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1718, 07-09
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Texte
LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 20 fols
Juillet
1718.
FILATE
LYON
1893
FBLA
TIENS
MANDATA
PER AURAS ,
PEFERT
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER
au Palais.
Chez PIERRE RIBOU , Quay des
Auguftins , à l'Image . S. Louis.
GUILLAUME CAVELIER , Fils ,
rueS.Jacques , à Fleur- de Lys d'Or.
M. D. CC . XVIII.
Avec Aprobation & Privilége du Roj
O
AVIS.
N prie ceux qui adreſferont
des Paquets ou
Lettres à l'Auteur du Mercure ,
d'en affranchir le port ; fans
quoy, ils refteront au rebut .
L'Adreffe de l'Auteur , eft.
A Monfieur BUCHET , Cloitre
S. Germain de l'Auxerrois .
On donne avis , qu'on trouve
chez les Libraires ci- deffus
nommez , tous les Mercures
de l'année 1717 , de même que
l'Abbregé de la Vie du CZAR .
De l'Imprimerie de J. FRANÇOIS GROU ,
rue de la Huchette , au Soleil d'Or.
LE
NOUVEAU
MERCURE.
NOUVEAU SYSTÈME
D'ÉDUCATION ,
Précédé d'un petit éclairciffement fur la
définition de l'Eloquence .
PAR M. L'ABBE' DE PONS.
NE
Ous avons , dans nos réflexions
fur l'Eloquence, impoſé deux devoirs
diftincts à l'Orateur: L'un,
de bienpenfer ; l'autre , de bien
exprimer fes pensées : Définiffons nos termes,
pour prévenir tout équivoque.
Je neconnois que trois penfees de l'efprit;
Idée , Sentiment, Jugement : Ainh , l'art de
bien penfer , fupofe trois chofes , imaginer.
fentir , & juger d'une maniere fuperieure.
LE MERCURE
Nos jugemens dépendent du caractére
de nos idées & de nos fentimens : Si nos
idées font confufes, nos fentimens abjects ,
nous jugerons fauffement & avec ignobilité
Si au contraire , nos idées font claires
& diftinctes , nos fentimens vrais & nobles
, nous jugerons excellemment .
Quand nous difons , que l'Orateur doit
imaginer & fentir fupérieurement , c'eft
comme fi nous difions , que fon efprit doit
avoir acquis un fonds riche d'idées & de
fentimens. L'Orateur univerfel , s'il en êtoit
un , feroit l'homme de toutes les connoiffances
: Nous ne créons point nos propres
idées , nous les reçevons paffivement.
Lame d'un enfant , dans le fein de fã mere
n'eft pas moins active que celle du
Phylofophe ou de l'Orateur ; mais , comme
elle eft vuide de toute idée , elle n'a
pour tout exercice , que le fentiment ennuyeux
de fon être perfonnel .

Nouvelle Méthode , pour former la Jeuneſſe
Françoife.
mens
Suivons la fortune de l'enfant dont nous
venons de parler . Il arrive au monde , le
voilà dans nôtre Societé ; les objets variez
qui l'environnent , lui caufent des fentitantôt
douloureux , tantôt agreables
; mais , ces impreffions une fois reçues ,
laiffent dans fon cerveau, des traces qui lui
en rappellent le fouvenir , toutes les fois.
que l'objet qui les a caufées , fe préfente
DE JUILLET.
S
1
à fa vûë. Son petit cerveau reçoit , pour
ainsi dire , l'empreinte des Vilages humains ,
des Animaux domeftiques , de tous les Etres.
qu'il apperçoit habituellement : Il a de tous
ces objets variez , des idées diftinctes
avant que de fçavoir comment on les nomme
; il pleure à la vie des objets qui l'ont
mal affecté il foûrit à ceux qui lui ont
fait quelque plaifir . A mefure que fon ima.
gination acquiert des idées nouvelles , fon
jugement fe complaît à comparer les rapports
qui font entr'elles : Il entend parler ,
& , tel eft le penchant naturel de l'homme
à l'imitation , que nôtre enfant veut
parler auffi : Il s'effaye , il balbutie , il parvient
enfin à trouver de lui- même toutes
les articulations de la langue.
Suppofons à cet enfant un corps fain
une organifation favorable aux fonctions
de l'efprit ; voila l'homme : Faifons l'Homme
de bien ; formóns l'Orateur & le Phylofophe.
Il est déja tems de travailler à ce grand-
Onvrage . Ofons foupçonner dans ce corps
foible , une ame vigoureufe , & d'autant
plus avide de connoiffances , qu'elle en eſt
plus dépourvûë.
Jerrons les yeux fur les amufemens mêmes
de l'enfance, nous y remarquerons une
activité curieuſe , & , fi j'ofe dire , Phylofophique,
qui décéle le défir de fçavoir : Ti
tons parti de ce défir .
A ilj
& LE MERCURE
Rendons raifon de tout aux enfans avec
une donceur patiente . D'abord qu'ils comgent
à parler leur langue maternelle , hâsons
nous de leur apprendre à penfer ; voilà
ce qui preffe le plus.
Gardons nous bien d'ouvrir la carriere
de leurs études par les langues prétenduës
fçavantes ; ne chargeons leur mémoire , que
de chofes qui foient à la portée de leur intelligence
; ne leur in pofons jamais aucun
devoir , que nous ne l'ayons auparavant
fait goûter à leur raiſon.
Comment a-t- on la cruauté de condam
mer de pauvres enfans , au fuplice de charger
perpétuellement leur mémoire d'un
vain jargon , qui ne porte aucune lumiere
à leur efprit , qui n'offre aucun amuſement
à leur amour propre ? Ces Rudimens .
ces Defpotaites, fleau du premier âge, femblent
avoir été inventez , pour éteindre
l'émulation de la jeuneffe , & pour Imi inf
pirer le dégoût des fciences : Des punitions
féveres & aviliffantes convertiffent
bientôt fon dégoût en horreur ; la voilà
guerie de la paffion de fçavoir ; elle attend
impatiemment le terme de fes études
forcées pour joüir en paix de fon ignorance.
Nôtre Systéme d'éducation prit naiffance
, dans un tems où nous êtions des Barbares
; on fut forcé d'aller chercher dans
les écrits des Grecs & des Latins , la preDE
JUILLET.
miere idée des fciences & des lettres qu'on
fe propofoit de cultiver en France : Il fallut
donc commencer l'inftitution de la jeuneffe
, par l'étude de ces Langues , qui feules
, meritoient alors le nom de fçavantes.
Graces à la noble émulation des François
, lear Langue eft aujourd'hui la plus
fçavante de l'Univers : Le dernier Siècle a
donné à la Nation , des Ecrivains ém'nens
dans tous les gentes ; Phylofophes , Orateurs
, Hiftoriens , Poëtes , Traducteurs :
Nous avons,en Ouvrages François , de quoi
fournir abondamment à l'éducation la plus
complete ; nous pourions , abfolument parlant
, nous paffer des Langues Etrangeres.
Je n'approuverois pourtant pas , qu'on
laiffât ignorer la Langue Latine à un galanthomme
; parce qu'elle eft , pour ainsi dire ,
la Langue commune de toute l'Europe ; &
que d'ailleurs , les Romains ont porté affés
haut les belles-lettres , pour avoir droit
à nôtre accueil : Mais , les premieres années
de l'homme me paroiffent trop précienfes
, pour devoir être facrifiées à cet
objet. Employens- les à meubler fon imagination
vuide de toute idée ; mettons à
profit l'impatiente activité de fon ame ; hâtons
nous de donner l'ordre aux paffions
naiffantes ; dirigeons- les de bonne- heure à
leurs veritables objets ; montrons à nôtre.
Difciple tous fes devoirs,par des côtés riants
& nobles
, qui leur concilie fon refpect
& fon amour.-
A iiij
3 LE
MERCURE
Le défir de nôtre propre excellence nait
avec nous : Employons cet éguillon. Perſuadons
bien à nôtre Difciple , que la véritable
grandeur de l'homme confifte dans la Science
& dans la Vertu; fon émulation va s'offrir
d'elle-même à nos vûës.
Commençons donc par lui ébaucher l'idée
de fon Etre perfonnel ; ce premier examen
nous conduira au Créateur , qui eft
fon unique principe & fa véritable fin. Développons
lui l'Hiftoire de la Création ;
donnons lui en fpectacle le premier homme
, orné de toutes les vertus & de toutes
les connoiffances naturelles : Telle auroit
efté toute ſa Pofterité , s'il fût demeuré fidele
à Dieu ; mais , il a l'ingratitude de
vouloir s'égaler à fon propre Créateur ; &
de cet inftant même , toutes les connoiffances
lui font enlevées : Son " ame frapée
de trouble méconnoit le véritable objet
de fes affections ; les Etres les plus yiles
ofent réclamer fon hommage .
>
Telle fut la
dégradation du premier
homme aprés fon crime ; & , tel eft l'état
de tous fes Defcendans , au moment de
leur naiffance.
Nous naiffons donc vuides de toutes
connoiffances & de toutes vertus; état d'autant
plus douloureux à nôtre ame , qu'elle
éprouve un fentiment confus de fa
grandeur
originelle ; & que fon inftinct , fi j'ofe
parler ainsi , la pouffe fans ceffe au Grand
dont elle est déchûe.
DE JUILLET.
Le Créateur a humilié la race humaine ,
mais , il ne l'a pas profcrite ; il n'a pas
renoncé à fon hommage ; il n'a pas rétracté
les vies qu'il eut fur elle en la formant.
La Poftérité de l'homme coupable, naîtra
dans l'ignorance ; mais , elle fentira du
fonds même de fes ténébres , qu'elle eft
faite pour la lumiere Ce défir de tout
fçavoir , inféparable de nôtre Etre , eft
un don de miféricorde ; c'eft la voix du
Créatent qui nous rappelle à nôtre premiére
grandeur.
Cette grandeur originelle de nôtre ame;
'n'elt autre chofe que la fcience & la vertu
Dieu nous donne des moyens d'acquérir
l'une & l'autre ticheffe .
La Science de l'homme confifte à connoître
Dieu , l'Homme , & toutes les Créatures
qui compofent cet Univers .
La vertu de l'homme , a pour objet, la
pratique conftante & affectueufe de fes devoirs
, tant envers Dieu , qu'à l'égard des
autres hommes , & de lui-même.
C'eft la Phylofophie qui nous rend fça.
vans ; c'eft la Religion qui nous rend
vertueux courons à l'une & à l'autre
Ecole Que nôtre efprit & nôtre coeur
faffent un progrés égal.
C'eft ainfi que j'excite l'émulation de
mon Difciple. Ne vous y trompez pas ,
il
m'entend ; fon ame eft acceffible aux véritez
les plus hautes ; fen courage s'en10
LE
MERCURE
Aamme , il me fuivra par tout.
Nous lifons enfemble l'abrégé de l'Hiftoire
univerfelle ; un grand fpectacle s'offred
fon imagination ; je me complais
dans fa propre furprife , j'exerce fa raifon
fur chaque évenement ; nous apprenons
des faits ; mais , nous fçavons tirer de
ces faits-mêmes , des réfléxions utiles ›
des vérités importantes. L'étude des Révolutions
de l'Univers , eft pour nous un
exercice moral , un amuſement phylofophique
.
Nous apprenons , chemin faifant , à connoître
la grandeur de Dieu & le néant de
la Créature ; nous découvrons peu à peu
tous nos devoirs ; & bientôt , nous aurons
des Régles fûres , pour juger tout ce qui
paffera fous nos yeux.
Déja les Conquerans injuftes , ces faux
Grands Hommes que l'Univers foûmis
adora , viennent nous rendre compte de
leur vie : Nous les couvrons de confufion ;
nous fçavons leur dire , que la Vertu feule
a droit à nôtre hommage : Que nous n'érigeons
point en Vertu , une folle valeur
qui méconnoît fes devoirs les plus faints ,
qui viole les droits les plus facrez de la
Société.
Nous rendons justice à tout ce que lés
vrais Héros ont fait d'illuftre ; nous béniffons
la mémoire de ces Princes , qui
firent les délices de leurs Peuples ; de ces
DE JUILLET.
Rois magnanimes , qui fçûrent fixer leur
ambition , à la gloire de faire défirer leur
domination aux Etats voifins. Nous envions
le fort de ces Hommes généreux ,
qui donnérent leur vie pour la deffenfe
de la Parrie , ou pour les interêts de la
Vérité : Nous effayons nôtre ame au Grand;
que dis - je ! Elle eft déja dans l'habitude
du Grand ; aucun péril ne nous effraye
dans le chemin du devoir.
Mon Difciple aperçoit avec volupté les
progrez de fon efprit & de fon coeur ;
il n'a aucune répugnance à charger ſa mémoire
,du Texte hiftorique fur lequel j'ai
exercé fon jugement , comme nous vcnons
de le voir.
Quand nous aurons achevé nôtre abrégé
de l'Hiftoire univerfelle , nous retom..
berons fur l'Hiftoire particuliére de la Na
tion ; nous verrons naître nôtre Monat
chie ; nous fuivrons fa Fortune d'âge en
âge,nous étudierons , & le fonds & la forme
du Gouvernement François ; nous pénétrerons
dans la Politique de nos Rois ;
nous examinerons leurs véritables interêts ,
tant par rapport à leurs Sujets , que par
rapport aux Puiffances voifines.
Quand nôtre cours hiftorique fera fini
nous ferons connoiffance avec les beaux
Arts; nous nous entretiendrons de la Peinture
, de la Sculpture de l'Architecture :
Nous définirons chacun de ces Arts ;
12 LE MERCURE
nous en prendrons au moins une idee générale
; nous interrogerons la Tradition ,
fur leur origine & fur leurs progrés : Nous
nous piquerons de connoître les hommes célébres
qui y ont excellé dans tous les
tems & nous irons chercher l'idée du
Reau , dans les travaux qui nous reftent de
ces grands Maîtres.
>
Nous ne négligerons pas certains Arts
Mécaniques , qui , quoique moins nobles
par leur objet , ne laiflent pas d'exiger
beaucoup de génie , de la part de ceux
qui y excellent : Nous examinerons le procédé
de ces Arts & leurs principes ; cet
examen exercera nôtre raifon formera
nôtre goût , & fervira d'amufement à nôtre
imagination .
>
Le choix des délaffemens , doit entrer
pour beaucoup dans le plan d'une bonne
éducation . Mon Difciple a- t- il du goût
pour les exercices qui contribuent à la
foupleffe , à la légèreté , à la force du
corps ? Bon , tant mieux ; je le félicite de
fe former un corps vigoureux , & digne de
fervir une ame grande & courageufe.
Tous nos amuſemens feront des études
déguifées. A quoi donc employrons nous
les heures deftinées au plaifir ? A lire enfemble
nos meilleurs Ouvrages de Théatre
; mais à les lire , avec un efprit
d'examen & de critique. Je choifirai ,
par exemple , entre nos meilleures CoDE
JUILLET.
médies , toutes celles qui auront pour ob
jer , des Caractéres marqués , comme l'Avare
de Moliére. Nous nous préparerons
à cette lecture , par un petit Traité raiſonné
fur la Nature du vice qu'on va livrer à l'infulte
publique.L'Auteur du Poëme auradans
mon Difciple ,un Juge éclairé , qui lui rendra
bon compte de toutes fes impreffions ; il
fçaura , que la Comédie eft une imitation
naïve des meurs humaines ; qu'on n'y doit
jamais outrer , ni démentir les Caractéres ;
que l'intrigue du Peëme doit être ingénieufe
& vrai femblable tout enſemble ;
que tous les événemens doivent naître
les uns des autres , fans néanmoins fe
faire mutuellement preffentir : Enfin , il ne
lui arrivera jamais de loüer ou de blâmer
rien , qu'il ne fçache rendre raifon de fon
Jugement.
Nous exercerons auffi nôtre critique fur
nos meilleures Tragédies ; nous apprendrons
par mémoire , prefque toutes celles
de kacine , & plufieurs de Corneille : J'efpére
que mon Difciple aura une paffion trés
vive pour ce genre de Poëme ; parce qu'il
nous préfente l'homme par fon côté le
plus noble , & que notre ame aime qu'on
la peigne en Beau : Il fera peut- être un
peu moins furpris que moi , de l'éminente
vertu de quelques Héros de Corneille ,
parce qu'il aura déjà bien des traits de reffemblance
avec eux ; mais , cette reffem14
LE MERCURE
blance - même rendra fon admiration plus
voluptueufe ; il fera charmé de fentir dans
fon coeur , tous les refforts du Grand qu'il
appercevra hors de lui , fon ame joüyra
avec délices , du ſpectacle de fa
cellence.
propre
ex-
Nous lirons
les Satyres
& les Epîtres
de . Defpreaux
ces petits Ouvrages
ont auffi leurs régles
& leurs principes
; nous entrerons
dans le vrai caractére
de ces Poëmes
, & nous en porterons
des jugemens fains ; nous fçaurons
diftinguer
dans ce
Poëte
, les traits
fins que dicta le génie
; de ces traits groffiers
qu'enfanta
la feule malignité
: Nous y diftinguerons
parfaite- ment la loüange
vraye & délicate
, de la loüange
fauffe , & fi j'oſe dire , effrontée
,
dont l'encens
eft un outrage
.
Tout ce que la France a d'éminent dans
le genre Lyrique , ou dans le genre Paftoral
, elle le doit à des Hommes illuftres qui
vivent encore , & qui nous ont généreufement
donné des régles de critique fur
leurs propres genres : Nous ferons contr'eux
- mêmes , l'effay de leurs principes ;
après quoi , nous prendrons le party d'orner
notre mémoire de leurs Eglogues &
de leurs Odes ; nous n'en voulons rien
perdre .
Le génie de mon Diſciple s'eft affez
promené dans le Païs des Lettres & des
Arts ; fon goût eft parfaitement formé .
DE JUILLET.
fa raifon eft fuffifamment exercée : Que
nous refte-t'il à faire ? Le Phylofophe.
Il me femble déja entendre le Peuple
Latin me demander , fi je prétends profeffer
la Phylofophie en François : Ouy ,
Meffieurs , pourquoy non ? La vraye Phylofophie
ne nous eft venue , ni de Rome ,
ni d'Athénes ; elle eft née , pour ainfi
dire , au milieu de nous , & fous nos yeux.
Elle s'accommodera tout auffi bien de la
Langue Françoife, que de tout autre Idiome.
Nous fuivrons exactement la Méthode diêtée
par le célébre Décartes ; c'eſt en cela finguliérement
que nous ferons fes zélés Sectateurs
:A l'égard de fes Dogmes, il nous arrivera
fouvent de les combattre , des armes
mêmes dont fa propre Méthode nous aura
donné l'uſage.
Prefque toutes les Univerfitez de France,
font gloire d'avoir embraffé le Systéme
moderne ; mais, elles ne s'apperçoivent pas
qu'elles deshonorent ce même Systéme
en lui affociant le vil Péripatétifme. Quand
proferiront- elles ces Controverfes puériles ,
qui n'ont pour objet , que des mots non
définis ; ces Difputes ténébreufes fur les
Dugrez Méthaphyfiques , fur les Univerfaux
, & tant d'autres miféres qu'elles
confervent affectueufement , par un refte
d'idolatrie pour la vieille Ecole ?
Je fauverai ce fcandale à mon Difciple
; la Phyloſophie ſe défera pour lui
16 . LE MERCURE
de tout fafte pédantefque ; elle le conduira
à toutes les Véritez naturelles , par
un chemin facile & lumineux tout enfemble
; il recevra gratuitement d'elle ,
tout le fruit qu'elle fait tant acheter dans
nos Ecoles.
*
Nous commencerons par la Logique ;
mais , cette Logique fe renfermera dans
le devoir de préparer nôtre efprit à l'exercice
Phylofophique. C'est ici que nous ferons
bon ufage de la Méthode de Defcartes
; nous armerons nôtre raifon contre
les confeils des fens ; nous ferons taire les
préjugez de l'enfance ; nous apprendrons
à ne prononcer fur rien en matieres purement
phylofophiques , que nous ne l'ayons
auparavant examiné avec une laborieufe
attention : Les opinions le plus univerfellement
établies , n'auront droit à nôtre
fuffrage , que , lorfqu'aprés un rigoureux
.examen , elles nous auront affecté de clarté
& d'évidence ; nous accoûtumerons
nôtre efprit à ce doute courageux , qui
nous met à l'abri de toutes furprifes , &
qui nous rend , pour ainfi dire , Juges incorruptibles
de la vérité .
Ce doute de l'Ecole Cartéfienne , eft
bien différent de celui qui caractériſe l'Ecole
Académique : Les Difciples de Dé-
Voyez la premiere Méditation Métaphyfique
de Décartes
cartes
DE JUILLET. 17
cartes commencent par douter ; mais ils
finiffent par connoître : Ceux de Pyrron ne
veulent que douter ; leur doute oifif eft
toute leur Phylofophie. Les premiers appellent
à eux la vérité ; ils la recherchent ,
& préparent leur efprit à la recevoir dignement
: Les derniers la profcrivent , ils
ont confpiré contr'elle ; en vain , elle leur
apparoîtront au plus grand jour ; ils ont
fait veu de la méconnoître.
Le Carthéfien, tout courageux qu'il eft ,
ne fe fate pas d'atteindre à toutes les véritéz
naturelles ; il fçait que la Phylofophie
a fes Myftéres , comme la Religion
même ; avec cette différence néanmoins
, qu'il fçait faire plier fa raifon fous
le jong facré des myfteres de la Religion ,
tandis qu'il proméne hardiment fes doutes
& fes conjectures , fur les myftéres phylofophiques.
La Phylofophie ne conduira jamais
les hommes , jufqu'à la vûë diſtincte de
l'effence premiere des Etres ; c'est le fecret
du Créateur : Mais , il y a des véritez d'un
ordre inférieur , qui font à la portée de
nôtre intelligence ; ces véritez font dignes
de nôtre émulation , elles feront l'objet
de nos recherches.
Nous retrancherons de la Logique ces
vaines Cachégories , qui nous étalent myftérieufement
des Axiomes répandus dans
tous les efprits
B
18 LE MERCURE
Nous pafferons légerement fur tant
de Régles frivoles , que l'Ecole débite a vec
orgueil fur la manière d'argumenter.
La diftribution du Sillogifme en quatre
figures différentes , un certain nombre de
modes affignez à chacune de ces figures ,
cela eft ingénieux ; mais j'ofe dire , que
cela est plus fatigant qu'utile ; & que
jamais ce procédé mécanique , he contribua
à la droiture du raifonnement. Nous
n'aurons pas besoin de tout cela pour raifonner
bien ; des régles plus fûres & plus
analogues à nôtre raifon , nous armeront
contre tout Sophifme : Nous aurons une
grande attention à nos idées , nous n'employrons
jamais dans la controverfe aucun
terme équivoque , que nous ne l'ayons
auparavant défini : On peut compter qu'aprés
cela , nous ferons des raifonnemens
juftes. Si l'on vient à nous demander de
quelle figure font nos Sillogifmes , & à
quel mode particulier ils appartiennent
nous répondrons qu'il nous importe peu
fous quelle claffe il aît plû à l'Ecole de
les ranger ; mais , qu'ils font évidemment.
conféquens Cela nous fuffira.
Quand nôtre Logique fera achevée ,
nous étudierons la Phyfique , qui a pour
objet, les Corps ; c'est-à - dire, les Etres fen.
fibles du Globe de la Terre , & ceux de
la Sphère du Ciel : Nôtre Phyfique fera
diftribuée en trois Parties.
DE JUILLET. 19
Dans la premiere , nous traitrerons
des Corps en général ; nous déterminerons
d'abord leur effence générique , ent
faiſant abſtraction des modifications finguliéres
, qui caractérisent chaque Corps en
particulier. Nous dirons donc avec Déf
cartes , que le Corps Phyfique eft une fubftance
étendue en longueur , largeur & profondeur-
Nous examinerons les opinions variées
des Phylofophes , fur les premiers Principes
dont les Corps font compofes ; nous
commenterons , le plus favorablement
qu'il nous fera poffible , ces mots de Matiére
& Nombres de Pythagore ; ceux de
Sujet & Idée de Platon : De là , nous viendrons
aux trois Principes d'Ariftote , Matiére
, Forme & Privation. Nous interrogerons
le moderne Gaffendy , qui nous redira
les Atomes le Vvide d'Epicure :
Enfuite , nous irons à Descartes , qui nous
dira fimplement , que les Corps font compofez
d'une Matière mise dans un certain
mouvement , & revêtuë de différentes fi
gures.
Aprés avoir proméné nos conjectures
fur les Principes infenfibles des Corps, nous
defcendrons à leurs Principes fenfibles ;
c'est-à -dire , à ceux qu'on peut découvrir
par la voye d'analyse & de décompofition.
Nous examinerons les qualitez fenfibles
Bij
20 LE MERCURE
de tous les Corps ; c'eft- à - dire , ce qu'il
y a de réel en eux , qui donne occafion
aux fentimens variez que nôtre ame en
reçoit. Tels font les fentimens de la lumiére
, des couleurs , des fons , des odeurs,
des faveurs , du toucher , de la chaleur ,
du froid , du fec & de l'humide . L'Ecole
moderne fe tire ingénieufement de tous ces
détails , en établiffant que tout le jeu des
Corps , & leur action fur nos organes ,
dépend uniquement de quatre choſes ; de
leur grandeur , de leur figure extérieure ,
de la texture intime des parties qui les compofent
, du mouvement plus ou moins vif
de ces parties.
Nous voilà défaits de ce qu'il y
a de moins agréable dans la Phyfique :
Divifons à préfent les Etres corporels en
deux efpéces ; la premiere , comprend les
corps vivans ou animés , comme les Plantes
, les Animaux & le Corps de l'homme ;
l'autre efpéce embraffe tous les corps inanimez
; tel eft le Globe terreftre , les Métaux
, & les Minéraux qu'il renferme dans
fon ſein ; tel eft la grande Machine des
Cieux.
Nous commencerons la feconde partie
de nôtre Phyfique , par les Cieux qui tiennent
un premier rang entre les Corps inanimez
Nous verrons donc tout ce que
les Phylofophes ont dit de curieux , fur le
hambre des Globes céleftes , & fur le rang
DE JUILLET. 2 I
qu'ils tiennent entr'eux ; nous apprendrons
à diftinguer entre toutes ces Sphéres différentes
, celles qui font lumineuses par
elles - mêmes , de celles qui ne font que
réflechir un éclat étranger : Nous intertogerons
les trois fameux Emules , Prelomée
Copernic , & Tychobraë . Aptés avoir balancé
quelque temps leurs trois différens
fyftèmes, les tourbillons de Décartes viendront
appuyer celui de Copernic , & entraîneront
nôtre fuffrage.
Nous defcendrons des Cieux fur la Terre, ´
mais , dans l'espace intermédiaire , nous
rencontrerons des Méthéores qui nous arrêteront
un peu : Il fera queftion de troaver
la caufe des Nutes , du Serein , de la
Reffe,de la Nége , de la Grêle, du Tonneri,
de Arc- en- Ciel , & autres Phænomenes
qui fe forment dans la Région de l'air :
Nous n'aurons recours qu'aux vapeurs &
aux exhalaiſons de la terre , pour expliquer
tous ces petits prodiges.
Nous voilà de retour chez nous ; la
Sphere folide fur laquelle nous marchons,
eft compofée de terre & d'eau ; nous feronsune
Deſcription abregée de cette Sphére
; nous la diviferons en Terres & en Mers;
& nous démontrerons nôtre Deſcription
avec de bonnes Cartes : Nous obferveroas
les Phænoménes maritimes , entre lefquels,
le plus merveilleux et le Flux & le Reflux;
nous effayerons d'en expliquer la caule , par
22 LE MERCURE
l'hypothèſe Carthéfienne. Des Phænome
nes de la Mer , nous pafferons à ceux de
la Terre ; nous donnerons un petit Traité
des Méraux & des Minéraux ; nous di
rons, comment l'induftrie humaine les tire
des entrailles de la Terre ; comment elle
les façonne , & à quels différens ufages
elle les employe.
Paffons à la troifiéme partie de nôtre Phyfi
que , qui traite des Corps vivans & animez
. Nous commencerons par les Plantes :
Nous dirons quel eft dans elles , le principe
actif qui nous les fait placer entre les
corps vivans ; nous examinerons anatomiquement
leur organisation ; nous démontrerons
que leur nutrition & végétation,
fe fait par le moyen des fucs de la
terre , qui s'étant infinuez d'abord dans les
tuyaux de leurs racines , fe communiquent
enfuite à toutes les parties de leurs corps
par différens canaux , & s'y proménent
circulairement , comme nôtre fang circule
dans toute nôtre Machine. , par le moyen
des veines & des artéres : Nous cherche .
rons les caufes de leurs maladies & de leur
mort ; nous examinerons quelques Plantes
particulieres ,
, par raport à leurs vertus
médecinales , & nous confulterons les Chimiftes
fur leur analyſe .
Nous irons des Plantes aux Animaux ; il
fera queftion d'abord de déterminer leur
principe commun de génération : Nous
DE JUILLET. 23
prouverons contre l'ancienne Ecole , que
tous les animaux , même les Infectes , procédent
originellement d'oeufs foecondés.
L'expérience vulgaire établit le fait pour
tous les volatils ; nous aurons recours à nos
Microſcopes , pour le prouver en faveur des
Infectes : Nous attefterons nos Anatomif
tés , qui le démontrent pour tous les animaux
qui naiffent vivans ; l'oeuf de ceux-là a efté
foecondé dans la matrice même de la mere.
Ce fera ici le lieu d'étudier les fentimens
variés des Phylofophes , fur le prin
cipe Phyfique des actions des animaux .
Nous commencerons par les Difciples
d'Epicure , qui croyent les bêtes , raifonnables
, dans le même fens qu'ils penfent
l'être eux- mêmes ; mais , comme ces Meffieurs
ne font confifter la penfée , que dans
leurs Atomes déliés , & mis dans un certain
mouvement ; nous ne perdrons pas
beaucoup de temps à converfer avec eux .
Nous pafferons au fentiment de Pytagore
, qui ofa imaginer ,que nos ames pafforent
de nos corps dans celui des animaux
, par une révolution circulaire :
Cette fameuse Métempficofe eft l'opinion
la plus ingénieufe de l'Ecole Payenne ;mais ,
elle n'en eft pas pour cela moins fauffe :
Ainfi ,nous la profcrirons avec S. Auguftin *
comme un fentiment impie.
* Voyés S. Auguftin dans le Livre des
Geftes de Pelage nombre 18 .
24
LE
MERCURE
Nous viendrons enfuite à la doctrine des
Difciples d'Ariftote , qui donnent aux bêtes
une ame fenfitive ; c'eſt - à - dire , un principe
, en conféquence duquel , ces beftes
éprouvent des fentimens variés de plaifir
& de douleur , d'amour & de haine ; fans
néanmoins pouvoir juger & raifonner , comme
nous le faifons : Voilà ce qu'on appelle
partager le différent par la moitié. Mais ,
demandons à ces Phylofophes , de quelle
nature eft ce principe fenfitif des animaux ;
fi c'eft an Etre fimple & fpirituel , comme
nôtre ame; ou , fi c'eft un Etre corporel
& compofé ? Les bonnes- gens nous répondeat,
que ce principe n'eft,ni corps , ny
efprit , mais bien ,une fubftance matérielle,
qui pourtant n'eft point matiere. Fuyons
vite, & allons interroger Defcartes .
Ce Phylofophe moderne nous dira d'un
grand ferieux, que les Beftes font de pures
machines ; que non feulement , elles font
incapables de raifonner & de juger , mais
encore de fentir ; en un mot , qu'elles ne
penfent & ne peuvent penfer dans aucun
feas. La Befte n'eft donc , felon Descartes,
qu'une machine ingénieufe, dont tout le jeu
dépend de les organes , & de fes liqueurs
qui en font les vrais refforts ; refforts extremément
mobiles , que l'action des objets
étrangers détermine paffivement à differens
mouvemens.
Aprés avoir bien examiné le corps de
la
DE JUILLET.
25
de
la Befte , nous
examinerons le corps
l'homme ; & il nous importe beaucoup plus
de le connoistre à tous égards .
Nous commencerons donc par une Decription
générale de toutes les parties, & de
leurs ufages variés , nous vérifierons , autant
qu'il nous fera poffible , nôtre Defcription,
à la vûë du Squelete & des travaux anatomiques
fur le Cadavre mefme.
Nous diftinguerons dans le corps humain,
deux mouvemens ; l'un naturel , néceffaire,
& purement mécanique , comme celui du
coeur & des artéres ; l'autre , volontaire &
accidentel , comme celui de mon bras , de
ma langue , ou autre partie que je remuë ,
au gré de ma propre volonté.
Nous étudierons le mécanifme des mouvemens
naturels de nôtre Machine , le double
reffort du coeur , fa dilatation & fa
contraction ; le jeu des mufcles du Diaphragme
pour la refpiration ; la circulation
du fang dans les veines & dans les
artéres ; la philtration de toutes les liqueurs
dans leurs differens couloirs ; le procé.
dé de l'eftomac dans la digeftion des alila
converfion des alimens en chile ;
& le changement de ce fuc laiteux , en
fang. Nous chercherons la caufe générale
de toutes nos maladies & de nôtre mort
& nous abandonnerons le détail aux Difciples
d'Hypocrate & de Galien .
mens ;
Il ne nous reste plus qu'à parler des
Juillet 1718. C
26 LE MERCURE
mouvemens volontaires de nôtre corps ,
& de dire , par exemple ; comment mon
efprit a le pouvoir de remuer mon bras
ou autre partie de mon corps ,
à fon gré ;
comme auffi d'expliquer , comment il arrive
, que certains mouvemens de nôtre
corps, font naître des fentimens dans nôtre
ame. Nous dirons donc , qu'au moment
que le Créateur affocia l'ame humaine à
un corps , il fit une eſpèce de Traité entr'eux
, dont voici les conditions .
Le premier Article de ce Traité , fur ,que
toutes les fois que nôtre corps recevroit
quelque dommage , par le choc violent de
quelque corps étranger, par la difette des
fucs alimentaires , par l'excez du travail ou
autre caufe quelconque , nôtre ame feroic
avertie de l'infortune de fon Affocié , par
des fentimens douloureux , tels que font,
le fentiment de la faim , de la foif &
autres. C'est donc le Créateur qui affecte
alors nôtre ame de ces fentimens douloureux
, pour la rendre attentive aux befoins
préfens du corps , pour l'intereffer à fa
guérifon , pour la rendre vigilante à le
préferver des accidens où il eft déja tombé
par fon inattention à le fervir . Saint Auguftin
* définit l'homme , un efprit qui gonverne
un corps ; je dirois volontiers , que
c'eft un efprit condamné à fervir un corps ;
& le pis eft , que ce corps eft un mauvais
*S.Aug. Lide la quantité de l'ame, nomb.22.
DE JUILLET. 27
Maître . Cependant , l'ame s'affectionne à
ce mauvais Maître ; elle a toutes les peines
du monde à recevoir fon congé de
lui : Pourquoi cela ? C'eft que fi d'un côté,
le Créateur la punit févérement , toutes
les fois qu'elle manque à quelqu'un de ſes
devoirs envers le corps , il la recompen
fe continûment de fa fidélité à le fervir ,
par des fentinens agréables. Les différens
plaifirs que nous reffentons à boire , à
manger à fatisfaire tous les befoins de
nôtre corps ; ces plaifirs , dis- je , font le
prix dont le Créateur paye nos fervices :
Eft-ce bien cela qui nous attache à la vie ?
Par le fecond article du Traité d'Union
, Dieu a donné droit à l'efprit fur les
organes extérieurs du corps ; il peut donc
les mouvoir ces organes , ou faire ceffer
leurs mouvemens au gré de ſes défirs & de
fes caprices ; c'eft- à- dire , que le Créateur
s'eft impofé la loy de communiquer
aux organes extérieurs de nôtre corps
tous les mouvemens variez que nôtre
efprit exigeroit d'eux. Ainfi , c'eft Dieumême
qui fait tous les frais de l'affociation
dont nous avons parlé.
a
Mon Diſciple connoît à préfent les Etres
corporels ; il eft tems de le mettre en
commerce avec les Etres intelligens
METAPHYSIQUE.
La Métaphyfique a pour objet , la conaoiffance
des Efprits ; elle en diftingue
Cij
2.8
LE MERCURE
trois ; Dien , l'Ange, & l'Ame humaine.
Ainfi , nous diviferons nôtre travail en
trois parties. Dans la premiere , nous traiterons
de Dieu , qui eft l'Efprit par excellence
. Dans la feconde , nous parlerons
des Anges : Dans la 3e , nous examinerons
la Nature de nôtre Ame & fes Facultez.
PREMIERE PARTIE..
DE DIEU.
Il nous eft d'une extréme conféquence ,
de nous prouver à nous - mêmes l'exiftence
de Dieu , en faifant ufage des feules
lumiéres de nôtre raifon : Il n'en est pas
de cette vérité , comme de toutes les véritez
de Foy , pour lesquelles il ne nous
eft pas permis d'exiger l'évidence : Il nous
fuffit de fçavoir pour celles - ci , que l'Etre
infiniment puiffant & fidéle , nous les attefte.
Nous déférons fans peine à une Autorité
incapable de vouloir nous tromper ;
l'obfcurité du Myſtére ne cauſe aucun fcandale
à nôtre raifon : Mais , l'existence de
Dien eft une vérité premiere , un dogme
naturel ; c'est un axiome indépendant, qui
ne doit rien à la Religion qui le fuppofe.
Nous chercherons dans notre ame l'Image
facrée du Créateur ; nous ferons
ufage des preuves Phyfiques & Morales
de l'ancienne Ecole , pour démontrer cette
Vérité fondamentale . Nous infifterons LaDE
JUILLET.
guliérement fur les nouvelles démonſtra
tions de l'Ecole Carthéfienne.
Aprés avoir démontré l'exiftence de
Dieu , nous expliquerons le Myftére de
la Création ; nous dirons que Dieu ayant
vû de toute éternité , l'effence diftincte de
toutes les Créatures poffibles , il réfolut
de créer un certain nombre de ces Créatures
; & qu'en conféquence de ce Décret
même , elles exiftérent conformes à leurs
exemplaires Ainfi , la premiere Action
de Dieu confidéré , comme caufe de
quelque chofe hors de lui, c'eft la Création .
Non feulement , Dieu a crée cet Univers ;
mais , c'eſt lui qui le foûtient & qui le conferve
, en conféquence du même Décret qui
lui donna l'être : Il conduit lui-même toutes
les Créatures , à la fin qu'il fe propofa en
les formant.
Les Corps font incapables de fe mouvoir
eux - mêmes ; c'eſt Dieu qui opére
tous leurs mouvemens fuivant certaines
Loix que fa propre Sageffe lui a prefcrites.
Les Efprits crées ne font pas des Etres
abfolument paffifs , comme les Corps :
Non feulement nôtre Ame a le fentiment
des déterminations de fa volonté ; mais ,
elle a dans elle - même , le principe actif
de ces mêmes déterminations : Elle eft
libre en un mot , non feulement de cette
liberté qu'on appelle communément le
Volontaire ; mais , de cette liberté étroite
C iij
30 LE MERCURE
qu'on appelle Liberté & Indifférence.
L'Ecole de Calvin aura beau nous contefter
ce point,nous le deffendrons avec un
courage opiniâtre, il y va de tout pour nous ,
que nous foyons libres dans ce fens étroit.
Quiconque méconnoît fa liberté , n'a plus
aucuns devoirs à remplir : Pour peu qu'il
raifonne conféquemment , il doit s'appercevoir
qu'il eft affranchi de tout joug ; il
doit fe confidérer dans la Nature , comme
le jouer d une force étrargére , qui ſe meut
au gré de tous les caprices : Il éprouve en
lui , des penchans & des déterminations ,
que les autres hommes appellent Vices ,
ou Vertus ; mais il a droit d'infulter à
toutes ces dénominations . Comme il éprouve
fans mérite & fans efpérance , ces penchans
prétendus verrueux ; il s'abandonne
voluptueufement & fans remors ,
à ceux
qu'on nomme criminels : Il tire parti de
ceux- ci ; & comme il eft parvenu à fe dif
fimuler le pacte libre qu'il a fait avec eux ,
fon tôlé eft d'en jouir fans trouble ; il croit
être dans l'ordre.
Nous prouverons donc de toutes nos
forces , le Dogme de la Liberté , qui imporretant
à la Religion& à la Societé civile .
Nous commencerons par chercher dans
nous, le fentiment invincible du Jufte & de
L'Injufte ; Sentiment , que le Créateur n'au
roit jamais gravé dans nôtre ame , s'il ne
l'avoit pas crée libre. Nous prendrons à
DE JUILLET . 31
témoins, la Loy naturelle , les Loix Divines
& Humaines , qui ne font fondées que fur
cette vérité , nous attefterons la Sageffe de
Dieu & la Juftice : Nous ferons voir, qu'il
y auroit de la folie à prefcrire des Loix à
un Etre néceſſaire & qu'il y auroit une déteftable
injuftice à punir cet Etre, pour n'avoir
pas fatisfait à des devoirs impratiquables.
Nous expliquerons , en quoy confiite
précifément l'exercice de notre Liberté ;
nous renfermerons dans fes véritables limites
, le principe actif des déterminations
de nôtre ame .
Nous diftinguerons dans elle , deux facultez
différentes; l' Extendement & la Volonté.
Nous commencerons par convenir , que
Dieu eft la Lumiere de notre entendement ;
que c'est lui qui crée en nous nos propres
idées : Ainfi la faculté de nôtre efprit
que nous nommons Entendement n'eft
point une faculté active.
>
Ce qu'il y a d'actif dans nôtre âme
ne peut donc appartenir qu'à la volonté.
Le miniftere de la volonté , conſiſte à
rejerter ou adopter les idées qui ont affecté
l'Entendement ; à les unir ou les defunir
; à les aimer ou les hair.
Nous ferons voir que nôtre volonté même
, ne peut exercer fon miniftere propre ,
qu'autant qu'elle eft aidée du fecours de
Dieu , de maniere , qu'elle n'est point affranchie
de fa dépendance , au moment
Ciiij
32
LE MERCURE
qu'elle fe détermine : Elle n'eft point Créatrice
abfoluë de fes propres déterminations.
Ainfi , ce que nous lui attribuons ici ,
ne prend rien fur les droits incommunicables
de la puiffance divine.
Dieu eft un Etre fimple ; la Souveraine
perfection eft une , & indivifible ; mais ,
comme nôtre efprit ne peut
peut l'embraffer
d'une feule vûë , il eft forcé de la divi
fer , pour ainfi dire , & de l'envifager par
des afpects différens , C'eſt pour cela que
nous confidérons Dieu , tantôt , comme
Puiſſant , tantôt , comme Sage , comme
Jufte , comme Bienfaisant : Qualités , qui,
dans Dieu même , ne font point des Etres
diftinguez les uns des autres ; mais feulement
des modifications inféparables de l'éffence
divine.
Nous fuivrons l'ufage des Ecoles pour
l'examen des attributs de Dieu : Nous con
silierons les droits variés de ces attributs
entr'eux; & nous aurons grand: attention ,
à ne rien conjecturer qui foit indigne de
l'Etre
fouverainement parfait.
Nous parlerons de la Toute- Puiffance do
Dieu , & nous fixerons l'exercice de certe
Puiffance , aux confeils de la Sageffe :
Nous étalerons tous les droits de
la Juſtice , mais la bonté moderera ces
droits Nous étudierons Dieu dans tous
les fens ; mais , nous arrêterons principa
lement nos regards , fur les traits de bonDE
JUILLET. 33
ré & de mifericorde , qui réclament nôtre
amour, & qui fondent nos efpérances.
Aprés avoir examiné les attributs effentiels
de Dieu , nous parlerons des attributs
perfonnels qui caractérisent chacune
des trois Perfones Divines. Ces attributs
perfonnels font appel z dans les Ecoles
Théologiques des Perfections ; mais , ces
Perfections prétendues , ne font , à parler
exactement , que de fimples rélations , qui,
quoy qu'elles établ , ffent de l'oppofition entre
les Perfonnes comparées , ne détruifent
pourtant pas la parfaite égalité qui cft
entr'elles.
& ICO DI PARTI 1.
DES ANGES.
II eft de foy , que Dieu a crée des Etres
intelligens d'une autre efpece que nos
Ames : Les faints Livres nous parlent fou
vent de ces Intelligences , fous le nom
d'Anges , qui veut dire , envoyez, L'écritu
re leur donne ce nom , pour exprimer leur
miniſtere rélatif à nous : Quelquefois , elle
les défigne par un nom perfonnel , comme
Gabriel , envoyé pour chaffer Adam & fa
femme du Paradis Terreftre ; Raphaël commis
à la garde de Tobie.
Les Phylofophes Payens ont prétendu ,
long- tems avant la loy nouvelle , qu'il y
3+ LE MERCURE
**
avoirdes efprits crées d'une autre efpece que
nos Ames ; & ils commettoient à ces efprits
le gouvernement de l'Univers : Mais , ces
Phylofophes ne convenoient pas entr'eux ,
de la nature fpécifique de ces Intelligences.
LesDifciples d'Ariftoteles croyoient affranchies
de toute union avec un corps , tandis
que l'Ecole de Platon foûtenoit , qu'elles
êtoient alliées comme nôtre ame , à un
corps,mais à un corps moias compacte .
La Tradition nous apprend , que cette
Controverfe Phylofophique regna long- tems
dans l'Eglife , & qu'elle divifa les Peres
Grecs & Latins , jufqu'à ce que le Concile
de Latran 4, tenu fous Innocent III . eût décidé
que les Anges font de purs efprits .
Les Theologiens diftinguent differens
Ordres d'Anges; mais , ils ne font
pas d'accord
fur le nombre de ces ordres : Eitius b
fuppofe trois Hiérarchies , dans chacune
defquelles il place trois Ordres diftincts.
La premiere Hiérarchie , comprend les
Séraphins , les Chirubins , & les Thrones.
La feconde ; les Dominations , les Vertus
, & les Puiffances.
*
Lifes Ariftote livre 14. Métaph. chapitres
& 8.
a Voyez oyez le Livre premier des Décretales
de Grégoire neuf , titre premier.
b Voyés Eftius , fur le fecond Livre du
Maitre des Sentences . Diftinction 23.
DE JUILLET. 35
La troifiéme ; les Principautés , les Archanges
, & les Anges.
Nous ne fçavons pas l'Epoque fixe de la
création des Anges ; mais il eft probable ,
qu'ils furent crées en même tems que le
Monde corporel . Ils nâquirent dans l'état
de grace , & non dans l'état de gloire :
Le bon ou le mauvais ufage de leur liberté
, décida du fort des uns & des autres :
Les Anges Bienhûreux ont mérité la béatitude
éternelle , par l'hommage libre qu'ils
rendirent à Dieu dans l'inftant de la tentation
; & les Anges Rebelles furent juftement
condamnez , pour avoir librement
abufé des dons du Créateur. Je croirois
blafphémer contre la fageffe & la juftice
de Dieu , fi je le foupçonnois de punir ou
de recompenfer des Erres néceffaires.
wx
L'Ecole Theologique appuye long - tems
dans le Traitté des Anges,fur plufieurs Queftions
frivoles que nous ne ferons que parcourir
Par exemple ,files Anges connoiffent
les chofes vifibles & invifibles ; de combien
les Anges bienhureux font plus éclairez
que les Anges réprouvez ; fi les Anges
commis à notre garde , ont la clef de nos .
plus fecrétes perfées . A quoi bon s'épuiſer
en vaines conjectures fur tout cela.
TROISIE' ME PARTI E.
DE L'AME HUMAINE.
L'Ame Humaine eſt une ſubſtance fim36
LE MERCURE
ple & fpirituelle comme l'Ange : Si nous
la confidérons dans fa Nature propre &
ſubſtantielle , nous ne lui trouverons aucuns
rapports de convenance avec le corps
qui lui eft affocié.
L'idée du corps & l'idée de l'efprit , font
contradictoires. L'idée du corps me préfen
te un Etre étendu , divifible , flexible à dif
ferentes figures & à differens mouvemens.
Or , divifez l'étendue , figurez- la à vôtre
gré , imprimez-lui les mouvemens les plus
vifs : De tout cela raffemblé , vous ne fe
rez pas naître la penfée . Accumulez à l'in
fini , des idées,des fenfations, des jugemens ;
toutes ces pensées réuniës , ne produiront
pas la plus petite portion d'étenduë.
Nous commençerons donc la troifiéme
partie de nôtre Métaphyfique , par démontrer
, contre les Difciples d'Epicure & de
Spinofa ; que l'étendue & la pensée ne peuvent
être les modifications d'un fujet commun.
Aprez que nous aurons prouvé , que l'efprit
& le corps font des Etres contradictoirement
diftinguez , il nous fera facile de
démontrer l'immortalité de notre ame.
Il eft de foy , que nôtre ame eft immortelle
; mais , comme cette vérité que la Réligion
nous attefte , n'eft pas un Miftere ,
nous n'héfiterons point à l'examiner Phylofophiquement
: Nous fatisferons en cela ,
DE JUILLET.
37
ux Ordres de l'Eglife * mêmes , qui , dans
an Concile , impofe aux Phylofophes le
devoir de prouver ce Dogm : important ,
avec les feules armes de la Raifon .
La Queſtion de l'immortaliré de l'ame ,
fe réduit à fçavoir ; fi elle cft annéantie ,
au moment que Dieu l'affranchit de fon
union avec le corps . Or , pourquoy l'ame
feroit - elle alors annéantie , puifque le corps
ne ceffe pas d'éxifter ?
La vie du corps humain eft dans fes
mouvemens naturels ; & comme ces mouvemens
ceſſent à la mort , nous difons qu'il
ne vit plus : Ce n'eft pas que nous prétendions
que fon Entité foit détruite , mais
feulement , que cette Entité change de
modifications , pat la décompofition de fes
parties.
La vie de nôtre ame eft dans la penſée ;
Pame eft un Eftre fimple qui ne peut fouffrir
aucune décompofition : Ainfi , pour
prouver fon immortalité , il nous fuffit de
ne trouver dans Dieu , aucune raifon de
l'annéantir , au moment de nôtre mort.
Aprés que nous aurons démontré l'im
mortalité de nôtre ame , nous diftinguerons
dans elle , deux facultés ; fçavoir ,
P'Entendement , qui fournit les idées & les
fentimens ; leJugement ou la volonté , qui
* Voyés le Concile de Latran , tenu fois
Jule II. & Leon X. Ceffion &c.
28 LE MERCURE
les rejette ou les adopte , qui les unit ou
les fépare.
Nous prouverons contre les Difciples
d'Ariftote , que l'Entendement eft une faculté
purement paffive ; c'eft à dire , que
nôtre ame ne crée point fes propres idées ;
mais , qu'elle les recoit paffivement du Créa
teur , comme nous l'avons déja remarqué.
Nous prétendrons contre l'Ecole de
Calvin , que nôtre volonté eft une faculté
active; & nous concilierons parfaitement
les interefts de Dieu avec nos propres droits.
Nous n'avons point parlé de l'Ontologie ,
qui a pour objet , l'Etre en général , la
maniere d'Etre , & les attributs , tant de
l'un que de l'autre : Nous abandonnons
cette partie querelleufe de la Métaphyfique
aux Ecoles Péripatéticiennes .
MORALE.
Nous voilà arrivez à la partie de la
Phylofophie , qui a pour objet , de former
les Mours : Mon Difciple fe trouvera
ici en Païs de connoiffance ; nous n'avons
pas tardé jufqu'a ce moment , à donner
l'ordre à fes paffions jil eft familiarifé avec
tous fes devoirs ; fon Ame eft dans l'habitude
de toutes les Vertus. La Religion
a fait d'avance le devoir de la Morale
: Oüy , la Religion nous a montré tous
nos devoirs dans leurs véritables fources,
DE JUILLET. 39
dans la Loy naturelle , e'eft à- dire , dans
ce fentiment du Jufte & de l'Injufte , que
Dieu a gravé inéffaçablement dans nos
Ames ; dans la Loy écrite , c'est à - dire ,
dans la Loy des douze Tables que le
Créateur donna à fon Peuple fur le Mont
Sinai ; & dans la Loy nouvelle que le
Rédempteur a donnée au Peuple de la feconde
Alliance.
La Morale n'a plus rien à nous montrer
de nouveau dans toutes ces fources :
Mais , elle offre de nous expliquer les Loix
humaines ; c'eft-à-dire , les Loix de rigueur
, dont les hommes ont êté forcez
de s'armer contre leur propre perverfité :
Ecoutons -la .
* Les Loix humaines font, op Civiles, ou
Eccléfiaftiques.
commis
Les Loix Eccléfiaftiques font émanées
de l'autorité des Evêques Succeffeurs
des Apôtres , à qui Dieu a
le Gouvernement de fon Eglife. Ainfi ,
tout Chrêtien doit déférer humblement
à ces Loix, * & doit par conféquent
s'en faire inftruire : Il les apprendra de
la bouche de fon propre Paſteur ; il les
lira dans les Saints Conciles , & dans les
Décrets des Pontifs ,
Les Loix Civiles ont été inventées &
miſes en vigueur, par les Sages &les Puif-
* Lifez S. Luc , chap . 10. Verset 16 .
40 LE MERCURE
fans de la Société Politique , pour réprimer
les Injuftes : Ces Loix ont donc pour
objet , la fûreté publique & le bon ordre
entre les Citoyens ; elles féviffent avec
rigueur,contre quiconque attente à la vie ,
à l'honneur , ou à la fortune d'autrui . Un
Galant- homme ne devroit pas ignorer abfolument
les Loix Civiles de fa Nation .
Nous n'avons point en France de Jurifprudence
fixe : La fatale multiplicité de
nos Coûtumes rendroit cette étude immenſe
; mais au moins , devroit- on apprendre
à tout Gentil -Homme, la Coûtume
particuliére de la Province où les biens
de fa Famille font fituez : La vûë diftinte
de fes droits , le fauveroit de toute
folle prétention fur la fortune de fes Voifins
; & l'armeroit utilement contre les
deffeins injuftes de rout Ufurpateur.
Nous ne parlerons donc dans nôtre
Morale , que des Loix humaines , tant
Eccléfiaftiques que Civiles ; parce que la
Religion aura fatisfait à tout le refte .
Voilà nôtre cours de Phylofophie achevé:
Que ferons nous de nôtre Difciple ?
Tour. Son Ame eft fléxible à tous travaux
. S'il fait choix de la profeffion des
Armes , il a toutes les Vertus de fon état :
Les fatigues & les dangers de la Guerre,
n'ont rien qui puiffe allarmer fon courage ;
il ne voit rien de plus grand , que de donner
fa vie pour la deffenfe de fa Patrie : Il
ira
DE JUILLET.
41
ira rapidement aux honneurs fuprémes ;
mais , un fentiment vrayment modefte ,
le rendra auffi patient à les attendre , que
fa noble émulation l'aura rendu prompt à
les mériter: Son mérite irritera d'abord
la jaloufie de fes Emules ; mais , fa douceur
infinuante , fes moeurs aimables
défarmeront leur jaloufie : Ils s'accoûtumeros
peu à peu à le voir au deffus de
toute concurrence : Il deviendra le Modéle
de ceux dont il étoit le Rival. Sa
Vertu tiendra ferme contre la contagion
du libertinage ; il fuira la folle jeuneffe ,
pour commercer avec des hommes fages
& expérimentez , qui puiffent le former
dans le métier des Armes.
Toutes les lumiéres que mon Difciple
a puifées dans l'étude de l'Hiftoire , des
Lettres, & des Arts , fes connoiffances Phylofophiques
, ne feront point de trop ici :
Pourquoi veut - on que l'ignorance foit le
privilége de l'homme de Guerre ?
Un bon Citoyen doit fe multiplier .
pour
ainsi dire , & fervir fa Patrie fous différens
noms : Le même homme , qui chaffa l'Ennemy
de nos Frontiéres dans ces derniers
temps , fe transforma en Miniftre , pour
négocier nôtre Paiz avec l'Empire. Le Guerrier
eft aujourd'huy appellé au Miniftere de
Paix , la Profeffion des armes et rentrée
dans tous fes droits .
L'Homme (cavant & vertueux , eſt de
42 LE MERCURE
tout métier , de toute condition ; il eft bon ;
à l'Eglife , à la Magiftrature , aux Armes ,
au Miniftere Politique . Il m'eft indifférent
que mon Difciple choififfe l'un ou l'autre
que de ces Etats ; mais , quand une fois il aura
fixé fon choix , je tournerai toutes les vûës
aux devoirs particuliers de la profeffion
qu'il aura embraffée.
S'il fe dévouë au fervice des Autels , il a
toutes les vertus & toutes les lumieres que ce
Miniftere éxige; il fcaura défendre les droits
facrez de la Religion . J'armerai fon zele
de toutes les graces de la parole ; il fera
véhément Orateur , parce qu'il eft riche
en grands fentimens . Ses talens & ſa vertu
l'appelleront bien -tôt aux plus hautes
dignitez de l'Eglife , il y montera avec
un humble courage ; & fon zéle vrayment
faint . fera toujours fupérieur aux travaux
de fes emplois .
Mon Difciple parle excellemment fa
Langue naturelle ; fa mémoire eft ornée
de tous nos meilleurs Ouvrages , foit de
Profe , foit de Poëfie . Cela eft bon , mais
cela ne lui fuffit pas ; nous allons apprendre
la Langue latine , & j'ofe affûrer , que
nous y ferons plus de progrés dans une année
, que l'on n'en fait pour l'ordinaire dans
tout le long cours des Humanitez, Nous nous
donnerons le fpectacle des progrés de l'efprit
humain , nous n'hésiterons pas à comparer
un François avec un Romain dans
DE JUILLET.
43'
·
>
le même genre. Nous verrons tout ce que
ces hommes tant vantés , ont dit de meilleur
, foit en Profe foit en Vers ; nous
lirons les deux Hiftoriens qui ont atteint
chez eux la plus haute perfection de leur
Art. Nous étudierons les Harangues faftueufes
de Cicéron , & nous comparerons l'Eloquence
Romaine , avec l'Eloquence Françoiſe.
Nous citerons en jugement , Virgile ,
Horace & autres Poëtes que le préjuge diviniſe
; nous rendrons juftice à tout
ce qu'ils ont de bon ; mais , nous ne ferons
aucune grace à leurs fautes ; La Raiſon qui
les jugera , ne connoît ny Anciens ny Modernes.
Si mon Difciple fe deftine au Miniſtere
Evangelique , je lui fais comprendre qu'il
va devenir le Dépofitaire & le Commentateur
des Livres Saints , & qu'il feroic honteux
à lui d'en méconnoître le texte original
: Non feulement il va apprendre le
Grec , mais encore la Langue Hebraique ;
ce travail n'eft pénible que pour l'enfance ;
rien ne coute à la Raifon, guidée par le
devoir. Je prends ici congé de mon Difciple
; il n'a plus beſoin de moi.
' Académie des Jeux Floraux a diftri
bué les Prix en la manière accoûtumée
, le trofiéme de Ma, 1718.
Dij
44 LE MERCURE
1
M. l'Abbé de Boiffi de Paris , a efté re
connu,depuis la diftribution des Prix , l'Auteur
de l'Ode qui a pour Titre , les Chiméres
, à laquelle on a adjugé le premier
Prix. Les Odes intitulées , la Melancolie.
& l'éxil de Pintus , font du même Auteur.
M. l'Abbé Mangenot de Paris , est l'Auteur
de l'Eglogue qui a remporté le Prix.
Le Prix de l'Elégie ou de l'Eglogue ,
réfervé l'année derniére , a efté adjugé à une
Eglogue , dont M. Taillandier le Fils , de
Paris , eft l'Auteur.
Les Prix qui eftoient deftinés cette année,
au Poëme & à la Profe , ont efté réfervez
, & feront diftribuez l'année prochaine
, outre les Prix ordinaires.
L'Ode qui a pour Titre , Deſcription
d'un Orage , & qui a concouru pour le premier
Prix , eft de M. le Chevalier de Lamamie-
Clairac , Capitaine d'Infanterie
Ingénieur ordinaire du Roy .
L'Ode du Pécheur , eft de M. Sentmanat
, Marquis de Caftel Dos- Rios , jeune
Seigneur Efpagnol .
M. Chadebec , Avocat au Parlement
de Toulouſe , s'eſt déclaré l'Auteur du Diſcours
qui a pour fentence , Vir probus ,
fimplicis véritatis amicus. Cic.
Le Public ne fçauroit eftre affez informé
du nombre & de la qualité des Prix , que | Académie
des Jeux Floraux donne chaque
annéc.
DE JUILLET. 45
Il y en a quatre. Le premier , eft une
Amarante d'or , de la valeur de quatre
cens livres , qui eft adjugé à une Ode.
The Le fecond , eft une Violette d'argent ,
de la valeur de deux cens cinquante livres,
que l'on donne à un Poëme de foixante
Vers au moins , & de cent Vers au plus
tous Alexandrins & fuivis , ou à rimes plates
, dont le Sujet doit eftre héroïque.
Le troifiéme , eft une Eglantine d'argent,
du prix de deux cens cinquante livres . qui
eft adjugé à une Piéce de Profe d'un quart
d'heure , ou d'une petite demie heure de
lecture , dont l'Académie publie toutes les
années , le Sujet , qui fera pour l'année prochaine
1719
La Gloire dédomage bien avantageusement
de cequ'elle conte à acquérir.
Le quatrième Prix , eft un Souci d'argent
, de la valeur de deux cens livres. On
le donne à une Elégie , à une Eglogue , ou
à une Ydile.
Le fujet de toutes les fortes de Poëfie
qui peuvent prétendre à ces Prix , fera au
choix des Auteurs.
A l'égard des Vers , ils doivent être réguliers,
& n'avoir rien de burleſque , de
fatirique , ni d'indécent .
Toutes perfonnes , de quelque Qualité &
Pays qu'elles foient , de l'un & de l'autre
fexe , pourront afpirer aux Prix.
Les Auteurs qui y prétendront , feront
46 LE MERCURE
remettre leurs Ouvrages dans tout le mois
de Janvier de l'année 1719 , lequel étant
expiré , on n'en recevra plus .
Il faudra qu'on s'adreffe à M. le Chevalier
de Catellan , Secrétaire perpétuel des Jeux
Floraux , qui loge prés de la Place du
Salin.
Nous fouhaiterions pouvoir donner ici
place aux différentes espéces de Poëme , qui
ont remporté le Prix de cette année ; mais,
comme elles occuperoient une partie trop
confidérable de nôtre Recueil , nous nous
Contenterons d'en extraire les deux Piéces
fuivantes.
LE CAFFE'
POEM E.
JEconfacre un éloge au Nectar Arabique ,
Pere de l'enjoue nent , & ma débauche.
unique.
Defes vertus épris , Sçavans , écoutez- moi .
Mes Vers font un tribut qu'à ſes bienfaits
je doi.
Il m'infpire , & ſouvent je n'ai d'autre Hypocréne
,
Que les flots précieux dont il remplit ma
veine.
Parles voeux d'un vain Peuple , à briller
obstiné,
Le Dieu des beaux Efprits fans deffe impor
tuné
DE JUILLET.
47
*
Avoit depuis long- tems perdu cette allégreſſe
Quifaifoit le bonheur des rives duPermeffe
Sa gloire l'accabloit : Un nébuleux chagrin
Obfcurciffoit Jon front , autrefois fi ferein .
Sous fes doigts engourdisfa Lyre étoit müete:
On le voyoit trembler à l'aspect d'un Poëte.
Il laffoit les Echos du bruit de fa douleur :
Tant les Dieux font pen Dieux dans le moindre
malheur.
Pour calmerfes ennuis , combien les fages
Mufes
N'employoient- elles pas de fecourables rufes?
Contre les fots Auteurs l'une lança fes traits ;
L'autrefur l' Helicon fit danfer les Forets.
Thalie , en brodequin , vint réjoüir la Scene ;
Terpsichore railla la grave Melpomene ;
Les chalumeaux d'Euterpe épuiferent leurs
Sons ;
Clio , fa politique , Erato , fes chansons.
Leur zéle l'irritost . Le haut Olympe envoye
Tous ces folâtres Dieux qu'accompagne la
Joye.
Le Courrier immortel Mercure , les conduit,
Et le Sommeil paiſible en fe hâtant , lesfuit.
Inutile Renfort ! Trifte Apollon , tu glaces
Les Ris,pour t'égayer liguez avec les Graces.
Ta fombrehumeur réfifte aux feftins de Co-
* mus ,
Anfavoirde Mercure , aux bons mots deMomus.
Le Sommeil t'inquiete. Il reste une reſource :
D'un vinfaitpour luifenly Bacchus ouvre la
Source.
48 LE MERCURE
Apollon àlong traits s'humecte de ce vin
Mais un plus noirfouci naît de ce jus divin.
Foibles Dieux , vos effortsfe changent en obftacles
,
Leur criaJupiter ? J'employrai mes miracles.
Apollon eft mon Fils ; je l'aime; & l'Univers,
Pour connoitre nos noms , a beſoin de fes
Vers.
Il dit, vientfur le Pinde, &fa main bienfaifante
,
Sur unjeune Laurier fait de fon Sceptre une
Ente.
Le Sceptre germe, croît,fe couronne de fleurs;
Le fruit pouffe , & fe peint des plus vives
couleurs.
Un Zéphir lefeconë ; il tombe ; Calliope
Sent l'heureuxgrain caché fons l'ingrate envelope.
Elle en brife les noeuds , & fur le verd gazın,
Legrainfe debarraſſe & laiſſe ſa priſon.
Dans un nouveau cachot un feu difcret l'embrafe
Le foyer le meurit , un dur acier l'écrafe.
Il fe réfout en poudre , & ſur l'ardent fourneau
,
Il fe mêle , il murmure, il combat avec l'Ean:
Son aimable fureur enfante un doux nuage :
Les airsfont embaumez par le naiffant brenvage.
On l'enleve à laflâme : Il s'appaiſe ; & voici
Qu'une Coupeprésente un fuc blanc & durci,
Suc apporté du Ciel par le beau Ganiméde ɔ
DE JUILLET . 49
Contre legoût amer du tout - puiffunt reméde ,
* Hebé , l'adroite Hébé , le verfe lentement
,
Et fait des deux liqueurs le mélange charmant
.
Dans les mains d' Appollon la porcelaine fume.
La boiffon eft brûlante : Avide, il la hume.
O prodige ! O pouvoir du fouverain des
Cieux.
Ce qu'aprés les neuf Soeurs , tenterent tant
de Dieux ,
Jupiter l'exécute. Une divine yvreffe
Suit le nouveau reméde , & chaffe la trifteffe.
Devant le Dieu des Vers le Trouble difparoît
;
La Paix rentre en fon coeur ; l'Allégreffe
renaît.
Defon augufte front les rides s'applaniffent ;
Son vifage eft riant , fes yeux s'épanouiffent.
Jupiter applaudit ; mais, les foins defa Cour
Le rappellent d'abord au céleste Séjour .
D'un longremerciment la Terre l'accompagne
;
D'aiſe on veit treſſaillir la fçavante Montagne
;
Et le Dieu du Parnaffe , & fes chers Nourriffons
,
* Déeffe qui verſe à boire aux Dieux ,
ainfi que Ganiméde .
Juillet 1718. E
LE MERCURE
Celebrent à l'envi la Reine des Boiffons.
Que j'aime leurs tranfports ! Loin d'ici ,
Jaloufie ,
Jufqu'à nous à grands flots coule leur Ambrofie
.
Da Sceptre verdoyant les fertiles rameaux
Peuplent, non loin a d'Aden,mille charmans
Coteaux.
L'Aurore les cultive , & le Maître de l'Onde
Porte leurs riches Dons jufqu'aux bornes du
Monde.
Gardez vos Diemans , Indes ; gardez
vôtre Or ;
Le fruit , enfant d'un Sceptre , eft mon plus
cher tréfor.
Quel plaifir ! Lorsqu'au tour d'une madefte
table ,
Au fortir d'un repas fagement agréable ,
Libre avec mes Amis , une taffe à la main ,
Du Nettar de ce fruit je m'inonde le fein.
Délicieux Nectar, Boiſſon miraculeuſe ,
Toi qui donnes le nom à l'Arabie heurenſe ;
Quy , oùy , nous l'éprouvons , iz fais de vrais
heureux ;
Tu chaffes les Chagrins , tu reménes les
Jeux ;
Tu ranimes le fang ; tu délaffes nos veilles
;
a Aden Capitale d'un Royaume de l'Arabie
heureufe .
DE JUILLET .
St
Tantôt tu nous polis , tantôt tu nous confeilles.
Sans toi, queferions - nous ? Souvent à tonfecours
,
La Chaire & le Barreau doivent lears beaux
Difcours ;
Le Magiftrat,fes Loix , le Poëte, fa gloire ;
Le Prince, fes Edits ; le Héros ,fa Victoire ;
Cefiécle & nos climats ,leursfublimes efprits ;
Moi , je te dois mes Vers ; te devrai - je
le Prix ?
Ille liquor docuit voces inflectere cantu .
Tiballus .
Ur
EG
LOGUE,
Sur la fin d'un beaujour , une jeune Ber«
gere ,
Plus tard que de coûtume , ayant quitté ſa
Mere ,
Preffoit les pas tardifs de fon nombreux
Troupeau ,
Vers un Bocage épais , éloigné du Hameau :
L'heure d'un rendez- vous , malgréfes foins ,
paſſée ,
S'offroit incefamment à fa trifte pensée.
Elle arrive ; mais Ciel ! Quels furent fea
foucis ,
De parcourir ces lieux fans y trouver Tir¬
Gis ?
Dansfon impatience , en vain elle l'appelle ;
Eij
52
LE MERCURE
Echo feule répond à la voix de la Belle.
Mille Soupçons confus allument fon cour-
Toux :
Elle s'arrête enfin au plus cruel de tous.
Tircis ne m'aime plus. Le perfide , dit→
elle ,
Ne peut en même- tems être hûreux & fidele.
Une Bergere amante eft pour lui fans appas :
Il m'aimeroit encor , fi je ne l'aimois pas.
On me l'avoit tant dit avant de le conncître
:

Traitez bien un Amart , il ceffera de l'être ;
L'amour ne peut durer qu'autant que les defirs
;
Nourri par l'efperance , il meurt par les plaifirs.
Auffi , quand il me tint un amoureux langage
,
Quoi qu'en fecret mon coeur approuvât fon
hommage
,
Le Soleil quatre fois , fit meurir nos mois-
Sons ,
Avant que je paruffe écouter fes chansons .
En lui cachant l'ardeur qui dévoroit mon
ame ,
Que n'ai-je point fouffert pour éprouversa
flame ?
Par combien de tourmens n'ai-je point acheté
Le chimerique espoir d'aimer en fûreté ?
Cruelle à mon Berger , plus cruelle à moimême
,
Je ne luilaiſſois voir qu'une rigueur extrême
:
DE JUILLET. 53
Mais un jour , jour fatal au fecret de mon
coeur ,
Tircis trop tendrement me peignit ſon ardeur.
Jufqu'à quand , difoit- il , je m'en fouviens
encore ,
Serez- vous infenfible au feu qui me dévore ?
Malgré vôtre beauté , craindriez - vous , un
jour,
De me voir à quelqu'autre immoler vôtre
amour ?
Ah , grands Dieux ! Si je vis fans aimer
ma Bergere ,
Que ma Flute , ma Voix , mes Vers ceffent
de plaire ;
Qu'on me voye étouffer les Oiseaux que
j'inftruisi
Quemes Prezfoient fans fleurs , & mes Vergers
fans fruits ;
Que mes tendres Brebis & mes Beliersfuperbes

S'empoifonnent dufuc des plus mortelles herbes
;
Queje les abandonne à lafureur des Loups ,
Et que je fois moi-même en bute à tous vos
coups.
J'enjure par les Dieux , ou plûtôt par vousmême
,
Philis , l'amour vous rend ma Deïtésuprême.
L'ardeur que j'ai pour vous , ne finira jamais
:
E iij
54.
LE MERCURE
Croyez-en mon amour , mes fermens , vos
attraits.
Son trouble , falangneur , fes regards , fon.
filence ,
Tout m'auroit alors de fa perfévérance.
Je ne pus réſiſter à des coups fi puiſſans ;
Un défordre inconnu , s'empara de mes fens.
Prefque fans le vouloir , éperduë , inquiete ,
A man perfide Amant j'avoüai ma défaite.
Je vous aime , lui dis-je. Heureuſe ! Si mon
coeur
Peut attendre du vôtre une éternelle ardeur.
A vous aimer toujours , cher Tircis , je m'engage
:
Que de mon tendre Amour cet Agneauſoit
le gage.
Ilcroîtra: Que nos feux croiffſent ainſi que
lui.
Puiffions - nous nous aimer encor plus qu'asojourd'hui.
Qu'aprés un tel aveu , nôtre entretien fut
tendre !
Oiseaux , vous le fçaven , vous feuls putea
l'entendre ;
Tout ce que fent un coeur par l'amour animé,
Dans cet heureux moment fut pas nous exprimé.
Fugitives douceurs , inftans fi défirables ,
Ou foyez moins charmans , on foyez plus durables
.
A peine cus-je livré mon coeur à ſes défirs
DE JUILLET.
55
Que la nuit vint troubler nos innocens plaifirs.
Malgré nous , il fallut nous fouftraire à leurs
charmes ,
Tircis fut accablé ; je répandis des larmes ;
Et pour nous séparer , en nous ferrant la
main y
Nous ne pûmes tous deux prononcer qu'à demain
.
Depuis cet heureux foir , avec exaltitude ,
Il me previent toûjours dans cette folitude ♦
Mais , hélas ! Aujourd'hui je l'attends vainement.
L'Ingrat n'a plus pour moi le même empref-
Sement.
Sans doute le Perfide aux pieds de quelquo
Belle ,
Se fait des mes chagrins un honneur auprés
d'elle ;
Etpour la flater mieux ,mépriſant ma beauté,
Le Parjure fe rit de ma crédulité.
Dieux ! Sur la foi defquels j'ai perdu l'Innocence
,
De mon volage Amant daignez tirer vengeance.
Elle achevoit ces mots, quand Tircis accou
rut.
A l'afpect du Bergerfon courroux difparut.
Eh quoi donc , lui dit- elle • avec un regard
tendre ,9"
Depuis quand un Amant ſe fait- il tant ate
tendre ?
£ iiij
56
LE
MERCURE
Bergere , reprit-il , calmez vôtre courroux
:
J'étois fur ces gazons deux heures avant vous.
Vous arriviez enfin ; mais , difgrace imprévûë
!
Un Loup au même inftant s'eft offert à ma
vûë.
Il entraînoit , grands Dieux ! Quelle alarmepour
moi !
Cet Agneau fi chéri , gage de vôtrefoi.
O Ciel! Pour mon Amour , quelfunefte pré
Sage !
Ai-je dit ; mais , cruel , je mépriſe tarage.
Quoi que je fois ici fans boulette & fans
chien ,
Tu fentiras bientôt qu'un Amant ne craint
rien.
Enfin , jufqu'en fon fort la Bête poursuivie ,
A perdufous mes coups fa proye avec la vie.
J'ai vengé par fa mort nos plaifirs differez
Pouvois-je moins punir qui nous a séparez ?
La Bergere à ces mots lui racontafes craintes
:
Le fidéle Tircis en fit de douces plaintes.
Philis , d'un air confus approuvant fes rai-
Sons ,
Par de nouveaux fermens expia fes Soupgons.
Res eftfolliciti plena timoris Amor. Ov.
"
DE JUILLET.
$7
Yetxt* txt?axyst.
L
A Lettre fuivante eft de M. P ..
Sculpteur ordinaire du Roy , adreffée à
un des fes amis , qui lui avoit demandé un
détail par écrit , de ce qui s'étoit paſſé dans
une promenade qu'ils avoient faite enfemble
à Versailles. Elle m'a paru fi bien écrite
& en même tems fi curieuſe , par les jugem
mens fins & délicats que l'on y porte , fur
les plus belles Figures doce fameux Jardin ,
que mes Lecteurs approuveront fans doute
que je l'infére dans mon Recueil.
M
>
Onfieur , nous nous promenions il y
a quelques jours , dans les Jardins
de Verfailles , uniquement pour prendre
le frais. Le Soleil caché fous des nuages
tranfparens , réfléchiffoit fes rayons fur
les Montagnes voisines , & ne répandoit
qu'une chaleur douce , que tempéroit encore
un vent léger & prefque infenfible.
Aprés avoir parcouru quelques Bofquets
nous entrâmes dans le Salon Royal : Vous
jettâtes les yeux fur deux Groupes de marbre
, qui vous parurent d'une grande beau- ·
té. De qui font ces figures , me demandâtes
-vous? Elles font de M. Puget, vous répondis-
je , duquel vous avez fans doute entendu
parler. Je n'en ai qu'une idée confuſe,
me dites- vous ; & je ferois bien aiſe d'ap-
1
LE MERCURE
prendre l'Hiftoire d'un fi habile homme.
M. Puger , repris - je , eftoit de Marſeille :
Il fit fes études à Rome. Au retour de cette
Ville , il paffa par Génes. La République
charmée de fon mérite , voulut fe l'attacher
par une forte penfion qu'elle lui fit
offrir. L'Amour de la Parrie l'emporta fur
l'interêt, & fur le plaifir de brifler dans
une Cour étrangère . Il revint à Marſeille .
Le Roy ayant fçû qu'il avoit fait deux merveilleux
Groupes de marbre , les fit acheter.
M. Puget vint à Paris pour la premiere fois,
& les fit placer à l'endroit où vous les
voyez . La Cour fit tous les efforts pour l'arrêter,
rien ne put ébranler fa Philofophie :
Auffi deffintéreffé à Versailles qu'à Génes ,
il ne fut fenfible qu'à fa liberté , il coutur
fe recacher dans fa Province , & mourut
paisiblement dans le fein de fa Famille . Heureux
celui à qui Dieu donne une fi grande
fageffe , & qui peut la conferver jufqu'à la
mort !
Le premier de ces Groupes , comme vous
voyez , eft Milon Crotoniate , qui eſt déchiré
par un Lion : Sa main eft prife dans
le tronc d'un gros arbre qu'il avoit fendu
par le milieu : Cette figure ravit l'ame de
tous ceux qui la regardent. Toute la douleur
que peut reffentir la Nature humaine ,
eft peinte fur le vifage de Milon. La paffion
y eft fi vivement exprimée , qu'on croit l'ensendre
gémir: L'attitude en eft merveilleufe;
DE JUILLET.
SP
?
soutes les parties en font fi belles , & fi élégamment
affemblées avec leur contour , que
eet Ouvrage le difpute avec le Laocoon ,
fameufe Piéce de l'Antiquité. Le Lion qui
dévore Milon , n'a pas moins de beauté que
le refte ; mais , je paſſe à l'autre Groupe.
Il reprefente Perfée & Endroméde :
N'eftes vous poin : faifi d'admiration , à la
vûe de cette Figure ? N'eftes- vous point
auffi charmé du grand air de Perfée , que
de la beauté d'Endroméde . Ce Prince
avec une attention la plus vigoureuſe & en
même tems la plus paffionnée , arrache les
chaînes de cette aimable perfonne : Elle
paroît pleine de pudeur ; mais , on voit à
travers cette pudeur , qu'elle eft pénétrée
d'une vive reconcoiffance pour fon Libé
rateur qui lui donne un fecours fi prompra
Le petit Amour , qui rompt aufli les chaî
nes , femble s'applaudir de fa victoire ;
Quelle grace! Quelle attitude ! Jamais perfonne
n'avoit reprefenté le fils de Citherée
fi charmant & fi redoutable : Enfin , ce
Groupe eft fi achevé , qu'on ne ſe laſſe point
de le regarder , & qu'on ne le quitte qu'avec
peine : Mais , me dites- vous ; pour lequel
des deux fe déclarent les Connoiffeurs ?
L'un & l'autre a fes Partifans , vous répondis-
je ; mais le feu Roy paroiffoit pen
cher vers Milon .
Là- deffus , nous fûmes joints par deux
Inconnus , qui m'avoient entendu faire la
LE MERCURE
?
defcription de ces deux Groupes : Nous
reconnûmes aifément qu'ils êtoient gens
de bon goût & de bon efprit . Aprés quel
ques civilitez réciproques, nous pouffâmes
plus loin. M., me dit l'un de ces Inconnus ;
vous avez parlé des Ouvrages de M. Puget ,
d'une maniére fi jufte & fi avantageuſe ,
qu'il faut que vous foyez non feulement
un Maître de l'Art , mais encore , un parfaitement
honête homme : Faites- moi l'amitié
de me dire , ce que vous pensez ,
(je ne dis pas de toutes les Figures qui
font ici ; car je crois que vous penfez
comme moi , que ce font la plupart , des
Antiques affez mal copiées ; ) mais de celle
de la Fourberie, qui eft de feu M. le Comte ,
de Boulogne. Je la trouve trés belle , lui
répondis-je , & digne de celui qui l'a faite.
M. le Comte a imité une de nos amies :
Sincère , il a peint la Fourberie d'aprés
Nature : Indifférente , elle peint l'Amour
de même. Au reste , je doute que la Fidélité
vous plaife autant que la Fourberie ;
car , ce n'eft pas grand' chofe , au fentiment
des Connoiffeurs. C'eft pourtant M.
Mignard qui l'a conduite , interrompis- je ;
cela eft vrai , ajouta-t-il : Mais , quoiqu'il
ait prétendu faire la huitiéme Merveille
du monde , cette Figure n'en eft pas meilleure
. C'eft ainfi les hommes fe tromque
pent , & nous aurions ici un beau champ
de Critique ; mais , il ne faut point arracher
DE JUILLET. 61
:
le poil du Lyon , quand il eft mort.
En continuant nôtre chemin , nous ap.
percumes une Figure de Didon . Approchons-
nous de celle- ci ; elle me paroît
belle. De qui eft- elle ? De M. Poutier ,
répondit l'Inconnu. J'êtois à Verfailles ,
lorfqu'il la plaça , il y a environ vingthuit
ans. A ces mots , vous fuûrites ; mais ,
l'Inconnu qui ne me reconnur point , continua
de la forte : Je me refouviens que
cette Figure ût alors l'approbation de tous
ceux qui la virent ; on en trouvoit l'attitude
noble & digne d'une Reine On
loüoit le beau défordre qui regne en toute
fa perfonne ; & fi j'ofe vous en dire davan
tage , je vous avoüerai que j'en trouve le
tout merveilleux , & que je ne veux point
de mal à Virgile , d'avoir fait un Anachronifine
de quelques Siécles , pour fournir
un fi beau Sujet à l'Auteur de cet Ouvrage
, qui répond parfaitement à l'idée
que le Poëte nous en donne . En effet ,
Meffieurs , fans faire le Connoiffeur ; qu'il
me foit permis de vous faire remarquer
cette belle Paffion ; le trouble & l'agitation
répandus fur le vifage de Didon ; cette
main qui déchire fes vêtemens , & qui découvre
la plus belle gorge du monde ;
cette attitude du bras dont elle tient l'épée
d'Enée , de laquelle elle eft prête de fe
fraper : L'Amour , le Dépit, la Rage le conduifent
. Que j'aime le défordre de cette
662 LE MERCURE
draperie ! Qu'il donne de majeſté à la Figure
! Mais , ce que je ne puis affez admirer
, c'est l'adieffe du Sculpteur , d'y
avoir placé le Corcelet de fon Amant : On
diroit que Didon redouble fa fureur en le
regardant Tous les mouvemens , qui déchiroient
fon coeur lorfqu'elle fe tua , vous
les voyez dans fes yeux ; & toute femme
qui voudra fe tuer dans les régles , doit
venir étudier cette Figure. Ma foy , interrompit
celui des Inconnus qui n'avoit
point encore parlé : Les femmes ne font
plus fi fottes ; la perte de vingt Amans &
d'autant de maris , ne leur coute pas même
de larmes , ou ne leur en coute que de
feintes. Cette Figure eft admirable ; mais ,
l'habileté du Sculpteur ne juftific point la
folie de Didon. Qu'on ne me dife point
que fa vertu vouloit qu'elle s'ôtât la vie ?
Chimére ; il falloit eftre roujours fage ,
ou ne fe point tuer , aprés avoir çeffé de
l'eftre. Je le répéte encore ; les Filles Veaves
de nos jours , l'entendent mieux qu'elle.
Nous nous mâmes tous à rire de cette faillie
. Je remerciai l'Inconnu des loüanges
flateufes qu'il m'avoit données , fans me
connoître : Il me répondit qu'il eftoit charmé
de m'avoir rendu juftice ; & que fi une
affaire indifpenfable ne le rappelloit point
au Château , il ſe feroit un fenfible plaifir
de refter plus long - tems avec nous .
Aprés quelques autres difcours D
DE JUILLET.
amy & lui , nous quitterent.
Nous fîmes encore quelques tours d'al
lées , en raifonnant fur tout ce qui s'offroit
à nos yeux ; & vous me fites voir que vous
vous connoiffiez en belle Sculpture , auffi
bien qu'en belle Littérature. Le jour qui
commençoir à baiffer , nous avertit qu'on
nous attendoit à fouper à Paris. Nous
tournâmes du côté du Château , en paffant
prés du Fer- à Cheval , à gauche , vers la
Palisade:Nous apperçûmes une foule de
gens affemblez au tour du Terme de Cérés.
Ecoutons un peu , vous dis-je , ce qu'on
penfe de cette Figure. Il eft tard , me répondites-
vous ; ne nous arrêtons point. Il
doit vous fuffire de l'avoir faite ; & que
vous importe , qu'on la loüe , ou qu'on la
blâme à préfent ; puifque le feu Roy l'a
admirée. Il eft vrai , vous répartis - je , que
S. M. ût la bonté d'en paroître fatisfaite ,
lofque je la pofai , & qu'Elle fe técria par
plufieurs repriſes ; voila une belle femme ;
il eft rare d'en trouver de femblables ; il
eft vrai encore que le Roy me témoigna (a
fatisfaction , par une gratification proportionnée
au mérite qu'il trouvoit dans mon
Ouvrage Mais , je vous avoue que je lerois
bien aife d'entendre le fentiment de
ces perſonnes . Si ce font des Ignorans ,
nous nous en divertirons : Si ce font des
Connoiffeurs , je profiterai de leurs lumiéres
; l'amour propre n'eft point mom.
:
64 LE MERCURE
>
foible ; & je n'ai rien plus à coeur que de
m'inftruire. Nous autres , nous apprenons
tous les jours , & nous arrivons à la perfection
, autant par les confeils qu'on nous
donne , que par nôtre génie & nôtre application
. Eh bien reprîtes vous ! Approchons-
nous donc. Alors , nous entendîmes
un gros homme qui faifoit fort du capable
, & qui fe démenoit comme un Poffédé
, criant de toute fa force , que cette Figure
eftoit déteftable : Qu'à la vérité ,
la tête & les bras eftoient affez jolis ; mais ,
qu'il falloir eftre fou , pour emboîter les
jambes d'une femme dans une caiffe : Qu'il
ne comprenoit pas , par quelle raifon tout
eftoit plein de ces fortes de caiffes : Que
cela révoltoit l'efprit & les yeux , & qu'il
aimeroit autant voir des monftres. Je fuis
payé de ma curiofité , vous dis -je , en
riant , & je n'ai que ce que je mérite . Allons
nous dédomager auprés du Baffin de Lasone.
Voilà ce qu'on peut appeller une Figure
admirable Mais , ce qui feroit le
Chef- d'oeuvre d'un autre , n'eft point le
plus beau Morceau de Gafpard de Mercy.
Il eftoit de Cambray , & fans eftre forti de
France , il a effacé tous ceux qui ont fait
leurs Etudes à Rome ; air gracieux & touchant
, finefle de travail , délicateffe de
deffein , hardieffe d'exécution ; tout fe
trouve dans ce Groupe. Latone juſtifie le
le goût du Maître des Dieux ; Apollon a
:
l'air
DE JUILLET. 65.
l'air digne du Dieu de la Lumiére & des
beaux Arts ; Diane égale Latone ; mais ,
Latone eft fi belle , qu'elle ne peut eftre
= égalée que par Diane .
Enfuite , nous trouvâmes la figure de
l'Air de feu M. le Hongre. Que dites - vous
de cette figure , vous demandai - je ? Jela
trouve excellente ; cependant , il me paroît
qu'il y manque un certain feu , qui la
rendroit plus vive & plus animée : Vous
avez raiſon , vous répondis- je : M. le Hongre
ne travailloit pas par lui- méme , & c'eft
dommage ; il auroit mieux exécuté fes
idées. Mais , regardez cette Vénus ; elle eſt
encore de Gafpard de Merey , & ne le cede
point à Latone : Il y regne une fi belle
correction , un travail fi furprenant , un
art fi merveilleux , un air de jeuneffe &
de douceur fi féduifant , que Vénus n'êtoit
pas plus belle à Paphos qu'elle l'eft à Verfailles
: Mais , medites vous ; puifque nous
fommes en train de loüer & de critiquer :
Allons aux Bains d'Apollon. J'étois fort furpris
, vous - répondis je , que vous ne m'en
euffiez point encore parlé : Je vous accufois
d'ingratitude : Favori de ce Dieu , vous
avez bien tardé à lui faire vôtre Cour ;
allons , continuai -je ; entrons dans ce Sacré
Vallon : Ne vous fentez- vous point
enthouſiafiné ? Tenez , voilà des Tablettes
; écrivez les Vers que ce Dieu vous infpire
; ils doivent être trop beaux , pour ne
F
66 LEMERCURE
les pas
récueillir précieufement . Je vous
avouë , reprites- vous , que je fuis hors de
moi,& je ne reffemble pas trop mal à la Pithie
de Delphes. Cependant , l'admiration
l'emporte fur l'enthoufiafme ; & fi mon
air vous a menacé d'une Ode auffi longue
que celle de Pindare , vous n'en aurez que
la En verité , il faut avoir une gran
peur.
de élevation de génie , pour donner à une
Figure , la grace & la majefté qui me charment
dans celle- ci . Pour les Heures, je n'ofe
les regarder , leur vuë m'attendrit , & dérange
un peu mon ftoicifme. Oh , repartis-
je ! Je ne fuis pas fi fufceptible , & leur
beauté fait plus d'impreffion fur mon efprit
que far mon coeur. Mais , c'eft affez plaifanter.
Avec une grace inexprimable , l'une
verfe à Apollon du Néctar , pour lui laver
les mains ; tel Hebé dans le Ciel , le
verfe aux Dieux : L'autre , dans une attitude
enchantée , lui lave les pieds ; & la
troifiéme qui porte un vafe de parfums , eft
auffi belle que les deux autres . C'eſt dommage
, me dites - vous , qu'il ne foit plus
permis de bidiner à mon âge ; je vous dirois
que l'une de ces Heures , eft celle de
l'amour naiffint ; l'autre , celle de la perfuafion
; & la troisième celle du Berger
. C'eft finement penfer , repartis- je ; vous
en parlez en bel efprit ; & je vais continuer
d'en parler en Sculpteur. Rien n'aproche
de ces figures , foit par la fine correction ,
DE JUILLET. 69
foit par le choix des attitudes ; foit enfin ,
par les beaux accidens de draperie , qui ſe
trouvent les plus heureux du monde. Comment,
accidens , interompites- vous ? De fi
belles chofes fe font - elles au hazard ? Vous
êtes toujours le même , repris-je ; & vous
favez auffi bien que moi , la force de ce
mot : Au refte , cette partie de la Sculptu--
re eft une des plus difficiles ; & trés peu de
Sculpteurs y excellent . Achevez , je vous
prie, me dites - vous , de m'expliquer , quelles
font les figures qui font derriere Apollon:
Ne font- ce pas auffi des Heures ? Oui ,
vous répondis- je ; mais , fi j'oſe badiner à
mon tour ; l'une eft l'heure de payer fes dertes
; l'autre est l'heure du dégoût ; & la
derniere , celle de la vicilleffe . M. Girardon
s'eſt donc bien oublié , reprites - vous , en
riant : Non , repartis - je ; elles ne font
pas de lui , mais de M. Renaudin ; c'eſt àdire
, continuates vous , que M. Girardon
a fait , comme les belles femmes , qui ne fe
montrent jamais aux Tuileries` , ou aux
fpéctacles , qu'avec quelque laide , ou que ! -
que vieille qui leur ferve de luftre ; à peu
prés , comme font les ombres dans les Tableaux
: Mais , voyons un peu , fi je jugerai
bien des deux groupes de Chevaux , que
les Tritons préparent au Dieu de la lumière
pour faire fa comfe : Je fais pour le groupe
qui eft à main droite : Me trompais- je ?
Non , vous dis-je ; & je voudrois me con-
Fij
6.8 LE MERCURE
noître en Poëfie > comme vous faites en
Sculpture ; mais , prodigue de tous les tréfors
pour vous , Apollon ne m'a prefque
rien accordé: Ce Groupe eft admirable : Les
chevaux font faits avec tant d'art ; les expreffions
en font fi vives , qu'ils battent la
terre du pied ; qu'ils jettent le feu par les
yeux & par les narines , & que les chevaux
animez , ont moins de vigueur & moins
d'action . L'Auteur à eû raifon de les faire
fi vigoureux : Quand on fait une courfe
auffi longue & auffi rapide que celle du Soleil
, on ne fauroit être trop bien attelé :
les deux Tritons font d'une beauté infinie ;
celui fur tout , qui eft für le devant , furpaffe
tout ce qu'on en peut dire ; c'eft le
nec plus ultra de la fculpture . Les vrais Connoiffeurs
avoüent , què l'Antique même eſt
auffi molle , que cet ouvrage eft vigoureux .
C'est tout vous dire , qu'il eft de ce fameux
de Merey , dont nous avons déja parlé deux
fois ; mais , il faut bien fe garder d'en ôter
l'honneur à feu M. le Brun , qui , comme
premier Peinte du Roy , avoir la conduite
de tout ce qui fe faifoit pour Verfailles.
C'étoit un homme Divin , plus recommandable
encore par fa douceur & par la bonté,
que par l'excellence de fon génie . J'aurai
, toute ma vie , la plus tendre reconnoiffance
des fages confeils qu'il m'a donnez
; je leur dois le peu que je fçai ; & fi
j'avois cû le don de faire des Vers , j'auDE
JUILLET. 69
.
rois penſé pour lui , comme l'Auteur de
ceux-ci , qui font au bas de fon Portrait..
An Siécle de Louis , l'heureux fort le fit
maitre ;
A lui falloit un Peintre , il te falloit un
Maître
Qui fournit à ton art plus d'un noble def-
Sein.
Par toi , nous triomphons d'Athenes & de
- Rome :
Il n'eft que toi , le Brun , pour peindre un fi
Grand Homme ;
Comme il n'êtoit que Ini , pour occuper ta
main.
Infenfiblement nous nous trouvâmes hors
du Château : Nous montâmes en caroffe ;
la converfation changea plufieurs fois de
fujets , & nous arrivâmes à Paris , contens
l'un & l'autre de nôtre petit voyage.
LES AMOURS A LA CHASSE.
Onfieur de Verton , nommé à l'Ambaffade
de Molcovie , ayant pris à
fon ſervice deux Allemans , dont l'habileté
à fonner du Cor , paffe tout ce que l'on a entendu
jufques à préfent , a bien voulu en
donner le plaifir au Public.
Pour mieux ammener cette nouveauté, l'on
70 LE MERCURE
a compofé la petite Piéce des Amours à la
Chaffe , en un Acte, avec des Scenes Françoifes
& un divertiffement : Elle fut repréſentée
pour la premiere fois , le 10 Juillet ; en voici
le fujet .
Flaminia fille de Pentalon , eftoit une
jeune perfonne , fur le coeur de laquelle
l'Amour n'avoit point encore eu priſë : La
Chaffe & les Bois faifoient toute ſon occupation
& tous fes délices .
La conftance de Lélio fon Amant , n'avoit
encore pû la tirer de l'indifférence
où elle paroiffoit eftre ; quelque effort qu'il
eût fait pour la rendre fenfible. Une Fête
qu'il avoit fait préparer , devoit décider
de fon fort : Aprés quoi , il devoit prendre
la réfolurion de s'en aller à Ferrare ; afin
d'y oublier par l'abfence , un amour qu'il
voyoit bien ne pouvoir eftre recompenté :
Lorfque Trivelin fon Valet , s'avifà d'un
ftratagéme , pour découvrir quels êtoient
les fentimens de Flaminia à l'égard de fon
Maître. Il feignit , que charmé d'une jeune
perfonne qu'il avoit vûë à Ferrare , il alloit
partit fecrettement pour cette Ville , dans
le deffein de s'y marier avec celle qui poffédoit
fon coeur : Que s'il avoit rendu des
ſoins à Flaminia , ce n'avoit etté que par
déférence , & pour obéir à fon pere , qui
avoit réfolu depuis long- tems , de l'unir
avec elle. Ce petit Roman ne manqua pas
de produire fon effet fur l'efprit de Flami
DE JUILLET . 71
nia ; il reconnut par ce petit artifice , qu'el e
n'êtoit pas fi indifférente pour Lélio , qu'elle
affectoit de le paroître ; mais fon Maître
êtant furvenu , & ignorant l'hûreuſe adreffe
de ce Valet , ne reçut que des reproches de
Flaminia & de Sylvia fa Suivante . La furprife
de Lélio qu'elle prit pour
indifférence ,
la confirma de plus en plus , qu'il eftoit un
Perfide , un Traitre ; la colére même qu'il
fit éclater contre Trivelin , pour avoir parlé
de fon départ , acheva de la perfuader ,
& de le rendre entiérement coupable auprés
d'elle. Trivelin qui craignoit que fon
Maître , en s'expliquant , n'allât détruire
ce qu'il avoit entamé , continua de vouloir
perfuader à Flaminia , qu'au fonds , fon
Maître ne l'aimoit point , & qu'il n'en agif.
foit ainfi avec elle , que pour plaire à fon
pere : Il fit fi bien , qu'il emmenà Lélio , en
difant qu'il eftoit tems de partir , & que
rout eftoit prêt pour ce voyage . Flaminia
outrée du procédé de celui qu'elle croyoit
fon Amant , s'emporte à tout ce que la paffion
peut infpirer ; mais en même tems
elle fait des réfléxions fur les tourmens que
l'Amour caufe & voyant arriver les Chaffeurs
, elle ordonne au Cors de fonner le
départ de la Chaffe , afin de diffiper par
là fon chagrin : Mais , quel eft fon éconnement
; lorfqu'au lieu de fons vifs & guerriers
, elle entend ces Cors , en donner de
tendres & de languiffans : Elle ne fçait à

72 LEMERCURE
quoy attribuer ce changement , & fonembaras
redouble , quand tout à coup l'Amour
fortant d'une touffe de Roziers , s'avance
vers elle avec fa Suite , & lui fait des reprochesfur
fon infenfibilité paffée, avec toute
ladélicateffe que pouroit faire l'Amourmême.
Il lui apprend que c'est lui qui a fait
dans fon coeur le changement qu'elle a reffenti
depuis peu . Il ordonne en même- tems
à fa Suite de célébrer fa Victoire , & il fe
forme une lutte entre les Amours & les
Chaffeurs ,qui eft imitée par les inftrumens ,
entre les Violons & les Cors . Les Amours
enchaînent les Chaffeurs avec des guirlandes
, & tous enfemble , forment un Balet
au fon des Cors réunis avec les Violons.
L'Amour voyant que Flaminia obéïr
à fes Loix , fait avancer Lélio , & lui dit
de donner fa main à fa Belle in différente.
Flaminia lui préfente la fienne , en difant,
qu'elle obéir à fon pere , & non à l'Amour.
Les deux Amans s'expliquent fur leurs
ftratagémes réciproques ; & enfuite , fe jurent
une amitié éternelle , au grand con
rentement , & à la fatisfaction des deux
peres , qui depuis long tems , fouhaitoient
ce Mariage. L'Amour content de ſa Victoiordonne
à fa Suite de célébrer cet hûreux
jour par leurs danfes ; ce qui finit la
Comédie & le divertiffement .
La Piéce dont je viens de donner la Fable
, effait précédée du Défiant en 3. Altes ;
Piéce
DE JUILLET. 73
Piéce pareillement nouvelle & de même main.
C'est une Comédie de caractére , qui
n'a pas eu tout le fuccés qu'on s'en promettoit,
par rapport à fon Titre . Le premier A&te
faifoit cependant efpérer , que les deux
autres feroient fuivis d'applaudiffemens ;
mais , foit la faute de l'Auteur , de
l'Auditeur , ou plûtôt le peu de familiarité
que l'on a avec la Langue Italienne ,
le Parterre a êté fort tranquile. Je pourois
en faire l'Extrait , comme de la précédente;
mais , il y auroit à craindre que je ne le
rendiffe languiffant , en le féparant du jeu
Théatrale qui en fait le principal agrêment;
joint à ce que je fuis obligé de me
reftraindre >
pour donner place aux
autres Matiéres qui ont droit d'entrer
dans ce Livre.
FRASERBUIXERADRA
NOUVELLE DESCRIPTION
DUROYAUME DE BOUTAN ,
Faite par un Voyageur qui y a demeuré
fort long- tems.
LE Royaume de Boutan eft fitué dans
l'Afie : A l'Orient , il confine avec la
Chine : A l'Occident , avec l'Indonftans
Juillet 1718 . G
74 LE MERCURE
c'est-à - dire , avec les Royaumes de Nit.
pal ou de Nercerri : Au Septentrion , avec
les Royaumes de Fonkten & des Kalmoucs :
Dans la Tartarie & au Midy , avec le
Mogol , ou même , comme le prétendent
quelques- uns , avec le Royaume de Syam.
Mais , je n'ai pas connoiffance de ceci , &
je l'ai même oùy dire à peu de perfonnes.
Ce Royaume de Boutan eft compofé
de plufieurs Provinces , gouvernées par des
Princes particuliers & abfolus dans leurs
Etats. Leurs Sujets leur donnent le Titre
de Rois ; mais , le Souverain de tout le
Païs qui demeure à Laffa , Capitale de
tout le Boutan , ne leur donne que celui
de Déba , ou de Gouverneur. Quoiqu'ils
foient abfolus dans leurs Etats , ils reconnoiffent
néanmoins ce Roy de Laſſa , pour
leur Souverain ; ils lui obéïffent , & font
obligés de lui envoyer tous les ans
Ambaffade , pour lui faire homage & lui
prêter ferment.
une
Autant que je le puis connoître , ce
Royaume a de longueur , environ 3 mois
de chemin d'un homme de pied , & 40
jours de largeur . Le Païs eft tout rempli
de Montagnes ; ce qui fait que le froid y
eft trés vif , quoiqu'on foit affez prés de
la Ligne ; puifque Laffa , Capitale de tout
Je Royaume , n'eft gueres qu'au trentiéme
dégré de latitude Boréale , & par conféquent
, peu éloignée du Tropique. Les
DE
JUILLET.
78
=
:
Montagnes font , la plus grande partie de
l'année , couvertes de neiges , & prefque
par tout entiérement ftériles ; en forte qu'
elles font inhabitées , non feulement par
les hommes , mais encore par les bêtes
auvages.
Lorfqu'on eft obligé de les traverfer , il
faut porter des vivres avec foi , fouvent
pendant cinq ou fix jours ; parce que l'on
ne trouve ni maifons , ni cabannes ; &
que fouvent , l'on n'y rencontre pas même.
du bois ; enforte que l'on eft obligé de
coucher où l'on eft furpris par la nuit.
Il faut tout faire porter fur les épaules
des
hommes ; car pendant l'espace
de plus d'un mois de chemin , il eft
impoffible de conduire des chevaux ou
d'autres bêtes de fomme . On voit par là
quelles font les fatigues & la dépenſe d'un
tel voyage , de plufieurs mois de chemin.
par terre, car , de Bengalle à Laffa , on
compte trois mois de marche.
Le Roy de Boutan eftoit autrefois ab
folu , & ne reconnoiffoit point d'autro
Supérieur que le Grand Lama ; c'est-àdire
, le Souverain Pontife ou Grand Prêtre
des Boutans. Mais en 1706. Un Seigneur
Tartare , qui eftoit la troifiéme perfonne
de l'Etat , & Gouverneur d'un lien
nommé Clam , à fept ou huit journées de
Laffa , ayant reçû quelque fujet de mécontentement
de la part du Roy de Bou-
>
Gij
96 LE MER CURE
tan , chercha à s'en vanger & à fe fervir
de cette occafion , pour le mettre la Couronne
fur la tête , & devenir Roy de tout
le Boutan , de fimple Déba ou Gouverneur
qu'il étoit.
que
La chofe lui réüffit ; parce que l'ayant
fait affaffiner , il fe fit proclamer Roy ;
mais , comme cette dignité dépendoit du
choix de l'élection du Grand Lama , il ne
pouvoir efperer que les Peuples lui obéïſſent
fans cette formalité ; & il ne s'attendoit pas
le Grand Lama , dévenu fon ennemi par
le meurtre du Roy légitime , & par l'attentat
commis contre lui , en fe déclarant Roy
fans fa permiffion, voulût confirmer le Titre
qu'il avoit pris : Ainfi , il fit appeller le Prophête
des Boutans , & lui demanda ce qu'il
penfoit du Grand Lama regnant. Ce Prophête
n'est qu'un Impofteur habile
ain que nous le verrons plus bas. Il
répondit , fuivant l'intention de l'Ufarpapateur
, que le Lama ne l'êtoit plus légitimement;
& que ne vivant pas conformément
à la Régle des Religieux , l'efprit de Dieu
s'êtoit retiré de lui , & qu'il étoit allé repofer
fur un autre. Le Roy qui ne demandoit
pas autre chofe, ayant fait marcher une perite
armée de sooo Tart.&êtant venu à Laffa
dans le tems qu'il êtoit le moins attendu , il
commença à faire un grand carnage de ces
maihûreux Habitans. Dés que le Lama ût
apris cette nouvelle,il alla en perfonne trou-
,
DE JUILLET. 47
ver l'Ufurpateur , lui dit; qu'il ceffat de punir
fes malheureux Sujets ; que s'il y avoit
quelque défordre dans l'Etat, c'êtoit lui qu'il
enfalloit punir , comme le Chef & le principe
de tous les maux : Qu'il venoit s'offrir
pour fauver ces Innocens , & qu'il le
prioit de les épargner. Le Roy diffimulant
fon deffein, répondit au Grand Lama , qu'il
n'avoit aucun chagrin contre lui ; mais ,que
le peuple lui avoit fait tant d'injures , qu'il
n'avoit pû retenir fon jutte reffentiment ; &
que, comme il prévoyoit que fes infolences
augmentant , il ne manqueroit pas de fe revolter
contre lui ; il lui confeilloit de venir
à Dam dans fon Gouvernement , où il
feroit à l'abry de tout danger . Le Lama vit
bien à quoi tendoit ce difcours ; mais ,
pour ne pas irriter davantage le Tartare, &
pour ne pas être caufe d'un nouveau maf
facre , il accepta fes offres , & le fuivir à
Dam. Quelques jours aprés, le Tartare fit
répandre la mort du Grand Lama , mais ,fans
en dire aucunes circunftances : Car ,êtant venu
à Laffa , il mit fur le Siege un autre Religieux
que l'opinion publique fait fon fils.
On comprend quel fut la confternation des
peuples de Laffa , en fe voyant tout d'un
coup privez de leur Roy legitime
, & d'un Pontife , ou Grand Lama fi
tendrement aimé. Un jour , on trouva des
lettres répandues dans la ville de Laffa , où
es mots êtoient écrits:Je fuis toujours vôtre
Giij
78 LE MERCURE
légitime GrandLama; & quoique je fais mort,
je vous apprends que je fuis reffufcité depuis
trois jours , & que je viendrai inceffammens
vons confolerpar ma présence:Je vous envoye
cette Lettre par le moyen d'un Ramico : à
Dien , préparez - vous à me recevoir.
La joye que fentirent les Boutans à la
lecture de cette Lettre , penfa les rendre
foux , & il n'en fallut pas davantage pour
caufer une grande révolte . Le Roy êtoit
pour lors à Dam ; mais , fi-tôt qu'il ût reçû
cette nouvelle , ill partit avec fes Soldats
, & vint à Laffa où il entra ſans peine
: Il fit couper la tête à 14. des principaux
de la Ville , & confifqua le bien de tous
leurs parens , pour avoir êté caufe de la fédition.
Il fit crever les yeux à la mere du
dernier Lama , & la dépoüilla de fes biens :
Il confifqua auffi ceux de plufieurs autres
perfonnes qu'il foupçonna d'avoir eu part
la derniere revolte , ou d'avoir êté liées
avec le Lama défunt. Il rétablit neanmoins
quelques- uns de ces derniers ; mais, pour
ceux qui avoient écrit ces Lettres , il leur
fic couper les mains & la tête, & laiffa leurs
corps expofez pour fervir d'exemple aux
Mutins .
Ce fpectacle effrayant appaifa le tumulte,
mais, il n'empêcha pas les Peuples du
Boutan , de penfer à vanger la mort deleur
Roy & de leur Lama : Il les obligea feutement
à mieux cacher leur deffein , se
DE JUILLET.
prendre de plus juftes mefures .
Le nouveau Lama ne fe laiffa pasfurpren
dre aux feintes foûmiffions que les peuples
lui rendoient , auffi bien qu'au grand Lama ;
& perfuadé, que malgré leurs proteſtations
d'amour & d'obéiffance , ils fe déclareroient
contre lui à la premiere occafion , & fe
joindroient à fes ennemis pour le chaffer du
Throne ; il fongea à s'y rendre fi ferme &
fi abfolu , que les peuples ne pûffent , ni
n'ofaffent rien entreprendre contre lui .
'Dans ce deffein, il envoya une Ambaffade
à la Chine , pour demander au Roy une
place au rang de fes Alliez , avec fa protection
.
Le Roy de la Chine renvoya fur le
champ cinq Ambaffadeurs vers le Roy
de Boutan , avec pouvoir de conclure le
Traité d'Alliance ; ce qu'ils firent , à condition
que le Prince payeroit à leur Maître
un tribut , qui , évalué à nos monnoyes ,
revient environ à 95000. écus Romains.
L'Empereur ratifia leTraité, &mit le Roy de
Boutan au nombre de fes Alliez : En cette
qualité , il luy envoya par un nouvel
Ambaffadeur un * Sceau , dont la moitié
êtoir de la Chine , & l'autre moitié , du
* Ce Sceau est en caractéresfemblables à ceux
dont les Chinois fe fervent dans leurs Sceaux,
qui font trés differens de ceux de l'écriture
de l'impreffion.
G iiij
LE MERCURE
>
Royaume de Boutan , avec une Lettre ,
par laquelle il enjoignoit à tous les Peules
du Boutan , de reconnoître le nouveau
Roy Tartare pour leur Roy légitime
& le nouveau Grand Lama , pour veritable
fucceffeur des legitimes Lamas précédens
, avec ordre de couper la tête fur
le champ , à tous ceux qui refuferoient d'exécuter
ces ordres , de quelque Nation qu'ils
fuffent.
On envoya des copies de cette Lettre par
tout le Royaume , aux Gouverneurs des
Provinces ou Royaumes foûmis ; & ils vinrent
tous à la Cour , ou du moins envoyerent
des Ambaffadeurs , pour reconnoître
le nouveau Roy , & lui prêter ferment de
fidelité. C'eft ainfi qu'en 1710. le Gouvernement
temporel & fpirituel du Boutan.
paffa entre les mains des Tartares.
Le Grand Lama à 35 ans ou environ ; c'eftdire
, le même âge que fon Prédeceffeur :
le Roy actuellement regnant , a 55. ans ;
on ne lui donne pas d'autre Titre que celui
de Kant dans tout le Royaume . Il a deux
garçons ; l'Aîné eft déclaré fon fucceffeur ;
& il êtoit , lors que le Pere .... demeuroit
à Laffa , en négociation , pour le
marier avec la fille d'un autre Roy Tartare.
Cet Aîné a 22 ans ; fon Cadet n'en a
que 15. & a déja le titre de Commandant
de Dam . Le Roy a encore trois Filles, mais.
trop jeunes pour être mariées.
DE JUILLET. $1
La Femme du nouveau Roy mourut
pendant que j'étois à Laffa : Tant que fa
maladie dura , le Roy ordonna de certaines
prieres; & afin que perfonne ne s'en
difpenfat , il enjoignit qu'on les reciteroit
chez foy , mais à voix haute ; enforte que
les voians les pûffent entendre : Il avoit
marqué les prieres environ à une heure de
nuic : Elles n'empêcherent pourtant pas la
mort de la Reine . Son corps fut brulé avec
du bois de Sandal , & le Roy ne s'eſt point
encore remarić .
Les Boutans font d'un commerce affez
commóde , & fe familiariſent aisément
avec les étrangers , fur tout lorfqu'ils en attendent
quelque avantage : Car , ils font
avares & intereffez ; mais , le befoin paffé ,
ils oublient
avec la même facilité
les engagemens qu'ils avoient pris . Ils ne
font
pas fiers & fe querellent rarement :
Il est encore plus rare de les voir aux mains,
fur tout avec des armes ; car ils font fort
lâches & fort timides.
Leur taille eft affez bien proportionnée ,
leur complexion robufte , & ils vivent affez
long- temps ; Quoique blancs , ils ne font
ni beaux , ni agreables : Ils ne s'appliquent
point aux fciencess leurs Religieux fe contentent
de fçavoir lire les Livres imprimez
& les Manufcrits . La plus grande partie des
Laïcs fçait lire dans les imprimez ; ils ont,
our l'apprendre , un Alphabet composé de
$2 LE MERCURE
·
30. Confonnes & de 4 , Voyelles , avet
plufieurs autres additions concernant l'ortographe
, que l'on apprend mieux par l'ufage
que par l'étude. Car , autant que je
l'ai pu connoître , ils n'ont ni Grammaire ,
ni Régles , & encore moins de Dictionnaires
en diverfes Langues. Les Caracteres de
l'écriture font differens de ceux de l'impreffion
; plufieurs chofes même font
nommées differemment dans le langage
des Livres , & dans celui de l'ufage ordinaires
d'autres font nommez de la même
façon . Ainfi , ces deux Dialectes font à peu
prés , comme le Latin & l'Italien parmi
nous. Leur Langue eft differente de celle
des autres Peuples, & n'eft entenduë d'au➡
cune des Nations voifines. Les Boutans ne
s'appliquent point à la connoiffance des
Langues étrangeres, quoique le grand nombre
de ceux que le Commerce attire dans
leur pays , dûr les y engager : Ainfi , les
Etrangers ne peuvent trouver d'interprétes
du Pays, & font obligez de fçavoir la Langue
de quelques- unes des Nations qui commercent
ordinairement dans le Pays , comme
les Mogols ; les Indiens , les Chinois , ou
les Tartares ; & de choisir parmi ces Nations
>
quelqu'un qui fçache la langue
du Boutan , pour lui fervir d'Interprête.
On n'en trouve que difficilement , & il
faut les payer fort cher ; parce que ces fortes
de gens ne reftant à Laffa , que pour
4
DE JUILLET. 83
leurs propres affaires , ne veulent point
s'affujettir à ce mêtier , s'ils n'y trouvent
un gain au moins auffi confidérable , que
celui qu'ils pourroient faire dans leur Commerce.
Plufieurs aiment affez la Sculpture , la
Peinture & les autres Arts femblables . Ils
ont des Charpentiers , des Serruriers & autres
Artifans , mais en petit nombre , &
leurs ouvrages font fort groffiers. Ils font
curieux des Mathematiques , de l'Aftronomie
, de l'Architecture , &c. mais , ils n'y
font pas fort habiles. Ils ont un nombre déterminé
de mots , dont ils fe fervent à compter
les années ; par exemple , l'année du
Lion , de l'Ours , du Boeuf, du Cheval
du Lièvre , de la Poule &c. Ils forment leurs
années de douze mois , & au bout de certain
temps , ils en ajoûtent un 13. afin de
regagner par cette intercalation , ce qu'ils
ont perdu. Ils connoiffent la divifion de
leurs années en mois , en femaines & en
jours Ils ont des noms particuliers pour
cela ; mais , leurs jours ne fe divifent qu'en
quatre parties. Ils ont , comme nous , une
efpece d'Epacte, pour compter les cours de
la Lune ; mais , il y a un jour de difference
entre les Boutans & les Tartares. Ils
fçavent fort bien déterminer le jour de l'éclipfe
du Soleil & de la Lune ; mais, ils ont
la même fuperftition que tous les Peuples
de l'Orient Gar , avant qu'elle arrive, la
84 LE MERCURE
plus grande partie du Peuple va au Temple
faire des prieres & une proceffion , demandant
à Dieu avec une grande ferveur,
qu'il ne leur arrive rien de facheux pendant
cette éclipfe. Lors qu'elle commence,
ils font un grand bruit de trompettes &
de tambours , ils allument des feux fur le
haut de leurs maifons, & tirent de la moufqueterie
; neanmoins , je n'ay pû découvrir
quelle pouvoit être leur intention en faifant
toutes ces choſes..
DE LA VILLE DE LASSA.
La Deſcription étendue d'un Pays auffi
vafte que le Boutan , rempliroit aisément
plufieurs volumes ; mais,comme je ne donne
ici qu'uneRélation fommaire des chofes
les plus ordinaires , je me propoferay.
pour unique objet , la Ville de Laffa ;
parce qu'êtant la Capitale de tout
le Royaume , on peut fuppofer que toutes
les autres luy reffemblent plus ou moins ,
quant à la Religion & aux Maurs .
.
Cette Ville eft bâtie dans un terrain uni;
elle n'eft pas fermée de murailles , mais entourée
de montagnes qui la commandent
de tous côtez : C'eft la demeure du Grand
Lama & du Roy de tout le Païs . La Ville
eft affez petite par elle-même ; mais les
DE JUILLET. 85
mbous ou Pavillons Tartares , font fermez
avec beaucoup d'adrefle , de bâtons
entrelaffezde grands pieux ,&de gros feutres
que les Boutans nomment Télimbé. La plus
grande partie de ces Pavillons eft hors de
la Ville , ils lui fervent comme de Fauxbourgs
; mais , ils font répandus dans la
Campagne fans aucun ordre. Cette Ville ,
quoique petite , eft fort peuplée par le
grand nombre d'Etrangers que le Com- ,
merce y attire de tous les Païs voifins ,fur
tout du Mogol , & de l'Indsuftan. On y
compre environ 80000. perfonnes ; ce qui
fait que les maifoss font fort cheres , parce
que l'on eft obligé d'en loüer , & que
nul Proprietaire ne peut vendre la fienne,
ou pour parler plus jufte , celle qu'il occupe
: Car , quoiqu'il l'ait fait bâtir à fes dépens
, il ne lui eft pas permis de s'en défaire
; d'autant qu'il tient le fonds fur lequelil
l'a fait bâtir , de la liberalité du Prince ;, fi
l'on peut donner ce nom à la conceffion
d'une chofe que l'on a payée au double ,
par les préfens qu'il a fallu faire pour
l'obtenir.
Les Palais ou Maifons confiderables des
Boutans , font bâties de pierres , comme
les nôtres ; mais , maçonnées avec du mortier
, parce qu'ils n'ont pas de chaux . Ils
blanchiffent leurs murailles deux fois l'année
, avec une terre que je crois compofée
, quoiqu'ils la difent naturelle . Au de86
LE MERCURE
dans de leurs maifons , les murs font polis
& luifans comme les nôtres ; mais , ils les
ornent de peintures au lieu de tapifferies ,
ainfi que nous faifons : Ils n'ont point de
jardins, car ils ne les aiment pas ; mais feu
lement, une chambre particuliere plus ornée
que les autres , & embellie , outre les peintures
, de quelque fculpture groffierement
faite & dorée. Leurs tableaux font des reprefentations
de leurs Saints , peints fur une
toile brodée en foye à l'aiguille . Ils n'ont
ni tables , ni fieges , ni lits , ni prefque aucuns
des meubles que nous connoiffons ; parce
qu'ils s'affeyent , dorment & mangent
fur la terre ; fe fervant pour lits & pour fie
ges , de certains gros Feutres pliés en plufieurs
doubles , & d'une étoffe de plufieurs
couleurs , fous laquelle les plus riches mettent
encore du coton . Leurs meubles de cuifine
font de fer , de fonte , de cuivre & de
terre : Leurs taffes & leurs coupes font de
cuivre étamé , de terre , de bois , ou d'argent,
fuivant la qualité & la richeffe des
gens. Les maifons des Particuliers font de
briques cuites au foleil ; & celles des plus
puvres , font fimplement de terre ou de
mortier féché , fans être formé en brique ;
mais on en voit peu de cette derniere forte.
Toutes ces maifons font fans toits ; c'est- àdire
plates & en Terraſſes .
On ne pourroit vivre à Laffa , fi on n'apportoit
tout du dehors , & même de fort
DE JUILLET. 37
loin ; tout fon Terrain êtant fterile & fee
feulement. Lorfqu'on trouve parmi les
montagnes , quelque petite Plaine arrofée
d'une eau courante , on y féme un peu d'orge
ou de bled . J'ay dit où il y a de l'eau courante
, parce qu'il ne pleut dans ce Pays que
trois mois de l'année ,Juin , Juillet , Août ;
& que pour femer les terres au mois de
Mars , il faut les inonder. Tout le refte des
chofes néceffaires à la vie , vivres & vêtemens
, viennent de fort loin. On apporte
par exemple , la viande & le beurre , des Provinces
eloignées, depuis cinq jufqu'à quinze
journées de chemin ; le bois & plufieurs
fruits, depuis cinq jufqu'à dix journées ; le
ris , de plus de deux mois de chemin ;
les Etoffes de Soye , le Tabac , de laChair.
&c. Le Pays fournit un peu d'étoffes de
laine , de viande & de beurre , mais en petite
quantité. Les toilles de coton , l'ambre,
le corail , les perles , viennent du Mogol ;
non que ces chofes fe trouvent dans le Pays,
mais,les Mogols les achettent des Européens
pour les porter au Boutan. Le fer , le cui.
vre & les autres métaux , viennent de l'In
douftan , auffi bien que les Ouvriers qui les
employent ; & ainfi , prefque de toutes les
autres chofes . Ce n'eft pas que le Pays ne
produife un peu de la plus part de ces chofes ,
mais c'eft en fi petite quantité , qu'on le
peut prefque compter pour rien.
Ils font de la farine avec leur orge , & la
88 LE MERCURE
mangent toute féche , ou du moins,ils la délayent
avec un peu d'eau , comme nous faifons
pour empafter les poulets ; & ils en
prennent une poignée qu'ils ferrent dans ·
leurs mains , pour la pouvoir mettre plus
facilement dans leur bouche. Ils ne fe fervent
de la farine de froment , que pour faire
des pâtes fritesdans l'huile ou dans le beurre,
dont ils fe régalent les jours de Fêtes , ou aux
réjouiffances de leurs nôces. Avec leur orge,
ils font une boiffon qui reffemble à nôtre tifanne
, & ils en tirent une liqueur forte dont
ils s'enyvrent. Les Tartares ont une espece
d'eau -de - vie qu'ils tirent du lait de leurs
Cavales , Ils mangent de la viande : Quelquesuns
la font un peu cuire ; mais , les autres la
mangent toute cruë , & même quelque fois
un peu puante. Les pauvres fe fervent de
boures féchées , de Vaches ou d'autres ani
maux , pour fe chauffer ; & fi ce feu ne
fait gueres de flamme , il fait en recompenfe
beaucoup de fumée ; en forte que l'eau pour
les yeux, cft d'un grand ufage en ce Pays . Ils
prennent du poiffon dans une grandeRiviere
qui paffe auprés de la Ville de Laffa , & qui
va fe jetter dans la mer auprés de Bengale ;
mais,la pêche n'eft permife que pendant cinq
mois ; aprés lefquels , le Roy fait publier
une deffenfe , qui dure depuis le mois de
Février jufqu'à celui de Septembre. Ils
font perfuadés que, fi pendant ces fept mois ,
on tuoit du poiffon ou des animaux fauvages
,
DE JUILLET. 89
ges , la récolte feroit mauvaife
cette année .
>
>
Il n'eft pas permis d'avoir des Poules
dans la Ville , mais feulement , à deux ou
trois journées où l'on en trouve en petite
quantité : Les oeufs fe peuvent porter à la
Ville où on les vend publiquement : Je
n'ay pû fçavoir la raison de cet ufage.
Dans les lieux habités , on trouve des Boeufs ,
des Mulets , des Afnes des Chameaux :
Les Boeufs font un peu differens des nôtres
parce qu'ils ont für le col & à la queuë , des
crins auffi longs & auffi beaux que ceux de
nos chevaux de caroffe . Sur le dos, ils ont le
poil comme les Boufs de ce Pays : Dans le
refte du corps , ils ont le poil long de plus
d'une demie palme . Comme il eft trés- fin ,
ils le coupent & le filent , pour en faire des
habits. J'en ay apporté un que j'ay laiſſé à
Lyon. Ces étoffes font plus fortes que
celles de laine , mais il s'en faut beaucoup
qu'elles foient fi chaudes . Ils font des cordes
avec le crin du col & de la queuë . Ces
Boeufs fervent non feulement pour la terre .
mais encore pour porter des fardeaux , &
quelque fois , de monture . On y trouve aufli
des Porcs , des Chévres & des Moutons ;
& ces derniers fervent aufli à porter des
paquets ou fardeaux ; mais , comme on le
peut imaginer , ils ne font pas gros
Juillet 1718.
H
༡༠ LE MERCURE
Dans les Campagnes , on trouve des Cerfs,
Chevreuils , quelques Lievres & quelques
Pigeons ; mais fur tout, l'animal qui produit
le mufc. Il reffemble à une Chevre , mais il
a le poil plus court & plus heriffé , la tête
longue ; il a deux groffes dents qui fortent de
chaque côté , à peu piés comme celles de
l'Elephant : 11 porte le mufc fous le nombril
, avec une excrefcence de peau ſemblable
à un abcés : C'est là - dedans qu'eft le
mufc qui fent fort mauvais , quand il eſt
frais . Pour l'avoir , il faut tuer l'animal ;
aprés quoi , on en coupe la peau , au tour de
cette bourfe que l'on laiffe entiere , fermée
naturellement de deux peaux ; c'est- àdire,
de l'exterieure qui eft couverte de poil ,
& l'autre intérieure qui tenoit au corps de
l'animal. Il n'y a que les mâles qui portent
le Mufc ; mais cette bourfe eft fort differente
des T. que l'on jette comme inutiles,
Lorfque l'animal vient au monde , il apporte
une petite bourfe qui croît avec lui : Les
plus groffes & les mieux remplies, péſent ,
lors qu'elles font feches , environ une once
&demie: La chair en eft fort bonne à
manger.
....
Le Mufc eft la marchandife particuliere
au Boutan . On en tire encore quelques
étoffes de laine , avec un peu d'or que l'on
trouve en differentes Mines, mais peu abondantes.
Les fruits que l'on porte à Laffa
font des pefches , des mûres & des pommes
fort petites & fort aigres. Environ à 15
DE JUILLET.
l'on
journées de Laffa , on trouve quelques vignes
& du raifin . Les herbes & les racines
bonnes à manger , font les raves que
trouve toute l'année , & dont la graine fert
à faire de l'huile , une efpece de chicorée
fauvage, du plantin , de l'ortie , des mauves,
& du fain- foin. A l'égard des légumes , on y
trouve un peu de lentilles qui viennent de
l'Indouſtan , & dans le territoire de Laffa ;
un peu de pois fauvages que les hommes
mangent lors qu'ils font verds , & qui fervent
de dragées aux chevaux lors qu'ils
font fecs , & reduits en farine
ver les bêtes de fomme.
pour abreu-
Les Mogols & les Habitans de Cachemire
, leur portent des épiceries & des raifins
fecs , de plufieurs endroits , auffi bien
que le fucre & les drogues medicinales . A
deux journées de Laffa , on trouve une efpece
de groffe Canelle , qui ne conferve ſa
qualité que pendant une année ; mais au
bout de ce temps , ce n'eft plus que du
bois.
L'argent qui a cours à Laffa & par tout
le Royaume , eft une monnoye qui vient
du Néepal , où elle eft nommée MANOERMAUI.
Les Boutans la nomment
PETAN. Elle eft ronde & de la valeur
de deux Caralottondes de Boulogne , deux
Paoli : Elle eft marquée de quelques lettres
*
* Peut-être du nom de la Ville de Patan.
Hij
LE MERCURE

