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LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 20 fols.
Avril
1718.
LEQUE
DE
MANDATA
PER AURAS,
PEFERT
BIBLIO
DE
LA
LYON
1893
VILLE
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER , au Palais.
PIERRE RIBOU , Quay des Au“
guftins , à l'Image S. Louis.
GUILLAUME CAVELIER , Fils , ruë
S. Jacques , à la Fleur de Lys.
M. D. CC . XVIII.
Avec Approbation & Privilége du Roy
Chez
AVIS.
O
quoy
N prie ceux qui adreſferont
des Paquets
ou
Lettres à l'Auteur du Mercure,
d'en affranchir
le port , fans
ils resteront au rebut.
On donne avis , qu'on trouve
chez les Libraires ci - deffus
nommez , tous les Mercures
de l'année 1717 , de même que
l'Abbregé de la Vie du CZAR.
De l'Imprimerie de J. FRANÇOIS GROV ,
rue de la Huchette , au Soleil d'or.
AVANT- PROPOS.
L Es réfléxions fur la Poëfie françoise que
l'on aplacées continûment à la tête de nos
Mercures , depuis le mois de Novembrejuſqu'à
celui- ci , méritent fans doute quelques
éclairciffemens de la part de l'Auteur. C'eft
auffi ce qui a engagé le P. du Cerceau à terminerce
Traité par un nouvel examen , qui , eu
allant au devant des objections , achevât de
fonder le systéme particulier qu'il a établifur
cette matiere. Quiconque dégagé de l'ancien
préjugé , le lira avec attention , aura l'agrement
d'y découvrir qu'il l'a mis dans un jour
que l'on n'avoit prefque point encore apperçu
jufqu'àpréfent. La République des Lettres
doit donc lui fçavoir bon gré d'avoir dévéloppé
avec tant d'évidence , tout le mystére
des Vers dont le fecret n'avoit guéres efté
connu jusqu'ici.
Mais , outre l'avantage fingulier que l'on
en retirera , foit pourfe former le goût ,foit
pour juger plus fainement de ce qui fait le
caractére effentiel de la bonne verfification ;
il en revient encore un autre confidérable ,
qui va au profit de la Languefrançoife ; c'eft
que l'on y trouvera en paffant , quantité de
régles données , pour pouvoir rendre raison de
plufieurs tours de phrafes , dont on ne connoît
que le méchanifme , fans en avoir le principe.
AVANT - PROPOS.
Je ne m'étends pas plus au longfur le mérite
&l'utilité de cet Ouvrage , auquelje fuis perfuadé
que les Connoiffeurs rendront juftice.
Jefouhaite que le Fublic me la rende fur
La Requête quej'ai à lui préfenter.
L'auteur du Mercure prie donc trés inftament
les perfonnes qui s'amufent à lire
ce Recueil , d'avoir un peu d'indulgence
pour quelques fautes de fait ou d'édition
qui lui doivent échapper néceffairement :
C'est un de fes priviléges. Cependant , ſi
on vouloit entrer en quelque juftice avec
lui , quel eft le Livre Hiftorique , même le
plus travaillé,qui ne foit fautif? A plus forte
raifon , un Mercure qui fe fait avec une rapidité
étonnante : De forte que,pour donner
cet Ouvrage au commencement de chaque
mois, il faut, pour ainfi dire , l'affembler , le
compofer, l'écrire en courant , en mangeant
& en dormant . On peut néanmoins affrer
qu'on ne néglige rien pour découvrir
la vérité d'une nouvelle ; mais , il arrive
quelquefois que ce que plufieurs vous garantiffent
comme confirmé, fe trouve démenti
par la fuite . J'en fuis fâché . Tout
ce que je puis faire en pareil cas , c'eſt de
promettre que dans le premier Recueil , on
fera exact à corriger les fautes que l'on aura
remarquées dans le précédent.
DELA
VILLE
C
LE
NOUVEAU
MERCUR
ECLAIRCISSEMENS
OTHEEVE
LYON
Sur l'opinion qu'on a avancée dans le Mer
cure de Novembre 1717 , touchant ce qui
fait le caractere propre & effentiel du
Vers françois.
U AND j'ai propofé au Public
mon opinion particuliere , fur
ce qui fait le caractére propre du
Vers françois , & ce qui le diftingue
effentiellement de la
Profe;je n'ai pas eû la préfomption de croire
que tout le monde dût donner d'abord
dans mon fentiment . Je me fuis au contraire,
fort attendu à trouver bien des oppofitions
dans mon chemin , & j'ai la confolation
de fçavoir que je ne me fuis pas tourà
fait trompé. Car , quoique perfonne ne
m'ait encore contredit dans les formes ,
A iij
LE MERCURE
parce qu'on a crû qu'il étoit de la juftice
de me laiffer développer routes les parties
de mon opinion , avant que de l'attaquer ;
je ne fuis pas cependant à ignorer , que
j'ai contre moi de trés habiles gens , & trés
bons Critiques , en matiére de littérature.
Ils font en grand nombre , à ce qu'on prérend
& je fuis tout feul.J'ai contre moi
le préjugé de la nouveauté toujours fulpecte
, en quelque matiere que ce foit ; &
ils ont pour eux un certain uſage , obſcur
à la verité , & non encore développé ,
mais confacré , en quelque forte , par fon
ancienneté. J'ai une opinion à établir , &
ils ne font obligés qu'à la refuter. Enfim ,
s'ils ont raifon en un feul point , j'ai tort
en tout , & ils ont raifon en tout , fi j'ai
tort en un feul point. En voilà fans doute
plus qu'il n'en faut , pour déconcerter un
homme peu accoûtumé au choc des combats
litteraires , & qui , dans cet efprit de
défiance qu'infpire la timidité , n'a hazardé
qu'en tremblant fes fentimens' , non, fous
le nom de fyftéme qu'il prétendît établir ,
mais fur le pied d'opinion qu'il propofoit
à difcuter , & plûtôt, comme des doutes ,
que comme des régles .
Il y a toûjours du rifque à ouvrir la lice ,
& j'avoue que lorfque je me fuis mis à envifager
de fang froid , tous les combats que
* Mercure de Novembre 17 17 , page go
D'AVRIL
7
j'aurois à rendre , pour maintenir men
opinion , il m'eft arrivé plus d'une fois , de
me repentir de la témérité qui me l'a fait
avancer .
En effet , qu'avois - je affaire de me mêlet
de vouloir apprendre aux bons Poëtes , en
quoi ils écrivent bien , & aux mauvais , en
quoi ils écrivent mal ! Qu'êtoit-il befoin de
réveler au Public , à nôtre préjudice , des
myftéres du Parnaffe que nous avions jufqu'ici
ignorés nous-mêmes , & de mettre
tout le monde en état de juger , fi nos Vers
font bons , ou mauvais ! Les Jurif- Confultes
de l'ancienne Rome fçûrent autrefois
affez mauvais gré à un certain Flavius
Greffier Public , d'avoir fait un efpéce
d'Almanach du Palais , qui , en inftruifant
le Peuple des jours auxquels on
pouvoit plaider , & de femblables ufages,
le rendoit indépendant de ces Meffieurs ,
en plufieurs des points fur lefquels on avoit
coûtume de les confulter . Je ne fçai fi
quelqu'uns de nos Poëtes me pardonneront
plus volontiers , d'avoir avancé une opinion
qui va à mettre quiconque au fait fut les
fecrets de notre Art , & qui peut fervir
de régle fur le plus ou moins d'eftime que
méritent nos productions . J'en fouffrirai
moi-même pour ma part , on m'en a averti ;
& quand on viendra à examiner mes Pié-
Cicero. Orat. pro Murand.
A iiij
LE 9 MERCURE
ees fur mes principes , peut- être y relevera-
-on bien des chofes , fur lefquelles jufqu'à
préfent on m'avoit fait grace , & il fe trouvera
par l'événement , que j'aurai êté aſſez
imprudent pour fournir moi- même de quoi
me faire mon procés.
J'aurois dû , avant que de m'engager ,
prévoir ces inconvéniens ; & peut- être que
fi c'étoit à recommencer , je prendrois le
parti de laiffer chacun fur fa bonne foi.
Mais , il n'y a plus de reméde : Quand j'abjurerois
ce que j'ai avancé , je n'ôterois
pas de l'efprit de bien des gens, l'impreffion
que je fçai que mon opinion y a faite ;
& je n'empêcherois pas que quelqu'autre
plus zelé & moins timide que moi , ne fuivît
mon plan , & n'entreprit la défence
d'un fentiment que j'aurois abandonné. Il
vaut donc autát l'entreprendre moi- même ;
& je m'y réfous avec d'autant moins de
repugnance , que foit que j'aye raifon ou
non,dans le point effentiel , le Public & la
Poëfie même peuvent tirer de tout ceci
beaucoup d'utilité.
En effet , ceux mêmes qui font le plus
oppofez à mon fentiment, ne me contredifent
que fur une feule chofe , qui eft, fur
ce que je prétends , que l'effence du ſtile
poëtique confifte dans la fufpenfion que les
tranfpofitions mettent dans la phrafe . Ils ne
conviennent pas à la vérité que ce foit là
ce qui fait l'effence du Vers françois ;
D'AVRIL
mais , qu'il y faille de la fufpenfion pour
en relever le ftile , que les tranfpofitions
foient propres à produire cet effet ,
qu'elles ayent trés bonne grace en Vers ,
& qu'elles y doivent être même affez fréquentes
; c'eft de quoi il me paroît qu'ils
tombent tous d'accord.
Il ne s'agit donc proprement entre nous,
que d'une queftion métaphifique ; c'est-àdire
de fçavoir , fi une chofe que nous
convenons tous qui doit entrer dans les
Vers , & qui eft fi particuliere au ftile
poëtique , qu'elle ne convient point à la
Profe , eft effentielle ou non , au ftile poëtique.
Mettons la chofe en exemple . Racine
dit.
* D'un Rival infolent arreftez les complots .
* De ce trouble fatal par où dois-je fortir ?
Ileft evident que ces deux Vers , où le
Génitifdans le premier , & l'Ablatif , dans
le fecond , font tranfpofés , valent beau
coup mieux que fi , en fupprimant ces deux
tranfpofitions , on les tournoit felon l'ordre
de la construction fimple & naturelle ,
en difant .
Arrêtés les complots d'un Rival infolent.
Par où dois-je fortir de ce trouble fatal ?
La feule différence qu'il y a entre ces
deux derniers Vers & ceux de Racine , c'eft
* Acte II. Sc. 5 .
A&t. IV. Sc. §•
IO LE MERCURE
que dans ceux de Racine il y a de la tranf
pofition , & que dans les autres, il n'y en a
point. Tout ce qu'il y a de gens qui favent
ce que c'eft que Vers , conviennent également
que les deux Vers de Racine font:
fort bons , & que les deux autres ne valent
rien:Qu'on ne peut les rendre bons , qu'en
ufant de tranfpofition , comme a fait Racine
; furquoi , plufieurs fe contentent de
dire que ces derniers Vers ne vallent rien ,
faute de tranfpofition ; & moi je dis , que
faute de tranfpofition , ce font des Vers
profaïques , où de la Profe rimée.
Nous convenons donc tous de la néceffité
de l'ufage de la tranfpofition , du bon effet
qu'elle produit dans les Vers , & qu'il vaut
mieux dire , en tranfpofant, comme Racine.
* A d'éternels ennuis je me vois enchainée.
* A l'amour dePharnace on impute mes pleurs,
Que de dire , fans tranfpofer.
Je me vois enchaînée à d'éternels ennuis .
On impute mespleurs à l'amour de Pharnace.
3
Or,dés que nous convenons de ce point
il est incontestable que tout ce que j'ai dit
fur les tranfpofitions , eft d'une grande utilité
& d'un grand fecours pour la perfetion
de notre poëfie. C'est-à - dire , que
quand j'aurois tort de faire confifter l'effence
du ftile poëtique dans l'ufage des
* A&t. II. Sc. G.
* Ibid.
D'AVRIL II
tranfpofitions , il eft toujours . vrai que ces
tranfpofitions fervent beaucoup à la relever
& à la perfectionner ; & que par conféquent
, foit qu'on les regarde comme une
partie effentielle au ftile poétique , ou fimplement
comme une chofe qui contribuë
beaucoup à fa perfection & à fon luftre ,
mes principes & mes obfervations fubfiftent
toujours , & ne font pas moins d'ufage dans
la pratique , pour mettre au fait , & ceux
qui compofent des Vers , & ceux qui veu
lent fe mêler d'en juger ; ce qui comprend
bien du monde .
Je pourrois m'en tenir-là , en adouciffant
ma théle , & en déclarant que tout ce que
j'ai dit jufqu'à préfent fur les tranfpofitions ,
ne doit eftre regardé que comme un moyen
de plus grande perfection & d'embéliffement
pour la poésie , & non, comme chofe
qui en faffe partie effentielle. Il eft bien vrai
que je ne pourois faire cette déclaration
fans m'expofer au reproche d'avoir un peu
reculé. Mais , comme je ne cherche dans
tout ceci que le vrai , parce qu'il n'y a que
le vrai qui foit conftamment utile au public
; je n'aurai jamais aucune peine à renoncer
à mon opinion , dés qu'on me fera
voir qu'elle n'eft pas bien fondée. Je ne
fçai ce que c'eft que le prétendu point
d'honneur qu'on fait confifter à ne point.
reculer ; ou plutôt , je n'en reconnois point
d'autre , en matiere de difpute , que de ré
12 LE MERCURE
former fon fentiment , quand on nous prowve
qu'il n'eft pas exact , & de fçavoir gré à
ceux qui nous détrompent. Je tiens encore
aujourd'hui auffi fortement que jamais , à
l'opinion que j'ai avancée fur ce qui fait
l'effence du ftyle Poetique dans les vers
François , & depuis fix mois que j'ai commencé
à travailler fur ce fujet , toutes les
recherches , toutes les remarques , & toutes
les réflexions que j'ai faites , m'y ont
toûjours confirmé de plus en plus : De forte
qu'au point que je fuis convaincu de la
verité de mon opinion , je ne vois pas d'apparence
qu'on puiffe me faire changer de
(entiment. Mais , malgré la conviction prefente
où je fuis , je ne fais point de difficulté
de déclarer , que fi on me fait voir
clairement , & par de bonnes raifons , que
je me fois trompé , ou en tout , ou en par
tie , non feulement je n'aurai nulle répugnance
à en convenir , mais je me ferai
même un honneur de l'avouer , & de réformer
mon opinion fur les lumieres qu'on
m'aura données .
C'eſt à quoi j'aurai d'autant moins de
peine , que je n'ai cû nul interêt à prendre ,
préférablement à tout autre , le fentiment
que j'ai embraffé ; & qu'il a êté uniquement
le fruit des recherches que j'ai faites
, pour découvrir en quoi confiftoit l'effence
du vers François , & ce qui le diftinguoit
de la Profe.
D'AVRIL. 13
Il y abien des années que j'ai fait des vers
pour la premiere fois , & j'avoue que dans
les premiers, comme dans la plupart de ceux
que j'ai faits depuis , je ne me fuis point
propofé d'autre régle , que les ouvrages
des bons Poëtes , fur la lecture defquels
j'ai tâché de former une forte de goût , ou ,
fi l'on veut , de routine , pour me guider
dans ce que je faifois , & dans le jugement
que je portois fur les productions des autres.
Je m'êtois mis par là affez en état de
fentir ce qui êtoit bon , & ce qui êtoit mauvais
, en fait de Poëfie ; je diftinguois fort
bien , à la faveur d'un certain ufage que
donnent la lecture & la réflexion , ce qui
êtoit véritablement vers , de ce qui n'êtoit
que de la Profe rimée ; mais, je ne m'êtois
jamais avifé de vouloir aller plus loin , ni
de rechercher en quoi confiftoit ce qui fait
la difference de l'un & de l'autre . Il n'y a
pas même bien long- tems que je n'en ſavois
pas davantage , & je crois pouvoir
dire , fans faire tort à perfonne , qu'il en
va à peu prez de même de la plupart de
mes Confreres en Apollon . Ils conviendrort
prefque tous , s'ils veulent mettre la main
à la confcience , qu'ils n'ont point eu
d'autre régle dans leur verfification , qu'un
certain inſtinct formé par la lecture des
bons Auteurs qu'ils ont tâché de fuivre
au plus prés ; c'est - à - dire , que nous
nous fommes tous faits Poëtes fur la foi
de nos devanciers.
14
LE MERCURE
Il eft vrai cependant , qu'on n'en eft
pas plus mauvais Poëte pour cela. Il arrive
au contraire affez fouvent , que l'inftinct
& le goût conduifent mieux que la régle
. Mais , il y a un inconvenient en ceci.
C'eft que tant que le vrai goût n'eft point
fixé par des principes certains & connus ,
chacun fe croit en droit de fuppofer qu'il
eft de fon côté , d'où il arrive d'étranges.
difparates dans les jugemens qui fe font
d'une même piéce que l'un blâme , tandis
que l'autre l'admire , & dont celui- ci fait
l'éloge , tandis que celui - là la trouve déteftable
. Rien fur - tout n'impatiente davantage
que d'entendre prononcer fur cette
matiere , des Poëtereaux de deux jours qui
n'en font encore qu'à l'A. B. C. & qui
croyent déja être au niveau dés la Fontaine
, & dés Deshoulieres, J'ai vu de ces
petits Merciers du Parnaffe , qui fans autre
fonds que de quelques phrafes , & de
quelques rimes détournées dont ils avoient
garni leur mallette , fe donnoient la liberté
de juger fouverainement des ouvrages
d'autrui , & d'y mettre le tau ; & qui confondoient
pitoyablement ce qui fait le tour
aifé dans les vers , avec ce qui y fait le
tour profaïque.
On fent bien le ridicule & l'extravagance
de certains jugemens ; mais il ne
fuffit pas de le fentir ; il faut avoir encore
de quoi s'affûrer foi - même qu'on a raiſon
D'AVRIL 15
dans ce qu'on penfe , & de quoi en convaincre
les autres : Pour cela , il faut
remonter aux fources primitives , & en tirer
des régles. C'est ce que je me propofai
enfin , & non content de fentir par moimême
, toute la difference qu'il y a entre
des vers qui font véritablement de la Poëfie
, & des vers qui ne font que de la Profe
rimée , je voulus démêler ce qui faiſoit
le caractere diftinctif des uns & des autres:
Et aprés avoir lû beaucoup de piéces de
different genre , & de differens Auteurs
bons & mauvais , je ne trouvai rien de plus
marqué & de plus fenfible , pour caracté
rifer la difference du style qui eft Poëtique,
d'avec celui qui eft Profaïque , que le principe
fur lequel j'ai établi mon opinion ;
c'est- à-dire le tour qui , par le moyen des
tranfpofitions , met de la fufpenfion dans
la phrafe. Si je me fuis trompé en ce point ,
je me fuis trompé de bonne foi : J'ai cher
ché la verité en cette matiere , & je ne
me fuis arrêté au fentiment que j'ai fuivi,
que parce qu'il m'a paru le mieux fondé
& le plus fur. Mais comme , même dans
ce qui fait le ftyle Profaïque , il y a du
plus & du moins , il est néceffaire , pour
l'intelligence de ce que j'ai à dire dans la
fuite , d'expliquer en quoi confifte ce plus
ou moins.
16 LE MERCURE
En combien de manieres la verfification pent
être Profaïque.
Le ſtyle dans les vers, peut être Profaïque
en deux manieres . Premierement , par
des tours ou des expreffions lâches & plates
, telles en un mot , que les tranſpofitions
même les plus nobles ne pouroient
les relever , ni en faire de la Poëfie .
On en jugera par les vers fuivans , qui ,
quoique tirez d'un Poëte affez eſtimable
d'ailleurs , ne valent conftamment rien ,
& font de la profe rimée , & mal rimée.
Eft-il quelque maison que vous ne
quittaffiez ?
Eft- il quelque vaisseau d'où vous ne
fortiffiez ?
Pour vous fauver dufeu , pour éviter
l'orage.
Il n'y a point de tranfpofition dans ces
trois vers ; mais , quand on y en mettroit,
en tranfpofant le troifiéme vers pour en
faire le premier , les termes , quittaffiez &
fortiffiez ; & cette construction triviale ,
Eft - il quelque maifon que , &c . Eft- il quelque
vaiffeau d'où , &c. y laifferoient toujours
un fonds de Profe que rien ne peut
rectifier. Cela s'appelle mettre formellement
de la Profe dans les vers ; & ceux
qui font Profaïques de la forte , le font
par quelque chofe de pofitif.
11
D'AVRI L. 17
y en a d'autres qui le font feulement
d'une maniere négative ; c'eft-à- dire , qu'il
ne leur manque que de la fufpenfion , pour
en faire des vers réellement bons. Tel eft
le vers fuivant .
Vous entendez les cris d'un camp
prêt à partir.
11 y a de la Profe dans ce vers , mais
elle n'y eft que d'une maniere négative ,
& feulement par l'arrangement Profaïque
des termes. Auffi , Racine en a - t- il fait un
trés bon vers , & d'un ftyle trés Poëtique,
fans y faire d'autre changement que de
tranfpofer les hemeftiches , en difant :
D'un camp prêt à partir vous entendez
les cris.
Ainfi , quand je dis que c'eft le défaut de
tranfpofition & de fufpenfion , qui rend les
vers Profaïques , je n'entends parler que
de cette feconde maniere que j'appelle négative.
Je fuppofe que les vers ont d'ail
leurs tour ce qu'il faut du côté de l'expreffion
& du tour , pour entrer avec dignité
dans le ftyle Poëtique ; c'est- à-dire , que
je fuppofe que la matiere eft toute propre
& dute difpofée d'elle- même , à recevoir
la forme . A l'égard des vers qui font Profaïques
par quelque chofe de pofitif, il
n'en eft point ici queftion . Quand la matiere
manque par fa qualité , & qu'elle eft
* A&t. 111. Sc. 5.
[ B
18 LE MERCURE
vicieuſe par elle-même , la forme n'y peut
rien. Les plus nobles figures & les plus
belles tranfpofitions , dont on orneroit une
Profe lâche , triviale & rampante , n'y figureroient
pas mieux , que de la broderie fur
de la Bure.
On ne doit donc confiderer la nobleſſe ,
la fineffe , la délicateffe , la vivacité de
l'expreffion , que comme ce qui fait la matiere
du ftyle Poëtique . Avec cette matiere
feule, on fera quelque chofe de beau,
de fin , de vif , de relevé , de magnifique,
fi l'on veut ; mais on ne fera pas de la
Poëfie . Il faut quelqu'autre chofe qui anime
cette matiere , qui y mette la forme , &
qui êtant particulier à la Poëfie , caractérife
fon ftyle , & le tire de pair d'avec celui
de la Profe . La rime & la meſure des
vers ne fuffifent pas pour cela , & ne peuvent
être regardées , ainfi que je l'ai fait
voir , que comme la forme méchanique du
vers ; c'eft de quoi il me paroît qu'on convient
affez. Il s'agit ici de style , & c'eſt
à quoi la mefure ni la rime ne changent:
rien. Je trouvé au contraire que les tranfpofitions
caractériſent tellement le ftyle:
Poëtique que même en retranchant la
rime , & en rompant la mefure , ce ftyle:
demeure toûjours le même : Ceft à dire ,
un ftyle en quelque forte étranger à la.
Profe , & qui y eft hors d'ufage : Unftyle:
qui ne fe fouffre que dans les vers , &
qui eft fi marqué pour appartenir à la Poë
D'AVRI L. 19
fie , qu'on fent & qu'on convient d'abord,
que pour faire des vers excellens , il n'y
manque que de la rime & de la meſure ,
c'est-à- dire , ce qui fait précisément la forme
méchanique du vers . Or , dés que l'ufage
des tranfpofitions forme un ftyle qui
n'eft admis que dans les vers , quel autre
nom puis-je donner à ce ftyle que celui de
ftyle Poëtique ?
Sur quoi je dirai, que l'étude exacte que
j'ai faite de cette matiere , & les longues
difcuffions où elle m'a engagé , m'ont conduit
naturellement à une réflexion , qui
paroîtra d'abord un paradoxe , mais fur laquelle
je fupplie le lecteur de vouloir bien
fufpendre fon jugement jufqu'à ce que je
l'aye entierement développée. C'est que ,
quoiqu'il n'y ait peut- être point de Poëfie
qui paroiffe plus facile que la nôtre , il n'y
en a peut- être point qui demande plus d'art.
Ceci demande a être développé , comme
je vais tâcher de le faire.
En quoi confifte ce qui fait la difficulté de
la Poefie Françoife.
Il n'y a rien en foi- même de plus aifé
dans la pratique , que ce qui fait la forme
méchanique du Vers François. La céfure
qui ne regarde que les Vers héroïques
& les Vers de cinq pieds , est une bagatelle
, & le partage des hémiſtiches dans
Bij
Zo LE MERCURE
*
quoi elle confifte , eft la chofe du monde
qui renferme le moins de difficulté . La rime
à la verité , en renferme davantage ;
c'est la plus grande qu'y ait trouvée M. de
Cambrai , & prefque la feule qu'y reconnoiffent
, non feulement bien des Lecteurs
, mais même bien des Poëtes . Difficulté
neantmoins , la plus petite du monde
pour peu qu'on foit rompu au mêtier. Ua
peu d'exercice & d'habitude en fait bientôt
raifon , & la facilité en ce genre , eft
une de ces chofes qui s'acquierent , fans
beaucoup d'efprit & fans beaucoup d'habilité
. Il est donc évident qu'il n'y a rien
de fi aisé dans nôtre Langue , que de faire
ce qu'on appelle communément des Vers.
Mais d'un autre côté , il n'y a rien de fi
difficile que de faire de bons Vers François .
Voici pourquoi . C'eft que dans nôtre Langue
, le langage pour le fonds , eft à peuprez
le même dans la Profe & dans les Vers ;
qu'il doit être également correct dans l'un
& dans l'autre ftile ; & qu'à l'égard des
licences , les Vers n'en fouffrent pas plus
que la Profe . Les Grecs , comme le remarque
fort bien M. de Cambrai * avoient
recours aux divers dialectes. Ils avoient
auffi bien que les Latins , des fyllabes fu-
*
* Lettre à l'Acad . p. 303.
* Lettre à l'Acad. ibid.
* Ibid.
D'AVRIL 21
perfluës qu'ils ajoutoient librement pour remplir
leurs Vers , mais les Latins plus rarement
. Pour les autres, ils avoient encore
certaines particules, qu'on appelle particu
les expletives , parce qu'elles ne fervent
uniquement qu'à remplir la meſure du Vers
felon le befoin. Nous n'avons rien de tout
cela , & nous fommes au contraire , fi refervez
fur cet article , que nous regardons,
comme quelque chofe de vicieux dans un
Vers , tout terme qui n'y a place que pour
en remplir la meſure .
Toute la difference pour le ftile , entre
la Profe & les Vers , fe reduit donc précifément
à celle qu'y peuvent mettre les
tranfpofitions : Sur quoi , je vais faire quelques
obfervations qui feront toucher au
doigt, combien cette difference eft quelque
chofe de délicat , & de prefque imperceptible.
Io. Quoique par le détail que j'ai fait
de ces tranfpofitions , il paroiffe que nôtre
Langue en a beaucoup plus qu'on ne
s'êtoit imaginé ; cependant , il eft viſible
que nôtre Langue n'en a point un affez
grand nombre , pour fonder une difference
bien notable & bien fenfible dans le
ftile qui les admet .
2º. C'eft que la tranfpofition eft impraticable
dans la conftruction de celle de nos
Phrafes , qui eft la plus ordinaire & la plus
ufitée dans le difcours ; c'eſt- à - dire , celle
22 LE MERCURE
où entre un Verbe Actif avec fon Accufa
tif. Nous ne pouvons rien dire , rien
écrire , ny en Profe ny en Vers , que cette
conftruction ne revienne dix fois au moins ,
contre une conftruction d'une autre espece.
Celle- là feule , fi elle admettoit la tranf
pofition , fourniroit plus de varieté & une
difference plus fenfible dans le ftile , que
toutes les autres conftructions enſemble ;.
& il fe trouve que c'eft prefque la feule.
qui la rejette , & qui lui donne l'exclufion
la mieux fondée , comme je l'ai juſtifié &
démonftré en traittant de la tranfpofition
de l'Accufatif.
+
3°. A l'égard des autres conftructions
qui admettent la tranfpofition en Vers , il
y a encore bien des écueils à éviter , &:
bien des ménagemens à garder, foit pour
le choix de ces tranfpofitions , foit pour
la maniere de les placer , foit pour les
adouciffemens que la plupart demandent ,
felon le plus ou le moins de violence qu'elles
font à la conftruction naturelle. De
forte que, quelque bonne que telle tranfpo
fiation foit par ffooii--mmêêmmee ,, iill y a bien des
rencontres où il eft plus à propos de la fupprimer
que de l'employer.
Ajoûtons pour 4 & derniere obfervation
, qu'une tranſpoſition ne fait jamáis
meilleur effet dans le Vers , que lorfqu'el
* Mercure de Janvier 1718. p. 31.
D'AVRI L.
le y paroît moins ce qu'elle eft ; c'est- àdire
que lorfque de la maniere qu'elle
elt ménagée , elle imite de fi prez la conftruction
naturelle , qu'elle fait, en quelque
forte , illufion au Lecteur , & lui dérobe
même toute idée de tranfpofition.
fi
Concluons de tout ceci , que dez que
ce qui fait la difference entre le ftile Poë
tique & la Profe , confifte en quelque chofe
de fi fin , de fidélié & pour ainfi dire , de
imperceptible ; il faut un art infini pour
y atteindre : & que par conféquent , comme
il n'y a point de Langue où le ftile qui
diftingue les Vers de la Profe , foit moins
marqué & moins palpable que dans la noere;
il ny en a point auffi , qui demando
plus de fineffe & plus d'art.
Cet art & cette fineffe dont je parle , ne
confiftent pas , comme on le juge bien , à
trouver des tranfpofitions & à en farcir fes
Vers ; puifque ces tranfpofitions font à la
main de tout le monde , & que chacun
eft maître de les employer , tant & fi peu
qu'il lui plaît : L'habilité en ce point, confifte
dans leur choix & dans la maniere de
les pratiquer , le tout , par raport à la qualité
du fujet qu'on traitte , & au caractere
du. ftile propre à l'efpece particuliere de
Poëfie dans laquelle on travaille ; c'eſt ce
qu'il faut que j'explique
›
24
LE MERCURE
Diftinction de trois fortes deftiles differens
dans la Poëfie.
On peut diftinguer en bien des manieres
, les differentes fortes de Poëfies . Io.
Par le nombre de fyllabes qui entrent dans
les differentes fortes de Vers ; & c'eft ainfi
qu'un Vers de douze fyllabes , eſt diſtingué
de tout autre Vers qui en a moins. 20. Par
la differente efpece de pieces Et c'eft ainfi
que le Dramatique différe de l'Epique , &
que dans le Dramatique même , le Tragique
différe du Comique ; c'eft ainfi que l'Elégie
différe de l'Eclogue ; & le fonner , du
Rondeau &c . 30. Par la qualité du ſtile
qu'on employe dans un ouvrage ; il y a un
ftile héroïque , grand , fublime ; il y a un
ftile aifé , naif , familier ; & un ftile qui
par fon caractere , eft audeffous de l'héroïque
, & audeffus du naïf & du fimple , &
que par cette raifon , j'appellerai Mitoyen.
Il y auroit même encore une infinité de
fubdivifions à faire fur cette derniere divifion
, qui admet bien des dégrez differens
dans chacune de fes parties ; mais , je
m'en tiens à cette divifion de trois fortes
de ftile , qui fuffit ,feule pour mon fujer .
Or , c'eft par raport à cette derniere divi
fion , que je dis que nôtre Poëfie demande
beaucoup d'art dans le choix des tranfpofitions
, & dans la maniere de les em
ployer.
D'AVRIL. 23
ploier. Il eft vrai que le plus ou moins de
fineffe , & d'habilité en ceci, dépend du génie
& du goût de chaque Poëte en particulier
; mais cependant , comme il doit y
avoir dans la maniere de verfifier , quelque
chofe qui rende la verfification plus
on moins noble , felon le ftile dans lequel
on compoſe , on eft en droit d'exiger de
moi , que je marque en quoi j'affigne cette
différence. Je regarde même ce point
là , comme quelque chofe d'effentiel à mon
opinion ; puifqu'elle ne peut être fondée
en verité : Si le même principe , qui fert à
diftinguer les Vers de la Profe , ne fournit
auffi de quoi diftinguer , dans la verfification
même , ce qui y rend un Vers plus ou
moins noble , & de quoi en caractériſer les
ftiles différens.
Je fçai qu'en Vers comme en Profe , la
qualité du ftile dépend en partie du choix
des termes , & encore plus du caractére
des pensées ; mais , comme une penfée peut
être exprimée en termes magnifiques , fans
que le Vers foit noble , auffi, peut- il y avoir
de la nobleffe dans la verfification , fans
qu'il y en ait, ny dans la penfée , ny dans les
termes. L'Empereur Titus dans la Berénice
de Racine, ouvre le 2. Acte par ce Vers.
A- t-on vû de ma part le Roy de Comagéne
?
Sçait- il que je l'attends.
Il y a dans ce Vers une forte de noblef
Avril 1718
G
16
LE MERCURE
fe du côté du fentiment . c'eft un Empereur
Romain qui parle , & qui fait fentir la fuperiorité
de fon rang fur celui des Roys ,
relle qu'elle étoit en ces tems là . Les termes
qu'il employe , n'ont rien d'ailleurs
qui ne convienne à la Majeſté d'un Empereur
. Mais , à n'enviſager ce Vers que du
côté de la verfification , il n'a rien de plus
noble que celui- ci , par lequel Colombine
congédie Arlequin dans les Scénes Italiennes
:
Vous plairoit-il , Faquin , de décamper
d'ici ?
å
'Autre exemple , d'autant plus propre
appuyer ce queje dis , qu'il est tiré du même
Vers entendu dans deux fens differens :
Le voici.
Ses rides fur fon front ont gravé fes
exploits.
Ce même Vers fe peut dire également,
& d'un Héros avancé en âge , & d'un Sergent
qui a vieilli dans le mêtier , comme
l'a fait Racine dans les Plaideurs , à peu
de chofe prez . Dans le premier fens , & la
penfée & les termes en font nobles ; dans
le fecond, l'un & l'autre dévient burleſque ;
mais, en quelque fens qu'on le prenne ,la verfification
en eft toujours trés belle & trés
noble. Il y a donc dans la verfification un
principe, qui par lui -même ,& indépendemment
de la penfée , & des termes , donne
plus ou moins de grandeur & d'élevation
au Vers. Or , c'eſt ce principe qu'il faut
D'AVRI L. 호
chercher , & qu'on a droit d'exiger de moi
que j'affigne , en marquant fur quoi dans
mon opinion, j'êtablis ce plus ou moins d'élevation,
de force ou de douceur, qui diftingue
& caractériſe les différentes fortes de
ftiles dans la Poëfie ; & c'eſt à quoi je vais
tâcher de fatisfaire .
•
La verfification comprend deux choſes :
Premierement , ce qui fait la forme méchanique
du vers , comme la rime , la meſure,
& la céfure pour lleess vveerrss qquuii en deman.
dent. Secondement , ce qui en fait , pour
ainfi dire , l'ame & la forme interieure
que je fais confifter dans ce tour , qui par le
moyen des tranfpofitions, met de la fufpenfion
dans la phraſe , felon la définition que
j'en ai donnée. Or , à ne confiderer le
ftyle dans les vers , que par raport à ce
qui vient purement de la verfification , &
indépendemment de l'élevation , ou de la
fimplicité des termes qui y font employez,
je dis que la différence du ftyle plus ou
moins élevé , fe tire de ces deux points ,
dans lefquels je fais confifter toute la verfification.
C'est- à - dire , que plus un vers
fera parfait dans ces deux points ; plus autfi ,
aura-t- il de grandeur & d'élevation par luimême.
Je dis par lui-même , pour faire remarquer
que je fais ici abſtraction de la
nobleffe qui vient des termes , des figures ,
Merc. de Nov. 1717. pag. 30.
Cij
28 LE MRCURE
& de tout ce qui n'eft point particulier au
vers ; car , quoique j'en aye déja averti , il
eft fi aifé de confondre les chofes dans une
matiere que je fuis obligé de reduire à une
extrême précifion , que je crois ne pouvoir
trop rappeller mon lecteur à ce qui peut le
fixer , & le mettre exactement au fait. Entrons
préfentement dans la preuve du principe
que je viens d'avancer .
Le ftyle de la verfification eft de lui-même
un ftyle noble & élevé ; c'eft le caractere
qui lui eft le plus particulier . Il s'enfuit
de là , que plus un vers fera complet &
parfait dans toutes fes parties , ou , ce qui
fignifie la méme chofe , plus il fera vers ,
& plus il aura de grandeur & de nobleffe
par lui- même : Il s'enfuit encore , par la
même raifon , qu'à proportion du déchet
qu'il fouffrira dans l'une des deux parties
qui le compofent , il perdra auffi de fon
élevation & de fa majefté : Et , par une confequence
néceffaire : Que la différence du
ftyle pour l'heroïque , pour le mitoyen ,
pour le fimple & le familier , ne vient proprement
que du plus ou moins de perfection
qu'aura le vers dans ce qui fait les deux
parties effentielles . Quelque clarté que je
tâche de donner ici à ma penſée , je fens
bien qu'il y refte toûjours une certaine obfcurité
qu'il n'y a que le détail qui puiffe
corriger Entrons donc dans ce détail , qui
donnera du jour à ce que je dis .
D'AVRIL: 29
Dans ce que j'appelle la forme méchanique
d'un vers , je ne vois rien de plus
effentiel que la cefure . La richeffe de la rime
peut contribuer à l'agrêment du vers,
mais elle décide infiniment moins que la
céfure pour l'effentiel . Un vers peut être
trés fimple avec la rime la plus riche ; au
contraire , toute céfure bien marquée donne
toûjours au vers un air de nobleffe & de
grandeur . Je n'explique point ici ce que
'entends par une célure de cette forte ; cela
demanderoit un détail qui m'écarteroit
trop. J'efpere traiter quelque jour à part
de ce qui regarde la céfure , auffi bien que
de ce qui regarde la rime ; mais pour le
prefent , je crois pouvoir fuppofer que les
gens du métier , ou qui font au fait fur la
Poëfie , & pour qui principalement j'écris,
entendent fort bien ce que je veux dire par
une céfure bien marquée .
Je fais donc confifter prefque uniquement
la noblefle du vers , pour la forme mécha
nique , dans la beauté & la régularité de
la céfure. Et comme il n'y a que deux fortes
de vers qui admettent du repos , ceux
de douze fylabes , aprés le troifiéme pied;
& ceux de dix fylabes , aprés le fecond ;
auffi , n'y a - t- il que ces deux fortes de vers,
qui pour la forme méchanique, puiffent être
fufceptibles du plus ou moins d'élevation .
La différence , qui peut fe trouver entre les
autres à cet égard , ne peut venir que du
C iij
30 LE MERCURE
fonds de la penfée , ou de la différence des
termes qui l'expriment , mais nullement de
la verfification ,
Je fais confifter ce que j'appelle la forme
interieure & l'ame du vers , dans la fufpenfion
de la phrafe. Comme cette fufpenfion
fe fait par le moyen des tranfpofitions,
tout fe réduit à cet égard aux feules tranfpofitions.
Sur quoi , il faut remarquer qu'il
y en a de differentes fortes ; c'est - à - dire ,
les unes plus naturelles , les autres plus hardies
. Il s'enfuit de là , qu'il y a lieu au choix
dans les tranfpofitions , & que felon le ftyle
dans lequel l'on verfifie , il y a des tranf
pofitions qui conviennent mieux que d'autres.
Il s'enfuit en fecond lieu , qu'on peut
en employer plus ou moins dans une même
periode.
Cela pofé , je prétends que la différence
des ftyles dans cette partie , dépend du plus
ou moins de tranfpofitions qui entrent dans
les vers , & du choix de ces tranfpofitions;
c'est- à- dire , que plus elles feront hardies ,
& plus auffi les vers auront de grandeur &
d'élevation . De forte que le ftyle heroïque
en demande un plus grand nombre , & de
plus hardies que le ftyle mitoyen , & celuici
de même à proportion , à l'égard du ſtyle
fimple & familier .
Ainfi , la dégradation de ces trois fortes
de ftyles , l'heroïque , le mitoyen , le familier,
ou le fimple , ſe réduit dans la Poëſie
D'AVRIL.
3*
à ces deux points ; la céfure , pour la méchanique
du vers ; le nombre & le choix
des tranfpofitions, pour ce qui en fait l'ame.
Je ne prétends pas pour cela , que des vers
foient d'autant plus beaux , qu'ils renferment
un plus grand nombre de tranfpofitions
, & que ces tranfpofitions font plus
hardies & plus éloignées de la conftruction
naturelle : La beauté d'un vers eft quelque
chofe de rélatif, & qui dépend du ftyle
dans lequel il eft fait. Il y a des tranfpofitions
qui font un très bon effet dans le fublime
, lefquelles défigureroient un ſtyle
fimple & uni. Je ne regarde ici ce plus ou
moins , qu'autant qu'il fert à marquer
la
difference des ftiles , au moins , felon ma
penfée que je vais tâcher de juftifier & de
rendre encore plus palpable par des exemples.
En quoi confifte le ftyle heroïque dans la
verfification.
Je commence par le ftyle heroïque , &
je dis que ce qui le diftingue en Poëfie , à
ne l'envisager que du côté de la verification
, & indépendemment de la nobleffe des
termes , c'est le grand nombre & la hardieffe
des tranfpofitions . Je n'exige pas
qu'elles foient continues , & qu'il n'y ait
pas un feul vers où il ne s'en trouve ; cela
ne feroit ni toûjours bon , ni même toû
C iiij .
32 LE MERCURE
jours praticable : Mais , ce ftyle demande
qu'on y en employe , tout autant qu'on le
peut , fans embarraffer la phrafe . Il feroit
inutile de citer fur cela grand nombre
d'exemples : Un feul fuffira pour mettre au
fait. Il eft tiré du feu Abbé Regnier qui ,
entre ceux de nos Poëtes qui ont eu de la
réputation , eft à mon fens celui dont la
Poëfie fent le plus la Profe ; & il eft pris
de celui de fes ouvrages qui a êté le moins
eftimé , & qui véritablement mérite le
moins de l'être. C'eft la traduction de fon
premier Livre de l'Iliade d'Homere . Les
vers en font généralement affez médiocres ,
mais cependant , voici un morceau qui m'a
paru plus tolérable que la plupart du refte
de l'ouvrage , & où l'Auteur a donné en
partie au genre fublime , les tranfpofitions
qu'il demande : Ce morceau eft à la page
318. de fes Poefies Françoifes , où il met
ces vers dans la bouche d'Achille.
"
Quel orgueil eft le tien, Atride Audacieux
?
Lui dit-il ; & comment les troupes de
la Gréce
I
De t'obeir encore ont- elles la foibleffe ?
2
On comment deformais , dans les travaux
de Mars
3
Peuvent-elles pour toi s'expoſer aux bas
Lards ?
D'AVRIL. 1
Que m'ont fait les Troyens pour leur
faire la guerre ?
4
Aux bords de Theffalie ont- ils jamais
pris terre ?
S
M'ont- ils jamais contre eux juftement
irrité
Par quelque enlevement , par quelque
hoftilité ?
6
Des Troyens , quant à moi , je n'ai point
à me plaindre :
Ils ne m'ont fait nul tort , je n'ai rien
d'eux à craindre.
Nous sommes Séparez par des climats
divers ,
Par de vaftes pays , par des monts , par
des Mers.
Ce morceau n'eft pas parfait , il s'en faut
beaucoup ; mais , il eft aifé de fentir que les
tranfpofitions qu'on y a mifes , & que j'ai
chiffrées exprés , ne contribuent pas peu à
en relever le ftyle . Le tout n'en eût êté que
meilleur , plus poëtique , & plus fublime,
fi l'Auteur y avoit encore ménagé d'autres
tranfpofitions , comme il le pouvoit ; c'eſtà-
dire , fi au lieu de mettre ,
M'ont-ils jamais contre eux justemens
irrité,
Par quelque enlevement , par quelque
hoftilité?
34 " LE MERCURE
Il eût renverfé l'ordre de ces deux vers,
on difant ,
Par quelque enlevement , par quelque
hoftilité ,
M'ont-ils jamais contre eux juftement
irrité ?
Et pourquoi cet arrangement vaut- il
mieux ? En voici la raifon . C'eft que dans
la maniere dont l'Abbé Regnier a difpofé
ces deux vers , ils ne font point liez enfemble.
Quand on eft à la fin du premier
comme il a un fens fini par lui même ; on
ne s'attend point au fecond . Au lieu que
dans l'arrangement que je leur donne , le
fecond eft annoncé par le premier , & tous
deux fe trouvent liez enfemble.
A l'égard des deux derniers vers du même
morceau , ils font infoutenables par leur
marche toute Profaïque .
Nous sommes féparez par des climats
divers ,
Par de veftes Païs , par des Monts , par
des Mers.
Cela s'appelle de pure Profe rimée , & il
eft impoffible d'en faire de bons vers, qu'en
tranfpofant. Or , comme cette phrafe n'eft
compofée que d'un verbe & de plufieurs
mots qui ne font qu'un , êtant régis par la
même prépofition ; on ne peut la tranfpofer,
qu'en renvoyant le Verbe aprés la prépofition
, & les termes qu'elle gouverne ;
c'est- à- dire , qu'en finiffant les deux vers
D'AVRI L.
35
par l'hemiftiche qui les commence ; & tout
homme qui aura un peu d'oreille , en fait de
verfification , fentira qu'il falloit terminer
la phrafe par ces mots : Nous fommes féparez
, en difant par exemple.
Sous des climats divers en naiffant fequeftrez
,
Par de waftes pais nous sommes féparez
L'ufage que je prétends tirer de ce morceau
, eft de faire voir que , ce qui s'y trou
ve de bon, tire en grande partie fa beauté ,
du fecours des tranfpofitions ; & que ce qui
s'y fait fentir de foible , n'eft mauvais que
faute de tranfpofitions . Le fujer en demandoit
de lui même , & je ne puis mieux le
prouver , que par la maniere dont Racine a
traité le même morceau d'Homere , en faifant
dire à Achille dans fa Tragédie d'Iphigénie
, ce qu'Homere lui fait dire dans
fon Iliade .
1. Et que m'a fait à moi cette Troje
où je cours ?
I
An pié de ſes remparts quel interêt
m'appelle ?
Pour qui , fourd à la voix d'une mere
immortelle
,
2
Et d'unpere éperdu négligeant les avis ,
1. Iphig.
Act. IV. Sc. 6.
36
LE
MERCURE
Vais-je y chercher la mort tant prédise
à leur fils ?
Jamais vaiffeaux partis des rives du
Scamandre ,
3
Aux champs Theffaliens oferent - ils defcendre
?
4
Et jamais dans Lariffe un lâche Raviſſeur
Me vint- il enlever on ma femme ou
ma soeur ?
Que l'on change la marche de ceux de
ces vers où il y a de la tranfpofition , en
difant par exemple.
Quel interêt m'appelle au pié de fes
remparts.
Négligeant les avis d'un pere infortuné . .
Oferent- ils defcendre aux champs Theffaliens
Enfin, vint - il jamais un lâche Raviſſeur
M'enlever dans Larifſſe , ou ma femme
ou ma foeur.
Ce morceau qui eft fi beau & fi noble,
de la maniere que l'a traité Racine , perdra
une grande partie de fa beauté & de fa
grandeur.
Je ne puis m'empêcher d'indiquer ici
en paffant , une chofe dont je me réſerve à
parler quelque jour plus au long , en traitant
à fonds de ce qui régarde la céfure ;
c'eſt que le repos du Vers n'eft presque
D'AVRIL. 37
jamais bien marqué , quand il n'y a point
de tranfpofition dans la phrafe. Par exemple
dans ces Vers .
Quel interêt m'appelle au pié de fes
remparts ?
Négligeant les avis d'un pere infortuné.
Oférent- ils defcendre aux champs Theffaliens
?
La céfure eft foible , felon le principe où
je fuis ; que c'est une imperfection dans
le Vers françois , au moins , pour le ftile
héroïque & fublime , lorfque le terme, qui
finit le premier hémiftiche , tient au fecond
par un régime néceffaire , tels que ceux - ci :
M'apelle au pié de & c. Les avis d'un pere.
Defcendre aux champs . & autres femblables.
Le repos , n'eſt alors n'eft là que comme accidentel
, & parce qu'hûreufement le Verbe
finit avec l'hémiftiche . Pour que la céfure
foit légitime , & que le Vers puiffe eftre
cenfé coupé en deux parties, il ne fuffit pas
qu'on coupe une phrafe en deux morceaux ,
qui réellement n'en font qu'un ; mais , il
faut qu'on tourne la phrafe de telle maniere
, qu'elle préfente , en quelque forte , deux
phrafes. Or , c'est l'effet que produifert
les tranfpofitions
, comme on peut le remarquer
dans ces mêmes Vers , de la maniere
que Racine les a tournés .
Au pié de fes remparts quel intereft m'appelle.
Et d'un pere éperdu négligeant les avis ...
38
LE
MERCURE
Aux champs Theffaliens oférent- ils def
cendre ...
Dans ces trois Vers , ce qui finit le premier
hemiftiche , ne gouverne point ce
qui commence le fecond. Au pied de fes
remparts. Voilà un morceau de phrafe qui
n'a nulle liaiſon avec les deux premiers termes
qui fuivent. Quel interêt ; De forte
que jufques là , on n'apperçoit point quel
rapport ces deux morceaux ont enſemble :
Ils forment , en quelque forte , deux commencemens
de phrafe différens ; & ce n'eft
qu'aprés que le Verbe , appelle , qui eft à
la fin du Vers , a paru , qu'on s'apperçoit
que ces deux morceaux ont un rapport
entr'eux par le moyen du Verbe qui les
lie Mais le Vers d'ailleurs , eft fi bien
coupé au milieu , par l'indépendance qu'ont
à l'égard l'un de l'autre , les termes entre
lefquels fe forme le repos , que ce n'eft qu'à
la fin du Vers qu'on découvre le rapport
éloigné & médiat qu'ils ont l'un à l'autre .
Je ne m'étendrai pas davantage fur ce
point ; mais , je fuis perfuadé que ceux qui
y voudront faire quelque attention , conviendront
que cette raifon feule fuffiroit,
pour faire juger de l'importance & de la
néceffité de la tranfpofition, au moins , pour
les Vers dont le ftile doit eftre dans le genre
fublime : Car , pour ceux dont le ftile ,
quoique noble , ne s'élève pas jufqu'à cette
fphere , j'avoue qu'on peut de tems en
D'AVRIL. 39
tems fe relâcher de cette rigueur.
En quoi confifte le ftile mitoyen dans la
Verfification
Je fais donc confifter dans deux chofes,
la différence qu'il y a entre ce ftile que j'appelle
mitoyen, & le ftile héroïque. r' Dans
une forte de relâchement , que le ftile mitoyen
admet à l'égard de la céfure , qu'il
n'éxige pas qui foit toujours fi marquée .
2°. Dans le ménagement des tranfpofitions
qui doivent y eftre , & moins fréquentes ,
& plus douces que dans l'héroïque . L'un
fuit prefque de l'autre ,felon la remarque
que je viens de faire touchant la céfure ;
c'est - à-dire , que lorfque les tranfpofitions
font moins fréquentes , la bonne céfure qui
fe forme ordinairement par le fecours des
tranfpofitions , y eft auffi plus rare. Le ſtile
héroïque demande une exactitude plus
févére fur l'un & fur l'autre de ces deux
points . Le ftile mitoyen admet quelque relâchement
fur tous les deux ; mais néanmoins
, un relâchement qui ne dégénére
point en licence & en libertinage . Au teſte ,
ce ftile mitoyen eft celui dont l'uſage me
paroît le plus étendu , puifqu'il entre dans
toutes les piéces où les paffions ne font point
pouffées jufqu'aux grands mouvemens ;
& il eft d'ailleurs trés fufceptible de tout
ce qu'il y a de plus noble , de plus brillant ,
40 LE MERCURE
& de plus délicat dans la Poëfie. L'exemple
que j'en vais produire , eft tiré de Madame
des Houlieres ; & s'il m'eft permis de
dire mon fentiment fur fes Ouvrages , j'avouerai
que je ne connois perfonne , fans
même en excepter aucun de nos plus grands
Poëtes, qui ait mieux atteint que cette illuftre
Dame , au véritable goût de la poëfie
françoife , & qui l'ait mieux fait fentir
dans fes Vers . Il y a des gens qui croient
que fa maniere de verfifier eft contraire à
mes principes. J'abandonnerois mes principes
, fi cela eftoit ; & dans la conviction
où je fuis que le tour qu'elle
donne
à fes
Vers, eft le véritable
tour qui convient
à
nôtre
Poëfie
, je ne pourrois
m'empêcher
de rejetter
, comme
fauffes
, toutes
les régles
qui n'y quadreroient
pas : Mais , plus
j'ai lu fes Ouvrages
, plus je me fuis confirmé
dans l'opinion
où je fuis, fur ce qui fait
l'effentiel
de nôtre
verfification
. Je n'appellerai
jamais
de tout ce qu'elle
décidera
contre
moi en cette
matiere
. C'est
ce que
je déclare
hautement
, avec
cette
reftriction
néanmoins
, que comme
il n'y a point
d'Auteur
fi parfait
, où il n'y ait quelque
chofe
à rectifier
, on ne fe prévaudra
point
contre
moi des endroits
où elle aura négligé
de mettre
des tranfpofitions
, quand
je montrerai
évidemment
, que les Vers
en
euffent
efté plus beaux
, fi elle y en eût
employé
. Je
D'AVRIL
Je choifis exprés l'Ydile du Ruiffeau ,
parce que quelqu'un m'a objecté cette
Piéce , comme un exemple qui faifoit contre
mon opinion. Je n'en mettrai ici qu'une
petite partie , & morceau à morceau. Les
remarques que je ferai fur chaque Pério
de , en feront beaucoup plus fenfibles.
Le Ruiffeau.
Ruiffeau , nous paroiſſons avoir un méme
fort.
D'un cours précipité nous allons l'un
l'autre ,
Vous à la Mer , nous à la mort
Mais hélas , que d'ailleurs je vois pew
de
raport
Entre votre courfe & la nôtre !
Le premier Vers renferme une Phraſe finie
, & une Phrafe dont la conftruction no
comporte point de tranfpofition . Le fecond
& le troifiéme en ont une qui les lie , &
qui eft trés douce.
Le 4. & le 5. n'ont point de tranfpofition
; mais , ilme paroît qu'ils n'en auroiene
que meilleure grace , fur- tout êtant , comme
ils fe trouvent à la fin de la periode ,
s'ils étoient relévez par une tranfpofition
qui les fit figurer à peu prés de la manicre
fuivante.
Mais , qu'entre vôtre courſe , ici bas &
& la nôtre ,
Avril 1718 .
D
42 LEMERCURE
Je vois d'ailleurs peu de raport .
Je fçai bien que , ici bas , que j'infére
dans le premier de ces deux Vers , eft une
cheville que j'ai employée , faute d'avoir
le loifir de chercher quelque chofe de mieux;
mais ce n'eft pas de quoi il eft queftion. Il ne
s'agit ici que de la tournûre du Vers & de
l'effet de la tranfpofition , laquelle , fi je ne
me trompe , fert à terminer beaucoup plus
heureufement la periode , que le tour dont
a ufé l'Auteur. Qu'on compare enſemble
ces deux manieres , je fuis perfuadé qu'on
conviendra , qu'à la cheville prés , la feconde
eft la meilleure : Pourfuivons.
Vous vous abandonnez fans remords ,
fans terreur ,
A vôtre pente naturelle.
Il n'y a point ici de tranfpofition , mais
la chofe n'en eft pas mieux . Il y en falloit
d'autant plus, que le Verbe, abandonner , eft
un Verbe mixte ; c'eft- à - dire , qui peut fe
prendre activement & neutrement , ou fans
régime. Or , quand ces fortes de Verbes
employez comme actifs , ne font point précédez
de leur régime , on les prend pour
neutres ; c'eſt - à - dire , qu'on croit que la
Phrafe eft terminée , avant que ce régime
paroiffe. Par exemple, quand on eft au bout
du premier de ces deux Vers , vous vous
abandonnezfans remords , fans terreur , on
n'attend plus rien, & lefecond, qui fe trouve
en dépendre, vient aprés coup. Il faut reD'AVRI
L. 43
venir à deux fois pour une Phrafe qu'on
pouvoit lire tout d'une haleine: Cela fatigue
le Lecteur , cela lui déplaît . C'eft une peine
& une furprife qu'il faut lui épargner .
Qu'elle devoit donc être la vraye marche
de ces deux Vers ? La voici.
A vôtre pente naturelle ,
Sans remords , fans terreur , vous vous
abandonnez
Il faudra changer la rime , il eft vrai ;
mais comme dit Dêpreaux ;
* La rime est une esclave & ne doit
qu'obéir.
La premiere chofe à laquelle il faut penfer,
quand on fait des Vers , c'eft à donner
à fa Phraſe le tour Poëtique ; permis enfuite
de fonger à la rime. Tout Poëte , qui
fait fon capital de la rime, & qui y affujettie
la marche de fon Vers , ne reuffira jamais
dans fon mêtier. C'eſt l'écueil le plus ordi.
naire ou échoüent bien des verfificateurs ;
& rien n'eft plus propre à déroûter un Poëte
qui commence , que de s'habituer à cette
pratique ; elle fait prendre un ply qui ne s'efface
prefque jamais . Je fuis bien fûr , que
ce n'eft pas le befoin de la rime qui a déterminé
Madame des Houlieres ; elle la manioit
avec trop de facilité pour s'en être renduë
efclave. Mais , quelque beau que foir
l'ordinaire le tour de fes Vers , elle fe
pour
* Art. Pues,
Dij
44 LE MERCURE
permettoit quelquefois des négligences ,
qu'elle
'elle merite bien d'ailleurs qu'on lui pardonne
; & quand je les reléve ici , ce n'eft
point pour la condamner , moi qui fuis un
de fes plus zelez admirateurs , mais feulement,
pour en tirer de quoi m'inftruire moimême,
en inftruifant les autres . Auffi , les négligences
que je viens de reléver , font-elles
prefque les feules qui fe trouvent dans
la piéce du Ruiffeat , dont je continuërai
de raporter encore de fuite quelques morceaux
.
Point de loy parmi vous ne la rend criminelle
La Vieilleffe chez vous n'a rien quifaf-
Se horreur.
Ce ,parmi vous , & ce , chez vous , tranfpofez
, font de ces inverfions prefque infenfibles
par leur douceur & leur naturel , qui
ménagent la régularité de la céfure , & l'agrêment
de la fufpenfion , fans y mêler rien
de trop hardi , ny de trop fier .
Prez de lafin de vôtre course ,
Vous êtes plus fort & plus beau ,
Que vous n'êtes à vôtre ſource.
Vous retrouvez toujours quelque agrêment
nouveau.
La tranfpofition, qui lie les trois premiers
Vers , eft une tranfpofition de prépofition ,
qui , comme je l'ai fait voir dans fon lieu
eft de toutes les tranfpofitions , l'efpece la
plus douce. Le quatriéme Vers ne me paroît
D'AVRIL
45
là , que comme poftiche & intercalaire' ;
c'eft- à - dire , qu'il n'y eft employé que pour
ménager le paffage de la rime feminine précedente
à une nouvelle . Il n'y a gueres de
piéces où l'on ne fe trouve quelquefois dans
cette néceffité . L'art confifte à dérober la
connoiffance de ce befoin , & à enclaver fi
bien ces morceaux ajoutez , qu'ils paroiffent
tenir au refte de la Phraſe ; de forte
que , ce que le befoin feul à fait imaginer ,
fe tourne en beauté. C'eſt à mon gré , un
des endroits par où la difference des bons
& des mauvais Poëtes , fe fait le mieux fentir
. Madame des Houlieres en a ufé à peu
prés de la forte en cet endroit- cy , où, quoique
le Vers dont je parle , ne foit pas néceffaire
, il ne laiffe pas de figurer d'une maniere
qui ne dépare point : Paffons à ce
qui fuit.
Si de ces paisibles bocages
La fraîcheur de nos eaux augmente les
appas ,
Votre bienfait ne fe perd pas.
Par de délicieux embrages
Ils embeliffent vos rivages.
Sur un fable brûlant entre des prez fleuris
Coule vôtre onde toujours pure & c.
Il me faudroit tranfcrire le reste de la
Piéce qui eft pleine de beautez , & où
les tranfpofitions font admirablement mênagées
, fi je voulois profiter de tout ce
qu'elle me fournit de preuves en faveur de
46 LE MERCURE
mon opinion . Ceux qui voudront fe donner
le plaifir de la lire toute entiere avec
quelque attention , auront lieu de fe convaincre
de ce que j'en dis .
En quoi confifte le ftilefimple & familier
dans la Verfification.
Outre les deux premiers ftiles dont j'ai
tâché de marquer la différence , il y en a
une troifiéme espéce, que j'appelie ftile fimple,
libre,uni, familier , qu'on employe dans
les Narrations , telles que les Fables & les
Contes ; dans les Epitres badines, dans les
Epigrames , Madrigaux , dans les Réfléxions
dogmatiques & inftructives ; en un
mot, dans toutes ces fortes de Piéces où il
faut un air de facilité & de négligence qui
exclue toute contrainte.
*
Le ſtile qui eft dans ce caractere,répond
affez à celui qu'Horace employe dans fes
Satyres & dans fes Epîtres , & qu'il appelle
lui-même un ftile approchant de la
Profe. Ces deux ftiles conviennent en une
chofe , qui eft ,qu'ils n'ont tous deux prefque
que la forme méchanique de la verfification
, c'eſt- à - dire , que les Vers latins
de cette efpéce , ne font Vers , qu'en ce que
la quantité des fyllabes & le nombre des
·
Nequefi quis fcribat , uti nos
Sermoni propiora , putes hunc effe Poëtam.
Lib. I. Sat. IV.
D'AVRI L. 47
le
pieds y font obfervés ; & que les françois
n'ont prefque autre chofe du Vers , que
nombre des pieds , la céfure , & la rime.
Il faut pourtant avouer qu'il y a dans ces
fortes de Vers latins , une rudeffe & un air
de rufticité qui n'eft pas dans les Vers françois
de la même efpéce . Ceux - la ont quelque
chofe de dur , de fauvage , qu'on ne
peut mieux défigner , que par le terme de
raboteux , dont s'eft fervi M. de Cambray,
au fujet de quelqu'uns de nos Vers françois.
Ceux-ci au contraire , ont de la douceur
, du naturel , & un air de politeffe.
C'est une forte de négligence dans tous les
deux ; mais , d'un caractére bien différent
Négligence inculte , & qui a quelque chofe
de rebutant dans les premiers : Négligence
pleine d'art & d'agrêmens dans les feconds .
Auffi , ya- t- il grade différence à mettre pour
le mérite de la verfification , entre un Poëte
latin , & un Poëte françois qui écrivent dans
ce ftile. Le Poëte latin ne fauroit jamais êtré
regardé que comme un Poëte trés médiocre ,
fi même il mérite le nom de Poëte , en
ce qui regarde la verfification . C'eſt ce
qu'Horace a dit de lui- même à cet égard .
Ses Satyres, fes Epîtres & fon Art Poëtique ,
tous ouvrages écrits dans le ftile dont je
parle , font à mon gré , ce qu'il a fait de plus
beau & de plus achevé : Tout y eft plein
d'un art infini pour les penfées , pour les
fentimens , pour l'ordre & le tour , pour la
43 LE MERCURE.
vivacité des expreffions , & pour la latinité
qui y eft exquife ; mais , à l'égard des
Vers , ils font jettez au hazard , & l'on
fent , que loin de chercher à y répandre aucune
harmonie , il a affecté d'éviter tout
ce qui y en pouvoit mettre.
Le ftile de Lucréce a quelque chofe encore
de plus dur & de plus raboteux que
celui d'Horace ; mais , il eft plus mâle ,
plus nerveux , & acquiert une forte de majefté
par fa force & fon énergie . D'ailleurs
tout inculte & tout fauvage qu'eft cet Auteur
dans le Dogmatique , il fçait s'élever
avec autant de grace que de nobleffe , dans
les defcriptions & dans les images qui font
fufceptibles d'agrémens , & qu'il ménage
habilement , comme pour fervir d'entrepos.
& de délaffement au Lecteur : De forte:
que je fuis tenté de croire , qu'il n'a affeété
tant de dureté dans fon ftile , que par
une délicateffe de précaution contre la
foibleffe de l'homme. Il a appréhendé que
s'il donnoit plus d'harmonie à fes Vers , ce
ne fûrt un charme qui débauchât l'efprit du
Lecteur , & qui ne partageât au moins ,
une attention qu'il vouloit conferver toute
entiere pour le fonds des chofes qu'il
traitoit. Quoiqu'il en foit , à n'examiner
précisément que le mérite de la verfification
, dans l'efpéce de ftile dont il s'agit ,
il est trés borné chez les Latins , & ne
peut jamais eftre d'un grand relief pour
ceux
D'AVRIL 49
•
ceux qui écrivent dans ce goût .
Il n'en eft pas de même pour le Poëte
françois qui travailie dans ce ftile , lequel,
dans nôtre poëfie , loin d'avoir rien de la
rudeffe & d'une forte de rufticité qu'il a
dans la latine , a au contraire , beaucoup
d'agrément & de douceur , comme on peut
en juger par les fables de la Fontaine , &
autres Vers de même efpéce. Il n'eft plus
queftion que de déterminer ce qui fait le
caractére fpécifique & particulier des Vers
qui font dans ce ftile .
Ce font des Vers à la vérité , mais des
Vers qui tiennent de la Profe , & qui reffemblent
à ceux des latins qu'Horace qualifie
lui-même de Vers tirans fur la Profe.
Sermoni propiora. D'où je tire cette conféquence
, que d'un côté , ils doivent s'approcher
, le plus prés qu'il eft poffible , de
la facilité fimple & naturelle de la Proſe ;
& que de l'autre , ils doivent s'affranchir
de la gêne du Vers, autant qu'il eft poffible ,
fans ceffer d'eftre Vers ; c'est - à- dire ,
que
la différence qu'il y a entre cette troifiéme
efpéce de ftile ,& celui de la feconde que
j'appelle mitoyen, eft, qu'au lieu que celui
de la feconde espéce permet feulement
un peu plus de relâchement , & fur la
céfure qui peut n'eftre pas toujours fi
marquée , & fur les tranfpofitions qui
doivent eftre moins fréquentes & plus
douces que dans le ftile héroïque ; la
Mars , 1718.
ล
30
LE MERCURE
troifiéme efpéce de ftile exige qu'on rende
la céfure la moins fenfible qu'on peut ,
& que les tranfpofitions y foient encore
moins fréquentes & moins marquées que
dans le ftile mitoyen . J'ai expliqué ce que
j'entendois par une céfure moins fenfible ;
c'est-à-dire , lorfque les termes entre lef
quels fe forme la céfure , fe fuivent naturellement
dans leur conftruction . Ainsi ,
ce qui feroit une imperfection dans le ſtile
héroïque , devient un agrêment , & une
beauté dans le ftile fimple & familier , dans
lequel ,moins la céfure eft marquée, & moins
le vers en eft vers de ce côté- là , & plus
par conféquent , il approche de la facilité
naturelle de la Profe. Tels font ces Vers
de la Fontaine dans la fable : Les Femmes
& le Sécret.
La femme du Pondeur s'en retourne
chez elle ,
L'autre grille déja de conter la nouvelle :
Elle va la répandre en plus de dix
endroits.
Au lieu d'un oeuf, elle en dit treis .
Ce n'est pas encor tout , car une autre
Commere
En dit quatre , & raconte à l'oreille le
fait.
Dans la plupart de ces vers , la céfure eft
prefque infenfible , & rien n'oblige , par
la conftruction de la phrafe , de s'arrêter
plutôt au troifiéme pied , qu'à un autre.
D'AVRI L.
ST
A l'égard des tranfpofitions , on trouvera
, non pas une , mais plufieurs fables de
fuite dans la Fontaine , où il n'y en a pas
ombre. Les trois premieres , la Cigale & la
Fourmi. Le Corbeau & le Renard. La Grenouille
, &c. n'en ont pas une feule . La fuivante
, qui eft les deux Mulets , en a trois
fur dix- neuf vers. Il y en a d'autres qui
en ont davantage , mais toûjours fi douces
& fi bien ménagées , qu'il faut y faire attention
pour s'en appercevoir.
On poura ici m'objecter , que les vers de
cette espéce ne font donc que de la Profe
rimée. A quoi je répons : Premierement .
Qu'il eft de l'effence de cette efpéce de vers
d'approcher de la Profe. Secondement.
Qu'il y a , comme je l'ai expliqué plus haut,
deux manieres , de mettre de la Profe dans
les vers. La premiere , que j'appelle pofitive
, eft quand le tour & les expreffions font
lâches , & de telle nature , que les plus fortes
tranfpofitions mêmes ne peuvent les
rectifier , & leur ôter l'air de Profe . La feconde
que j'appelle négative , eft quand il
ne manque au vers , que ce qui peut y mettre
de la fufpenfion , & rendre le tour Poëtique.
Les vers de la troifiéme efpéce dont
je parle , peuvent être appellez de la Profe
rimée , en prenant les chofes à la rigueur ,
& dans le fecond fens. Mais , ils ne le font
point, en les prenant dans le premier. C'eftà-
dire , que le plus fouvent , ils doivent évi、
E ij
LE MERCURE
ter les tranfpofitions , ou du moins les rendre
fort douces ; mais , ils doivent s'éloigner
encore plus de toute conftruction languiffante
, & qui fent abfolument la Profe . Les
exemples rendront cette diftinction plus
fenfible . En voici d'abord un de la Fontaine
, tiré de la fable , le Faucon & le Chapon.
Un Citoyen du Mans , chapon de fon
métier,
Etoit fommé de comparoître
Pardevant les Lares du maître` ,
Au pied d'un Tribunal que l'on nomme
Foyer.
Voilà une expofition toute fimple , & qui
vaut infiniment mieux dans fa fimplicité ,
que fi en voulant la relever par des tranfpofitions
, on avoit arrangé les mêmes vers
de la maniere fuivante.
Au pied d'un Tribunal que l'on nomme
foyer
Etoit fommé de comparoître
Pardevant les Lares du maître,
Un Citoyen du Mans , chapon de for
métier.
Le tour du vers en cût êté fans doute
beaucoup plus noble , mais d'une forte de
nobleffe qui n'étoit pas proportionnée au
fujet. Un ton fi relevé auroit eu en pareille
matiere , quelque chofe de burlefque. D'ail
leurs , quand on narre , on cherche à inftruire
, & non à briller ; & celui , à qui on
fait la narration , n'eft pas curieux d'un
D'AVRIL.
$3
tour figuré qui ne ferviroit qu'à le fatiguer
par une vaine montre d'eloquence , fur un
fait dont il n'a en vûë que d'être inftruit .
Ainfi la Fontaine , dans le tour fimple qu'il
a donné à fes vers , leur a ménagé l'arrangement
qui leur convenoit le plus , par
rapport au fujet ; mais , il n'y a d'ailleurs
rien mis de lâche : De forte que fans y changer
un feul mot , on peut par la feule difference
d'arrangement, en faire des vers d'un
ftyle trés relevé . Voilà un exemple des vers
de la troifiéme efpéce , qui approchent de
la Profe leur conftruction & leur arranpar
gement , fans neanmoins être Proſe ; c'eſtà-
dire, qui ne font Profe que négativement,
& en tant qu'ils n'ont point de ces tranfpofitions
qui ne leur conviennent pas.
En voici qu'on peut dire qui font Profe
pofitivement. L'exemple eft tiré des Poëfies
de l'Abbé Regnier , & d'une piéce qui a
pour titre Les biens & les maux du mariage
, page 433. Il dit en parlant des mariages.
:
Je parle feulement de ceux où je ſuppoſe
Que l'époux & l'épouse attachez à
leurs noeuds "
Ne fe permettent autre chofe
Que de fe rendre malheureux,
Sans nul fujet, fans nulle cauſe,
Que le peu de raifon des deux.
Je parle feulement de ceux ,
Où les humeurs mal afforties
E iij
$4 LE MERCURE
Font que toutes les deux parties ,
En attendant le jour qui doit les dégager
,
Paffent toute leur vie à fe faire enrager.
On ne peut gueres rien de plus Profaque
que le tour & les expreffions de ces
vers . Je parle feulement de ceux , expreffion
répetée deux fois en fept vers. Ces deux
que , qui commencent le quatrième & le
fixiéme vers ; cette phrafe qui n'eft pas
même correcte , de ceux ou , pour dire ,
de ceux dans qui . Cela s'appelle de la Profe
pure , qui avec de la rime , ne fçauroit
jamais faire que de la Profe rimée .
Le même Auteur dans une feconde piéce
fur le même fujet , page 435. débute ainfi
Quand un mari , quand une femme,
Vivent de telle forte entr'eux ,
Que ce n'est qu'un coeur & qu'une
ame ,
Il n'est point d'état plus heureux.
Mais ,fi l'on s'en rapporte à ceux
Quifont fons la loi conjugale ;
C'est la pierre Philofophale
De n'être qu'un , quand on eft deux :
Vivent de telle forte entre eux que , &c .
voilà de pure Profe. Que ce n'est qu'un
coeur & qu'une ame , ne vaut guéres mieux .
Si l'on s'en rapporte à ceux qui font fous la
loi conjugale. Ce font des phrafes toutes
Profaïques ; & ce Pronom , ceux qui finis
D'AVRIL
55
un vers , pour commencer le fuivant fon
par
rélatif , eſt inſoutenable , en quelque efpéce
de Poësie qu'on l'employe. Cependant , le
voilà employé trois fois en deux pages.
Comment faudroit- il donc tourner ces huig
vers , pour en faire quelque chofe de raiſonnable
? Voici , ce me femble , le tour qu'on
pouroit leur donner.
Quand un mari , quand une femme,
Unis d'interêts & de voeux ,
Ne font qu'un coeur , ne font qu'une
ame ,
Il n'eft point d'état plus heureux.
Mais dans l'union conjugale ,
Si l'on en croit nombre d'entre eux
C'est la pierre Philofophale
De n'ètre qu'un , quand on eft deux .
De la maniere dont j'ai tourné ces vers ,
il n'y entre point de tranfpofition qui ne
foit du reffort de la Profe ; ainfi , tout le
changement que j'ai fait , ne confifte que
dans la fuppreffion des phrafes Profaïques
& lâches , aufquelles j'en ai fubftitué d'autres
qui font plus fermes , & qui donnent
plus de folidité à la forme du vers .
Cette eſpèce de vers n'exige point , au
moins pour l'ordinaire , ce qui fait formellement
le ftyle Poëtique dans les autres
vers ; mais , moins ils font vers de ce côté
là , & plus doivent- ils l'être dans le refte;
c'est-à- dire , qu'ils demandent à être fourenus
d'ailleurs , par des tours qui en rele
E iiij
5.Ca
LE MERCURE
me
pour
-
vent la fimplicité , par un ftyle ferré & ferla
phrafe , par
par des expreffions vives
& animées, pour ce qui regarde l'élocution
; & par la beauté , la richeffe , &
la varieté de la rime , du fecours de laquelle
ils ont encore plus de befoin que les
autres vers. C'eft un point fur lequel la
Fontaine me paroît trop négligé. Il femble
même avoir affecté cette négligence,
pour donner un air plus naturel à fa narration.
Mais, quand on narre en vers , on fait
deux chofes : On narre, & on fait des vers;
il ne faut donc point que l'un préjudicie à
l'autre ; & l'on ne doit prétendre alors de
donner à fa narration , qu'un naturel dont
le vers foit fufceptible , & qui ne le dégrade
point. Je m'explique d'autant plus librement
fur cet illuftre Poëte , que perfonne
ne rend d'ailleurs plus de juſtice que
moi , àfon rare & fingulier talent dans le
genre de Poëfie auquel il s'eft attaché.
Au reste , quand j'ai dit que les vers de
cette troifiéme efpéce n'exigeoient point
de tranfpofition , j'y ai mis cette reftriction:
Pour l'ordinaire ; parce qu'il y a des occafions
où les tranfpofitions font néceffaires ,
& fans lefquelles , certaines phrafes auroient
quelque chofe de flafque & de trop
languiffant. Un exemple fera fentir ce que
je veux dire . Je le tire de la derniere piéce
que je viens de citer de l'Abbé Regnier ,
& où il continuë ainfi ,
D'A VRI L.
$7
›
Le mariage est une espéce
De banque & de focieté ,
Où d'abord chacun a compté
Sur le rang & fur la richesse
Et quelquefois fur la beauté .
Sur l'agrément , fur la tendreffe.
Cette phrafe , chacun a compté , où ce
Verbe gouverne tous les termes qui compofent
les trois vers fuivans , a , je ne fçai
quoi , qui languit , & qui ennuye le lecteur.
Il auroit êté à propos de réveiller , & de
foutenir fon attention , par quelque chofe
de plus vif qu'y auroit mis la tranfpofition
, à peu prés de la maniere fuivante .
Le mariage eft une espéce
De banque & de focieté ,
Où , fur le rang , fur la richeffe
Et quelquefois fur la beauté ,
L'agrément même , & la tendreffe ;
Chacun d'abord avoit compté.
La tranfpofition que j'ai employée dans
ces vers, n'a rien que de fort doux , & fert
d'ailleurs à lier entre elles, les parties de
la phrafe . Je n'ai point mis , comme a fait
P'Abbé Regnier.
Sur l'agrément , fur la tendreffe.
Parce que , dés qu'on donne également à
chacun de ces termes, une prépofition qui le
diftingue , & lui fait , pour ainfi dire , une
marche à part , cela fait regarder les deux
avantages de l'agrêment , & de la tendreffe,
comme quelque chofe d'auffi indépendant
58 LE MERCURE
de la beauté , que le rang & la richeffe
& alors , la phraſe en devient plus lâche ,
au lieu qu'en mettant , comme j'ai fait .
Sur la beauté , •
L'agrément même & la tendreffe:
C'eft - à - dire , en enveloppant ces deux
derniers avantages fous la même prépofition
qui tombe fur la beauté ; je fais fentir
qu'ils ne doivent être confiderez dans cet
endroit , que comme des fuites & des effets
de la beauté.
Je n'entre point ici en détail , fur les dif
ferens fujets qui demandent à être traitez
dans ce ftyle ; j'en ai feulement touché
quelques- uns en paffant , Mais , je ne puis
me difpenfer de dire à cet égard , quelque
chofe de cette partie de la Poëfie Lyrique
qui eft destinée pour la mufique.
Nous n'avons point d'efpéce de Poëfie
qui demande une allûre plus douce , plus
naturelle , & plus dégagée de toute forte
d'embaras. Comme elle eft deſtinée à fervir
de matiere & de corps , pour ainfi dire ,
à la Mufique qui doit l'animer , elle ne
fçauroit trop s'y prêter ; & il eft vifible que
moins elle est embaraffée , & plus elle y eft
propre. La Mufique , en relevant la Poëfie
fur laquelle elle travaille , ne laiffe pas de
la gêner en quelque chofe ; il n'y faut donc
ajoûter d'autre contrainte , que le moins
qu'on peut. Une profe vive , avec un choix
de termes fonores & harmonieux , embelD'AVRI
L.
59
lis par des rimes riches , eft tout ce qu'il
faut pour cette efpéce de Poëfie ; rarement
y doit-il entrer d'autres tranfpofitions , que
celles que la Profe figurée peut admettre;
& fi on y en reçoit quelquefois d'autres ,
elles doivent être les plus douces de celles
qui font du reffort de la Poëfie. Comme les
grands vers font moins propres au chant
que les autres , & que ce qui les y rend
moins propres , eft la céfure ; il eft à propos
de la rompre le plus qu'on peut dans
la Poëfie chantante. Voilà tout ce que j'en
dirai , parce qu'il n'en faut pas davantage
pour mon deffein , & que cette eſpéce
feule demanderoit , pour être bien traitée ,
plus d'espace que je ne puis lui en donner
ici.
Réponse générale à la principale objection
qu'on forme contre mon opinion.
gran- Il ne me refte plus qu'à parler de la
de difficulté qu'il me revient de tous côtez
qu'on objecte contre mon opinion . C'eſt
qu'on trouve dans de bons Auteurs , des tirades
de trente vers de fuite fans tranſpofition.
Je ne difconviens pas que cela ne
puiffe être ; mais,pour pouvoir porter quelque
jugement de ces endroits , il faudroit
les difcuter chacun en particulier , ce qui
feroit long ; & fi j'en produis quelqu'un de
mon choix ; ce que je dirai fur celui- là ,
бо LE MERCURE
ne conviendra peut- être pas pour les au
tres. Ainfi , fans entrer dans aucune difcuffion
particuliere , je me contenterai de
faire ici quelques remarques qui pouront
fervir de réponſe générale à cette
objection.
La premiere remarque que je fais , eft
que ces longs morceaux dénuez de tranfpofitions
, ne font pas ordinaires , fur- tout
dans le ftyle heroïque , que regarde principalement
la difficulté , puifque les deux
autres admettent plus ou moins de relâchement
à cet égard.
La feconde , c'eft que dans les piéces
mêmes qui font du reffort du ftyle heroïdes
endroits où le ftyle peut que , il y a
defcendre & s'humanifer , fur- tout , dans ce
qui eft d'inſtruction , de narration , & mê-`
me dans ce qui eft du reffort de certaines
paffions . ( a ) La Tragédie baiffe quelque
fois le ton , & la Comédie , ( b ) quelquefois
l'éleve , felon la remarque d'Horace ;
& alors, le ftyle du vers doit fe conformer,
non pas , à ce que demande la nature de la
piéce en général , mais à ce qui convient
au morceau particulier qui s'écarte du ca
( a ) Et Tragicusplerumque dolet fermone
pedeftri.
(b) Interdum tamen & vocem Comadia
tollit.
Ars Poëtica..
D'AVRI L. GI
ractere dominant de la piéce . De forte
que ,fuivant ce principe , il y a des endroits
dans les Comédies , qui demandent plus
de tranfpofitions , que certains morceaux
de Tragédies.
La troifiéme eft , que comme il n'y
a point de conftruction plus ordinai
re dans nôtre Langue , ainfi que je l'ai
déja remarqué , que celle de la phrafe
du Verbe actif précedé de fon Nominatif,
& fuivi de fon Accufatif ; & que
c'eft de toutes les phrafes , celle qui fe
prête le moins à la tranfpofition , ou même
, la feule qui y répugne prefque toûjours
; quiconque , en verfifiant, n'employera
que certe espéce de phraſe , poura faire,
non pas vingt , ni trente vers , mais cent
même , fans trouver où placer la plus legere
tranfpofition . Mais auffi , fes vers n'en
feront- ils pas meilleurs . Il ne fera pas blâmable
, à la verité , de n'avoir pas ufé de
tranfpofition,dans des phrafes qui n'en comportent
pas, & qui les excluent abfolument ;
mais il le fera , à mon fens , de n'avoir employé
dans fa verfification , que des phrafes
qui ne comportoient point de tranfpofitions
.
La quatriéme eft , que quand on trouve
de ces longues tirades de vers , où il
n'y a point de tranfpofition , il faut examiner
, comme j'ai fait ci - deffus à l'égard
de quelques vers , s'ils n'auroient pas meil62
LE MERCURE
leure grace, en y mettant des tranfpofitions ,
& s'ils n'en fentiroient pas plus la Poëfie .
On me preffera là- deffus , & l'on dira : Que
ces endroits ayent meilleure grace , en y
mettant des tranfpofitions , cela n'empêche
pas , que même fans ce fecours , les vers ne
foient bons ; c'est à quoi je fatisferai par la
cinquiéme remarque , qui eft , que la nobleffe
des termes , l'élevation du tour , la
hardieffe & la beauté des figures , la régularité
de la céfure , & la richeffe de la rime
, peuvent fuppléer en quelque chofe au
défaut des tranfpofitions , & foûtenir les
vers au moins en partie . Mais , infiftera- t- on;
ce font donc de bons vers , & fi l'on peut
faire de bons vers fans tranfpofitions , il
s'enfuit qu'elles ne font pas effentielles au
ftyle Poëtique. J'employe , pour répondre
à cela ,
La fixiéme remarque , où je rapelle ce
que j'ai dit ci- deffus des deux manieres ,
dont le tyle peut fe trouver dans les vers .
J'ai fait voir qu'il y en avoit une pofitive,
& une négative. Les vers , tels que ceux
dont on a parlé dans la remarque précedente
, ne feront point Profe dans le lens
pofitif ; mais ils le feront toûjours dans le
fens négatif, & leur ftyle retombera dans
celui de la troifiéme espéce , que j'ai ap--
pellé ftyle fimple & familier. C'est à dire ,
que pour en faire des vers qui folent bons
d'une maniere complete , il ne leur manD'AVRIL
63
quera que quelques inverfions . Il eft bien'
vrai,qu'indépendemment de ce fecours , ils
ne laifferont pas d'avoir de la beauté , de
plaire , & de paroître même avoir toute
leur perfection , quand on n'y prendra pas
garde de trop prés ; mais , fi on vient à les
examiner un peu en rigueur , on trouvera
toûjours à redire , que quelques beaux qu'ils
paroiffent , ils n'ayent point d'autre avantage
fur la Profe , que celui qu'ils peuvent
tirer de la céfure & de la rime , & que le
langage des Dieux fe trouve réduit , pour
le ftyle , au fimple langage des homines.
Je crois qu'avec le fecours de ces fix réexions
, il y a peu de difficultez contre
mon opinon , aufquelles on ne puiffe répondre.
Je me fuis contenté de les expofer en
gros , auffi bien que plufieurs autres chofes
que je n'ai fait fouvent qu'infinuer dans
ces éclairciffemens : Peut- être,les étendraije
davantage dans la fuite , en faisant imprimer
dans un volume à part, tout ce que
j'ai donné depuis fix mois fur cette matiere ;
mais , il ne faut pas tout dire à la fois , &
il est d'ailleurs affez temps de finir. Il y
a long- temps que j'en ai envie ; & je ne
puis mieux faire connoître la difpofition
où je fuis fur mon opinon , qu'en terminant
mon ouvrage de la même maniere qu'Horace
termine une de fes Epîtres.
Vive , vale. Si quid novifti rectius iftis ,
* Candidus imperti : Si non , his utere mecum.
* Lib . 1. Ep. 6.
164
LE
MERCURE
EPITRE
De Madame la Marquife de Lanmary , à
Mademoiſelle de la Roche- Suryon , en lui
envoyant un Paté de Périgord.
E croyois, charmante Princeffe ;
Que le chagrin & la triftefe
Habitoient toujours ces climats ,
que l'efprit , le goût & la délicateffe
Etoient des dons du Ciel qu'on n'y connoiffoit
pas.
Et
J'ai connu men erreur , ma bouche le confeffe
;
On y trouve par fois de champêtres plaiſirs ,
Qui ne fuffisent pas pour combler les defirs ;
Mais , qui les raniment fans ceffe.
On y parle affés bien le langage des Dieux,
On goûte à peu de frais les plaifirs de la
table ;
Et je jure par vos beaux yeux ,
Que
j'aimerois affés ces Lieux ;
Sans votre abfence
infuportable
Qui me feroit hair la demeure des Cieux .
Jadis de votre goût je mefuis aperçuë
Pour nos Patés de Perigord ;
J'ai cru qu'avec ce paſſe-port ,
Ma Lettre feroit mieux reçuë ;
Que du moins , durant quelque inftant ,
Mon
D'AVRIL 65
Mon fouvenir vous ferait agreable
Et que dans votre efprit il dureroit autant,
Que mon Patéfur vôtre table.
REPONSE
De S. A. S. à Madame la Marquife
de Lanmary .
Qu'une Dame Périgourdine
Donne patés exquis , ordinaire eft le cas ;
Mais , que defa mufe badine
Partent vers auffi délicats ;
C'eft , & je n'en fais point la fine ,
A quoi je ne m'attendois pas.
Nous avons dans plus d'un repas ,
Avec un gobelet qu'on nomme Serpentine ,
Amplement bû vôtre santé,
Et célébré vôtre Paté :
Refte à vous faire une Réponse
A peu prés fur le même ton ;
Contentez- vous d'une femonce
Que je vous ferai fans façon ,
Car , entre nous , je connois plus la Seine ,
Que la Fontaine d'Hipocrêne ,
Et je hante fort peu le divin Apollon.
Or donc , fi vous m'en voulez croire ,
Vous viendrez ici
promptement
Recevoir mon rémerciment ,
Et moi, je vous promets de garder la mémoire
De vos dons jusqu'à ce moment.
F
66 LE MERCURE
LETTRE
De M. Ferrand , à Madame la Marquife
de Lanmary.
Je ne fçai , Madame , fi Madame vôtre
mere s'eft aquitée ,autant de fois que je l'en
avois priée, de mille complimens pour vous ,
& pour Monfieur de Lanmary. Elle m'a affuré
qu'elle l'avoit fait ; mais cependant ,
vous voulez bien me permettre de vous les
renouveller ici , avec d'autant plus de plaifir
, que vôtre veine naiflante a bien vou
lu m'honorer de fon fouvenir & d'une
chanſon . J'avois , je vous l'avouerai , grande
opinion de l'air du Périgord ; mais , je
ne favois pas qu'il ût tant de vertu , &
qu'ayant autant de pouvoir que celui du
parnaffe , ce fût affés d'y mettre le pié pour
devenir Poëte.
Je favois bien
que les Périgourdins
Etoient vaillans , difpos , gaillards & fins
Que leur Pais fertile & riche en mines ,
Four les Patés furtout êtoit prisé ;
Qu'on y voyoit chaftes Périgourdines ,
C'étoit ainfi du moins au tems paſſé :
Et pas ne fçai , fi depuis quelque année ,
Mode fi rare y feroit furanée ;
Mais , j'ignorois que l'air de Bergerac
En moins d'un rien formoit une Siréne
>
1
D'AVRIL. 67
Ny que les Eaux des fources de Marfac ,
En vos climats valuffent l'Hipocrêne ;
Et j'aurois cru ma foi perdre ma peine ,
Si j'euffe êté la chercher à Bénac .
Vous m'avez cependant fait connoître ,
Madame , que je m'étois trompé , & j'ai
vu certains Vers que vous aves envoyés à
Mademoiſelle de la Roche- Suryon ,auffi jolis
que le fujét demandoit qu'ils le fuffent
fans conter les couplets de chanfons qui
êtoient dans vôtre lettre. Vous avés déja la
premiere partie de la Poefie qui eft la fiction.
Ne me chicanés point fur ce terme là
fur la liberté que je me donne de répondre
fur le même ton , à la chanfon dont vous
m'avés agacé. La voilà ,fi je ne me trompe.
Ah, pour moi quel malheur
Qu'u
une fi longue abfence !
Et que ta connoiffance
Me caufe de langueur ;
Ah , pour moi quel malheur !
>
VOICI LA REPONSE.
C'est un commun` malheur
Philis , que ton abfence ;
Gens de ta connoiffance
en meurent de langueur ;
C'est un commun malheur.
"
Frj
>
68 LE
MERCURE
Aufonds du Périgord ,
Tu fais briller tes charmes ;
Qu'ils conteront de larmes ,
De feux de transport ,
Au fonds du Pèrigord !
Mais , n'en murmure pas ;
Les graces vont t'y suivre ;
En quels lieux peux - tu vivre »
Où l'amour n'aille pas ?
Ah , n'en murmure pas !
De tant d'amans fécrets
Ta Cour eft déja pleine ,
Que j'ofe unir à peine
Ales foupirs aux regrets
De tant d'amans fécrets.
A des efprits malins
S'y rouvre un champ trop vafte
L'amour de loin eft chaste :
Je le donne aux plus fins
De ces efprits malins .
J'ai quarante ans paffés ,
Un pareil badinage
Convient bien à vôtre âge
Pour le mien , c'eſt affés
J'ai quarante ans paffés .
Ce n'eft pas encore tout. Vous aves vou
lu réveiller une Mufe endormie depuis prés
de fix ans ; vous n'en ferés pas quitte à fi
bon marché.
D'A VRIE 6$
•
L'avois crû vivre tranquille ,
Et dés long- tems dit adieu
A ce traître petit Dien ,
Qui féduira femme & fille
Tant que jeuneffe imbecille
Traitera l'amour de jeu :
Mais , je fens bien que le feu
Dont mon coeur pour vous grefille
Devient trop fort tant foit peus
Que ne fuis-je affés habile.
Pour retirer mon enjeu !
Ah , je fais ici le voen
De ne manger volatille ,
Pendant Carême & vigile.
Et jure par Saint Mathieu ,
De fuivre en tout le Concile ,
Et malgré le Dogme Hébreu ,
De croire au faint Evangile !
Si quelque Mage on
on Sibille
Peut de mon coeur indocile
Rompre le funefte nou ;
"
Et duffai-je être infertile ,
Me remettre en franc- alleu ::
Mais , je m'aperçois parbleu ,
Que mon ferment inutile
Vous eft un nouvel aven ;
Que ce coeur par trop fragile .
Veut bien refter en fon lien ;
Je vous le laiffe entre mille ,
Jufqu'à vôtre defaven ,
94
Si parmi toutes ces badineries j'ofois
70 LE MERCURE
vous prier de faire ici mes complimens a
M. de Lanmary ; je le ferois .
Mais , l'Epoux eft toujours de trop
Surtout , en matiere pareille ;
Et pour affoûpir fon oreille ,
L'amour est un mauvais firop :
Fol eft celui qui trop fommeille ,
Et tres fage celui qui veille ,
Ou bien qui ne dort qu'au galop.
Je craindrois de vous ennuyer , Madame
, fi je continuois ces bagatelles ; c'en eft
affes pour le premier tome du roman ; &
je croi que vous dévinerés aifément de
quelle part ceci vous vient , fans que je fois
obligé de figner mon nom .
Il s'éleve à Perigueux une Académie:
maiffante ; Monfieur le Président de Rochefort
a envoyé fur ce fujet à Madame
la Ducheffe du Maine, l'Epitre fuivante .
A Madame la Ducheffe du Maine
EPITRE
Dresconviens, Auguste Princeſſe , Ans lefeul nom de Périgord ,
On trouve , fans avoir trop de délicateße,
Quelque chofe de dur qui rebute d'abord .
Son terrein eft auffi rude , inégal , fauvage 3
Mais , s'il offre à nos yeux des valon's favoris,
·D'AVRIL. 71
Qui de Cérésfurent toujours chéris ;
Ses côteaux de Bachus font chéris davantage.
Tout ce que ce climatfait fortir de fon fein
Et qui croit dans un air ſi tempéré , ſiſain :
Fait une douce nourriture
9
Quifortifie encore une heurenfe Nature.
De nos pâturages peu gras
Le fuc rempli de nitre & d'un Sel agréable ,
A Palés paroît admirable ;
Pomone ne s'y déplaît pas .
Ici , la chafte foeur du Dieu de la lumiere
A fes coups redoublés trouve une ample
matiere ;
Et mieux qu'en lieu du monde , elle prend
dans nos bois
De quoi flater le goût des Princes & des
Rois.
Mille Ruftiques , Dieux, Silvains , Faunes ,
Satyres ,
Et
Pour leurs ordinaires ébats
pour leurs bachiques délires ,
De nos Trufes charmés n'en laiffent presque
pas.
Le fer qu'en ce climat fit naiftre la nature
Pour le bien de l'agriculture
Contre nos ennemis a fourni de tous tems
Du Démon des combats les fondres éclatans.
Le Périgord abonde en illuftre Nobleffe
Qui ,fans vaine hauteur , ainfi que fans forbleffe
,
S'attache à foutenir fon rang ,
,
7.2.
LE MERCURE
Far les Vertus que semble exiger un beau
Sang,
En bravoure , en courage mâle.
Quel autre climat nous égale?
Combien de fois les champs de Mars
Nous ont-ils vû deffendre onforcer des rem
parts ?
Pour nos Rois nôtre zéle ardent , inaltéra
ble
Une fidélité toujours inébranlable ,
Notre vie exposée , & nos biens prodigués,
Nous ont de tous tems diftingués..
La franchife eft notre apanage ,
La Nature nous fit pleins de fincérité ,
La bonne -foi , la générosité,
Sont des Vertus de nôtre ufage.
Nos bois chataigners , nos forêts
Quiferrent de près nos guérets ,
Sans nous infpirer de rudeffe ,
Portent nos coeurs à la tendreffe.
Qu'on voit d'ardeur dans nos Bergers !
Qu'on voit d'attraits dans nos Bergéres !
Elles font tendres & fincéres ,
Les amans ne font point légers.
A l'égard de l'efprit , s'il faut que j'en décide
,
Nous l'avons bon , jufte & folide ;
Tel l'abrillant & vif, & penfe finement ;
Tel autre penfe encor plus délicatement ;
Tel cheri d'Apollon , excelle en Poëfie ;
Tel autre en fejüant , rime par phantaifie ;
Quelques - uns font difcrets & parlent poli-
Combien ment.
D'AVRIL, 73
Combien font d'un goût fin , d'un fûr difcernement
,
Seit pour les Vers,foit pour la Profe ?
Nos Mufes vaudroient quelque chofe ;
Mais faute d'un apui , fans force & Sans
vigueur ,
Elles tombent dans la langueur.
Il leur faudroit un grand , un illuftre Macéne
,
Qui les encourageât , qui fçût les réveiller :
Pour en choisir un propre à les faire briller ,
Princeffe , pouvons - nous être un moment en
peine.
Au deffous du Sang de nos Rois
Rien ne sçauroit fixer l'orgueil de nôtre
choix.
C'est un Héros naiffant que nous ofons atten
dre ,
Fils, Frere de Héros , vous fçavez où le
prendre ;
C'est trop , s'il faut le mériter.
Mais enfin , rien de moins ne peut nous exciter.
De vos auguftes fils , quand le premier fe
donne
Aux exploits éclatans de la fiére Bellonne ;
Que le fecond peu meur pour les travaux
de Mars ,
Favorife Apollon de fes premiers regards :
Par Apollon enfin, que ce Prince commence ?
Mars n'y fçauroit rien perdre , ils font d'in
telligence.
Avril 1718 .
G
74
LEMERCURE
Qu'il fied bien de pouvoir les reunir tous
deux ?
>
Condé les réunit , ce prince glorieux
Dont vos rares Vertus nous retraçent l'image,
A ces Dieux tour à tour rendit un double
hommage .
HISTOIRE
de la fille maléficiée de Courfon.
Magdelaine Morin , de la Paroiffe
Courfon , Dioceſe de Lifieux ,
agée de 22. ans , d'un temperament affez
bon , d'une conduite fimple & réguliere ,
ayant û quelque démêlé avec une voifine
accufée de plufieurs maléfices , pour lefquels
elle eft actuellement dans les prifons
d'Orbec avec fon mari , en fut menacée ,
à ce qu'elle a dit , en ces termes : Autant
de paroles que je te dirai , ce feront autant
de diables qui t'entreront dans le corps. Et
fut prife auffi - tôt de violentes douleurs ,
& foulevemens d'eftomac. Il eft certain
que depuis ce temps , elle fut 22 mois à ne
pouvoir manger autre chofe que des
fruits , & à ne boire que de l'eau : Pendant
ce temps là , elle a êté plufieurs fois réduite
à l'extremité par des accidens furprenans
, ayant jerté par la bouche , en prefence
de plufieurs perfonnes, des chenilles , &
un lézard tout vivant.
D'AVRI L.
75
Le Sieur du Bois , Chirurgien du Bourg
de Farvaques , l'ayant vifitée , lui confeilla
, pour la foulager de grandes douleurs.de
tête dont elle fe plaignoit , de faire coufes
cheveux , & d'y faire appliquer un
pigeon vivant ; ce fut la voifine en queftion
qui les lui coupa .
per
Ayant êté conſeillée d'implorer le fecours
divin , par l'interceffion de la fainte
Vierge , elle fit le voyage de la Chapelle
de Notre- Dame de Délivrance prés de
Caën , où elle fit dire neuf Meffes : Pendant
la Confécration des cinq dernieres ,
elle s'évanouit , & vomit plufieurs chenilles
vivantes , jufqu'au nombre de 28. dont
la derniere êtoit de la groffeur d'un petit
doigt , & revint parfaitement guérie , comme
il eft expliqué par l'atteftation de Meffieurs
les Chapelains de cette Chapelle .
Le 22. Juin de l'année derniere , cette
fille fortant feule de grand matin ,› pour
aller au Bourg de Farvaques , fut maltraitée
; & ce fut ,à ce qu'elle nous a dit, par la
même voisine , & reçût un coup de bâton
fur la tête , un , fur l'épaule gauche, & un ,
vers l'eftomac ; qui la firent tomber en
fyncope fur le côté droit , où fa foeur , qui
accourut à fes cris , la trouva, le vifage tout
plein de fang.
Le Sieur du Bois ayant êté appellé le
même jour pour en faire la vifite , trouva
une contufion fur l'omoplate gauche , &
Gij
76 LE MERCURE
une fur la région du foye , & la malade,
dans une fievre violente avec de fréquentes
fyncopes.
Le 10. de Juillet , le Sieur du Bois ayant
vifité ladite Morin , pour de grandes douleurs
de tête dont elle fe plaignoit , il trouva
à l'endroit de la contufion quelques apparences
de corps étrangers ; & ayant fait
trois incifions , il en tira une aiguille &
deux épingles.
Le 22. du même mois , ayant fait huit
incifions fur le bras gauche , où elle reffentoit
de grandes douleurs , il en tira ſept
épingles & une aiguille .
Le 10. Septembre , il tira fix épingles du
fein gauche .
Le 28. du même mois , il en tira trois
fur les fauffes côtes .
Le 3. de Novembre , il en tira huit de
la cuiffe & jambe , le tout du même côté .
Le 10. Janvier 1717. Mª Lange le fils
Docteur en Médecine , ayant êté informé
de tout ceci par le Sieur du Bois , & qu'il
s'en prefentoit encore de nouvelles , fe
tranfporta fur les lieux , & en vit tirer fept
du fein gauche .
Depuis ce temps , comme l'on apprit qu'il
s'en trouvoit de nouvelles , Mrs les Médecins
de Lifieux , pour s'éclaircir entierement
du fait , & pour éviter toute furprife , jugerent
à propos de la faire apporter en cette
Ville , où elle arriva le 28. Janvier : On
D'AVRIL. 77
S
la logea dans une chambre de l'Hôpital général
, on la mit à la garde de deux foeurs
qui l'ont obſervée jour & nuit fans la perdre
de vûë , veillant alternativement toutes
les nuits auprés d'elle ; & aprés qu'on
lui eût tiré le foir de fon arrivée une aiguile
du fein gauche , en préfence de plus de
cent perfonnes , & le lendemain , trois épingles
du fein droit , une du bras gauche ,
& une ,deux doigts au deffus du genoüil du
même côté , en prefence de plus de cent
perfonnes , & n'en ayant apperçû aucune
autre fur toutes les parties de fon corps ;
on jugea à propos de lui faire ôter tous
fes habits , de lui en donner d'autres ,
& de la peigner : Enfin , on prit toutes les
précautions poffibles pour s'affûrer du fait,
ne s'êtant point paffé de jour que Meffieurs
les Médecins ne l'ayent vifitée .
Le 30. du même mois , il commença à en
paroître une dans le fein gauche , & il en
parut de jour en jour de nouvelles , en différentes
parties du corps ; fçavoir , deux
dans le fein droit , deux dans le gauche,
une à la cuiffe , une fur l'omoplate gauche ;
une fous l'aiffelle , & une fur la région de
l'eftomac, qui furent toutes tirées le fix Fevrier,
à neuf heures du foir , en prefence de
Meffieurs les Médecins , & d'un grand
nombre de perfonnes de diftinction .
Entre le 6. & le 10. du même mois , il en
parut encore quatre ; & comme on crût
G iij
78
LE MERCURE
de
avoir pris affez de meſures , les parens
la fille êtant venus pour la rapporter chez
elle , on en tira encore deux , pour la fatiffaction
de plufieurs perfonnes de diftinction
; fçavoir , une fur l'omoplate gauche,
& une fur les côtes droites ; on n'en voulut
pas tirer davantage , de peur d'affoiblir
la malade.
Depuis fon départ de Lizieux jufqu'an
29. d'Avril , le Si du Bois nous a attefté,
qu'elle a vomi 62. épingles & une aiguille ,
prefque toutes courbées , avec fievre &
vomiffemens de fang , & qu'il lui en a tiré
dix , trois dans les joues , une entre les
épaules , & le refte , dans les bras & fur les
côtes.
Pendant le féjour qu'elle a fait en cette
Ville , Meffieurs les Médecins la vifitant
sous les jours , ont fait les remarques fuivantes
.
1º. Les épingles qu'on a tirées , font toutes
fans tête , les unes de fer , les autres
de leton , de différentes groffeurs , toutes
coupées , apparemment avec des cifeaux ;
celles qui font de fer.font un peu noires auffi
bien que les aiguilles , qui font coupées
au commencement de leur fente , les épingles
de leton confervent leur véritable couleur.
20. Avant que les épingles paroiffent , la
malade eft prife de maux de coeur & d'un
peu de fievre ; ſouvent elle vomit du fang :
D'A V.RIL.
79
Enfuite, aux endroits où elle fent de la douleur,
il paroit dans le fonds des chairs, comme
une petite dureté , qui de jour en jour
fe développe , & fait fentir la figure d'une
épingle,à mesure qu'elle approche de la fuperficie
des chairs ; de forte que vers le
troifiéme jour , on les fent fous le doigt en
plufieurs fituations obliques , cependant , la
pointe toûjours le plus proche de la peau.
30. De plus de 52. épingles qu'on a tirées
, il n'y en a pas eu deux qui ayent pris
la même route dans les chairs , & qu'on aye
pû tirer par la même incifion : Ce qui paroit
de plus furprenant dans ce Phenomene ,
c'eft que de ce grand nombre d'aiguilles,
& d'épingles qui ont penetré & traversé en
tous fens les mufcles , & particulierement
les glandes du fein , il n'y en a aucune qui
ait piqué le moindre vaiffeau , ni fait aueun
épanchement de liqueurs dans les
ties ; de forte qu'à l'incifion prés , elles ont
paru auffi faines, avant & aprés l'opération ,
que fi aucun corps étranger ne les avoit
penetrées .
par-
4º . Les Fevrier à 10. heures du foir , elle
fut prife d'une convulfion fuivie de grands
efforts de vomir ; elle ne rendit qu'un peu
de fang ; aprés quoi , elle fe plaignit de grandes
douleurs dans la région de l'eftomac
où l'on apperçût une petite dureté , & le
lendemain au foir , on lui tira une épingle du
même endroit la pointe en haut.
>
G iiij
Το LE MERCURE
5o. Pour tirer les épingles , on attend
qu'elles foient arrivées affez prés de la
peau , pour en toucher les deux extremitez .
Le Chirurgien les preffant avec le doigt ,
fait avec le biftouri une incifion de deux
lignes de profondeur,fur l'extremité qui paroit
le plus proche de la peau ; aprés quoi,
pouffant un peu l'épingle par le gros bout,
la pointe fort par l'incifion , puis on la tire
avec une petite pince , on met enfuite fur
la playe un peu d'huile d'olive , & elle ſe
trouve guerie en quatre ou cinq heures ,
fans aucune fuppuration : De cette maniere,
on a tiré toutes les épingles & aiguilles ,
à la réſerve d'une , qui eft reftée depuis
plus de deux mois dans le genouil , &
qu'on n'a pâ tirer à caufe de fa profondeur.
Cette narration eft atteftée par cinq
Docteurs , quatre Chirurgiens , & deux
Apoticaires .
PENSE'ES
Sur divers Sujets de Litterature
& de Morale ,
Par Monfieur Trublet Auteur des Réflexions
Critiques , fur les Avantures
de Télemaque inferées dans le Mercure de
Juin 1717. I.
IL y a trois fortes de beautez , qui fe
font fentir à trois differentes fortes de
perfonnes dans une découverte de PhilofoD'AVRIL.
$1
;
phie ; elle eft utile , elle eft nouvelle , elle
eft fçavante. Prenons pour exemple l'Eau
de la Mer renduë potable par M. Gautier.
Les Navigateurs n'envifagent dans cette
découverte , que les avantages qu'elle aporte
à la navigation . Le Peuple n'eft frappé
que de la nouveauté prefque miraculeufe
du fait. L'Eau de la Mer eft devenue faine
& agreable à boire . Qui avoit jamais
rien vu de pareil ? Il y a là dedans une
apparence de prodige ; ce qui revient fort
au goût naturel du commun des hommes
mais il n'en eft pas ainfi des vrais Savans :
La nouveauté , l'utilité d'une découverte ,
qui font , pour ainfi dire , comme fes déhors
éblouiffans , attirent d'abord leurs régards
, mais ne les occupent qu'un inftant ;
au lieu que le du monde n'en voit pas
davantage & fixe là fa vuë. Ce qui les touche
, ce qui les intereffe , c'eft de fçavoir
comment on eft parvenu à découvrir une
chofe fi difficile , pour décider du merite
perfonnel de l'Inventeur ; ils enviſagent ,
non pas ce qu'il a inventé , mais la maniere
dont il l'a inventé. Ce n'eft que fur les foins
qu'il s'eft donné , fur l'ordre qu'il a fuivi
en un mot,fur la méfure de Science & d'efprit
Philofophique qu'il a employée dans
fon travail, qu'ils réglent l'eftime qu'ils lui
accordent. Ils le fuivent , pour ainfi dire ,
dans fa marche & dans fes progrés ; ils examinent,
s'il a fcû choifir les chémins les plus
gros
82
LE
MERCURE
courts , & fi ce n'eft point le hazard qui l'a
conduit plûtôt d'un côté que d'un autre.
Le moindre détour inutile , le moindre écart
lui eft compté pour ce qu'il eft ; & malgré
le fuccez de fon entreprife , c'eft autant de
rabatu fur la véritable gloire , aux yeux des
perfonnes veritablement éclairées.
II.
( a ) Plutarque nous aprend que les Lacédemoniens
enyvroient leurs Efclaves , &
les faifoient paroître en cet état devant leurs
enfans , pour leur infpirer ,à la vue d'un fpecvùë
tacle ridicule & pitoyable tout enſemble ,
l'amour de la fobrieté . Cela montre que le
Vice fert la vertu , & lui fait pour l'ordinaire
plus de conquêtes qu'elle même : Elle
a beau étâler fes attraits , elle ne trouve le
plus fouvent que des aveugles ou des infenfibles
: Le Vice , en fe montrant tel qu'il eft,
lui gagne tous les coeurs .
III.
(b ) Il vaut quelquefois mieux être toutà
fait fot que de ne l'être qu'à demi . Il y
en a tel qui l'eft jufqu'au point de ne pouvoir
pas dire un mot. Cette heureufe impuiffance
lui donne l'équivalent de la fageffe
; fa fotife eft , comme renfermée fous
la clef , & cachée fous le voile du filence ;
quelquefois les plus fins ne l'apperçoivent
(a ) L'ardeur du Vice.
( b ) Sets demi -fots .
D'AVRIL. 8;
pas au travers , & ceux, qui veulent deviner,
devinent fouvent à l'honneur du fot . Ceux,
que je croirois le plus à plaindre , font ces
demi -fots, qui n'ont qu'autant d'efprit qu'il
leur en faut pour étâler leur fotife. Ils poffedent
au fouverain degré, le ridicule & malheureux
talent de débiter facilement mille
mauvaiſes choſes; ils parlent tant qu'on veut,
ou plûtôt , plus qu'on ne veut , & parlent toujours
mal. Le peu d'efprit qu'ils ont , leur
fait grand tort; car , il les montre tels qu'ils
font;je le dis encore, il faut les plaindre de
la maligne libéralité de la nature : Si elle les
avoit fait plus fots , ils le paroîtroient moins.
Que conclure de là ? Que l'efprit n'eft
un avantage que dans un certain degré.
I V.
* Le fameux Ticho- Brahé , Auteur d'un
des trois fiftêmes du monde , êtoit extremement
fuperftitieux . Lorsqu'au fortir de fa
maiſon, la premiere chofe qu'il rencontroit,
êtoit une vieille ou un liévre , ily rentroit
auffitôt, dans la crainte qu'il ne lui arrivâc
quelque facheux accident , dont il croyoit
que cette rencontre êtoit le préfage. Eûton
jamais rien attendu de pareil d'un
fi grand homme ? Cela montre qu'il y a
bien de la difference , entre un Aftronome
& un veritable Philofophe , & qu'il y a
encore bien loin de la Phifique à la Philofophie.
Superftition de Ticho-Brahe,
84
LE MERCURE
V.
(a ) Pour bien connoître tout le mérite
du Pere Malbranche , & le louer avec
connoiffance , il faut quelque chofe de
fon génie même. Que de beautés répanduës
dans fes Ouvrages qui échapent à la foule
groffiére de fes Lecteurs ! La plus part les
admirent , fans les bien entendre . L'efprit
Méthaphifique , qui les a dictés , en comprend
feul le mystére ; c'eſt un chifre dont
il a feul la clef.
(b ) La plupart des hommes font incrédules
ou fuperftitieux. Les uns regardent
,comme article de foy , ce qu'il y a de
plus faux & de plus ridicule . Les autres
traitent de fabuleux & de chimérique , ce
qu'il y a de plus certain . Ceux- ci fe dondent
pour des génies fupérieurs , élevés
au deffus des foibleffes & des préjugez ordinaires
, & ceux - là , pour des hommes
pleins de religion & de piété . Mais , n'allons
pas les en croire fur leur parole ; c'eit
pure oftentation . Le Superftitieux parle de
fa Religion & de fa piété , comme le Lâche
de fa prudence ; & l'Incrédule eft un
efprit fort , à peu prés comme un Duéliſte
eft un vaillant homme ; ainfi , la véritable
force d'efprit , qui confifte à croire & à dou-
( a ) Ouvrages du Pere Malbranche .
(b) Parallele de la Superftition & de l'In→·
crédulité.
D'AVRIL.
85
ter avec ſcience & fageffe , demeure au
milieu , abandonnée de l'un & de l'autre .
Le Superftitieux ne peut monter jufques - là ,
& rampe au deffous , apéfanti par l'ignorance
. L'Incrédule va au delà , paffe le bur ,
& tombe dans l'erreur. Le premier ne fait
aucun ufage de fa raifon ; il en ignore les
avantages , c'eft fotife , c'eft baffeffe . Le
fecond ne fait ufage que de fa raiſon ; il
n'en connoît point les bornes , c'eſt folie ,
c'eft témérité orgueilleufe . Voyez - vous ce
Frénétique , qui fait des efforts fi violents ,
il eft à deux doigts de la mort. Cependant
il s'agite , il veut courir , il renverſe tout
ce qu'on lui oppoſe ; voilà l'incrédule .
L'Incrédulité eft comme le délire & la frénéfie
de la raifon . Mais , jettez les yeux
fur ce malade foible & languiffant , qui fe
prend à tout , & ne fait aucun ufage de fes
membres. Voilà le Superftitieux La fuperftition
eft comme la langueur & la paralifie
de l'efprit.
VI
>
Les erreurs font quelquefois moins dangereufes
que la maniere dont on y tombe.
Des méprifes fur des fujets de peu d'importance
, ont û fouvent des fuites confidérables
. Il y a auffi quelquefois plus de vrai
mérite à s'écarter d'une certaine maniere
de la vérité , qu'à l'embraffer aveuglé-
* Erreur. Vérité.
86 LE MERCURE.
ment & fans choix . Dans les erreurs - mêmes
des grands hommes , on apperçoit leur
amour pour la vérité. Les petits efprits fe
déclaret indignes de la connoître par la maniére
dont ils l'étudient. Ils la rencontrent
quelquefois ; mais , ils ne la découvrent
jamais. A rechercher la vérité avec toute
l'application qu'elle demande , & dont nous
fommes capables , il y a toujours du mérite
; à la trouver , il n'y a fouvent que
du hazard.
VII.
Il y a un grand raport entre les beautés
de la Peinture & & celles de la Poëfie. *
La Peinture repréſente, & le Poëte raconte ;
mais , l'un & l'autre , s'ils font habiles en
leur Art , racontent en reprefentant , &
reprefentent en racontant. Le Peintre vous
fait entendre les perfonnages qu'il vous fait
voir:LePoëte vous fait voir les perfonnages
qu'il vous fait entendre . Jettez les yeux fur
le Tableau de Priam profterné aux pieds
d'Achilles , pour lui demander le
fon fils : N'entendez - vous pas les plaintes
de ce malhûreux pere ? Mais , lifez le difcours
fi noble & fi touchant que fait tenir
à ce prince infortuné , l'Auteur de la nouvelle
Iliade , vous croirez voir couler les
larmes.
* Feinture & Poëfie.
corps
de
D'AVRI L. 87
VIII.
* Il n'y arien de fi comique que le férieux
dans de certaines circonftances ; je croi mê
me qu'il eft plus plaifant d'eftre férieux ,
lorfqu'il faudroit eftre comique, que d'eftre
comique , lorfqu'il faudroit eftre férieux .
IX.
Parmi les Auteurs médiocres & inconnus
qui veulent fe faire un nom , les uns répandent
dans leurs Ouvrages les louanges
des Auteurs fameux ; les autres attaquent
quelques- uns de leurs fentimens. Les premiers,
perfuadés que les louanges données
avec difcernement , font elles - mêmes le
plus bel éloge de ceux qui les donnent , fe
font un mérite auprés du Public , de bien
connoître & de louer même ceux des Ecri-
* vains qui ont fçû lui plaire. Les feconds
ne cherchent pas tant à s'attirer la réputation
des connoiffeurs & d'hommes de
de bon goût , qu'à exciter l'attention du
Public à leur égard , à la faveur de l'adverfaire
qu'ils fe choififfent ; ils s'affocient
, pour ainfi dire , à toute fa renomée ;
ils fe placent à fes côtés , & comme les yeux
duPublic font toujours tournés de ce côté- là,
ils ne peuvent manquer d'y être apperçûs.
* Meilleur Comique.
* La louange & la critique honorent également
les grands hommes.
$8 LE MERCURE
.
****.**.**********
I Ly a long- tems que l'on attendoit une
Traduction françoise du Livre , qui a
pour Titre, Giro del mondo del Dottor D.
Gio Francifco Gemelli Careri. Autrement .
Le tour du monde par le fieur Jean- François
Gémelli Careri Jurifconfulte . C'eft ce
qui vient d'eftre hûreufement exécuté. Le
fieur Ganeau fameux Libraire de cette Ville,
qui en a obtenu le Privilége , travaille actuellement
à l'Edition qu'il fe propose de
faire paroître au plûtard , à lafin de cette
année. Les amateurs de voyage auront de
quoi fatisfaire amplement leur curiofité ; car ,
outre plufieurs fingularités & obfervations
trés curieufes qu'on ne trouvera pas dans
nos meilleurs Voyageurs , tel que Tavernier
Chardin , Bernier &c . on aura le plaifir
d'eftreguidé dans chaque Païs , par un fidéle
Conducteur qui n'a û en vûë que
de découvrir
la vérité à fon Lecteur . En attendant que
cet Ouvrage , qui formera fix Volumes Indouze
, foit mis en vente , on me sçaura
peut- êtregré d'en donner quelques fragmens
traduis au hazard de l'Italien.
DE L'INDOSTAN.
Tous les Payens de l'Indoftan croyent
la Merempficofe , ou tranfmigration des
ames ,comme les Pytagoriciens ; s'imaginant
qu'aprés la mort , elles reçoivent la récompenfe
D'AVRIL. 89
penfe , ou le châtiment de leurs actions ,
en paffant dans le corps de bons ou de
mauvais animaux . Delà vient la grande
venération qu'ils ont pour les Vaches , fuivant
l'avis de Ramak leur Legiſlateur ;
parce que , outre les utilitez qu'elles procurent
aux hommes , elles doivent recevoir
les ames des gens de bien. Cette même
opinion les porre à avoir grand foin de
tous les autres animaux ; non feulement ,
en s'abſtenant de les manger , mais , en faifant
tout leur poffible , pour empêcher que
d'autres ne les tuent. Bien plus , ils ont en
certaines Villes , des Hôpitaux où ils dépenfent
de grandes fommes pour la cure des
animaux infirmes. La fuperftition de ces
Gentils va fi loin , qu'ils nourriffent avec
un foin particulier les finges , & prénent
bien garde qu'on ne les tue ; ce qui les
rend fi domeitiques , qu'on en voit fe promener
familierement dans les Villages , &
même dans les maifons . On dit tant de
chofes incroyables de ces animaux , qu'il
n'eſt pas étonnant que certains Philofophes
ayent donné quelque efpéce d'entendement
à ces bêtes. Tous les Cafres ou Noires
de la côte de Moyanbique en Afrique ,
font de cette opinion , difant , que s'ils ne
parlent pas , c'est parce qu'ils ne veulent
pas travailler
.
Dans le Royaume de Canara , un Baboüin
devint amoureux d'une fille ; &
H
༡༠
LE MERCURE
,
pour en jouir , il brifoit tout ce qu'il trouvoit
dans la maifon du pere : Ce pauvre
Gentil ne pouvant plus réfifter à une fi
grande importunité , lui permit de faire ce
qu'il défiroit : A quoi le grand Singe ne manqua
pas jufqu'à un certain jour , qu'un Portugais
paffant par là , & s'êtant arrêté dans
la maifon de cet homme pour y coucher
vit cet animal qui faifoit un fort grand
fracas ; il en demanda la raifon à fon hôte ,
qui lui répondit avec un grand foupir
que ce galant là avoit ravi l'honneur de
fa fille , & que lorfqu'il ne la trouvoit pas
au logis , il faifoit toûjours un pareil bruit .
Le Portugais le blâma de ce qu'il ne le
tuoit pas ; mais ce malheureux lui dit ,
qu'il ne le pouvoit , parce qu'il étoit Gentil
, & que la Reine , qui étoit de la même
Religion , l'en puniroit féverement . Le
Portugais , fans autre myftere , attendit que
l'animal revint de la campagne , & le tua
d'un coup ddee ffuuffiill ;; mais , comme le Gentil
craignoit d'être puni , il l'emporta hors
de fa maiſon , & l'enterra au plus vite. Le
pauvre Idolâtre reconnut le bien- fait du
Portugais , par quantité de ris dont il lui
fit prefent ; c'eft ce que le Portugais même
conte lui être arrivé il y a 15. ans.
Le P. Cauffin raporte qu'un vaiſſeau
ayantfait naufrage auprés du Cap de Bon-
-Efpérance , dans le commencement de
la découverte des Indes par les 'Portugais;
neD'AVRI
L. 91
une femme fe faifit d'une piece de bois ,
& échoua dans une Ile. Un Baboüin eut
commerce avec elle , la nourrit fort longtemps
dans une grotte , de ce qu'il pouvoit
attraper en campagne , & en ût dans la fuite
deux petits. Il arriva par bonheur pour
la pauvre femme , qu'un vaiffeau paffa
affez proche de l'ifle , pour que l'on pût
voir les fignes qu'elle faifoit . On vint á fon
fecours , on la délivra , & le Baboüin de
retour de la campagne , la trouvant éloignée
du rivage , devint fi enragé , qu'il
mit en pieces , à fa vûë, les deux petits qu'il
avoit eus d'elle .
Tout le monde fçait qu'une femme dans -
le Brefil , ayant eu commerce avec un de
ces animaux , accoucha au bout du terme ,
d'un enfant qui avoit tous les membres d'un
homme, mais entierement couverts de poil,
& qui , quoique muet , faifoit tout ce qu'on
lui commandoit . Les Dominicains & les Jefuites
eurent de grandes difputes fur ce fujet
; fçavoir , fi on devoit lui donner le bâtême
, ou non ; mais à la fin , ils conclurent
pour la négative , en difant , qu'il étoit
engendré d'un pere non raifonnable ; &
qu'on auroit pû le lui donner , fi le pere eût
êté un homme , & la mere une Baboüine.
D. Antoine Machado de Brito , Amiral
de la Flote Portugaife dans les Indes , m'a
dit encore , que voulant attraper un de ces
animaux qui l'incommodoir fort , & brifoit
Hij
92
LE
MERCURE
tout ce qu'il trouvoit dans la cuifine ; il fit
mettre des cocos fur le feu , fruits que les
Singes aiment paffionnément ; & qu'il fe
cacha dans un endroit , pour voir de quel
moyen il fe ferviroit , pour les tirer fans fe
brûler. L'animal ne manqua pas à fon heure
ordinaire , de venir par deſſus le toit dans
la cuifine , & ayant vû fon fruit favori fur
la braife , il fe fervit de fon induſtrie ; car,
ayant apperçu un chat proche du feu ,
il le faifit par la tête avec les dens , &
fe fervit de fes pattes , pour tirer les cocos.
du feu , & les mettre réfroidir dans l'eau ,
enfuite de quoi il les mangea : Le Portugais
ne pût s'empêcher de rire , des cris que
fit le chat pendant toute la journée , pour la
douleur que lui caufoit la brûlure.
Les Indiens ont apris à prendre les finges
avec ces cocos , dont ils font fi friands ..
Ils font un trou dans le fruit , dans lequel
le finge met la pâte pour en tirer la poulpe
; & lorfque le chaffeur arrive , l'animal
ne pouvant la retirer , & ne voulant
pas l'abandonner non plus , il fe laiffe prendre
fort fortement. Ce qu'on dit des finges
, que lorfque l'on en tuë un , tous les
autres courent aprés celui qui l'a tué , eft
trés faux ; puifque , quand j'en ai fait tomber
quelqu'un , tous les autres s'enfuyoient .
Ces Gentils font fi fort aveuglez de leurs
ridicules fuperftitions , qu'ils ne croyent
pas incompatible avec le bons fens , que
D'AVRIL 93
leurs Dieux foyent nez des hommes , &
qu'ils ayent eu des femmes , êtant perfuadez
qu'ils aiment les chofes aufquelles les
hommes prennent plaifir . Ils tiennent Ram
pour une grande Divinité , à cauſe des prodiges
qu'il fit en fa vie par le moyen d'un
finge , qui d'un feul faut , paffa la mer , brûla
le Palais de Rhévan, & d'un autre faut ,
la repaffa : Surquoi , ils content une trés
ennuieufe & trés longue fable . Ils mettent
parmi les Deéffes , Malaquiqué , qu'ils difent
n'avoir jamais refufé fes bonnes graces
à qui les lui avoit demandées , comme
fi elle eût fait une grande pénitence : Ils
traitent de même Confounou , parce que ,
c'êtoit un homme qui pendant fa vie , avoit
joui de 16000 femmes
Il y a parmi eux des Prêtres qui le font
preferit un genre de vie trés auftére ; car ,
outre qu'ils vont toûjoursentierement nuds,
il y en a que l'on voit les bras en l'air , fans
pouvoir les remuer ; d'autres les ont toutà-
fait tournez en arriere , de forte qu'ils en
perdent avec le temps tout le mouvement :
On en trouve qui fe fufpendent en l'air
avec une corde attachée à un poignet ; d'autres
qui fe ferment la bouche avec un
cadenas ; de maniere qu'ils ne peuvent plus
vivre que du liquide que leurs Camarades
feur donnent ; d'autres encore qui paffent
un anneau de fer au prépuce , & y pendent
une petite cloche , au fon de laquelle ac94
LE MERCURE
courent toutes les femmes qui font ftériles ,
pour voir & toucher cette partie , croyant
que cela les rendra fécondes .
Les Gentils ont une fi grande vénération
pour ces Pénitens , que ceux , qui leur protituent
leurs filles , leurs foeurs & leurs patentes
, s'eftiment trés hâreux . C'eft ce
qui fait qu'on voit tant de milliers de ces
Faquirs , vagabonds dans les Indes. Lorfque
les Béraguis ( autre forte de Pénitens ,
qui portent leurs cheveux & leur barbe rafée)
& les Faquirs fe rencontrent , ils fe
battent en défefpérés. Ils ne prennent jamais
de femme , & mangent dans les
maifons de toutes les Sectes , excepté dans
celles des Polias . Ils entrent hardiment , &
prénent dans la cuifine ce qu'ils veulent ,
quand même le maître ne feroit pas à la
maifon. Ils s'affemblent au fon du tambour
ou d'un cor , & marchent en troupes
avec des étendars , des lances & d'autres
armes. Quand ils fe répofent , ils fe mettent
tous au tour de leur Chef. Ils fe vantent
de tirer leur origine de Khevanqué- Ram
qui erra par le monde , pauvre & nud ; &
ces vagabonds , en l'imitant , paffent pour
faints , & ménent cependant une vie trés
libertine , avec le privilége de commettre
tous les crimes que leur brutalité leur infpire.
Quelqu'un de ces Peuples croient qu'il y
a des Champs Elifées , & que pour y ar-
>
D'AVRIL. 95
4 .
&
river , il faut paffer un fleuve , tel que le
Stix & l'Acheron des Anciens , où ils prendront
de nouveaux corps . D'autres croyent
que le monde finira bientôt , puifqu'ils doivent
revenir en vie , & paffer dans une nouvelle
Terre. Tous croyent qu'il y a un feul
Dieu , qui a 1000. bras , 1000. yeux ,
autant de pieds , ne pouvant pas mieux expliquer
l'opinion qu'ils ont de la toute - puiffance
. Ils difent avoir livres Dieu
que
leur a envoyés par le moyen de leur Prophête
Ram ; dont deux font fermés , & les
deux autres ouverts , & qu'il n'y a que ceux
de leur Réligion qui les puiffent lire. Ils difent
encore qu'il y a 7. Cieux , dans le plus
haut defquels Dieu eft affis , & qu'il ne
s'embaraffe pas des actions particulieres des
hommes ; parce qu'elles ne meritent pas
d'être l'objet de fon efprit infini . Ils ajoutent
encore qu'il y a un endroit , d'où on
le peut voir , comme au travers d'une nuée
fort éloignée : Quant aux efprits mauvais ,
ils croyent qu'ils font enchaînés d'une maniére
à ne pouvoir leur faire aucun mal .
Le Sacerdoce eft héreditaire chez eux ,
comme autrefois chez les Hébreux ; & un
Brachmane ne peut époufer que la fille d'un
autre Brachmane. On les diftingue des autres
Gentils par un cordon fait de 3. fils de
coton neuf qu'ils portent au cou , & qui
pend fous le bras gauche . On le met aux
garçons ( & non aux filles ) avec grande
961 LE MERCURE
folemnité, quand ils commençent à atteine
dre l'âge de 9. à 10. ans . Ils prétendent que
ce cordon fignifie l'unité de Dieu en 3. perfonnes
, qu'ils appellent Brama , Vision ,
Mayeffon. S'ils ne l'ont pas fur eux , ils
ne mangeront point du tout : On en a vâ
fouffrir la faim pendant plufieurs jours ( parce
que leur cordon êtoit rompu ) avant
qu'ils pûffent en avoir un autre des Pretres
.
Quand , à caufe de quelque groffe faute ,
on doit chaffer quelqu'un des Tribus des
Brachmanes , des Banianes , ou des Batalas ,
on lui ôre le cordon de cette manière . Toutes
les perfonnes de la Tribu , qui font en
ce lieu là , s'affemblent devant le Boto ou
Prêtre , & accufent le Criminel de relle ,
& telle faute . Il répond , & fi fes excufes
ne font pas valables , il ôte le cordon & efface
le Tilla ou la couleur qu'il porte furle
front ; enfuite , l'affemblée fe met à mâcher
le Betlé, à manger des Cocos , & à fumer
du tabac , fans rien donner au Criminel ::
On lui jetre feulement à terre par pirié ,
une feuille de tabac . S'il veut rentrer dans
la Tribu , il faut qu'il aille de maiſon en
maifon , demander le pardon , & l'abfolution
de ceux qui ont donné leurs voix , ent
leur marquant fa résignation , & adouciffant
le coeur du Boto par quelques préfens :
Quand cela eft fait , il donne un repas à
toute la Tribu qui le récoit de nouveau , &
le
D'AVRIL.
97
le Prêtre lui donne le cordon & le Tilla.
Toutes les Sectes des Gentils , en deçà
du Gange , font fort fcrupuleufes fur le fait
du manger avec les Chrêtiens ou avec les
Mahometans , & de fe fervir des mêmes
uftenciles. Ceux de Malacca ne font pas
tant de difficulté.
Leur fimplicité eft fi grande , ou pour
mieux dire , leur ignorance , qu'ils croyent
qu'une femme peut concevoir par la force
de l'imagination : En effet , quoiqu'abfens
depuis plufieurs années , quand ils apprennent
qu'elles font accouchées , ils en font
de grandes réjouiffances.
Ceci me fait reffouvenir de ce que me
conta le Pere Galli , Superieur des Théatins
de Goa. Don François de Tavora Comte
d'Alvor , êtant arrivé de Portugal , pour
être Viceroi des Indes , apprit que fon
époufe qu'il avoit laiffée groffe , étoit accouchée
d'un garçon . De tous ceux qui furent
le féliciter , un Marchand Gentil crut
faire un gracieux compliment au Viceroi, en
lui difant qu'il efperoit que fon Excellence
auroit tous les ans , pareille nouvelle de la
naiffance d'un garçon. Leurs femmes ne
manquent pas d'en profiter , & fe donnent
du bon tems , faifant accroire à leurs foux de
maris , que fi elles font groffes , ce n'eft
parce qu'elles ont fongé à eux.
Lorfqu'un Idolatre eft prêt de mourir , les
parens mettent une vâche proche du lit , &
Avril 1718. Ι
que
98 LE MERCURE
lui tirent la queuë , jufqu'à ce qu'elle piffe :
S'il en vient quelque goute fur le vifage du
moribond , c'eſt un bon figne pour fon êtat
à venir ; autrement , & furtout , fi elle n'u
rine pas , on fait les funérailles d'une maniere
trés trifte. Ils mettent de plus, la queue
de la vâche dans la main de celui qui fe
meurt ; croyant que fon ame pourra paffer
dans le corps de la bête. Enfin , ils croyent
que chacun peut fe fauver dans fa Réligion ,
& dans fa fecte ; pourvû qu'il fuive exactement
les préceptes de Dieu & la lumière de
la raifon.
Quant aux funerailles de ces peuples , la maniere
ordinaire eft de laver premierement le
corps , dans la Riviere ou dans un reſervoir ,
puis , de le brûler dans une Pagode voifine
& d'en jetter les cendres dans la même eau : Il
y a quelques endroits où ils laiffent le corps
au bord de la Riviere : La maniere de les
conduire eft differente felon les Païs . Dans
les uns , on porte au fon des Tambours ,
le corps richement habillé & affis ; il eft accompagné
d'une nombreufe fuite de parens
& d'amis. Aprés l'avoir lavé , on l'entoure
de bois ; l'époufe du défunt , qui pendant
ce tems là a toujours êté auprés du corps ,
chantant & montrant à tout le monde l'envie
qu'elle a de mourir, eft attachée au cadavre
par un Bramin ou Prêtre, & fe fait brûler
avec fon mari ; tous les amis jettent pendaertems
là quantité d'huiles AromaDAVRI
L.
LYON
tiques ; afin qu'ils foient plûtôt conſommes.
Dans d'autres , on porte les corps couverts
dans une biere , au bord du fleuve où aprés
avoir êté lavés , on les met dans une petite
Cabane pleine de bois de fenteur ; la femme
qui doit fe brûler , prend congé de fes
parens & de fes amis ; enfuite , elle va s'affeoir
dans la Cabane , en mettant la tête de
fon époux fur fes genoux ; puis, fe recommandant
aux prieres du Bramin, elle le prie
de mettre le feu au plûtôt . Quelle barbare
inhumanité, pour des gens qui font fcrupule
de tuer les mouches & les fourmis ?
On trouve quelquefois des filles efclaves,
qui s'yjettent aprés leurs maîtres , pour
faire voir l'amour qu'elles leur portoient ;
on en jette enfuite les cendres dans la Riviere.
Il y a des lieux où l'on enterre les
corps des Maris , avec les jambes en croix ;
l'on met les femmes dans la même foffe ; &
quand on les a couverts de terre jufqu'au
cou , les Bramins viennent les étrangler
Les miferables femmes , qui refuſent de fe
brûler , doivent avoir la tête rafée & garder
un perpétuel veuvage : Elles font méprifées
de leur famille & de leur tribu ,
pour avoir témoigné qu'elles appréhendoient
la mort : Et quelque bonne action .
qu'elles puiflent faire , elles ne peuvent jamais
recouvrer leur credit perdu ; à moins
que ce ne fût quelque jeune femme d'une
beauté extraordinaire qui lui attirât un fe
I ij
100 LE MERCURE
cond mari . Il y en a cependant quelqu'unes
qui violent les loix du veuvage ; mais , comme
leurs parens les chaffent de la Tribu ,
elles ont recours aux Mahométans ou aux
Chrêtiens , & abandonnent ainfi leur Réligion.
Quand quelqu'un eft foupçonné de vol
parmi eux , on oblige l'Accufé de paffer au
travers d'une Riviere qui eft pleine de Crocodiles
; & s'il ne lui arrive aucun accident,
il est déclaré innocent. Les Naires appellent
cela le paffage du Learto. Ces Naires
fontgrands forciers , & ne s'expofent jamais à
aucun fait d'armes , fans confulter le Dia
ble auparavant. Pour cela , ils éparpillent
leurs cheveux , fe font fortir du fang du
front avec un coûteau , & danfant au fon
d'un Tambour , ils l'appellent à haute voix
il vient leur donner avis , s'il leur eft avantageux
de s'engager avec l'Ennemi . Mais
quand l'Ennemi fe repent de les avoir deffiés
, & que par un certain fignal , il leur
demande la paix , ils l'accordent fort volontiers.
Leurs femmes font en commun , & celui
, qui eft entré dans la maiſon de quel .
qu'une , laiffe l'épée & le bouclier à la porte
; afin que l'on fache que la place eft prife.
S'il arrive que l'on trouve des femmes
couchées avec des homes d'une autre fecte ,
elles deviennent Efclaves deleur Reine de
Canara. Si un frere fe marie , fa femme
;
D'AVRIL ΤΟΥ
eft commune à tous les autres freres.
La Reine leur a accordé le Privilége
d'accompagner ceux qui voyagent dans
ces Païs- là , qui font fort infeſtez des voleurs
; & s'il arrive que ces derniers entreprennent
d'en voler quelqu'un , ils s'affemblent
tous , & les pourfuivent jufqu'à
ce qu'ils les ayent exterminés. C'eft ce qui
fait qu'un fimple garçon vous conduira en
fûreté dans tous le Royaume de Canara ,
avec une baguette à la main , au travers
des bois & des montagnes , & pour
peu de chofe ; un voyageur en peut prendre
un d'un Village à un autre .
trés
La fuperftition de tous les Gentils des
Indes , les rend meurtriers de leurs propres
enfans ; parce qu'ils ont coûtume , quand
l'enfant ne veut pas téter , de le
porter à
la campagne , & de l'y laiffer expofé depuis
le matin jufqu'au foir , dans un linge attaché
en haut par les quatre coins; afin que
les Corbeaux viennent lui bécqueter
les yeux ; c'est ce qui fait qu'on voit tant
d'aveugles dans le Bengale. Il n'y a pas
tant de danger dans les endroits où il y
a des Singes , parce qu'ils haiffent ces
oyfeaux , jettent les oeufs qu'ils trouvent
dans leurs nids , & les empêchent de multiplier.
Ils rapportent le foir l'enfant à la
maifon ; & s'il ne téte pas , ils le remettent
une feconde fois ; & enfin , l'ayant en
horreur , comme un Serpent , ils le jettent
dans la riviére.
Iiij
102
LE MERCURE
§*stätssttss†††ss†† sxstXTSXS
Nouspromimes dans le précédent Mercure
, d'inférer dans ce Recueille Manifefte
de SA MAJESTE' CZARIENNE , tonchant
les raisons qui l'ont engagée à exclure
le Czarovvitz, de la fucceffion au Trone de
Ruffie . Je croi que c'est faire plaifir au Public
, de le donner traduit fidellement fur
l'Original en Langue Ruffiene.
NOUVELLES ETRANgeres.
MANIFESTE
DISA MAJESTE CZARIENNE ,
Traduitfur l'Original en Langue Ruffienne :
N
Ous PIERRE I. la
par de grace
Dieu , CZAR & Autokrator de
toute la Ruffie , & c. &c . & c. faifons fçavoir
à toutes les Perfonnes , tant Eccléfiaftiques
que Militaires & Civiles , & de
tous Etats de la Nation Ruffienne , nos
fidelles Sujets. Il eft notoire & connu à
la plus grande partie de nos fidelles Sujets
principalement à ceux qui demeurent dans
les Lieux de nos Réfidences , ou qui font
à nôtre fervice , avec combien d'attention
& de foin Nous avons fait élever nôtre
Fils aîné Alexei , lui ayant donné pour cet
>
D'AVRIL.
103
effet dés fon enfance, des Précepteurs pour
la Langue Ruffienne & pour les Langues
étrangères , le faifant bien inftruire dans
toutes fortes de Sciences , dans la vûë de
le faire élever non feulement dans nôtre
Chrêtienne & Orthodoxe Foi de la Confeffion
Grecque ; mais auffi , dans les connoiffances
des affaires Militaires & Politiques
, comme auffi des Gouvernemens
des Etats étrangers & de leurs Coûtumes
& Langues ; afin que par la lecture des
Hiftoires & des Livres de toutes fortes
de Sciences convenables à un Prince
d'un grand Etat , il acquît les qualitez
dignes d'un fucceffeur à nôtre Trône
de la Grande- Ruffie.
Cependant , Nous avons vu avec douleur
, que toute nôtre attention & nos foins
employez à l'éducation & à l'inftruction de
nôtre Fils,êtoient inutiles ; puifqu'il s'écartoit
toûjours de l'obéïffance Filiale , n'ayant
nulle application à ce qui convenoit à un
digne Succeffeur , & méprifant les préceptes
des Maîtres que nous lui avions donnez
, pratiquant au contraire des perfonnes
déréglées , dont il n'a pû apprendre que de
mauvaiſes chofes , & rien qui pût lui être
utile & profitable.
Nous n'avons pas oublié de tâcher fouvent
de le ramener à fon devoir , tantôt par
des careffes , tantôt par des réprimandes ,
quelquefois par des corrections Paternelles.
I iiij
104
LE MERCURE
Nous l'avons pris plus d'une fois avec
Nous dans nos Campagnes , pour le faire
inftruire dans l'Art militaire , comme dans
une des principales Sciences du monde
pour la défenfe de fa Patrie ; l'éloignant
pourtant toûjours des occafions périlleuses ,
pour le ménager par raport à la Succeffion ,
quoi- que Nous y ayons expofé nôtre propre
Perfonne .
Nous l'avons laiffé en d'autre tems à
Mofcovo , en lui mettant entre les mains
une espéce de Régence dans l'Empire ; afin
de le former dans l'art de Regner pour
l'avenir .
Nous l'avons envoyé aprés dans les Païs
étrangers , Nous perfuadant que quand il
verroit dans fes Voyages des Gouvernemens
fi bien régles , cela exciteroit dans
lui quelque émulation & de l'inclination
au Bien , pour s'y appliquer .
Mais , tous ces foins que nous avons
pris , ont êté fans fruit : C'a êté la ſemence
de la Doctrine tombée fur les pierres.
Non ſeulement , il n'a pas fuivi le Bien ,
il l'a même haï , fans témoigner jamais .
aucun penchant pour les Affaires , foit de
Guerre ou de Politique : Il s'eft attaché
uniquement & continuellement à la converfation
des Gens vils & déréglez , & de
moeurs groffieres & abominables .
Comme Nous le voulions détourner de
ces déréglemens par toutes les voyes imag
D'AVRI L. 10Υ
.
ginables , & lui infpirer de l'inclination
à pratiquer des perfonnes de vertu & d'honneur
; Nous l'avons exhorté de fe choifir
une Epoufe parmi les Princeffes des principales
Mailons Souveraines Etrangeres ,
comme c'eft la coûtume ailleurs , & fuivant
l'exemple de nos Ancêtres les Czars de Ruffie
, qui fe font alliez à d'autres Maifons Sou
veraines ; & Nous lui en avons laiffé la
liberté du choix.
Il s'eft déclaré pour la Princefle Petite-
Fille du Duc de Vvolfenbuttel alors regnant
, Belle - Soeur de S. M. l'Empereur
Romain , aujourd'hui regnant , & Cou
fine du Roy d'Angleterre ; & nous ayant
prié de la lui procurer , & de permettre de
l'époufer , Nous y avons d'abord conſenti ,
n'épargnant pas les dépenfes confidérables
que ce Mariage a exigées . Mais , aprés fa
confommation , Nous êtant flatés que le
changement d'état de nôtre Fils , produiroit
un fruit particulier , & un changement
dans fes mauvaiſes habitudes , Nous avons
éprouvé tout le contraire de ce que Nous
en avions espéré.
Quoi-que fon Epoufe , autant que Nous
l'avons pû remarquer , fût une Princeffe
fage , fpirituelle , d'une conduite vertueuſe ;
quoi-que lui-même l'eût choifie , il a vécu
néanmoins avec Elle dans la derniere def
union , redoublant fes attachemens pour
des Gens déréglez , & faifant par là , hon106
LEMERCURE
te à notre maifon devant les Princes Etrangers
, à qui cette Princeffe étoit alliée par
le Sang , ce qui Nous a auffi attiré beaucoup
de plaintes & de reproches.
Quelques fréquens qu'ayent efté les avis
& les exhortations de nôtre côté, pour le
porter à fe corriger , rien n'y a réuffi ,
Violant enfin auffi la Foy conjugale
il donna fon attachement à une Proftituée
de la plus bafle & fervile condition , vivant
avec Elle dans le crime publiquement , au
mépris de fa légitime Epoufe , qui peu de
tems aprés mourut d'une maladie à la vérité
; mais , non pas fans que l'on ait crû
que fon chagrin caufé par les défordres &
les déréglemens de fon Epoux , n'ait fait
avancer les jours.
Quand Nous vîmes fon opiniâtreté à
perfévérer dans fa conduite dépravée , Nous
lui déclarâmes aux Funérailles de fon Epoufe
, que fi deformais il ne fe conformoit
point à notre volonté , & qu'il ne s'appli
quât à ce qui convient à un Prince Héritier
préfomptif d'un tel Empire , Nous le
priverions de la Succeffion , fans faire attention
qu'il êtoit nôtre Fils unique , nôtre
fecond Fils n'eftant pas alors encore au
monde , & qu'il ne devoit pas fe fier làdeffus
; parce que Nous aimerions mieux
Nous donner pour Succeffeur, un Etranger
qui en fût digne , que nôtre propre Fils indigne
: Que Nous ne pouvions pas laiffer
D'AVRIL 107
un tel Succeffeur , qui détruiroit ce que
par la grace de Dieu , le Pere a établi ,
& qui Aétriroit la gloire & l'honneur
de la Nation Ruffienne , aprés que
pour l'acquerir , Nous avions facrifié nos
veilles & noftre fanté , expofant fans regret
en plufieurs occafions noftre propre vie ;
outre que la crainte des Jugemens de Dieu
ne nous permettroit pas de laiffer le Gouvernement
d'un fi grand Etat , entre les
mains de quelqu'un , dont l'inſuffiſance &
l'indignité Nous feroit connue.
Nous l'avons enfin exhorté le plus fortement
que Nous avons pû , à fe conduire
avec fageffe , & Nous lui avons donné du
tems pour fe corriger.
Il répondit à ces remontrances , qu'il fe
reconnoiffoit coupable en tous ces points ;
mais , alléguant la foibleffe de fon tempérament
& de fon efprit , qui ne lui permettoit
pas
de s'appliquer aux Sciences & fonctions
néceffaires , Il s'avoüa lui mefme incapable
, & indigne de la Succeffion , Nous
priant de l'en décharger.
Cependant , Nous l'avons exhorté paternellement
, & joignant les menaces aux
prieres , Nous n'avons rien oublié le
pour
remettre dans le bon chemin ; & les opérations
de la Guerre nous ayant obligé
de nous rendre en Danemarck ,Nous l'avons
laiffé à Petersbourg , lui donnant encore
le tems de rentrer dans foi- mefme & de fe
Corriger.
FO8 LEMERCURE
Sur les avis que Nous recevions dans
la fuite de la continuation de fes déréglemens
, Nous l'avons mandé auprés de
Nous à Coppenhague , pour faire auffi la
Campagne , afin de fe mieux former.
Mais , oubliant la crainte & les Commandemens
de Dieu , qui ordonne d'obéïr
aux Parens ordinaires , & á plus forte
railon , à ceux qui font en même tems Souverains
, il n'a répondu à tous nos foins.
Paternels , qu'avec une ingratitude inouïe ;
car , au lieu de fe rendre auprés de Nous ,
il s'évada , prenant avec lui des fommes
d'argent , & fon infame Concubine , avec
qui il continuoit de vivre dans le crime :
Il fe mit fous la protection de l'Empereur ,
débitant contre Nous fon Pere & fon Seigneur
, beaucoup de calomnies & de fauf
fetés , comme fi Nous le perfécutions , &
le voulions priver fans raifon de la Succeffion
, difant que fa vie même n'êtoit
pas en fûreté auprés de Nous , & priant
l'Empereur de lui donner retraite , & de
le protéger contre Nous à main armée .
Chacun peut juger combien de honte &
de deshonneur, une telle conduite de nôtre
Fils a attiré fur Nous & fur nôtre Etat devant
toute la Terre . On trouvera difficilement
un Exemple femblable dans les
Hiftoires.
l'Empereur , quoi- qu'informé de fes excés
, & de la maniere dont il avoit vécu
D'AV RI L. 109
avec fon Epoufe , Belle . Soeur de S. M. L.
accorda pourtant à fes inftantes follicitations
, une Place où il pût demeurer , & où
il pria l'Empereur qu'il pât étre fi féciétement
, que Nous n'en puffions point avoir
la moindre connoiffance .
Son long retardement en chemin , Nous
ayant cependant fait apréhender que ce ne
fût pas fans fujet , Nous craignîmes par
une tendreffe & follicitude Paternelle , qu'il
ne lui fût arrivé quelque malheur ; ce qui
Nous obligea de l'envoyer chercher fur
plufieurs routes , juſqu'à ce qu'enfin , aprés
beaucoup de peines & de perquifitions
Nous reçûmes avis de nôtre Capitaine de
la Garde Alexandre Ruemanz off , qu'on le
gardoit fécrettement dans une Fortereffe
Impériale du Tirol Sur quoi , Nous écrivîmes
de noftre propre main à l'Empereur ,
pour le prier de nous le renvoyer.
,
Mais,quoique l'Empereur l'ait fait informer
de ce que Nous défirions , & l'exhorter
de fe rendre auprés de Nous , & de fe
foûmettre à nôtre volonté , étant celle de
fon Pere & de fon Seigneur , il remontra de
fon côté avec beaucoup de calomnies contre
Nous , qu'il ne devoit point Nous le livrer
entre nos mains , comme fi nous euffions
été fon Ennemi & fon Tiran , de qui
il n'avoit à attendre qu'à fouffrir la mort .
Il perfuada enfin l'Empereur , au lieu de
nous l'envoyeralors , de l'éloigner dans une
110 LE MERCURE
Place reculée de fa Domination , favoir , à
Naples en Italie , & de l'y garder ſecretement
dans le Château , fous un nom étran
ger.
Nous fumes néanmoins avertis par nôtre
fufdit Capitaine de la Garde , de fon féjour
dans cet endroit- là , & Nous dépêchâmes
à l'Empereur, nôtre Confeiller Privé Pierre
Tolftoi , & le même Capitaine de la Garde
Ruemanzoff, avec une Lettre en fortes expreffions;
remontrant, combien il feroit injufte
de vouloir retenir nôtre Fils contre
tous les Droits Divins & Humains , felon
lefquels auffi les Parens particuliers , encore
à plus forte raifon ceux qui font d'ailleurs
munis de l'Autorité Souveraine comme
Nous , avoient un Pouvoir illimité fur
leurs Enfans , indépendamment de tout
autre Juge ; & Nous expofâmes d'un côté ,
les manieres juftes & bien intentionnées ,
dont nous avions toûjours ufé envers nôtre
Fils , & de l'autre, fes défobeïffances ; faifant
voir enfin quelles mauvaiſes fuites &
animofitez entre Nous , ce refus de Nous le
remettre , pouroit caufer , parce que Nous
ne pourions pas laiffer la chofe en cet état;
Nous inftruifîmes en même tems ceux que
Nous avions envoyez , de parler de bouche
encore avec plus de force , & de repréſenter
que nous ferions obligé de venger par
toutes fortes de moyens & de manieres ,cette
détention de notre Fils .
D'AVRIL. TII
Nous écrivimes aufli à lui , nôtre Fils ,
de nôtre propre main , lui remontrant l'horreur
& l'impieté de fa conduite , & l'énormité
du crime qu'il avoit commis contre
Nous fon Pere , & comment Dieu dans
fes Commandemens , menaçoit de punir
d'une mort éternelle les Enfans defobéïffans.
Nous le menaçions , comme Pere , de nôtre
Malediction , & comme fon Seigneur
de le déclarer Traître de fa Patrie , s'il n'y
retournoit , & s'il refufoit de Nous obéir ;
Nous y avons joint les affûrances , que s'il
fe foûmettoit à nôtre volonté & s'il retournoit
, Nous lui pardonnerions fon crime.
Nos Envoyez , aprés beaucoup de follicitations
, & aprés la fufdite Repréſentation
faite de notre part par écrit , & par
eux de bouche , obtinrent enfin de l'Empereur
la permiffion d'aller trouver nôtre Fils ,
& de le difpofer à retourner.
Les Miniftres Imperiaux leur firent en
même tems connoître , que nôtre Fils avoit
informé l'Empereur que Nous le perfécutions
, que fa vie n'étoit pas en fûreté avec
Nous & que par là il avoit émû la compaffion
de l'Empereur qui l'avoit porté à le
prendre en fa protection ; que l'Empereur
confiderant préfentement nos véritables &
folides repréſentations , il ordonneroit de
fon côté qu'on tachât en toute maniere , de
le difpofer à retourner auprés de Nous , en
712
LE
MERCURE
lui faifant déclarer qu'il ne pouvoit pas le
refuſer à ſon Pere , contre toute équité &
juſtice , ni fe broüiller avec Nous pour ce
Tujet.
Nos Envoyez à leur arrivée à Naples ,
ayant fouhaité de lui rendre nôtre Lettre ,
écrite de nôtre propre main , nous écrivirent
qu'il n'avoit pas feulement voulu les
admettre ; mais que le Viceroi Imperial
avoit trouvé le moyen , en l'invitant chez
lui , de les lui préfenter enfuite malgré lui.
Il reçût à la verité nôtre Lettre , contenant
notre exhortation Paternelle , & les menaces
de la Malediction , mais fans témoigner
la moindre inclination au retour , &
en alleguant bien des fauffetez & des calomnies
contre Nous , comme fi , à cauſe
de beaucoup de dangers qu'il avoit à apréhender
de Nous , il ne pouvoit , ni ne youloit
retourner , fe vantant que l'Empereur
lui avoit promis non- feulement de le défendre
& de le proteger contre nous ,
même de le mettre fur le Trône de Ruffie ,
auffi contre nôtre volonté , à main armée.
mais
Nos Envoyez voyant cette mauvaiſe
difpofition , employerent tous les moyens
imaginables pour le perfuader à retourner :
Ils le prierent , ils firent valoir tour à tour
nos affurances pleines de bonté pour lui, &
nos menaces en cas de défobéïffance , &
que Nous le retirerions même à main armée
: Ils lui repréfenterent que l'Empereur
ne
D'AVRI L. 113
coup
ne voudroit point entrer en Guerre avec
Nous pour fon Sujer , & ils lui firent beau
d'autres femblables remontrances .
Mais il n'eut aucun égard à tout cela ,
& ne fe difpofa point à retourner auprés
de Nous , jufques à ce que le Viceroi Imperial
, voyant enfin fon obftination , lui
repréſenta au nom de l'Empereur qu'il devoit
retourner , lui déclarant que l'Empereur
ne pouvoit , felon aucun Droit , Nous
le retenir ; ni , pendant la Guerre préſente
avec le Turc , comme auffi en Italie avec
le Roy d'Espagne , pour l'amour de lui ,
s'attirer des affaires avec Nous.
Quand il vit le train que cette affaire
prenoit , craignant qu'il ne Nous fût livré
malgré lui , il fe difpofa enfin à revenir auprés
de Nous , & il le déclara à nos Envoyez
, comme auffi au Viceroi Imperial.
Il Nous l'écrivit auffi , s'avoüant criminel
& coupable. La Copie de fa Lettre
eft ci- deffous tranfcrite.
Et de cette maniere il eft arrivé ici . Et
quoique maintenant nôtre Fils , par toutes
fes défobéiffances criminelles , commifes depuis
longues années contre Nous fon Pere
& fon Seigneur , & furtout pour le deshonneur
qu'il Nous a fait devant tout le
monde , par fon évafion & par les calomnies
qu'il a répandues de Nous , comme
d'un Pere dénaturé, & pour s'être oppofé
K
114
LE MERCURE
à fon Souverain , il ait mérité d'être puni
de mort.
Néantmoins, nôtre Tendreffe Paternelle
Nous fait avoir pitié de lui , & Nous lui
pardonnons fes Crimes , en lui en remettant
toute punition.
Mais , confiderant fon indignité, & tout
le cours de fa conduite déreglée , décrite
ci- deffus , Nous ne pouvons point en confcience
lui laiffer aprés Nous, la Succeffion
au Trône de Ruſſie , prévoyant que par fa
conduite dépravée , il détruiroit entierement
la gloire de nôtre Nation & le falut
de nos Etats , que Nous avons acquis &
affermis par la grace de Dieu , avec une
application fans relâche ; car il eft notoire
& connu à chacun , combien il Nous en a
couté , & avec quels efforts Nous avons
non-feulement recouvré les Provinces que
l'Ennemi avoit ufurpées fur nôtre Empire
, mais auffi conquis de nouveau plufieurs
Villes & Païs confiderables , & avec
quels foins Nous avons fait inftruire nos
Peuples dans toutes fortes de Sciences Militaires
& Civiles , à la gloire & au profit
de la Nation & de l'Empire.
Or , comme Nous plaindrions nos Etats
& nos fideles Sujets , fi nous les rejettions
par un tel Succeffeur , dans un état beaucoup
plus mauvais qu'ils n'ont jamais êté.
Ainfi , par le Pouvoir Paternel , en vertu
duquel , felon les Droits de nôtre EmpiD'
AVRIL. IIS
re , chacun même de nos Sujets peut deshériter
un Fils , & donner fa Succeffion à
tel autre de fes Fils qu'il veut.
Et en qualité de Prince Souverain , en
confideration du falut de nos Etats , Nous
privons nôtre dit Fils Alexei pour fes Crimes
& pour fon Indignité , de la Succeffion
aprés Nous à nôtre Trône de Ruffie' ,
quand bien même il ne fubfifteroit pas une
feule Perfonne de nôtre famille aprés Nous .
Et nous Conftituons & déclarons Succeffeur
audit Trône aprés Nous , nôtre fecond
Fils Pierre , quoi qu'encore jeune , n'ayant
pas de Succeffeur plus âgé.
Donnons à nôtre fufdit Fils Alexei nutre
Malediction Paternelle , fi jamais , en
quelque tems que ce foit , il prétend ou
recherche ladite Succeffion .
Défirons auffi de nos fideles Sujets , de
l'Etat Ecclefiaftique & Seculier , de tout
autre Etat , & de toute la Nation Ruffienne ,
que felon cetre Conftitution & felon nôtre
volonté , ils reconnoiffent & confiderent
nôtre dit Fils Pierre defigné par nous à la
Succeffion , pour légitime Succeffeur ; &
qu'en conformité de cette nôtre Conſtitution
, ils confirment le tout par Serment
devant le Saint Autel fur les Saints Evangiles
, baifant la Croix .
Et tous ceux qui s'oppoferont jamais , en
quelque tems que ce foit , à cette nôtre volonté
, & qui dés aujourdhui , oferont con-
Kij
116 LE MERCURE.
fiderer nôtre Fils Alexei pour Succeffeur ou
l'affifter pour cet effet , Nous les déclarons
pour traitres envers Nous & la Patrie . Et
avons ordonné que la prefente foit par tout
publiée & promulguée , afin que perfonne
n'en prétende caufe d'ignorance . Fait à
Mofcovu le 3. Fevrier 1718. V. St. Signé
de nôtre main ; & fcellé de nôtre Sceau.
COPIE
De la LETTRE de la propre main
du Czarovvitz
TRES GRACIEUX SEIGNEUR ET PERE.
·
"
' Ai reçû la trés-gracienfe Lettre de Vôtre
Majefté , par les Sieurs Tolftoi &
Roumjankoff , par laquelle comme auſſi par
eux de bouche , Elle m'affûre trés-gracieuſement
du pardon de ma fortie fans permiſſion
en cas que je revienne. Je vous en rends graces
les larmes aux yeux ; je reconnois être
indigne de toute grace , me jettant à vos
pieds , j'implore vôtre clémence de me pardonner
mes crimes , quoique j'aye mérité toutes
fortes de punition . Mais je me repoſeſur
vos gracienfes affûrances , & m'abandonnant
à Vôtre volonté, je part au premier jour de
Naples , pour me rendre auprés de V. M. à
Saint Petersbourg , avec ceux que V. M.
a envoyez , trés- humble & indigne Serviteur
, qui ne mérite pas de fe dire Fils.
D'AVRI E. 117
ALEXEI . De Naples le 4 .
Octobre 1717.
COPIE
Du SERMENT fait par le
Czarovvitz
Alexei Petrovvitz .
PROMESSE SOUS SERMENT .
JSaint Evangile, Pomepour le Cri-
E ci - deffous nommé , promets devant le
>
me , que j'ai commis envers S. M. Czarienne
mon Pere & Seigneur , felon que cela eft
déduit dans fon Ecrit , & par ma faute , je
fuis exclus de la Succeffion au Trône de
Ruffie. Ainfi, je reconnois & avoue cette excluſion
pourjuſte, comme l'ayant méritée , par
ma fante & indignité , & je m'oblige , &
jare au Tout- Puiffant Dieu en Trinité, comme
au Souverain Juge , de me foumettre en
tout à cette volonté Paternelle , de ne recher
sher jamais cette Succeffion ; de ne la point
prétendre , ni de l'accepterfous aucun prétexte
, & je reconnois pour légitime Succeffeur
mon Frere le Czarovvitz Pierre Petrovvitz,
furquoi je baise la Sainte Croix
Signe la prefente de ma propre main.
Signé de la main du Czarovvitz Alexei .
Ce fut le 11 que le Czarovitz , accompagné
de M. Fifton Conſeiller Privé , arriva
à Mofcou. Ce Prince alla d'abord faluer
le Czar fon Pere , avec qui il ût une longue
conférence . Le 12 , S. M. Cz. cons
18 LE MERCURE
voqua un Confeil extraordinaire , & le 13 ,
2 Régimens des Gardes , avec 2 Compagnies
de Grenadiers , reçûrent ordre de
fe tenir prêts. Peu de tems aprés , ces Troupes
allérent entourer le Château , & s'emparérent
de toutes les Portes & Avenuës .
Tous les Boyars , Miniftres , Officiers Généraux
& grands Seigneurs furent mandés
par le Czar , pour affitter au Grand Confeil.
Il fut pareillement enjoint au Clergé
de s'affembler dans l'Eglife Cathédrale ;
ce qui fut incontinent exécuté de part &
d'autre . Aprés quoi , on fonna la groffe
Cloche . Le Czarovitz ayant êté amené
dans le Château fans cérémonie , entra
dans la Salle , où le Czar fon Pere eftoit
environné de tous les Boyars , Miniftres
& Officiers Généraux . Ce Prince remit à
S. M. Cz . une Lettre ou un Mémoire par
lequel il fe reconnoiffoit coupable ; & fondant
en larmes , il fe jetta aux pieds de
fon Pere , & y demeura profterné pendant
la Lecture que S. M. Cz . fit de la Lettre
qu'il remit enfuite au Baron Schafiroff fon
Vice-Chancelier. Le Czar , aprés l'avoir
fait retirer , lui demanda ce qu'il fouhaitoit .
Ce Prince infortuné & mal confeillé , lui
répondit , Vos bonnes Graces , SIRE , &
la Vie ? Ce que le Czar lui promit ; mais ,
un moment aprés , il lui annonça avec autorité
, qu'il avoit par fa mauvaiſe conduite
, perdu toute efpérance à la fucceffion
D'AVRIL: 119
de fes Etats , auxquels il devoit renoncer
d'une maniere folemnelle & authentique .
Aprés cette déclaration fulminante , S. M.
Cz . s'eftant un peu attendrie, lui demanda
quels avoient efté fes Confeillers ; fur cela
le Prince le tira un peu à l'écart , & lui
parla pendant un affez longue efpace de
tems ; ils fe retirérent mefme dans un autre
Appartement , où l'on préfume qu'il a
nommé tous ceux qui lui avoient conféillé
de fe rebeller contre fon Pere ; puifqu'auffitôt
aprés le dîner , le Czar dépécha
36 Couriers , vers différentes Provinces
de fes Etats. Nous ne ferons point ici mention
de tout ce qui s'eft paffé à la renonciation
folemnelle que le Czarovitz a faite
de la Couronne de Mofcovie , non feulement
en fon nom , mais encore au nom de
fes * Enfans . On trouvera cet article
dans le Mercure de Mars .
L'Affemblée s'êtant enfuite féparée , S.
M. rentra dans fon Apprtement , & Elle
fit dîner le Prince exhérédé avec Elle. Le
foir , il yût grand Bal à la Cour : Depuis
cette fameufe abdication , perfonne n'a
êté admis à voir le Czarovitz. On eft perfuadé
qu'il fe fera Moine .
Le Czar continue à faire une recherche
* Il a actuellement un Fils & une Fille
de la feuë Princeffe Charlotte - Chriftine
Sophie , Soeur de l'Impératrice.
120 LE MERCURE
générale dans toute l'étendue de fes Etats ,
pour découvrir ceux qui ont favorifé pendant
fon abfence , fon Fils aîné dans fa
rebellion , ou qui ont abufé du maniement
des Finances. Il a déja fait arrêter plufieurs
Seigneurs qui ont été mis en pri
fon , & chargés de chaînes. Le Général
Feld Maréchal Czeremetroff a efté privé
de toutes fes Charges , de mefme que
le
Gentilhomme des Cofaques Sayopafki , qui
s'eft jetré dans un Couvent , & fa Charge
de Général a efté conférée à M. Serkata
Kaufan.
Depuis la Conftitution de S. M. Cz. , par
laquelle fon fecond Fils Pierre Petrovvitz ,
eft nommé héritier & fucceffeur de l'Empire
de la grande Ruffie , tous les Miniftres:
& grands Seigneurs s'empreffent à prefter
ferment de fidélité entre fes mains , & celles.
du jeune Prince fils de la Czarine fa feconde
femme .
Ce Serment eft conçû en ces termes.
Jejure par le Dieu Tout-puiffant , un ,
en trois Perfonnes : Que je reconnois & que
je ne reconnoîtrai jamais de ma vie autre
Succeffeur au Trône de Ruffie , aprés S.
M. CZ., que le Czarovitz , Pierre Pétrovitz
, fecond Fils de l'Empereur mon
Maistre & Seigneur : Que je le foûtiendrai
dans cette Dignité , an péril de ma vie :.
Que je ne l'abandonnerai jamais , & que
je n'affifterai directement , ni indirectement ,
Alexis
D'AVRIL. IZI
Alexis Pétrovitz , exclu de la Succeffion à
la Couronne : Ce que je jure devant Dien
par mon Ame , mon Corps , & devant ce
Saint Evangile , & baife cette Sainte Croix.
On a obfervé que Monfieur Meyer , Réfident
de l'Empereur dans cette Cour , n'a
pû obtenir audience du Czar , pour lui remettre
des Lettres de S. M. I. , touchant
ce changement. Ce Réfident a efté à la
fin obligé de rendre ces dépeſches au Grand
Chancelier.
Le Czar a fait pofter un nombre confidérable
de Troupes fur les Frontiéres de
l'Ukraine , juſqu'au voifinage de Bender :
On a de plus des avis certains , que les
Mofcovites & les Cofaques ont pénétré
dans les Etats du Grand Seigneur , & que
la Garnifon de Choczin en paroiffoit fort
allarmée.
S. M. Cz. a fait lever I so jeunes hommes
, tous Ruffes , d'une grandeur extraordinaire
, pour en faire préfent au Roy de
Pruffe , qui doit les incorporer dans fes
grands Grenadiers .
Les Anglois & les Hollandois paroiffent
fort intrigués de la permiffion qu'elle a fait
publier , pour faire entrer dans fes Etats ,
toutes fortes de foyerie de Perfe , & de la
Chine , en accordant librement des Paffeports
aux Marchands étrangers,pourles tranfporter
dans les autres Parties de l'Europe ;
ce qui ruineroit bientôt le commerce lucratif
Avril 1718. L
122
MERCURE
LE
qu'en faifoient ces deux premieres Puiffances
Maritimes .
Le Czar a deffein de rétablir fa Marine
à Véronitz , dans le Duché de Rézan : On
ne doute pas que , fi ce projet a lieu , ce ne
foit pour exécuter quelque entrepriſe confidérable
contre les Turcs , en envoyant
une puiffante Flote dans la Mer noire.
Comme S. M. Cz . veut eftre inftruite
à fonds du produit de fes revenus , & fçavoir
à quoi ils ont êté employés pendant
fon abfence ; elle a donné ordre à tous les
Gouverneurs de fes Etats , de venir rendre
leurs comptes à Mofcou , pendant le féjour
qu'elle y fera.
Le Baron de Mardefeld Miniftre du
Roy de Pruffe , qui êtoit venu de compagnie
avec le Czarovitz , a efté en conférence
avec le Grand Chancelier de Mofcovie.
POLOGNE.
A Varfovie le 5 Avril.
MUftapha
- Bey , Ambaffadeur de Turquie
, eft arrivé à Brzefan , où il a
êté reçu par le Grand Général de l'Armée
de la Couronne , avec toutes les marques
d'honneur & de diftinction : Ce Miniſtre eſt
chargé de Lettres de la Porte, pour le Roy
& la République ; & il doit féjourner à
Lemberg ou à Brzefan , jufqu'au retour de
S. M. dans ce Royaume ; l'on ſe flatte mêD'AVRIL.
123
me alors d'être éclairci du fujet de cette
Ambaffade . On eroit que l'arrivée de cet
Ambaffadeur poura bien déterminer le
Roy à revenir , aprés les fêtes de Pâques, de
Drefde à Varfovie : Chaque Compagnie
des Gardes de S. M. doit être augmentée
de 20. hommes.
Les Mofcovites venant du côté de Riga
, font entrés en Lithuanie où ils établiffent
des quartiers ; ils pouroient bien y paſfer
le refte du Printems.
On eft dans l'appréhenfion , que le Czar
ne faffe rentrer fes Troupes dans ce Royaume
, fous prétexte que quelques Puiffances
du Nord ont deffein de rétablir
le Roy Stanislas fur le Trône de Pologne.
Il paroît que , fi le Roy Augufte perfevere
dans le deffein de faire paffer la Couronne
de Pologne fur la tête du Prince
Electoral de Saxe , les Grands & la No
bleffe pouroient bien rappeller le Roy Staniflas,
à la premiere occafion favorable qui
fe prefentera , n'apprêhendant rien tant ,
que le Royaume ne devienne héreditaire.
Les Officiers de la Tréforerie ont fait
ici l'ouverture de leurs Séances , où fe
font trouvés plufieurs Sénateurs du Royaume.
Tous les Palatinats de la grande Pologne
font fur le point de faire une Conféderation
, & les Principaux doivent ſe
rendre à Pofnanie ; afin d'y prendre des
Lij
124 LE MERCURE
mefures convenables pour monter à cheval
, en cas que le bien du Royaume le
demande .
On écrit de Drefde , que le Roy Augufte
avoit ordonné une augmentation de
3. Officiers Subalternés , & de 25. Soldats
par chaque Compagnie : Les Généraux &
les Colonels des Troupes de ce Prince ,
les tiennent prêtes à marcher au premier
ordre , en cas que les affaires vinffent à
changer de face , foit en Pologne , ou dans
le Duché de Mexlembourg.
Le Cham de Tartares fe trouve prefentement
à Kilia ; il a ordonné à 20000.
hommes de fes Troupes de fe munir chacun
de haches , pour s'ouvrir des chemins
à travers , afin de pénétrer en Hongrie.
L
Hambourg le 12 Avril.
Es Plénipotentiaires de Suéde & du
Czar , travaillent à Abo en Finlande ,
aux Préliminaires de la paix du Nord , pour
entrer enfuite en Congrez à Dantzick . Les
Roys de Danemarck , de Pruffe & de Pologne
, ont voulu y envoyer leurs Minif
tres ; mais on les a refufé , fous prétexte
qu'il ne s'agiffoit que de faits particuliers
entre leurs Maîtres : Qu'on ne manqueroit
cependant pas de les avertir , quand il feroit
tems ; puifque S. M. Cz étoit dans la
éfolution de ne rien arrêter dans touD'AVRI
E.. 1.25
tes ces conferences , qui pût aller contre
leurs interêts : Que toutes les vuës de ce
Prince ne tendoient qu'à rendre toutes les
parties contentes par une paix prompte &
Faifonable : Que pour cet effet, le Baron de
Gortz s'eft rendu de Lunden à Abo , ou
plûtôt dans l'Ile d'Aland , fituée entre la
Suéde & la Finlande .
Malgré ces affùrances , les Lettres de
Péterbourg conviennent toutes , que fi la
paix n'eft pas entierement conclue entre L.
M. S. & Cz. , elle le doit être inceffamment
, à l'exclufion des Roys de Pruffe &
de Pologne : Quelques -unes ajoûtent , que
le Roy de Danemarck travaille fecrétement
à faire la fienne en particulier avec
la Suéde.
On ne fait cependant , comment accorder
tous ces avis ; puifque l'on écrit de Sué
de , que S. M. S. fait de plus grands efforts
que jamais , en tirant le troifiéme
homme de fes Peuples , pour pouvoir mettre
fur pied une Armée de 70000. hommes
, qui femble être deftinée pour pénétrer
en Norvvege ; afin d'y faire quelque
coup d'éclat , dans le deffein de rendre fa
paix plus avantageufe .
D'un autre côté , ce Prince fait travailler
jour & nuit à l'équipement de fa flote ; il
y doit faire embarquer un nombre confidérable
de fes meilleurs Régimens , pour
quelque entrepriſe fécrette & d'importan-
Liij
126 LE MERCURE
ce: On croit qu'il fera foûtenu par la Flotte
d'une certaine Puiffance avec laquelle
il a fait une ligue offenfive & défenfive :
Chacune tentera de fon côté , une deſcente
en deux endroits differents du Païs que
l'on a en vuë.
Le Czar a envoyé des ordres ici à fes
Commiffionaires , pour faire de grands
amas de Grains ; il en ufa de même , lorfqu'il
voulut tenter la defcente en Scanie.
On eft attentif à favoir fi l'Empereur ne
s'y oppofera pas. La Flote de S. M. Cz.
doit fe mettre inceffament en Mer : La
Danoife deſtinée pour la Mer Baltique ,
fera compofée de 20. Vaiffeaux de guerre,
outre les Fregattes & les Brulots ; & l'Armée
de terre, d'environ 28000.hommes.
On a des avis que le Général Ducker
Suédois , qui êtoit paffé d'ici à Londres ,
pour quelques négociations importantes ,
ou pour examiner la fituation des efprits ,
en eft de retour . Il est allé trouver le Roy
de Suéde à Lunden ou à Gottembourg ,
pour lui rendre compte de la commiffion
dont il étoit chargé .
Le Prince Héréditaire de Heffe- Caffel,
a fait la revue générale des Troupes Suédoifes
, dans leur differens Quartiers . On
affûre que le Duc d'Ormond a û depuis
peu à Lunden, plufieurs audiences de S. M.
S. laquelle perfifte dans la réfolution , de
me point permettre au fieur Rumpf, Minif
D'AVRIL. 127
tre Hollandois à Stockolm , de venir à la
Cour , jufqu'à ce que les Hollandois lui
ayent donné fatisfaction fur l'arrêt du Baron
de Gortz .
O
A Vienne le 12 Avril.
Uoique l'on parle plus que jamais
d'une paix prochaine avec les Turcs ,
la Cour ne paroît pas moins occupée des
préparatifs , pour entrer de bonne heure en
Campagne : Tous les Officiers n'attendent
que le dernier ordre de S.M.I.pour le trouver
au rendez- vous général , fous Belgrade.
On continue à faire defcendre d'ici ent
Hongrie , des bâteaux chargés de recruës ,
de chevaux de remonte de Charpenriers
, Maffons , & d'autres Ouvriers qui
doivent travailler aux fortifications de Themefvvar
& de Belgrade qui ne font point
encore reparées .
>
Il y a apparence que nous préviendrons
l'Ennemi , qui fe vante cependant de nous
oppofer à la fin de May , une Armée plus
nombreuſe & plus formidable que celle.
de la Campagne précedente. Ce qui eft de
certain , c'eft que les Turcs font en mouvement
de toutes parts,& qu'ils fe difpofent
à tenter une invafion en Tranfilvanie ;
ayant deffein pour cet effet , de conftruire
un Pont fur le Danube prés de Vidin , &
de Nicopolis. Le Prince Ragotzi doit ſe
Liiij
128 LE MERCURE
mettre à la tête de ces Troupes , & des Rebelles
Hongrois , pour executer cette entrepriſe
, & entrer en même tems en Moldavie
, pour y attaquer les Imperiaux &
les déloger des Poftes qu'ils y occupent.
Il revient de tous côtés qu'il paffe par
Mer & par Terre en Turquie , une infinité
d'Officiers de toutes fortes de Nations.
pour le joindre à ce Prince . Les Tartares.
ont tellement fatigués par leurs courfes ,
les Imperiaux qui avoient leurs quartiers
audela de la Morave , que n'y pouvant
plus refifter , ny fubfifter , ils ont êté obligés
de repaffer ce fleuve. Le Prince Alexandre
de Virtemberg a ordre d'attaquer ,
avant l'ouverture de la Campagne , la Fortereffe
de Bihacz, ou celle de Vvihitifch en
Croatie ; afin de parer les courſes des;
Turcs du côté de la Bofnie . Ils s'affemblent
en grand nombre dans la Macédoine
; il leur eft même déja arrivé 20000 .
hommes de Troupes d'Afie , outre 12000 .
Tartares , ou Arnautes à Mialkovv en Valaquie
. Il n'y a pas à douter que ces Barbares
ne forment differens corps d'Armées ,
pour intriguer & fatiguer par cette diverfon
les Imperiaux.
Tous les Hordes du Cham des Tartares
, doivent être commandés par des Officiers
Turcs , qui ont êté déja nommés
par le Grand Seigneur ; favoir , Szabin
Gereg , Cazan , Kumuch , Vvachti Gereg ,
D'A VRTL. 129
•
Mechmet Gereg , celui - ci eft fils du défunt
Cham ; un fils du Cham regnant , & un
Frince Tartare : Il y a déja 2. de ces Of
ficiers nommés pour agir contre la Hongrie ,
& les autres , pour aller faire des courfes en
d'autres Provinces de la dépendance de
l'Empereur. Enfin , il femble que les Turcs
ne négligent rien , pour continuer la guerre
avec plus de vigueur que par le paffé : Ce
qui la perfuade encore davantage , c'eft que
l'on fait que la Porte ayant fondé la Cour
de Vienne pour voir , fi avant la tenuë du
Congrez de paix , elle ne rentreroit pas
dans Belgrade ; on avoit répondu que comme
par la loy de l'Alcoran , il étoit défendu
aux Turcs , de rendre leurs Fortereffes,
qu'aprés y avoir êté forcés par une
grande effufion de fang humain ; qu'ainfi ,
il n'y avoit pas d'apparence que l'Empe-
Leur fûr difpofé à ceder une place fi importante
, qui lui avoit couté tant de millions
, tant de braves Soldats & prefque
une Campagne entiere : Que fur cette Déclaration
, le G. S. avoit préferé la guerre
à la paix ; mais , on apprend que l'approche
des Mofcovites vers les Etats , lui
donne beaucoup d'inquiétude,à caufe qu'il
croit que c'eft en vue de feconder les:
deffeins de l'Empereur , que le Czar cherche
à faire fa paix avec la Suéde.
Malgré toutes ces difpofitions prochai
nes pour la guerre ; cependant , on fe flatte
1:30 LE MERCURE
•
ici de plus en plus d'en venir à un accommodement
avant les opérations de la Campagne
; puifque par des avis particuliers , l'on
apprend que la grande Ambaffade Turque
eft actuellement en chemin , & que les Miniftres
d'Angleterre & de Hollande , feront
tout leur poffible pour pacifier les Empires .
M. le Comte de Virmont premier Miniftre
de S. M. I. pour le Congrez , eftant de
retour à Vienne , a touché à fon arrivée
24000 liv . pour les frais de fes Equipages ;
on efpere d'apprendre quelque chofe de
plus pofitif , lorfqu'il fera arrivé à Belgrade.
Quoiqu'il en foit , les armées ne laifferont
pas de part & d'autre de fe mettre
en campagne . On en eft même fi perſuadé,
que le grand nombre de Couriers , qui vont
& qui viennent ici , font préfumer qu'il
y a quelque grande affaire plûtôt négociée
qu'en négociation . Des Lettres de
bonne main affùrent qu'il s'agit de la
neutralité d'Italie , & que nôtre Cour a dépêché
le 13 de l'autre mois un Exprés, pour
contremander la marche de 2 Régimens de
Cuiraffiers des Gronsfeld & Hanovre, & interompre
quelques préparatifs pour la guerred'Italie
que l'on avoit ordonnés . La Cour I.
fe croyant par là débaraffée de l'Efpagne ,
va préfentement tourner toutes fes forces
contre les Turcs. On ne peut point encore
rapporter les circonftances de cette nouvelle,
que l'on n'en foit plus pofitivement éclairci .
,
D'AVRIL. T&T
M. Stanian Ambaffadeur d'Angleterre,
partit d'ici le 17 du mois paflé , pour la
Turquie. Il doit être reçû à Vidin , par des
Officiers de la Porte , qui ont ordre de le
conduire par Niffa & Sophia, à Andrinople,
en le défrayant fur toute la route , par ordre
du G. S. Le Miniftre , qui doit affifter
de la part des Etats Généraux de Hollande ,
au congrez de la Paix , arriva ici le 28. M.
le Chevalier de Sulton , Miniftre Plénipotentiaire
de la grande Brétagne , l'attendoit
, pour ſe rendre fe enfemble àBelgrade.
Lebruit eft grand depuis trois femaines ,
qu'il eft arrivé en cette Ville un Miniftie
du Roy de Sicille qui s'y tient incognito ,
& qui y doit négocier des affaires de la derniere
importance avec la Cour Impériale.
On n'a pu fçavoir jufqu'a préfent , ni fon
nom , ni le quartier où il loge. On veut
deviner que c'eft le Comte Philippi.
