils
' euffent été fournis d'ailleurs aprés fa mort.
C'est pour cela que dans cette hiftoire ,
il fe trouve beaucoup de détail , & que les
circonftances du temps , des lieux , & les
diftances itineraires , y font exactement
marquées : c'eft aufli par cette raifon que
le ftile * en paroîtra peut-être un peu negli
gé , & deftitué de fes ornemens ordinaires ,
qui d'ailleurs n'auroient fait qu'allonger
l'ouvrage , en le chargeant de pleonaſmes,
& de repetitions inutiles , fur quoy nos
Ecrivains font fi delicats. Il n'en eft pas
de même dans les articles de Poëfie , qui
font mieux travaillez , & plus châtiez que
le refte.
C'étoit une neceffité d'en uſer ainfi dans
un Ouvrage dont la verité devoit faire le
principal ornement , & tout le merite ; &
qui n'auroit jamais vû le jour , fi le Prince
à qui on en faifoit la lecture , aprés y avoir
mis la derniere main , n'eût trouvé cette
* L'Auteur parle icy felon le génie, & le goût
de fa Nation.
48 LE MERCURE
parfaite conformité qu'il avoit prefcrite
entre la nouvelle hiftoire , & le premier
original qui avoit paru devant lui. Ainfi ,
il est toujours vray de dire que c'eſt à ce
grand Prince que font dus le projet , les
progrez , la perfection , & tout le merite
de cette Hiftoire .
Telle cft , Monfieur , la Preface , ou le
Difcours préliminaire , reduit à de juftes
bornes, que l'Hiftorien de Timur-Beg prefente
à fes Lecteurs , avant que d'entamer
fon Ouvrage. Aprés avoir rendu à M. de
la Croix cette Preface , & celle qui doit
preceder fa traduction , il me pria de faire
la revifion particuliere dont nous étions
convenus de tout l'Ouvrage ; & pour commencer
, il m'envoya le premier Volume*
de fon Manufcrit : dans le temps que j'y
travaillois , il tomba malade d'hidropifie ;
ce qui ne l'empêcha pas , après avoir reçû
de moy ce premier Volume revû , de m'envoyer
le fecond , en me marquant par fa
Lettre du 22 Octobre 1713 , que la maladie
empiroit , & me priant de continuer
la revifion , ce que je fis . Cependant , M.
de la Croix ne fit plus que languir depuis,
& enfin il deceda le 4 du mois de Decembre
fuivant , d'une maniere toute Chrézienne
& édifiante. Je rendis peu de temps
après à fes heritiers le Volume qui me
* Ce Manufcrit contient huit Volumes in 4.
reftoit
D'AVRIL.
reftoit de fon Manufcrit , avec offre de
continuer mes foins pour parvenir à l'édition
de cet Ouvrage , & de mettre avant
les Prefaces , ou à la fin du Livre , un
Eloge hiftorique de M. de la Croix , qui
contiendra un détail de fes Voyages , &
de fes Ouvrages .
арра-
Je crois , Monfieur , que cette hiftoire
de Tamerlan , à laquelle toute la Republique
des Lettres s'intereffe , paroîtra enfin
en peu de temps : M. l'Abbé de Vertot
, qui en a fait la lecture depuis plus
de deux ans , par l'ordre de Monfeigneur
le Chancelier , lui a donné fon Approbation
; en forte que felon toutes les
rences elle être miſe entre les
> pourra
mains des Imprimeurs , lefquels font en
partie cauſe du retardement , dans le courant
de l'année 1720. Je finis ma Lettre,
en vous fuppliant de me faire part de vos
lumieres , fur tout ce que je viens de vous
expoſer , en faveur d'un ami commun ,
dont je fçai , Monfieur , que vous cheriffez
la memoire , & de croire que je fuis
toûjours avec une parfaite confideration ,
MONSIEUR , vôtre , &c. A Paris le 6 Octobre
1719.
E
50
LE MERCURE
EPITRE
A Monfieur l'Abbé Abeille de l'Academic
Françoife , par M. de V ... Gentilhomme
de Normandie.
Cher Abeille , jadis les hommes fans envie
Paffoient innocemment une tranquille vie.
Content du neceſſaire & fans ambition ,
Chacun vivoit heureux dans fa condition ;
Et pour déterrer l'or qui croît au nouveau Monde ,
On ne s'expofoit point à la fureur de l'Onde.
Mais dés l'inftant fatal que l'homme ambitieux
Ménaça fon Voifin d'un joug impérieux ,
Le calmefut banni pour toujours de la terre s
Ilfallut ſe résoudre à foutenir la guerre ;
Et le Foible cédant au malheur de fonfort ,
Funfoumis à la Loi que dicta le plusfort.
Or, l'homme ainfi privé des droits defa naiſſance ,
Ne fe vit qu'à regret mis fous la dépendance.
Il fit de vains efforts pour recouvrer un bien ,
Sans lequel de tout tems les autres ne font rien.
Il voulut rétablirfa liberté perdue :
Mais du premier Vainqueur la puiſſance abfoluë
Accablant le vaincu du poids defa grandeur ,
Fit plierfa raifon au défaut de fon coeur.
Telfut lefondement de l'Etat Monarchique.
Par le fecours des Loix , l'adroitepolitique ,
D'AVRI L.
Dont l'art fi renommé conſiſte à toutprévoir ,
Maințint bien-tôt aprés chacun dans le devoir.
Le fceptre dans la main , comme une illuftre marque,
D'entre tousfesfujets diftingua le Monarque.
Et les fameux emplais , les poftes éclatans ,
Du peuple en general diftinguerent les Grands.
Le peuplefans honneurs chercha dans l'abondance
De quoi fe confoler de fon peu de puiſſance.
De l'ombre des grandeurs ſe répaiſſant l'esprit ,
Il crût par la dépense acquerir du crédit.
Le Bourgeois opulent fe fit fervir en Prince ;
On vit l'or & l'azur briller dans la Province.
La richeffe tint lieu de naiſſance & d'honneur !
L'homme fur elle feule établit fa grandeur !
On fe vit empreffé , fendre lefein de l'onde ,
Braver tous les périls , courir au nouveau monde.
Pour quelfujet enfin pour chercher ce métal ,
Qu'Ovide * a bien nommé la fource de tout mal.
Alors , Abeille , alors plus de moeurs d'innocence !
On vit regner par tout une entiére licence !
L'or dans le coeur humain excitant des défirs ,
On rafina fur tout , jufques fur les plaifirs.
Le malpaffa plus loin . L'orfavorable au vice ,
Autorifa bien-tôt la fraude & l'injustice !
En vain implora -r'on le fecours de Thémis ?
-Pour amaffer du bien on ſe crût tout permis.
L'aimable bonnefoi de la terre exilée ,
* Effodiuntur opes, irritamenta malorum.
E ij
52 LE MERCURE
Retourna dans le Ciel où Dieu l'a rapellée .
On vit l'homme puiſſant ſans honte &fans remords,
Ravir le bien d'autrui par d'indignes refforts .
On vit auprés des Grands le Flateur mercenaire
De fon art empefté mandier le falaire !
On vit lefaux devot , pour attraper du bien ,
Singe de la vertu , duper les gens de bien .
On vit l'homme en un mot avide de richeſſes ,
Pour elles fe reduire aux dernieres baſſeſſes ;
Et pour comble d'horreur on dit des Partiſans
Trahir , voler le Prince & l'Etat tous les
Et dans un char pompeux , toutfiers de leur fortune ,
Braver infolemment la mifere commune !
L'honnête homme en gemit fans en être jaloux.
La richeffe à ce prix pour lui n'eut rien de doux ;
Etfa feule vertufoutenant ſon courage ,
ansi
Ilfe tint trop content d'un fi noble partage.
Mais pourquoi , dira t'on , ce détail ennuyeux ?.
J'entends à més côtés des efprits pointilleux ,
Examinant les mots , les fillabes , les rimes
De mes vers innocens me faire autant de crimes.
L'un voudroit quejefuffe un peuplus retenu ,
L'autre dit que mon ſtile eft trop fimple, eſt trop nú.
Un autre pour marquer fon humeur dédaigneufe ,
Ne trouvepoint chés moi la rime affés heureuſe ;
Et me tráittant tout haut d'Auteur peu délicat ,
Il croit , mais vainement , m'attirer au combat.
C'est encore un défaut de la plupart des hommes ,
D'AVRI L.
53
On veut tout critiquer dans le fiécle où nousfommes
Je veux que de mes vers onfaſſe peu de cas ;
Mais peut être qu'aux tiens onne pardonne pas.
Oui ! malgré la beauté qui brille en tes Ouvrages ,
Tu croirois vainement gagner tous lesfuffrages !
Quelque Cenfeur jaloux du feu de ton efprit ,
Ofera t'attaquer pour ſe mettre en crédit ;
Etfans examiner s'il fe rend ridicule ,
Il te reprochera l'oubli d'une virgule.
Abeille , c'est ainsi que les hommes fontfaits
Dans la droite raiſon on ne les voit jamais :
Ils ont toûjours en main une fauſſe balance ,
Severes pour autrui , pour eux pleins d'indulgence.
Qui de leurs traits malins peut fe dire à couvert ?
L'interêt lesféduit , l'amour propre les perd.
Je fçai qu'il est encor des coeurs nobles , fidéles ,
Que le Ciel a formés pour fervir de modeles .
F'en connois qu'on admire au milieu des grandeurs ,
Chés qui n'ont point d'accès les dangereux flateurs :
Qui , riches fans orgueil , fages dans leur conduite ,
Rendent toujours justice au folide merite :
Quifçavent le grand art de fefaire eftimer ; ·
Et quefur ce tableau tu vas d'abord nommer :
Mais , Abeille , prens garde à ce que tu vasfaire ?
La modeftie en eux impofe defe taire ,
Et fonge qu'en louans Villeroy , Luxembourg ,
Tupourrois t'expofer à faire mal ta conr.
E iij
54
LE MERCURE
S
RONDEAU PAR LE meme.
Elon le lien dans le fiécle prefent,
Chacun paroît plus ou moins fuffifant.
On s'applaudit : on se croit du merite.
On Financier a toujours greße fuite ;
Mais on eft feul dès qu'on eft indigent.
Tout réuffit par ce diable d'argent
C'est en amour un fouverain Agent :
La plus fevere adoucit fa conduite
Selon le bien.
On peut se mettre en un pofte éminent ;
Sans nul efprit on paſſe pour fçavant.
On trouve affés de donneurs d'eau-benite
Qu'est - ce que l'homme ? hélas un hypocrite !
Il vous méprise , ou vous donne du vent
Selon le bien .
EPIGRAMME PAR LE MEME.
LEs Images
chés
les Romains
Prouvoient
la nobleffe
ancienne
.
Un riche Agioteur pour établir la fienne ,
Fit faire deux Portraits où l'on remarquoit peints
Son pere , & lui , vêtus en Paladins.
D'A VRI L.
35
Le Peintre s'informa , finiſſant ſon Ouvrage ,
Quel nom il écriroit au bas de chaque image :
Un eigneur là prefent , auffi tôt lui répond ;
F'impofai le premier un nom àſafamille ;
Son pere étoit à moi ; mettés en Apoftille ,
La Verdure premier , la Verdure fecond.
AUQUQÜQUQUAUQUQUQUQUQUNUAU KU
L
SONNET PAR M. BOUDIER.
E déſir infenfé d'éternifer fon nom ,`
Tourmente horriblement les efprits qu'il enyore :
L'un confume fa vie à pâlir fur un livre ,
L'autre fe donne en proye au boullet d'un canon.
Tel jadis fut Homére , tel Agamemnon ,
Et mille autres depuis qui les ont voulu fuivre.
Moi , bien éloigné d'eux , je ne fonge qu'à vivre
Sansfoin qu'aprés ma mort on me connoiſſe ou non .
Travailler nuit & jour , parce qu'on fe propofe
Qu'on dira dans mille ans , un tel fit telle chofe :
N'est- ce pas fe ronger de foucis fuperflus ?
Le bruit tant récherché que fait la Renomée ,
Pendant que nous vivons , n'est qu'un peu defumée,
Et c'est encore moins quand nous ne vivons plus.
+39
E iiij
56 LE MERCURE
Le 16 de ce mois , M. le Bailly de Mefmes
, Ambaffadeur Extraordinaire de la Religion
de Malte › accompagné de plufieurs
Grand'Croix & Chevaliers de l'Ordre , eut
audience publique du Roy , dans laquelle
il donna part à S. M. de la mort du Grand
Maître Perillos de Roquefeüil , ou Rocaful
, & de l'élection qui s'étoit faite du
Bailly Marc- Antoine Zondadari , Siennois ,
à la Dignité de Grand Maître de la Religion
de Malte , dont il preſenta une Lettre
a s . M.
Cet article nous fournira l'occafion de donner
une Relation exacte & circonftanciée ,
touchant la mort de l'an , & l'élection de
Pautre.
A Malte , le premier Mars 1720..
ON Raimond de Perillos , Grand
D Maître de l'Ordre de Saint Jean de
Jerufalem & du Saint Sepulcre , Prince de
Malte & de Goze , mourut le 10 Fevrier
fur les neuf heures du matin , âgé de 83
ans , 8 mois ; ayant tenu le Magiftere 22
ans 11 mois & 3 jours. Il étoit Efpagnol,
né dans Valence , Capitale du Royaume
de ce nom , & iffu d'une famille Françoiſe.
( C'eſt celle de Roquefeüil. ) Sa mort fut
annoncée par toutes les cloches de la ville,
D'AVRI L.
57
& par un coup de canon tiré du Cavalier
de France , qui fut répondu par un autre
coup de la Cité vieille , tant pour avertir
les Habitans de la Campagne de prier Dieu
pour le repos de fon ame , que pour arrêter
toutes les barques qui pêchoient autour
de l'Ifle , quoique le Port füût fermé
depuis 8 jours.
Le même jour 10 , le Confeil ordinaire
s'affembla à 2 heures après midy , dans
lequel on rompit les Sceaux du feu Grand
Maître , & on nomma Mrs. les Commiffaires
Visconti Milanois , & Don Gonfalvo
de Soufa Portugais, Commiffaires pour ordonner
de fes funerailles.
Le 11 au matin , le Confeil d'Etat fe
raffembla , dans lequel M. l'Amiral Solaro
fut élu Lieutenant du Magiftere vacant , &
Mrs. les Chevaliers de Chattes , d'Aguilar,
& Sortino , furent nommés pour recevoir
le payement des Debiteurs au Trefor.
du On expoſa en même temps le corps
Grand Maître dans la grand'Salle du Pa
lais , autrement du Confeil , revêtu de fes
habits Magiftraux. Toutes les Communautés
Religieufes s'y rendirent fucceffivement,
& chanterent alternativement l'Office des
Morts , tout le Peuple étant venu lui baifer
les mains. Il étoit élevé fur un cataphalque
, autour duquel étoient affiis 6 Pages
couverts d'une ferge noire en forme
E iiij
58
LE MERCURE
>
du capuce : chacun d'eux avoit un éventail
à la main , pour en écarter les mouches.
Quatre Chevaliers du nombre, des Leftavolans*
habillés en Heraults , tenoient
chacun un Drapeau aux quatre coins du
Maufolée. On avoit pofé à la droite fur une
table l'armure de fei , de la Valette , avec
le Bâton de Commandant.
Sur les 4 heures du foir M. d'Alpheran**
Prieur de l'Eglife de S. Jean , en habits
Pontificaux , y vint auffi celebrer l'Office
avec tout fon Clergé.
Le 12 , on alla en proceffion prendre le
corps du feu Grand Maître. Meffieurs les
Grands-Croix le defcendirent du cataphalque
, & le remirent entre les mains des
Chevaliers à la porte du Palais : ils étoient
precedés de tout le Clergé de la Ville , &
étoient fuivis des Grands-Croix , des autres
Seigneurs du Confeil complet , en
manteaux longs ; de tous les Tavolans qui
marchofent deux à deux , affublés d'une
piece de ferge noire avec une grande Croix
fur l'épaule. Tous les Officiers , Jurats &
Eftafiers du feu G. M. obfervoient le même
ordre ; ce qui formoit un cortege tresnombreux
& en même temps tres -lugubre.
* Chevaliers aufquels le G. M. donne les Tables
du Palais .
** li a tous les Droits Epiſcopaux , & eſt com .
me l'Evêque des Chevaliers .
D'AVRI L. 59
Lorfque l'on fut arrivé à l'Eglife de S. Jean,
qui étoit ornée , ainfi que le Palais , de
quantité d'infcriptions , à la louange du feu
G. M. , on pofa le corps fur un Maufoléc
dreffé au milieu du Chour ; les Pages étant
toujours occupés à chaffer les mouches avec
leurs éventails. Après que l'on eut celebré
folemnellement l'Office des Morts , M. le
Maître d'Hôtel prit ſon Bâton qui étoit au
pied du Maufolée ; & ayant dit par trois
fois confecutives , * il Gran - Maestro
mio caro Padrone è morto , il le rompit fur
fes genoux , & le jetta fur le Cataphalque .
Le Cavalerifte , ou le Grand Ecuyer , en fit
autant avec deux Eperons dorés , & le Receveur
remit fa Bourfe auprès du corps.
On defcendit enfuite le corps , & on le
porta à la Sepulture qui eft dans la Chapelle
d'Arragon. Don Perillos a fait un
Teftament tres-pieux & tres-fage. Il laiffe
par fa mort une dépouille de 400 mille
écus.
Après cette ceremonie , le Confeil d'Etat
ordonna l'affemblée generale de l'Ordre
au lendemain , pour proceder à l'élection
de fon fucceffeur.
Le 13 à fept heures du matin , tout le
Corps de l'Ordre fe rendit à S. Jean.
Après la Meffe du S. Elprit , chaque Lan-
> * C'eft à-dire : Meffieurs mon cher Grand
Maitre Patron , eſt mort.
60 LE
MERCURE
gue
fe retira dans la Chapelle pour proceder
à l'élection des 21 Electeurs , trois .
par Langue , il fe trouva dans l'Eglife 332
tant Novices , Profez , Chevaliers , que
Prêtres ou Freres fervans . Les Novices qui
n'ont point de voix dans l'élection , demeurerent
dans l'Eglife , & les Profez entrerent
chacun dans la Chapelle de leur
Langue. Il y en avoit 87 de la Langue.de
Provence , 28 de celle d'Auvergne , 38 de
celle de France ; 92 de celle d'Italie ; 31
de celle d'Arragon ; 18 de celle d'Allemagne
; 40 de celle de Caftille & de Portugal
. Il y avoit en Couvent 31 Seigneurs
de la Grand'Croix , & 137 de la petite .
Ils élûrent dans leur Chapelle , à la pluralité
des fuffrages , Electeurs pour chaque
Langue. Pour Provence. M. Frere Jofeph
de Toelis de la Reynarde , Grand Prieur
de S. Gilles ; M. Frere Jacque de Prival
de Fontanilles , Bailly Grand'Croix , & M.
Frere Octavien de Gallean Commandeur.,
Pour la Langue d'Auvergne ; M. F. Pierre
de Jumillac Grand Prieur d'Auvergne.
M. F. Adrien de Langon , Bailly Grand'
Croix , M. F. Philibert du Saillant Commandeur.
Pour la Langue de France. M.
F. Guillaume de la Salle Lieutenant de
Treforier , M. F. Robert de Semagne
Lieutenant d'Hofpitalier , M. F. François
de Cintray , Bailly Grand'Croix . Pour la
.3
D'AVRI L. Gr
Langue d'Italie. M. F. Antoine Vaini
Bailly Grand'Croix ; M. Marc - Antoine
Zondadari Bailly Grand'Croix ; M. Frere
Charles Doria Delmare , Bailly Grand'-
Croix. Pour la Langue d'Arragon . M. F.
Gafpard de la Figuiere , Grand Caftillan
d'Empofte ; M. F. Don Jerome Ribas
Grand Prieur de Catalogne ; M. F. Don
Remond de Pueti Bailly de Negrepont,
Pour la Langue d'Allemagne . M. F. François
Comte de Kinigfek , Grand Bailly ;
M. F. Philippe de Guttenberg Bailly de
Brandebourg ; M. F. François Antoine
Baron de Schennaw Commandeur. Pour
la Langue de Caftille . M. F. Don Michel
Pinto Bailly de Lezza ; M. F. Don Antoine
Manuel Bailly d'Acre ; M. F. Don François
Commandeur de Mier.
Après l'élection des 21 que nous venons
de nommer , les mêmes Langues procederent
à l'élection de ceux qui doivent reprefenter
la Langue d'Angleterre , dont les 21
en choisirent trois de differentes Nations .
Provence élut M. le Grand Commandeur
Piofin. Auvergne , M. le Lieutenant du
Maréchal Parnac. France , M. le Chevalier
de Laval . Italie , M. l'Amiral Solaro . Ar.
ragon , M. le Commandeur Don Antonio
de Torres . Allemagne , M , le Commandeur
Linsberg. Caftille , M. le Bailly Contreras.
Toutes les balotations terminées, chaque
61 LE MERCURE
Langue dîna dans fa Chapelle , tandis
qu'aux dépens . du Trefor on fervit aux
21 dans la Chambre du Conclave. Le repas
fini , les 21 Electeurs appellerent pour
Angleterre , M. F. Robert Solaro Amiral,
M. F. Don Jofeph Contreras Bailly du
S. Sepulchre , & M. F. Jofeph de Laval .
La Lieutenance de M. l'Amiral Solaro
ayant vaqué par fa promotion au Conclave ,
le Confeil d'Etat lui fubftitua M. le Grand
Chancelier Don Jean Manuel. Ces trois
Meffieurs s'étant joins aux 21 , & étant
montés avec eux dans la Tribune , élurent
le même Grand Chancelier pour Preſident
de l'élection, & nommerent enfuite, à la pluralité
des voix , ( le Triomvirat compofé
d'un Chevalier , d'un Prètre & d'un Frere
Servant , ) M.F.Horace de San Sidonio , Italien
, Chevalier d'élection ; M. F. Honoré
Mottet Provençal, Prêtre d'élection ; M. F.
Vincent Valera Atragonois , Servant d'Armes.
Aprés cette élection , les 24 , ( autrement
le Grand Conclave ) ayant fini leurs
fonctions , defcendirent de la Tribune ;
& le Triumvirat y étant monté , nomma
les 16 Electeurs du Grand Maître , eux
compris . Ces 16 Electeurs , qui ne peuvent
être choifis parmi les Grand'Croix
& dont il doit y en avoir deux de chacune
des 7 Langues , & deux pour l'AnD'AVRI
L. 63
›
›
gleterre , formerent ce qu'on appelle le
Petit Conclave , qui fe trouva compofé de
M. le Commandeur de la Batie & du
Prêtre d'élection du Triumvirat pour Provence
; de M. le Chevalier de Ĉaiffaċ , &
de M. le Chevalier de Montgontier , pour
Auvergne ; de M. le Commandeur de
Tamboneau , & de M. le Chevalier de
Perfy , pour France ; de M. le Commandeur
Ballati & du Chevalier d'élection
du Triumvirat , pour l'Italie ; de M. le
Chevalier de Ros , & du fervant d'Armes,
pour Arragon ; de M. le Commandeur
Staden , & de M. le Chevalier d'Einsberg ,
pour Allemagne ; de M. le Commandeur
de Soufa , & de M. le Chevalier d'Agui
lar , pour Caftille ; enfin de M. le Commandeur
Piccolomini Italien , & de M. le
Chevalier Don Antonio de Torres , pour
Arragon.
Ces 16 élurent & proclamérent tout
d'une voix pour Grand Maître de la Religion
de Malte , Mgr. le Bailly Frere
Marc - Antoine Zondadari de la Langue
d'Italie , Sienois de Nation , petit neveu
du Pape Urbain VIII . frere du Cardinal
du même nom , & Archevêque de Siene.
Ses éminentes qualités , fon illuftre naiffance
, & les fervices importans qu'il a`
rendus à l'Ordre , l'ont élevé à juſte tître
à ce premier grade. Il a paffé , avant que
64 LE MERCURE
·
d'y parvenir , par toutes les Dignités de la
Religion ; ayant été Capitaine General des
Galeres & deux fois Ambaffadeur à
Rome. Il a exercé jufqu'au jour de fon
exaltation , les Charges de Preſident au
Confeil de Guerre , & de l'armement des
Vaiffeaux. Comme ce nouveau Grand
Maître a tous les talens & toutes les vertus
neceffaires pour remplir dignement
cette premiere place , fes grandes qualités
font efperer qu'il contribuera beaucoup au
progrès de la Religion , & au bien du
Peuple de fa Principauté fouveraine de
l'Ile de Malte & de Goze , dont le Confeil
l'inveftit le 14Janvier de cette année 1720 .
La fonction de fon élevation finit à 6.
heures du foir, par un Te Deum , où il affliſta,
& fut annoncée par le fon des cloches , &
par la décharge de 60 pieces de canon .
On remarquera que quoique le nouveau
Grand Maître ne parût pas avoir la principale
part à cette Dignité , en entrant dans
le Conclave , il ne fut pas plûtôt proposé
par Don Jean Manuel , Grand Chancelier
& Prefident de l'Election , que prefque
tous les fuffrages & les differens Partis , fe
réunirent en fa faveur , à la reſerve de 52
voix , qui voterent pour M. le Bailly
Vaini .
SPECTACLE .
D'AVRIL. 65
དཀྱ : གུཡོདསྒྱུ
SPECTACLES.
E Dimanche 14 Avril , les Com
médiens Italiens reprefenterent
pour la premiere fois , fur leur
Téâtre de l'Hôtel de Bourgogne ,
une Piece , qui a pour titre , Les Amans
ignorans , Comedie en trois Actes , dont
M. Autereau est l'Auteur. Il eſt déja connu
fur ce Téâtre par d'autres Comedies ,
entr'autres par Le Naufrage au Port à l'Anglois
, & dans le public, par plufieurs autres
Ouvrages de Poëfies , qui ont réuffi .
La Scêne eft en Italie dans un Village
du territoire de Ravéne.
Dans le premier Actc , Trivelin Chirur
gien de ce Village , & Hôte du Capitaine
Mario , fils de Pantalon Seigneur Venitien ,
cherche à rendre une lettre de la part de ce
Capitaine à Fatima , jeune efclave autrefois
enlevée fur les côtes de Ravéne , à l'âge de
cinq ans , par le Corfaire Barbanera ; élevée
à Alger auprès d'une efclave Françoife ,
dont ce Corfaire avoit fait fa femme favorite
, deſtinée par lui au Serail de Conftantinople
à caufe de fa beauté , & envoyée
à ce deffein fur un vaiffeau dont le Capizaine
Mario s'empare dans un combat. La
F
66 LE MERCURE
beauté de l'esclave ayant touché le nouveau
Vainqueur, il en devint éperduement amoureux
, la fit conduire à Venife , & la cacha à
Pantalon fon pere, dans le deffein de l'époufer
; mais le Seigneur Pantalon ayant découvert
le miſtere,fit enlever en fecret l'esclave ,
& l'envoya à Bertole fon jardiniér , pour la
faire travailler au jardin , & lui faire bien
riſſoler le tein au foleil ; afin d'en dégouter
au moins fon fils , en cas qu'il la retrouvât.
C'eſt dans ce village & chés ce jardinier ,
que Trivelin la découvre , & lui vient rendre
une lettre de tendreffe de la part de
Mario , arrivé depuis peu chés lui . Fatima ,
après l'avoir lûe , prie Trivelin d'éloigner ,
s'il fe peut , les pourfuites de Mario. Je ne
fuis pas affés ingratte , dit-elle , pour le haïr;
il a même eu la generofité de ne me point
ôter les pierreries dont on m'avoit orné
pour plaire au grand Seigneur ; il eſt riche
& de qualité , il m'aime & veut m'époufer ,
moi qui n'étois qu'une efclave , & qui ne
fuis peut -être que la fille d'un païſan . Qu'ariveroit
- il de cela ? qu'au lieu d'être eſclave
à Conftantinople , je le ferois à Venife.
Quinze ans paffés dans l'efclavage , m'ont
rendu la liberté fi chere , que j'y facrifierai
tout , & même juſqu'à l'amour ; car je ne
le nie point : j'aime Mario ; & s'il étoit un
païfan , e l'adorerois ; mais je ſçai la -conrainte
où l'on tient les femmes à Venife ;
D'AVRIL. 67
ce païs- ci me plaît , tout y reſpire la joye &
la liberté ; j'ai de quoi mettre un païſan à
fon aife en vendant mes bijoux , & je fuis
perfuadée que pour être heureufe , je ne
dois me marier qu'en bonne & franche paï-
Sannerie.
Mais il me femble , reprend Trivelin
qu'un amour auffi genereux que celui
de Mario , merite plus de pitié.
Fatima ... Le mien eft - il moins genereux
? Si Mario m'offre fa fortune , n'eft- ce
pas lui en rendre autant , que de la refufer
de lui , pour ne pas déranger la fienne , en
le brouillant avec fon pere , & pour lui
épargner le repentir d'avoir époufé une efclave,
une païfanne ; que fçais- je moi qui
je fuis ?
Trivelin ... Qui que vous foyez , Madame
, croyés-moi , vous n'êtes point née
pour un païfan , il vous faut un époux qui
ait plus de délicateffe .
Fatima ... Je m'étourdis là-deffus encore
en fa faveur , & d'ailleurs j'ai été élevée
dans un païs , où l'on ſe paffe à merveille
, & de delicateffe & de galanterie , & de
beaux fentimens , & de tous ces colsfichets
de l'amour ; on ne s'y arrête point à la fuperficie.
Trivelin ... Et quel eft l'amour que
l'on connoît en Turquie & dans tout le
Levant ?