·
du nom du Roy du Royaume , & de l'année
courante. Entre cette monnoye réelle ,
les Boutans en ont une Ideale qu'ils apellent
Tangls & qui vaut fix Petans & 2.
tiers ; c'eft à dire , en les réduifant à nos
monnoyes, 13 Paoli & un tiers . Pour compter
par Tangls , ils ont certaines balances
ajustées aux differentes fomines , avec:
lefquelles ils pefent l'or & l'argent , lorfque
l'on n'a point de ces monnoyes. fl eft vray.
que quand la fomme eft grande , il faut
payer dix pour cent , pour le change de l'argent
monnoyé. Pour les chofes moins importantes
, le Commerce fe fait par échange
, avec du Thé , du Tabac , du Beurre ,
du Sel , & quelqu'autres Marchandiles qui
font rares & recherchées dans ce païs.
Lorfque les chofes que l'on veut acheter ,
valent la 6 partie d'un Petant , il n'eft pas
befoin de faire les payemens en argent ;
parce qu'il y a des Mouchoirs de foye de la
Chine , nommés Manfes ou Mantéhia , qui
fervent de monnoye & qui ont cours pour
cette fomme , pourvu qu'ils foyent au moins
quarrés Car , s'ils font plus longs que
larges , on les prer d fans mefurer. Il y a.
encore une autre forte de monnoye , qui
fert à partager les Mouchoirs en plufieurs:
parties : Ce font des Fruits de l'Indouftan
qui font en dedans , tout femblables à la
Noix Mufcade ; mais , ils n'en ont ni le
JUILLET.
goût , ni l'odeur ; & dont la figure extérieur
eft à peu près celle d'une Pomme de Pin ,
dont les écailles ne font prefque point
relevées : On les nomme Konion . Ils ont
encore une autre forte de Monnoye , qu'ils
nomment Samfo , & qui eft du prix des
Manfes ou Mouchoirs de la Chine. Cet
échange rend les voyages fort embaraflans
& fort incommodes ; parce qu'il faut porter
avec foi prefque de toutes ces chofes ,
pour contenter ceux chez qui l'on paſſe , &
qui ne font obligés de prendre en payement,
que ce qu'ils veulent ; enforte que fi l'on
manque de ce dont ils ont befoin , ils vous
laifferoient crever de faim. Ce n'eft pas
que l'argent n'ait cours par tout , mais ,
c'eft qu'il y auroit trop à perdre , fi l'on
faifoit les payemens en argent : Je me fuis
trouvé moi - méme dans cette fituation.
Ayant befoin une fois , d'un peu de farine
d'orge, & une autrefois , d'un peu de ris , je
ne pû l'avoir pour de l'argent , quoique je
fuffe , pour ainfi dire , prêt à mourir de
faim. J'avois marché toute la journée pré
cédente ; & ayant trouvé le foir une grande
quantité de neige , je ne pû la traverfer,
& il fallut paffer la nuit dans cet endroit ,
Lans avoir de quoi manger . Les proviſions
êtoient finies , & je ne mangeai rien jufqu'au
jour fuivant , que je trouvai un homme qui
94
LE MERCURE
me donna une poignée de Mahis pout
un peu de Tabac .
Il n'eft permis à perfonne de fe faire juftice
dans ce Royaume , même dans
les moindres chofes. Par exemple , lors
qu'un Valet fait quelque faute , fon Maître
ne lui peut donner un fouflet , & encore
moins , un coup de bâton : S'il le fait , &
que le Valet s'en plaigne , on lui en fera
rendre dix fois autant en pleine Place , par
la main du Boureau : Mais , fi le Valet fait
une faute , le Maître peut s'en plaindre &
le Gouverneur ne manquera pas de le faire
punir publiquement. Quand on a reçû quelque
injure , ou fouffert quelque tort de la
part d'un autre , il n'eft pas befoin de recourir
aux Sergens pour l'amener en juftice
; il fuffit de le fommer de comparoître
devant le Gouverneur où l'on méne les Témoins
, & la juftice eft renduë fans beaucoup
de procédure. L'Accufé ne fçauroit
refuſer de venir devant le Juge , s'il n'a pris
fes méfures pour abandonner le Royaume
fur le champ. On employe peu de papier
en procédures & en informations , même
dans les affaires les plus importantes ; &
l'on voit peu de prifons réglées & ordinaires
; parce que l'on s'attache à inftruire le
Fait fans aucun retardement , & que l'on
rend auffi- tôt la Sentence , conformé
Bled de Turquie.
DE JUILLET.
ment au Crime dont il s'agit. On obferve
affez la Loy du Talion:On ôte la vie à celui
qui a tué. Celui qui en a battu un autre ,
eft battu lui-même :Celui qui caufe quelque
dommage , eft obligé de le réparer avec
ufure ; par exemple , celui qui tue un cheval
, en paye dix fois la valeur. Si le cheval
valoit dix écus , il en payéra cent. Les Voleurs
font trés féverement punis . Le ferment
judiciaire fe fait ordinairement en
plongeant la main dans un Vafe d'huile
bouillante , où il y a deux piéces de Monnoye
,l'une noire & l'autre blanche ; celui
qui tire celle-ci , gagne fon Pocés ; mais ,
if en a la main eftropiée .
Un Marchand Arménien qui demeuroit
à Laffa , avoit prêté une fomme d'argent
à un Indien Idolatre : Ce dernier mourut ,
& fes héritiers nierent la dette , à caufe que
l'Arménien n'avoit point de reconnoiffance
du mort : Le Roy propofa le ferment aux
deux Parties. L'Indien dit qu'il jureroit fur
la Statuë de fon Dieu , & que l'Armenien
pouroit faire de même ; celui- ci le refufa
, comme une chofe contraire à fa Loi , &
expliqua de quelle maniére nous faifons le
ferment. Le Roy envoya un de fes premiers
Miniftres chez moi , l'Arménien &
l'Indien , avec un ordre de fa part , de faire
prêter ferment à l'Arménien , fuivant l'ufage
de nôtre Loy. La choſe ayant efté ſçûé
de plufieurs perfonnes , on accourut en
96 LE MERCURE
foule à ce fpectacle : Je conduifis l'Arme
nien dans notre Chapelle ; & en préfence de
ce Miniftre & de tous ceux qui y eftoient
venus , je fis une courte exhortation à l'Arménien
, & lui fis faire le ferment , en mettant
la main fur le Miffel : Le Gentil jura
fur la Statuë de fon Dieu en préſence du
Miniftre; & quand on ût fait le raport des
deux fermens au Roy , il prononça & jugea
en faveur de l'Arménien , fous pretexte
que fa Loy ne lui permettoit pas de mentir.
Lorfque le Roy eft abfent , il y a quatre
Princes qui gouvernent avec le titre de
Theiffans : Ils font à préfent Tartares , auſſi
bien que lui ; & à leur défaut , ou même
pour les affaires moins importantes , c'eſt àdire
, pour les affaires Criminelles qui ne
vont pas à la mort , il y a huit Theffans
inférieurs, qui ont chacun un Tribunal diftinct
. Il y a pour les affaires Civiles , un
Gouverneur avec un Magiftrat fous lui ,
qui a le titre de Sous- Gouverneur, Perfonne
ne peut donner la Sentence de mort que le
Roy ; & pendant fon abfence , les autres.
Magiftrats en inftruifent le procés. On
periner à l'Accufé de propofer les défenfes ,
ou par lui - méme ou par l'entremise de fon
Procureur Mais , le tout fe fait toujours.
fort promptement. Quand il peut prouver
qu'il étoit yvre , ou hors de fens , il
n'eft point puni, parce que c'eft au via ſeul ,
qu'on attribue le crime ou la faute qu'il a
commife .
DE JUILLET. 97
"Dus Habits des Boutans & des Tartares.

Le Roy eft vêtu à la Tartare , fans aucune
différence du reste de fa Nation : Quant
à la forme des habits , il a fur la tête une
efpece de Bonnet fourré avec une large
bordure de la même fourrure qui eft pour
l'ordinaire , d'une fourrure de prix. Ce
Bonnet n'eft pas pointu, mais plûtôt plat ,
avecune groffe houpe de foye rouge fur le
fommer . L'habit eft comme celui des Turcs,
une vefte , mais qui n'eft pas fi longue ,
& qui eft plus étroite , ne paffant gueres le
genoüil. Les bas & les fouliers font d'une
piéce comme les bottines .
>
Les Gouverneurs & les Magiftrats êtant
dans les fonctions de leurs Charges , font
habillés comme les femmes du Païs , avec
une Mître fans ' pointe , les cheveux pendants
& treffés ; le corps & la jupe joints
enfemble , comme le portent chez nous
les Païfannes : * Le corps n'eft point laſſe
mais croifé l'un fur l'autre , & ferré avec
une ceinture de drap : La couleur de l'habit
doit être noire , les fouliers & les bas liés
aux genoux . Ils ont un manteau dont un
bout tombe fur l'épaule & fur le bras gauche
; l'autre paffant fous le bras droit , fe
rejette fur Pepaule gauche ; enforte que
* C'est en Italie.
Juillet , 1718.
"
р
€98
LE
MERCURE
tout le corps eft couvert , à la referve du
bras droit. Ils portent des pendans d'oreilles
, larges comme la main ; mais , comme
leur pefanteur les blefferoit , ils les attachent
à une petite couroye qui ſe lie fur
la tête , & paffe fous le bonnet.
Les autres Boutans portent un habit
prefque femblable aux Tartares ; mais , au
lieu de Bonnet, ils ont une espéce de grand
Chapeau jaune, & le poil affez long , comme
les Capots des Matelots de ce païs . Ils
ont les cheveux longs & flotans .
Les femmes font vêtues comme les Of
ficiers ; mais ,au lieu du bonnet , elles ont une
efpece de chapeau , fait d'un bois mince &
léger , couvert dedans & dehors , d'une
toille rouge & préparée avec de la cire : Ce
chapeau ne reflemble pas mal à un plat renverfé
fur la tête. Il est tout couvert de bel ·
les perles par le dehors , enforte qu'il y en
a qui valent jufqu'à plus de 140000 écus
Romains : On croit bien qu'il n'y en a pas
un grand nombre de ce prix ; mais , on
peut compter qu'il n'y a point de femme
qui n'en ait un conforme à fa richeffe
, & fouvent même , plus cher qu'elle ne
le devroit porter.
tan ,
Le refte de la parure des femmes du Bonconfifte
dans un grand nombre de
grands Colliers de Corail : Le plus long
va jusqu'à la ceinture , & les autres diment
par dégrés jufqu'à la gorge , où
OTHEQUE
ELA VILLE
DE JUILLET.
elles ont un collier d'Ambre jaune , vif&
tranſparent , comme le nôtre : Plus les
grains font gros , plus on eftime le Colfier.
J'en ay vû d'auffi gros , que les boulles
avec quoi les enfans jouent dans les
ruës ; & quand celles - là font d'une même
efpece , elles font fort chetes.
:
L'habit des femmes Tartares , eſt preſque
femblable à celui des femmes d'Artifans
à Rome Elles portent une efpece de
Robe de chambre , mais fans peinture : Elles
portent le bonnet comme les hommes ,
mais les cheveux treffez & pendans en
devant , jufqu'aux genoux ; au lieu que les
hommes n'en portent qu'une menuë & affez
longue , qui pend fur le dos. Les Boutans
portent, comme nous l'avons dit , les
cheveux longs & épars .
Les Armes dont ils fe fervent, font les
Tellebeflares , le Sabre , la Lance , le Moufquet
& le Canon : Tout le monde peut faire
de la poudre & des balles . Les Tartares
font plus belliqueux & plus hardis que
les Boutans ; fur tout , leur Cavalerie qui
eft affés bonne ; mais , fans ordre & fans
diſcipline.
LYON
189
Les Boutans ne prennent qu une femme
à la fois ; mais , j'ay oui dire qu'ils ne
font point obligés de tefter enſemble toute
leur vie , & qu'ils peuvent la répudier
pour en époufer une autre. Dans leurs
alliances , ils n'ont aucun égard à la pa-
Lij
100 LE MERCURE
ils
renté . A l'exception des foeurs & pour
l'ordinaire des coufines , ils peuvent époufer
toutes fortes de perfonnes. Le confentement
des deux parties ne fuffit pas ;
il faut que celui des Parens s'y joigne. Autant
que je l'ay pû fçavoir , il n'y a au
cune fonction Religieufe dans leurs Mariages.
Je ne fçache pas qu'ils faffent aucunes
Cérémonies à la naiffance de leurs enfans.
Lorfqu'un Particulier eft malade , on apelle
des Religieux en nombre , plus ou moins
grand , felon fa fortune . Sitôt qu'ils font
arrivés, ils fe rangent dans la Chambre du
malade , lifent tout haut , à voix forte,
dans leurs livres , & continuent toute la
journée dans cet exercice. Sur le foir ,
font avecde la pâte , des Piramides qu'ils
ornent de trois rofes de beurre & de trois
croix de paille ; & ayant mis le tout dans
des vafes , ils commencent à chanter avec
des cierges allumés , & des fonnettes à la
main , dont ils fonnent de temps en temps.
1ls élévent en l'air , de fois à autre , ces
Piramides & les vafes où elles font , comme
par maniere d'offrande , & les remettent
à leurs places . Aprés qu'ils ont fi
ni leurs Cantiques, ils jettent fur ces Piramides
une eau fucrée qu'ils confervent à cet
effet : Aprés que cette Cérémonie eft finie,
ils vont porter les Piramides , en un lieu
où elles puiffent être mangées des Corbeaux
qui font en grand nombre dans cetLEMERCURE
101
te Ville , & ils brûlent les croix de paille.
Quant au nombre de ces Piramides
je leur en ay vû faire ordinairement trois ;
quelque fois cependant , ils en font un
plus grand nombre , ou même , au lieu de
ces Piramides , ils font d'autres figures
avec du beurre.
Lorfque quelqu'un meurt , on garde le
Corps dans la maifon pendant trois jours .
Les Lamas y viennent , & paffent les trois
jours à chanter & à lire dans leurs Livres .
A la fin du troifiéme jour , on fait porter le
corps hors de laVille, & l'on donne 2 Piaftres
aux hommes qui le mettent en morceaux
& le donnent à manger aux chiens . Les Parens
du mort font quelques aumônes aux
Lamas & aux autres pauvres. Quelque fois ,
ils mettent pendant un jour ou deux , une
perfonne auprés du chemin public , pour
donner à boire du Thé ou de la bierre aux
Paffans. Lorfque l'année de la mort eft paffée
, ils font venir des Lamas une feconde
fois , & fouvent , donnent à manger à tous કે
les pauvres qui veulent venir ; faifant cuire
de la viande ou du ris au dehors de leurs
maiſons , afin que ces pauvres en foient
avertis. Quelque fois , lors qu'ils font malades
; qu'ils ont quelque chagrin , & qu'il
leur eft arrivé quelque malheur , ils
amaffent un grand nombre d'enfans , les
nouriffent & les payent ; afin qu'ils paffent.
La journée à réciter quelques prieres.
I iij
102 DE JUILLET.
Onfe propofe de donner le mois prochain ,
la fuite de cette Relation.
Extrait de la Lettre de M. de la Grange ,
Chancelier de l'Académie de Périgueux ,
écrite à l'Auteur du Mercure , touchant
le Sonnet qui a remporté le Prix propofé
par Madame la Comteffe d'Arco ,
& c.
1 E vous envoye , M. le Sonnet qui a êté
jugé digne de remporter le Prix, *avec
quelques- uns de ceux qui ont concouru , &
qui me paroiffent auffi beaux, quoi qu'ils n'ajent
pas êté fi hûrexx . Comme l'Auteur dudæ
Sonnet n'a pas voulu ſe nommer , & qu'il
s'eft contenté de mettre une Devile au bas
defon Ouvrage ; il eſt à propos qu'il fe
faffe préfentement connoître pour rece
voir la Tabatiere d'or qui lui a êté adjugée.
Madame la Comteſſe d'Arco m'a prié de
vous faire favoir , qu'elle ne croyoit pas
que
>
des Bouts - Rimés fi bizares , & qui n'avoient
êté proposés , que comme un coup
d'effay , duffent exercer les plus beaux Gế-
nies de France : Mais , puifque ce commencement
a eu un fuccès au delà de fon eſpérance
, elle vous envoye d'autres Bouts-
Rimés qu'elle croit devoir eftre plus agréa-
C'eft une Tabatiere d'or de la valeur de
trente Piftoles .
DE JUILLET. 103
,
blement reçûs . Puifque l'Académie de Périgeux
nefe forme que fous l'aveu de Madame
laDucheffe du Maine, &fous les aufpices
du jeune Prince * qui en eſt le Protecteur
comme Gouverneur de la Province ; il est
jefte que nous leur confacrions les prémices
de nos Mufes Ainsi , c'est à la loüange
de cette Illuftre Princeffe , ou de fon Augufte
Famille , que feront remplis les nouveaux
Bouts- Rimés de Madame la Comteſſe
d'Arco , auxquels elle ajoute un nouveau
Prix de la même valeur que le Précédent.
Il fera délivré le premier jour de l'année
prochaine 1719. Je fuis. &c.
On avertit ceux qui adrefferont leurs
Ouvrages à M. de la Grange , ou à M. le
Préſident de Rochefort à Périgueux , d'en
affranchir le port ; s'ils fouhaitent qu'on
les retire de la pofte . J'ajouterai ici , en
paffant , pour decromper ceux qui regardent
le Périgord , comme un Pays groffier
& barbare , que ce même Pays a produit
Brantome , Montagne , la Calprenede . le
célèbre Auteur án Télémaque ,& c.
* Monfeigneur le Comte d'Eu.
I iiij
104
LE
MERCURE
D
SONNE T.
Qui a remporté le prix.
Amon, pourles Anciens , vôtre amour
eft étrange :
Votre Homere parfois eft rempli de.. Rébus ;
Et l'on eft à prefent revenu de l' .. Abus ,
De croire quefes Chants égaloient ceux d'un ….
Ange
Un Ligniere animé du Dieu de la .
vendange ,
Vant quelque fois Horace inspiré par
...
Phoebus :
Mais des Siécle's paffés élevant les .. Bibus ,
L'or du mêtre par vous n'est réputé que
·
fange.
Vous croiriés votre goût hontenfement dé .¡
choir ;
Si vous aviés pour Phédre employé le ...
mouchoir
Ou ris , lorfque Sofje entretient fa .
Lanterne ..
Les Tréteaux où Thefpis fit rongir la ...
vertu ,
Sont chez vous au deſſus du Théatre ...
moderne ,
Et l'esprit naturel au deffous du . · pointu,

DE JUILLET.
308
SONNETS
QUI ONT CONCOURV.
SONNET
Sur les Moeurs du fiécle , par un Auteus
Q
Anonime .
Ue le monde à prefent eft une chofe ..
étrange !
Ses Meurs & fes difcours font autant de .
Rébus ;
Пlregne en chaque état de criminels . . Abus ,
Qu'on ne peut éviter , à moins que d'être
Ange.
On nefait plus de voeux qu'au Dieu de la ..
vendange ;
Les Autheurs d'aujourd'hui ne parlent que ..
Phoebus :
L'esprit eft moins que rien , 'l'honneur n'eſt
Bibus ; que

Et tout , excepté l'or , n'est réputé que
fange.
On voit de fes Ayeux la nobleffe dé .. choir :
La pudeur du beau fexe a levé le .. mouchoir,
Et Diogene en vain rallume fa .. Lanterne.
Dans l'Eglife il n'eft point defolide .. vertu ;
Et lejuge s'eft fait une route .. moderne ,
ICS LE MERCURE
(
Pour percer l'Innocent du trait le plus :
SONNET
pointu.
DE MONSIEUR MUTEL ,
Demeurant au College du Pleffis.
J'Ai paſſé , fans dormir , une nuit fort .
étrange :
• D'abord , j'ai médité des Vers & des
Rébus ;
Puis , de divers états réformant les .. Abus :
Quand Sathan m'agaçoit , j'invoquois mon
bon
Ange .
Si j'étois plus ami du Dieu de la .. vendange ,
Avec un doux fommeil je narguerois ...
Phoebus ;
Lui, qui bornant ma Mufe aux Contes de..
bibus
,
Semble les condamner à croupir dans la ... ઢે
fange.
Enfin dans la trifteße , où je me fentois . .
choir ,
Pour un Bandean Divin j'ai quitté mon ..
mouchoir ;
Le flambeau de l'amour m'a fervi de ...
Lanterne.
Et lui-même à fes loix foûmettant ma . . .
vertu ,
DE JUILLET.
107
M'a dit ; je t'attendois , & c'est pour un ..
moderne ,
Que j'avois réservé mon trait le plus .
SONNET
pointua
PAR MONSIEUR CE'S AR.
LIfe& moi , nous faisons un aſſemblage
étrange ;
Quandjeparle raison , elle répond .. Rébus :
Celui qui nous unit , fit un plaiſant .. Abus .
Ciel , a-t- onjamaisjoint un Diable avec un .
Ange
D'un gros bien que j'avois , elle a fait la ..
vendange ,
Avec de jeunes foux qui lui parlent
Phoebus ,
Et dont tous les difcours font Contes de ..
Bibus.
Je voudrois qu'elle fût à cent pies fous la ..
fange !
Lorfque dans les Enfers la mort l'aura fait ..
choir ,
Sur fa Tombe , bien loin d'y moüiller mon -.
mouchoir
Je veux mettre ces mots fans lampe ny
· · •
Lanterne.
Cy-gift , femme qui fut de fi pen de .. vertu :
108 LE MERCURE
Que d'un honête époux , elle en fit un
moderne ,
Et defon chefbien rond,en a fait un .. pointu
L
SONNE T.
DE M. ADAM DE ROUEN.
E monde , à le bien prendre , eft un
cabos étrange :
Le plus fage fouvent n'y dit que des .. Rébus :
On s'y fait une loy d'un véritable . . Abus ,
Et plus d'un Hipocrite y paſſe pour un.Ange.
L'un met toute sa gloire à chérir la
·
vendange ,
L'autre fe croit en vain le Mignon de ...
Phoebus :
Combien de faux Sçavans & d'Autheurs
de Bibus *
Voulant prendre l'esfor , fe plongent dans la ..
Tel vent guider mes pas , que
voit
fange.
bientôt on
choir ;
Tel devrois fondre en pleurs , qui rit fous
fon
mouchoir ;
Tel qui penfe voir clair , a beſoin de ...
Lanterne.
On trouve rarement la folide .. vertu ;
Il est peu de bon goût ; & l'Ecrivain
moderne .
DE JUILLET . 109
Pour être trop fubtil , est souvent trop ..
SONNET
pointu.
DE M. DE BONNEVA L.
IR
Ris , je l'avoüerai ; mon deffein eft .
étrange :
Je voudrois vous toûcher par mes tendres .
Rébus .
Le respect m'avertit que ce n'est qu'un .
Abus ;
L'amour parle autrement , & j'en fais mon
bon Ange .
Qu'un autre facrifie an Dien de la .
vendarge.
Que fur le facré Mont il invogne
Phoebus :
Je traitte fans regrêt , tous ces foins, de ..
Bibus
Et le Laurier fans vous , me paroît de la ..
fange.
D'unfi bardi projet , quand on me verroit ..
choir ,
N'en reçevés pas moins la pomme & le ..
mouchoir .
L'efprit de mes Rīvaux n'a rien qui me . :
Lanterne .:
Un fentiment fi fir naît devôtre .. vertu :
Pour bleffer votre coeur , 6 prodige
·
moderne ,
110
LE MERCURE
?
L'amour ne fournit point de trait affés
SONNET
DI M. DE SAILLY.
pointu !
' Humeur de ma Cloris eft une humeur ..
étrange ;
Je ne puis davantage endurer fes .. Rébus :
L'aimer encor , feroit le plus grand des ..
Abus ;
Ses rigueurs ont lafféma patience d' .. Ange.
Je ne fers plus que toi , grand Dieu de la ..
vendange .
En ta feule faveur j'invoquerai . · Phoebus :
L'amour n'est plus pour moi , qu'un vain
Dien de · ·
Et fes attraits pour moi , fent moins
la
Bibus ,
que
de
fange.
Quelle erreur ! Autre fois d'extafe on m'eut

choir,
Au feul aspect d'unfein que couvroit un ..
mouchoir :
Faux bonheur mille fois plus creux qu'une • •
Lanterne.
Maintenant à bien boire , eſt toute ma . ··
vertu ;
Er du Dien de la treille , Adorateur ...
moderne
Je braverai d'Amour le dard le plus ..pointu.
DE JUILLET. 111
SONNET.
DE MONSIEUR PHILIPPE.
V. Ous méprifés l'Amour ; fon nom vous
Semble étrange :
Tout ce qu'on dit de lui , font pour vous des ..
& Rébus : The
Vous traités fes douceurs de chimeres , d' ..
Abus ,
Et vous le regardés , comme le mauvais . •
Ange.
Ignorés- vous encor tous les coeurs qu'il .
vendange :
Il est plus fort que Mars , plus brillart que ….
Phoebus :
Bachus auprés de lui , n'eft qu'un Dicu de ….
Bibus ,
Qui ne fçait qu'entrainer les mortels dens
10. fange.
Craignés tout d'un Enfant , qui peut vous
faire
choir ;
Il voit clair , quoi qu'il ait fur fes yeux un ..
mouchoir;
Et le flambeau qu'il tient , n'eft point URE ●•
Lanterne.
Peut-être il foumettra cette auftere .. vertu ,
Qui tient de l'ancien tems , plutôt que du ..
moderne ;
Itz LE MERCURE
Et poura vous bleffer du trait le plus :: :
pointu.
Nouveaux Bouts - Rimés , propofés pour
remporter le Prix promis par Madame
la Comteffe d'Arco ; à la loüange de
Madame la Ducheffe du Maine , ou de
fon Augufte Famille.
Fées
Contems
tems
Orphées.
étouffées
importans
éclattans
Trophées.
Sommet
promet
Minerve.
mains
conferve
Humains.
SONNE T.
DE M. LE DOUXFILS DE PRUXELLES.
E tous ces Concurrens , je fuis le plus
DE
étrange ;
S'il eft vrai qu'un Flamand ne parle que .
Rébus
DE JUILLET. 113
Tout Flamand n'eft pas fot ; le croire , c'eſt ..
Abus .
J'ai quelquefois , dit - on , de l'efprit , comme
un
Ange.
,
Animéde ce jus que donne la . donne la .. vendange
J'oferai défier & Mufes , & ... Phoebus :
Auffifans ce fecours , vrai Rimeur de ...
Bibus ,
Avec l'Abbé de Pure on me voit dans la . .
fange .
La Tabatiere d'or peut m'empêcher d'y . . .
choir.
Que ne l'ai -je en ma poche auprés de mon ..
mouchoir ?
Pour n'y point afpirer , en vain l'on me ...
Lanterne .
Le métal en eft bon ; j'en connois la ...
vertu :
Mais , le mal que je crains du Juge à la .
moderne ,
C'est qu'il neme renvoye avec un nez..pointu .
SONNET
PAR LA SOLITAIRE DU PAYS LAONNOIS.
FUyons un tendre Amour &ſa foibleſſe
étrange ;
Evitons d'en parler jufque dans les . Rébus :
K
114 LE MERCURE
De ces trompeurs attraits reconnoiffons
· · l'abus
Et ne voyons Tircis , que comme un mauvais
. Ange .
De l'Enfant qui foûmit le Dieu de la
, vendange ,
Et fit un Celadon du merveilleux . Phoebus ,
Traitons avec Daphné les douceurs de.bibus :
Elle trouva la gloire où se trouve la fange.
·
Cet Amant déloyal que l'Olympe vit.choir ,
Dont les Soeurs en pleurant , fe paffent de
mouchoir ,
AuxThéones encor doi fervir de lanterne.
Cheriffons dans nos bois la folide ... vertu ;
Il n'est d'autre moyen , antique , ni , moderne ,
Pourfe parer du trait que l'on dit fi . pointu .
LA BAGATELLE
Du Lurdy II Juillet.
DESCRIPTION DES MOEURS DE PARIS.
V
Ous n'ignorés pas , Madame , que
les François d'autre fois , paffoient
pour le Peuple de l'Europe qui avoit le
meilleur air. Dés l'Enfance , on accourumoit
la Jeuneſſe à avancer la poitrine , fans
DE JUILLET. 115
fe creufer la taille ; à tenir la tête droite
fans roideur , & à tourner les pieds en de--
hors fans affectation , &c . On fe faifoit enfin
une étude de perfectionner la Nature ,
qui ne donne pour l'ordinaire au corps humain
, que les principes de la bonne mine .
A préfent , on fe comporte à Paris d'une
manière toute oppofée . On s'attache - non
feulement à négliger les Graces naturelles ;
on affecte encore à les déranger par ce
qu'on appelle l'air Petit- Maître.
La plupart des jeunes Parifiens ont le
dos rond , la rère enfoncée dans les épaules
, par l'habitude qu'ils ont contractée
de croifer les bras fur l'eftomach : Leurs
yeux paroiffent égarés : Leur corps portant
à faux , ils marchent des épaules & des
hanches , preffent étourdîment leurs pas ,
& font toujours contraints , pour ne vouloir
pas l'être.
Ce qu'on appelloit autre fois bon - air
n'eft pas moins méprifé à Paris par les fem
mes que par les hommes : Vous fçavez
qu'en général , la beauté eft plus rare en
France qu'en Angleterre & en Hollande ';
mais , les Françoiſes ont toujours cû la
réputation, de fçavoir admirablement bien
mettre à profit les agrêmens qu'elles ont
reçûs de la Nature .
Au tems jadis , elles en faifoient leur
occupation la plus férieufe , & elles poffèdoient
au plus haut dégré , l'Art de fe ren-
Kij
116 LE MERCURE
dre les plus aimables Bagatelles de l'Eu
rope. Une gorge bien placée , une taille aifée
& fine , une démarche vive & légére ,
charmoient tellement les yeux des hommes
, qu'ils ne trouvoient pas le loifir d'examiner
les Dames en détail , ni de pren
dre garde à quelques irrégularités dans leurs
traits , ou à quelques nuances de brun plus
eu moins.
Il paroît à préfent , que les Parifiennes
ne cherchent dans leurs habillemens , que
la commodité. On ne voit guéres dans
les promenades publiques , celles qui font
d'un rang un peu diftingué , qu'en corfet
& en mules : Elles portent prefque toutes.
fur elles , un air de bonne fortune prochaine
Leur maniére de fe mettre , ne les
rend pas propres à furprendre le coeur ;
mais bien , à y exciter des idées voluptueufes
; & je ne defefpére pas , qu'elles ne
ramènent bientôt la mode des habits tranf
parens de Gaze , tant décriés par Juvénal . Il
eft vrai qu'elles n'en font pas encore là ;
mais , fi l'habillement de papier qu'elles
ont inventé depuis peu , s'oppofe aux regards
curieux , c'eft un foible obftacle aux:
défirs d'un Amant empreffè.
Paris eft devenu fécond en tailles
épaiffes & maffives , (fi toutesfois on peut
les appeller tailles ) auffi bien qu'en pré .
tendues gorges , qui gorges qui ne différent de celle de
Madame Bouvillon , que du plus au moins..
DE JUILLET. 117
Il ne faut pas s'en étonner ; elles paffent
les jours & les nuits dans la bonne chere .
Une demie douzaine de bouteilles de Vin
de Bourgogne & de Champagne , ne leur
fait pas peur , & n'eft pas une affaire pour
plufieurs d'entr'elles : Leur habit en négligé
, qui eft leur parure journaliere , n'eft
pas fort propre à s'oppofer aux défordres
que ces excés doivent naturellement caufer
dans la plupart. Pour leur tein ,
elles le ménagent fort peu , fûres d'en
mafquer les défauts , fous beaucoup de
rouge & de blanc .
Par ces légérs échantillons , vous juge
rez facilement , Madame , quele beau
Séxe Parifien ne fe doit pas parer de beaucoup
de modeftie. On la croyoit autre fois.
tellement l'appanage des femmes , & fi
convenable à animer norre goût pour elles ,
que celles qui n'en avoient pas la réalité ,
en affectoient l'extérieur , comme le dernier
rafinement de la Coquéterie bien
entenduë
Dans nôtre Siècle , la mode en a décidé
autrement. Dans la Capitale de la France ,
la pudeur n'eft plus qu'une Vertu Provineiale.
On entend les équivoques les plus
groffiers , & les chanfons les plus licentienfes
, non feulement des femmes mariées
, mais encore des jeunes filles , qui
dans le fonds , paffent pour fages , & qui
le fout peut-être.
118
LE MERCURE
J'ai vu des Etrangers rougir de ce
qu'elles ne rougiffoient pas. Ils eftoient du
fentiment,qu'une femme qui n'eft pas cruelle
, avec une doze de fageffe dans fes difcours
& dans fon extérieur , eftoit préférable
à la fille la plus vertueufe , dont les
maniéres & le langage fentent la débauche .
Que ces Meffieurs cependant , en purtent
tel jugement qu'ils voudront : Il eft
toujours certain , qu'une Compagnie de Parifiennes
de diftinction , eft tout ce qu'il y a
de plus amufan , pour fe divertir pendant 3
ou 4 heures : Rire , chanter , badiner , folatrer
; c'est tout ce qu'on y entend & tout
ce qu'on y voit ; rien au monde ne vous y
gêne . Vous avez la même aifance , que dans
une Compagnie de jeunes gens ; & avec de
l'effronterie , des difcours libres , un babil
perpétuel & de grands éclats de tire ,
paffera à coup-fur pour un trés joli homme .
Marquer à Paris de la complaifance pour
une femme , tâcher de s'infinuer dans fon
efprit , par quelques petits foins & par quelques
dépenfes , affecter pour elle des airs
tendres , refpectueux & infinuans ; c'eſt
ne pas connoître fon monde ; c'eſt ſe donner
un ridicule achevé ; c'eſt jouer le Rôle
d'un Niais accompli.
on y
Les Dames auffi , font raifonnables fur ce
chapitre ; elles ne s'attendent pas à de pareilles
baffeffes de la part de leurs Amans ;
& l'amour , entre les deux Sexes , fe fait
but à but tout au moins.
DE JUILLET. 119
Si la rendre , la polie , la Romanèfque
Mademoiſelle Scuderi , revenoit au monde,
& qu'elle voulût lever une feconde Carte
du Tendre fur le Terrein de Paris ;
je me perfuade qu'elle tomberoit de fon
haut : Quel changement ne trouveroit - elle
pas dans cet aimable Empire ? Tendre fur
eftime , tendre fur reconnoiffance ; ce font
des Provinces abfolument ruinées , & qui
ont prefque entiérement difparu , comme
Ife S. Vincent . On n'y trouve plus d'habité
, que tendre fur l'inclination qui n'eſt
devenuë qu'un petit Bourg ; & tendre fur
débauche , dont la bonne Dame n'a pas
feulement dit un mot. De fon tems , ce
n'eftoit qu'une Bicoque , au lieu qu'à préfent
, c'est une Province qui fait les trois
quarts de tout l'Empire .
Tous ces changemens font beaux & bons :
Je vous en fais juge , Madame. A quoi
fert-il de tant louvoyer, pour vénir par de
longs détours, à des plaifirs où nôtre inftinct
nous guide tout droit.
Il faut avouer pourtant , qu'il fe trouve
encore à Paris un petit nombre de Barbons
de la vieille Cour , qui ne fçauroient
goûter cette maniére d'en conter
aux Dames . Ils trouvent en elles la fource
de la prétendue groffiereté , que nous appellons
bel-air.
Ils renvoient les Petits- Maîtres à un
Dialogue de Sarrazin , où il eft prou-

120 LE MERCURE
une
>
vé , felon leur préjugé , que l'Amour du
vieux tems êroit la chofe du monde
la plus propre à former l'efprit & le
coeur d'un jeune Cavalier. Alors , la réfitance
d'une Dame infpiroit à fes Amans ,
une noble émulation de redoubler leurs
efforts pour fe rendre aimables
& pour le faire aimer. Chacun fe faifoit
étude de fe perfectionner dans
la Mufique , dans la Danfe , dans tous
les exercices du corps : On ne fe donnoit
pas moins de peine , pour cultiver les talens
de l'efprit ; afin de briller par les agrêmens
de la converfation. On fe picquoit
d'avoir des fentimens nobles & défintereffés
; & à force de les affecter , on en
acquéroit par l'habitude la poffeffion
réelle.
Fondez fur ces raifonnemens , ces fages
Vieillards ont projetté de faire venir
pour leurs fils, des Gouverneurs de Peter
bourg ; afin de les faire voyager enſemble
dans la Moscovie & dans les Pays âjacens
pour y ratraper la politeffe qui paroît prefque
bannie de France..
Jette Kotxtas
Ous fîmes mention le mois paffé *
d'une Lettre du Grand Seigneur,pré-
Voyez l'article de Pologne , pag. 140.
fentée
DE JUILLET. 121
·
fentée par fon Aga au Roy de Fologne , le
6 Juin , au Château de Reuffen. Comme
il nous en est tombé une Traduction fidéle
entre les mains , nous ne ferons
pas difficulté
de la communiquer au Public.
NOUVELLES
ETRANGERES .
A Varfovie le 10 Juillet.
COPIE DE LA
LETTRE
Du Sultan Ahmer , au Roy & à la République
de Pologne
A
à
U trés
Puifant & trés
Religieux ›
comblé de toute gloire & de toute ef
time , Nôtre trés cher & trés honorable
Ami , Augufte Roy de Pologne , &
tous les Membres de la
République ; Nous
leur
fouhaitons une fin bûreuſe,
accompagnée
de la prospérité de leurs voeux & de leurs defirs.
>
Aprés vous avoir fincérement falué de
nôtre part , pour vous marquer notre amitié ;
& la bonne intelligence qui regne entre nous
Nous vous donnons avis , que la Guerre qui
a duréjufques ici entre Nous &
l'Empereur,
Semble en quelque forte , par lagrace de Dieu,
vouloir aboutir à une Paix sûre & durable 5
& l'on a déja nommé de part & d'autre unaniment
, des
Plénipotentiaires pour cet effet ,
Juillet 1718. L
122
LE MERCURE
qui doivent fe rendre au plûtôt au lieu deftiné
pour cette affaire. Les Ambaffadeurs
me d'Angleterre & de Hollande , ont
accepté , d'un confentement unanime , la Médiation
pour l'hûreux fuccez de cette Entreprife
: Et le Roy de France , pour nous rendre
plusfenfible la marque de fon ancienne
amitié , nous a offert l'entremiſe de ſon Ambaffadeur
, en cas que nous le jugeaffions
néceſſaire pour l'hûrtufe iffuë de cette Négociation
; & puifque nous avons engagé par
nos Lettres le Roy François Ragotski , à venir
auprés de nous ; que Nous avons épousé
fes interêts , & que nous avons reconnu la
juftice de fes droits , Nous nous trouvens
oblig: de foûtenir fes prétentions pour le
remettre en grace avec l'Empereur , & lui
faire reftituer fes anciens Etats : Mais ,
comme nous croyons qu'il n'est pas moins de
vôtre interêt , de contribuer dans ces Conjonctures
, à faire inférerfes prétentions dans
le Traitéde Paix qui va fe faire , & à fa:-
re rétablir ce Koy dans fon Païs , Nous vous
follicitons d'accepter la médiation que nous
vous offrons pour cette affaire ; & Nous nous
flatons , que la fincére amitié que vous avez
pour Nius, & votre équité naturelle, vous
Suggéreront aisément les moyens fûrs & e
caces , pour terminer hûreufement cette Ňégociation
: An refte , Nous devons de pårt
& d'autre, veiller à lafûreté des Marchands
qui trafiquent dans nos Royaumes ; & Nous
DE JUILLET. 123
vous affûrons que de nôtre côté , nous ne laifferons
paffer aucune occafion de vous faire
Sentir & connoître , la fincére volonté où nous
fommes de conferverfürement & véritablement
vôtre amitie , & la foy des Traitez
entre nous ftipulez . Donné à Andrinople le
3 Jan. Andu Prophete 1 1 28. Signé Mi
hémet . Paffa, Grand Vizir.
La Réponse que le Roy Augufte a faite
à la Lettre précédence du Grand Seigneur,
contient en fubftance ; que S. M. fouhaitoit
que les négociations de Paix , entre
l'Empereur & S. H. puſſent avoit un hûreux
fuccez , qu'elle ne manqueroit pas
de l'informer des réfolutions qui auront
êté prises dans la Diette générale de Grodn
, touchant les demandes de S. H.:
Qu'elle lui recommandoit d'obferver religieufement
le Traité de Carlovitz , &
d'abolir tout ce qui y avoit donné atteinte :
Qu'on protégeroit les Marchands Turcs
qui viendroient négocier en Pologne , &c .
Les Univerfaux & les Lettres invitatoires
, pour la convocation de la Diette générale
de Grodno en Lithuanie , ont déja
efté envoyés dans les Palatinats & les Provinces
de ce Royaume , qui font en droit
de nommer des Députez.
Le II de Juin , le Roy donna audience
de congé à l'Envoyé Turc : Il a fait
préfent à S. M. d'un très beau Cheval
Arabe , dont les harnois feuls font eſtimés
Lij
124 LE MERCURE
30000 livres. S. M. l'a régalé en revanche ,
d'une riche tenture de Tapifferie , & d'un
Bufet avec tout fon affortiment d'argent.
·
Le Roy , avant que de fe rendre dans
fon Electorat de Saxe , ût une longue
conférence à Reuffen avec un grand nombre
de Sénateurs , fur la fortie des Troupes
Ruffienes hors des Terres de la République.
Le Palatin de Pofnanie , les Caſtélans de
Siradie & Ragofinski, furent députez vers
lePrince Doloruski,pour lui reprefenter , que
filesTroupes Mofc.demeuroient plus longtems
dans le Roya on ne répondroit pas des
inconvéniens qui pouroient furvenir . Soit
que ces menaces ayent ébranlé le Czar ,
ou plûtôt , que ce Prince ait deffein de
former une Armée confidérable ; nous venons
d'apprendre , que les onze Régimens
Mofcovites qui eftoient en Lithuanie ,
fous le commandement du Prince Repnin ,
ont enfin demandé paflage , pour le rendre
à Dantzick , dans le deffein d'obliger
le Magiftrat de cette Ville , à fournir les
deux Frégates qu'il s'eft engagé de faire
équiper pour le fervice du Czar. On traint
fort que ce Prince , à la prochaine Diente
générale , ne foit dans la réfolution de forcer
la République à renoncer pour toujours
, aux prétentions qu'elle a tant fur
Kiovie , que fur Smolensko ; & que le
Roy ne puiffe plus à l'avenir , nommer des
Palatins de ces deux Districts.
DE JUILLET. 125
Les lettres de Curlande continuënt
d'affûrer , que le Czar & le Roy de
Pruffe , devoient avoir une entrevûë à
* Mémul ou à Mittau , au fujet de la
Paix du Nord .
L'Envoyé des Tartares Kantimir Murd-
2a , arriva à Varfovie le huit du paffé.
Il est parti pour se rendre à Blonie , où il
féjournera jufqu'au retour du Roy de Polog.
qui ne reviendra que pour le tems de la
Diette générale : Les Frontières de Mofcovie
font toujours trés exactement gardées
, pour empêcher l'évafion des Partifans
du Czarovitz deshérité .
On mande de Lemberg , que les Etudians
& la Populace de cette Ville , ayant
foupçonné les Juifs d'avoir facrifié dans
leur Synagogue , une fille Chrêtienne qui
êtoit au fervice de ces derniers , s'animerent
tellement contre ces Malhûreux , qu'ils
forcerent & pillerent plus de 5 de leurs
Maifons. A ce Tumulte , la Garniſon ſe
mit fous les armes ,& marcha à ces Furieux
qu'elle ne diffipa qu'avec beaucoup de peine
: Elle fe faifit cependant des principaux
Auteurs ; mais le lendemain , à la pointe
du jour, ces Mutins s'êtant raffemblés , dans
* Villefur les Côtes de la Mer Baltique ,
dans la Province de Samegitie .
* Ville en Curlande.
Liij
126
LE MERCURE
le deffein de maffacrer , fans exception ,
tous les Juifs ; la Garnifon qu'on avoit renforcée
pendant toute la nuit , en arrêta hûreufement
l'effet. Les Ecoliers ont û quelques-
uns de leurs Compagnons de rués ; &
on publia le premier de Juin, à fon de trompe
, qu'il manquoit encore 2 jeunes Gentils
- hommes . On a écrit à ce ſujet à l'Archevêque
de Gnefne Primat du Royaume ,
pour obtenir la permiffion de faire la vifite
dans toutes les Maifons des Juifs . Ces derniers
fe font très bien deffendus dans cette
rencontre. Les gens raisonnables les croyent
fort innocens du crime qu'on leur impute .
Le 16 du paffé , on découvrit auprés de
Lubeck ( dans la Baffe - Saxe ) deux facs
teints de fang encore tous frais. Ayant efté
ouverts , on y trouva une femme à qui l'om
avoit coupé les deux feins , ouvert la poitrine
, arraché le coeur & les entrailles : L'épine
du dos , les épaules , les reins , les
genoux êtoient tailladés , & la tête toute
meurtrie. On s'eft apperçû que cette Infortunée
s'étoit coupée la langue avec fes dents;
dans le tems apparament qu'on lui faifoit
endurer ces douleurs cuifantes. On n'a pû
avoir jufqu'à preſent aucun indice des >
Auteurs d'une action fi barbare . Le Magiftrat
a fait promettre so Rifdales à celui.
qui les découvriròit..
On écrit un autre Fait de Varsovie , qui
n'eft pas moins cruel . Une jeune Dame PoDE
JUILLET. 127
fonoife , nommée Ofcchovvki Rubinski ,
ayant furpris le fieur Kikrziki fon Amant
qui lui faifoit une infidelité , êtoir entrée
dans une jaloufie li farieufe , qu'elle l'avoit
fait attacher à une broche ; aprés quoi ,
elle avoit en la cruauté de le faire rôtir
à petit feu , fans fe laiffer toucher des cris
pitoyables qu'il pouffoit : Comme cette
Mégere vit que ce Martir de fa vengeance
, êtoit confiderablement enflé par la chalà
leur du brafier , & qu'il n'êtoir pas encore
privé de la vie, elle le fit retirer du foyer,&
l'expofa fur une fenêtre de fon Château ,
où il expira quelque tems aprés, à l'air ; -fon
corps s'êtant entre- ouvert tour à coup avec
un grand bruit. Cette femme avoit d'abord
efté condamnée à mort. dans le Tribunal.
de Lublin : Elle a cependant obtenu fa
grace , moyennant une fomme de 12000 .
florins , & s'eft retirée dans un Cloître.
Un Gentil - homme voulant faire l'épreu
ve d'une poudre à tirer , dans la cave d'une
maifon de Cracovie , fut enlevé en l'air
avec la maiſon , & tous ceux qui êtoientdedans.
L.
A Hambourg , le 22 Juillet.
E Roy de Suéde ayant toujours per
fifté dans la refolution , qu'aucun Miniftre
des Puiffances Etrangeres ne fût admis
au Congrés de Paix ; le Czar ya en
Liiij
128 LE MERCUR
fin confenti. Sur cela , le Baron de Gortz
&le Comte de Gillenborg , Miniftres Piénipotentiaires
de S. M. S. ûrent ordre de
fe rendre dans l'ifle d'Ahland où ilsarriverent
le 19 de May : Ils y trouverent M.
Bruce Général de l'Artillerie , & M. le Confeiller
Offerman , Miniftres Plénipotentiaires
du Czar , qui les y attendoient depuis
le S du même mois. Le 26 , on tint
la premiere Conférence : A l'iffuë du Congrés
, on dépêcha un Courier à Peterbourg.
Cette conférence a efté fuivie de plufieurs
autres ; &, quoique l'on n'ait encore aucun
avis certain du fuccez de ces Négociations,
on fe confirme de plus en plus , que la paix
entre le Roy de Suéde & le Czar , eft une
affaire finie . L'on ne doute pas même ,
qu'auffitôt l'entrevue faite entre L. M. Cz.
& Pruff. le Traitté ne foit rendu public.
>
Suivant ce que l'on publie ici , il doit y
avoir une Alliance entre leurs M. S. & Cz .
en vertu de laquelle , le Czar doit joindre
fa Flote qui eft compofée d'environ 20.
Vaiffeaux de ligne outre les fregattes
, à celle du Roy de Suéde. Il paroît que
cette derniere Puiffance a deffein , nonpas
d'attaquer la Norvege , mais Copenhague ;
& que , c'eft cette importante expéd tion
que S M.S. a û en vûë Les grands préparatifs
par Mer de cette Couronne , n'ont pour
objet , à ce que l'on prétend , que d'exécuter
cette difficile entrepriſe : Mais , comDE
JUILLET. 129
que
me ce Prince ne fçauroit attaquer cette Capitale
du Danemarck , fans combattre la
Hote Danoife qui a efté jointe par l'Efcadre
Angloife , il y a tout à apprehender ,
fi la flotte Suédoife vient à commettre
quelque hoftilité contre les Vaiffeaux de
la Grande Bretagne , l'Angleterre ne foit
forcée d'en venir à une guerre ouverte avec
ces & Puiffances conféderées ; ce qui pourroit
empêcher alors , ou du moins rendre
trés difficile , le commerce des Anglois dans
la Mer Baltique . Une telle rupture jointe à
l'affaire d'Italie , jetteroit infalliblement ceta
te Nation dans des embaras d'où elle auroit
peine à fe tirer. On veut ici,que le Roy d'Efpagne
a fait remettre de groffes fommes
d'argent au Roy de Suéde & au Czar ,
pour attaquer le Danemarck ; & cela ,
dans le deffein de faire diverfion des forces
Angloiſes Maritimes que S. M. Br . fera
obligée d'y envoyer , pour porter da fecours
au Roy de Dan. fon Allié.
Les Vaiffeaux Mofcovites ont ordre de
n'inſulter aucun Bâtiment Suédois , & de
leur laiffer continuer leur route fans les inquieter.
>
S. M. S. a envoyé des ordres précis à
Carelferon , d'en faire partir douze Vaiffeaux
de guerre qui font dans ce Port
pour aller joindre le gros de fa Flore qu'on
fait monter à 24 Vaiffeaux de ligne & fix
Fregattes. Les Armateurs Suédois font
130 LE MERCURE
de tems en tems des prifes , malgré la Flo
te combinée , qui fe tient toujours dans
le kiogerbuch , l'Efcadre Angloife obfervant
les deffeins de la Suédoife.
Les Troupes Pruffiennes ont abandonne
Vvifmar , fans avoit achevé l'entiere
démolition des Fortifications de cette Place
, & ils en ont confié le foin aux Bour.
geois. Cette retraite précipitée exerce beaucoup
l'efprit des Spéculatifs , qui prétendent
tirer de là une preuve certaine , que
S. M. P. eft d'accord avec la Suéde .
Le Duc de Mekelbourg a fait faire une
execution militaire contre la Ville de
Guftrau parce qu'elle avoit refufé
de fournir le nombre des Travailleurs que
ce Prince avoit demandé pour avancer les
Fortifications de Roftock. Il y a actuelle
ment 4000 Pionniers qui travaillent fans
relâche aux ouvrages de cette Place. Ce
Duc continue de faire faifir tous les biens
des Gentil- hommes abfens , pour les unirà
fes Domaines Il a même deffendu, que les
femmes & les enfans de cette Nobleffe , recûffent
aucun revenu du produit de leurs
Terres. Il eft arrivé à Roſtok un Vaiffeau
Suédois , qui y a tranfporté des Officiers
Mofcovites Prifonniers que S. M. S. a relâché.
Le Roy de Dannemarck, aprés avoir fait
la reveuë de fes Troupes enJutlande , s'eft
rendu à Gottorp & à Altena , pour faire
DE JUILLET. 131
mettre en état les réparations des Digues
endominagées .
Le Czar exerce toujours une Inquifition
fort rigoureufe , contre ceux de fes Sujets
qui font foupçonnés de défaprouver la dégradation
du Prince Alexiovitz.
1l entra le fix de ce mois à Elfeneur , environ
240 Vaiffeaux Marchands Hollan ·
dois , efcortés de neuf Vaiffeaux de guerre
& deux Fregattes : La veille , il y êtoit
arrivé 130 Vaiffeaux Marchands Anglois ,
pareillement efcortés de trois Vaiffeaux de
guerre. L'Escadre Hollandoife a des ordres
précis , d'obſerver une exacte Neutralité
dans ces Mers , mais furtout , de ne
donner aucune jaloufie au Roy de Suede
ni au Cz. S M.S.eft retournée de Stromstad
à Land en Scanie , d'où elle doit aller à
Carelferon , pour y faire un embarquee
ment confidérable ..
Suite des Conférences tennës à Paſſarovitz s
entre les Plénipotentiaires de S. M.I.
& les Miniftres de la Porte.
L
A premiere Conférence qui ſe tint le
5. de Juin , fe paffà , de part & d'autre
, en complimens réciproques. Dans la
deuxième du 7 , tous les Ambaffadeurs des
parties interreffées , ſe rendirent au lieu du
Congrés avec une fuite peu nombreuſe
comme l'on en êtoit convenu dans la pre132
LE MERCURE
miere. Les Plénipotentiaires de S. 1. M.
donnerent par écrit , leur déclaration aux
Miniftres Ottomans ; qui contient . Io. Que
la Porte cédera à S. M. I. toutes les Conquêtes
faites pendant les deux Campagnes
précédentes. 2. toute la Valachie . 30. Les
Poftes ou Villes de paffage de BihatZ &
Zornick , avec partie de la Bofnie . 49. La
Fortereffe de Croya en Albanie , fituée fur
la Riviere d'Hifme qui tombe dans la Mer
Adriatique ; cette Place êtant trés commode
à l'Empereur , pour établir une libre
communication avec le Royaume de Naples
. so. Que le Sultan fe défiftera de fes
engagemens avec le Prince Ragotzi &
autres Chefs des Rebelles même
avec l'Espagne , fuppofé qu'il y en ait ,
comme le bruit s'en eft répandu en
Allemagne. 6. Que S. H donnera un
équivalent aux Vénitiens pour la Morée .
70. Qu'il fera conclu un Traité de commerce
entre les 2. Empires au gré de S. M. I.
,
Les Plénipotentiaires Turcs , furpris de
la nouveauté de ces propofitions , voulurent
dans le moment rompre les Conférences
; déclarant qu'il étoit inutile de traiter
de bonne foy , avec gens qui en manquoient
; puis qu'on n'ignoroit pas que les
vûës dans lesquelles il êtoient venus au
Congrés , n'êtoient autres que la ceffion de
Belgrade & Temefvvar : Ils s'en plaignirent
fort aux Médiateurs , & leur demanDE
JUILLET. 133
derent justice de cette fupercherie . Aprés
bien des reproches , ils promirent cependant
, d'en faire part au Sultan lerr Maître.
Les Miniftres Médiateurs craignant ,
que les négociations de paix ne devinfent
infructueufes , fe rendirent le foir chez
les Ambaſſadeurs de l'Empereur , pour tâcher
de trouver un temperament propre à
concilier les efprits ; aprés quoi , on dépêcha
un Exprés au Prince Eugéne à Belgrade
où il arriva le 8. Depuis ce jour , les Ambaffadeurs
Plénipotentiaires n'ont efté occupés
qu'à faire des dépêches & à expedier
divers Couriers : Pendant ce tems -là , on
a réglé les limites du lieu du Congrés, où
il ne fera permis , de part ni d'autre , de
commettre aucune hoftilité.
L'Aga Turc , qui avoit efté expedié par
le nouveau Grand Vizir Ibrahim Baffa ,
partit le ti de Paffarov vitz , avec une fuite
de 8 perfonnes & une efcorte de Cavalerie
Allemande , pour aller com limenter
le Prince Eugene , & lui préfenter les
Préliminaires de la paix Cet Officier
Ture en fut reçû fans beaucoup de cérémonie
; & aprés avoir û deux fois au
dience de ce Prince il le renvoya avec
la réponse à fes dépêches . Le même jour
11 , ce Généraliffime fe rendit au Camp de
Semlim , où il trouva toute l'Armée Imperiale
en fort bon état : Il fut fur-tour , fort
fatisfait du Pont qui a efté conftruit fur le
134
LEMERCURE
Danube prés de Kruin , parce qu'il donne
communication avec le Bannat de Temefvar
& toute la Servie.
Le 13 , les Miniftres Médiateurs ayant
invité les Plénipotentiaires de 1 Empereur
à une nouvelle conférence , tous les Miniftres
fe trouverent le 14 à la Tente du
Congrés , & n'en fortirent qu'à midy :
L'Aga Turc revint le même jour de Belgrade
.
Le 14 , le Prince Eugéne , aprés avoir
examiné toutes les avenues du Camp de
Semlim , alla le lendemain 15 , vifiter
les poftes le long du Danube & de la Morave.
S. A. S. s'êtant avancée prés du
Pont qui eft fur le Danube , Elle ût une
entrevûë de quelques heures avec M. le
Comte de Virment & M. de Talman ,
Ambaffadeurs Plénipotentiaires de S. M.
I. aprés laquelle , ces Ambaffadeurs s'en
retournérent à Paffarovitz . Le Prince s'aboucha
enfuire avec le Comte de Mercy .
touchant les opérations de la Campagne.
Le 16 , S. A. S. ayant fait ranger en
ordre de bataille l'Infanterie de l'aile droite
la paffa en revûë : Elle trouva que ces
Troupes n'eftoient pas bien recrutées , &
que la Cavalerie l'étoit encore moins.
Le même jour , le Procurateur Ruzini ,
Ambaffadeur de la République de Venife ,
fut pour la premiere fois, admis à conférer
avec les Plénipotentiaires Turcs ; ces derDE
JUILLET
niers lui
avoient refuſé
juſqu'alors cette fa- 136
veur ; parce qu'ils ne
regardent pas cet Etat,
comme un objet d'une affez grande confidération
, pour entrer en Traité avec lui.
Le 17 , les Ambaffa deurs de
l'Empereur
ûrent une 4
conférence avec ceux du G.
S.; & on fe flate
préfentement,que les négociations
de Paix auront une hûleafe
illue.
Le 22 , M. de Ruzini obtint une 2e
entrevûë des
Plénipotentiaires Turcs .
Le 26 , il fe tint une grande & longue
conférence entre les
Plénipotentiaires de
S. M. I. & ceux de la Porte : Eile dura
depuis 7 heures du matin jufqu'à 3 heures
aprés midi : Tout y fut prefque réglé. On
prétend qu'il n'y a plus qu'à dreffer les articles
, & à les mettre en ordre. L'on sçait
par avance , qu'outre les
Conquêtes que
S. M.I. a faites les deux
campagnes derniéres
, les Turcs lui cédent encore la moitié
de la
Valachie, dite en deça , avec Novi,
la grande & la petite Morava, la Save ,
Trina & Ona : L'autre moitié de la Valachie
en deça , restera aux Turcs , avec Niſſa ,
la Bafnie & la Moldavie.
La
République de Venife aura pour équivalent
de la Morée ,
Dulcigno , que les
Turcs lui ont bien voulu
accorder.
Pour
Durazzo qu'elle
ambitionnoit fort
d'v joindre , fes
follicitations ont été inutiles.
Il n'y a plus que 3 articles en fouf130
LE MERCURE
france , qui pouront en retarder la conclufion
; fçavoir , la ceffion de toute la Servie,
Biachz en Croatie & un Port de Mer
en Albanie . Voilà le fruit de l'arrivée
du Prince Eugéne , qui eftant chargé des
dernieres intentions de l'Empereur , a ergagé
les Plénipotentiaires de S. M. I. à recevoir
les propofitions qu'ont offert les
Turcs , au cas qu'on trouvât trop de difficulté
à en obtenir davantage .
Malgré toutes ces apparences d'une Paix
prochaine , on eft cependant en doute , que
la Porte fe déterminé à accorder autre chofe
que les Places dont l'Empereur eft en
poffeffion ; on craint même que le Sultan
ne préfére la Guerre à une Paix fi honteufe
.
A VIENNE , le 15 Juillet.
LE de ez du mois
E Prince Electoral de Baviere êtant
paffe , un Officier Bavarois en donna d'abord
avis au Prince Electoral de Saxe ,
qui alla le complimenter le lendemain :
On remarque une parfaite amitié entre
ces 2 Princes . Cependant , on croit que
le premier aura la préférence fur tous fes
Concurrens , & qu'il époufera la premiere
Archi-Ducheffe du feu Empereur Jofeph .
Le 28 , le Prince Ferdinand de Baviere s'êtant
auffi rendu ici de Munick , alla deſcendre
DE JUILLET. 137
dre au Quartier du Prince Electoral fon
frere. Le 30 , i's partirent pour Belgrade .
Le départ de l'Archi - Ducheffe Elifabeth
Leopoldine pour le Tirol , eft fufpendu ;
elle pourroit bien aller aux Païs Bas , pour
pacifier les efprits de cette Nation qui paroît
trés mécontente.
Le Prince de Leuveftein , Gouverneur de
Milan , demande à être relevé : Sur cela ,
la Cour a fait la propofition au général de
Staremberg de prendre ce Gouvernement :
Il ne veut pas l'accepter, à moins qu'on ne le
rende indépendant du Confeil de guerre.
On dit que la raison de ce refus , vient de
ce qu'il n'eft pas en aflés bonne intelligence
avec le Prince Eugéne qui en eft le Préfident.
On a donné ordre à 12 Regimens
Imperiaux de marcher en Italie. Le Général
wacthendone partit le fix d'ici pour
le Milanois , où l'on prétend faire la Paix
les armes à la main .
Le 10 , fête de l'Impératrice Amélie , le
Nonce du Pape reparut en pub ic ; tout
êtant pacifié entre cette Cour & celle de
Rome.
Les deux Miniftres de Savoye , qui font
ici incognito, travaillent avec toute la chaleur
imaginable, pour engager cette Cour à don .
ner en mariage une Archi . Ducheffe au
Prince de Piedmont , Comme ils demandent
une réponse pofitive , & qu'ils ont re-
S. M. Sic . leur Maître , êtoit en
montré
que
M
138 LE MERCURE
état de balancer les affaires d'Italie , cette:
propofition n'embaraffe pas peu cette Cour ,
qui n'aimeroit point , pour ainfi - dire , être
forcée à faire une telle démarche .
S. M. I. pour des raifons trés preffantes,
a enfin confenti à la conclufion d'une Tréve
avec la Porte : Elle fut fignée le 29 du mois .
paffé à Paffarovvitz , entre les Plenipotentiaires
des deux Puiffances , aux conditions
fuivantes . 1 ° . Que la Porte abandonneroitle
Territoire au deffous des petites Rivieres
de Phra & Terbes. 29. Les Terres qui fontle
long de la Save jufqu'à la petite Rivie
re du Drin. 3 ° . Celles qui font fituées le
long des bords du Drin & dans la Servie
, jufqu'à la Riviere de Tirmock quife:
jette dans le Danube , à deux lieuës au deffous
de Vvidin. 4°.. Tout le Territoire le
long du Danube , jufqu'à la Riviere d'Alautha
ou Alt,qui partage laValachie 5º.Tour
le Païs placé le long de l'Alantha , juſqu'auxe
Frontieres de la Tranfilvanie , y compris.
le Territoire de Harmanftat.
A l'égard de la Republique de Venife
on lui donne pour équivalent de la Morée
la Dalmarie . On n'attend plus que la ratification
du Grand Seigneur , aprés quoi
les Plénipotentiaires doivent le féparer de
part & d'autre du lieu du Congrés. Le
Comte de Schlick , grand Chancelier de
Boheme , a efté nommé par l'Empereur,pour
aller faire des complimens au Sultan fur cete
DE JUILLET }
139
te Tréve . Quoique cette importante nouvelle
ait êté rendue publique , auffitôt aprés
l'arrivée d'un Exprés dépêché de Paffaro
vitz à S M. I. on ne fauroit prefque fe
perfuader , que cette Négociation ait pû
finir G hûreulement ; avec d'autant plus de
fondement , que l'on fait que la Porté eft
exactement informée des projets de l'Efpagne
, de ceux du Roy de Suéde & du Czar..
Ce qui fait cependant préfumer que le
Traité eft conclu , c'eft que l'Armée Imperiale
qui avoit ordre d'agir offenfivement
, refte tranquile dans le Camp de Semlim
, & qu'elle ne fait aucun mouvement.
On compte qu'aprés les détachemens faits
pour l'Italie , l'Armée fera encore forte de
51 Bataillons & de 8 ; Efcadrons , faifanc
en tour 55000 hommes . On prétend qu'elle
marchera du côté de la Silefie , pour s'oppofer
aux deffeins des Rois de Suéde , de :
Pruffe & du Czar dont on le défic .
On voit ici la copie d'une Lettre de l'Em
pereur écrite au Czar , touchant l'Apologie
que S. M. Cz . a fait répandre dans toutes
les Cours de l'Europe , au fujet de la renonciation
du Czarovitz au Trône de Mofco .
vie Elles contient en fubftance
l'Empereur a efté fort furpris de remarquer
dans plufieurs endroits de cette Apologie ,.
qu'on lui imputâr d'avoir non feulement ufé:
d'inftances , mais encore , de menaces envers
le Czarovitz , pour l'obliger à fortie:
, que
Mi
140 LE MERCURE
des Etats de la Maifon d'Autriche ; ce qui
eft contre la verité , puifque S. M. I. a toujours
laiffé liberté entiere à ce Prince , d'y
refter ou de s'en retirer , felon qu'il lui conviendroit
le mieux ; de forte qu'autant par
le droit des gens , qu'en qualité d'Allié ,
il y auroit toujours trouvé un fûr azile ,
par la protection qu'Elle lui auroit accordée
, jufqu'à ce qu'il y eut eu jour à séconcilier
le fils avec le pere. C'eft , ajoûte
S. M. I. ce qu'il eftoit à propos de faire fçavoir
à vôtre Sérénité .
A Ratisbonne le 20 Juillet.
'Affaire de Rhinsfeld devient toujours
plus férieufe : Les Troupes du Haut-Rhin
& autres , font en mouvement , pour aller
au Rendez- vous général qui leur a eſté affigné
à Geluhaufen ; les Troupes Palatines
font même entrées dans le Baillage de
Schvvartzemberg , Païs du Land - Grave
de Heffe-Caffel . Il eft certain que fi ce
dernier ne fe détermine bientôt à rendre
cette Fortereffe au Land- Grave de ce
nom , il court rifque d'eftre attaqué
avec la derniere vigueur : Deforte que , fi
l'on vient à executer l'évacuation de cette
Place par la voye des armes , il eft à craindre
qu'il n'y ait bien du fang Allemand ré-
Pandu; puifqu'outre 20co H- ffiens qui font
aux environs de Franchenberg , il y a appaDE
JUILLET. 141
"
rence que Pruffe & Hanovre , envoieront
des fecours au Prince occupant ; ce qui
pouroit allumer la guerre dans toute l'Allemagne.
Le Traité de l'Abbé de S. Gall , des
Cantons de Berne & de Zurick , fut figné
le 15 de Juin au foir. La ratification a
efté fixée au terme de deux mois , pour
avoir le tems de raffembler dans un
Chapitre général , tous les Religieux qui
font éloignés , & de recevoir le confentement
du Pape & de l'Empereur , afin de le
mieux cimenter.
EDIT DU ROY DE SUEDE .
Nous Charles , par la grace de Dieu Roy
de Suede , des Gots & des Vandales ,
&c. , favoirfaifons : Que Nous avons trouvé
bon d'ordonner par ces Préfentes , que
tous les Gens de Métier qui viendront des
Pais étrangers dans notre Royaume, pour y
exercer leur Art & Métier , feront non feulement
libres à l'abri de tout enrolement ,
de forte qu'aucun Earoleur ne les inquietera
en aucune maniere que ce puisse être ; mais ,
qu'ils feront auffi exemts de tous Impots &
Contributions , auxquels les autres ont jufqu'ici
été fujets. Outre cela , Nous voulons
auffi faire donner à chaque Homme de Métier
, à fa premiere arrivée dans le Royaume,
pour fes befoins ou pour continuerfon voya
142 LE MERCURE
&
ge dans le Pais , quarante Dahlers en ar
gent, & aux autres jeunes Gens ,jufqu'à l'âge
de trente ans, qui n'entendent aucun Métier ,
trente Dahlers en argent. Ordonnons auſſi
par ce nôtre Edit public , à tous ceux qu'il·
appartient an Gouverneur Général de
notre Ville de Stokholm , à nôtre Gouver--
neur Général & autres ' Genverneurs
Chefs de nos Provinces , de payer eux- mêmes
, ou de faire payer par le Magiftrat des·
Villes où ces fortes de Gens peuvent aborder,
les fufdites fommes destinées en leur faveur,
de nos deniers Royaux qui font entre leurs
mains . En foi de quoi Nous avons fignè ces
Prefentes de notre propre main , & fait ap--
pofer nôtre Sceau Royal. Fait à Stromstadi
le 17 Mars 1718 , fignè Charles.
SEDITIONS POPULAIRES .
A Bruxelles , le 21 Juillet.
N aura remarqué fans doute danss
Oles Gazettes, les difficultés qu'il y
avoit ici entre le Gouvernement , & ceux
du Tiers - Etat qu'on appelle Nations : Il
eft à peu prés comme la Chambre - Baffe à
Londres. Ces Mrs doivent donner leur confentement
, pour la levée des deniers que le
Souverain demande ; mais , ils n'ont ce
pouvoir , qu'aprés avoir prêté le Serment
lors de leur election.Il y a aujourd'huy un an,
4
DE JUILLET.
143
qu'ils ont efté renouvellés , fans avoir prêté
de Serment ; prétendant faire celui qu'ils
appellent l'ancien , & la Cour voulant qu'ils .
fiffent le nouveau; c'eſt le ſujet du Différend .
Ce vieux Serment confifte en plufieurs.
Points ; voici les deux principaux . 1 ° Que
les Nations doivent avoir inspection fur la
diftribution des deniers levés par leur confentement.
2°. Qu'ils doivent avoir la liberté
de porter directement leurs plaintes an Souverain
, lorsqu'ils fe croyent vexés mal à
propos par le Gouverneur , foit par des demandes
exorbitantes de deniers ou autrement.
Voilà ce qui s'eft toujours pratiqué ,
jufques à la mort de Charles II . & ce que la
violence a fait ceffer depuis ce tems. De plus,
c'est que par le vieux Serment ;file Souverain
demande 2000 flor. , ce qui ne ſe refuſe pas,
le Peuple a la confolation de fçavoir que
cette fomme eft entierement employée pour
S. M. & qu'au contraire par le nouveau
Serment, il y en a plus d'un tiers qui ſe diſſipe
entre quelques Chefs , parce qu'on n'y
a point d'infpection .
par
Préfentement qu'on eft revenu fous la domination
de la Maifon d'Autriche , on fe
Alatoit avec juftice , de rentrer dans les mêmes
droits qu'elle a toujours accordés
une efpéce de Pacta conventa ; mais , certains
efprits plus zelés pour leur bourſe ,
que pour celle du Maître , & Fabricateurs .
de ce nouveau ferment , ont remué cent
144
LE MERCURE
machines pour le faire fubfifter ; faifant
paffer les Peuples pour des Mutins , des
Séditieux , & des Rebelles . C'eft fur ces
faux expofez que la Cour ne vouloit pas
démordre .
Avant que de paffer à l'Emotion Populaire
qui vient d'arriver , il est à propos
de fçavoir que le Bourgmeftre s'êtant livré
à la Cour pour obtenir la Charge, avoit affûré
qu'il mettroit bientôt les Bourgeois à la
raifon. Ayant donc fçû qu'un certain Van-
Eype , Membre d'une des neuf Nations ,
êtoit le plus zelé pour le vieux ferment , il
avoit tâché depuis fix mois , par toutes fortes
de moyens , de le gagner ; fe flatant
que les autres fuivroient fon exemple. Le
Bourgmestre croyant donc qu'il étoit tout
à lui , on fit affembler le 23 de May tous
les Doyens , pour leur propofer encore le
nouveau ferment : Le Bourgmeftie leur lut
la formule , fuivant la coûtume Il n'ût
pas achevé la lecture , que ce Van Eype ,
les deux doigts levés , s'écria ; c'est moi
qui jure ce ferment. Auffitôt , tous les autres
Doyens quitterent leur place ; & quelques-
uns defcendant l'efcalier de la Maiſonde
Ville , conjurerent ce Malheureux de ne
point paroître : Mais , méprifant un Confeil
fi falutaire ; à peine fut- ilfur la Place , que
la Populace commença à crier , qu'on é ventre
ce Chien- là & c. 11 eft für que , fi on ne
l'avoir arraché des mains de ces Furieux , il
alloit
DE JUILLET. 145
alloit être mis en piéces . On le trouva chez
un Marchand de Vin : En un moment la
maifon fut remplie du haut en bas : Comme
on ne le trouvoit point , on courut à la
fienne , & l'on en brifa les fenêtres ; mais ,
comme on vint à dire , qu'il n'y avoit pas
grand butin à faire ; la Populace réfolut
d'aller à celle du Bourgmettre qui êtoit au
voifinage : On y fit le même défordre : On
enfonça la porte , on pilla tout , & l'on
brifa ce qu'on ne pouvoit pas empor
ter : Ceci fe paffa à midi. Le Bourgmestre
rétournant chez lui , fut averti de rebrouffer
chemin : Il alla auffitôt porter l'allarme
chez le Marquis de Prié . S. Ex. embaraf
fée , fuivit le confeil des gens qui ne con
noiffent pas le génie du peuple , en faisant
mettre la Garnifon fous les Armes : Elle
donna ordre à la Cavallerie & aux Dragons
, de fondre fur les Pillards pour les
diffiper : Que fi cela ne fuffifoit pas , il
falloit mettre l'épée à la main , en faisant
femblant de fraper , & que fi on s'avifoit
de faire réfiftance , de donner deffus fans
mifericorde. Il eft vrai que ce n'êtoit que
de la Canaille , & , fi l'interêt commun du
Peuple n'y avoit pas efté mêlé , rien n'ê
toit plus aifé que de la faire retirer : Mais ,
voyant la Garnifon rôder par Pélotons par
la Ville , & croyant qu'on vouloit emplo
yer la violence pour la forcer à faire co
nouveau ferment , elle s'irrita ; le feu s'al
Juillet 1718. N
146 LE MERCURE
luma de plus en plus ; les Gardes Bourgeoifes
fe mirent auffi fous les armes avec
permiffion de S. Ex . pour empêcher le dé
fordre ; ce qui auroit fuffi , fans expofer,
comme on a fait , la Garnifon à la railletie
& à l'infolence de la Populace . Les
Officiers de la Garnifon , défolés de fe voir
dans un pareil danger , prirent heureuſement
le parti le plus fage , en deffendant
aux Soldats de ne point faire feu : C'auroit
efté alors un tumulte général & un pillage
univerfel. Enfin , on trouva bon de faire
dire aux Bourgeois , qu'on leur laifferoit
faire le vieux ferment ; ce qui fut executé
hier à 6 heures du foir. Il n'y avoit
point d'autre remede : Tout fe calma dans
le moment : La crainte , la colere , la fureur
, firent place à la joïe & à la tranquillité
: Ce ne furent que divertiffemens pendant
toute la nuit : Les tables étoient dreffées
dans les ruës , comme fi on venoit de
remporter une Victoire fignalée fur les
Turcs.
Quoique tout paroiffe calme , les Corps
des Métiers s'obſtinent toujours à ne vouloir
pas accorder le fubfide à l'Empereur ,
que le Confeil de Braban n'ait auparavant
révoqué deux Arrêts rendus contre leurs
privileges D'un autre côté plufieurs
Membres d'Etat voyent avec peine , que
J'on afferme les droits d'entrée & de fortie.
Cependant , le Marquis de Prić , qui
:
>
DE JUILLET.
1.47
>
eft autorisé à le faire , en vertu des ordres
de la Cour de Vienne a ordonné qu'on
fît publiquement la lecture des conditions
- que doivent obferver les Fermiers adjudicataires
. On apprehende qu'il ne s'éleve encore
quelque nouvelle émotion . Il est vrai
que le Marquis de Prié prend toutes les
précautions néceffaires, pour en prévenir les
fuites facheules : A cet effet , il a donné
ordre aux Troupes de fe tenir prêtes à marcher
au premier commandement.
On n'a appaifé qu'avec beaucoup de difficulté
, l'Emotion Populaire qui fut excitée
à Malines le mois paffé , par les Crocheteurs
& Bâteliers de cette Ville , à l'oc
cafion d'une Sentence renduë contre un
d'eux par le Grand Bailly. Elle a duré trois
jours confécutifs , pendant lefquels , ils
ont exercé toute's fortes de violences , en forçant
les Maifons des Particuliers : Celle du
Grand Bailly a esté entierement pillée . Le
Régiment Irlandois de Dévenitz que le
Marquis de Prié y avoit envoyé , ayant fait
feu fur eux , en tua quelques- uns & en arrêta
trois autres ; cela ne fit que rallumer
la fureur de la Populace : En effet , s'êtant
retirée au Pont de la Commanderie & à la
Porte de Bruxelles , elle s'en empara , &
s'y rétrancha avec quelques piéces de Canon
qu'elle avoit enlevées de l'Arfenal . La
Bourgeoifie ayant pris auffitôt les armes , occupa
le grand Marché & fe rangea du côté
Nij
148
LE
MERCURE
du Peuple . Les Mutins refuferent opinia
trement d'écouter le Préfident avec quel--
ques autres Membres du Grand Confeil ,
& deux Capucins qui leur perfuadoient de
mettre bas les armes : On ne put même les
appaifer , qu'en leur promettant de faire
fortir de leur Ville , les Troupes qu'on y
avoit envoyées pour les foûmettre ; ce qui
ayant efté exécuté , la tranquilité fut bientôt
rétablie .
Le Grand Bailli a efté fort hûreux d'échaper
des mains de ces Séditieux : Il fut
obligé , pour éviter leur pour fuite , de paffer
à la nage les foffez ; & de fe fauver
à Bruxelles .
On écrit d'Anvers du 18 , que le même
jour , environ midy , l'Eglife des Jefui--
tes de certe Ville , fi célébre par la magnificence
de fon Architecture , & par les Peintures
de Rubens dont elle êtoit ornée , fut
embrafée du feu du Ciel : La perte caufée
par cet accident , eft ineftimable & irréparable
: Au départ de la Pofte , le feu n'êtoit
point encore éteint : On craignoit fort
pour
le Couvent de ces Peres , & leur belle
Bibliotéque.
P. S. Le 19 , fur les 10. heures du foir ,
la Populace de Bruxelles s'êtant de nouyeau
mutinée , excita un foûlévement beaucoup
plus confidérable , que celui qui awiva
le zs. May : Nous en avons donné le
DE JUILLET 549
détail . Elle s'attroupa fur la Place du
Vieux -Marché , jufqu'au nombre de 4000
hommes ou environ : Ces Séditieux s'êtant
mis en marche , pillerent d'abord la maifon
de M. Pelletier Membre de la précedente
Magiftrature . Le lendemain , à la pointe
du jour , celle du Chancelier de Braban, &
5 ou 6. autres éprouverent le même fort.
Sur les 7. heures du matin , la Révolte êtant´
dévenue prefque générale , la Bourgeofie fut
obligée de prendre les armes pour fe garentir
de leur fureur , &firent feufur ces Mutins
qui y répondirent de leur côté; de forte qu'il
y enûr de part & d'autre, 30 ou 45 , tant tués
que bleffés. Cependant , comme le tumulte
augmentoit , la Régence , pour l'appaifer ,
fit publier à 10. heures du matin , qu'on
accordoit aux Doyens des Corps des Mé- .
tiers , toutes leurs demandes : Mais , cette
publication n'ayant produit aucun effet , ils
pillerent la Chapelle de la Chancellerie ,
forcerent la Maiſon du Greffier des Etats ,
& chafferent les Bourgeois qui la gardoient ,
aprés en avoir tué 12 ou 15. Il y avoit au
départ du Courier, prés de tooos . Bourgeois
fous les armes. Les Troupes ont ordre de
les foûtenir , & de n'épargner aucuns de
ces Rébelles.
que On apprend de Péterbourg
le Czar ayant refolu de faire faire le Procez
au Prince Alexei fon fils , convoqua
" Voyés la page 143. de ce Récheil.
Niij.
150 LE MERCURE
le 24. un Confeil extraordinaire , compo
fé d'Ecclefiaftiques , de Miniftres , de Sénateurs
, de Généraux & autres Officiers
de guerre ; avec ordre de juger cette affaire
, fuivant leurs lumieres , fans aucun
égard pour S. M. Cz. ni pour le Prince Ex-.
héredé.
A la Haye , le 25.
N voit ici un écrit , dans lequel on
expofe les raifons que la République
a, de ne point entrer dans la Quadruple Alliance
. 1o. Qu'elle a befoin de paix , pour
fe rétablir de l'épuiſement où elle fe trouve.
20. Que les Sujets de la République ,
êtant déja trop chargés de fubfides , quoique
dans un tems de paix , il faudroit né
ceffairement les augmenter. 30.Que n'ayant
aucun interêt dans cette Alliance , elle doit
demeurer en repos . 40. Qu'elle a befoin de
fe foûtenir & de faire en forte , que les
Voifins ne traverfent point fon commerce .
50. Qu'en équipant & en fourniffant une
Efcadre , bien loin d'en attendre du profit ,
elle coureroit rifque de fe ruiner entierement
, comme elle ne l'a que trop éprouvé
dans la derniere Confédération où elle entra
mal à propos. 6°. Qu'elle trouve trop
de péril à s'engager dans une guerre , qui
ne pouroit que lui être trés défavantageufe,
particuliérement dans l'état d'indigence
DE JUILLET. 151
où elle eft reduite. 70. Le préjudice confiderable
que la République fouffriroit ; fes
Comptoirs êtant prefque tous dans les dépendances
du Royaume d'Efpagne . 8 °.
Qu'elle ne veut point contribuer à élever
davantage l'Empereur qui n'eft déja que
trop puiffant , & qui pouroit écrafer la Ré
publique dans l'état de foibleffe où elle fe
trouve. Malgré ces raifons , Milord Cadogan
preffe fort les Provinces unies à y entrer
: Il y en a quelques unes qui n'en font
pas éloignées ; mais , on juge que les E. G.
differeront , autant qu'ils pouront , à y donner
leur confentement. Il a paru en même
tems , un Mémoire du Marquis Beretti-
Landi Ambaffadeur d'Efpagne , qui tend à
les en détourner.
Les Vaiffeaux des Indes Orientales , au
nombre de 21 , arriverent le 16 à la vûë
des Ports de ce Pays : Les Vaiffeaux de
Batavia êtoient partis le premier Décem
bre 1717 , & ceux de Ceylan le 21 du
même mois . Ils font chargés de toutes fortes
d'épiceries , defucre , de falpêtre , d'étain ,
d'indigo , de bois , de cannes à la main , de
caffé , de laine , de fil , de florets , d'étoffes
de joye , de mouchoirs peints , de cravattes ,
de toilles de coton &c. L'achat de la Cargaifon
de ces Vaiffeaux , fe monte à 60.
tonnes d'or & 40000. livres ; ce qui eſt évaué
à 6056000 florins.
Le Prince Emanuel de Portugal , fe trou-
}
Niiij
İsz
LE MERCURE
vant dernierement à une revûë de quelques
Troupes de l'Etat , fut bleffé à la jambe
par l'éclat d'un fufil qui creva ; mais
cer accident n'aura point de fuite .
ANGLETERRE.
A Londres le 21
LAlliance & à la Paix générale, pour le Es affaires , par raport à la quadruple
maintien de la neutralité d'Italie , ont fait.
jufqu'a préfent l'attention publique. M.
Schaub , Agent de nos Miniftres pour le
Traité d'Alliance , eftant arrivé de Parisen
cette Cour le 23 du paffé , & ayant
donné avis des difficultez que la Cour de
France faifoit fur ce Traité ; le lendemain
24 , le Confeil fut affemblé à Kinfington ,
& il fut réfolu que le Comte de Stanhope.
Secretaire d'Etat , fe rendroit à Paris
pour tâcher d'amener cette négociation à
une hûreufe fin : En effet , ce Seigneur partit
le 25 avec le fieur Schaub. Lè 3 de ce
mois , un Exprés dépêché par ce Comte
apprit l'arrivée de ce Seigneur à Paris le
29 du paffé , & que le 30. il avoit û audience
de Mst le Regent . On publia que
S. A. R. l'avoit affûré qu'elle vouloit
entrer dans toutes les mefures du Roy de
la Grande Bretagne , pour maintenir la
paix & la tranquilite dans l'Europe. Le
2
DE JUILLET. iss
na
, il arriva un autre Exprés qu'on attendoit
fi impatiemment , que le premier Miniſtre.
envoyoit des gens depuis 3 jours , à chaque
heure , pour fçavoir le moment qu'il deſcendroit
de cheval. Les dépêches qu'il .
apporta , occupérent fi fort les Miniftres ,
que M. le Comte de Sunderland ne donce
jour - là , audience à perfonne ; ca
qui fit préfumer qu'il s'agiffoit de Nouvelles .
de conféquence : En effet , on affûroit que
c'eftoit une convention que M. Stanhopel
avoit faite avec Ms le Regent de France
au nom du Roy d'Angleterre , en vertu de
Les pleins pouvoirs : Que cette convention
avoit efté fignée , tant par S. A. R. que
par ce Secretaire d'Etat , & qu'elle avoit
efté ratifiée par le Roy de la Grande Bretagne
: De maniere que l'obftacle qui empêchoit
la conclufion du Traité de la qua
duple Alliance, eftant levé, il ne reftoit qu'à
le finir ; ce qui fe feroit fans doute , auffitôt
que toutes les Provinces unies y auroient
donné leur confentement . Le 21 à 9 heures
du matin , il arriva un troifiéme Exprés ,
avec le Traité de la quadruple Alliance ,
figné le 18 .
Outravaille avec toute la diligence poffible
, à équiper 3 Efcadres de Vaiffeaux
de guerre , dont la premiere de fix Vaiffeaux
,doit eftre commandée par le Capitaine
Cavendis : Elle eft deftinée à aller croifer
fur les Maroquins , autant pour affärer
154
LE MERCURE

pôtre commerce , que pour tâcher de les
mettre à la raifon , ou de faire une Tréve
avec eux. La deuxième compofée de 7 à
& Vaiffeaux , fous le commandement de
PAmiral Aylmer , ira fur les côres de Pifcaye
& de Galice ; dans la vûë d'obferver
les mouvemens des Efpagnols , & en cast
de ruptute,de s'oppofer à tout ce qu'ils voudroient
entreprendre contre la Nation . La
troifiéme , de 4 Vaiffeaux feulement , fera
employée à affûrer nos côtes & nôtre
commerce , contre les Armateurs Suédoisqui
courent jufques vers Harvvich & dans
la Manche. On fait état que cette Couronne
mettra en Mer plus de so Vaiffeauxde
guerre , outre l'Efcadre qu'on envoye
ordinairement en Amérique pour la fû
reté de nôtre commerce , ce qui eft un
nombre plus grand , que fi nous eftions en
guerre avec nos Voifins.Tous ces Armemens “
couteront des fommes fort confidérables à
la Nation , & augmenteront fes dettes , au
lieu de les diminuer.
Les Espagnols ont pris à leur fervice 210
Bâtimens Anglois , pour le tranfport de
leurs Troupes en Italie : On a û foin de
les décharger auparavant de toutes leurs
Marchandifes ; ce qui eft un nantiffement
pour S. M. C.
Depuis que l'on a efté informé que le™
grand Convoi de Barcelonne en eftoit parti
le 17 au foir , les actions fur les fonds de
DE JUILLET.
155
la Compagnie de la Mer du Sud , qui êtoient
à 116 , baifférent à 113. Cette derniere démarche
des Eſpagnols , prouve fuffifament
que la Cour deMadrid perfifte à ne vouloir
point entendre parler d'accommodement ,
fur le pied qu'on le lui propofe , & qu'elle
eft réfoluë de pourfuivre fon entrepriſe :
Car , on fçait que dans une conférence que
le Cardinal Albéroni a eue avec quelques
Miniftres des Puiffances Etrangères qui
entrent dans cette Alliance , il a déclaré, que
le Roy fon Maître ne permetteroit jamais
qu'aucun Etat fît unTraité de Paix pour luis
mais , qu'il confentiroit à l'établiſſement
d'un Congrez , où les Parties intereffées
pouroient envoyer des Plénipotentiaires ,
pour foûtenir leur droits , fous la médiation
de quelque Püiffance dont on conviendroit.
Tout ceci ne fait qu'augmenter la crainte
des Négocians Anglois , qui fe perfuadent
toujours , que la triple ou la quadruple Alliance
leur attirera infailliblement la guerreavec
l'Efpagne ; ce qui feroit , fuivant .
leur opinion , un grand malheur pour la
Nation , qui perdroit par là , la Branche la
plus confidérable de fon commerce , pour
maintenir l'Empereur dans la poffeffion des
Etats de la Monarchie d'Efpagne en Italie.
Il nous importe pen , difent-ils , que l'ES
pagne reprenne & qu'elle réuniffe à fa Moarchie
, les Etats qui en ont efté démem356
LE MERCURE
brez; car , bien loin que nôtre commerce en
Souffre , il est évident au contraire , qu'il
en feroit plus libre & beaucoup plus avantageux
; fans compter que les Princes & les
Peuples d'Italie , aimeroient toujours beaucoup
mieux avoir les Espagnols pour voifins ,
que les Allemans .
Le Mémoire que le Roy d'Efpagne a fait
préfenter par fon Agent à la Compagnie
de la Mer du Sud , pour qu'elle n'envoye
point cette année de Marchandifes dans ce
Pays , fournit matiére à bien des raiſonnemens.
Les plus fenfes foûtiennent que ce
Monarque a voulu par cette démarche , faire
fentir à la Nation fa fermeté à pourfuivie
fes projets , & la menacer en même.
tems de la priver entierement de toute
forte de commerce , au cas qu'elle fe dé
clarât pour l'Empereur.
On affûre que le Ministére accufe M. Robert
Voalpol , d'avoir fait infinuer à un cer
tain Ambaffadeur , que le Parlement ne confentiroit
jamais qu'on déclarât la guerre à
Efpagne ; puifque la Nation ne fouhaitoit.
rien tant que de vivre en paix & en union
avec cette Couronne.
La Ducheffe de ....& les Miniftres Allemans
, ont conçû , dit on , une fi grande
jaloufie contre le Comte de Sunderland
qu'ils ont formé une puiffante Cabale pour
le faire démettre de fes Emplois ; ce qui
fera fort difficile à executer ; puifque cet •
DE JUILLET .
157
habile Miniftre eft fi bien dans les bonnes
graces du Roy , qu'il dirige , difpole &
gouverne généralement toutes chofes à fa
volonté. Il y eſt encore mieux que jamais ,
de puis furtout la fignaturé de la triple
Alliance,
On a û avis de Cadix du 4 , qu'on avoit
vû à la hauteur de çe Port , l'Efcadre Angloife
: Que deux de nosVaiffeaux y étant
entrés , avoient déclaré qu'ils ne venoient
point du tout comme Ennemis , mais , comme
Amis.
Le 18 , le Baron de Bentenrieder reçût
un Exprés de Vienne , avec avis , que les
Plénipotentiaires Turcs avoient figné ar
ticle par article , ce qu'on avoit agrée , &
que le Traité général devoit être ratifié
dans peu . Ce Baron donna le lendemain
une grande Fête à l'occafion de cette Nouvelle.
Le 20 , les Commiffaires de l'Amirauté
ordonnérent qu'on équipât encore trois
Vaiffeaux de guerre .
On a reçu avis de Dublin , que quelques
perfonnes mal- affectionnées , êtant entrées
de nuit dans une maison où êroit l'Effgie
du Roy Georges , l'avoient brifée &
mife en piéces Elle devoit entre placée
inceffamment dans la Maifon de Ville. Le
Gouvernement a efté fi outré de cere infolence
, qu'il a fair publier une proclama
tion , par laquelle on promet 1000 liv fterl
158 LE MERCURE
& le Lord Maire 500.
couvrira les Auteurs,
à quiconque en dé-
UnMeffager partit le 13 pour Madrid:Il eft
chargé de dépêches trés importantes pour
le Colonel Stanhope nôtre Envoyé à la
Cour de Madrid , qui doit remettre deux
Lettres écrites de la propre main du Roy
Georges ; l'une au Roy d'Efpagne, & l'autre
à la Reine.
Le 17 , le Prince de Galles envoya par
Milord Harvey une Lettre au Roy , concernant
les 40000 liv. fterl. pour l'éducation
des enfans de S A. R. Sa M. fe contenta
d'envoyer le lendemain M. Craggs
Secretaire d'Etat , dire de vive voix au
Prince , que cette Lettre ne lui avoit pas
paru aflés fatisfactoire pour lui répondre
par écrit.
La Charge de Chambellan de la Ville de
Londres , eft fi confiderable , qu'elle a êté
depuis long tems l'objet des Brigues entre
les Vviggs & les Toris . C'eft ce qui fair
que dans les Elections , les deux Partis
n'épargnent rien , pour faire tomber l'élection
fur un des leurs. Les derniers dans
cette occafion , l'ont emporté fur leurs Concurrens
; puifque M. Ludlam , zelé Toris ,
ayant eu la pluralité des voix , fut dûement
élu le
9.
Le 1 , M. Vveiflelouski Miniftre du
Czar de Mofcovie , ût Audience du Roy
à Kinfington : Ce Miniftre préfenta à S. M.
DE JUILLET.
1{ ཥ
une Lettre de fon Maître , pour lui notifier
la mort de la Princeffe Catherine , Sceur de
S. M. Cz . Le foir , le Roy accompagné de
la Ducheffe de Munfter , alla fouper chez
le Duc de Kingston à Acton Maifon de
Campagne de ce Seigneur.
La Cour prévoyant,que fi la Convocation
du Clergé venoit à fe faire , il pouroit s'y
élever de trés grandes conteftations , a
trouvé à propos de proroger cette Aſſemblée
jufqu'au 31 Octobre ,afin d'empêcher que les
Partis ne fe portaffent à quelques violences.
C'eft au fujet de la difpute qu'a fait naître
un Sermon de l'Evêque de Bengor .
Le 22 du paffé , un des Juges de la Cour
du Banc du Roy au Royaume d'Irlande ,
fe coupa la gorge dans le College de Gray
Sen.
Des gens qu'on ne connoît point
ont fait ravage pendant la nuit dans le
Parc de l'Evêque de Vvinchefter : Ils ont
tué les Daims , fes Chevaux , brûlé une loge,
& l'ont menacé de mettre le feu à fon
Chafteau Ce Prelat en ayant porté ſes
plaintes au Roy , S. M. a promis le pardon
à ceux des Complices qui révéleront les
Coupables , & l'Evêque y a joint une ré
compenfe de 40 liv. ſterl .
SOUF.
F160 LE MERCURE
SOUFFRIERES OUVERTES,
& Tremblemens de Terre.
Nmande de S. Chriftophle du 11 May
dernier , qu'on y avoit appris par
des
Lettres des Paffagers , à bord d'une Chaloupe
partie le 31 Mars de la Barbade , que
le 7 d'Avril , cette Chaloupe êtantàs lieuës
à bas bord de cette fle ; ils furent auffitôt
fupris d'un calme profond & d'une grande
obfcurité ; aprés laquelle , l'horifon
parut tout à coup en feu fur le minuit : L'air
fut rempli d'une vapeur fi épaife de fouffre ,
qu'à peine pouvoit - on refpirer . Peu de
tems aprés , ils entendirent des bruits terribles
& redoublés à la fois , comme de plufieurs
coups de Canons & de Mortiers ;
ce qui fut fuivi d'une pluye de Cendres : Le
matin , fur les 6 heures , le jour difparut fu
bitement , & les ténébres furent telles
pendant trois quarts d'heures , qu'on ne pouvoit
diftinguer aucun objet fans lumiere.
La pluye de cendres continuant toujours ,
il
en tomba une grande quantité jufqu'à fept
heures du foir , que le Tillac en eftoit couvert
de 7 ou pouces . Comme il s'éleva
alors un peu de vent , la Chaloupe fit route
vers la Martinique , dans le deffein d'y prendre
du pain & autres provifions dont elle
manquoit . La nuit fuivante parut encore
affreufe ; mais le tems fut affés doux.
>
Le
DE JUILLET. 161
8
Len ; ils arrivérent à la Guadeloupe , où
on leur apprit que l'ile de S. Vincent avoit
fauté en l'air , & qu'on avoit en avis de la
Martinique , qu'on y avoit entendu depuis
les Avril au foir , jufqu'au matin fuivant ,
plus de 1200 coups , approchant de ceux
dugros canon ; aprés quoi l'Ile S .. Vincent
eftoit difparue. On a reçû d'autres avis de
S. Chriftophle que le Gouverneur des Caribes
avoit envoyé une Chaloupe pour voir,
fi on pouroit découvrir cette ile ; mais ,
qu'on n'avoit vu aucune terre , & qu'à l'endroit
où elle eftoit fituée , on n'y avoit remarqué
qu'une pointe de Rocher. La cendre
que l'on a ramallée fur les Vaiffeaux , cltoit
femblable au fable d'une horloge , de couleur
noiratre, L'lfle de Saint Vincent avoit
environ 8 lieues de longueur & fix
de largeur : Elle eftoit habitée par les Sauvages
que l'on appelle Caribes ou Caraïbes.
و
Si les circonftances de cette Rélation font
vrayes , on peut compter fur une grande
diminution de ces Mangeurs d'hommes
gens inutils & mefme fort incommodes à
leurs Voifins : Certe Ifle eftoit leur principale
habitation , & il ne refte plus que la
Dominique qu'on leur avoit abandonnée
avec l'Ile de Saint Vincent , par un ancien
Traité. Il paroît par d'autres Nouvelles que
l'on a reçues à Paris de la Martinique , depuis
le 20 Avril jufqu'au 11 May , que cette
Ifle n'eft point entiérement abîmée , mais ,
0
162 LE MERCURE
que
qu'il s'y est ouvert une Souffriere avec un
bruit epouventable : Qu'à la vérité , il en
eftoit forti une vapeur fort noire , & dont
l'odeur eftoit fi forte , que prefque tous
les Caraïbes qui fe trouvoient dans cette
Ifle , manquérent d'en eftre fuffoquez :
Qu'une partie de l'Ifle feulement , avoit
fauté en l'air l'effort
par
la Souffriere
avoit fait en s'ouvrant , & que· la vapeur
qui en exhaloit , eftoit mêlée d'une pouffiére
fulfureufe qui avoit couvert les environs
de l'Ifle . Plufieurs perfonnes de la Martinique
& de la Guadeloupe qui font à Paris ,
ont reçû des nouvelles encore plus recentes.
On leur parle de cet accident , comme d'une
chofe qui n'eft pas d'une grande conféquence.
Cette indifférence me paroît attentatoire
à l'autorité de la Rélation de
Saint Chriftophle : Les Lettres de la Mar.
tinique âjoutent qu'on a vu dans cette Ifle
des Caraïbes de Saint Vincent qui y
eftoient venus depuis ce défaftre ; qu'ils
y avoient fait feulement un détail de la
peur dont ils avoient êté faifis; qu'ils avoient
tous êté en rifque d'être fuffoqués par la
puanteur du fouffre ; & que plufieurs d'entr'eux
, en avoient efté étouffés .
,
Il y a quelques années , qu'il s'en ouvrit
une à la Martinique , prés d'une Montagne
que l'on nomme la Montagne Pélée : On en
parla d'abord , comme d'une choſe terrible
; mais cependant , il n'y a û jufqu'ici
aucune fuite facheufe ; car , l'ouverture qui
DE JUILLET. 163
s'yeft faite , donnant jour au fofre , il en
fort continuellement une vapeur bitumineuſe
: Elle n'incommode pourtant point les
Habitans de cette lfle , qui jugent par leur
exemple , de ce qui eft arrivé à S. Vincent.
Cette Matiére me fournit l'occafion
de parler ici d'une terreur panique qué
les Habitans de la Martinique eurent it
Ja quelques années . L'Almanach de Liége
avoit prédir qu'une Ifle qui commenceroit
par M. feroit tout à coup abîmée .
Cette annonce intrigua tous les efprits foibles
qui fe trouvérent dans cette Ile . Les
gens fenfez blamérent avec raifon leur crédulité
, & en appellérent à Noftradamus ,
comme d'abus. Toute fois , l'Almanach ne
laiffa pas de dire vrai ; puifque l'ifle de
la Jamaique fut en partie détruite la
même année . Depuis ce tems- là , cette
Almanach eft en grande réputation à la
Martinique , & il s'y en vend fûrement plus
que de Mercures .
On vient d'apprendre qu'un Bâtiment
Efpagnol arrivé des Canaries à la Corogne
le 13 de ce mois , a raporté que l'Ifle fans
fonds , l'Ile de feu & celle de Brave ( trois
Ifles des Canaries ) avoient efté fi violemment
fecoüées par des tremblemens de
Terre, que les Habitans ont cru pendant trois
jours , qu'ils alloient eftre tous ensevelis
dans les entrailles de la Terre : Les
Rochers fe font fendus en plufieurs endroits
; il s'y est fait des abîmes fi pro164
LE MERCURE