Quoique l'on ne fache pas le véritable
fujet du voyage du Cardinal de Saxe- Zeitz ,
ni pourquoi cette Eminence eft venuë ici ,
on préfume que ce n'eft que pour y traiter
du Mariage d'une des Archiducheffes ,
avec le Prince Electoral de Saxe, &
chofe éclatera bientôt .
que
la
L'on parle d'une grande Promotion qui
doit fe faire dans le Militaire , & fur - tout
d'Officiers du premier rang . S. M. I. a donné
le Généralat & le Gouvernement de
Raab , vacant par la mort du Général Com132
LE MERCURE
te de Heiter , au Général Comte d'Althan ,
Depuis la mort de M. de Langallerie ,
on a mis en liberté le Comte de Linanges ,
qui etoit fon Compagnon de voyage & de
projets. Comme il ne manque ni d'efprit ,
ni de deffeins , & qu'on le dit fort eſtimé
dans quelques Cours étrangères , on prétend
que l'Empereur l'employera dans
quelques négociations,&que S. M. 1. en retirera
des fervices beaucoup plus réels ,
que ceux auxquels il s'êtoit engagé envers
Le Grand Seigneur.
M.VveffelofskyRéfident du Czar de Mofcovie
qui êtoit forti fécrettement de Vienne
, y eft rentré , pour continuer fes négociations
, & déclarer à S. M. I. , de la
part du Czar , que le Czarovitz fe trouvant
indigne du Trône des Ruffes , avoit
renoncé volontairement à fes droits de
Succeffion , tant pour lui , que pour fes
Defcendans . Comme le Prince deshérité
a un Fils de 3. ans , qui eft né de la foeur
de l'Impératrice , on peut bien juger que
cette Déclaration n'aura pas efté du goût
de cette Cour.
Le 31 du paffé , il arriva un Courier de
Hongrie , avec la réponſe de la Porte , à
la derniere Lettre du Prince Eugéne . Comme
la Cour garde le filence fur ce qu'elle
contient , elle donne lieu de croire qu'il
n'y a plus que la guerre à attendre. L'Empereur
compte avoir , cet êté, 80000 hom
1
D'AVRIL. 133
mes en front de Bandiere, pour agir offenfivement
contre les Turcs , malgré leur
nombre infini de Troupes ramaffées , tant
en Europe qu'en Afie .
Le Prince Palatin fournit à l'Empereur
trois Régimens d'Infanterie de 1000 hommes
chacun , & un Régiment de Cavalerie
de 600 hommes , qui pafferont dans les
Païs-bas , d'où S. M. I. retire fes Troupes
pour la Hongrie.
L'Envoyé du Prince de Heffe-Caffel a
obtenu de la France , de l'Angleterre & de
la Hollande , que ces Puiffances intercéderont
à la Cour de l'Empereur , afin de lui
faire revoquer les Mandats contre le Prince
fon Maître , pour la reftitution de Rheinsfeld
, attendu les fommes immenfes que
ce Prince a employées dans la guerre précédente
,, pour la confervation de cette Place.
Il offre au Prince de Rheinsfeld un équivalent
raifonable .
Le Duc de Méckelbourg Svverin a mis
la premiere pierre aux nouvelles Fortifications
de Roftock . Ce Duc continue à
exiger des contributions trés onéreuſes à la
Nobleffe du Païs.
On a reçû la nouvelle de Neubourg ,
que la Princeffe de Sulzbach fille de l'Electeur
Palatin , y eftoit accouchée le 19
de Mars , d'un Prince qui a efté nommé ,
Charles François - Philippe - Théodore Jo-
Seph - Antoine.
-
134
LE MERCURE .
A Andrinople , le 10 Avril.
E Sultan a defavoüé le Sérafkier de
L
Belgrade , qui
avoit
avancé
inconfidérément
, que Sa Hauteffe entendroit volontiers
parler de Paix , en laiffant chacun
dans la jouiffance de ce qu'il pofféde . Le
Grand Vizir de fon côté , & le Caimakan
gendre du G. S. ont marqué hautement
dans leurs réponſes , que la Porte ne confentiroit
jamais à aucune Tréve , ni Paix ,
que par préliminaire , on ne lui rendit
Belgrade :Que l'on chercheroit dans ce cas,
un équivalent , pour dédommager l'Empereur
de la reftitution de cette Place . C'eft
fur quoi il fera trés difficile de convenir ;
au lieu que tout paroît difpofé dans cet
Empire , pour faire repentir les Impériaux
d'avoir voulu donner la loy aux Muful.
mans : Tout l'Empire Ottoman concourt
à ce deffein , & il eft für que la Porte fait
actuellement de puiffans efforts .
Le G. S. a fait ouvrir fes Tréfors pour la
dépenfe de la guerre. On a découvert dans
un grand coffre d'acier , 70 millions d'or
en espéces , qui n'êtoient connus de perfonne
, fans compter plufieurs autres millions
en differens autres endroits. S'il en
faut croire les Infidéles , le Grand Seigneur
a de quoi foutenir 6 campagnes , avant que
d'avoir épuifé les fonds amaffez . Outre les
D'AVRI L..
135
rmées de terre qui feront formidables ,
celle de mer fera fort nombreuſe & compofée
de bons Equipages : La Porte a envoyé
des fommes confidérables à Alger ,
Tunis & Tripoly , pour preffer l'Armement
des Vaiffeaux qui doivent joindre la
grande Flote à Napoli de Romanie . On ne
doute pas que fa principale vûë ne regarde
l'Italie , où les Infidéles tenteront des defcentes
, fans trop s'embaraffer de la Flote
Vénitienne ; d'autant plus qu'on eft informé
qu'elle fera cette année fans ſecours :
Le Grand Maître de Malthe ayant déclaré
que les Vaiffeaux de la Religion ne joindrɔient
pas les Vénitiens , que ces Meffieurs
ne confentiffent à prendre un Général de
l'Ordre , pour les commander en Chef. On
fçait auffi que le Roy de Portugal refufe de
fe confédérer avec eux."
Le Prince Ragotzi eft ici dans une parfaite
confidération. Le Divan a tant de
confiance en lui , qu'on lui fait part de toutes
les réfolutions qui s'y prennent. Le
Grand Seigneur & le G. Vizir le comblent
d'honneurs & d'argent ; ils ont juré ſur
l'Alcoran de ne point mettre bas les armes,
qu'ils ne l'ayent rétabli dans la Principau
té de Tranfilvanie , & qu'ils n'ayent retiré
Belgrade & Thémefvvar des mains
des Impériaux .
Le Grand Seigneur a envoyé un Exprés
au Czar , avec promeffe de lui donner fa136
LE MERCURE
tisfaction , au fujet de l'invafion des Tartares
dans fes Etats .
Ratisbone le 15 Avril..
L'A
'Affemblée des Cercles à Francfort , n'a
encore pris aucune réfolution pour
l'évacuation de Rheinsfeld . Il femble que
les Catholiques trouvent cette entrepriſe
difficile à exécuter. Le Prince de Heffe-
Caffel prend toutes les mefures néceffaires
pour le bien deffendre , ayant renforcé
la Garniſon de Reinsfeld , de Troupes & de
provifions tant de guerre que de bouche.
L'Empereur a fait la propofition au Roy
de Pruffe,de lui emprunter quelquesmillions,
pour la fûreté defquels , il offre en engament
perpetuel , le Cercle de Sehwybas en
Scilicie. Les Cercles de Suabe & de Franconie
, ont propofé d'établir des magaſins
chez eux .
Le Comte de Walling s'eft rendu de Caffel
à Deux - Ponts , afin de s'y aboucher
avec le Roy Stanislas , au fujet de quelques
articles qui concernent la Paix du Nord.
L'accommodement des Cantons Suiffes
avec l'Abbé de S. Gall , eft toujours dans
les mêmes termes , & on n'a point encore
trouvé le dénouement pour le finir au gré
des uns & des autres : Le Canton de Bern
s'opiniâtrant toujours à ne fe relâcher en
rien de fes propofitions.
Dans
D'AVRIL. 137
Dans les conférences de Paix qui fe tiennent
entre les Plénipotentiares du Czar &
du Roy de Suede , un des principaux points
fur lequel S. M. Cz . infifte le plus , eft de
s'affûrer la protection du Roy de Suéde ,
en faveur du Prince fon fecond fils , à
l'exclufion du Czarovitz qui vient de
renoncer au Trône des Ruffes. S. M.
Czarienne depuis cette abdication lui
a cependant promis, pour le confoler , 150000
Rubels par an , à condition qu'il ſe comporteroit
mieux que parle paflé .
De Holftein , le 6. Avril..
1
>
E Roy de Suéde paroît approuver le
projet de paix , qui lui a êté apporté de
la Cour de Londres par le Général Ducker..
Le Comte de la Marck. Ambaffadeur de
France , follicite fort S. M. S. à y donner
les mains : On juge que ce Prince y eft affez
difpofé , puifque aprés l'arrivée du Gégéral
Ducker à Lunden , S. M. S. avoit dépêché
un exprés au Prince héreditaire de
Heffe -Caffel qui êtoit fur les Frontieres de
Norvege , avec ordre de fufpendre la marche
de fes Troupes & de revenir le joindre ..
On parle auffi beaucoup d'un projet de :
paix , entre la Suéde & le Danemarck ; on:
en dit même les conditions . to . Que S. M ..
D. en reftituant la Pomeranie à S. M. S..
levera , tant fur les Sujets du Roy de Sué
M.
138 LE MERCURE
de , que fur les Anglois , Hollandois &
autres Nations, le droit du Peage du Sund,
& aura la Ville de Bahus.
20. Que par la ceffion des 2. Duchés.
de Schlefvvig & de Holftein , S. M. D..
poffedera àperpetuité les Balliages de Tundern
& d'Appenerade , & que le Duché
de Schlefvvig fera un Fief rélevant de la
Couronne. Le Czar eft attendu de Mofcou
à Peterbourg, où la Czarine eft déja arrivée
pour faire les couches.
LE
HOLLAND E.
E Roy de Suéde ayant fait notifier
aux É. G qu'il n'admettra aucun de
leurs Envoyés à la Cour , à moins qu'il ne
foit chargé de lui faire des excufes , au nom
de la République , fur l'arrêt injufte du
Comte de Gortz ; cette déclaration a tellement
aigri les efprits , que les Provinces:
unies fe font déterminées tour à coup à joindre
une Efcadre à celle d'Angleterre , pourl'envoyer
dans la Mer Baltique , contre S.
M. S. La Province de Nord - Hollande a
déja 5. Vaiffeaux de prêts , l'un de 72. Camons
, l'autre de 64 ; & les 3. autres de
So.
chacun. Roterdam en fournit 6. & la Province
de Seeland , le reftant. Les frais de
l'Equipement fe montent à 21. millions
100.00. liv . qui ne feront point repartis
fur les Provinces : On a impofé pour cet
D'AVRIL. 139
armement , des Peages appellés Laftgeld.
Les E. G. ont nommé l'Amiral Vvaffenaer,
pour commander en chef cette flote.
On n'employera d'autre prétexte , pour
mettre cette Efcadre en Mer , que
le motif
de rendre le commerce libre dans ces
eaux .
L'Angleterre ne ceffe de folliciter cet Etat
à défendre le commerce avec la Suéde .
tandis que d'un autre côté , le Réfident de
S. M. S. remontre tous les défordres qui
en refulteront néceffairement..
Les E. G. ont fait remettre à M. de
Bentenrieder Envoyé de l'Empereur à Londres
, un nouveau projet d'accommodement
entre l'Empereur & le Roy d'Efpagne
.
On croit favoir de bonne part , que cette
République eft convenue fécretement
avec l'Angleterre , que pour ne point paroître
directement contre les interêts de
l'Espagne , elle s'engage d'augmenter
jufqu'à 36. Vaiffeaux , la Flore qu'elle prépare
contre la Suéde , afin que la Grande.
Bretagne puiffe faire paffer un plus grand
nombre de Vaiffeaux dans la Méditeranée .
Comme on manque de Matelots pour
équiper nôtre Efcadre , on a donné ordre.
à l'Amirauré d'en enroler 6000.
7 Mij
140 LE MERCURE
Le Marquis de Prié a reçu un Exprés de
la Cour de Vienne , avec ordre de fe rendre
inceffamment à la Haye. Les uns préfument
qu'il s'agit d'une Alliance entre certaines
Puiffances ; d'autres , que c'eft pour
terminer le Traité de la Barriere , l'Empereur
ne paroiffant point s'en éloigner .
S. M. I. a accordé des Privileges confiderables
à tous les Particuliers qui armeroient
, pour courir fur les Vaiffeaux de S.
M. C. En conféquence des avantages promis
, il ſe préſente des Armateurs de toute
forte de Nations , pour infefter les Mers
d'Eſpagne avec le Pavillon de l'Empereur.
Plufieurs riches Marchands fe font déja engagés
dans cette entrepriſe , & ils animent
tous leurs Correfpondans à fe joindre à eux ;
leur faifant efperer qu'ils pourront faire une
invafion dans les Indes d'Efpagne.
On écrit de Leide , du premier Avril ,
qu'on avoit efté enfin éclairci du ſort de
la jeune fille qui fut trouvée dans le Bois
de Cranembourg , près de Zwol en Over-
Yffel , au mois d'Aouft 1717.
Cet enfant ayant efté enlevé le s May 1700,
âgé feulement de 16 mois ; quelque recherche
que les Parens en ayent fait dans le
tems pour le découvrir , ils ne purent en
apprendre aucune nouvelle. Ils le croyoientperdu
pour eux , lorfqu'au mois de Janvier
1718 , des Païfans trouverent dans le Bois
de Cranembourg, une jeune fille d'environ
D'AVRI L: 141:
ans , qui cftoit toute nuë & qui paroiffoit
Sauvage , nè parlant point , & ne fe nourriffant
que de feuillages & d'herbes. La mere
de l'enfant perdu , informée d'une chofe fi
extraordinaire , fit fes refléxions , & trouvant,
que cet âge fe raportoit à celui de fa
fille , cette femme partit d'Anvers au com.
mencement de Mars pour aller à Zvvol , où:
la fille avoit efté conduite & entretenuë par
les foins duMagiftrat auquel la mere indiqua:
certains fignes qu'elle avoit remarqués fur
le corps de cette fille ; & prouva fi bien
que c'eftoit fon enfant , que le Magiſtrat ne
fit aucune difficulté de la lui rendre..
S
A Bruxelles le 25 Avril.
Uivant le nouveau Plan envoyé de la
Cour de Vienne pour la Regence de ce
Païs , le Confeil fera compofé à l'avenir de
6 Confeillers d'Etat d'Epée , qui font le
Marquis de Vvefterbo , le Duc d' Aremberg ,
le Prince de Ligne , ces trois ad honores ; le
le Prince de Rubempré , le Duc d'Urfel &
le Comte Maldeghem , avec des appointemens
qui ne font pas encore reglés. 4
Confeillers de Robe , qui auront 7000 florins
chacun ; un Directeur Général des
Finances , avec 2000 florins . M. l'Archevefque
de Malines aura le rang audeffus de
tous , en qualité de Confeiller d'Etat de S.
M. L. Mais il n'affiftera au Confeil , que
142 LE MERCURE
•
4:
lorfqu'il y fera appellé pour les affaires
Ecclefiaftiques : Le Commandant des Troupes
y fera mandé , par raport aux affaires:
de guerre. Quatre Secretaires d'Etat , 2
pour les affaires d'Etat , & 2 , pour celles .
des Finances . Sept Intendans des Finances ;
fçavoir , 3 qui réfideront à Bruxelles , &
Subdelegués dans les Provinces : M. Baillet
Prefident du Grand'Confeil , le Baron de
Grifpen & le Chancelier de Brabant , auront
Acte de Confeillers d'Etat & Séance , lorfqu'ils
feront mandés. M. Cuvelier Audiencier
de l'ancien Confeil d'Etat de Robe ,
fera les fonctions de fur- Intendant de la
guerre , & en l'abfence du Gouverneur Général
, ou du Miniftre Plenipotentiaire , il:
fera la propofition & conclufion ..
Le Confeil des Finances a efté réformé ,
& les deux Chambres des Comptes ont efté
réunies . On travaille aux inftructions & à
la nomination des Secretaires d'Etat.
Sept Vaiffeaux , dont un eft un Anglois
nommé le Cambervelle , ont fait voile d'Of:
tende , avec Commiffion de l'Empereur ,
pour aller commercer aux Indes Orientales
& attaquer les Vaiffeaux Eſpagnols ; ce qui
va caufer un grand préjudice à la Compa--
gnie des Indes d'Angleterre..
A Londres le 21 Avril 1718.
Le premier , le Roy fe rendit au ParleD'AVRIL.
1:43:
ment avec les cérémonies accoûtumées ;
& aprés avoir donné fon confentement à
35 Bills , il fit la Harangue fuivante, aux
deux Chambres.
MILORDS ET
MESSIEURS ,
Je ne sçaurois finir cette Séance , fans
faire de fincéres remercimens à un fi bon Parlement
, d'avoir expédié fi promptement les
affaires publiques.J'espère que vous reffentirez
chacun en particulier , la commodité de
pouvoir vous retirer de bonne heure , &je
fuis perfuadé que le Public recevra un grand
avantage du zéle & de la vigueur que vous
avez fait paroître dans vos réfolutions ,
maintenir mon Gouvernement .
Rien ne peutplus contribuer au crédit &
à la gloire de cette Couronne , tant au dedans
, qu'au dehors , que les marques réitérées
de votre affection envers moi. J'efpère
que cette fermeté & cette réſolution que
vous avezfait paroître,me mettront en état de
pouvoirfaire conclure , en attendant que vous
vous raffembliez de tels Traitez , qui affermiront
la Paix & la tranquilité parmi
nos Voifins.
Et fi , avec la Bénédiction de Dieu , mes
efforts réuffiffent , j'aurai la fatisfaction de
faire taire ceux -mêmes qui ne veulent jamais
convenir qu'ils font convaincus ; &je
144
LE MERCURE
ferai voir clairement à tout le monde , que ce
que j'ai le plus à coeur , eſt le bien & là profpérité
de mon Peuple , qui pourra alors eftre
foulagé dans fes Taxes , & s'enrichir par
Lon Commerce.
ESSIEURS DE LA CHAMBRE DES
COMMUNES
MESSIEURS
DE
Je dois vous remercier en particulier ,
des Subfides que vous avez accordez fi volontiers
, & de la derniere marque de vôtre.
confiance en moi.Je vous promets que je ferai
tous mes efforts , pour les faire fervir à
l'avantage & au bien de mon Peuple..
ILORDS ET MESSIEURS.
Les pratiques que met tous les jours en:
fage une cabale de gens les pins inquiets , &
les plus malbureux , pour troubler un Gou-.
vernement , par la clémence duquel ils font
protégez , réquiérent vôtre plus grande attention
& toute votre vigilance. C'est pour
chacun
quoi , je dois vous recommander
de vous tâche de réprimer dansfon Païs , &.
felon fon état , cet efprit de mécontentement ,
gne.nos
que nos communs Ennemis font fi induftrieux.
à fomenter.
que
Enfuite , le Seigneur Chancelier, par or
dre de Sa Majefté , prorogea le Parlement .
jufqu'au
D'AVRIL.
145
qu'au Mardy 20 du mois de May pro
chain.
Sur les 7 heures du foir , le fieur Sheppen
, Membre de la Chambre des Commmunes
, fut élargi de la Tour où il avoit
été détenu , pour avoir parlé peu reſpéctueufement
de S. M.
Jacques Shepheard , qui avoit confpiré
contre la vie du Roy , fut pendu le 28 de
Mars,& fon corps mis en quartiers ; mais, ils
n'ont pas êté expofés. Il a laiffé, fuivant la
coûtume , entre les mains du fieur Lorrain ,
Miniftre de Neugatte , un papier contenant
fes derniéres paroles . Ce Miniſtre
l'ayant communiqué aux Sécretaires d'Etat,
il lui fut deffendu de le faire imprimer ;
cependant , il s'en eft déja vendu plus de
20000 Exemplaires fous le manteau . Cela
eft caufe que l'on a fait de grandes recherches
dans les maifons de plufieurs Particuliers
nonjurants , pour tâcher de découvrir
quelques-uns de ces Imprimez , qui
contiennent des réfléxions fort fcandaleufes
contre le Gouvernement.
On prétend avoir découvert une conju.
ration de 40 jeunes hommes non jurants ,
qui fe font engagés par ferment, de mettre
à exécution l'horrible deffein que Spheard
avoit formé ; & on a reçû avis de Neucafte
, que depuis que ce malhûreux a
êté exécuté , les non jurants , qui font en
grand nombre dans ce Païs , tiennent des
Avril 1718. N
145 LE MERCURE
difcours fort injurieux contre le Gouvernement;
on en a déja fait arrêter plufieurs . Un
Meffager d'Etat a amené ici un Miniftre de
Norvvick , pour avoir fait dans un Sermon
des Réfléxions féditieufes & fcandaleufes
contre l'Etat.
Le fieur Orme Miniftre non jurant , qui
vifitoit Spheard dans la prifon , fut arrêté
par un Meffager d'Etat , pour lui avoir
donné l'abfolution.
M. l'Abbé du Bois , de la part de Ms
le Regent de France , a fait préfent au
Roy & à fes Miniftres , de 40 tonneaux de
Vin de champagne & de Bourgogne , & de
plufieurs piéces d'Etoffes trés riches & à la
mode , pour les Princeffes : Quelques Ouvriers
en ont déja pris des échantillons
tâcher d'en faire de femblables .
pour
On affure que le Lord Cadogan fait trarevailler
en diligence àfes Equipages , pour
retourner en Hollande , où il reprendrà les
Fonctions d'Ambaffadeur de S. M. auprés
des Etats Généraux .
On a û avis que le Chevalier Georges
Bing , êtoit arrivé Jeudy dernier à Buoy de
Nore , au bruit du Canon des Vaiffeaux
qu'il vifita ; comme auffi de ceux qui font à
Blackftakes : Il donna fes ordres pour
hâter cet armement avec toute la diligence
poffible , & ordonna que tous les
Vaiffeaux de guerre deftinez pour la Méditeranée
ûffent leurs Equipages complers :
D'A VRI L. 147
pa- En s'en retournant , cet Amiral fut
reillement falué du canon des Vaiffeaux.
Deux des jeunes Princeffes fe trouvant
incommodées , cela oblige Madame la
Princeffe de salles leur mere , d'aller fouvent
au Palais de S. James pour les voir ;
mais , cette Princeffe ne va point voir le
Roy.
Il y a une Patente fous les Seaux , en faveur
du fieur Pokle , qui a trouvé l'invention d'un
Canon qui n'a que deux pieds de long , avec
Jequel il tire neuf coups en cinq minutes, &
chaque coup porte feize bales de moufquet .
L'épreuve en a efté faite en préfence duPrince
qui l'a approuvée ; on affûre, qu'elle eft
fort propre à deffendre l'abordage des Vaiffeaux
.
Le 25 du paffé , on expédia une nouvelle
Commiffion , qui nomme pour Commiffaires
de l'Amirauté, les Amiraux Norris , Jennings ,
Vvager , le Comte de Berkley , le Chevalier
Georges Bing , & les fieurs Cockburn ,
& Chetvind .
Le Comte de Berkley a efté fait Vice - Amiral
de la Grande Bretagne , & le fieur Mathieu
Aylmer contre Amiral ; le Chevalier
Bing commandera en chef la Flote deftinée
pour la Mer Méditerannée.
Le 28. le Marquis de Paliotti fut executé
à Tyburne fur les 7 heures du matin , pour
avoir tué fon valet.
On écrit de la Caroline , que 60 Pi-
Nij
148 LE MERCURE
dans ,
Fares s'y font venus rendre au Gouverneur ,
& 200 aurres , avec un de leurs Commanau
Gouverneur des Barmudes .
On a û avis de la Jamaique , que le Capitaine
Jennings Chef des Pirates , & 4
ous autres des plus confidérables , fe font
auffi foumis conformément à la Proclamation
du Roy.
Le Capitaine Rogers , qui étoit fur fon
départ pour l'ile de la Providence , afin
d'en dénicher les Forbans , a reçû un
contre-ordre , parce que la Cour a êté informée
que ces Corfaires fe font fi bien fortifiez
, & font en fi grand nombre , qu'il
n'eft pas poffible de les foûmettre avec
peu de forces : Qu'ainfi , l'on fera obligé
d'augmenter celles qui êtoient deftinées
pour cette expédition.
On commence à acheter des Guinées à2 L
Chellings 3 f.On ne doute pas que ce ne foit
pour les fondre , & pour tranfporter enfuite
For en lingots hors du Royaume , où il y aura
du moins 5 pour 100 de profit. Si ce commerce
eft toleré , cet Etat fe trouvera en
moins de 2 ans , tout -à - fait dépourvû
d'efpéces.
Le Prince de Galles ne prend plus la
Maiſon du Comte de Grantham , ci-devant
Duc d'Ormond ; le Roy s'y eft oppofé ,
fous prétexte que cette Maifon eft confifquéc
comme les autres biens de ce
Duc.
2
D'AVRIL. 749
On a envoyé des ordres par toute la
Grande Bretagne aux Officiers de Juſtice ,
& Militaires , de faire arrêter un grand
nombre de Rebelles dénoncez au Gouvernement.
On vient de fe faifir du fieur Lennard
Colonel de Cavalerie qui en eft
un.
On aprend d'Ecoffe , qu'il y arrive tous
les jours des Adhérans du Prétendant.
On jugea le même jour , aux affifes de
Kingſton , une affaire de grande importance
, fur une plainte faite par le Comte
de Sunderland , de Scandalum Magnatum ,
contre le fieur Craerly Miniftre dans le
Comté de Surrey . Le fait eft , que ce Miniftre
alla , il y a quelque tems , trouver ce
Seigneur , & lui dit qu'il y avoit un jeune
homme dans les prifons de laMaréchauffée,
qui lui avoit déclaré avoir deffein de l'accufer
de S... Qu'il l'en avoit empêché, &
qu'il efpéroit même affoupir cette affaire ,
pour lui rendre fervice : Qu'en récompenſe,
Milord êtant en grand credit , voudroit
bien lui procurer un bon bénéfice . Le Comte
lui répondit , qu'il penferoit à cette affaire
qu'il n'avoit qu'à revenir un tel jour ;
qu'il lui donneroit fatisfaction . Le Miniftre
fe rendit au temps preferit chez Milord
qui avoit fait cacher de fes amis dans
la chambre , pour entendre ce qu'il lui
diroit ; & aprés lui avoir fait répeter juſqu'à
rois fois le fait , il le renvoya , & le c
Niij
150 LE MERCURE
arrefter . Cette affaire fut plaidée aux Affifes
, où ledit Craerly fut déclaré coupable
par les Jurés ; mais , les Juges remirent
aux Affifes prochaines à prononcer fa Sentence.
On croit qu'il fera condamné au
Pilory.
que
P. S.
ANGLETERRE.
Es nouvelles que l'on reçoit depuis
quelque tems du Nord, font fort incertaines
On a publié dans nôtre Gazette ,
le Czar étoit dans la réfolution de
ne point faire une paix particuliere avec
le Roy de Suéde , mais , qu'il vouloit entrer
en négociation avec tous fes alliés .
D'un autre côté , on affûre que le Baron
de Gortz, Plénipotentiaire de S. M. S. avoit
conclu un traité de paix particulier avec
les Plénipotentiaires du Czar , dans lequel
le Roy de Pruffe eft compris , & que l'on
n'eft convenu de ce traité, qu'aprés que le
Czar a fait notifier aux Roys de Danemarc
, & de Pologne , qu'il avoit fes Miniftres
à Abo , afin qu'ils euffent à у
envoyer les leurs , pour écouter les propofitions
que la Suéde y devoit faire ; mais,
que ces 2 Princes ne l'ayant pas jugé à
propos , avoient protefté contre ces
conferences, comme étant contraires à leur
alliance avec S. M. Cz. Selon ces mêmes
avis , le Czar rend la plus grande partie
D'AVRIL. ISI
de la Livonie au Roy de Suéde , qui , outre
cette Province, doit être remis en poffeffion
de tous les Etats qui lui ont êté enlevés
dans la Baffe Allemagne . Il eft à préfumer
que , fi cette nouvelle eft veritable ,
le Roy de Suéde mettra tout en oeuvre
avec le fecours de fes nouveaux alliés
pour reprendre fès places ; & que cette
paix particuliere ne fera que ralumer la
guerre en ce païs là , à moins que les Puiffances
qui les poffedent prefentement , ne
confentent à les lui remettre. Ce qui fait
que l'on donne créance à ces nouvelles ,
c'eſt que des lettres de fraîche datte , marquent
comme une chofe certaine , qu'il y a
un traité de mariage entre le Prétendant
& la Ducheffe de Courlande Niéce du
Czar Régnant Elles difent plus , que le
Duc d'Ormond réprefentant le Chévalier
de faint Georges , a époufé cette Princeffe
en fon nom. Malgré le peu de fondement
qu'il y a à faire fur tous ces avis ,
les Ennemis du gouvernement prefent , répandent
l'allarme par toute l'Angleterre ,
en débitant que la flore du Roy de Suéde ,
compofée de 24 Vaiffeaux de ligne , &
d'une grande quantité de Vaiffeaux de
tranfport, eft partie de Gottembourg , avec
Io. ou 12000. hommes de Troupes de débarquement
, pour s'emparer de l'Ecoffe
avec l'aide des Partifans du Prétendant ;
mais , les plus raisonnables croient que ce
,
Niiij
152 LE MERCURE
Prince employera plûtôt fes forces, pour tâcher
de pénétrer en Pologne , dans le deffein
d'aller ravager l'Electorat de Saxe :
Il y a apparence que le Roy Augufte en
eft informé , puifque ce Prince fait lever
avec tant de diligence , & forcer avec tant
de violence la jeuneffe de Saxe , pour l'obliger
à prendre parti dans fes Troupes , ou
plusvrai - femblablement , qu'il craint que les
Polonois ne fe revoltent contre lui , & ne
rappellent le Roy Staniflas pour le remertre
fur le Trône ; d'autant plus que les Polonois
depuis la fortie des Mofcovites de
leur païs,paroiffent fort mécontens du Roy
Electeur. Quoiqu'il en foit , il y a tout à
fait lieu de craindre,que la guerre ne fe rallume
dans le Nord avec plus de violence
que jamais.
A l'égard de la guerre d'Italie , on la croit
inévitable, & l'on ne compte pas ici fi fort
fur le projet de paix entre l'Empereur &
le Roy d'Espagne , quoique de grandes
Puiffances s'en mêlent , que l'on ne foit
dans une extreme appréhenfion d'entrer
en guerre ouverte avec S. M. C. pour maintenir
la neutralité d'Italie , d'autant qu'il
paroît que l'Espagne , le Roy de Sicile &
quelques autres Souverains , continuent
avec empreffement les préparatifs , pour
attaquer les Etats que l'Empereur poffede
dans ce païs ; ces Princes mettant toutes
leurs places maritimes en êtat de deffenſe,
D'AVRIL. 153
tandis que S. M. I. y fait marcher des
Troupes,pour s'oppofer à leurs entrepriſes .
:
On s'attendoit que le Mémoire vigoureux
, que l'Ambaffadeur d'Eſpagne a prefenté
ces jours paffés à la Cour , feroit ralentir
l'armement pour la Méditaranée ;
mais , il femble que ce Mémoire n'a fervi
qu'à le faire pouffer avec plus de vigueur :
Pour cet effet , on a mis un imbargo fur tous
les Vaiffeaux qui font dans les ports du Royaume
, & on a expedié des commiffions
pour lever des Matelots , ce qu'on fait tous
les jours à force Deplus , on a donné ordre
à la Compagnie des Bâteliers , d'en
fournir un certain nombre , ce qui ne ſe pratique
que dans les affaires preffantes & extraordinaires.
Il paroît que le deffein de la
Cour eft de prévenir , s'il eft poffible , les
Efpagnols , ou du moins , d'être auffitôt
qu'eux fur les côtes d'Italie ; mais , on ne
croit pas reuffir dans ce deffein , d'autant
qu'on a reçu avis de Cadix , que les ordres
de laCour d'Eſpagne y êtoient arrivés,
pour faire partir en diligence le grand Convoy
qu'on y a préparé pour l'expedition
d'Italie : Que les mêmes ordres avoient êté
envoyés à Malaga , à Cartagene & Alicante,
de tenir prêts à mettre à la voile lesVaiffeaux
de guerre & de tranfport , pour aller
joindre le grand Convoy à fon paffage devant
ces ports; afin de fe rendre enfemble
à Barcelone , d'où ils doivent faire voile
154
LE MERCURE
4
en compagnie des Vaiffeaux de guerre &
de tranfport , avec un grand nombre de
Troupes. L'on ne doute pas même ici que
les Eſpagnols n'ayent fait leur coup , & ne
fe foient peut -être rendus maîtres de Naples
, avant que nôtre flote ait pû faire
voile de nos Ports.
Conime la Cour de Madrid n'ignore
pas les engagemens , dans lefquels le Roy
de la Grande Bretagne eft entré avec l'Empereur
, & qu'elle regarde nôtre armement
comme une infraction aux Traités , nos
Négocians en font tres affligés ; ils s'attendent
que l'Efpagne commencera fes Holtilités
, en fe faififfant de leurs Vaiffeaux &
de leurs Marchandifes qui font dans les
Ports de cette Monarchie , tant au Levant
qu'aux Indes Orientales & en Amerique ;
peut eftre mefme aura- t- elle le tems de
s'emparer de Port Mahon , avant que nôtre
flote puiffe y porter du fecours , outre
qu'elle prendra d'ailleurs tous les avantages
qu'elle jugera convenables pour l'execution
de fes deffeins.
D'un autre côté , la défenfe que l'on a
faite d'avoir aucun commerce avec la Suéde
, leur fera encore trés préjudiciable ,
furtout, à un grand nombre d'Ouvriers qui
travaillent en fer & en cuivre dans toute
la Grande Bretagne ; parce qu'ils ne peuvent
fe paffer du fer de Suéde pour leurs
ouvrages , & que pour en avoir , il faudra
D'AVRI L.
ISS
en aller chercher chez les Nations voisines,
& en payer 30 pour 100 , fans compter la
perte que la Navigation fait par ce moyen.
Toutes ces confidérations influent neceffairement
fur les fonds publics qui baiſſent
journellement .
Les Capitaines de Laval & Michel , qui
font nommez contre- Amiraux de la Flore,.
font partis pour en aller hâter l'armement .
Le fieur Weiffelouski Réfident du Czar ,
a notifié au Roy , que le Czarovitz. Alexis
avoit renoncé à la fucceffionde la Couronne
de la Grande Ruffie , & que le Prince Pierre
deuxième fils de S. M. Cz . avoit efté déclaré
héritier préfomptif de cette Cou
ronne .
›
Le Château de Deale Vaiffeau de S. M.
arriva aux Dunes venant de croifer fut
les Coftes de Suede : Par le raport qu'il a
fait de l'armement naval que S. M. S.
a ordonné à Carlefcron & autres Ports
de fa domination , les ordres viennent d'être
expédiés pour faire partir l'Escadre
deſtinée pour la Mer Baltique , qui confiftera
en 10 Vaiffeaux de ligne & 2 Frégates ;
fçavoir , le Cumberland , de so piéces de
Canon & de so hommes d'équipage ;
le Hampton- Court , le Prince Frederick, &
Buckingham de 70 Canons chacun & de
460 hommes , la Défiance de 66 Canons.
& de 400 hommes , le Windfør de 60 Ca156
LE MERCURE
nons & de 365 hommes , le Winchefter , le
Guernesey , le Salisbury & le S. Albans , de
so piéces de Canons & 250 hommes chacun
, outre 2 Fregattes. Certe Efcadre doit
eftre commandée par le Chevalier Norris ,
Vice -Amiral , & fous lui le Capitaine Miles
contre- Amiral de l'Efcadre blanche. Cette
Efcadre doit eftre prefte à faire voile dans 8:
jours
L'ordre eft fous les Séaux pour fupprimer
les Penfions du Comte de Pembrook de
3000 liv. fterl. & du Comte de Grantham
de 4000 liv. fterl . pour avoir pris le party
du Prince de Galles . On a auffi ôté au Docteur
Dolber la place de fous - Doyen de la
Chapelle , pour le même fujer.
Le II , on tint Chapitre de l'Ordre de
la Jarretiere , dans lequel le Souverain.
nomma pour Chevaliers Compagnons de ce
noble Ordre , le Duc de S. Albans , le Duc
de Montague , le Duc de Neucafte & le
Comte de Berkeley.
Le Duc de Kingston a fort follicité pour
avoir une Jarretiere , mais , comme il n'y
avoit que ces 4 places , le Roy l'a remis à
une autre fois .
On a eu de la peine à trouver s Chevaliers
, pour affifter à cette Cérémonie , felon
F'inftitut , tous les autres , qui font préfentement
ici , eftant de la Cour du Prince
qui fait bande à part.
L'inftallation de ces 4 nouveaux ChevaD'AVRIL.
157
lier eft fixée au 23 de ce mois , jour de S.
Georges. Le Prince Frederic Duc de Glocefter
& le Duc de Yorck frere du Roy
y feront inftallés par procureur- La Comteffe
Douairiere de Portland fur le 13 , déclarée
Gouvernante des jeunes Princeffes à
la place de Madame de Guernin .
Le Roy declara le même jour , qu'il iroit
la femaine prochaine à Kinfington.
Le Lord de Lorraine , fils aîné du Duc de
Monmouth , le Comte de Warwich & le
Lord Sens, fils aîné du Comte de Rockingham
, ont efté faits Gentils - Hommes de la
Chambre du Prince de Galles.
Le Chevalier Robert Rich , le Colonel
Churchill , les fieurs Selvin & Earl , gentils-
Hommes ordinaires ; le Chevalier André
Fontaine , Vice- Chambellan , à la place du
feur Pulteney qui réfigna il y a quelque
tems cet Employ .
"
La Comteffe de Pembrook , de Briſtol
Madame Harvey,la Ducheffe de Rut- Land,
& la Comteffe de Lorrain , ont efté choifies
pour Dames d'Honneurs de la Princeffe,
& Mde Herbert femme du fecond fils du C.
de Pembrok,Dame d'Atours : Il eft certain
que le Prince de Galles doit gratifier de Pen-
Lions le refte de ceux, qui, pour avoir pris fon
parti , ont efté demis de leurs Emplois .
La Ducheffe de Monmouth veuve du Duc
de ce nom , qui fut décapité fous le Régue
du Roy Jacques II. a efté faite Gouvernante
158 LE MERCURE
des jeunes Princeffes.
L'Evêque de Londres a efté démis de la
Place de Doyen de la Chapelle Royale
qui a efté donnée à l'Evêque de Salisbury ,
& l'Evêque de Glocefter a efté fait grand
Aumônier.
Le Roy a abfolument abandonné le deſfein
d'aller à Hanovre ; il fe propofe de vifiter
cet Eté, la plupart des Provinces de ce
Royaume,
PORTUGAL.
A Lisbonne , le 6 Avril..
A Cour de Madrid a envoyê de nouveau
un Courier , pour affûrer le Roy
de Portugal , que l'Armement qu'elle faifoit
faire , ne regardoit nullement les Etats,
& qu'elle l'affûroit de vouloir executer &
maintenir les Traitez de Paix & de Commerce
qui avoient efté conclus entre les deux
Couronnes. Cependant , on continue toujours
de prendre toutes les précautions neceffaires
pour mettre nos Frontieres hors
d'infultes ; & des Troupes font en marche ,
pour aller renforcer les carnifons de nos
Places Frontieres les plus avancées , aux
réparations defquelles on travailloit avec le
dernier empreffement .
Sur l'avis qu'on a eu , que
les Troupes
Efpagnoles , qui eftoient en marche
pour venir camper & former un corps
D'AVRIL.
159
-
de 12 à 15 mille hommes en deça de Badajoz
, avoient reçû un contre- ordre en chemin
, pour aller dans les Places le long des
Coftes des Royaumes d'Andaloufie , de Cordouë
, de Grenade , de Murcie & de Valence
; on a en même tems contremandé
celles que nous faifions filer vers les Places
d'Elvar , Eftremos & de Portalegre , & on
leur a fait prendre la route des Placesqui font
fur les Frontieres d'Eftramadure , & de la
Province d'Alentejo , où elles doivent refter
jufqu'à nouvel ordre. On a auffi révoqué
toutes les Commiffions qu'on avoit
délivrées pour de nouvelles levées.
On a pareillement fufpendu l'Armement
de 8 Vaiffeaux de Guerre des plus gros , &
on a difcontinué de travailler à la conftruction
des nouveaux Vaiffeaux de Guerre, &
de deux nouvelles Fregattes qui estoient
miles fur les Chantiers , depuis environ 12
jours. On armera ſeulement deux Vaiſſeaux
du fecond rang , outre ceux qui ont ſervi
au Levant l'année derniere ; & toutes nos
forces navalles ne feront compofées cette
Campagne que de16 Vaiffeaux de ligne & 4
Fregates , qui feront employées à convoyer
nos Flotes Marchandes , & à croifer fur
les Corfaires de Salé , & fur les Forbans
Anglois qui courent ces Mers , cù ils font
fouvent des prifes.
>
Le Miniftre de l'Empereur continuë fes
inftances , afin d'engager cette Cour à faire
160 LE MERCURE
paffer dans la Méditerannée fix de nos Vaiffeaux
de Guerre pour le fervice de S. M. I.
Mais, comme on lui a répondu , qu'il n'eftoit
pas poffible d'accorder ce fecours fans fe
brouiller avec l'Espagne , fa propofition a
efté rejettée. Cette Cour perfifte dans la
réfolution de ne faire paffer aucun de fes
Vaiffeaux au fervice de la Republique de
Venife ; quoy que le Roy en foit fortement
follicité le Pape . par
Il y a une Eſcadre de 1o Vaiffeaux de
Guerre Efpagnols qui croifent depuis 8 jours
dans ces Mers , ce qui éloigne les Corlaires
de Salé,
ESPAGNE.
A la Corogne , le 6.
Es 4 Vaiffeaux de Guerre de l'Eſcadre
DEſpagnole qui voltigeaient le long de la
Cofte pour la fûreté du Commerce
>
2 font
rentrés dans ce Port avec deux des plus
gros Corfaires de Salé qu'ils ont pris aprés
trois heures de combat , entre cette Place
& Vigo. L'un des Vaiffeaux Saltins eftoit
monte de 84 piéces de Canon & de 280
hommes d'Equipages : Ils ont auffi ramenés
trois Bâtimens , fçavoir , deux Portugais ,
& un Anglois , que ces Pirates avoient enlevés
la veille au foir vers le Cap de Finefter
; les deux autres Yaiffeaux Efpagnols y
entrerent à une heure aprés midy , avec 2
Forbans Anglois enlevés à douze mille
en deça du Cap de Bilbao , où ces ForD'AVRI
L. 161
و
bans croifoient depuis trois semaines.
Tous les Equipages de ces écumeurs de Mer ,
qui font au nombre de plus de 700 , devoient
partir de ce Port dans quelques jours , pour
eftre tranſportés à Cadix , où ils fervirong
à renforcer les Chiourmes des Galeres .
On travailloit à reparer les deux Vaiffeaux
Saltins , qui font tout neufs & fort bons voiliers,
pour les joindre à l'Efcadre, qui , aprés
cette jonction , fera féparée en deux , de
Batimens de Guerre chacune; dont l'une croifera
vers les Coſtes d'Andaloufre , & l'autre
, fur les Côtes de Galice & de Biscaye ,
pour affûrer le Commerce d'Efpagne & de
Portugal avec les autres Nations Etrangeres.
En cas de rupture avec l'Angleterre ,
ces deux Efcadres fe joindront, pour compofer
avec celles que l'on conftruit dans les
Ports de ces Coftes ; ce qui formera une
perite Flote de 25 Vaiffeaux de Guerre.
On travailloit toujours icy avec empreffement
aux reparations des Fortifications , &
à celles qu'on ajoute , aufquelles une
grande partie de la Garnifon , compofée de 6
Bataillons , de quatre Compagnies de Grenadiers
, 8 Compagnies Franches de Dragons,
outre Soo Paylans de ce Gouvernement,
font commandés pour avancer ces ouvrages.
On réparoit avec le même empreffement
les Fortifications des autres Places de
cette Côte , auffi bien que celles de Leon
& de Galice ; & on va faire du Port du
Θ
162 LE MERCURE
paffage,une Place d'importance.
On mande de Barcelone dus que le grand
Convoy qu'on y attendoit de Cadix , êtoit
arrivé la veille au foir , aprés avoir beau
coup fouffert
par les grands vents depuis
fon départ. On radoube les Vaiffeaux maltraités
qui fe remettront en Mer pour l'Italie,
auffitôt que l'embarquement des Troupes
fera achevé. La Compagnie des Gardes
du Corps n'eftoit pas encore arrivée , nen
plus que les fix Regimens de vieilles Troupes
qu'on attendoit à tout moment des Frontieres
de Portugal , pour les faire monter
fur la Flote.
3.
Les Fortifications de cette Place aufquelles
on travaille fans relache , eftoient fort
avancées , & on efperoit qu'elles feroient
miſes dans leur perfection à la fin d'Avril
auffi bien que celles de la Citadelle ; on
doit jetter la femaine prochaine les premiers
fondemens du nouveau Fort qu'on va conftruire
entre cette Ville & le Mont-joüy ; on
travaillera enfuite aux reduits qui font tracés.
•
On mande de Girone du 8 ,que les 4 nou
veaux Regimens d'Infanterie Catalans
avoient reçeu ordre de fe mettre en marche
le 15 pour aller en Garnifon dans les
Places Maritimes de Guipuifcoa & de
Bifcaye ; un Regiment de Cavalerie partit
le 30 pour aller à Oviedo.
> Les deux Regimens de Miquelets & de
Volontaires qu'on leve à Balaguer , paſD'AVRIL.
163
fent prefentement 1400 hommes chacun :
Le Regiment Etranger qu'on forme à Solfone
, eft de prés de 2000 hommes ; il n'est
compofé que de Prifonniers faits fur les
Vaiffeaux Napolitains par les Bâtimens.
Espagnols.
La plupart des Regimens Eſpagnols ont
quitté leurs anciens noms, pour prendre ceux
de quelques Villes ou Provinces; mais ce qui
a paru de plus fingulier, c'eft que le Regiment
de Caſtelard a efté changé en celui d' Hybernia,
Macaulifen Ulfter. Comesford , en Vvaterford
, Vendôme en Limerik , Mahoni en
Edimbour , d'O - Briéel , en Dublin , à la
verité tous Regimens Irlandois . Il y en a
d'autres qui ont perdu les leurs , pour pren
dre celui d'Utrech , Frife , Zelande , &c.
Les Efpagnols viennent d'arrêter à Ali
cante & à Malaga , tous les Vaifleaux Marchands
, comme Anglois , Hollandois , & c.
afin d'accelerer leur tranfport de Troupes,
& de munitions en Sardaigne pour eftre:
plûtoft en eftat d'executer les deffeins qu'ils :
ont fur l'Italie : Quelques Capitaines étran
gers ayant voulu s'opofer & fe maintenir
dans leur liberté , ont efté mis en priſon , &
l'on s'eft fervi hautement de leurs Bafti
SICILE. mens,
A Meffine le 9 Avril 1718%.
LE
E 26 du paffé , le Convoi qu'on avoit
préparé ici , pour tranſporter des vivres
, des Habits & des armes aux Trou
Oij
164 LEMERCURE
ce ,
pes Siciliennes qui font en Piedmont ,
avec quantité de grains pour leur fubfiftanmit
à la voile & fortit de ce Port , fur
les dix heures du matin , par un vent favorable.
Il êtoit efcotté de 4 gros Vaiffeaux
de guerre & de deux Frégates , pour
les Ports de Nice & de Villefranche. Le
lendemain fur le midi , les vents s'êtant
changés , & la tempête ayant fuccedé ,
cette Flote fut difperfée , & portée fur
les côtes de l'Etat Eccléfiaftique : Pluhieurs
de ces Bâtimens , dans la crainte
de faire naufrage , fe font rétirez dans
les Ports d'Oftie & de Civitta- Vechia , où
fe font également fauvés les Vaiffeaux de
guerre & les Frégates . Cet Orage a duré
jufqu'au 30 , que les vents de Bêche s'appaiférent
, mais il leur eftoit contraire
pour faire route vers les côtes de Gênes:
& de Nice. Ces Bâtimens furent obligés
de remettre à la voile le deux , pour revenir
à Meffine . Ils y rentrérent le 4 à s
heures du matin , à la reſerve de 14 Bâtimens
de charge , fur lefquels fe trouvent
les recrues & la plus part des grains. Plufieurs
font délabrés de leurs voiles & cordages
, & démâtés , ainfi qu'une des Fiégates
. De plus de trois femaines , ces Bâtimens
ne feront en êtat de naviger . On ne
fçait point encore quel a êté le fort des
autres Bâtimens .
>
Avant hier, à une heure aprés midi , 24
D'A VRI L. 165
Bâtimens de charge Efpagnols , fous l'etcorte
de deux gros Vaiffeaux de guerre &
d'une Frégate de la même Nation , entrérent
dans ce Port , venant de Cagliari.
Il y a deffus 2 200 hommes d'Infanterie
de Troupes de débarquement , 30
piéces de Canon de batterie , 12 gros
mortiers à jetter des bombes , & 16 autres
mortiers pour lancer des grenades &
des pierres , avec quantité d'affuts à leur
ufage , des madriers & outils à remuer la
terre . Il y avoit encore à leur départ du
Port de Cagliari , 34 Bâtimens de tranſport,
& prefque un pareil nombre de Barques
plates, fur lefquelles on embarquoit actuellement
deux Régimens de Cavalerie , un
de Dragons , & plufieurs bataillons d'Infanterie
, 10 Compagnies de Grenadiers ,
outre les Canoniers , Bombardiers & Mineurs
qui montent à ༡༠༠ hommes. On
attendoit encore en Sardaigne à toute
heure , de Barcelonne & de differents
Ports d'Espagne , plufieurs autres convois
fur lefquels eftoient embarqués plus
de 12000 hommes , tant Cavalerie
Dragons , qu'Infanterie , de Troupes de
débarquement , avec des fours portatifs
& des moulins à bras , 7 à 800 ballots
de laine , & l'Hôpital de l'armée. Ces canons
doivent eftre efcortés par plus de 25
Vaiffeaux de guerre outre ceux qui estoient
à Cagliari
>
166 LE MERCURE
de
Tous les autres Batimens Efpagnols de
guerre & de tranfport , qui croifent fur
les Batimens Napolitains , tant fur les
côtes de Naples que fur celles de Tofcane ,
& de Gênes , ont tous reçus ordre de fe
rendre ici le 15 de ce mois.
T
A ROME , le premier Mars.
LETTRE A M...
Rouvez bon , Monfieur , que je paffe
les derniers momens du Carnaval
avec vous. Le croiriez- vous ? On eft à Rome
furnommée la Sainte , auffi , & même
plus fol qu'ailleurs en ce tems - ci. On tolere
en bien des endroits les Mafcarades
publiques. On les autorife ici d'une maniere
fort folemnelle. Le Prelat Gouverneur en
fontanne de couleur violette , en Rochet , le
Bonnet quarré fur la tête , monté ſur un
cheval qui fue fous le poids de fes fontages,
au milieu des Senateurs Romains , entouré
de fes Gardes , fait l'ouverture des Baccanales.
Sa brillante Cavalcade attire plus
les yeux des Spectateurs que les chars les plus
galans. Auffi , a- t - on foin de la faire annoncer
par le canon du Château & des Forts ,
par les Tambours & les Trompettes ,& par
le fon d'une cloche qui nefe fait entendre que.
dans cette occafion , & à la mort du Pape..
"
Autre espéce de Carnaval pour cette Ville.
Dés que M. le Gouverneur s'eft ainfi montré
dans le cours, chacunfe croit en fûreté de conD'AVRIL.
167
Science, en prenant le Mafque : Grands &petits
, tous veulent jouer leur rôlle : Malheur an
mary qui feroit allés dur pour refuſer cette fatisfaction
à fa femme ? Il porteroit bientôt la
તે
peine due à fa bifarre humeur. Les Princes,
les Seigneurs , & les Dames conduifënt leurs
Gondoles tirées par des Chevaux Superbement
barnachés : Les Grifettes tâchent
de trouver place dans un Phaeton conduit
par un Cavalier étranger : Le mέ-
me peuple eft à pied travesti en differens
perfonnages. Les Meres ont grandsoin d'éleverfelon
ce goût leurs enfans , & de les travef
tir en autant de petits Arlequins. Ni Predicateur
, ni Confeffeur ne s'avife de déclamer
contre cet ufage : L'Edit qui le permet,
eft imprimé & affiché aux Carrefours. Qui
feroit affez temeraire pour le contredire ? Sur
less heures on fait dégager le milieu du
Cours , pour donner paffage aux chevaux
deftinés à la courfe. Le fignal donné , la
Barriere abbatue , on les lâche tout à la
fois Ils achévent leur carriere , qui eft d'environ
un petit quart de lieue , en 5 ou 6 minutes.
Celui qui arrive le premier au but ,
gagne àfon maiftre leprix qui confifte dans une
piéce de Brocard à fleursd'or , ou de velours..
Les Juifs eftoient autrefois obligés de courir
tout nus. La pudeur du dernier fiecle afait
difpenfer ces malhûreux d'un fi penible &
honteux exercice : C'eft de leurs bourses,&
non pas de leur corps , qu'on exige aujourd'huy
168
LE MERCURE
J
le mouvement. La courfe finie , chacun vole
aux Theatres , qui , quoi qu'en grand nombre
, ne laiffent pas d'être fort remplis. Outre
les publics , un chacun a droit d'y aller pour
fon argent. Chaque College où l'on éleve la
jeuneffe fe pique d'en avoir un : On a légué,
il y a peu de temps , lafomme de doux
mille écus en argent comptant , au Seminaire
deftiné pour l'éducation des Orphelins : Le
Cardinal Ottoboni qui en eft le Protecteur ,
fit employer fur le champ ce legs à la conftruction
d'un Theatre . Cette même Eminence
a envoyé les belles & ingénienfes décorations
de fon Theatre, au Seminaire des Ecoles pies .
N'allés pas vous imaginer que les Novices
foient privés de ce divertiffement : Ils fant
au contraire eux - mêmes les Acteurs des
Scénes les plus divertiffantes : l'ai ri de toat
mon coeur, en voyant représenter les Avantures
de Dom- Guichotte de la Manche par ces
jeunes R.. Sancho Penfa fit des merveilles ;
ils ne danférentpas malzil eft vrai que jefus
un peu furpris , en voyant paroître fur le Théatre
un jeune M... traversti en Demoiselle,
avec des mouches fur le vifage , des boucles
de faux cheveux arrangées avec
le fein tout découvert , & qui paroiffoit
approcher un peu trop du naturel , un colier
de perles au cou , des pendans aux oreilles
, des gans aux mains qui laiffoient
entrevoir le brillant des bagues. Comme je
wis que toute la compagnie & le Général
même
art ,
D'AVRI L. 169
même qui y eftoit préfent , applaudiffolent,
je n'û garde de faire paroître ma ſurpriſe ;
mon dos auroit pû fouffrir de l'indifcrétion
de ma langue. La Scéne finie , je fis ma
cour auprés de la Belle , & il m'échapa de
dire que fa Coëffure ne me paroiffoit pas efire
à la derniere mode . Il est vrai , réplique- telle
; mais , j'aime à eftre coëffée en Montonne.
Pour mon corps de Jupe , je vous
défie d'y trouver à redire . C'est la Sainte
Hilaire qui l'a taillé , cette famenfe Faifeufe
, venue depuis peu de France. Je fus
obligé de lui répondre en Italien : Non ho
mai visto una piu bella ftatura , ni piu
dis'involta. Si les M.... de 16 à 17
ans , ont tant de plaifir de paroître fous la
forme des Demoiselles , vous pouvez aisément
vous perfuader qu'une jeune R...
n'en a pas moins , en déguifant fon féxe :
Elle eft charmée de fe voir fous les habits
d'un Cavalier François , l'épée au côté ;
mais pour moi , je la trouve beaucoup mieux
vétuë en Abbé galant , avec une petite Perruque
bien poudrée , le Rabat bien empefé
, le Manteau volant , les petites Manchettes
marchant délicatement fur le
bout des pieds pliant avec art les doigts
pour prendre du tabac dans une boëte
d'or. Une jeune Dame attrape bien mieux
ce caractere , que celui d'un Capitaine :
A Naples , à Venife , on voit aisément
leurs Comédies. Il n'est pas fi aifé à Rome
Avril 1718.
,
P
170
LE MERCURE
On tâche defe dédommager au Parloir dans
un tête à tête ; la M. en habit d'homme ,
& le Séculier, en habit de femme, mais fans
mafque . Si je ne craignois de vous ennuyer ,
je vous raporterois la deffus bien des avantures.
Je fuis & c.
A Rome , le 5. d'Avril.
LE 15. du paffé , M. le Cardinal de la
Trémoïlle devoit expedier un Courier
extraordinaire
en Cour , comptant que
l'affaire des bulles étoit enfin terminée ,
& que
fa Sainteté étoit dans la réfolution
de les accorder à tous les nommés par le
Roy,fans exception d'aucuns : Le Cardinal
de la Trémoïlle êtoit caution au Pape de
la faine Doctrine de ces Meffieurs , & l'en
certifioit par une Lettre dont on fembloit
convenus ; mais , quelques changemens
qu'on a voulu enfuite y inférer , ont tout
gâté . Voilà donc l'affaire de nouveau pendue
au croc ; il y a bien de l'apparence
qu'elle n'eft furfife que pour peu de tems .
Le dernier Courier arrivé d'Espagne, a
apporté les ordres de la Cour , pour faire
lever les armes de la Couronne de deffus
la Porte du palais du Cardinal del Giudice
: Les ordres portent que ce Cardinal
obéiffe , & qu'on écoûtera enfuite fes ré-
'montrances .Ces ordres ont été fignifiés , accompagnés
d'une Lettre du Cardinal AcD'AVRIL.
171
quaviva dont un fien Gentil-Homme eftoit
Porteur. Le Card . del Giudice répondit ,
qu'il ne vouloit rien recevoir de fa part ;
mais,que ce Gentil - Homme pouvoit laiffer
dans fon anti- chambre ce qu'il avoit ordre
de lui préfenter; ce qui fut fait . Néanmoins ,
le Cardinal del Giudice va toujours fon
train , plus réfolu que jamais d'attendre
la réponse de fa Lettre au Roy d'Espagne ,
ne doutant point qu'elle n'arrive. On dit
que cette Eminence , en cas que le Roy
d'Efpagne foûtienne ici l'entrepriſe de fon
Miniftre , ira paffer l'êté à fon Evêché de
Paleftrine , & que pendant ce tems , il
fera meubler un autre Palais à Rome où
il viendra demeurer. Par ce moyen , les
Armes d'Espagne refteront fur la porte de
l'ancien Palais , où il ne loge aujourd'hui
que par emprunt , & où les Armes eftoient
avant l'arrivée du Cardinal à Rome
attendu que la fille du Prince de Celamare
y demeure , & que ce Palais eft cenfé appartenir
à l'Ambaffadeur du Roy Catholique.
Monfeigneur Aldruandi Nonce d'Eſpagne
fait beaucoup de bruit de fon côté. Voici
ce qui l'occafionne. Depuis long- tems les
Religieux réformés de Saint Jean de Matha
font en quérelle avec les Non - Réformez
, pour une précieuſe Relique done
ces derniers font en poffeffion. Enfin , le
Nonce a ordonné la Tranflation enfaveur
des premiers. On en venoit à l'exécution
172 LE MERCURE
à main armée :Les Poffeffeurs de la Relique
fermérent les portes , & firent bonne réfiftance
, en recourant au Tribunal de la
Force. L'Auditeur du Pape a û beau confirmer
la Sentence du Nonce , le Tribunal
de la Force s'y oppofe toujours : Enfin ,
le Pape voyant que la quérelle s'échaufoit ,
a nommé des Commiffaires ; c'eſt- à dire ,
une Congrégation de Cardinaux & de
Prélats , où, à la pluralité des voix , il a esté
décidé que la Sentence du Nonce n'auroit
point d'exécution , & que la Relique refteroit
en repos où elle a toujours efté .
Depuis l'arrivée du dernier Courier
d'Efpagne , le Cardinal Acquaviva a tenré
deux fois d'avoir audience de Sa Sainteté
: Elle a toujours répondu qu'elle ne pouvoit
, & l'a renvoyé à fon Miniftre . Le
procédé eft , dit-on , l'effet des menaces
de l'Ambaffadeur de l'Empereur , qui ne
ceffe de reprocher au Saint Pere fes intelligences
fecrettes avec le Roy d'Efpagne.
M. le Comte de Charolois voulant être
incognito à Veniſe , a réfufé de recevoir
les Députez de la République , & les prefents
qu'elle a coûtume de faire aux Souverains:
Comme les Vénitiens fe font honneur
de leurs avances , ils paroiffent picqués
du refus ; ont-ils tort ? Ont- ils raifon
? On eft en ce Païs- ci furieuſement fur
le Cérémonial, & c'eft pieſque en cela feul
que confifte toute la grandeur & la puifD'AVRIL:
173
fance Romaine . Le bruit court ici , & les
Impériaux s'efforcent de l'accrediter ; que
le Roy de Sicile traite le mariage du Prince
de Piedmont avec une Archiducheffe.
Les Espagnols débitent au contraire , que
la France & la Savoye font d'intelligence
avec le Roy d'Espagne , pour ce qui concerne
fon entrepriſe fur l'Italie .
Le manifefte du Comte de Galas contre
la Cour de Madrid , paffe ici pour une
fadaife , fi ce qu'on dit à ce fujer , eft vrai.
L'Ambaffadeur lui même n'en penſe pas
autrement aujourd'hui , puifqu'on affure
qu'il renie cette pièce , comme venant de
lui . Cependant, il eft de notorieté publique
qu'il a efté imprimé dans fon Palais , & envoyé
de fa part à tous les Cardinaux , Prélats
& Seigneurs du Parti Autrichien . On
avoit de plus menacé de l'afficher aux portes
du palais d'Eſpagne, mais on n'a pas ofé;
il eft cependant vrai, que fur les plaintes du
Comte de Galas , le Pape a répondu qu'il
fouhaitoit voir les piéces en original ; ce
qui fera difficile à juftifier.
On attend ce foir ici M. le Comte de
Charolois ; ce Prince partit le 11. de Véni
fe : Il a féjourné à Modéne, où il a eſté reçu
par la Ducheffe de ce nom avec tout l'accueil
imaginable , & les honneurs dûs à
fon rang. Il y a deux jours que le Cardinal
de la Trémoïlle envoya audevant de ce
Prince , un Gentil- homme , avec ordre de
Piij
174 LE MERCURE
dépêcher un Courier , pour lui donner avis
du jour de l'arrivée de S. A S. afin de
l'aller recevoir à une Pofte de Rome , &
de la conduire en fon palais où elle lui a
fait préparer un logement magnifique. Il
eft donc fûr que ce Miniftre aura l'honneur
de recevoir M. le Comte de Charolois
, & de le garder chez lui pendant le
féjour qu'il fera à Rome , qui doit être à
ce qu'on dit ,de deux mois : Le Cardinal a
loué un petit palais en face du fien , pour
loger les Seigneurs de la fuite du Prince
& tous les gens , & a préparé toutes chofes
pour défrayer S. A. S. générallement
de tout , tant à Rome qu'aux environs
où il plaira au Prince d'aller fe
3
promener ,
ayant déja pris fes mefures pour le diver
tir à Albane , ces fêtes de Pâques . Nos Dames
font informées que le Prince n'a pas
infiniment de goût pour les converfations
de cepaïs , c'est en effet un amuſement des
plus ennuyeux . Ce Prince,aprés fon féjour
à Rome , retournera en Baviere . Le faint
Pere fait chercher par tout à Rome du vin
de France , pour compofer le régal qu'il
deftine de faire felon l'ufage ; le Cardinal
de la Trémoille en a provifion du meilleur.
Le bruit avoit couru que le Prétendant
avoit quitté Urbin , & qu'il en êtoit délogé
à petit bruit : Nos Italiens y entendoient
fineffe , & attendu ce qu'on débitoit, il y a
D'AVRIL. 175
deux mois , du mariage de ce Prince avec
la Princeffe de Curlande , on ne doutoit
point à Rome qu'il ne fût parti pour cela ;
mais il n'en eft rien , & ce qui a donné
cours à cette nouvelle , n'eft autre chofe
qu'une partie de plaifir qu'a fait le Roy ,
en allant dîner à quelques lieues d'Urbin,
chez M. Paffionei avec quelques Seigneurs
de fa Cour.
Le Roy de Sicile a écrit à M. le Card . de.
la Tremoille , pour le remercier du zele
que cette Eminence a témoigné , pour accommoder
le different furvenu à l'occafion
de la Jurifdiction Spirituelle de Sicile. Ce
Prince ne veut plus mettre cette affaire en
négociation , puifqu'il prétend que le Pape
lui a manqué de parole.
Le Card. Acquaviva foûtient avec beaucoup
de vigueur fon caractere de Miniftre ;
il fait rudement bâtoner tous les Sbires &
les Vendeurs d'Eau - de -Vie qui s'aviſent
de paffer fur la Place d Efpagne.
Cette Emin , ayant receu un Courier extraordinaire
d'Espagne, arrivé en II jours de
Madrid , alla demander auffitôt Audience
au Pape qui la lui refufa. Le Card.
a û fur cela une longue conférence avec le
Card. Paulucci Miniftre ; ce Courier eftoit
chargé d'une Lettre de l'Eglife de Seville ,
qui demande le C. Albéroni pour fon Prélat
, mais le Pape perfifte toujours à lui refufer
des Bulles.
Piiij
176 LE MERCURE.
On écrit que l'Abbé Paffionei fera nommé
Vice- Légat d'Avignon à la place de M.
Négroni.
M. de Pléneuf eft parti de Rome pour
s'en retourner à Turin . On affùre que les
Efpagnols demandent au Pape la permiffion
de faire le débarquement de leurs Troupes,
aux Ports d'Ancone & de Civita- Vecchia.
Cette propofition ne doit pas peu embaraffer
le S. Pere dans les conjonctures préfentes.
A NAPLES , le 8 Avril.
Onfieur Taun , Vice- Roy de Naples,
a chaffé de cette Capitale tous les
Efpagnols & Catalans qui y eftoient eftablis
depuis fort long tems , & on ne permet à
aucun Seigneur Napolitain de fortir du
Royaume , que pour aller à Vienne : On
blige tous ceux qui font hors des confins de
cet Etat de retourner inceffamment , fous
peine de confifcation de leurs biens. M.
Taun eft à Gaette pour faire rétablir les
Fortifications , & difpofer toutes cho- .
fes pour la défence de ce Royaume en cas
d'attaque ; y ayant tout fujet de craindre
pour le dedans & pour le dehors égallement.
*
Un Prêtre du Port de Baya dans le Royaume
de Naples a efté décapité , accufé
d'avoir des intelligences avec la Cour
de Madrid .
D'AVRI L. 177
A VENIS E , le 10 Avril.
LE Capitaine Général follicite fortement
des fonds
, pour payement des Ouvriers
qui ont travaillé à fa Flote , qu'il dit
devoir eftre en eftat de mettre à la voile
à la fin d'Avril, Comme il eft dû 6 mois
aux Troupes , il demande qu'on les fatisfaffe
, fans quoy , il ne peut répondre des
malheurs qui en peuvent arriver à la Republique.
Il paroît qu'on ne s'embaraffe pas
beaucoup ici de les inftances ; leSenat ne fachant
où recouvrer les fommes neceffaires,
pour foûtenir cette Campagne , contre les
forces de la Porte qui menace d'envahir
eet Etat.
Le Comte de Schulembourg a donné avis,
que les Turcs faifoient avancer quelques
tetes de Troupes du côté de la Preveza &
deVvinitza en Dalmatie , dans l'intention
apparamment de reprendre ces Forts. Cependant
il fait efperer qu'il pouroit les deffendre
, fi on lui fourniffoit à tems ce qui
lui convient pour cela.
Sur ces affûrances , on a réfolu de jetter
1 500 hommes dans Vvinitza , & de la pourvoir
de munitions de guerre & de bouche ;
à l'égard de la Preveza , on le flate qu'on
fera toujours en eftat de la fecourir par
Mer ; cette Place eftant fituée fur la Côte,
178 LE MERCURE
A
A Gênes le 12 Avril.
pro-
Vant hier au matin , il arriva un Exprés
du Prince de Leuveftein Gouverneur
de Milan ; il a apporté des dépêches
à l'Envoyé de l'Empereur ; & hier,
ce Miniftre préfenta encore un nouveau
Mémoire , contenant des réitérations de
plufieurs demandes faites ci- devant à la
République, de laquelle l'Empereur témoigne
eftre trés mécontent ; d'autant qu'elle
provoquoit à la défertion les Troupes Allemandes
& Italiennes , en promettant la
double folde aux Déferteurs, ce qui en avoit
déja attiré un grand nombre qui avoient
pris parti dans les Troupes Genoifes :Ce
cedé pouroit leur attirer des fuittes facheufes.
Ce Mémoire intrigue fort le Sénat ,
qui doit s'affembler le 14 fur ce fujer , &
pour donner en quelque maniere fatisfa-
&tion à S. M. I. & pour prévenir le bombardement
dont cette Ville eft ménacée ; ce
qui empêchera qu'on ne levra point de Régimens
de Déferteurs Italiens venans des
Troupes Impériales ; afin que par ce
moyen , nous puiffions prévenir les maux
dont nous fommes ménacez , d'autant que
les Troupes de l'Empereur font en mouvement
de toutes parts , pour s'approcher
de nos Etats .
J
D ' A V R I L. 173
A Toulon le 12 Avril 1718.
Es Lettres de Malthe du 8 Mars ,
portent qu'un Vaiffeau de cette Réligion
doit venir prendre M. le Bailly de
Bellefontaine . Cependant , Malthe ne peut
fournir cette année , qu'un feul Vaiffeau
de guerre . Les Vénitiens lui en offrent un
de so canons , à condition que le Grand
Maitre l'équipera. Le Pape demande que
la Religion en fourniffe quatre ; tout cela
n'empêche pas que M. le Bailly de Bellefontaine
ne fe prépare , pour aller le mois
prochain en Flandres à fa Commanderie.
Le Pape doit envoyer fes Galéres le 20
Avril à Corfou , qui eft menacé d'un fiége
par les Turcs. Ils auront une Armée Navale
confidérable . Cette Place eft bien
munie , & les Fortifications augmentées ;
les Turcs ne fçauroient l'attaquer que par
la Porte Royale .
On prépare ici deux Vaiſſeaux de
guerre
commandés , l'un , par M. de Quefne Chef
d'Eſcadre , l'autre , par M. le Chevalier
de Nangy . Ils doivent aller vifiter
les Echelles du Levant ; ils comptent partir
à la fin de May , en cas que le Confeil
de Marine leur puiffe fournir un fonds de
so mil écus , pour les mettre en état de
fortir de ce Port . Monfieur Gautier
doit s'embarquer deffus , pour faire fes
180 LE MERCURE
expériences fur l'eau de la Mer qu'il a
rendue potable . On ne doute pas un moment
dans ce Port , de la réuffite de fon Sécret
; mais , il êtoit néceffaire , pour convaincre
les plus incrédules , qu'il fit cette
Epreuve en pleine Mer.
On mande de Port- Loüis du 16 , qu'il
eftoit arrivé la veille , deux Vaiffeaux , pour
le compte de la Compagnie des Indes ;
ils font richement chargés ; on en attendoit
deux autres dans le même Port à la fin de
ee mois.
SUPPLEMENT
Aux Nouvelles précédentes
Extrait de plufieurs Lettres poftérieures.
A TURIN , le 18.
LE
E Roy de Sicille femble eftre fort éloigné
de confentir,que par le projet d'accommodement
entre l'Empereur & le Roy
d'Eſpagne , on lui échange la Sicille pour
la
Sardaigne .
De la Haye le 20
E Réfident de Mofcou a déclaré aux
F. G. que le Czar fon Maiftre prétendoit
eftre compris dans tous les Traités de
commerce , que les Provinces unies feroient
avec la Suéde & autres Etats de la Mer
D'AVR I L. 181
Baltique dont il offre fes Ports , pour recevoir
les Batimens Hollandois.
Le Traité de Barriere paroît plus éloigné
que jamais ; ce qui embarraffe un peu nos
Politiques ; car l'Empereur , felon eux ,
devant ménager les Hollandois dans cette
conjonctute critique , femble les éloigner
par ce refus de concourir au Traité de neutralité
en Italie.
A Venife le 15 Avril.
I E Pape a accordé à la République la
permiffion de lever soooo Ducats fur
le Clergé , qui fera obligé d'en faire l'emprunt
de divers Particuliers .
Les Dulcignotes infeftent furieuſement
le Golfe Adriatique ; ils enlévent tous
les Vaiffeaux amis & ennemis. Ils ont pris
depuis peu trois Marfilianes Vénitiennes ,
chargées d'huiles & de vins , avec un Batiment
Anglois de 36 piéces de canon .
,
Les trois Régimens de l'Empereur arrivés
à Fiumé,n'attendent que l'efcorteVénitienne
pour les tranfporter dans le Royaume de
Naples ; mais ces Républicains font fi
fort occupez à porter des fecours à Corfou
& dans les Places de Dalmatie , que l'on
ne croit pas qu'ils puiffent fatisfaire fitôt
à leur engagement
.
182 LE MERCURE
A Vienne le 16.
E bruit continue toujours à fe répandre
, que l'accommodement entre S. M
I. & S. M. C. eft en bon train : Un cou
rier de Cabinet d'Angleterre , qui arriva le
onze , pouroit bien avoir apporté ici la réfolution
de celle de Madrid fur cette af
faire. Il y a apparence que les Turcs en font
informés , puifqu'ils ont fait fçavoir par
un Exprés à nôtre Cour , le départ de leur
Ambaffade de Sophie à Niffa : Ils décla
rent en même- rems,qu'ils confentent à aban .
donner à S. M. I. tout ce que fes Troupes
ont conquis. La fufpenfion d'armes
qu'ils avoient demandée, leur a efté refufée .
Le Prince Eugene ne trouve pas de voye
plus courte pour avancer la Paix , que
de donner , à l'ouverture de la campagne,
une bataille . L'Electeur de Baviere fait préparer
un beau train d'Artillerie , pour
l'envoyer par eau en Hongrie , au fervice
de l'Empereur contre la Porte.
S'il faut s'en rapporter aux Nouvelles du
Nord , le Roy de Suede ayant mis à la
voile de Carlefcron dans la Province de
Bléking , eft débarqué avec 7 à 8000 hom .
dans le Port de Roftock , dans le duché de
Mékelbourg. Selon ces avis , toute l'Allemagne
eft perfuadée que S. M. S. eft préfentement
d'accord avec le Czar , avec
d'autant plus de fondement , que le
Party
D'AVRI L. 183
du Roy Stanislas fe fortifie de jour en
jour en Pologne , & que les Troupes Mofcovites
font de grands mouvemens en Lituanie
. On appréhende avec raifon qu'elles
ne s'avancent vers la Poméranie .
Les dernieres Lettres de Mofcou portent ,
que le Czar faifoit exactement garder tous
les paffages de fes Etats ,
fur l'avis que S.
M. Cz . avoit reçû , que plufieurs Grands
Seigneurs qui devoient eftre arreftés par
fon ordre , avoient difparus ; fur- tout ,
le Prince Norriskin fils de la foeur du Czar,
lequel eftoit ennemi déclaré du Prince
Menfikoff.
Les deux Vaiffeaux de guerre & la Frégatte
Espagnole qui ont fervi d'efcorte aux
Navires de leur Nation , arrivés avant hier
dans ce Port , doivent aprés demain remettre
à la voile pour Cagliari , où ils
conduiront 9 prifes portant pavillon Imp.
que leur Bâtimens de guerre ont fait le
long des Coftes de Naples .
A Londres , le 21 Avril.
Les agréables Nouvelles , qui ont été publiées
le 19 dans nôtre Gazette , que l'Empereur
confentoit au projet propofe par le
Roy & par Msr le Regent de FFrraannccee,,pour
un accommodement entre les Cours de
Vienne & de Madrid , ont caufé une joye
extréme à la Nation , fur tout aux Négocians
; ce qui fait hauffer confidérablement
les actions fur les fonds Publics . Ce-
-
184 LEMERCURE
pendant , on parle de quelque foufevement
en Ecoffe ; mais , comme ce font gens
mal - affectionés au Gouvernement qui débitent
cette nouvelle , on n'y ajoute pas
beaucoup de foy.
SISTATS sttsst+ tsxsttsstXt§X
Le mot de la premiere Enigme du mois
paffé , étoit le Vers Alexandrin , & celui
de la feconde , l'Ombre. On les a renduës
ainfi en Vers.
D
Es Vers , que Racine a rimés ,
Et qu'Alexandre il a nommés
Seroient bien ce Roy redoutable :
Ils ont le nom d'Infecte méprisable.
Nul de ces Vers n'eft animal ;
Mais , c'est l'Acteur qui bien ou mal
En les déclamant , les anime :
On explique aisément le reste de l'Enigme.
LA SECONDE.
En me promenant dans la Plaine ,
J'attrapai la premiére aprés un peu d'effort :
Etant à l'Ombre avec Climene ,
J'ai deviné l'autre d'abord.
Enigme .
D'AVRIL: 185
N
ENIGM E.
Ous caracterifer, c'eft chofe affez aisées
Notre espece eft d'abord nombreuse &&
méprifée :
Nous naiffons , nous croiffons , furtout pour
voyager ,
Nous voyageons auffi fans craindre aucun
danger ;
Et c'eft quand on nous tient encore prifonnieres
:
*
Libres , nous commençons de plus nobles carrieres.
JugeZ, fi vous voulez, par nos employs divers,
Du rang qu'on nous devroit donner dans
l'Univers.
Certaines d'entre nous aux Héros & aux armes
,
Servirent beaucoup autrefois .
Et peuventfe vanter d'avoir affez de charmes
>
Pour être dans ce tems aimées par les Roys :
D'autres en s'immolant pour le répos du
monde ,
,
Font goûter aux Humains une douceur profonde
,
9
Et d'autres ont encore un plus noble deftin
Donnent du luftre an Grec , au Perfan , an
Latin ,
Q
186 LE MERCURE
Servent au Dien des arts, anx filles de Mémoire
Et répandent partout le mépris ou la gloire :
C'eft ma claffe, j'eprouve une trés dure loy ;
On m'écorche, on m'éventre , hélas ! & par
furcroi ,
On me donne un poifon qui pourtant mefait
vivre ;
J'en bois à chaque inftant , & n'en fuis pas
plus yore ,
Eft-ce affez? Il me reste encor un autre emploi,
C'eft qu'on peut rarement me dépeindrefans
moi.
AUTRE.
MAfin & mon devoir tendent à me
cacher
De quiconque veut me chercher;
Et pour cet effet , je m'attache
A m'habiller d'un air qui me couvre & me
cache.
Je fuis en cet état difficile à trouver ,
Et fi quelqu'un ne m'en veut croire ;
Qu'il prenne foin de m'éprouver ,
Et peut - eftrepour lui,fuis-je la Mer à boire .
TE
CHANSON.
En cofté lé plus téndré
Dés Paftours ,
Per navé voulgu dous , Lizette ;
D'un airé doucéroux mé- difiés ,
D'AVRIL. 187
Bergerette ,
Qu'aviei tord d'eftre jalous ,
Er pei deffus l'Herbette ,
Randiés mon Rival heurous.
TRADUCTION LITERALE DE LA CHANSON.
1
L t'en coute le plus tendre des Bergers,
pour en avoir voulu deux, Lizette. D'un
air doncereux tu me difois , Bergere , que
j'avois tort d'eftre jaloux ; & puis , deffus
l'Herbette in rendois mon Rival henreux
.
>
MORT S.
M Effire Jean - Jacques Charron , Marquis
de Menars , Prefident à mortier
au Parlement , mourut en fa Terre de Menars
, le 16 Mars en fa 75 année , laiffanc
pofterité de Dame Françoife de la Grange
Trianon
Il y a quelques temps que le Roy avoit
accordé la furvivance de la Charge de Préfi
dent, à M... à M. de Mauprou Maiftre des
Requêtes , dont il prit poffeilion le 23 du
même mois.
Et celle pour le Gouvernement du Château
de Blois , & la Capitainerie des Chaffes du
Comté de Blois au Marq.de Menard fon fils .
Meffire André-François de Paule, le Févre
d'Ormeſſon , Seigneur du Cheré , qui avoit
Qij
188 LE MERCURE
qui
efté receu Maistre des Requeftes en 1714,
avoit efté nommé depuis peu Intendant
deFranche-Comté , y mourut au commencement
de ce mois , laiffant un fils &
une fille de Dame Marie Claude Cahoüete
de Beauvais ; voyez la famille d'Ormeffon
dans le nouveau Morery .
Dame Marie-Henry de Cheufes, Epoufe
de Mre Gabriel- René Sire de Mailloc , ancien
Baron de Normandie , Marquis de
Mailloc , Comte de Clery , Baron de Combon
, Seigneur du Champ de Bataille , mourut
le S Avril , âgé de 88 ans . La Généalogie
de la Maifon de Mailloc , fe trouve
dans l'Hiftoire de la Maifon d'Harcourt.
La Marquise de Mailloc.par Charlotte de
Monchy fa Bis- Ayeule, Dame d'Honneur
de la feuë Reine, eft parente de Madame la
Marquife de la Vrilliere , & petite fille de
feuë Madame la Marquife de Mailly Nefle,
qui eftoit de la Maifon de Monchy .
Dame Marie Louiſe de Senneterre, Epoufe
de Mre N de Grolé , Comte de Peyre ,
Lieutenant Général de la Province de Languedoc,
& Grand Bailly de Gévaudan , mourut
le 6 Avril,âgée de 79 ans. Pour la Maifon
de Senneterre , voyez le Pere Anfelme
en fon Hiftoire des grands Officiers , Morery
, & c.
Meffire Louis Habert , Prêtre , Docteur
de la Maiſon & Societé de Sorbonne , mou
fut le 7 Avril,
D'AVRIL. 189
Mre Claude- Jean Pepin , Correcteur des
Comptes , mourut le 8 Avril.
Madame Marie Anne de Bourbon , Princeffe
du Sang , veuve de Louis -Jofeph Duc
de Vendofme , de Mercoeur & d'Etampes ,
Prince de Martigues & d'Anet , Chevalier
des Ordres du Roy , Pair & Général des
Galeres de France , Généraliffime des Armées
en Catalogne , & de celles d'Espagne ,
Gouverneur & Lieutenant pour le Roy en
Provence, mourut fans pofterité le 11 Avril,
âgée de 40 ans deux mois.
Methite Louis Girard , Seigneur de la Cour
des Bois & c.qui avoit efté receu Maistre des
Requeftes en 1654 , aprés avoir efté Confeiller
au Grand'Confeil , mourut Doyen
de Meffieurs les Maiftres des Requeſtes , le
14 Avril en fa 95 année , ayant eu de Dame
Anne de Villers , morte le 14 Mars 1710 ,
âgée de 86 ans , pour fille unique, Dame
Louife Girard , premiere femme de Meffire
Nicolas Louis de Bailleul , Marquis de
Château- Gontier , Préfident à mortier au
Parlement , morre en Septembre 1688 , laiffant
pour fils unique, M. de Chafteau- Gontier
aujourd'huy Préfident au Parlement ;
M. de la Cour des Bois a laiffé 100000 1.
à M.l'Abbé Girard fon parent : En lui confiant
l'execution de fon Teftament , il a
confirmé par cette nomination l'eftime & la
confideration qu'il avoit toujours euë pour
cet Abbé , dont il connoffoit parfaitement
190 LE MERCURE
le mérite & la probité.
Dame Charlotte de Montebenne , veuve
de Meffire Jean - René Comte de Mailly ,
mourut le 15 Avril , ágée de 35 ans 8 mois .
La Maifon de Mailly eft raportée dans
l'Hiftoire des grands Officiers , par le P.
Anfelme , Morery , & c .
Meffire Nicolas Navarre , Preftre , Docteur
en Theologie de la Faculté de Paris ,
connu par fes Prédications , mourut fubitement
le 19 Avril .
Meffire Jean Helie de la Faye , Chevalier
Seigneur de This- Neuville , Chevalier de
l'Ordre de S. Louis , Capitaine au Regiment
des Gardes Franç. & de l'Académie
Royale des Sciences , mourut le 20 Avril ,
Nicolas de la Hire le pere , Lecteur &
Profeffeur du Roy , Directeur de l'Académie
Royale des Sciences , Architecte du
Roy, & Profeffeur en l'Académie d'Architectures
, mourut le 21 Avril.
1
amu TITI TA
JOURNAL DE PARIS.
LE Roy a donné à M.le Comte de Grator ,
la Charge de fon Lieutenant au Baillage
de Caën, par la démiffion de M. le Marquis
de Gratot fon pere ; les Proviſions
font du 3 1 Mars 1718.
Idem. Un Brevet de retenuë de 20000 1.
fur ladite Charge en faveur du fieur Comte
de Gratot.
D'AVRI L. IgE
Idem. Une Commiffion à M. le Marq.
de Gratot pere , pour faire les fonctions
de la tite Charge, fa vie durant , nonobftant
fa demiffion .
Le Roy a donné à M. de Caſteja Enfeigne
des Gendarmes de Bretagne , le Gouvernement
des Ville & Chafteau de S. Dizier,
vacant par le décés de M. le Comte de
Beaujeu;les Proviſions ſont du 31 Mars1718.
Le prer Avril,M. le Marquis de la Chaife
Capitaine des Gardes de la Porte, a obtenu
la furvivance de fa Charge , en faveur de
M. le Comte de la Chaife fon fils , âgé de
10 ans , avec la continuation de Brevet de
retenuë de 100000 écus qui lui avoient
efté accordés par le feu Roy Louis XIV.
La Compagnie des Gardes de la Porte ,
eft une des plus anciennes de la Maiſon
du Roy ; les Gardes qui la compofent ,
aunombre de so, ont la qualité d'Ecuyers
& jouiffent de tous les Privileges attachés
aux Officiers Commenfeaux , comme
exemption de Tailles , de Droits de
Francs- Fiefs & de Tutelles ; ils obtiennent
des Lettres d'Etat , & ont le pas dans les
Cérémonies publiques fur tous les Juges
non- Royaux ; ils ne partagent le fervice de
la Garde de la Porte du Roy , qu'avec la premiere
Compagnie des Gardes du Corps
qu'on nomme Ecoffoife , & ce n'eft qu'à un
Brigadier de cette Compagnie , qu'ils remettent
les clefs de la Porte de S. M. à 6
192 LE MERCURE
heures du foir , lequel Brigadier la leur
rend à 6 heures du matin ; ils ont 4 Lieu.
tenans fervants par quatier , qui les commandent
en l'abſence du Capitaine ; ils
prêtent Serment entre les mains de M. le
Duc Grand Mailtre de la Maiſon du Roy, &
ils ont leursProvifions directement de S. M.
figuées du Secrétaire de la Maiſon . Un de
ces Lieutenans commande un détachement
de cette Compagnie , quand l'heritier
préfomptif de la Couronne va à l'Armée.
Cette Compagnie n'a jamais û d'autres
Tréforiers que les Tréforiers de l'intérieur
de la Maiſon du Roy. Ce n'est donc
pas M. Dupuis , comme nous l'avons avancé
dans le Mercure de Janvier pag. 194.
M. le Bailly de Mefmes Ambaffadeur
de Malthe , a pris poffeffion du grand Prieuré
d'Auvergne , vacant par la mort de M.
de Sallian. Ce Bénéfice eft eftimé 16000
livres de rentes.
M. le Marquis d'Heudicourt a fait paffer
avec la permiffion du Roy , fa Charge de
Grand Louvetier de France , fur la tête de
M. le Comte d'Heudicourt fon fils aîné. Il
lui a fait en même tems une ceffion de
tous fes biens ; il s'eft réservé une Penfion
annuelle que l'on dit être de 30000 livres.
Les Infpecteurs partent avec les ordres
nouveaux de la Régence fignés de M8 le
Duc Regent. Ils vont faire la revûë de
Tous les Régimens , pour les réduire à
Compagnies
D'AVRIL. 195
Compagnies de 60 hommes chacun , fuivant
les Réglemens arrêtés.
Mgr le Duc de Chartres & Mademoiſelle
de la Roche- Suryon furent Parain & Mareine
d'une Cloche , dont la Bénédiction
fe fit dans l'Eglife de Saint Joffe . Elle fut
nommée Loüife- Adélaide , du nom de la
Princeffe . Cette Cérémonie fe fit avec
beaucoup de Pompe , & le Peuple fe reffentit
des largeffes qui furent faites en
cette occafion.
Le deux , M. d'Argenfon fut reçû à l'Académie
Françoife , à la place de M.
l'Archevêque de Cambray. M. l'Abbé
Dangeau , en qualité de Directeur de cette
Académie, fera le Difcours, le jour de la
réception de M. le Garde des Seaux .
M. de Contade Major des Gardes
Françoifes . & M. de Brillac Capitaine
au même Régiment , furent renvoyez
abfous . Ils ont été rétablis dans toutes
leurs Fonctions , Honneurs & Prérogatives.
Le 3 , le Roy a accordé la Charge de
fon Premier Médecin , à M. Dodart , cidevant
premier Médecin de feu Mer le
Dauphin Duc de Bourgogne . L'Employ
de Médecin Ajudant- Confultant qu'il avoit,
avec 4000 livres d'appointemens , a êté
donné à M Falconet Médecin du Roy &
de la petite Ecurie , avec une augmentation
de 1800 livres. M. Téret Médecin
Avril 17 18. R
194 LE MERCURE
de Madame a obtenu depuis , un Titre
femblable auprés de S. M. & M. de
Chirac , premier Médecin de S. A. R.
Mer le Regent , a êté gratifié de la fur- Inrendance
du Jardin du Roy ; S. M. ayant
féparé ce Jardin d'avec la Charge de premier
Médecin. Les Lettres Patentes en
ont êré enregistrées au Parlement.
Le Jardin Royal de Montpellier eft ſous
la Direction de M. de ... Chancelier
de l'Univerfité de cette derniere Ville , lequel
a épousé la fille unique de M. de
Chirac .
Le 4 , M. le Maréchal de Villars a
écrit une Lettre circulaire à tous les Colonels
, pour leur ordonner de la part du
Roy , de fe rendre à leurs Régimens ; afia
de mettre toutes chofes en état , pour faire
recevoir les derniers Réglemens faits
la Régence .
par
M. le Comte de Maurepas ; qui doit dans
peu exercer fa Charge de Secretaire d'Etat
, fous M. le Marquis de la Vrilliere ,
a pris auprés de lui M. de Magnard , cidevant
Sécretaire des Commandemens de
Madame Ducheffe de Berry.
On a formé le deffein , fur le projet de
M. le Blanc , de lever un nouveau Régiment
de Dragons d'Orléans ; & pour le
former plus promptement , l'on a pris les
fix Compagnies qui eftoient employées à
la garde , & aux defcentes du Sel . Ils
D'AVRIL
Igs
:
feront conduits par M. de Chaunas ancien
Officier , bon Partiſan , & de grande expérience
Les Compagnies feront de so
hommes. Ce Régiment aura pour Colonel ,
M. Tornar de la Fare , Brig. des Armées du
Roy. On mettra à la tête des Compagnies ,
des Capitaines & des Lieutenans réformés.
On prétend en compofer un bon Corps.
Les Maréchaux de France s'affemblent,
pour convenir d'un Protocole qui puiffe fervir
à l'avenir de régles fixes , pour toutes les
les Lettres que ces Meffieurs écrivent aux
Officiers , felon le rang qu'ils tiennent
dans les Armées de S M. Ce Protocole
fera examiné par Me : le Regent.
:
Le Confeil de la Régence vaquera pour
trois semaines à caufe des Fêtes , aprés
lefquelles il fe raffemblera. M. le Garde
des Seaux reftera ici pour travailler à fon
ordinaire avec Msr le Regent.
Le 6 , Madame la Ducheffe de Lorraine
& M. le Comte de Blamont allérent au
Palais des Tuilleries prendre . congé du
Roy.
Le 7 , S. M. alla voir aprés midi L. A.
R. de Lorraine pour leur fouhaiter un hû
reux retour dans leurs Etats .
Le 8 , Madame la Ducheffe de Lorraine
& M. le Comte de Blamont partirent
à 9 heures du matin , pour fe rendre à
Villers-Cotteret , où L.A.R. y trouvérent un
magnifique repas , dreffé par les Officiers du
Rij
195 LE MERCURE
Palais Royal , qui avoient pris les devans
par ordre de Mar le Regent , pour rece
voir le Prince & la Princeffe . Pendant le
féjour que L. A. R. ont fait dans cette Capitale
, la Cour & la Ville ne fe font entretenues
que de leurs maniéres affables ,
généreufes & vrayement Royales ; & Elles .
ont tiré cet aveu de la Nation , qu'il ne
manquoit rien au bonheur des Peuples ,
quand ils étoient gouvernés par des Souverains
qui ont éminemment la bonté en
partage.
Le 9 , L. A. R. de Lorraine arriverent
à 6 heures & demie du foir à Reims , &
- allerent defcendre au Palais. M. l'Archevêque
les reçeût à la defcente du caroffe :
Eftant montez dans la grand'fale , ils vifiterent
l'Eglife Métropolitaine , qui eft une
des plus belles du Royaume. Après avoir vû
tout ce qu'il y avoit de plus curieux & de
plus remarquable, ils revinrent au Pal . ; mais ,
comme ils avoient fait dire , qu'ils ne vouloient
ny harangue ny compliment , tous
les corps de la ville , qui étoient dans la
grand'fale , s'abftinrent d'en faire . Sur les
huit heures, on fervit magnifiquement la table
de L. A R , à laquelle mangerent feulement
Madame la Marquife de Craon ,
Madame la Marquife de Fuftemberg &
M. l'Archevêque : On fervit en même
tems avec beaucoup de profufion la feconde
table , pour la Cour de S. A. R. & une
D'AVRIL. 197
troifiéme,pour les Officiers de fa fuite , qui
firent tous logez commodénient au palais.
Les Dragons de M. de Clénof , qui ont êté
depuis incorporez au Régiment d'Orleans ,
fe trouverent rangez dans l'avant - cour du
palais , à l'arrivée de L. A. R. & firent la
garde à toutes les portès du palais & des
appartemens , comme on la fait chez S.
A. R.
Le lendemain matin , Dimanche des Rameaux
, L.A. R. entendirent la Meffe dans
la Chapelle du palais : Au fortir de la Chapelle
, elles trouverent un déjeuné magnifique
préparé dans la fille du Dais ; elles
monterent enfuite en caroffe , trés fatisfaites
de M. l'Archevêque , pour aller coucher
à Bar ; les Dragons les fuivirent à
cheval , & accompagnerent le Prince & la
Princeffe jufqu à 2. lieuës hors la Ville .
LE
INCENDIE.
E 27 , eft une Epoque remarquable ,
par l'incendie général de toutes les
maifons bâties fur le petit Pont. Voici ce
qui l'a caufé. A 7. heures & un quart du
foir , on vit defcendre deux grands Bâteaux
chargés de foin , fort enflammés , dont on
avoit imprudemment coupé les cordes audeffous
du Pont de la Tournelle . Ces Bâteaux
, qui ſe ſuivoient de prés , & qui ref-
Riij
198 LE MERCURE
fembloient à de groffes tours defeu , ayant
fuivi le cours de la Riviere , le premier vint
donner contre une des Arches du Pont de
l'Hôtel- Dieu , où il s'arrêta un moment ;
l'autre qui le cotoyoit, l'ayant heurté dans
le flanc , le contre coup le renvoya fous l'anrre
Arche , & defcendant de front l'un &
l'autre,ils s'arreterent chacun fous une Arche
; ayant êté retenus par les cintres , &
les arcs boûrans de charpente qui en foútenoient
la voute depuis fort long-tems.
Dans cette fituation , le feu dont ils étoient
embrafés jufques dans le centre, enflamma
bien vite & fort vivement cette forêt de
bois.Les flammes pour lors commencerent à
fe déployer du côté qui regarde le Pont de
l'Hôtel- Dieu , & à s'élever avec impetuofité
le long des murs & des maifons qui
êtoient fondées fur ces Arches , brulerent
en un moment tout ce qui étoit bâti en ſaillie
au premier étage , & s'êtant engoufrées
à travers les fenêtres , elles s'attacherent
en un inftant à tous les meubles . Comme
tous ces Bâtimens ne font conftruits que de
bois , & que ce font autant de Magazins
de toutes fortes de marchandifes , en Etoffes
, Linges , Tableaux , Tapifferies & c.
on peut juger de la promptitude avec laquelle
le feu exerça la violence , d'autant
, que les Proprietaires n'avoient pas û
le tenis de fe reconnoître . Tout cela raffemblé
, fut caufe que toute la file des maiplus
.
D'AVRIL. 19
ons qui font à droite , en entrant par le petit
Châtelet,fut d'abord en proye , depuis
le bas jufqu'au comble , aux flammes , en
moins d'une heure ; & ne donna que le tems
à ceux qui les habitoient , de fauver ce qui
êtoit dans leurs boutiques. Pendant ce trilte
fpectacle , le feu fe déborda un peu plus
lentement à la gauche du Pont , deffous
les mêmes Arches: Sur les heures , toute
cette rangée de maifons ût le mefme fort
que l'autre ; ce qui formoit pour lors une
Arcade continue de flammes qui faifoit
craindre avec raifon , que pour peu que
le vent fe fût élevé , elles ne fe jettaffent
fur l'Hôtel- Dien , fur le Marché neuf, &
qu'elles ne gagnaffent mefme la ruë de la
Huchette , malgré le petit Châtelet qui lui
fervoit comme de rempart.
?
> Au premier bruit du feu & du Tocfin
M. le Premier Prefident M. Joly de
Fleury Procureur Général , M. Trudaine
Prevôt des Marchands , & M. de Machault
Lieutenant Général de Police , accoururent
au fecours , avec les Officiers de la Ville ,
& le Guer à pied & à cheval. On envoya
chercher les Pompes de laVille dont le S.Duperier
eft Directeur général , qui s'y rendit
avec fa compagnie. Des Religieux de tous
les Ordres mandians , comme Capucins ,
Auguftins,Jacobins , Cordeliers, &c . s'y rendirent
avec empreffement , & y firent des
merveilles.
200
LE MERCURE
>
Le Roy & M. le Régent , à cette effrayante
nouvelle , ordonnerent un détachement des
Gardes Françoiles & Suiffes , avec leurs
Officiers à la tête ; mais l'incendie avoit
efté fi rapide , & le mal eftoit fi grand , que
l'on jugea, comme impoffible , d'arrêter l'embrafement
qui étoit univerfel à 11 heures fur
le petit Pont . Dans cette extremité, on tourna
routes ſɩs vûës du côté de l'Hôtel- Dieu, pendant
qued'un autre côté on empêchoir que le
feu ne pénétrât dans le Marché Neuf, en fe
communiquant à un gros quarré de maifons
contigues à celles du petit Pont : On jugea ,
que pour prévenir de plus grands malheurs ,
il eftoit néceffaire de démolir quelques bâtimens
fur les derrieres , & d'en découvrir
d'autres pour couper le paffage au feu :
Cette réfolution prife , les Couvreurs , Charpentiers
& Maffons ,furent mis en belogne;
mais pour leur donner ce tems - là , il falloit
abfolument s'oppofer au progrés du feu vers
la chauffée du Pont. Soldats , Ouvriers &
gens de bonne volonté , furent placés dans
Appartemens du grand Pavillon quarré
de pierre de taille , connu fous le nom de
l'ancien Hôtel de Ville du Roy Pepin.
Tout le falut du Marché Neuf dépendoit
entierement de fa confervation , où du moins ,
de faire enforte que le feu du Pont , lequel
embrafoit deux de fes faces , ne l'incendiât
avant qu'on ût démoli, ou découvert les maifons
qui l'environnoient ; On manoeuvra ccD'AVRIL.
201
pendant bien , que l'on luta contre l'ef
fort des tourbillons de flames , jufqu'à fix
heures du matin , que le comble du Pavillon
fut à la fin embrafé. Comme l'opération
qu'on vouloit faire, eftoir finie , en ifolant,
pour ainfi dire , ce Pavillon par la deftruction
des maifons, qui l'environnoient ; ce fut là ,
en quelque maniere , le terme du feu.
L'Hôtel- Dieu êtoit un objet trop important,
pour qu'on n'y employâc pas tous les moyens
imaginables , afin de préferver ce vafte Edifice
contre les Torrens de flammes, & Gerbes
de feu qui fe rabatoient fur les toits , &
d'empêcher en même tems que la maiſon
collaterale, qui êtoit un fourneau allumé , n'y
portât la même défolation ; ce qui auroit
pû avoir des fuites terribles ; puiſque
toutes les Voutes de l'Hôtel - Dieu eftoient
remplies de Bois , d'Huilles , de Suifs &
d'Eau- de Vie.
2.
Afin de détourner ce malheur public , on
n'oublia aucune précaution pour le conferver.
Outre que les Pompes furent d'une trés
grande utilité dans cette occafion , on plaça
des gens zélez fur le comble de la grande
Sale qui regne le long de l'eau ; & quoiqu'inveftis
de toutes parts , de flames , de
charbons , ils s'en rendirent les Maîtres à
force d'eau . On remarqua entr'autres , un
homme audeffus de la pointe d'un petit
Donjon , qui ne ceffa, pendant la plus gran202
LE MERCURE
de furie du feu , de jetter de l'eau , depuis
dix heures , jufqu'à quatre heures du matin.
D'un autre côté , quoique le Châtelet
fervît de digue au feu , on ne laiffoit pas
d'appréhender infiniment pour la ruë de
la Huchette & la rue Saint Jacques . M. le
Procureur Général en reconnu fi bien la
conféquence , qu'il fit appeller le fieur Duperier
; & ayant examiné une petite maifon
qui donne fur l'eau , & qui tient au
Châtelet , le feu s'y manifefta tout à coup
& alloit prendre aux Boucheries qui font
au deffous; ce qui auroit fait périr le Quartier.
Les Pompes firent tout l'effet qu'on
en attendoit en cette occafion , & éreignirent
très promptement le feu . Pendant cet intervale
, M. le Procureur Général vifica les
Prifons du Châtelet; & aprés avoir remarqué
qu'il n'y avoit nul danger pour les Prifonniers
, on ne les transfera pas à la Conciergerie
, comme on le croyoit .
Le vent ayant changé fur les onze heures
& demie , il tourna vers le Marché- Neuf
où redoubla l'embrafement .
Le lendemain matin 28 , la fureur du
feu êtant confidérablement ralentie du
même côté , on ne fut occupé qu'à faire en
'force qu'il ne reprît pas ; car , comme il y
avoit plufieurs poutres allumées & enlevelies
fous des moilons & des platras , à l'extrémité
du Pont , on trembloit toujours que
D'AVRIL 203
ce feu foûterrain ne perçât les voutes des caves
, tant de l'Hôtel - Dieu , que des autres
maifons du Marché Neuf. En effet , on reffentoit
une chaleur fi pénétrante fous les
pieds , que les femelles des foulliers n'y
réfiftoient pas un moment ; & de peur qu'il
ne furvint quelque accident imprévû
on jugea à propos de baigner d'eau tous les
endroits , d'où on voyoit fortir un nuage
epais de fumées & de flammes , qui s'élançoient
en l'air , & qui estoient entretenuës
par le falpêtre des débris . On rafraichit
par un prodigieufe quantité d'eau , toutes
les voutes de l'Hôtel- Dieu ; & on ût le
foin de précipiter dans la riviere , tout ce qui
paroiffoit combuſtible .
Le 29 , on ne difcontinua pas de baigner
tous les endrois où l'on voyoit encore
la fumée s'élever , & de faire agir les
pompes dans toutes les maifons où on découvroit
encore du feu ; c eft en cela qu'elles
furent d'une trés grande utilité , au lieu
que la nuit du 27. au 28. elles fervitent
de peu , à caufe que quand elles arriverent
fur les o. heures , l'incendie eftoit total ,
& qu'il auoit fallu faire paffer deffus , une
Riviere pour l'amortir.
M. le Maréchal de Villeroy , M. le
Maréchal de Villars , M le Duc de Noailles
, M. le Duc de Trefmes Gouvernent
de Paris , M. le Duc d'Antin , fur- Intendant
des Batimens , M. le Duc de Guiche
204 LE MERCURE
Colonel du Regiment des Gardes Françoifes
, M. de Contade , Major du mefme
Régiment , & beaucoup d'autres perfonnes
du premier rang , y vinrent pour donner
leurs ordres . M. le Cardinal de Noailles
n'ût pas plûtôt remarqué les commencemens
de cet incendie , qu'il expofa le
Saint Sacrement à l'Hôtel Dieu , en face des
maifons qui bruloient : Il fe mit en priéres
pour implorer l'affiftance Divine dans une
fi préffante calamité. Ses priéres aidées de
fecours efficaces , ont efté exaucées , puifque
aucune des parties de ce vafte édifice
n'a efté endommagé.
Plufieurs perfonnes connuës par leur pieté
& leur charité , fe font diftinguées dans le
tems que le péril eftoit le plus ménaçant :
M. l'Abbé Payen Chanoine de Notre - Dame
, s'y expofa beaucoup ; il eftot partout
& a efté d'un grand fecours ; on a furtout
efté frapé de la ferveur , avec laquelle
M. le Curé de faint Sulpice s'eft porté
dans cette trifte circonftance. Auffitôt que
ce Pafteur ûr efté informé du danger , il
courut au feu ,fuivi de 6 de fes Prestres, qui
s'eftoient munis les uns & les autres d'une
fomme confidérable d'argent : Non - feuleiment
ils encourageoient de vive voix le
Peuple , les Ouvriers & les Soldats , à tra◄
vailler ; mais , ils les animoient encore davantage
par l'argent qu'ils diftribuoient à
ceux qui faifoient bien leur de voir : Ils panfoient
D'AVRIL. 205
ent ceux qui estoient bleffés ; & lorfque
argent leur eut manqué , ils donnoient des
illers de so. ff.. ddee . liv, à chacun de ceux
- dans lefquels ils remarquoient de l'acti-
.vité.
On a ciré auffi avec éloge l'action d'un
Capucin , qui voyant un Marchand deſeſperé
, de n'avoir pû tirer une Commode où
tous les papiers & fon argent étoient enfermés
, entra avec une hardieffe étonnante
dans un Cabinet enflammé où elle
eftoit ; & la charité lui tenant lieu d'aide ,
il fe trouva affez de force pour l'arracher
au milieu du feu , & pour la remettre á celui
à qui elle appartenoit : On remarqua
que 3. des plus forts hommes ûrent bien
3
de la peine à l'enléver du milieu de la ruë.
On peut dire , à la loüange des Réligieux ,
qu'ils y ont tous faits des actions héroïques
: Ils ont efté d'autant plus utiles , que
les Marchands leur remettoient leurs plus
précieux effets avec confiance ; ils ont
auffi deménagés la plus grande partie des
meubles , qu'ils portoient à l'Hôtel Dieu ,
à Nôtre- Dame & à faint Germain le Vieux ,
Malgré leur vigilance à fervir ces pauvres
defolés , ils n'ont pû empecher , que quantité
de filoux n'ayent détourné beaucoup
de Marchandiſes , à caufe de la confufion
où chacun fe trouvoit.
Il faut remarquer , que lorfque fur les 11.
h . & minuit , les maifons tomboient du haut
Avril 1718 . S
206 LE MERCURE.
en bas du Pont dans la Riviére , toutes entieres
& enflammées ; il s'élevoit une vapeur
fi épaiffe du fond de l'eau , qu'eile
obfcurciffoit les flammes mefmes : Les débris
de charpentes & de platras avoient
prefque intercepté, par leurs amas, le cours
de l'eau : & des 4. Arches dont ce Pont eft
compofé , il n'y en avoit que 2. par où l'eau
s'écouloit , ce qui caufa un reflu jufqu'au
Terrain de Nôtre-Dame.
Comme je ne puis pas encore eftre affez
exactement informé de tout le détail
qui regarde cet incendie , je remettrai au
mois prochain, à adjoûter à cette petite Rélation
, ce qui viendra à ma connoiffance. Je
me contenterai feulement de dire en gros ,
qu'il y a environ 22. maifons brulées , &
13 , à moitié démolies , découvertes & fans
charpentes. On n'a point encore apprecié
jufqu'où peut åller cette perte , qu'on fait
monter à plufieurs millions . On s'employe
prefentement à déboucher les ponts ; &
des bâteliers fondent audeffous des Arches ,
le fonds de la Riviére avec des crocs , pour
tâcher d'en tirer quelques reftes pitoyables
de ce qui a pû échaper aux flammes . Le
29. ils pefcherent un coffre fort, qui fut mis
en dépôt chez un Notaire .
P. S. Le fieur Dupérier , qui eft fort
actif & fort entendu dans toutes les occafions
où il y a du feu , en donnant fes ordres
, pour mettre en place une de fes PomD'AVRI
L. 207
3
pes , fut atteint à la cuiffe d'un chevron
lancé du haut d'une maifon ; & quoiqu'il
fût obligé de fe faire feigner , il revint courageufement
4 ou 5 heures aprés , & agic
comme auparavant .
Un Particulier s'eftant imaginé avoir un
Sécret Magique , pour arrêter le feu le plus
violent , fe mit en devoir de l'éprouver
au milieu du Petit- Pont. Comme on lui
ût demandé ce qu'il prétendoit faire , il répondit
qu'il alloit conjurer le feu : On ne
lui en donna pas le tems ; puisqu'on jugea
plus à propos de l'envoyer en Priſon , d'où
il n'eft forti que deux jours aprés . On a
raifon de punir ces fortes de fuperftitions ,
lorfqu'elles ont pour Auteurs , le pere de
l'illufion & du menfonge.
LISTE
Des Maifons brûlées & rafées fur le Fetit-
Pont , des deux côtés de la Riviere.
E
N entrant à la droite par le Châtelet
: Io La Coupe d'Or, un Marchand
de Tableaux. L'Y grec, un Marchand
d'Epingles. La Croix blanche , une Lingere.
Un Parfumeur . Un Marchand de Tableaux.
Un Quinquaillier . Un Marchand de Tableaux.
Un Perruquier , dont la maiſon eſt
contigue à l'Hôtel - Dieu .
A la gauche , en entrant égallement par
Sij
208 LE MERCURE
Le petit Châtelet : Io La Croix d'Or , un
Marchand d'Etoffes . Le Bras d'Or , idem.
La Tête d'Or , idem. Le S. Efprit , idem
Les trois Croifans , un Marchand de Galons
d'or & d'argent. L'Annonciation , un
Marchand d'Etoffes. La Magdelaine , un
Marchand Mercier . A l'Enfant Jefus , un
Marchand d'Etoffes. Aux Quatre- Vents ,
un Marchand Bonnetier. Aux deux Anges ,
un Marchand d'Etoffes.
Maifons , partie brûlées , partie démolies ,
tant du même côté, que de celles qui regardent
le Marche- Neuf.
Aux trois Couronnes , un Marchand de
Galons d'or & d'argent. Au Nom de Jefus ,
un Peintre. A la Tête noire , un Marchand
de Galons. Au Signe de la Croix , une
Marchande Lingere. Au Griffon d'or , un
Marchand de Galons. A la Fleur- de- Lys ,
un Marchand d'Etoffes .
En entrant à main gauche dans le Marché
Neuf. Le Beau Nid Royal. Un Pottier
d'Etain . Un Serrurier. A l'Empereur
c'eft l'ancien Hôtel de Ville. La vieille Boucherie
, qui eft diftribuée en fix ménages :
A la montre blanche , un Aubergifte. Un
Orfévre. Il y a encore outre cela ,deux maifons
des Boucheries du côté de la ruë de
la Huchette , qui ont efté démolies..
On a prefque eu affés de tems , pour fauver
toutes les Marchandifes de toutes les
Maifons , depuis le Châtelet , en
trant à gauche , jnfqu'au Marché - Neuf,
enD'AVRIL.
209
L'effet de l'incendie eſt ſi confidérable , que
pour en rendre au public , un compte plus
particulier , nous avons interrompu les dattes
de notre Journal.
Le 10 , M. de Maupertuis , cy- devant
Capitaine - Lieutenant de la premiere Compagnie
des Moufquetaires , a efté. gratifié
par la Cour , d'une penfion de 10000. liv .
tant en confideration de fes longs fervices ,
que de fes infirmités .
Le п . M. l'Abbé d'Auvergne ne pouvant
plus garder 3. gros Prieurés dépendans
de Cluny , attendu l'incompatibilité, par fa
qualité d'Abbé de Cluny , a refigné à M. le
Bailly de Mefmes , le Prieuré de Lyons en
Santerre , eftimé 1000s . liv de rentes ;à M.
l'Abbé de Melmes , le Prieuré de faint .
Pierre d'Abbeville de 9000. liv. & celui
de Souvigny à M.l'Abbé Pecquet fils de M.
Pecquet , premier Commis du Confeil des
affaires Etrangeres.
Le 12. M. le Duc Régent a reçu l'acceptation
de M. le Cardinal de la Trémoïlle
, pour l'Archevefché de Cambrai. Ce
qui laiffe prefentement le Roy , maître de
nommer à l'Evefché de Bayeux qui vauc
Gooo. liv. de rentes .
Le 13 , S , M. alla aprés- midi , faire des
complimens de condoléance , fur lá mort
de Madame la Ducheffe de Vendôme , à
Mgr le Duc & à Madame la Ducheffe , à
Siij
210 LE MERCURE
.
Madame la Princeffe , à Madame la Ducheffe
Douairiere , à Madame la Princeffe
de Couty & à Madame la Ducheffe du
Maine. Le Roy avoit pris dès le matin le
deüil qu'il portera 10. jours.
Le 14, jour du Jeudy- Saint , à 9 heures
& demie , le Roy accompagné de M. le
Maréchal Duc de Villeroy , de M. le Marquis
d'Ancenis Capitaine de fes Gardes ,
& de M. l'ancien Evêque de Fréjus fon
Précepteur , fe rendit dans la Salle des
Cent-Suiffes , pour y faire la Cérémonie de
la Céne . Le Roy entendit d'abord le Sermon
, qui fut prêché par M l'Abbé rieutort.
Sa Majesté êtoit placée vis à - vis de
la Chaire , dans un fauteuil , ayant à fa
droite fur une même ligne , Msr le Duc d'Orleans
, Ma le Prince de Conty , MB le
Duc du Maine & M8 le Comte d'Eu ; & à
fa gauche , Msr le Duc , Mgr le Prince de
Dombes , & M. le Grand Prieur , tous affis
fur des plians. Sur les côtés, êtoient à fa
droite M. l'Evefque de Mets premier Au
mônier en Chape & en Mitre , au milieu
des Eccléfiaftiques qui devoient le fervir.;
& à la gauche , M. le Cardinal de . Polignac
en Rochet & Camail. Immédiatement
derriére le Roy eftoit placé dans la même
ligne , M. le Maréchal Duc de Villeroy ,
M. l'ancien Evefque de Fréjus & M. le
Marquis d'Ancenis , avec plufieurs Seigneurs
& principaux Officiers de S. M. Sur
D'AVR I L. 211
.
le banc qui fuivoit , eftoient M. M. les
Abbés de Rochebonne , d'Argentré , de
Froulé , Milon & Cauler Aumôniers du
Roy en Rochets & Manteaux , & M. l'Abbé
Vittemant Sous Précepteur de S. M.
Aprés le Sermon , M. l'Evefque de Mets
monta dans la Chaire ; il y fit l'Abfoute.
S. M. s'eftant enfuite avancée vers le lieu
où l'on avoit rangé les treize Pauvres Enfans
,à qui elle devoit laver les pieds, y remplit
ce devoir d'humilité avec la plus grande
édification . Le Roy avoit à fes côtés
les Princes de fon Sang , M. le Maréchal
Duc de Villeroy , M.l'Evefque de Mets
fon premier Aumônier & MM. fes Aumôniers
; il fut outre cela affifté ,, pendant
toute cette Cérémonie , par M Dodart fon
premier Medecin , & M. Marechal fon
premier Chirurgien. Sa Majefté fe plaça
enfuite au bout du banc , fur lequel on
avoit rangé ces treize Enfans ; le Royavoit
immédiatement à fes côtés , M. le Maréchal
Duc de Villeroy , M. l'Evefque de
Mets premier Aumônier , & M. M. fes
Aumôniers. S. M. fervit chacun des
Pauvres en particulier , chaque fervice
confiſtant en treize plats. M. le Duc de
Bourbon Grand Maître de la Maifon du
Roy, à la tête du premier Maître d'Hôtel ,
précédoir chaque fervice. Les Plats furent
portés par Ma le Duc d'Orléans , M.
le Prince de Conti , Mile Duc du Mainė
212 LE MERCURE
M. le Prince de Dombes , M. le Comte
d'Eu , M. le Comte de Toulouze , M. le
Grand Prieur de France , & quelqu'uns des
principaux Officiers de fa Majefté: Le Roy
prenoit chaque Plat , des mains de celui
qui le portoit , & le donnoit à M. l'Evefque
de Mets qui le remettoit à celui des
Pauvres à qui ils eftoient deſtinés . A la
fin de chaque fervice , M. l'Evefque de
Mers préfentoit au Roy uae Bourfe de treize
écus , que S. M. avoir la bonté de donner
à chacun des Pauvres . Enfuite , le Roy
accompagné de M. le Duc du Maine , мle
Prince de Dombes м.le Comte d'Eu , de M.
le Com. de Toulouze , de M. le Maréc. Duc
de Villeroy , de M. le Marquis d'Ancenis
Capitaine des Gardes , & M. l'ancien Evefque
de Fréjus , fe rendit aux Feüillans , où il entendit
la Grande mefle célébrée , & chantée
par les Religieux de la maiſon . Le Roy
accompagna le S. Sacrement , qui fut porté
proceffionellement à une des Chapelles
de l'Eglife . L'aprés midi , le Roy affifta
aux Ténébres dans la Chapelle des Tuilleries.
Leis , Mgr le Duc a donné à M Bélon
de Turin , Ecuyer de S. A. S. le Gouvernement
de Montluel en Breffe .
Le 17. jour de Pâques , le Roy s'êtant
confeffé le matin avec de grands fentimens
de pie:é , à M. l'Abbé Fleury , Confeffeur
D'AVRIL. 213
་ de S. M. fe rendit à II . heures dans la
Chapelle des Tuilleries , où il entendit la
grand'Meffe célébrée par M. l'Evêque du
Mans , & chantée par fa Mufique . Mada
me la Ducheffe de Luynes nominée par le
Roy , pour faire la queste ce jour là , reçut
de S. M. 7. louis d'or neufs .
L'aprés-midi , le Roy entendit le Sermon
prêché par le R. P. Mallillon , nommé
l'Evefché de Clermont , qui termina f
Carefine , par une piéce trés éloquente.
Le 19. M. le premier Prefi lent de metz ,
accompagné de 2. Confeillers du mefme
Parlement , a û l'honneur de faluer le Roy.
Le Régiment des Gardes Françoifes & •
Suiffes , en habits neufs, pafferent à 3. heures
en revue , devant le Roy , par un tems
trés pluvieux ; ils défilerent par le Pont
tournant dans le Jardin de Tuilleries.
M. le Marquis de Verderonne , frere de
Madame la Comteffe de Pontchartrain ,
a époufé Mademoiſelle de Virville Niéce
de Madame la Maréchalle de Tallard .
,
Le 20 , la cérémonie de la Profeffion
de Mademoiselle , qui devoir fe faire le 19.
à l'Abbaye de Chelles , a efté differée
jufques à l'Affomption : Cette Princeffe entrera
pour lors dans fa 20 , année , eftant née
le 13. Août 1598.
M. de la Neuville Intendant en Rouffi!-
lon , a efté transferé à l'Intendance de la
Franche - Comté, à la place de feu M. d'Oг-
meffon Chéré .
2.14 LE MERCURE
Le 21 , L. A. R. de Lorraine , arriverent
le 11. à Nancy.
Le Roy prit le plaifir du vol à la Portè
Gaillon , où il fe trouva une infinité de caroffes
qui firent un fi grand defordre dans
les bleds.que l'on fe trouve obligé de dédõmager
les particuliers à qui appartiennent
les Terres : C'eft ce qui a fait prendre la
refolution de congedier la grande Fauconerie
, & de ne referver que м. Forget Capitaine
du vol du Cabinet .
La Compagnie aux Gardes Françoifes ,
vacante par la mort de M. de la Faye , a elté
donnée à M. de Montclus , le plus ancien
des Lieutenans de tout le Corps. Ce dernier
eft néveu de feu M. de Montpèzat Capitaine
aux Gardes . M. de la Faye laiſſe un
fils âgé de 7. á 8. ans.
Le 23 Madame eft partie pour faint
Cloud , où cette Princeffe a deffein de
féjourner tour l'Efté. Madame Ducheffe de
Berry s'ett auffi retirée la meute ..
Madame la Ducheffe de Vantadour a
obtenu la Permiffion du Roy, de paffer auffi
une partie de l'Eté , à мeudon , où on meuble
l'Appartement des Maroniers pour cette
Dame. S. м ira deux ou trois fois la femaine
, pour s'y délaffer de l'application que
ce jeune monarque donne naturellement
à tous fes exercices .
Le 25 , Mgr le Duc d'Orleans a gratifié
M. de Hautefort Bozin , Maréchal de
Camp , d'une penfion de 4000 livres & м.
D'AVRIL . 275
de Belleville , d'une de 3000 livres , le premier
ayant cédé le Régiment de Toulouſe,
& le fecond , celui de du Maine à мg le
Regent , fans récompenfe.
Les Comédiens Italiens firent l'ouverture
de leur Théatre , par une pièce françoife
nouvelle , qui a pour Titre , les nouvelles
Débarquées , ou le Naufrage au port
à l'Anglois en 3 Actes , avec un prologue
& des divertiffemens. Elle a eftè fort applaudie
; auffi , eft elle de la compofition
de м. Hautereau , & la Mufique de M.
Mouret : On la trouve chez le fieur Foucault
rue Saint Honoré . Le prix eft de 15 f.
A VIS.
Le Mercure auroit efté diftribué le premier
du mois , fans l'accident du feu , qui,
menaçant la rue de la Huchette où ce Livre
s'imprime , a obligé les Ouvriers de démenager.
J'ai efté même obligé par cette
raifon, d'abreger mon Journal de Paris , & de
retrancher beaucoup d'articles intéreffans
qui ne paroîtront que le mois prochain .
Quel avis plus utile peut- on donner au Public
, que de conferver lavie & lafanté ? Le
moyen d'y parvenir , eft de connoitre les tempéremmens
& les maladies par les Urines , &
la vertu des Simples pour les guérir : Ce riche
tréforfe trouve dans ces Plantes , & dans les
efprits qui en font tirez, & contenus dans les
Privileges accordés par le Roy an Docteur
Davach de la Riviert, demeurant rue Mauconfeil
, Medecin ordinaire de feu S. A. S.
M. le Prince de Condé premier Prince du
2 : 6 LE MERCURE,
du
Sang , Auteur du miroir des urines ,
traité de toutes fort s de fièvres & du tréfor
de la Médecine , dèdié à S. A. R. Monfeigneur
le Duc d'Orleans, àprefent Régent
du Royaume. On trouve auffi chez ce Docteur,
le moyen feur de guérir toutes les maladies
par la veru des fimples,mème lesfécréts.fans
mercure niflux de bouche , & la mortalité
des Beftiaux & des Elixirs pour retablir la
ilité offenfée , fortifier les Vaisseaux ,
guérir les retentions d'urine , diffondre les dépôts
& matieres de pierre , des Specifiques
doux & anodins , pour les maladies des
yeux , fortifier & conferver la veuë ; le tout
peut fe transporter par Mer & par Tetre
J'A
APPROBATION.
Ai lû par ordre de Monfeigneur le
Garde des Sceaux, le Mercure d'Avril
1718 ; & j'ai crû que la lecture de cet Ouvrage
continueroit d'être agréable au Public.
Fait à Paris , ce 3. May 1718.
TERRASSON.
TABL E.
Clairciffemens donnés par le R. P. du Cerceau fur l'epinion
qu'il a avancée dans le Mercure de Nov. 1717, p. 5
64870
8a
Poëties
Hiftoire de la file maéficiée de Courfon en Normandie, 74
Pafies fur divers fujets de Literature & de Mora'e
Ex traduit d'un Livre qui a pour titre leTOUR DU MOND188
Nouvelles Etrangeres
Manifefte du Czar .
Supplément aux Nouvelles ,
Engmes
Chanfon,
Meris ,
Journal de Paris ,
Incendie du petit Pont
Suite du Journal de Paris ,
Avis.
102
jcz
igo
18i
186
187
iso
197
209
215
LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix et de 20 fols.
May 1718.
BLIOTHER
DE
TELA VILKE
LYON
1893
MANDATA
PER AURAS ,
PEFEKT
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER ,
au Palais.
Chez PIERRE RIBOU , Quay des
Auguftins , à l'Image S. Louis .
GUILLAUME CAVELIER , Fils ,
rue S.Jacques , à Fleur- de - Lys d'Or.
M. D. CC. XVIII .
Avec Approbation & Privilége du Roy,
AVIS.
O
N prie ceux qui adreſferont
des Paquets ou
Lettres , à l'Auteur duMercure,
d'en affranchir
le port ; fans
quoy,ils refteront au rebut .
L'Adreſſe de l'Auteur , eft .
A Monfieur BUCHET , Cloître
S. Germain l'Auxerrois .
On donne avis , qu'on trouve
chez les Libraires ci - deſſus
nommez tous les Mercures
que
de
l'année 1717 , 1717 , de même
l'Abbregé
de la Vie du CZAR .
De l'Imprimerie de J FRANÇOIS GROU ,
ruë de la Huchette , au Soleil d'Or .
AVANT - PROPOS.
'Entrai dans la Carriére du Mercure ,
J'Entras days la Carriére
(
•
tête de monpremier Volume , une Differtation
de M. l'Abbé de Pons , fur le Poëme
Epique. Cette Differtation a pour objet
de détremper le Parnafje des préceptes confus
de nos Docteurs litteraires , fur ce
genre de Foëfic. On y trouve un Systéme
complet , qui , quoique neuf , & un peu
métaphifique , eft néanmoins développé avec
tant d'évidence &
d'enjouement , que les
Dames , à qui ces matiéres avoient estéjufqu'alors
interdites , ont lû ce morceau avec
plaifir , & fe font mises au fait de ces prétendus
mifteres .
•
Ar-
Je fis paroître au mois de Mars fuivant,
une nouvelle Differtation du même Auteur ,
fur les Langues : Ouvrage divifé en 4
ticles. Le premier , traite de l'Origine des
Langues & de leur fin. Le fecond , de ce
qu'on apelle , Clarté dans les Langues :
Le troifiéme , de ce qui fait la Richeſſe d'une
Langue : Le quatrième , prouve l'impoſſibilité
d'entendre
parfaitement les Langues
mortes. Ce fecond Ouvrage fut reçû des
A ij
AVANT- PROPOS.
Savans non-prévenus , avec un accueil égal.
Depuis ce temps , il ne nous êtoit tombé
entre les mains , aucun Ouvrage de M.
l'Abbé de Pons ; mais il veut bien nous
gratifier aujourd'huy d'une Piéce nouvelle ,
fous le titre de Réfléxions fur l'Eloquence.
Ces Réfléxions feront fouhaiter de lui un
nouvel art de penser , à l'usage de l'Orateur
Peut - eftre que fur cette matiere ,
rien ne feroit plus important aux Lettres ;
puifque tous les Principes feroient tirés du
caractére même de l'efprit humain ,
LE
NOUVEAU
MERCURE
REFLEXIONS
SUR
L'ELOQUENCE.
Par M. l'Abbé D'E PONS.
*
N définit
généralement l'Eloquence
, ARS BENE DICENDI ,
l'Art de bien dire , l'Art de bien
exprimer fes penfées .
Suivant cette définition , l'Orateur fera
celui , qui poffédant parfaitement fa Langue
, fçaura employer au befoin , les expreffions
& les tours propres aux idées
fucceffives , aux fentimens & jugemens
variés qu'il voudra
communiquer.
*
Ciceron.
A iij
LE MERCURE
>
Question contre la définition donnée.
Deux Orateurs Evangeliques ont entretenû
le même Auditoire fur la même matiere
, fur le pardon des Injures . L'un
homme d'un efprit médiocre , a traité baffement
fon Sujet, & n'a jetté aucun trouble
falutaire dans le coeur du Vindicatif ; l'autre
, homme d'un efprit éminent , a traité
fon Sujet avec dignité ; il s'eft concilié le
refpect & la confiance de fes adverſaires ;
il les a conduits par des jugemens vrais
& neufs , à l'aveu fecret de leur injuſtice ;
il a lancé fureux , non , ces traits vulgaires
dont leur ame eft accoûtumée de fe
joier, mais , de nouveaux foudres auxquels.
rien ne réfifte: Le Demon de la vengeance
eft chaffé de tous les coeurs.
Lequel de nos deux Orateurs eft le plus
éloquent Ne nous hâtons pas de décider :
Convenons d'abord , que l'un a beaucoup
mieux penfé que l'autre ; mais , l'Eloquence
n'eft pas l'Art de bien penfer. Suppofons
donc , que nos deux Emules , qui
ont pente fur le même fujet d'une maniere
fi inégale , ayent également réüffi à bien
exprimer leurs penfées ; les voilà éloquens
au même dégré.
Il n'y a pas moyen de fe familiariſer
avec cette conféquence ; cependant , elle
fe tire évidemment de la définition avoliée .
Que faire à cela ? Je n'y fçai ; que de
m'infcrire en faux contre la définition
DE MAY. 7
S
même , & d'ofer foûtenir que , l'Eloquence
eft l'Art de bien penfer & de bien
exprimer fes pensées .
Cette nouvelle définition me paroît
complette ; elle me tire de tout embarras
. Si Deux Orateurs ont à dégré égal ,
le fentiment diftinct des expreffions, & des
tours propres à rendre leurs penfées ; j'examine,
lequel des deux m'offre des idées
plus neuves , des fentimens plus hauts
des jugemens plus vrais ; c'eft à celui là
que j'adjuge le prix de l'Eloquence .
Nous n'écrivons fur une matiére quelconque
que pour communiquer aux
autres hommes , ce que nous avons penfé
fur cette matiére .
>
›
Un Ouvrage , qui n'offre
que des
penfées
fauffes ou communes , ne fera jamais
accueilli ; fût-il écrit par le plus excellent
Grammairien : Il n'y a là , aucun profit à
faire .
Celui -là prime entre les Ecrivains , qui
répand libéralement dans fes Ouvrages ,
des idées lumineufes , des penfées neuves :
Voilà l'homme magnifique que la foule
obféde , pour avoir part à fes richeffes.
On voit par ce qui vient d'eftre dit ,
que tous les Ouvrages , foit de Proſe , ſoit
de Poëfie , font du Domaine de l'Eloquence
.
Nous imaginons, que les Anges fe communiquent
leurs penfées, par la fimple di-
A iiij
LE MERCURE
1
rection : Que cette maniere de dialoguer ,
eft commode ? Tout homme penfe, comme
le font les Anges ; mais , s'il veut faire
part de fes penféés aux autres hommes ,
il ne lui fuffit pas de défirer qu'elles leur
foient préfentes , il eft forcé d'avoit recours
aux fignes arbitrairement establis
dans fa Societé pour ce commerce.
le commerce
La Langue particuliere de chaque Nation
, n'eft autre chofe que les fignes eftablis
par cette Nation
mutuel des perfées : Ces fignes affe &tent
les efprits par l'organe de lã vûë , ou par
le miniftere de l'oüie .
}
pour
Un feul de ces deux fens , auroit fuffi
aux hommes pour fe communiquer leurs
penfees : Suppofons donc , que les hommes
euffent efté créés fans l'organe de l'oüie :
Comment auroient ils fait ? Ils auroient
imaginé des Figures variées : Voilà nos
Lettres. Ils auroient différemment combiné
ces Figures entr'elles : Voilà nos mots.
Les Langues de tous les peuples ont done
efté faites de la mêre maniere , qu'elles
auroient dû eftre imaginées par des hommes
nés fans l'organe de l'ouie . Ne fortons
point de la fuppofition, que nous fommes
nés fourds ; Examinons premierement
les Langues , en tant qu'écrites ; nous fup
primerons l'hipotéfe , pour les examiner
enfuite , en tant que prononcées.
Il n'y a aucun rapport Phifique, entre les
DE MAY.
penfées de notre efprit & les figures , ou
caractéres variés qui en font les fignes :
Un mot n'eft pas plus beau par lui- même ,
qu'un autre mot : Une expreffion n'eft , ni
plus noble , ni plus brillante qu'aucune
autre ; mais , comme nos penfées ont par
elles-mêmes des dénominations diftinctes :
Que les unes font belles , vrayes , nobles ,
lumineufes ; les autres , communes , faufles
, ignobles , confuſes ; nous déférons
ftupidement aux fignes les honneurs dûs
aux chofes fignifiées.
On croit avoir bien loüé nos bons Ecrivains
, lorfqu'on a dit de l'un , qu'il écrit
noblement qu'il eft fécond en expreffions
hautes & fublimes ; de l'autre , qu'il
écrit élégamment , qu'il eft riche en expreffions
fines , galantes & délicates : On
propofe ces Auteurs pour modeles ; voilà, --
dit-on , comme il faut écrire ?
J'aimerois autant , qu'on loua le célébre
Lully , d'avoir élégamment notté les Operas
, & qu'on propofât fa façon de notter,
pour modele à tout Muficien Compofiteur.
Lully n'a pas autrement notté ſes
Operas , que ne l'ût fait tout autre Compofiteur,
qui auroit imaginé les mêmes chants
que lui.
Les fignes des fons & les fignes des penfées,
font du même genre ; des figures tracées
qu'on préfente à l'organe de la vûë.
Quand un Muſicien a imaginé une cer
LE MERCURE
taine fuite de fons agréables dans un certain
caractére , il a raifon de fe féliciter de
fon fuccés ; il eft à lui : Mais , s'il s'applaudiffoit
d'avoir enfuite bien notté fon Air T
& qu'il exigeât en faveur de fes nortes , les
éloges dûs aux fons qu'elles représentent ,
il feroit ridicule.
Un Auteur, qui a penfé fur un fujet quelconque
, d'une maniére fupérieure , foûrit
à fes découvertes , il a raifon : Je ne vois
rien là qui ne foit à lui . Mais fì , aprés
avoir écrit fes penfées , il veut que je m'extafie
fur la magnificence prétendue des termes
qu'il a employés pour me les communiquer
; je le trouve à peu prés , auffi ridicule
que nôtre Muficien.
Les fignes de nos penfées ne nous appartiennent
pas en propre ; ils appartiennent
à la Societé commune qui les a inftitués
par convention accidentelle . Si vous voufez
me faire part d'une idée , & me la préfenter
précisément , telle que vous l'avez
conçue , cherchez le figne que la Société
a fixé à cette idée ' ; il n'y en a qu'un ; il
faut me le trouver .
Il eſt facile à un Muficien Compofiteur,
de bien norter fes Airs : L'art d'écrire les
fons , eft un mécanisme fort fimple , un
idiome trés borné : Il eft moins facile à un
Auteur de bien écrire fes penfées , non , que
l'art d'écrire les penfées , ne foit un mécanifine
du même genre que l'art d'écrire
DE MAY . II
les fons ; mais , c'eft un mécanifme beaucoup
plus compofé.-.
A cette difference près , qu'il eft juſte de
remarquer entre l'idiome du Muficien &
celui de l'Ecrivain ; tout eft parfaitement
égal entr'eux.
Un Muficien pourra dire , qu'il a inventé
un chant noble, tendre , vif , ou galant
à la bonne- heure ! Mais , il ne dira pas qu'il
a employé , en nottant ce chant , des ca
ractéres galans , vifs , tendres , ou nobles.
Les figures qu'il a tracées fur le papier ,
n'ont aucune analogie naturelle avec les
fons qu'elles exptiment.
Appliquons ceci à l'Ecrivain. Il n'y a
aucun rapport entre les mots des Langues,
& les penfées dont ces mots font les fignes .
Le mot, Dieu , inftitué chez nous pour
la
plus haute des idées , auroit pû être le
figne de l'idée la plus abjecte : Telle autre
expreffion, qui est le figne d'un fentiment
fublime , auroit pû être fixée à un fentiment
vulgaire. Je fais honimage de mon
refpect & de mon admiration à l'idée grande
au fentiment fublime ; mais , je ne confonds
pas dans mon hommage , les vains
fimulacres , les fignes arbitraitres qui me
les préfentent ; il y auroit à cela , fi j'ofe le
dire , une efpéce d'Idolatrie .
* Longin , dans fon Traité du Sublime ,
Chap. 25. Traduction de Defpreaux.
12 LE MERCURE
confeille l'ufage des beaux mots ; parce
qu'ils font la lumiere propre é naturelle de
nos pensées. Il faut néanmoins, continuë- t- il ,
prendre garde à ne pas exprimer une idée
baffe , en termes grands & magnifiques , fi
ce n'eft dans la Piefie .
Que nous dires - vous , Monfieur le Rheteur
? Vous diftinguez dans les Langues ,
des expreffions belles & des expreffions.
laides ; mais , à quelle marque reconnoiffez-
vous les unes & les autres ? Les beaux
mots font , à vôtre avis, la lumiere propre
& naturelle des penfées ; c'eft- à dire,que.
les penfées ne font point lumineufes par
elles- mêmes , & qu'elles empruntent tout
leur éclat des fignes qui les repréfentent .
Vous deffendez à l'Orateur,d'exprimer des
chofes baffes en termes magnifiques , tandis
que vous le permettez au Poëte ? Je
voudrois bien fçavoir la raifon de vôtre
exception ; mais , faites- nous plûtôt raifon
du principe même : Une expreffion que
vous nommés magnifique , ne fçauroit être
telle, que dans le fens qu'elle eft fixée par
l'ufage à une idée magnifique ? Comment
donc concevez - vous , qu'on puifle avec
cette même expreffion , communiquer une
idée baffe ? Les mots ne font point la lumiere
propre & naturelle de nos penſées ,
ils n'en font que les fignes arbitraires . Je
dis ,fignes arbitraires , & non pas, fignes naturels.
On appelle figne naturel , celui qui ,
DE MA Y. I
par l'inftitution de la Nature , exprime une
chofe ; par exemple . Le rire eft un figne
naturél de la joye. Le figne arbitraire , eft
celui qui ne fignifie une chofe , qu'en conféquence
d'une convention volontaire &
accidentelle Par exemple , une tenture
blanche , attachée à la porte d'une maiſon ,
annonce qu'une fille eft morte dans cette
maifon ; ce figne excite la piété des paffans
en fa faveur. C'eft dans ce dernier fens que
les mots font les fignes des penfées . Je ne
fçai donc ce que vous voulez dire par
vos beaux mots , à moins que vous n'entendiez
par beau mot , un figne indifferent
en foi , mais , qui a êté inftitué par accident,
pour fignifier une belle idée .
Cela èrant une fois bien compris , on
voit combien il eft peu raisonnable , de
donner aux Auteurs le précepte de repandre
de beaux mots , de riches expreffions
dans leurs ouvrages , & de mettre en garde
ces mêmes Auteurs , contre le prétendu
danger d'exprimer des chofes baffes par
des mots magnifiques : C'eft pour en revenir
à notre comparaifon , comme fi l'on
difoit à un Muficien , de prendre garde à ne
repandre dans l'Opera qu'il va compoſer ,
que de belles notres ; & fur tout , de ne pas
tomber dans l'inconvenient d'exprimer des
chants vulgaires par des nortes magnifiques.
Jufqu'à quand ce vieux Jargon , ce vain
14
LE
MERCURE
galimatias fera - t - il en honneur chez les
gens de Lettres ? Comment ne s'aperçoiton
pas , qu'il n'y aura jamais de véritable
régle à donner fur le ftile , que celle d'employer
continûment les expreflions propres
aux idées qu'on veut communiquer.
Il y a peu d'Auteurs , qui écrivant dans
leur langue maternelle,tombent dans le cas
de méconnoître les expreffions qui repondent
à leurs propres penfées : Chacune de
nos idées fe préfente à nôtre efprit , accompagnée
de fon figne ; il y a tel ouvrage
du plus vil de nos Ecrivains , où l'on ne
ne trouveroit peut-être
pas une expreffion
impropre ; je veux dire , une expreffion qui
ne rendît précisément l'idée , ou le fentiment
que l'Auteur avoit conçû. Dîfons
plus , un Auteur que nous croyons
ne fçavoir pas écrire , écrit peut- être
auffi bien que tel autre, qui a la réputation
d'écrire excellemment : Les écrits de celuici
font un tiffu de fignes , qui fe fuccédant
dans un certain ordre , préfentent à nôtre
efprit une fuite diftincte d'idées neuves ,
de penfées vrayes & nobles : Nous nous
écrions , ô l'excellent Ecrivain ! Les écrits
de celui- là nous offrent au contraire , des
penfées fauffes & ignobles , des idées communes
, rangées dans un mauvais ordre :
Voilà , difons nous , un homme qui écrit
miférablement : Mais, nous fommes dans
illufion ; ce même Auteur , que nous juDEMA
Y.
:
geons ne fçavoir pas écrire , écrit auffi bien
que celui que nous avons tant célébré à
cet égard Il n'a pas moins parfaitement
exprimé le veritable caractére de fes penfées
, que l'autre n'a exprimé le caractére
des fiennes . Difons donc de nos deux Auteurs
, non , que l'un écrit mieux que l'autre
, mais , qu'il penfe fans comparaiſon
mieux que lui ; & que cet exemple nous
faffe foupçonner , qu'un Auteur écrira toujours
excellemment dans fa Langue naturelle,
pourvû qu'il fçache imaginer, fentir ,
& juger d'une maniere fuperieure .
Ramenons donc toutes nos vûës à l'Art
de bien penfer , & ne foyons plus les duppes
des dogmes confus de nos Docteurs litteraires
: Ces Meffieurs n'en veulent qu'aux
mots ; on diroir qu'ils ont renoncé à tout
droit fur les penfées.
Voilà un Critique de profeffion , qui promet
des avis finceres à un jeune Auteur
qui le confulte, finceres, foit : Mais, ferontils
bons ces avis : Soyons témoins de cette
Scéne. Il est queftion entr'eux d'un difcours
composé pour le prix de l'Académie
Françoife ; le jeune Auteur lit fon difcours
d'une voix tremblante , & jette de tems à
autre , un regard inquiet fur le Docteur ;
mais ,le voyez vous, ce Docteur,foûrire aux
beautez , & froncer le fourcil aux défauts
de l'ouvrage : Rien ne lui échappe , fon Difciple
eft en bonne main. Sufpendons nôtre
16 LE MERCURE
jugement : Il ne fuffit pas , pour être utile
à qui nous confulte , que nous ayons un
certain goût de comparaifon , d'habitude-
& d'inſtinct ; j'attends nôtre Juge à l'Arrêt
qu'il prononcera , nous verrons dans
un moment , s'il fçaura rendre raiſon de fes
propres impreffions , s'il aura l'art de déveloper
clairement ce qu'il y a de défectueux
dans les endroits qui le bleffent.
Le Difciple ceffe de lire ; le Docteur
parle : Ecoûtons .
Vôtre façon d'écrire , Monfieur , n'eſt
pas continûment noble , vive & animée ,
donnez-moi vôtre manufcrit ; tenez , voilà
une page entiere qui eft écrite avec
une fouveraine nobleffe : Puifque vous
avez la clef des expreffions magnifiques ,
pourquoi vous arrive - t- il quelquefois d'en
employer de baffes ? Cette frafe , par exemple,
n'eft rien moins que noble , elle eft tiffue
d'expreffions baffes & communes : En
voici une autre qui péche par l'excés contraire,
les expreffions eenn font tropfaftucufes
: Plus loin , nous trouverons une periode
confufe & mal arondie , la voilà ! Il faut
la rendre un peu moins nombreuſe , & la
faire marcher avec plus d'ordre & de précifion.
Nous pouvons à prefent porter jugement
de nôtre Critique ; il a le goût fort bon ,
mais , fon goût n'eft pas éclairé ; il a mauvaife
grace à régenter : Voici , comme il
auroit
DE MA Y.
17
auroit dû parler à fon Difciple .
vôue façon de penfer , Monfieur , n'eft
pas continument noble , vive & animée ;
vous avez d'abord monté vôtre genie au
ton qu'exigeoit vôtre fujet ; mais , je m'apperçois
à la 2. page de vôtre ouvrage , que
ce ton commence à baiffer : Puifque vôtre
génie fçait enfanter le grand , ne recevez
rien de lui qui foit ignoble : Cette fraſe me
bleffe , pourquor ? Parce qu'elle ne m'offre
que des idées communes , des fentimens
vulgaires ; en voilà une autre qui me
choque par la raifon oppofée , elle me
préfente des idées dont le fafte outré dégenére
en petiteffe. Décompofez - moi cette
longue periode , elle me fatigue , parce
qu'elle renferme penfee trop vafte ;
elle me prefente à la fois un trop grand
nombre d'idées , & d'idées conçues dans
un mauvais ordre : J'ai peine à faifir du premier
afpect , tous les raports qui font entr'elles
n'ayez aucune inquiétude ſur vôtre
ftile , je vous reponds de lui ; vous fçavez
vôtre Langue ; chaque figne viendra
s'offrir de lui, même à fon idée ; faites feulement
fubir à vos penfées le plus rigoureux
examen . Quelque foit le fujet fur lequel
vous vous propofiez d'écrire à l'avenir
, voici la liste de vos devoirs : Méditez
à loifir far vôtre matiere ; faites parcourir
à vôtre génie tout le pays qu'elle embraffe
, agaçez vôtre imagination , pour en tine
B
18 LE MERCURE
rer continûment des idées neuves; &fur tout,
prenez garde à bien faifir les véritables raports
de ces idées entr'elles , pour ne tomber
dans aucun faux jugement : Excitez
dans votre ame , des fentimens dignes des
objets qui l'affectent ; vôtre ouvrage elt
fait , il n'eft plus queftion , pour en faire
part aux hommes de vôtre Societé, que de
prendre dans vôtre Langue , les fignes uniques
attachés par convention à chacune
de vos idées ou de vos fentimens , & d'arranger
ces fignes de maniere , que leur ordre
reponde à celui que vos idées ont entr'elles.
Que nos préceptes ayent à l'avenir pour
unique objet , l'Art de penfer : L'Art d'écrire
eft fon efclave , & fe range de lui - même
à fes ordres .
On profeffe dans nos écoles Philofophiques
, l'Art de penfer, fous le nom de Logique
; mais , il s'en faut beaucoup que cette
Logique , utile à difcipliner le Philofophe
, fuffife à former l'Orateur.
La Philofophie fe borne au devoir de
découvrir les veritez naturelles ; elle commence
fon cours , par rendre fes Difciples
indociles aux confeils des fens & des paffions
; elle arme leur courage contre les
préjugez de l'éducation ; elle leur apprend
que le vrai, dans l'ordre de la Nature , n'a
droit à leur hommage,que lors qu'il fe montre
au grandjour de l'évidence : Cela fait ;
DEMA Y.
elle enfeigne le procedé qu'ils doivent tenir
dans la recherche de la verité : Examinez
, di- t- elle , avec une attention patiente
, chacune de vos idées ; ne précipitez
point vosjugemens , n'uniffez jamais deux
idées entr'elles , qu'aprés avoir évidemment
fenti leurs veritables raports ; il eft
une certaine méthode dictée par la droite
raifon , fans laquelle vôtre travail feroit
vain : Voulez -vous examiner une difficulté,
commencés par vous mettre parfaitement
au fait de la Queſtion; pofeż d'abord
en principe , ce qu'il y a de clair dans la
question même ; paffez de là par gradation,
à ce qu'il y a de moins développé , juſqu'à
ce que vous arriviés à vôtre folution ;
divifez chaque genre, dans toutes les efpéces
; chaque tout , dans toutes fes parties
; chaque difficulté , dans tous fes cas .
Voilà tout ce que nôtreLogique nous apprend
de bon; & cela eft bon en effet :
Mais , ce qui fuffit aux vûës de la Philofophie
, ne fatisfait pas à tous les befoins de
l'éloquence. L'Orateur cherche le vrai ,
comme le Philofophe , mais , un vrai d'un
autre genre. Il fuffit au Philofophe de bien
juger ; l'Orateur doit fçavoir bien juger
& bien fentit tout enfemble . Celui - là ne
veut qu'éclairer ; celui- ci éclaire à fa maniere
; mais , il n'en demeure pas là , il veut
encore émouvoir La Philofophie parle
à fes Difciples , fans aucun égard à l'union
de l'efprit avec le corps ; elle réprouve
20 LE MERCURE
les impreffions des fens , & n'emprunte
rien du miniftere des Paffions , pour faire
goûter fes Dogmes. L'éloquence au contraire
, appelle à fon fecours tout ce que
les Paffions ont de plus enchanteur : Elle
fçait que l'efprit humain , quoique tout fpirituel
par fa nature , eft fi affectueufement
attaché aux Eftres corporels que le
plus für moyen de lui plaire , c'eft de le
promener dans le monde fenfible , & de
lui donner pour fpectacle , le jeu de fes
propres Paffions. Les Figures , dans les Ouvrages
d'éloquence , expriment ce jeu des
Paffions ; elles communiquent toutes les
émotions que l'Orateur lui- même a fçû
exciter dans fon ame.
fit
L'ame de l'Orateur doit eftre extrémement
ſenſible ; toutes fes penfées doivent
porter , pour ainfi dire , les Livrées de la
Paffion . S'il ve it , par exemple , porter jugement
d'une action morale , il ne lui fufpas
de la bien qualifier , & de conclure
froidement aprés l'examen , que certe
action eft jufte & courageufe , ou bien ,
qu'elle eft lâche & injutte ; il doit exciter en
lui des fentimens vifs d'émulation & de
refpect,dans le premier cas,de mépris & de
déteftation , dans le fecond .
,
Le Philofophe ne juge pas des objets ,
fur le témoignage des fens ; il ne croit pas
qu'il y ait, par exemple , dans le feu fenfible
, & tous autres Eftres corporels ,
DE MAY. 2-X
rien qui reffemble aux fentimens de chaleur,
de couleur, & autres modifications que:
fon ame reçoit à leur occafion . Il ne foupçonne
aucun corps d'eftre gouverné par une
Intelligence crée , excepté fon propre
corps , fi toutefois il croit en avoir un :
Mais ce corps même , à l'occafion duquel
fon ame eft affectée de fentimens variez
de douleur & de plaifir ; il le regarde
- comme impaffible. Les Eftres animez , les
Animaux dont les actions reffemblent fi fort
aux nôtres , ne font chez lui que des pures
machines deftituées de tout fentiment.
Chaque idée le préfente à fon efprit fans
aucune décoration empruntée ; fon imagination
réprimée & captive , ne déguiſe les
Eftres fpirituels fous aucune image fenfible
, & ne prête jamais aucun fentiment
aux Eltres purement corporels .
L'Orateur voit cet Univers tout autrement
que le Philolophe ; fon imagination lui falfifie
chaque objet,mais,elle le falfifie en beau:
Elle fçait prêter à cet objet , ce qui peut le
rendre propre à faire fur les fens une impreffion
plus vive & plus agréable. Quoique
nôtre efprit foit fpirituel par fon effence proil
n'est que foiblement touché des idées
purement fpirituelles ; il n'y trouve aucune
prife. Ainfi , la Juftice , la Tempérance.
la Sageffe , la Témérité , la Cruauté , l'Orgueil
, l'Ambition , l'Avatice l'Incontinence
, Haine , Amour, Vengeance , tout
pre,
2
22. LE
MERCURE
cela n'eft , à parler
philofophiquement ,
que de fimples
modifications de nôtre ame;
mais , fi l'Orateur veut parler de ces
modifications , il eft forcé de fe les repréfenter
, comme des Eftres
fubfiftans par euxmêmes
; il les
perfonnifie
diftinctement ,
& les met en action fous des images fenfibles.
Ce genre de menfonge eft un droit
de l'éloquence. Difons plus ; il est un de
fes devoirs ...
Nôtre ame eft fi intimémentunie à nôtre
corps , qu'elle ne peut fe réfoudre à le
perdre un moment de vûë ; elle l'affocie ,
pour ainfi dire , à toutes fes penfèes , elle
ne fait plus qu'un avec lui , elle l'envifage
, comme faifant partie de fon Eftre
propre, elle a fentiment de la fpiritualité &
de l'étendue tout enfemble ; elle fe fait follement
honneur de l'un & de l'autre attribut.
C'eft peut- eftre de cette illufion de nôtre
ame , que vient fon penchant naturel à
perfonnifier fenfiblement tous les Etres fpi
rituels : A fe les repréſenter fous des images
fenfibles , elle ne croit pas les avillir ; elle
croit au contraire les décorer
en leur
prêtant quelque chofe qui fait partie de ſa
propre excellence.
>
L'illuftre Auteur des Avantures de Télémaque
, dit , en parlant de la Ville de Salente
, Liv. 6. La juftice füre préfidoit dans
le Port au milieu de tant de Nations : La
franchife , la bonne foy , la candeur , femDE
MAY.
23
bloient du haut de fes fuperbes Tours , appelter
les Marchands des Terres les plus éloi- .
gnées.
L'Orateur me préfente ici la Juftice, fous
la figure dne femme majestueufe ; il lui
éléve dans le centie du Port , un Tribunal
augufte d'où elle prononce fes Oracles. 11
me fait voir , au fommet des Tours de cette
fuperbe Ville , trois autres femmes qui appellent
tous les peuples du monde à Salente:
Ces images fenfibles , quoy qu'étrangères à
la nature des idées fpirituelles qu'elles repréfentent,
ces images , dis - je , ne féduiſent
pas ma raifon ; il eft bien vray qu'elles
m'offrent un faux fpectacle , mais , je ſçaï
que ce fpectacle eft faux, & que l'Orateur
me le donne comme tel ; je vois qu'il a voulu
promener mon imagination en Pays de
connoiffance , & que c'eft pour elle feule
qu'il a fait la dépenfe des déguifemens.
L'éloquence s'eft voüée , pour ainfi dire ,
à toutes les facultés de l'efprit humain :
Elle n'eft pas moins attentive au devoir d'amufer
nôtre imagination , qu'à celui d'exercer
nôtre jugement , ou de diriger nos
affections : Elle amufe l'imagination par de
petites féductions qui ne peuvent en impofer
à la Raifon . Ainfi , le menfonge tourne
chez elle au profit de la vérité même.
L'Orateur à donc le droit de revêtir d'images
fenfibles, les idées purement fpirituel
les; & il peut appuyer fon droit, comine nous.
24 LE MERCURE
l'avons remarqué , fur le caractére même de
l'efprit humain, qui réprouve toute idée qui
ne lui vient pas par le miniftere des fens .
Mais , les droits de l'Orateur ne fe ho
nent pas à ce genre de féduction. Il lui 25-
rive fouvent de fpiritualer , pour ainſi
dire , des corps inanimez , de prêter des
fentimens à des Eftres impaffibles.Comment
juftifiesons -nous ce nouveau genre de
menfonge ? Mais , commençons par en prêfenter
des éxemples.
L'Auteur du Télémaque , Livre premier,
parlant de la Grotte de Calipfo , dit.
De la Grotte de la Déeffe , on découvroit
la Merfollement irritée contre les rochers ,
où elle fe brifoit en gémiſſant
•
·
D'un autre côté, on voyoit de hauts Peupliers,
qui portoient leurs têtes ſuperbes jufques
dans les nuës Les divers ca
naux qui formoient plufieurs Iles , fem
bloient fe jouer dans la Campagne ; ils revenoient
fur leurs pas par de longs détours ,
comme pour remonter vers leur fource , &
fembloient ne pouvoir quitter ces bords enchantez
On me préfente ici la Mer, Eftre impaffible
, comme un animal vivant , comme un
Eftre animé du fentiment de colere : Je me.
prête à cette fuppofition , & je me complais
à confiderer le vain choc des Vagues
contre les rochers , fous la figure d'un véritable
combat entre des Eftres intelligens:
Μέση
DE MAY. 25
Mon imagination fait honneur aux rochers
de leur immobilité , cette immobilité eft à
fermeté , courage ; elle prend
le bruit des vagues pour les clameurs de
l'Affaillant defefperé.
fes
yeux ,
L'Orateur n'a pas deffein ici de me tromper
, il fçait que mon jugement ne peut
être la dupe du faux fpectacle qui amufe
mon imagination.
•
Nous avons remarqué que l'Ame humaine
êtoit fi intimément unie à fon corps ,
qu'elle ne dédaignoit pas de le regarder
come faifant partie de fon effence propre
C'eft cette illufion qui nous empêche de
fentir combien nous dégradons l'Idée de
Dieu,des Anges , & autres Idées purement
fpirituelles , en nous les reprefentant fous
des figures fenfibles. Rien ne peut excufer
l'Orateur fur ce genre d'impofture , que
l'impuiffance de nôtre ame à faifir ces
idées ,fans leur prêter cette vile décoration.
Nous n'aurons pas recours à la prétendue
impuiffance de nôtre ame , pour aut
thorifer l'Orateur à fpiritualifer les Eftres
purement corporels ; puifque nôtre Ame
peur apperçevoir diftinctement les corps ,
fans leur prêter rien de fpirituel. Difons ,
que l'Orateur fe propofe moins alors de
foulager la foibleffe de nôtre imagination ,
que d'exercer l'activité de nôtre efprit , &
de flatter fa fenfibilité : Nous voulons ,pour
ainfi dire , nous reconnoître dans tous les
May 1718.
C26
LE MERCURE
objets que nous appèrçevons hors de nous :
Les Efties étrangers ne font fur nous une
impreffion bien vive , qu'autant qu'ils fe préfentent
à nôtre Ame , par des côtez qui la
rappellent fortement au fentiment de fon
Eitre perfonnel . L'idée de l'étendue & de
fes modifications , n'offre aucuns raports
bien flatteurs à mon Ame ; les mouvemens
variés des corps ne m'interreffent gueres ,
lorfque je les confidére comme entrainez
par un fimple mécanifme; mais, fi nous fuppofons
dans ces corps animez , une intelligence
crée qui en dirige les mouvemens ,
ceci commence à nous reffembler ; le fpectacle
devient digné de nous.
Lorfque l'Eloquence prête des fentimens
aux Eftres impaffibles , elle fe propoſe ,
non , d'en impofer à nôtre raiſon , mais de
faire une illufion careffante à rôtre imagination
; elle veut exercer l'activité de nôtre
Ame , en excitant en elle les fentimens mêmes
dont elle fait honieur aux Objets
qu'elle lui préfente ; elle lui ménage le
plaifir de fe contempler dans ces Objets :
Je les compareis volontiers à des miroirs
que l'Orateur préfente à nôtre efprit , pour
amufer fa coquetterie.
J'efpere que Monfieur l'Abbé de Pons
me donnera la fuite de fes Réflexions fur
la même matiere; il ne finit pas de maniere ,
à devoir faire craindre qu'il en demeure là .
DE MAY.
Com
Omme les Conférences Académiques
qui fe font à Périgueux , font ordinairement
chez Madame la Comteffe d'Arco
, Mere de M. le Comte de Rions &
Soeur de Madame la Marquiſe de Biron ;
elle a propofé une Tabatiére d'or , de la
valeur de trente piftoles , qui fera donnée,
au jugement de Madame la Ducheffe Du
MAINE, à celui qui aura mieux rempli les
bouts rimés fuivans. Ceux qui voudront les
remplir , n'auront qu'à les adreffer à M. de
la Grange Chancelier ; ils feront reçûs jufqu'au
premier de Juillet .
Voici quelqu'uns des Sonnets qui ont êté
faits fur les bouts rimés en queſtion .
SONNE T.
Le Monde eft aujourd'hui d'un caractère
1, étrange ;
Ce qu'ilfait, ce qu'il dit, ne font que des ..
Rébus:
La Comteffe d'Arco condamne cet .. abus ,
En vivant parmi nous , comme y vivroit un .
ey
Ange.
་ Qu'un Autheur animé du jus de la ....
vendange,
Pour lui faire des Vers , implore fon..Phabus,
Ellefe rit de tout, ainfi que de ... bibus
Et le plus doux encens pour elle n'eft que ..
fange.
Cij
28 LE MERCURE
On n'aperçoit jamais fon grand efprit des →
...choir,
Et s'il étoit permis de léver fon .. mouchoir,
Prés d'elle le Soleil feroit une . lanterne.
Pleine de tant d'appas , elle a de la .. vertu ;
Malgré les Envieux vivant à la .. moderne,
Elle eft invulnérable au trait le plus. · pointu.
AUTRE
•
•
Pécheur impénitent , que ta fin eft . étrange!
Nos grandesVeritez te fembient des .. Rébus,
De tes erreurs trop tard tu reconnois l' .
...
abus :
Voici l'inftant fatal où le Seigneurfe vange .
Ce Dieu pour tes pèchés, foulé comme . . ..
vendange ,
N'eft pas Dieufabuleux, comme Mars &
•
Phoebus ;
bibus ,
Il examinera jufques à tes .
àtes ..
Petit meant paitri de pouffiere & de fange.
A la Grace rébelle on t'a toujours vû . .choir;
De defefpoir en vain tu'moüilles ton
mouchoir
La chandelle finit dans ta foible . . lanterne,
Tu ne peux maintenant pratiquer la . vertuz
Sathan va te porter de ion palais.. moderne
Dans des gouffres de flame & fur du fer ..
*
printu.
M. le Comte de Soüillac & M. l'Abbé
de Souillac fon frere , font les Auteurs
des deux Sonnets précedents : Celui qui fait,
elt de la compofition de M. le Marquis
DEMA Y. 29
de Lanmary grand Echanfon de France ,
& Lieutenant des Gendarmes de Bretagne .
Votre confeffion eſt choſe affés
Car , vos plus grands péchés ne font que
étrange ,
des
Rébus ,
Et les Confiteor nefont que des .. abus,
Quand on a comme vous , la pureté d'un .
Ange.
Vous ne vous livrés point an Dien de la ..
vendange ,
Vous rejettés l'orgueil des enfans de . Phoebus :
Les plaifirs de l'amour font pour vous des
bibus ,
Et les dons de Plutus vous femblent de la ..
fange
Vous êtes dans le crime incapable de. .choir,
Héraclite pour vous , eut quittéfon . mouchoir,
Etfur vous Diogêne ènt fixéfa .. lanterne.
Lucréce , c'est en vain qu'on vante ta ....
vertu,
Pour fignaler la fienne , une Beauté . moderne
Scauroit mieux fe fervir de l'inftrument ...
pointu,
SONNET
Fait par M. l'Evêque de Périgueux.
Quand on ypenfe bien, l'on doit trouver . :
étrange ,
Qu'au lieu des verite , nous aimions les ..
Rébus ;
C iij
30 LE MERCURE
Que nous faffions du tems un criminel , abus,
Confondant les confeils du bon & mauvais ..
Ange.
L'un fe livre aux douceurs du Dieu de la..
vendange,
L'autrefert Cupidon &l'autre fert. Phoebus;
Sans fonger qu'à la mort les plaifirs font ....
Chacun s'y vautre ainfi que le
bibus ,
porc
dans
la...fange
.
Dans fespiéges Sathan fans ceffe nous fait ..
choirs
De nos larmes moillons fouvent nôtre ...
mouchoir;
Dans les replis du coeur portons une ...
lanterne.
Eloignons nous dumal ,pratiquons la . vertu,
Et ceffant de donner dans le fafte .. moderne,
Gémiffonsfur la cendre & fous le fer. pointu.
Les deux Sonnets fuivans,font de Monfieur
le Préfident de Rochefort.
Pour n'être point taxés d'avoir un goût . !
étrange,
Ecoûtons des Viellards les Contes &.Rébus ;
Souffrons aux jeunes gens, incartades.abus,
Difons que tout Cafard eft dévot comme un •
Ange .
Prenons moderément le jus de la . vendange,
Dans tous nos entretiens évitons le . Phoebus,
Gardons nous de railler ceux qui feront ..
bibus a
DE MA Y.
31
Ou celles qui mettront les deux pieds dans
·la . fange.
Ne montons point trop haut , craignons toujours
de .. choir ;
Sur les défauts d'autrui jettons nôtré ....
mouchoir ,
Et nefuivons perfonne avec une .. enterne.
Sans paroître bigots , pratiquons la. , vertu,
Sans affectation ayons le goût ... moderne ;
Aimons l'efprit folide & fuyons le .. pointu .
AUTRE.
Ce choix de bouts rimés eft d'un goût bien ..
étrange ,
Le fublime Sannetfouffre- t-il des .. Rebus ?
S'affujettir ainsi , ne parcit un .
abus :
Aux Rébus malgré moi vient fuccèder un ..
Arge.
De l'Ange il faut paffer an Dieu de la ...
vendange
Quand j'invoque Apollon je rencontre ...
Phoebus.
bibus , J'ai beau mêler la carte, il me vient un .
Et voulant m'élever ,je tombe dans la. fange.
Montéfur de tels mots , je ne sçaurois que
choir ;
•
Qu'on me donne un beau fein? Qu'in garde
le.. mouchoir?
Qu'on parle d'un bel aftre au lieu d'une ..
lanterne ?
Mon efprit auffitot reprenant la ... vertu
Bien que ma Muse excor foit novice & ...
moderne ,
Ciiij
32 LE MERCURE
Pour donner dans le beau , laifferale.point ..
M. de la Fayardië fils , eft Autheur
du Sonnet fuivant.
L'humeur de ma Princeffe eft une humeur ..
étrange,
Quandon parle raiſon , elle répond . Rébus :
L'aimer & la fervir eft un parfait .. abus
Sa rigueur eft d'un Diable &fa beauté d'un .
Ange.
Celle qui mit au jour le Dieu de la .. ven- .
dange ,
On les divers objets qui charmerent
Phoebus,
Auprés de fes appas ne feroient que..bibus ,
Enffent-elles au Ciel , fût- elle dans la.fange.
Jupin en or liquide , enfonfein vondroit.. !
choir ,
Pourjour des threfors que cache fon..monchoir:
Son bras au lieu de foudre , armé d'une ...
lanterne
Tenteroit vainement d'ébranler fa . vertu ;
Elle fçait en dépit de l'ufage .. moderne ,
De l'Envie emouffer le trait le plus .pointu-
Sonnet contre la fauffe Dévotion.
A la Dévotion on donne un air . . étrange.
La Charitéfait place à de pieux .. Rébus :
Le Tartuffe orgueilleux fondéfur cet . abys ,
DE MAY.. 33
S'admire & croit atteindre à la hauteur
d'un .. Ange..
On s'attache à la rape , on laiffe la ... vendange
Le Tronc cède aux rameaux , le Solide au ..
Phoebus :
>
Négligent dans l'effence, exalt dans les ...
bibus
Le Bigot fe croit net & croupit dans la …….
fange.
Tel aveugle fur lui , voit tous les autres.choir,
A pleurernos écarts il ufe fon .. mouchoir ,
Il porte dans nos coeurs fa critique •
• • lanterne.
Chacun chérit , révere , eftime la • , vertu ,
Mais le Dévot ,j'entends Dévot à la . moderne
2
Mérite d'être en bute au bec tc plus . pointu.
SONNET
Par Monfieur le Marquis de Neuvie.
Chez-moi dix Luftres font un changement ..
étrange ;
Je nefais plus ni vers , ni chansons , ni .. rébus :
En attendre de moi , Climène , c'eft .. abus,
Quoique je vous respecte à peu près comme
un..Ange.
Autrefois échauffé du fuc de la ...vendange,
J'ofois balbutier le jargon de ... Phoebus ;
Maisje fuis à prefent Poëte de ... Bibus
34
LE MERCURE
1
On eftime mes Vers bien moins que de la ...
fange
Far l'ae & parles foins , mon efprit prêt á
choir ,
Ayant toujours au nè's lunettes & .. monchoir
;
Le cerveau defféché, plus creux qu'une ...
lanterne.
En un mot , je n'ai plus ni force , ni .. vertus
Cherchés pour vous louer un Poëte ... moderne
,
Dont le ftile moelleux n'ait rien de trop ..
pointu .
ODE ANACREONTIQUE.
SUR L'AMOUR.
Par M. Le Grand.
S Ans eftre invité , Cupidon
Eftaat venu dans ma maison ;
Fort étonné de fa vifite و .
Je cours & m'enfuis au plus vite ;
Car il m'avoit fouvent trompé :
Mais l'Enfant m'ayant ratrapé ,
C, a , Camarade , il faut te rendre ',
Me , dit- il ! Souferis à ma Loy.
Envain tu voudrois t'en deffendre,
Je ne ferois point grace au Roy ..
A ces mots , tout tranfy de crainte ,
J'allois fuivre ce Dieu léger ,
DE MAY.
33
>.
Lorfque dans ce preſſant danger ,
Je me reffonvins que ma pintè
Eftoit pleine d'excellent Vin.
J'y cours reprenant ma joye
Perfide , il faut que je t'y noye
Lui dis-je ? & le flacon en main
A l'amour je livre la guerre.
Envain il fe fauve en mon coeur
C'est là que bravant fa rigueur ,
Je le fais fuir à coups de verre.
A L'AMOUR.
PAR M. M.
D'Irisje connois les attraits ;
Mon coeur en la voyant, s'eft enflammé
pour elle ,
Ses beauxyeux m'ont promis une ardeur, mutuelle
:
Ceffe , Amour,de lancer tes traits.
Si tu veux m'être favorable,
Quitte ce Carquois redoutable
Qui fait peur aux Parens d'Iris :
Prend le flambeau d'Himen , fon maintien
& fon gefte ,
Et va de mon Amour leur demander le
prix !
D'un ton naïf, d'un air modefte ,
Dis leur , que j'ofai , comme Amant ,
Prétendre à fon coeur feulements
Et pour ofer prétendre an refte ,
36
LE
MERCURE
Que j'espére leur agrêment .
Mais , fi l'Avare Parentelle
Ayant oily ce compliment ,
Alloit te dire impoliment ;
Combien a- t-il ? Combien a-t- elle ?
Répondre à cela dextrement ,
Rendroit ton ambaffade belle :
Mais , que répondre ? En vérité
Je n'en fçay rien. Amour c'est ton affaire.
Au pis-aller. Si tu ne peux mieux faire ,
Demande la par charité :
Prêche tant le Pere & la Mere ,
Que l'on me donne Iris , il n'importe comment
.
T
Sinon , je fais mon Teftament.
LE MILAN MALADE
FAB.LE
Par M. Richer , Avocat au Parlement de
U
Normandie.
N Milan , infigne Voleur
Et quides Dieux méprifoit la puiffance .
Tomba malade : En ce preffant malheur.
Il ofe implorer leur clémence.
La crainte le rendoit contrit ;
Cet humble & dévot përfonnage
Vers le divin féjour élevant fon efprit ,
Fit apeller fa mere , & lui tint ce langage .
Hélas ! Il faut mourir , files Dieux Immor◄
tels
Ne font touchez de ma mifére :
DE MAY. 37
•
Allez donc les prier, encenfez leurs Autels ,
Obtenez- moy leur fecours falutaire.
Je ferai tout pour ton foulagement
Répondfa mere en ce moment ;
Je les prierai , mais , j'apréhende
Qu'ils ne réjettent mon offrande.
Comment peux- tu compter sur eux,
Toi qui noirci de mille crimes ,
Jufquesfur leurs autels dévoras les Victimes ?
En vain pour tafantéje leurferai des voeux.
En refpectant les Dieux , montrons notre
Sageffe ,
·De bonne-heure tâchons de nous les rendre
amis :
Il est trop tard de leur être faûmis ,
Quand le mal nous accable , & qu' Atropos
nous preffe.
Oicy la fuite des pensées , fur divers
Sujets de Littérature & de Morale ,
Par M. l'Abbé Trublet : Le premier Effay
qui en a paru , & qui a mérité l'approbation
des Gens fenfez, femble être un fur garant
que la continuation ne ferapas moins de leur
goût. En effet , par la maniere réfléchie ,
& le tour ingénieux dont ces penfées font revêtues
, qui ne feroit tenté de croire que
l'Auteur eft un de ces vieux Philofophes
épurés, qui, aprés avoir employé la plus gran38
LE MERCURE
"
departie de la vie à la recherche de la Perité
, veut bien Je décharger au profit du
Public , dufruit defes méditations ? L'Auteur
n'eft cependant rien moins qu'un Vieillard.
C'est unjeune Caton de 20 ans , Philofophe
exercé comme à so. Que ne doit-
સે
on pas attendre de l'Automne d'un fi hon
Sujet ? Lorsqu'à la fleur de fon Prin-tems
il donne de fifüres & defi fertiles espérances.
XI.
Parallele de l'Etude de la Vie.
L'Homme,qui au fortir des ténébres
de l'enfance , commence à s'apercevoir
qu'il vit ; & celui, qui délivré du joug
tyranique des Pédans & des premiers Maî
tres , fe livre par goût & par choix à la
recherche de la verité ; ces deux hommes ,
dis- je , entrent dans deux efpéces de catrieres
bien différentes , celle de la vie , &
celle de l'étude.
Celui qui entre dans la carriere de la vie ,
n'en voit point le terme ; il ne fçauroit
cependant le cacher qu'elle en a un : Il voit
tous les jours des gens qui y arrivent , &
qui comme lui , ne l'auroient point aperçu .
Cela feul l'empêche de fe faire illusion à
cet égard ; car , il feroit naturellement
porté à conclure que l'efpace qu'il a à
parcourir , eft infini , de ce qu'il n'en
voit point les bornes .
Celui au contraire , qui entre dans la carriere
de l'Etude , qui veut enrichir fon
DE MAY
39
efprit des connoiffances dignes de l'homme
, fe propofe d'ordinaire un certain
temps, auquel il fe flate d'avoir atteint fon
but , & de pouvoir borner fes recherches.
A peine le Vivant, fi j'ofe m'exprimer
ainfi , a- t- il commencé fa carriere , qu'il
l'a finie : Il n'a encore fait que quelques
pas , & il ne lui en refte plus à faire.: Le
terme peu attendu paroift tout à coup ,
& l'arrefte au milieu de fa courſe.
L'homme d'étude au contraire , qui croyoit
appercevoir de fort prés le terme de
fa carriere , arrive à l'endroit où il l'avoit
fixé d'abord , étonné de l'intervalle immenfe
qui l'en fépare encore ; il s'en trouve
plus loin que lorfqu'il avoit commencé à
le chercher . Chaque pas qu'il fait pour
l'atteindre, paroift l'en éloigner : A meſure
qu'il avance , il s'enfuit devant fes yeux .
Enfin , il le perd de vûë , ou du moins
il ne le voit plus que dans un éloignement
prefque infini , qui lui ôte jufqu'à l'efpérance
d'y parvenir ; & c'eft alors qu'il
atteint le feul but qu'il foit capable d'atreindre.
Celui-là feul connoift en quoy confifte
la véritable Science , qui défespere
fagement de l'acquerir .
Dans la carriere de la vie , les hommes,
marchent toujours & fort vîte , & même
fi on les en croyoit , on leur épargneroit
plus de la moitié du chemin ; le terme eft
cependant la mort qu'ils haiffent & qu ils
craignent.
40 LE MERCURE
Dans la carriere de l'étude , les hommes
marchent d'un pas tardif & lent :
Souvent ils s'arrêtent , ils reculent même ,
& retournent où ils ont déja efté . Le terme
eft cependant la Science qu'ils aiment
fi ardemment.
Dans la carriere de la vie , plus on avance,
plus le chemin eft pénible ; on eft moins
malhûreux dans l'enfance que dans la jeuneffe
: Les malheurs femblent ſe multiplier
avec les années,
Dans la carriere de l'étude , il n'y a
que les commencemens qui foient difficiles.
Le chemin s'applanit dans la fuite;
plus on a couru , plus il eft facile de courir
Le plus fage des vivans eft celui qui fe
croit le plus prés de la mort , & qui régle .
tous les pas fur cette penſée .
Le plus fenfé au contraire , parmi ceux
qui recherchent la fcience , eft celui qui
s'en croit le plus éloigné , & qui , quelques
lumieres qu'il ait acquifes , quelque
avancé qu'il foit dans fa route , étudie ,
marche , comme s'il ne fçavoit encore rien ,
comme s'il en eftoit encore au premier
pas.
XII
RAISON SOUMISE A LA FOY .
La Raifon eft à l'égard de la Foy ce que
font les Sens à l'égard de la Raifon ; & le
Chrêtien
DE MAY
4.2
Chrêtien fidelle n'a pas plus de peine à foumettre
fa raifon à fa foy , que le Philofophe
éclairé en a , à préférer fa raifon à fes
fens.
XIII,
VERS DU P, DU C. COMPAREZ A SES REGLES
SUR LA VERSIFICATION .
Lorfqu'on nous propofe quelques Régles
nouvelles de Poefie ou d'Eloquence , nous
en jugeons d'ordinaire , en les comparant
aux Ouvrages des Poëtes ou des Orateurs,
que nous eftimons le plus . Si elles les condamnent
, nous cherchons à les trouver
fauffes , & nous y réuffiffons le plus fouvent.
Nous leur refufons une approbation
qui nous obligeroit , pour agir conféquemment
, à appercevoir des défauts où nous
n'avions trouvé jufqu'alors que des beautés.
C'eft une peine que nous nous épargnons ,
autant qu'il eft poffible , & quelque fois
même affez facilement .
"
J'en puis dire quelque chofe ; je l'ai éprouvé
tout récemment : Le P. du C. a expolé
fort au long dans les derniers Mercures
fon opinion , fur ce qui fait le caractére
propre du Vers françois , & ce qui le diftingue
effentiellement de la Profe : Mais ,
j'avoue qu'après un examen férieux de
ce fentiment , je n'en fais pas encore bien
perfuadé ; j'en ai cherché la raifon , & je
puis affûrer que la principalle et l'eftime
D
48
LE
MERCURE
"
trés fincere que j'ai toujours faire des
Poëfies de cet ingénieux Auteur. J'ai remarqué
, que fi je jugeois de fes Vers fur
les Régles qu'il nous donne , je ne pourois
plus en admirer , comme auparavant ,
le naturel & l'aifance . Cela m'a paru un fort
argument contre le Systéme des tranfpofitions
. Je m'y fuis rendu , & je m'en fais
honneur. Le P. du C. ne peut s'en prendre
qu'à lui même de la répugnance qu'on
fent à embraffer fon opinion. Pourquoi a
t-il fait de fi bons Vers qui la contredifent
fi bien ? On l'eftime trop , pour eftre de fons
avis.
XIV.
ALEXANDRE ET TITUS.
Le commun des hommes , qui n'envifage
Alexandre & Titus que d'une vûë
généralle & fuperficielle , & pour ainfi
dire , à travers mille préjugez , met or
dinairement le premier beaucoup au deflus ,
du fecond. Il faut de la Philofophie ( jentends
de la fageffe ) pour préferer les .
pleurs que répandoit l'Empereur Romain ,
lorfqu'il avoit oublié de répandre des bienfaits
, à ces larmes jaloufes dont le Héros
de la Macédoine encore jeune , arrofoit les
Lauriers de fon pere. Il eft vrai , qu'à ne
confulter que les plus pures lumieres de
la raifon , on trouve bien plus de véritable :
grandeur à diftribuer des graces , & à conDE
MAY . 43
›
foler des malhûreux , qu'à dompter des
Rois , & à ravager des Royaumes : Mais ,
qui l'interroge, cette raifon éclairée , quand
il s'agit de porter quelque jugement ? Les
noms de Conquérant , de Foudre de guerre,
&c...ne réveillent dans les efprits vulgaires
, que des idées grandes & fublimes ;
& quoique le caractere de Titus leur paroiffe
plus aimable que celui d'Alexandre ;
cependant , ce dernier ne fe montrant à
leurs yeux , que revêtu de ce fafte fenfible
qui étonne & qui étourdit ; il furprend
toute leur admiration . Ainfi , ils aime
roient des Rois comme Titus ; mais je ne
fçai fi quand à regner eux mêmes , ils
ne voudroient pas mieux regaer comme
Alexandre Ce qu'il y a de certain , c'eft
que nous aimons dans les autres , les qualitez
douces , utiles & bien- faifantes ; &
dans nous- mêmes , celles qui attirent le:
respect & l'admiration . Un mérite médiocre
, nous dit l'amour propre , peut fe:
faire aimer ; mais , on n'admire qu'un
mérite extraordinaire . Auffi , fommesnous
bien plus obligés à ceux qui nous efti
ment , qu'à ceux qui nous aiment fimple--
ment. L'admiration eft une espéce d'hom--
mage qui nous éléve au deffus de celuit
qui nous lerend. Par l'amitié au contraire ,
on fe mefure avec nous , & on s'y égale ens
quelque forte : Deli vient , qu'on ne nous
eftime jamais affés à notre gré , & qu'on
:
Dij
44 LE MERCURE
nous aime quelquefois plus que nous ne
voudrions .
XV.
USAGE DES PLAISIRS.
L'ufage trop fréquent des mêmes plaifirs
, en émouffe , pour ainfi dire , la pointe
; une tempérance délicate les affaifonne
, & en réveille le goûr. Lorfqu'on s'y
livre fans ménagement , on eft bientôt
puni de fes excés par la fatiété. Ils ceffentd'exciter
ces fentimens vifs qu'ils nous faifoient
éprouver d'abord ; bientôt ils dégoutent
; on eft contraint d'y chercher du
raffinement , comme l'on cherche du foulagement
dans les maux.
XVI.
'AMOUR PROPRE AVEUGLE ET ECLAIRE
TOUT ENSEMBLE .
Notre amour propre nous aveugle für
nos défauts & fur les bonnes qualitez des
autres. Il a foin de ne nous montrer nos
Rivaux que par leur endroit foible , pendant
qu'il ne nous fait apercevoir en nous.
mêmes que ce qu'il peut y avoir d'eftimable.
On pouroit le peindre tenant deux.
voiles à la main : Il jette un de ces voiles
fur nos défauts , & l'autre , fur les bonnes.
qualitez de ceux que nous n'aimons pas à
trouver eftimables . Si l'on veut encore ,
on peut au lieu de ces voiles , donner
DE MAY.
45
à l'amour propre deux pinceaux . Avec l'un,
il embellit nos Vertus & corrige nos vices
; avec l'autre , il efface les Vertus qui
nous déplaifent dans ceux dont le mérite.
nous fait ombre , & ajoute encore à leurs
défauts des traits qui leur donnent un
nouveau ridicule , & qui en augmentent la
laideur.
XVII
PARALLELE DE LA COMEDIE & DE LA
SATYRE.
La Comédie , & la Satyre tendent
toutes deux à l'inftruction , mais , d'une
maniere différente. La Comédie nous
met fous les yeux les actions des hommes ,
elle les renouvelle . La Satyre les raconte ,
elle en fait.comme l'hiftoire & le tableau.