Fij
68 LE MERCURE
Fatima ... Le même qu'en ce païs çr
eui ! fi l'on y prenoit garde de près , il fe
trouveroit qu'en tout païs on aime à la Turque
, c'eft à- dire , pour l'amour de foi feulement
; mais dans nôtre Europe on a trouvé
l'art de le diffimuler , & de faire croire à
une Belle par de jolis mots , par une foumiffion
apparente , par une attention continuelle
à la flater , qu'on n'a pour but que
de la rendre heureuſe , mais je ne donne
point dans ces panneaux- là .
Trivelin ... Quel plaifir efperes- vous ,
d'avoir un mary fans efprit ?
Fatima ... En prendre un qui en ait
trop, c'est le mettre au jeu avec un joueur
plus habile que foi ; on en eft toujours la
dupe. Je veux donc en choiſir un à ma fantailie
, qui foit mon égal ; à qui je n'aye
point trop d'obligation , de crainte qu'il ne
de croye en droit de trop negliger fes de--
voirs ; en un mot , avec qui on puiffe être
fage.
Trivelin ... Vive un amant qui ait de
Pefprit , & un mary qui n'en ait gueres.
Quant à Mario, elle promet de flater fa paffion
, autant qu'elle pourra , pour ne le
point defefperer , & prie cependant Trivelin
de trouver les moyens de le renvoyer ;
après quoi elle fe retire pour faire une reponfe
à la lettre de Mario.
Dans la quatriéme Scene, Arlequin arrive
D'AVRI L. 69
en rêvant . Trivelin qui craint la jalouſie de
Bertole & celle de ſa femme , ne veut point
paroître trop fouvent avec Fatima , & propofe
à Arlequin de lui rendre un fervice , en
fe chargeant d'une lettre que la Signora Fatima
va lui remettre pour Mario. Il promet
de lui donner quelque chofe de bon. Je
lui donnerois , repete-t'il , un beau ruban
pour en faire preſent à Nina fa bonne
amie : Arlequin diftrait jufqu'à ce nom de
Nina , fe reveille tout à coup en criant
Che cofa fi dice di Nina ? dové Nina ! dové !
Ici il y a un jeu entre Trivelin & Arlequin
pour faire comprendre à Arlequin , que
Trivelin exige de lui qu'il porte la lettre
en question , & qu'il lui donnera pour recompente
un beau ruban. Le Lecteur fent
qu'un extrait ne peur lui reprefenter ces fortes
de Scenes. Enfin , Arlequin refte feul ,
& fe plaint du retardement de fa chere Nina
: comment ferai- je , dit-il , pour m'amuſer
en l'attendant ? fouillons dans nos
poches , cherchons quelque chofe qui m'occupe
; il rappe du tabac ; il prend un bilboquet
, &c. rien ne l'amufe. Je fuis mort ,
s'écrie t'il , je fuis enterré ! Nina arrive.
C'eſt en cette Scene que l'on reconnoît le
titre de la Piece ; comme c'eft une des plus
naïves , je vais la donner tout au long.
70 LE MERCURE
SCENE
N
NINA.
V I.
ARLEQUI N.
O , ina mia cara , ecco te!
Ina ... Arlequino mio !
Arlequin
Nina ... Oui me voilà , me voilà ; tiens ,
me vois tu ?.
Arlequin... Oui je te vois , & crains de
me tromper : es - tu Nina aſſurément ?
Nina ... Il me femble qu'onis
Arlequin ... Je crois que tu as raifon ;
viens donc que je t'embraſſe , que je te mange ,
queje t'avalle , que je t'engloutiffe .
Nina ... Bellement donc , point defolies ;
je ſommes dans le village au moins , je ne
fommes pas aux champs .
Arlequin ... Dans le village ? hé qu'importe
?
Nina ... Si fait vramant ; ça importe ,
glia ici tout plein de controleux.
Arlequin ... Mats quand je rions enſemble
par bonne amitié, gnia rien à controller
ça ne fait tort à perfonne.
SCENE VII.
FATIMA entre fecretement .
;
NIna...C'est ce qui me semble iton ; ¿ª
pourtant on ne trouve pas bon que les filles
D'AVRIL. 71
batifolent avec les garçons , à cause que l'on
dit que l'honneur ne veut pas .
Arlequin... L'honneur! l'honneur ! Phonneur
est une bête ; car puifque j'ai de l'amitié
pour toi , la raiſon vent que tu en ayes pour
moi , la raifon eft plus raisonnable que
l'honneur.
Nina ... Affurément.
.... de
Arlequin Je n'entends parler que
fthonneur ; qui est -il donc l'honneur ? apprends
le moi.
Nina
toi- même.
...
Hé ! mais , je te le demande à
... Arlequin Mais tu a plus d'esprit que
moi ; car tu fcais lire , & je ne le ſçai pas
moi ; c'eſt à toi à me dire qui eſt l'honneur.
Nina ... Je n'en fçaipourtant rien ; mon
père me vient par fois farmonner fur l'honneur
; il nefait que me dire que je le garde ,
que je le garde , & il ne me dit point ce que,
deft ; le moyen de le garder !
Arlequin ... Ton pere à tort ; mais par curiofité
, raifonnons un peu là- deſſus ; il me
fouvient que ma grandmere me difoit que
Phonneur étoit une chofe plus precieuſe que
For , les diamans & les paffemens defoye. Si
cela eft , ce n'est donc pas àfaire à nous autres
païfans d'avoir de l'honneur ; il y auroittrop
de vanité.
Nina ...Ho ! je nous pallerons bien de
sette braverie- là.
72 LE MERCURE
Arlequin ... Et toi ! qu'est- ce que tu fçais
de l'honneur ?
Nina ... Tout c'est que j'en fçai , c'est qu'il
faut que cefoit quelque chofe de bien femillant
; car ma mere difoit que quand alle étoit
fille , fon honneur lui faifoit plus de peine à
garder que fes moutons . Oh ! je n'ai pas tant
d'efprit que ma mere ; je le perdrois.
Arlequin ... Je le croi bien , & moi auffi
peut-être ; c'est pourquoi ne nous embarraffons
point de cela ; mais cara Nina , laiſſemoi
prendre ſeulement un petit baiſer ſur le
petit bout de tes doigts .
Nina .... Depeche-toi donc.
Arlequin... Mettant la mainfurfon coeur,
Toc , tec , toc , ouaïs glia a là quelque chofe
que je n'entends pas quand; tamain me donne
un fouflet ou un coup de poing , je n'ex
fens rien , ça ne me fait point de mal ; &
quandje la baife , cela me donne la fiévre.
Nina ... La fiévre !
Arlequin ... Oui ! je fens une certaine
chaleur , un feu qui fe promene dans ma
poitrine , & puis j'ai des envies comme un
malade ; quand j'ai baiſé la main droite ,
j'ai envie de bailer l'autre , & puis il me
prendje ne sçai combien d'envies.
Nina ... Hé bien ! tien ; qucufi , queu
mis : quand tu me prends la main , je ſens
auffi que ça me fait trimouffer le coeur , &
puis n'eſt avis que tout le corps mefourmillez
tantia
D'A VRI L.
7.5
tantia que ça me rend tout je ne sçai comment.
Arlequin ... Ste maladie- là eft boufonne.
Nina...Oui ! elle eft drole , mais pourtant,
c'est toi qui me l'a donnée ; car je ne fens
point cela avec les autres ; gnia qu'avec toi
ça meprend.
Arlequin ... Mais cara Nina , je te demande
pardon ; elle vient de toi ; car quand
je touche feulement ton fichu , auſſi - tôt toc ,
que toc , toc.
Nina ... Eh bien ! malgré cela , je ne laiſſe
pas d'être bien-aiſe quand je te vois.
•
Et moi, Arlequin j'aime mieux te voir
qu'un plat de macarons .
Nina ...A caufe de quoi ?
Arlequin ... A cauſe que tu as certaine
petite mine qui donne plus d'appetit : &audeffous
de fte petite mine , un petit col tout
rond qui ragoutte davantage , & au- deſſous
de ce petit col tout rond , de certaines petites
drolleries encore toutes rondec qui ………. ( Il
léche fes doits ; ) & toi quand tu me vois ,
pourquoi est-ce que ça te fait plaiſir.
Nina ... A caufe que tu n'as point tout ce
que tu dis là que j'ai.
Arlequin , qu'est-ce que cela veut dire ?
Nina ... ça veut dire , à cause que tu
n'es pas une fille ; car tiens pour moi , l'amitié
d'une fille n'est que de la piquette ; ça ne fent
rien ; mais quand je ſommes enſemble fur le
gazon à jouer à de petits jeux , je ſuis fi
G
74
LE
MERCURE
contente ...... & fi niaumóïns .
Arlequin . .. Niaumoins ? ...
Nina .. Niaumoins , je deviens par fois
merancolique ; je ne ſçai à la fin quel jeu il
me faudroit.
Arlequin ..... Hé bien ! quand les petits
jeux t'ennuyent , tu n'as qu'à dire s je teferai
de petits contes , nous parlerons de chofes &
d'autres.
Nina ... Tu as beau me parler quelque
fois tout le long de la journée , le foir il me
femble toujours que tu ne m'as pas tout dit.
Arlequin ... Mais dame , je dis ce que je
fçai ; &comme je n'ai gueres d'eſprit , je ſens
bien que je ne fçai pas encore tout.
Nină ... C'est ce qui me ſemble ; mais toi ,
quand tu es auprès de moi , es - tu toujours .
content ? toujours.
Arlequin .
... Gnia que quand cette fiévre
me prend , je voudrois avoir quenque medecine
pour la faire paſſer.
Nina ... Je m'en doutois bien ; mais pourquoi
est-ce que la bonne amitié que je nous
portons , nous tourmente comme ça par fois :
ça me tracaffe l'esprit.
Arlequin ... Glia là quelque anguille fons
roche.
Nina ... N'est - ce pas qu'on nous auroit
jétté quenque fort ? car on dit qu'il y a des
méchans Bergers qui font comme ça de la forcellerie
, &'c.ن ا
D'AVRIL.. 75
Fatima ... A parté.
Eft-il poffible qu'à leur âge , on conferve
encore tant d'ignorance ?
Arlequin Effrayé de la voir :
Ajuto Madame , je vous demande pardon
, je vous prenois pour une forciere.
Nina ... Vous m'avés itoufait fouleur.
Fatima ... Remettez- vous , mes enfans ;
non , vous n'êtes point enforcellés , il y a
longtemps que je vous écoute ; j'ai entendu
toute votre maladie ; là,conſolez- vous; j'ai des
Secrets pour vous en delivrer.
Nina ... Mais , Madame , comment appelle-
t'on fe maladie fi vous plaît ?
• • • Fatima Je vais vous l'apprendre ,
mais ne vous en vantés pas : votre maladie eft
ce qu'on appelle de l'amour.
Nina ... De l'amour ?
Arlequin ... Ohimé , de l'amour !
Nina ... Qu'est -ce donc que de l'amour ?
Fatima ... L'amour est une maladie de
Pame quifait lafanté du corps , qui rend le
teint plus vif , les yeux plus doux & plus
brillans , le fang plus fluide , qui adoucit l'acreté
des humeurs ; & ranimant les efprits ,
répand en nous uneforce toute nouvelle.
Arlequin . Cela eft vrai quelque fois
il me semble que je fuis tout autre.
...
Fatima ... Cette maladie nous prend or
dinairement dans la jeuneſſe , comme la rougeolle
on la petite verole , avec la difference
G 解
76 LE MERCURE
que l'on peut échapper de celle-ci toute fa vie ;
mais que la premiere n'a jamais épargné per-
Sonne.
Nina... Ce n'est donc pas notre faute fi je
Pavons.
Arleq... Certo. Et ce mal là vous a - t'il pris?
Fatima ... S'il ne m'a pris , je l'attends ;
car il vient plus toft on plus tard , & avec
plus ou moins de violence , felon la differen
ce des temperamens
Nina ... Glia déja longtemps que ça nons
tient , il faut que nous ayons le temperamentbâtif.
,
avec
Fatima ... Tant mieux pour vous . L'amour
, dis- je , eft une colique de coeur , qui
le gonfle & lui donne des tranchées , qui
envoye une fièvre à l'imagination ,
des transports an cerveau ; qui repand
des éblouiffemens fur la vûe , &fait voir un
objet tout autrement que les autres ne le
voyent ; mais je n'ai pas le temps de vous expliquer
cela tout au long , ni vous celui de
Pentendre ; car toi Nina , ta mere m'envoye te
dire de lui aller parler. Va vite , & reviens
ici, nɔus raiſonnerons du refte, je t'y attends.
Nina ... Ah Madame ! je vous en prie ,
car il me femble qu'à en parler feulement
cela fonlage.
Fatima ... Va , va , je te guerirai.
Nina ... Ho mais ! je ne veux pas être
querie tout àfait an moins .
D'AVRIL. 77
SCENE . VII.
ARLEQUIN. FATIME.
FAtime promet à Arlequin de commencer
par lui à le foulager,à condition qu'il lui
rendra un fervice ; Arlequin y confent ,
moyennant unfecret qui le gueriffe , & Fatime
promet de faire dans l'inftant à ſes yeux
l'épreuve de fon fecret fur un homme qui a
la même maladie que lui.
Apprends lui , dit Fatime , qu'un amanɩ
& une amante foulagent leur amour par mille
nroyens innocens ; par exemple, ils s'envoyent
des lettres l'un à l'autre ; dans ces
lettres ils fe donnent quelquefois des ren
dés-vous. ( Arlequin compte par fes doigts ,)
& dans ces lettres , ou ces rendés- vous , ils
fe foulagent encore en expliquant leurs fentimens
; quelquefois même en fe querellant
pour le raccommoder enfuite , & ces raccommodemens
là fur tout , font d'un grand
fecours. Arlequin repete exactement , &
compte fur fes doigts lettres , rendés - vous ,
Sentimens, raccommodemens , & le furplus
comme principales drogues de la recette ,
& prend des mains de Fatime la lettre
qu'elle envoye chés Trivelin au Seigneur
Mario , bien refolu d'imiter de point en
point tout ce que fera cet amant.
>
G iij
78. LE
MERCURE
pren-
Dans la huitiéme Scene , Fatime decorvre
à Trivelin le deffein qu'elle a de
dre Arlequin pour fon mari , plûtôt que
Mario ; & c'eft dans la fuite de la Piece
qu'elle explique les moyens d'y parvenir ,
& d'aracher Arlequin à l'amour de Nina.
Nina rentre , & Fatime lui tient fa promeffe
, & râche de l'inftruire . Cette Scene
eft encore pleine de naïvetés plaifantes de la
part de Nina.
Dans la neuviéme Scene , Arlequin vient
dire à Fatime que fes fecrets ont réuffi ;
que Mario a bailé la lettre cinq fois. Mario
arrive envelopé d'un manteau ; & dans
cette Scene de tendreffe , il foûpire , il s'écrie
, il fe jette aux genoux de Fatime , lui
baife la main , & fe releve en s'écriant ; me
voilà l'homme le plus content du monde !
vous effacés tous mes chagrins ; j'en fuis
gueri.
On le vient avertir que fon pere eft arrivé
par la porte de derriere du jardin ; il s'enfuit.
Arlequin qui s'étoit tenu dans le fond
du Téâtre pour le bien examiner, paroît, en
difant ; il eft gueri , courage , nous allons.
guerir auffi : le miftere... les rendés vous...
les fentimens... les faveurs honnêtes... baifer
la lettre... A propos .. où trouverai - je
une lettre ? Ha voilà encore Trivelin ! il
lui en demande une ; Trivelin lui donne
une lettre d'un de fes malades ; Arlequin
D'AVRIL. 79
int
le prie de la rendre de fa part à Nina. Nina
qui entre fur la Scene, reçoit cette lettre,
Arlequin s'enveloppe de fes deux bras comme
d'un manteau , pour imiter Mario , & le
copie en tout burleſquement. Nina lui dit ,
quelles ceremonies font- ce- là ? que fais-tu
donc ?
Arlequin ... Paix , paix , je fais le miftere
: c'eft un rendés- vous , un rendés- vous .
Nina lit la lettre.
Medico mio caro , ho pigliato lo remedio
ché m'haveté mandato hierfera, & fta matinaohfatto
una copiofa operatione.
Arlequin lui crie. Baife , baile la lettre ,"
& continue de copier en imbroglio ce que
Mario a dit à Fatime .
Dans la douziéme Scene , Pantalon , Bertole
fon Jardinier , les Vendangeurs & les
gens du Village , occafionnent un fort joly
divertiffement de danfe & de mufique . Nina
preffée par Pantalon , y chante en rechignant
& d'un air niais , le couplet fuivant.
Baife-moi donc , me diſoit Blaiſe ,
Nanin , je ne fuis pasſi gniaiſe ,
Ma mere mele défend bien.
Mais voyés lefot Nicodéme ,
Lafienne ne lui défend rien :
Que ne me baifoit - il lui -même ?
G iiij
LE MERCURE
SECOND ACTE .
Ans cet Acte , Fatime veut mettre à
D execution le projet qu'elle a formé
›
d'époufer Arlequin . Trivelin obtient le
confentement du pere d'Arlequin ; & c'eſt
par la bêtife de ce dernier , que Fatime
prétend faire réuffir la chofe. Voici com
ment : il n'a , dit elle , jamais vû que fes
chévres ; il ignore auffi- bien que Nina
que ce n'eft qu'en s'époufant , qu'ils peuvent
eftre heureux . Je vais l'en inftruire ;
& fous pretexte de lui apprendre ce qu'il
faut faire pour le marier avec elle , je l'épouſerai
moi -même, & la feinte deviendra
une verité. Elle communique fon deffein
au feigneur Pantalon qui rit de fon adreffe .
,
Arlequin paroît. Il joint Fatime , & lui
dit d'un ton chagrin , Oibo ! Signora Fatime
, voi vi burlate dime avec vos remedes
; tout cela ne vaut rien , & cela n'eft
pas bien de fe moquer ainfi d'un pauvre
garçon qui eſt affligé du mal d'amour.
Fatima ... Mon cher Arlequin , mes fecrets
font fort bons , puis qu'à tes yeux ils ont
foulagé Mario ; il faut que tu t'y fois mal
pris pour t'en fervir ; voyons comme tu as
fait ?
+
D'AVRIL. 81
Arlequin... J'ayfait pontuellement tous
mes cinqdoigts , & tout ce que j'ay và faire
au Seigneur Mario , & tous ces remedes là
ne font que de l'onguent miton mitaine.
Fatima... Ho bien ! pour le coup , je vais
t'en donner un bon , & qui réuſſira ; car
afin que tu n'y manques en rien , je me donneray
la peine de tè conduire moy-même pendant
toute l'operation .
Arleq... Comment appellés -vons ce remede
là
Fatima... Le mariage , il matrimonio.
Arleq... Che cosa èfto matrimonio!
Fatima... C'est un remede , te dis je , qui
guerit de l'amour à coup sûr , mais qui en
guerit bien: demande- le à tous ceux qui l'ont
éprouvé.
Arleq... Come fi fasto matrimonio ?
Fatima... Eft- il poffible que tu ne connoiſſes
pas le mariage ? n'as-tujamais été à
sta nôce ?
Arleq... A la noce ? n'est- ce pas où l'on
eft brave , où l'on boit , où l'on mange tant &
tant , où l'on danſe aux violons ?
Fatima... Juftement.
Arleq . .. Et puis encore le lendemain
où l'on porte le brouet , où l'on recommence
àfaire grand chere.
Fatima... T'y voila.
Arleq. Quoy c'est là l'operation du
mariage ?
$2 LE MERCURE
Fatima... C'en est une partie au moins.
Arleq... Ho ! je m'accommoderay bien de
sette operation ; cela vaut mieux que les lettres
, les rendés-vous , lesfentimens , & tute
fte bagatelle.
Fatima. ..
lly a encore quelques ceremo▪
nies à faire avant la nôce , &c'eſt là le plas
difficile. Or , comme tu aŝ la tête un peu dure,
je veux les repeter avec toy , & faire comme
fi je voulois t'époufer.
Arleq... Mais repetterons-nons auffi la
nôce ?
Fatima... Ony , nous repetterons tout :
& quand tu feras bien inſtruit , tu feras le
remede avec Nina ; vas donc te faire brave,
commefi tu voulois te marier.
SCENE VII.
>
Elio abfent depuis long -tems , vient
rejoindre Pantalon lui raconte une
partie de les malheurs , fa captivité , la
mort de fa femme , & d'une fille unique
qu'il avoit laiffée en penfion chés Balordino
, Tabelion du prochain village , homme
âgé qu'il amene pour époufer Nina ,
& pour l'obtenir de Pantalon fon maître.
Pantalon y confent pour favorifer le deffein
de Fatime , en éloignant Nina par ce mariage.
D'AVRI L. 83
Dans la Scene VIII . Violette , femme
de Trivelin , jaloufe de Fatime , inftruit
Mario des deffeins de Fatime.
Dans la IX. Mario détourne Arlequin
du mariage , & lui découvre le deffein que
Fatime a conçu de marier Nina avec Balordino
; afin qu'il l'emmene en fon vilage
, & qu'elle ne voye Arlequin de fa vie.
Icy Arlequin entre par degrés dans une fureur
violente , jufqu'à méconnoître Mario,
& le vouloir battre : Ohimé, dit- il , je fuis
jaloux , Cara Nina , me voila jaloux !
Nina... Signor ! il eft jaloux. Quelle maladie
est - ce là ?
Mario... C'est une colere horrible , une
fureur contre les perfonnes qui veulent nous
enlever ce que nous aimons.
Nina... Ha ! je fuis jalouſe auſſi ; je le
fens bien , depuis que Fatime veut aprendre
le mariage à Arlequin.
Arlequin trouve le vieux Balordino , &
le bâtonne en lui criant ; tiens , voilà des
fruits de ton mariage ; puis revenant tout
émû ha ! je fens , pourfuit-il , que cela m'a
prefque gueri ; allons à prefent à la collation.
Dans la fuite de cet Acte , Lelio reconnoît
Fatime pour fa fille qu'il avoit cru
morte ; & l'Epifode du Corfaire Barbanera,
qui entre furtivement dans la maiſon
pour faire des Efclaves , amene le diver
84
LE
MERCURE
tiffement de cet Acte. Fatime le reconnoît ;
on lui prefente à boire , il s'enyvre avec
fa fuite ; les Italiens fe déchaînent & enchaînent
les Turcs. La mufique de tous
ces divertiffemens eft de M. Monret. On
fçait qu'il ne manque gueres de réuffir
dans ces fortes de morceaux , & le Duo de
ce divertiffement eft magnifique.
TROISIE'ME ACTE.
Aronniers , Leliovient rendre compte à
Prés que les Corfaires ont été faits pri-
Fatima de l'action genereufe de Mario , de
la prife de la barque des Turcs , & du refte
de leur fuite , & exhorte enfin Flaminia
à épouſer Mario ; elle y confent , mais elle
ne veut finir qu'aprés le mariage d'Arlequin
avec Nina .
Dans la Seene feconde , Arlequin &
Nina entrent tous deux d'un air fort trifte
Gianettte , petite foeur de Nina , les vient
regarder fous le nez , l'un aprés l'autre
en fe mocquant d'eux.
"
Nina demande à Arlequin fi l'amour lui
fait toujours mal , il répond qu'il a toujours
la fiévre.
Gianette leur confeille de fe marier , &
leur fait une peinture du mariage , telle
7
D'A VRI L. 8.5
qu'un enfant la doit faire. Le mary , ditelle
, a la clef de la cave ; il met le premier
la main au plat ; il coupe le pain à
fon appétit ; il ne va plus à l'école.
Arlequin repete ; il a la clef de la cave !
il met le premier la main au plat ! cela
merite reflexion .
&
Dans la quatriéme Scene , Lelio vient
pour remettre l'efprit d'Arlequin & de Nina.
Ouy ! ma chere Nina , dit - il , ma fille
t'a trompée , il eft vray ; elle vouloit époufer
ton amant ; mais elle te le rend ;
pour épargner le chagrin qu'elle vous a
fait à tous deux , elle vous donne nonfeulement
les mille écus que le Seigneur
Pantalon lui deftinoit , mais encore mille
écus de fon propre argent en faveur de votre
mariage.
Nina... Non , Monfieur , je ne voulons
point de mariage , jay opignion queje guérirons
fans cela.
Arlequin repete les injures qu'il a entendues
dans la querelle entre Bertole &
fa femme.
Carogne , coquette , vieil yvrogne , maladetto
qui ha fatto il matrimonio ; Baccio le
mani à Voffioria.
Lelio... Je t'entens ; c'est le mauvais ménage
de Bertole & d'Argentine qui vous dégoûte
; mais ne voyés- vons pas , que vôtre mariage
fera tout different du leur ? vous êtes
86 LE MERCURE
jeunes tous deux ; & vous vous aimés également
; c'est le moyen de vivre heureux ;
mais un vieillard & une jeune femme
ne peuvent gueres s'accorder ; car le moyen
qu'ils s'aiment comme vous faites ?
>
Nina... Mais pourquoy ne peuvent - ils
pas s'aimer comme nous faisons 2
Lelio ... Pourquoy ? Voila un pourquoy
qui m'embaraſſe ; demandés le à de jeunes
mariés , pourquoy !
Arleq... Ce font donc les jeunes mariés
qui difent ma mignone , mon poulet.
Lelio... Sans doute ; ils s'aiment , ils fe
careffent , on s'ils fe querellent quelquefois par
hazard , cela ne dure gueres ; ils font bientôt
la paix.
Nina... Mais , pourquoy eft - ce que les
vieillards ne la font pas la paix ?
Lelio... Ho ! pourquoy , pourqnoy ; voila
encore un pourquoy ? c'est que les vieillards
Jont des chicanneurs qui trouvent par tont
des difficulter. Il y a toujours quelque article
qui les arrête : croyés -moy , mes enfans ,
vous étes tous deux de même condition , de
même humeur , d'esprit pareil , & fur tout
d'age proportionné ; vous avés tout ce qu'il
faut pour faire bon ménage.
Arleq... D'âge prorprortio.... poprotio ,
Che cosa è fto prorpotio....
Lelio... D'âge proportioné , d'âge égal.
Nina... Et celafoulagera nôtre maladie !
D'AVRIL 87
Lelio... Ho parfaitement , je vous en
réponds !
Arleq... Mais le Seigneur Mario dit que
non .
Lelio... si le Seigneur Mario vous a
gâté l'efprit là deffus , il avoitfes raisons pour
cela ; vous lefçavés , mais vous verrés qu'il
vous le confeillera luy-méme.
Arleq ... Nina, que t'en femble ?
Nina... Mais il me semble toujours que
je voudrois bien être un peu guerie , &c.
Dans la Scene fuivante Trivelin &
Violette qui fe querellent , dégoûtent de
nouveau Arlequin & Nina du mariage ;
& lorfque Pantalon , Ma , Lelio & les
autres Acteurs , viennent pour le conclure,
Arlequin dit qu'il ne veut plus ni d'écus,
ni de prefens , ni de mariage,
Flam ...Quoy donc ! il faudra toujours.
recommencer à vous faire refoudre ?
Nina... Tenés , Madame , puiſqu'on
donne de l'argent aux perfonnes pour les
marier , il faut que le mariage ne foit pas
une bonne chofe.
Flam... O ciel !
dis
Arleq... Ni vôtre remede , ni la portion..
ni la ppro pofition , ni la poport ....
toy, Nina , dis la prospofition , &c.
Enfin Arlequin & Nina fe déterminent
par l'exemple de Flaminia & de Mario qui
Le marient, Trivelin en Tabellion de vi88
LE MERCURE
lage , paroît ; Arlequin lui demande de
quelle profeffion il eft. Je fuis Commis
aux Barrieres de l'Hymen. C'eft moy qui
donne le laiffex paffer : Arlequin lui demande
par où on va dans ce pays- là ; c'eſt
par ce guichet entre deux grilles de fer ;
elles fignifient qu'en paffant par - là , vous
perdrés vôtre liberté ; mais en recompenfe,
vous allés entrer dans le pays des nôces ,
qui eft le plus beau pays du monde & le
plus joyeux.
Le Theâtre s'ouvre , & l'on découvre un
Lieu preparé pour les nôces. Les Acteurs
de ce pays amenent un divertiffement de
Danfe & de Mufique.
RE' PONSE
Aux deux Lettres , fur le nouveau
Systéme des Finances.
M
ONSIEUR , je vous fuis obligé
de la part que vous prenez à mes
peines ; celle que je prens aux affaires publiques
, m'a fait examiner fans paffion vos
deux Lettres fur le nouveau fiftême des
Finances. J'en ay reçû de la confolation ;
& je ne doute pas que , devenues publiques
, elles ne contribuent à affermir la
confiance :
D'AVRIL . 89
confiance elles m'ont neanmoins laiffé
quelques difficultés ; & dans l'impatience
de recevoir les éclairciffemens que vous met
promettez je les ay relùes avec une perfonne
qui eft dans vos fentimens , & qui ,
outre cela , a eu occafion de s'inftruire de
ce qui regarde la Finance & le Commerce.
Je vais vous rendre un compte exact de
fes reflexions. Je commenceray par vôtre
feconde Lettre , qui naturellement, comme
vous le dites fort bien , devoit être la premiere.
Voicy à peu près ce qu'il me dit
fur l'une & fur l'autre.
t
J
Ce n'eft point fur le fond feul des Negocians
que fe mefure leur credit . Dans
la confiance qu'on a en eux , on a égard
à leur probité ; elle nous affûre que nous
ne ferons pas trompés : à leur habileté
elle nous fait efperer qu'ils ne fe tromperont
pas eux-mêmes : à la protection dont
les honore le Prince ou fes Miniftres , nous
nous promettons que l'autorité fuperieure,
bien loin de les troubler dans leur com .
merce , les foutiendra à la qualité de
leurs affaires ; elle regle l'efperance du pro
fit que nous en attendons ; & enfin ཤེ་
leur fond , il affûre le nôtre. On le confidere
comme un fupplément aux pertes
qu'ils pouroient faire , & comme une aſ--
furance contre les accidens de la Fortune.