fonds & fi fpacieux , qu'ils fembloient
devoir entraîner la perte entiere de ces
trois Iles .
On écrit de Naples du 6 , que les tremblemens
de Terre continuoient dáns la,
Pouille , ainfi que dans les 2 Calabres : On
ya reflenti fur-tout depuis 4 ou 5 jours ,
de fi violentes fecouffes , que les convulfions
de la Terre en avoient donné aux Ha-.
bitans du Païs ; ce qui avoit jetté une telle
épouvante dans la plufpart des Villes de.
ces trois Provinces , que les Habitans avoient
abandonné leurs maifons , pour fe
retirer à la Campagne fous des tentes .
Les Lettres de Lisbonne du 9 , font men .
tion , que le premier Février de cette année
, les Habitans de l'Ifle de Fayal , une
des Açores , avoient reffenti un tremblement
de terre furieux , accompagné d'hurlemens
épouvantables ; fans qu'on pût difcerner ,
s'ils provenoient de l'air on de l'intérieur
des Terres . La confternation fut générale
Ces pauvres Infulaires s'attendant tous à
eftre engloutis , & regardant ce jour , comme
le dernier de leur vie , fe mirent en
prieres. Elles furent exaucées ; puifqu'un
moment aprés , les bruits fouterrains
cefférent . En même tems ,la Terre s'ouvrit,
& ilfortit de ce Goufre de gros tourbillonsde
flames qui n'ont point difcontinuez ..
DE JUILLET.
165
O
A Lisbonne , le 9 Juillet. ༡
N charge ici avec empreffement deux.
petites Flotilles , l'une , pour la Baye
de tous les Saints , & l'autre , pour Goa.
On équipe à ce deffein , quatre gros Vail .
feaux de guerre & deux Fregattes , pour
leur fervir d'efconte .
Le 2 de ce mois , un dé nos Bâtimens de.
guerre amena dans ce Port un Corfaire de
Salé , de 46 piéces de Canon & de 150
hommes d'équipage : il l'a enlevé à 20 m.
d'icy Le Commandant du Corfaire a êté
tué : On reprit un de nos Bâtimens qu'il .
emmenoit.
Le Conful Anglois a frêté dix Bâtimens
appartenant à des Particuliers de cette Ville:
Il les a fait charger de Vivres , pour les
tranfporter à Efcadre Angloife dans
la Méditerannée , au cas qu'il ne la trouve
point à Gibraltar .
On a fait ceffer les nouvelles levées dans
ce Royaume , & on parle d'une réforme
générale dans nos Troupes ; on a même
permis à des Officiers Efpagnols de venir
faire leurs Recruës dans cet Etat..
A MADRID , le 15 Juillet.
ETAT DE L'ARMEE D'ESPAGNE
de Terre & de Mer , & de tout ce qui
y est embarqué.
Aiffeaux de Guerre & Fregates
Galeres
30
7
166 LE MERCURE
Balandres ou Galiottes à bombes
Bâtimens de tranſport , divifés en
12 Efcadres , de 40. Baftimens
chacun
Trente deux Bataillons d'infanterie ,
de 13 Compag. chacun ; chaque
Compagnie de so hommes ..
Huit Regimens de Cavalerie de 12
Compag. chacun ; chaque Comp
de 30 hommes
480
20800
2880
Six Regimens de Drag. de 12 Comp.
chacun ; chaq. Comp. de so hom. 3600
Un Regiment de Canoniers & Bomb.
' Canoniers détachés
Maiftres de toutes fortes de Métiers.
Une Compagnie de Mineurs
Ingénieurs
Canons de fonte , de 24 1. de balles
avec 2 affuts de rechange chacun.
Canons de 16 1. de balles, & autres de
Camp.avec leurs affuts de rechange.
Mortiers à bombes.
Malets , pour le transport des Vivres
& de l'Artillerie
Fafcines
600
400
150
50
So
150
30
40
1500
1 5oooo
Piquets & bois pour les tranchées . 300000
Une quantité prodigieufe de Bombes , de
Grenades , de Balles , de Poudre , & d'inf
trumens à temuer le terre.
Des Vivres pour quatre mois , pour toute
l'Armée ,jufqu'à de la paille pour la Cavalerie.
DE JUILLET. 167
OFFICIERS GENEREAUX
de l'Armée de Terre.
GENERAL.
M. le Marquis de Léde.
LIEUTENANS GENERAUX.
Don Jofeph Armendols . Don Luca Spinola.
Don Profpero Verboon. Le Comte de
Gliri.
MARE CHAUX DI GAMP.
Don Feliciano Bragamonte . Le Marquis
de San- Vincente. Le Chevalier de Léda.
Don Antonio Pignatelli . Le Marquis de
Bus. Don Juan Caraccioli. Le Baron Douart.
Le Comte de Mortemart. M. Luchelly. M.
Graffton,
BRIGADIERS D'INFANTERIE.
Don Louis Aponte. Le Chevalier de Rodeville.
Don Francifco Evoly. Le Marq.
de Villa. Hermofa . Il Viſcomte del Puerto.
M. Vuacop
.
Cinq Brigadiers aux Gardes Efpagnoles.
Ginq Brigadiers aux cardes Vvallones.
BRIGADIERS DE CAVALERIE.
M. Du Puis,
168 LE MERCURE
Don Franciſco Armendols . Le Marquis de
San Severino .
BRIGADIERS DE DRAGONS.
Don Jofeph Vallego . Le Comte de Bozelli..
M. de Chafteaufort.
OFFICIERS GENERAUX DE MER.
M. Caftagnéta Commandant de la Flotte.
CHEFS D'ESCADRE DES VAISSEAUX.
:
Don Chacon . Le Marquis de Mary . Don
Carnoé. Don Baltazard de Guevara.
CHEFS D'ESCADRE DES GALLERES.
M Grimau . Don Monte Maggiore.
Don Jofeph Patigno , qui a efté Intendant
général de tout l'Armement , eft auffi embarqué.
A Cartagéne le 12 Juillet 1718 .
N continuë de travailler dans nos
Chantiersare cun extrême diligence ,
à la conftruction du nouveau Vaiffeau de
guerre de so pieces de canon' : Il doit être
lancé à l'eau la femaine prochaine , ainfi qu'u
ne Galere, une Galiote à bombes & 4 doubles
Brigantins , pour la manoeuvre defquels on
a doublé le nombre des Ouvriers :
Les
DE JUILLET. 169
Lesdouze nouvelles Compagnies de Fufeliers
, les quatre Compagnies franches de
Dragons , les huit Compagnies d'Infanterie ,
& les 6 de Cavalerie que l'on a formées aux
environs de cette Place , de même que dans
le Royaume de Murcie & de Grenade, font
prefque complettes. Il y a une fi grande
quantité de grains & de foin dans nosMaga
fins , qu'il ne reste plus de lieu où les placer.
Le Regiment de Cavalerie de Leon &
celui de Veraguas , qui font partie de nôtre
garniſon , ſe tiennent prefts à s'embarquer
fur le Convoy qu'on prepare ici , & qui doit
mettre à la voile de ce Port pour l'Italie.
L'Exprès qui vient d'arriver de Madrid, eft
reparti deux heures après, pour aller à Malaga
; afin de preffer le départ des bâtimens
de charges , d'un vaiffeau de guerre , & de
deux Fregates nouvellement conftruites
dans le Port de cette Place : Il doit enfuite
aller à Cadix , où il porte pareillement des
ordres auRegiment de Cavalerie de l'Infantade,
& à l'ancien Regiment d'Infanterie di
Guadiana , pour qu'ils montent fur les bâtimens
de tranſport qui doivent partir de
Cadix , avec deux vaiffeaux de guerre & une
Fregate , afin de fe rendre ici vers la fin de
ce mois ,
Il arrive tous les jours de jeunes Seigneurs
& Gentilshommes de tous lesRoyaumes
& Provinces de cetre Monarchie , pour
aller fervir pendant cette campagne en Itas
P.
170 LE MERCURE
lie , en qualité de Volontaires : Il y en a ac
tuellement plus de 400.
A Barcelone le 9. Juillet.
Ous les Bâtimens dont nôtre Flote
êtoit compofée , leverent l'ancre , &
mirent en Mer le to au matin : Ils font ref
tés fous leurs voiles devant nôtre Rade juſqu'au
20. qu'ils ont pris la haute Mer , &
ont enfuite difparu.
Les cinq Vaiffeaux de guerre & les trois
de tranfport arrivés ici de Cadix , en ſont
partis pour aller joindre nôtre Flote en Italie.
Les trois autres Vaiffeaux de guerre,
deux Fregates , deux Galiottes , deux Galeres
, deux Balandres & un Brulot , venus
depuis trois jours de Cartagéne & d'Alicant
, ont mis ce matin à la voile pour
Rofe, afin d'eſcorter les Bâtimens qui font
dans le Port de Cette jufqu'à Cagliari : Ils
font chargés de toutes fortes de grains & de
fourages.
Notre Commandant ayant reçu le 7 au
foir , un Exprés de Madrid , dépêcha des
barques dans tous les Ports de la Côte : Il
enjoignit auffitôt à tous les Commandans
d'envoyer dans ce Port , autant de Bâtimens
qu'il leur feroit poffible , pour embarquer
tous les grains & fourages qu'on voiture
de toutes les Vigueries de cette Principauté
. Les anciens Regimens , qui font
DE JUILLET. 171
reftés en garnifon dans les Places fortes de
cette Province , ont auffi ordre de fe tenir
prefts à marcher au premier commandement.
Toutes nos fortifications feront achevées
à la fin de ce mois ; aprés quoi , on travaillera
au nouveau Fort qu'on projette de
faire , entre cette Ville & le Mont Joüi.
On a reçû ce matin des Lettres de Malaga
du s. qui marquent, qu'un Exprés depêché
par le Gouverneur de Ceuta , portoit
à Madrid la ratification du Traité de Paix
entre l'Espagne & le Roy de Maroc . Toutes
les Places que ce dernier doit rendre par ce
Traité à l'Eſpagne , feront livrées immédiatement
aprés l'échange des ratifications ,
dans le même état qu'elles fe trouvent prefentement
, avec toute l'artillerie , les mupitions
de guerre & de bouche , &c .
A Rofes le 16. Juillet.
L'entra le 12 de ce mois dans notre Port
I Lenvale az de queris, den Galeres,
12 guerre, deux
trois Galiottes , 2 Balandres , & un Brulot
venant de Barcelone . Ils font deſtinés à ef
corter plus de 80 Bâtimens de charge , fur
lefquels on a embarqué une prodigieuſe
quantité de grains , & de munitions de guerre
: Tous ces Bâtimens ont mis aujourd'hui
à la voile fous l'efcorte des premiers , pour
faite route à Cagliari , où ils ont ordre de
débarquer ces munitions.
Pij
175 LE MERCURE
Le 14. deux Fregates Françoiles relâcherent
dans ce Port , avec deux Corfaires
de Salé qu'elles ont pris à Ioooo . de la
hauteur du Cap de Cette en Languedoc :
Ces Pirates avoient enlevé aux premiers , 4.
groffes Barques que ces deux Fregates reprirent
& renvoyerent à Cette.
On a commencé depuis 15, jours , à travailler
au retabliffement des fortifications
de la Ville ,& du Port de Palamos , & de celui
de Cudaques.
Un de nos Ingenieurs partit le 7 par ordre
de la Cour , pour aller vifiter les deux
petits Ports de San - Per- Pefcador , & celui
de San- Filion de Quexal ; afin d'examiner
fi ,en y faifant quelques dépenfes , ils pourroient
fervir de retraites à nos Bâtimens de
guerre, en cas de tourmente , & contre les
Corfaires de Barbarie.
Les Lettres de Balbaftro du 6. portent ,
qu'il paffoit tous les jours par cette Ville ,
de nouvelles levées qui viennent de diverfes
Provinces d'Efpagne. Le4 il arriva 1200
hom . hier , Soo . & aujourd'hui 600. Le
rendés-vous de toutes ces nouvelles levées
eft à Girone.
Les nouvelles Compagnies de Cavalerie
& d'Infanterie , que l'Archevêque &
la Ville de Sarragoffe levent à leurs dépens,
font prefque complettes : Elles feront
inceflamment enrégimentées . Le Regiment
de Cavalerie fera compofé de 8. CompaDE
JUILLET. 173
gnies de 40. hommes chacune , & celui
d'Infanterie de 18 Compagnies de so h.cha-.
cune. On y joindra 6. autres Compagnies
qu'on a levées dans les montagnes ; ce qui
formera enfemble , 2 Bataillons de 600 .
hommes chacun .
Trois Ingenieurs font arrivés depuis r .
jours à Sarragoffe : Ils font occupés prefentement
à tracer les ouvrages d'une nou
velle Citadelle que la Cour y fait élever :
On doit commencer le 15 de ce mois à tra
vailler aux fondemens.
On écrit de Girone du 15. qu'il y arrivoit
journellement plufieurs nouvelles levées
: On en forme de nouveaux Regimens
Efpagnols, tant Cavalerie , Dragons , qu'Infanterie.
4 de ces derniers font déja fort
avancés . Le Regiment de Cavalerie que
l'Archevêque de Compostelle a fait lever à
fes dépens , eft attendu de jour à autre à
Lérida , avec fix Compagnies de Dragons
dont la Ville de Compostelle fait préfent à
S. M. L'Archevêque de Tarragone & les
fept Evèques de cette Principauté , mettent
de leur côté fur pied huit Compagnies
de Cavalerie , fix de Dragons , & feize
Compagnies d'Infanterie de cinquante
hommes chacune : Tous les Officiers de
ces Troupes , font à la nomination de ces
Meffieurs auxquels le Roy a accordé cette
permiffion.
*
Pinj
174
LE MERCURE
I
A Cadix , le 8. Juillet.
E 28 du paffé , la Flore pour la nouvelle
Efpagne , mit à la voille fous
l'efcorte de cinq Bâtimens de guerre :
Elle eft chargée d'une grande quantité de
Marchandifes & de beaucoup de vif- Atgent
dont on commençoit à manquer
dans ce Païs - là ; de maniere que depuis
quelque tems , on avoit difcontinué de
travailler aux Mines en quelques endroits,
faute de ce Métal . On a embai qué fur cette
Flote , plus de 300 Ouvriers étrangers
de toutes fortes d'Arts & Métiers : On les
les a attiré par de gros falaires , & par des
établiffemens dans ce nouveau Monde .
Plufieurs d'entre eux , en font fi contens ,
qu'ils ont mandé leurs femmes & leurs.
enfans pour les y accompagner. Les uns
travailleront à la conftruction des Bâtimens
de guerre , comme il le pratique en Europe
: D'autres , à la fabrication des nouveaux
Canons & Mortiers , dont les.
épreuves ont efté faites ici en préſence
des plus habiles Ingénieurs : D'autres
enfin , feront employés aux poudres & aux
artifices .
Outre le Convoy venu d'Hollande &
du Nord , compofé de 12 Bâtimens , il en
arriva le 3 un nouveau des mêmes endroits
de 17 Bâtimens , fous l'efcorte de deux.
DE JUILLET. 175
Vaiffeaux du troifiéme rang & d'une Frégate
: Ces deux Convois font chargés généralement
de tout ce qui peut fervir à la
conftruction des Vaiffeaux , comme de
Mats , de Voiles , de Cordages , de Gondrons
& âgrets &c.
On a reçû le 3 , des ordres de la Cour ,
pour preffer la conftruction des Bâtimens
de guerre , & autres qui font fur nos chaniers
; afin qu'ils puiffent eftre prêts à mettre
en Mer vers le 25 de ce mois au plus tard
pour
fe rendre à Barcelonne avec ceux qui
font fur les chantiers de Malaga , Cartagéne
& Alicant.
Aujourd'hui , entre 9 & 10 heures du
matin , l'Efcadre Angloife composée de
23 Bâtimens de guerre , de quatre Bâtimens
de tranfport , a paffé à la vue de nôtre
Port , pour entrer dans le détroit.
Le 27 du paffé , il entra dans nôtre Port,
deux de nos Bâtimens venant de la Mer
du Sud. Leur charge monte à plus de huit
millions , tant en Piaftres qu'en Lingots ,
poudre d'or & autres marchandifes de prix,
dont une partie eft pour le compte du Roy.
Les Vaiffeaux de guerre & la Fregate
Portugaife , qui fortirent de ce Port le 21
du paffé , y rentrérent le 24 avec 2 Corfaires
de Salé , un Bâtiment Anglois &
Portugais que les Saltins avoient
levé trois jours auparavant , à la vûë de
ce. Port.
en-
Piiij
176 LE MERCURE
Ala Corogne le 13 Juillet.
T Ous les Bâtimens qui croifent le long
de cette Côte , ont ordre de fe rendre
ici le 20 de ce mois , ainfi que deux
Fregates & une Galiotte nouvellement
conftruite à Vigo , jointes à deux Vaiſſeaux
de guerre du deuxième rang , qui doivent
venir de Bilbao où ils ont été conkruits
depuis peu . On compte qu'aprés cette
jonction , il y aura dans le Port plus de
25 Bâtimens
de guerre
& 80 Bâtimens
de
charge
: Ils
reiteront
ici , au
cas
que
nous
ayons
la guerre
avec
les
Anglois
, alors
, ils
feront
employés
à courir
fur
leurs
Bâtimens
,
d'abord
que
les
premiers
Actes
d'hoftilité
feront
commencés
: Au
contraire
, s'il
n'y
a
point
de rupture
entre
cette
. Courone
&
celle
de la Grande
Bretagne
, tous
ces
Bâtimens
& une
partie
des
Troupes
qui
font
deffus
, pafferont
le Détroit
, pour
aller
joindre
la
grande
Flote
en
Italie
. Toutes
les
Troupes
qui
font
cantonnées
dans
nos
environs
, fe montent
au nombre
de
plus
de
1 1000
hommes
, & elles
doivent
être
encore
augmentées
de
plufieurs
nouveaux
Régimens
, tant
Cavalerie
qu'Infanterie
.
On travaille avec empreffement à la
conftruction de quatre Fortins , le long de
cette Côte ; fçavoir , deux entre Vigo &
certe Ville ; & deux autres , entre cette
DE JUILLET. 177
derniere & Bilbao : On en projette deux
autres entre Bilbao & Fontarabie ; & un ,
entre Vigo & Bayonne .
ça
A Bilbao le 8 Juilleta
Eux Bâtimens François venant de
la Rochelle , nous ayant raporté que
trois Vaiffeaux Oftendois avec Pavil
Ion impérial , donnoient la chaffe à deux
des nôtres , à trente mille environ en dede
Fontarabie , fur cet avis , deux de
nos plus gros Vaiffeaux & une Fregatte ,
mirent à la voile fur le midy. Le lendemain
fur les dix heures du matin , ayant rencontré
les trois Vaiffeaux Oftendois , ils
les attaquerent & fe rendirent les maîtres
de deux Pour le troifiéme qui eft un des
meilleurs voilliers qu'il y ait dans ces Mers ,
il s'eft échapé. Ce matin , nos Vaiffeaux
font rentrés dans ce Port avec les deux
priſes , & les deux Bâtimens Efpagnols
dont ces Armateurs s'étoient emparés la
veille.
A Rome le 12 Juillet
E féjour d'Urbin ne convenant
la fanté du Chevalier de S. Georgpeass a
on parle de le faire aprocher de Rome :
On croit qu'il ira paffer l'Automne à Caftel-
Gandolfe.
1 78 LE MERCURE
Le Comte de Galas continue fes inftan
ces pour retourner à Vienne : En effet ,
le féjour de Rome eft ruineux pour un
Ambaffadeur : Il n'y a ordinairement qu'un
bon Gouvernement ou un Equivalent , qui
puiffe racomoder fes affaires . Ce Seigneur
femble à prefent perdre l'efperance de les
rétablir par la Vice- Royauté de Naples ;
puifqu'elle ne peut être remplie dans les
conjonctures préfentes que par un homme
de guerre.
Le Cardinal Acquaviva a fait part à
cette Cour de la Conquête de Palerme
que la Flore du Roy fon Maître vient de
faire. On écrit que S. S. fe radoucira :.
Il paroît qu'elle commence à prendre des.
mefures pour terminer avec S. M.-C. l'affaire
de la Monarchie de Sicile ; ce qui
procureroit. fans doute un accomodement.
général .
On avoit crû bonement que le Neveu
du Cardinal Acquaviva & l'Abbé Portocarero
, n'avoient quitté Rome , que
pour confoler les autres Efpagnols , en
leur voulant perfuader par cette démarche
, qu'il n'y avoit point d'exception ; mais ,
on fçait prefentement qu'ils n'êtoient fortis
que pour aller fe divertir à Venife : 11
n'y a pas grand mal à cela. Le feul que
Pon y trouve , c'eſt que les Ordres de la
Cour de Madrid fur ce point , font plus de
tort aux propres Sujets du Roy d'Eſpagne
DE JUILLET
. 179 .
qu'à ceux du S. Pere ; puifqu'il eft certain ,
que la plufpart de ces Efpagnols vivoient
aux dépens des Romains.
Cependant les Efpagnols continuent de
s'en aller par troupes hors de Rome ; les
ordres ayant été fignifiés une deuxième
fois , avant le départ du Cardinal Acquaviva
qui s'eft retiré à Albane , en attendant
le retour de fon Courier de Madrid.
Les Espagnols qui fe font trouvés au fervice
des Cardinaux de la Tremoille . Gualtierio
& Ottoboni , ont û permiffion de
refter à Rome ; le Miniftre d'Eſpagne ayant
pris fur fon compte d'en obtenir l'agrément
du Roy. Cependant, la Datterie eft fi bien.
fermée , qu'il n'eft pas même permis d'expedier
les Bénéfices accordés avant lès
deffences.
Jufques ici S. S. s'eft contentée de laiffer
entrevoir , qu'Elle fufpendoit l'éxécution
des réfolutions priſes dans la Congrégation
du S. Office , fans néanmoins en donner
de parole pofitive. Le S. Pere apréhende
que les Evêques de France ne s'acordent
enfin entr'eux à fon préjudice ; ce qui le
jetteroit dans un nouvel embaras ; prévoyant
bien qu'il trouveroir plus de difficulté
à réduire le Clergé de France , s'il
êtoit uni , que lorfqu'il eft divifé. L'on écrit
cependant , qu'il laiffera fomeiller encore
pour quelque tems la Conftitution , &
qu'il prendra patience.
180 LE MERCURE
Le 27 du paffé , le Pape tint Confiftoire,
& il y ût trois Evêques pour la France de
Préconifés. M. Altham Auditeur de Rote,
le fut auffi pour l'Allemagne : Comme cer
Auditoriat devient vacant , M. l'Abbé de
· Gamaches le trouve maintenant à la tête
des Nationaux : Depuis quatre ans qu'il eft
nommé , il en compte quatre aprés lui .
On parle du départ de Mgr le Comte
de Charolois : Ce Prince doit retourner,
à ce que l'on publie, à Munik. Aprés quelque
féjour auprés de l'Electeur , il fe
propofe de vifiter toutes les Cours d'Allemagne
, pour retomber enfuite en Hollan
de , &paffer peut- être de là en Angleterre.
A Naples , le 16 Juillet.
>
Ous apprêmes avant hier , qu'à la
petitepointe du jour , un grand nombre
de Bâtimens portant Pavillon Efpagnol
, parmi lefquels il y avoit plufieurs
Vaiffeaux de guerre & quelques Galleres
avoit paru à la vue de Gaëtte. Sur le
midy , douze de ces Bâtimens s'étant détachez
, s'avancerent jufqu'à deux portées
de Canon de cette Place , dans le deffein
de brûler deux Fregattes & une Galliotte
qui eftoient dans le Port : Mais , le vent
s'eftant changé tout à coup , ils ne purent
exécuter leur entreprife ; le vent les renvoyant
vers leurs autres Baftimens qu'ils
DE JUILLET. 781
joignirent un moment aprés. Ils difparurent
enfuite , faifant route vers la Côte
de l'Etat Ecclefiaftique ; mais fur le foir ,
une vingtaine de ces Baftimens fe rapprocherent
de la Côte , environ à 15 mil de
Gaerte Ils abordérent à une Ance qui
eftoit deffendue de deux Redoutes , dans
chacune defquelles il y avoit vingt - cinq
hommes avec quelques petites Piéces de
Canon . Ils n'empêchérent cependant pas
que ces Baftimens ne débarquaffent plus de
3000 hommes qui coururent le long de
cette Côte , & s'avancérent fort avant dans
le Pays , où ils ont pillé & ravagé plus de
vingt Bourgs & Villages dont ils ont enlevé
tous les Beftiaux. En même tems un
autre Corps de 7 à 800 hommes , que ces
Baftimens avoient encore débarqués à 4 m.
de là , fit de fon côté la même manoeuvre .
L'allarme ayant pénétré dans tout le Païs ,
les Habitans , au lieu de prendre les armes
pour s'oppofer aux Efpagnols , fe fauvérent
de toutes parts ; abandonnant leurs
maifons & la plufpart de leurs Beftiaux à
la difcretion de ces derniers ; aprés quoi ,
ces Troupes regagnérent leurs Batimens
avec tout leur butin , fe rembarquérent fans
aucune oppofition , & revinrent à la voille
pour aller rejoindre leurs autres Baltimens.
Il n'eft forti pendant cette irruption , aucune
des Troupes de la Garnifon de G.ërte ,
quoique forte de plus de 4000 hommes
182 LE MERCURE
Le Gouverneur de cette Place craignoit
que ces Baftimens , qu'on affûroit eftre au
nombre de prés de go , n'ûffent tènté
cette defcente , que dans la veuë d'obliger
ce Commandant à envoyer une partie de
fa Garnifon à leur pourfuite ; pendant que
d'autres Batimens auroient pu faire une
defcente plus prés de certe Place & la bloquer
tout à coup ; c'eft ce qui l'obligea à en
tenir les portesfermées .
Les , fur le midi , un de nos Brigantins
& la Conferve , que nôtre Viceroy avoir envoyés
à la découverte de la Flote Efpag.
raporta que cette Flote avoit levé l'ancre
de Cagliari avec un vent favorable . Sur cet
avis , M. de Thaun dépêcha des Exptés
aux Commandans de Reggio & de Gaette ,
pour qu'ils fiffent une garde exacte. On a
fait enmême-tems prendre les armes à toute
nôtre Garnifon , & aux Troupes qui
font placées en différens Poftes le long
de la Côte : On a auffi envoyé en Mer
plufieurs petites Barques , avec trois piéces
de canon chacune , pour donner le fignal ,
d'abord qu'elles appercevront cette Flote.
Cette nouvelle à répandu l'allarme par
tout ce Royaume. Le Gouvernement craint
fort , que dés que les Troupes Efpag. auront
mis pied à terre , les Peuples ne fe déclarent
en leur faveur.
a
Néanmoins, on ufe de toutes les précautions
poffibles , pour contenir les mal- inDE
JUILLET. 183
tentionnés qui font en grand nombre
dans cette Capitale , où depuis 2 jours ils
ont recommencé à s'attrouper la nuit avec
des armes , en différens Quartiers : Ils ont
même û l'infolence d'arrêter plufieurs Soldats
Allemands qui ont difparu , on en fait
une exacte perquifition : Nôtre Viceroy vient
d'ordonner de tripler les Patrouilles jour
& nuit , tant dans cette Ville qu'à 2 mille
d'ici : Les Milices , qui estoient en marche
pour aller occuper divers Poftes le long de
la Côte , ont reçû un contre ordre en chemin,
dans l'appréhenfion que cette Milice
ne fe joignit aux Efpagnols , s'ils venoient
à débarquer. M. le Comte de Thaun
fait toutes les nuits fa ronde , eftant continuellement
à cheval. Il n'y aprefque point
de jour , qu'il ne faffe arrêter quelques
Bourgeois de cette Ville ; & il fe paffe auffi
peu de nuit, qu'il n'y ait quelque Allemand
de tué . Le premier de ce mois , on en trouva
9 de poignardés dans les ruës , & 3. Habitans
qui avoient la gorge coupée .
S
Les Equipages d'un Bâtiment Génois ,
ayant raporté qu'ils avoient rencontré la
Flote d'Efpagne à 60 mille de nôtre Capitale
; cette nouvelle ne fut pas plûtôt divulguée
, qu'une partie de la Populace commença
à s'affembler tumultueufement , &
à courir enfuite par les rues , pour éxciter
les autres à la révolte. Le Viceroy averti
de ce qui fe paffoit , fit mettre aufficôc la .
LE MERCURE
Garnifon fous les armes , & elle s'empara
des Places publiques & des avenuës
principales. Il n'en fallut pas davantage
pour diffiper ces Mutins : On en arrêta plufieurs
qui furent enfermés dans les Forts &
Châteaux qui entourent cette Ville . M. de
Thaun a cependant ufé de clémence envers
eux ; s'êtant contenté de les tenir dans les
cachots pendant 8 jours , au pain & à l'eau;
aprés quoi , ils ont été élargis.
Onenleva le mois paffé l'Abbé Figliola
à Benevent pour affaires d'Etat : Il a efté
conduit ici , & refferré dans le Chateau S.
"Elme : On a arrêté pour le même fujet l' Abbé
Orfi, & trois Chanoines qui ont û pour prifon
la fortereffe de Baya. Le Marquis de
Oyra s'eft diftingué dans la conjoncture
préfente , par un don de Ioooo ducats qu'il
à envoyés au Comte de Thaun , pour eftre
employés au fervice de l'Empereur. Les
Troupes Allemandes nouvellement arrivées
dans ce Royaume , tombent aisément
malades , & meurent de même.
A Milan le is Juillet.
E Prince de Leuveftein nôtre Gouver-
LE
neur , eft de retour de la vifite qu'il a
faite des Places Frontieres de cet Etat ,
principalement de celles qui font voilines
des Etats du Grand Duc de Toscane & de
la République de Génes . Le Corps de TrouDE
JUILLET. 185
pes qui campoit aux environs de Crémone
, a êté féparé & envoyé dans les Places
les plus expofées . Il femble qu'on n'appréhende
plus tant les démarches du Roy
de Sicile , puifque fes Troupes , qui d'abord
nous avoient fort inquieté par leur
mouvement , reftent tranquiles. On fe flate
ici que le tour que lui viennent de faire
les Eſpagnols , en s'emparant de Palerme ,
déterminera ce Prince à s'en venger , en
joignant les Troupes aux nôtres . Les avis
que nous venons de recevoir de Turin
nous font connoître , que cette Cour a êté
du moins auffi furprife que nous , lorfqu'elle.
a appris que les Efpagnols s'eftoient emparés
de Palerme : Il paroît qu'il n'y a
nulle connivence entre S. M. Sicil. & l'Efp..
comme nos Politiques l'avoient foupçonné.
Le Roy de Sicile en a efté fi vivement touché
, qu'il a fait arrêter l'Ambaffadeur Efpagnol
, & lui a ôté toute forte de liberté.
Ces Avis ajoûtent , qu'il a envoyé
demander du ſecours au Regent de France ;
prétendant que par le dernier Traité , le
feu Roy lui avoit promis 16000 hommes ,
pour le maintenir dans l'entiere poffeffion
de ce qui lui avoit efté cedé.
A Génes , le 19 Juillet.
A Flore d'Espagne ayant mis à la
voile de Barcelone le 20 du paſſe
elle effuya un coup de vent au Cap Corſe ,
>
186 LE MERCURE
qui en fepara quelques Bâtimens ; mais ,.
s'étant raffemblée le lendemain , elle entra
le 23 à Cagliari où elle eft reftée cinq
jours. Elle a déchargé dans cet entrepos ,
toutes fortes de munitions , pour les faire
transporter dans l'endroit où on les jugera
convenables . Il s'y eft rembarqué en mefmetemps
prés de 14000 hommes , tant Cavalerie,
Dragons , qu'Infanterie , qui y avoient
efté transferés auparavant d'Espagne fur
différens Convois . Le 28 , elle remit à la
voile , & parut le 30 à la vûë de la Sicile :
Mais , une tempefte eftant farvenuë pendant
la nuit , elle fut obligée de s'éloigner
un peu de la Côte ; & le premier de ce
mois , elle relâcha au Cap de Solanto à trois
Hieues de Palerme. A une heure aprés midy
, l'Infanterie commença à débarquer.
Le lendemain , la Cavalerie en fit de mefme
fans la moindre oppofition ; ce qui fut
fuivi de l'Artillerie & ces Vivres . Tous
les principaux Seigneurs , Barons & gens
titrés , qui fe trouverent dans là Capitale
allerent à Solanto , pour y donner des marques
promptes de leur obéiffance aux Armes
de S. M. C. C'eft ce qu'ils firent avec
de grandes démonftrations de joye . Les
Troupes Eſpagnoles commencérent à s'emparer
de la Ville Elles diftribuerent leurs
Quartiers avec beaucoup d'ordre & de
difcipline. Il y avoit dans le Chafteau 400
Suiffès de Garniſon , qui firent quelque
DE JUILLET 187
>
efitance pendant quatre heures ; mais
Ae feu ayant ceffé de part & d'autre , ils
fe rendirent le 18 , & prirent parti dans
les Troupes Efpagnoles . Plufieurs Troupes
du Royaume fe font venues joindre à cellės
du Roy.
Le Comte Maffei Vice- Roy de Sicile, en
eftoit forti douze jours auparavant , ayant
pris la route de Melline : Le Gouverneur
s'eft retiré auffi . Les Efpagnols ont efté recûs
aux acclamations des Peuples & de vive
Philippo Quinto. Quoiqu'il y eut une
forte Garnifon dans cette derniere Place
on préfume cependant , que les Troupes de
S. M. C. fe rendront maiftreffes en peu de
tems de tout ce Royaume.
,
Les trois Vaiffeaux de guerre & les deux
Galeres du Duc de Savoye , ne fe croyant
pas en fûreté dans le port de Meffine ; fe
font retirés à Malthe,
A Marseille le 20 Juillet.
Le 7 Los Bâtimentventris
E premier , 7 de nos Bâtimens venant
,
dans ce Port : Ils ont fur leur bord un
grand nombre de balles de foye & quantité
d'autres Marchandifes. Ils nous ont
appris , que la Flote Ottomane avoit paru
à la vue de l'Ile de Scio ; mais , que
n'ayant pas trouvé les Efcadres barbarefques
, elle avoit auflitôt fait voile vers
Qij
188 LE MERCURE
P
Napoli de Romanie , pour ſe joindre en
femble.
Nous aprenons de Toulon , que l'on équipoit
dans ce Port quatre Fregates , pour
aller croifer fur les Algériens , qui ont
encore enlevé depuis peu deux de nos
Baftimens qu'ils ont conduis à Alger. Ces
Fregates doivent partir au commencementd'Aouft
: Dix jours aprés , elles feront fui.
vies de deux Vaiffeaux à l'armement defquels
on travaille en diligence.
On vient d'eftre informé par un de nos
bâtimens venant de Barcelone , qu'on y
avoit eu avis que l'Efcadre Angloife avoit
paffé le détroit , & qu'elle avoit paru dans
ces Mers , faifant route vers Port- Mahon.
P. S.
N
De Vienne le 19 Juillet .
Ous avons craint pendant deux jours ,
que la Paix avec la Porte ne fût rom-
Pue ; mais , on écrit qie les chofes font.
Jaccommodées . L'on elt perfuadé qu'elle
oit eftre faite préfentement , malgré l'oinion
dans laquelle on eft depuis les diffcultez
furvenues , que les Turcs pou-
Joient bien vouloir amufer le tapis. La conclufion
ou la rupture dépend cependant du
retour des Couriers que les Plénipotentiaires.
ont envoyés à leurs Maiftres.
Cette Cour femble vouloir fe broüilleravec
le Czar . Ce Prince fit dire le jour de
DE JUILLET. 189
Ta Fête au Réfident de l'Empereur , de ne
fe point mettre à la Table des autres Miniftres
Etrangers , & de ne plus paroître
devant lui. Le Réfident voulut en informer
S, M. I. par un Courier du Cabinet
qu'il avoit auprés de lui; mais, il fut tué prés
de Riga On lui prit fes dépêches . Malgré
les démonstrations que le Réfident de
Mofcovie a ordrede faire , pour juftifier cet
affaffinat ,& les affûrances qu'il donne, que
les coupables feroient punis fi on les découvre
, on n'eft pas moins perfuadé que
cela ne s'est pas fait fans deffein. Le Réfident
de Mofcovie doit avoir ordre de ne
point paroître à la Cour.
Il y a des Régimens deftinés pour marcher
en Italie , & il en eft actuellement
parti un de Huffars : Mais , la traite eft
fi longue , que quand bien même ils feroient
préfentement détachez de Hongrie ,
ils n'arriveroient qu'au commencement de
l'hyver.
Aprés que la Paix fera concluë , les .
Vénitiens doivent , dit- on , fournir leurs
Vaiffeaux à l'Empereur , pour le tranſport
des Troupes que S M. I. voudra envoyer
où elle le jugera à propos ..
à
Le Prince Electoral de Bavière , avant
fon départ de Vienne pour la Hongrie , a
efté fait Maréchal Général de Bataille , &
le Prince Ferdinand 3e fils de l'Electeur ,
Major Général. Le fecond & le 4. font
190 LE MERCURE
à Rome , l'un & l'autre deftinés à l'état
Eccléfiaftique Il en refte un 5 auprés de
S. A E. qui promet beaucoup .
:
La Princeffe de Curlande n'eft plus.
pour le Prétendant , comme on l'avoit publié
; puifqu'elle vient d'ettre promiſe au
Prince de Viffenfeld.
泰榮榮
Le mot de la premiere Enigme du mois
paffé , êtoit le Chapeau , & celui de la feconde
, le talon du Soulier.
ENIGM E.
ME'lange des productions ,
De Sexes differens , parfois de Nations
:
En détail , je fus mâle : En gros , je ſuis
femelle ::
En détail , je fus vive , &je fuis morte
en gros..
Jamais ny Gots ny Visigots
Ne connurent que mon modele.
Qu'on voit chez nous pen frequement.
Je foisonne avec l'Allemand ,
Plus qu'avec l'Homme à Bénéfice
Je tiens un peu de la faufiffe ,
Chez mainte Magiftrat guindé
Chez le Guerrier mon Volume eft. bridé.
Le Gafcon à maigre reſſource :
Pour épargner
,
me met en bourse.
DE JUILLET. To I
JE
AUTRE..
fuis nulle part E fuis par tout , & ne fuis nulle
Nature eft fille de mon art .
J'agis fans mouvement , je fuis fans
durée ::
Sans oreilles j'entend , & fans yeux japperçoi.
On ne fçauroit trouver de moi
Qu'une image défigurée ..
Je Suis Enigme enfin pour le plus grandˆ
esprit ;
3..
Qusique par tout le mot en foit écrit.
CHANSON,
Her amuſement de ma vie ,
Plaifir de ce riant féjour ,
Vous , dont l'agreable harmonie ,
Réveilloit l'Echo d'alentour.
Changés , changés de ton , ma Muzette ,
J'ai vu les beaux yeux de Nanette.
A peine la naifante Aurore
Venoit arrofer mos vallons ,
Que j'allois rendre hommage à Flare-
Par le vif éclat de vos fons.
Changes , changés de ton , ma Muzette ,.
L'as vû les beaux yeux de Nanette..
192 LE MERCURE
Prêtés - vous à l'inquietude
Qu'éprouve un trop timide Amant ;i
D'une cruelle incertitude
Plaignez avec moi le tourment.
Changes , changés de ton , ma Muzette ,
J'ai vu les beaux yeux de Nanette..
i
>
Confidente de mon martire
C'est à vous de le révéler :
Vous avez pouvoir de tout dire ,
Quand le respect n'ofe parler.
Changés , changés de ton , ma Mufette
J'ai vu les beaux yeux de Nanette .
Un jour , fi vôtre hûreuſe adreſſe
La rend fenfible à mon ardeur ;
Reprenés vos chants d'allegreffe ,.
Pour mieux célébrer mon bonheur.
Changés , changés de ton , má Mufette ;
Mais , gardès- vous d'être indifcrette.-
JOURNAL DE PARIS.
INCENDIE S.
Epuis l'Incendie du Petit- Pont , arri.
vé le 27 Avril dernier , le feu a pris
la nuit du 15 au 16 Juin , proche l'Abrevoir
de la Place Maubert , dans l'Ecurie d'un
nommé le Févre, Trois heures aprés , il
DE JUILLET. 193
prit auffi rue Bordet, Quartier Ste Genevieve ;
& le même jour à cinq heures , il brûla
dans la rue S. Jacques , un grenier & partie
du Comble d'une maiſon , vis - à- vis le
Val de Grace Sans les Pompes , tous ces
malheurs auroient êté conſidérablement
plus grands. Le ; Juillet , un homme qui
fumoit , pendant qu'on difoit les Vêpres à
S. Eftienne du Mont , mit le feu tout proche
de cette Eglife , chez un Epicier nommé
Nioche Le Commiffaire Thomin a
redu témoignage à M. le Lieutenant Géneral
de Police , de quelle utilité furent
les Pompes pour la confervation de ceQuartier.
Le 14 , le feu prit auffi chez le fieur
le Brun Maiftre de Penfion , à fix heures
du foir , fur le Quay entre l'Hôtel de
Conty & le College Mazarin. Le Com
miffaire Bizoton s'y tranfporta , & fans les
Pompes , ces édifices auroient couru grand
rifque. Le 19 fuivant , il prit encor à
11 heures du foir à l'Hôtel de Picardie ,
ruë Mazarine , dans l'écurie de cette Maifon
où il y avoit huit chevaux qui n'eurent
aucun mal : Enfin , le 2 , du préfent mois ,
fur les quatre heures de relevée , il prit avec
la derniére violence dans la rue de Seine ,
vis - à - vis la rue du Colombier , dans la
boutique d'un Chandelier nommé Vattier ,
où il auroit fait un défordre éffroyable lans
trois Pompes qui joüérent en même tems ,
en préſence du Commiflaire Bizoton , de
Juillet 1718. R
*194 LE MERCURE
M. le Curé de Saint Sulpice , & de tout le
Quartier qui étoit dans un effroi général.La
prétence de M. d'Argenfon Avocat du Roy
au Châtelet , fut trés néceffaire par les
bons ordres qu'il y donna : M. le Procureur
du Roy , qui fut averti un peu tard de cet
accident , fut furpris de trouver ce grand
feu éteint , en moins d'une heure & de-
-mie de tems .
PROVISIONS DON NE'ES
Commiffion qui donne rang de Meftre
de Camp de Cavallerie à M.de Chambon
, Maréchal des Logis des Gendarmes
de la garde , du 3 Juillet 1718.
Idem, pour M. de Valandré Maréchal des
Logis de la même Compagnie.
Brevet de Maréchal des Logis de la Com.
pagnie des Chevaux - Legers , pour le fieur
du Belleftre , du 6 Juillet 1718.
Provifions de Capitaine - Chaftelain des
Ville & Château de Montluçon , pour M.
de Bartillac M. de Camp d'un Régiment
de Cavallerie , par la nomination
de M. le Duc de Bourbon , fur la démiffion
de M de Bartillac fon pere ; le to Juiller
1718.
Brevet de Sous Lieutenant des Chevaux-
Legers de la Garde , pour M. le Marquis
de Marigrane , par la démiffion de M. le
Marquis de Coë:enfao ; du 18 Juillet 1718.
DE JUILLET.
*195
M de la Tuillerie , premier Souf- Brigadier
des Gendarmes de la Garde , a êté
fait Maréchal des Logis , par le déces du
fieur Hardivilliers , le 22 Juillet 1718.
M. de Lévi Lieutenant Général des Armées
du Roy , a obtenu de S. M. le Commandement
Général de la Franche Comté ,
vacant par la mort de M. le Comte de
Gramont. Il eftoit frere du feu Archevêque
de ce nom .
M. de Frefne , Capitaine des Gardes
de M. le Maréchal de Villeroy & Gouverneur
de Fécamp , a obtenu la furvivance
de ce Gouvernement pour fon fils .
Le premier de ce mois , M. de Verton
Envoyé auprés de S. M. Cz . , a vendu fa
Charge de Maiftre d'Hôtel du Roy 92000
liv, à M. Godin qui cherche à la revendre .
M. le Duc de Villeroy a pris le Baton
› de Commandement ; M. le Duc de Charôt
le lui ayant remis le matin à la Meffe du
Roy.
Le 2 , les Députez du parlement ayant
efté mandés à
l'audience du Roy , pour y
recevoir la réponse à leurs
remontrances ,
s'y rendirent à midi. Ils avoient à leur tête
M. de Mêmes Premier Préfident . Mgr le
Duc Regent & Me le Prince de Conty
eftant préfens , M. le Garde des Sceaux
lut la réponſe de S. M. à haute voix . Elle
dura prés d'un quart d'heure: Aprés cetre le-
&ture, Meffieurs du Parlement fe retirerent.
Rij
196 LE MERCURE
Le3 , M. l'Abbé de Beaumont fut facré
Evêque de Xaintes , dans l'Eglife du Noviciat
des Jefuites , par Monfieur l'Archevêque
de Bourdeaux . Le 10 , il prêta le
ferment à la Meffe du Roy , entre les mains
de S. M.en préfence de Ms le Regent.
M. l'Abbé Bignon continuë de travailler
avec M. Renault & M. le Marquis de Chateau-
Thiers , pour régler les Tailles , fur
le pied de la Dîme Royale qui vient d'eftre
établie dans le Païs d'Aunis , & dont toute
la Province paroît fort contente.
Les Etats de Bretagne affemblez à Dinan
le premier de ce mois , ont accordé d'un
confentement unanime , le Don gratuit qui
leur avoit efté demandé de la part de S. M.
Le 4 , M. de la Faye , ci - devant nommé
Envoyé extraordinaire à Génes , à préfent
Secretaire des Commandemens de S. A. S.
Mgr le Duc , a vendu fa Charge de Gentil-
Homme ordinaire du Roy , à M. Def
cartes , ci- devant Maiftre d'Hôtel ordinaire
de feue Madame la Dauphine.
Le 4. M. le Marquis de Torcy a cfté élû
Académicien honoraire , à la place de feu
M. Fagon premier Médecin du Roy. M.
Helvétius le fils a rempli celle d'Affocié
Anatomifte , qu'avoit M. Rouault qui a
quitté l'Académie des Sciences , pour
cftre
premier Chirurgien du Roy de Sicile.
M. Marius a efté nommé Ajoint Académicien
, à la place de M.l'Abbé Terraffon,
DE JUILLET. 197
qui a paffé de celle d'Ajoint , au grade
d'Ajoint Géomettre .
Le 5 , M. le Comte de Stairs Ambaffadeur
d'Angleterre , ûr audience particu
liére du Roy , dans laquelle il préſenta à
S. M. Milord Stanhope Sécretaire d'Etat
d'Angleterre.
Mgr le Duc a accordé l'agrêment de la
Charge de Maitre d'Hôtel du Quartier de
Juillet , vacanté par la mort de M. d'Arziliers
, à M. Meffier Gentil- homme ordinaire
du Roy , ci - devant Lieutenant des
Gardes de S. M
M. l'Abbé Mongault , Précepteur de S.
A S. Ma le Duc de Chartres , a efté élû
pour remplir la place vacante à l'Académie
Françoife , par la mort de M. Abéil.
Le 6 , Madame vint diner de Saint
Cloud au Palais Royal . Elle alla enfuite au
Collége de Louis le Grand , où elle vit la reprefentation
d'une Comédie Françoiſe en
Actes , qui fut jouée par les petits Penfionnaires
: De là , elle revint à la Comédie
Françoife qui fut reprefentée fur le Théatre
du Palais Royal . La jeune Actrice Ma.
demoiſelle Quinault,fut fort applaudie dans
le Rôle d' Ariane.
M. le Marquis de Mardaillan de Lucé,
époufa le même jour Mademoiſelle de Nointel.
Le 7 , Dame Charlotte Colbert de Croiffi ,
Abbeffe de Pantemont , fut benite dans
Riij
145 LE MERCURE
la Chapelle de l'Archevefché , par M. le
Cardinal de Noailles : Elle eft foeur de
M. le Marquis de Torci.
Le Roy a augmenté de 40000 liv. le Gouvernement
dePoitou , en faveur de M.lePrince
de Conti , pendant fa vie : De forte
qu'aprés la mort de M. le Marquis de la.
Vieuville , ce Gouvernement raportera à ce
Prince 80000 liv . par an .
Le 8 , M. le Duc d'Ufez gagna un grand
Procez contre l'Evêque de ce nom : Il duroit
depuis plus d'un fiècle : C'êtoit à l'occafion
du Duché d'Ufez , depuis l'érection .
duquel, cePrélat demandoit des dédomagemens
pour prés de 500000 liv. Il fe fondoit
fur des droits que lui & fes Prédeceffeurs
prétendent y avoir toujours eus.
Le 9 , les promenades du Cours ou les
nuits blanches , ont recommencé depuis ,
quelques jours.
Le 10 , M. l'Abbé de Tourouvre fut facré
Evêque de Rodez , dans la grande Chapelle
de l'Archevêché par M. le Cardinal
de Noaïlles : Il avoit pour Affiftans les Evêques
d'Auxerre & de Sées.
Le II , la Compagnie d'Occident commença
à payer les interêts des 6 premiers
mois de la prefente année ; fçavoir , des Billers
de dix actions , depuis le numero 121
jufqu'à 1440 ; & ceux d'une action , depuis .
le numere so jufqu'à 1600. Le fond des Actions
de la Compagnie d'Occident , que le
DE JUILLET. 1999
Roy a fixé à 100 millions par fon Edit du
mois de Décembre dernier , fut entierement
rempli le 16 de ce mois . Les Actions de
cette Compagnie gagnent à prefent 6 pour
100 , tant en argent qu'en contre - billets
d'Etat. Il y a apparence qu'elles monteront
plus haut dans peu.
M. le Marquis de Bentivoglio , Neveu
du Nonce , s'eft café malhûreufement la
jambe , en conduiſant lui-même ſa caleche : -
On le tranfporta chez M. de la Perronie
fameux Chirurgien. C'eft lui qui fit le 197
de ce mois l'operation de la fiftule , à M.
le Prince Charles Comte d'Armagnac , -
grand Ecuyer de France : Elle a û tout le
fuccez qu'on en pouvoit attendre , malgré
les chaleurs exceffives que l'on a reflentiës
pendant ce mois.
Le12 , M. Lavv vient d'achèter 800000-
liv. le Comté de Tancarville en Norman--
die,de M. le Comte d'Evreux. Le fils de M.
Lavv doit porter le nom de sette Terre, On.
fçait que le nom de Tancarville eft fort célébre
en Angleterre . C'eft une ancienne Mai..
fon qui s'y établit ( dont il y a encore des
Defcendans ) lorfque Guillaume le Conquérant
s'empara de cette Ville.
Le 13 , le Roy fit la Revue des Gendarmes
,des Moufquetaires & des Chevaux- Legers
, dans l'allée du bois de Boulogne qui
defcend à faint Cloud. Les Troupes êtoient
angées fut 3 lignes. Le Roy qui étoit en
R iiij
200 LE MERCURE
caleche avec M. le Maréchal de Villeroy ,
paffa dans les rangs , & s'arrêta enfuite
au milieu de la grande Etoille où il vit
défiler toutes les Troupes 4 à 4. La pouf
fiere que les chevaux éleverent , fut fi
épaiffe , que le fpectacle en fur beaucoup
moins agreable pour les curieux . Ces Troupes
parurent neanmoins trés belles , &
mieux montées qu'elles n'avoient cfté jufqu'à
prefent.
Le 14 , le Roy alla fe promener à Meudon
; il paffa enfuite à faint Cloud , où
Madame le reçût avec bien de la joye , &
l'accompagna par tout. S. M. fit quelques
tours de promenade dans les Jardins , &
revint enfuite aux Tuilleries qu'elle traverfa
à pied.
Le is , Mgr le Régent a ftatué & reglé ,
que les Officiers des Gendarmes & des Chevaux-
Legers , rendroient le falut à leurs
Capitaines , quoique qualifiés de Capitaines
Lieutenans.
·
Le 16 de ce mois , jour de la Nôtre-
Dame du Mont-Carmel , l'Ordre Royal
& militaire de Nôtre- Dame du Mont - Carmel
, & de faint Lazare de Jerufalem , célébra
cette fête dans l'Eglife de l'Abbaye
de faint Germain des Prés . M. le Marquis
de Dangeau Grand-Maître de l'Ordre , y
affifta avec prés de cinquante Chévaliers ,
ayant tous l'habit de cérémonie & le grand
manteau de l'Ordre ; il y en avoit autant
F
DE JUILLET . 201
qui ne l'avoient pas . M. le Grand - Maître
reçût des Chevaliers aprés la Meffe : Com
me il n'y en eut que quatre , je pourai met
tre ici leurs noms .
Le premier eftoir Meffire François de
Bernart , Chevalier , Seigneur de la Carbonniere
, Lieutenant. Colonel & Chevalier de
l'Ordre Militaire de faint Louis . Il eft
d'une Nobleffe ancienne.
Le fecond ; Meffire Jacques , Charles . Anne
de la Motte , Marquis d'Hacqueville ,
qui a fait des preuves en bonne forme de
plus de trois cens ans , d'une Nobleffe qui
paroît avoir efté dés ce tems-là trés ancienne.
Il defcend par les mâles , d'une bran
che cadette de la Maiſon de la Motte , dont
celle de la Motte Houdancourt eft l'aînée ;
& par les femmes , de l'ancienne Maifon
d'Hacqueville , illuftre dans l'Epée & dans.
la Robe ; dont eftoient François Sire de
Hacqueville Chévalier , qui fûtint le Siéged'Harfleur
contre les Anglois en 1415 : Jerôme
d'Hacqueville premier Préfident du
Parlement de Paris , Charles d'Hacqueville
Evefque de Soiffons & c.
Le 3e Meffire Jean - Marie des François.
de Sauzea Ecuyer .
Le 4º a efté reçû Chévalier de minorité
: C'eft Mre Louis Comte de Rochefort ,
Page de la Chambre du Roy. Il eft d'une
Maiſon des plus anciennes & des plus illukres
,dont êtoientGuillaume & Gui de Roche
202 LE MERCURE
"
"
fort,Chanceliers de France dans le 15e Siécle..
Le 17 , M. le Cardinal de la Tremoilles'eft
fair décharger des Penſions établies fur
Cambrai ,lors de la Nomination de м.l'Abbé.
d'Eitrées ; attendu que l'Indult pour nommer
à Cambrai , n'a êté donné qu'en faveur
de cerre Eminence , qui par conféquent
doit fucceder immédiatement à feu M. de
Fenelon. Le Pape l'a prétendu ainſi ; &
M. le Cardinal a fait préfenter une Requête
au Confeil de Confcience , qui a décidé que.
les Penfionnaires doivent être déboutés de.
leurs demandes & de leurs prétentions .
Le 18. le Serment de fidélité › que les...
Evêques font obligés de prêter entre les
mains du Roy, à chaque mutation , a êté
taxé à so liv. d'augmentation : Il en coute
donc à prefent 500 liv. au lieu de 450 ,.
felon qu'il avoit êté réglé par le feu Roy..
On a brûlé à l'Hôtel de Ville 351 Billets.
de l'Etat , montant à 1050000 liv . On en
a éteint jufqu'à préfent pour 402649201 ..
Le Parlement qui avoir reçû ordre de
fe rendre au Louvre , au fajet de fes Remontrances
, ne les a point faites ; S. M..
a remis les Députés à huitaine.
M. l'Abbé Landi , Envoyé extraordi--
naire de Parme , eft venu faire part au
Roy de la mort de la Princeffe Margue
rite - Françoiſe Farnefe , Ducheffe Doüairiere
de modéne : Elle êtoit veuve depuis 1 692 ,
& Tante de la Reine. d'Eſpagne régnante,
DE JUILLET. 203
>-
Le 20, on offre au Prince de Carignan
qui eft actuellement à Paris , 1400000 liv.:
de l'Hôtel de Soiffons . Ce Prince eft Chevalier
de l'Annonciade , Colonel Général
de tous les Gardes du Roy de Sicile , &
Gouverneur général des Places du Milaneis
cédées à la Savoye. Il eft fi's d'Emanuel
Philbert Amedée Prince de-
Carignan , né fourd & muet , qui cependant
avoit apris à parler par l'art d'un
Eſpagnol..
·
Le 21. la Chambre des Comptes & la
Cour des Aydes , ayant envoyé les Gens:
du Roy demander à S. M. une réponſe à
leurs Remontrances , du 30 du paffé , l'ont
recuë aujourd'hui. Sa Majefté leur fit expliquer
les intentions par M. le Garde des
Sceaux.
Le 22 , l'Ordre des Chevaliers de la.
Ferraffe , que le Roy a inftitué les
pour
jeunes Seigneurs qui ont l'honneur d'ap-.
procher de fa Perfonne dans les heures de.
récréation , fur la Terraffe du Palais des
Tuilleries , a êté depuis peu remis en hon--
neur . S M. a ordonné , que les Chevaliers
le porteroient plus régulierement que par le
paffé . Il y a quelques jours que le Roy fit
de nouveaux Chevaliers M. le Marquis,
d'Alincourt petit fils de M. le Maréchal ,
de Villeroy , fut du nombre . Le jour de S ..
Barthelemy a efté choisi pour la Fête de
cet Ordre.
204 LE MERCURE
M. Dyolet , ci- devant Colonel du Regi .
ment de Berry Cavalerie , qui avoit quitté
le fervice depuis 16 ans a efté fait Maréchal
de Camp , fans paffer par le Grade
de Brigadier. Il eft bon Officier & fort.
eftimé dans les Troupes.
1 Le 23 le Pere Mafillon , nommé à l'Evêché
de Clermont , a obtenu de la Datterie
, la moitié des remifes des Bulles de
fon Evêché :Elles lui reviendront encore à
27000 l . à caufe de la hauteur du change.
M. le Garde des Sceaux , qui avoit eſté
élu un des Quarante de l'Académie , &
qui avoit efté diſpenſé , à cauſe de ſes gran .
des occupations de fe faire recevoir dans
une Affemblée publique , y alla prendre
place fans cérémonie : Il fit un petit compliment
aux Académiciens qui s'y trouvérent.
Le 24 , le Roy fit Chevaliers de Saint-
Louis , plufieurs des Officiers & anciens
Moufquetaires de fa Garde , avec la même
dignité & les mêmes graces dont il s'en .
eft acquitté dans de pareilles cérémonies .
M. l'Abbé d'Iliers d'Entragues , Aumônier
du Roy , fut facré Evêque de Leytour,
dans la grande Chapelle de l'Archevêché
, par M. le Cardinal de Noailles ,
ayant pour Affiftans les Evêques de Laon
& d'Auxerre. Le même jour , M. l'Evêque
de Saint Papoul prêra ferment entre les
mains de S. M.
DE JUILLET. 205
1
Le Roy eftant allé à l'Eglife du Collége
Mazarin, dit des 4 Nations y fut harangué
en François par M. Paftel Coadjuteur
du Grand Maistre de ce College & Docteur
de Sorbonne. S. M. affifta enfuite au Salut
& examina le Tombeau en Marbre du
Cardinal Mazarin , qui eft du fameux Girardon.
Le 25 , la Ferme du Tabac n'eſt
pas
âjugée : Elle a êté encore tiercée du Lundi
18. Elle paffe 3270000 livres. L'Affemblée
et remife au deuxième d'Aouft . On
croit qu'elle ira à 3300000 livres .
Le 26 , le Roy aïant envoyé dire la veille
au Parlement , qu'il donneroit audience
à fes Députez , fur les nouvelles remontrances
qu'ils avoient à lui faire ; le Premier
Préfident â la têre , précédé de M.
Defgranges Maiftre des Cérémonies , du
Comte de Maurepas Sécretaire d'Etat ,
fe rendit au Palais des Tuilleries , & porta
la parole au nom de la Compagnie . Le
Roy eftoit affis fur un fauteuil , ayant à fa
droite M. le Duc d'Orleans , & à fa gau .
che M. le Duc de Chartres : Derriere fon
fauteuil , M. le Duc de Villeroi Capitaine
des Gardes , qui avoit à fa droite M. le Garde
des Sceaux & M.le Maréchal de Villeroy
à la gauche. M.le Duc du Maine , M.le Comte
de Toulouſe , M. de Fréjus Précepteur de
S. M. & tout ce qu'il y a de grands Seigneurs
en France, s'y trouvérent. Le Roy en206
LE MERCURE
etendit avec beaucoup d'attention & de
majefté les remontrances qui durérent 3
quarts d'heures. A la fin , S. M. ayant pris les
remontrances par écrit des mains du Premier
Préfident, Elle les remit à M.le Com: e
de Maurepas , & répondit , Mon Garde
des Sceaux vous expliquera mes intentions.
Sur le champ , M. le Garde des Sceaux dir .
Le Roy vous a déja expliqué fes intentions
& vous les expliquera encore davantage.
Aprés quoi , ils fe retirérent avec les cérémonies
accoûtumées.
,
Le 2.7 , on fçûr que M. l'Abbé de Caumartin
, avoit efté facré Evêque de Vannes
à Dinan , par M. l'Evêque de S. Malo .
M.le Marquis de Viffec de Mont - Faucon ,
a obtenu du Roy une penfion de 3000 liv .
Le 28 , M. le Marquis de Silly d'Atys
a efté choisi par Msr le Duc Régent , pour
aller établir la Dixme Royale en Normandie
, fur le même plan que M. Renaut
l'a fait dans quelques Elections du
Pais d'Aunis.
M. le Marquis de Senneterre a efté fait
Lieutenant Général des Armées de S. M.

Le Roy a gratifié les quatre premiers
Maréchaux des Logis de la premiere &
deuxième Compagnie des Moufquetaires ,
noirs & gris , d'une penfion annuelle de
de soo liv . & les quatre Brigadiers des 2.
Compagnies , de 300.
Le 28 M8 le Duc d'Orleans étant allé
DE JUILLET. 207
voir Mademoiſelle qui eft à Chelles ,
régla le jour de la Profeffion de cette Princeffe
. S. A R. lui donne en dot 100000l.
& 12000 liv . de penfion ; outre 30000 l .
pour le rétabliffement des grilles & des
réparations de cette Maiſon .
Le 29. Ms le Régent eftant trop chargé
d'affaires pour aller tous les Dimanches- à
la Meffe du Roy , a averti les Evêques
-nouvellement Sacrés , qu'ils s'affemblaſſent
trois ou quatre à la Chapelle de S. M. pour
prêter le Serment de Fidelité ; il a affigné
le Dimanche prochain pour cette Cérémonie
, à Mrs les Evêques de Rhodés , de
Troyes & de Leytour.
Le 30 , l'Affaire des Secretaires du Roy,
au fujet de leurs prétentions dans les Appanages
, a êté jugée au Confeil de Régence,
en faveur de S. A. R. & des Princes appanagés
.
Le 31. le Roy a pris le deuil pour 4 jours,
au fujet de la mort de la Princeffe de
Parme.
.
On exagere beaucoup les nouvelles que
l'on a eues des maladies contagieufes qui
fe font fentir en Picardie & en Normandie
. A la verité , comme il y a des Bourgades
qui en ont paru frapées , on a pris de
grandes précautions pour empêcher que le
mal ne fe communiquât plus avant.
On apublié un Arrêt du Confeil d'Etat
du Roy , qui ordonne que les anciennes Ef208
LE MERCURE
péces d'or & d'argent , continueront d'avoir
cours dans les Villes où l'on bat Monoye ,
pendant le mois d' Aouft prochain , fur le pied
portépar l' Article X.du mois de May dernier.
SUPLEMENT AUX NOUVELLES .
Le Roy Augufte eft dangereufement
malade : Il eft enflé depuis les pieds jufqu'à
la tête .
Les Espagnols font allés attaquer Milazzo
qui eft fur la côte , entre Palerme &
Meffine .
On écrit de Toulon du 26 , qu'il arriva
ces jours paflez une avanture affez extraor
dinaire , à 3 lieues de cette Place. Voici le
13
fait . Vingt jeunes Enfans de 6 à 7 ans , af-
Semblez aux environs d'une Baftide où ils
badinoient , apperçurent un Animal qu'ils
prirent pour un Chien : C'eftoit cependant
un Leup , qui aprés avoir examiné ces Enfans
un affez long- tems , en choifit celui qui
lui parut le plus gras , & l'emporta , malgré
que les autres purentfaire. Il accourut
dans le moment des hommes , pourfaire lacher
prife à cet Animal ; mais , ils le perdirent
& l'Enfant auffi.
les cris
Le Czar ayant fait arrêter la Maître ffe du
Czarovitz , a trouvé dans fa Caffette , tout
le détail d'une Confpiration. Sur ces preuves
S. M. Cz . prétend faire punir fon fils
felon la rigueur des Loix. Tous les Miniftres
Etrangers feront invités de fe trouver
préfens , pendant l'inftruction du Procés.
Morts
DE JUILLET. 200
MORTS.
Ame Marie- Anne-Jeanne de Courcillon
, fille unique de Mre Philippe
de Courcillon , Marquis de Dangeau
Chevalier des Ordres du Roy , Gouverneur
de Touraine , Doyen de l'Académie
Françoife , &c. Et de Dame Françoife
Morin , fapremiere femme ; qui avoit époufé
le 8 Février 1694 , Mre Honoré - Charles
d'Albert Duc de Luynes & de Montfort,
Capitaine - Lieutenant des Chevaux Legers
de la Garde ordinaire du Roy , Maréchal
des Camps & Armées de S M. qui
fut tué en Allemagne le 9 Septembre 17043
mourut le 28 Juin dernier en fa 47 ° année ,
pour enfans Me Charles - Philip- ayanteû
pe d'Albert , Duc de Luynes qui fuit
Paul , Comte de Montfort , né le s Janvier
1703 : Charlotte Mélanie , née le 10
Septembre 1696 , & Marguerite- Euftochie
d'Albert , née le 2 O. 1697 Religieufes .
Mre Charles- Philippe d'Albert , Duc
de Luynes ; Pair de France &c , né le 30
Juillet 1695 , a époufé le 30 Juillet 1710 ,
Dame Louyfe Léontire de Bourbon , fille
de Louis Henry Légitimé de Bourbon ,
Soiffons , Comte de Noyers , Baron de
Lufarche , & c. Et de Dame Angélique-
Cunegonde de Montmorenci- Luxembourg,
dont font iffus , Marie - Charles - Louis ,
S
210 LE MERCURE
Duc de Montfort , né le 24 Avril 1717 ; Et
Angélique -Elifabeth d'Albert , née le 28 ;
Juillet 1715.
Dame Louife Marie- Anthoine , Epoufe
de Mre Philippe- Augufte le Hardy , Chevalier
, Seigneur de Boliard , Capitaine &
grand Bailly de Meaux , Maistre d'Hôtel
de Mgr le Duc d'Orleans Régent du Ro
yaume , mourut à Meaux le premier Juin
âgée de 23 ans.
P
LIVRES.
Edrille del- Campo , Roman Comique
dans le goût Efpagnol , avec plu-,
fieurs Cantates & autres Piéces de Poëfies ,
enrichi de plufieurs Eftampes , paroîtra
dans le cours de ce mois. Ilfe vendra chez
Pierre Prault , Quay de Gevres .
M. le Crom vient de donner au Public
un nouveau Livre , qui a pour Titte .
Plufieurs Expériences utiles & curienfes ,
concernant la Médecine , la Métallique ,
l'Oeconomique & autres curiofitez ; avec un
Traité du Sel des Philofophes en forme de
Dialogue , où font enfeignés la Préparation ,..
les vertus & l'ufage de ce Sel merveilleux
avec un vade mecum philofophique en faveur
des Enfans de la Science Hermétique .
Il fe vend chez DANIEL JOLLET , au bout
du Pont S. Michel , & chez la Veuve
PAPILLON, prés des Auguftins.
Il a paru depuis peu une Hiftoire de -
LOUIS XIV. par M. Larrey , imprimée ep
DE JUILLET. 21.1
Hollande , dont l'Impreffion eft fort belle :
Celle- ci a efté faivie d'une autre Edition
fort imparfaite , peu correcte , & qui n'eſt
point d'Hollande . Comme on r'impiime la
même Histoire en Hollande , cette impreffion
fera beaucoup plus belle : Elle fera encore
remplie de Portraits , de Deffeins , &
Profils magnifiquemen : gravés. Cette Edition
paroîtra à Paris dans un mois , ou fix
femaines au plûtard
AVIS IMPORTANT AU PUBLIC.
·P Lufieurs perfonnes nous ayant invité à
donner de tems en tems dans nas Mer
cures , un état des Marchandifes qui fe trouvent
dans les Magafins de M. Prieur ; nons
nous sommes rendus à leurs confeils . Nous
le faifons d'autant plus volontiers , que nous
femmes perfuadés que c'eft fervir utilement
le Public , de lui indiquer un endroit où il
peut acheter & échanger toutes fortes d'effets
permis , fans crainte d'être infidelement
trompé. La Loi que Monfieur Prieur
s'eft impofée de mettre des étiquetes an
plus jufte prix , fur chaque efpece de Marchandifes
,femblegarantir l'Abereur de toute
furprife. Cette maniére de pocéder de
fa part , a paru fi raijannable & fides- inte
reffée , qu'il n'a pas falu employer d'autre
attrait pour engager les gens de Qualné,
Etrangers & autres , à s'y aller fournir de
tout ce qu'ils ont befoin.. Il ne s'agit préfentement
, pour les perfones qui n ' toient pas
encore bien informées de l'utilité de cet éta112
LE MERCURE
@
bliſſement , que d'aller s'affûrer par ellesmêmes
, fi on leur en impofe , ou non.
ETAT
De toutes les Marchandises qui ſe trouvent
chez M. Prieur , cy-devant Directeur
du Bureau Général d'Adreſſe &
de Rencontre , ruë S. Sauveur , Quartier
Mont- Marire.
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Lufieurs Lits de Damas bleu , cramoifi
, de Tapifferie & autres .
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Flandres , Auvergne & autres .
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Plufieurs montres d'or , d'argent & à
répétition.
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forte de grandeur .
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, montés & non montés.
Plufieurs Bijoux , Diamans , & Croix pour
femmes.
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de toute forte de grandeur.
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Véritable Baume de la Mecque & c .
AVIS UTILE.
L &Sjeure & Red Me'Paris,puffemper
É Sieur CORDIER , feul poffeffeur
du fecret de feu Mlle Faris , fitfimplement
annoncer dans le Mercure d'Août
1717. la vertu des Calottes & Peaux Divines
: Il en expliquafuccintement les qualités
merveilleuses ; mais , les experiences multipliées
qu'il fait tous les jours avecfuccés ,
fur toutes fortes de perfonnes indiftinctement,
l'engagent aujourd'hui à en donner une idée
plus compléte. Le fieur Cordier , pour faire
connoître l'efficacité de fon rémede , en marquera
donc les propriétés effentielles , &fe
contentera de dire , dans quel cas furtout il
fant afer des Peaux Divines : Il commence
par les cas les plus ordinaires & les plus
fâcheux.
Les Peaux Divines font immanquables
pour les maux de tête , les abcés , les Rhum
214
LE MERCURE
matifmes , les goutes fciatiques , les humeurs
froides , les paralifies nouvellement formées
les maux de côté , manx des yeux , & pour
les coups on contre- coups qu'on peut s'être
donnés à la tête.
Elles font trés propres pour les maux de
reins , pour les douleurs que l'on reffent entre
Les épaules , dans les épaules & par tout le
corps , comme pour les enflures des jambes ,
des genoux & c.
C'eft un rémedé fouverain pour l'Apeplexie
, les fluxions nouvellement formées ;
pour les groffeurs qui viennent à la gorge ,
les oppreffions depoitrine , laførdité & dartres
vives.
Enfin , les Calottes & Peaux Divines
ent 4 vertus principalles. 10. De reveiller
la chaleur naturelle où elle paroit interdite.
20. D'ouvrir les pores . 30. De fondre les hu
meurs. 4. De les faire tranfpirer , fans
faire aucune cicatrice , & en laiffant la pare
tie du corps où elles font appliquées , anffi
faine qu'elle l'êtait auparavant.
Le fieur Cordier donne une lifte fidelle
de tous ceux & celles qui gueriffent continûment
par l'usage de fon remede : Il fournit
auſſi un Mémoire exact & précis de la
maniere avec laquelle on doit fe fervir des
Calotes & Peaux Divines. Le fieur Mangy
demeurant à Rouen , rue Grand- Pont , les
diftribue pour le fieur Cordier.:
Le fieur Cordier demeure à Paris chez
DE JUILLET
216
M. Métas Marchand Epicier , au haur de
la rue de la Coutellerie & de la Vannerie ,
vis- à vis la rue faint Jacques de la Bou-.
A V. I S. cherie.
M Onfieur de Vvoolhouse Oculiſte Anglois
, qui a demeuré en France prés
de trente années , vient de recevoir de Nuremberg
en Allemagne , un ample Certificat ,
figné de cinq fameux Médecins de l'Acadé
mie des Curieux de la Nature ; faifant foy
qu'il a emporté la victoire dans la famenfe
difpute qu'il a eue depuis plufieurs années
fur la cataracte & le glancome. L'Original
de cette Piece , avec le détail circonftancié
de deux experiences éclatantes , eefftt en dépôt
entre les mains du fameux Pere Tour
nemine Jefuite , Auteur du Journal de Trévoux.
M. Lochner , Mèdecin de l'Emper
reur& Directeur de l'Académie d'Allemagne
, un des Tèmoins oculaires de l'experien
ce en question , a fait inférer dans lesJournaux
de cette Academie de l'année 1717.
une spécification des 40 differentes operations
que le fieur de Vvoolhouse pratique...
enfeigne à faire fur les yeux , aux Chie
rurgiens & Médecins Etrangers qui vienment
ici trouver le fieur de voolbouſe pour
cet effet.
Parmi un grand nombre des Cataractes, que
le fieur de voolhouse vient d'éguilleter ces
deux mois paffés avec un bûreux fuccez ; il a
abbatu les deux . Cataractes, an fieur Trot-
2:16. LE MERCURE
琢tier Peintre , âge de 76 , dans la Cour du
Palais,attenant la fontaine , vis- à- vis l'efcalier
de la fainte Chapelle , chez M. Fleur
Avocat au Parlement . Ces operations fe firent
en prefence de plufieurs Chirurgiens
Majors , & autres personnes intelligentes.
Le fieur de Vvoolhouſe demeure toujours
à l'Hôpital Royal des Quinze Vingts , aux ›
nouveaux Bâtimens.
JAY
APPROBATION.
Ay lû par l'ordre de Monfeigneur le
Garde des Sceaux le Mercure Galant du
ois de Juillet. A Paris le 1. d'Août 1718 .
BLANCHARD.
TABLE.
Nouveau Systéme d'Education par M. l'Ab
bé de Pons.
P. 3
Programe de l'Acad. des Jeux Floraux. 43
Poëfies.
Lettrefur les plus belles fig, de Verf.
Les Amours à la Chaffe.
Nouvelle defcrip. du Royau . de Boutan.
Sonnet qui a remporté le Prix' , & C.
46
57
69
73
102
Nouveaux Bout - rime , &c..
112
La Bagatelle , & c .
114
Nouvelles Etrangères
12 I
Enigmes & Chanſon.
190
Journal de Paris 192
Suplém. aux Nouv .
208
Morts. 209
Livres . 210
Avis important 211
Avis utiles. 213
LE
NOUVEAU
MERCURE
Aoust 1718..
Le prix eft de 20 fols
V.LS
LYON
1893
VILLE
Chez
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER , au Palais .
PIERRE RIBOu , Quay des Auguftins ,
à l'Image S Louis.
• GUILLAUME CAVELIER Fils , ruë
S. Jacques , à la Fleur de Lys d'Or .
M. DCC. XVIII.
Aves Approbation , & Privilège du Roy.
AVIS.
O
N prie ceux qui adreſſeront
des Paquets ou Lettres
à l'Auteur du Mercure ,
d'en affranchir le port ; fans
quoy , ils reſteront au rebut .
L'Adreffe de l'Auteur , eft :
A Monfieur BUCHET , Cloître
S. Germain de l'Auxerrois.
On donne avis , qu'on trouve
chez les Libraires ci - deffus nommez
, tous les Mercures de l'année
1717 , de même que l'Abregé
de la Vie du Czar .
De l'Imprimerie de J. Josse , rue faint
Jacques , à la Colombe Royale.
4.83
LE
NOUVEAU
MERCURE
REMARQUES HISTORIQUES
Suivies de quelques Obfervations
Critiques :
Sur un Livre intitulé : Mémoires de M. le
Cardinal de Retz , par M. de Senece ,
premier Valet de Chambre de la feuë Reine.
A Monfieur Buchet , Seigneur de Royer ,
ancien Confeiller & Secretaire du Roy, &c .
ESPRIT de l'homme eft un
grand paradoxe , par les inégalitez
& la différence de fes vûës :
On pourroit en compoſer des
volumes , & je ne prétens pas entrer dans le
détail ; je n'en veux examiner qu'un feul
article , & ce fera fuivant les idées différentes
que l'on a touchant la vérité. Toutes les
Nations, qui ont quelque teinture de bonnes
A ij
4
LE MERCURE
moeurs , conviennent que la Verité eft un
des principaux attributs de la Divinité , &
le fondement de tous les autres : Elle paffe
même pour l'unique attribut pofitif , qui
nous donne quelque légére connoiffance de
fes qualités , inacceffibles à la foiblefle de
nos lumières . La plupart des autres titres
dont nous honorons cette Effence incomprehenfible
, font purement négatifs , &
nous apprennent plûtôt ce que Dieu n'eft
pas , que ce qu'il eft . Quand on me le
nomme. Infini Immenfe , Immortel , on
me fait feulement concevoir , que fon étendue
eft fans bornes ; fon pouvoir , fans
limites ; fa durée fans commencement
& fans fin Mais , quand on dit qu'il
eft la vérité même , il femble en quelque
maniére , qu'on l'honore de l'éloge qui lui
convient , & qu'il s'eft lui - même donné
pendant qu'il a converfé fur la terre , revêtu
de nôtre humanité.
:
>
>
Sur ce principe immuable , les hommes
de tous les temps ont toûjours confidéré cette
facrée vérité , comme le lien de leurs
fociétés , la bafe de leurs confiances , & le
raud indiffoluble de leurs commerces . Le vice
qui lui eft oppofe , a toûjours paffé, & paffe
encore aujourd'hui pour le plus infame de
tcus.One s'eft imaginé rien de plus odieux,
Four fletrir l'implacable ennemi de la Nature
humaine , que de le nommer l'efprit
de menfonge : L'Imposture , toute effronD'A
O UST.
5
tée qu'elle eft , n'a jamais ofé paroître dans
le monde à face découverte , & ne s'y eft
infinuée que fous le mafque de fon ennemie.
De -là vient qu'un démenti , eft le
plus fenfible outrage que l'on puiffe faire à
une perfonne qui a quelque fentiment d'honneur
; outrage qu'une morale chimérique ,
malgré la févérité des Loix , a toûjours cru
ne fe pouvoir réparer qu'avec du fang.
Cependant , Monfieur , ce menfonge fi
détcfié dans la fpéculation , eft devenu dans
la pratique , les délices & la principale occupation
de l'efprit humain. On a cru ne
pouvoir acquérir des biens ou de la réputation
, qu'à force de mentir ; & le men-
Tonge le plus outré , eft toûjours le plus
aplaudi , pourvû que l'on fçache lui donner
quelque air de vérité . C'eſt à lui que l'on
peut juftement appliquer cette maxiine ; que
Le plus grand art de tous , eft celui de fçavoir
déguiferfon artifice : Habitude fi fort
invétérée , qu'il eft impoffible de s'en défaire
, encore qu'on en connoiffe l'abus. Parole
de Prince, Foy de Gentilhomme , d'Homme
d'honneur , ce font les panneaux que
tend ordinairement la perfidie à la crédulité
, & dans lefquels , aprés avoir été mille
fois trompée , elle manque rarement de donner.
C'eft pour cette manoeuvre , que la duplicité
du coeur humain , a inventé des malques
fi fpécieux pour en couvrir la turpitude:
L'Héréfie, fur ce pied- là , s'eft nom-
A iij
6 LE MERCURE
mée Réformation ; le Phanatifme s'eft couvert
du nom de Zéle : L'Oppreffion de la
liberté des Peuples , s'eft affermie fous celui
de. Politique : Le défaut de courage dans les
entreprifes militaires , s'eft décoré de celui ·
de Stratageme ; & la Morale corrompuë a
fait paffer fous le titre de Civilité , ces fauffes
démonftrations de bien- veillance , que fe
font à tout propos dans le commerce de la
vie , des gens qui fe haïllent & qui ſe méprifent.
De telle forte , que de toutes les
vérités que le Saint- Esprit nous a révélées
par fes Prophetes , il n'y en a point de plus
fenfible dans la pratique du monde, que celle
qui nous affûre que tout homme eft menteur.
Encore pourroit- on pardonner à la foiblefle
humaine ces menfonges paffagers ,
qu'elle eftime néceffaires à la fûreté ou à l'agrément
de la vie : Les paroles s'évanouiffent
avec l'air qui les forme. Mais , je ne
puis pardonner à ceux qui fe piquent entr'eux
d'un génie fupérieur , d'avoir en quelque
maniére confacré l'impofture par les
menfonges permanens de leurs écrits , &
fait paffer à la pofterité , fous leurs fictions
pernicieuſes , l'habitude condamnable de fe
plaire à la faufleté. Il femble que ce que
l'on appelle Gen's de Lettres , ayent abando
né la vérité aux Idiots , & confidéré le
menfonge , comme le champ le plus propre
è moiffonner de la gloire Peut-être que
D'AOUST. 7
moi-même , qui condamne aujourd'hui cet
abus , je ferai demain des Vers pour encenfer
quelque Idole ridicule . Que faire à cela
? C'eft le train du monde qui durera
jufques à fon dernier embrazement : Il
femble que l'on n'y puiffe vivre qu'à ce
prix.

>
Homère , le Héros des fiécles paffés , &
même de beaucoup de perfonnes du nôtre
qui l'admirent peut- être plus qu'ils ne l'entendent
, fut le premier , du moins de ceux
que le temps ait refpectés , qui impoſa à
la crédulité publique par des Fables
l'on prétend qu'il ait envelopé toute la Théologie
, la Politique & la Morale de fon
temps. Ce fut lui qui commença de rendre
fa Nation infame par létabliffement du
menfonge , où il ne fut pas mal fecondé
par Heftote & même devancé par Orphée ;
fi les fragmens qui nous reftent de ces deux
derniers , ne font pas des piéces fuppofées.
Ces premiers menteurs furent fuivis de Pindare
, qui , par la force de fon génie & la
fublimité de fon expreffion , jetta tous ceux
qui l'ont fuivi , dans le défeſpoir de pouvoir
mentir avec tant de magnificence . C'eft
dommage que ces belles paroles , ayent été
employées à célébrer la gloire de ceux
qui couroient plus légèrement , ou qui faifoient
mieux le coup de poing dans les folennités
des Jeux Olympiques . Mais , ces
petits triomphes étoient alors l'admiration de
A iiij
8
MERCURE LE
fon fiécle , & l'occupation favorite de l'oifiveté
de la Grèce.
porter
à
La fimplicité des moeurs garantit pertdant
plufieurs fiécles , les Romains de cette
contagion ; mais , quand leurs armes eurent
triomphe de la Grèce , elle s'en vangea
en les infectant de fes vices , dont celui
de mentir avec efprit , n'êtoit pas un
des moins renommés. Après plufieurs effais
qu'ils en firent , Virgile fembla le
fa plus haute perfection dans cette tant célébre
Enéïde , où parmi tant de différentes
fictions , il ne fit aucune difficulté , pour
faire honneur à la prétendue origine de fa
Nation , de rapprocher des événemens qui
étoient féparés par la diftance de trois fiécles
, & de flétrir de gayeté de coeur par
cet Anachronisme , la réputation d'une Princeffe
trés-vertueufe . Ovide rencherit encore
fur lui , par la monftrueufe compilation de
fes Métamorphofes . Les Auteurs modernes ,
imitateurs de ces grands Modelles , ont encore
eflayé de l'emporter fur eux , & furles
Italiens fe font portés en cela pour
leurs principaux héritiers . Les Poëmes du
Boiardo , de l'Ariofte , du Cavalier Ma
rin , en font des preuves authentiques.
tout ,
Le fuccès qu'avoit eu dans le monde la
fiction des Poëtes , réveilla l'ambition de
ceux qui écrivoient en profe , & leur fit efpérer
qu'ils n'aquerroient pas moins de réputation
que ces premiers, dans l'art de menD'A
OUST.

+
tir agréablement. Ils choifirent , pour y parvenir
des fujets de galanterie , comme
très- propres à , remuer les paffions par la tendreffe,
& à éléver l'imagination par le merveilleux
qu'ils s'efforçoient de répandre
dans leurs ouvrages. Le premier qui s'en
avifa , du moins dont les Ecrits foient parvenus
jufques à nous , fut le fameux Héliodore
, Evêque de Tricca dans la Theffalie
; qui ayant compofé dans fa jeunelle
fon Roman des Amours de Théagéne &
Chariclée , aima mieux être déposé de l'Epifcopat
dans un Concile de fa Province ,
que de fupprimer ou défavoüer fon ouvrage
: Du mois , c'eft Nicéphore qui nous
l'apprend ; mais Socrate , qui traite à peu
près les mêmes fujets , ne fait aucune mention
de cette dépofition , non plus que Pho
tius , qui en plufieurs endroits de fa fçavante
Bibliothéque , parle de cet Héliodore
avec éloge . Il fut fuivi par Achille Tatius
qui tout grand Mathématicien qu'il étoit
après avoir donné au public un fçavant Traité
de la Sphére , ne dédaigna pas de s'égayer
fur les avantures galantes de Clitophon
& de Leucippe . Voilà ce qui regarde
les Grecs du moyen âge ; c'est- à-dire , de
ceux qui ont vêcu fous l'Empire du grand
Théodofe & de fes Fils.
-Nous ne voyons pas que les Romains ,
dont le génie étoit plus lévére , fe foient
beaucoup exercé à écrire de ces Poëmes en
A v
10 LE MERCURE
profe , ou du moins , il faut que le temps
les ait fait périr : Car , ce qui nous reſte des
fragmens de Pétrone , eft avec raiſon confidéré
par les Sçavans , plûtôt comme une
Satyre , que comme un Roman ; & l'Afne
d'Or d'Apulée , qui pourroit mieux mériter
ce dernier tître , n'eft à proprement parler
, qu'une Paraphrafe d'un plus petit jeu
d'efprit de Lucien , dont il avoit emprunté
le deffein , & la plus grande partie des principaux
incidens de fa Fable.
Depuis les fréquentes & nombreuſes inondations
, dont les Peuples du Nord couvrirent
les différentes Provinces de l'Empire
Romain , l'Europe eut bien d'autres fulées
à démêler , & fut en tréves pendant ſept
ou huit fiécles avec ces menfonges de plumes
: Je dis l'Europe , parce qu'ils pafférent
en Afie en ce temps - là , & que les Arabes
& les Perfans , avec les fciences fugitives ,
adopterent encore les fictions ingénieuſes ,
comme conformes aux caractéres pompeux
& fleuris de leurs expreffions. Mais , à méfure
que la Barbarie des Goths & des Lombards
s'éloigna de nous , l'impofture recommença
de gagner du terrain. Ce fut en Italie
que répullula ce défordre , par des vifions
obfcures & extravagantes de Dante ,
les Nouvelles amufantes & licentieufes de
Boccace , & les Poëfies tant vantées de Pérarque
, qui , à mon avis , dûrent à la grace
de la nouveauté la meilleure partie de
D'A OUST. rr
leur réputation. Ce n'eft pas que nos Provençaux
ne leur ayent difputé cette prétendue
gloire ; & ils foûtiennent encore aujourd'huy
, que c'està leurs Trouvaires que
l'Italie doit les plus ingénieufes inventions.
Je ne prétens pas juger ce procez ; mais ,
quoy qu'il en foit , le goût en fut fi univerfellement
répandu , que ce ne fut aprés cela
, qu'un combat continuel entre les Nations
qui fe piquérent de politeffe , à qui
mentiroit le mieux .
Le quinziéme fiécle de nôtre époque &
celui qui le fuivit , furent marqués par de
grands exploits militaires & de fameufes
révolutions d'Etats. Ce fut dans le premier,
que les Turcs , fous Mahomet Second , détruifirent
l'Empire des Grecs , & que nôtre
jeune Roy Charles VIII. conquit fur les
Arragonois le Royaume de Naples. Le fecond
fut plus de la moitié occupé des guerres
de Louis XII , en Italie , & de celles
que la jaloufie perfonnelle , autant que
celle d'Etat , alluma entre l'Empereur Charles-
Quint , & nôtre grand Roy François
Premier , continuées par Henry Second fon
fucceffeur. Les Poëtes en profe , de ce tempslà
, pour s'accommoder au génie dominant,
ne fondérent leurs inventions groffières , que
fur des prodiges de valeur & ceux qui
outrérent le plus la vray -femblance , furent
eftimés avoir le mieux réuffi. Les Espagnols
ouvrirent cette carriére , conformément au
A vj
12 LE MERCURE
caractére hyperbolique de leur Nation ; &
le fameux Roman d'Amadis , duquel , comme
du Cheval de Troye , fortit une foule
de Guerriers fabuleux , qui feuls exterminoient
les Géans , diffipoient les Armées ,
& détruifoient les Royaumes , devint bientôt
une pépiniére de pareilles extravagances.
De cette imitation vicieuſe , nâquirent
lės Romans des Chevaliers de la Tableronde
, des douze Pairs de France du
Chevalier du Soleil , & une infinité d'autres
, dont les Auteurs ſembloient avoir pris
à tâche de fe furpaffer en impertinences ,
& à faire au bon fens une plus rude guerre .
Le monde cependant , fe laffa bien- tôt
d'être pris pour duppe fi groffiérement ; &
ce prétendu merveilleux , dont on l'avoit
learré pendant quelque temps , ne parut plus
à fes yeux , que comme des forges monftrueux
de Fébricitans Meffieurs les Auteurs
fe trouvérent obligés de baiffer d'un
cran; & bien qu'ils continuaffent à fonder fur
l'invention , l'efpérance de leur réputation &
de leur fubfiftance , ils fe réfolurent à revêtir
cette bienheureuſe invention d'un peu
plus de vray - femblance. Ils fe moulérent ,
pour y réüffir , fur les riantes Defcriptions
que leur avoient laiffées les anciens Poëtes
du fameux fiécle de Saturne , où les paffions
douces êtoient les dominantes . Ce fut alors
que le Parnaffe Romanefque prit une nouvelle
face , & que l'on ne vit plus paroître
D'A OUS T. 13
fur la Scéne , que des Bergers amoureux &
de galantes Bergères. Il paroît que Sanna-
Zar fut un des premiers qui mit en vogue
cette invention dans les délicieufes campagnesde
Paufilippe. Les ingénieufes inventions
de fon Arcadie , furent fuivies en Eſpagne
par la Diane de Montémajor , & en Angleterre
, par une autre Arcadie de Sidney . Si
nos François n'inventent pas aifément , comme
ils enfont accufés par les autres Nations ;
du moins , ne peut- on pas difconvenir qu'ils
n'ayent un merveilleux talent , pour embellir
& perfectionner les inventions des autres
: C'eft ce que fit voir à ce fujet , l'in
génieux Honoré d'Urfé dans fon incomparable
Aftrée , où non feulement il r'affembla
les graces de tous ceux qui l'avoient devancé,
mais , il y en ajoûta un fi grand nombre
de nouvelles & de fupérieures , que ,
malgré l'inconftance de la Langue Françoife
, dont fon ouvrage commence à reffentir
les atteintes , il y a apparence que fa réputation
ne finira qu'avec la mêine Langue.
Quelque amufantes que fuffent ces Bergeries
, le goût n'en fubfifta pas long temps :
Elles parurent abfurdes dans leur hypothéle ,
& impratiquables dans leur éxécution . Def
marets les battit en ruine dans la Satyre
du Berger extravagant , comme avoit fait
les Chevaleries , l'Espagnol Michel de Cervantes,
dans fon ingénieux Roman des avan14
LE MERCURE
tures de Dom Quichote. Mais , le Prothée
de l'efprit humain , qui fe transfigure
en mille formes différentes , ne fe tint pas
battu pour tant de mauvais fuccés : On inventa
les Romans allégoriques , tel que fut
l'Argenis de Barclay : On en fit d'autres de
pure imagination , comme le Polexandre de
Gomberville : Enfin , on fe fixa fur une autre
efpéce plus fpécieufe , qui appuyant quelque
fondement fur la vérité de l'Hiftoire
, fembloit l'embraffer pour la poignarder
plus fûrement. De - là , nâquirent
les Caffandres , les Cléopatres , les
Cyrus , les Clélies , & plufieurs autres femblables
ouvrages , où leurs Auteurs établiffoient
l'Amour pour le centre , & le premier
mobile de toutes les grandes actions
de leurs Héros ; & faifoient tourner au tour
de ce pivot , les plus fameufes révolutions
qui foient arrivées dans le monde. Le fujet
principal en êtoit orné de tant d'Epiſodes
galans , de tant de Portraits bien touchés ,
de tant de pompeufes Defcriptions de Fêtes
, de Palais , de Batailles , de Naufrages ,
que cette lecture , foûtenue d'ailleurs par la
beauté du langage & la fufpenfion de l'efprit
, ne pouvoit manquer d'être fort divertiffante.
On fe laffa néanmoins de cela comme
du refte : On en connut le faux au tra- .
vers des ornemens ambitieux dont il êtoit
revêtu : On fe fcandalifa de voir rapporter
à nos moeurs la févérité de celles des HéD'A
OUST.
15
ros de l'Antiquité : On s'indigna d'y trouver
Lucréce , coquette , & Brutus , galant.
Et ce qui fur-tout en dégoûta le public ,
ce fut la longueur de ces ouvrages , qui ne
sympathifoit point avec l'impatience Françoife
. Elle court aprés le dénouement , &
ne fouffre qu'à regret , qu'on lui en faffe
acheter le plaifir par de longues lectures ,
quelque foin que l'éloquence & l'induftrie
puiffent prendre , pour les lui rendre fupportables.
Ce déclin des Romans de longue haleine
, obligea nos Auteurs de ces Livres
que les Eſpagnols appellent De entretenimiento
, & que nous pouvons nommer d'amufement
, à changer de batterie , &
paffer tout-à-coup d'une extrémité à l'autre.
Ils convertirent leurs compofitions de
ce grand nombre de volumes , en Ecrits volans
de dix à douze feuilles & fe jetterent
fur ce qu'on nomme Nouvelles . Ils
changérent leurs Héros en Perfonages de médiocre
condition , & même quelquefois , de
la plus baffe ; pour fe reconcilier avec certe
vrai-femblance qu'ils avoient fifort outragée.
On fouilla dans la pouffiére de toutes les
Bibliothèques , pour en tirer les anciens Auteurs
de Nouvelles Italiennes & Efpagnoles
Boccace , Pogge , Straparole , Giraldi , furent
habillés à la Françoife. Cervantes , Montalvan
, Marie de Zayas , apprirent à parler
nôtre langage , & l'on âjufta la Reine
16 LE MERCURE
de Navarre à la mode de nôtre temps.
Chacun de leurs Traducteurs les maſqua
tout de fon mieux , pour déguiſer fes larcins
, & fe para fans fcrupule des plumes
d'autrui. Scarron fut un des premiers qui
s'en avifa , & le fuccés qu'il eut dans quatre
Nouvelles tirées de l'Efpagnol, qu'il don.
na au public , excitérent fi fort fes Confréres
les Auteurs , à rechercher cette espéce
de gloire , que l'on vit bien - tôt la Librairie
fourmiller de mauvaiſes nouvelles , comme
elle l'avoit fait à fon exemple de méchans
Vers burleſques , déteftables copies
de l'enjoüement de cet excellent Original.
Mais , nos François ne fe contenterent pas
de traduire où d'imiter , en matière de
nouvelles ; ils en forgérent à l'envi l'un de
l'autre , & l'on en vit éclore des couvées
nombreuſes pendant trente ans jufques
à ce que la Princeffe de Cleves , ouvrage
également délicat & poli , impofa filence
à tous ces Ecrivains de balle , par le défefpoir
où il les réduifit de pouvoir atteindre
à fa perfection .
>
Ce fut alors que nos gens fe tuérent fur
l'Hiftoire , & la mirent en lambeaux . 11 .
falloit bien fatisfaire à la demangeaifon d'écrire
, à l'avidité des Libraires pour le gain ,
à l'amour du François pour la nouveauté ;
car il en veut , à quelque prix que ce foit
& à la barbe de Salomon , qui a dit , il
y a plus de trois mille ans , qu'il n'y avoit
C
3
D'A OUST. 17
à
rien de nouveau fous le Ciel . Pour cet effet
, nos beaux Efprits détacherent du
corps des anciens Hiftoriens , ce qui leur
parut de plus brillant & de plus propre
exciter la curiofité. Ils en compoférent de
petits volumes de cinq ou fix heures de lecture
, où ils ne manquérent pas de coudre
leurs conjectures & leurs raifonnemens . Ils
fouillérent dans le cabinet , & jufques dans
le coeur des Princes : Ils pénétrérent dans
leurs penfées les plus fécrettes ; ils firent à
leur maniére , une liaifon de tous les événemens
des temps dont ils écrivoient ; ils
les attribuérent à telle caufe qu'ils jugérent
à propos ; & ces Politiques modernes
, du fonds d'un grenier , ou de l'obfcurité
d'une Cellule , déciderent en Maîtres,
de tout ce qui s'étoit paffé fept ou huit fiécles
avant qu'ils vinffent au jour. Ainfi
le monde infenfiblement fe trouva rempli
de Maimbourgs & de Varillas , & connut
cependant bien - tôt la fupercherie que
de bonnes plumes , mais infidelles , faifoient
à fa crédulité .
>
l'on
Enfin , l'induftrie des Auteurs , chaffée
de tant des poftes différens , s'avila pour
derniére refource , de fe jetter à corps perdu
, dans le retranchement de ce que
appelle Mémoires ou Commentaires.
avoient obfervé combien , parmi les Anciens
on conferve encore de refpect &
d'eftime pour ceux de Jules- Céfar , & de
,
Ils
78 LE MERCURE
l'Empereur Marc- Aurele ; & parmi ceux
de nôtre Nation , quel crédit avoient maintenu
ceux de Philippe de Commines & du
Maréchal de Montluc : En effet , ces fortes
d'Ouvrages paroiffoient hors d'atteinte , &
pour me fervir des termes des Jurifconfultes,
au deffus de toute exception . On les confidéroit
comme les fources de l'Hiftoire les
plus pures ; comme les productions de gens ,
qui avoient agi de la tête & de la main dans
lès événemens dont ils faifoient le récit , &
aufquels par confequent , on ne pouvoit
refufer d'ajoûter une entiére foi. Il ne fut
donc queftion après cela , pour les Auteurs
de Livres nouveaux , que de faire des extraits
des Gazettes du tems qui les avoit immé
diatement précédez ; de mettre à la tête de
ces Extraits , quelque nom d'un homme qui
eût été dans l'emploi , & d'égaïer ce tiffu par
quelques Contes familiers , qui donnaffent
à tout le refte un air de vérité . Cela réüffit ,
& le public voulut bien encore une fois être
trompé , parce qu'il l'êtoit affez finement.
C'est ce qui donna pendant quelque tems ,
une fr grande vogue à cette foule de Mémoires
, que l'on intitula de Baffompierre ,
d'Arragon , de Rochefort , de Grammont &
aurres femblables , qui n'avoient rien autre
cho e que le tître , de leurs Auteursprétendus.
On commence préfentement à fe détromper
de cette impofture ; & fi le peuple
eft encore infatué , ceux qui ont quelque
D'A O UST. 19
teinture de bonne critique , démêlent facil
lement cet artifice , & rendent juftice à la
mémoire de plufieurs grands hommes , fur
le tort que l'on fait à leur réputation , en
abuſant impunément de leurs noms illuftres ,
pour un petit intérêt de Librairie.
,
Permettés-moi , Monfieur , d'ajoûter à
tous les mets différens dont je viens de vous
fervir , une efpéce de hors - d'oeuvre. Ce fera,
fi vous le trouvés bon , les livres de voïages .
Ce n'eft pas que le fonds n'en foit exellent ,
& que l'on ne doive avoir beaucoup d'eftime
pour ces illuftres Argonautes , qui , par
des fatigues immenfes , & par l'expofition
de leurs vies à une infinité de dangers prefque
inévitables , ont fait des découvertes ,
qui nous facilitent le moïen de faire le tour
du monde , fans fortir de nôtre cabinet
: Mais c'eft une marchandiſe fi
fort mêlée , qu'il eft comme impoffible ,
d'en féparer le vrai d'avec le faux Ces Livres
font en partie compofés par des Auteurs
ignorans Otés-les de la manoeuvre
d'un vaiffeau ou de la connoiffance du
Rumb de vent , ils ne fçavent plus où ils
en font : Dans les païs qu'ils ont parcourus ,
ils ne découvrent rien au-delà du cours d'u
ne riviére , ou des ruïnes d'un château , ou
d'un Caravanferai. D'autres plus éclairés ,
mais plus fourbes , ont chargé de leurs conjectures
le peu qu'ils ont pû pénétrer en
courant , dans les Mours , la Religion , &
>
:
20 LE MERCURE
.
le Gouvernement des Nations les plus re
culées. Vous en trouvérés qui fe font enivrés
avec le Roi de Perfe , qui ont pélé
jufques au dernier carat toutes les pierreries
du Mogol : Qui , par la confidence d'un Eunuque
ou d'un Page , ont été informés exactement
de tous les fecrets impénétrables du
Serrail de Conftantinople , & de la coquetterie
impraticable de fes Sultanes . D'autres
enfin , fans quitter le coin de leurs foyers ,
nous ont donné fur la foi d'autrui , le détail
de tous les Carbers des Sauvages , & le rôle
exact de tous les Chrétiens qu'ils ont bou-
Canés , dans un Carême ; & tout cela débité
avec d'autant plus de hardieffe , qu'ils ont
compris , que la plupart des hommes s'en
raporteroit plus volontiers à leur parole ,
qu'ils ne fe donneroient la peine de l'aller
vérifier fur les lieux . Ce qu'il y a de plus
ridicule à tout cela , c'eft que , comme les
Soldats de Cadmus , ils fe détruifent les
uns les autres , & fe donnent à tout propos
d'illuftres démentis ; en cela feul uniquement
véritables : De telle forte , que dans
l'embaras de fe déterminer , auquel on doit
ajoûter foi , il ne refte d'autre parti à prendre
, que celui de ne croire à pas un d'eux .
A quoi doit aboutir, me dirés - vous , toute
cette Généalogie de mauvais livres ? Voici
un difcours qui donne dans le défaut que
les Architectes condamnent en certains édi
fices , dont le Frontifpice eft plus grand
D' A O UST . 21
que tout le refte du bâtiment. Doucement ,
s'il vous plaît , ce n'eft pas ici une piéce ,
que j'aie prétendu revêtir de toute la régularité
des Ouvrages que l'on a deffein d'expofer
au grand jour ; c'eft un entretien familier
avec un ami , où l'efprit fe donne la
liberté de s'égayer fur tout ce qui fe préfente
à lui , & dont le défordre fait la
principale beauté , comme la vûë des Rochers
& des falaifes n'arrête pas quelque
fois moins agréablement les regards , que
les allignemens des Allées & les compartimens
des Parterres. Mais, après avoir repaffé
fur toute la parenté des impoftures des Auteurs
, il eft tems de venir aux Mémoires
attribués au Cardinal de Retz , & de commencer
à vous faire juger de ce que peut
être ce livre , en vous donnant une légére
idée de la Race dont il eft forti : Je viens
préfentement au fait , & je prétens vous
faire toucher au doit , que le livre que vous
m'avez prêté , & qui eft intitulé, Mémoires
du Cardinal de Retz , n'eft point un ouvrage
de ce Cardinal , mais que c'eft une de
ces Fraudes lucratives , par lesquelles les
Auteurs & les Libraires , fous l'amorce d'un
beau nom , ont coûtume d'impofer à la cré-.
dulité des Lecteurs .
Je tire ma premiére preuve , de la fauffeté
des faits que je trouve dans ce livre ,
& que Monfieur le Cardinal de Retz , n'au-
1oit pas pû ignorer , ni les alléguer.contre
22 LE MERCURE.
la notorieté publique . Telle eft la fauffeté
que l'on avance contre Mr. le Cardinal
Mazarin , que l'Auteur foûtient avoir été
d'une naiffance baffe. Cela ne peut pas être
vrai à toute rigueur . Vous favés , Monfieur ,
que j'ai demeuré quelque tems au Palais
Mazarin , car enfin :
Où n'ai-je point porté la honte de mes
fers?
Pour parler avec l'Alphée de Quinaut.
Du moins , n'allés pas donner une mauvaiſe
interprétation à cette citation ; je ne prétens
en faire aucune application particulière ; &
je prétens dire feulement , qu'un homme
qui eft né libre , eft une grande duppe de fe
réduire à conſumer les plus belles années de
fa vie , dans un esclavage volontaire . Quoiqu'il
en foit , c'eft au Palais Mazarin , que
j'ai appris par de bons & fidéles Auteurs ,
& qui n'avoient pas plus de lieu d'y être
contens que moi , que Mr. le Cardinal
Mazarin , qui pour lors étoit mort depuis
long- tems , & dont par conféquent , on
n'efpéroit plus de faveur , ni on ne craignoit
plus de difgrace , étoit d'une maifon qualifiée
de Sicile: Que fon Pére , véritablement
affez mal partagé des biens de la fortune ,
étoit venu la chercher à Rome : Qu'il y en
avoit fait une efpéce , en devenant Capitaine
des. Gardes du Pape Innocent X. & que
dans la fuite , il avoit marié une de fes FilD'AOUST.
23
-
>
les à l'aîné de la Maiſon de Mancini , qui
après les quatre premiers Barons Romains ,
qui font , comme vous le favés , Urfin ,
Colomne , Conti & Savelli , ne cédoit en
ancienneté de Race , ni en Dignité , à aucune
Maiſon de l'Etat Eccléfiaftique. Et ,
il ne faut pas croire que la Demoiselle Mazarin
fût entrée dans cette Alliance par la
porte dorée , comme on voit aujourd'hui
qu'il fe pratique par plufieurs de nos grands
Seigneurs , qui époufent des Filles fans
naiffance pour rétablir leurs affaires ; car la
Maifon des Mazarins,n'avoit pas encore mis
le pied dans le Palais de la fortune , & la
Dame de Mancini n'avoit jamais eû de Dor
dix mille écus Romains . Tout cela
font des faits , que M. le Cardinal de Retz
ne pouvoit pas ignorer : Mais , fi l'on veut
dire que c'est un trait de malignité , qui lui
eft échappé contre fon Rival d'ambition ;
voici d'autres faits , où la même exception
ne peut point avoir de lieu .
que
"
Dans une Affemblée célébre du Parlement
, tenue en l'année 1. pour effayer ,
ou de pacifier les troubles de l'Etat , ou de
foûtenir la faction contre la Cour , tous les
Seigneurs du parti de la Fronde s'y trouvérent
en grand nombre. M. de Beaufort ,
alors mécontent du Parti , fut le feul qui
n'y parat point. Sur quoi , l'Auteur des Mémoires
fait dire ce beau mot au Cardinal
de Retz. Il faut avouer que M. de Beau24
LE MERCURE
#
fort & M. d'Angoulême , font les' Seigneurs
les plus pacifiques du Royaume , &
qui fe donnent le moins de mouvement .
Et , pour faire fentir la fotce de ce bon mot ,
Vous remarquerez , ajoûte -t'il que M.
d'Angoulême étoit alors âgé de plus de 90.
ans , & détenu dans le lit , dont il ne fortoit
point depuis plufieurs années. Il y a
dans cette réfléxion autant de fauſſetés que
de mots . En premier lieu , fi Charles de
Valois , Duc d'Angoulême , & Fils légitimé
du Roy Charles IX . avoit eu en
1651 plus de 90 ans , il auroit été prefque
auffi vieux que le Roy fon Pere , qui n'avoit
que 9 ans , quand il parvint à la Couronne
en 562 M. d'Angoulême n'en a pas
vêcu plus de 78. Sécondement , bien loin
que ce Prince fût réduit à garder le lit les
derniéres années de fa vie , il joüit jufqu'à
la fin de fes jours d'une parfaite fanté ; &
même peu de temps avant fa mort , il
époufa une jeune fille de la Maiſon de Nargonne
, qui lui a furvêcu plus de 40 ans ,
& qui a été connue de toute la Cour , demeurant
aux Filles de fainte - Elifabeth , dans
la réputation d'une haute vertu . Et , ce qui
acheve de convaincre de fauffeté ce prétendu
bon mot , c'eft dans le temps
que l'on avance qu'il fut dit , M. d'Angoulême
le Pére êtoit déja mort , il y avoit
plus d'un an ; car , il ceffa de vivre au commencement
de 1650. Vous fçavez bien ,
que
Monfieur ,
D'AOUS T. "
25
Monfieur , que je ne puis pas ignorer ces
particularités ayant demeuré quinze ou
leize ans à l'Hôtel d'Angoulême , au fervice
de Madame Henriette de la Guiche ,
veuve de Mgr. Louis de Valois , fils de ce
Duc d'Angoulême dont il eft ici queftion .
Ces faits n'êtoient pas fi obfcurs , qu'ils puffent
être ignorés de M. le Cardinal de Rets;
& fi c'êtoit véritablement lui , qui fût l'Auteur
des Mémoires que l'on nous fuppofe
fous fon nom , il n'auroit eu garde de tomber
dans de ſemblables Anachroniſmes.
J'âjoûterai à la fauffeté de ces deux premiers
faits , celle d'un troifiéme qui m'eſt
fort préfent ; car , je n'entens parler que de
ceux qui font de ma connoiffance, & inférer
par. là , que la plus grande partie du Livre
en queftion , eft du même caractére . Le faux
Cardinal de Rets parle en deux endroits d'un
jeune homme de Paris, nommé Noblet , qui,
pour lui fauver la vie , s'expofa dans une occafion
, où M. de la Rochefoucaut le tenoit
enfermé entre les deux battans de la porte de
la grand'Chambre du Palais de Paris. J'ai connu
trés- particuliérement ce Noblet , & j'ai
été pendant dix ans en fociété de repas &
de jeu avec lui . Il êtoit frere d'un Architecte
, affocié avec Villedat pour l'explanation
de la Butte Montmartre , cù ils con--
ftruifirent enfemble plufieurs maifons. No-,
blet , dans le temps que je l'ai fréquenté
êtoit un vieux Garçon , demeurant dans la
Aouft 1718.
B
26 LE MERCURE
ruë S. Louis au Marais , qui aimoit la joye ,
& qui , après avoir mange fon patrimoine ,
fubfiftoit d'une penfion de 2000. liv. que
M. le Cardinal de Rets lui avoit affignée
fur un de fes Bénéfices , & dont il a joüi
jufqu'à fa mort. Je lui ai fouvent entendu
raconter de quelle nature êtoit le fervice
qu'il avoit rendu à ce Cardinal . Ce n'êtoit
pas entre deux portes , ni dans les derniers
troubles de Paris en 51. Ce fut en l'année
49. aux premiéres Barricades , & en pleine
ruë de l'Arbrefec , où il avoit relevé un
moufquet qu'un Artifan alloit lâcher à bout
portant fur M. le Coadjuteur : Le feu y
prit , comme Noblet le tenoit par le bout ,
& il en eut deux doits de la main gauche
emportés , qui ne l'empêchoient pas de bien
mêler les cartes . D'ailleurs , l'épithète de
jeune garçon de Paris , ne lui convenoit
pas , comme ce livre le lui donne ; car , en
l'année 70. que j'ai commencé à le pratiquer
, il avoit plus de foixante ans , & par
conféquent plus de quarante , quand il expofa
fa vie , pour fauver celle de Mr. le
Coadjuteur. Doit-on penfer que ce Seigneur
, qui avoit une fi excellente mémoire ,
comme nous le dirons ci - après , pût en manquer
pour des circonftances fi remarquables
pour lui , & où il s'agiffoit du plus grand
danger qu'il ait couru de fa vie ?
Vous avés connu M. l'Abbé Charier ,
qui n'eft mort que depuis quelques mois .
D'A OUST .
27
C'étoit un homme forti d'une famille des
plus diftinguées de Lyon , d'une probité
connue , & dont le mérite lui avoit procuré
l'Abbaïe de Quimperlay , dès le miniftére
du Cardinal de Richelieu . Son Abbaïe
étoit en Bretagne , Païs où font fitués les
plus grands biens qui ont appartenus à la
Maifon de Retz , & où j'eftime que nôtre
Cardinal étoit né . Il n'y a pas encore 2. ans,
que cet Abbé étant en nôtre Province , affûroit
que l'on verroit bien - tôt paroître une
Hiftoire du Cardinal de Retz , & qu'il avoit
reçû des lettres d'Hollande , par lefquelles
certain homme de fa connoiffance , le prioit
de lui vouloir envoïer des Mémoires qui
pûffent aider à ce deffein . Conclués par là
de quelle boutique eft forti ce Livre , que
l'on a jugé à propos de parer de l'illuftre
nom de ce Cardinal , pour donner vogue
fous ce paffeport , à toutes les fauffetés dont
il eft rempli.
A ces infcriptions de faux , tirées de faits
inconteftables , j'âjoûterai d'autres preuves ,
qui,bien qu'elles ne foïent que vrai ſemblables
, ne me paroiffent pas moins concluantes.
Dans les crimes capitaux , on fait ſouvent
le procès aux Coupables fur de violentes
préfomptions. La premiére fera , que M.
le Cardinal de Retz avoit compofé fes Mémoires
en latin , & que moi- même , je lui
en ai oui réciter de fort beaux morceaux en
cette langue , chez M. le Maréchal d'Al-
Bij
28 LE MERCURE
bret , après fon retour de Rome . Il affûroit
même qu'il n'en avoit jamais rien écrit , &
qu'il les avoit mis en ordre par un feul effort
de mémoire. J'en ai appris une circonftance
affés finguliére par un de fes Aumôniers ,
homme d'efprit & de probité . C'est que
quand il y vouloit changer quelque periode
, il le faifoit avec la même facilité , que
nous avons à effacer avec la plume les prémiers
traits de l'Ecriture , pour en fubftituer
d'autres à leur place ; & ne fe refouvenoit
non plus de la premiére maniére , que
fi l'éponge y avoit paffé ; tant il avoit d'empire
fur fa mémoire : Faculté de nôtre ame ,
qui n'eft pas toûjours fi foûmife ni fi obéif
fante , & qui ne nous repréfente que trop
fouvent ce que nous voudrions cublier
pendant qu'elle nous refufe à tous propos
des idées que nous fouhaiterions de rapeller
. A la vérité , ce n'eft pas une preuve fort
concluante , que ce Cardinal n'ait pas écrit
fes Mémoires en François , parce qu'il les
avoit premiérement ébauchés en Latin . Le
fameux Jefuite Mariana , après avoir compofé
fon Hiftoire d'Efpagne en la langue,
favante , la traduifit bien lui -même en fa
langue Maternelle : & j'ai cui dire à feu
M. Ménage , qu'il favoit de bonne part ,
que fi Mr. de Thou ne fût pas mort fi - tôt ,
il auroit mis en François fa belle & curieufe
Hiftoire . Il auroit par ce travail , épargné
bien de la reine & des bévues à fes
D'A O UST. 29
Lecteurs , pour déchiffrer tant de noms
propres qu'il a jugé à propos de latiniſer .
Mais , fi l'on peut fauver de ce reproche
les Mémoires que nous tenons fur la fellette
, comment les exemptera- t'on de celui
qui fe tire de l'inégalité du ftile ? C'eft la
méthode que les plus fameux Critiques ont
coûtume de tenir , pour établir la fuppofition
des Ecrits qu'ils veulent attaquer ,
que de comparer ces Ouvrages avec d'autres
des mêmes Auteurs ou de leurs Contemporains
, pour faire juger par cette comparaifon
de ce que l'on en doit croire . Apicius ,
ce célébre Débauché , dont l'intempérance
étoit fi grande , qu'il s'empoifonna de défefpoir
; après avoir fupputé fur fon livre de
compte , qu'il ne lui rettoit plus que deux
cens mille écus , pour les emploïer en bonne
chére : Sur quoi , Martial dit agréablement ,
que jamais il n'avalla de morceau plus cher :
Če même Apicius , dis - je , nous a laiffé , ou
du moins , on nous a donné fous fon nom
un livre de Cuifine , dans lequel il enfeigne
la compofition des ragoûts qui étoient en
ufage de fon tems , ou que lui-même avoit
inventés. Adrian Turnébe, ou Tourneboeuf,
un des plus éclairés Critiques des derniers
tems , a foûtenu en quelque endroit , que
ce livre ne pouvoit être d'Apicius à qui on
l'attribuoit ; parce que ce fameux diffipateur
avoit vécu fous l'Empire de Tibére , & que
Les expreffions ne répondoient pas à la belle
B iij
30 LE MERCURE
latinité qui étoit en vigueur en ce tems- là.
Les Mémoires en queftion , peuvent être
attaqués par le même raifonnement. Non
feulement , ils ne répondent pas à la pureté
du ftile , dont on s'eft fervi dans le milieu
du Régne de Louis le Grand , où ils devroient
avoir été écrits : Mais , ils ne font
point conformes au ftile du même Auteur
auquel on les attribuë. Nous avons de fa
façon, cette belle Hiftoire de la conjuration
de Fiefque contre la République de Génes
, qui eft un des plus beaux morceaux qut
aïent parus en nôtre langue , où la netteté
des pensées concourt par tout avec la pureté
de l'expreffion . Qui pourra s'imaginer ,
en comparant cet Ouvrage avec les Mémoires
, que ce puiffent être des productions du
même Auteur ? Je fai qu'à la vérité , on
varie quelquefois de ftile , fuivant la diverfité
des matiéres ou des âges aufquels on
écrit ; mais, ce n'eft jamais fi fort , qu'il ne
s'y conferve toûjours quelques traits de
conformité ; telle que l'ingénieux Ovide
nous la repréfente dans les Heures qui affiftoient
au tour du Trône du Soleil : Elles
n'avoient pas toutes , le même air de vifage ,
dit-il;mais, auffi,ne l'avoient - elles pas fi dif
férent,que l'on n'y pût remarquer quelques
traits de reffemblance .
Mais , ce n'eft pas feulement avec les
autres Ouvrages de nôtre Auteur , que les
Mémoires qu'on lui attribuë , ne font pas
D'AOUS T.
31
conformes ; leur compofition eft très -inégale
en elle-même. A la verité , j'y ai remarqué
deux affés beaux endroits , & raifonnablement
bien touchés . L'un , dans le premier
volume , qui concerne les degrés par
lefquels la puiffance arbitraire eft arrivée
en France à fon apogée ; & l'autre , dans
le quatriéme tome , qui eft la Defcription
du Conclave , où le Pape Alexandre VII .
fut élevé au Pontificat. Le premier eſt une
matiére rebattuë , & pillée dans les Libelles
de nos François réfugiés : Le ſecond
n'eft qu'une espéce de traduction de la Rélation
Italienne du Conclave du Pape Chigi
, qui eft imprimée avec plufieurs autres
Conclaves , dans une Compilation que l'on
en a faite , & que je conferve dans mon
cabinet . Il faut encore avouer , que dans cet
ouvrage , parmi les obfcurités dont il eft
enveloppé , on entrevoit par fois briller
quelques bons mots , comme des éclairs dans
un niage. Tel eft celui qu'il rapporte du
Grand Condé , qui parlant du tour que les
'Auteurs donnoient aux affaires & aux interêts
des Grands , dans les libelles qu'ils femoient
parmi le Peuple : Ces Marauds , difoit
- il, nous font agir & parler , comme
ils agiroient & parleroient , s'ils êtoient à
nôtre place. Ce grand Prince , qui avoit
autant de fçavoir que de valeur , pouvoit
bien avoir pris ce trait de l'hiftoire d'Alexandre
, qui , follicité par un de fes Géné-
B iiij
; 2 LE MERCURE
·
raux , d'accepter les offres que lui faifoit
Darius de l'une de fes Filles & de la moitié
de fes Etats , en lui difant , que s'il êtoit
Alexandre , il fe contenteroit de cette offre
: Et moi auffi , reprit ce jeune Con- .
quérant , fi j'étois Parménion . S'il y a quelques
traits de cette qualité dans nos Mé
moires , il faut convenir qu'ils y font clairsfemés
, & qu'il s'y en répand nombre d'autres
qui me paroiffent bien froids.
Tout le tiflu de cet ouvrage eft un cahos ,
une obfcurité perpétuelle & impénétrable ,
fi ce n'eft à force de contention d'efprit.
L'Auteur , en certain endroit , parle d'une
converfation qu'eut un jour fon Cardinal
fuppofé , avec le Duc Charles de Lorraine ,
où ils fe païérent réciproquement d'un fi profond
galimathias , qu'ils parlérent enfemble
plus d'une heure , fans entendre un feul mot
de ce qu'ils fe difoient l'un à l'autre ; dont .
ils rirent enfuite de bon coeur , dans un
éclairciffement qu'ils eurent au Luxembourg
fur ce fujet . Il feroit à fouhaiter que
le Cardinal imaginaire , voulût entrer en
converfation avec nous , pour nous interpréter
une infinité d'endroits de fon Livre
qui font d'un pareil caractére. On y affeête
une manière de parler , qui , à force de.
raffinement & de choix dans les termes ,
n'eft rien moins que naturelle , ni du bel
ufage de la Cour , dont celui que l'on fait
parler , avoit une fi grande pratique : Il s'y
D'A O UST.
33
rencontre nombre de mots dont Richelet ou
Furretière , ne firent jamais mention . Vous
voïés prefque à chaque page , que l'Auteur
qui fent fon embarras , eft obligé de vous
dire ( je m'explique ) ; &, quand il s'eft expliqué
, il fe trouve encore que fon explication
en demanderoit une autre : Que dirons
- nous de cette répétition dégoûtante
de certaines expreffions favorites où il prétend
briller ? Je fçavois le deffous des cartes
; je connoiffois le dedans de la machi-
Be. Je conviens que ces métaphores font
fupportables , pour exprimer figurément que
l'on fçait le fin d'une intrigue , le fecret
d'une négociation , les motifs cachés qui
font agir ceux avec lesquels on traite : Mais ,
quel eft le Lecteur délicat , qui ne fente
pas foulever fa bile , à lui entendre fi fouvert
redire la même chofe ? Non , Monfieur
l'Auteur , que je ne connois point ,
& que je ne me foucie pas de connoître ;
ce n'eft point ainfi que s'expliquoit l'éloquent
Auteur de la conjuration de Fieſque .