Celle-cy plus amere , joint à la peinture du
vice,fa condamnation . Celle - là plus réjouiffante
permet de porter fur ce qu'on vient de
voir, le jugement qui plaita le plus. Elle fe
contente de dire , telles font les moeurs
humaines. L'autre au contraire , s'écrie à
haute voix. O moeurs perverfes & corrompuës
! On hait naturellement l'Auteur
Satyrique , 8. on aime affez e Comique ::
Dans l'un , on croit qu'il y a de la malice
& de la bizarrerie: Dans l'autre , on ne voit
gueres que de l'enjoüement & de la fineffe.
Ce qui nous empêche fur-tout , de
lui vouloir du mal ; c'eft qu'il ne reprend
Dis
46 LE MERCURE
dans les vices,que ce qui y déplaît ; il n'en
veut qu'au ridicule ; mais , l'Auteur Satyrique
les attaque en tout fens , & nous commande
la vertu la plus rigide . Ce qu'ils ont
de commun l'un & l'autre , c'eft que rarement
réuffiffent - ils à corriger les hom
mes. La Satyre n'a rien qui invite agréablement
à fe prêter à l'inftruction ; fon ton
toujours menaçant , révolte l'orgueil . On
fe gendarme contr'elle , & on fçait bien
lui réfifter. La Comédie au contraire ,
n'a rien qui effarouche & qui rebute ; tous
fes dehors font flateurs & engageans ; mais,
elle ne nous dit point affez nettement ce
qu'elle veut nous faire entendre . L'inftrution
n'y eft point affez marquée . L'amour
propre fe déguife tout , & ne s'applique :
rien ; perfonne ne fe voit dans les perfonnages
de la Comédie ; chacun y và rire
de fon voifin .
XVIII.
LOUANGE ET MODESTIE
J'ai dit dans les réfléxions fur Téléma
que , que les louanges de ceux qui craignent
de nous déplaire en nous loüant , nous
font toujours les plus agréables ; & la raifon
eft , que cette crainte de nous déplaire ,
fuppofe en nous, une nouvelle vertu , la
modeftie , & par cela même , eft une nou-
* Mercure de Juin 1717. p. 14,
DE MAY. 49%%
velle louange. J'ajouterai ici que les louanges
que nous donnons à ceux qui ne les
aiment pas , & qui les évitent , font auffi
celles qui nous font le plus de plaifir à
donner. Nous ne loüons pas de bon gré ceux
qui fe croyent dignes de nos eloges , &
qui s'en prévalent . S'ils penfent comme
nous , far leur mérite , nous ceffons de
penfer comme eux ; nous quittons les fentimens
avantageux que nous en avions
conçus , dés qu'ils paroiffent les aprouver :
Nous ne voulons pas qu'ils foient de nôtre
avis , & ils nous plaifent , lorfqu'ils nous
contredifent . Ainfi , nous ne loüons rien
bien volontiers , où nous ne pouvons point.
louer de modeftie ; mais auffi , nous loüons
certe vertu trés fincérement par tout où
elle fe trouve , & même avec un certain
plaifir que la vanité affaifonne . Louer un
homme de fa modeftie , c'eft lui dire quenous
fommes bien aifes qu'il fe mette au
deffous de nous , & qu'il nous préfére à
lui-même. Par ces fortes de loüanges ,
l'amour propre chante lui - même fon
triomphe.
XIX..
PLAINTES SUR LA BRIEVETE DE LA VIE
Lorfqu'il faut mourir , on ne trouve jaz
mals que l'on ait affez véçû ; on aime donc
encore la Vie , & par conféquent on ne
la quitte qu'avec peine. La Philofophie. a.
48 LE MERCURE
;
beau dire qu'il faut defirer la mort & la tecevoir
avec joye , la Grace feule le fait pra
tiquer. Les Veillards , s'ils ne font que Philofophes
, fe plaignent en mourant , de la
briéveté d'une vie dont ils jouiffent depuis
prés d'un fiécle : Mais au fonds n'ont-il pas
quelque fujet de fe plaindre ? Oüy fans doute
! & quelque longue en apparence qu'ait
êté leur vie , elle a été en effet trop courte
pour eux ; ils n'ont pas encore eu le tems
d'apprendre à mourir de bonne-grace .
X X.
DE LA SINCERITE .
Je ne fuis point furpris que la Sincerité
foit fi rare parmi les hommes , & qu'ils employent
prefque toute leur vie , où à tromper
ou à prendre garde qu'on ne les trompe.
Comment cette précieufe vertu pouroitelle
fubfifter dans un coeur , où toutes les
paffions exercent tour à tour leur empire ?
Le déguisement & le menfonge les favori
fe ; la Sincerité & la Franchife doit leur être
odieufe ; auffi , s'uniffent- elles pour la dé
truire ; glorieux , mais infortuné combac
dont elle ne fort prefque jamais victorieufe;
mais , où elle a du moins la gloire de
n'avoir pour ennemies,que les ennemies de
la Raifon même .
Ainfi , il ne lui refte plus d'azile que dans
Tes Enfans , à qui la violence des paffions
ne fe fait pas encore fentir ; mais hélas !
• .
Qu'ils
DE MAY .
Qu'ils confervent peu de tems cette Candeur
ingenue qui les rend fi aimables à
nos yeux : Chaque jour de leur enfance qui
s'écoule , en ternit la pureté ; & ils fçavent
déja feindre , lorfqu'à peine ils peuvent fe
faire entendre ; ils apprennent à déguifer
leurs penfées en apprenant à les exprimer.
LES DEUX ANGLOIS, 5
L
NOUVELLE.
E Régne de Charles VI . a efté le plus
malhareux que la France ait jamais vût.
Ce Prince à qui à l'ardeur du Soleil ,
une vifion extraordinaire , avoit fait tourner
la tête prés du Mans , tomba dans une
véritable démence , & cette démence eut
de terribles fuites . Les Ducs d'Orleans &
de Bourgogne , l'un , Frere , & l'autre ,
Oncle du Roy , voulurent chacun avoir la
Régence du Royaume qui eftoit deuë au
premier , & en vinrent à une Guerre ouverte
, qui caufa un défordre fi prodigieux ,
que de vils Artifans fe firent Chefs de Partis
, & que le Bourreau même eut bien l'infolence
de toucher dans la main du Duc de
Bourgogne
Cependant, il fe plâtra une Paix entre ces
Princes,mais , dans une entrevûë qu'ils ûrent
May 1718.
E
50 LE MERCURE
quelque tems aprés , le fils du Duc de Bourgogne
fit affaffiner le Duc d Orleans . Louvet
& Tannegui du Chatel , attachés au
Roy Charles VII qui n'eftoit alors que
Dauphin , vengérent la mort de fon Oncle
, par le meurtre du Duc de Bourgogne
qu'ils affaffinérent fur le Pont de Montereau.
La France déchirée par ces Factions domeftiques
, vit mettre le comble à fes malheurs
par la déroute de Bincour , où les
Anglois défirent l'Armée des François ; ils
s'emparérent enfuite de la plus grande partie
du Royaume , dans lequel ils poffedoient
déja la Guienne & la Normandie.
La Reine Ifabeau de Baviere , irritée
contre le Dauphin fon fils qui protegeoit
le Connétable d'Armagnac fon ennemy
mortel , obligea Charles VI.à le defheriter,
& à choifir Henry V. Roy d'Angleterre
fon fucceffeur .
pour
Il y a toujours eu entre les François &
les Anglois , une émulation qui femble
rendre ces deux Nations Rivales l'une de
l'autre : Ces derniers enflez de leurs fuccés ,
faififfoient avec empreffement les occafions
de mortifier les autres ; ils les traittoient
avec une hauteur & une fierté infuportables
à la liberté Françoife : Ceux cy fouffioient
ces fâcheux hôtes avec la plus vive
impatience ; mais , il falloit s'accommoder
au temps .
Parmy les Anglois qui eſtoient à Paris
1
DE MAY. SI
il y en avoit deux qui eftoient paffez en
France , prévenus contre la Nation , comme
le refte de leurs Compatriotes. Ils eftoient
amis intimes , compagnons d'étude & de
guerre ; ils ne fe quittoient prefque jamais.
Tous deux braves , bien - faits& des meilleurs
Maifons d'Angleterre ; mais , dont la fortune.
ne répondoit pas à la naiffance.Je ne vous dirai
point quel eftoit leur employ; s'ils étoient
Volontaires ou Officiers ; cela n'eſt pas de
grande conféquence à fçavoir.
L'un s'appelloit Wolfey ; l'autre , Park:
wolfey eftoit grand , bien- fait ; il avoit
la jambe fine , la démarche affûrée , l'air
fier , les manieres nobles , l'efprit vif ,
plus orné qu'on ne l'avoit ordinairement
dans ce temps - là ; l'humeur enjouée , &
qui n'avoit rien de la férocité de fon Pays;
il eftoit en un mot le plus agréable & le
plus amufant de tous les hommes. Park
eftoit plus petit , mais bien proportionné
dans fa taille ; les plus beaux cheveux du
monde accompagnoient un vifage charmant.
La plus belle fille eut envié fes yeux,
fon teint & fes dents ; il eftoit plus férieux
& plus mélancolique que fon amy ; mais ,
il ne lui cédoit en rien ,ni dans les maniéres
ni dans l'efprit ; ils eftoient l'admiration
& l'objet des défirs de toutes les femmes ;
mais , des Anglois s'abbaiffer à des Françoifes
! Ils n'eftoient pas gens à le faire
& croyoient bien mieux employer leur tems
Eij
52 LE MERCURE
·
la Chaffe ou au jeu . On ne les voyoit dans
les Compagnies qu'en paffant, & lorfqu'ils
ne pouvoient fe difpenfer de s'y trouver; encore
les converfations fepaffoient - elles en
complimens généraux ; beaucoup de politeffe
& rien de particulier.Ce procédé piquoit
nos Belles ; il n'y en avoit pas une qui n'eût
voulu vanger l'honneur du Sexe & de la
Nation fur les infenfibles Anglois . Il faut
le dire à la louange de ces indifférens , elles
ne s'y prenoient pas mal ; elles eurent
pourtant beaucoup de peine à les apprivoifer.
Il leur en couta des minauderies , des
avances & des déclarations ; mais malheureufement
, ce ne furent pas celles qui
travaillerent le plus à les vaincre , qui profiterent
de leur défaite. Ce fut une jeune
perfonne qui ne fongeoit à rien moins qu'à
eux , & qui prévenuë d'autres fentimens ,
auroit vû tous les Anglois du monde fans
attenter à leur liberté.
Un jour que nos deux Anglois eftoient
à l'Eglife, ils virent entrer pour la premiere
fois une Dame en grand deuil; elle paroiffoit
avoir trente ans tout au plus , & l'on dé
mêloit à travers fon ajuftement lugubre ,
qu'elle eftoit encore extremement belle.
Grand air , blancheur , cmbonpoint , tout
concourroit à rehauffer fes charmes. Tous
les regards fe tournérent fur elle ; mais
elle n'eut pas le plaifir de s'en applaudir
long- temps. Une jeune perfonne qu'elle
>
DE MAY.
53
avoit avec elle , & qui eftoit fa fille , réunit
fur elle la furprife , & les yeux de toute
l'affemblée ; c'eftoit à quelque chofe prés la
Placidie de fon Siécle . Cette comparaiſon
m'épargnera le détail d'une plus longue
defcription.
Wolfey la regarda d'une maniere affez
froide en apparence Park n'en fit pas tout- àfait
de même. Ne fçais - tu point le nom
de ces Dames , dit- il , à fon amy : Moy ,
repondit Vvolley , Non ! que t'importe ?
Pas grande chofe , reprit Parck ; un fimple
mouvement de curiofité m'engage à re faire:
cette demande. D'où Diable voudrois- tu
que je les connuffe , dit Vvolley ! Je fuis
toujours avec toy , & voici la premiere
fois que nous les voyons. Ils fortirent làdeffus
; Parx fe retourna trois ou quatre
fois , Vvolfey s'en apperceur.
Ah , Ah ! dit- il ! L'inconnue t'a donné
dans les yeux , mon cher Amy ; adicu la
franchife , adieu nos plaifits . Si tu deviens
amoureux , tu deviendras en même- tems
fi fot & fi ridicule , qu'on ne pourra plus
te fouffrir. Pour moy , je t'avertis que fi
cela eft, je renonce à ton amitié : Que dira-
t- on de toy en Angleterre , fi l'on fçait
que tu t'es laiffé vaincre par une Françoife ?
Tout ce qu'on voudra , répondit Park ;
mais , fi j'avois à devenir amoureux à Paris
, ce ne feroit pas cela qui m'en empêcheroit.
Je puis pourtant t'affûrer , qu'il
E iij
$4 LE MERCURE
>
n'en eft rien . Ma foy , reprit Vvolley
j'en fuis charmé , embraffes moy: Tu n'aimes
point l'Inconnuë ? Eh bien , je te déc'are
moy que je l'aime paffionnément ! J'au .
rois efté faché d'avoir quelque chofe à démêler
avec mon meilleur amy ; ainfi , me
voilà en repos de ce côté- là . Tu railles toujours
, dit Park , c'eſt ton caractére . Je
veux ne fire jamais , reprit Vvolfey , fi je
ne te parle férieufement . Je ne te le confeille
pourtant pas , dit Park , car en ce cas là ,
je fuis ton Rival , & tu fçais que
fçais que l'amour
plus fort que l'amitié , n'en refpecte pas trop
les droits . Crois -moi . foyons bons amis ,
& ne viens pas mal à propos me traverfer
dans une paffion où ton coeur n'a point
d'interefts ? Je veux perir , répondit Vvolfey
, fi je n'aime l'Inconnue plus que moimême;
mais , répliqua Park , je l'ai aimée
le premier , & je dois avoir la préférence.
Cela ne fe peut pas , dit Vvolley , car je
l'ai aimée dans l'inftant même que je l'ai
vûe avant toy , ou du moins auffitôt ;
ainfi , tu ne peux tout au plus prétendre
qu'eftre de mème datte . Il faut donc ceffer
d'eftre amis , s'écria Park , puifque nous
commencons d'eftre Rivaux : Jete laiffe le
choix , tu n'as qu'à voir : Ou renonces à
l'inconnue ou renonces à mon amitié, Que
tu es fimple , dit Vvoifey , de t'imaginer
que nous cefferons d'eftre amis , parce que
nous ferons Rivaux ? Non, mon cher Park,
DE MAY.
55
rien ne fera jamais capable de troubler notre
intelligence. La mort pourra nous féparer,
& non pas, nous defunir : Nous tâcherons
de découvrir quelle eft la charmante
perfonne que nous aimons ; nous lui rendrons
vifite ; nous lui parlerons de nos fentemens
; nous nous efforcerons de la rendre
fenfible , nous nous rendrons compte fincérement
& fans fuperchérie , des progrés
quenous aurons faits fur fon coeur : Le moins
hûreux fe retirera , & de peur de donner
de l'ombrage à l'autre , il retournera tranquillement
en Angleterre . Voilà comme
deux Amis veritables doivent en agir : Parles
, cela te convient-il ? La partie n'eft pas
égale , répondit Park , cependant, je l'accepte
, tu as plus de mérite que moi ; mais,
je fens que j'aurai plus d'amour , & mon
amour balancera ton mérite .
Ainfi finit cette converfation . Je ne ſçai
fi ces fortes d'accommodemens êtoient
alors , & s'ils font encore aujourd'hui du
goût de la Nation . Je n'infifterai pas là deffus
, mais enfin , il eft für que telles furent
les conventions de ceux dont je parle , &
qu'ils les garderent exactement .
L'accord fait , ils allerent travailler de bonne-
foy à l'executer ; ils commencerent par
une recherche exacte du nom , & de la demeure
de la belle Inconnuë.
Madame la Comteffe de Montmirel fa
merè , dans les prémieres douleurs d'un veu-
E iiij
3.6 LE MERCURE
vage cruel, paffoit fes jours dans la retraitte ,
& ne voyoit perfonne ; elle venoit de perdre
fon mary à la bataille de Bincour . Ses
Terres fituées en Picardie êtoient dévenuës
le partage des Ennemis. A peine avoit - elle
pú fe fauver avec quelques Pierreries , &
quelque argent comptant , Reftes déplora
bles d'une fortune brillante. La maifon compofée
de peu de domeftiques, êtoit inaccef
fible ; ainfi quelques peines que priffent ce
jour là nos deux Anglois , ils ne purent
en apprendre de nouvelles.
Heureufement ils découvrirent que la
Comteffe & fa fille , devoient retourner le
lendemain dans la même Eglife où ils les
avoient vûes la premiere fois : Madame , &
Mademoiſelle de Montmirel y êtoient déja
; à peine pûrent- ils percer la foule qui
les environnoit ? Ils firent tant néanmoins
à forcer de pouffer , qu'ils fe trouverent en
place de les voir , & d'en être vûs. Mademoiſelle
de Montmirel leur parut encore
plus belle que la veille , & plus digne
d'être aimée : Les moins clair-voyans s'apperçûrent
de leur application à la regarder,
& celles qui s'interreffoient à eux , la rémarquerent
avec chagrin . Quoi , tous les
deux , difoient- elles , fe font laiffé prendre
aux charmes de cette nouvelle venue? Ce que
nous avons taché inutilement de faire pendant
fix mois , elle l'aura fait en un jour ?
Le trait eft noir , impardonnable ; mais , il
DE MAY. $7
ne fera pas dit que fa conquête
ne lui fera
pas difputée
, nous verrons
fi la fimplicité de cette Agnés l'emportera
fur nôtre expe- rience
, & fi leurs coeurs nous échapperont
,
Ils n'entendoient
rien de ces difcours
, &
ne fe foucioient
pas beaucoup
de les enten- dre ; cependant
, la Comteffe
de Montmirel
fe débaraffant
des voiles
qui l'enfévelif- foient , les arrêta deux ou trois fois fur Wol- fey , qui occupé
de fa fille feule , ne fongeoit gueres
à elle.Ces regards
n'échapperent
pas
à Park ; il fut charmé
que Madame
de
Montmirel
fut éprife du mérite
de fon ami ;
cette découverte
lui fit concevoir
de merveilleufes
efperances
. Wolfey
, difoit- il
déviendra
peut être amoureux
de la mere
qui merite
encore
les voeux
d'un galant
homme
& me laiffera
le champ
libre auprés
de fa fille , ou bien , nous nous fervi- rons de fa prévention
pour nous procurer
de l'accez
chez elle. Pendant
qu'il faiſoit
ces réflexions
" & que fon ami ravi en ex- tafe, lorgnoit
Mademoiſelle
de Montmire
!
de toute la force , la mere & la fille forti- rent plûtôt
qu'ils n'auroient
voulu : Un fi- del Valet qu'ils avoient
, fut détaché
pour les fuivre, afin d'apprendre
leur nom & leur demeure
, & venir leur en rendre un com- pte exact . Le meffage
fut court & heu- reux , ils furent
qu'elles
demeuroient
dans une petite rue auprés
du Palais . C'eft quel- que chofe , dit Wolfey
, de fçavoir
qui eft
>
18 LE MERCURE
celle que nous aimons ; mais , fi elle eft fi retirée
, irons nous forcer fa maifon pour la
voir & pour lui parler ? L'expédient feroit
prompt , mais il feroit un peu violent.
Je fçai , répondit Park , un moyen plus
doux pour nous y introduire . Je fuis fort
trompé, fiMadame de Montmirel ne feroit
pas un peu tentée de fe relâcher de l'aufterité
de fon veuvage en ta faveur ; Pour peu
que tù vouluffes cultiver les bonnes difpofitions
où je la voy pour toy , rien ne feroit
plus facile que de t'en faire écouter. Plaire à
la mere , n'eft pas un petit avantage quand
on aime la fille . Si bien donc , interrompit
Wolfey , que tu voudrois que je fiffe les
yeux doux à Madame de Montmirel , &
que j'en dévinffe amoureux. Ah parbleu ,
c'en eft trop ! Non content que j'aye ſouf -
fert que tu entraffes en concurrence avec
moi pour la fille , tu prétends encore me.
donner une entiere exclufion . Cela n'ira pas
de même , je t'en affûre ; j'y mettrai ordre :
Park, ce n'eft pas là le moyen d'être longtems
amis. Mon Dieu , répondit il , que tu
prend mal les chofes ! Qui te parle d'être
amoureux de Madame de Montmirel , & de
renoncer àfa fille? Je te dis d'avoirquelques
complaifances pour elle, de gagner fa confiance
, en un mot , d'aller à la fille par la
mere ; c'eſt une ouverture que je te donne
en ami , & en homme definterreffé . Ta
re cabres mal à propos ; tant pis pour toy.
DE MAY.
59
Veux-tu que nous nous broüillions , j'y confens?
Diable, reprit Wolfey que tu és vif? Eh
bien,pourque tu n'ayes rien àme reprocher,
je veux fuivre tes confeils , & dés la premiere
occafion je me mets aurang des Adorateurs
de Midame de Montmirel . J'en
vais faire le paffionné & le jaloux , fuppoféque
j'aye à difputer fon coeur avecquel
qu'un; mais, fi j'allois prendre du goût pour
elle , tu m'avertiras que je me trompe ,
que c'eft de fa fille & non pas d'elle , que
je dois être amoureux ; fans cette clauſe ,
marché nul .
&
Ils furent quelque tems fans pouvoir exécuter
leur projet : Madame de Montmirel
fut obligée de garder la chambre pour
quelque légere indifpofition : Mademoifelle
fa fille lui tenoit compagnie tout le
jour ; ainfi , ils en pafférent 4 ou 5 fans la
voir : Il étoit vrai que la tendre Comteffe
avoit rendu juftice au merite de Vvolley ,
& qu'elle avoit pris du goût pour lui ; l'impatience
de fortifier ce goût en le voyant
encore , hâta fa guérifon.
Park s'impatientoit de la longue difparition
de Mademoiſelle de Montmirel ;
Vvolfey en êtoit au defefpoir. Vainement ,
ils rodoient du matin jufques au foir au rour
de fa maiſon . Les fenêtres n'en donnoient
point fur la rue ; la potte en êtoit toujours
fermée , Mademoiſelle de Montmirel étoit
inviſible.Vainement, ils tâchoient de ſe con60
LE MERCURE
folerl'un l'autre. Leurs mutuelles confolations
étoient mutuellement inutiles .Qu'est
.devenu ton enjoüement , demandoit
Paix à Vvolfey ? Toi qui parlois comme
quatre , qui riois , pour ainfi dire , de rien ,
te voilà plus férieux qu'un Miniftre d'Etat.
A peine dis -tu deux paroles en toute une
journée. Mais toi , lui répondit Vvolley ,
cris- tu mieux valoir ? Tu n'êtois que férieux
autrefois , à prefent tu és fi fombre
& fi mélancolique , qu'il n'y a pas moyen
d'y tenir; c'eft que je fuis amoureux , difoit
Park ; c'est que je le fuis auffi , difoit
Vvolley.
Ils n'avoient pas trop de tort de fe reprocher
leurs métamorphofes
; car en vérité ,
ils êtoient tout différens d'eux - mêmes.
Plus de promenades
, plus de jeux , plus
de chaffe , plus de parties de plaifirs. Ils
ne fongeoient
qu'à leur amour. Les premiers
momens d'une paffion naiffante font
tumultueux
; il n'y a gayeté qui tienne :
Quand le coeur eft dérangé , l'humeur l'eft
auffi .
Tandis qu'ils traînent leur languiffante
vie , partagée entre les foupirs , la rêverie
, les inquiétudes & l'impatience ; tandis
qu'ils fentent le plus de dégoût pour
les chofes qui leur étoient les plus agréables
, il fe fit une Fête chez une Dame de
leur connoiffance ; ils y allérent , parce
que ne fe trouvant bien nulle part , ils cruDE
MAY. 61
rent qu'ils n'y feroient pas plus mal que
chez eux .
Les malheurs publics n'interrompent
point les divertiffemens particuliers ; ils
en retranchent le fafte ; mais , ils n'en
ôtent point l'agrêment. On joue à la vèrité
plus petit jeu , on fe régale avec moins
de profufion ; mais , on ne laiffe pas de
jouer & de fe régaler .
La Fête commença par un Concert ;
la Mufique fut affés bonne pour
le tems ,
quoique je m'imagine que ce ne fût pas
grand chofe.
Pendant ce Concert , Volley fe trouva
auprés d'une Dame à qui Paix n'êtoit pas
indifférent ; elle l'attaqua de converfation ,
& lui fit plufieurs demandes auxquelles le
diftrait Anglois répondit trés laconiquement.
Qu'avez - vous , lui dit- elle ? Je vous
trouve tout autre qu'à vôtre ordinaire .
Je n'ai rien , Madame , dit Vvolfey : La
Mufique rend férieux ; mais , elle ne rend
pas fombre & mélancolique , comme vous
êtes . Vous avez des chagrins particuliers
dont vous me faites myftere. Pardonnezmoy
, Madame ; mais , on ne peut pas
toujours tire ; les hommes feroient trop
hûreux, s'ils pouvoient en tout tems avoir
la même égalité d'humeur & d'efprit. Vous
direz tout ce qu'il vous plaira , repliquat-
elle ; je veux eftre de vos amies malgré
vous , & fçavoir ce qui vous fait de la
1
62 LEMER
CURE
peine ; je ne fuis peut-être pas d'un fi
mauvais confeil , que vous ne vous trouviez
bien de m'avoir confultée . Eh bien ,
Madame,puifque vous le voulez fçavoir ,je
fuis amoureux . Vous amoureux ! Interromà
pit-elle. Et de qui , & où ? En France ,
Paris , répondit Vvolfey , & d'une jeune
perfonne qu'on appelle Mademoiſelle de
Montmirel. Et cette jeune perfonne vous
maltraitte , dit la Dame ? Non pas reprit- il .
Ce qui me chagrine , c'eft que je n'ai point
d'habitude auprés de la Comteffe fa mere ;
& que qu'apeine fçay- je où elle demeure ,
je ne vois pas quand & comment je pourrai
lui déclarer que je l'adore : Mais , dit la
Dame , parlez - vous férieufement ? la
chofe me paroît nouvelle, & je ne me ferois
pas attendue à une femblable confidence."
Vous amoureux , cela n'eft pas poffible ?
Poffible ou non , répondit Vvolfey qui
commençoit à s'échauffer ; il n'y a pourtant
rien de plus vrai. Cela êtant , répartit
la Dame , ne vous affligez point : Madame
de Montmirel eft de mes bonnes
amies , je m'offre de vous y rendre tous
les fervices qui dépendront de moi ;
mais à charge de revanche , & que ce que
je ferai pour vous auprés de Madame de
Montmiel , vous le ferez pour moi auprés
de Park , je l'aime , & l'infenfible
jufqu'ici, n'a pas daigné s'en appercevoir.
Auprés de Park, dit Vvolfey , cela n'eſt pas
DE MAY. 63
dans les conventions que nous avons faites
enfemble. Comment, dans vos conventions
, interrompit la Dame , je ne vous
entends pas ; expliquez- vous , je vous
prie ? C'eft, dit- il , que Park eft auffi amou
reux que moi de Mademoiſelle de Montmirel
, & que nous nous fommes promis de
l'aimer chacun de nôtre côté , fans préjudice
à notre amitié de ne nous point nuire
auprés d'elle l'un à l'autre , & de la céder
au plus hûreux. Ainfi , Madame , vous
voyez bien que je ne puis profiter de vos
fecours , fi vous ne vous relâchés des conditions
auxquelles vous me les offrez . Je
dis plus , fi vous ne vous engagés de travailler
pour Park égallement , comme
pour moi. Vous plaifantés , répondit la
Dame en riant d'une maniere forcée
je fuis bien bonne d'écouter toutes vos imaginations
, & je trouve fort extraordinaire
que vous me choififfiés pour vous fervir de
divertiffement. Vous me fachés , Madame,
reprit Vvolfey , j'en fuis au défefpoir
; mais , je veux mourir dans le moment
, fi je ne vous ai dis la
vérité ;
demandés - le plutot à Paik , lorfque vous
lui parlezés : Je fuis un homme incapable
de dire une chofe pour une autre , fur- tour
à vous , Madame , que j'honore & que
je refpecte infiniment .
pure
Park de fon côté foûtenoit une autre atlui
taque. Ne m'apprendrez- vous point ,
64
LE MERCURE
dir une Dame auprés de laquelle il étoit
affis , fi vôtre amy n'a rien dans le coeur ;
il n'eft pas naturel qu'à fon âge on foit
auffi indifférent qu'il le paroit . Il ne l'eft
pas non plus , répondit Park ; il fe pique
au contraire, de belle paffion & d'une fidélité
fcrupuleufe ; il aime , mais c'eſt en
Angleterre.Vous me furprenez , repliqua la
Dame, &vous me feriez plaifir de me dire
quelques particularités des amours d'une
homme de ce caractére. Madame, dit Park,
tout ce que j'en fçai , c'eft qu'il eft amoureux
à l'adoration d'une Angloife ; qu'il
ne vit , qu'il ne refpire que pour elle , &
qu'il follicite fon retour en Angleterre avec -
ardeur . La Dame, dont le coeur n'êtoit pas
encore bien déterminé entre l'un ou l'autre
, ne voyant rien à faire avec Vvolley ,
fe tourna du côté de Park ; & vous , Mr.
pourfuivit - elle , aimez- vous autfi en Angletere
, & ne voyez - vous rien en France
qui mérite vôtre attachement? J'en connois
auprés de qui il ne feroit peut - être
pas inutile. Ces paroles êtoient fignificatives
; mais , Park feignant d'avoir l'efprit
bouché , fe rétrancha fur une modeftie affectée
, & fur fon peu de mérite . Les
Dames Françoifes , ajouta -t-il , ont le goût
trop bon , pour diftinguer un pauvre Etranger
, comme moi ; & je ne crois pas qu'il
y en ût une feule qui voulût s'abbaiffer à
m'honorer d'unregard. Je vois bien , reprit
la
DE MAY
65
s ;
la Dame , qu'il faut vous faire toucher
les chofes au doigt & à l'oeil . Il y a longtems
, continua - t - elle , que mes yeux vous
difent que vous êtes le Cavalier le plus
accompli , & le plus aimable qui foit en
France ; vous ne les avez point entendus
j'employe les paroles pour vous le dire encore
; ce que je fais , n'eft pas autrement
dans les régles , mais , on peut bien s'en
écarter une fois en fa vie , quand c'eit
pour une perfonne comme vous . La Dame
êtoit belle , riche , prévenue ; l'occaſion
favorable . Park commençoit à trouver
laid de faire le cruel , fon coeur s'ébranloit
, fes regards s'attendriffoient , la Dame
alloit triompher : Mais , l'idée de
Mademoiſelle de Montmirel vint tour
gâter. Moins fincére , ou plutôt moins imprudent
que Vvolfey , if ne jugea pas à
propos de lui faire confidence de la paffion
qu'il avoit pour elle. Madame , lui dit- il ,
je vous ai dit que mon ami êtoit amoureux -
en Angleterre , je le fuis auffi ; j'ai même des :
engagemens plus forts que les fiens ; je fais
marié , ma femme eft moins aimable que
vous ; mais enfin , je l'aime , & je fens que
je ne puis aimer qu'elle. La Dame n'ût pass
le tems de répondre . Le Concert finit ,
la Compagnie fe leva pour paffer dans
une autre chanibre , où là Maîtreffe de la
Maifon lui avoit fait préparer une grande:
collation.
F
&
啰
66 LE MERCURE
De retour chez eux , nos Anglois ne
manquerent pas de fe rendre compte de
de leurs avantures. Tu vois , dit Vvolſey
à Park , que je fuis incorruptible ; il ne
tenoit qu'à moi de mettre cette Dame dans
mes interêts ; je n'avois qu'à lui faire ef
perer que tu l'aimerois , elle ût tout fait
pour moi , & peut -être aurois-je parlé dés
demain à Mademoiſelle de Montmirel.
Voilà de tes étourderies ordinaires , répondit
Park. Que rifquois tu de t'engager
à me parler pour cette Dame : L'en
uffe- je aimée plûtôt ? Parles ; quel eftoit
ton deffein en la refufant fi brufquement ?
De montrer , reprit Vvolfey , jufqu'où je
porte la délicateffe à ton égard : Fort bien ,
dit Park ; mais , nous ne verrons point Mademoiſelle
de Montmirel ; mais , nous ne
lui parlerons point . J'enrage ? Au nom de
Dieu , défais- toi de ces délicateffes & de
ces raffinemens . Ah , ah , répliqua Vvolfey
, nous y voici Je n'ai jamais rien vû
de pareil . Tu ne trouves de bien fait que
ce que tu fais toi -même. J'ai tort. N'estce
pas ? Ouy , dit Park , & plus que je
ne fçaurois te le dire. Je fuis tenté d'aller
chez cetteDame, & de lui aprendre que tu
es un extravagant, & de m'offrir à l'aimer ,
fi elle te veut rendre de bons offices auprés
de Mademoiſelle de Montmirel . N'en fais
rien , répondit Vvolfey : Si je lui parle
´par ce canal là , & que j'en fois écouté ,
DE MAY.
671
je prétends que nous nous en tiendrons
chacun à nos Conquêtes ; je fuis las de toutes
ces tracafferies . Eh bien , dit Park ,
n'en parlons plus , & prenons d'autres mefures
.
Enfin , Madame & Mademoiſelle de
Montmirel revinrent à l'Eglife ; nos amans
s'y trouvérent ; cela s'en va fans dire. La
Comteffe fe dédommagea amplement du
long tems qu'elle avoit paffé ; fans voir
Vvolley. Elle n'ôta point les yeux de deffus
lui . Il répondit à fes regards d'affez
mauvaiſe grace. Tout autre qu'une femme
extrémement prévenuë , en ût êté offenfée
: Elle au contraire , lui tint compte
de quelques coups d'oeil indifférens
qu'il lui jetta à la traverſe.
Mademoiſelle de Montmirel plus brillante
que le Soleil dans les plus beaux
jours de l'Eté , ne lui donnoit point le
loifir de fonger à fa mere. Park & lui , la
découvrirent des yeux ; mais de quelle
douleur & de quel défefpoir n'ûrent- ils
point l'ame atteinte , lorfqu'ils virent auprés
d'elle un jeune Cavalier bienfait
qui lui parloit d'un air familier ; lorfqu'ils
virent qu'elle lui foûrioit , & qu'elle le regardoit
tendrement , fans faire attention
s'ils étoient au monde ? Vvolfey plus
boüillant que fon ami , fut tenté d'aller
lui demander ce qu'il faifoit là , & de
quel droit il parloit à cette belle perfonne ;
Fij
68 LE MERCURE
mais le refpect du lieu le retint . Tant que
dura la Meffe , il fouffrit tout ce qu'on
peut s'imaginer de plus cruel . Toute la
haine qu'il avoit pour les François en général
, il la fentit pour ce nouveau Rival ;
il jura de le tuer , ou de l'obliger à re
noncer à Mademoiſelle de Montmirel. Il
n'exécuta pas bien fon ferment , comme
vous verrez dans la fuite . Park agité d'une
jolouſie auſſi furieufe , ne fe poffédoit pas.
ils revinrent chez eux fans fe dire un
feul mot; ils fe regardoient en hauffant
les épaules , en faifant des cóntorfions de
Frénétiques. Enfin, Vvolley rompit le filence.
Ne fommes-nous pas bien malhûreux ,
mon cher Park , lui dit-il ? Nous réfiftons
à je ne fçai combien de jolies femmes qui
ne demandent pas mieux que de nous.
bien traiter ; & pour qui ? Pour une ingragrate
, pour une petite mijaurée qui paroît
à peine avoir âge de raifon , & qui a déja
un amant de préférence , un amant qu'-
elle favorife à nos yeux . Ce procédé eit
indigne ; je me fens des mouvemens de
colere & de dépit qui pourroient bien retomberfur
elle. Crois- moi, vengeons - nous
& de la Maîtreffe & du Rival ; tuons l'un
difons mille duretés à l'autre , & ne la
voyons jamais. N'allons pas fi vite , répondit
Park ; je fuis auffi affligé que toi , de
fçavoir que M. de Montmirel eft plus
fenfible pour un autre que pour vous ; mais
?
DE MAY. 64
-
-
·
aprés tout , quel fujet avons nous
de nous plaindre d'elle ? Elle ne
fait feulement pas fi nous l'aimons ;
nous ne lui avons jamais parlé. Comment,
interrompit Volley, n'eft- ce point avoir
parlé , que de nous être trouvés dix ou
douze fois à la Meffe auprés d'elle , de
l'avoir regardée , & de n'avoir regardé
qu'elle pendant tout le tems que nous y
avons êté ? Oh ma foy , je trouve que c'eft.
avoir plus que parlé , & je te fçai le plus .
mauvais gré du monde de prendre fori parti
! Mais, dis moi la vérité , comment te:
fens tu pour elle ? Auffi paffionné quejamais
, & réfolu de la rendre fenfible ,
ou de mourir à la peine . Voilà , repliqua
Vvolfey , ce qui s'appelle aimer héroïquement
: Je ne croyois pas que tu donnafles
dans le merveilleux. Eh bien, à toi permis !
Souffre paisiblement qu'un Rival la poffede
à tes yeux ; cours t'expofer à fes mépris
& à fes railleries ; vas mourir à fes pieds.
d'amour , de langueur & de défefpoir. Je
ne m'y oppofe pas , mais, je me donnerai
bien de garde de l'imiter : Je ne ferai rien
de tout cela , dit Park ; je fouffre auffi impatiemment
que toi , qu'un Rival ait:
touché le coeur de Mademoiſelle de Montmirel
; mais , avant que de prendre des
réfolutions auffi violentes que les fiennes
je veux m'éclaircir , fi ce qui nous paroît
une réalité , n'eft point une vifion. Je veux
•
70 LE MERCURE
lui parler de mon amour ; fi elle n'y répond
pas , tu lui parleras du tien. Si tu ne
réuffis pas mieux , comptes fur moi. Le
François ne le portera pas loing : Dieu
merci , je fçai me fervir de mon épée :
Et moi , dit Vvolfey , je donne un coup de
lance auffi bien qu'un autre ; je me réſerve
l'honneur de fa mort. Ce ne fera pas à mon
exclufion , répondit Park : Nous avons
pourtant trop de coeur , pour nous mettre
deux contre un , répliqua Vvolley. Ce
n'eft pas auffi comme je l'entends , dit Park;
mais , j'exige de ton amitié que tu ne t'en
meЯleras point ; les armes font journalieres ;
& fi le combat doit eftre funefte à l'un de
nous , je ne veux pas que ce foit à toi : Vis ,
mon cher Vvolfey , pour me venger , &
pour poffeder Mademoiſelle de Montmirel
: Je te la cédè , fi c'eſt la céder que de
la donner à un autre moi - même. Ah , s'écria
Vvolſey , j'y renonce , s'il faut l'acheter
au prix de la vie ! Au nom de cette
amitié dont tu veux me donner des marques
fi généreufes , ne t'expoſes point à un
danger que mon bonheur & mon amour
me feront furmonter . La mort de notre
Rival ne changera rien dans nos condi
tions : Tu auras fur Mademoiſelle de Montmirel
les mêmes droits que tu as aujourd'huy.
S'il faut la céder , fouffres , que je ne
la céde que quand e n'aurai plus à la difputer
qu'avec toi . Cette conteftation dura
DE MA Y. 71
long- tems ; Park dit mille chofes pour
faire changer de fentiment fon ami ; mais ,
il ûrbeau dire , il fallut lui céder.
Le Comte d'Emicourt , c'est le nom du
Cavalier qu'ils avoient vû auprés de Mlle
de Montmirel , eftoit un jeune homme de
vingt- cinq ans ou environ; le Marquis d'Emicourt
fon pere, avoit une Charge confidérable
chez le Roy ; le fils venoit d'obtenir
l'agrément d'un Regiment d'Infanterie ,
c'eftoit un Seigneur aimable , riche , fage,
brave , & dont l'unique défaut êtoit d'avoir
trop de coeur & de franchiſe. Le Marquis
d'Emicourt & le Comte de Montmirel
avoient efté long - temps ennemis mortels ;
des amis communs les avoient réconciliez ,
& Mademoiſelle de Montmirel devoit eftre
le fceau de ce raccommodement . Son mariage
avec le jeune Comte d'Emicourt devoit
s'achever inceffament . La mort du
Comte de Montmirel en fufpendit les apprêts.
Les affaires de Madame de Montmirel
fe trouvérent fort dérangées par cette
mort : Mais , le Marquis d'Emicourt honnête
homme,avoit donné fa parole , & ne
voulut point la retirer. Cette affaire alloit
eftre terminée , dés que la mere & la fille
auroient donnés qelques mois à la mémoire
d'un Epoux & d'un Pere.
Mademoiſelle de Montmirel regardoit
donc le Comte d'Emicourt , com ne un
Epoux , & c'êtoit en cette qualité qu'elle
$7,2ܐ7
LE MERCURE
le traitoit avec tant de diftinction . Il est
vrai qu'elle n'avoit pas beaucoup de peine
à fuivre en cela fon devoir , & que fon
coeur yavoit bonne part. Nos deux Anglois,
qui ne fçavoient rien de cette circonftance
, & qui n'en auroient peut- eftre
pas efté fort enbaraffés , quand ils l'auroient
fçue , alloient leur chemin .
Cependant , la Comteffe de Montmitel
commençoit à éclaircir fon deüil ,
elle rendoit des vifites & en recevoit . Un
jour , elle vint chez une Dame où elle
trouva les deux amans de fa fille. La vûë.
de Vvolley lui caufa des tranfports: dont
fon vifage fe reffentit : Jamais elle n'avoit
efté plus belle , jamais auffi n'avoit elle
plus fouhaité de l'eftre , & jamais elles
ne le fut plus inutilement..
D'abord , il ne daigna qu'apeine lá regar--
der. Il répondit à fes civilitez d'un air giàcé
Mais , Park fit fi bien par fés fignes-
& par fes remontrances , qu'il s'approcha
d'elle, & qu'il lui parla . Ce fut d'une mnaniere
fi contrainte & fi embaraffée , que la :
Comteffe le croyant éblouy par fes charmes
, auroit voulu , comme le Soleil ,
pouvoir fe cacher derriere quelque nuage ,
pour en affoiblir l'éclat . Elle n'oublia rien
pour le r'affarer & pour s'enhardir ; elle
y perdit fon tems & fà peine : Tandis que
fon ami fe tiroit mieux d'affaire auprés de
fa fille , il avoit trouvé le moyen de l'entretenir,
DE MAY 73
un
tretenir , & voyant que le tems eftoit précieux
, il débutta mais refpectueufement
, par lui dire qu'il l'adoroit depuis
plus de deux mois ; qu'il la fupplioit d'en
eftre perfuadée , & de lui apprendre
fi , comme il avoit lieu de le foupçonner ,
elle avoit des engagemens avec
Cavalier qu'il avoit vû auprés d'elle ,
il y avoit huit ou dix jours . Il ajouta que
quelque fût l'amour de ce Cavalier , elle
n'égaleroit jamais la fienne ; que fi elle vouloit
avoir la bonté d'en effayer , elle n'auroit
pas lieu de s'en repentir ; mais que
quelque fût fa réponſe fur la demande qu'il
avoit l'honneur de lui faire , il pouvoit l'affûrer
que rien ne feroit capable de le faire
changer , & qu'heureux ou malheureux
il l'adoreroit toute la vie. Mademoiſelle
de Montmirel , qui avoit entendu dire que
Vvolfey êtoit d'une humeur enjoüée &
d'un efprit divertiffant , prit Park pour lui ,
& croyant qu'il vouloit railler , elle lui répondit
d'un ton plaifant. Vvolfey qui la vic
rire , en tira un bon augure . Park , s'écria
t- il , où en fommes nous ! Comment vont
nos affaires ? Sommes nous écoutez ? Parles
tu pour toi , ou pour moi ? Cette faillie
déconcerta fi fort Madame de Montmirel ,
qu'e
' elle ne fçut où elle en êtoit. L'arrivée
du Comte d'Emicourt lui donna le tems
de fe remettre : Dés que Mademoiſelle
de Montmirel le vit , approchés - vous ,
May 1718.
G
74 LE MERCURE
fi
Monfieur , lui dit - elle ; vous avez beaucoup
d'efprit , mais vous ne parlez pas
bien le langage amoureux , que ce Cavalier
que vous voyez auprés de moi . Je voudrois
pour toutes chofes au monde , que vous euffiez
entendu tout ce qu'il vient de me dire
de tendre & de paffionné , vous en auriez
té jaloux. Alors , le tournant vers Park qui
faifoit affez méchante figure pendant ce
début : Monfieur , lui dit-elle , j'efpere que
vous aurez affez de complaifance pour le
répéter; vous me ferez plaifir , & vous obligerez
la compagnie qui perdroit trop de ne
.pas entendre de fi jolies chofes. Park enrageoit
; la plaifanterie n'étoit pas de fon
goût: Mais, craignant de paffer pour ridicule
, s'il fe fachoit , & voyant que tout le
monde rioit , il fe mit à rire & à plaifanter
comme les autres . Là- deffus, on ſe partagea
pour jouer. Park pour ne fe point
démentir , joüa : Vvolfey n'en voulut_rien
faire ; Monfieur d'Emicourt reſta auffi au
nombre des Spédateurs : L'Anglois le ti
rant à part : Monfieur , lui dit- il , vous ai
mez Mademoifelle de Montmirel. Cet
amour n'a pas le bonheur de me plaire .
J'en fuis faché , lui répondit le Comte fur-
• pris de fon difcours ; mais , je ne puis qu'y
faire. Pardonnez - moi , reprit Vvolley ;
c'eſt de vous défifter de fa pourfuite : Et de
quel droit , dit Monfieur d'Emicourt , vous
mélez- vous de mes affaires : De quel droit
DE MAY. 71
repondit Vvolley ? C'est que je l'aime , &
que m'en croyant plus digne que vous , fi
vous ne voulez pas me la céder de bonne
grace , je troverai le moyen de vous le faire
faire par force. Vous , Repliqua le Comte
! Je n'en crois rien. Nous verrons , die
Vvolley : Quand vous voudrez , repondic
Monfieur d'Emicourt .Cependant , ajoutat-
il , je vous prie de m'éclaircir fur une
chofe qui m'embaraffe . Le Cavalier qui
parloit à Mademoiſelle de Montmirel
quand je fuis entré , n'eft il pas vôtre amiz
Ouy , repondit Vvolfey : N'eft- ce point luš
qui en eft amoureux , pourfuivit le Comte
? Cela eft encore vrai,repliqua l'Anglois ;
& c'estparce qu'il eft mon ami , parce qu'il
eft amoureux de Mademoiſelle de Montmirel
, & que j'en fuis amoureux moi - même
, que je trouve fort mauvais que vous
l'aimiez auffi. J'avoue , dit le Comte , que
je ne comprens rien à tout cela. Oh , reprit
Vvolley , je ne fuis pas homme à tant
d'explications ! Si vous voulez fçavoir le
refte , trouvez vous demain au bord de la
Riviére audeffous de Paris ; j'y ferai avec
un cheval & une lance. Volontiers , dit
d'Emicourt ; vous ferez fatisfait : Séparons
nous , & ne faifons point connoître ce qui
vient de fe paffer entre nous
Park joua long-tems , & de malheur ;
il y avoit plus d'une heure que Vvolley
s'eftoit retiré : Lorfqu'il arriva , il le trou
Gij
76 LE MERCURE
I
va accommodant fes armes , & effayant
une lance. Mon ami , s'écria Vvolſey , je
me bats demain contre d'Emicourt ! Nous
allons eftre deffaits d'un Rival formidable ,
puifqu'il eft aimé. La partie eft liée ; il n'y
a plus moyen de s'en dédire . Que j'envie
ton fort , lui dit Park ! Que je ferois charmé
de pouvoir prendre ta place ! Ils fe mirent
à table ; volfey n'avoit jamais efté
plus vif, ny plus enjoüé ; il dit cent folies
qui fufpendirent les frayeurs de fon ami .
L'heure venne de fe féparer , ils le coucherent
; Vvolfey dormit d'un fommeil tranquille
, n'ûr point de ces fonges prophétiques,
dans lefquels on nous dit que la Nature
ou le génie qui veille fur nos jours
nous font voir les malheurs qui nous menaçent.
Le lendemain , Park l'embraſſant ,
va , mon cher , lui dit- il , va ſignaler ton
amour & ton courage ; puifqu'il ne m'eft
pas permis de le feconder , je t'attens ici
pour te féliciter de ta Victoire .
4
›
Paris n'êtoit pas alors ce qu'il eft aujourd'huy
On labouroit où nous voyons les
plus beaux Edifices. Ce fut précisément où
font les Thuilleries , que le Comte d'Emicourt
& Vvolley prirent leur champ de
bataille. Ils y arrivérent prefque en même
tems:Le combat fut long,douteux , bien dif
puté de part & d'autre : La bravoure , l'adreffe
, l'émulation , la jaloufie & l'animoté
fe fuccédérent tour à tour . L'épée
DE MA
prit la place de fa lance. Enfin , quoiqu'il
femblât dans ce tems là , que les Anglois
fuffent en droit de battre les François,
& d'en triompher , le Comte répara l'honneur
de la Nation , & fit de fi grands efforts
contre Vvolfey , qu'il le fit tomber
à fes pieds. Il voulut lui donner la vie,
mais , il n'en eftoit plus tems.
Sa mort ne fit pas grand bruit ; on voyois
tous les jours des Duels plus fanglans
& fouvent de dix hommes qui s'eftoient
battus cinq contre cinq , il en reftoit fix
ou fept étendus fur le carreau .
Park , le feul Parx en fut au défefpoit,
il pleura amérement fur le corps de fon
malhûreux ami , & voulut fe tuer , pour en
eftre inféparable. Quelles plaintes , quels
murmures , quelles imprécations ne fit- il
point ? Il fut vingt fois fur le point de fe
paffer fon épée au travers du corps ; mais
fongeant que s'il mouroit , Vvolfey ne fe
roit point vangé , il fe réferva pour le
faire, en fe contentant de le pleurer, & de
le faire enterrer le plus magnifiquement
que fa fortune & fon amitié le lui permirent.
Deux jours aprés ces triftes funé
railles , il écrivit cette Lettre au Comte d'E
micourt.
VOUS avez tué Vvolfey. Je veux
croire que vous l'avez tuéen brave homme ;
mais , ne vous glorifiez pas encore de vôtre
victoire ; elle eft imparfaite , & vous n'avez
Giij
78 LE MERCURE
triomphe qu'à demi , puifque je fuis encore
en vie.Vous avés en moi un Ennemi d'antant
plus redoutable , qu'il combattre pour acquérir
une Maitreffe , & pour venger un
Ami. Venez demain au même endroit où
vous avez fait vôtre combat ; afin que le
théatre de la mort de Vvolfey le foit auffs
de la vôtre.
Le Comte d'Emicourt crut que la mort
de Vvolfey ne lui ayant point couté la moindre
bleffure , il tireroit auffi bon parti de
Park .Il fe rendit à l'en froit marqué , avec
la fierté que donne une victoire récente ,
& l'affurance qu'infpire l'efpoir d'une pro
chaine Mais il fe trompas la fortune ne
l'avoit flaté que pour le trahir. L'Anglois
furieux , à la vue de fon fang qui couloit
d'une légere bleffure qu'il avoit reçue à la
cuiffe , fond avec impétuofité fur fon
Ennemi , te preffe , le trouble , ne lui
donne pas le tems de fe reconnoitre , lui
paffe fon épée au travers du corps , & le
enverfe mort à fes pieds.
Madame de Montmirel apprit la mort de
Monfieur d'Emicourt en même tems que
elle de Vvolfey , & ne fut guères moins
affligée de l'une que de l'autre : Mais la
fille fut accablée de la derniére trifteffe :
Elle maudit Park , lui jura une haine implacable
, & refufa toutes les juftifications
qu'il lui fit faire par une amie comanune.
DE MAY. 79
Il fe hazarda de paroître devant elle
dans la maifon de cette amie . Elle lui fit
de ces reproches fanglans & cruels , qui
feroient infupportables dans la bouche
même d'une perfonne indifférente , & qui
accablent , qui confondent dans celle d'u
ne perfonne aimée . Perfile , lui dit - elle ,
ofes - tu te montrer à mes yeux , teint du
fang d'une homme qui êtoit, pour ainfi dire,
mon Epoux ? Que t'avoit- il fait , Barbare ,
pour lui ôter la vie ? Que t'avois- je fait
moi -même , pour m'en priver ? Il avoit
tué mon ami , répondit douloureufement
Park ; il vous aimoit , il alloit vous pof
féder. Il a tué ton ami, reprit- elle ? Dis qu'il
a puni fon infolence . Plût au Ciel qu'il
ût pû de même punir la tienne ! As- tu donc
cru te faire aimer , en m'ôtant ce que j'avois
de plus cher au monde ? Fuis cruel ,
fuis loing de moi , & crains tout de ma
haine & de ma fureur?Mais non , ne crains
rien d'une fille impuiffante , qui ne peut
fe vanger que par fes larmes & que par fes
A
regrets
Ah Madame , s'écria l'amoureux Park !
Je vous fournirai d'autres armes , & ma
main conduira la vôtre à mon coeur , pour
m'arracher la vie . Ta vie , lui réponditelle
, n'eft pas affés précieufe , pour payer
celle de mon amant ; & s'il eft vrai que tu
m'aimes , vis pour fentir tout le poids de
ma haine & de mon mépris. Park abbatu ,
Giiij
80 LE MERCRUE
les yeux couverts de pleurs , n'ofoit la regarder
, & reftoit dans un trifte filence.
Les larmes d'un homme aimable font féduifantes
: Quelque irritée que fût Mademoifelle
de Montmirel , elle craignit de
s'en laiffer attendrir ; elle fortit bruſquement ,
& le laiffa dans un état pitoyable , roulant
mille deffeins funeftes contre lui- même.
Son amie le retira de la fombre rêverie où
il eftoit plongé , lui dit les chofes les plus
confolantes , tira parole de lui qu'il n'attenteroit
point à fa vie , & qu'il fe réferveroit
pour un tems plus heureux . Elle lui
promit de lui rendre toutes fortes de bons
offices auprés de Mademoiſelle de Montmirel
, qui ne feroit peut- eftre pas toujours fi
intraitable , & l'exhorta à fe mettre en
feureté
L'infortuné Park fe retira auprés de fon
Général , lui conta tout ce qui s'eftoit paffé
lui apprit la mort de Vvolfey , & celle
du Comte d'Emicourt , & le pria de le
prendre fous la protection : Il fit fagement;
le Marquis d'Emicourt le faifant chercher,
pour tirer vangeance de la mort de fon
fils qui demeura pourtant impunie. Tel
eftoit le malheur de ce déplorable Regne ,
que les plus forts donnoient la loy aux plus
foibles. Le Général Anglois aimoit Park
qui avoit toujours paffé pour un brave
homme. Cette derniere action lui gagna
l'eftime & le coeur de tous les Officiers : Il
DEMA Y.
en écrivit à Henry V. Roy d'Angleterre
que l'infenfé Charles VI . venoit de déclarer
fon Succeffeur . Henry voulut voir Park ,
l'éleva jufqu'à le faire Lieutenant de fes
Gardes : Cependant , il eftoit d'une trifteffe
effroyable ; le fouvenir de fon ami , les
rigueurs de Mademoiſelle de Montmirel
qui le traitoir auffi mal depuis fon élévation
, que lorfqu'il n'eftoit qu'un fimple
Gentil Homme ; & le peu d'efpérance de
la fléchir ou de l'oublier , lui rendirent
la vie odieufe . Les Anglois font fujets à
une noire mélancolie qui dégénére en un mal
incurable qu'ils appellent Confomption:
Park paroiffoit infenfible à toutes les bontés
de Henry : Il lui dit ingénûment qu'il
avoit une paffion violente & malheureuſe
dans le coeur ; & que rien ne pouvant adoucir
une Françoile qu'il aimoit , il eftoit
réfolu de fe laiffer mourir . Henry s'infor
ma qui elle eftoit , & la fit demander à
Madame de Montmirel fa mere , qui fe
voyant fans bien & fans appuy , détermina
fa fille à ne plus maltraiter Park &
à accepter l'honneur que le Roy d'Angleterre
vouloit lui faire. Mademoiſelle de
Montmirel touchée de la perféverance d'un
amant fi tendre & fi fidélle , fe rendit . Le
Mariage fut conclu , & s'acheva avec beaucoup
de magnificence . Cet heureux changement
rendit à Park la beauté & la bonne
humeurque fa trifteffe lui avoit enlevées .Ma
$r LE MERCURE
demoiselle de Montmirel devenuë Madame
Park , aima d'abord fon mari par devoir ,
& bientoft par inclination : Ils joüirent
long tems de leur bonheur , laifférent une
nombreufe poftérité , & Henry VIII . auffi
Roy d'Angleterre, époufa dans la fuite une
héritiere de cette Maiſon .
Sstts stats Ssttsttts
A MAJESTE' voulant procurer aux
Officiers de fes Troupes , un traitement
avantageux rappeller à la fuite des Régimens
, une partie des Officiers réformés auxquels
Elle avoit permis de s'abſenter, & acorder
aux Soldats , Cavaliers & Dragons ,,
une augmentation de Solde ; a , de l'avis de
Monfieur le Duc d'Orleans Régent , fait
une Ordonnance qui contient 136. articles ..
Comme nous en parlerons plus au long dans
la fuite de notre Journal , nous nous contenterons
feulement de donner ici les tables des
penfions & appointemens des Officiers , tant
de Cavalerie que d'Infanterie ..
EN TEMS DE PAIX. Cavalerie.
Nouveau Traitement des Troupes de la Cavalerie
Françoife , Compagnie à 25. Mútres
, Reglépar S. A. R. le 6. Avril 1718 .
Benfion d'un Lieutenant Colonel, 600. 1.
DE MAY.
*
Apppointemens d'un Capitaine en pied .
Remonte
2160. liv.
650.
liv.
Total , 2810. liv.
Appointemens.d'un Capitaine en fecond ..
108) . liv.
Appointemens du premier Lieutenant ...
Appointemens du Lieutenant en fecond ..
900.
liv.
Appointemens du Maréchal des Logis ..
600. liv.
504.
liv.
126. liv.
Brigadier , à 8 -fols par jour .. 144. liv.
Cavalier , à 7. fols
Appointemens de l'Aide Major . . 1200. liv .
Outre la folde ci - deffus , il refte en Maſ
fe par an pour chaque Compagnie , la ſome
me de 450. livres ; ce qui monte pour une
Régiment de huit Compagnies , à . 3500. 1..
Les Officiers de Cavalerie continueront
de jouir des Penfions qu'ils ont.
EN TEMS DE GUERRE . Cavalerie.
Nouveau Traitement des Troupes de la Ca
valerie Françoife , Campagnie à so . Maitres
, Reglé par S. A. R. le 6 Avril 1718.
MESTRE DE CAMP.
Appointemens comme Capitaine . 2160l .
Pour tenir lieu de Remonte , Foutrage
84
LE MERCURE
Uftancile , Quartier d'Hyver , Pain &
autres Fournitures, comme Capitaine ..
6400. liv.
Idem comme Meftre de Camp . 2000. liv.
Total , 10560 liv.
Lieutenant - Colonel.
Appointemens comme Capitaine, 2160. liv.
Pour tenir lieu de Remonte , Fourrage , & c.
6400.
liv.
Idem comme Lieutenant Colonel. 1500. liv.
Penfion 600. liv.
Total , 10660. liv.
Capitaine en pied.
Pour tenir lieu de Remonte , Fourrage , & c.
21 60. liv.
6400. liv.
Total , 860. liv.
I 080. liv .
Capitaine en fecond.
Appointemens
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile ,
Quartier d'Hyver , Pain & autres Fournitures
Premier Lieutenant.
800. liv.
Total , 1880. liv.
Appointemens 900, liv
ver , & c.
600, liv.
Pour tenir lieu de Fourrage , Quartier d'Hy.
· 85
DE MAY.
Total , 1500. liv.
Lieutenant en fecond .
Appointemens
Pour tenir lieu de Fourrage , Quartier d'Hy.
ver , & c.
600. liv .
500, liv.
Total , 1100, liv
Maréchal des Logis .
Appointemens
Pour tenir lieu de Fourrage, Quartier d'Hy-
504
liv.
ver , & c.
400.
liv.
Total , 904. liv.
Brigadier , fols
Cavalier , à 7- fols
à 8. fols par jour. 144.
liv.
par jour. I 26. liv.
Aide - Major.
Appointemens I 200. liv
Pour tenir lieu de Fourrage, Quartier d'Hyver,
Uftancile & autres Fournitures . 800. l.
Aumofnier , pour tout
Total , 2000. liv.
600, liv.
600. liv. Chirurgien , pour tout
Outre la folde ci- deffus , il reftera en
Maffe par an pour chaque Compagnie , la
fomme de 900. livres ; ce qui monte pour
un Régiment de huit Compagnies , à ..
7200 liv.
Les Officiers de Cavalerie continueront
de jouir des Penfions qu'ils ont .
$86 LE MERCURE
Dragons.
EN TEMS DE PAIX.
Nouveau Traitement des Dragons , Compagnie
à 25. Dragons . Reglé par S. A. R.
·le 6. Avril 1718.
Appointemens du Meftrede Camp.3600. L
Penfion
Penfion du Lieutenant- Colonel.
1125
liv.
Total , 4725.
liv.
600. liv.
Appointemens du Major 1980. liv.
Penfion
400, liv.
Total , 2380. liv
Appointemens de l'Aide- Major . 1110. liv.
Appointemens de Capitaine en pied
Remonte
Appointemens du Capitaine en fecond
1980. liv.
600. liv.
Total , 2580. liv.
Appointemens du premier Lieutenant .
990. liv.
Appointemens du Lieutenant en fecond ..
•
210. liv.
Appointemens du Maréchal des Logis .
540. liv.
Brigadier , à 7 fols 6. deniers.
450.
liv.
Dragon , à 6. fols 6. deniers.
135.
liv.
117. liv.
Outre la folde ci- deffus , il reftera en
Maffe par an pour chaque Compagnie , la
fomme de 450. livres ; ce qui monte par RéDEMA
Y.
8.7
giment de huit Compagnies , à . 3600 liv.
Les Officiers de Dragons continueront
de jouir des Penfions qu'ils ont.
EN TEMS DE GUERRE .
Dragons.
Nouveau Traitement des Dragons , Compagnie
àso Dragons . Reglé par S. A, R.
le 6. Avril 1718.j
MESTRE DE CAMP ,
Appointemens 3600. liv.
Pour tenir lieu de Fourrage , Quartier d'Hyver
, Uftancile , Pain & autres Fournitures
Penfion
2000. liv.
1125.
liv.
Total , 6725. liv.
Lieutenant - Colonel.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile
Quartier d'Hyver , Pain & autres Four-
3
nitures
Penfion
Appointemens
1500.
liv.
600. liv.
Total , 2100. liv.
Major.
1980.liv.
Pour tenir lieu de Fourrage, Quartier d'Hyver
, & c.
Penfion 1000. liv.
400.
liv.
Total , 3,80. liv.
Appointemens
Aide
Major.
1110. liv.
88 LE MERCURE
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile
&c.
Appointemens
›
800. liv.
Total , 1910 liv.
1985. liv,
Capitaine en pied.
Pour tenir lieu de Remonte , Fourrage ,
Quartier d'Hyver , Pain & autres Fournitures
Capitaine en Second.
6200. liv.
Total , 8180. liv.
Appointemens
990
liv.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile &c.
800. liv,
Total , 1790 liv .
Premier Lieutenant.
Appointemens
810 liv.
Appointemens
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile & c .
Lieutenant en fecond ,
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile , & c..
600. liv.
Total , 1410 : liv .
540. liv.
soo. liv.
Maréchal des Logis.
Total , 1040. liv .
Appointemens
Pour tenir lieu de Fourrage , &c. 400. liv.
450.
liv.
Brigadier , à 7. fols 6. deniers par jour .
Total , 850 , liv .
Dragon , à 6. fols 6. deniers .
135.
liv.
Aumofnier , pour tout.
117. liv.
600. liv.
Outre
DE MAY. 89
Outre la folde ci- deffus , il restera en
Maffe par an pour chaque Compagnie , la
fomme de 900 livres ; ce qui monte pour
un Régiment de huit Compagnies , à
7200.
liv.
Les
Officiers
de Dragons
continueront de jouir
des Penfions
qu'ils
ont.
EN TEMS DE PAIX.
Infanterie.
Nouveau Traitement des Troupes de l'Infanterie
Françoife , Reglé par S.A. R. le
6. Avril 1718 .
Colonel dont le Régiment avoit Prevôté…
Appointemens , outre fon Traitement de
Capitaine.
Pour tenir lieu de Prévôté.
990. liv .
810. liv.
Total , 18 o. liv.
Prevôté.
Colonel dont le Régiment n'avoit point de
Appointemens , outre fon Traitement de
Capitaine.
Lieutenant - Colonel..
990.
liv.
1
Appointemens , outre fon Traitement de
Capitaine
Penfion
810. liv...
450.
liv.
Total , 1260. liv .
Ceux des Officiers qui auront des Penfions
plus fortes continueront d'en jouir.
H
bo LE MERCURE
Commandant de Bataillon.
Appointemens , outre fon Traitement de:
Capitaine 8.1 o. liv.
Majer.
Appointemens
Penfion
1500. liv..
300. liv..
Total , 1800. liv.. ›
Aide- Major.
Appointemens 810. live
Appointemens 1800 liv ..
Penfion
Capitaine de Grenadiers Compagnie
à so hommes.
Gratifications à so . Grenadiers. 405 liv .
Capitaine de Compagnie , ordinaire ,
à 69. hommes.
Appointemens
Pour tenir lieu de Routes aux Recrües ....
Portion de la maffe. pour l'habillement dess
Recrües
2.00 . liv.
Total , 2405. liv ..
I 734 liv.
200. liv.
296. liv.
Total , 2230. liv ..
Appointemens 900.
liv.
Capitaine en fecond de Compagnie ordinaire.
Appointemens 756. liv.
Premier Lieutenant de Grenadiers.
Appointemens 630. liv.
Appointemens .
Second Lieutenant de Comp. de Grenadiers ..
450
liv..
Capitaine en fecond de Grenadiers.
DE MAY
Premier Lieutenant de Compag. ordinaire.
Appointemens
450. liv.
Lieutenant en fecond de Compag , ordinaire.
Appointemens 350. liv .
Aumofrier.
Appointemens 180. liv.
Chirurgien
Appointemens 180. liv.
Sergent de Grenadiers , à 12 fols par jour.
216 liv .
Caporal de Grenadiers , à 8 fols 6 deniers .
133 liv.
fols 6 deniers.
Anfpeffade de Grenadiers , à 7 fols 6 deniers.
Grenadiers , Compagnie ordinaire , à 6:
135
liv.
Sergent , à 11 fols
117 liv.
par jour:
Caporal , à 7 fols 6 deniers
198 liv..
Soldat , àfols 5 deniers
Anfpeffade , à 6 fols 6 deniers.
135. liv.
117.liv..
fé
99. liv..
Outre la folde ci deffus , il refte en Maf--
par an, pour chaque Compagnie de Grenadiers
, la fomme de 954 liv. Er pour
chaque Compagnie ordinaire 1296 liv .
Le Capitaine touchera chaque années .
296 livres du fonds de la Maffe , pour l'ha--
billement des Recrües..
Il lui fera donné 200. livres par an
pour tenir lieu de Route aux Recrües.
Au moyen de l'augmentation de paye ,
le Soldat s'entretiendra de linge. & de
chauffure .
Hiji
92
LE
MERCURE
Les Capitaines des Compagnies qui fe
trouveront plus fortes à la Reveüe du
mois de Janvier , qu'aux Reveües des
mois de Novembre & Décembre précédens
, feront payez par forme de fupplément
fur ladite Reveüe de Janvier de ce
qu'ils auroient dû recevoir , tant pour le
payement des effectifs que pour leurs Appointemens
; fi leurs Compagnies s'eftoient
trouvées aux Reveües de ces deux mois
de Novembre & Décembre , au même
nombre d'hommes qu'elles fe trouveront
en Janvier ; & pareil décompte leur fera
fait fur la Reveüe de la fin du Sémeftre ,
pour les mois de Fevrier & Mars precedens
.
EN TEMS DE GUERRE .
Infanterie.
Nouveau Traitement des Troupes d'Infan- `
terie Françoife , Reglé par S. A R. le 6
Avril 1718.
Colonel de Regiment qui avoit Prevôté-
Appointemens de Colonel , outre fon Traitement
de Capitaine .
Pour tenir lieu de Prevôté.
990.
liv.
$ 10. liv .
Pour tenir lieu de Fourrage , Üftancile &
Pain , en ladite qualité de Colonel ,
outre fon Traitement de Capitaine .
1600. liv.
Total , 3400.
liv.
›
DE MA Y.
91
Colonel de Regiment qui n'avoit point
de Prevofté.
Appointemens de Colonel , outre fon Traitement
de Capitaine . 990. liv.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile &
Pain , en ladite qualité de Colonel , outre
fon Traitement
de Capitaine .
I 200 liv.
Total , 2190 liv.
Lieutenant - Colonel.
Appointemens de Lieutenant - Colonel ;
outre fon Traitement de Capitaine .
•
810 liv.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile &
Path , en ladite qualité de Lieutenant-
Colonel , outre fon Traitement de Capitaine.
Pe fion.
1000 liv.
450.
liv.
Total , 2260. liv.
Ceux des Officiers qui auront des Penfions
plusfortes,continueront d'en jouir.
Commandant de Bataillon.
Appointemens de Commandant de Bataillon
, outre fon Traitement de Capitai-
8.0. liv .
ne .
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile &
Pain , en ladite qualité , outre fon Trai
tement de Capitaine .
1000. liv.
Total , 1810 liv.
94
LE MERCURE
Appointemens.
Major.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uitancile :
1500. liv
& Pain.
800 liv.
Penfion .
300
liv..
Total , 2600. fiv..
Aide- Major.
Appointemens. S10 liv.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile &.
Pain.
440
liv..
Total. 1250. liv..
Capitaine de Grenadiers , Compagnie à 50.
Appointemens.
-
Gratification à so hommes
1800. liv ..
405 liv..
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile ,
Pain , Arnies , & autres fournitures .
Penfion.
Capitaine de Compagnie ordinaire , Com--
Appointemens .
pagnie à 91.
1500 liv.
200 liv..
Total , 3905 liv..
1734 live
400.
liv.
l'habillement .
390 liv.
Pour tenir lieu de Route aux Recrües
Portion de la Maffe , pour
des Recrües .
Four tenir lieu de Fourrage , Uftancile ,
Pain , Armes , & autres fournitures
1500 liv..
Total , 4024, liv .
Appointemens..
900
live
Capitaine en fecond de Grenadiers .
DE MAY
05
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile &
Pain.
Capitaine en fecond d'une Compagnie
440
liv.
Total , 1340 liv..
756 liv:
ordinaire.
Appointemens
Pour tenir lieu de Fourrage , Utancile &
Pain.
440.
liv..
Total , 1196. liv ...
630 liv.
Premier Lieutenant de Grenadiers..
Appointemens.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile & :
Pain.
350. liv..
Toral , 980. liv.
450.
liv.
Lieutenant en fecond de Grenadiers.
Appointemens.
Four tenir lieu de Fourrage , Uftancile &
Pain .
300.
liv.
Toral , • 750. liv.
450.
liv.
Premier Lieutenant de Compag, ordinaire.
Appointemens.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uitancile &
Pain.
Lieutenant en fecond de Compagnie
Appointemens .
ordinaires
350.
liv.
Total , 800. liv..
355. liv..
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile &
Pain .
300.
liv.
Total , 660. liv..
Aumofnier.
Appointemens .
180. liv.
96 LEMERCURE 1.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftamile &
Pain
320.
liv.
Total , soo. liv.
Chirurgien .
Appointemens. 180. l.
Pain.
320. I.
Total , 5oo . I
Pour tenir lieu de Fourage , Uftancile &
Sergent de Grenadiers , à 12 fols par jour.
216, l..
Caporal de Grenadiers , à 8 fols 6 deniers
par jour. 153. la
Anfpeffade de Grenadiers , å 7 fols 6 deniers
par jour.
135. 1.
Grenadier , à 6 fols 6 deniers par jour ..
1 177. l.
198.1.
Sergent de Compagnie ordinaire , à I r
fols par jour.
Caporal de Compagnie ordinaire , à 7 fols
6. deniers par jour .
135
b
Anfpeffade
de Compagnie
ordinaire
, à 6
fols
6 deniers
par jour
.
117.
L
Soldat
, às fols
6 deniers
par jour
. 99.
I.
Outre
la folde
cy - deffus
, il reftera
en
Maffe
par
an pour
chaque
Compagnie
de
Grenadiers
, 95.4
. livres
, & pour
chaque
Compagnie
ordinaire
, 1710
. livres
.
Le Capitaine touchera chaque arrée
390. livres du fonds de la Maffe pour l'habillement
de fes Recrües.
Il lui fera donné 400. livres par an , pour
tenir lieu de Route aux Recruës. Au moyen
de
DE MA Y. 97
de l'augmentation de paye , le Soldat s'entretiendra
de linge & de chauffure .
Les Capitaines de Compagnies qui fe trouveront
plus fortes à la Reveüe du mois de
Janvier , qu'aux Reveües des mois de Novembre
& Décembre précédens , feront
payez par forme de fuplément fur ladite
Revue de Janvier , de ce qu'ils auroient dû
recevoir , tant pour le payement des effectifs
, que pour leurs appointemens , fi leurs
Compagnies s'eftoient trouvées aux Reveües
de ces deux mois deNovembre & Décembre,
au meſme nombre d'hommes qu'elles
fe trouveront en Janvier ; & pareil décompte
leur fera fait fur la Reveie de la
fin du Sémeftre , pour les mois de Fevrier
& Mars précédens .
Il fera fait pendant la Campagne trois
Reveües par les Commiffaires des Guerres :
La premiere conjointement avec les Infpecteurs
Généraux au mois de May ; la feconde,
au mois de Juillet, & la troifiéme au mois
de Septembre. Et le payement des Compagnies
fera fait fur le pied des effectifs qui
fe trouveront à chacune defdites Reveües.
Elles feront payées pour les mois de May
& Juin,fur celle du mois de May ; pourles
mois de Juillet & Aouft,fur celle deJullet;
Et pour les mois de Septembre & Octobre,
fur celle de Septembre.
Le décompte des Appointemens du Capitaine
fera fait pour les mois de May &
Maig 1718 .
I
LE MERCURE
Juin , par rapport au nombre effectifdont
Compagnie fe trouvera compofée à la
Revcie de May ; & lorſque ſa Compagnie
fe trouvera à l Reveüe de Juillet, moins
forte de trois hommes qu'à celle de May
& à celle de Septembre, moins forte de fix , le
décompte des Appointemens dudit Capi ,
taine fera fait fur le pied des hommes cffcc .
tifs dont la Compagnie eftoit compofée au
mois de May ; & ce , nonobftant la diminution
de trois hommes en Juillet & de fix
en Septembre.
Les Comédiens Italiens firent l'ouverture
de leur Théatre le Lundy 25 Avril ,
par une Piece nouvelle qui a pour Titre :
Les Nouvelles Débarquées , ou le Naufragean
Port à l'Anglois , en trois Actes ; avec
un Prologue & des divertiffemens . En
voici le fujet.
Lélio Banquier Italien , ayant appris la
mort d'un de fes Correfpondans à Paris ,
nommé Lombardini , fê met en chemin
pour fe rendre en cette Ville ; afin d'y régler
fes affaires , & appurer fes comptes
avec la Signora Cécilia Lombardini veuve
de fon Correspondant . Comme il eft veuf ,
& d'ailleurs fort jaloux de deux filles qu'il
a , ( Flaminia & Sylvia, ) il prend la réfólution
de les mener avec lui en France ,
plûtôt que de les laiffer à Rome , (lieu
de fa vence , ainfi que fon Domestique
qui confinin Valet qui eft Arlequin ,
*1893
ཏུག་
THEATE
DE LA VILLE
DE MAY.
LYON
Violette Servante , & Pafquelle vieil / 13
Duegne , à qui il avoit confié la garde de
fes filles.
Arrivé à Auxerre , le Coche d'Eau dans
lequel il s'êtoit embarqué avec fa famille ,
ayant êté furpris aux environs du Port à
l'Anglois par un Orage & un vent furieux ,
eſt obligé d'y relâcher ; & par conféquent
tous ceux qui êtoient dedans , furent
contrains de defcendre à terre , & de fe
loger où ils pûrent.
>
Un Allemand appellé le Comte Trinkemberg
, ( Scapin ) avec le Chevalier de
la Baftide Provençal , ( Mario ) ; l'un
amant de Flaminia , & l'autre de Sylvia ,
avoient inutilement tenté à Rome de voir
leurs Maîtreffes . Le dépit de ne pouvoir
réüffir dans leurs de ffeins , leur avoit fait
prendre le parti de voyager quelque tems.
ils êtoient arrivés en France , & y avoyent
fait connoiffance avec la Signora Lombardini
dont on vient de parler . Il y avoit déja
quelque tems qu'ils eroient liez de fociété
avec cette Dame , lorfqu'un jour elle leur
propofa la partie d'aller au Port à l'Anglois
, pour y paffer la journée : Le hazard
voulut que ce fût le même jour que le Coche
échoua , & que Lélio & fes filles furent
auffi obligés de s'y retirer. Comme
cette Veuve êtoit encore jeune & qu'elle
aimoit la joye & le plaifir , efle mit de la
partie une Muficienne , nommée Tontine,
100
LE MERCURE
qui avoit joué dans l'Opéra de Marſeille.
C'étoit une bonne fille qui ne demandoit
pas mieux que de faire plaifir , car, le Chevalier
ayant apperçû en paffant dans la
Salle , Sylvia , il en devint amoureux , &
fit confidence de fa nouvelle paffion à
Tontine , en la priant de lui faire naître l'occafion
de voir fa belle Blonde . Tontine
lui dit qu'elle avoit appris que cette jeune
perfonne avoit une four Le Chevalier
ayant rapporté cela au Comte , il lui fir
venir l'envie de voir cette autre foeur. Il
y avoit pour cet effet 2 obftacles à vaincre ;
la timidité de ces jeunes perfonnes qui leur
faifoit appréhender la compagnie des hommes,
quoique dans le fonds elles l'aimaffent;
& la vigilance de la vieille Pafquelle
leur Argus , qui ne les quittoir point.
Tontine,pour vaincre le premier obftacle ,
concerta avec les deux Amans de s'habiller
en Paifans,& d'y joindre des violons pour
les accompagner ; & comme ils fe trouvoient
justement au per jour de may , elle
leur dit d'avoir des bouquets , de les préfenter
aux deux filles , & qu'elle ne manqueroit
pas de s'y trouver , pour les ayder
de fon côté à lier la connoiffance . Tout alloit
felon le défir des uns & des autres ,
lorfque la vieille Pafquelle inquiette de
ce qu'êtoient devenues Flaminia & Sylvia,
les appelle & les fait quitter brufquement
la compagnie , dans le tems qu'elles , alDE
MAY. for
loient prendre les bouquets qu'on leur préfentoit.
C'est le déguiſement des deux
Amans & de leur fuite qui forme le divertiffement
du premier Acte.
L'arrivée inopinée de la vieille Duegne
n'avoit pas laiffe que de déranger beaucoup
les Amans ; on ne fçavoit plus comment
s'y prendre ; & fans ce que le Maître du
Cabaret (Pantalon ) découvrit par hazard ,
nos amans auroient êté fort embaraffés.
Ils fçûrent donc que Lélio, qui êtoit parti
dés le matin pour aller à Paris , afin
d'y voir la veuve Lombardini qu'il
ne croyoit pas au Port à l'Anglois , lui
avoit fort recommandé de ne point donner
de vin à la vieille Pafquelle : On conje-
&tura de là qu'elle l'aimoit , & on ne fe
trompoit pas, car , Arlequin l'ayant engagée
à boire , elle s'en donna une dofe
fi forte . qu'elle fe mit hors d'état de prendre
garde aux filles ; il ne s'agiffoit plus
que de les tirer de leur Appartement. Un
Opérateur ( Lélio ) qui paffoit par là pour
aller à Paris , leur en donna le moyen ;
on le fit entrer , & la curiofité fi naturelle
aux jeunes filles , les fit bientôt fortir de
leur chambre.C'eft la fuire de cetOpérateur
qui forme le divertiffement du 2º Acte..
Les deux Amans ûrent avec leurs Maitreffes
une converfation telle qu'ils la pouvoient
fouhaiter . Ils achevérent la reconnoiffance
que Tontine avoit ébauchée , &
Liij
TOZ LE MERCURE
>
ne fe quittérent qu'aprés s'eftre promis mutuellement
d'eftre unis pour jamais. Cependant,
Arlequin qui voyoit bien qu'au retour
de fon Maître il porteroit la folle enchére
detous les autres,fe met par le moyen
& à la recommendation de Tontine, au fervice
de Pantalon le Maître du Cabaret ,
& fait fi bien , qu'il y fait entrer auffi Violette.
Cependant, Lélio qui apprend que la
Signora Cécilia Lombardini eft partie pour
la campagne , & qu'elle n'en doit revenir
que le foir ou le lendemain retourne
au Port à l'Anglois , & rencontre
d'abord Arlequin & Violette . Il leur demande
où font fes filles ; mais , ils ne font
pas femblant de le reconnoitre , & lui difent
qu'il peut le demander àMademoiſelle
Tontine qui furvient. Alors , Tontine
dit à Lélio que fes fillesfont avec le Comte
de Trinkemberg & le Chevalier de la
Baftide leurs Amans. Lélio n'en veut rien
croire. On les appelle ; ils viennent , & lui
confirment ce qu'a dit Tontine , en lui apprenant
en même tems les promeffes mutuelles
qu'ils fe font faites de fe marier .
Les filles furviennent de leur côté , prient
leur pere d'approuver ce mariage
& lui demandent pardon de leur engagement.
Lélio incertain de ce qu'il doit
faire , achève d'être furpris à la vûë de
la Veuve Lombardini qu'il ne croyoit pas
prés. Cette femme qui avoit encore de
.
DE MAY. 103
quoi plaire , le radoucit ; & aprés lui avoir
fait donner fon confentement , elle accepte
elle- même fa main , & la Comédie finit
par un divertiffement formé par les Bateliers
& les Lavandiéres du Port à l'Anglois,
& eft terminé par un Vaudeville que
chantent les Acteurs , dont voici deux
couplers .
PREMIER COUPLE T.
Un Amant avec ce qu'il aime ,
Dans ces lieux fait un bon repas ;
Si Comus en fait un Carême ,
L'Amour en fait un Mardy -gras.
DEUXIME COUPLET.
Pour l'Epoufe jeune & gentille ,
Qui s'échappe & fait le plongeon ,
Nous gardons la Carpe & l'Anguille :
Maris , avalezle goujon !
PROLOGUE.
LE Prologue par où nous aurions dû
commencer, eft une difpute entre Flaminia
& Sylvia fur la Piéce qu'elles vont
reprefenter ; & faifant , pour ainfi dire , un
examen du genre de cette Piéce , elles difent
des chofes fort fpirituelles , au fujet
des differens goûts du Public pour leur
Theatre. Trafiquet( c'eft Mario qui eſt un
Liiij
304 LE MERCURE
Couretier de Piéces , vient finir leur difpute ,
en leur donnant des avis qui font autant
de traits vifs & faillans fur leur gente de
Comédie , & les détermine à jouer la Piéce.
Enfin , Arlequin finit le Prologue ,paroiffant
en habit de Ville . Flaminia le querelle
de ce qu'il n'eft pas encore habillé ,
& fort pour cela avec Sylvia . Le Couretier
qui refte feul avec Arlequin , lui demande
fon Couretage. Arlequin le lui paye en
coupsde latte . L'Agioteur s'en va , en difant
que , goilà qui eft de mauvais augure pour
la Piéce. Arlequin , aprés cette expédition
fe tourne vers le Parterre , & voulant parler
des fifflets , lui dit , Meffieurs , ne
tirez rien , tout est payé.
Comme le mérite dé cette Piéce confifte
bien plus dans la vivacité , & le faillant
du Dialogue , dans les divertiffemens , &
dans l'Action Théatralle , que dans une
Intrigue Romanefque ou historique, je n'ay
pas voulu en faite une longue Analyſe,
autant pour laiffer le plaifir de la furprife
, que parce que les Scénes de cette
Comédie eftant écrites avec feu &
avec efprit, perderoient infiniment , & deviendroient
froides dans le récit que l'on
en feroit.
J'aurois pu rapporter quantité de traits
vifs & ingénieux de cette Comédie , fi
jen'avois appris que M. Hautereau qui en
eft l'Auteur l'a abandonnée au fieur CouDEMA
Y. 105
telier , pour la faire imprimer. Le Lecteur
fera plus en état pour lors de juger du mérite
de cette Piéce , qui a reçû avec juftice
les applaudiffemens de tout Paris . Les
Dames qui fréquentoient peu ce Théatre
auparavant , parce qu'elles fe trouvoient
dépayées , en ont étéfi contentes , qu'elles
n'ont pas fait un des moindres ornemens
de la Scéne. Cet hûreux effay fait efpérer,
que cet Auteur continûra à travailler avec
un égal fuccez pour ce nouveau Théatre : 11
fera fans doute bien- tôt fuivi de fes Rivaux
dans la même carriere qu'il a ofé leur ouvrir
le premier ; & ces Meffieurs ne pou
ront plus s'excufer fur la difficulté que la
Troupe Italienne a de réciter des Scénes
Françoifes : L'épreuve qu'on en vient de
faire dans Flaminia & Sylvia , cft un argnment
trop preffant , pour ne les y pas engager.
r ;
La Mufique des Intermédes qui eft de
Monfieur Mouret , a efté trop bien accueillie
, pour ne pas indiquer qu'elle fe vend
chez le fieur Foucault , à la Régle d'or ,
rue Saint Honoré.
V
Oici une ancienne Relation tirée de
la Bibliotéque de S. A. S. Monfeigneur
le Duc fur l'incendie qui arriva lē 24
Octobre 1621 au Pont Marchand & am Pont
an Change : J'ai crû que l'on me fçaureit gré .
de l'inférer ici , quand ce ne feroit que pour
106 LE MERCURE
en faire le parallele avec l'embrasement du
Petit Pont , dont nous avons donné le détail
le mois paffé.
Sur la minuit du Samedy auDimanche 2 4
Octobre 16 21. le feu prit dans une Soûpente
du Pont Marchand : Il courut tellement
de Soûpente en Soûpente , gagnant
par le deffous du côté du Palais , & par
le deffous du Pont au Change , qu'en troisheures
, ces deux Ponts & les Maifons qui
eftoient deffus , tombérent dans l'eau . Du
côté du Palais , le feu brûla les échopes du
bas de la Tour de l'Horloge du Palais, &
gâta le Cadran & le haut de ladite Tour ,
demême qu'à l'incendie * du Palais : Vers la
rue de la Pelleterie , le feu fut arrêté au
derriere de la Maifon des Singes : Du côté
du grand Châtelet toutes les Maifons qui
eftoient furPilotis dans la tournée des Ponts,
& defcendant en la Vallée de mifére , furent
au toutes brûlées , & les voifines de devant
, bien endommagés .
On parla diverfement d'où procédoit
ce feu la Populace publia que les Hugue
nots en eftoient les Auteurs .
Des Bourgeois de Paris affûroient qu'on
avoit veu la nuit , des hommes dans des Bateaux
greffer les piliers defdits Ponts : Chacun
en difcourut fuivant fes idées.
Lorfque l'on commencoit à bâtir ce
Pont Marchand , il n'y eut perfon-
* Arrivé en 1648. '
DE MAY. 107
ne qui ne dit qu'on prenoit bien de la peine
de l'affûrer par des poutres. traverfieres
qui s'entretenoient par le haut des maiſons ,
afin de ne périr plus par eau ; mais , qu'on
luy préparoit un bucher pour périr par
le feu , s'il fe méttoit par accident à une
des foûpentes ; que même , il entraîneroit
infailliblement en fa ruine le Pont au
Change , & tout ce qu'il y auroit de maifons
qui feroient fur pilotis , proche & attepant
d'une fuite à ces Ponts : Ce qu'il
a fait , & s'il y eut eu trente fois autant de
Ponts & de maifons fur pilotis , il n'y a
point de doute qu'elles n'euffent êté toutes
brûlées,.
Cet Incendie caufa des pertes ineftimables
en Tableaux rares fur le Pont au
Change : Tous les meubles y furent embrafés.
Plufieurs perdirent tout ce qu'ils.
avoient , principalement ceux qui êtoient
proche de la maifon d'un Ecrivain où le
feu fe mit en premier lieu : D'autres eurent
affez de loifit pour fauver la plus grande
partie de leurs effets . Me le Prince Henry
II . du nom , Prince de Condé , qui êtoit
pour lors Lieutenant général de l'Etat , à
qui la plupart de fes Infortunés s'adrefferent,
les fecourut généreufement & liberalement
de fon propre fonds, & engagea ceux
de la Cour à fuivre fon exemple . Ce Prince
chéri de tout le monde , obtint du Roy
qu'il feroit fait à la Cour & à la Ville unce
108 LE MERCURE
quête pour les pauvres Marchands , & on
donna à cette occafion un Arrêt pour les
foulager ,avec une commiffion d'informer
de la caufe dudit Incendie , & qu'il feroit
dreffé un Etat de ceux qui avoient fait lefdites
pertes , de leurs facultés , & du nombre
de leurs enfans , lefquels pouroient ſe retirer
en la maifon de faint- Louis , pour y être
logés & nouris le tems &efpace de fix mois ;
& qu'ils feroient exempts de toutes charges
& impots l'efpace de dix ans : Qu'il feroit
mis entre les mains de .... Perrot & de
Saintot Adminiftrateurs de l'Hôtel Dieu ,
fix mille livres : Qu'outre cela , feroient
faires des quêtes dans toutes les Paroiffes
de cette Ville, pour fubvenir à leurs néceſfités
, & à ce faire , fera le peuple exhorté
par les Curés & Marguilliers defdites Paroiffes
, tenues de députer des perfonnes
qualifiées de mois en mois, pour faire lefdires
quêtes: Fut enjoint au Prevôt des Marchands
& Echevins , de faire travailler fans
difcontinuation aux defcombremens des
ruines & materiaux qui empefchoient le
cours de la navigation, & pour rendre libre
le commerce : On commit des perfonnes
fidelles & experimentées pendant l'efpace
d'un an , pour rechercher jufques au fonds
de l'eau , les biens & Marchandiſes qui fe
trouverent avoir êté fubmergées,pour être
portées en l'Hôtel commun de Ville , dont
fut fait inventaire & defcription par l'un
DEMA Y. 103
defdits Echevins,pour être rendus auxProprietaires
d'iceux; & aux Bâteliers , Voituriers
par eau , & tous autres qui en auront
trouvé , de les porter audit Hôtel de Ville ,
& en raporter certificat : Enjoint auffi aufdits
Prevôt des Marchands & Efchevins ,de
tenir , tant audit Hôtel de Ville qu'és maifons
de chacun des Quarteniers , une certaine
quantité de fceaux de cuir & autres que
befoin fera ; afin de pourvoir à l'avenir
aux inconveniens du feu , & en raporter
Procés verbaux au Greffe de Parlement :
Que les Echoppes nouvellement batiës , depuis
la tour de l'horloge jufqu'à la porte.
du Baillage du côté du Quai de la Riviere ,
feront démolies & abatuës, fans qu'aucunes
puiffent être rebatiës pour quelque cauſe
que ce foit : Et que les contraintes par corps
portées par les Obligations , Sentences &
Arrêts contre les Habitans defdits Ponts ,
contenus en l'Etat qui en fera dreſſé , ſurfeoiront
pour un an : Et que par les Juges
ordinaires il fera pourvû de délais fuffifants ,
eu égard à leur perre ; ce qui fera par eux
ordonné & exécuté , nonobftant oppofi
tions ou appellations quelquonques & c. le
26. Octobre 1621 .
Par les quêtes qui furent faites , on trouva
des fommes confidérables , qui furent diftribuées
fuivant l'Etat qui avoit êté dreffé
des pertes que chaque Marchand avoit faites.
Dans ce tems là , on répandit un bruit
ifo LE MERCURE
qui épouventa trés fort le Peuple de Paris,
qui étoit , qu'on vouloit mettre le feu à Nôtre-
Dame , enfuite au Temple , & finir par
les maifons , le College des Jefuites & dans
plufieurs caves ; ce qui fut caufe qu'on
boucha tous les foupiraux qui répondoient
fur les ruës.
L'ancien Mercure de Cayer , tome 5 .
page 25. raporte qu'en 1 618, un jeune homme
fils de Marchand, ayant jetté le jour de
la faint - Jean, quelques fufées de l'Ifle N.D.
du côté du Port au foin , il y en ût une qui
alla tomber fur un Bâteau chargé de foin ,
auquel ayant mis le feu , il fe communiqua
rapidement à 6. autres Bâteaux ; de forte
que l'on fut contraint de couper les cables
. N'eftant plus retenus ,ils defcendirent
droit au Pont Nôtre - Dame. 4. de ces Bâteaux
pafferent fans empefchement fous les
Arches de ce Pont , de ceux du Pont au
Change , du Pont Marchand , du Pont
Neuf, & allerent fe reduite en cendres jufqu'auprés
de faint Cloud. Les 3. autres
ayant donné de travers, l'un , au Pont N.D.
& les 2 fuivants , contre le Pont au Change
, le premier fut redreffé & alla fe confommer
vis-à- vis des Bons- Hommes . Les
derniers furent remorqués à force d'hommes
& rangés vers l'écorcherie , où à coups.
de coignées on les enfonça dans l'eau.Toute
la perte tomba fur les Marchands qui
perdirent leurs foin, & fur quelques gueux
DE MA Y. IT L
qui y furent brulés avec des pauvres Michelots
, Bourguignons , & Champenois ,
qui faute de commodités , s'eftoient allés
coucher dans ce foin .
Le lendemain , on fit deffenfes de ne plus
tirer aucunes fuzées ny petards , fur peine
de la vie : Le Procés fut fait par contumace
à celui qui avoit tiré la fufée ; il fut condamné
à eſtre banni pour 3. ans , à une
groffe amande & à 10000. liv . envers les
Marchands de foin ; la Sentence fut attachée
à une potence .
Paffons préfentement aux fuites de l'embrafement
du Petit - Pont.
On a fait une viſite exacte de ce Pont,
en préſence de M. le Premier , de M. le
Premier Préfident de Mefmes , de M.
de Fleuri Procureur Général , de M. de
Machault Lieutenant Général de Police .
de M. Trudaine Prévôt des Marchands .
de quelques Officiers de la Ville , de M.
de Côte , de M. Gabriel Controleur des
Bâtimens , & d'autres Architectes de la
Ville . Aprés l'avoir examiné , il fut jugé
que les Piles êtoient bonnes & capables de
porter de nouvelles arcades ; les pierres
de ces dernieres en êtant pour la plupart ,
calcinées ou endomagées : Que pour cet
effet , jufqu'à ce qu'on foit déterminé à les
bâtir à neuf, on placera des cintres de
charpentes fuffifantes pour les foûtenir
lefquelles ferviront de cintrage aux
112 LE MERCURE
neuves , quand on aura recouvert des
fonds . A l'égard des Maifons , il n'eft pas
encore décidé fi on en rebâtira fur ce Pont,
ou non .
On a fait auffi la vifite des Pompes ,
à laquelle Monfieur le Duc d'Antin
affifta .
Quelque bruit que l'on ait répandu qu'il
êtoit péri dans cet Incendie beaucoup de
gens,foit Ouvriers ou autres, on n'a cependantde
certitude que de la mort d'un Soldat
aux Gardes, qui êtant entré dans une cave
où il y avoit du vin , y fut trouvé fuffoqué
. Un autre Soldat s'êtant obftiné à ne
point defcendie d'un efcalier tout enflammé
qu'on vouloit abbatre , fut entraîné
tout à coup avec l'efcalier , fous les ruines
duquel il demeura enfeveli quelques heutoutefois
, il a â le bonheur de ne pas
pétir , puifqu'on l'en retira vivant , & n'êtant
prefque point bleſſé .
res ;
Il n'est pas encore bien décidé par quel
accident le feu a pris au premier Bateau
de Foin. Il y a toute apparence qu'il a êté
caufé par l'imprudence de quelque Fumeur
dans ce Bateau. L'on a attribué
auffi ce malheur à la crédulité d'une mere,
dont l'enfant s'êtant noyé au deffous du
Pont de la Tournelle , fut confeillée par
fes voifines d'avoir recours à un Pain de
Saint Nicolas de Tolentin : Qu'en plaçant
au milieu de cè Pain un cierge allunié, & en
DE MAY 113
l'abandonnant dans une Sebille au cours de
l'eau , l'écuelle de bois ne manqueroit pas
de s'arrêter à l'endroit où le corps de fon
fiis feroit enfoncé : Que cette femme en
ayant fait l'épreuve , la Sebille fut dirigée
à un Bâteau de Foin auquel le cierge mit
le feu ; mais , on a de la peine à fe perfuader
de la vérité de ce fait , quelque attefté
qu'il foit.
Le Parlement toujours attentif à ce qui
regarde le bien public , a rendu deux Arrefts
, dont le premier eft du 3 de May; &
le fecond du 8 : Le premier contient en ſubftance
ce qui fuit.
A COUR a arreſté & ordonné , que»
les Lieutenant général de Police & autres
Officiers de Police , enfemble les Prevoft
des Marchands & Efchevins , chacun
en ce qui les concerne , continueront
faire travailler fans intermiſſion au décombrement
des ruines & materiaux , tant du:
petit-Pont que des maifons incendiées our
abbatues, qui pourroient empefcher le cours
de la navigation & la voye publique : Qu'ils;
feront faire une recherche exacte des Marchandifes
& autres effets qui pourroient s'y
trouver ; même les Prevôt des Marchands
& Efchevins députeront des perfonnes fidéles
& expérimentées , pour rechercher
jufqu'au fonds de l'eau les effets qui s'y
K.
114
LE MERCURE
trouveroient , pour eftre lesdites marchandifes
ou effets ,mis & dépofez en la maifont
de l'Hoftel- Dieu de cette Ville , ou en l'Hôtel
commun de la Ville : Ordonne pareillement
que lefdits Prevoft des Marchands .
& Efchevins , feront faite la vifite de l'eftat
du petit- Pont par Experts & gens à ce connoiffans
, dent fera dreffé Procés verbal ,
pour ce fait rapporté & communiqué au
Procureur Général du Roy , cftre ordonné
ce qu'il appartiendra . Enjoint à tous Bateliers
, Voituriers par eau , Pefcheurs , Mariniers
, Meufniers , & tous autres , tant:
de la ville , que de la Campagne , qui auroient
trouvé , foit dans les lieux incendiez ,
foit ailleurs , dans la riviere , fur fes
bords ou autrement , quelques effets , foit.
argent , vaiffelle , hardes , meubles, habits ,
marchandifes , titres , papiers , ou autres
chofes généralement quelconques , & à ceux
pareillement aufquels il auroit efté apporté
quelques effets par perfonnes à eux inconnuës
, même par perfonnes qu'ils connoî
troient , mais qui ne feroient pas propriétaires
defdits effets , ou que l'on doutaft
qui en fuffent propriétaires , de les apporter
& dépofer dans trois jours, du jour de
la publication du préfent Arreft , en l'Hô -
tel commun de ladite Ville , dont leur fera.
délivré certificat ; & au cas qu'ils fuffent
trop éloignez de cette Ville , de les dépofer
au Greffe des Juftices Royales ou Šei--
DE MAY.
its
4
gneuriales des lieux de leur demeure , ou és
mains des Curez de leur Paroiffe
dont leur fera donné auffi un Certifi
cat fans frais ; le tout , à peine d'eftre
procédé contr'eux, & punis comme voleurs
& retentionnaites du bien d'autruy. Enjoint
pareillement à tous ceux qui ont ou auront
cy - aprés quelque connoiffance defdits effets
valez , recelez , divertis , ou même trouvez
fortuitement , d'en faire aufli leur déclaration
dans trois jouts , aux Officiers du
Chaftelet ou de 1 Hôtel de Ville , ou aux.
Juges des lieux de leur demeure , à peine
d'eftre procédé contre eux extraordinairement,
Enjoint tant aufd.Curez , qu'aux Gref--
fiers defdices Juftices où l'on aura dépolé
des effets , de les faire aporter en l'Hôtel commun
de ladite Ville , ou d'en avertir les Prevoft
des Marchands & Efchevins , à peine
d'en répondre en leur propre & privé nom.
Enjoint aux Juges qui auront reçû des déclarations
d'effets volez , divertis , recelez ,.
ou autrement , d'en donner avis inceffamment
au Procureur Général du Roy , pouryeftre
pourvû. Ordonne que les effets qui
ont efté cy devant , on feront portez cyaprés
en la maison de l'Hôtel - Dieu , feronɛ :
dépotez en l'ord commun de ladite Ville,.
avec les autres ff.ts qui y auront efté dépo
fez , pour che du tout fait un eftat , defe
cription & inventaire par l'un des Efchesvins
, à l'effet d'etre rendus aux proprié
(Kij
116 LE MERCURE
taires, ils peuvent eftre connus , finon , y
fera ftatué par la Cour ainsi qu'il appartiendra.
Par le fecond Arreft du 18. il eft dit que
par celui du 3 du prefent mois, la Cour autoit
entr'autres chofes , ordonné que les Particu--
liers , qui ont perdu leurs meubles ,hardes , argent,
vaiffele, ou autres effets , enfemble ceux:
dont les maifons ont efté incendiées ou démolies,
feroient tenus de faire dans le rj , dudit
mois , leurs déclarations au Lieutenant
Général de Police de la perte qu'ils ont
foufferte , dont ils donneroient un état détaillé
contenant le nombre , quantité, &
qualité des effets qu'ils ont perdu ; la valeur
de leurs maifons , & des réparations à faire
à celles qui fubfiftent encore, & des autres
pertes qu'ils ont pû fouffrir ; enſemble, l'état
préfent de leur fortune , & le nombre
de leurs enfans & famille , pour , fur ledit.
état & fur l'avis du Lieutenant Général de
Police , & du Subftitur du Procureur Général
du Roy au Chaftelet , y eftre pourvû
par la Cour ainfi qu'il appartiendra : Que
par le mefme Arreft la Cour, pour fubvenir
aux néceffitez defdits Particuliers ruinez
par l'incendie , a ordonné une quefte générale
dans toutes les Paroiffes de cette Ville-
& Fauxbourgs de Paris , par perfonnes qualifiées
de l'eftendue de chaque Paroiffe , pour
eftre le fonds remis és mains de Jean BapDE
MAY. 117
tifte Houdiart que la Cour a commis à
cet effet , & diftribué enfuite par la Cour
ainsi qu'il appartiendra : Qu'ily a eû déja
un grand nombre de déclarations qui ont
efté faites en exécution de cet Arreft , mais.
que quelques Particuliers du nombre de
ceux qui ont efté ruinez , ou ſouffert confidérablement
didit incendie , luy ont reprefenté
que le temps qui s'est écoulé depuis le
dit incendie jufqu'au 15. du prefent mois ,
n'avoit pas efté fuffifant, pour pouvoir ſe remettre
dans la mémoire le nombre exact.
d'effets , & fur tout de papiers & de marchandifes
qu'ils avoient perdues , ayant eſté
occupez prefque toûjours depuis ce temps,
à faire recherche du peu d'effets que quel
ques- uns d'eux ont réfugié chez differentes.
perfonnes , fouvent inconnues , & dont
ils n'ont pu recouvrer qu'une trés petite
partie , ce qui les obligeoit à fupplier la
Cour de leur accorder un nouveau délay:
Que ces remontrances luy avoient paru
d'autant plus juftes , que fi on bornoit à un
delay fi court le terme pour faire lefdites
déclarations , les Particuliers qui ont moins
perdu, ayant eu plus de facilité pour dreffer
leurs déclarations , feroient mieux traitez.
que ceux, qui ayant tour perdu , ont eu be
foin d'un temps plus confidérable pour les
faire : Que ces motifs lui ont fait croire que
la Cour toûjours attentive au bien public
& à foulager les malheureux , voudroit
118
LE
MERCURE
bien leur accorder un nouveau delay qui
für fufilant pour achever les déclarations
qui restent à faire , & qui für cependant
proportionné au temps auquel les quotes
eftant finies , la Cour fera en eftat de partager
le plus promptement qu'il fera poffible ,
le montant des aumônes entre ceux defdits -
Particuliers dont la perte fera connuë , &
par lear declaration & par l'examen qui :
aura efté fait par la Cour de leur fincerité :
Qu'il a appris d'ailleurs , qu'au préjudice
des Loix du Royaume, & de la difpofition
des Arrefts qui ne permettent pas qu'il foitordonné
, ny fait aucunes queftes fans la
permiffion du Roy ou des Magiftrats , plusfieurs
perfonnes , avant mefine l'Arreft du 3 .
de ce mois , avoient eu la témerité de quefter
en differens lieux , fappofant eftre du nombre
de ceux qui ont fouffert de cet incendie
,ou feignant de quefter pour eux : Que
depuis 1 Arreft , cet abus ayant continué , &
ayant eu même avis qu'il y avoit eu quelques
queftes faites par des perfonnes qui
ont porté l'impudence jufqu'à fe déguifer
en Eccléfiaftiques , il a crû devoir recourir
à l'autorité de la Cour ,pour avoir permif
fion d'informer d'un crime d'autant plus
puniffible , qu'il a non feulement pour
objet d'enlever le bien d'autruy , mais un
bien difté au foulagement des pauvres qui
mérirent une fi grande faveur , que pour
éviter à l'avenir un pareil abus , il croyoit
devoir demander en Même-temps à la Cour,-
DE MAY. 11g
qu'il ne fût fait , fous prétexte de l'incendie,
aucune autre quefte que celle ordonnée
par l'Arreft du 3. de ce mois , ni aucune
autre diftribution que celle ordonnée eftre
faite par la Cour par ledit Arreft ; afin que
les aumofnes dont les commencemens donnent
lieu d'espérer un fécours également
prompt & abondant , réunies en une feule.
maffe puiffent eftre diftribuées par la Cour
avec une proportion plus feure & plus
exacte , aux Particuliers qui ont droit par
leur mifere , d'exiger de la charité de leurs
Concitoyens un foulagement dont ils ont
un fi grand befoin .
LA COUR faifant droit fur la Requefte
du Procureur Général du Roy , fait
défenfes à toutes fortes de perfonnes ,de faire
aucune quefte, fous prétexte dudit incendie
, autre que celle ordonnée par ledit Arrett
du 3. de ce mois , dont le produit fera
remis en entier & fans aucune diſtraction .
entre les mains de Jean - Baptifte Houdiart
commis par ledit Arreft , pour eftre le produit
auffi en entier diftribué par la Cour,
aux Particuliers qui ont efté entierement
ruinez par l'incendis ,ou qui ont foufert un
dommage confidérable dans leur fortune ,
fuivant le Role qui en fera par Elle arrêté
fur l'examen des déclarations ordonnées
eftre faites par ledit Arreft.
M. le Cardinal Archevêque de Paris» , -
par fon Mandement du 6 May , enjoint aug:
120 LE MERCURE
Curez & Prédicateurs de cette Ville &
Fauxbourgs d'icelle , d'exhorter les Fidelest
dans leurs Prônes & Prédications , de joindre
à des Prieres prefcrites dans tour fon
Diocefe , les oeuvres de pénitence capablesd'appaifer
la colere de Dieu; de leur recommander
l'obligation qu'ils ont d'aflifter part
leurs aumônes ceux qui fe trouvent ruinez
par cet incendie de parler fortement contre
l'injuftice & la cruauté de ceux , qui
profitant de l'affliction publique ; ont enle
vé & dérobé les effets qu'ils s'offroient
de mettre à couvert de l'incendie , & con--
tre ceux qui acheteroient ou receleroient
ces effets , de conjurer les uns & les autres,
& de leur enjoindre en fon nom & par
l'autorité que Jefus Chrift lui a confiée ,
de fatisfaire au plûtoft par une reftitution
entiere : S. E. ordonne en outre , que dans
les Paroiffes de cette Ville & Fauxbourgs ,
les Curcz ayent foin de faire faire une Quê--
te générale dans toutes les Eglifes & Maifons
de leurs Paroiffes, par les perfonnes charitables
qui voudront bien fe charger de
cette oeuvre de piété & de charité : Enjoint
à tous Abbez , Doyens , Prieurs , Supérieurs
& Supérieures de Communautez ,
Séculieres ou Régulieres foy- difant exem
pres ou non exemptes , de laiffer quefterdans
leurs Eglifes ceux qui en feront char
gez.
M
DE MAY. 121
M. le premier Préfident informé, que
l'on auroit pû Secourir plus efficacement &
plus promptemet les maisons brûlées
l'on n'avoit pas manqué d'une infinité de
chofes néceffaires , pour arrêter la violence
du feu , a ordonné qu'on lui dreffât des Mémoires
inftructifs qui puffent fournir des
moyens convenables pourse parer à l'avenir
de ces førtes de malheurs publics : C'eſt
ce qui a déterminé un Particulier à préfenter
à M. le Premier Préfident le Mémoire
fuivant.
REGLEMENS DE POLICE
Que l'on propose ,pour prévenir les incendiës,
dans la Ville de Paris.
P Remierement. Il faut dans chaque Quartier,que les Commiffaires, les Efchevins
& Quarteniers , ayent chacun
chez eux une certaine quantité de feaux ;
mais,non pas tels que ceux dont la Ville fe
fert , qui font de vrais paniers percés , qui
ne valent rien & qui coûtent beaucoup.Les
feaux qu'on demande , doivent être faits
d'ofier menu , travaillez ainfi que les hottes
des Vendangeurs , & fi bien gaudronnez
en dedans & par le dehors , que l'eau
re puifle point fe perdre .
20 Outre lefdits feaux de Ville , il eft
fort à propos de dépofer chez ces Officiers ;
May 1718.
L
12.2 LE MERCURE
ou dans des Convens difperfés , des outils ,
comme pioches , pinces , oyaux , pelles
fcies , cordages & autres inftrumens propres
à lever les pavés ; pour faire ouverture
aux conduites foufteraines , lorfqué
l'eau des Puits ne fe trouve pas en allez
grande abondance , pour pouvoir promptement
éteindre le feu .
30. Il est encore du bon ordre , que l'on
fçache où pouvoir prendre pour le befoin ,
de longues efchelles , de grands crocs armez
d'anneaux de fer, pour paffer dedans ,
des cordages capables d'attirer une maifon
brulante en bas , quand la néceflité demande
qu'on la facrifie pour éviter un plus
grand mal : D'ordinaire , on enchaîne ces
crocs, & ces efchelles aux coins de certains
carrefours , ou bien , on les place dans des
Eglifes un peu éloignées les unes des autres.
40. Il fera néceffaire de faire convenir
les Communautez des Charpentiers &
Maffons , de la quantité d'Ouvriers qu'ils
pouront fournir chaque mois ; pour être
tour à tour de fervice , & pour les faire
marcher au feu dans le befoin : Il fuffira
d'avertir le Clerc defdites Communautez.
50. Les premiers Officiers de Ville qui feront
informez du feu , envoyeront avertir
d'abord les Gardes pompes du Quartier le
plus proche , de même que le fieur du Perier
leur Directeur ; & feront faire cepen-
•
DE MAY. 123
dant , avant que les Pompes arrivent , des
retenues ou batards d'eau ; ils obligeront
tous les voisins d'en tirer chacun en droit
foi , à peine d'une groffe amande ; ils feront
pofer des tonneaux vuides à une diſtance
raifonnable de l'édifice brulant ; ils les feront
remplir , afin que les Pompes venuës
on les faffe jouer dans le moment:Ce qu'el
les ne purent faire ( faute d'eau que cinq
quarts d'heures après avoir êté placées devant
l'Hôtel Dieu , pour arrêter les flam
mes qui cherchoient à le devorer le 27 du
mois dernier.
G.. Enfin , le cas arrivant , que pour le
bien public , l'on fe crût forcé d'abbattre
le lieu qui brûle , & même les Maifons
joignantes ; jamais on ne prendra cette
funelte réfolution , fans demander l'avis
du Directeur des Incendies , qui fçait bien
mieux qu'aucun autre , ce qu'en telle occurrence
peuvent ou ne peuvent pas le fecours
de ces Pompes . Le fentiment de cet
Officier , dont l'expérience eft confommée
par plus de cinquante maifons qu'il
a fauvées , ne fçauroit eftre que bon &
nullement fufpect ; au lieu que les.
Architectes & Charpentiers que l'on
confulte feuls d'ordinaire fur ce fait , aveuglez
par l'efpoir du gain , parlent autrement
qu'ils ne penfent , au grand préjudi
ce du malhûreux Propriétaire qui voit ·
faccager, & annéantir fà maiſon , fans pro-
Lij
124 LE MERCURE
curer aucune utilité pour le foulagement
des autres .
Aprés la lecture que l'on vient de faire
des Réglemensproposés , on ne fera peut- être
pas faché de favoir l'origine & l'ancienneté
du Petit Pont.
Par Arrêt du 6. Avril 1314. la Cour condamna
7. Juifs accufés d'avoir fait paffer
dans leur fecte , par violence ou par féduction
,un particulier qui avoit embraffe la Réligion
Chrêtienne , à être battus en 3. différents
endroits de la Ville de Paris ; deplus ,
les condamna folidairement par corps , en
10000. liv. Parifis d'amande ; ordonna que
de cette fomme , il en feroit aumôné 500.
liv. à l'Hôtel Dieu de Paris : Que le refte
montant à soso. liv . feroit employé à faire
bâtir un Pont de pierre depuis la Tour ou
porte de petit Pont , jufqu'à la porte de deriere
l'Hôtel - Dieu : Qu'au bout de ce Pont,
feroit pofée une Croix de pierre,fur laquel
le feroit écrit qu'il avoit êté bâti des deniers
provenans de cette amande des Juifs .
NOUVELLES ETRANGERES.
A Mofen , le 15. Avril.
L
E Czar a fair conduire à Mofcou tontes
les perfonnes convaincues , ou
foupçonnées d'avoir trempé dans la conDEMA
Y. 123
juration du Czarovitz fon fils aîné. Tous
les Miniftres , Boyars , hauts & bas Officiers
ont prêté ferment de fidelité au jeune
Czarovvitz , conime fucceffeur au Tiône
de la grande Ruffie . Le Prince Czéremet
& le Prince Radomonfxi ont refufé de le
faire , ayant protefté qu'ils étoient réfolus
de mourir plûtor , que de confentir à reconnoître
ce Prince en cette qualité ; puifqu'un
tel hommige auffi inoui que furprenant
, leur feroit imputé , comme une action
oppofée aux loix & aux coûtumes de
leur Patrie.
S. M. Cz. ayant enfin découvert les diverfes
intrigues , affociations , & confpirations
des principaux Seigneurs de fon Etat
contre fa perfonne , n'a pû fe difpenfer de
les abandonner à la rigueur des loix , en
faifant punir les plus coupables : Cette fan-
Jante Cataftrophe commença le 28. Mars
derier ; le Patriarche Archevêque de Roftof
fut rompu vif , décapité & brûlé , fa
tête ayant êté expofée au bout d'une lance
; M. Alexandre Kikin Chevalier de
l'Aigle blanc , premier Commiffaire de
l'Amirauté , & qui avoit êté nommé pour
l'Ambaffade d'Espagne ,fut auffi rompu vif,
fa tête mife fur un piquet , ainfi que M.
Klippoffgénéral Major , un Moine & un
Secretaire du Cabinet de la Czarine : Deux
autres perfonnes du premier rang ont efté
décapitées , & leurs têtes expofées de la
Liij
126 LE MERCURE
même maniere: Le Général Gleboffut empâlé
vif ; un Oncle du Czar & 70. gros
Seigneurs ont efté arquebufés ; 20. autres
ont efté empâles , ou tirés en 4. quartiers ,
& le rette lapidé : Plufieurs des Conjurés
ont fouffert les tourmens du Knout ou queftion
extraordinaire ; on a coupé la langue ,
le nez & les oreilles à un Page nominé
Simon Blaklanof, qui êtoit à la fuite du
Czar à Paris. Le Prince Dolboronki a
efté envoyé en exil pour toute la vie , la
Princeffe Galliczen a efté condamnée à
une prifon perpetuelle , aprés avoir reçûles
Podocques ; c'eſt a- dire , quatre- cent
coups de baguettes , par deux Boureaux
qui lui ont déchiqueté tout le corps : Quantité
d'autres Dames de diftinction ont efté
traitées auffi rigoureufement. La Princeffe
Marie , foeur de Sa Majefté Czarienne,
a efté condamnée à paffer fes jours entre
quatre murailles , dans le Château de Schu-.
leffembourg. Le Prince Apraxin, qui avoit
reçû Sentence de mort , & qui devoit être
roué , a û le bonheur d'éviter ce fuplice
par fa fuite ; on croit qu'il a trouvé le
moyen de fe réfugier en Hollande . Un
Officier du Cz. nommé Paclanowski , a û
la langue & le nez coupés , & a efté condamné
aux Galéres perpétuelles. Le Prince
George Wolodymerobovitz de Dolgoruki , a
efté banni & fes biens confifqués : Le Cham
bellan Mariskin a efté banni de la Cour ,
DE MAY
127
& relégué fur fes Terres. S. M. Cz . a
fait arrêter le Gouverneur de Sibérie &
plufieurs autres de fon parti ; il a défendu,
fous peine de la vie , d'accorder aucun
Paffe-port à qui que ce foit de fes Sujets ,
fous prétexte d'aller à Peterbourg ; afin
d'empêcher l'évifion de ceux qui ont û part
aux intrigues formées contre lui & fa
famille Enfin , le Prince infortuné , Alexis
exhérédé, reftera toute la vie dans un
Couvent , où il fera trés étroitement gardé
par des Gardes du Corps du Cz . fon
pere . S. M. Cz. lui a cependant accordé
15000 florins d'appointemens par an.
On prétend ici préfentement, que S. M.
Cz, a féfolu d'envoyer un Ambaffadeur à
la Porte Ottomane , pout notifier au G. S.
qu'elle perfévére conftamment dans la réfolution
d'entretenir une bonne harmonie
avec S. H. Ce qui fait perdre l'efpérance
d'une diverfion que ce Prince devoit faire
du côté d'Azof , en faveur de l'Empereur.
On écrit des frontieres de Turquie , que
Galga Sultan Cham des Tartares , ci - devant
Vaffal du Czar de Mofcovie , avoit fur
pied une Armée de 70000 hommes . D'un
autre côté , le G. S. a envcun Ambaffadeur
au Czar , pour ajufter à l'amiable les
differens furvenus entre ces 2. Princes , par
raport aux dommages que les Tartares ont
caufés par leurs irruptions dans la Mofco.
viela Porte faifant affés connoitre par cet
Liiij
128 LE MERCURE
te démarche , l'envie qu'elle a de bien vivre
avec un fi puiffant voifin.
S. M. Cz. partit enfin le 12. pour fe rendre
à Peterbourg ; la Czarine fon Epouſe
qui eft groffe , ayant pris les devants.
POLOGNE .
A Varfovie , le 10 May..
'Aga Turc fe tient toujours ici ; la
République lui fournit 300 Timphes
par jour pour fon entretien. Cet Aga a reçû
des dépêches de la Porte qu'il a envoyées
en Saxe à Sa Majefté. L'on avoit publié
que cet Envoyé refufoit d'aller à Dresden
, pour y avoir fon audience du Roy
Augufte , fous prétexte que la commiffion
dont il eft chargé de la part du Grand Seigneur
, regarde fur- tout la République :
Mais , l'on débite à préfent qu'il n'attend
que la réponſe de Sa Majefté , pour ſe rendre
auprés d'Elle. On croit cependant
que Sa Majesté eft dans l'intention de revenir
dans ce Royaume , aprés l'affaire de
Leipfic.
On n'eſt
pas ici fans inquiétudes , touchant
des avis certains que l'on a reçûs
que le Roy de Pruffe devoit venir dans la
Pruffe Ducale , avec une armée de 40000
hommes , & que S. M. iroit féjourner à
Konigsberg , tant pour y prévenir les deſe
DE MAY. 129
feins d'une certaine Puiffance Maritime ,
que pour y obferver les délibérations de la
prochaine Diéte de Grodno .
Le Roy ayant démandé aux Etats de
Saxe le libre exercice de la Réligion Catholique
dans fon Electorat , ils ont répondu
qu'ils vouloient bien le tolérer ,
tant que ce Prince y réfideroit ; mais , qu'ils
ne le permettroient jamais autrement .
S. M. a donné le commandement de
Gooo hommes qui doivent agir contre les
Turcs , au Duc de Saxe Vveiſſenfelds
Le Réfident Mofcovite , qui fe tenoit auprés
du Grand Général de la Couronne ,
fans le confentement de la République
eft parti pour Kiovie , d'où il fe rendra
à Péterbourg auprés du Czar fon Maître.
La mifére canfée par les Mofcovites ,
va toujours en augmentant en Lithuanie :
Ces troupes ne fe contentent pas feulement
d'y confommer tous les vivres qui s'y
trouvent , ils enlévent encore les grains
destinés pour la femence que les pauvres
Habitans avoient cachés en terte : De forte
que ces Peuples font réduits à une fi grande
mifére , qu'ils meurent de faim ; tandis
que les Ruffes vivent dans l'abondance ..
La famine fe fait fentir en Veraine , & on
a interdit toute correfpondance au delà du
Niépert.
On mande de Jaffi , que le Grand Seiga
130 LEMERCURE
neur étoit retourné de nouveau à Andri-
Mople ; que Machmet Baffa avoit eſté rétabli
Grand Vifir ; que les Turcs êtoient
occupez à jerrer un Pont fur le Danube ,
prés d'Oblackien , où s'eft donné la derniere
bataille entre les Mofcovites & les
Turcs: Que la Ville de Buchoreft avoit êté
réduite en un monceau de cendres , &
que 215 perfonnes avoient û le malheur
de périr dans cet embrafement.
Les Turcs font des mouvemens fur la
Frontiére & à Coczim , pour renforcer leur
Armée deftinée à faire la Campagne con
tre les Impériaux ; au cas que la Paix ou
une Tréve , ce qui paroit encore fort incertain
, ne fe fît pas.
BASSE ALLEMAGNE ,
re ,
-
A Hambourg , le 10. May.
Es Lettres de Scanie de fraîche dat-
De,femblent à la fin confirmer , que
l'on ne devoit prefque avoir plus aucun
lieu de douter d'une prochaine paix , entre
le Roy de Suéde & le Czar de Mofcovie :
Il est toujours certain qu'il va & revient
journellement des Exprés de Lunden , ( où
refide le Roy de Suéde ) , à l'Ifle d'Aland,
où fe tiennent les Conférences entre les
Plénipotentiaires de ces 2. Puiffances . Le
Comte de Gillemborg qui en eft un , vient
d'eftre nommé par S. M. S. pour aller en
qualité de fon Ambaffadeur , à la Cour de
DE MAY.
T31.
Mofcovie ; elles ajoutent que le Czar n'a
cherché qu'à lever toutes les difficultés
qui pouvoient arrêter le Roy de Suéde , depuis
furtout qu'il a découvert dés le mois
de Fevrier , qu'il y avoit des négociations
de paix tenues fort fecrettes entre le Roy
de la Gr. Br. & le Roy de Suéde . Que S.
M. S. avant que de prendre fa derniere réfolution
avec le Czar , avoit tenu un grand
Confeil à Lunden, dans lequel on avoit agité
la queftion ; s'il feroit plus avantageux
de faire la paix avec l'Angleterre qu'avec
la Mofcovie ; que tous les Membres de ce
Confeil , à la referve de deux, avoient opiné
pour la Gr. Br. mais que le Baron Gorrz
avoit repréfenté vivement,que rien ne pouvoit
être plus préjudiciable aux véritables
interêts de S. M. S. puifqu'il fe faifoit fort
de démontrer qu'on ne pouvoit pas recou
vrer en plufieurs années,ce que S. M. Cz.
offroit de rendre Son avis prévalut dans
l'efprit du Roy fur celui des autres Membres
qu'il taxa d'Envieux , parce qu'êtant
étranger , ils étoient jaloux qu'il ût l'honneur
de conclure une paix fi importante ,
fi honorable & fi néceffaire à l'Etat préfent
de la Couronne de Suéde. Que fur ces remontrances
, S. M. S. avoit fait partir le même
Baron de Gortz , pour retourner dans
I'Ifle d'Aland & donner , le plûtôt qu'il feroit
poffible , la derniere main à ce grand
Quvrage. Ce Monarque a mis en liber132
LEMERCURE
té depuis ce tems là , Meffieurs Trebeski &
Gallovvin ; & le Czar a accordé la même
liberté au Général Rheinfohld , & à quelques
autres Officiers Suédois .
Si ces nouvelles ne fe démentent pas, M.
Fabricius qui êtoit paffé depuis , par ordre
de S. M. S. à Londres , pour effectuer ce
projet de paix entre les 2. Couronnes , fera
bientôt de retour à Lunden. On prétend .
que les inftructions portoient que S. M. Br .
s'engageât à faire reftituer à la Suéde toutes
les places de la Baffe- Allemagne, prifes
fur lui pendant cette Guerre , dans le même
état où elles fe trouvoient auparavant.
Le Roy de Suéde a fait arrêter toutes
les Lettres qui devoient fortir hors du Royaume
, & cela , pour dérober à fes Ennemis
la connoiffance de ſes deffeins .
Tandis que S. M. Suédoife perfifte dans la
réfolution d'attaquer la Norvége avec une
Armée confidérable, l'Amiral Tordenschild
a mis à la voile avec fon Efcadre vers la Mer
Baltique : Il a ordre de rester à Kiegerbucht
jufqu'à ce que les Vaiffeaux qui font dans
le Sund, foient arrivés à Copenhague ; de
là , cette Flote tivera du cofté de l'Isle de
Borbolm , où elle obfervera les mouvemens
de celle des Suédois . Les Troupes de S.
M. D. ont ordre de fe tenir prêtes à mircher
au premier avertiffement , pour faire
échouer les projets des derniers . Le Roy
de Danemarck cft allé avec toute fa Cour
DE MA Y. 133
à Fridericbourg, pour y paffer la faifon
de l'Efté.
&
L'Eſcadre Suédoife doit dans peu fe mettre
en Mer , pour exécuter quelque entreprife
importante. Les réfolutions qui ont
efté prifes dans un Confeil de Guerre au fujet
de cette Flotte ,font tenues fort fccretes.
Le Baron de Mardefeld , Envoyé du
Roy de Pruffe à Peterbourg , a écrit à S.
M Pruff, que le Cz . avoit dépéché un Exprés
à fes Plenipotentiaires dans l'Ile
d'Aland , avec ordre de conclure la Paix
au plûtoft avec le Roy de Suéde , indépendamment
de leurs M. Pruf. & Dannoife.
Il'eft arrivé à Mittau, Capitale de la Curlande,
fix Seigneurs Anglois ou Ecoffois :
Deux des principaux d'entre eux ne paroiffoient
point en public : Selon ces avis , l'un
eft le Duc d'Ormond , & l'autre , le Comte
de Marr.
Les Mofcovites ont entierement évacué
le Pays de Mecklembourg.
Le Duc de ce nom fait toujours lever
du monde à force , & les Fortifications de
Roftck avancent. Il tient fes Troupes
prêtes à marcher au premier ordre ; ce qui
donne de l'inquiétude à quelques Princes
d'Allemagne , qui ne regardent pas de trop
bon il tous ces préparatifs.
On vient de recevoir des Lettres d'Elleneur
, dattées du 8 de paffé , qui portent
que les Suédois , au nombre de 3oooo hom-
1
134
LE MERCURE
mes,avoient fait une irruption en Norvége,
mais celamérite confirmation . Il eft arrivé
de Mofcou un Marchand Vénitien , qui a
raporté qu'il avoit efté témoin oculaire de
la cruelle exécution qui s'eft faite dans cette
Capitale,de tous les adherans du Czarovitzs
il a efté furtout épouvanté du fuplice affreux
de quatorze des Principaux , qui fu
rent tous attachez l'un aprés l'autre à une
longue poûtre: On commença par leur couper
les pieds & les mains ; on leur feia enfuite
la tefte avec une fcie de bois,
On mande de Livonie , que le motif qui a
porté les Mofcov.à tenir les portes fermées
de Riga , Revel , Dorpt, &c. n'eftois que
pour obliger le Magiftrat & les Garnifons
de ces Places , à approuver le Reglement
qui s'eftoit fait à Mofcou , & de reconnoiftre
fous Serment, pour légitime fucceffeur
au Trône de la Grande Ruffie , le jeune
Czarovitz .
HAUTE - ALLEMAGNE ,
A Vienne , le 15 May.
Es Conférences fécretes qui fe tiennent
,
continuent fort exactement.exercent beaucoup
nos Spéculatifs . Ils font néanmoins -
d'accord qu'il s'y agit d'un accommodement
entre S , M. 1. & le Roy Philippe V.
DE MAY . 135
mais ils ne conviennent point des conditions
de Projet propofé par le Roy de la
Grande Bretagne & une autre puillance
voifine 1ls conjecturent feulement , que
l'Empereur offre de reconnoiftre le Duc
d'Anjou , ( comme on le nomme ici ) pour
Roy d'Eſpagne ; S. M. I. fe réſervant pour
tant trés- expreffement fes droits & fes
prétentions fur cette Couronne , dans lequel
cas S. M. C. renoncera à perpétuité
pour lui & fes.defcendans , à tous les Etats
que S. M. I. poffede actuellement en Italie ,
lefquels appartenoient ci devant à la Monarchie
d'Efp . Qu'en verru de ce Traité,
le Roy de Sicile doit céder la Sicile à S. M.
1.& qu'il aura en échange , l'Ile de Sardaigne,
avec quelquesTerres en Lombardie, moyennant
quoy ,le Pr.de Piedmont époufera une
des Archi - Ducheffes . On attend avec une
extreme impatience l'arrivée d'un Courier
d'Allemagne , chargé de dépéches de la
derniere importance , qui décideront peutêtre
du fort de l'Europe , foit pour la Guerre
ou pour la Paix . On doute cependant fi
peu que l'Espagne n'accepte à la fin ces
conditions , que l'on néglige à préfent la
Guerre d'Italie , de forte que les Troupes,
qui cftoient deſtinées pour paſſer à Naples,
&c. font contremandées pour aller fervir
en Hongrie.
Il femible que les Turcs ayent efté informés
de ces favorables difpofitions , puiſ136
LE MERCURE
de
qu'ils ont fait favoir par un Exprés à nôtre
Cour , le départ de leur Ambaffade de So.
phie à Niffa ; déclarant en même tems ,
vouloir laiffer à S. M. I. tout ce que fes
Troupes ont conquis fur la Porte , les deux
dernieres Campagnes . Ils ont même demandé
une fulpenfion d'armes qui leur
a efté refusée.
M. Weffelofski Réfident du Czar de
Mofcovie , qui avoit ordre de notifier à la
Cour de Vienne le nouveau Réglement, touchant
la fucccffion au Trône de la Grande
Ruffie , n'a pû obtenir Audience de l'Empereur
Il devoit reprefenter à S. M.I.
que le Czar fon Maitre n'avoit rien fait
en cela qui ne fûr conforme aux Loix du
Pays , qui donnent pouvoir au Souverain de
fe choifit pour fucceffeur, celui de fes fils
qu'il en croit le plus digne. On s'eft contenté
de lui faire dire , qu'on ne vouloit
plus avoir de commerce avec un Prince ,
qui avoit pu fe réfoudre à désheriter fon
fils aîné; quoique le Czarovitz ût épousé la
foeur de l'Impératrice , dont il reftoit encore
un Prince & une Princeſſe .
Le Gouvernement du Tirol a efté conféré
à une des Archi Ducheffes Leopol
dines .
·
On a amené dans les Prifons de Vienne
un Vifionaire qui avoit difperfé un Manifefte,
dans lequel il prenoit le Tirre
d'Empereur , de Roy & de Libérateur de
de
DE MA Y. 147
de toutes les Nations .
Un détachement de nos Troupes s'eftant
avancé du coté de Biachcz en Croatie , a
efté attaqué par un Corps confidérable
deTurcs qui fe trouvent en grand nombre
en Bofnie : L'action y a êté trés vive , mais ,
elle s'eft paffée aux defavantage des Inpériaux
. On en attend le détail. L'Empereur
a envoyé le Général Locatelli avec
un renfort fur la Morave , pour s'oppofer
au paffage des Infidéles qui menacent de
traverfer cette Riviére .
Sur cette démarche , on a renvoyé l'Interpréte
de l'Ambaffadeur de Hollande ,
quia apporté les propofitions précédentes
avec les préliminaires de la Paix : !l eft
chargé de faire fçavoir à la grande Ambaſſade
Turque , que les Miniftres de la Porte
pouvoient s'avancer jafqu'à Paffarovitz ,
qui eft le lieu du congrés , environ à 13
lieues au deffous de Belgrade ; afin qu'à
Farrivée de nos Plénipotentiaires , on pût
d'abord de part & d'autre , mettre la
main à ce grand ouvrage : C'est ce qui a
engagé cette Cour à faire partir le zi du
mois paffé , M. le Comte de Virmond
premier Miniftre Plénipotentiaire de S.
M. I. , pour fe rendre au lieu marqué . Il
a êté falué en arrivant , par une triple décharge
de l'artillerie ,dans toutes les Places
ortes qui font fur le Danube , comme à
Presbourg , Bude , à Petrivaradin , & à
M
138 LE MERCURE
* Belgrade. Ce Miniftre porte de trés magnifiques
préfens ; ce qui fait fuppofer que
l'on eft plus avancé dans le Traité de Paix
que le Public ne fe le perfuade . L'on
confirme l'arrivée d'Ibraim Effendi , Aga
des Janiffaires , & de Méhémet Effendi , à
Niffa , avec le Hofpedar de Vvalachie
Ambaffadeurs Plénipotentiaires du G. S.
L'Ecuyer du premier .fe trouve actuellement
à Paffarovitz avec plufieurs Officiers
& Domestiques , afin d'y préparer
toutes chofes pour leurs Maîtres.
M. le Chevalier Sulton Miniftre d'Angleterre
, & Médiateur au Traité de Paix ,
avoit pris les devants dés le 15 , & M. le
Chevalier Ruzzini Ambaffadeur Pléni
potentiaire de la République de Vénife ,
devoit fuivre M. le Comte de Virmond
de prés. Il paroît que l'on ne prend pas
fort à coeur les interêts des Vénitiens .
Cette Cour n'ellant pas contente d'eux.
Elle leur reproche de favorifer fecrettement
les Efpagnols dans leurs projets fur
l'Italie , & de n'avoir pas voulu fecourir
Cagliari dans le tems , comme il leur êtoic
facile.
Les Conférences pour la Paix avec la
Porte , doivent commencer le 15 de ce
mois ; tout le Cérémonial & les articles
préliminaires eftant déia réglés ; du moins
on l'affûre ici . Cela eftant , on ne donne
que quinze jours à la Porte pour le déter
DE MAY.. I39
miner. S'il eft cependant vrai , comme on
veut nous l'infinuer , que le Grand Seigneur
défire autant la Paix que nous , ce ſera une
affaire bientôt terminée ; mais,tous les avis
deTurquie ne nous annoncent pas cette négociation
auffi avancée qu'on affecte de
le publier en cette Cour ; ils portent au
contraire , que les Ottomans font en marche
de tous côtés , pour le préfenter à nous ,
& rifquer encore une bataille , avant que
de céder à l'Empereur , Belgrade & Thémafuvar.
Leurs Tartares qui font en grand
nombre , font un corps féparé , & font en
pleine marche fur nos Frontières ; tandis
que le Prince Ragotzi , à la tête de 40000
hommes de Troupes difciplinées par de
bons Officiers , fe difpofe à faire une puiffante
diverfion , tant en Tranfilvanie qu'en
Hongrie.
On vient même d'apprendre d'Hermanftatt
, par un exprés depêché en cette
Cour du to , ' que le Comte Eſthérafi a
fait une irruption en Tranfilvanie , avec
un corps de 8000. hommes : 11 a pris
& forcé plufieurs poftes des Imperiaux ,
dont les Garniſons ont été paffées au fil de
P'Epée ; il a pénétré dans le Pays jufqu'à
20 lieuës , ayant emmené une quantité
prodigieufe de Bétail , & fait un riche bu
rin. Les Imperiaux ont faits détachemens
, pour leur couper la retraite & le
paffage . On ne fçait pas même encore, s'ils
Mij
I 40 LE MERCURE
auront pûù yréuffir . D'un autre côté , 20000
Turcs, fous les ordres de 4. Bachas , font
actuellement en marche , pour attaquer
nos Poftes & nos Campemens fur la Morave.
Ces mouvemens font caufe que le Général
Merci eft parti le 30. du paffé , pour
fe rendre à Themefvvar dont il eft Gouverneur
& Commandant ; afin d'y former
un Corps d'Armée de zoooo . hommes , qui
doit mettre à couvert non - feulement nos
Frontieres , mais , qui a ordre d'aller atraquer
Vidin , & enfuite Nicopoli , fuppofé
que les Turcs ne s'y oppofent pas .
Les Bagages du Prince Eugene s'embar
queront le 24. de ce mois pour Semblin ou
Semlin , qui eft le rendez - vous Général , ce
Généraliffime de l'Armée Imperiale les fuivra
bientôt : S. M. I. ne voulant pas perdre
de tems par de longues conféiences
. eft refolue au contraire , fi les Infi
deles ne fe metrent pas à la raifon, de les
y forcer par les armes:Elle fe flatte qu'avec
une Armée de 100000 hommes compofée
des plus belles Troupes du monde ,
outre fa flotte fur le Danube qui eft déja
poftée vers Fretiflavv, autrement le Pont
de Trajan , elle parviendra avec l'aide
de Dieu, à fes fins.
Depuis que la Cour Imperiale eft à Laxembourg
, le Prince Electoral de Saxe
s'y eft déja rendu 2 , fois ; il a pris le plai
DE MAY. 141
fir de la chaffe du Heron avec S, M. I. qui
ne laiffe pas de fe trouver à tous les Confeils
qui s'y tiennent : Ces Conférences regardent
felon toute apparence , les affaires
préfentes d'Italie & d'Orient.L'Imperatrice
avance heureufenient dans fa groffeffe.
La groffe Artillerie a efté embarquée
à Graz pour le Siége de Bihacz ; le Prince
Alexandre de Virtemberg qui doit le
faire , le prépare à partir pour l'entreprendre
.
On ne fçait préfentement que penfer de
la neutralité d'Italie : Les uns veulent l'accommodement
fait avec la Cour de Madrid
; & d'autres , que la guerre eft fûre
avec cette derniere Couronne ; d'autant
plus que l'on a détaché 3. Régimens de
l'Armée de Hongrie , pour pafler en Lombardie.
Il n'y a encore rien de pofitif avec
le Duc de Savoye ; on craint que ce Prince
n'entre dans les defleins des Efpagnols.
A Ratisbonne , le 18. May.
' Electeur de Mayence follicite la Dieà
travailler à
un nouveau fublide pour l'Empereur : Les
Envoyés des Princes de l'Empire s'en excufent
, fous prétexte de n'avoir pas reçû
des inftructions de leurs Maîtres touchant
cette demande.
142 LE MERCURE
pre-
L'affaire de Reinsfeld eſt toujours au
même état ; le Prince de Heffe- Caffel
nant toutes les mefures convenables pour
- fe maintenir dans Reinsfeld à force ouverte.
Ses Troupes font difpofées de maniere,
qu'il peut les raffembler à Marbourg,
au moment qu'il en aura befoin , pour s'oppofer
aux Troupes de l'Empereur & des
Cercles : Il compre de plus, qu'en cas d'attaque
, il fera affifté d'un renfort de 12000.
hommes , de la part du Roy de Pruffe .
Cela êtant , il n'a pas à craindre d'execution
militaire du côté de ces Puiffances
; quoique S. M. I. pouffe avec ardeur
cette entreprife , & qu'elle ait fait connoître
aux Cercles & Etats , qu'il êtoit de leur
honneur de mettre à la raifon ce Prince.
Le Prince Palatin fait actuellement renforcer
les Régimens d'Infanterie jufqu'à
1000. hommes chacun ; & l'Electeur de
Baviere doit augmenter fes Troupes qui
ferviront en Hongrie , de 8000 ; car, on eft
perfuadé que la Campagne fera fort rude
& fort épineufe dans ce Pays là .
L'Empereur a écrit aux Gantons de Berne
& de Zurick dans des termes fi ménaçans
, qu'il n'y a peut - être jamais û de
lettres fi fulminantes contre un Etat Souverain.
Meffieurs de Berne & de Zurick
fe propofent , à ce que l'on prétend , de
répondre fur le même ton. On attribuë le
mécontentement de l'Empereur , à quelDE
MA Y. 245
ques fiefs que l'Evêque de Conftance pofféde
en Allemagne.
On a reçû la confirmation de la paix ,
conclue & ratifiée entre le Roy de Suéde
& le Czar ; on ne fçait pas encor à quelles
conditions ; on ne doute pas cependant
que ce ne foit à l'avantage de la Suéde ;
S.M. Cz. s'êtant relachée de plufieurs conquêtes
, dans la crainte où elle êroit , que
la Couronne de Suéde ne terminât ſon ac
commodement avec l'Angleterre.
Treize des Principaux. Seigneurs de la
Cour Imperialle , offrent à l'Empereur de
léver chacun à leur frais , un Régiment de
2000. hommes ; pourvû qu'on leur donne
des affûrances , que ces Régimens ne
feront point caffés de 20. ans .
HOLLANDE
mens
A la Haye , le 25 May.
E Etats Généraux font fort intrigués
des menaces de S. M. Cz., qui leur a
fait demander la raifon pour laquelle L. H.
P. faifoient équiper une Efcadre pour la
Mer Baltique. En effet , l'Ambaffadeur
de ce Monarque leur a déclaré que , fi cette
Efcadre y paroiffoit , le Czar fon Maître
feroit arrefter tous les Vaiffeaux & Bâtimens
Hollandois qui fe trouveroient dans
fes Ports. On prétend que ce Prince you
844
LE MERCURE
droit empefcher par les menaces la jon
ation de nôtre Flote avec celle du Roy de
la Grande Bretagne ; par la raifon que S.
Majefté Cz . a contracté une Alliance fort
étoite avec le Roy de Suéde , pour rétablir
le Prétendant enAngleterre , & parceque nôtre
Eſcadre unie avec celle d'Angleterre, en
arrêteroit l'effet. Quoique ceci ne foit que
des conjectures peut - être mal fondées ,
on ne laiffe pas d'appréhender que fi nous
paffons outre , cela n'entraîne la ruine de
nôtre commerce dans le Nord , dont nos
Marchands font fort entêtés .
L'Amb fadeur d'Espagne a préfenté
de fon côté à Meffieurs les Etats Généraux
un Mémoire , dans lequel il demande raiſon
, au nom du Roy fon Maître , des
grands Armemens que cette République
fait fur Mer, & de leur deftination . On lui a
répondu que S. M.C, n'en devoit être nullement
furprife : Que dans la conjoncture
préfente ils ne pouvoient fe difpenfer d'imiter
toutes les autres Puiffances de l'Eu
rape , & qu'ils n'avoient d'autres defleins
en cela , que de fe précautionner contre
quelque événement imprévu.
On commence fort à douter que la Cour
de Madrid accepte le projet d'accommodement
concerté par la France & la Grande-
Bretagne , qui tend à ajuſter à l'amiable les
différends de l'Empereur & du Roy Philippe
V. Dans cette incertitude , il eft à
préfumer
DEMA Y. 145
préfumer que l'Angleterre a pris fes mefures
, pour parer à tems le coup que l'Efpagne
médite de fraper , qui pourra eftre
en faveur du Prétendant , ou plus probablement
contre les Etats que l'Empereur
pofféde en Italie.
Le Géneral Comte de Tilly a efté pourvû
du Gouvernement de Maftricht , vacant
par la mort du Général Dopftt ; & le Gouvernement
de Bois-le- Duc qu'avoit ce
-Comte , à eſté conféré au Comte d'Albermale.
L'internonce du Pape commence à reparoître
à la Cour de Bruxelles.
LIE
ANGLETERRE
A Londres , le 22 May .
E Baron de Bentenrieder Miniftre de
P'Empereur en cette Cour , reçût le 30
du mois paffé un Exprés de Vienne , avec
la confirmation que S. M. I. avoit accepté
le projet d'accommodement concerté par
Me: le Duc Regent de France & le Roy de
la Grande Bretagne , entre la Cour de Vienne
& celle de Madrid. Ce projet contient,
1º. à ce qu'on affûre , une explication des
deux derniers Traitez de Paix d'Utrech &
de Baden. On achève d'y regler tout ce
qui eftoit resté indécis dans les deux derniers.
2°. La neutralité d'Italie fera con-
May 1718.
4
N
146 LE MERCURE
.
verrie en un Traité de Paix , par lequel ,
comme le Roy d'Efpagne doit renoncer
aux anciennes dominations de fa Couronne
en Italie , l'Empereur renoncera pareillement
à la Couronne d'Efpagne. - 3 .
Ces deux Monarques fe reconnoîtront
réciproquement . 4° . LEmpereur doit avoir
la Sicile en échange du Royaume de la
Sardaigne que l'on deftine à S. M. Sic.
5°. La fucceffion des Etats de Toſcane ,
de Parme , & de Plaifance fera affurée à‹
l'Infant Don Carlos , fils de Sa Majefté
Catholique & de la Reine regnante.
6. Nôtre Envoyé à la Cour de Madrid ,
a ordre d'offrir au Roy d'Efpagne toutes
les Places que l'Empereur pofféde fur
la côte de Tofcane ; afin d'affûrer par là
davantage la Succeffion du Grand Duc de
Tofcane à l'Infant Don Carlos Mais on
croît que ce ne font que des conjectures
fans fondement.
:
Il ne s'agit plus que de faire goûter ces
articles & ceux qu'on ignore , à la Cour
de Madrid ; mais , les plus fenfez doutent
qu'elle les approuve . C'eft ce qui fait croi
re que l'Efpagne continuera dans fes
premiers deffeins fur l'Italie ; puifque fans
ces vûës , M. de Montéléon Ambaffadeur
de S. M. C. en cette Cour , n'auroit pas
préfenté au Gouvernement le vigoureux
Mémoire contre l'armement de Mer
qui doit eftre émployé à forcer cette Cou
DE MAY. 147
ronne à recevoir ces propofitions . On
fçait d'ailleurs que pour s'y oppofer , l'on
embarquoit à Barcelonne avec empreffement
les Troupes deftinées pour l'expédition
d'Italie , & que l'Efpagne avoit
cette année en Mer une Flote qui pouroit
au moins foûtenir la nôtre. On n'est donc
ici occupé qu'à équiper la Flote qu'on a
deffein de faire paffer dans la Méditerra
née. Cependant , quoiqu'on enléve des
Matelots dans tous les Ports de la Grande
Bretagne & dans ceux d'Irlande , on aura
de la peine à rendre les Equipages complets
de quelque tems ; parce qu'un grand
nombre de nos meilleurs Matelots , furtout
Ecoffois & Irlandois , font allés fervic
fur la Flote d'Efpagne.
Nôtre Eſcadre confiftera en 20. Vaif
feaux de guerre ; fçavoir , un de 96. pić- ·
ces de Canon ; 2 de 80 chacun ; neuf de
70. Sept de 60. & un de so ; 2. Vaiffeaux
à bombes & un Vaiffeau pour fervir d'hôpital
, fans les Fregattes . Cette Efcadre fera
commandée par le Chevalier Georges
Bing, & fous lui le Contre - Amiral de Laval
. Le Régiment Infanterie de Cosby celui
de Handifides , ont ordre de fe rendre
à Dartmouth pour monter fur cette flote.
On embarquera auffi à Kinfale en Irlande ,
les Régimens de Biffet , des Colonels Jaçques
& Charles Ortuai , pour aller relever
les Garnifons de Gibraltar & de Port- Ma
hon. Nij
148 LE MERCURË
L'Exprés qui arriva le 7. de ce mois en
Cour , & qui a remis les depêches touchant
ce qui s'eft paffé dans les Conférences tenuës
à Madrid entre les Miniftres de France
, d'Angleterre & d'Efpagne , a donné occafion
de publier qu'il avoit apporté l'agreable
nouvelle, que S. M. C. avoit accepté
le projet d'accommodement & la
médiation des Puiffances qui y avoient concouru
:On a efté par la fuite mieux informé
de ce qui en êtoit : On afçû à la verité que la
Cour de Madrid eftoit difpofée à confentir
au projet d'accommodement , mais avec
certaines reftrictions & conditions ; à fçavoir
qu'elle garderoit fes conquêtes , &
qu'elle continueroit d'agir contre les Etats
de la Monarchie Efpag. que poffé de l'Empereur
en Italie.On fe flatte cependant , que
ce Projet pourra avoir fon effet dans la fuite
. On a appris par le même Exprés , que
le grand embarquement pour les Troupes
d'Italie,ne feroit prêt que versle 15 de Juin.
Les dernieres Lettres que l'on a reçues
du Nord ; ne nous laiffent prefque plus
lieu de douter que la paix entre le Roy de
Suéde & le Czar , ne foit concluë , fans
que ce dernier y ait compris les Alliés : On
craint qu'auffitôt que le Traité aura êté figné
entre ces 2. Puiffances , la flotie Suédoife
qui eft prête à mettre à la voile ,
avec un grand nombre deVaiffeaux de tranport
chargés de Troupes , n'éxecute l'enDE
MAY
149
treprife que le Roy de Suéde femble avoir
projettée depuis long-tems de paffer enLivonie.
On préfume que ce Prince a deffein
de pénétrer en Pologne où les Peuples
le fouhaitent ,dans l'efperance qu'il leur redonnera
la liberté à laquelle ils afpirent depuis
long- tems, Une telle entrepriſe bient
concertée cauferoit un grand changement
dans ce Royaume , puifqu'elle ne pouroit
qu'être favorable au Roy, Stanillas . S. M.
S. pouroit paffer de là en Allemagne pour
reprendre les Etats.
On confirme de toutes parts , que le Czar
ne s'eft refervé de toutes les conquêtes
qu'il a faites fur la Suéde, que Peterbourg:
Car,pour ce qui eft de la Province de l'Ingrie
ou de l'Ingermanland que S. M. Cz.
yeut retenir , il offre à cette Couronne
pour cela un Equivalent raifonnable . Il pa-
Loît par cette négociation , que le Roy de
Suéde s'eft prévalu en habile politique , dur
mécontentement général qu'il y a en Mofcovie
contre le Gouvernement. On le
foupçonne même de n'avoir recherché à
faire fa paix avec le Roy de la Grande Brêtagne
, comme Electeur d'Hannovre , que
pour engager le Czar à fe relâcher encore
davantage de fes prétentions.
Le Chevalier Jean Noris mit le 9. à la
voile du Buoy de Nore , pour aller ave
fon Efcadre dans la Mer Baltique : On apprehende
qu'à caufe des vents contraires ,
Niij
Iso LE MERCURE
il ne foit
pas
entré affez à tems dans le
Sund pour fe joindre à la flotte Danoife ,
afin de s'oppofer aux deffeins du Roy de
Suéde.
Tous les Officiers qui font ici , & dont
les Régimens font en Irlande & en Ecoffe ,
ont ordre de fe rendre chacun à leur Pofte.
Le Lieutenant général Macartney eft
déja parti pour aller commander dans ce
dernier Royaume . On doit envoyer quelques
fregattes pour croifer fur les Côtes ,
depuis Neucaſtle jufques vers le Nord d'Ecoffe.
Tous ces mouvemens ne fe font ,que,
pour prévenir les pernicieux deffeins que
les mal - affectionnés du dedans pouroient
avoir formés avec ceux qui font hors du
Royaume. Il eft certain que les Jacobites
font repandre depuis quelques jours , des
Exemplaires d'un Manifefte que le Prétendant
fit publier avant que de quitter Avignon.
On reconnoir qu'il y a beaucoup de
perfonnes de confidération qui font dans
fon parti.
Les importantes affaires du Royaume ,
& qui demandent néceffairement la préfence
du Souverain , ont fait déterminer
le Rov à abandonner le deffein qu'il avoit
de paffer cetre année à Hanovre .
Le Comte de Cadogan partit d'ici le
10. pour fe rendre en Hollande , & y débarqua
le 15. Il va reprendre fon pofte
' Ambaffadeur extraordinaire du Roy. Ce
DE MAY. IST
Seigneur eft dans l'intention ,peu aprés fon
arrivée à la Haye , d'y faire fon entrée publique
, pour laquelle il a fait embarquer
des Caroffes & des Equipages trés Magnifiques.
Il porte avec lui,à ce qu'on affure ,60000 .
liv . fterlings de remife : Il fe propofe , fuivant
les ordres du Roy , de faire régler les
conteftations qu'il y a depuis long- tems
entre l'Empereur & les E G. au fujet de
l'exécution du Traité de Bariere ; le Marquis
de Prié devant fe rendre à la Haye
pour finir cette grande affaire . S. E. doit
auffi entrer en négociation avec les Minif
tres de l'Empereur , du Roy de France &
L. H. P. pour tâcher de rétablir la paix &
la tranquillité dans toute l'Europe.
Nos Marchands ont reçû avis qu'une
partie des effets qui étoient fur les 6. Vaiffeaux
François , enlevés par les Efpagnols
dans la Mer du Sud , appartenoit aux Hol--
landois ; ce que l'on fait monter à plus de 2
millions de perte pour eux.
Il arriva le 17 en cette Cour un Exprés
de M. Stanhope Envoyé de S. M. à
Madrid , avec de nouvelles propofitions
du Roy d'Espagne , concernant l'accom
modement de cette Couronne avec l'Empereur.
Le It , l'inſtallation des 6. nouveaux
Chevaliers du noble ordre de la Jarretiere
( nous les avons nommés dans nôtre der-
Niiij
152 LE MERCURE
nier Mercure p . 156. ) fe fit à Vvindfor ,
avec les cérémonies ufitées en telles occafions
. Les nouveaux Chevaliers y parurent
avec des Equipages & des livrées fuperbes
; furtout le Duc de Montague qui avoit
àfa fuite 12. Gentils -hommes , 12. Pages ,
24. Valets de pied , & un nombre d'Officiers
de fa maifon trés richement habillés :
Il s'y trouva un prodigieux concours de
monde ; il y ût aprés la Cérémonie une
magnifique fête & un grand bal , mais le.
Roy n'y affifta pas ; quoique ce fût aux dépens
de S. M. Ce qui monte à 1sec . liv .
Aterlings ou prés de 15000. liv . monnoye de
France , fans compter quantité d'affietes
d'argent , de fallieres , fourchettes & cuilleres
qui furent volées dans les appartemens
de Vvindfor.
La Cour a reçû des avis du Gouverneur
de la Bermude du 16. Fevrier dernier, qui
porrent que la Proclamation du Roy qu'il
avoit envoyée aux Corfaires de l'Ile de la
Providence, avoit êté reçue par ces Pirates
avec de grandes démonstrations de joye :
Qu'ils avoient accepté humblement le par
don que leur accordoit S. M. & qu'ils pouvoient
bien promettre que ceux de leurs
Camarades qui étoient en courſe , les imiteroient.
En effet , le Capitaine Jennings &
15. aurres y êtant arrivés peu de tems aprés,
êtoient allés fe remettre entre les mains du
Souverneur des Bermudes , & lui avoient
DE MAY. 153
porté des Lettres des Capitaines Leflies &
Nichols , avec promeffe de venit fe foûtmettre
de même qu'un grand nombre de
leurs gens.
La Ducheffe d'Argile a êté faire premiere
Dame d'honneur de S. A. R. Madame
la Princeffe de Galles , & Madame
Lifford fa Soeur , Dame d'honneur.
La Comteffe Doüairiere de Portland
prit poffeffion de la Charge de Gouvernante
des jeunes Princeffes. Ce n'eft donc
pas la Ducheffe de Montmouth , comme
nous l'avons annoncé , à la page 157 du
Mercure d'Avril. La premiere a demis
toutes les Dames qui avoient des Emplois
auprés de ces Princeffès , & a mis en leurs
places des Dames de la Nation. Cet Employ
vaut 2500 livres sterlings .
Le Comte de Vvarvich & le Lord
Frich ont efté choifts , pour eftre Gentils-
Hommes extraordinaires de la Chambre
du Prince de Galles. La Princeffe va prefque
tous les foirs voir les jeunes Princeffes.
fes filles à Kenfington , fans vifiter le Roy.
On a informé contre le Chevalier Jean
Packington Membre de la Chambre des
Communes , pour avoir bu à la fanté du
Chevalier de Saint Georges.
Mademoiſelle Clark a efté condamnée
à 6 fchellings 8 fols d'amande pour le
même fuje ; les Juges ayant û égard à fa
beauté , à la jeuneffe , & à fa Qualité.
154 LE MERCURE
On dit ici que le Roy a prêtéà S. M. I.
300000 livres fterlings , outre 130000
qu'il lui paya il y a quelque tems.
Le Comte de Covvper Grand Chancelier
d'Angleterre , fe démit le 26 du paffé
de fa Charge. On prétend qu'il ne s'en eft
défait , que parce qu'il n'a pas voulu entrer
dans les fentimens du Miniftere; ayant
toujours efté d'opinion, qu'on ne pouvoit
nommer de Regent au préjudice du Prince
de Galles , fans violer les Loix . Il a auffi
refufé par la même raifon de fceller quelques
Patentes que le Roy avoit accordées à
une certaine Dame étrangère. Le lendemain
, ce Comte partit pour fa Maiſon de
campagne.
Comme cet Employ ne fouffre pas de
délais , le Roy a établi 3 Commiffaires
pour exercer l'Office de Garde des Sceaux,
qui font les Juges Prac , Tracy , & le Baron
Montague ; mais , ce ne fera que pour
trés peu de tems. On veut toujours que ce
foit le Lord Parker qui remplacera le
Comte de Covvper.
On mande de Gibraltar , que le Roy de
Maroc y avoit envoyé faire des excufes de
l'interruption de la derniere Tréve . Il offre
de faire relâcher les Anglois qui ont eſté
pris fur les trois Vaiffeaux emmenez derniérement
à Salé.
Le Capitaine Royers ayant pris congé
du Roy , mit à la voile le premier de ce
DE MAY. 755
mois , pour aller prendre poffeffion des
Ifles de Bahama où eft celle de la Providence.
On lui a donné Vaiffeaux de
3
guerre & 4 Bâtimens
de tranfport
, fur
Icfquels
on a embarqué
400 pefonnes
, parmi lefquels
font 150 François
qui vone
s'établir
dans cette Ile .
Le fieur Echard Miniftre , ayant préfenté
depuis peu au Roy fon Hiftoire d'Angleterre
en deux Volumes In -folio , S. M.-
en confidération de cet Ouvrage , lui a
fait une gratification de 300 livres fterlings.
M. Malborough eft entierement tombé
dans l'enfance ; de forte qu'il ne peut plus
vacquer à aucune affaire , n'eftant pas même
en état d'écrire fon nom .
S. M. fe tient toujours à Kinhngton :
On ne fçait pas encore quand Elle ira à
Hampton- court , tout êtant prêt pour
l'y recevoir.
Quoique l'on ait publié que le Prince de
Galles n'iroit pas loger cer Efté à Richemont
, L. A. R. s'y rendirent cependant
le to pour y paffer la belle faifon , le
Roy y ayant enfin confenti ; attendu que
le Contrat d'engagement que le Duc d'Ormond
a fait de fa Maifon de campagne en
faveur du Comte de Grantham fon beaufrere
, ne finit que dans un an ; pendant
lequel tems , les Commiffaires établis par
le Parlement pour vendre le bien des Ré156
LE MERCURE
belles , ne font pas en droit de s'emparer
de cetre Maifon , ni de la vendre.
Le 26 du mois d'Avril dernier , ' on
déclata à la Douane 1795 onces d'argent ,
& 1671 onces d'or ; & deux jours aprés
$ 720 onces ; le tout , pour paffer en Hollande.
Malgré les deffenfes que le Roy de
Suéde a faites de ne laiffer fortir de fes
Etats aucune Lettre pour les Païs étrangers ,
on vient cependant d'en recevoir ici qui
confirment que la Paix entre le Roy de
Suéde & le Czar, eft terminée : Que les Plénipotentiaires
de ces deux Monarques eftoient
préfentement occupez à trouver les
moyens d'engager le Roy de Pruffe à demeurer
dans la neutralité , & à le faire entrer
dans le Traité : Que pour cet effet ,
le Roy de Suéde vouloit bien permettre
à S. M. P. qu'Elle tint pour toujours Garnifon
dans la Fortereffe de Stettin , s'en
réfervant néanmoins la Souveraineté avec
toutes fes dépendances , dont il retireroit
le revenu : Qu'il feroit ftipulé le même
Traité, qu'au cas que S M. S. oula Princeffe
fa Soeur vinffent à décéder fans enfans
cette Place appartiendroit à perpétuité en
Souveraineté & en propriété, au Roy de
Pruffe & à fes Succeffeurs. On fe perfuade
que ce dernier Prince y confentira à caufe
de l'importance de cette Fortereffe qui couyre
fes Etats. Le bruit eft grand que le Roy
par
DE MAY 157
d'Angleterre , comme Electeur d'Hanovre,
eft auffi compris dans ce Traité , & que
bientôt la Paix fera générale entre tous les
Princes du Nord,
P. S. A Londres , le 26.
E fieur Schrader Sécretaire de la
Chancellerie d'Hanovre, arriva le zo
de Suéde en cette Cour. Il a rendu compte
à S. M. du fujet de fon voyage . On parle
diverſement ici de la maniere avec laquelle
le Roy de Suéde a reçû la Lettre que ce
Sécretaire lui a préfentée de la part de S.M.
Br. Les uns prétendent qu'en ayant pris la
lecture , il témoigna qu'il vouloit vivre en
bonne correfpondance avec le Roy de la
Grande Bretagne ; mais , d'autres affûrent
que ce Prince a réjetté entierement les propofitions
d'accommodement qu'on lui of
froit. Les plus fenfez conjecturent que S.
M. S. ne veut plus de Paix avec le Roy,
comme Electeur d'Hanovre.
L'Efcadre deftinée pour la Méditerranée ,
a dû faire voile le 22 du Buoy de Nore pour
Portmouth , afin d'y embarquer les cinq
Régimens d'Infanterie qui vont relever les
Garnifons de Gibraltar & du Port- Mahon ;
apres quoi , elle continûra fa route pour
le détroit.
On écrit de Butz du 20 , que l'on y a
célébré le jour de la Naiffance du Duc 1
LE MERCURE
d'Ormond par le fon des Cloches , par de
grandes illuminations, des Feux de joye , &
de magnifiques Repas. Le Maire & les
Echevins s'y trouvérent avec des Bouquets
de Rofes blanches & des Nands de Rubans
blancs. Les Dames s'y diftinguérent auffi
par les mêmes livrées. La Cour patoît avec
raifon,fort fcandalifée de ces marques éclatantes
de joye , fi injurieuſes au Gouver
nement préfent..
La Cour ne prendra pas le dueil de la
feue Reine Doüairiére d'Angleterre . Il
n'en eft pas de même des Jacobites & des
Familles de Catholiques Romains , qui
font tous en noir , tant hommes que femmes.
L
ESRAGNE.
A Madrid , le 15 May 17188
E Roy qui avoit û quelques accés de
Fiévre tierce , en a eité délivré par le
fecours du Quinquina purgatif. Le douze ,
il alla en dévotion à Notre- Dame d'Atoche.
Le 16 , S. M. devoit fe rendre à Bal-
Sayen ,Maifon de Plaifance prés de la Ville
de Ségovie . Comme il y a dans ce Canton
de grandes Forêts , & qu'il y a beaucoup
de gifiers & de bêtes fauves , le Roy
y prendra le plaifir de la Chaffe.
Le 25 du mois paffe . Don Domingo Judice
Duc de Jovénazo , Pere de M. le PrinDE
MAY.
159
ce de Cellamar Ambaffadeur à la Cour
de France , mourut en cette Ville âgé de
Si ans , aprés quelques jours de maladie .
Ce Seigneur recommandable par fa piété ,
& par une fidélité inviolable à Philippe V.
avoit employé la plus confidérable partie
de fa vie au ſervice de L. M. C. En 1676,
il avoit efté chargé des affaires du Roy
fon Maître à la Cour de Turin , pour une
négociation trés importante. En 1680 , il
alla en Ambaffade à la Cour de France.
En 1681 , il paffa à celle de Portugal.
En 1687 , Charles II l'envoya à Rome ,
pour y ménager les interêts de fa Couronne.
Il s'eft diftingué dans tous fes Emplois
par le caractére d'un trés profund
& très fage Politique ; ayant û le
talent de le faire refpecter , même redouter
par les Ennemis de la Monarchie
Efpagnole. En 1694 , le Roy recompenſa
fes travaux , en le nommant à la Vice-
Royauté d'Arragon , dans laquelle il acquit
beaucoup de réputation ; fur- tout à
l'occafion de certains démêlez qui s'élevérent
dans ce Royaume , par rapport à la
confervation des Priviléges de ces Peuples.
Il a cité plufieurs années Confeiller de
Guerre , & du Supréme Confeil d'Italie ,
& il étoit auffi un des Confeillers d'Etat des
plus anciens. Charles II 'honora du Tirre
de la Grandeffe à perpétuité , pour lui ,
160 LE MERCURE
1
& fes defcendans ; & le Roy Philippes V.
lui accorda en propriété cette derniére
Dignité , avec toutes les marques de diftinction.
Ce fidel Sujet , & le Prince de
Cellamar fon fils ont efté dépouillés de
trés grands biens qu'ils poffédoient dans
le Royaume de Naples, par leur attachement
fingulier , & un parfait dévouement
au Roy regnant , leur légitime Souverain.
M. Stanhope Ambaffadeur d'Angleterre
en cette Cour , dépêcha le premier
de ce mois un Exprés à celle du Roy fon
Maître , avec une commiffion importante.
On ne doute pas que ce Courier ne foit le
porteur des nouvelles propofitions d'accommodement
que S. M. C. a delivrées à
cette Excellence. On veut deviner ici que
Nôtre Cour accepte. 10. La médiation du
Roy de France , & celle du Roy de la Gr.
B. 29. Qu'elle eft cependant refoluë de
continuer l'exécution de fes projets arrêtés
contre les Etats que l'Empereur pofféde
en Italie , dependants de la Monarchie
Eſpagnolle. 30. Que S. M. C. ne rendra
point la Sardaigne. 4° . que toutes les conquêtes
qu'elle poura faire pendant la négociation
, lui refteront. 5o . Qu'il fera permis
à S. M. C. de mettre tel nombre de Trou-
-pes Efpagnolles qu'elle le jugera à propos ,
dans les places de la Tofcane , des Duchés
de Parme & de Plaifance . 6o . Que S. M. I.
lui remettra toutes les places de la Côte
de
DE MA Y. 161
de Tofcane . 70. Qu'elle reftituera le Duché
de Mantoue au Duc de Lorraine
comme étant incontestablement le plus
proche héritier du feu Duc de Mantouë.
On doute fort ici que ces propofitions
foient acceptées.
A Barcelone , le 14. May.
Om Jofeph Patigno Intendant géné
ral de Marine , arriva le 1 r. dans cette
Ville . La Cour fui a donné toutes les
inftructions néceffaires , pour preffer le dernier
& le plus confiderable embarquement
dont le rendez vous eſt à Cagliari.
Le même jour , il entra dans ce Port z .
Vaiffeaux de guerre , l'un commandé par
le Capitaine Dom Cajétano Pujadas Chevalier
de Malthe , & l'autre ,par le Capitaine
D. Rodrigo de Tores qui revenoit
d'efcorter 4. Bataillons qu'il a debarqués:
en Sardaigne , avec une groffe fomme d'argent
pour le payement des Troupes : Dom
Cajetano avoit fait dans fa route une prife
de 2. Barbarefques .. Tous les Equipapages
dont la plupart eftoient Mores , ont
efté faits prifonniers.
Le 12 le Prince de Chalais arriva de Cadix
à la même rade avec deux Vaiffeaux de
Guerre qu'il commandoit : Ils avoient fervi
d'escorte à 7 Compagnies d'infanterie; le
13 il remit à la voile pour Mayorque, ay anɛ
O
162 LE MERCURE
reçû ordre d'y aller changer les Garnifons
des . Places de cette Ile.
Nous avons appris par l'arrivée de ces
Bâtimens , qu'il n'eftoit forti de Cadix
qu'une partie des Galions pour la Nouvelle
Efpagne , & que les autres ne devoient
mettre à la voile qu'à la fin de ce mois.
On écrit de Malaga du 8 , que la Garni
fon de Gibraltar continüoit à déferter
faute de payement : Il y a des jours où il
s'en échape jufqu'à 10 ou 12 , qui viennent
s'y rendre pour prendre parti dans nos
Troupes.
On voit ici le dénombrement des Vaiffeaux
de Guerre que l'on a deffein de mettre
cette année en Mer , & on en compte
jufqu'à 5ɔ.
A Cartagénes , le 10 May.
>
Na conftruit dans ce Port des Balandres
d'une nouvelle invention
qui peuvent fervir de Galiotes à bombes :
Elles font faites de maniere , que non feu .
lement elles peuvent approcher de fort prés
d'une Place Maritime pour la bombarder ,
mais encore,mettre le feu aux Vaiffeaux de
Guerre & aux Galéres, fans qu'elles foient en
danger de couler à fonds. Il y a fur chaque
Balandre 12 Mortiers auffi nouvellement
inventés , pour jetter en même tems trois
differentes machines remplies de routes
fortes de feu d'artifice. On en a fait l'épreu
DE M AYA .
163
ve plufieurs fois avant que de les embarquer
; on efpére en tirer un grand avantarage
, ainfi que des doubles Grenades ; elles
portent une fois p'us loin que les bombes
, & enflamment tout ce qui eft com-
'bustible .
H
gn
A la Corogné , le 12 May.
1
Uit des Bâtimens de Guerre Efpagnols
qui voltigent le long de nos
Côtes ,amenérent ici les un Forban de 18
piéces de Canon & de 9 2 hommes d'équipage
. Le même jour ils remirent à la voile,
& le 6. ils rentrerent avec trois Bâtimens
portant Pavillon Imperiale. On a fçû par
les équipages qui ont efté referrés dans nos
Prifons , qu'on armoit encore actuelle .
ment dans le Port d'Oftende, quatre Vaiffeaux
pour aller en courfe dans ces Mers ;
& que plufieurs Particuliers de cette Ville
avoient reçu des Commiffions de l'Empereur
pour en arrêter autant qu'ils pouroient,
afin d'interrompre nôtre Commerce.
A Lisbonne , le 1 May.
A Flote deftinée pour le Bréfil, partit
le 17. On attend inceffamment celle
qui en doit revenit. Tout eft tranquille fur
nos Frontieres . Cette Cour & celle d'Efpagne
fe font données depuis peu des
affurances réciproques,d'obferver réligieu-
Oij
764
LE
MERCURE
fement les Traitez qui fubfiftent entre les
deux Couronnes.
A Rome le 10 May.
Monfeigneur le Comte de Charolois
arriva le 8 d'Avril dans cette Capitale
. M. le Cardinal de la Tremoille qui
devoit aller au devant de ce Prince , s'en
abſtint , fur les remontrances du Pape &
du Sacré Collége , qui trouve même affés.
mauvais que cette Eminence lui donne la
main chez lui . Ce Cardinal Miniftre jugea
donc plus à propos d'envoyer fes neveux:
jufqu'à la premiere Pofte . M. le Duc de
Lenti & Don Fréderigo fon frere firent
les honneurs pour leur oncle. Ils accompagnérent
S. A. S. dans un caroffe à fix Chevaux.
S. E.vint recevoir le Prince au milieu
de l'efcalier , & le conduifit dans l'Appar
tement qui lui eftoit préparé..
Le 9, le Prince
que
l'on
nomme
M.
le
Comte
de
Dammartin
, receut
la vifite
des
Princes
de
Baviere
; il la rendit
le même
jour
aprés
le dîné
. Le
foir
, il ût
celle
du
Cardi
. Gualtierio
: On
s'attendoit
que
le
Card
. Ottoboni
Protecteur
des
affaires
de
France
, lui
rendroit
viſite
; mais
, il n'a
pû
fe
réfoudre
à contrevenir
au
cérémonial
.
Le
Dimanche
10 , il alla
vifiter
l'Eglife
de
S. Louis
, &
ne
parut
point
à la Chapelle
du
Pape
; ç'étoit
pourtant
la cérémo
monie
des
Palmes
. Cette
indifférence
cho❤
DE MAY.
165
que un peu Meffieurs les Italiens , qui , avec
raifon , ne croyent rien de fi beau , ni de fi
augufte dans le monde , que ces fonctions..
Le même jour , il alla voir la Villa Pintéfiana
, Maifon de plaifance du Prince Bor--
ghefe , hors les murs de Rome.
La Princeffe de ce nom fe promenoit au
Cours à la porte du Peuple , dans le tems.
que M. le Comte de Charolois vifitoit les
beaux Jardins de ce Palais ; elle y courut
au plus vîte , mais le Prince en eftoit déja.
forti.
Le rau matin , il vit la Villa du Prince
Pamphile , & le foir il alla entendre avec.
les Princes de Baviere , une très belle Mufique,
préparée exprés par l'Intendant de M.
le Cardinal de la Tremoille .
S. A. S. fort foir & matin, pour visiter les
Eglifes & autres endroits curieux de cette
Ville.
Le 14 , S. A. S. affifta à la fonction du
Jeudy Saint avec les Princes de Baviere
auxquels elle donna à dîner le mème jour :
Le Pape qui avoit efté averti la veille de ce
repas , envoya un Efturgeon qui pefoit 200
livres.
Le 16 , jour du Vendredy- Saint , le Card .
Gualtierio régala le Prince d'un petit Tableau
du Carache , repréfentant une def
cente de Croix , eftimée 1000 écus . Le
préfent convenoit au jour , il parut ſenſis
ble à cette attention .
166 LE MERCURE
Le Dimanche de Parques , les Princes
de Baviere ûrent leur revanche &
allérent fe promener enfuite au Cours .
,
Le 25 , S A. S. vit le le Pape : On eftoit
convenu d'avance du cérémonial : Que
le Prince entreroit l'Epée au côté , &
qu'il auroit un fiége à dos : Que le Me de la
Chambre iroir le recevoir au bas de l'Eſcalier
. M. le Card . de la Tremoille ne l'y a
point accompagné , & cela , pour ne lui pas
donner la main en public : Ce feroit un
crime que ne lui auroit jamais pardonné
le Sacré College. Le S. Pere auroit fouhaité
qu'il ût rendu au moins vifite au Card .
Doven , à quoy le Prince répondit , qu'il
n'avoit aucune répugnance à voir les Cardinaux
, pourvû qu'ils lui donnent la
main .
Le deux de ce mois , il revine de Porto
où il étoit allé chaffer aux Cailles ; il y eft
refté trois jours , n'ayant enmené avec lui
qu'un Ecuyer & un Page. S. A- S. a demandé
au Pape le gratis pour M. l'Abbé
du Montier fon fous Précepteur nommé
par le Roy à une Abbaye ; ce qu'il obtint
fur le champ. Au retour de l'Audience , il
trouva le régal que S S. a coûtume de
faire en pareille occafion.
Lele Prince partit pour Naples : Il
poura bien au retour de ce voyage , faire encore
un affez long féjour à Rome, car on fe
prépare à lui faire paffer un moisde villegiaure
à Albane.
DE MA Y.. 767
Le Palatin Commendoski , qui fe trouve
ici depuis quelque tems avec Madame
fon épouse , a donné aux Cardinaux tous les
honneurs qu'ils prétendent, & ces Meffieurs
le comblent réciproquement de careffes &
d'honnêtetés. Dom Carlo l'accompagne , &
Dona Therefia conduit Madame la Palatine.
On fit exprés pour cette Dame, une Tribu
ne dorée dans l'Eglife de S. Pierre , afin
qu'elle pût voir plus commodément avec
toute fa fuite, officier le Pape : Les Cardinaux
s'empreffent à lui rendre vifite , & la
Prémiére démarche faite , on ne fait plus
d'attention au Cérémonial.
Le Pape , pour attirer fur lui les lumiéres
du faint Efprit , a vifié la Chapelle ou
l'on conferve la Scala Santa qui étoit à
Jerufalem dans le Palais de Pilate . S.S.
a monté tous ces dégrés à genoux , & les a
bailé tous en particulier ; ils font au nombre
de 34. Le S. Pere a invité tout le Peuple
à cette dévotion par des Indulgences
Pléniéres.
Enfin , le 4 , le S. Pere s'est réfòlu
d'accorder des Bulles à tous les nommez
par le Roy , fans exception ; & c'eft pour
ce fujet que M. le Cardinal de la Trémoille
dépêcha , la nuit du cinq au
6 , un Courier en Cour. Pour terminer ce
grand Oeuvre , il a fallu que cette Eminence
ait certifié au Pape , que Me le
Duc Régent s'étoit, affûré de la faine
168. LE MERCURE
Doctrine des trois Evêques qui ont cauféla
difficulté. On est redevable en partie du fuc
cés de cette affaire , aux foins & aux follicitations
preffantes de M. le Card . Albani ;.
il s'eft comporté en cette occafion , comme
Créature de la France.
Demain II , le Pape tient Confiftoire,
dans lequel tous nos Evêques feront préconifés.
Nôtre Miniftre, comme Cardinal,
le fera par le S. Pere en perfonne ; ce qui
avancera l'expédition de fes Bulles , attendu
qu'en ce cas , une Préconisation fuffit ;
au lieu que pour les autres , il faudra attendre
au Confiftoire fuivant . S. E. a obtenu
de S. S. tout ce qu'il convient, pourdifpofer
des Bénéfices qui viendroient à
vacquer dans fon Diocefe , pendant les mois
du Pape ; ce qui lui donnera la facilité de
s'attacher & de fe faire des Créatures . On:
ne doute pas que le S. P. ne lui faffe l'honneur
de faire lui même la cérémonie du:
Sacre , laquelle , felon les apparences, ſe palfera
dans l'Eglife des Chartreux ..
M. le Cardinal de la Trémoïlle a fait
deffenfes à tous les Expeditionaires de dé
mander aucune diminution où gratis pour
qui que ce foit. Cette Eminence n'en
agir ainfi
que parce qu'elle fçait pofitivement
que le Sacré College êtoit dans la refolution
de n'accorder aucune grace fur cetarticle
.
Par la Préconifation de ce Cardinal Miniftre
DE MAY.
165
niftre à l'Archevêché de Cambrai , l'Evê
ché de Bayeux vacquera, ipfo facto . Il avoir
ordre de n'en point envoyer la démiffion .
Le faint Pere fe porte à merveille ; il
pourra bien ence renouveller le Sacré
College :Voilà déja s Chapeaux vacans . Le
bruit de Rome êtoit qu'il alloit faire la pro
motion des Couronnes ; cela eft faux ; il
attendra au moins deux autres Chapeaux.
Le Cardinal Gualtierio partit le 4. pour
aller à Urbin voir le Prétendant ; il ne reviendra
à Rome qu'à la faine- Pierre .
Le13 . du mois paffé, le Duc de Gravina
de la Maifon des Urfins , prit poffeffion des
'honneurs du Solio : On ne fçait encore files
prétentions duConêtable auront lieu; celuici
prétend qu'il doit avoir rang dans les
'fonctions públiques , comme Princeps de
Solio ; c'est- à- dire y avoir la preféance & la
main. La Congrégation n'a encore rien décidé
, mais , il y a bien de l'apparence qu'on
s'en tiendra à l'alternative , comme il avoit
êté reglé par Alexandre VII.Le Connêtable
s'eft retiré fort mécontent dans une de fes
Terres. Son Compétiteur le Duc de Gravina
époufa le même jour la jeune Princeffe
Rufpoli.
Le 26 le Cardinal Acquaviva ûr enfin
audience du Pape ; il y avoir plus de 3. Semaines
que C. E. la demandoit à S. S. fans
qu'il ût pû l'obtenir.
May 1718 .
770 LE MERCURE
"
l'on
3
A Naples , le 9 May.
·
A confternation va toujours en augmen.
LA
tant dans cette Ville ; depuis furtout
que y a eſté informé , que la plupart
des Bâtimens Efpagnols eftoient arrivés à
Meffine & à Cagliari , où ils avoient déja
transporté prés de 17000 hommes : Que
fera - ce donc quand le refte du grand Convoy
qui eft à Barcelone , & qui eft attendu
inceffamment dans un de ces Ports , aura
joint Sur cette nouvelle , le Vice Roy a
envoyé le des ordres aux Commandans
des Regimens Allemands qui font arrivés
depuis peu à Capouë & à Manfredonia,
de s'avancer en diligence avec ces Troupes
vers cette Capitale , afin de maintenir dans
la crainte & dans l'obéiffance de l'Empereur
les peuples qui commencent à fe mutiner :
En effet le 21 du paffe , il y avoit û une
efpéçe de fédition à l'occafion de ce qu'on
vouloir tranfporter à Gaete , à Capouë & à
Manfredonia plufieurs des Principaux
Bourgeois & Habitans de cette Ville , que
le Vice- Roy avoit fait arrêter comme gens
fufpects à l'Etat & au Gouvernement : Il en a
fait enfermer un grand nombre dans les
Forts & Châteaux de l'Oeuf , de S. Elme
& autres où il y en avoit de détenus fort
étroitement depuis plus de 18 mois . Le 27 ,
ily ût des ordres donnés pour défarmer les
DEMA Y. 171
Habitans ; mais , on n'ofa point pouffer les
chofes à la rigueur ; la populace paroiffant
dans la réfolution de fe porter à la derniere
extrémité , plûtot que de fouffrir cet affront
.
A Gênes , le 15 May.
M
Onfieur le Marquis de Saint Philippe
, chargé des affaires du Roy
d'Efpagne auprés de cette République ,
a û ordre de rendre à Madame la Princeffe
des Vrfins une Lettre du . Cardinal Albéroni
, par laquelle il l'affûroit que L. M.
C. l'honoroient toujours de leur eftime ,
de leur bienveillance , & de leur prote-
&tion ; & que le Roy lui donnoit toute li
liberté de paffer où elle le jugera à propos.
Cette Eminence lui ajoûte qu'elle avoit
écrit à M. le Cardinal Acquaviva Miniſtre
de S. M. C.à Rome , d'informer cette
Cour de la confidération que celle de Madrid
a pour. cette Princeffe . On juge que
cette Dame choifira Rome pour fon féjour.
A peine ûr elle reçû certe agréable
nouvelle , qu'elle la rendit publique : Elle
affifta à un Bal qui fe donnoit le même
jour 25 du paffé , & on remarqua qu'elle
avoit à fon col un Portrait du Roy d'Ef
pagne enrichi de diamans .
Ona appris par ce même Courier, qu'à fon
départ , le Cardinal Albéroni avoit envoyé
en même tems à 40 Partifans Gens d'af
Pij
172 LE MERCURE
(
faires un Billet , par lequei chacun d'eux
eftoit taxé à proportion de la fortune
qu'il avoit faite , fuivant les Mémoires
qu'il en avoit receus . De plus , il les :
avertit d'eftre exacts à fatisfaire au jour
preferit. Parcette voye abrégée , il épargne
à ces Meffieurs le rigoureux examen d'une
Chambre deJuftice.