C'eft fur la connoiffance de toutes ces
H
༡༠ LE MERCURE
chofes enſemble , ou plutôt fur l'opinion
qu'on en a , qu'eſt fondé le crédit .
Suivant cette idée , jamais le crédit d'un
Negociant n'a été ſi ſolidement établi , que
l'eſt celui de la Compagnie des Indes.
Quand le choix qui a été fait avec foin
& avec difcernement , de ceux qui regiffent
les affaires , ne nous affùreroit pas de:
leur probité , l'interêt qu'ils ont à fe conferver
un emploi honorable & utile ; les
fonds qui répondent de leur geftion ; la
vigilance des uns fur les autres , entre des
Confreres dont l'honneur eft comme fol
daire , les yeux du Public attachez fur eux ;
ceux des Magiftrats qui ont droit de vcrifier
leurs comptes ; ceux même de l'envie
que reveille leur fortune , les retiendroient
dans leur devoir , & les mettroient
mêine dans l'impoffibilité de s'en écarter.
C'est l'habileté connue de chacun d'eux,
dans le genre particulier où on les appli
que , qui les a fait appeller à la Compa
gnie : ils continuent dans leur Départe
ment ce qu'ils ont fait toute leur vie ayec
fuccès & avec diftinction ; & ce fiftême
general eft conduit par le même génie qui
Pa inventé, & qui l'a porté au milieu des con
tradictions , au point où nous le voyons.
L'autorité qui protege la Compagnie, c'eſt
cette autorité defpotique , fi à craindre aux
entreprises des Particuliers , qui trouvent
D'AVRIL. 91
dans leur chemin le bien réel ou apparent
de l'Etat ; mais qui devient un fecours fi
fort & fi puiffant , pour une affaire generale
, à laquelle on ne peut toucher , fans
que du même coup toutes les parties de
l'Etat n'en foient ébranlées ; qui réunit le
maniement des Finances, & tous les
genres
de Commerce qui en font la fource , &
qui par- là attache indivifiblement & d'une
maniere fenfible , l'interêr du Prince à celui
de la Compagnie.
C'eft fur cela qu'eft fondée l'efperance
qu'ont les Actionaires , que les affaires de
la Compagnie feront conduites avec fageffe
& avec force , & que la repartition
des profits s'en fera de bonne foy & avec
justice.
Il refte à examiner files revenus , & fi
les affaires font telles ,, que les Actionaires
en puiffent efperer- un produit proportionné
à leurs avances , & fi leur fond eft
en fûreté. Cet article merite une plus longue
difcuffion.
Quand je parle du produit proportionné
au fond des Actionaires , je ne parle pas
feulement du premier fond qui a été donné
à la Compagnie pour acquerir les Actions.
Si leur jufte valeur fe bornoit là , ceux qui
les ont acquifes depuis à plus haut prix ,
feroient en perte.
Je les fuppofe à deux mille , qui eft pref
Hij
92 LE MERCURE
J
que le plus haut prix auquel on les aít achietées
fur la place. Sur ce pied- là , il s'agit
de voir , fi ceux , qui les ont acquifes , &
qui font entrés en focieté de Commerce,
peuvent efperer par le moyen des rentes
fixes de la Compagnie , & du produit des
affaires qu'elle entreprend , le revenu de
fix milliars en efpéces , placés fur les meilleurs
fonds : car c'eft à cette fomme que
monte le prix de toutes les Actions fuppofées
à deux mille.
Si nous comparions les Actions aux
fonds qu'on appelle réels , tels que font les
Terres & les Maiſons , il eft certain qu'elles
ne font pas encore à leur jufte valeur ;
puifque fur le pied qu'on achete aujourd'huy
les fonds réels les revenus feuls
fixes & déterminés de la Compagnie , produiroient
prefque autant , que les fix milliars
placés en Terres & en Maifons.
>
J'entends par revenus fixes , les Rentes
qui font affignées à la Compagnie fur les
Fermes du Roy , qu'elles perçoit par fes
mains ; celles fur le Clergé , fur differentes
Villes & Provinces du Royaume ; fur le
Pays d'Etat , & c. Ces revenus feuls donmeront
près d'un pour cent , pour les fix
milliars dont je fuppofe le fonds des Actionaires.
On achete prefque aujourd'hui
les Terres & les Maifons fur ce pied ;
mais i l'on confidere que la Compagnie
DAVRIL.
23
་
aura toujours une partie de fes Actions
dans fes Caiffes ; que les Rentes de celui- cy
accroiffent aux autres , fes Rentes fixes.
donneront du moins un & demi pour
cent fi d'ailleurs on fait atttention que
la diminution d'efpéces diminuëra le revenu
des Terres & des Maifons , & que
l'argent qu'on y employe , eft un fond
aliené , dont on ne peut pas s'aider auffi
facilement que des Actions , on conviendra
qu'à ne confiderer que les rentes fixes
de la Compagnie , les Actions valent mieux
leur prix que les Terres & les Maiſons ,
fur le pied qu'on les achete aujourd'huy.
Mais les Rentes ne font pas le quart
du profit que la Compagnie peut raifonnablement
efperer des affaires qu'elle entreprend
elle embraffe le commerce de
Banque & de Marchandiſe dans tout le
monde habité , & toutes les Finances du
Royaume.
Le détail de fes entreprifes demanderoit
plus d'étendue que je ne peux lui en donner
icy ; il fuffit d'y faire une legere attention
› pour imaginer les profits immenſes.
que la Compagnie peut faire chaque
année .
Nous avons encore l'idée recente des
fortunes prodigieufes qui le font faites en
France , dans le Commerce des Indes .
Occidentales . La Compagnie les renouvel94
LE MERCURE
lera au profit des Actionaires ; elle rétablira
un Commerce que les interêts divifés
des Particuliers ont rendu ruineux dans
la fuite . Ses envoys feront proportionnés
à la confommation , & ne s'aviliront point
eux-mêmes par leur quantité demefurée :
les prix des Marchandifes n'étant point rabaiffez
par des concurrens , fe foutiendront.
Les François ne détruiront plus les François
; ils jouïront entierement de l'avantage.
qu'a la France de trouver chez elle les
Toilles , les Etoffes de foye , celles d'or &
d'argent , & les autres Marchandiſes qui
hui font propres.
Le Commerce des Indes Orientales &
de la Chine , par la même raiſon , ſera
encore pour la Compagnie une autre fource
de richeffes , auffi füre & plus étendue.
Ne comparons pas fon Commerce à celui
des foibles Compagnies Françoifes qui
l'ont fait cy-devant ; elles n'avoient ni les
richeffes , ni les lumieres , ni l'autorité de
celle- cy. L'intérêt particulier de ceux qui
les regifforent , étoit oppofé à leur interêt
commun ' ; les échéances de leurs engagemens
les forçoient d'acheter & de vendre
à contretemps ; ils payoient des interêts
'énormes , le tems feul les ruinoit , & la
nature de leurs Obligations les mettoit
hors d'état d'y fatisfaire. Ce Commerce
feul a rendu floriffante une Nation , don't
D'AVRIL.
9$
le pays eft dépourvû de prefque tous les
dons de la nature .
"
Nôtre alliance avec elle , ne fera pas
moins utile à elle & à nous en Afie ,
qu'elle l'eft en Europe . Ce n'est jamais
le nombre des Negocians qui détruit le
Commerce , il l'augmente plûtôt ; & il n'eft
nulle part plus floriffant & plus utile , que
dans les pays où il y en a davantage , &
de plus de Nations differentes . Lotfqu'elles
font unies entre elles , leur fecours reci .
proque rend la navigation plus fûre & plus.
commode ; leurs forces mutuelles les garan.
tiffent des infultes aufquelles les Etrangers
ne font que trop expofés dans des pays
éloignés les découvertes des uns fervent
aux autres le crédit qu'ils le prêtent ,
multiplie leurs fonds. C'eft ainfi que nous
joindrons au Commerce d'Afie , celui de
P'Europe dans l'Afie même , & que nous
porterons les fruits de la Paix dont nous.
jouiffons icy , jufques aux extremités du
monde.
Il ferojt trop long de parcourir les autres
Commerces Maritimes qu'entreprend
la Compagnie , tel que celui du Senegal
& celui de la Louïfianne , fi neceffaires
l'un à l'autre. L'établiſſement de la Lour
fianne fera un objet immenfe : je fçay qu'il
faut du tems pour former une Colonie , &
pour en tirer tout le fruit qu'on en peur
es LE MERCURE
efperer ; mais fi l'on confidere les premices
des fruits que nous avons tirés de celleey
, en tabacs , en foyes , en indigo , en
argent ; l'heureux climat fous lequel elle
eft placée ; la bonté de fes terres , le choix
qu'on en peut faire dans fa vafte étendue,
les moeurs douces de fes habitans naturels ;
la quantité d'établiffemens que de riches
Particuliers , & des Compagnies y font de
jour en jour , on doit efperer de la voir
dans peu de tems plus floriffante , que ne
l'ont été , aprés nombre d'années , celles
de nos voifins & les nôtres mêmes , qui
n'ont pas eu ces fecours.
Mais nous avons en France des objets
bien plus promts & bien plus abondans.
Par combien de canaux differens l'cr
& l'argent n'eft il pas porté utilement dans
les tréfors de la Compagnie ?
Le commerce des Matieres qui eft permis
à elle feule , fait paffer par fes mains
celles qui de toutes parts entrent dans le
Royaume. La Banque lui aporte fucceffi-
-vement tout l'argent du Commerce ; les
Finances font entrer dans les Caifles les
tréfors jmmenfes qui féjournoient inutilement
dans les Caiffes dn Roy ; toutes
ces efpéces retournent encore chez elle par
la fabrication des monnoyes outre que
cette quantité prodigieufe d'argent la rend
maîtreffe de tout le Commerce qu'elle
veut
D'AVRIL. 97
veut entreprendre , les fources qui les lui
aportent , & qui ont été jufques icy la
fource des plus éclatantes fortunes , produifent
chaque jour des profits confiderables.
On a vû avec peine les fortunes fubites
qu'ont faites dans tous les tems un grand
nombre de perfonnes dans le commerce de
Banque & dans la negociation des Effers ;
parce qu'elles fembloient faites aux dépens
du Public : icy , l'avantage de la Compagnie
fera un bien public , parce qu'elle
en compofe la plus grande partie ; & parce
que fe contentant d'un profit mediocre ,
elle diminuëra la perte que l'autre feroit
fur fes Negociations.
Je fçay qu'elle ne fera pas dans le maniement
des Finances , les profits qu'ont
faits les Financiers du Regne paffé , fur
des Traitez encore plus onereux au Peuple
, qu'ils n'étoient avantageux aux Financiers
mais cette diminution qui fait
une difference pour les Peuples , de plus
de cent quarante millions que l'on tiroit
fur eux chaque année en affaires extraordinaires
, tournera à l'avantage de fon
Commerce ; le facilitera , & augmentera
le revenu ordinaire des Finances ; car , fi
cette maxime de Finance eft veritable >
le Droit détruit le Droit , la contraire doit
l'être auffi ; & les Droits ôtez , doivent
1
98
LE
MERCURE
accroître à ceux qui reftent , & la Com
pagnie aura toûjours les profits legitimes
que la bonne adminiſtration , que la multiplication
de l'espéce , qu'une plus grande
confommation , & que l'opulence publique
rendront de plus en plus abondans.
La refonte des Monoyes même , après les
diminutions indiquées, lui donnera un profit
de dix pour cent fur tout l'argent du
Royaume , & le profit fera renouvellé pendant
neuf ans , autant de fois que l'interêt
du Commerce lié avec les interêts de la
Compagnie , n'y fera pas contraire.
Demander donc d'où la Compagnie tirera
fes profits , c'eft demander quelle a
été la fource de toutes les fortunes qui fe
font faites jufques icy en France , de quelque
nature qu'elles foient : c'eft plus encore
; car tous ces avantages difperfez ,
quelqu'immenfes qu'ils fuffent , ne font
pas comparables à ces avantages , réunis
dans une même Compagnie. Par leur réunion
, la Compagnie ne craint plus les
inconveniens que produit l'oppofition des
interêrs , fi propre à diminuer ou même à
détruire les meilleures affaires ; elle trouve
outre cela dans un de fes Commerces ,
dans une de fes affaires , ce qui lui eft
neceffaire pour foûtenir l'autre .
Le Commerce d'Occident favoriſe ce .
lui d'Orient ; le privilege des matieres faTREQUE
BEL
ISLAVILLE
D'AVRIL
LYON
cilite l'achat des Marchandifes étrangers / 934
les Manufactures qu'elle foûtient , lui fourniffent
les moyens d'avoir les matieres : la
traite des Noirs avance l'établiffement de
fes Colonies ; la négociation de fes Actions
les entretient dans leur jufte valeur : la
Finance , la Banque , la Marchandiſe , ſe
prêtent un fecours mutuel , & s'accroiffent
l'un par l'autre ; le concours de toutes
ces chofes porte fa puiffance au plus haut
point où jamais Compagnie foit parvenuë :
ce n'eft pas tout , il affure fon état pour
l'avenir ; une affaire generale dans un Etat
ne finit qu'avec lui.
L'on a vu fouvent une nature de biens attaquée,
une partie de l'Etat fouffrir de quelque
changement dans le Gouvernement ;
mais ce qu'on n'a jamais vû , & ce que
l'on ne verra jamais , c'eft un changement
qui attaque toutes les fortunes enfemble
& qui faffe fouffrir tout le monde en même
tems ; parce que dans ces changemens,
c'eft ordinairement une partie de l'Etat
qui abufant de fon autorité , facrifie l'autre
à fon avantage particulier bien ou mal
entendu ; & que d'ailleurs un mal general
ne peut être voilé d'aucune apparence
de bien: il feroit fi fenfible , que le Prince
ne pouroit manquer de s'appercevoir de
Patteinte qu'il donneroit à fa puiffance.
La réunion de fes avantages en affure donc
Jij
1:00 LE MERCURE
la continuation à la même Compagnie ;
& cette continuation affurée , conftitue en
fonds à la Compagnie , ce qui n'avoit été
jufques icy que profit cafuel : cet article
merite une attention particuliere.
9
>
Les Negocians , les Banquiers , les Financiers
, n'ont jamais confideré , comme
un fond appretiable , leurs affaires ni
comme un revenu fixe , les profits qu'ils
en retiroient parce que la mort , la ma
ladie , la revocation , leurs concurrens , des
revers de fortune , leur pouvoient ôter , &
leur ôtoient fouvent en effet les moyens
qui leur procuroient ces profits ; en un
mor , leur commerce & leurs emplois
n'étoient pas un fond conftant ; mais entre
les mains d'une Compagnie qui ne meurt
point , qui par fa richeffe immenfe &
par fes differentes fources de profits , eft
en état de fuppléer à quelque contretemps,
& à quelques difgraces de la fortune , qui
faifant la gloire , la richeffe , & la puiffance
de l'Etat & du Roy , n'a rien à craindre ,
doit même tout attendre de l'autorité fouyeraine
; cette Compagnie , dis - je , doit
regarder fon profit , comme un revenu fixe,
& la fource qui le lui procure , comme un
fond appretiable : fond immenfe , & dont
le prix eft autant au-deffus des fonds réels
de la France , que les profits que l'on tire
de l'industrie , paffent le revenu des biens
D'A VRI L.
réels , fond constant & affuré ; puifque
n'étant que la continuation à la même
Compagnie des privileges qu'on lui a accordés
; lui ôter ce fond , ce n'est pas
l'acquerir pour foi ou pour autrui ,
c'eft
le détruire. Une autorité fuperieure pourroit
bien ainfi ruiner la France , & le ruiner
elle - même ; mais elle n'enrichiroit
perfonne , même par la deftruction de tout
le monde. De-là , quelle affurance contre
cette autorité defpotique que l'on oppofe
fans ceffe au fiftême !
Voilà quel est le fond des Actions que
l'on a demandé fi fouvent ; la Compagnie
a toujours eltimé beaucoup au - deffous de
leur valeur ſes revenus & le produit de
Les affaires . C'eft fur l'appretiation de ce
produit , qu'elle a eftimé le droit qu'elle
donnoit aux Actionaires de le partager
avec elle ; & elle a regardé ce droit comme
un fond. A melure qu'elle unifloit
à elle de nouvelles affaires , comme fes
profits devoient augmenter & par confequent
le fond , elle en augmentoit le prix :
mais , comme elle ne le portoit pas à ſa juſte
valeur , afin que ceux qui les acqueroient ,
puffent y gagner ; le Public empreffé d'en
avoir , les augmentoit tous les jours ; &
de - là font venuës ces fortunes qui ont furpris
ceux mêmes qui les ont faites .
Les premiers Actionaires ont profité de
I iij
102 LE MERCURE
tous les accroiffemens produits par les réunions
; & leur fortune , quoique fubite ,
étoit auffi -bien établie , que toutes celles.
que nous avons vûës jufques icy en France ,
puifqu'elle avoit les mêmes fondemens :
Elle étoit d'autant plus eſtimable , qu'elle
n'étoit faite aux dépens de perfonne.
Dans l'échange mutuel des chofes qui
font en commerce , l'un ne peut ordinairement
gagner , que l'autre ne perde ; il
n'en eft pas ainfi des biens créés , ni des
fonds qui croiffent, &qui s'ameliorent entre
les mains des proprietaires ; ceux à qui ils
appartiennent , ont la confolation de voir.
la richeffe de l'Etat s'accroître avec la leur ;
& que fi quelqu'un la leur envie, perfonne
du moins n'a raifon de s'en plaindre..
›
Dans le nombre de ces fortunes , il y a.
eu des fortunes indécentes , qui ont donné
lieu à des contes & à des chanfons &
qui ont bleffé les yeux de ceux qui n'y
avoient point de part. Neanmoins , à en
parler fans paffion il est important à
l'Etat que fes Sujets foient riches ; mais il
lui eft prefque indifferent entre les mains
de qui tombent les richeffes , fi ce n'eft entre
les mains du Roy. Comme les richeffes
de fes Sujets font la fienne , les biens qu'il
acquiert , font un bien acquis au public ;
plus il en a , plus il eft en état d'en répandre
fur fon Peuple & moins il eft
>
D'AVRI L. 103
obligé d'en exiger de lui ; & c'eft auffi
le Roy qui a eu la meilleure part à ces
accroiffemens ; mais enfin , en quelque
main que foient tombées ces richeffes
elles circulent dans le Commerce. Tous
ceux qui ont fait une fortune promte,
répandent facilement. La vanité fait dans
les uns ce que les fentimens font dans
les autres. Le fafte ridicule d'une dépente
mal entenduë , ne la rend pas moins utile
à la focieté , & la folle profufion repare
encore , mieux qu'un ufage raisonnable
l'injuſtice de la fortune , & fa partialité
dans la diftribution de fes dons : le menu
Peuple qui eft le plus en commerce avec
les riches fe reffent le premier de leur
abondance ; mais infenfiblement , & avec
le tems , tout le monde y participe.
>
Après avoir fait voir quelle eft la fource
des profits de la Compagnie ; fur quoy eſt
établi le fond des Actions il n'eft pas
difficile de faire voir la fûreté des Billets
de Banque . 1
Il faut rappeller ce que nous avons déja
dit. Une partie du fond des Actions eft
une richeffe nouvellement créée ; & l'autre
confiftant en rentes , n'étoit prefque pas
dans le Commerce ; la valeur de l'une &
de l'autre , monte à fix milliars ; & cette
valeur circulant maintenant , a prodigieu .
fement augmenté les fonctions de l'efpece
Liiij
104 LE MERCURE
qui fert à l'échange journalier qui s'en
fast . Il a donc été neceffaire d'en créer une
nouvelle , dont le fond fût certain , qui
marchât concuremment avec l'anciene , &
qui fut proportionnée aux fonds nouvellement
créés.
Sans ce fecours , que feroit- il arrivé ? les
Actions ne feroient pas montées au prix
où elles font aujourd'huy ; & les autres
biens fe proportionnant à leur valeur , ſeroient
diminués confiderablement ; l'argent
feul auroit été hors de prix , parce
qu'il n'y en avoit pas affez , pour faire
Féchange des anciennes richeffes du Royaume
, & de celles qui étoient nouvellement
dans le Commerce : cette difficulté auroit
laiffé le Commerce dans la langueur ; &
ce feroit alors qu'on fe feroit plaint juſtement
, qu'il n'y auroit pas eu affés d'eſpéces
dans le Royaume pour les Actions.
Pour y fuppléer , la Banque Royale prêta
d'abord fes Billets aux Actionaires pour le
quart de la valeur des Actions qu'ils lui
remettoient en dépôt ; elle n'avoit jufques:
là delivré fes Billets , qu'à proportion de
P'efpéce qu'on lui portoit.
La Banque dans la fuite ayant été jointe
à la Compagnie , a pris ces Actions en
payement au cours de la place , & elle delivre
actuellement fes Billets indifferemment
, ou contre l'efpéce qu'on lui porte ,
D'AVRIL.
ros
ou contre les Actions qu'elle , prend à dixhuit
cens .
>
Le fond de fes Billets eft donc affuré
ou en Efpéces ou en Actions , dont nous
avons fait voir la valeur certaine.
Par ce fecours , la Banque entretiendra
tous les fonds dans une jufte valeur , elle
diminuëra la perte de ceux qui par neceffité
, ou même par défiance , vendront leurs
Actions , en les prenant à un prix au deſfous
, mais approchant de leur valeur ; les
revendant enfuite , elle empêchera que la
confiance peu éclairée ne les porte au delà
de ce qu'elles vallent en effet ; & par des
profits mediocres , mais réiterés , elle augmentera
confiderablement ſon revenu , elle
affûrera l'Etat , tant de ceux qui auront
des actions , que de ceux qui en voudront
acquerir. Cette operation fuppofe la circulation
des Billets de Banque concuremment
avec l'Eſpéce : pour l'établir , il a été neceffaire
d'empêcher les Particuliers de faire
amas d'Efpéces & de matieres , & ils trouvent
auffi-bien que l'Etat , leur utilité dans
la défenſe de les refferrer.
Les avantages que le Roy a bien voulu
donner à cés. Billets , dans fes Caiffes ; la
garantie dont il fe charge , & le privilege
qu'ils ont d'être en tout tems par leur nature
, exemts de toutes les diminutions
doivent fans doute leur donner la prefe106
LE
MERCURE
rence fur l'Efpéce. Si le peu de connoiffance
qu'ont euë jufqu'ici certaines perfonnes
de fonds réels dont nous venons de
parler , leur ont fait preferer l'efpece ; fans
pas
nous animer contre eux , contentons- nous
de les inftruire , & laiffons agir la fageffe
du Prince qui veille au bien Public , & fa
bonté qui prévient les pertes que les Particuliers
pourroient faire fur les diminutions
, qui ne feront fenfibles pour perfonne
, tandis que chacun n'aura d'efpeces que
pour les befoins prefens : ne les laiffons
fur tout dans la penfée , que la marque du
Prince imprimée fur l'efpece , donne atteinte
à la proprieté de leurs biens . La marque
du Prince nous avertit qu'il a le droit d'en
regler l'ufage , de les augmenter ou de les
diminuer , felon les befoins de l'Etat ou du
Commerce ; d'y fubftituer même des Billets
, mais des Billets dont le fond foit certain
& égal à celui des efpeces qu'ils reprefentent
, tel qu'eft celui que je viens de
faire voir qu'ont les Billets de Banque ; &
file Roy regarde le bien de fes . Sujets comme
fon propre bien , c'eft fur tout dans ce
fens qu'il ne peut eftre riche qu'autant que
fes Sujets le font , & que par leur abondance
ils font en état de
s'entr'aider , de
faire leurs affaires ,
d'ameliorer les Terres
du Royaume , d'en multiplier les fruits , &
d'en faire l'entiere
confommation, Nous
D'A VRI L. 107
avons vû jufqu'ici ce que l'on demande
fans ceffe ; fur quoi eft fondée l'efperance
des profits de la Compagnie ; quel eft le
fond des Actions & des Billets de Banque ;
& en un mot , quel eft le fondeinent du
credit de la Compagnie. Voyons à preſent
l'ufage qu'elle a fait des fonds que fon credit
lui a procurez . Elle a employé une partie
de ceux qu'elle a retirés de la vente de
fes Actions , & l'établiffement de fon
Commerce ; & l'autre , à acquerir des rentes
fixes , en acquittant le Roy , & en
rembourfant les Particuliers.
Par le premier employ , elle a commencé
à executer fes grandes entrepriſes.
Elle ne peut y travailler , fans mettre en
valeur tous les biens réels, & tous les biens
d'induftrie du Royaume.
Elle rétablit la Marine prefque entierement
détruite. Ceux qui par leurs emplois,
par leur art , par leur induftrie , y étoient
occupez dans la plus grande fplendeur de
la France ; ceux qui le trouvent Proprietaires
des denrées qui y font neceffaires , &
des fonds qui les produifent ; ceux qui fans
bien & fans induſtrie , étoient à charge à
eux-mêmes & à l'Etat , qui y font occupez
utilement , trouvent leur compte à ce rétabliſſement
; l'état y trouve le fien ; fes
forces maritimes augmentent fa puiffance
d'autant plus folidement , qu'elles le renutile
à tou
dent
108 LE MERCURE
tes les Nations du monde . Ses differens
Commerces animent toutes les Manufactures
, & tout ce qui y concourt . Il n'eft
point de partie dans l'Etat qui ne s'en reffente
; tout s'ameliore ; l'ouvrier ne languit
plus dans l'oifiveté & la mifere : affuré du
fruit de fes peines , il s'anime au travail ,
il fe multiplie , il fe perfectionne ; la denrée
qui ne vaut que par fa conſommation ,
eft dans tout fon prix , & ne périt plus fans
ufage ; les fonds font mieux cultivez , le
Proprictaire en a le moyen par le prix de
fon fond , dont la vente d'une partie fert
à dégager & à ameliorer l'autre.
Toutes ces chofes enfemble concourent
à mettre les denrées dans toute leur valeur ,
& à en prévenir l'extrême cherté.
Pour expliquer ces deux effets également
utiles , il faut examiner les caufes de
l'augmentation du prix des denrées : outre
que cet examen tient au fiftême , il fera encore
confolant pour nous dans la fituation
prefente.
Il y a trois caufes de la cherté des denrées
: la difette , l'affoibliffement des monnoyes,
ou ce qui eft la mêmechofe , l'augmen
tation des efpeces , & la confommation .
Celle qui vient de la difette , eft fans.
doute un mal pour l'Etat : C'est un mal
pour l'acheteur , parce que le prix des choles
neceffaires à la fubftance , n'étant pas
proportionné à fes facultés , le reduit à la
D'AVRIL.. 109
mifere ; ce n'eft pas un bien pour le vendeur
, puifque , s'il vend plus cher, il a auffi
moins de chofes à vendre.
L'affoibliffement des monnoyes eft auffi
une caufe de cherté ; parce que dans ce cas,
les denrées étrangeres qui entrent dans nos
Manufactures , coutent plus de livres aux
particuliers , quoiqu'elles ne coutent pas
plus d'argent à l'Etat , & que d'ailleurs les
Etrangers , par la demande extraordinaire
de nos denrées , les élevent infenfiblement
dans la même proportion que l'affoibliffement
de la monnoye ; parce que leur demande
continue jufqu'à ce qu'ils en ayent
proportionné le prix à celles de nos voisins.
On afouvent douté fi la cherté qui vient
de cette caufe , étoit un mal : ce n'en feroir
pas un, fi la folidité qu'il y a entre toutes les
denrées étoit telle , qu'elle élevât également
le prix des denrées venues de l'étranger
, ou demandées par l'étranger , & celles
qui naiffent & fe confomment en France ;
& fi d'ailleurs tous les biens du Royaume
confiftoient en biens fonds ou en induftrie,
alors toutes les proportions feroient gardées
, & perfonne ne fouffriroit de l'augmentation
des denrées .
La troifiéme caufe de cherté , eft la confommation.
Celle- ci eft en même tems unė
marque de l'opulence publique , & un
moyen de l'entretenir ; c'eft elle qui met
IIO LE MERCURE
tous les fonds en valeur , & qui anime tous
les biens d'induſtrie.
Appliquons ces differentes caufes de
cherté à notre état prefent : celle qui regne
aujourd'hui , participe de ces trois cauſes ;
la difette des fourages en occafionne une
partie;l'affoibliffement des monnoyes Paugmente
, & la plus grande confommation
caufée par l'augmentation des richeffes , y
contribue aufli beaucoup.
De ces trois caufes , j'ofe dire hardiment
que nous n'aurons plus à craindre la premiere
, qui vient de la difette. La Compagnie
par fes fonds , par fon crédit , par fes
vaiffeaux , par fes correfpondances , fera
en état ou de la prévenir ou d'y, apporter
un prompt remede.
Que la cherté qui vient de l'affoibliffement
des monnoyes , foit un mal ou non ,
ce n'en fera plus un pour nous ; les diminutions
indiquées nous garantiffent , que
bien- tôt l'Etranger nous donnera fes denréesàun
tiers du prix en livres qu'il nous les
vend aujourd'hui ; & le crédit des Billets
de Banque une fois bien établi , nous affure
que l'on ne fera plus obligé d'avoir recours
à l'augmentation des efpeces.