Puifque vous me voulés tromper ,
Trompés- moi mieux que vous nefaites. *
Encore deux petites obfervations , Monfieur
, & je vous quitte. J'ai deux Volumes
inquarto , intitulés , Journal du Parlement
, qui contiennent les plus fignalées
* Quinaut, dans Phatton ,
By
34 Le MERCURE
avantures de cette fameufe Rébellion de Pa
ris , fous la minorité du feu Roi , où font
rappellées , date par date , toutes les délibetions
du Parlement à cette occaſion . Comptés
, Monfieur , que notre Hiftorien en
fait un extrait fi fidele , que jufques à la
diſtribution de l'ouvrage , & prefque par
tout aux mêmes termes , il ne s'en eft point
écarté. Je ne fais aucun doute que l'Auteur
des Mémoires n'ait mis en oeuvre ces
matériaux , avec la liaifon de quelques Epifodes
qu'il y a coufus , partie inventés &
partie veritables , & le tout cimenté, par la
malignité qui fe trouve répandue dans les
Pafquinades de ce temps - là , qui fe font
confervées dans les Bibliothèques des Curieux
: A quoi , pour donner un plus grand
air de verité originale , on a artificieuſement
affecté de femer quelques Lacunes
qui pûffent faire juger qu'elles partent de
quelque manufcrit curieux , auquel l'Auteur
n'avoit pas mis la derniere main , ou
qui n'avoit pas êté affes foigneufement confervé.
Car , nos beaux efprits fur toutes.
choſes , font curieux de Lacunes ; & j'en
.connois tel , qui donneroit volontiers la
moitié de fon bien , pour déterrer quelque
vieux manufcrit , où celles de Pétrone fuffent
remplies. Telle eft la malignité du
coeur humain , tel eft fon goût pour la Satyre.
Ce font ces fortes de Livres que l'on
s'arrache des mains , que l'on débite fous
"
D'AOUS T.
35
le manteau , & dont il ne faut qu'un ou
deux , pour faire la fortune d'un Libraire.
Je n'ai plus qu'un coup à porter à mon
adverfaire , que j'ai réfervé pour le dernier
comme le plus mortel ; ce n'eft qu'une conjecture
, mais elle eft preffante. Trouvésvous
quelque apparence , Monfieur , qu'un
homme du génie , du poids , de la dignité ,
de la réputation de Monfieur le Cardinal
de Retz , ait voulu tracer un fi vilain por.
trait de lui-même , pour le laiffer à la po-
Atérité ? Il fe repréfente dans fa jeuneffe un
Ecclefiaftique libertin , duellifte , inceftueux
, méditant l'enlèvement de fa Coufine
germaine , & l'affaffinat d'un Cardinal, Miniftre
de fon Roi . Dans un âge plus avancé
, & déja revêtu du facré caractére
d'Archevêque , vous le voïés par fa propre
confeffion ; vous le voïés , dis - je , dépeint ,
comme un hypocrite fieffé , faifant fervir
aux vûes de fon ambition l'extérieur d'une
Religion fimulée : Vous le voïés le Corrupteur
perpétuel des Femmes & des Fillesde
la Cour & de la Ville , en faiſant ſervir
fes intrigues galantes à celles de fes factions :
D'un efprit fi léger , qu'il fe met en tête
de pouvoir être reçû à faire le foupirant
de la Reine , fur l'unique fondement , de
ce que cette Princeffe avoit remarqué qu'il
avoit les dents blanches. Sa politique eft fr
Hotante & fi incertaine , que tour à tour
il fe jette à corps perdu dans tous les Par-
97
B vj
36 LE MERCURE
tis qui fe préfentent ; tantôt ami du Cardinal
Mazarin , & peu après , fon ennemi,
juré & irréconciliable: Par fois dans les intérêts
du grand Condé , & un moment après ,
lui tournant le dos , jufqu'à fe rendre fufpect
d'avoir voulu le faire affaffiner : Attas
ché à M , le Duc d'Orleans par la protection
qu'il en recevoit , & le dénigrant continuellement
fur fa molleffe & les irréfolutions
: Attaquant toutes les Femmes fur
le point effentiel de la réputation , & après
avoir commencé par la Reine qu'il traite
fans ménagement de coquette , il déchire
toutes les Princeffes de fon temps , jufques
à celles dont la réputation êtoit hors d'atteinte
. Telle étoit Madame la Princeffe de
Guiméné , Aïeule des Princes qui portent
aujourd'hui cet illuftre nom , que j'ai eu
l'honneur de connoître , comme amie particuliere
, & voifine de Madame d'Angoulême
qui la voïoit fouvent , fur le pied
qu'elle avoit toûjours été dans le monde ;
c'eft-à-dire, d'un Modéle achevé de fageffe
& de vertu . Que l'on me donne un exemple
dans les fiecles anciens ou dans les modernes
, d'un homme d'un haut rang , piqué
de l'ambition de fe faire un grand nom ,
qui ait voulu écrire fa vie avec de pareilles
taches , & qui fe foit fait un plaifir de
fe peindre en laid à tous les ficcles à venir.
Il n'y a qu'un fonds de pieté chrêtienne
& d'humilité profonde , qui ait pû
D'A OUST. 37
obliger un faint- Auguftin à faire ure confeffion
publique de fes fautes , qui n'aprochoient
pas des crimes que l'on nous repréfente
ici ; & je n'eftime pas que l'on
prétende nous livrer nôtre Cardinal pour,
un homme du caractère du faint Evêque
d'Hippone. Celui - ci gémiffoit de fes fau
tes les plus légères ; cet Auguftin moderne
tire vanité de fes plus grands crimes.
Qu'on ne m'allégue point que c'est une
amie à qui il adreffe ces Mémoires , &
qu'il ne prétendoit pas qu'ils pûffent devenir
publics. Amie tant qu'il vous plaira :
Il n'y a perfonne de bon fens , qui aime
à faire des confidences fi complettes de fa
turpitude : On ne veut point perdre l'eftime
de fes amis , en leur manifeftant un
fi grand nombre de foibleſſes ; & , quand
l'effufion du coeur engageroit à en découvrir
quelques unes dans la converfation
toûjours un homme de bon fens fe garderoit-
il bien de donner des preuves par écrit
contre foi-même .

Vous voïés , Monfieur , que pour n'avoir
lû ce Livre qu'en courant , je n'en ai pas
moins reconnu le foible qui faute aux
yeux de toutes parts. Mais , que prétens je
inférer de tout ce long raifonnement ? Le
voici . Plût aux Dieux , difoit un Tyran
de Rome , que le Peuple Romain 'n'ût
qu'une feule tête , pour la pouvoir abbattre
d'un feul coup ! Ce fentiment étoit bar38
LE MERCURE
bare , impie , digne d'éxécration. Rendonsle
légitime , en le tournant fur un autre
objet : Plût au Ciel que tous ces Romans
mitigés , que l'on nous débite fous le titre
de Mémoires , fûffent tous réduits à un ſeul;
afin de les pouvoir tous confondre , par la
feule cenfure de celui que j'attaque ! Ils fe
parent de noms illuftres pour nous déguifer
leur turpitude ; ils fe couvrent avec infolence
du mafque de la bonne foi , pour
égorger la verité & empoifonner les juftes
idées que l'on prétend fe former de l'Hiftoire.
Ce feroit là , que les Cenfeurs des Livres
devroient éxercer toute leur févérité ,
plûtôt que contre quelques jeux indifferens
de Poëfie , qui ne tirent pas à grande conféquence
; parce que ceux qui les lifent , ne
les prennent que pour le prix qu'ils peuvent
valoir.
A Monfieur le Marquis D ....
EPIST R E.
RISTE, il eft donc vrai, vous quittés en ce jour,
Pourfuivre le Dieu Mars , Apollon & fi Cour:
Et préférant l'éclat de ces honneurs fragiles ,
A nos jeux innocens , à nos plaifirs tranquiles ,
Fous brulés de cueillir ces pénibles Lauriers
Que l'on voit toûjours teints du fang de nos Guer
riers.
Parés , que rien n'arrête un fi noble courage ;
Il eft de vos yeux le plus bel héritage.
D'A O UST.
>
Montrés à nos Neveux par d'illuftres travaux
Que la France produit en tout temps des Héros :
Mais , fouffrez d'un amijufques au bout fincere ,
Avant que de partir ce confeil ſalutaire .
La Cour où vous allés , eft un lieu fort vanté :
Plus d'un jeune Héros y demeure enchanté ;
Immolant fans regret cette ardeur Martiale
Au plaifir de filer aux pieds de quelque Omphale ,
Et mettant au-deffus des plus fameux exploits
La gloire de gémir fous de honteuses Loix.
On voit dans ces climats des Sirénes perfides ,
Artirer les Paffants par leurs voix homicides :
Infpirer d'un coup d'oeil de criminels défirs ,
Et rendre malheureux à force de plaifirs .
Voulés- vous éviter des embûches pareilles ,
Tâchés d'être fans yeux ; bouchés - vous les oreilles :
Oui , le prudent Ulyffe en ces bords dangéreux ,
N'éviteroit qu'à peine un naufrage honteux.
Cotoyésfagement ce funeste rivage ;
gens
Tout devient un écueil pour les de votre âge.
De la nature , belas , les faveurs & les dons
Sont plus à redouter fouvent que fes affronts !
Ainfi fachés , Arifte , en ces lieux vous contraindre:
Les premiers pas , fur- tout , font les pas qu'il faut
craindre ;

Et l'on doit efpérer long- temps un heureux fort
Lorfquefans un naufrage on peut fortir du port..
Tel eft le précipice où le plaifir entraine ;
Pour le mieux peindre encore , invoquens la Fontaine
:
De fa Lyrejadis l'inimitable fon
Tenoit lieu parmi nous d'une utile leçon .
6420
LE MERCURE
: . LE PAPILLON.
FABLE ALLEGORIQUE.
JN jeune Papillon , éléve du Printemps ,
Beau , brillant , bien doré , mais léger & vo
lage ;
Dans d'autres , se défaut déplairoit , j'y confens :
Dans nôtre Papillon , c'étoit un avantage.
Ce
e nouveau fils du blond Phébus ,
Ce mignon de Dame Nature ,
Par la beauté de fa parure
Sembloit de tous les coeurs exiger les tributs.
Déja , Flore en paroit éprife ;
Déja Zéphire en eft jaloux ,
Et dans fon coeur fe formalife
De ce qu'on luifait les yeux doux.
Mais , telle eft enfin la méthode :
Un bel & magnifique habit ,
Certain petit air à la mode
Des jeunes gens font le délir.
Avec de pareils avantages ,
Jugés ,fi notre Papillon
>
Seut s'attirer tous les fuffrages.
Pour lui d'abord foupira , ce dit -on ,
Une Troupe de fleurs nouvelles ,
Qui toutes avoient des appas :
Mais vainement foupiroient- elles ,
Car, Papillon ne les écoutoit pas .
Il courtifa la Rofe , & puis la Tubéreuse ,
Puis l'Anémone , puis l'Oeillet :
Nulle pourtant ne fut aẞés heureuſe
Pourfixer ce jeune Coquet.
Enivre defes conquétes ,
Le Galand fe croyoit au rang des Paladins :
Mais , fouvent les plus belles Fêtes
Fin fent par de grands chagrins.
D'AOUS T.
Sur le foir de cette journée ,
Fe penfe un Démon féducteur ,
Peut-etre auffi fa deftinée.
Iui fit appercevoir une fombre lueur.
Des- lors , adicu fleurs & parterre ,
Adieu les Rofes , les Iris ,
Vous tâchés en vain de lui plaire :
La flamme eft la beauté dont fon coeur est épris.
Il étoitfans expérience
Ainfi qu'un Papillon d'un jour ,
Et méritoit quelque indulgence
Si les Deftins n'étoient point fans retour.
Il vole où fon malheur l'appelle ;
D'abord l'inftinct fut le plus fort ,
Et l'obligea , malgré fon zele ,.
A calmer le premier transport .
Mais , Feuneffe et présomptueuse ,
Et ne veut jamais foiblement ;
A fon humeur impétuenfe
Tout doit céder dans le moment.
Tant s'approcha de ces ardeurs morteles
L'inconfidéré Papillm ,
Qu'il y laiffa fa parure & fes ailes ,
Et demeura rôti comme un Grillon .
Flore en répandit maintes larmes ;
Zéphire en eut quelque dépit ;
Les fleurs en perdirent leurs charmes ,
Et l'Amour fes fleches rompit.
Cependant encore il refpire ;
Mais , trifte , morne , languiffant ,
Ofant à peine fe produire ,
Et toujours à terre rampant.
En le voyant , chaque Etre en fon langage ,
S'en va difant , belas , c'eft grand dommage
Qu'un Papillon auffi beau que l'Amour ,
Dans nos Champs n'ait duré qu'unjour !
LE MERCURE
LA REFLEXION.
ODE ANACREONTIQUE .
A
U fonds d'un bois , affis à l'ombre ,
Je me fentis l'efprit réveur :
Le Soleil couchant , le temps fombre ,
Sembloient obfcurcir mon humeur.
Réfléchiffons , dis-je , en moi -même ;
Le Sage s'enfait une Loy:
L'Homme auroit un befoin extrême
De revenir fouvent à Soy.
Le dos appuyé contre un arbre ,
Favois les bras entrelaßés ,
Les yeux fixes , le corps de marbre ;
Pour bien réfléchir c'est aßés.
Cette Philofophique épreuve
Parut d'abord m'embaraffer ;
Elle étoit pour moi toute neuve ,
Par où devois-je commencer ?
Tous les malheurs de cette vie
Tentoient déja mon ſouvenir ;
La pale mort avost envie
De m'offrir fon noir avenir.
La Fortune à mes voeux rébelle ,
Me préparoit de nouveaux coups ;
Et Philis plus perfide qu'elle ,
Vouloit réveiller mon couroux.
Parmi cette foule innombrable
De chagrinantes fictions ,
Mon temperamment favorable
Déméla deux réfléxions.
D'AOUST. 43
Pour mon effai , fans plus attendres
A mon aife je réfléchis
Sur un plaifir que j'allois prendre ,
Fort peu fur un que j'avois pris:
ORGUEIL CAMPAGNARD,
Rocas blotti dansfa maiſon ,
S'y comporte en Tyran ruftique ,
Fier de fa Nobleffe gothique
Et de l'émail de fon Blazon.
Il redoute l'humeur altiére
Du Légifte en charge élevé ;
Plus glorieux fur fon pavé ,
Que lui dans fa Gentil- hommiére
Il fuit la conteftation
Où la Ville fournit matiére ;
Et craint qu'à la Proceffion
Sa Femme n'aille la derniére.
Plein de mépris pour le Bourgeois ,
Rongé d'une brutale envie ;
Parmi l'Ours & le Villageois
Il traîne une sauvage vie.
4
·
Ainft , crainte de s'égaler
A-Race un peu moins éminente
Rocas veut bien fe ravaler
Au fort des Bétes qu'il fréquente.
24
LE MERCURE
1
RARETÉ INOUIE .
Fi
Ai vú dans mes lointains voyages ,
Difoit Pietro della - Vallé ,
D'aufi bizares coquillages ,
Qu'aucun qui devant moi , par le monde ait roulé.
F'ai vu des montagnes brilantes ,
D'infignes piéces d'Ambre & des nids d'Alcyons ,
Phoenix , Monftres marins , Syréne , Iflesflotantes,
Licornes , Cerfs - volants , Petrifications ;
Enfin , ce que chaque Contrée
Fournit pour contenter la curiofité :
Mais , une belle Vieille eft une rareté
Que jamaisje n'ai rencontrée.
6420
BADINERIE.
>
UN foir, en prenant le frais
Sous une Epine- vinette
L'enjoué Berger Gervais
Difoit cette Chansonnette.
Je fuisfou , charmante Annette ,
Je fuis fou de tes attraits ,
Autant qu'un jeune Poëte
Des derniers Vers qu'ils a faits.

'D ' A OUS T. 45
666666666666666
મંગ
SUITE DE LA
RELA ΤΙΟΝ
DU ROYAUME DE BOUTAN .
Du Culte ou de la Religion des Boutans .
Es Boutans difent , que fuivant ce
Lqu'ils trouvent dans leurs Livres ,leurs
Ancares obfervoient une Religion differente
de celle qu'ils fuivent aujourd'hui ; celle ci
leur aïant été donnée par un Lame ou Prêtre
venu des Indes . A l'égard du temps , il
n'en conviennent pas trop bien entre eux ; Ils
font feulement d'accord d'environ mille ans .,
Les Boutans adorent un Dieu en trois
perfonnes . Ce feroit parmi cux un grand
blafphême de reconnoître trois Dicux . Entre
les trois perfonnes , ils admettent une
priorité & une pofteriorité , plus ou moins
grande. Ils croient encore , qu'une de ces
trois perfonnes s'eft faite homme ; mais pour
fon plaifir. Quelques- uns m'ont dit , que
la Mere de Dieu ne l'a pas mis au monde
par les voïes ordinaires ; mais , qu'il eft
forti par le côté. La fuite nous apprendra
s'i's entendeur par-là la fainte Vierge . 11
cft toûjours fûr , que les Boutans ont en
grande vénération , une Femme qu'ils difent
avoir été la mere d'un faint Lana. Ils
nomment cette Perfonne divine, qui s'eft faite
46 LE MERCURE
homme , Lama Contého : Ce mot de Contého
eft le nom de Dieu.
:
Ils ont une connoiffance de la création
& du commerce du monde ; & ils croïent
qu'il finira par le feu . Ils reconnoiffent des
Anges , un Paradis pour ceux qui auront
bien vêcû , & un Enfer pour ceux qui ne
ceffent pas de mal- faire . Ils croïent que ces
deux états ne finiront jamais : Mais , outre
le feu de l'enfer , ils en admettent deux autres
, dans lefquels les ames refteront , à
ce qu'ils difent , jufqu'à ce qu'elles aïent
expié les pechez qu'elles ont commis . Après
quoi , elles fortiront au temps que Dieu
viendra Mais , pour celles qui font en enfer
, elles n'en fortiront jamais . C'est pourquoi
, ceux qui veulent mener une vie plus
réguliére , craignent fort d'y aller . Ils voudroient
fçavoir , s'ils font aimés de Dieu
& ils fe recommandent pour cela aux prieres
des autres perfonnes de leur Religion .
Ils ont grande confiance en leurs Saints ,
témoignent beaucoup de vénération pour
leurs Images , & les faluënt par refpect
dans leurs maifons , auffi-bien que dans leurs
Temples. Ils brûlent de l'encens , allument
des lumieres devant ces mêmes Images
les ornent , & leur adreffent des pricres
dans l'efperance d'être exaucés par leur interceffion.
,
,
Ils font confifter la fainteté dans leur
vraïes vertus morales. Un homme veritaD'A
OUST .
47
blement humble , patient, abftinent , charitable
, retiré de toutes chofes du monde ,
contemplatif&c : Un tel homme , dis-je ,
eft ce qu'ils nomment un Saint. Les figures
fous lefquelles ils les reprefentent , font
modeftes & propres à exciter la dévotion .
Je croi que fi j'en avois aporté quelquesunes
en ce païs , & que j'ûffe mis au- deifous
, les noms de nos Saints ; on auroit
û de la peine à ne s'y pas méprendre.
Il y a dans Laffa , un Temple qui eft
le plus fameux de tout le Roïaume . Les
Etrangers y viennent en dévotion de tous
côtés. Dans ce Temple , près de ce que
nous appellons le Maître- Autel , il y a une
efpece de tribune ou grand tabernacle , fait
de divers morceaux de bois fculptés & dorés
par tout. Il eft pofé fur un plan affés
femblable à nos Autels , orné de fleurs
& d'autres chofes . Derriere ce Tabernacle
, fur un lieu un peu élevé , eft pofée
une Image d'un homme vénérable , avec
une chape , pareille à celle que nous portons
dans les cérémonies Ecclefiaftiques .
Les Religieux du Boutan m'ont dit , que
cette figure porte fur la tête un triangle ,
dont les trois angles font inégaux . Ils croïent
tous , que cette image eft celle de la Divinité
: C'eft pourquoi , ils lui offrent de
l'encens , allument quantité de lumieres devant
elle , l'ornent de fleurs , lui font grand
nombre de révérences , de génuflexions &
48 LE MERCURE
de profternations. Dans tous leurs chagrins ,
lorfqu'ils veulent obtenir quelque chofe de
Dieu , ils courent à ce Temple , y laiffent
de larges aumônes , & païent des Religieux ;
afin qu'ils prient pour eux , & qu'ils faffent
le Koran à leur intention . Faire le Koran ,
c'eft faire une espece de Proceffion au tour
du Temple. Le chemin eft affés long , &
on en fait accommoder un pour cet effer.
Il eft toûjours rempli de gens qui font cette
Proceffion , même dans les temps les plus
rigoureux de l'Hyver : On ne peut en verité
s'empêcher d'avoir quelque pitié de ces
pauvres gens , lorfque l'on voit l'affiduité
& la dévotion avec laquelle ils font ce Koran
; récitant toûjours quelques unes de leurs
prieres . Il eft vrai que j'ai vû à Lorette les
Chrétiens , faire le tour de la Santa Cafa ,
à genoux ; mais , il faut convenir que je
n'en ai vû aucun qui faffe le tour de toute
l'Eglife , & encore moins , en y comprenant
les bâtimens contigus : Au lieu que la dévotion
de ces pauvres Païens , cft fi grande
à l'égard de leur Temple , que , quoique
le circuit foit plus grand que celui des
Églifes & des Maifons voifines de Lorette ,
ils le font tout entier , non feulement à
noux , mais profternés par terre avec les bras
allongés le long de la tête . En cet état
ils font avec leurs doigts une marque ; & fe
levant , ils marchent quelques pas ; , & lorfque
leurs pieds font fur cette marque ,
ils
ge-
>
fe
D'A OUST. 49
fe profternent de nouveau , & font une
autre marque avec leurs doigts , en achevant
de cette maniére par leurs différentes
profternations , le circuit qu'ils ont commencé
; ils le font fouvent trois fois confécutivement.
Dans leur Temple , au- delà de ce que
nous avons appellé l'Autel ou le Tabernacle
, eft l'Image de leur Dieu . Il y a tout
au tour de l'Eglife , de petites Chapelles
fermées de grilles de fer . Lorfqu'on regarde
au travers , on voit des efpéces de cercüeils
avec des figures affés dévotes audeffus
, & grand nombre de lampes allu-,
mées . Les Boutans difent que ce font les
fépulchres de leurs faints Lamas ; mais ,
il peut y avoir quelque difficulté , à caufe
de ce que nous avons dit plus haut ; que
les Boutans n'enterrent ni n'enfeveliffent
leurs morts : Cependant, il ſe pourroit faire.
auffi que ce fuffent véritablement les corps.
des L'amas qu'ils croyent faints ; parce que
l'on m'a dit , que ceux d'entre leurs Lamas
qui avoient bien vêcu , ne font
gés des chiens , mais qu'ils fe confervent.
Au milieu de ce Temple , il y a un efpace
féparé par des toiles , où les Religieux
font perpétuellement occupés à chanter ou
à lire ; fe relevant les uns les autres en
un temps marqué , & fuivant l'ordre établi.
Non feulement , on y voit un grand
nombre d'ornemens dorés dans l'intérieur
Aoust 1718. C
pas man
50 LE MERCURE
de ce Temple ; mais encore , le toit & une
grande corniche de cuivre qui régne toutau
tour , le font également. Au mois de
Mars , on célébre dans ce Temple , une
grande Fête qui dure huit jours entiers.
Il vient une quantiré prodigieufe de Peuples
de tout le Royaume à cette folennité ;
& il y a quelques années que l'on compta
jufqu'à 70000. Religieux étrangers , à
chacun defquels le Lama défunt donnoit
par jour , au moins une Tangls ; c'eft àdire
, 13. Paoli & un tiers en aumône , &
cela , pendant les huit jours de la Fête . J'ai
dit au moins une Tangls, parce qu'il y avoit
des jours qu'il donnoit 3. 4. ou même
jufqu'à 5.Tangls à chaque Religieux ; mais ,
le plus que le Lama d'aujourd'hui ait donné
, c'est une demie Tangls, ou un peu moins
de 7. Paoli : Comme dans le fonds du coeur
on ne le croit pas légitimement établi , ce
concours eft beaucoup diminué. En effet
la derniere année * que j'y êtois, on ne compta
que 14000 Religieux étrangers . 11 eft
vrai que dans ces occafions , parmi le grand
nombre de ceux qui font le Koran , il y en,
a plufieurs qui le font en badinant ou en
riant , & à grands pas,fans témoigner beau-
Coup de dévotion.
د
* En 1715,
D'A O UST.
5x
DU GRAND LAMA ET DES
RELIGIEUX DU BOUTAN.
EN
que
voyageant dans le Royaume de Boutan
, on rencontre affés fréquemment
des Bâtimens en forme de Châteaux ,
l'on prendroit pour des Bourgs : Cependant
, ce ne font que des Couvens de Religieux
, conftruits ordinairement loin des
Villes & des lieux habités par les Séculiers.
Ces Religieux y vivent régulierement dans
l'obfervation de leurs voeux d'obéïffance ;
de pauvreté , & de chafteté . Aucun Reli
gieux ne peut fortir du Couvent , encore
moins en découcher , fans la permiffion
du Supérieur. On lui permet de conferver
pendant fa vie quelque chofe pour ſon ufa.
ge perfonnel ; mais , il ne peut en difpofer
à fa mort , & tout appartient de droit
au Couvent. Lorfque quelqu'un eft convaincu
d'incontinence,fon Supérieur le fait
lier les bras en croix à la porte du Cou-.
vent : On le laiffe dans cet êtat pendant
trois jours; après quoi , on le détache & on,
le chaffe du Couvent , comme indigne de
refter avec les autres Religieux : Il ne lui
cft pas permis pour cela de quitter l'habit
ni de fe marier ; mais , il eft contraint d'aller
errant de Couvent en couvent , en de
mandant fon pain.
Cij
52 LE MERCURE
:
Tous les Religieux font habillés d'une
maniére particuliere. La forme de leurs
habits eft affés femblable à celui que nous
donnons aux Apôtres dans nos tableaux
La couleur en eft toûjours rouge. Quelques-
uns portent fur leurs épaules une piéce
jaune Leurs robes n'ont point de manches
, & ils ont toûjours les bras nuds ;
mais pendant le grand froid , ils les couvrent
de leurs manteaux . Quelques- uns ,
au lieu de manteau , portent une espéce de
chape , comme quelques- uns de nos Religieux
; mais , elle eſt toujours de la même
couleur que l'habit ; c'est- à - dire , rouge.
Dans chaque Couvent , il y a un Supérieur
qui a le titre de Lama Car , quoique
les Séculiers le donnent à tous les Religieux
, il ne leur convient pas néan-.
moins , parce que leur nom de Religieux eft
Dara. Il y a quelques Couyens dont les
Supérieurs ont jurifdiction fur ceux des
Couvens inférieurs ; mais , ils dépendent.
tous d'un Supérieur Général que l'on nomme
Grand ou S. Lama. Les Peuples croyent
que l'Esprit de Dieu réfide en lui ; c'eſt
pourquoi ils le traitent de Saint , & croyent
que tout ce qu'il détermine , en matiére de
culte & de Religion , eft vrai & infailli- .
ble. Ils âjoûtent que l'efprit de Dieu habito
auffi dans les autres Supérieurs , mais d'une
maniere bien moins parfaite.
Ce grand Lama vit dans une grande Re-:
D'A OUS T.
$3
traite , ne fort que trois ou quatre fois l'année
, de fon Convent , & vient une feule
fois dans la Ville. Lorsqu'il y eft , il demeure
dans le Couvent qui eft joint à la
grande Eglife. Dans fes autres forties il >
va dans des Couvens voifins de la Ville .
Lorfqu'il marche , il eft accompagné d'une
fuite nombreuſe & magnifique : Ce cortége
fe nomme Simalo dans le païs. Le Roy
eft obligé de s'y trouver préfent avec tous
les Grands & tous les Magiftrats de la Ville
; la Cavalerie & l'Infanterie êtant fous
les armes & en bon ordre. Le grand Lama
eſt à cheval couvert d'une chape , avec un
chapeau à haute forme fur la tête. Il eft
accompagné de plufieurs autres Lamas qui
portent la chape , & une efpéce de Mître
fur la tête , affés femblable à celle de nos
Evêques. D'autres , au lieu de la Mître ,
portent une efpéce de Chaperon ou de capuce
: Quelques autres , un chapeau peu
différent des nôtres , mais blanc. D'autres
enfin , ont une cfpéce de chapeau doré ,
Après eux,fuivent les Supérieurs des Couvens
inférieurs , qui font habillés comme
de fimples Religieux .
Lorſque le Lama vient à mourir , les
autres Lamas inférieurs confultent le Prophéte
, pour lui demander où l'ame du défunt
eft allée ; & pour parler plus jufte ,
.fur qui l'efprit de Dieu qui l'infpiroit , eft
allé fe repofer. Quelque éloigné que foit
C iij
34
LE MERCURE
celui que le Prophéte défigne , on l'envoye
querir fans prendre garde aux frais
& on le conduit au grand Couvent pour
l'inftruire. Quand ils croyent qu'il l'eft
fuffifamment , ils l'amennent aux pieds du
trône du Lama ; après quoy , le Roy lui
préfente un petit moufquet qu'il rompt
en deux pièces , en préfence de tout le monde
; mais , il le racommode fur le champ .
Le Roi prend le moufquet , en lui faiſant
une petite révérence ; enfuite , les principaux
Lamas lui demandent , s'il eft véritablement
le grand Lama . Il répond qu'il
l'eft : Ils lui demandent encore une marque
comme il eft le même Lama défunt : Auffitôt
il leur dit d'aller dans un tel endroit ;
qu'ils y trouveront une telle chofe qu'il y a
mife autrefois lorfqu'il êtoit Lama . On va la
chercher fur le champ ; & l'ayant trouvée ,
comme on peut fe l'imaginer , les Lamas le
prennent & le mettent fur le trône ; après
quoi, ils vont un à un lui voüer obéïffance :
Le Roi fait la même chofe , & tous les
Magiftrats de fuite.
Après cette Cérémonie , le nouveau Lama
refte Lama jufqu'à fa mort . Il demeure
pour l'ordinaire dans le grand Couvent de
Laffa , où l'on compte 3000. Religieux .
Sous le Lama défunt , il y en avoit juſqu'à
scoo . qui y demeuroient .
Il y a 5. Couvens d'Hommes à Laffa ,
dont le moindre eft de 250. Religieux :
D'A OUS T. 55
on n'en compte qu'un de Filles qui vivent
avec une grande exactitude ; ne leur étant
permis de parler qu'à leurs plus proches
parens du premier , fecond & troifiéme degré.
Outre les Religieufes , il y en a encore
qui demeurent chez elles , qui doivent
obferver la même regle que les autres
, & aller paffer certains jours de l'année
dans le Convent , pour marquer leur
foumiffion & leur dépendance à leurs Superieures
: Quoi qu'elles foient prefque toûjours
hors du Couvent , on n'entend cependant
point dire qu'il arrive de défordre.
De même que les Boutans croïent un
homme infpiré de l'efprit de Dieu , qui
lui fait faire le bien ; ils croïent auffi qu'il
y a un autre homme infpiré du mauvais efprit
, qui le porte à faire le mal. S'il fe
trouve à Laffa un homme affés méchant
pour vouloir paffer pour tel ; avec les rules
& fes fourberies , il fait tout trembler ,
jufqu'au Roi lui -même. On croit tout ce
qu'il die fur fa parole : Il a l'art de leur
perfuader qu'il a chez lui un efprit malin
qui lui rend des oracles , aux ordres duquel
il eft forcé d'obéïr , fans aucun égard
au rang , au fexe , ni au caractére , lorfqu'il
lui ordonne de faire quelque mal .
Pour confirmer fa doctrine par des exemples
fenfibles , il fort de chez lui , une
fois ou deux lemois , précédé de quelques
Ciiij
56
LE
MERCURE
inftrumens qui rendent un fon lugubre ;
comme de Lances , de Bannieres , de deux
hommes qui portent de l'encens ; d'un autre
qui eft armé de poignards , & d'un autre
qui porte un faiffeau de fléches . Aprés
quoi , il vient lui - même , revêtu de cet habit
dans lequel il dit que réfide l'efprit
malin. Il s'avance vers le Temple pour
fai
re le Koran d'une maniere infultante . Il
tient à la main gauche un arc bandé &
une fléche ; àla droite , un grand coutelas
; & fe tournant de côté & d'autre d'un
air déterminé , il tire des fléches de temps
en temps , & lance fon coutelas. Alors , malheur
à celui qu'il frappe ; car il n'eſt refponfable
de rien. Ceux qu'il a tués , font
bien tués : On ne lui attribuë pas ces meurtres
, mais à l'efprit qui l'agitte pour lors.
Ainfi , tous les meurtres qu'il commet , demeurent
impunis , il fe trouve par - là maître
abfolu de la vie & de la mort des Particuliers
. La Canaille qui le fuit ; ( car ,
dés qu'on l'entend , les honnêtes gens fe
retirent de fon paffage ) , cette canaille
dis-je , fe profterne devant lui , pour qu'il
ne lui faffe pas de mal : Cependant , il leur
met le pied fur la tête avec une fierté &
un orgueil inconcevable. Les chofes vont
bien pour eux , s'ils lui font quelques préfens
: Sinon , ils reçoivent de fes Miniftres ,
des coups de bâtons horribles. Lorsqu'ils
s'apperçoivent qu'il veut les tirer , ils fuïent
' DA O UST.
57
r

de toutes leurs forces. Les Boutans effraïés
-des menaces de ce Coquin , le redoutent in-
- finiment , & font tout ce qu'il fouhaite.
Lorfqu'il leur arrive quelque mal , ils l'at
tribuent auffi - tôt à la colere de ce mauvais
génie. C'eft pourquoi , ils vont chez
lui pour confulter cet oracle , & pour lui
demander un remede. Ce Prophete, mille
fois plus méchant que ce prétendu efprit
malin , les engage par fes fourberies à adorer
une Statue affreufe qu'il dit être celle
de ce méchant efprit , à lui offrir des parfums
& à lui faire des préfens. Si quelqu'un
tombe malade , on court auffi - tôt
chez lui pour fçavoir la caufe de ce mal ,
ce qui le peut guérir , & ce qu'il faut faire.
Le Prophete les envoie à des Medecins affidés
qui lui font pour cela quelques préfens
.
ils'
Comme je ne lui ai jamais voulu rien
donner , quoiqu'il m'en ait fait preffer plufieurs
fois , je n'avois fes malades qu'à
l'extremité , & lorfqu'il les avoit fait palfer
par les mains de tous fes Medecins :
Mais , lorfqu'ils venoient de fa part ,
étoient bien fûrs de ne pas guérir avec mes
remedes parce que je ne les leur donnois
point , s'ils ne me les demandoient
au nom de Dieu : Pour lors , je faifois
tout ce qui m'étoit poffible pour les fou
lager.
Lorfque que l'on perd quelque chofe ,
Cy
58 LE MERCURE
c'eft à lui que l'on a recours , pour fçavoir
íi elle a êté volée , & pour connoître
celui qui l'a trouvée . Un jour , l'Armenien
dont nous avons parlé , aïant envie
d'éprouver ce Devin , s'hazarda un
peu trop . 11 feignit un fonge , & allant
trouver ce Fourbe , il lui dit : J'ai perdu
une chofe , & j'ai appris cette nuit en
fonge , que vous fçaviès ce qu'elle êtoit
devenue : Ainfi , je vous prie de me répondre.
Il lui répondit que ce n'étoit pas un
fonge ; mais lui -même en efprit qui l'avoit
averti de le venir confulter. Allés , ajoûta-
t-il , & foïés fûr que vous trouverés une
partie de ce que vous avés perdu , mais
non pas le tout . Voilà quelles font les propheties
de ce coquin , qui rencontre quelquefois
jufte , ou par hazard , ou par le
moïen des Efpions qu'il entretient dans la
Ville. Il fuffit qu'il devine une ou deux
fois , pour s'établir la réputation de grand
Prophete .
Tout le monde le redoute ; mais , il n'y a
perfonne qui ait beaucoup de dévotion à
Tui , parce que l'on fçait que fon efprit
ne fait que du mal . On ne lui rend les
refpects dont nous avons parlé , que quand
il eft revêtu de fon habit de cérémonie
dans lequel gît cet efprit mal- faifant. Car
du refte , quand il eſt avec fon habit ordinaire
, qui eft celui d'un fimple Déva , perfonne
ne le falue & ne s'approche de lui ,
D'A OUST ..
fi ce ne font fes Efclaves . Il ne lui eft pas
permis d'entrer dans aucune maiſon, Comme
il a coûtume d'aller tous les ans , paſfer
huit jours hors de Laffa ; en partant
de la Ville , il met fon habit fatal fur un
cheval , & eft monté fur un autre . Par .
tout où il paffe , les Boutans fe profternent,
non devant lui , mais devant le cheval qui
porte cet habit . Ils s'en approchent hardiment
fans craindre les coups d'épée ou de
bâton , parce qu'il fe garde bien d'offenfer
en cette occafion la moindre perfonne . Si
cela arrivoit , il feroit puni comme un autre.
Quand il meurt , fon fils lui fuccéde .
S'il n'en a point ,, on prend celui d'un autre
de la même profeffion ; car en chaque
Ville , il y a un de ces Prophetes . Les
Lamas reconnoiffent
leur pouvoir : Mais ,
fe prétendant
fuperieurs
à eux , ils foutiennent
qu'ils peuvent empêcher
l'effet de
leurs entreprifes
. En effet , ceux qui craignent
d'avoir été frappés ou enforcellés
par ce Prophete , font venir des Lamas chez
cux : Ceux- ci récitent des prieres & font
plufieurs cérémonies
au tour du malade ,
pour lever le fort.
C vj
60 LE MERCURE
DISSERTATION.
Sur un Tombeau de Philippe le Hardy ,
&fur l'usage d'inhumer le coeur & les
entrailles des Princes , féparément de leurs
corps.
L
E Tombeau de Philippe III . Roi de
France , furnommé le Hardy , Fils de
S. Louis , qu'on voit dans l'Eglife Primatiale
de Narbonne , eft d'autant plus remarquable
, que c'eft un des plus anciens
qu'on voye de nos Rois de la troifiéme
Race ; ceux de fes Prédéceffeurs qui font
à S. Denis , n'êtant , felon le Pere Félibien
* , que des Tombeaux élevés longtems
après leur mort .
Ce Prince eft ici repréſenté en marbre
blanc , & couché , tenant de la main droite
un long Sceptre ; de l'autre , les gans ; Il
eft revêtu de fon habit Roial , mais avec
un air de vifage , bien différent de celui
qu'on lui donne ordinairement dans les
portraits qu'on fait paffer pour Originaux.
Car , au lieu qu'on le repréfente avec un
viſage chagrin un nés aquilain & de
groffes lévres ; ici , il a un vifage riant ,
doux & ouvert ; ce qui convient beaucoup
mieux au caractére & à l'efprit de ce
* Hiftoire de S. Denis.

B D'A O UST. I
61
Prince. On peut même remarquer dans
fon air , les fignes que les Phifionomiftes.
donnent aux perſonnes hardies ; qui font ,
le front large , les yeux grands & à fleur
de tête , auffi bien que les fourcils élévés
& la bouche grande ; ce qui eft , felon les
Philofophes , un figne de hardieffe. Or ,
cette remarque n'eft pas inutile , y aiant
des Modernes , qui ont voulu ôter à ce Roi
le furnom de Hardy ; prétendant qu'il ne
lui avoit été donné que par erreur , & pour
avoir été confondu mal - à - propos , avec
Philippe le Hardy Duc de Bourgogne.
y On doit encore obferver que ce Roi
a des cheveux affés longs , contre l'opinion
de quelques Auteurs qui foûtiennent
que ce Roi n'en portoit point .
*
Derrière le chevet du Tombeau , il y a
une infcription latine en lettres Gothiques,
qui fignifie , que c'eft ici la Sépulture
de Philippe , Roi de France d'heureufe
mémoire, Fils du bienheureux Loüis ; lequel
mourut à Perpignan d'une fiévre
chaude, le troifiéme des Nones d'Octobre,
l'an 1285 .
Il y a plufieurs remarques à faire fur
cette Infcription . On y voit que la raifon
,
, pour laquelle on ne donnoit pas à
ce Roi dans les monumens publics , le furnom
de Hardy , c'étoit , parce que la réputation
de S. Louis étoit fi grande , que
* Hiftoire des Perruques.
62 LE MERCURE
d'être fon fils , c'étoit le plus grand furnom
& la diftinction la mieux caractérifee.
On y voit encore au vrai , quelques
circonftances de la mort de ce Prince ,
fur lefquelles les Auteurs ne font pas
tout- à- fait d'accord . En effet , il y en a
qui difent , qu'il mourut de chagrin à
l'occafion du défordre arrivé dans fon
armée. Une Cronique de Barcelonne a
dit , qu'il mourut au Château du Lampourdan
, l'an 1275. La Cronique de Monfort
dit , que ce Roi décéda au mois de
Septembre , le Dimanche avant la Fête
de S. Michel . Un autre dit le 23. de
Septembre à Lampourdan . Belleforêt dit ,
que ce Roi mourut le 23. de Septembre ,
& que d'autres difoient le z . d'Octobre .
De Serres & plufieurs autres , le mettent
au 15. d'Octobre . Une Cronique de
Rouen met le 3. Papire Maffon dit , le
jour avant les Nones ; c'est - à - dire , le 6.
Toutes ces différences font , qu'on ne fait
à quel Roi attribuer les Actes qui ont été
faits en ce tems -là. Mais , nôtre b infcription
décide toutes ces difficultés , en difant
qu'il mourut à Perpignan même , d'une
fiévre chaude , le troifiéme des Nones
d'Octobre ; c'est à-dire , le s . de ce mois ,
jan 1285. On ne fauroit douter , que cette
a Vlages de Catalogne.
b. Dans l'Hiftoire du Différent , entre Boniface 8. & Philippe
le Bel , il y a une Lettre de Philippe le Hardy
en 1285. Hift . deBearn. pag. 785.
D'AOUST
63
"
infcription ne foit fidélle & originale ,
puifque le Tombeau fut élévé par Philippe
le Bel fon fils , bien -tôt après la
mort de fon Pere , pour qui il fit une fondation
. D'ailleurs , nôtre a Cronique de
S. Paul de Narbonne , imprimée dans Catel
, s'explique de la même maniére , en
difant , que ce Roi mourut le lendemain
de S. François ; ce qui eft le 5. d'Octobre.
Sur les quatre faces de ce Tomheau ,
on y a repréfenté le Convoi , où l'on voit
des Chanoines qui portent leurs aumuffes
les uns fur la tête & les autres fur le
bras ; ce qui montre , que ce fut environ
ce tems -là , qu'arriva ce changement de
mettre l'aumuffe fur le bras ; quoiqu'en-
-core felon le Rite de Narbonne , il y a
plufieurs occafions où l'Officiant met l'aumuffe
fur la tête.
De l'autre côté , on voit des Princeffes
qui portent auffi des aumuffes fur la tête ;
& cela confirme ce qu'on trouve dans le
compte d'un Argentier du Roi l'an 1330.
qui montre que les Dames portoient des
aumuffes fur la tête ; b vingt fols pour
fourrer une aumuße de Madame Ifabel .
On y voit enfin le Roi Philippe le
Bel , entre fes deux Gardes de la Manche :
Il eſt en habit de deuil , fans traîner : Sa
cornette eft rabaiffée fur les épaules , au
lieu que les autres la portent fur la tête s
a Comtes de Toulouſe, b Gloſſaire du Cange、
64 LE MERCURE
,
& l'on connoît par là , que les Rois affiftoient
alors aux funérailles de leurs prédéceffeurs
.
Mais on demande , d'où vient qu'il eft
dit , que c'eft ici la Sépulture de ce Roi ;
puifqu'il eft inhumé à S. Denis , & qu'on
n'a pas coûtume d'éléver de fi grands Tombeaux
, lorfqu'il n'y a que le coeur où les
entrailles des Princes. On peut répondre ,
qu'il y a ici plus que les entrailles ; car ,
ce Roi aïant été porté à Narbonne , ony
célébra fes obféques avec beaucoup de
pompe ; on fit enfuite bouillir fon corps
dans de l'eau & du vin , felon la coûtume
de ce tems - là , afin de féparer la chais
d'avec les os : Ses entrailles & toutes les
chairs , furent inhumées dans la Cathé
drale de Narbonne , & fes os avec fon
coeur , furent apportés à Paris.
A l'égard de cet ufage , d'inhumer par
honneur les entrailles & le coeur des Princes
, féparément de leurs corps , on n'en
trouve aucun veftige dans l'Antiquité , ni
facrée , ni prophane ; mais , comme la né- .
ceffité de tranfporter les corps des perfonnes
diftinguées , obligeoit quelquefois d'en
féparer les entrailles ; ce qui n'étoit d'abord
qu'une néceffité , devint dans la fuite
un honneur , & chacun s'empreffa d'avoir
le coeur , comme la partie la plus noble.
Le bienheureux Robert d'Arbriffel , fur
Mézeray.
D'AOUS T. 65
le premier , l'an 1117. dont le coeur par
un nouveau genre de Sépulture , fut laiffé
à fes chéres filles d'Orfan , & fon corps
fut porté à celles de Fontévraud.
Quant aux Rois de France , cet uſage
ne commença que par la Famille de S.
Louis. Son Pere Louis VIII . étant mort
l'an 1226. à Monpenfier , il fut porté à S.
Denis ; fon coeur & fes entrailles aïant
été inhumés à S. André en Auvergne . S.
Louis étant mort en Affrique , fon coeur
fut porté avec fon corps à S. Denis , felon
Guillaume de Nangis ; mais , dans la vie
de ce S. Roi , faite par Geofroi de Beaulieu
, fon coeur fut porté à Palerme avec les
entrailles , & inhumé à Montreal.
Enfin , nôtre Philippe le Hardi fon fils
étant mort , il fut le premier de nos Rois,
dont le coeur feul fut inhumé féparément ,
& il y eut fur cela un grand différent. Un
Jacobin Confeffeur du jeune Roi , lui demanda
le coeur du feu Roi fon pere ; ce
qu'il lui accorda très -volontiers : Les Religieux
de S. Denis prétendirent , que le
feu Roi aïant voulu être inhumé chez eux ,
on ne pouvoit pas inhumer fon coeur ailleurs
. On fit fur ce fujet une grande conférence
de Docteurs , où préfidoit le Cardinal
Cholet Legat Apoftolique: L'affaire y
fut traitée , comme une des plus férieufes
de la Réligion ; & il fut conclu * que cela
· Hift. univer. Parifi.
66 LE MERCURE
ne fe pouvoit pas
,
à moins
que d'en avoir une difpenfe
du Pape . Cependant
, la volon- té du Roi l'emporta
, & le coeur fut donné aux Jacobins
, quoiqu'on
n'en trouve
aucun monument
dans leur Eglife
.
C'eft néanmoins ce Jugement du Roi, qui
acheva d'établir l'ufage de divifer ainfi les
corps des Princes . Dès - lors , comme dit
Gaguin , les Jacobins & les Cordeliers ,
qui partageoient toute la faveur , s'attribuerent
comme un droit ſpécial , d'avoir
quelque partie des corps de nos Rois ,
qu'on ne leur donnoit jamais fans quelque
fondation. Enfin , cet ufage , qui n'étoit
alors que pour les perfonnes les plus diftinguées
, s'eft rendu plus commun de nos
jours , même pour les Particuliers : Quoiqu'aucun
cérémonial Eccléfiaftique ne l'aie
encore autorifé ; que plufieurs Roiaumes
de l'Europe ne l'aïent pas jufqu'ici reçû ,
& que l'Eglife ne reconnoiffe dans fes
Oraifons & dans fes Rubriques , que la
feule dépofition des Corps .
D'A O UST. 67
LES COMEDIENS ITALIENS
repréſenterent le ... Juillet dernier , une
Piece nouvelle en trois Actes , qui a pour
titre : ARLEQUIN VALET de deux
Maîtres. C'est un sujet heureux , & en
même temps manié & conduit avec tout
l'art & le génie poffible.
F
LAMINIA , fille d'un riche Commerçant
de Turin , fe trouvant par la mort
d'un frere unique qu'elle avoit , nommé Frédéric
, feule heritiere d'un bien confidérable
, fongea à régler fes affaires & à arrêter
de compte avec les Correfpondans
de feû fon Pere. Pentalon qui demeuroit à
Venife , étoit celui avec qui il s'étoit fait
le plus d'affaires ; & la liaifon avoit été
fi grande entre le Pere de Flaminia & lui ,
qu'ils avoient projetté d'unir leurs Famil.
les par le mariage de Fréderic & de Sylvia
( c'étoit la Fille de Pentalon ) . Flaminia
réfoluë de fe rendre à Venize , détermina
le jour de fon départ , & fit tout
préparer pour cela Mais , elle prit fecretement
le parti de s'habiller en homme
, & de fe préfenter à Pentalon fous le
nom de Frédéric fon frere , dont la mort
récente n'avoit encore pû être fçûë à Venize
: Elle comptoit fous ce déguisement,
d'être à l'abri des riſques que courre une
68 LE MERCURE
Y
fille qui volage , & principalement d'être
moins aifément trompée par Pentalon ,
dont elle connoiffoit l'humeur avare & intereffée.
A peine fut - elle arrivée , qu'elle
reçut une Lettre d'une de fes bonnes amics
de Turin , qui lui marquoit , que Dorante
étoit parti fort précipitamment de cette
Ville , pour fe rendre à Venize , & que
par la diligence qu'il avoit faite , il devoit
être arrivé avant elle . Ce Dorante étoit
un jeune Galcon , qui , en paffant par Turin
, avoit vû Flaminia , & en étoit devenu
éperdûment amoureux . Plus conftant que
ne font en général ceux de fa Nation , &
fur tout de fa Province , il n'avoit point
oublié l'objet de fon amour , malgré une
abfence de près de trois années , où des af
faires de familles l'avoient engagé. Aufſitôt
qu'il s'étoit trouvé maître de fon temps,
il s'étoit rendu à Turin pour y revoir fa
chere Flaminia . Mais , y aïant appris qu'elle
en venoit de partir pour Venize , il en
étoit forti fur le champ , & avoit pris la
Pofte pour la même Ville , comme on vient
de le voir. L'envie qu'il avoit de fçavoir
la Langue Italienne lui fit prendre en arrivant
à Venize , un Valet Italien : Mais ,
en même temps l'envie de lui parler , lui
faifant compofer un François Italianiſé ,
inintelligible pour Arlequin ( c'eft le nom
de fon Valet ) , fournilloit des jeux trèsplaifans
à ce Valet , qui de fon côté vouD'AOUST.
69
loit apprendre le François , pour mieux
entendre fon Maître.
Cependant le faux Fréderic , qui étoit
defcendu chez un nommé Trivelin , où logeoit
auffi Dorante , lui demande un Valet
difcret , ou du moins , en qui la balourdife
tint lieu de difcretions parce qu'il
lui étoit important de n'être pas découvert
avant le temps. Comme Trivelin avoit
fervi long- temps chez le Pere de Flaminia
, elle lui avoit fait confidence de la
caufe de fon traveftiffement & de la mort
du vrai Fréderic fon frere . Trivel . qui connoiffoit
Arlequin , crur ne pouvoir mieux
s'adreffer qu'à lui . En effet , fur la parole
que lui donna le jeune Frederic , de lui
faire faire les quatre repas , il calcule en
lui- même qu'en fervant deux Maîtres , ce
feront huit repas au lieu de quatre ; & fur
un avantage auffi confiderable pour lui ,
il fe détermine & s'engage à fervir encore
ce fecond Maître. On lui mer entre
les mains la malle où font les habits de
Fréderic , avec ordre de les en fortir & de
les nettoïer , s'il en eft befoin. Arlequin
qui avoit reçû de Dorante un ordre feinblable
, le trouvant feul , apporte les deux
inalles , & fait exhibition de ce qu'il y a
dedans ; ce qui forme des Lazzis excellens ,
mais que l'on ne peut décrire ; parce qu'ils
confiftent plus dans la fineffe de jeu de
l'Acteur que dans le deffein de l'Au70
LE MERCURE
reur. Dans le temps qu'il ôte des poches
ce qu'il peut y avoir de cafuel , l'on
frappe à la porte , on l'appelle : La précipitation
avec laquelle il renferme les hardes
dans les coffres , fait qu'il ne prend
pas garde à les mettre où elles doivent
être , & que ce qui appartient à Frédéric ,
fe trouve dans la malle de Dorante. Enfin ,
il va à la porte , & trouve Pentalon qu'il
prend pour un Barbier Il veut lui faire
peigner la Perruque de Dorante fon maitre
, felon l'ordre qu'il lui en avoit don
né. Pentalon ne veut point ; mais Arle
quin , pour n'en avoir pas le démenti , &
le prenant toûjours pour un Barbier , à
caufe de fa barbe , le pourfuit à coups de
latte , & finit ainfi le premier Acte.
:
ACTE II.
Sylvia , que fon Pere deftinoit à l'Eymen.
de Frédéric , avoit autrement difpofé de
fon coeur Elle l'avoit donné à un jeune
homme de Venife , nommé Lélio , qui répondoit
de fon côté au penchant qu'elle.
avoit pour lui . L'arrivée inopinée de Frédéric
, rompoit leurs mefures , & Sylvia
plûtôt que de fe voir entre les bras d'un
homme qu'elle n'aimoit point , dit à fon
Pere qu'elle préféreroit la mort au mariage
qu'il s'êtoit prépofé : Et,afin que le jeu
Le Frédéric ne pût l'ignorer , elle lui fit un
D'A OUST. 71
accueil fi froid , qu'il vit bien de quoi il
étoit queſtion , & réfolut de s'en divertir.
En effet , l'ayant trouvée feule , il feignit
pour elle un amour fi violent , & un
fi grand emprcffement pour leur union prochaine
, qu'il ne manqua pas d'exciter fon
couroux : Elle s'emporta contre lui , & lui
témoigna fon reffentiment dans les termes.
les plus forts. Frédéric ne voulant pas pouffer
le jeu plus loin , feignit d'abandonner
les droits qu'il avoit fur fon coeur , la raffura
, & lui promit avec ferment de ne
point traverfer fes deffeins & fon inclination
. Sylvia charmée de la générofité de
celui qu'elle avoit regardée jufques alors
comme fon plus grand ennemi , lui donna
autant de marques d'amitié & de reconnoiffance,
qu'elle lui avoit jufques- alors
laiffé voir d'indifférene & de haine : Elle
êtoit fi transportée de joye , qu'elle laiffa
prendre volontiers un baifer par Fréderic
qu'elle crut , fans doute , devoir à la re-
Connoiffance. Pentalon , qui entra dans le
temps que le jeune Etranger embraſſoit fa
Fille , n'en ût pas moins de joye qu'elle :
Il jugea aifément & avec raifon , qu'ils
êtoient enſemble dans une union parfaite ;
& les regardant déja comme deux Epoux ,
il accorda à Frédéric la permiffion que celui
ci lui avoit demandée , d'emmener dîner
Sylvia dans fon appartement. En même
temps , Pentalon lui remet les papiers qui
72 LE MERCURE
regardoient fes comptes avec un Billet de
200000. liv . qu'il s'eft trouvé lui redevoir
par l'arrêté de leur compte. Frédéric embaraffé
de ces papiers , les donne à Arlequin
pour les porter dans fon appartement
, & lui dit d'aller enfuite trouver
Trivelin , pour lui ordonner de fa part un
grand fouper.Ces deux commiffions êtoient
bien différentes pour Arlequin , & la derniére
l'intereffoit bien plus que l'autre.
Auffi , oubliant à aller ferrer les papiers ,
il appelle Trivelin & lui dit l'ordre de
fon Maître ; mais, fur quelque explication
que Trivelin lui demande au fujet de ce
repas, il dit qu'il eft un ignorant & qu'il va
lui faire voir comme il faut qu'il foit compofé.
Auffi- tôt, il commence la defcription
d'un Feftin ; mais, ne fachant comment le figurer
, pour le faire mieux entendre , it
prend les papiers que fon Maître lái a confiés
; & fans s'embaraffer s'ils font de confequence
, ou non , il les déchire par mor
ceaux ,pour marquer les plats & les affiétes ,
qui doivent compofer le premier fervice de
ce repas ;puis fans s'arrêter , il renverſe d'une
maniére plaifante tout ce qu'il a déchiré,&
fe met en devoir, en mettant en piéces
& déchirant d'autres papiers , de tracer le
fecond fervice , & enfuite le deffert : Mais ,
Frédéric qui furvient, ne lui en donne pas le
temps ; car , voyant ce défordre affreux , il
prend un bâton , & l'oblige , non feulement
D'AOUS T.
73
ment de les ramaffer & de les porter dans
fa chambre , mais encore, de ceffer d'en déchirer
; car , la defcription des mets l'avoit
fi fort entouliafmé , qu'il ne connoiſſoit
prefque perfonne & n'entendoit plus rien .
ACTE III.
Frédéric ne s'êtoit pas contenté , dans
la colére où elle êtoit de roffer Arlequin ;
elle lui avoit encore donné fon congé. Ce
pauvre malheureux , mortifié de voir la moitié
de fes repas perdus , plaignoit tout feul
fa difgrace , lorfqu'il eft furpris par Lélio
qui
lui demande la caufe de fon chagrin .
Sur l'aveu fincere qu'il en fait , Lélio lui
promet de parler pour lui à Mario fon Maître
( car Dorante avoit pris ce nom pour
n'être point connu ) & de faire fa paix avec
lui . Arlequin connoiffant la fotife qu'il venoit
de faire , & en même temps , n'ofant
avoüer la vérité du fait , crainte d'être chaffé
auffi par Mario , s'il venoit à favoir qu'il
fervît un autre Maître que lui , prioit Lélio
de ne rien dire ; que ce n'êtoit rien , &
qu'il perdonnoit de bon coeur à fon Maître.
Dans le temps qu'il êtoit dans cette
perplexité , arrive un Marchand avec les
étoffes que Frédéric avoit envoyé chercher
par Arlequin ; parce que prévoyant qu'il
ne feroit bien-tôt plus befoin de ſe déguifer
, elle vouloit fe faire faire des habits
Aoust 1718.
D
74 LE MERCURE
qui fuffent convenables à fon fexe. Lélio
demande à Arlequin ce que fon Maître veut
faire de ces étoffes. Celui ci fort embarafle
& ne fçachant que répondre , lui dit que
fon Maître va fe marier , & que ces étoffes
font pour faire les habits de la Mariée . Lé
lio eft étonné d'apprendre que fon ami ait
au le deffein de fe marier fans le lui avoir
dit ; & le voyant arriver il commence
par vouloir excufer Arlequin au fujet des
papiers déchirez. Enfuite , il lui parle des
coups de bâton que ce pauvre garçon a reçûs
; mais Mario, qui ne comprend rien à
tout ce difcours , dit à fon ami qu'il ne
fçait ce que tout cela veut dire , & qu'il
n'y a rien de plus faux . Lélio lui dit qu'il
ne le fçait que d'Arlequin ; d'où Mario
conclut , que fans doute fon Valet eft yvre ,
& que c'est quelque imagination produite
par les vapeurs du vin, Arlequin qui ne
cherchoit qu'un moyen de fe tirer d'embaras
, dit que cela eft vray , qu'il a bû ; &
pour mieux le faire croire, il contrefait l'yvrogne.
Mario lui dit d'aller chercher fon
habit noir qui êtoit dans fa malle. Arlequin
l'apporte , Mario le mer ; mais, quelle
eft fa furprife , lorfqu'en fouillant dans fes
poches , il trouve fon portrait qu'il avoit
donné à Flaminia dans le premier voyage
qu'il avoit fait à Turin ! Il interroge Ar-
Icquin fur un évenement fi fingulier . Arlequin
lui dit,aprés bien des façons,qu'unCa →
D'AQUST.
75
valier qui avoit féjourné quelque temps
dans cette Ville , & qu'il avoit fervi pendant
fon féjour ,lui avoit donné cette boëte
pour fon Salaire . 11 n'en falut pas davantage
à Mario , pour croire que fa Maîtreffe
étoit une Infidelle qui avoit fait un
facrifice de fon portrait à un autre ; & fur
le champ il fort, dans la réſolution de chercher
fa perfide , & aprés l'avoir accablée de
reproches , de l'abandonner pour jamais.
Arlequin fe félicitoit déja d'être forti fi
heureufement d'affaire , quand Frédéric paroît
, tenant le billet de 200000. liv. qu'il
avoit gardé en donnant les autres papiers
à Arlequin. Elle lui demande fon portefeüille
qui cft dans fon autre habit , pour
y enfermer ce billet : Arlequin lui en
apporte un qu'elle ne reconnoît pas pour
le fien : Elle l'ouvre cependant pour s'en
éclaircir , & y trouve des Lettres qu'elle
avoit écrites à Dorante fon Amant.Etonnée
& inquiette, elle demande à Arlequin à qui
eft ce porte-feüille ; celui-ci, qui s'eft bien
trouvé de la menterie qu'il a faite à Mario ,
au fujet de la boëte à portrait , dit pareillement
que c'eft à lui , & qu'il l'a acheté
à l'inventaire d'un Cavalier qui mourut
en cette Ville , & dont on vendit les meubles
pour payer l'Hôte chez qui il demeuroit.
Frédéric s'informe de fon païs , &
apprend qu'il étoit François , & de Montpellier.
A ces mots , elle ne doute plus
Dij
76 LE MERCURE
:
de la mort de fon cher Dorante . La dou
leur & le defeſpoir s'emparent de fon ame.
Dans l'excès de fon trouble , elle découvre
en termes ambigus , même devant Pentalon
, le fecret qu'elle avoit caché jufquesalors
; & enfin , s'évanoüit . Trivelin ac
court au bruit , s'informe de ce qui en eft
la caufe , & rappelle , pour ainfi dire , à
la vie Flaminia , en lui apprenant que Do
rante n'eft point mort ,& qu'il est toujours
conftant & plus amoureux que jamais . Sur
ces affûrances , elle acheve de fe découvrir
Dorante arrive avec Lélio ; l'on s'explique
, & les deux Amans fe donnent la
main en fe jurant une fidélité éternelle . Lélio
qui voit fon ami content , s'hazarde à
demander à Pentalon fa fille Sylvia pour
Epoule : Dorante joint fes inftances à celles
defonami, & font fi bien , que Pentalon qui
voit les efperances perdues du côté de Fré,
deric, & qui fçait d'ailleurs que fa fille aime
Lélio , confent à la lui donner . Arlequin ,
qui par ce moyen refte fans Maître , entre
au fervice de Lélio , à condition de ne fervir
que lui parce que , dit- il , il cft trop
difficile, & même impoffible de fervir deux
Maîtres à la fois.
J O
E vous avois promis , Madame , de
vous donner l'Hiftoire des Combats des
Amateurs des Anciens contre les Modernes
: Mais peut-être , cela m'eût- il engagé
D'A OUS T. 77
dans un badinage que j'ai cru devoir
épargner à ceux qu'il auroit touché de
plus près Je ne fuis point étonné de l'opi .
niâtre admiration que bien de gens ont
pour les Anciens ; quand le hazard a
voulu , qu'on ait fait la principale étude
du Grec & du Latin : Il faut bien remplir
la vocation qu'il nous a choifie, & devenir
l'Admirateur des idées dont il a tant
coûté d'avoir l'intelligence : Je regarde
l'étude de ces langues , comme un Noviciat
très -dur. Ceux de qui la docte ferveur les
y foûtient , font profeffion : Ils admirent.
Après tout, nous nous vouons prefque tous
à quelque manie . Admirer aveuglement les
Anciens , en eft une : Les méprifer , en eſt une
auffi Tenons le milieu dans tout.
J'avois deffein , ce mois ci , de vous
parler d'un fiftéme fur l'Eloquence , dont
une perfonne d'excellent efprit eft l'Auteur
: Il m'a paru très - habilement imaginé
: J'augurerois prefque mal de celui qui
ne s'y rendroit pas à la premiere lecture :Je
lui pardonnerois de fe rendre encore à la fcconde
: On y a répondu : Je ne vous dirai
rien de la réponſe ; j'y ai quelque part , &
je vous la promets , Madame , au mois prochain.
En attendant je vous envoïe une Let
tre que j'écris à Madame de .... fur la mort
de fon Perroquet . Comme vous avés une
Linotte que vous aimés beaucoup , la morale
de ma Lettre peut être à vôtre uſage.
D iij
78 LE MERCURE
LETTRE A UNE DAME ,
fur la perte d'un Perroquet : Par Monfleur
de Marivaux.
A Paris , le jour qu'un Voleur
Svit brancher en pleine Halle ;
Très affligé d'être l'Auteur
D'unfi démesuréfcandale.
La datte eft finguliére , Madame ; mais ,
ne fachant ni le mois , ni le jour , & ne
vous pouvant donner une datte ordinaire ,
je me fauve par un équivalent poëtique.
Que ce foit bien ou mal datté ,
Fai pourtant dit la vérité.
Venons au fait.
"
Vous m'écrivés que votre Chatte ,
Defa griffe inclufe en fa parte
A tué votre Perroquet ,
Comme d'un coup de pistolet.
Oh , la déplaifante avanture
Et que fa petite figure.
Naquit pour un étrangéfort !
Oh, quelle Efpiégle que la mort !
Quelle diable defantaisie ?
Car , j'en jure de tout mon coeur.
Là donc en ce moment faifie ,
Quel estfongain dans ce malheur ?
Paffe encor ; lorfqu'à leurs Provinces
Elle ravit d'aimables Princes .
D'un Peuple entier le desespoir
Eft pour elle un objet à voir.
D'AOUS T. 79
Que d'un Magiftrat équitable >
Au pauvre , au malheureux , affable
Elle médite le trépas ;
Cela ne me furprendra pas.
Si quelque Eléve de Turenne
Nous fait vaincre dans les Combats ,
Paße auffi ; qu'elle nous le prenne :.
Nous avions befoin de fon bras.
Que de crainte enfin d'être oifive ,
Sa malice toujours active
Porte en détail de menus coups ,
Et nous enleve parmi nous ,
" La quelqu'ami , là , quelque Pere ,
Ici le Fils , ici la Mere ;
Ce qu'il en nait d'affliction ,
Vaut encore fon attention .
Qu'un Amant perde fa Maitreſſe ,
Ou qu'elle perde fon Amant ,
Paffe ; il en refulte un tourment
Digne d'amufer la Traitreffe :
Mais vous ôter un Perroquet ,
Parce qu'il avoit du caquet ;
Se détourner de fon ouvrage ,
Pour tuer l'Hôte d'une cage ;
Car , c'étoit-là qu'on le tenoit ,
Qu'il buvoit , mangeoit , raiſonnoit.
>
En vérité , Madame , j'en fuis dans un
étonnement qui me fait perdre la rime :
Attendés cependant , je la retrouve ,
tout fubitement là-deffus .
Il m'apparoit une pensée ,
Qui , peu s'enfaut, feraſenſée.
Quoi , peu s'enfaut ; je vous dis net
Qu'elle le fera tout- à -fait.
" De tout tems La Mort fut perfide ,
Et s'occupa de l'homicide ,
&
Diiij
80 LE
MERCURE
Et toujours s'en occupera ,
Tant qu'au monde un humain vivra :
Mais or dit , qu'autrefois , Madame ,
Quand ellefrappoit homme oufemme ;
Amis ou Parens qui reftoient ,
Amerement les regretoient.
Remarqués cela , s'il vous plaît ; & je
quitte exprès le vers , pour vous le dire
Alors donc,
Point de Procès dans les Familles ;
La Merey voioitfans chagrin ,
Embellir & croître fes Filles :
On n'envioit point fon Voifin :
L'Amant aimoit avec tendreffe ;
Et jaloux d'untendre retour
C'étoit le coeur de fa Maîtreffe
Qu'eftimoit fon fidel amour.
Si jusqu'à l'extrême vieilleſſe
Le Ciel ne prolongeoit vos ans
Vos Héritiers ou vos Enfans ,
En mouroiens prefque de détreße ;
Et finir à cent ans paffés ,
Ce n'étoit pas durer affés .
"
Faifons là-deffus , nos petites réfléxions
en profe : Amans tendres , Meres non coquettes
, Héritiers defintêreffés , Voifins
bons amis , Familles en paix : Quelle conféquence
tirer de cela ? Que tout défunt affigeoit
quelqu'un , & étoit plaint de tout
le monde.
Et qu'ainfi , la mort dont l'office
Eft de mettre au Tombeau les gens
En prenant ce bel exercice ,
D'AOUS T. 81
Foüiffoit encore du Supplice
De ceux qu'elle laiffoit vivans.
On eût alors vû des spectacles
Incroyables , de vrais miracles -
L'Epoufe verfant fur l'Epoux ,
Ou bien l'Epoux verfant fur elle
Des pleurs vrais , inconnus à nous.
Que de plaifirs pour la cruelle !
Quefon métier lui fembloit doux !
Dites , Madame : Alors eût- elle
Entrepris une bagatelle ,
Sur un oiseau , porté les coups?
Nonfans doute ; la Meurtriére
Trouvoit dans la bonté des coeurs ,
Une inépuisable matiére
A deplusflateufes douceurs :
Mais , ce n'est plus la même chofe ;
Et le tems a fait dans les moeurs
Une étrange métamorphofe.
Envain , toujours la cruauté ,
Les uns des autres nous sépare
Ces plaifirs de malignité
Que goûtoit jadis la Barbare ,
Sont , grace à notre iniquité,
Devenus d'une raretè ;
Que maintenant , je lui pardon ne
( Ne trouvant presque plus perfonne
Qui puisse être bien regretté )
De defcendre à la minutie ,
De nous harceler par des riens
Des oifeaux , ou de petits chiens
Dont elle ignoreroit la vie :

Si nos coeurs lui marquoient encor
De plus nobles objets à détruire
Et ne la réduisoient à nuire
Par unfimple Perroquet mort.
Peut - être auffi que j'exagere ,
Et qu'il peut vivre furla terre ,
D
82 LE MERCURE
Certain nombre de bonnes
gens ,
De Parens , d'Amis , ou d'Amans
Dont les coeurs de bonnefabrique ,
S'uniffent , s'aiment à l'antique ;
Et qu'aujourd'hui la mort encor
Fait fon profit de leur accor :
Mais ce profit d'unejournée,
Ne faut-il pas , quand il est fait
Qu'elle en revienne au Perroquet ,
Pour en avoir pendant l'année ?
Quant à ce profit qui dure fi peu , vous
âjoûteriés même encore celui qu'elle peut
faire , en nous enlevant certaines perfonnes
abſolument néceffaires ici bas , & qui le.
feront toûjours : Vous lui donnerés de
quoi la divertir , tout au plus une femaine
: Ainfi , comme elle eft avide , il lui
faudra toûjours le Perroquer.
Vous ne vous attendiés pas à cette Morale
Mais , lifés -la férieufement ; vous
m'avés ni Pere , ni Mere , & vous les avés
perdu fijeune , que vous êtiés difpenfée de
les regretter : Vous êtes Veuve; mais , vous
avés un coeur. De quoi l'occupés - vous ,
pour ne point reflembler aux gens de ce
Siecle pervers ? D'amitié , jeune & belle
comme vous l'êtes , il vous eft bien difficile
d'avoir des amis de nôtre fexe : Jugés
donc , s'il vous fera facile d'avoir des
amies du vôtre. Qu'aimerés vous donc ,
quelque nouvel oifeau?Oh, le digne objet !
Pendant qu'une infinité d'Amans frapent
à la porte de vôtre coeur , & que nul d'eux
·
D'AOUS T. 83
n'y peut entrer. Il me femble vous entendre
d'ici : Si j'aimois quelqu'un , la mort me
l'enlevroit comme non Perroquet , & ce
feroit bien pis . D'ailleurs , où trouver un
homme tendre , qui n'eftime , comme vous
l'avés dit , que le coeur ? Eh , Madame ,
c'est bien à vos pareilles , à chercher des
hommes qui, foient nés tendres ! Ne les
font-elles pas ce qu'ils doivent étre ? Si
quelques défirs timides leur échappent ,
un coup d'oeil ne les en corrige t'il pas ?
Mais , la mort vous ôtera celui que vous
choifirés ; le Ciel ne le permettra point ;
& fi ce malheur arrive , du moins alors
vôtre affliction fera- t'elle l'éloge de vôtre
coeur du moins , je franchis le mot , ferat'elle
raifonnable ; du moins , le défunt
vous laiffera -t'il la fatisfaction de penfer ,
qu'en l'aimant , vous aviez fait un digne
ufage de vôtre capacité d'aimer. Hélitésvous
fur vôtre choix ? Me voilà tout prêt
de courir les rifques de l'avanture : Je ne
crains rien , fi tous les dangers reffembloient
à celui dont il s'agit ; où feroient
les poltrons ? Confultés-vous ; j'ai tous
dit , & je fuis avec reſpect , & c.
;
20ex
84
Le MERCURE
A M. H. L. F. MEDECIN.
I
BILLE T.
E vous envoie , Monfieur , l'honoraire
qui vous eft dû , pour la peine que vous
avés prife de me venir voir. Je dis voir
au pied de la lettre ; car , vous ne m'avés
pas fait l'honneur de me parler. Apparemment
que vous aves crû , que gens qui logent
dans un Hôtel - Garni , n'avoient pas
te fens commun , ou qu'à tout le moins , ils
n'avoient l'ufage d'aucune langue . J'ai fait
ce que j'ai pûs pour vous exciter à me dire
quelque chofe : Dans les regles de l'art ora-,
toire, qui veulent que l'on débutte parfe consilier
la bienveillance de fes Juges ; ) car
enfin , Meffieurs les Medecins , vous êtes les,
notres , & même dans nôtre affaire la plus.
intereffante ) je me fuis étendu fur vos loüanges
, & fur celles de M. vôtre Pere. A tout
cela , pas le mot. On pourroit l'imputer à
vêtre modeftie , ou en tout cas , à vôtre
fincérité la force de la verité vous aiant
empêché de me contredire fur tout le bien,
que je difois de vous . Mais , comment vous
difculper du filence que vous aves gardé
fur tous les Préliminaires d'une bonne Cure ,
quand on a à traiter des perſonnes inconnuës
? Vous ne vous êtes point informé , fi
j'étois vieux ou jeune , Afriquain on LapD'A
O UST. 85
6
pon , fobre, ou voluptueux , & je ne fçai
combien de pareilles circonstances , dont le
bon Medecin tire fes indications , pour parvenir
à l'origine du mal d'une perfonne qu'il
n'a jamais vûë : Vous vous êtes contenté
après m'avoir légèrement taté le poul , de.
m'ordonner une prise de Catholicon , felle à
tous chevaux , dont le plus petit Eftafier de
faint Côme auroit pu s'avifer tout comme
vous. En ufés-vous de même avec les gens
à lambris dorés , & à meubles en broderie ?
Apparemment que non : Mais , vous confiderésfans
doute ceux qui logent en Chambre
garnie , comme ces ames viles , par la mort
defquelles il eft permis de faire des experiences
. Puifque vous êtes de cet humeur-là
je vous confeillerois de faire graver ſur vôr
tre porte cette Infcription qu'une vieille Courtifane
du temps paße , avoit fait mettrefur
La fienne. Rois , Confuls , Dictateurs , Pontifes
, Généraux d'armée , peuvent frapper
à cette porte : Que le prophane vulgaire
n'ait feulement pas la hardieffe d'en approcher.
Vous confidererés peut être ce que
je vous écris , Monfieur , comme les reftes de
quelque violent accès de fievre , ou comme
l'effufion de la bile qui l'a caufée : Rien moins.
C'est un pur effet de l'estime que j'ai pour
vous , & de l'envie que j'aurois de vous inf
pirer cette affabilité qui vous manque
qui cependant , eft une partie eßentielle an
bon Medecin. Les plus habiles , quand ils
>
86 LE MERCURE
font jeunes , ne doivent pas rejetter les confeils
des vieillards . Ce n'est pas tout d'être
Sçavant , il faut être encore humain , & fe
reßouvenir dans l'occafion , de cette définition
du Medecin , triviale à la verité , mais
remplie de bon fens : Que le Medecin doit
être un homme éloquent & difert , fait
pour entretenir agréablement fon malade ,
jufqu'à tant que la Nature le guériffe , ou
que les remédes le tuënt . Je fuis , & c .
NOUVELLES ETRANGERES.
A Londres le 21. Août.
L
E Chevalier Georges Bing , a écrit
une Lettre à M. Stanhope nôtre Envoïé
à la Cour de Madrid , par laquelle
il le prie de vouloir déclarer à S. M. C.
qu'il a ordre de lui demander une fufpenfion
d'armes , & d'offrir la médiation du
Roi de la Grande Bretagne , pour accommoder
fes differens avec l'Empereur ;
mais , qu'au cas que S. M. C. ne veüille
point y confentir , il fe verra forcé d'emploïer
fa Flote & fes forces , pour maintenir
la neutralité en Italie , & pour défendre
les Etats de S. M. 1. contre quelque
Puiffance qui entreprendra de les attaquer.
La Cour d'Efpagne a répondu à M.
Stanhope , que M. le Chevalier Bingpoui
D'AOUST.
87
voit executer les ordres qu'il a reçûs du Roi
Jon Maître
M. le Marquis de Montéleon , Ambaſſadeur
d'Efpagne, a notifié à pluſieurs de nos
principaux Negotians , que S.M.C. voïant
par cette Déclaration , que les Anglois veulent
favorifer ſes Ennemis , Elle n'a pû s'empêcher
de fufpendre les effets de fes bonnes
intentions , touchant la permiffion qu'elle
avoit deffein d'accorder à la Compagnie
de la Mer du Sud , en faisant partir
fon Vaiffeau cette année . Ce Miniftre
a âjoûté , que S. M. C. fe verra forcée à
l'avenir de ne plus accorder les graces , &
les avantages dont Elle avoit gratifié ſi généreuſement
la Nation Angloife , tant pour
ce qui concerne le Commerce en général ,
que les interêts particuliers de la Compagnie
de l'Affiento , & c.
On efpere que le Comte de Stanhope ,
Secretaire d'Etat , pourra fléchir la Cour
d'Efpagne , & la porter à accepter le projet
d'accommodement ; mais , on croit generalement
, que les Remontrances , ni les
menaces ne feront pas changer de réfolution
S. M. C. & qu'Elle perfeverera dans
fon entreprife : Que pour cet effet , Elle
fera mettre en Quartiers de rafraîchiffement
fon Armée en Sicile : & comme
on ne doute pas que nôtre Efcadre ne fe
retire dans nos Ports fur lá fin du mois de
Septembre , ce fera pour lors que les Ef
,
88 LE MERCURE
pagnols executeront leurs deffeins fur le
Roïaume de Naples , & qu'ils ne manqueront
pas , pendant leur féjour en Sicile
, de difpofer les Napolitains à prendre
les armes en leur faveur , auffi - tôt qu'ils y
auront débarqué.
Les plus Senfés , qui confiderent la fituation
des Affaires dans la conjoncture
préfente , font d'opinion que le Comte de
Stanhope , Secretaire d'Etat , fera un voïage
inutile , & qu'il ne gagnera rien fur
l'efprit des Efpagnols . Ainfi , felon toutes
les apparences , nous fommes à la veille
d'entrer en guerre avec l'Espagne , qui fe
prépare à la foûtenir vigoureuſement. Pour
cet effet , S. M. C. a douze nouveaux Vaiffeaux
de guerre fur les Chantiers , dont
quatre font de 84. piéces de Canon chacun ,
& les huit autres , de 70. à 80. Ils feront
prêts à mettre en Mer , pour fe joindre à
fa Flote au Printemps prochain ; ce qui
compofera alors une armée Navale formidable.
Il paroît auffi que le Cardinal
Albéroni a réglé les affaires de la Monarchie
, par rapport aux Finances , & en a
fait un Etat , fuivant lequel S. M. C. aura
àl'avenir un revenu annuel defept millions
& demi de piftoles pour foutenir cette guerre.
Si cela eft vrai , il fera fort difficile d'obli-.
ger par
la force des armes S. M. C. à con
fentir au Projet d'accommodement qu'on
lui propofe ; ne voulant pas expofer l'honD'A
O UST . ου 89
meur de fa Couronne , en recevant la Loi
de quelque autre puiffance : Ce qu'il y a
plus à craindre , eft que cette guerre rüinera
entierement nôtré Commerce , tant
des Echelles du Levant , dans le Détroit ,
en Espagne , qu'en Amerique ; mais , on
efpere que le Gouvernement , par fa pru
dence & par fa fageffe , trouvera un tem
péramment , pour terminer les differens
de ces deux Puiffances , à leur fatisfaction
réciproque.
Le Traité de la quadruple Alliance
pour maintenir la Paix en Europe , entre
l'Empereur , le Roi Très - Chrétien , &le
Roi de la Grande Bretagne, fut figné le deux
au Cockpitt de la part de l'Empereur , par
le Baron de Bentenriéder ; de la part de
la France , par M. l'Abbé Dubois ; & de
celle de l'Angleterre , par dix Membres
du Confeil du Cabinet de S. M. B. On
envoïa le même jour des Copies de ce
Traité en divers Cours de l'Europe . Quoiqu'il
n'ait pas été figné de la part des
Ētats Généraux , on les y a cependant compris
, comme une des quatre Parties contractantes.
La Déclaration que le Prince Kurakin
, Ambaffadeur du Czar , a faite aux
E. G. au fujet de la quadruple Alliance ,
n'intrigue pas peu la Nation . On prétend
que ce Miniftre leur a repréfenté , que ,
comme un tel Traité étoit entierement op
90 LE MERCURE
pofé aux interêts de S. M. Cz. il avoit
ordre de notifier à L. H. P. qu'au cas
qu'elles y entraffent , l'Empereur fon Maître
fe trouveroit obligé d'annuller tous
les Traités , Conventions , & Tarifs qu'il
a faits en leur faveur. On apprchende avec
raifon , que ces menaces ne l'emportent fur
les follicitations preffantes du Comte de
Cadogan. D'ailleurs , s'il eft vrai que la
Paix , entre le Roi de Suede & le Czar ,
foit concluë , & que ces deux Monarques
aïent fait une Ligue offenfive & défenfive
, pour faire valoir leurs droits , il faudra
néceffairement continuer la guerre avec
les , Alliés du Nord . Les Jacobites le Alatent
même par avance , que le Czar joindra
fa Flote à celle du Roi de Suede , &
qu'avec des Troupes de débarquement ,
ils feront une defcente en Ecoffe en faveus
du Prétendant. De plus , ils croïent fçayoir
de bonne part , qu'au cas que le Roi
de la Gr. Br . vienne à déclarer la guerre
à l'Espagne , cette Cour ne fe foit engagée
envers ces deux Monarques , de leur païer
annuellement de groffes fommes pour une
fi puiffante diverfion . Ainfi , ils fuppofent
que les Negociations du Comte de Stanhope
, feront tout- à- fait infructueufes à la
Cour de Madrid : & qu'avant qu'il foit
peu , on entendra parler d'un combat Naval
entre les Flotes Angloife & Efpagnole;
cette derniere Puiffance paroiffant réfo
D'A O UST. 9)
Juë de pouffer fes Conquêtes en Italie.
Il fe tint un grand Confeil le dix , dans
lequel on délibera fur les moïens de donner
promptement un puiffant fecours au Roi
de Sicile , pour le rétablir dans ce Roïaume
, & en chaffer les Efpagnols ; mais
on ne fçait pas encore de quelle maniere
on s'y prendra.
On a reçû avis , que l'Amiral Bing
étoit arrivé avec fon Efcadre le 23. du
mois paffé à Port- Mahon : Qu'en aïant
échangé la Garnifon , il fe propofoit de
faire voile le lendemain ou le jour fuivant
, pour aller à Naples. On eft extrê
mement impatient d'apprendre de quelle
maniere cet Amiral agira contre les Efpagnols
; & s'il tentera , ou plûtôt s'il aura
le temps d'empêcher les derniers , de
s'emparer de la Citadelle & des Châteaux
de Meffine . Selon toutes les apparences ,
cette exécution dépendra du fuccès des
Négociations du Comte de Stanhope à la
Cour de Madrid . Ce Miniftre a écrit de
Bayone du 4. de ce mois , qu'il y avoit
trouvé le Paffeport qu'il avoit fait deman
der à S. M. C. & qu'il fe propofoit d'en
partir le lendemain ; faiſant état d'arri
ver le 1z. à Madrid.
Dans l'apprehenfion où font nos Marchands
, qu'il n'y ait inceffamment une
guerre ouverte entre l'Angleterre & l'Ef
pagne , ils retirent avec empreffement tous
leurs effets de ce Roïaume .
92 LE MERCURE
Le Comte de Provana , Envoïé du Roi
de Sicile à la Cour de France , aïant reçû
ordre de fon Maître de fe rendre ici ,
pour figner en fon nom la Quadruple Allance
, arriva le 19 en cette Cour. On
affûre , que par le Traité fait entre l'Empereur
& S. M. Siciliene , S. M. I. s'eft
engagée de fournir 6000. hommes à ce
Prince , pour reprendre la Sicile & en
chaffer les Efpagnols .
Les Ratifications du Traité de la Quadruple
Alliance , doivent être échangées
bien-tôt , & avoir leur plein Pouvoir &
entier effet.
Voici un extrait de la réponfe que le
Roi a faite à la Lettre du Roi de Sicile , au
fujet de la deſcente des Espagnols
Que S. M. Br. étoit fort ſurpriſe , de ce
que , malgré toutes les mesures quon avoit
concertées , pour établir la tranquilité dans
l'Europe , le Roi d'Espagne voulûs la troubler:
Que S. M. ne doutoit pas cependant , que
l'on ne parvint bien- tôt à cette tranquilité ;
puifque deux Seigneurs Anglois étoient audelà
de la Mer avec de Pleins Pouvoirs ,
pour conclure un Traité , dont la fin étoit
fi défirable : Que dans la conjoncture préfente
, S. M. ne fe trouvoit pas en état de
donner le fecours que le Roi de Sicile deman
deit ; mais , qu'il pouvoit neanmoins fe repofer
entierement fur fa protection , & que
pour cet effet , S. M. enverroit de tels orD'AQUS
T.
93
dres au Commandant de la Flote de la Gr.
Br. qu'elle efperoit qu'ils feroient agreables
à tous ceux qui fouhaitent la Paix & le
repos de l'Europe.
Le fieur Biffe Miniftre , a êté jugé aux
Affiffes de Buckinghan : Il a été convaincu
d'avoir prononcé dans un de fes Sermons
les paroles fuivantes : Georges n'a point
d'affaires ici : nous n'avons point de loix depuis
30. ans , ni depuis le temps de Jacques
II. & nous n'en aurons pas , jusqu'à ce que
Jacques III, fon fils , revienne , qui eft
mon Maître & mon Roi , & le Roi légitime
de ce Royaume.
,
La Statue du Roi Georges fur placée le
15. de ce mois dans la Bourfe Royale . Le
foir on difperfa plufieurs Libelles féditieux
, & on en jetta plufieurs aux piés de
la Statue contenant ces paroles : Georges-
Augufte , Allemand de nation , occupe ici
la place de Jacques.
Le feu prit le 17..au matin dans le Quartier
de l'ifle du Prince à Wappin : Il con
fuma en peu d'heures 14. maifons , & en
endommagea plufieurs autres .
Les Lettres des Barbades du 10 de Juin
portent , que les Pirates continuënt à faire
beaucoup deprifes dans ces Mers fur diverfes
Nations . Deux de leurs vaiffeaux de
30 canons , ont enlevé depuis peu plufieurs
Navires Marchands , qui avoient à bord
unnombre confidérable de Négres & quan94
LE MERCURE
tité d'or. Il eft certain , que fi l'Etat ne
rémédie promtement à ces défordres , le
Commerce des Ifles fera entierement ruïné.
On parle cependant d'envoyer inceffamment
au Capitaine Roger , Gouverneur
de l'lfle de la Providence , des Trou-
, du Canon & des Munitions , fous l'efcorte
de 2 Vaiffeaux de Guerre , pour le
mettre en état de chaffer de cette Iffe le
refte des Pirates . On dit qu'on lui donnera
l'ordre en même temps de la fortifier ;
dans la vûë de pouvoir traverser le commerce
des Espagnols dans l'Amérique, aucas
qu'on en vienne à une rupture avec eux .
M. l'Abbé du Bois eut le 11.fon Audience
de congé du Roi : Le 13 , il partit d'ici ,
& alla coucher chez M.le Secretaire Craggs
à la maifon prés de Grenvich , d'où it
s'embarqua le 14 pour repaffer en France .
Comme on affûre qu'il reviendra inceffamment
, cela fait croire que M. le Marquis
d'Alégre ne fe rendra pas fitôt à cetteCour ,
ain qu'on l'avoit publié. Le Secretaire
de M. l'Abbé du Bois a reçu un preſent
de 500. liv . fterlins , pour avoir apporté les
Articles de la convention concluë depuis
peu avec la France.
La Compagnie des Indes Orientales , a
reçu avis de l'arrivée de deux de ſes Vaiſfeaux
aux Dunes ; favoir , le Thistleworth ,
& le Townshend : Ils font richement chargés
: Il y a beaucoup de belles Porcelaines
1
D'AOUS T.
95
de la Chine & du Japon fur le dernier .
On fçaura dans peu par ces mêmes Vaiffeaux
, s'il eft vrai que les Hollandois fe
foient rendu Maîtres de trois Comptoirs
de cette Compagnie fur la Côte de Malabar
, fuivant l'avis qu'elle en a reçu ; &
s'ils ont paffé au fil de l'épée , les Troupes
qui y étoient en garnifon, quoique le Gouverneur
Anglois de Montbay y cût envoyé
des troupes pour leur donner du fecours.
Le Parlement s'affembla le 2 à Wefmunfter
, & il fut prorogé par commiffion juf
qu'au 26 de Septembre prochain. Le Général
Palmer ayant été nommé, pour aller
en qualité d'Envoyé Extraordinaire de Sa
Majefté Britannique à la Cour de Pologne,
doit partir inceffament : Il remplacera M.
le Chevalier Vernon qui demande fon
rappel .
Le Roy a depuis peu reglé la Maifon
des jeunes Princeffes , ayant nommé pour
cet effet quatre Gentilhommes ; fçavoir ,
deux Anglois & deux François . Il en accorde
le Gouvernement général à la Com .
teffe dePortland Gouvernante de ces Princefles
: Elle fera chargée du foin d'entretenir
leur Maifon de toutes les chofes néceffaires
, & de payer les gages des Officiers
& Domeftiques , moyennant une certaine
fomme dont S. M. prétend charger le
Princes de Galles , fur les 100000. livres
Aerlins qui lui font accordées par le Par96
LE MERCURE
lement pour l'entretien de la famille. Cé
reglement a été fignifié au Prince qui refufe
toujours d'y confentir. Le Roy a donné
à la Comteffe de Portland , la Maifon
dont le feu Comte d'Albemarle jouiffoit
dans le Palais de witehall.
A Peterbourg le 10. Juillet 1718 .
Lexis Petrowits , fils aîné du Czar
Ade Mofcovie ,Héritier préfomptif de
la Couronne de la grande Ruffie , Beaufrere
de l'Empereur des Romains Char.
les VI. mourut dans cette Ville le 27. du
mois de Juin. Le Clergé , les Miniftres ,
les Grands , & les Gens militaires affemblés
en Confeil , ne lui eurent pas plûtôt
lû fa Sentence de mort qui le condamnoit
à perdre la tête , pour crime de leze- majefté
, que ce Prince en fut fi émû qu'il tomba
fubitement dans un accident d'apopléxie
: On lui ouvrit d'abord les veines ; On
lui donna tous les remedes imaginables ;
il revint enfin , & on le crut hors de danger
: Mais , le même jour , il eut de plus
fortes attaques. Ce Prince malheureux
voyant la fin de fes jours approcher , demanda
à parler au Czar fon Pere . S. M.
le vint voir , fuivie de toute la Cour : Ce
Prince adreffa à ce Monarque un diſcours
des plus touchans : Il dit , entr'autres , qu'il
fe
D'A OUS T.
97
fe reconnoiffoit coupable de trahison & de
la derniere Rébellion : Que la Sentence de
mort qu'on lui avoit prononcée , étoit juſte :
Qu'il s'y foûmettoit de tout fon coeur :
Qu'il ne vouloit point de diminution de
fupplice : Qu'il prioit feulement S. M. de
lui pardonner toutes les offenfes ; afin qu'elles
ne lui fuffent pas imputées devant le
Tribunal du fouverain Juge. Ces dernieres
paroles furent prononcées avec tant de
langueur & de foibleffe , que le Czar &
& tous ceux qui étoient préfens , ne pûrent
s'empêcher de fondre en larmes . Les
Miniftres , & généralement tous les grands
Seigneurs , allerent l'embraffer les larmes
aux yeux , après quoi , tout le monde fe retira.
Mais le foir , ce Prince envoïa de rechef
un Officier à fon Pere , pour lui dire
qu'il vouloit lui parler. S. M. partit fur le
champ ; mais un moment après , il vint
un autre Officier annoncer à ce Monarque
que
le Prince fon Fils étoit mort. Voilà
toutes les particularités que nous avons reçûës
de la funefte cataſtrophe de ce Prince.
S. M. Cz . fit expofer fon corps dans l'Eglife
de la Sainte Trinité , à qui les Mofcovites
baifoient les mains avec autant d'amour
& de dévotion , que s'il ût été un
Martyr ; il fut enfuite inhumé. S. M. a
réfolu de faire imprimer , & de faire publier
toutes les raifons & toutes les circonftances
de cette grande affaire . La mort de
Aoust 1718 .
E
198
LE
MERCURE
ce Prince a été fuivie peu de jours après
"de celle du Prince Dolorucki.
"
C'eft le Comte Woinarouwski , qui a
découvert au Czar la confpiration qui fe
trâmoit contre la Perfonne facrée de S. M.
avec les noms de tous ceux qui y étoient entrés
: D'un autre côté , S. M. Cz. avoit û
le bonheur d'intercepter des Lettres que
le Czarovitz écrivoit à fa Maîtreffe , à laquelle
ce Prince inconfidéré faifoit fçavoir
entre autres , le deffein affreux qu'il avoit
de fe défaire du Czar fon Pere , & de fe
réfugier enfuite dans le Mékelbourg , où
il efperoit attirer à fon Parti les Troupes
Mofcovites qui y font , & exciter par - là
un foulévement général dans toute la Ruffie.
Sur cette découverte , le Czar l'aïant confronté
avec fa Maîtreffe , & ce Prince coupable
aïant tout avoué , S. M. Cz. convoqua
pour lors un grand Confeil , pour y
délibérer fur la Sentence qu'on devoit prononcer
contre lui ; afin de ne rien faire
qu'avec l'approbation de ſes Etats.
Le Czar a enfuite notifié par écrit , à
tous les Miniftres qui font auprès des Puiffances
Etrangeres , le jufte motif qui l'a
porté à faire prononcer par fon Clergé ,
par les Officiers Civils & Militaires de fes
Etats , une Sentence de mort contre le
Czarowitz : Que la raifon qui l'a obligé d'en
agir de la forte , eft que le Czarowitz aïant
té conduit d'Allemagne à Mofcou , aur
THIS
02
D'A OUS T.
LYOR
mois de Février dernier 1718. il avoit
mis fon ferment à S. M. Cz . à conditio
qu'il lui donneroit la vie ; de lui découvrir
généralement tous fes Complots , les perfonnes
de fa Faction , & les autres qui lui
avoient confeillé de quitter les Etats de
Mofcovie , pour paffer dans les Païs Etrangers
: Mais , comme depuis ce temps- là
l'on avoit reconnu par les Lettres qu'il écrivoit
à fa Maîtreffe , le deffein qu'il avoit
formé de tuer fon Pere , ce noir attentat
l'avoit forcé de prendre l'avis de fes Miniftres
, fur la punition d'un crime fi horrible.
TILLB
Il n'y a rien encore de pofitif , touchant
la Négociation de Paix qui fe traite dans
l'Ifle d'Aland. On en voit cependant ici
un Projet , par lequel , le Roi de Suede
doit être remis en poffeffion de la Curlande
, & de toutes les Provinces qu'il poffedoit
ci-devant en Allemagne.
On mande de Mofcou , que le Czar étoit
dans le deffein de retourner dans fes Etats ,
& d'y emploïer toutes les forces , pour exterminer
les Cofaques Rébelles fes Sujets ,
& pour rétablir les Villes qui ont été confommées
par le feu.
.
On a laiflé ouvert le Cercueil du Czarowitz
décédé , afin que chacun pût le
voir fans empêchement ; après quoi , il a
été inhumé dans la Chapelle de la Citadelle ,
joignant le Tombeau de feuë la Princef
E ij.
100 LE MERCURE
fon Epoufe. Leurs Majeftés Czariennes ont
affifté à la cérémonie du Convoi , avec tous
les Archevêques , Prélats & Seigneurs de
la Cour. Ce Prince laiffe deux Enfans ;
un Prince & une Princeffe en bas âge
qui font élevés avec tout le foin imaginable
à Peterbourg ,
O
POLOGNE.
A Varsovie le 8. Août .
N affûre à prefent , que le Roi à
fon retour de Dresde dans ce Roïaume
, ne fe rendra pas en droiture dans cette
Ville ; mais que , S. M. ira à Grodno , pour
affifter à la Diette Générale que ce Priny
a convoquée pour le 24. d'Août . Tous les
Sénateurs de Lithuanie fe font affemblés à
Vidda , pour faire approuver à la prochaine
Diette de Grodno , la réfolution qu'ils
ont formée , de prendre un homme par dix
Cheminées : On efpere en tirer 12000. effectifs.
Les Troupes de la divifion du Prince
Repnin , qui s'étoient mifes en marche
vers Dantzick , ont reçû un contrc- ordre :
Elles doivent fe rendre en Livonie par la
Lithuanie ; mais ces Troupes , à qui l'on
fait obferver un fi bel ordre , ont enlevé tous
les beftiaux des endroits où elles ont paffé .
Le Grand Général de l'Armée de la CouD'AOUS
T. 101
ronne , & plufieurs autres Sénateurs Polo
nois , ont prié inftamment S. M. de vou→
loir hâter fon départ ; parce que fa préfence
eft très-néceffaire en Pologne , non
feulement pour donner audience à l'Envoïé
du Kam des Tartares ; mais auffi , pour y
régler diverſes affaires d'importance.
Les Mofcovites continuent de donner de
l'ombrage , par les differens mouvemens de
leurs Troupes dans le Roïaume & dans
le Grand Duché . Il paroît qu'ils n'ont pas
deffein d'évacuer fi - tôt la Pologne , mais
de la ruiner entierement par des marches
& contre-marches.
L
A Hambourg le 18. Août.
Es Lettres du
Mékelbourg portent ,
que le Duc de ce nom fe repofant fur
l'affiftance du Czar , étoit réfolu de s'en
tenir à fes premieres
réfolutions
contre fa
-Nobleffe ; quand même tout l'Empire fe
déclareroit contre lui . Elles âjoûtent , que
ce Souverain
faifoit toûjours
travailler à
force aux
Fortifications
de Rostock , &
qu'il êtoit dans le deffein de faire un Port
àWarnemunde, oùles Ruffiens pûffent aborder
plus facilement pour le fecourir. Cependant
, on apprend que plufieurs Régimens
Impériaux étoient
commandés , pour
aller
conjointement
avec quelques autres
Troupes dans ce Duché ; dans le deffein
E iij
102 LEMERCURE
de mettre à exécution les Mandemens de
l'Empereur.
a
Quelques Vaiffeaux détachés de la Flote
Combinée d'Angleterre & de Danemark ,
qui eft encore à l'anchre dans le Kioger- Bogt,
à enlevé plus de 40. Vaiffeaux Hollan
dois , fous Bornholm , fur la côte de Suede .
Le Czar de fon côté , a donné ordre , fuivant
quelques avis, à tous les Capitaines des
Vaiffeaux qui font à ſon ſervice , de courir
fur tous les Bâtimens qu'ils rencontreront ,
exceptés feulement ceux des François &
Hollandois.
On apprend par les Lettres de Frédéricshal
en Norvege , du 27. du paffé , que le 22 .
il y avoit une canonade entre quelques Bâtimens
de guerre Suedois & Danois , qui
dura près de deux heures : Que les premiers
s'êtant retirés fous leurs batteries près de
Swinefond , où êtoit le Roi de Suede , un
Gentil- homme de fa Chambre avoit êté
tué à côté de lui . On affûre même , que
ce Prince avoit êté bleffé légèrement au
vifage , de l'éclat d'un Rocher contre lequel
un boulet de Cánon avoit porté .
S. M. D. a fait expedier un Brevet de
Confeiller d'Etat , à M. de Vvernike fon
Miniftre à la Cour de France.
M. Boticher Réſident du Czar en cette
Ville , a notifié par ordre de fon Maître , à
tous les Miniftres Etrangers qui font icy ;
que le Procès ayant été fait au Czarowitz
D'AO UST. 103
par les Commiffaires nommés & affemblés
à ce fujet , il avoit été condamné à mort :
Que ce Prince ayant appris fon jugement,
il avoit été faifi d'une fi grande fiayeur ,
qu'il étoit mort dans ces circonftances .
Les nombreuſes Flotes de: Marchands
Anglois & Hollandois , font heureuſement
arrivées avec leurs Convois à Dantzich ,à Konifberg
& autres Ports de la Mer Baltique.
Les Suedois fe renforcent confidérablement
fur les Frontieres de Norvége ; le Roy
de Suede perfiftant à vouloir mettre à exécution
fon projet contre ce Royaume: Il continuë
auffi à faire armer de nouveaux Vaiffeaux
, pour augmenter fa Flote ; afin de la
mettre en état de feconder par Mer les expéditions
qu'il prétend faire par Terre. Le
Czar s'étant embarqué le 15. Juillet à
Peterbourg , mit à la Voile avec fa Flote
compofée de 32 Vaiffeaux de Guerre & de
plufieurs Galeres pour Cronflot & Rével : Elle
s'eft arrêtée dans le premier de ces Ports, d'où
S.M.Cz. eft retournée à Peterbourg, pour y
voir lancer un nouveau Vaiffeau de Guerre
à trois Ponts de 90. pieces de Canon . Le
Roy de Pruffe a fait préfent au Czar d'une
très - belle Fregate . Un Vaiffeau de Guerre
Mofcovitte l'eft venue prendre à Hambourg,
& l'a efcortée à Peterbourg.
Le Baron deGortz a écrit de l'Ifle d'Aland
à la Cour de Holftein , que la Paix entre le
Roy de Suede & le Czar , ne tenoit qu'à un
E iiij
104
LE MERCURE
article qui concerne le Roy Augufte ; qu'il
efperoit pourtant d'en venir à ſon honneur .
SUITE DES CONFERENCES
'de Paffarovitz, depuis le 26. de Juin ,
jufqu'à la conclufion de la Paix.
Lair
E 26. les Ambaffadeurs Pleniporentiaires
de l'Empereur , ûrent une longue
Conférence avec ceux de la Porte , dans laquelle
on regla plufieurs articles importans.
Le 29. on avança tellement les Negociations
, qu'on efperoit d'en voir inceffamment
la conclufion. Le 7. Juillet , le Miniftre
Médiateur de la Grande Bretagne , envoya
un de fes Officiers aux Plenipotentiaires de
S. M. I. pour leur communiquer une affaire
de la derniere conféquence ; fur quoy , ces
derniers depêcherent fur le champ un Exprés
au Prince Eugene. Le 9. un Secretaire
du G. S. arriva icy chargé d'une importante
Commiffion , après quoy, il retourna
au Camp des Ambaffadeurs Turcs. Le
10. fur les 8. heures du matin , il fe tint
dans le lieu du Congrez,une Conférence qui
dura jufqu'à 5. heures du foir.
Le 12. les Ambaffadeurs Plenipotentiaires
de S. M. I. fe rendirent au lieu du Congrés
, pour y difcuter quelques points avec
les Miniftres de la Porte Ottomane . Sur le
midy , le Chevalier Ruzini , Ambaffadeur
D'AOUS T. 105
de Veniſe , ſe rendit dans la Tente des
Turcs , où l'on régla quelques articles touchant
les interêts de cette Republique.
Le 13. M. Fleiſchman Confeiller Aulique
de guerre , confera pour la premiere
fois avec le Commiffaire Turc , fous
un Pavillon particulier , dreffé pour cet effet
entre le Quartier des Miniftres Imperiaux
& celui des Turcs. Le 14. les Princes de
Baviere arriverent à Paffarovitz , & s'étant
rendus chez M. le Comte de Virmond , il les
fit conduire dans deux Caroffes à fix Chevaux
au lieu du Congrez , & de là, au Quarfier
de l'Ambaffade Ottomane. Enfin le zr.
qui étoit le jour fixé pour la fignature de la
Paix , tous les Plenipotentiaires & Mediateurs
étant affemblés , & tous les articles
ayant été revûs & collationés , elle fut fignée
àdeux heures après midy , & publiée le même
jour avec beaucoup de folennité , au
bruit des Trompettes Timballes , &
d'une triple décharge de la Cavalerie & de
l'Infanterie de part & d'autre. On fit couler
le Vin en abondance , & rôtir des Boeufs
que l'on diftribua au Peuple.
,
Comme tout eft terminé par raport à la
Paix , & qu'elle eft ratifiée par les Parties
intereffées , les Plenipotentiaires Turcs font
partis de Paffarovitz , pour retourner à Andrinople.
Toute l'Armée Imperiale fe fépare actuellement
, & les Regimens marchent à me-
Ev
106 LE MERCURE
fure , dans plufieurs Camps qui leur ont
été affignés . Six Bataillons vont en Boheme ,
& huit Regimens de Cavalerie paffent en
Silefie , pour veiller fur les Frontieres ;
parce que l'on parle beaucoup d'une ligue
dans le Nord, qui donne de la jaloufie à la
Cour de Vienne .
PRECIS D.V TRAIT E
de Paffarovitz contenant vingt Articles .
Le premier Article régle les limites vers
la Moldavie, la Valachie & la Tranfilvanie,
& affûre à S. M. 1. la poffeffion de Temefvvar
, & de tout ce qui eft fitué en deçà de
la Riviere Aluta , fuivant le point fondamental
de la Paix ; fçavoir , que chacun refteroit
en poffeffion de ce qu'il occupoit actuellement
: De forte que , tout ce qui eft à l'Orient
de ladite Riviere , refte à la Porte Ottomare
, & le côté Occidental à l'Empereur.
D'un autre côté , ladite Riviere Aluta
fait la feparation des deux Empires , depuis
l'endroit d'où elle vient de Tranfilvanie
jufqu'à fon entrée dans le Danube ; & delà ,
fuivant le cours du Danube , vers Orfova ,
jufqu'au lieu d'où la Riviere Timok va ſe
jetter dans le Danube , & c.
,
II.Depuis l'endroit où la Riviere Timok fe
jette dans le Danube, juſques à environ dix
heures au deffus , feront les limites des deux
Empires ; Ifperlekbunia , avec ce qui en déD'AOUST.
107
pend , reftant aux Turcs , & Reffova à
l'Empereur ; & delà , entre les Montagnes
vers Parakin ; en forte que cette Place ap-,
partiendra à l'Empereur , & Rafna à la Porte
; & paffant par la petite Morave , entre
Schabak & Bilana, en pourfuivant par Terre
, jufqu'à Bedka ; & delà , vers le Territoire
de Zokolenfe , en allant à Belina , juſqu'à la
Drina Enforte que Belgrade , Parakin ,
Iftolaz , Schabak , Bedka , & Bélina , avec
leurs anciennes dépendances , font cédées à.
l'Empereur , & Zokol & Rafna , avec leurs
anciens Territoires, reftent à l'Empire Ottoman.
Les Sujets des deux Empires jouiront
égallement de la libre Navigation du
Timok.
III . Depuis la Drina , juſqu'à l'Unna :
toutes les Places ouvertes ou fermées fur le
bord de la Save , occupées par les Troupes
de S. M. I. refteront fous la domination de
l'Empereur , fuivant le point préliminaire
de la Paix , enforte que la Save avec fes,
Bords, appartiendra auffi à l'Emperereur.
IV. Depuis le Confluent de l'Unna avec
la Save , jufqu'au Territoire de l'ancien
Novi ,que la Porte Ottomane poffede , fitue
fur ladite Riviere , Jaffenovitz & Dobiza
, avec quelques Forts & Ifles où il Y
a Garnifon Imperiale , fuivant le fondement
de la Paix , refteront à l'Empereur avec
leurs anciennes dépendances.
V. Les Territoires du nouveau Novi , fi-
E
VI
308 MERCURE LE
tués fur le bord Occidental de l'Unna, qui
après le Traité de Carlovvitz , avoient été
cedés à la Porte , feront reftitués à l'Empereur
avec tout ce qui en dépend.
VI.Les Limites dans la Croatie , refteront
fur le même pié qu'elles ont été reglées par
le Traitté de Carlovvitz .
VII. VIII. & IX. On nommera de
part & d'autre des Commiffaires, pour fixer
dans deux mois les Limites , fuivant ce qui
vient d'être reglé ; de même que ce qui regarde
la Jurifdiction réciproque , & pour
prévenir toute difpute à cet égard , &c.
X. Toutes courfes, hoftilités & vexations,
feront défendues de part & d'autre , & les
Tranfgreffeurs féverement punis.
-
XI. La Religion Chrêtienne , Catholique
Romaine , jouira dans les Etats de la.
Domination Ottomane , de la même liberté
qui y a été accordée cy- devant par les Empereurs
Ottomans , & fuivant les Capitulations
& Conventions faites à ce fujet.Il fera
permis à l'Ambaffadeur de S. M. 1. à là
Porte Ottomane , de s'acquitter des Com- ,
miffions dont il fera charge par raport à la
Religion , & les Pelerinages dans la Sainte-
Ville de Jerufalem & autres endroits.
XII. Les Prifonniers faits de part &
d'autre , foit dans cette Guerre , foit dans
la précédente , feront mis en liberté dans
l'efpace de 61. jours , après la date du prefent
Traité. Le Vaivode Nicolas Scarlatti ,
D'A OUST. 109
fes Enfans & Domeftiques, feront échangés
contre les Barons Stain , Pétraſch & tous
ceux de leur fuite , dans l'efpace de 31.-
jours : & tous ceux qui font en efclavage ,
pourront être rachetés pour le même prix
que leurs Maîtres les ont acheté .
XIII. Les Negocians de part & d'autre ,
exerceront leur Commerce , fuivant les Capitulations
précédentes , & fuivant ce qui
Tera reglé par les Commiffaires nommés de
part & d'autre à cet effet. Ces privileges
feront accordés aux Sujets de S. M. I. de
même qu'aux autres Nations Chrêtiennes .
On donnera pour cet effet les ordres neceffaires,
à ceux d'Alger , de Tunis , de Tripoli
, &c.
XIV . Il ne fera pas permis de part ni
d'autre , d'accorder aucun refuge à des Re.
belles , Voleurs , ni à tous ceux qui vivent
de brigandage , lefquels feront remis & punis
, fuivantqu'ils le mériteront , &c.
XV. Pour affermir la tranquillité fur les
Frontieres, Ragotzi, Béréfini , Antoine Eftherafi,
Forgatz, Adam Vay , Michel Otſchnkei,
& autres Hongrois , qui durant cette Guerre
, fe font retirés fous la Domination Ottomane,
feront éloignés des Frontieres , & il
fera permis à leurs femmes de les aller joindre
dans les lieux qui leur feront affignés.
XVI . Sur la propofition des Plenipotentiaires
de S. M. I. pour faire comprendre le
Ry & la Republique de Pologne dans le
10 LE MERCURE
prefent Traité ; il a été répondu
qu'il y
avoit quelque difpute entre le lit Roy & ladite
Republique , au fujet de la Paix perpetuelle
avec l'Empire Ottoman : Mais , que
fi les Polonnois avoient quelque chofe à propofer
au fujet du Choczim , ou autres affaires
, ils pourroient le notifier par des Envoyés
ou par lettres à la Porte Ottomane , où
tout feroit terminé fuivant la juſtice & l'équité.
XVII, & XVIII . Et afin que cette Tréve
foit d'autant mieux affermie , & une
bonne intelligence rétablie entre les deux
Empereurs , on envoyera des Ambaffadeurs
de
part & d'autre , qui feront reçûs fuivant
l'ufage étrabli , & c. Et tous les Miniftres
envoyés de part & d'autre , feront pourvûs
de Paffeports & autres fûretés neceffaires ,
& c.
XIX. Le prefent Traité fera ratifié par
les deux Empereurs , & échangé fur les
Frontieres dans l'efpace de trente jours ou
flûtôt .
XX. Cette Treve durera pendant l'efpace
de 24. ans ; & après ce terme ou au- ·
paravant , il fera libre aux deux Parties de la
prolonger pour un plus long- tems. Et pour
Affermiffement de cette Paix , il fera trèsexpreffement
défendu au Kam des Tartares
de Crimée , de rien faire qui puiffe contrevenir
aux Articles de ce prefent Traité ,
fous les peines les plus rigoureufes , &c.
D'A O UST. 111
ETAT DES TROUPES
qui ont décampé de Semlin , pour
marcher en Italie.
Le Regiment d'Ebergini Houffart , eft
parti le 10 Juillet : Il eft de 600. hommes.
Le Regiment d'Efterhafy auffi Houffart ,
a décampé le 12. compofé de 600. hommes.
Grouffel , Cavalerie , le 13. compofé de
1100. hommes.
M. de Seckendorff Lieutenant- Marêchal
de Camp Général , & le Prince de
Heffe, Aide- Major Général , font partis le
15. ayant fousleur Commandement , le Regiment
de Heffe, Infanterie, de 2300. hommes
, & celui d'Ampah, auffi Infanterie, de
2300. hommes.
Le Prince de Holftein , Lieutenant- Marêchal
de Camp Général , partit le 16. ayant
fous fon commandement , le Regiment de
Holftein compofé de 2300. hommes , & celui
du vieux Verlemberg de 2300. hommes .
M. Broiun Lieutenant- Marêchal de
Camp Général , & M.Dicfbach Aide- Major
Général , ayant fous leur commandement, le
Regiment de Broffe de 2300. hommes , &
celui de Duclach de 2300. hommes. Le Regiment
d'Eck de 100. hommes , & celui
de Sulfbach d'un pareil nombre.
112 LE MERCURE
TOTA L.
· 13800.
Infanterie
Cavalerie
Huffars •
· 4400 .
1200 .
A Vienne le IS. Août.
LeConte de indiand
19400.
E Comte de Budiani , Lieutenant
Colonel du Régiment des Cuiraffiers
de Caraffa , arriva ici le 25. avec le Traité
de Paix conclu au Congrez de Paffarovitz
pour 24. ans. Le 28. la Cour dépêcha un
Courier à Belgrade au Prince Eugene , &
de là à Paffarovitz , avec la Ratification de
cette Tréve par Sa Majefté Imperiale. Le
4. un Courier de Paffarovitz apporta le .
Traité de Commerce conclu avec la Porte :
Il y eft ftipulé que toutes les Puiffances
Chrétiennes , qui font en Alliance avec S.
M. I. navigeant fur la mer du Levant ,
auront un libre Commerce en Turquie , en
païant feulement 3. pour cent. Le Prince
Eugene eft attendu inceffamment ici , pour
être préfent à un grand Confeil qui doit fe
tenir fur les affaires d'Italie & celles du
Nord.
M. le Comte de Virmond doit paffer
par ordre de l'Empereur en Pologne , pour
D'AOUST . I 113
affifter à la grande Diette qui fe tiendra à
Grodno , où l'on doit traiter d'affaires de la
derniére importance , tant pour ce qui regarde
la fucceffion au Trône , que pour lier
une étroite Alliance avec cette Republique.
A l'égard des affaires du Nord , la Cour
Imperiale eft réfoluë de former inceffament
une armée Auxiliaire , pour mettre à la
raifon le Duc de Mekelbourg , en le reconciliant
avec fa Nobleffe , & pour rompre
le projet d'une Ligue qui menace la
Baffe- Allemagne Il paroît même , que
l'on prend des mefures convenables , pour
empêcher dorefnavant que les troupes du
Czar n'y mettent le pied. On parle auffi de
faire paller 30000. homines en Pologne ,
pour obliger les Mofcovites à en fortir.
S. M. Cz . a fait demander par fon Refident
auprès de L'Empereur , que S. MI .
eût à lui accorder la qualité d'Empereur de
Ruffie , que Maximilien premier avoit don
née à Bazile Ifcanowitz , un de fes Prédeceffeurs
.
La Cour n'a pas jugé à propos de lui
faire réponſe : Elle a même fait avertir
l'Envoyé de ce Prince , de ne plus paroître.
à la Cour , en reprefailles de ce que le jour
de la S. Pierre , le Czar fit dire au Réfident
de l'Empereur , de ne plus fe trouver à
fa table ni de fe prefenter devant lui . Ce
Miniftre aïant dépêché fur cela un Cou114
LE MERCURE
rier à Vienne , pour informer S. M. I. de
cet ordre , ce Courier a été tué & dévalifé
près de Riga.
Le Comte de Wackerbart , Envoyé du
Roi de Pologne en cette Cour, a été rapellé :
Il eft parti en pofte pour Drefde , afin
d'y prendre poffeffion du Gouvernement
que le Roi fon Maître lui a conferé. Ce
Rapel donne matiére à bien des refléxions.
Le Nonce du Pape a eu la permiffion de
retourner à Vienne , & d'y négocier avec
les Miniftres de S. M. I. On croit qu'il
s'agit de Comachio que l'Empereur voudroit
bien retenir ; Il offre en échange de
cette Place , la Principauté de Fondi , en
faveur d'Alexandre Albano Neveu de S. S.
Pour cet effet , la Cour de Vienne s'accomoderoit
avec la Maifon de Mansfeld ,
qui cette Principauté appartient.
મે
Les Miniftres de Savoye ont eu Audience
de l'Empereur , à qui ils ont demandé du ſecours
contre le Roi d'Efpagne , pour recouvrer
le Roiaume de Sicile : On prétend que
le Roi leur Maître, offre cette Ifle à S. M. I
moïennant un Equivalent & à condition de
fe referver le titre de Roi,
Le Miniftre du Roi de Suede , a prefenté
à la Cour un Mémoire , par lequel S. M ..
Sued . prie l'Empereur de conferver les Priviléges
de la Religion Proteftante en Siléfie
& en Bohême, fuivant les Traités de Weftephalie
& de Ranftadt . Cette démarche fait
D'AOU ST .
115
eroire que le Roi de Suede n'a fait une pareille
demande , que du confentement de
tous les Proteftans d'Allemagne. Comme la
Flore du Czar eft en mer , & qu'elle doit
prendre,à ce que l'on prétend, 12. Vaiffeaux
Suedois à Carelferon , cela. n'inquiéte pas
peu cette Cour. On ajoûte à cette nouvelle ,
que le Roi de Pruffe eft déja en marche
avec 5oooo . hommes , & qu'il doit être
joint par 12000. hommes du Duc de Mekelbourg,
& par un Corps confiderable de
troupes du Land- Grave de Heffe- Caffel .
>
M. le Comte de Virmond , premier Ambaffadeur
Plenipotentiaire de l'Empereur
au Congrés de Paffarovitz , en eft de retour :
Il alla d'abord à l'Audience de S. M. I.
qui le reçût très- favorablement. M. le Baron
de Talmand fecond Plenipoter.tiaire, eft
attendu inceffamment.
L'Imperatrice
Regnante doitfe rendre ici
le 27. de ce mois , pour y faire fes couches.
M. le Chevalier Sulton , Ambaffadeur
Médiateur du Roi de la Grande- Bretagne ,
en eft auffi arrivé. M. Dirling , Secretaire de
l'Ambaffade Imperiale , reftera à Paffarovitz
avec M. Schmid Interprête , pour faire
l'échange des Ratifications
du Traité de
Paix .
Le 7. on fit partir d'ici pour Belgrade ,
une fomme confidérable pour le païement
de nos troupes.
Comme le Czar a envoïé un Miniftre à
116 LE MERCURE
la Cour de Madrid , on ne doute pas que
ce ne foit pour quelque Négociation importante
.
Les deux Princes de Bavière , arrivés
depuis peu de jours de Bude , allerent le 12.
à l'Audience de S. M. I.
L'on travaille actuellement ici à desArcs
de Triomphe & à des Devifes , pour célébrer
l'heureux accouchement de l'Imperatrice ,
dont le terme approche.
A Ratisbonne le zo . Août.
L'Empereur demande à la Diette de
nouveaux Mois Romains , pour
fe mettre
en état de combattre contre de nouveaux
Ennemis : Apparemment qu'il veut
fpecifier par - là les Proteftans d'Allemagne
, qui forment une très- puiffante ligue
fous prétexte des infractions à la Paix de
Weftphalie contre leurs interêts ; ce qui
pourroit allumer une guerre confidérable
dans l'Empire.
Ratifbonne prêta le deux de ce mois , le
feriment de fidélité à l'Empereur pour fon
joïeux avenement. La Bourgeoifie étoit fous
les armes , & la Ville fit le Préfent ordinaire
à M. le Cardinal de Saxe- Zéitz : Toutes
les Villes Impériales doivent le même
ferment à S. M. I.
Les troupes des Cercles , deftinées pour