Nous venons d'apprendre des Frontićres
de cet Etat, que le 6. un corps de Troupes
Allemandes d'environ 4000 hommes,
İa plûpart Dragons , eftoient venus camper
fur les Confins de nos dépendances.
Jufqu'à préfent ils n'ont fait aucune tentative.
Cette République perfévére toujours
dans la réfolution de leur difputer
les défilez & les Gorges qui font non feulement
bien retranchées , mais encore ,
gardées par des Troupes de l'Etat .
Une femme née au Ryo Janeyro , nom
mée Dona Maria Urfula , ayant déſerté
1: Maifon de fon pere à l'âge de 18 ans ,
fe déguifa en jeune homme , s'embarqua
& vint en Portugal fous le nom de Conto
Carlofo . En 1700 , elle paffa aux Indes
Orientales en qualité de Soldat. Elle fe
fignala en plufieurs aecafions ; entr'autres ,
à la prife d'Ambona où elle monta la
premiere à l'affaut , ainfi qu'à la deffenfe
de Chaul. Le Roy en ayant cité informé
, l'a gratifiée d'une penfion fur la Dožia
DE MAY * 75
ne de Goa , & lui a donné la joüiflance
du paffage de Pangin pendant fix ans .
L'infant Don Antonio eft incommodé
depuis quelque tems , & a û divers accez
de Fiévre .
S'il faut s'en rapporter au Maître d'un
Bâtiment qui vient d'entrer dans ce Port ,
il y a un révolte générale dans tout le
Roïaume de Naples. On attend les particularitez
& la confirmation de cette nouvelle.
On dit ici que les Vénitiens ont fait
fecrettement leur Paix avec le Turc ; ce
qui fait qu'ils négligent fi fort leur armement
.
CE
A Turin , le 20 May,
Ette Cour a envoyé des dépéches à
tous les Commandans des principales.
Villes & Ports de Mer de Sicile , pour qu'ils
ûffent à relever les vieilles Troupes Piedmontoifes
& Siciliennes , depuis Meffine ,
jufqu'à Sparevento , & à les remplacer par de
nouvelles. Les mêmes Commandans ont ordres
de les faire embarquer fur la grande
Flote qui doit mettre inceffamment à la
voile , pour exécuter quelque entrepriſe
d'importance dont on ne révèle pas le mi
tére. Cette Flote eft compofée de plus
200 voiles , & pourvue pour fix mois de
toures fortes de Provifions & munitions
avec un bon Corps de Troupes de débar
quement,
Piij.
174 LE MERCURE
SUPLEMENT
AUX NOUVELLES PRECEDENTES .
De Bâle le to May.
N confirme que les Cantons de Zurich
& de Berne avoient reçû une Lettre
de Vienne , par laquelle on leur reprochoit
d'opprimer une Ville Impériale , ( fçavoir ,
celle de S. Gall ) & non celle de Conftance.
Ces deux Cantons paroiffent fort offenfés de
cette accufation. La Régence de Zurick tint
les de ce mois un grand Confeil , pour délibérer
fur la maniere dont on répondroit à
cetteLettre. On nomma-diversCommiffaires.
pour dreffer cette réponse. Les Députez de
Zurich & de Bern arrivérent le 6 ici , pour renoüer
leurs Conférences avec ceux de l'Abbé
de S. Gall , & tâcher de terminer les
différens dont on a fi fouvent parlé .
On mande de Paffarovitz du 4 May ,
que les Mouches dont les Gazettes ont fait
mention , continuent à y caufer la défolation
: Qu'outre un grand nombre de Cheyaux
de la Cavalerie Allemande , & de Boeufs
qui font morts des picqures de ces Infectes
, beaucoup de perfonnes en eftoient fort
incommodées : Elles n'ont cependant pas
empêché que soo Janniffaires , qui ont fervis
d'efcorte aux Ambaffadeurs Plenipotentiaires
de la Porte , ne foient entrés dans
Paffarovitz,, lieu du Congrez , où ces derDE
MAY
175
niers font attendus à tout moment avec M.
de Colliers Miniftre Médiateur de Hollande.
M. de Talleman fecond Miniftre Plenipotentiaire
de S. M. I. & M. de Fleischman
troifiéme Miniftre Plenipotentiaire , font
auffi prêts à s'y rendre. Malgré les difpofitions
à la Paix , les Troupes y font en
mouvement de part & d'autre ; les Turcs
furtout le mettent en Corps , craignant
que les nôtres ne faffent l'ouverture de la
Campagne par un Siége ou par une invafion
dans leur Pays.
Le mot de la premiere Enigme du mois
paffe , êtoit la Plume ; & celui de la feconde
, l'Enigme.
ENIGM E.
JE feve àcelui quiferevert
Vetu de rouge ou de vert ,
Ou de couleur éteinte , on de couleur bril
lante :
Devinés - moi par le Maistre que j'ai .
Onm'êléve pour lui,tant bonne que méchante :
En quittantpere & mere, il m'apele fatante;
Parfois me met en croupe , en habit négligé ;
Parfois fiere & guindée , en Doïaigne eſpagnole
,
Etalant mon Vertugadin ,
J'attens le retour de mon Drole ;
P' iiij
A
176
LE
MERCURE
S
Qui venant coucher dans mon fein
A pour cela frifé la corde.
Ans
AUTRE.-
moy,que feroit l'Homme ? rien ::
Tout au plus , pourriture . ¡mmondice
;
Şon fort dépend de mon caprice
Je fuis fon ame & Son foutien.
Tantôt foible à l'excés , tantôt fort comme
quatre ,
Je vais tantôt le trot & tantôt doucement :
Mon grand naturel eft de battre ,
Auffi,je bats à tout moment. Auſſi ,
En des temps je bats fort , &j'étourdis mon
homme;
C'est bien pis quand je ne bats pas :
Je l'accable . il languit , lorsqu'un peufort"
je bats ,
Mais,mon Repos eft un coup qui l'affomme.
R
XXKY
No
CHANSON.
O", je n'irai plus , difoit Lifette
Avec le beau Mirtil fous l'Ormeau ,
Loin du Hame an
Econterfeulette
DE MA Y. 177
La plainte indifcrette
De fon Chalumeau.
Je crains trop de m'y laiffer furprendre ::
Souvent un air tendre
Nous enfait entendre
Bien plus qu'il n'enfaut :
L'Amour s'en mêle ,
Et prend le défaut .
SUITE
Des Caracteres de M. de Marivaux.
Vousvoulés que je vous parle des
beaux Efprits de Paris, Madame : La
matiere eft fine ; & bien m'en prend d'avoir
un zéle d'obéïffance qui m'étourdit fur les
difficultez du . Sujet . Foferai donc obéir ,
mais obfervez , s'il vous plaît , Madame ,
qu'ici , tout mon devoir eft d'ofer , & point.
de reuffir ; à moins qu'il ne foit vrai , comme
on dit , que l'amour donne de l'efprit :
Nous fçaurons bientôt ce qu'il en faut croire;
car, je vais éprouver le proverbe , comme
partie capable , s'ilen fûr jamais .
Paris fourmille de beau Efprits : Il n'y
en eut jamais tant ; mais , il en eft d'eux à
peu prés , comme d'une armée ; il y a peu
d'Officiers généreaux , beaucoup d'Officiers
Subalternes , un nombie infini de Soldats..
178 LE MERCURE
J'appelle Officiers généraux , les Auteurs
qu'en fait d'ouvrages de goût , le
public avoie pour excellens .
Aprés eux , viennent les Grands Médioeres
dans le même genre de travail , & que
j'appellerai les premiers des Officiers Subalternes.
Imaginez vous , Madame , un efpace
entre l'excellent & le médiocre ; c'eſt celui
qu'ils occupent . Leurs idées font intermediaires
; ce n'eft pas que ce milieu qu'ils
tiennent , foit fenti de tout le monde ; il
n'appartient qu'au Lecteur excellent luimême
, de les y voir ; & leur Caractére
d'efprits générallement parlant , leur fait
tour à tour , & trop de tort , & trop d'honneur
: Trop de tort , parce que bien des gens
machinallement connoiffeurs du beau , ne
fe fentant pas affés frappés du ton de leurs
idées , les confondent avec les médiocres :
Trop d'honneur , parce que bien des gens
auffi , n'ayant qu'un goût peu fûr ,peu décifif,
les jugent excellens fur la foy du
peu de
plaifir qu'ils prennent à la lecture de leurs -
ouvrages .
*
Aprés eux , font les Médiocres , comme
les moindres des Officiers Subalterness
gens , dont le lent eft de fixer avec ordre
fur du papier , un certain genre d'idées raifonnables
, mais communes , qui fuffifent
pour le commerce & la conduite des honnêtes
gens entr'eux; & par là fi familieres ,
DE MAY. 179
qu'elles ne méritent pas d'être expreffement
offertes à la curiofité du lecteur un
peu délicat .
Difons un mot en paffant , des Efprits
du plus bas rang : Ce font ces Auteurs audeffous
du médiocre ; gens fi miférables ,
que c'eft fortune à eux de fixer même une
idée commune dans fon degré de force &
de justeffe ,
Tax
Un fi petit talent d'efprit ne vaut pas
dépenfe d'une plus grande analyfe. Qu'il
vous fuffife de fçavoir , Madame , que ces
Meffieurs n'ont point de nom ; qu'on ne
connoît chacun d'eux , ny par la chutte ny
par le fuccés particulier de leurs ouvrages .
Fuffe par la chutte : Ce feroit toujours être
connu par quelque chofe . Un Médiocre
compofe - t-il ? S'il tombe , du moins diton
; un tel est tombé , comme on dit , un
tel Officier a efté tué ; mais à l'égard de
ces derniers , on fçait en gros , que mille
de leurs productions paroiffent & ne vallent
rien ; c'eft comme un Bataillon qui fe
préfente , & que le moufquet fait tomber.
Qui eft-ce qui s'avifera de demander le
non des Soldats morts ?
Il y a d'autres Auteurs encore que nous
mettrons , fi vous voulez , au rang des
beaux Efprits : Ce font les Traducteurs ;
ils fçavent les Langues fçavantes , & reffufcitent
l'efprit des Anciens , qui , difentils
, vaut cent fois mieux que l'efprit des
180 LE MERCURE
Modernes : Du moins , faut -il avouer qu'ils
le croient de bonne-foy ; puifque nous ne
voyons pas qu'ils s'eftiment affez pour
penfer par eux - mêmes . C'eft agir conféquement
à leur principe .
Je vous aurois parlé plûtôt d'une autre
forte d'Auteurs , fi je n'avois jugé qu'ils
tiendroient à injure de fe voir au rang de
ceux qu'on appelle beaux Efprits : Ce font
les Philofophes & les Geomêtres . J'ai quelquefois
penfé au peu de cas que ces Meffieurs
la femblent faire des productions
de fentiment & de goût ; auffi bien qu'à
la diſtinction avantageufe que le publis
fait d'eux.
Un Gromêtre , difois-je , eft un homme
qui cherche pefamment & pas à pas , les
proportions que plufieurs lignes diverfement
tracées , ont enfemble.
Si celui qui fçait l'art de trouver ces
proportions , en demeure là ; s'il ne fent
les applications délicates de fes principes ;
s'il ne voit l'ufage détourné qu'il en peut ,
& qu'on en doit faire en tout exercice d'efprit
, il eft en verité bien peu de choſe.
Le bel Efprit , il eft vrai , ne s'eft pas
fait de la Geometrie une Science ifolée ;
il n'eft point Geomêtre ouvrier , c'est un
Architecte né , qui méditant un édifice , le
voit s'élever à fes yeux dans toutes fes parties
differentes ; il en mefure l'effet total
DE MA Y. 181
parun railonnement imperceptible & comme
fans progrés , qui,pour le Geomêtre, contiendroit
la valeur de mille raisonnemens
lentement fucceffifs. Le bel Efprit en un
mot, eft doué d'une avantageufe conformation
d'organe , de laquelle réfulte dans l'ame
un fentiment arrangé des impreffions qui la
frappent : Il eft entre les organes &fon ef
prit, d'heureux accords qui lui forment une
maniere de penfer , dont l'érenduë , l'évidence
, & la chaleur font un corps ; c'eft
trois , réduit en un ; je ne dis pas qu'il ait
chacune de ces qualitez dans la totalité
de leur force ; un fi grand bien eft audeffus
de l'homme , mais il en a ce qu'il faut pour
voller à une ſphere d'idées , dont non - feulement
les raports , mais la fimple veüe
paffe le Geomêtre .
-
A l'égard des Philofophes , la Nature"
& fes principaux effets ne font il pas le
noceud-gordien pour eux ? Nous fommesnous
à nous mêmes moins Enigmes , qu'il
y a quatre mille ans ? Qu'a pu penfer fur
l'homme un Philofophe , qu'un bel efprit
excellent ne puiffe nous dire , & plus ingenieufement
, & par des préceptes plus accommodez
à nos façons non refléchies de
connoître & de fentir ? A entendre f.ftueu-
Sement prononcer le nom de Philofophe ,
qui ne croiroit que fon étude eft d'un autre
gente que celle du be ! efprit ? L'homme
pour l'ordinaire, eft cependant leur fujet
182 LE MERCURE
1
commun. En quoi different - ils donc ? C'eft
que l'un traitre ce fujet dans un Poëme ,
dans uneOde ; l'autre le traitte dans un corps
de raifonnement qu'on appelle fiftême :
L'un gliffe l'inftruction à la faveur du fentiment
; c'eft un Maître careffant qui vous
fait des leçons utiles , mais intereffantes ;
l'autre eft un Pédaguogue qui vous régente
durement & dans un trifte filence.
Pourquoi donc penfe - t- on plus refpectueufement
du Philofophe que du bel Ef
prit ? Ne feroit- ce pas que le Philofophe
au fiftême , nous propofant une connoiffance
expreffe de nous mêmes , nous fait
penfer que nous fommes difficiles à comprendre
, & fans doute importans ; au lieu
que le Philofophe du Poëme ou de l'Ode ,
femble ne nous expofer à nos propres yeux,
que pour nous divertir : Ce deffein là ne
nous fait pas tant d'honneur.
Pardon , Madame , fi ceci m'a conduit
un peu loin : Ce que j'ai dit , eft une idée
que j'avois depuis long-tems dans l'efprit ,
& qui a trouvé jour. Revenons à nos Auteurs.
Je fçai que vous aimez à raifonner ;
je vais tâcher de vous fervir à vôtre goût.
L'amour propre eft à peu prés à l'efprit ,
ce qu'eft la forme à la matiere . L'un fuppofe
l'autre . Tout efprit a donc de l'amour
propre , comme toute portion de matiere
a fa forme : De même auffi que toute portion
de matiere eft pliable à une forme
DE MAY.-
པ
18
plus ou moins fine & variée , fuivant qu'elle
et plus ou moins fine & délicate ellemême
; de même encore , nôtre amour
propre eft-il plus ou moins fubtil , fuivant
que notre efprit a lui -même plus ou moins
de fineſſe .
Ces principes établis, concluons que l'Auteur
excellent eft de tous les Auteurs celui
dont l'amour propre doit être le plus
fubtil .
Tâchons d'en développer le jeu . Tout
homme vraiment fuperieur a fentiment de
fa fuperiorité. Il a les yeux bons , il voit
incontestablement ce qu'il eft ; or , il fe
complaît à fe voir , il s'eftime ; voilà le
début de fon amour propre ; il veut des
témoins de fes avantages : En voilà le progrez.
Il veut des témoins fans faveur , naïfs ,
irréprochables , portant témoignage avec
un étonnement qui les décele inferieurs ;
il veut mettre leur propre orgueil en défaut
il eft bon juge des moindres expreffions
de confufion qui échappent à cet orgueil
; il apprécie un gefte , le filence même
: Voilà la fineffe de l'amour propre excellent.
Mais , obfervez , Madame , que
cet amour propre eft à fon dernier période ,
quand avec l'art de ces appréciations dont
j'ai parlé , il joint encore l'art de dérober
fes inquiétudes fuperbes & de jouir de fes
découvertes , fans paroître y avoir tâché.
Infinuer qu'il eft bonnement , innocem-
;
784
+
LE MERC
ment fuperieur , efcamoter à ceux qu'il
furpaffe jufqu á la trifte confolation de
I appeller vain ; voilà le nec plus ultra de
l'orgueil d'Auteur.
Nous poursuivrons le reste une autrefois
Madame : Il vous divertira.
D
MORTS.
Ame Louife Henriette de Bailleul ,
Epoule de Mre Pierre de Geneft , Marquis
du Repaire , Gouverneur du Chafteru
Trompette,y mourut le 24 Avril 1718 : Elle
eftoit fille de Mre Charles de Bailleul , Seigneur
du Perray & du Pleffis- Briard , Grand
Louvetier de France , mort en 1655 , dort
les Ancêtres & la postérité font rapportez
dans le P. Anfelme & Moréti.
Dame Marie Crevon , Epouſe de Philipe
le Févre , Ecuyer , Confeiller du Roy , Intendant
& Controlleur général de l'Argenterie
& affaires de la Chambre de Sa Majef
té , mourut le 27 Avril.
Dame Marie Françoiſe le Févre ſa fille
Epoufe de Mcffire Philippe de la Vieuville,
Seigneur de Nandy , grand Audiencier de
France , mourut le 2 May.
Dame Marie Paffart , veuve de Meffire
Georges de Broffin , Marquis de Meré ,
Meftre de Camp d'un Régiment de Cavalerie
, mourut le 29 Avril,
Lame Marie Elifabeth de Roche - chouart
Mortem r
DE MAY. 185
\
Mortemar , Dame d'Atours de S. A. R.
Madame la Ducheffe d'Orleans , Epoufe de
Meffire Jofeph- François de la Croix , Marquis
d
de Caftries, Baron des Etats de Langue
doc , Lieutenant de Roy dans la même Pro
vince , Gouverneur de la Ville & Citadelle
de Montpellier , Sénéchal de ladite Ville ,
Maréchal des Camps & Armées du Roy',› ,
& Chevalier d'Honneur de S. A. R. Madame
la Ducheffe d'Orleans , mourut le 4
May agée de 55 ans : Les Ancêtres de ces
deux Maifons font rapportez dans le Pere:
Anfelme & Moréri..
Dame Marie Gabrielle le Tillier , veuve :
de Meffire Agéfilas François de Groffoles ,
Comte de Flamarins , mourut les . May
Marie Beatrix- Eleonore d'Efte , fille
d'Alfonce IV.du nom ,Duc de Modéne & de:
Reggio , & de Laure Martinozzi , née le
5 Octobre 1658 , & qui avoit époufé en 1673 ;
Jacques Stuart , Duc d'Yorck , puis Roy
de la Grande Bretagne II . du nom , aprés :
la mort de Charles II . fon frere , mourut
à S. Germain en Laye , le 7 May en la 60°:
année.
› Meffire Louis de Vienne , Chevalier Sei--
gneur de Gérandot mourut fans Alliance le-
9 May agé de 27 ans . M. de Vienne Con
feiller de la Grand Chambre fon pere, avoit
époufé Dame Marguerite Charlotte de
Clérembaut , morte en Février 1694 , dont
ila cu M. de Géraudot qui vient de mourir ,
136 LE MERCURE
& Dlle Charlotte- Elifabeth de Vienne qui
a époulé le 3 Février 1711, Meffire Charles-
Jean Baptifte Fleuriau , Seigneur de Morville
, Confeiller au Parlement , puis Procureur
Général du Grand Confeil, & nommé
depuis peu Ambaffadeur en Hollande.
Meffire Louis Gangnot , Chevalier Seigneur
d'Arzillieres , Maître d'Hôtel ordin..
du Roy , mourut le 11 May.
Pierre. Antoine Heiffen , Ecuyer , ' Secretaire
général des Dragons de France , mourut
le 18 May, laiffant une fille mariée à M.
du Port Confeiller au Parlement .
Mr Alexandre . Armand , Chevalier de
l'Ordre de faint Louis , Gouverneur des
Villes & Châteaux de Honfleur , Pontl'Evêque
, & Pays d'Ange , mourut le 21
May.
Mre Pierre Hennequin , Chevalier Marquis
de Frefnes, mourut le 22. May.
Mre Claude ie Rebours , Chevalier Seide
faint Mard gneur & autres lieux , Confeiller
d'honneur au Parlement , décéda le
14. de ce mois âgé de 78. ans ; il a laiffé
deux enfans Jean - Baptifte Augufte le Rebours
, Chevalier Seigneur de faint Mard ,
Confeiller au Parlement , & Dame Marie-
Jeanne le Rebours , Epoufe de Mre Jean-
Baptifte Roullier , Seigneur de Fontaines ,
Marly & autres lieux , Mre des Req.ordin..
Voyés M. Blanchard , histoire des Préfid ..
Mre Antoine- Bernard de Maffol , CheDEMA
Y.. 187
valier Seigneur de Montmoyen , Hyerce
& Grandbois , Préfident en la Chambre
des Comptes de Dijon , eft mort le 29 .
Avril 1718 âgé de 88. ans ; il a exercé cette
charge 37. années , pendant plufieurs defquelles
, il a fait les fonctions de premier
Préfid.de la Chambre des Comp.deDijon.
Me Jacques du Mont Avocat au Parlement
de Paris , qui s'eft rendu fi célébre :
dans la plaidoitie , aprés avoir exercé fa
profeffion pendant prés de cinquante années
avec autant de droiture , de desin--
tereffement que d'éloquence , & s'être at--
tiré l'eftime univerfelle de tous les Sçavans
, jufqu'au point même qu'il avoit efté
furnommé l'Aigle du Palais , eft décédé le :
mois de Mars dernier , âgé de 73. ans.
M. Gafpard Abeille , un des 40. de l'Academie
Françoife , mourut le 22. du mêsme
mois ..
電動
JOURNAL DE PARIS.
RENTREE DES ACADEMIES..
démies :
Onfieur le Cardinal de Polignac 2
préfidé cette année aux deux Aca-
L'Académie des Belles- Lettres rentra
le 26 du mois paffe.
Qij
188 LE MERCURE
M. l'Abbé Boutard ouvrit la Scéance ,.
par la lecture d'une Ode latine qu'il avoit
compofée fur la Gallerie de ME le Duc
Régent, peinte par M. Coypel.
M. de Boze lût enfuite une Differtation
de M. l'Abbé Fraguier , fur la Gallerie
de Vertés. L'Auteur entre dans le détail
des Morceaux les plus précieux qui compofoient
ce Cabinet , enrichi des dépouilles .
de plufieurs Provinces & Villes.
Le fujet de la troifiéme lecture fut une
Hiftoire du Berger Daphnis. Ce Difcours
a paru d'autant plus intéreffant , que:
l'Auteur y a raffemblé les différentes particularitez
qui compofent la vie de ce fa--
meux Berger , à qui l'on attribue la gloire
d'avoir donné des régles à la Poefie Paf
torale. Par toutes les curieufes recherches
que l'Académicien a fait entrer dans
fon Mémoire ; il a répandu un grand jour
fur les endroits des Poëtes où il en eft
parlé.
M. l'Abbé Sevin finit la Séance par une
Differtation qui avoit pour titre : Recherchesfur
l'Hiftoire de la Vie & Ouvrages de
Nicolas de Damas Favori d'Hérode .
L'Académie Royale des Sciences fit.
fon ouverture ordinaire , le Mercredy d'aprés
la Semaine de Pâques, 27 Avril . M.
de Fontenelle lût d'abord un Eloge de M.
Ofanam , qui répondit à l'opinion que
l'on a de M. de Fontenelle , & augmenta .
DE MAY. 189%
celle qu'on avoit eûe de M. Ofanama
Aprés cette lecture , le R. P. Sébastien
Truchet , fameux par fon intelligence dans
les Méchaniques , apporta les oreilles artificielles
qu'il a inventées , pour remédier
non à la privation , mais à la foibleffe de
P'ouïe, comme les lunettes remédient , non
à la privation , mais à la foibleffe de la
vûë. C'eft fur cet exemple , ou cette comparaifon
des Lunettes,que le R. P. Sébastien
s'eft appuyé dans fes recherches ou fes
études , par rapport aux oreilles artificielles
. Comme le verre des Lunettes pofé fur
les yeux,répare le vice du Criftallin altéré
dans les Vieillards , il a penfé qu'unTympan
artificiel, pofé fur l'oreille, répareroit le vice
du Tympan naturel altéré dans les perfones.
fourdes. Entre toutes les peaux qu'on peut
employer à cet effet , le P. Sébastien n'en
a point trouvé de plus propre , que la bodruche
qui fe tire d'un boyau de boeuf ,
& dont on fe fert , pour mettre des feuilles
d'or battu que l'on veut battre encore.
Cette peau fe tend fur une bande ova+
de ou circulaire , comme fur le bord de la
caiffe d'un tambour ; de forte que l'oreille
artificielle , & l'oreille naturelle forment
enfemble le tambour entier. Le Tympan
artificiel reprefente la peau de batterie ,
le corps & le creux de l'oreille eft comme
la caifle & le creux du tambour ; enfin ,
le Tympan naturel tient lieu de la peau
190 LEMER CURE
de timbre . Voilà le principe de l'Invention
& l'effentiel de l'exécution : Mais , il eft
impoffible d'expofer ici toutes les fmeffes
qui font entrées dans la compofition de
de la boere entiere . Je l'appelle une boëte,
parce qu'en effet , le Tympan artificiel eft:
recouvert d'une efpéce de couvercle convéxe
, dont l'ouverture eft en face de celui
qui parle , ce qui épargne l'affujettif
fement de chercher l'oreille de celui à qui
l'on veut parler . Je n'omettrai pas de dire
ici que dans les boëtes que le P. Sébaſtien
apporta à l'Affemblée,il y avoit au deffous
du Tympan , un entonnoir qui s'infinuoit
dans l'oreille à l'imitation des corners dont :
lės perfonnes fourdes fe font fervies juſqu'à
préfent : Mais il a penfé depuis , que
les cavitez de l'oreille n'êtoient pas inutiles
à l'organe ; & qu'ainfi , il ne falloit
point les engager par un entonnoir. Il a
donc réduit fa Machine à une boëte pu- ~
rement extérieure , & d'une fimplicité merveilleufe
. Les deux boeres feront attachéesl'une
à l'autre , & appliquées für les deux
oreilles par un demi - cercle de métail à
reffort , qui paffera derriere la tête ſous
la pertuque ou fous la coëffure , qui :
eacheront prefque entierement les boëres
mêmes. On en aura auffi qui le tiendront
à la main , & qui ferviront à ceux qui n'ont
qu'une oreille malade , ou lorfqu'on n'a
befoin d'entendre que d'une oreille. II
"
M
DE MAY 7984
faudra au refte . choifir les oreilles artificelles
, comme les lunettes, en les effayant ;
car , comme il y a des verres de différentes
forces , le R. P. Sebaftien a fait aufli
des Tympans de différente étenduë , &
qui auront ainfi un rapport plus grand ou
plus petit avec le Tympan naturel ; & par
conféquent , un effet proportionné aux
différens dégrez de furdité .
Il y a deja du tems que la véritable
Science toujours claire & toujours fimple
,a écarté les voiles dont l'ignorance faftueufe
avoit couvert la Chymie : Mais , le
Mémoire de M. Geoffroy le cadet , fit comprendre
à quel point d'utilité fenfible on
peut la porter. Il propofa une Méthode :
aifée pour découvrir fur le champ & avec.
précifion la qualité des eaux de vie . Le
grand commerce qui s'en fait en plufieurs.
Provinces de France & desPais étrangers , a
déja fait inventer deux épreuves imparfaites
& équivoques , auxquelles les Marchands
fetiennent , comme eftant plus courtes &
plus commodes que la diftillation qui ne
convient qu'aux gens de l'Art. L'une de
ces Epreuves s'appelle l'Eprouvete , & l'autre
eft l'Effay par l'huile. L'Eprouvere
eft une petite fiole en forme de fufeau ,
dans laquelle on agire de l'Eau de vie ,
pour choisir celle qui donnera le moins de
bulles , & dont les bulles dureront plus
long- tems. Cette premiere épreuve, quel
119221
LE MERCURE
qu'elle foit pour une pratique groffiere ,
ne mérite pas nôtre attention . L'effay par
l'huile fe fait en obfervant, quelle eft l'Eau
de vie dans laquelle l'huile defcend le plus
vîte : C'est la meilleure , en ce qu'elle
approche le plus de l'efprit de Vin où l'hui
le fe précipite tout d'un coup . Cette feconde
Epreuve eft plus philyque : Mais ,
elle ne donne que la comparaifon d'une
Eau- de- vie à l'autre . Voici , pour ainfi
dire , quelque chofe d'abfolu , " d'auffi aifé
, & de bien plus exact . Ce qui empêche
l'Eau- de - vie d'eftre une liqueur tos
talement fpiritueufe & inflammable , c'eft:
le flegme qui s'y trouve encore engagé.
Si donc on pouvoit avoir la mefure de ce
flegme dans chaque Eau de vie , on auroit
la jufte valeur de chacune.M.Geoffroy vient
à bout de prendre cette mefure dans un inf
tant: Il a un petit vafe cylindrique, de deux
pouces de hauteur & de diamètre : Ily verfe
de l'eau de vie jufqu'à ce qu'elle arrive
à 16. lignes mefurées par une petite regle
d'argent comme le vafe , & graduée par lis
gnes & par demies- lignes : Il a même un
petit tuyau ouvert par le haut & percé par
le bas , qui lui fert de pompe pour tirer do
la liqueur ce qui pafferoit 16 lignes . Cela
êtant fait, il allume l'eau de vie , en échauffant
le vafe en même tems , fans quoi l'on
fait qu'elle auroit peine à prendre feu : La
flamme emporte l'efprit . Ainsi , ce qui ref
i
tex
DE MAY.
193
te quand elle a ceffé , eft le flegme . S'il
n'en refte que 8. lignes , l'eau de vie eft
bonne & marchande ; s'il n'en refte que 4 ,
c'eft de l'eau de vie double : Mais s'il
en refte plus de 8 , l'eau de vie eft foible ,
& s'altereroit dans un long tranfport . Il
faut de plus que le goût du flegme refté
ne foit pas defagreable : diftinction de qualité
que cette épreuve feule , & préférablement
aux deux autres , ajoûte à la me
fure de quantité qu'elle peut auffi donner
feule. Il feroit à fouhaiter que nous euffions
ici affés de place , pour raporter les
experiences fines & curieufes que M.Geuffroy
a faites fur l'efprit de vin L'épreuve
précédente ne laifferoit pas , aprés la déflagration
de cet efprit , une feule goûre de
flegme dans le vafe; & l'on n'y appercevroit
auplus , qu'une petite tache d'humidité qui
même fe diffiperoit en un inftant, & c'eſt là
l'épreuve courante du bon efprit de vin à laquelle
M. Geoffroy n'ajoute rien : Mais par
raport à la Chymie , il affura que de deux
efprits de vin , qui , par l'analyfe ordinaire
, paroiffoient également & parfaitement
rectifiés , l'un avoit donné 8. onces de fle- .
gme fur 16, & l'autre 1o . par les épreuves
nouvelles, auxquelles il les avoit mis. Il eft.
même allé jufqu'à tirer 8. onces de flegme ,
de 10 onces d'un efprit de vin,rectifié mêpe
par des opérations trés fingulieres , & qu'on
n'a point encore pratiquées. Ai fi comme
May 1718.
R
194 LE MERCURE
" que de grands Phyficiens ont dit
que les
corps les plus pefans êtant traverfés d'une
infinité de pores , on ne fçauroit croire
combien peu de place occupe leur matiére
propre dans l'efpace que remplit leur circon
tence vifible : On peut dire auffi , que
les liqueurs les plus fpiritueufes êrant chargées
d'un flegme que tout l'art de la Chymie
n'en peut féparer , on ne fçauroit croire
combien peu elles contiennent de cet efprit
propre ou de ce pur efprit qui dans les
effais communs paroît compofer toute leur
fubftance.
Le Mémoire de M. de Reaumur , fur
les Riviéres du Royaume qui roulent des
pailleres d'or , demanderoit un plus long
extrait que les deux autres , & par le dérail
de la matiere , & par l'interêt que la
plupart des lecteurs y pouroient prendre.
Cependant , comme il fe trouva le dernier
dans l'ordre des lectures . nous l'abregerons
encore plus que les deux autres . Il y a
en France huit Rivieres qui roulent de l'or;
le Rhin , le Rhône , le Doux , la Garonne
; la Ceze & le Gardon , deux petites Ri-.
vières qui prenent leur fource dans les Cevennes
, l'Ariége au Pays de Foix ; fon nom
même dérivé d'Aur géra , indique cette
proprieté , quoiqu'elle emprunte la plus
grande partie de fes pailleres des ruiffeaux
de Ferriet & de Bénaques : Enfin, le Salat
qui piend , comme l'Ariége , fa fource dans
DE MAY.
195
les Pyrenées, & qui paffe par le Comté de
Conferans . On trouveroit dans les Auteurs
quelques autres noms , mais M. de Reaumur
qui ne donne encore qu'un effai , s'en
tient à ce qu'il connoît jufqu'à prefent ,
par des Rélations fûres & récentes , fur lef
quelles mêmes il fait un détail exact des
differentes maniéres dont on recüeille cespailletes
d'or , du fable de ces differentes
Riviéres. Cet avantage de la France feroit
plus célébre , furtout parmi nous , fi la recolte
de l'or êtoit plus aifée & plus abondante
: Mais il est vrai , que ce qu'on en
fetire , aprés bien des lotions & bien du
tems , ne fert gueres qu'à entretenir les Païfans
qui s'attachent à ce travail , quand celui
de la terre n'eſt pas preffé. Le Magiſtrât
de Strasbourg , par exemple , qui afferme
deux lieues des rivages du Rhin , n'en retire
que 4 ou 5 onces d'or par an Il
ne faut pas croire pourtant que dans le Nouveau
Monde , dont la découverte a fait
abandonner la recherche de l'or par tout.
ailleurs , on n'ait qu'à ramaffer ce précieux
métail . M. Frezier Voyageur fage & éclairé
, nous à apris depuis peu , qu'à Copiapo
au Chily , le poids de cinq milliers
de matiere tirée des Mines les plus riches
ne donne que douze onces d'or, Tout dépend
du travail de l'induftrie . Le Gouvernement
de l'Amérique dont les Originaires
font devenus Efclaves , fournit un
R ij ..
196 LE MERCURE
nombre de Travailleurs que nous n'avons
pas ici : Mais , les François peuvent afpirer
à tout ce qui dépend de l'induftrie. La faveur
& l'attention de Me le Regent pour
toutes les sciences utiles , le foin qu'il
veut bien avoir de faire tenir à Meffieurs
les Interdans , les Mémoires, dreffez par
M. de Reaumur pour la recherche des
curiofitez naturelles de toutes les Provinces
de France , le zéle & l'intelligence avec
laquelle Meffieurs de Bafville , d'Angervilliers
, de la Eriffe & d'Andrezel fe font
acquittés de cette commiffion , ont produit
en particulier le Morceau ou l'effai
dont nous venons de donner l'idée ; & le
Public fçait ce qu'il peut attendre de
l'étendue des connoiffances & de l'exacti
tude des obfervations de M. de Reaumur,
Ceux qui ont entendu la Rélation que M.
l'Abbé Terraffox fait tous les fix mois à
l'Académie des Belles Leteres , de ce qui
s'eft paffé dans l'Académie des Sciences,
n'auront pas de peine à reconnaître ici sa
庭
main .
"
La Reine d'Efpagne accoucha le 31 Mars
à 8 heures du matin d'une Infante qui fut
ondoyée , on lui a impofé le nom de
Marie Anne-V ctoire : M. de Cellamar
a donnéà cette occafion ,pendant trois jours,
un magnifique repas à tous les Ambaſſadeurs
aux Minifties Etrangers , aux Grands d'Elpagne,
aux Chevaliers de la Toiton d'or &
DE MAY. 197
à d'autres Seigneurs de la Cour de France.
Le Roy a nommé à l'Evêché de Bayeux M.
P'Abbé de Lorraine ; M. le Cardinal de la
Tremoille qui , en eftoit pourvû , ayant
paffé à l'Archevêché de Cambrai . M.
l'Abbé de Rochebonne Doyen de S Jean
de Lyon , & Aumônier du Roy , a eſté nommé
par S. M. à la Coadjutorerie de l'Evêché
de Carcaffonne , & l'Abbaye de N. D.
-de la Valaffe, Diocefe de Rouen . Ordre
de Citeaux , a efté conférés à M. le Prince
Frédéric.
Ily ût 3 Charges le mois paffé de Gentils-
Hommes ordinaires venduës. M. de
Ménille Gentil- Homme d'Anjou , a cédé
la fienne à M. de la Terrade ; M. Anfelin,
à M. Fouin , & M. de la Terraffe , à M.
Petit. Le prix de ces Charges eft de
50000 livres.
Le 3 , le Roy s'eft déclaré en faveur de
M. le Marquis de Brancas Lieutenant Général
de fes Armées , en le nommant à la
Lieutenance Générale de Provence , vacante
par la mort de M. le Marquis de Simianes.
Elle raporte 27000liv. de rentes ,
fur laquelle il y a un Brevet de retenue des
200000 livres à payer aux héritiers de la
fucceffion de feu M. de Grignan . Le Roy
d'Efpagne Philippes V. a honoré M. le Mar
quis de Brancas qui eft de la Branche aînée
de certe illuftre Maifon , du Collier de l'Ordre
de la Toifon d'or, pour les fervices in-
Rij
198
LE MERCURE
portans qu'il a rendus à cette Couronne
pendant la derniere Guerre , & lui a réfervé
le Gouvernement de Gironne . S. M.
C. conferveces Ordre dans toute fa fplendeur
, par la Qualité de ceux à qui il le
confére.
M. le Duc de Louvigni fils de M. le
Duc de Guiche , reçû en furvivance de Colonel
des Gardes Françoiſes , a efté gratifié
le 4 par Sa Majefté , d'une Penfion de
Sooo livres.
Les , Madame la Marquife de Caftries
Dame d'Atours auprés de Madame la Ducheffe
d'Orleans , eftant morte , cette Prin
ceffe donna le jour même cette Charge à
Madame la Marquife d'Epinay , fille de
Monfieur le Marquis d'O.
Le6 , on fut informé que le Parlement
de Bretagne avoit enrégiftré la Déclaration
des 4. fols pour livres.
Le 7 , la Reine Doüairiere d'Angleterre,
mourut à S. Germain en Laye à 7. heures
36 minutes. Cette pieufe Princeffe reflentit
les premieres atteintes de la Fiévre le jour
de Saint Jacques , dont le feu Roy fon Epoux
portoit le nom. Comme elle refta prelque
toujours à genoux à la Paroiffe pendant
Is Service , & qu'il faifoit une chaleur exceffive,
elle en forti fort fatiguée ; elle prit
un verre d'eau , & alla fe promear enſuite
fur la terraff : du Jardin , d'où elle rentra
une demie heure aprés au Château avec une
DE MAY. 199
•
efpéce de petit friffon. Elle ne laiffa pas de
fouper légerement ; mais , environ une
heure après minuit , la Fiévre fe déclara
& redoubla confidérablement. La Cour
en ayant êté informée le matin , le Roy y
envoya M. Dodart fon premier Médecin
& M. Boudin. Ils la trouvérent trés mal :
Depuis ce jour , jufqu'au fix qu'ils la firent
feigner à la gorge , elle enfla extraordinairement.
On défefpera alors entiérement
de fa guérifon : Elle reçût le foir tous fes
Sacremens aprés s'être confeffée au Pere
Gaillard Jefuîte , qui ne la quitta point jufqu'au
moment qu'elle expira . Sa réfignation
parfaite aux volontés de Dieu , fa charité
continuement agiffante envers les pauvres
Anglois qui s'estoient refugiez anprés
d'elle dans un Royaume Etranger ; fa
conftance inébranlable dans les adverfitez
fucceffivement renaiffantes , dont la plus
grande partie de fa vie a efté cruellement
agitée , une foy des plus vives pour la véritable
Religion , caractérisent cette Reine
en peu de mors , & forment fon éloge.
Cette Princeffe avant fon Mariage , avoit
fortement follicité le Duc de Modéne fon
pere , à lui permettre de s'enfermer
dans un Couvent des Filles de Sainte Marie
; & ce ne fat que par foumiffion à fes
parens , qu'elle épcufa le Duc d'Yorck qui
monta de depuis fur le Trône d'Angleterre,
fous le nom de Jacques II , aprés la mort
Riiij
200 LE MERCURE
de Charles II . fon frere aîné . Elle a
laiffé par fon Teftament à S. M. T. C.
tout ce qui lui eft dû de fon Doüaire & de
fes Penfions en Angleterre . On peut juger
de la douleur.extréme de ces Infortunez
par la perte qu'ils font d'une Maitreffe fi
fécourable , qui leur fervoit à tous de
Mére , & qui agiffoit en cette qualité avec
eux.
Le même jour , M. de Rénol qui commande
les Suiffes de la Garde , & qui eit
du Confeil de la guerre, a obtenu du Roy
une expectative pour la grand'Croix de
faint Louis , à laquelle eit attachée une
penfion de 6000. liv .
Le 8 Merle Duc a nommé M. le Marquis
de Pons , pour Elû de la Nobleſſe aux
Etats de Bourgogne ; ce qui raporte 40000.
liv . par chaque Trienne.
و
Le 9 , on a û nouvelle que de 9 Vaiffeaux
Maloins qui commerçoient dans la Mer
du Sud , fix ont efté furpris & arrêtés comme
Contre- bandiers , le 1. Septembre
de l'année derniere , par 2. Vaiffeaux de
guerre du Roy d'Espagne : L'unêtoit commandé
par le fieur Martinet , & l'autre, par
M. de la Jonquieres , tous deux ci- devant,
Officiers de la Marine de France . Ces 2.
Meffieurs ayant paffé au fervice de l'Eſpagne,
avoient follicité avec tant d'empreffèment
M. le Cardinal Alberoni pour cetre
expedition , qu'ils l'avoient enfin obteDE
M -A Y. 201
nu. Ils ont en effet fi bien reuffi , qu'il ne
leur en eft échapé que 3 , encore ceux ci
n'ont-ils.û le bonheur de fe fauver , que
fur l'avis que leur a donné à propos le fieur
Gorel qui commandoit le Prince des Afturies.
Les 6. Vaiffeaux pris , font le Brillant
, le Poiffon volant , lefaint François ,
le faint Jacques de Nantes , le Fidelle le
Prince des Afturies. Ils ont efté menés à
Callao Port de Lima ; les autres qui ont
gagné le large , font la Princeffe de Par
me , la fainte-Rofe , & la barque de faint
Michel. Tous les Equipages des précedens
ont efté enfermés dans une grande maifon
de Lima. Comme ils étoient refferrés étroitement,
couchés la plupart fur la dure, notris
feulement de pain & d'eau , & qu'on
leur refufoit toutes fortes de fecours, il y en
a û plufieurs qui font morts de miferes,tant
Officiers que Matelots : Enfin , aprés avoir
efté 2. mois dans cet état de fouffrance , on
les a remis en liberté , & on leur a donné
la permiffion de revenir en France ; on
avoit d'abord deffein de leur faire prendre
la route de Panama le long des Terres ;
ils y auroient infailliblement péris , tant ,
parce que le trajet eft fort long . qu'à caufe
que l'air y eft fort mal fain. Aprés plufieurs
Conferences tenues avec le Gouverneur ,
on leur accorda , comme une grace finguliere
, les 2. Vaiffeaux, le Fidelle & le faint
François , moyennant que de gros Négo-
W
%
202 .
LE MERCURE
cians Eſpagnols établis à Lima , donneroient
caution de 130000. Piattres , pour
ces Vaiffeaux que les François s'engageoient
de renvoyer aprés leur retour en
France , au Port du paffage , à 1 1. lieuës
de Bayone.
La nuit du 9. au 10. le Coeur & le Corps
de la Reine Douairiere d'Angleterre furent
tranfportés de faint Germain en Laye ,
pour être mis en dépôt dans une Chapelle .
haute du Monaftere des Réligieufes de
Chaillor , ainfi qu'elle l'avoit demandé
par fon teftament. Quoique certe Princeffe
ût ordonné que l'on ne fit aucune cérémonie
dans le tranfport que l'on feroit de fon
Corps cependant , leRoy fit accompagner
le caroffe de deüil, duMaître des cérémo
nies , d'un exempt , de 24. Gardes , & de
deux Brigadiers de fa Maiſon , d'un Ecu
yer de la petite Ecurie , de 12. Pages de
la grande & petite Ecurie , avec 20. Valets
de pied du Roy qui portoient des flambeaux
Il y avoit quantité de Caroffes des
Princes & Princeffes & 2 , de la petite Ecu-
31
rie . La Cour en portera le deuil 3. femaines.
Le 1 , la Charge de Maître d'Hôtel du
Roy vacante par la mort de M. d'Erziliers ,
tomba au cafuel de Mer le Duc , en qualité
de Grand Maître de la Maifon du Roy :
En voilà 3. de morts depuis 2. ans , qui font
M. le Valeur , M. de Jean de Ville , &
M. d'Erzilliers.
DE MAY. 203
Le 13 M. le Duc cft patti en pofte pour al
ler tenir les Etats de Bourgogne.
Le 14 , la Maréchauffée avec un détachement
des Suiffes, furprit une Troupe d'environ
25 à 30 Faux Sauniers , qui avoient û
l'audace de fe camper à l'entrée de la Foreit
de S. Germain , derriere l'Hôtel de
Noailles , où ils diftribuoient du Sel à qui
vouloit hafarder d'en acheter d'eux. Com .
me ils eftoient bien armés , ayant chacun
cinq à fix coups à tirer , ils fe croyoient en
quelque maniere en fûreté contre les A
chers qui eftoient commandés par M. du
Chevron grand Prevût de l'Armée.
Mais, ceux cy ayant pris un renfort des
Gardes Shiffes , in eftirent tout à coup ces.
Téméraires , entre quatre & cinq heures du
matin , dans le tems qu'ils s'y attendoient
le moins , & qu'ils eftoient tous couchez
fur l'herbe , fans qu'aucun d'eux fût en garde
. On fit une décharge fur ces malhûreux
, & les Suiffes eftant tombés deflus ,
la Bayonnetre au bout du fufil , ils ne leur
donnerent prefque pas le tems de fe deffendre
Cependant, il s'en trouva que quesuns
d'affés défefperés pour faire feu; ce qui
couta la vie à un Suiffe & une bjeffure mortelle
à un autre : Il y ut auffi quelques Archers
de bleffés. A l'égard des Faux- Sauniers
, on en tua quatre , blefla huit , &
l'on en prit autant , qui furent tous amenés
fur les deux heures aprés midy au Fort204
LE MERCURE
:. l'Evêque le refte s'eftant fauvé. Lenrs
chevaux furent confifqués avec le Sel qu'ils
portoient , & conduits enfuite à Paris.
Le 15 , la Ferme du Tabac a û encore une
augmentation ; elle a cité portée jufqu'à trois
millions 100000 livres : Voilà déja un mil
lion de profit en fus pour le Roy , eller
pourra encore monter plus haut , puifque
Fenchere n'eft pas encore fermée.
M. Renault de l'Académie des Sciences
& Chefd'Efcadre , eft de retour de Poitou,
ú par ordre de la Cour , il a eftabli la
Dixme Royale dans l'Election de Nyord :
Le Roy en retirera un quart plus qu'il ne
faifoit , lorfque la Taille , le Dixième &
la Capitation eftoient joints enfemble. Les
Habitans de cette Election en font fi contens
, qu'ils ont envoyé un Député à S M.
pour l'en remercier : Les trois Elections voifines
de celle de Noyid , ont pareillement
dépuré au Roy , pour le fuplier de vou--
loir bien leur accorder la même grace.
Le 16
heure,& eft
le Roy a dîné de fort bonne
party en Caroffe pour Meudon
à une heure préciſe , dans lequel eftoient
M. le Duc du Maine, M. le Maréchal de
Villeroy & M. l'ancien Evêq. de Fréjus : Un
fecond Caroffe du Corps fuivoit , rempli
de plufieurs ieures Seigneurs de la Cour ;
& un troifiéme pour la fuite du Roy.
Madame la Ducheffe de Vantadour a donné
un repas magnifique aux principalles perDE
MAY 205
Comfonnes
qui avoient l'honneur d'accompagner
S. M. , & elle a donné des rafraichiffemens
à tous ceux de la fuite du Roy.
me S. M. avoit dîné avant que de
partir , Elle alla fe promener dans toutes
les routes du Parc pendant une heure &
demie , & revint enfuite faire collation ;
aprés quoy Elle retourna prendre le
plaifir de la Chaffe aux Lapreaux que des
Furets faifoient fortir de leurs terriers , &
que de petits Chiens de manchion chaffoient.
S. M. y parut prendre beaucoup de plaifir,
ainfi qu'au Feu d'Artifice dont on la régala :
Enfin le Roy charmé de fon aprés dîné , ne
revint qu'à prés de neuf heures au Palais
des Tuileries .
Le même jour , on brûla publiquement
dans la grand'Salle de l'Hôtel de Ville de
Paris , la quantité d'un million 76270 liv .
en Billets de l'Etat , ce qui fait avec les autres
Billets brulés juíqu'à ce jour, 37037 defdits
Billers , montant enfemble à la fomme de
34 millions 150160 livres .
Le 17, M. de Trefchemanes, Lieutenant
général de l'Armée d'Allemagne , Infpecteur
en Dauphiné & Provence , Commandant
des Troupes à Grenoble , eft mort en
Dauphiné,fon infpect . a efté donnée à M.de
Maubourg gendre de M. le Mar. de Bezons.
M. Nicole fut nommé Méchanicien afſo .
cié de l'Académie des Sciences , à la place
de feu M. Ozanam , & M. de la Hyre le.
206 LE MERCURE
fis eft devenu Penfionnaire Aftronome ,
par la mort de M. fon pere.
La place de feu M.de la Faye Penfionnaire
honoraire ne fera pas remplie .
Monfeigneur le Duc d'Orleans fait continuer
la Méridiene du côté du Nord par
Mrs Maraldy , Catlini & la Hyre , ils doivent
partir incellamment pour executer
les ordres de S A. R.
Le 18 M. le Chevalier de Damas ancien
Officier , frere de M de Ruffec , fous- Gouverneur
du Roy , a obtenu le Commandement
de Grenoble .
Le 20 , le Roy accompagné de M. le
Duc du Maine , de M. le Maréchal de Villeroy
& de M. l'Evêque de Fréjus , partit
à deux heures aptés midi pour Meudon ,
où il prit le diveniffement de la Chaffe
du Liévre ; au retour de laquelle eſtant
revenu fur la Terraffe , il parut furpris de
voir fur des Arbres-Nains toutes fortes.
d'Oyfeaux qui faifoient le même ramage ,
que dans une Volliere. Il y avoit auffi au
pied de chaque Aibie des Lapins privez .
Le Roy s'attacha beaucoup aux Oyfeaux
qu'il ût le plaifir de prendre.
M. le Cardinal de Noailles préfenta le
matin M. Petitpied fameux Docteur de
Sorbonne , à S. A. R. qui le reçût avec
bonté & avec eftime .
Don Robert Gaffot de Deffens fut élû
Abbé de Clairvaux par les Réligieux de
cette Abbaye.
DE MAY 207
Le 21 , M. Couturier qui travaille aux
Finances fous MB le Duc Regent , s'eſt
déterminé à acheter une Charge de Maître
des Comptes : C'eft celle de feu M. de
la Motte . Elle lui revient à 40000 écus.
Ses Provifions furent fcellées le 22 .
M. Girardin Officier aux Gardes Francoifes
, qui a fervi en Hongrie , eft veru
fe renfermer à la Conciergerie , pour fe
juftifier de s'eftre battu en duel avec M.
Ferrand Officier dans le même Regiment.
M. de Cens de Maffan , Gentil-Homme
qualifié de Normandie , a obtenu l'agrêment
de la Charge d'Ecuyer du Roy ,
vacante par la mort de M. du Tremblai
Gentil - homme du Nivernois , à condition
payer le Brevet de retenuë qui eft de
2.0000 livres .
de
Le 22 , le Roy a donné l'accollade à
35 Officiers nommez pour eftre faits Chevaliers
de S. Louis . Le 23 , il fit le mefme
honneur à 45 Le 29 à 25 & le 30 à 7 autres
. S. M.s'eft acquittée de cette Cérémonie
avec tant de grace , d'agrêment &
d'attention , que Msr le Duc d'Orleans &
toure la Cour en ont efté charmés.
M. le Garde des Sceaux en fortant du
Confeil , à déclaré devant Meffieurs les
Tréforiers du Roy , qu'on allout rétablir
dans leurs Charges tous les Tréforiers &
Officiers comptables ; le Roy n'eftant pas
H
208 LE MERCURE
en état de les rembourfer.
Le 23 , la Ferme du Controlle des Actes
des Noraires , celle des Domaines du Roy
& celle des Greffes , ont efté réunies Subliées
fous un mefme Titre L'enc eft
portée actuellement à 8 millions 600000
livres , fans avoir efté adgée . Elle a efté
renvoyée au quinze de Juin .
On a efté informé à la Cour que le Roy
de Pruffe étoit fort mal.
M. le Chevalier de Simianes a prêté ferment
de fidélité pour la Charge de premier
Gentil - Homme de la Chambre de
Merle Duc d'Orleans .
M. Lugar Secretaire du Roy en la grande
Chancellerie , ci - devant premier Commis
au Tréfor Royal , a acheté soooo 1 , la Charde
Gentilhomme ordinaire chez le Roy ,
ge
de M. Boran Marquis de Cafteli ; le Brevet
lui a efte accordé le 18.
Le 24 , M. le Marquis de Coëtenfao
Lieutenant Général , Chevalier d'Honneur
de Madame Ducheffe de Berry , a vendu
50000 écus fa Charge de fous Lieutenant
des Chevaux Legers , à M. le Marquis de
Marignagne Gentilhomme de Provence M.
de Coetenfao fe contente de fa qualité de
Chevalier d'Honneur.
Le 25 , le Roy a donné le Gouvernement
de Honfleur , qui vient de vaquer par le
décés de M. Armand , à M. de Matarel
frere de M. de Matarel , premier Maistre
>
Hôn
DE MA Y. 209
Hôtel de M&r le Duc Regent , & gendre
de feu M.Armand.Le nouveau Gouverneur
a û la permiffion de vendre fa Lieutenance
de Roy de la même Ville.
Le 16 , les premieres offres pour les Fermes
générales ont efté jufqu'à 54 millions ;
on efpére qu'elles feront pouffées jufqu'à
60. La Ferme du Tabac eft portée par une
nouvelle Compagnie à quatre millions , à
condition deo . par liv . d'augmentation.
Le 27, ila efté regié, que les Etats de Breragne
commenceroient le 1erdu mois deJuillet
par une fuite de la premiere convocation .
L'Envoyé du Czar út une Audience
particuliere de S: M. dansfon Cabinet ,.
où le trouverent feuls Meffieurs les Maré
chaux de Villeroy & d'Uxelles , avec M.de:
Fréjus Précepteur du Roy..
>
Le 29 Monfeigneur le Duc Gouverneur de
la Province de Bourgogne , revint des Etats
convoqués à Dijon où il a préfidé .Pendant
le féjour que ce Prince y a fair,il s'eft acquis
par fa générofné , fon affabilité & fa bonté,
le coeur de la Nobleffe l'attachement
refpectueux du Parlement & la
bienveillance de tous les Peuples . Il en a
fi bienufé envers les centils - hommes qui
n'êtoient reftés que 60. à l'ouverture des
Etats , que ces Meffieurs charmés des manieres
engageantes de ce Prince , en ont
fait revenir jufqu'à 50 : Ils ont tous approuvé
le choix qu'il a fait de M. le Vi
S
210 LE MERCURE
comte de Pons pour Elû de la Nobleffe ,
quoique d'un autre Province . Ce Prince a
tenu l'audience au Parlement à la place du
Roy avec beaucoup de dignité ; il y fut
plaidé une caufe de conféquence . Par ordre
du Roy, M. le Duc a reçû 4. Officiers Chevaliers
de faint Louis , auxquels il a donné
l'accollade de la part du Roy : Ce font
M. le Vicomte de Tavanes , M. d'Ozemont
, de Marélon & un antre Gentil- homme
Bourguignon. Enfin aprés tous ces Préliminaires
, les Etats ont accordé unanimement
aux acclamations le don gratuit
d'un million . M. le Duc leur en avant témoigné
fon contentement , il a fait plus
pour eux , puifqu'il a obtenu de la Cour
en leur faveur une remife de 200000. liv .
fur le million accordé .
Le 30 , le commerce confidérable qui
fe fait des Provinces , Ports & Côtes du
Languedoc & de Provence , aux Villes de
Lyon , Paris & autres du Royaume ; & la
communication réciproque pour le Dauphiné
, la Provence & le Languedoc , ont
fait naître la penfée de chercher à faciliter
les tranfports des effets , denrées & marchandifes,
par un Canal qui fe trouvera par
fon hûreufe fituation à portée de toutes ces
differentes routes . Ce Canal fera tiré depuis
la Mer , au lieu de faint Chames en Provence
prés de Marfeille , & conduit d'un
côté à Avignon , & de l'autre dans le RhoDE
MA Y. 211
ne à Donzere en Dauphiné , qui eft environ
la moitié du chemin de Marfeille à
Lyon : Ce Canal aura 3. embouchures confiderables
; celle de Donzere pour le Dauphiné
, Lyonaois & Bourgogne ; celle d'Avignon
pour cette même Ville , le Comtat
& le Languedoc ; celle de faint Chamas
pour
la Provence . , les Côtes de Gênes &
autres lieus des environs . Les Lettres Parentes
fur Arrêt du Confeil d'Etat du ROY
4 May , en faveur de cette entrepriſe ,
ont efté rendues publiques.
du
AVIS IMPORTANT.
QUoique le Bureau général d'Adreſſe
de Rencontre , air efté interrompu
pour quelque raifon particuliére' ; le Public
ne s'aperçevṛa prefque point qu'ily foit ſurvenu
aucun changement . On trouvera , com.
me auparavant , dans la même Maison et
il étoit établi , des Magazins fournis de tontes
les marchandifes qu'on peut defirer , foit
en gros , foit en détail : On maintiendra
conftament le même ordre qu'on a obfervé
dans la Régie du Bureau d'Adreffe : On na
fe départira en aucune maniere de cette bonne-
foi & de sette probité, qui font les fondemens
les plus ftables pour s'affûrer la confiance
générale. Chaque effet aura fon étiquete
où les prix feront marqués irrévocablement ;
afin de fixer l'Acheteur qui reconnoîtra aifément
que l'on se contente d'un trés petit
profit.
Sij
212 LE MERCURE
ETAT
Des effets quifont dans les Magazins de M.
Prieur Mercier , Groffier , Jouaillier
Privilegie fuivant la Cour , ci - devant
Directeur du Bureau général d Adreffe
& de Rencontre.
PREMIEREMENT.
Un Meuble de damas de Gênes bleu ,
garni de grands galons bordés & franges
d'argent , compofé d'un lit de fix pieds de
large , dont les rideaux font de damas en
plain , avec fon enfonçure & couverture:
de laine blanche : La courtepointe, l'imperiale
, le doffier & chantourné font galonnés
d'argent, avec des cartouches brodées d'argent
: Les foubaffements & pentes, tant dehors
que dedans , font gainis de grandes
franges auffi d'argent.
Seize Fauteuils couverts de même damas
, auffi galonnés.
Deux Soph.s ; un de huit pieds de long,
& l'autre de cinq pieds.
Quinze aunes ou environ de Tapifferie .
Deux Portieres en quatre piéces.
Deux rideaux de fenêtres auffi en quatre:
piéces ; le tout,de même damas galonné &
bordé d'argent , avec leurs houffes de ferge
bleüe , doublée de toile blanche .
UnClaveffin à deux claviers & troisjeux .
Un Paravent de drap verd à fix feüilles .
Plufieurs Carrés , miroirs , & autres garnitures
pour toilette.
DE MAY. 21
Plufieurs Tableaux de differentes grandeurs
, tant originaux que copies , de differents
Maîtres , anciens & modernes.
Plufieurs Luftres de cuivre doré , en couleur
& de cristal , à fix & à huit branches.
Plufieurs paires de Bras à une & deux.
branches tant dorés , d'or moulu , qu'en
couleur.
Plufieurs Vafes de Marbre blanc de
Gênes , de Marbre verd d'Egypte, fur des
efcabellons auffi de Marbre , & autres curiofités
en Marbre .
Plufieurs Tables de Marbre fur leurs:
pieds dorés.
De la Soye d'Italie de différentes couleurs.
Une Petite Epinette joüant feule
refforts , plufieurs Airs.
par
Un petit Cabinet d'Orgues à 4 jeux.
Plufieurs Pendules de différentes grandeurs
& façons.
Plufieurs Montres à boëte d'or , d'argents
& métail d'or, à répétition & réveil .
Plufieurs Fufils de chaffe , & Piftolets
d'arçon & de poche.de différens prix.
Un Tabernacle d'un Ouvrage à la Mo
faïque richement orné , avec pierres fines.
Une Tabagie de Marbre rance , avec
fon couvercle de même.
Plufieurs Lits garais de leurs enfonçu
res , avec leurs houffes , tant de Damas ,
que de Serge , & autres Etoffes.
214 LE MERCURE
Plufieurs morceaux de T pifferie de
points à la Turque non montés , pour Chri
fes, Fauteuils Tabourets & Ecrans.
Plufieurs Commodes de différentes façons
& grandeurs , dont partie avec des
deffus de Marbre.
Plusieurs Bibliothéques de marquéterie ,
de cuivre , d'écaille & de bois noirci ,
avec des filets de cuivre .
Plufieurs Bureaux de Cabinet de marquéterie
& de bois noirci , couverts.de
maroquin de différentes grandeurs .
Plufieurs Armoires de bois de chêne &
autres
Plufeurs Grilles dorées & en couleur d'or.
Plufieurs Girandoles de cuivre doré &
autres.
6
De grands Guéridons des à pieds de
haut , de bois doré.
Plufieurs Miroirs de différentes grandears
, Trumeaux & Miroirs de Toilletres.
Plufieurs Tentures de Tapiflerie , tant
Gobelins , Flandres , Aubuffon , Auvergne
qu'autres façons , &c.
M. le Bailly de Jumillac vient d'eftre
pourvû à la Dignité de Grand Prieur d'Antvergne
, vacante par la mort de M. de S.
Vians J'ai avancé dans le Mercure de
que ce Bailly s'eftoit accommodé avec M.
le Batlly de S. Aulaire , & qu'il lui avoit
cédé le Bailliage de Lyon pour lors vacant
DEMAY. 215
par la mort de M. de Bailly des Cluzeaux :
Je crois que cet accommodement doit avoir
fuffifamment détruit les calomnies avancées
dans une Lettre Anonyme inferée dans
le Mercure d'Oftobre 1716. Mais , je ne
fçaurois trop repeter , que M. le Bailly de
S. Aulaire eft d'une réputation fans reproche
, qui a û l'honneur de fervir trés long
tems le Roy avec diftinction dans la Marine
, & qui a toujours paru trop attaché
aux devoirs d'honnête homme & de Religieux
, pour avoir pû commettre une action
fi dire&ement oppofée à fon caractere
Je ne peux même m'empêcher de
dire ici , que l'imprudence de mon Prédé
ceffeur lui a fait interdire à ce fujet la continuation
de ce Livre , ce qui m'avertit d'être
en garde contre les Piéces que l'on me
communique.
*J'ai fait une faute confidérable dans le
Mercure d' Avril , lorfque j'ai marqué que
M. le Bailly de Mefmes avoit pris pof
feffion de ce Frieuré, vacant par la mort de
M. de Salians.
APPROBATION.
' Ai lû par ordre de Monfeigneur le
J Garde des Sceans,le Meroris demois
de May . A Paris , ce 31 May 1718 .
BLANCHARD.
TABLE .
R
Eflexions fur l'Eloquence , par M.
L'abbé de Pons.
Puches de divers Äuteurse
pag. s
27
49)
Suite des pensées fur divers Sujets de Litterature
de Morale , par M. Trublet.37
Hiftoire.
Traitemens réglés par 8. A. R. tant pour
les Troupes de Cavalerie , de Dragonsque
d'Infanterie.
Extrait d'une Comédie qui a pour titre , les
Nouvelles débarquées , ou le Naufrage
au Port à l'Anglots.
Incentie arrivé le 24 Octobre 1621 .
Incendie en 1618
fite du Petit Pont bulb
82
98.
105 :
140
11
Arrêts dengés en confequences
1134
Mandement de M. le Cardide Noa, 19
Reglem . de Police , pour les Incendies. 127
Origine du Petit Pont..
124
Nouvelles Etrangeres. 428
·Enigmes.. 175
Chanfan.. 176.
Smite des Caractéres de M. de Marivaux.
177
Morts.
184-
Journal de Paris.
Rentrée des Académies &c. 187
Avis
important.
21 I
ERRATA DU MOIS D'AVRIL.
Page 193 , lig. 12 , lifez Elû au lieu de reçû.
Pag. 209 , lies on s'eft trompé , quand on a avancé que
M. le Card. de Noailles avoit expofe le Saint Sacrement en fase
des Maiſons brûlées ; cela cft faux.
LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 20 fals.
Juin 1718.
THEQUE
LYON
DE
MANDATA
PER AURAS
PEFERT
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER
au Palais.
Chez PIERRE RIBOU , Quay des
Auguftins , à l'Image S. Louis.
GUILLAUME CAVELIER , Fils ,
rue S.Jacques ,à Fleur- de- Lys d'Or.
"
M. D. CC. XVIII.
Avec Aprobation & Privilége du Roy.
AVIS.
O
N prie ceux qui adrefferont
des Paquets ou
Lettres à l'Auteur du Mercure ,
d'en affranchir le port ; fans
quoy , ils refteront au rebut.
L'Adreffe de l'Auteur , eſt .
A Monfieur BUCHET , Cloitre
S. Germain de l'Auxerrois .
On donne avis , qu'on trouve
chez les Libraires ci- deffus
nommez , tous les Mercures
de
même que
de
l'année
1717 ,
l'Abbregé
de
la Vie
du CZAR
.
De l'imprimerie de J. FRANÇOIS GROU ,
rue de la Huchette , au Soleil d'Or.¸
3+
O
AVANT - PROPOS.
N fut fi content de l'Extrait que
nous donnâmes dans le Mercure de
Septembre 1717 , de quelques Plaidoyers
prononcés auxJefuites , que je ne doute pas
qu'on ne voye avec plaifir celuy de quelques
autres Difcours du même genre & du même
Auteur. * Il út êté à fouhaiter que ce fameux
Orateur fe fut donné la peine de les extraire
luy - même , le Lecteur judicieux auroit aiſément
reconnu la main d'un fi habile Maiftre ;
car , il n'eft pas auffi facile qu'on le croit
d'abord , de faire un bon Extrait d'une bonne
Piece : Pour cela, il faut quelque chofe du
géniequi l'a dictée. Telles penſées nous paroiffent
fades & infipides dans l'analyze d'un
Ouvrage , qui nous charmoient dans l'Onvrage
même ; elles s'y embelliffoient l'une
l'autre , mais , toute leur beauté s'évanoüit,
dés qu'on vient à les féparer : Semblables
à ces Fleurs qui brillant du plus vif éclat ,
fe terniffent dans la main qui les a cueillies .
Il est vrai qu'ily a des Ecrits d'une beauté
* Le R. P. Poirée , célébre Profeffeur
en Eloquence , au Collége de Louis
le Grand.
Aij
AVANT - PROPOS.
continue , & qui perdent moins fous une
plumé étrangere. Comme tout y est précieux
, on peut dans l'Extrait qu'on en veut
faire , choisir fans beaucoup de difcernement
, & pourtant ne pas mal choifir. Les
Difcours dont je préfente l'abrégé , font de
cette nature ; & fi l'Extrait ne fait pas
valoir l'Ouvrage , l'Ouvrage fera valoir
- l'Extrait.
Ce morceauparoît d'autant mieux convenir
dans ce Recueil, qu'il a pour objet l'Eloquence
qui nous occupera encore quelque tems.
M. l'Abbé de Pons nous ayant promis
d'orner nos Mercures de la fuite de fes
Réfléxions fur cette matiere , le Public
raisonnable ne pourra qu'y profiter.
LE
NOUVEAU
BIBLIC
THE
UE
LYON
DE
MERCURE
EXTRAIT
VILLE
D'un Plaidoyer fait à un exercice des
Jefuites.
D
ORICLES ATHENIEN Prorecteur
des Gens de Lettres
leur laiffe en mourant , quatre
fommes d'argent confidérables
, mais inégalles entr'elles . Il ordonne
par fon Teftament , qu'elles feront diftribuées
aux quatre perfonnes qui fe diftingueront
davantage , dans les quatre Sciences
ou beaux Arts que l'Aréopage eſtimera
plus utiles & plus glorieux à l'Etat :
Un Phylofophe , un Hiftorien, un Orateur ,
& un Poëte le préfentent devant les Juges,
& fe difputent la préférence.
Ethéocle Phylofophe , parle le premier :
Il commence par dire à fes Juges , que
A iij
LE MERCURE
ce n'eft ny l'amour des Richeffes , ny le
défir de la Gloire qui l'engage à paroître
devant leurs Tribunaux : Que la Phylofophie
lui a apris à regarder d'un oeil
indifférent les biens de la Terre & l'eftime
des Hommes , & à méprifer tout ce
qui flare l'ambition & la cupidité des aveugles
Mortels. Il ajoûte , que s'il quitte la
tranquilité de fa folitude ,pour venirdans un
lieu où frémiffent d'ordinaire les paffions
les plus indociles , il y eft conduit par l'intereft
de la Phylofophie même , à qui il
doit trop , pour lui refufer le miniftéie de
fa voix.
Pour mettre l'avantage de la Phylofophie
dans tout fon jour , il avance deux
Propofitions : La premiere , que la Phylofophie
doit être regardée , comme la
Science dont les Villes doivent retirer
plus d'utilité & de gloire : La feconde ,
que fans elle , il n'y a point d'Art qui
puiffe eftre utile au Public , & qu'il n'y
en a prefque point qui ne lui puiffe devenir
préjudiciable .
Etheocle commence ainfi à prouver fa
premiere Propofition . Parmi les grands
avantages dont le Public eft redevable
à la Phylofophie , je pourrois compter
l'établiffement des Villes & des premieres
Societés ; je pourrois dire , que c'eſt ſa
voix , qui la premiere , a adouci l'humeur
fauvage des hommes ; que c'est elle qui
DE JUI N.
les a engagez à quitter une vie ruftique
& toute féroce , pour former le plan de
la Societé civile ; que c'eft elle enfin
qui leur infpira le goût de ce commerce
mutuel de bons offices , qui rend la vie ſi
agréable & nous unit les uns aux autres
par des liens moins étroits à la verité
mais peut- eftre auffi doux que ceux du
fang & de la nature .
>
Je ne dirois rien en cela dont je ne puffe
produire de bons Auteurs pour garants,
& même des Orateus ; mais , je veux
bien ne me pas prévaloir de cet avantage
&c. .... Ne parlons donc plus du premier
établiffement des Villes ; mais , qu'on
me dife de quelle maniere elles fe font
policées ? Qu'on me dife de quelle forte
de perfonnes elles ont reçeu leurs Loix ?
Qui font ceux dont la main a tracé le plan
du Gouvernement Politique ? Qu'on cherche
dans l'Antiquité , on verra fans doute
que ce font des hommes fages & amateurs
de la fageffe , qui peut- eftre , n'ont
pas porté le nom de Phylofophes , mais
qui l'êtoient en effet .
C'eft à ces grands efprits que nous devons
ce bel ordre , cette harmonie admirable
qui fe trouve entre les Membres différens
, dont tout un Corps de République
eft compofé . Mais , que ne leur devrions
nous pas , fi nous étions plus dociles
à leurs préceptes ? ... Etheocle décrit
A iiij
LE MERCURE
ici d'une maniere vive & éloquente , les
avantages qui faivent de l'obéiffance aux
leçons de la Phylofophie : Ces avantages
font la tranquilité de l'Etat , la régulari
té des Moeurs , le bonheur des Familles ,
le bon ufage des Richeffes & de l'Autorité,
la fubordination parfaite entre les Citoyens
& c . ...
:
De là , Etheocle paffe à la preuve de la
deuxième partie de fa premiere propofition
, qui eft , que la Phylofophie eft la
Science dont les Villes retirent plus de
gloire Il montre que la véritable grandeur
d'une République ne confifte pas
étendre les bornes de fa domination par
fes conqueftes , & c..... mais , à renfermer
dans fon fein des Citoyens vertueux : Un
Peuple , dit-il , ne manquera jamais d'être
eftimé , recherché de toutes les autres
Ntions, s'il fçait fe renfermer dans les fimites
que laNature &la Juftice lui ont prefcrites
; fi , au lieu de vouloir dominer fur
les autres , il fçait fe commander à luimême
: Il fera toujours affés puiffant , s'il
elt maître de lui même; affez glorieux , s'il
brille de l'éclat de la vertu.
Dans la deuxième Partie de fon Difcours,
Etheocle s'attache à prouver l'utilité de la
Phylofophie par rapport aux autres beaux
Arts , qui fans elle,font inutiles & même
préjudiciables : Il commence par l'Art de
la Guerre ; il montre aux guerriers , que
DE JUI N.
fi la fageffe ne leur apprend à bien ufer
de leur Victoire , à fe vaincre eux mêmes,
aprés avoir vaincu les autres , ils ne peuvent
que répandre en tous lierx l'horreur
& la défolation . Etfuite , s'adreffant à un
autre genre d'hommes fi utiles à la Societé
: Vous , dit- il , qui paffez chez les Nations
étrangeres pour y faire admirer vos
Ouvrages , & nous raporter leurs richeffes
; vous tous qui avez une application
qu'on ne fçauroit trop eftimer , cultivez
& perfectionnez les Arts qui contribuënt
à l'ornement de nos Villes ? Quel fruit retireriez-
vous de toute vôtre induftrie , fi
la Phylofophie n'empêchoit que le luxe ne
s'introduifit avec les richeffes , & fi elle
n'écarroit les vices que l'abondance a coûtume
d'entraîner avec foy?
Vous , continue-t'il , que l'amour de la
gloire & peut- eftre de l'interreft , rend
aujourd'huy mes Rivaux , quelle forte d'écrits
, quels ouvrages pourés - vous nous
donner , fi la Phylofophie ne vous prête
fon fecours ?
L'Hiftorien aura - t'il des Heros à célébrer
, fi la Phylofophie ne les forme ? De
grandes actions à décrire , fi elle ne conduit
les grands hommes dans leurs entreprifes
? De belles Maximes à nous rapporter
, fi elle ne les a mifes dans la bouche
des hommes fages ?
Pour l'Eloquence , elle n'a rien de foΤΟ
LE MERCURE
lide fans la Phylofophie .
Mais , que penferons - nous du Poëte ?
Dirons-rous qu'il doit beaucoup aux Réfléxions
des Phylofophes ? Il leur doit certainement
tout ce qu'il a de fage & de
fenfé dans fes Poëfies : Mais , je conviendrai
aifément avec lui , qu'il fe doit à luimême
prefque toutes les beautez dont
brillent fes Ouvrages ; & même , que plus
il s'écarte de la fageffe de nos écrits , moins
il emprunte de la verité des Hiftoires ,
& plus il eft fûr de réüffir : Je lui accorde
en un mot, que pour être bon Poëte , il net
faut
*
pas qu'il foit trop Phylofophe
Je lui dirai cependant , que fi cet Art Divin
, ainfi qu'il l'appelle , eftoit plus compatible
avec nôtre Phylofophie, il ne feroit
pas coupable de tant d'éxcés & d'extravagances.
.....
Etheocle bien perfuadé de la bonté
de fa caufe finit en difant à fes
Juges , qu'il fe flate d'obtenir leurs fuffrages,
& que la Phylofophie n'a rien à craindre
de leur parti , ny du côté du Juge qui
doit prononcer fur le différent dont il s'agit
: Ce Juge , dit- il , fi fage dans tous les
* On n'est point furpris d'entendre ainfi
parler un Athenien ; mais un François
homme d'esprit , n'en pourroit dire autant :
Il n'y avoit point à Athenes de Poëtes Phy
lofophes , & il a des la Motte en France.
y
DE JUIN. If
mouvemens , dans toutes les démarches ,
dans tous les deffeins , ne prononcera jamais
contre l'amour de la fageffe ; c'eſt àdire
, contre fes propres inclinations.
" &
Sophronime Historien, parle aprés Etheocle
; il commence fon Difcours de la maniere
du monde la plus modefte ; il annonce
qu'il ne parlera point d'autre langage
que celui que fa Profeffion lui prefcrit
: Qu'il s'eft fait un devoir d'ignorer
les vains ornemens de l'Eloquence
qu'il n'a pour armes , que la fimplicité &
la vérité ; armes glorieufes , mais fouvent
impuiffantes. L'Eloquence de fes adverfaires
lui donne d'abord quelque fujer de
craindre pour la bonne caufe ; mais , l'intégrité
& la fageffe de fes Juges le raſſûrent
bientôt . La fimplicité de vos moeurs,
leur dit - il , ne me répond- elle pas que
vous ne dédaignerés point la fimplicité de
mon difcours ? La verité que vous aimés
pour elle - même , vous déplairoit - elle
dans mes paroles , parce qu'elle ne fera
point fardée , ny chargée d'ornemens ?
Non , Meffieurs , non ; j'ofe même eſpéfer
que vous lui ferés un accueil d'autant
plus favorable , qu'elle fera plus modefte
& moins artificieufe .
Aprés cet Exorde , Sophronime entre
en matiere . Il avoue que la Phylofophie
dont Etheocle vient de prouver l'utilité ,
l'emporte fans peine fur la Poëfie & l'E12
LE MERCURE
fur l'Hiftoire :
loquence ; mais non pas ,
Elles tendent toutes deux à l'inftruction
dit - il , mais il faut voir , laquelle y arrive
plus facillement . L'une , s'applique à
nous donner l'idée de la vertu dans fes
décifions , l'autre nous en traçe des images
vivantes dans fes Héros ; l'une nous
en diftingue les différentes eſpèces , l'autre
nous la repréfente toujours la même
dans fes principes , & toujours diverſifiée
dans fes effets , felon les divers caractéres.
des perfonnes en qui elle s'eft trouvée .
L'une tâche par de longs raifonnemens de
nous montrer qu'elle eft praticable ; l'autre
par un fimple récit , nous fait voir qu'on
l'a pratiquée : L'une enfin , par une multitude
de préceptes fouvent dégoutans ,
prefque toujours fecs , veut convaincre
l'efprit qu'il faut eftre vertueux ; l'autre ,
par une narration de faits qui appliquent,
qui touchent nous infpire le défir de
l'eftre. Nous fommes avertis de nos devoirs
par les enfeignemens que
donne la Phylofophie : Nous formes animez
à les mettre en pratique par les exemples
que raporte l'Hiftoire. Jugez M. laquelle
de ces deux inftructions doit estre
la plus efficace ?
>
nous
Je dis inftruction , & qu'Etheocle ne prétende
pas me difputer ce titre : Qu'il inftruire
par profeffion , j'y confens ; mais ,
qu'il ne m'ôte pas la gloire d'inftruire
DE JUIN. T3
: toures par occafion Qu'il inftruife
les conditions & tous les âges de la vie
par fes traits de morale ; pour moi , M.
j'inftruirai tous les tems par les tems , &
tous les hommes par les hommes . Faut- il
former des guerriers ? ... Les Themiftocles,
les Alcibiades les inftruiront par leurs
triomphes.. Faut-il former des Magistrats ?
Les Ariftides , les Phocions nous en aprendront
davantage par leurs exemples , que
les Phylofophes par leurs maximes.
·
Sophronime taporte ici un beau mot de
Démétrius au Roy Ptolomée : Lifés , lui
difoit- il , l'Hiftoire de ceux qui nous ont
précédez ; par là , vous apprendrés à profiter
de leurs fautes & à furpaffer leur vertu.
C'eſt à l'Hiſtoire , que tant de Grands
Hommes doivent leur vertu , & les Etats ,
tant de grands hommes ; c'est encore à
elle que les Etats & les Grands Hommes
font redevables de la confervation de leur
gloire Elle perpetue la mémoire des
Héros elle fait paffer les Hommes Illuftres
& les grandes Actions jufqu'aux Régions
les plus éloignées , jufques dans les
Siécles les plus reculés: Elle fcait conferver
ce que les flammes n'ont pas épargné ; rendre
la vie à qui fubit les loix de la mort ,
nous rendre préfens les Siècles déja écoulez,
immortalifer ce qui a une fois efté .
>
Sophronime finit , en tâchant dintereffer
fes Juges dans fa caufe : Tout ce que vous
14 LE MERCURE
1.
ferés pour l'Hiftoire , leur dit- il , vous le
ferés pour vous : Elle rendra dans tous les
temps à vôtre mérite , la juftice que vous
avez rendue à fon excellence : Oui , M.
l'Hiftoire attentive à l'Arrêt que vous allés
prononcer , en recueillera toutes les
paroles , en confervera fidellement la memoire
, & tranfmettra vêtte Jugement aux
Siécles futurs pour qu'ils en foient eux - mêmes
les Juges, ou plûtôt les Approbateurs.
Aprés Sophronime , Ariftée Poëte prend
la parole. Je vais donner un abregé de fon
Difcours, en le faifant toujours parler luimême
Ecoutons- le . :
Dans quelle étrange fituation , M. me
trouvai- je aujourd'huy ? Repréfentez- vous
quelqu'un de ces Atheletes , qui , aprés s'être
couvert de lauriers & de gloire , &
avoir remporté plufieurs fois la Victoire
fur fes Antagonistes , fe trouve engagé dans
un nouveau genre de combat . On le dépouille
de fes propres armes , & on l'oblige,
malgré lui, d'en prendre d'autres que
fa main inhabile à s'en fervir , femble
ne manier qu'avec peine : Tel eft l'état où
je fuis réduit , M. & choifi pour prendre
ici la défenfe de la Poëfie , je me vois
contraint de renoncer aux puiffans fecours
que m'avoit fourni cet Art tout divin:
Il faut que je quitte le langage des Dieux
qui m'eft propre , pour prendre le langage
des hommes que j'ai depuislong- tems aban-
(
DE JUI N.
is
donné à mes Adverfaires. Cependant , M.
le péril où je m'expofe , n'eft pas capable
d'ébranler ma conftance. N'ai - je pas fujet
d'efpérer que la Poëfie dont les Dieux fe
font en tant de rencontres , déclarez les
Protecteurs , paroîtra refpectable à vos
yeux ; quoique j'employe pour fa défenfe ,
des couleurs moins vives & moins hardies
que les fiennes ? Apollon , Mufes, Divinités
des Poëtes, dans les autres combats je vous
ai follicitées pour obtenir la victoire , vous
en êtiez les Arbitres :Dans celui - ci , je prens
les armes pour vous ; vous allez eftte ou
Vainqueurs ou vaincus avec moi , & une
même Sentence décidera de mun fort &
du vôtre : Heureux vous & moi , d'avoir
pour Juges , des hommes auffi éclairez !
Non , M. Appollon ne doit pas apréhender
de fubir à vôtre Tribunal un Jugement
pareil à celui qu'il reçeut du Roy
de Méde , vous êtes trop judicieux pour lui
faire cet outrage ....Mais,permettez - moi
de vous parler de l'excellence de mon Art,
fans fuivre aucun ordre , fans me prefcrire.
aucunes régles , ou du moins , en ine laiffant
un peu conduire par ce feu tout divin
, dont nous fentons les impreffions
comme par habitude , & dont quelquefois
nous avons peine à nous rendre maîtres .
Si l'on juge de l'excellence d'un Art ,
comme l'on fait ordinairement de la nobleffe
des Familles ; c'est-à-dire , par
leur
16 LE MERCURE
.
origine & leur ancienneté , je ne crois pás
que mes Rivaux ofent mettre les Sciences
dont ils font profeffion , en parallele avec
la Poëfie.. Quel eft celui de tous les beaux
Arts dont nous ayons le plus ancien Chefd'oeuvre
? C'eft la Poëfie . Le Poëre a
patu,avant que nous ayons rien eu du Phylofophe
, de l'Hiftorien ou de l'Orateur.
Je me trompe , M. , ils ont tous paru enfemble
, parce qu'un feul a renfermé les
principales qualités de tous les autres.
Mais les familles , pour eftre anciennes,
n'en ont pas toujours une origine plus noble
; femblables à ces Fleuves , qui fortis
de quelque Antre obfcur , tra verfent un
long efpace de Pays , & qui, pour avoir roulé
leurs eaux dans plufieurs Campagnes ,
& arrofé plufieurs Villes , n'en ont pas
pour cela une fource plus belle & plus
pure.
Il n'en eft pas ainfi , M. de la Poëfie :
Elle eft auffi recommandable par fon origine
que par fon ancienneté ; c'eft du Ciel
qu'elle eft defcenduë…….. Auffi, dés qu'elle
parut fur la Terre , avec quels applaudif- ·
femens n'y fut - elle pas reçeue ? Onla vit
commander à la Nature,fufpendre le cours
des Fleuves , entraîner aprés foy lesRochers
& les Forêts , adoucir les Bêtes férocess
donner de l'ame aux Chofes inanimées &
du fentiment aux Etres les plus infenfibles .
Je fçai , M. que tous ces prodiges font
plûtôt
DE JUIN. 17
plûtôt des figures que des réalités , mais
on aime à les lire , on aime à les entendré
, & on ne trouve point mauvais
que la Poëtie s'attribue une telle puiffance .
Pourquoi , M. Parce que les hommes éprouvent
eux - mêmes fes charmes , parce
qu'ils reffentent les impreffions qu'elle fait
fur leurs efprits & fur leurs coeurs .
Mais , diront mes Rivaux , la Poëfie ne
tend qu'à amufer l'efprit & à le divertir..
J'avoue , Meffieurs , que la Poëfie veut
plaire , & je ne fuis point furpris que nôtre
Phylofophe lui en faffe un crime . Mais
aprés tout , en eft- ce un , que de vouloir
agréablement occuper ceux qui entendent
ou qui lifent nos Ouvrages ? N'est - ce pas
un avantage pour une Ville , d'avoir des
Sophocles & des Euripides , qui puiffent
délaffer les efprits épuifés par le travail,
& les récréer par des fpectacles réguliers
& honnêtes : La Peëfie feroit donc utile à
un Eftat,quand elle n'auroit d'autre but ny.
d'autre effer , que celui de préfenter à
l'homme un divertiffement légitime ; mais
ce n'eft pas à quoy elle fe borne : Elle veut
plaire , il eft vray;mais c'est pour mieux inftruire
, imitant en cela ces mains habiles ,
qui , aprés avoir préparé les remedes falu
taires pour la guérifon de nos corps , les
affaifonnent & les font avaler quelquefois
par l'attrait même du plaifir.
Quels ouvrages plus inftructifs , que nos
Juin 1718.
B
18 LE MERCURE
Poemes Epiques & Dramatiques ? Que
l'Hiftorien & le Phylofophe veuillent au
moins les parcourir , ils y trouveront les
maximés jointes aux exemples. Le Phylofophe
y découvrira tout ce que fes Prédé
ceffeurs y ont puifé. L'Hiftorien y trouvera
tous les différents caractéres que
ces Heros ont imités , caractéres qui femblent
même avoir cet avantage fur ceux
des vrais Héros ; que ceux - cy doivent être
peints par l'Hiftorien avec leurs défauts ;
au lieu que le Poëte peut donner à ceuxlà
tous les traits de perfection qu'il veut ,
& par là préfenter à l'imitation, des Modéles
infiniment plus parfaits .
Mais Platon , dira quelqu'un , bannit les
Poëtes de la République , je le veux ; mais ,
pendant qu'unphylofophe ne veut point admettre
les Poëtes dans une Ville qui ne fubfifte
que dans fon idée , fept Villes de la
Gréce fe difputent l'avantage d'avoir vû
naître le Prince des Poëtes : Athènes
déja fi fameufe par les grands génies qu'elle
a portés , croit fa gloire imparfaite , fi
elle ne peut afpirer à l'honneur d'avoir vû
dans fes murailles ce premier Nourriffon
des Mufes.Qu'on me nomme du moins un
Phylofophe, qu'on me nomme unHiftorien,
un Orateur dont les peuples fe foient ainfi
difputez la naiffance?
Sophronime nous a fait valoir l'immortalité
qu'il affeure par les écrits aux PeuDE
JUI N. 19
ples & aux Empires ; il nous permettra de
nous affocier avec lui : S'il a le Privilege
d'éternifer la mémoire des Héros , il ne
l'a qu'aprés nous , & pour ainfi dire , que
par communication : Ce que l'Hiftorien
raporte d'un ton bas , fimple & uni , nous
fommes en droit de le publier, la trompete
en main , & de le faire entendre jufqu'aux
Cieux . L'Hiftoire peut recevoir de l'éclat
de fa matiere , mais elle ne peut guéres
lui en donner. Par le moyen de l'Hiftoire ,
un nom peut toujours vivre parmy les
hommes. Par le moyen de la Poëfie , les
hommes commencent déja à vivre parmi
les Dieux . Alexandre ne vouloit qu'un
Homere pour célébrer fes exploits ; les
Dieux ne veulent point que leurs loüanges
foient publiées par d'autres voix que
par celles des Poëtes ; toute autre bouche
leur paroît profane , toute autre voix leur
paroît trop foible .
Auries - vous , M. des fentimens oppofez
à ceux des Héros & des Dieux ? Prononcez
, vous le pouvés , vous le devés :
Mais fouvenés - vous , que les Dieux ont
déja prononcé en nôtre faveur .
Le Lecteur a lieu d'eltre fatisfait de ce
qu'il vient de lire ; mais , j'ofe dire que
ce. qui fuit , doit lui faire encore plus de
plaifir : Auffi , eft- ce l'Eloquence elle- même
qui va parler pour la défenſe de l'Eloquence.
Cléophane Orateur avoüe , en commen-
Bij
20 LE MERCURE
çant fon Difcours , que quelque confiance
que dûffent lui donner l'équité de les
Juges & la bonté de fa caufe , il reffent
dans fon coeur une crainte dont il n'eft pas
le maître , & voici la raifon qu'il en rend ;
raifon bien flateufe pour fes adverfaires :
C'eft , dit - il , que j'ai à parler contre des
perfonnes à qui l'Eloquence même a fourni
des armes dont ils fe font fervis contr'elle
& contre moi ; c'eft que l'Eloquence,
en fe prêtant à mes Rivaux , s'eft trahie
elle-même , & que fans leur ôter les noms
qu'ils portent , elle en a fait autant d'Orateurs
déguilés , qui fe font déclarés
hautement contre elle & contre fes interefts.
›
S'il s'agiffoit donc de leur difputer le
prix de l'Eloquence , je leur céderois volontiers
la Victoire ... Mais , puifqu'il ne
s'agit point ici , qui eft le plus éloquent
mais dans quel rang on doit mettre l'Eloquence
, je me crois obligé , M. de
prendre le party d'un Art que je me fais
gloire d'avoir embraffé , quoique je ne
puifle moi-même lui faire honneur. Il feroit
à fouhaiter , & je l'avoue fans peine ,
que l'Eloquence eût un autre Défenfeur
que moy Je voudrois que quelqu'un de
mes adverfaires eût pris foin de la défendre
, elle feroit fuivie de la Victoire.
Aprés un Exorde fi ingénieux , Cléophane
entreprend de prouver dans la preDE
JUIN. 21
miere partie de fon Difcours , combien
l'Eloquence eft utile aux Etats ; & dans
la feconde, combien elle leur est glorieufe.
Quant à fon utilité , il montre que c'eft
à l'Eloquence , bien plus qu'à la Phylofophie
que l'on eft redevable de la formation
des premieres Villes & de leur confervation
, par les Loix qui ont efté don
nées à leurs Citoyens: Qu'en vain, un homme
auroit eu affés de lumieres, pour découvrir
les avantages de la Societé humaine ,
fi - ce même homme ou quelqu'autre à qui
il eût communiqué fon deffein , n'eût efté
affés éloquent pour perfuader de ces avantages
,ceux qu'il vouloit réunir dans l'enceinte
des mêmes murailles : Que les Solons
& les Lycurgues qui ont fait de fi
belles Loix , n'eftoient pas moins Eloquens
que Phylofophes , & que c'eftoient de fages
Orateurs , ou fi l'on aime mieux , des
Phylofophes Eloquens : Que par les lumie
res de leur fageffe , ils découvroient ce
qu'il falloit preferire aux Peuples , & les
engagoient par la force de leurs Difcours ,
à fuivre ce qu'on leur avoit prefcrit : Le
Phylofophe projettoit , l'Orateur exécutoit,
avec cette différence , que l'Orateur pouvoit
projetter & exécuter , & que le Phylofophe
ne pouvoit feul exécuter ce qu'il
avoit projetté .
C'est encore aux Orateurs , pourfait
Cléophane , qu'il appartient de maintenir
22 LE MERCURE
les Loix dans leur premiere vigueur. S'il
fe trouve des efprits inquiets , rebelles &
ambitieux , des hommes qui ont pour
principe', de ne reconnoître d'autres Loix
que celles qu'ils impofent ; qui font ceux
qui ont le courage , difons mieux , qui ont
le pouvoir de s'oppofer à leur pernicieux
deffeins , d'animer les peuples à prendre
les armes pour fe garantir de la fervitude ?
Ici fe préfente naturellement l'occafion
de parler des fervices mémorables que
Démofthénes a rendus à fa Patrie. Cléophane
, aprés une courte defcription de
I'Etat de la République d'Athenes , dans
les jours malheureux où Philippe faifoit
tous les efforts pour ruiner fa liberté , examine
quelle eftoit alors l'occupation des
Phylofophes , des Poëtes &des Hiftoriens ,
& quels fervices ils rendirent à leur Patrie.
Les Phylofophes , dit- il , tranquilles au
milieu des alarmes publiques, paffoient les
jours entiers à difputer fur la nature du
bien & du mal , tandis que leur Patrie
eftoit fur le point de perdre le plus précieux
des biens, & de tomber dans le plus
infuportable de tous les maux .
Les Poëtes demeuroient dans un morne
filence , ou fe plaignoient dans leurs Poefies ,
qu'on eftouffoit le fon charmant de leur
Lyre par le bruit des armes & des trompettes
; & dans les calamitez qui faifoient
DE JUIN. 23
gémir les Peuples , ils ne trouvoient
point de plus grands malheurs que celui de
ne pouvoir chanter leurs vers avec tranquilité.
Les Hiftoriens fongeoient à pénétrer les
deffeins de nos Ennemis , à examiner nôtre
conduite , à remarquer nos fautes &
nos pertes , pour en perpétuer le trifte &
honteux fouvenir , pour le faire paffer aux
Siécles les plus reculez & aux Nations les
plus éloignées . Voilà quelles étoient les
penfees & les occupations de ces hommes
fi utiles au Public & à l'Etat . L'Orateur
feul ofa élever fa voix pour réveiller
fes Concitoyens ; il fit fentir à nos
Voifins le danger prochain dont ils étoient
également menacez , s'ils ne travailloient
de concert avec nous à la défenfe de la
Liberté commune : Il s'arma tour - à - la
fois , & des Charmes & des Foudres de
fon Eloquence : Il fit trembler Philippe
il déconcerta fes deffeins , il arrêta fes
progrez , & lui arracha cet aveu bien
glorieux à l'Eloquence , que Demofthéne
êtoit pour lui un Ennemi plus redoutable ,
que
les Armées entiéres des Athéniens .
Cléophane paffe enfuite à l'Eloquence du
Barreau , & fait une réflexion fort judicieuſe
fur ce qu'avoit dit Etheocle : Que files hommes
étoient attentifs aux préceptes de la
Phylofophie , l'innocence n'auroit plus rien
à craindre des pourſuites des Méchans , &
24 LE MERCURE
par une fuite néceffaire , n'auroit plus befoin
du fecours de l'Eloquence : Etheocle , dit - il ,
pouvoi t'il parler plus avantageufement pour
moi , car , dire qu'on n'auroit plus beſoin
d'Orateurs, files Phylofophes êtoient écoutez
, n'est - ce pas reconnoître l'inutilité & la
fo bleffe des maximes de la Phylofophie ?
N'est - ce pas publier qu'il faut que l'Eloquence
vienne à lon fecours , & l'une
que
fait ce que l'autre ne fçauroit exécuter. -
Pour rendre la chofe plus fenfible, Cleophane
fuppofe qu'il faut mettre des bor
nes à la paffion d'un homme qui veut s'enrichir,
en ufurpant les biens de la Veuve &
de l'Orphelin : Qu'on le mette di - t- il , entre
les mains de mes Adverfaires , & qu ils
employent pour changer fon efprit .& fon
coeur,ce qu'ils ont de plus puiffant dans leur
art : Que le Phylofophe expofe à fes yeux
toute la inagnificence de fes maximes fur le
mépris des richeffes, il lui infpirera peut- être
quelque eftime pour la Phylofophie , peutêtre
auffi du mépris pour le Phylofophe ;
mais il ne l'empêchera pas de pourfuivre les
injuftes deffeins.
L'Hiftorien lui fera voir dans fes Annales
des hommes, qui , bien loin de vouloir acquerir
des richeffes contre l'équité , ont généreuſement
refufé celles qui leur estoient
liberalement offertes : Que produiront ces
beaux exemples ? Cer homme qui brûle du
defir de s'enrichir , les regardera comme
des
DE JUIN. 28
des fables , ou bien, il répondra qu'il ne veut
point augmenter le nombre de ces hommes
extraordinaires , ny leur rien ôter de l'éclat
qu'ils ont reçû de leur deffintereffement .
Le Poëte lui parlera de l'âge d'or , de cet
heureux Siécle où les hommes , fans connoî
tre les richeffes , joüiffoient d'une paix profonde
&c. Mais, je vois nôtre Avare qui fe
tit de ces fonges Poëtiques , & qui court exécuter
fon criminel projet. Quoi donc, oprimera-
t- il à fon gré la timide Innocence ?
Non,M. l'Orateur prendra fa défenſe ; il
la mettra à l'abri de vos tribunaux , il vous
armera contre le Criminel , & il fera par la
juftice de vos Arrêts & par la force de
fes difcours , ce que le Phylofophe n'avoit
pu commencer par la beauté de fa morale ,
ny l'Hiftorien, par le fecours de fes exemples ;
ny le Poëte, par le moyen de fes fables.
Je fuis prêt , Meffieurs , de faire paroître
ici devant vous des Familles nombreuſes
que
mon art a fecourues dans les plus grands
dangers ; vous y verrez des Pupilles à qui
j'ai fait rendre les biens que la violence &
la fraude leur avoit arrachez vous y entendrez
la voix de ceux à qui j'ai prêté le ſecours
de la mienne ; mais,pourquoi produirois-
je devant vous ceux que vous avez vû
fi fouventà vos pieds & c? Souffrez donc que,.
fins m'arrêter au détail des autres avanta
ges que les Etats retirent de l'Eloquence ,
je falle voir qu'elle ne leur eft pas moins
glorieufe qu'utile.
C
26 . LE MERCURE
Il refte peu de chofes à dire à Cléophane
dans cette deuxième partie de fon Difcours.
L'Orateur ne peut gueres employer ſon art
pour le bien de l'Etat , fans lui rendre des
fervices auffi glorieux qu'importans : Peutil
attaquer le Vice , protéger l'Innocence
parler en faveur des Loix , faire connoître
aux Peuples fes véritables interêts, l'engager
à entreprendre une guerre néceffaire , ou à
conclure une paix avantageufe Peut- il ren--
dre tous ces fervices à un Etat fans procurer
la gloire de la Nation?
Cléophane examine enfuite, s'il eft bien
vrai , comme l'a dit Ariftée , que la Poëfie
eft un Art glorieux à un Etat ; puifquil s'eft
trouvé jufqu'à ſept Villes qui fe font difputées
la naiffance d'Homére : Cette différence
d'opinion , dit- il , fur la Patrie du plus
grand des Poëtes, eft une preuve convaincante
de l'inutilité de la Poëfie. S'il eût rendu
quelque fervice mémorable à fa Patrie , le
fouvenir de l'un fe fût confervé avec la mémoire
de l'autre ; fi au contraire , l'éloignement
des tems n'a pû répandre de ténébres
fur les lieux où les grands Orateurs ont refpiré
le jour , c'eft que leurs bienfaits ont
égallement immortalifé leurs Noms & le
Pays de leur naiffance .
Suppofons , Meffieurs , que par une faveur
ípécialle les Dieux veillent vous rendre
un de ces grands hommes qui ont vécu
parmi nous ; Qui choifiriez- vous entre les
DE JUIN. .27
"
Platons , les Sophocles , les Thucidides ,
les Démofthenes ? Il n'eft pas néceffaire que
j'attende vôtre réponſe , Meffieurs , je la lis
dans vos yeux & fur vôtre vifage ; vous demandez
l'Orateur , & ce feul homme qui
vous feroit rendu , vous confoleroit bientôt
de la privation des autres ; je fçai combien
je fuis inférieur à ce grand homme
mais , il n'eft pas ici queft on du mérite de
l'Orateur, il s'agit du mérite de l'art ; c'eſt
à vous de prononcer , Meffieurs . J'avoue
que de quelque côté que vous faffiez pencher
la balance , ce fera toujours l'Eloquence qui
fera victorieuſe ; puifqu'elle a aujourd'hui
combattu pour les quatre Rivaux qui fe difputent
le prix: Mais, n'eft- il pas plus jufte de
la recompenfer dans celui qui prend fes interêrs
, que dans ceux qui s'en déclarent les
Ennemis ?
Cléophane finit ici fon difcours , & Eudoxe
Chef de l'Aréopage , prend la parole
en ces termes.
Nousne pouvons pouvons doûrer, M.que les Arts dont
on vient de faire ici l'éloge , ne foient ceux-là
mêmes que le Teftateur a eû en vue dans ſon
Teftam.Il feroit à fouhaiter ou , qu'il leur ût
affignédes recompenfes égales , ou ,qu'en voulant
les récompenfer inégalement, il nous cût
marqué l'inégalitéde leur excellence, cethome
d'un efprit auffi droit qu'il l avoit, concevoit
fans doute de la différence entre le mérite &
le prix de ces beaux Arts ; mais , le plus & le
Cij
28
LE
MERCURE
moins ne fe préfentoient pas à lui dans un
affés grand jour pour déterminer fon choix :
Ce qui a caufé fon indétermination , fait aujourd'hui
nôtre embarras , & il ny a que le
devoir & la qualité de juge , qui nous enga.
gent à prononcer. Les deux points fondaà
mentaux fur lefquels doit s'appuyer nôtre
décifion , font ceux que Doricles aa fpécifié
lui -même; le plus d'utilité & le plus de gloire
procurée à la Patrie.
Le Phylofophe eft celui , qui par la fin qu'il
fe propofe, nous paroît tendre le plus directement
à éclairer l'homme fur les dévoirs
& à le rendre vertueux ; mais , arrive t'il
toujours à fon but ? La féchereffe de fes
préceptes n'eft - t'elle point un obſtacle à
l'important projet qu'il a formé.
L'Hiftorien peut contribuer à former de
grands hommes dans la Guerre & dans la
Magiftrature ; mais ne femble -t- il pas, que
fa fin eft pluftôt de rendre juftice aux morts,
de réformer les vivans . que
Si le Poëte inftruit quelque fois , cela n'eftt'il
point , je ne dis pas contre fon deſſein ,
mais au delà de fon intention ?
L'Orateur a pour but de perfuader , mais
veut- il toujours perfuader le bien ? Il prend
fouvent la défenſe de la caufe publique
mais, n'eft-ce pas pour fon intereft particulier
, & doit-on lui en tenir compte ? Voilà
ce qui regarde l'Utilité . Venons à la Gloi-
[C.
DE JUI N.
Si la gloire confifte à former des hommes
extraordinaires & finguliers , on peut dire
que la Phylofophie l'emporte fur les autres.
Si l'Art le plus glorieux à l'Etat, eft cèlui
qui perpétue davantage la gloire de la Nation,
il faut que les autres Arts le cédent à
l'Hiftoire.
la
Si l'Art qui donne le plus d'éclat à l'Ouvrier,
fait le plus d'honneur à la Patrie ,
Poëfie eft en droit de mériter la préference.
Si l'on fait attention aux grands talens
que demande un Art , aux grands fujets
qu'il embraffe , aux grandes occafions où il
paroît, c'est l'Eloquence qui doit marcher
la premiere.
Ainfi , toutes chofes péfées & faifant compenfation
du plus ou moins de gloire
avec le plus ou moins d'utilité ; voici quel
eft notre jugement.
Nous devons le premier prix à l'Art dont
la République reçoit des fervices plus
prompts , plus préfens , plus efficaces &
plus néceffaires ; c'eft à l'Eloquence.
Un Art qui furpaffe autant les autres
par la gloire qu'il procure à fa Patrie
que l'Eloquence l'emporte par fon utilité ,
doit fuivre immédiatement l'Eloquence ;
c'eft à l'Hiftoire que nous devons cette place .
Nous devons le troifiéme rang à l'Art ,
qui participe le plus des avantages de l'Eloquence
& de l'Hiftoire :Vous comprenés
M. que c'est à la Phylofophie on eft
Ciij
30 LE MERCURE
les
peut-eftre furpris que nous ne l'ayons pas
mieux placée . Nous cftimons la vraye lageffe
; mais , nous ne croyons pas que
Maximes Phylofophiques faffent beaucoup
de vrais fages.
Nous ne prononçons point fur la Poëfie
; nous en laiffons le jugement aux Dieux
qui s'en font déclarez les Protecteurs ; nous
avoüons feulement qu'étant hommes
nous devons la préférence aux Arts qui
font les plus utiles aux hommes.
Ceffez , Illuftres Concurrents , ceffez d'ètre
Riyaux les uns des autres ; ne le foyez
plus que de vous mêmes , ou plûtôt,foyezle
de tous les âges : Que tous s'efforcent de
Vous furpaffer , & qu'ils n'ayent d'autre
gloire que celle de vous imiter.
J'aurois pû facilement donner à cet Extrait
plus d'étenduë ; mais , je me fuis pref
crit certaines bornes que je n'ai pas voulu
paffer. J'avoue qu'il m'en a un peu couté
pour my réfoudre , & que j'ai eu regret à
plufieurs belles chofes qu'il m'a fallu fupprimer
; peut eftre même n'ai- je pas choiſi
les meilleures ; c'est à vous d'en juger .
Je fuis , &c.
DE JUIN.
1
SXSTXTSXSTTSXtttsXSXS††sXSTXTS*
LETTRE EN VERS SEME'S
J&
A M. M.
Par M. G...
E vous dois , Monfieur , un récit fidele
de mes Avantures ; mais vous ne l'aurés
pas , que je n'aye reçû de vos nouvelles ,
& que vous ne m'ayés donné de bonnes
preuves que vous ne m'avés point oublié :
En attendant , je ne veux vous entretenir
que du beau tems qu'il fait ici , & vous
aprendrés feulement.
Que déja le Printems y ramene les Rofes ,
Qu'il s'eft paffé plus d'un Lundy,
Depuis qu'en nosJardins , cent Guirlandes
éclofes
Rendent nôtre il ragaillardy.
J'y trouve feulement une chose à redire ,
C'est que Flore y revient fans fon tendre
Zéphire ;
Ou bien celui qu'on y respire
Eft un Zéphire du Midy.
Tantôt , fur les rives fleuries
D'une Ifle confacrée aux tendres rendés- vous ,
Je promene mes révéries
En Amant fidele & jaloux.
Tantôt , errant à l'avanture
Ciiij
32 LE MERCURE
Par les détours cachés d'un Bois,
J'admire les beautés qu'une fimple nature
Y fait briller en mille endroits :
Ici , les Roffignals joignent leurs tendres voix
Au doux gafouillement d'un Ruiffean qui
murmure :
Là , fous une épaiffe Verdure
Où le brûlant Phebus ne vient point me
chercher ,
Lafraicheur du gaſon m'invite à me coucher.
J'ajoute à ces plaifirs celui de la lecture :
Je lis Rouffeau , je lis Voiture ;
L'un & l'autre font mes Patrons ;
Ils ne font pas lesfeuls ,j'en ai bonne douzainė
Que vous devinerés fans peine ;
Témoins ces Doctes Epulons ,
Qui n'entendoient d'autres Sermons
Que ceux qui fe prêchoient à la Croix de
Lorraine *
Tout cela me paroiffoit amufant, il y a
que'ques jours , mais depuis qu'il me femble
que je ne vous fuis plus rien , toutes
ces belles chofes m'ennuient véritablement
: Excepté quelques momens de verve
où je me plais à rimer ,je n'en ai point où je
fois de mauvaise humeur ,
"
Quelquefois ma Mufe badine
Vient exorcifer mon ennuy
Fameux Cabaret .
DE JUIN.
53
De la Nymphe Uranie elle chante anjonTLes
yeux brillans , la taille fine :
Bref, tout ce qui la rend divine ,
Chacun le fait , ce font les jeux,
Les Graces ,les Amours , l'attirail de Cythêre;
Tous ces Dieux enchanteurs la prennent
leur mere : pour
Qui ne s'y tromperoit comme eux ?
Une autrefois nouvelle andace :
Elle me peint M...guidé par les neufsfoeurs,
Marchant fans hefter dans les fentiers
flateurs
Qui conduisentfur le Parnaffe.
C'est là qu'Anacréon , Pindare , Ovide ,
Horace ,
Couchés négligemment fur unTapis de fleurs,
Par des accords remplis degrace
Se plaisent à former de dignes nouriſſons
Rare M... dans tes Chansons ,
Que tu fais bienfaire connoître
Quelprofit tu reçois de leurs doctes leçons
Tu feras bien- tôt paſſé Míaître!
J'en pourois dire autant de nôtre Amy
T ... mais , ne lui en déplaife , j'ai tou.
jours crû que ce qui fe doit dire de M.
M... le pouvoir dire de lui avec aurant
de juftice . Ainfi , il pourra prendre pour lui ,
ce que je dis de fon aimab'e voifin .
Adieu , mon cher , écrivés -moi fouvent ,
faites- moi le plaifir de me dire , que nos
34 LE MERCURE
chers Amis & la Belle Uranie fe fouvien
nent quelquefois de moi , flatez mon amour
propre par un fi bel endroit . Helas , que
cet Amour, n'en déplaife aux Phylofophes,
eft pardonnable, quand il eft excité par des
caufes fi vives & fi puiffantes ! Je fuis , &c.
PLAINTE
DE LA ROSE AU PAPILLON.
C %
Ontrainte de céder aux rayons du Soleil,
L'Aurore abandonnoit le Monde;
Elle s'en retournoit dans fagrotte profonde
Gouter un repos fans pareil ;
Quand une aimable Rofeau Papillon volage,
Aufort de fa douleur,tint ce trifte langage,
Quoy done , rien ne peut vous toucher,
Volage Papillon, en vain je vous appelle ?
A vosyeux ne fuis-je plus Belle ? .
Qu'aves- vous à me reprocher ?
Qu'ai-je fait qui pût vous déplaire ?
Auriez - vous des raifons pour éteindre vos
feux ?
Non,cela nefepeut , c'est pour vous fatisfaire
Que vous volez en d'autres lieux.
Dans mes feuilles en vain de vôtre indiffé
rence
Je cherche le fujet avec empressement ;
Tout parle de mon innocence ,
Tout prouve votre changement.
DE
39
JUIN.
Vous futes de tout tems l'objet de ma tendreffe
;
Mon fein vous fut ouvert je ne sçaurois
mentir ,
>
Vous vites toute ma foibleffe :
Apréfent voulez- vous m'en faire repentir ?
Je m'épanouiffois quand vous deviezparoître,
Afin de vous mieux recevoir ;
Je m'en faifois même un devoir ,
Et vous voulés me méconnoître.
Vous lefçavés , Volage , oiii , vous le fçavés
bien ,
Que pour contenter vôtre envie ,
Mon odeur ne cédoit en rien
Aux doux parfums de l'Arabie
Mon coloris croiffoit & ma vivacité ,
Sitôt que je vous fçavois proche :
Tant d'attraits & tant de beauté,
Méritent-ils qu'on vous reproche
Vôtre injufte lègereté ?
Moy , je ne fus jamais volage ,
Je goutois avec vous de trop charmans plaiſirs,
J'évitois , vous aimant , l'entretiendes Zéphirs,
Afin d'eftre à vous fans partage.
Je conferve toujours les mêmes fentimens
Même rang,méme humeur & même caractére :
Quoi donc , la Fille du Printems
Ne poura-t'elle plus vous plaire ?
Je fens ilfaut vous l'avoüer )
Depuis le trifte jour de vôtre indifféren-
се ,
Mille maux ; dure récompenfe
36 LE MERCURE
Des feux qui ne peuvent ceffer !
Je féchefur lepied,ma couleur n'est plus vive,
Je n'aiplus que de la páleur :
Le puis - je dire fans douleur ?
Aucune Nymphe de la rive
Ne fe pare de moy depuis votre froideur ;
Vous occafionnés cette métamorphofe,
Inconftant , vous voulés ma mort ;
Ab Malheureuse , j'en bien tort
De paroître à vos yeux éclose !
Meplaindrai-je fans ceffe? Au nom duDica
d''Amour
Revenés, Papillon , je n'en fais pas la fine ,
Je le jure , pour vous je ferai fans Epine
Si vous me marqués du retour.
L'augmenteray, s'il eft poffible,
Mes feux, ma conftance & mes soins ; -
• Devenez tant foit peufenfible ,
Puis-je vous demander quelque chofe de
moins &
C'en est encore trop , Volage ,
Je le fcai, lesfoupirs ne vous conviennentpas;
Et vous rebuteriés les plus charmans appas,
S'il falloit un moment vivre dans l'esclavage:
Cherchés , lache cherchez de nouvelles
faveurs
›
Suivés votre penchant , volés de Belle en
Belle ,
Je vous ferai toujours rebellė ;
Je n'ay plus pour vous de douceurs ,
Plus de flammes pour vous , plus d'amoxrenfes
peines ;
DE JUIN. 37
C'eſt aujourd'huy la fin de mafidélité :
A jamaisje brife mes chaînes
Faites briller votre légereté.
>
A regret , il est vray , je vois mes plaintes
vaines ,
Et le pen de retour à ma fincerité :
Mais auffi , vous feriés dans ces aimables
Plaines
Le premier Papillon qui ſe fût arrêté.
Le Papillon voulut répondre, [fons;
Mais iln'avoit pour foi que de foibles rai-
Ainfi, ne pouvant ſe refondre ,
Ilfut de fleur en fleur parcourir les Vallons.
CONTRE UN NOVATEUR
Qui dans un de fes Ouvrages , employe
par tout, le terme d'Acceffoir , à la place
de celui d'Acceffoire, qui jufqu'à préſent
a toujours êté en uſage.
JE
E plaide pour le Féminin
A qui l'on fait grande avanie ,
Et contre qui le Maſculin
Exerce dure tyrannie ;
Four le dépouiller fans raison
De fa vieille terminaison ,
Malgré la Langue & fon génie ,
Sa douceur & fon harmonie.
Déja l'orgueilleux Acceffoir
A triomphe de l' Acceſſoire :
Que de mauxfur nous vont pleuvoir !
38 LE MERCURE
›
Les Sorciers voudront en Grimoir
Métamorphofer leur Grimoire ;
Chofe fera terrible à voir !
Que Meffieurs de l'Obfervatoir
Renoncent à l'Obfervatoire 5
Ce leur doit eftre un grand déboire !
Chimiftes , dût- il vous douloir,
Brifes vôtre Laboratoir
Et fouflés au Laboratoire
Trop racourcy pour votre gloire.
Avocats , en ftile Oratoir,
Faites retentir le Prétoir
Vous , Procureurs , dans l'Auditoir
Déformais , jappés Compulfoir ,
Et Territoir & Poffeffoir ,
Evocatoir , Comminatoir ,
Dont l'oreille eft au désespoir :
Curés , á tous faites Notoir
Le contenu d'un Monitoir :
Moines , trottés au Refectoir,
Et gardés d'en fortir fans boir.
Nonnains , an gentil Caquettoir
Portant dents plus blanches qu'Tvoir ,
Riés pour en faire parade :
Medecins , d'un fuppofitoir
Déconftipés votre malade.
Noftradamus devoit prévoir
Qu'un jour, faim - Côme & fa Brigade,
Nous fangleroit d'un Sufpenfoir ,
Ouvriroit d'un Dilatator ,
Brúleroit d'un Dépilatoir :
Qu'en dépit du Déclinatoir,
DE JUIN. 39
Le Sergent d'un Exé utoir
Nous donneroit facheufe aubade :
J'en frémis à le concevoir !
Sur ce pied , je me perfuade
Que ces terminaifons en Oir ,
Si l'ufage céde à la mode
Abrégeront le Purgatoir ;
>
Le Chef-d'Oeuvre en feroit commode.
J'ai force noms fur mon memoir ,
Où le ftile Déclamatoir
Flus amplement pourroit s'étendre ;
Mais, fi fur ce réquifitoir
On me condamne fans m'entendre ,
J'en appelle au Pape Gregoir.
I
ODE ANACREONTIQUE.
Ris veut me rendre les armes ,
Elle a trop long- tems combattu :
Pour ce moment fi plein de charmes
Amour , où nous conduiras- tu ?
Sur ces gazons frais que Zephire
Careffe d'un foufle fi doux ,
Où Flore aux Amans femble dire ,
Ces lieux ne font faits que pour vous ?
Non , Phoebus témoin du myftere ,
Peut-eftre feroit indifcret :
Dans un Bois fombre & folitaire ,
Amour ,guides- nous en fecret ?
Que la plaintive Philoméle
40 LE MERCURE
r puiffe , an bruit de nos fompirs ,
Perdre fa trifteffe éternelle
Et ne chanter que nosplaifirs !
Mais , quel eft le réduit tranquile
A l'abri de l'oeil curieux ?
Paphos feul nous offre un azile
Impénétrable aux Envieux.
Là , fur un lit fait de la plume
Des moineaux les plus amoureux ,
Je veux que leur ardeur allume ,
S'il fe peut, l'ardeur de nosfeux.
REPONSE PAR M. R.
A MADEMOISELLE DE...
Qui lui demandoit des couplets deChanfon.
V
Ous demandés , Iris , Chanſons &
Chanfonnette ,
Et vôtre ordre eft exprés : Vous m'avez dit,
je veux ;
Maispoint d'argent ,point de Poëte:
rfongés- vous , tout Rimeur eft un gueux-
Pour un Vers, Alexandre, ainfi le dit l' Hiftoire
,
Payoit d'un bel écu , fon Poete comptant.
Tel fait n'eft pasfort difficile à croire .
Roy paye en Roy , chacun , selon fon
rang.
Donc
DE JUIN. 41
Donc eftant belle , Iris , devés payer
on belle.
Or,des Beautés , baifersfont des écus.
Simples baifers, c'est une bagatelle.
Qui dit baifers , dit baisers , & rien
plus :
Si pour des Vers , Iris , faifiés telle dépense,
Ah , que les Vers chez mei viendroient en
abondance !
Q3KKELSE
PROGRAME
DE L'ACADEMIE ROTALE
DIS BILLES LETTRES , SCIENCES ET ARTS.
M
Onfieur le Duc de la FORCE ,
Pair de France , & Protecteur de l'Académie
Royale des Belles Lettres , Sciences
& Arts , propofe à tous les Sçavans
de l'Europe un Prix qu'il renouvelle tous
les ans , & qu'il a fondé à perpétuité.
C'eft une Médaille d'or de la valeur de
300 livres au moins , où font gravées ,
d'un côté fes Armes , & de l'autre la Devife
de l'Académie . Il fera diftribué le
premier jour du mois de May 1719.
Cette Compagnie , à qui M. le Prorecteur
laiffe le choix du fujet fur lequel
on doit travailler , & le droit de décider
du mérite des Ouvrages qui feront
D
LE MERCURE
envoyez , avertit le Public qu'Elle deftine
ce Prix à celui qui fatisfera le mieuxà
la queftion fuivante. On fçait qu'une
livre de Levain eft capable de faire fermenter
une maffe de Pâte auffi groffe que
toute la Terre , & que chaque portion de
cette pâte fermentée, devient un nouveau
Levain auffi puiffant que le premier. Cet
exemple , auquel on pourroit en joindre
divers autres , donne occafion à demander
d'une maniere génerale : Quelle eft la caufe
de la multiplication des Fermens ?
L'Académie fouhaite de trouver du
nouveau dans les Differtations qu'elle recevra
. Il n'eft pourtant pas indifpenfable
que cette nouveauté foit dans le fyfteme ;
peut- être le vrai a-t- il été déjà préſenté ,
& n'a-t - il été méconnu que faute d'avoir
été rendu évident. Mais, fi un Auteur ado~
pre une hypotheſe déja connuë , il faut
du moins qu'il en augmente la vrai-femblance
par de nouvelles preuves , fondées.
fur des raifonnemens folides , fur des expériences
& fur des obfervations.
Dans la Conférence publique du premier
jour du mois de May , on fait la
lecture de la Piece qui a remporté le
prix . Quand elle eft trop longue , on n'a
le tems que d'en lire des lambeaux : Cela
pour
elt fatisfaifant le Public & pour
peu
l'Auteur. Dans la vûë d'y remedier , on
prie ceux qui fe trouveront obligez par
DE JUIN
43
l'abondance de la matiere , de donner
une grande étendue à leurs Differtations ,
d'y ajoûter féparément une efpece d'abregé
ou d'extrait de leur Ouvrage , dont
la lecture , qui ne doit durer que demie
heure au plus , puiffe donner une idée
fuffifante du fyfteme & des preuves. La
Differtation préférée n'en fera pas moins
imprimée tout au long.
Il fera libre d'envoyer les Differtations
en François ou en Latin . Elles ne
feront reçûës que jufqu'au premier jour de
Janvier prochain inclufivement. Celles
qui arriveront plus tard , n'entreront pas en
concours. Au bas des Differtations , il y aura
une Sentence , & l'Auteur , dont l'Académie
veut abfolument ignorer le nom,
jufqu'à ce qu'elle ait donné fon Jugement
, mettra dans un Biller feparé &
cacheté , la même Sentence avec fon Nom
& fon adreffe ..
Ceux qui enverront leurs Ouvrages ,
les adrefferont à Meffieurs de l'Académie
Royale de Bordeaux , ou au fieur Brun
Imprimeur de cette Compagnie , rue S.
Jâmes. On aura foin de faire affranchir
de port les paquets , fans quoi, ils ne feront
pas retirez du Courrier. A Bordeaux
le premier May 1718.
- NAVARRE Sécret . perpét. de l'Acad . R.
des Belles Lettres , Sciences & Arts.
Dij
44 LE MERCURE
L'Académie Royale de Bordeaux , ayane
propofé pour Sujet du prix dans fon dernier
Programe , l'explication de la caufe
de l'Echo ; le prix a esté âjugé à la curieu-
Je Differtation de M. l'Abbé DE HAUTTEFEUILLE
d'Orleans . Je crois que les Sçavans
mefçauront gré que je la leur communique.
DISSERTATION
SUR LA CAUSE DE L'ECHO.
Tous les Phylofophes anciens & modernes
, qui fe font appliquez à la
recherche de la véritable caufe de l'Echo ,
ne l'ont point trouvée . Les Anciens n'ayant
aucune connoiffance de la Dioptrique ,
des Lunettes d'aproche , de la Lanterne
magique & de la Chambre obfcure des
Aftronomes , n'en pouvoient certainement
faire la découverte. Les Modernes qui
ont connu l'effet de ces Inftrumens , n'y
ont eu aucune attention , & n'ont point
fongé à le comparer avec celui des
Echos. Un Objectifexpofé au Soleil , réünit
dans fon foyer les rayons qui paffent
au travers , & y reprefente l'image de cet
Aftre . Un Miroir concave réunit auffi
les rayons du Soleil dans fon foyer : Mais ,
comme ils ne peuvent être reçûs dans un
DE JUIN. 45
•
lieu obfcur , & que leur effet principal eft
de brûler , de fondre & de vitrifier toutes
fortes de corps , les Sçavans n'ont.
point penfé à comparer cette réunion des રે
rayons de la Lumiere , avec celle des one
dulations de l'Air qui produisent les
Sons.
Uniquement attentifs aux effets de la Pla
nocatoptrique & à fon principal Axiome ;
que l'angle d'incidence eft égale à l'angle.
de réfléxion, ils ont bâti une multitude d'Echos
imaginaires , qui ne font point dans
la Nature & qui n'y peuvent être . Ils
en ont donné plufieurs figures , & entr'autres
, celle de la Voix , qui , aprés fept ou
huit reflexions , de plan en plan & de
mur en mur , revient enfin à l'oreille
aprés avoir produit un Echo ; ce qui est
abfolument faux , & la plus grande partie
de ce qu'ils ont avancé fur ce principe.
9°
Il eft vrai-femblable que ce qui les a
engagé dans cette erreur , eft l'opinion
d'Ariitore qu'ils ont fuivie , lequel a penfé
la même chofe , & comparé les Sons
à une balle pouffée dans un Jeu de paume
, laquelle eft réflechie autant de fois
qu'elle rencontre de corps qui lui réfiftent.
Cette comparaifon eft affez jufte , fi on
n'a égard qu'au fimple Son , mais elle ne
convient point du tout à l'Echo ; la feule
réfléxion de la Voix & des Son's n'en
pouvant produire aucun ..
46
LE
MERCURE
Je ne raporterai pas les différentes opi--
nions des Phylofophes fur l'Echo , parce
qu'elles font infoûtenables , & quelqu'unes
abfurdes , comme celle d'Alexander
Aphrodifius , lequel veut que l'Echo
provienne des playes faites à l'Air , par des
coups & des percuffions continuelles , & enchaînée
les unes aux autres , qui êtant réïterées
plufieurs fois , reviennent enfin à
l'oreille.
Ariftore s'eft expliqué fi obfcurément
fur l'Echo , qu'il eft inintelligible. Les
Profeffeurs de Conimbre fes Interprétes ,
qui apparemment ne l'ont point entendu ,
font encore plus obfcurs.
Les Péripatéticiens & les Phylofophes.
de l'Ecole , qui dans les chofes obfcures ,
pour cacher leur ignorance , fe fervent des
termes , de qualitez occultes , de vertus
cachées ; qui difent , que le Son eft une
qualité paffible , laquelle n'eft fenfible.
qu'à l'oreille , & qui provient de la Vertu
fonative des corps mis en mouvement :
Ces Philofophes , dis- je , font-ils capables
de trouver la caufe véritable de l'Echo ?
Le célébre Otto de Guerik , dans fon
Livre de Vacuo Spatio , dit au Chapitre
de virtute fonante & refonante , que Ï'Echo
eft une vertu fonante , admife dans un corps
capable de recevoir le Son avec toutes fes
qualitez , & qui eft renduë de rechefavec
toutes les qualitez. Il ajoûte qu'il ne faut
DE JUIN. 47
point attribuer l'Echo à la fituation des
lieux , mais à une vertu cachée , qui fe
trouve dans un fujer capable de le produire
qu'il ne fait , fi ce fujet eft de
pierre ou de quelqu'autre matiere , & que:
cela n'eft connu de perfonne ; mais qu'enfin
, il viendra fans doute un jour , où
l'on fera cette découverte , de la même
maniere que l'on a trouvé la pierre de Bologne
, qu'aucun homme n'auroit pû croire
propre à être imbibée de la lumiere du
Soleil , de la conferver quelque tems , &
d'être tranfportée d'un lieu dans un autre.
Qui ofera nier , ajoûte - t - il , que l'Os pétreux
qui fe trouve dans l'oreille des animaux,
n'eft point ce materiatum quid , cette
matiere propre à recevoir en foi la vertu
du Son , & de produire un Echo dans les
oreilles Car, ce n'eft pas feulement cet
Os pétreux , qui a la vertu du Son & de l'E--
cho ,il y a d'autres pierres & d'autres matieres
que nous ne connoiffons point , qui
ont la même vertu .
Quoique ce Phylofophe du dernier fiécle
ait êté fort fçavant , & que nous lui foyons
redevables d'un grand nombre de belles
& curiéufes expériences qu'il a faites dans
le Vuide , on peut dire qu'il a êté aveugle
& qu'il s'eft égaré fur l'Echo . Tous les
corps de la Nature font capables de réflechir
le Son , de le réunir dans un foyer
& de produire l'Echo ; ce materiatum quid
48 LE MERCURE
eft imaginaire , l'Os pétyeux n'a pas plus
cette proprieté que les autres. Ceux qui
font moux & fort poreux , ne laiffent pas
que de réflechir les fons. L'experience fait
connoître que les arbres & les roirs , couverts
de neige & de givre , réflechiffent
la Voix , & produifent des Echos , mais
plus foiblement .
Fromondus , Kirger , Gafpard Schott
Monfieur Perrault & d'autres Phylofophes
ont bien expliqué la maniere dont le Son
eft produit par les ondulations de l'Ait , &
comment elles vont & reviennent à la rencontre
des corps folides ; mais pour la production
de l'Echo , ils n'ont point établi
d'autre canfe que la réflexion des Sons , qui
feule ne fuffit
pas.
Kirker,un des plus habiles du dernier fiécle
, & qui s'eft fort appliqué à la recherche
de la véritable caufe de l'Echo , dit
dans fon livre de la Mufurgie , que pour
la trouver, il a couru les Campagnes & les
Forêts ; efcarpé les Montagnes & les Rochers
; traversé la Mer , les Lacs & les Rivieres
; qu'il a marché dans les Terres incultes
& labourées , dans les Champs aplanis
& fillonez ; qu'il a vifité les Bâtimens
antiques & modernes ; examiné les Puits ,
entré dans les Cavernes ; que l'Echo lui a
caufé des peines infinies ; que lors qu'il étoit
fort proche de cette demie Déeffe , elle s'enfuyoit
; que plus il couroit aprés , plus elle
s'éloignoit ;
DE JUIN. 49
,
>
s'éloignoit ; s'il la gratieufoit & lui difoit
des douceurs elle fe moquoit agréablement
de lui , fi ceux de fa compagnie la
traitoient rudement & l'accabloient d'injures
, elle ne leur repondoit rien ; quelquefois
il la trouvoit en belle humeur
& cette babillarde , pour une parole , lui
en rendoit plufieurs ; qu'afin d'apprivoifer
cette Nymphe fugitive, il lui a fouvent
donné des concerts de Mufique compofez
de Voix & de toutes fortes d'Inftrumens
; mais,que cette fauvage accoûtumée
à la demeure des lieux folitaires , a rendu
tous les travaux inutiles. Ce qui le fit
enfin réfoudre à ufer de violence avec elle ,
& pour la contraindre d'adhérer à fes défirs
, il appella à fon ayde la Géométrie
Anacamptique , c'eft - à - dire , la Science
de la Voix & des Sons réflechis. Par fon
entremife , il a prétendu expliquer tous
les Phénoménes de l'Echo , mais la plus
grande partie de ce qu'il dit , eft faux ou
infoûtenable. Il auroit mieux fait d'appel
ler à fon fecours la Catoptrique Cauftique ,
& la Dioptrique ; mais, cette derniere n'ê
toir encore qu'une beauté naifante , dont
les graces & les agrêmens êtoient peu connus
, & qui depuis , a prodigué fes faveurs
à tout le monde.
Ce Philofophe & les autres Sçavans
n'ayant penfé qu'à la feule réfléxion de la
Voix & des Sons , on ne doit pas être furpris
Juin 1718.
E
50 LE MERCURE
qu'ils fe foient trompez , & qu'ils n'ayent
point trouvé la véritable caufe de l'Echo.
Les Miroirs plans réfléchiffent les rayons
de la lumiere , mais ils ne les réuniffent
point dans un foyer , & ne peuvent jamais
reprefenter l'image du Soleil .
La production de l'Echo confifte , non
feulement dans la réfléxion des ondoye
mens de l'Air , ou des rayons fonores ,
fi j'ofe me fervir de ces termes , qui ne
font point encore en ufage ; mais dans
leur réunion en quelque endroit , que j'appelle
foyer , par Analogie à celui des Objectifs
& des Miroirs concaves .
Si les corps qui réfléchiffent la Voix,
font difpofez de telle forte , qu'ils renvoyent
les ondulations de l'Air paralleles , il ne s'en
fera aucune réunion , & par conféquent
point d'Echo , qui eft le contraire de ce
que tous les Phylofophes ont écrit jufqu'à
prefent.
Si ces corps les réflechiffent convergens ,
elles produiront un foyer , & la Voix s'entendra
une feconde fois ; parce que le mouvement
imprimé à l'Air par la langue ,
les levres , le larinx &c . fe trouve dans ce
foyer précisément de la même maniere
qu'il eftoit au fortir de la bouche ; ce
qui feroit une raifon plus folide que celle
des anciens Philofophes qui ont appellé
l'Echo , la fille & l'image de la Voix.
Ce mot d'image ne lui convient point ,
DE JUIN SI
& ce n'eft qu'improprement & par Analogie
, que ce nom lui peut eftre donné ,
puifqu'on ne voit dans ce foyer , ni couleurs
, ni traits , ni linéamens.
Pour faire concevoir plus clairement ce
qui arrive aux agitations de l'Air , les Sçavans
anciens & modernes ont propolé les
Enciclies ou cercles qui fe font fur la furface
de l'eau , lorfqu'on y jette des corps
pefans. Une pierre en tombant dans un
Lac , un Etang ou une Riviere tranquille,
enfonce l'eau qu'elle rencontre à la fuperficie
, & toute la colonne jufqu'au fonds ,
laquelle réfiftant , pouffe celle qui eft aux
environs , & l'oblige à s'élever plus haut
que la furface ; ce qui fait voir un petit
cercle d'eau , lequel venant à s'affaiſſer ,
en produir un troifiéme qui eft plus grand ;
& ainfi de fuite , jufqu'à ce que ces cercles
augmentant toujours de grandeur , &
diminuant de force & d'élévation deviennent
enfin imperceptibles .
>
>
Si on jette une pierre dans le milieu d'un
baffin de fontaine , elle produit des cercles
qui s'étendent jufqu'aux bords où
eftant parvenus , ils font réfléchis , & il
s'en fait de nouveaux oppoſez aux premiers
, parce qu'ils diminüent continuellement
de grandeur. Lorfque le plus petit
arrive proche le centre , il fait hauffer
l'eau au deffus de la fuperficie , & y produit
une petite élévation , que l'on pouroit com
Eij
52 LE MERCURE
parer à l'Echo , parce qu'il produit un
effet femblable à celui de la pierre . Cette
petite montagne d'eau , en retombant par
fon poids , oblige celle qui eft deffous, de
s'élever aux environs , & de faire de nouveaux
cercles qui s'écartent à la ronde ,
& vont toujours en augmentant comme
la premiere fois. Etant arrivez aux bords
ils font de rechef pouffez au centre , ce qui
continuë de la même maniere , tant que du
re le mouvement imprimé à l'eau .
Quoique Monfieur Perrault dans fon
Traité du bruit , n'aprouve pas que l'on
compare ces Enciclies aux ondulations de
l'Air , & qu'il s'étende beaucoup à en faire
connoître la différence ; je fuis perfua
dé que cette comparaifon eft admirable ,
pour donner une idée claire & diftincte de
la formation de l'Echo. Les ondoyemens
de l'Air formés par la Voix , s'écartent à
la ronde , diminuënt continuellement de
force , & elle ceffe enfin d'eftre entenduë
la
S'il fe rencontre des corps qui en ré-
Aléchiffent plufieurs dans un centre , la
Voix y eft reproduite une feconde fois ;
ce qui vient de ce que le mouvement
imprimé à l'Air par les poumons
langue , les dents &c, eft précisément
le même dans ce foyer , qu'il eftoit au
fortir de la bouche. Un objet peint de diverfes
couleurs, eft reprefenté au foyer d'un
>
DE JUIN.
Objectif, & fon image y eft trés reffemblante
, parce que tous les rayons de la
lumiere qui tombent fur chaque point de
cet objet , vont fe réunir en autant d'autres
points.
Il en eft de même de la Voix & des
Sons. Chaque point phyfique de l'Air mis
en mouvement , s'étend de tous côtez ,
& forme en quelque maniere des pinecaux
optiques , ou plûtôt fonores , qui
ne font point confondus , & les uns ne
détruifent pas les autres. Defcartes , le
Prince des Phylofophes modernes , dans
fa Dioptrique , a démontré que les rayons
de la lumiere ne fe confondent pas ,
& ne s'oppoſent point les uns aux
autres.
Si ces agitations de l'Air tombent
fur un corps qui les réfléchiffe paralelles
, il ne fe fait aucun Echo. Lorfqu'elles
entrent dans l'oreille , elles font
réunies d'une façon particuliere & différente
de celle du criftallin , qui réünic
les rayons des objets fur la Rétine . J'expliquerai
quelque jour , avec l'ayde de
Dieu comment fe fait cette réunion
dans l'oreille, & l'ufage des trois Offelets.
›
Si ces ondulations de l'Air rencontrent
un corps concave propre à les réfléchir
elles font renvoyées convergentes
, & ces points phyfiques font réunis
→
E iij
$4
LE MERCURE
en autant d'autres points ; ce qui doit re
produire & faire entendre les mêmes
Sons. Comme toutes les Voix , même les
plus reffemblantes , ont toujours quelque
petite différence , & que les Echos les
répétent , telles qu'elles font au fortir
de la bouche , l'oreille les difcerne parfaitement
bien , à moins qu'il n'intervienne
quelqu'autre cauſe particulié .
re.
Si on me demande quel eft ce mouvement
des ondulations de l'Air , & en
quoi confifte la modification de la Voix
& des autres Sons , & ce qui les conftituë
tels ; je répondrai fincerement que je
n'en fçai rien , non plus que les Phylofophes
ne fçavent point quel eft le mouvement
de la lumiere qui fait le bleu ,
le rouge , le vert & les autres couleurs ;
& qu'il leur feroit impoffible , en voyant
des cercles fur la furface de l'eau , de
connoître , s'ils ont efté formez par des
piertes rondes ,triangulaires , carrées , pentagones
, hexagones , &c. & de diftinguer
les uns d'avec les autres , quoique réellement
& en eux-mêmes ils foient trés dif
férens . Tous les Sçavans conviennent que
la modification du mouvement de l'Air ,
qui produit les Sons & la Voix , eft peu
connu , parce qu'il ne tombe point fous
le fes de la vue , & que l'oreille ne peut
l'apercevoir à caufe de fa promptitu
DE JUI N.
55
de & de la viteffe du reffort de l'Air.
Il n'eft pas néceffaire ,pour avoir une idée
claire & diftincte de la véritable caufe de
l'Echo , de connoître cette modification
de l'Air , qui produit la Voix & les Sons ;
il fuffit de fçavoir que le mouvement de
l'Air , quel qu'il foit , fe trouve exactement
le même dans le foyer des rayons fonores ,
& tel qu'il étoit au fortir de la bouche :
Que de chaque point phyfique de l'Air ému ,
il s'écarte à la ronde des agitations , dont
plufieurs venant à fe réunir , elles forment
uné feconde Voix , ſemblable à la premiere
, toutes chofes fuppofées égales.
Si cette feconde Voix eft réfléchie dans
un autre foyer , elle en produira une troifiémie
, celle- ci une quatriéme ; & ainfi de
fuite , tant que durera l'agitation de l'Air.
On voit le même effet dans les Luneres d'aproche
, compofées de plufieurs Oculaires
convexes : Le premier reproduit l'image du
Soleil que 1 Objectif avoit formée ; le fecond
fait paroître celle du premier ; le troifiéme,
celle du fecond , & ainfi des autres.
Si ces vertes étoient d'une même puiffance,
toutes ces images feroient de la même grandeur
; mais , elles n'auroient pas la même
clarté , elle iroit toûjours en diminuant ,
& ces images deviendroient à la fin fi foibles
& fi obfcures , que l'oeil ne pourroit
plus les apperçevoir.
Voilà précilement ce qui arrive dans les
E iiij
56
LE
MERCURE
Echos. Si les rayons fonores de la Voix rencontrent
des corps qui la réfléchiffent dans
foyer , elle fera refufcitée , felon l'expreffion
de quelques Auteurs. S'il s'en trouve
d'autres à l'oppofite , qui la réfléchiffent
dans le même foyer ou dans un autre , on
entendra une troifiéme Voix , celle ci en
produira une quatriéme ; & ainfi de fuite ,
tant que durera le mouvement des ondulations
de l'Air. Le P. Merfenne , dans fon
Harmonie univerfelle , dit qu'il y a un
Echo dans la valée de Montmorenci , proche
le Château de Monfieur d'Ormeffon
qui répéte la Voix quatorze fois pendant
la nuit , & fept fois pendant le jour . Celui
de Charenton , proche Paris , fait à peu
prés le même effet. Quelques Auteurs ont
écrit qu'il fe trouve des Echos qui la répétent
vingt & trente fois ; ce qui eft poffible ,
felon fa force & la difpofition des lieux.
Cette répétition de la Voix , tant de fois
réïtetée , peut encore provenir d'une autre
caufe : Si elle rencontre des corps à diverfes
diftances , qui la réüniffent en plufieurs
foyers , éloignez les uns des autres , elle
fera reproduite plufieurs fois par différens
intervales. Si ces foyers font dans une égale
diſtance , la Voix ne fera point entendue
diftinctement , & ne fera qu'un bruit
confus.
à
On peut apperçevoir à la vûë un effet
peu prés femblable , dans le baffin d'une
DE JUI N.
fontaine , dont les bords ne font pas ronds ,
mais figurez en coquilles , ou de quelqu'au
tre maniere inégale : Si on jette au milieu
une pierre , il fe fera des cercles qui s'écarteront
à la ronde , & arrivant aux bords ,
feront réunis , non dans le centre du baffin ,
mais en plufieurs centres , & autant
qu'il y aura de coquilles ou de corps qui
les auront réfléchis. Il en eft de même de
la Voix , fi elle rencontre des corps qui
la réfléchiffent en plufieurs foyers , il y
aura plufieurs Echos qui paroîtront plus
ou moins éloignez , plus forts ou plusfoibles
, felon qu'ils feront prés ou loin , &
la quantité des rayons fonores qui ferons
réünis.
3
,
Quoique les Phénomenes de l'Echo
foient en grand nombre & trés différens
il n'y en a pas un feul qui ne puiffe être expliqué
par la réunion des ondulations de
l'Air dans un foyer. Il y a des Echos fuibles
qui à peine fe font entendre ; d'autres,
dont la force eft fi grande , qu'ils rendent
la Voix plus forte qu'elle n'êtoit au
fortir de la bouche. Les premiers n'ont que
trés peu d'ondoyemens de l'Air ramaffez
dans leur foyer , ou le font imparfaitement.
Les derniers en ont beaucoup & bien difpofez
, de même que les excellens Objectifs
réüniffent exactement un grand nombre
de rayons lumineux , & que les mauvais
en réuniffent peu ou trés-mal.
>
$8
LE
MERCURE
Si la difpofition des lieux eft telle , qu'il
y ait une grande quantité de rayons fonores
exactement réunis , ou que le foyer
foit à l'entrée de quelque caverne ou con →
duit qui aille en s'élargiffant , la Voix fefa
aufli groffe que fi elle avoit été formée
dans une Trompette parlante .
On dit qu'il y a des Echos qui rendent
la Voix tremblante. Le Son du jeu des Orgues
que l'on appelle tremblant , eft produit
par le moyen d'une foupape appliquée
fur un tuyau , coupé de biais ou en talu ,
qui le rend facile à être ouvert ou fermé .
Les feuilles des arbres , qui font dans un
continuel mouvement , peuvent rendre la
voix tremblante . On en fera certain , fi
pendant l'Hyver où les arbres font denuez
de feuilles , l'Echo ceffe d'être tremblant .
S'il eft vrai qu'il y ait des Echos qui rendent
la voix plaintive , & à peu prés femblable
à celle d'une perfonne fouffrante;
cet effet peut provenir de la fituation des
lieux qui produifent plufieurs foyers inégaux
proche les uns des autres , & réfléchiffent
la Voix fi
promptement , que l'oreille
l'entend d'abord plus forte , enfuite
plus foible , & toûjours en diminuant .
Quelqu'uns affurent qu'il y a des Echos
moqueurs & rifibles , qui rendent la Voix
pareille à celle d'un homme qui rit en fe
moquant. Ceux ci doivent avoir , comme
les précedens , plufieurs foyers inégaux ג ,
DE JUIN. 39
& diverſement éloignez . L'oreille entendra
au commencement la Voix foible , &
dans la fuite , en augmentant.
Je ne voudrois pas jurer que toutes les
hiftoires & les faits raportez par différens
Auteurs fur les Echos , fuffent bien véritables
. J'ai remarqué qu'ils ne conviennent
pas même entr'eux : Froiffard qui a donné
les Antiquitez de Rome , dit que for le
chemin appellé Via Appia , il a entendu
unEcho admirable , dont il raporte les particularitez
. Kirker , Schott & Foreftus af
fûrent qu'ils s'y font exprés tranfportez , &
qu'ils n'y ont apperçû aucun Echo ; ce qui
me fait douter de la plupart des chofes
que ces Sçavans ont publiées , & me donne
lieu de croire qu'ils y ont ajoûté du merveilleux
, ou qu'il y a de leur part un peu
d'imagination ; femblables à ces gens qui
crosent voir dans les nuages des figures
d'Hommes , d'Animaux , de Batailles , &
d'autres chofes qui n'y font point ou trésimparfaitement
, & que d'autres perfonnes
voyent toutes différentes.
Les Phylofophes anciens & modernes
ont fort bien remarqué, que les lieux concaves
, creux , angulaires & enfoncez , ont
une grande difpofition à produire des
Echos ; mais , ils n'en ont point raporté d'autre
caufe que la feule réflexion. Ils ont dit
que deux murs polis , élevez à angle droit,
rendoient un Echo plus fort , & ont apporTo
LE MERCURE
té pour raifon , qu'il y avoit deux réfléxions.
Ils devoient dire une réunion dans
un foyer , qui eft mon principe & la véritable
caufe de tous les Echos , laquelle
provient de la propriété que les lieux qui
les produifent , ont de réunir des rayons fonores
dans un centre. Un Geometre qui ,
pour rendre raifon de tous les effets des
Miroirs concaves , diroit fimplement qu'ils
proviennent de la réfléxion des rayons lumineux
, fans parler de réunion dans un
foyer , ne s'expliqueroit pas jufte , & feroit
connoître qu'il n'auroit pas une idée diſtincte
de leur véritable cauſe .
Tous les puits profonds , revêtus de pier.
res larges & polies , rendent des Echos admirables.
Kirker & Schott ont obfervé que
celui qui eft dans la Cour du Palais Vatican
à Rome , répéte les paroles , quoique
prononcées fort bas ; & les fait entendre
fi diftinctement , que l'on croiroit que ce
font des perfonnes qui parlent au fonds de
ce puits ; ce qui provient de la poliffure
des pierres dont il eft fait , lefquelles renvoyent
les ondulations de l'Air dans le centre
de la circonférence interieure , depuis
le haut jufqu'au bas ; & y produifent plufieurs
foyers , de la même maniere qu'un
Miroir cilindrique concave réfléchit les rayons
qui tombent fur la furface interieure ,
& fait paroître une ligne de lumiere dans
La longueur.
DE JUIN. 61
Il fe fait pareillement dans toute la profondeur
des puits , une ligne d'Echos , fi
cette expreffion eft permife ; c'est-à- dire ,
une grande quantité de réunions qui fe
font toutes enſemble , & rendent la Voix
plus forte & plus diftinéte . Les puits qui
ont de l'eau , & ceux qui font couverts ,
réfléchiffent la Voix plus fortement que les
puits à fec & fans couverture , parce qu'il
y a une double réflexion & une double réünion
, produites par les côtez , par l'eau &
le toit.
Les Echos fe rencontrent prefque toujours
dans les bâtimens dont les murs forment
des angles , dans les Palais embellis
de colonnes , de chapiteaux & d'autres or
nemens d'Architecture , parce qu'ils font
plus propres à réfléchir les ondoyemens de
Ï'Air , & á les réunir en un foyer.
Les forêts & les bois qui n'ont point
d'angles de concavitez , de creux & d'enfoncemens
, ne devroient pas en apparence
produire des Echos ; cependant , c'eft leur
demeure ordinaire , & il s'y en trouve prefque
toûjours. Il n'eft pas difficile d'en rendre
raifon par mon principe . Chaque tronc
d'arbre réfléchit les ondulations de l'Air de
tous côrez , & il y en a toûjours quelqu'unes
renvoyées dans un foyer, qui font un Echo :
& en quelqu'endroit que la Voix foit placée
au tour de ces arbres , il y aura toûjours
quelques rayons fonores réunis , & par con62
LE MERCURE
féquent un Echo. On en fera pleinement
convaincu , fi on imagine que ces troncs
d'arbres font polis & de vrais Miroirs cilindriques
convexes. En quelqu'endroit
qu'un flambeau foit placé , ils réuniront
plufieurs rayons de lumiere dans un centre ,
& en plus grande quantité , fi ces Miroirs
font placez d'une certaine maniére . Il en
eft de même de la Voix & des Sons réfléchis
dans un foyer par ces troncs d'arbres
qui produiront des Echos , lefquels cefferont
, lorfque ces arbres feront abatus ; ce
qui eft confirmé par l'expérience.
Kirker dit en quelqu'endroit de fa Mufurgie
, qu'il a entendu un Echo dans la
campagne de Rome , proche Frescati , où
on ne voit point de colines , de maiſons ,
ni d'arbres , mais feulement quelques arbuftes
& des champs labourés en fillons ;
& qu'y étant retourné dans une autre faifon
, il ne trouva plus cet Echo : Qu'en
ayant cherché la raifon , il apperçûr que
ces champs fillonnez avoient été aplatis ;
d'où il conclut que la caufe étant ôtée ,
l'effet devoir ceffer , & l'Echo difparoître..
Harftoférus , en fon Livre intitulé , Delicia
Mathimaye affure que dans la campagne
de Nuremberg , proche le Cimeriere
de Saint Jean , il entendit un Echo dont
il ne pût deviner la caufe , parce qu'il n'y
avoit ni maiſons , ni arbres , ni aucuns corps
qui le puffent produire ; mais qu'ayant lû
DE JUI N. 63
prola
Mufargie , il reconnut que cet Echo
venoit de l'élevation des foffes de ce Cimetiere
. Leur difpofition & celle de ces
champs fillonnez , réüniffoient plufieurs ondulations
de l'Air; mais apparemment, ces
Echos étoient fort foibles , & bien differens
de ceux dont parle Otto de Guerik.
Il raporte la Rélation de David Frolikius,
qui entreprit de monter au fommet du Mont
Carpath en Hongrie , plus élevé que toutes
les montagnes des Alpes , de la Suiffe
& du Tirol. L'Air y étoit fi tranquille , que
fes cheveux n'avoient pas la moindre agitation
, quoiqu'il y eût un grand vent audeffous
de lui , & que les nuages qu'il voyoit
, allaffent fort vite : Qu'ayant tiré un
coup de pistolet , il ne fit pas plus de bruit
que s'il avoit rompu un bâton ; & qu'en def
cendant , lorfqu'il fe trouva audeffous des
nuées , il tira un autre coup de piſtolet
qui fit un bruit épouventable , & auffi violent
que celui d'un gros canon , par la quantité
des Echos qui répondoient de tous côtez
, & rerentiffoient dans les vallées voifines
: Que ce bruit dura un demi quart
d'heure , & qu'il crut que la montagne abîmoit
fous lui.
Supofé que ce fait foit véritable , &
que David Frolikius n'y ait pas ajoûté du
merveilleux & un peu de faux , fuivant la
coûtume des Voyageurs , & même des
Sçavans , à leur honte & au détriment
64
LE MERCURE
des Sciences & des Arts ; on peut expliquer
ces violens Echos , par les concavitez
, les creux & les cavernes inféparables
des montagnes , qui ayant rétini
dans plufieurs foyers un grand nombre de
rayons fonores , ont fait entendre tous ces
Echos , lefquels en ont produit d'autres.
Je me fuis , à cette occafion , propofé
à moi-mêine deux difficultez : La premiere
, quelle quantité d'ondulations de
l'Air eft néceffaire pour produire le moindre
Echo ; je ne l'ai pû réfoudre , je fçai
feulement , que s'il eft foible , il en faut
peu , de même que pour produire l'image
obfcure du Soleil , peu de rayons fuffifent .
Il eft facile d'en faire l'expérience , en couvrant
d'un papier l'objectif d'une Lunette ,
auquel on aura fait un ou plufieurs petits
trous , l'image du Soleil paroîtra dans fon
foyer , mais fort foible .
La feconde difficulté eft de fa voir, fi deux
Echos qui réuniffent une même quantité de
rayons fonores , mais , dont le foyer de l'un
eft proche le corps refléchiffant , comme de
deux , trois ou quatre pieds , & l'autre éloigné
de dix , quinze ou vingt ; fi, dif-je , ces
deux Echos font différens en force , & lequel
des deux eft le plus fort. Une Luneste
de vingt pieds reprefente les objets plus
grands & plus clairs , qu'une de trois ou quatre
pieds Suivant cette comparaifon , un Echo
, dont le foyer feroit plus éloigné , rendroit
DE JUIN.
65
droit la Voix plus groffe & plus forte . Je ne
fuis pas de ce fentiment ; je compare l'effet
des Echos à celui des Miroirs concaves ,
dont l'incendie , dans ceux qui ont le foyer
proche de leur furface , eft plus fort que
dans ceux où il en eft le plus éloigné , quoique
leurs fuperficies foient égales.
>
La différence de ces effets a excité une
grande difpute entre les Mathématiciens ,
à l'occafion d'Archimède , qui , dit- on ,
brûla les Vaiffeaux des Romains dans le
Port de Siracufe , & fe fervit pour cela
de Miroirs concaves . Le témoignage d'un
grand nombre d'Auteurs dignes de foy
qui en parlent comme d'une chofe indubitable
, a donné lieu à quelques uns d'en
foutenir la poffibilité . Les autres ont démontré
qu'un Miroir concave , qui réüniroit
les rayons du Soleil à mille pas ,
ne pourroit embrafer les matiéres les plus
combuftibles ; & que , pour mettre le
feu à un Navire dans cette diſtance ,
ce Miroir devroit avoir fa fuperficie d'une
grandeur prodigieufe , dont l'exécu
tion eft abfolument impraticable .
Les valées du Mont Carpath peuvent
être d'une fi grande étendue , & difpofées
de telle maniere , qu'elles ont pû rénir
les ondulations de l'Air à une diftans
ce de mille pas , & y produit ces Echos
violens de Frolikius ; de même que fi la
furface de ces valées eftoit polie , ella
F
65 LE MERCURE
feroit capable de mettre le feu à des Navires.
Mais , il y a apparence que c'eſt la
multiplicité des Echos qui ont produit
ces bruits épouventables.
La réunion des ondulations de l'Air
dans un foyer , eft fi évidemment la caufe
véritable de l'Echo , qu'il n'y a pas le
moindre lieu d'en douter ; & les Sçavans
ne pourront faire aucune objection
folide contre ce Syfteme. Ils auront raifon
d'en fouhaiter une plus ample élucidation
, appuyée d'un plus grand nombre
d'expérience , & un détail plus circonftancié
des agitations de l'Ait , & du
mouvement particulier qui produit la Voix
& les autres fons. M
Je pourrai , Dieu aydant , publier quelque
jour un Traité plus étendu fur ce fujet
, & fur les Sons en géneral ; démontrer
la fauffeté de ce que les Auteurs ont
écrit fur les Echos artificiels , monofillabes
2
pollifillabes , monophones , poliphones &
étérophones . En attendant, les Phyficiens
& ceux qui ont dans l'ame cette difpofition
affez rare , que Monfieur Perrault ,
au commencement de fon Traité du Bruit,
appelle une libéralité & une magnificence
d'efprit , qui fait qu'on n'épargne
& qu'on ne plaint point la peine & le tra-
Avail , que courent les chofes qui ont beaucoup
de nobleffe & d'élévation , quoiqu'elles
n'ayent que peu d'utilité , telles
се
DE JUIN. 67
que font toutes les nouvelles penfées &
toutes les découvertes curieufes ; } ces
perfonnes pourront , dis- je , en attendant ,
méditer fur ce nouveau Siftême , & s'apliquer
plûtôt à y donner des éclairciffemens
, qu'à en faire de fauffes critiques
.
Tout ce qui appartient aux Echos &
aux Sons en général , eft , felon l'aveu
de tous les Sçavans , un fujet de la Phyfique
encore fort obfcur , & où il y a quantité
d'Inventions utiles à trouver , & de curieufes
découvertes à faire , que l'on ne
fera de long- tems ; à moins que les Académies
des Sciences ne faffent un grand
nombre d'Obfervations , d'Effais & d'Experiences.
Je ne vous entretiendrai point , Meffieurs
, de plufieurs chofes curieufes fur
l'Echo - fophie & fur l'Echo métrie , parce
que vous le fçavez , & que les Li
vres des Auteurs qui ont écrit fur ce fujet
, en font remplis . Comme vôtre Académie
fouhaite de trouver du nouveau
dans les Differtations qu'elle recevra , j'ai
crû devoir m'appliquer uniquement à vous
faire bien comprendre mon idée ſur la réünion
des rayons fonores dans un foyer.
Je ne fçai , fi j'aurai réüffi ; il eft diffe
cile de s'expliquer clairement dans une
matiere fi obfcure .
Fij
68 LE MERCURE
(1 ) (F (TEADXD
SUITE DES CARACTERES
de M. de Marivaux .
N
Ous parlions l'autre jour de l'amour
propre de l'Auteur excellent ou fupérieur
; & je vous dis là deffus , Madame ,
que cet Auteur fçavoit fes avantages :
Qu'il fe difoit , je connois ma fupériorité ;
cela eft doux , mais , il me revient encore
un plaifir bien flateur à prendre ; c'eft de
voir les autres , la connoître avec moi.
Ces autres , Madame , ce font des hommes
orgueilleux , comme lui ; qui compofent
ou qui ne compofent pas . Mais en un
mot , qui ont de l'efprit , qui font marqués
dans le monde , comme gens qui en ont
beaucoup , qui s'en croyent encore davantage
, parce qu'ils fuppofent que le Public
jaloux,loue modiquement , & que quand
il va pour nous jufqu'à l'eftime
c'eft figne qu'il devroit aller plus loin :
Gens enfin qui font fentinelle , fur tout à
ce qui paroît de beau , qui vont & viennent
pour en arrêter les impreffions , dans la
crainte que ce beau ne leur nuife , & qu'en
penfant indirectement à eux , on ne préfumât
pas qu'ils pûffent en faire ou dire
autant & même plus.
>
>
Voilà , Madame , quels font ceux de qui
DE JUIN. 69
l'Auteur fupérieur veut un hommage .
Cet hommage ; je vous ai dit ce que c'étoit
: Ce n'eft le plus fouvent qu'un gefte
un mot ; c'eft le filence mefme de certaine
espéce.
>
Il faut eftre bien fin, pour expliquer de pareils
fignes que la jaloufie de ceux meſmes à
qui ils échappent , rend obfcurs : Ce font
comme des Enigmes , dont l'homme fupépérieur
a le talent de trouver le Mot; mais ,
il fe garde bien de laiffer apperçevoir qu'il
l'a trouvé .
Non pas , qu'il paroiffe indifférent aux
louanges formelles qu'on veut bien lui donner
; l'air d'indifférence feroit trop groffier ,
& qui veut trop prouver , ne prouve rien.
Ce n'eft pas là le party qu'il prend ; cela
ne feroit digne que d'un mal- droit qui
ne fçauroit pas qu'il eft des occafions , où
pour faire mystére de toute fa vanité , il
faut en montrer un peu ; parce qu'il ne leroit
pas naturel de n'en point avoir alors ,
& de ne pas reffembler à tous les autres
hommes & c .
,
Bien loin donc d'eftre indifférent aux éloges
, illes reçoit d'un air ingénu , par lequel
il femble dire : Tenés , Meffieurs , je
n'y entends point de fineffe ; franchement
vôtre approbation me ffate ; j'ai du plaiſir
à vous voir eftimer ce que j'ai fait ; vous
récompenfés mon travail,
Et voilà , Madame , ce qui s'appelle agir
70 LE
MERCURE
en habile homme : Voulés- vous fçavoir ce
qui arrive de cela .
Il a forcé les autres à l'admirer ; ils
ont rougi de fe trouver inférieurs . Imaginez
- vous une jolie femme qui n'a pû
s'empêcher de convenir avec elle - même
, que fes appas le cédent à ceux de
fa Compagne . Quelle mortification ?
Eh bien , nos gens ont fenti un chagrin
de la même nature ! Mais , de la façon
dont s'y prend l'homme fupérieur , ils fe
trouvent foulagez .
Ils ont comprendre qu'il n'a pas apperçu
l'excez humiliant de leur admiration
; c'eft autant de diminué fur la honte
de l'avoir fenti Ils n'en ont û de témoins
qu'eux- mêmes ; ce témoin là n'eſt
point incorruptible , on peut fe fauver
avec lui ; à la fin , il fe trouvera qu'il
s'eft trompé.
D'ailleurs , cet homme fupérieur auroit
pû furprendre leur fécret ; il l'ignore ,
il ne leur a pas fait tout le mal qu'il pouvoit
leur faire ; ils l'en haïffent moins ,
ils le fupportent ; volontiers même lui veulent-
ils du bien ; parce que l'ignorance
où il eft de ce qu'il vaut , les mer plus
à leur aife en le loüant , & rend la loüange
fans conféquence , & de pair à pair :
Voici un homme , difent-ils , qui n'abufera
point de l'eftime que nous lui montrerons
; il l'a fimplement efpérée , &
DE JUIN. 71
cela nous fait honneur : Car , efpérer un
bien , c'eft l'eftimer foi - même : En n'en
regardant pas l'acquifition comme infaillible
, c'eft nous dire , je fouhaite de l'obtenir
; jugez fi je le mérite. Nous voici
donc juges & difpenfateurs de ce bien
qu'il attend ; c'eft jouer un rolle avantageux
, & plus noble que le fien même.
Aprés ces courtes réfléxions , qui dans
l'efprit de nos admirateurs , s'arrangent
en un inftant , & non par, reprifes comme
ici ; Le croiriez - vous , Madame , Madame , l'affront
s'oublie , leur dépit paffe , l'art de l'Auteur
a mis , pour ainfi dire , un appareil
à tout ; il fort juftifié , parce qu'il a fçû
raccommoder les autres avec eux - mêmes,
en amuſant leur vanité par de petits profits
, qui lui font regarder fon defavanta
ge paffé , comme une fauffe allarme .
Que conclure de la confiance de nos
Dupes , qui croient s'eftre effarouchés malà
propos ?
Que l'homme vraiment fupérieur , eſt
celui qui fçait plier les autres à lui ſouffrir
, à lui pardonner fa fupériorité : Tout
homme fupérieur qui révolte les autres ,
n'eft pas fi fupérieur que l'on penfe ; je
dis , quand même on lui paffe en fécret
qu'il l'eft : Illui manque au moins de voir
qu'il intereffe la malice des autres à lui
refufer nettement , pour le punir , ce qu'il
veut emporter à force ouverte , & ce qu'il
72
LE MERCURE
qu'il pourroit obtenir fans bruit.
Car , quoique l'Auteur dont je vous
ai parlé , Madame , ait fait penfer aux
autres qu'ils traitent avec lui de pair
à pair ; cependant , le dépit de fe fentir
inférieurs les petites illufions dont ils
ont eu befoin pour perdre ce fentiment d'infériorité
, tant de mouvemens enfin , ont
laiffé chez eux des traces de ce fentiment-
même ; & l'Auteur revient fi fouvent
à la charge , les réveille fi fouvent,
ces traces , qu'elles fe fortifient au point
que petit à petit les illufions n'ont plus
de prife .
Voilà ce qui arrive en faveur de l'homme
fupérieur , quand il fçait fe ménager.
Ses Ouvrages peuvent impunément
mortifier l'orgueil des autres , pourvû
que par fa conduite perfonnelle , il repare
l'effet de fes Ouvrages : Il les gâte en
les appuyant de fa voix , qu'il fe réjoüiffe
de ce que les autres les trouvent bons ;
il doit alors des démonftrations de joye à
ceux qui l'environnent , & qu'il irriteroit ,
s'il ne paroiffoit touché de leur approbation
II lesa bleflé par l'excés de fes talens,
qu'il les guériffe , en ne s'en prévalant
que de leur aveu ; ce fera tenir
d'eux fes plaifirs. Par là , il calmera leur
orgueil par cet orgueil même : Ils ont
efté fachés de le fentir au deffus d'eux ,
ile
DE JUIN. · 73
ils feront Autez de penfer qu'il ne fe croit
loüable que fur leur parole ; il gouver
nera leur amour propre , tandis qu'ils s'i
magineront qu'ils gouvernent le fien.
·
Difons encore un mot de l'Auteur dont
j'ai d'abord peint l'amour propre : Si par
hazard , il fe trouve dans le monde avec
de Grands Médiocres , & qu'on vienne
à parler d'Ouvrages , quel parti croyezvous
que lui fera prendre fa vanité ?
De mettre les fiens fur le tapis ? Non
Madame , mais bien ceux des Grandsmédiocres.
Dans le monde , on eft fort perfuadé
que ces Meffieurs ont de l'efprit ; mais,
comme cet efprit eft entre deux fers , ni
excellent, ni médiocre ; la réputation qu'il
leur produit , eft comme indécife ; on ne
fçait pas bien à quel dégré d'eftime il
faut les honorer : Parler d'eux alors ,
leur donner occafion de briller , c'eft donner
fujet aux autres de les eftimer plus
hardiment , de fe déterminer du moins
fur leur compre ,, le plus favorablement
qui fera poffible ; c'eft leur procurer une
bonne fortune de paffage .
Vous me demanderez pourquoi leur
prêter ce fecours , & fe taire fur fon chapitre
?
Tout doucement , Mada te , car voici
un des plus fins & des plus fuperbes procédés
de l'amour propre dans nôtre Au
Juin 1718 ,
G
74
LE MERCURE
teur ; voyons ce qu'il penfe.
Il s'agit d'Ouvrages : Si je parle des
miens , mes inférieurs parleront des leurs ;
on me loüera , on les louera de même ,
& me voilà compromis ; car , ils feront
comparaifon avec moi . Non , non , faifons
garder le refpect qui m'eft dû : Je fuis defhonoré
fi l'on me loüe , & l'éloge ici le
plus digne de moi , c'eft de n'en point recevoir.
Qu'ils brillent au contraire , ces inférieurs
, & qu'ils brillent par moi- même
, le Géant a bonne grace à louer la
force des hommes ; c'eft montrer à l'oeil
fa grandeur & leur petiteffe . A leur égard ,
ils ne remarqueront pas l'affront que leur
fait mon fuffrage : La remarque eft au
deffus d'eux .
Voilà , Madame , ce que fignifie le
fecours dont vous vous étonniés , & que
nôtre Auteur prête aux Grands- Médiocres .
Une autrefois , Madame , nous verrons
le refte : Je vous parlerai des Mediocres ,
enfuite des Traducteurs , ou des amateurs
des Anciens : Vous verrez les combats
qu'ils ont livrez aux Modernes & leurs
malheurs : Préparés- vous , en attendant
à les regarder comme une Famille ruinée ,
où tout le monde jufqu'aux domestiques
fe plaint de la partie adverfe , & des indifférens
même au Procés.
>
DE JUIN 75
拜託
1
SUITE DES PENSEES
Sur divers fujets de Litterature & de
Morale.
XX I.
Comment il faut lire & imiter les bons
L
Auteurs.
'On doit fe propofer deux chofes dans
cette partie de l'éducation des jeunes
gens , qui confifte dans l'étude des Belles-
Lettres : De leur former le goût & de cultiver
leur efprit ; de donner de la jufteffe
à l'un , & de la fécondité à l'autre , de leur
apprendre à connoître le beau & à le
trouver .
Mais , j'ofe dire qu'on ne fatisfait d'ordinaire
à aucune de ces deux vûës ,& je trouve
les deux défauts oppofez dans la maniere ,
dont la plupart des Maîtres font lire & imiter
les bons Auteurs à leurs jeunes Difciples
. En les leur mettant entre les mains ,
ils commencent par leur imprimer un
grand refpect pour leur nom même ; ils
Teur fontentendre que tour indiftinctement,
eft admirable dans leurs Ouvrages : N'en
pas convenir , ce feroit perdre tout droit
Gij
76
LE
MERCURE
l'eftime du Maître : Premier défaut ;
cette maniere fervile de lire les bons Ecrivains
, n'eft propre qu'à gâter le goût des
lecteurs.
Pour preuve de l'affiduité des jeunes
gens à l'exercice tant recommandé , on
veut que leurs premiers effais foient farcis
d'un grand nombre d'expreffions &
de perfées de ces Auteurs ; c'eft la régle
fur laquelle on les juge . La perfection qu'on
demande d'eux , ne confifte pas précisément
à bien dire , mais à dire comme tel & tel
Ecrivain ; & celui qui , dans une compofition
latine , a fçu employer un plus grand
nombre de phrafes , je ne dis pas Cicéronićnes
, mais de Cicéron , enléve fans difficul
ré le prix à fes Rivaux : . Second défaut´ ;
cette maniere baffe & groffiere d'imiter
les bons Ecrivains , réfroidit le génie des
imitateurs & étouffe fouvent leurs plus
heureufes difpofitions.
pour
Je voudrois donc, pour remédier à ces inconvéniens
, que les Maîtres,en exhortant
leurs Difciples à lire & à imiter les bons
Auteurs , leur fourniffent quelques régles
pour le faire avec fruit . Le précepte qu'ils
leur donnent, eft excellent ; toais ils le leur
donnent mal ; je ne veux pas changer le
texte , je veux feulement y ajouter un nou.
veau commentaire , un nouvel éclairciffe .
ment:Lifés les Cicérons & les Virgiles ,doiton
dire à ces jeunes Eleves ; mais lités les avec
DE JUIN. 77
an efprit de fage critique Vous y trouverés
des beautés & des défauts : Loiés le beau ,
mais, condamnés hardiment le défectueux :
Ne travaillés point à étouffer ces doutes éclairés.
ces fages fcrupules que la lecture d'un
Auteur vous fera naître fur fon mérite :)
Prétés- vous fans crainte aux divers fentimens
qui vous affecteront . Sur tout , que
le milieu trompeur des temps & des lieux
' en impofe point à vôtre imagination ;
que la raifon feule vous ferve de guide ,
& craignez moins une féverité trop rigoureule
, qu'une molle & timide indulgence.
:
D'illuftres Auteurs , à loccafion de la
difpute fur Homére , ont bien montré l'utilité
de cette fage conduite C'est pourquoy
je ne m'arrêterai pas à en prouver
plus au long les avantages . Je paffe à l'imitation
fervile dans laquelle on nourrit
les jeunes gens , & qui , comme je l'ai
déja marqué, éteint peu à peu tout leur efprit
Ils ont naturellement du penchant
cette forte d'imitation , ils font hommes ,
& de plus ils font jeunes ; c'eft tout dire :
Comme hommes , la pareffe eft une de leurs
paffions ; comme , jeunes , c'eft prefque tou
jours leur paffion dominante."
:
Ce feroit donc les fervir utilement , que
de les prévenir de bonne - hure contre un
écueil fi dangéreux ; & pour cela , il faudroit
les avertir fouvent , qu'en lifant les
9"
Giij
78 LE MERCURE
Ecrivains fameux , ils doivent moins s'ê
tudier à fe remplir la mémoire de leurs
penfées , qu'à apercevoir & à faifir le gé
nie qui les a produites ; & qu'ils ne doivent
imiter les grands hommes , que comme
ils s'imitent eux - mêmes dans leurs
différens Ouvrages. Il faudroit leur faire
comparer enfemble les Ecrits d'un même
Auteur : Par exemple , les Odes d'Horace
avec fes Satyres & fes Epitres , ou bien,
fi l'on ofoit leur parler d'Ouvrages modernes
, les Odes de M. de la Motte avec
fon Illiade : Vous y apperçevrez , leur diroit-
on alors , le même goût , le même
génie , la même maniere de penfer , jamais
les mêmes penfées. Ces deux Ouvrages ont
entr'eux un certain fonds de reffemblance
qui fait connoître qu'ils fortent de la
même main ; mais , qui porte avec lui des
differences infinies , & qui , en montrant
le même efprit, en découvre en même tems
l'étendue & la fécondité. Dans le Poëme
& dans les Odes , vous verrés toujours M.
de la Motte , mais M. de la Motte infiniment
riche , infiniment varié . C'eft ainfi
que vos productions doivent reffemibles à
celles de ces grands hommes. Faites des Poë
fies Latines & Françoifés dans le goût d'Horace
& de M. de la Motte ; trompés- même.
les Connoiffeurs ,fi vous le pouvés ; qu'ils
vous accufent d'avoir dérobé la Lyre
de ces grands Poëtes ; mais non pas , de
DE JUIN.
79
répéter leurs chanfons.
Au refte , il n'en faut pas demeurer à de
fimples avis ; ils ne ferviront de rien fi
on n'agit conféquemment ; je veux dire ,
qu'il faut juger des compofitions des jeunes
gens , conformément aux régles qu'on
lcur a données fur l'imitation ; ne récompenfer
que celle qui eft libre & fenfée , &
préférer toujours ceux qui fçavent & ofent
penfer , à ceux qui ne font que copier : IL
faut exciter la timidité pareffeufe, approuver
la noble hardieffe , fouffrir même quelques
fois un peu d'audace. Sans cette fage
conduite des Maiftres , les Difciples s'endorment
& s'appéfantiffent : Ils s'accoûtument
à ne tirer jamais rien de leur propre
fonds , & à ne faire aucun ufage de
leur efprit , qui quelque fois les ferviroir
mieux que leur mémoire , ou du moins
deviendroit capable de les fecourir plus
utilement , fi fon fecours eftoit plus fouvent
employé. Car, teile eft la nature de
l'efprit humain Plus on y a puifé de richeffes
, plus il eft facile d'y en puifer encore.
Lors qu'ayant à traiter des fujets
neufs & finguliers , on fe voit obligé , au
défaut de la inémoire , de fe livrer uniquement
à fon génie ; on a fouvent occafion
de fe plaindre de fa ftérilité : Il n'enfante
rien , on le follicite , on le conjure par une
application perfévérante ; il réfifte opiniâtrement
: C'eft qu'on ne l'a pas fouvent
:
Gilj
$0 LE MERCURE .
importuné . Il refufe conftamment , c'eft
qu'on ne lui a jamais rien demandé . Ainfi,
lon eft dans la néceffité de ne choifir jamais
que des ſujets ufez, & fur lefquels la
mémoire peut fournir fuffifamment : On
ne dit que ce qui a eſté dit ; cela ne donne
pas un grand nom.
Car,il n'en eft pas de la Poëfie & de l'Eloquence,
comme de la Peinture ; c'est un
vrai mérite dans un Peintre de faire une
copie fi jufte d'un excellent Tableau , qu'elle
faffe douter les Connoiffeurs mêmes , fi
ce n'est point l'Original : Mais, on ne peut
jamais que mal copier les Vers d'un Poëte
, ou les périodes d'un Orateur . Je veux
qu'on les place avec adreffe , qu'on en faffe
un ufage ingénieux ; au fonds , c'eft un mérite
affes frivole , & qui le cédera toujours
à celui de 1 invention .
Il faut donc chercher à prendre dans les
bons Auteurs l'idée du beau , & non pas ,
telles & telles beautez particuliéres : En
travaillant d'aprés cette idée , on fera imitateur
& inventeur tout enſemble ; on penfera
comme les bons Ecrivains, fans penfer
avec eux En s'accommodant au goût dominant
, en fuivant une manière d'écrire
& de penfer , qui aura été mife en vogue
par quelque grand homme , on préviendra
le public en fa faveur , & on enlévera fon
admiration , en trouvant moyen de lui donner
mille chofes nouvelles , fous l'apparence
fimple de l'imitation.
DE JUIN. t
XXII.
Syftemes des Difciples d' Ariftote & de D:fcartes
fur l'ame des Bêtes. ›
Il y a long-tems que les Difciples de
M. Defcartes font en difpute far l'aine des
Bêtes , avec les Séctateurs d'Ariftote. Les
Bêtes Péripatéticiennes fentent & raifonnent
; les Betes Cartéfiennes ne font ni l'un
ni l'autre ; mais lefquelles font les vrayes
Bêtes On agite encore la queftion , & apparemment
ne fera- t - elle pis fitôt décidée.
Ce n'est pas qu'on ne réfute affes bien le
fentiment d'Ariftote , mais on ne sçauroit
perfuader celui de Defcartes : Il faudroit,
pour y entrer , prendre la peine de fermer
les yeux , & d'écouter au moins deux ou
trois raifonnemens : Le Cartéfien n'en peut
pas moins exiger , mais , le Péripatéticien
eft encore bien plus accommodant ; il ne
vous deminde autre chofe, pour vous convaincre
pleinement de fon opinion , que de
jetter deux ou trois regards fur un Singe ,
ou fur un Chien de chaffe ; cela eft plus
aife que d'écouter des raifonnemens , & à
plus forte raifon , que de raifonner.
Au relte , l'un & l'autre fiftéme nous
mettent, comme fous les yeux , deux grands.
caractéres du Maître de l'Univers ; la fécondité
toute puiffante da Créateur, & l'intelligence
infinie de l'Ouvrier. J'admire
LE MERCURE
dans les Bêtes Péripatéticiennes la richeffe
de la matiére , & dans les Bêtes Cartéfiennes
la beauté de l'invention & la délicateffe
du travail : Les unes font plus nobles ;
les autres , plus admirables.
· X XIII.
De l'Amour propre & de l'Eftime.
Nous n'aimons pas à voir dans les autres
, plufieurs bonnes qualitez à la fois ;
nous n'y admettons les unes qu'à l'exclufion
des autres. Lorfque nous voyons quelqu'un
qui eft verfé dans les belles - lettres ,
qui fe connoît en Poëfie & en Eloquence ,
il n'est pas propre , difons nous auffitôt ,
pour les hautes Sciences : Il a du brillant ,
de la délicateffe ; mais il n'a point de folidité
& d'étenduë . Cette manière de juger ,
accommode fort nôtre pareffe & nôtre amour
propre . Nôtre pareffe; car, comme ces
qualirez le trouvent rarement réunies dans
un même fujet , nous ne voulons pas nous
donner la peine d'examiner,fi cela eft ainfi ,
á l'égard de telle & de telle perfonne , &
nous prenons le parti plus aifé de croire.ane
dans elle , comme dans la pluspart des
hommes ,les qualitez s'y font payer par des
défauts: D'un autre côté,ce mélange flétrif
fant de vices & de vertus , a quelque chofe
de bien flateur pour notre amour propre.
Quelque eftime que nous ayons conçue pour
DE JUIN.
83
quelqu'un , nous n'aimons pas à en juger
mieux que de nous mêmes ; nous allons
bien jufqu'à le loüer , mais non pas à le
mettre au deffus de nous ; nous ne voulons
pas l'élever en tout fens ; il faut abfolument
le rabaiſler par quelque endroit : Nous
ne pouvons nous difpenfer de reconnoître
en lui quelques bonnes qualitez ; mais , il
en reste encore bien d'autres que nous lui
refufons , & dont nous nous faifons honneur
à nous mêmes : Si nous les lui donnions
toutes , il faudroit néceffairement
avouër fa fuperiorité ; mais nous les partageons
enfemble :Alors , nous comparons nôtre
lot avec le fien , nous les pefons tous
les deux , le nôtre nous paroît toujours le
plus fort & le meilleur ; l'amour propre
tient lui - même la balance.
Ainfi , le plus für moyen de s'attirer l'eftime
des hommes , c'eft de les empêcher
de porter ce jugement là à nôtre égard ;
c'est-à-dire de ne nous accorder que quelques
qualitez , & de nous dépouiller de
toutes les autres. Comme chacun a fon talent
& fa perfection dominante qui conftitue
fon caractére particulier , & qui le fait
affez connoître ; on ne doit point affecter
de fe montrer beaucoup aux autres de ce
côté là Ils fçavent affez ce qu'on vaut àcet
égard , l'important eft de leur faire remarquer,
autant qu'on le peut , les autres qualitez
qu'on a , mais qui frappent moins . Le Geo-
:
84
LE MERCURE
metre,par exemple , doit faire preuve de bel
efprit & de goût , le Poëte , dejutteffe & de
raifonnement : Ce n'eft que par un mérite
univerfel que l'on va à une réputation bien
étendue, mais auffi , l eft bien difficile de for
cer les hommes à reconnoître de ces fortes
de mérites. Ils ne font pas fachez de voir de
belles qualitez ; mais ils veulent auffi voir
des taches ; ils font bien aife de trouver des
hommes eftimables , mais ils ne les voudroient
pas parfaits.
Au refte , peut- être qu'en dérobant avec
foin aux yeux des hommes ces talens &
ces vertus , on acquéreroit plus fûrement
leur eſtime ; c'est en la méprifant qu'on la
mérite . La gloire eft une Maîtreffe capricieufe
; l'empreffement & la conftance lui
déplaît dans les amans ; elle ne fe rend
qu'à l'indifference .
XXIV.
L'ignorance fource de la fuperftition .
L'ignorance est une des fources les plus
fécondes de la fuperftition . Auffi , cette facilité
à tout croire , & cet amour déregié du
merveilleux que l'on l'on remarque dans la plus
part des hommes , eft encore plus fenfible
, & plus facile à apperçevoir dans le
Peuple ; c'eft le premier trait de fon caractére
. Il vit dans une ignorance univerſelles
DE JUIN..
il n'a pas même d'idée de ce vrai fçavoir,
qui feul feroit capable de fixer des bornes
a la crédulité , & d'en régler l'ufage , en
l'adreffant à fes véritables objets .
En effet , les lumieres que les Sçavans
acquiérent dans l'étude , & fur- tout , dans
celle de la Nature qui eft fi peu myſtérieufe
, les préfervent du moins en quelque
chofe , à cet égard , de la contagion
générale : ils admirent avec le vulgaire le
fpectacle de cet Univers toujours varié ,
& toujours égal tout enfemble ; mais
ils admirent , parce qu'ils connoiſſent ; &
à mesure qu'ils connoiffent , ils payent ,
pour ainfi dire , de leur admiration , la
complaifante facilité de la Nature à leur
révéler fes fécrets. Le Sçavant apperçoit
les refforts cachez qui font mouvoir cette
vafte machine du monde , pendant que le
Peuple n'en voit que le jeu & les dehors :
Il en eft ftupidement étonné. Le Phylofophe
fçait rendre raifon de fa furprife , il
eft éclairé fur les caufes des chofes ;
mais , le Peuple ne les connoît point , il
voit mais fans voir pourquoi. Le fonds
des chofes lui échape , il s'arrête à la fuperficie
. De cette ignorance font nées en
partie ces idées chimériques & pernicieufes
, que les Coméres & les Eclipfes préfagent
toujours quelque malheur extraor
dinaire . Dés que ces fortes de Phénoménes
paroiffent , les Sçavans & les demi-
:
86 LE MERCURE
Sçavans les obfervent chacun de leurs côtés.