Mais à l'égard de la cherté qui vient de
la confommation , que l'on doit plûtôt appeller
la jufte valeur des denrées , fou.
haitons que fa caufe continue : elle fe
D'AVRIL. III
foutiendra tandis que l'Etat fera floriffant ,
& que toutes les parties feront animées ; &
elle le maintiendra elle- même dans cette fituation
. Perfonne n'en fouffrira , lorfque le
bien de chacun confiftera ou en fonds réels
ou en biens d'induftrie , comme le fiftême.
prefent l'établira. Les denrées feront dans
toute leur valeur , mais dans une valeur pro .
portionnée entr'elles , proportionnée aux
facultez de chacun. Quand nous n'aurons à
craindre que la cherté qui vient de la confommation
nous n'aurons à craindre que
l'opulence publique ; puifque l'une ne peut
aller fans l'autre , & qu'il ne peut y avoir
une confommation generale, fans qu'en general
tout le monde ne foit enétat de la faire,
›
Le fecond ufage que la Compagnie a fait
de fes fonds , a été de prêter au Roy des
fonds fuffifans pour acquitter les dettes de
PEtat ; par là , elle a acquis des rentes fixes
à trois pour cent ; elle a remis dans le Commerce
des fonds qui ne circuloient pas , &
elle a liberé le Roy d'un quart des rentes
qu'il devoit aux particuliers.
Il n'y a pas de doute que ce ne foit un
bien pour l'Etat en general , puifqu'il eft
déchargé d'un quart des rentes qu'il devoit ;
mais par là , la Compagnie a- t'elle aneanri
les emprunts fur les fonds réels ? a-t'elle
ruïné les Rentiers ? C'eft ce qui nous reſte
à examiner,
112 LE MERCURE
Les emprunts fur les fonds de terres &
fur les maifons , font non feulement utiles ,
mais encore neceffaires : ils fervent à conferver
, à réparer , à ameliorer les fonds :
il eft vrai qu'ils font à charge au debiteur
& même impratiquables , lorfqu'ils font à
un denier trop haut . Alors le Proprietaire
eft obligé de laiffer périr fon fond , faute
d'argent pour le reparer , ou de voir paffer
partie de fon fond en des mains étrangeres ,
ne pouvant payer la rente de l'argent qu'il
a emprunté ; & l'Etat voit périr dans les
longueurs d'un Décret fes meilleures terres,
par un défaut de proportion entre le prix
de leurs fruits , & celui de la conſtitution.
Le remboursement des Rentes fait par
la Compagnie , rémédie à ces inconveniens ;
il remet dans le Commerce un fond qui
peut être employé aux terres & aux maifons
; celui qu'elle crée , y peut concourir :
elle employe même fon crédit pour leur
prêter à un interêt fort modique ; elle n'aneantit
donc par les emprunts utiles ; elle les
facilite , elle les rend plus fûrs aux Créanciers
, & moins onereux aux Debiteurs. A
l'égard des Rentiers qui feuls font effrayés
du fiftême prefent , fon deffein n'étoit pas
de les ruiner , mais bien plûtôt de les enrichir
; fon intention étoit , que ceux qui feroient
remboursés , fiffent acquifition des
Actions qu'elle expofoit en vente au deffous
de
D'AVRI L. 113
de leur jufte valeur ; & qu'en s'afſurant à
elle-même une rente fixe contre tout évenement
, le Roy fût liberé , & les Rentiers.
enrichis. Cela eſt arrivé à ceux qui fe font
conformés à fes intentions ; il en eft arrivé
autrement à plufieurs autres. Accoutumés à
faire peu de reflexions fur le commerce &
fur les Finances, ils fe ne font pas livrés à un
fiftême qui ne fe dévelopoit que fucceffivement
: faut t'il leur en faire un crime , & les ,
regarder comme mal - intentionnés ? Ce
feroit une injuftice . Dire qu'il y a des malintentionnés
, c'eft ſouvent en faire . S'il y
en avoit quelqu'un , laiffons lui la confufion.
de fe croire feul.
Il ne feroit pas moins injufte de dire que
les Rentiers font gens oififs , & à charge à
l'Etat. Les uns déftinés à gouverner les affaires
publiques , ou à rendre la juftice , ou
à défendre la Patrie , ou à cultiver les Sciences
& les beaux Arts , ont placé leur bien
de maniere, que leurs affaires particuliéres ne
les empêchaffent pas de vaquer aux affaires
publiques , ou à des emplois glorieux à
la Nation les autres ont crû par là jouir
tranquilement du fruit de leur travail , lorfque
leur force ne leur permettroit plus de
be foutenir : c'eft le bien de la veuve, de l'orphelin,
des Communautés , des Hôpitaux
tous ces Rentiers meritent faveur. Nous dewons
même avoir quelque pitié de la foi--
K
114 LE MERCURE
bleffe de ceux qui n'ont ni le courage , ni
l'induftrie de travailler, quoiqu'ils en euffent
la force.
Il est vrai que les Rentiers ne font pas le
plus grand nombre ; que plufieurs d'entr'eux
ont profité des avantages du fiftême
, ou par l'emploi de leur rembourfement
en Actions , ou par l'amelioration de
leurs autres biens ; mais enfin le nombre
qui refte , quelque petit qu'il foit , eſt toujours
compofé de Sujets du Roy , & de nos
Concitoyens .
Ces Rentiers ne regardant que leur état ,
& que le tems prefent, fe plaignent d'un fiftême
qui change leur fituation , & tout bon
François doit être fenfible à leur peine ; mais
notre confolation eft dans le même fiftême
dont ils fe plaignent ; & j'ofe dire d'autant
plus hardiment qu'il fera la leur , que le fiftême
femble leur convenir principalement..
La rente conftituée , a cette commodité ,
qu'elle ne prend rien ni fur notre tems , ni
fur nos foins ; & ceux qui fe font determinés
à cette nature de bien , ont fur tout
confideré cet avantage ; mais elle a auffi cer
inconvenient , qu'elle ne fçauroit augmenter
comme les biens d'induftrie .
Les Actions participent de la commodité
des rentes , & des avantages de l'induſtrie .
Occupés d'affaires , ou plus importantes out
plus agréables , les Rentiers devenus actioD'A
VRI L.
IIS
naires , pourront ſe repofer du foin de faire
valoir leur fond fur la Compagnie , dont
ils font bien fürs que les Agens ne pouront
les tromper : ils jouiront tranquilement du
fruit de tout le travail qui fe fait dans tout
le Royaume , dans le Commerce , dans la
Banque , & dans la Finance ; ils verront les
fruits multiplier de jour en jour , & leurs
fonds s'accroître en leurs mains. Ils connoiffent
les fources de ces accroiffemens ;
ce font les mêmes qui ont produit toutes
les fortunes qui fe font faites jufqu'à prefent
dans le Royaume. Qu'ils ne bornent
pas leur efperance à-venir au dividend anoncé,
la Compagnie n'a encore dû retirer prefque
aucun profit de fon Commerce maritime;
les autres affairesfont à peine en mouvement
en France ; & déja elle eft en état, fur
fes profits , de donner deux pour cent aux
Actions fuppofées à deux mille. La feureté
de leur état fera d'autant mieux fondée
qu'à elle , eft attachée la grandeur & la ticheffe
du Roy. Leur fortune ne poura deformais
recevoir d'atteinte , fans que tout l'Etat
ne s'en reffente , & ne concoure à y remedier
; ainfi dans le fiftême nouveau ,
leur fituation fera auffi tranquile , féra
plus conftante , & même plus aifée , qu'elle
ne l'a été jufqu'ici .
Voilà , Monfieur , quelles furent les reflexions
que fit fur vos deux Lettres la per-
K. ij.
116 LE MERCURE
Sonne à qui je les communiquai : elles fervi=
rent à eclaircir quelques endroits qui ne
m'avoient bleffé , que parce que je ne les
avois pas bien entendu je crois qu'elles.
ne feront pas inutiles à la fuite de vos deux
Lettres ; je vous les abandonne ; vous en
ferez l'usage qu'il vous plaira. Je fuis , &c ..
Continuation de l'entretien des deux
Dames , &c. parM. de Marivaux.
U te reffouviens bien , ajoûta la Dame
à fa Compagne , en continuant fon ,
hiftoire , que j'avois déja deux amans :
j'en retenois un , parce que j'étois coquette ;;
mais le coeur me parloit pour l'autre ; &
pour entretenir deux amans de cette eſpece,.
il faut du manége.
Il eft difficile de fe conferver des plaiſirs,
de vanité , qui nuifent à tout moment à
ceux que le coeur veut prendre ; & d'ailleurs
une coquette en pareil cas , oublie.
fouvent de l'être , ou du moins pour veiller
à fa gloire , pour la trouver touchante,
il faut qu'elle s'avife d'y penfer ; mais elle:
penfe à fon amour , fans s'en avifer ; elle
n'a befoin que de fentiment pour en goû--
ter les douceurs ; & ce fentiment , elle ne
Je cherche point ; il eft toûjours tout trouvé..
D' AVRIL. 117
C'est donc un grand embarras que d'avoir
à garder deux conqueftes pareilles
aux miennes ; & il falloit eftre bien hardie
pour en méditer une troifiéme.
Mais il faut te l'avouer ; je ne fuis point
faite là- deffus , comme les autres femmes ;
ce n'eft pas même à force d'efprit & de
fineffe que je me demêle de ces intrigues ;
je ne reflechis jamais ; je badine , & je
fens voilà tous mes talens ; c'eft avec cela
que je me fuis toûjours tirée d'affaire . Les
mefures les plus delicates , les tours les
plus fubtils ne me coutent aucun effort de
penfée ; j'ay là - deffus une adreffe de temperament
. J'agis par inſtinct , toûjours à
propos , & toûjours me divertiffant de tout ,
même de la violence que je me fais fouvent
avec mes amans , pour ne point donner
d'avantage à celui que j'aime , fur celui
que je n'aime point.
Autant que j'en puis juger cependant ,
je crois que cette foupleffe de coeur & d'ef
prit , cette audace à tenter plufieurs conqueftes
, à vouloir me les conferver. , malgré
leur nombre , quand elles font faites ;
cet art de furmonter alors des difficultez
que je ne prévois jamais , & dont j'ay
l'habileté de me tirer , fans tâcher d'être
habile ; ce talent d'eftre impunément coquette
, de faire foupirer mes amans fous
de joug d'une coqueterie actuelle , dons.
18
LE
MERCURE
aucun d'eux ne m'accufe , qu'ils ne devinent
point ; je crois , dis- je , ne devoir
ces avantages , qu'à l'infatiable envie de
fentir que je fuis aimable , & qu'à un goût
dominant pour tout ce qui m'en fait
preuve.
V
Vois- tu , mon Enfant ; fi j'ay quatre
amans , je ſens pour moy-même un amour
de la valeur de tout celui qu'ils ont pour
moy. Oh ! il faut que tu fçaches que le
plaifir de s'aimer fi prodigieufement , pro
duit naturellement l'envie d'avoir droit de
s'aimer encore davantage ; & quand un
nouvel amant m'acquiert ce droit ; quand je
me vois les délices de fes yeux , je ne puis
t'exprimer ce que je deviens aux miens . Mes
conquêtes prefentes & paffées , s'offrent à
moy ; je vois que j'ay fçû plaire indiſtinctement
, & je conclus en treffaillant d'orgueil
& de joye , que j'aurois autant d'amans
qu'il y a d'hommes , s'il étoit poffible
d'exercer mes yeux fur eux tous.
Et même alors , en concluant ce que je
dis- là , je vois en idée les regards que fçavent
porter mes yeux ; je les admire ; j'en
deviens amoureufe ; le charme m'en émeut
interieurement ; je brûle de trouver quelqu'un
qui les éprouve : & fi chemin faifant
, il fe prefente un objet pour qui mon
coeur fe declare , c'eſt une avanture agreable
, un benefice dont je joiiis par fureroD"
AVRI L. 112
gation , qui dure autant qu'il peut , & qui.
n'interrompt nullement mes deffeins de
conquête.
Toutes ces paranthefes que je mêle au
recit de ma vie , vont à ton inftruction ;
voilà pourquoy je me les permets volontiers.
Jufqu'ici ton amour propre n'étoit
qu'un mal-à- droit , qui prenoit fes intereſts
à gauche je crois pourtant m'appercevoir
qu'il eft de bonne trempe , & qu'il ne
tient qu'à lui de s'évertuer. Songe bien ,
ma fille , à méditer fur l'avidité du mien ,
& fur la preference que je donne au plaifir
d'être aimée fur celui d'aimer moymême
: échauffe ton orgueil de l'idée de
regner fur plufieurs coeurs , & tu fentiras.
que l'art de conferver fes conqueftes , naît
du defir bien ardent de les faire : continuons
à prefent.
La Comedie finit ; le jeune homme dont
je t'ay parlé , la belle Brune avec laquelle
il étoit , & leur Compagnie,fe leverent pour
fortir de leur loge . Perfonne de la mienne
ne remuoit encore ; mais je me levay pour
inviter les autres à en faire autant. J'avois
envie de rencontrer mon fugitif en delcendant
l'escalier. J'y réuffis , il me falua
d'une reverence que j'interpretay encore ,
car elle étoit parlante : c'étoit un deffy qu'il
faifoit au pouvoir de mes charmes. Je fermay
les yeux fur l'injure , & je refolus
120 MERCURE LE
fur le champ de tourner fa vanité même
à mon avantage.
Je fentis , je ne fçay comment , qu'en
pareil cas le plus fur moyen de triompher
d'un fanfaron , c'étoit de feindre de le regretter.
Le plaifir que vous lui faites en
flattant la bonne opinion qu'il a de lui ,
l'attire infenfiblement à vous pour l'amour
de vous-même. Il fe charge , fans y penfer
, d'une reconnoiffance qui le conduit
à l'amour. D'abord il s'humanife par
curiofité pour la joie que vous aurez de
le voir revenir ; mais fon coeur eſt enfin
le prix dont fa propre vanité paye le piege
que vous lui avez tendu.
Monfieur , dis je au jeune homme , en
m'approchant de lui avec un ferieux que
la dupe prit pour un dépit ; il y a fix mois
que je vous prêtay les Lettres Portugaifes :
ce Livre n'eft point à moy ; on me le redemande
, & je vous prie de me le renvoyer...
J'iray vous le rendre moy- même ,
au hazard d'être encore raillé , me répondit-
il , du ton d'un homme qui veut bien
laiffer entrevoir qu'il pourroit devenir traitable...
Non , luy dis-je , un Laquais fuffit ;
je ne vous raillerois pas , mais je ne vous
en renvoyerois pas plus content.-
Je prononçay ces derniers mots en le
quittant , fans le regarder , & avec un
dédain qui fans doute lui parut alors:
?
tenir
D'A VRI L. TLY
tenir la place d'un foupir.
Il ne me répondit point , mais je m'apperçus
bien que fa vanité mordoit à l'hameçon.
Pour moy qui l'avois abordé très
froidement , je garday toujours un maintien
uniforme ; je remarquay qu'il jettoit
fur moy les yeux à la dérobée , & qu'il
avalloit à longs traits le plaifir dangereux
de me voir ferieufe ; ce qui dans cette occaſion
valloit autant que me voir triſte.
Nous remontâmes en carroffe , & j'attendis
le lendemain , perfuadée que le jeune
homme ne pourroit porter plus loin l'envie
de jouir , ou de ma douleur , où de
mes timides efperances.
Je l'attendis donc comme en ambuscade ,
je veux dire que je lui fis une nouvelle
friponnerie. Il vint effectivement , & met
trouva dans un negligé dont l'economie
I étoit un chef- d'oeuvre. J'avois laiſſé dans
ma parure des marques d'une diftraction
que je n'avois pas euë ; & cela fans préjudice
des graces que j'y avois menagées ;
de façon cependant que ces graces s'y trouvoient
, fans qu'on pût m'accufer d'avoir
pris la peine de les y mettre , elles n'étoient-
là que parce que j'avois une figure ,
& qu'elles y tenoient : & je vis bien quand
il entra , qu'il m'en croyoit effectivement
innocente.
le reçûs avec un air d'indifference
L
122 LE MERCURE
$
qui fembloit gêner un mouvement de furprife
agreable ; tout cela porta coup. Voici ,
Mademoiſelle , le Livre que vous m'avez
prêté , me dit- il , & je viens vous demander
excufe de l'avoir gardé fi long- temps.
Cela n'en vaut pas la peine , Monfieur
luy dis -je , & je pardonne aifément de pareilles
fautes. Je ferois au defefpoir d'en
avoir de plus grandes à me reprocher , repartit
t'il. Brifons là - deffus , répondis - je
vivement , & avec une adreffe qui paroiffoit
exclure une explication qu'elle amenoit
: Briſons là - deffus , je vous pardonne
rout ; mais , Mademoiſelle , me dit-il ,
charmé de voir que je lui pardonnois du
ton dont on accufe ; de grace apprenezmoy
mes crimes ,
Changeons de difcours, ou je vous quitte,'
luy répondis-je impatiemment , en me levant
, & faifant quelques pas.
A ce tranfport le petit orgueilleux content
, & raffafié de gloire , me fçut fi bon
gré du merite que luy fuppofoit ma colere,
qu'il fe jette à mes genoux tranſporté d'aiſe ,
& me prit une main que je voulus pas
avoir la force de retirer d'entre les fiennes ;
car il falloit alors qu'à mon emportement
fuccedât une tendre indulgence. Ce font
deux fentimens qu'en pareil cas la nature
a liez l'un à l'autre ,
Il donnoit mille bailers à ma main : les
D'AVRIL. 125:
1
fouffrir , c'étoit faire un doux aveu du plaifir
que j'avois de le revoir tendre ; & dans
cet aveu même , il entroit d'amoureuſes
plaintes de fon inconftance paffée.
Je ne fçay fi tu conçois comment mon
action pouvoit fignifier tout ce que je dis ;
mais il eft certain que peu de chofe en
amour contient fouvent le fens de plufieurs
penſées,
Mais , ma chere , le plus plaifant de
P'hiftoire , c'eft qu'au milieu de tout cela ,
il m'arriva un accident que je n'avois pas
mis en ligne de compte dans mon projet ;
c'est que je pris ma part aux plaifirs d'un
raccommodement que je n'avois medité
que par coqueterie ; je dis ma part en
amour , ce n'étoit plus vanité ; c'étoit tendreffe
; apparemment que mon coeur vou
lut profiter auffi bien que le fien de l'occafion
d'être bien aife , le fripon me remit
fur mon ſiege , & là mon attendriffement
redoublant le fien , il m'embraffoit les genoux
avec une ardeur garantie par quelques
larmes , qui me parurent differentes
de celles qui viennent du don d'en fçavoir
verfer.
Dans cet état , oüy ! s'écrioit- il , Mademoifelle
, j'ay fait mille crimes , puiſqué
jay pû vous être inconftant , fi c'est l'être,
que de negliger un bien , dont une étourderie
de jeuneffe , dont mon peu d'expe-
L ij
124 LE MERCURE
rience me laiffoit ignorer le prix. D'autres
objets m'ont amufé quelque tems , je l'avoile
; mais il y a plus de quatre mois
que mon coeur expie fa faute , qu'il vous
regrette , qu'il adore votre image , & je
n'ofois paroître. Je me trouvay trop indigne
d'obtenir grace ; & je le fuis encore,
je le feray toujours , malgré mon repentir ,
Ouy ! ma chere maîtreffe ; oüy , puniffezmoy
, vangez vous , en me permettant de
vous voir ; plus je vous verray , plus je
pleureray la perte de votre coeur.
De tems en tems le fripon s'interrompoit
d'un bailer qu'il donnoit à ma main ;
c'étoit malgré moy , mais je ne l'en empêchois
pas. A te dire le vrai , je me fentois
étourdie ; fes careffes , fes larmes , les re-^ ~
grets , me faifoient trembler de peur & de
plaifir. L'occafion étoit vive , le jeune
homme vif, moi vive auffi levez vous ,
lui dis-je , en baiffant ma tête auprès de
la fienne ; il me vola un baifer , je m'en
fachay , fans pouvoir m'en mettre en co
lere : je craignis fon defordre & le mien ;
afféïez- vous , luy dis- je , d'une voix plus
ferme que mon coeur ; je le veux , affeïezvous.
Il fe levoit , quand j'entendis du bruit
dans l'anti - chambre ; c'étoit celui de mes
deux amans , pour qui j'avois du penchant
qui venoit,
D'AVRIL.
125
ARRESTS ET DECLARATIONS.
Declaration du Roi , & interpretation
de l'Edit du mois de Novembre
1719, concernant les Benefices
poffedés par les Religieux des
Congregations Reformées.
Donné à Paris le 1. Fevrier 1720..
L & de Navarre ; &tous ceux qui ces prefen : cs
OUIS par la grace de Dieu Roi de France
A
Lettres verront , SALUT. Par nôtre Edit du
mois de Novembre dernier , regiſtré en noś
Cours de Parlement , Nous avons pour les caufes
y contenues , entr'autres chofes , ordonné,
que les Religieux des Congregations reformées ,
qui font pourvus de Benefices , à quelque titre
& depuis quelque tems que ce puifle être , ſeroient
tenus dans trois mois pour toutes prefixions
& délais , du jour & datte dudit Edit
d'en faire en perfonne leurs declarations , tant
aux Greffes des Officialitez du Diocéfe , qu'en
ceux des Bailliages & Senechauffées où lesdits
Benefices font fituez , lefquelles declarations
contiendroient leur demeure actuellement,& leurs
titres de poffeflion dont ils fourniront copie ,
enfemble les revenus de leurs Benefices , le nom
du Fermier qui les exploite , les differentes Parroiffes
où s'étendent les biens & droits qui en dépendent
; Nous avons pareillement ordonné que
lefdits Religieux Titulaires feroient tenus de faire
de femblables declarations , toutes les fois qu'ils
Liij
126
LE MERCURE
changeroient de refidence , & faute par lefdits
Religieux pourvûs de Benefices , d'avoir fourni
Jeurs declarations dans le délai & en la forme cydeffus
marquez , Nous avons declaré fefdits Be-
Defices vacans & impetrables , & en confequence
permis aux Collateurs dy pourvoir ; mais ayant
été depuis informé des difficultez qui fe rencontrent
dans l'execution de cet Article de nôtre
Edit , en ce que les Religieux defdites Congregations
qui fe trouvent pourvûs de Benefices ,
font , pour la plupart , refidens dans des Monalteres
fort éloignez des Benefices dont ils font
Titulaires , que même les uns font infirmes , ou
dans un âge qui ne leur permet pas d'entreprendre
de longs voyages , pour venir faire leur declaration
en perfonne , & que les autres occupent
des places , cu font employés à des obédiences
qui rendent leur prefence abfolument neceffaire
dans le lieu de leur refidence , outre que
lefdits voyages peuvent être aufdits Religieux
une occafion de diffipation , & caufer à leur Congregation
de tres- grands frais ; lefquelles com
fiderations Nous ont porté à modifier nôtre Edit
en ce point , & de l'interpréter d'une maniere qui
en puiffe affurer l'execution , fans que les Religieux
foient détournez de leurs fonctions , ni
de leurs exercices ordinaires . A CES CAUSES,
& autres à ce Nous mouvans , de l'avis de nôtre
tres cher & tres amé Oncle le Duc d'Orleans Pe
tit- fils de France , Regent , de nôtre très cher &
tres -amé Oncle le Duc de Chartres , premier
Prince de nôtre Sang , de nôtre tres cher & tresamé
Coufin le Duc de Bourbon , de nôtre tres.
cher & tres- amé Coufin le Prince de Conti 'y
Princes de nôtre Sang , de nôtre tres - cher &
tres amé Oncle le Comte de Toulouſe , Prince
legitimé , & autres Pairs de France , grands &
notables Perfonnages de nôtre Royaume , & de
nôtre certaire fcience , pleine puiffance & autocertaire
J
D'AVRI L 127
tité Royalle , Nous , en interpretant , en tant que
befoin feroit , nôtre Edit du mois de Novembre
dernier , avons dit , declaré & ordonné , & par
ces Prefentes fignées de nôtie main , difons ,
declarons & Nous plaît , qu'au lieu de faire par
lefdits Religieux pourvûs de Benefices leurs
>
declarations en perfonne , tant aux Greffes des
Officialitez des Diocéfes , qu'en ceux des Bail ,
liages & Senechauffées où font fituez leurs Benefices
, ils foient feulement tenus de compa
roître pardevant le Juge Royal dans le reffort
duquel eft fitué le Monaftere où ils font leur res
fidence actuelle > pour en prefence dudit Juge ,
& affifté du Prieur dudit Monaftere , qui attettera
leur Signature & la verité défdits titres, paffer leur
Procuration fpeciale en double minutte , laquelle
fera paffée pardevant Notaires , fignée du decla
rant & de fon Prieur , & enfuite legalifée par le
Juge ; en confequence dequelles Procurations
Le Prieur du Monattere dont les Religieux perçoivent
les revenus du Benefice declaré , comparoitra
en perfonne , tant aux Greffes des Officia
litez des Diocefes , que pardevant le premier Officier
des Bailliages & Senechauffées où font fituez
lefdits Benefices , & ce dans trois mois , à comp .
ter du jour & de la datte des Prefentes , pour
faire fa declaration expreffe & précife de la con
fiftance de chacun deſdits Benefices dans la forme
prefcrite par nôtre Edit , à laquelle declaration
fera jointe en minute la Procuration du Titilaire
, dont ledit Prieur atteftera pareillement la
verité par fa fignature ' , & le tout fera remis au
Greffe de la Jurifdiction Royalle de qui dépen
dent lefdits Benefices , lefquels pendant ledit délay
de trois mois , ne pourront être impetrez ;
faute par les pourvûs d'avoir fait leurs declarations
dans le tems porté par nôtre Edit , du mois
de Novembre dernier , auquel Nous avons à cet
effet derogé pour ce regard feulement ; voulant
3
Linj
128 LE MERCURE
au furplus qu'il foit executé felon fa forme &
teneur, SI DONNONS EN MANDEMENT , & c. Signé,
LOUIS. Et plus bas , par le Roy, le Duc d'ORLEANS
, Regent, prefent , PHELYPBAUX . Et Scellé
du grand Sceau de cire jaune.
Regiftrée en Parlement le dix neuf Fevrier mil
Jept cens vingt. Sigué , GILBERT.
,
DECLARATION- du Roy du 16 Fevrier .
1720. Registrée en la Chambre des Comptes le
21 Mars 1720 , par laquelle S. M. accorde aux
Receveurs Generaux de fes Finances , Receveurs
des Tailles , & aux Receveurs , Payeurs & Comptables
, qui prennent leurs fonds tant fur fes
Recettes generales & particulieres , que fur fes
Fermes , delay pour prefenter en nos Chambres
des Comptes , les comptes de leurs Exercices ordinaires
qui reftent à rendre des années 1709 &
fuivantes , compris l'année 1715 , jufqu'au dernier
Juin de l'année 1720 : ceux des années 1716
& 1717 , jufqu'au dernier Avril 1721 , & ceux
des années 1718 & 1719 , juſqu'au dernier Août
de ladite année 1721 .
S. M. accorde aux Receveurs Generaux de fes
Finances, &c. délay pour prefenter leurs comptes
de la Capitation , qui ne font point rendus des
années 1704 & fuivantes , compris l'année 1710
jufqu'au dernier Juin 1720 , pour prefenter ceux
des années fuivantes , jufques & compris l'année
1715 ; enfemble les comptes du dixiéme du
quartier d'Octobre 1710 , & années ſuivantes
& compris l'année 1715 jufqu'au dernier Decembre
1720. Ceux de la Capitation & Dixiéme
des années 1716 & 1717 , juſqu'au dernier Avril
1721 , & ceux des années 1718 & 1719 jufqu'au
dernier Août de ladite année 1721 .
S. M. accorde aux Receveurs , Payeurs &
Comptables , délay juſqu'au denier Juin 1720
D'AVRI L. 129
pour prefenter leurs comptes de la Capitation &
du Dixiéme , qui restent à preſenter des années
1710 & fuivantes , jufques & compris l'année
1715 , pour prefenter ceux des années 1716 &
1717 jufqu'au dernier Decembre de la même année
1720 , & pour ceux des années 1718 & 1719,
jufqu'au dernier Juin 1721 .
>
Ce faifant , les Receveurs Generaux , & autres
&c. font déchargés des amendes ordinaires &
extraordinaires aufquelles ils ont été ou pouroient
être condamnés , ainfi que des interêts aufquels
ils ont été ou pouroient être condamnés.
Les Receveurs des Tailles & autres feront tenus
de faire arrêter par Meffieurs les Intendans
départis dans les Provinces , leurs comptes de la
Capitation & du Dixiéme , à peine de soo liv.
d'amende contre lesdits Receveurs des Tailles .
Ordonne S. M. qu'en procedant au jugement
des Comptes des exercices ordinaires , les Recettes
qui y font faites pour Impofitions extraor
dinaires , foient admifes purement & fimplement.
Veut S. M. qu'il foit compté en fes Chambres
des Comptes des Impofitions extraordinaires
de quelque nature qu'elles foient faites , nonob
ftant la difpenfe accordée à ſes Receveurs Generaux
des Finances , & c.
ORDONNANCE de S. M. du 22 Mars
1720 , qui défend à tous Proprietaires de Maifons
, Architectes , Maît es Maçons , & tous autres
Entrepreneurs &c. d'embaraffer la voye
publique de leurs materiaux ou décombremens.
12
>
Extrait des Regiftres du Confeil d'Etat
Privé du Roy.