D'A O UST . 147
agir contre le Land - grave de Heffe - Caffel ,
font toûjours campées dans l'Electorat de:
Maïence , où elles resteront jufques à ce
qu'elles aïent reçû de nouveaux ordres de
S. M. 1. fur ce qu'elles doivent entrepren
dre.
L'Abbé de Saint Gall , qui s'étoit enfin
déterminé à figner la Ratification du Traité
conclu dernierement à Bade avec les deux
Cantons , fe trouve préfentement arrêté par.
les oppofitions de la Cour de Vienne . Le
Canton de Bern a été obligé par cet incident,
d'envoïer deux nouveaux Députés à
Bade , pour tirer un éclairciffement pofirif
, & fçavoir à quoi l'on doit s'en tenir.
avec ce Prélat.
Le Comte de Fontana , Envoïé du Roi,
de Sicile , a û plufieurs Audiences de l'Empereur
fur la fituation des affaires de Sicile.
Le bruit qui avoit couru , que la Cour
de Turin , par un Traité avec l'Eſpagne ,
lui avoit cedé la Sicile pour un certain
temps , n'a aucun fondement , & on ne dou →
te plus que la rupture ne foit très - férieufe
.
L
A la Haye le 26. Août.
E Comte de Cadogan continue perfévéramment
fes Conférences , avec les
Députés & les Principaux Membres de
118 LE MERCURE
l'Etat . Ce Seigneur emploïe toute forte de
moïens , pour les engager à s'unir à la Quadruple
Alliance. Comme on eft perfuadé
ici , que les trois Puiflances qui y font entrées
,font plus que fuffi antes pour obliger
l'Efpagne par la force des armes , à accepter
le Projet de Paix ; nos Spéculatifs prétendent
avoir découvert la véritable raifon
de tous les mouvemens que ce Miniſtre ſe
donne , pour engager dans cette Confédération
les E. G. Selon ces Politiques , ce n'eft
pas tant par rapport aux forces que peut
fournir cet Etat , que par la vûë de ne pas
irriter la Nation Angloife contre le Miniftére
; car , à les entendre , les Anglois doivent
raiſonner ainfi : S'il arrive que nous
entrions en guerre avec l'Espagne , il eft indubitable
que S. M. C. interdira à la Gr.
Br. toute forte de commerce avec fes Etats.
Alors , fi les Hollandois demeuroient neutres
, ils feroient généralement tout le commerce
avec l'Espagne ; ce qui ne manqueroit
pas d'aigrir vivement les Négocians
Anglois & même le Peuple , contre la conduite
des Miniftres. En fe voïant privés du
commerce avec la Couronne d'Espagne , il
arriveroit fans doute , que la Nation enporteroit
fes plaintes au Parlement , comme elle
fit la féance derniere , au fujet du Commerce
que les Provinces Unies ont avec la Suède ,
iandis qu'il eft interdit à la Gr. Br. quoiqu'elle
nefoit pas plus enguerre , que les Holtandois
avec la Suède.
D'A O UST. 119
Les Etats femblent perfifter à ne vouloir
point entrer dans la Quadruple Al
liance : Ils offrent feulement d'emploïer leurs
bons offices auprès du Roi d'Eſpagne , pour
l'engager à ne point troubler la tranquilité
d'Italie
M. Hop , nommé Ambaffadeur à la Cour
de France de la part des Etats Généraux ,
fe prépare à partir pour aller réfider à Paris
en cette qualité.
M. de Morville , qui vient relever ici ,
en qualité d'Ambaffadeur , M. le Marquis
do Châteauneuf , arriva dans cette Ville le
17.de ce mois .
P. S.
A Londres le 26.
A nuit du 6. au 7. le Lord Mofgery
Lpremier Lieutenant d'un Vaiffeau de
guerre , & deux autres Officiers de fes amis ,
après avoir foupé enfemble dans un Cabaret
, réfolurent entre eux , de tuer le premier
qu'ils rencontreroient. Un Avocat du
Temple s'étant trouvé malhûreuſement dans
leur chemin , en reçut un coup d'épée à travers
le corps. Les Gardes de nuit étant accourus
au bruit & au cris que faifoit le
Bleffé , arrêterent ces trois Meffieurs ; &
les aïant amené devant un Juge de Paix ,
120 LE MERCURE
ils furent feulement admis à donner des
Cautions , & à comparoître , lorfqu'ils feroient
mandés .
Un des principaux Miniftres d'Angleterre
a déclaré publiquement , que la Paix
feroit rétablie dans toute l'Europe à Noël
prochain , par les foins du Roi ; ce que l'on
a peine à croire. Il faudroit pour cela ,
mettre à la raiſon l'Eſpagne & le Nord.
Les Commiffaires de l'Amirauté ont donné
de nouveaux ordres , pour équiper quatre
Vaiffeaux de guerre pour la Méditeranée.
Le Comte de Provana a û une audience.
du Roi , qui l'a affûré que la Flote d'Angleterre
avoit des ordres précis d'attaquer
celle d'Efpagne. Les orages ont été fort
fréquens ici depuis quinze jours : Ils ont
caufé de grands ravages en différens Cantons
de ce Roïaume , & tué quantité de perfonnes
à la Campagne. On regarde , comme
une chofe extraordinaire , l'effet qu'a
produit un coup de tonnerre fort éclatant ,
fur deux freres jumeaux âgés de 17. ans ;
lefquels étant nés fourds & muets , ont recouvré
tout- à-coup l'ouïe & la parole.
A Bruxelles le 25. Août.
A derniere Emotion Populaire , arri-
Lvée le 19. du mois paffe dans cette
Ville , auroit pu avoir des fuites fâcheuſes ,
fans
་་་་་ཀ1:|
D'A OUST. IZT
fans la prudence & la vigueur des Chefs de
la Bourgeoifie. On auroit de la peine à fe
perfuader qu'une Populace ordinairement
fougueule , fût capable de garder quelque
ordre au milieu du Tumulte. Cependant ,
ceux qui s'étoient mis à fa tête , comman
doientavec gravité & autorité : Les mutins
obéiffoient avec foûmiffion , jufques- là , que
dans le pillage, les Chefs ne leurs permirent
pas de s'approprier aucun effet ; crainte qu'on
ne les accufât de rapine. Ils fe contentoient
de brûler tous les meubles devant les portes
: Ils avoient même la confcience de répandre
les Bierres , plûtôt que d'en boire.
Ce qu'il y a de plus fingulier , c'eft que ce
Peuple crioit , en détruifant les maifons des
Bourguemeftres & des anciens Efchevins ,
vive S. M. I. & C.; ajoûtant pour raiſon ,
qu'ils étoient fes très- fidéles Sujets ; mais ,
qu'ils puniffoient ceux qui manquoient à la
parole de leur Souverain .
Pour entendre ceci , il faut favoir que
les Etats de Braban font compofés de deux
Chambres : La premiére eft formée des Seigneurs
& Prélats , lefquels reçoivent les
ordres du Souverain & s'y conforment toûjours
; parce qu'ils ont de gros appointe →
mens pour être Membres des Etats ,
qu'ils craignent de les perdre , s'ils y refiftoient
& s'ils n'étoient pas toûjours dévoués
à la Cour .
·
&
La premiére Chambre ne décide pas fou-
Août 1718. F
122 LE MERCURE.
verainement ; mais , après avoir donné fa
déciſion , il faut , pour qu'elle ait fon effet
qu'elle foit approuvée & ratifiée par la
Chambre du Tiers- Etat.
>
Cette Chambre eft composée des Doyens
de tous les Corps , au nombre d'environ
fix-vingt ; & ils reprefentent le Corps de la
Bourgeoisie,
Quand les ordres du Souverain font arri
vés , on les communique aux Doyens , qui
affemblent leurs Corps chacun en particulier
, qui propofent la queftion & recueillent
les voix , enfuite , les Doyens s'aſſemblent à
leur tour , & font raport des avis de leurs
Corps On recueille auffi les voix des
Doyens , & c'eft ce qui décide fouverainement
, de forte même qu'ils cirent quelque
fois les Seigneurs , pour voir biffer & annuller
leurs Arrêts. C'eft ce qui eft arrivé depuis
peu, & qui a donné lieu aux dernieres Emeu
tes populaires.
Si les ordres du Souverain font tels , que
les Etats n'aient rien à y changer , & qu'on
veüille les faire éxécuter malgré les oppofitions
; alors, le Magiftrat fait publier au fon
du tambour , devant l'Hôtel de Ville , &
dans les Carrefours , que tous Bourgeois
giant atteint l'âge de dix- buit ans , francs
ou non francs , aient à prendre les armes &
à fe tenir prêts , pour marcher fous les or
dres & la conduite de leurs Doyens , à peine
de di écus d'amende , paiables fans départ 3
D'A O UST. 123
à peine d'encourir note d'infamie , & dêire
déchus de leur Bourgeoifie.
, Alors ces ordres font ponctuellement
éxécutés : On voit chacun fe piquer d'honneur
: On commence par tendre les chaînes:
Les Compagnies franches environnent la
Maifon de Ville , afin qu'on n'y publie rien
fans leur confentement. On relégue la Garnifon
fur le rempart qui eftfa place en pareil
cas ; & on pouffe la chofe auffi loin qu'il eft
néceffaire , pour maintenir leurs Priviléges.
La Bourgeoifie eft alors la Maîtreffe , &
fait elle - même la garde de la Ville. Les
Bourgeois font les Gardiens des clefs de la
Ville en tout tems : Ainfi , lé Gouverneur
même n'eft pas libre de faire entrer des
troupes , fans la participation des Bourgeois.
Ce qu'il y a de commode à tout cela ,
c'eft qu'on ne méne point les Etrangers au
Gouverneur , comme l'on fait ailleurs : On
entre librement comme à Paris. Les portes
font ouvertes très - tard , pour faciliter la
promenade qui y eft très-belle & très- agrêable
; & on les ouvre à tout heure pour le
Bourgeois ; leurs Chefs aiant les clefs & le
pouvoir.
On compte dans Bruxelles dix-fept mille
maifons , & quatre- vingt mille hommes capables
de porter les armes.
Quoique tout foit tranquile dans cette
Ville , on a doublé la Garde de Cavalerie
qui environne l'Hôtel du Marquis de Prié,
Fij
124 LE MERCURE
tant pour la feureté de ce Miniftre , que
pour garantir la maifon de l'ancien Bourguemeftre
, qui eft toûjours menacée par
quelques Séditieux : Plufieurs perfonnes continuent
de cacher par précaution leurs meilleurs
effets.
L'Adjudication des Fermes de ce Païs ,
fera furfife, jufqu'à ce que la Cour de Vienne
en ait ordonné. Les Confeillers de la
Cour de Justice de cette Province , qui fe
font abfentés pendant le dernier tumulte ,
ne fe croiant pas en fûreté , fe défendent
de revenir , jufqu'à ce qu'on ait pris les mefures
fuffifantes , pour réprimer les excès
de la populace . Le Comte de Wrangel
aiant vifité le Fort de Montercy , qui eft
hors de la porte de Halle , il a été réſolu
d'en rétablir les Fortifications qui font fort
délabrées ; ce Fort étant bien fitué , pour
tenir en refpect la Ville pendant une émeute
. On a chaffé de la Ville tous les Vaga
bons étrangers , pour plus grande fûreté .
ESPAGNE.
A Cadis le 10. Aoust,
I Es quatre nouvelles & doubles Galeres,
font prefentement dans leur perfection ,
ainfi que deux Vaiffeaux de guerre . On travaille
actuellement à leurs équipages : On
D'A O UST.
126.
compte qu'elles feront en état de mettre
à la voile vers la fin de ce mois . On continue
avec empreffement , à travailler à
la conftruction de plufieurs nouveaux Bât'mens
d'une nouvelle invention , pour
le tranfport de la Cavalerie. On conftruit
pareillement un grand nombre de Bâtimens.
de charges , qui doivent être achevés &.
être en état de mettre à la voile le 15. du
mois prochain , ainfi que deux Galiotes à
bombes.
Le grand Convoi que l'on prépare icy ,
n'attend pour mettre à la voile , que l'arrivée
du Regiment d'Infanterie de Guipufcoa,
& celui de Dragons de Bifcaye : Ily a fix.
jours que les autres Troupes font embarquées.
A l'égard des nouveaux Regimens ,
qui font en route de la Haute & Baffe Navarre
, on ne croit pas qu'ils puiffent être
arrivés affés à tems, pour s'embarquer fur ce
Convoi qui doit partir le 22. de ce mois pour
Barcelone.
Il arriva hier au foir une Tartane venant
de Ceuta , qui a débarqué un Exprés pour la
Cour de Madrid : Il porte les échanges des
ratifications de la Paix entre S. M. C. & le
Roy de Maroc .
A la Corogne le 10. Août .
Tous les Regimens , tant de Cavalerie ,
Dragons , que ceux d'Infanterie , doivent
Fiij
126 LE MERCURE
être augmentés de plufieurs Compagnies.
Les Lieutenans en pied , qui avoient des
Brevets de Capitaine , ont étémis en pied :
Ils font partis pour rendre leurs Compagnies
completes au commencement du mois d'Octobre.
Toutes les Troupes généralement ,
qui font en cette Province , doivent être
augmentées de dix hommes par Compagnie.
On attend inceffamment huit cens Ouvriers
qui viennent des Païs Etrangers , pour
travailler à la conftruction de plufieurs Bâtimens
de Guerre , tant dans les Ports de
cette Province , que dans ceux de Galice.
Les quinze Bâtimens de charges , qui font
partis d'icy depuis environ trois mois , pour
aller charger en Hollande & en Suede des
Mats , Cordages , Voiles & autres agrets ,
font attendus icy avec la derniere impatience.
Ils doivent venir fous l'efcorte de deux
Fregattes , qui ont été frêtées par les Confuls
Efpagnols qui refident dans ces Païs.
Ils doivent encore en faire frêter d'autres
pour le compte du Roy d'Espagne.
Il fe trouve prefentement dans ce Port ,
quatorze Bâtimens de Guerre pour donner
la chaffe aux Armateurs Oftendois . Le 25.
du paffé , cinq de nos Bâtimens ayant joint à
trente mille de cette Côte trois Vaiffeaux
de ces Armateurs , ils les attaquerent fi brufquement
, qu'à la premiere bordée , l'un des
trois de 48. pieces de canon , fut démâté
de tous fes Mats ; ce qui l'obligea de fe renD'AOUS
T.
127
dre: Les deux autres furent fuivis de fi près,
que le plus gros qui étoit de 56. pieces de
canon & de 250. hommes d'équipage , fut
pris à l'abordage . Le troifiéme qui étoit
une Fregatte de 34. pieces , fe fauva par fa
legeretés étant fort bonne voiliere. Après
cette expedition , nos Vaiffeaux rentrerent
icy le 27. avec leurs prifes , & deux de nos
Bâtimens Marchands qu'ils avoient enlevé .
On va radouber ces deux Fregattes pour les
joindre à nôtre Eſcadre.
D
A Vigo le 12. Août.
Eux Bâtimens portant Pavillon Imperial
, enleverent le 2. à la vûë de notre
Port , trois Bâtimens appartenans à des Particuliers
de cette Ville ; mais deux Fregattes
, l'une de quarante pieces de canon ,
l'autre de trente-fix , & un Vaiffeau de
Guerre de cinquante - huit , qui étoient dans
nôtre Port , mirent auffi- tôt à la voile , &
pourſuivirent de fi près ces Armateurs ,
qu'ils les obligerent d'abandonner leurs
prifes pour fe fauver : Elles font rentrées ce
matin , & ont rapporté , que nos Bâtimens
de Guerre leur donnoient vivement la
chaffe.
On arme icy en Guerre deux gros Vaiffeaux
Hollandois tous neufs & bons voiliers
, qui font prêts à mettre en Mer :
L'un eft monté de 70. pieces de Canon , &
F iiij
128 LE MERCURE
de 300. hommes d'équipage ; & l'autre de
60. pieces , & 290. hommes . Ces Bâtimens
& deux autres qui font à Cadis , ont été
achetés pour le Roy par le Conful Eſpagnol
qui eft à Roterdam .
On leve icy du monde en quantité , de
même que dans toutes les autres Villes &
Bourgs de la Galice . La Cour de Madrid
a deffein d'augmenter fes Troupes d'un
tiers pour la Campagne prochaine . On y
recevra toute forte d'Etrangersson en yreçoit
même tous les jours . Depuis un mois , un
grand nombre de ces derniers ont pris parti
entre autres beaucoup de Pelerins de différentes
Nations. Comme ils ont la paye étrangere
, & qu'ils reçoivent trois mois d'avance
, cet appas ne contribuë pas peu à les
engager à s'enrôler , & à faciliter nos
levées .
Il s'éleva icy le mois paffé des vents terribles
, qui ont caufé le long de cette Côte
de grands defordres. Plufieurs Bâtimens ,
tant ceux de cette Ville qu'Etrangers , en
ont beaucoup fouffert : Une partie a été
fubmergée. Parmi ces Bâtimens , il y a eu
un Vaiffeau Hollandois , qui , en voulant
entrer pour fe mettre à couvert de cette
Tempête , à été brifé contre la pointe d'un
Rocher : Toute fa Charge & tout fon Equipe
ont péris , à la referve de neuf hommes
qui fe font fauvés dans un Efquif: Trois
autres Bâtimens , dont l'un François , l'au
DAOUST. 129
tre Anglois , & le troifiéme Génois , ont û
le même fort ; mais , tous leurs Equipages
ont û le bonheur de fe fauver . Toutes les
Maiſons de cette Ville & de la Côte ont
été fort endommagées : Tous les Arbres à
une lieuë de lá Mer , ont été arrachés &·
plufieurs Villages renversés.
A Malaga le 12. Août.
L vient d'arriver icy un nouveau Régi-
I mc ment d'Infanterie venant de Cardonne :
Nous attendons encore les deux nouveaux
Régimens de Cavalerie & d'Infanterie de
Valence.
La Garnifon de Gibraltar a été changée
& augmentée par l'Amiral Bing : Elle eft
préfentement compofée de cinq Bataillons ,
qui ne font tout au plus que 3000. hommes.
;
+
Depuis que les ordres font venus icy de
Madrid , de faire avancer ces Ouvriers qui
font occupés à la fabrication des nouveaux
Bâtimens , tant de guerre que de charges
nôtre Commandant va tous les jours fur les
Chantiers , où il fait travailler nuit &jour :
Il fait fouvent des liberalités à ces Ouvriers
pour les encourager : Le nombre en eft aug
menté de plus de 150 depuis peu de temps
Ils font tous Etrangers.
Les Corfaires de Barbarie courent toujours
ces Mers en grand nombre . Trois
F v
130 LE MERCURE
Vaiffeaux Algeriens prirent dernierement
à la vue de nôtre Port , & prefque fous
nôtre Canon , 5. Bâtimens , l'un de Marfeille
, z . Portugais , un Hollandois , & un
Livournois : Heureufement un Vaiffeau de
guerre François , & deux Fregattes de la
même Nation , étant arrivés 4. heures aprés,
ils remirent auffi- tôt à la voile. Ils ont û le
bonheur de joindre ces Pirates à 60. mille
de leur Port ; & après un Combat fort opiniatre
, ils ont pris les 3. Corfaires & les
5. Vaiffeaux qu'ils emmenoient : Ils les ont
conduit dans ce Port. Les deux Fregattes
Françoiſes ont été fi maltraitées ¿ que de
plus de trois femaines , elles ne feront en
état de remettre à la voile. Le Vaiffeau de
guerre de 80. pieces de Canon , la Fregatte
de 38. pieces , les deux Galeres & les deux
Galiotes aufquelles on travailloit dans nos
Chantiers , depuis près de trois mois , font à
préfent en état d'être mis en Mer , ainfi
que 18. Bâtimens de charge & de tranſport.
Ôn bat la Caiffe icy & aux environs , pour
rendre complettes les nouvelles Compagnies
, tant de Cavalerie , Dragons que
d'Infanterie . On leve auffi beaucoup de
-monde à Cordoue & autres Places , pour
rendre pareillement complettes les Troupes
que l'Archevêque & l'Evêque de ce Royaume
levent à leurs dépens.
D'AOUS T. 131
A Bilbao le 8. Acût.
L paroît depuis environ deux mois , un
dans ces Mers , qui voltigent fur ces Côtes ,
pour tâcher d'enlever nos Bâtimens & troubler
nôtre Commerce. Le deux de ce mois ,
quatre de ces Armateurs , qui pourfuivoient
de fort près deux Bâtimens Efpagnols
aïant été apperçus par trois de nos Vaif
feaux
,
furent joints une demie heure
après , à 150. mille d'ici : Nos Vaiffeaux.
les attaquerent fi vivement , qu'ils en prirent
deux : L'un de ces Armateurs eft de
46. piéces de Canon , & de 200. hommes
d'équipage : L'autre , de 40. pièces , & de
180. hommes. Le Commandant du premier
a û le bras droit emporté d'un boulet de
Canon , & fon premier Lieutenant a été
tué d'un coup de Moufquet : Leurs Offciers
font prefque tous bleffés : Les Soldats ,
Matelots , & même les Officiers de ces
prifes , tous Flammands , aïant demandé à
fervir fur les Vaiſſeaux du Roi , nôtre Commandant
a écrit à la Cour de Madrid fur
ce fujet.
Comme l'Empereur ne poffede en Flandre,
que les deux Ports d'Oftende & de
Nieuport , on préfume que la plupart de
ces Armateurs Oftendois font des Pirates
F vj
132 LE MERCURE
de différentes Nations qui arborent le Pavillon
Impérial . C'eft pourquoi , il a été
réfolu , qu'autant de Bâtimens de cette Baniére
, qui feroient enlevés par nos Vaiffeaux,
ils feroient traités comme forbans , & punis
comme tels ; à moins qu'ils ne fûffent
munis des Patentes de l'Empereur.
On écrit de Balbaftro du fix , qu'on
efperoit que toutes les Compagnies Franches
& autres , tant à piéd qu'à cheval ,
qu'on léve par tout le Roïaume d'Arragon ,
feroient completes avant la fin de ce mois.
La Cour de Madrid a envoïé des ordres
dans toutes les Villes des Montagnes , de
ne laiffer fortir aucuns Chevaux , Mulles
ou Mulers , fur peine de punition contre
les Contrevenans ; le Roi voulant aupara
vant y faire lever la quantité qui lui eft
néceffaire pour les armées.
On travaille avec empreffement depuis
trois ſemaines , à la conftruction de la Citadelle
de Sarragoffe . Les Ingénieurs & les
Entrepreneurs qui y font emploïés , ont
promis de la rendre dans fa derniere perfection
en 18. mois de temps. Comme les
fonds ne leur manquent pas , il y a apparence
qu'elle fera fort avancée avant la fin
de l'année.
Il paffe à tout moment ici beaucoup de
nouvelles Compagnies , & des Recrues qui
prennent toutes , la route de Catalogne :
Le Rendés-vous eft à Girone , ou aux en
D'AOUS T. 133
: virons Elles trouvent en arrivant , des
ordres pour leur deſtination . Les Commiffons
font venues pour une nouvelle Création
de deux nouveaux Régimens ; l'un
de Cavalerie , & l'autre de Dragons : Ils
feront formés de Montagnards , Arragonois
, Navarrois , Catalans , & autres Habitans
des Pirénées ; d'autant qu'il s'en préfente
un grand nombre pour prendre parti .
A Barcelone le 14. Août .
Es douze Compagnies de Grenadiers
que l'on attendoit de Lérida , arriverent
ici la femaine paffée , ainfi que 900.
Chevaux , & environ 600. Mulets. On a
commencé depuis deux jours , à embarquer
les Provifions , les Munitions , une grande
quantité d'attirail de guerre & d'outils à
remuer la terre , 15000. Fufils , 4000,
Moufquets , & autant de paires de Piftolets
, un grand nombre d'Epées , de Sabres ,
de Baïonnetes, de Tentes & de Matelas .
Tous les Bâtimens de tranfport que nous
attendions , font tous raffemblés dans nôtre
Rade , & les cinq Bâtimens de guerre qui
devoient venir de Cadis , y entrerent le
douze.
Les nouvelles levées fe continuent avec
out le fuccès qu'on peut fouhaiter . On
omn.cncera le zo . de ce mois à en fors
134
MERCURE LE
mer quatre Régimens de nouvelle création ;
fçavoir , deux d'Infanterie , un de Cavale
rie , & un de Dragons .
Un Exprès de la Cour de Madrid , vienť
d'apporter à nôtre Commandant , un ordre
de faire partir inceffamment le grandConvoi
pour l'Italie , & de faire embarquer deffus,
deux nouveaux Régimens d'Infanterie
Caftiliane , dont l'un eft à Girone , &
l'autre à Rofe , ainfi que dix Compagnies
de Grenadiers qui font à Tortofe.
On a commencé le premier de ce mois , à
enrégimenter toutes les nouvelles Compagnies
qui fe font renduës ici de divers endroits
de l'Espagne. On compte déja plus
de 12000. hommes , qui font pour la plûpart
habillés , particuliérement les Compagnies
qui font deftinées pour la Cavalerie ,
& les Dragons.
On pouffe avec une extrême diligence ,
le rétabliflement des fortifications des Ports
de Palamos & de Cadaques : On efpére
qu'ils feront en état de défenfe , au commencement
d'Octobre prochain : On agran
dit confidérablement le premier Port ; on
a travaillé depuis 15. jours à une longue
jettée que l'on fait à la gauche de fon entrée
; à l'extrémité de laquelle on doit
élever une Tour carrée pour le Fanal : On
conftruira plufieurs Redoutes fur cette jettée
; l'on ne difcontinuëra pas les travaux ,
jufques à ce qu'ils foient entierement finis
D'A OUST. 135
Il est arrivé depuis quelques jours de
nouveaux ordres de Madrid , tant pour
l'augmentation des nouveaux Régimens ,
que pour en remettre d'autres fur piéd .
Afin d'engager les Etrangers à y prendre
parti , on leur accorde des Priviléges &
Prérogatives ; on promet en même tems des
Charges & des récompenfes à tous ceux
qui fe diftingueront dans les occafions par
leur Bravoure.
Les vieilles Troupes qui étoient dans les
Vigueries de Girone , de Vich , Solfone
& la Seu d'Urgel , font toutes arrivées ici .
Il n'eft refté à Girone , que le Régiment
d'Infanterie de Cofta de trois Bataillons ,
faifant 3000. hommes : L'ancien Régiment
de Cavalerie d'Arragon , & les Dragons
Jaunes , font difperfés dans les Vigueries
ci -deffus.
Les Ingénieurs , qui étoient allé vifiter
les embouchures du Lobregat , les Ifles des
Alfaches , & la Cofte au- deffus & au- deffous
de Terragone , pour chercher un lieu
propre à y pratiquer un Port , font ici de
retour de leur vifite ; l'un d'eux eft parti
pour aller faire fon Rapport à la Cour de
Madrid.
136 LE MERCURE
JOURNAL DE SICILE.
Prife de Palerme par les Espagnols .
E premier Juillet , fur les 4.
LEpremier; 4
heures
nous avons fait deſcente
dans Palerme fans aucun empêchement .
Avant le débarquement M. de Maffei
Viceroi , envoïa une Felouque avec un Officier
qui vint à bord du Commandant
pour fçavoir fi nous étions amis ou ennemis
: On lui répondit que nous étions ennemis.
On le retint prifonnier , & la Felouque
fut renvoïće à Palerme ; ce qui furprit
fort le Viceroi qui ne s'y attendoit
pas . Il partit deux jours après pour Meſſine
avec 1500. hommes
Le 3. M. le Marquis de Leide , Capitaine
Général , fit marcher des troupes ,
pour aller inveftir la Ville de Palerme : On
ne trouva aucune réfiftance : Les Magiftrats
vinrent en cérémonie au-devant du
Général , lui en offrir les clefs , & témoi
gner la joïe que le peuple avoit de voir fur
fes Terres l'armée du Roi d'Efpagne.
Le 4. nous avons appareillé pour venir
devant Palerme , & nous avons mouillé à la
Rade , à la portée du canon.
Le 6. le Général envoïa aux environs de
la Citadelle des Ingenieurs , pour reconnoître
le terrain. On les reçût à coups de caD'A
O UST 137
nons & de fufils ; on tira même fur quelques
Vaiffeaux qui s'éloignerent , pour fe
mettre à couvert .
Le 8. la tranchée fut ouverte : Les Affiégés
tirerent des bombes fur les Travailleurs.
Le 9. le Général fit fon entrée dans
Palerme, accompagné des principaux Magiftrats
& Gentilhommes de la Ville : Ils
allérent à la Cathedrale faire chanter le
Te Deum: Les Vaiffeaux firent des décharde
leurs canons .
ges
Le 12. nos troupes tirerent des bombes
dans la Citadelle , avec 4. mortiers .
Le 13. on a démafqué une Batterie de
20. piéces de canon , qui battoient la Citadelle
en bréche Le même jour à 10 .
heures du matin , les Affiégés ont demandé
à capituler : Le Gouverneur & les troupes
fe font rendus à la clémence du Roi.
Il y avoit dans la Citadelle 600. hom-
35.
tiers , 900. barils de poudre , 800 quintauc
defalpitre , 600 Fuzils François , 800. fu-
Zils Venitiens & les Magazins remplis de
munitions de bouche . Le Gouverneur déclara
au Général qu'il y avoit 180000. piaftres
tiers 90ces de canon defonte , 12. mordans
la Citadelle
un Nous trouvâmes dans le Molle
Vaiffeau de 66. piéces de canon qui n'étoit
pas encore forti.
Le 13. nous apprîmes que le Viceroi
138 LE MERCURE
avoit été pourfuivi par les gens du païs , &
qu'il avoit été obligé de fe réfugier à Ca-
Zalizete , après avoir perdu 100. hommes.
Nôtre Général détacha une partie de la
Cavalerie & des Grénadiers , pour affiéger
ce Village.
Le 15.

Le 14. la Cavalerie & les Grénadiers
marchérent pour fe rendre à Melazze.
le Marquis de Leide difpofa
l'embarquement , pour aller attaquer Meffine
: On embarqua ce jour & le fuivant, 4.
Bataillons .
Le 17. on embarqua le Régiment de Milan
& l'Artillerie : On re mit point ce
jour- là à la voile , tant à caule que le vent
étoit peu favorable , que par l'attente où
l'on étoit de l'Efcadre de Gonzales , qui
venoit de Cadis au nombre de 70. voiles ,
& qui paroiffoit déja à la veuë de Palerme
Le 18. cette Efcadre joignit , & l'on
mit à la voile.
Le Comte de Montemart Lieutenant-
Général , eft refté à Palerme avec fon
Camp- volant de 3. mille hommes. Quoiqu'il
n'eût ordre que de bloquer Trapani &
Termini , il s'eft refolu d'attaquer le Château
de Termini dans les formes. Il eft
fort ; il y a dedans trois cens hommes de
garnifon , 26. pićces de canon , 4. mortiers
, & c'eſt un magazin confiderable .
Le vingt , ce Lieutenant Géneral a
-
D'AOUS T. 139
commencé à embarquer les munitions de
guerre les plus néceffaires fur des Vaiffeaux
loués pour cet effet.
Le 21.la Flote moüilla au Cap de Mortilli ,
à la veuë de la Tour du Fare , qui fut auffitôt
abandonnée par les troupes Piedmontoifes.
Ainfi , le débarquement fe fit fans obftacle
; l'armée fe mit auffi -tôt en marche ,
pour aller camper à Ste. Agathe , à 6. mille
de Meffine . L'avant - garde de la Cavallerie
arriva dans le même tems , commandée
par Dom Luca Spinola Lieutenant-
Général.
Le 22. on embarqua 6. piéces de 24.
Siége de Meffine par les Espagnols.
Le 23. toute la Flote entra dans le
Détroit : Quelques Vaiffeaux & quelques
Galéres furent deftinés à garder l'entrée du
Port , pour empêcher que les Vaiffeaux
de S. M. Sic. qui y font , ne s'échapaffent.
La nuit du 23 au 24. l'armée ſe mit en
marche , pour s'avancer à Meffine ; & les
troupes ennemies s'étant rétirées dans la
Citadelle , &dans le Château de Sar -fålvatore
, le Senat & le Peuple accoururent au
Camp avec de grandes acclamations , portant
les clefs de la Ville à M. le Marquis
de Leide . Les Grenadiers fe rendirent maîtres
de la porte & du rempart : L'on cft
occupé actuellement à tranfporter l'Artil140
LE MERCURE
lerie en lieu d'où l'on puifle battre ces
Forts fans endommager la Ville. Le Mar
quis de Leide a donné trois jours aux Com →
mandans ennemis pour fe rendre avec capitulation.
Il paroît que malgré ces ménaces ,
ils font réfolus à fe bien défendre ; n'étant
pas perfuadés de la capacité des Eſpagnols
à faire des Siéges : De plus , ils fe flatent
d'étre fecourus par la Flote Angloife.
Y
L'Efcadre de Don Ignacio Chacon , qui
arriva le 22. de Sardaigne transporte
deux mille Chevaux , dont mille feront
emploiés au blocus de Siracufe , où on fait
que le Comte Maffei , ancien Viceroi , s'eft
retiré le 15. à grande peine. Il a été pourfuivi
& fort inquiété par les Païfans , qui
ont fait des chofes incroïables , quoiqu'il
fût eſcorté de 2. mille hommes , parmi lefquels
il y avoit quatre cens chevaux .
Toute la Sicile eft à la difpofition du
Roi Catholique , à la referve de la Citadelle
de Meffine , de Syracufe , Trapani ,
du château de Termini & de celui de Mélazzo
qu'on attaque tous en même tems.
L'on compte à préfent au Roi d'Espagne,
dans cette Ifle , 30800. hommes de troupes
réglées , & plus de 20000. Siciliens.
qui ont pris les armes en fa faveur .
Lipari a ouvert fes portes , aux cris de
vive Philippe V.
Le Marquis de S. Philippe , Envoïé extraordinaire
d'Eſpagne à Gennes , a fait
D'A O UST. 141
faire une remife de cinquante mille piftoles
en sicile , & il vient noviffime , d'en faire
une autre de 200. mille pièces d'or : La
Conquête ne pourra donc manquer faute
d'argent.
A Naples le 2. Août .
A Flote Angloiſe aiant paru le premier
de ce mois à l'entrée du Golphe
de Naples avec 26. Bâtimens , dont 22 .
Vaiffeaux de guerre ; l'Amiral Bing donna
avis à M. de Thaun , Viceroi de ce
Roiaume , qu'il étoit venu par ordre du
Roi fon Maître , pour être aux ordres de
l'Empereur.
Le Viceroi a fait un détachement de 1000 .
hommes d'Infanterie , & de 300. Dragons
pour la Calabre : On croit qu'ils font deſtinés
pour Regio.
Les Galeres de Sicile ont été obligées de
relâcher à Malthe , ainfi que 3. Vaiffeaux
de guerre , dans l'appréhenfion de tomber
au pouvoir des Eſpagnols. Une partie des
Officiers de la Chiourme , ont pris parti
parmi ces derniers.
Quoiqu'on puniffe très -févérement tous
les Deferteurs des troupes Imperiales , la
déſertion eft toûjours fort grande parmi les
Allemands. Le 20. du mois paffé , il y en
eut 94. qui s'étant rendu maîtres d'une
groffe Barque chargée de munitions de
142 LE MERCURE
1
guerre , obligerent le Patron de mettre à
la voile , & de les conduire en toute diligence
à Palerme , où on la croit préſentement
arrivée..
Quelques jours auparavant , 12. ou If.
Bâtimens de charge Efpagnols , fous l'efcorte
de 4. de leurs Vaiffeaux de guerre ,
aborderent à un petit Port de la côte , entre
Manfredonia & Capouë. Ils y débarquerent
plus de 800. hommes , & enleverent
pluſieurs détachemens de troupes Allemandes
qui occupoient divers petits poftes
Ils pénétrerent enfuite fort avant dans
le païs , s'emparerent de quantité de beftiaux
, particulierement de chevaux qu'ils
enleverent. L'allarme s'étant mife dans tout
le Païs , on détacha 5oo . hommes de trou
pes Napolitaines , pour leur couper la retraite
; mais, bien loin de commettre aucune
hoftilité contre les Efpagnols , elles leur fervirent
de guide . Ces 800. hommes , en faifant
leur retraite , ont mis le feu à plufieurs
meules de foin & de paille , que les Allemands
avoient amaffées pour la fubfiftance
de leur Cavalerie ; après quoi , ils fe rembarquérent
fort tranquilement avec tout leur
Butin , & plus de 600. Prifonniers Allemands
qu'ils ont furpris le long de la côte.
Les cinq cens Napolitains de troupes Nationales
, fe font auffi embarqués avec eux ;
aiant pris parti dans l'Armée d'Efpagne.
Les chaleurs font fi extrêmes , qu'il eft
D'A OUS T.
143
mort depuis qu'elles ont commencé , plus
de sooo . perfonnes dans cette Capitale : II
en périt tous les jours un grand nombre ,
fur tout des Allemands , qui n'étant point
accoûtumés à l'air du Païs , fuccombent
plus aifément que les Nationaux : Un nombre
infini de beftiaux fubiffent le même
fort. On attribuë en partie cette mortalité ,
aux puanteurs infuportables qui exhalent
depuis trois semaines du Mont Vefuve ; ce
qui caufe des maladies extraordinaires : On
meurt communément en 24. heures , ans
que les plus habiles Medecins y aïent pû
trouver aucun remede .
Il s'eft répandu dans les Montagnes de
ce Roïaume , quantité de Compagnies de
Bandits , qui tombent au paffage fur les Allemands
qui viennent du Milanois.
L
A Venizele 12. Août,
A République deVenize n'eft point du
tout contente de la Paix du Turc ; les
Peuples n'ont pas même donné le moindre
figne de joie . Ils fe plaignent qu'ils ont été
facrifiés, puifqu'en échange du Roïaume de
la Morée , on ne leur a donné pour équivalent
,qu'une lieuë de terrain dans la Dalmatie
, & les deux petites Ifles de Cérigo & Ce
rigotto , dont les Turcs s'empareront fans
rifque, quand il leur en prendra fantaifie. Ils
144
LE MERCURE
ne fe confolent point de la maniére dont
ils ont été traités , quoique , pour les adoucir
, on leur dife qu'ils auroient encore été
plus mal partagés , fans les vives follicitations
des Plénipotentiaires
Imperiaux , qui
ont û bien de la peine à y faire confentir
ceux de la Porte .
On étoit dans l'attente de la nouvelle
d'un Combat Naval entre l'armée des Turcs
& la nôtre ; mais la Paix , qui vient de ſe
conclure à Paffarovitz , femble nous délivrer
de cette crainte : C'eft la même raifon
pour laquelle nous avons difcontinué le
bombardement de Dulcigno , que le Provediteur
Mocénigo & le Général Schulembourg
auroient réduit en poudre.
L
A Rome le 9. Août.
E Cardinal Acquaviva a reçû de nouveaux
ordres de Madrid , de faire fignifier
à tous les Efpagnols de fortir de Rome
, & de fe rendre en Efpagne dans l'efpace
de quatre mois , pour comparoître devant
leur Ordinaire , fur peine de défobéiffance
, & de la confifcation de leurs biens .
La Nonciature d'Efpagne eft fermée , &
le Nonce qui étoit à la Cour de Madrid ,
eft en chemin pour révenir à Rome . Le S.
Pere , pour contenter l'Empereur , a révoqué
la Bulle de la Cruciata , par la verta
de
D'A O UST . 145
de laquelle S. M. C. levoit fur les biens
Ecclefiaftiques , les fommes néceffaires pour
faire la guerre aux Maures. Le Roi d'Eſpagne
a laiflé publier cette révocation , comme
peu importantė .
Le S. Pere a de plus accordé aux Troupes
Allemandes , paffage & etape dans l'Etat
Eccléfiaftique.
Il paroît ici une Lettre Italienne , venuë
de France , en réponſe de celle que M
le -Comte de Galas écrivit & diftribua au
facré Collège , au fujet de la prétenduë
Ligue entre S.M. C. & la Cour Ottomanet
Les Troupes du Milanois , qui paffent
par l'Etat Ecclefiaftique pour aller dans le
Roïaume de Naples , fe contentent de païer
feulement deux fols par jour , pour leur
nourriture & celle de leurs chevaux; ce qui
eft fort à charge au Païs , fans que l'on ofe
s'en plaindre.
Le Roi d'Efpagne a tout récemment régalé
le Cardinal Acquaviva du Portrait
du Prince des Afturies ; lui laiffant le foin
d'y faire mettre la Bordure : Pour cela ,
S. M. C. a joint à ce Préfent deux mille
piftoles ; ce qui prouve que fon Miniſtére
eft agréable à la Cour de Madrid. Don
Antonio Colonna , donna le 23. de Juillet
une férénade en face du Palais d'Efpagne
à trois heures de nuit : C'étoit une elpece
de Compliment qu'il faifoit au Miniftre
Efpagnol, par rapport aux circonftances pré-
Aoust 1718 . G
>
$46. LE MERCURE
fentes , peut-être même en vue de confer
ver la joiffance des Fiefs qu'il poffede
dans le Roiaume de Sicile . Le Pape a été
fcandalife de ce que deux Dames s'y fant
trouvées en bonets de paille , & peu dé
cemment vêruës , au rapport des Controlleurs.
Le pire de l'affaire cft , qu'on les a
accufé d'être allées enfuite à la Mefle
à la pointe du jour dans cet équipage,
Pour punition de ce délit , le Cardinal
Vicaire a û ordre de leur faire fignifier
par Mrs. leurs Maris , qu'elles üflent à ne
point fortir de chès elles fans permiffion
expreffe. On croit qu'on les pricra hon
nêtement de retourner dans leur Païs , à
40. ou so. mille de Rome

Quinze cent Cheveaux des Troupes Imperiales
aïant û ordre de fe rendre à Naples
, ont reçû un contre ordre à Ferare
de retourner fur leurs pas , & de ne pas
abandonner le Mantonan . On fait que le
Roi de Sicile a envoïé huit Officiers Généraux
dans ce Roïaume.
Mr le Comte de Charolois alla le premier
de ce mois chez le Pape , pour pren
dre congé de Sa Sainteté : Il ira d'ici à Fiorence
& à Sienne , pour revenir felon toutes
les apparences , en France.
6720
! D A O UST.
147
L
A Génes le 18. Août.
E Corps de 6000. hommes de Trou
pes Allemandes , qui étoit revenu
camper à la vûë de nos Redoutes avancées,
s'en eft bûreuſement retiré: Il a pris la
route des Etats du Grand Duc de Toſcane.
Un autre Corps des mêmes Troupes, tiré de
Mantoue , de Crémone & autres Places du
Milanois , à û ordre de s'avancer du côté
de Parme. Ces Troupes menent avec eldes
plufieurs piéces d'Artillerie , quantité
de Munitions de guerre , & 800. Païfans
avec des outils à remuer la terre.
La mortalité s'étant mife parmi leurs
chevaux, il en meurt beaucoup. Comme ces
Troupes font mal équipées & mal païées ,
la défertion y eft fort fréquente : On voit
des Compagnies de 100. hommes , réduites
à 20 & 25. hommes.
Une Frégatte Espagnole qui eft entrée
dans ce Port , a pris , à la vûe de Piombino,
deux groffes Tartanes Napolitaines : Elles
étoient chargées de Fufils . d'Epées , de
Bayonnettes , & de quantité de balots d'ha - `
bits , de chapeaux , & de fouliers deſtinés
pour cette Place . Il y avoit deffus 12. ou
is. Officiers Allemands de diftinction , qui
alloient joindre leurs Régimens dans le Milano's.
Gij
148 LE MERCURE
Il vient d'arriver une Barque de Şiçile
, dont le Patron a rapporté , qu'il y
avoit û un combat Naval entre la Flote
Efpagnole & la Flore Angloife ; Que la
premiere avoit û du défavantage ; les Anglois
aïant coulé à fonds quatre Vaiffeaux
Efpagnols , pris cinq autres , & bloqué
douze. Cela mérite confirmation .
A Turin le 12. Août .
N étoit ici dans l'impatience d'apprendre
des nouvelles de ce qui fe
paffoit en Sicile ; mais hier fur le midi ,
il en arriva un Exprés dépêché par le
Comte de Maffey : If donne avis que prefque
tout le Roïaume de Sicile s'eft foûlevé
, en faveur des Efpagnols qui font dans
Meffine , & qui font le Siége de la Citadelle
& du Fort de S. Salvador ; étant
maîtres des autres Forts : Qu'il n'y avoit
pas à douter que ces deux Fortereffes ne
fuffent bien - tôt en leur pouvoir , à moins
que la Flote Angloife ne vint promptement
à leur fecours .
Le Comte de Sufe , nôtre Amiral , vient
d'arriver de Nice où il a débarqué : Il a
couru grand rifque d'être pris d'une Frégate
Efpagnole , qui a pourfuivit pendant
deux jours & deux nuits , la Tartane qui
la débarqué à Nice . Il rapporte que prefD'
A O U S.9 T 349
que tous les Bâtimens de Transport du Roi
de Sicile , dont la plûpart étoient char
gés à Melazzo & autres Ports , aïant ap
pris le débarquement des Espagnols
avoient arboré Pavillon aux Armes d'Efpagne
après quoi , ils s'étoient rendus à
Palerme.
Notre Prince fe trouva fort embarraffe
dans cette conjoncture. Il s'eft adreffé à
l'Empereur & au Roi de la Grande Bre
tagne pour avoir du fecours. Les Envoïés
qu'il a à la Cour de Vienne depuis plus
de quatre mois , & qui y ont toujours été
depuis incognito , ont informé S. M. Sicilienne
, que S. M. Imperiale étoit dans le
deffein de l'affifter de toutes les forces ;
pourvû que l'Angleterre voulût lui fournir
des Vaiffeaux pour le tranfport de fes
Troupes ; mais il eft à craindre , que ce fecours
n'arrive pas aaffffééss àà temps , d'autant
que files Efpagnols s'y établiffent , il fera
prefque impoffible de les en chaffer.
Il a été réfolu dans le Confeil qui s'eft tenu
avant hier , que pour empêcher la défertion
qui eft dans les Troupes Siciliennes ,
on enverroit l'Infanterie de cette Nation
dans les Villes & aux environs de Verceil,
d'Ivré , & d'Aoft ; la Cavalerie & les
Dragons , à Montdovi , à Coni , & dans les
petites Places du Piedmont.
Depuis la defcente des Troupes Efpagnoles
en Sicile , il y a une très - grande
G iij
250 LE MERCURE
mefintelligence entre les troupes Piedmontoifes
& Siciliennes : Elles en viennent
presque tous les jours aux mains .
C'est ce qui fait qu'il deferte un grand
nombre de ces derniéres , & principalement
de leurs Cavaliers & Dragons qui
font dans le Montferat : Ils paffent avec
leurs chevaux & leurs équipages dans les
Etats de Florence , d'où ils prétendent s'en
retourner dans leur pars : Plufieurs de
leurs Officiers fuivent cer exemple.
La Cour vient d'être informée par un Exprès
, que la Flotte Angloife étant entrée
dans le Fare , avoit jetté dans la Citadelle
de Meffine & le Fort de S. Salvador, 5000 .
hommes , parmi lefquels il y a 3500. Allemands
& F500. Anglois.
P. S. De Konigsberg en Pruffe , le
9. Août.
Y
ES derniéres Lettres de Peterbourg
Lpoftene, que l'Envoit de Hollande
avoit été arrêté dans fa maifon par ordre
du Czar ; que tous fes papiers avoient été
faifis ; que le fujet de cet Arrêt provenoir,
de ce que ce Miniltre avoit donné à fesMaitres
des avis qui choquoient l'honneur & les
interêts de S. M. Cz. Maïs fur tout , pour
avoir écrit qu'il y auroit bien- tôt une
-
ADA O UST. 1ST
Révolution générale dans toute la Molcovie
; & pour avoir dit aflés ouvertement
à phieurs perfonnes , que ce n'étoit pas
par une mort naturelle , mais , par une
mort violente , que le Czarowitz étoit dé
cédé. Le Vice-Chancelier Schäfiroff aiant
notifié cer Arrêt à tous les Miniftres étran
gers qui font à la Cour , leur avoit die
qu'ils ne devoient point être furpris de
eette affaire S. M. Cz. n'ignorant pas
les droirs dûs à leur caractére. On mande
de l'ific d'Aland , qu'à l'arrivée d'un gros
Seigneur, les efperances de la Paix avoient
repris de nouvelles forces , & qu'il y avoit
plus d'apparence que jamais , d'une
prochaine conclufion . Néanmoins les
Mofcovites enlévent tous les bâtimens
Sucdois qu'ils peuvent attraper , & arrê
rent tous ceux qui appartiennent aux Hollandois.
On écrit encore de Peterbourg,
que le Vice-Chancelier Schafiroff avoit
reçû ordre du Czar de fe rendre dans
Fifle d'Atand , pour mettre les derniéres
mains au Traité de Paix qui s'y négocie.
On écritde Vidda du 6. Août , que desi
Marchands arrivés ici tout recemment
de Riga en Livonie , avoient raporté , que
quelques jours avant leur départ , on y
avoit reçu des avis certains , que la Paix
qui fe négocie depuis fi long- tems entre
Le Roi de Suéde & le Czar de Mofcovic,
Gijij
$152
LE MERCURE
avoit enfin été hûreufement conclue dans
I'lle d'Aland , par les Miniftres Plenipotentiaires
de ces deux Puiffances . Un Gentilhomme
affez digne de foi , arrivé ici de
la même Ville , dit avoir été témoin ocu
laire de l'évacuation de Riga par les troupes
Mofcovites , & de l'entrée des Suédois
dans la même Place.. Voilà une gran
de nouvelle ; mais , qui mérite , avant
que d'y ajoûter foi , des plus grandes certitudes.
Les Mofcovites qui vont dans le
Palatinat de Minesk , fubfiftent à leurs dé
pens dans leur marche : Mais , d'abord
qu'ils y feront arrivés , ils ont dans la po
che un ordre du Czar , pour exiger des
habitans de ce pais - là , les provifions néceffaires
pour leur fubfiftance , & les voitures
pour les tranfporter à Grodno . Quatre autres
Régimens de la même Nation , marchent
vers Witepski , pour le rendre de
là à Grodno.
,
I
ODE A MES AMIS:
Par M. le Grand.
Pourquoi bater notre trépas
Par le travail & par lapeine ?
Amis nous irons bien la bas
1
Sans qu'aucun fouci nous y mene.
Le tems , avec son pied léger ,
}
D'A O UST. 355
"
Affés -tot nous y précipite:
Loin du Héros & du danger
Nos jours ne paffent que trop vite
Qu'un autre dans les Champs de Mars ,
Cherche la Gloire & les hazards ,
Ou qu'à l'honneur defaire un Livres,
Il immole celui de vivre :
Pour moi buvant à rouges bords ,
Firai lentement chés les Morts :
Si je puis , avant de m'y rendre
Je myferai long- tems attendre.
Car , aux bordsu triste Lethé ,
Délaißé du Dieu de la Treille ,
Je dois être une Eternité
C
Sans voir une seule Bouteille.
Helas , chez les Morts , mes amis
Où l'on a toujours l'humeur noire
Il ne me fera plus permis
De revenir ici pour
boire !
Dès qu'on voit les fombres féjours &
Il est trop vrai ; c'est pour toujours.
Plein de courage & de mérite ,
On ne revient plus du Cocyte :
On a beau crier , ô Pluton !
1
Je fuis un Cefar , un
Caton
Sans toucher la Parque on la prie :
La Cruelle fourde à nos voix ,
N'affranchit de fa Barbarie ,
Que nos travaux & nos Exploits.
Que dis-je ? Un jour aux Rives fombres.
Ils fuivront nos fragiles ombres :
Sur fes ailes , le tems jaloux
Les conduira commè nons.
Sous l'âge à la fin tout fuccombe
Mais , chers amis , qu'importe aux Morisy
Que lear nom gravé ſur leur tombe ,
Refifte ou cede à fes efforts ?
Non , non , quand la Parque inhumaine
Un jour m'aura mis fous fa loi »
Gy
354 LE MERCURE
Je ne me mettrai guere en peine
Comme ici l'on parle de moi.
Des honneurs que l'on rend aux Manes ,
Qui voudra , devienne jaloux :
Humbles Bergers , dans vos Cabanes
J'aime encor mieux vivre avec vous.
Le mot de la premiére Enigme du moiss
paffé, étoit la Perruque , & celui de la ftconde
, Dieu.
ENIGM E.
Par M. CHANSI ERGES.
Nconnoit fur monfront mon âge& ma Patrie: -
Jeſuis aiméjuſqu'à l'Idolâtrie.
Si j'en crois cependant , mon Pere eft le Soleil ,
Ma Mere eft plus certaine ; elle eft riche &feconde.
Je Suis d'un éclat fans pareil ,
Et je porte le Nom du plus grand Roi du Monde.-
AUTRE.
FE fuis le premier de mes Freres ,
Mon Ainé me céde quelquefois fon Emplòi. -
Nos Cadets font bien néceffaires ;.
Mais on ne peut agir , ni fans lui , nifans mei.
2020
IDA OUST.
CHANSON.
A
Pour vaincre un amour malhüren ,
Impuisante raison; ' eft en gam qu'on s'implare.
Hélas , tes Confeil's rigoureux.
Loin d'adoucir nos maux , les aigriffent encor
Où l'Amour fait regner fes Loix ,
Raifon , foible Raifon , un'oferos paroitre ;
Et nos coeurs n'entendent sa voix ,
Quan momentfortuné qu'il n'en eft plus le maitre.
JOURNAL DE PARIS.
Nous avons cri , fans avoir égard_aux
daites de notre Journal , que nous ferions
plaifir au Public de le commencerpar les·
Arrêts , Lettres Patentes Déclaration
Edit du Roi , rendus au Lit de Fuftice
qui fut tenu le 26. Abt au Palais dess
Tuileries:
E S T
ARKRES
DU CONSEIL D'ESTAT DU ROT,,
Du 21. Août 1718. & Lettres Patentes
en confequence , Registrées en-Parlement
le 26. Août 1718.
Extrait des Regiftes du Confeil d'Emer.
L
E ROY étant informé que le Parle
•ment de Paris , à l'infligation de genes
Gvj
156 LE MERCURE
mal intentionnés & contre l'avis des plus
fages de cette Compagnie , abufant des
différentes marques de confideration dont
il a plû à Sa Majefté de l'honorer , & même
de la grace qu'Elle a bien voulu lui
accorder , auffi- tôt aprés fon avenement à
la Couronne , en lui permettant de faire
à Sa Majefté des Remontrances fur fes
Edits & Déclarations avant de les enre
giſtrer , fait continuellement de nouvelles
tentatives pour partager l'autorité Souveraine
, s'attribuer l'adminiftration immé
diate des Finances , s'arroger une Jurifdition
fur les Officiers Comptables , fe rendre
Supérieur aux autres Cours Supérieures
, foit fur le fait des Mornoyes , foit par
rapport aux Impofitions & aux Subfides ,
propofer ou réïtérer les Remontrances après
le terme prefcrit par la Déclaration du
mois de Septembre 1715. les faire prévaloir
fur la volonté du Roi , défendre &
furfeoir l'execution des Arrêts du Confeil
, fe dire ou fe prétendre le Confeil
néceffaire de Sa Majefté & de l'Etat , abufer
des exemples des précédentes Minorités
, dont les divifions intérieures , ou les
Guerres Etrangeres avoient troublé la tranquillité
, renoncer prefque entiérement à la
diftribution de la Juftice pour s'occuper de
l'examen , ou plutôt de la critique des af
faires du Gouvernement , au grandi préjudice
du crédit public que le Parlement
ADAOUST... 1857
*
femble avoir voulu altérer par des procé
dures inconfidérées par des éclairciffe
mens qu'il n'avoit pas droit de demander ,
& par différens Arrêtés fur des matiéres
qui ne font pas de fa compétence : A quoi
étant néceffaire de pourvoir. SA MAJES
TE ÉTANT EN SON CONSEIL , de l'avis
de Monfieur le Duc d'Orleans Régent , a
Ordonné & ordonne ce qui fuit. long y
ART . I. Le Parlement de Paris pourra
continuer de faire à Sa Majefté des Remontrances
fur les Ordonnances , Edits ,
Déclarations & Lettres Patentes qui lui
feront adreffées pourvû que ce foit dans
la huitaine , ainfi qu'il eft porté par la Déclaration
du mois de Septembre 17,1 §. &
dans la forme prefcrite par l'Article III .
du Titre premier de l'Ordonnance de 1667.
Lui défend Sa Majefté de faire aucunes
Remontrances , Délibérations ni Repréfentations
fur les Ordonnances, Edits , Déclarations
& Lettres Patentes qui ne lui
auront pas été adreffés.
* par.
le- II. Veut Sa Majesté , que, faute
dit Parlement de Paris de faire fes Remon
trances dans la huitaine , du jour que les
Edits , Déclarations du Roi & Lettres Pa
tentes lui auront été préfentés , ils foiens
réputés & tenus pour Enregistrés . Et en
conféquence qu'il en fera envoïé une Ex
pédition en forme aux Baillages & Séné ,
chauffées du Reffort du Parlement de Paz,
158 LE MERCURE
ris , pour y être éxécutés felon leur for
me & teneur , & le contenu en'iceux être
obfervé fous telles peines qu'il appartien--
dra: Et en cas de contravention tant par
ledit Parlement de Paris , que par lefdies
Baillifs & Sénéchaux dans leurs Arrêts
Sentences & Jugemens , qu'ils feront caffés
& annullés par Sa Majefté , fuivant la for
me preferite par fes Ordomances:
III. Lorfque le Parlement aura délibé--
ré de faire des Remontrances dans la for
me & le tems ci-deffus marqués , les Gens
du Roi fe donneront l'honneur d'en informer
Sa Majefté, qui leur fera fçavoir frå
Elle défire recevoir leurs Remonttances de:
vive voix ou par écrit.
IV. Au premier cas , il fera par Sa Ma--
jefté indiqué au Parlement le jour auquel
Elle trouvera bon d'écouter fes Remontrances
, Et au fecond cas; faute pat le Parfement
de remettre fes Remontrances par
écrit à l'un des Secretaires d'Etat &0:
des Commandemens de Sa Majefté , huic
jours après qu'Elle leur en aura donné l'ordre
, les Edits , Déclarations & Lettres
Patentes feront cenfés enregistrés , ainfi
qu'il eft porté par l'Article IN du préfent
Arrêt.
V. Après les remontrances écoutées ou
reçues par Sa Majefté , s'il lui plaît d'ore
donner que les Edits , Déclarations & Lett
ttes Patentes foient enregistrés , le Parle
DA O UST.. 159
ment fera tenu d'y fatisfaire fans délai , tinon
l'Enregistrement fera cenfé en avoir
été fait , & il en fera envoïé des Expédi
tions , fuivant l'Article fecond du préſent
Arrêt , fauf au Parlement , après l'enregis
ftrement de faire de nouvelles Remontran
ces , aufquelles Sa Majesté aura tel égardi
qu'il appartiendra.
VI. Sa Majefté défend très expreffement
audit Parlement de Paris d'interprérer
les Edits, Déclarations & Lettres Pa
rentes qui lui auront été adreffés de fon
ordre; Et en cas que quelques Articles luiparoiffent
fujets à interprétation , le Par--
lement de Paris pourra conformément à
l'Article 11. du Titre premier de l'Or
donnance de 1667 repréſenter à Sa Majesté
ce qu'il eftimera convenable à l'utilité publique
, fans que l'éxécution en puifle être
furfife , ni qu'aucuns Edits , Ordonnan
ees , Déclarations , Lettres Patentes , ni
Réglemens de. Sa. Majefté puiflent être
interprétés ou modifiés par ledit Parlement
de Paris fous aucun prétexte.
3
VII. N'entend Sa Majefté que le Par
lement de Paris puiffe inviter les autres
Cours à aucune Affociation , Union , Confédération
, Conſultation , ni Affemblée
par Députés ou autrement , pour quelque
caufe ou occafion que ce foit , fansune permillion
expreffe & par écrit de Sa Majeſté „ +
àpeine de défobéiſſance , & fous celle aus
160 MERCURE LE
tre peine qu'il appartiendra , fuivant l'éxi
gence des cas.
VIII . Lui défend pareillement Sa Ma
jesté de faire aucune Affemblée ou Déli
bération touchant l'Adminiſtration de fes
Finances , ni de prendre connoiffance d'aucunes
Affaires qui concernent le Gouver
nement de l'Etat , fi Sa Majefté ne trouve
bon de lui en demander fon avis par un
ordre exprès.
IX. Déclare Sa Majefté nuls & de nul
effet tous Procès verbaux , Arrêts , Délibérations
Arrêtés , & autres Actes que ledit
Parlement de Paris pourroit avoir faits
par le paffé , ou pourroit faire à l'avenir ,
foit au Sujet des Edits , Déclarations &
Lettres Patentes qui ne lui ont pas été
adreffés , foit par rapport aux affaires du
Gouvernement de l'Etat , fur lefquelles Sa
Majefté ne lui aura pas demandé fon avis.
X. Ce faifant , a Sa Majefté d'abondanɛ
caffé & annulle l'Arrêt du Parlement de
Paris du 26.Juin dernier , dont Elle a ordonné
la caffation par celui du Confeil du
même jour.
Caffe & annulle pareillement Sa Majefté
tous Arrêtés ; Actes de Publication
d'Affiches , de Notification & autres qui
pourroient avoir été faits , foit contre l'Edit
du mois de Mai dernier , Enregistré
en la Cour des Monnoyes , où l'adreſſe en
avoit été faite , foit au préjudice dudic
D' A OUMS T. 161
'Arrêt du Confeil , & de celui du lende
main , ou des Lettres Patentes expédiées
fur ledit Arrêt , & adreffées au Parle
lement qui ne les a pas encore Enregiftrées
.
Caffe & annulle auffi l'Arrêt du Parle
ment de Paris du 12. de ce mois comme
attentatoire à l'autorité Roïale , Et toutes
les Délibérations ou procédures qui ont
précédé & fuivi ledit Arrêt , ou qui pourroient
êtrefaites à l'avenir fur ce qu'il con
tient , & fur toutes autres matieres femblables
Défendant Sa Majefté au Parle
ment de traiter de celles affaires , que lorf
qu'Elle voudra bien lui faire l'honneur de
l'en confultert
3. Veut Sa Majefté que lesdits Arrêts ,
'Arrêtés ; Délibérations , Procès verbaux
& autres Actes faits en conféquence, foient
raïés & biffés dans les Regiftres du Parlement
, & par tout ailleurs où befoin fera
: Et qu'en marge d'iceux mention foit
faite du préfent Arrêt , qui fera lû , publié
& affiché tant dans fa bonne Ville de Paris,
que dans les Villes & principaux lieux
du Reffort dudit Parlement , à l'effet de
quoi il en fera envoïé directement des Expéditions
aux Baillages & Sénéchauffées ,
pour y être Enregiftrées à la diligence des
Procureurs de Sa Majefté , qui feront tenus
d'en certifier dans un mois à peine d'interdiction
: Et que, pour l'Execution du
102 LE MERCURE
préfent Arrêt toutes Lettres Patentes néceffaires
feront expédiées . FAIT au Con
feil d'Etat du Roi , Sa Majesté y étant ,
tenu à Paris le vingt- uniéme jour d'Août
1718. Signé , PHELY PEAUX
LETTRES PATENTES.
L
OUES PAR LA GRACE de Dieu
ROY DE FRANCE ET DE NAVAR
RE : A nos amez & feaux Confeillers les
Gens tenant nôtre Cour de Parlement à
Paris , SALUT. Par Arrêt en forme de
Reglement de Nous rendu en notre Confeil
le z1. Août dernier pour les Caufes y
contenuës , Nous avons ordonné ce que
Nous entendions être à faire & obferver
par nêtre dite Cour far l'exécution de nos
Edits & Déclarations , Arrêts de notre
Confeil & Lettres Patentes fur iceux ,
Enſemble fur le tems & la forme des Remontrances
que do nôtre grace fpéciale
Nous lui avons permis de Nous adreffer
avant leur Enregistrement , & par icelui
pourvû à pluncurs abus préjudiciables à
nôtre Autorité ; Et voulant que ledit Arsêt
foit éxécuté de point en point felon ſa
forme & teneur , fans qu'en aucune ma→
niére & fur quelque prétexte que ce foir
il y foit contrevenu , Nous avons fait ex--
pedier nos Lettres fur ce néceffaires. A CES
CAUSES & autres à ce Nous mouvans ,
D'AOUST . 163

de l'avis de nôtre très- cher & très- amé
Oncle le Duc d'Orleans Petit - fils de
France Regent , de nôtre très -cher & trèsamé
Coufin le Duc de Bourbon , de nôtre
très cher & très amé Coufin le. Prince de
Conry , Princes de notre Sang , de nôtre
très-cher & très-amé Oncle le Duc du
Maine , de nôtre très - cher & très-amé
Oncle le Comte de Touloufe Princes lé
gitimès , & autres Pairs , grands & notables
Perfonnages de nôtre Roiaume qui
ont vû ledit Arrêt ci-attaché fous le Cantrefcel
de nôtre Chancellerie , Et de nôtre
grace fpeciale , pleine puiffance & autorité
Roiale , Nous avons dit, ftatué , &
ordonné , & par ces prefentes fignées de
nôtre main , difons , ftatuons & ordonnons
, voulons & nous plaît ce qui fuit.
ART. I. Que le Parlement de Parispuifle
continuer de Nous faire des Remontrances
fur nos Ordonnances , Edits ,
Déclarations & Lettres Patentes qui lui
feront adreffez , pourvû que ce foit dans
la huitaine ainfi qu'il eft porté par la
Déclaration du mois de Septembre 1715 ,
& dans la forme prefcrite par l'Article
III. du Titre L. de l'Ordonnance de 1667.
Lui défendons de faire aucunes Remonerances
, Délibérations , ni Reprefentations
fur nos Ordonnances , Edits , Déclarations
& Lettres Patentes qui ne lui auront pas
été adreffez.
164 LE MERCURE
II. Que faute par ledit Parlement de
Paris de faire fes Remontrances dans la
huitaine du jour que lesdits Edits , Déclarations
& Lettres Patentes , lui auront été
préfentez , ils foient reputez & tenus pour
Enregistrez ; Et en confequence , qu'il en
fera envoie une expédition en forme aux
Baillages & Senechauffées du Reffort du
Parlement de Paris , pour y être éxécutez
felon leur forme & teneur , & le contenu
en iceux être obfervé fous telles peines
qu'il appartiendra , Et en cas de contras
vention , tant par ledit Parlement de Paris
, que par lefdits Baillifs & Senechaux
dans leurs Arrêts , Sentences & Jugemens
, qu'ils feront par Nous caffez & annullez
fuivant la forme prefcrite par les
Ordonnances.
III. Que lorfque le Parlement aura déliberé
de faire des Remontrances , dans la
forme & dans le tems ci - deſſus marquez ,
les Gens du Roi fe retireront vers Nous
pour Nous en informer , & Nous leur fe
rons favoir fr nous défirons les recevoir de
vive voix ou par écrit.
IV. Au premier cas , nous indiquerons
au Parlement le jour auquel Nous trouverons
bon d'écouter fes Remontrances ,
Et au fecond cas , faute par le Parlement
de remettre fes Remontrances par écrit à
l'un de nos Secretaires d'Etat & de nos
Commandemens huit jours après que
D'AOUST. 165
Nous leur en aurons donné l'ordre , les
Edits , Déclarations & Lettres Patentes feront
cenfés Enregistrés , ainfiqu'il eft porté
par l'Article II . des Préfentes .
V. Après que nous aurons écoûté où reçû
les Remontrances , s'il Nous plaît d'ordonner
que les Edits , Declarations & Lettres
Patentes foient enregistrés , le Parlement
fera tenu d'y fatisfaire fans délai ,
finon l'Enregistrement fera cenfé en avoir
été fait , & il en fera envoié des Expéditions
fuivant qu'il eft expliqué au fecond
Article ci- deffus , fauf au Parlement après
l'Enregistrement de faire de nouvelles
Remontrances
aufquelles Nous aurons
tel égard qu'il appartiendra.
>
VI. Défendons très expreffement audic
Parlement d'interprêter les Edits , Déclarations
& Lettres Patentes qui lui auront
été adreffez de nôtre Ordre ; Et en
cas que quelques Articles lui paroiffent
fujets à interpretation ; le Parlement de
Paris pourra conformément à l'Article III.
du Titre premier de l'Ordonnance de
1667. Nous reprefenter ce qu'il estimera
convenable à l'utilité publique , fans que
l'éxécution en puifle être furfiſe , ni qu'au.
cun de nos Edits , Ordonnances , Déclarations
, Lettres Patentes ou Réglemens
puiffent être interprêtez ou modifiez par
ledit Parlement de Paris , fous aucun prétexte.
166 LE MERCURE
VII. N'entendons que le Parlement de
Paris puiffe inviter les autres Cours à aucune
Affociation , Union , Conféderation,
Confultation ni Affemblée par Députés ou
autrement , pour quelque caufe ou occafion
que ce foit , fans notre expreffe permiffion
par écrit , à peine de defobéïflance,
& fous telle autre peine qu'il appartiendra ,
fuivant l'exigence des cas.
VIII. Lui défendons pareillement
de faire aucune Affemblée ou Delibera
tion touchant l'adminiftration de nos Finances
, ni de prendre connoiflance d'aucunes
affaires qui concernent le Gouvernement
de l'Etat , fi Nous n'avons agréable
de lui en demander fon avis par un ordre
exprès.
IX. Declarons nuls , & de nul effet
tous Procès verbaux , AArrrrêêttss ,, Deliberations
, Amêrés & autres Actes, que ledit
Parlement de Paris pourroit avoir fait par
le paflé , ou pourroit faire à l'avenir , ` au
fujet des Edits , Declarations & Lettres
Patentes , qui ne lui ont pas été adreffés ,
foit par rapport aux affaires du Gouver◄
nement de l'Etat , fur lefquelles Nous ne
lui aurons pas demandé fon avis.
X. Ce faifant , avons d'abondant caffé &
annullé l'Arrêt du Parlement de Paris du
20. Juin dernier , dont Nous avons ordonné
la caffation par celui rendu en nôtre.
Confeil le mêmejour.
D'AOUST. 167
Comme auffi avons caffé & annullé , caffons
& annullons tous Arrêts , Actes de
publication d'affiches , de notification &
autres qui pourroient avoir été faits ,
foit
contre l'Edit du mois de May dernier Enregiftré
en la Cour des Monnoyes où l'a»
dreffe en avoit été faite , foit au préjudi
ce dudit Arrêt du Confeil & de celui da
Jendemain , ou des Lettres Patentes expediées
fur icelui , & adreffées au Parlement
qui neles a pas encore enregistrées.
Avons pareillement caffé & annullé
l'Arrêt du Parlement de Paris du 12. de
ce mois , comme attentatoire à l'Autorité
Royale , & routes les Deliberations ou
Procedures qui ont précedé ou fuivi ledit
Arrêt , ou qui pourroient être faites à l'avenir
fur ce qu'il contient , & fur toutes
autres matieres femblables : Défendant au
Parlement de traiter de telles affaires , que
lorfque Nous voudrons lui faire l'honneur
de l'en confulter.
Voulons que lesdits Arrêts , Arrêtés
Deliberations , Procès verbaux & autres
Actes faits en confequence , foient rayés &
biffes dans les Regiftres du Parlement , &
par tout ailleurs où befoin fera : Et qu'en
marge d'iceux mention foit faite dudit
Arrêt & de ces Préfentes , qui feront lûës ,
publiées & affichées tant dans nôtre bonne
Ville de Paris , que dans les Villes &
principaux Lieux du Reffort : A l'effet de
168 LE MERCURE
quoi Copies dûement collationnées en fefont
envoyées directement aux Baillages ,
Sénéchauffées & par tout où befoin fera
pour y être enregistrées à la diligence de
nos Procureurs qui feront tenus Nous en
certifier au mois , à peine d'interdiction .
7
Si vous Mandons que les Préfentes vous
ayés à faire lire , publier & enregiſtrer :
Et le contenu en icelles garder & obferver
de point en point , felon leur forme & teneur
, fans que pour quelque caufe ou prétexte
que ce foit il y foit contrevenu :
Enjoignons à notre Procureur Général de
Nous avertir des contraventions , fi aucunes
étoient faites , même d'en informer. Et
à nos Baillifs , Sénéchaux , Sieges Préfi
diaux & à tous autres nos Juges de vôtre
Reffort , que ces Préfentes ils ayent pareillement
à faire lire , publier & enregiſtrer ,
& en certifier dans le mois , à peine d'interdiction
: Car tel eft nôtre plaifir . Donnéà
Paris le 16. Août , l'an de grace 1718.
Et de nôtre Regne le troifiéme , Signé
LOUIS. Et plus bas , par le Roy , le
Duc D'ORLEANS Regent prèſent ,
PHELY PEAUX .
Le Roy feant en fon Lit de Justice , delavis
du Duc d'Orleans Regent , a ordonné &
ordonne que les prefentes Lettres Patentes
feront enregistrées au Greffe de fon Parlement ,
& quefur le repli d'icelles , il foit mis ↳ que
lecture en a été faite , & ledit Enregistrement
ordonne
D'AOUST: 769
ordonné , ce requerant fon Procureur Gene
ral , pour être le contenu en icelles executé felon
leur forme & teneur : Et Copies collationnées
envoyées aux Baillages & Sénéchauffées
du Reffort , pour y être pareillement
lues , publiées & regiftrées. Enjoint aux
Subftituts de fon Procureur General de l'en
certifier au mois. Fait en Parlement , le Roy
tenant fon Lit defuftice dans le Château des
Tuileries , le 26. Août 1718. Signé
GILBERT.
EDIT D U ROY ,
Portant dérogation à la Declaration du
5. May 1694. à l'Edit du mois de May
1711. & à celuy du mois de Juillet 1717.
Donné à Paris au mois d'Août 1718. Regiftré
en Parlement.
L de France & de Navarre : A tous
OUIS par la grace de Dieu Roy
préfens & à venir , Salut . La Dignité de
Pair de France , qui a toûjours été regardée
avec tant de diftinction , a mérité dans
tous les tems une attention particuliere des
Rois nos Prédeceffeurs , pour en conferver
l'Eclat & la Grandeur , & ils ont donné
aux Pairs le Rang immédiat , après les
Princes du Sang , pour les approcher plus
près de leurs Perfonnes. La Réunion à la
Couronne d'une partie des anciennes Pai-
Aoust 1718.
H
170 LE MERCURE
ries , a engagé les Rois à en créer de
nouvelles , pour remplacer les anciennes .
Et pendant plufieurs fiècles , les Pairs
n'ont û devant eux , que les Princes du
Sang Royal , & n'ont à d'autre rang entreeux
, que celui de l'Erection de leurs
Pairies Si dans les derniers fiécles les
Rois ont changé cet ordre par des raifons
particulieres d'affection pour quelques Sujets
qu'ils ont voulu placer au deffus de
tous les Pairs , quoiqu'ils n'euffent que cette
dignité , les Rois Succeffeurs ont û attention
de rétablir l'ordre ancien de la
Création des Pairies : Mais le Roy Henry
IV. pouffé par une tendreffe extraordinaire
pour Cefar de Vendôme , un de
fes fils légitimés , lui donna d'abord en
1597. lors de l'Erection de la Terre de
Beaufort en Duché- Pairie , le rang comme
Duc au deffus de quelques Pairs : Et
par de nouvelles Lettres de 161o . il le lui
donna au deffus de tous , immediatement
après les Princes du Sang . Cette grace ne
fut pas approuvée par le Roy fon Succeffeur
nôtre Trifayeul : En forte que le
Duc de Beaufort , Fils de Cefar de Vendôme
, n'ût rang dans nôtre Parlement de
Paris , que du jour de la Gréation de ce
Duché- Pairie. Les autres Fils légitimés du
Roy Henry IV. n'eurent aucun rang parmi
les Ducs & Pairs : Et celui d'entre
eux qui fut honoré de la Dignité de Pair
D'A O UST. 171
pat le Roy Louis XIV. n'ût le rang parmi
les Pairs , que du jour de l'Erection de
fa Pairie. Mais le feu Roy nôtre Bifaycul
qui eut toûjours une affection & une attention
particuliere pour élever fes Fils légi
timez, fit revivre en 1694.dans les Defcendans
de Cefár Vendôme,le rang que le Roy
Henry IV. leur avoit donné , pour pouvoir
faire la même grace aux Duc du Maine
& Comte de Toulouſe fes Fils légiti
més : I leur accorda une Declaration le
5. du mois de May 1694. par laquelle il
fut ordonné que fes Enfans légitimés , &
leurs Defcendans en légitime mariage ,
tiendroient le premier rang immediate
ment aprés les Princes du Sang Royal
en tous Lieux , Actes , Cérémonies &
Affemblés publiques & particulieres, mê
me en nôtre Cour de Parlement & ailleurs;
Qu'ils précéderoient tous les Princesqui ont
des Souverainetés hors de nôtre Royame , &
tous autres Seigneurs de quelque qualité
& dignité qu'ils puiffentêtre : Et que dans
toutes les Cérémonies qui fe feroient en fa
préfence & par tout ailleurs , fefdits Fils
légitimés jouiroient des mêmes honneurs ,
rangs & diftinctions , dont de tout tems
ont accoûtumé de jouir les Princes de nôtre
Sang, immediatement après lefdits Princes
du Sang Royal . Ces graces ont été confitmées
par des Brevets particuliers des 20 &
21. May 1711.qui ont donné lieu à l'Edit
Hij
172 LE MERCURE
des mêmes mois & an , fuivant lequel les
Fils légitimés du feu Roy , qui poffederont
des Pairies , doivent repréfenter les anciens
Pairs aux Sacres des Rois , après &
au défaut des Princes du Sang ; & avoir
Entrée & Voix déliberative en nôtre Cour
de Parlement , à l'âge de vingt ans , avec
Seance immediatement après les Princes
du Sang , & y préceder tous les Ducs &
Pairs ; quand même les Duchés Pairies de
fes Fils légitimés , feroient moins anciennes
que celles defdits Ducs & Pairs . Toutes
ces diftinctions , dont les dernieres
étoient fans exemples , furent beaucoup
augmentées par l'Edit du mois de Juillet
1714. & par la Declaration du 23. May
1715. par lesquelles le feu Roy donna à
fes Fils légitimés le Titre de Princes du
Sang ; les declara capables de fucceder à
la Couronne au défaut du dernier des Prin
ces du Sang ; & leur accorda tous les Privileges
, Droits & Honneurs , fans diſtinc
tion , dont joüiffoient les Princes du Sang.
Le préjudice que ce dernier Edit faifoit
aux Princes de notre Sang , leur a donné
lieu de Nous en demander la Revocation ,
que Nous leur avons accordée , pour
maintenir dans nos Defcendans , & dans
ceux des Princes du Sang Royal
les
Droits éminens que la feule naiffance légime
peut donner ; Mais en même - tems
que Nous avons revoqué cet Edit & certe
D'AOUS T 173
Declaration , par celui du mois de Juillet
1717. en ce qu'ils declaroient les Duc du
Maine & Comte de Toulouſe , & leurs
Defcendans mâles , Princes du Sang , &
habiles à fucceder à la Couronne , Nous
avons refervé au Duc du Maine & au
Comte de Toulouſe , les Honneurs dont
ils avoient joüi depuis l'Edit de 1714
Comme cette grace peut avoir des confequences
dangereufes , & qu'après avoir
rendu la juftice qui étoit due aux Princes
du Sang Royal Nous ne fommes pas
moins obligés de rétablir en faveur des
Ducs & Pairs l'ordre ancien du rang des
Duchés Pairies ; dans la vûë que Nous
avons d'entretenir entre tous les Corps de
nôtre Etat , l'harmonie & l'union qui doivent
affûrer la tranquillité du Gouverne
ment & le bonheur de nos Sujets , Nous
avons refolu d'expliquer nos intentions
fur la Requête qui Nous a été préſentée
par les Ducs & Pairs , pour être mainte
mus dans tous leurs Droits & Prérogatives.
A ces Caufes & autres bonnes &
grandes confiderations à ce Nous mouvans
, de l'avis de nôtre très cher & trèsamé
Oncle le Duc d'Orleans , petit Fils de
France, Regent , & de plufieurs Grands &
notables Perfonnages de nôtre Royaumé ,
& de nôtre certaine fcience , pleine Puiffance
& Autorité Royale : Nous avons revoqué
& par ces Préfentes fignées de nôtre
Hiij
174 LE MERCURE
Main , revoquons la Declaration du 3 .
May 1694. donnée en faveur des Duc du
Maine & Comté de Touloufe : Enſemble
l'Edit du mois de May 1711. en ce qu'il
leur attribuë , & à leurs Defcendans mâles
le Droit de reprefenter les anciens Pairs
aux Sacres des Rois , à l'exclufion des autres
Pairs de France ; en ce qu'il les admet
à prêter le Serment au Parlement à
l'âge de vingt ans , & en ce qu'il leur per
met de donner une Pairie à chacun de
leurs Enfans mâles , pour en joüir aux
mêmes honneurs du vivant même de leurs
Peres:& en confequence ordonnons que lef
dits Duc du Maine & Comte de Touloufe ,
n'auront rang & féance en nôtre Cour de
Parlement près de Nous , dans les Céré
monies públiques & particulieres , & par
tout ailleurs , que du jour de l'Erection de
leurs Pairies ; & qu'ils ne joüiront d'au
tres Honneurs & Droits , que de ceux at
tachés à leurs Pairies , & comme en joüiffent
les autres Ducs & Pairs de Frances
dérogeant à cet effet à nôtre Edit du mois
de Juillet 1717. en ce qu'il ordonne que
lefdits Duc du Maine , Comte de Touloufe
& leurs Enfans , coutinueront de recevoir
les honneurs dont ils avoient joüi en
nôtre Cour de Parlement , depuis l'Edit
du mois de Juillet 1714. & à tous autres
Edits , Declarations , Lettres Patentes
Arrêts , tans pour eux que pour leurs EnD'AQUST.
175

fans , & autres Titres à ce contraires . Si
donnons en Mandement à nos amés &
feaux Confeillers les Gens tenant nôtre
Cour de Parlement , Chambre de Comptes
& Cour des Aides à Paris , que nôtre
préfent Edit ils ayent à faire lire , publier
& enregistrer , & le contenu en icelui garder
& obferver , felon fa forme & teneur ;
Car tel eft nôtre plaifir. Et afin que ce foit
chofe ferme & ftable à toûjours , Nous Y
avons fait mettre nôtre Scel. Donné à Paris
au mois d'Août l'an de grace 1718. &
de nôtre Regne le troifiéme. Sign
LOUIS. Et plus bas , Par le Roy ,
le Duc D'ORLEANS Regent prefent
PHELY PEAUX . Viſa DE VOYER
D'ARGENSON. Et fcellé du grand Sceau
de cire verte , en lacs de foye rouge &
verte.
Le Royfeant enfon Lit de Juftice , de l'a
vis du Duc d'Orleans Regent , a ordonné ✪
ordonne
que le prefent Edit fera enregistré as
Greffe de fon Parlement , ce requerant fon
Procureur General , & quefur le repli d'icelui
il foit mis , que lecture en a été faite pour
être executé felon fa forme & teneur. Fait à
Paris en Parlement , le Roy tenant fon Lit de
Fuftice au Palais des Tuileries le 26. Août
1718. Signé GILBERT .
Hij
176 LETMERCURE
DECLARATION DU ROY
En interpretation de l'Edit des. prefens
mois & an. Du 26. Août 1718, Re÷
giftrée en Parlement.
OUIS la
Lde France & de Navarre : A tous
grace de Dieu Roy
ceux qui ces préfentes Lettres verront ,
Salut. Par nôtre Edir des préfens mois &
an , enregistré ce jourd'hui en nôtre Parlement
, Nous y féant en nôtre Lit de Juftice
, tenu en nôtre Château des Tuileries,
Nous avons revoqué la Declaration du s .
May 1694. donnée en faveur des Dục du
Maine & Comte de Toulouſe : Enſemble
l'Edit du mois de May 1717. en ce qu'il
leur attribue & à leurs Defcendans mâles ,
le Droit de reprefenter les anciens Pairs
aux Sacres des Rois , à l'exclufion des autres
Pairs de France , en ce qu'il les admet
à prêter le ferment au Parlement à l'âge de
vingt ans , & en ce qu'il leur permet de
donner une Pairie à chacun de leurs Enfans
mâles , pour en joüir aux mêmes honneurs
du vivant même de leurs Peres : Et
en confequence, Nous avons ordonné, que
lefdits Duc du Maine & Comte de Touloufe
, n'auront Rang & Séance en nôtre
Cour de Parlement , près de Nous dans les
Cérémonies publiques & particulieres , &
D'AOUST. 177
par tout ailleurs , que du jour de l'Erection
de leursPairies; & qu'ils ne jouiront d'antres
Honneurs & Droits , que de ceux attachés
à leurs Pairies , & comme en joüiffent
les autres Ducs & Pairs de France :
Ayant à cet égard dérogé à nêtre Edit du
mois de Juillet 1717. En ce qu'il ordonne
que lesdits Duc du Maine & Comte de
Toulouſe & leurs Enfans continueront do
recevoir les Honneurs dont ils avoient jour
en nôtre Cour de Parlement, depuis l'Edit
du mois de Juillet 1714. & à tous autres
Edits , Declarations , Lettres Patentes
Arrêts , tant pour eux que pour leurs Enfans
, & autres Titres contraires. Cependant
connoiffant l'attachement inviolable
que nôtre très cher & très - amé Oncle le
Comte de Toulouſe , a toûjours témoigné
pour notre Perfonne & pour notre Etat ,
fon zéle pour le bien public , les fervices
importans qu'il a rendus , & les qualités
éminentes dont il eft pourvû , Nous voyons
avec peine que les anciennes Conftitutions.
que Nous venons de rétablir , l'excluent
d'un rang dont fon mérite perfonnel le
rendoit i digne , & qu'il n'avoit même:
accepté que par déference pour les ordres
de nôtre très- honoré Seigneur & Bilayeul
Le feu Roy de glorieufe mémoire . Par ces
confiderations nous avons crû lui devoir
donner des marques particulieres de l'eftime
que Nous avons pour lui ; & Nous
Hv
178 LE MERCURE
le faifons avec d'autant plus de plaifir ,
que nos intentions fe trouvent fecondées
du confentement unanime des Princes de
de
nôtre Sang , & de la requifition que les
Pairs de France Nous en ont faite . A
ces caufes de l'avis de nôtre très - cher &
très-amé Oncle le Duc d'Orleans Regent ,
de nôtre très- cher & très -amé Coulin le
Duc de Bourbon , de nôtre très - cher &
très- amé Coufin le Prince de Conty, Princes
de nôtre Sang , & autres Paits de France,
Grands & notables Perfonnages de nôtre
Royaume ; & de nôtre certaine ſcience ;
pleine puiffance & autorité Royale , Nous
avons par ces Préfentes fignées de nôtre
main , dit & declaré , difons & declarons,
voulons & Nous plaît , que nôtre très - cher
& très- amé Oncle le Comte de Toulouſe
continuë de jouir , ſa vie durant , de tous
les Honneurs , Rangs , Seances & Prérogatives
, dont il joüiffoit avant nôtredit
Edit des préfens mois & an , enregistré cejourd'hui
, fans tirer à confequence , &
fans que fous quelque prétexte que ce foit ,
pareille Prérogative puiffe être accordée ,
ni à fes Defcendans , ni à aucun autre ,
quel qu'il puiffe être . Si donnons en Mandement
à nos amés & feaux Confeillers les
Gens tenant nôtre Cour de Parlement ,
Chambre des Comptes & Cour des Aydės
à Paris , que ces Préfentes ils ayent à faire
enregistrer , & le contenu en icelles
D'AOUS T. 179
-
garder & obferver felon leur forme & teneur
: Car tel eft nôtre plaifir. En témoin
de quoi Nous avons fait mettre nôtre Scel
à cefdites Préfentes . Donné à Paris le 26.
- Août l'an de grace 1718. & de nôtre Regne
le troifiéme . Signé LOUIS. Et
plus bas , Par le Roy , le Duc d'Orleans
Regent préfent , PHELYPEAUX . Et fcellé
du grand Sceau de cirejaune.
Le Roy feant en fon Lit de Juftice , de
Pavis du Duc d'Orleans Regent , a ordonné
& ordonne , que la prefente Declaration
fera enregistrée au Greffe de fon Parlement,
& que fur le repli d'icelle il foit mis , que
lecture en a été faite , & ledit Enregistrement
ordonné , ce requerant fon Procureur
General, pour être le contenu en icelle execu
té felon fa forme & teneur. Fait à Paris
en Parlement , le Roy tenant fon Lit de
Juftice au Château des Tuileries , le 26.
Août 1718. Signé GILBERT .
A l'occafion du Brevet de Confeiller
d'Etat , que le Roi de Danemark vient
d'envoïer à M. de Wernicke ,fon Miniftre
en France ; & dont nous avons parlé
page 102. de ce Volume ; je me fuis informé
de l'état & des differens degrés des
Confeillers de cette Cour-là : Je trouve
qu'ils font tous cenfés gens d'épée , En 1708 .
lorfque M. de Wernicke fur envoïé en
H vj
180 LE MERCURE
-
France , il étoit Confeiller à la Chancelle
rie du département des Affaires Etrangeres
; & en 1713. il fut honoré d'un Bre
vet de Confeiller à la fuprême Cour de
Juftice ; Cour compofée ordinairement des
plus grands Seigneurs du Roïaume , & où
le Roi préfide lui-même. Cette Cour fe
tient deux fois l'année : Les plus grandes
affaires y font jugées en dernier reffort ,
& ces Séances ne durent gueres au delà
de 15. jours marque évidente de la promte
adminiftration de la Juftice du Païs ,
de même que de la grande préciſion de fes
Loix. Quand cette Cour fe doit affembler,
les Hérauts d'Armes la proclament dans
les principales rues de Coppenhague. Il
arriva , fous le Regne de Chriftian IV.
Bis - ayeul du Roi d'aujourd'hui , qu'un
Marchand produifit une Obligation d'une
fomme très-confidérable , qu'il prétendoit
lui être due par un homme de qualité
mort , il y avoit déja quelques années . Le
prétendu Débiteur avoit été connu pour un
homme très- réglé , & d'ailleurs fort à fon
aife ; mais , l'Obligation aïant été trouvée
en bonne forme , les Heritiers du défunt
furent condamnés a païement par une des
Cours inférieures. L'affaire fut portée par
appel à la Suprême Cour de Juftice. L'O
bligation y fut examinée avec attention :
Rien de douteux dans les circonftances.
plufieurs , qui avoient fr quenté le Debi
D'A OU ST. 381
teur de fon vivant , reconnurent ſa main ;
& la Cour alloit prononcer Sentence en
confirmation de la précédente , lorfque le
Roi qui préfidoit à l'ordinaire , l'airêti
& demanda à voir l'Obligation : Ce grand
Prince mit le papier entre lui & le jour , &
reconnut auffi-tôt qu'il portoit la marque
d'un Moulin qui n'avoit été conftruit , que
deux années après la date de l'Obligation.
Le 1. Août . M. de Matignon a vendu la
Terre de Gournai en Normandie , cinq
cens mille livres , à Mademoiſelle de Gourmai
qui n'a que neuf ans : Elle eft fille de
feu M. le Marquis de Seignelai .
M. du Clos , ancien Exempt des Gardes
du Corps , qui avoit une penfion du
Roi de 800. écus , eft mort.
Le 2. On a rétabli les dix mille livres
de la Caffette du Roi , qui avoient été rés
duites ci-devant à 5000. liv .
M.de Machaur, Lieut. General de Police,
a fait arrêter depuis quelques rems, plufears
Laquais & Cochers qui fe difpenfoient
de porter des livrées fur leurs habits
: On les obligeoit pour lors de defcendre
des Caroffes de leurs Maîtres , &
ils etoient conduits en prifon , & punis
confimément à la Déclaration du Roi.
Le 6. Le Roi monta en Carolle , & alla
182 LE MERCURE
fe promener à Choify, pour y voir Madame
la Princeffe de Conti , ancienne Doüairiere
: Cette Princeffe n'a rien oublié de ce
qui pouvoit contribuer au plaifir du Roi.
Sa Majefté prit le divertiffement de la Pêche
, pendant lequel il y eut un Concert
de divers inftrumens. Le Roi étant revenu
fur les 9. heures du foir au Palais des
Tuileries , parut fi content de fa prome
nade , qu'il s'en entretint jufqu'à fon coucher
.
Le 7. Le Roi étant allé fur les 11. heures
à la Meffe , reçût les fermens de M. de
Rhodez & de M. de Leytour , en préfence
de Mgr. le Duc Régent.
Le même jour , le Confeil de la Régence
donna un Arrêt en faveur de M. de
Sourches Grand Prévôt,qui le rétablit dans
l'ancienne poffeffion de fes droits ; de juger
uniquement & définitivement les affaires
qui fe paffent dans l'enceinte de la
Cour.
Le 8 Madame Ducheffe de Berri , vint
de la Muette au Palais du Luxembourg :
Le 10. elle tint Toilette , à laquelle fe
trouverent Mefdames les Ducheffes de
Roquelaure , de Villars & plufieurs autres
Dames & Seigneurs de la Cour. Le 12.
cette Princeffe figna le Contrat de Mariage
de M. le Comte d'Agénois , avec
Mademoiſelle de Florenfac : Ce Contrat
lui fut préfenté par M. le Duc de RicheD'AOUS
T. 183
lieu & M. le Comte d'Agénois . M. le
Marquis de la Vrilliere l'avoit fait figner
au Roy le matin . Mademoiſelle de Florenfac
eft fille de M. le Marquis de Florenfac , &
de N... la Ferté Seneterre . M. le Comte
d'Agénois eft fils de M. le Marquis de Richelieu.
Le 14. Madame de Berri , après
avoir tenu Toilette , alla le même jour entendre
les Vêpres aux Carmelites de la
ruë Grenelle , pour ſlee préparer à la Fête de
l'Affomption qu'elle paffa dans le même
Couvent , où elle édifia cette fainte Communauté
par la pieté & fon affiduité aux
Offices.

Madame la Princeffe de Conti , la jeune
Douairiere , a préfenté au Roy la nouvelle
Ducheffe d'Albret qui étoit accompagnée
de M. le Duc d'Albret , de M. le Duc
d'Aumont & de M. le Comte d'Alais . Le
Roi a falué la jeune Mariée , qui a fuivi
S. M. à fon dîner , pendant lequel elle a
pris poffeffion du Tabouret.
Le 9. L'Abbaye de Lieu- Dieu , Dio
cefe d'Amiens , Ordre de Cîreaux , a été
donnée par le Roy à M. l'Abbé Séfoüi ,
frere d'un Ecuyer de Madame Ducheffe .
de Berri : Elle produit environ 4000. de
rentes.
Le fils de M. Crozat , qui avoit acheté
la Cornette des Moufquetaires Gris , s'en
eft défait en faveur de M. le Marquis de
Paumy de la Riviere .
184 LE MERCURE
Le 10. On s'entretint avec éloge de l'en
trepriſe de M. le Curé de S. Sulpice , qui
a propofé d'établir une Manufacture de-
Mouffeline dans le Royaume , auffi belle
& auffi fine que celles qui nous viennent
des Païs étrangers . On fait qu'il a parfai -
tement réuffi dans plufieurs effais qu'il a
dirigés.
Le 11. Madame de ***. qui donnoit à
jouer , a été condamnée par M. de Machaut
, à 1000. écus d'amende , ainfi que
les Joueurs qui ont été furpris chez elle.
Le 14. M. l'Evêque de Troyes prêta
ferment entre les mains du Roy , en préfence
de S. A. R. Mgr. le Regent.
Le 1s il eft furvenu un démêlé à la
Ifro
Meffe du Roy. Le Doyen des Maîtres.
des Requêtes , aïant voulu prendre place
au - devant des Gardes de la Manche auprés
du Prie- Dieu du Roy , on lui fit dire que
ce ne pouvoit pas être fi place ; & qu'il
étoit réglé , que les Gardes de la Manche
feroient toûjours les plus proches de S. M.
Ayant réfifté , M. le Maréchal de Villeroy
fut obligé de lui dire , que ce qu'il fai
foit , étoit contre l'ordre établi ; fur cela
il fe retira . En même tems , un autre Maître
des Requêtes s'étant mis à l'extrémité
du Drap de piéd. du Roy , derriere S. M.
on l'avertit qu'il n'y avoit les Princes
que
du Sang à qui cette place étoit due : 11
obéit , & l'affaire finit ainsi , aprés quel
ques explications.
D'A O UST . -185
Le Parlement a caffé les Arrêts que la
Régence avoit rendu en faveur de M. le
Grand Prevôt : Mais il ne prétend pas
moins faire valoir fes droits & les prérogatives
de fa Charge .
M. l'Abbé Dubois eft revenu ce foir
de Londres , où il a négocié depuis quelques
mois des affaires importantes .
M. de Landivifio Maître des Reque
tes , a été admis dans le Confeil des Af
faires du dedans du Royaume.
Le 17. M. l'Abbé Gault , Chapelain du
Roy & Sacriftain ordinaire de la Grande
Chapelle , a vendu fa Charge à M. le Boeuf,
treize mille cinq cens livres .
Madame la Princeffe de Conti , ancienne
Douairiere , eft venuë ce matin remer
cier le Roy de l'honneur qu'il lui a fait
d'aller à Choifi .
Le 20. on a été informé, que les maladies
qui regnoient en Normandie & en Picardie,
ont ceffé . On écrit d'Abbeville , qu'il étoit
mort depuis le 9. de ce mois jufqu'au 12 .
60. perfonnes tous Bourgeois ; mais depuis
le 13. le nombre des malades eft non-feulement
confidérablement diminué ; mais ,
il n'eft mort perfonne depuis ce jour - là .
Tous les Fuïars , qui avoient répandu la
terreur dans les lieux circonvoilins reviennent
tous les jours , fur les affûrances
qu'on leur a données de la diſcontinuaţion
du mal . Ces maladies qu'on nommoit con
186 LE MERCURE
tagieufes , étoient cauſées par des ébullitions
de fang qui fe tournoient en rougeole.
Le 23. Mgr. le Régent aiant détermi
né le jour pour la Profeffion de Mademojfelle
, que cette Princeffe attend it
avec impatience , envoia deux jours au
paravant une partie de fes Officiers ; les
uns , pour décorer l'Eglife , les autres pour
fervir les Tables : L'Eglife & le Choeur
étoient tendus des plus belles Tapifleries
du Palais Roial . On y avoit apporté de
l'Abbaïe de S. Denis, les plus beaux ornemens.
On avoit dreffé dans le Choeur un
Dais magnifique , parfemé de fleurs de lis
pour la Princeffe. Au bas du Dais , on y
avoit placé un grand Prie- Dicu orné d'un
Tapis très riche , bordé d'Hermines , & il
y avoit vis -à - vis un fautcüil.
M. le Card. Archeveque de Paris, qui
s'étoit rendu la veille dans cette Abbaïe ,
célébra une Meffe baffe , accompagné de
fes Aumoniers & de plufieurs Religieux
Benedictins , tous en Aube : Ces derniers
font les Directeurs de cette Maifon. A
la fin de la Meffe , S. E. benit le voile &
les habits qui devoient fervir à la Profeffion
; & M. l'Archevêque aiant quitté
fa Chafuble , on le revêtit d'une Chape.
Cette Eminence fit à la grille une exhortation
très-édifiante à cette Princeffe . Alors
les Religieufes commencerent à chanter le
D'A OUS T. 187
Veni Creator , alternativement en Mufique
& en Plain- Chant. La Princeffe prononça
fes Voeux de Religion , avec une trèsgrande
ferveur & une parfaite refignation
à fes Engagemens . On la mit enfuite
à l'ordinaire fous le Drap mortuaire ; ce
qui tira les larmes des yeux de toute
l'affemblée . Quelque tems après , s'étant
relevée , Madame de Villars Abeffe de
cette Mailon , & Soeur de M. le Maréchal
de ce nom , lui ôta fon voile blanc
du Noviciat , & lui donna le voile noir
de Prof. ffion. Le Choeur entonna pour
lors le Te Deum. Cette Princeffe après
avoir embraflé l'Abbeffe , elle en fit autant
à toutes les Réligicufes ; étant accompa
gnée de Madme de Villars . Elle palla enfuite
du Choeur dans les Appartemens
qui lui font deftinés. Elle avoit à fa fuite
toutes les Réligieufes de la Communauté
& de plufieurs Perfonnes de confideration
de l'un & l'autre Sexe.
On lui avoit préparé une Table de 40 .
Couverts , où elle fe plaça , avec une douzaine
, tant Abbeffes de dehors , que de
Religieufes de la Maifon : Le refte des
Couverts étoit occupé par des Dames de
la premiére diftinction .
A l'égard des Seigneurs qui s'y étoient
rendus , ils dînerent dans une des Salles
exterieures où étoit M. le Cardinal . Il y
avoit à cette Table 16. Couverts ; ce qui
188 LE MERCURE
a continué pendant trois jours. Le Mardi ,
le Mécredi & le Jeudi , les Tables furent
fervies par les Officiers de S. A. R. Toute
la Communauté des Religieufes fut rega
lée pareillement pendant ces trois jours ,
auffi -bien que les Religieux , tant de la
Maifon que du dehors. L'Abbaïe fut
ouverte à tout le monde , depuis 7. heures
du matin jufqu'à 11. heures du foir.
Après le Souper , il y eut un grand feu
d'Artifice , avec une fuperbe illumination .
A la fin du fouper, chacun fe retira .
;
Le Mercredi , cette Prince le nommée
depuis fes voeux , Madame d'Orleans , fit
une Lotterie pour paîer fa Fête : Tous les
Billets étoient noirs , mais de differens
prix afin d'avoir occafion de faire des
Prefens convenables à chaque Réligieufe.
Le jour de S. Louis , Fête de cette Princeffe
, qui fe nomme Louife Adelaide , il y
eut une nouvelle illumination avec un
fecond feu d'Artifice fur le grand Canal
où le premier avoit été tiré .
A cette occafion , cette Princeffe permis
à M. l'Abbé Roy , Chanoine de S. Jacques
de l'Hôpital , âgé de 8o . ans , de lui chanter
le Couplet fuivant . La fingularité des
paroles & de l'ancien air fur lequel il eft
fait , nous engage à lui donner place ici .
Quel Spectacle s'offre à nos yeux ?
Une Princeffe dans ces Lieux ,
Renonçant aux Grandeurs humaines
Vient d'épouser le Roi des Cieux
D'AOUST . 189
Voilà la plus grande des Reines.
Ah , quefon fort eft glorieux !
Le 24. les Etats de Languedoc furent
préfentés au Roy par M. le Duc du Maine
; M. l'Evêque de Viviers prononça à
ce fujet un'difcours à S. M. qui plût beaucoup.
M. le Duc Maine , Gouverneur de
la Province , denna enfuite un magnifique
repas à Meffieurs les Députés.
M.le Duc de la Force & M. le Duc de
Guiche , l'un , Vice- Préfident du Confeil
des Finances , & l'autre , Vice- Préfident
du Confeil de Guerre , ont été nommés
pour entrer dans le Confeil de Regence.
Le Roy a accordé à M. Delifle l'aîné ,
de l'Academie Royale des Sciences , un
Brevet de fon premier Geographe avec
1200 livres de penfion , pour avoir fait
plufieurs Cartes géographiques & hiſtoriques
à l'ufage de S. M.
Lemême jour le Roy a accordé à M. Delifle
fon cadet , de la même Academie ,
la Charge & Chaire de Lecteur de S. M.
avec celle de Profeffeur en Mathematiques
au College Royal , vacante par la mort de
M. de la Hyre.
Le 25. jour de S. Louis , Fête du Roy ,
S.M.a étévifitée, ſelon la coûtume , par tous
les Princes , Prélats , & Seigneurs de la
Cour : Les Capitaines des Chaffes font
venus avec des préfens de Gibier , de Fleurs
190 LE MERCURE
& de fruit : Les Tambours , Trompetes ,
Hautbois & Violons ont commencé la
Fêre. Les Carmes qui fe rendent tous les
ans en Proceffion à la Chapelle du Roy, y
ont célébré une très longue Meffe.
- Le Sieur Charles Bois , fameux Peintre
en émail , Membre de l'Academie Royale,
ayant été introduit par M. le Duc d'Aumont
au lever du Roy , cut l'honneur de
prefenter le Portrait en émail , qu'il avoit
fait de S. M. Il en fut reçû très gracieuſement.
La Veille de S. Loüis , on tira à l'entrée
de la grande Allée des Tuileries , un
trés -beau Feu d'artifice pour la Fête du
Roy. La Machine fur laquelle il fut executé
, imitoit parfaitement une espece de
Citadelle .
le
M. l'Abbé de Vaureal , prêta Serment
24. pour la Charge de Maître de l'Oratoire
du Roy , qu'avoit M. l'Evêque de S.
Omer : Elle revient à cent mille livres.
* M. le Marquis de Levy ayant obtenu
du Roy , depuis environ fix femaines ; le
Commandement & la Lieutenance generale
de la Franche Comté , partit le 25. en
Pofte pour s'y rendre .
M. le Commandeur de Rancé , âgé de
80. ans , frere de M. de Rancé Abbé de la
Trape , a été nommé Lieutenant General
des Galeres , par une Création exprefle en
fa faveur Il n'aura cependant que les
D'A O UST. 191
Appointemens de Chef d'Efcadre .
Le Roy a renouvellé le Privilege de fes
Commenfaux , par lequel ils font exempts
de toutes Charges publiques.
M. de l'Ecuflon a vendu à M.de Bonivet
60000 livres ,fa Cornette des Moufquetaires
noirs de la feconde Compagnie .
LIT DE JUSTICE.
Le 26. on a donné ordre à toute la Maifon
du Roy de fe tenir fous les armes , &
de fe rendre à fon Pofte. On a été occupé
pendant toute la nuit à difpofer le Dais , les
Sieges & les Formes dans l'Antichambre ,
où devoit fe tenir le lit de Juftice. Il y a û
en meme tems des Lettres circulaires d'invitation
à tous les Pairs , aux Marêchaux
de France , aux Chevaliers de l'Ordre ,
aux Gouverneurs & Lieutenans Generaux
des Provinces , aux Secretaires d'Etat , &
à quelques Confeillers d'Etat nommés
M. le Garde des Sceaux .
par
Les Princes du Sang ont reçû à 6. heures
, les Lettres qu'on leur adreffoit.
4
On a envoyé au Parlement une Lettre de
Cachet , portant invitation pour un lit de
Juftice que le Roy vouloit tenir au Palais
des Tuileries . Toutes les Chambres du
Parlement affemblées , ont deliberé & arrêté
, que la marche fe feroit à pié & en
Robes rouges. Le Parlement s'eft rendu à
192 LE MERCURE
T
11. heures chez le Roy. M. le Préſident de
Novion à fa tête , M. le premier Préfident
ayant été obligé d'y venir en caroffe à cauſe
de fa goute.
Aprés le Confeil de Regence , le Roy
qui étoit dans fon petit Appartement, paſſa
fur la Terraffe pour aller à fa Tribune
étant accompagné de S. A. R. Mgr. le
Duc Regent & des Princes du Sang.