L'ignorance devient curieufe : Plûtôt
que de ne point parler , on dit , & ce.
qu'on ne fçait point , & ce qu'on ne peut
fçavoir ; & fi l'on ne peut être Aftronome
, du moins fera-t - on Aftrologue ?
XXV .
De la foumiffion aveugle à l'autorité des
Grands Hommes.
Il
paroît.d'abord étrange , que les hom
mes
préfomptueux & perfuadés de leur
fuffifance , au point qu'ils le font tous ,
ayent un penchant fi violent à fe foûmettre
à l'autorité des autres hommes en matiere
de Sciences , & à embraffer aveuglément
leurs opinions. Les plus grands.
Phylofophes , comme M. Defcartes & le
P.
Malbranche , ont beau , dés les premieres
pages de leurs livres , conjurer leurs
Lecteurs avec une modeitie
une
modeitie vrayment
Phylofophique de ne fe rendre qu'à leurs
raifons , & de leur faire fubir l'examen
le plus févére , en un mor , de ne les point
croire fur leur parole ; en cela feul , ils
ne font point écoutés par
bien des gens
qui leur obéiffent en toutes autres choſes.
Ces fortes de perfonnes qui fe font gloire
d'être Cartéfiennes ou
Malbranchiftes
, ne le font point véritablement
DE JUI N. 87
puifqu'elles manquent au premier précepre
de leurs Maîtres . On n'eft pas Difciple
de ces grands Hommes pour fuivre
en tout leur fentiment : Embraffer le fyftéme
fublime du P. ' Malbranche fur la
nature des idées , parce que c'est le fyftéme
du P. M. & foûtenir les formes
fubftantielles , parce qu'on s'imagine les
voir dans Ariftote , c'eft à peu près la
même chofe . Tel paffe pour Cartéfien ou
Malbranchifte , qui n'eft , à proprement
parler , qu'un fervile Péripatéticien. Le
vrai Cartéfianifme ne confifte pas tant ,
dans les chofes que l'on croit , que dans
la maniere de les croire . L'Ariftotélicien
eft celui qui fuit les fentimens d'Ariftote .
Le vrai Cartéfien au contraire , eft celui
qui ne juge que fur des idées claires &
diftinctes , & qui par conféquent , contredit
quelquefois M. Defcartes. Il ne l'abandonne
que pour le mieux fuivre : Plus
il découvre d'erreurs dans les Ouvrages
de fon Maître , en fe conduifant felon
la méthode qu'il en a apprife , plus il a
droit à la qualité de fon Diſciple .
XXVI.
De la beauté des Sciences.
Le véritable prix d'une Science fe
tire de la fécondité de fes principes , &
du nombre des véritez qu'elle nous ré.88
LE MERCURE
velle . Les Sciences frivoles font celles
qui ne font tien croire , qui n'offrent à
ceux qui les cultivent , que de fimples
conjectures auxquelles on ne fçauroit donnet
fon confentement, fans teflentir les fcrupules
Phylofophiques d'un efprit qui ne
veut céder qu'à l'évidence : D'où vient.que
l'étude des chofes naturelles paroît fi
creufe à bien des perfonnes , comme à ces
amis du P. Malbranche dont parle M.
de Fontenelle ; c'eft , difent- ils ; pour
leur apologie , que dans tous ces Syttémes
qu'ont fabriqué de concert , la paffion
de croire quelque chofe , & la fubtilité
humaine , il y a fi peu de chofes qui méritent
d'eftre cruës , qu'au fortir de cette
chute , on le trouve prefque auffi vuide que
lorfqu'on l'avoit commencée. De toutes les
Sciences , il n'y en a point qui ayent plus
d'Analogie avec l'efprit humain que les
Mathématiques ; parce qu'elles fati : font
l'envie qu'il a de connoiftre , par le grand
nombre de veritez qu'elles lui fourniffent :
D'un autre côté , elles exercent fon activité
& fa pénétration ; parce que ces véritez
naiffant les unes des autres , il faut quelqu'effort
de génie & quelque fineffè de
vûe. pour les apperçevoir dans leurs principes
, fouvent fort éloignez .
*
Ce n'eft pas que la recherche des vérités
Eloge du P. M.
de
DE JUI N. 89
de Mathématique, foit pénible & dégoutante:
Ua Géometre éprouve du moins autant
de plaifir à réfoudre un probléme , qu'un
Poëte , à faire une Ode. Au refte , la lu
miere de l'évidence , qui éclaire continûment
le Mathématicien dans fon travail , les
acquifitions fûres qu'il fait prefque à chaque
pas , llee ddééddoommmmaaggeenntt abondamment
des difficultez de la pourſuite.
D'ailleurs , l'Auteur Mathématicien n'a
pas tant à fouffrir que le Poëte , de la bizarerie
des jugemens des hommes : Celuici
parle à leur imagination ; celui là , à leur
raifon ; deux Juges bien différens. L'un eft
beaucoup moins difficile à contenter que
l'autre.
ARTICLE DES SPECTACLES.
Es Comédiens Italiens repréfenté-
LrenCouédiens
che 9 de May , le Pere Partial , Piéce
nouvelle ens Actes , avec des Scénes françoifes.
En voici le Sujet.
Lélio Gentil - Homme Ferarois , eftant
allé s'établir à Venife aprés la mort de
fa femme , y amena avec lui , ( Mario )
fon fils , Flaminia fa fille . Celle- ci
êtant l'Objet de fon affection , il na des
yeux que pour elle , il la prévient fur
tour. Le fils au contraire , eft l'objet de
fon indifférence & même de fon indignation
; il ne peut le fouffiir : L'inclina-
H
90 LE MERCURE
tion qu'il a pour les maniéres de France.
où il a féjourné quelque tems , devient
encore un fujet de divifion entre lui &
fon fils ; car , celui - ci ne connoiffant d'autres
moeurs que celles d'Italie , fe trouve
fouvent d'un fentiment oppofé à celui
de fon pere ; au lieu que Flaminia qui
trouve fon compte dans la liberté françoiſe
l'entretient dans l'opinion qu'il
a , que c'eſt là la vraie, & là bonne maniére
de vivre. Par cette adreffe , elle
avoit la permiffion d'aller aux Bals , aux
Spectacles , aux Promenades ; & la folitude
dans laquelle les femmes vivent
ordinairement en Italie , n'eftoit point du
tout en ufage chez elle .
Un jeune homme , nommé Sylvio , qui eftoit
dans le fervice de France , & qui
s'en retournoit à Boulogne , pour y retrouver
un Oncle qu'il n'avoit vû depuis
long - tems , en paffant par Venife , vit
un jour Flaminia dans un Bal : Son efprit-
& fes maniéres le charmérent , & il en
devint éperdûment amoureux . Il n'avoit
pû fçavoir qui elle eftoit ; car , comme
elle fçavoit parler françois , & que ce
Cavalier avoit été annoncé , comme François
, dans l'Affemblée , elle s'étoit fervie
de cette langue pour fe mieux déguifer :
Il ne laiffa pas cependant que de découvrir
fa demeure ; & depuis ce jour , il
cherchoit avec empreffement l'occafion
DE JUIN. 91
de la revoir , lorfque le hazard lui fit rencontrer
Violette, fuivante de Flamiania, qui
l'avoit accompagnée au bal : Il faifit
ce moment heureux , lui demande des
nouvelles de fa Maîtreffe , & apprend avec
un plaifir infioi, qu'elle répond à l'empres
fement qu'il a de la voir , & à ſon Amour .
Mais Mario, qui avoit vû rôder ce Cavalier
au tour de la maifon , arrive dans ce temslà
avec Arlequin fon Valet , & s'emporte fi
haut contre Violette & Sylvio , que Lélio
fort de chez luy pour fçavoir le ſujet du
bruit qu'il entend : Violette s'excufe , &
Sylvio fait fi bien, que Lélio apprenant de
lui qu'il eft François , gronde fort fon fils ,
& fait en même tems beaucoup de civilitez
au jeune Cavalier, en lui offrant de le préfenter
à fa fille , quoy qu'elle foit encore à fa
Toillette . Sylvio qui n'auroit jamais ofé
e'pérer une telle faveur , accepte les offres.
Mario veut s'y oppofer ; mais , Lélio irri.
té d'une pareille audace , le chaffe & lui
deffend de mettre le pied dans fa maiſon.
Voilà donc le prétendu François jouiffant
du plaifir de voir fa chere Flaminia , & de ſe
trouver à fa Toilette ; mais , fon bonheu
fat bientôt interrompu par l'arrivée d'un
nommé Pantalon Oncle de Flaminia &
Beau-frere de Lélio.Cet homme Italien de la
Vieille - Roche,averti par fon neveuMario de
ce qui fe paffoit chez fon pere , y vient auffitoft
pour s'en éclaircir & voyant qu'on ,
Hij
LE MERCURE
ne lui en avoit point impofé , s'emporte
contre fon Beau frere : Sylvio veut fortir ,
mais Flaminia , en fille adroite, & qui craint
que fon pere ne foufcrive aux fentimens de:
Pantalon , feint de laiffer couler des larmes ,
& dit à fon pere , que pour le mettre à couveit
des chagrins qu'il reçoit tous les jours
pour elle de fon oncle & de fon frere ,
elle a réfolu de fe retirer dans un Couvent ,
& qu'elle le prie d'y confentir. Lélio attendry
par les larmes de fa fille , dit à ſon beaufrere
, qu'il prétend eftre le maiftre dans fa
maifon ; & que pour le lui mieux prouver,
il veut que ceGentil - homme, non - feulement
rende vifite à fa fille ; mais encore , qu'il
prenne un logement chez lui ; & que ceux
qui ne le trouveront pas bon , n'auront qu'à
refter chez eux . Ce compliment metroit
Pantalon & Mario dans un terrible embarras
. Selon eux , c'êtoit faire entrer le Loupdans
la Bergerie Ainfi , il eftoit à propos
de trouver quelque reméde à ce mal ; mais ,
la préocupation où ils eftoient , leur empê
cha d'en trouver un bon . Il fut réfolu
d'envoyer Arlequin demander pardon à
Lélio , & de faire enforte qu'il pût rentrer
chez lui , afin d'obferver les actions & les
paroles du jeune François & de Flaminia :
Mais , ils n'avoient pas préveu , que comme
ces deux Amans parloient François , Arlequin
fe trouvoit auffi peu avancé , que.
s'il n'eût point efté préfent à leur converfation.
DE JUI N. 93:
Nos deux amans joüiffoient en Paix du
plaifir de s'aimer & de fe le dire ; ils
s'eftoient juré une fidélité éternelle , lorfqu'un
contre-tems imprévû penfa les féparer
pour jamais. Le Docteur Oncle du
jeune Sylvio , ayant apris que l'on avoit
vû fon Neveu à Venife , eftoit parti de
Boulogne pour s'y rendre. Comme il
connoiffoit Pantalon , il s'ad effa d'abord
à lui pour s'en informer ; mais , celui- ci
ne pouvant lui en donner de nouvelles ,
le Docteur défefperoit prefque de retrouver
fon Neveu , lorfque le hazard luř
Procura ce que fes foins n'avoient pû
Îui faire découvrir ; je veux dire qu'il le
reconaut rentrant chez Lélio . Il en avertit
auffito: fon ami Pantalon , & le prie
de lui faire avoir une entrevue avec
Sylvio. Pantalon , qui ne fouhaitoir rien
tant que de retirer ce jeune homme d'auprés
de fa Niéce , lui accorde volontiers
cette grace; mais , quelle fut la furpri
fe du Docteur , lorfque fon Neveu refte
tout interdit , en le voyant ? Ce jeune
homme , qui avoit Lélio pour témoin de
fes actions , jugea bien , que s'il reconnoiffoit
fon Oncle , il feroit regardé comme
un Impofteur & féparé de fa chere Flaminia.
Cependant , l'Oncle preffit , il falloit
répondre , & fon filence alloit le condamner
, lorfque Scapin on valer le tira
de cet embarras 1 piit Lélio à part
94
LE MERCUR E
& lui dit que ce bon- homme n'eft point
Oncle de Silvio , mais , qu'il s'imagine
l'eftre Que la cervelle lui a tourné par
la mort d'un Neveu qui avoit fervi en
France ; que depuis ce tems -là , il prend
tous les jeunes gens qui parlent françois ,
pour ce cher Neveu ; & que comme Silvio
a déja efté une fois à Boulogne en bute à
cette folie , fon embarras ne vient que de
ce qu'il fe voit encore aujourd'hui expofé
à de nouvelles perfécutions . Lélio
donne dans cette fable , & trouve effe-
Etivement quelque chofe d'égaré dans la
fifionomie de ce bon homme : Mais enfin
, celui-ci parle fi fenfément , qu'il perfuade
à Lélio qu'on le trompe ; que lui
Docteur, eft véritablement Oncle de Silvio
, & que ce jeune homme eft Italien ,
& non pas François .
Pour mieux s'affûrer du fait , Pantalon
propofe qu'il n'y a qu'à laiffer feuls
Oncle & le Neveu , pendant que de leur
côté , ils obferveront de quelque endroit
prochain , ce qui fe paffera entr'eux . Ce
piége tendu , Sylvio y dónna , comine de
faifon. Lélio & fon beau - fiere le furprennent
, même parlant italien avec fon
Oncle , & par leur préfence,le couvrent de
honte & de confufion . Flaminia qui apprend
cette fourberie , s'emporte auffi
contre lui , mais , Silvio s'excufe fi bien
& lui dit des chofes fi touchantes , qu'-
DE JUIN.
95
,
elle n'a pas de peine à lui pardonner.
Cependant , comme ils avoient pour témoins
leurs deux Oncles & Arlequin , Flaminia
s'avifa d'une rufe . Elle dit à Silvio
que , quoiqu'ils parlaffent d'une langue
étrangère , leurs geftes , leurs tons pourroient
les trahir , & qu'ainfi , il falloit prendre
un air & un ton faché , pour leur donner
le change. En effet , ces trois efpions
paroiffoient charmés de voir des geftes
de colere & de menaces dans le tems
néanmoins que ces deux Amans le juroient
de s'aimer toujours & s'engageoient par
des fermens réciproques , de n'eftre jamais
à d'autre. C'eft l'ordinaire des Amans de
ne penfer qu'au préfent, & non point du tout
à l'avenir ; ceux - ci eftoient dans le cas : Le
Docteur prefloit fon Neveu de partir avec
lui , & Flaminia fe voyoit à la veille d'époufer
, malgré elle , le Comte Octavio à
qui fon pere l'avoit deftinée . Il falloit
cependant fe voir , pour fe tirer l'un &
l'autre de l'embarras où ils le trouvoient ;
ce qui eut efté impoffible , fi l'efprit de
Flaminia n'y eut fuplée par une nouvelle rufe:
Elle demande à voir encore une fois Syl
vio,& fous prétexte de lui rendre les Lettres
qu'elle feignoit avoir reçeuës de luy, elle
lui en donna une , par laquelle elle l'inftruifoit
de ce qu'il falloit qu'il fit , & cela ,
en préfence de fon pere , de fon oncle &
de l'oncle de Sylvio . Ce jeune homme
95 LE MERCURE
charmé , fort pour exécuter le deffein de
Flaminia , qui de fon côté va fe rendre
dans l'endroit qu'elle a marqué à Sylvio .
Jufques là tout le monde eftoit content ;
mais cela changea bien-tôt. Arlequin , qui
eftoit allé accompagner Flaminia par l'ordre
de Lélio , revient peu de tems aprés , &
lui apprend que fa fille s'eft fait enlever ,
& que le faux Cavalier François eſt ſon
Raviffeur . Quel coup de foudre pour lui ,
& en même tems , quelles Réfléxions ne
fait-il pas fur fa partialité Il déplore fa
difgrace , lorfque fon beau-frere vient lui
dire , qu'en allant à fa maiton de campagne,
il a apperceu fa Niéce & fon Amant
dans une Gondolle qu'il a fait arrêter , & que
fur le champ il a fait mettre le Raviffeur
en prifon , & fa Niéce dans fa maifon , où.
il l'a fait enfermer jufqu'à ce qu'ils décidaffent
ce qu'ils en feroient. Lélio témoigne
à fon beau-frere fa reconnoiffance , & lui
avouë fon injuftice pour fon fils , qui venant
à arriver dans ce tems - là , eft receu
avec toute la tendreffe imaginable : 11
demande la grace de fa foeur ; mais Lélio
outré contre elle , la lui refufe , & déclare
qu'il veut abfolument qu'elle foit enfermée
pour le refte de fes jours ; parce que , ditil
, ce feroit une récompenfe , & non pas
une punition pour elle , que de lui laiffer
époufer fon Amant.
Il eſt extraordinaire , qu'une Comédie
finiffé
DE JUI N. 97
Il eft extraordinaire qu'une Comédie
finiffe fans mariage & fans gayeré :
C'est pourquoi dans celle- ci , lorfque l'Acteur
rêvoit pour annoncer , Arlequin l'arrêtoit
& lui demandoit , fi la Comédie
êtoit finie , & s'il ne fçavoit pas , que felon
les bonnes régles d'Ariftote , une
Comédie ne devoit point finir comme une
Tragédie , par de la morale & de la
trifteffe : Que l'Auteur auroit dû tout au
moins faire paroître le Raviffeur , afin
qu'il fûr traité comme il le méritoit , ou
du moins fon Valet . Dans ce moment ,
Scapin valet de Sylvio , paroît conduit
par les Sbirres ; & Arlequin faififfant l'occafion
de finir la Comédie joyeuſement ,
tombe fur le pauvre Scapin & fur les
Sbirres , les bâtonne tous d'importance ,
& vient enfuite dire au Parterre , que
pour lors la Comédie eft finie dans les
régles .
Les Comédiens du Roy viennent de
faire l'acquifition d'une nouvelle Actrice
qui promet beaucoup . C'eft Mademoifelle
Dufrefne , foeur de Meffieurs Quinault
, & cadette de Mademoiſelle Quinault
. Elle a égallement êté applaudie
dans le Tragique & dans le Comique.
Elle débuta le 15 de ce mois , par le
Rôlle de Phédre , dans lequel elle s'atti
Juin 1718.
I
LE MERCURE
·
rales fuffrages des Spectateurs : Une
voix pleine & fonore , touchante , animée
& variée ; une mémoire fidelle ,
jointe à une déclamation affurée , tout
cela réuni dans une perfonne de dixfept
ans , grande , bien faite , & gratieuse
, forment , felon moi , un tableau
affez reffemblant de ce qu'on a remarqué
dans cette jeune Actice. On n'a pû lui
refufer la même approbation dans les Rôles
de Chiméne , d'Arianne , & dans celui de
Suivante dans le Joueur. Les perfonnes qui
voudront apeller de ce jugement , n'ont
qu'à l'aller entendre . Que ne doit - on
pas attendie d'un tel Sujet, qui commençant
par où la plupart des autres finiffent , fait efpérer
que dans quelques années , on
n'aura rien à défirer de ce qui fait la
parfaite Actrice . Ce fera affûrément fa
faure , fi elle n'y parvient pas. On lui
pofe pour objet d'émulation , feüe Mademoiſelle
de Nefle fa four , qui a fait
un des principaux ornemens de la Scéne
françoife
L
pro-
'Académie Royale de Mufique repréfenta
pour la premiere fois , Mardi
zi de ce mois , le jugement de Paris ,
Paftorale Hérique en ÏIL Altes.
Les paroles font de Mademoifelle
Barbier, & la Mufique , de Monfieur Bertin .
Comme on ne doit pas juger ordinaiDE
JUI N.
BELID
THEREE
AXON
rement du bon ou du mauvais fu€(&$g +
d'un Opéra , fur une premiere repréfentation
, il faut attendre que le Public en
décide Son jugement réüni , eft toujours
plus certain que celui d'un Aureur Périodique
, qui ne doit jamais hazarder le fien
qu'avec beaucoup de modération , & aprés
un examen trés réfléchi .
Je crois qu'il fuffira préfentement ,
pour les perfonnes qui n'auront point encore
vû ce nouvel Opéra , de leur en
crayonner la Piéce , & de leur en citer
quelques fragmens . Si cet effay ne leur
plaît pas , il leur eft facile de confulter
l'Original . Il fe vend chez Pierre Ribou,
Quay des Auguſtins .
ACTE I.
DE
VIL
Paris, qui avoit engagé fa foy à Oënone
fille du Fleuve Cébren qu'il aimoit , &
dont il étoit tend ement aimé , ne pouvant
réfifter au défir de fçavoir de quel fang
il êroit iffu , paffe dans la Gréce , pour
confulter fur cela Apollon : Il y voit
Héléne >
& s'enflamme pour elle ; c'eft
ce qu'il déclare à fon retour , à un Berger
nonimé Arcas , fon Confident.
Mais à peine ai-je vû l'éclat de fes beaux
yeux ,
Qu'Apollon , malgré ma tendreſſes
I ij
100 LE MERCURE
M'ordonne de revoir ces Lieux ?
SCENE II .
Oënone , à qui il avoit promis en partant
, de n'être pas long- tems abfent d'elle ,
fait propofer une Fête pour le prompt
retour de fon Amant. A peine revoit- elle
fon Berger , qu'elle s'abandonne aux plus
doux tranfports,
Paris , que j'aime à vous entendre !
Quel fort bureux fuccéde à nos triftes
adieux ?
L'Amour vous ramene en ces lieux ,
L'Amour vous y faifoit attendre .
PARIS.
Mon coeur ne fut jamais plus tendre.
Les Dieux •
OENONE.
Je vous en crois , fans attefter les Dieux:
Lorsque l'Amour eſt extréme ,
Par de doux empreffemens
Il s'exprime affez lui „ raême,
Un regard de ce qu'on aime
Tient lieu de mille fermens,
PARIS.
O Ciel
DE JUIN. 401
OENONE.
Vous vous troublés.
PARIS.
Prêt d'être vôtre Epoux ,
Je devrois me livrer aux transports les plus
doux :
Cependant
.....
OENONE.
Achevez:
PARIS.
Plus le moment approche
Pius en fecret je me réproche
D'être fi peu digne de vous .
OEN ON E.
Qu'ofès vous dire ?
PARIS.
Un Dieu vous donna la naiffance ;
Et la mienne est encor un mistere pour moy .
OENO NE.
Le fort entre deux coeurs ne met point de
distance ,
I iij
102 LE MERCURE
Quand l'Amour les unit fous une même
loy.
ENSEMBLE.
Amour , c'eft de ta loy fuprême
Que j'attends mon fup ême bien :
Unis moi feulement avec l'objet que j'aime §
A tous les autres Dieux je ne demande rien.
SCENE VI.
Mercure dans la Sc. vie , vient annoncer
à Paris , en préfence d'Oënone , &
d'une Troupe de Bergers & Bergeres qui
eftoient préparés pour la fète , que Jupiter
l'a déclaré fouverain Arbitre , entre
Junon , Pallas & Vénus , pour décider du
prix de leur beauté. Pallas accompagnée
de la Victoire , de la Gloire , & c . vient
offrir à Paris l'Héroifme & la Sageffe.
Mais dans tonfort, quand Pallas s'intereffe,
Songe au jufte retour que tu dois à Pallas.
Paris dans ce moment fe fépare d'Oënone
, & fuit cette Déeffe , pour apprendre
d'elle en même tems.
Quel est le rang qui l'a fait naître.
Oënone troublée & allarmée du départ
de fon Berger , lui crië.
Demeurecher Paris : Helas , il m'abandonne !
C'en eft fait,je le perds ,peut - êtrefans retour :
'DE JUIN. 10%
ne fe fouvient plus de fa fidelle Oënone ,
La Gloire l'arrache à l'Amour.
ACTE II.
Oënone refte feule toute interdite , & fe
confole avec un Ruiffeau .
Ruffeau,qui tant defois fur tes rivesfleuries ,
De deux tendres Amans réus les Troupeaux
,
Le tems hûreux n'eft plus où le bruit de tes
eaux
Flatoit mes douces révéries .
Je crains le plus grand des malheurs ;
Réponds par ton filence à ma douleur profonde
;
Arrêtes le cours de ton . onde ,
Et nefois attentifqu'à voir cenler mes pleurs.
Dans la Scene 2c . cette Amante éplorée
fe plaint amérement à Doris fa Confidente,
du tems qu il eft à revenir auprés d'elle .
Autrefois il daignoit m'attendre .
C'est moi qui l'attends aujourd'huý.
Pendant qu'elle fait part à cette Bergere
de fes juftes atlarmes , & qu'elle craint que
Pallas ne lui enlève le coeur de Paris il
reparoit tout à coup.
Mais , c'eft mon Ingrat que je voi ,
Il rêve : Ah , ce n'est pas à moi !-
I iiij .
,
204 LE MERCURE
SCENE I & IIe .
En effet Paris , fans apperçevoir Oenone ,
n'eft occupé que des promeffes que lui a
fait Pallas ; il fort enfin de fa rêverie .
Mais j'apperçois Oënone.
Aprochons. Ellefait Où portés- vous vospara
OE NO NE.
Va , retourne auprés de Pallas ,
Laiffe - moi fuir qui m'abandonne.
PARIS.
Qui peut vous allarmer ?
OEN ONE.
Je crains à tout moment
Que votre coeur ne m'abandonne ;
Eh , qui peut allarmer Oënone ,
Si ce n'eft vôtre changement !
·
Je revois en vous ce quej'aime ,
Mais je n'y vois plus mon Amant..
PARIS.
Songés quelle est la Gloire où mon deftin
m'appelle ,
Eft - ce à moi de la négliger ?
OENONE.
Je voi ton coeur prêt à changer ;
Qe me fert tagloire nouvelle
Peut-elle me dédommager
DE JUIN.
1ος
D'une ardeur autrefois fi belle ?
Mon Amant n'eftoit qu'un Berger ;.
·Mais ce Berger m'eftoit fidelle.
PARIS.
Laiffe -moi m'occuper, le reftede cejour
Du foin où Jupiter m'engage.
OENON E.
Va , c'est trop te gêner , fui.
PARIS.
Moi, queje vous laiffe !
La Scéne Ve. fe paffe entre Arcas & Doris :
Quoique Epifodique, elle eft trés délica ement
écrite & bien tournée Pour en
juger , on peut avoir recours à l'Origi
nal,
Iris vient informer Paris que Junon
va defcendre : Cette Déeffe paroift avec -
la Fortune & une troupe de fes favoris .
Comme la Pomme lui tient fort au coeur,
elle offre à ce Berger tout ce qui dépend
d'elle.
Pallas ne peut t'offrir qu'une impuiſſante
·gloire ;
C'eſt à moi d'ouvrir à tes pas
La plus éclatante cariere.
Reconnois Junon tonte entiere.
106 LE MERCURE
Tu vois l'éla: qui t'environne ;
Tous ces biens font à toi , c'eft Junon qui
les donne.
SCENE VI.
Junon fatisfait enfin la curiofité de Paris
, en lui apprenant qu'il doit fà naifance
à Priamı.
SCENE VIII.
Aprés cer aveu Paris ne défefpére
1
plus de poffeder Héléne , & prétend bien
la difputer à fes Rivaux.
Quels mouvemens confus s'élèvent dans
mon ame!
Quel nouvel ardeur m'enflame !
Je paurois difputer Héléne à mes Rivaux .
Ciel , quel bonheur ! Dieux, quellegloire !
Tremblez Princes , tremblez , le fort nous
rend égaux,
Et l'Amour en fecret me promet la victoire.
ACTE III.
Oënone , qui ignore cette nouvelle apparition
de Junon , & l'effet qu'elle a produit
for Paris , envoye à la découverte
Doris , qui eftant Maitreffe d'Arcas , pouvoit
apprendre de ce Confident , dans
quel état eftoient les affaires de ſa Maitreffe
auprés du beau Berger. 11 fe paffe
DE : JUIN. 107
d'abord entre ces deux Amans une Scène
trés plaifante, & qui mérite d'eftre lîjë Arcas
la termine , en faisant connoître à Doris
qu'Oënone eft à plaindre, & que Paris eft un
Volage. SCENE I. & II
Doris , en fille prudente , ne voulant pas
défefpérer la malhûreufe Oënone , lui cache
dans la scéne troifiéme , l'inconftance
de ce Berger.
Paris furvient , & rempli de fes nou.
velles deftinées , ménage fi peu la délicateffe
d'Oenone , qu'il ne paroît éblouy
que de l'éclat du Trône , & qu'il ne l'en .
tretient que des grandeurs qui l'attendent.
Regnons , regnons , rien n'eſt fi beau.
Oënone lui répond.
Tu me vantes toujours l'éclat de ta Conronne
;
Pour toi, n'est-il plus d'autre bien?
Ingrat , ne comptes- tu pour rien
De regner fur le coeur d'Oenone ?
PARIS.
Hélas !
Venus furvient à propos avec fa fuite.
SCENE Ve.
Cette perfide Décffe achève de tourner la
tête à Paris par fes difcours féduifans . Il
a beau lui protefter que ....
108 LE MERCURE
Qënone fent pour moi la plus parfaite ardeur.
Nous devons eftre unis d'une éternelle
chaîne.
L'impitoyable Vénus s'embaraffant fort
peu d'Oënone , achéve fa défaite , en lui
difant.
Paris , confultes bien ton coeur :
Pouras- tu te réfoudre à vivrefans Héléne ?
Moi - même je craindrois de l'avoir pour
Rivale.
Si Paris jugeoit entre nous.
PARIS.
C'en eft fait , je me rends.
Ón comprend de refte que Vénus remporte
aifément la victoire fur ces deux
Concurrentes. Cette Déeffe par reconnoiffance
, ne voulant pás laiffer languir plus
long -tems ce Berger , lui fait traverfer la
Mer , & fe charge de le préfenter ellemême
à la charmante Héléne.
Oënone préfente à tout ce Complot , ne
peut s'empêcher de s'écrier .
Juftes Dieux, que viens -je d'entendre !
Paris m'ofe manquer de foy.
Il me quitte. O douleur ! O regrets fuperflus
!
DE JUI N. 109
Hélas , je ne le verras plus !
Pour Junon & Pallas ,elles s'uniffent enfemble
, & de concert , elles font ces dernieres
imprécations .
Que tout reffente notre rage ?
Faifons regner fur ce Rivage
La vangeance & la cruauté.
Non , il n'eft point de plus fenfible outrag",
Que le mépris de la beautè.
C'eft ainfi que finit hûreuſement le ze
& le dernier Acte.
**X** X****
V
L'AMOUR
ENNEM,I DU DEVOIR ,
Traduit de l'Espagnol.
Ous me voyés trifte & abatuë , dites-
vous , Mefdames , & vous ignorés
quel fujet de déplaifir je puis avoir
dans un lieu où tout rit . Je vais vous fatisfaire
: C'eft diminuer fon affliction que de
la raconter aux autres .
A peine ai - je etté en état d'ouvrir les yeux,
que ce fut fur mes malheurs , & j'eu des
fujets de chagrin , avant que de connoître
110 LE MERCURE
ce que c'étoit que chagrin . Sans doute
que le favorable Hymen ne fe trouva point
aux Noces de mon pere ; car , elles curent
pour lui des fuites trop malheureuſes . Ma
mere êtoit une de fes belles perfonnes qui fe
trouve incommodee d'une foule d'Adorateurs
. Son reint êtoit vif & d'une blancheur
éblouiffante ; fes yeux frapoient aver
éclat , & les traits de fon vifage compofoient
ces charmes féduifans, qui amufent
agréablement la raifon pendant qu'ils la
rendent captive. Elle fe déclara pour celui
qui lui parut avoir le plus de mérite , &
lui donna la main . Mais hélas penfoit- elle,
en fe donnant à lui, être la caufe de fes malheurs
Epidamis , nom cruel pour moi ,
êtoit épris d'un funefte amour pour ma mere
. Dévenu furieux par le choix qu'elle
avoit fait , il fe crut tout permis pour fe{ e
vanger , & ne chercha fa vangéance que
dans la mort de mon pere . Se perfuadoitil
que ma mere mettroit fa main dans des
mains teintes encore du fang de fon Epoux ,
& ne connoiffoit- il pas fa vertu ? Le devoir
lui auroit renu lieu d'amour , & l'Himen
lui auroit rendu cher, celui même qu'el
le n'auroit pas aimé . Quel devoit donc être
fon attachement pour une perfonne qu'elle
avoit préférée à fes Rivaux ? Epidamis rencontra
mon pere feul , & le força à mettre
l'épée à la main La fortune fecondant :
la valeur de mon pere , ce malheureux fut
DE JUIN. III
bientôt defarmé . Mon pere cachà ce combat
, il ne penfoit qu'à rendre fon Epoufe
heureufe , & ce ne fut pas fans fuccés . Il
y avoit entre eux un commerce mutuel de
foins & d'attention . Ce n'êtoient que complaifances,
que careffes , non point de Mari
à Femme , il n'y a rien de plus infipide ;
mais d'Amant à Maîtreffe : On ût dit qu'ils
n'en êtoient encore qu'à l'efperance. Rien
ne lui manquoit de tout ce qui contribuë ,
non- feulement à la propreté , mais même
à la délicateffe ; Equipages de jour & de
nuit ; Etoffes de goût , Pierreries précieufes
; rien n'êtoit oublié de toutes ces riches
bagatelles que l'Amour fçait mettre en ufage.
Elle pouvoit changer d'ajuftemens
quand elle vouloit, fuivre les Modes , même
les devancer. Ils ne joüirent pas longtems
de cette douceur charmante ; on ra❤
porta un jour mon pere prefque noyé dans
fon fang ; & la mort ne lui laiffa que le tems
d'apprendre à ma mere quel en eftoit l'Autheur
. Epidamis dont la défaite avoit augmenté
le couroux , défefperant de pouvoir
fe vanger lui -même , ût la lâcheté de faire
affaliner mon pere qui mourut entre les
bras de fon époufe : En le perdant, elle connut
mieux encore le prix de ce qu'elle avoit
poffedé. Il eft inutile e crois , de vous
dire jufqu'à quel excés fut fa douleur : Si
pur fe réfoudre à la temperer, ce ne fut,
comme elle me l'a fouvent dit , que pour
elle
•
112 LE MERCURE
me conferver , moi dont pour lors elle étoit
enceinte . Elle me mit enfin au jour , & crût
que je lui ferois un foulagement à fa peine :
Elle efperoit que je lui fervirois à effuyer
des larmes qu'elle ne ceffoit de répandre :
Mais , qu'elle fe trompoit ! Et que ce fut
pour elle une douleur bien vive , de voir
chez moi les funeftes effets que produit
l'Amour dans un coeur qu'il a féduit. Je
croiffois de jour en jour , & je parvins enfin
à cet âge fi dangéreux , où l'amour commence
à ufer de fes droits fur nôtre coeur.
Je paffois alors pour être aimable ; je m'apperçevois
même que j'étois aimée ; & ce
n'êtoit pas pour moi une légere fatisfaction .
d'exercer quelque empire fur les cours :Car
avoüons -le ; nous fommes toutes fufceptibles
du défir de plaire : Il parut alors à la
Cour un jeune homme qui le faifoit appeller
Alciftrate & qui paffoit pour étranger .
L'on admiroit en lui toutes les belles qualités
qui peuvent fe trouver dans un jeune
homme de naiffance Les Graces fe nbloient
l'avoir formé , & un air de douceur & de
majefté lui gagnoit les coeurs ; il êtoir de
ces genies heureux qui joignent à la pénétration
& au brillant,toute la folidité . C'eft
ce qui me détermina en fa faveur , lorfque
je le vis s'attacher à moi . La beauté
eft un bien fragile que les années nous raviffent
, & je ne puis trop plaindre la folie
de celles qui fe laiflent féduire à des graces
DE JUIN. 413
>
ces paffageres . Je donnai donc à Alciftrate
toute mon affection & ma mere même
fembloit aprouver fes foins . Que nous paffions
alors de doux moments ! Qui ût crû
qu'ils ne dûffent être éternels ? Je ne connoiffois
plus que le plaifir de le voir ; abbatement
, chagrin , langueur , tout fut bientôt
diffipé : Occupée feulement des moyens
de lui plaire , fouvent je me confultois fur
la maniere dont j'étois mife ; & ne com
ptant pas tout à fait fur mes attraits , j'avois
recours aux agrémens de l'art, pour porter
des coups plus furs dans un coeur déja ſi
dangéreufement bleffe . Nous goûtions fouvent
cette joye parfaite que l'on reffent
quand on aime. Ce font de ces chofes qui
ne peuvent s'exprimer.
Cependant,ma mere recherchoit Epida
mis , qui jufqu'alors avoit échappé à fa
vangéance : Elle découvrit enfin que ce traître
s'étoit retiré hors du Royaume ; mais
en même tems, elle apprit que cet Alciftrate
qui avoit un empire fouverain fur mon
coeur , eftoit fils d'Epidamis .
A peine ma mere fçû - t'elle cette nouvelle
fatale à mon amour , qu'elle vint me
l'apprendre Elle crût qu'il eftoit inutile
de ne deffendre de penfer davantage à lui ,
comptant que mon devoir feroit le plus
forripeut- eftre même que je ne pourcis plus
me difpenfer d'haïr un homme , qui par le
malheur de fa naiffance , me réprefentoit
K
114
LE MERCURE
fans ceffe l'Auteur de mes maux.
Cette nouvelle me faifit d'abord ; je
demeurai interdite & fans fentimens. Enfin
, revenuë de cet abatement ; non me
dis- je à moi - même il n'eft pas
,
poffible qu'Alciftrate ait pour pere un
Monftre te qu'Epidamis ? Ma mere cependant
me fit voir qu'il ne nous eftoit
pas permis d'en douter. Je pris la réſolution
de renoncer entiérement à cet
amour , & je crû pouvoir oublier Alciftrate
: Mais , que je connoiffois peu encore
le pouvoir qu'il avoit fur mon coeur ! Envain
ma vertu voulut s'y opofer ; mes efforts
ne furent qu'impuiffans, &je fentis plus vivement
alors combien il m'eftoit cher , lui cependant
, qui auroit dû eftre le feul objet
de ma haine. Avengie amour , que tu
me caufas de peine ! Le fang d'un pere
qui me demandoit vangeance ; les larmes
d'une mere qui m'exhonoit à la pourfuivre.
Quels motifs plus preffans ! D'un autre
côté , une tendre paffion que j'avois
vû naître avec plaifir , des noeuds que
j'avois fortifiés moi - même , un amour
dont ma mere avoit authorifé les progrés
. Quels engagemens plus forts ! Je
mis pourtant tout en ufage pour en triompher.
Quelque fois , je me le repreſentois
couvert du fang de mon pere ; d'au-.
trefois , je le traitois de traitre , de cruel ,
mais , ces idées s'effaçoient aisément :
DE JUIN.
Iis
>
Bientôt il s'offroit à moi fous des traits
charmans. Je le voyois aimable vertueux
, tout ce que l'amour a de plus engageant
, il me le fit fentir : Et que peut
en effet nôtre raifon , quand un tel poifon
s'eft emparé de notre ame ? Cependant
, je promis tout à ma mere deja
allarmée de ma foibleffe. Le combat que
j'avois ,eû à foûtenir , l'avoit effrayée ; elle
auroit dû eftre plus furprife de ma vi-
&oire. On ne paffe pas fi promptement
de l'amour à la haine.
En effet , ce ne fut qu'en apparence
que mon devoir l'emporta. Les nuits ne
fuccédoient au jour , que pour me plongerdans
l'abattement . Moins diffipée alors ,
je me trouvois toute à moi , je devois
dire toute au défefpoir ; & fi l'on nous
reprefente l'Amour menant à fa fuite les
doux plaifirs , on devroit auffi nous le faire
voir , fuivi des paffions les plus affrenfes
. J'avois cependant rompa avec Alciltrare
qui ne fe trouvoit pas dans un
ŕtat moins violent . Nous fumes quelques
jours , fans nous donner de nos nouvelles ;
j'évitois les lieux publics : Car , je comptois
trop fur fes fentimens , pour ne me
pas perfuader que je le trouverois partout
où il crolloit pouvoit me rencontrer
.
Son amour ne lui permit pas de faporter
plus long- tems mon abſence ; fçût ga-
Kij
116 LE MERCURE
gner une femme que ma mere avoit mife
auprés de moi , & qui avoit toute ma
confiance . Elle m'entretenoit fouvent d'Alciftrate
; le bien qu'elle m'en difoit , ne
me la rendit pas fufpecte d'abord : Peutêtre
même , me faifoit- elle plaifir , en
flatant fi agréablement ma paffion . Mais,
enfin , elle me remit une Lettre de cet
Amant , & le fit avec tant d'adreſſe &
des paroles fi infinuantes , que je ne pus
me refufer à ce nouveau poifon . Alciftrate
ne m'y reprochoit pas ouvertement
mon indifférence ; il ne comptoit pas affez
fur mon amour , pour ofer me faire un
crime de mon devoir ; car , nous fçavons
toutes , trahir nos fentimens , & fi nous
manquons de force pour réfifter à l'amour
, nous avons affez d'adreffe pour
en déguifer les tranfports. Mais , avec
ces termes doux & prévenans que ce
Dieu feul fçait dicter , il plaignoit fon fort ;
il fuppofoit que je ne l'avois jamais aimé
, & me félicitoit de mon indifférence ,
puifque c'étoit à elle que je devois mon
repos . Il approuvoit mon courroux , &
me demandoit pour toute grace , celle de
venir s'offrir à ma vangeance , ou du
moins , de me dire un éternel adieu , fi
la pitié m'engageoit à conferver des jours
pour lefquels l'Amour n'avoit pû m'intereffer.
Cette Lettre fit fon effet à la premieDE
JUIN. 117
-
re lecture. Je m'abandonnai aux tranf
ports les plus violens : Quene te trouvastu
alors avec moi ? Mes larmes t'auroient gati
ma tendreffe .
Quand ces premiers mouvemens furent
paffés , la raifon me les reprocha. Je m'êtois
facrifiée à ma paffion , j'eû affez de
courage pour facrifier ma paffion à mon
devoir, & je deffendis à Euridice , ( c'eft
ainfi que s'apelloit cette dangéreufe Gouvernante
) , je lui deffendis de me parler
jamais d'Alciftrate , & furtout , de penfer
davantage à me le faire voir.
Ma mere, qui croyoit ma victoire complette
, me propofoit tous les jours des
parties de plaifir pour me diffiper ; elle
craignoit les réfléxions de la folitude . En
effet , je penfe avoir lû que c'eft dans les
bois que l'Amour a pris naiffance : Mais ,
je redoutois trop la préfence de ce cher
Profcrit , pour ne la pas éviter , & j'éludois
toutes ces parties , fous différens prétextes.
Euri lice cependant , ne s'êtoit pas encore
renduë ; elle me préfenta une feconde
Lettre d'Alciftrate ; je la lui arrachai ,
& je la portai dans l'inftant à ma mere
qui reçût mes plaintes avec plaifir : On
ota Euridice d'auprés de moi , & je crû
pour lors avoir entiérement oublié
Alcitrate . Ce n'eftoit qu'en, me faifant
ainfi violence , que je pouvois recouvrer
118 LE MERCURE
ma tranquilité. Cependant , cet Amant
malhûreux le voyoit réduit au défef--
poir ; il ne s'éloignoit qu'avec peine
de ma maifon ; fon amour portoit
envie à tout ce qu'il y voyoir entrer ; &
comme il me l'a dit fouvent , il êtoit jaloux
du fort des Valets .
Ils avoient l'avantage de voir fa chere
Cidalife ; ce bonheur , à ce qu'il penfoit ,
tenoit lieu de la fortune la plus éclatante :
Enfin , il crût trouver dans l'éloignement
un remède à fon amour ; il s'engagea en
qualité de Volontaire , & penfa m'oublier
pour jamais . Mais , qu'il fe trompoit , & que
l'Amour nous préparoit encore de maux !
Il lui fut impoffible de finir la Campagne ;
& aprés avoir fervi avec valeur dans un
Siége qui ne dura que fix femaines , fa paffon
l'emporta , il revint .
Ce fut alors qu'il fe livra aux mouvemens
les plus affreux . D'un côté , il s'apercevoit
qu'il ne pouvoit plus vivre fans -
Cidalife ; de l'autre , il croyoit s'en voir
féparé pour jamais . Ma mere cependant , me
paroiffoit d'une humeur fombre x inquiete,
ce que je n'avois jamais remarqué en elle.
Un certain Hyppoméne venoit depuis quelque
tems avec affez d affi luité au logis : Je
voyois bien que les fréquentes vifites &
fes attentions regardoient ma mere , & je
croyois m'apperçevoir auffi qu'elle n'y êtoit
pas indifférente . C'eftoit un embarras d'efprit
DE JUIN, 119
pour moi , de concilier ce que j'avois fi fouvent
entendu dire à ma mer, de fon Epous,
&ce que je croyois lu voir de foins & de tendreffe
pour Hyppomene: Mon devoir m'avoit
forcée de renoncer à Alcitrate ; mais
l'amour que j'avois ' cu pour lui , m’azoit
fait promettre de ne junais penfer à d'autre
C'eftoit ainfi que je voulois qu'un
coeur fincere fe conduifit. Si ce changement
me furprit , un air de miftére
que je trouvois dans ma mere à mon
égard , m'inquiétoit encore plus . Je loüiois
fouvent Hyppomene , à deffein de la faire
parler , j'applaudiffois fans ceffè à fon mérite.
Elle ne fut pas long - tems fans me
faire fa Confidente : 11 eft difficile de fe
taire fur ce que l'on aime . Ce que je vais
t'apprendre, t'étonnera peut- eftre, ne dite
elle ; je fuis interreffée à ménager cet Hyppoméne
dont tu connois fi bien le mérite ;
il s'eft laiffe furprendre à ces foibles reftes
d'une vaine beauté. Mes malheurs ont
fait affés de tort à mes attraits , pour que
je ne deuffe plus penfer à captiver les
coeurs. Le fien n'a pu pourtant leur échaper
: Ne crois pas cependant , qu'aveuglée
par une folle paffion , j'oublie ce que je
dois à la mémoire de mon Epoux : C'eſt
ce fouvenir même qui me parle pour Hippeméne.
Epidamis nous eft échapé ; il
faut nous vanger fur Alcitrate. Hippoméne
fe donne tout entier à cette vangeance ,
120 LE MERCURE
& ce n'eft qu'à ce prix que je lui promets
ma main.
Il feroit difficile de vous dire dans
quelle fituation ces dernieres paroles me
jetterent : Je m'êtois bien apperçeuë que
ma mere aimoit Hyppoméne, mais, je n'aurois
jamais penfé qu'elle eut regardé la
mort d'Alciftrate, comme un jufte prétexte
de cet Amour. Il me fut impoffible de cacher
mes tranfports,ma paffion n'eftoit que
rallentie ;elle n'ettoit pas entieremement éteinte
;je fentis qu'elle reprenoit toute fa force
; j'employai les termes les plus vifs , pour
repréfenter à ma mere combien fa conduite
feroit blâmée ; je lui dis qu'elle feroit
traittée de Barbare , fi elle facrifioir à fa
vangeance les jours d'un Innocent : Que
d'autres lui imputeroient à perfidie , de
manquer à ce qu'elle devoit à fon Epoux ,
en fe donnant à un autre ; & que tous
regarderoient cette vangeance, comme un
vain motif , pour colorer une paffion
réelle . Aimés , fi vous ne pouvés vous en
défendre ; c'est une foibleffe que l'on pardonne
aifément à nôtre fexe ; mais ne
foyés pas cruelle ; c'est un crime que nous
pouvons d'autant moins couvrir , qu'il
doit eftre plus éloigné de nôtre inclination:
Que vôtre tendreffe ne foit. pas le prix
du fang d'un malheureux : Menagés fes
jours , ménagés ceux de vôtre fille ; j'ai
·
Spû
DE JUIN. 121
pû me fouftraire à fon amour , je ne
pourois peut- eftre furvivre à fa perte .
•
Je n'en dis pas davantage , & c'en
eftoit trop fans doute. Ma mere me promit
de faire ces réfléxions , & elle me
laiffa dans des inquiétudes mortelles . Je
fus quelques jours , fans ofer lui en parler
; & j'appris enfin par une Parente qui
eftoit toute à moi , que non feulement
Aiciftrate eftoit deftiné pour Victime à
l'Amour de ma mere ; mais on me dit
encore , que voulant ſe débaraffer de moi
qui n'eftois plus qu'un objet importun
dont la préfence feroit peut- être un reproche
continuel de fon crime , on avoit
conclu mon mariage avec un Etranger.
Cet homme devoit partir dans trois
jours , & j'eftois deftinée à le fuivre .
Cette nouvelle me venoit d'un endroit
trop fûr , pour que je puffe en douter. Le
défeſpoir fervit mon amour;& livrée aux
mouvemens d'une paffion déréglée , je
pris du papier : Mon aveuglement me prêta
des paroles , & j'écrivis à Alciftrate . Ma
Lettre lui apprenoit les malheurs qui nous
menaçoient ; je lui difois que mon devoir
& les bien-féances de mon fexe paroiffoient
condamner mes démarches ; mais
que , connoiffant fa grandeur d'ame , je
ne rifquois rien à mettre ma confiance
en lui ; qu'il penfât aux moyens les plus
fûrspour finir nos maux , & qu'il mît tout
Juin 1718. ·L
122 LE MERCURE
en ufage pour nous conferver tous les deux .
A la lecture de cette Lettre , que de
Paflions différentes agitérent Alciftrafte !
La Colere , l'Amour & la Crainte lui firent
reffentir leurs mouvemens ; tous cé
dérent à l'Amour ; il crut n'avoir point de
tems à perdre; il trouva le moyen de m'entretenir
, quoique l'on m'obfervât exactement
. Il n'eft point de lieu inacceffible
aux Amans , & ce n'eft pas pour rien
que leur Maître a des aîles : Nous nous
dîmes peu de chofes ; nos foupirs & nos
regards en firent plus entendre ; & aprés
des proteftations réciproques d'un amour
que rien ne pouvoit éteindre , nous convinmes
qu'Alciftrate fe ferviroit d'un Vaiffeau
que commandoit un de fes Amis ; &
que nous profiterions de la nuit prochaine
, pour fuir ces lieux fi contraires à nôtre
Amour.
La conduite de ma mere paroiffoit
juftifier la mienne , & je croyois avoir affez
fait pour mon devoir , dés qu'elle ne
rougiffoit pas d'oublier le fren
Je comptois être au terme de mes malheurs
: Débaraffée , à ce que je croyois
par l'inhumanité de ma mere , de ce
que je devois à mavangeance , je ne pen
fois qu'à fatisfaire mon penchant. Le So
leil, mon gré, tardoit trop à finir fa cour
fe ; la nuit vint enfin , & je me rendis dan
un endroit dont nous eftions convenus ,
DE JUIN. 123
Alciftrate s'embarqua avec moi . Ce fut
alors que je ne pu me refufer aux tendres
mouvemens de la douleur. Les bontés
que ma mere avoit euës autrefois pour
moi , s'offrirent à mon imagination ; la
mémoire d'un pere que je trahiffois , vint
encore m'allarmer ; la trifte néceffité où
je me trouvois, de m'unir au fang de l'Auteur
de mes maux ; tout cela me plongea
dans un abatement affreux ; je ne trouvai
du foulagement que dans mes larmes .
Alciftrate employa tout , pour me confoler
, & il y réüffit enfin : Ses attentions
,
·
fes foins refpectueux me firent
oublier jufqu'à ma Patrie , & comme fi
le Ciel ne m'ût donné le jour que pour
aimer Alcitrate , il devint l'unique objet
de mes défirs , de mes penfées & de
mon affection . Je me donnai toute à lui ,
parce que je croyois qu'il eftoit tout àmoi.
Nous abordâmes à . . . Je me rapelle
encore , qu'en y faifant le premier
pas , un friffon fe faifit de moi ; je parus
chanceler ; la Nature fans doute par ce
prompt changement,m'avertifloit des malheurs
que l'Amour m'y préparoit.
Alcitrate avoit pris fes mefures pour
nous établir en ces lieux ; je m'eftois auffi
chargée de mes pierreries ; elles ne laiffoient
pas d'eftre confidérables ; ma mere
m'avoit donné les fiennes;& comme je vous
l'ai déja dit, elle en eftoit richement fournie
Lij
124 LE MERCURE
Il feroit difficile de vous faire ici un
portrait naïfde nos amuſemens ; tout nous
touchoit , parce que dans ce féjour aimable
, tout paroiffuit eftre fait pour nous .
Que l'Amour heureux a de douceurs !
Ces tendres bagatelles , ces aimables rien ,
que fçais- je ? Un fourir , un regard de ce
que l'on aime , comblent de délices. Il
n'eft plus d'action indifférente , parce qu'àlors
, on raporte tout à l'Amour . Les
chagrins mêmes de cette paffion , ces petites
jaloufies fe tournent bientôt en plaifirs.
Nous paffames ainfi deux années , fans
recevoir même de nouvelles de nôtre
Province ; mais l'Amour fe laffoit de nôtre
bonheur.
Alcitrate fut attiré par une Fête à quelques
lieües de nôtre demeure ; je ne l'y
accompagnay pas. Il y vit une beauté qui
le toucha ; mes charmes furent bientôt
effacés. Ce Sexe trompeur ne cherche
que les occafions de changer. Il s'attache
à nous par hazard , il nous abandonne
par inclination .
&
Il revint cependant me trouver ,
crut devoir du moins couvrir fon éloig
nement d'un prétexte honnête . Il feignit
d'avoir reçu des nouvelles de fon pere ,
qui lui marquoit que fes jours n'estoient
pas en fûreté , & que c'eftoit à lui de les
venir deffendre. Impitoyable vangeance ,
DE JUIN. 129
·
ferviras tu donc toujours de prétexte à
l'Amour , ou plûtôt , aveugle Amour , t'oppoferas
tu continuellement aux devoirs
les plus juttes ? C'est toi qui d'Epidamis
a fait un Traitre , de ma Mere une Barbare
, de Cidalife une Ingrate , & tu
fais aujourd'hui d'Alciftrate un Perfide
.
fe
L'on m'avoit avertie de ces nouveaux
engagemens ; je n'oubliai rien pour rappeller
fa tendreffe ; mes efforts furent inutiles.
Il s'échappa enfin à me faire des
reproches fi peu ménagés , que m'en trouvant
faife , je tombai fans connoiffance .
L'Ingrat profita de ce moment , pour
féparer de moi , & me laiffer par la fuite
en proye à tous mes remords. Revenue
à moi par le fecours d'une fille qui
m'eftoit fort affectionnée , je pris enfin la
réfolution de m'éloigner de ces lieux , &
de venir ici chercher du foulagement..
Ah , falloit-il que tu me paruffes fi aimable
, pour eftre dans la fuire & la caufe
de ma honte , & le fujet de mes douleurs
, lorfque mes yeux n'eftoient ouverts
que pour toi Penfois - je que tu
leur ferois un jour une fource éternelle
de larmes ? Je n'avois encore rien aimé ,
quand tes premiers regards firent ton premier
crime & le commencement de mes
malheurs. Tous tes foins , tous tes empreffemens
fembloient tendre à me rendre
Liij
726 LE MERCURE
hûreufe. Eft- ce là le cruel effet des proteftations
que tu me fis ? Tu devois du
moins . . &c. Sans doute que nôtre
Héroïne s'évanouit en cet endroit.
** st¶ststsætt †sxsxststørstXt
ODE ANACREONTIQUE
Q
AUX BUVEURS ,
PAR M. LE GRAND .
>
UE vôtre deftin a d'appas ,
Buveurs ! Vous me faites envie
Vousfeuls fans chagrin ici bas
Trouvez l'art de paffer la Vie.
Exempts de fein & de fouci
Vous chantez , vous ries fans ceffe ;
Et vous ne connoiffez ici ,
Que le plaifir qui vous careffe.
Envain d'un pas précipité ,
>
La Vieilleffe vient vous fuprendre :
En buvant , vous pouvez fufpendre
Sa courfe & fa rapidité.
La jeuneſe à regret vous quitte 3
as plaifirs retardent ſa fuite :
De vos verres l'aimable bruit
Ecarte la mort qui vous fuit.
Au deux glou glou de la Bouteille
Vous vous endormez tour à tour ;
Vous ne craignez point de l'amour
DE JUIN. 127
Le coup fatal qui nous réveille.
Sur cet Enfant qui nous féduit ,
Vous êtes furs de la victoire :
Pour le chaffer , quand il vous fuit ,
Vous n'avez befoin que de boire .
Buveurs , que vous êtes hûreux !
Suivis des ris & de la joye ,
Vous ignorez les foins fâcheux
Dont nous fommes ici la proye.
Vos coeurs ne font point combatus
Par les defirs d'un or perfide ;
Et vous ne pensés à Plutus
Que quand vôtre Cellier eft vuide.
A des biens pleins de faux appas
Votre ame n'est point affervie ;
A l'honneur d'un noble trépas
Vous n'immolés point vôtre vie.
Vous vivez fans avidité
Des vains trésors & de la gloire ;
Celle de fçavoir toujours boire
Fait toute vôtre vanité.
"
Trop certain qu'au féjour des Parques ;
D'ici l'on ne remporte rien ,
Vous n'enviez point aux Monarques
Leur nom , leur grandeur , ny leur bien,
Hélas ! Si le Dieu du Lierre
Ne peut vous fauver du trépas ;
Vous ne regretterez là bas ,
Que vôtre foif & vôtre verre.
Tout glorieux d'avoir véçû ,
Vous defcendrez au fombre Empire ?
Minos ofera - t - il vous dire ,
Liij
128 LE MERCURE
Malheureux , vous avez trop bu
Yeeh
SONNET
PAR MADAME DE ...
Ans le Siecle préfent tout me paroît
étrange ;
Les fages , les moeurs font pour moi des ..
rébus :
J'entends les deux Partis décrians leurs ..
abus
Appeller l'un Démon, & nommer l'autre un .
Ange.
L'un fe livre à Vénus , l'autre aime la
Celui -ci fe prétend Favori de.
Mais fes Fades écrits & ſes
· ·
vendange
Phoebus :
vers de ...
Bibus ›
Font fentir qu'an Vallon il rampe dans la .
fange.
Que de Prudes l'on voit fouvent fe laiffer .
choir
>
Et bien mieux qu'au Sérail difputer le ..
mouchoir !
Diegene en ce jour prête -moi ta.. lanterne.
Je cherche , comme toy , la folide. vertu :
Qui ne fe récriroit fur l'ufage.. moderne ›
DE JUIN. , 129
Aujourd'hui le rond plaît, demain c'eft le ..
pointu.
Le mot de la premiére Enigme du mois
paffé , étoit la Tente d'Armée ; & la feconde
, le Foux on l'Artére.
ENIGM E.
Predomine unCerveau dontje suis dé-
Armi les Peuples d'Occident
pendant :
Là , jepréfide en Chefpar un ufage utile ,
Moins en Paix qu'à la Guerre , aux Champs
plus qu'à la Ville.
Je prime auffi dans les honneurs
Que l'on rend même aux Grands Seigneurs
5
De qui la politeffe extrême
Y répond fouvent par moi - même.
Et je ne fuis originairement
Qu'un excrément
Tranfmis en forme de parure ,
Dont la fimple figure
Faifant honneur à tous , fert l'homme utilement.
AUTRE .
Jeft qu'on estas jours ce que
E fuis ce que je fuis ; fije ne le fuispas
paroit
dire.
L'on
130
LE MERCURE
Je ſuis rampant , foumis à l'Emploi le plus
bas ;
J'éleve qui me porte, au moins le quart despas
Quoique mes Porteurs foient ma Maitreffe
& mon Maitre.
CHANSON.
PAR L'AUTEUR DU PANTHEON BACHIQUE.
E n'ai pour toute maison
Qu'une pauvre & fimple Chaumiere ,
Que dans le Pays Gascon
On nommeroit Gentil-hommiere :
Là , loin du bruit & du fracas
Sans chagrin & fans embarras
Dans une heureuſe obſcurité
Je jouis de la liberté.
J'ai dans le même canton
Une Vigne pour héritage ;
Je prends foin de la façon ,
Les Dieux beniſſent mon ouvrage :
De ce bien j'ufe de mon mieux ,
Je ne garde point de Vin vieux ;
La fin de mon dernier tonneau
M'annonce toujours le nouveau .
$2
Quand mes amis font chez moi ,
Ils penfent que je les régale ;
Car, mon coeur leur dit pourquoi
DE JUIN, 130
༡
Je leur fais chére fi frugale ?
A table ils paroiffent contens ;
Nous y buvons fort & long- tems ;
Je ne m'y mets que le dernier ,
Mais je m'enyvre le premier.
26
,
Que lafortune , à ſon gré,
En impofe à ceux qu'elle joue ;
Affis an dernier degré ,
Je vois de loin tourner fa roue :
Cette Déeffe avec éclat
Souvent revetit un pied plât ;
Je ris de toutes fes erreurs ,
Et je renonce à fes faveurs.
42
>
Trop penfer eft un abus ,
Qui vent prévoir en misérable ;
Le Paffé ne revient plus ,
L'Avenir eft impenêtráble :
Le Préfent est donc le vrai bien.
Songeons à l'employer fi bien ,
Que d'un plaifir qui va paffant
Un autre renaiffe à l'inftant.
Du monde és-tu mécontent ?
Vient vifiter mon héritage ;
Tu fauras bientôt , comment
De la vie on doit faire ufage
Ton coeur fut- il empoisonné
Du chagrin le plus obftiné ?
Nyla raifen , ny le chagrin
Ne tiendront pas contre mon Vin.
132
LE MERCURE
(DA ) 12 ( XII) TEN
NOUVELLES ETRANGERES.
N
De Conftantinople , le 10 May.
Oftte Armée Navale eft prête à fe
mettre en Mer ; le Capitan Baffa qui
la doit commander , n'attend que les Bâtimens
de tranfport qui viennent de Chypre,
d'Alep , d'Alexandrie , de Mélédé , de
Rhodes & de Smirne. Aprés la jonction de
tous ces Vaiffeaux , il fe mettra en Mer
pour aller tenter quelque defcente ; il y a
fur ce Convoy 150 Canons , quelques Mor
tiers , 20000 hommes de Troupes de débarquement
, & une grande quantité de
munitions de guerre & de bouche. Nôtre
Flote a efté renforcée de fix Sultanes du
premier & du fecond rang ; de cinq Galéaffes
, de fix Galéres , de fix Galiores &
de quatre Brulots : Nôtre Amiral a ordre ,
fans s'artêter à aucune entrepriſe, de chercher
& de livrer combat à la Flore Venitienne.
Les fix Sultanes, qui ont croisé pendant
un affés long - temps dans l'Archipel ,
ont enlevé dans ces Mers trois Felouques
Vénitiennes , avec un Batiment Malthois
qui eftoit chargé de toutes fortes d'armes ;
ces Prifes ont efté amenées dans le Port
de cette Capitale.
DE JUIN. 133
Le feu prit le deux de ce mois , à la maifon
du Caimacan Gouverneur de cette
Ville ; & fi on n'ût coupé le feu en abatant
dix ou douze maifons , le Serail couroit
risque d'eftre réduit en cendres . Il eft
arrivé à la vue de cette Ville 17000 hom.
mes venant d'Afie , qui fe font mis auffitôt
en marche vers Andrinople. Il y a actuellement
fur le Danube, p'us de 60 Saïques
destinées à porter à nôtre Armée de
l'Artillerie & des munitions . Tous les Miniftres
qui fe trouvent ici , font partis pour
Andrinople.
M
Andrinople , le 11 May.
Onfieur Stanian , un des Ambaſſadeurs
de S. M. B. pour la Médiation
, fir le 5. fon entrée publique avec les
cérémonies accoûtumées ; le même jour,
le Mufty fut dépofé & fut auffitôt remplacé.
Le 9. M. Stanian & M. Vvorteley
qui eft relevé par le premier , eftant allés
pour avoir leur Audience du Grand Vizir,
on leur déclara qu'il venoit d'eftré dépofé,
& qu ' Ibrahim Baffa Caimacan , autrement
Gouverneur de Conftantinople , Gendre &
Favori du G. S. avoit efté mis en fa place.
Cependant , le nouveau Vizir leur donna
Audience une heure aprés , & leur déclara
que
fon Prédéceffeur n'avoit efté démis de
cette dignité, que pour avoir fait paroître
trop d'éloignement pour la Paix que le G.
134 LE MERCURE
S. fouhaitoit ardemment : Qu'ainfi ce changement,
bien loin d'en apporter aucun aux
Négociations , feroit un moyen qui l'oc
cafionneroit plûtôt ; le principal obftacle
eftant levé. Le it , M. Stanian ût Audience
du G. S. & M. Wortley eftoir fur le
point de s'en retourner à Conftantinople ,
pour repaffer en Angleterre.
Comme le G. S.ne veut point hafarder de
Bataille cette Campagne , au cas que la Paix
ne fe concluë pas , le nouveau Grand Vizir
a des ordres précis de prendre fi bien fes
mefures , qu'il n'y foit point forcé par les
Impériaux Pour cet effet , la grande Armée
Ottomane fe contentera de couvrir
Niffa , tandis que le Prince Ragotzi tâchera
de pénétrer dans la Tranfilvanie avec celle
qu'il aura fous fon commandement ; à
quoi cependant il y a peu d'apparence ;
puifque les Turcs ne lui ayant pas fourni
les fonds pour une telle entreprife , il fera
hors d'état d'exécuter ce projet.
AFFAIRES DU NORD.
A Mofcon , le 10 May.
Utre les perfonnes qui ont cfté exécutées
ou punies fi févérement dans
cette Capitale , & dont nous avons fait
mention dans nôtre dernier Mercure , le
Prince de Sibérie , aprés avoir paffé par les
DE JUIN. 135
Baguettes, trois fois en trois jours différens ,
a cfté condamné à une prifon perpetuelle.
Les Princes Szerbaroy & Kilhoffe , les Princeffes
Trourova & Barbara , le Comte
de Chérémetof , Mrs Sabakın , Alexandre
Lopukin , Guarite , Voiow , Podiaque &
quinze autres , ont efté chatiés par le Knout:
Une partie a efté enfuite envoyée fur les
Galeres , & l'autre exilée en Sibérie ; tous
leurs biens qu'on fait monter à plufieurs
millions , ont efté confifqués. Le Prince
Doloruki , aprés avoir efté appliqué à la
Queſtion , a efté conduit fous une bonne
garde à Peterbourg , où l'on préfume qu'il
y aura de nouvelles exécutions . La Czarine
précédente époufe du Czar dont ce Prince
fe fepara en 1692 , & la Princeffe Marie
Iwanowna Niéce de S. M. Cz qui avoient
efté ci devant bannies de Mofcou , font parties
par
ordre du Cz. pour le venir trouver
à Peterbourg. Les Paffages de Moſcovie
* Fille ainée de Jean Alexiovvitz né en
1663 , proclamé Czar en 1682 , mort imbecille
le 29 Janvier 1696. Elle eft foeur de
Catherine , mariée le 19 Avril 1716 an Duc
Regnant de Mekelbourg- Charles Leopold ;
& d'Anne , mariée le 13 Novembre 1711 ,
a Frideric- Guillaume Duc de Curlande
venve depuis le 21 Janvier 171 : Ellea ·
encore deux feurs filles , quifont Theodofie
& Profcovic'
136 LE MERCURE
en Pologne ,font étroitement gardés par les
Ruffiens , qui ne laiffent entrer perſonne
dans ce dernier Royaume , fans eſtre muni
de Paffeports ; & cela , pour empêcher l'évafion
des Partifans du Czarovvitz desherité.
Les Troupes Mofcovites , qui ont eſtć
commandées pour entrer dans le Pays des
Turcs & des Tartares , marchént en deux
colonnes ; l'une vers Azof , & l'autre vers
le Pays des Tartares : Il fe répand un bruit,
que ceux- cy eftant venus à leur rencontre,
les avoient attaqués avec tant de furic
qu'ils les avoient prefque tous fabrés .
•
L'Ambaffadeur Turc envoyé au Czar par
le Grand Seigneur, fe trouve actuellement
à Kiof. Le Grand Seigneur a fait prendre le
devantà Kapéfi Baffa,pour aller à la rencontre
de l'Ambaffadeur du Czar.
A Péterbourg le 6 Juin.
Epuis le retour du Czar en cette
Viile le Prince Alexis Pétrovitz
exhérédé , la Czarine fa mere & la Princefle
Marie, font arrivées ici le 2 , d'où
elles doivent eftre dans peu transférées
à Melbourg , Ville fituée fur le Lac
Ladoga , où ces infortunées Princeffes feront
téléguées , pour y paffer le reste de
leur vie . On a trouvé aufli le moyen d'enlever
d'Allemagne , la Maîtreffe du Czaro-
1
DE JUIN. 137
rovitz exclus . Elle a efté pareillement amenée
ici. On lui a trouvé des fommes confidérables
d'argent , avec quantité de bijoux
précieux & des habits magnifiques :
On eft dans la derniere furprife , comment
ce Prince a pû s'attacher à cette fille
qui n'eft point du tout aimable ; car , outre
qu'elle n'a rien d'engageant dans toute
fa perfonne , elle eft d'une fort petite ftature
& de trés baffe naiffance . On lui a
faifi tout fon trouſſeau , & on l'a miſe en
lieu de fûreré ; on fçaura apparemment
dans peu quelle fera la deftinée. A l'égard
du Czarovitz , il tâche à préfent par une
conduite bien différente de la premiere ,
de rentrer dans les bonnes graces du Czar
fon pere. En voyant un changement fi
furprenant , on ne peut s'empêcher de
déplorer le malheur de ce Prince , dont
le fort pouroit bien égaler un jour celui
de l'Enfant prodigue.
Le Lieutenant Général Knece Vafili Dologruskia
efté mis aux arrefts ; il court rif
que de recevoir un plus rigoureux châtiment
que celui de l'exil . Le Prince Konrakin
eft en danger de perdre la vie .
L'Amiral Apraxin ayant efté reconnu innocent
, a efté remis en liberté : Mais avant
que de pouvoir eftre juftifié , ce Seigneur
a effuyé le plus affreux des tourmens ; car ,
pendant que deux Boureaux lui enlevoient
Ja peau à coups de baguettes , on y joi-
6
M
138 LE MERCURE
gnoit encore un fuplice beaucoup plus
cruel ; puifqu'il eftoit obligé de marcher
nuds pieds , en courant fur des pointes de fer
dont toute la chambre eftoit hériffée. Le
Général Kneus Glibof qui a eftè empalé vif,
& qui n'est expiré qu'aprés 1 heures de
douleurs les plus aiguës , a efté condamné à
ceterrible fuplice , pour avoir attenté à la
vie du Czar fon Maître.
Il est arrivé dans ce Port 12000 hommes
de Troupes réglées , & 2000 Matelots
étrangers , deftinés au fervice de nôtre
Flote , qui féra compofée de 40 Vaiffeaux
de guerre , monté chacun depuis se
jufqu'à cent pieces de canon ;il y a de plus
50 , tant Bâtimens que Galéres.
Les Officiers des Régimens Mofcovites
qui font actuellement en Curlande ,
ne font plus myftére de dire , que le prétexte
pour lequel ils reftent dans ce Païs ,
n'a point d'autre fondement , que celui
du Mariage qui fe négocie entre la Ducheffe
de Cande Niéce du Czar , avec
le Prétendant ; & que ce dernier devoit
fe rendre dans peu dans ce Duché pour
confommer cette affaire ; ce qui détruiroit
en quelque façon la nouvelle qui s'êtoit
répandue , que le Czar avoit écrit une
Lettre au Roy de la Grande Bretagne ,
par laquelle il l'affûroit que ces bruits
eftoient faux , & qu'il avoit même donné
ordre au Duc d'Ormond de fortir de
Les Etats.
DE JUIN.
139
Tous les Négocians étrangers établis
dans les Etats du Czar , ont efté obligés
de prêter le ferment ordonné , pour_reconnoître
le jeune Czarovitz , Succeffeur
dss Etats de S. M. Cz.
Le Baron de Gortz & le Comte de Gillemborg
, en partant de Stockholm pour
fe rendre dans l'Ifle d'Aland , eftoient précédés
par un Drapeau blanc , comme un
Avant-Courier d'une Paix certaine avec S.
M.Cz. qui a nommé pour les Plénipotentiaires
, le General Bruce & le Conseiller
d'Etat Otterman . Il y à à Stockolm pluheurs
Vaiffeaux préts , pour le tranfport des
Troupes dans les Places qui feront renduës
à S M. S. de même que la Livonie. Qu'à
la verité, Rével fera rafé , &
que pour
dédommager
le Czar des dépenfes immenfes
qu'il y a faites, le Roy de Suede cédera à S.
M.CZ, un lieu en Livonie,propre à y eftablir
un Port commode. Quoiqu'on ne
doute prefque plus que ces deux Princes ne
foyent d'accord, & què la ratification du
Taé ne le faffe , à ce que l'on affûre, au
15 de Juin , on auroit lieu de foupçonner
que cette Négociation n'eft pas auffi
avancée qu'on le publie , puifque un Corps
de Troupes Mofcovites fe difpofe à marcher
fous les ordres du Général Repnin
vers Dantzik, pour obliger par la force la
Régence de cette Ville, à fournir les quatre
Frégates qu'elle s'eft obligée de mettre en
Mij
140 LE MERCURE
Mer contre les Suédois ; joint à cela , que
le Czar a donné les ordres pour renforcer
de nouvelles Troupes, celles qui font dans
la Finlande.
Il y a quelques jours , que dix Déferteurs
ayant efté condamnés de paffer pendant
trois jours confécutifs par les Baguettes
, ils furent deshabillés en plein
Marché , à l'exception d'un feul , qui fie
réfittance . Comme on voulut l'y contraindre
, le jeune Soldat beau & & bienfait
, répondit qu'eftant fille , elle aimoit
mieux mourir , que de fe voir expofée
nuë en public . On la mena dans une maifon
particuliere , où ayant efté vifitée ,
on reconnut qu'elle n'en avoit point impofé
fur fon fexe. On lui fit grace fur le
champ & on lui donna des habits de
femme. Un Officier en eft devenu fi fort
amoureux , qu'il veut l'époufer. Cette
jeune perfonne âgée de 2 1 ans & de bonne
famille , a fait fix campagnes , & a
toujours très bien rempli le devoir d'un
brave Soldat & d'une perfonne d'honneur.
POLOGNE.
A Varfovie le o Juin.
'Aga Ture partit d'ci le 25 de May,
pour
fe rendre au Château de * Reuffen
, où il arriva le fix de Damchim
* Il eft fitué dans la Grande Pologne
appartient au Roy Stanislas.
DE JUIN. 14.1
conaccompagné
de plufieurs Sénateurs Polonois.
Il defcendit à cheval devant le
Pont du Château , où il fut complimenté
par le Général Munch , au nom de S.
M. Il fut enfuite conduit à la Salle de
l'Audience ; mais , avant que d'y entrer ,
on lui fit ôter fon fabre : S'eftant avancé
jufqu'à 4 ou 5 pas prés du Trône , il
falua Sa Majefté , tous les Princes ,
Sénateurs , & gros Seigneurs qui l'environnoient.
Aprés quoi , il remit entre les
mains du Grand Chancelier de la Cou
tonne , une Lettre de la part du Grand
Seigneur fon Maître , & aprés avoir fait
une profonde révérence , il s'éloigna
& fit un Difcours au Roy qui
tenoit en fubitance ; qu'il avoit efté envoyé
par le G. S. fon Maître , pour remercier
S. M. de ce qu'elle avoit obfervé
réligieufement le Traité de Carlovitz
: Que S. H. la prioit de vouloir entretenir
, comme par le paffé , l'harmonie
qui regne depuis tant d'années entre
l'Empire Ottoman , le Roy & la République
de Pologne ; qu'aurefte , le Grand
Seigneur requéroit de S. M. de vouloir
accepter conjointement avec l'Angleterre
& la Hollande , la médiation de Paix
qui fe négocie actuellement à Paffarovitz :
Ayant fini , le Grand Chancelier de la
Couronne lui répartit au nom du Roy ,
qu'on lui répondroit par écrit . S'eſtant re142
LE MERCURE
tiré , le Grand Maréchal de la Courone
le reconduisit à fon Hôtel , où il lui donna
un repas de la derniere magnificence .
L'Ambaffadeur des Tartares qui a féjourné
10 jours à Lemberg , avec une
fuite de 30 chevaux , eft deffrayé aux dépens
de la République , & doit fe rendre
auffi à Reuffen , pour y avoir audience
du Roy .
On a reçû avis de l'Ukraine Mofcovite
, qu'on y avoit arrêté tous les Gentilshommes
, Marchands & Paffagers ;
on ne fçait que penfer du motifde ces violences
; il n'y a que l'avenir qui nous les
dévoilera .
Les Etats de l'Electorat de Saxe fe font
féparés , aprés avoir accordé au Roy Ele-
&teur le fubfide ordinaire , outre 2 millions
payables en 4 ans ; & cela pour témoigner
leur fatisfaction de ce que S. M. s'engage
par un Edit , à maintenir les Sujets Prote
ftans dans le libre exercice de leur Religion ,
& à ne permettre d'autres Chapelles que
celles qui ont efté érigées à Drefden &
à Léipfick pour les Catholiques Romains
. S. M. a auffi déclaré qu'elle veut
bien fouffrir se Familles Juives dans cet
Electorat.
DE JUIN. 143
PRUSSE
De Berlin , le 12. Juin.
•
›
A Charge de Préfident de la Societé
des Sciences , vacante par la mort de
M. Gofrid Guillaume de Leibnitz , ci- devant
Confeiller privé de S. M. fut conférée
ces jours paffes par le Roy à M. Jacques
Paul de Gundling , fon premier Maître
des Cérémonies , Confeiller des Appels
Confeiller privé des Guerres , des Finances
de la Chambre de Juftice , & Hiftoriogra
phe : Ce choix a êté généralement applau
di par la Societé . M de Gundling y a efté
introduit par les Directeurs , à l'inftance
de M. de. Prinz Miniftre du Roy & Protecteur
de la Societé : Tous les Membres fe
font trouvés à cette folemnité , dont l'ouverture
s'eft faite par M. le Vice- Préſident
Frideric Jachvviz Confeiller de la Cour.
On exécuta le 8. dans cette Ville , un nommé
Stifft Serrurier du Château , & le fieur
Runck Châtelain du Palais. Le premier
fut d'abord conduit à pied au lieu du fupplice
, ayant derriere lui fa femme qui le fuivoit
: Le fecond eftant attaché à une cha
rette , fuivi auffi de fa femme , marchoit ,
nud de la ceinture en haut , à reculons : Le
Boureau , pendant le chemin , le tenailloitavec
des tenailles ardentes. Le Serrurier fut roüé
144
LE MERCURE
vif , en préſence de fa femme & du Châtelain
, aprés quoi on fit fouffrir le même
tourment à celui ci.
Il y avoit prés de vingt- cinq ans que
ces malhûreux voloient les Tréfors du
Roy; le Serrurier fe fervant de faulles clefs
de concert avec fon Camarade qui l'intro.
duitoit dans tous les appartemens du Palais
. Il eft facile de s'imaginer les fommesconfidérables
qu'ils doivent avoir volées
outre les Bijoux & les Pierreries, dont on en
a trouvé plufieurs avec des Lingots & des
Médailles d'or , dans la maifon de ces deux
Criminels.
Le Roy eft entierement rétabli de fa
perite verole qui avoit fait craindre pour
fa vie. Il partit le 11. d'ici pour la Prufe .
5. Regimens Nationnaux ont pris poffeffion
des biens du Prince Radzivil , qui
eitoient engagés à S. M. Pr.
L
Hambourg , le 15.Juin.
Es Suédois tiennent toujours leurs def
feins fort fecrêts ; il y a apparence
que l'exécution qu'ils projettent , eft de trés
grande importance . Quoique tous les avis
que l'on en reçoit , varient de jour à autre ,
quelques Lettres de bonne main portent
cependant , que le Roy de Suéde fe difpofe
à pénétrer dans le Duché de Meckelbourg
avec 30. mille hommes , auxquels le Duc
en
>
DE JUIN
145
eh joindra 12000 , & que le Czar y en fera
paffet au moins 20 : Ce qui rend cette
nouvelle affez probable , c'est que le Duc
de Mexelbourg ne paroît point du tout fai
re attention aux Décrets du Confeil de
Vienne , & qu'il parle plus haut que jamais.
On craint auffi beaucoup pour la Saxe qui
eft dénuée de Troupes,par le détachement
de 10. à 12.mille hommes que le Roy Augufte
a fait paffer en Hongrie au fervice
de l'Empereur. On prétend même fçavoir
de bonne part , que S. M. S. doit joindre
inceffamment 20. Vaiffeaux à 40. autres
du Czar , fuivant un traité fecret dont on
ne doute plus. On veut auffi que le Roy
de Pruffe foit entré dans l'alliance de ces 2.
Princes Une telle union ne pouroit être
fuivie que d'évenemens étonans , & changeroit
entierement le fiftême des principales
Paiffances de l'Europe . Selon ces vues ,
il y a apparence que le Roy de Suéde &
le Czar n'éclateront qu'à coup fûr , & qu'ils
attendent certains évenemens pour fe déclarer.
Il est toujours certain que S.M.S. eft
trés néceffaire au Czar , pour cimenter &
établir un fondement folide , qui affùre
le Trône de Ruffie au jeune Czarov
vitz .
Le Roy de Suéde a nommé le Baron de
Gortz Sécretaire privé , & l'a élevé à la dignité
de Comte ; mais , cet habile Minifte
ne remplira les fonctions de la premie-
Juin 1718 ,
N
146 LE MERCURE
re Charge , & ne prendra le titre de Comte
, qu'aprés fon iétour de l'Ile d'Aland :
Plufieurs Seigneurs Mofcovites ont paffé à
Stockolm .
La Flote du Roy de Danemarex eft encore
dans le kioger Bucht ; on a feulement
detâché 4. Vaiffeaux de guerre & 3. Fregattes
, pour aller obferver la contenance
des Suédois , & pour avoir l'oeil fur les Bâtimens
qui viennent de Dantzic ou de
Konisberg. L'Efcadre Angloife de 10. Vaiffeaux
de guerre , qui arriva le 25. May
dans la Rade de Copenhague, s'y tient toujours
à l'ancre. On ne fçait point encore
quand elle mettra à la voile , tant par raport
au vent contraire , qu'à caufe de quelques
autres difficultés . Le Roy de Danemarck
fe trouve actuellement à Odenfée.
Les Pruffiens devoient le 14. évacuer
Vvifinar , & les Troupes de Hanovre en
feront autant, 3 jours aprés .
On écrit de Peterbourg du 8. que le
Czar s'êtoit embarqué pour le rendre à Rével
en Livonie , où l'on a commencé à travailler
aux nouvelles fortifications , & au
Havre de cette place : S. M. Cz . n'y féjourneta
que fort peu , ayant deffein de fe
rendre en Pruffe , pour s'y aboucher avec
le Roy de ce nom .
Le Duc de Mexelbourg Svverin continue
à exiger de la Noblefle fon confentement
fur les 3 points fuivans 19. Que-les
DE JUI N. 147
Députés de la Nobleffe qui fe font retirés à
Katzebourg,foient déclarés Rebelles , & leurs
biens confifynez. 20. Que la Noblesse qui
a intenté un Procez contre le Duc , annulle
fes Procédures. 3 ° . Que la Nobleffe fe
foumette au Duc , moyennant quoi S. A. S.
promet de faire ceffer toutes les exécutions ,
& de reftituer tous les biens à la Nobleffe ,
pour en jouirtranquillement ; mais la plus
grande partie n'y veut point donner les
mains. Il a fait pofter des Troupes dans
tous les paffages fur la Frontiere , pour vi
fiter tous les effets qui fortiront du Pays.
Par ordre de ce Prince , la Grande Maîtreffe
d'Hôtel de la Ducheffe Régnante , a efté
arretée avec fa fille & 2. Confeillers : On
les transfére fans pitié en Mofcovie , au
grand fcandale de tous les Sujets de ce
Souverain. On travaille à force aux nou- ,
veaux Forts traçez à Roftock. M. Fabricius
Gentil - homme ordinaire de la Chambre
du Roy de Suéde , eft paffé en Angleterre
pour porter au Roy de la Grande Brêtagne
la Déclaration de S.M. S. touchant
certaines propofitions qui concernent la
Paix du Nord.
Conférences de Paix tenues à Paffarovitz,
entre les Plénipotentiaires de S. M. Ï.
ceux de la Porte .
Onfieur le Comte de Virmond , premier
Ambaffadeur de S. M. I. arri-
Nij
148
LE MERCURE
va ici de la Cour de Vienne , le 1. de May .
Il y fit ce même jour for entrée publique
avec beaucoup de magnificence ; plufieurs
Officiers du premier rang vinrent au devant
de fon Excellence . Deux Efcadrons
de Cuiraffiers avec leurs étendars , trompettes
& timballes , l'accompagnérent jufqu'à
fon Quartier . Le Chevalier Sulton &
le Comte de Coliers , Miniftres Médiateurs
d'Angleterre & de Hollande , lui rendirent
enfuite la premiere vifite , & lui remirent
l'Original des Pleins - Pouvoirs de
l'Ambaffade Turque : M. Thalman ze . Miniftre
Imperial s'y trouva , comme ils l'avoient
demandé.
Le 15. les Plénipotentiares
de S. M. I.
& ceux de la Porte Ottomane, fe rendirent
réciproquement
les vifites & les complimens
ordinaires . Le même jour , ceux - ci
dépêcherent un Exprés à Andrinople au
Sultan leur Maître , & le 16. les premiers
en firent partir un autre pour la Cour Imperiale
. Ces 2. jours furent employés . à
régler toutes chofes pour l'ouverture des
Conférences,
Le 20 , il y arriva un Aga Turc venant
d'Andrinople , fuivi de vingt perfonnes
, avec la nouvelle , qu'à la follicitation
du Peuple , le Grand Vizir avoit eflé
dépofé , & qu'Ibrahim Bacha Gendre du
Sultan , avoit eſté mis en fa place . Ce nou-
Teaù premier Miniftre de la Cour Otto
DE JUIN . 149
mane remit à cet Aga une Lettre pour le
Prince Eugéne , & une autre , de complimens
aux Miniftres de l'Empereur, avec diverfes
depêches pour les Plénipotentiaires
du Sultan.
Les Pleins - Pouvoirs des Ambaffadeurs
Turcs ayant efté examinés par ceux de
l'Empereur , on a vû qu'ils n'êtoient fignés
que par le Grand Vizir dépofé ; au lieu que
ceux de l'Empereur l'êtoient de la main de
S. M. I. Outie cette nullité, il s'y est enco
re trouvé 3. difficultés effentielles . La premiere
conſiſte , en ce que dans les Pleins-
Pouvoirs des Turcs , il n'y eft fait aucune
mention des Vénitiens . 2 °. La Porte veu£
comprendre dans les négociations Mauro
Cordato Prince de Valaquie , pour lequel
la Cour Imperiale a un extreme éloignement.
30. Ces Pleins- Pouvoirs ne contien
nent point les explications & préliminaires
qu'avoient promis la Porte.
眢
"
Les Plénipotentiaires Turcs ont fait
infinuer par les Miniftres de la médiation
les réponses fuivantes 1 °. Que la fignature
des Pleins Pouvoirs par le Grand Seigneur,
n'eftoit point ufitée dans les négociations
& qu'elle n'eftoit néceffaire qu'à la conclufion
& ratification d'un Traité . 2º . Qu'à
l'égard des Plénipotentiaires Vénitiens , ils
demanderoient les ordres au Divan , pour
les y faire admettre. 3 ° . Que pour ce qui
concernoit Mauro Cordato , & une plus
Niij
150
LE MERCURE
ample inftruction, ils s'engageoient de fournir
dans 20 jours, la réponſe & la derniere réfolution
du Sultan. Sur ces promeffes pofitives
, on a encore accordé ce délay , pour
fçavoir à quoi on doit s'en tenir avec ces
Infidéles ; & c'eft là le fujer pour lequel les
2 Courriers ci -deflus , ont efté dépêchés dans
les 2 Cours . Ainfi on n'entamera point les
Conférences , que la Porte n'ait fatisfait
à ces quatre articles , en envoyant de
nouveaux ordres. En attendant , les Plénipotentiaires
de part & d'autre; font conve
nus d'un diftrict de Pais neutre qui est fitué
entre le Danube & la Morave ; afin d'eftre
à couvert des opérations de la guerre.
Le 30 , il arriva par Niffa un Capigi-
Bacha , autrement Gentil - Homme de la
Chambre du Grand Seigneur : Aprés avoir
falué les Miniftres Plénipotentiaires de S
M. I. il paffa dans le Quartier des Ambaffadeurs
Turcs , qui vinrent au devant de
lui avec un grand cortége , & le reçûrent
avec beaucoup de marques , d'honneurs &
de diftinction. Le 2 de Juin , on fçut que
ce Capigi Bacha avoit apporté aux Ambaffadeurs
Turcs un Plein - Pouvoir plus
étendu que le premier , & figné de la main
du Grand Sultan ; tant pour traiter avec
les Plénipotentiares de S. M. I. , qu'avec
les Minifties de la République de Venife .
Il fut envoyé aux Ambaffadeurs de S.
M. I. par le Sécrétaire des Miniftres MéDE
JUIN. Ist
diateurs . Ayant efté trouvé conforme aux
conventions propofées , le 5 , jour de la
Pentecôre , on entra en conférence. Ainfi ,
la fufpenfion d'armes qui expiroit ce jour
tà , a efté renouvellée .
M
A Belgrade le. 8.
Onfieur le Comte Général Mercy ,
eft actuellement occupé à affembler
un corps de 30 mille hommes dans
le Banat de Thémefvar , pour aller attaquer
Nicopoli .
Les Régimens Impériaux , qui ne font
pas encore tout à fait recrutés d'hommes
& de chevaux , qui eftoient dans la Servie
& dans le Banat de Thémefvvar ,
font tous en mouvement & en pleine
marche , pour le rendés- vous général de
nôtre Armée.
Le premier de ce mois , l'Aga des Janniffaires
s'eftoit avancé avec un gros
corps de troupes , la plupart Infanterie
, entre Sophie & Niffa . Sur cet avis,
l'Armée Impériale s'eftoit formée , & avoit
occupé le Camp de Semlim & de Cobya
Ony fait conduire toute la groffe artillerie
; on travaille actuellement à un
Pont de Bâteaux fur le Danube prés de
Koiluftch. Nôtre Pont fur la Morave eft
entiérement réparé. Qn eft péfentement w
occupé à nettoyer cette Riviere , pour la
Niiij
152 LE MERCURE
›
rendre navigable. L'on travaille auffi fans
difcontinuation à nos Ponts fur la Save.
Le Prince Alexandre de Virtemberg a le
commandement général des Troupes
pendant l'abfence du Prince Eugéne que
l'on attend à tout moment ici ; puifque
nous avons appris que ce Prince arriva le
'de ce mois à Bude , au bruit de toute
l'artillerie de cette Place. Les Turcs ont
formé un gros corps de Troupes, pour déloger
les nôtres des poftes qu'elles occupent
dans la Valaquie . On a lieu de foupçonner
que les Turcs ne tâchent de
gagner du tems , par la tenue du Congrés
de Paix , que pour le mettre par la
fuite en état de ne rien craindre de nous.
3
Un gros corps de Troupes Impériales
eft en marche avec un train d'artillerie ,
pour
fe rendre aux environs de Carlstad : 11
eft destiné à former l'attaque des Fortereffes
de Biahz & Zvvornick ; la premiere fituée
dans la Croatie , & l'autre dans la Bofnie.
A Vienne le 19 Juin.
14
E Prince Eugéne s'eftant rendu le
de May à Laxembourg , off tint auffior
aprés fon arrivée , en préfence de
Empereur , un grand Confeil fur la
fituation préfente des affaires de la Guerre .
Les Equipages de ce Généraliffime partirent
le 23 pour Belgrade : Ce Prince , aDE
JUI N. 153
prés avoir pris congé de l'Empereur , de
I'Impératrice regnante & des deux Impératrices
Douaitieres , partit le 19 du
paffé de cette Ville en pofte , pour le rendre
à Fifchement , & delà par eau à Bel
grade... S. A. S. donna quelques jours
avant fon départ , un repas magnifique
dans les Jardins de fon Palais , à plufieurs
Seigneurs & Dames : Une des plus jolies
de la Compagnie lui porta une rafade , &
but à l'hureux fuccez d'une prompte Paix ;
afin qu'elle ût le plaifir , avant la fin de
l'Eté , de le revoir dans le même Jacdin
, le verre à la main : Sur quoi , ce Prince
lui ayant adreffe une autre rafade ,
ainſi qu'au Général Comte de Véhlen , il but
aux plus grands progrès des Armes de l'Empereur
; de forte qu'il pût cette Automne ,
leur envoyer d'Andrinople , des Poires des
Jardins du Grand Seigneur.
.M . Fleiſchman troifiéme Miniftre Plénipotentiaire
de l'Empereur , partit d'ici
le 24 de May , pour fe rendre par cau
à Paffarovitz.
La négociation du Roy de Sicile en
cette Cour , a efté infructueufe , quoiqu'il
ût dans fes interêts un Parti puiffant. Les
Miniftres de ce Prince s'en font retournés
en pofte, fans prendre congé de ceux avec
lefquels ils avoient traités . On regarde
préfentement comme une affai
re décidée , que le Prince de Pied154
LE MERCURE
mont n'époufera pas une des Archi Ducheffes
fille de l'Emper. Jofeph. On ne s'eſt déterminé
à prendre cette deniere réfolution ,
que fur une Lettre du Roy d'Angleterre
S. M. I. par laquelle, il déclare en termes
expiés , qu'il ne pouvoit pas envifager ce
Mariage avec d'autres yeux , que fi on accordoit
une de ces Princeffes au Prétendant;
puifque ce feroit fournir par cette Alliance
an Duc de Savove , un moyen prochain d'ébranler
la fucceffion du Trône d'Ang'eterre
, & la rendre chancelante .
M. Schaub Secretaire d'Angleterre fort
connu par fon expérience & fon habileté ,
partit d'ici le 24 du paffe pour Paris , &
de là , pour retourner à Londres : Il eft
chargé de tout ce qui regarde la triple Alliance
, & felon toutes les apparences , de
la quadruple ; puifque tous les obſtacles ,
qui fe font préfentés au fujet de la Neutralité
d'Italie , ont eſté ſurmontés . Par ce
Traité ro L'Empereur ne doit point appréhender
qu'il s'élève d'orages dans l'Empire
à fon préjudice , n'ayant préfentement
rien à craindre de la France : 20. Le
Danemarck eftant en bonne intelligence
avec 1 Angleterre , par conféquent les Confeils
de M. de Bernsdorff ne feront point
rejettés à Copenhague : 0 La Cour de
Pruffe entend trop bien fes interefts , pour
entrer dans des engagemens avec la Suéde
& la Mofcovie ; & il n'y a pas lieu de foupçonner
qu'elle prenne part à l'affaire de
$55
DELIN. agi‚I N.
Mckelbourg ; avec tant plus de fondement
que la Pologne & l'Electorat
de Saxe font dans une parfaire harmonie
avec S. M. I. On en peut juger par la
réfidence du Prince Electoral de Saxe auprés
de l'Empereur : Qu'on joigne à ces
confidérations , les deux beaux Régimens
Saxons qui font entrés au fervice de
S. M. I. dont l'un d'Infanterie eft compofé
de 4500 hommes , & l'autre de Cuiraffiers
de 12 Compagnies à 72 hommes
chacure . Ces deux Régimens ont paffé
en revûë devant S. M. I. On convient
unaniment que rien ne furpaffe le dernier
, foit par rapport aux Officiers , aux
Cavaliers & aux chevaux . Les Recruës qui .
ont paffé en grand nombre , tant à pied
qu'à cheval , pour les Réginiens Bavarois
, font bonnes ; mais elles ne font pas
fi belles. On croit à préfent que les deux
Princes Electoraux de Bavière & de Saxe ,
pouront bien époufer les 2 Archiducheffes .
On prétend que l'on a envoyé un Exprés
en Mofcovie , avec proteftation contre
tout ce qui a efté fait en faveur du fils
du fecond Lit du Czar , au préjudice de
l'Aîné ; tous nos Jurifconfultes les plus verfez
dans les Loix , foûtenant que cette
exhérédation ne peut pas avoir fon effer .
Nos Plénipotentiaires font commodément
logés à Paffarovitz , mais le Procurateur
Ruzini , faute d'une maifon convenable
, a eſté obligé de fe retirer fous des.
LE MERCURE
*
tentes : Il a vifitas y grand équipage les
Miniftres Impériaux , & ceux qui fervent à
la Médiation. Il a dépêché un Courier
à fes Maîtres , pour les informer que les
Plénipotentiaires Turcs eftoient dans la
difpofition de l'écouter ; ce qui calmera un
peu les inquiétudes des Vénitiens , qui craignoient
avec quelque raifon, qu'on ne voulûr
pas les admettre dans le Congrés.
La Cour vient d'eftre informée que les
Turcs affembloient un Corps de dix mille
hommes en Bofnie ; dans le deffein de
nous enlever Vailova qui eft un pofte
trés avantageux en Servie. ils l'ont déja
manqué une fois . Cette Place eft actuellement
pourvue d'une bonne Garniſon ,
& de tout ce qui eft néceffaire pour la
deffendre : Ils projettent en même tems ,
de faire une courfe avec un gros Corps
de Cavalerie vers Belgrade , & d'y mettre
tout à feu & à fang. Sur ces avis , le
Général Baron de Balté , qui commande
en Chef en Servie , a fait marcher de
l'Infanterie & de la Cavalerie avec fix pié
ces de canon , afin de prévenir les mouvemens
des Turcs . Notre Camp de Semlim
groffit tous les jours . Le Prince Eugéne
a donné des ordres au Général Mercy
d'exécuter un deffein fort fécret dont
on entendra parler bientôt .
De Francfort , le 20Juin.
Es Troupes ne font pas encore en
marche pour l'exécution de Rheinfelds;
DE JUIN. 157
& les deux Compagnies du Regiment
Arnang , font partagées au tour de Vvor.
ms , pour faire des rectuës . Le Prince
de Heffe - Caffel a voulu céder & évacuer
la Ville de Rheinfelds , & garder les Ouvra
ges extérieurs jufqu'à la prétendue fatisfaction
: On a crû d'abord que le différent
pouvoit eftre terminé fur ce pied ;
mais , la Cour de Vienne a rejetté cette
propofition ; de maniere que l'on croit
préfentement que le Prince de Heffe . Caffel
dirigera fes réſolutions , fuivant les Affaires
du Nord & du Roy de Suéde. Les
Cercles font de nouveau affemblés dans
cette Ville , pour déliberer fur cette exécu
tion : On affùre cependant , que fi le Prince
de Heffe - Caffel fait mine férieufe de
youloir réfifter , cette entreprife ne fe fera
pas ; puifque , tant que les Troupes Palatines
ne feront pas en mouvement , il n'y
a point d'apparence que l'on tente quelque
chofe contre cette Fortereffe.
L
,
De Cologne , le 20 Iuin.
E 28 du mois paffé , il fe tint dans le
Chapitre de notre Métropolitaine une
Affemblée Capitulaire de Chanoines
dans laquelle on fit la propofition de la
Coadjutorerie de cet Archevêché pour un
Prince de Baviere. Les deux Princes de ce
nom , qui eftoient auprés de l'Electeur de
Cologne leur Once , ayant receu deux
158 LE MERCURE
Couriers du Séréniffime Electeur leur Pere ,
prirent la Pofte pour Munick où ils an
rivérent le 5 : Ils in partirent le 7 pour fe
rendre à l'Armée Imperiale qui s'eft formée
fous Belgrade . Le Prince Héréditaire
Palatin de Sultzbach , partit le 2 , du mois
paflé pour la Hongrie."
Les nouvelles de 1 Empire portent , que
l'Empereur ayant deux Paix à faire , l'une
avec l'Espagne & l'autre avec la Porte , fe
réglera fur le parti que prendra la Cour
d'Espagne. Si cette derniere Couronne refule
un accommodement avec l'Empereur ,
malgré la triple Alliance , il fe déterminera
à faire la Paix avec la Porte qui eft
actuellement réfoluë d'abandonner à S.M.
I. non - feulement toutes les Conquêtes
des deux dernieres Campagnes ; mais , de
céder encore la Bofnie , Bihaz en Croatic,
& un Port de Meren Dalmatie. On croit
que la Porte , dont la fituation des affaires
eft en trés mauvais eftat , accordera tout ;
& qu'ainfi , on entendra plûtôt parler de la
Paix des Turcs , que de celle de l'Espagne
qui perfévére conftamment dans fes
jets contre les Etats que pofléde l'Empereur
en Italic.
PAYS - BAS.
pro-
A Bruxelles le 25 Juin.
E Comte de Vehlen eft ici de retour
de Vienne , & a repris le commande .
ment des Troupes . M. le Marquis de Prié
DE JUIN. 159
a ordonné , de la part de l'Empereur, à M.
de Lanoy Adminiftrateur de la Provincede
Namur , de faire affembler les Etats de
cette Province , pour lever un Subfide ordinaire
& extraordinaire. Le 21 du paffé, le
nouveau Confeil de Régence s'affembla
pour la premiere fois au Palais , où le Marquis
de Prié affifta & prit la place en qualité
de Prefident , comme reprefentant le
Gouverneur Général . Le 24 fur le midi , ily
ût une Emotion populaire qui continua
jufqu'au foir du vingt - fix : Ce qui
l'occafionna , ce fut le refus que les Députez
des Nations & des Corps de Métiers
firent, de prêter le nouveau ferment qui leur
avoit été propofé par le Marquis de Prié.
Un Bourgeois l'ayant figné pour donner
l'exemple , & la Populace en êtant informée,
courut à fa maifon pour le tuer : Il n'ût que
le temps d'échaper à cette premiere fureur,
en le fauvant dans un cabaret . Le Peuple
l'ayant manqué , tourna toute fa rage contrele
Sieur Décker Bourgmeftre , pilla fa
maifon , brifa les vitres , expofa à l'encan
une partie de fes meubles , & jetta fes papiers
& fa belle Bibliotheque dans la Kiviere.
La Garnifon courut aux armes & ,
s'empara des grandes Places : Les Bourgeois
de leur côté s'armerent & occupérent le
grand Marché : Pendant tout ce tumulte,
les Portes de la Ville furent fermées. Les
Magiftrats ne trouvèrent pas de moyen plus
160 LE MERCURES
h
prompt pour appaifer cette fédition , que
de faire retirer les Soldats de la garnifon.
Le 25 , le Marquis de Prié fit fçavoir aux
Bourgeois , que fur les 6 heures du foir on prêteroit
l'ancien ferment ; ce qui remit d'abord
le calme dans les efprits . Les Doyens
des Corps des Métiers prêterent enfuite le
ferment de fidelité , fuivant le Réglement
de l'année 1619 , & firent une députation
de cinq ou fix d'entr'eux au Marquis de
Prié ; pour le remercier de ce qu'il avoit
bien voulu les rétablir dans leurs anciens
Priviléges , & pour affûrer en même tems
S. Ex. qu'ils fe comporteroient déſormais
comme de fideles Sujets de l'Empereur , &
qu'ils contribuëroient de tout leur pouvoir
aux befoins preffans de S. M. 1.
L
HOLLANDE.
A la Haye le 24 Juin .
Es Etats Généraux ont déclaré aux
Provinces particulières , que les Miniftres
de la Grande Bretagne & de France
qui réfident à la Have , leur avoient communiqué
un projet de Traité , pour accommoder
les différens qui font entre l'Empereur
& le Roy d'Efpagne ; & que leurs Maîtres
défiroient que cette République concourûc
à leurs efforts , pour amener cette
négociation à une hûreufe fin , dont les
DE JUIN.
161
•
Conditions avoient déja efté acceptées par
l'Empereur. Les Etats des Provinces refpectives
ont pris cette affaite en confidé
ration , & ceux de Frife ont déja envoyé
leur confentement à l'Etat , pour entrer
dans les mesures qui leur ont efté pro .
pofées à cet effet . Il n'y a prefque pas
à douter que les autres Provinces n'acceptent
avec joye ces propofitions , & que
la Guerre funefte dont l'Europe eftoit menacée
, ne fe convertiffe en une Paix &
tranquilité folide & durable.
L'Efcadre que les Etats ont réfolu d'envoyer
dans la Mer Baltique , ne fera pas
de beaucoup fi forte qu'on l'avoit cruau
Commencement .
Comme le Prince de Kurakin Ambaffadeur
du Czar , eft fouvent en conféren
ce avec l'Ambaffadeur d'Efpagne , on veut
inferer dela, qu'il fe négocie quelque Traité
d'Alliance entre ces deux Puiffances .
Le Comte de Cadogan Ambaffadeur
de S. M. B. eftant de retour d'Anvers où il
eftoit allé s'aboucher avec le Marquis de
Prié, fit fon entrée publique avec les cérémonies
accoûtumées : Il a û depuis , plufieurs
Conférences avec les Députez de
P'Etat & les Seigneurs de la Régence.
Un pauvre Prêtre François , qui s'eftoit
retiré depuis quelques années à Roterdam ,
parut ces jours paflés , fans fouliers & fans
habit , au milieu de la Bouice , à l'heure
O
162 LE MERCURE
que tous les Marchands s'y eftoient affemblez.
Il s'écria auffitoft d'une voix
tonante . Iln'y a qu'un Dieu. Les plus courageux
s'eftant approchés de ce pauvre
'homme , lui trouvérent en main un papier
contenant 4 propofitions extravagantes
11 leur dit qu'il eftoit infpiré du
Très -Haut , & qu'il avoit ordre de leur
annoncer fes vifions. Il prétend avoir prédi
la mort de Louis XIV , celle de la
Reine Anne d'Angleterre , &c. On l'a
mis en lieu de fûreté , & on a écrit à un
de fes frères qui est établi à Paris , pour qu'il
en prenne foin.
L'Infant Don Emanuel de Portugal & le-
Comte de Tarroca Ambaffadeur de cette
Couronne , ont efté vifités de la plupart
des Miniftres.
Le Marquis de Chasteau -Neuf Ambailadeur
de France a notifié aux Députez des
Etats Généraux la mort de la Reine Douairiere
de la G. Bret . Ce Miniftre a affûré
en même tems ces Meffi . que le bruit que
des Etrangers avcient répandu malignement
, tant de vive voix , que dans
les écrits publics , d'une déclaration verbale
de cette Princeffe au lit de fa mort,
touchant le Prétendant , eftoit une calomnie
affreufe Bien loin de l'avoir défavoué
pour fon fils , cette Princeffe fit venir le
premier jour de fa maladie Milord Midleton,
pour déclarer fes dernieres intentions,
DE JUIN. 163
& faire fon Teftament en faveur du Che
valier de S. Georges , à qui elle a témoigné
jufqu'au dernier moment de la vie, une
tendreffe des plus vives , & affez connuë
de toute l'Europe.
ANGLETERRE.
A Londres le 23.
Safaice ,qu'il ne vouloir pas entrer dans
UR la Déclaration que le Roy Philippe
le projet d'accommodement, à moins qu'on
ne luy reftituât tout ce qu'il prétend luy appartenir
en Italie , a fait dérerainer le Roy
de la Grande Bretagne à donner ordre au
Chevalier , Georges Bing de mettre à la
voile , pour aller dans la Méditerannée : En
effet, cette Efcadre confiftant en un Vaiffeau
du fecond rang , ir du troifiéme & 8 du
quatrième , outre les Galiotes à bombes ,
Brulots & autres Bâtimens , fit voile le 1 z
au foir de Portsmouth , & alla à Sainte - Helene
d'où elle fe remit en Mer le 14 un
vent frais d'Eft étant furvenu , on la perdit
de vûë fur le midi . Plufieurs font dans l'opinion
qu'elle préviendra celle des Efpagnols
en Italie , & qu'elle aura le temps de
couvrir les Côtes du Royaume de Naples ,
fans commettre aucune hoftilité contre les
Efpagnols ; mais , le plus grand nombre prétend
au contraire, que ces derniers auront
O ij
184 LE MERCURE
prévû toute nôtre manoeuvre, &qu'ils auront
pris les devants. Que même , ils pouroient
avoir tout autre deffein , comme celui de
débarquer leurs Troupes fur les Côtes de
Gênes , & de les faire marcher de là dans le
Milannois , pour agir de concert avec le
Roy de Sicile , & s'emparer de ce Duché
où il n'y a que fort peu de Troupes pour le
défendre. Qui ne voit que par la conquête
de cet État , ces deux Puiffances empêcheroient
que l'Empereur n'envoyât des Troupes
en Italie ?Au lieu que l'Eſpagne auroit
la facilité de recevoir celles que S. M. Catholique
a negociées en Suiffe , & qu'on fait
monter jufqu'à 20000 hommes. Tout cela ne
pouroit - il pas le faire , fans que l'Efcadre
Angloife y pût apporter aucun empêche.
ment? Dans lequel cas, les dépenfes extraordinaires
qu'on a faites pour l'équiper, feroient
infructueufes ; ce qui pouroit
n'être pas moins defagreable à laNation que
préjudiciable au Ministére:
On convient cependant affez unanimement
, que le Chevalier Georges Bing ne
doit exécuter les ordres qu'il a reçûs du
Roy, que to. Il n'ait fait fçavoir fon arrivée
dans le détroit au Colonel Stanhope ,
Envoyé de S. M. à la Cour de Madrid ;
aprés quoi , celui- ci doit la notifier par un
mémoire au Roy & lui déclarer , que fi
S. M. C. perfifte à ne pas vouloir accepter
le projet d'accommodement qui lui a efte
1
DE JUIN.
165
propofé , l'Efcadre Angloife fera forcée de
favorifer les armes de l'Empereur ; que
cependant l'Amiral Bing, avant que de rien
entreprendre , attendra la réponſe de nôtre
Envoyé .
On ajoûte que cet Amiral a ordre , fi ôt
qu'il fera arrivé dans la Méditeranée , de
faire publier une proclamation , pour enjoindre
à tous les Sujets du Roy qui font
au fervice de S. M. C. qu'ils ayent à fe retirer
dans le tems qui leur fera marqué ,
& de le venir joindre , à peine d'être pourfuivis
comme Deferteurs , & punis fuivant
la rigueur des Loix.
Nos Marchands qui ont leurs Vaiffeaux
au fervice d'Espagne , ne s'inquiétent
pas peu de cette proclamation ; parce qu'elle
leur caufera des pertes confidérables :
Car,outre qu'ils font remboutfés libéralement
de leurs frais , & qu'ils ont reçû 2 .
mois d'avance , on leur paffe 15 pour 100.
plus qu'ils ne portent ; & on eftime leurs
Vaiffeaux , plus du double qu'ils ne vallent
; de forte qu'ils leurs feroient payés
fur ce pied , au cas qu'ils vinffent à périr
au fervice de S. M. C.
Comme depuis le départ de cette Eſcadre
, le vent a efté favorable , on croit
qu'elle n'employera pas plus de ro. à 12 .
jours pour aller à Lisbone , où le fieur Sargant
Agent des Commiffaires du Bureau de
I'Avitaillement,s'eft rendu,pour payer tout
IGG LE MERCURE
se dont elle poura avoir befoin..
Les Commiffaires de l'Amirauté expedierent
la femaine paffée de, nouvelles
commiffions pour équiper des Vaiſſeaux
de guerre : On affûre qu'on en doit armer
jufqu'à 10. ou 12. pour en former une
Efcadre qui fera commandée par le Capitaine
Carendish, & que c'eft dans cette vvuuëe
que l'on continue dans les 3. Royaumes à
preffer des Matelots : On veut que cette
Efcadre foit deftinée pour remplacer celle
qui eft employée contre les Corfaires de
Salé , laquelle doit joindre l'Amiral Bing ;
mais d'autres prétendent que l'Armement
que les Efpagnols font fur la Côte de Bifcaye
& de Galice, donne de la jaloufie à la Cour
de Londres , à caufe du grand nombre de
Mécontens qu'il y a dans les trois , Royaumes
de la G. Br.
On est toujours dans l'impatience de fçavoir
comment la Quadruple Alliance tournera
: Bien des gens croyent que nonobftant
le refus que font quelques Villes de Hollande
d'y entrer , cette affaire réuffira au
gré de l'Empereur. La raifon qu'on donne
de ce refus , eft fondée fur ce que le Etats
Généraux ne veulent agir dans cette conjoncture
, que comme Médiateurs , fans
prendre aucun parti ; afin de n'être pas
obligés d'entrer en guerre contre S. M. C.
non- feulement,parce qu'ils ne font pas en
état de la foûtenir, mais de plus, c'eft qu'enDE
JUIN. 167
reftant neutres , ils feroient pour lors tout
le commerce de l'Europe ; ce qui feroit un
moyen efficace , pour rétablir en peu de
tems leur crédit , & enrichir leurs Peuples :
Au lieu que fi l'Angleterre vient à rompre
avec l'Espagne , qui poura détourner cette
derniere Puiffance de confifquer pour plus
de deux millions fterlings de marchandifes
que nos Négocians ont à Cadix & dans les
autres Ports de cette Monarchie ? De plus,
nos Négocians craignent que cette Efcadre
ne donne de la jaloufie aux Turcs ; c'eft
ce qui leur a fair prendre la réfolution , de
'envoyer que peu de marchandifes, cette:
année, dans le Levant..
Le Roy a nommé l'Amiral Bing fon Plénipotentiaire
auprés du Roy de Maroc ,
pour traiter d'une paix ou d'une Tréve
avec ce Prince infidelle .
Jeudy dernier le Chevalier Eon Agent
du Roy d'Espagne , délivra un mémoire:
aux Directeurs de la Compagnie de la Mer
du Sud ; par lequel il déclare , que le Roy
d'Efpagne ayant fuffifamment de Marchandifes
de la Manuf. d'Angleterre , le Roy
fon Maître pouvoit s'en paffer cette année.
Cette propofition n'embaraffe pas peu la .
Compagnie qui a achêté des effets , pour
plus de 350000 fterlings : Cela donne lieu
à bien des raisonnemens .
On ne doute plus que le Traité de Paix
entre le Roy de Suéde & le Czar de
*
768 LE MERCURE
Mofcovie, ne foit conclû. On le croit mê
me ratifié par ces deux Monarques qui
doivent s'aboûcher,pour concerter les moyens
de mettre leurs deffeins à exécution.
C'eft ce qui fait préfumer qué l'Armement
Naval que le Czar preffe à Péterbourg,
ne peut être deftiné , que pour agir conjointement
avec l'Armée Navale de Suéde
, contre le Roy de Danemarck & fes
Alliés, ce qui n'intrigue pas peu la Nation ,
& fait craindre que le Roy , comme Electeur
d'Hanovre , fe trouvant intereffé dans
cette querelle,ne fe brouille avec ces 2 .
Puiffances ; tant à caufe que le Roy de la
G. Br . envoye tous les ans un fecours de
Vaiffeaux à S. M. D. qu'à caufe du Duché
de Brême que S. M. a achêté du Roy
de Danemarck que ce Monarque avoit
enlevé à la Suéde . Les Peuples , qui fʊuhaitent
jouir du répos & de la tranquitité
, appréhendent avec raifon que cette
guerre ne vienne jufqu'à eux .
M. Fabrícius Ministre du Duc de Holftein
, qui a efté depuis quelque tenis employé
pour un accommodement entre la
Grande Bretagne & la Suéde , arriva le 26.
du paffé en cette Ville , & alla le lendemain
rendre compte au Roy de fa commif
fion.
On débite ici une Lettre imprimée ,
qui porte en fudftance , que peu aprés la
mort de la Reine Douairiere d'Angleterre
DE JUIN. 169
terre , le Duc de ... fe
. fe tranſporta
au
Château de faint Germain en Laye , où ilvifita
tous les papiers de S. M. & y fit
appofer le Scellé . Ce Seigneur ayant
trouvé enfuite un Teftament qui n'eftoit
pas figné , le porta auffitôt à Mer le
Regent qui en prit la lecture . Par ce Teftament
, la Reine donne au Roy tous
les arrérages qui estoient dûs de fon Doüaire
par la Couronne d'Angleterre
, comme
aufli , les biens en fonds qui confiftent en
une Terre fituée dans le Comté de Cam
bridge . Ma le Regent en ayant communiqué
une copie à Milord Stairs , ce Sei- .
gneur l'envoya fur le champ au Roy fon Maître. On croit cette Lettre fuppofée par
le parti Jacobite , pour relever le cou .
rage & l'efpérance des Adhérans du Prétendant
.
On apprend de divers endroits des Provinces
; que le 8 , jour de l'Anniverfaire
du rétabliffement du Roy Jacques II .
les Jacobites s'eftant affemblez en grand
nombre à Vvoreefter , proclamérent le Prétendant
, fous le nom de Jacques III .
On a envoyé des ordres pour en faire un
chatiment exemplaire..
Des Lettres des Barbades du 1o Mars ,
portent qu'on y avoir reçû avis , que dix
ou douze jours auparavant , les Efpagnols
de Portorico avoient faccagé & pillé l'ifle
Angloife de Crabs ou du Cancer ; tué
Juin 1718.
P
LE MERCURE
tous les hommes , & enlevé les femmes.
On for informé le même jour , que
le fameux Pirate Benner avoit pris deux
Bâtimens Hollandois qui faifoient route
pour la Jamaïque , l'un de 18 piéces de
canon , l'autre de 24 ; & qu'ils avoient
débarqué les équipages dans une le déferte
.
On a publié fans aucun fondement , que
la Princeffe de Galles s'étoir promenée avec
le Roy dans les jardins de Kinfington ; qu'
elle y avoit û une longue conférence avec S.
M. , que cette reconciliation êroit, comme
faite , par la médiation du Baron de Berenfdorf
, du Comte Covvper & autres
Seigneurs ; & que le Prince de Galles devoit
être nommé Grand Amiral & Généraliffime
de toutes les Forces de la Grande
Bretagne Suivant les apparences, cette reconciliation
paroift aufi éloignée que jamais
.
Le 26 du mois dernier , la Princeffe qui
êtoit groffe de trois ou quatre mois , fit
une fauffe couche d'une fille à Richemond .
Le même jour , le Roy nomma Mrs de la
Motte , Blaigny , la Sabliere , Saumere ,
Heraud , Muciey & Villiers, pour Gentils-
Hommes fervans des jeunes Princelles . Certe
nomination donne une furieufe jalousie
aux Anglois , à caufe que les quatre premiers
font François , & le derniér, Ecof
fois.
DE JUIN. - 171
La Comteffe de Cowper a été rétablie
dans fes Fonctions de Dame d'honneur de
la Princeffe.
On parle du Mariage de la Princeffe Anne,
fille aînée du Prince de Galles , avec le
Duc d'olftein Neveu & héritier préfomptif
du Roy de Suede : On veut que la propofition
en ait êté faite par le Miniitre de
Sa Majefté Suedoife .
Les Juges Tracy , Prat & M. Montague
un des Barons de l'Echiquier , qui
avoient été commis par le Roy pour exercer
Office de G. Chancel , de la G. B. fe rendirent
le 25 à Kinfington , où ils remirent à
S. M. les Sceaux pour cette Charge : Le-
Lord Parker en fur auffitoft gratifié , & le
foir , S. M. fit l'honneur à ce Seigneur d'aller
fouper chez luy. Le même Lord a ob.
tenu du Roy la furvivance pour fon fils, de
la premiere place de Teller ou de Receveur
de l'Echiquier qui viendra à vaquer. En attendant
, S. M , luy a accordé par une Patente
1200 fterlings de penfion annuelle.
M. Prat a été déclaré Lord - Chef de la
Juftice à la place du Lord Parker
La nouvelle s'étant répandue dans le Public
,que le Comte de Cadogan, à fon retour
de fon Amb.ffade d'Hollande , devoit être
revêtu de toutes les Charges que poffède le
Duc de Malborough , il s'eft formé un
Parti confidérable,pour faire agiter cette affaire
dans la premiere Séance du Parlement,
Pij
172
LE
MERCURE
fous pretexte que ce feroit faire injuftice
à plufieurs Lieutenans Généraux qui font
plus anciens que luy. Ces Mrs prétendent
de plus , que ce feroit agir contre les
Loix & le droit de la Nation , de préferer ce
Seigneur qui eft Irlandois , à plufieurs braves
Officiers qui ont toûjours fervi avec
réputation ,& qui de plus , font nez Anglois ,
La Corporation des Orfévres de Dublin ,
brûla le mois dernier , la Chartre que le
défunt Roy Jacques avoit accordée à cette
Ville ; & on bût en cette occafion à la
fanté du Roy Georges , de la Famille Royale,
& à la deftruction de cette Patente.
Comme le Comte de Sunderland prétend
à la Jarretiere , par la mort du Comte
d'Albermale ; on ne doute pas qu'il ne l'obtienne
du Roy.
Le Roy êtant entré dans fa 58e année ,
la Cour fut fort nombreufe ; le Prince de
Galles fit tirer un feu d'Artifice à Richemond
, où il y eut un grand concours de
Seigneurs , de Dames , & de Perfonnes de
diftinction .
Le Général Palnus a été nommé Envoyé
extraordinaire du Roy à la Cour de
Vienne .
La plus grande partie de l'Eglife des Auguftins
qui eft à Edimbourg, fauta le 6 en
'air, environ fur le minuit ; ce qui caufa
une terrible frayeur . Il y avoit dans le
troifiéme étage de la Tour , une partie des
Magazins de la Ville .
DE JUIN. 173
ESPAGNE , ET PORTUGAL.
L
A Lisbone , le 8. Juin .
Es Officiers de la Doüane faifirent ces
jours paffés , un Vaiffeau Hambourgeois
, parce qu'on lui avoit trouvé 100CO.
livres fterlings d'or monoyé pour tranf
porter hors du Royaume ; ce qui eft défendu
par les loix du Païs à peine de mort.
Le Maître ût le bonheur de fe fauver chez
l'Envoyé de la G. Br. pour éviter d'être
pendu. Quoique ce Miniftre follicite fortement
la Cour en fa faveur , le Vaiffeau
a efté confifqué avec toute fa charge : L'argent
eft fi rare dans cette Capitale , que
l'on donne préfentement par mois, I pour
100. d'interêt.
Tout continue à être tranquille fur les
Frontieres ; les Efpagnols n'ayant fait aucun
mouvement qui donnât de la jaloufie
à la Cour de Portugal . Au contraire , celle
de Madrid , pour nous ôter toute défiance,
a envoyé des ordres à fes Troupes , qui
devoient former un Corps de 1 2. ou 15.
mille hommes en Eftramadoure , fur la
Frontiere de Portugal , d'en décamper pour
paffer dans la Province de Guipufcoa en
Bifcaye : Nous allons fort librement dans
les Places fortes des Efpagnols , & eux pareillement
dans les nôtres .
P iij
174
LE MERCURE
1
Les Corfaires d'Alger inquiétent beaucoup
les Côtes de ce Royaume ; il y en a
actuellement 6. qui croifent l'embouchure
du Tage.
Le Nonce du Pape & le Miniftre de
l'Empereur , follicitent vivement nôtre
Cour , pour engager S. M. à envoyer une
Efcadre au Lévant , qui joigne la flote
Vénitienne Elle reftera ici pour la garde
de nos Côtes , & pour affurer nôtre commercè
contre les Corfaires .
On a fait partir d'ici 3. gros Vaiffeaux de
guerre & 2. Fregattes , pour aller au devant
d'une flote que nous attendons inceffamment
de Goa & de la Chine ; elle eſt
chargée de marchandiſes trés précieuſes.
Un gros Forban Anglois êtant entré dans
la Riviere le 3. pendant un brouillard fort
épais , aborda un Vaiffeau de fa Nation
qui avoit fa charge , en coupa les Cables ,
& l'emmena impunément : Il vient d'arriver
une Fregatte Françoife qui a conduit
ici un Eorfaire de Salé , monté de 38. piéces
de Cañon & 130. hommes d'Equipage
: Il avoit pris un Vaiffeau Anglois venant
des Echelles du Lévant.
On vient d'avoir avis , que la flore du
Bréfil êtoit à portée des Côtes de Portugal
. Deux Vaiffeaux Efpagnols richement
chargés , venant de la Mer du Sud , ayant
fait rencontre dans leur route de cette flotte
, s'eftoient joints à elle pour profiter de
DE JUIN. 175
fon Efcorte, & pour n'eftre point furpris par
les Forbans qui croifent dans ces Mers.
A Madrid , le 13. Juin.
E Duc de Sant -Puono Viceroy du Pérou
, ayant offert il y a quelque tems
d'envoyer au premier ordre de S. M. zo .
millions en pialtres , fi elle le jugeoir à propos
, pour la guerre qu'elle entreprenoit ,
le Roy s'eft contenté de lui faire fçavoir
qu'il ne lui faloit pour le préfent que de z
millions feulement: Que lorfqu'il auroit befoin
du refte , on auroit foin de l'en informer
: Qu'en attendant , il en employât une
partie à fortifier & à munir les Places de la
Côte les plus expofées.
On a commencé á charger les Galions:
fur lefquels on fera embarquer des Ingenieurs
avec plufieurs Artificiers & Qu
vriers prefque tous Etrangers , & propres
à travailler à la conſtruction des Vaiffeaux .
Les 6. Bâtimens de guerre, qui doivent leur
fervir d'efcorte , font prêts à mettre à la
voile .
Les nouvelles levées fe continuënt avec
fuccez dans toutes les parties du Royaume
, & il s'y forme tous les jours de nouveaux
Regimens , tant Cavalerie , Dragons
qu'Infanterie Les Villes , les Prélâts , & *
les Communautés ne font pas les moins empreffées
à en lever à leurs dépens pour le
Piiij
176 LE MERCURE
fervice de S. M. On travaille avec force
dans tous les Chantiers à conſtruire des Bâtimens
de toutes grandeurs ; on fortifie les
Places qui en ont befoin, on éleve des Forts
dans les endroits que l'on juge acceffibles ,
on nétoye les baffins des Ports , on en fait
de nouveaux , on establit des Manufactures
, les Magazins font remplis , il n'eft
rien dû à perfonne , les Troupes font payées
d'avance , les Ouvriers font contens ; tout
cela paroît fable , cependant , tout cela dévient
vérité.
L'Exprés que le Gouverneur de Ceuta a
depêché pour la 2 ° . fois à la Cour , a eſté
expédié auffitôt ; il s'eft rembarqué fur une
des Fregattes légeres qui font dans le Port
de Cadix, pour rétourner à Ceuta ; il por
te des ordres au Gouverneur de cette place
, au fujet du Traité de paix avec le Roy
de Maroc ; il ne tient plus qu'à la restitution
de la Fortereffe de la Rache , qu'il
ne foit conclu .
La Garnifon de Gibraltar continue à déferter
; il n'y a pas actuellement plus de
600. hommes , qui font tous en trés mauvais
équipages , & la plupart malades.
L'o
A Barcelonne , le 10. Juin.
' On n'attend plus que les Vaiffeaux .
& Bâtimens de charge qui font à Cadix
, pour entrer en opération . Lorſque le
S
DE JUI N. 177
"
Convoyfera arrivé à Barcelonne , il y aura ,
tant Vaiffeaux de guerre que Vaiffeaux de
tranfport , Barques , Tartanes , ou Pinques,
environ 5oo. voiles , parmi lefquels trente
Vaiffeaux de guerre & huit Galeres. L'on
a fait avancer aux environs de Barcelon
ne trente Bâtaillons qui font destinés pour
l'embarquement ; quatre Regimens de
Dragons de 600. hommes chacun , & cinq
Régimens de Cavalerie de 30e. Outre ces
Troupes , il y a déja en Sardaigne , deux
Régimens de Drag . de 1200 chevaux , trois
Regimens de Cavalerie & huit Bataillons.
On a embarqué 1 oo . piéces de Canon de
24 & 60 piéces de Campagne ; une quantité
prodigieufe de boulers , bombes , munitions
de guerre & de bouche , un nombre
infini de fafcines & c. Cette dépense
faite , M. de Patigno Intendant de la Marine
, qui va avec la flote , a porté neuf
millions en piaftres pour les dépenfes ordinaires,
& pour les extraordinaires 800000
piftoles : Les Troupes font payées reguliérement
, les Regimens d'Infanterie d' Ef
tramadoure , de Galice , de Burgos , de Toléde
, de Médina Sidonia , de Monteleon ,
deux anciens Régimens de Cavalerie ,
deux autres de Dragons , 12. Compagnies.
de Grénadiers , font actuellement embarqués
, & le refte fuivra de prés .
178 DE JUI N.
Madrid 13. Juin
>
P. S. Le Roy , la Reine , & les Princes
continuent à faire leur féjour à Balſaim
prés de Ségovie , où L. M. prennent le
divertiffement de la Chaffe Le Roy a u
une nouvelle atteinte de Fiévre. Pour en.
arrêter les fuites , il a pris une médecine
qui l'a fort foulagé , & l'on efpére qu'
avec le fecours du Quinquina , il fera
bientôt rétabli de cette légére indifpofition
.
Barcelone , le 13.
Tous les Vaiffeaux de Guerre & de tranf
port que l'on attendoit , font heureufement
arrivés en cette rade. On compte
que les Troupes , les munitions de guerre
& de bouche , feront entierement embarquées
le 15 & le 16 ; aprés quoy la Flote
fera en eftat de mettre à la voile au premier
vent favorable.
M. le Marquis de Leyde , ancien Lieutenant
General & Chevalier de la Toifon ,
commandera les Troupes de Terre : 11
aura fous les ordres cinq Lieutenans Géneraux
& plufieurs Maréchaux de
Camp. Les Lieutenans Généraux font ,Don
Jofeph de Armendaris , D. Georges Prof
per. M. de Verboom Ingénieur Général
de l'Armée , D. Lucas Spinola , le Mar
1
DE JUI N. 179
4
>
s
quis de San Vincent & D.... Les Marechaux
de Camp font en partie , Don
Feliciano Bracamonte , le Comte de Montemar.
D. Juan Caraccioli , le Marquis de
Villadarias , Don Thomas Vicentela , &c .
L'Armée Navale eft compofée de plus de
400 voiles de Guerre & de tranfport , parmi
lesquels on compte trente Vaiffeaux de
ligne , huit Galéres , outre plufieurs Ga
liotes & Brulots . Elle fera diviſée en cinq
Elcadres , commandées par 5 Chefs d'Ef
cadre , dont le premier , qui en aura le
Commandement général eft Don
Antoine Geftagnéta vieil Officier de
Marine , d'une expérience confommée
dans la Navigation Les autres Chefs.
d'Efcadres font le Marquis Mari Gènois,
D. Ignace Chacon , D. Balthafar de Gue-
Vara, & M. Camoke Anglois , ci - devant
Chef d'Efcadre dans la Grande Brétagne
, fous le regne de la Reine Anne.
D. Jofeph Patigno Confeiller du Confeil
des Ordres , Président de la Maifon de
la Contraction de Seville , & Intendant
Général de la Marine , doit monter fur
la Flote. Il aura fous fes ordres l'Intendant
D. Antoine de Pinéda , pour le détail
des Finances .
Les Troupes que l'on embarque avec
celles qu'on doit prendre en Sardaigne ,
dont la plupart y ont esté transportées par
avance fur différens Convois , montent à
180
LE
MERCURE
7
trente trois mille hommes , tous exactement
payés , bien difciplinez , & leftement
habillez . On n'y comprend pas un
grand nombre de jeunes Seigneurs &
Gentils-Hommes de l'Andaloufie & des
autres Provinces de l'Efpagne , qui ferviront
en qualité de Volontaires , pour
avoir part à la gloire de l'entreprife que
la Cour de Madrid a formée .
Les ordres pour faire les deſcentes
projetées ,ne feront ouverts qu'à une certaine
hauteur. Il y a fur tous ces Bâtimens
, plus de 200000 fafcines.
ITALIE .
A Rome le 7 Juin.
E dernier Courier arrivé de Madrid ,
avoit aporté des ordres fi menaçans , au
cas qu'on refufât plus long- tems l'expédition
des Bulles du Cardinal Albéroni
pour l'Archevêché de Seville , que le S.
Pere n'avoit pû fe difpenfer de mettre la
chofe en délibération. Pour cet effet, il y
ût une Congrégation compofée ad hoc , de
Cardinaux , & de Prélats dévoüez à la
Maifon d'Autriche , lefquels répondirent
négativement . Le lendemain 30 , le Cardinal
Acquaviva fe réfolut de dépêcher à
Madrid un Courier : Mais à force d'inftances
, on obtint au Palais , qu'il différât
DE JUI N. 181
encore quelques jours , faifant efpérer à
certe Eminence de lui donner bien- tôt une
entiere ſatisfaction . Cependant, fur les vives
remontrances du Miniftre de l'Empereur ,
le S. Pere décida tout à coup qu'il n'accorderoit
point les Bulles en queftion . Auffitôt
le Cardinal Aquaviva , en conféquence
des ordres qu'il avoit receus de la Cour
de Madrid, fit fignifier à tous les Espagnols
qui eftoient à Rome , d'en fortir inceffamment.
De plus , il fit deffenfe de rien expédier
en Datterie ; de forte qu'on afficha
fur la Porte, un eft Locanda , autrement
Maifon à loiier ; c'eſt à dire, qu'il a donné
un ordrepofitif à tous les Expéditionnaires
de la Nation Efpagnole , de ne préfenter
aucun Mémorial ou Placet , pour tout ce
qui regarde les Bénéfices fitués fur les Terres
de la domination de S.M.C. Ce coup d'éclat
de la part des Efpag . felon nos Politiques
, part moins du refus des Bulles du C.
Albéroni , que d'un autre point plus délicat.
Les Penfions exorbitantes que la Cour
de Rome mettoit fur tous les Bénéfices
d'Espagne , en peut être le véritable motif.
D'abord , ces Penfions ne furent eftablies
que pour faire fubfiiter les pauvres Eccléfiaftiques
Espagnols qui font obligés de
venir à Rome pour le concours des Bénéfi
ces. Les Papes ont cru dans la fuite , qu'ils
pouvoient en difpofer felon leur volonté .
en faveur des Italiens ; ce droita efté long182
LE MERCURE
tems contefté. La Cour Romaine , à force
dimaginer , avoit enfin trouvé le moyen
d'ajuster de telle maniere les chofes , que
T'Espagne n'ût pas fujet de fe plaindre , ny
Rome , la mortification de le priver des
Quadruples . Cette derniere choiſit , pour
accommoder toutes chofes , des Eccléfiaftiques
originaires de Caftille , d'Arragon ,
de Valence , de Catalogne , & c. pour eftre'
les Cuftodinos de toutes les Penfions impofées
fur tous les Benefices d'Eſpagne . Ces
Têtes de fer , Capo on tefta di ferro , car ,
c'eſt ainfi qu'on les appelle ici , affirinent
qu'ils ont touché ces Penfions ; qu'ils les
ont enfuite diftribuées felon le befoin
de leurs Eglifes . Le Pape leur donne
enfuite l'Abſolution : C'eſt donc pro-
- prement , contre ces prétendus abus que
l'Espagne fe récrie à préfent fi fort .
Les Efpagnols témoignent une grande
fermeté , & font voir , qu'ils ont à leur
tête un Roy qui leur a communiqué fa
vivacité françoife . Cependant , tous les
Curiaux font dans la derniere défolation ,
& les Officiers de la Datterie font abfolument
ruinez , au cas que la Cour de Madrid
ne fe démente pas du party qu'elle
femble , vouloir foutenir avec vigueur. Les
principaux Espagnols font déja partis :
M. Acquaviva Neveu du Cardinal de ce
nom , l'Abbé Portocarero , Errera , &
tous les autres font en mouvement. L'orDE
JUIN. 183
dre eft publiquement affiché dans les Egliles
Nationales de S. Jacques & de Nôtre-
Dame de Mont-Serrat. On fait monter le
nombre des Efpagnols qui doivent le retirer
de Rome , à 5000 , qui eft un vingtiéme
des Habitans de cette Capitale. Le S. Pere
& le Cardinal Acquaviva , dépéchêre ng
fur le champ, à l'occafion de ces brouilleries
, chacun un Courier à Madrid ; mais
celui de l'Eminence a pris les devants . On
croit que le Pape fera obligé de rappeller
M. Aldrovandi fon Nonce en Elpagne .
S. S. a intimé Confiftoite pour le 8. M le
Cardinal de la Trémoille aura Audience ,
avant cette Affemblée .
Le premier de ce mois , certe Eminence
receut un Courier de la Cour de France ,
venu en fix jours & demi . Il eft arrivé , à
ce qu'on prétend , tout à propos , pour
empêcher le Pape d'éxécuter les réfolutions
prifes dans les Congrégations du S. Office ,
au fujet de la Conftitution . Il ne s'agiffoit
pas moins que de déclarer excommuniés
tous les Non - Acceptans ; on ne laiffoir
pas cependant de ménager ces derniers ,
en ce que l'on ne nommoit aucun d'eux .
Le S. Pere a donc encore furfis ; & cela ,
par l'affùrance , dit - on , que lui donne M.
le Cardinal de Biffy , qu'on propofe de
nouveaux moyens qui pouront terminer
les différents à l'amiable. Cette Eminence
n'attend pour cela que le retour de M. le
184
LE MERCURE
Cardinal de Rohan pour y travailler.
M. le Cardinal Del Giudice ayant re,
ceu réponse à la Lettre qu'il avoit écrite
à S. M. C. a auffitôt obéi , & a fait ôter
pendant la nuit , les Armes d'Espagne . Selon
les apparences , il ne fera pas long- tems
fans avoir la permiffion de les remettre ;
d'autant qu'on affûre que S. M. C. lui a
écrit avec bonté ; & qu'aprés avoir donné
cette marque d'obéiffance , il fera dans
peu rétabli dans les bonnes graces du
Roy. On parle fort d'envoyer ici un Ambaffadeur
Espagnol : Des trois qu'on propole
, on n'en nomme que deux , fçavoir ,
Je Duc de Médinacéli & le Duc d'Arcos .
Il y a déja plus d'un mois que M. le C.
Acquaviva difoit avoir écrit en Cour
qu'il eftoit de l'intereft & du fervice de la
Couronne , d'avoir ici un Ambaffadeur ;
attendu qu'un Miniftre Cardinal ne pouvoit,
en cette derniere qualité , agir avec
vigueur , par la dépendance particuliere où
il eft à l'égard de Sa Sainteté . Si l'on en
croit les Espagnols , leur Miniftre a ordre.
de demander que le Gouverneur de Rome
foit interdit de fles fonctions , jufqu'à ce
qu'il ait fait réparation de * l'infulte ; quelques
uns même prétendent que la Cour
demande fa révocation . Madame la Princeffe
des Urfins fe prépare à venir à Rome
au mois de Septembre prochain.
-
>
Le 27 du paffé, fur les cinq ou fix heures
après
Confultés le Mercure de Mars , p. 201.
DE JUIN. 1 85
après midy , Don Carlo Albani alla préfenter
de la part de Sa Sainteté , à Monfeigneur
le Comte de Charolois une Châfe
remplie de Reliques , & une Croix où il
y a du Bois de la Vraye.Croix . Ce Prince,
qui eft de retour deNaples depuis huit jours,
part ce foir
pour aller paffer une partie de
la Villegiature à Albane , où on lui procurera
le plaifir de la Chaffe. On débite que
dans peu il quittera Rome , & qu'il a demandé
à Madame la Ducheffe de Bourbon
fa mere , la permiffion d'aller à Conftantinople.
M. le Cardinal de la Trémoille fera
facré au plûtôt . Le S. P. en fera la Cérémonie
dans l'Eglife des Chartreux à
Termini,
L'Indult tant defité pour l'Archevêché
de Befançon , ne s'expediera qu'à foree.
A l'egard des Bulles pour, la France ,
elles ont efté préconisées & accordées :
M. le Cardinal de la Trémoille a depêché
un Courier à Paris , lequel eft chargé de
toutes celles qui ont efté payées .
Le Mercure & les Gazettes ont donné
la Traduction d'une repréfentation faite
à S. S. par le Comte de Gallafch ,
dans l'Audience extraordinaire du Mercredi
16 Mars dernier . On a vû depuis
paroître une Lettre imprimée en fiançois
, écrite par le Prince de Cellamar
au Cardinal Acquaviva , au fujer de cette
1136 LE MERCURE
repréſentation. Ces Piéces font entre les
mains de tout le monde. On me fçaura.
peut-être gré que j'y ajoute une Copie de
la réponse du Cardinal Jules Albéroni , au
Bref que lui avoit envoyé nôtre Saint Pere
Clément XI. au mois d'Avril 1718 , traduit
de la Langue Espagnole en Italien.
J'ai reçu par les mains de M. Aldovrandi
vôtre Nonce en cette Cour , le
Bref de vôtre Sainteté , & en même tems:
l'écrit que le Miniftre de l'Archiduc a
remis entre les mains de V. S. Si j'entreprenois
de me juftifier auprés d'Elle ,
de toutes les calomnies qu'il contient , ce
feroit trop accréditer les menfonges des
ennemis du Roy mon Maître. Il me fuffit
donc que V. S. qui connoit toute la
la piété de S. M. C. , fon zele & fon
empreffement avec lequel , à l'imitation.
de fes glorieux Prédéceffeurs , Elle tra
vaille continuellement à étendre la Religion
Catholique dans tous les lieux de fa
Monarchie ; il me fuffit , dis- je , que V. S..
en porte avec fa fouveraine connoiffance,
le jugement que mérite un tel Ecrit.
Mais , ce qui me furprend davantage
c'eft que la Cour de Vienne ait recours
à des faits fuppofés , pour dénigrer la réputation
des Miniftres du Roy mon Maître
, & obfcurcir l'éclat de cette Pourpre
dont V. S. a bien voulu m'hono-
Ter par pure bonté Sa paffion im
2+
DE JUIN 187
3
modérée va fi loin , qu'elle prétend que
les Miniftres de S. M. C. doivent lui
rendre compte de leurs deffeins . Par cela
même il fera facile à V. S. & à tous,
le monde entier , de voir jufqu'à quel point
la Cour de Vienne a porté fa préfomption
. Je m'affûre que V. S. fera pleinement
fatisfaite de tout ce que je lui expofe
avec toute l'humilité poffible , &
qu'Elle ne dédaignera pas de me donner
fa fainte bénédiction que j'implore à
genoux .
I
A Naples le 15 Juin..
4.en
L y abien des Factions dans ce Royaume,
où l'on emprifonne tous les jours
des Mécontens On ne peut cependant
qu'admirer l'activité , la fermeté & la pré--
voyance de M. le Comte de Thaun Vice-
Roy, dans des conjonctures fi critiques.
Ce Seigneur , nonobftant fon grand âge
& fes incommodités , eft toujours en mou- .
vement & veille à tout . Il arriva hier
cette Ville , de la vifice qu'il a faire
le long des côtes de Gaëte. Outre les
Fortins & les Redoutes qui font déja fort
avancées, il a fait tracer plufieurs rétran--
chemens , dans les endroits où il a jugé
qu'on pouvoit faire des débarquemens :
Il a ordonné la conftruction de plufieurs
Tours quarrées flanquées & caffematées
de diftances en diftances. Eufin , il prend
Qij
188 LE MERCURE
toutes les précautions néceffaires , pour
empêcher que les Efpagnols ne puiffent
pénétrer dans ce Royaume.
On vient d'eftre informé , qu'un Régiment
Espagnol qu'on avoit fait partir d'ici
pour la Hongrie , s'eftoit révolté en chemin
contre les Officiers qui eftoient Allemans
; qu'ils les avoient liez & garrotez à
des arbres ; aprés quoi, ils s'eftoient totalement
difpersez , fans qu'il y fût reſté un
Soldat.
A Venife le 18 Juin.
A plupart de nos Vénitiens s'imaginent
que la Paix eft abfolument certaine
, & que les Turcs font entierement
difpofez à la conclure cette Campagne ;
mais , les plus habiles d'entr'eux ne font
pas tout à fait fi crédules ; ils font perfuadez
que la Porte ne fait naître de tems
en tems des difficultez , que pour fçavoir
à quoi s'en tenir avec l'Efpagne &
la Suéde . Il y a bien à craindre , qu'auffifitôt
qu'elle fçaura que les Efpagnols
auront mis le pied en Italie , le Sultan
ne rompe les Conférences qui fe tiennent
à Paffarovvitz. Ces Barbares commencent
même à menacer les Forts de la
Prévéza & de Vinitza.
L'arrivée du Convoy à Corfou, conduit
Par M. Correr , a appaifé les murmures
des Commandans , des Officiers & SolDE
JUI N. 189
dats. Toutes les Troupes ont etté payées,
& l'on vient d'apprendre par une Félouque,
que la grande Armée Navale mit à
la voile de Corfou le 23 du palé , pour
aller à la rencontre de celle des Turcs.
Leur Flore qui s'eft affemblée aux Dardanelles
, en eft partie pour Chio , où les
Barbarefques doivent la joindre : De là ,
ils viendront en Morée , enfuite , ils
ont ordre de chercher à leur tour la nôtre
, pour lui liver combat . Il y a apparence
que nous l'éviterons , à moins que
nous n'y foyons forcez ; avec d'autant
plus de raifon , que nous n'avons point
de Vaiffeaux auxiliaires cette année .
A Gênes le 20 Juin.
E Prince de Leuveftein Gouverneur
du Milanois, ayant û avis que la plûpart
des Troupes Piedmontoifes
& Siciliennes
eftoient en marche de toutes
parts , & qu'elles s'avançoient
du côté de
Novare , a envoyé un contre- ordre à
quelques détachemens
Impériaux , commandés
pour le rendre fur les Frontiéres
de nôtre Etat , de retourner en diligence à
Milan. Il a jugé qu'ils y feroient beaucoup
plus néceffaires ; puifqu'il craint
égallement pour toutes les Places du Milanois.
C'est ce qui l'a obligé d'y jetter
prefque toutes les Troupes..
190 LE MERCURE
On vient même d'apprendre , que les
ordres ont efté donnés à celles qui estoient
à portée de nos retranchemens , de lever
le picquet : Une partie eft en marche du
côté de Vigevano , & l'autre , vers Tortone.
Ce Gouverneur a fait remplir les
Magazins de ces Places , d'une trés grande
quantité de munitions de guerre & de
bouche , & y a fait entrer un nouveau
Renfort , ainſi qu'à Mortare , Crémone &
Novare , comme les plus expofées . Toutes
ces précautions font croire , que ce
Prince à des avis certains , que le Roy.
de Sicile eft dans le deffein d'attaquer le
Milanois de fon coré , tandis que les Ef
pagnols tâcheront d'y pénétrer du leur ;
fuppofé que la Flote d'Efpagne vienne
débarquer inceffament à Porto Venere, com
le bruit s'en répand..
A Turin le 17. Jnin..
Tiete , nous
Out paroît rompu avec la Cour de
Vienne , & nous allons prendre d'autres
mefures , en nous tournant du côté
de l'Espagne qui refufe conftament d'ac--
quiefcer aux propofitions
d'accommodement.
Il s'agit de fçavoir , fi le Turc tien--
dra bon de fon côté . On a bien peur dans
le Milanois , depuis fur tout que nos
Troupes filent vers les Frontiéres de cet
Etat.
·
Suivant les ordres de cette Cour , le
DE JUIN! 191
Vice-Roy de Sicile a dépêché des Exprez
aux Commandans des Troupes qui
eftoient aux environs de Siracufe & de
Trépano , de revenir promptement à Meffine
; afin de s'embarquer avec elles furt
la Flote qui doit les defcendre à Final.
& autres Ports de la côte ,
On continue avec empreffèment les nouvelles
levées dans tous les Etats de S.
M.Sic. & on vient de délivrer de nouvelles
commiffions , pour mettre fur pied:
un grand nombre de Compagnies de Cavalerie
, Dragons & Infanterie , afin d'en:
former des Régimens . On travaille auffi
fans difcontinuer,dans nos Arcénaux , à la
fabrique de quantité d'armes à feu , des
fabres & d'épées : On jettera la femaine
prochaine en fonte , 80 pièces de gros canons
, & 25 mortiers. On eit également
occupé dans les Ports de ce Royaume ,
à conftruire plufieurs Batigens , tant de
guerre , que de tranfport , dont une partie
eft déja fort avancée ; ils feront tous
en état de mettre en Mer à la fin du
meis de Juillet .
Des Lettres de Bayone du 20 , matquent
qu'on y venoir d'avoir avis par un
Bâtiment venant de la Corogne , que le:
is de ce mois , il eftoit entré fur les to
heures du matin dans ce dernier Port ,
deux Frégates Efpagnoles , l'une de 40 ,
& l'autre de 36piéces de canon, avec deux
192 LE MERCURE
Armateurs Oftendois portant Pavillon
Impérial ; ils ont efté pris à 30 mille
au delà de Corogne , aprés heures
de combat.
3.
La Cour a envoyé ordre aux Troupes qui*
font dans les places fur le bas Po , & à celles
qui font en Quartier à Alexandrie , à
Nice de la Paille , à Aquy & autres petites
places du Mont- ferrat Montagnard ,
de fe rendre avec le plus de diligence
qu'elles pouront, partie vers Novare, & partie
du côté de Vigevano ; elles doivent fe
joindre à d'autres Corps qui y font déja arrivés
; toutes les Troupes qui êroient dans
les Comtés de Nice , de Tende , dOneglia ,
de Barcelon tte Progellas & autres , font
auffi en pleine marche.
L Artillerie , qui confifte en plus de so
piéces de Canon , tant de Baterie que de
Campagne , mortiers , bombes , boulets
grénades , poudre & machines de guerre ,
ne partiront d iti que la femaine prochaine ,
avec les caiffons , les équipages des vivres,
& de l'Artillerie .
Il vient d'arriver un Convoy de Meffine
à Nice , qui a débarqué dans le Port de
cette Place , des Troupes Siciliennes & 800.
chevaux , pour la remonte de la Cavalerie
& des Dragons de cette Nation . Il y a de
plus fur ce Convoy toutes fortes de provi-
Gons pour la fubfiftance , des habits , des
armes,avec 32. piéces de Canon & 18. Mortiers.
Le
DE JUIN. 193
Le Comte de Taun Vice- Roy du Milamois
, prend toutes les précautions poſſibles,
pour la deffenfe du Château de Milan :
Nous apprenons dans le moment , qu'un
Corps de Troupes du Roy de Sicile , d'environ
sooo h. avoit paru vers Crémone . Sur
cet avis , le Prince de Leuveftin a depêché
un Exprés au Commandant de Mantoue ,
pour le preffer de lui envoyer un détachement
de 100. hommes , avec 4. Compagnies
de Grénadiers qu'il doit jetter dans
Crémone: Le Gouverneur a fait partir deux
Exprés fur le champ , l'un à la Cour de
Vienne , & l'autre au Viceroy de Naples .
A Marseille , le 20. Juin .
Le Capitaine Antoine Jeard de Martiques
, venu d'Alicant ici en 4 jours , fur la
Pinque faint Victor , ayant trouvé fur fa
route le Vaiffeau du Capitaine Meiffredi ,
apprit de celui- ci que l'Armée du Roy d'Ef
pagne êtoit à la Voile . Le Capitaine Juft
Hermitte. qui montoit le Qrech faintJofeph
qui eft entré aujourd'hui dans ce Port ,
a dit qu'il avoit découvert le 18. à la hauteur
de Barcelonne , la flote d'Eſpagne faifant
voile vers la Sardaigne .
NANC r.
On écrit de Nancy , que S. A: R. le Duc
de Lorraine , avoit leyé & formé trois nou
Imin 1718,
R
194 LE MERCURE
WALIO
THEE
LYON
veaux Régimens , pour envoyer en garnifon
dans les Places que le Roy de France lui
a renduës par le dernier Traité : Que S. A.
R. faifoit bâtir dans cette Ville un Palais
dans la Place de l'Eglife primatialle de S.
Georges qu'on démoliffoit , & qui devoit
être rébatie dans un autre endroit : Qu'on
avoit trouvé, en créufant dans les fondations
de cette Eglife , une foffe où êtoit enterré
un Prêtre , & au tour de lui , 40 Calices,
tant d'or que d'argent , avec quantité de
piéces monoyées de même métal .
REXX**
1893
MARIAGES.
E 20 du paffé , M. Hofdier premier
Préſident de la Cour des Monoyes ,
époufa Madamoifelle Mallet , fille de M.
Mallet de l'Académie Françoiſe.
M. le Comte de Brion- Saffenage , époufa
le neuf de ce mois à Grenoble , Mademoifelle
de Saffenage fa Coufine.
MORT S.
Dame Marie Catherine de Paris , Veuve
de Meffire Nicolas Edouard Philbert Olier ,
Chevalier , Avocat général au Grand Con
Weil , mourut le 18. May 1718. âgé de 4 1 .
ans .
Meire Ifidere Lotin , Seigneur de CharDE
JUI N. 195
A
ny , Chaftelain de Chauny , qui avoit êté
reçû Confeiller au Grand Confeil en 1671 ,
mourut honoraire le 19. May 1718 : Il avoit
époufé Dame Angelique Bellier de Plabuiſ_
fon , morte le 10. Décembre 1717.
Meffire Eftienne du Four , Chanoine de
l'Eglife de Paris , mourut le 22. May 1718.
en ſa 68. année . M. le Cardinal de Noailles
a donné fon Canonicat à M. l'Abbé
Coüet.
Meffire Gilles Gilbert , Chevalier , Licutenant
au Regiment des Gardes Françoiles ,
fils puifné de M. Gilbert de Voifins , Préfident
en la feconde Chambre des Enquêtes
, mourut le 24. May âgé de 26. ans :
Meffire François Guéravin de Vaureal ,
Chevalier , Seigneur de Chenfay , mourut
le 27. May.
Dame Pétronille Auftrebert Doüart
Epoufe de Melfire Mathurin Durand . Maî
tre des Comptes , mourut le 30. May.
M. Contucci , Lieutenant Colonel du
Regiment Royal Italien mourut le 30 .
May .
Dame Jeanne Marguerite de Boyvin de
Bonnetot, Epoufe de Meffire Nicolas Pierre
Camus , Chevalier Seigneur de Pontcarré
, Maître des Requêtes honoraire , &
premier Président du Parlement de Normandie
, dont elle eſtoit la troifiéme fem◄
me , mourut à Paris le 3. Juin en fa 35º an
née. M. de Pontcarré avoit épousé en pré<
mieres nôces en 1695. Dame Marie - Anna
Rij
196
LE MERCURE
Claude Augufte le Boullanger , fille unique
de Meffire Augufte Macé le Boullanger
, Seigneur de Viarme & c . Maître des
Requeftes , & Préfident au Grand Confeil ,
moite en couches le 27. Mars 1702 , âgée
de 31. ans, 20. En 1703. Dame Marie Françoife
Michelle de Bragelongne , fille de
Meffire Chriftophle François de Bragelongue
, Seigneur d'Engenville , Confeiller de
la Grande Chambre du Parlement , morte
en Juin 1795 , & a des enfans de les trois
mariages.
Meffire Henry Louis Comte de Mailly ,
mourut de la petite verolle , le 1o. Juin au
Château de Mailly , âgé de vingt
ans. Il êtoit fecond fils de Meffire René ,
fixiéme du nom Marquis de Mailly , & de
Dame Anne Marie- Magdelaine- Loüife de
Mailly- Nefle.
Dame Marie- Magdelaine d'Aubray, Veuve
de Meffire Antoine Gaftelier , Maître des
Comptes , mourut le 11. Juin ,
Meffire Louis de Lorraine , Comte d'Armagnac
&c. né le 7. Décembre 1641. grand
Ecuyer de France , dont il avoit piefté ferment
en furvivance de Henry de Lorraine,
Comte d'Harcourt fon pere , le 24. Avril
1658. & Chevalier des Ordres du Roy ,
mourut en l'Abbaye de Royaumont le 13 .
Juin 1718. en fa 77. annce. Il avoit épou
fé le 7 Octobre 1660. Catherine de Neufville-
Villeroy , fille de Nicolas Duc de
Villeroy , Pair & Maréchal de France &c .
DE JUI N. 197 .
& de Marguerite de Créquy , morte le 25.
Décembre 1707 , dont il ût Henry qui fuit.
20 François Armand Abbé de Royaumont ,
de faint Faron de Meaux , & de Châteliers
, nommé Evêque de Bayeux en 1718 ,
né le 13. Fevrier 1665. 30. Camille , né le
25. Octobre 1666. Maréchal des Camps &
Armées du Roy , grand Maréchal de Lorraine
en 1704 , mort en Décembre 1715. 40.
Phylippe né le 29. Juin 1673 , mort en
1677.5° Louis Alfonce- Ignace , dit le Bailly
d'Armagnac , né le 24. Août 1675. Chef
d'Efcadre des Armées Navales , tué au
Combat Naval prés de Malaga , le 29.
Août 1704. 6º. Anne Marie , né le 23. Septembre
1680. Abbé de la Chaiſe-Dieu & de
Montierander , mort de la petite verolle à
Monaco , le 19. O&obré 1712. 7º . Charles
, dit le Prince Charles de Lorraine , né
le 22. Fevrier 1684 , aujourd'hui grand
Ecuyer de France , qui a époufé le 12 May
1717. Françoife Adelaide de Noailles , fille
d'Adrian Maurice Duc de Noailles , Pair
de France , Chevalier de la Toifon d'or &c .
& de Françoife d'Aubigné. 8 Marguerite ,
née le 17 Octobre 1662 mariée le 26. Juillet
675.à Nagno Alvare Pereira de Mello
, Duc de Cadaval en Portugal . 90. Françoife
, née le 28. Fevrier 1664 , morte jeune.
. Armande Ferdinande , née le s.
Juillet 1668 , morte à l'âge de 23 ans
fans alliance . 11°. Ifabelle , née le 12. Juin
1671 , morte au Berceau. 12. Marie , née
A
>
Rij
198 LE MERCURE
le 2. Août 1674 , mariée le 8. Juin 1688.
à Antoine de Grimaldi , Prince de Monaco
, Duc de Valentinois Païr de France.
13. Charlotte , Damoifelle d'Armagnac
, née le 6. May 1678 , & 14º. Marguerite
de Lorraine , née le 20. Juillet 1680 .
morte en 1681 .
Henry de Lorraine , Comte de Brionne
&c. né le 15. Novembre 1661.Chevalier des
Ordres du Roy , grand Ecuyer de France ,
& Gouverneur de la Province d'Anjou en
furvivance de fon pere , dont il donna fa
démiffion en Mars 1712 , mourut le 3. Avril
fuivant. Il avoit époufé le 23. Décembre
1689. Magdelaine d'Efpinay , fille & héririere
de Louis Marquis d'Efpinay & de
Broon , & de Marie Françoife de Coufin
de faint Denis , morte le 12. Décembre
1714, dont il ût Louis qui fuit ; & Marie
Louife de Lorraine , Damoiſelle de Brionne
, née le 24. Octobre 1693. Louis de Lorraine
, Prince de Lambefc , né le 13. Février
1692. Gouverneur d'Anjou en furvivance
de fon Grand- pere , dont il prêta
ferment le 14. Mars 1712. a épousé le 21.
May 1709. Jeanne Henriette de Durfort ,
fille de Jacque Henry , Duc de Duras , &
de Louiſe Magdelaine de la Marck , dont
des enfans . Pour les Ancêtres de M. le
Comte d'Armagnac , voyez le P. Anfelme, ·
Moreri & c .
M. le Marquis de Chaunes , frere de M ..
l'Evêque de Sarlac en cafcogne , mourut
DE JUIN. 199
le de ce mois , âgé de S4. ans.
M. le Comte de Gramont , Commandant
à Besançon , Lieutenant Géneral des
Armées du Roy , mourut en cette Ville
le 23. de ce mois : Il eftoit frere de feu
M. l'Archevêque de Befançon , Prince
du faint Empire .
Mr Nicolas de Nicolai , Chev. Marq .
d'Ivort , frere cadet de M. le premier Préfident
de la Chambre des Comptes , mourut
en fa Terre le ... de ce mois.
Me François Pinfon Avocat au Parlement,
fort connu par fes recherches fur la matiere
des Oblats, mourut le .. de ce mois :
Il eftoit fils de François Pinfon , célébre
Avocat au Parlement.
JOURNAL DE PARIS.
O
Na publié le premier de Juin un
Edit du Roy , pour la fabrication des
nouvelles efpeces d'or & d'argent , avec
faculté de porter à la Monoye deux cinquiémes
en fus des Billets de l'Etat : Cet:
Édit contient 16. articles. Le premier article
ordonne la fabrication de nouvelles
efpéces d'or & d'argent qui auront cours ;
fçavoir, les Louis pour 36. liv. la pièce ,
les doubles & demi , à proportion .
Le fecond , ordonne la Fabrication d'Ecus
qui auront cours pour 6. liv. la pièce ,
les demi- quarts , dixiéme & vingtième à
proportion. Riiij
200 LE MERCURE
Le 3. ordonne , que toutes ces espèces ,
foit d'or ou d'argent , auront cours dans
tout le Royaume , fur le pied marqué cideffus
.
Le 6. ordonne , que les espéces d'or
& d'argent,fabriquées avant le préfentEdit,
feront portées aux Hôtels des Monoyes ,
pour y être fondues & converties.
Le ordonne , qu'à commencer du jour
de la publication du préfent Edit , ceux qui
portetont leurs efpéces & matiéres pour y
eftre fondues , en reçoivent comptant la valeur
;fçavoir , des Louis d'or , des Léopolds
d'or de Lorraine , Piftolles d'Efpagne, Guinées
& c. fur le pied de 600 liv. le marc ,
avec les deux cinquièmes en fus en Billers
de l'Etat , faifant 240. liv. & que le tour
montant à 840, fera payé comptant au Porteur
en efpécesdont la fabrication eft ordonnée
par le préfent Edit , & des efpéces d'argent
, à proportion.
Le 10. ordonne , que jufqu'au premier
Septembre prochain , les Louis d'or à la
taille de 20. au marc , auront cours dans
le Public pour 36. liv . Les Louis d'or à la
taille de 30. au marc , pour 24. liv . & les
anciens Louis d'or du poids de 5. deniers
6. grains , pour 19. liv. 12 f. Les doubles ,
demis & quarts , à proportion . Les Ecus à
taille de S. au marc pour 6. liv. les anciens
Ecus à la taille de 9. au marc , pour 5 .
liv .
6. f. les diminutions à proportion , aprés.
lequel tems , & à commencer au premier
DE JUIN. 201
"
Août , pour les Villes où il y a des Hồ-
tels des Monoyes ; & premier Septembre
prochain pour le refte du Royaume ; lefdices
efpéces feront décriées de tout cours
dans le Public , & feront feulement reçues
dans nos Monoyes , de la maniere
ci- deffus expliquée..
Le 11. ordonne , que les anciens douzains
ou fols valant prefentemet 15. deniers
, foient reçûs pour 18. deniers , & que
les piéces de 30. deniers , valant préfen
tement 21. deniers , ayent cours à l'avenir
, pour 27. deniers.
M. de Matatel, à qui le Roy accorda le
mois paffé le Gouvernement de Honfleur ,
vacant par le déceds de M. Armand , at
vendu fa Lieutenance de Roy de là même
Ville à M. de Vaulavire , Gendre de
M. le Comte de Tourville.
On parle beaucoup d'une Machine fort
ingénieufe , inventée par M. Gobert, pour
fabriquer la Monoye. La Méchanique en eft
fort fimple , puifqu'un homme feul fuffit
pour la faire marcher : On prétend que les
efpéces font beaucoup mieux empreintes,
que celles que l'on frappe avec les balanciers
ordinaires , qui coutent beaucoup , au
lieu que cette nouvelle Machine ne revient
qu'à 1000. Ecus . Je promets d'en´
donner une defeription plus détaillée , au cas
qu'on me la communique
.
Le 4 , on prétend qu'on va réformer rs.
Caleres à Marſeille , & que M. le Bailli
202 LE MERCURE
de la Pelleterie , a efté nommé par la
Cour pour cette réforme.
Le 7 , M. de Bâville , qui eft de retour
de fon Intendance de Languedoc , s
efté gratifié par la Cour d'une perfiont
de 12000 livres , pour les fervices importans
qu'il a rendus dans cette place à
P'Etat. Comme il eft fourd , il a engagé
le Pere Sébastien de lui faire une paire
d'Oreilles artificielles , pour rémédier à
la foibleffe de fon oüye .
Le 8 , M. le Comte de Médavid eft
venu remercier S. M. du Commandement
de Provence que la Cour a ajouté en fa
faveur , à celuide Dauphiné : Ces 2 Commandemens
lui donnent un revenu de
quarante mille livres par an. Cette grace
fut accordée à ce Lieutenant Général ,
peu aprés que M. le Marquis de Brancas
ut obtenu la Lieutenance Générale de
Provence , de feu M. le Marquis de Si- .
mianes .
Les , Son Alteffe Royalle Madame ,
accompagnée des Dames & Seigneurs de
fa Cour , arriva de Saint Clou à 11 heures
du matin , à l'Abbaye aux Bois , Fauxbourg
Saint Germain , pour y pofer la
premiere Pierre de l'Eglife que Madame
de Harlay Abbeffe de cette Abbaye , y
fait édifier. On fit pofter dés less heures.
du matin , une Garde au tour de l'Abbaye.
On plaça dans la cour les Suiffes de
Madame. Son Alteffe Royale précédée
DE JUI N. 10%
de fes Aumôniers , fut reçûë par Madame
Abbeffe , par fa Communauté , & uns
grand nombre de Dames de diſtinction
priées à cette Fête , qui accompagnérent
cette Princeffe au Chour. On lui avoit
préparé un prie- Dieu couvert d'un tapis
de Velours , à fleurs de Lis , brodé d'or ,
&une Mufique rangée au dehors dans las
Nef. Enfuite , Son Alteffe Royale accompagnée
de Madame l'Abbeffe , de quarre
Religieufes , & d'autres Perfonnes de diftinction
, alla fur le Lieu deſtiné au Bâtiment.
M. l'Abbé de Maignas premier
Aumônier de S. A R. Mc. , qui avoit êté
choifi pour faire la Cérémonie , benit la
Pierre & les Fondemens. Le fieur Mazin
Ingénieur , Directeur des Places du Roy
après avoir préfenté à la Princeffe les
Plans & deffeins qu'il a fait pour la
conſtruction de cet Édifice , préſenta à
Son Alteffe Royale la premiere Pierre ,
où eftoit gravée cette Infcription . Par
la Grace de Dieu , Trés - Haute , Trés-
Puiffante & Trés- luftre Princeffe , Elifabeth
Charlotte Palatine du Rhin Ducheffe
d'Orléans , a pofé cette premiere Pierre
, l'An degrace 1718. le se Juin : Danscette
Pierre , eft encattrée une Grande:
Médaille d'or , donnée par Son A. R Me.
fur laquelle eft en bas relief le Portrait de
cette Princeffe ; & fur le revers , elle
eft affife fur deux Lyons , tenant de fa
main droite une Médaille , reprefentant :
y
204
LE MERCURE
le deffein de l'Eglife , avec cette Inf
crip.ion au tour . Diis genita & genitrix
Deum. Le fieur Mazin préfenta à S. A.
R. Mc. une Truelle & un Marteau d'argent
, dont elle fe fervit pour êrendre le
mortierfur la Pierre, & y fraper trois coups.
Au bas de cette Pierre , eft écrit Haute
puffante Dame , Madame Marie- Anne
de Harley Abbeffe de cette Abbaye . Dans
le moment que l'Ingénieur fit defcendre
la Pierre dans les fondations , & fceler en
ſa préfence , on dira plufieurs pièces d'artillerie
au bruit des Trompettes , Timbales
, Tambours & Fifres. La Cérémonie
finit par un Te Deum chanté en Mufique
, & tous les Ouvriers fe reffentirent
des libéralitez de cette génereufe Princeffe.
Le9 , on fut informé d'vne Avanture
rragique arrivée à Cambrai ; elle s'eſt paffee
de cette maniere.Un Etranger logè dans
une Auberge de cette Ville , reconnut
par hazard un de fes anciens Compagnons
de voïages , avec qui il renouvella connoiffance.
Le dernier , qui avoit une partie
faire avec quelques Bourgeois , pour aller.
paffer enfemble l'après midi dans un
Jardin , voulut bien l'y affocier. Son abord
parut affez raisonnable ; il parla de plufeurs
chofes indiffèrentes , d'un fens raffis ,
enfin , toute la Compagnie fe mit en
joye , n'ayant aucun préffentiment de ce
qui alloit arriver.
DE JUI N. 205
Pour entendre ce qui fuit , il faut fçavoir
qu'il y a en cette Ville , comme
dans toutes celles du Païs- bas , des Compagnies
de Bourgeois qui tirent tous les
ans des prix : Les uns tirent de l'Arc ,
s'appellent Archers ; les autres , de l'Arquébuze
ou de l'Arbalête , & ils en tirent
le nom . Chaque Compagnie a un
Prévôt , qui eft celui qui a remporté le prix.
&
Le Prévôt de la Compagnie des Archers
, eftoit de la partie avec plufieurs autres
Archers. Quelqu'un but à ſa fanté ,
en le nommant notre Prevêt. D'abord, l'Etranger
demande qui eftoit ce Prevôt ? On
lui dit que c'eftoit le Prevôt des Archers.
Trompé par le nom , il crut que c'estoit
le Chef de la Maréchauffée à la tête de
fa Troupe. Auffiôt , en brave Réparateur
des torts , & Protecteur de ceux à qui on
fait violence , il met l'épée à la main ,
perce le Prevôt de plufieurs coups , & en
bleffe dangereufement trois autres , dont 2
font morts fur le champ. Aprés cette tragique
expédition , il fe plongea lui -même
deux coups d'épées à travers le corps ,
en difant , qu'il n'avoit plus que faire au
monde , & qu'il avoit affez vécu . Il tomba
enfuite fans connoiffance ; de fone gu'-
on le crut fans vie pendant quelques heures.
Ce furieux ayant enfin repris fes fens,
fut mené en prifon . On trouva fue lui
quantité de pierreries , & beaucoup d'or
monnoyé. Le Bourgeois qui prétend bien
206 LE MERCURE
le connoître , affûre que c'eft un homme
très riche , & qui appartient à gens
en place : On a envoyé des Courriers
pour en fçavoir la vérité .
Le 10, on a fupputé que la Quête des
Incendiez du Petit- Pont , montoit déja à
près de sooooo livres .
Le 11 , on a beaucoup parlé d'un accident
facheux furvenu auprès de la Porte
Saint Denis . Quelques Ouvriers travaillant
à creufer un Puits du côté du Boullevard
, furent tout à coup furpris par
une vapeur mortelle qui en fuffoqua
juſqu'à fix.
Le 12 , M. le Marquis de Téligny de
Langey , Neveu du feu Maréchal Duc de
Navailles , fut choifi pour eftre Gouverneur
de M. le Comte de Clermont prince
du Sang , & Frere de Mgr le Duc.
Le 14 , le Régiment de - Saint Simon ,
vacant par la mort du jeune Comte de
Saint Simon , qu'il n'avoit acheté que
depuis peu , a efté accordé par grace (péciale
, à M. le Comte de Saint - Simon
Cadet du deffunt .
La mort de M. le Grand arrivée le
13 , a clé caufée par la Gangreine . Pendant
toute fa maladie , il a efté moins occupé
de fes fouffrances , quoiqu'elles fuffent
très vives , que de la penfée de mourir
en Chrêtien. La Cour perd en lui un
Prince qui lui a toujours fait honneur.
M. l'Abbé de Longruë , fi connu par fon
DE JUIN. 207
érudition fur toutes fortes de matiéres
Littéraires , fut préfenté au Roy par M.
de Fréjus : Ce Prélat dit à S. M. SIRE ,
vous voyez un homme d'un mérite fingulier
, qui fait honneur à vôtre Royaume ,
par les belles connoiffances dont il eft orné;
à quoy Monfieur le Maréchal de Villeroy
qui eftoit préfent , ajouta : SIRE , il eft
bien juste que Votre Majesté ſuſpende les
plaifirs de fa promenade , pour avoir celui
de voir le plus Sçavant Homme qu'Elle
ait dans fon Royaume pour l'Hiftoire.
>
>
·
Le 16 la Proceffion de S. Germain
l'Auxerrois , Paroiffe du Louvre , vint à
la Chapelle des Tuilleries, Le Roy avoit
envoyé des détachemens des Gardes du
Corps des Cent Suiffes & fes
Pages & c. avec des Flambeaux de
cire blanche , pour accompagner le Saint-
Sacrement : Il eftoit porté par M. l'Abbé
Bignon , précédé du Chapitre & du Cler- `
gé de la Paroiffe , tous en Chapes. M. le
Prince de Dombes & M. le Comte d'Eu
fuivoient le Dais : La Proceffion paffa fur
le Quay , qui eftoit tendu des Tapifle
ries de la Couronne jufqu'au fecond Guichet
, ainfi que la grand Cour, le Vestibule
& l'Escalier des Tuilleries . Le Roy eftant
allé audevant du S. Sacr. dans la Cour , receut
la Bénédiction, aprés quoy Sa Majesté
le fuivit jufqu'à la Chapelle, où la Musique
chanta un Motet. Ayant û une deuxième
fois la Bénédiction , Elle accompagna le
208 LE MERCURE
S. Sacrement jufqu'à la derniere porte du
Louvre , où S. M. receut une troifiéme Bé→
nédiction.
Le 17 , M. le Marquis d'Harcourt , a
configné 200000 liv . réglés par le Brevet
de retenue , pour la Charge de Capitaine
des Gardes du Corps , dont eftoit revêtu
M. le Maréchal Duc fon pere,
Le 18 , M. le Prince Charles de
Lorraine , qu'on nomme à préfent M. le
Comte d'Armagnac , accompagné de M. le
Prince de Lambefc, & de M. le Duc de Valentinois
, tous en grand Manteau de deüil ,
vinrent au lever du Roy , préfentés par
M. le Maréchal de Villeroy. Le Roy leur
témoigna la part qu'il prenoit à la mort
de M. le Comte d'Armagnac.
Le Cardinal de Polignac , en qualité de
Préfident de l'Académie des Sciences
préfenta le 18 au Roy , les nouveaux Mémoires
de cette Académie.
Le 19 M. le Marquis d'Alincourt , fecond
petit- fils de M. le Maréchal de Villeroy
, de retour de fa Campagne d'Hongrie
, d'un Voyage d'Italie , & d'un féjour
Lyon , cut honneur de faluer le Roy ,
préfenté par M. le Maréchal fon grandpere
S. M. le receut trés gracieuſement ,
& lui fit plufieurs queftions curieufes fur
fon voyage
.
Le 19 , le Roy alla à l'Hôtel Royal des
Invalides entendre le Salut : Il trouva à
fon arrivée , toutes les Compagnies de cet
Hôtel
DE JUIN. 209
:
que
Hôtel fous les Armes . Comme c'eftoit la
premiere fois S. M. entroit dans cette
fuperbe Maifon ; aprés avoir examiné toutes
les beautez de l'Eglife , & du Dôme ,
Elle vifica la plus grande partie de cet Hôtel
, & voulut voir fouper les Soldats Inwalides
Elle traverfa leur Réfectoire , aux
cris de Vive le Roy . S. M. eut la bonté
d'ordonner double portion pour eux ; enfuite,
Elle monta à la Salle du Confeil , &
après s'y eftre un peu repofée , Elle revint
au Palais des Tuilleries par le Pont tournant
qui eft au bout du Jardin ; avant
traversé à pied route la grande Allée qui
eftoit ce jour- là remplie de Princeffes ,
Ducheffes , & autres Dames ,à chacune defquelles
S. M. it un accueil en particulier.
Le même jour , S. M. accompagnée de
Ms: le Duc Régent & de tous les Prin
ces , fit avant la tenue du Confeil , vingt
Che.aliers de S. Louis , avec la même dignité
, & les mefmes graces qu'il avoit fait
paroître les jours précédens, en pareil es céré
montés . 1
Le 20 , le Confeil de Régence entre préfentement
à 4 heures aprés midy , & con--
tinuera les Dimanches & les Lundis à l'ordinaire
.
Le 2 , Le Roy a augmenté de 30 m. l .
la penfion de M. le Prince de Conty , qui
eftoit de 70 m. liv . en confidération du peu
de revenu que raporte à ce Prince le
Gouvernement de Poitou S
210 LE MERCURE
Le 23 , le Roy en revenant d'entendre le
Salut des Minimes de la Place Royale , a
voulu voir en paffant , la difpofition du
Feu de la S. Jean , qui ſe fait tous les ans
devant l'Hôtel de Ville . M. de Trefmes
Gouverneur de Paris , en eftant averti , vintau
Caroffe de S. M. avec M. Trudaine Prevoft
des Marchands , & les Echevins. Ils
priérent S. M. de leur faire l'honneur une
autre année , d'y venir mettre le feu , à l'exemple
du feu ROY fon Bis- Ayeul . S. M.
fit jetter dans cette occafion , de l'argent
au Peuple.
Le 2 ;, le Courier de la Cour arriva icide
Rome avec les Bulles , pour les nommés
par le Roy. Ils ont tous efté préconisés,
à l'exception d'un petit nombre qui doiteftre
propofé au premier Confiftoire.
Le mefme jour , Octave du S. Sacrement,
la Proceffion de S. Sulpice alla au Luxembourg.
Cette Princelle fût audevant du
. Sacrement à la Porte du Palais : Aprésavoir
receu la Bénédiction , elle fuivit le .
Dais jufqu'à la Paroiffe , cù elle receut une
feconde fois la génédiction : Qui voudra
voir un détail de cette Cérémonie , n'a qu'à
confulter le Mercure de May 1717.
Le Roy pendant toute l'Octave , n'a pas
manqué d'aller chaque jour , entendre le
Salut en différens Quartiers de Paris : Les
Feuillans , les Carmelites de la ruë de crenelle
, le Val - de - Grace , les Capucins de
la rue S. Honoré , l'Abbaye aux Bois , les
DE JUIN. III
Invalides , & les Minimes de la Place
Royale, font les Eglifes où il a affifté avec
toute la pieté & la dignité qui conviennent
à un Roï Trés - Chreftien . Toutes les
perfonnes ont témoigné par leurs acclamations,
le plaifir fenfible qu'elles reffentoient,
en voyant S. M. en parfaite fanté.
Le 24 , M. Dumont Gouverneur de Meudon
, a acheté la Compagnie des Gendarmes
de Berry 130000 liv . pour M. le Marquis
de Pellevé fon petit fils , âgé de 21
ans , à qui le Roy avoit accordé, il y a quel
que remis , la furvivance du Gouvernement
de Meudon
•
Le 25 , M. l'Evêque de Fréjus , Précepteur
du Roy , s'eft démis de l'Abbaye de la Rivou
prés de Troyes , en faveur de M.
l'Abbé de Vienne Confeiller au Parlement ,
qui donne à ce Prélatun Prieuré fimple de
quatre ou cinq mille livres de rentes.
Le 26 aprés midi , fur les trois heures ,
M. le Marquis d'Harcourt , aprêté Ser
ment de fidelité au Roy , en préſence de
Mer le Régent , pour la Charge de Capitaine
des Gard du C, dont ce jeune Seigneur
a payé 2000 écus à la Chambre , fuivant
l'ufage , aprés quoy , M. le iuc de Charoft
l'a mené à la Salle des Gardes du Corps
pour le faire reconnoitre de la part du
Roy , & lui a cédé fon Bâton pour faire
les fonctions de cette Charge le reste de
la journée.
Le 28 , on a fçû que le Caroffe de
Sij
212 LE MERCURE
Calais avoit efté volé par 4 hommes mafquez
, proche Montreuil. Ils ont enlevé,
12 à 15000 livres .
Le 29 , M. de Chavigny , ci -devant Evêque
de Troyes , a prêté Serment à la Meffe
du Roy , pour l'Archevêché de Sens , dont
les Bulles lui coutent 50000 livres
Le 30 , on a appris que 3 Vaiffeaux Maloins
échapez au fieur Martinet dans la
Mer du Sud , eftoient revenus à S. Malo .
Leur retour a un peu confolé les Maloins
de la perte des premiers. Il n'y a gueres
d'avanture plus furprenante que celle qui
leur eft arrivée en route . Ils rencontrérent
à la hauteur de S. Domingue , 2 Forbans ,
l'un de 250 hommes d'équipage , & l'autre,
de 200. Ceux - ci aïnt envoyé à leur
bord une Chaloupe avec fix Officiers ,
vintent leur offrir des piaftres , pour troquer
contre quelques Marchandifes
dont ils difoient avoir befoin. On les
fatisfit volontiers fur le champ : Mais , la
Chaloupe n'ût pas plûtôt rejoint fes Vaiffeaux
, que ces Forbans arborérent Pavillon
noir avec les têtes de morts . Comme
les Maloins eftoient trop foibles pour
réfifter , ils prirent le parti de fe faire
échouer , au rifque de périr. Hûreuſement
pour ces derniers , il s'éleva un moment
après , un vent fi violent , qu'il les releva
& les rejetta en pleine Mer , fans eftre
endommagez . Au contraire , ces Corfaires.
eftant un peu trop engagez à fuivre leur
DE JUIN. 213
proye , le même vent qui avoit fait le falut
des uns , caufa bientôt la perte des autres ;
puifque le plus gros de ces Forbans alla
fe brifer un moment aprés , contre un Rocher
, & le fecond fut porté fur un banc de
fable où il s'engrava. Il ne fut pas poffible
aux Maloins de s'en approcher ,
à caufe du vent contraire. Ils jugérent plus
à propos de pourfuivre leur route. Ils raportent
qu'il y avoit fur ces 2 Vaiffeaux ,
plus de 12 millions en piaftres , enlevés
fur les Portugais .
Le Parlement ayant tenu plufieurs Af
femblées confécutives pendant ce mois , au
fujet de l'Edit des Monoyes , pour la fabrication
des nouvelles Efpéces ût le 27
Audience du Roi , fuivant fa permiffion :
Le Premier Préfident fit pour lors les Remontrances
du Parlement , avec beaucoup
de refpect , de foumiflion & de dignité M.
Le Garde des Sceaux répondit au nom du
Roy, que S. M. feroit examiner les Remontrances
de fon Parlement dans for
Confeil , & lui feroit fçavoir ſes volontés.
Le 30 , la Chambre des Comptes & la
Cour des Aydes , firent pareillement leurs
Remontrances fur le même fujet .
Il régne dans la Maifon des Chartreux
de Paris , une efpéce de Diffenterie , dont
plus de 40 , tant Religieux , que Domeftiques,
fe trouvent actuellement incommodés.
La Cour a fait deffenfe à fix Gentils214
LEMERCURE
•
hommes de Bretagne , de fe trouver aux
Etats de cette Province , dont l'ouverture
fe fera le premier Juillet .
M. le Duc de la Trémoille Préſident de
la Nobleffe , eft parti depuis quelques jours
pour s'y rendre. Les Gentils- hommes en
queftion , font Meffieurs de Piré , de Coi-
Lui Kerfulien , Kerfulien Villeneuve , Kerlorece
, Boiffi- Bellievre & Jacquelot . M. de
Glezieres Breton ayant efté mandé par la
Parla
Cour a u ordre d'aller à la Baftille . ,
M. le Marquis de Montgon Lieutenante
Général , a remis fon Brêver de Colonel ,
pour entrer au Séminaire de faint Sulpice.
M. le carde des Sceaux fe tranfporta le
25 , à la Monoye , pour prendre an Erat
de tous les Billets de l'Etat qui y êtoient ,
& les fit bâtoner en fa préfence.
M. Stanhope Sécretaire d'Etat, eft arrivéde
Londres à Paris ; on préfume que fon
voyage a pour objet quelque affaire de conféquence
.