LEROY en fon Confeil a caffé , revoqué &
annullé les Arrêts du Parlement de Dijon des
130 LE MERCURE
28 Fevrier & 29 Mars 1719 , & tout ce qui s'en
eft enfuivi ; & en confequence , pour faire droit
fur l'appel fimple interjetté par les Soeurs Leauté
Soûprieure , Defpêches, Gaudelet , Lucot , Blan
cheton , Cazotte , de Requelene , de Juffey & de
Vercy, toutes Religieufes Profeffes du Monaftere
des Jacobines de Dijon , de l'Election de la Merc
de la Croix , Religieufe Jacobine du Monaftere
de Beaune , pour le Prieuré de celui de Dijon ;
S. M. arenvoyé & renvoye les Parties devant les
Juges qui en doivent connoître . Fait au Confeil
d'Etat Privé du Roy tenu à Paris le 2 Mars
1720. Collationné.
ARREST des Requêtes ordinaires de l'Hôtel
du Roy , du 26 Mars 1720 , rendu en faveur
du Sieur Dubout , Directeur des Boucheries des
Armées du Roy.
Qui enterine les Lettres de Revifion par lui
obtenues contre le Jugement rendu en la Chambre
de Juftice le 28 May 1716. le décharge des
accufations & cas à lui impofés par ledit Jugement
; l'en renvoye quitte & abfous ; le rétablit
dans fa bonne fâme & renommée ; Ordonne que
l'amende de so mille livres contre lui prononcée
, lui fera renduë & reftituée , & lui permet
de fe pourvoir contre qui & ainfi qu'il avifera
pour les dommages & interêts & reparations.
ร
2
ARREST du Confeil , da 26 Mars 1720 ,
Collationné aux Originaux , par lequel S. M. défend
aux Officiers des Elections & aux Juges
des Fermes de mettre en liberté les coupables
ou complices de Rebellion qui feront arrêtés
dans l'inftant d'icelle , qu'aprés l'inftruction &
Jugement diffinitif ; & en cas d'appel , qu'aprés
le Jugement dudit appel , à peine de répondre.
par lefdits Officiers des dommages & intetêts
du Fermier , même des amendes & confifcations
encourues par les Fraudeurs.
D'AVRI L. 73.1
ARREST du Confeil , du 26 Mars 1720 ,
Collationné à l'Original , par lequel S. M. ordonne
que les rembourfemens de tous les affranchiffemens
de Tailles revoqués , tant par l'Edit
du mois d'Octobre 1713 , que par ledit Arrêt ,
me feront faits par le Garde de fon Tréfor Royal,
que par les Commiffaires de fon Confeil deputés
par l'Arrêt du 15 Janvier 1718. En confequence
S. M. ordonne que les Porteurs des Quittances
de Finance de tous les affranchiffemens de Tailles
revoqués , rapporteront lefdites Quittances de
finance , & autres titres de proprieté pardevant
lefdits fieurs Commiflaires, & front les rembourfemens
faits par le Garde du Trefor Royal fur les
Ordonnances defdits fieurs Commillaires , & fur
les Quittances que les proprietaires defdits afe
franchiffemens lui donneront en bonne forme.
ARREST du Confeil du 3 Avril 1720 , par
lequel S. M. ordonne . Art. I. Qu'à commencer
du jour de la publication du prefent Arrêt , la
Compagnie des Indes difcontinuera de recevoir
les droits d'affinage & departs en matiere , &
qu'elle recevra des Tireurs d'or des Villes de Paris
& de Lyon , pendant trois mois feulement , toutes
les matieres d'argent qu'ils pourront apporter,
pour affiner par poids & titres , & rendre en
échange des Lingots affinés fins pour fins , moyennant
vingt fols par chacun Marc de fin , aprés lequel
tems la Compagnie leur fournira toutes les
Matieres dont ils auront befoin , au même prix
qu'elles feront reçues dans les Hôtels des Monnoyes
, en y ajoûtant vingt fols par Marc , pour
les droits d'Affinage.
II . Les Piaftres ou Reaux feront reçûs par la
Compagnie des Indes , pour affiner fur le pied de
dix deniers vingt grains ; quant aux autres Matieres
, elles feront reçûes fuivant le titre auquel
elles feront trouvées par les Effayeurs des Monnoyes
de Paris & de Lyon.
132 LE MERCURE
III . Tous les Lingots d'Affinage deftinés pour
les Tireurs d'or , feront marqués du poinçon de
l'Effayeur de la Monnoye , & de celui de l'Entrepreneur
des affinages , qui demeureront folidairement
refponfables du Titre ; l'année fera marquée
fur chacun desdits Lingots ainsi que les Numero ,
& le Titre auquel ils fe feront trouvés par l'Effay.
IV. Les Retailles d'Argent feront fondües en
prefence des Tireurs d'Or qui les apporteront ,
enfuite l'Elay en fera fait par l'Eflayeur de la
Monnoye , & il leur fera rendu en échange des Lingots
d'Argent fin pour fin , moyennant cinq fots
par Marc pour les frais de fonte , pourvû toutesfois
que lefdites Retailles fe trouvent du moins
au Titre de onze deniers dix huit grains , & fi
elles fe trouvent au- deffous dudit Titre , les Ţireurs
d'Or feront obligés de payer les cinq fols
par Marc pour les frais de fonte , & de les remettre
enfuite comme Matieres à affiner.
V. Quant aux Retailles dorées , ainfi que
Parfilures , elles feront reçûes par la Compagnie.
des Indes , pour être fondues en prefence des Tireurs
d'Or qui les auront apportées , & l'Effay
en fera fait à l'Or & à l'Argent , pour être le produit
remis aprés le depart , en échange defdites
Retailles & Parfilures , moyennant trois livres
dix fols par Marc .
les
VI . Les Tireurs d'Or donneront leur Soumiffion
par écrit aux Directeurs des Affinages de Paris
& de Lyon , de rapporter dans deux mois , au
plus tard , un Certificat des Receveurs des Bureaux
de l'Argue defdites Villes , contenant que
les Lingots d'Argent qui leur auront été delivrés
auront paffé aufdits Argues , & que les droits de
Marque & Controlle en auront été payés , à
peine d'amende au profit de la Compagnie des
Indes , qui ne pourra être au - deffous du prix defdits
Lingots.
VII . Les Directeurs des Affinages de Paris &
D'AVRIL. 133
de Lyon , tiendront un Regiftre , fur lequel ils
écriront par ordre de Numero le poids de chacun
des Lingots deftinés pour les Tireurs d'Or , le
pom de ceux à qui ils auront livré lefdits Lingots,
le jour qu'ils auront été delivrés , & ceux qu'ils
auront paflés à l'Argue, fuivant le Certificat mentionné
en l'Article ci - deffus.
ARREST du Confeil d'Etat du Roy , du 4
Avril 1720 , collationné à l'Original , par lequel
S. M. fait défenfes à tous Laboureurs , & autres
perfonnes de quelque condition que ce foit , de
vendre à aucuns Bouchers des Veaux & Geniffes
qui feront âgés de plus de huit ou dix femaines ,
ni aucunes Vaches qui feront encore en état de
porter-des Veaux , & aufdits Bouchers de Paris
& des environs , de les acheter ni tuer , à peine
contre les Vendeurs , de confifcation des Beftiaux
; & contre les Bouchers de pareille confifcation
, & de 300 livres d'amende , & d'être
privés de faire la Marchandiſe de Boucherie . Permet
néanmoins S. M. aux Laboureurs , & c . de
vendre des Veaux de laict aux Bouchers , & auf
dits Bouchers de les acheter .
ORDONNANCE du Roy dus Avril
1720 , portant qu'il fera payé pour les Courriers
de fon Cabinet , vingt fols par pofte pour chaque
cheval , jufqu'au dernier Decembre 1720.
ARREST du Confeil du 6 Avril 1720 , collationné
à l'Original , par lequel S. M. declare
nulles & de nul effet les ftipulations faites pour
payement en efpeces fonantes : Veut & entend
que nonobftant pareilles ftipulations faites & à
faire , tous payemens foient faits en Billets de
Banque , conformément aux Arrêts ci - devant intervenus.
Fait défenſes à tous Notaires , à peine
134
MERCURE LE
L
d'interdiction , d'inferer femblables claufes dabe
les Contrats & Actes qu'ils pafferont.
ARREST du Confeil du 9 Avril 1720 ,
par lequel S. M. ordonne que l'Arrêt de fon Confeil
du 27 Février dernier , fera éxécuté fuivant fa
forme & teneur : En confequence , que fur la fom.
me de mille cinq cens foixante dix- neuf livres ,
faife fur le nommé Philippe Mey Guimpier établi
à Lyon , il lui fera fait délivrance de la fomme
de cinq cens livres , & le furplus demeurera
acquis & confifqué au profit des Denonciateurs :
condamne au furplus ledit Mey à l'amende de
de dix mille livres.
ARREST du Confeil du 15 Avril 1720 ,
qui ordonne que ceux des Fermiers Generaux de
S. M. & Sous - Fermiers , leurs Veuves , enfans &
heritiers , même leurs Croupiers & Participes ,
qui n'ont été directement ni indirectement interreffés
dans aucuns Traités , Sous-Traités , Entreprifes
, Marchés ou Fournitures , & qui neanmoins
ont été compris dans les Rolles arrêtés au
Confeil , en execution de la Declaration du 18
Septembre 1716 pour payer à la Chambre de Juftice
, ou en éxécution de celle du 17 Mars 1717,
pour payer leurs taxes au Tréfor Royal , feront
rayés des Rolles , & que les fommes qu'ils pouroient
avoir payées en confequence , leur foyent
rendues , tant par le Garde du Trefor Royal , que
par le Sieur Olivier Receveur General de la Chambre
de Justice.
Le 1s Avril 1720 , il a paru une Deliberation
de Meffieurs les Directeurs de la Compagnie des
Indes , par laquelle Monfeigneur le Controlleur
General a jugé à propos de fuprimer les Bureaux
de Banque des Provinces , pour ne conferver que
ceux qui font joints aux Monnoyes ; & la CompaD'AVRIL.
135
gaie ayant confideré que les Directeurs des Mon-
Boyes avoient trop d'occupations pour pouvoir
remplir toutes les fonctions de Receveurs Generaux
des Fermes , & tenir les Regiſtres journaux
& de tranfport dans l'ordre neceffaire , elle a
déliberé & arrêté de rétablir , à commencer du
premier May prochain , une Recette Generale des
Fermes à Paris , & des Récettes Generales dans
toutes les Directions des Provinces.
:
ARREST du 16 Avril 1720 , par lequel
S..M. permet à tous les Beneficiers du Royaume ,
de placer en Actions interreffées de la Compagnie
des Indes , toutes les fommes qu'ils avoient cidevant
, tant fur l'Hôtel de Ville , que fur le
Clergé & autres fonds publics , à condition que
tous les fonds provenans defdirs Remboursemens
foyent depofés à la Banque , & infcrits dans le
Registre des immeubles Veut S. M. que lesdits
Beneficiers jouiffent des Dividendes qui accroîtront
aux Actionnaires , à proportion des fonds
que lesdits Beneficiers auront dépofés à la Banà
commencer du premier Janvier pour
ceux qui auront depofé avant le premier Juillet ,
& dudit jour premier Juillet , pour ceux qui dé
poferont avant la fin de l'année . Entend S. M.
que ni lefdits Beneficiers , ni leurs heritiers ne
puiffent être inquietés pour raifon defdits Rembourfemens
ou dudit employ.
que ,
ARREST du Confeil du 16 Avril 1720 ,
par lequel S. M. défend à toutes les Communautés
Ecclefiaftiques , & Hôpitaux du Royaume , de
faire aucune nouvelle Conftitution de Rente , à
peine de nullité , & à tous Notaires & Tabellions,
de recevoir à l'avenir aucun Contrat de conftitution
en faveur de Communauté ou Hôpital , à
peine de 3000 livres d'amende . Permet S. M.
aufdits Communautés & Hôpitaux d'employer
1 3 6 LE
MERCURE
tous les Rembourfemens qui leur auront été ou
leur feront faits dans la fuite , en Actions intereſfées
de la Compagnie des Indes , à condition
qu'elles feront dépofées à la banque , & infcrites
dans le Registre des immeubles ; S. M. voulant
bien être garand à perpetuité envers lefdites
Communautés & Hôpitaux de l'interêt à 2 pour
de tous les fonds à eux appartenans qu'ils employeront
en Actions , & de plus , les faire jouir
de l'excedent qu'il y aura dans les repartitions
des Actions , à commencer du premier Janvier
pour ceux qui auront fait leur emploi avant le
premier Juiller , & dudit jour premier Juillet
pour ceux qui le feront avant la fin de l'année .
ARREST du Confeil d'Etat du 19 Avril
1720 , portant qu'il fera fait pour quatre cens
trente huit millions de Billets de Banque de mille
, cent , & dix livres : & ordonne S. M. que
dans trois mois , les Billets de 10 mille livres
feront raportés , pour être coupés en Billets de
mille , cent , & dix livres.
ARREST du Confeil du 19 Avril 1720 ,
portant qu'il fera imprimé quatre- vingts mille
Billets d'une Action chacun , pour fervir à la
converfion des 8 mille Billets de dix Actions
chacun , imprimés en confequence de l'Arrêt du
12 Mars dernier.
ARREST du Confeil , du 19 Avril 1720 ,
Collationné à l'Original , par lequel S. M. ordonne
, que les Collecteurs des Tailles pouront remettre
aux Receveurs les deniers provenans du
recouvrement des Tailles & autres Impofitions ,
fur le pied que les Efpeces ont cours pendant
le prefent mois jufqu'au fecond inclufivement du
mois prochain : que les Receveurs des Tailles
pourront
D'AVRIL. 137
pourront les remettre fur le même pied aux Commis
aux Recettes Generales des Finances , & aux
Bureaux des Provinces & Pays d'Etat jufqu'au 8
du même mois aufli inclufivement & que les
Commis aux Recettes Generales , & les Treforiers
des Pays d'Etat , pouront les porter fur le
même pied aux Bureaux de Banque , jufqu'au
ro dudit mois inclufivement : & à l'égard des
Pays d'Etat , S. M. entend qu'il ne foit reçû aux
Bureaux de la Banque , fur le pied du cours pendant
le prefent mois , que la partie qui doit être
portée au Trefor Royal .
ARREST du Confeil , du 19 Avril 1720 ,
lequel S. M. declare bonnes & valables les offres
faites par lefdits Manfré & fa femme , & en confequence
du dépôt par eux fait le 10 Mars dernier
entre les mains de Mariet Notaire Royal
à Langres , de la fomme de 4300 livres en Billets
de Banque , S. M. ordonne qu'ils demeureront
quittes envers lefdits Artus & fa femme , tant du
principal de la rente viagere , que des arrerages
d'icelle & frais ; & qu'à cet effet , mention fera
faite du prefent Artét fur la minute du Contrat
de Conftitution de la rente , & l'expedition d'icelui
quittancée defdits Artus & fa femme , remife
aufdits Manfré & fa femme , à quoy faire
fera ledit Artus contraint par corps : condamne
lefdits Artus & fa femme envers lefdits
Manfré & fa femme , au payement de la fomme
de 300 livres pour tous dépens , dommages &
interêts.
ARREST du Confeil , du 20 Avril 1720 ,
par lequel Sa Majefté ordonne , qu'à commencer
du jour de la publication du prefent Arrêt , il ne
fera plus fourni aux Bureaux de la Banque , ni
dans aucuns autres des Bureaux de Sa Majefté ,
des Billets de Banque pour des Sixièmes & Dou
M
138 LE MERCURE
ziémes d'Ecus de la fabrication ordonnée par
Edit du mois de May 1718 , pour les livres d'argent
fabriquées en vertu de l'Edit du mois de
Decembre 1719 , & Louis d'argent de la fabrication
ordonnée par l'Edit du mois de Mars dernier.
Permet cependant S. M. jufqu'à ce qu'autrement
par Elle il en ait été ordonné , de delivrer
des Billets de Banque pour les anciennes Efpeces
, fuivant le cours qui a été reglé par la Declaration
du mois de Mars dernier .
ARREST du Confeil , du 22 Avril 1720 ,
qui commet les fieurs Glomy , Pafquier , le Vaffeur
, Sauvaire , Hamelin , & de Lajannez , pour
figner , vifer & contrôler , au lieu des fleurs
Bourgeois , Fenellon , & Dureveft , les Billets de
Banque de mille & cest livres , concurremment
avec ceux qui ont été cy - devant commis.
>
ARREST du Confeil , du 26 Avril 1720 ,
par lequel S. M. ordonne que dans un mois pour
Tout delay , à compter du jour de la publication
du prefent Arrêt , les Creanciers du Clergé
General & des Diocefes particuliers , & les Officiers
des Decimes , tant Provinciaux que Diocéfains
, qui restent à rembourfer , fei ont tenus
de fe prefenter pour recevoir leur rembourſement
faute dequoy & ledit tems paffé , les
fommes à eux dûës , feront remiſes & depofées :
Sçavoir, pour les Creanciers du Clergé General
& pour les Officiers Provinciaux des Decimes ,
à la Caiffe de la Banque Royale établie dans
cette Ville de Paris ; & pour les Creanciers des
Diocefes & les Officiers Diocefains aux Caiffes
de la même Banque Royale établies dans les différentes
Generalitez où font fituez les Diocefes
Vent Sa Majesté que les dépôts defdites fommes
foient faits pour lefdits Creanciers du Clergé
General & des Officiers Provinciaux par le fieur
$
D'AVRIL.
139
Charles Geoffroy , Commis par Arreft du Confeil
du 16 Novembre 1719 , pour faire le rembourfement
des dettes du Clergé ; & pour les
Creanciers des Diocefes & Officiers Diocefains ,
par les Commis à la Recette des Decimes de
chaque Diocefe ; & qu'en retirant par eux un
Acte de Depôt figné des Caiffiers de la Banque
Royale où le dépôt aura été fair , le Clergé
General & les Diocefes feront bien & valablement
dechargez en vertu du preſent Arrêt , fans
qu'il en foit befoin d'autre . Collationné à l'original.
ARREST du Confeil , du 26 Avril 1720 ,
par lequel S M. ordonne , Qu'à commencer du
jour de la publication du prefent Arrêt ; & juf
qu'au dernier Mars 1721 , les Beltiaux qui entreront
dans le Royaume , ou qui pafferont d'une
Province dans une autre , feront & demeureront
déchargez de tous Droits , tant des Cinq Groffes
Fermes , qu'autres de quelque nature qu'ils foient,
appartenant à Sa Majefté , à l'exception des
Droits Domaniaux dûs dans la Province de Flandres.
FAIT Sa Majefté tres expreffes défenfes de
faire & laiffer fortir pendant le même tems aucuns
Beftiaux du Royaume , à peine pour chaque
contravention , de confifcation & de mille livres
d'amende qui ne pourront être remifes ni moderées.
Veut Sa Majesté que la remife des deux
tiers des droits de fes Fermes à l'Entrée des
Beftiaux dans la Ville & Fauxbourgs de Paris ,
& autres Villes fujettes aufdits droits , ait lieu
jufqu'au dernier Juin prochain , conformément
aux Arrêts du Confeil des 13 & 28 Mars dernier,
Collationné à l'Original .
•
Mij
140 LE MERCURE
ARREST rendu en la Chambre Royalle
de Nantes , portant condamnation contre
pluſieurs , accufés de crime de Leze- Majeſté
& de Felonie , y denommés.
VEU par la Chambre Royale féante à Nantes
le Procès Criminel inſtruit ( en execution des Lettres
Patentes du Roy données à Paris le troifiéme
Octobre 1719 , verifiées en ladite , Chambre le
30 dudit mois d'Octobre de l'Ordonnance d'icelle
) à la requête du Procureur General du Roy
en ladite Chambre , Demandeur & accufateur en
Crime de Leze- Majefté & de Felonie , contre les
Accufez, cy- après nommez , Informations , Interrogatoires
, Recollemens , Confrontations , Procés
Verbaux de Perquifitions des Accufez contumax
& Affignations à eux données en confequence
,. Lettres Miflives & autres Pieces & Procedures
qui ont été par ledit Procureur General
duRoy, mifes & produites pardevers ladite Cham
bre , Conclufions dudit Procureur General : Ouy,
le Rapport du fieur Gilles Brunet d'Evry Confeiller
du Roy en fes Confeils , Maître des Requêtes
ordinaire de fon Hôtel , Commiffaire à
ce deputé , tout vû & confideré :
La Chambre a declaré & declare lefdits de
Guer de Pontcallec , de Montlouis , Lemoyne
appellé ordinairement le Chevalier de Talhoüet,
& du Coëdic Prifonniers és . Prifons du Château
de cette ville de Nantes , atteints & convaincus
des Crimes de Leze- Majesté & de Felònie ; pour
reparation defquels la Chambre les a condamnés
à avoir la tête tranchée fur un Eſchaffaut , qui
fera à cet effet dreffé en la Place Publique de
cette ville de Nantes ; & en adjugeant le profit
de la Contumace declarée par les Arrêts des 9.
& 22 Mars prefent mois , acquife & bien inftruite
+
D'AVRIL. 147
.
Contre lefdits Talhoüet de Bounamour , de Lambilly
, Hervieux de Mellac , la Berraye , Talhoüet
de Bo shorans , Bourneuf de Trevelec fils , Cocquart
de Rofconan , les Comte & Chevalier de
Polduc Kohan , du Groefquer l'aîné , l'Abbé du
Groefquer , la Houffaye pere , la Boiffiere de Kerpedron
, le Chevalier du Crofco , le Govello de
Kerantré , & Villegley , les a declarez & declare
pareillement atteints & convaincus des Crimes de
Leze-Majefté & de Felonie , pour reparation defquels
la Chambre les a condamnez à avoir la tête
tranchée ; ce qui fera executé à leur égard par
Effigie en un Tableau attaché à une Potence, qui
pour cet effet fera plantée en ladite Place Publique
de cette ville de Nantes ; declare la Charge
de Confeiller au Parlement de Rennes , dont étoit
pourvû ledit de Lambilly , vacante & impetrable
au profit du Roi , Ordonne que tous les Fiefs defdits
Condamnés , tant prefens que contumax
qui fe trouveront être tenus immediatement du
Roi , demeureront réunis au Domaine de la Couronne
, Declare leurs autres Biens , Meubles &
Immeubles , en quelques lieux qu'ils foient fituez
, acquis & confifquez au profit dudit Seigneur
Roi , fur iceux préalablement pris la
fomme de trente mille livres applicable aux Hôpitaux
de cette Ville de Nantes , & des Villes
de Rennes & de Vannes , par égales portions :
Ordonne auffi que les Murailles nouvellement
conftruites , & toutes les Fortifications faites en
la Maiſon ou Château de Lormoy , feront démolies
& abbatues : Ordonne en outre que toutes
les marques de Seigneuries & d'honneurs , quí
font dans les Maifons ou Châteaux des Condamnez
, tant prefens que contumax , feront démolies
, abbatuës & efficées , tous les Foffez defdites
Maifons & Châteaux comblez tous les Bois
de Haute- Futaye , comme avenues & autres fervans
à la decoration , feront coupez à la hau
,
142 LE MERCURE
'
teur de neuf pieds ; & pour les cas refultans du
Procés, condamne ledit Croezer Curé de Lignol,
à être mandé à la Chambre pour y être adronefté
, avec défenfes de recidiver , fous telles
peines qu'il appartiendra , le condamner en ou
tre en trois livres d'aumône applicable aux pauvres
de l'Hôpital de la ville de Guémené : Ordonne
qu'il fera plus amplement informé contre
ledit de Coué de Salarun pendant un an , contre
ledit le Doulce Chevalier de Coarargan pendant
fix mois , & contre ledit Hyroé de Keranguen
pendant trois mois , & cependant tiendront prifon
: Ordonne auffi que les Procés encommencez
contre lesdits Roger , de Kerledé Derval
pere fils , Lantillac Chevalier de Kerpoiffon ,
Sourfac , Bourneuf de Trevelec pere , Saint Pern
du Lattay Confeiller au Parlement de Rennes
du Boifly Becdelievre , Kerfulguen , Hugonnier,
Dame de Montlouis , Comte de Noyan , Kerberec
,Keroüet , les deux Lezelay freres , Kerdaniel
de Kerias , de Goasfroment , du Boetier , le Maintier
, Nagle , Chemindy Marquis de la Roche ,
Ttans de Bois Baudry , du Brandonnier Recteur
de Berné , Don Caourfin Prieur de Langonnet ,
la Botiniere Prevôt de l'Eglife de Guerande ,
Demoif: lle du Hirel , la Lapierre Aubergifte de
Pontchâteau , Jacquette le Gros dite de la Prevoltais
, Demoiſelle Biſeüil Veuve Borré , Demoifelle
de Krpondarme , Chefnin , Creſpel ,
Kerprovoft , Giraud , Dame de Lambilly, Dame
de Bonnamour Dame de Bourgneuf , Dame
de Mellac , Demoiselle Brudent Demoiselle
Chemindy , Vicomte de Polduc , de Tournemine,
Salarun de Brionnel , Chevalier du Pallay , Tailladet
, Kergoat de Kergus , Demoiselle de Sourfac
, les deux Rolliveau freres , Daudigné du
Sable , Polduc Madec , Planchette de Tiché , le
Fevre de Gouftans , la Mayfredaye , Belloudeau ,
le Boexier le Gentil dit le Manchot , le Vilan
>
>
> +
D'AVRIL. 148
des Rabines , d'Eltoret , Maderan , Lappartien ,
Vitaffe dit Montplaifir , Mouffay dit Lamotte , le
Merle , le Boeuf , Berger dit la Roche , le Ray ,
le Daigne , le Fur , le Corvec , Puil , les trois
freres Moyon , Chevalier de Lefcoüet , Rofcoüet
de Kerfofon , Comte de Lefcoüer , Boifgelin
Comte de Corlay & de Saint Gilies , fera continué
à la requête du Procureur General du Roy en
ladite Chambre jufqu'à jugement diffinitif inelufivement
: Ordonne que les Decrets decernez
contre lefdits Chevalier de Keraly, les deux Fontaineper
freres , Marniere ou Berniere , Chevalier
Defmarets , Pomphily , les deux Chardonnet de
" Bicheret freres , Kervafi l'aîné , la Landelle , Penneverne
, Chevalier de Nedo , Vologne , Lemoutier
, Coüador , de Saint Germain de la Riviere ,
Penelé , Chalier de l'lfle le Rouge , Lefcoüer
des environs de Guerande , le Vicomte de la Bedoyere
, le Chevalier de la Bedoyere , Dumas
Defpreaux, Renaudier fils , Brangolio , Kerognan
de Trezel , Briffon , l'Abbé Bourguillot , la Demoiſelle
d'Iffernand , le Bronnec Mehu , la
Boufle , Moret ou Tremoret , Gergot , la Pierre ,
Julien Moyon & Crapaut , feront executez . Collationné
signé , CAILLET , Greffier .
î
2
Prononcé ledit jour 26 Mars aufdits de Guer
de Pontcallec , de Montlouis , le Moyne appellé
ordinairement le Chevalier de Talhoüet , & du
Coedic , & executé à leur égard.
Et le lendemain 27 dudit mois de Mars , ledit
Arrêt a été executé à l'égard defdits Talhoüet de
Bonnamour , de Lan billy , Hervieux de Mellac
la Berraye , Talhoüet de Boishorans , Bourneuf
de Trevelec fils , Cocquart de Rofconan , les
Comte & Chevalier du Polduc Rohan , du
Gro fquer l'aîné , l'Abbé du Groefquer , lá Houffaye
pere , la Boiliere de Kerpedron , le Chevalier
du Crofco , le Govello de Kerantré & Villegley
, Accufez contumax.
344 LE MERCURE
Lettres Patentes du Roy , regiftrées en la
Chambre Royale feante à Nantes le 15
Avril 1720 , portant Amnistie pour quelques
Gentilshommes de Bretagne , leurs
Complices & Adherans.
,
LOUIS , & c. Plufieurs Gentilshommes de
notre Province de Bretagne ayant formé une Af
fociation criminelle contre notre Service , pourquoy
le Procès leur auroit été fait ou commencé
par les Gens tenans notre Chambre Royale à
Nantes ; en forte que quelques uns defdits Gentilshommes
auroient été declarez par Arrêt de ladite
Chambre du 26 Mars dernier atteints &
convaincus des Crimes de Leze- Mefté & Felonie
, & condamnez comme tels , les uns en perfonne
& les autres par Contumace ; outre lefquels
Accufez plufieurs fe trouvent encore decretez par
ladite Chambre , ainsi que d'autres Perfonnes de
differentes conditions , dont les uns font Prifonniers
, les autres en fuite , & d'autres n'ont pa
encore êté decretez , quoique chargez par les Informations
& Procedures ; mais d'autant qu'en
rendant la punition auffi generale que la faute ,
il y auroit à craindre qu'il ne fe rencontrât un
trop grand nombre de Perfonnes engagées dans
le Crime ; confiderant d'ailleurs que l'Autorité
Souveraine n'a pas moins d'éclat dans les actions
de Clemence , que dans celles de Juftice , & que
plufieurs defdics Gentilshommes , leurs Emiffaires
ou Adherans peuvent y avoir été engagez fans
en connoître t ute l'importance ; A CES CAUSES ,
Nous avons par ces Prefentes fignées de nôtre
main accordé & accordons aufdits Gentils
hommes de notre Province de Bretagne , leurs
Complices & Adherans qui ont figné , menagé
, follicité , favorifé ou autrement procuré
ladit
D'AVRIL.