Quatre Préfidens à Mortier & fix Confeillers
du Parlement , allerent prendre le
Roy, précédé par fes Huiffiers , & le conduifitent
jufqu'à fon Lit de Juftice . On
l'avoit dreffé dans l'angle de fon Antichambre
à l'entrée de la porte de fa
grand'chambre , où étoit placé ci - devant
le Trône. Le Dais étoit de Velours violet
, parfemé de Fleurs de Lis d'or , & de
double LL , ainfi que le Fauteuil & le Careau
que S. M. avoit fous fes pieds. Il y
àvoit au bas , une Eftrade de trois dégrés
pour monter au Trône.
Aprés que le Roy fut affis , Mgr . le
Duc Regent, Mgr . le Duc , Mgr, le Prince
de Conti , & tous les Ducs & Pairs ,
en habit de Cérémonie , occuperent la
droite du Roy , étant affis fur des formes
ornées de Tapis fleurdelifés.
Les Pairs Ecclefiaftiques étoient rangés
à la gauche de S. M. à la diftance de deux
ou trois places.
M. le Duc d'Albret Grand Chambellan
»
D'A O UST. 193
lan , étoit aux pieds de S. M. fur le fecond
degré de l'Eftrade .
M. le Maréchal de Villeroy tenoit la
droite de M. le G. Ch . & M. le Premier
repréfentant le Grand Ecuyer , la gauche.
M. le Garde des Sceaux étoit vis-à- vis du
Roy , un peu au - deffous de ces deux Seigneurs
, en face du Cercle , dans un Fauteuil
à bras & fans dos , qui étoit couvert
d'un Velours violet , de même que la
Table qui étoit pofée devant lui .
Mrs. les Maréchaux de France étoient
au- defious des Pairs Ecclefiaftiques . M.
le Duc de Villeroy Capitaine des Gardes
de S. M. à la gauche du Roy. , au bas de
l'Eftrade .
M. le Premier Prefident & Mrs. les
Prefidens à Mortier , étoient à la gauche
de l'Eftrade du Roy. Dans le Parquet fe
trouvoient les Gouverneurs , Lieutenans
Généraux des Provinces , & Cordons-
Bleus.
Mrs. les Confeillers d'Eftat & Mes, des
Requêtes , qui étoient venus avec M. le
Garde des Sceaux , avoient leurs places dans
le Parquer.
Les Bancs qui formoient le quarré de
la Salle , étoient remplis par Mrs. les Confeillers
du Parlement , au nombre d'environ
160 .
Mrs. les Secretaires d'Etat étoient vis àvis
M. le Premier Piéfider.t : Ils avoient
Aonft 1718.
I
&
-
164
LELE
MERCURE
à leur gauche Mrs. les Gens du Roy , &
à leur droite , M. Gilbert Greffier en Chef
du Parlement , qui avoit un Siege , une Table,
une Ecritoire & du Papier, pour écrire.
ce qui fe paffoit dans la Séance .
Les deux Huifiers de la Chambre avec
leurs Maffes , étoient à genoux devant le
Roy, & les Herauts d'Armes derriere .
La Séance ainfi reglée , on a appellé les
Princes , Grands du Royaume & le Parle
ment ; fuivant l'ufage,
On a commencé par la lecture des Let
tres Patentes , qui établiffent M. d'Argenfon
, Garde des Sceaux. Il a été ordonné
qu'elles feroient enregiftiées , & par l'Arrêt
, on donne pouvoir au Garde des Sceaux
de préfider le Parlement .
Enfuite , on a fait lecture d'un Arrêt du ,
Confeil d'Etat du Roy , qui fait défenfe au
Parlement de prendte connoiffance des af
faires d'Etat , & c.
Sur cet Arrêt , M. le Premier Prefident
a repréſenté , que la matiere lui paroifloit
de fi grande importance , qu'avec tout le
refpect & la foumiffion que la Compagnie
& lui , avoient pour les volontés du Roy ;
il fupplioit S. M. de lui permettre de
fe retirer pour en délibérer : Sur quoi M.
le Garde des Sceaux , après s'être approché
du Roy , a répondu que le Roy youloit
être obéi , & obéi fur le champ
Déclaration portant que les Ducs & ,
D'AOUS T.
195
Pairs auront féance au Parlement , immédiatement
après les Princes du Sang .
Edit du Roy portant dérogation à la
Déclaration du 5. May 16 94. & c. qui
reftraint Mrs. les Princes Légitimés aux
feuls Honneurs , Rang , & Prérogatives ,
fuivant l'érection de leur Pairie .
Déclaration qui contient un Eloge de
M. le Comte de Touloufe, & qui le rétablit
dans tous les Droits , Rangs & Prérogatives
; & cela , pour fa Perfonne feulement:
Après la lecture & l'enregistrement des
précedens Edits & Déclarations en préſence
de Sa Majesté , S. A. S. Mgr . le Duc a
fait les reprefentations fuivantes.
Le feu Roi diant paru défirer , que
Monfieur le Duc du Maine fût chargé de
Education de V. M .; quoique cette
Place dût m'appartenir par le droit de ma
Naiffance , & fuivant les exemples anciens ;
je ne m'y oppofai point par la confideration de
ma minorité : Mais la raison qui fubfiftoit
alors , aiant ceffè , je demande que cet honneur
me foit déferé , fuivant la juftice de
mon droit Je me flatte que les Grands du
Roiaume & tous ceux qui compofent cette
Compagnie , m'en verront jouir fans repugnance
; & concourant avec M. le Maréchal
de Villeroi,qui s'acquittefi dignement de
fes fonctions de Gouverneur auprès de V.M.
& avec tous les autres qui donnent leursfoins
aune E lucation fi precieuse , je verrai croître
dans V. M. l'amourpour laJustice, fa recon196
LE MERCURE
noiffance pour lafage Adminiftration de M.
le Régent , fon affection pour la Nobleße,
Sa bonté pour fon Peuple , une attention
particulière pour la fidélité de fon Parlement.
Extrait des Regiftres du Parlement.
Le Roi feant en fon lit de Juftice ,
de l'avis du Duc d'Orleans Régent ; après
avoir ouy les reprefentations. du Duc
de Bourbon , a ordonné & ordonne , ce
requerant fon Procureur General , qquueela
Surintendance de l'Education de fa Majefté
, fera deférée audit Duc de Bourbon
, nonobftant les Arrêts des deux &
douze Septembre 1715. qui la déféroient
au Duc du Maine. Fait à Paris en Parlement
le Roi tenant fon Lit de Juftice en
fon Palais des Tuileries : Signé , Gilbert..
La Seance étant finie à 2. heures , le
Roi. defcendit de fon Lit de Juftice , &
fut reconduit avec les mêmes Cérémonies:
qu'il avoit été reçû . Les Troupes , qui
pour lors avoient été difpofées en différens
Poftes , fe retirerent.
M.Trudaine Confeiller d'Etat , Prevôt
des Marchands , & les Efchevins eurent
Audience du Roi le 19. Mrs. de Refnel
Quartinier , & Billin Notaire , nouveaux
Efchevins , piêtercut le ferment ordinaire
en reles raains de S. M.Mr.de la Houflaye
Confeiller au Parlement , aiant prefenté le
Scrutin , parla avec beaucoup de dignité.
On a cu nouvelle , que M. de Morville
, nommé par le Roi à l'Ambaſſade de
D'A O UST. 197
Hollande , étoit arrivé le 17. à la Haye.
M. le Marquis de Châteauneuf , qui y a
refidé en qualité d'Ambaffadeur de France
depuis la Paix d'Utreck , a pris congé des
E. G. pour retourner à Paris .
Le 27. on a fçû que les Fermes Géné-
Lales avoient été adjugées 48500000.
M. Paris & à fes Affociés .

à
La nuit du 28. au 29. des Détachemens
de Moufquetaires gris & noirs , commandés
par un Brigadier , enleverent par ordre
du Roi , M. de Blamont Prefident à
la 4 des Enquêtes , M. Feideau Confeiller
à la même Chambre , & M. de S. Martin-
Confeiller de la Grand Chambre , chacun
féparement dans leur maifon . On les a fait
monter en Caroffe , pour être transférés
dans le lieu où la Cour les deftine : Cha
que Caroffe eft efcorté par 8. Moufquetaires
, avec un Officier à leur tête .
Le 29. le Parlement averti de l'enlevement
de les trois Confreres , s'eft affemblé
à 6. heures du matin pour en déliberer
: Il a été réfolu , d'envoier Meffieurs
les Gens du Roi demander une Audience
à S. M. pour lui faire des Remontrances ; .
ce qui lui a été accordé pour trois heures
& demie après -midi . M. le Premier Prefident
à la tête de 6. Prefidens à Mortier
& de 60. Confeillers , s'y étant rendu ,
expofa les plaintes de la Compagnie .
Sur quoi M. le G. des Sceaux réponditi
Les affaires qui attirent au Roi cette Dé198
LE MERCURE
putation , font affaires d'Etat , qui demandent
le filence & le fecret, Le Roi eft oblige
de faire refpelter for Autorité . La conduite
que tiendra fon Parlement , determinera les
Sentimens & les difpofitions de S. M. à fön
égard.
Le 30. il n'y a point eu d'Audience au
Parlement.
Le même jour le bruit s'eft répandu ,
que la Flote Angloife avoit batu celle des
Efpagnols , & que M. le Comte de Stairs ,
en avoit eu avis.
Le 31. on a cu copie de l'extrait d'une
Lettre de M. le Comte de Maffei au Roi
de Sicile. Elle eft dattée de Siracufe le 11.
Août 1718. & conçûë en ces termes :
Toute la Flote d'Espagne a paffé à la
"bauteur de cette Place la nuit derniére
Ce matin à la pointe du jour , on a apperçu
l'Arriére-garde qui la fuivoit . Une
beure après , on a entendu un grand bruit du
canon à la hauteur d'Avola à 12. mille d'icis
ce qui nous a perfuadé qu'elle avoit été attaquée
par la Flote Angloife ; En effet , vers
le midi nous avons appris que l'arriére -garde
avoit été défaite par le Vice- Amiral Anglois
, qui avoit avec lui plufieurs autres
Vafeaux de la même Nation , pendant
que l'Amiral Bing avoit poursuivi avec le
furplus de fa Flote l'Avant-garde Efpagnole,
aiant le vent fur elle : Cette Avant -garde
s'étoit avancée vers le Cap Paffaro . Suivant
les avis que j'ai eu juſqu'à cette
D'A O UST. 189
beure , il peut y avoir eu 7. à 8. Vaiſſeaux
Espagnols qui ont fauté en l'air , fans compter
ceux qui ont été pris ou coulez àfond.
Dans ce mornent , l'Amiral Bing me donne
avis qu'il tenoit renfermés 12. Vaiffeaux
Espagnols , qui ne pouvoient plus s'échaper,
& que dans peu d'heures , il en feroit le
maître ou qu'il les auroit entiérement détruit.
Il n'eft cependant venu là - deffus aucun
avis à M. l'Ambaffadeur d'Efpagne . C'eft
ce qui fait , que bien des gens fufpendent
leur jugement , en attendant de nouvelles
preuves.
Les Galions font arrivés heureuſement
de la Nouvelle - Efpagne à Cadix : Ils font
chargés de huit millions fix cens mille
Piaftres.
M, le Duc de Montbazon , fils de M. le
Prince de Guimené , époufa le deux de ce
mois à Jouare , Mademoiſelle Loüife Gabrielle
Julie , fille de M. le Prince de
Rohan. Comme la jeune Epoufe n'a pas
encore 12. ans , on ne l'a laiffée qu'un moment
au lit avec M. fon Epoux . Trois
jours après fon Mariage , elle a été con
duite dans le Couvent de l'Affomption.
où elle reftera jufqu'à ce que la Famille
juge à propos de la retirer .
On a publié un Arrêt du Parlement ,
qui fixe le Rôle de la Diftribution des
fammes provenuës , tant du total des Quêtes
faites à l'occafion de l'Incendie des
Maifons du Petit Pont , & autres âjacen2:
00 LE MERCURE
tcs , que des fommes qui ont été miles directement
entre les mains de celui qui a été
prépofé par les Arrêts des 3. & 18. May
1718. pour les recevoir , avec le Rôle de la
Diftribution qui fe monte à 111898. livres ,
& non pas sooooo . livres , comme on l'a
imprimé par inadvertance , dans un de nos
Mercures.
Autre faute du Mercure du Juillet pag.
202. lig. 2. l'Article qui regarde les Penfions
établies fur l'Arch . de Cambrai , n'eſt
point du tout jufte. 1 ° . C'est qu'un Indult
du Pape en pareil cas , n'eft point reçû cn
France 2 ° . C'eft que le Procès n'eft point
encore décidé , & qu'il eft actuellement au
Raport de M. le Procureur Général .
Ji
'ai lû par ordre de Mgr. le Garde des Sceaux
le Mercure Galant du mois d'Août 1718. A
Paris le 2. Septembre 1718. BLANCHARD .
TABLE.
REmarques Historiques , fuivies de quelques
Obfervations Critiques , fur les Mémoires
de M. le Cardinal de Retz , par . M. de Sé-
.necé.
L. P. 3 .
38. Poëfies.
Suite de la Rélation du Royaume de Boutan . 45 .
Differtationfur un Tombeau de Philippe le Haidi.
Arlequin Valet de deux Maitres .
Lettre en Profe & en Vers , &c,
Livre.
Nouvelles Etrangéres."
Enigmes & Chanfon..
Journal de Paris .
60.
67a
78.
84.
86
154. ISS.
1452
P. 39. du M. de Juillet lig. 5. lifes 2. Tables.
DE
LA
VILLE
LE
NOUVEAU
MERCURE.
Septembre 1718.
Le prix eft de vingt fels.
THEQUE
BIBLIOT
LYON
1893
A PARIS ,
Chez GUILLAUME CAVELIER , au Palais .
PIERRE RIBOU , Quay des Auguftans ,
à l'Image S. Louis .
Et GUILLAUME CAVELIER , Fils , rue S.
Jacques , à la Fleur- de - Lys d'Or.
M. D. CC. XVIII.
Avec Aprobation & Privilége du Roys
AVIS.
O
N prie ceux qui adrefferont
des Paquets ou
Lettres à l'Auteur du Mercure ,
d'en affranchir
le port ; fans
quoy , ils refteront au rebut.
L'Adreffe de l'Auteur , eft.
A Monfieur BUCHET , Cloitre
S. Germain de l'Auxerrois.
On donne avis , qu'on trouve
chez les Libraires ci- deffus
nommez , tous les Mercures
de l'année 1717. de même que
l'Abregé de la Vie du CZAR .
De l'Imprimerie de JACQUES CHARDON ,
rue du Petit Pont , proche le petit Châtelet ,
à la Croix d'Or.
H
A
1717 .
L'occafion d'une Sentence
rendue à la Premiere des Requêtes
, enfaveur de Meffieurs les
Directeur & Penfionnaires de l'Academie
Royale des Sciences , nous
inférâmes dans le Mercure de Septembre
les articles du Teftament
de M. Roüillé de Meſlay, qui
regardoient expreffement l'Academie.
M. Rouillé le Fils en ayant
appellé , cette Sentence fut enfin
confirmée par un Arrest rendu le
fix de ce mois , à la Grana'Chambre.
Comme cette affaire a attiré
l'attention de tout Paris , je ne doute
pas qu'on ne voye avec plaifir ,
les raifons pour & contre qui ont
été alleguées dans les Memoires
fournis par M. Chevalier & M.
de Blaru , célebres Avocats ; le premier
écrivant parlant pour Mis
A ij
4
de l'Academie des Sciences , & le
Second , pour M. Rouillé de Meflay.
Nous donnerons d'abord un
Extrait du Teftament de feu M.
Rouillé de Meflay , que nous accompagnerons
des Remarques favantes
judicieufes qui ont été
faites deffus. Nous finirons enfin
par l'extrait du Mémoire de M. de
"Blaru , auquel on a joint quelques
réfléxions en paffant.
}
2
DE
FILLE
LE
NOUVEAU
D
$407
MERCURE
EXTRAIT
Du Teftament de M. ROUILLE
DE MESLAY , ancien Confeiller
au Parlement.
L
'ACADEMIE des Sciences demande
la délivrance de deux
Legs , portez par le Teftament
de feu M Rouillé de Mcflay.
Le fonds de ces Legs eft de
125000 liv. faifant sooo liv . de rente fur
la Ville ; c'eft une petite portion des épar
gnes du Teftateur , il le déclare lui - même.
La plus confiderable partie des revenus ,
LYON
*
18
A iij.
LE MERCURE
eft deftinée à des Prix ; les Sçavans de toutes
les Nations y peuvent prétendre ; l'Academie
cft conftituée Juge du mérite des
Ouvrages & des Découvertes , & Difpenfa
rice des Prix. Cet établiffement eft gloricux
à la Nation , utile au Public ; il fervira
à tranfmettre le nom du Teftateur à la
Pofterité.
M. fon Fils & fon Heritier , ne contefte
d'ailleurs ni la forme du Teftament ; il eft
olographe , ni la capacité du Teftateur ; il
jouifloit de tout fon efprit & de toute fa
liberté ; fes difpofitions ne paffent point les
bornes que les Loix ont prefcrites ; il n'a
légué qu'une médiocre partie de fes acquêts .
Auffi , Meffieurs des Requêtes du Palais ,
aprés une Plaidoirie trés folennelle , ont
ordonné la délivrance du Legs , au profit
de M.ficurs de l'Academie .
Quel eft donc le prétexte de la conteftation
, & de l'appel que l'on a interjetté de
la Sentence ? Le voici : Il eft le même que
celui que l on avoit propofé aux Requêtes :
Le Fils infulte à la mémoire de fon Pére ,
rec ntat opprobria.
La bizarterie , la fingularité , l'extravagance
même regne dans les termes & dans
les Legs.
Les Differtations Philofophiques que le
Teftateur exige , les Expériences ou les Découvertes
qu'il propofe , roulent fur des fujets
ou chimeriques , ou épuifez , ou inuDE
SEPTEMBRE.
7
tiles , ou abfolument impoffibles .
Les Intimez donnent le Teftament en
ntier au Public ; c'eft un préfervatif fûr
ontre les odieufes accufations de l'heritier.
Le Lecteur équitable fe mettra dans la
tuation du Teftateur ; c'étoit un homme
'efprit , un Magiftrat Philofophe , ami des
Sciences.
Des douleurs longues & aiguës lui avoient
fait prendre du goût pour la folitude , & lui
avoient infpiré de grands fentimens de pieté.
C'est ce qui anime toutes les difpofitions;
la Religion , l'humilité , la charité , la tendreffe
pour les pauvres , éclate dans toutes
fes paroles & dans tous fes Legs.
Sa Philofophie même est toute Chrétienne.
Il croit que toutes les Diflertations
fur la magnificence de ce vafte Univers ,
exciteront l'admiration & les louanges du
Créateur.
Enfin , l'utilité publique entre dans le plan
de fes liberalitez ; il anime par la récompenfe
, les recherches de ceux qui travailleront
à perfectionner la Navigation , le Commerce
, & à procurer l'abondance . Ces idées
font nobles . Ainfi , ce Teftament est l'ouvrage
de la aifon & de la Religion.
Extrait du Teftament.
J'ordonne que pendant quarante années,
il fera à Meflay diſtribué chacun an fix
muids de bled , en quarante portions de
bled ou pain , felon que mes Succeffeurs
A iiij
8 LE MERCURE
aviferont , pour Pauvres de leur choix , ( a)
& qui s'abftiendront de viande & de poiffon:
Mes Domestiques , au temps de mon décès,
y ayant double portion affectée , comme dit
eft , en cas qu'ils fe croyent en ce befoin , &
fous la même condition d'abftinence de chair
* &depoiffon , que je les invite (b) d'obferver
; ainfi que les Prieres , la crainte & l'adoration
de Dieu , & les devoirs de leur condition.
(a) Cette abftinence , objet de l'ironie de
nos adverfaires , n'est qu'un confeil ; on en
fera convaincu par les claufes fuivantes .
D'ailleurs , le Teftateur pénétré d'admiration
pour l'aufterité des Religieux de la
Trape , & des Camaldules aufquels il fait
des Legs , a pû penfer fans bizarrerie , que
de pauvres Paifans , à qui il deftinoit fes
aumônes , n'auroient pas plus de peine à fe
priver de chair & de poißon , que ces pieux
Anachorettes.
(b) Ce terme , invite , démontre que ce
n'est qu'un confeil.
Je donne & légue à tous ceux de mes
Fermiers , qui promettront la même abftinence
pendant le refte de leur vie , moitié
de leur Ferme d'une année .
Je donne & légue pendant quarante ans,
cent livres de rente aux Religieux de la Tape
, & pareilles cent livres pendant pareil
teraps aux Camaldules ; paflé leſquelles 40
années , il fera loifible à mes Succeffeurs
Comtes de Meflay , d'éteindre lefdites renDE
SEPTEMBRE.
tes , ainfi que l'aumône de fix muids de
bled , fans Acte ni forme de Justice , ni
remboursement aucun : Mais , je fuppofe &
veux croire , qu'il pourra leur plaire de les
renouveller. Je fouhaite fuivre cette temperance
, & regrette de n'avoir pas gardé
cette abftinence toute ma vie.
* C'eft grand dommage que M. Chevalier ,
felon M. Denyle , n'ait pas été informé de la
fondation des Bourfes du College de Montaigu
; il n'auroit pas manqué de la faire bien
valoir avec fon éloquence ordinaire , & je
m'aßûre qu'elle luy auroit fait dire mille jolies
chofes.
Cette fondation porte , non feulement que
les Bourfiers feront toûjours maigre , mais
qu'ils jeûneront perpetuellement , à l'excep
tion d'un petit morceau de pain qu'on leur
donne le matin à déjeûner ; car, ils ne goûtent
jamais , & ne font le foir qu'une legere
collation , avec une pomme , ou un petit morceau
defromage. Ces jeunes gens ne font cependant
point faits pour être Chartreux , Camaldules
, ni de la Trape , non plus que ceux
à qui M. de Meflay fait du bien par fon
Teftament. Ce font des Etudians , qui ont
befoin d'être foûtenus par de bonnes nourritures.
Si M. de Meflay le fils eût été heritier
du Fondateur de ces Bourfes , il auroit
prétendu fans doute faire caßer la fondation .
Cependant , elle tient à chaux & à ciment.
Les plus puissans Magiftrats n'ont pas
mê10
LE MERCURE
me pù trouver le moyen de lafaire changer en
une plus douce ; parce que le Fondateur veut,
que fitôt qu'on entreprendra de l'adoucir, tous
les biens deftinezpour ce fujet , appartiennent
à l'Hôtel- Dieu . Ce n'est pas là une fimple
exhortation , comme celle di Teftament de 1.
de Meflay.
Item , je donne & légue à André Pichon ,
Mathurin Pichon , Anne Dejars , Madelei
ne Bellot leurs femmes , Antoine Nolin ,
dit Bonneval , chacun so liv . de rente viagere
, fous les charges de devoirs humains
(c) de Prieres & d'abftinence ci - devant dites.
(c) Ce que le Teftateur appelle , devoirs
humains , eft ce qu'il a nommé dans le cinquiéme
Legs qui précede ; devoirs de leur
condition , il parle de pauvres Domeftiques.
Item , fous les mêmes charges , je donne
& légue à Jean Montory Bearnois , à Henry
Eloy , Men- Gauthier , & Denis Robin
pere , chacun 100 livres de rente viagere ,
& à Denis Robin fils & Madeleine Robin
, chacun 150 liv, auffi de rente viagere;
leur recommandant à tous l'amour & la
crainte de Dieu , & la même abftinence ,
(d) fans que par défant , ou manque de ces
devoirs , on puiffe leur refufer le payement defdites
rentes , ou alimens.
(d) Cette derniere clauſe génerale influë
fur tous les Legs faits aux Domestiques , aux
Pauvres & aux Fermiers , & démontre que
· DE SEPTEMBRE. 11
Pabftinence n'est que de confeil , & non de
précepte.
Au reste , il eft des prémiers principes, que
ces fortes de conditions , lors même qu'elles
font abfolues , vitiantur & non vitiant .
Auffi , on a déclaré que l'on confentoit la
délivrance de tous ces Legs : On off nfe donc
gratuitement la pieté paternelle , lorfque l'on
accufe M. de Meflay de bizarrerie & d'extravagance
, pour les avoir faits.
Item , je donne & légue à Jeanne le Jay,
Novice aux Urfulines de Chartres , la fomme
de 300 liv . qui fera donnée au Monaltere
au cas de fa Profeffion ; & à elle en
cas de fortie , je luy donne & légue 100 l.
de rente viagere , fous la même charge d'abftinence
; laquelle rente de 100 liv . luy feroit
confervée , ſi ſa vocation avec la dot ,
étoit transportée aux Clerets prés la Trape ,
& qu'elle eût le bonheur d'y faire les Voeux
& Profeffion Religieufe .
(e) Item , je donne & légue à l'Academie
des Sciences à Paris , la rente de qua--
tre mille livres , au principal de cent mille
livres , conftituée à mon profit par les Prevôt
des Marchands & Echevins de la Ville
de Paris , à prendre fur les Aydes & Gabelles
, par Contrat paflé devant Angot & fon
Collegue Notaires au Châtelet , le 10 Février
1714. à condition que Meffieurs de
l'Academie des Sciences propoferont tous
les ans un Prix de la moitié de ladite rente,
12 LE MERCURE
>
pour être auffi par eux donné tous les ans
à celui qui aura le mieux réülli par raiſon ,
& non par Eloquence : Mais , en quelque
Langue & ftyle que ce foit , au jugement
de Meffieurs del Academie , partie d'icelle,
ou des Commillaires par elle nommez , fur
un Traité Philofophique ou Dißertation ,
(ƒ) dont le ſujet lera , touchant ce qui contient
, (g) foutient & fait mouvoir en fon
ordre les Planettes & autres fubftances contenues
en l'Univers. (h) Le fonds premier&
géneral de leurs productions & formations :
(i) Le principe de la lumiere & du mouvement.
Mes méditations m'ont , ce me femble,
conduit à cette importante Découver→
te , & approché les yeux de mon entendement
de la connoiffance de l'Eternel & premier
Eftre : Mais , n'ayant les talens de mettre
au jour mes conféquences , je m'en remets
aux Sçavans , & j'efpere qu'en fuivant
ces recherches , ils dévoileront des veritez
autant effentielles que manifeftes , & qui
augmenteront l'admiration qu'on doit à
Dieu Et fur l'autre moitié de ladite rente ,
il en fera employé le quart au total pour les
rétributions ou épices de Meffieurs les Juges
; l'autre quart à M. le Secretaire de l'Academie
, pour les frais des Annonces &
Publications , & Copies des Traitez qui feront
faits ; & d'en fournir deux Exemplaires
du plus prifé , avec Extrait des principaux
; un, pour le Château de Meflay leVi
DE SEPTEMBRE.
1
dame aux Seigneurs Comtes & leurs Succeffeurs
; l'autre , pour les Proprietaires de
ma maiſon rue du Temple , & de Meflay
à Paris y adreffe : Et en cas de rembourfe
ment de ladite rente , remploi en fera fait
en fonds fujets aux mêmes charges : Et fi
cela manquoit d'être executé pendant quelques
années , le revenu accumulé groffiroit
d'autant le prix & rétribution jufqu'au double
& triple : Mais ,fi quatre années fe paf
foient fans effet defdites conditions , le Contrat
de cent mille livres , ou le fonds qui lui
auroit fervi de remploi , retourneroit à mes
heritiers en ligne directe , & à leur défaut ,
aux Seigneurs de Mefay (k ) pour deux
tiers , & l'autre tiers aux Proprietaires de
ma maifon à Paris , rue du Temple , & de
Meflay , laquelle condition j'appofe audit
Legs ; & encore, qu'il ne pourra être changé
ni propofé aucun autre fujet , ou matiere
pour ledit Prix : Faute dequoi je révoque
ledit Legs , qui n'eft fait. que fous
toutes les claufes y portées.
(c) Voici le premier Legs fait à l'Academie
des Sciences .
Qu'il foit permis de le dire , on offenfe la
Religion , lorfque l'on impute à la bizarrerie
du Teftateur , les Legs quefa pieté & fa charité
ont dictez.
On marque un fouverain mépris pour les
Sciences , une grande indifference pour leur
progrès , lorfque l'on traite de chimeres , de
14 LE MERCURE
vifions impoffibles & impratiquables , les
Diffe tations qu'i ! propofe .
(f) On obfervera que le Teftateur n'exige
qu'une Differtation , un Traité : Eft il impoffible
de difcourir & de raifonner?
[g] C'est ici où la Dialectique s'eft épuifées
ce qui contient , a t on dit , font les efpaces
imaginaires. Miferable Sophifme !
Il faut prendre toute la pensée du Teftateur
: Elle embraße la Phyfique génerale on
la Cofmographie.
Ce qui contient , foutient & fait mouvoir
les Planettes dans leur ordre ; ce mot , contient
, a été pris par l'Avocat de Monfieur
de Meflay pour renferme , & ce n'est point
certainement ici fa fignification. Les Planettes
, en décrivant leur Cercle, ou autour
du Soleil , on autour de la terre , font déterminées
à s'éloigner du centre , fuivant la tangente
de leurs Cercles : Qu'est- ce qui les contient
c'est à dire , qu'est-ce qui les empêche
de décrire cette tangente, & de s'éloigner du
centre ? Elles ne décrivent pas un cercle par
fait , elles s'approchent du centre de leur mouvement
d'une certaine quantité.
Qu'est - ce qui les foutient ? c'est- à -dire ,
qu'eft ce qui les empêche de s'approcher da
vantage? Matieres à d'amples Dißertations!
Mais, quand onprendroit ce mot contient
dans la fignification de renferme , ce ne ſeroit
point les efpaces imaginaires : car, le Tefateur
ne demande pas une Differtation Phi
DE SEPTEMBRE.
IS
י
lofophique fur ce qui contient le monde , mais
fur ce qui contient les Planettes. L'on peut
donc rechercher fi chaque Planette en particulier
, a une matiere particuliere qui la contienne
, l'envelope , la renferme , femblable
on analogue à l'Athmosphere qui entoure la
Terre ; on , fi elles nagent toutes dans la matiere
éthérée , fans avoir d' Athmosphere particulier.
C'est une question qui a été déjafort
agitée , furtout à l'égard de la Lune. On en
trouvera plufieurs Differtations pour & contre
dans les Memoires de l'Academie Royale
des Sciences , & la matiere n'eft pas épuisée.
Deplus, au-delà des Planettes, on trouve dans
Ptolomée les Cieux des Etoiles fixes , des
Cieux Cristalins , un premier mobile. Selor
Defcartes , on trouve des Tourbillons innombrables.
Nouveaux fujets de Traitez Philofophiques
!
(h) Le fonds premier , &c. Comment d'une
matière commune , il s'eft formé des Soleils
corps lumineux , des Planettes corps opaques ,
les Comettes , tant de corps ft differens ; dans
ees Planettes , tant de corps divers , les Animaux,
les Vegetaux , les Mineraux ; corps
fi diffemblables dans leurs ftructures , dans,
leurs proprietez & leurs ufages : Nefont ce
pas là des matieres dignes de la recherche des
Savans ?
[i] Quoy de plus digne de leurs méditations
& de leurs difcours , que les principes de la
lumiere & du mouvement !
16 LE MERCURE
Les principes , ou le principe de la lumiere
& du mouvement , [ car le Défenfeur
de M. de Meflay ne veut pas qu'il y ait les
Principes : Soit . C'est Dien [ dit- il ] & il
défie toute l'Academie d'en établir un autre ,
& de rien dire de raisonnable fur cette matiere.
Dieu eft certainement l'Auteur de la lumiere
du mouvement, comme il eft l'Auteur de la
transparence d'un Diamant & de l'opacité
d'un Caillou Mais , on peut rechercher la
Structure des parties de ce Diamant & de ce
Caillou , pour rendre raison pourquoi l'un eſt
tranfparent , & pourquoi l'autre eft opaque :
Et cette structure ne fera-t'elle pas le principe
de la transparence du premier & de l'opacité
du fecond?
De plus , la lumiere eft elle une fubftance ,
ou feulement un mode , une maniere d'être
d'une fubftance ? Si tous les Animaux que
Dien a tirez du néant pour habiter le Monde
, étoient aveugles , y auroit il encore de la
lumiere ? La lumiere eft - elle autre chose que
le rapport d'une certaine matiere muë d'une
certaine façon à la ftructure de certains or
ganes ?
On peut donc rechercher, quelle matiere pent
produire fur ces organes cette impreffion qui
leur fait fentir la lumiere : Quel doit être le
mouvement de cette matiere ; cette matiere
muë d'une façon propre à faire fentir la lumiere
,fera le principe de la lumiere.
C'eft
DE SEPTEMBRE. 17
C'est renoncer aux lumieres du bonfens, que
de dire qu'il foit phyfiquement imposible de
raifonner , de difcourir fur les matieres qui
ont toûjours fait l'objet de l'étude & de la
méditation des Philofophes.
Difons tout en un mot , ab actu ad pofle
valet confequentia : Or , Defcartes , le Pere
Malebranche , Neuton , & une infinité d'autres
, ont fait des Traitez fur toutes les matieres
indiquées par le Teftateur. Donc il eft
poffible que d'autres Savans Philofophesfaffent
de nouvelles Differtations : Ce qui fuffit
pour la délivrance du Legs .
[K] Cette espece de fubftitution eft caufee
par l'actefecret , qui ne doit être ouvert qu'en
cas de défaillance de la ligne directe : Dans
cet évenement , le Teftateur déclare qu'il a
fubftitué fa Terre & fa Maiſon. C'eſt le mo- -
tif raisonnable de la condition prefente.
[1] Item , je donne & légue à l'Academie
des Sciences à Paris , la rente de 1000 livres
au principal de 25000 livres , conftituée à
mon profit par Meffieurs les Prevôt des
Marchands & Echevins de la Ville de Paris
, à prendre fur les Aydes & Gabelles ,
par Contrat paffé devant Angot & fon Confrere
Notaires au Châtelet , le 19 Février
1714. à condition que Meffieurs de l'Academie
Royale propoferont tous les ans un
Prix de la moitié de ladite rente , pour être
par eux donné tous les ans à celui qui aura
mieux réuffi en une Méthode & Regle plus
B
18
LE
MERCURE
courte & facile,pour prendre plus exactement
les hauteurs & les degrez de Longitude en
Mer ; & en des Découvertes utiles à la Navigation
& grands Voyages. [m]
[1 ] Second Legs à l'Academie. Quoy de
plus raifonnable , que de difpofer pour l'avantage
d'une Societé dont nous fommesMembres
!
[m] Quatre obfervations découvrent la
poffibilité des recherches proposées par le Tefateur.
Le bon fens en démontre l'utilité.
1. Le Teftateur ne défire que des Méthodes
& Regles plus courtes , plus faciles ; l'experience
n'apprend-elle pas que l'on perfectionme
tous les jours les anciennes Découvertes ?
2. Quoiqu'il y ait plus de facilité à déterminer
les hauteurs & la latitude , les inftrumens
dont on fe fert , ne les donnent en Mer
qu'à 12 on 15 minutes près ; ce qui rend la
route incertaine de 4 ou 5 lienës . Il eft poffible
de trouver des inftrumens qui la déterminent
avec plus de précision.
3. La maniere de déterminer les Longitu
des , eft plus difficile , fans être impoffible.
Le Parlement d'Angleterre promet cent
mille écus , la Hollande prefque autant le
Grand Prince qui nous gouverne , qui protege
les Sciences & les Arts , parce qu'il les
poßede éminemment , offre cent mille livres
pour cette précieufe découverte : Si elle étoit
impoffible , il faudroit affocier ces Noms refpettables
aux vifions & à la bizarrerie que
DE
SEPTEMBRE.
Pon ofe imputer au Teftateur.
1 La Pendule , invention nouvelle , ne peutelle
pas être perfectionnée ? les Sables , les
Clepfidres de toute efpece à la perfection def
quels on travaille tous les jours , peuvent donner
ce que l'on recherche . On peut travailler
des Lunettes plus courtes & plus maniables
pour mettre à profit les Eclipfes des Lunes
ou Sattellites de Jupiter , avec le fecours des
Tables aftronomiques de l'illuftre Caffini. On
s'applique tous les jours à des inventions nouvelles
, pour estimer la quantité du Sillage
des Vaißeaux , & le khomb de vent que
L'on fuit.
Enfin , les découvertes utiles à la navigation
& aux voyages de long cours , font fans
nombre. La Bouffole occupe les Géomètres
pour déterminer les Periodes de la déclinaifon
de l'Aimant , & ainfi,de cent autres experiences.
Et au cas que ces matieres fe trouvaffent
épuisées ou pouffées à leur perfection , il
fera propofé de faire par Cantons commencez
au choix de Meffieurs de l'Academie,
des Tables Topographiques , marquant le
niveau des terrains & cours des eaux
• par
rapport au niveau de la Mer à mi- marée
& lit ordinaires en forte que ces Cartes
raffemblées dans la fuite des tems , on puiße
s'en fervir pour les deffeins de Canaux &
communication de navigation , ménage &
utilité de torrens perdus , ou nuifibles , &
Bij
20 LE MERCURE
autres avantages que le bien public fait ten
ter , ( n ) dont les fuccès ou projets peuvent
avoir befoin de ce principe des niveaux
, qui peuvent diriger le choix des
entreprifes : Le niveau des puits , ou fources
vives , n'étant pas fuffifant . Je fubftitue
dans ce Legs plufieurs fujets ; celui
des Longitudes m'a occupé envain par
rapport à la Sphere celefte ; les Conftcllations
, les hauteurs & les Phenomenes
paroiffent les mêmes à pareilles heures für
toute la Longitude , quand on ne change
pas de latitude. Les Sçavans peuvent
aller plus loin : Mais je me trompe fort ,
file hazard mis à profit , ne fournit plus
pour cette découverte que l'Aftronomie ,
ou Regles de Mathematiques ; peut être
que ce Globe donnera quelque aimant
avec cette proprieté : (o ) j'avois crû
qu'il fe pourroit qu'un Cocq , par exemple
, de Portugal , accoûtumé de chanter à
minuit , ne chanteroit en France qu'à une
heure du matin , & quelques épreuves &
recherches me perfuadoient de la diverfité
que je n'ay pû approfondir avec les
experiences requifes. Les Montres , les
Pendules & Horloges , m'ont donné plus
de jour pour ce poinct obfcur ; en ayant
une bonne , ou plufieurs montées fur l'heure
de degré de Longitude où l'on eft , &
qu'on va quitter : L'aiguille doit décliner
jour par jour, d'autant qu'on s'éloignera du
DE SEPTEMBRE. 21
degré quitté , & cette déclinaifon avec
l'eftime du cours de la navigation , eft
tout ce que j'ay pû imaginer de plus préis
, & je demande des regles plus sûres
pour le prix propofé.
( n ) Cette derniere idée eft grande , noble
, facile. L'experience des fameux Canaux
du Languedoc , de Briare , d'Orleans,
en démontre l'avantage & la poffibilité ; il
eft inutile de répondre aux fubtilitez chimeriques
de noftre adverfaire , les feules lumie
res du bon fens découvrent la jufteffe des pro
pofitions du Teftateur.
(0 ) L'exemple de ce Cocq de Portugal ,
proposé par M. de Meflay, comme un moyen
de trouver les Longitudes , eft une des chofes
qui a plus attiré l'Ironie de nos Adverfaires.
L'Academie ne prétend pas prouver que
ce moyen foit bon: M. de Meflay ne l'a pas
cru luy même , & il le propofe feulement
comme une experience à faire , dont on a
peut-être tort de fe moquer.
.
Tout le monde fçait que , fuivant les
principes de la nouvelle Philofophie , tous
Les Animaux font des Automates ou des Machines
dont la ftructure eft d'autant plus parfaite
, que leur Auteur furpaße infiniment
tous les hommes dans la connoiffance des veritables
principes de la Mécanique: Cela fuppofé
, fi la structure de ce Cocq eft telle qu'il
dut chanter à la même heure qu'il chante
dans le lieu où il est né , dans quelque par
22 LE MERCURE Y
tie du monde qu'il fût transporté ; l'on
auroit dans ce Cocq cette Montre on Pendule
que
l'on recherche avec tant de foin,pour
reconnoître en Mer l'heure qu'il eft an lien
du départ.
Encore une fois , l'Academie eft perfuadée
que les objets exterieurs , la lumiere , par
exemple , détermine le Cocq à chanter an
tant , ou plus que fa premiere habitude ;
mais , la penfee de M. de Meflay eft-elle fi
abfurde , &furtout , fi on ne la confidere que
comme une experience qu'il s'eft proposé de
faire , ainfi qu'il s'en explique lui-même.
Les mêines Claufes feront obfervées pour
le remploy de la rente , en cas de remboursement
, & la reverfion à mes heritiers
en ligne directe , ou fucceffeurs du
Comté de Melay , & Maifon ruë du
Temple & de Mellay , & avec les mêmes
proportions , en cas de négligence pendant
quatre années , ou de refus d'accepter
ou de continuer aucuns des fujets cy- deffus
tracez.
Item , je donne & legue à M. Anne-
Jean Rouillé mon fils & unique heritier ,
& de deffunte Dame Anne - Catherine de
la Briffe , ma trés chere & honorée femme
de pieufe Memoire , tous mes biens
meubles , immeubles , Terres & Seigneuries
, auquel mon fils je fubftitue en tous
mes biens , immeubles , Terres & Seigneusies
, le fils aîné qui naîtra de luy & cn leDE
SEPTEMBRE. 28
gitime mariage ; & en cas que ledit fils
aîné de mondit fils vienne à déceder fans
enfans mâles , je luy fubftitue le fecond
fils mâle, & au fecond, le troifiéme ; le premier
né toûjours préferé, & de degré en degré
defcendant des mâles , tant que la ligne
mafculine defcendante de mon fils durera
& que la fubſtitution pourra avoir lieu .
Item , en cas que la ligne mafculine vint
à manquer , je veux & entends que l'aînée
des filles recueille tous léfdits biens immeu
bles , Terres & Seigneuries , pour les pof
feder en vertu & à la charge de la prefente
fubftitution , & fera recompenfe à fes puînées,
dutiers de ce qu'elles auroient pû heriter
dans tous le dits biens fubftituez : Et
fi la recompenfe fe payoit aux puînées en
biens failant partie de la fubftitution , il
y feroit mis prix , fuivant lequel , ils feroient
rachetables & reverfibles aux Subftituez.
Item , fi la ligne directe de mon fils venoit
à manquer , je veux & entends qu'en
ce cas feulement , il foit fait ouverture
d'un paquet cacheté de mon Cachet, foufcrit
& paraphé de ma main , pour être
l'écrit de ma main qui fe trouvera dans
edit Paquet , executé felon fa forme & teneur
, & pourvû à la fubftitution , ( p )
au cas que ledit paquet feit entier , & le
contenu fecret jufques aprés le décés de
la ligne directe. Et à l'égard de la legiti14
LE MERCURE
me de mon fils & de fes droits maternels ,
je veux & entends qu'il foit payé & rempli
de fadite legitime & de fes droits maternels
, fur les meubles , effets mobiliers
dettes actives , rentes fur l'Hôtel de Ville
de Paris , fur les Clergez particuliers , &
Clergé General , ou fur Particuliers de ma
fucceffion ; & s'ils ne fuffifent fur la
Maiſon rue du Gros Chenet , avant les
Maifons qui font ruë de Meflay & du
Temple , & icelles , avant le Comté de
Meflay , & Terres & Seigneuries des environs
, tout le furplus demeurant ſubſtitué
, comme il eft ci - devant dit .
و
de
[ P ] La Cour eft fuppliée de faire attention
à cet Article. C'est par rapport à la
fubftitution fecrete , qui ne doit eftre revelée
qu'après l'ouverture du paquet cacheté ,
fubftitution , dont l'effet eft apparemment
faire paffer la Terre & la Maison de
Meflay à quelques perfonnes de la famille
du Teftateur , qu'il ordonne que l'on fournira
copie des Differtations Academiques aux
Poffeffeurs de fa Terre & de fa Maiſon.
Je fouhaite que mes fucceffeurs approuvent
mes difpofitions . Je n'ay qu'un fils ,
mes biens font augmente beaucoup au-delà
de mes Legs dannex. J'ay édifié & amelioré,
(2) je me fuis donné au - delà du neceffaire
, du comode & en abondance , je n'ay
retranché que le fuperflu contraire au reau
devoir de la creature , & au re; pos
cueillement
DE SEPTEMBRE.
25
cueillement que le fort humain femble exiger
: J'ay même fait quelque part de l'abondance
: Mon fils doit donc fe plaindre
du trop de biens qui luy refteront beaucoup
plus queje n'en ai en,fur tout en faire un bon
ufage. Premierement , pour l'amour & le
fervice de Dieu ; enfuite pour le bien public
, & les pauvres entre lefquels les Domeftiques
qui nous fervent , doivent avoir
la préference felon leur conduite & picté .
[ q ] On l'a déja dit , le Teftateur ne
difpofe que d'une legere portion de fes Epargnes
, il en rend compte. C'est une nouvelle
raison pour qu'un fils refpectueux execute
les dernieres volontez de fon Pere.
J'invite mes Succeffurs de cultiver la
Philofophie & la charité ; j'ay l'honneur de
leur affocir l'une & l'autre dans ma fucceffion
, de grands hommes pour le mérite ,
la Science & la pieté . Quelle liaison &
avantage pour mes heritiers !
EXTRAIT
Du Memoire de M. de Blaru , pour M.
Anne Jean Rouillé de Meflay , Confeiller
au Parlement , Appellant.
Contre les Directeur & Penfionnaires de
Academie Royale des Sciences,
Eu M. Rouillé de Meflay , a fait deux
à des sciences,
C
26 LE MERCURE
de Paris ; à condition qu'ils diftribuëront
tous les ans à prix , 2. ceux qui auront le
mieux réuffi dans des Differtations fur certains
fujets qu'il propofe. Il y met une
claufe , felon l'Auteur de ce Memoire , qui
les en rend abfolument incapables: la voicy.
Il ne pourra , dit le Teftateur , eftre échangé
ni propofé aucun autre sujet ou matiere
pour le prix faute de quoy , je révoque le
Legs , qui n'est fait que fous toutes les claufes
y portées.
Tout ce que propofe le Teftateur dans
le premier Legs , fe réduit à ces trois articles.
1. Ce qui contient , foûtient & fait mouvoir
en fon ordre les Planetes , & autres
Subftances contenues en l'Univers .
2. Le fonds premier & général de leurs
productions & formations.
3. Le principe de la lumiere & du mouvement
.
On demande ce que l'on entend par
la premiere propofition , ce qui contient ,
&c .
L'Auteur du Memoire pretend prouver ,
que le premier article n'eft point fufceptible
de Differtation , il fe fonde 1. fur ce
que ce contenant univerfel n'eft point une
fubftance du monde ; puifque par les termes
mêmes de l'article , il doit contenir
toutes les fubflances de l'Univers ; ou , c'eft
une chimere que tout Pefprit & toutes les
DE SEPTEMBRE. 27
1
réflexions ne réaliſeront jamais ; ou , c'eſt
l'immenfité du premier Eftre : Voilà, quant
à la premiere partie de cet article .
Il raifonne de même fur fa feconde par-.
tie , & tire encore la difficulté qu'il propofe
, de ce que le foûtien univerfel des
Planetes , & autres fubftances contenues
dans l'Univers , ne doit point être du
nombre des fubftances qui compofent cet
Univers.
y
Il foûtient de plus , que fes Adverfaires
n'ont fait qu'éluder cette difficulté fans
répondre , & trouve fort extraordinaire
qu'ils ayent dit , que ce qui contient les Pla
netes & autres Subftances de l'Univers , c'est
ce qui les empeche de s'écarter du centre de
Leur mouvement par les tangentes de leur cercle.
Il ne trouve pas Meffieurs de l'Academic
plus heureux , dans leur interpretation
du mot foûtenir ; & il employe une
belle Déclamation , pour prouver qu'il eft
ridicule d'affûrer , que ce qui foûtient les
Planetes & autres fubftances contenues
dans l'Univers , c'eft ce qui les empêche
de s'approcher trop du centre de leur mouvement
; & , croïant avoir fort bien réuffi
dans cette petite Déclamation , il la finit
par cette grave & judicieufe Reflexion :
Voila , dit- il , les abfurditez & les inconfe
quences , où ne manque jamais de jetter
une mauvaise Cauſe.
C ij
28 LE MERCURE
1
Enfin , il combat ' a troifiéme partie du
premier article , par une aifon femblable
à celle qu'il a employée contre les deux precedentes.
و
>
Quant au fecond article l'Auteur du
Memoire accufe encore Meffieurs de l'Academie
de détours & d'artifices : Meffieurs
de l'Academie , continue-t-il , au lieu de
s'arrêter à ce fonds premier & general des
fubftances , qui eft nôtre objet déterminé
fe jettent fur la maniere dont elles ont été formées.
Y a-t- il là de la jufteffe ou de la bonne
foy ? N'est-ce pas confondre les idées ? Le
fonds d'où a refulté la varieté des fubftances
corporelles , la maniere dont s'est faite cette
varieté ; quoy de plus contraire ! La difference
faute auxyeux . Pour la prouver, il apporte
l'exemple d'une Statue , dont le marbre
eft fans doute le fonds premier & general
, & non la maniere dont elle a été
formée ; d'où il eonclut que le fonds des
fubftances corporelles , eft nne matiere premiere
, fimple & homogene : Il decide fort
fouverainement , que tout ce qu'on peut
dire de raisonnable fur les proprietez de
cette matiere , c'eft qu'elle eft une fubftance
étenduë ; il ignoroit apparemment la dif
pute qui a regné entre deux des plus fameux
[ a ] Philofophes de nos jours , fur la nature
de ce te étendué.
Pour ce qui regarde le troifiéme article ,
[a ] M. Clarck & Leibnitz ,
DE SEPTEMBRE. 29
dans lequel on propoſe de trouver le principe
de la lumiere & du mouvement , il le juge
auffi peu propre à fournir des Differtations
; & fa raifon eft , que tout ce qu'on
a dit jufqu'à prefent de la lumiere & du
mouvement , ne concernoit que leurs
proprietez , & non pas leurs principes .
Mais , n'est- ce pas par les proprietez & les
effets des forces , qu'on peut connoître leur
nature ? & n'y a-t-il û de nos jours des
[ b ] Philofophes , qui ont prétendu que la
force étoit dans les corps & dans lesfubftanses
particulieres ?
pas
Second Legs.
Aprés un petit préambule , l'Auteur examine
les fujets du fecond Legs : Ils fe réduifent
à trois chefs. 1. à une methode pour
les Longitudes. 2. à d'autres découvertes utiles
pour la Navigation . 3. à des Tables de
Topographie. Meffieurs de l'Academie
dit- il , tâchent de donner le change icy
comme ailleurs : Ils s'efforcent de prouver
ce que l'on ne contefte point , & paffent
fous filence le point capital de la difpute.
En effet , il ne s'agit pas de fçavoir .
comme ils le prétendent , fi l'on peut perfectionner
la methode des Longitudes , &
faire de nouvelles découvertes utiles à la
Navigation Mais l'état de la question eft
de voir, fi tout cela eft praticable , non ab-
[ b ] Leibnitz.
C iij
30 LE MERCURE
folument en foy , mais conditionellement
& dans les circonftances préfentes , fuivant
l'intention du Teftateur & les claufes du
Legs: Nous le nions ; ce n'eft pas affez ; il
faut en apporter les raifons.
La methode & les découvertes qu'exige
le Teftateur , doivent néceffairement avoir
deux conditions .
1. Elles doivent être nouvelles chaque
année , puifque le prix eft annuel .
2. Elles doivent être folides & utiles ;
e'cft la condition qu'v demande expreffement
le Teftateur : L'une & l'autre de ces
conditions eft également contraire à nos
Parties , parce qu'il eft moralement impoffible
de faire tous les ans de nouvelles découvertes
fur les fujets propofez .
' eft-
Il prétend trouver des preuves de cette
impoffibilité dans l'experience de tous les
ficcles & dans le fentiment commun :
t'il pas conftant pourfuit il , que les découvertes
ne le font que de loin à loin ? De
quelque penetration que l'homme fe pique,
il doit prefque tout au hazard : On peut, il
eft vray , le mettre à profit cet heureux hazard
; mais qui pourra fixer fa naiffance
affervira -t'il fes caprices à Meffieurs de
l'Academie , de forte qu'il arrive tous les
ans à point nommé , pour être mis à profit
? Il interrompt cette raillerie legere , pour
répondre à Meffieurs de l'Academie , qui
éludent , dit- il , la difficulté , parce qu'ils
DE SEPTEMBRE: 31
foûtiennent que le Teftateur ne demande
qu'une methode plus courte & plus aifée .
Mais , continue- t - il , il ne fuffit pas qu'elle
foit plus courte & plus facile , il faut encore
qu'elle foit plus fûre ; belle réflexion
& à laquelle Meffieurs de l'Academie ne
devoient pas s'attendre : Il rapporte les termes
du Teftament , pour prouver qu'il demande
non feulement la brieveté & la facilité
, mais encore la fûreté. Il revient enfuite
à l'impoffibilité de faire tous les ans
une découverte fur une même matiere.
La feconde condition , ajoûte- il, eft encore
moins favorable à Meffieurs de l'Academie.
Quand on feroit par un prodige
inoüi , tous les ans , de nouvelles découvertes
fur les mêmes fujets , cela ne fuffiroit
pas , elles doivent être encore bonnes
& utiles : Mais, qui eft ce qui fera en état
de juger de leur bonté & utilité. Sur cela,
il étalle de grandes réflexions fur l'incer
titude des jugemens humains , même des
Scavans.
Il fe propofe enfuite une objection que
Meffieurs de l'Academie ne luy auroient
fans doute jamais faite . En vain , répondez
vous , que le Teftateur s'en eft rappor
té à vos lumieres pour la diftribution du
prix , & qu'il fuffit qu'une découverte vous
paroiffe folide , quand même l'experience
la feroit tomber.
1
Citij
LE MERCURE
Réponfe.
La volonté du Teftateur n'a point été,
qu'on adjugeât le prix à ce qui n'auroit que
l'apparence du bon , fans l'être en effet .
Il veut des découvertes utiles ; il s'en eft
expliqué , quoique d'ailleurs il y ait contradicton
dans fon projet ; en ce qu'il ordonne
qu'on recompenfe tous les ans un
travail folide , dont il eft néanmoins impoffible
de connoître la folidité dans l'ef
pace d'une année.
Il ne fe contente pas de fimples raifonnemens
, pour prouver la difficulté de s'affû
rer de l'utilité des découvertes , il y joint
l'autorité même de Meffieurs de l'Academie
, qui avoient que pour former la methode
de trouver les Longitudes par les Satellites
de Jupiter , les Aftronomes ont
travaillé pendant cent années , & que malgré
leur peine & leur recherche , l'uſage y
a fait découvrir de grands défauts : Mais ,
dans fa réponſe, il fe garde bien de faire remarquer
que ces défauts ont été corrigez
& par confequent les découvertes perfectionnées.
Il tâche d'affoiblir les faifons prifes de
l'exemple des Puiffances de l'Europe , qui
ont promis une récompenfe confiderable à
ceux qui trouveroient un moyen fûr de
connoître les Longitudes , & de celui de
M. de Balfac qui afondé un prix annucl
DE SEPTEMBRE,
33
en difant que la récompenfe ne fera donnée
par les Puiffances de l'Europe , qu'aprés
qu'on fera für du fuccés ; & c'eft pour cela
que M. de Balfac a laitfé le choix des fujets
à Meffieurs de l'Academie Françoife :
Mais n'auroit- il pas dû fentir , que M. de
Meflay a trouvé une methode plus fûre &
plus facile pour les Longitudes ? Ayant luimême
affigné un fonds inépuifable pour les
Differtations , fes réponses ne peuvent fubfifter.
L'Auteur ajoute , qu'il n'eft ny rare , ny
difficile de prendre les niveaux des terrains
pour la communication des Rivieres par
canaux. Cette réflexion peut feulement
fervir à faire connoître qu'il eft peu expert
dans l'art du nivellement . Ceux qu'on
a pratiqué en France , en Hollande & en
Italie , n'en font point des preuves convaincantes
, comme il le prétend : Une
Logique exacte luy auroit ppris que du
particulier on ne conclut pas au general .
Enfin , il termine fon Memoire par remarquer,
que le niveau demandé par le Tef
tateur , doit être univerfel & dés - là chimerique
; parceque , dit- il , le Teftateur
veut que l'on marque les niveaux des terrains
, par rapport au niveau de la Mer
my-marée.
Si l'Auteur avoit agi de bonne foy , il
auroit averti fes Lecteurs que M. de Mef
lay ajoute ; enforte que ces Cartes raf
+
34
LE MERCURE
femblées dans la fuite des tems , on puiße
s'en fervir, pour les deffins de Canaux &
communication de Navigation , ménage &
milité de torrens perdus on nuifibles ,
Ce niveau univerfel luy paroît chimerique
, parceque , dit - il , il faudroit établir
pour principe indubitable , que tous les
endroits jufques où va la Mer , font de niveau
; ce qui eft tres - faux , à cauſe de l'élevation
irreguliere des caux caufée par
les vents & les courants ; mais il eft aifé
de voir, que le Teftateur regardant le niveau
de la Mer à mi marée & lit ordinaîre , demande
qu'on n'ait d'égard ny aux vents ny
aux courants .
"
Le poids des raifons de M. de Blaru n'a
pas empêché que la Cour n'ait confirmé par
Arreft , la Sentence des Requeftes qui adjuge
le legs de 125000 liv . en entier à l'Academie
des Sciences : De plus , la Cour lui
a accordé tous sarrerages du capital, échûs
depuis la demande qu'elle en a faite , un an
aprés la mort du Teftateur.
Le lendemain 7. Meffieurs de l'Academie
voulant donner des marques de reconnoiffance
à M. Chevalier leur Avocat , convinrent
unanimement. 1. De lui faire prefent de tous
les Memoires anterieurs de l'Academie , &
de tous ceux qui s'imprimeroient à l'avenir.
2. De lui donner entrée dans toutes leurs
Aßemblées. 3. De l'établir Avocat perpetuel
de leur Academie.
DE SEPTEMBRE. 35
1
L faut de l'Affortiment dans un Mercure
, pour fatisfaire les gouts differents
du Lecteur. Les piecesferienfes , quoi qu'inf
tructives , ne font pas toujours celles qui picquent
le plus la curiofité . Souvent, une amufante
bagatelle attirera à l'Auteur plus de
Partifans , qu'unfyfteme de Metaphifique le
mieux imaginé. Par exemple , une Hiftoriete
interesante , écrite d'un ftile vif, aisé
& touchant , fora fans contre lit , la piece
favorite des Dames , & fouvent même de
ceux qui paroiffent les plus aufters Philofophes.
Je conclus delà , quoiqu'on en dife ,
que c'est une piece néceẞaire à un recueil tel
que le mien ; auffi , me propofai -je d'en don
ner de tems en tems quelques unes , comme un
tribut que je ne peux refufer au beau Sexe.
En attendant que je puiffe remplir mon enga
gement , je fouhaite que les Dames trouvent
autant de plaifir dans la Nouvelle ſuivante ,
que j'en ai à la leur prefenter. J'invite cependant
, les perfonnes qui fe fentent aſſez
de talent pour bien conter , de m'adreffer leurs
productions ; je me ferai honneur d'en orner
cet Ouvrage , & de mettre leur nom à la
tête , au cas qu'elles jugent à propos que je
Le faffe.
36
LE MERCURE
HISTOIRE
Ademoiſelle de Stroffy , fille du
Maréchal , & proche parente de Catherine
de Médicis époufa la premiere
année de la Regence de cette Reine , le
Comte de Tende , de la Maifon de Savoye ,
riche , bienfait , plus propre à fe faire eftimer
qu'à plaire , & le Seigneur de la Cour
qui vivoit avec le plus d'éclat : fa femme
néanmoins l'aima d'abord avec paffion ;
elle étoit fort jeune : Il ne la regarda que
comme un enfant , & il fut bientôt amoureux
d'une autre. La Comteffe de Tende
vive & d'une race Italienne , devint jaloufe
: Elle ne fe donnoit point de repos : Elle
n'en laiffoit point à fon mary : Il évita fa
prefence , & ne vécut plus avec elle ,
comme l'on vit avec fa femme . La beauté
de la Comteffe augmenta ; elle fit paroître
beaucoup d'efprit ; le monde la regarda
avec admiration ; elle fut occupée d'ellemême
, & guerit infenfiblement de ſa jaloufie
& de fa paffion : Elle devint l'amie intime
de la Princeffe de Neufchâtel , jeune ,
belle , & veuve du Prince de ce nom , qui
lui avoit laiffé en mourant , cette fouveraineté
, qui la rendoit le parti de la Cour le
plus élevé & le plus brillant
Le Chevalier de Navarre , defcendu des
anciens Souverains de ce Royaume , étoit
DE SEPTEMBRE. -37
auffi alors jeune , beau , plein d'efprit &
d'élevation : Mais , la fortune ne lui avoit
donné d'autre bien que la nailfance . Il
jetta les yeux fur la Princefle de Neufchâtel
dont il connoifloit l'efprit , comme fur une
perfonne capable d'un attachement violent,
& propre à faire la fortune d'un homme
comme lui . Dans cette vûë , il s'attacha
à elle , fans en être amoureux , & attira
fon inclination . Il en fut fouffert , mais il
fe trouva encore bien éloigné du fuccés
qu'il defiroit : Son deffein étoit ignoré de
tout le monde : Un feul de fes amis avoit
fa confidence ; & cet ami étoit auffi , intime
ami du Comte de Tende . Il fit confentir
le Chevalier de N.... à confier fon fecret
au Comte , dans la vûe qu'il l'obligeroit à
le fervir auprés de la Princeffe de N ....
Le Comte de Tende aimoit déja le Chevalier
de N.. Il en parla à fa femme pour qui
il commençoit d'avoir plus de confideration
, & l'obligea en effet de faire ce qu'on
defiroit. La Princeffe de N.... lui avoit
déja fait confidence de fon inclination pour
le Chevalier de N.... Cette Comteffe la
fortifia ; le Chevalier la vint voir ; il prit
des liaiſons & des mefures avec elle ; mais
en la voyant , il prit auffi pour elle une
paffion violente ; il ne s'y abandonna pas
d'abord, il vit les obftacles que les fentimens
partagez entre l'amour & l'ambition , ap$
3 LE
MERCURE
porteroient à fon deffein . Il réfiſta ; mais
pour refifter , il ne falloit pas voir fouvent
la Comteffe de Tende , & il la voyoit tous
les jours , en cherchant la Princeffe de Neufchâtel
. Ainfi , il devint éperdûment amoureux
de la Comteffe ; il ne put lui cacher
entierement fa paffion ; elle s'en apperçut ;
fon amour propre en fut flatté , & elle fe
fentit un amour violent pour lui . Un jour
comme elle lui parloit de la grande fortuned'époufer
la Princeffe de N... il lui dit ,
en la regardant d'un air où fa paffion étoit
entierement déclarée : Eh , croyez vous ,
Madame , qu'il n'y a point de fortune
que je préferaffe à celle d'époufer cette
Princeffe ! La Comtelle de Tende fut
frappée des regards & des paroles du Chevalier
: Elle le regarda des mêmes yeux dont il
la regardoit : & il y eut un trouble & un
filence entr'eux plus parlant que les paroles.
Depuis ce jour- là , la Comtelle fut dans
une agitation qui lui ôtat le repos; elle fentit
le remords d'ôter à fon amie le coeur
d'un homme qu'elle alloit époufer , unique
ment pour en être aimée ; qu'elle époufoit
avec l'approbation de tout le monde , & aux
dépens de fon élevation . Cette trahiſon lui
fit horreur ; la honte & les malheurs d'une
galanterie le préfenterent à fon efprit ; elle
vit l'abîme où elle fe précipitoit , & elle
réfolut de l'éviter ; elle tint mal fes réfolutions
; la Princeffe était prefque déterDE
SEPTEMBRE..
'39
minée à époufer le Chevalier de Navarre :
Néanmoins , elle n'étoit pas contente de la
paffion qu'il avoit pour elle : & au travers
de celle qu'elle avoit pour lui , & du foin
qu'il prenoit de la tromper, elle demêloit la
tiédeur de fes fentimens ; elle s'en plaignit
à la Comteffe de Tende : Cette Comieffe
la raffûra ; mais les plaintes de Me. de Neufchâtel
acheverent de troubler la Comteffe
elles lui firent voir toute l'étendue de fa trahifon
, qui couteroit peut- être la fortune de
fon Amant ; il l'avertit des défiances de
la Princeffe de Neufchâtel ; il lui témoigna
de l'indiference pour tout , hors d'être aimé
d'elle . Néanmoins , il fe contraignit
par les ordres , & raffûra fi bien la Princeffe
de Neufchâtel , qu'elle fit voir à la
Comteffe de Tende , qu'elle étoit entierement
fatisfaite du Chevalier de Navarre.
La jaloufie fe faifit alors de la Comteffe ;
elle craignit que fon Amant n'aimât veritablement
la Princeffe : Elle vit toutes les
raifons qu'il avoit de l'aimer ; leur mariage
qu'elle avoit fouhaité , lui fit horreur ; elle
ne vouloit pourtant pas qu'il fe rompît , &
elle fe trouvoit dans une cruelle incertitude
; elle laiffa voir au Chevalier tous fes
remords fur la Princelle de Neufchâtel ; elle
réſolut feulement de lui cacher ſa jalouſie
& crut en effet la lui avoir cachée.
La Paffion de la Princetle furmonta enfin
toutes les irrefolutions ; elle fe détermina à
40 LE MERCURE
fon mariage , & fe réfolut de le faire fecretement
, & de ne le déclarer que quand il
feroit fait . La Comteffe de Tende étoit
prête d'expirer de douleur : Le même jour
qui fut pris pour le mariage , il y avoit une
cérémonie publique ; fon mari y affifta ;
elle y envoya toutes fes Femmes ; elle fit
dire qu'on ne la voyoit pas , & s'enferma
dans fon Cabinet , couchée fur un lit de repos
, & abandonnée à tout ce que
les remords
, l'amour , & la jaloufie , peuvent
fairefentir de plus douloureux . Comme elle
étoit dans cet état , elle entendit ouvrir
une porte dérobée de fon Cabinet , & vit
paroître le Chevalier de N... paré & d'une
grace au deffus de ce qu'elle l'avoit jamais
vû. Eh , où allez - vous , s'écria t- elle ?
Qui cherchés - vous ? Avés vous perdu la
raifon ? Qu'eft devenu vôtre mariage ?
Songés- vous à ma réputation ? Soyés en
repos de vôtre réputation , Madame , lui
répondit-il perfonne ne fçait fçait que je fuis
ici , & perfonne ne le peut fçavoir : Il- n'eft
pas queftion de mon mariage ; il ne s'agit
plus de ma fortune ; il ne s'agit que
de vôtre coeur , & d'être aimé de vous . Je
renonce à tout le refte : Vous m'avez laillé
voir que vous ne me haiffiés
pas ; mais ,
vous m'avez voulu cacher que je fuis affez
heureux , pour que mon mariage vous faffe
de la peine . Je viens vous dire , Madame ,
que j'y renonce ; que le mariage me feroit
un
DE SEPTEMBRE. 43
un fuplice , & que je ne veux vivre que pour
vous. L'on m'attend à l'heure que je vous
parle ; tout est prêt , mais je vais tout rompre
, fi , en le rompant , je fais une chofe
qui vous foit agréable , & qui vous
prouve ma paffion . La Comteffe fe laiffa
tomber fur fon lit de repos , dont elle s'étoit
relevée à demi ; & regardant le Chevalier
, avec des yeux pleins d'amour & de
' larmes ; vous voulés donc que je meure ,
lui dit- elle ; croyés - vous qu'un coeur puiffe
contenir tout ce que vous me faites fentir :
Quitter à caufe de moi la fortune qui vous
attend , je n'en puis feulement fuporter la
penfée ; allés à Madame la Princeffe de
Neufchâtel , & à la grandeur qui vous eft
deftinée , vous aurés mon coeur en même
tems : Je ferai de mes remords, de mon incertitude,
de ma jaloufie, puifqu'il faut vous
l'avouer , tout ce que ma foible raifon me
confeillera : Mais, je ne vous verrai jamais, fi
vous n'allés tout à l'heure achever vôtre mariage
. Allés , ne demeurés pas un moment ;
mais , pour l'amour de moi & pour l'amour
de vous- même , renoncés à une paffion
auffi déraisonnable que celle que vous
me témoignés , & qui nous conduira peutêtre
à d'horribles malheurs . Le Chevalier
fut d'abord tranfporté de joye de ſe voir ſi
veritablement aimé de la Comtelle de Tende
; mais l'horreur de le donner à une autre ,
lui revint devant les yeux : ii plura , il
D
42 LE MERCURE
"
s'affligea , il lui promit tout ce qu'elle voulut,
à condition qu'il la reverroit encore dans
le même licu : Elle voulut favoir , avant
qu'il fortit , comment il y étoit entré. Il
foreît
lui dit qu'il s'étoit fié à un Ecuyer qui étoit
à elle, & qui avoit eté à lui ; qu'il l'avoit
fait paller par la Cour des Ecuries où répondoit
le petit degré qui venoit à ce petit
Cabinet, & qui répondoit auffi à la Chambre
de 1 Ecuyer. Cependant, l'heure du Mariage
preffoit , & ce Chevalier preflé par la
Comielle de Tende , fut enfin contraint de
s'en aller Mais , il alla , comme au fuplice
à la plus grande & à la plus agreable
fortune , où un Cadet fans biens ait
jamais éte clevé . La Comteffe de Tende
pafla la nuit , comme on peut fe l'imaginer
, agitée par les inquietudes : Elle appella
fes Femmes fur le matin , & peu de
temps aprés que fa Chambre fut ouverte ,
elle vit fon Ecuyer , qui s'appelloit la Tende,
s'approcher d'elle , & mettre une Lettre
fur fon lit , fans que perfonne s'en apercût.
Certe Lettre lui fit battre le coeur , 82
parce qu'il étoit fi pcu viay femblable que
pendant cette nuir qui devoit avoir été cl
le de fes nôces , il eût eu le loifir de lui écrire
, qu'elle craignît qu'il n'û apoité ou
qu'il fut arrivé quelque obſtacle à lon Mariage
, elle ouvrit la Lettre avec beaucoup
d'émotion & y trouva à peu près ces
paroics. Je ne pense qu'à vous , Madame¸
DE SEPTEMBRE. 43
,
je ne fuis occupé que de vous ; & dans les
premiers momens de la poffeffion legitime du
plus grand parti de France à peine le
jour commence à paroître , que je quitte la
Chambre où j'ai paffe la nuit , pour vous
dire que je me fuis déja repenti mille fois de
vous avoir obéi , & de n'avoir pas tout abandonné
, pour ne vivre que pour vous.
Cette Lettre & les momens où elle étoit
écrite , toucherent fenfiblement la Comteffe
de Tende : Elle alla diner chés la Princeffe
de Neufchâtel qui l'en avoit prié ; ſon
mariage étoit déclaré , elle trouva un nombre
infini de perfonnes dans la Chambre :
Mais , fitôt que cette Princefle la vit , elle
quitta tout le monde , & la pria de paffer
dans fon Cabinet . A peine étoient'elles affifles,
que le vifage de la Princeffe.fe couvrit
de larmes La Comtefle crut que c'étoit
l'effet de la déclaration de fon mariage , &
qu'elle la trouvoit plus difficile à fuporter
qu'elle ne l'avoit imaginé : Mais elle vit
bientôt qu'elle fe trompoit Ah , Madame,
lui dit la Prince ffe ! Qu'av je fait ?
J'ay épousé un homme par paffion :
J'ay fait un mariage inégal , defeprouvé ,
qui m'abaille ; & celui que t'ay péreré à
tout , en aime une autre . La Com .ff. de
Tende penfa s'évanouir à ces paroles ; elle
crut que la Princeffe ne pouvoit avoir pénétré
la paffion de fon mari , fans en avoir auffi
demêlé la cauſe : Elle ne put répondre. La
Dij
LE MERCURE
Princefe de Navarre on l'appella ainfi de
puis fon mariage ] n'y prit pas garde ; &
continuant , M. le Prince de N.... lui
dit- elle , Madame , bien loin d'avoir l'impatience
que lui devoit donner la conclufion
de nôtre mariage , fe fit attendre hier au
foir , & vint fans joye , l'efprit occupé &
embaraffé : 11 eft forti de ma Chambre à la
pointe du jour , fur je ne fcai quel pretexte,
mais , il venoit d'écrire , je l'ai connu à fes
mains : A qui pouvoit'il écrire qu'à une
Maitreffe ? Pourquoy le faire attendre ? &
de quoi avoit'il l'efprit embaraffé ? L'on
vint dans ce moment interrompre la converfation
, parceque la Comteflè de Cronde
arrivoit : La Princeffe de Navarre alla la
recevoir & la Comteffe de Tende demeura
hors d'elle même : Elle écrivit dés le
foir au Prince de Navarre , pour lui donner
avis des foupçons de fa femme, & pour
l'obliger à fe contraindre. Leur paffion ne
fe ralentit point par les périls & les obftacles
, la Comteffe de Tende n'avoit point de
repos , & le fommeil ne trouvoit plus de
place dans fes yeux . Un matin , aprés qu'elle
eut appellé fes Fenimes , la Tende s'aprocha
d'elle , & lui dit tout bas , que la
Princeffe de N... étoit dans fon Cabinet ,
& qu'il la conjuroit qu'il pût lui dire une
chole qu'il étoit abfolument ncceffaire
qu'elle fçût . L'on cede aifément à ce qui
plait La Comtefle favoit que fon mari
DE SEPTEMBRE. 45
ن م
étoit forti ; elle dit qu'elle vouloit dormir ;
elle dit à fes Femmes de refermer les portes .
& de ne point revenir,qu'elle ne les appellât.
Le Prince de Navarre entra par ce Cabinet
, & fe jetta à genoux devant fon lit.
Qu'avez- vous à me dire , lui dit'elle ; que
je vous aime , Madame , que je vous adore,,
que je ne faurois vivre avec Madame de
Neufchâtel : Le defir de vous voir s'est faifi
de moi ce matin avec une telle violence , que
je n'ay pu y refifter. Je suis venu dans le
hazard de tout ce qui pouvoit en arriver ,
fans efperer même de vous entretenir. La
Comteffe le gronda d'abord de la commettre
fi legerement : Leur paffion les conduifit
enfuite à une converfation fi longue , que
le Comte de Tende revint de la Ville : Il
alla à l'Appartement de fa femme;on lui dit
qu'elle n'étoit point éveillée ; il étoit tard ;
il ne laiffa pas d'entrer dans fa Chambre ,
& trouva le Prince de N .... à genoux
devant fon lit , comme il s'étoit mis d'abord
. Jamais étonnement ne fut pareil à
celui du Comte de Tende , & jamais trouble
n'égala celui de fa femme. Le Prince de
Navarre conferva feul de la prefence d'efprit
; & fans fe troubler , ni fe lever de
fa place ; venés , venés , dit- il au Comte de
Tende , m'aider à obtenir une grace que je
demande à genoux
l'on me refufe. Le
ton , & l'air du Prince de N.... fufpendit
l'étonnement du Comte de Tende. Je ne
ن م
que
46 LE MERCURE
fcai , lui repondit- il , avec le même ton , fi
une grace que vous demandés à genoux à
ma femme , quand on dit qu'elle dort , &
que je vous trouve feul avec elle , & fans
Carroffe à ma porte , fera de celles que
je fouhaiterai qu'elle vous accordc . Le Prince
de N.... raflûré & hors de l'embarras
du premier moment , fe leva , s'affit avec
une liberté entiere ; & la Comtelle de Tende
, tremblante , éperduë , cacha fon trou- .
ble par l'obfcurité du lieu où elle étoit . Le
Prince de N prit la Parole , & dit au Comte
de Tende : Je vais vous (urprendre , vous
m'allés blâmer ; mais , il faut neanmoins
me fcourir ; jefuis amoureux & aimé de la
plus belle perfonne de la Cour ; je me dérobai
hier au foir de chés la Princeße de N. & de
tous mes gens , pour aller à un rendés- vous
où cette perfonne m'attendoit ; ma femme qui`
a déja demêlé que je fuis occupé d'autre chofe
que d'elle , & qui a de l'attention à ma
conduite , a fcu par mes gens que je les avois
quitté : Elle eft dans une jalousie & un defefpoir
dont rien n'aproche : Je lui ai dit
que j'avois paffé les heures qui lui donnoient
de l'inquietule , chés la Maréchale de S.
Antré qui étoit incommodée , & qui ne voit
prefque perfonne : Je lui ai dit qur c. la
Comteffe de Tende y étoit feule , & qu'elle
pouroit lui demander fi elle ne m'y avoit pas
vù tout le foi : J'ai pris le parti de venir
me confier à Ms. la Comteffe : Je fuis allé
DE SEPTEMBRE. 47
chés la Chaftre qui n'eft qu'à trois pas d'ici :
J'en fuis forti , fans que mes gens m'ayent
vû. L'on m'a dit que M. la Comteffe de
Tende étoit éveillée : Je n'ay trouvé perfonne
dans fon Antichambre , & je fuis entré bardiment:
Elle me refufe de mentir en mafaveur
elle dit qu'elle ne veut pas trahir fon amie
& me fait des réprimandes trés -fages ; je me
les fuis faites moi même inuillement ; i faut
êter à e . la Princeffe de N. l'inquietude &
la jaloufie où elle eft , & me retirer du mortel
embarras de fes reproches . La Comteffe
de Tende ne fut gueres moins furpriſe de
la préfence d'efprit du Prince de N....
qu'elle l'avoit été de la venue de fon mari:
Elle fe raffura ; il ne demeura pas le
moindre doute au Comte ; il te joignit à
fa femme ; pour faire voir au Prince de
N.... l'abime des malheurs où il s'alloit
plonger , & ce qu'il devoit à cette Princeffe.
La Comteffe promit de lui dire tout ce
que voulut fon mari. Comme il alloit fortir
, le Comte de Tende l'arrêta . Pour recompenfe
du fervice que nous allons vous
rendre aux dépens de la verité , aprenésnous
du moins quelle eft cette aimable Maî
tiffe : Il faut que ce ne foit pas une perfonne
fort eſtimable pour vous aimer &
conferver avec vous un commerce . Vous
voyant embargé avec une perfonne auffi
bele que M. La Princffe de N.
la voyant épouler , & voyant ce que vous
.. vous H
48. LE MERCURE
fois par
lui devés , il faut dire que cette perfonne
n'a ni efprit , ni courage , ni délicatefle ;
& en verité , elle ne merite pas que vous
troubliés un auffi grand bonheur , & que
vous vous rendiés fi ingrat & fi coupable .
Le Prince ne fcut que répondre , il feignit
d'avoir hafte : Le Comte de Tende le fit
fortir lui - même , afin qu'il ne fût pas vû.
La Comtelle demeura éperdue du hazard
qu'elle avoit couru , des reflexions que lui
faifoient faire les paroles de fon Mari , &
de la vue des malheurs où fa paffion l'expofoit
Mais , elle n'eut pas la force de s'endégager,
elle continua fon commerce avec
le Prince de N ... Elle le voyoit quelque
l'entremife de la Tende ; Elle fe
trouvoit , & elle étoit en efft une de plus
malheureufes perfonnes du monde . La
Princeffe de N... lui faifoit tous les jours
confidence d'une jaloufie dont elle étoit la
caufe ; Cette jaloufie la pénétroit de remords
; & quand la Princeffé de N....
étoit contente de fon mari , elle même étoit
pénétrée de jaloufie à fon tour . Il fe
joignit un nouveau tourment à ceux qu'elle
avoit déja . Le Comte de Tende devint auffi
amoureux d'elle , que fi elle n'eût point été
fa femme ; il ne la quittoit point , & vouloit
reprendre tous les droits méprifés. La
Comtelle s'y oppofa avec une force & une
aigreur qui alloit au mépris . Prévenue pour
le Princ . de N .... elle étoit bleflée &
offeniée
DE SEPTEMBRE. 49
offenfée de toute autre paffion que de la
fienne . Le Comte de Tende fentit fon procedé
dans toute fa dureté & prefque juſqu'au
vif ; Il l'affûra qu'il ne l'importuneroit
de fa vie ; en effet , il la laiffa avec
beaucoup de fechereffe . La Campagne
s'aprochoit le Prince de N..... devoit
partir pour l'Armée : La Comteffe de Tende
commença à fentir les douleurs de fon
abfence , & la crainte des perils où il feroit
expofé . Elle refolut de fe dérober à la contrainte
, de cacher fon affliction , & prit le
parti d'aller paffer la belle faifon , dans une
Terre qu'elle avoit à 30 lieues de Paris : Elle
exécuta ce qu'elle avoit projetté ; leur
adieu fut fi douloureux , qu'ils en devoient
tirer l'un & l'autre un mauvais augure. Let
Comte de Tende demeura auprés du Roy
où il étoit attaché par fa Charge . La Cour
devoit s'approcher de l'Armée ; la maiſon
de Madame de Tende n'en étoit pas bien
loin ; fon mari luy dit qu'il y feroit peutêtre
un voyage d une nuit feulement , pour
des ouvrages qu'il avoit commencez . İl.ne
voulut pas qu'elle pût croire que ce fût pour
la voir : Il avoit contr'elle tout le dépit que
donnent les paffions Madame de Tende
avoit trouvé dans les commencemens , le
Prince de N. fi plein de refpe &t , & elle s'étoit
fentie tant de vertus , qu'elle ne s'étoit
défiée ni de luy , ni d'elle-même : Mais , le
temps & les occafions avoient triomphé da
Septembre , 1718. E

LE MERCURE
la vertu & du refpect ; & peu de temps a
prés qu'elle fut chez elle , elle s'apperçut
qu'elle étoit groffe. Il ne faut que faire réflexion
à la réputation qu'elle avoit acquife
& confervée , & à l'état où elle étoit avec
fon mari , pour juger de fon defepoir : Elle
fut prête plufieurs fois d'attenter à fa vie .
Cependant , elle conçut quelque legere efperance
fur le voyage que fon mari devoit
faire auprés d'elle : Elle réfolut d'en attendre
le fuccés. Dans cet accablement , elle
eut encore la douleur d'apprendre , que la
Tende qu'elle avoit laiffé à Paris pour les
Lettres de fon Amant & les fiennes , étoit
mort en peu de jours , & elle étoit dénuée
de tout fecours dans un temps où elle en
avoit tant de befoin ., Cependant , l'Armée
avoit entrepris un Siége ; fa paffion pour le
Prince de N. luy donnoit de continuelles
craintes ; même au travers des mortelles
horreurs dont elle étoit agitée , fes craintes
ne fe trouverent que trop bien fondées : Elle
reçut des Lettres de l'Armée , elle y apprit
la fin du Siege ; mais , elle apprit auffi
que
le Prince de N. avoit été tué le dernier
jour ; elle perdit la connoiffance & la
raifon ; elle fut plufieurs fois privée de l'un
& de l'autre. Cet excés de malheurs lui paroiffoit
dans des momens une efpece de confolation
; elle ne craignoit plus rien pour fon
repos , pour fa réputation , ni pour fa vie .
La mort feule luy paroiffoit défirable ; elle
DE SEPTEMBRE.
St
l'efperoit de fa douleur , ou , étoit réfoluë
de fe la donner : Un refte de honte l'obligea
à dire qu'elle fentoit des douleurs exceffives
, pour donner un prétexte à fes cris
& à fes larmes . Ses adverfitez la firent retourner
fur elle - même ; elle vit qu'elle les
avoit méritées ; & la nature & le Chriftianiſme
la détournerent d'être homicide d'elle
même , & fufpendirent l'exécution de ce
qu'elle avoit réfolu. Il n'y avoit pas longtemps
qu'elle étoit dans ces violentes douleurs
, lorfque le Comte de Tende artiva :
Elle croyoit connoître tous les fentimens
que fon malheureux état luy pouvoit infpirer
; mais , l'arrivée de fon mari luy donna
encore un trouble & une confufion qui
luy fut nouvelle : Il fçut , en arrivant , qu'
elle étoit malade ; & , comme il avoit toû
jours des mesures d'honnêteté aux yeux du
Public & de fon Domeſtique , il vint d'abord
dans fa chambre ; il la trouva comme
une perfonne hors d'elle- même , com→
me une perfonne égarée , & elle ne put retenir
fes larmes , qu'elle attribuoit toûjours
aux douleurs qui la tourmentoient . Le Comte
de Tende fut touché de l'état où il la
voyoit ; il s'attendrit pour elle , & voulant
faire quelque diverfion à fes douleurs , il
luy parla de la mort du Prince de N. & de
l'affliction de fa femme : Celle de la Comteffe
de Tende ne put réfifter à ce difcours ,
& fes foins & fes larmes redoublerent d'une
Eij
Sz
LE MERCURE
telle forte , que le Comte en fut furpris &
prefqu'éclairé. Il fortit de fa chambre plein
de trouble & d'agitation ; il luy fembla
que fa femme n'étoit pas dans l'état que
caufent les douleurs du corps . Ce redoublement
de larmes lorfqu'il luy avoit parlé de
la mort du Prince de N. l'avoit frapé , &
tout d'un coup l'avanture de l'avoir trouvé
à genoux devant fon lit , fe préfenta à fon
efprit Il fe fouvint du procedé qu'elle avoit
eu avec luy , lorfqu'il avoit voulu retourner
à elle , & enfin , il crut voir la vé
rité : Mais , il luy reftoit neanmoins ce doute
que l'amour propre nous laiffe toûjours ,
pour les chofes qui coûtent trop cher à croire
: Son defefpoir fut extrême , & toutes fes
penfées furent violentes . Mais , comme il
étoit fage , il retint fes premiers mouvemens;
àl réfolut de partir le lendemain à la pointe
du jour fans voir fa femme , remettant au
temps à luy donner plus de certitude & à
prendre fes réfolutions . Quelqu'abîmée que
fût Madame de Tende dans fa douleur , elle
n'avoit pas laiffé de s'appercevoir du peu
de pouvoir qu'elle avoit eu fur elle- même ,
& de l'air dont fon mari étoit forti de fa
chambre . Elle fe douta d'une partie de la
verité , & n'ayant plus que
l'horreur pour
fa vie , elle fe réfolut de la perdre d'une maniere
qui ne luy ôta pas l'efperance de l'autre.
Après avoir examiné ce qu'elle alloit
faire avec des agitations mortelles , pénétrée
DE SEPTEMBRE.
de fes malheurs & du repentir de fa vie ,
elle fe détermina enfin , & elle écrivit ces
mots à fon mari,
Cette Lettre me va coûter la vie ; mais ,
je mérite la mort , & je la défire : Je fuis
große Celui qui eft la caufe de mon malheur,
n'eft plus au monde , auffi bien que le feul
homme quifavoit nôtre commerce. Le Public
ne l'a jamais foupçonné : J'avois réfolu de
finir ma vie par mes mains ; mais , je l'offre
à Dieu & à vous pour l'expiation de mon
crime : Je n'ay pas voulu me deshonorer aux
yeux du monde , parce que ma réputation
vous regarde. Confervez- la pour l'amour de
vous. Je vais faire paroître l'état où je fuis.
Cachez- en la caufe, &faites- moi périr quand
vous voudrez , & comme vous voudrez.
Le jour commençoit à paroître , lorſqu'elle
eut écrit cette Lettre , la plus difficile à
écrire qui ait peut être jamais été écrite :
Elle la cacheta , fe mit à la fenêtre ; & ,
comme elle vit le Comte dans la cour , prêt
à monter en caroffe , elle envoya une de fes
femmes la luy porter , & luy dire qu'il n'y
avoit rien de preffe , & qu'il la lût à loifir.
Le Comte de Tende fut furpris de cette
Lettre ; elle luy donna une forte de preffentiment
, non pas de tout ce qu'il y devoit
trouver , mais de quelque chofe qui avoit
rapport à ce qu'il avoit déja penſé la veille .
Il monta feul en caroffe , plein de trouble ;
& n'ofant même ouvrir la Lettre , quelque
1
E iij
34 LE MERCURE
impatience qu'il eût de la lire , il la lut en
fin , & apprit fon malheur : Mais , que ne
penfa t'il point aprés l'avoir luë ? S'il y eût
eu des témoins , ce violent état où il étoit ,
l'auroit fait croire privé de raifon , ou prêt
de perdre la vie. La jaloufie & les foupçons
bien fondez , préparent d'ordinaire les Maris
à leurs malheurs ; ils ont même toûjours
quelque doute ; mais , ils n'ont pas cette
certitude que donne l'aveu qui eft au deffus
de nos lumieres . Le Comte de Tende avoit
toûjours trouvé la femme trés aimable, quoiqu'il
ne l'eût pas également aimée ; mais ,
elle luy avoit toûjours paru la plus eſtimable
femme qu'il eût jamais vûë : Ainfi , il
n'avoit pas moins d'étonnement que de fureur
; & au travers de l'un & de l'autre , il
fentoit encore , malgré luy , une douleur
oùla tendreffe avoit quelque part. Il s'arrêta
dans une maifon qui fe trouva fur fon chemin
; il y paffa plufieurs jours , agité & affligé,
comme on peut fe l'imaginer . Il penfa
d'abord tout ce qu'il étoit naturel de penfer
en cette occafion ; il ne fongea qu'à faire
mourir fa femme ; mais , la mort du Prince
de N. & celle de la Tende , qu'il reconnut
aifément pour le Confident , ralentit un
peu fa fureur. Il ne douta pas que fa femme
ne luy cût dit vray , en luy difant que
fon commerce n'avoit jamais été foupçonné.
Il jugea que le mariage du Prince de
N. pouvoit avoir trompé tout le monde ,
DE SEPTEMBRE.
0
puifqu'il avoit été trompé luy-même. Aprés
une conviction fi grande que celle qui s'étoit
préfentée à fes yeux , cette ignorance
entiere du Public pour fon malheur , luy
fut un adouciffement : Mais , les circonf
tances , qui luy faifoient voir à quel point
& de quelle maniere il avoit été trompé ,
luy perçoient le coeur , & il ne refpiroit
que la vengeance. Il penfa neanmoins , que
s'il faifoit mourir fa femme , & que
s'apperçût qu'elle fût groffe , l'on foupçonneroit
aifément la verité Comme il étoit
l'homme du monde le plus glorieux , il prit
le parti qui convenoit le mieux à fa gloire ,
& fe réfolut de ne rien laiffer voir au Public.
Dans cette pensée , il envoya un Gentilhomme
à la Comteffe de Tende avec ce Billet.
l'on
Le défir d'empêcher l'éclat de ma honte ,
l'emporte préfentement fur ma vengeance : Je
verrai dans la fuite ce que j'ordonnerai de
vôtre indigne deftinée : Conduifez- vous, com•
me fi vous aviez toûjours été ce que vous deviez
être. La Comteffe reçut ce Billet avec
joye ; elle le croyoit l'arrêt de fa mort ; &
quand elle vit que fon mari confentoit qu'-
elle laiffat paroître fa groffeffe , elle fentit
bien que la honte eft la plus violente de
toutes les paffions ; elle fe trouva dans une
forte de calme de fe croire affûrée de mourir
, & de voir fa réputation en fûreté ; elle
ne fongea plus qu'à fe préparer à la mort ;
& , comme c'étoit une perfonne dont tous .
E iiij
LE MERCURE
les fentimens étoient vifs , elle embraffa la
vertu & la pénitence avec la même ardeur
qu'elle avoit fuivi fa paffion : Soname étoit
d'ailleurs détrempée & noyée dans l'afflic
tion : Elle ne pouvoit arrêter fes yeux fur
aucune choſe de cette vie , qui ne luy fût
plus rude que la mort même ; de forte qu'-
elle ne voyoit de remede à fes malheurs , que
par la fin de fa malheureuſe vie : Elle paffa
quelque temps dans cet état ; paroiflant
plûtôt une perfonne morte qu'une perfonne
vivante : Enfin , vers le fixième mois de fa
groffeffe , fon corps fuccomba, la fievre continue
luy prit , & elle accoucha par la violence
de fon mal : Elle eut la confolation
de voir fon enfant en vie , d'être affùrée
qu'il ne pourroit vivre , & qu'elle ne donnoit
pas un heritier illégitime à fon mari :
Elle expira elle - même peu de jours aprés ,
& reçut la mort avec une joye que perfonne
n'a jamais reffentie . Elle chargea fon
Confeffeur d'aller porter à fon mari la nouvelle
de fa mort , de luy demander pardon
de fa part , & de le fupplier d'oublier fa mémoire
qui ne luy pouvoit être qu'odieufe .
Le Comte de Tende reçut cette nouvelle
fans inhumanité , & même , avec quelque
fentiment de pitié ; mais neanmoins avec
joye. Quoiqu'il fût fort jeune , il ne voulut
jamais fe remarier ; les femmes luy faiſant
horreur , & il a vécu jufqu'à un âge trésavancé
.
DE SEPTEMBRE. 37
Od'oeil,de voir à lafuite de l' Hiftoriette
N fera peut- être étonné aupremier coup
précédente , un Poëme de 400 vers ; mais ,
j'efpere qu'après qu'on en aura fait la lecture
, on fera encore plus furpris de l'avoir trouvé
fi court : Me ferois - je trompé ? C'est au
Public à en décider.
LES DIFFERENS TRAVERS
DE L'ESPRIT .
Portraits fatiriques.
AVERTISSEMENT .
Rammairiens glacez , qui bornez dans la
Sphére GR
D'une Sintaxe trop auftére ,
N'ofez rien donner au hazard :
Vous , dont l'attention fervile
A pefer tous les mots & compaffer le ftile ,
Enerve la faillie , ou la jette à l'écart .
Je crains que ma Mufe burlefquè ,
Par fes termes brufquez que réprouve vôtre art ,
Ne me fafle avec vous un procès pédanteique,
Ne lifez donc point cêt Ecrit :
Libre de fcrupules frivoles ,
Je cherche le fens & l'efprit ,
Sans rafiner fur les paroles.
CHANT PREMIER.
Ontre certains Originaux,
Dignes ſujets d'une Satyre , CDig
LE
MERCURE
Mule , prêtes- moy tes pinceaux
Viens m'inſpirer , je veux écrire ,
On en voit dans tous les recoins ;
Il en eft de toute nature ,
Qui différent du plus au moins ,
D'efprit , e façons , de figure :
Je ne les attaque point tous ;
Il me faudroit ici faire un trop gros volume ,
Et je ne dégaîne la plume
Que contre les objets de mon jufte couroux.
Déja , je fens une humeur fombre
Que ma Mufe fur eux va répandre aujourd'huy;
Si mon Lecteur en eft du nombre ,
J'en fuis fâché; tantpis pour luy.
Mais, quoy ! Cette Satyie à fes yeux peut paroître ;
Je n'en prévois rien de fatal :
Le propre de l'Original
Eft de ne fe pas reconnoître .
S'il s'y reconnoît , en tout cas ,
A fon profit ; qu'il s'en fouvienne :
Ou, s'il eftaffez fot pour n'en profiter pas ,
C'eft fon affaire & non la mienne.
Si mieux il aimoit cependant ,
Par je ne fçay quel accident ,
S'en faire un fujet de rancune ;
Je confens même encor qu'il m'en garde une dent
Car auffi bien il m'en manque une.
Qu'on ne s'a tende point que d'un ftile apprêté,
Je place icy dans un bel ordre .
Mes differens fujets d'originalité :
Ce foin me donne oit trop de fil à retordre ,
Je ne travaille point pour l'immortalité ;
Je veux rire, pincer , & mordre .
****
Avancez les premiers , vaines & fottes gens ,
Qui riches en grands mots , & d'efprit indigens,
Sans goût fouvent & fans fcience,
Mais , enyvrez de fuffifance ,
DE SEPTEMBRE.
39
Décidez en Mufique , en Eloquence , en Vers ,
Pompeuſement & de travers .
Croyez-vous par un tel langage ,
Dans ces pénibles Arts illuftrer vôtre nom ;
Des Bâtards même d'Apollon
Vous n'aurez jamais le fuffrage.
Non , le profit de vos grands mots
Eft le ftérile honneur d'en impofer aux fots.
Suivez , entrez dans ma Satire ,
Laconiques & noirs Cenfeurs ,
Qui , pour vous arroger les noms de Connoifleurs ,
paro fez mécontens de tout ce qu'on admire ;
Et qui , pour vos raifons n'avez rien à déduire
Qu'un vain , Cela ne me plaît pas :
Venez en même temps , doucereux , froids & plats ,
Qui , honteux de refter dans un fage filence ,
Dubon & du mauvais , faifant le même cas ,
Approuvez tout avec outrance ;
Vous apprendrez de moy qu'on rifque également
A louer oublâmer fans un bon fondement ;
Et qu'un docile aveu de certaine ignorance ,
Fait beaucoup plus d'honneur qu'une fauffe ſcience.
K
Singes du bel efprit , Opineurs du bonnet,
Vous qui par cent geftes comiques ,
Tantôt d'Approbateurs & tantôt de Critiques ,
Prétendez vous donner pour gens de cabinet ;
Quand vous opinez bouche clofe ,
On s'y méprendroi quelquefois :
Mais , vous vous déclarez pour de francs Yroquois,
Lorsque vous dites quelque chofe :
Soyez donc fages déformais ;
Gefticulez toujours , & ne parlez jamais.
樂樂
Regratiers de ſcience , en qui l'orgueil abonde ,
70 LE MERCURE
Qui , vous eftimant feuls , méprifez tout le monde
Sur vôtre vanité venez ouvrir les yeux ,
Vous verrez , pour vôtre fupplice ,
Qu'à vos Ouvrages ennuyeux
On ne rend que trop de juftice.
養樂
Effein téméraire d'Auteurs ,
Qui ,fans prendre avis de perfonne ,
Courez porter aux Imprimeurs
Tant d'Ouvrages morts- nez que l'on leur aban
donne ;
vôtre fuffifance m'étonne :
Mais , vous ne fongez point fi l'on peut la blàmer ;
yous cédez à l'ardeur de vous faire imprimer,
A coaffer
銀湯
Froides grenouilles d'Hypocrêne ,
Qu'un indifcret orgüel entraîne
partout , fouvent hors de faifon ,
Des Vers fans rim: & fans raiſon :
Poëtes importuns , dont chacun fuit l'approche ,
Qui ne marchez jamais fans le Sonnet en poche ,
L'Epigramme ou le Madrigal ,

Et, dont vous prétendez nous faye un grand régal ;
Comment vous flattez-vous que chacun vous admire
?
Ah , de vos Vers rampans vous préfumez trop bien !
Seuls , n'entendez -vous pas ce qu'on veut vous en
dire ,
Lorſque l'on ne vous en dit rien ?
*****
Vous , Railleurs en titre d'office ,
Démocrites impertinens ,
Qui , fans diftinction , riez de tous venans ,
Pour qu'on vous attribue une fine malice ;
Ne croyez pas nous abuſer
Par cette orgueilleuse rubrique :
DE SEPTEMBRE.
Une fi platte Rhétorique´
Ne peut long - temps en impofer.
Lorfque vous vous donnez pour plus fins
n'êtes,
que
Quel eft le gain que vous y faites ?
Chacun s'aperçoit , comme moy,
vous
Que vous ricz par air & fans fçavoir de quoy.
ㄓ子
Pour vous, foibles Cerveaux qui fur chaque parole,
Ou fur de vains fujets , riez comme des fous ;
Ngauts , à l'abri du controlle ,
Ne craignez pas qu'ici je controlle fur vous.
******
Fatigans Babillards , grands Batteurs de campagne ,
Qui vous multipliez tous les jours à Paris ;
Vous , dont les longs narrez font , comme la montagne
Qui n'enfante qu'une foutis :
Parleurs , dont le caquet m'étonne ,
Qui ne laiffez parler perfonne ;
Et qui , lorfqu'à vous vient le dez ,
( Que fans égard vous fçavez prendre
Quand vous êtes las de l'attendre , )
Pendant tout un jour le gardez ;
Yous, qui pour abufer de nôtre patience ,
Sautez toûjours , & fans befoin ,
De circonftance en circonftance ,
Que vous épluchez avec foin.
Importune Race de Pie ,
Que je crains plus que la pépie :
( Car j'aime à boire, moins, qu'à parler à mon tour )
Que le morne Pluton dans fon humeur farouche ,
Vous fafle éprouver quelque jour
Le fort de Cyané dont il ferma la bouche.
菜粥
Déteftables Pindariſeurs ,
62 LE MERCURE
Qui , pour bien enchaffer que que terme à la mode,
Nous faites haleter aprés la période :
Je ne vous hais pas moins que ces maudits Phialeurs .
Puiffe cet aveu vous déplaire ;
Trop heureux , fi de vous je pouvois me défaire,
Flegmatiques Silenticux ,
Qui , mettant à profit vôtre molle indolence
Sous un air d'auftere prudence ,
Impofez en beaucous de lieux ;
Vore air grave & m ſtérieux ,
M'impofe mons que l'on ne penſe ;
Et , je ne fuis point curieux
De pénétrer dans un filence ,
Qui , jettant de la poudie aux yeux ,
Découvre autant d'orgueil qu'il cache d'ignorance.,
Vous , qui prévenus bonnement
Pour tout ce que vous ofez dire ;
D'avance promettez de nous en faire rire ,
Et feuls en riez fottement :
Ennuyeufes gens que vous êtes ,
Froids Plaifans de profeffion ,
Qui prétendez encor qu'on faffe attention
A vos plars Quolibets , à vos fades Sornettes ;
Vous profeflez un fot métier :
Mais , quoy , vous ignorez peut- être
Que loin de divertir , on ne peut qu'ennuyer ,
Lorfqu'on fait le Plaifant fans l'être !
Stupides Sérieux à temperament lent ,
Et fouvent plus lente machoire ,
Qui poffedez l'heureux talent
De nous faire bâiller dans une bonne Hiſtoire ;
Vous , qui vous emparez d'un maintien infolent
Pour mieux fixer vôtre Auditoire ,
DE SEPTEMBRE. 65
Vous n'êtes pas moins ennuyeux :
Mais , fi vous désirez qu'entre vous je m'explique ,
Le Comique de l'un me paroît férieux ,
Le férieux de l'autre à mon fens eft Comique,
營業
Et moy , Redreffeur de
Et de
cerveaux .
Qui le prens fur un ton de maître ;
Il est temps enfin de paroître ,
m'incorporer dans mes Originaux.
Chantre inconnu fur le Parnaffe ,
Et qui pis eft , connu pour Chantre de Lutrin :
De quel droit ( dira t'on ) me donnai- je l'audace
De pefer les efprits en juge fouverain ?
C'est être Orignal à peindre ;
Et comme tel auffi je m'enrolle à mon tour.
Mais cet aveu fuffit , fans encore me contraindre :
Un Rimeur qui n'a rien à craindre ,
Peut hardiment tout dire & tout mettie au grand
jour.
Ainfi donc , me livrant à l'efprit qui n'emporte ,
Je vais pourfuivre mon deffen ;
Trop heureux fi je puis le conduire à la fin ,
Sinon aprés tout , que m'importe ?
* L'Auteur a été Muficien à Notre- Dame,
CHANT SECOND .
P
Aroiffez avec gravité ,
?
Et prenez un ton affecté
Efprits guindez Sçavans de Claffes :
Froncez-vous , faites les grimaces ,
Qui font le fceau trompeur desDoctes, des Prudens,
Faftidieux Mortels , Emphatiques Pedans ,
Dont le ſtile empoulé marche fur des Echaffes ;
De vôtre vain içavoir demeurez impudens ,
J'y confens mais da moins , fongez , Secte incivile
,
64 LE MERCURE
Que vôtre dur comme ce eft peu fait pour la Ville .
Et bornez vôtre vanité
A vous faire admirer dans l'Univerfité.
## ik
Vous , qui des plus beaux traits , foit de Fable ou
d'Hiftoire ,
Eftes un riche Répertoire ;
Et qui vous fattez vainement ,
Qu'ils font autant d'honneur à vôtre jugement ,
Qu'ils en font à vôtre memoire.
Que vous vous abufez , orgueilleux Citateurs ,
En croyant que l'efprit d'un autre
par vôtre bouche , ennobliffe le vôtre ,
Et que l'on vous confonde avec vos grands Auteurs
Paffant
MiHe
Et vous qui badinant avec la Tabatiére ,
Citez à tous propos ou Quinaut , ou Moliere ,
Et qui brillez à leurs dépens ,
A plus d'une toilette & chez les bonnes-gens :
Boufis d'un fi foible avantage ,
N'allez pas fottement vous croire beaux efprits ;
Songez qu'un Perroquet en Cage
Pourroit briller au même prix.
黃案
Ennemis de l'intelligible ,
Dupes du Galimathias ,
Qui goûtez un plaifir fenfible
A tout ce qui ne s'entend pas ;
illuftres Fanatiques ,
Et vous ,
Qui nommez écarts pindariqnes ,
Quantité d'écarts de raifon ;
Venez briller fur l'horifon ,
Amenez avec vous gens de même nature
Çes adorateurs du Phoebus ,
;
Qui dévorent Balzac au mépris de Voiture ;
Ces
DE SEPTEMBRE.
5
Ces Chercheurs de trésors ou de bonne avanture ,
Dans Flamel & Noftradamus ;
Ces Levriers fans choix de Livres deffendus ,
Et de tous les Autheurs pleins de feience obſcure :
Mais non , vos Cerveaux morfondus
Sont déja trop punis , par la vaine lecture
De vos Bouquins remplis d'Egnimes ou Rébus ,
Qui vous tiennent l'efprit fans fruit à la torture ,
Je vous épargne ma cenfure,
營業
Efprits dirigez par l'humeur ,
Qui ne trouvez le bon que dans le fimpatiques
Vous qui condamnez ua Autheur
Grave , quand vous l'aimés comique ;
Et vous , triftes Temperamens ,
Qui ne pouvant goûter que les Autheurs fublimes
Par oppofition traitez comme des grimes ,
Les Scarons & les S. Amans :
Vous, de qui l'humeur taciturne ,
Vous fait regreter les momens
Qui vous dérobent au Cothurne
yenez vous depoüiller de vos faux jugemens,
Sous differens genres d'écrire ,
L'efprit brille differemment
Dans l'Eglogue ou dans la Satire ;
Soit qu'il touche ou qu'il faffe rire ,
I eft efprit également ,
Et l'humeur à fes droits ne fçauroit jamais nuire.
Choififfez donc l'Autheur qu'il vous convient de
·lire ;
Mais , ne foyez plus aflez fous
Pour vouloir que le bon depende de vos goûts
344-148
Efprits vagues & téméraires ,
Dont les Nigauts font grand état ,
Qui négligez le foin de vos propres affaires,
F
66 LE MERCURE

Pour regler cel es de l'état .
A gens , pour
Docteurs , qui débitez vos dogmes politiques
les cuir , que le Ciel fit exprés ,
Ces oyfifs curieux , vrays piliers de Boutiques ,
Où l'on déjeûne à peu de frais ; *
Vous , dont les conceptions minces
Veulent aprofondir les interêts des Princes ,
Faire aller le commerce , & circule l'argent ;
Remplifiez d'autres foins vôtre cervelle vuide ,
Repofez vous fur nôtre guide ,
yotre foin est trop obligeant.
FILTHE
Sçavans endoctrinez chez le fameux Baréme ,
Gras & vermeils enfans de l'aveugle Plutus
Qui par tout faites des Eocus ,
Et chez qui l'on en fait de même ;
Mais , cet article- cy ne fait rien à mon théme
Vous [dis je ] Publicains , qui maudits de Pho
bus ,
Croyez , en regorgeant d'écus ,
Des beaux efprits être la crême
Ne méritez-vous pas auffi
D'occuper une place icy :
Aprenez donc (mais fans rancune )
Que pour faire une ample fortune
L'efprit fouvent ne fert de rien !
Quatre regles d'Arithmétique ,
Du bonheur , le coeur dur , la confcience oblique
Sont vos rares moyens pour amaffer du bien .
#+ #
Froids adorateurs de l'antique ,
De qui le goût chronologique
N'admet d'Autheurs pour excellens ,
Que ceux qui font marquez au trifte coin des ans
* Les
Caffez.
DE SEPTEMBRE.
676
Et vous , Fanfarons , petits- maîtres
De la République des Lettres ,
Qui donnez tout l'efprit à vos contemporains ;
Vos jugemens outrez font également vains :
voulez-vous fur ce point fçavoir ce que je penſe ;
L'efprit eft de tout âge , ainſi que de tous lieux ;
Les differentes moeurs forment la difference
Qu'on trouve entre l'efprit des nouveaux & des
vieux ,
Et la fage nature a la même puiffance
Qu'elle reçut jadis des Dieux.
Si lesuns ont plus d'art [ fruit de l'experience ]
Les autres ont l'invention ;
Mais pour l'imagination ,
Ils font égaux dans ma balance.
營業
Efclaves de fots préjugez ,
Amateurs de vaines chiméres ,
Qui par les contes bleus de vos vielles grands'me¬
res ,
Dans leur crédulité vous trouvez engagez :
Vous , qui méprifant le probable ,
N'époufés que le merveilleux ,
Sans daigner arrêter les yeux
Sur le fimple & le véritable :
Croyez donc aux efprits ; c'eft fort bien fait à vous,
Apellez mille objets , foilets ou loups -garous ,
Et donnez à cet art que vous nommez magique
Tout ce qui n'est que méchanique.
Pour moy , je ne connois de Lutins , de Sorciers ,
Que l'Amour & les Créanciers .