Par des Lettres du 22. de Marfeille
on a efté informé que la Flote d'Espagne
avoit paffé à la hauteur de cette Ville .
9
M. d'Haufi Gentilhomme de la Manche
du Roy , fils de Madame de Villefort
Sous-Gouvemante de S. M. a û l'agrêment
de vendre fon Regiment à M. le Comte
d'Eftein- Saillan : Le Roy conferve au vendeur
le Brevet de Colonel , en confiédra
tion de fon fervice auprés de S. M.
Six Députés de l'Académie FranDE
JUIN 2151
çoife , conduits par M. l'ancien Evêque de
Fréjus Chancelier de cette Académie, curent
l'honneur de prefenter au Roy , le nou
veau Dictionaire de l'Academie Françoiſe ,
en 2. vol. in fol.
M. de Gifacourt a prefté le ferment
de fidelité entre les mains du Roy , pour
la Charge de Lieutenant de Roy de Champagne.
M. Lhotier . ci- devant Sécretaire de feu
M. le Duc & de feie Madame la Ducheffe
de Vendôme , a reçu une Lettre trésgracieufe
de M. le Cardinal Albéroni , par
laquelle cette Emin . l'invite , en lui envoyant
une Legre de Change de 20 mille
liv . de le venir trouver à Madrid ; l'affûrant
qu'il n'aura pas lieu de fe repentir
de rifquer ce voyage.
On verra le mois prochain, une Brochure.
imprimée , fous le Titte , de Differtation
Analytique , fur les Chronographes , donnée
pour Etrennes à toutes les perfonnes déf envrées
qui n'auront rien de meilleur à faire,
par un Petit - Maître . Nous nous proposons
d'en donner un Extrait , & d'indiquer le
Libraire où elle fe vend.
Florentin de Laulne , Libraire ruë faint
Jacques , à l'Empereur , vend un Livre qui
a pour titre. Nouvelle Méthode de fortifier
les plus grandes Villes , & avec peu de dépenfe
; les rendre incomparablement plus for
tes, que par aucune des Méthodes pratiquées.
jufqu'à prefent. Suivie de Differtations fur
216 LE MERCURE
la Machine de Marly , fur les Pompes du
Pont de Notre- Dame & de la Samarita'-
ne , avec des remarques très curieufes fur
PHydraulique , la Méchanique de la fortification
, par M. de la Jonchere Ingenieur
François .
J
APPROBATION.
Ai lû par l'ordre de Mar le Garde des
Sceaux , le Nouveau Mercure Galant du
mois de Juin 1718. A Paris le 2 Juillet 1718 .
BLANCHARD.
E
TABLE..
Xtrait d'un Plaidoyerfait à un Exercice
des Jefuites.
Poëfies.
Programe de l'Acad. R. de Bordeaux.
Deffertation fur la caufe de l'Echo.
P. S
3.1
41
44
Site des Carat , de M. de Marivaux. 68
Suite des penf. fur div. faj . de Litt. &c.
Articles des Spectacles.
75
89
L'Amour ennemi du devoir , Hiftoire . 109.
Perfies.
Enigmes.
Chanjon.
Nouvelles Etrang
Morts & Mariages.
Journal de Paris
ERRATA DE MAY .
126
129
1
30
132
194
199
Age 186 , on s'eft trompé , quand on
a avancé dans l'article des Morts ,
que M. Heiffen avoit laiffé une fille marée
à M. Duport. Cela eft faux ; ´puif
qu'il eftoit garçon..
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 20 fols.
Avril
1718.
LEQUE
DE
MANDATA
PER AURAS,
PEFERT
BIBLIO
DE
LA
LYON
1893
VILLE
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER , au Palais.
PIERRE RIBOU , Quay des Au“
guftins , à l'Image S. Louis.
GUILLAUME CAVELIER , Fils , ruë
S. Jacques , à la Fleur de Lys.
M. D. CC . XVIII.
Avec Approbation & Privilége du Roy
Chez
AVIS.
O
quoy
N prie ceux qui adreſferont
des Paquets
ou
Lettres à l'Auteur du Mercure,
d'en affranchir
le port , fans
ils resteront au rebut.
On donne avis , qu'on trouve
chez les Libraires ci - deffus
nommez , tous les Mercures
de l'année 1717 , de même que
l'Abbregé de la Vie du CZAR.
De l'Imprimerie de J. FRANÇOIS GROV ,
rue de la Huchette , au Soleil d'or.
AVANT- PROPOS.
L Es réfléxions fur la Poëfie françoise que
l'on aplacées continûment à la tête de nos
Mercures , depuis le mois de Novembrejuſqu'à
celui- ci , méritent fans doute quelques
éclairciffemens de la part de l'Auteur. C'eft
auffi ce qui a engagé le P. du Cerceau à terminerce
Traité par un nouvel examen , qui , eu
allant au devant des objections , achevât de
fonder le systéme particulier qu'il a établifur
cette matiere. Quiconque dégagé de l'ancien
préjugé , le lira avec attention , aura l'agrement
d'y découvrir qu'il l'a mis dans un jour
que l'on n'avoit prefque point encore apperçu
jufqu'àpréfent. La République des Lettres
doit donc lui fçavoir bon gré d'avoir dévéloppé
avec tant d'évidence , tout le mystére
des Vers dont le fecret n'avoit guéres efté
connu jusqu'ici.
Mais , outre l'avantage fingulier que l'on
en retirera , foit pourfe former le goût ,foit
pour juger plus fainement de ce qui fait le
caractére effentiel de la bonne verfification ;
il en revient encore un autre confidérable ,
qui va au profit de la Languefrançoife ; c'eft
que l'on y trouvera en paffant , quantité de
régles données , pour pouvoir rendre raison de
plufieurs tours de phrafes , dont on ne connoît
que le méchanifme , fans en avoir le principe.
AVANT - PROPOS.
Je ne m'étends pas plus au longfur le mérite
&l'utilité de cet Ouvrage , auquelje fuis perfuadé
que les Connoiffeurs rendront juftice.
Jefouhaite que le Fublic me la rende fur
La Requête quej'ai à lui préfenter.
L'auteur du Mercure prie donc trés inftament
les perfonnes qui s'amufent à lire
ce Recueil , d'avoir un peu d'indulgence
pour quelques fautes de fait ou d'édition
qui lui doivent échapper néceffairement :
C'est un de fes priviléges. Cependant , ſi
on vouloit entrer en quelque juftice avec
lui , quel eft le Livre Hiftorique , même le
plus travaillé,qui ne foit fautif? A plus forte
raifon , un Mercure qui fe fait avec une rapidité
étonnante : De forte que,pour donner
cet Ouvrage au commencement de chaque
mois, il faut, pour ainfi dire , l'affembler , le
compofer, l'écrire en courant , en mangeant
& en dormant . On peut néanmoins affrer
qu'on ne néglige rien pour découvrir
la vérité d'une nouvelle ; mais , il arrive
quelquefois que ce que plufieurs vous garantiffent
comme confirmé, fe trouve démenti
par la fuite . J'en fuis fâché . Tout
ce que je puis faire en pareil cas , c'eſt de
promettre que dans le premier Recueil , on
fera exact à corriger les fautes que l'on aura
remarquées dans le précédent.
DELA
VILLE
C
LE
NOUVEAU
MERCUR
ECLAIRCISSEMENS
OTHEEVE
LYON
Sur l'opinion qu'on a avancée dans le Mer
cure de Novembre 1717 , touchant ce qui
fait le caractere propre & effentiel du
Vers françois.
U AND j'ai propofé au Public
mon opinion particuliere , fur
ce qui fait le caractére propre du
Vers françois , & ce qui le diftingue
effentiellement de la
Profe;je n'ai pas eû la préfomption de croire
que tout le monde dût donner d'abord
dans mon fentiment . Je me fuis au contraire,
fort attendu à trouver bien des oppofitions
dans mon chemin , & j'ai la confolation
de fçavoir que je ne me fuis pas tourà
fait trompé. Car , quoique perfonne ne
m'ait encore contredit dans les formes ,
A iij
LE MERCURE
parce qu'on a crû qu'il étoit de la juftice
de me laiffer développer routes les parties
de mon opinion , avant que de l'attaquer ;
je ne fuis pas cependant à ignorer , que
j'ai contre moi de trés habiles gens , & trés
bons Critiques , en matiére de littérature.
Ils font en grand nombre , à ce qu'on prérend
& je fuis tout feul.J'ai contre moi
le préjugé de la nouveauté toujours fulpecte
, en quelque matiere que ce foit ; &
ils ont pour eux un certain uſage , obſcur
à la verité , & non encore développé ,
mais confacré , en quelque forte , par fon
ancienneté. J'ai une opinion à établir , &
ils ne font obligés qu'à la refuter. Enfim ,
s'ils ont raifon en un feul point , j'ai tort
en tout , & ils ont raifon en tout , fi j'ai
tort en un feul point. En voilà fans doute
plus qu'il n'en faut , pour déconcerter un
homme peu accoûtumé au choc des combats
litteraires , & qui , dans cet efprit de
défiance qu'infpire la timidité , n'a hazardé
qu'en tremblant fes fentimens' , non, fous
le nom de fyftéme qu'il prétendît établir ,
mais fur le pied d'opinion qu'il propofoit
à difcuter , & plûtôt, comme des doutes ,
que comme des régles .
Il y a toûjours du rifque à ouvrir la lice ,
& j'avoue que lorfque je me fuis mis à envifager
de fang froid , tous les combats que
* Mercure de Novembre 17 17 , page go
D'AVRIL
7
j'aurois à rendre , pour maintenir men
opinion , il m'eft arrivé plus d'une fois , de
me repentir de la témérité qui me l'a fait
avancer .
En effet , qu'avois - je affaire de me mêlet
de vouloir apprendre aux bons Poëtes , en
quoi ils écrivent bien , & aux mauvais , en
quoi ils écrivent mal ! Qu'êtoit-il befoin de
réveler au Public , à nôtre préjudice , des
myftéres du Parnaffe que nous avions jufqu'ici
ignorés nous-mêmes , & de mettre
tout le monde en état de juger , fi nos Vers
font bons , ou mauvais ! Les Jurif- Confultes
de l'ancienne Rome fçûrent autrefois
affez mauvais gré à un certain Flavius
Greffier Public , d'avoir fait un efpéce
d'Almanach du Palais , qui , en inftruifant
le Peuple des jours auxquels on
pouvoit plaider , & de femblables ufages,
le rendoit indépendant de ces Meffieurs ,
en plufieurs des points fur lefquels on avoit
coûtume de les confulter . Je ne fçai fi
quelqu'uns de nos Poëtes me pardonneront
plus volontiers , d'avoir avancé une opinion
qui va à mettre quiconque au fait fut les
fecrets de notre Art , & qui peut fervir
de régle fur le plus ou moins d'eftime que
méritent nos productions . J'en fouffrirai
moi-même pour ma part , on m'en a averti ;
& quand on viendra à examiner mes Pié-
Cicero. Orat. pro Murand.
A iiij
LE 9 MERCURE
ees fur mes principes , peut- être y relevera-
-on bien des chofes , fur lefquelles jufqu'à
préfent on m'avoit fait grace , & il fe trouvera
par l'événement , que j'aurai êté aſſez
imprudent pour fournir moi- même de quoi
me faire mon procés.
J'aurois dû , avant que de m'engager ,
prévoir ces inconvéniens ; & peut- être que
fi c'étoit à recommencer , je prendrois le
parti de laiffer chacun fur fa bonne foi.
Mais , il n'y a plus de reméde : Quand j'abjurerois
ce que j'ai avancé , je n'ôterois
pas de l'efprit de bien des gens, l'impreffion
que je fçai que mon opinion y a faite ;
& je n'empêcherois pas que quelqu'autre
plus zelé & moins timide que moi , ne fuivît
mon plan , & n'entreprit la défence
d'un fentiment que j'aurois abandonné. Il
vaut donc autát l'entreprendre moi- même ;
& je m'y réfous avec d'autant moins de
repugnance , que foit que j'aye raifon ou
non,dans le point effentiel , le Public & la
Poëfie même peuvent tirer de tout ceci
beaucoup d'utilité.
En effet , ceux mêmes qui font le plus
oppofez à mon fentiment, ne me contredifent
que fur une feule chofe , qui eft, fur
ce que je prétends , que l'effence du ſtile
poëtique confifte dans la fufpenfion que les
tranfpofitions mettent dans la phrafe . Ils ne
conviennent pas à la vérité que ce foit là
ce qui fait l'effence du Vers françois ;
D'AVRIL
mais , qu'il y faille de la fufpenfion pour
en relever le ftile , que les tranfpofitions
foient propres à produire cet effet ,
qu'elles ayent trés bonne grace en Vers ,
& qu'elles y doivent être même affez fréquentes
; c'eft de quoi il me paroît qu'ils
tombent tous d'accord.
Il ne s'agit donc proprement entre nous,
que d'une queftion métaphifique ; c'est-àdire
de fçavoir , fi une chofe que nous
convenons tous qui doit entrer dans les
Vers , & qui eft fi particuliere au ftile
poëtique , qu'elle ne convient point à la
Profe , eft effentielle ou non , au ftile poëtique.
Mettons la chofe en exemple . Racine
dit.
* D'un Rival infolent arreftez les complots .
* De ce trouble fatal par où dois-je fortir ?
Ileft evident que ces deux Vers , où le
Génitifdans le premier , & l'Ablatif , dans
le fecond , font tranfpofés , valent beau
coup mieux que fi , en fupprimant ces deux
tranfpofitions , on les tournoit felon l'ordre
de la construction fimple & naturelle ,
en difant .
Arrêtés les complots d'un Rival infolent.
Par où dois-je fortir de ce trouble fatal ?
La feule différence qu'il y a entre ces
deux derniers Vers & ceux de Racine , c'eft
* Acte II. Sc. 5 .
A&t. IV. Sc. §•
IO LE MERCURE
que dans ceux de Racine il y a de la tranf
pofition , & que dans les autres, il n'y en a
point. Tout ce qu'il y a de gens qui favent
ce que c'eft que Vers , conviennent également
que les deux Vers de Racine font:
fort bons , & que les deux autres ne valent
rien:Qu'on ne peut les rendre bons , qu'en
ufant de tranfpofition , comme a fait Racine
; furquoi , plufieurs fe contentent de
dire que ces derniers Vers ne vallent rien ,
faute de tranfpofition ; & moi je dis , que
faute de tranfpofition , ce font des Vers
profaïques , où de la Profe rimée.
Nous convenons donc tous de la néceffité
de l'ufage de la tranfpofition , du bon effet
qu'elle produit dans les Vers , & qu'il vaut
mieux dire , en tranfpofant, comme Racine.
* A d'éternels ennuis je me vois enchainée.
* A l'amour dePharnace on impute mes pleurs,
Que de dire , fans tranfpofer.
Je me vois enchaînée à d'éternels ennuis .
On impute mespleurs à l'amour de Pharnace.
3
Or,dés que nous convenons de ce point
il est incontestable que tout ce que j'ai dit
fur les tranfpofitions , eft d'une grande utilité
& d'un grand fecours pour la perfetion
de notre poëfie. C'est-à - dire , que
quand j'aurois tort de faire confifter l'effence
du ftile poëtique dans l'ufage des
* A&t. II. Sc. G.
* Ibid.
D'AVRIL II
tranfpofitions , il eft toujours . vrai que ces
tranfpofitions fervent beaucoup à la relever
& à la perfectionner ; & que par conféquent
, foit qu'on les regarde comme une
partie effentielle au ftile poétique , ou fimplement
comme une chofe qui contribuë
beaucoup à fa perfection & à fon luftre ,
mes principes & mes obfervations fubfiftent
toujours , & ne font pas moins d'ufage dans
la pratique , pour mettre au fait , & ceux
qui compofent des Vers , & ceux qui veu
lent fe mêler d'en juger ; ce qui comprend
bien du monde .
Je pourrois m'en tenir-là , en adouciffant
ma théle , & en déclarant que tout ce que
j'ai dit jufqu'à préfent fur les tranfpofitions ,
ne doit eftre regardé que comme un moyen
de plus grande perfection & d'embéliffement
pour la poésie , & non, comme chofe
qui en faffe partie effentielle. Il eft bien vrai
que je ne pourois faire cette déclaration
fans m'expofer au reproche d'avoir un peu
reculé. Mais , comme je ne cherche dans
tout ceci que le vrai , parce qu'il n'y a que
le vrai qui foit conftamment utile au public
; je n'aurai jamais aucune peine à renoncer
à mon opinion , dés qu'on me fera
voir qu'elle n'eft pas bien fondée. Je ne
fçai ce que c'eft que le prétendu point
d'honneur qu'on fait confifter à ne point.
reculer ; ou plutôt , je n'en reconnois point
d'autre , en matiere de difpute , que de ré
12 LE MERCURE
former fon fentiment , quand on nous prowve
qu'il n'eft pas exact , & de fçavoir gré à
ceux qui nous détrompent. Je tiens encore
aujourd'hui auffi fortement que jamais , à
l'opinion que j'ai avancée fur ce qui fait
l'effence du ftyle Poetique dans les vers
François , & depuis fix mois que j'ai commencé
à travailler fur ce fujet , toutes les
recherches , toutes les remarques , & toutes
les réflexions que j'ai faites , m'y ont
toûjours confirmé de plus en plus : De forte
qu'au point que je fuis convaincu de la
verité de mon opinion , je ne vois pas d'apparence
qu'on puiffe me faire changer de
(entiment. Mais , malgré la conviction prefente
où je fuis , je ne fais point de difficulté
de déclarer , que fi on me fait voir
clairement , & par de bonnes raifons , que
je me fois trompé , ou en tout , ou en par
tie , non feulement je n'aurai nulle répugnance
à en convenir , mais je me ferai
même un honneur de l'avouer , & de réformer
mon opinion fur les lumieres qu'on
m'aura données .
C'eſt à quoi j'aurai d'autant moins de
peine , que je n'ai cû nul interêt à prendre ,
préférablement à tout autre , le fentiment
que j'ai embraffé ; & qu'il a êté uniquement
le fruit des recherches que j'ai faites
, pour découvrir en quoi confiftoit l'effence
du vers François , & ce qui le diftinguoit
de la Profe.
D'AVRIL. 13
Il y abien des années que j'ai fait des vers
pour la premiere fois , & j'avoue que dans
les premiers, comme dans la plupart de ceux
que j'ai faits depuis , je ne me fuis point
propofé d'autre régle , que les ouvrages
des bons Poëtes , fur la lecture defquels
j'ai tâché de former une forte de goût , ou ,
fi l'on veut , de routine , pour me guider
dans ce que je faifois , & dans le jugement
que je portois fur les productions des autres.
Je m'êtois mis par là affez en état de
fentir ce qui êtoit bon , & ce qui êtoit mauvais
, en fait de Poëfie ; je diftinguois fort
bien , à la faveur d'un certain ufage que
donnent la lecture & la réflexion , ce qui
êtoit véritablement vers , de ce qui n'êtoit
que de la Profe rimée ; mais, je ne m'êtois
jamais avifé de vouloir aller plus loin , ni
de rechercher en quoi confiftoit ce qui fait
la difference de l'un & de l'autre . Il n'y a
pas même bien long- tems que je n'en ſavois
pas davantage , & je crois pouvoir
dire , fans faire tort à perfonne , qu'il en
va à peu prez de même de la plupart de
mes Confreres en Apollon . Ils conviendrort
prefque tous , s'ils veulent mettre la main
à la confcience , qu'ils n'ont point eu
d'autre régle dans leur verfification , qu'un
certain inſtinct formé par la lecture des
bons Auteurs qu'ils ont tâché de fuivre
au plus prés ; c'est - à - dire , que nous
nous fommes tous faits Poëtes fur la foi
de nos devanciers.
14
LE MERCURE
Il eft vrai cependant , qu'on n'en eft
pas plus mauvais Poëte pour cela. Il arrive
au contraire affez fouvent , que l'inftinct
& le goût conduifent mieux que la régle
. Mais , il y a un inconvenient en ceci.
C'eft que tant que le vrai goût n'eft point
fixé par des principes certains & connus ,
chacun fe croit en droit de fuppofer qu'il
eft de fon côté , d'où il arrive d'étranges.
difparates dans les jugemens qui fe font
d'une même piéce que l'un blâme , tandis
que l'autre l'admire , & dont celui- ci fait
l'éloge , tandis que celui - là la trouve déteftable
. Rien fur - tout n'impatiente davantage
que d'entendre prononcer fur cette
matiere , des Poëtereaux de deux jours qui
n'en font encore qu'à l'A. B. C. & qui
croyent déja être au niveau dés la Fontaine
, & dés Deshoulieres, J'ai vu de ces
petits Merciers du Parnaffe , qui fans autre
fonds que de quelques phrafes , & de
quelques rimes détournées dont ils avoient
garni leur mallette , fe donnoient la liberté
de juger fouverainement des ouvrages
d'autrui , & d'y mettre le tau ; & qui confondoient
pitoyablement ce qui fait le tour
aifé dans les vers , avec ce qui y fait le
tour profaïque.
On fent bien le ridicule & l'extravagance
de certains jugemens ; mais il ne
fuffit pas de le fentir ; il faut avoir encore
de quoi s'affûrer foi - même qu'on a raiſon
D'AVRIL 15
dans ce qu'on penfe , & de quoi en convaincre
les autres : Pour cela , il faut
remonter aux fources primitives , & en tirer
des régles. C'est ce que je me propofai
enfin , & non content de fentir par moimême
, toute la difference qu'il y a entre
des vers qui font véritablement de la Poëfie
, & des vers qui ne font que de la Profe
rimée , je voulus démêler ce qui faiſoit
le caractere diftinctif des uns & des autres:
Et aprés avoir lû beaucoup de piéces de
different genre , & de differens Auteurs
bons & mauvais , je ne trouvai rien de plus
marqué & de plus fenfible , pour caracté
rifer la difference du style qui eft Poëtique,
d'avec celui qui eft Profaïque , que le principe
fur lequel j'ai établi mon opinion ;
c'est- à-dire le tour qui , par le moyen des
tranfpofitions , met de la fufpenfion dans
la phrafe. Si je me fuis trompé en ce point ,
je me fuis trompé de bonne foi : J'ai cher
ché la verité en cette matiere , & je ne
me fuis arrêté au fentiment que j'ai fuivi,
que parce qu'il m'a paru le mieux fondé
& le plus fur. Mais comme , même dans
ce qui fait le ftyle Profaïque , il y a du
plus & du moins , il est néceffaire , pour
l'intelligence de ce que j'ai à dire dans la
fuite , d'expliquer en quoi confifte ce plus
ou moins.
16 LE MERCURE
En combien de manieres la verfification pent
être Profaïque.
Le ſtyle dans les vers, peut être Profaïque
en deux manieres . Premierement , par
des tours ou des expreffions lâches & plates
, telles en un mot , que les tranſpofitions
même les plus nobles ne pouroient
les relever , ni en faire de la Poëfie .
On en jugera par les vers fuivans , qui ,
quoique tirez d'un Poëte affez eſtimable
d'ailleurs , ne valent conftamment rien ,
& font de la profe rimée , & mal rimée.
Eft-il quelque maison que vous ne
quittaffiez ?
Eft- il quelque vaisseau d'où vous ne
fortiffiez ?
Pour vous fauver dufeu , pour éviter
l'orage.
Il n'y a point de tranfpofition dans ces
trois vers ; mais , quand on y en mettroit,
en tranfpofant le troifiéme vers pour en
faire le premier , les termes , quittaffiez &
fortiffiez ; & cette construction triviale ,
Eft - il quelque maifon que , &c . Eft- il quelque
vaiffeau d'où , &c. y laifferoient toujours
un fonds de Profe que rien ne peut
rectifier. Cela s'appelle mettre formellement
de la Profe dans les vers ; & ceux
qui font Profaïques de la forte , le font
par quelque chofe de pofitif.
11
D'AVRI L. 17
y en a d'autres qui le font feulement
d'une maniere négative ; c'eft-à- dire , qu'il
ne leur manque que de la fufpenfion , pour
en faire des vers réellement bons. Tel eft
le vers fuivant .
Vous entendez les cris d'un camp
prêt à partir.
11 y a de la Profe dans ce vers , mais
elle n'y eft que d'une maniere négative ,
& feulement par l'arrangement Profaïque
des termes. Auffi , Racine en a - t- il fait un
trés bon vers , & d'un ftyle trés Poëtique,
fans y faire d'autre changement que de
tranfpofer les hemeftiches , en difant :
D'un camp prêt à partir vous entendez
les cris.
Ainfi , quand je dis que c'eft le défaut de
tranfpofition & de fufpenfion , qui rend les
vers Profaïques , je n'entends parler que
de cette feconde maniere que j'appelle négative.
Je fuppofe que les vers ont d'ail
leurs tour ce qu'il faut du côté de l'expreffion
& du tour , pour entrer avec dignité
dans le ftyle Poëtique ; c'est- à-dire , que
je fuppofe que la matiere eft toute propre
& dute difpofée d'elle- même , à recevoir
la forme . A l'égard des vers qui font Profaïques
par quelque chofe de pofitif, il
n'en eft point ici queftion . Quand la matiere
manque par fa qualité , & qu'elle eft
* A&t. 111. Sc. 5.
[ B
18 LE MERCURE
vicieuſe par elle-même , la forme n'y peut
rien. Les plus nobles figures & les plus
belles tranfpofitions , dont on orneroit une
Profe lâche , triviale & rampante , n'y figureroient
pas mieux , que de la broderie fur
de la Bure.
On ne doit donc confiderer la nobleſſe ,
la fineffe , la délicateffe , la vivacité de
l'expreffion , que comme ce qui fait la matiere
du ftyle Poëtique . Avec cette matiere
feule, on fera quelque chofe de beau,
de fin , de vif , de relevé , de magnifique,
fi l'on veut ; mais on ne fera pas de la
Poëfie . Il faut quelqu'autre chofe qui anime
cette matiere , qui y mette la forme , &
qui êtant particulier à la Poëfie , caractérife
fon ftyle , & le tire de pair d'avec celui
de la Profe . La rime & la meſure des
vers ne fuffifent pas pour cela , & ne peuvent
être regardées , ainfi que je l'ai fait
voir , que comme la forme méchanique du
vers ; c'eft de quoi il me paroît qu'on convient
affez. Il s'agit ici de style , & c'eſt
à quoi la mefure ni la rime ne changent:
rien. Je trouvé au contraire que les tranfpofitions
caractériſent tellement le ftyle:
Poëtique que même en retranchant la
rime , & en rompant la mefure , ce ftyle:
demeure toûjours le même : Ceft à dire ,
un ftyle en quelque forte étranger à la.
Profe , & qui y eft hors d'ufage : Unftyle:
qui ne fe fouffre que dans les vers , &
qui eft fi marqué pour appartenir à la Poë
D'AVRI L. 19
fie , qu'on fent & qu'on convient d'abord,
que pour faire des vers excellens , il n'y
manque que de la rime & de la meſure ,
c'est-à- dire , ce qui fait précisément la forme
méchanique du vers . Or , dés que l'ufage
des tranfpofitions forme un ftyle qui
n'eft admis que dans les vers , quel autre
nom puis-je donner à ce ftyle que celui de
ftyle Poëtique ?
Sur quoi je dirai, que l'étude exacte que
j'ai faite de cette matiere , & les longues
difcuffions où elle m'a engagé , m'ont conduit
naturellement à une réflexion , qui
paroîtra d'abord un paradoxe , mais fur laquelle
je fupplie le lecteur de vouloir bien
fufpendre fon jugement jufqu'à ce que je
l'aye entierement développée. C'est que ,
quoiqu'il n'y ait peut- être point de Poëfie
qui paroiffe plus facile que la nôtre , il n'y
en a peut- être point qui demande plus d'art.
Ceci demande a être développé , comme
je vais tâcher de le faire.
En quoi confifte ce qui fait la difficulté de
la Poefie Françoife.
Il n'y a rien en foi- même de plus aifé
dans la pratique , que ce qui fait la forme
méchanique du Vers François. La céfure
qui ne regarde que les Vers héroïques
& les Vers de cinq pieds , est une bagatelle
, & le partage des hémiſtiches dans
Bij
Zo LE MERCURE
*
quoi elle confifte , eft la chofe du monde
qui renferme le moins de difficulté . La rime
à la verité , en renferme davantage ;
c'est la plus grande qu'y ait trouvée M. de
Cambrai , & prefque la feule qu'y reconnoiffent
, non feulement bien des Lecteurs
, mais même bien des Poëtes . Difficulté
neantmoins , la plus petite du monde
pour peu qu'on foit rompu au mêtier. Ua
peu d'exercice & d'habitude en fait bientôt
raifon , & la facilité en ce genre , eft
une de ces chofes qui s'acquierent , fans
beaucoup d'efprit & fans beaucoup d'habilité
. Il est donc évident qu'il n'y a rien
de fi aisé dans nôtre Langue , que de faire
ce qu'on appelle communément des Vers.
Mais d'un autre côté , il n'y a rien de fi
difficile que de faire de bons Vers François .
Voici pourquoi . C'eft que dans nôtre Langue
, le langage pour le fonds , eft à peuprez
le même dans la Profe & dans les Vers ;
qu'il doit être également correct dans l'un
& dans l'autre ftile ; & qu'à l'égard des
licences , les Vers n'en fouffrent pas plus
que la Profe . Les Grecs , comme le remarque
fort bien M. de Cambrai * avoient
recours aux divers dialectes. Ils avoient
auffi bien que les Latins , des fyllabes fu-
*
* Lettre à l'Acad . p. 303.
* Lettre à l'Acad. ibid.
* Ibid.
D'AVRIL 21
perfluës qu'ils ajoutoient librement pour remplir
leurs Vers , mais les Latins plus rarement
. Pour les autres, ils avoient encore
certaines particules, qu'on appelle particu
les expletives , parce qu'elles ne fervent
uniquement qu'à remplir la meſure du Vers
felon le befoin. Nous n'avons rien de tout
cela , & nous fommes au contraire , fi refervez
fur cet article , que nous regardons,
comme quelque chofe de vicieux dans un
Vers , tout terme qui n'y a place que pour
en remplir la meſure .
Toute la difference pour le ftile , entre
la Profe & les Vers , fe reduit donc précifément
à celle qu'y peuvent mettre les
tranfpofitions : Sur quoi , je vais faire quelques
obfervations qui feront toucher au
doigt, combien cette difference eft quelque
chofe de délicat , & de prefque imperceptible.
Io. Quoique par le détail que j'ai fait
de ces tranfpofitions , il paroiffe que nôtre
Langue en a beaucoup plus qu'on ne
s'êtoit imaginé ; cependant , il eft viſible
que nôtre Langue n'en a point un affez
grand nombre , pour fonder une difference
bien notable & bien fenfible dans le
ftile qui les admet .
2º. C'eft que la tranfpofition eft impraticable
dans la conftruction de celle de nos
Phrafes , qui eft la plus ordinaire & la plus
ufitée dans le difcours ; c'eſt- à - dire , celle
22 LE MERCURE
où entre un Verbe Actif avec fon Accufa
tif. Nous ne pouvons rien dire , rien
écrire , ny en Profe ny en Vers , que cette
conftruction ne revienne dix fois au moins ,
contre une conftruction d'une autre espece.
Celle- là feule , fi elle admettoit la tranf
pofition , fourniroit plus de varieté & une
difference plus fenfible dans le ftile , que
toutes les autres conftructions enſemble ;.
& il fe trouve que c'eft prefque la feule.
qui la rejette , & qui lui donne l'exclufion
la mieux fondée , comme je l'ai juſtifié &
démonftré en traittant de la tranfpofition
de l'Accufatif.
+
3°. A l'égard des autres conftructions
qui admettent la tranfpofition en Vers , il
y a encore bien des écueils à éviter , &:
bien des ménagemens à garder, foit pour
le choix de ces tranfpofitions , foit pour
la maniere de les placer , foit pour les
adouciffemens que la plupart demandent ,
felon le plus ou le moins de violence qu'elles
font à la conftruction naturelle. De
forte que, quelque bonne que telle tranfpo
fiation foit par ffooii--mmêêmmee ,, iill y a bien des
rencontres où il eft plus à propos de la fupprimer
que de l'employer.
Ajoûtons pour 4 & derniere obfervation
, qu'une tranſpoſition ne fait jamáis
meilleur effet dans le Vers , que lorfqu'el
* Mercure de Janvier 1718. p. 31.
D'AVRI L.
le y paroît moins ce qu'elle eft ; c'est- àdire
que lorfque de la maniere qu'elle
elt ménagée , elle imite de fi prez la conftruction
naturelle , qu'elle fait, en quelque
forte , illufion au Lecteur , & lui dérobe
même toute idée de tranfpofition.
fi
Concluons de tout ceci , que dez que
ce qui fait la difference entre le ftile Poë
tique & la Profe , confifte en quelque chofe
de fi fin , de fidélié & pour ainfi dire , de
imperceptible ; il faut un art infini pour
y atteindre : & que par conféquent , comme
il n'y a point de Langue où le ftile qui
diftingue les Vers de la Profe , foit moins
marqué & moins palpable que dans la noere;
il ny en a point auffi , qui demando
plus de fineffe & plus d'art.
Cet art & cette fineffe dont je parle , ne
confiftent pas , comme on le juge bien , à
trouver des tranfpofitions & à en farcir fes
Vers ; puifque ces tranfpofitions font à la
main de tout le monde , & que chacun
eft maître de les employer , tant & fi peu
qu'il lui plaît : L'habilité en ce point, confifte
dans leur choix & dans la maniere de
les pratiquer , le tout , par raport à la qualité
du fujet qu'on traitte , & au caractere
du. ftile propre à l'efpece particuliere de
Poëfie dans laquelle on travaille ; c'eſt ce
qu'il faut que j'explique
›
24
LE MERCURE
Diftinction de trois fortes deftiles differens
dans la Poëfie.
On peut diftinguer en bien des manieres
, les differentes fortes de Poëfies . Io.
Par le nombre de fyllabes qui entrent dans
les differentes fortes de Vers ; & c'eft ainfi
qu'un Vers de douze fyllabes , eſt diſtingué
de tout autre Vers qui en a moins. 20. Par
la differente efpece de pieces Et c'eft ainfi
que le Dramatique différe de l'Epique , &
que dans le Dramatique même , le Tragique
différe du Comique ; c'eft ainfi que l'Elégie
différe de l'Eclogue ; & le fonner , du
Rondeau &c . 30. Par la qualité du ſtile
qu'on employe dans un ouvrage ; il y a un
ftile héroïque , grand , fublime ; il y a un
ftile aifé , naif , familier ; & un ftile qui
par fon caractere , eft audeffous de l'héroïque
, & audeffus du naïf & du fimple , &
que par cette raifon , j'appellerai Mitoyen.
Il y auroit même encore une infinité de
fubdivifions à faire fur cette derniere divifion
, qui admet bien des dégrez differens
dans chacune de fes parties ; mais , je
m'en tiens à cette divifion de trois fortes
de ftile , qui fuffit ,feule pour mon fujer .
Or , c'eft par raport à cette derniere divi
fion , que je dis que nôtre Poëfie demande
beaucoup d'art dans le choix des tranfpofitions
, & dans la maniere de les em
ployer.
D'AVRIL. 23
ploier. Il eft vrai que le plus ou moins de
fineffe , & d'habilité en ceci, dépend du génie
& du goût de chaque Poëte en particulier
; mais cependant , comme il doit y
avoir dans la maniere de verfifier , quelque
chofe qui rende la verfification plus
on moins noble , felon le ftile dans lequel
on compoſe , on eft en droit d'exiger de
moi , que je marque en quoi j'affigne cette
différence. Je regarde même ce point
là , comme quelque chofe d'effentiel à mon
opinion ; puifqu'elle ne peut être fondée
en verité : Si le même principe , qui fert à
diftinguer les Vers de la Profe , ne fournit
auffi de quoi diftinguer , dans la verfification
même , ce qui y rend un Vers plus ou
moins noble , & de quoi en caractériſer les
ftiles différens.
Je fçai qu'en Vers comme en Profe , la
qualité du ftile dépend en partie du choix
des termes , & encore plus du caractére
des pensées ; mais , comme une penfée peut
être exprimée en termes magnifiques , fans
que le Vers foit noble , auffi, peut- il y avoir
de la nobleffe dans la verfification , fans
qu'il y en ait, ny dans la penfée , ny dans les
termes. L'Empereur Titus dans la Berénice
de Racine, ouvre le 2. Acte par ce Vers.
A- t-on vû de ma part le Roy de Comagéne
?
Sçait- il que je l'attends.
Il y a dans ce Vers une forte de noblef
Avril 1718
G
16
LE MERCURE
fe du côté du fentiment . c'eft un Empereur
Romain qui parle , & qui fait fentir la fuperiorité
de fon rang fur celui des Roys ,
relle qu'elle étoit en ces tems là . Les termes
qu'il employe , n'ont rien d'ailleurs
qui ne convienne à la Majeſté d'un Empereur
. Mais , à n'enviſager ce Vers que du
côté de la verfification , il n'a rien de plus
noble que celui- ci , par lequel Colombine
congédie Arlequin dans les Scénes Italiennes
:
Vous plairoit-il , Faquin , de décamper
d'ici ?
å
'Autre exemple , d'autant plus propre
appuyer ce queje dis , qu'il est tiré du même
Vers entendu dans deux fens differens :
Le voici.
Ses rides fur fon front ont gravé fes
exploits.
Ce même Vers fe peut dire également,
& d'un Héros avancé en âge , & d'un Sergent
qui a vieilli dans le mêtier , comme
l'a fait Racine dans les Plaideurs , à peu
de chofe prez . Dans le premier fens , & la
penfée & les termes en font nobles ; dans
le fecond, l'un & l'autre dévient burleſque ;
mais, en quelque fens qu'on le prenne ,la verfification
en eft toujours trés belle & trés
noble. Il y a donc dans la verfification un
principe, qui par lui -même ,& indépendemment
de la penfée , & des termes , donne
plus ou moins de grandeur & d'élevation
au Vers. Or , c'eſt ce principe qu'il faut
D'AVRI L. 호
chercher , & qu'on a droit d'exiger de moi
que j'affigne , en marquant fur quoi dans
mon opinion, j'êtablis ce plus ou moins d'élevation,
de force ou de douceur, qui diftingue
& caractériſe les différentes fortes de
ftiles dans la Poëfie ; & c'eſt à quoi je vais
tâcher de fatisfaire .
•
La verfification comprend deux choſes :
Premierement , ce qui fait la forme méchanique
du vers , comme la rime , la meſure,
& la céfure pour lleess vveerrss qquuii en deman.
dent. Secondement , ce qui en fait , pour
ainfi dire , l'ame & la forme interieure
que je fais confifter dans ce tour , qui par le
moyen des tranfpofitions, met de la fufpenfion
dans la phraſe , felon la définition que
j'en ai donnée. Or , à ne confiderer le
ftyle dans les vers , que par raport à ce
qui vient purement de la verfification , &
indépendemment de l'élevation , ou de la
fimplicité des termes qui y font employez,
je dis que la différence du ftyle plus ou
moins élevé , fe tire de ces deux points ,
dans lefquels je fais confifter toute la verfification.
C'est- à - dire , que plus un vers
fera parfait dans ces deux points ; plus autfi ,
aura-t- il de grandeur & d'élevation par luimême.
Je dis par lui-même , pour faire remarquer
que je fais ici abſtraction de la
nobleffe qui vient des termes , des figures ,
Merc. de Nov. 1717. pag. 30.
Cij
28 LE MRCURE
& de tout ce qui n'eft point particulier au
vers ; car , quoique j'en aye déja averti , il
eft fi aifé de confondre les chofes dans une
matiere que je fuis obligé de reduire à une
extrême précifion , que je crois ne pouvoir
trop rappeller mon lecteur à ce qui peut le
fixer , & le mettre exactement au fait. Entrons
préfentement dans la preuve du principe
que je viens d'avancer .
Le ftyle de la verfification eft de lui-même
un ftyle noble & élevé ; c'eft le caractere
qui lui eft le plus particulier . Il s'enfuit
de là , que plus un vers fera complet &
parfait dans toutes fes parties , ou , ce qui
fignifie la méme chofe , plus il fera vers ,
& plus il aura de grandeur & de nobleffe
par lui- même : Il s'enfuit encore , par la
même raifon , qu'à proportion du déchet
qu'il fouffrira dans l'une des deux parties
qui le compofent , il perdra auffi de fon
élevation & de fa majefté : Et , par une confequence
néceffaire : Que la différence du
ftyle pour l'heroïque , pour le mitoyen ,
pour le fimple & le familier , ne vient proprement
que du plus ou moins de perfection
qu'aura le vers dans ce qui fait les deux
parties effentielles . Quelque clarté que je
tâche de donner ici à ma penſée , je fens
bien qu'il y refte toûjours une certaine obfcurité
qu'il n'y a que le détail qui puiffe
corriger Entrons donc dans ce détail , qui
donnera du jour à ce que je dis .
D'AVRIL: 29
Dans ce que j'appelle la forme méchanique
d'un vers , je ne vois rien de plus
effentiel que la cefure . La richeffe de la rime
peut contribuer à l'agrêment du vers,
mais elle décide infiniment moins que la
céfure pour l'effentiel . Un vers peut être
trés fimple avec la rime la plus riche ; au
contraire , toute céfure bien marquée donne
toûjours au vers un air de nobleffe & de
grandeur . Je n'explique point ici ce que
'entends par une célure de cette forte ; cela
demanderoit un détail qui m'écarteroit
trop. J'efpere traiter quelque jour à part
de ce qui regarde la céfure , auffi bien que
de ce qui regarde la rime ; mais pour le
prefent , je crois pouvoir fuppofer que les
gens du métier , ou qui font au fait fur la
Poëfie , & pour qui principalement j'écris,
entendent fort bien ce que je veux dire par
une céfure bien marquée .
Je fais donc confifter prefque uniquement
la noblefle du vers , pour la forme mécha
nique , dans la beauté & la régularité de
la céfure. Et comme il n'y a que deux fortes
de vers qui admettent du repos , ceux
de douze fylabes , aprés le troifiéme pied;
& ceux de dix fylabes , aprés le fecond ;
auffi , n'y a - t- il que ces deux fortes de vers,
qui pour la forme méchanique, puiffent être
fufceptibles du plus ou moins d'élevation .
La différence , qui peut fe trouver entre les
autres à cet égard , ne peut venir que du
C iij
30 LE MERCURE
fonds de la penfée , ou de la différence des
termes qui l'expriment , mais nullement de
la verfification ,
Je fais confifter ce que j'appelle la forme
interieure & l'ame du vers , dans la fufpenfion
de la phrafe. Comme cette fufpenfion
fe fait par le moyen des tranfpofitions,
tout fe réduit à cet égard aux feules tranfpofitions.
Sur quoi , il faut remarquer qu'il
y en a de differentes fortes ; c'est - à - dire ,
les unes plus naturelles , les autres plus hardies
. Il s'enfuit de là , qu'il y a lieu au choix
dans les tranfpofitions , & que felon le ftyle
dans lequel l'on verfifie , il y a des tranf
pofitions qui conviennent mieux que d'autres.
Il s'enfuit en fecond lieu , qu'on peut
en employer plus ou moins dans une même
periode.
Cela pofé , je prétends que la différence
des ftyles dans cette partie , dépend du plus
ou moins de tranfpofitions qui entrent dans
les vers , & du choix de ces tranfpofitions;
c'est- à- dire , que plus elles feront hardies ,
& plus auffi les vers auront de grandeur &
d'élevation . De forte que le ftyle heroïque
en demande un plus grand nombre , & de
plus hardies que le ftyle mitoyen , & celuici
de même à proportion , à l'égard du ſtyle
fimple & familier .
Ainfi , la dégradation de ces trois fortes
de ftyles , l'heroïque , le mitoyen , le familier,
ou le fimple , ſe réduit dans la Poëſie
D'AVRIL.
3*
à ces deux points ; la céfure , pour la méchanique
du vers ; le nombre & le choix
des tranfpofitions, pour ce qui en fait l'ame.
Je ne prétends pas pour cela , que des vers
foient d'autant plus beaux , qu'ils renferment
un plus grand nombre de tranfpofitions
, & que ces tranfpofitions font plus
hardies & plus éloignées de la conftruction
naturelle : La beauté d'un vers eft quelque
chofe de rélatif, & qui dépend du ftyle
dans lequel il eft fait. Il y a des tranfpofitions
qui font un très bon effet dans le fublime
, lefquelles défigureroient un ſtyle
fimple & uni. Je ne regarde ici ce plus ou
moins , qu'autant qu'il fert à marquer
la
difference des ftiles , au moins , felon ma
penfée que je vais tâcher de juftifier & de
rendre encore plus palpable par des exemples.
En quoi confifte le ftyle heroïque dans la
verfification.
Je commence par le ftyle heroïque , &
je dis que ce qui le diftingue en Poëfie , à
ne l'envisager que du côté de la verification
, & indépendemment de la nobleffe des
termes , c'est le grand nombre & la hardieffe
des tranfpofitions . Je n'exige pas
qu'elles foient continues , & qu'il n'y ait
pas un feul vers où il ne s'en trouve ; cela
ne feroit ni toûjours bon , ni même toû
C iiij .
32 LE MERCURE
jours praticable : Mais , ce ftyle demande
qu'on y en employe , tout autant qu'on le
peut , fans embarraffer la phrafe . Il feroit
inutile de citer fur cela grand nombre
d'exemples : Un feul fuffira pour mettre au
fait. Il eft tiré du feu Abbé Regnier qui ,
entre ceux de nos Poëtes qui ont eu de la
réputation , eft à mon fens celui dont la
Poëfie fent le plus la Profe ; & il eft pris
de celui de fes ouvrages qui a êté le moins
eftimé , & qui véritablement mérite le
moins de l'être. C'eft la traduction de fon
premier Livre de l'Iliade d'Homere . Les
vers en font généralement affez médiocres ,
mais cependant , voici un morceau qui m'a
paru plus tolérable que la plupart du refte
de l'ouvrage , & où l'Auteur a donné en
partie au genre fublime , les tranfpofitions
qu'il demande : Ce morceau eft à la page
318. de fes Poefies Françoifes , où il met
ces vers dans la bouche d'Achille.
"
Quel orgueil eft le tien, Atride Audacieux
?
Lui dit-il ; & comment les troupes de
la Gréce
I
De t'obeir encore ont- elles la foibleffe ?
2
On comment deformais , dans les travaux
de Mars
3
Peuvent-elles pour toi s'expoſer aux bas
Lards ?
D'AVRIL. 1
Que m'ont fait les Troyens pour leur
faire la guerre ?
4
Aux bords de Theffalie ont- ils jamais
pris terre ?
S
M'ont- ils jamais contre eux juftement
irrité
Par quelque enlevement , par quelque
hoftilité ?
6
Des Troyens , quant à moi , je n'ai point
à me plaindre :
Ils ne m'ont fait nul tort , je n'ai rien
d'eux à craindre.
Nous sommes Séparez par des climats
divers ,
Par de vaftes pays , par des monts , par
des Mers.
Ce morceau n'eft pas parfait , il s'en faut
beaucoup ; mais , il eft aifé de fentir que les
tranfpofitions qu'on y a mifes , & que j'ai
chiffrées exprés , ne contribuent pas peu à
en relever le ftyle . Le tout n'en eût êté que
meilleur , plus poëtique , & plus fublime,
fi l'Auteur y avoit encore ménagé d'autres
tranfpofitions , comme il le pouvoit ; c'eſtà-
dire , fi au lieu de mettre ,
M'ont-ils jamais contre eux justemens
irrité,
Par quelque enlevement , par quelque
hoftilité?
34 " LE MERCURE
Il eût renverfé l'ordre de ces deux vers,
on difant ,
Par quelque enlevement , par quelque
hoftilité ,
M'ont-ils jamais contre eux juftement
irrité ?
Et pourquoi cet arrangement vaut- il
mieux ? En voici la raifon . C'eft que dans
la maniere dont l'Abbé Regnier a difpofé
ces deux vers , ils ne font point liez enfemble.
Quand on eft à la fin du premier
comme il a un fens fini par lui même ; on
ne s'attend point au fecond . Au lieu que
dans l'arrangement que je leur donne , le
fecond eft annoncé par le premier , & tous
deux fe trouvent liez enfemble.
A l'égard des deux derniers vers du même
morceau , ils font infoutenables par leur
marche toute Profaïque .
Nous sommes féparez par des climats
divers ,
Par de veftes Païs , par des Monts , par
des Mers.
Cela s'appelle de pure Profe rimée , & il
eft impoffible d'en faire de bons vers, qu'en
tranfpofant. Or , comme cette phrafe n'eft
compofée que d'un verbe & de plufieurs
mots qui ne font qu'un , êtant régis par la
même prépofition ; on ne peut la tranfpofer,
qu'en renvoyant le Verbe aprés la prépofition
, & les termes qu'elle gouverne ;
c'est- à- dire , qu'en finiffant les deux vers
D'AVRI L.
35
par l'hemiftiche qui les commence ; & tout
homme qui aura un peu d'oreille , en fait de
verfification , fentira qu'il falloit terminer
la phrafe par ces mots : Nous fommes féparez
, en difant par exemple.
Sous des climats divers en naiffant fequeftrez
,
Par de waftes pais nous sommes féparez
L'ufage que je prétends tirer de ce morceau
, eft de faire voir que , ce qui s'y trou
ve de bon, tire en grande partie fa beauté ,
du fecours des tranfpofitions ; & que ce qui
s'y fait fentir de foible , n'eft mauvais que
faute de tranfpofitions . Le fujer en demandoit
de lui même , & je ne puis mieux le
prouver , que par la maniere dont Racine a
traité le même morceau d'Homere , en faifant
dire à Achille dans fa Tragédie d'Iphigénie
, ce qu'Homere lui fait dire dans
fon Iliade .
1. Et que m'a fait à moi cette Troje
où je cours ?
I
An pié de ſes remparts quel interêt
m'appelle ?
Pour qui , fourd à la voix d'une mere
immortelle
,
2
Et d'unpere éperdu négligeant les avis ,
1. Iphig.
Act. IV. Sc. 6.
36
LE
MERCURE
Vais-je y chercher la mort tant prédise
à leur fils ?
Jamais vaiffeaux partis des rives du
Scamandre ,
3
Aux champs Theffaliens oferent - ils defcendre
?
4
Et jamais dans Lariffe un lâche Raviſſeur
Me vint- il enlever on ma femme ou
ma soeur ?
Que l'on change la marche de ceux de
ces vers où il y a de la tranfpofition , en
difant par exemple.
Quel interêt m'appelle au pié de fes
remparts.
Négligeant les avis d'un pere infortuné . .
Oferent- ils defcendre aux champs Theffaliens
Enfin, vint - il jamais un lâche Raviſſeur
M'enlever dans Larifſſe , ou ma femme
ou ma foeur.
Ce morceau qui eft fi beau & fi noble,
de la maniere que l'a traité Racine , perdra
une grande partie de fa beauté & de fa
grandeur.
Je ne puis m'empêcher d'indiquer ici
en paffant , une chofe dont je me réſerve à
parler quelque jour plus au long , en traitant
à fonds de ce qui régarde la céfure ;
c'eſt que le repos du Vers n'eft presque
D'AVRIL. 37
jamais bien marqué , quand il n'y a point
de tranfpofition dans la phrafe. Par exemple
dans ces Vers .
Quel interêt m'appelle au pié de fes
remparts ?
Négligeant les avis d'un pere infortuné.
Oférent- ils defcendre aux champs Theffaliens
?
La céfure eft foible , felon le principe où
je fuis ; que c'est une imperfection dans
le Vers françois , au moins , pour le ftile
héroïque & fublime , lorfque le terme, qui
finit le premier hémiftiche , tient au fecond
par un régime néceffaire , tels que ceux - ci :
M'apelle au pié de & c. Les avis d'un pere.
Defcendre aux champs . & autres femblables.
Le repos , n'eſt alors n'eft là que comme accidentel
, & parce qu'hûreufement le Verbe
finit avec l'hémiftiche . Pour que la céfure
foit légitime , & que le Vers puiffe eftre
cenfé coupé en deux parties, il ne fuffit pas
qu'on coupe une phrafe en deux morceaux ,
qui réellement n'en font qu'un ; mais , il
faut qu'on tourne la phrafe de telle maniere
, qu'elle préfente , en quelque forte , deux
phrafes. Or , c'est l'effet que produifert
les tranfpofitions
, comme on peut le remarquer
dans ces mêmes Vers , de la maniere
que Racine les a tournés .
Au pié de fes remparts quel intereft m'appelle.
Et d'un pere éperdu négligeant les avis ...
38
LE
MERCURE
Aux champs Theffaliens oférent- ils def
cendre ...
Dans ces trois Vers , ce qui finit le premier
hemiftiche , ne gouverne point ce
qui commence le fecond. Au pied de fes
remparts. Voilà un morceau de phrafe qui
n'a nulle liaiſon avec les deux premiers termes
qui fuivent. Quel interêt ; De forte
que jufques là , on n'apperçoit point quel
rapport ces deux morceaux ont enſemble :
Ils forment , en quelque forte , deux commencemens
de phrafe différens ; & ce n'eft
qu'aprés que le Verbe , appelle , qui eft à
la fin du Vers , a paru , qu'on s'apperçoit
que ces deux morceaux ont un rapport
entr'eux par le moyen du Verbe qui les
lie Mais le Vers d'ailleurs , eft fi bien
coupé au milieu , par l'indépendance qu'ont
à l'égard l'un de l'autre , les termes entre
lefquels fe forme le repos , que ce n'eft qu'à
la fin du Vers qu'on découvre le rapport
éloigné & médiat qu'ils ont l'un à l'autre .
Je ne m'étendrai pas davantage fur ce
point ; mais , je fuis perfuadé que ceux qui
y voudront faire quelque attention , conviendront
que cette raifon feule fuffiroit,
pour faire juger de l'importance & de la
néceffité de la tranfpofition, au moins , pour
les Vers dont le ftile doit eftre dans le genre
fublime : Car , pour ceux dont le ftile ,
quoique noble , ne s'élève pas jufqu'à cette
fphere , j'avoue qu'on peut de tems en
D'AVRIL. 39
tems fe relâcher de cette rigueur.
En quoi confifte le ftile mitoyen dans la
Verfification
Je fais donc confifter dans deux chofes,
la différence qu'il y a entre ce ftile que j'appelle
mitoyen, & le ftile héroïque. r' Dans
une forte de relâchement , que le ftile mitoyen
admet à l'égard de la céfure , qu'il
n'éxige pas qui foit toujours fi marquée .
2°. Dans le ménagement des tranfpofitions
qui doivent y eftre , & moins fréquentes ,
& plus douces que dans l'héroïque . L'un
fuit prefque de l'autre ,felon la remarque
que je viens de faire touchant la céfure ;
c'est - à-dire , que lorfque les tranfpofitions
font moins fréquentes , la bonne céfure qui
fe forme ordinairement par le fecours des
tranfpofitions , y eft auffi plus rare. Le ſtile
héroïque demande une exactitude plus
févére fur l'un & fur l'autre de ces deux
points . Le ftile mitoyen admet quelque relâchement
fur tous les deux ; mais néanmoins
, un relâchement qui ne dégénére
point en licence & en libertinage . Au teſte ,
ce ftile mitoyen eft celui dont l'uſage me
paroît le plus étendu , puifqu'il entre dans
toutes les piéces où les paffions ne font point
pouffées jufqu'aux grands mouvemens ;
& il eft d'ailleurs trés fufceptible de tout
ce qu'il y a de plus noble , de plus brillant ,
40 LE MERCURE
& de plus délicat dans la Poëfie. L'exemple
que j'en vais produire , eft tiré de Madame
des Houlieres ; & s'il m'eft permis de
dire mon fentiment fur fes Ouvrages , j'avouerai
que je ne connois perfonne , fans
même en excepter aucun de nos plus grands
Poëtes, qui ait mieux atteint que cette illuftre
Dame , au véritable goût de la poëfie
françoife , & qui l'ait mieux fait fentir
dans fes Vers . Il y a des gens qui croient
que fa maniere de verfifier eft contraire à
mes principes. J'abandonnerois mes principes
, fi cela eftoit ; & dans la conviction
où je fuis que le tour qu'elle
donne
à fes
Vers, eft le véritable
tour qui convient
à
nôtre
Poëfie
, je ne pourrois
m'empêcher
de rejetter
, comme
fauffes
, toutes
les régles
qui n'y quadreroient
pas : Mais , plus
j'ai lu fes Ouvrages
, plus je me fuis confirmé
dans l'opinion
où je fuis, fur ce qui fait
l'effentiel
de nôtre
verfification
. Je n'appellerai
jamais
de tout ce qu'elle
décidera
contre
moi en cette
matiere
. C'est
ce que
je déclare
hautement
, avec
cette
reftriction
néanmoins
, que comme
il n'y a point
d'Auteur
fi parfait
, où il n'y ait quelque
chofe
à rectifier
, on ne fe prévaudra
point
contre
moi des endroits
où elle aura négligé
de mettre
des tranfpofitions
, quand
je montrerai
évidemment
, que les Vers
en
euffent
efté plus beaux
, fi elle y en eût
employé
. Je
D'AVRIL
Je choifis exprés l'Ydile du Ruiffeau ,
parce que quelqu'un m'a objecté cette
Piéce , comme un exemple qui faifoit contre
mon opinion. Je n'en mettrai ici qu'une
petite partie , & morceau à morceau. Les
remarques que je ferai fur chaque Pério
de , en feront beaucoup plus fenfibles.
Le Ruiffeau.
Ruiffeau , nous paroiſſons avoir un méme
fort.
D'un cours précipité nous allons l'un
l'autre ,
Vous à la Mer , nous à la mort
Mais hélas , que d'ailleurs je vois pew
de
raport
Entre votre courfe & la nôtre !
Le premier Vers renferme une Phraſe finie
, & une Phrafe dont la conftruction no
comporte point de tranfpofition . Le fecond
& le troifiéme en ont une qui les lie , &
qui eft trés douce.
Le 4. & le 5. n'ont point de tranfpofition
; mais , ilme paroît qu'ils n'en auroiene
que meilleure grace , fur- tout êtant , comme
ils fe trouvent à la fin de la periode ,
s'ils étoient relévez par une tranfpofition
qui les fit figurer à peu prés de la manicre
fuivante.
Mais , qu'entre vôtre courſe , ici bas &
& la nôtre ,
Avril 1718 .
D
42 LEMERCURE
Je vois d'ailleurs peu de raport .
Je fçai bien que , ici bas , que j'infére
dans le premier de ces deux Vers , eft une
cheville que j'ai employée , faute d'avoir
le loifir de chercher quelque chofe de mieux;
mais ce n'eft pas de quoi il eft queftion. Il ne
s'agit ici que de la tournûre du Vers & de
l'effet de la tranfpofition , laquelle , fi je ne
me trompe , fert à terminer beaucoup plus
heureufement la periode , que le tour dont
a ufé l'Auteur. Qu'on compare enſemble
ces deux manieres , je fuis perfuadé qu'on
conviendra , qu'à la cheville prés , la feconde
eft la meilleure : Pourfuivons.
Vous vous abandonnez fans remords ,
fans terreur ,
A vôtre pente naturelle.
Il n'y a point ici de tranfpofition , mais
la chofe n'en eft pas mieux . Il y en falloit
d'autant plus, que le Verbe, abandonner , eft
un Verbe mixte ; c'eft- à - dire , qui peut fe
prendre activement & neutrement , ou fans
régime. Or , quand ces fortes de Verbes
employez comme actifs , ne font point précédez
de leur régime , on les prend pour
neutres ; c'eſt - à - dire , qu'on croit que la
Phrafe eft terminée , avant que ce régime
paroiffe. Par exemple, quand on eft au bout
du premier de ces deux Vers , vous vous
abandonnezfans remords , fans terreur , on
n'attend plus rien, & lefecond, qui fe trouve
en dépendre, vient aprés coup. Il faut reD'AVRI
L. 43
venir à deux fois pour une Phrafe qu'on
pouvoit lire tout d'une haleine: Cela fatigue
le Lecteur , cela lui déplaît . C'eft une peine
& une furprife qu'il faut lui épargner .
Qu'elle devoit donc être la vraye marche
de ces deux Vers ? La voici.
A vôtre pente naturelle ,
Sans remords , fans terreur , vous vous
abandonnez
Il faudra changer la rime , il eft vrai ;
mais comme dit Dêpreaux ;
* La rime est une esclave & ne doit
qu'obéir.
La premiere chofe à laquelle il faut penfer,
quand on fait des Vers , c'eft à donner
à fa Phraſe le tour Poëtique ; permis enfuite
de fonger à la rime. Tout Poëte , qui
fait fon capital de la rime, & qui y affujettie
la marche de fon Vers , ne reuffira jamais
dans fon mêtier. C'eſt l'écueil le plus ordi.
naire ou échoüent bien des verfificateurs ;
& rien n'eft plus propre à déroûter un Poëte
qui commence , que de s'habituer à cette
pratique ; elle fait prendre un ply qui ne s'efface
prefque jamais . Je fuis bien fûr , que
ce n'eft pas le befoin de la rime qui a déterminé
Madame des Houlieres ; elle la manioit
avec trop de facilité pour s'en être renduë
efclave. Mais , quelque beau que foir
l'ordinaire le tour de fes Vers , elle fe
pour
* Art. Pues,
Dij
44 LE MERCURE
permettoit quelquefois des négligences ,
qu'elle
'elle merite bien d'ailleurs qu'on lui pardonne
; & quand je les reléve ici , ce n'eft
point pour la condamner , moi qui fuis un
de fes plus zelez admirateurs , mais feulement,
pour en tirer de quoi m'inftruire moimême,
en inftruifant les autres . Auffi , les négligences
que je viens de reléver , font-elles
prefque les feules qui fe trouvent dans
la piéce du Ruiffeat , dont je continuërai
de raporter encore de fuite quelques morceaux
.
Point de loy parmi vous ne la rend criminelle
La Vieilleffe chez vous n'a rien quifaf-
Se horreur.
Ce ,parmi vous , & ce , chez vous , tranfpofez
, font de ces inverfions prefque infenfibles
par leur douceur & leur naturel , qui
ménagent la régularité de la céfure , & l'agrêment
de la fufpenfion , fans y mêler rien
de trop hardi , ny de trop fier .
Prez de lafin de vôtre course ,
Vous êtes plus fort & plus beau ,
Que vous n'êtes à vôtre ſource.
Vous retrouvez toujours quelque agrêment
nouveau.
La tranfpofition, qui lie les trois premiers
Vers , eft une tranfpofition de prépofition ,
qui , comme je l'ai fait voir dans fon lieu
eft de toutes les tranfpofitions , l'efpece la
plus douce. Le quatriéme Vers ne me paroît
D'AVRIL
45
là , que comme poftiche & intercalaire' ;
c'eft- à - dire , qu'il n'y eft employé que pour
ménager le paffage de la rime feminine précedente
à une nouvelle . Il n'y a gueres de
piéces où l'on ne fe trouve quelquefois dans
cette néceffité . L'art confifte à dérober la
connoiffance de ce befoin , & à enclaver fi
bien ces morceaux ajoutez , qu'ils paroiffent
tenir au refte de la Phraſe ; de forte
que , ce que le befoin feul à fait imaginer ,
fe tourne en beauté. C'eſt à mon gré , un
des endroits par où la difference des bons
& des mauvais Poëtes , fe fait le mieux fentir
. Madame des Houlieres en a ufé à peu
prés de la forte en cet endroit- cy , où, quoique
le Vers dont je parle , ne foit pas néceffaire
, il ne laiffe pas de figurer d'une maniere
qui ne dépare point : Paffons à ce
qui fuit.
Si de ces paisibles bocages
La fraîcheur de nos eaux augmente les
appas ,
Votre bienfait ne fe perd pas.
Par de délicieux embrages
Ils embeliffent vos rivages.
Sur un fable brûlant entre des prez fleuris
Coule vôtre onde toujours pure & c.
Il me faudroit tranfcrire le reste de la
Piéce qui eft pleine de beautez , & où
les tranfpofitions font admirablement mênagées
, fi je voulois profiter de tout ce
qu'elle me fournit de preuves en faveur de
46 LE MERCURE
mon opinion . Ceux qui voudront fe donner
le plaifir de la lire toute entiere avec
quelque attention , auront lieu de fe convaincre
de ce que j'en dis .
En quoi confifte le ftilefimple & familier
dans la Verfification.
Outre les deux premiers ftiles dont j'ai
tâché de marquer la différence , il y en a
une troifiéme espéce, que j'appelie ftile fimple,
libre,uni, familier , qu'on employe dans
les Narrations , telles que les Fables & les
Contes ; dans les Epitres badines, dans les
Epigrames , Madrigaux , dans les Réfléxions
dogmatiques & inftructives ; en un
mot, dans toutes ces fortes de Piéces où il
faut un air de facilité & de négligence qui
exclue toute contrainte.
*
Le ſtile qui eft dans ce caractere,répond
affez à celui qu'Horace employe dans fes
Satyres & dans fes Epîtres , & qu'il appelle
lui-même un ftile approchant de la
Profe. Ces deux ftiles conviennent en une
chofe , qui eft ,qu'ils n'ont tous deux prefque
que la forme méchanique de la verfification
, c'eſt- à - dire , que les Vers latins
de cette efpéce , ne font Vers , qu'en ce que
la quantité des fyllabes & le nombre des
·
Nequefi quis fcribat , uti nos
Sermoni propiora , putes hunc effe Poëtam.
Lib. I. Sat. IV.
D'AVRI L. 47
le
pieds y font obfervés ; & que les françois
n'ont prefque autre chofe du Vers , que
nombre des pieds , la céfure , & la rime.
Il faut pourtant avouer qu'il y a dans ces
fortes de Vers latins , une rudeffe & un air
de rufticité qui n'eft pas dans les Vers françois
de la même efpéce . Ceux - la ont quelque
chofe de dur , de fauvage , qu'on ne
peut mieux défigner , que par le terme de
raboteux , dont s'eft fervi M. de Cambray,
au fujet de quelqu'uns de nos Vers françois.
Ceux-ci au contraire , ont de la douceur
, du naturel , & un air de politeffe.
C'est une forte de négligence dans tous les
deux ; mais , d'un caractére bien différent
Négligence inculte , & qui a quelque chofe
de rebutant dans les premiers : Négligence
pleine d'art & d'agrêmens dans les feconds .
Auffi , ya- t- il grade différence à mettre pour
le mérite de la verfification , entre un Poëte
latin , & un Poëte françois qui écrivent dans
ce ftile. Le Poëte latin ne fauroit jamais êtré
regardé que comme un Poëte trés médiocre ,
fi même il mérite le nom de Poëte , en
ce qui regarde la verfification . C'eſt ce
qu'Horace a dit de lui- même à cet égard .
Ses Satyres, fes Epîtres & fon Art Poëtique ,
tous ouvrages écrits dans le ftile dont je
parle , font à mon gré , ce qu'il a fait de plus
beau & de plus achevé : Tout y eft plein
d'un art infini pour les penfées , pour les
fentimens , pour l'ordre & le tour , pour la
43 LE MERCURE.
vivacité des expreffions , & pour la latinité
qui y eft exquife ; mais , à l'égard des
Vers , ils font jettez au hazard , & l'on
fent , que loin de chercher à y répandre aucune
harmonie , il a affecté d'éviter tout
ce qui y en pouvoit mettre.
Le ftile de Lucréce a quelque chofe encore
de plus dur & de plus raboteux que
celui d'Horace ; mais , il eft plus mâle ,
plus nerveux , & acquiert une forte de majefté
par fa force & fon énergie . D'ailleurs
tout inculte & tout fauvage qu'eft cet Auteur
dans le Dogmatique , il fçait s'élever
avec autant de grace que de nobleffe , dans
les defcriptions & dans les images qui font
fufceptibles d'agrémens , & qu'il ménage
habilement , comme pour fervir d'entrepos.
& de délaffement au Lecteur : De forte:
que je fuis tenté de croire , qu'il n'a affeété
tant de dureté dans fon ftile , que par
une délicateffe de précaution contre la
foibleffe de l'homme. Il a appréhendé que
s'il donnoit plus d'harmonie à fes Vers , ce
ne fûrt un charme qui débauchât l'efprit du
Lecteur , & qui ne partageât au moins ,
une attention qu'il vouloit conferver toute
entiere pour le fonds des chofes qu'il
traitoit. Quoiqu'il en foit , à n'examiner
précisément que le mérite de la verfification
, dans l'efpéce de ftile dont il s'agit ,
il est trés borné chez les Latins , & ne
peut jamais eftre d'un grand relief pour
ceux
D'AVRIL 49
•
ceux qui écrivent dans ce goût .
Il n'en eft pas de même pour le Poëte
françois qui travailie dans ce ftile , lequel,
dans nôtre poëfie , loin d'avoir rien de la
rudeffe & d'une forte de rufticité qu'il a
dans la latine , a au contraire , beaucoup
d'agrément & de douceur , comme on peut
en juger par les fables de la Fontaine , &
autres Vers de même efpéce. Il n'eft plus
queftion que de déterminer ce qui fait le
caractére fpécifique & particulier des Vers
qui font dans ce ftile .
Ce font des Vers à la vérité , mais des
Vers qui tiennent de la Profe , & qui reffemblent
à ceux des latins qu'Horace qualifie
lui-même de Vers tirans fur la Profe.
Sermoni propiora. D'où je tire cette conféquence
, que d'un côté , ils doivent s'approcher
, le plus prés qu'il eft poffible , de
la facilité fimple & naturelle de la Proſe ;
& que de l'autre , ils doivent s'affranchir
de la gêne du Vers, autant qu'il eft poffible ,
fans ceffer d'eftre Vers ; c'est - à- dire ,
que
la différence qu'il y a entre cette troifiéme
efpéce de ftile ,& celui de la feconde que
j'appelle mitoyen, eft, qu'au lieu que celui
de la feconde espéce permet feulement
un peu plus de relâchement , & fur la
céfure qui peut n'eftre pas toujours fi
marquée , & fur les tranfpofitions qui
doivent eftre moins fréquentes & plus
douces que dans le ftile héroïque ; la
Mars , 1718.
ล
30
LE MERCURE
troifiéme efpéce de ftile exige qu'on rende
la céfure la moins fenfible qu'on peut ,
& que les tranfpofitions y foient encore
moins fréquentes & moins marquées que
dans le ftile mitoyen . J'ai expliqué ce que
j'entendois par une céfure moins fenfible ;
c'est-à-dire , lorfque les termes entre lef
quels fe forme la céfure , fe fuivent naturellement
dans leur conftruction . Ainsi ,
ce qui feroit une imperfection dans le ſtile
héroïque , devient un agrêment , & une
beauté dans le ftile fimple & familier , dans
lequel ,moins la céfure eft marquée, & moins
le vers en eft vers de ce côté- là , & plus
par conféquent , il approche de la facilité
naturelle de la Profe. Tels font ces Vers
de la Fontaine dans la fable : Les Femmes
& le Sécret.
La femme du Pondeur s'en retourne
chez elle ,
L'autre grille déja de conter la nouvelle :
Elle va la répandre en plus de dix
endroits.
Au lieu d'un oeuf, elle en dit treis .
Ce n'est pas encor tout , car une autre
Commere
En dit quatre , & raconte à l'oreille le
fait.
Dans la plupart de ces vers , la céfure eft
prefque infenfible , & rien n'oblige , par
la conftruction de la phrafe , de s'arrêter
plutôt au troifiéme pied , qu'à un autre.
D'AVRI L.
ST
A l'égard des tranfpofitions , on trouvera
, non pas une , mais plufieurs fables de
fuite dans la Fontaine , où il n'y en a pas
ombre. Les trois premieres , la Cigale & la
Fourmi. Le Corbeau & le Renard. La Grenouille
, &c. n'en ont pas une feule . La fuivante
, qui eft les deux Mulets , en a trois
fur dix- neuf vers. Il y en a d'autres qui
en ont davantage , mais toûjours fi douces
& fi bien ménagées , qu'il faut y faire attention
pour s'en appercevoir.
On poura ici m'objecter , que les vers de
cette espéce ne font donc que de la Profe
rimée. A quoi je répons : Premierement .
Qu'il eft de l'effence de cette efpéce de vers
d'approcher de la Profe. Secondement.
Qu'il y a , comme je l'ai expliqué plus haut,
deux manieres , de mettre de la Profe dans
les vers. La premiere , que j'appelle pofitive
, eft quand le tour & les expreffions font
lâches , & de telle nature , que les plus fortes
tranfpofitions mêmes ne peuvent les
rectifier , & leur ôter l'air de Profe . La feconde
que j'appelle négative , eft quand il
ne manque au vers , que ce qui peut y mettre
de la fufpenfion , & rendre le tour Poëtique.
Les vers de la troifiéme efpéce dont
je parle , peuvent être appellez de la Profe
rimée , en prenant les chofes à la rigueur ,
& dans le fecond fens. Mais , ils ne le font
point, en les prenant dans le premier. C'eftà-
dire , que le plus fouvent , ils doivent évi、
E ij
LE MERCURE
ter les tranfpofitions , ou du moins les rendre
fort douces ; mais , ils doivent s'éloigner
encore plus de toute conftruction languiffante
, & qui fent abfolument la Profe . Les
exemples rendront cette diftinction plus
fenfible . En voici d'abord un de la Fontaine
, tiré de la fable , le Faucon & le Chapon.
Un Citoyen du Mans , chapon de fon
métier,
Etoit fommé de comparoître
Pardevant les Lares du maître` ,
Au pied d'un Tribunal que l'on nomme
Foyer.
Voilà une expofition toute fimple , & qui
vaut infiniment mieux dans fa fimplicité ,
que fi en voulant la relever par des tranfpofitions
, on avoit arrangé les mêmes vers
de la maniere fuivante.
Au pied d'un Tribunal que l'on nomme
foyer
Etoit fommé de comparoître
Pardevant les Lares du maître,
Un Citoyen du Mans , chapon de for
métier.
Le tour du vers en cût êté fans doute
beaucoup plus noble , mais d'une forte de
nobleffe qui n'étoit pas proportionnée au
fujet. Un ton fi relevé auroit eu en pareille
matiere , quelque chofe de burlefque. D'ail
leurs , quand on narre , on cherche à inftruire
, & non à briller ; & celui , à qui on
fait la narration , n'eft pas curieux d'un
D'AVRIL.
$3
tour figuré qui ne ferviroit qu'à le fatiguer
par une vaine montre d'eloquence , fur un
fait dont il n'a en vûë que d'être inftruit .
Ainfi la Fontaine , dans le tour fimple qu'il
a donné à fes vers , leur a ménagé l'arrangement
qui leur convenoit le plus , par
rapport au fujet ; mais , il n'y a d'ailleurs
rien mis de lâche : De forte que fans y changer
un feul mot , on peut par la feule difference
d'arrangement, en faire des vers d'un
ftyle trés relevé . Voilà un exemple des vers
de la troifiéme efpéce , qui approchent de
la Profe leur conftruction & leur arranpar
gement , fans neanmoins être Proſe ; c'eſtà-
dire, qui ne font Profe que négativement,
& en tant qu'ils n'ont point de ces tranfpofitions
qui ne leur conviennent pas.
En voici qu'on peut dire qui font Profe
pofitivement. L'exemple eft tiré des Poëfies
de l'Abbé Regnier , & d'une piéce qui a
pour titre Les biens & les maux du mariage
, page 433. Il dit en parlant des mariages.
:
Je parle feulement de ceux où je ſuppoſe
Que l'époux & l'épouse attachez à
leurs noeuds "
Ne fe permettent autre chofe
Que de fe rendre malheureux,
Sans nul fujet, fans nulle cauſe,
Que le peu de raifon des deux.
Je parle feulement de ceux ,
Où les humeurs mal afforties
E iij
$4 LE MERCURE
Font que toutes les deux parties ,
En attendant le jour qui doit les dégager
,
Paffent toute leur vie à fe faire enrager.
On ne peut gueres rien de plus Profaque
que le tour & les expreffions de ces
vers . Je parle feulement de ceux , expreffion
répetée deux fois en fept vers. Ces deux
que , qui commencent le quatrième & le
fixiéme vers ; cette phrafe qui n'eft pas
même correcte , de ceux ou , pour dire ,
de ceux dans qui . Cela s'appelle de la Profe
pure , qui avec de la rime , ne fçauroit
jamais faire que de la Profe rimée .
Le même Auteur dans une feconde piéce
fur le même fujet , page 435. débute ainfi
Quand un mari , quand une femme,
Vivent de telle forte entr'eux ,
Que ce n'est qu'un coeur & qu'une
ame ,
Il n'est point d'état plus heureux.
Mais ,fi l'on s'en rapporte à ceux
Quifont fons la loi conjugale ;
C'est la pierre Philofophale
De n'être qu'un , quand on eft deux :
Vivent de telle forte entre eux que , &c .
voilà de pure Profe. Que ce n'est qu'un
coeur & qu'une ame , ne vaut guéres mieux .
Si l'on s'en rapporte à ceux qui font fous la
loi conjugale. Ce font des phrafes toutes
Profaïques ; & ce Pronom , ceux qui finis
D'AVRIL
55
un vers , pour commencer le fuivant fon
par
rélatif , eſt inſoutenable , en quelque efpéce
de Poësie qu'on l'employe. Cependant , le
voilà employé trois fois en deux pages.
Comment faudroit- il donc tourner ces huig
vers , pour en faire quelque chofe de raiſonnable
? Voici , ce me femble , le tour qu'on
pouroit leur donner.
Quand un mari , quand une femme,
Unis d'interêts & de voeux ,
Ne font qu'un coeur , ne font qu'une
ame ,
Il n'eft point d'état plus heureux.
Mais dans l'union conjugale ,
Si l'on en croit nombre d'entre eux
C'est la pierre Philofophale
De n'ètre qu'un , quand on eft deux .
De la maniere dont j'ai tourné ces vers ,
il n'y entre point de tranfpofition qui ne
foit du reffort de la Profe ; ainfi , tout le
changement que j'ai fait , ne confifte que
dans la fuppreffion des phrafes Profaïques
& lâches , aufquelles j'en ai fubftitué d'autres
qui font plus fermes , & qui donnent
plus de folidité à la forme du vers .
Cette eſpèce de vers n'exige point , au
moins pour l'ordinaire , ce qui fait formellement
le ftyle Poëtique dans les autres
vers ; mais , moins ils font vers de ce côté
là , & plus doivent- ils l'être dans le refte;
c'est-à- dire , qu'ils demandent à être fourenus
d'ailleurs , par des tours qui en rele
E iiij
5.Ca
LE MERCURE
me
pour
-
vent la fimplicité , par un ftyle ferré & ferla
phrafe , par
par des expreffions vives
& animées, pour ce qui regarde l'élocution
; & par la beauté , la richeffe , &
la varieté de la rime , du fecours de laquelle
ils ont encore plus de befoin que les
autres vers. C'eft un point fur lequel la
Fontaine me paroît trop négligé. Il femble
même avoir affecté cette négligence,
pour donner un air plus naturel à fa narration.
Mais, quand on narre en vers , on fait
deux chofes : On narre, & on fait des vers;
il ne faut donc point que l'un préjudicie à
l'autre ; & l'on ne doit prétendre alors de
donner à fa narration , qu'un naturel dont
le vers foit fufceptible , & qui ne le dégrade
point. Je m'explique d'autant plus librement
fur cet illuftre Poëte , que perfonne
ne rend d'ailleurs plus de juſtice que
moi , àfon rare & fingulier talent dans le
genre de Poëfie auquel il s'eft attaché.
Au reste , quand j'ai dit que les vers de
cette troifiéme efpéce n'exigeoient point
de tranfpofition , j'y ai mis cette reftriction:
Pour l'ordinaire ; parce qu'il y a des occafions
où les tranfpofitions font néceffaires ,
& fans lefquelles , certaines phrafes auroient
quelque chofe de flafque & de trop
languiffant. Un exemple fera fentir ce que
je veux dire . Je le tire de la derniere piéce
que je viens de citer de l'Abbé Regnier ,
& où il continuë ainfi ,
D'A VRI L.
$7
›
Le mariage est une espéce
De banque & de focieté ,
Où d'abord chacun a compté
Sur le rang & fur la richesse
Et quelquefois fur la beauté .
Sur l'agrément , fur la tendreffe.
Cette phrafe , chacun a compté , où ce
Verbe gouverne tous les termes qui compofent
les trois vers fuivans , a , je ne fçai
quoi , qui languit , & qui ennuye le lecteur.
Il auroit êté à propos de réveiller , & de
foutenir fon attention , par quelque chofe
de plus vif qu'y auroit mis la tranfpofition
, à peu prés de la maniere fuivante .
Le mariage eft une espéce
De banque & de focieté ,
Où , fur le rang , fur la richeffe
Et quelquefois fur la beauté ,
L'agrément même , & la tendreffe ;
Chacun d'abord avoit compté.
La tranfpofition que j'ai employée dans
ces vers, n'a rien que de fort doux , & fert
d'ailleurs à lier entre elles, les parties de
la phrafe . Je n'ai point mis , comme a fait
P'Abbé Regnier.
Sur l'agrément , fur la tendreffe.
Parce que , dés qu'on donne également à
chacun de ces termes, une prépofition qui le
diftingue , & lui fait , pour ainfi dire , une
marche à part , cela fait regarder les deux
avantages de l'agrêment , & de la tendreffe,
comme quelque chofe d'auffi indépendant
58 LE MERCURE
de la beauté , que le rang & la richeffe
& alors , la phraſe en devient plus lâche ,
au lieu qu'en mettant , comme j'ai fait .
Sur la beauté , •
L'agrément même & la tendreffe:
C'eft - à - dire , en enveloppant ces deux
derniers avantages fous la même prépofition
qui tombe fur la beauté ; je fais fentir
qu'ils ne doivent être confiderez dans cet
endroit , que comme des fuites & des effets
de la beauté.
Je n'entre point ici en détail , fur les dif
ferens fujets qui demandent à être traitez
dans ce ftyle ; j'en ai feulement touché
quelques- uns en paffant , Mais , je ne puis
me difpenfer de dire à cet égard , quelque
chofe de cette partie de la Poëfie Lyrique
qui eft destinée pour la mufique.
Nous n'avons point d'efpéce de Poëfie
qui demande une allûre plus douce , plus
naturelle , & plus dégagée de toute forte
d'embaras. Comme elle eft deſtinée à fervir
de matiere & de corps , pour ainfi dire ,
à la Mufique qui doit l'animer , elle ne
fçauroit trop s'y prêter ; & il eft vifible que
moins elle est embaraffée , & plus elle y eft
propre. La Mufique , en relevant la Poëfie
fur laquelle elle travaille , ne laiffe pas de
la gêner en quelque chofe ; il n'y faut donc
ajoûter d'autre contrainte , que le moins
qu'on peut. Une profe vive , avec un choix
de termes fonores & harmonieux , embelD'AVRI
L.
59
lis par des rimes riches , eft tout ce qu'il
faut pour cette efpéce de Poëfie ; rarement
y doit-il entrer d'autres tranfpofitions , que
celles que la Profe figurée peut admettre;
& fi on y en reçoit quelquefois d'autres ,
elles doivent être les plus douces de celles
qui font du reffort de la Poëfie. Comme les
grands vers font moins propres au chant
que les autres , & que ce qui les y rend
moins propres , eft la céfure ; il eft à propos
de la rompre le plus qu'on peut dans
la Poëfie chantante. Voilà tout ce que j'en
dirai , parce qu'il n'en faut pas davantage
pour mon deffein , & que cette eſpéce
feule demanderoit , pour être bien traitée ,
plus d'espace que je ne puis lui en donner
ici.
Réponse générale à la principale objection
qu'on forme contre mon opinion.
gran- Il ne me refte plus qu'à parler de la
de difficulté qu'il me revient de tous côtez
qu'on objecte contre mon opinion . C'eſt
qu'on trouve dans de bons Auteurs , des tirades
de trente vers de fuite fans tranſpofition.
Je ne difconviens pas que cela ne
puiffe être ; mais,pour pouvoir porter quelque
jugement de ces endroits , il faudroit
les difcuter chacun en particulier , ce qui
feroit long ; & fi j'en produis quelqu'un de
mon choix ; ce que je dirai fur celui- là ,
бо LE MERCURE
ne conviendra peut- être pas pour les au
tres. Ainfi , fans entrer dans aucune difcuffion
particuliere , je me contenterai de
faire ici quelques remarques qui pouront
fervir de réponſe générale à cette
objection.
La premiere remarque que je fais , eft
que ces longs morceaux dénuez de tranfpofitions
, ne font pas ordinaires , fur- tout
dans le ftyle heroïque , que regarde principalement
la difficulté , puifque les deux
autres admettent plus ou moins de relâchement
à cet égard.
La feconde , c'eft que dans les piéces
mêmes qui font du reffort du ftyle heroïdes
endroits où le ftyle peut que , il y a
defcendre & s'humanifer , fur- tout , dans ce
qui eft d'inſtruction , de narration , & mê-`
me dans ce qui eft du reffort de certaines
paffions . ( a ) La Tragédie baiffe quelque
fois le ton , & la Comédie , ( b ) quelquefois
l'éleve , felon la remarque d'Horace ;
& alors, le ftyle du vers doit fe conformer,
non pas , à ce que demande la nature de la
piéce en général , mais à ce qui convient
au morceau particulier qui s'écarte du ca
( a ) Et Tragicusplerumque dolet fermone
pedeftri.
(b) Interdum tamen & vocem Comadia
tollit.
Ars Poëtica..
D'AVRI L. GI
ractere dominant de la piéce . De forte
que ,fuivant ce principe , il y a des endroits
dans les Comédies , qui demandent plus
de tranfpofitions , que certains morceaux
de Tragédies.
La troifiéme eft , que comme il n'y
a point de conftruction plus ordinai
re dans nôtre Langue , ainfi que je l'ai
déja remarqué , que celle de la phrafe
du Verbe actif précedé de fon Nominatif,
& fuivi de fon Accufatif ; & que
c'eft de toutes les phrafes , celle qui fe
prête le moins à la tranfpofition , ou même
, la feule qui y répugne prefque toûjours
; quiconque , en verfifiant, n'employera
que certe espéce de phraſe , poura faire,
non pas vingt , ni trente vers , mais cent
même , fans trouver où placer la plus legere
tranfpofition . Mais auffi , fes vers n'en
feront- ils pas meilleurs . Il ne fera pas blâmable
, à la verité , de n'avoir pas ufé de
tranfpofition,dans des phrafes qui n'en comportent
pas, & qui les excluent abfolument ;
mais il le fera , à mon fens , de n'avoir employé
dans fa verfification , que des phrafes
qui ne comportoient point de tranfpofitions
.
La quatriéme eft , que quand on trouve
de ces longues tirades de vers , où il
n'y a point de tranfpofition , il faut examiner
, comme j'ai fait ci - deffus à l'égard
de quelques vers , s'ils n'auroient pas meil62
LE MERCURE
leure grace, en y mettant des tranfpofitions ,
& s'ils n'en fentiroient pas plus la Poëfie .
On me preffera là- deffus , & l'on dira : Que
ces endroits ayent meilleure grace , en y
mettant des tranfpofitions , cela n'empêche
pas , que même fans ce fecours , les vers ne
foient bons ; c'est à quoi je fatisferai par la
cinquiéme remarque , qui eft , que la nobleffe
des termes , l'élevation du tour , la
hardieffe & la beauté des figures , la régularité
de la céfure , & la richeffe de la rime
, peuvent fuppléer en quelque chofe au
défaut des tranfpofitions , & foûtenir les
vers au moins en partie . Mais , infiftera- t- on;
ce font donc de bons vers , & fi l'on peut
faire de bons vers fans tranfpofitions , il
s'enfuit qu'elles ne font pas effentielles au
ftyle Poëtique. J'employe , pour répondre
à cela ,
La fixiéme remarque , où je rapelle ce
que j'ai dit ci- deffus des deux manieres ,
dont le tyle peut fe trouver dans les vers .
J'ai fait voir qu'il y en avoit une pofitive,
& une négative. Les vers , tels que ceux
dont on a parlé dans la remarque précedente
, ne feront point Profe dans le lens
pofitif ; mais ils le feront toûjours dans le
fens négatif, & leur ftyle retombera dans
celui de la troifiéme espéce , que j'ai ap--
pellé ftyle fimple & familier. C'est à dire ,
que pour en faire des vers qui folent bons
d'une maniere complete , il ne leur manD'AVRIL
63
quera que quelques inverfions . Il eft bien'
vrai,qu'indépendemment de ce fecours , ils
ne laifferont pas d'avoir de la beauté , de
plaire , & de paroître même avoir toute
leur perfection , quand on n'y prendra pas
garde de trop prés ; mais , fi on vient à les
examiner un peu en rigueur , on trouvera
toûjours à redire , que quelques beaux qu'ils
paroiffent , ils n'ayent point d'autre avantage
fur la Profe , que celui qu'ils peuvent
tirer de la céfure & de la rime , & que le
langage des Dieux fe trouve réduit , pour
le ftyle , au fimple langage des homines.
Je crois qu'avec le fecours de ces fix réexions
, il y a peu de difficultez contre
mon opinon , aufquelles on ne puiffe répondre.
Je me fuis contenté de les expofer en
gros , auffi bien que plufieurs autres chofes
que je n'ai fait fouvent qu'infinuer dans
ces éclairciffemens : Peut- être,les étendraije
davantage dans la fuite , en faisant imprimer
dans un volume à part, tout ce que
j'ai donné depuis fix mois fur cette matiere ;
mais , il ne faut pas tout dire à la fois , &
il est d'ailleurs affez temps de finir. Il y
a long- temps que j'en ai envie ; & je ne
puis mieux faire connoître la difpofition
où je fuis fur mon opinon , qu'en terminant
mon ouvrage de la même maniere qu'Horace
termine une de fes Epîtres.
Vive , vale. Si quid novifti rectius iftis ,
* Candidus imperti : Si non , his utere mecum.
* Lib . 1. Ep. 6.
164
LE
MERCURE
EPITRE
De Madame la Marquife de Lanmary , à
Mademoiſelle de la Roche- Suryon , en lui
envoyant un Paté de Périgord.
E croyois, charmante Princeffe ;
Que le chagrin & la triftefe
Habitoient toujours ces climats ,
que l'efprit , le goût & la délicateffe
Etoient des dons du Ciel qu'on n'y connoiffoit
pas.
Et
J'ai connu men erreur , ma bouche le confeffe
;
On y trouve par fois de champêtres plaiſirs ,
Qui ne fuffisent pas pour combler les defirs ;
Mais , qui les raniment fans ceffe.
On y parle affés bien le langage des Dieux,
On goûte à peu de frais les plaifirs de la
table ;
Et je jure par vos beaux yeux ,
Que
j'aimerois affés ces Lieux ;
Sans votre abfence
infuportable
Qui me feroit hair la demeure des Cieux .
Jadis de votre goût je mefuis aperçuë
Pour nos Patés de Perigord ;
J'ai cru qu'avec ce paſſe-port ,
Ma Lettre feroit mieux reçuë ;
Que du moins , durant quelque inftant ,
Mon
D'AVRIL 65
Mon fouvenir vous ferait agreable
Et que dans votre efprit il dureroit autant,
Que mon Patéfur vôtre table.
REPONSE
De S. A. S. à Madame la Marquife
de Lanmary .
Qu'une Dame Périgourdine
Donne patés exquis , ordinaire eft le cas ;
Mais , que defa mufe badine
Partent vers auffi délicats ;
C'eft , & je n'en fais point la fine ,
A quoi je ne m'attendois pas.
Nous avons dans plus d'un repas ,
Avec un gobelet qu'on nomme Serpentine ,
Amplement bû vôtre santé,
Et célébré vôtre Paté :
Refte à vous faire une Réponse
A peu prés fur le même ton ;
Contentez- vous d'une femonce
Que je vous ferai fans façon ,
Car , entre nous , je connois plus la Seine ,
Que la Fontaine d'Hipocrêne ,
Et je hante fort peu le divin Apollon.
Or donc , fi vous m'en voulez croire ,
Vous viendrez ici
promptement
Recevoir mon rémerciment ,
Et moi, je vous promets de garder la mémoire
De vos dons jusqu'à ce moment.
F
66 LE MERCURE
LETTRE
De M. Ferrand , à Madame la Marquife
de Lanmary.
Je ne fçai , Madame , fi Madame vôtre
mere s'eft aquitée ,autant de fois que je l'en
avois priée, de mille complimens pour vous ,
& pour Monfieur de Lanmary. Elle m'a affuré
qu'elle l'avoit fait ; mais cependant ,
vous voulez bien me permettre de vous les
renouveller ici , avec d'autant plus de plaifir
, que vôtre veine naiflante a bien vou
lu m'honorer de fon fouvenir & d'une
chanſon . J'avois , je vous l'avouerai , grande
opinion de l'air du Périgord ; mais , je
ne favois pas qu'il ût tant de vertu , &
qu'ayant autant de pouvoir que celui du
parnaffe , ce fût affés d'y mettre le pié pour
devenir Poëte.
Je favois bien
que les Périgourdins
Etoient vaillans , difpos , gaillards & fins
Que leur Pais fertile & riche en mines ,
Four les Patés furtout êtoit prisé ;
Qu'on y voyoit chaftes Périgourdines ,
C'étoit ainfi du moins au tems paſſé :
Et pas ne fçai , fi depuis quelque année ,
Mode fi rare y feroit furanée ;
Mais , j'ignorois que l'air de Bergerac
En moins d'un rien formoit une Siréne
>
1
D'AVRIL. 67
Ny que les Eaux des fources de Marfac ,
En vos climats valuffent l'Hipocrêne ;
Et j'aurois cru ma foi perdre ma peine ,
Si j'euffe êté la chercher à Bénac .
Vous m'avez cependant fait connoître ,
Madame , que je m'étois trompé , & j'ai
vu certains Vers que vous aves envoyés à
Mademoiſelle de la Roche- Suryon ,auffi jolis
que le fujét demandoit qu'ils le fuffent
fans conter les couplets de chanfons qui
êtoient dans vôtre lettre. Vous avés déja la
premiere partie de la Poefie qui eft la fiction.
Ne me chicanés point fur ce terme là
fur la liberté que je me donne de répondre
fur le même ton , à la chanfon dont vous
m'avés agacé. La voilà ,fi je ne me trompe.
Ah, pour moi quel malheur
Qu'u
une fi longue abfence !
Et que ta connoiffance
Me caufe de langueur ;
Ah , pour moi quel malheur !
>
VOICI LA REPONSE.
C'est un commun` malheur
Philis , que ton abfence ;
Gens de ta connoiffance
en meurent de langueur ;
C'est un commun malheur.
"
Frj
>
68 LE
MERCURE
Aufonds du Périgord ,
Tu fais briller tes charmes ;
Qu'ils conteront de larmes ,
De feux de transport ,
Au fonds du Pèrigord !
Mais , n'en murmure pas ;
Les graces vont t'y suivre ;
En quels lieux peux - tu vivre »
Où l'amour n'aille pas ?
Ah , n'en murmure pas !
De tant d'amans fécrets
Ta Cour eft déja pleine ,
Que j'ofe unir à peine
Ales foupirs aux regrets
De tant d'amans fécrets.
A des efprits malins
S'y rouvre un champ trop vafte
L'amour de loin eft chaste :
Je le donne aux plus fins
De ces efprits malins .
J'ai quarante ans paffés ,
Un pareil badinage
Convient bien à vôtre âge
Pour le mien , c'eſt affés
J'ai quarante ans paffés .
Ce n'eft pas encore tout. Vous aves vou
lu réveiller une Mufe endormie depuis prés
de fix ans ; vous n'en ferés pas quitte à fi
bon marché.
D'A VRIE 6$
•
L'avois crû vivre tranquille ,
Et dés long- tems dit adieu
A ce traître petit Dien ,
Qui féduira femme & fille
Tant que jeuneffe imbecille
Traitera l'amour de jeu :
Mais , je fens bien que le feu
Dont mon coeur pour vous grefille
Devient trop fort tant foit peus
Que ne fuis-je affés habile.
Pour retirer mon enjeu !
Ah , je fais ici le voen
De ne manger volatille ,
Pendant Carême & vigile.
Et jure par Saint Mathieu ,
De fuivre en tout le Concile ,
Et malgré le Dogme Hébreu ,
De croire au faint Evangile !
Si quelque Mage on
on Sibille
Peut de mon coeur indocile
Rompre le funefte nou ;
"
Et duffai-je être infertile ,
Me remettre en franc- alleu ::
Mais , je m'aperçois parbleu ,
Que mon ferment inutile
Vous eft un nouvel aven ;
Que ce coeur par trop fragile .
Veut bien refter en fon lien ;
Je vous le laiffe entre mille ,
Jufqu'à vôtre defaven ,
94
Si parmi toutes ces badineries j'ofois
70 LE MERCURE
vous prier de faire ici mes complimens a
M. de Lanmary ; je le ferois .
Mais , l'Epoux eft toujours de trop
Surtout , en matiere pareille ;
Et pour affoûpir fon oreille ,
L'amour est un mauvais firop :
Fol eft celui qui trop fommeille ,
Et tres fage celui qui veille ,
Ou bien qui ne dort qu'au galop.
Je craindrois de vous ennuyer , Madame
, fi je continuois ces bagatelles ; c'en eft
affes pour le premier tome du roman ; &
je croi que vous dévinerés aifément de
quelle part ceci vous vient , fans que je fois
obligé de figner mon nom .
Il s'éleve à Perigueux une Académie:
maiffante ; Monfieur le Président de Rochefort
a envoyé fur ce fujet à Madame
la Ducheffe du Maine, l'Epitre fuivante .
A Madame la Ducheffe du Maine
EPITRE
Dresconviens, Auguste Princeſſe , Ans lefeul nom de Périgord ,
On trouve , fans avoir trop de délicateße,
Quelque chofe de dur qui rebute d'abord .
Son terrein eft auffi rude , inégal , fauvage 3
Mais , s'il offre à nos yeux des valon's favoris,
·D'AVRIL. 71
Qui de Cérésfurent toujours chéris ;
Ses côteaux de Bachus font chéris davantage.
Tout ce que ce climatfait fortir de fon fein
Et qui croit dans un air ſi tempéré , ſiſain :
Fait une douce nourriture
9
Quifortifie encore une heurenfe Nature.
De nos pâturages peu gras
Le fuc rempli de nitre & d'un Sel agréable ,
A Palés paroît admirable ;
Pomone ne s'y déplaît pas .
Ici , la chafte foeur du Dieu de la lumiere
A fes coups redoublés trouve une ample
matiere ;
Et mieux qu'en lieu du monde , elle prend
dans nos bois
De quoi flater le goût des Princes & des
Rois.
Mille Ruftiques , Dieux, Silvains , Faunes ,
Satyres ,
Et
Pour leurs ordinaires ébats
pour leurs bachiques délires ,
De nos Trufes charmés n'en laiffent presque
pas.
Le fer qu'en ce climat fit naiftre la nature
Pour le bien de l'agriculture
Contre nos ennemis a fourni de tous tems
Du Démon des combats les fondres éclatans.
Le Périgord abonde en illuftre Nobleffe
Qui ,fans vaine hauteur , ainfi que fans forbleffe
,
S'attache à foutenir fon rang ,
,
7.2.
LE MERCURE
Far les Vertus que semble exiger un beau
Sang,
En bravoure , en courage mâle.
Quel autre climat nous égale?
Combien de fois les champs de Mars
Nous ont-ils vû deffendre onforcer des rem
parts ?
Pour nos Rois nôtre zéle ardent , inaltéra
ble
Une fidélité toujours inébranlable ,
Notre vie exposée , & nos biens prodigués,
Nous ont de tous tems diftingués..
La franchife eft notre apanage ,
La Nature nous fit pleins de fincérité ,
La bonne -foi , la générosité,
Sont des Vertus de nôtre ufage.
Nos bois chataigners , nos forêts
Quiferrent de près nos guérets ,
Sans nous infpirer de rudeffe ,
Portent nos coeurs à la tendreffe.
Qu'on voit d'ardeur dans nos Bergers !
Qu'on voit d'attraits dans nos Bergéres !
Elles font tendres & fincéres ,
Les amans ne font point légers.
A l'égard de l'efprit , s'il faut que j'en décide
,
Nous l'avons bon , jufte & folide ;
Tel l'abrillant & vif, & penfe finement ;
Tel autre penfe encor plus délicatement ;
Tel cheri d'Apollon , excelle en Poëfie ;
Tel autre en fejüant , rime par phantaifie ;
Quelques - uns font difcrets & parlent poli-
Combien ment.
D'AVRIL, 73
Combien font d'un goût fin , d'un fûr difcernement
,
Seit pour les Vers,foit pour la Profe ?
Nos Mufes vaudroient quelque chofe ;
Mais faute d'un apui , fans force & Sans
vigueur ,
Elles tombent dans la langueur.
Il leur faudroit un grand , un illuftre Macéne
,
Qui les encourageât , qui fçût les réveiller :
Pour en choisir un propre à les faire briller ,
Princeffe , pouvons - nous être un moment en
peine.
Au deffous du Sang de nos Rois
Rien ne sçauroit fixer l'orgueil de nôtre
choix.
C'est un Héros naiffant que nous ofons atten
dre ,
Fils, Frere de Héros , vous fçavez où le
prendre ;
C'est trop , s'il faut le mériter.
Mais enfin , rien de moins ne peut nous exciter.
De vos auguftes fils , quand le premier fe
donne
Aux exploits éclatans de la fiére Bellonne ;
Que le fecond peu meur pour les travaux
de Mars ,
Favorife Apollon de fes premiers regards :
Par Apollon enfin, que ce Prince commence ?
Mars n'y fçauroit rien perdre , ils font d'in
telligence.
Avril 1718 .
G
74
LEMERCURE
Qu'il fied bien de pouvoir les reunir tous
deux ?
>
Condé les réunit , ce prince glorieux
Dont vos rares Vertus nous retraçent l'image,
A ces Dieux tour à tour rendit un double
hommage .
HISTOIRE
de la fille maléficiée de Courfon.
Magdelaine Morin , de la Paroiffe
Courfon , Dioceſe de Lifieux ,
agée de 22. ans , d'un temperament affez
bon , d'une conduite fimple & réguliere ,
ayant û quelque démêlé avec une voifine
accufée de plufieurs maléfices , pour lefquels
elle eft actuellement dans les prifons
d'Orbec avec fon mari , en fut menacée ,
à ce qu'elle a dit , en ces termes : Autant
de paroles que je te dirai , ce feront autant
de diables qui t'entreront dans le corps. Et
fut prife auffi - tôt de violentes douleurs ,
& foulevemens d'eftomac. Il eft certain
que depuis ce temps , elle fut 22 mois à ne
pouvoir manger autre chofe que des
fruits , & à ne boire que de l'eau : Pendant
ce temps là , elle a êté plufieurs fois réduite
à l'extremité par des accidens furprenans
, ayant jerté par la bouche , en prefence
de plufieurs perfonnes, des chenilles , &
un lézard tout vivant.
D'AVRI L.
75
Le Sieur du Bois , Chirurgien du Bourg
de Farvaques , l'ayant vifitée , lui confeilla
, pour la foulager de grandes douleurs.de
tête dont elle fe plaignoit , de faire coufes
cheveux , & d'y faire appliquer un
pigeon vivant ; ce fut la voifine en queftion
qui les lui coupa .
per
Ayant êté conſeillée d'implorer le fecours
divin , par l'interceffion de la fainte
Vierge , elle fit le voyage de la Chapelle
de Notre- Dame de Délivrance prés de
Caën , où elle fit dire neuf Meffes : Pendant
la Confécration des cinq dernieres ,
elle s'évanouit , & vomit plufieurs chenilles
vivantes , jufqu'au nombre de 28. dont
la derniere êtoit de la groffeur d'un petit
doigt , & revint parfaitement guérie , comme
il eft expliqué par l'atteftation de Meffieurs
les Chapelains de cette Chapelle .
Le 22. Juin de l'année derniere , cette
fille fortant feule de grand matin ,› pour
aller au Bourg de Farvaques , fut maltraitée
; & ce fut ,à ce qu'elle nous a dit, par la
même voisine , & reçût un coup de bâton
fur la tête , un , fur l'épaule gauche, & un ,
vers l'eftomac ; qui la firent tomber en
fyncope fur le côté droit , où fa foeur , qui
accourut à fes cris , la trouva, le vifage tout
plein de fang.
Le Sieur du Bois ayant êté appellé le
même jour pour en faire la vifite , trouva
une contufion fur l'omoplate gauche , &
Gij
76 LE MERCURE
une fur la région du foye , & la malade,
dans une fievre violente avec de fréquentes
fyncopes.
Le 10. de Juillet , le Sieur du Bois ayant
vifité ladite Morin , pour de grandes douleurs
de tête dont elle fe plaignoit , il trouva
à l'endroit de la contufion quelques apparences
de corps étrangers ; & ayant fait
trois incifions , il en tira une aiguille &
deux épingles.
Le 22. du même mois , ayant fait huit
incifions fur le bras gauche , où elle reffentoit
de grandes douleurs , il en tira ſept
épingles & une aiguille .
Le 10. Septembre , il tira fix épingles du
fein gauche .
Le 28. du même mois , il en tira trois
fur les fauffes côtes .
Le 3. de Novembre , il en tira huit de
la cuiffe & jambe , le tout du même côté .
Le 10. Janvier 1717. Mª Lange le fils
Docteur en Médecine , ayant êté informé
de tout ceci par le Sieur du Bois , & qu'il
s'en prefentoit encore de nouvelles , fe
tranfporta fur les lieux , & en vit tirer fept
du fein gauche .
Depuis ce temps , comme l'on apprit qu'il
s'en trouvoit de nouvelles , Mrs les Médecins
de Lifieux , pour s'éclaircir entierement
du fait , & pour éviter toute furprife , jugerent
à propos de la faire apporter en cette
Ville , où elle arriva le 28. Janvier : On
D'AVRIL. 77
S
la logea dans une chambre de l'Hôpital général
, on la mit à la garde de deux foeurs
qui l'ont obſervée jour & nuit fans la perdre
de vûë , veillant alternativement toutes
les nuits auprés d'elle ; & aprés qu'on
lui eût tiré le foir de fon arrivée une aiguile
du fein gauche , en préfence de plus de
cent perfonnes , & le lendemain , trois épingles
du fein droit , une du bras gauche ,
& une ,deux doigts au deffus du genoüil du
même côté , en prefence de plus de cent
perfonnes , & n'en ayant apperçû aucune
autre fur toutes les parties de fon corps ;
on jugea à propos de lui faire ôter tous
fes habits , de lui en donner d'autres ,
& de la peigner : Enfin , on prit toutes les
précautions poffibles pour s'affûrer du fait,
ne s'êtant point paffé de jour que Meffieurs
les Médecins ne l'ayent vifitée .
Le 30. du même mois , il commença à en
paroître une dans le fein gauche , & il en
parut de jour en jour de nouvelles , en différentes
parties du corps ; fçavoir , deux
dans le fein droit , deux dans le gauche,
une à la cuiffe , une fur l'omoplate gauche ;
une fous l'aiffelle , & une fur la région de
l'eftomac, qui furent toutes tirées le fix Fevrier,
à neuf heures du foir , en prefence de
Meffieurs les Médecins , & d'un grand
nombre de perfonnes de diftinction .
Entre le 6. & le 10. du même mois , il en
parut encore quatre ; & comme on crût
G iij
78
LE MERCURE
de
avoir pris affez de meſures , les parens
la fille êtant venus pour la rapporter chez
elle , on en tira encore deux , pour la fatiffaction
de plufieurs perfonnes de diftinction
; fçavoir , une fur l'omoplate gauche,
& une fur les côtes droites ; on n'en voulut
pas tirer davantage , de peur d'affoiblir
la malade.
Depuis fon départ de Lizieux jufqu'an
29. d'Avril , le Si du Bois nous a attefté,
qu'elle a vomi 62. épingles & une aiguille ,
prefque toutes courbées , avec fievre &
vomiffemens de fang , & qu'il lui en a tiré
dix , trois dans les joues , une entre les
épaules , & le refte , dans les bras & fur les
côtes.
Pendant le féjour qu'elle a fait en cette
Ville , Meffieurs les Médecins la vifitant
sous les jours , ont fait les remarques fuivantes
.
1º. Les épingles qu'on a tirées , font toutes
fans tête , les unes de fer , les autres
de leton , de différentes groffeurs , toutes
coupées , apparemment avec des cifeaux ;
celles qui font de fer.font un peu noires auffi
bien que les aiguilles , qui font coupées
au commencement de leur fente , les épingles
de leton confervent leur véritable couleur.
20. Avant que les épingles paroiffent , la
malade eft prife de maux de coeur & d'un
peu de fievre ; ſouvent elle vomit du fang :
D'A V.RIL.
79
Enfuite, aux endroits où elle fent de la douleur,
il paroit dans le fonds des chairs, comme
une petite dureté , qui de jour en jour
fe développe , & fait fentir la figure d'une
épingle,à mesure qu'elle approche de la fuperficie
des chairs ; de forte que vers le
troifiéme jour , on les fent fous le doigt en
plufieurs fituations obliques , cependant , la
pointe toûjours le plus proche de la peau.
30. De plus de 52. épingles qu'on a tirées
, il n'y en a pas eu deux qui ayent pris
la même route dans les chairs , & qu'on aye
pû tirer par la même incifion : Ce qui paroit
de plus furprenant dans ce Phenomene ,
c'eft que de ce grand nombre d'aiguilles,
& d'épingles qui ont penetré & traversé en
tous fens les mufcles , & particulierement
les glandes du fein , il n'y en a aucune qui
ait piqué le moindre vaiffeau , ni fait aueun
épanchement de liqueurs dans les
ties ; de forte qu'à l'incifion prés , elles ont
paru auffi faines, avant & aprés l'opération ,
que fi aucun corps étranger ne les avoit
penetrées .
par-
4º . Les Fevrier à 10. heures du foir , elle
fut prife d'une convulfion fuivie de grands
efforts de vomir ; elle ne rendit qu'un peu
de fang ; aprés quoi , elle fe plaignit de grandes
douleurs dans la région de l'eftomac
où l'on apperçût une petite dureté , & le
lendemain au foir , on lui tira une épingle du
même endroit la pointe en haut.
>
G iiij
Το LE MERCURE
5o. Pour tirer les épingles , on attend
qu'elles foient arrivées affez prés de la
peau , pour en toucher les deux extremitez .
Le Chirurgien les preffant avec le doigt ,
fait avec le biftouri une incifion de deux
lignes de profondeur,fur l'extremité qui paroit
le plus proche de la peau ; aprés quoi,
pouffant un peu l'épingle par le gros bout,
la pointe fort par l'incifion , puis on la tire
avec une petite pince , on met enfuite fur
la playe un peu d'huile d'olive , & elle ſe
trouve guerie en quatre ou cinq heures ,
fans aucune fuppuration : De cette maniere,
on a tiré toutes les épingles & aiguilles ,
à la réſerve d'une , qui eft reftée depuis
plus de deux mois dans le genouil , &
qu'on n'a pâ tirer à caufe de fa profondeur.
Cette narration eft atteftée par cinq
Docteurs , quatre Chirurgiens , & deux
Apoticaires .
PENSE'ES
Sur divers Sujets de Litterature
& de Morale ,
Par Monfieur Trublet Auteur des Réflexions
Critiques , fur les Avantures
de Télemaque inferées dans le Mercure de
Juin 1717. I.
IL y a trois fortes de beautez , qui fe
font fentir à trois differentes fortes de
perfonnes dans une découverte de PhilofoD'AVRIL.
$1
;
phie ; elle eft utile , elle eft nouvelle , elle
eft fçavante. Prenons pour exemple l'Eau
de la Mer renduë potable par M. Gautier.
Les Navigateurs n'envifagent dans cette
découverte , que les avantages qu'elle aporte
à la navigation . Le Peuple n'eft frappé
que de la nouveauté prefque miraculeufe
du fait. L'Eau de la Mer eft devenue faine
& agreable à boire . Qui avoit jamais
rien vu de pareil ? Il y a là dedans une
apparence de prodige ; ce qui revient fort
au goût naturel du commun des hommes
mais il n'en eft pas ainfi des vrais Savans :
La nouveauté , l'utilité d'une découverte ,
qui font , pour ainfi dire , comme fes déhors
éblouiffans , attirent d'abord leurs régards
, mais ne les occupent qu'un inftant ;
au lieu que le du monde n'en voit pas
davantage & fixe là fa vuë. Ce qui les touche
, ce qui les intereffe , c'eft de fçavoir
comment on eft parvenu à découvrir une
chofe fi difficile , pour décider du merite
perfonnel de l'Inventeur ; ils enviſagent ,
non pas ce qu'il a inventé , mais la maniere
dont il l'a inventé. Ce n'eft que fur les foins
qu'il s'eft donné , fur l'ordre qu'il a fuivi
en un mot,fur la méfure de Science & d'efprit
Philofophique qu'il a employée dans
fon travail, qu'ils réglent l'eftime qu'ils lui
accordent. Ils le fuivent , pour ainfi dire ,
dans fa marche & dans fes progrés ; ils examinent,
s'il a fcû choifir les chémins les plus
gros
82
LE
MERCURE
courts , & fi ce n'eft point le hazard qui l'a
conduit plûtôt d'un côté que d'un autre.
Le moindre détour inutile , le moindre écart
lui eft compté pour ce qu'il eft ; & malgré
le fuccez de fon entreprife , c'eft autant de
rabatu fur la véritable gloire , aux yeux des
perfonnes veritablement éclairées.
II.
( a ) Plutarque nous aprend que les Lacédemoniens
enyvroient leurs Efclaves , &
les faifoient paroître en cet état devant leurs
enfans , pour leur infpirer ,à la vue d'un fpecvùë
tacle ridicule & pitoyable tout enſemble ,
l'amour de la fobrieté . Cela montre que le
Vice fert la vertu , & lui fait pour l'ordinaire
plus de conquêtes qu'elle même : Elle
a beau étâler fes attraits , elle ne trouve le
plus fouvent que des aveugles ou des infenfibles
: Le Vice , en fe montrant tel qu'il eft,
lui gagne tous les coeurs .
III.
(b ) Il vaut quelquefois mieux être toutà
fait fot que de ne l'être qu'à demi . Il y
en a tel qui l'eft jufqu'au point de ne pouvoir
pas dire un mot. Cette heureufe impuiffance
lui donne l'équivalent de la fageffe
; fa fotife eft , comme renfermée fous
la clef , & cachée fous le voile du filence ;
quelquefois les plus fins ne l'apperçoivent
(a ) L'ardeur du Vice.
( b ) Sets demi -fots .
D'AVRIL. 8;
pas au travers , & ceux, qui veulent deviner,
devinent fouvent à l'honneur du fot . Ceux,
que je croirois le plus à plaindre , font ces
demi -fots, qui n'ont qu'autant d'efprit qu'il
leur en faut pour étâler leur fotife. Ils poffedent
au fouverain degré, le ridicule & malheureux
talent de débiter facilement mille
mauvaiſes choſes; ils parlent tant qu'on veut,
ou plûtôt , plus qu'on ne veut , & parlent toujours
mal. Le peu d'efprit qu'ils ont , leur
fait grand tort; car , il les montre tels qu'ils
font;je le dis encore, il faut les plaindre de
la maligne libéralité de la nature : Si elle les
avoit fait plus fots , ils le paroîtroient moins.
Que conclure de là ? Que l'efprit n'eft
un avantage que dans un certain degré.
I V.
* Le fameux Ticho- Brahé , Auteur d'un
des trois fiftêmes du monde , êtoit extremement
fuperftitieux . Lorsqu'au fortir de fa
maiſon, la premiere chofe qu'il rencontroit,
êtoit une vieille ou un liévre , ily rentroit
auffitôt, dans la crainte qu'il ne lui arrivâc
quelque facheux accident , dont il croyoit
que cette rencontre êtoit le préfage. Eûton
jamais rien attendu de pareil d'un
fi grand homme ? Cela montre qu'il y a
bien de la difference , entre un Aftronome
& un veritable Philofophe , & qu'il y a
encore bien loin de la Phifique à la Philofophie.
Superftition de Ticho-Brahe,
84
LE MERCURE
V.
(a ) Pour bien connoître tout le mérite
du Pere Malbranche , & le louer avec
connoiffance , il faut quelque chofe de
fon génie même. Que de beautés répanduës
dans fes Ouvrages qui échapent à la foule
groffiére de fes Lecteurs ! La plus part les
admirent , fans les bien entendre . L'efprit
Méthaphifique , qui les a dictés , en comprend
feul le mystére ; c'eſt un chifre dont
il a feul la clef.
(b ) La plupart des hommes font incrédules
ou fuperftitieux. Les uns regardent
,comme article de foy , ce qu'il y a de
plus faux & de plus ridicule . Les autres
traitent de fabuleux & de chimérique , ce
qu'il y a de plus certain . Ceux- ci fe dondent
pour des génies fupérieurs , élevés
au deffus des foibleffes & des préjugez ordinaires
, & ceux - là , pour des hommes
pleins de religion & de piété . Mais , n'allons
pas les en croire fur leur parole ; c'eit
pure oftentation . Le Superftitieux parle de
fa Religion & de fa piété , comme le Lâche
de fa prudence ; & l'Incrédule eft un
efprit fort , à peu prés comme un Duéliſte
eft un vaillant homme ; ainfi , la véritable
force d'efprit , qui confifte à croire & à dou-
( a ) Ouvrages du Pere Malbranche .
(b) Parallele de la Superftition & de l'In→·
crédulité.
D'AVRIL.
85
ter avec ſcience & fageffe , demeure au
milieu , abandonnée de l'un & de l'autre .
Le Superftitieux ne peut monter jufques - là ,
& rampe au deffous , apéfanti par l'ignorance
. L'Incrédule va au delà , paffe le bur ,
& tombe dans l'erreur. Le premier ne fait
aucun ufage de fa raifon ; il en ignore les
avantages , c'eft fotife , c'eft baffeffe . Le
fecond ne fait ufage que de fa raiſon ; il
n'en connoît point les bornes , c'eſt folie ,
c'eft témérité orgueilleufe . Voyez - vous ce
Frénétique , qui fait des efforts fi violents ,
il eft à deux doigts de la mort. Cependant
il s'agite , il veut courir , il renverſe tout
ce qu'on lui oppoſe ; voilà l'incrédule .
L'Incrédulité eft comme le délire & la frénéfie
de la raifon . Mais , jettez les yeux
fur ce malade foible & languiffant , qui fe
prend à tout , & ne fait aucun ufage de fes
membres. Voilà le Superftitieux La fuperftition
eft comme la langueur & la paralifie
de l'efprit.
VI
>
Les erreurs font quelquefois moins dangereufes
que la maniere dont on y tombe.
Des méprifes fur des fujets de peu d'importance
, ont û fouvent des fuites confidérables
. Il y a auffi quelquefois plus de vrai
mérite à s'écarter d'une certaine maniere
de la vérité , qu'à l'embraffer aveuglé-
* Erreur. Vérité.
86 LE MERCURE.
ment & fans choix . Dans les erreurs - mêmes
des grands hommes , on apperçoit leur
amour pour la vérité. Les petits efprits fe
déclaret indignes de la connoître par la maniére
dont ils l'étudient. Ils la rencontrent
quelquefois ; mais , ils ne la découvrent
jamais. A rechercher la vérité avec toute
l'application qu'elle demande , & dont nous
fommes capables , il y a toujours du mérite
; à la trouver , il n'y a fouvent que
du hazard.
VII.
Il y a un grand raport entre les beautés
de la Peinture & & celles de la Poëfie. *
La Peinture repréſente, & le Poëte raconte ;
mais , l'un & l'autre , s'ils font habiles en
leur Art , racontent en reprefentant , &
reprefentent en racontant. Le Peintre vous
fait entendre les perfonnages qu'il vous fait
voir:LePoëte vous fait voir les perfonnages
qu'il vous fait entendre . Jettez les yeux fur
le Tableau de Priam profterné aux pieds
d'Achilles , pour lui demander le
fon fils : N'entendez - vous pas les plaintes
de ce malhûreux pere ? Mais , lifez le difcours
fi noble & fi touchant que fait tenir
à ce prince infortuné , l'Auteur de la nouvelle
Iliade , vous croirez voir couler les
larmes.
* Feinture & Poëfie.
corps
de
D'AVRI L. 87
VIII.
* Il n'y arien de fi comique que le férieux
dans de certaines circonftances ; je croi mê
me qu'il eft plus plaifant d'eftre férieux ,
lorfqu'il faudroit eftre comique, que d'eftre
comique , lorfqu'il faudroit eftre férieux .
IX.
Parmi les Auteurs médiocres & inconnus
qui veulent fe faire un nom , les uns répandent
dans leurs Ouvrages les louanges
des Auteurs fameux ; les autres attaquent
quelques- uns de leurs fentimens. Les premiers,
perfuadés que les louanges données
avec difcernement , font elles - mêmes le
plus bel éloge de ceux qui les donnent , fe
font un mérite auprés du Public , de bien
connoître & de louer même ceux des Ecri-
* vains qui ont fçû lui plaire. Les feconds
ne cherchent pas tant à s'attirer la réputation
des connoiffeurs & d'hommes de
de bon goût , qu'à exciter l'attention du
Public à leur égard , à la faveur de l'adverfaire
qu'ils fe choififfent ; ils s'affocient
, pour ainfi dire , à toute fa renomée ;
ils fe placent à fes côtés , & comme les yeux
duPublic font toujours tournés de ce côté- là,
ils ne peuvent manquer d'y être apperçûs.
* Meilleur Comique.
* La louange & la critique honorent également
les grands hommes.
$8 LE MERCURE
.
****.**.**********
I Ly a long- tems que l'on attendoit une
Traduction françoise du Livre , qui a
pour Titre, Giro del mondo del Dottor D.
Gio Francifco Gemelli Careri. Autrement .
Le tour du monde par le fieur Jean- François
Gémelli Careri Jurifconfulte . C'eft ce
qui vient d'eftre hûreufement exécuté. Le
fieur Ganeau fameux Libraire de cette Ville,
qui en a obtenu le Privilége , travaille actuellement
à l'Edition qu'il fe propose de
faire paroître au plûtard , à lafin de cette
année. Les amateurs de voyage auront de
quoi fatisfaire amplement leur curiofité ; car ,
outre plufieurs fingularités & obfervations
trés curieufes qu'on ne trouvera pas dans
nos meilleurs Voyageurs , tel que Tavernier
Chardin , Bernier &c . on aura le plaifir
d'eftreguidé dans chaque Païs , par un fidéle
Conducteur qui n'a û en vûë que
de découvrir
la vérité à fon Lecteur . En attendant que
cet Ouvrage , qui formera fix Volumes Indouze
, foit mis en vente , on me sçaura
peut- êtregré d'en donner quelques fragmens
traduis au hazard de l'Italien.
DE L'INDOSTAN.
Tous les Payens de l'Indoftan croyent
la Merempficofe , ou tranfmigration des
ames ,comme les Pytagoriciens ; s'imaginant
qu'aprés la mort , elles reçoivent la récompenfe
D'AVRIL. 89
penfe , ou le châtiment de leurs actions ,
en paffant dans le corps de bons ou de
mauvais animaux . Delà vient la grande
venération qu'ils ont pour les Vaches , fuivant
l'avis de Ramak leur Legiſlateur ;
parce que , outre les utilitez qu'elles procurent
aux hommes , elles doivent recevoir
les ames des gens de bien. Cette même
opinion les porre à avoir grand foin de
tous les autres animaux ; non feulement ,
en s'abſtenant de les manger , mais , en faifant
tout leur poffible , pour empêcher que
d'autres ne les tuent. Bien plus , ils ont en
certaines Villes , des Hôpitaux où ils dépenfent
de grandes fommes pour la cure des
animaux infirmes. La fuperftition de ces
Gentils va fi loin , qu'ils nourriffent avec
un foin particulier les finges , & prénent
bien garde qu'on ne les tue ; ce qui les
rend fi domeitiques , qu'on en voit fe promener
familierement dans les Villages , &
même dans les maifons . On dit tant de
chofes incroyables de ces animaux , qu'il
n'eſt pas étonnant que certains Philofophes
ayent donné quelque efpéce d'entendement
à ces bêtes. Tous les Cafres ou Noires
de la côte de Moyanbique en Afrique ,
font de cette opinion , difant , que s'ils ne
parlent pas , c'est parce qu'ils ne veulent
pas travailler
.
Dans le Royaume de Canara , un Baboüin
devint amoureux d'une fille ; &
H
༡༠
LE MERCURE
,
pour en jouir , il brifoit tout ce qu'il trouvoit
dans la maifon du pere : Ce pauvre
Gentil ne pouvant plus réfifter à une fi
grande importunité , lui permit de faire ce
qu'il défiroit : A quoi le grand Singe ne manqua
pas jufqu'à un certain jour , qu'un Portugais
paffant par là , & s'êtant arrêté dans
la maifon de cet homme pour y coucher
vit cet animal qui faifoit un fort grand
fracas ; il en demanda la raifon à fon hôte ,
qui lui répondit avec un grand foupir
que ce galant là avoit ravi l'honneur de
fa fille , & que lorfqu'il ne la trouvoit pas
au logis , il faifoit toûjours un pareil bruit .
Le Portugais le blâma de ce qu'il ne le
tuoit pas ; mais ce malheureux lui dit ,
qu'il ne le pouvoit , parce qu'il étoit Gentil
, & que la Reine , qui étoit de la même
Religion , l'en puniroit féverement . Le
Portugais , fans autre myftere , attendit que
l'animal revint de la campagne , & le tua
d'un coup ddee ffuuffiill ;; mais , comme le Gentil
craignoit d'être puni , il l'emporta hors
de fa maiſon , & l'enterra au plus vite. Le
pauvre Idolâtre reconnut le bien- fait du
Portugais , par quantité de ris dont il lui
fit prefent ; c'eft ce que le Portugais même
conte lui être arrivé il y a 15. ans.
Le P. Cauffin raporte qu'un vaiſſeau
ayantfait naufrage auprés du Cap de Bon-
-Efpérance , dans le commencement de
la découverte des Indes par les 'Portugais;
neD'AVRI
L. 91
une femme fe faifit d'une piece de bois ,
& échoua dans une Ile. Un Baboüin eut
commerce avec elle , la nourrit fort longtemps
dans une grotte , de ce qu'il pouvoit
attraper en campagne , & en ût dans la fuite
deux petits. Il arriva par bonheur pour
la pauvre femme , qu'un vaiffeau paffa
affez proche de l'ifle , pour que l'on pût
voir les fignes qu'elle faifoit . On vint á fon
fecours , on la délivra , & le Baboüin de
retour de la campagne , la trouvant éloignée
du rivage , devint fi enragé , qu'il
mit en pieces , à fa vûë, les deux petits qu'il
avoit eus d'elle .
Tout le monde fçait qu'une femme dans -
le Brefil , ayant eu commerce avec un de
ces animaux , accoucha au bout du terme ,
d'un enfant qui avoit tous les membres d'un
homme, mais entierement couverts de poil,
& qui , quoique muet , faifoit tout ce qu'on
lui commandoit . Les Dominicains & les Jefuites
eurent de grandes difputes fur ce fujet
; fçavoir , fi on devoit lui donner le bâtême
, ou non ; mais à la fin , ils conclurent
pour la négative , en difant , qu'il étoit
engendré d'un pere non raifonnable ; &
qu'on auroit pû le lui donner , fi le pere eût
êté un homme , & la mere une Baboüine.
D. Antoine Machado de Brito , Amiral
de la Flote Portugaife dans les Indes , m'a
dit encore , que voulant attraper un de ces
animaux qui l'incommodoir fort , & brifoit
Hij
92
LE
MERCURE
tout ce qu'il trouvoit dans la cuifine ; il fit
mettre des cocos fur le feu , fruits que les
Singes aiment paffionnément ; & qu'il fe
cacha dans un endroit , pour voir de quel
moyen il fe ferviroit , pour les tirer fans fe
brûler. L'animal ne manqua pas à fon heure
ordinaire , de venir par deſſus le toit dans
la cuifine , & ayant vû fon fruit favori fur
la braife , il fe fervit de fon induſtrie ; car,
ayant apperçu un chat proche du feu ,
il le faifit par la tête avec les dens , &
fe fervit de fes pattes , pour tirer les cocos.
du feu , & les mettre réfroidir dans l'eau ,
enfuite de quoi il les mangea : Le Portugais
ne pût s'empêcher de rire , des cris que
fit le chat pendant toute la journée , pour la
douleur que lui caufoit la brûlure.
Les Indiens ont apris à prendre les finges
avec ces cocos , dont ils font fi friands ..
Ils font un trou dans le fruit , dans lequel
le finge met la pâte pour en tirer la poulpe
; & lorfque le chaffeur arrive , l'animal
ne pouvant la retirer , & ne voulant
pas l'abandonner non plus , il fe laiffe prendre
fort fortement. Ce qu'on dit des finges
, que lorfque l'on en tuë un , tous les
autres courent aprés celui qui l'a tué , eft
trés faux ; puifque , quand j'en ai fait tomber
quelqu'un , tous les autres s'enfuyoient .
Ces Gentils font fi fort aveuglez de leurs
ridicules fuperftitions , qu'ils ne croyent
pas incompatible avec le bons fens , que
D'AVRIL 93
leurs Dieux foyent nez des hommes , &
qu'ils ayent eu des femmes , êtant perfuadez
qu'ils aiment les chofes aufquelles les
hommes prennent plaifir . Ils tiennent Ram
pour une grande Divinité , à cauſe des prodiges
qu'il fit en fa vie par le moyen d'un
finge , qui d'un feul faut , paffa la mer , brûla
le Palais de Rhévan, & d'un autre faut ,
la repaffa : Surquoi , ils content une trés
ennuieufe & trés longue fable . Ils mettent
parmi les Deéffes , Malaquiqué , qu'ils difent
n'avoir jamais refufé fes bonnes graces
à qui les lui avoit demandées , comme
fi elle eût fait une grande pénitence : Ils
traitent de même Confounou , parce que ,
c'êtoit un homme qui pendant fa vie , avoit
joui de 16000 femmes
Il y a parmi eux des Prêtres qui le font
preferit un genre de vie trés auftére ; car ,
outre qu'ils vont toûjoursentierement nuds,
il y en a que l'on voit les bras en l'air , fans
pouvoir les remuer ; d'autres les ont toutà-
fait tournez en arriere , de forte qu'ils en
perdent avec le temps tout le mouvement :
On en trouve qui fe fufpendent en l'air
avec une corde attachée à un poignet ; d'autres
qui fe ferment la bouche avec un
cadenas ; de maniere qu'ils ne peuvent plus
vivre que du liquide que leurs Camarades
feur donnent ; d'autres encore qui paffent
un anneau de fer au prépuce , & y pendent
une petite cloche , au fon de laquelle ac94
LE MERCURE
courent toutes les femmes qui font ftériles ,
pour voir & toucher cette partie , croyant
que cela les rendra fécondes .
Les Gentils ont une fi grande vénération
pour ces Pénitens , que ceux , qui leur protituent
leurs filles , leurs foeurs & leurs patentes
, s'eftiment trés hâreux . C'eft ce
qui fait qu'on voit tant de milliers de ces
Faquirs , vagabonds dans les Indes. Lorfque
les Béraguis ( autre forte de Pénitens ,
qui portent leurs cheveux & leur barbe rafée)
& les Faquirs fe rencontrent , ils fe
battent en défefpérés. Ils ne prennent jamais
de femme , & mangent dans les
maifons de toutes les Sectes , excepté dans
celles des Polias . Ils entrent hardiment , &
prénent dans la cuifine ce qu'ils veulent ,
quand même le maître ne feroit pas à la
maifon. Ils s'affemblent au fon du tambour
ou d'un cor , & marchent en troupes
avec des étendars , des lances & d'autres
armes. Quand ils fe répofent , ils fe mettent
tous au tour de leur Chef. Ils fe vantent
de tirer leur origine de Khevanqué- Ram
qui erra par le monde , pauvre & nud ; &
ces vagabonds , en l'imitant , paffent pour
faints , & ménent cependant une vie trés
libertine , avec le privilége de commettre
tous les crimes que leur brutalité leur infpire.
Quelqu'un de ces Peuples croient qu'il y
a des Champs Elifées , & que pour y ar-
>
D'AVRIL. 95
4 .
&
river , il faut paffer un fleuve , tel que le
Stix & l'Acheron des Anciens , où ils prendront
de nouveaux corps . D'autres croyent
que le monde finira bientôt , puifqu'ils doivent
revenir en vie , & paffer dans une nouvelle
Terre. Tous croyent qu'il y a un feul
Dieu , qui a 1000. bras , 1000. yeux ,
autant de pieds , ne pouvant pas mieux expliquer
l'opinion qu'ils ont de la toute - puiffance
. Ils difent avoir livres Dieu
que
leur a envoyés par le moyen de leur Prophête
Ram ; dont deux font fermés , & les
deux autres ouverts , & qu'il n'y a que ceux
de leur Réligion qui les puiffent lire. Ils difent
encore qu'il y a 7. Cieux , dans le plus
haut defquels Dieu eft affis , & qu'il ne
s'embaraffe pas des actions particulieres des
hommes ; parce qu'elles ne meritent pas
d'être l'objet de fon efprit infini . Ils ajoutent
encore qu'il y a un endroit , d'où on
le peut voir , comme au travers d'une nuée
fort éloignée : Quant aux efprits mauvais ,
ils croyent qu'ils font enchaînés d'une maniére
à ne pouvoir leur faire aucun mal .
Le Sacerdoce eft héreditaire chez eux ,
comme autrefois chez les Hébreux ; & un
Brachmane ne peut époufer que la fille d'un
autre Brachmane. On les diftingue des autres
Gentils par un cordon fait de 3. fils de
coton neuf qu'ils portent au cou , & qui
pend fous le bras gauche . On le met aux
garçons ( & non aux filles ) avec grande
961 LE MERCURE
folemnité, quand ils commençent à atteine
dre l'âge de 9. à 10. ans . Ils prétendent que
ce cordon fignifie l'unité de Dieu en 3. perfonnes
, qu'ils appellent Brama , Vision ,
Mayeffon. S'ils ne l'ont pas fur eux , ils
ne mangeront point du tout : On en a vâ
fouffrir la faim pendant plufieurs jours ( parce
que leur cordon êtoit rompu ) avant
qu'ils pûffent en avoir un autre des Pretres
.
Quand , à caufe de quelque groffe faute ,
on doit chaffer quelqu'un des Tribus des
Brachmanes , des Banianes , ou des Batalas ,
on lui ôre le cordon de cette manière . Toutes
les perfonnes de la Tribu , qui font en
ce lieu là , s'affemblent devant le Boto ou
Prêtre , & accufent le Criminel de relle ,
& telle faute . Il répond , & fi fes excufes
ne font pas valables , il ôte le cordon & efface
le Tilla ou la couleur qu'il porte furle
front ; enfuite , l'affemblée fe met à mâcher
le Betlé, à manger des Cocos , & à fumer
du tabac , fans rien donner au Criminel ::
On lui jetre feulement à terre par pirié ,
une feuille de tabac . S'il veut rentrer dans
la Tribu , il faut qu'il aille de maiſon en
maifon , demander le pardon , & l'abfolution
de ceux qui ont donné leurs voix , ent
leur marquant fa résignation , & adouciffant
le coeur du Boto par quelques préfens :
Quand cela eft fait , il donne un repas à
toute la Tribu qui le récoit de nouveau , &
le
D'AVRIL.
97
le Prêtre lui donne le cordon & le Tilla.
Toutes les Sectes des Gentils , en deçà
du Gange , font fort fcrupuleufes fur le fait
du manger avec les Chrêtiens ou avec les
Mahometans , & de fe fervir des mêmes
uftenciles. Ceux de Malacca ne font pas
tant de difficulté.
Leur fimplicité eft fi grande , ou pour
mieux dire , leur ignorance , qu'ils croyent
qu'une femme peut concevoir par la force
de l'imagination : En effet , quoiqu'abfens
depuis plufieurs années , quand ils apprennent
qu'elles font accouchées , ils en font
de grandes réjouiffances.
Ceci me fait reffouvenir de ce que me
conta le Pere Galli , Superieur des Théatins
de Goa. Don François de Tavora Comte
d'Alvor , êtant arrivé de Portugal , pour
être Viceroi des Indes , apprit que fon
époufe qu'il avoit laiffée groffe , étoit accouchée
d'un garçon . De tous ceux qui furent
le féliciter , un Marchand Gentil crut
faire un gracieux compliment au Viceroi, en
lui difant qu'il efperoit que fon Excellence
auroit tous les ans , pareille nouvelle de la
naiffance d'un garçon. Leurs femmes ne
manquent pas d'en profiter , & fe donnent
du bon tems , faifant accroire à leurs foux de
maris , que fi elles font groffes , ce n'eft
parce qu'elles ont fongé à eux.
Lorfqu'un Idolatre eft prêt de mourir , les
parens mettent une vâche proche du lit , &
Avril 1718. Ι
que
98 LE MERCURE
lui tirent la queuë , jufqu'à ce qu'elle piffe :
S'il en vient quelque goute fur le vifage du
moribond , c'eſt un bon figne pour fon êtat
à venir ; autrement , & furtout , fi elle n'u
rine pas , on fait les funérailles d'une maniere
trés trifte. Ils mettent de plus, la queue
de la vâche dans la main de celui qui fe
meurt ; croyant que fon ame pourra paffer
dans le corps de la bête. Enfin , ils croyent
que chacun peut fe fauver dans fa Réligion ,
& dans fa fecte ; pourvû qu'il fuive exactement
les préceptes de Dieu & la lumière de
la raifon.
Quant aux funerailles de ces peuples , la maniere
ordinaire eft de laver premierement le
corps , dans la Riviere ou dans un reſervoir ,
puis , de le brûler dans une Pagode voifine
& d'en jetter les cendres dans la même eau : Il
y a quelques endroits où ils laiffent le corps
au bord de la Riviere : La maniere de les
conduire eft differente felon les Païs . Dans
les uns , on porte au fon des Tambours ,
le corps richement habillé & affis ; il eft accompagné
d'une nombreufe fuite de parens
& d'amis. Aprés l'avoir lavé , on l'entoure
de bois ; l'époufe du défunt , qui pendant
ce tems là a toujours êté auprés du corps ,
chantant & montrant à tout le monde l'envie
qu'elle a de mourir, eft attachée au cadavre
par un Bramin ou Prêtre, & fe fait brûler
avec fon mari ; tous les amis jettent pendaertems
là quantité d'huiles AromaDAVRI
L.
LYON
tiques ; afin qu'ils foient plûtôt conſommes.
Dans d'autres , on porte les corps couverts
dans une biere , au bord du fleuve où aprés
avoir êté lavés , on les met dans une petite
Cabane pleine de bois de fenteur ; la femme
qui doit fe brûler , prend congé de fes
parens & de fes amis ; enfuite , elle va s'affeoir
dans la Cabane , en mettant la tête de
fon époux fur fes genoux ; puis, fe recommandant
aux prieres du Bramin, elle le prie
de mettre le feu au plûtôt . Quelle barbare
inhumanité, pour des gens qui font fcrupule
de tuer les mouches & les fourmis ?
On trouve quelquefois des filles efclaves,
qui s'yjettent aprés leurs maîtres , pour
faire voir l'amour qu'elles leur portoient ;
on en jette enfuite les cendres dans la Riviere.
Il y a des lieux où l'on enterre les
corps des Maris , avec les jambes en croix ;
l'on met les femmes dans la même foffe ; &
quand on les a couverts de terre jufqu'au
cou , les Bramins viennent les étrangler
Les miferables femmes , qui refuſent de fe
brûler , doivent avoir la tête rafée & garder
un perpétuel veuvage : Elles font méprifées
de leur famille & de leur tribu ,
pour avoir témoigné qu'elles appréhendoient
la mort : Et quelque bonne action .
qu'elles puiflent faire , elles ne peuvent jamais
recouvrer leur credit perdu ; à moins
que ce ne fût quelque jeune femme d'une
beauté extraordinaire qui lui attirât un fe
I ij
100 LE MERCURE
cond mari . Il y en a cependant quelqu'unes
qui violent les loix du veuvage ; mais , comme
leurs parens les chaffent de la Tribu ,
elles ont recours aux Mahométans ou aux
Chrêtiens , & abandonnent ainfi leur Réligion.
Quand quelqu'un eft foupçonné de vol
parmi eux , on oblige l'Accufé de paffer au
travers d'une Riviere qui eft pleine de Crocodiles
; & s'il ne lui arrive aucun accident,
il est déclaré innocent. Les Naires appellent
cela le paffage du Learto. Ces Naires
fontgrands forciers , & ne s'expofent jamais à
aucun fait d'armes , fans confulter le Dia
ble auparavant. Pour cela , ils éparpillent
leurs cheveux , fe font fortir du fang du
front avec un coûteau , & danfant au fon
d'un Tambour , ils l'appellent à haute voix
il vient leur donner avis , s'il leur eft avantageux
de s'engager avec l'Ennemi . Mais
quand l'Ennemi fe repent de les avoir deffiés
, & que par un certain fignal , il leur
demande la paix , ils l'accordent fort volontiers.
Leurs femmes font en commun , & celui
, qui eft entré dans la maiſon de quel .
qu'une , laiffe l'épée & le bouclier à la porte
; afin que l'on fache que la place eft prife.
S'il arrive que l'on trouve des femmes
couchées avec des homes d'une autre fecte ,
elles deviennent Efclaves deleur Reine de
Canara. Si un frere fe marie , fa femme
;
D'AVRIL ΤΟΥ
eft commune à tous les autres freres.
La Reine leur a accordé le Privilége
d'accompagner ceux qui voyagent dans
ces Païs- là , qui font fort infeſtez des voleurs
; & s'il arrive que ces derniers entreprennent
d'en voler quelqu'un , ils s'affemblent
tous , & les pourfuivent jufqu'à
ce qu'ils les ayent exterminés. C'eft ce qui
fait qu'un fimple garçon vous conduira en
fûreté dans tous le Royaume de Canara ,
avec une baguette à la main , au travers
des bois & des montagnes , & pour
peu de chofe ; un voyageur en peut prendre
un d'un Village à un autre .
trés
La fuperftition de tous les Gentils des
Indes , les rend meurtriers de leurs propres
enfans ; parce qu'ils ont coûtume , quand
l'enfant ne veut pas téter , de le
porter à
la campagne , & de l'y laiffer expofé depuis
le matin jufqu'au foir , dans un linge attaché
en haut par les quatre coins; afin que
les Corbeaux viennent lui bécqueter
les yeux ; c'est ce qui fait qu'on voit tant
d'aveugles dans le Bengale. Il n'y a pas
tant de danger dans les endroits où il y
a des Singes , parce qu'ils haiffent ces
oyfeaux , jettent les oeufs qu'ils trouvent
dans leurs nids , & les empêchent de multiplier.
Ils rapportent le foir l'enfant à la
maifon ; & s'il ne téte pas , ils le remettent
une feconde fois ; & enfin , l'ayant en
horreur , comme un Serpent , ils le jettent
dans la riviére.
Iiij
102
LE MERCURE
§*stätssttss†††ss†† sxstXTSXS
Nouspromimes dans le précédent Mercure
, d'inférer dans ce Recueille Manifefte
de SA MAJESTE' CZARIENNE , tonchant
les raisons qui l'ont engagée à exclure
le Czarovvitz, de la fucceffion au Trone de
Ruffie . Je croi que c'est faire plaifir au Public
, de le donner traduit fidellement fur
l'Original en Langue Ruffiene.
NOUVELLES ETRANgeres.
MANIFESTE
DISA MAJESTE CZARIENNE ,
Traduitfur l'Original en Langue Ruffienne :
N
Ous PIERRE I. la
par de grace
Dieu , CZAR & Autokrator de
toute la Ruffie , & c. &c . & c. faifons fçavoir
à toutes les Perfonnes , tant Eccléfiaftiques
que Militaires & Civiles , & de
tous Etats de la Nation Ruffienne , nos
fidelles Sujets. Il eft notoire & connu à
la plus grande partie de nos fidelles Sujets
principalement à ceux qui demeurent dans
les Lieux de nos Réfidences , ou qui font
à nôtre fervice , avec combien d'attention
& de foin Nous avons fait élever nôtre
Fils aîné Alexei , lui ayant donné pour cet
>
D'AVRIL.
103
effet dés fon enfance, des Précepteurs pour
la Langue Ruffienne & pour les Langues
étrangères , le faifant bien inftruire dans
toutes fortes de Sciences , dans la vûë de
le faire élever non feulement dans nôtre
Chrêtienne & Orthodoxe Foi de la Confeffion
Grecque ; mais auffi , dans les connoiffances
des affaires Militaires & Politiques
, comme auffi des Gouvernemens
des Etats étrangers & de leurs Coûtumes
& Langues ; afin que par la lecture des
Hiftoires & des Livres de toutes fortes
de Sciences convenables à un Prince
d'un grand Etat , il acquît les qualitez
dignes d'un fucceffeur à nôtre Trône
de la Grande- Ruffie.
Cependant , Nous avons vu avec douleur
, que toute nôtre attention & nos foins
employez à l'éducation & à l'inftruction de
nôtre Fils,êtoient inutiles ; puifqu'il s'écartoit
toûjours de l'obéïffance Filiale , n'ayant
nulle application à ce qui convenoit à un
digne Succeffeur , & méprifant les préceptes
des Maîtres que nous lui avions donnez
, pratiquant au contraire des perfonnes
déréglées , dont il n'a pû apprendre que de
mauvaiſes chofes , & rien qui pût lui être
utile & profitable.
Nous n'avons pas oublié de tâcher fouvent
de le ramener à fon devoir , tantôt par
des careffes , tantôt par des réprimandes ,
quelquefois par des corrections Paternelles.
I iiij
104
LE MERCURE
Nous l'avons pris plus d'une fois avec
Nous dans nos Campagnes , pour le faire
inftruire dans l'Art militaire , comme dans
une des principales Sciences du monde
pour la défenfe de fa Patrie ; l'éloignant
pourtant toûjours des occafions périlleuses ,
pour le ménager par raport à la Succeffion ,
quoi- que Nous y ayons expofé nôtre propre
Perfonne .
Nous l'avons laiffé en d'autre tems à
Mofcovo , en lui mettant entre les mains
une espéce de Régence dans l'Empire ; afin
de le former dans l'art de Regner pour
l'avenir .
Nous l'avons envoyé aprés dans les Païs
étrangers , Nous perfuadant que quand il
verroit dans fes Voyages des Gouvernemens
fi bien régles , cela exciteroit dans
lui quelque émulation & de l'inclination
au Bien , pour s'y appliquer .
Mais , tous ces foins que nous avons
pris , ont êté fans fruit : C'a êté la ſemence
de la Doctrine tombée fur les pierres.
Non ſeulement , il n'a pas fuivi le Bien ,
il l'a même haï , fans témoigner jamais .
aucun penchant pour les Affaires , foit de
Guerre ou de Politique : Il s'eft attaché
uniquement & continuellement à la converfation
des Gens vils & déréglez , & de
moeurs groffieres & abominables .
Comme Nous le voulions détourner de
ces déréglemens par toutes les voyes imag
D'AVRI L. 10Υ
.
ginables , & lui infpirer de l'inclination
à pratiquer des perfonnes de vertu & d'honneur
; Nous l'avons exhorté de fe choifir
une Epoufe parmi les Princeffes des principales
Mailons Souveraines Etrangeres ,
comme c'eft la coûtume ailleurs , & fuivant
l'exemple de nos Ancêtres les Czars de Ruffie
, qui fe font alliez à d'autres Maifons Sou
veraines ; & Nous lui en avons laiffé la
liberté du choix.
Il s'eft déclaré pour la Princefle Petite-
Fille du Duc de Vvolfenbuttel alors regnant
, Belle - Soeur de S. M. l'Empereur
Romain , aujourd'hui regnant , & Cou
fine du Roy d'Angleterre ; & nous ayant
prié de la lui procurer , & de permettre de
l'époufer , Nous y avons d'abord conſenti ,
n'épargnant pas les dépenfes confidérables
que ce Mariage a exigées . Mais , aprés fa
confommation , Nous êtant flatés que le
changement d'état de nôtre Fils , produiroit
un fruit particulier , & un changement
dans fes mauvaiſes habitudes , Nous avons
éprouvé tout le contraire de ce que Nous
en avions espéré.
Quoi-que fon Epoufe , autant que Nous
l'avons pû remarquer , fût une Princeffe
fage , fpirituelle , d'une conduite vertueuſe ;
quoi-que lui-même l'eût choifie , il a vécu
néanmoins avec Elle dans la derniere def
union , redoublant fes attachemens pour
des Gens déréglez , & faifant par là , hon106
LEMERCURE
te à notre maifon devant les Princes Etrangers
, à qui cette Princeffe étoit alliée par
le Sang , ce qui Nous a auffi attiré beaucoup
de plaintes & de reproches.
Quelques fréquens qu'ayent efté les avis
& les exhortations de nôtre côté, pour le
porter à fe corriger , rien n'y a réuffi ,
Violant enfin auffi la Foy conjugale
il donna fon attachement à une Proftituée
de la plus bafle & fervile condition , vivant
avec Elle dans le crime publiquement , au
mépris de fa légitime Epoufe , qui peu de
tems aprés mourut d'une maladie à la vérité
; mais , non pas fans que l'on ait crû
que fon chagrin caufé par les défordres &
les déréglemens de fon Epoux , n'ait fait
avancer les jours.
Quand Nous vîmes fon opiniâtreté à
perfévérer dans fa conduite dépravée , Nous
lui déclarâmes aux Funérailles de fon Epoufe
, que fi deformais il ne fe conformoit
point à notre volonté , & qu'il ne s'appli
quât à ce qui convient à un Prince Héritier
préfomptif d'un tel Empire , Nous le
priverions de la Succeffion , fans faire attention
qu'il êtoit nôtre Fils unique , nôtre
fecond Fils n'eftant pas alors encore au
monde , & qu'il ne devoit pas fe fier làdeffus
; parce que Nous aimerions mieux
Nous donner pour Succeffeur, un Etranger
qui en fût digne , que nôtre propre Fils indigne
: Que Nous ne pouvions pas laiffer
D'AVRIL 107
un tel Succeffeur , qui détruiroit ce que
par la grace de Dieu , le Pere a établi ,
& qui Aétriroit la gloire & l'honneur
de la Nation Ruffienne , aprés que
pour l'acquerir , Nous avions facrifié nos
veilles & noftre fanté , expofant fans regret
en plufieurs occafions noftre propre vie ;
outre que la crainte des Jugemens de Dieu
ne nous permettroit pas de laiffer le Gouvernement
d'un fi grand Etat , entre les
mains de quelqu'un , dont l'inſuffiſance &
l'indignité Nous feroit connue.
Nous l'avons enfin exhorté le plus fortement
que Nous avons pû , à fe conduire
avec fageffe , & Nous lui avons donné du
tems pour fe corriger.
Il répondit à ces remontrances , qu'il fe
reconnoiffoit coupable en tous ces points ;
mais , alléguant la foibleffe de fon tempérament
& de fon efprit , qui ne lui permettoit
pas
de s'appliquer aux Sciences & fonctions
néceffaires , Il s'avoüa lui mefme incapable
, & indigne de la Succeffion , Nous
priant de l'en décharger.
Cependant , Nous l'avons exhorté paternellement
, & joignant les menaces aux
prieres , Nous n'avons rien oublié le
pour
remettre dans le bon chemin ; & les opérations
de la Guerre nous ayant obligé
de nous rendre en Danemarck ,Nous l'avons
laiffé à Petersbourg , lui donnant encore
le tems de rentrer dans foi- mefme & de fe
Corriger.
FO8 LEMERCURE
Sur les avis que Nous recevions dans
la fuite de la continuation de fes déréglemens
, Nous l'avons mandé auprés de
Nous à Coppenhague , pour faire auffi la
Campagne , afin de fe mieux former.
Mais , oubliant la crainte & les Commandemens
de Dieu , qui ordonne d'obéïr
aux Parens ordinaires , & á plus forte
railon , à ceux qui font en même tems Souverains
, il n'a répondu à tous nos foins.
Paternels , qu'avec une ingratitude inouïe ;
car , au lieu de fe rendre auprés de Nous ,
il s'évada , prenant avec lui des fommes
d'argent , & fon infame Concubine , avec
qui il continuoit de vivre dans le crime :
Il fe mit fous la protection de l'Empereur ,
débitant contre Nous fon Pere & fon Seigneur
, beaucoup de calomnies & de fauf
fetés , comme fi Nous le perfécutions , &
le voulions priver fans raifon de la Succeffion
, difant que fa vie même n'êtoit
pas en fûreté auprés de Nous , & priant
l'Empereur de lui donner retraite , & de
le protéger contre Nous à main armée .
Chacun peut juger combien de honte &
de deshonneur, une telle conduite de nôtre
Fils a attiré fur Nous & fur nôtre Etat devant
toute la Terre . On trouvera difficilement
un Exemple femblable dans les
Hiftoires.
l'Empereur , quoi- qu'informé de fes excés
, & de la maniere dont il avoit vécu
D'AV RI L. 109
avec fon Epoufe , Belle . Soeur de S. M. L.
accorda pourtant à fes inftantes follicitations
, une Place où il pût demeurer , & où
il pria l'Empereur qu'il pât étre fi féciétement
, que Nous n'en puffions point avoir
la moindre connoiffance .
Son long retardement en chemin , Nous
ayant cependant fait apréhender que ce ne
fût pas fans fujet , Nous craignîmes par
une tendreffe & follicitude Paternelle , qu'il
ne lui fût arrivé quelque malheur ; ce qui
Nous obligea de l'envoyer chercher fur
plufieurs routes , juſqu'à ce qu'enfin , aprés
beaucoup de peines & de perquifitions
Nous reçûmes avis de nôtre Capitaine de
la Garde Alexandre Ruemanz off , qu'on le
gardoit fécrettement dans une Fortereffe
Impériale du Tirol Sur quoi , Nous écrivîmes
de noftre propre main à l'Empereur ,
pour le prier de nous le renvoyer.
,
Mais,quoique l'Empereur l'ait fait informer
de ce que Nous défirions , & l'exhorter
de fe rendre auprés de Nous , & de fe
foûmettre à nôtre volonté , étant celle de
fon Pere & de fon Seigneur , il remontra de
fon côté avec beaucoup de calomnies contre
Nous , qu'il ne devoit point Nous le livrer
entre nos mains , comme fi nous euffions
été fon Ennemi & fon Tiran , de qui
il n'avoit à attendre qu'à fouffrir la mort .
Il perfuada enfin l'Empereur , au lieu de
nous l'envoyeralors , de l'éloigner dans une
110 LE MERCURE
Place reculée de fa Domination , favoir , à
Naples en Italie , & de l'y garder ſecretement
dans le Château , fous un nom étran
ger.
Nous fumes néanmoins avertis par nôtre
fufdit Capitaine de la Garde , de fon féjour
dans cet endroit- là , & Nous dépêchâmes
à l'Empereur, nôtre Confeiller Privé Pierre
Tolftoi , & le même Capitaine de la Garde
Ruemanzoff, avec une Lettre en fortes expreffions;
remontrant, combien il feroit injufte
de vouloir retenir nôtre Fils contre
tous les Droits Divins & Humains , felon
lefquels auffi les Parens particuliers , encore
à plus forte raifon ceux qui font d'ailleurs
munis de l'Autorité Souveraine comme
Nous , avoient un Pouvoir illimité fur
leurs Enfans , indépendamment de tout
autre Juge ; & Nous expofâmes d'un côté ,
les manieres juftes & bien intentionnées ,
dont nous avions toûjours ufé envers nôtre
Fils , & de l'autre, fes défobeïffances ; faifant
voir enfin quelles mauvaiſes fuites &
animofitez entre Nous , ce refus de Nous le
remettre , pouroit caufer , parce que Nous
ne pourions pas laiffer la chofe en cet état;
Nous inftruifîmes en même tems ceux que
Nous avions envoyez , de parler de bouche
encore avec plus de force , & de repréſenter
que nous ferions obligé de venger par
toutes fortes de moyens & de manieres ,cette
détention de notre Fils .
D'AVRIL. TII
Nous écrivimes aufli à lui , nôtre Fils ,
de nôtre propre main , lui remontrant l'horreur
& l'impieté de fa conduite , & l'énormité
du crime qu'il avoit commis contre
Nous fon Pere , & comment Dieu dans
fes Commandemens , menaçoit de punir
d'une mort éternelle les Enfans defobéïffans.
Nous le menaçions , comme Pere , de nôtre
Malediction , & comme fon Seigneur
de le déclarer Traître de fa Patrie , s'il n'y
retournoit , & s'il refufoit de Nous obéir ;
Nous y avons joint les affûrances , que s'il
fe foûmettoit à nôtre volonté & s'il retournoit
, Nous lui pardonnerions fon crime.
Nos Envoyez , aprés beaucoup de follicitations
, & aprés la fufdite Repréſentation
faite de notre part par écrit , & par
eux de bouche , obtinrent enfin de l'Empereur
la permiffion d'aller trouver nôtre Fils ,
& de le difpofer à retourner.
Les Miniftres Imperiaux leur firent en
même tems connoître , que nôtre Fils avoit
informé l'Empereur que Nous le perfécutions
, que fa vie n'étoit pas en fûreté avec
Nous & que par là il avoit émû la compaffion
de l'Empereur qui l'avoit porté à le
prendre en fa protection ; que l'Empereur
confiderant préfentement nos véritables &
folides repréſentations , il ordonneroit de
fon côté qu'on tachât en toute maniere , de
le difpofer à retourner auprés de Nous , en
712
LE
MERCURE
lui faifant déclarer qu'il ne pouvoit pas le
refuſer à ſon Pere , contre toute équité &
juſtice , ni fe broüiller avec Nous pour ce
Tujet.
Nos Envoyez à leur arrivée à Naples ,
ayant fouhaité de lui rendre nôtre Lettre ,
écrite de nôtre propre main , nous écrivirent
qu'il n'avoit pas feulement voulu les
admettre ; mais que le Viceroi Imperial
avoit trouvé le moyen , en l'invitant chez
lui , de les lui préfenter enfuite malgré lui.
Il reçût à la verité nôtre Lettre , contenant
notre exhortation Paternelle , & les menaces
de la Malediction , mais fans témoigner
la moindre inclination au retour , &
en alleguant bien des fauffetez & des calomnies
contre Nous , comme fi , à cauſe
de beaucoup de dangers qu'il avoit à apréhender
de Nous , il ne pouvoit , ni ne youloit
retourner , fe vantant que l'Empereur
lui avoit promis non- feulement de le défendre
& de le proteger contre nous ,
même de le mettre fur le Trône de Ruffie ,
auffi contre nôtre volonté , à main armée.
mais
Nos Envoyez voyant cette mauvaiſe
difpofition , employerent tous les moyens
imaginables pour le perfuader à retourner :
Ils le prierent , ils firent valoir tour à tour
nos affurances pleines de bonté pour lui, &
nos menaces en cas de défobéïffance , &
que Nous le retirerions même à main armée
: Ils lui repréfenterent que l'Empereur
ne
D'AVRI L. 113
coup
ne voudroit point entrer en Guerre avec
Nous pour fon Sujer , & ils lui firent beau
d'autres femblables remontrances .
Mais il n'eut aucun égard à tout cela ,
& ne fe difpofa point à retourner auprés
de Nous , jufques à ce que le Viceroi Imperial
, voyant enfin fon obftination , lui
repréſenta au nom de l'Empereur qu'il devoit
retourner , lui déclarant que l'Empereur
ne pouvoit , felon aucun Droit , Nous
le retenir ; ni , pendant la Guerre préſente
avec le Turc , comme auffi en Italie avec
le Roy d'Espagne , pour l'amour de lui ,
s'attirer des affaires avec Nous.
Quand il vit le train que cette affaire
prenoit , craignant qu'il ne Nous fût livré
malgré lui , il fe difpofa enfin à revenir auprés
de Nous , & il le déclara à nos Envoyez
, comme auffi au Viceroi Imperial.
Il Nous l'écrivit auffi , s'avoüant criminel
& coupable. La Copie de fa Lettre
eft ci- deffous tranfcrite.
Et de cette maniere il eft arrivé ici . Et
quoique maintenant nôtre Fils , par toutes
fes défobéiffances criminelles , commifes depuis
longues années contre Nous fon Pere
& fon Seigneur , & furtout pour le deshonneur
qu'il Nous a fait devant tout le
monde , par fon évafion & par les calomnies
qu'il a répandues de Nous , comme
d'un Pere dénaturé, & pour s'être oppofé
K
114
LE MERCURE
à fon Souverain , il ait mérité d'être puni
de mort.
Néantmoins, nôtre Tendreffe Paternelle
Nous fait avoir pitié de lui , & Nous lui
pardonnons fes Crimes , en lui en remettant
toute punition.
Mais , confiderant fon indignité, & tout
le cours de fa conduite déreglée , décrite
ci- deffus , Nous ne pouvons point en confcience
lui laiffer aprés Nous, la Succeffion
au Trône de Ruſſie , prévoyant que par fa
conduite dépravée , il détruiroit entierement
la gloire de nôtre Nation & le falut
de nos Etats , que Nous avons acquis &
affermis par la grace de Dieu , avec une
application fans relâche ; car il eft notoire
& connu à chacun , combien il Nous en a
couté , & avec quels efforts Nous avons
non-feulement recouvré les Provinces que
l'Ennemi avoit ufurpées fur nôtre Empire
, mais auffi conquis de nouveau plufieurs
Villes & Païs confiderables , & avec
quels foins Nous avons fait inftruire nos
Peuples dans toutes fortes de Sciences Militaires
& Civiles , à la gloire & au profit
de la Nation & de l'Empire.
Or , comme Nous plaindrions nos Etats
& nos fideles Sujets , fi nous les rejettions
par un tel Succeffeur , dans un état beaucoup
plus mauvais qu'ils n'ont jamais êté.
Ainfi , par le Pouvoir Paternel , en vertu
duquel , felon les Droits de nôtre EmpiD'
AVRIL. IIS
re , chacun même de nos Sujets peut deshériter
un Fils , & donner fa Succeffion à
tel autre de fes Fils qu'il veut.
Et en qualité de Prince Souverain , en
confideration du falut de nos Etats , Nous
privons nôtre dit Fils Alexei pour fes Crimes
& pour fon Indignité , de la Succeffion
aprés Nous à nôtre Trône de Ruffie' ,
quand bien même il ne fubfifteroit pas une
feule Perfonne de nôtre famille aprés Nous .
Et nous Conftituons & déclarons Succeffeur
audit Trône aprés Nous , nôtre fecond
Fils Pierre , quoi qu'encore jeune , n'ayant
pas de Succeffeur plus âgé.
Donnons à nôtre fufdit Fils Alexei nutre
Malediction Paternelle , fi jamais , en
quelque tems que ce foit , il prétend ou
recherche ladite Succeffion .
Défirons auffi de nos fideles Sujets , de
l'Etat Ecclefiaftique & Seculier , de tout
autre Etat , & de toute la Nation Ruffienne ,
que felon cetre Conftitution & felon nôtre
volonté , ils reconnoiffent & confiderent
nôtre dit Fils Pierre defigné par nous à la
Succeffion , pour légitime Succeffeur ; &
qu'en conformité de cette nôtre Conſtitution
, ils confirment le tout par Serment
devant le Saint Autel fur les Saints Evangiles
, baifant la Croix .
Et tous ceux qui s'oppoferont jamais , en
quelque tems que ce foit , à cette nôtre volonté
, & qui dés aujourdhui , oferont con-
Kij
116 LE MERCURE.
fiderer nôtre Fils Alexei pour Succeffeur ou
l'affifter pour cet effet , Nous les déclarons
pour traitres envers Nous & la Patrie . Et
avons ordonné que la prefente foit par tout
publiée & promulguée , afin que perfonne
n'en prétende caufe d'ignorance . Fait à
Mofcovu le 3. Fevrier 1718. V. St. Signé
de nôtre main ; & fcellé de nôtre Sceau.
COPIE
De la LETTRE de la propre main
du Czarovvitz
TRES GRACIEUX SEIGNEUR ET PERE.
·
"
' Ai reçû la trés-gracienfe Lettre de Vôtre
Majefté , par les Sieurs Tolftoi &
Roumjankoff , par laquelle comme auſſi par
eux de bouche , Elle m'affûre trés-gracieuſement
du pardon de ma fortie fans permiſſion
en cas que je revienne. Je vous en rends graces
les larmes aux yeux ; je reconnois être
indigne de toute grace , me jettant à vos
pieds , j'implore vôtre clémence de me pardonner
mes crimes , quoique j'aye mérité toutes
fortes de punition . Mais je me repoſeſur
vos gracienfes affûrances , & m'abandonnant
à Vôtre volonté, je part au premier jour de
Naples , pour me rendre auprés de V. M. à
Saint Petersbourg , avec ceux que V. M.
a envoyez , trés- humble & indigne Serviteur
, qui ne mérite pas de fe dire Fils.
D'AVRI E. 117
ALEXEI . De Naples le 4 .
Octobre 1717.
COPIE
Du SERMENT fait par le
Czarovvitz
Alexei Petrovvitz .
PROMESSE SOUS SERMENT .
JSaint Evangile, Pomepour le Cri-
E ci - deffous nommé , promets devant le
>
me , que j'ai commis envers S. M. Czarienne
mon Pere & Seigneur , felon que cela eft
déduit dans fon Ecrit , & par ma faute , je
fuis exclus de la Succeffion au Trône de
Ruffie. Ainfi, je reconnois & avoue cette excluſion
pourjuſte, comme l'ayant méritée , par
ma fante & indignité , & je m'oblige , &
jare au Tout- Puiffant Dieu en Trinité, comme
au Souverain Juge , de me foumettre en
tout à cette volonté Paternelle , de ne recher
sher jamais cette Succeffion ; de ne la point
prétendre , ni de l'accepterfous aucun prétexte
, & je reconnois pour légitime Succeffeur
mon Frere le Czarovvitz Pierre Petrovvitz,
furquoi je baise la Sainte Croix
Signe la prefente de ma propre main.
Signé de la main du Czarovvitz Alexei .
Ce fut le 11 que le Czarovitz , accompagné
de M. Fifton Conſeiller Privé , arriva
à Mofcou. Ce Prince alla d'abord faluer
le Czar fon Pere , avec qui il ût une longue
conférence . Le 12 , S. M. Cz. cons
18 LE MERCURE
voqua un Confeil extraordinaire , & le 13 ,
2 Régimens des Gardes , avec 2 Compagnies
de Grenadiers , reçûrent ordre de
fe tenir prêts. Peu de tems aprés , ces Troupes
allérent entourer le Château , & s'emparérent
de toutes les Portes & Avenuës .
Tous les Boyars , Miniftres , Officiers Généraux
& grands Seigneurs furent mandés
par le Czar , pour affitter au Grand Confeil.
Il fut pareillement enjoint au Clergé
de s'affembler dans l'Eglife Cathédrale ;
ce qui fut incontinent exécuté de part &
d'autre . Aprés quoi , on fonna la groffe
Cloche . Le Czarovitz ayant êté amené
dans le Château fans cérémonie , entra
dans la Salle , où le Czar fon Pere eftoit
environné de tous les Boyars , Miniftres
& Officiers Généraux . Ce Prince remit à
S. M. Cz . une Lettre ou un Mémoire par
lequel il fe reconnoiffoit coupable ; & fondant
en larmes , il fe jetta aux pieds de
fon Pere , & y demeura profterné pendant
la Lecture que S. M. Cz . fit de la Lettre
qu'il remit enfuite au Baron Schafiroff fon
Vice-Chancelier. Le Czar , aprés l'avoir
fait retirer , lui demanda ce qu'il fouhaitoit .
Ce Prince infortuné & mal confeillé , lui
répondit , Vos bonnes Graces , SIRE , &
la Vie ? Ce que le Czar lui promit ; mais ,
un moment aprés , il lui annonça avec autorité
, qu'il avoit par fa mauvaiſe conduite
, perdu toute efpérance à la fucceffion
D'AVRIL: 119
de fes Etats , auxquels il devoit renoncer
d'une maniere folemnelle & authentique .
Aprés cette déclaration fulminante , S. M.
Cz . s'eftant un peu attendrie, lui demanda
quels avoient efté fes Confeillers ; fur cela
le Prince le tira un peu à l'écart , & lui
parla pendant un affez longue efpace de
tems ; ils fe retirérent mefme dans un autre
Appartement , où l'on préfume qu'il a
nommé tous ceux qui lui avoient conféillé
de fe rebeller contre fon Pere ; puifqu'auffitôt
aprés le dîner , le Czar dépécha
36 Couriers , vers différentes Provinces
de fes Etats. Nous ne ferons point ici mention
de tout ce qui s'eft paffé à la renonciation
folemnelle que le Czarovitz a faite
de la Couronne de Mofcovie , non feulement
en fon nom , mais encore au nom de
fes * Enfans . On trouvera cet article
dans le Mercure de Mars .
L'Affemblée s'êtant enfuite féparée , S.
M. rentra dans fon Apprtement , & Elle
fit dîner le Prince exhérédé avec Elle. Le
foir , il yût grand Bal à la Cour : Depuis
cette fameufe abdication , perfonne n'a
êté admis à voir le Czarovitz. On eft perfuadé
qu'il fe fera Moine .
Le Czar continue à faire une recherche
* Il a actuellement un Fils & une Fille
de la feuë Princeffe Charlotte - Chriftine
Sophie , Soeur de l'Impératrice.
120 LE MERCURE
générale dans toute l'étendue de fes Etats ,
pour découvrir ceux qui ont favorifé pendant
fon abfence , fon Fils aîné dans fa
rebellion , ou qui ont abufé du maniement
des Finances. Il a déja fait arrêter plufieurs
Seigneurs qui ont été mis en pri
fon , & chargés de chaînes. Le Général
Feld Maréchal Czeremetroff a efté privé
de toutes fes Charges , de mefme que
le
Gentilhomme des Cofaques Sayopafki , qui
s'eft jetré dans un Couvent , & fa Charge
de Général a efté conférée à M. Serkata
Kaufan.
Depuis la Conftitution de S. M. Cz. , par
laquelle fon fecond Fils Pierre Petrovvitz ,
eft nommé héritier & fucceffeur de l'Empire
de la grande Ruffie , tous les Miniftres:
& grands Seigneurs s'empreffent à prefter
ferment de fidélité entre fes mains , & celles.
du jeune Prince fils de la Czarine fa feconde
femme .
Ce Serment eft conçû en ces termes.
Jejure par le Dieu Tout-puiffant , un ,
en trois Perfonnes : Que je reconnois & que
je ne reconnoîtrai jamais de ma vie autre
Succeffeur au Trône de Ruffie , aprés S.
M. CZ., que le Czarovitz , Pierre Pétrovitz
, fecond Fils de l'Empereur mon
Maistre & Seigneur : Que je le foûtiendrai
dans cette Dignité , an péril de ma vie :.
Que je ne l'abandonnerai jamais , & que
je n'affifterai directement , ni indirectement ,
Alexis
D'AVRIL. IZI
Alexis Pétrovitz , exclu de la Succeffion à
la Couronne : Ce que je jure devant Dien
par mon Ame , mon Corps , & devant ce
Saint Evangile , & baife cette Sainte Croix.
On a obfervé que Monfieur Meyer , Réfident
de l'Empereur dans cette Cour , n'a
pû obtenir audience du Czar , pour lui remettre
des Lettres de S. M. I. , touchant
ce changement. Ce Réfident a efté à la
fin obligé de rendre ces dépeſches au Grand
Chancelier.
Le Czar a fait pofter un nombre confidérable
de Troupes fur les Frontiéres de
l'Ukraine , juſqu'au voifinage de Bender :
On a de plus des avis certains , que les
Mofcovites & les Cofaques ont pénétré
dans les Etats du Grand Seigneur , & que
la Garnifon de Choczin en paroiffoit fort
allarmée.
S. M. Cz. a fait lever I so jeunes hommes
, tous Ruffes , d'une grandeur extraordinaire
, pour en faire préfent au Roy de
Pruffe , qui doit les incorporer dans fes
grands Grenadiers .
Les Anglois & les Hollandois paroiffent
fort intrigués de la permiffion qu'elle a fait
publier , pour faire entrer dans fes Etats ,
toutes fortes de foyerie de Perfe , & de la
Chine , en accordant librement des Paffeports
aux Marchands étrangers,pourles tranfporter
dans les autres Parties de l'Europe ;
ce qui ruineroit bientôt le commerce lucratif
Avril 1718. L
122
MERCURE
LE
qu'en faifoient ces deux premieres Puiffances
Maritimes .
Le Czar a deffein de rétablir fa Marine
à Véronitz , dans le Duché de Rézan : On
ne doute pas que , fi ce projet a lieu , ce ne
foit pour exécuter quelque entrepriſe confidérable
contre les Turcs , en envoyant
une puiffante Flote dans la Mer noire.
Comme S. M. Cz . veut eftre inftruite
à fonds du produit de fes revenus , & fçavoir
à quoi ils ont êté employés pendant
fon abfence ; elle a donné ordre à tous les
Gouverneurs de fes Etats , de venir rendre
leurs comptes à Mofcou , pendant le féjour
qu'elle y fera.
Le Baron de Mardefeld Miniftre du
Roy de Pruffe , qui êtoit venu de compagnie
avec le Czarovitz , a efté en conférence
avec le Grand Chancelier de Mofcovie.
POLOGNE.
A Varfovie le 5 Avril.
MUftapha
- Bey , Ambaffadeur de Turquie
, eft arrivé à Brzefan , où il a
êté reçu par le Grand Général de l'Armée
de la Couronne , avec toutes les marques
d'honneur & de diftinction : Ce Miniſtre eſt
chargé de Lettres de la Porte, pour le Roy
& la République ; & il doit féjourner à
Lemberg ou à Brzefan , jufqu'au retour de
S. M. dans ce Royaume ; l'on ſe flatte mêD'AVRIL.
123
me alors d'être éclairci du fujet de cette
Ambaffade . On eroit que l'arrivée de cet
Ambaffadeur poura bien déterminer le
Roy à revenir , aprés les fêtes de Pâques, de
Drefde à Varfovie : Chaque Compagnie
des Gardes de S. M. doit être augmentée
de 20. hommes.
Les Mofcovites venant du côté de Riga
, font entrés en Lithuanie où ils établiffent
des quartiers ; ils pouroient bien y paſfer
le refte du Printems.
On eft dans l'appréhenfion , que le Czar
ne faffe rentrer fes Troupes dans ce Royaume
, fous prétexte que quelques Puiffances
du Nord ont deffein de rétablir
le Roy Stanislas fur le Trône de Pologne.
Il paroît que , fi le Roy Augufte perfevere
dans le deffein de faire paffer la Couronne
de Pologne fur la tête du Prince
Electoral de Saxe , les Grands & la No
bleffe pouroient bien rappeller le Roy Staniflas,
à la premiere occafion favorable qui
fe prefentera , n'apprêhendant rien tant ,
que le Royaume ne devienne héreditaire.
Les Officiers de la Tréforerie ont fait
ici l'ouverture de leurs Séances , où fe
font trouvés plufieurs Sénateurs du Royaume.
Tous les Palatinats de la grande Pologne
font fur le point de faire une Conféderation
, & les Principaux doivent ſe
rendre à Pofnanie ; afin d'y prendre des
Lij
124 LE MERCURE
mefures convenables pour monter à cheval
, en cas que le bien du Royaume le
demande .
On écrit de Drefde , que le Roy Augufte
avoit ordonné une augmentation de
3. Officiers Subalternés , & de 25. Soldats
par chaque Compagnie : Les Généraux &
les Colonels des Troupes de ce Prince ,
les tiennent prêtes à marcher au premier
ordre , en cas que les affaires vinffent à
changer de face , foit en Pologne , ou dans
le Duché de Mexlembourg.
Le Cham de Tartares fe trouve prefentement
à Kilia ; il a ordonné à 20000.
hommes de fes Troupes de fe munir chacun
de haches , pour s'ouvrir des chemins
à travers , afin de pénétrer en Hongrie.
L
Hambourg le 12 Avril.
Es Plénipotentiaires de Suéde & du
Czar , travaillent à Abo en Finlande ,
aux Préliminaires de la paix du Nord , pour
entrer enfuite en Congrez à Dantzick . Les
Roys de Danemarck , de Pruffe & de Pologne
, ont voulu y envoyer leurs Minif
tres ; mais on les a refufé , fous prétexte
qu'il ne s'agiffoit que de faits particuliers
entre leurs Maîtres : Qu'on ne manqueroit
cependant pas de les avertir , quand il feroit
tems ; puifque S. M. Cz étoit dans la
éfolution de ne rien arrêter dans touD'AVRI
E.. 1.25
tes ces conferences , qui pût aller contre
leurs interêts : Que toutes les vuës de ce
Prince ne tendoient qu'à rendre toutes les
parties contentes par une paix prompte &
Faifonable : Que pour cet effet, le Baron de
Gortz s'eft rendu de Lunden à Abo , ou
plûtôt dans l'Ile d'Aland , fituée entre la
Suéde & la Finlande .
Malgré ces affùrances , les Lettres de
Péterbourg conviennent toutes , que fi la
paix n'eft pas entierement conclue entre L.
M. S. & Cz. , elle le doit être inceffamment
, à l'exclufion des Roys de Pruffe &
de Pologne : Quelques -unes ajoûtent , que
le Roy de Danemarck travaille fecrétement
à faire la fienne en particulier avec
la Suéde.
On ne fait cependant , comment accorder
tous ces avis ; puifque l'on écrit de Sué
de , que S. M. S. fait de plus grands efforts
que jamais , en tirant le troifiéme
homme de fes Peuples , pour pouvoir mettre
fur pied une Armée de 70000. hommes
, qui femble être deftinée pour pénétrer
en Norvvege ; afin d'y faire quelque
coup d'éclat , dans le deffein de rendre fa
paix plus avantageufe .
D'un autre côté , ce Prince fait travailler
jour & nuit à l'équipement de fa flote ; il
y doit faire embarquer un nombre confidérable
de fes meilleurs Régimens , pour
quelque entrepriſe fécrette & d'importan-
Liij
126 LE MERCURE
ce: On croit qu'il fera foûtenu par la Flotte
d'une certaine Puiffance avec laquelle
il a fait une ligue offenfive & défenfive :
Chacune tentera de fon côté , une deſcente
en deux endroits differents du Païs que
l'on a en vuë.
Le Czar a envoyé des ordres ici à fes
Commiffionaires , pour faire de grands
amas de Grains ; il en ufa de même , lorfqu'il
voulut tenter la defcente en Scanie.
On eft attentif à favoir fi l'Empereur ne
s'y oppofera pas. La Flote de S. M. Cz.
doit fe mettre inceffament en Mer : La
Danoife deſtinée pour la Mer Baltique ,
fera compofée de 20. Vaiffeaux de guerre,
outre les Fregattes & les Brulots ; & l'Armée
de terre, d'environ 28000.hommes.
On a des avis que le Général Ducker
Suédois , qui êtoit paffé d'ici à Londres ,
pour quelques négociations importantes ,
ou pour examiner la fituation des efprits ,
en eft de retour . Il est allé trouver le Roy
de Suéde à Lunden ou à Gottembourg ,
pour lui rendre compte de la commiffion
dont il étoit chargé .
Le Prince Héréditaire de Heffe- Caffel,
a fait la revue générale des Troupes Suédoifes
, dans leur differens Quartiers . On
affûre que le Duc d'Ormond a û depuis
peu à Lunden, plufieurs audiences de S. M.
S. laquelle perfifte dans la réfolution , de
me point permettre au fieur Rumpf, Minif
D'AVRIL. 127
tre Hollandois à Stockolm , de venir à la
Cour , jufqu'à ce que les Hollandois lui
ayent donné fatisfaction fur l'arrêt du Baron
de Gortz .
O
A Vienne le 12 Avril.
Uoique l'on parle plus que jamais
d'une paix prochaine avec les Turcs ,
la Cour ne paroît pas moins occupée des
préparatifs , pour entrer de bonne heure en
Campagne : Tous les Officiers n'attendent
que le dernier ordre de S.M.I.pour le trouver
au rendez- vous général , fous Belgrade.
On continue à faire defcendre d'ici ent
Hongrie , des bâteaux chargés de recruës ,
de chevaux de remonte de Charpenriers
, Maffons , & d'autres Ouvriers qui
doivent travailler aux fortifications de Themefvvar
& de Belgrade qui ne font point
encore reparées .
>
Il y a apparence que nous préviendrons
l'Ennemi , qui fe vante cependant de nous
oppofer à la fin de May , une Armée plus
nombreuſe & plus formidable que celle.
de la Campagne précedente. Ce qui eft de
certain , c'eft que les Turcs font en mouvement
de toutes parts,& qu'ils fe difpofent
à tenter une invafion en Tranfilvanie ;
ayant deffein pour cet effet , de conftruire
un Pont fur le Danube prés de Vidin , &
de Nicopolis. Le Prince Ragotzi doit ſe
Liiij
128 LE MERCURE
mettre à la tête de ces Troupes , & des Rebelles
Hongrois , pour executer cette entrepriſe
, & entrer en même tems en Moldavie
, pour y attaquer les Imperiaux &
les déloger des Poftes qu'ils y occupent.
Il revient de tous côtés qu'il paffe par
Mer & par Terre en Turquie , une infinité
d'Officiers de toutes fortes de Nations.
pour le joindre à ce Prince . Les Tartares.
ont tellement fatigués par leurs courfes ,
les Imperiaux qui avoient leurs quartiers
audela de la Morave , que n'y pouvant
plus refifter , ny fubfifter , ils ont êté obligés
de repaffer ce fleuve. Le Prince Alexandre
de Virtemberg a ordre d'attaquer ,
avant l'ouverture de la Campagne , la Fortereffe
de Bihacz, ou celle de Vvihitifch en
Croatie ; afin de parer les courſes des;
Turcs du côté de la Bofnie . Ils s'affemblent
en grand nombre dans la Macédoine
; il leur eft même déja arrivé 20000 .
hommes de Troupes d'Afie , outre 12000 .
Tartares , ou Arnautes à Mialkovv en Valaquie
. Il n'y a pas à douter que ces Barbares
ne forment differens corps d'Armées ,
pour intriguer & fatiguer par cette diverfon
les Imperiaux.
Tous les Hordes du Cham des Tartares
, doivent être commandés par des Officiers
Turcs , qui ont êté déja nommés
par le Grand Seigneur ; favoir , Szabin
Gereg , Cazan , Kumuch , Vvachti Gereg ,
D'A VRTL. 129
•
Mechmet Gereg , celui - ci eft fils du défunt
Cham ; un fils du Cham regnant , & un
Frince Tartare : Il y a déja 2. de ces Of
ficiers nommés pour agir contre la Hongrie ,
& les autres , pour aller faire des courfes en
d'autres Provinces de la dépendance de
l'Empereur. Enfin , il femble que les Turcs
ne négligent rien , pour continuer la guerre
avec plus de vigueur que par le paffé : Ce
qui la perfuade encore davantage , c'eft que
l'on fait que la Porte ayant fondé la Cour
de Vienne pour voir , fi avant la tenuë du
Congrez de paix , elle ne rentreroit pas
dans Belgrade ; on avoit répondu que comme
par la loy de l'Alcoran , il étoit défendu
aux Turcs , de rendre leurs Fortereffes,
qu'aprés y avoir êté forcés par une
grande effufion de fang humain ; qu'ainfi ,
il n'y avoit pas d'apparence que l'Empe-
Leur fûr difpofé à ceder une place fi importante
, qui lui avoit couté tant de millions
, tant de braves Soldats & prefque
une Campagne entiere : Que fur cette Déclaration
, le G. S. avoit préferé la guerre
à la paix ; mais , on apprend que l'approche
des Mofcovites vers les Etats , lui
donne beaucoup d'inquiétude,à caufe qu'il
croit que c'eft en vue de feconder les:
deffeins de l'Empereur , que le Czar cherche
à faire fa paix avec la Suéde.