145
Jadite Confederation , le Pardon & l'Amiftie
generale de tout ce qui a été par eux fait , entrepris
ou negocié jufqu'à ce jour , & generalement
de tout ce qui peut avoir été commis , dit ,
écrit ou fait pour raifon de ce que deffis , comme
s'il étoit icy fpecifié ; Ce faifant , leur avons
remis , quitté & pardonné , quittons , remettons
& pardonnons tout ce qui pourroit leur être imputé
à l'occafion des fufdits Crimes , Afociations
, Mouvemens , ports d'Armes & Rebellions ,
circonstances & dépendances ; Voulons & Nous
plaît , que la memoire en demeure pour jamais
éteinte & abolie , fans qu'il puifle en être rien
imputé aufdits Accufez , leurs Complices ou Adherans
, ni eux en être inquietez ou recherchez
par nos Procureurs Generaux leurs Subftituts
& tous autres, aufquels Nous défendons d'en faire
aucunes pourfuites , leur impofant filence perpetuel
à cet égard ; à condition toutesfois par
nofdits Sujets non exceptez cy- aprés , de revenir
dans leurs maifons dans trois mois du jour de
la publication des Prefentes : N'entendons neanmoins
comprendre dans nos preſentes Lettres
d'Amniftie , les fieurs de Talhoüet de Bonnamour,
de Lambilly , Hervieux de Mellac , la Berraye ,
Talhoüet de Boishorans, Bourgneuf Trevelec fils,
Cocquard de Rof. onan , les Comte & Chevalier
du Polduc Rohan , du Groëíquer l'aîné , l'Abbé
du Grofquer , la Houflaye pere , la Boiffiere de
Kerpedron . le Chevalier du Crofco , Govello de
Kerantré & Villegley condamnez par Contumace
par
ledit Arrêt des Gens tenans notredite Chambre
du 26 du mois dernier , comme auffi le
Comte de Lefcoüet , le Chevalier de Lefcoüet ,
le fieur de Roſcoüet de Kerfofon , le´fieur de Sa-
Harun l'aîné , le fieur de Keranguen Hiroé , le
Chevalier de Coarargan , le fieur de Boifly Becdelievre
, les freres Fontaineper & le fieur de Kervafi
l'aîné , auſquels Nous voulons que le Procès
›
N
136 LE MERCURE
tous les Rembourfemens qui leur auront été ou
leur feront faits dans la fuite , en Actions intereffées
de la Compagnie des Indes , à condition
qu'elles feront dépofées à la banque , & infcrites
dans le Regiftre des immeubles ; S. M. voulant
bien être garand à perpetuité envers lesdites
Communautés & Hôpitaux de l'interêt à 2 pour
de tous les fonds à eux appartenans qu'ils employeront
en Actions , & de plus , les faire jouir
de l'excedent qu'il y aura dans les repartitions
des Actions , à commencer du premier Janvier
pour ceux qui auront fait leur emploi avant le
premier Juiller , & dudit jour premier Juillet
pour ceux qui le feront avant la fin de l'année .
ARREST du Confeil d'Etat du 19 Avril-
1720 , portant qu'il fera fait pour quatre cens
trente huit millions de Billets de Banque de mille
, cent , & dix livres : & ordonne S. M. que
dans trois mois , les Billets de 10 mille livres
feront raportés , pour être coupés en Billets de
mille , cent , & dix livres.
ARREST du Confeil du 19 Avril 1720 ,
portant qu'il fera imprimé quatre - vingts mille
Billets d'une Action chacun , pour fervir à la
converfion des 8 mille Billets de dix Actions
chacun , imprimés en confequence de l'Arrêt du
12 Mars dernier.
ARREST du Confeil , du 19 Avril 1720 ,
Collationné à l'Original , par lequel S. M. ordonne,
que les Collecteurs des Tailles pouront remettre
aux Receveurs les deniers provenans du
recouvrement des Tailles & autres Impofitions ,
fur le pied que les Efpeces ont cours pendant
le prefent mois jufqu'au fecond inclufivement du
mois prochain : que les Receyeurs des Tailles
pourront
D'AVRI L. 137
pourront les remettre fur le même pied aux Commis
aux Recettes Generales des Finances , & aux
Bureaux des Provinces & Pays d'Etat juſqu'au 8
du même mois aufli inclufivement , & que les
Commis aux Recettes Generales , & les Treforiers
des Pays d'Etat , pouront les porter fur le
même pied aux Bureaux de Banque , jufqu'au
ro dudit mois inclufivement : & à l'égard des
Pays d'Etat , S. M. entend qu'il ne foit reçû aux
Bureaux de la Banque , fur le pied du cours pendant
le prefent mois , que la partie qui doit être
portée au Trefor Royal .
ARREST du Confeil , du 19 Avril 1720 ,
lequel S. M. declare bonnes & valables les offres
faites par lefdits Manfré & fa femme , & en confequence
du dépôt par eux fait le 10 Mars dernier
entre les mains de Mariet Notaire Royal
à Langres , de la fomme de 4300 livres en Billets
de Banque , S. M. ordonne qu'ils demeureront
quittes envers lefdits Artus & fa femme , tant du
principal de la rente viagere , que des arrerages
d'icelle & frais ; & qu'à cet effet , mention fera
faite du prefent Artét fur la minute du Contrat
de Conftitution de la rente , & l'expedition d'icelui
quittancée defdits Artus & fa femme , remife
aufdits Manfré & fa femme , à quoy faire
fera ledit Artus contraint par corps : condamne
lefdits Artus & fa femme envers lefdits
Manfré & fa femme , au payement de la fomme
de 300 livres pour tous dépens , dommages &
interêts.
il ne
ARREST du Confeil , du 20 Avril 1720 ,
par lequel Sa Majesté ordonne , qu'à commencer
du jour de la publication du prefent Arrêt ,
fera plus fourni aux Bureaux de la Banque , ni
dans aucuns autres des Bureaux de Sa Majefté ,
des Billets de Banque pour des Sixièmes & Dou
Mi
138 LE MERCURE
ziémes d'Ecus de la fabrication ordonnée par
Edit du mois de May 1718 , pour les livres d'argent
fabriquées en vertu de l'Edit du mois de
Decembre 1719 , & Louis d'argent de la fabrication
ordonnée par l'Edit du mois de Mars dernier.
Permet cependant S. M. jufqu'à ce qu'autrement
par Elle il en ait été ordonné , de delivrer
des Billets de Banque pour les anciennes Efpeces
, fuivant le cours qui a été reglé par la Declaration
du mois de Mars dernier .
ARREST du Confeil , du 22 Avril 1720-
qui commet les fieurs Glomy , Pafquier , le Vaſfeur
, Sauvaire , Hamelin , & de Lajannez , pour
figner , vifer & contrôler au lieu des ficurs
Bourgeois , Fenellon , & Dureveft , les Billets de
Banque de mille & cent livres , concurremment
avec ceux qui ont été cy- devant commis.
par
>
,
ARREST du Confeil , du 26 Avril 1720 ,
par lequel S. M. ordonne que dans un mois pour
tout delay , à compter du jour de la publication
du prefent Arrêt , les Creanciers du Clergé
General & des Diocefes particuliers , & les Officiers
des Decimes , tant Provinciaux que Diocéfains
, qui reftent à rembourfer , fei ont tenus
de fe prefenter pour recevoir leur rembourfement
faute dequoy & ledit tems paffé , les
fommes à eux dûes , feront remifes & depofées :
Sçavoir , pour les Creanciers du Clergé General
& pour les Officiers Provinciaux des Decimes ,
à la Caiffe de la Banque Royale établie dans.
cette Ville de Paris ; & pour les Creanciers des
Diocefes & les Officiers Diocefains aux Caiffes
de la même Banque Royale établies dans les différentes
Generalitez où font fituez les Diocefes ::
Vent Sa Majefté que les dépôts defdites fommes
foient faits pour lefdits Creanciers du Clergé
General & des Officiers Provinciaux par le fieur
+
D'AVRIL.
139
Charles Geoffroy , Commis par Arreft du Confeil
du 16 Novembre 1719 , pour faire le rembourfement
des dettes du Clergé ; & pour les
Creanciers des Diocefes & Officiers Diocefains,
par les Commis à la Recette des Decimes de
chaque Diocefe ; & qu'en retirant par eux un
Acte de Depôt figné des Caiffiers de la Banque
Royale où le dépôt aura été fair , le Clergé
General & les Diocefes feront bien & valablement
dechargez en vertu du preſent Arrêt , fans
qu'il en foit befoin d'autre . Collationné à l'original.
ARREST du Confeil , du 26 Avril 1720 ,
par lequel S M. ordonne , Qu'à commencer du
jour de la publication du prefent Arrêt ; & juf
qu'au dernier Mars 1721 , les Beltiaux qui entreront
dans le Royaume , ou qui pafferont d'une
Province dans une autre , feront & demeureront
déchargez de tous Droits , tant des Cing Groffes
Fermes, qu'autres de quelque nature qu'ils foient,
appartenant à Sa Majefté , à l'exception des
Droits Domaniaux dûs dans la Province de Flandres
. FAIT Sa Majesté tres expreffes défenfes de
faire & laiffer fortir pendant le même tems aucuns
Beftiaux du Royaume , à peine pour chaque
contravention , de confifcation & de mille livres
d'amende qui ne pourront être remifes ni moderées.
Veut Sa Majesté que la remife des deux
tiers des droits de fes Fermes à l'Entrée des
Beftiaux dans la Ville & Fauxbourgs de Paris
& autres Villes fujettes aufdits droits , ait lieu
jufqu'au dernier Juin prochain , conformément
aux Arrêts du Confeil des 13 & 28 Mars dernier.
Collationné à l'Original .
9
•
Mij
140 LE MERCURE
ARREST rendu en la Chambre Royalle
de Nantes , portant condamnation contre
plufieurs , accufés de crime de Leze- Majesté
& de Felonie , y denommés .
VEU par la Chambre Royale féante à Nantes
le Procès Criminel inftruit ( en execution des Lettres
Patentes du Roy données à Paris le troifiéme
Octobre 1719 , verifiées en ladite , Chambre le
30 dudit mois d'Octobre de l'Ordonnance d'icelle
) à la requête du Procureur General du Roy
en ladite Chambre , Demandeur & accufateur en
Crime de Leze-Majefté & de Felonie , contre les
Accufez, cy- après nommez , Informations , Interrogatoires
, Recollemens , Confrontations , Procés
Verbaux de Perquifitions des Accufez contumax
& Affignations à eux données en confequence
, Lettres Miflives & autres Pieces & Procedures
qui ont été par ledit Procureur General
dukoy, mifes & produites pardevers ladite Cham
bre , Conclufions dudit Procureur General : Oüy,
le Rapport du feur Gilles Brunet d'Evry Confeiller
du Roy en fes Confeil's , Maître des Requêtes
ordinaire de fon Hôtel , Commiffaire à
ce deputé , tout vû & confideré :
La Chambre a declaré & declare lefdits de
Guer de Pontcallec , de Montlouis , Lemoyne
appellé ordinairement le Chevalier de Talhoüet,
& du Coedic Prifonniers és . Prifons du Château
de cette ville de Nantes , atteints & convaincus
des Crimes de Leze - Majefté & de Felònie ; pour
reparation defquels la Chambre les a condamnés
à avoir la tête tranchée fur un Eſchaffaut , qui
fera à cet effet dreffé en la Place Publique de
cette ville de Nantes ; & en adjugeant le proft
de la Contumace declarée par les Arrêts des
& 22 Mars prefent mois , acquife & bien inftruite
D'AVRIL. 147
•
>
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montre lefdits Talhoüet de Bonnamour , de Lambilly
, Hervieux de Mellac , la Berraye , Talhouet
de Bo shorans , Bourneuf de Trevelec fils , Cocquart
de Rofconan les Comte & Chevalier de
Polduc Kohan , du Groefquer l'aîné , l'Abbé du
Groefquer , la Houffaye pere , la Boiffiere de Kerpedron
, le Chevalier du Crofco , le Govello de
Kerantré , & Villegley , les a declarez & declare
pareillement atteints & convaincus des Crimes de
Leze -Majefté & de Felonie , pour reparation defquels
la Chambre les a condamnez à avoir la tête
tranchée ; ce qui fera executé à leur égard par
Effigie en un Tableau attaché à une Potence, qui
pour cet effet fera plantée en ladite Place Publique
de cette ville de Nantes ; declare la Charge
de Confeiller au Parlement de Rennes , dont étoit
pourvû ledit de Lambilly , vacante & impetrable
au profit du Roi, Ordonne que tous les Fiefs defdits
Condamnés tant prefens que contumax ,
qui fe trouveront être tenus immediatement du
Roi , demeureront réunis au Domaine de la Couronne
, Declare leurs autres Biens , Meubles &
Immeubles , en quelques lieux qu'ils foient fituez
, acquis & confifquez au profit dudit Seigneur
Roi , fur iceux préalablement pris la
fomme de trente mille livres applicable aux Hôpitaux
de cette Ville de Nantes , & des Villes
de Rennes & de Vannes , par égales portions :
Ordonne auffi que les Murailles nouvellement
conftruites , & toutes les Fortifications faites en
la Maifon ou Château de Lormoy , feront démolies
& abbatues : Ordonne en outre que toures
les marques de Seigneuries & d'honneurs , quí
font dans les Maiſons ou Châteaux des Condamnez
, tant prefens que contumax , feront démolies
, abbatuës & efficées , tous les Foffez defdites
Maifons & Châteaux comblez , tous les Bois
de Haute- Futaye , comme avenues & autres fervans
à la decoration , feront coupez à la haus
142 LE MERCURE
teur de neuf pieds ; & pour les cas refultans du
Procés , condamne ledit Croezer Curé de Lignol ,.
à être mandé à la Chambre pour y être ad nonefté
, avec défenfes de recidiver , fous telles
peines qu'il appartiendra , le condamner en ou .
tre en trois livres d'aumône applicable aux pauvres
de l'Hôpital de la ville de Guémené : Ordonne
qu'il fera plus amplement informé contre
ledit de Coüé de Salarun pendant un an , contre
ledit le Doulce Chevalier de Coarargan pendant
fix mois , & contre ledit Hyroé de Keranguen
pendant trois mois , & cependant tiendront prifon
Ordonne auffi que les Procés encommencez
contre lesdits Roger , de Kerledé Derval
pere fils , Lantillac Chevalier de Kerpoiffon ,
Sourfac , Bourneuf de Trevelec pere , Saint Pern
du Lattay Confeiller au Parlement de Rennes
du Boifly Becdelievre , Kerfulguen , Hugonnier,
Dame de Montlouis , Comte de Noyan , Kerberec
Keroüet , les deux Lezelay freres , Kerdaniel
de Kerias , de Goasfroment , du Boetier , le Maintier
, Nagle , Chemindy Marquis de la Roche ,
Tians de Bois Baudry , du Brandonnier Recteur
de Berné , Don Caourfin Prieur de Langonnet ,
la Botiniere Prevôt de l'Eglife de Guerande ,
Demoiselle du Hirel , la Lapierre Aubergifte de
Pontchâteau , Jacquette le Gros dite de la Prevoltais
, Demoiſelle Bifeüil Veuve Borré , Demoifelle
de Korpondarme , Chefnin , Crefpel
Kerprovoft , Giraud , Dame de Lambilly, Dame
de Bonnamour , Dame de Bourgneuf , Dame
de Mellac , Demoiselle Brudent Demoiselle
Chemindy , Vicomte de Polduc , de Tournemine,
Salarun de Brionnel , Chevalier du Paflay , Tailladet
, Kergoat de Kergus , Demoiſelle de Sourfac
, les deux Rolliveau freres , Daudigné , du
Sable , Polduc Madec , Planchette de Tiché , le
Fevre de Gouftans , la Mayfredaye , Belloudeau
le Boexier le Gentil dit le Manchot , le Vilan
>
D'AVRIL. 148
des Rabines , d'Eltoret , Maderan , Lappartien ,
Vitaffe dit Montplaifir , Mouffay dit Lamotte , le
Merle , le Boeuf , Berger dit la Roche , le Ray ,
le Daigne , le Fur , le Corvec , Puil , les trois
freres Moyon , Chevalier de Lefcoüet , Rofcoüet
de Kerfofon , Comte de Lefcoüer , Boifgelin ,
Comte de Corlay & de Saint Gilies , fera continué
à la requête du Procureur General du Roy en
ladite Chambre jufqu'à jugement diffinitif inelufivement
: Ordonne que les Decrets decernez
contre lefdits Chevalier de Keraly, les deux Fontaineper
freres , Marniere ou Berniere , Chevalier
Defmarets , Pomphily , les deux Chardonnet de
Bicheret freres , Kervafi l'aîné , la Landelle , Penneverne
, Chevalier de Nedo , Vologne , Lemoutier
, Couador , de Saint Germain de la Riviere ,
Penelé , Chalier de l'lfle le Rouge , Lefcoüer
des environs de Guerande , le Vicomte de la Bedoyere
, le Chevalier de la Bedoyere , Dumas
Defpreaux, Renaudier fils , Brangollo , Kerognan
de Trezel , Briffon , l'Abbé Bourguillot , la Demoifelle
d'Iffernand , le Bronnec Mehu , la
Bouffe , Moret ou Tremoret , Gergot , la Pierre ,
Julien Moyon & Crapaut , feront executez. Collationné
signé , CAILLET , Greffier .
Prononcé ledit jour 26 Mars aufdits de Guer
de Pontcallec , de Montlouis , le Moyne appellé
ordinairement le Chevalier de Talhoüet , & du
Coëdic , & executé à leur égard.
Et le lendemain 27 dudit mois de Mars , ledit
Arrêt a été executé à l'égard defdits Talhoüet de
Bonnamour , de Lan billy , Hervieux de Mellac
la Berraye , Talhoüet de Boishorans , Bourneuf
de Trev lec fils , Cocquart de Rofconan , les
Comte & Chevalier du Polduc Rohan , du
Gro fquer l'aîné , l'Abbé du Groefquer , la Houf
faye pere , la Boiffiere de Kerpedron , le Chevalier
du Crofco , le Govello de Kerantré & Villegley
, Accufez contumax.
144 LE MERCURE
•
Lettres Patentes du Roy , regiftrées en la
Chambre Royale feante à Nantes le 15
Avril 1720 , portant Amnistie pour quel-
·ques Gentilshommes de Bretagne , leurs
Complices & Adherans.
par
LOUIS , & c. Plufieurs Gentilshommes de
motre Province de Bretagne ayant formé une Af
fociation criminelle contre notre Service ,
pourquoy
le Procès leur auroit été fait ou commencé
par les Gens tenans notre Chambre Royale à
Nantes ; en forte que quelques uns defdits Gentilshommes
auroient été declarez par Arrêt de ladite
Chambre du 26 Mars dernier atteints &
convaincus des Crimes de Leze- Mefté & Felonie
, & condamnez comme tels , les uns en perfonne
& les autres par Contumace ; outre lefquels
Accufez plufieurs fe trouvent encore decretez
ladite Chambre , ainſi que d'autres Perfonnes de
differentes conditions , dont les uns font Prifonniers
, les autres en fuite , & d'autres n'ont pa
encore êté decretez , quoique chargez par les Informations
& Procedures ; mais d'autant qu'en
rendant la punition auffi generale que la faute ,
il y auroit à craindre qu'il ne fe rencontrât un
trop grand nombre de Perfonnes engagées dans
le Crime ; confiderant d'ailleurs que l'Autorité
Souveraine n'a pas moins d'éclat dans les actions
de Clemence , que dans celles de Juftice , & que
plufieurs defdics Gentilshommes , leurs Emiffaires
ou Adherans peuvent y avoir été engagez fans
en connoître t ute l'importance ; A CES CAUSES ,
Nous avons par ces Prefentes fignées de nôtre
main accordé & accordons aufdits Gentils
hommes de notre Province de Bretagne , leurs
Complices & Adherans qui ont figné , menagé
, follicité, favolifé ou autrement procuré
ladic
D'AVRIL. 145
, ladite Confederation le Pardon & l'Ammiftie
generale de tout ce qui a été par eux fait , entrepris
ou negocié jufqu'à ce jour , & generalement
de tout ce qui peut avoir été commis , dit,
écrit ou fait pour raifon de ce que deffus , comme
s'il étoit icy specifié ; Ce faifant , leur avons
remis , quitté & pardonné , quittons , remettons
& pardonnons tout ce qui pourroit leur être imputé
à l'occafion des fufdits Crimes , Afociations
, Mouvemens , ports d'Armes & Rebellions ,
circonstances & dépendances ; Voulons & Nous
plaît , que la memoire en demeure pour jamais
éteinte & abolie , fans qu'il puiffe en être rien
imputé aufdits Accufez , leurs Complices ou Adherans
, ni eux en être inquietez ou recherchez
par nos Procureurs Generaux leurs Subftituts
& tous autres, aufquels Nous défendons d'en faire
aucunes pourfuites leur impofant filence perperuel
à cet égard ; à condition toutesfois par
nofdits Sujets non exceptez cy- aprés , de revenir
dans leurs maifons dans trois mois du jour de
la publication des Prefentes : N'entendons neanmoins
comprendre dans nos prefentes Lettres
d'Amniftie , les fieurs de Talhoüet de Bonnamour,
de Lambilly , Hervieux de Mellac , la Berraye
Talhoüet de Boishorans, Bourgneuf Trevelec fils ,
Cocquard de Rof. onan , les Comte & Chevalier
du Polduc Rohan , du Groëfquer l'aîné ,
l'Abbé
du Groefquer , la Houflaye pere , la Boiffiere de
Kerpedron . le Chevalier du Crofco , Govello de
Kerantré & Villegley condamnez par Contumace
›
>
>
par
ledit Arrêt des Gens tenans notredite Chambre
du 26 du mois dernier , comme auffi le
Comte de Lefcoüet , le Chevalier de Lefcoüet ,
le fieur de Rofcoüet de Kerfofon , le fieur de Sa-
Harun l'aîné , le fieur de Keranguen Hiroé , le
Chevalier de Coarargan , le fieur de Boifly Becdelievre
, les freres Fontaineper & le fleur de Kervafi
l'aîné , aufquels Nous voulons que le Proces
N
146 LE MERCURE
foit fait ou continué fuivant la jufte rigueur de
nos Ordonnances. SI DONNONS EN MANDEMENT
à nos amez & feaux Confeillers les Gens tenans
notredite Chambre Royale , féante de prefent en
nôtredite Ville de Nantes , que ces Prefentes ils
faffent lire , publier & registrer , & du contenu en
icelles jouir & ufer lefdits Gentilshommes de
notredite Province de Bretagne , leurs Complices
& Adheraus pleinement & paifiblement ; CAR tel
eft notre plaifir ; & afin que ce foit chofe ferme
& ftable à toujours , Nous avons fait mettre notre
Scel à cefdites Prefentes. Donné à Paris au
mois d'Avril , l'An de grace 1710 , & de notre
Regne le cinquiéme. Signé , LOUIS . Et fur le
reply , Vifa , DE VOYER d'ARGENSON, Signé par
le Roy , le Duc D'ORLEANS , Regent prefent ,
PHELYFEAUX. Collationné aux Originaux .
Lettres Patentes du Roy , registrées en la
Chambre Royale , féante à Nantes , le 19
Avril 1720 , portant tranſlation à l'Arfenal
de Paris , de la Chambre Royale
féante à Nantes .
LOUIS , &c. Par nos Lettres Patentes du
3 Octobre 1719 , Nous vous aurions commis &
établis à l'effet d'inftruire & parfaire le Procès à
quelques Gentilshommes de notre Province de
Bretagne , leurs Complices ou Adherans , qui
avoient formé , procuré ou favorisé une Confederation
criminelle contre notre Service , & troublé
la tranquillité publique par leurs Menées , Cabales
ou Complots ; mais quelques uns des Accufez
prefens où abfens ayant été par Arrêt du 26
Mars dernier , declarez , atteints & convaincus
des Crimes de Rebellion & Felonie , & condam-
Lez comme tels , foit en perfonnes , foit par conD'AVRIL.
147
tumace , Nous preferant Mifericorde à Juftice,
avons accordé aux autres nos Lettres d'Amniftie
le prefent mois , fous certaines modifications &
referves qui y font exprimées ; en forte que rien
ne vous empêche maintenant de revenir en notredit
Confeil pour y reprendre vos fonctions ;
cependant comme il eft neceffaire que ceux des
Condamnez par Contumace ou que nofdites
Lettres d'Amniftie ont exceptez , puiffent être jus
gez fuivant la difpofition de nos Ordonnances
Nous avons refolu de transferer en notre Châ
teau de l'Arfenal de Paris ladite Chambre féante
à Nantes , pour y vaquer tant à l'Inſtruction &
au Jugemeut defdits Accufez , qu'à tout ce qui
peut concerner l'execution des Arrêts par Elle
rendus dans ce qui n'eft pas compris dans nof.
dites Lettres d'Amniftie : A CES CAUSES , & c.
Nous avons par ces Prefentes fignées de notre
main , changé & transferé , changeons & transferons
notredite Chambre Royale de ladite Ville
de Nantes , où elle eft féante en l'Arfenal de
notre bonne Ville de Paris , où vous continuërez
de vous affembler pour faire le Procez , tant aux
Accufez qui font exceptez par nos Lettres d'Amniftie
, qu'aux Condamnez Contumax qui voudront
la purger : à l'effet de quoy ils pourront
fe mettre en état dans les Prifons du Fort - Levêque
de Paris , dont le Geolier fera tenu de les
recevoir , & de leur delivrer un Extrait de leur
Ecroue , pour être fignifié à notredit Procureur
General de ladite Chambre , & être enfuite pro.
cedé contr'eux fuivant nos Ordonnances : Vou.
lons auffi que notredite Chambre ainfi transferée
, connoiffe de l'execution de tous Arrêts
& Jugemens par elle rendus dans tous les Points
& Chefs qui ne fe trouveront pas compris dans
nofdites Lettres d'Amniftie lui en attribuant
d'abondant toute Cour , Jurifdiction & connoiffance
, que Nous interdifons à toutes nos Cours
2
>
Nij
148
LE MERCURE
"
& autres Juges. Si vous MANDONS que ces Prefentes
vous ayez à faire regiſtrer , & le contenu
en icelles executer , garder & obferver felon leur
forme & teneur même les envoyer à tous les
Prefidiaux & Sieges Royaux de notrelite Province
de Bretagne , pour y être pareillement
enregistrées , lues , publiées & affichées à ce que
perfonne n'en ignore le contenu : Enjoignons à
aôtre Procureur General en ladite Chambre d'y
tenir la main ; CAR tel eft notre plaifir. Donné
à Paris le 14 Avril , l'An de grace 1720 , & de
notre Regne le cinquième. Signé , LOUIS , &
plus bas eft écrit , Par le Roy ,
le Duc D'ORLEANS
, Regent prefent. Signe , PHELYPEAUX.
Et fcelle du grand Sceau de cire jaune . Colla
tionné aux Originaux.
>
NOUVELLES ETRANGERES,
POLOGNE,
A Varfovie le 12 Avril 1720 .
N mande de l'Ukraine qu'un
General Ruffien étoit arrivé à
Kiovie avec cinq mille chevaux,
& 18 Regimens d'Infanterie, &
que l'on préparoit de grands magazins dans
cette derniere Ville. On ajoûte que les
Colaques , les Tartares , & les Kalmuques
qui font fous la domination de S. M. Czarienne
, out ordre de fe tenir prêts à entrer
en campagne avant la fin de ce mois. Ces
D'AVRIL. 149
•
avis font craindre que ce Royaume ne fe
trouve expofé à de nouveaux troubles . Le
Nonce du Pape , les Prelats & bas Clergé
s'oppofent fortement à ce que la Paix
d'Oliva ferve de fondement au prochain
Traité avec la Suede , comme étant préju
diciable à la Religion Catholique Romaine.
D'un autre côté l'on apprend que le Palatin
de Maſovie n'a pas été écouté fort favo
rablement à la Cour Molcovite , qui ne
leur a donné que des réponfes vagues &
équivoques . S'il en faut croire les bruits
publics , le Czar paroît eftre d'accord au
fujet de la Curlande avec S. M. Pruffienne ;
cependant le Prince Dolorucky , Miniftre'
Plenipotentiaire du Czar , a eu audience!
du Roy , à qui il a donné des affurances
des difpofitions favorables où fe trouve
S. M. Czarienne à contribuer en tout ce
qui dépendroit d'elle , au bien de la Republique
, qu'elle étoit toûjours refoluë de
fecourir de fes Troupes & de fes moyens
toutes les fois que la Couronne en auroit
befoin ; mais que S. M. Czarienne s'attendoit
que le Roy & la Republique ne lui
refuferoient pas les mêmes fecours dans'
Poccafion en qualité d'Alié & de bon voifin.
On n'a pas encore donné jufqu'à prefent
de réponſe poſitive à ce Miniftre qui
la demande avec inſtance .
Le Cointe de Kinigleg , Miniftre de
N iij
150 MERCURE LE
l'Empereur , partit le 18 du mois paffé pour
retourner à Vienne.
SUEDE.
A Stokohlm le 13 Avril 1720.
Lafer
E 2 de ce mois , la Nobleffe s'étant
affemblée , approuva les propofitions
que la Reine avoit faites aux Etats , pour
l'élevation du Prince fon époux fur le
trône . 1 ° . Le Prince promet de fe conformer
à la Religion Lutherienne. 20. De
maintenir les Etats du Royaume dans la
joüiffance de tous fes Privileges. 3. De
gouverner le Royaume fuivant les Loix.
fondamentales du Païs , & de concert avec
le Senat ; de ne prendre aucun moyen pour
rétablir la Souveraineté ou le pouvoir arbitraire
, & de ne pourvoir aucun Etranger
des Charges Militaires , depuis celle de
Marêchal jufqu'à celle de Colonel . 4º . De
declarer qu'au cas qu'il voulût jamais rétablir
le Monarchiſme , les Sujets feront dès
l'inftant degagez de leur ferment de fidelité.
5o . De s'engager à ne ceder à qui que
ce puiffe eftre aucun des Etats ou Provinces
qui pourront lui écheoir dans l'Empire.
Le Corps de la Nobleffe fit d'abord part
de fa refolution aux trois autres Etats , qui
y donnerent leur confentement , fur quoi
les Etats firent une députation folemnelle
D' AVRIL.