Aprochez - vous , entrez en lice ,
Poëtes toujours craints & rarement aimez ,
Satiriques tant rénommez ,
Qui feignez d'attaquer le vice
Fij
€8 LE MERCURE
Pour mieux cacher vôtre malice ,
Et porter plus de coups à ceux que vous nommez
Pernicieux efprits , que la difcorde éclaire ,
De qui la rime & la raifon
Sçavent avec trop d'art aprêter le poiſon ;
Dont vos dos aguerris reçoivent le falaire ;
Malgré tous vos brillants Ecrits :
Chefs- d'oeuvres admirez à la Cour , à Paris ,
Et tant vantez fur le Parnaffe ,
Dans mes Originaux vous aurez vôtre place :
Ouy , vous la méritez , & vous êtes des fots ,
Efclaves de la médifance ,
Si l'honneur & le gain bornent toute efperance .
Dites-moy donc , quel eft le but de vos bons mots
Vous demeurez dans le filence
Quand vous les entendez louer
Et vous n'ofez les avouer
De crainte de la récompenfe.
Vos travers feront'ils obmis ,
Ergotiers bourus & cauftiques ?
Trop durs & févéres Critiques ,
Efprits entre vous mal unis.
Difficultueux Ridicules ,
Qui pefez jufqu'aux virgules ,
>
Pour ne mettre fouvent que des points fur des is :
Non , c'eft par vous que je finis ;
Mais , comme je ſuis las d'écrire ,
Je ne vous diray pas ce que je pourrois dire :
Je ne vous donneray fimplement qu'un avis.
Vous n'allez aux pieces nouvelles
Que pour vous déchaîner contr'elles .
Faites bien mieux , reftez chez vous :
Là , compofez de ces miracles ,
Dont les Grecs deviendroient jaloux ,
Er qui teniroient leurs fpectacles :
Mais non , vous n'êtes nez gens de doctes loifirs
Que pour empoisonner nos innocens plaifirs.
DE SEPTEMBRE. 69
營業
De ces efprits tortus , aimable Antagoniſte ,
Humble , docte , efprit doux , Horace des François
;
Toy , qu'un peuple d'Autheurs fuit par- tout à la
pifte ,
Et pour qui tes avis ont la force des loix :
Toy , de qui le vafte génie
Embraffe également les fecrets des neuf Soeurs ,
Et que la guaye Euterpe , & la fage Uranie ,
Ont déja mis au rang desplus fameux Autheurs :
Nouveau Thiréfias , qui perdant la lumiere ,
Fais briller en échange un efprit fans défauts ,
Je veux par ton portrait terminer ma carriere ,
Pour fervir d'antidotte à mes Originaux.
Mais comment ! Tu fais en arriere ,
Mufe , & tu ferres tes pinceaux.
T'éblouis -tu de la matiére ,
Et n'ofes-tn rifquer de femblables Tableaux ?
Non , me dis- tu , fendant la niie
HOUDART etau deffus de mes plus grands efforts;
Et d'ailleurs je ne fuis venue ,
Que dans lefe il deffein de redreffer les torts.
Jof
CO
Ai donné dans le Mercure de Decembre
1717. un Eloge de feu M. Santerre.
Voicy un abregé de la vie de ce Peintre
où il est moins loué que dans cet Eloge ; &
par confequent plus vraie & moins flatée.
Elle est tirée d'un Dictionnaire manufcrit
qui contient générallement toutes les vies des
Peintres morts. Si M. Malafaire , Auteur:
de cet Ouvrage , veut bien me permettre
d'en extraire tous les mois un article , jefpe
70
LE MERCURE ·
re que le Public agréera l'offre que je lud
fais.
Jean Baptifte Santerre , naquit à Magni
, prés Pontoife , l'an 16,1 . Il perdit
dés fes premieres années fon pere & famere
, dont l'heritage fut fi peu confiderable ,
que fes parens , chargez de fon éducation ,
réfolurent de lui faire aprendre quelque
métier qui pût le faire fubfifter honêtement .
Le penchant qu'ils lui remarquerent pour
le deffin , les détermina à l'amener à Paris
, & à le faire entrer chez un nommé
François Lemaire , qui étoit Peintre tresmédiocre
de portraits. Santerre ne laiffa
pas que d'y travailler avec tout l'attachement
poffible. Quoiqu'il fût abandonné à
lui-même , & qu'il vécût parmi de jeunes
gens tres diffipez , il ne paffoit prefque pas
un feul jour , fans faire quelqu'étude qui
n'eût du raport à fon art . Il ne fit pas grand
progrés chez ce Maître ; car , ' outre qu'il
n'en pouvoit tirer que trés - peu de lumiere ,
il avoit l'efprit trés lent . Cependant , une
perfonne , qui connoiffoit la paffion qu'il
avoit de fe rendre habile , lui fit concevoir,
qu'il n'aprendroit jamais rien chez un tel
Maître , & qu'il feroit beaucoup mieux de
venir avec elle à la Campagne , où il auroit
tout le tems d'étudier la Nature, qu'el
le prétendoit être le feul guide pour arriver
à la perfection de l'Art . Santerre céda à
ces raiſons , fuivit cette perfonne , & s'ocuDE
SEPTEMBRE . 71
pa pendant plufieurs années à peindre toutes
fortes de fujets : Mais enfin , déſabuſé
de l'erreur où il avoit été , de croire que la
feule Nature pouvoit rendre un Peintre
parfait , fans autre fecours ; il prit la réfolution
de retourner à Paris & d'entrer
chez Bologne l'aîné , qui étoit à peu prés .
de fon âge , & dont le deffin correct & gracieux
, l'avoit charme Il fit de grands
progrés chez ce Maître , en s'attachant à
étudier ce qu'il avoit de bon ; car , la
modeſtie de Santerre & fa docilité , n'empêchoient
pas qu'il ne fentît , combien fon
Maître étoit loin des bons Coloriftes , &
qu'il ne lui fallût prendre , pour cette partie
de la Peinture , des routes opofées aux
fiennes. Il comptoit donc que l'étude du
naturel , devoit toujours acompagner l'étude
des ouvrages des grands Peintres, c'eft
ce qu'il fit avec un foin fi opiniatre , que
malgré fon peu de genie & fon peu de facilité
de Pinceau il parvint à faire de tresbonnes
chofes. Auffi , ne négligea - t'il
rien pour le rendre habile . Il aprit l'Anatomie
, qu'il fçut parfaitement ; & peutêtre
que fon gout pour cette Science , alla
trop loin ; car , il ne fe contentoit pas
d'aller à toutes les diffections qui fe faifoient
à Paris , il en faifoit encore ſouvent
chez lui ; ce qui lui emportoit beaucoup
de tems . Il étoit fi ingenieux à fe tromper
fur cela , que quand on lui difoit , qu'il
72 LE MERCURE
tant ,
1
"
n'étoit pas néceffaire qu'un Peintre en fcût
il répondoit , que dans fon art il en
falloit fcavoir beaucoup pour en laiffer voir
pen. Etant forti de chez Bologne , il fe
mit à faire le portrait . Plufieurs raiſons le
déterminerent à ce genre de Peinture ; il
n'avoit pas de biens & ce genre d'ouvrage
aporte ordinairement plus de profit que
les autres ; d'ailleurs , le peu de fécondité
de fon imagination , & la lenteur de fon
travail , l'empêchoient d'entreprendre des
ouvrages compofez de plufieurs figures , &
de trop longue haleine : Mais la raifon
qui le flatoit davantage , étoit l'ocafion qu'il
auroit de peindre d'aprés le naturel . Il fe
dégouta pourtant bientôt de ce travail ; il
ne put fouffrir dans la plufpart de ceux qui
fe font peindre , les décifions fauffes qu'ils
donnent ordinairement fur la reffemblance,
fur les attitudes ou fur les habillemens ;
d'autant plus qu'il lui étoit fouvent arrivé
ce qui arrive tous les jours aux excellens
Peintres de portraits ; que les meilleures
têtes qu'il eût faites , étoient celles qui étoient
critiquées & méprifées par les perfonnes
d'après qui elles avoient été peintes.
Il quitta donc les portraits ; c'eft- à dire
, il ne voulut plus s'engager à faire reffembler
parfaitement. Il peignoit des têtes
de fantaisie , où il mettoit les traits les plus
agreables de ceux pour qui il les faifoit 11
sut le bonheur de trouver quantité de perfonnes
DE SEPTEMBRE. 73

Fonnes , qui fe contenterent d'avoir leurs
portraits avec cette condition . C'est dans
ce tems- là , qu'il imagina de peindre feu-
.lement une demie figure dans chaque Tableau
, qui reprefentat un art, une fcience.
ou quelques actions naïves , aufquelles il
fçut donner une fineffe de penfées & d'expreffions
, qui lui étoit toute particuliere .
La nouveauté & l'agrément , qui étoient
dans ces Ouvrages , les firent eftimer
univerfellement , & donna l'envie à
pluſieurs d'en avoir : Mais , le Peintre employoit
beaucoup de tems à les faire ; c'eſt
pourquoi on fe les arrachoit , pour ainfi
dire , des mains ; & on les pouffa à un
prix fi confiderable , qu'une perfonne dunna
jufqu'à cent piftolles d'une feule demie
figure qui reprefentoit une dormeufe . Quoiqu'il
fe fût , comme borné à ne peindre
que des demies figures , il ne laifla pas de
tems en tems , d'en faire de toutes entieres
, & de traiter quelques fujets de l'Hiftoire
. Tels font une defcente de Croix qu'il
fit pour S. Malo ; une Suzanne qu'il donna
à l'Academie de Peinture , lorfqu'il y
fut reçû ; un grand Tableau , où il peignit
une Famille , fous l'allégorie des cinq
fens de nature; & un autre où il a reprefenté
Adam & Eve , qui eft le dernier qu'il ait
peint & l'un de fes plus beaux. Il le fit
pour M. l'Abbé de Champeron , fon amy ,
qui je dois la plus grande partie des faits
Septembre , 1718.
G
74
LE MERCURE
de cette Vie . La paffion dominante de
Santerre , étoit de rendre fes Ouvrages durables
: Il ne pouvoit fouffrir qu'un habile
Peintre ne fe donnât pas tous les foins ima
ginables pour y parvenir. Pour lui , on
n'avoit rien à lui reprocher à cet égards
car , il obfervoit juſques aux plafonds des
Boutiques ; il y remarquoit les couleurs
que le tems & le grand air détruifent le
plus aifément , & celles qu'ils laiſſent à
peu prés dans leur entier. Aprés ces obfervations
, il fe fit une regle de n'employer
que des terres , au nombre de cing , dont
le mélange lui fourniffoit toutes les teintes
dont il avoit befoin. C'eft aux Maîtres de
l'Art à juger s'il avoit raifon. Quoi qu'il
en foit , il vint à bout , malgré l'épaiffeur
de ces terres , de donner du transparent
dans fes Ouvrages , fans le fecours des
Lacques ni des files de grain . Enfin , l'on
peut dire de Santerre , que fon deffin étoit
corect & élegant ; que fes expreffions é
toient fines , naïves & vrayes ; que fon
coloris étoit affez bon & que fes Ouvrages
lui donneront toujours rang entre les bons
Peintres François ; ce qu'il a le moins bien
fait , font les étoffes , où il n'a pas mis af
fiz de verité , ni fait un affez bon choix
de plis : Mais , ce qui l'a fait principale
ment eftimer , étoit une probité à toute
épreuve , & une tres - grande modeftic . Il
mourut , regretté de tout le monde , l'an

DE SEPTEMBRE.
75
3
1717. âgé de 66. ans . Le feu Roy lui avoit
donné un logement aux Galeries du Louvre
, avec une penfion. Il n'a point fait
d'autres Eleves , qu'une Demoifelle nommée
Godon , qu il a peinte en cent manieres
differentes , & qu'il a fait fa Légataire univerfelle.
Le Sieur Grimoule a parfaitement
bien copié plufieurs de fes Ouvrages.
N
Ous annonçâmes dans un de nos Mercures
, un Livre nouveau en 4. vol. in
12. fous le titre Des Souverains du monde .
Il fe vend à Paris , chez Guillaume Cavelier
fils , rue Saint Jacques , à la Fleur de- Lys .
1718.
Quoique les Journaux des Savans , les
Mémoires de Trevoux , &c. ayent donné
une idée trés avantageufe de ce Livre , par
les extraits qu'ils en ont tirez ; nous ne
croyons pas qu'il foit inutile d'en parler encore
aprés Meffieurs les Journaliſtes : On
ne fauroit trop faire connoître un Livre
auffi inftructif que celui-cy . Pour en juger,
je me contenterai d'extraire la Préface de
l'Auteur Sa vûë principale eft , de donner
une idée certaine & précife de tous les Souverains
du monde , & des principales parties
qui compofent leurs Etats. La Métho
de qu'il a fuivie , eft de commencer d'abord
par leurGénéalogie & l'origine de leursMai
Gij
76 LE MERCURE
fons , avec un Abregé des évenemens les
plus confiderables qui y font arrivez. Delà
, il paffe à leur Gouvernement ; il explique
la nature & la forme de leurs Confeils ;
il fait voir enfuite , en quoy confiftent leurs
revenus , leurs forces , tant fur Mer que fur
Terre ; le nombre de leurs Troupes , de
leurs Forterefles , & des Provinces qui font
fujettes à leur Domination ; leurs droits &
leurs prétentions viennent aprés : Il les établit
par des Traitez de Paix , & les conventions
faites entre les Princes , par les Alliances
& les Contrats de Mariages , par les
Conquêtes ou les ufurpations. L'Article
qui regarde leurs Armoiries , ne lui a point
paru indigne de fon attention : Outre qu'il
les explique felon les regles les plus exactes
de l'art du Blazon , & que les Planches ſe
trouvent gravées à la fin du 4 tome , il entre
dans un détail hiftorique & politique
de toutes leurs parties : Il en raporte l'établiffement
, & montre par leurs differens
Quartiers , les acquifitions , les marques de
dignité , & les évenemens des Maiſons
Souveraines. Il finit chaque Article , par le
titre du Prince dont il parle ; par la Religion
qui domine dans les Etats , le lieu de
fa réfidence , les Univerfitez , & Academies
qui y font fondées ; & enfin , par un
Catalogue des meilleurs Auteurs qui ont
écrit fur chaque fujet.
L'Etat d'Allemagne remplit les deux preDE
SEPTEMBRE. 77
د
miers tomes ; le troifiéme fait connoître
l'Etat des Suißes , les Etats d'Italie , le Por
tugal , l'Espagne , la France , la Lorraine,
la Grande- Bretagne , les Provinces- Unies ,
les deux Couronnes du Nord , Suede &
Danemarck. On voit dans le quatrième, ce
qui concerne le Roy de Pologne , le Duc de
Curlande , les Rois de Pruffe & de Hongrie,
le Sultan , le Kam des Tartares , le Roy de
Perfe , le Grand Mogol , le Roy de Siam
l'Empereur de la Chine , l'Empereur du Japon
, l'Egypte , la Barbarie , le Roy des
Abiffins. L'Hiftoire abregée des Ordres Militaires
finit le dernier volume.
It va paroître dans peu un nouvel Ouvrage
gravé in-quarto , fous le titre de Ta
bles Généalogiques & Hiftoriques des Patriarches
, des Rois , des Empereurs , & des.
autres Princes qui ont commandé dans les
principaux Etats de l'Univers , depuis la
Création du Monde jufques à prefent , par
M. Delifle , célebre Géographe & Hiſtoriographe.
Le nom feul de l'Auteur vaut
un éloge entier. En attendant qu'il paroille
au jour , je crois obliger le Public de luy en
préfenter une idée générale ; afin qu'il apperçoive
, comme d'un coup d'oeil , l'économie
générale de cet Ouvrage , & ce qu'il
en doit efperer.
Gij
78.
LE MERCURE
Tables Hiftoriques & Généalogiques , contenues
dans le premier Recueil.
HISTOIRE SAINTE.
1. Patriarches du premier & du fecond âge .
2. Famille d'Abraham , & les Juges des Hébreux.
3. Rois qui ont regné fur les Juifs , en Juda
& en Ifraël.
Grands Prêtres & derniers Rois des Juifs ,
defcendus des Afmonéens.
5. Famille d'Antipater & d'Herode.
6. Parenté de N. S. J. C. felon la chair.
Hiftoire Poëtique.
1. Rois d'Argos , defcendus des Inachides
& des Danaïdes .
2. Rois de Mycenes , defcendus de Perfée
& des Perféides.
3. Premiers Rois des Héraclides , ou des
defcendans d'Hercule.
4. Rois d'Athénes , defcendus des Cécropides
& Erechtéides .
5. Rois de Thebes en Béotie , defcendus
des Cadméides & de ceux qu'on appelle
Spartes.
6. Defcendans d'Eaque ou Eacides , de Pelops
ou Pélopides , &c .
7. Rois de Troyes .
8. Quelques autres Royaumes , pour fervir
principalement à l'Hiftoire Fabulenfe.
DE SEPTEMBRE.
79
9. Théogonie ou Généalogie des Faux-
Dieux , felon Héfiode , Homere, Hy
gin , Apollodore , éclaircie par quelques
Auteurs Profanes , & mife dans
une plus grande lumiere par l'Ecritu
re Sainte.
Anciennes Monarchies..
1. Monarchie des Affyriens , des Medes &
des Babyloniens .
2. Monarchie des Rois de Perfe , ou des
Achemenides .
3. Monarchie des Grecs , ou des Rois de
Macedoine .
4. Rois de Syrie , ou les Séleucides.
s Rois d'Egypte depuis Alexandre . S
6. Quelques autres Etats , qui ont fubfifté
pendant la Monarchie des Grecs ,
comme les Eacides en Epire , les Héraclides
à Lacedemone.
Monarchie Romaine.
1. Premiers Empereurs Romains , de la
Maiſon des Jules , & de la Branche
des Céfars.
2. Empereurs Romains , depuis la famille
des Cefars: jufqu'à l'abdication de
Diocletien & de Maximien.
3. Empereurs Romains , depuis Diocletien
jufqu'à Theodofe..
4. Empereurs Romains , depuis Theodofe
jufqu'à Irene , dutemps de Charles
magne. G iiij
LE MERCURE
Empereurs d'Occident , Maifons Imperiales
Allemagne, & celles qui ne font pas
parvenues à l'Empire.
1. Empereurs d'Occident & Rois de Germanie
, depuis Charlemagne , premiere
Partie .
2. Empereurs d'Occident & Rois de Germanie
, depuis Charlemagne , feconde
Partie .
3. Maifon de Saxe.
4. Mailon de Franconie.
S
Maifon de Souabe .
6. Maifon d'Autriche.
7. Maifon de Luxembourg.
8. Maifon de Baviere.
9. Maifon de Brandebourg.
10. Maifon de Brunfwich.
11. Maifon de Meckelbourg.
12. Maifon de Heffe.
13. Maifon de la Marck.
14. Maifon de Bade.
15. Maifon de Vvirtemberg.
16. Maifon d'Alface .
17. Ducs de Lorraine , rentrez dans l'ancienne
Maiſon par celle de Vaudémont
.
18. Comtes de Hapfbourg.
19. Comtes & Ducs de Zeringen & de
Teck.
20. Comtes de Hochberg & de Bade.
DE SEPTEMBRE. 81
zi. Branches Cadettes de la Maifon de
Lorraine ; c'est- à - dire , de Guife , de
Mayenne , de Mercoeur , d'Elbeuf,
d'Harcourt , & c.
Empereurs du Bas - Empire.
1. Empereurs du Bas- Empire , depuis Nicephore
jufqu'à la priſe de Conſtantinople
par les Latins.
2. Empereurs Latins de Conftantinople.
3. Derniers Empereurs de Conftantinople ,
jufqu'à la prife de cette Ville par
4.
les
Turcs .
Nations Sclavones qui fe font établies
dans le Bas- Empire.
5. Maiſon Ottomane
.
France.
7. Premiers Barbares établis dans la Gaule.
2. Premiere Race des Rois de France.
3.
Seconde Race des Rois de France.
4. Troifiéme Race des Rois de France.
Rois directs de la troifiéme Race.
6. Rois de la Maifon de Valois .
S.
7.
Rois de la Maifon d'Orleans .
8. Rois de la Maifon de Bourbon .
3
9. Etat prefent de la Maiſon Royale de
France .
10. Premiere Partie de la Maifon de Bourbon.
11. Princes du Sang de la Maifon de Frans
ce
82
MERCURE
LE
12. Princes Légitimez de la Maifon de
Bourbon .
13. Princes de Courtenay.
14. Premiere & Seconde Maifon d'Anjou.
Premiere & Seconde Maifon de Bour-
15.
gogne .
16. Anciens Comtes d'Anjou.
17. Ducs de Bretagne .
18. Ducs de Normandie.
19. Ducs de Guyenne.
20. Comtes de Champagne.
21. Comtes de Flandre.
22. Comtes de Toulouſe.
23. Comtes de Provence.
24. Rois d'Arles & de Bourgogne Transjurane
, &c.
ITALIE.
Empereurs Romains jufqu'à Auguftule
Voyezla Monarchie Romaine.
1. Premiers Barbares établis en Italie.
2. Lombards.
Charlemagne & fes fucceffeurs ; Rois &
Empereurs Italiques. Voyez Empereurs
d'Occident & Rois de Germanie
depuis Charlemagne : Premiere
Partie.
Empereurs de Germanie & Empereurs
du Bas- Empire par rapport à l'Italie.
Vye Zey devant .
3. Premiers Rois de Sicile de la Race des
Normands.
DE SEPTEMBRE 83
4.
Rois de Sicile des deux Maifons d'Anjou
& des Arragonois : Voiés les
deux Maifons d'Anjou & celle de la
fuite des Rois d'Arragon.
Premiere Table de la Maiſon de Savoye .
5. Seconde Table de la Maifon de Savoye .
6. Troifiéme Table de la Maifon de Savoye,
7. Ducs de Milan .
8. Grands Ducs de Tofcane.
9. Ducs de Mantoue & de Montferrat.
10. Ducs de Modene & de Ferrare .
11. Ducs de Parme..
12. Ducs d'Urbin.
13. Lifte des Papes , avec quelque chofe
de leur Hiftoire.
14. Lifte des Doges de Venife , avec quelque
chofe de leur Hiftoire.
15. Lifte des Doges de Génes , avec quel
que chofe de leur Histoire.
Espagne.
1. Premiers Barbares qui ont regné en Efpagne
, Sueves & Wifigots .
2. Califes.
3. Premiers Rois Chrétiens .
4. Suite des Rois de Caftille.
5. Suite des Rois de Navarre.
6. Suite des Rois d'Aragon.
7. Rois de Portugal.
8 .. Rois de Grenade.
$4
LE
MERCURE
Grande Bretagne.
1. Etat des Ifles Britanniques , avant les
Guerres que les Romains y ont faites
jufqu'à l'entiere conquête fous
Domitien.
2. Royaumes des Pictes & des Ecoffois ,
que l'on y a vu maîtres , jufques vers
le tems de Charlemagne , fous lequel
commencerent ainfi les Royaumes
des Anglo - Saxons à fe réunir.
3. Etat de l'Angleterre partagée aux Danois
& aux Anglois.
4. Rois d'Angleterre , depuis Guillaume le
Batard.
f. Rois d'Angleterre de la Race des Angevins
, &c.
6. Rois d'Ecoffe de la Race des Stuarts.
7. Rois d'Ecoffe devenus Rois d'Angleterre
.
Pologne
1. Rois de Pologne de la Maifon de Piaft.
2. Rois de Pologne de la Race de Jagellon
.
3. Rois de Pologne de diverfes Maifons..
4. Grands Ducs de Lithuanie.
Dannemarck.
1. Anciens Rois de Dannemarck , tirez
principalement de Saxon le Grammairien,
DE SEPTEMBRE.
2. Rois de Dannemarck , mêlez parmi
les autres Hiftoriens.
3. Rois de Norvege .
4. Rois des Ifles , &c.
Suede.
1. Rois de Suede & des Gots alternativement
, puis de Suede feulement,
2. Rois de Suede , durant la difpute des
trois Couronnes.
3. Rois de Suede de la Maifon de Waſa.
4. Rois de Suede de la Maiſon Palatine ,
& c .
Ruffie:
1. Rois de Ruffie , depuis Volodimer ,
jufqu'à Daniel , le premier qui s'établit
à Mofcow.
2. Succeffeurs de Daniel jufqu'à prefent,
'Avis pour la Chronologie de ces Tables.
L faut remarquer que l'on n'a point ex
d'égard aux années du Monde parceque
jufqu'ici , l'on n'a rien trouvé de fur dans
ces années , & que l'on n'a commencé à y
avoir égard qu'aux années de l'Ere Chrétienne.
Afic.
Voyez dans les Tables des anciennes Monarchies
, les Rois d'Affirie , des
86 LE MERCURE
Medes , des Babiloniens , de Perfe ,
Achemenides , des Seleucides , & c.
1. Rois des Parthes .
2. Rois de Perfe Artaxerxides .
3. Califes , Chefs de l'Empire des Arabes,
en plufieurs Tables .
4 .
6. Tartares depuis Ghinghifcan.
7. Selgiukides .
8. Beliers blancs , Beliers noirs .
9. Sophis .
10. Tartares de Tamerlan .
11. Mogols.
Affrique.
Voiez la Monarchie Romaine & les Rois
d'Egypte depuis Alexandre .
1. Vandales , premiers Barbares établis
en Affrique .
2 Sarrafins .
3. Almoravides.
4. Almohades.
5. Bellemarines.
6. Cherifs.
NOUVELLES ESTRANGERES.
A Varfovie le 12. Septembre.
LA
A Trêve conclue pour vingt - quatre
ans à Paffarovitz , entre l'Empereur & .
le Grand Seigneur , a répandu une joye
DE SEPTEMBRE . 87
inexprimable dans tout ce pays. On fe flatte
à prefent que l'Empereur , touché du
malheureux état des Polonois , prendra leur
deffenfe contre les Puiffances qui veulent
opprimer leur liberté . Cependant , les mouvemens
que font les Troupes Mofcovites ,
fous le General Repnin , vers les Frontieres
de la Siléfie , ne caufent pas peu d'inquiétudé
aux habitans de ce Duché.
On remarque , qu'il y a quelque réfroidiffement
entre l'Empereur & le Czar ; le
premier , par rapport à la mort du Czarovitz
; & le fecond , à caufe du titre d'Empereur
que la Cour Imperiale refufe de luy
donner. Douze , mille Mofcovites , fous le
General Schlippenbach , font en marche
pour venir à Grodno ; afin d'eftre préfens
aux réfolutions que la Diette , qui y a cfté
convoquée , pourra prendre . Cela fait craindre
que la Diette ne foit pas paifible ; d'autant
plus , que la plupart des inftructions
que les Palatinats ont données à leur
Nonce , regardent l'inexecution du Traité
d'accommodement conclu par la médiation
du Prince Dolhorouski , dont un des
principaux articles étoit , que les Troupes
étrangeres évacueroient le Royaume .
La rebellion des Colaques contre le Czar,
va toûjours en augmentant ; ils ont même
fait main-baffe fur quelques Troupes Ruffiennes.
L'Aga Turc , nommé Ablim
Mechmet , eſt arrivé icy avec une fuite de
"
88 LE MERCURE:
neuf perfonnes : Il a pris fon logement
dans le Palais où l'Aga fon prédeceffeur
avoit eu le fien . On ignore le fujet de ſa
Commiffion , de même que le Caractere
dont il eſt revêtu . L'Envoyé du Kam des
Tartares attend auffi la venue du Roy. Il
eſt arrivé dans nôtre voisinage près de mille
Officiers fubalternes & foldats Suédois ,
qui s'en retournent en Suéde , après avoir
efté échangez . Ce font les triftes reftes de
ceux qui avoient efté faits prifonniers à la
journée de Pultauva : Ils font en pitoyable
état ; il y a près de trois mois qu'ils font
partis de Mofcou.
Des Senateurs & autres Seigneurs de diftinction
, continuent de fe rendre en cette
Ville , pour aller à Grodno , où le Roy eſt
attendu pour y tenir la grande Diette
M. de Bofval , Envoyé de France , eft
arrivé icy de Saxe , avec Madame fon
épouſe.
On voit icy copie des inftructions que
l'Armée de la Couronne a données à fes
Députez à la prochaine Diette generale de
Grodno. 1. Que les Officiers , tant Civi s
que Militaires , qui font au Service du .
Roy, & qui profeffent la religion Luterienne
, ne doivent prétendre aucune préfeance
fur ceux de Sa Majefté qui font Ca
tholiques. 2. Que toutes les prérogatives ,
pouvoir & autorité qu'avoient eus cy- devant
les Grands Generaux de l'Armée de la
Couronne
DE SEPTEMBRE. 89
Couronne , foient rétablis fur leur ancien
pied. 3. De rendre au fils de. M. Jablonouski
& à fes heritiers , tous les biens qui
avoient eſté donnez au pere , en reconnoiffance
des grands fervices qu'il avoit rendus
à la République. Le long féjour des Troupes
Mofcovites donne lieu à divers raiſonnemens
: Ily en a qui difent , que la Porte
a ordonné à fon Envoyé qui eft icy, de réprefenter
à la Diette generale de Grodno ,
les injuftes démarches des Ruffiens , qui
donnent fi ouvertement atteinte au Traité
conclu fur la Prush , en vertu duquel , &
fous quelque prétexte que ce foit , ils ne
doivent plus revenir en Pologne , ny fe
mefler de fes affaires ; ce qui porteroit le
Grand Seigneur à prendre les armes contre
le Czar , pour l'obliger à évacuer la Pologne
; s'il refufoit de le faire , qu'il devoit
remontrer à la Rép le befoin de feconder
en cela les bonnes intentions de la Porte en
fa faveur. L'on croit cependant , que le
Staroft de Kobanitz doit avoir apporté, de
la part du Czar , un ordre à la Generalité ,
pour évacuer tout ce Royaume . Le Refi
dent de l'Empereur a reçu avis de Servie ,
que les Commiffaires établis de part &
d'autre, y étoient occupez à marquer la féparation
des deux Empires , ainfi qu'il
avoit cfté reglé par le dernier Traité de
Paffarovvitz. On écrit de Grodno , que
deux Gentilshommes de la Maifon de Vis
H
90 LE MERCURE
tenskier , foutenus d'un Lieutenant nommé
Przerzieski , avoient formé un Party
fous le nom de Reconfederez ; que le nombre
en augmentoit même tous les jours ;
qu'ils ne commettoient point de defordre ,
& qu'ils n'exigeoient des endroits où ils fe
trouvoient , qu'à boire & à manger , en.
attendant le fort d'une bonne ou mauvaife
fortune.
L'Evêque de Pofnanie , le Palatin de
Kion & de Ploskou , ont affifté à la Diette
de cette Province , qui s'eft tenue icy , &
qui vient enfin de finir heureufement fes
féances , fous la direction de M. Patrouski .
Voicy les points que le Roy y a envoyez :
I. Que la République devoit effectuer l'article
du Traité dernierement conclu , afin
d'établir un fonds für & folide pour le payement
regulier de la Milice du Royaume .
II D'executer tout ce qui eft ftipulé & ratifié
par ce Traité- là , pour la fûreté du
pays contre les mauvais deffeins des Suedois.
III. De payer ce qui cft dû d'arrerages
, tant à la nouvelle qu'à la vicille Milice
, & de reconnoître par des recompenfes
ceux qui s'en font rendus dignes par
leurs bons & agreables fervices. IV . Que
les Fortereffes frontieres foient munies de
canons , & que les Places de l'Ukraine
foient renforcées & pourvûes de toutes
foites de munitions. V. Que pour le repos
du Royaume , la Republique reconnoille
DE SEPTEMBRE. 91
le Roy de Pruffe en cette dignité. VI . De
retirer la Curlande des mains de ceux qui
la poffedent. VII . D'écouter les Remontrances
des Puiffances Chrêtiennes , pour
prendre les armes contre les Turcs . VIII .
De confulter , & de fe fervir des moyens
propres à arrêter les defordres que les Mofcovites
commettent depuis fi long- temps
dans le Royaume , en faifant infraction
aux Traitez conclus avec eux. IX Que
tous ceux qui font allez vers des Cours
Eftrangeres , contre les interefts , & fans le
confentement de la République , rendent
compte de leur conduite. X. De retirer des
mains de Meffieurs Gratshem , certains meubles
de la Couronne qui leur ont efté engagez.
XI. De remettre fur un meilleur
pied les affaires de la Monnoye . XII . Que
la Republique donne à des Eftrangers la
permiffion de travailler aux Mines d'argent
nouvellement découvertes . XIII.
D'exempter de tous impofts les Sujets de
la République , qui ont efté obligez de fortir
du Royaume , par rapport à la ruine des
Villes & des Villages qu'ils habitoient ; ce
qui contribuëroit fans doute beaucoup à les
faire revenir : Comme auffi , de ne pas permettre
la fortie ny le tranfport des laines
hors du Royaume. XIV. De liquider certains
biens de la table du Roy , hypothequez
au Prince Jacques Sobieski pour la
fomme de 100000 écus. XV. Et enfin , de
Hij
92 LE MERCURE
mettre les Salines en meilleur état qu'elles
ne font , pour que le Royaume ne foit pas
obligé d'aller chercher un jour du fel chez
les Eftrangers. De tous ces points , il n'y a
que celuy qui regarde le Roy de Prufe ,
qui ait produit le plus de difficulté . Toute
fois , après de grands debats , il a efté unanimement
réfolu de reconnoître ce Prince
en qualité de Roy , moyennant quoy , il
rendroit à la Republique toutes les Places ,
Pays , & Gages précieux qui luy appartiennent.
Les Députez que cette Diette a
nommez , font allez porter au Roy le refultat
des refolutions qui y ont efté prises ;
& fur-tout , celle de faire fortir les Troupes
Mofcovites du Royaume ; étant fort difficile
que la Diette generale de Grodno , ſe
puiffe tenir à la vûe des armes des Troupes
Eftrangeres.
On a eu avis que les Députés nommés
par les Membres de la Diette , qui s'eft tenuë
icy , pour aller porter au Roy le refultat
de fes conclufions , étoient arrivés
auprés de S. M. qu'ils ont trés- inftamment
priée de vouloir employer fes bons offices
auprés du Czar , pour faire fortir les Troupes
Mofcovites hors du Royaume . Voici
les inftructions que ces Députés font chargés
de faire à la Diette generale de Grodno.
1. Que la République infifte fortement
auprés du Roy , fur la fortie des Troupes
Ruffiennes hors de ce Royaume. II . Que
DE SEPTEMBRE.
93
fi le Roy de Pruffe veut rendre à la République
le Territoire d'Elbing , les Starofties
de Butavv , Lavvenbourg & Trakiwirs ; accorder
un libre paffage par Marienvverder ,
& rendre les joyaux de la Couronne , alors
la République s'engage à reconnoître le
Roy de Pruffe en cette Dignité . III . De
diftribuer aux Diſtricts de Varsovie & de
Narrik , 1500 tonneaux de Sel . IV. Que
pour éviter plus facilement la rupture des
Diettes , il foit permis à chaque Diſtrict
de choisir un Député pour affifter à toutes
les Diettes. V. que tous ceux qui ne font
pas Catholiques & fur tout les Juifs , fortent
de la Province de Mafovie , fans pou
voir y revenir ni s'y établir. VI . De fup
primer le péage de Plotkovu. De ménager
auffi avantageufement qu'on le pourra , les
interêts du Prince Royal , fans négliger
ceux de M. Gallonovvskin Les petites
Diettes de Kzerkis , Czatoshy , & Licnchi ,
ſe font rompuës ; mais , celle de SturcZichi
tient encore les Seances.
A Berlin le 15. Septembre.
Depuis l'arrivée de M. Levenvvolde ,
Adjudant général du Czar en cette Cour ,
& qui étoit chargé de lettres trés importantes
, les Miniftres Pruffiens ont û plufieurs
Conférences avec lui. Il doit continuer
fon voyage vers la Cour de Vienne ,
94. LE MERCURE
Il s'y eft tena un grand Confeil de guerre
fur les affaires de Mekelbourg oùle Roy a
affifté. Le Miniftre du Duc de Mekelbourg
Commence à parler avec moins de fierté ;
étant bien informé, que l'Empereur veut.
abfolument maintenir la Nobleffe de ce.
Duché dans fes droits & privileges . Les
ordres font donnés de préparer des Tentes
pour les Troupes de S. M. Pruffienne , on
a publié au fon du Tambour , que le Roy
reprendroit à fon fervice tous les Soldats
qui ont été caffés .
Le Prince d'Anhal- Deffeau , partit le
21. du paffé pour retourner dans fes Etats ,
aprés avoir touché & envoyé 300 mille écus
que nôtre Cour lui a fait compter .
Le Major Maflau , ayant , inventé depuis
peu un moyen plus promt pour charger les.
Fufils , S. M. a ordonné qu'on les mît en
ufage dans toutes fes Troupes.
M. le Comte de Rothembourg, envoyé
de France ayant pris congé de cette Cour,
eft parti le 4. pour retourner à Paris.
Du Holftein le 5.Septembre.
On s'entretient toujours icy fort differemment
des entreprises des Suedois contre
la Norvege . On prétend cependant ,
qu'au cas que le Roy de Suede ne puiffes
pas pénétrer dans ce Royaume par le Svvinefund
, il en tentera l'entrée avec trois
DE SEPTEMBRE. 95
corps de Troupes , par un autre endroit
fitué à côté de Jempteland , prés de Drontheim
. Ce Prince commandera en chef avec
le Duc de Holftein; le Prince de Heffe Caffel
en fecond & le Comte de Spaar enfuite.
Quant à la Paix entre le Roy de Suede
& le Czar , il n'y a encore rien de pofitif.
S'il faut s'en rapporter aux Lettres de Copenhague
, cette paix paroît encore fort
éloignée ; par la raison que S. M. Suedoife
perfiſte à ne vouloir ceder à S M. Czarienne
que Peterbourg , Nerva & Revel ; &
que cette dernierre Puiffance continue dans
le deffein de ne vouloir pas feulement rendre
à la premiere , le plus petit Bourg de
toute la Livonie : Qu'il y avoit même quel
que apparence de cela ; puifque le Czar venoit
de donner aú Baron de Schaffiroff
diverfes Terres fituées aux environs de Riga
, & que ce Monarque , qui devoit fe rendre
à Aland avec le Vice- Chancelier Schafiroff
, pour mettre fin aux Conferences ,
avoit changé de réfolution . Cependant on
fçait que M. Ofterman , un des Miniftres
Plenipotentiaires de ce Prince , qui s'étoit
rendu de cette Ifle auprés de lui , eft retourné
auffi-tôt au lieu du Congrés avec fes
dernieres réfolutions . On prétend que
tous les Hauts Alliez, font on feront compris
dans cette Paix : Refle à fçavoir fit
ces Puiffances voudront goûter ou accepter
les conditions de ce Traité.
t
96 LE MERCURE
-
que l'on re-
D'un autre côté , tous les avis
çoit de Peterbourg & de Suede , ne laiffent
prefqu'aucun lieu de douter que cette Paix
ne foit concluë ; mais que pour des raiſons
d'Etat & de Politique , on ne jugeoit à
propos de la déclarer qu'en temps & lieu .
Le Czar a embarqué 8000. hommes à
Abo & 10000. autres à Rével : Cette Flotte
compofée de 33. gros Vaiffeaux de Guerre ,
de plufieurs Fregattes & Galiotes à bombes,
eft deftinée à une expedition fecrette & de
grande importance. Elle eft commandée
par le Comte Apraxin , Amiral général ,
qui a fous lui un Vice- Amiral , & deux
Contr' Amiraux. Le Czar s'eft embarqué
deffus .
Des Lettres arrivées tout recemment icy
de Dantzik , portent que trois Vaiffeaux
de Guerre Mofcovites , chargez de toute
forte d'Armes pour 8000. hommes , étoient
arrivez dans cette Rade , & qu'on devoit
les diftribuer aux Troupes Ruffiennes qui
font campées à 15. lieues de cette dernière
Ville , pour fe joindre enfuitte à celles qui
font fur la Flote : Mais ce qui eft de plus
jertain , c'eft qu'on ne peut pas fçavoir au
ufte où eft cette Flote , ny quel eft fon deffein
, peut- être le Czar n'en a-t'il point
d'autre que celui d'exercer fa Marine , de
fe donner le grand fpectacle de fes forces
maritimes , & de tranfporter les Garniſons
d'une Place à une autre ; jufqu'à ce que .
les
DE SEPTEMBRE. $7.
les Conferences dans l'Ifle d'A land , foient
entierement terminées .
Le Comte de Reinschild , Général - Feld
Marêchal Suedois , fait prifonnier à la
fameufe Bataille de Pultowa , eſt arrivé à
Peterbourg , d'où il eft parti pour la Suede
Il y doit être échangé contre Mrs.
Knées , Trobeteskoy , & Gallovvyn , Généraux
Mofcovites , actuellement prifonniers
en Suede.
Quelques Lettres de Pruffe portent , que
les Troupes Pruffiennes avoient reçû ordre
de fe tenir prêtes à fe mettre en marche
, & que chaque Compagnie devoit
être augmentée de dix hommes.
M. Bie Refident de Hollande , eſt toû◄
jours gardé fort étroitement . Sur la parole
néanmoins qu'il avoit donnée de découvrir
de certaines intrigues , on lui avoit rendu
la liberté ; mais , les Officiers de la Chancellerie
ayant reconnu qu'il ne déclaroit que
des affaires générales , il a été remis aux
arrêts.
Le corps du feu Comte de Piper , Miniftre
de S. M. Suedoiſe a été tranſporté
de Peterbong en Suede , pour y être inhumé.
Quarante Bâtimens Marchands , Anglois
& Hollandois , entrerent le 28 de Juillet
dans le Port de Peterboug , avec les Vaiffeaux
de guerre qui leur fervoient de convoy.
Le Roy de Dannemarck avoit formé
Septembre , 1718 ..
I
98 LE MERCURE
.
le deffein de venir dans ce Duché ; mais ,
fur l'arrivée d'un Courier , ce Prince a été
obligé de rompre ce voyage.
Le Roy de Suede ayant fait tranfporter
plufieurs demie - Galeres , & quelques grof
fes Chaloupes dans la petite Riviere d'Iddefior
, il y avoit û une rude eſcarmouche
qui n'avoit rien décidé : Que les Danois
étant revenu à la charge pour déloger les
Suedois de ce pofte , avoient toûjours été
repouffez par le feu de deux Batteries que
S. M. Suedoife avoit fait dreffer. Le Roy
de Suede qui a été prefent à cette action
avec le jeune Prince de Holſtein ,› y avoit
été legerement bleffé au bras. Le feu a recommencé
de nouveau le 15. du paffé ,
entre les Danois & les Suedois . Les premiers
ont élevé une Batterie fur la petite
Ifle de Schriveroë , vis - à - vis les deux
Batteries des Suedois ; & l'on a fait un fi
grand feu deffus , que tout le canon en a
été démonté, à la referve d'une feule piece ;
les Bâtimens Suedois ont été obligez de
fe retirer fous leurs Batteries. Le feu ayant
pris trois fois aux poudres de ces derniers ,
il y a û plufieurs hommes de tuez ou de
bleffez .
A Hambourg le 18. Septembre.
Sur certains avis que le Général Luzan
Danois a reçus , que le but du Roy de
BLAD
THE
E
LYON
/
893
DE SEPTEMBRE .
Suede étoit de s'emparer d'abord de Frede
rishal ,› pour pénétrer enfuite en Norvege
ce Général a donné auffitôt tous les foins.
au rétabliffement des Fortifications de
cette Place ; de forte qu'il fera fort difficile
à ce Prince de fe rendre maître de cette Forterelle.
Les Hanowriens ont commencé à
paliffader la Ville de Wilmar.
VILLE
On fçait à prefent, que la raifon qui a fait
défendre l'entrée de la Cour de Peterboug à
l'Envoyé de l'Empereur , eft uniquement
attribuée aux plaintes que cet Envoyé a
faites à S. M. Czarienne au fujet du jeune
Czarovitz , défigné fucceffeur préfomptif
de la Couronne de la Grande Ruffie. Il reprefenta
que ce choix donnoit atteinte au
Contrat de Mariage du feu Prince hereditaire
de Mofcovie , avec la feue Princefle
de Volfembutel , époufe de ce dernier ;
attendu , que comme il reftoit un Prince
vivant de ce Mariage , outre une jeune
Princeffe , le Thrône devoit lui appartenir
immediatement.
Les derniers avis que l'on a reçûs de Rével
eu Livonie , portent que le 13. du paffé ,
le Czar en étoit parti avec toute fa Flot
pour aller , à ce que l'on croit , à Dantzik,
y débarquer 10. à 12000. hommes . On
mande de cette derniere Place , que quatre
Regimens Mofcovites étoient entrez fut
fon Territoire , & que le Prince R pnin
avoit fommé cette Ville de payer 140000.
$
I ij
Του LE MERCURE
livres , qui restent encore de la fomme à laquelle
cette Régence s'étoit obligée , en vertu
du dernier Traité ; comme auffi de fournir
trois Fregates .
Le Colonel Baffevvitz , arrivé depuis
quelques jours de Suede en cette ville , affûre
que la Flote Suedoife doit fe mettre
en Mer vers le 25 de ce mois : Que l'Armée
de Terre étoit compofée de 60000 hommes,
& pourvûe de tout ce qui eft neceffaire :
Que les Magafins étoient fournis pour une
année , & qu'on ne croyoit cependant point
qu'elle tentât une entrepriſe contre la Norvege
, qu'aprés la conclufion de l'Iſle d'Aland
.
Le Duc de Mckelbourg vint ici ces jours
paffez incognito , où il eut une longue conference
avec le Comte de Fuchs Miniftre
de l'Empereur : Ce Prince fait tout fon poffible
préfentement , pour engager la Cour
de Vienne à terminer à l'amiable , par une
Commiffion Imperiale , fes differends avec
fa Nobleffe , fans ufer d'execution militaire.
Ce Duc paroît réfolu de remettre toutes chofes
fur l'ancien pied , & par conféquent la
Noble ffe , dansla poffeffion de fes droits &
privileges , comme elle en jouiffoit auparavant.
Ainfi , on ne croit pas que les Troupes
Pruffiennes , qui avoient ordre de fe tenir
prêtes à marcher, fortent de leurs Quartiers
.
La Flote combinée Angloife & Danoife,
DE SEPTEMBRE. ior
fe tient toûjours à l'ancre dans le Kiogerbucht.
P. S. On écrit de Copenhague du 6 Septembre
, que tout étoit tranquile fur les
Frontieres de Norvege , & que les Suedois
faifoient retirer tous les Vaiffeaux qu'ils ont
fur la Riviere d'Iddefior, dans la crainte qu'
ils ne fuffent coulez à fonds par les batteries
de Canon des Danois.
Les Lettres de Saxe du 7 de ce mois ,
marquent que le Roy de Pologne & le Prince
Electoral fon fils , avoient eu une entrevue
à Olmutz ; & qu'aprés un féjour de 24
heures , ils s'étoient feparez ; le Roy , pour
retourner en Pologne , & le Prince , pour
revenir à Vienne .
On mande de Rével , que le Czar étoit
avec fa Flote à Hongoë , fur les côtes de
Finlande , à quelques diftances d'Aland ,
& qu'il n'y avoit de Miniftres Etrangers fur
cette Flote , que l'Envoyé de Pruffe.
A Vienne le 18. Septembre.
Le 4. l'Empereur fit chanter folennellement
, dans l'Eglife Cathédrale de Saint
Etienne , le Te Deum , pour rendre graces
à Dieu de la Victoire fignalée , que l'Amiral
Bing a remportée dans les Mers de Sicile
fur la Flote d'Efpagne . Cette grande nouvelle
a été apportée par le Comte Hamilton
qui s'eft trouvé au Combat , étant mon-
I iij
102 LE MERCURE
té fur le Vaiffeau de l'Amiral Anglois. Il eft
´entré dans cette Ville , précedé de quatre
Poftillons fonnant du cors. On affûre que
la Flote Efpagnole a perdu dans cette action ,
15 Vaiffeaux de Guerre , 800 pieces de Çanon
de Bronze , avec une trés-grande quantité
de vivres, outre un million de Piſtolles
d'Espagne , qui étoient en referve fur un
Vaiffeau que l'on a pris .
Le Prince Electoral de Saxe revint ici le
2 de Brun en Moravie. n prétend que
l'entrevûë qu'il a eue avec le Roy de Pologne
fon pere , concerne des affaires trés- importantes.
S. M. I. l'a regalé d'une rofe de
Diamans , prifée quarante mille liv . Outre
cela , il luy a fait prefent de 20 de fes
meilleurs Muficiens , & de quelques hommes
de fa propre garde des mieux faits . Ainfi
, ce Prince eft en état de former une trés
belle Cour , & de paroître avec éclat le jour
de Galla , & de la fête qui fe doit faire icy
avec la derniere magnificence , le jour de
l'accouchement de l'Imperatrice.
Les ratifications du Traité de Commerce,
& de la Tréve conclue à Paffarovitz, le
21 Juillet , pour 24 ans , font arrivées . De
forte qu'à prefent tous les fujets de S. M.
1. peuvent librement trafiquer en Turquie,
en ne payant que 2 pour cent ; pendant
que les Sujets de la Porte Ottomane , font
obligez de payer - 3 pour cent dans les Pays
héreditaires de l'Empereur.
DE SEPTEMBRE. 103

On tient pour affûré , le voyage que
l'Empereur & l'Imperatrice Regnante , ont
réfolu de faire à Prague fur la fin de cette
année ce qui pourroit être fuivi du Couronnement
de cette Princeffe dans cette Capitale
de la Boheme .
Les dernieres Lettres de Conftantinople,
reçûës par la voye de Belgrade , en date du
17 du paffé , font mention d'un incendie géneral
qui avoit prefque réduit cette Capitale
de l'Empire Ottoman en cendres . On
compte 31000 maifons embrafées , 2283
boutiques de Marchands , 171 Mofquées ,
12 Palais , 130 fours bannaux 8 moulins
, 78 bains publics , 116 Ecoles publiques.
Ce feu étoit fi violent , à cause d'un
vent impétueux qui s'étoit élevé , que ; que les
flammes ont gagné un endroit ifolé & fort
éloigné , qu'on appelle Concapi le Château
des lept Tours auroit été même en rifque
, s'il n'avoit été tout conft uit de pierres.
Outre une infinité de richeffes , il eft
péri dans cet incendie un grand nombre de
Mufulmans, & fur tout des plus Religieux ,
qui s'étoient retirez dans les Moſquées
comme dans un afile .
On tient prefque tous les jours à la Cour
des Confeils fur les affaires de Pologne ; &
cela , fur les avis qu'on avoit reçus de ce
Pays , que quelques Puillances concertoient
le partage de ce Royaume entr'elles , &
le grand nombre de Troupes Mofcovites
que
I iiij
104 LE MERCURE
qui y étoient répandues , donnoient lieu à
ce bruit. Un Vaivode de Pologne , l'un des
plus grands Seigneurs de ce Royaume , a
même écrit à un des principaux Miniftres
de cette Cour , que pour rétablir le calme
& la tranquilité dans la République , il faudroit
que S. M. I. envoyât à ſon fecours
30000 hommes fous les ordres du Prince
Eugenne ; d'autant que tous les Ordres du
Royaume étoient prêts de les recevoir , de
les bien payer , d'y joindre leur Milice &
leurs Officiers , & de fe foûmettre en tout
pour le Militaire aux ordres de ce Général .
>
Le Général Palfi a ordre de marcher avec
10000 hommes , pour renforcer les Troupes
Imperiales qui font déja arrivées en Silefie ;
afin d'y avoir un Corps confiderable de
Troupes prêtes à s'opposer à toute entreprife
, & à fecourir , en cas de befoin , le
Roy Augufte & la Pologne.
Le Chevalier Robert Sutton , qui a affifté
au Congrès de Paffarovitz , en qualité
de Miniftre Médiateur de la Grande Bretagne
, arriva le 9 en cette Ville .
Les Barons de Fetraſch & de Stein , qui
avoient été faits prifonniers par les Turcs ,
& renfermez aux fept Tours à Conſtantinople
, ont été remis en liberté en vertu du
Traité. Ces deux Meffieurs étant arrivez le
26 du paffé à Hermanftatt , le 27 , le Prince
Nicolo Mauro Cordato de Scarlatis , fut
pareillement relâché ; il cft parti ſous l'efDE
SEPTEMBRE.
TOS
corte de 40 Grenadiers , & le Comte de
Steinville , Gouverneur de Tranfilvanie , l'a
regalé de fix beaux chevaux .
Le Prince Eugenne eft prefqu'entierement
remis de fon indifpofition : Auffi- tôt que fa
ſanté ſera rétablie , on affûre qu'il fe rendra
aux Pays- bas , pour achever d'y rendre la
tranquilité.
Le Prince Electoral de Baviere , a loüé
7000 florins le Palais de la Comteffe Budiani
; ce qui ne laiffe aucun lieu de douter ,
qu'il ne féjourne quelque temps icy . Ce
Prince parut avec une Livrée très riche , le
jour de la fête de l'Anniverfaire de l'Imperatrice
Regnante Elizabeth Chriftine , qui
entra le 26 du paffé dans fa 18e année .
L'Archiducheffe Marie Therefe s'y trouva
toute brillante de Pierreries .
On a appris par un Exprès dépêché de
Munfter , que le Chapitre de cette ville avoit
élû pour Coadjuteur de cet Evêché , le
Prince Philippe , fecond fils de l'Electeur de
Baviere.
*
Le bruit court ici que le Pere & la Merc
de l'Imperatrice fe font inftruire dans la
Religion Catholique Romaine , pour l'embraffer
& venir enfuite réfider en cette
Cour.
* Elle eft fille de Louis Rodophe de Wol
fenbutel , Duc de Brunfvie & de Lunebourg.
de Louife Princeffe d'Oettingen.
106 LE MERCURE
A Ratisbonne le 15. Septembre.
Lberg
A Ville de Dornheim dans le Vvirtemberg
, prés de la Foreft noire , a eſté
réduite en cendres ; toutes les Eglifes , &
tous les Edifices publics , fans exception ,
ont efté confumez. Ce malheur a efté caufé
par le feu du Ciel , qui étant tombé prefque
en même temps fur les trois portes de la
Ville , les embraza dans le moment. Les
flammes s'étant communiquées auffi - toſt
aux maiſons voisines avec une violence terrible
, l'incendie fut total en moins d'une
hcure . Les habitans épouvantez , & fongeant
plufiô. à fauver leur vie que leurs effets
, trouverent leur falut avec peine , en
s'échapant par une petite porte qui communiquoit
à la campagne. Ils tenterent envain
de fe retirer par les grandes portes de
leur Ville , le feu s'oppotant à leur fortie ;
ils eurent enfuite la confternation de voir
par les dehors toutes leurs maiſons & leurs
bens en proye aux flammes.
W
Les differens qui regnent depuis fi longtemps
, entre la Maifon Palatine & celle de
Brunfvic , pour la Charge de Grand Treforier
de l'Empire , font fur le point d'être
terminez ; & cela , depuis que l'Envoyé de
S. A. E Palatine eft retourné de Neubourg
en cette Ville , avec de nouvelles inftruc
tions, favorables à cet accommodement.
DE SEPTEMBRE.
107
Le 25. du paffé , le Land Grave de Heffe-
Caffel fit remettre un Memorial à la Diette,
par lequel il déclare , que pour donner des
preuves du refpect qu'il a pour l'Empereur,
il vouloit bien évacuer Rheinsfeld ; à condition
cependant , que S. M. I. voulût
préalablement commettre au Roy de la
Grande Bretagne , à celuy de Pruffe , aux
Electeurs de Trêves & du Palatinat , le foin
d'examiner la prétention qu'il a contre le
Land- Grave de Rotenbourg .
On a cfté informé depuis cette déclaration
, que le Prince de Heffe - Caffel avoit
fait transporter toute l'Artillerie & les munitions
de Rhinsfeld , & qu'il avoit ordonné
à fes troupes de fe retirer dans leurs
Quartiers ; ayant remis la Place , fuivant le
mandement de l'Empereur, au Land - Grave
de Rhinsfeld .
A Bruxelles le 25. Septembre.
Len
2
E Bourguemeftre de cette Capitale eft
encore abfent ; deforte que le Prétident
eſt obligé de faire fes fonctions . On dit cependant
, que le Magiftrat de cette Ville ne
fera point renouvellé , avant l'arrivée du
Prince Eugene de Savoye . Comme les Entrepreneurs
de la Ferme des droits d'entrée
& de fortie , ont déja fourni la plus grande
partie de la fomme qu'ils devoient avancer
au Gouvernement , ils vont être mis en pof
108
LE MERCURE
feffion de cette Feime . Le Marquis de Prié
a reçu de la Cour de Vienne la ratification
de l'Empereur , pour la convention concluë
avec le Roy T. C. & les E. G. par laquelle
on s'eft engagé de part & d'autre de fe
rendre reciproquement tous les deferteurs.
Ce traité a eu fon execution , puiſqu'on
a déja arrêté à Anvers quelques deferteurs
François , qui ont efté amenez en cette
Ville .
A la Haye , le 26. Septembre.
L Es Députez
des
Es Députez des Eftats Generaux ont eu
plufieurs conferences avec le Prince
Kurakin Miniftre du Czar , au fujet de
M. Bie leur Refident , arrêté par ordre
de S. M. Cz. à Petersbourg. Ce Miniftre
leur a déclaré que , puifque le Roy de
Suéde , par les prifes des Bâtimens Anglois
& Hollandois , avoit trouvé une reffource
de continuer la guerre contre le Czar fon
Maiftre , ils ne devoient pas prendre en
mauvaiſe part , s'il leur déclaroit , de la
part de S. M. Cz . qu'Elle avoit donné ordre
d'en faire autant de tous les Vaifleaux
Hollandois , qui iroient de Hollande en
Suéde.
Le 7. les Eftats de Hollande & de Vveft
frife firent l'ouverture de leur Affemblée ;
& le 8. les Députez des Amirautez entrerent
en conferences fur les affaires de la
"
DE SEPTEMBRE.
109
Marine . Le 9. on dépêcha un Exprês à la
Cour de Londres , au fujet de la quadruple
Alliance , dans laquelle quelques unes des
Provinces Unies refufent d'entrer. Le 19 .
les Etats fe féparerent , pour aller confulter
leurs Superieurs , & fe raffembler enfuite le
quinze.
le
M. Hop fe difpofe toûjours à partir
pour aller à la Cour de France , en qualité
d'Ambaffadeur des Eftats Generaux.
Le Prince Royal Dom Emmanuel de
Portugal alla le 13. vifiter quelques Miniftres
Eftrangers , & quelques Seigneurs
de la Regence. Ce Prince eft parti pour
la France , d'où il retournera en Portugal
aprês qu'il aura vû ce qu'il y a de plus curieux
en France .
Le Comte de Cadogan eſt allé le même
jour chez M. le Comte de Morville , Amballadeur
de France .
Le Prince de Kuraxin préfenta le 6. aux
E. G. le Manifefte du procez criminel fait
au Czarovitz Alexei Petrovvitz , traduit en
François de l'original Ruffien , par ordre du
Czar . Ce Manifefte a efté diftribué à tous
les Miniftres Eftrangers.
Toutes les Lettres que l'on a reçues depuis
quelque temps de Stokolm , de Copenbague
, de Hambourg , & autres Villes du
Nord , conviennent prefque toutes , qu'il
n'y avoit pas à douter que la paix ne fût
conclue entre le Roy de Suede & le Czar :
IIO LE MERCURE
Que ces deux Monarques avoient fait entre
eux une alliance offenfive & deffenfive :
Que le Czar s'étoit rendu à Abo en Finlande
, pour avoir une entrevue avec le Roy
de Suede à Aland , dans le deffein d'y concerter
quelque grande entrepriſe , pour l'execution
de laquelle leurs Flottes doivent
fe joindre. Comme tout ce qui s'étoit negocié
entre ces deux Princes , étoit tenu
fort fecret , les Puiflances voisines en font
fort intriguées , fur tout la Pologne & le
Danemark. On affûroit même que le Roy de
Suede avoit fait fçavoir au Roy Stanillas ,
qu'il ne s'étoit relâché de certaines condition
avec le Czar , qu'en vûë de le rétablir
fur le Trône de Pologne : Mais d'autres
conjecturent , que fi ces deux Monarques.
joignent leurs Flottes , ce n'eft que dans le
deffein d'attaquer les E ( cadres Angloifes &
Danoiles , pour faire enfuite un débarquement
de Troupes dans les Eftats du Roy de
Dannemark . On prétend que c'eft pour
cela , que l'on a donné ordre en Angleterre
de carêner , & de mettre en état douze ou
quinze Vaiffeaux de guerre , pour aller renforcer
l'Amiral Norris , & le mettre par- là
en état de s'opposer à tout ce que ces deux
Princes voudroient entreprendre contre Sa
Majefté Danoife , Alliée intime de Sa
Majefté Britanique.
DE SEPTEMBRE. fif
A Londres , le 19. Septembre 1718 .
Es affaires , par rapport à l'Italie , font
Marchands , qui négocient , tant en Efpagne
, au Levant que dans les Indes Efpagnoles
, craignent avec raifon , que la
défaite de la Flotte Espagnole ne leur foit
fort préjudiciable. Ils ne doutent pas même
qué la Cour de Madrid ne faffe arrêter tous
feurs effets , tant ceux qui font fur les Galions
nouvellement arrivez à Cadix , que
ceux qu'ils ont dans les Ports de la Monarchie
Efpagnole . En répréfailles du dommage
qui vient d'être fait à la Flotte d'Efpagne
, S. M. C. fe prévaudra , difent - ils ,
de cette occafion , & faifira tout l argent &
toutes les marchandiſes appartenant à la
Nation , fous prétexte qu'Elle en a beſoin :
Sa Majesté Catholique établira en même
temps des Billets d'Eftat , qu'on donnera
aux particuliers à qui font les effets , comme
on l'a pratiqué en France ; ce qui acheveroit
de ruiner entierement le commerce.
Ces craintes , bien ou mal fondées , les intriguent
fort , & font appréhender qu'il
n'y en ait plufieurs à la veille de manquer.
lls attendent avec de grandes inquiétudes ,
comment l'Espagne prendra cette défaite ,
pour fçavoir leur destinée .
Les Négocians qui font le commerce
T12 LE MERCURE
1
dans la Mer Baltique & en Mofcovie , font
à peu prés dans la même fituation d'efprit ,
par rapport aux broüilleries du Nord. Ils
en font d'autant plus inquiets, qu'ils voient
peu d'apparence que les marchandifes qui
leur ont efté enleveés en bonne partie par
les Suédois , leur foient renduës . C'eſt ce
qui a obligé quelques- uns de ces Négocians
, de differer le payement de leurs billets
; & comme il femble que la guerre eft
prefque infaillible , il ne fe peut faire que
les actions fur les fonds publics , ne diminuënt
confidérablement .
Les Toris & les Vvigs mécontens , fe
fervent de ces plaintes , pour échauffer les
efprits , & pour rendre les Miniftres odieux .
Dans cette vue , plufieurs d'entr'eux ont
affecté de refter icy , afin d'obſerver & de
fuivre toutes leurs démarches. Ceux qui
font à la campagne , font de leur côté des
affemblées , pour en concerter les moyens ,
& pour attirer dans leur party tout autant
de Membres du Parlement qu'il leur fera
poffible . Ils leur répréfentent que les Miniftres
agiffent dans l'affaire d'Efpagne contre
les interefts de la Nation , en époufant
ceux de l'Empereur , au préjudice de ceux
de l'Efpagne. Ces Meffieurs prétendent en
porter leur plainte au Parlement , mais la
plus grande partie de la Nation eft au contraire
perfuadée , que la défaite de la Flotte
Efpagnole eft un coup d'Eftat ; puifqu'en
la
DE SEPTEMBRE. 113
la ruinant , comme l'Amiral Bing a fait ,
cette Couronne ne fera de long- temps en
état de rétablir fes forces maritimes , ny de
donner de l'inquiétude à la Nation . Les
pacifiques conviennent même , que cela ne
peut produire qu'un bon effet , puiſqu'on
détruit entierement toutes les efperances &
tous les projets de leurs ennemis , tant au◄
dedans , qu'au -de hors du Royaume.
Ils joignent à ces raifons , que l'Eſpagne
ne pouvant plus réparer cette perte ,
ny par confequent oppofer fes forces aux
trois plus grandes Puillances de l'Europe ,
il faudra néceffairement qu'elle code , &
falle fon accommodement avec l'Empe
reur .
Les autres au contraire croyent , que
l'Espagne n'étant pas chargée de dettes , &
fes Finances étant en bon état , elle pourra
en peu de temps fe relever de fa perte , &
porter , le Printemps prochain , du fecours
à fes Troupes qui font en Sicile. Pour cet
effet , continuent- ils , les Efpagnols ont fur
leurs Chantiers , & dans differens Ports d'Efpagne
, affez de Bâtimens , pour remettre
en mer une Flotte de plus de trente Vaiffeaux
de guerre , fans compter ceux qu'ils
pourront acheter ou faire bâtir pour la campagne
fuivante : Que pour les empêcher de
fe maintenir en Sicile , nôtre Flotte fera
obligée de paffer l'hyver dans la Méditerranée
; ce qui feroit fort onereux à l'An-
K
: 114 LE MERCURET
C
}
gleterre , qui ne fe trouve pas en état de
foûtenir une fi grande dépenſe , non plus
que celle qu'il faut pour entretenir une
Flote dans la Mer Baltique. Tous ces
differens interefts , engagent les deux
Partis à agir l'un contre l'autre ; les
Wigs , pour foûtenir le credit public ,
en maintenant les actions à un fi haut prix
qu'il furpaffe leur valeur ; les Toris au
contraire en tentant toute forte de moiens
pour les faire baiffer. A cet effet le Chevalier
Beteman Sous- Gouverneur de la
Compagnie du Sud , & qui eft Toris ,
vendit des actions pour cent mille livres
fterlins , & fe contenta de prendre des af
fûrances pour le payement de fon capital.
M. Lechmen , Procureur General , en vendit
pour 10000 livres . M. Robert Chefter,
pour 16000 liv. ce qui fit d'abord baiffer
le prix de 3. à 4. pour cent ; mais le lendemain
, la nouvelle écant venue de la
perte de la Flote Eſpagnole , les actions
haufferent tout - à coup de deux pour cent.
,
LETTRE
De M. Craggs , Secretaire d'Etat , an
Marquis de Monteleon , Ambaffadeur
d'Espagne.
Du 2. Septembre .
E Roy m'a commandé de vous informer
, qu'il a reçu avis certain de la
DE SEPTEMBRE.
115
défaite de la Flote d'Efpagne , fur la côte
d'Italie par fon Amiral le Chevalier Georges
Bing. Rien n'auroit été capable de porter
S. M. à cette démarche , fans l'égard
exact qu'elle a pour la foy des Traitez ,
par lefquels S. M. étoit obligée de confer
ver la Paix & la Neutralité d'Italie. On
m'a de plus ordonné d'affûrer V. E. que ce
procedé auroit été tout à- fait contraire aux
fentimens de S. M. fi le Roy d'Efpagne ne
l'y avoit abfolument forcé , en rejettant
toute forte d'offres d'accommodement , &
en commettant des hoftilitez dans les Etats
d'un Prince qui étoit en paix avec tout le
monde : Que S. M. eft abfolument dans
la réfolution , avec la bénédicton du Tout-
Puiffant & le fecours de fes Alliez , d'établir
la paix en Europe , d'une maniere fi
ftable , qu'il ne fera pas au pouvoir d'aucun
Prince ou Potentat , de la troubler à
l'avenir. De vôtre Excellence , le trésobéïffant
ferviteur. Jacques Graggs .
Depuis l ' Impreffion de cette Lettre , on a
arrêté l'Imprimeur , pour avoir ajouté de
fen chef , les dernieres lignes fur lesquelles on
a fait beaucoup de reflexions.
K ij
116 LE MERCURE
LETTRE
Du Marquis de Monteleon , Ambaẞadeur
du Roy d'Espagne , écrite au trés Honorable
M. Craggs Secretaire d'Etat.
M
Onfieur , la Nouvelle qui s'est répanduë
que l'Amiral Bing a attaqué
la Flote Efpagnole , & a remporté des avantages
confiderables fur elle , m'oblige naturellement
à ne me mêler d'aucune affaire
, que je n'aye reçu des ordres & des inftructions
du Roy mon Maître fur une action
fi furprenante & fi peu attendue . Vous
n'ignorez pas qu'un tel acte d'hoftilité femble
peu s'accorder avec les déclarations
faites par le même Amiral à la Cour de
Madrid ; puifqu'il donnoit à entendre que
l'Escadre Angloife fe borneroit à garentir
& à deffendre les Etats de l'Archiduc , en
cas qu'ils fuffent attaquez.
Je ne doute pas que V. E. ne reflechiffe
ferieufement fur le jufte reffentiment ,
que le Roy mon Maître & tous les Efpagnols
doivent avoir d'être ainfi attaquez &
maltraitez avec tant d'animofité , par la
Nation même qu'ils ont le plus favoriſée , &
de la voir agir contre toute forte de railons
de bonne politique , pour accroître la puiffance
exorbitante des Allemans en Italie .
Je ne puis me difpenfer de faire part à
V. E. des bonnes & genereufes intentions
DE SEPTEMBRE.
117
du Roy mon Maître , qui m'ont été communiquées
par fes Lettres du vingt Août
dernier , & des ordres qu'il avoit donnez
au fujet de l'arrivée de la Flote du Mexique
à Cadix , riche de 9. millions d'écus
tant en argent qu'en effets .
C
S. M. m'a fait fçavoir , que malgré la
déclaration de l'Amiral Bing , & la communication
qui lui a été faite des Articles
fignez en dernier licu , defquels j'envoye
la copie à V. Excellence , cette déclaration ,
dis-je , & ces Articles marquent pluftôt
un deffein formé de faire la guerre ,
que celui d'entretenir une parfaite intelligence
entre les deux Nations , & d'entreprendre
une médiation impartiale ; on a
refolu cependant de ne faire aucun changement
ni aucune nouveauté fur tout ce qui
regarde le Commerce : Que les effets leroient
délivrez comme auparavant ,
qui ils appartiennent : Qu'en un mot ,
l'intention & la volonté de S. M. étoit ,
que le Traité de Paix & de Commerce fût
religieufement obfervé , & que les Anglois
continuaflent à jouir de tous les avantages
& de toutes les conceffions qu'on leur avoit
cy devant faites .
à ceux
Cette nouvelle marque fi éclatante de la
juftice & de la modération de S. M. ne
devoit pas être certain ment prévenuë par
le fâcheux évenement dont elle aura appris
la nouvelle , peu de jours aprés qu'elle
118 LE MERCURE
avoit donné une preuve fi évidente de fes
favorables difpofitions , & de fon penchant
envers la Nation Angloife.
Il fe peut qu'il y ait û des efprits
affez mal intententionez , pour tâcher d'infinuer
que l'Armement Naval d'Efpagne
étoit moins deftiné pour la liberté d'Italie ,
-que pour changer l'établiffement prefque
du Commerce , & pour priver les autres
Nations , des branches fi confiderables qu'elles
ont dans celui des Indes. Ce prétendu
deffein n'eft pas moins faux qu'impraticable.
Dieu a mis les Indes en dépôt entre les
mains des Espagnols , afin que toutes les
autres Nations puffent participer aux richelles
de ce nouveau monde . Il eft même
neceffaire que toute l'Europe contribue refpectivement
à fournir de fes Manufactures
& Marchandiſes , les differens Etats de ce
vafte Empire : Tel a été & eft encore l'intention
du Roy mon Maître ; tous les
Armemens de Mer ne pouvant jamais avoir
d'autre objet , que la deffenfe des côtés
d'Espagne , du Commerce en Europe &
dans les Indes . :
En mon particulier , je ferois fenfiblement
touché , fi la derniere action qui vient
de fe paffer , à l'extrême furprife de toute
l'Europe , pouvoit alterer les bonnes intentions
du Roy mon Maître pour toute la
-Nation Angloife , & le defir qu'il a û jufqu'à
prefent de contribuer à l'avantage de
DE SEPTEMBRE. 119
la même Nation . J'ai l'honneur d'être &c.
Copie des Articles que M. le Comte de
Stanhope a délivrez à la Cour
de Madrid.
L
Es Puiffances Alliées , en confequence
du Traité figné & communiqué à
M. le Cardinal Alberoni , font conve- ·
nuës des propofitions fuivantes.
I. Que le Roy Catholique aura trois
mois de tems pour accepter ce Traité , à
compter du jour qu'il a été figné.
II Que fi S M. Catholique ne l'accepte
pas dans ce terme , les Contractans fourniront
à l'Empereur , les fecours ftipulez
dans le Traité de la quadruple Alliance .
III. Que fi en confequence des fecours
fournis à l'Empereur , le Roy d'Eſpagne
venoit à déclarer ou à faire la guerre à
l'un des Contractans , foit en attaquant fes
Etats ou en faififfant les Vaiffeaux ou effers
de fes Sujets ; qu'alors , les autres
Contractans déclareront & feront d'abord
la guerre à S. M. C. & la continueront
jufqu'a ce qu'elle ait donné fatisfaction entiere
à leur Allié lezé .
IV. Qu'au cas que S. M. C. refusât
d'accepter ledit Traité , les Confederez
difpoferont de concert , des expectatives &
prétentions qu'elle a fur les Etats de Tofcane
& de Parme , en faveur de quelque
autre Prince . "/
120 LE MERCURE
V. Que l'Empereur n'agira point pendant
ledit terme de trois mois , à condition
que le Roy d'Espagne n'agira pas
de fon côté ; mais que fi S. M. C. au lieu
d'accepter ce Traité , exerçoit pendant ce
terme , des hoftilitez tendantes à empêcher
l'execution de quelque article du Traité ,
les Alliez pour lors fourniront à l'Empereur,
fans attendre l'expiration du terme de trois
mois , les fecours ſtipulez .
* Le 11. au matin , le Capitaine Bing,
parti le 18. de Siracufe , arriva icy avec le
détail de l'engagement que l'Amiral fonpere
a û avec la Flote d'Espagne le 11. Loût ,
prés du Cap de Paßaro . Cette Rélation a
été publiée dans nôtre Gazette par autorité
, telle qu'on la donne icy.
RELATION
Du Combat Naval , donné entre les deux
Flotes Angloife & Espagnole .
LE
gar-
E 10. Août de grand matin , comme
nous faifions voile vers Meffine , nous
îmes dans le Fare deux Vaiffeaux de
de de la Flote Efpagnole fort prés de nous;
& en même tems une Felouque , qui venoit
de la côte de Calabre , nous afsûra qu'on
découvroit du haut des Montagnes la Flote
Efpagnole qui fe tenoit en panne. Surquoi,
Amiral pourfuivit les deux Vaiffeaux de
garde en paffant le Fare ; ce qui arriva
car
"
DE SEPTEMBRE. 127
car avant midi , nous vîmes à plein tous
leurs Vaiffeaux comme ils fe rangeoient
en ordre de bataille . A nôtre approche ,
ils mirent le bord au large , mais toûjours
en ordre de bataille. Leur Flote confiftoit
en 26. Vaiffeaux de guerre , tant grands
que petits , 2. Brulots , 4. Galiotes à bom-'
bes 7. Galeres & plufieurs Bâtimens de
charge.
L'Amiral ordonna aux Vaiffeaux le Kent,
le Superbe , le Grafton & l'Orford , qui
font les meilleurs Voiliers de la Flote , de
forcer de voiles pour joindre les Espagnols,
& que le Vaiffeau qui feroit à la tête , &
quis'aprocheroit le plus prés des Efpagnols,
porteroit les feux que l'Amiral a accoûtumé
de porter , afin de ne les point perdre
de vûë pendant la nuit ; & l'Amiral fit
force de voiles avec le refte de la Flote, pour
les fuivre. Comme il faifoit peu de vent ,
les Galeres Efpagnoles remorquerent pendant
toute la nuit les plus lourds de leurs
Vaiffeaux .
Le 11. au matin , auffi-tôt qu'il fit jour ,
les Efpagnols nous voyant allez prêts de
leur Flote , leurs Galeres & quelqu'uns de
leurs moindres Vaiffeaux , avec les B ulots
, les Galiotes à bombes , & les Bâtimens
de charge , fe féparerent de leur Ami .
ral & des gros Vailleaux , & firent route
vers la côte. L'Amiral détacha le Capitaine
Walton dans le Cantorberi , avec l'Ar-
Septembre , 1718 .
L
122 LE MERCURE
1
gyle & fix autres Vaiffeaux pour les fuivre.
Dans le tems que ce Capitaine les approchoit
avec ce détachement , un Vailleau
Efpagnol tira toute une bordée contre
l'Argyle. L Amiral voyant ces Vaiffeaux
aux mains avec les Efpagnols qui faitoient
voile vers la côte , il envoya des ordres au
Capitaine Walton , de fe rendre aprés
T'action à Siracufe où le Viceroi du Roy
de Sicile étoit avec une garnifon . Il donna
les mêmes ordres aux Vaiffeaux portant
pavillon , & à tous ceux qui étoient à portée
de lui ; parceque cette place étoit deffendue
contre les Eſpagnols , & que c'étoit
le Port le plus convenable pour y raffembler
la Flote.
Nous continuâmes à donner la chaffe à
l'Amiral Eſpagnol , avec fes trois Contre-
Amiraux , & les plus gros Vaiffeaux qui
étoient reftez auprés de leurs Pavillons jufqu'à
nôtre aproche. Les Capitaines du
Kent , du Superbe , du Grafton & de l'Orford
, qui avoient eu ordre de forcer de
voiles , pour fe placer piés des quatre Vaiffeaux
Efpagnols les plus avancez , furent
les premiers qui joignirent leur Flote. Les
Efpagnols commencerent à faire feu fur
eux des Canons de la Poupe ; mais cómme
ils avoient ordre de ne pas tirer , à
moins que les Efpagnols ne tiraffent une
feconde fois , ils ne leur répondirent pas.
Cependant , les Efpagnols ayant redoublé
DE SEPTEMBRE.
11j
leur feu , l'Orford attaqua la Sainte Rofe,
dont il fe rendit maître peu de tems aprés .
Enfuite le S. Charles bailla le pavillon
fans beaucoup de refiftance , & le Kent en
prit poffeffion . Le Grafton attaqua le Prince
des Afturies , autrefois nommé le Cumberlan
, qui étoit monté parle Contr' Amiral
Chacon ; mais , le Breda , & le Capitaine
arrivant , le Grafton leur laiffa ce
Vaiffeau à prendre ce qu'ils firent peur
aprés , & il s'attacha à un autre Vailleau
de Go. pieces de canon qui étoit à fa droite
& qui avoit tiré contre lui , pendant qu'il
étoit engagé avec le Prince des Asturies.
Environ une heure aprés midi , le
Kent , & le Superbe attaquerent l'Amiral
Eſpagnol , qui avec deux autres Vaiffeaux
tirerent contr'eux , & fe battirent en retraite
jufques environ à 3. heures aprés midi
, que le Kent portant fur l'Amiral fous
la poupe , lui tira une bordée & tomba
enfuite fous le vent : Alors , le Superbe
joignit l'Amiral & l'aborda du côté du
vent ; mais , l'Amiral Efpagnol ayant donné
un coup de gouvernail , defaborda ; &
le Superbe s'étant mis à portée de le prolonger
à l'autre bord , força l'Amiral
Eſpagnol de fe rendre .
Dans le même tems , le Barfleur étant à
portée dudit Amiral Efpagnol , un peu de
l'arriere , au deffus du vent , un des Contre-
AmirauxEspagnols & un autre Vailleau
Lij
124 LE MERCURE
de 60 pieces de canon , qui étoient au deffus
du vent , porterent fur lui , & lui tirerent
leurs bordées ; mais , immediatement
aprés , ils retinrent le vent , portant
vers la côte. L'Amiral à bord du Barfleur,
les pourfuivit , jufqu'à ce qu'il fût prefque
nuit ; mais , comme il y avoit peu de vent ,
& qu'ils avoient gagné fur lui , il ceffa de
les pourfuivre , & revint joindre la Flote
deux heures aprés la nuit.
L'Effex prit la Junon ; le Montaguë & le
Rupert , prirent la Volante. Le Vice- Amiral
Cornwal fuivit le Grafton pour le foûtenir
; mais , comme il y avoit peu de vent ,
& que la nuit aprochoit , lcs Vaiffeaux
Efpagnols qu'ils pourfuivoient , s'échaperent.
Le Contre- Amiral Delaval & le Chêne
Royal pourfuivirent deux Vaiffeaux qui
étoient plus fous le vent que les autres ,
dont on dit que l'un étoit le Contre- Amiral
Cammock ; mais , comme on ne les a pas
vû depuis , on ne fçait pas quel en a été
le fuccés.
Celui de nos Vaiffeaux qui a le plus
fouffert , eft le Grafton , dont le Capitaine ,
quoiqu'il n'ait pas eu le bonheur de prendre
un des Vailleaux des Ennemis , n'a
pas laiffé d'en venir aux mains avec plufieurs
s'eft comporté en veritable Officier
& en homme de Mer , & vraifemblablement
il auroit coupé chemin aux 4.
Vaiffaux qu'il pourfuivoit , qui fe font
DE SEPTEMBRE.
125
échapez , non par fa faute , mais , parcequ'il
n'y avoit point de vent . Ses voiles &
fes agrés ont été fort endommagez.
Le Cap Vvalton , qui avoit été détaché
au comencement du Combat,à la pourſuite
des Espagnols qui s'étoient retirez vers la
côte , prit le Royal de 60. pieces de canon,
monté par le Contre- Amiral le Marquis
Mari. Les autres Vailleaux de l'Eſcadre
de ce dernier ; fcavoir , un dé 54 un de
40. un de 24. un Bâtiment chargé d'armes
, une Galiote à bombes , une Tartane
, ont û le même fort. De plus , il en a
brûlé un de 54. pieces de canon ; deux de
40. chacun : un de 30. outre un Brulot ,
une Galiote à bombes & une Tartane . Le
Contre- Amiral Delaval s'eft emparé de
l'Ifabelle de 60. pieces de canon , avec lequel
il faifoit route vers Siracufe , où nous
partons auffi . De 21. Vaiffeaux dont la
Flote de la Grande Bretagne étoit composée ,
nous n'en avons perdu ancun.
Lifte des Vaiffeaux Efpagnols pris , brûlez,
coulez àfonds , & de ceux quifont
échapez
Vaißeaux pris.
25 3
Liij
126 LE MERCURE
Vaiffeaux pris.
Canons.
Le S. Philippe Royal, 74
Le Prince des Afturies , 70
Le Royal ,
60
Le S. Charles , 60
La Sainte Ifabelle, 60
La Sainte Rofe ,
56
La Perle ,
La Volante ,
La Surpriſe ,
La Junon ,
L'Aigle ,
Total , 11.
Vaiẞeaux brûlez.
so
44
44
36
24
$78.
Canons.
Le Saint Ifidore ,
L'Hermione ,
Le Porc -Epic ,
Un Brulot avec une Galiote à Bom-
< bes.
Total , 5 .
Vaiffean coulé àfonds .
46
44
44
Le Comte de Toulouſe ,
Lifte des Vaiffeaux que l'Amiral Bing a
poursuivis , & qui font échapez.
134.
Canons
30
Vaiffeaux.
Le Saint Louis ,
Canons.
60
DE SEPTEMBRE.
x27
Hommes.
650
550
400
440
400
Capitaines.
Le Vice Amiral Caftagnete .
Le Contr' Amiral Chacon.
Le Marquis Mari Contr'Amiral
Le Prince de Chalais.
Dom André Rezio .
400 D. Antonio Gonzales..
300 D. Gabriel Alderette.
300 D. Antonio Efcudera.
250 D. Michel Saday Ch de Malte
210 D. Pedro Moyana .
240 D. Lucas Malnata.
4180
.
11.
Hommes.
300
300
250
Capitaines.
Dom Manuel Villavicentia.
D. Rodrigues de Tores.
Un François.
850. 3.
Hommes.
200
Hommes.
490
Capitaine.
Don Jofeph Goccocea .
Capitaines.
Don Guevara Contr'Amiral.
L iiij
$28 LE MERCURE
Le Saint Ferdinand >
Le Saint Jean- Baptifte ,
Le Saint Pierre ,
L'Esperance ,
во
60
60
46 La Gallere
30
La Caftille ,
30
Le S. François Arrerés , 30
Le Petit S. Ferdinand , 20
Le Petit S. Jean ,
20
Le Tigre ,
20
La Flèche
18 >
Total , 12. 454 .
Ily a encore deux Galiotes à bombes , un
Brulot , fept Galeres commandées en chefpar
Don Grimau , & deux autres Vaiffeaux de
guerre , chacun de 66. pieces de canon , & de
400. hommes d'équipage.
On équipe en diligence , les 3 Vaiffeaux
de Guerre que doit commander le Capitaine
Cavendich dans le Détroit ; favoir , le
Dover de 42 picces de Canon ; l'Experi
menté de 32 , & le Solboni de 24. Le 13 , on
enleva plus de 60 Matelots fur la Tamife ,
pour remplir les Equipages de cesVaiffeaux .
Plufieurs Officiers des Regimens , qui font
en garniſon à Gibraltar & à Port Mahon ,
ont eu ordre de s'embarquer fur ces Vaif
feaux , pour fe rendre à leurs poftes.
Le Capitaine Bing doit partir inceffamment
, pour aller porter à fon pere les
DE SEPTEMBRE. 129
400.
400
400
300
200
200
100
150
150
100
100
2900 .
Le Contr'Amiral Canimock.
D Francifco Gerrera .
D. Antonio Arifaga.
D. Jean Delfino & Borlandina.
D. Francifco Alvarey .
D. Fracif. Leanio Ch . de Malte .
D. Wacup Ecoffois.
D. Ignace Valevale .
M. Cavaigna.
D. Jean Papaïena .
12.
ordres du Roy, touchant la difpofition des
Vaiffeaux & des prifonniers que cet Amiral
a faits fur les Efpagnols.
Le Vaiffeau le Royal Georges , appartenant
à la Compagnie de la Mer du Sud ,
qui étoit chargé & preft à partir , a reçû
ordre de ne le point faire . On veut voir auparavant
comment les affaires tourneront
avec les Espagnols.
- Des Lettres des Bermudes portent que
plufieurs des Forbans Anglois , qui y étoient
revenus pour accepter le pardon du Roy ,
s'en étoient retournez , pour recommencer
leurs pirateries . Comme leur nombre augmente
dans l'Ile de la Providence , & qu'ils
ont fait depuis peu plufieurs Prifes confidé
rables, la Cour ne pourra fe difpenfer d'en
voyer de plus grandes forces en Amérique ,
pour les en déloger .
130 LE MERCURE !
le Se-
Il y a environ trois semaines , que
cretaire du Comte de Stairs eft retourné à
Paris : On affûre qu'il a apporté avec luy le
projet que le Roy a fait , afin de regler tous
les différens qu'il y a entre l'Empereur & le
Roy de Sicile, & d'admettre S. M. S. dans
la quadruple alliance . Ce Projet doit cftre
préfenté à Monfieur le Regent de France.
Les meubles & effets du Prince de Galles ,
qui étoient reftez dans le Palais de S James ,
ont efté tranfportez à la maifon de S. A. '
R. à Leifterfield . Il paroît que la réconciliation
de ce Prince n'eft pas encore pro
chaine.
ཟླ་ M. le Marquis de Monteleon , Ambaffadeur
d'Efpagne , ayant efté infulté , ces
jours paffez , par un Allemand à Tumbridge,
M. Caniers , Gentilhomme Irlandois , mit
à la raifon ce quérelleur , en mettant l'épée
à la main contre luy ; ce qui eft caufe que
ce Miniftre n'en a point porté fes plaintes
à Sa Majesté.
Les Miniftres de Sicile continuent d'avoir
de fréquentes conférences avec nos
Miniftres d'Eftat . On ne doute pas qu'ils
ne réuffiffent dans leur négociation , & que
le Roy leur Maiftre ne foit admis , dans
peu , dans la quadruple alliance.
La Flotte Marchande , deftinée pour la
Mer Baltique , a mis à la voile fous le con
voy du Centurion , Vaiffeau de guerre .
M. Craggs , Secretaire d'Eftat , va réDE
SEPTEMBRE. 137
pondre à la Lettre que luy a écrit le Marquis
de Monteleon , au fujet du Combat
naval qui s'eft donné fur les Côtes de Sicile .
Comme cet Ambaffadeur a fait imprimer fa
Lettre , la Réponſe fera auffi renduë pu
blique. On a remarqué , qu'il s'étoit vendu
en un jour dix mille exemplaires de la premiere
.
Quoique l'on prétende avoir des nouvelles
certaines , que le Capitaine Vvalton ,
détaché par le Chevalier Bing , ait pris depuis
le Combat , neuf ou dix Vaiffeaux Efpagnols
, qui ne font pas fpécificz dans la
lifte , on a peine à y ajoûter foy. La raiſon
qui en fait douter , c'eft que l'on ne comprend
pas comment la Flotte Angloife, qui
étoit toute raffemblée le 18. au départ du
Capitaine Bing ait
, pu pour lors détacher
une Eſcadre affez à temps , pour joindre
ces Vaiffeaux qui avoient fept jours
d'avance , puifque le Combat s'étoit donné
}
le onze .
3
!
Le Comte de Stanhope & le Comte de
Cadogan font attendus icy de jour en jour.
Le 12. le Chevalier Georges Page , Directeur
de la Compagnie des Indes Orientales
, alla à Hamptoncourt : Il répréfenta
au Roy le dommage confidérable dont la
Compagnie étoit menacée , par le commerce
que les Oftendois & autres Sujets
du Pays-bas faifoient , en vertu des permiffions
& paffeports que l'Empereur leur
132 LE MERCURE
accordoit , pour trafiquer dans les Indes
Orientales.
Il fupplia tres - humblement S. M de la
part de la Compagnie , de vouloir prendre
cette affaire en confidération , & d'engager
l'Empereur à faire révoquer les Com .
miffions qu'il a accordées à fes Sujets à
l'égard de ce commerce .
Le Chevalier Jean Jennings , & un autre
Commiffaire de l'Amirauté , ont efté
députez pour aller vifiter les Vaiffeaux de
guerre qui font dans nos Ports , afin d'en
choifir douze ou quatorze pour les faire
carêner , & les mettre en état de s'en fervir
dans l'occafion .
Y a
Depuis le jour qu'on a reçu des nouvelles
de la défaite de la Flote d'Efpagne , il
eu plus de 40. Officiers à la demi- paye, qui
font partis d'icy pous paffer en France , &
de- là en Espagne , dans la réfolution de
prendre party au fervice de S. M. C. Mais
on a remarqué que ces Meffieurs n'ont
abandonné ce Royaume , qu'à caufe de la
mauvaiſe fituation de leurs affaires ; étant
en rifque d'eftre arrêtez de jour en jour
par leurs Créanciers .
Lorique le Roy ût reçu la rélation de
la défaite de la Flote Efpagnole , S. M.
témoigna qu'elle étoit fort contente de
cette expédition , & dit que le Chevalier
Bing étoit un brave homme : Elle a gra
tifié le fils de cet Amiral d'un préfent de
mille guinées
.
DE SEPTEMBRE. 133
ESPAGNE.
Guipufcoa. A Bilbao le 12.Septembre:
Loja de 4 a
E jour précédent , la Fregate la Hermofa
, de 40. pieces de canon , a amené
dans le Port de cette Place , un gros
Armateur portant pavillon Imperial , monté
de 32. pieces de canon , & de 130. hommes
d'équipage : Elle l'a pris , environ à
dix mille de ce Port , aprés un combat de
quatre heures , pendant lequel , le Commandant
de cet Armateur a eu la cuiffe
emportée d'un boulet de canon , & dont il
eft mort deux heures aprés.
Ces Lettres ajoutent , que fuivant les
ordres précis de la Cour , on travailloit
jour & nuit , même les Fêtes , à la conf
truction d'un gros Vaiffeau de guerre de
80. pieces de canon , & de 2. Fregattes ,
l'une de quarante pieces & l'autre de
36. Que l'on efperoit que ces trois Bâtimens
de guerre , feroient prêts à mettre en
mer vers la fin de ce mois , de même qu'une
Galliote à bombes & 9. Bâtimens de charge
& de tranfport , à la conftruction defquels
on travailloit avec une extréme diligence.
Que les nouvelles levées , ordonné
s par la Cour , fe continuoient par toute
la Province de Guipufcoa avec tout le fuccés
qu'on en pouvoit attendre : Qu'il y
avoit déja plufieurs Compagnies comple234
LE MERCURE
tes , & que le rendés - vous de toutes ces
nouvelles
Compagnies
étoit à trois lieuës
aux environs
de cette Ville , où l'on devoit
former de nouveaux
Regimens , tant à pied
qu'à cheval.
On travailloit jour & nuit aux fortification
de cette Place depuis trois mois : On
efpetoit qu'elles feroient dans leur derniere
perfection au commencement du mois de
Novembre , ainfi que les deux nouveaux
Forts que l'on conftruit le long de cette
côte , à trois lieues au deffus & au de flous
de cette Place , de même que plufieurs
Fortins & Redoutes que l'on a commencé
d'élever le long de cette côte depuis environ
quatre mois.
GALICE.
A la Corogne le 12. Septembre.
E 6. aprés midi , 4. des plus gros Vail-
>
de cette côte fur les Armateurs Oftendois ,
fur les Corfaires & les Forbans , firent voile
d'ici pour Cadix , avec trois Fregates &
22. Bâtimens de charge , fur lefquels on a
embarqué 38oco . Hommes d'Infanterie ,
& 900. Chevaux , tant Cavalerie que Dragons
. Ces Troupes qui ont cantonné ici
pendant l'Eté , vont débarquer à Cadix ,
d'où elles fe rendront par Terre à Malaga ;
le Regiment de Dragons Catalans qui eft
- DE SEPTEMBRE.
135
parti d'ici hier matin pour aller s'embarquer
à Vigo , n'ayant pû le faire faute da
Bâtimens.
De 12000. hommes qui étoient cantonnez
en ces quartiers , 6000. doivent fe rendre
à Cadix & à Malaga : Le refte de cés
Troupes fera diftribué le long de cette côte
dans les Places nouvellement fortifiées ,
où l'on a mis , outre plufieurs pieces de
canon , quantité de munitions de guerre &
de bouche. Les Milices du païs ont reçû
depuis huit jours un ordre de fe rendre au
premier coup de canon , le long des côtes
avec leurs armes.
On prepare ici une grande quantité d'artifices
, tant pour cette Ville que pour envoyer
dans les Forts nouvellement conftruits
au deffus & au deffous de cette Ville : On
doit tranfporter dans ces Forts plufieurs petits
mortiers qui font arrivez de Cadix dépuis
fix jours.
Nôtre Garnifon eft prefentement de 6000
hommes . On dit qu'elle fera encore augmentée
de 2000. pour travailler à nos nouvelles
Fortifications , que l'on pouffe avec
la dernierre vigueur , pour qu'elles puiffent
être achevées à la fin du mois prochain .
Il vient d'arriver un exprés de la Cour de
Madrid , qui a apporté des dépêches à nôtre
Commandant , pour en faire inceffament
fortir les plus gros Vaiffeaux de l'Efcadre
qui croife le long de cette côte , fur
136 LE MERCURE
les Bâtimens Oftendois & autres portant
Pavillon Imperial : Le nombre en augmente
tous les jours. Depuis peu , nos Bâtimens
qui gardent les côtes , ont pris cinq de ces
Armateurs fous ce Pavillon , quoique munis
des Patentes de l'Empereur. Ils les ont
amené dans ce Port , & tous les équipages
ont été mis dans nos Prifons , qui en font
déja fi remplies , qu'on ne fçait plus où les
mettre. On va les envoyer tous dans les
Places de la haute Navarre. Partie de ces
équipages demande à fervir fur nos Bâtimens
de guerre : Nôtre Commandant à dépêché
là - deſſus un Exprés à Madrid , pour
fçavoir fes intentions fur cela . Comme il y
a parmi ces Prifonniers , plufieurs Anglois ,
Ecoffois & Irlandois , qui font tres - bons
marins , on fe perfuade que la Cour accertera
les offres des uns & des autres ; d'autant
plus qu'on a befoin de Matelots , pour
mettre fur les deux Vaiffeaux que l'on
conftruit , qui font depuis deux mois fur
nos Chantiers , & qui feront prêts à mettre
en Mer le 20.
Cet Exprés a apporté de pareilles dé-
Fêches , pour faire embarquer une partie
des Troupes qui font cantonnées tant ici
qu'aux environs , particulierement l'Infanterie
, pour être tranfportée à Cadix. Le
Regiment Catalan de Dragons , doit fe
mettre en marche aprés demain , pour aller
à Malaga avec les 16 , Compagnies Franches
DE SEPTEMBRE. 137
ches de Fusiliers qui feront remplacées par
de nouvelles levées .
Ce même Exprés a auffi apporté des ordres
, pour faire preffer la conſtruction
des nouveaux Bâtimens de guerre & de
tranſport , que l'on fait tant ici, à Vigo ,
à Bilbao , que dans tous les autres Ports le
long de la côte.
A Vigo le 11. Septembre.
Larriva hier au foir un Exprés de Ma-
>
tre Commandant , pour faire partir de ce
Port tous les Bâtimens de guerre qui font
prêts à mettre à la voile . On a embarqué
fur ces Bâtimens , environ 356 Pifo niers
que nos 2. Fregattes ont pris iur 2. Armateurs
Oftendois .
Il y a deux jours que 1 on a commencé à
enregimenter les nouvelles levées faites depuis
peu dans ce Royaume : Elles compoferont.
2 . Regimens d'Infanterie de 16.
Compagnies , de so . hommes chacune ,
& ne formeront qu'un Bataillon de 800 .
hommes chacun . Les Chevaux deftinez à
remonter les nouveaux Regimens de Cavalerie
& de Dragons , font attendus demain
Les deux Fregates qui font icy Gardescôte
, amenerent dernierement deux gros
Forbans , de 182, hommes d'équipage chas
M
738
LE MERCURE
"
cun : Elles les ont pris à trente mille de ce
Port : Ils croifoient depuis trois mois fous
Pavillon Imperial , fe difant Armateurs
Oftendois. Comme on a reconnu que leurs
Patentes étoient fauffes , ils ont tous été
mis aux Fers , de même que l'équipage
d'un Corfaire d'Alger , que les mêmes Fregattes
avoient enlevé huit jours auparavant;
& attendu que le Commandant eſt un Renegat
Venitien , il fera envoyé à Seville
pour y être jugé par l'Inquifition .
Les deux Vaiffeaux Marchands Hollandois
arrivez dans ce Port , ainfi qu'une
Galiote , deux Brulots , fix Bâtimens de
tranfpoit , avec plufieurs Barques & Tartanes
, partirent le 7. pour Cadix . On a
embarqué fur ces Bâtimens lcs 360. hommes
faits prifonniers fur les deux Amateurs
Oftendois , & les 182 pris fur les deux
Forbans , ainfi que l'équipage du Corſaire .
LE
ANDALOUSIE.
A Cadix , le 10. Septembre.
>
E premier de ce mois , le grand convoy
qui étoit retenu icy par les vents
contraires , mit à la voile fous l'efcorte de
trois Vaiffeaux de guerre , trois Frégates
deux Galiotes , & un Brûlot , pour aller
fuivant les derniers ordres de la Cour , à
Barcelone . On a embarqué fur ce Convoy
unegrande quantité de munitions de guerre,
>
sexy elle antier .
DE
LA
LYON
FULLE
น บน ม
› qui C
efcorté icy les Galions arrivez depuis peu
de la nouvelle Efpagne : On les prelle beaucoup
, afin qu'ils puiffent eftre profts à
mettre à la voile le 25 de ce mois , pour
aller enfuite renforcer l'Eſcadre qui couvre
les Côtes de Galice & celles de Guipulcoa.
Nous avons , outre nôtre Garniion , prés
de fix mille hommes de nouvelles troupes ,
qui font logées chez les habitans de cette
Ville jufqu'à nouvel ordre.
Mij
t
A Cadix , le 10. Septembre.
LE premierde ce mois , le grand convoy
qui étoit retenu icy par les vents
contraires , mit à la voile fous l'efcorte de
trois Vaiffeaux de guerre , trois Frégates ,
deux Galiotes , & un Brûlot , pour aller ,
fuivant les derniers ordres de la Cour , à
Barcelone . On a embarqué fur ce Convoy
une grande quantité de munitions de guerre,
DE SEPTEMBRE. 139
d'armes à feu , differens artifices d'une invention
nouvelle , douze gros mortiers
plufieurs pieces d'artillerie , dix mille fafcines
, & environ 2500. hommes d'Infan
terie , qui font revenus de Ceuta depuis huit
mois.
Les quatre nouvelles Galeres font prêtes
à mettre à la voile ; elles n'attendent que les
derniers ordres , pour fe rendre à Cartagéne
. Les deux Vaiffeaux de guerre nouvel
lement conftruits dans ce Port , & armez
depuis quinze jours , doivent demain 11 .
lever l'ancre , pour aller à Alicant , où ils
attendront les ordres de la Cour.
Les nouveaux Bâtimens plats , & les
quinze Tartanes , à la conftruction defquels
on travaille nuit & jour , font fi fort avancez
, qu'on efpere que tous ces Bâtimens fe .
ront acheyez au commencement d'Oc
tobre
On a travaillé depuis quinze jours à radouber
des Vaiffeaux de guerre , qui ont
efcorté icy les Galions arrivez depuis peu
de la nouvelle Efpagne : On les prelle beaucoup
, afin qu'ils puiffent eftre profts à
mettre à la voile le 25 de ce mois , pour
aller enfuite renforcer l'Efcadre qui couvre
les Côtes de Galice & celles de Geipulcoa .
Nous avons , outre nôtre Garnilon , prés
de fix mille hommes de nouvelles troupes ,
qui font logées chez les habitans de cette
Ville jufqu'à nouvel ordre.
Mij
140 LE MERCURE
Des Officiers de la Chambre de la Ré
tractation de Séville , le font rendus icy ,
pour eftre préfens à la décharge des effets
qui font fur les Calions ; ce qui n'a pû ſe
faire , qu'après que les Commiffaires du
Roy ont eu fini quelques affaires qu'ils
avoient à regler avec les Officiers de l'Amirauté
, & ceux de la Chambre de la Ré
tractation de Séville , au fujet de la vente
des marchandifes qui font venues fur ces
Galions .
Une de nos Frégates rentra le 25. du
paffé dans ce Port , avec un Armateur de
trente pieces de canon , & de fix vingt
hommes d'équipage de differentes Nations.
Quoique ce Bâtiment ait efté pris portant
Pavillon Imperial , tous les équipages ont
efté enfermez dans les prifons de cette Ville ;
étant foupçonné d'eftre un forban .
GRENA D E.
A Malaga , le s . Septembre.
Depuis que les ordres font venus de la
Cour, pour preffer la conftruction des
deux Vaiffeaux de guerre , l'un de 75. pieces
de canon , & l'autre de 66. on a doublé le
nombre des Ouvriers , qui s'y font employez
avec tant d'ardeur, qu'on commença avanthier
de les armer. A l'égard des deux nouvelles
Galeres, lles ne pourront éftre en eftat,
que vers la fin de ce mois ; aprês quoy on
DE SEPTEMBRE. 14t
doit mettre fur les chantiers un Vaiffeau
de 90. pieces de canon.
de
guerre
Deux Bataillons de nouvelles troupes arriverent
hier au foir , &z on en attend encore
aujourd'huy deux autres. Un Regiment
de Cavalerie doit arriver demain ; &
toutes les Troupes qui ont icy leur rendezvous
, ont ordre de s'y trouver vers le 15. de
ce mois.
Notre Commandant a envoyé des ordres
dans tout fon Département , à tous les habitans
des Villes , Bourgs &Villages , qu'ils
euffent à faire voiturer icy inceffamment
autant de grains & de fourage qu'il lear
ftra poffible. On leur promet de les payer
fur le champ , fuivant le prix qui a eſté reglé
depuis la recolte Il en a efté voituré
depuis hier une tres grande quantité , dont
on va remplir nos magafins pour la fubfiftance
de ces nouvelles troupes. Le bruitcourt
qu'on doit les faire paffer en Afrique ,
pour eftre mifes en garnifon dans les Places
que le Roy de Maroc eft obligé de reftituer,
fuivant les articles du Traité de paix qui
vient d'eftre conclu : Il cft toutefois plus
vrai femblable , que c'eft plutôt pour cmpefcher
la Garniſon de Gibraltar de faire
des courfes dans le pays , au cas de quelque
rupture avec l'Angleterre . Il continue tous
les jours à deferter un grand nombr. de foldats
de cette Fort refle , qui prennent tous
party dans nos Troupes.
342
LE MERCURE
MURCIE.
A Cartagêne , le 6. Septembre.
UN
N Vaiffeau de deux nouguerre
,
velles Galeres , deux Galiottes , &
une Frégate nouvellement conftruite , feront
équipés à la fin de ce mois. On efpere
que dans ce temps- là les dix huit Bâtimens
de charge & de tranfport feront fort
avancez . On mettra enfuite fur les chantiers
un Vaiffeau de du fecond rang ,
guerre
& un autre du troifiéme , avec deux Ga-.
liotes à bombes , & deux Balandres. ,
Toutes les nouvelles levées , tant pour
l'Infanterie , que pour la Cavalerie & les
Dragons , font prefque complettes. Quoique
ces troupes ayent efté levées fur le pied
de Compagnies franches , les ordres font
venus hier au foir pour les enregimenrer :
Les Colonels qui doivent les commander ,
font attendus aujourd'huy ou demain .
On travaille toûjours icy avec empreffe -
ment à nos Fortifications. Deux habiles
Ingénieurs arrivez depuis peu , conduifent
les Ouvrages. On vient de recevoir de
groffes remifes pour payer les Ouvriers.
Les deux Bâtimens de guerre François ,
qui croisent le long de nos Coftes fur les
les Corfaires de Barbarie , amenerent hier
au foir deux Vaiffeaux Algériens ; l'un de
42. picces de canon , percé pour so. & dę
DE SEPTEMBRE. 143.
-
184. hommes d'équipage ; & l'autre de 38.
piec
pieces de canon , & de 150. hommes. Ils
les ont pris à 30. mille d'icy , entre cette
Ville & Alicant . Les trois Frégates de la
même Nation enlevêrent encore la femaine
paffée deux des plus gros Vaiffeaux dé ces
Barbares , prefqu'à la vûë d'Alger , aprês
un combat de trois heures ; elles leur avoient
donné la chaffe pendant quatre jours &
quatre nuits .
ILan
CATALOGNE .
A Barcelone , le 13. Septembre.
L arriva hier à midy un Exprês de Madrid
, chargé de dépêches pour notre
Gouverneur. Peu de temps aprês , il fit avertir
le Commandant du grand Convoy , &
les Capitaines des Bâtimens de guerre, qu'ils
ûffent à fe rendre fur les 6. heures en fon
Palais , pour leur communiquer les ordres
qu'il venoit de recevoir de la Cour. Aujourd'hui
, tous les Vaiffeaux qui doivent
escorter ce Convoy , ont commencé d'appareiller.
Cependant , on ne croit pas qu'ils
mettent à la voile avant l'arrivée de celui
de Cadix , qu'on attend de moment à autre
.
Les nouveaux Regimens , tant d'Infan
terie , de Cavalerie que de Dragons font
tous habillez & armez depuis 12. jours Les
Chevaux pour les monter , doivent arriver
144 LE MERCURE ·
icy la femaine prochaine. Nôtre Gouver
neur doit les paffer en revûë dans la Plaine
de Vich ; aprés quoy , ils doivent fe mettre
en marche , & prendre la route de l'Eſtramadoure
& de Galice » pour aller en
Garnifon dans les Places fortes de la frontiere
e Portugal .
Depuis 8 jours, il eft entré dans nôtre Port
plufieurs Bâtimens de Génes & de Livourne
, qui nous ont fort allarmez , en nous
apprenant l'entiere deffaite de notre Flote
par celle des Anglois . On commence à revenir
de la confternation où ces nouvelles
fâcheufes nous avoient d'abord jetté , - par
la confiance où l'on eft que la Sicile entiere
n'en fera pas moins conquile par nôtre Armée.
On le flate que la Cour de Madrid fera
en état de réparer cette perte la Campagne
prochaine , & de mettre en Mer une Flote
équivalente à celle qui vient d'être défaite.
A la verité , on ne fera pas en peine de
trouver des Vaiffeaux , mais pour les équipages
& le grand nombre de canons de
bronze que nous avons perdus dans cette
derniere action , c'eſt ce qu'on aura de la
peine à recouvrer.
On affûre que la Cour de Madrid va expedier
des Commiffions , pour augmenter
nos forces de Terre jufqu'à 40000 hommes
, & que tous les fonds font faits pour
cela ; c'eft ce que l'on à peine à comprendre.
ARRAGON
- DE SEPTEMBRE. 145
D
ARRA N.
A Balbaftro le 8. Septembre.
Epuis 10 ou 12 jours , on voit dans
les Montagnes des environs de cette
Ville , une espece de Monftre qui eſt la
terreur de tout le Païs : Il fe jette indifferemment
, tant fur les hommes que fur les
bêtes qu'il déchire, Cet Animal eſt d'un
poil rouffâtre , grand comme un des plus
forts Taureaux ; fa tête eft fort greffe finiffant
en mufle de Loup : Elle eft furmontée
de trois petites cornes fort aiguës de fept à
huit poulces de longueur. Il a les oreilles
fort larges & fort courtes , les yeux perçans
& é incelans ; une queue pendante & fort
touffuë , haut fur jambes fort minces & fort
deliées . Suivant les traces qu'on a pû remarquer
, il a des griffes de Lion : Il court auffi
agilement que le meilleur Cheval d'Ef
pagne , quoique gros & materiel.
>
Avant hier fur les 10. heures du matin ,
ce monftre parut à 4. lieues d'ici entre cette
Ville & Mequinença ; quelque tems aprés,
des paffans bien armez trouverent les membres
d'un homme & d'une femme avec
leurs têtes épars de côté & d'autre , qu'il
avoit mis en pieces. Hier entre midy &
une heure , il fe fit voir à une petite licuë
de çette Ville , ayant pourfuivi de prés un
Officier de nôtre Garnifon , que la viteffe
Septembre 1718.
N •
146 LE MERCURE
de fon Cheval tira d'affaire : Il en a û une
telle frayeur , qu'il en a été dangereufement
malade . Aujourd'huy , fur les 10 heures du
matin , la même bête a manqué de furpiendre
le Maire de cette Ville & fon valet, qui
alloient à un bien de Campagne qui n'eft
qu'à une lieue d'icy ; ils ont û cependant
le bonheur d'échapper à fes pourfuites , en
fe fauvant fort à propos dans un Monaſtere
de Benedictins , dont ils trouverent
heureuſement la porte ouverte , & qu'ils
fermerent dans le tems qu'elle étoit prête
d'y entrer. Cet animal ayant manqué ſa
proye , fit des hurlemens affreux approchant
des rugiffemens d'un Lion : Il refta
prés d'une heure expofé à la vûe des perfonnes
qui pouvoient l'obferver avec fûreté.
PORTUGAL,
A Lisbonne le 2. Septembre.
E 21. de Juillet , la Flote du Bre-
Lil , compulée de 13. Navires , entra
dans nôtre Riviere : Elle étoit efcortée par
le Vailleau Notre Dame de pitié. La cargaifon
de ces Vaiffeaux qui a été renduë
publique , eft une des plus riches dont nos
Regiftres foient chargez . La Lifte fuivante
en fera foy Poudre d'or & Lingots . 86.
Arobas chacune du poids de 25 liv. mon.
tant à 1752. livres , dont il y en a pour le
compte du Roy 1696. & pour les ParticuDE
SEPTEMBRE. 147
liers 106 Pieces d'or monnoyées , chacune
de 12. Cruzades; pour le Roy 28072. & pour
les Particuliers 403974. Total 4032 2. Piaf
tres . Sucre noir 5565. grandes caifles , &
649. autres petites cailles. Dents d'Elephant
1252. &c . On affure que cette Flote a encore
apporté beaucoup d'autres richelles pour le
compte des Particuliers .
+363636363
Omme les Pieces qui entrent dans ce
Recueil , furtout celles qui regardent
les grands Evenemens , doivent être exemtes
de toute partialité , je crois qu'on ne
m'improuvera pas ; fi je mets en contrafte
cette Relation avec celle de l' Amiral Bing,
Le Lecteur , en comparant l'une avec l'autre,
verra au fonds, que la perte des Espagnols eft
la même ; mais , que ces deux Relations ne
s'accordent point dans une partie des circonftances.
SICILE.
A Meffine le 1. Septembre.
Extrait d'une Relation écrite le 1. de ce
mois de Melfine , touchant l'allion paffée
le 11. Aouft , entre les deux Flores
Espagnole & Angloife.
E 9. d'Août la Flote Angloife parut à
La rue du Fare , of molla an Cap
Mortelle. Comme celle des Efpagnols étoit
Nij
148 LE MERCURE
pour lors fort affoiblie , par les differens détachemens
qu'elle avoit faits en plufieurs endroits
, & furtout par celui qui étoit paffé à
Malthe, fous le Commandement de D. Balthazar
de Guevara Chef d'Efcadre , il fut
réfolu que la Flote prendroit le large & fortiroit
du détroit. On jugea à propos d'ufer
de cette précaution pour voir à quoi le détermineroient
les Anglois . Ces derniers cependant
, fans attendre la réponſe des
propofitions qu'ils avoient envoyées à M. le
Marquis de Lede , firent force de voiles ,
pour débouquer le détroit. Ils reçûrent en
paffant , les faluts de tous les Bâtimens Efpagnols
de tranfport , aufquels ils corref
pondirent comme amis.
Le 10. la Flote Angloife continua fa
route , à la pourfuitte de celle d'Eſpagne ,
qui demeura en panne , à la distance de 2 .
lieuës pour découvrir le deflein de l'autre.
Les deux Flotes fe trouverent tout - à- coup
en calme Pour lors , il auroit été facile à
nos Galeres de profiter de cet avantage , en
attaquant les Vaiffeaux Anglois ; mais , elles
s'abftinrent de commettre aucun acte
d'hoftilité , pour ne pas fournir le moindre
fujet de rupture.
Le 1. à la pointe du jour , les deux
Flotes fe trouverent entre mêlées , & comme
confondues enfemble , foit que cela fût
arrivé par la rapidité des Courans , ou par
la difference des manoeuvres .
DE SEPTEMBRE. 149
M. de Caftagneta Commandant de la
Flote , donna toute fon attention à mettre
promptement fes Vaiffeaux en ligne : Peu
de tems aprés , le vent ayant augmenté
confiderablement , l'Escadre du Marquis
de Mari qui faifoit l'arriere garde , fut
feparée du gros , à peu de diftance de la
côte.
Cependant , les Anglois profitant de la
faveur du vent , penetrerent dans le milieu
de nôtre Flote , en diffimulant toujours
leur motif ; & lorfqu'on s'y attendoit le
moins , ils attaquerent brufquement nôtre
arriere garde , avec fept gros Vaiffeaux de
ligne commandez par leur Contr'Amiral.
Le Marquis de Mary , fans fans trop s'étonner ,
fe deffendit pendant 4 heures , avec toute
la valeur imaginable ; mais ne pouvant
refifter plus long tems à la fuperiorité des
Vaiffeaux Anglois , & fon Vaiffeau étant
fort maltraité , il fe vit dans l'impoffibilité
de gagner le large , & prit le parti de
fe faire échouer à Avola , où il fauva
tout fon équipage . Il fit mettre le feu à
quelques Fregattes , & donna le même
ordre à huit Canoniers pour en faire autant
à fon Vaiffeau ; ce qui n'ût point
fon effet ; car ils ôterent la mêche , &
voyant que la Chaloupe tardoit trop à les
venir prendre , ils fe rendirent prifonniers.
Le gros de la Flote Angloife confiftant
en 17. Vaiffeaux de ligne , pourfuivit ce-
N iij
ISO LE MERCURE
pendant le refte de la nôtre qui étoit compofée
pour lors du S. Philippe le Royal, du
Prince des Afturies , du S. Ferdinand , du
S. Charles , de la Sainte Elizabeth & du S.
Pierre , tous Vailleaux de ligne ; des Fregaties
la Perle , la Junon & le Volant ;
tous ces Bâtimens faifant route l'un aprés
l'autre vers le Cap Paßaro . Par cette difpofition
, il fut facile aux Anglois d'attaquer
chacun de nos Vaiffeaux féparément
avec 4. ou 5. des leurs : De forte qu'aprés
en avoir pris un , ils tomboient fucceffivement
fur les autres . Cependant , malgré
cet avantage , le Combat fut fi obftiné , fi
fanglant & fi difputé , par la genereufe
refolution des Efpagnols , qu'il dura fans
difcontinuation depuis le matin jufqu'à la
nuit à la vûe de terre . Le Vaifleau S. Philippe
, monté par Don Antoine Castagneta
,ût feul affaire avec 7. Vaiffeaux Anglois .
Le Combat ayant commencé à deux heures
aprés midy , il fut d'abord attaqué par
2. grosVaiffeaux qu'il obligea de s'éloigner,
aprés les avoir fort endommagé. A ceuxlà
fuccederent l'Amiral Bing , un de fes
Contr'Amiraux & 3 autres Vaiffeaux, l'un
de 8. & les 2. autres de 70. pieces de canon.
Quelque tems aprés , les deux autres
qui s'étoient retirez , revinrent de nouveau
fur lui , & tous enfemble formerent un
Combat trés - rude contre le feul Vaiffeau
S. Philippe ; s'éloignant ou s'approchant ,
DE SEPTEMBRE. ISI
Amefure qu'ils trouvoient de la reſiſtance .
Enfin , 2. gros Vailleaux de concert , tenterent
l'abordage ; mais , il les repoufla
avec tant de bravoure & de fermeté , qu'il
les força de ne plus s'y opiniatrer. L'Amiral
Bing voyant une deffenfe fi peu attenduë ,
ût recours à un de fes Brulots pour y mettre
le feu. Dans ce danger preffant , l'Amiral
Caftagneta donna un coup de gouvernail
pour l'éviter , quoiqu'alors fon Vaiffeau fût
démâté & deftitué de tous fes agrez. Ce
Commandant ayant été dangereufement
bleffé dans cette occafion , il fut obligé
de s'appuyer contre un des mats ; &
baigné de fon fang il continua á donner
fes ordres , & à animer de la voix & de la
main fon équipage à pourfuivre le combat ;
mais étant tombé évanoui , & le Capitaine
du même Vaiffeau ayant été mis hors de
combat par un éclat de Charpente , il fallut
ceder , aprés avoir perdu dans cette longue
action plus de 200 hommes. Les Anglois
pour lors s'en rendirent maîtres facilement,
pour
' ayant trouvé tout criblé & prefqu'entierement
fracaffé .
D'un autre côté , Don Fernand Chacon ,
ne fe diftingua pas moins dans la deffenfe
du Prince des Afturies. Il fut pareillement
entouré par plufieurs gros Vaiffeaux . Aprés
en avoir démâtéun , il ût le malheur d'être
bleflé au viſage par un éclat. Comme tous
les mats , les voiles & cordages de fon
Niiij
152 LE MERCURE
Vaiffeau avoient été emportez , il fut contraint
de fe rendre. Le S. Charles , que montoit
le Prince de Chalais fut auffi invefti de
plufieurs Vaiffeaux ennemis , & aprés toute
la refiftance imaginable , il fut obligé de
fuccomber.
La Fregatte S. Rofe , commandée par le
Capitaine Don Antoine Gonzalez , foûtint
le combat pendant plus de trois heures contre
cinq Vaiffeaux . Le Volant ne fe fignala
pas moins l'espace de troi heures & demie ,
contre trois autres Vaiffeaux La Junon , la
Perle , & la Surprise qui étoit une Fregate
de l'arriere-garde du Marquis Mari , firent
des prodiges de valeur . La Sainte Ifabelle ,
qui avoit efperé de pouvoir fe fauver la nuit
à force de voiles , fut cependant fuivie de
fi prés par quelques Vaiffeaux Anglois ,
qu'elle ne put éviter d'entrer en action : Elle
fit un feu terrible pendant 4. heures , & ne
put être prife que le 12. à la pointe du jour.
Tous les Vaiffeaux Efpagnols quoiqu'inferieurs
en nombre & en grandeur à ceux
des Anglois , firent tous leurs efforts tant
que dura le combat , pour en venir à l'abordage
avec eux , les nôtres mettant plûtôt
leur confiance dans la force de leur courage
que dans celle de leurs Canons ; ce fut
inutilement , puifque les Anglois , par une
raifon oppofée , éviterent toûjours d'en venir
aux mains , à la referve neanmoins du
S. Philippe , comme on l'a dit precedem
DE SEPTEMBRE. 153
ment. Nos Gardes - Marine compofés de
la jeune Nobleffe Efpagnolle , s'eft fort
diſtinguée dans cette journée ; quoique le
fuccés n'ait pas répondu à leur valeur .
Dans le tems que le Combat étoit fur fes
fins , Don Baltazar de Guevara arriva de
Malthe , avec les Vaiffeaux le S. Louis &
le S. Jean. Comme il reconnut le danger
extrême que couroit nôtre Commandant ,
il ne balança pas un moment à voler à fon
fecours pour le debara fer ; il s'attacha au
Vailleau que montoit l'Amiral Bing , & il
fe palla entr'eux un Combat fort opiniatre ;
mais voyant l'affaire trop avancée & hors
d'efperance d'être rétablie , il jugea plus à
propos de s'éloigner . Aprés avoir degagé la
Fregate la Perle , il la mit de conferve avec
fes deux Vaiffeaux de ligne ; il en raffembla
encore quelqu'autres en route , aprés quoy
s'étant ouvert un paffage à travers la Flote
Angloife , il fit voile vers la Sardaigne.
Plufieurs autres Vaiffeaux Fregattes &
Navires de la Flotte Efpagnole fe fauverent
auffi de tous côtez , fans être pourfuivis
par les Anglois ; ces derniers ayant trop
fouffert dans ce combat , pour pouvoir rif
quer de nouveaux hazards. Ils y ont été fi
maltraitez , qu'ils ont été forcez de refter
pendant trois ou quatre jours , dans le même
endroit du Cap Paffaro où l'action s'eft.
paffee; de forte qu'ils n'ont pû entrer que
le 16. ou le 17. dans le Port de Siracufe.
154 LE MERCURE
Les fept Galeres commandées par Don
Franciſco Grimau Chef d'Eſcadre , ne pouvant
plus tenir la mer à cauſe du vent , fe
font retirées à Palerme.
Par le détail que nous venons de circonftancier
, il eft aife prefentement d'être aufait
de nôtre perte. A l'égard des Vaiffeaux qui
fe font fauvez , on compte quatre Vaiffeaux
de ligne le S Louis , le S. Jean , le S. Fernand
& le S. Pierre. Dix Fregattes , fçavoir
, l'Hermionne , la Perle , la Galere
le Porc - Epic , la Touloufe , le Lion , le
petit S. Jean , le petit S. Fernand , le Pintado
la Fleche , & une Galiotte à bombes.
Ce fidel recit fera comprendre fans peine ,
que fi les Anglois s'étoient prefentez comme
des ennemis declarez , & que fi la Flotte
Espagnole n'avoit pas été malheureuſement
feparée dans fon ordre de bataille , & de
plus affoiblie par plufieurs détachemens ,
le fort & le fuccés du combat auroient peutêtre
été bien differens .
Le 29. du même mois , l'Amiral Bing
écrivit au Marquis de Lede , à bord de fon
Vaiffeau le Barfleur , qui étoit venu moüiller
à Regio. Il s'excufe d'abord de tout ce
qui s'eft paffé entre les deux Flotes ; il luy
donne enfuite des affûrances pofitives de la
conclufion du Traité de la quadruple Al - `
liance , qui n'a pour objet , felon luy , que
de maintenir la paix generale dans toute
l'Europe : Que pour y parvenir plus promDE
SEPTEMBRE.
155
tement , il renouvelle la demande qu'il luy
a déja faite , de vouloir bien fe déporter de
l'entreprife de la Sicile . Il finit enfin , en
le priant de remettre en liberté le Conful
Anglois : Que pour l'y engager plus effica
cement , il a donné ordre à tous les Vaiffeaux
de la Nation , de n'enlever aucun Bâtiment
Espagnol , à la réferve de ceux qui
tranfporteroient des vivres & des munitions.
M. le Marquis de Lede a répondu au
premier chef , que le procedé paflé des Anglois
, l'avertiffoit de n'écouter aucune propofition
de cette nature , puifque M. Bing
lui- même n'avoit pas jugé à propos d'attendre
la réponſe des propofitions qu'il luy
avoit envoyées avant le combat : 2. Qu'à
l'égard de la demande qu'il luy faifoit , de
fe défifter de l'entrepriſe de la Sicile , il
croïoit que, bien loin l'on facilitât parlà
la conclufion d'un accommodement , on
ne feroit au contraire que l'éloigner : 3 .
Qu'aprés une hoftilité fi peu attendue ,
ne pouvoit empêcher les Armateurs Efpagnols
de courir fur les Anglois , 4. Que
fans un ordre exprés du Roy Catholique , il
ne luy étoit pas permis d'élargir le Conful
Anglois , ny de rendre les effets confifquez .
que
il
L'Officier Anglois & le Secretaire de
l'Amiral Bing , chargez de cette réponſe ,
dirent verbalement au Marquis de Lede ,
qu'on attendoit cependant , dans quatre
-756 LE MERCURE
que
jours , la nouvelle de la conclufion de la
paix , & qu'il falloit abfolument abandonner
l'entreprise de la Sicile ; fur- tout , aprés
les plus grandes puiffances de l'Europe
étoient entrées dans les engagemens que
l'on fçait , & que le Roy de Sicile avoit fait
une ceffion de ce Royaume à l'Empereur.
Ils tâcherent auffi de perfuader , que les
Anglois , en paffant le Fare , n'avoient jamais
eu intention d'en venir aux mains avec
la Flote de S. M. C. mais que les Espagnols
ayant commencé les premiers le combat ,
M. Bing s'étoit vû forcé à entrer en action .
Le Marquis de Lede répondit à chaque
article ; leur reprochant la fauffeté des faits
avancez , entr'autres , les promefles faites
par l'Amiral Bing au Viceroy de Naples ,
& au Commandant de la Citadelle de Mef
fine , de fuivre par- tout la Flotte d'Eſpagne ,
jufqu'à ce qu'il l'eût jointe pour la combattre.
Il rejetta en même temps les paffeports
que l'Amiral Bing luy offroit , pour
envoyer des Bâtimens en Efpagne, avec fes
pacquets pour la Cour.
I
A Malthe , le 1. Septembre.
L fe trouve dans notre Port fix Vaiffeaux
de guerre Espagnols , quatre Frégattes ,
trois Galiottes à bombes , & deux Brûlots.
On radoube -les Bâtimens qui ont efté maltraitez
dans la journée du 11. contre les
DE SEPTEMBRE. 157
'Anglois : Ils ne remettront point à la voile,
qu'ils n'ayent reçû des nouvelles de la Cour
de Madrid , ou qu'ils n'ayent appris que la
Flote de l'Amiral Bing n'ait fait voile de
Siracufe pour Naples ou le Port Mahon.
Alors ils fe rendront à Palerme , où ils ont
encore quelques Bâtimens de guerre ; &
lorfque le grand Convoy de Čadix fera
paffé de l'Ocean dans la Méditerranée , la
Flote Efpagnole fe trouvera en état de ne
point craindre l'Efcadre Angloife ; puifqu'il
palle dans ces Mers avec ce Convoy
plus de vingt Bâtimens de guerre , & qu'il
y en a encore dix à Barcelone qui pourront
sy joindre.
Le Brigantin que le Sieur Camock, Chef
d'Efcadre avoit dépêché à Palerme , pour
prendre langue de ce qui fe paffoit en sicile
, en eft revenu ce matin . Le Maitre
de ce Brigantin a rapporté que le Marquis
de Lede continuoit le Siege de la Citadelle
de Meffine : Que l'Amiral Bing avoit débarqué
à Catania en Sicile tous les Soldats
& Matelots de differentes Nations qu'il
avoit fait prifonniers , à l'exception des Anglois
qu'il avoit retenus & envoyez à Port-
Mahon Qu'il attendoit les ordres de la
Cour , pour fçavoir comment il fe comporteroit
avec les Efpagnols dans la conjoncture
préfente .
Il fe paffa la femaine derniere à dix
mille d'icy une ruds action entre deux Fré
158
LE MERCURE
gates Françoiſes & trois Cofaires d'Alger.
Le combat dura quatre heures avec beaucoup
d'opiniâtreté de part & d'autre . Les
deux Commandans de ces Corfaires ayant
efté tuez avec la plupart de leur équipage
les deux Frégattes enleverent les trois Vaiffeaux
qu'elles ont conduits icy , où elles
fe radoubent.
A Rome , le 6. Septembre.
Malgré
lebruit qui s'étoit répandu ,
que les Etpagnols avoient levé e
Siége de la Citadelle de Meffine , on apprend
au contraire qu'ils n'avoient pas difcontinué
de battre du côté de la campagne,
les Forts S. Louis & San Salvador , & que
ce dernier étoit ouvert de toutes parts . Ils
ont jetté fur l'un & l'autre de ces Forts environ
fix mile bombes , qui n'ont pas produit
l'eft qu'ils en attendoient.Il faut convenir
que co Siége a efté fort traverié par
differens contretemps . La parole que M. de
Lede avoit donnée aux habitans de Meffine
, de ne point élever de Batteries dans
la Ville , pour l'épargner , n'a pas peu contribué
à prolonger ce Siége ; mais ce General
s'eſt vû à la fin obligé de placer de nouvelles
Batteries du côté du Palais du Viceroy
, avec promeffe de dédommager tous
les proprietaires du tort qu'ils recevroient
de celles des Allemands.
DE SEPTEMBRE.
159
Le 31. elles étoient prefque toutes perfectionnées
, & l'on efperoit qu'elles feroient
en état de tirer avec fuccez le z . de
ce mois . L'Eſcadre Angloife s'eft séparée
en deux, & une partie a fait voile à Naples,
pour en tranfporter des munitions de
guerre & de bouche à Regio ; & l'autre a
pris la route du Midy , conduifant au Port
Mahon fept Vaiffeaux Eſpagnols , dont le
S.Philippe eft du nombre. L'Amiral Bing
n'a laiffé dans le Détroit , que deux Vaiffeaux
de guerre, qui croifent dans ces Mers
avec une Pinque Catalane. Ils fervent à
convoyer les Chaloupes & Barques Napolitaines
, qui ont la facilité par la retraite
des Vailleaux Eſpagnols, de porter de Regio
toutes fortes de rafraîchiffemens aux affié-