Malgré toutes ces difpofitions prochai
nes pour la guerre ; cependant , on fe flatte
1:30 LE MERCURE
•
ici de plus en plus d'en venir à un accommodement
avant les opérations de la Campagne
; puifque par des avis particuliers , l'on
apprend que la grande Ambaffade Turque
eft actuellement en chemin , & que les Miniftres
d'Angleterre & de Hollande , feront
tout leur poffible pour pacifier les Empires .
M. le Comte de Virmont premier Miniftre
de S. M. I. pour le Congrez , eftant de
retour à Vienne , a touché à fon arrivée
24000 liv . pour les frais de fes Equipages ;
on efpere d'apprendre quelque chofe de
plus pofitif , lorfqu'il fera arrivé à Belgrade.
Quoiqu'il en foit , les armées ne laifferont
pas de part & d'autre de fe mettre
en campagne . On en eft même fi perſuadé,
que le grand nombre de Couriers , qui vont
& qui viennent ici , font préfumer qu'il
y a quelque grande affaire plûtôt négociée
qu'en négociation . Des Lettres de
bonne main affùrent qu'il s'agit de la
neutralité d'Italie , & que nôtre Cour a dépêché
le 13 de l'autre mois un Exprés, pour
contremander la marche de 2 Régimens de
Cuiraffiers des Gronsfeld & Hanovre, & interompre
quelques préparatifs pour la guerred'Italie
que l'on avoit ordonnés . La Cour I.
fe croyant par là débaraffée de l'Efpagne ,
va préfentement tourner toutes fes forces
contre les Turcs. On ne peut point encore
rapporter les circonftances de cette nouvelle,
que l'on n'en foit plus pofitivement éclairci .
,
D'AVRIL. T&T
M. Stanian Ambaffadeur d'Angleterre,
partit d'ici le 17 du mois paflé , pour la
Turquie. Il doit être reçû à Vidin , par des
Officiers de la Porte , qui ont ordre de le
conduire par Niffa & Sophia, à Andrinople,
en le défrayant fur toute la route , par ordre
du G. S. Le Miniftre , qui doit affifter
de la part des Etats Généraux de Hollande ,
au congrez de la Paix , arriva ici le 28. M.
le Chevalier de Sulton , Miniftre Plénipotentiaire
de la grande Brétagne , l'attendoit
, pour ſe rendre fe enfemble àBelgrade.
Lebruit eft grand depuis trois femaines ,
qu'il eft arrivé en cette Ville un Miniftie
du Roy de Sicille qui s'y tient incognito ,
& qui y doit négocier des affaires de la derniere
importance avec la Cour Impériale.
On n'a pu fçavoir jufqu'a préfent , ni fon
nom , ni le quartier où il loge. On veut
deviner que c'eft le Comte Philippi.
Quoique l'on ne fache pas le véritable
fujet du voyage du Cardinal de Saxe- Zeitz ,
ni pourquoi cette Eminence eft venuë ici ,
on préfume que ce n'eft que pour y traiter
du Mariage d'une des Archiducheffes ,
avec le Prince Electoral de Saxe, &
chofe éclatera bientôt .
que
la
L'on parle d'une grande Promotion qui
doit fe faire dans le Militaire , & fur - tout
d'Officiers du premier rang . S. M. I. a donné
le Généralat & le Gouvernement de
Raab , vacant par la mort du Général Com132
LE MERCURE
te de Heiter , au Général Comte d'Althan ,
Depuis la mort de M. de Langallerie ,
on a mis en liberté le Comte de Linanges ,
qui etoit fon Compagnon de voyage & de
projets. Comme il ne manque ni d'efprit ,
ni de deffeins , & qu'on le dit fort eſtimé
dans quelques Cours étrangères , on prétend
que l'Empereur l'employera dans
quelques négociations,&que S. M. 1. en retirera
des fervices beaucoup plus réels ,
que ceux auxquels il s'êtoit engagé envers
Le Grand Seigneur.
M.VveffelofskyRéfident du Czar de Mofcovie
qui êtoit forti fécrettement de Vienne
, y eft rentré , pour continuer fes négociations
, & déclarer à S. M. I. , de la
part du Czar , que le Czarovitz fe trouvant
indigne du Trône des Ruffes , avoit
renoncé volontairement à fes droits de
Succeffion , tant pour lui , que pour fes
Defcendans . Comme le Prince deshérité
a un Fils de 3. ans , qui eft né de la foeur
de l'Impératrice , on peut bien juger que
cette Déclaration n'aura pas efté du goût
de cette Cour.
Le 31 du paffé , il arriva un Courier de
Hongrie , avec la réponſe de la Porte , à
la derniere Lettre du Prince Eugéne . Comme
la Cour garde le filence fur ce qu'elle
contient , elle donne lieu de croire qu'il
n'y a plus que la guerre à attendre. L'Empereur
compte avoir , cet êté, 80000 hom
1
D'AVRIL. 133
mes en front de Bandiere, pour agir offenfivement
contre les Turcs , malgré leur
nombre infini de Troupes ramaffées , tant
en Europe qu'en Afie .
Le Prince Palatin fournit à l'Empereur
trois Régimens d'Infanterie de 1000 hommes
chacun , & un Régiment de Cavalerie
de 600 hommes , qui pafferont dans les
Païs-bas , d'où S. M. I. retire fes Troupes
pour la Hongrie.
L'Envoyé du Prince de Heffe-Caffel a
obtenu de la France , de l'Angleterre & de
la Hollande , que ces Puiffances intercéderont
à la Cour de l'Empereur , afin de lui
faire revoquer les Mandats contre le Prince
fon Maître , pour la reftitution de Rheinsfeld
, attendu les fommes immenfes que
ce Prince a employées dans la guerre précédente
,, pour la confervation de cette Place.
Il offre au Prince de Rheinsfeld un équivalent
raifonable .
Le Duc de Méckelbourg Svverin a mis
la premiere pierre aux nouvelles Fortifications
de Roftock . Ce Duc continue à
exiger des contributions trés onéreuſes à la
Nobleffe du Païs.
On a reçû la nouvelle de Neubourg ,
que la Princeffe de Sulzbach fille de l'Electeur
Palatin , y eftoit accouchée le 19
de Mars , d'un Prince qui a efté nommé ,
Charles François - Philippe - Théodore Jo-
Seph - Antoine.
-
134
LE MERCURE .
A Andrinople , le 10 Avril.
E Sultan a defavoüé le Sérafkier de
L
Belgrade , qui
avoit
avancé
inconfidérément
, que Sa Hauteffe entendroit volontiers
parler de Paix , en laiffant chacun
dans la jouiffance de ce qu'il pofféde . Le
Grand Vizir de fon côté , & le Caimakan
gendre du G. S. ont marqué hautement
dans leurs réponſes , que la Porte ne confentiroit
jamais à aucune Tréve , ni Paix ,
que par préliminaire , on ne lui rendit
Belgrade :Que l'on chercheroit dans ce cas,
un équivalent , pour dédommager l'Empereur
de la reftitution de cette Place . C'eft
fur quoi il fera trés difficile de convenir ;
au lieu que tout paroît difpofé dans cet
Empire , pour faire repentir les Impériaux
d'avoir voulu donner la loy aux Muful.
mans : Tout l'Empire Ottoman concourt
à ce deffein , & il eft für que la Porte fait
actuellement de puiffans efforts .
Le G. S. a fait ouvrir fes Tréfors pour la
dépenfe de la guerre. On a découvert dans
un grand coffre d'acier , 70 millions d'or
en espéces , qui n'êtoient connus de perfonne
, fans compter plufieurs autres millions
en differens autres endroits. S'il en
faut croire les Infidéles , le Grand Seigneur
a de quoi foutenir 6 campagnes , avant que
d'avoir épuifé les fonds amaffez . Outre les
D'AVRI L..
135
rmées de terre qui feront formidables ,
celle de mer fera fort nombreuſe & compofée
de bons Equipages : La Porte a envoyé
des fommes confidérables à Alger ,
Tunis & Tripoly , pour preffer l'Armement
des Vaiffeaux qui doivent joindre la
grande Flote à Napoli de Romanie . On ne
doute pas que fa principale vûë ne regarde
l'Italie , où les Infidéles tenteront des defcentes
, fans trop s'embaraffer de la Flote
Vénitienne ; d'autant plus qu'on eft informé
qu'elle fera cette année fans ſecours :
Le Grand Maître de Malthe ayant déclaré
que les Vaiffeaux de la Religion ne joindrɔient
pas les Vénitiens , que ces Meffieurs
ne confentiffent à prendre un Général de
l'Ordre , pour les commander en Chef. On
fçait auffi que le Roy de Portugal refufe de
fe confédérer avec eux."
Le Prince Ragotzi eft ici dans une parfaite
confidération. Le Divan a tant de
confiance en lui , qu'on lui fait part de toutes
les réfolutions qui s'y prennent. Le
Grand Seigneur & le G. Vizir le comblent
d'honneurs & d'argent ; ils ont juré ſur
l'Alcoran de ne point mettre bas les armes,
qu'ils ne l'ayent rétabli dans la Principau
té de Tranfilvanie , & qu'ils n'ayent retiré
Belgrade & Thémefvvar des mains
des Impériaux .
Le Grand Seigneur a envoyé un Exprés
au Czar , avec promeffe de lui donner fa136
LE MERCURE
tisfaction , au fujet de l'invafion des Tartares
dans fes Etats .
Ratisbone le 15 Avril..
L'A
'Affemblée des Cercles à Francfort , n'a
encore pris aucune réfolution pour
l'évacuation de Rheinsfeld . Il femble que
les Catholiques trouvent cette entrepriſe
difficile à exécuter. Le Prince de Heffe-
Caffel prend toutes les mefures néceffaires
pour le bien deffendre , ayant renforcé
la Garniſon de Reinsfeld , de Troupes & de
provifions tant de guerre que de bouche.
L'Empereur a fait la propofition au Roy
de Pruffe,de lui emprunter quelquesmillions,
pour la fûreté defquels , il offre en engament
perpetuel , le Cercle de Sehwybas en
Scilicie. Les Cercles de Suabe & de Franconie
, ont propofé d'établir des magaſins
chez eux .
Le Comte de Walling s'eft rendu de Caffel
à Deux - Ponts , afin de s'y aboucher
avec le Roy Stanislas , au fujet de quelques
articles qui concernent la Paix du Nord.
L'accommodement des Cantons Suiffes
avec l'Abbé de S. Gall , eft toujours dans
les mêmes termes , & on n'a point encore
trouvé le dénouement pour le finir au gré
des uns & des autres : Le Canton de Bern
s'opiniâtrant toujours à ne fe relâcher en
rien de fes propofitions.
Dans
D'AVRIL. 137
Dans les conférences de Paix qui fe tiennent
entre les Plénipotentiares du Czar &
du Roy de Suede , un des principaux points
fur lequel S. M. Cz . infifte le plus , eft de
s'affûrer la protection du Roy de Suéde ,
en faveur du Prince fon fecond fils , à
l'exclufion du Czarovitz qui vient de
renoncer au Trône des Ruffes. S. M.
Czarienne depuis cette abdication lui
a cependant promis, pour le confoler , 150000
Rubels par an , à condition qu'il ſe comporteroit
mieux que parle paflé .
De Holftein , le 6. Avril..
1
>
E Roy de Suéde paroît approuver le
projet de paix , qui lui a êté apporté de
la Cour de Londres par le Général Ducker..
Le Comte de la Marck. Ambaffadeur de
France , follicite fort S. M. S. à y donner
les mains : On juge que ce Prince y eft affez
difpofé , puifque aprés l'arrivée du Gégéral
Ducker à Lunden , S. M. S. avoit dépêché
un exprés au Prince héreditaire de
Heffe -Caffel qui êtoit fur les Frontieres de
Norvege , avec ordre de fufpendre la marche
de fes Troupes & de revenir le joindre ..
On parle auffi beaucoup d'un projet de :
paix , entre la Suéde & le Danemarck ; on:
en dit même les conditions . to . Que S. M ..
D. en reftituant la Pomeranie à S. M. S..
levera , tant fur les Sujets du Roy de Sué
M.
138 LE MERCURE
de , que fur les Anglois , Hollandois &
autres Nations, le droit du Peage du Sund,
& aura la Ville de Bahus.
20. Que par la ceffion des 2. Duchés.
de Schlefvvig & de Holftein , S. M. D..
poffedera àperpetuité les Balliages de Tundern
& d'Appenerade , & que le Duché
de Schlefvvig fera un Fief rélevant de la
Couronne. Le Czar eft attendu de Mofcou
à Peterbourg, où la Czarine eft déja arrivée
pour faire les couches.
LE
HOLLAND E.
E Roy de Suéde ayant fait notifier
aux É. G qu'il n'admettra aucun de
leurs Envoyés à la Cour , à moins qu'il ne
foit chargé de lui faire des excufes , au nom
de la République , fur l'arrêt injufte du
Comte de Gortz ; cette déclaration a tellement
aigri les efprits , que les Provinces:
unies fe font déterminées tour à coup à joindre
une Efcadre à celle d'Angleterre , pourl'envoyer
dans la Mer Baltique , contre S.
M. S. La Province de Nord - Hollande a
déja 5. Vaiffeaux de prêts , l'un de 72. Camons
, l'autre de 64 ; & les 3. autres de
So.
chacun. Roterdam en fournit 6. & la Province
de Seeland , le reftant. Les frais de
l'Equipement fe montent à 21. millions
100.00. liv . qui ne feront point repartis
fur les Provinces : On a impofé pour cet
D'AVRIL. 139
armement , des Peages appellés Laftgeld.
Les E. G. ont nommé l'Amiral Vvaffenaer,
pour commander en chef cette flote.
On n'employera d'autre prétexte , pour
mettre cette Efcadre en Mer , que
le motif
de rendre le commerce libre dans ces
eaux .
L'Angleterre ne ceffe de folliciter cet Etat
à défendre le commerce avec la Suéde .
tandis que d'un autre côté , le Réfident de
S. M. S. remontre tous les défordres qui
en refulteront néceffairement..
Les E. G. ont fait remettre à M. de
Bentenrieder Envoyé de l'Empereur à Londres
, un nouveau projet d'accommodement
entre l'Empereur & le Roy d'Efpagne
.
On croit favoir de bonne part , que cette
République eft convenue fécretement
avec l'Angleterre , que pour ne point paroître
directement contre les interêts de
l'Espagne , elle s'engage d'augmenter
jufqu'à 36. Vaiffeaux , la Flore qu'elle prépare
contre la Suéde , afin que la Grande.
Bretagne puiffe faire paffer un plus grand
nombre de Vaiffeaux dans la Méditeranée .
Comme on manque de Matelots pour
équiper nôtre Efcadre , on a donné ordre.
à l'Amirauré d'en enroler 6000.
7 Mij
140 LE MERCURE
Le Marquis de Prié a reçu un Exprés de
la Cour de Vienne , avec ordre de fe rendre
inceffamment à la Haye. Les uns préfument
qu'il s'agit d'une Alliance entre certaines
Puiffances ; d'autres , que c'eft pour
terminer le Traité de la Barriere , l'Empereur
ne paroiffant point s'en éloigner .
S. M. I. a accordé des Privileges confiderables
à tous les Particuliers qui armeroient
, pour courir fur les Vaiffeaux de S.
M. C. En conféquence des avantages promis
, il ſe préſente des Armateurs de toute
forte de Nations , pour infefter les Mers
d'Eſpagne avec le Pavillon de l'Empereur.
Plufieurs riches Marchands fe font déja engagés
dans cette entrepriſe , & ils animent
tous leurs Correfpondans à fe joindre à eux ;
leur faifant efperer qu'ils pourront faire une
invafion dans les Indes d'Efpagne.
On écrit de Leide , du premier Avril ,
qu'on avoit efté enfin éclairci du ſort de
la jeune fille qui fut trouvée dans le Bois
de Cranembourg , près de Zwol en Over-
Yffel , au mois d'Aouft 1717.
Cet enfant ayant efté enlevé le s May 1700,
âgé feulement de 16 mois ; quelque recherche
que les Parens en ayent fait dans le
tems pour le découvrir , ils ne purent en
apprendre aucune nouvelle. Ils le croyoientperdu
pour eux , lorfqu'au mois de Janvier
1718 , des Païfans trouverent dans le Bois
de Cranembourg, une jeune fille d'environ
D'AVRI L: 141:
ans , qui cftoit toute nuë & qui paroiffoit
Sauvage , nè parlant point , & ne fe nourriffant
que de feuillages & d'herbes. La mere
de l'enfant perdu , informée d'une chofe fi
extraordinaire , fit fes refléxions , & trouvant,
que cet âge fe raportoit à celui de fa
fille , cette femme partit d'Anvers au com.
mencement de Mars pour aller à Zvvol , où:
la fille avoit efté conduite & entretenuë par
les foins duMagiftrat auquel la mere indiqua:
certains fignes qu'elle avoit remarqués fur
le corps de cette fille ; & prouva fi bien
que c'eftoit fon enfant , que le Magiſtrat ne
fit aucune difficulté de la lui rendre..
S
A Bruxelles le 25 Avril.
Uivant le nouveau Plan envoyé de la
Cour de Vienne pour la Regence de ce
Païs , le Confeil fera compofé à l'avenir de
6 Confeillers d'Etat d'Epée , qui font le
Marquis de Vvefterbo , le Duc d' Aremberg ,
le Prince de Ligne , ces trois ad honores ; le
le Prince de Rubempré , le Duc d'Urfel &
le Comte Maldeghem , avec des appointemens
qui ne font pas encore reglés. 4
Confeillers de Robe , qui auront 7000 florins
chacun ; un Directeur Général des
Finances , avec 2000 florins . M. l'Archevefque
de Malines aura le rang audeffus de
tous , en qualité de Confeiller d'Etat de S.
M. L. Mais il n'affiftera au Confeil , que
142 LE MERCURE
•
4:
lorfqu'il y fera appellé pour les affaires
Ecclefiaftiques : Le Commandant des Troupes
y fera mandé , par raport aux affaires:
de guerre. Quatre Secretaires d'Etat , 2
pour les affaires d'Etat , & 2 , pour celles .
des Finances . Sept Intendans des Finances ;
fçavoir , 3 qui réfideront à Bruxelles , &
Subdelegués dans les Provinces : M. Baillet
Prefident du Grand'Confeil , le Baron de
Grifpen & le Chancelier de Brabant , auront
Acte de Confeillers d'Etat & Séance , lorfqu'ils
feront mandés. M. Cuvelier Audiencier
de l'ancien Confeil d'Etat de Robe ,
fera les fonctions de fur- Intendant de la
guerre , & en l'abfence du Gouverneur Général
, ou du Miniftre Plenipotentiaire , il:
fera la propofition & conclufion ..
Le Confeil des Finances a efté réformé ,
& les deux Chambres des Comptes ont efté
réunies . On travaille aux inftructions & à
la nomination des Secretaires d'Etat.
Sept Vaiffeaux , dont un eft un Anglois
nommé le Cambervelle , ont fait voile d'Of:
tende , avec Commiffion de l'Empereur ,
pour aller commercer aux Indes Orientales
& attaquer les Vaiffeaux Eſpagnols ; ce qui
va caufer un grand préjudice à la Compa--
gnie des Indes d'Angleterre..
A Londres le 21 Avril 1718.
Le premier , le Roy fe rendit au ParleD'AVRIL.
1:43:
ment avec les cérémonies accoûtumées ;
& aprés avoir donné fon confentement à
35 Bills , il fit la Harangue fuivante, aux
deux Chambres.
MILORDS ET
MESSIEURS ,
Je ne sçaurois finir cette Séance , fans
faire de fincéres remercimens à un fi bon Parlement
, d'avoir expédié fi promptement les
affaires publiques.J'espère que vous reffentirez
chacun en particulier , la commodité de
pouvoir vous retirer de bonne heure , &je
fuis perfuadé que le Public recevra un grand
avantage du zéle & de la vigueur que vous
avez fait paroître dans vos réfolutions ,
maintenir mon Gouvernement .
Rien ne peutplus contribuer au crédit &
à la gloire de cette Couronne , tant au dedans
, qu'au dehors , que les marques réitérées
de votre affection envers moi. J'efpère
que cette fermeté & cette réſolution que
vous avezfait paroître,me mettront en état de
pouvoirfaire conclure , en attendant que vous
vous raffembliez de tels Traitez , qui affermiront
la Paix & la tranquilité parmi
nos Voifins.
Et fi , avec la Bénédiction de Dieu , mes
efforts réuffiffent , j'aurai la fatisfaction de
faire taire ceux -mêmes qui ne veulent jamais
convenir qu'ils font convaincus ; &je
144
LE MERCURE
ferai voir clairement à tout le monde , que ce
que j'ai le plus à coeur , eſt le bien & là profpérité
de mon Peuple , qui pourra alors eftre
foulagé dans fes Taxes , & s'enrichir par
Lon Commerce.
ESSIEURS DE LA CHAMBRE DES
COMMUNES
MESSIEURS
DE
Je dois vous remercier en particulier ,
des Subfides que vous avez accordez fi volontiers
, & de la derniere marque de vôtre.
confiance en moi.Je vous promets que je ferai
tous mes efforts , pour les faire fervir à
l'avantage & au bien de mon Peuple..
ILORDS ET MESSIEURS.
Les pratiques que met tous les jours en:
fage une cabale de gens les pins inquiets , &
les plus malbureux , pour troubler un Gou-.
vernement , par la clémence duquel ils font
protégez , réquiérent vôtre plus grande attention
& toute votre vigilance. C'est pour
chacun
quoi , je dois vous recommander
de vous tâche de réprimer dansfon Païs , &.
felon fon état , cet efprit de mécontentement ,
gne.nos
que nos communs Ennemis font fi induftrieux.
à fomenter.
que
Enfuite , le Seigneur Chancelier, par or
dre de Sa Majefté , prorogea le Parlement .
jufqu'au
D'AVRIL.
145
qu'au Mardy 20 du mois de May pro
chain.
Sur les 7 heures du foir , le fieur Sheppen
, Membre de la Chambre des Commmunes
, fut élargi de la Tour où il avoit
été détenu , pour avoir parlé peu reſpéctueufement
de S. M.
Jacques Shepheard , qui avoit confpiré
contre la vie du Roy , fut pendu le 28 de
Mars,& fon corps mis en quartiers ; mais, ils
n'ont pas êté expofés. Il a laiffé, fuivant la
coûtume , entre les mains du fieur Lorrain ,
Miniftre de Neugatte , un papier contenant
fes derniéres paroles . Ce Miniſtre
l'ayant communiqué aux Sécretaires d'Etat,
il lui fut deffendu de le faire imprimer ;
cependant , il s'en eft déja vendu plus de
20000 Exemplaires fous le manteau . Cela
eft caufe que l'on a fait de grandes recherches
dans les maifons de plufieurs Particuliers
nonjurants , pour tâcher de découvrir
quelques-uns de ces Imprimez , qui
contiennent des réfléxions fort fcandaleufes
contre le Gouvernement.
On prétend avoir découvert une conju.
ration de 40 jeunes hommes non jurants ,
qui fe font engagés par ferment, de mettre
à exécution l'horrible deffein que Spheard
avoit formé ; & on a reçû avis de Neucafte
, que depuis que ce malhûreux a
êté exécuté , les non jurants , qui font en
grand nombre dans ce Païs , tiennent des
Avril 1718. N
145 LE MERCURE
difcours fort injurieux contre le Gouvernement;
on en a déja fait arrêter plufieurs . Un
Meffager d'Etat a amené ici un Miniftre de
Norvvick , pour avoir fait dans un Sermon
des Réfléxions féditieufes & fcandaleufes
contre l'Etat.
Le fieur Orme Miniftre non jurant , qui
vifitoit Spheard dans la prifon , fut arrêté
par un Meffager d'Etat , pour lui avoir
donné l'abfolution.
M. l'Abbé du Bois , de la part de Ms
le Regent de France , a fait préfent au
Roy & à fes Miniftres , de 40 tonneaux de
Vin de champagne & de Bourgogne , & de
plufieurs piéces d'Etoffes trés riches & à la
mode , pour les Princeffes : Quelques Ouvriers
en ont déja pris des échantillons
tâcher d'en faire de femblables .
pour
On affure que le Lord Cadogan fait trarevailler
en diligence àfes Equipages , pour
retourner en Hollande , où il reprendrà les
Fonctions d'Ambaffadeur de S. M. auprés
des Etats Généraux .
On a û avis que le Chevalier Georges
Bing , êtoit arrivé Jeudy dernier à Buoy de
Nore , au bruit du Canon des Vaiffeaux
qu'il vifita ; comme auffi de ceux qui font à
Blackftakes : Il donna fes ordres pour
hâter cet armement avec toute la diligence
poffible , & ordonna que tous les
Vaiffeaux de guerre deftinez pour la Méditeranée
ûffent leurs Equipages complers :
D'A VRI L. 147
pa- En s'en retournant , cet Amiral fut
reillement falué du canon des Vaiffeaux.
Deux des jeunes Princeffes fe trouvant
incommodées , cela oblige Madame la
Princeffe de salles leur mere , d'aller fouvent
au Palais de S. James pour les voir ;
mais , cette Princeffe ne va point voir le
Roy.
Il y a une Patente fous les Seaux , en faveur
du fieur Pokle , qui a trouvé l'invention d'un
Canon qui n'a que deux pieds de long , avec
Jequel il tire neuf coups en cinq minutes, &
chaque coup porte feize bales de moufquet .
L'épreuve en a efté faite en préfence duPrince
qui l'a approuvée ; on affûre, qu'elle eft
fort propre à deffendre l'abordage des Vaiffeaux
.
Le 25 du paffé , on expédia une nouvelle
Commiffion , qui nomme pour Commiffaires
de l'Amirauté, les Amiraux Norris , Jennings ,
Vvager , le Comte de Berkley , le Chevalier
Georges Bing , & les fieurs Cockburn ,
& Chetvind .
Le Comte de Berkley a efté fait Vice - Amiral
de la Grande Bretagne , & le fieur Mathieu
Aylmer contre Amiral ; le Chevalier
Bing commandera en chef la Flote deftinée
pour la Mer Méditerannée.
Le 28. le Marquis de Paliotti fut executé
à Tyburne fur les 7 heures du matin , pour
avoir tué fon valet.
On écrit de la Caroline , que 60 Pi-
Nij
148 LE MERCURE
dans ,
Fares s'y font venus rendre au Gouverneur ,
& 200 aurres , avec un de leurs Commanau
Gouverneur des Barmudes .
On a û avis de la Jamaique , que le Capitaine
Jennings Chef des Pirates , & 4
ous autres des plus confidérables , fe font
auffi foumis conformément à la Proclamation
du Roy.
Le Capitaine Rogers , qui étoit fur fon
départ pour l'ile de la Providence , afin
d'en dénicher les Forbans , a reçû un
contre-ordre , parce que la Cour a êté informée
que ces Corfaires fe font fi bien fortifiez
, & font en fi grand nombre , qu'il
n'eft pas poffible de les foûmettre avec
peu de forces : Qu'ainfi , l'on fera obligé
d'augmenter celles qui êtoient deftinées
pour cette expédition.
On commence à acheter des Guinées à2 L
Chellings 3 f.On ne doute pas que ce ne foit
pour les fondre , & pour tranfporter enfuite
For en lingots hors du Royaume , où il y aura
du moins 5 pour 100 de profit. Si ce commerce
eft toleré , cet Etat fe trouvera en
moins de 2 ans , tout -à - fait dépourvû
d'efpéces.
Le Prince de Galles ne prend plus la
Maiſon du Comte de Grantham , ci-devant
Duc d'Ormond ; le Roy s'y eft oppofé ,
fous prétexte que cette Maifon eft confifquéc
comme les autres biens de ce
Duc.
2
D'AVRIL. 749
On a envoyé des ordres par toute la
Grande Bretagne aux Officiers de Juſtice ,
& Militaires , de faire arrêter un grand
nombre de Rebelles dénoncez au Gouvernement.
On vient de fe faifir du fieur Lennard
Colonel de Cavalerie qui en eft
un.
On aprend d'Ecoffe , qu'il y arrive tous
les jours des Adhérans du Prétendant.
On jugea le même jour , aux affifes de
Kingſton , une affaire de grande importance
, fur une plainte faite par le Comte
de Sunderland , de Scandalum Magnatum ,
contre le fieur Craerly Miniftre dans le
Comté de Surrey . Le fait eft , que ce Miniftre
alla , il y a quelque tems , trouver ce
Seigneur , & lui dit qu'il y avoit un jeune
homme dans les prifons de laMaréchauffée,
qui lui avoit déclaré avoir deffein de l'accufer
de S... Qu'il l'en avoit empêché, &
qu'il efpéroit même affoupir cette affaire ,
pour lui rendre fervice : Qu'en récompenſe,
Milord êtant en grand credit , voudroit
bien lui procurer un bon bénéfice . Le Comte
lui répondit , qu'il penferoit à cette affaire
qu'il n'avoit qu'à revenir un tel jour ;
qu'il lui donneroit fatisfaction . Le Miniftre
fe rendit au temps preferit chez Milord
qui avoit fait cacher de fes amis dans
la chambre , pour entendre ce qu'il lui
diroit ; & aprés lui avoir fait répeter juſqu'à
rois fois le fait , il le renvoya , & le c
Niij
150 LE MERCURE
arrefter . Cette affaire fut plaidée aux Affifes
, où ledit Craerly fut déclaré coupable
par les Jurés ; mais , les Juges remirent
aux Affifes prochaines à prononcer fa Sentence.
On croit qu'il fera condamné au
Pilory.
que
P. S.
ANGLETERRE.
Es nouvelles que l'on reçoit depuis
quelque tems du Nord, font fort incertaines
On a publié dans nôtre Gazette ,
le Czar étoit dans la réfolution de
ne point faire une paix particuliere avec
le Roy de Suéde , mais , qu'il vouloit entrer
en négociation avec tous fes alliés .
D'un autre côté , on affûre que le Baron
de Gortz, Plénipotentiaire de S. M. S. avoit
conclu un traité de paix particulier avec
les Plénipotentiaires du Czar , dans lequel
le Roy de Pruffe eft compris , & que l'on
n'eft convenu de ce traité, qu'aprés que le
Czar a fait notifier aux Roys de Danemarc
, & de Pologne , qu'il avoit fes Miniftres
à Abo , afin qu'ils euffent à у
envoyer les leurs , pour écouter les propofitions
que la Suéde y devoit faire ; mais,
que ces 2 Princes ne l'ayant pas jugé à
propos , avoient protefté contre ces
conferences, comme étant contraires à leur
alliance avec S. M. Cz. Selon ces mêmes
avis , le Czar rend la plus grande partie
D'AVRIL. ISI
de la Livonie au Roy de Suéde , qui , outre
cette Province, doit être remis en poffeffion
de tous les Etats qui lui ont êté enlevés
dans la Baffe Allemagne . Il eft à préfumer
que , fi cette nouvelle eft veritable ,
le Roy de Suéde mettra tout en oeuvre
avec le fecours de fes nouveaux alliés
pour reprendre fès places ; & que cette
paix particuliere ne fera que ralumer la
guerre en ce païs là , à moins que les Puiffances
qui les poffedent prefentement , ne
confentent à les lui remettre. Ce qui fait
que l'on donne créance à ces nouvelles ,
c'eſt que des lettres de fraîche datte , marquent
comme une chofe certaine , qu'il y a
un traité de mariage entre le Prétendant
& la Ducheffe de Courlande Niéce du
Czar Régnant Elles difent plus , que le
Duc d'Ormond réprefentant le Chévalier
de faint Georges , a époufé cette Princeffe
en fon nom. Malgré le peu de fondement
qu'il y a à faire fur tous ces avis ,
les Ennemis du gouvernement prefent , répandent
l'allarme par toute l'Angleterre ,
en débitant que la flore du Roy de Suéde ,
compofée de 24 Vaiffeaux de ligne , &
d'une grande quantité de Vaiffeaux de
tranfport, eft partie de Gottembourg , avec
Io. ou 12000. hommes de Troupes de débarquement
, pour s'emparer de l'Ecoffe
avec l'aide des Partifans du Prétendant ;
mais , les plus raisonnables croient que ce
,
Niiij
152 LE MERCURE
Prince employera plûtôt fes forces, pour tâcher
de pénétrer en Pologne , dans le deffein
d'aller ravager l'Electorat de Saxe :
Il y a apparence que le Roy Augufte en
eft informé , puifque ce Prince fait lever
avec tant de diligence , & forcer avec tant
de violence la jeuneffe de Saxe , pour l'obliger
à prendre parti dans fes Troupes , ou
plusvrai - femblablement , qu'il craint que les
Polonois ne fe revoltent contre lui , & ne
rappellent le Roy Staniflas pour le remertre
fur le Trône ; d'autant plus que les Polonois
depuis la fortie des Mofcovites de
leur païs,paroiffent fort mécontens du Roy
Electeur. Quoiqu'il en foit , il y a tout à
fait lieu de craindre,que la guerre ne fe rallume
dans le Nord avec plus de violence
que jamais.
A l'égard de la guerre d'Italie , on la croit
inévitable, & l'on ne compte pas ici fi fort
fur le projet de paix entre l'Empereur &
le Roy d'Espagne , quoique de grandes
Puiffances s'en mêlent , que l'on ne foit
dans une extreme appréhenfion d'entrer
en guerre ouverte avec S. M. C. pour maintenir
la neutralité d'Italie , d'autant qu'il
paroît que l'Espagne , le Roy de Sicile &
quelques autres Souverains , continuent
avec empreffement les préparatifs , pour
attaquer les Etats que l'Empereur poffede
dans ce païs ; ces Princes mettant toutes
leurs places maritimes en êtat de deffenſe,
D'AVRIL. 153
tandis que S. M. I. y fait marcher des
Troupes,pour s'oppofer à leurs entrepriſes .
:
On s'attendoit que le Mémoire vigoureux
, que l'Ambaffadeur d'Eſpagne a prefenté
ces jours paffés à la Cour , feroit ralentir
l'armement pour la Méditaranée ;
mais , il femble que ce Mémoire n'a fervi
qu'à le faire pouffer avec plus de vigueur :
Pour cet effet , on a mis un imbargo fur tous
les Vaiffeaux qui font dans les ports du Royaume
, & on a expedié des commiffions
pour lever des Matelots , ce qu'on fait tous
les jours à force Deplus , on a donné ordre
à la Compagnie des Bâteliers , d'en
fournir un certain nombre , ce qui ne ſe pratique
que dans les affaires preffantes & extraordinaires.
Il paroît que le deffein de la
Cour eft de prévenir , s'il eft poffible , les
Efpagnols , ou du moins , d'être auffitôt
qu'eux fur les côtes d'Italie ; mais , on ne
croit pas reuffir dans ce deffein , d'autant
qu'on a reçu avis de Cadix , que les ordres
de laCour d'Eſpagne y êtoient arrivés,
pour faire partir en diligence le grand Convoy
qu'on y a préparé pour l'expedition
d'Italie : Que les mêmes ordres avoient êté
envoyés à Malaga , à Cartagene & Alicante,
de tenir prêts à mettre à la voile lesVaiffeaux
de guerre & de tranfport , pour aller
joindre le grand Convoy à fon paffage devant
ces ports; afin de fe rendre enfemble
à Barcelone , d'où ils doivent faire voile
154
LE MERCURE
4
en compagnie des Vaiffeaux de guerre &
de tranfport , avec un grand nombre de
Troupes. L'on ne doute pas même ici que
les Eſpagnols n'ayent fait leur coup , & ne
fe foient peut -être rendus maîtres de Naples
, avant que nôtre flote ait pû faire
voile de nos Ports.
Conime la Cour de Madrid n'ignore
pas les engagemens , dans lefquels le Roy
de la Grande Bretagne eft entré avec l'Empereur
, & qu'elle regarde nôtre armement
comme une infraction aux Traités , nos
Négocians en font tres affligés ; ils s'attendent
que l'Efpagne commencera fes Holtilités
, en fe faififfant de leurs Vaiffeaux &
de leurs Marchandifes qui font dans les
Ports de cette Monarchie , tant au Levant
qu'aux Indes Orientales & en Amerique ;
peut eftre mefme aura- t- elle le tems de
s'emparer de Port Mahon , avant que nôtre
flote puiffe y porter du fecours , outre
qu'elle prendra d'ailleurs tous les avantages
qu'elle jugera convenables pour l'execution
de fes deffeins.
D'un autre côté , la défenfe que l'on a
faite d'avoir aucun commerce avec la Suéde
, leur fera encore trés préjudiciable ,
furtout, à un grand nombre d'Ouvriers qui
travaillent en fer & en cuivre dans toute
la Grande Bretagne ; parce qu'ils ne peuvent
fe paffer du fer de Suéde pour leurs
ouvrages , & que pour en avoir , il faudra
D'AVRI L.
ISS
en aller chercher chez les Nations voisines,
& en payer 30 pour 100 , fans compter la
perte que la Navigation fait par ce moyen.
Toutes ces confidérations influent neceffairement
fur les fonds publics qui baiſſent
journellement .
Les Capitaines de Laval & Michel , qui
font nommez contre- Amiraux de la Flore,.
font partis pour en aller hâter l'armement .
Le fieur Weiffelouski Réfident du Czar ,
a notifié au Roy , que le Czarovitz. Alexis
avoit renoncé à la fucceffionde la Couronne
de la Grande Ruffie , & que le Prince Pierre
deuxième fils de S. M. Cz . avoit efté déclaré
héritier préfomptif de cette Cou
ronne .
›
Le Château de Deale Vaiffeau de S. M.
arriva aux Dunes venant de croifer fut
les Coftes de Suede : Par le raport qu'il a
fait de l'armement naval que S. M. S.
a ordonné à Carlefcron & autres Ports
de fa domination , les ordres viennent d'être
expédiés pour faire partir l'Escadre
deſtinée pour la Mer Baltique , qui confiftera
en 10 Vaiffeaux de ligne & 2 Frégates ;
fçavoir , le Cumberland , de so piéces de
Canon & de so hommes d'équipage ;
le Hampton- Court , le Prince Frederick, &
Buckingham de 70 Canons chacun & de
460 hommes , la Défiance de 66 Canons.
& de 400 hommes , le Windfør de 60 Ca156
LE MERCURE
nons & de 365 hommes , le Winchefter , le
Guernesey , le Salisbury & le S. Albans , de
so piéces de Canons & 250 hommes chacun
, outre 2 Fregattes. Certe Efcadre doit
eftre commandée par le Chevalier Norris ,
Vice -Amiral , & fous lui le Capitaine Miles
contre- Amiral de l'Efcadre blanche. Cette
Efcadre doit eftre prefte à faire voile dans 8:
jours
L'ordre eft fous les Séaux pour fupprimer
les Penfions du Comte de Pembrook de
3000 liv. fterl. & du Comte de Grantham
de 4000 liv. fterl . pour avoir pris le party
du Prince de Galles . On a auffi ôté au Docteur
Dolber la place de fous - Doyen de la
Chapelle , pour le même fujer.
Le II , on tint Chapitre de l'Ordre de
la Jarretiere , dans lequel le Souverain.
nomma pour Chevaliers Compagnons de ce
noble Ordre , le Duc de S. Albans , le Duc
de Montague , le Duc de Neucafte & le
Comte de Berkeley.
Le Duc de Kingston a fort follicité pour
avoir une Jarretiere , mais , comme il n'y
avoit que ces 4 places , le Roy l'a remis à
une autre fois .
On a eu de la peine à trouver s Chevaliers
, pour affifter à cette Cérémonie , felon
F'inftitut , tous les autres , qui font préfentement
ici , eftant de la Cour du Prince
qui fait bande à part.
L'inftallation de ces 4 nouveaux ChevaD'AVRIL.
157
lier eft fixée au 23 de ce mois , jour de S.
Georges. Le Prince Frederic Duc de Glocefter
& le Duc de Yorck frere du Roy
y feront inftallés par procureur- La Comteffe
Douairiere de Portland fur le 13 , déclarée
Gouvernante des jeunes Princeffes à
la place de Madame de Guernin .
Le Roy declara le même jour , qu'il iroit
la femaine prochaine à Kinfington.
Le Lord de Lorraine , fils aîné du Duc de
Monmouth , le Comte de Warwich & le
Lord Sens, fils aîné du Comte de Rockingham
, ont efté faits Gentils - Hommes de la
Chambre du Prince de Galles.
Le Chevalier Robert Rich , le Colonel
Churchill , les fieurs Selvin & Earl , gentils-
Hommes ordinaires ; le Chevalier André
Fontaine , Vice- Chambellan , à la place du
feur Pulteney qui réfigna il y a quelque
tems cet Employ .
"
La Comteffe de Pembrook , de Briſtol
Madame Harvey,la Ducheffe de Rut- Land,
& la Comteffe de Lorrain , ont efté choifies
pour Dames d'Honneurs de la Princeffe,
& Mde Herbert femme du fecond fils du C.
de Pembrok,Dame d'Atours : Il eft certain
que le Prince de Galles doit gratifier de Pen-
Lions le refte de ceux, qui, pour avoir pris fon
parti , ont efté demis de leurs Emplois .
La Ducheffe de Monmouth veuve du Duc
de ce nom , qui fut décapité fous le Régue
du Roy Jacques II. a efté faite Gouvernante
158 LE MERCURE
des jeunes Princeffes.
L'Evêque de Londres a efté démis de la
Place de Doyen de la Chapelle Royale
qui a efté donnée à l'Evêque de Salisbury ,
& l'Evêque de Glocefter a efté fait grand
Aumônier.
Le Roy a abfolument abandonné le deſfein
d'aller à Hanovre ; il fe propofe de vifiter
cet Eté, la plupart des Provinces de ce
Royaume,
PORTUGAL.
A Lisbonne , le 6 Avril..
A Cour de Madrid a envoyê de nouveau
un Courier , pour affûrer le Roy
de Portugal , que l'Armement qu'elle faifoit
faire , ne regardoit nullement les Etats,
& qu'elle l'affûroit de vouloir executer &
maintenir les Traitez de Paix & de Commerce
qui avoient efté conclus entre les deux
Couronnes. Cependant , on continue toujours
de prendre toutes les précautions neceffaires
pour mettre nos Frontieres hors
d'infultes ; & des Troupes font en marche ,
pour aller renforcer les carnifons de nos
Places Frontieres les plus avancées , aux
réparations defquelles on travailloit avec le
dernier empreffement .
Sur l'avis qu'on a eu , que
les Troupes
Efpagnoles , qui eftoient en marche
pour venir camper & former un corps
D'AVRIL.
159
-
de 12 à 15 mille hommes en deça de Badajoz
, avoient reçû un contre- ordre en chemin
, pour aller dans les Places le long des
Coftes des Royaumes d'Andaloufie , de Cordouë
, de Grenade , de Murcie & de Valence
; on a en même tems contremandé
celles que nous faifions filer vers les Places
d'Elvar , Eftremos & de Portalegre , & on
leur a fait prendre la route des Placesqui font
fur les Frontieres d'Eftramadure , & de la
Province d'Alentejo , où elles doivent refter
jufqu'à nouvel ordre. On a auffi révoqué
toutes les Commiffions qu'on avoit
délivrées pour de nouvelles levées.
On a pareillement fufpendu l'Armement
de 8 Vaiffeaux de Guerre des plus gros , &
on a difcontinué de travailler à la conftruction
des nouveaux Vaiffeaux de Guerre, &
de deux nouvelles Fregattes qui estoient
miles fur les Chantiers , depuis environ 12
jours. On armera ſeulement deux Vaiſſeaux
du fecond rang , outre ceux qui ont ſervi
au Levant l'année derniere ; & toutes nos
forces navalles ne feront compofées cette
Campagne que de16 Vaiffeaux de ligne & 4
Fregates , qui feront employées à convoyer
nos Flotes Marchandes , & à croifer fur
les Corfaires de Salé , & fur les Forbans
Anglois qui courent ces Mers , cù ils font
fouvent des prifes.
>
Le Miniftre de l'Empereur continuë fes
inftances , afin d'engager cette Cour à faire
160 LE MERCURE
paffer dans la Méditerannée fix de nos Vaiffeaux
de Guerre pour le fervice de S. M. I.
Mais, comme on lui a répondu , qu'il n'eftoit
pas poffible d'accorder ce fecours fans fe
brouiller avec l'Espagne , fa propofition a
efté rejettée. Cette Cour perfifte dans la
réfolution de ne faire paffer aucun de fes
Vaiffeaux au fervice de la Republique de
Venife ; quoy que le Roy en foit fortement
follicité le Pape . par
Il y a une Eſcadre de 1o Vaiffeaux de
Guerre Efpagnols qui croifent depuis 8 jours
dans ces Mers , ce qui éloigne les Corlaires
de Salé,
ESPAGNE.
A la Corogne , le 6.
Es 4 Vaiffeaux de Guerre de l'Eſcadre
DEſpagnole qui voltigeaient le long de la
Cofte pour la fûreté du Commerce
>
2 font
rentrés dans ce Port avec deux des plus
gros Corfaires de Salé qu'ils ont pris aprés
trois heures de combat , entre cette Place
& Vigo. L'un des Vaiffeaux Saltins eftoit
monte de 84 piéces de Canon & de 280
hommes d'Equipages : Ils ont auffi ramenés
trois Bâtimens , fçavoir , deux Portugais ,
& un Anglois , que ces Pirates avoient enlevés
la veille au foir vers le Cap de Finefter
; les deux autres Yaiffeaux Efpagnols y
entrerent à une heure aprés midy , avec 2
Forbans Anglois enlevés à douze mille
en deça du Cap de Bilbao , où ces ForD'AVRI
L. 161
و
bans croifoient depuis trois semaines.
Tous les Equipages de ces écumeurs de Mer ,
qui font au nombre de plus de 700 , devoient
partir de ce Port dans quelques jours , pour
eftre tranſportés à Cadix , où ils fervirong
à renforcer les Chiourmes des Galeres .
On travailloit à reparer les deux Vaiffeaux
Saltins , qui font tout neufs & fort bons voiliers,
pour les joindre à l'Efcadre, qui , aprés
cette jonction , fera féparée en deux , de
Batimens de Guerre chacune; dont l'une croifera
vers les Coſtes d'Andaloufre , & l'autre
, fur les Côtes de Galice & de Biscaye ,
pour affûrer le Commerce d'Efpagne & de
Portugal avec les autres Nations Etrangeres.
En cas de rupture avec l'Angleterre ,
ces deux Efcadres fe joindront, pour compofer
avec celles que l'on conftruit dans les
Ports de ces Coftes ; ce qui formera une
perite Flote de 25 Vaiffeaux de Guerre.
On travailloit toujours icy avec empreffement
aux reparations des Fortifications , &
à celles qu'on ajoute , aufquelles une
grande partie de la Garnifon , compofée de 6
Bataillons , de quatre Compagnies de Grenadiers
, 8 Compagnies Franches de Dragons,
outre Soo Paylans de ce Gouvernement,
font commandés pour avancer ces ouvrages.
On réparoit avec le même empreffement
les Fortifications des autres Places de
cette Côte , auffi bien que celles de Leon
& de Galice ; & on va faire du Port du
Θ
162 LE MERCURE
paffage,une Place d'importance.
On mande de Barcelone dus que le grand
Convoy qu'on y attendoit de Cadix , êtoit
arrivé la veille au foir , aprés avoir beau
coup fouffert
par les grands vents depuis
fon départ. On radoube les Vaiffeaux maltraités
qui fe remettront en Mer pour l'Italie,
auffitôt que l'embarquement des Troupes
fera achevé. La Compagnie des Gardes
du Corps n'eftoit pas encore arrivée , nen
plus que les fix Regimens de vieilles Troupes
qu'on attendoit à tout moment des Frontieres
de Portugal , pour les faire monter
fur la Flote.
3.
Les Fortifications de cette Place aufquelles
on travaille fans relache , eftoient fort
avancées , & on efperoit qu'elles feroient
miſes dans leur perfection à la fin d'Avril
auffi bien que celles de la Citadelle ; on
doit jetter la femaine prochaine les premiers
fondemens du nouveau Fort qu'on va conftruire
entre cette Ville & le Mont-joüy ; on
travaillera enfuite aux reduits qui font tracés.
•
On mande de Girone du 8 ,que les 4 nou
veaux Regimens d'Infanterie Catalans
avoient reçeu ordre de fe mettre en marche
le 15 pour aller en Garnifon dans les
Places Maritimes de Guipuifcoa & de
Bifcaye ; un Regiment de Cavalerie partit
le 30 pour aller à Oviedo.
> Les deux Regimens de Miquelets & de
Volontaires qu'on leve à Balaguer , paſD'AVRIL.
163
fent prefentement 1400 hommes chacun :
Le Regiment Etranger qu'on forme à Solfone
, eft de prés de 2000 hommes ; il n'est
compofé que de Prifonniers faits fur les
Vaiffeaux Napolitains par les Bâtimens.
Espagnols.
La plupart des Regimens Eſpagnols ont
quitté leurs anciens noms, pour prendre ceux
de quelques Villes ou Provinces; mais ce qui
a paru de plus fingulier, c'eft que le Regiment
de Caſtelard a efté changé en celui d' Hybernia,
Macaulifen Ulfter. Comesford , en Vvaterford
, Vendôme en Limerik , Mahoni en
Edimbour , d'O - Briéel , en Dublin , à la
verité tous Regimens Irlandois . Il y en a
d'autres qui ont perdu les leurs , pour pren
dre celui d'Utrech , Frife , Zelande , &c.
Les Efpagnols viennent d'arrêter à Ali
cante & à Malaga , tous les Vaifleaux Marchands
, comme Anglois , Hollandois , & c.
afin d'accelerer leur tranfport de Troupes,
& de munitions en Sardaigne pour eftre:
plûtoft en eftat d'executer les deffeins qu'ils :
ont fur l'Italie : Quelques Capitaines étran
gers ayant voulu s'opofer & fe maintenir
dans leur liberté , ont efté mis en priſon , &
l'on s'eft fervi hautement de leurs Bafti
SICILE. mens,
A Meffine le 9 Avril 1718%.
LE
E 26 du paffé , le Convoi qu'on avoit
préparé ici , pour tranſporter des vivres
, des Habits & des armes aux Trou
Oij
164 LEMERCURE
ce ,
pes Siciliennes qui font en Piedmont ,
avec quantité de grains pour leur fubfiftanmit
à la voile & fortit de ce Port , fur
les dix heures du matin , par un vent favorable.
Il êtoit efcotté de 4 gros Vaiffeaux
de guerre & de deux Frégates , pour
les Ports de Nice & de Villefranche. Le
lendemain fur le midi , les vents s'êtant
changés , & la tempête ayant fuccedé ,
cette Flote fut difperfée , & portée fur
les côtes de l'Etat Eccléfiaftique : Pluhieurs
de ces Bâtimens , dans la crainte
de faire naufrage , fe font rétirez dans
les Ports d'Oftie & de Civitta- Vechia , où
fe font également fauvés les Vaiffeaux de
guerre & les Frégates . Cet Orage a duré
jufqu'au 30 , que les vents de Bêche s'appaiférent
, mais il leur eftoit contraire
pour faire route vers les côtes de Gênes:
& de Nice. Ces Bâtimens furent obligés
de remettre à la voile le deux , pour revenir
à Meffine . Ils y rentrérent le 4 à s
heures du matin , à la reſerve de 14 Bâtimens
de charge , fur lefquels fe trouvent
les recrues & la plus part des grains. Plufieurs
font délabrés de leurs voiles & cordages
, & démâtés , ainfi qu'une des Fiégates
. De plus de trois femaines , ces Bâtimens
ne feront en êtat de naviger . On ne
fçait point encore quel a êté le fort des
autres Bâtimens .
>
Avant hier, à une heure aprés midi , 24
D'A VRI L. 165
Bâtimens de charge Efpagnols , fous l'etcorte
de deux gros Vaiffeaux de guerre &
d'une Frégate de la même Nation , entrérent
dans ce Port , venant de Cagliari.
Il y a deffus 2 200 hommes d'Infanterie
de Troupes de débarquement , 30
piéces de Canon de batterie , 12 gros
mortiers à jetter des bombes , & 16 autres
mortiers pour lancer des grenades &
des pierres , avec quantité d'affuts à leur
ufage , des madriers & outils à remuer la
terre . Il y avoit encore à leur départ du
Port de Cagliari , 34 Bâtimens de tranſport,
& prefque un pareil nombre de Barques
plates, fur lefquelles on embarquoit actuellement
deux Régimens de Cavalerie , un
de Dragons , & plufieurs bataillons d'Infanterie
, 10 Compagnies de Grenadiers ,
outre les Canoniers , Bombardiers & Mineurs
qui montent à ༡༠༠ hommes. On
attendoit encore en Sardaigne à toute
heure , de Barcelonne & de differents
Ports d'Espagne , plufieurs autres convois
fur lefquels eftoient embarqués plus
de 12000 hommes , tant Cavalerie
Dragons , qu'Infanterie , de Troupes de
débarquement , avec des fours portatifs
& des moulins à bras , 7 à 800 ballots
de laine , & l'Hôpital de l'armée. Ces canons
doivent eftre efcortés par plus de 25
Vaiffeaux de guerre outre ceux qui estoient
à Cagliari
>
166 LE MERCURE
de
Tous les autres Batimens Efpagnols de
guerre & de tranfport , qui croifent fur
les Batimens Napolitains , tant fur les
côtes de Naples que fur celles de Tofcane ,
& de Gênes , ont tous reçus ordre de fe
rendre ici le 15 de ce mois.
T
A ROME , le premier Mars.
LETTRE A M...
Rouvez bon , Monfieur , que je paffe
les derniers momens du Carnaval
avec vous. Le croiriez- vous ? On eft à Rome
furnommée la Sainte , auffi , & même
plus fol qu'ailleurs en ce tems - ci. On tolere
en bien des endroits les Mafcarades
publiques. On les autorife ici d'une maniere
fort folemnelle. Le Prelat Gouverneur en
fontanne de couleur violette , en Rochet , le
Bonnet quarré fur la tête , monté ſur un
cheval qui fue fous le poids de fes fontages,
au milieu des Senateurs Romains , entouré
de fes Gardes , fait l'ouverture des Baccanales.
Sa brillante Cavalcade attire plus
les yeux des Spectateurs que les chars les plus
galans. Auffi , a- t - on foin de la faire annoncer
par le canon du Château & des Forts ,
par les Tambours & les Trompettes ,& par
le fon d'une cloche qui nefe fait entendre que.
dans cette occafion , & à la mort du Pape..
"
Autre espéce de Carnaval pour cette Ville.
Dés que M. le Gouverneur s'eft ainfi montré
dans le cours, chacunfe croit en fûreté de conD'AVRIL.
167
Science, en prenant le Mafque : Grands &petits
, tous veulent jouer leur rôlle : Malheur an
mary qui feroit allés dur pour refuſer cette fatisfaction
à fa femme ? Il porteroit bientôt la
તે
peine due à fa bifarre humeur. Les Princes,
les Seigneurs , & les Dames conduifënt leurs
Gondoles tirées par des Chevaux Superbement
barnachés : Les Grifettes tâchent
de trouver place dans un Phaeton conduit
par un Cavalier étranger : Le mέ-
me peuple eft à pied travesti en differens
perfonnages. Les Meres ont grandsoin d'éleverfelon
ce goût leurs enfans , & de les travef
tir en autant de petits Arlequins. Ni Predicateur
, ni Confeffeur ne s'avife de déclamer
contre cet ufage : L'Edit qui le permet,
eft imprimé & affiché aux Carrefours. Qui
feroit affez temeraire pour le contredire ? Sur
less heures on fait dégager le milieu du
Cours , pour donner paffage aux chevaux
deftinés à la courfe. Le fignal donné , la
Barriere abbatue , on les lâche tout à la
fois Ils achévent leur carriere , qui eft d'environ
un petit quart de lieue , en 5 ou 6 minutes.
Celui qui arrive le premier au but ,
gagne àfon maiftre leprix qui confifte dans une
piéce de Brocard à fleursd'or , ou de velours..
Les Juifs eftoient autrefois obligés de courir
tout nus. La pudeur du dernier fiecle afait
difpenfer ces malhûreux d'un fi penible &
honteux exercice : C'eft de leurs bourses,&
non pas de leur corps , qu'on exige aujourd'huy
168
LE MERCURE
J
le mouvement. La courfe finie , chacun vole
aux Theatres , qui , quoi qu'en grand nombre
, ne laiffent pas d'être fort remplis. Outre
les publics , un chacun a droit d'y aller pour
fon argent. Chaque College où l'on éleve la
jeuneffe fe pique d'en avoir un : On a légué,
il y a peu de temps , lafomme de doux
mille écus en argent comptant , au Seminaire
deftiné pour l'éducation des Orphelins : Le
Cardinal Ottoboni qui en eft le Protecteur ,
fit employer fur le champ ce legs à la conftruction
d'un Theatre . Cette même Eminence
a envoyé les belles & ingénienfes décorations
de fon Theatre, au Seminaire des Ecoles pies .
N'allés pas vous imaginer que les Novices
foient privés de ce divertiffement : Ils fant
au contraire eux - mêmes les Acteurs des
Scénes les plus divertiffantes : l'ai ri de toat
mon coeur, en voyant représenter les Avantures
de Dom- Guichotte de la Manche par ces
jeunes R.. Sancho Penfa fit des merveilles ;
ils ne danférentpas malzil eft vrai que jefus
un peu furpris , en voyant paroître fur le Théatre
un jeune M... traversti en Demoiselle,
avec des mouches fur le vifage , des boucles
de faux cheveux arrangées avec
le fein tout découvert , & qui paroiffoit
approcher un peu trop du naturel , un colier
de perles au cou , des pendans aux oreilles
, des gans aux mains qui laiffoient
entrevoir le brillant des bagues. Comme je
wis que toute la compagnie & le Général
même
art ,
D'AVRI L. 169
même qui y eftoit préfent , applaudiffolent,
je n'û garde de faire paroître ma ſurpriſe ;
mon dos auroit pû fouffrir de l'indifcrétion
de ma langue. La Scéne finie , je fis ma
cour auprés de la Belle , & il m'échapa de
dire que fa Coëffure ne me paroiffoit pas efire
à la derniere mode . Il est vrai , réplique- telle
; mais , j'aime à eftre coëffée en Montonne.
Pour mon corps de Jupe , je vous
défie d'y trouver à redire . C'est la Sainte
Hilaire qui l'a taillé , cette famenfe Faifeufe
, venue depuis peu de France. Je fus
obligé de lui répondre en Italien : Non ho
mai visto una piu bella ftatura , ni piu
dis'involta. Si les M.... de 16 à 17
ans , ont tant de plaifir de paroître fous la
forme des Demoiselles , vous pouvez aisément
vous perfuader qu'une jeune R...
n'en a pas moins , en déguifant fon féxe :
Elle eft charmée de fe voir fous les habits
d'un Cavalier François , l'épée au côté ;
mais pour moi , je la trouve beaucoup mieux
vétuë en Abbé galant , avec une petite Perruque
bien poudrée , le Rabat bien empefé
, le Manteau volant , les petites Manchettes
marchant délicatement fur le
bout des pieds pliant avec art les doigts
pour prendre du tabac dans une boëte
d'or. Une jeune Dame attrape bien mieux
ce caractere , que celui d'un Capitaine :
A Naples , à Venife , on voit aisément
leurs Comédies. Il n'est pas fi aifé à Rome
Avril 1718.
,
P
170
LE MERCURE
On tâche defe dédommager au Parloir dans
un tête à tête ; la M. en habit d'homme ,
& le Séculier, en habit de femme, mais fans
mafque . Si je ne craignois de vous ennuyer ,
je vous raporterois la deffus bien des avantures.
Je fuis & c.
A Rome , le 5. d'Avril.
LE 15. du paffé , M. le Cardinal de la
Trémoïlle devoit expedier un Courier
extraordinaire
en Cour , comptant que
l'affaire des bulles étoit enfin terminée ,
& que
fa Sainteté étoit dans la réfolution
de les accorder à tous les nommés par le
Roy,fans exception d'aucuns : Le Cardinal
de la Trémoïlle êtoit caution au Pape de
la faine Doctrine de ces Meffieurs , & l'en
certifioit par une Lettre dont on fembloit
convenus ; mais , quelques changemens
qu'on a voulu enfuite y inférer , ont tout
gâté . Voilà donc l'affaire de nouveau pendue
au croc ; il y a bien de l'apparence
qu'elle n'eft furfife que pour peu de tems .
Le dernier Courier arrivé d'Espagne, a
apporté les ordres de la Cour , pour faire
lever les armes de la Couronne de deffus
la Porte du palais du Cardinal del Giudice
: Les ordres portent que ce Cardinal
obéiffe , & qu'on écoûtera enfuite fes ré-
'montrances .Ces ordres ont été fignifiés , accompagnés
d'une Lettre du Cardinal AcD'AVRIL.
171
quaviva dont un fien Gentil-Homme eftoit
Porteur. Le Card . del Giudice répondit ,
qu'il ne vouloit rien recevoir de fa part ;
mais,que ce Gentil - Homme pouvoit laiffer
dans fon anti- chambre ce qu'il avoit ordre
de lui préfenter; ce qui fut fait . Néanmoins ,
le Cardinal del Giudice va toujours fon
train , plus réfolu que jamais d'attendre
la réponse de fa Lettre au Roy d'Espagne ,
ne doutant point qu'elle n'arrive. On dit
que cette Eminence , en cas que le Roy
d'Efpagne foûtienne ici l'entrepriſe de fon
Miniftre , ira paffer l'êté à fon Evêché de
Paleftrine , & que pendant ce tems , il
fera meubler un autre Palais à Rome où
il viendra demeurer. Par ce moyen , les
Armes d'Espagne refteront fur la porte de
l'ancien Palais , où il ne loge aujourd'hui
que par emprunt , & où les Armes eftoient
avant l'arrivée du Cardinal à Rome
attendu que la fille du Prince de Celamare
y demeure , & que ce Palais eft cenfé appartenir
à l'Ambaffadeur du Roy Catholique.
Monfeigneur Aldruandi Nonce d'Eſpagne
fait beaucoup de bruit de fon côté. Voici
ce qui l'occafionne. Depuis long- tems les
Religieux réformés de Saint Jean de Matha
font en quérelle avec les Non - Réformez
, pour une précieuſe Relique done
ces derniers font en poffeffion. Enfin , le
Nonce a ordonné la Tranflation enfaveur
des premiers. On en venoit à l'exécution
172 LE MERCURE
à main armée :Les Poffeffeurs de la Relique
fermérent les portes , & firent bonne réfiftance
, en recourant au Tribunal de la
Force. L'Auditeur du Pape a û beau confirmer
la Sentence du Nonce , le Tribunal
de la Force s'y oppofe toujours : Enfin ,
le Pape voyant que la quérelle s'échaufoit ,
a nommé des Commiffaires ; c'eſt- à dire ,
une Congrégation de Cardinaux & de
Prélats , où, à la pluralité des voix , il a esté
décidé que la Sentence du Nonce n'auroit
point d'exécution , & que la Relique refteroit
en repos où elle a toujours efté .
Depuis l'arrivée du dernier Courier
d'Efpagne , le Cardinal Acquaviva a tenré
deux fois d'avoir audience de Sa Sainteté
: Elle a toujours répondu qu'elle ne pouvoit
, & l'a renvoyé à fon Miniftre . Le
procédé eft , dit-on , l'effet des menaces
de l'Ambaffadeur de l'Empereur , qui ne
ceffe de reprocher au Saint Pere fes intelligences
fecrettes avec le Roy d'Efpagne.
M. le Comte de Charolois voulant être
incognito à Veniſe , a réfufé de recevoir
les Députez de la République , & les prefents
qu'elle a coûtume de faire aux Souverains:
Comme les Vénitiens fe font honneur
de leurs avances , ils paroiffent picqués
du refus ; ont-ils tort ? Ont- ils raifon
? On eft en ce Païs- ci furieuſement fur
le Cérémonial, & c'eft pieſque en cela feul
que confifte toute la grandeur & la puifD'AVRIL:
173
fance Romaine . Le bruit court ici , & les
Impériaux s'efforcent de l'accrediter ; que
le Roy de Sicile traite le mariage du Prince
de Piedmont avec une Archiducheffe.
Les Espagnols débitent au contraire , que
la France & la Savoye font d'intelligence
avec le Roy d'Espagne , pour ce qui concerne
fon entrepriſe fur l'Italie .
Le manifefte du Comte de Galas contre
la Cour de Madrid , paffe ici pour une
fadaife , fi ce qu'on dit à ce fujer , eft vrai.
L'Ambaffadeur lui même n'en penſe pas
autrement aujourd'hui , puifqu'on affure
qu'il renie cette pièce , comme venant de
lui . Cependant, il eft de notorieté publique
qu'il a efté imprimé dans fon Palais , & envoyé
de fa part à tous les Cardinaux , Prélats
& Seigneurs du Parti Autrichien . On
avoit de plus menacé de l'afficher aux portes
du palais d'Eſpagne, mais on n'a pas ofé;
il eft cependant vrai, que fur les plaintes du
Comte de Galas , le Pape a répondu qu'il
fouhaitoit voir les piéces en original ; ce
qui fera difficile à juftifier.
On attend ce foir ici M. le Comte de
Charolois ; ce Prince partit le 11. de Véni
fe : Il a féjourné à Modéne, où il a eſté reçu
par la Ducheffe de ce nom avec tout l'accueil
imaginable , & les honneurs dûs à
fon rang. Il y a deux jours que le Cardinal
de la Trémoïlle envoya audevant de ce
Prince , un Gentil- homme , avec ordre de
Piij
174 LE MERCURE
dépêcher un Courier , pour lui donner avis
du jour de l'arrivée de S. A S. afin de
l'aller recevoir à une Pofte de Rome , &
de la conduire en fon palais où elle lui a
fait préparer un logement magnifique. Il
eft donc fûr que ce Miniftre aura l'honneur
de recevoir M. le Comte de Charolois
, & de le garder chez lui pendant le
féjour qu'il fera à Rome , qui doit être à
ce qu'on dit ,de deux mois : Le Cardinal a
loué un petit palais en face du fien , pour
loger les Seigneurs de la fuite du Prince
& tous les gens , & a préparé toutes chofes
pour défrayer S. A. S. générallement
de tout , tant à Rome qu'aux environs
où il plaira au Prince d'aller fe
3
promener ,
ayant déja pris fes mefures pour le diver
tir à Albane , ces fêtes de Pâques . Nos Dames
font informées que le Prince n'a pas
infiniment de goût pour les converfations
de cepaïs , c'est en effet un amuſement des
plus ennuyeux . Ce Prince,aprés fon féjour
à Rome , retournera en Baviere . Le faint
Pere fait chercher par tout à Rome du vin
de France , pour compofer le régal qu'il
deftine de faire felon l'ufage ; le Cardinal
de la Trémoille en a provifion du meilleur.
Le bruit avoit couru que le Prétendant
avoit quitté Urbin , & qu'il en êtoit délogé
à petit bruit : Nos Italiens y entendoient
fineffe , & attendu ce qu'on débitoit, il y a
D'AVRIL. 175
deux mois , du mariage de ce Prince avec
la Princeffe de Curlande , on ne doutoit
point à Rome qu'il ne fût parti pour cela ;
mais il n'en eft rien , & ce qui a donné
cours à cette nouvelle , n'eft autre chofe
qu'une partie de plaifir qu'a fait le Roy ,
en allant dîner à quelques lieues d'Urbin,
chez M. Paffionei avec quelques Seigneurs
de fa Cour.
Le Roy de Sicile a écrit à M. le Card . de.
la Tremoille , pour le remercier du zele
que cette Eminence a témoigné , pour accommoder
le different furvenu à l'occafion
de la Jurifdiction Spirituelle de Sicile. Ce
Prince ne veut plus mettre cette affaire en
négociation , puifqu'il prétend que le Pape
lui a manqué de parole.
Le Card. Acquaviva foûtient avec beaucoup
de vigueur fon caractere de Miniftre ;
il fait rudement bâtoner tous les Sbires &
les Vendeurs d'Eau - de -Vie qui s'aviſent
de paffer fur la Place d Efpagne.
Cette Emin , ayant receu un Courier extraordinaire
d'Espagne, arrivé en II jours de
Madrid , alla demander auffitôt Audience
au Pape qui la lui refufa. Le Card.
a û fur cela une longue conférence avec le
Card. Paulucci Miniftre ; ce Courier eftoit
chargé d'une Lettre de l'Eglife de Seville ,
qui demande le C. Albéroni pour fon Prélat
, mais le Pape perfifte toujours à lui refufer
des Bulles.
Piiij
176 LE MERCURE.
On écrit que l'Abbé Paffionei fera nommé
Vice- Légat d'Avignon à la place de M.
Négroni.
M. de Pléneuf eft parti de Rome pour
s'en retourner à Turin . On affùre que les
Efpagnols demandent au Pape la permiffion
de faire le débarquement de leurs Troupes,
aux Ports d'Ancone & de Civita- Vecchia.
Cette propofition ne doit pas peu embaraffer
le S. Pere dans les conjonctures préfentes.
A NAPLES , le 8 Avril.
Onfieur Taun , Vice- Roy de Naples,
a chaffé de cette Capitale tous les
Efpagnols & Catalans qui y eftoient eftablis
depuis fort long tems , & on ne permet à
aucun Seigneur Napolitain de fortir du
Royaume , que pour aller à Vienne : On
blige tous ceux qui font hors des confins de
cet Etat de retourner inceffamment , fous
peine de confifcation de leurs biens. M.
Taun eft à Gaette pour faire rétablir les
Fortifications , & difpofer toutes cho- .
fes pour la défence de ce Royaume en cas
d'attaque ; y ayant tout fujet de craindre
pour le dedans & pour le dehors égallement.
*
Un Prêtre du Port de Baya dans le Royaume
de Naples a efté décapité , accufé
d'avoir des intelligences avec la Cour
de Madrid .
D'AVRI L. 177
A VENIS E , le 10 Avril.
LE Capitaine Général follicite fortement
des fonds
, pour payement des Ouvriers
qui ont travaillé à fa Flote , qu'il dit
devoir eftre en eftat de mettre à la voile
à la fin d'Avril, Comme il eft dû 6 mois
aux Troupes , il demande qu'on les fatisfaffe
, fans quoy , il ne peut répondre des
malheurs qui en peuvent arriver à la Republique.
Il paroît qu'on ne s'embaraffe pas
beaucoup ici de les inftances ; leSenat ne fachant
où recouvrer les fommes neceffaires,
pour foûtenir cette Campagne , contre les
forces de la Porte qui menace d'envahir
eet Etat.
Le Comte de Schulembourg a donné avis,
que les Turcs faifoient avancer quelques
tetes de Troupes du côté de la Preveza &
deVvinitza en Dalmatie , dans l'intention
apparamment de reprendre ces Forts. Cependant
il fait efperer qu'il pouroit les deffendre
, fi on lui fourniffoit à tems ce qui
lui convient pour cela.
Sur ces affûrances , on a réfolu de jetter
1 500 hommes dans Vvinitza , & de la pourvoir
de munitions de guerre & de bouche ;
à l'égard de la Preveza , on le flate qu'on
fera toujours en eftat de la fecourir par
Mer ; cette Place eftant fituée fur la Côte,
178 LE MERCURE
A
A Gênes le 12 Avril.
pro-
Vant hier au matin , il arriva un Exprés
du Prince de Leuveftein Gouverneur
de Milan ; il a apporté des dépêches
à l'Envoyé de l'Empereur ; & hier,
ce Miniftre préfenta encore un nouveau
Mémoire , contenant des réitérations de
plufieurs demandes faites ci- devant à la
République, de laquelle l'Empereur témoigne
eftre trés mécontent ; d'autant qu'elle
provoquoit à la défertion les Troupes Allemandes
& Italiennes , en promettant la
double folde aux Déferteurs, ce qui en avoit
déja attiré un grand nombre qui avoient
pris parti dans les Troupes Genoifes :Ce
cedé pouroit leur attirer des fuittes facheufes.
Ce Mémoire intrigue fort le Sénat ,
qui doit s'affembler le 14 fur ce fujer , &
pour donner en quelque maniere fatisfa-
&tion à S. M. I. & pour prévenir le bombardement
dont cette Ville eft ménacée ; ce
qui empêchera qu'on ne levra point de Régimens
de Déferteurs Italiens venans des
Troupes Impériales ; afin que par ce
moyen , nous puiffions prévenir les maux
dont nous fommes ménacez , d'autant que
les Troupes de l'Empereur font en mouvement
de toutes parts , pour s'approcher
de nos Etats .
J
D ' A V R I L. 173
A Toulon le 12 Avril 1718.
Es Lettres de Malthe du 8 Mars ,
portent qu'un Vaiffeau de cette Réligion
doit venir prendre M. le Bailly de
Bellefontaine . Cependant , Malthe ne peut
fournir cette année , qu'un feul Vaiffeau
de guerre . Les Vénitiens lui en offrent un
de so canons , à condition que le Grand
Maitre l'équipera. Le Pape demande que
la Religion en fourniffe quatre ; tout cela
n'empêche pas que M. le Bailly de Bellefontaine
ne fe prépare , pour aller le mois
prochain en Flandres à fa Commanderie.
Le Pape doit envoyer fes Galéres le 20
Avril à Corfou , qui eft menacé d'un fiége
par les Turcs. Ils auront une Armée Navale
confidérable . Cette Place eft bien
munie , & les Fortifications augmentées ;
les Turcs ne fçauroient l'attaquer que par
la Porte Royale .
On prépare ici deux Vaiſſeaux de
guerre
commandés , l'un , par M. de Quefne Chef
d'Eſcadre , l'autre , par M. le Chevalier
de Nangy . Ils doivent aller vifiter
les Echelles du Levant ; ils comptent partir
à la fin de May , en cas que le Confeil
de Marine leur puiffe fournir un fonds de
so mil écus , pour les mettre en état de
fortir de ce Port . Monfieur Gautier
doit s'embarquer deffus , pour faire fes
180 LE MERCURE
expériences fur l'eau de la Mer qu'il a
rendue potable . On ne doute pas un moment
dans ce Port , de la réuffite de fon Sécret
; mais , il êtoit néceffaire , pour convaincre
les plus incrédules , qu'il fit cette
Epreuve en pleine Mer.
On mande de Port- Loüis du 16 , qu'il
eftoit arrivé la veille , deux Vaiffeaux , pour
le compte de la Compagnie des Indes ;
ils font richement chargés ; on en attendoit
deux autres dans le même Port à la fin de
ee mois.
SUPPLEMENT
Aux Nouvelles précédentes
Extrait de plufieurs Lettres poftérieures.
A TURIN , le 18.
LE
E Roy de Sicille femble eftre fort éloigné
de confentir,que par le projet d'accommodement
entre l'Empereur & le Roy
d'Eſpagne , on lui échange la Sicille pour
la
Sardaigne .
De la Haye le 20
E Réfident de Mofcou a déclaré aux
F. G. que le Czar fon Maiftre prétendoit
eftre compris dans tous les Traités de
commerce , que les Provinces unies feroient
avec la Suéde & autres Etats de la Mer
D'AVR I L. 181
Baltique dont il offre fes Ports , pour recevoir
les Batimens Hollandois.
Le Traité de Barriere paroît plus éloigné
que jamais ; ce qui embarraffe un peu nos
Politiques ; car l'Empereur , felon eux ,
devant ménager les Hollandois dans cette
conjonctute critique , femble les éloigner
par ce refus de concourir au Traité de neutralité
en Italie.
A Venife le 15 Avril.
I E Pape a accordé à la République la
permiffion de lever soooo Ducats fur
le Clergé , qui fera obligé d'en faire l'emprunt
de divers Particuliers .
Les Dulcignotes infeftent furieuſement
le Golfe Adriatique ; ils enlévent tous
les Vaiffeaux amis & ennemis. Ils ont pris
depuis peu trois Marfilianes Vénitiennes ,
chargées d'huiles & de vins , avec un Batiment
Anglois de 36 piéces de canon .
,
Les trois Régimens de l'Empereur arrivés
à Fiumé,n'attendent que l'efcorteVénitienne
pour les tranfporter dans le Royaume de
Naples ; mais ces Républicains font fi
fort occupez à porter des fecours à Corfou
& dans les Places de Dalmatie , que l'on
ne croit pas qu'ils puiffent fatisfaire fitôt
à leur engagement
.
182 LE MERCURE
A Vienne le 16.
E bruit continue toujours à fe répandre
, que l'accommodement entre S. M
I. & S. M. C. eft en bon train : Un cou
rier de Cabinet d'Angleterre , qui arriva le
onze , pouroit bien avoir apporté ici la réfolution
de celle de Madrid fur cette af
faire. Il y a apparence que les Turcs en font
informés , puifqu'ils ont fait fçavoir par
un Exprés à nôtre Cour , le départ de leur
Ambaffade de Sophie à Niffa : Ils décla
rent en même- rems,qu'ils confentent à aban .
donner à S. M. I. tout ce que fes Troupes
ont conquis. La fufpenfion d'armes
qu'ils avoient demandée, leur a efté refufée .
Le Prince Eugene ne trouve pas de voye
plus courte pour avancer la Paix , que
de donner , à l'ouverture de la campagne,
une bataille . L'Electeur de Baviere fait préparer
un beau train d'Artillerie , pour
l'envoyer par eau en Hongrie , au fervice
de l'Empereur contre la Porte.
S'il faut s'en rapporter aux Nouvelles du
Nord , le Roy de Suede ayant mis à la
voile de Carlefcron dans la Province de
Bléking , eft débarqué avec 7 à 8000 hom .
dans le Port de Roftock , dans le duché de
Mékelbourg. Selon ces avis , toute l'Allemagne
eft perfuadée que S. M. S. eft préfentement
d'accord avec le Czar , avec
d'autant plus de fondement , que le
Party
D'AVRI L. 183
du Roy Stanislas fe fortifie de jour en
jour en Pologne , & que les Troupes Mofcovites
font de grands mouvemens en Lituanie
. On appréhende avec raifon qu'elles
ne s'avancent vers la Poméranie .
Les dernieres Lettres de Mofcou portent ,
que le Czar faifoit exactement garder tous
les paffages de fes Etats ,
fur l'avis que S.
M. Cz . avoit reçû , que plufieurs Grands
Seigneurs qui devoient eftre arreftés par
fon ordre , avoient difparus ; fur- tout ,
le Prince Norriskin fils de la foeur du Czar,
lequel eftoit ennemi déclaré du Prince
Menfikoff.
Les deux Vaiffeaux de guerre & la Frégatte
Espagnole qui ont fervi d'efcorte aux
Navires de leur Nation , arrivés avant hier
dans ce Port , doivent aprés demain remettre
à la voile pour Cagliari , où ils
conduiront 9 prifes portant pavillon Imp.
que leur Bâtimens de guerre ont fait le
long des Coftes de Naples .
A Londres , le 21 Avril.
Les agréables Nouvelles , qui ont été publiées
le 19 dans nôtre Gazette , que l'Empereur
confentoit au projet propofe par le
Roy & par Msr le Regent de FFrraannccee,,pour
un accommodement entre les Cours de
Vienne & de Madrid , ont caufé une joye
extréme à la Nation , fur tout aux Négocians
; ce qui fait hauffer confidérablement
les actions fur les fonds Publics . Ce-
-
184 LEMERCURE
pendant , on parle de quelque foufevement
en Ecoffe ; mais , comme ce font gens
mal - affectionés au Gouvernement qui débitent
cette nouvelle , on n'y ajoute pas
beaucoup de foy.
SISTATS sttsst+ tsxsttsstXt§X
Le mot de la premiere Enigme du mois
paffé , étoit le Vers Alexandrin , & celui
de la feconde , l'Ombre. On les a renduës
ainfi en Vers.
D
Es Vers , que Racine a rimés ,
Et qu'Alexandre il a nommés
Seroient bien ce Roy redoutable :
Ils ont le nom d'Infecte méprisable.
Nul de ces Vers n'eft animal ;
Mais , c'est l'Acteur qui bien ou mal
En les déclamant , les anime :
On explique aisément le reste de l'Enigme.
LA SECONDE.
En me promenant dans la Plaine ,
J'attrapai la premiére aprés un peu d'effort :
Etant à l'Ombre avec Climene ,
J'ai deviné l'autre d'abord.
Enigme .
D'AVRIL: 185
N
ENIGM E.
Ous caracterifer, c'eft chofe affez aisées
Notre espece eft d'abord nombreuse &&
méprifée :
Nous naiffons , nous croiffons , furtout pour
voyager ,
Nous voyageons auffi fans craindre aucun
danger ;
Et c'eft quand on nous tient encore prifonnieres
:
*
Libres , nous commençons de plus nobles carrieres.
JugeZ, fi vous voulez, par nos employs divers,
Du rang qu'on nous devroit donner dans
l'Univers.
Certaines d'entre nous aux Héros & aux armes
,
Servirent beaucoup autrefois .
Et peuventfe vanter d'avoir affez de charmes
>
Pour être dans ce tems aimées par les Roys :
D'autres en s'immolant pour le répos du
monde ,
,
Font goûter aux Humains une douceur profonde
,
9
Et d'autres ont encore un plus noble deftin
Donnent du luftre an Grec , au Perfan , an
Latin ,
Q
186 LE MERCURE
Servent au Dien des arts, anx filles de Mémoire
Et répandent partout le mépris ou la gloire :
C'eft ma claffe, j'eprouve une trés dure loy ;
On m'écorche, on m'éventre , hélas ! & par
furcroi ,
On me donne un poifon qui pourtant mefait
vivre ;
J'en bois à chaque inftant , & n'en fuis pas
plus yore ,
Eft-ce affez? Il me reste encor un autre emploi,
C'eft qu'on peut rarement me dépeindrefans
moi.
AUTRE.
MAfin & mon devoir tendent à me
cacher
De quiconque veut me chercher;
Et pour cet effet , je m'attache
A m'habiller d'un air qui me couvre & me
cache.
Je fuis en cet état difficile à trouver ,
Et fi quelqu'un ne m'en veut croire ;
Qu'il prenne foin de m'éprouver ,
Et peut - eftrepour lui,fuis-je la Mer à boire .
TE
CHANSON.
En cofté lé plus téndré
Dés Paftours ,
Per navé voulgu dous , Lizette ;
D'un airé doucéroux mé- difiés ,
D'AVRIL. 187
Bergerette ,
Qu'aviei tord d'eftre jalous ,
Er pei deffus l'Herbette ,
Randiés mon Rival heurous.
TRADUCTION LITERALE DE LA CHANSON.
1
L t'en coute le plus tendre des Bergers,
pour en avoir voulu deux, Lizette. D'un
air doncereux tu me difois , Bergere , que
j'avois tort d'eftre jaloux ; & puis , deffus
l'Herbette in rendois mon Rival henreux
.
>
MORT S.
M Effire Jean - Jacques Charron , Marquis
de Menars , Prefident à mortier
au Parlement , mourut en fa Terre de Menars
, le 16 Mars en fa 75 année , laiffanc
pofterité de Dame Françoife de la Grange
Trianon
Il y a quelques temps que le Roy avoit
accordé la furvivance de la Charge de Préfi
dent, à M... à M. de Mauprou Maiftre des
Requêtes , dont il prit poffeilion le 23 du
même mois.
Et celle pour le Gouvernement du Château
de Blois , & la Capitainerie des Chaffes du
Comté de Blois au Marq.de Menard fon fils .
Meffire André-François de Paule, le Févre
d'Ormeſſon , Seigneur du Cheré , qui avoit
Qij
188 LE MERCURE
qui
efté receu Maistre des Requeftes en 1714,
avoit efté nommé depuis peu Intendant
deFranche-Comté , y mourut au commencement
de ce mois , laiffant un fils &
une fille de Dame Marie Claude Cahoüete
de Beauvais ; voyez la famille d'Ormeffon
dans le nouveau Morery .
Dame Marie-Henry de Cheufes, Epoufe
de Mre Gabriel- René Sire de Mailloc , ancien
Baron de Normandie , Marquis de
Mailloc , Comte de Clery , Baron de Combon
, Seigneur du Champ de Bataille , mourut
le S Avril , âgé de 88 ans . La Généalogie
de la Maifon de Mailloc , fe trouve
dans l'Hiftoire de la Maifon d'Harcourt.
La Marquise de Mailloc.par Charlotte de
Monchy fa Bis- Ayeule, Dame d'Honneur
de la feuë Reine, eft parente de Madame la
Marquife de la Vrilliere , & petite fille de
feuë Madame la Marquife de Mailly Nefle,
qui eftoit de la Maifon de Monchy .
Dame Marie Louiſe de Senneterre, Epoufe
de Mre N de Grolé , Comte de Peyre ,
Lieutenant Général de la Province de Languedoc,
& Grand Bailly de Gévaudan , mourut
le 6 Avril,âgée de 79 ans. Pour la Maifon
de Senneterre , voyez le Pere Anfelme
en fon Hiftoire des grands Officiers , Morery
, & c.
Meffire Louis Habert , Prêtre , Docteur
de la Maiſon & Societé de Sorbonne , mou
fut le 7 Avril,
D'AVRIL. 189
Mre Claude- Jean Pepin , Correcteur des
Comptes , mourut le 8 Avril.
Madame Marie Anne de Bourbon , Princeffe
du Sang , veuve de Louis -Jofeph Duc
de Vendofme , de Mercoeur & d'Etampes ,
Prince de Martigues & d'Anet , Chevalier
des Ordres du Roy , Pair & Général des
Galeres de France , Généraliffime des Armées
en Catalogne , & de celles d'Espagne ,
Gouverneur & Lieutenant pour le Roy en
Provence, mourut fans pofterité le 11 Avril,
âgée de 40 ans deux mois.
Methite Louis Girard , Seigneur de la Cour
des Bois & c.qui avoit efté receu Maistre des
Requeftes en 1654 , aprés avoir efté Confeiller
au Grand'Confeil , mourut Doyen
de Meffieurs les Maiftres des Requeſtes , le
14 Avril en fa 95 année , ayant eu de Dame
Anne de Villers , morte le 14 Mars 1710 ,
âgée de 86 ans , pour fille unique, Dame
Louife Girard , premiere femme de Meffire
Nicolas Louis de Bailleul , Marquis de
Château- Gontier , Préfident à mortier au
Parlement , morre en Septembre 1688 , laiffant
pour fils unique, M. de Chafteau- Gontier
aujourd'huy Préfident au Parlement ;
M. de la Cour des Bois a laiffé 100000 1.
à M.l'Abbé Girard fon parent : En lui confiant
l'execution de fon Teftament , il a
confirmé par cette nomination l'eftime & la
confideration qu'il avoit toujours euë pour
cet Abbé , dont il connoffoit parfaitement
190 LE MERCURE
le mérite & la probité.
Dame Charlotte de Montebenne , veuve
de Meffire Jean - René Comte de Mailly ,
mourut le 15 Avril , ágée de 35 ans 8 mois .
La Maifon de Mailly eft raportée dans
l'Hiftoire des grands Officiers , par le P.
Anfelme , Morery , & c .
Meffire Nicolas Navarre , Preftre , Docteur
en Theologie de la Faculté de Paris ,
connu par fes Prédications , mourut fubitement
le 19 Avril .
Meffire Jean Helie de la Faye , Chevalier
Seigneur de This- Neuville , Chevalier de
l'Ordre de S. Louis , Capitaine au Regiment
des Gardes Franç. & de l'Académie
Royale des Sciences , mourut le 20 Avril ,
Nicolas de la Hire le pere , Lecteur &
Profeffeur du Roy , Directeur de l'Académie
Royale des Sciences , Architecte du
Roy, & Profeffeur en l'Académie d'Architectures
, mourut le 21 Avril.
1
amu TITI TA
JOURNAL DE PARIS.
LE Roy a donné à M.le Comte de Grator ,
la Charge de fon Lieutenant au Baillage
de Caën, par la démiffion de M. le Marquis
de Gratot fon pere ; les Proviſions
font du 3 1 Mars 1718.
Idem. Un Brevet de retenuë de 20000 1.
fur ladite Charge en faveur du fieur Comte
de Gratot.
D'AVRI L. IgE
Idem. Une Commiffion à M. le Marq.
de Gratot pere , pour faire les fonctions
de la tite Charge, fa vie durant , nonobftant
fa demiffion .
Le Roy a donné à M. de Caſteja Enfeigne
des Gendarmes de Bretagne , le Gouvernement
des Ville & Chafteau de S. Dizier,
vacant par le décés de M. le Comte de
Beaujeu;les Proviſions ſont du 31 Mars1718.
Le prer Avril,M. le Marquis de la Chaife
Capitaine des Gardes de la Porte, a obtenu
la furvivance de fa Charge , en faveur de
M. le Comte de la Chaife fon fils , âgé de
10 ans , avec la continuation de Brevet de
retenuë de 100000 écus qui lui avoient
efté accordés par le feu Roy Louis XIV.
La Compagnie des Gardes de la Porte ,
eft une des plus anciennes de la Maiſon
du Roy ; les Gardes qui la compofent ,
aunombre de so, ont la qualité d'Ecuyers
& jouiffent de tous les Privileges attachés
aux Officiers Commenfeaux , comme
exemption de Tailles , de Droits de
Francs- Fiefs & de Tutelles ; ils obtiennent
des Lettres d'Etat , & ont le pas dans les
Cérémonies publiques fur tous les Juges
non- Royaux ; ils ne partagent le fervice de
la Garde de la Porte du Roy , qu'avec la premiere
Compagnie des Gardes du Corps
qu'on nomme Ecoffoife , & ce n'eft qu'à un
Brigadier de cette Compagnie , qu'ils remettent
les clefs de la Porte de S. M. à 6
192 LE MERCURE
heures du foir , lequel Brigadier la leur
rend à 6 heures du matin ; ils ont 4 Lieu.
tenans fervants par quatier , qui les commandent
en l'abſence du Capitaine ; ils
prêtent Serment entre les mains de M. le
Duc Grand Mailtre de la Maiſon du Roy, &
ils ont leursProvifions directement de S. M.
figuées du Secrétaire de la Maiſon . Un de
ces Lieutenans commande un détachement
de cette Compagnie , quand l'heritier
préfomptif de la Couronne va à l'Armée.
Cette Compagnie n'a jamais û d'autres
Tréforiers que les Tréforiers de l'intérieur
de la Maiſon du Roy. Ce n'est donc
pas M. Dupuis , comme nous l'avons avancé
dans le Mercure de Janvier pag. 194.
M. le Bailly de Mefmes Ambaffadeur
de Malthe , a pris poffeffion du grand Prieuré
d'Auvergne , vacant par la mort de M.
de Sallian. Ce Bénéfice eft eftimé 16000
livres de rentes.
M. le Marquis d'Heudicourt a fait paffer
avec la permiffion du Roy , fa Charge de
Grand Louvetier de France , fur la tête de
M. le Comte d'Heudicourt fon fils aîné. Il
lui a fait en même tems une ceffion de
tous fes biens ; il s'eft réservé une Penfion
annuelle que l'on dit être de 30000 livres.
Les Infpecteurs partent avec les ordres
nouveaux de la Régence fignés de M8 le
Duc Regent. Ils vont faire la revûë de
Tous les Régimens , pour les réduire à
Compagnies
D'AVRIL. 195
Compagnies de 60 hommes chacun , fuivant
les Réglemens arrêtés.
Mgr le Duc de Chartres & Mademoiſelle
de la Roche- Suryon furent Parain & Mareine
d'une Cloche , dont la Bénédiction
fe fit dans l'Eglife de Saint Joffe . Elle fut
nommée Loüife- Adélaide , du nom de la
Princeffe . Cette Cérémonie fe fit avec
beaucoup de Pompe , & le Peuple fe reffentit
des largeffes qui furent faites en
cette occafion.
Le deux , M. d'Argenfon fut reçû à l'Académie
Françoife , à la place de M.
l'Archevêque de Cambray. M. l'Abbé
Dangeau , en qualité de Directeur de cette
Académie, fera le Difcours, le jour de la
réception de M. le Garde des Seaux .
M. de Contade Major des Gardes
Françoifes . & M. de Brillac Capitaine
au même Régiment , furent renvoyez
abfous . Ils ont été rétablis dans toutes
leurs Fonctions , Honneurs & Prérogatives.
Le 3 , le Roy a accordé la Charge de
fon Premier Médecin , à M. Dodart , cidevant
premier Médecin de feu Mer le
Dauphin Duc de Bourgogne . L'Employ
de Médecin Ajudant- Confultant qu'il avoit,
avec 4000 livres d'appointemens , a êté
donné à M Falconet Médecin du Roy &
de la petite Ecurie , avec une augmentation
de 1800 livres. M. Téret Médecin
Avril 17 18. R
194 LE MERCURE
de Madame a obtenu depuis , un Titre
femblable auprés de S. M. & M. de
Chirac , premier Médecin de S. A. R.
Mer le Regent , a êté gratifié de la fur- Inrendance
du Jardin du Roy ; S. M. ayant
féparé ce Jardin d'avec la Charge de premier
Médecin. Les Lettres Patentes en
ont êré enregistrées au Parlement.
Le Jardin Royal de Montpellier eft ſous
la Direction de M. de ... Chancelier
de l'Univerfité de cette derniere Ville , lequel
a épousé la fille unique de M. de
Chirac .
Le 4 , M. le Maréchal de Villars a
écrit une Lettre circulaire à tous les Colonels
, pour leur ordonner de la part du
Roy , de fe rendre à leurs Régimens ; afia
de mettre toutes chofes en état , pour faire
recevoir les derniers Réglemens faits
la Régence .
par
M. le Comte de Maurepas ; qui doit dans
peu exercer fa Charge de Secretaire d'Etat
, fous M. le Marquis de la Vrilliere ,
a pris auprés de lui M. de Magnard , cidevant
Sécretaire des Commandemens de
Madame Ducheffe de Berry.
On a formé le deffein , fur le projet de
M. le Blanc , de lever un nouveau Régiment
de Dragons d'Orléans ; & pour le
former plus promptement , l'on a pris les
fix Compagnies qui eftoient employées à
la garde , & aux defcentes du Sel . Ils
D'AVRIL
Igs
:
feront conduits par M. de Chaunas ancien
Officier , bon Partiſan , & de grande expérience
Les Compagnies feront de so
hommes. Ce Régiment aura pour Colonel ,
M. Tornar de la Fare , Brig. des Armées du
Roy. On mettra à la tête des Compagnies ,
des Capitaines & des Lieutenans réformés.
On prétend en compofer un bon Corps.
Les Maréchaux de France s'affemblent,
pour convenir d'un Protocole qui puiffe fervir
à l'avenir de régles fixes , pour toutes les
les Lettres que ces Meffieurs écrivent aux
Officiers , felon le rang qu'ils tiennent
dans les Armées de S M. Ce Protocole
fera examiné par Me : le Regent.
:
Le Confeil de la Régence vaquera pour
trois semaines à caufe des Fêtes , aprés
lefquelles il fe raffemblera. M. le Garde
des Seaux reftera ici pour travailler à fon
ordinaire avec Msr le Regent.
Le 6 , Madame la Ducheffe de Lorraine
& M. le Comte de Blamont allérent au
Palais des Tuilleries prendre . congé du
Roy.
Le 7 , S. M. alla voir aprés midi L. A.
R. de Lorraine pour leur fouhaiter un hû
reux retour dans leurs Etats .
Le 8 , Madame la Ducheffe de Lorraine
& M. le Comte de Blamont partirent
à 9 heures du matin , pour fe rendre à
Villers-Cotteret , où L.A.R. y trouvérent un
magnifique repas , dreffé par les Officiers du
Rij
195 LE MERCURE
Palais Royal , qui avoient pris les devans
par ordre de Mar le Regent , pour rece
voir le Prince & la Princeffe . Pendant le
féjour que L. A. R. ont fait dans cette Capitale
, la Cour & la Ville ne fe font entretenues
que de leurs maniéres affables ,
généreufes & vrayement Royales ; & Elles .
ont tiré cet aveu de la Nation , qu'il ne
manquoit rien au bonheur des Peuples ,
quand ils étoient gouvernés par des Souverains
qui ont éminemment la bonté en
partage.
Le 9 , L. A. R. de Lorraine arriverent
à 6 heures & demie du foir à Reims , &
- allerent defcendre au Palais. M. l'Archevêque
les reçeût à la defcente du caroffe :
Eftant montez dans la grand'fale , ils vifiterent
l'Eglife Métropolitaine , qui eft une
des plus belles du Royaume. Après avoir vû
tout ce qu'il y avoit de plus curieux & de
plus remarquable, ils revinrent au Pal . ; mais ,
comme ils avoient fait dire , qu'ils ne vouloient
ny harangue ny compliment , tous
les corps de la ville , qui étoient dans la
grand'fale , s'abftinrent d'en faire . Sur les
huit heures, on fervit magnifiquement la table
de L. A R , à laquelle mangerent feulement
Madame la Marquife de Craon ,
Madame la Marquife de Fuftemberg &
M. l'Archevêque : On fervit en même
tems avec beaucoup de profufion la feconde
table , pour la Cour de S. A. R. & une
D'AVRIL. 197
troifiéme,pour les Officiers de fa fuite , qui
firent tous logez commodénient au palais.
Les Dragons de M. de Clénof , qui ont êté
depuis incorporez au Régiment d'Orleans ,
fe trouverent rangez dans l'avant - cour du
palais , à l'arrivée de L. A. R. & firent la
garde à toutes les portès du palais & des
appartemens , comme on la fait chez S.
A. R.
Le lendemain matin , Dimanche des Rameaux
, L.A. R. entendirent la Meffe dans
la Chapelle du palais : Au fortir de la Chapelle
, elles trouverent un déjeuné magnifique
préparé dans la fille du Dais ; elles
monterent enfuite en caroffe , trés fatisfaites
de M. l'Archevêque , pour aller coucher
à Bar ; les Dragons les fuivirent à
cheval , & accompagnerent le Prince & la
Princeffe jufqu à 2. lieuës hors la Ville .
LE
INCENDIE.
E 27 , eft une Epoque remarquable ,
par l'incendie général de toutes les
maifons bâties fur le petit Pont. Voici ce
qui l'a caufé. A 7. heures & un quart du
foir , on vit defcendre deux grands Bâteaux
chargés de foin , fort enflammés , dont on
avoit imprudemment coupé les cordes audeffous
du Pont de la Tournelle . Ces Bâteaux
, qui ſe ſuivoient de prés , & qui ref-
Riij
198 LE MERCURE
fembloient à de groffes tours defeu , ayant
fuivi le cours de la Riviere , le premier vint
donner contre une des Arches du Pont de
l'Hôtel- Dieu , où il s'arrêta un moment ;
l'autre qui le cotoyoit, l'ayant heurté dans
le flanc , le contre coup le renvoya fous l'anrre
Arche , & defcendant de front l'un &
l'autre,ils s'arreterent chacun fous une Arche
; ayant êté retenus par les cintres , &
les arcs boûrans de charpente qui en foútenoient
la voute depuis fort long-tems.
Dans cette fituation , le feu dont ils étoient
embrafés jufques dans le centre, enflamma
bien vite & fort vivement cette forêt de
bois.Les flammes pour lors commencerent à
fe déployer du côté qui regarde le Pont de
l'Hôtel- Dieu , & à s'élever avec impetuofité
le long des murs & des maifons qui
êtoient fondées fur ces Arches , brulerent
en un moment tout ce qui étoit bâti en ſaillie
au premier étage , & s'êtant engoufrées
à travers les fenêtres , elles s'attacherent
en un inftant à tous les meubles . Comme
tous ces Bâtimens ne font conftruits que de
bois , & que ce font autant de Magazins
de toutes fortes de marchandifes , en Etoffes
, Linges , Tableaux , Tapifferies & c.
on peut juger de la promptitude avec laquelle
le feu exerça la violence , d'autant
, que les Proprietaires n'avoient pas û
le tenis de fe reconnoître . Tout cela raffemblé
, fut caufe que toute la file des maiplus
.
D'AVRIL. 19
ons qui font à droite , en entrant par le petit
Châtelet,fut d'abord en proye , depuis
le bas jufqu'au comble , aux flammes , en
moins d'une heure ; & ne donna que le tems
à ceux qui les habitoient , de fauver ce qui
êtoit dans leurs boutiques. Pendant ce trilte
fpectacle , le feu fe déborda un peu plus
lentement à la gauche du Pont , deffous
les mêmes Arches: Sur les heures , toute
cette rangée de maifons ût le mefme fort
que l'autre ; ce qui formoit pour lors une
Arcade continue de flammes qui faifoit
craindre avec raifon , que pour peu que
le vent fe fût élevé , elles ne fe jettaffent
fur l'Hôtel- Dien , fur le Marché neuf, &
qu'elles ne gagnaffent mefme la ruë de la
Huchette , malgré le petit Châtelet qui lui
fervoit comme de rempart.
?
> Au premier bruit du feu & du Tocfin
M. le Premier Prefident M. Joly de
Fleury Procureur Général , M. Trudaine
Prevôt des Marchands , & M. de Machault
Lieutenant Général de Police , accoururent
au fecours , avec les Officiers de la Ville ,
& le Guer à pied & à cheval. On envoya
chercher les Pompes de laVille dont le S.Duperier
eft Directeur général , qui s'y rendit
avec fa compagnie. Des Religieux de tous
les Ordres mandians , comme Capucins ,
Auguftins,Jacobins , Cordeliers, &c . s'y rendirent
avec empreffement , & y firent des
merveilles.
200
LE MERCURE
>
Le Roy & M. le Régent , à cette effrayante
nouvelle , ordonnerent un détachement des
Gardes Françoiles & Suiffes , avec leurs
Officiers à la tête ; mais l'incendie avoit
efté fi rapide , & le mal eftoit fi grand , que
l'on jugea, comme impoffible , d'arrêter l'embrafement
qui étoit univerfel à 11 heures fur
le petit Pont . Dans cette extremité, on tourna
routes ſɩs vûës du côté de l'Hôtel- Dieu, pendant
qued'un autre côté on empêchoir que le
feu ne pénétrât dans le Marché Neuf, en fe
communiquant à un gros quarré de maifons
contigues à celles du petit Pont : On jugea ,
que pour prévenir de plus grands malheurs ,
il eftoit néceffaire de démolir quelques bâtimens
fur les derrieres , & d'en découvrir
d'autres pour couper le paffage au feu :
Cette réfolution prife , les Couvreurs , Charpentiers
& Maffons ,furent mis en belogne;
mais pour leur donner ce tems - là , il falloit
abfolument s'oppofer au progrés du feu vers
la chauffée du Pont. Soldats , Ouvriers &
gens de bonne volonté , furent placés dans
Appartemens du grand Pavillon quarré
de pierre de taille , connu fous le nom de
l'ancien Hôtel de Ville du Roy Pepin.
Tout le falut du Marché Neuf dépendoit
entierement de fa confervation , où du moins ,
de faire enforte que le feu du Pont , lequel
embrafoit deux de fes faces , ne l'incendiât
avant qu'on ût démoli, ou découvert les maifons
qui l'environnoient ; On manoeuvra ccD'AVRIL.
201
pendant bien , que l'on luta contre l'ef
fort des tourbillons de flames , jufqu'à fix
heures du matin , que le comble du Pavillon
fut à la fin embrafé. Comme l'opération
qu'on vouloit faire, eftoir finie , en ifolant,
pour ainfi dire , ce Pavillon par la deftruction
des maifons, qui l'environnoient ; ce fut là ,
en quelque maniere , le terme du feu.
L'Hôtel- Dieu êtoit un objet trop important,
pour qu'on n'y employâc pas tous les moyens
imaginables , afin de préferver ce vafte Edifice
contre les Torrens de flammes, & Gerbes
de feu qui fe rabatoient fur les toits , &
d'empêcher en même tems que la maiſon
collaterale, qui êtoit un fourneau allumé , n'y
portât la même défolation ; ce qui auroit
pû avoir des fuites terribles ; puiſque
toutes les Voutes de l'Hôtel - Dieu eftoient
remplies de Bois , d'Huilles , de Suifs &
d'Eau- de Vie.
2.
Afin de détourner ce malheur public , on
n'oublia aucune précaution pour le conferver.
Outre que les Pompes furent d'une trés
grande utilité dans cette occafion , on plaça
des gens zélez fur le comble de la grande
Sale qui regne le long de l'eau ; & quoiqu'inveftis
de toutes parts , de flames , de
charbons , ils s'en rendirent les Maîtres à
force d'eau . On remarqua entr'autres , un
homme audeffus de la pointe d'un petit
Donjon , qui ne ceffa, pendant la plus gran202
LE MERCURE
de furie du feu , de jetter de l'eau , depuis
dix heures , jufqu'à quatre heures du matin.
D'un autre côté , quoique le Châtelet
fervît de digue au feu , on ne laiffoit pas
d'appréhender infiniment pour la ruë de
la Huchette & la rue Saint Jacques . M. le
Procureur Général en reconnu fi bien la
conféquence , qu'il fit appeller le fieur Duperier
; & ayant examiné une petite maifon
qui donne fur l'eau , & qui tient au
Châtelet , le feu s'y manifefta tout à coup
& alloit prendre aux Boucheries qui font
au deffous; ce qui auroit fait périr le Quartier.
Les Pompes firent tout l'effet qu'on
en attendoit en cette occafion , & éreignirent
très promptement le feu . Pendant cet intervale
, M. le Procureur Général vifica les
Prifons du Châtelet; & aprés avoir remarqué
qu'il n'y avoit nul danger pour les Prifonniers
, on ne les transfera pas à la Conciergerie
, comme on le croyoit .
Le vent ayant changé fur les onze heures
& demie , il tourna vers le Marché- Neuf
où redoubla l'embrafement .
Le lendemain matin 28 , la fureur du
feu êtant confidérablement ralentie du
même côté , on ne fut occupé qu'à faire en
'force qu'il ne reprît pas ; car , comme il y
avoit plufieurs poutres allumées & enlevelies
fous des moilons & des platras , à l'extrémité
du Pont , on trembloit toujours que
D'AVRIL 203
ce feu foûterrain ne perçât les voutes des caves
, tant de l'Hôtel - Dieu , que des autres
maifons du Marché Neuf. En effet , on reffentoit
une chaleur fi pénétrante fous les
pieds , que les femelles des foulliers n'y
réfiftoient pas un moment ; & de peur qu'il
ne furvint quelque accident imprévû
on jugea à propos de baigner d'eau tous les
endroits , d'où on voyoit fortir un nuage
epais de fumées & de flammes , qui s'élançoient
en l'air , & qui estoient entretenuës
par le falpêtre des débris . On rafraichit
par un prodigieufe quantité d'eau , toutes
les voutes de l'Hôtel- Dieu ; & on ût le
foin de précipiter dans la riviere , tout ce qui
paroiffoit combuſtible .
Le 29 , on ne difcontinua pas de baigner
tous les endrois où l'on voyoit encore
la fumée s'élever , & de faire agir les
pompes dans toutes les maifons où on découvroit
encore du feu ; c eft en cela qu'elles
furent d'une trés grande utilité , au lieu
que la nuit du 27. au 28. elles fervitent
de peu , à caufe que quand elles arriverent
fur les o. heures , l'incendie eftoit total ,
& qu'il auoit fallu faire paffer deffus , une
Riviere pour l'amortir.
M. le Maréchal de Villeroy , M. le
Maréchal de Villars , M le Duc de Noailles
, M. le Duc de Trefmes Gouvernent
de Paris , M. le Duc d'Antin , fur- Intendant
des Batimens , M. le Duc de Guiche
204 LE MERCURE
Colonel du Regiment des Gardes Françoifes
, M. de Contade , Major du mefme
Régiment , & beaucoup d'autres perfonnes
du premier rang , y vinrent pour donner
leurs ordres . M. le Cardinal de Noailles
n'ût pas plûtôt remarqué les commencemens
de cet incendie , qu'il expofa le
Saint Sacrement à l'Hôtel Dieu , en face des
maifons qui bruloient : Il fe mit en priéres
pour implorer l'affiftance Divine dans une
fi préffante calamité. Ses priéres aidées de
fecours efficaces , ont efté exaucées , puifque
aucune des parties de ce vafte édifice
n'a efté endommagé.
Plufieurs perfonnes connuës par leur pieté
& leur charité , fe font diftinguées dans le
tems que le péril eftoit le plus ménaçant :
M. l'Abbé Payen Chanoine de Notre - Dame
, s'y expofa beaucoup ; il eftot partout
& a efté d'un grand fecours ; on a furtout
efté frapé de la ferveur , avec laquelle
M. le Curé de faint Sulpice s'eft porté
dans cette trifte circonftance. Auffitôt que
ce Pafteur ûr efté informé du danger , il
courut au feu ,fuivi de 6 de fes Prestres, qui
s'eftoient munis les uns & les autres d'une
fomme confidérable d'argent : Non - feuleiment
ils encourageoient de vive voix le
Peuple , les Ouvriers & les Soldats , à tra◄
vailler ; mais , ils les animoient encore davantage
par l'argent qu'ils diftribuoient à
ceux qui faifoient bien leur de voir : Ils panfoient
D'AVRIL. 205
ent ceux qui estoient bleffés ; & lorfque
argent leur eut manqué , ils donnoient des
illers de so. ff.. ddee . liv, à chacun de ceux
- dans lefquels ils remarquoient de l'acti-
.vité.
On a ciré auffi avec éloge l'action d'un
Capucin , qui voyant un Marchand deſeſperé
, de n'avoir pû tirer une Commode où
tous les papiers & fon argent étoient enfermés
, entra avec une hardieffe étonnante
dans un Cabinet enflammé où elle
eftoit ; & la charité lui tenant lieu d'aide ,
il fe trouva affez de force pour l'arracher
au milieu du feu , & pour la remettre á celui
à qui elle appartenoit : On remarqua
que 3. des plus forts hommes ûrent bien
3
de la peine à l'enléver du milieu de la ruë.
On peut dire , à la loüange des Réligieux ,
qu'ils y ont tous faits des actions héroïques
: Ils ont efté d'autant plus utiles , que
les Marchands leur remettoient leurs plus
précieux effets avec confiance ; ils ont
auffi deménagés la plus grande partie des
meubles , qu'ils portoient à l'Hôtel Dieu ,
à Nôtre- Dame & à faint Germain le Vieux ,
Malgré leur vigilance à fervir ces pauvres
defolés , ils n'ont pû empecher , que quantité
de filoux n'ayent détourné beaucoup
de Marchandiſes , à caufe de la confufion
où chacun fe trouvoit.
Il faut remarquer , que lorfque fur les 11.
h . & minuit , les maifons tomboient du haut
Avril 1718 . S
206 LE MERCURE.
en bas du Pont dans la Riviére , toutes entieres
& enflammées ; il s'élevoit une vapeur
fi épaiffe du fond de l'eau , qu'eile
obfcurciffoit les flammes mefmes : Les débris
de charpentes & de platras avoient
prefque intercepté, par leurs amas, le cours
de l'eau : & des 4. Arches dont ce Pont eft
compofé , il n'y en avoit que 2. par où l'eau
s'écouloit , ce qui caufa un reflu jufqu'au
Terrain de Nôtre-Dame.
Comme je ne puis pas encore eftre affez
exactement informé de tout le détail
qui regarde cet incendie , je remettrai au
mois prochain, à adjoûter à cette petite Rélation
, ce qui viendra à ma connoiffance. Je
me contenterai feulement de dire en gros ,
qu'il y a environ 22. maifons brulées , &
13 , à moitié démolies , découvertes & fans
charpentes. On n'a point encore apprecié
jufqu'où peut åller cette perte , qu'on fait
monter à plufieurs millions . On s'employe
prefentement à déboucher les ponts ; &
des bâteliers fondent audeffous des Arches ,
le fonds de la Riviére avec des crocs , pour
tâcher d'en tirer quelques reftes pitoyables
de ce qui a pû échaper aux flammes . Le
29. ils pefcherent un coffre fort, qui fut mis
en dépôt chez un Notaire .
P. S. Le fieur Dupérier , qui eft fort
actif & fort entendu dans toutes les occafions
où il y a du feu , en donnant fes ordres
, pour mettre en place une de fes PomD'AVRI
L. 207
3
pes , fut atteint à la cuiffe d'un chevron
lancé du haut d'une maifon ; & quoiqu'il
fût obligé de fe faire feigner , il revint courageufement
4 ou 5 heures aprés , & agic
comme auparavant .
Un Particulier s'eftant imaginé avoir un
Sécret Magique , pour arrêter le feu le plus
violent , fe mit en devoir de l'éprouver
au milieu du Petit- Pont. Comme on lui
ût demandé ce qu'il prétendoit faire , il répondit
qu'il alloit conjurer le feu : On ne
lui en donna pas le tems ; puisqu'on jugea
plus à propos de l'envoyer en Priſon , d'où
il n'eft forti que deux jours aprés . On a
raifon de punir ces fortes de fuperftitions ,
lorfqu'elles ont pour Auteurs , le pere de
l'illufion & du menfonge.
LISTE
Des Maifons brûlées & rafées fur le Fetit-
Pont , des deux côtés de la Riviere.
E
N entrant à la droite par le Châtelet
: Io La Coupe d'Or, un Marchand
de Tableaux. L'Y grec, un Marchand
d'Epingles. La Croix blanche , une Lingere.
Un Parfumeur . Un Marchand de Tableaux.
Un Quinquaillier . Un Marchand de Tableaux.
Un Perruquier , dont la maiſon eſt
contigue à l'Hôtel - Dieu .
A la gauche , en entrant égallement par
Sij
208 LE MERCURE
Le petit Châtelet : Io La Croix d'Or , un
Marchand d'Etoffes . Le Bras d'Or , idem.
La Tête d'Or , idem. Le S. Efprit , idem
Les trois Croifans , un Marchand de Galons
d'or & d'argent. L'Annonciation , un
Marchand d'Etoffes. La Magdelaine , un
Marchand Mercier . A l'Enfant Jefus , un
Marchand d'Etoffes. Aux Quatre- Vents ,
un Marchand Bonnetier. Aux deux Anges ,
un Marchand d'Etoffes.
Maifons , partie brûlées , partie démolies ,
tant du même côté, que de celles qui regardent
le Marche- Neuf.
Aux trois Couronnes , un Marchand de
Galons d'or & d'argent. Au Nom de Jefus ,
un Peintre. A la Tête noire , un Marchand
de Galons. Au Signe de la Croix , une
Marchande Lingere. Au Griffon d'or , un
Marchand de Galons. A la Fleur- de- Lys ,
un Marchand d'Etoffes .
En entrant à main gauche dans le Marché
Neuf. Le Beau Nid Royal. Un Pottier
d'Etain . Un Serrurier. A l'Empereur
c'eft l'ancien Hôtel de Ville. La vieille Boucherie
, qui eft diftribuée en fix ménages :
A la montre blanche , un Aubergifte. Un
Orfévre. Il y a encore outre cela ,deux maifons
des Boucheries du côté de la ruë de
la Huchette , qui ont efté démolies..
On a prefque eu affés de tems , pour fauver
toutes les Marchandifes de toutes les
Maifons , depuis le Châtelet , en
trant à gauche , jnfqu'au Marché - Neuf,
enD'AVRIL.
209
L'effet de l'incendie eſt ſi confidérable , que
pour en rendre au public , un compte plus
particulier , nous avons interrompu les dattes
de notre Journal.
Le 10 , M. de Maupertuis , cy- devant
Capitaine - Lieutenant de la premiere Compagnie
des Moufquetaires , a efté. gratifié
par la Cour , d'une penfion de 10000. liv .
tant en confideration de fes longs fervices ,
que de fes infirmités .
Le п . M. l'Abbé d'Auvergne ne pouvant
plus garder 3. gros Prieurés dépendans
de Cluny , attendu l'incompatibilité, par fa
qualité d'Abbé de Cluny , a refigné à M. le
Bailly de Mefmes , le Prieuré de Lyons en
Santerre , eftimé 1000s . liv de rentes ;à M.
l'Abbé de Melmes , le Prieuré de faint .
Pierre d'Abbeville de 9000. liv. & celui
de Souvigny à M.l'Abbé Pecquet fils de M.
Pecquet , premier Commis du Confeil des
affaires Etrangeres.
Le 12. M. le Duc Régent a reçu l'acceptation
de M. le Cardinal de la Trémoïlle
, pour l'Archevefché de Cambrai. Ce
qui laiffe prefentement le Roy , maître de
nommer à l'Evefché de Bayeux qui vauc
Gooo. liv. de rentes .
Le 13 , S , M. alla aprés- midi , faire des
complimens de condoléance , fur lá mort
de Madame la Ducheffe de Vendôme , à
Mgr le Duc & à Madame la Ducheffe , à
Siij
210 LE MERCURE
.
Madame la Princeffe , à Madame la Ducheffe
Douairiere , à Madame la Princeffe
de Couty & à Madame la Ducheffe du
Maine. Le Roy avoit pris dès le matin le
deüil qu'il portera 10. jours.
Le 14, jour du Jeudy- Saint , à 9 heures
& demie , le Roy accompagné de M. le
Maréchal Duc de Villeroy , de M. le Marquis
d'Ancenis Capitaine de fes Gardes ,
& de M. l'ancien Evêque de Fréjus fon
Précepteur , fe rendit dans la Salle des
Cent-Suiffes , pour y faire la Cérémonie de
la Céne . Le Roy entendit d'abord le Sermon
, qui fut prêché par M l'Abbé rieutort.
Sa Majesté êtoit placée vis à - vis de
la Chaire , dans un fauteuil , ayant à fa
droite fur une même ligne , Msr le Duc d'Orleans
, Ma le Prince de Conty , MB le
Duc du Maine & M8 le Comte d'Eu ; & à
fa gauche , Msr le Duc , Mgr le Prince de
Dombes , & M. le Grand Prieur , tous affis
fur des plians. Sur les côtés, êtoient à fa
droite M. l'Evefque de Mets premier Au
mônier en Chape & en Mitre , au milieu
des Eccléfiaftiques qui devoient le fervir.;
& à la gauche , M. le Cardinal de . Polignac
en Rochet & Camail. Immédiatement
derriére le Roy eftoit placé dans la même
ligne , M. le Maréchal Duc de Villeroy ,
M. l'ancien Evefque de Fréjus & M. le
Marquis d'Ancenis , avec plufieurs Seigneurs
& principaux Officiers de S. M. Sur
D'AVR I L. 211
.
le banc qui fuivoit , eftoient M. M. les
Abbés de Rochebonne , d'Argentré , de
Froulé , Milon & Cauler Aumôniers du
Roy en Rochets & Manteaux , & M. l'Abbé
Vittemant Sous Précepteur de S. M.
Aprés le Sermon , M. l'Evefque de Mets
monta dans la Chaire ; il y fit l'Abfoute.
S. M. s'eftant enfuite avancée vers le lieu
où l'on avoit rangé les treize Pauvres Enfans
,à qui elle devoit laver les pieds, y remplit
ce devoir d'humilité avec la plus grande
édification . Le Roy avoit à fes côtés
les Princes de fon Sang , M. le Maréchal
Duc de Villeroy , M.l'Evefque de Mets
fon premier Aumônier & MM. fes Aumôniers
; il fut outre cela affifté ,, pendant
toute cette Cérémonie , par M Dodart fon
premier Medecin , & M. Marechal fon
premier Chirurgien. Sa Majefté fe plaça
enfuite au bout du banc , fur lequel on
avoit rangé ces treize Enfans ; le Royavoit
immédiatement à fes côtés , M. le Maréchal
Duc de Villeroy , M. l'Evefque de
Mets premier Aumônier , & M. M. fes
Aumôniers. S. M. fervit chacun des
Pauvres en particulier , chaque fervice
confiſtant en treize plats. M. le Duc de
Bourbon Grand Maître de la Maifon du
Roy, à la tête du premier Maître d'Hôtel ,
précédoir chaque fervice. Les Plats furent
portés par Ma le Duc d'Orléans , M.
le Prince de Conti , Mile Duc du Mainė
212 LE MERCURE
M. le Prince de Dombes , M. le Comte
d'Eu , M. le Comte de Toulouze , M. le
Grand Prieur de France , & quelqu'uns des
principaux Officiers de fa Majefté: Le Roy
prenoit chaque Plat , des mains de celui
qui le portoit , & le donnoit à M. l'Evefque
de Mets qui le remettoit à celui des
Pauvres à qui ils eftoient deſtinés . A la
fin de chaque fervice , M. l'Evefque de
Mers préfentoit au Roy uae Bourfe de treize
écus , que S. M. avoir la bonté de donner
à chacun des Pauvres . Enfuite , le Roy
accompagné de M. le Duc du Maine , мle
Prince de Dombes м.le Comte d'Eu , de M.
le Com. de Toulouze , de M. le Maréc. Duc
de Villeroy , de M. le Marquis d'Ancenis
Capitaine des Gardes , & M. l'ancien Evefque
de Fréjus , fe rendit aux Feüillans , où il entendit
la Grande mefle célébrée , & chantée
par les Religieux de la maiſon . Le Roy
accompagna le S. Sacrement , qui fut porté
proceffionellement à une des Chapelles
de l'Eglife . L'aprés midi , le Roy affifta
aux Ténébres dans la Chapelle des Tuilleries.
Leis , Mgr le Duc a donné à M Bélon
de Turin , Ecuyer de S. A. S. le Gouvernement
de Montluel en Breffe .
Le 17. jour de Pâques , le Roy s'êtant
confeffé le matin avec de grands fentimens
de pie:é , à M. l'Abbé Fleury , Confeffeur
D'AVRIL. 213
་ de S. M. fe rendit à II . heures dans la
Chapelle des Tuilleries , où il entendit la
grand'Meffe célébrée par M. l'Evêque du
Mans , & chantée par fa Mufique . Mada
me la Ducheffe de Luynes nominée par le
Roy , pour faire la queste ce jour là , reçut
de S. M. 7. louis d'or neufs .
L'aprés-midi , le Roy entendit le Sermon
prêché par le R. P. Mallillon , nommé
l'Evefché de Clermont , qui termina f
Carefine , par une piéce trés éloquente.
Le 19. M. le premier Prefi lent de metz ,
accompagné de 2. Confeillers du mefme
Parlement , a û l'honneur de faluer le Roy.
Le Régiment des Gardes Françoifes & •
Suiffes , en habits neufs, pafferent à 3. heures
en revue , devant le Roy , par un tems
trés pluvieux ; ils défilerent par le Pont
tournant dans le Jardin de Tuilleries.
M. le Marquis de Verderonne , frere de
Madame la Comteffe de Pontchartrain ,
a époufé Mademoiſelle de Virville Niéce
de Madame la Maréchalle de Tallard .
,
Le 20 , la cérémonie de la Profeffion
de Mademoiselle , qui devoir fe faire le 19.
à l'Abbaye de Chelles , a efté differée
jufques à l'Affomption : Cette Princeffe entrera
pour lors dans fa 20 , année , eftant née
le 13. Août 1598.
M. de la Neuville Intendant en Rouffi!-
lon , a efté transferé à l'Intendance de la
Franche - Comté, à la place de feu M. d'Oг-
meffon Chéré .
2.14 LE MERCURE
Le 21 , L. A. R. de Lorraine , arriverent
le 11. à Nancy.
Le Roy prit le plaifir du vol à la Portè
Gaillon , où il fe trouva une infinité de caroffes
qui firent un fi grand defordre dans
les bleds.que l'on fe trouve obligé de dédõmager
les particuliers à qui appartiennent
les Terres : C'eft ce qui a fait prendre la
refolution de congedier la grande Fauconerie
, & de ne referver que м. Forget Capitaine
du vol du Cabinet .
La Compagnie aux Gardes Françoifes ,
vacante par la mort de M. de la Faye , a elté
donnée à M. de Montclus , le plus ancien
des Lieutenans de tout le Corps. Ce dernier
eft néveu de feu M. de Montpèzat Capitaine
aux Gardes . M. de la Faye laiſſe un
fils âgé de 7. á 8. ans.
Le 23 Madame eft partie pour faint
Cloud , où cette Princeffe a deffein de
féjourner tour l'Efté. Madame Ducheffe de
Berry s'ett auffi retirée la meute ..
Madame la Ducheffe de Vantadour a
obtenu la Permiffion du Roy, de paffer auffi
une partie de l'Eté , à мeudon , où on meuble
l'Appartement des Maroniers pour cette
Dame. S. м ira deux ou trois fois la femaine
, pour s'y délaffer de l'application que
ce jeune monarque donne naturellement
à tous fes exercices .
Le 25 , Mgr le Duc d'Orleans a gratifié
M. de Hautefort Bozin , Maréchal de
Camp , d'une penfion de 4000 livres & м.
D'AVRIL . 275
de Belleville , d'une de 3000 livres , le premier
ayant cédé le Régiment de Toulouſe,
& le fecond , celui de du Maine à мg le
Regent , fans récompenfe.
Les Comédiens Italiens firent l'ouverture
de leur Théatre , par une pièce françoife
nouvelle , qui a pour Titre , les nouvelles
Débarquées , ou le Naufrage au port
à l'Anglois en 3 Actes , avec un prologue
& des divertiffemens. Elle a eftè fort applaudie
; auffi , eft elle de la compofition
de м. Hautereau , & la Mufique de M.
Mouret : On la trouve chez le fieur Foucault
rue Saint Honoré . Le prix eft de 15 f.
A VIS.
Le Mercure auroit efté diftribué le premier
du mois , fans l'accident du feu , qui,
menaçant la rue de la Huchette où ce Livre
s'imprime , a obligé les Ouvriers de démenager.
J'ai efté même obligé par cette
raifon, d'abreger mon Journal de Paris , & de
retrancher beaucoup d'articles intéreffans
qui ne paroîtront que le mois prochain .
Quel avis plus utile peut- on donner au Public
, que de conferver lavie & lafanté ? Le
moyen d'y parvenir , eft de connoitre les tempéremmens
& les maladies par les Urines , &
la vertu des Simples pour les guérir : Ce riche
tréforfe trouve dans ces Plantes , & dans les
efprits qui en font tirez, & contenus dans les
Privileges accordés par le Roy an Docteur
Davach de la Riviert, demeurant rue Mauconfeil
, Medecin ordinaire de feu S. A. S.
M. le Prince de Condé premier Prince du
2 : 6 LE MERCURE,
du
Sang , Auteur du miroir des urines ,
traité de toutes fort s de fièvres & du tréfor
de la Médecine , dèdié à S. A. R. Monfeigneur
le Duc d'Orleans, àprefent Régent
du Royaume. On trouve auffi chez ce Docteur,
le moyen feur de guérir toutes les maladies
par la veru des fimples,mème lesfécréts.fans
mercure niflux de bouche , & la mortalité
des Beftiaux & des Elixirs pour retablir la
ilité offenfée , fortifier les Vaisseaux ,
guérir les retentions d'urine , diffondre les dépôts
& matieres de pierre , des Specifiques
doux & anodins , pour les maladies des
yeux , fortifier & conferver la veuë ; le tout
peut fe transporter par Mer & par Tetre
J'A
APPROBATION.
Ai lû par ordre de Monfeigneur le
Garde des Sceaux, le Mercure d'Avril
1718 ; & j'ai crû que la lecture de cet Ouvrage
continueroit d'être agréable au Public.
Fait à Paris , ce 3. May 1718.
TERRASSON.
TABL E.
Clairciffemens donnés par le R. P. du Cerceau fur l'epinion
qu'il a avancée dans le Mercure de Nov. 1717, p. 5
64870
8a
Poëties
Hiftoire de la file maéficiée de Courfon en Normandie, 74
Pafies fur divers fujets de Literature & de Mora'e
Ex traduit d'un Livre qui a pour titre leTOUR DU MOND188
Nouvelles Etrangeres
Manifefte du Czar .
Supplément aux Nouvelles ,
Engmes
Chanfon,
Meris ,
Journal de Paris ,
Incendie du petit Pont
Suite du Journal de Paris ,
Avis.
102
jcz
igo
18i
186
187
iso
197
209
215
LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix et de 20 fols.
May 1718.
BLIOTHER
DE
TELA VILKE
LYON
1893
MANDATA
PER AURAS ,
PEFEKT
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER ,
au Palais.
Chez PIERRE RIBOU , Quay des
Auguftins , à l'Image S. Louis .
GUILLAUME CAVELIER , Fils ,
rue S.Jacques , à Fleur- de - Lys d'Or.
M. D. CC. XVIII .
Avec Approbation & Privilége du Roy,
AVIS.
O
N prie ceux qui adreſferont
des Paquets ou
Lettres , à l'Auteur duMercure,
d'en affranchir
le port ; fans
quoy,ils refteront au rebut .
L'Adreſſe de l'Auteur , eft .
A Monfieur BUCHET , Cloître
S. Germain l'Auxerrois .
On donne avis , qu'on trouve
chez les Libraires ci - deſſus
nommez tous les Mercures
que
de
l'année 1717 , 1717 , de même
l'Abbregé
de la Vie du CZAR .
De l'Imprimerie de J FRANÇOIS GROU ,
ruë de la Huchette , au Soleil d'Or .
AVANT - PROPOS.
'Entrai dans la Carriére du Mercure ,
J'Entras days la Carriére
(
•
tête de monpremier Volume , une Differtation
de M. l'Abbé de Pons , fur le Poëme
Epique. Cette Differtation a pour objet
de détremper le Parnafje des préceptes confus
de nos Docteurs litteraires , fur ce
genre de Foëfic. On y trouve un Systéme
complet , qui , quoique neuf , & un peu
métaphifique , eft néanmoins développé avec
tant d'évidence &
d'enjouement , que les
Dames , à qui ces matiéres avoient estéjufqu'alors
interdites , ont lû ce morceau avec
plaifir , & fe font mises au fait de ces prétendus
mifteres .
•
Ar-
Je fis paroître au mois de Mars fuivant,
une nouvelle Differtation du même Auteur ,
fur les Langues : Ouvrage divifé en 4
ticles. Le premier , traite de l'Origine des
Langues & de leur fin. Le fecond , de ce
qu'on apelle , Clarté dans les Langues :
Le troifiéme , de ce qui fait la Richeſſe d'une
Langue : Le quatrième , prouve l'impoſſibilité
d'entendre
parfaitement les Langues
mortes. Ce fecond Ouvrage fut reçû des
A ij
AVANT- PROPOS.
Savans non-prévenus , avec un accueil égal.
Depuis ce temps , il ne nous êtoit tombé
entre les mains , aucun Ouvrage de M.
l'Abbé de Pons ; mais il veut bien nous
gratifier aujourd'huy d'une Piéce nouvelle ,
fous le titre de Réfléxions fur l'Eloquence.
Ces Réfléxions feront fouhaiter de lui un
nouvel art de penser , à l'usage de l'Orateur
Peut - eftre que fur cette matiere ,
rien ne feroit plus important aux Lettres ;
puifque tous les Principes feroient tirés du
caractére même de l'efprit humain ,
LE
NOUVEAU
MERCURE
REFLEXIONS
SUR
L'ELOQUENCE.
Par M. l'Abbé D'E PONS.
*
N définit
généralement l'Eloquence
, ARS BENE DICENDI ,
l'Art de bien dire , l'Art de bien
exprimer fes penfées .
Suivant cette définition , l'Orateur fera
celui , qui poffédant parfaitement fa Langue
, fçaura employer au befoin , les expreffions
& les tours propres aux idées
fucceffives , aux fentimens & jugemens
variés qu'il voudra
communiquer.
*
Ciceron.
A iij
LE MERCURE
>
Question contre la définition donnée.
Deux Orateurs Evangeliques ont entretenû
le même Auditoire fur la même matiere
, fur le pardon des Injures . L'un
homme d'un efprit médiocre , a traité baffement
fon Sujet, & n'a jetté aucun trouble
falutaire dans le coeur du Vindicatif ; l'autre
, homme d'un efprit éminent , a traité
fon Sujet avec dignité ; il s'eft concilié le
refpect & la confiance de fes adverſaires ;
il les a conduits par des jugemens vrais
& neufs , à l'aveu fecret de leur injuſtice ;
il a lancé fureux , non , ces traits vulgaires
dont leur ame eft accoûtumée de fe
joier, mais , de nouveaux foudres auxquels.
rien ne réfifte: Le Demon de la vengeance
eft chaffé de tous les coeurs.
Lequel de nos deux Orateurs eft le plus
éloquent Ne nous hâtons pas de décider :
Convenons d'abord , que l'un a beaucoup
mieux penfé que l'autre ; mais , l'Eloquence
n'eft pas l'Art de bien penfer. Suppofons
donc , que nos deux Emules , qui
ont pente fur le même fujet d'une maniere
fi inégale , ayent également réüffi à bien
exprimer leurs penfées ; les voilà éloquens
au même dégré.
Il n'y a pas moyen de fe familiariſer
avec cette conféquence ; cependant , elle
fe tire évidemment de la définition avoliée .
Que faire à cela ? Je n'y fçai ; que de
m'infcrire en faux contre la définition
DE MAY. 7
S
même , & d'ofer foûtenir que , l'Eloquence
eft l'Art de bien penfer & de bien
exprimer fes pensées .
Cette nouvelle définition me paroît
complette ; elle me tire de tout embarras
. Si Deux Orateurs ont à dégré égal ,
le fentiment diftinct des expreffions, & des
tours propres à rendre leurs penfées ; j'examine,
lequel des deux m'offre des idées
plus neuves , des fentimens plus hauts
des jugemens plus vrais ; c'eft à celui là
que j'adjuge le prix de l'Eloquence .
Nous n'écrivons fur une matiére quelconque
que pour communiquer aux
autres hommes , ce que nous avons penfé
fur cette matiére .
>
›
Un Ouvrage , qui n'offre
que des
penfées
fauffes ou communes , ne fera jamais
accueilli ; fût-il écrit par le plus excellent
Grammairien : Il n'y a là , aucun profit à
faire .
Celui -là prime entre les Ecrivains , qui
répand libéralement dans fes Ouvrages ,
des idées lumineufes , des penfées neuves :
Voilà l'homme magnifique que la foule
obféde , pour avoir part à fes richeffes.
On voit par ce qui vient d'eftre dit ,
que tous les Ouvrages , foit de Proſe , ſoit
de Poëfie , font du Domaine de l'Eloquence
.
Nous imaginons, que les Anges fe communiquent
leurs penfées, par la fimple di-
A iiij
LE MERCURE
1
rection : Que cette maniere de dialoguer ,
eft commode ? Tout homme penfe, comme
le font les Anges ; mais , s'il veut faire
part de fes penféés aux autres hommes ,
il ne lui fuffit pas de défirer qu'elles leur
foient préfentes , il eft forcé d'avoit recours
aux fignes arbitrairement establis
dans fa Societé pour ce commerce.
le commerce
La Langue particuliere de chaque Nation
, n'eft autre chofe que les fignes eftablis
par cette Nation
mutuel des perfées : Ces fignes affe &tent
les efprits par l'organe de lã vûë , ou par
le miniftere de l'oüie .
}
pour
Un feul de ces deux fens , auroit fuffi
aux hommes pour fe communiquer leurs
penfees : Suppofons donc , que les hommes
euffent efté créés fans l'organe de l'oüie :
Comment auroient ils fait ? Ils auroient
imaginé des Figures variées : Voilà nos
Lettres. Ils auroient différemment combiné
ces Figures entr'elles : Voilà nos mots.
Les Langues de tous les peuples ont done
efté faites de la mêre maniere , qu'elles
auroient dû eftre imaginées par des hommes
nés fans l'organe de l'ouie . Ne fortons
point de la fuppofition, que nous fommes
nés fourds ; Examinons premierement
les Langues , en tant qu'écrites ; nous fup
primerons l'hipotéfe , pour les examiner
enfuite , en tant que prononcées.
Il n'y a aucun rapport Phifique, entre les
DE MAY.
penfées de notre efprit & les figures , ou
caractéres variés qui en font les fignes :
Un mot n'eft pas plus beau par lui- même ,
qu'un autre mot : Une expreffion n'eft , ni
plus noble , ni plus brillante qu'aucune
autre ; mais , comme nos penfées ont par
elles-mêmes des dénominations diftinctes :
Que les unes font belles , vrayes , nobles ,
lumineufes ; les autres , communes , faufles
, ignobles , confuſes ; nous déférons
ftupidement aux fignes les honneurs dûs
aux chofes fignifiées.
On croit avoir bien loüé nos bons Ecrivains
, lorfqu'on a dit de l'un , qu'il écrit
noblement qu'il eft fécond en expreffions
hautes & fublimes ; de l'autre , qu'il
écrit élégamment , qu'il eft riche en expreffions
fines , galantes & délicates : On
propofe ces Auteurs pour modeles ; voilà, --
dit-on , comme il faut écrire ?
J'aimerois autant , qu'on loua le célébre
Lully , d'avoir élégamment notté les Operas
, & qu'on propofât fa façon de notter,
pour modele à tout Muficien Compofiteur.
Lully n'a pas autrement notté ſes
Operas , que ne l'ût fait tout autre Compofiteur,
qui auroit imaginé les mêmes chants
que lui.
Les fignes des fons & les fignes des penfées,
font du même genre ; des figures tracées
qu'on préfente à l'organe de la vûë.
Quand un Muſicien a imaginé une cer
LE MERCURE
taine fuite de fons agréables dans un certain
caractére , il a raifon de fe féliciter de
fon fuccés ; il eft à lui : Mais , s'il s'applaudiffoit
d'avoir enfuite bien notté fon Air T
& qu'il exigeât en faveur de fes nortes , les
éloges dûs aux fons qu'elles représentent ,
il feroit ridicule.
Un Auteur, qui a penfé fur un fujet quelconque
, d'une maniére fupérieure , foûrit
à fes découvertes , il a raifon : Je ne vois
rien là qui ne foit à lui . Mais fì , aprés
avoir écrit fes penfées , il veut que je m'extafie
fur la magnificence prétendue des termes
qu'il a employés pour me les communiquer
; je le trouve à peu prés , auffi ridicule
que nôtre Muficien.
Les fignes de nos penfées ne nous appartiennent
pas en propre ; ils appartiennent
à la Societé commune qui les a inftitués
par convention accidentelle . Si vous voufez
me faire part d'une idée , & me la préfenter
précisément , telle que vous l'avez
conçue , cherchez le figne que la Société
a fixé à cette idée ' ; il n'y en a qu'un ; il
faut me le trouver .
Il eſt facile à un Muficien Compofiteur,
de bien norter fes Airs : L'art d'écrire les
fons , eft un mécanisme fort fimple , un
idiome trés borné : Il eft moins facile à un
Auteur de bien écrire fes penfées , non , que
l'art d'écrire les penfées , ne foit un mécanifine
du même genre que l'art d'écrire
DE MAY . II
les fons ; mais , c'eft un mécanifme beaucoup
plus compofé.-.
A cette difference près , qu'il eft juſte de
remarquer entre l'idiome du Muficien &
celui de l'Ecrivain ; tout eft parfaitement
égal entr'eux.
Un Muficien pourra dire , qu'il a inventé
un chant noble, tendre , vif , ou galant
à la bonne- heure ! Mais , il ne dira pas qu'il
a employé , en nottant ce chant , des ca
ractéres galans , vifs , tendres , ou nobles.
Les figures qu'il a tracées fur le papier ,
n'ont aucune analogie naturelle avec les
fons qu'elles exptiment.
Appliquons ceci à l'Ecrivain. Il n'y a
aucun rapport entre les mots des Langues,
& les penfées dont ces mots font les fignes .
Le mot, Dieu , inftitué chez nous pour
la
plus haute des idées , auroit pû être le
figne de l'idée la plus abjecte : Telle autre
expreffion, qui est le figne d'un fentiment
fublime , auroit pû être fixée à un fentiment
vulgaire. Je fais honimage de mon
refpect & de mon admiration à l'idée grande
au fentiment fublime ; mais , je ne confonds
pas dans mon hommage , les vains
fimulacres , les fignes arbitraitres qui me
les préfentent ; il y auroit à cela , fi j'ofe le
dire , une efpéce d'Idolatrie .
* Longin , dans fon Traité du Sublime ,
Chap. 25. Traduction de Defpreaux.
12 LE MERCURE
confeille l'ufage des beaux mots ; parce
qu'ils font la lumiere propre é naturelle de
nos pensées. Il faut néanmoins, continuë- t- il ,
prendre garde à ne pas exprimer une idée
baffe , en termes grands & magnifiques , fi
ce n'eft dans la Piefie .
Que nous dires - vous , Monfieur le Rheteur
? Vous diftinguez dans les Langues ,
des expreffions belles & des expreffions.
laides ; mais , à quelle marque reconnoiffez-
vous les unes & les autres ? Les beaux
mots font , à vôtre avis, la lumiere propre
& naturelle des penfées ; c'eft- à dire,que.
les penfées ne font point lumineufes par
elles- mêmes , & qu'elles empruntent tout
leur éclat des fignes qui les repréfentent .
Vous deffendez à l'Orateur,d'exprimer des
chofes baffes en termes magnifiques , tandis
que vous le permettez au Poëte ? Je
voudrois bien fçavoir la raifon de vôtre
exception ; mais , faites- nous plûtôt raifon
du principe même : Une expreffion que
vous nommés magnifique , ne fçauroit être
telle, que dans le fens qu'elle eft fixée par
l'ufage à une idée magnifique ? Comment
donc concevez - vous , qu'on puifle avec
cette même expreffion , communiquer une
idée baffe ? Les mots ne font point la lumiere
propre & naturelle de nos penſées ,
ils n'en font que les fignes arbitraires . Je
dis ,fignes arbitraires , & non pas, fignes naturels.
On appelle figne naturel , celui qui ,
DE MA Y. I
par l'inftitution de la Nature , exprime une
chofe ; par exemple . Le rire eft un figne
naturél de la joye. Le figne arbitraire , eft
celui qui ne fignifie une chofe , qu'en conféquence
d'une convention volontaire &
accidentelle Par exemple , une tenture
blanche , attachée à la porte d'une maiſon ,
annonce qu'une fille eft morte dans cette
maifon ; ce figne excite la piété des paffans
en fa faveur. C'eft dans ce dernier fens que
les mots font les fignes des penfées . Je ne
fçai donc ce que vous voulez dire par
vos beaux mots , à moins que vous n'entendiez
par beau mot , un figne indifferent
en foi , mais , qui a êté inftitué par accident,
pour fignifier une belle idée .
Cela èrant une fois bien compris , on
voit combien il eft peu raisonnable , de
donner aux Auteurs le précepte de repandre
de beaux mots , de riches expreffions
dans leurs ouvrages , & de mettre en garde
ces mêmes Auteurs , contre le prétendu
danger d'exprimer des chofes baffes par
des mots magnifiques : C'eft pour en revenir
à notre comparaifon , comme fi l'on
difoit à un Muficien , de prendre garde à ne
repandre dans l'Opera qu'il va compoſer ,
que de belles notres ; & fur tout , de ne pas
tomber dans l'inconvenient d'exprimer des
chants vulgaires par des nortes magnifiques.
Jufqu'à quand ce vieux Jargon , ce vain
14
LE
MERCURE
galimatias fera - t - il en honneur chez les
gens de Lettres ? Comment ne s'aperçoiton
pas , qu'il n'y aura jamais de véritable
régle à donner fur le ftile , que celle d'employer
continûment les expreflions propres
aux idées qu'on veut communiquer.
Il y a peu d'Auteurs , qui écrivant dans
leur langue maternelle,tombent dans le cas
de méconnoître les expreffions qui repondent
à leurs propres penfées : Chacune de
nos idées fe préfente à nôtre efprit , accompagnée
de fon figne ; il y a tel ouvrage
du plus vil de nos Ecrivains , où l'on ne
ne trouveroit peut-être
pas une expreffion
impropre ; je veux dire , une expreffion qui
ne rendît précisément l'idée , ou le fentiment
que l'Auteur avoit conçû. Dîfons
plus , un Auteur que nous croyons
ne fçavoir pas écrire , écrit peut- être
auffi bien que tel autre, qui a la réputation
d'écrire excellemment : Les écrits de celuici
font un tiffu de fignes , qui fe fuccédant
dans un certain ordre , préfentent à nôtre
efprit une fuite diftincte d'idées neuves ,
de penfées vrayes & nobles : Nous nous
écrions , ô l'excellent Ecrivain ! Les écrits
de celui- là nous offrent au contraire , des
penfées fauffes & ignobles , des idées communes
, rangées dans un mauvais ordre :
Voilà , difons nous , un homme qui écrit
miférablement : Mais, nous fommes dans
illufion ; ce même Auteur , que nous juDEMA
Y.
:
geons ne fçavoir pas écrire , écrit auffi bien
que celui que nous avons tant célébré à
cet égard Il n'a pas moins parfaitement
exprimé le veritable caractére de fes penfées
, que l'autre n'a exprimé le caractére
des fiennes . Difons donc de nos deux Auteurs
, non , que l'un écrit mieux que l'autre
, mais , qu'il penfe fans comparaiſon
mieux que lui ; & que cet exemple nous
faffe foupçonner , qu'un Auteur écrira toujours
excellemment dans fa Langue naturelle,
pourvû qu'il fçache imaginer, fentir ,
& juger d'une maniere fuperieure .
Ramenons donc toutes nos vûës à l'Art
de bien penfer , & ne foyons plus les duppes
des dogmes confus de nos Docteurs litteraires
: Ces Meffieurs n'en veulent qu'aux
mots ; on diroir qu'ils ont renoncé à tout
droit fur les penfées.
Voilà un Critique de profeffion , qui promet
des avis finceres à un jeune Auteur
qui le confulte, finceres, foit : Mais, ferontils
bons ces avis : Soyons témoins de cette
Scéne. Il est queftion entr'eux d'un difcours
composé pour le prix de l'Académie
Françoife ; le jeune Auteur lit fon difcours
d'une voix tremblante , & jette de tems à
autre , un regard inquiet fur le Docteur ;
mais ,le voyez vous, ce Docteur,foûrire aux
beautez , & froncer le fourcil aux défauts
de l'ouvrage : Rien ne lui échappe , fon Difciple
eft en bonne main. Sufpendons nôtre
16 LE MERCURE
jugement : Il ne fuffit pas , pour être utile
à qui nous confulte , que nous ayons un
certain goût de comparaifon , d'habitude-
& d'inſtinct ; j'attends nôtre Juge à l'Arrêt
qu'il prononcera , nous verrons dans
un moment , s'il fçaura rendre raiſon de fes
propres impreffions , s'il aura l'art de déveloper
clairement ce qu'il y a de défectueux
dans les endroits qui le bleffent.
Le Difciple ceffe de lire ; le Docteur
parle : Ecoûtons .
Vôtre façon d'écrire , Monfieur , n'eſt
pas continûment noble , vive & animée ,
donnez-moi vôtre manufcrit ; tenez , voilà
une page entiere qui eft écrite avec
une fouveraine nobleffe : Puifque vous
avez la clef des expreffions magnifiques ,
pourquoi vous arrive - t- il quelquefois d'en
employer de baffes ? Cette frafe , par exemple,
n'eft rien moins que noble , elle eft tiffue
d'expreffions baffes & communes : En
voici une autre qui péche par l'excés contraire,
les expreffions eenn font tropfaftucufes
: Plus loin , nous trouverons une periode
confufe & mal arondie , la voilà ! Il faut
la rendre un peu moins nombreuſe , & la
faire marcher avec plus d'ordre & de précifion.
Nous pouvons à prefent porter jugement
de nôtre Critique ; il a le goût fort bon ,
mais , fon goût n'eft pas éclairé ; il a mauvaife
grace à régenter : Voici , comme il
auroit
DE MA Y.
17
auroit dû parler à fon Difciple .
vôue façon de penfer , Monfieur , n'eft
pas continument noble , vive & animée ;
vous avez d'abord monté vôtre genie au
ton qu'exigeoit vôtre fujet ; mais , je m'apperçois
à la 2. page de vôtre ouvrage , que
ce ton commence à baiffer : Puifque vôtre
génie fçait enfanter le grand , ne recevez
rien de lui qui foit ignoble : Cette fraſe me
bleffe , pourquor ? Parce qu'elle ne m'offre
que des idées communes , des fentimens
vulgaires ; en voilà une autre qui me
choque par la raifon oppofée , elle me
préfente des idées dont le fafte outré dégenére
en petiteffe. Décompofez - moi cette
longue periode , elle me fatigue , parce
qu'elle renferme penfee trop vafte ;
elle me prefente à la fois un trop grand
nombre d'idées , & d'idées conçues dans
un mauvais ordre : J'ai peine à faifir du premier
afpect , tous les raports qui font entr'elles
n'ayez aucune inquiétude ſur vôtre
ftile , je vous reponds de lui ; vous fçavez
vôtre Langue ; chaque figne viendra
s'offrir de lui, même à fon idée ; faites feulement
fubir à vos penfées le plus rigoureux
examen . Quelque foit le fujet fur lequel
vous vous propofiez d'écrire à l'avenir
, voici la liste de vos devoirs : Méditez
à loifir far vôtre matiere ; faites parcourir
à vôtre génie tout le pays qu'elle embraffe
, agaçez vôtre imagination , pour en tine
B
18 LE MERCURE
rer continûment des idées neuves; &fur tout,
prenez garde à bien faifir les véritables raports
de ces idées entr'elles , pour ne tomber
dans aucun faux jugement : Excitez
dans votre ame , des fentimens dignes des
objets qui l'affectent ; vôtre ouvrage elt
fait , il n'eft plus queftion , pour en faire
part aux hommes de vôtre Societé, que de
prendre dans vôtre Langue , les fignes uniques
attachés par convention à chacune
de vos idées ou de vos fentimens , & d'arranger
ces fignes de maniere , que leur ordre
reponde à celui que vos idées ont entr'elles.
Que nos préceptes ayent à l'avenir pour
unique objet , l'Art de penfer : L'Art d'écrire
eft fon efclave , & fe range de lui - même
à fes ordres .
On profeffe dans nos écoles Philofophiques
, l'Art de penfer, fous le nom de Logique
; mais , il s'en faut beaucoup que cette
Logique , utile à difcipliner le Philofophe
, fuffife à former l'Orateur.
La Philofophie fe borne au devoir de
découvrir les veritez naturelles ; elle commence
fon cours , par rendre fes Difciples
indociles aux confeils des fens & des paffions
; elle arme leur courage contre les
préjugez de l'éducation ; elle leur apprend
que le vrai, dans l'ordre de la Nature , n'a
droit à leur hommage,que lors qu'il fe montre
au grandjour de l'évidence : Cela fait ;
DEMA Y.
elle enfeigne le procedé qu'ils doivent tenir
dans la recherche de la verité : Examinez
, di- t- elle , avec une attention patiente
, chacune de vos idées ; ne précipitez
point vosjugemens , n'uniffez jamais deux
idées entr'elles , qu'aprés avoir évidemment
fenti leurs veritables raports ; il eft
une certaine méthode dictée par la droite
raifon , fans laquelle vôtre travail feroit
vain : Voulez -vous examiner une difficulté,
commencés par vous mettre parfaitement
au fait de la Queſtion; pofeż d'abord
en principe , ce qu'il y a de clair dans la
question même ; paffez de là par gradation,
à ce qu'il y a de moins développé , juſqu'à
ce que vous arriviés à vôtre folution ;
divifez chaque genre, dans toutes les efpéces
; chaque tout , dans toutes fes parties
; chaque difficulté , dans tous fes cas .
Voilà tout ce que nôtreLogique nous apprend
de bon; & cela eft bon en effet :
Mais , ce qui fuffit aux vûës de la Philofophie
, ne fatisfait pas à tous les befoins de
l'éloquence. L'Orateur cherche le vrai ,
comme le Philofophe , mais , un vrai d'un
autre genre. Il fuffit au Philofophe de bien
juger ; l'Orateur doit fçavoir bien juger
& bien fentit tout enfemble . Celui - là ne
veut qu'éclairer ; celui- ci éclaire à fa maniere
; mais , il n'en demeure pas là , il veut
encore émouvoir La Philofophie parle
à fes Difciples , fans aucun égard à l'union
de l'efprit avec le corps ; elle réprouve
20 LE MERCURE
les impreffions des fens , & n'emprunte
rien du miniftere des Paffions , pour faire
goûter fes Dogmes. L'éloquence au contraire
, appelle à fon fecours tout ce que
les Paffions ont de plus enchanteur : Elle
fçait que l'efprit humain , quoique tout fpirituel
par fa nature , eft fi affectueufement
attaché aux Eftres corporels que le
plus für moyen de lui plaire , c'eft de le
promener dans le monde fenfible , & de
lui donner pour fpectacle , le jeu de fes
propres Paffions. Les Figures , dans les Ouvrages
d'éloquence , expriment ce jeu des
Paffions ; elles communiquent toutes les
émotions que l'Orateur lui- même a fçû
exciter dans fon ame.
fit
L'ame de l'Orateur doit eftre extrémement
ſenſible ; toutes fes penfées doivent
porter , pour ainfi dire , les Livrées de la
Paffion . S'il ve it , par exemple , porter jugement
d'une action morale , il ne lui fufpas
de la bien qualifier , & de conclure
froidement aprés l'examen , que certe
action eft jufte & courageufe , ou bien ,
qu'elle eft lâche & injutte ; il doit exciter en
lui des fentimens vifs d'émulation & de
refpect,dans le premier cas,de mépris & de
déteftation , dans le fecond .
,
Le Philofophe ne juge pas des objets ,
fur le témoignage des fens ; il ne croit pas
qu'il y ait, par exemple , dans le feu fenfible
, & tous autres Eftres corporels ,
DE MAY. 2-X
rien qui reffemble aux fentimens de chaleur,
de couleur, & autres modifications que:
fon ame reçoit à leur occafion . Il ne foupçonne
aucun corps d'eftre gouverné par une
Intelligence crée , excepté fon propre
corps , fi toutefois il croit en avoir un :
Mais ce corps même , à l'occafion duquel
fon ame eft affectée de fentimens variez
de douleur & de plaifir ; il le regarde
- comme impaffible. Les Eftres animez , les
Animaux dont les actions reffemblent fi fort
aux nôtres , ne font chez lui que des pures
machines deftituées de tout fentiment.
Chaque idée le préfente à fon efprit fans
aucune décoration empruntée ; fon imagination
réprimée & captive , ne déguiſe les
Eftres fpirituels fous aucune image fenfible
, & ne prête jamais aucun fentiment
aux Eltres purement corporels .
L'Orateur voit cet Univers tout autrement
que le Philolophe ; fon imagination lui falfifie
chaque objet,mais,elle le falfifie en beau:
Elle fçait prêter à cet objet , ce qui peut le
rendre propre à faire fur les fens une impreffion
plus vive & plus agréable. Quoique
nôtre efprit foit fpirituel par fon effence proil
n'est que foiblement touché des idées
purement fpirituelles ; il n'y trouve aucune
prife. Ainfi , la Juftice , la Tempérance.
la Sageffe , la Témérité , la Cruauté , l'Orgueil
, l'Ambition , l'Avatice l'Incontinence
, Haine , Amour, Vengeance , tout
pre,
2
22. LE
MERCURE
cela n'eft , à parler
philofophiquement ,
que de fimples
modifications de nôtre ame;
mais , fi l'Orateur veut parler de ces
modifications , il eft forcé de fe les repréfenter
, comme des Eftres
fubfiftans par euxmêmes
; il les
perfonnifie
diftinctement ,
& les met en action fous des images fenfibles.
Ce genre de menfonge eft un droit
de l'éloquence. Difons plus ; il est un de
fes devoirs ...
Nôtre ame eft fi intimémentunie à nôtre
corps , qu'elle ne peut fe réfoudre à le
perdre un moment de vûë ; elle l'affocie ,
pour ainfi dire , à toutes fes penfèes , elle
ne fait plus qu'un avec lui , elle l'envifage
, comme faifant partie de fon Eftre
propre, elle a fentiment de la fpiritualité &
de l'étendue tout enfemble ; elle fe fait follement
honneur de l'un & de l'autre attribut.
C'eft peut- eftre de cette illufion de nôtre
ame , que vient fon penchant naturel à
perfonnifier fenfiblement tous les Etres fpi
rituels : A fe les repréſenter fous des images
fenfibles , elle ne croit pas les avillir ; elle
croit au contraire les décorer
en leur
prêtant quelque chofe qui fait partie de ſa
propre excellence.
>
L'illuftre Auteur des Avantures de Télémaque
, dit , en parlant de la Ville de Salente
, Liv. 6. La juftice füre préfidoit dans
le Port au milieu de tant de Nations : La
franchife , la bonne foy , la candeur , femDE
MAY.
23
bloient du haut de fes fuperbes Tours , appelter
les Marchands des Terres les plus éloi- .
gnées.
L'Orateur me préfente ici la Juftice, fous
la figure dne femme majestueufe ; il lui
éléve dans le centie du Port , un Tribunal
augufte d'où elle prononce fes Oracles. 11
me fait voir , au fommet des Tours de cette
fuperbe Ville , trois autres femmes qui appellent
tous les peuples du monde à Salente:
Ces images fenfibles , quoy qu'étrangères à
la nature des idées fpirituelles qu'elles repréfentent,
ces images , dis - je , ne féduiſent
pas ma raifon ; il eft bien vray qu'elles
m'offrent un faux fpectacle , mais , je ſçaï
que ce fpectacle eft faux, & que l'Orateur
me le donne comme tel ; je vois qu'il a voulu
promener mon imagination en Pays de
connoiffance , & que c'eft pour elle feule
qu'il a fait la dépenfe des déguifemens.
L'éloquence s'eft voüée , pour ainfi dire ,
à toutes les facultés de l'efprit humain :
Elle n'eft pas moins attentive au devoir d'amufer
nôtre imagination , qu'à celui d'exercer
nôtre jugement , ou de diriger nos
affections : Elle amufe l'imagination par de
petites féductions qui ne peuvent en impofer
à la Raifon . Ainfi , le menfonge tourne
chez elle au profit de la vérité même.
L'Orateur à donc le droit de revêtir d'images
fenfibles, les idées purement fpirituel
les; & il peut appuyer fon droit, comine nous.
24 LE MERCURE
l'avons remarqué , fur le caractére même de
l'efprit humain, qui réprouve toute idée qui
ne lui vient pas par le miniftere des fens .
Mais , les droits de l'Orateur ne fe ho
nent pas à ce genre de féduction. Il lui 25-
rive fouvent de fpiritualer , pour ainſi
dire , des corps inanimez , de prêter des
fentimens à des Eftres impaffibles.Comment
juftifiesons -nous ce nouveau genre de
menfonge ? Mais , commençons par en prêfenter
des éxemples.
L'Auteur du Télémaque , Livre premier,
parlant de la Grotte de Calipfo , dit.
De la Grotte de la Déeffe , on découvroit
la Merfollement irritée contre les rochers ,
où elle fe brifoit en gémiſſant
•
·
D'un autre côté, on voyoit de hauts Peupliers,
qui portoient leurs têtes ſuperbes jufques
dans les nuës Les divers ca
naux qui formoient plufieurs Iles , fem
bloient fe jouer dans la Campagne ; ils revenoient
fur leurs pas par de longs détours ,
comme pour remonter vers leur fource , &
fembloient ne pouvoir quitter ces bords enchantez
On me préfente ici la Mer, Eftre impaffible
, comme un animal vivant , comme un
Eftre animé du fentiment de colere : Je me.
prête à cette fuppofition , & je me complais
à confiderer le vain choc des Vagues
contre les rochers , fous la figure d'un véritable
combat entre des Eftres intelligens:
Μέση
DE MAY. 25
Mon imagination fait honneur aux rochers
de leur immobilité , cette immobilité eft à
fermeté , courage ; elle prend
le bruit des vagues pour les clameurs de
l'Affaillant defefperé.
fes
yeux ,
L'Orateur n'a pas deffein ici de me tromper
, il fçait que mon jugement ne peut
être la dupe du faux fpectacle qui amufe
mon imagination.
•
Nous avons remarqué que l'Ame humaine
êtoit fi intimément unie à fon corps ,
qu'elle ne dédaignoit pas de le regarder
come faifant partie de fon effence propre
C'eft cette illufion qui nous empêche de
fentir combien nous dégradons l'Idée de
Dieu,des Anges , & autres Idées purement
fpirituelles , en nous les reprefentant fous
des figures fenfibles. Rien ne peut excufer
l'Orateur fur ce genre d'impofture , que
l'impuiffance de nôtre ame à faifir ces
idées ,fans leur prêter cette vile décoration.
Nous n'aurons pas recours à la prétendue
impuiffance de nôtre ame , pour aut
thorifer l'Orateur à fpiritualifer les Eftres
purement corporels ; puifque nôtre Ame
peur apperçevoir diftinctement les corps ,
fans leur prêter rien de fpirituel. Difons ,
que l'Orateur fe propofe moins alors de
foulager la foibleffe de nôtre imagination ,
que d'exercer l'activité de nôtre efprit , &
de flatter fa fenfibilité : Nous voulons ,pour
ainfi dire , nous reconnoître dans tous les
May 1718.
C26
LE MERCURE
objets que nous appèrçevons hors de nous :
Les Efties étrangers ne font fur nous une
impreffion bien vive , qu'autant qu'ils fe préfentent
à nôtre Ame , par des côtez qui la
rappellent fortement au fentiment de fon
Eitre perfonnel . L'idée de l'étendue & de
fes modifications , n'offre aucuns raports
bien flatteurs à mon Ame ; les mouvemens
variés des corps ne m'interreffent gueres ,
lorfque je les confidére comme entrainez
par un fimple mécanifme; mais, fi nous fuppofons
dans ces corps animez , une intelligence
crée qui en dirige les mouvemens ,
ceci commence à nous reffembler ; le fpectacle
devient digné de nous.
Lorfque l'Eloquence prête des fentimens
aux Eftres impaffibles , elle fe propoſe ,
non , d'en impofer à nôtre raiſon , mais de
faire une illufion careffante à rôtre imagination
; elle veut exercer l'activité de nôtre
Ame , en excitant en elle les fentimens mêmes
dont elle fait honieur aux Objets
qu'elle lui préfente ; elle lui ménage le
plaifir de fe contempler dans ces Objets :
Je les compareis volontiers à des miroirs
que l'Orateur préfente à nôtre efprit , pour
amufer fa coquetterie.
J'efpere que Monfieur l'Abbé de Pons
me donnera la fuite de fes Réflexions fur
la même matiere; il ne finit pas de maniere ,
à devoir faire craindre qu'il en demeure là .
DE MAY.
Com
Omme les Conférences Académiques
qui fe font à Périgueux , font ordinairement
chez Madame la Comteffe d'Arco
, Mere de M. le Comte de Rions &
Soeur de Madame la Marquiſe de Biron ;
elle a propofé une Tabatiére d'or , de la
valeur de trente piftoles , qui fera donnée,
au jugement de Madame la Ducheffe Du
MAINE, à celui qui aura mieux rempli les
bouts rimés fuivans. Ceux qui voudront les
remplir , n'auront qu'à les adreffer à M. de
la Grange Chancelier ; ils feront reçûs jufqu'au
premier de Juillet .
Voici quelqu'uns des Sonnets qui ont êté
faits fur les bouts rimés en queſtion .
SONNE T.
Le Monde eft aujourd'hui d'un caractère
1, étrange ;
Ce qu'ilfait, ce qu'il dit, ne font que des ..
Rébus:
La Comteffe d'Arco condamne cet .. abus ,
En vivant parmi nous , comme y vivroit un .
ey
Ange.
་ Qu'un Autheur animé du jus de la ....
vendange,
Pour lui faire des Vers , implore fon..Phabus,
Ellefe rit de tout, ainfi que de ... bibus
Et le plus doux encens pour elle n'eft que ..
fange.
Cij
28 LE MERCURE
On n'aperçoit jamais fon grand efprit des →
...choir,
Et s'il étoit permis de léver fon .. mouchoir,
Prés d'elle le Soleil feroit une . lanterne.
Pleine de tant d'appas , elle a de la .. vertu ;
Malgré les Envieux vivant à la .. moderne,
Elle eft invulnérable au trait le plus. · pointu.
AUTRE
•
•
Pécheur impénitent , que ta fin eft . étrange!
Nos grandesVeritez te fembient des .. Rébus,
De tes erreurs trop tard tu reconnois l' .
...
abus :
Voici l'inftant fatal où le Seigneurfe vange .
Ce Dieu pour tes pèchés, foulé comme . . ..
vendange ,
N'eft pas Dieufabuleux, comme Mars &
•
Phoebus ;
bibus ,
Il examinera jufques à tes .
àtes ..
Petit meant paitri de pouffiere & de fange.
A la Grace rébelle on t'a toujours vû . .choir;
De defefpoir en vain tu'moüilles ton
mouchoir
La chandelle finit dans ta foible . . lanterne,
Tu ne peux maintenant pratiquer la . vertuz
Sathan va te porter de ion palais.. moderne
Dans des gouffres de flame & fur du fer ..
*
printu.
M. le Comte de Soüillac & M. l'Abbé
de Souillac fon frere , font les Auteurs
des deux Sonnets précedents : Celui qui fait,
elt de la compofition de M. le Marquis
DEMA Y. 29
de Lanmary grand Echanfon de France ,
& Lieutenant des Gendarmes de Bretagne .
Votre confeffion eſt choſe affés
Car , vos plus grands péchés ne font que
étrange ,
des
Rébus ,
Et les Confiteor nefont que des .. abus,
Quand on a comme vous , la pureté d'un .
Ange.
Vous ne vous livrés point an Dien de la ..
vendange ,
Vous rejettés l'orgueil des enfans de . Phoebus :
Les plaifirs de l'amour font pour vous des
bibus ,
Et les dons de Plutus vous femblent de la ..
fange
Vous êtes dans le crime incapable de. .choir,
Héraclite pour vous , eut quittéfon . mouchoir,
Etfur vous Diogêne ènt fixéfa .. lanterne.
Lucréce , c'est en vain qu'on vante ta ....
vertu,
Pour fignaler la fienne , une Beauté . moderne
Scauroit mieux fe fervir de l'inftrument ...
pointu,
SONNET
Fait par M. l'Evêque de Périgueux.
Quand on ypenfe bien, l'on doit trouver . :
étrange ,
Qu'au lieu des verite , nous aimions les ..
Rébus ;
C iij
30 LE MERCURE
Que nous faffions du tems un criminel , abus,
Confondant les confeils du bon & mauvais ..
Ange.
L'un fe livre aux douceurs du Dieu de la..
vendange,
L'autrefert Cupidon &l'autre fert. Phoebus;
Sans fonger qu'à la mort les plaifirs font ....
Chacun s'y vautre ainfi que le
bibus ,
porc
dans
la...fange
.
Dans fespiéges Sathan fans ceffe nous fait ..
choirs
De nos larmes moillons fouvent nôtre ...
mouchoir;
Dans les replis du coeur portons une ...
lanterne.
Eloignons nous dumal ,pratiquons la . vertu,
Et ceffant de donner dans le fafte .. moderne,
Gémiffonsfur la cendre & fous le fer. pointu.
Les deux Sonnets fuivans,font de Monfieur
le Préfident de Rochefort.
Pour n'être point taxés d'avoir un goût . !
étrange,
Ecoûtons des Viellards les Contes &.Rébus ;
Souffrons aux jeunes gens, incartades.abus,
Difons que tout Cafard eft dévot comme un •
Ange .
Prenons moderément le jus de la . vendange,
Dans tous nos entretiens évitons le . Phoebus,
Gardons nous de railler ceux qui feront ..
bibus a
DE MA Y.
31
Ou celles qui mettront les deux pieds dans
·la . fange.
Ne montons point trop haut , craignons toujours
de .. choir ;
Sur les défauts d'autrui jettons nôtré ....
mouchoir ,
Et nefuivons perfonne avec une .. enterne.
Sans paroître bigots , pratiquons la. , vertu,
Sans affectation ayons le goût ... moderne ;
Aimons l'efprit folide & fuyons le .. pointu .
AUTRE.
Ce choix de bouts rimés eft d'un goût bien ..
étrange ,
Le fublime Sannetfouffre- t-il des .. Rebus ?
S'affujettir ainsi , ne parcit un .
abus :
Aux Rébus malgré moi vient fuccèder un ..
Arge.
De l'Ange il faut paffer an Dieu de la ...
vendange
Quand j'invoque Apollon je rencontre ...
Phoebus.
bibus , J'ai beau mêler la carte, il me vient un .
Et voulant m'élever ,je tombe dans la. fange.
Montéfur de tels mots , je ne sçaurois que
choir ;
•
Qu'on me donne un beau fein? Qu'in garde
le.. mouchoir?
Qu'on parle d'un bel aftre au lieu d'une ..
lanterne ?
Mon efprit auffitot reprenant la ... vertu
Bien que ma Muse excor foit novice & ...
moderne ,
Ciiij
32 LE MERCURE
Pour donner dans le beau , laifferale.point ..
M. de la Fayardië fils , eft Autheur
du Sonnet fuivant.
L'humeur de ma Princeffe eft une humeur ..
étrange,
Quandon parle raiſon , elle répond . Rébus :
L'aimer & la fervir eft un parfait .. abus
Sa rigueur eft d'un Diable &fa beauté d'un .
Ange.
Celle qui mit au jour le Dieu de la .. ven- .
dange ,
On les divers objets qui charmerent
Phoebus,
Auprés de fes appas ne feroient que..bibus ,
Enffent-elles au Ciel , fût- elle dans la.fange.
Jupin en or liquide , enfonfein vondroit.. !
choir ,
Pourjour des threfors que cache fon..monchoir:
Son bras au lieu de foudre , armé d'une ...
lanterne
Tenteroit vainement d'ébranler fa . vertu ;
Elle fçait en dépit de l'ufage .. moderne ,
De l'Envie emouffer le trait le plus .pointu-
Sonnet contre la fauffe Dévotion.
A la Dévotion on donne un air . . étrange.
La Charitéfait place à de pieux .. Rébus :
Le Tartuffe orgueilleux fondéfur cet . abys ,
DE MAY.. 33
S'admire & croit atteindre à la hauteur
d'un .. Ange..
On s'attache à la rape , on laiffe la ... vendange
Le Tronc cède aux rameaux , le Solide au ..
Phoebus :
>
Négligent dans l'effence, exalt dans les ...
bibus
Le Bigot fe croit net & croupit dans la …….
fange.
Tel aveugle fur lui , voit tous les autres.choir,
A pleurernos écarts il ufe fon .. mouchoir ,
Il porte dans nos coeurs fa critique •
• • lanterne.
Chacun chérit , révere , eftime la • , vertu ,
Mais le Dévot ,j'entends Dévot à la . moderne
2
Mérite d'être en bute au bec tc plus . pointu.
SONNET
Par Monfieur le Marquis de Neuvie.
Chez-moi dix Luftres font un changement ..
étrange ;
Je nefais plus ni vers , ni chansons , ni .. rébus :
En attendre de moi , Climène , c'eft .. abus,
Quoique je vous respecte à peu près comme
un..Ange.
Autrefois échauffé du fuc de la ...vendange,
J'ofois balbutier le jargon de ... Phoebus ;
Maisje fuis à prefent Poëte de ... Bibus
34
LE MERCURE
1
On eftime mes Vers bien moins que de la ...
fange
Far l'ae & parles foins , mon efprit prêt á
choir ,
Ayant toujours au nè's lunettes & .. monchoir
;
Le cerveau defféché, plus creux qu'une ...
lanterne.
En un mot , je n'ai plus ni force , ni .. vertus
Cherchés pour vous louer un Poëte ... moderne
,
Dont le ftile moelleux n'ait rien de trop ..
pointu .
ODE ANACREONTIQUE.
SUR L'AMOUR.
Par M. Le Grand.
S Ans eftre invité , Cupidon
Eftaat venu dans ma maison ;
Fort étonné de fa vifite و .
Je cours & m'enfuis au plus vite ;
Car il m'avoit fouvent trompé :
Mais l'Enfant m'ayant ratrapé ,
C, a , Camarade , il faut te rendre ',
Me , dit- il ! Souferis à ma Loy.
Envain tu voudrois t'en deffendre,
Je ne ferois point grace au Roy ..
A ces mots , tout tranfy de crainte ,
J'allois fuivre ce Dieu léger ,
DE MAY.
33
>.
Lorfque dans ce preſſant danger ,
Je me reffonvins que ma pintè
Eftoit pleine d'excellent Vin.
J'y cours reprenant ma joye
Perfide , il faut que je t'y noye
Lui dis-je ? & le flacon en main
A l'amour je livre la guerre.
Envain il fe fauve en mon coeur
C'est là que bravant fa rigueur ,
Je le fais fuir à coups de verre.
A L'AMOUR.
PAR M. M.
D'Irisje connois les attraits ;
Mon coeur en la voyant, s'eft enflammé
pour elle ,
Ses beauxyeux m'ont promis une ardeur, mutuelle
:
Ceffe , Amour,de lancer tes traits.
Si tu veux m'être favorable,
Quitte ce Carquois redoutable
Qui fait peur aux Parens d'Iris :
Prend le flambeau d'Himen , fon maintien
& fon gefte ,
Et va de mon Amour leur demander le
prix !
D'un ton naïf, d'un air modefte ,
Dis leur , que j'ofai , comme Amant ,
Prétendre à fon coeur feulements
Et pour ofer prétendre an refte ,
36
LE
MERCURE
Que j'espére leur agrêment .
Mais , fi l'Avare Parentelle
Ayant oily ce compliment ,
Alloit te dire impoliment ;
Combien a- t-il ? Combien a-t- elle ?
Répondre à cela dextrement ,
Rendroit ton ambaffade belle :
Mais , que répondre ? En vérité
Je n'en fçay rien. Amour c'est ton affaire.
Au pis-aller. Si tu ne peux mieux faire ,
Demande la par charité :
Prêche tant le Pere & la Mere ,
Que l'on me donne Iris , il n'importe comment
.
T
Sinon , je fais mon Teftament.
LE MILAN MALADE
FAB.LE
Par M. Richer , Avocat au Parlement de
U
Normandie.
N Milan , infigne Voleur
Et quides Dieux méprifoit la puiffance .
Tomba malade : En ce preffant malheur.
Il ofe implorer leur clémence.
La crainte le rendoit contrit ;
Cet humble & dévot përfonnage
Vers le divin féjour élevant fon efprit ,
Fit apeller fa mere , & lui tint ce langage .
Hélas ! Il faut mourir , files Dieux Immor◄
tels
Ne font touchez de ma mifére :
DE MAY. 37
•
Allez donc les prier, encenfez leurs Autels ,
Obtenez- moy leur fecours falutaire.
Je ferai tout pour ton foulagement
Répondfa mere en ce moment ;
Je les prierai , mais , j'apréhende
Qu'ils ne réjettent mon offrande.
Comment peux- tu compter sur eux,
Toi qui noirci de mille crimes ,
Jufquesfur leurs autels dévoras les Victimes ?
En vain pour tafantéje leurferai des voeux.
En refpectant les Dieux , montrons notre
Sageffe ,
·De bonne-heure tâchons de nous les rendre
amis :
Il est trop tard de leur être faûmis ,
Quand le mal nous accable , & qu' Atropos
nous preffe.
Oicy la fuite des pensées , fur divers
Sujets de Littérature & de Morale ,
Par M. l'Abbé Trublet : Le premier Effay
qui en a paru , & qui a mérité l'approbation
des Gens fenfez, femble être un fur garant
que la continuation ne ferapas moins de leur
goût. En effet , par la maniere réfléchie ,
& le tour ingénieux dont ces penfées font revêtues
, qui ne feroit tenté de croire que
l'Auteur eft un de ces vieux Philofophes
épurés, qui, aprés avoir employé la plus gran38
LE MERCURE
"
departie de la vie à la recherche de la Perité
, veut bien Je décharger au profit du
Public , dufruit defes méditations ? L'Auteur
n'eft cependant rien moins qu'un Vieillard.
C'est unjeune Caton de 20 ans , Philofophe
exercé comme à so. Que ne doit-
સે
on pas attendre de l'Automne d'un fi hon
Sujet ? Lorsqu'à la fleur de fon Prin-tems
il donne de fifüres & defi fertiles espérances.
XI.
Parallele de l'Etude de la Vie.
L'Homme,qui au fortir des ténébres
de l'enfance , commence à s'apercevoir
qu'il vit ; & celui, qui délivré du joug
tyranique des Pédans & des premiers Maî
tres , fe livre par goût & par choix à la
recherche de la verité ; ces deux hommes ,
dis- je , entrent dans deux efpéces de catrieres
bien différentes , celle de la vie , &
celle de l'étude.
Celui qui entre dans la carriere de la vie ,
n'en voit point le terme ; il ne fçauroit
cependant le cacher qu'elle en a un : Il voit
tous les jours des gens qui y arrivent , &
qui comme lui , ne l'auroient point aperçu .
Cela feul l'empêche de fe faire illusion à
cet égard ; car , il feroit naturellement
porté à conclure que l'efpace qu'il a à
parcourir , eft infini , de ce qu'il n'en
voit point les bornes .
Celui au contraire , qui entre dans la carriere
de l'Etude , qui veut enrichir fon
DE MAY
39
efprit des connoiffances dignes de l'homme
, fe propofe d'ordinaire un certain
temps, auquel il fe flate d'avoir atteint fon
but , & de pouvoir borner fes recherches.
A peine le Vivant, fi j'ofe m'exprimer
ainfi , a- t- il commencé fa carriere , qu'il
l'a finie : Il n'a encore fait que quelques
pas , & il ne lui en refte plus à faire.: Le
terme peu attendu paroift tout à coup ,
& l'arrefte au milieu de fa courſe.
L'homme d'étude au contraire , qui croyoit
appercevoir de fort prés le terme de
fa carriere , arrive à l'endroit où il l'avoit
fixé d'abord , étonné de l'intervalle immenfe
qui l'en fépare encore ; il s'en trouve
plus loin que lorfqu'il avoit commencé à
le chercher . Chaque pas qu'il fait pour
l'atteindre, paroift l'en éloigner : A meſure
qu'il avance , il s'enfuit devant fes yeux .
Enfin , il le perd de vûë , ou du moins
il ne le voit plus que dans un éloignement
prefque infini , qui lui ôte jufqu'à l'efpérance
d'y parvenir ; & c'eft alors qu'il
atteint le feul but qu'il foit capable d'atreindre.
Celui-là feul connoift en quoy confifte
la véritable Science , qui défespere
fagement de l'acquerir .
Dans la carriere de la vie , les hommes,
marchent toujours & fort vîte , & même
fi on les en croyoit , on leur épargneroit
plus de la moitié du chemin ; le terme eft
cependant la mort qu'ils haiffent & qu ils
craignent.
40 LE MERCURE
Dans la carriere de l'étude , les hommes
marchent d'un pas tardif & lent :
Souvent ils s'arrêtent , ils reculent même ,
& retournent où ils ont déja efté . Le terme
eft cependant la Science qu'ils aiment
fi ardemment.
Dans la carriere de la vie , plus on avance,
plus le chemin eft pénible ; on eft moins
malhûreux dans l'enfance que dans la jeuneffe
: Les malheurs femblent ſe multiplier
avec les années,
Dans la carriere de l'étude , il n'y a
que les commencemens qui foient difficiles.
Le chemin s'applanit dans la fuite;
plus on a couru , plus il eft facile de courir
Le plus fage des vivans eft celui qui fe
croit le plus prés de la mort , & qui régle .
tous les pas fur cette penſée .
Le plus fenfé au contraire , parmi ceux
qui recherchent la fcience , eft celui qui
s'en croit le plus éloigné , & qui , quelques
lumieres qu'il ait acquifes , quelque
avancé qu'il foit dans fa route , étudie ,
marche , comme s'il ne fçavoit encore rien ,
comme s'il en eftoit encore au premier
pas.
XII
RAISON SOUMISE A LA FOY .
La Raifon eft à l'égard de la Foy ce que
font les Sens à l'égard de la Raifon ; & le
Chrêtien
DE MAY
4.2
Chrêtien fidelle n'a pas plus de peine à foumettre
fa raifon à fa foy , que le Philofophe
éclairé en a , à préférer fa raifon à fes
fens.
XIII,
VERS DU P, DU C. COMPAREZ A SES REGLES
SUR LA VERSIFICATION .
Lorfqu'on nous propofe quelques Régles
nouvelles de Poefie ou d'Eloquence , nous
en jugeons d'ordinaire , en les comparant
aux Ouvrages des Poëtes ou des Orateurs,
que nous eftimons le plus . Si elles les condamnent
, nous cherchons à les trouver
fauffes , & nous y réuffiffons le plus fouvent.
Nous leur refufons une approbation
qui nous obligeroit , pour agir conféquemment
, à appercevoir des défauts où nous
n'avions trouvé jufqu'alors que des beautés.
C'eft une peine que nous nous épargnons ,
autant qu'il eft poffible , & quelque fois
même affez facilement .
"
J'en puis dire quelque chofe ; je l'ai éprouvé
tout récemment : Le P. du C. a expolé
fort au long dans les derniers Mercures
fon opinion , fur ce qui fait le caractére
propre du Vers françois , & ce qui le diftingue
effentiellement de la Profe : Mais ,
j'avoue qu'après un examen férieux de
ce fentiment , je n'en fais pas encore bien
perfuadé ; j'en ai cherché la raifon , & je
puis affûrer que la principalle et l'eftime
D
48
LE
MERCURE
"
trés fincere que j'ai toujours faire des
Poëfies de cet ingénieux Auteur. J'ai remarqué
, que fi je jugeois de fes Vers fur
les Régles qu'il nous donne , je ne pourois
plus en admirer , comme auparavant ,
le naturel & l'aifance . Cela m'a paru un fort
argument contre le Systéme des tranfpofitions
. Je m'y fuis rendu , & je m'en fais
honneur. Le P. du C. ne peut s'en prendre
qu'à lui même de la répugnance qu'on
fent à embraffer fon opinion. Pourquoi a
t-il fait de fi bons Vers qui la contredifent
fi bien ? On l'eftime trop , pour eftre de fons
avis.
XIV.
ALEXANDRE ET TITUS.
Le commun des hommes , qui n'envifage
Alexandre & Titus que d'une vûë
généralle & fuperficielle , & pour ainfi
dire , à travers mille préjugez , met or
dinairement le premier beaucoup au deflus ,
du fecond. Il faut de la Philofophie ( jentends
de la fageffe ) pour préferer les .
pleurs que répandoit l'Empereur Romain ,
lorfqu'il avoit oublié de répandre des bienfaits
, à ces larmes jaloufes dont le Héros
de la Macédoine encore jeune , arrofoit les
Lauriers de fon pere. Il eft vrai , qu'à ne
confulter que les plus pures lumieres de
la raifon , on trouve bien plus de véritable :
grandeur à diftribuer des graces , & à conDE
MAY . 43
›
foler des malhûreux , qu'à dompter des
Rois , & à ravager des Royaumes : Mais ,
qui l'interroge, cette raifon éclairée , quand
il s'agit de porter quelque jugement ? Les
noms de Conquérant , de Foudre de guerre,
&c...ne réveillent dans les efprits vulgaires
, que des idées grandes & fublimes ;
& quoique le caractere de Titus leur paroiffe
plus aimable que celui d'Alexandre ;
cependant , ce dernier ne fe montrant à
leurs yeux , que revêtu de ce fafte fenfible
qui étonne & qui étourdit ; il furprend
toute leur admiration . Ainfi , ils aime
roient des Rois comme Titus ; mais je ne
fçai fi quand à regner eux mêmes , ils
ne voudroient pas mieux regaer comme
Alexandre Ce qu'il y a de certain , c'eft
que nous aimons dans les autres , les qualitez
douces , utiles & bien- faifantes ; &
dans nous- mêmes , celles qui attirent le:
respect & l'admiration . Un mérite médiocre
, nous dit l'amour propre , peut fe:
faire aimer ; mais , on n'admire qu'un
mérite extraordinaire . Auffi , fommesnous
bien plus obligés à ceux qui nous efti
ment , qu'à ceux qui nous aiment fimple--
ment. L'admiration eft une espéce d'hom--
mage qui nous éléve au deffus de celuit
qui nous lerend. Par l'amitié au contraire ,
on fe mefure avec nous , & on s'y égale ens
quelque forte : Deli vient , qu'on ne nous
eftime jamais affés à notre gré , & qu'on
:
Dij
44 LE MERCURE
nous aime quelquefois plus que nous ne
voudrions .