151
à la Reine , à qui le Comte de Horne
Chef de cette députation , addreffa le difcours
fuivant , contenant en fubftance ,
Que les Etats ayant mûrement examiné les
propofitions de s. M. pour la ceffion de la
Couronne & du Gouvernement , à S. A. R.
envoyoient cette députation à S. M. pour
fçavoir fi elle perfiftoit dans la même refolution
: Que les fidelles Etats de S. M. étoient
fi fatisfaits de la douceur de fon gouvernement
, qu'ils ne souhaittoient rien avec tant
d'ardeur , que d'en éprouver la continuation .
Qu'ils prioient S. M. de ne fe point laſſer
de ce fardeau , que les Traitez de Paix déja
conclus avec diverfes Puiffances , & le renouvellement
des alliances avec d'autres ,
alloient rendre moins pefant ; mais que fi
S. M. perfeveroit dans les mêmes intentions,
fes fideles Etats étoient difpofez à fe conformer
à fa volonté : A quoi la Reine répondit
qu'elle perfiftoit toûjours dans la même
refolution , & qu'elle remercioit les Etats
de l'affection qu'ils lui témoignoient dans
cette rencontre... Après avoir pris congé
de la Reine , les Députez allerent fe pre .
fenter au Prince , à qui ayant communiqué
leurs propofitions & la réponſe de S • M.
ils lui notifierent la refolution des Etats
pour le placer fur le Trône ; & lui ayant
fait la lecture de quelques conditions
S. A. R. les figna fur le champ.
N iiij
382 LE MERCURE
Le même jour 2 les Etars , après avoir
oui le rapport de leurs Députez , prirent
la refolution de faire proclamer Roy le
Prince , avec les ceremonies accoutumées.
C'est ainsi que s'eft heureuſement terminée
cette grande affaire , à laquelle toute l'Europe
étoit attentive ; & l'on a tout lieu de
croire par l'heureuſe difpofition des e prits,
que cette union au Trône procurera le
contentement reciproque , & du Prince & ..
de la Nation.
On n'eft pas encore informé des mefures
qui ont été prifes pour la fucceffion , au
cas que la Reine vint à mourir fans lignée.
Le Lord Carteret eft tous les jours en
conférence avec le Major general Leewenohr
, Miniftre Plenipotentiaire du Roy de
Dannemarc , pour regler les points préli
minaires de la Paix entre les deux Couronnes.
Le G. S. a écrit une Lettre des plus gracieufes
à S. M. pour la feliciter ſur ſon
avenement à la Couronne.
Le train des quatre Miniftres Plenipotentiaires
qui doivent le rendre au Congrèsde
Brunſwick , a été reglé par les Etats.
Le Comte de Sparr , le premier de ſes Miniftres
, aura huit Gentilshommes , quatre
Pages , & vingt- quatre Valets de pied . Les
trois autres ; fçavoir , le Vice- Chancelier
Comte de Gyllemburgh , & les Barons de
D'AVRIL.
153
Stromfeld , & Vander- Stauden , auront
quatre Gentilshommes , deux Pages , &
douze Valets de pied chacun.
M. de Burmania Ambaffadeur des Etats
Generaux , eft fouvent en conference avec
les Miniftres de L. M. au fujet du renouvellement
des Traitez entre les deux Nations
, & plus particulierement encore en
ce qui concerne le Commerce.
Les Etats du Royaume ont ordonné à
tous les Sujets , fans aucune exception , de
fe pourvoir de bonnes armes , & de fe tenir
prêts pour le mettre en campagne en
cas de befoin. On compte que nous pou-"
rons affembler 80 mille hommes , fans
compter les Garnifons. On en formera deux
armées , dont l'une fera poftée dans le
voifinage de cette capitale , & l'autre prèsde
Geffelen . L'on preffe auffi fortement
l'équipement de notre Flote , afin qu'elle
foit prête à joindre l'Eſcadre de la Grande
Bretagne , dont on attend avec impatience
l'arrivée fur nos côtes.
La fufpenfion d'armes entre cette Couronne
& celle de Dannemarc , a été prolongée
pour deux mois.
A Hambourg le 18 Avril 1720 .
ON
N écrit de Rével que la Flote Ruffienne
feroit prête à mettre en mer , dès
154 LE MERCURE
que les eaux feroient ouvertes . On fait
monter l'armée du Czar en Finlande à
55 mille hommes , & celle qui eft fur les
frontieres de Pologne à 70 mille , outre
32 mille dans l'ingermanie ou l'Estonie.
Le Czar & la Czarine , accompagnez d'un
grand nombre de perfonnes de diftinction
des deux fexes , font partis pour aller aux
eaux d'Olonitz . S. M. Czarienne avant fon
départ , ordonna à tous fes Miniftres &
grands Officiers , de prendre le deüil pour
la mort de l'Imperatrice mere . L'Amirauté
a expedié des ordres à tous les Officiers
de mer de ne point arrêter les Vaiffeaux
Hollandois , ni les inquietter en aucune
maniere dans leur navigation , de quelque
Port qu'ils viennent , ou dans quelque endroit
qu'ils aillent . Les mêmes ordres ont
été envoyez aux Gouverneurs des Places
maritimes. On tranfporte tous les jours à
Croonflot une grande quantité de proviſions
pour la Flote Ruffienne ..
On écrit de la Cour de Berlin que Milord
Cadogan y avoit été reçû très favora
blement de S. M. Pruffienne. On prétend
qu'il réuffira dans la plupart de fes negociations
, & particulierement dans celles
qui concernent les affaires du Nord.
D'AVRI L.
155
AVienne , le 18 Avril 1720.
Es de ce mois , les Etats de la Baffe-
LA de ce
Autriche commencerent leurs Conférences
, pour regler la fucceffion des païs
hereditaires de l'Empereur. On parle de
faire dans la Chancellerie d'Autriche , les
mêmes changemens qui ont été faits depuis
peu dans celle de Boheme. Le Comte de
Zenzendorff , Premier Chancelier de la
Cour , aura 40 mille florins par an. Le
Comte Stirk 20 mille , & chaque Affeffeur
4000. Les 400 mille florins deſtinés pour le
voyage de l'Imperatrice à Carelsbad , font
tout prêts. On affure que S. M. ne menera
avec elle que fix de fes Dames d'honneur ;
& que le Duc & la Ducheffe de Brunſwik-
Blankenberg , Pere & Mere de S. M. I. s'y
rendront auffi ; de même que le Prince &
la Princeffe de Saxe . Le Comte de Staremberg
a reçû fes Lettres de Créance pour la
Cour Britannique , & fe difpole à partir
inceffament. Les bâtimens deftinés au
tranfport de l'Ambaffadeur de la Porte- Ottomane
, ont ordre de fe tenir prêts à partir.
Le prétendu Comte de Linanges , qui eft
toûjours en priſon , a communiqué aux Miniftres
de S. M. I. un projet touchant
l'établiffement en Sicile , d'une Compagnie
de Commerce pour l'Ile de Madagascar.
*
156 LE MERCURE
Il offre pour cet établiffement 3 millions
de florins argent comptant . Bien loin que ce
projet ait été rejetté , il a été écoûté favorablement.
Il y a des avis de Conftantinople du 23
du paffé , qui fuppofent que le G. S. devoit
nommer Celebi Mehemet Effendi , pour
aller à la Cour de France , en qualité de
fon Ambaffadeur extraordinaire , afin de
feliciter le Roy Tres - Chrétien fur fon avenement
à la Couronne.
M. Albani a eu plufieurs Audiences particulieres
de l'Empereur , & plufieurs Conferences
avec les Miniftres de S. M. I. On
dit qu'elles ont roulé principalement fur les
affaires de la Religion dans le Palatinat .
Le Duc de Holftein prit congé de l'Empereur
le 25 du mois paffé. L'on prétend
qu'il a lieu d'être content des promeffes de
S. M. I. & qu'elle veut bien appuyer fes
prétentions dans le prochain Congrès de
Brunfwick.
A Heidelberg ,le 20 Avril 1720 .
L'iente unx Habitans Reformésde cette
'Electeur n'a point voulu acorder d'Au-
Ville. Il leur a fait dire qu'il ne vouloit ni lest
entendre , ni avoir aucun commerce avec
eux. Tous les Confeils de Regence & de
Judicature ,cont ordre de fe tranfporter inD'AVRI
L..
157
ceffament à Manheim , & de s'y fixer. S.
A. Electorale a déclaré que toutes les remontrances
qui ont déja été faites , ou que
l'on pourra faire dans la fuite, feront fuperflues
& inutiles , & que l'on devra s'adreffer
à l'Empereur , fi l'on demande quelque chofe
au- delà du contenu dudit Mandement de
S. M. I. au bon plaifir & à la volonté de laquelle
on fe foumettra toûjours , comme
on l'a fait jufqu'à preſent.
Le 1s l'Electeur partit d'ici pour Schvvetzingen
, d'où il fe rendra à Manheim pour
y fixer fon féjour. On doit rebâtir cette femaine
le mur de féparation entre le Chaur
& la Nef du S. Efprit.
A la Haye le 28 Avril 1720.
LE
Es Etats Generaux ont envoyé un Me
moire à M. Bruyninx leur Envoyé à
Vienne , avec ordre de le remettre à Milord
Cadogan dés qu'il y fera arrivé. Ce
Memoire , qui contient fix points , regarde
l'éxécution du Traité de la Barriere & de la
nouvelle convention . Par le premier & le
fecond , L. H. P. demandent à la Cour Im
periale le Remboursement du tiers de la
fomme de cinq cens foixante- fept mille
florins , hypotequée fur les Seigneuries de
Waert , Nederwaert , & Veffem dans le
haut Quartier de Gueldre , fuivant l'Arti
718 LE MERCURE
que
cle 22 du Traitté de Barriere. 3 °. Le payement
d'un million 82 mille 200 florins
la Republique a encore à prétendre du Païs-
Bas Autrichien , fur une fomme principale
d'un million 624 mille florins ; fur quoi la
Cour Imperiale fait quelques difficultés.4° .
Le payement des interêts du capital hypothequé
fur les revenus dcs Poftes du Païs-
Bas Autrichien. 5. La liquidation d'une
fomme de fept cens cinq mille florins.6 ° .Le
Reglement des Peages le long de la Meuſe ,
dont le Commerce eft prefque entierement
ruiné par les impôts exceffifs que le Roy de
Pruffe y a établis depuis quelques années.
On efpere que le Comte Cadogan obtiendra
quelque fatisfaction fur tous ces Articles
en faveur de l'Etat.
Depuis le départ du Baron de Dalwig ,
on defefpere d'un accommodement entre le
Roy de Pruffe , & le jeune Prince de Naffau-
Orange , pour la fucceffion du feu
Roy Guillaume : Il y a lieu de croire que
cet accommodement fera renvoyé à la Majorité
du Prince.
Le 13 les Etats prirent enfin la refolution
de continuer le payement des rentes für le
même pied que l'année derniere , & d'ôter
un demi Verponding ou taille , fur les tailles
, pour l'impoſer fur les maiſons.
Le Comte de Tarouca , Ambaffadeur de
Portugal , a reçû depuis peu de nouveaux
D'AVRIL.
159
ordres au fujet de l'acceffion du Roy fon
Maître à la Quadruple Alliance. Il a eu fur
cela diverfes conferences avec les Miniftres
de l'Empereur , de France , & d'Eſpagne ;
mais cette affaire n'eft pas encore terminée.
Les Etats n'ont encore rien réſolu fur la
fignature de la Quadruple Alliance. Cet
Article rencontre toujours de grandes difficultés
, par rapport à la garantie de la Na .
vigation & duCommerce des habitans de ce
païs en Suede , dans laquelle on voudroit
que la Cour Britannique s'engageât formellement
; mais il y a peu d'apparence que
cette Cour veüille y donner les mains , autrement
que ce qui eft porté dans le quatriéme
Article du Traité de la Quadruple
Alliance .
A l'égard des Finances , les Villes de cet
Etat continuent d'être dans une grande
defunion fur ce fujet ; la Ville d'Amfterdam
refufant d'augmenter fon contingent
dans les charges de la Province , & les autres
s'obftinant à vouloir l'y obliger : cette
feance pourroit bien encore ſe terminer en
difpute , fans avoir rien determiné ſur cela.
La Cour Imperiale a refuſé à l'Etat la liberté
de faire des éxécutions militaires dans
le païs d'Offrife , au défaut du payement
des 600 mille florins que ce païs vouloit
emprunter fous la garantie de L. H.P. ,
ainfi, cet emprunt n'aura pas lieu.
160 LE MERCURE
Le Comte de Windifgratz a communiqué
à L. H. P. la réfolution que l'Empereur
a prife de terminer l'affaire de la Religion ,
à la fatisfaction des Proteftans. L'Etat en
a paru affés content , ainſi que du deffein
de l'Empereur , pour regler la fucceffion
de fes païs hereditaires , en cas qu'il vînt
à deceder fans heritiers mâles.
La fufpenfion d'armes par terre fut fignée
le 4 de ce mois entre le Roy d'Eſpagne &-
les Alliés.
M. le Marquis Beretti - Landi prefenta
il y a quelque tems un Memoire à l'Etat ,
dans lequel il déclaroit que S. M. C. ayant
accepté la Quadruple Alliance , Elle fouhaittoit
que L. H. P. s'y conformaffent.
Qu'il y avoit à craindre qu'en differant plus
longtems , le Roy fon Maître ne voulût
plus
lus auffi à fon tour tenir la parole qu'il
leur avoit donnée , par rapport à leur Navigation
& à leur Commerce. On lui a
répondu que S. M. C. devoit imputer leur
irrefolution fur ce point au Miniſtre d'Angleterre
, qui s'étoit retracté fur l'Article de
la garantie du Commerce de Suede.
Le Baron de Rechteren Gouverneur de
Tournay , a été condamné par le Confeil
d'Etat à être fufpendu de fon Employ , &
privé de fes appointemens pendant un an ,
outre une amende de 3 800 Ducatons , pour ,
cauſe de malverſations. M. de Urybergen ,
Commandant
D'AVRIL. 161
Commandant de la Citadelle de la même
Place , a reçû une pareille Sentence , avec
une amende de 3000 florins ; & le Sieur
Laqueman , Auditeur Militaire de cette Place
, a été demis de fon employ , & déclaré
inhabile à en poffeder aucun à l'avenir, pour
avoir eu part à cette malverfation.
Le Comte de Rechteren a prefenté aux
Etats Generaux un Memoire , pour juftifier
la conduite du Baron de Rechteren fonfrere
, Gouverneur de Tournay , & pour
démontrer que la Sentence que le Confeil
d'Etat a prononcé contre ce Baron eſt injufte.
Il demande à L. H. P. d'en appeller àleur
Jugement.
Le Marquis de Prié menace de faire vendre
publiquement le Vaiffeau Hollandois
arrêté à Oftende , à moins que l'Etat ne
donne une promte & entiére fatisfaction
aux intereffés dans les deux Vaiffeaux Oftendois
, pris par les Armateurs de la Com--
pagnie des Indes Occidentales de ce païs ;
à quoi il n'y a pas d'apparence que l'Etat
fe détermine de forte que cette affaire
pouroit avoir des fuites facheuſes.
:
Il y a quelques difficultés touchant l'é- ´`
change des Ratifications de la Quadruple
Alliance ; celles de l'Espagne étant en Efpagnol,
& en des termes qui ne font pas tout
à fait conformes à l'ufage. Comme on l'a
traduite en Latin , l'on ne doute pas que
Q
162 LE MERCURE
#cette difficulté ne fe leve fans peine.
On a envoyé de nouveaux ordres à M.
de Burmania à Stokolhm , pour preffer la
Cour de Suede fur le renouvellement du
Traité de Commerce du 12 Octobre 1679,
entre les deux Etats. Il lui eft enjoint furtout
de travailler à obtenir pour cette Republi
que , les mêmes avantages qui viennent
d'être accordés aux Anglois ; mais on craint
qu'il ne rencontre für cela de grands obſtacles.
L
A Londres , le 26 Avril 1720.
E Roy fe rendit le 18 dans la Chambre
des Pairs , & donna fon confentement
Royal à l'Acte, pour autorifer la Compagnie
de la Mer du Sud à augmenter fon fonds &
fon capital, en rachetant les dettes de la Nation,
& à celui,pour mieux affurer la dépendance
du Royaume d'Irlande à la Couronne
de la G. B. & à 37 autres Actes publics &
particuliers. Auffi -tôt que le Roy eut paffé
le premier Acte , les Actions qui étoient le
matin à 312 & à 315 , baifferent à 308 ,
le 19 , à 285 , & le 20 , à 268. On veut
que cette baiffe provient du grand nombre
de vendeurs , qui par méfiance tâchent de
vendre leurs Actions , pour retirer leur
argent . Cette crainte a été caufée par les
imprimés qu'on a publiés , & qu'on public
I
+
A
D'A VRI L. 163
journellement pour ruiner le crédit de cette
Compagnie. Il y a même quelques-uns de
de ces Ecrits dans lefquels on prétend prouver
que bien loin qu'elle ait gagné par fon
Commerce , on démontre qu'elle a perdu
plus d'un million fterlin. Ils prétendent auffi
faire voir que ceux qui foufcriront leurs
annuités pour entrer dans le capital de la
Compagnie , doivent s'attendre à une perte
tres confiderable. Toutes ces raifons femblent
rebuter le Public ; ce qui , joint à la
rareté de l'argent , fait qu'il fe prefente
peu d'acheteurs. Le parti de la Compagnie
publie d'un autre côté que l'on verra dans
peu remonter confiderablement fesActions,
fur tout , lorfque le grand avantage que la
Compagnie reçoit par cet Acte , fera bien
connu , & que l'on verra qu'elle payera.
réellement les dettes de la Nation , dont
les proprietaires n'auront pas foufcrit . A
cet effet , la Compagnie doit inceffamment
recevoir des Soufcriptions pour 4 ou s
millions fterlins.
On continue à lever des Matelots pour
l'Eſcadre qui doit paffer dans la Mer Baltique
: elle fera compofée de 20 Vaiffeaux
de ligne , fans les Fregates & les Brulots.
La Reine de Suede follicite avec empreffement
ce fecours pour renforcer fa Flote
& la mettre en état de s'oppofer aux déffeins
des Mofcovites. Ces derniers ont fur
O ij
164
LE MERCURE
1
pied des forces formidables par Mer & par
Terre , pour faire une nouvelle invafion
dans les Etats de Suede , & pour agir offenfivement
contre fes ennemis. Le Chevalier
Jean Norris , qui commande en chef cette
Elcadre , aprés avoir reçû fes dernieres inftructions
, partit le 20 pour le Buoy de
Nore , afin de mettre auffi- tôt à la voile.
On attend à tout moment la nouvelle qu'il
aura fait voile avec fon Eſcadre .
Il eft certain que tous les Seigneurs &
Gentilshommes Irlandois qui font en cette
Ville , témoignent beaucoup de mécontentement
de ce que le Parlement a paſſé un
Bill qui ôte le droit à la Chambre des Pairs
du Parlement d'Irlande , de juger fouverainement
des apels qu'on fera des Jugemens
des Cours de Justice de ce Royaume.
Ils prétendent qu'il eft contraire à la justice
& à la prerogative de la Couronne.
M. le Chevalier Robert Sutton doit partir
inceffamment pour aller refider à la
Cour de France , à la place de M. le Comte
de Stairs. On lui prepare un fervice d'argent
du poids de 1500 onces ..
M. Strip celebre Antiquaire , mourut
au commencement de ce mois..
Le jour de Pâques , le feu prit dans
Catherine Street , prés de la Tour . Il
confuma plufieurs maifons & quelques magazins
remplis de chanvres
& d'autres
D' A VRIL. 165
Marchandiſes combuftibles . Le dommage
qu'il a caufé , eft eftimé à cent mille livres
fterlins.
M. Philipe York a été fait Solliciteur.
general à la place de M. Tompfon.
La Compagnie des Indes a reçû la nouvelle
qu'un de fes Vaiffeaux , appellé le
Craggs , Fregate de 450 tonneaux , avoit
fait naufrage aux Indes Orientales que
toute la charge étoit périe , mais
quipage s'étoit fauvé.
L
que l'é
A Madrid le 13 Avril 1720.
porter,
ainfi A Reine continue à fe bien
que le nouvel Infant Don Philippe..
M. de Seiffan , qui avoit été envoyé par le
Cardinal Alberoni en Angleterre , pour y
faire des propofitions de Paix , a été fait
Capitaine General , & gratifié d'une penfion
de 1000 piftoles . L'argent commence
à être fort rare dans ce Pays . L'on n'eft:
pas content en cette Cour des délais que
font naitre les Hollandois pour figner le
Traité de la Q. A.
Le 7 on celebra avec les ceremonies accoutumées
un Auto de Fé , ou Jugement
de perfonnes condamnées par l'Inquifition.
Six hommes & huit femmes reçûrent Sentence
de mort . Trois de ces dernieres furent
condamnées à être brûlées vives , com
166 LE MERCURE
me coupables d'avoir Judaïfé. Deux de ces
malheureufes victimes témoignerent avant
l'execution de leur fupplice , que comme
elles avoient toujours fait profeffion du
Chriſtianiſme , elles perfiftoient en mou̟-
rant dans les mêmes lentimens . Une feule
demeura, dit- on,dans fon opiniâtreté.D'autres
accufés de certains crimes , dont l'Inquifition
fe referve la connoiffance , furent
condamnés à diverfes peines , comme par
maniere de penitence , & parurent à la Proceflion
avec le San benit , autrement le
Scapulaire.
Le Roy de Portugal , par un Decret du
20 Fevrier , a declaré Port franc la ville de
Santos , où les Vaiffeaux Portugais pourront
aller à droiture , à condition que ceux
qui y pafferont , feront obligés de venir
de conferve avec la flote du Ryo-Janeiro:
Les Vaiffeaux Anglois , Hollandois & Oftendois
, qui avoient été arrêtés à Alicant,
ont été relâchés. Non feulement les ordres
ont été envoyés dans tous les Ports pour y
faire publier la fufpenfion de toutes hoſtilités
, on a en même tems ordonné de ren
voyer les milices qui avoient été armées &
diftribuées en divers endroits de nos côtes
pour
les défendre. On attend des nouvelles
de Cadix touchant le départ des Gallions
qui a été retardé , afin de renforcer l'efcorte
de quelques Vaiffeaux de guerre contre les
D'AVRI L. 167
› Corfaires de Barbarie & de donner un
tems affez fuffifant , pour que les Armateurs
des Nations avec lefquelles on étoit
en guerre , foient informés de la ceffation
des hoftilités par mer.
L
A Naples le 8 Avril 1720 .
Es dernieres Lettres de Sicile portent
que la fufpenfion d'armes s'y obſervoit
exactement , & que les deux armées devoient
décamper , pour étendre leur quartier
, éviter le mauvais air , & fubfifter
plus commodément .
Par un Edit de M. Vicentini , Nonce
du Pape en cette Ville , il eft ordonné à
toutes les Communautés Seculieres & Regulieres
de ce Royaume , de payer leur contingent
pendant fix années , qui fe monte à
660 mille écus par an. Cette levée fur les
Ecclefiaftiques avoit été accordée dès l'année
1717 , à l'occafion de la guerre contre
les Infideles. Elle n'avoit pas eu lieu pour
lors , à caufe des differends furvenus avec
la Cour de Rome qui les accorde prefentement
, quoique le motif ne fubfifte plus ,
permettant que ces fommes foient deftinées
à payer les troupes Imperiales qui ont
été employées à la guerre de Sicile , mais
comme cette levée de deniers ne fuffira
pas pour acquitter les arrerages qui leur
168 LE MERCURE
font dûs , on doit impofer une pareille taxe
fur les Marchands , les Artifans , les gens
de Pratique & tous les autres.
L'Amiral Bing qui partit d'ici le 28 du
mois paffé avec fon Efcadre , a dû fe rendre
à Palerme ; & lorfqu'il y aura vû la
difpofition des affaires , il fe rendra à Trapani
, pour deliberer fur le tranfport des
troupes Efpagnoles à Barcelone .
L
A Rome le 12 Avril 1720.
E bruit s'eft répandu icy depuis quel
ques jours que le Cardinal Alberoni
étoit parti fecrettement de Seftri , & qu'il
s'étoit embarqué dans une Felouque avec
trois de fes domeftiques , ayant fait publier
qu'il alloit prendre la roure de Porto-
Ercole ; mais on a dit depuis qu'il avoit débarqué
au Golphe de la Specie. On´a d'abord
conjecturé qu'il avoit deffein de ſe retirer
en Allemagne, en paffant par le Mode .
nois & le Mantouan,ou de fe refugier à Ve
nife. Bien des gens font cependantd'opinion
que cette retraite n'eft qu'une feinte , & qu'il
y a plus d'apparence qu'il eft refté dans
'Etat de Genes , en fe refugiant dans quel
ques uns des Fiefs Imperiaux qui font dans
ce Pays là. Quoiqu'il en foit , la fituation
de fes affaires n'en devient pas meilleure ,
puifque l'on perfifte toujours dans la refo
fucion de lui faire faire fon procès.j
Auffi-tôt
D' AVRIL. 169
A
que la
Auffi-tôt que le Pape fut informé
Republique de Genes , avot fait lever la
Garde de ce Cardinal , & lui avoit laiffé la
liberté de fe retirer où il le jugeroit à propos
, S. S. fit tenir deux Congregations
compolées de 16 Cardinaux , 2 Prelats &
2 Filcaux , il fut refolu que chaque Membre
donneroit par écrit fon fuffrage. On
voit icy une Lettre que le Senat de Genes
a écrite au Pape , pour juftifier fa conduite
touchant l'élargiffement de cette Eminence.
On a appris icy par un Courier extraordinaire
l'heureufe nouvelle de la reconciliation
des Prelats de France fur les matieres
de la Constitution.
M. Macey & M. Ubaldini font partis
en pofte pour Paris , le dernier eft chargé
de porter les Barrettes à Meffieurs les Cardinaux
de Gefvres & de Mailly.
Le Pape ayant voulu faire les ceremonies
ordinaires du Jeudi- Saint , en fut fi
fatigué , qu'il ne put continuer les autres ,
quelqu'envie qu'il en eût ; il affifta feulement
le jour de Pâques à la Meffe , & donna
la Benediction . Il eft retourné à Montecavallo
, où il fouffre des douleurs trescu
fantes & trés - vives dans les jambes .
M. de Pretis , nouveau Prelat , Caudataire
du Pape , doit être parti pour l'Efpagne.
On dit qu'il doit prefenter à M.
P
170 LE MERCURE
Monccada , nommé dans la derniere promotion
au Cardinalat , un beau Bref , par
lequel S. S. enjoint tres-expreffément à ce
Prelat , en vertu de la fainte obeïffance
d'accepter le Cardinalat . M. de Pretis doit
enfuite paffer à la Cour de Madrid , pour
travailler à l'accommodement des affaires
de cette Nonciature , à laquelle on croit
que M. Aldobrandi , qui eft toûjours à
Bologne , doit être envoyé.
Le corps du Cardinal Priuli , mort le
15 du mois paffé , a été inhumé dans l'Eglife
de S. Marc. On lui a fait des obfeques
magnifiques. Il a laiffé tout fon bien
qui monte à 200 mille écus , à quelques
Nobles Venitiens , & n'a legué à la famille
que les biens patrimoniaux , qui ne
montent qu'à 2000 écus.
Le Pape a nommé pour Inquifiteur de
Malte M. Tuffo , & pour Vice- Legat de
Romagne , M. de Spinola neveu du feu
Camerlingue , M. le Cardinal Bentivoglio,
Legat de Romagne , à la place du Cardinal
Davia ; & le Cardinal Tolomei , Camerlingue
du Sacré College pour cette année,
à la place du feu Cardinal Priuli.
›
M. Fontanini a publié un Livre concer
nant les Droits du S. Siége fur l'Etat de
Plaiſance. Il prétend qu'ils font fi bien fondés
, qu'ils ne peuvent être conteftez.
Le Comte Marefchal , Ecoffois , eft ar.
D'AVRI L. 179
rivé icy d'Epagne. Il a été reçû fort graticu
ment du Chevalier de S. George.
Un Courier dépêché de Parme , a ap .
porté des Lettres d'Efpagne au Cardinal
Acquaviva , par lefquelles on a fçù que
l'Evêque de Barcelonne avoit été nommé
Grand Inquifiteur , à la place vacante de.
puis le decès de Don Jofeph Molinés
mort en prifon dans le Château de Milan.
On découvrit le mois dernier dans la
Vigne Cefarini , une. Colonne d'albâtre
Oriental de 35 palmes de long , & de
s d'épaiffeur .
,
JOURNAL DE PARIS .
BENEFICES DONNEZ.
D
>
U7 Avril 1720 la Princerie * de
l'Eglife Cathedrale de Metz
vacante par la mort de M. l'Abbé
Thevenin a été donnée au
Sieur Antoine de la Vergne , Docteur
de Sorbonne , & Chanoine de la même
Eglife.
>
Du 12 Avril , la Coadjutorerie de l'Abbaye
Reguliere de Favernay , Dioceſe de
*
Premiere Dignité de la Cathedrale .
Pij
172 LE MERCURE 1
Besançon , à D. Vincent du Chefne , Religieux
de la même Abbaye .
Du 12 le Canonicat vacant dans l'Eglife
Royale de Saint Quentin , au Sieur du
Frefné , Chapelain de la Chapelle de la
Mufique du Roy.