·
gez. Ils les renouvellent où ils les augmentent
, à mesure qu'il leur convient de
le faire. Il n'y a plus que des Allemands
qui deffendent la Citadelle ; tous les Piémontois
qui étoient dedans ayant efté
transferez dans la Calabre . Les Elpagnols
n'ont cependant pas perdu jufqu'à préfent
beaucoup de monde , malgré le grand feu
des affiégez , qui ont mêm. efté fort maltraitez
dans deux forties. Revenons préfentement
aux nouvelles de Rome..
Le Corps de-garde qui eft proche le Pa
lais d'Espagne , fut augmenté ces jours
paflez par ordre du Pape , jufques à cent
hommes. Ce renfort , à ce que l'on préI6O
LE MERCURE
tend , s'eft fait en vûe de contenir les foldats
Espagnols qui gardent ce Palais . Ceuxcy
ne laiffent échaper aucune occafion de
faire éclater leur zele contre quiconque ofe
parler avec peu de refpect de S. M. C. Il y
a peu de jours qu'ils maltraiterent un Florentin
qui aff. ctoit de luy donner le titre de
Duc d'Anjou.
L'Ambaffadeur de Veniſe qui eft en cette
Cour , a reçû la confirmation des trois
actions qu'il y a eu le 20. le 21. & le 22.
d'Aouft , à la hauteur du Cap Matapan ,
entre les deux Armées Navales de la Rép.
& des Turcs . Les Venitiens ont eu l'avantage
dans ces trois actions ; & s'il faut s'en
rapporter à leur Rélation , ils ont pris aux
infideles plufieurs Vaiffeaux , & leur en ont
démâté fix. Le noble Ludovico Diedo ,
Amirante , & frere du Commandant , y a
efté tué. La paix a cfté publiée en Dalmatie
entre la Rép. & la Porte Ottomane .
Le Prince Philippe de Baviere entra en
retraite le 26. chez les Peres Jefuites ; il a
efté porté à cette bonne oeuvre par les fages
& falutaires Confeils de Sa Sainteté
M. Falconieri Gouverneur de Rome , envoya
à M. le Cardinal Paulucci un Efturgeon
du poids de 120. livres . Cette Eminence
le donna au Pape , qui en fit préfent
à l'Amballadrice de l'Empire , & cellecy
à la Princeffe Gallican , qui donna ordre
qu'on le portât fur le champ à Meffieurs
les
DE SEPTEMBRE. 161
les Princes de Baviere , à qui il eft enfin demeuré.
M. l'Abbé Scarlati , Miniftre de l'Electeur
de Baviere , a dépêché un Courier à ce
Prince , pour l'informer que fur les inftances
réïterées & preffantes de S. A. E. au S.
Pere , S. S. s'étoit enfin déterminée à accorder
la Coadjutorerie de Cologne , au
Prince Clement de Baviere qui eft icy.
Les Troupes Allemandes qui paffent
actuellement par cet Eftat , font des exactions
criantes dans toutes les Villes & Com.
munautez qui font obligées de les loger :
La Ville de Fermo fur- tout , fe récrie fort
fur ce que le premier détachement de Ca
valerie Imperiale, avoit confommé lui feul
toutes les provifions deftinées pour le Régiment
entier. Le Pape en a fait des plaintes
ameres à l'Ambaffadeur de l'Empereur.
L'ordre de la Cour de Madrid , réïteré
au Cardinal Aquaviva , pour le rappel de
tous les Espagnols qui font icy , a fort déplû
au Pape , fur -tout à caufe que les Moines
y font de nouveau compris ; de forte
que Sa Sainteté a enjoint à tous les Généraux
d'Ordres , de ne permettre à aucun
Religieux Espagnol d'y obéïr , fous peine
d'excommunication , d'interdiction , & de
privation de voix active & paffive, Le Pere
Riol , Provincial de Valence , & Sécrétaire
du Général des Dominicains , eft expreffément
indiqué dans cette nouvelle intima
0
162 LE MERCURE
tion ; ce qui a obligé le Pere Général d'aller
faire fur cela des excufes au Cardinal Aquaviva
. Les Espagnols ont de plus interdit
tout commerce de lettres avec cette Cour
fous des peines tres - rigoureuſes .

M. le Duc Régent a fait fçavoir au Pape
le motif qui l'a fait entrer dans la Médiation
ou Traité de la quadruple Alliance :
It affùre S S. qu'il ne s'y eft engagé , que
dans la vûë unique de terminer les différens
qui font entre l'Empereur & le Roy d'Efpagne
, & d'affermir une tranquilité durable
dans l'Italie.
être ,
On ne doute plus icy que le S. Pere ne
féviffe contre ceux qui jufqu'icy ont refufé
d'admettre fa Conftitution Unigenitus.
LeBrefen eft formé & datté du 28.du paffé ;
il retranche de la Communion Remaine ;
tous & quelconques qui ne s'y font pas
foûmis , de quelque dignité qu'ils puiflent
même les Cardinaux. M. le Cardinal
de la Tremoille a emploié tous les moyens
praticables pour en empêcher l'effet . Les
voies directes ont été mifes en ufage , &
tous les bons efprits s'y font employez verbo
& opere ?
le tout inutilement. Le jour eft
pris jeudi 8. pour publier cet acte . Sa S. s'eft
occupée à s'attirer les lumieres du S.Efprit ;
elle a ordonné une Collecte , pour être
dite à a Meffe par tous les Prêtres Seculiers
& Reguliers de cette Ville , afin d'implorer
la divina affiftenza in uno de piu
DE SEPTEMBRE .
·163
gravi affari que poſſeno appartenere al fuo
Apoftolico Miniftere.
De Palerme le 26. Aouſt 1718 .
LETTRE
Ecrite par M. le Marquis de Mary , à M
le Cardinal Aquaviva.
>
Ay l'honneur de faire part à vôtre Eminence
du malheur arrivé à mon Vail
feau , de même que de la valeur furprenante
avec laquelle tout mon Equipage l'a
deffendu , en prefence de toute la Flote .
Cependant, il me refte la douleur d'avoir été
forcé de ceder à la fuperiorité des Ennemis .
Six Vaiffeaux Anglois m'ayant feparé de
nôtre ligne , commencerent leurs hoftilitez
contre moi ; & me faifant pour lors le fignal
de me rendre, je répondis à cette fommation
avec le feu de toute mon artillerie . Enfin
aprés avoir combattu quatre heures'fans relâche,
mon Vaiffeau étant fracaffé avec perte
de so.de mes gens, je pris la réfolution d'échouer
pluftôt que de me rendre ; dans l'efperance
de fauver tout l'équipage & de bruler
enfuite le Bâtiment . Il eft vrai que l'effet
ne s'enfuivit pas , par la faute de huis
Canoniers que javois laiffé deffus pour
executer mes ordres; car voyant que la Chaloupe
tardoit trop , felon eux , à les venir
prendre , la frayeur d'être enlevé , leur fit
O ij
164 LE MERCURE
ôter la mêche ; aprés quoi ils fe rendirent
prifonniers. A l'égard de toute la Flote Efpagnole
, j'ai feulement remarqué qu'elle
n'a pas ceffé de combattre , paroiffant ou
difparoiffant , felon que la fumée étoit
plus ou moins épaiffe . J'ai l'honneur d'être ,
&c .
A Palerme le 24. Septembre.
Monfieur le Comte de Mortemart ,
Lieutenant General , écrit de Palerme
du 24. qu'il a dreffé fur le Mole du
Port plufieurs groffes Batteries . Il a fait
tranfporter toute l'Artillerie qu'il y avoit à
Palerme , fur trois Baftions qui regardent
la Mer. Il a fait une refonte de canons de
bronze , de tous ceux qui n'étoient plus en
état de fervir. Il a établi des Moulins à
poudre qui lui en rendent par jour feize
cent livres bien conditionnées . Cette dif
pofition fi convenable dans la conjoncture
prefente, a été fort approuvée du Marquis
de Lede. Il y a prefentement dans ce Port
7. Galeres d'Espagne , 4. Fregattes & 100 .
Bâtimens de tranfport ; on les croit en fûreté
; étant deffendus & couverts par les
nouvelles Batteries que l'on y a dreffées.
Trois grands Seigneurs Siciliens levent
à leurs dépens trois Regimens Nationaux ,
qui porteront les noms de Palerme , Meffine
, & Augufte, L'Infanterie augmente
DE SEPTEMBRE.
165
.
tous les jours au lieu de diminuer.
Des Lettres du s . de Mcffine , portent
que le 2. la nouvelle Batterie desEspagnols
avoit commencé à tirer à ricochet contre
une Courtine de la Citadelle. Le 7. on
comptoit de battre en brêche. Tout eft paifible
en Sardaigne.
Des Lettres de Vienne difent que S. M.
I. en confideration des fervices importans
qu'elle avoit reçûs du Prince Eugene , elle
lui avoit donné en propre le Duché de
Mantonë ; à condition qu'au défaut d'enfans
mâles , ce Fief de l'Empire feroit reverfible
à la Maifon d'Autriche , aprés la
mort de S. A. S. On écrit de Turin du 20.
l'Ambaffadeur d'Efpagne eft toûjours que
aux arrêts en fon Hôtel.
On prétend qu'on va congedier tous
les Regimens Siciliens qui font actuellement
au fervice de nôtre Souverain , &
qu'ils feront remplacez par fix Regimens
Suiffes. Nôtre Cour eft en traité pour ce
deffein avec les Cantons.
H K MTA A F
Le mot de la premiere Enigme du mois
paffé étoit le Louis- d'or ; & celui de la feconde
, le Poulce.
ENIGM E.
' On voit en nous, deux foeurs étroitement unies,
Legales en éclat ,en taille & en beauté à
Elles peuvent paffer pour être fort polies,
Er par tout on les tient de grande utilité ,
166 LE MERCURE
Elles tombent fouvent dans les mains les plus vile's ;
Si tôt qu'on les fepare on les rend inutiles ;
Mais par leur réünion ,
Elles mettent toûjours de la divifion.
Malgré tous leurs travaux , fans plaindre leur mifere,
La chaîne ou la prifon eft leur fort ordinaire.
AUTRE.
Trois Peres affemblez m'ont donné li naiffance ,
Chacun a fa couleur , chacun fa qualité :
C'est à force de coups que par leur alliance ,
Ils ont enfin ce monftre aux humains enfanté,
On me fait par malheur , exprés pour me détruire;
Differens Elemens m'ont foumise à ce fort ;
L'on empêche avec foin le premier de me nuire ;
Mais , l'autre avec fureur me vient donner la mort .
PONT
ཟླ་
CHANSON.
Menuet du Bal d'Auteuil , composé par
Mademoiſelle Antier.
Rés d'Iris veux-tu toûjours
A ton fecours
N'appeller que les Amours ?
Amy , ne foupire plus ,
Et cours au jus de Baccus.
Je bois , j'aime , fais de même ;
Qu'il eft doux dans un feftin
D'unir la ten reffe & le vin !
Je bois j'aime , fais de même :
On entend fonner fouvent
L'heure du Berger en bûvant .
Seconde Chanfon en Couplets.
E fuis un nouveau Medecin ,
Qui ,fans rien donner au Sophifme, Jou
DE SEPTEMBRE.
167
Contre tout mal & tout chagrin
Viens vous off ir mon Aphorifme ,
Verfez-vous promtement de ce jus Ba.hique,
C'est un fpec fique ;
Verfez - vous promptement ,
Vous ferez gueri dans le moment .
Voyez cet Amant malhûreux ;
Dans les yeux fa douleur s'explique ;
Pour lui je crains un fort affreux ,
Il pourroit bien mourir éthique.
Verlez lui , & c.
Il fera gueri dans le moment.
D'où vient que cet hûreux Amant ,
Qui peut compter für fa Maîtreffe
Rêve & foupire inceffament ,
C'est donc un mal que la tendrefle .
verfez lui , & c.
Il fera joyeux dans le moment.
Des Anciens être entêté ,
Les fuivre en tout , quo qu'on en dië ,
Ce font vapeurs d'antiquité ,
Et vrayement une maladie .
Verfez- lui , & c.
Il fera moderne en un moment.
>
Regardez cet enfant de Mars ,
Plus redouté que le Tonnere
La fureur trouble ſes regards ,
Il á la fiévre de la guerre .
Verfez lui , & c.
11 fera paifible en un moment.
Que dites - vous de ce Poltron
Il n'a pas l'ame meurtriere ,
Si-tôt qu'il entend le Canon
On ne le voit que par derriere
>
168 MERCURE LE
Verfez-lui , & c.
Il deviendra brave en un moment,
黃味
Ce vieux Mary fombre & jaloux ,
Qui , chaque inftant craint ou foupçonne ,
S'apercevra du rendez vous ,
Qu'à fes côtez fa femme donne ,
Verfez lui , &c.
Il n'y veria goute en un moment .

Ce Gafcon par un rude effort ,
D'une beauté fexagenaire
Voudroit gagner le coffre fort :
Mais; peut-il affez pour lui plaire.
Verfez-lui , & c.
Le coffre eft à lui dans un moment.
attest
Ton Juge s'endort au Palais ,
Son cel affoupi t'inquiette ,
Il te va condamner aux frais ,
Et vîte , vîte à la´ Bûvette.
Versez lui , & c.
Ta caufe ira bien dans le moment.
Ce Rimeur , pour faire un Sonnet ,
Boiroit toute l'eau d'Hiprocrenne ,
Il n'en a pas l'efprit plus net ,
La rime ou la raiſon le gêne.
Verfaz luy , & c.
2
Toutes deux viendront dans le moment.
Ce gras
* * *
par malheur ,
Eft enrhumé de la poitrine ,
Lui qui feroit tout feul un Choeur ,
Ne peut plus chanter à Matines .
yerfez lui , &c.
Sa voix reviendra dans le moment.
JOURNAL
DE SEPTEMBRE. 169
JOURNAL DE PARIS.
E Mandement de M. le Cardinal de
Noailles Archevêque de Paris ,&for
Appel au futur Concile , eft une piece trop
importante pour ne la pas mettre à la tête
de nôtre Journal de Paris. Quoique cette piece
foit publique , on fera peut être bien aife de
la retrouver un jour dans ce Receuil : Nons
en uferons ainfi à l'égard des autres pieces
des Appellans & non- appellans.
M. l'Abbé de Gontault , Doyen de l'Eglife
de Paris , ayant le 21. de ce mois
prod
pofé au fortir du Choeur , à ceux des Chanoines
qui y avoient affifté , l'indication d'un
Chapitre extraordinaire , pour le 23. à dix
heures du matin ; les avertiffemens d'invitation
furent envoyez le 22 fans autre défignation
, que pour déliberer fur une affaire
de la derniere importance. On s'eft en confequence
aßemblé le 23. au marin. VingtneufChanoines
fe font trouve au Chapitre .
M. l'Abbé de Montmore Chambrien, a rendu
compte à la Compagnie dufujet de la convocation
, qui étoit l' Appel de M. le Cardinal
de Noailles , envoyé par ce Prelat à fon
Chapitre : Il en a fait la lecture , apres laquelle
M. l'Abbé de Gontault Doyen, a prapofé
de déliberer fur la neceffité d'adhererà
P
170
LE MERCURE
à
M. le Cardinal & à ſon Appel, M. l'Ab.
bé Dorfane Chantre , & auquel en cette qualité
, il appartenoit d'opiner en premier lieu,
a ouvert les opinions par un difcours : Il a
efté fuivi , dans fon avis , qui étoit d'adherer
l'Appel, par 27. Capitulans. Un feul
nommé M. de Montebife , a prétendu , qu'aprés
la déclaration du filence , il n'étoit pas
permis de mettre femblables matieres en déliberation
; il a même pouffe plus loin les chofes,
car , il a déclaré qu'il proteftoit & s'oppofeit
à la déliberation : On a opiné fur fon
oppofition ; & il a paffé à la pluralité , que
fans y avoir égard , la déliberation de la
Compagnieferoit rédigée ; & fur le champ ,
on a fait une Députation de 12. Chanoines à
M.leCardinal , dont fix Prêtres , trois Diacres
trois Soudiacres , pour lui rendre
compte de ce qui avoit été arrefté en Chapitre.
Le 24. on s'eft raſſemblé à ſept heures du
heures du matin , pour relire & confirmer la
conclufion Capitulaire. Après quoi , le Chapitre
a indiqué un jour , auquel feront appellées
les Collegiales dépendantes , pour leur intimer
& notifier ce qui a esté arresté. Il est
aifé de voir que M. le Cardinal de Noailles
ufera de quelque cérémonie équivalente , à
Pégard des Curez de fon Diocefe , & des
Chapitres qui luifontfoumis.
DE
SEPTEMBRE.
175
MANDEMENT
De fon Eminence Monfeigneur le Cardinal
de Noailles ,
Archevêque de Paris , pour
la publication de l'Appel qu'il a interjetté
le 3. Avril 1717.
Au Pape mieux confeillé , & au futur Concile
general de la Conftitution de N. S.P.
le Pape Clement XI. du 8.
Septembre 1713 .
qui commence par ces mots ,
Unigenitus
Dei Filius.
OUIS- ANTOINE DE
NOAILLES , par la
permiffion divine , Cardinal Piêtre de la Sainte
Eglife Romaine , du Titre de fainte Marie fur la
Minerve , Archevêque de Paris , Duc de S. Cloud ,
Pair de France , Commandeur de l'Ordre du Saint
Efprit , Provifeur de Sorbonne , & Superieur de la
Maifon de Navarre : Au Clergé feculier & regulier
de nôtre Dioceſe , Salut & Benediction .
Le zele dont nous avons toûjours été animez , pour
rétablir la paix dans l'Eglife de France, & pour faire
ceffer les troubles , que la
Conftitution Unigenitus y
a excitez , vous eft affez connu : Nous fçavons même
que quelques - uns d'entre- vous ont crû , que
nous avions porté trop loin la condescendance , &
nous n'ignorons pas que la patience que nous avons
marquée , & les démarches que nous avons faites ,
ont efté l'occafion de leurs inquiétudes & de leurs
allarmes.
Pour diffiper ces craintes , & pour effacer tous
les foupçons que l'on tâchoit de vous infpirer fur
nôtre conduite , nous avons fouvent voulu vous
informer de nos vues , & vous expofer ce que nous
étions réfolus de faire pour contribuer à la paix
Pij
272
LE MERCURE
1
mais , nous avons eu la conflation de reconnoître
que cette précaution , qui d'ailleurs auroit pû être
dangereufe dans certaines circonstances , étoit inutile
par rapport à vous.
Bien éloignez d'écourer avec trop de facilité les
ainfi calomnies que l'on répandoit co tre nous ,
que S Bafile le plaignon que es Fideles de Neocefarée
avoient fait à fon égard ; quelques efforts que
l'efprit de difcorde ait pu faire pour vous prévenir
contre nous , vous avez toûjours été perfuadez que
nôtre foy étoit pure , & nos intentions pacifiques.
Sans entrer donc maintenant dans un plus grand
détail de tout ce qui s'eſt paſſé dans la fuite de cette
importante affaire , nous vous dirons ſeulement ,
que nous avons toûjours été perſuadez , que la paix
eft un bien fi précieux , que nous devions tout facrifier
pour y parvenir , excepté la verité ; en forte que
bien loin de nous repentir de tout ce que nous avons
fait , & de tout ce que nous avons fouffert pour
confommer un accommodement qui conſervât également
la verité & la paix , nous ne pouvons vous
diffimuler que nous fentons une trés -vive douleur ,
que le fuccés n'ait pas répondu à nos voeux .
Comme nous avions donné au feu Roy de glorieuſe
memoire , des preuves conftantes du defir fincere
que nous avons toûjours eu d'éteindre toute
divifion , nous avons remis entre les mains du grand
Prince qui nous gouverne , des affûrez de nôgages
tre amour pour la pax ; & ce n'eft pas pour nous
une mediocre confolation d'avoir convaincu S. A. R.
que les fuites d'une rupture ne pourroient jamais
mous être imputées.
Préfentement que l'efperance de terminer cette
les voies de conciliation , nous eft grande affaire par
tée ; la neceffité d'une jufte défenſe , & encore plus
l'obligation de remedier aux abus que l'on fait tous
les jours de la Conftitution Unigenitus , pour donner
atteinte à la pure é du dogme , à la fainteté de la
Morale de Jisu S-CHRIST aux regles de la
DE SEPTEMBRE.
171
difcipline , à la liberté des Ecoles Catholiques , nous
forcent de recourir aux derniers remedes , & de
mettre à couvert par un appel au Tribunal de l'Eglife
Universelle , des coups dont nous fommes me,
nacez.
Nous vous juftifierons bien-tôt par une Inftruc
tion particuliere , que ce moyen legitime & cano
nique , eft autorifé par l'ufage de tous les fiecles ,
par les maximes , & par la conduite des plus grands
Saints ; qu'il eft ap uvé fur les Decrets des Conciles
de Conftance & de Bafle , auffi bien que fur les
anciens Canons , qui font les fondemens de nos Libertez
; & que nos Peres le font fervi de cet voïe
dans des occafions moins importantes , & pour des
caufes moins graves , que celles qui nous détermiment
aujourd'hui à l'embrafler
Nous croyons donc , mes chers Freres , devoir
rendre public l'Acte d'Appel au futur Concile Occumenique
que nous avons interjetté le 3. Avril 17 17.
que differens motifs , & fur tout l'efperance d'une
paix prochaine , nous avoient empéché ju qu'ici de
pub'ier.
le recours à l'autorité de l'Eglife Univerfelle ,
qui , fe on les maximes conftantes du Royaume , &
la doctrine des Theologiens & des Canoniftes , fufpend
l'effet de tout ce qui a précedé , & qui annulle
en même tems de plein droit tout ce qui pourroit
être fait dan la fuite au préjudice de cet Appel , ne
nous empêchera point de chercher avec ardeur tous
les moyens de rappeller la concorde & l'unanimité
fi neceffaires pour l'intereft de la Religion & pour le
bien de l'Etat : Nous ne cefferons jamais de gémis
devant Dieu pour obtenir qu'elles puiffent être réta
blies , foit par un faint concert de l'Eglife Gallicane,
foit par les éclairciffemens que nous avons fupplié
avec les initances les plus refpectueufes, Nôtre Saint
Pere le Pape de nous accorder , & que nous avions
d'autant plus de fujet d'attendre du Pere comman
que nous ne demandions rien , qui ne fût conforme
>
Piij
174 LE MERCURE
aux démarches des plus faints Evêques , & qui n'eût
été pratiqué par les plus grands Papes.
L'inftruction que nous vous promettons , vous le
juftifiera par un grand nombre d'exemples ; & nous
nors eft merons heureux , fi la verité & la paix
peuvent être tellement mifes en fûreté , que nous
foyons difpenfez d'attendre le Jugement du Concile
Oecumenique .
*
Mais , de quelques troubles que l'Eglife puifle
être agitée , convaincns que , felon S. Auguftin , il
n'y a jamais de jufte fujet de rompre l'unité , nous
demeurerons inviolablement attachez à la Chaire
de Pierre , que nous refpectons comme le centre de
l'Unité Catholique ; nous continuerons de rendre à
celui que Dieu a élevé fur cette Chaire , pour être le
Chefvifible du College Epifcopal , & de toute l'Eglife
, le refpect & la foumiffion que les Saints Canons
prefcrivent ; enfin dans tous les tems , & quelque
évenement qui puiffe arriver , nous conferve-
Jons pour ceux mêmes qui fe déclareroient ouvertement
les ennemis de la paix , les fentimens d'union
, de concorde & de charité , que J. C. arecommandez
à fes Miniftres .
Nous vous exhortons , mes trés- chers Freres ,
& nous vous en conjurons par l'affection tendre &
fincere , que vous nous avez toûjours témoignée ,
& par celle que nous confervons reciproquement
pour vous , de rendre au S Siege Apoftolique , & à
la perfonne de Nôtre Saint Pere le Pape , tout le
refpect & toute la foumiffion qui lui font dûs; d'avoir
pour tous les premiers Pafteurs de l'Eglife , les
Teatimens refpectueux que la Re'igion exige ; d'éviter
tout ce qui pourroit caufer du trouble & des
divifions , en vous attaquant les uns les autres par
des termes injurieux ; de pratiquer fidelement la
regle que S. Pau preferit aux Ephefiens , en confervant
entre vous l'humilité , la douceur , la patience,
& en travaillant avec foin à entretenir l'unité du
même efprit , par lelien de la paix : Enfin , ne ceflez
DE SEPTEMBRE. 175
point de demander à Dieu par des prieres ferventes,
l'effet de nos juftes defirs , & de ceuxde plufieurs
de nos Collegues dans l'Epifcopat , & même d'un'
nombre confiderable de Corps Ecclefiaftiques feculiers
& reguliers qui forment avec nous les mémes
voeux , pour obtenir de Dieu une paix , qui , ſelon
la remarque de S. Gregoire de Nazianze , ne peut
jamais être lolide , & devient même plus funefte
la diviſion , fi elle n'eft fondée ( ur la verité.
que
A CES CAUSES , le Saint Nom de Dieu invoqué
, aprés en avoir conferé avec nos Venerables
Freres les Doyen , Chanoines & Chapitre de nôtre
Eglife Metropolitaine , lefquels ont adheré à nôtre
prefent Appel , auffi bien que les Curez de la Ville
de Paris ; Nous ordonnons que l'Acte d'Appel cyjoint
par Nous interjetté le 3. Avril 1717. au Pape
mieux confeillé , & au futur Concile general de la
Conftitution Unigenitus du 8 Septembre 1713. fera
inferé dans les Regiftres de nôtre Officialité avec le
prefent Mandement , & qu'il fera lû , publié & affiou
befoin fera DONNE'à Paris en
par tout
nôtie Palais Archiepifcopal le vingt quatrième jour
du moisde Septembre 1718.
ché
Signé , † L. A. Card . DE NOAILLES ,
Archev. de Paris.
Par Son Eminence , CHEVAL II R,
Piiij
$76 LE MERCURE
ACTE D'APPEL
De Son Eminence Monfeigneur le Cardinal
de Noailles , Archevêque de Paris,
du 3. Avril 1717 .
Au Pape mieux confeillé , & au futur Concile
general, de la Conftitution de N. s . p.
le Pape Clement XI. du 8 Septembre
1-13 qui commence par ces mots, Unigenitus
Dei Filius.
LOU!
CUIS ANTOINE DE NOAILIES , par la
permiffion divine , Caidal Prêtre de la iainte
Eglife Roma ne , du Titre de fainte Marie fur la
Minerve , Archevêque de Paris , Duc deS Cloud,
Pair de France , Commandeur de l'Oere du Saint-
Esprit , Provifeur de Sorbonne , & Superieur de la
Maifon de Nyvarre : A tous ceux qui ces prefentes
Lettres verront , Salut en Nôtre Seigneur ISUS -
CHRIST , qui nous a apporté la ver té & la paix,
Attachez à la Chaire de Saint Pier: e , comme au
centre de l'unité Catholique , dont il n'est jamais
permis de fe féparer : animez du plus profond refpect
pour l'Eglife de Romé , dont nous avons
l'honneur d'être Membre d'une maniere particulieve
, par la dignité dont nous fommes revêtus ;
pleins d'une veneration fincere pour celui que la
divine Providence a élevé fur le Siege Apoftolique,
que nous reverons comme le fucceffeur du Prince
des Apôtres , auquel la primauté appartient de droit
divin dans toute l'Eglife ; nous avons été fenfiblement
affligez de tous les troubles que la Conftitution
Unigenitus a excitez dans l'Eglife , principalement
dans nôtre Dioceſe.
DE SEPTEMBRE. 177
Perfonne n'ignore que d'abe d que cette Conftitution
parut , les Fideles furent confternez d'une
Cenfure qui leur paroiffoit condamner plufieurs
veritez de la Religion & le langage ordinaire de la
pere ; que les nouveaux Converris furent fcandalifez
d'une condamnation qui faifoit renaître leurs
anciens préjugez contre la Foy de l'Eglife Romaine
, que l'on avoit tâché d'effacer , depuis qu'ils
étoien; rentrez dans l'Egli e ; que les Magiftrats
aliarmez des conféquence que l'on pourroit tirer de
la Bulle contre le repos des Etats , la fûreté e la
Perfonne facrée des Rois , les droits de l'Epifcopat
, les Libertez de l'Eglife Gallicane , fe crûrent
obligez d'en prévenir te danger par des mo. incations
également fages & neceffaires ; qu'on grand
nombre d- Pafteurs pleins de zele & de umiere , des
Theologiens diftinguez par leur fcience & par leur
attachement à la iaine doctrine , & pufieurs Pré ats
prévient dès- lors tous les abus q'on feroit de la
Conftitution , foit pour attaquer des dogmes certains
& des regles importantes de la moral & de ia
difc pline , foit pour troubler la paix & lal berté des
Ecoles ; & l'évenement n'a que trop juftifié que leurs
craintes & leurs inquiétudes n'étoient pas vaines .
En effet , Nous avons des preuves par des Thefes
publiques, & par des écrits imprimez , que les Défenfeurs
de la Morale relâchée , & des opinions nouvelles
ur la Grace , fe fervent ouvertement de la
Cenfure de 101. Propofitions ; les uns , pour affûrer
que l'Eglife Romaine favorife fur la doctrine des
moeurs , des erreurs & des relâchemens qu'elle a
condamnez plufieurs fois , & qu'elle n'approuvera
jamais ; les autres , pour ériger leur Doctrine fur la
Grace en dogme de Foy , comme fi N. S. P, le Pape
Clement XI. avoit profcrit la doctrine de S. Auguftin
& de S Thomas , fi folemnellement approuvée par
plufieurs de fes Prédeceffeurs , & par luy même."
Les heretiques animez par cet exemple , & toujours
attentifs à profiter des occafions d'infulter au
178
LE
MERCURE
1
S. Siege , publient dans divers écrits , que l'Eglife a
varié fur des dogmes effentiels ; que Clement XI .
a condamné fur la Grace , la Doctrine que les anciens
Papes avoient autorisée , & que la derniere
Conftitution renverfe les veritez fondamentales de
la morale Chrétienne ; enforte que cette Cenſure
eft devenue un de leurs plus forts argumens , pour
combattre l'autoriré de la Tradition que nous oppofons
à leurs erreurs , & pour confirmer dans le
fchifme ceux que le malheur de leur naiffance ya
engagé.
A la vue de tant de plaintes qui retentiffoient de
toutes parts , les Evêques qui fetrouverent à Paris ,
& qui furent affemblez par les ordres du feu Roy ,
pour déliberer fur l'acceptation de la Conftitution
Un genitus , convintent que dde fi grands maux demandoient
un prompt remede Quarante de ces
Prélats fe crûrent aflez inftruits des intentions de Sa
Sainteté , pour pouvoir dans une Inftruction Pastorale
, fixer le fens dans lequel ils croyoient que la
Conftitution devoit être entendue ; & ce moyen
leur parut faffilant , pour prémunir les Fideles contre
tous les abus qui étoient à craindre .
Quant à Nous , quoi qu'également convaincus
com e nos Confieres , des bonnes intentions de Sa
Sainte é , il nous parut neceffaire , & en même tems
plus für pour nous-mêmes , plus refpectueux pour
le S Sege , plus utile pour toute l'Eglife , de nous
adreffer à l'Auteur même de la Conftitution , pour
lui expofer les difficultez que l'on nous propofoit
tous les jours ; de le fupplier de déclarer lui - même
le veritable efprit de fa Bulle ; d'apprendre à tous
les Fideles à faire le difcernement des veritez qui ne
peuvent fouffrir d'atteinte , & des erreurs qu'il faut
rejetter ; de conferver par ce moyen , le dépôt de
la doctrine dans fa pureté , d'appaiſer tous les troubles
, de calmer les confciences agitées , & maintenir
la tranquillité de l'Eglife & la liberté des
Ecoles .
DE SEPTEMBRE. 179
Nous n'avons point ceffé depuis plus de trois
années , d'employer tous les moyens qui ont dépendu
de Nous , pour engager N. S. P. le Pape , à
donner des explications qui deviennent de jour en
jour plus neceffaires . Dansla vûë même de faciliter
le fuccès d'un remede dont nous connoiffions tous
les avantages & la neceffité , nous avons dreffé un
projet d'explication fur toutes les matieres qui font
Pobjet de la Couftitution , dans lequel nous nous
fommes appliquez à diftinguer exactement les veritez
que l'on doit croire , les erreurs qu'il faut rejetter
, & les opinions que l'Eglife permet de foû
tenir & , aprés en avoir conferé avec un grand
nombre de Piélats d'un merite & d'une vertu reconnues
, & plufieurs fçavans Theologiens de toutes
les Ecoles , nous avons prefenté cet Ouvrage à
Sa Santeté , la conjurant de vouloir bien expliquer
elle-même fa Conſtitution , ou confirmer par l'autorité
Apoftolique , les explications que nous avions
compofees ; de mettre par cette voye la verité à
couvert , & de donner à toute l'Eglife une paix
folide & durable .
Mais , quoique cette démarche fût conforme à ce
qui a été pratiqué par les plus faints Evêques de
l'antiquité , & à ce qui a été même prefcrit par les
plus grands Papes , qui ont recommandé , lorfqu'il
s'élevoit des doutes & des difficultez fur leurs Docrets
, d'en fufpendre l'execution , jufqu'à ce qu'ils
les euffent eux-mêmes expliquez ; quoi qu'une
demande ſi juſte fût appuyée de la protection du
Prince qui nous gouverne avec tant de capacité &
de lumieres , & qui donne toute fon attention à
chercher les moyens de rétablir la paix dans l'Eglife
; jufqu'à prefent nos inftances ont été fans
fuccès.
Au lieu des explications que les befoins de l'Eglife
exigeoient , nous avons vu paroître des Decres de
I'Inquifition , par lefquels plufieurs Mandemens des
Evêques de France ont été flétris d'une maniere
180 LE MERCURE
injurieufe à l'Epi'c par ; divers Brefs où l'on décláre
que la Conftitution eft fi claire, qu'elle n'a pas
befoin d'explication , où l'on contefte aux Evêques
le droit de juger , foit avant le Papé ou aprés le
Pape les questions de Foy , quoi que ce droit foit
attaché à leur caractere par l'inftitu ion divine , &
où l'on veut les réduire à la fimple qualité d'execu
teurs des Decret des Souverains Pontifes, auxquels
ils feroient obligez de fe foûmettre avec une obéïffance
aveugle. On leur défend de s'écatter de la
lettre de la Conftiturion , & l'on prononce que demander
des explications , c'eft fe livrer à une curiofité
erimine e , c'est vou eir manger du fruit défendu .
Toutes ces démarches de la Cour Romaine , font
regardées comme une condamnation ind recte des
differentes explications de la Conftitution , que les
Evêques de France ont publiées jufqu'ici
Les difciples de S. Auguftin & de S. Thomas
d'un côté , & de l'autre , ceux de Molina , en concluent,
que l'intention du Pape a été de condamner
les ro . Propofitions dans le fens propre & naturel
qui fe prefente d'abord à l'efprit ; & tous ces
Theologiens , réunis dans ce principe , en inferent
également , quoique par des vûes bien differentes ,
que plufieurs points de doctrine qui regardent le
dogme , la morale & la difcipline , ont été profcrits
par la Bulle Unigenitus ; ce qui fait la douleur des
uns & le triomphe des autres.
L'on fe fert donc de la Conftitution , & du refus
de l'expliquer , dans lequel le Pape perfifte depuis
trois années , pour donner atteinte au dogme fi
effentiel de la neceffité de la Foy en Jefus Chrift ,
fans laquelle l'homme pecheur n'a jamais pû parvenir
à la juftice ni au faut , pour établir que l'ancienne
alliance dont Moïfe a été le Miniftre , a pú
conferer la grace , & donner des enfans à Dieu par
la crainte dont elle étoit animée ; pour combattre
ce que S. Paul nous enfeigne fur la foibleffe & l'impuiflance
de la Loy confiderée en elle-même , &
DE SEPTEMBRE. 181
fur les differences que l'on doit recounoître entre
l'Ancien & le Nouveau Teftament. Telie font les
conséquences que l'on tire de la Cenfure des Propofitios
qui concernent les deux all ances , & de la
condamnation de cette Propofit on : Que peut en étre
autre chose que tenebres , qu'égaromen , & quepéché ,
fans la lumiere de la Foy , fans Jefus Chrifi , fans la
charité ; Propofition , dont la Cenfure eft d'autant
plus étonnante , qu'elle ne paroît contenir , que ce
que Jefus Chrift dit lui même , qu'il eft a lumiere
du monde , qu'e. eft ia voye , la verité y la vie ; &
l'idée que S Paul donne aux Gentils de leur état ,
avant qu'ils fuffent éclairez de la Foy , & qu'ils
appartinflent à Jelus - Chriſt : Qu'ils étoient morts par
leurs pechez ; qu'ils étoient tenebres , & qu'i s font devenus
'umiere dans le Seigneur.
&
L'on fe fert encore de la condamnation des Propofitions
to 12. & 13. pour attaquer le dogme de
la toute puiffance de la volonté de Dieu fur le coeur
des hommes , à laquelle nulle volonté humaine ne
réfifte , & ne peut réfifter , quoi qu'elle puiffe toujours
réfifter à l'operation de la Grace la plus forte
& la plus pate. Ce dogme exprimé fauvent
dans les Livres faints , confirmé par la Tradition
conftante des Eglifes d'Orient & d'Occident ,
que S. Auguftin dit que l'on ne peut nur , fans rep、
verser le premier article du Symbole , paroît expofé
fans alteration dans la Propofition 12. Quand
Dieu vent fauver l'ame , en tout toms , en tout lieu
l'indubitable effet fuit le vouloir d'un Dieu ; & cette
Propofition femble être d'autant plus à couvert de
toute Cenfure , qu'elle paroît extraite mot pour mor
de S. Profper , felon la traduction que l'on a faite
en vers François du Poeme Latin de ce faint Docteur
, qui eft citée fous fon nom , dans l'endroit
même du Livre des Reflexions d'où elle eft tirée ,
La Cenfure de la Propofition 32. eft encore un
des principaux objets des plaintes d'un grand nombte
de Theologiens , qui foûtiennent que cette Pro
282 LE MERCURE
pofition renferme dans fon fens propre & naturel ,
le dogme de la volonté fpeciale de Jefus - Chrift pour
le falut éternel des Elûs , fi expreffément enfeigné
dans les Ecritures , dans toute la Tradition , & dans
les définitions des Conciles.
Les défenfeurs des nouveaux fyftêmes fur la Grace
, fe fondent fur la condamnation de plufieurs
Propofitions , pour rejetter comme une erreur
cette grace forte & victorieufe que la Foy nous enfeigne
, & pour attaquer en particulier le fentiment
d: S. Auguftin & de S. Thomas , foûtenu pir UA
grand nombre de Theologiens ; que cette grace eft
efficace par elle- même , & qu'elle eft neceflaire pour
toute oeuvre de pieté.
Mais , nous ne fçaurions diffimuler combien les
oreilles chrétiennes font bleflées d'entendre condamner
dans plufieurs Propofitions , un ufage confacré
par le Saint Efprit , ordinaire dans la Tradi
tion & dans le langage de la pieté , felon lequel les
comparaifons tirées de la puiflance que Dieu a fait
éclater dans la creation , dans la refurrection des
morts , dans la guerilon mir gleufe des malades ,
dans le Myftere de l'Incarnation , font fouvent employées
pour exprimer la gratuité de nôtre prédeftination
, la force & la vertu toute puffante de la
grace fur le coeur de l'homme.
La Cenfure de diverfes Propofitions fur la Foy,
ne fouffre pas de moindres difficultez , & n'expofe
pas à de moindres inconveniens.
La Conftitution-condamne cette Propofition : La
Foy eft la premiere grace , & lafource de toutes les
graces , qui paroît fi conforme à ces paroles du Concile
de Trente: La Foy eft le commencement du falut
de l'homme, lefondement , la racine de toute la juftification
, à ce que Saint Auguſtin enfeigne en plufieurs
endroits : Quelle est la grace que nous recevons
la premiere la Foy ; Et à ce que nous lifons dans une
Epître du Pape Boniface 11 " C'est une verité c.rtaine
& Catholique, que la divine mifericorde , lorsque nous
DE SEPTEMBRE. 183
ne le voulons pas , nous prévient dans tous les biens
dont la Fey eft is fource. La Cenfure de la Propofi.
tion condamnée , ne tombe t'elle pas également fur
des déciſions fi autentiques ? Et ne concluëra t'on
pas de cette condamnation , que des particuliers &
même des peuples entiers , ont pû , fans la Foy &
fans la connoiffance du Mediateur , accomplir toute
la Loy naturelle , & recevoir des graces qui les auroient
conduits à la vraye juftice & au ſalut ?
#
Les Fideles font d'autant plus allarmez de la
condamnation des Propofitions qui concernent la
charité , que dans ces Propofitions , le terme de
Charité eft pris dans le même fens dans lequel il eft
employé dans l'Ecriture Sainte , dans les écrits des
Peres de l'Egli'e , dans les Ouvrages d'un grand
nombre de Theologiens , & dans les livres de pieté
, c'eft à- dire , pour tout amour de Dieu même ;
pour celui qui n'eft qu'actuel & commencé.
Les corrupteurs de la doctrine des moeurs s'appuyent
donc fur cette Centure , pour renverser les
fondemens de la Morale Chrétienne , pour détruire
la neceffité & l'étendue de l'amour de Dieu , qui
eft le premier & le plus grand Commandement de
la Loy. Ils prétendent que la Conſtitution favorife
leurs excez , puifqu'elle condamne dans la Propofi
tion 47. & 53. les expreffions qui marquent la neceffité
de cet amour pour accomplir la Loy , & Pour
faire nos actions chrétiennement , en les rapport ` nt
à Dieu comme à nôtre fin derniere. Ils paroiffent
d'autant plus autorifez à fe fervir de la condamnation
de la P.opofition 44. pour combattre la doctrine
des Peres , que cette Propofition eft conçue dans
des termes femblables à ceux de S. Leon & de plufieurs
autres Peres . '
+
Les mêmes défenfeurs de la Morale corrompuë ,
fe fondent fur la Cenfure des Propofitions qui regardent
la crainte des peines , pour foûtenir que l'apont
neceffaire. la converpour
la feule crainte furnaturelle
mour de Dieu n'eſt
&
que
fion du coeur ,
184 LE MERCURE
des peines de l'Enfer fans aucun amour de la juſtice,
fuffic pour produire cet effet , & pour nous reconci .
lier avec Dieu dans le Sacrement de Penitence .
A la faveur de cette Cenfure , ils s'élevent hautement
contre cette fainte D &trine , fi conforme à
l'Ecriture & à la Tradition , que le Clergé de
France affemblé en 1705. propofe comme la teule
qui foit fûre ; que l'amor de Dieu , comme fource
de toute juftice au moins commencé , eft neceflaire
pour être juftifié dans les Sacremens de Baptême &
de Penitence .
Nous ne devons pas obmettre combien les Fideles.
font fcandalifez de la Centre de la Propofition 66.
qui paroît n ' xprimer qu'un fentiment que les lumieres
de la Foy & de la pieté infpirent à tous
Is Chrétiens : Que veut s'approcher de Dieu , ne doit
ni venir à lui avec des paſſions brutalės , ni Je condurre
par un iuftinct naturel , ni par la crainte , comme les
bêtes ; mais , par le foy &par l'amour comme les enfans.
Mais , le coeur paternel d'un Evêque ne fçauroit
être témoin de la douleur que la Cenfure des Propoficons
qui concernent la lecture de l'Ecriture Sainte ,
& la celebration de l'Office divin , cauſe aux vrais
enfans de l'Eglife ; de la revolte que cette même
condamnation in pire aux nouveaux réunis ; de
l'obftace prefque invincible qu'elle met à la converfion
des heretiques , fans en être vivement touché.
Les fimples Fideles ont crû , qu'en cenfurant
ces Propofitions , l'intention du Pape étoit de leur
interdire la lecture des Livres fants , qui ont été
écrits pour inft uise & pour confoler les Chrétiens,
& qu'il vouloit leur ravir en même tems la confolation
d'unir leur voix à celle de l'Eglife dans le chant
des louanges de Dieu ; & Sa Sainteté n'ignore pas
le fcandale qu'a caufé en particulier la Cenfure de la
Propofition 82. Le Dimanche doit être fanctifié par
des lectures de pieté& fur tout des faintes Ecritures.
Les partifans de la Morale relâchée , tirentencore
de
DE SEPTEMBRE. 185
-
de grands avantages de la Cenfure des Propofitions
87. & 88. & les Pafteurs les plus zelez le plaignent,
que cette condamnation infpire aux pécheurs impénitens
, un efprit de revolte & d'indocilité contre
les faintes Loix de la Penitence.
Propofition 87. C'eft une conduit pleine de fageffe,
de lumiere & de charité , de donner aux ames le tems
deporter avechumilité , & de fentir l'état du peché,
de demander l'esprit de penitence & dé contrition , de
commencer au moins à fatisfaire à la juftice de Dieu
avant que de les reconcilier.
Propofition 88. On nefait ce que c'eft que le peché
la vraye penitence , quand on veut éire rétabli dans
la poffeffion des biens dont le peché nous a dépouillez ,
& qu'onne veut point porter la confufion de cette sépa
Tation .
Les confequences que les pecheurs , & ceux qui
les favorisent par une fauffe & pernicieufe indulgence
, tirent de cette Cenfure , font d'autant plus
dangereufes , que ces deux propofitions paroiffent
exprimer l'efprit des faints Canons fur la Penitence
qu'elles renferment par conféquent les regles que
l'on doit fuivre dans l'adminiftration de ce Sacrement
, & qui ont été confirmées par l'autorité des
Papes & du Clergé de France,felon lefquelles on doit
differer l'abfolution aux pecheurs , qui n'ont point
encore l'efprit de penitence & de contrition , qui ne
po : tent pas avec humilité , & qui ne fentent pas
l'état du peché.
Enfin , les modifications que les Magiftrats ont
mifes à la cenfure des Propofitions 90 & 91. qui
concernent l'excommunication , & les précautions
que lesEvêques ont prifes fur cette matiere,font connoître
que l'Eglife & l'Etat font également interef
fez à prévenir les abus que l'on doit craindre de
Cette Cenfure.
Propofition 90. C'eſt l' Egliſe qui a l'autorité d'excommunier
pour l'exercer par les premiers Pafteurs,di
confentement au moins présumé detout le Corps.
186 LE MERCURE
Les ennemis de l'Episcopat fe croyent autorifez
par la condamnation de cette Propofition , pur
combattre la doctrine des Saints Peres , qui enfeignent
que c'est l'Eglife qui a reçû le pouvoir des
clets ; que ce n'eft pas unfeul homme , pour nous fervir
des termes mêmes de S. Auguftin , mais l'unité
de l'Eglise qui a reçû ces clefs , que le pouvoir d'excommunier
a été donné à l'Eglife en la perfonne
des premiers Pafteurs ; que ce pouvoir fait partie du
pouvoir des cleis , que Jefus - Chrift même donna
aux Apôtres mmédiatem nt , & dans leurs perfonnes
aux Evêques qui font leurs fucceffeurs.
Nous ne pourrions to'erer fans prévarication , les
faufles & permicieufes maximes que l'on peut ap-
- puyer fur la Cenfure de la Propofition 91 La crainte
d'une excommunication injufie , ne nõus doit jamais
empécher de faire notre devoir ; on ne jort jamais de
l'Eglife , lors même qu'il ſemble qu'on en foit banni par
la méchanceté des hommes , quand on est attaché à
Diu, à FC & à l'Egl ſe même par la charitě.
"
Les meilleurs Theo.ogiens ont fouvent reprefenté
, que la premiere partie de cette Propofition ,
la craite d'une excommunication injufte ne nous doit
jamais empêcher de faire nore devoir , n'exprime
dans fon fens propre & naturel , que cette verté
it faut p isot obéir à Dieu qu'aux hommes , que nous
avons apprife de S. Pierre le Pince des Apôties
qui eft fondée fur toutes les lumieres de la Foy & de
la raifon , fur laquelle les Papes ont fouvent formé
leurs Jugemens & leurs Décifions , & particul erement,
S. Gregoire , qui dit , que l'obeißance ne deit
jamais nou engager à faire aucun mai ; & Innocent
III. qui défend à une femme qui eſt affû ée de
l'invalidité de fon mariage , d'habiter avec fon mari ,
quoi que cela lui foit ordonné fous peine d'excommunication:
Ce que nous devons à la Religion & à l'état , ne
nous engage t'il pas également à apprendre aux
peuples confiez à nos foins , que toute excommuDE
SEPTEMBRE. 187
nication qui les détourneroit de la fidelité qu'ils
doivent à Dieu , à leurs Princes & à leur patrie ,
dés - lors , eft une excommunication injufte , & que la
crainte d'une telle excommunication ne doit jamais
les empêcher de fatisfaire à tous ces devoirs prefcrits
par la Loy naturelle & la Loy divine , qui font
immuables .
La feconde partie de la même Propofition 91. ne
paroît encore préſenter à la vûë , dans fon fens
propre & naturel , que cette même maxime enſeignée
par S. Auguftin : Les hommes fpirituels ne fortent
point de l'Eglife , quoi qu'i's en paroiffent chaffez
par la malice des hommes ; que dans cet état , cette
Séparation même contribue à éprouver davantage leur
veru , que s'ils étoient demeurez dans la focieté des
autres Fideles ; pourvû qu'ils ne s'é event point contre
l'Eglife , & qu'ils domeurent toûjours appuyez & affermisfur
la pierre folide de l'unité , & enracinez par
le lien très-fort de la charité : Verité qui peut d'autant
moins fouffrir d'atteinte , qu'elle peut être
confirmée par le confentement unanime des faints
Docteurs
ont
L'amour de la juftice & de la paix , nous engagent
encore à faire attention aux plaintes fi univer-
Tellement répandues fur l'infidelité , avec laquelle
les Propofitions , dont on a demandé la cenfure
été extraites du Livre des Reflexions ; plufieurs
étant vifiblement tronquées ; d'autres , traduites peu
exacte nent en latin ; un gran nombre , détournées
à de fens étrangers dont elles ne font pas fufceptibles
dans le ivre même , & qui ont été delavoüez
par l'Auteur dans des écrits & des proteftations publiques
, qui font entre les mains de tout le monde.
Le Souverain Pontife a donc été visiblement furpris
par de faux expofez , comme les, p us grands
Papes fe font fouvent plaints qu'ils avoient été féduits
par les artifices de ceux qui recouroient à leu
autorité Mais cette furprife et d'autant plus mal
heureufe , qu'elle donne occafion à des hommes
Qij
188 LE MERCURE
turbulens & inquiets , de faire & d'agiter des que
ftions auffi inutiles que dangereufes fur le fens propre
& naturel des 101 Propofitions , confideréet en
elles - mêmes , ou dans le Livre des Reflexions .
Ayant donc fait depuis p'us de trois années tout
ce qui é oit en nôtre pouvoir , pour faire connoître
à N.S. P. le Pape les confequences que l'on tiroitde
la Conftitution Unigenitus , pour favorifer plufieurs
erreurs , différens abus , & des relâchemens dangereux
, auffi bien que pour troubler la paix de l'E
glife ; & n'ayant pû jufqu'ici obtenir de Sa Sainteté
un remede convenable à de fi grands maux , Nous
nous trouvons dans la neceffité de recourir aux voyes
canoniques , autorifées par l'Eglife , & employées
fouvent par nos Peres , pour nous oppofer au progrés
du defordre caufé par la licence des mauvaiſes
interpretations qui augmentent de jour en jour.
A CFS CAUSES , & autres que Nous fommes
prêts à déduire en tems & lieu , après avoir
invoqué le faint Nom de Dieu , & avoir engagé
p'ufieus perfonnes de pieté à demander par des
prieres humbles & ferventes à Jefus Chrift , la
Verité éternelle , les graces dont nous avons befoin ;
& après avoir fait préalablement des proteftations
expreffes , que nous n'entendons jamais rien dire ou
même penfer de contraire à la doctrine de la fainte
Eglife Catholique , Apoftolique & Romaine , ni à
l'autorité du S. Siege Apoftolique , auquel nous
demeurerons attachez par une communion inviolable
jufqu'au dernier foûpir de nôtre vie ; comme
auffi de ne nous départir jamais de l'obéïffance legitime
qui est dûë à N. S. P. le Pape , à cauſe de la
primauté qui lui appartient dans toute l'Eglife par
l'inftitution divine , & d'employer toute l'autorité
que nous avons reçûë de Dieu pour contenir dans
les mêmes fentimens , tous ceux que la divine Providence
a confiez à nos foins. Dans la feule vûë de
conferver fans alteration les dogmes de la Foy , les
regles de la difcipline & de la Morale , les droits
faciez de l'Epifcopat,les Libertez de l'Eglife GallicaDE
SEPTEMBRE. 189
ne; auffi-bien que pour prévenir le fchifme dont l'Eglife
eft menacée , conformément aux Decrets des
Conciles deConftance & de Bafle : NOUS tant pour
nous,nôtre Eglife , nos Curez , le Clergé feculier & regulier
de nôtreDiocefe,que pour tous ceux qui adherent
à nôtre Appel , ou y adhereront ; appellons au
Pape mieux confeillé , & au futur Concile general
qui fera affemblé legitimement en un lieu fûr , où
Nous , ou nos Députez puiffent aller librement , &
avec fûreté , de là Conſtitution qui commence par
ces mots , Unigenitus Dei Filius , &c. du refus dans
lequel Sa Sainteté perfifte depuis trois années d'en
donner des Explications , qui mettent à couvert les
veritez de la Foy , les regles de la morale & de la
difcipline; qui confervent aux Theologiens la liberté
que l'Eglife leur a laiffée jufqu'ici de foûtenir
les opinions enfeignées communément dans les Ecoles
Catholiques , & qui impofent filence à ceux qui
voudroient troubler la paix de l'Eglife par des queftions
de fait , plus propres à faire naître des difputes
entre les Fideles , qu'à les inftruire ; enſemble de
tout ce qui s'en eft enfuivi , Brefs , Decrets publiez
à cette occafion , & de tout ce qui a été fait ou pourra
être fait en confequence.
Et dans la crainte que N. S. P. le Pape Clement
XI. pouflé par les fuggeftions malignes de quelques
perfonnes , dont les mauvaiſes intentions ne
font que trop connues , ne procede , ou faffe proceder
en quelque maniere que ce foit , de fon autorité,
ou de toute autre autorité que ce foit , contre Nous,
notre Eglife , nos Curez , le Clergé feculier & regulier
de nôtre Dioceſe , & les Fide'es qui Nous font
foumis , par excommunication , fufpenfe , interdit,
dépofition, privation, ou par quelque autre voye que
ce puiffe être ; & afin que nôtre état & celui de ceux
qui adhereront,ou qui voudront adherer à nôtre ap
pel,demeurent fains & faufs en toutes chofes , Nous
apelons pareillement au Pape mieux conſeillé, & aud.
futur Concile general, de tous& chacus des griefs fufd,
190
LE MERCURE
qui font ou feront portez , & nous demandons avec
inftanftance les Lettres ordinaires appellées Apoftoles
; nous mettaat , Nous , nôtre Eglife , nos Curez,
le Clergé feculier & regulier de notre Dioceſe , les
Fide es qui nous font foumis , les adherans à nôtre
prefent Appel , & ceux qui voudront y adherer ,
leurs perfonnes & leurs droits , fous la protection de
Dieu & de l'Eglife Univerfelle , & du Concile general
; proteftant de renouveller le prefent Appel ,
& d'en déduire plus amplement les motifs , où ,
quand , & devant qui il convien tra. FAITà Paris
le troifiéme Avril mil fept cens dix- fept
Signé , † L. A Card. DE NOAILLES,
Archev. de Paris.
Etp'us bas , Par Son Eminence , CHEVALIER.
Extrait des Regiftres de la Chancellerie de
l'Eglife & Univerfité de Paris ,
du 11. Septembre 1718 .
&
RANÇOIS VIVANT , Prêtre , Docteur en
Theologie de la Maifon & Soc eté deSorbonne,
Chancelier de l'Eglife & Univerfité de Paris ,
Chanoine de ladite Eglife . Sur ce qui nous a été
requis par Son Eminence Monfeigneur le Cardinal
de Noailles , Archevêque de Paris , qui nous a luimêmeprefenté
fon Appel de la Conftitution Unigenius
, . de luy accorder , tant pour luy , que
pour ceux qui y adhereront les Lettres accoûtumées ,
pour le relever & le pourfuivre quand befoin fera
demandant au furplus que ledit Appel fút inferé fur
le Regiftre de nôtre Chancellerie .
>
Nous, par le refpect que nous avons , tant pour
la dignité , faine Doctrine & intention trés - droite
de l'Eminentiffime Seigneur qui appelle , que pour
l'autorité venerable de N. S. P. le Pape , & de l'EDE
SEPTEMBRE. 191
glife Univerfelle reprefentée par un Concile general,
aufquels ledit Appel eft porté , & confiderant l'im
portance de l'affaire qui concerne la maniere d'expliquer
la Foy Catholique , l'éclairciffemeat de
plufieurs regles de la difcipline , & de la morale
Chrétienne , l'honneur du S. Siege , les libertez de
l'Eglife Gallicane , le droit des Evêques , la fouveraineté
, & la fûreté de la Perfonne fac ée de nos
Rois , les Loix du Royaume , les festimens reçûs
& foûtenus dans les Ecoles Catholiques , le bien , &
la paix de l'Eglife . Ayant auffi égard à la proteftation
expreffe contenue dans ledit Acte d'Appel ,
d'une foum ffion fincere & entiere aux décifions , &
à la doctrine de la Sainte Eglife Catholique , Apoftolique
& Romaine , d'un attachement invio able à
la Charte de S. Pierre , centre de l'unité Catholique ,
dun profond refpect pour l'Eglife de Rome , de la
veneration & de l'obéiflance dûe à N. S. P. le Pape
Clement XI . comme fucceffeur du Prince des Apôtres
, auquel la primauté appartient de droit divin
dans toute l'Eglife ; & enfin , attendu que Son Emi
bien loin d'ôter par ledit Appel toute efperance
de paix , avant la tenue du Concile general ,
fait connoître au contraire fon defir de voir au
plûtôt le calme rendu à l'Eglife de France , par les
éclairciffemens qui ont été demandez avec tant de
refpect à N. S. P. le Pape , de la pieté de qu: n us
ne ceffons pas de les atendre , perfuadez qu'en le
accordant , Sa Sainteté fe conformeroit à l'exemple
de Jeſus Chriſt même de S. Pierre , & de plufieurs
grands & SS Papes ; & jugeant avec ceux qui ont ici
connoiffance du trouble excité dans les con ciences,
que dans le cas present , c'est le moyen le plus convenable
, ou même le feul propre à fermer la bouche
aux ennemis de l'Eglife , & aux perfonnes mal intentionnées
, à raffurer les fimples & les foibles , à
à édifier & fortifier les fages & les doctes ,
ner & réunir les efprits & les coeurs , à cimenter
la Foy , à prévenir & empêcher tout fchifme , &
nence ,
y
à rame192
LE MERCURE
à faire revenir le calme & la joye dans l'Eglife.
Lecture faite dudit Acte d'Appel en datte du 3.
Avril 1717. & ayant en vûë toutes ces confiderations
, Nous , en tant qu'il eft en nous , & qu'il nous
nous appartient avons accordé lefdites Lettres
accoûtumées ; & au (urplus , Ordonnons que ledit
Appel fera inferit au Regiftre de notre Chancelleric.
Fait & donné à Paris le onze Septembre mil
fept cens dix huit , dont Acte fera délivré audit
Seigneur Cardinal Archevêque de Paris , figné de
Nous , contre- figné par nôtre Secretaire , & fcellé
du Sceau de nôtre Chancellerie. Signé, F . VIVANT,
Chancelier de Paris ; Et plus bas , Par Monfieur le
Chancelier. Signé, YSA BEAU , avec paraphe.
Extrait des Regiftres , des Conclufions du
Chapitre de l'Eglife Métropolitaine
L
de Paris.
'An milfept cens dix - huit ,le Vendredy vintgtroifiéme
jour du mois de Septembre.
Les Doyen , Chanoines & Chapitre de l'Eglife
Métropolitaine de Paris : A tous ceux qui ces Préfentes
Lettres verront : S A1 U T en celui qui eft
vraiment le Sauveur de tous.
Etant affemblez aujourd'huy en nôtre Chapitre
par convocation generale , à l'heure & en la maniere
accoûtumée , en execution de nôtre Conclufion du
Mercredy vingt uniéme du courant , où ſe fonttrouvez
& ont affifté Meffires Jacques- Alain de
Gontault , Doyen ; Antoine Dorfanne , Chantre
Jacques Goulard , Archidiacre de Jofas ; Mathias
Pecquot ,Sous- Chantre ; Louis Robert, Louis Courcier
, Guillaume Bernard de Montebiſe , André-
François Bombes , Thomas de Bragelongne , Jean-
Baptifte-Matthieu Payen de Montmort , Chambrier
du chapitre , Louis Charlot , Chan. de S. Aignan
dans l'Eg. de Paris ; Pierre de la Chaffe , Pierre-
Gervais
DE SEPTEMBRE. 195
Gervais le Fevre d'Eaubonne , Gu laume Egon
Tambonneau , François Ameline , Joachim Gilbert
, Pierre Pierrot , Chan. de S. sigana dans l'Eg.
de Paris ; Hyacinthe Chevalier , Bernard Couet
Leon Rouillé , Auguftin de la Vacquerie , Jean-
Armand de Cotte , Jean Claude Sarazin , Jacques
Belin , Guillaume Menguy , Etienne- Marie Chaftelain
, Denys Rouillé du Coudray , Jean Baptifte
Pajot , tous Chanoines de nôtredie Eglite de Paris
Meffire Jacques Alain de Gontault Doyen & Cha
noine nous a dit :
*
Meffieurs , Vous l'avez apprife cette démarche
également neceffaire & Epifcopa e , qu'a fait Son
Eminence au fujet de la Constitution Unigenitus , le
troifiéme jour du mois d'Avril de l'année derniere
mil fept cens dix- fept . Attentive depuis cinq années
à termine cette grande affaire , par toutes les voyes
qui pourroient conferver la verité & rétablir la
paix , Dieu n'a pas permis que fes voeux & les nô
tres ayent été exaucez , & Elle s'eft trouvée forcée
en marchant fur les traces de ros Peres , d'appeller
de la Conftitution Un genitus , au Pape mieux confeillé
, & au futur Concile Oecumenique , qui eft ,
comme vous fçavez , le Tribunal fouverain de l'au
torité fpirituelle. Je ne doute pas , Meffieurs , qu'étant
les premiers & les principaux témoins de la
Doctrine dans ce Diocele , vous n'ayez vû depuis
long- temps par vous - même combien cette Bulle y
donne d'atteintes , & que vous ne foyez dans la
diſpoſition d'adherer à l'Acte d'Appel qu'en a interjetté
Son Eminence. Ce ne fera pas la premiere
fois que l'Eglife de Paris fe fera pourvûë au Tribunal
faprême du Conci e general , vos Archives confervent
les monumens de vôtre fermeté , & nous en
avons des preaves fous Philippe le Bel en l'année
1292. & depuis en l'année 149 & 1501. Délibe
rez donc Meffieurs , fans cependant vous dépoter
du refpect de l'obéïflance Cannique dûë à nôtre
SP. le Pape Clement XI. & en proteftant qu'il ne
Septembre 1718
R
394 LE MERCURE
nous arrivera jamais de dire , ni de penfer quoi que
cefoit de contraire à la fainte Eglife , Une , Catholi
que , Apoftolique & Romaine : Déliberez , dis je,
vous êtes réfolus de vous unir à Son Eminence ,
& d'aoûter à tant de témoignages que vous lui
avez donné de vôtre attachement & de vôtre veneration
, celui de concourir avec Elle pour la défenſe
de la doctrine de l'Eglife , pour les droits de l'Epif
copat , pour les interêts du Roy , pour la tranquil.
lité de l'Etat , & pour vôtre gloire commune .
Et a prefenté & mis fur le Bureau la Conftitution ,
& ledit Acte d'Appel interjetté par Son Eminence
Monfeigneur Louis Antone Cardinal de Noailles ,
Archevêque de Paris , defquels lecture ayant efté
faite à haute & intelligible voix par le Secretaire du
Chapitre , l'affaire mile en déliberation , le Saint
Nom de Dieu invoqué , & tout attentivement confideré
; après avoir fait préalablement des proteftations
exprcffes , que nous n'entendons jamais rien
dire , ou même penfer de contraire à la doctrine
de la fainte gl fe , Catholique , Apoftolique &
Romaine , ni à l'autorité du S. Siege Apoftolique ,
aaquel nous demeurerons attachez par une Communion
inviolable jufqu'au dernier foûpir de nos vies ;
comme auffi de ne nous départir jamais de l'obéïffance
legitime qui eft dûë à Nôtre Saint Pere Je
Pape , à caufe de la primauté qui lui appartient dans
toute l'Eglife par l'inftitution divine , & d'employer
toute l'autorité que nous avons pour contenir dans
les memes fentimens tous ceux qui dépendent de
nous , & qui font foûm's à nôtre Eglife : Touchez
& penetrez des motifs qu ont obligé Son Eminence,
Monseigneur nôtre Archevêque, d'appeller an Pape
mieux con'eillé , & au futur Concile Oecumenique,
que nous avons vûs , mûrement examin: z , loiiez &
approuvez , & dans la feule vûë de conferver fans
alteration les dogmes de la Foy , les regles de la
difcipline & de la morale , les droits facrez de l'Epifcopat
, les libertez de l'Eglife Gallicane & les
DE SEPTEMBRE. 195
maximes du Royaume , auffi -vien que pour prévenir
le fchifme dont ' Eglife eft menacé:: Et attendu
que nous fommes perfuadez que cette voye qui eft
legitime de droit , eft très falutaire , & même neceflaire
en cette occafion , & qu'elle n'a rien qui
bleffe ou qui puifle bieffer le profond refpect qui eft
du au S. Siege , auquel nous voulons demeurer inviolablement
attachez comme au centre de l'unité
de l'Eglife , ni la veneration qui eft dûë & que nous
conferverons toûjours pour la Perfonne de N. S. P.
le Pape : Tant pour Nous que pour nôtre Eglife , &
tout le Clergé qui nous eft foûmis que pour tous
ceux qui adhereront avec nous , NOUS AVONS
ADHERE' ET ADHERONS par ces Prelentes en
la meilleure maniere & forme qu'il nous eft poffible,
audit Appel interjetté par Son Eminence , Monfeigneur
Louis- Antoine Cardinal de Noailles nôtre
Archevêque , au Pape mieux confeillé & au futur
Concile Oecumenique , de la Conftitution de N.S P.
le Pape Clement X I. du 8. Septembre 1713. qui
commence par ces mors , Unigeni'us Dei Filius , ¿ge
avons ADOPTE' ET ADOPTONS l'A & : d'Appel
de nôtredit Seigneur Archevêque , & même
avons declaré & declarons que NOUS APPEL
LONS pareillement au Pape mieux con eillé & au
futur Concile Oecumenique , qui fera affemblé
librement & en lieu fûr , où Nous ou nos Députez ,
puiffent aller librement & avec fåreté , tant de ladits
Conftitution Vigenitus , que de tout ce qui en feroit
enfuivi ou pourroit s'enfuivre tant de la de
N. S. P. le Pape que de tous autres . proteftant de
nullité de tout ce qui a été fait ou pourroit ê re fait
dans la fuite aupréjudice du prefent Acte ; déclarant
encore , que nous ferons toûjours prêts à nous
joindre partout , & quand il en fe a befoin , pour la
pourfuite dudit Appel , & de le poursuivre en no re
nom devant celui ou ceux qu'il appartiendra ; à
l'effet dequoy , & afin que notre Etar & clui de
Ceux qui adherent ou qui voudron: adherer ayce
> part
Rij
196 LE MERCURE
nous audit Appel , demeurent fains & faufs en toutes
chofes ; NOUS APPELLONS pareillement au
Pape mieux confeillé , & au futur Concile general ,
de tous & chacuns des griefs qui font , ou feront ,
ou pourroient être portez contre Nous, & contre ceux
qui adhereront avec nous au prefent Acte d'adhéfion
& d'Appel ; nous mettant Nous , nôtre Eglife ,
& tout le Clergé qui nous eft foûmis , les adherans
avec nous audit Appel , & ceux qui voudront y adherer
, leurs perfonnes & leurs droits , fous la protection
de Dieu , de l'Eglife Univerſelle & du futur
Concile general ; proteftant de renouveller le prefent
Acte d'adhesion & d'Appel , & d'en déduire plus
amplement les motifs , où , quand & devant qui il
conviendra : Et pour l'execution des Prefentes &
notification d'icelles , en la meilleure maniere &
forme qu'il fera poffible , nous avons prié , commis,
député , Meffieurs le Doyen , le Chantre , le Souf
Chantre , Robert , Courcier , Bombes , Payen ,
Rouillé , de Cotte , Sarrafin , Belin , Chatelain ,
Chanoines de nôtre Eglife , pour porter & prétenter
à fon Eminence Monfeigneur le Cardinal de Noail
les nôtre Archevêque ,le prefent Acte d'adhesion &
d'Appel , & le prier au nom du Chapitre , de le
joindre au fien , & de vouloir nous en donner Acte ,
dont & dequoy mefdits fieurs par nous priez , commis
, députez , feront rapport au Chapitre que nous
avons indiqué au jour de demain ſept heures du matin
, en convocation generale , tant pour entendre
leur rapport , que pour la lecture & confirmation
du prefent Acte d'adhesion & d'Appel ; ce qui a été
unanimement approuvé & convenu , à l'exception
de Meffire Guillaume- Bernard de Montebife , lequel
a declaré qu'il proteftoit contre la prefente Délibstion
dont il demandoit Acte ? furquoy , le Chapitre
a arrêté qu'il lui en fera accordé Acte , après neanmoins
qu'il aura fourny au Chapitre fa proteftation
iibellée & de lui fignée. Fait & paflé à Paris en
Bôtre Chapitre aflemblé en convocation generale )
DE SEPTEMBRE. 197
fous le Scel de rôtre Eglife & le feing de nôtre Secretaire
ordinaire , l'an de nôtre Seigneur mil fept
cens dix huit , le Vendredy vingt troifiéme du mois
de Septembre a ant midy.
Par Meffieurs les Doyen , Chanoines & Chapitre
de l'Eglife Metropolitaine de Paris.
ANGOT , Secr. du Chap.
Le
E Samedy , vingt - quatre Septembre , mil fept
cent dix- huit, la Compagnie s'étant affemblée
au Chapitre , à fpt heures du matin , en la maniere
accoûtumée , en execution des Conclufion & &e
du jour d'h er cy- deffus , où ſe font trouvez & ont
afliftez Meffires jacques - Alain de Gontault , Doyen ;
Antoine Dorfanne , Chantre ; Auguftin - Charles
Per ochel , Archidiacre de Paris ; Jacques . Goulard,
Archidiacre de Jolas ; Mathias Pecquor , Sous-
Chantre , Louis Courcier , André François Bombes
, Thomas de Bragelongne , Jean Baptifte Matthieu
Payen de Montmor , Chambrier du Chapitre ,
Louis Charlot , Chan de S. Agnan dans l'Eg. de
Paris ; Pierre de la Chaffe , Guillaume Egon Tambonneau
, François Ameline , Hyacinthe Chevalier
, Bernard Coüt , Jean Claude Sarafin , Jacques,
Belin , Etienne Marie Chatelain , Denys Rouillé
du Coudray , tous Chanoines de l'Eglife de Paris.
Lecture faite des Conclufion & Acte d'adhefion &
d'Appel du Chapitre y contenus ; & oüi le rapport
de Meffieurs les Députez y nonmez , Meffieurs ont
approuvé ce qui a été fait par lefdits Sieurs Députez
, en execution & felon le contenu defdites Conclufion
& Acte ci deflus , comme entierement conforme
aux intentions du Chapitre , & ont par ces
Préfentes canfirmé & confirment lefdits Acte d'a.
dhefion & d'Appel ; ce qui s'eft fait unanimement,
à l'exception de Meffire Auguftin- Charles Perrochel
Archidiacre de Paris , qui a dit , que n'ayant Fu
fe trouver au Chapitre tenu le jour d'hier , il pros
R üj
198 LE MERCURE
teftoit contre la Déaberation qui y a été prife, dont
il demandoit Acte : Surquoy , le Chapitrea arrêté
qu'il lui en fera accordé Acte , aprés néanmoins
qu'il aura fourni au Chapitre la proteftation libellée
& de lui fignée. Fait & paffé au Chapitre de l'Eglife
de Paris les jour & an que deffus , Samedy vingt
quatrième jour du mois de Septembre 1718.
Par Meffieurs les Doyen , Chanoines & Chapitre
de l'Eglife Métropolitaine de Paris.
ANGOT , Secr. du Chap
un
Le premier de ce mois , jour de l'Anni
verfaire du Roy Louis XIV. on célébra
dans l'Abbaye Royale de S. Denis ,
Service pour le repos de fon ame. M. de S.
Papoul y officia.M.le Comte de Toulouſe ,
M. le Cardinal de Rohan , M. le Maréchal
de Tallard , M. le Premier & quelques
autres Seigneurs & Dames , firent les honneurs
pendant le Service .
Le 2. on a fçû que le Pape avoit accordé
à M. le Comte de Clermont, un Indult plus
ample qu'aucun qu'il ait donné depuis fon
Pontificat. Par cet Indult , M. le Comte de
Clermont aura non feulement le pouvoir de
conferer en commande , tous les Benefices
dépendans de fon Abbaye du Bec , de quelque
nature qu'ils foient ; mais encore tous
Ceux qui dépenderont de toutes les Abbayes
& Evêché aufquelles il fera nommé par
la fuite ad vitam. Le S. Pere par une grace
fpeciale , laiffe encore à la nomination de
ce Prince , la faculté de conferer tous les
DE SEPTEMBRE. 199
Benefices qui tomberont dans les mois du
Pape & dans les Païs d'obédience .
LYON
OR
DEW
1893
Le 4. Madame la Ducheffe d'Orleans alla
voir à Chelles , Mademoiſelle qui y a fait
profeffion. La Lotterie fut tirée en prefence
de cette Princeffe . Elle étoit composée de
6o. Lots , comme Montres , Tabatieres
d'or , Flacons , Etuis à Ciseaux , Tablettes
doublées & piquées d'or , Ecritoires de Marqueterie
, Caves à Tabac & plufieurs autres
bijoux de cette nature à l'ufage des Religicufes.
VILLE
Le 4 S. A. R. voulant que les Rentes
de l'Hôtel de Ville & les anciens Débets
fuffent exactement payez , a ordonné que
l'on difpofât les fonds deftinez pour l'année
courante afin qu'il ne fût rien dû au 1 .
Janvier prochain : Pour cela , on a remis à
chaque Payeur des Rentes , 8500 liv. par
jour , ce qui va à 60 mille livres par femaine.
Comme les efpeces deviennent plus
communes , on continuëra de fournir &
même d'augmenter cette fomme de femaine
en femaine.
Le s . on brula 345. Billets de l'Etat ,
montant à la fomme de 690000 liv. Le
nombre des Billets qui ont été éteints par
cette voye s monte jufqu'à prefent à
50078 Billets, faifant la fomme de 46120600
livres.
Le 7. le Capitaine Bing , fils de l'Amiral
de ce nom arriva à Paris avec la Rélation
R iiij
200 LE MERCURE
1
du Combat Naval donné entre les Flotes
Angloife & Efpagnole : Il fut préfenté par
M. le Comte de Stairs à Madame qui continue
de paffer la belle faifon à S. Cloud .
Ce Capitaine fit part à cette Princelle de
tout le dérail de cette journée .
Le 8. M. le Marquis de la Fare , Capitaine
des Gardes de M. le Duc d'Orleans ,
a été pourvû de la Charge de Lieutenant
G. dans l'étendue des Païs de Vivarés , de
Velay , & Diocefe d'Uzés en Languedoc ,
par la démiffion de M. de Kouvre , du 8.
Septembre, moyenant la fomme de 100000
Iv. & la furvivance du Gouvernement du
Pont- S. - Efprit , dont M. le Comte de
Rouvre eft Gouverneur , a été donnée à M.
de Florac fon fecond fils .
M. le Comte de Troifvilles a obtenu le
11. des provifions en furvivance de la Charge
de Gouverneur du Païs & Vicomté de
Soules. Les provifions de la Charge de
Gouverneur des Ville , Château & Citadelle
de la Fere , furent accordées le 13 .
Août à M. le Comte d'Agenois.
Le 10. M. le Comte de Stanhope , Secretaire
d'Etat en Angleterre , qui étoit
paffé à la Cour de Madrid pour une negociation
, en arriva le 10. à Paris , fans
avoir réuffi . Le 12. il fut prefenté à S. M.
Le 11. le Roy a accordé à M. le Comte
de Ségur, la furvivance de Gouverneur,
Lieutenant General & Senechal du Païs &
DE SEPTEMBRE. 201
• Comté de Foix que poffede M. le Marquis
de Segur fon pere , moyennant un Brevet
de retenue de 100000 liv . fur ladite Charge
, & un fecond Brevet de 20000 liv. fur
la Charge de Lieutenant General de Brie ,
dont eft auffi pourvû M. le Comte de Segur .
Le Roy en le faifant Brigadier , lui a
a permis de vendre fon Guidon de Gensdarmes.
Le 1. les Fermes Generales ayant été
portées jufqu'à la fomme de 48500000 1.
l'adjudication définitive en fut faite le 29 .
Août , aux Cautions du fisur Aimard
Lambert . Le Bail a été paffé en fon noñ ,
pour en joüir pendant fix années confecutives
, aux clauses , charges & conditions
qui y font attachées .
Noms de Meffieurs les Fermiers Generaux
avec un Département provifionel , pour
la correfpondance feulement ; en attendant
qu'il puiße être diftribué pour toutes av,
tres Parties.
Service des Provinces.
Provinces.
Paris.
Savalette .
Mrs. Grimod .
La Haye
?
Généralitez
ΤΟΣ LE MERCURE
Perinet
Waubert.
Rouen.
Laugeois.
Mrs. Delvieux.
La Haye.
Pellard
.
Alençont
Soiffons. Amiens. S. Quentin. Lifles
Mégret.
Delvieux.
Mrs. Heron .
Montmartel.
Montpellier-
Châlon. Langres.
Villemur.
Mrs. Montpellier.
Heron.
Charlevilles
Dijon. Bourgogne. Lyon,
Carcillier.
Mrs. Waubert.
Delpech.
Montmartel.
Valence. Grenoble. Montpellier.
Lantage.
Mrs. La Montagne.
Montpellier,
DE SEPETEMBRE.
203
Montpellier. Toulouse . Narbonne.
Haute Auvergne.
Le Normand .
Le Gendre .
Mrs. Defvieux.
De Mareüil.
Roiffy.
Bordeaux.
Du Vernay.
Mrs.
Montpellier.
• Regnault .
La Rochelle,
Defvieux.
Mrs. Bonneuil.
B. Le Gendre.
'Angers.
Daxi.
Nantes.
Renna
La Roche Sery.
Mrs. Barré .
Bonneuil.
Tours. Le Mans,
Terray .
Mrs. Bonneüil .
Regnault .
B. Le Gendre .
Orleans. Bourges.
:
Olivier de Montluçon.
Laval
Monline.
204
LE MERCURE
Delpech .
Mrs. Roilly.
Regnault.
Commiffaires du Roy , nomme pour
la regie des Fermés .
Fagon .
· Mrs. d'Örmeſſon .
De Gaumont.
Dodun.
Le 14. le Roy accompagné du Duc de
Bourbon , & du Maréchal Duc de Villeroy
, fe rendit à la Villette , où S. M. vit
paffer en revue les Regimens de Cavalerie
de Conty & de Bezons , arrivez depuis
quelques jours dans la Plaine de S. Denis :
Elle alla enfuite voir le Camp.
Le 15. M. le Comte de Château - Thiers
eft parti par ordre de la Cour , pour aller
travailler à l'Etabliffement de là Dixme
Royale en Normandie : M. l'Abbé de S.
Pierre s'y eft auffi rendu , pour agir de concert
avec luy dans la réuffite de ce Projet
Le 18. M. l'Abbé Croizet , qui avoit été
nommé par le Roy , Theologien de l'Ambaffade
de Rome , a eu l'Abbaye de Plene-.
Selve de 1000. liv. de revenu dans le diocefe
de Bordeaux. L'Abbaye de la Caze-
Dieu de 1500 liv . a été donnée à M. l'Abbé
de la Gorze Aumonier de Madame . Celle
de Nanteuil a été donnée à M. l'Abbé PecDE
SEPTEMBRE. 205
quet , fils cadet de M. Pecquet , Confeiller-
Secretaire du Roy, premier Commis du Bureau
des Affaires Etrangeres.
Le 20. il arriva un Courier extraordinaire
de Rome , qui apporta la Nouvelle , que
le 8. on y avoit affiché dans le Champ de
Flore &c . la Bulle du Pape , par laquelle S.
S. fe fepare de communication d'avec tous
ceux qui n'ont pas reçû, ou qui ne recevront
pas purement & fimplement la Conftitution
Unigenitus.
Le 21. S. M. alla à la Plaine de S. Denis
où le Regiment de la Cornette Generale ,
Cavalerie , & le Regiment de S. Simon ,
Infanterie , pafferent en revû devant Elle.
Les Regimens de Conty , de Bezons , &
ces deux derniers ont û ordre de fe rendre
chacun dans leurs Quartiers.
Les Etats de Bretagne , qui fe font tenus
à Dinan , aprés avoir terminé toutes les
affaires de la Province , fe feparerent à la
fatisfaction de la Cour . On a chargé M ,
l'Evêque de Nantes de la grande députation
au Roy pour le Clergé. M. l'Abbé
Bloffac eft chargé de la petite députation
pour la Chambre des Comptes , M. le Duc
de Lorges de la grande députation pour la
Nobleffe, & M. le Comte de la Villemeneu,
Colonel du Regiment d'Orleans , pour la
petite . M. Dondel Sénéchal de Vannes
de la grande pour le Tiers- Etat , & M.
de Riviere - Cheré , Conſeiller au Prefidial
de Rennes,pour la petite,
206 LE MERCURE
Le 23. M. le Cardinal de Noailles envoya
à Mgr le Regent la demiffion de fa
Prefidence au Confeil de Confcience.
Le 24. Toutes les affaires du Dedans ont
été partagées parProvinces aux troisSecretaires
d'Etat en charges ; fçavoir , à M. le
Marquis de la Vrilliere , M. d'Armenonville,
& à M. de Maurepas. M. le Premier
conferve les détails des Ponts & Chauffées,
& M. le Marquis de Brancas les Haras .
M. d'Armenonville eft Secretaire de la Marine-
A l'égard des départemens qu'avoient les
Confeillers , ils ne font pas encore reglez ,
non plus que le Confeil des Finances. Ces
lui de confcience eft diffous , & il n'y a encore
de Département donné , que celui de
l'Oeconomat à M. l'Archevêque de Bordeaux
.
Mgr le Regent a écrit des Lettres treshonorables
& tres - obligeantes à Meffieurs
les Prefidens des Confeils , comme à ceux
à qui ce Prince laiffe des départemens,
Dans la Lettre à M. le Marquis de Canillac
, S. A. R. lui avoit confervé fes ар-
po atemens de Confeiller des affaires étrangeres
, mais il a remercié ce Prince .
Le 26. Meffieurs les Cardinaux de Rohan
& de Biffy, ont donné des Mandemens qui
ont paru icy. Nous efperons de les inferer
en entier le mois prochain , ou de les extraire.
En attendant , on fe contentera de
DE SEPTEMBRE. 207
dire qu'il déclarent dans leurs Mandemens,
que la Conftitution ayant efté reçûë par la
pluralité des Evêques , elle doit eftre regardée
comme regle de foy , & que tous les
appels font abufifs & fchifmatiques , &c.
En confequence, ces Eminences deffendent
à tous les Eccléfiaftiques de leurs Diocefes,
d'appeller , fous peine d'excommunication
ipfo facto ; & à l'égard de ceux qui pourroient
avoir appellé , ou qui n'auroient pas
reçû la Conftitution , ils leur enjoignent
dans l'efpace de trois mois , de révoquer
leur appel , & de faire enregistrer dans les
Greffes de l'Officialité leur acceptation .
M. l'Evêque d'Orleans ayant fait afficher
un Mandement manufcrit , à peu prés
dans le fens cy-deffus , Meffieurs du Préfidial
d'Orleans fe font affemblez , & fur la
requefte du Procureur du Roy , attendu la
Déclaration de S. M. qui fufpendoit tout
acte fur la Conftitution , ils ont donné une
fentence , par laquelle il a efté ordonné que
deux Confeillers avec deux Huiffiers nommez
à cet effet , fe tranfporteroient fur les
places où étoient les affiches , & qu'ils les
enleveroient ; ce qui a cfté executé
La Sorbonne & plufieurs Communautez
de cette Capitale, ont adheré à l'appel de M.
le Cardinal Archevêque de Paris ; fçavoir,
Meffieurs de Sainte Geneviève , de Saint
Victor , de l'Oratoire , & les Carmes de la
Place Maubert . Meffieurs les Curez de Pa208
LE MERCURE
ris les avoient précedé , à l'exception de
ceux de S. Mery , de S. Sulpice , de la Ma◄
delaine , de S. Louis dans l'Ifle , de S. Sauveur
, de S. Nicolas du Chardonnet , & de
quelques autres.
Le
27- la furvivance
du Gouvernement
de
Normandie
, a efté
donnée
à M.
le Duc
de
Montmorency
, fils
aîné
de
M.
le Duc
de
Luxembourg
.
La furvivance de la Lieutenance Genenerale
de Picardie , du Gouvernement de
Calais , & celuy de Dourlens a efté donnée
à M. le Marquis d'Ancenis , fils de M. le
Duc de Charoft.
La furvivance du Gouvernement du haut
& bas Limofin , a efté donnée au fecond
fils de M. le Marefchal de Barvick.
La furvivance de la Charge de M. de
Mortemart , premier Gentilhomme de la
Chambre , a efté accordée au fils aîné de
ce Duc ; & en cas de mort , à fon fecond
fils.
M. de la Rochefoucault s'eft démis de
fa Charge de Grand Maiftre de la Garde-
Robe , en faveur de M. de la Rocheguyon
fon fils , à quoy le Roy a confenti .
Il y a quelque temps que M. le Chevalier
de Feuquieres , frere du Comte de ce
nom , a efté pourvû du Gouvernement de
la Martinique .
Promotion
DE SEPTEMBRE. 209
Promotion de Lieutenans Généraux
faite le 30. Septembre.
Meffieurs Dourches , Hautefeuille , Rafetot
, Quadt, Cheladec , Rofen , Cailus
Savine , Marnais , le Comte de Crouy , le
Comte d'Uzés , Brufac , & M. Baliviere
qui a û le Gouvernement de Rocroy.
Le 30. le Roy paffa en revûë dans la
Plaine des Sablons, les Gardes du Corps &
les Grenadiers à cheval . M. le Duc Regent
, & M. le Duc qui étoit revenu exprés
de Chantilly, accompagnerent le Roy.
M. le Marquis d'Harcourt donna avant la
revûë, un magnifique dîner fous des tentes
dreffées exprés . M. le Duc d'Orleans honora
ce repas de fa préfence : 11 y avoit
cinq ou fix tables , où fe trouverent plus de
80. perfonnes de diſtinction.
Nous finirons ce journal par l'annonce
d'un livre , qui a pour Auteur & pour Imprimeur,
nôtre jeune Monarque . Ce livre
a pour titre : Cours des principaux Fleuves.
& Rivieres de l'Europe , compoté & imprimé
par Louis XV. Roy de France & de
Navarre en 1718. à Paris , dans l'Imprimerie
du cabinet de S. M. dirigée par J. Colombat,
Imprimeur ordinaire du Roy , fuite,
Maiſon , Bâtimens , Arts & Manufactures
de S. M. 1718. Le portrait du Roy , gravé
par Jean Audran , eft à la tefte du livre,
S
210 LE MERCURE
Nous omîmes dans le Mercure d'Août ,
à l'article de la Profeffion de Mademoiselle ,
de parler de ce que firent dans cette occafion
les habitans du Bourg de Chelles . Ils
fe mirent fous les armes , au nombre de
plus de deux cens, Pendant les trois jours
qu'a duré la fefte , ils étoient commandez
par les Sieurs Billard freres ; le premier Intendant
de l'Abbaye , le fecond Préfident
au Grenier à fel de Lagny , le troifiéme Receveur
general de la même Abbaye. Ces
trois freres avoient fait venir de Paris , à
leurs dépens , les meilleurs Tambours .
Hautsbois & autres Inftrumens, avec des
cocardes pour tous leurs foldats , de la
poudre & generalement tout ce qui pouvoit
fervir à donner de l'éclat à leur fefte .
Ils avoient eu auffi la précaution d'exercer
cette Milice, plufieurs jours auparavant ; &
ils ont efté fi bien obéis , qu'ils ont mérité
toute l'attention de la Princeffe , de qui
ayant reçu une fomme affez confidérable ,
ils l'ont diftribuée fur le champ à leurs
foldats , fans s'en rien referver .
"
MARIAGES.
C'eft M. le Comte de Madaillan , &
non Mardaillan , Enfeigne des Gendarmes
de la Garde du Roy , qui a époufé le 6. du
mois de Juillet Mademoiſelle de Nointel ,
fille de M. de Nointel , Coufeiller d'Eflat
DE SEPTEMBRE. 217
ordinaire, M. le Comte de Madaillan eft
proche parent de M. le Marquis de Laffey,
Lieutenant General des Provinces de Breffe,
Bugey , Val - Romay & Gez ; Chef de la
Maifon de Madaillan de l'Efpare , qui eft
des plus anciennes & des mieux alliées de
la Province de Guyene , & dont plufieurs
de cette Maiſon ont efté Gouverneurs.
M. le Marquis d'Asfeld , Lieutenant
General des Armées du Roy , Commandeur
de l'Ordre militaire de S. Loüis , &
Chev. de la Toifon d'or, époufa le 29 de ce
mois Mademoiſelle de Leffeville , fille de
M. de Leffeville Préfident de la Premiere
des Enquestes . M. le Marquis d'Asfeld
avoit époufé en premieres noces Mademoifelle
Joly de Fleury .
MORTS.
Dame Françoife Charlotte Landoüillet
de Longiviere , époufe de Meffire Michel
Gabriel Raphael de Beauvais , Chevalier ,
Baron de Gentilly , la Tour- quarrée , & c .
Capitaine des Gardes de lá porte de feu
Monfeigneur le Duc de Berry , mourut le
2. Septembre .
Meffire Paul de Cur du - chefne , Preftre ,
Docteur de Sorbonne , Abbé de la Caze-
Dieu & de Plenefelve , Confeiller en la
Chambre des Comptes & Finances de
Montpellier , & ancien Aumônier de Son
Sij
212
LE
MERCURE
Alteffe Royale Madame , mourut le 3. Sep
tembre.
Dame Marie Henriette de Beauvilliers ,
qui avoit époufé le 20. Decembre 1703.
Meffire Louis de Rochechouart , Duc de
Mortemar , Pair de France , Premier Gentilhomme
de la Chambre du Roy , mourut
le 4. Septembre .
Meffire Jean François Paul de Roffent ,
Chevalier Marquis de Laune , Vicomte
d'Archelles , Gerville & le Pleffis , Grand
Bailly de Caux , Lieutenant General des
Armées duRoy & Gouverneur d'Arc auprés
de Dieppe , mourut le 4. Septembre , âgé
de 85. ans , ayant fervi 72. Campagnes .
Meffire Louis Marquis de Clere , Chevalier,
Seigneur de Goupilliere , le Quesnoy,
Talmoutier , & autres lieux , mourut à
Paris le 31. Aouft 1718. âgé de 75 ans : 11
étoit fils de Meffire Charles Marquis de
Clere , Chevalier , Baron de Baumets , Seigneur
de Goupilliere , Prunay , Tourly , &
autres lieux , & de Dame Charlotte Bourfault
de Viantais fon époufe. M. le Marquis
de Clere tiroit fon origine des premiers
Barons de Normandie & ce dernier
n'a laiffé qu'une foeur , qui a efté mariée
à Meffire Armand François de Menou,
Chevalier , Seigneur , Marquis de Charnifay
, de Menou , & autres lieux
>
M. Brochart , ancien Avocat du Roy ,
au Chaftelet , mourut ces jours paffez, âgé
de go. ans.
DE SEPTEMBRE. 213
M. de Pomereux , Marefchal de Camp
des Armées du Roy , Gouverneur de Douay ,
mourut le 19. de ce mois , âgé de prés de
- 88. ans
M. Ruti Evêque de Rieux mourut dans
fon Dioceſe le ... de ce mois .
Comme le memoire que l'on nous avoit
fourni fur la mort de Mademoiſelle Defboullieres
, fe trouve égaré , on remet an
mois prochain à donner cet article.
Supplement aux Nouvelles Etrangeres .
A Rome le 12. Septembre.
L'on a appris avec horreur , la fin tragique
de l'Evêque de Policaftro , dans
le Royaume de Naples. Quatre hommes
mafqucz , aprés avoir pris la précaution de
faire confeffer ce Prélat , l'ont égorgé fans
être touchez de fes prieres ni de fes cris .
Nous avons omis dans l'article de Vienne,
de dire que l'Imperatrice étoit accouchée
le 14 d'une Archiducheffe qui a été baptifée
le jour même , & tenue fur les fonds
par le Prince Eugene de Savoye .
Des Lettres de Rome & de Konifberg
difent, que le Chevalier de S. Georges avoit
fait demander en mariage l'aînée des deux
filles du Prince Jacques Sobieski , dont la
dot fera de dix à douze millions. On af214
LE MERCURE
fûre même que cette Princeffe eft en che
min pour fe rendre à Urbin.
A la Rochelle le 20. Septembre,
Le 16. il arriva dans cette Rade un
Vaiffeau revenant de la Louifianne , qui eft
forti de l'Ifle Dauphine le r2. Jûillet , avec
un autre Vaiffeau de nôtre Compagnie auffi
nommé la Dauphine . Le Capitaine du
premier raconte les plus belles chofes du
monde de nôtre Colonie : C'est un Pays
enchanté & un très - bon terrain pour produire
ce que l'on veut Le bled y vient à
merveille ; on y feroit même du vin ſi l'on
vouloit ; enfin tout ce que l'on y feme , rend
au centuple : Il ne manque plus que d'y
envoyer gens induftrieux & qui aiment le
travail , pour en faire la plus florillante
Colonie du monde. On attend à tout
moment dans ce Port deux Vaiffeaux de
Bayonne tout chargez : Ils doivent prendre
icy 300 Paffagers , defquels M. & Me..
de Bofne doivent être ; étant couchez fur
l'état de ceux que la Compagnie y envoye
M. de Bofne exercera dans ce Pays la Charge
de Procureur General . Peu à peu il y
aura bonne compagnie . Il y a ordre d'envoyer
40. jeunes filles fur les deux premiers
Vaiffeaux qui partiront . On travaille actuellement
à leur habillement.
DE SEPTEMBRE.
219

AVIS.
Mme Anglais , ( Oculiffe de pere en
Onfieur de Vvoolhouse , Gentilhomfils
depuis quatre génerations ) continuë de
faires fes démonftrations pathologiques ,
revûës generales des 173. differens maux des
yeux fur les vivants , & d'enfeigner aux
Médecins & Chirurgiens Etrangers , les 40.
diverfes operations de la fine Chirurgie ( indifpenfablement
neceffaires pour la guerifon
radicale d'autant de maladies Oculaires. )
Il déclare à vûë d'oeil , fi l'accident en queftion
eft curable , ou non , fans amufer les
Malales par l'ufage des Eaux inutiles , &
d'autres Remedes Charlatanefques. Il entreprend
toutes ces Maladies à forfait ; & il
remedie par des médicamens doux , prompts,
fürs & approuvez des quatre Filiations , à
toutes les indifpofitions de la vûë qui fe peuvent
guerir fans l'operation de la main. Il
entreprend gratuitement tous les Pauvres qui
s'y prefenteront , avec des Certificats de
vreté fignez de leurs propres Curez.
ран
>
>
Il demeure à la grande Aufmônerie
dans l'Hôpital Royal des Quinze- Vingt
à côté de M Roffignol célébre Maître
Ecrivain à Paris. On le trouvera chez lui
tous les matins jufqu'à midy.
J
APPROBATION.
par
Ay Iû l'ordre de Monſeigneur le
Garde des Sceaux , le Mercure Galant
du mois de Sept. A Paris, le 1. Oct. 1718.
BLANCHARD.
LE MERCURE
TABLE.
Xtrait du Teftament de M. Rouillé de
Meflay , ancien Confeiller au Parlement.
page 3
Extrait du Memoire de M. de Blaru contre
les Directeur & Penfionnaires de l'Academie
Royale des Sciences .
Les differens travers de l'esprit , portraits
Satiriques.
25
57
70
75
Abregé de la vie de M. Santerre Peintre.
Souverains du Monde , &c.
Tables Genealogiques & Hiftoriques des Patriarches
, & c. par M. de Life. 77
Nouvelles Etrangeres .
120
136.
76 Relation du Combat Naval donné entre les
Flotes Angloife & Espagnole.
Lifte des Vaiffeaux pris , & c .
Extrait d'une Relation écrite de Meffine
touchant l'action paffée le 11 Août , entre
les deux Flotes Angloife & Espagnole .
Enigmes.
Chansons.
>
147
165
166
Mandement de M. le C. de Noailles , pour
lapublicationde l'Appel qu'il a interjetté.
Journal de Paris .
171
198
210 & 211
ELTE
213
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le