L'Abbaye de la Trinité de Caën , à
Madame de Teffé , fille du Maréchal de
ce nom,
Il vaque par la mort de M. l'Evêque de
Coutances , les Abbayes de Saint Germain
d'Auxerre , de Saint Cyprien de Poitiers
& de Saint Eloy de Noyon. La manſe
Abbatiale de cette derniere a été réunie à
l'Abbaye de Chelles.
CHARGES DONNEES.
Du 7 Mars 1720, Provifions en furvivance
de M. le Marquis de Lignerac , de
la Charge de Lieutenant General du haur
pais d'Auvergne , en faveur de M. Charles-
Jofeph Robert Comte de Lignerac ſon
fils ,
Du 20 Mars , la Charge de Lieutenant
de Roy de la Province & Gouvernement
de Flandre , entre l'Efcant & la Meuſe ,
dans lequel département font les Villes
de Condé & les dépendances ; Saint mani
& fes dépendances ; Maubeuge & fa Prevôté,
confiftant en foixante- dix Villages' ;
Charlemont le Givet & dépendances
2 ;
DAVRIL. 178
3
Avênes & fon Bailliage , confiftant en
trente- un Villages ; Philippeville , Landrecies
, Valenciennes , avec la Prevôté &
Comté , pour M. Bernard , Marquis des
Prez , Baron de la Queue , cy - devant
Exempt des Gardes du Corps de S. M.
Mettre de Camp de Cavalerie , & Cheva
ier de l'Ordre Militaire de Saint Louis.
Du 25 Mars , la Charge de Lieutenant
General au Gouvernement de la Province
de la haute & baffe Marche , à M. Claude
Brachet de Maflaureus , en furvivance de
M. le Comte de Maflaureus fon pere .
Du premier Avril 1720 , la Charge de
Senéchal du païs de Navarre , vacante par
le decès de M. le Marquis de Moneins
à M. Jean de Moneins , Comte de Troisvilles
, Enfeigne de la premiere Compagnie
des Moufquetaires gris , & Gouverneur
du païs de Soulle.
Le Gouvernement des Ifles d'Oleron
à M. de Montgont , Capitaine des Grenadiers
au Regiment des Gardes Françoiíes ,
par le decès de M. de Pionfacq .
La place de Capitaine des Grenadiers de
M. de Montgont , a été donnée à M.
d'Orfay , Capitaine au Regiment des
Gardes. •
M. de Champigny , ancien Lieutenant
aux Gardes , a acheté la Compagnie de
M. d'Orsay , & le fils aîné de M. de Pion-
Piij
174 MERCURE LE
1
facq a acheté la Charge de Lieutenant de
M. de Champigny.
Rentrée des Academies .
Le 9 Avril 1720 l'Academie des belles .
Lettres & Infcriptions , fit l'ouverture ordinaire
de fon Affemblée. On y lut trois
Differtations. La premiere , de M. Racine
fils , fur l'imitation que les modernes doivent
faire des ouvrages des anciens. La
feconde étoit de M. Bodelot , fur les Dieux
des Chinois. La troiſième enfin , étoit dẹ
Monfieur Morin , dans laquelle il prouva
que les Cygnes , tels que nous les connoiffons
, n'avoient jamais chanté harmonieufement
, non plus chez les Anciens
que chez les Modernes .
Le lendemain 10 l'Academie Royale
des Sciences fit auffi l'ouverture de fes
feances. M. de Fontenelle y lut les éloges
de feu M. de Montmort & de M. Role ,
Academiciens . M. le Chevalier de Louville
y lut auffi quelques obfervations fur
P'Eclipfe du foleil qui doit paroître en
1724. Enfin M. de Reaumur termina la
feance par une Differtation auffi utile que
curieufe , fur le maniere de faire des aciers
en France , d'un grain auffi , fin que celui
d'Allemagne & de Hongrie , & en telle
quantité qu'on le voudra. M. de Reaumur
D'AVRIL.
175
a promis de donner une lifte des Mines
& Forges qui font dans le Royaume , propres
à fon deffein.
Promotion des Lieutenans Generaux,
Meffieurs de Leffars , du Barail , Gouverneur
de Landrecies , Mortani Colonel
des Huffars , Maffole de Serville , & le
Comte Lecherainne.
Maréchaux de Camp.
Meffieurs le Marquis de la Fare , le
Comte de Lille , & le Marquis de Lionne
Penfions accordées.
A M. le Marquis de Seppeville , une
penfion de 6000 livres.
A Madame la Ducheffe de Briffac Verthamon
, une penfion de 6000 liv.
A M. d'Imbercourt , cy- devant Intendant
de Montauban , une penfion de 6000
livres.
A Me la Princeffe de Montauban , une
penfion de 20000 liv.
A M. Dupuis -Vauban , une penfion de
4000 liv.
A Mlle de Beauveau , une penfion de
2000 liv.
Piiij
176 MERCURE LE
A M. de Briquemault , une penſion de
4000 liv.
A M. le Marquis de Favancourt Colonel
, un Cordon Rouge , avec une penfion
de 2000 écus.
M. le Marquis de Sin ianes , premier
Ecuyer de Madame , a vendu fa Charge
à M. de Pourpri , ancien Exempt des Gardes
, pour paffer à celle de Chevalier d'honneur
.
M. l'Abbé de Caumartin a reçû fes Bulles
pour l'Evêché de Blois.
M. l'Evêque d'Avranches , frere de M.
le Blanc Secretaire d'Etat , a eu gratis les
Bulles de Rome.
M. le Marquis de Rangoni eft arrivé
icy avec le caractere d'Envoyé Extraordi- •
naire du Duc de Modene .
M. le Duc a acheté un milion , de la
Princeffe des Urfins , l'Ifle de Nermoutiers."
M. le Comte d'Heims a été nommé pour
remplacer feu M. de Sumh , en qualité de
Miniftre de Pologne.
L'Indult pour l'Archevêché de Cambrai,
auquel M. l'Abbé Dubois , Miniftre & Sccretaire
d'Etat a été nommé arriva de
Rome le 12 au foir par un Courier extraordinaire.
>
Le 14 , le Roy tint fur les Fonts de Batême
avec Madame , le fils de M. le Comte
de Monforesu , Prevôt de l'Hôtel , & Grand
D'AVRI LA 177
Prevôt de France , qui fut nommé Louis.
La ceremonie fut faite par M. l'Abbé d'Argentré
Aumônier du Roy , en preſence des
Curés de S. Germain l'Auxerrois & de
S. Sulpice .
> Le 17 les Deputés
du Parlement
ayant
à leur tête M. le Preſident
d'Aligre
,
allerent
au Palais
des Tuilleries
. pour faire
leurs tres humbles
Remontrances
au Roy
au fujet des Rentes
au Denier
2 pour
.
Ils allerent
enfuite
au Palais
Royal
faire
leursrepreſentations
au Regent
.
On exerce & on dreffe actuellement à la
grande & à la petite Ecurie , des petits che
vaux pour S. M. qui doit monter à cheval
le 8 du mois prochain au Château de
la Muette ; & comme on ne fçait pas encore
de quelle Ecurie on choitira le cheval
que le Roy doit monter , il eft indecis
lequel des Ecuyers Cavalcadours aura l'honneur
de mettre le Roy à cheval.
Le 16 , on arrêta le projet pour le
remboursement des Charges de la Chapelle
du Roy , qui font à la nomination de S. M.
fçavoir , 2 Aumôniers , Mrs les Abbés Caulet
& Milon à 40 mille liv . chacun ; 8 Chapelains
, à 12 mille livres ; 8 Clercs de
Chapelle , à ro mille livres ; un Chapelain
ordinaire , à 15 mille livres , & un Clerc
de Chapelle ordinaire , à la même fomme.
Les Titulaires de ces Charges & furvivan
178 LE MERCURE
ciers demeureront en fonction le refte de
leur vie , & jouiront de mêmes Gages qui
leur ont été attribués cy- devant , fans pouvoir
difpofer de leurs Charges.
à M. le Comte de Charolois fe prepare
quitter la Cour de Munick , pour revenir
en celle de France.
Le Roy a donné une Charge d'Infpecteur
d'Infanterie à M. le Chevalier de Marcieux ,
& une autre de Cavalerie à M. de Vernicourt.
M. le Comte de Châtillon étoit cydevant
pourvû de cette derniere Charge .
M. le Marquis de Belabre a obtenu l'agrément
de ceder fon Regiment de Dragons
à M. fon frere.
M. de la Motte , qui a vendu fa Charge
de Gouverneur des Pages de la grande,
Ecurie du Roy à M. Deípreaux , cy -devant
Sous- Gouverneur , a obtenu en fe retirant
une penfion de 1500 liv.
M. Mahias , Valet de Chambre du Roy,
a obtenu pour M. de la Beciere fon neveu,
l'agrément de la furvivance de fa Charge,
2
Meffieurs de Cremes & Pafquier , anciens
Contrôleurs de la Maifon du Roy ,
ont vendu leurs Charges , le premier à M.
de Prefle , le fecond à M. de Foiffy.
Le 26 , M. des Angles , Ecuyer du Roy,
a été reçû Chevalier de l'Ordre Militaire
de Chrift , par M. l'Archevêque de Rouen.
Cet Ordre a été établi en 13.19 par Denis L.
D'AVRI L. 179
Roy de Portugal , aprés en avoir eu la confirmation
du Pape Jean XXII . Alexandre
VI. accorda depuis à ces Chevaliers la
permiffion de fe marier.
Le Roy cede le Domaine de Belle - Ifle
à la Compagnie des Indes , qui en rendra
mille livres par an à S. M. 10
Le Roy va retirer de l'ancienne Compagnie
Françoiſe l'Ifle à la Vache * , pour en
transporter les Droits à la Compagnie des
Indes . Celle- cy rembourfera l'ancienne de
toutes les dépenfes , frais , &c.
On a fait depuis peu des épreuves à là
Monnoye de Paris fur de la mine d'argent
envoyée de la Louïfiane , elle a rendu par
quintal 90 mars , ce qui paroîtra extraor→
dinaire , puifqu'à peine en tire-t'on la mê,
me quantité des plus riches mines du Potofi.
Le 28 , le 29 & le 30 , on a continué
d'arrêter par ordre de la Cour quantité de
faineans , vagabonds & gens fans aveu ,
qui étoient fort incommodes aux Habitans
de Paris .
Madame la Ducheffe de Modene arriva
à Lyon le 16 de ce mois ; elle y a fejourné
jufqu'au 23 au matin qu'elle en partit :
elle defcend le Rhône dans une Barque
qu'on lui a preparée ; tous les équipages.
* Elle eft fur la côte Meridionale de l'Ile St.
Dominique , vers l'Occidean .
180 LE MERCURE
1
la fuiveront par terre. Madame la Marquife
de Simianes , qui avoit été attaquée de la
petite verole à la Palice , eft venuë rejoindre
aprés la guerifon , la Princeffe à Lyon.
Les Lettres de Turin du 20 , portent que
le Cardinal Alberoni s'étoit refugié à Pontremoli
dans les Etats du Grand Duc. de
Tofcane .
ARREST du Confeil , du 27 Avril
1720 , qui rétablit le Franc- Salé.
EXTRAIT d'une Lettre de la Rochelle,
du 18 Avril 1720.
Onfieur de Creil notre Intendant ,
a enfin achevé dans l'Election de
Saintes l'établiffement du Subfide de la
Dixme Royale , à la place de la Taille arbitraire.
Il y a dans cette Election 270 Paroiffes,
dont 12 ou 15 appartiennent à des Perfonnes
puiffantes , celles- cy étoient extrêmement
favorisées dans les Départemens par
les Intendans ; ces Perfonnes & ces Paroiffes
murmurent beaucoup contre le nouvel
établiffement , parce que les recommandations
partiales ne fçauroient plus avoir aucun
effet mais les autres Paroiffes qui
étoient accablées , fe trouvent extrémement
foulagées.
>
Il y a de même communément dans chaD'AVRIL.
181
que Paroiffe trois ou quatre Familles protegées
par les Collecteurs, tandis que quantité
de pauvres Habitans fans protection
étoient accablés , ces Familles favorifées
s'élevent auffi beaucoup contre le nouvel
établiſſement , parce que l'obiervation de
la Juftice fait toujours crier les injuftes s
mais plus ils crient , plus ils prouvent que
la difproportion dont ils profitoient étoit
exceffive , & qu'il étoit tems d'y remedier ;
auffi voyons- nous que le gros des Payfans ,
des Curés & des Gentilshommes qui ont ou
peu de crédit , ou qui ne l'employent pas
à caufer ces difproportions exceffives , &
qui font au moins vingt contre un , donnent
mille benedictions au Regent , fans
que ceux qui fe plaignent , ayent aucun
fujet de fe plaindre de l'obfervation de la
proportion,
Monfieur de Creil va achever l'Election
de Coignac , & enfuite il ira à S. Jean
d'Angely ; on dit que jufqu'à prefent le
produit monte environ un quarantiéme plus
haut que ne montoit la Taille ; mais com
me il n'y a prefque plus de frais de Recouvrement
, le Peuple paye réellement en
danrées au moins un cinquième moins qu'il
ne payoit en argent,
On nous affure même qu'au fecond Bail
à caufe de la grande augmentation qui va
arriver dans la culture des terres & dans
182 LE MERCURE
la nourriture des beftiaux , on ne levera
plus le droit du Roy à la dixiéme gerbe ,
mais feulement à la douzième , ce qui feroit
un tres - grand foulagement pour le
Peuple.
On m'a dit que M. le Comte de Châteautiers
travailleroit dans deux ou trois
mois à renouveller les Baux de l'Election
de Niort pour trois ans ; ce feroit une
grande joye pour cette Election fi le Droit
du Roy fur les fruits n'étoit levé qu'au
douzième , nous aurions un fondement legitimme
d'attendre la même grace dans deux
ans pour notre Generalité.
La rentrée du fieur Baron pere à la Comedie
Françoife , continuë d'attirer tout
Paris au fpectacle. On avoit befoin , fi je
l'ofe dire , de cet exemple de comparaiſon
pour juger du merite des Comediens qui
font en place. Quoi qu'il en foit , cet ancien
Acteur fe fait prefque autant de Partifans
, qu'il a d'auditeurs.
Il eft furprenant qu'ayant été près de
trente ans fans monter fur le Theatre , il
ait plus gagné que perdu ; bien different
en cela du celebre Rofcius , qui reconnu
le premier Comedien de fon tems ,
fut
fifflé du Peuple Romain , pour avoir eu la
complaifance , à la priere de l'Empereur ,
de reparoître fur la Scene.
D'AVRI L.
186
(YUZDODIR: LULUYO
Le met de la premiere Enigme du mois paſsé ,
étoit l'Or ; & celui de la feconde , le
Placet. Voici l'explication en vers de toutes
les deux.
I
Par Mademoiſelle Thime.
L'Or eft l'amour des Peuples & des Rois =:
Pour en avoir il n'eft rien qu'on ne faſſe.
Il a fait taire affez souvent les Loix ;
Les Batteurs d'or font pourtant une race
Qui n'a pour burne gagne fon bien ,
Qu'en reduifunt ce métal preſqu'à rien .
Cet Ouvrier employe une main forte
Pour mettre l'or en feuilles's & de forte ,
Qu'il n'oferoit alors le plus fouvent ,
Hors du livret , le mettre au moindre vent.
S ,
Par Monfieur Cordier.
I le Roy par bonté daignoit m'être propice ,
Et vouloit m'honorer de quelque Benefice ,
En me difant Placet , je le veux ; il me plaît :
Mes voeux feroient comblés , & mon coeurfatisfait,
Mais à vous avoüer ce qu'en effet je penſe
D'une grace qui doit paffer mon esperance y
.:
284
LE MERCURE
J'expliquerai plutôt l'Enigme du Placer ,
Quejamais je merite un fi rare bienfait.
V
ENIGME
Par le même .
Ous qui comptez en vain fur une longue vie ,
Détournez vos regards fur moy pour un moment ;
Vous pourrez découvrir une image accomplie
D'un eftre qui paroit , & fuit en un inftant.
Devinez qui je fuis ; une goute d'eau pure
Me donne la naissance , & mefert d'aliment.
Rien n'est plus beau que moy dans toute la nature ,
Et je reçoisfans ceffe un nouvel agrément :
Je fuis ou rouge, ou bleüe , ou noire ,& toujours ronde;
Je prends mille couleurs , je ne vis que d'air:
Je change à tous momens : ma figure eft le monde :
Dès qu'on m'agite trop, je fuis comme un éclair.
Je deviens ce qu'on veut : je fuis große , ou petite.
Qu'on me touche , auſſi- tôt j'échappe aux curieux s
Mais je laiffe toujours des marques de ma fuite ,
Et des que je finis , j'en avertis les yeux.
Je meurs pre que en naißant : je nefais que paroître;
Je ne fuis déja pluss voilà quel eft mon fort.
Et comme un peu de vent est l'auteur de mon eftre,
De mêmeunpeu de vent eft l'auteur de ma mort,
AUT
D'A VIRI L.
189.
AUTRE
Par M. de la T.
Done
Une affez bizarrefigure
Mon corpsfe trouve composé
D'en tracer ici la peinture ,
Il ne fera pas fort aisé.
Je fuis de petite ſtructure ,
Le p'us fouvent fabriqué de métal ,
Que l'on voit aux humains eftre utile &fatal.
Dans ma tête est une ouverture
Qui mefert à ferrer mon pié ;
One fpirale aiguë en forme la tournure ;
Ilfe brife par la moitié.
Par elle il donne la torture
A mainte legere coëffure
Qu'elle gate & rompt fans pitié.
Par moy l'on declare la guerre
Aux triftes foucis , aux chagrins s
Et par moy coule fur la terre
On don quifut toujours precieux aux humains.
Je luyfais un libre paſſage ,
Et je délivre de prifon
D'amour le vray contrepoifon..
Dans les plaifirs je fuis d'usages
De maint objet & fragile & mignon
Dont près de moy la refifiance eſt vaines
Avec unpeu d'effort j'enleve le signon-
OL
186 LE MERCURE
Qui loin de s'en fächer me paye de ma peine :
Lorſqu'en le décoiffant , pour may coule ſa veine.
Certain petit éclat , certain fon tout charmant ,
S'entend alors , dont le doux bruit réveille
Etflatte & réjouit l'oreille ,
Mieux que le plus doux inftrument.
Amans , enviez ma fortune;
Je fçais décoiffer en unjour ,
Plus d'une blonde d'une brune.
Quant aux fages beautez j'ay fait aſſez ma cours
La vive , la brillante , afort fouventfon tour
Mais cet excès ne m'est jamais nuiſible :
Je n'en fens aucun repentir ,
A lapeine comme au plaiſir
On me voit toujours inſenſible i
J'en donnefans en reffentir.
CHANSON
Mis , que ma joye eft extrême ,
Buvons , & réjoùſſ‹ ns nous ?*
Chere bouteille › queje t'aime
9
Et que tonjus me paroît doux !
Déja je fuis hors de moi -même ,
Quandj'entends tes petits gloux , glouts.
Qu'un Mylantrope à ſa trifteſſe
Prenne plaifir àſe livrer ;
Qu'un autre aux pieds de fa Maitreſſe
relin. X
it rejouissons nous:
SO
TELAUF
DE
LA
VILLE
LYON
1893
preas acja AIITOJE
D'AVRIL.
Vienne languir & soupirer :
Pour moi buvant , riantfans ceffe ,
Mon plaifir eft de m'enyorer.
Suivez cette douce manie ,
Cher's Compagnons , excités- vous.
Boire , & profiter de la vie ,
Voilà mon plaifir le plus doux :
O quelle agréable folie !
Allons , amis , enyvrons - nous .
Qu'on nous apporte une bouteille ,
Vite du vin , Laquais , du vin.
Honneur au feul Dieu de la treille,
Qu'ilfait l'entretien du feftin.
Que chacun d'une ardeur pareille ,
Chante & boive juſqu'à demain .
Amis , quelle liqueur aimable !
Peut- on nous en verfer affés ?
Notrefoifeft infatiable ,
Verfés tout plein , Laquais , verfés
Jufqu'à ce quefous cette table
Vous nous voyé, tous renversés
ES
188 LE MERCURE
MORTS DE PARIS.
Sieur
Mere Antoine,de la Brigadier Garder
de Beauregard, ancien Brigadier des Gardes
du Corps , mourut le 19 Mars à Argentan , âgé de
80 ans il étoit de la Maifon des de la Rue d'Hericourt
, Maiſon ancienne du Beauvoifis.
Meffire Antoine Gafpard de Collins , Comte de
Mortagne , Chevalier d'honneur de S. A R. Madame
la Duchefſe d'Orleans , mourut le 24 Mars.
Dame Anne de Pierrebuffiere Chambret , Veuve
de Meffire François , Marquis de Beaume Forfac
, mourut le 28 Mars .
Pierre Chuberé , Secretaire du Roy , & ancien
Avocat au Parlement , connu par la connoiffance
qu'il avoit dans les affaires beneficiaires , mourut
le premier Avril , laiffant de fon premier Mariage
un fils Confeiller au Parlement ; & de fon fecond
Mariage une fille mariée à M. le Rebours ,
auffi Confeiller au Parlement.
Dame Sufanne du . Bois Guiheveuc , Veuve de
Meffire Amauri de Madaillan de Lefpare , Comte
de Chauvigny ,, mourut le 4 Avril , âgé de 70 ans.
Meffire Pierre Thevenin , Docteur en Théologie
de la Faculté de Paris , Princier & Chanoine
de l'Eglife de Metz , & Confeiller Clerc au Parlement
de Metz , mourut à Paris le 4. Avril.
Meffire Charles François de Lomenie de Brienne
, Docteur de la Maifon de Sorbonne , Evêque
de Coutance , & le plus ancien des Evêques de
France , mourut en fon Diocéfè le 7 Avril. II
étoit auffi A bé de St. Eloy de Noyon , de St.
Cyprien de Poitiers , & de St. Germain d'Auxerre..
N. Marins de l'Academie Royale des Sciences ,
mourut le 7 Avril.
Dame Marguerite le Lievre , Veuve de Meffire
Hen y d'Efcoubleau Sou dis , Comte de Montluc
, mourut le 10 Avril.
D'AVRIL.
Mademoiſelle Hebert mourut à Paris le 15
Avril , âgée de 97 ans . Elle étoit fille de feue
Madame Hebert , qui étoit attachée depuis l'âge
de 1 ans à la Reine Mere , qui l'ôta à M. Dubuiffon
de la Marfaudiere fon pere , lors Gouverneur
de la Ville & Chateaux d'Argentan & de
la Baftille, Louis XIII . honora Mademoiſelle
Hebert qui vient de mourir de fa confiance ,
Ainfi que Louis XIV. ; & la Reine la maria à M.
de Chafan , Cadet de fa Maiſon . Ce dernier defcendoit
de la Maiſon des anciens Comtes de Saumaize
, originaires de Bourgogne , qui fe font
diftingués par leur attachement au fervice des anciens
Ducs de Bourgogne , & qui étoient parens
de l'illuftre M. de Saumaize , dont il nous refte
plufieurs fçavans Ouvrages.
Louis XIII. nomma M. de Chafan Secretaire
d'Etat , qui mourut peu de tems aprés. Il
laiffa deux fils , qui tous les deux Capitaines aux
Gardes , ont été tués au ferviée du Roy ; & unc
fille , Madame la Comteffe de Bregide Dame
du Palais de feue la Reine Mere. Madame la
Comteffe de Bregide époufa en fecondes nôces.
M. Hebert , dont elle eut trois fils Le premier
fut Capitaine aux Gardes ; le fecond Capitaine
dans les Chevaux Legers ; le troifiéme enfin Capitaine
d'infanterie , qui fut tué au fiége de
Montmidi les deux premiers ont pareillement
été tués au fervice du Roy.
:
Feue Mademoiſelle Hebert dont il eft ici fair
mention , a eu cinq fieres qui fe font tous diftingués
par leur attachement au fervice du Roy.
Milord Jacques de Drummond , Duc de Perth,
Pair d'Ecolle , Chevalier de l'Ordre de St. André
, & grand Ecuyer de la feue. Reine de la Gran
de Bretagne , mourut à Paris le 17 Avril.
Meffire Pierre Dazemar de la Serre , Ecuyer or
dinaire de S. A. R. Madame la Ducheffe d'Ora
leans , mourut le 20 Avril .
1
go LE MERCURE
Dame Marie Anne Baudouyn de Soupire , Veas
ve de Meffire Felix Vialart de Herfe , Chevalier,
Lieutenant des Chaffes & Plaifirs de S. M. en:
fa Capitainerie de S. Germain , mourut le 20 Avril.
Mellire François Bernard de Fougaffe , Comte
de la Rouyere , mourut le 21 Avril .
Dame Louiſe Marchais , Veuve de Meffire
François du Vau , Treforier General de la Maifon
de la feue Reine , mourut le 22 Avril , ayant
eu entr'autres enfans Dame Louiſe du Vau , qui
époufa Meffire Florent d'Argouges Maître des
Requêtes , morte le 23 May 1712.
M. Le Prince de Bergues eft mort le
Avril
à Paris. Il avoit époule Mademoiſelle de Rohan
fille du Prince de ce nom .
LE
MARIAGES.
E 14 Mars 1720 , Victor Alexandre Sire
Marquis de Mailly , Colonel du Regiment
de Mailly , fils mineur de défunt René Sire ,
Marquis de Mailly , & d'Anne Marie Magdeleine
Louife de Mailly de Néelle , époufa Mademoiſelle
Victoire Delphine de Bournonville , fille puifnée
dedéfunts Alexandre Albert François Barthelemy,
Prince de Bournonville , & de Charlotte Victoire
d'Albert de Luynes. *
M. de Mailly eft neveu du Cardinal de Mailly :
Heft l'aîné , & chef du nom & armes de fa Maifon.
Son Epoufe eft foeur du Prince de Bournon
ville , & de Madame la Ducheffe de Duras.
Jacques Fitz James , Gouverneur du Haut &
Bas- Limofin , fils puifné de Jacques Duc de
Fitz- James de Ber vick , Lerica & Xerica , Pair
& Maréchal de France , Grand d'Espagne , Chevalier
de la Jaretiere & de la Toifon d'Or , Géneral
des Armées du Roy , Gouverneur & Lieute
nant General de Sa Majefté du Haut & Bas Limo-
* Not . Les Pere Mere du Mary étoient pa
gents dufecond my troiſième degré,
D'AVRIL. 198
fn , Confeiller au Confeil de Regence ; & d'Anne
de Burkeley , Duchefle de Fitz James & de
Bervvick fes pere & mere , époufa le dix Avril
1720 Victoire Felicité de Duras , fille de Jean
de Durfort , Duc de Duras , Marquis de Blanquefort
, Comte de Roza , Baron de Pufols , Lande
rovat , le Ciprenat , Seigneur de Chitain , Urbize
, Cambert & autres Terres , Lieutenant General
des Armées du Roy , & d'Angelique Victoire
de Bournonville , Duchefle de Duras. La
jeune Ducheffe de Bervvicx eft niéce de la Marquife
de Mailly , mariée le mois precedent.
Louis de Gand de Merode de Montmorenci
Prince d'Ifenghien & de Maſmimes ; Lieutenant-
General des Armées du Roy , épouía le 16 Avril
Margueritte Camille Grimaldi , fille d'Antoine ,
Prince de Monaco , Duc de Valentinois , Pair de
France , & de Marie de Lorraine Armagnac. Ib
avoit époufé , en Octobre 1700 Marie Anne ,
fille d'Antoine Egon , Prince de Furftemberg ,
morte le 17 Janvier 1706. 2. En Mars 1713->
Marie Louife Charlotte Pot de Rhodes , morte en
Couche le 8 Janvier 1715.
Na inferré mal à propos dans le mois de
Novembre 1719 à la page 203 , que le sieur
du Châtelet qui a acheté une Charge d'Ecuyer
chés le Roy , étoit neveu de M. le Marquis du
Châtelet , Gouverneur de Vincennes , ifla de la
Maifon de Lorraine Nous venons d'apprendre
que le premier n'étoit ni parent ni Allié de cette
Maifon.
Errata du mais de Mars.
Pag. 169 1. 15. on s'est trompé , &c. c'eſt malpropos
que l'on a décidé fur la validité de ce
mariage , puifque cette affaire eft encore en-conreftation
. p. 164. 1. 22. Gouverneur de Languedoc
,lifes , Gouverneur de Landau
197
APPROBATIOONN..
J'Axlû par
ordre de Monfeigneur le Garde des
May 1720.
CHATEAUBRUN.
TABL E.
REfutation de la Differtation de M. l'Abbé de
de Camps ,fur le titre du Roy Très- Chrétien ,
le R. Daniel de la Com- ...
par
3
à M l'Abbé B
pagnie de Jesus.
Seconde Lettre écrite par M. de la Roque , à M.
Rigord, Subdelegué de l'Intendance de Provence
à Marseille,fur l'Hiftoire de Timur- Beg, connu en
Europefous le nom de Tamerlan,traduite duPerfan
en François , Par M. Petit de la Croix.27
Poefies. So
Relation exacte touchant la mort du Grand Maitre
Perillos de Roquefeuil , & de l'Election du
Bailly Marc- Antoine Zondadari , à la Dignité
de Grand Maître de la Religion de Malte.
Spectacles. 56
65
88
Reponse aux deux Lettres , fur le nouveau fiſtême
des Finances.
Continuation de l'Entretien des deux Dames , Rar
M. de Marivaux. 116
Arrêts& Déclarations. 125
Arrêts rendus en la Chambre Royale de Nantes ,
portant condammation contre plufieurs , accusés ,
de crime de Leze- Majefié de felonie , y denommés.
Nouvelles Etrangeres.
Journal de Paris .
DE
148
148
171
184 Enigmes.
Chanson.
Morts.
Mariages.
LYON
*189
VILLE
186
187
Ige
Qualité de la reconnaissance optique de caractères