XV.
USAGE DES PLAISIRS.
L'ufage trop fréquent des mêmes plaifirs
, en émouffe , pour ainfi dire , la pointe
; une tempérance délicate les affaifonne
, & en réveille le goûr. Lorfqu'on s'y
livre fans ménagement , on eft bientôt
puni de fes excés par la fatiété. Ils ceffentd'exciter
ces fentimens vifs qu'ils nous faifoient
éprouver d'abord ; bientôt ils dégoutent
; on eft contraint d'y chercher du
raffinement , comme l'on cherche du foulagement
dans les maux.
XVI.
'AMOUR PROPRE AVEUGLE ET ECLAIRE
TOUT ENSEMBLE .
Notre amour propre nous aveugle für
nos défauts & fur les bonnes qualitez des
autres. Il a foin de ne nous montrer nos
Rivaux que par leur endroit foible , pendant
qu'il ne nous fait apercevoir en nous.
mêmes que ce qu'il peut y avoir d'eftimable.
On pouroit le peindre tenant deux.
voiles à la main : Il jette un de ces voiles
fur nos défauts , & l'autre , fur les bonnes.
qualitez de ceux que nous n'aimons pas à
trouver eftimables . Si l'on veut encore ,
on peut au lieu de ces voiles , donner
DE MAY.
45
à l'amour propre deux pinceaux . Avec l'un,
il embellit nos Vertus & corrige nos vices
; avec l'autre , il efface les Vertus qui
nous déplaifent dans ceux dont le mérite.
nous fait ombre , & ajoute encore à leurs
défauts des traits qui leur donnent un
nouveau ridicule , & qui en augmentent la
laideur.
XVII
PARALLELE DE LA COMEDIE & DE LA
SATYRE.
La Comédie , & la Satyre tendent
toutes deux à l'inftruction , mais , d'une
maniere différente. La Comédie nous
met fous les yeux les actions des hommes ,
elle les renouvelle . La Satyre les raconte ,
elle en fait.comme l'hiftoire & le tableau.
Celle-cy plus amere , joint à la peinture du
vice,fa condamnation . Celle - là plus réjouiffante
permet de porter fur ce qu'on vient de
voir, le jugement qui plaita le plus. Elle fe
contente de dire , telles font les moeurs
humaines. L'autre au contraire , s'écrie à
haute voix. O moeurs perverfes & corrompuës
! On hait naturellement l'Auteur
Satyrique , 8. on aime affez e Comique ::
Dans l'un , on croit qu'il y a de la malice
& de la bizarrerie: Dans l'autre , on ne voit
gueres que de l'enjoüement & de la fineffe.
Ce qui nous empêche fur-tout , de
lui vouloir du mal ; c'eft qu'il ne reprend
Dis
46 LE MERCURE
dans les vices,que ce qui y déplaît ; il n'en
veut qu'au ridicule ; mais , l'Auteur Satyrique
les attaque en tout fens , & nous commande
la vertu la plus rigide . Ce qu'ils ont
de commun l'un & l'autre , c'eft que rarement
réuffiffent - ils à corriger les hom
mes. La Satyre n'a rien qui invite agréablement
à fe prêter à l'inftruction ; fon ton
toujours menaçant , révolte l'orgueil . On
fe gendarme contr'elle , & on fçait bien
lui réfifter. La Comédie au contraire ,
n'a rien qui effarouche & qui rebute ; tous
fes dehors font flateurs & engageans ; mais,
elle ne nous dit point affez nettement ce
qu'elle veut nous faire entendre . L'inftrution
n'y eft point affez marquée . L'amour
propre fe déguife tout , & ne s'applique :
rien ; perfonne ne fe voit dans les perfonnages
de la Comédie ; chacun y và rire
de fon voifin .
XVIII.
LOUANGE ET MODESTIE
J'ai dit dans les réfléxions fur Téléma
que , que les louanges de ceux qui craignent
de nous déplaire en nous loüant , nous
font toujours les plus agréables ; & la raifon
eft , que cette crainte de nous déplaire ,
fuppofe en nous, une nouvelle vertu , la
modeftie , & par cela même , eft une nou-
* Mercure de Juin 1717. p. 14,
DE MAY. 49%%
velle louange. J'ajouterai ici que les louanges
que nous donnons à ceux qui ne les
aiment pas , & qui les évitent , font auffi
celles qui nous font le plus de plaifir à
donner. Nous ne loüons pas de bon gré ceux
qui fe croyent dignes de nos eloges , &
qui s'en prévalent . S'ils penfent comme
nous , far leur mérite , nous ceffons de
penfer comme eux ; nous quittons les fentimens
avantageux que nous en avions
conçus , dés qu'ils paroiffent les aprouver :
Nous ne voulons pas qu'ils foient de nôtre
avis , & ils nous plaifent , lorfqu'ils nous
contredifent . Ainfi , nous ne loüons rien
bien volontiers , où nous ne pouvons point.
louer de modeftie ; mais auffi , nous loüons
certe vertu trés fincérement par tout où
elle fe trouve , & même avec un certain
plaifir que la vanité affaifonne . Louer un
homme de fa modeftie , c'eft lui dire quenous
fommes bien aifes qu'il fe mette au
deffous de nous , & qu'il nous préfére à
lui-même. Par ces fortes de loüanges ,
l'amour propre chante lui - même fon
triomphe.
XIX..
PLAINTES SUR LA BRIEVETE DE LA VIE
Lorfqu'il faut mourir , on ne trouve jaz
mals que l'on ait affez véçû ; on aime donc
encore la Vie , & par conféquent on ne
la quitte qu'avec peine. La Philofophie. a.
48 LE MERCURE
;
beau dire qu'il faut defirer la mort & la tecevoir
avec joye , la Grace feule le fait pra
tiquer. Les Veillards , s'ils ne font que Philofophes
, fe plaignent en mourant , de la
briéveté d'une vie dont ils jouiffent depuis
prés d'un fiécle : Mais au fonds n'ont-il pas
quelque fujet de fe plaindre ? Oüy fans doute
! & quelque longue en apparence qu'ait
êté leur vie , elle a été en effet trop courte
pour eux ; ils n'ont pas encore eu le tems
d'apprendre à mourir de bonne-grace .
X X.
DE LA SINCERITE .
Je ne fuis point furpris que la Sincerité
foit fi rare parmi les hommes , & qu'ils employent
prefque toute leur vie , où à tromper
ou à prendre garde qu'on ne les trompe.
Comment cette précieufe vertu pouroitelle
fubfifter dans un coeur , où toutes les
paffions exercent tour à tour leur empire ?
Le déguisement & le menfonge les favori
fe ; la Sincerité & la Franchife doit leur être
odieufe ; auffi , s'uniffent- elles pour la dé
truire ; glorieux , mais infortuné combac
dont elle ne fort prefque jamais victorieufe;
mais , où elle a du moins la gloire de
n'avoir pour ennemies,que les ennemies de
la Raifon même .
Ainfi , il ne lui refte plus d'azile que dans
Tes Enfans , à qui la violence des paffions
ne fe fait pas encore fentir ; mais hélas !
• .
Qu'ils
DE MAY .
Qu'ils confervent peu de tems cette Candeur
ingenue qui les rend fi aimables à
nos yeux : Chaque jour de leur enfance qui
s'écoule , en ternit la pureté ; & ils fçavent
déja feindre , lorfqu'à peine ils peuvent fe
faire entendre ; ils apprennent à déguifer
leurs penfées en apprenant à les exprimer.
LES DEUX ANGLOIS, 5
L
NOUVELLE.
E Régne de Charles VI . a efté le plus
malhareux que la France ait jamais vût.
Ce Prince à qui à l'ardeur du Soleil ,
une vifion extraordinaire , avoit fait tourner
la tête prés du Mans , tomba dans une
véritable démence , & cette démence eut
de terribles fuites . Les Ducs d'Orleans &
de Bourgogne , l'un , Frere , & l'autre ,
Oncle du Roy , voulurent chacun avoir la
Régence du Royaume qui eftoit deuë au
premier , & en vinrent à une Guerre ouverte
, qui caufa un défordre fi prodigieux ,
que de vils Artifans fe firent Chefs de Partis
, & que le Bourreau même eut bien l'infolence
de toucher dans la main du Duc de
Bourgogne
Cependant, il fe plâtra une Paix entre ces
Princes,mais , dans une entrevûë qu'ils ûrent
May 1718.
E
50 LE MERCURE
quelque tems aprés , le fils du Duc de Bourgogne
fit affaffiner le Duc d Orleans . Louvet
& Tannegui du Chatel , attachés au
Roy Charles VII qui n'eftoit alors que
Dauphin , vengérent la mort de fon Oncle
, par le meurtre du Duc de Bourgogne
qu'ils affaffinérent fur le Pont de Montereau.
La France déchirée par ces Factions domeftiques
, vit mettre le comble à fes malheurs
par la déroute de Bincour , où les
Anglois défirent l'Armée des François ; ils
s'emparérent enfuite de la plus grande partie
du Royaume , dans lequel ils poffedoient
déja la Guienne & la Normandie.
La Reine Ifabeau de Baviere , irritée
contre le Dauphin fon fils qui protegeoit
le Connétable d'Armagnac fon ennemy
mortel , obligea Charles VI.à le defheriter,
& à choifir Henry V. Roy d'Angleterre
fon fucceffeur .
pour
Il y a toujours eu entre les François &
les Anglois , une émulation qui femble
rendre ces deux Nations Rivales l'une de
l'autre : Ces derniers enflez de leurs fuccés ,
faififfoient avec empreffement les occafions
de mortifier les autres ; ils les traittoient
avec une hauteur & une fierté infuportables
à la liberté Françoife : Ceux cy fouffioient
ces fâcheux hôtes avec la plus vive
impatience ; mais , il falloit s'accommoder
au temps .
Parmy les Anglois qui eſtoient à Paris
1
DE MAY. SI
il y en avoit deux qui eftoient paffez en
France , prévenus contre la Nation , comme
le refte de leurs Compatriotes. Ils eftoient
amis intimes , compagnons d'étude & de
guerre ; ils ne fe quittoient prefque jamais.
Tous deux braves , bien - faits& des meilleurs
Maifons d'Angleterre ; mais , dont la fortune.
ne répondoit pas à la naiffance.Je ne vous dirai
point quel eftoit leur employ; s'ils étoient
Volontaires ou Officiers ; cela n'eſt pas de
grande conféquence à fçavoir.
L'un s'appelloit Wolfey ; l'autre , Park:
wolfey eftoit grand , bien- fait ; il avoit
la jambe fine , la démarche affûrée , l'air
fier , les manieres nobles , l'efprit vif ,
plus orné qu'on ne l'avoit ordinairement
dans ce temps - là ; l'humeur enjouée , &
qui n'avoit rien de la férocité de fon Pays;
il eftoit en un mot le plus agréable & le
plus amufant de tous les hommes. Park
eftoit plus petit , mais bien proportionné
dans fa taille ; les plus beaux cheveux du
monde accompagnoient un vifage charmant.
La plus belle fille eut envié fes yeux,
fon teint & fes dents ; il eftoit plus férieux
& plus mélancolique que fon amy ; mais ,
il ne lui cédoit en rien ,ni dans les maniéres
ni dans l'efprit ; ils eftoient l'admiration
& l'objet des défirs de toutes les femmes ;
mais , des Anglois s'abbaiffer à des Françoifes
! Ils n'eftoient pas gens à le faire
& croyoient bien mieux employer leur tems
Eij
52 LE MERCURE
·
la Chaffe ou au jeu . On ne les voyoit dans
les Compagnies qu'en paffant, & lorfqu'ils
ne pouvoient fe difpenfer de s'y trouver; encore
les converfations fepaffoient - elles en
complimens généraux ; beaucoup de politeffe
& rien de particulier.Ce procédé piquoit
nos Belles ; il n'y en avoit pas une qui n'eût
voulu vanger l'honneur du Sexe & de la
Nation fur les infenfibles Anglois . Il faut
le dire à la louange de ces indifférens , elles
ne s'y prenoient pas mal ; elles eurent
pourtant beaucoup de peine à les apprivoifer.
Il leur en couta des minauderies , des
avances & des déclarations ; mais malheureufement
, ce ne furent pas celles qui
travaillerent le plus à les vaincre , qui profiterent
de leur défaite. Ce fut une jeune
perfonne qui ne fongeoit à rien moins qu'à
eux , & qui prévenuë d'autres fentimens ,
auroit vû tous les Anglois du monde fans
attenter à leur liberté.
Un jour que nos deux Anglois eftoient
à l'Eglife, ils virent entrer pour la premiere
fois une Dame en grand deuil; elle paroiffoit
avoir trente ans tout au plus , & l'on dé
mêloit à travers fon ajuftement lugubre ,
qu'elle eftoit encore extremement belle.
Grand air , blancheur , cmbonpoint , tout
concourroit à rehauffer fes charmes. Tous
les regards fe tournérent fur elle ; mais
elle n'eut pas le plaifir de s'en applaudir
long- temps. Une jeune perfonne qu'elle
>
DE MAY.
53
avoit avec elle , & qui eftoit fa fille , réunit
fur elle la furprife , & les yeux de toute
l'affemblée ; c'eftoit à quelque chofe prés la
Placidie de fon Siécle . Cette comparaiſon
m'épargnera le détail d'une plus longue
defcription.
Wolfey la regarda d'une maniere affez
froide en apparence Park n'en fit pas tout- àfait
de même. Ne fçais - tu point le nom
de ces Dames , dit- il , à fon amy : Moy ,
repondit Vvolley , Non ! que t'importe ?
Pas grande chofe , reprit Parck ; un fimple
mouvement de curiofité m'engage à re faire:
cette demande. D'où Diable voudrois- tu
que je les connuffe , dit Vvolley ! Je fuis
toujours avec toy , & voici la premiere
fois que nous les voyons. Ils fortirent làdeffus
; Parx fe retourna trois ou quatre
fois , Vvolfey s'en apperceur.
Ah , Ah ! dit- il ! L'inconnue t'a donné
dans les yeux , mon cher Amy ; adicu la
franchife , adieu nos plaifits . Si tu deviens
amoureux , tu deviendras en même- tems
fi fot & fi ridicule , qu'on ne pourra plus
te fouffrir. Pour moy , je t'avertis que fi
cela eft, je renonce à ton amitié : Que dira-
t- on de toy en Angleterre , fi l'on fçait
que tu t'es laiffé vaincre par une Françoife ?
Tout ce qu'on voudra , répondit Park ;
mais , fi j'avois à devenir amoureux à Paris
, ce ne feroit pas cela qui m'en empêcheroit.
Je puis pourtant t'affûrer , qu'il
E iij
$4 LE MERCURE
>
n'en eft rien . Ma foy , reprit Vvolley
j'en fuis charmé , embraffes moy: Tu n'aimes
point l'Inconnuë ? Eh bien , je te déc'are
moy que je l'aime paffionnément ! J'au .
rois efté faché d'avoir quelque chofe à démêler
avec mon meilleur amy ; ainfi , me
voilà en repos de ce côté- là . Tu railles toujours
, dit Park , c'eſt ton caractére . Je
veux ne fire jamais , reprit Vvolfey , fi je
ne te parle férieufement . Je ne te le confeille
pourtant pas , dit Park , car en ce cas là ,
je fuis ton Rival , & tu fçais que
fçais que l'amour
plus fort que l'amitié , n'en refpecte pas trop
les droits . Crois -moi . foyons bons amis ,
& ne viens pas mal à propos me traverfer
dans une paffion où ton coeur n'a point
d'interefts ? Je veux perir , répondit Vvolfey
, fi je n'aime l'Inconnue plus que moimême;
mais , répliqua Park , je l'ai aimée
le premier , & je dois avoir la préférence.
Cela ne fe peut pas , dit Vvolley , car je
l'ai aimée dans l'inftant même que je l'ai
vûe avant toy , ou du moins auffitôt ;
ainfi , tu ne peux tout au plus prétendre
qu'eftre de mème datte . Il faut donc ceffer
d'eftre amis , s'écria Park , puifque nous
commencons d'eftre Rivaux : Jete laiffe le
choix , tu n'as qu'à voir : Ou renonces à
l'inconnue ou renonces à mon amitié, Que
tu es fimple , dit Vvoifey , de t'imaginer
que nous cefferons d'eftre amis , parce que
nous ferons Rivaux ? Non, mon cher Park,
DE MAY.
55
rien ne fera jamais capable de troubler notre
intelligence. La mort pourra nous féparer,
& non pas, nous defunir : Nous tâcherons
de découvrir quelle eft la charmante
perfonne que nous aimons ; nous lui rendrons
vifite ; nous lui parlerons de nos fentemens
; nous nous efforcerons de la rendre
fenfible , nous nous rendrons compte fincérement
& fans fuperchérie , des progrés
quenous aurons faits fur fon coeur : Le moins
hûreux fe retirera , & de peur de donner
de l'ombrage à l'autre , il retournera tranquillement
en Angleterre . Voilà comme
deux Amis veritables doivent en agir : Parles
, cela te convient-il ? La partie n'eft pas
égale , répondit Park , cependant, je l'accepte
, tu as plus de mérite que moi ; mais,
je fens que j'aurai plus d'amour , & mon
amour balancera ton mérite .
Ainfi finit cette converfation . Je ne ſçai
fi ces fortes d'accommodemens êtoient
alors , & s'ils font encore aujourd'hui du
goût de la Nation . Je n'infifterai pas là deffus
, mais enfin , il eft für que telles furent
les conventions de ceux dont je parle , &
qu'ils les garderent exactement .
L'accord fait , ils allerent travailler de bonne-
foy à l'executer ; ils commencerent par
une recherche exacte du nom , & de la demeure
de la belle Inconnuë.
Madame la Comteffe de Montmirel fa
merè , dans les prémieres douleurs d'un veu-
E iiij
3.6 LE MERCURE
vage cruel, paffoit fes jours dans la retraitte ,
& ne voyoit perfonne ; elle venoit de perdre
fon mary à la bataille de Bincour . Ses
Terres fituées en Picardie êtoient dévenuës
le partage des Ennemis. A peine avoit - elle
pú fe fauver avec quelques Pierreries , &
quelque argent comptant , Reftes déplora
bles d'une fortune brillante. La maifon compofée
de peu de domeftiques, êtoit inaccef
fible ; ainfi quelques peines que priffent ce
jour là nos deux Anglois , ils ne purent
en apprendre de nouvelles.
Heureufement ils découvrirent que la
Comteffe & fa fille , devoient retourner le
lendemain dans la même Eglife où ils les
avoient vûes la premiere fois : Madame , &
Mademoiſelle de Montmirel y êtoient déja
; à peine pûrent- ils percer la foule qui
les environnoit ? Ils firent tant néanmoins
à forcer de pouffer , qu'ils fe trouverent en
place de les voir , & d'en être vûs. Mademoiſelle
de Montmirel leur parut encore
plus belle que la veille , & plus digne
d'être aimée : Les moins clair-voyans s'apperçûrent
de leur application à la regarder,
& celles qui s'interreffoient à eux , la rémarquerent
avec chagrin . Quoi , tous les
deux , difoient- elles , fe font laiffé prendre
aux charmes de cette nouvelle venue? Ce que
nous avons taché inutilement de faire pendant
fix mois , elle l'aura fait en un jour ?
Le trait eft noir , impardonnable ; mais , il
DE MAY. $7
ne fera pas dit que fa conquête
ne lui fera
pas difputée
, nous verrons
fi la fimplicité de cette Agnés l'emportera
fur nôtre expe- rience
, & fi leurs coeurs nous échapperont
,
Ils n'entendoient
rien de ces difcours
, &
ne fe foucioient
pas beaucoup
de les enten- dre ; cependant
, la Comteffe
de Montmirel
fe débaraffant
des voiles
qui l'enfévelif- foient , les arrêta deux ou trois fois fur Wol- fey , qui occupé
de fa fille feule , ne fongeoit gueres
à elle.Ces regards
n'échapperent
pas
à Park ; il fut charmé
que Madame
de
Montmirel
fut éprife du mérite
de fon ami ;
cette découverte
lui fit concevoir
de merveilleufes
efperances
. Wolfey
, difoit- il
déviendra
peut être amoureux
de la mere
qui merite
encore
les voeux
d'un galant
homme
& me laiffera
le champ
libre auprés
de fa fille , ou bien , nous nous fervi- rons de fa prévention
pour nous procurer
de l'accez
chez elle. Pendant
qu'il faiſoit
ces réflexions
" & que fon ami ravi en ex- tafe, lorgnoit
Mademoiſelle
de Montmire
!
de toute la force , la mere & la fille forti- rent plûtôt
qu'ils n'auroient
voulu : Un fi- del Valet qu'ils avoient
, fut détaché
pour les fuivre, afin d'apprendre
leur nom & leur demeure
, & venir leur en rendre un com- pte exact . Le meffage
fut court & heu- reux , ils furent
qu'elles
demeuroient
dans une petite rue auprés
du Palais . C'eft quel- que chofe , dit Wolfey
, de fçavoir
qui eft
>
18 LE MERCURE
celle que nous aimons ; mais , fi elle eft fi retirée
, irons nous forcer fa maifon pour la
voir & pour lui parler ? L'expédient feroit
prompt , mais il feroit un peu violent.
Je fçai , répondit Park , un moyen plus
doux pour nous y introduire . Je fuis fort
trompé, fiMadame de Montmirel ne feroit
pas un peu tentée de fe relâcher de l'aufterité
de fon veuvage en ta faveur ; Pour peu
que tù vouluffes cultiver les bonnes difpofitions
où je la voy pour toy , rien ne feroit
plus facile que de t'en faire écouter. Plaire à
la mere , n'eft pas un petit avantage quand
on aime la fille . Si bien donc , interrompit
Wolfey , que tu voudrois que je fiffe les
yeux doux à Madame de Montmirel , &
que j'en dévinffe amoureux. Ah parbleu ,
c'en eft trop ! Non content que j'aye ſouf -
fert que tu entraffes en concurrence avec
moi pour la fille , tu prétends encore me.
donner une entiere exclufion . Cela n'ira pas
de même , je t'en affûre ; j'y mettrai ordre :
Park, ce n'eft pas là le moyen d'être longtems
amis. Mon Dieu , répondit il , que tu
prend mal les chofes ! Qui te parle d'être
amoureux de Madame de Montmirel , & de
renoncer àfa fille? Je te dis d'avoirquelques
complaifances pour elle, de gagner fa confiance
, en un mot , d'aller à la fille par la
mere ; c'eſt une ouverture que je te donne
en ami , & en homme definterreffé . Ta
re cabres mal à propos ; tant pis pour toy.
DE MAY.
59
Veux-tu que nous nous broüillions , j'y confens?
Diable, reprit Wolfey que tu és vif? Eh
bien,pourque tu n'ayes rien àme reprocher,
je veux fuivre tes confeils , & dés la premiere
occafion je me mets aurang des Adorateurs
de Midame de Montmirel . J'en
vais faire le paffionné & le jaloux , fuppoféque
j'aye à difputer fon coeur avecquel
qu'un; mais, fi j'allois prendre du goût pour
elle , tu m'avertiras que je me trompe ,
que c'eft de fa fille & non pas d'elle , que
je dois être amoureux ; fans cette clauſe ,
marché nul .
&
Ils furent quelque tems fans pouvoir exécuter
leur projet : Madame de Montmirel
fut obligée de garder la chambre pour
quelque légere indifpofition : Mademoifelle
fa fille lui tenoit compagnie tout le
jour ; ainfi , ils en pafférent 4 ou 5 fans la
voir : Il étoit vrai que la tendre Comteffe
avoit rendu juftice au merite de Vvolley ,
& qu'elle avoit pris du goût pour lui ; l'impatience
de fortifier ce goût en le voyant
encore , hâta fa guérifon.
Park s'impatientoit de la longue difparition
de Mademoiſelle de Montmirel ;
Vvolfey en êtoit au defefpoir. Vainement ,
ils rodoient du matin jufques au foir au rour
de fa maiſon . Les fenêtres n'en donnoient
point fur la rue ; la potte en êtoit toujours
fermée , Mademoiſelle de Montmirel étoit
inviſible.Vainement, ils tâchoient de ſe con60
LE MERCURE
folerl'un l'autre. Leurs mutuelles confolations
étoient mutuellement inutiles .Qu'est
.devenu ton enjoüement , demandoit
Paix à Vvolfey ? Toi qui parlois comme
quatre , qui riois , pour ainfi dire , de rien ,
te voilà plus férieux qu'un Miniftre d'Etat.
A peine dis -tu deux paroles en toute une
journée. Mais toi , lui répondit Vvolley ,
cris- tu mieux valoir ? Tu n'êtois que férieux
autrefois , à prefent tu és fi fombre
& fi mélancolique , qu'il n'y a pas moyen
d'y tenir; c'eft que je fuis amoureux , difoit
Park ; c'est que je le fuis auffi , difoit
Vvolley.
Ils n'avoient pas trop de tort de fe reprocher
leurs métamorphofes
; car en vérité ,
ils êtoient tout différens d'eux - mêmes.
Plus de promenades
, plus de jeux , plus
de chaffe , plus de parties de plaifirs. Ils
ne fongeoient
qu'à leur amour. Les premiers
momens d'une paffion naiffante font
tumultueux
; il n'y a gayeté qui tienne :
Quand le coeur eft dérangé , l'humeur l'eft
auffi .
Tandis qu'ils traînent leur languiffante
vie , partagée entre les foupirs , la rêverie
, les inquiétudes & l'impatience ; tandis
qu'ils fentent le plus de dégoût pour
les chofes qui leur étoient les plus agréables
, il fe fit une Fête chez une Dame de
leur connoiffance ; ils y allérent , parce
que ne fe trouvant bien nulle part , ils cruDE
MAY. 61
rent qu'ils n'y feroient pas plus mal que
chez eux .
Les malheurs publics n'interrompent
point les divertiffemens particuliers ; ils
en retranchent le fafte ; mais , ils n'en
ôtent point l'agrêment. On joue à la vèrité
plus petit jeu , on fe régale avec moins
de profufion ; mais , on ne laiffe pas de
jouer & de fe régaler .
La Fête commença par un Concert ;
la Mufique fut affés bonne pour
le tems ,
quoique je m'imagine que ce ne fût pas
grand chofe.
Pendant ce Concert , Volley fe trouva
auprés d'une Dame à qui Paix n'êtoit pas
indifférent ; elle l'attaqua de converfation ,
& lui fit plufieurs demandes auxquelles le
diftrait Anglois répondit trés laconiquement.
Qu'avez - vous , lui dit- elle ? Je vous
trouve tout autre qu'à vôtre ordinaire .
Je n'ai rien , Madame , dit Vvolfey : La
Mufique rend férieux ; mais , elle ne rend
pas fombre & mélancolique , comme vous
êtes . Vous avez des chagrins particuliers
dont vous me faites myftere. Pardonnezmoy
, Madame ; mais , on ne peut pas
toujours tire ; les hommes feroient trop
hûreux, s'ils pouvoient en tout tems avoir
la même égalité d'humeur & d'efprit. Vous
direz tout ce qu'il vous plaira , repliquat-
elle ; je veux eftre de vos amies malgré
vous , & fçavoir ce qui vous fait de la
1
62 LEMER
CURE
peine ; je ne fuis peut-être pas d'un fi
mauvais confeil , que vous ne vous trouviez
bien de m'avoir confultée . Eh bien ,
Madame,puifque vous le voulez fçavoir ,je
fuis amoureux . Vous amoureux ! Interromà
pit-elle. Et de qui , & où ? En France ,
Paris , répondit Vvolfey , & d'une jeune
perfonne qu'on appelle Mademoiſelle de
Montmirel. Et cette jeune perfonne vous
maltraitte , dit la Dame ? Non pas reprit- il .
Ce qui me chagrine , c'eft que je n'ai point
d'habitude auprés de la Comteffe fa mere ;
& que qu'apeine fçay- je où elle demeure ,
je ne vois pas quand & comment je pourrai
lui déclarer que je l'adore : Mais , dit la
Dame , parlez - vous férieufement ? la
chofe me paroît nouvelle, & je ne me ferois
pas attendue à une femblable confidence."
Vous amoureux , cela n'eft pas poffible ?
Poffible ou non , répondit Vvolfey qui
commençoit à s'échauffer ; il n'y a pourtant
rien de plus vrai. Cela êtant , répartit
la Dame , ne vous affligez point : Madame
de Montmirel eft de mes bonnes
amies , je m'offre de vous y rendre tous
les fervices qui dépendront de moi ;
mais à charge de revanche , & que ce que
je ferai pour vous auprés de Madame de
Montmiel , vous le ferez pour moi auprés
de Park , je l'aime , & l'infenfible
jufqu'ici, n'a pas daigné s'en appercevoir.
Auprés de Park, dit Vvolfey , cela n'eſt pas
DE MAY. 63
dans les conventions que nous avons faites
enfemble. Comment, dans vos conventions
, interrompit la Dame , je ne vous
entends pas ; expliquez- vous , je vous
prie ? C'eft, dit- il , que Park eft auffi amou
reux que moi de Mademoiſelle de Montmirel
, & que nous nous fommes promis de
l'aimer chacun de nôtre côté , fans préjudice
à notre amitié de ne nous point nuire
auprés d'elle l'un à l'autre , & de la céder
au plus hûreux. Ainfi , Madame , vous
voyez bien que je ne puis profiter de vos
fecours , fi vous ne vous relâchés des conditions
auxquelles vous me les offrez . Je
dis plus , fi vous ne vous engagés de travailler
pour Park égallement , comme
pour moi. Vous plaifantés , répondit la
Dame en riant d'une maniere forcée
je fuis bien bonne d'écouter toutes vos imaginations
, & je trouve fort extraordinaire
que vous me choififfiés pour vous fervir de
divertiffement. Vous me fachés , Madame,
reprit Vvolfey , j'en fuis au défefpoir
; mais , je veux mourir dans le moment
, fi je ne vous ai dis la
vérité ;
demandés - le plutot à Paik , lorfque vous
lui parlezés : Je fuis un homme incapable
de dire une chofe pour une autre , fur- tour
à vous , Madame , que j'honore & que
je refpecte infiniment .
pure
Park de fon côté foûtenoit une autre atlui
taque. Ne m'apprendrez- vous point ,
64
LE MERCURE
dir une Dame auprés de laquelle il étoit
affis , fi vôtre amy n'a rien dans le coeur ;
il n'eft pas naturel qu'à fon âge on foit
auffi indifférent qu'il le paroit . Il ne l'eft
pas non plus , répondit Park ; il fe pique
au contraire, de belle paffion & d'une fidélité
fcrupuleufe ; il aime , mais c'eſt en
Angleterre.Vous me furprenez , repliqua la
Dame, &vous me feriez plaifir de me dire
quelques particularités des amours d'une
homme de ce caractére. Madame, dit Park,
tout ce que j'en fçai , c'eft qu'il eft amoureux
à l'adoration d'une Angloife ; qu'il
ne vit , qu'il ne refpire que pour elle , &
qu'il follicite fon retour en Angleterre avec -
ardeur . La Dame, dont le coeur n'êtoit pas
encore bien déterminé entre l'un ou l'autre
, ne voyant rien à faire avec Vvolley ,
fe tourna du côté de Park ; & vous , Mr.
pourfuivit - elle , aimez- vous autfi en Angletere
, & ne voyez - vous rien en France
qui mérite vôtre attachement? J'en connois
auprés de qui il ne feroit peut - être
pas inutile. Ces paroles êtoient fignificatives
; mais , Park feignant d'avoir l'efprit
bouché , fe rétrancha fur une modeftie affectée
, & fur fon peu de mérite . Les
Dames Françoifes , ajouta -t-il , ont le goût
trop bon , pour diftinguer un pauvre Etranger
, comme moi ; & je ne crois pas qu'il
y en ût une feule qui voulût s'abbaiffer à
m'honorer d'unregard. Je vois bien , reprit
la
DE MAY
65
s ;
la Dame , qu'il faut vous faire toucher
les chofes au doigt & à l'oeil . Il y a longtems
, continua - t - elle , que mes yeux vous
difent que vous êtes le Cavalier le plus
accompli , & le plus aimable qui foit en
France ; vous ne les avez point entendus
j'employe les paroles pour vous le dire encore
; ce que je fais , n'eft pas autrement
dans les régles , mais , on peut bien s'en
écarter une fois en fa vie , quand c'eit
pour une perfonne comme vous . La Dame
êtoit belle , riche , prévenue ; l'occaſion
favorable . Park commençoit à trouver
laid de faire le cruel , fon coeur s'ébranloit
, fes regards s'attendriffoient , la Dame
alloit triompher : Mais , l'idée de
Mademoiſelle de Montmirel vint tour
gâter. Moins fincére , ou plutôt moins imprudent
que Vvolfey , if ne jugea pas à
propos de lui faire confidence de la paffion
qu'il avoit pour elle. Madame , lui dit- il ,
je vous ai dit que mon ami êtoit amoureux -
en Angleterre , je le fuis auffi ; j'ai même des :
engagemens plus forts que les fiens ; je fais
marié , ma femme eft moins aimable que
vous ; mais enfin , je l'aime , & je fens que
je ne puis aimer qu'elle. La Dame n'ût pass
le tems de répondre . Le Concert finit ,
la Compagnie fe leva pour paffer dans
une autre chanibre , où là Maîtreffe de la
Maifon lui avoit fait préparer une grande:
collation.
F
&
啰
66 LE MERCURE
De retour chez eux , nos Anglois ne
manquerent pas de fe rendre compte de
de leurs avantures. Tu vois , dit Vvolſey
à Park , que je fuis incorruptible ; il ne
tenoit qu'à moi de mettre cette Dame dans
mes interêts ; je n'avois qu'à lui faire ef
perer que tu l'aimerois , elle ût tout fait
pour moi , & peut -être aurois-je parlé dés
demain à Mademoiſelle de Montmirel.
Voilà de tes étourderies ordinaires , répondit
Park. Que rifquois tu de t'engager
à me parler pour cette Dame : L'en
uffe- je aimée plûtôt ? Parles ; quel eftoit
ton deffein en la refufant fi brufquement ?
De montrer , reprit Vvolfey , jufqu'où je
porte la délicateffe à ton égard : Fort bien ,
dit Park ; mais , nous ne verrons point Mademoiſelle
de Montmirel ; mais , nous ne
lui parlerons point . J'enrage ? Au nom de
Dieu , défais- toi de ces délicateffes & de
ces raffinemens . Ah , ah , répliqua Vvolfey
, nous y voici Je n'ai jamais rien vû
de pareil . Tu ne trouves de bien fait que
ce que tu fais toi -même. J'ai tort. N'estce
pas ? Ouy , dit Park , & plus que je
ne fçaurois te le dire. Je fuis tenté d'aller
chez cetteDame, & de lui aprendre que tu
es un extravagant, & de m'offrir à l'aimer ,
fi elle te veut rendre de bons offices auprés
de Mademoiſelle de Montmirel . N'en fais
rien , répondit Vvolfey : Si je lui parle
´par ce canal là , & que j'en fois écouté ,
DE MAY.
671
je prétends que nous nous en tiendrons
chacun à nos Conquêtes ; je fuis las de toutes
ces tracafferies . Eh bien , dit Park ,
n'en parlons plus , & prenons d'autres mefures
.
Enfin , Madame & Mademoiſelle de
Montmirel revinrent à l'Eglife ; nos amans
s'y trouvérent ; cela s'en va fans dire. La
Comteffe fe dédommagea amplement du
long tems qu'elle avoit paffé ; fans voir
Vvolley. Elle n'ôta point les yeux de deffus
lui . Il répondit à fes regards d'affez
mauvaiſe grace. Tout autre qu'une femme
extrémement prévenuë , en ût êté offenfée
: Elle au contraire , lui tint compte
de quelques coups d'oeil indifférens
qu'il lui jetta à la traverſe.
Mademoiſelle de Montmirel plus brillante
que le Soleil dans les plus beaux
jours de l'Eté , ne lui donnoit point le
loifir de fonger à fa mere. Park & lui , la
découvrirent des yeux ; mais de quelle
douleur & de quel défefpoir n'ûrent- ils
point l'ame atteinte , lorfqu'ils virent auprés
d'elle un jeune Cavalier bienfait
qui lui parloit d'un air familier ; lorfqu'ils
virent qu'elle lui foûrioit , & qu'elle le regardoit
tendrement , fans faire attention
s'ils étoient au monde ? Vvolfey plus
boüillant que fon ami , fut tenté d'aller
lui demander ce qu'il faifoit là , & de
quel droit il parloit à cette belle perfonne ;
Fij
68 LE MERCURE
mais le refpect du lieu le retint . Tant que
dura la Meffe , il fouffrit tout ce qu'on
peut s'imaginer de plus cruel . Toute la
haine qu'il avoit pour les François en général
, il la fentit pour ce nouveau Rival ;
il jura de le tuer , ou de l'obliger à re
noncer à Mademoiſelle de Montmirel. Il
n'exécuta pas bien fon ferment , comme
vous verrez dans la fuite . Park agité d'une
jolouſie auſſi furieufe , ne fe poffédoit pas.
ils revinrent chez eux fans fe dire un
feul mot; ils fe regardoient en hauffant
les épaules , en faifant des cóntorfions de
Frénétiques. Enfin, Vvolley rompit le filence.
Ne fommes-nous pas bien malhûreux ,
mon cher Park , lui dit-il ? Nous réfiftons
à je ne fçai combien de jolies femmes qui
ne demandent pas mieux que de nous.
bien traiter ; & pour qui ? Pour une ingragrate
, pour une petite mijaurée qui paroît
à peine avoir âge de raifon , & qui a déja
un amant de préférence , un amant qu'-
elle favorife à nos yeux . Ce procédé eit
indigne ; je me fens des mouvemens de
colere & de dépit qui pourroient bien retomberfur
elle. Crois- moi, vengeons - nous
& de la Maîtreffe & du Rival ; tuons l'un
difons mille duretés à l'autre , & ne la
voyons jamais. N'allons pas fi vite , répondit
Park ; je fuis auffi affligé que toi , de
fçavoir que M. de Montmirel eft plus
fenfible pour un autre que pour vous ; mais
?
DE MAY. 64
-
-
·
aprés tout , quel fujet avons nous
de nous plaindre d'elle ? Elle ne
fait feulement pas fi nous l'aimons ;
nous ne lui avons jamais parlé. Comment,
interrompit Volley, n'eft- ce point avoir
parlé , que de nous être trouvés dix ou
douze fois à la Meffe auprés d'elle , de
l'avoir regardée , & de n'avoir regardé
qu'elle pendant tout le tems que nous y
avons êté ? Oh ma foy , je trouve que c'eft.
avoir plus que parlé , & je te fçai le plus .
mauvais gré du monde de prendre fori parti
! Mais, dis moi la vérité , comment te:
fens tu pour elle ? Auffi paffionné quejamais
, & réfolu de la rendre fenfible ,
ou de mourir à la peine . Voilà , repliqua
Vvolfey , ce qui s'appelle aimer héroïquement
: Je ne croyois pas que tu donnafles
dans le merveilleux. Eh bien, à toi permis !
Souffre paisiblement qu'un Rival la poffede
à tes yeux ; cours t'expofer à fes mépris
& à fes railleries ; vas mourir à fes pieds.
d'amour , de langueur & de défefpoir. Je
ne m'y oppofe pas , mais, je me donnerai
bien de garde de l'imiter : Je ne ferai rien
de tout cela , dit Park ; je fouffre auffi impatiemment
que toi , qu'un Rival ait:
touché le coeur de Mademoiſelle de Montmirel
; mais , avant que de prendre des
réfolutions auffi violentes que les fiennes
je veux m'éclaircir , fi ce qui nous paroît
une réalité , n'eft point une vifion. Je veux
•
70 LE MERCURE
lui parler de mon amour ; fi elle n'y répond
pas , tu lui parleras du tien. Si tu ne
réuffis pas mieux , comptes fur moi. Le
François ne le portera pas loing : Dieu
merci , je fçai me fervir de mon épée :
Et moi , dit Vvolfey , je donne un coup de
lance auffi bien qu'un autre ; je me réſerve
l'honneur de fa mort. Ce ne fera pas à mon
exclufion , répondit Park : Nous avons
pourtant trop de coeur , pour nous mettre
deux contre un , répliqua Vvolley. Ce
n'eft pas auffi comme je l'entends , dit Park;
mais , j'exige de ton amitié que tu ne t'en
meЯleras point ; les armes font journalieres ;
& fi le combat doit eftre funefte à l'un de
nous , je ne veux pas que ce foit à toi : Vis ,
mon cher Vvolfey , pour me venger , &
pour poffeder Mademoiſelle de Montmirel
: Je te la cédè , fi c'eſt la céder que de
la donner à un autre moi - même. Ah , s'écria
Vvolſey , j'y renonce , s'il faut l'acheter
au prix de la vie ! Au nom de cette
amitié dont tu veux me donner des marques
fi généreufes , ne t'expoſes point à un
danger que mon bonheur & mon amour
me feront furmonter . La mort de notre
Rival ne changera rien dans nos condi
tions : Tu auras fur Mademoiſelle de Montmirel
les mêmes droits que tu as aujourd'huy.
S'il faut la céder , fouffres , que je ne
la céde que quand e n'aurai plus à la difputer
qu'avec toi . Cette conteftation dura
DE MA Y. 71
long- tems ; Park dit mille chofes pour
faire changer de fentiment fon ami ; mais ,
il ûrbeau dire , il fallut lui céder.
Le Comte d'Emicourt , c'est le nom du
Cavalier qu'ils avoient vû auprés de Mlle
de Montmirel , eftoit un jeune homme de
vingt- cinq ans ou environ; le Marquis d'Emicourt
fon pere, avoit une Charge confidérable
chez le Roy ; le fils venoit d'obtenir
l'agrément d'un Regiment d'Infanterie ,
c'eftoit un Seigneur aimable , riche , fage,
brave , & dont l'unique défaut êtoit d'avoir
trop de coeur & de franchiſe. Le Marquis
d'Emicourt & le Comte de Montmirel
avoient efté long - temps ennemis mortels ;
des amis communs les avoient réconciliez ,
& Mademoiſelle de Montmirel devoit eftre
le fceau de ce raccommodement . Son mariage
avec le jeune Comte d'Emicourt devoit
s'achever inceffament . La mort du
Comte de Montmirel en fufpendit les apprêts.
Les affaires de Madame de Montmirel
fe trouvérent fort dérangées par cette
mort : Mais , le Marquis d'Emicourt honnête
homme,avoit donné fa parole , & ne
voulut point la retirer. Cette affaire alloit
eftre terminée , dés que la mere & la fille
auroient donnés qelques mois à la mémoire
d'un Epoux & d'un Pere.
Mademoiſelle de Montmirel regardoit
donc le Comte d'Emicourt , com ne un
Epoux , & c'êtoit en cette qualité qu'elle
$7,2ܐ7
LE MERCURE
le traitoit avec tant de diftinction . Il est
vrai qu'elle n'avoit pas beaucoup de peine
à fuivre en cela fon devoir , & que fon
coeur yavoit bonne part. Nos deux Anglois,
qui ne fçavoient rien de cette circonftance
, & qui n'en auroient peut- eftre
pas efté fort enbaraffés , quand ils l'auroient
fçue , alloient leur chemin .
Cependant , la Comteffe de Montmitel
commençoit à éclaircir fon deüil ,
elle rendoit des vifites & en recevoit . Un
jour , elle vint chez une Dame où elle
trouva les deux amans de fa fille. La vûë.
de Vvolley lui caufa des tranfports: dont
fon vifage fe reffentit : Jamais elle n'avoit
efté plus belle , jamais auffi n'avoit elle
plus fouhaité de l'eftre , & jamais elles
ne le fut plus inutilement..
D'abord , il ne daigna qu'apeine lá regar--
der. Il répondit à fes civilitez d'un air giàcé
Mais , Park fit fi bien par fés fignes-
& par fes remontrances , qu'il s'approcha
d'elle, & qu'il lui parla . Ce fut d'une mnaniere
fi contrainte & fi embaraffée , que la :
Comteffe le croyant éblouy par fes charmes
, auroit voulu , comme le Soleil ,
pouvoir fe cacher derriere quelque nuage ,
pour en affoiblir l'éclat . Elle n'oublia rien
pour le r'affarer & pour s'enhardir ; elle
y perdit fon tems & fà peine : Tandis que
fon ami fe tiroit mieux d'affaire auprés de
fa fille , il avoit trouvé le moyen de l'entretenir,
DE MAY 73
un
tretenir , & voyant que le tems eftoit précieux
, il débutta mais refpectueufement
, par lui dire qu'il l'adoroit depuis
plus de deux mois ; qu'il la fupplioit d'en
eftre perfuadée , & de lui apprendre
fi , comme il avoit lieu de le foupçonner ,
elle avoit des engagemens avec
Cavalier qu'il avoit vû auprés d'elle ,
il y avoit huit ou dix jours . Il ajouta que
quelque fût l'amour de ce Cavalier , elle
n'égaleroit jamais la fienne ; que fi elle vouloit
avoir la bonté d'en effayer , elle n'auroit
pas lieu de s'en repentir ; mais que
quelque fût fa réponſe fur la demande qu'il
avoit l'honneur de lui faire , il pouvoit l'affûrer
que rien ne feroit capable de le faire
changer , & qu'heureux ou malheureux
il l'adoreroit toute la vie. Mademoiſelle
de Montmirel , qui avoit entendu dire que
Vvolfey êtoit d'une humeur enjoüée &
d'un efprit divertiffant , prit Park pour lui ,
& croyant qu'il vouloit railler , elle lui répondit
d'un ton plaifant. Vvolfey qui la vic
rire , en tira un bon augure . Park , s'écria
t- il , où en fommes nous ! Comment vont
nos affaires ? Sommes nous écoutez ? Parles
tu pour toi , ou pour moi ? Cette faillie
déconcerta fi fort Madame de Montmirel ,
qu'e
' elle ne fçut où elle en êtoit. L'arrivée
du Comte d'Emicourt lui donna le tems
de fe remettre : Dés que Mademoiſelle
de Montmirel le vit , approchés - vous ,
May 1718.
G
74 LE MERCURE
fi
Monfieur , lui dit - elle ; vous avez beaucoup
d'efprit , mais vous ne parlez pas
bien le langage amoureux , que ce Cavalier
que vous voyez auprés de moi . Je voudrois
pour toutes chofes au monde , que vous euffiez
entendu tout ce qu'il vient de me dire
de tendre & de paffionné , vous en auriez
té jaloux. Alors , le tournant vers Park qui
faifoit affez méchante figure pendant ce
début : Monfieur , lui dit-elle , j'efpere que
vous aurez affez de complaifance pour le
répéter; vous me ferez plaifir , & vous obligerez
la compagnie qui perdroit trop de ne
.pas entendre de fi jolies chofes. Park enrageoit
; la plaifanterie n'étoit pas de fon
goût: Mais, craignant de paffer pour ridicule
, s'il fe fachoit , & voyant que tout le
monde rioit , il fe mit à rire & à plaifanter
comme les autres . Là- deffus, on ſe partagea
pour jouer. Park pour ne fe point
démentir , joüa : Vvolfey n'en voulut_rien
faire ; Monfieur d'Emicourt reſta auffi au
nombre des Spédateurs : L'Anglois le ti
rant à part : Monfieur , lui dit- il , vous ai
mez Mademoifelle de Montmirel. Cet
amour n'a pas le bonheur de me plaire .
J'en fuis faché , lui répondit le Comte fur-
• pris de fon difcours ; mais , je ne puis qu'y
faire. Pardonnez - moi , reprit Vvolley ;
c'eſt de vous défifter de fa pourfuite : Et de
quel droit , dit Monfieur d'Emicourt , vous
mélez- vous de mes affaires : De quel droit
DE MAY. 71
repondit Vvolley ? C'est que je l'aime , &
que m'en croyant plus digne que vous , fi
vous ne voulez pas me la céder de bonne
grace , je troverai le moyen de vous le faire
faire par force. Vous , Repliqua le Comte
! Je n'en crois rien. Nous verrons , die
Vvolley : Quand vous voudrez , repondic
Monfieur d'Emicourt .Cependant , ajoutat-
il , je vous prie de m'éclaircir fur une
chofe qui m'embaraffe . Le Cavalier qui
parloit à Mademoiſelle de Montmirel
quand je fuis entré , n'eft il pas vôtre amiz
Ouy , repondit Vvolfey : N'eft- ce point luš
qui en eft amoureux , pourfuivit le Comte
? Cela eft encore vrai,repliqua l'Anglois ;
& c'estparce qu'il eft mon ami , parce qu'il
eft amoureux de Mademoiſelle de Montmirel
, & que j'en fuis amoureux moi - même
, que je trouve fort mauvais que vous
l'aimiez auffi. J'avoue , dit le Comte , que
je ne comprens rien à tout cela. Oh , reprit
Vvolley , je ne fuis pas homme à tant
d'explications ! Si vous voulez fçavoir le
refte , trouvez vous demain au bord de la
Riviére audeffous de Paris ; j'y ferai avec
un cheval & une lance. Volontiers , dit
d'Emicourt ; vous ferez fatisfait : Séparons
nous , & ne faifons point connoître ce qui
vient de fe paffer entre nous
Park joua long-tems , & de malheur ;
il y avoit plus d'une heure que Vvolley
s'eftoit retiré : Lorfqu'il arriva , il le trou
Gij
76 LE MERCURE
I
va accommodant fes armes , & effayant
une lance. Mon ami , s'écria Vvolſey , je
me bats demain contre d'Emicourt ! Nous
allons eftre deffaits d'un Rival formidable ,
puifqu'il eft aimé. La partie eft liée ; il n'y
a plus moyen de s'en dédire . Que j'envie
ton fort , lui dit Park ! Que je ferois charmé
de pouvoir prendre ta place ! Ils fe mirent
à table ; volfey n'avoit jamais efté
plus vif, ny plus enjoüé ; il dit cent folies
qui fufpendirent les frayeurs de fon ami .
L'heure venne de fe féparer , ils le coucherent
; Vvolfey dormit d'un fommeil tranquille
, n'ûr point de ces fonges prophétiques,
dans lefquels on nous dit que la Nature
ou le génie qui veille fur nos jours
nous font voir les malheurs qui nous menaçent.
Le lendemain , Park l'embraſſant ,
va , mon cher , lui dit- il , va ſignaler ton
amour & ton courage ; puifqu'il ne m'eft
pas permis de le feconder , je t'attens ici
pour te féliciter de ta Victoire .
4
›
Paris n'êtoit pas alors ce qu'il eft aujourd'huy
On labouroit où nous voyons les
plus beaux Edifices. Ce fut précisément où
font les Thuilleries , que le Comte d'Emicourt
& Vvolley prirent leur champ de
bataille. Ils y arrivérent prefque en même
tems:Le combat fut long,douteux , bien dif
puté de part & d'autre : La bravoure , l'adreffe
, l'émulation , la jaloufie & l'animoté
fe fuccédérent tour à tour . L'épée
DE MA
prit la place de fa lance. Enfin , quoiqu'il
femblât dans ce tems là , que les Anglois
fuffent en droit de battre les François,
& d'en triompher , le Comte répara l'honneur
de la Nation , & fit de fi grands efforts
contre Vvolfey , qu'il le fit tomber
à fes pieds. Il voulut lui donner la vie,
mais , il n'en eftoit plus tems.
Sa mort ne fit pas grand bruit ; on voyois
tous les jours des Duels plus fanglans
& fouvent de dix hommes qui s'eftoient
battus cinq contre cinq , il en reftoit fix
ou fept étendus fur le carreau .
Park , le feul Parx en fut au défefpoit,
il pleura amérement fur le corps de fon
malhûreux ami , & voulut fe tuer , pour en
eftre inféparable. Quelles plaintes , quels
murmures , quelles imprécations ne fit- il
point ? Il fut vingt fois fur le point de fe
paffer fon épée au travers du corps ; mais
fongeant que s'il mouroit , Vvolfey ne fe
roit point vangé , il fe réferva pour le
faire, en fe contentant de le pleurer, & de
le faire enterrer le plus magnifiquement
que fa fortune & fon amitié le lui permirent.
Deux jours aprés ces triftes funé
railles , il écrivit cette Lettre au Comte d'E
micourt.
VOUS avez tué Vvolfey. Je veux
croire que vous l'avez tuéen brave homme ;
mais , ne vous glorifiez pas encore de vôtre
victoire ; elle eft imparfaite , & vous n'avez
Giij
78 LE MERCURE
triomphe qu'à demi , puifque je fuis encore
en vie.Vous avés en moi un Ennemi d'antant
plus redoutable , qu'il combattre pour acquérir
une Maitreffe , & pour venger un
Ami. Venez demain au même endroit où
vous avez fait vôtre combat ; afin que le
théatre de la mort de Vvolfey le foit auffs
de la vôtre.
Le Comte d'Emicourt crut que la mort
de Vvolfey ne lui ayant point couté la moindre
bleffure , il tireroit auffi bon parti de
Park .Il fe rendit à l'en froit marqué , avec
la fierté que donne une victoire récente ,
& l'affurance qu'infpire l'efpoir d'une pro
chaine Mais il fe trompas la fortune ne
l'avoit flaté que pour le trahir. L'Anglois
furieux , à la vue de fon fang qui couloit
d'une légere bleffure qu'il avoit reçue à la
cuiffe , fond avec impétuofité fur fon
Ennemi , te preffe , le trouble , ne lui
donne pas le tems de fe reconnoitre , lui
paffe fon épée au travers du corps , & le
enverfe mort à fes pieds.
Madame de Montmirel apprit la mort de
Monfieur d'Emicourt en même tems que
elle de Vvolfey , & ne fut guères moins
affligée de l'une que de l'autre : Mais la
fille fut accablée de la derniére trifteffe :
Elle maudit Park , lui jura une haine implacable
, & refufa toutes les juftifications
qu'il lui fit faire par une amie comanune.
DE MAY. 79
Il fe hazarda de paroître devant elle
dans la maifon de cette amie . Elle lui fit
de ces reproches fanglans & cruels , qui
feroient infupportables dans la bouche
même d'une perfonne indifférente , & qui
accablent , qui confondent dans celle d'u
ne perfonne aimée . Perfile , lui dit - elle ,
ofes - tu te montrer à mes yeux , teint du
fang d'une homme qui êtoit, pour ainfi dire,
mon Epoux ? Que t'avoit- il fait , Barbare ,
pour lui ôter la vie ? Que t'avois- je fait
moi -même , pour m'en priver ? Il avoit
tué mon ami , répondit douloureufement
Park ; il vous aimoit , il alloit vous pof
féder. Il a tué ton ami, reprit- elle ? Dis qu'il
a puni fon infolence . Plût au Ciel qu'il
ût pû de même punir la tienne ! As- tu donc
cru te faire aimer , en m'ôtant ce que j'avois
de plus cher au monde ? Fuis cruel ,
fuis loing de moi , & crains tout de ma
haine & de ma fureur?Mais non , ne crains
rien d'une fille impuiffante , qui ne peut
fe vanger que par fes larmes & que par fes
A
regrets
Ah Madame , s'écria l'amoureux Park !
Je vous fournirai d'autres armes , & ma
main conduira la vôtre à mon coeur , pour
m'arracher la vie . Ta vie , lui réponditelle
, n'eft pas affés précieufe , pour payer
celle de mon amant ; & s'il eft vrai que tu
m'aimes , vis pour fentir tout le poids de
ma haine & de mon mépris. Park abbatu ,
Giiij
80 LE MERCRUE
les yeux couverts de pleurs , n'ofoit la regarder
, & reftoit dans un trifte filence.
Les larmes d'un homme aimable font féduifantes
: Quelque irritée que fût Mademoifelle
de Montmirel , elle craignit de
s'en laiffer attendrir ; elle fortit bruſquement ,
& le laiffa dans un état pitoyable , roulant
mille deffeins funeftes contre lui- même.
Son amie le retira de la fombre rêverie où
il eftoit plongé , lui dit les chofes les plus
confolantes , tira parole de lui qu'il n'attenteroit
point à fa vie , & qu'il fe réferveroit
pour un tems plus heureux . Elle lui
promit de lui rendre toutes fortes de bons
offices auprés de Mademoiſelle de Montmirel
, qui ne feroit peut- eftre pas toujours fi
intraitable , & l'exhorta à fe mettre en
feureté
L'infortuné Park fe retira auprés de fon
Général , lui conta tout ce qui s'eftoit paffé
lui apprit la mort de Vvolfey , & celle
du Comte d'Emicourt , & le pria de le
prendre fous la protection : Il fit fagement;
le Marquis d'Emicourt le faifant chercher,
pour tirer vangeance de la mort de fon
fils qui demeura pourtant impunie. Tel
eftoit le malheur de ce déplorable Regne ,
que les plus forts donnoient la loy aux plus
foibles. Le Général Anglois aimoit Park
qui avoit toujours paffé pour un brave
homme. Cette derniere action lui gagna
l'eftime & le coeur de tous les Officiers : Il
DEMA Y.
en écrivit à Henry V. Roy d'Angleterre
que l'infenfé Charles VI . venoit de déclarer
fon Succeffeur . Henry voulut voir Park ,
l'éleva jufqu'à le faire Lieutenant de fes
Gardes : Cependant , il eftoit d'une trifteffe
effroyable ; le fouvenir de fon ami , les
rigueurs de Mademoiſelle de Montmirel
qui le traitoir auffi mal depuis fon élévation
, que lorfqu'il n'eftoit qu'un fimple
Gentil Homme ; & le peu d'efpérance de
la fléchir ou de l'oublier , lui rendirent
la vie odieufe . Les Anglois font fujets à
une noire mélancolie qui dégénére en un mal
incurable qu'ils appellent Confomption:
Park paroiffoit infenfible à toutes les bontés
de Henry : Il lui dit ingénûment qu'il
avoit une paffion violente & malheureuſe
dans le coeur ; & que rien ne pouvant adoucir
une Françoile qu'il aimoit , il eftoit
réfolu de fe laiffer mourir . Henry s'infor
ma qui elle eftoit , & la fit demander à
Madame de Montmirel fa mere , qui fe
voyant fans bien & fans appuy , détermina
fa fille à ne plus maltraiter Park &
à accepter l'honneur que le Roy d'Angleterre
vouloit lui faire. Mademoiſelle de
Montmirel touchée de la perféverance d'un
amant fi tendre & fi fidélle , fe rendit . Le
Mariage fut conclu , & s'acheva avec beaucoup
de magnificence . Cet heureux changement
rendit à Park la beauté & la bonne
humeurque fa trifteffe lui avoit enlevées .Ma
$r LE MERCURE
demoiselle de Montmirel devenuë Madame
Park , aima d'abord fon mari par devoir ,
& bientoft par inclination : Ils joüirent
long tems de leur bonheur , laifférent une
nombreufe poftérité , & Henry VIII . auffi
Roy d'Angleterre, époufa dans la fuite une
héritiere de cette Maiſon .
Sstts stats Ssttsttts
A MAJESTE' voulant procurer aux
Officiers de fes Troupes , un traitement
avantageux rappeller à la fuite des Régimens
, une partie des Officiers réformés auxquels
Elle avoit permis de s'abſenter, & acorder
aux Soldats , Cavaliers & Dragons ,,
une augmentation de Solde ; a , de l'avis de
Monfieur le Duc d'Orleans Régent , fait
une Ordonnance qui contient 136. articles ..
Comme nous en parlerons plus au long dans
la fuite de notre Journal , nous nous contenterons
feulement de donner ici les tables des
penfions & appointemens des Officiers , tant
de Cavalerie que d'Infanterie ..
EN TEMS DE PAIX. Cavalerie.
Nouveau Traitement des Troupes de la Cavalerie
Françoife , Compagnie à 25. Mútres
, Reglépar S. A. R. le 6. Avril 1718 .
Benfion d'un Lieutenant Colonel, 600. 1.
DE MAY.
*
Apppointemens d'un Capitaine en pied .
Remonte
2160. liv.
650.
liv.
Total , 2810. liv.
Appointemens.d'un Capitaine en fecond ..
108) . liv.
Appointemens du premier Lieutenant ...
Appointemens du Lieutenant en fecond ..
900.
liv.
Appointemens du Maréchal des Logis ..
600. liv.
504.
liv.
126. liv.
Brigadier , à 8 -fols par jour .. 144. liv.
Cavalier , à 7. fols
Appointemens de l'Aide Major . . 1200. liv .
Outre la folde ci - deffus , il refte en Maſ
fe par an pour chaque Compagnie , la ſome
me de 450. livres ; ce qui monte pour une
Régiment de huit Compagnies , à . 3500. 1..
Les Officiers de Cavalerie continueront
de jouir des Penfions qu'ils ont.
EN TEMS DE GUERRE . Cavalerie.
Nouveau Traitement des Troupes de la Ca
valerie Françoife , Campagnie à so . Maitres
, Reglé par S. A. R. le 6 Avril 1718.
MESTRE DE CAMP.
Appointemens comme Capitaine . 2160l .
Pour tenir lieu de Remonte , Foutrage
84
LE MERCURE
Uftancile , Quartier d'Hyver , Pain &
autres Fournitures, comme Capitaine ..
6400. liv.
Idem comme Meftre de Camp . 2000. liv.
Total , 10560 liv.
Lieutenant - Colonel.
Appointemens comme Capitaine, 2160. liv.
Pour tenir lieu de Remonte , Fourrage , & c.
6400.
liv.
Idem comme Lieutenant Colonel. 1500. liv.
Penfion 600. liv.
Total , 10660. liv.
Capitaine en pied.
Pour tenir lieu de Remonte , Fourrage , & c.
21 60. liv.
6400. liv.
Total , 860. liv.
I 080. liv .
Capitaine en fecond.
Appointemens
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile ,
Quartier d'Hyver , Pain & autres Fournitures
Premier Lieutenant.
800. liv.
Total , 1880. liv.
Appointemens 900, liv
ver , & c.
600, liv.
Pour tenir lieu de Fourrage , Quartier d'Hy.
· 85
DE MAY.
Total , 1500. liv.
Lieutenant en fecond .
Appointemens
Pour tenir lieu de Fourrage , Quartier d'Hy.
ver , & c.
600. liv .
500, liv.
Total , 1100, liv
Maréchal des Logis .
Appointemens
Pour tenir lieu de Fourrage, Quartier d'Hy-
504
liv.
ver , & c.
400.
liv.
Total , 904. liv.
Brigadier , fols
Cavalier , à 7- fols
à 8. fols par jour. 144.
liv.
par jour. I 26. liv.
Aide - Major.
Appointemens I 200. liv
Pour tenir lieu de Fourrage, Quartier d'Hyver,
Uftancile & autres Fournitures . 800. l.
Aumofnier , pour tout
Total , 2000. liv.
600, liv.
600. liv. Chirurgien , pour tout
Outre la folde ci- deffus , il reftera en
Maffe par an pour chaque Compagnie , la
fomme de 900. livres ; ce qui monte pour
un Régiment de huit Compagnies , à ..
7200 liv.
Les Officiers de Cavalerie continueront
de jouir des Penfions qu'ils ont .
$86 LE MERCURE
Dragons.
EN TEMS DE PAIX.
Nouveau Traitement des Dragons , Compagnie
à 25. Dragons . Reglé par S. A. R.
·le 6. Avril 1718.
Appointemens du Meftrede Camp.3600. L
Penfion
Penfion du Lieutenant- Colonel.
1125
liv.
Total , 4725.
liv.
600. liv.
Appointemens du Major 1980. liv.
Penfion
400, liv.
Total , 2380. liv
Appointemens de l'Aide- Major . 1110. liv.
Appointemens de Capitaine en pied
Remonte
Appointemens du Capitaine en fecond
1980. liv.
600. liv.
Total , 2580. liv.
Appointemens du premier Lieutenant .
990. liv.
Appointemens du Lieutenant en fecond ..
•
210. liv.
Appointemens du Maréchal des Logis .
540. liv.
Brigadier , à 7 fols 6. deniers.
450.
liv.
Dragon , à 6. fols 6. deniers.
135.
liv.
117. liv.
Outre la folde ci- deffus , il reftera en
Maffe par an pour chaque Compagnie , la
fomme de 450. livres ; ce qui monte par RéDEMA
Y.
8.7
giment de huit Compagnies , à . 3600 liv.
Les Officiers de Dragons continueront
de jouir des Penfions qu'ils ont.
EN TEMS DE GUERRE .
Dragons.
Nouveau Traitement des Dragons , Compagnie
àso Dragons . Reglé par S. A, R.
le 6. Avril 1718.j
MESTRE DE CAMP ,
Appointemens 3600. liv.
Pour tenir lieu de Fourrage , Quartier d'Hyver
, Uftancile , Pain & autres Fournitures
Penfion
2000. liv.
1125.
liv.
Total , 6725. liv.
Lieutenant - Colonel.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile
Quartier d'Hyver , Pain & autres Four-
3
nitures
Penfion
Appointemens
1500.
liv.
600. liv.
Total , 2100. liv.
Major.
1980.liv.
Pour tenir lieu de Fourrage, Quartier d'Hyver
, & c.
Penfion 1000. liv.
400.
liv.
Total , 3,80. liv.
Appointemens
Aide
Major.
1110. liv.
88 LE MERCURE
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile
&c.
Appointemens
›
800. liv.
Total , 1910 liv.
1985. liv,
Capitaine en pied.
Pour tenir lieu de Remonte , Fourrage ,
Quartier d'Hyver , Pain & autres Fournitures
Capitaine en Second.
6200. liv.
Total , 8180. liv.
Appointemens
990
liv.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile &c.
800. liv,
Total , 1790 liv .
Premier Lieutenant.
Appointemens
810 liv.
Appointemens
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile & c .
Lieutenant en fecond ,
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile , & c..
600. liv.
Total , 1410 : liv .
540. liv.
soo. liv.
Maréchal des Logis.
Total , 1040. liv .
Appointemens
Pour tenir lieu de Fourrage , &c. 400. liv.
450.
liv.
Brigadier , à 7. fols 6. deniers par jour .
Total , 850 , liv .
Dragon , à 6. fols 6. deniers .
135.
liv.
Aumofnier , pour tout.
117. liv.
600. liv.
Outre
DE MAY. 89
Outre la folde ci- deffus , il restera en
Maffe par an pour chaque Compagnie , la
fomme de 900 livres ; ce qui monte pour
un Régiment de huit Compagnies , à
7200.
liv.
Les
Officiers
de Dragons
continueront de jouir
des Penfions
qu'ils
ont.
EN TEMS DE PAIX.
Infanterie.
Nouveau Traitement des Troupes de l'Infanterie
Françoife , Reglé par S.A. R. le
6. Avril 1718 .
Colonel dont le Régiment avoit Prevôté…
Appointemens , outre fon Traitement de
Capitaine.
Pour tenir lieu de Prévôté.
990. liv .
810. liv.
Total , 18 o. liv.
Prevôté.
Colonel dont le Régiment n'avoit point de
Appointemens , outre fon Traitement de
Capitaine.
Lieutenant - Colonel..
990.
liv.
1
Appointemens , outre fon Traitement de
Capitaine
Penfion
810. liv...
450.
liv.
Total , 1260. liv .
Ceux des Officiers qui auront des Penfions
plus fortes continueront d'en jouir.
H
bo LE MERCURE
Commandant de Bataillon.
Appointemens , outre fon Traitement de:
Capitaine 8.1 o. liv.
Majer.
Appointemens
Penfion
1500. liv..
300. liv..
Total , 1800. liv.. ›
Aide- Major.
Appointemens 810. live
Appointemens 1800 liv ..
Penfion
Capitaine de Grenadiers Compagnie
à so hommes.
Gratifications à so . Grenadiers. 405 liv .
Capitaine de Compagnie , ordinaire ,
à 69. hommes.
Appointemens
Pour tenir lieu de Routes aux Recrües ....
Portion de la maffe. pour l'habillement dess
Recrües
2.00 . liv.
Total , 2405. liv ..
I 734 liv.
200. liv.
296. liv.
Total , 2230. liv ..
Appointemens 900.
liv.
Capitaine en fecond de Compagnie ordinaire.
Appointemens 756. liv.
Premier Lieutenant de Grenadiers.
Appointemens 630. liv.
Appointemens .
Second Lieutenant de Comp. de Grenadiers ..
450
liv..
Capitaine en fecond de Grenadiers.
DE MAY
Premier Lieutenant de Compag. ordinaire.
Appointemens
450. liv.
Lieutenant en fecond de Compag , ordinaire.
Appointemens 350. liv .
Aumofrier.
Appointemens 180. liv.
Chirurgien
Appointemens 180. liv.
Sergent de Grenadiers , à 12 fols par jour.
216 liv .
Caporal de Grenadiers , à 8 fols 6 deniers .
133 liv.
fols 6 deniers.
Anfpeffade de Grenadiers , à 7 fols 6 deniers.
Grenadiers , Compagnie ordinaire , à 6:
135
liv.
Sergent , à 11 fols
117 liv.
par jour:
Caporal , à 7 fols 6 deniers
198 liv..
Soldat , àfols 5 deniers
Anfpeffade , à 6 fols 6 deniers.
135. liv.
117.liv..
fé
99. liv..
Outre la folde ci deffus , il refte en Maf--
par an, pour chaque Compagnie de Grenadiers
, la fomme de 954 liv. Er pour
chaque Compagnie ordinaire 1296 liv .
Le Capitaine touchera chaque années .
296 livres du fonds de la Maffe , pour l'ha--
billement des Recrües..
Il lui fera donné 200. livres par an
pour tenir lieu de Route aux Recrües.
Au moyen de l'augmentation de paye ,
le Soldat s'entretiendra de linge. & de
chauffure .
Hiji
92
LE
MERCURE
Les Capitaines des Compagnies qui fe
trouveront plus fortes à la Reveüe du
mois de Janvier , qu'aux Reveües des
mois de Novembre & Décembre précédens
, feront payez par forme de fupplément
fur ladite Reveüe de Janvier de ce
qu'ils auroient dû recevoir , tant pour le
payement des effectifs que pour leurs Appointemens
; fi leurs Compagnies s'eftoient
trouvées aux Reveües de ces deux mois
de Novembre & Décembre , au même
nombre d'hommes qu'elles fe trouveront
en Janvier ; & pareil décompte leur fera
fait fur la Reveüe de la fin du Sémeftre ,
pour les mois de Fevrier & Mars precedens
.
EN TEMS DE GUERRE .
Infanterie.
Nouveau Traitement des Troupes d'Infan- `
terie Françoife , Reglé par S. A R. le 6
Avril 1718.
Colonel de Regiment qui avoit Prevôté-
Appointemens de Colonel , outre fon Traitement
de Capitaine .
Pour tenir lieu de Prevôté.
990.
liv.
$ 10. liv .
Pour tenir lieu de Fourrage , Üftancile &
Pain , en ladite qualité de Colonel ,
outre fon Traitement de Capitaine .
1600. liv.
Total , 3400.
liv.
›
DE MA Y.
91
Colonel de Regiment qui n'avoit point
de Prevofté.
Appointemens de Colonel , outre fon Traitement
de Capitaine . 990. liv.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile &
Pain , en ladite qualité de Colonel , outre
fon Traitement
de Capitaine .
I 200 liv.
Total , 2190 liv.
Lieutenant - Colonel.
Appointemens de Lieutenant - Colonel ;
outre fon Traitement de Capitaine .
•
810 liv.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile &
Path , en ladite qualité de Lieutenant-
Colonel , outre fon Traitement de Capitaine.
Pe fion.
1000 liv.
450.
liv.
Total , 2260. liv.
Ceux des Officiers qui auront des Penfions
plusfortes,continueront d'en jouir.
Commandant de Bataillon.
Appointemens de Commandant de Bataillon
, outre fon Traitement de Capitai-
8.0. liv .
ne .
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile &
Pain , en ladite qualité , outre fon Trai
tement de Capitaine .
1000. liv.
Total , 1810 liv.
94
LE MERCURE
Appointemens.
Major.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uitancile :
1500. liv
& Pain.
800 liv.
Penfion .
300
liv..
Total , 2600. fiv..
Aide- Major.
Appointemens. S10 liv.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile &.
Pain.
440
liv..
Total. 1250. liv..
Capitaine de Grenadiers , Compagnie à 50.
Appointemens.
-
Gratification à so hommes
1800. liv ..
405 liv..
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile ,
Pain , Arnies , & autres fournitures .
Penfion.
Capitaine de Compagnie ordinaire , Com--
Appointemens .
pagnie à 91.
1500 liv.
200 liv..
Total , 3905 liv..
1734 live
400.
liv.
l'habillement .
390 liv.
Pour tenir lieu de Route aux Recrües
Portion de la Maffe , pour
des Recrües .
Four tenir lieu de Fourrage , Uftancile ,
Pain , Armes , & autres fournitures
1500 liv..
Total , 4024, liv .
Appointemens..
900
live
Capitaine en fecond de Grenadiers .
DE MAY
05
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile &
Pain.
Capitaine en fecond d'une Compagnie
440
liv.
Total , 1340 liv..
756 liv:
ordinaire.
Appointemens
Pour tenir lieu de Fourrage , Utancile &
Pain.
440.
liv..
Total , 1196. liv ...
630 liv.
Premier Lieutenant de Grenadiers..
Appointemens.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile & :
Pain.
350. liv..
Toral , 980. liv.
450.
liv.
Lieutenant en fecond de Grenadiers.
Appointemens.
Four tenir lieu de Fourrage , Uftancile &
Pain .
300.
liv.
Toral , • 750. liv.
450.
liv.
Premier Lieutenant de Compag, ordinaire.
Appointemens.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uitancile &
Pain.
Lieutenant en fecond de Compagnie
Appointemens .
ordinaires
350.
liv.
Total , 800. liv..
355. liv..
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftancile &
Pain .
300.
liv.
Total , 660. liv..
Aumofnier.
Appointemens .
180. liv.
96 LEMERCURE 1.
Pour tenir lieu de Fourrage , Uftamile &
Pain
320.
liv.
Total , soo. liv.
Chirurgien .
Appointemens. 180. l.
Pain.
320. I.
Total , 5oo . I
Pour tenir lieu de Fourage , Uftancile &
Sergent de Grenadiers , à 12 fols par jour.
216, l..
Caporal de Grenadiers , à 8 fols 6 deniers
par jour. 153. la
Anfpeffade de Grenadiers , å 7 fols 6 deniers
par jour.
135. 1.
Grenadier , à 6 fols 6 deniers par jour ..
1 177. l.
198.1.
Sergent de Compagnie ordinaire , à I r
fols par jour.
Caporal de Compagnie ordinaire , à 7 fols
6. deniers par jour .
135
b
Anfpeffade
de Compagnie
ordinaire
, à 6
fols
6 deniers
par jour
.
117.
L
Soldat
, às fols
6 deniers
par jour
. 99.
I.
Outre
la folde
cy - deffus
, il reftera
en
Maffe
par
an pour
chaque
Compagnie
de
Grenadiers
, 95.4
. livres
, & pour
chaque
Compagnie
ordinaire
, 1710
. livres
.
Le Capitaine touchera chaque arrée
390. livres du fonds de la Maffe pour l'habillement
de fes Recrües.
Il lui fera donné 400. livres par an , pour
tenir lieu de Route aux Recruës. Au moyen
de
DE MA Y. 97
de l'augmentation de paye , le Soldat s'entretiendra
de linge & de chauffure .
Les Capitaines de Compagnies qui fe trouveront
plus fortes à la Reveüe du mois de
Janvier , qu'aux Reveües des mois de Novembre
& Décembre précédens , feront
payez par forme de fuplément fur ladite
Revue de Janvier , de ce qu'ils auroient dû
recevoir , tant pour le payement des effectifs
, que pour leurs appointemens , fi leurs
Compagnies s'eftoient trouvées aux Reveües
de ces deux mois deNovembre & Décembre,
au meſme nombre d'hommes qu'elles
fe trouveront en Janvier ; & pareil décompte
leur fera fait fur la Reveie de la
fin du Sémeftre , pour les mois de Fevrier
& Mars précédens .
Il fera fait pendant la Campagne trois
Reveües par les Commiffaires des Guerres :
La premiere conjointement avec les Infpecteurs
Généraux au mois de May ; la feconde,
au mois de Juillet, & la troifiéme au mois
de Septembre. Et le payement des Compagnies
fera fait fur le pied des effectifs qui
fe trouveront à chacune defdites Reveües.
Elles feront payées pour les mois de May
& Juin,fur celle du mois de May ; pourles
mois de Juillet & Aouft,fur celle deJullet;
Et pour les mois de Septembre & Octobre,
fur celle de Septembre.
Le décompte des Appointemens du Capitaine
fera fait pour les mois de May &
Maig 1718 .
I
LE MERCURE
Juin , par rapport au nombre effectifdont
Compagnie fe trouvera compofée à la
Revcie de May ; & lorſque ſa Compagnie
fe trouvera à l Reveüe de Juillet, moins
forte de trois hommes qu'à celle de May
& à celle de Septembre, moins forte de fix , le
décompte des Appointemens dudit Capi ,
taine fera fait fur le pied des hommes cffcc .
tifs dont la Compagnie eftoit compofée au
mois de May ; & ce , nonobftant la diminution
de trois hommes en Juillet & de fix
en Septembre.
Les Comédiens Italiens firent l'ouverture
de leur Théatre le Lundy 25 Avril ,
par une Piece nouvelle qui a pour Titre :
Les Nouvelles Débarquées , ou le Naufragean
Port à l'Anglois , en trois Actes ; avec
un Prologue & des divertiffemens . En
voici le fujet.
Lélio Banquier Italien , ayant appris la
mort d'un de fes Correfpondans à Paris ,
nommé Lombardini , fê met en chemin
pour fe rendre en cette Ville ; afin d'y régler
fes affaires , & appurer fes comptes
avec la Signora Cécilia Lombardini veuve
de fon Correspondant . Comme il eft veuf ,
& d'ailleurs fort jaloux de deux filles qu'il
a , ( Flaminia & Sylvia, ) il prend la réfólution
de les mener avec lui en France ,
plûtôt que de les laiffer à Rome , (lieu
de fa vence , ainfi que fon Domestique
qui confinin Valet qui eft Arlequin ,
*1893
ཏུག་
THEATE
DE LA VILLE
DE MAY.
LYON
Violette Servante , & Pafquelle vieil / 13
Duegne , à qui il avoit confié la garde de
fes filles.
Arrivé à Auxerre , le Coche d'Eau dans
lequel il s'êtoit embarqué avec fa famille ,
ayant êté furpris aux environs du Port à
l'Anglois par un Orage & un vent furieux ,
eſt obligé d'y relâcher ; & par conféquent
tous ceux qui êtoient dedans , furent
contrains de defcendre à terre , & de fe
loger où ils pûrent.
>
Un Allemand appellé le Comte Trinkemberg
, ( Scapin ) avec le Chevalier de
la Baftide Provençal , ( Mario ) ; l'un
amant de Flaminia , & l'autre de Sylvia ,
avoient inutilement tenté à Rome de voir
leurs Maîtreffes . Le dépit de ne pouvoir
réüffir dans leurs de ffeins , leur avoit fait
prendre le parti de voyager quelque tems.
ils êtoient arrivés en France , & y avoyent
fait connoiffance avec la Signora Lombardini
dont on vient de parler . Il y avoit déja
quelque tems qu'ils eroient liez de fociété
avec cette Dame , lorfqu'un jour elle leur
propofa la partie d'aller au Port à l'Anglois
, pour y paffer la journée : Le hazard
voulut que ce fût le même jour que le Coche
échoua , & que Lélio & fes filles furent
auffi obligés de s'y retirer. Comme
cette Veuve êtoit encore jeune & qu'elle
aimoit la joye & le plaifir , efle mit de la
partie une Muficienne , nommée Tontine,
100
LE MERCURE
qui avoit joué dans l'Opéra de Marſeille.
C'étoit une bonne fille qui ne demandoit
pas mieux que de faire plaifir , car, le Chevalier
ayant apperçû en paffant dans la
Salle , Sylvia , il en devint amoureux , &
fit confidence de fa nouvelle paffion à
Tontine , en la priant de lui faire naître l'occafion
de voir fa belle Blonde . Tontine
lui dit qu'elle avoit appris que cette jeune
perfonne avoit une four Le Chevalier
ayant rapporté cela au Comte , il lui fir
venir l'envie de voir cette autre foeur. Il
y avoit pour cet effet 2 obftacles à vaincre ;
la timidité de ces jeunes perfonnes qui leur
faifoit appréhender la compagnie des hommes,
quoique dans le fonds elles l'aimaffent;
& la vigilance de la vieille Pafquelle
leur Argus , qui ne les quittoir point.
Tontine,pour vaincre le premier obftacle ,
concerta avec les deux Amans de s'habiller
en Paifans,& d'y joindre des violons pour
les accompagner ; & comme ils fe trouvoient
justement au per jour de may , elle
leur dit d'avoir des bouquets , de les préfenter
aux deux filles , & qu'elle ne manqueroit
pas de s'y trouver , pour les ayder
de fon côté à lier la connoiffance . Tout alloit
felon le défir des uns & des autres ,
lorfque la vieille Pafquelle inquiette de
ce qu'êtoient devenues Flaminia & Sylvia,
les appelle & les fait quitter brufquement
la compagnie , dans le tems qu'elles , alDE
MAY. for
loient prendre les bouquets qu'on leur préfentoit.
C'est le déguiſement des deux
Amans & de leur fuite qui forme le divertiffement
du premier Acte.
L'arrivée inopinée de la vieille Duegne
n'avoit pas laiffe que de déranger beaucoup
les Amans ; on ne fçavoit plus comment
s'y prendre ; & fans ce que le Maître du
Cabaret (Pantalon ) découvrit par hazard ,
nos amans auroient êté fort embaraffés.
Ils fçûrent donc que Lélio, qui êtoit parti
dés le matin pour aller à Paris , afin
d'y voir la veuve Lombardini qu'il
ne croyoit pas au Port à l'Anglois , lui
avoit fort recommandé de ne point donner
de vin à la vieille Pafquelle : On conje-
&tura de là qu'elle l'aimoit , & on ne fe
trompoit pas, car , Arlequin l'ayant engagée
à boire , elle s'en donna une dofe
fi forte . qu'elle fe mit hors d'état de prendre
garde aux filles ; il ne s'agiffoit plus
que de les tirer de leur Appartement. Un
Opérateur ( Lélio ) qui paffoit par là pour
aller à Paris , leur en donna le moyen ;
on le fit entrer , & la curiofité fi naturelle
aux jeunes filles , les fit bientôt fortir de
leur chambre.C'eft la fuire de cetOpérateur
qui forme le divertiffement du 2º Acte..
Les deux Amans ûrent avec leurs Maitreffes
une converfation telle qu'ils la pouvoient
fouhaiter . Ils achevérent la reconnoiffance
que Tontine avoit ébauchée , &
Liij
TOZ LE MERCURE
>
ne fe quittérent qu'aprés s'eftre promis mutuellement
d'eftre unis pour jamais. Cependant,
Arlequin qui voyoit bien qu'au retour
de fon Maître il porteroit la folle enchére
detous les autres,fe met par le moyen
& à la recommendation de Tontine, au fervice
de Pantalon le Maître du Cabaret ,
& fait fi bien , qu'il y fait entrer auffi Violette.
Cependant, Lélio qui apprend que la
Signora Cécilia Lombardini eft partie pour
la campagne , & qu'elle n'en doit revenir
que le foir ou le lendemain retourne
au Port à l'Anglois , & rencontre
d'abord Arlequin & Violette . Il leur demande
où font fes filles ; mais , ils ne font
pas femblant de le reconnoitre , & lui difent
qu'il peut le demander àMademoiſelle
Tontine qui furvient. Alors , Tontine
dit à Lélio que fes fillesfont avec le Comte
de Trinkemberg & le Chevalier de la
Baftide leurs Amans. Lélio n'en veut rien
croire. On les appelle ; ils viennent , & lui
confirment ce qu'a dit Tontine , en lui apprenant
en même tems les promeffes mutuelles
qu'ils fe font faites de fe marier .
Les filles furviennent de leur côté , prient
leur pere d'approuver ce mariage
& lui demandent pardon de leur engagement.
Lélio incertain de ce qu'il doit
faire , achève d'être furpris à la vûë de
la Veuve Lombardini qu'il ne croyoit pas
prés. Cette femme qui avoit encore de
.
DE MAY. 103
quoi plaire , le radoucit ; & aprés lui avoir
fait donner fon confentement , elle accepte
elle- même fa main , & la Comédie finit
par un divertiffement formé par les Bateliers
& les Lavandiéres du Port à l'Anglois,
& eft terminé par un Vaudeville que
chantent les Acteurs , dont voici deux
couplers .
PREMIER COUPLE T.
Un Amant avec ce qu'il aime ,
Dans ces lieux fait un bon repas ;
Si Comus en fait un Carême ,
L'Amour en fait un Mardy -gras.
DEUXIME COUPLET.
Pour l'Epoufe jeune & gentille ,
Qui s'échappe & fait le plongeon ,
Nous gardons la Carpe & l'Anguille :
Maris , avalezle goujon !
PROLOGUE.
LE Prologue par où nous aurions dû
commencer, eft une difpute entre Flaminia
& Sylvia fur la Piéce qu'elles vont
reprefenter ; & faifant , pour ainfi dire , un
examen du genre de cette Piéce , elles difent
des chofes fort fpirituelles , au fujet
des differens goûts du Public pour leur
Theatre. Trafiquet( c'eft Mario qui eſt un
Liiij
304 LE MERCURE
Couretier de Piéces , vient finir leur difpute ,
en leur donnant des avis qui font autant
de traits vifs & faillans fur leur gente de
Comédie , & les détermine à jouer la Piéce.
Enfin , Arlequin finit le Prologue ,paroiffant
en habit de Ville . Flaminia le querelle
de ce qu'il n'eft pas encore habillé ,
& fort pour cela avec Sylvia . Le Couretier
qui refte feul avec Arlequin , lui demande
fon Couretage. Arlequin le lui paye en
coupsde latte . L'Agioteur s'en va , en difant
que , goilà qui eft de mauvais augure pour
la Piéce. Arlequin , aprés cette expédition
fe tourne vers le Parterre , & voulant parler
des fifflets , lui dit , Meffieurs , ne
tirez rien , tout est payé.
Comme le mérite dé cette Piéce confifte
bien plus dans la vivacité , & le faillant
du Dialogue , dans les divertiffemens , &
dans l'Action Théatralle , que dans une
Intrigue Romanefque ou historique, je n'ay
pas voulu en faite une longue Analyſe,
autant pour laiffer le plaifir de la furprife
, que parce que les Scénes de cette
Comédie eftant écrites avec feu &
avec efprit, perderoient infiniment , & deviendroient
froides dans le récit que l'on
en feroit.
J'aurois pu rapporter quantité de traits
vifs & ingénieux de cette Comédie , fi
jen'avois appris que M. Hautereau qui en
eft l'Auteur l'a abandonnée au fieur CouDEMA
Y. 105
telier , pour la faire imprimer. Le Lecteur
fera plus en état pour lors de juger du mérite
de cette Piéce , qui a reçû avec juftice
les applaudiffemens de tout Paris . Les
Dames qui fréquentoient peu ce Théatre
auparavant , parce qu'elles fe trouvoient
dépayées , en ont étéfi contentes , qu'elles
n'ont pas fait un des moindres ornemens
de la Scéne. Cet hûreux effay fait efpérer,
que cet Auteur continûra à travailler avec
un égal fuccez pour ce nouveau Théatre : 11
fera fans doute bien- tôt fuivi de fes Rivaux
dans la même carriere qu'il a ofé leur ouvrir
le premier ; & ces Meffieurs ne pou
ront plus s'excufer fur la difficulté que la
Troupe Italienne a de réciter des Scénes
Françoifes : L'épreuve qu'on en vient de
faire dans Flaminia & Sylvia , cft un argnment
trop preffant , pour ne les y pas engager.
r ;
La Mufique des Intermédes qui eft de
Monfieur Mouret , a efté trop bien accueillie
, pour ne pas indiquer qu'elle fe vend
chez le fieur Foucault , à la Régle d'or ,
rue Saint Honoré.
V
Oici une ancienne Relation tirée de
la Bibliotéque de S. A. S. Monfeigneur
le Duc fur l'incendie qui arriva lē 24
Octobre 1621 au Pont Marchand & am Pont
an Change : J'ai crû que l'on me fçaureit gré .
de l'inférer ici , quand ce ne feroit que pour
106 LE MERCURE
en faire le parallele avec l'embrasement du
Petit Pont , dont nous avons donné le détail
le mois paffé.
Sur la minuit du Samedy auDimanche 2 4
Octobre 16 21. le feu prit dans une Soûpente
du Pont Marchand : Il courut tellement
de Soûpente en Soûpente , gagnant
par le deffous du côté du Palais , & par
le deffous du Pont au Change , qu'en troisheures
, ces deux Ponts & les Maifons qui
eftoient deffus , tombérent dans l'eau . Du
côté du Palais , le feu brûla les échopes du
bas de la Tour de l'Horloge du Palais, &
gâta le Cadran & le haut de ladite Tour ,
demême qu'à l'incendie * du Palais : Vers la
rue de la Pelleterie , le feu fut arrêté au
derriere de la Maifon des Singes : Du côté
du grand Châtelet toutes les Maifons qui
eftoient furPilotis dans la tournée des Ponts,
& defcendant en la Vallée de mifére , furent
au toutes brûlées , & les voifines de devant
, bien endommagés .
On parla diverfement d'où procédoit
ce feu la Populace publia que les Hugue
nots en eftoient les Auteurs .
Des Bourgeois de Paris affûroient qu'on
avoit veu la nuit , des hommes dans des Bateaux
greffer les piliers defdits Ponts : Chacun
en difcourut fuivant fes idées.
Lorfque l'on commencoit à bâtir ce
Pont Marchand , il n'y eut perfon-
* Arrivé en 1648. '
DE MAY. 107
ne qui ne dit qu'on prenoit bien de la peine
de l'affûrer par des poutres. traverfieres
qui s'entretenoient par le haut des maiſons ,
afin de ne périr plus par eau ; mais , qu'on
luy préparoit un bucher pour périr par
le feu , s'il fe méttoit par accident à une
des foûpentes ; que même , il entraîneroit
infailliblement en fa ruine le Pont au
Change , & tout ce qu'il y auroit de maifons
qui feroient fur pilotis , proche & attepant
d'une fuite à ces Ponts : Ce qu'il
a fait , & s'il y eut eu trente fois autant de
Ponts & de maifons fur pilotis , il n'y a
point de doute qu'elles n'euffent êté toutes
brûlées,.
Cet Incendie caufa des pertes ineftimables
en Tableaux rares fur le Pont au
Change : Tous les meubles y furent embrafés.
Plufieurs perdirent tout ce qu'ils.
avoient , principalement ceux qui êtoient
proche de la maifon d'un Ecrivain où le
feu fe mit en premier lieu : D'autres eurent
affez de loifit pour fauver la plus grande
partie de leurs effets . Me le Prince Henry
II . du nom , Prince de Condé , qui êtoit
pour lors Lieutenant général de l'Etat , à
qui la plupart de fes Infortunés s'adrefferent,
les fecourut généreufement & liberalement
de fon propre fonds, & engagea ceux
de la Cour à fuivre fon exemple . Ce Prince
chéri de tout le monde , obtint du Roy
qu'il feroit fait à la Cour & à la Ville unce
108 LE MERCURE
quête pour les pauvres Marchands , & on
donna à cette occafion un Arrêt pour les
foulager ,avec une commiffion d'informer
de la caufe dudit Incendie , & qu'il feroit
dreffé un Etat de ceux qui avoient fait lefdites
pertes , de leurs facultés , & du nombre
de leurs enfans , lefquels pouroient ſe retirer
en la maifon de faint- Louis , pour y être
logés & nouris le tems &efpace de fix mois ;
& qu'ils feroient exempts de toutes charges
& impots l'efpace de dix ans : Qu'il feroit
mis entre les mains de .... Perrot & de
Saintot Adminiftrateurs de l'Hôtel Dieu ,
fix mille livres : Qu'outre cela , feroient
faires des quêtes dans toutes les Paroiffes
de cette Ville, pour fubvenir à leurs néceſfités
, & à ce faire , fera le peuple exhorté
par les Curés & Marguilliers defdites Paroiffes
, tenues de députer des perfonnes
qualifiées de mois en mois, pour faire lefdires
quêtes: Fut enjoint au Prevôt des Marchands
& Echevins , de faire travailler fans
difcontinuation aux defcombremens des
ruines & materiaux qui empefchoient le
cours de la navigation, & pour rendre libre
le commerce : On commit des perfonnes
fidelles & experimentées pendant l'efpace
d'un an , pour rechercher jufques au fonds
de l'eau , les biens & Marchandiſes qui fe
trouverent avoir êté fubmergées,pour être
portées en l'Hôtel commun de Ville , dont
fut fait inventaire & defcription par l'un
DEMA Y. 103
defdits Echevins,pour être rendus auxProprietaires
d'iceux; & aux Bâteliers , Voituriers
par eau , & tous autres qui en auront
trouvé , de les porter audit Hôtel de Ville ,
& en raporter certificat : Enjoint auffi aufdits
Prevôt des Marchands & Efchevins ,de
tenir , tant audit Hôtel de Ville qu'és maifons
de chacun des Quarteniers , une certaine
quantité de fceaux de cuir & autres que
befoin fera ; afin de pourvoir à l'avenir
aux inconveniens du feu , & en raporter
Procés verbaux au Greffe de Parlement :
Que les Echoppes nouvellement batiës , depuis
la tour de l'horloge jufqu'à la porte.
du Baillage du côté du Quai de la Riviere ,
feront démolies & abatuës, fans qu'aucunes
puiffent être rebatiës pour quelque cauſe
que ce foit : Et que les contraintes par corps
portées par les Obligations , Sentences &
Arrêts contre les Habitans defdits Ponts ,
contenus en l'Etat qui en fera dreſſé , ſurfeoiront
pour un an : Et que par les Juges
ordinaires il fera pourvû de délais fuffifants ,
eu égard à leur perre ; ce qui fera par eux
ordonné & exécuté , nonobftant oppofi
tions ou appellations quelquonques & c. le
26. Octobre 1621 .
Par les quêtes qui furent faites , on trouva
des fommes confidérables , qui furent diftribuées
fuivant l'Etat qui avoit êté dreffé
des pertes que chaque Marchand avoit faites.
Dans ce tems là , on répandit un bruit
ifo LE MERCURE
qui épouventa trés fort le Peuple de Paris,
qui étoit , qu'on vouloit mettre le feu à Nôtre-
Dame , enfuite au Temple , & finir par
les maifons , le College des Jefuites & dans
plufieurs caves ; ce qui fut caufe qu'on
boucha tous les foupiraux qui répondoient
fur les ruës.
L'ancien Mercure de Cayer , tome 5 .
page 25. raporte qu'en 1 618, un jeune homme
fils de Marchand, ayant jetté le jour de
la faint - Jean, quelques fufées de l'Ifle N.D.
du côté du Port au foin , il y en ût une qui
alla tomber fur un Bâteau chargé de foin ,
auquel ayant mis le feu , il fe communiqua
rapidement à 6. autres Bâteaux ; de forte
que l'on fut contraint de couper les cables
. N'eftant plus retenus ,ils defcendirent
droit au Pont Nôtre - Dame. 4. de ces Bâteaux
pafferent fans empefchement fous les
Arches de ce Pont , de ceux du Pont au
Change , du Pont Marchand , du Pont
Neuf, & allerent fe reduite en cendres jufqu'auprés
de faint Cloud. Les 3. autres
ayant donné de travers, l'un , au Pont N.D.
& les 2 fuivants , contre le Pont au Change
, le premier fut redreffé & alla fe confommer
vis-à- vis des Bons- Hommes . Les
derniers furent remorqués à force d'hommes
& rangés vers l'écorcherie , où à coups.
de coignées on les enfonça dans l'eau.Toute
la perte tomba fur les Marchands qui
perdirent leurs foin, & fur quelques gueux
DE MA Y. IT L
qui y furent brulés avec des pauvres Michelots
, Bourguignons , & Champenois ,
qui faute de commodités , s'eftoient allés
coucher dans ce foin .
Le lendemain , on fit deffenfes de ne plus
tirer aucunes fuzées ny petards , fur peine
de la vie : Le Procés fut fait par contumace
à celui qui avoit tiré la fufée ; il fut condamné
à eſtre banni pour 3. ans , à une
groffe amande & à 10000. liv . envers les
Marchands de foin ; la Sentence fut attachée
à une potence .
Paffons préfentement aux fuites de l'embrafement
du Petit - Pont.
On a fait une viſite exacte de ce Pont,
en préſence de M. le Premier , de M. le
Premier Préfident de Mefmes , de M.
de Fleuri Procureur Général , de M. de
Machault Lieutenant Général de Police .
de M. Trudaine Prévôt des Marchands .
de quelques Officiers de la Ville , de M.
de Côte , de M. Gabriel Controleur des
Bâtimens , & d'autres Architectes de la
Ville . Aprés l'avoir examiné , il fut jugé
que les Piles êtoient bonnes & capables de
porter de nouvelles arcades ; les pierres
de ces dernieres en êtant pour la plupart ,
calcinées ou endomagées : Que pour cet
effet , jufqu'à ce qu'on foit déterminé à les
bâtir à neuf, on placera des cintres de
charpentes fuffifantes pour les foûtenir
lefquelles ferviront de cintrage aux
112 LE MERCURE
neuves , quand on aura recouvert des
fonds . A l'égard des Maifons , il n'eft pas
encore décidé fi on en rebâtira fur ce Pont,
ou non .
On a fait auffi la vifite des Pompes ,
à laquelle Monfieur le Duc d'Antin
affifta .
Quelque bruit que l'on ait répandu qu'il
êtoit péri dans cet Incendie beaucoup de
gens,foit Ouvriers ou autres, on n'a cependantde
certitude que de la mort d'un Soldat
aux Gardes, qui êtant entré dans une cave
où il y avoit du vin , y fut trouvé fuffoqué
. Un autre Soldat s'êtant obftiné à ne
point defcendie d'un efcalier tout enflammé
qu'on vouloit abbatre , fut entraîné
tout à coup avec l'efcalier , fous les ruines
duquel il demeura enfeveli quelques heutoutefois
, il a â le bonheur de ne pas
pétir , puifqu'on l'en retira vivant , & n'êtant
prefque point bleſſé .
res ;
Il n'est pas encore bien décidé par quel
accident le feu a pris au premier Bateau
de Foin. Il y a toute apparence qu'il a êté
caufé par l'imprudence de quelque Fumeur
dans ce Bateau. L'on a attribué
auffi ce malheur à la crédulité d'une mere,
dont l'enfant s'êtant noyé au deffous du
Pont de la Tournelle , fut confeillée par
fes voifines d'avoir recours à un Pain de
Saint Nicolas de Tolentin : Qu'en plaçant
au milieu de cè Pain un cierge allunié, & en
DE MAY 113
l'abandonnant dans une Sebille au cours de
l'eau , l'écuelle de bois ne manqueroit pas
de s'arrêter à l'endroit où le corps de fon
fiis feroit enfoncé : Que cette femme en
ayant fait l'épreuve , la Sebille fut dirigée
à un Bâteau de Foin auquel le cierge mit
le feu ; mais , on a de la peine à fe perfuader
de la vérité de ce fait , quelque attefté
qu'il foit.
Le Parlement toujours attentif à ce qui
regarde le bien public , a rendu deux Arrefts
, dont le premier eft du 3 de May; &
le fecond du 8 : Le premier contient en ſubftance
ce qui fuit.
A COUR a arreſté & ordonné , que»
les Lieutenant général de Police & autres
Officiers de Police , enfemble les Prevoft
des Marchands & Efchevins , chacun
en ce qui les concerne , continueront
faire travailler fans intermiſſion au décombrement
des ruines & materiaux , tant du:
petit-Pont que des maifons incendiées our
abbatues, qui pourroient empefcher le cours
de la navigation & la voye publique : Qu'ils;
feront faire une recherche exacte des Marchandifes
& autres effets qui pourroient s'y
trouver ; même les Prevôt des Marchands
& Efchevins députeront des perfonnes fidéles
& expérimentées , pour rechercher
jufqu'au fonds de l'eau les effets qui s'y
K.
114
LE MERCURE
trouveroient , pour eftre lesdites marchandifes
ou effets ,mis & dépofez en la maifont
de l'Hoftel- Dieu de cette Ville , ou en l'Hôtel
commun de la Ville : Ordonne pareillement
que lefdits Prevoft des Marchands .
& Efchevins , feront faite la vifite de l'eftat
du petit- Pont par Experts & gens à ce connoiffans
, dent fera dreffé Procés verbal ,
pour ce fait rapporté & communiqué au
Procureur Général du Roy , cftre ordonné
ce qu'il appartiendra . Enjoint à tous Bateliers
, Voituriers par eau , Pefcheurs , Mariniers
, Meufniers , & tous autres , tant:
de la ville , que de la Campagne , qui auroient
trouvé , foit dans les lieux incendiez ,
foit ailleurs , dans la riviere , fur fes
bords ou autrement , quelques effets , foit.
argent , vaiffelle , hardes , meubles, habits ,
marchandifes , titres , papiers , ou autres
chofes généralement quelconques , & à ceux
pareillement aufquels il auroit efté apporté
quelques effets par perfonnes à eux inconnuës
, même par perfonnes qu'ils connoî
troient , mais qui ne feroient pas propriétaires
defdits effets , ou que l'on doutaft
qui en fuffent propriétaires , de les apporter
& dépofer dans trois jours, du jour de
la publication du préfent Arreft , en l'Hô -
tel commun de ladite Ville , dont leur fera.
délivré certificat ; & au cas qu'ils fuffent
trop éloignez de cette Ville , de les dépofer
au Greffe des Juftices Royales ou Šei--
DE MAY.
its
4
gneuriales des lieux de leur demeure , ou és
mains des Curez de leur Paroiffe
dont leur fera donné auffi un Certifi
cat fans frais ; le tout , à peine d'eftre
procédé contr'eux, & punis comme voleurs
& retentionnaites du bien d'autruy. Enjoint
pareillement à tous ceux qui ont ou auront
cy - aprés quelque connoiffance defdits effets
valez , recelez , divertis , ou même trouvez
fortuitement , d'en faire aufli leur déclaration
dans trois jouts , aux Officiers du
Chaftelet ou de 1 Hôtel de Ville , ou aux.
Juges des lieux de leur demeure , à peine
d'eftre procédé contre eux extraordinairement,
Enjoint tant aufd.Curez , qu'aux Gref--
fiers defdices Juftices où l'on aura dépolé
des effets , de les faire aporter en l'Hôtel commun
de ladite Ville , ou d'en avertir les Prevoft
des Marchands & Efchevins , à peine
d'en répondre en leur propre & privé nom.
Enjoint aux Juges qui auront reçû des déclarations
d'effets volez , divertis , recelez ,.
ou autrement , d'en donner avis inceffamment
au Procureur Général du Roy , pouryeftre
pourvû. Ordonne que les effets qui
ont efté cy devant , on feront portez cyaprés
en la maison de l'Hôtel - Dieu , feronɛ :
dépotez en l'ord commun de ladite Ville,.
avec les autres ff.ts qui y auront efté dépo
fez , pour che du tout fait un eftat , defe
cription & inventaire par l'un des Efchesvins
, à l'effet d'etre rendus aux proprié
(Kij
116 LE MERCURE
taires, ils peuvent eftre connus , finon , y
fera ftatué par la Cour ainsi qu'il appartiendra.
Par le fecond Arreft du 18. il eft dit que
par celui du 3 du prefent mois, la Cour autoit
entr'autres chofes , ordonné que les Particu--
liers , qui ont perdu leurs meubles ,hardes , argent,
vaiffele, ou autres effets , enfemble ceux:
dont les maifons ont efté incendiées ou démolies,
feroient tenus de faire dans le rj , dudit
mois , leurs déclarations au Lieutenant
Général de Police de la perte qu'ils ont
foufferte , dont ils donneroient un état détaillé
contenant le nombre , quantité, &
qualité des effets qu'ils ont perdu ; la valeur
de leurs maifons , & des réparations à faire
à celles qui fubfiftent encore, & des autres
pertes qu'ils ont pû fouffrir ; enſemble, l'état
préfent de leur fortune , & le nombre
de leurs enfans & famille , pour , fur ledit.
état & fur l'avis du Lieutenant Général de
Police , & du Subftitur du Procureur Général
du Roy au Chaftelet , y eftre pourvû
par la Cour ainfi qu'il appartiendra : Que
par le mefme Arreft la Cour, pour fubvenir
aux néceffitez defdits Particuliers ruinez
par l'incendie , a ordonné une quefte générale
dans toutes les Paroiffes de cette Ville-
& Fauxbourgs de Paris , par perfonnes qualifiées
de l'eftendue de chaque Paroiffe , pour
eftre le fonds remis és mains de Jean BapDE
MAY. 117
tifte Houdiart que la Cour a commis à
cet effet , & diftribué enfuite par la Cour
ainsi qu'il appartiendra : Qu'ily a eû déja
un grand nombre de déclarations qui ont
efté faites en exécution de cet Arreft , mais.
que quelques Particuliers du nombre de
ceux qui ont efté ruinez , ou ſouffert confidérablement
didit incendie , luy ont reprefenté
que le temps qui s'est écoulé depuis le
dit incendie jufqu'au 15. du prefent mois ,
n'avoit pas efté fuffifant, pour pouvoir ſe remettre
dans la mémoire le nombre exact.
d'effets , & fur tout de papiers & de marchandifes
qu'ils avoient perdues , ayant eſté
occupez prefque toûjours depuis ce temps,
à faire recherche du peu d'effets que quel
ques- uns d'eux ont réfugié chez differentes.
perfonnes , fouvent inconnues , & dont
ils n'ont pu recouvrer qu'une trés petite
partie , ce qui les obligeoit à fupplier la
Cour de leur accorder un nouveau délay:
Que ces remontrances luy avoient paru
d'autant plus juftes , que fi on bornoit à un
delay fi court le terme pour faire lefdites
déclarations , les Particuliers qui ont moins
perdu, ayant eu plus de facilité pour dreffer
leurs déclarations , feroient mieux traitez.
que ceux, qui ayant tour perdu , ont eu be
foin d'un temps plus confidérable pour les
faire : Que ces motifs lui ont fait croire que
la Cour toûjours attentive au bien public
& à foulager les malheureux , voudroit
118
LE
MERCURE
bien leur accorder un nouveau delay qui
für fufilant pour achever les déclarations
qui restent à faire , & qui für cependant
proportionné au temps auquel les quotes
eftant finies , la Cour fera en eftat de partager
le plus promptement qu'il fera poffible ,
le montant des aumônes entre ceux defdits -
Particuliers dont la perte fera connuë , &
par lear declaration & par l'examen qui :
aura efté fait par la Cour de leur fincerité :
Qu'il a appris d'ailleurs , qu'au préjudice
des Loix du Royaume, & de la difpofition
des Arrefts qui ne permettent pas qu'il foitordonné
, ny fait aucunes queftes fans la
permiffion du Roy ou des Magiftrats , plusfieurs
perfonnes , avant mefine l'Arreft du 3 .
de ce mois , avoient eu la témerité de quefter
en differens lieux , fappofant eftre du nombre
de ceux qui ont fouffert de cet incendie
,ou feignant de quefter pour eux : Que
depuis 1 Arreft , cet abus ayant continué , &
ayant eu même avis qu'il y avoit eu quelques
queftes faites par des perfonnes qui
ont porté l'impudence jufqu'à fe déguifer
en Eccléfiaftiques , il a crû devoir recourir
à l'autorité de la Cour ,pour avoir permif
fion d'informer d'un crime d'autant plus
puniffible , qu'il a non feulement pour
objet d'enlever le bien d'autruy , mais un
bien difté au foulagement des pauvres qui
mérirent une fi grande faveur , que pour
éviter à l'avenir un pareil abus , il croyoit
devoir demander en Même-temps à la Cour,-
DE MAY. 11g
qu'il ne fût fait , fous prétexte de l'incendie,
aucune autre quefte que celle ordonnée
par l'Arreft du 3. de ce mois , ni aucune
autre diftribution que celle ordonnée eftre
faite par la Cour par ledit Arreft ; afin que
les aumofnes dont les commencemens donnent
lieu d'espérer un fécours également
prompt & abondant , réunies en une feule.
maffe puiffent eftre diftribuées par la Cour
avec une proportion plus feure & plus
exacte , aux Particuliers qui ont droit par
leur mifere , d'exiger de la charité de leurs
Concitoyens un foulagement dont ils ont
un fi grand befoin .
LA COUR faifant droit fur la Requefte
du Procureur Général du Roy , fait
défenfes à toutes fortes de perfonnes ,de faire
aucune quefte, fous prétexte dudit incendie
, autre que celle ordonnée par ledit Arrett
du 3. de ce mois , dont le produit fera
remis en entier & fans aucune diſtraction .
entre les mains de Jean - Baptifte Houdiart
commis par ledit Arreft , pour eftre le produit
auffi en entier diftribué par la Cour,
aux Particuliers qui ont efté entierement
ruinez par l'incendis ,ou qui ont foufert un
dommage confidérable dans leur fortune ,
fuivant le Role qui en fera par Elle arrêté
fur l'examen des déclarations ordonnées
eftre faites par ledit Arreft.
M. le Cardinal Archevêque de Paris» , -
par fon Mandement du 6 May , enjoint aug:
120 LE MERCURE
Curez & Prédicateurs de cette Ville &
Fauxbourgs d'icelle , d'exhorter les Fidelest
dans leurs Prônes & Prédications , de joindre
à des Prieres prefcrites dans tour fon
Diocefe , les oeuvres de pénitence capablesd'appaifer
la colere de Dieu; de leur recommander
l'obligation qu'ils ont d'aflifter part
leurs aumônes ceux qui fe trouvent ruinez
par cet incendie de parler fortement contre
l'injuftice & la cruauté de ceux , qui
profitant de l'affliction publique ; ont enle
vé & dérobé les effets qu'ils s'offroient
de mettre à couvert de l'incendie , & con--
tre ceux qui acheteroient ou receleroient
ces effets , de conjurer les uns & les autres,
& de leur enjoindre en fon nom & par
l'autorité que Jefus Chrift lui a confiée ,
de fatisfaire au plûtoft par une reftitution
entiere : S. E. ordonne en outre , que dans
les Paroiffes de cette Ville & Fauxbourgs ,
les Curcz ayent foin de faire faire une Quê--
te générale dans toutes les Eglifes & Maifons
de leurs Paroiffes, par les perfonnes charitables
qui voudront bien fe charger de
cette oeuvre de piété & de charité : Enjoint
à tous Abbez , Doyens , Prieurs , Supérieurs
& Supérieures de Communautez ,
Séculieres ou Régulieres foy- difant exem
pres ou non exemptes , de laiffer quefterdans
leurs Eglifes ceux qui en feront char
gez.
M
DE MAY. 121
M. le premier Préfident informé, que
l'on auroit pû Secourir plus efficacement &
plus promptemet les maisons brûlées
l'on n'avoit pas manqué d'une infinité de
chofes néceffaires , pour arrêter la violence
du feu , a ordonné qu'on lui dreffât des Mémoires
inftructifs qui puffent fournir des
moyens convenables pourse parer à l'avenir
de ces førtes de malheurs publics : C'eſt
ce qui a déterminé un Particulier à préfenter
à M. le Premier Préfident le Mémoire
fuivant.
REGLEMENS DE POLICE
Que l'on propose ,pour prévenir les incendiës,
dans la Ville de Paris.
P Remierement. Il faut dans chaque Quartier,que les Commiffaires, les Efchevins
& Quarteniers , ayent chacun
chez eux une certaine quantité de feaux ;
mais,non pas tels que ceux dont la Ville fe
fert , qui font de vrais paniers percés , qui
ne valent rien & qui coûtent beaucoup.Les
feaux qu'on demande , doivent être faits
d'ofier menu , travaillez ainfi que les hottes
des Vendangeurs , & fi bien gaudronnez
en dedans & par le dehors , que l'eau
re puifle point fe perdre .
20 Outre lefdits feaux de Ville , il eft
fort à propos de dépofer chez ces Officiers ;
May 1718.
L
12.2 LE MERCURE
ou dans des Convens difperfés , des outils ,
comme pioches , pinces , oyaux , pelles
fcies , cordages & autres inftrumens propres
à lever les pavés ; pour faire ouverture
aux conduites foufteraines , lorfqué
l'eau des Puits ne fe trouve pas en allez
grande abondance , pour pouvoir promptement
éteindre le feu .
30. Il est encore du bon ordre , que l'on
fçache où pouvoir prendre pour le befoin ,
de longues efchelles , de grands crocs armez
d'anneaux de fer, pour paffer dedans ,
des cordages capables d'attirer une maifon
brulante en bas , quand la néceflité demande
qu'on la facrifie pour éviter un plus
grand mal : D'ordinaire , on enchaîne ces
crocs, & ces efchelles aux coins de certains
carrefours , ou bien , on les place dans des
Eglifes un peu éloignées les unes des autres.
40. Il fera néceffaire de faire convenir
les Communautez des Charpentiers &
Maffons , de la quantité d'Ouvriers qu'ils
pouront fournir chaque mois ; pour être
tour à tour de fervice , & pour les faire
marcher au feu dans le befoin : Il fuffira
d'avertir le Clerc defdites Communautez.
50. Les premiers Officiers de Ville qui feront
informez du feu , envoyeront avertir
d'abord les Gardes pompes du Quartier le
plus proche , de même que le fieur du Perier
leur Directeur ; & feront faire cepen-
•
DE MAY. 123
dant , avant que les Pompes arrivent , des
retenues ou batards d'eau ; ils obligeront
tous les voisins d'en tirer chacun en droit
foi , à peine d'une groffe amande ; ils feront
pofer des tonneaux vuides à une diſtance
raifonnable de l'édifice brulant ; ils les feront
remplir , afin que les Pompes venuës
on les faffe jouer dans le moment:Ce qu'el
les ne purent faire ( faute d'eau que cinq
quarts d'heures après avoir êté placées devant
l'Hôtel Dieu , pour arrêter les flam
mes qui cherchoient à le devorer le 27 du
mois dernier.
G.. Enfin , le cas arrivant , que pour le
bien public , l'on fe crût forcé d'abbattre
le lieu qui brûle , & même les Maifons
joignantes ; jamais on ne prendra cette
funelte réfolution , fans demander l'avis
du Directeur des Incendies , qui fçait bien
mieux qu'aucun autre , ce qu'en telle occurrence
peuvent ou ne peuvent pas le fecours
de ces Pompes . Le fentiment de cet
Officier , dont l'expérience eft confommée
par plus de cinquante maifons qu'il
a fauvées , ne fçauroit eftre que bon &
nullement fufpect ; au lieu que les.
Architectes & Charpentiers que l'on
confulte feuls d'ordinaire fur ce fait , aveuglez
par l'efpoir du gain , parlent autrement
qu'ils ne penfent , au grand préjudi
ce du malhûreux Propriétaire qui voit ·
faccager, & annéantir fà maiſon , fans pro-
Lij
124 LE MERCURE
curer aucune utilité pour le foulagement
des autres .
Aprés la lecture que l'on vient de faire
des Réglemensproposés , on ne fera peut- être
pas faché de favoir l'origine & l'ancienneté
du Petit Pont.
Par Arrêt du 6. Avril 1314. la Cour condamna
7. Juifs accufés d'avoir fait paffer
dans leur fecte , par violence ou par féduction
,un particulier qui avoit embraffe la Réligion
Chrêtienne , à être battus en 3. différents
endroits de la Ville de Paris ; deplus ,
les condamna folidairement par corps , en
10000. liv. Parifis d'amande ; ordonna que
de cette fomme , il en feroit aumôné 500.
liv. à l'Hôtel Dieu de Paris : Que le refte
montant à soso. liv . feroit employé à faire
bâtir un Pont de pierre depuis la Tour ou
porte de petit Pont , jufqu'à la porte de deriere
l'Hôtel - Dieu : Qu'au bout de ce Pont,
feroit pofée une Croix de pierre,fur laquel
le feroit écrit qu'il avoit êté bâti des deniers
provenans de cette amande des Juifs .
NOUVELLES ETRANGERES.
A Mofen , le 15. Avril.
L
E Czar a fair conduire à Mofcou tontes
les perfonnes convaincues , ou
foupçonnées d'avoir trempé dans la conDEMA
Y. 123
juration du Czarovitz fon fils aîné. Tous
les Miniftres , Boyars , hauts & bas Officiers
ont prêté ferment de fidelité au jeune
Czarovvitz , conime fucceffeur au Tiône
de la grande Ruffie . Le Prince Czéremet
& le Prince Radomonfxi ont refufé de le
faire , ayant protefté qu'ils étoient réfolus
de mourir plûtor , que de confentir à reconnoître
ce Prince en cette qualité ; puifqu'un
tel hommige auffi inoui que furprenant
, leur feroit imputé , comme une action
oppofée aux loix & aux coûtumes de
leur Patrie.
S. M. Cz. ayant enfin découvert les diverfes
intrigues , affociations , & confpirations
des principaux Seigneurs de fon Etat
contre fa perfonne , n'a pû fe difpenfer de
les abandonner à la rigueur des loix , en
faifant punir les plus coupables : Cette fan-
Jante Cataftrophe commença le 28. Mars
derier ; le Patriarche Archevêque de Roftof
fut rompu vif , décapité & brûlé , fa
tête ayant êté expofée au bout d'une lance
; M. Alexandre Kikin Chevalier de
l'Aigle blanc , premier Commiffaire de
l'Amirauté , & qui avoit êté nommé pour
l'Ambaffade d'Espagne ,fut auffi rompu vif,
fa tête mife fur un piquet , ainfi que M.
Klippoffgénéral Major , un Moine & un
Secretaire du Cabinet de la Czarine : Deux
autres perfonnes du premier rang ont efté
décapitées , & leurs têtes expofées de la
Liij
126 LE MERCURE
même maniere: Le Général Gleboffut empâlé
vif ; un Oncle du Czar & 70. gros
Seigneurs ont efté arquebufés ; 20. autres
ont efté empâles , ou tirés en 4. quartiers ,
& le rette lapidé : Plufieurs des Conjurés
ont fouffert les tourmens du Knout ou queftion
extraordinaire ; on a coupé la langue ,
le nez & les oreilles à un Page nominé
Simon Blaklanof, qui êtoit à la fuite du
Czar à Paris. Le Prince Dolboronki a
efté envoyé en exil pour toute la vie , la
Princeffe Galliczen a efté condamnée à
une prifon perpetuelle , aprés avoir reçûles
Podocques ; c'eſt a- dire , quatre- cent
coups de baguettes , par deux Boureaux
qui lui ont déchiqueté tout le corps : Quantité
d'autres Dames de diftinction ont efté
traitées auffi rigoureufement. La Princeffe
Marie , foeur de Sa Majefté Czarienne,
a efté condamnée à paffer fes jours entre
quatre murailles , dans le Château de Schu-.
leffembourg. Le Prince Apraxin, qui avoit
reçû Sentence de mort , & qui devoit être
roué , a û le bonheur d'éviter ce fuplice
par fa fuite ; on croit qu'il a trouvé le
moyen de fe réfugier en Hollande . Un
Officier du Cz. nommé Paclanowski , a û
la langue & le nez coupés , & a efté condamné
aux Galéres perpétuelles. Le Prince
George Wolodymerobovitz de Dolgoruki , a
efté banni & fes biens confifqués : Le Cham
bellan Mariskin a efté banni de la Cour ,
DE MAY
127
& relégué fur fes Terres. S. M. Cz . a
fait arrêter le Gouverneur de Sibérie &
plufieurs autres de fon parti ; il a défendu,
fous peine de la vie , d'accorder aucun
Paffe-port à qui que ce foit de fes Sujets ,
fous prétexte d'aller à Peterbourg ; afin
d'empêcher l'évifion de ceux qui ont û part
aux intrigues formées contre lui & fa
famille Enfin , le Prince infortuné , Alexis
exhérédé, reftera toute la vie dans un
Couvent , où il fera trés étroitement gardé
par des Gardes du Corps du Cz . fon
pere . S. M. Cz. lui a cependant accordé
15000 florins d'appointemens par an.
On prétend ici préfentement, que S. M.
Cz, a féfolu d'envoyer un Ambaffadeur à
la Porte Ottomane , pout notifier au G. S.
qu'elle perfévére conftamment dans la réfolution
d'entretenir une bonne harmonie
avec S. H. Ce qui fait perdre l'efpérance
d'une diverfion que ce Prince devoit faire
du côté d'Azof , en faveur de l'Empereur.
On écrit des frontieres de Turquie , que
Galga Sultan Cham des Tartares , ci - devant
Vaffal du Czar de Mofcovie , avoit fur
pied une Armée de 70000 hommes . D'un
autre côté , le G. S. a envcun Ambaffadeur
au Czar , pour ajufter à l'amiable les
differens furvenus entre ces 2. Princes , par
raport aux dommages que les Tartares ont
caufés par leurs irruptions dans la Mofco.
viela Porte faifant affés connoitre par cet
Liiij
128 LE MERCURE
te démarche , l'envie qu'elle a de bien vivre
avec un fi puiffant voifin.
S. M. Cz. partit enfin le 12. pour fe rendre
à Peterbourg ; la Czarine fon Epouſe
qui eft groffe , ayant pris les devants.
POLOGNE .
A Varfovie , le 10 May..
'Aga Turc fe tient toujours ici ; la
République lui fournit 300 Timphes
par jour pour fon entretien. Cet Aga a reçû
des dépêches de la Porte qu'il a envoyées
en Saxe à Sa Majefté. L'on avoit publié
que cet Envoyé refufoit d'aller à Dresden
, pour y avoir fon audience du Roy
Augufte , fous prétexte que la commiffion
dont il eft chargé de la part du Grand Seigneur
, regarde fur- tout la République :
Mais , l'on débite à préfent qu'il n'attend
que la réponſe de Sa Majefté , pour ſe rendre
auprés d'Elle. On croit cependant
que Sa Majesté eft dans l'intention de revenir
dans ce Royaume , aprés l'affaire de
Leipfic.
On n'eſt
pas ici fans inquiétudes , touchant
des avis certains que l'on a reçûs
que le Roy de Pruffe devoit venir dans la
Pruffe Ducale , avec une armée de 40000
hommes , & que S. M. iroit féjourner à
Konigsberg , tant pour y prévenir les deſe
DE MAY. 129
feins d'une certaine Puiffance Maritime ,
que pour y obferver les délibérations de la
prochaine Diéte de Grodno .
Le Roy ayant démandé aux Etats de
Saxe le libre exercice de la Réligion Catholique
dans fon Electorat , ils ont répondu
qu'ils vouloient bien le tolérer ,
tant que ce Prince y réfideroit ; mais , qu'ils
ne le permettroient jamais autrement .
S. M. a donné le commandement de
Gooo hommes qui doivent agir contre les
Turcs , au Duc de Saxe Vveiſſenfelds
Le Réfident Mofcovite , qui fe tenoit auprés
du Grand Général de la Couronne ,
fans le confentement de la République
eft parti pour Kiovie , d'où il fe rendra
à Péterbourg auprés du Czar fon Maître.
La mifére canfée par les Mofcovites ,
va toujours en augmentant en Lithuanie :
Ces troupes ne fe contentent pas feulement
d'y confommer tous les vivres qui s'y
trouvent , ils enlévent encore les grains
destinés pour la femence que les pauvres
Habitans avoient cachés en terte : De forte
que ces Peuples font réduits à une fi grande
mifére , qu'ils meurent de faim ; tandis
que les Ruffes vivent dans l'abondance ..
La famine fe fait fentir en Veraine , & on
a interdit toute correfpondance au delà du
Niépert.
On mande de Jaffi , que le Grand Seiga
130 LEMERCURE
neur étoit retourné de nouveau à Andri-
Mople ; que Machmet Baffa avoit eſté rétabli
Grand Vifir ; que les Turcs êtoient
occupez à jerrer un Pont fur le Danube ,
prés d'Oblackien , où s'eft donné la derniere
bataille entre les Mofcovites & les
Turcs: Que la Ville de Buchoreft avoit êté
réduite en un monceau de cendres , &
que 215 perfonnes avoient û le malheur
de périr dans cet embrafement.
Les Turcs font des mouvemens fur la
Frontiére & à Coczim , pour renforcer leur
Armée deftinée à faire la Campagne con
tre les Impériaux ; au cas que la Paix ou
une Tréve , ce qui paroit encore fort incertain
, ne fe fît pas.
BASSE ALLEMAGNE ,
re ,
-
A Hambourg , le 10. May.
Es Lettres de Scanie de fraîche dat-
De,femblent à la fin confirmer , que
l'on ne devoit prefque avoir plus aucun
lieu de douter d'une prochaine paix , entre
le Roy de Suéde & le Czar de Mofcovie :
Il est toujours certain qu'il va & revient
journellement des Exprés de Lunden , ( où
refide le Roy de Suéde ) , à l'Ifle d'Aland,
où fe tiennent les Conférences entre les
Plénipotentiaires de ces 2. Puiffances . Le
Comte de Gillemborg qui en eft un , vient
d'eftre nommé par S. M. S. pour aller en
qualité de fon Ambaffadeur , à la Cour de
DE MAY.
T31.
Mofcovie ; elles ajoutent que le Czar n'a
cherché qu'à lever toutes les difficultés
qui pouvoient arrêter le Roy de Suéde , depuis
furtout qu'il a découvert dés le mois
de Fevrier , qu'il y avoit des négociations
de paix tenues fort fecrettes entre le Roy
de la Gr. Br. & le Roy de Suéde . Que S.
M. S. avant que de prendre fa derniere réfolution
avec le Czar , avoit tenu un grand
Confeil à Lunden, dans lequel on avoit agité
la queftion ; s'il feroit plus avantageux
de faire la paix avec l'Angleterre qu'avec
la Mofcovie ; que tous les Membres de ce
Confeil , à la referve de deux, avoient opiné
pour la Gr. Br. mais que le Baron Gorrz
avoit repréfenté vivement,que rien ne pouvoit
être plus préjudiciable aux véritables
interêts de S. M. S. puifqu'il fe faifoit fort
de démontrer qu'on ne pouvoit pas recou
vrer en plufieurs années,ce que S. M. Cz.
offroit de rendre Son avis prévalut dans
l'efprit du Roy fur celui des autres Membres
qu'il taxa d'Envieux , parce qu'êtant
étranger , ils étoient jaloux qu'il ût l'honneur
de conclure une paix fi importante ,
fi honorable & fi néceffaire à l'Etat préfent
de la Couronne de Suéde. Que fur ces remontrances
, S. M. S. avoit fait partir le même
Baron de Gortz , pour retourner dans
I'Ifle d'Aland & donner , le plûtôt qu'il feroit
poffible , la derniere main à ce grand
Quvrage. Ce Monarque a mis en liber132
LEMERCURE
té depuis ce tems là , Meffieurs Trebeski &
Gallovvin ; & le Czar a accordé la même
liberté au Général Rheinfohld , & à quelques
autres Officiers Suédois .
Si ces nouvelles ne fe démentent pas, M.
Fabricius qui êtoit paffé depuis , par ordre
de S. M. S. à Londres , pour effectuer ce
projet de paix entre les 2. Couronnes , fera
bientôt de retour à Lunden. On prétend .
que les inftructions portoient que S. M. Br .
s'engageât à faire reftituer à la Suéde toutes
les places de la Baffe- Allemagne, prifes
fur lui pendant cette Guerre , dans le même
état où elles fe trouvoient auparavant.
Le Roy de Suéde a fait arrêter toutes
les Lettres qui devoient fortir hors du Royaume
, & cela , pour dérober à fes Ennemis
la connoiffance de ſes deffeins .
Tandis que S. M. Suédoife perfifte dans la
réfolution d'attaquer la Norvége avec une
Armée confidérable, l'Amiral Tordenschild
a mis à la voile avec fon Efcadre vers la Mer
Baltique : Il a ordre de rester à Kiegerbucht
jufqu'à ce que les Vaiffeaux qui font dans
le Sund, foient arrivés à Copenhague ; de
là , cette Flote tivera du cofté de l'Isle de
Borbolm , où elle obfervera les mouvemens
de celle des Suédois . Les Troupes de S.
M. D. ont ordre de fe tenir prêtes à mircher
au premier avertiffement , pour faire
échouer les projets des derniers . Le Roy
de Danemarck cft allé avec toute fa Cour
DE MA Y. 133
à Fridericbourg, pour y paffer la faifon
de l'Efté.
&
L'Eſcadre Suédoife doit dans peu fe mettre
en Mer , pour exécuter quelque entreprife
importante. Les réfolutions qui ont
efté prifes dans un Confeil de Guerre au fujet
de cette Flotte ,font tenues fort fccretes.
Le Baron de Mardefeld , Envoyé du
Roy de Pruffe à Peterbourg , a écrit à S.
M Pruff, que le Cz . avoit dépéché un Exprés
à fes Plenipotentiaires dans l'Ile
d'Aland , avec ordre de conclure la Paix
au plûtoft avec le Roy de Suéde , indépendamment
de leurs M. Pruf. & Dannoife.
Il'eft arrivé à Mittau, Capitale de la Curlande,
fix Seigneurs Anglois ou Ecoffois :
Deux des principaux d'entre eux ne paroiffoient
point en public : Selon ces avis , l'un
eft le Duc d'Ormond , & l'autre , le Comte
de Marr.
Les Mofcovites ont entierement évacué
le Pays de Mecklembourg.
Le Duc de ce nom fait toujours lever
du monde à force , & les Fortifications de
Roftck avancent. Il tient fes Troupes
prêtes à marcher au premier ordre ; ce qui
donne de l'inquiétude à quelques Princes
d'Allemagne , qui ne regardent pas de trop
bon il tous ces préparatifs.
On vient de recevoir des Lettres d'Elleneur
, dattées du 8 de paffé , qui portent
que les Suédois , au nombre de 3oooo hom-
1
134
LE MERCURE
mes,avoient fait une irruption en Norvége,
mais celamérite confirmation . Il eft arrivé
de Mofcou un Marchand Vénitien , qui a
raporté qu'il avoit efté témoin oculaire de
la cruelle exécution qui s'eft faite dans cette
Capitale,de tous les adherans du Czarovitzs
il a efté furtout épouvanté du fuplice affreux
de quatorze des Principaux , qui fu
rent tous attachez l'un aprés l'autre à une
longue poûtre: On commença par leur couper
les pieds & les mains ; on leur feia enfuite
la tefte avec une fcie de bois,
On mande de Livonie , que le motif qui a
porté les Mofcov.à tenir les portes fermées
de Riga , Revel , Dorpt, &c. n'eftois que
pour obliger le Magiftrat & les Garnifons
de ces Places , à approuver le Reglement
qui s'eftoit fait à Mofcou , & de reconnoiftre
fous Serment, pour légitime fucceffeur
au Trône de la Grande Ruffie , le jeune
Czarovitz .
HAUTE - ALLEMAGNE ,
A Vienne , le 15 May.
Es Conférences fécretes qui fe tiennent
,
continuent fort exactement.exercent beaucoup
nos Spéculatifs . Ils font néanmoins -
d'accord qu'il s'y agit d'un accommodement
entre S , M. 1. & le Roy Philippe V.
DE MAY . 135
mais ils ne conviennent point des conditions
de Projet propofé par le Roy de la
Grande Bretagne & une autre puillance
voifine 1ls conjecturent feulement , que
l'Empereur offre de reconnoiftre le Duc
d'Anjou , ( comme on le nomme ici ) pour
Roy d'Eſpagne ; S. M. I. fe réſervant pour
tant trés- expreffement fes droits & fes
prétentions fur cette Couronne , dans lequel
cas S. M. C. renoncera à perpétuité
pour lui & fes.defcendans , à tous les Etats
que S. M. I. poffede actuellement en Italie ,
lefquels appartenoient ci devant à la Monarchie
d'Efp . Qu'en verru de ce Traité,
le Roy de Sicile doit céder la Sicile à S. M.
1.& qu'il aura en échange , l'Ile de Sardaigne,
avec quelquesTerres en Lombardie, moyennant
quoy ,le Pr.de Piedmont époufera une
des Archi - Ducheffes . On attend avec une
extreme impatience l'arrivée d'un Courier
d'Allemagne , chargé de dépéches de la
derniere importance , qui décideront peutêtre
du fort de l'Europe , foit pour la Guerre
ou pour la Paix . On doute cependant fi
peu que l'Espagne n'accepte à la fin ces
conditions , que l'on néglige à préfent la
Guerre d'Italie , de forte que les Troupes,
qui cftoient deſtinées pour paſſer à Naples,
&c. font contremandées pour aller fervir
en Hongrie.
Il femible que les Turcs ayent efté informés
de ces favorables difpofitions , puiſ136
LE MERCURE
de
qu'ils ont fait favoir par un Exprés à nôtre
Cour , le départ de leur Ambaffade de So.
phie à Niffa ; déclarant en même tems ,
vouloir laiffer à S. M. I. tout ce que fes
Troupes ont conquis fur la Porte , les deux
dernieres Campagnes . Ils ont même demandé
une fulpenfion d'armes qui leur
a efté refusée.
M. Weffelofski Réfident du Czar de
Mofcovie , qui avoit ordre de notifier à la
Cour de Vienne le nouveau Réglement, touchant
la fucccffion au Trône de la Grande
Ruffie , n'a pû obtenir Audience de l'Empereur
Il devoit reprefenter à S. M.I.
que le Czar fon Maitre n'avoit rien fait
en cela qui ne fûr conforme aux Loix du
Pays , qui donnent pouvoir au Souverain de
fe choifit pour fucceffeur, celui de fes fils
qu'il en croit le plus digne. On s'eft contenté
de lui faire dire , qu'on ne vouloit
plus avoir de commerce avec un Prince ,
qui avoit pu fe réfoudre à désheriter fon
fils aîné; quoique le Czarovitz ût épousé la
foeur de l'Impératrice , dont il reftoit encore
un Prince & une Princeſſe .
Le Gouvernement du Tirol a efté conféré
à une des Archi Ducheffes Leopol
dines .
·
On a amené dans les Prifons de Vienne
un Vifionaire qui avoit difperfé un Manifefte,
dans lequel il prenoit le Tirre
d'Empereur , de Roy & de Libérateur de
de
DE MA Y. 147
de toutes les Nations .
Un détachement de nos Troupes s'eftant
avancé du coté de Biachcz en Croatie , a
efté attaqué par un Corps confidérable
deTurcs qui fe trouvent en grand nombre
en Bofnie : L'action y a êté trés vive , mais ,
elle s'eft paffée aux defavantage des Inpériaux
. On en attend le détail. L'Empereur
a envoyé le Général Locatelli avec
un renfort fur la Morave , pour s'oppofer
au paffage des Infidéles qui menacent de
traverfer cette Riviére .
Sur cette démarche , on a renvoyé l'Interpréte
de l'Ambaffadeur de Hollande ,
quia apporté les propofitions précédentes
avec les préliminaires de la Paix : !l eft
chargé de faire fçavoir à la grande Ambaſſade
Turque , que les Miniftres de la Porte
pouvoient s'avancer jafqu'à Paffarovitz ,
qui eft le lieu du congrés , environ à 13
lieues au deffous de Belgrade ; afin qu'à
Farrivée de nos Plénipotentiaires , on pût
d'abord de part & d'autre , mettre la
main à ce grand ouvrage : C'est ce qui a
engagé cette Cour à faire partir le zi du
mois paffé , M. le Comte de Virmond
premier Miniftre Plénipotentiaire de S.
M. I. , pour fe rendre au lieu marqué . Il
a êté falué en arrivant , par une triple décharge
de l'artillerie ,dans toutes les Places
ortes qui font fur le Danube , comme à
Presbourg , Bude , à Petrivaradin , & à
M
138 LE MERCURE
* Belgrade. Ce Miniftre porte de trés magnifiques
préfens ; ce qui fait fuppofer que
l'on eft plus avancé dans le Traité de Paix
que le Public ne fe le perfuade . L'on
confirme l'arrivée d'Ibraim Effendi , Aga
des Janiffaires , & de Méhémet Effendi , à
Niffa , avec le Hofpedar de Vvalachie
Ambaffadeurs Plénipotentiaires du G. S.
L'Ecuyer du premier .fe trouve actuellement
à Paffarovitz avec plufieurs Officiers
& Domestiques , afin d'y préparer
toutes chofes pour leurs Maîtres.
M. le Chevalier Sulton Miniftre d'Angleterre
, & Médiateur au Traité de Paix ,
avoit pris les devants dés le 15 , & M. le
Chevalier Ruzzini Ambaffadeur Pléni
potentiaire de la République de Vénife ,
devoit fuivre M. le Comte de Virmond
de prés. Il paroît que l'on ne prend pas
fort à coeur les interêts des Vénitiens .
Cette Cour n'ellant pas contente d'eux.
Elle leur reproche de favorifer fecrettement
les Efpagnols dans leurs projets fur
l'Italie , & de n'avoir pas voulu fecourir
Cagliari dans le tems , comme il leur êtoic
facile.
Les Conférences pour la Paix avec la
Porte , doivent commencer le 15 de ce
mois ; tout le Cérémonial & les articles
préliminaires eftant déia réglés ; du moins
on l'affûre ici . Cela eftant , on ne donne
que quinze jours à la Porte pour le déter
DE MAY.. I39
miner. S'il eft cependant vrai , comme on
veut nous l'infinuer , que le Grand Seigneur
défire autant la Paix que nous , ce ſera une
affaire bientôt terminée ; mais,tous les avis
deTurquie ne nous annoncent pas cette négociation
auffi avancée qu'on affecte de
le publier en cette Cour ; ils portent au
contraire , que les Ottomans font en marche
de tous côtés , pour le préfenter à nous ,
& rifquer encore une bataille , avant que
de céder à l'Empereur , Belgrade & Thémafuvar.
Leurs Tartares qui font en grand
nombre , font un corps féparé , & font en
pleine marche fur nos Frontières ; tandis
que le Prince Ragotzi , à la tête de 40000
hommes de Troupes difciplinées par de
bons Officiers , fe difpofe à faire une puiffante
diverfion , tant en Tranfilvanie qu'en
Hongrie.
On vient même d'apprendre d'Hermanftatt
, par un exprés depêché en cette
Cour du to , ' que le Comte Eſthérafi a
fait une irruption en Tranfilvanie , avec
un corps de 8000. hommes : 11 a pris
& forcé plufieurs poftes des Imperiaux ,
dont les Garniſons ont été paffées au fil de
P'Epée ; il a pénétré dans le Pays jufqu'à
20 lieuës , ayant emmené une quantité
prodigieufe de Bétail , & fait un riche bu
rin. Les Imperiaux ont faits détachemens
, pour leur couper la retraite & le
paffage . On ne fçait pas même encore, s'ils
Mij
I 40 LE MERCURE
auront pûù yréuffir . D'un autre côté , 20000
Turcs, fous les ordres de 4. Bachas , font
actuellement en marche , pour attaquer
nos Poftes & nos Campemens fur la Morave.
Ces mouvemens font caufe que le Général
Merci eft parti le 30. du paffé , pour
fe rendre à Themefvvar dont il eft Gouverneur
& Commandant ; afin d'y former
un Corps d'Armée de zoooo . hommes , qui
doit mettre à couvert non - feulement nos
Frontieres , mais , qui a ordre d'aller atraquer
Vidin , & enfuite Nicopoli , fuppofé
que les Turcs ne s'y oppofent pas .
Les Bagages du Prince Eugene s'embar
queront le 24. de ce mois pour Semblin ou
Semlin , qui eft le rendez - vous Général , ce
Généraliffime de l'Armée Imperiale les fuivra
bientôt : S. M. I. ne voulant pas perdre
de tems par de longues conféiences
. eft refolue au contraire , fi les Infi
deles ne fe metrent pas à la raifon, de les
y forcer par les armes:Elle fe flatte qu'avec
une Armée de 100000 hommes compofée
des plus belles Troupes du monde ,
outre fa flotte fur le Danube qui eft déja
poftée vers Fretiflavv, autrement le Pont
de Trajan , elle parviendra avec l'aide
de Dieu, à fes fins.
Depuis que la Cour Imperiale eft à Laxembourg
, le Prince Electoral de Saxe
s'y eft déja rendu 2 , fois ; il a pris le plai
DE MAY. 141
fir de la chaffe du Heron avec S, M. I. qui
ne laiffe pas de fe trouver à tous les Confeils
qui s'y tiennent : Ces Conférences regardent
felon toute apparence , les affaires
préfentes d'Italie & d'Orient.L'Imperatrice
avance heureufenient dans fa groffeffe.
La groffe Artillerie a efté embarquée
à Graz pour le Siége de Bihacz ; le Prince
Alexandre de Virtemberg qui doit le
faire , le prépare à partir pour l'entreprendre
.
On ne fçait préfentement que penfer de
la neutralité d'Italie : Les uns veulent l'accommodement
fait avec la Cour de Madrid
; & d'autres , que la guerre eft fûre
avec cette derniere Couronne ; d'autant
plus que l'on a détaché 3. Régimens de
l'Armée de Hongrie , pour pafler en Lombardie.
Il n'y a encore rien de pofitif avec
le Duc de Savoye ; on craint que ce Prince
n'entre dans les defleins des Efpagnols.
A Ratisbonne , le 18. May.
' Electeur de Mayence follicite la Dieà
travailler à
un nouveau fublide pour l'Empereur : Les
Envoyés des Princes de l'Empire s'en excufent
, fous prétexte de n'avoir pas reçû
des inftructions de leurs Maîtres touchant
cette demande.
142 LE MERCURE
pre-
L'affaire de Reinsfeld eſt toujours au
même état ; le Prince de Heffe- Caffel
nant toutes les mefures convenables pour
- fe maintenir dans Reinsfeld à force ouverte.
Ses Troupes font difpofées de maniere,
qu'il peut les raffembler à Marbourg,
au moment qu'il en aura befoin , pour s'oppofer
aux Troupes de l'Empereur & des
Cercles : Il compre de plus, qu'en cas d'attaque
, il fera affifté d'un renfort de 12000.
hommes , de la part du Roy de Pruffe .
Cela êtant , il n'a pas à craindre d'execution
militaire du côté de ces Puiffances
; quoique S. M. I. pouffe avec ardeur
cette entreprife , & qu'elle ait fait connoître
aux Cercles & Etats , qu'il êtoit de leur
honneur de mettre à la raifon ce Prince.
Le Prince Palatin fait actuellement renforcer
les Régimens d'Infanterie jufqu'à
1000. hommes chacun ; & l'Electeur de
Baviere doit augmenter fes Troupes qui
ferviront en Hongrie , de 8000 ; car, on eft
perfuadé que la Campagne fera fort rude
& fort épineufe dans ce Pays là .
L'Empereur a écrit aux Gantons de Berne
& de Zurick dans des termes fi ménaçans
, qu'il n'y a peut - être jamais û de
lettres fi fulminantes contre un Etat Souverain.
Meffieurs de Berne & de Zurick
fe propofent , à ce que l'on prétend , de
répondre fur le même ton. On attribuë le
mécontentement de l'Empereur , à quelDE
MA Y. 245
ques fiefs que l'Evêque de Conftance pofféde
en Allemagne.
On a reçû la confirmation de la paix ,
conclue & ratifiée entre le Roy de Suéde
& le Czar ; on ne fçait pas encor à quelles
conditions ; on ne doute pas cependant
que ce ne foit à l'avantage de la Suéde ;
S.M. Cz. s'êtant relachée de plufieurs conquêtes
, dans la crainte où elle êroit , que
la Couronne de Suéde ne terminât ſon ac
commodement avec l'Angleterre.
Treize des Principaux. Seigneurs de la
Cour Imperialle , offrent à l'Empereur de
léver chacun à leur frais , un Régiment de
2000. hommes ; pourvû qu'on leur donne
des affûrances , que ces Régimens ne
feront point caffés de 20. ans .
HOLLANDE
mens
A la Haye , le 25 May.
E Etats Généraux font fort intrigués
des menaces de S. M. Cz., qui leur a
fait demander la raifon pour laquelle L. H.
P. faifoient équiper une Efcadre pour la
Mer Baltique. En effet , l'Ambaffadeur
de ce Monarque leur a déclaré que , fi cette
Efcadre y paroiffoit , le Czar fon Maître
feroit arrefter tous les Vaiffeaux & Bâtimens
Hollandois qui fe trouveroient dans
fes Ports. On prétend que ce Prince you
844
LE MERCURE
droit empefcher par les menaces la jon
ation de nôtre Flote avec celle du Roy de
la Grande Bretagne ; par la raifon que S.
Majefté Cz . a contracté une Alliance fort
étoite avec le Roy de Suéde , pour rétablir
le Prétendant enAngleterre , & parceque nôtre
Eſcadre unie avec celle d'Angleterre, en
arrêteroit l'effet. Quoique ceci ne foit que
des conjectures peut - être mal fondées ,
on ne laiffe pas d'appréhender que fi nous
paffons outre , cela n'entraîne la ruine de
nôtre commerce dans le Nord , dont nos
Marchands font fort entêtés .
L'Amb fadeur d'Espagne a préfenté
de fon côté à Meffieurs les Etats Généraux
un Mémoire , dans lequel il demande raiſon
, au nom du Roy fon Maître , des
grands Armemens que cette République
fait fur Mer, & de leur deftination . On lui a
répondu que S. M.C, n'en devoit être nullement
furprife : Que dans la conjoncture
préfente ils ne pouvoient fe difpenfer d'imiter
toutes les autres Puiffances de l'Eu
rape , & qu'ils n'avoient d'autres defleins
en cela , que de fe précautionner contre
quelque événement imprévu.
On commence fort à douter que la Cour
de Madrid accepte le projet d'accommodement
concerté par la France & la Grande-
Bretagne , qui tend à ajuſter à l'amiable les
différends de l'Empereur & du Roy Philippe
V. Dans cette incertitude , il eft à
préfumer
DEMA Y. 145
préfumer que l'Angleterre a pris fes mefures
, pour parer à tems le coup que l'Efpagne
médite de fraper , qui pourra eftre
en faveur du Prétendant , ou plus probablement
contre les Etats que l'Empereur
pofféde en Italie.
Le Géneral Comte de Tilly a efté pourvû
du Gouvernement de Maftricht , vacant
par la mort du Général Dopftt ; & le Gouvernement
de Bois-le- Duc qu'avoit ce
-Comte , à eſté conféré au Comte d'Albermale.
L'internonce du Pape commence à reparoître
à la Cour de Bruxelles.
LIE
ANGLETERRE
A Londres , le 22 May .
E Baron de Bentenrieder Miniftre de
P'Empereur en cette Cour , reçût le 30
du mois paffé un Exprés de Vienne , avec
la confirmation que S. M. I. avoit accepté
le projet d'accommodement concerté par
Me: le Duc Regent de France & le Roy de
la Grande Bretagne , entre la Cour de Vienne
& celle de Madrid. Ce projet contient,
1º. à ce qu'on affûre , une explication des
deux derniers Traitez de Paix d'Utrech &
de Baden. On achève d'y regler tout ce
qui eftoit resté indécis dans les deux derniers.
2°. La neutralité d'Italie fera con-
May 1718.
4
N
146 LE MERCURE
.
verrie en un Traité de Paix , par lequel ,
comme le Roy d'Efpagne doit renoncer
aux anciennes dominations de fa Couronne
en Italie , l'Empereur renoncera pareillement
à la Couronne d'Efpagne. - 3 .
Ces deux Monarques fe reconnoîtront
réciproquement . 4° . LEmpereur doit avoir
la Sicile en échange du Royaume de la
Sardaigne que l'on deftine à S. M. Sic.
5°. La fucceffion des Etats de Toſcane ,
de Parme , & de Plaifance fera affurée à‹
l'Infant Don Carlos , fils de Sa Majefté
Catholique & de la Reine regnante.
6. Nôtre Envoyé à la Cour de Madrid ,
a ordre d'offrir au Roy d'Efpagne toutes
les Places que l'Empereur pofféde fur
la côte de Tofcane ; afin d'affûrer par là
davantage la Succeffion du Grand Duc de
Tofcane à l'Infant Don Carlos Mais on
croît que ce ne font que des conjectures
fans fondement.
:
Il ne s'agit plus que de faire goûter ces
articles & ceux qu'on ignore , à la Cour
de Madrid ; mais , les plus fenfez doutent
qu'elle les approuve . C'eft ce qui fait croi
re que l'Efpagne continuera dans fes
premiers deffeins fur l'Italie ; puifque fans
ces vûës , M. de Montéléon Ambaffadeur
de S. M. C. en cette Cour , n'auroit pas
préfenté au Gouvernement le vigoureux
Mémoire contre l'armement de Mer
qui doit eftre émployé à forcer cette Cou
DE MAY. 147
ronne à recevoir ces propofitions . On
fçait d'ailleurs que pour s'y oppofer , l'on
embarquoit à Barcelonne avec empreffement
les Troupes deftinées pour l'expédition
d'Italie , & que l'Efpagne avoit
cette année en Mer une Flote qui pouroit
au moins foûtenir la nôtre. On n'est donc
ici occupé qu'à équiper la Flote qu'on a
deffein de faire paffer dans la Méditerra
née. Cependant , quoiqu'on enléve des
Matelots dans tous les Ports de la Grande
Bretagne & dans ceux d'Irlande , on aura
de la peine à rendre les Equipages complets
de quelque tems ; parce qu'un grand
nombre de nos meilleurs Matelots , furtout
Ecoffois & Irlandois , font allés fervic
fur la Flote d'Efpagne.
Nôtre Eſcadre confiftera en 20. Vaif
feaux de guerre ; fçavoir , un de 96. pić- ·
ces de Canon ; 2 de 80 chacun ; neuf de
70. Sept de 60. & un de so ; 2. Vaiffeaux
à bombes & un Vaiffeau pour fervir d'hôpital
, fans les Fregattes . Cette Efcadre fera
commandée par le Chevalier Georges
Bing, & fous lui le Contre - Amiral de Laval
. Le Régiment Infanterie de Cosby celui
de Handifides , ont ordre de fe rendre
à Dartmouth pour monter fur cette flote.
On embarquera auffi à Kinfale en Irlande ,
les Régimens de Biffet , des Colonels Jaçques
& Charles Ortuai , pour aller relever
les Garnifons de Gibraltar & de Port- Ma
hon. Nij
148 LE MERCURË
L'Exprés qui arriva le 7. de ce mois en
Cour , & qui a remis les depêches touchant
ce qui s'eft paffé dans les Conférences tenuës
à Madrid entre les Miniftres de France
, d'Angleterre & d'Efpagne , a donné occafion
de publier qu'il avoit apporté l'agreable
nouvelle, que S. M. C. avoit accepté
le projet d'accommodement & la
médiation des Puiffances qui y avoient concouru
:On a efté par la fuite mieux informé
de ce qui en êtoit : On afçû à la verité que la
Cour de Madrid eftoit difpofée à confentir
au projet d'accommodement , mais avec
certaines reftrictions & conditions ; à fçavoir
qu'elle garderoit fes conquêtes , &
qu'elle continueroit d'agir contre les Etats
de la Monarchie Efpag. que poffé de l'Empereur
en Italie.On fe flatte cependant , que
ce Projet pourra avoir fon effet dans la fuite
. On a appris par le même Exprés , que
le grand embarquement pour les Troupes
d'Italie,ne feroit prêt que versle 15 de Juin.
Les dernieres Lettres que l'on a reçues
du Nord ; ne nous laiffent prefque plus
lieu de douter que la paix entre le Roy de
Suéde & le Czar , ne foit concluë , fans
que ce dernier y ait compris les Alliés : On
craint qu'auffitôt que le Traité aura êté figné
entre ces 2. Puiffances , la flotie Suédoife
qui eft prête à mettre à la voile ,
avec un grand nombre deVaiffeaux de tranport
chargés de Troupes , n'éxecute l'enDE
MAY
149
treprife que le Roy de Suéde femble avoir
projettée depuis long-tems de paffer enLivonie.
On préfume que ce Prince a deffein
de pénétrer en Pologne où les Peuples
le fouhaitent ,dans l'efperance qu'il leur redonnera
la liberté à laquelle ils afpirent depuis
long- tems, Une telle entrepriſe bient
concertée cauferoit un grand changement
dans ce Royaume , puifqu'elle ne pouroit
qu'être favorable au Roy, Stanillas . S. M.
S. pouroit paffer de là en Allemagne pour
reprendre les Etats.
On confirme de toutes parts , que le Czar
ne s'eft refervé de toutes les conquêtes
qu'il a faites fur la Suéde, que Peterbourg:
Car,pour ce qui eft de la Province de l'Ingrie
ou de l'Ingermanland que S. M. Cz.
yeut retenir , il offre à cette Couronne
pour cela un Equivalent raifonnable . Il pa-
Loît par cette négociation , que le Roy de
Suéde s'eft prévalu en habile politique , dur
mécontentement général qu'il y a en Mofcovie
contre le Gouvernement. On le
foupçonne même de n'avoir recherché à
faire fa paix avec le Roy de la Grande Brêtagne
, comme Electeur d'Hannovre , que
pour engager le Czar à fe relâcher encore
davantage de fes prétentions.
Le Chevalier Jean Noris mit le 9. à la
voile du Buoy de Nore , pour aller ave
fon Efcadre dans la Mer Baltique : On apprehende
qu'à caufe des vents contraires ,
Niij
Iso LE MERCURE
il ne foit
pas
entré affez à tems dans le
Sund pour fe joindre à la flotte Danoife ,
afin de s'oppofer aux deffeins du Roy de
Suéde.
Tous les Officiers qui font ici , & dont
les Régimens font en Irlande & en Ecoffe ,
ont ordre de fe rendre chacun à leur Pofte.
Le Lieutenant général Macartney eft
déja parti pour aller commander dans ce
dernier Royaume . On doit envoyer quelques
fregattes pour croifer fur les Côtes ,
depuis Neucaſtle jufques vers le Nord d'Ecoffe.
Tous ces mouvemens ne fe font ,que,
pour prévenir les pernicieux deffeins que
les mal - affectionnés du dedans pouroient
avoir formés avec ceux qui font hors du
Royaume. Il eft certain que les Jacobites
font repandre depuis quelques jours , des
Exemplaires d'un Manifefte que le Prétendant
fit publier avant que de quitter Avignon.
On reconnoir qu'il y a beaucoup de
perfonnes de confidération qui font dans
fon parti.
Les importantes affaires du Royaume ,
& qui demandent néceffairement la préfence
du Souverain , ont fait déterminer
le Rov à abandonner le deffein qu'il avoit
de paffer cetre année à Hanovre .
Le Comte de Cadogan partit d'ici le
10. pour fe rendre en Hollande , & y débarqua
le 15. Il va reprendre fon pofte
' Ambaffadeur extraordinaire du Roy. Ce
DE MAY. IST
Seigneur eft dans l'intention ,peu aprés fon
arrivée à la Haye , d'y faire fon entrée publique
, pour laquelle il a fait embarquer
des Caroffes & des Equipages trés Magnifiques.
Il porte avec lui,à ce qu'on affure ,60000 .
liv . fterlings de remife : Il fe propofe , fuivant
les ordres du Roy , de faire régler les
conteftations qu'il y a depuis long- tems
entre l'Empereur & les E G. au fujet de
l'exécution du Traité de Bariere ; le Marquis
de Prié devant fe rendre à la Haye
pour finir cette grande affaire . S. E. doit
auffi entrer en négociation avec les Minif
tres de l'Empereur , du Roy de France &
L. H. P. pour tâcher de rétablir la paix &
la tranquillité dans toute l'Europe.
Nos Marchands ont reçû avis qu'une
partie des effets qui étoient fur les 6. Vaiffeaux
François , enlevés par les Efpagnols
dans la Mer du Sud , appartenoit aux Hol--
landois ; ce que l'on fait monter à plus de 2
millions de perte pour eux.
Il arriva le 17 en cette Cour un Exprés
de M. Stanhope Envoyé de S. M. à
Madrid , avec de nouvelles propofitions
du Roy d'Espagne , concernant l'accom
modement de cette Couronne avec l'Empereur.
Le It , l'inſtallation des 6. nouveaux
Chevaliers du noble ordre de la Jarretiere
( nous les avons nommés dans nôtre der-
Niiij
152 LE MERCURE
nier Mercure p . 156. ) fe fit à Vvindfor ,
avec les cérémonies ufitées en telles occafions
. Les nouveaux Chevaliers y parurent
avec des Equipages & des livrées fuperbes
; furtout le Duc de Montague qui avoit
àfa fuite 12. Gentils -hommes , 12. Pages ,
24. Valets de pied , & un nombre d'Officiers
de fa maifon trés richement habillés :
Il s'y trouva un prodigieux concours de
monde ; il y ût aprés la Cérémonie une
magnifique fête & un grand bal , mais le.
Roy n'y affifta pas ; quoique ce fût aux dépens
de S. M. Ce qui monte à 1sec . liv .
Aterlings ou prés de 15000. liv . monnoye de
France , fans compter quantité d'affietes
d'argent , de fallieres , fourchettes & cuilleres
qui furent volées dans les appartemens
de Vvindfor.
La Cour a reçû des avis du Gouverneur
de la Bermude du 16. Fevrier dernier, qui
porrent que la Proclamation du Roy qu'il
avoit envoyée aux Corfaires de l'Ile de la
Providence, avoit êté reçue par ces Pirates
avec de grandes démonstrations de joye :
Qu'ils avoient accepté humblement le par
don que leur accordoit S. M. & qu'ils pouvoient
bien promettre que ceux de leurs
Camarades qui étoient en courſe , les imiteroient.
En effet , le Capitaine Jennings &
15. aurres y êtant arrivés peu de tems aprés,
êtoient allés fe remettre entre les mains du
Souverneur des Bermudes , & lui avoient
DE MAY. 153
porté des Lettres des Capitaines Leflies &
Nichols , avec promeffe de venit fe foûtmettre
de même qu'un grand nombre de
leurs gens.
La Ducheffe d'Argile a êté faire premiere
Dame d'honneur de S. A. R. Madame
la Princeffe de Galles , & Madame
Lifford fa Soeur , Dame d'honneur.
La Comteffe Doüairiere de Portland
prit poffeffion de la Charge de Gouvernante
des jeunes Princeffes. Ce n'eft donc
pas la Ducheffe de Montmouth , comme
nous l'avons annoncé , à la page 157 du
Mercure d'Avril. La premiere a demis
toutes les Dames qui avoient des Emplois
auprés de ces Princeffès , & a mis en leurs
places des Dames de la Nation. Cet Employ
vaut 2500 livres sterlings .
Le Comte de Vvarvich & le Lord
Frich ont efté choifts , pour eftre Gentils-
Hommes extraordinaires de la Chambre
du Prince de Galles. La Princeffe va prefque
tous les foirs voir les jeunes Princeffes.
fes filles à Kenfington , fans vifiter le Roy.
On a informé contre le Chevalier Jean
Packington Membre de la Chambre des
Communes , pour avoir bu à la fanté du
Chevalier de Saint Georges.
Mademoiſelle Clark a efté condamnée
à 6 fchellings 8 fols d'amande pour le
même fuje ; les Juges ayant û égard à fa
beauté , à la jeuneffe , & à fa Qualité.
154 LE MERCURE
On dit ici que le Roy a prêtéà S. M. I.
300000 livres fterlings , outre 130000
qu'il lui paya il y a quelque tems.
Le Comte de Covvper Grand Chancelier
d'Angleterre , fe démit le 26 du paffé
de fa Charge. On prétend qu'il ne s'en eft
défait , que parce qu'il n'a pas voulu entrer
dans les fentimens du Miniftere; ayant
toujours efté d'opinion, qu'on ne pouvoit
nommer de Regent au préjudice du Prince
de Galles , fans violer les Loix . Il a auffi
refufé par la même raifon de fceller quelques
Patentes que le Roy avoit accordées à
une certaine Dame étrangère. Le lendemain
, ce Comte partit pour fa Maiſon de
campagne.
Comme cet Employ ne fouffre pas de
délais , le Roy a établi 3 Commiffaires
pour exercer l'Office de Garde des Sceaux,
qui font les Juges Prac , Tracy , & le Baron
Montague ; mais , ce ne fera que pour
trés peu de tems. On veut toujours que ce
foit le Lord Parker qui remplacera le
Comte de Covvper.
On mande de Gibraltar , que le Roy de
Maroc y avoit envoyé faire des excufes de
l'interruption de la derniere Tréve . Il offre
de faire relâcher les Anglois qui ont eſté
pris fur les trois Vaiffeaux emmenez derniérement
à Salé.
Le Capitaine Royers ayant pris congé
du Roy , mit à la voile le premier de ce
DE MAY. 755
mois , pour aller prendre poffeffion des
Ifles de Bahama où eft celle de la Providence.
On lui a donné Vaiffeaux de
3
guerre & 4 Bâtimens
de tranfport
, fur
Icfquels
on a embarqué
400 pefonnes
, parmi lefquels
font 150 François
qui vone
s'établir
dans cette Ile .
Le fieur Echard Miniftre , ayant préfenté
depuis peu au Roy fon Hiftoire d'Angleterre
en deux Volumes In -folio , S. M.-
en confidération de cet Ouvrage , lui a
fait une gratification de 300 livres fterlings.
M. Malborough eft entierement tombé
dans l'enfance ; de forte qu'il ne peut plus
vacquer à aucune affaire , n'eftant pas même
en état d'écrire fon nom .
S. M. fe tient toujours à Kinhngton :
On ne fçait pas encore quand Elle ira à
Hampton- court , tout êtant prêt pour
l'y recevoir.
Quoique l'on ait publié que le Prince de
Galles n'iroit pas loger cer Efté à Richemont
, L. A. R. s'y rendirent cependant
le to pour y paffer la belle faifon , le
Roy y ayant enfin confenti ; attendu que
le Contrat d'engagement que le Duc d'Ormond
a fait de fa Maifon de campagne en
faveur du Comte de Grantham fon beaufrere
, ne finit que dans un an ; pendant
lequel tems , les Commiffaires établis par
le Parlement pour vendre le bien des Ré156
LE MERCURE
belles , ne font pas en droit de s'emparer
de cetre Maifon , ni de la vendre.
Le 26 du mois d'Avril dernier , ' on
déclata à la Douane 1795 onces d'argent ,
& 1671 onces d'or ; & deux jours aprés
$ 720 onces ; le tout , pour paffer en Hollande.
Malgré les deffenfes que le Roy de
Suéde a faites de ne laiffer fortir de fes
Etats aucune Lettre pour les Païs étrangers ,
on vient cependant d'en recevoir ici qui
confirment que la Paix entre le Roy de
Suéde & le Czar, eft terminée : Que les Plénipotentiaires
de ces deux Monarques eftoient
préfentement occupez à trouver les
moyens d'engager le Roy de Pruffe à demeurer
dans la neutralité , & à le faire entrer
dans le Traité : Que pour cet effet ,
le Roy de Suéde vouloit bien permettre
à S. M. P. qu'Elle tint pour toujours Garnifon
dans la Fortereffe de Stettin , s'en
réfervant néanmoins la Souveraineté avec
toutes fes dépendances , dont il retireroit
le revenu : Qu'il feroit ftipulé le même
Traité, qu'au cas que S M. S. oula Princeffe
fa Soeur vinffent à décéder fans enfans
cette Place appartiendroit à perpétuité en
Souveraineté & en propriété, au Roy de
Pruffe & à fes Succeffeurs. On fe perfuade
que ce dernier Prince y confentira à caufe
de l'importance de cette Fortereffe qui couyre
fes Etats. Le bruit eft grand que le Roy
par
DE MAY 157
d'Angleterre , comme Electeur d'Hanovre,
eft auffi compris dans ce Traité , & que
bientôt la Paix fera générale entre tous les
Princes du Nord,
P. S. A Londres , le 26.
E fieur Schrader Sécretaire de la
Chancellerie d'Hanovre, arriva le zo
de Suéde en cette Cour. Il a rendu compte
à S. M. du fujet de fon voyage . On parle
diverſement ici de la maniere avec laquelle
le Roy de Suéde a reçû la Lettre que ce
Sécretaire lui a préfentée de la part de S.M.
Br. Les uns prétendent qu'en ayant pris la
lecture , il témoigna qu'il vouloit vivre en
bonne correfpondance avec le Roy de la
Grande Bretagne ; mais , d'autres affûrent
que ce Prince a réjetté entierement les propofitions
d'accommodement qu'on lui of
froit. Les plus fenfez conjecturent que S.
M. S. ne veut plus de Paix avec le Roy,
comme Electeur d'Hanovre.
L'Efcadre deftinée pour la Méditerranée ,
a dû faire voile le 22 du Buoy de Nore pour
Portmouth , afin d'y embarquer les cinq
Régimens d'Infanterie qui vont relever les
Garnifons de Gibraltar & du Port- Mahon ;
apres quoi , elle continûra fa route pour
le détroit.
On écrit de Butz du 20 , que l'on y a
célébré le jour de la Naiffance du Duc 1
LE MERCURE
d'Ormond par le fon des Cloches , par de
grandes illuminations, des Feux de joye , &
de magnifiques Repas. Le Maire & les
Echevins s'y trouvérent avec des Bouquets
de Rofes blanches & des Nands de Rubans
blancs. Les Dames s'y diftinguérent auffi
par les mêmes livrées. La Cour patoît avec
raifon,fort fcandalifée de ces marques éclatantes
de joye , fi injurieuſes au Gouver
nement préfent..
La Cour ne prendra pas le dueil de la
feue Reine Doüairiére d'Angleterre . Il
n'en eft pas de même des Jacobites & des
Familles de Catholiques Romains , qui
font tous en noir , tant hommes que femmes.
L
ESRAGNE.
A Madrid , le 15 May 17188
E Roy qui avoit û quelques accés de
Fiévre tierce , en a eité délivré par le
fecours du Quinquina purgatif. Le douze ,
il alla en dévotion à Notre- Dame d'Atoche.
Le 16 , S. M. devoit fe rendre à Bal-
Sayen ,Maifon de Plaifance prés de la Ville
de Ségovie . Comme il y a dans ce Canton
de grandes Forêts , & qu'il y a beaucoup
de gifiers & de bêtes fauves , le Roy
y prendra le plaifir de la Chaffe.
Le 25 du mois paffe . Don Domingo Judice
Duc de Jovénazo , Pere de M. le PrinDE
MAY.
159
ce de Cellamar Ambaffadeur à la Cour
de France , mourut en cette Ville âgé de
Si ans , aprés quelques jours de maladie .
Ce Seigneur recommandable par fa piété ,
& par une fidélité inviolable à Philippe V.
avoit employé la plus confidérable partie
de fa vie au ſervice de L. M. C. En 1676,
il avoit efté chargé des affaires du Roy
fon Maître à la Cour de Turin , pour une
négociation trés importante. En 1680 , il
alla en Ambaffade à la Cour de France.
En 1681 , il paffa à celle de Portugal.
En 1687 , Charles II l'envoya à Rome ,
pour y ménager les interêts de fa Couronne.
Il s'eft diftingué dans tous fes Emplois
par le caractére d'un trés profund
& très fage Politique ; ayant û le
talent de le faire refpecter , même redouter
par les Ennemis de la Monarchie
Efpagnole. En 1694 , le Roy recompenſa
fes travaux , en le nommant à la Vice-
Royauté d'Arragon , dans laquelle il acquit
beaucoup de réputation ; fur- tout à
l'occafion de certains démêlez qui s'élevérent
dans ce Royaume , par rapport à la
confervation des Priviléges de ces Peuples.
Il a cité plufieurs années Confeiller de
Guerre , & du Supréme Confeil d'Italie ,
& il étoit auffi un des Confeillers d'Etat des
plus anciens. Charles II 'honora du Tirre
de la Grandeffe à perpétuité , pour lui ,
160 LE MERCURE
1
& fes defcendans ; & le Roy Philippes V.
lui accorda en propriété cette derniére
Dignité , avec toutes les marques de diftinction.
Ce fidel Sujet , & le Prince de
Cellamar fon fils ont efté dépouillés de
trés grands biens qu'ils poffédoient dans
le Royaume de Naples, par leur attachement
fingulier , & un parfait dévouement
au Roy regnant , leur légitime Souverain.
M. Stanhope Ambaffadeur d'Angleterre
en cette Cour , dépêcha le premier
de ce mois un Exprés à celle du Roy fon
Maître , avec une commiffion importante.
On ne doute pas que ce Courier ne foit le
porteur des nouvelles propofitions d'accommodement
que S. M. C. a delivrées à
cette Excellence. On veut deviner ici que
Nôtre Cour accepte. 10. La médiation du
Roy de France , & celle du Roy de la Gr.
B. 29. Qu'elle eft cependant refoluë de
continuer l'exécution de fes projets arrêtés
contre les Etats que l'Empereur pofféde
en Italie , dependants de la Monarchie
Eſpagnolle. 30. Que S. M. C. ne rendra
point la Sardaigne. 4° . que toutes les conquêtes
qu'elle poura faire pendant la négociation
, lui refteront. 5o . Qu'il fera permis
à S. M. C. de mettre tel nombre de Trou-
-pes Efpagnolles qu'elle le jugera à propos ,
dans les places de la Tofcane , des Duchés
de Parme & de Plaifance . 6o . Que S. M. I.
lui remettra toutes les places de la Côte
de
DE MA Y. 161
de Tofcane . 70. Qu'elle reftituera le Duché
de Mantoue au Duc de Lorraine
comme étant incontestablement le plus
proche héritier du feu Duc de Mantouë.
On doute fort ici que ces propofitions
foient acceptées.
A Barcelone , le 14. May.
Om Jofeph Patigno Intendant géné
ral de Marine , arriva le 1 r. dans cette
Ville . La Cour fui a donné toutes les
inftructions néceffaires , pour preffer le dernier
& le plus confiderable embarquement
dont le rendez vous eſt à Cagliari.
Le même jour , il entra dans ce Port z .
Vaiffeaux de guerre , l'un commandé par
le Capitaine Dom Cajétano Pujadas Chevalier
de Malthe , & l'autre ,par le Capitaine
D. Rodrigo de Tores qui revenoit
d'efcorter 4. Bataillons qu'il a debarqués:
en Sardaigne , avec une groffe fomme d'argent
pour le payement des Troupes : Dom
Cajetano avoit fait dans fa route une prife
de 2. Barbarefques .. Tous les Equipapages
dont la plupart eftoient Mores , ont
efté faits prifonniers.
Le 12 le Prince de Chalais arriva de Cadix
à la même rade avec deux Vaiffeaux de
Guerre qu'il commandoit : Ils avoient fervi
d'escorte à 7 Compagnies d'infanterie; le
13 il remit à la voile pour Mayorque, ay anɛ
O
162 LE MERCURE
reçû ordre d'y aller changer les Garnifons
des . Places de cette Ile.
Nous avons appris par l'arrivée de ces
Bâtimens , qu'il n'eftoit forti de Cadix
qu'une partie des Galions pour la Nouvelle
Efpagne , & que les autres ne devoient
mettre à la voile qu'à la fin de ce mois.
On écrit de Malaga du 8 , que la Garni
fon de Gibraltar continüoit à déferter
faute de payement : Il y a des jours où il
s'en échape jufqu'à 10 ou 12 , qui viennent
s'y rendre pour prendre parti dans nos
Troupes.
On voit ici le dénombrement des Vaiffeaux
de Guerre que l'on a deffein de mettre
cette année en Mer , & on en compte
jufqu'à 5ɔ.
A Cartagénes , le 10 May.
>
Na conftruit dans ce Port des Balandres
d'une nouvelle invention
qui peuvent fervir de Galiotes à bombes :
Elles font faites de maniere , que non feu .
lement elles peuvent approcher de fort prés
d'une Place Maritime pour la bombarder ,
mais encore,mettre le feu aux Vaiffeaux de
Guerre & aux Galéres, fans qu'elles foient en
danger de couler à fonds. Il y a fur chaque
Balandre 12 Mortiers auffi nouvellement
inventés , pour jetter en même tems trois
differentes machines remplies de routes
fortes de feu d'artifice. On en a fait l'épreu
DE M AYA .
163
ve plufieurs fois avant que de les embarquer
; on efpére en tirer un grand avantarage
, ainfi que des doubles Grenades ; elles
portent une fois p'us loin que les bombes
, & enflamment tout ce qui eft com-
'bustible .
H
gn
A la Corogné , le 12 May.
1
Uit des Bâtimens de Guerre Efpagnols
qui voltigent le long de nos
Côtes ,amenérent ici les un Forban de 18
piéces de Canon & de 9 2 hommes d'équipage
. Le même jour ils remirent à la voile,
& le 6. ils rentrerent avec trois Bâtimens
portant Pavillon Imperiale. On a fçû par
les équipages qui ont efté referrés dans nos
Prifons , qu'on armoit encore actuelle .
ment dans le Port d'Oftende, quatre Vaiffeaux
pour aller en courfe dans ces Mers ;
& que plufieurs Particuliers de cette Ville
avoient reçu des Commiffions de l'Empereur
pour en arrêter autant qu'ils pouroient,
afin d'interrompre nôtre Commerce.
A Lisbonne , le 1 May.
A Flote deftinée pour le Bréfil, partit
le 17. On attend inceffamment celle
qui en doit revenit. Tout eft tranquille fur
nos Frontieres . Cette Cour & celle d'Efpagne
fe font données depuis peu des
affurances réciproques,d'obferver réligieu-
Oij
764
LE
MERCURE
fement les Traitez qui fubfiftent entre les
deux Couronnes.
A Rome le 10 May.
Monfeigneur le Comte de Charolois
arriva le 8 d'Avril dans cette Capitale
. M. le Cardinal de la Tremoille qui
devoit aller au devant de ce Prince , s'en
abſtint , fur les remontrances du Pape &
du Sacré Collége , qui trouve même affés.
mauvais que cette Eminence lui donne la
main chez lui . Ce Cardinal Miniftre jugea
donc plus à propos d'envoyer fes neveux:
jufqu'à la premiere Pofte . M. le Duc de
Lenti & Don Fréderigo fon frere firent
les honneurs pour leur oncle. Ils accompagnérent
S. A. S. dans un caroffe à fix Chevaux.
S. E.vint recevoir le Prince au milieu
de l'efcalier , & le conduifit dans l'Appar
tement qui lui eftoit préparé..
Le 9, le Prince
que
l'on
nomme
M.
le
Comte
de
Dammartin
, receut
la vifite
des
Princes
de
Baviere
; il la rendit
le même
jour
aprés
le dîné
. Le
foir
, il ût
celle
du
Cardi
. Gualtierio
: On
s'attendoit
que
le
Card
. Ottoboni
Protecteur
des
affaires
de
France
, lui
rendroit
viſite
; mais
, il n'a
pû
fe
réfoudre
à contrevenir
au
cérémonial
.
Le
Dimanche
10 , il alla
vifiter
l'Eglife
de
S. Louis
, &
ne
parut
point
à la Chapelle
du
Pape
; ç'étoit
pourtant
la cérémo
monie
des
Palmes
. Cette
indifférence
cho❤
DE MAY.
165
que un peu Meffieurs les Italiens , qui , avec
raifon , ne croyent rien de fi beau , ni de fi
augufte dans le monde , que ces fonctions..
Le même jour , il alla voir la Villa Pintéfiana
, Maifon de plaifance du Prince Bor--
ghefe , hors les murs de Rome.
La Princeffe de ce nom fe promenoit au
Cours à la porte du Peuple , dans le tems.
que M. le Comte de Charolois vifitoit les
beaux Jardins de ce Palais ; elle y courut
au plus vîte , mais le Prince en eftoit déja.
forti.
Le rau matin , il vit la Villa du Prince
Pamphile , & le foir il alla entendre avec.
les Princes de Baviere , une très belle Mufique,
préparée exprés par l'Intendant de M.
le Cardinal de la Tremoille .
S. A. S. fort foir & matin, pour visiter les
Eglifes & autres endroits curieux de cette
Ville.
Le 14 , S. A. S. affifta à la fonction du
Jeudy Saint avec les Princes de Baviere
auxquels elle donna à dîner le mème jour :
Le Pape qui avoit efté averti la veille de ce
repas , envoya un Efturgeon qui pefoit 200
livres.
Le 16 , jour du Vendredy- Saint , le Card .
Gualtierio régala le Prince d'un petit Tableau
du Carache , repréfentant une def
cente de Croix , eftimée 1000 écus . Le
préfent convenoit au jour , il parut ſenſis
ble à cette attention .
166 LE MERCURE
Le Dimanche de Parques , les Princes
de Baviere ûrent leur revanche &
allérent fe promener enfuite au Cours .
,
Le 25 , S A. S. vit le le Pape : On eftoit
convenu d'avance du cérémonial : Que
le Prince entreroit l'Epée au côté , &
qu'il auroit un fiége à dos : Que le Me de la
Chambre iroir le recevoir au bas de l'Eſcalier
. M. le Card . de la Tremoille ne l'y a
point accompagné , & cela , pour ne lui pas
donner la main en public : Ce feroit un
crime que ne lui auroit jamais pardonné
le Sacré College. Le S. Pere auroit fouhaité
qu'il ût rendu au moins vifite au Card .
Doven , à quoy le Prince répondit , qu'il
n'avoit aucune répugnance à voir les Cardinaux
, pourvû qu'ils lui donnent la
main .
Le deux de ce mois , il revine de Porto
où il étoit allé chaffer aux Cailles ; il y eft
refté trois jours , n'ayant enmené avec lui
qu'un Ecuyer & un Page. S. A- S. a demandé
au Pape le gratis pour M. l'Abbé
du Montier fon fous Précepteur nommé
par le Roy à une Abbaye ; ce qu'il obtint
fur le champ. Au retour de l'Audience , il
trouva le régal que S S. a coûtume de
faire en pareille occafion.
Lele Prince partit pour Naples : Il
poura bien au retour de ce voyage , faire encore
un affez long féjour à Rome, car on fe
prépare à lui faire paffer un moisde villegiaure
à Albane.
DE MA Y.. 767
Le Palatin Commendoski , qui fe trouve
ici depuis quelque tems avec Madame
fon épouse , a donné aux Cardinaux tous les
honneurs qu'ils prétendent, & ces Meffieurs
le comblent réciproquement de careffes &
d'honnêtetés. Dom Carlo l'accompagne , &
Dona Therefia conduit Madame la Palatine.
On fit exprés pour cette Dame, une Tribu
ne dorée dans l'Eglife de S. Pierre , afin
qu'elle pût voir plus commodément avec
toute fa fuite, officier le Pape : Les Cardinaux
s'empreffent à lui rendre vifite , & la
Prémiére démarche faite , on ne fait plus
d'attention au Cérémonial.
Le Pape , pour attirer fur lui les lumiéres
du faint Efprit , a vifié la Chapelle ou
l'on conferve la Scala Santa qui étoit à
Jerufalem dans le Palais de Pilate . S.S.
a monté tous ces dégrés à genoux , & les a
bailé tous en particulier ; ils font au nombre
de 34. Le S. Pere a invité tout le Peuple
à cette dévotion par des Indulgences
Pléniéres.
Enfin , le 4 , le S. Pere s'est réfòlu
d'accorder des Bulles à tous les nommez
par le Roy , fans exception ; & c'eft pour
ce fujet que M. le Cardinal de la Trémoille
dépêcha , la nuit du cinq au
6 , un Courier en Cour. Pour terminer ce
grand Oeuvre , il a fallu que cette Eminence
ait certifié au Pape , que Me le
Duc Régent s'étoit, affûré de la faine
168. LE MERCURE
Doctrine des trois Evêques qui ont cauféla
difficulté. On est redevable en partie du fuc
cés de cette affaire , aux foins & aux follicitations
preffantes de M. le Card . Albani ;.
il s'eft comporté en cette occafion , comme
Créature de la France.
Demain II , le Pape tient Confiftoire,
dans lequel tous nos Evêques feront préconifés.
Nôtre Miniftre, comme Cardinal,
le fera par le S. Pere en perfonne ; ce qui
avancera l'expédition de fes Bulles , attendu
qu'en ce cas , une Préconisation fuffit ;
au lieu que pour les autres , il faudra attendre
au Confiftoire fuivant . S. E. a obtenu
de S. S. tout ce qu'il convient, pourdifpofer
des Bénéfices qui viendroient à
vacquer dans fon Diocefe , pendant les mois
du Pape ; ce qui lui donnera la facilité de
s'attacher & de fe faire des Créatures . On:
ne doute pas que le S. P. ne lui faffe l'honneur
de faire lui même la cérémonie du:
Sacre , laquelle , felon les apparences, ſe palfera
dans l'Eglife des Chartreux ..
M. le Cardinal de la Trémoïlle a fait
deffenfes à tous les Expeditionaires de dé
mander aucune diminution où gratis pour
qui que ce foit. Cette Eminence n'en
agir ainfi
que parce qu'elle fçait pofitivement
que le Sacré College êtoit dans la refolution
de n'accorder aucune grace fur cetarticle
.
Par la Préconifation de ce Cardinal Miniftre
DE MAY.
165
niftre à l'Archevêché de Cambrai , l'Evê
ché de Bayeux vacquera, ipfo facto . Il avoir
ordre de n'en point envoyer la démiffion .
Le faint Pere fe porte à merveille ; il
pourra bien ence renouveller le Sacré
College :Voilà déja s Chapeaux vacans . Le
bruit de Rome êtoit qu'il alloit faire la pro
motion des Couronnes ; cela eft faux ; il
attendra au moins deux autres Chapeaux.
Le Cardinal Gualtierio partit le 4. pour
aller à Urbin voir le Prétendant ; il ne reviendra
à Rome qu'à la faine- Pierre .
Le13 . du mois paffé, le Duc de Gravina
de la Maifon des Urfins , prit poffeffion des
'honneurs du Solio : On ne fçait encore files
prétentions duConêtable auront lieu; celuici
prétend qu'il doit avoir rang dans les
'fonctions públiques , comme Princeps de
Solio ; c'est- à- dire y avoir la preféance & la
main. La Congrégation n'a encore rien décidé
, mais , il y a bien de l'apparence qu'on
s'en tiendra à l'alternative , comme il avoit
êté reglé par Alexandre VII.Le Connêtable
s'eft retiré fort mécontent dans une de fes
Terres. Son Compétiteur le Duc de Gravina
époufa le même jour la jeune Princeffe
Rufpoli.
Le 26 le Cardinal Acquaviva ûr enfin
audience du Pape ; il y avoir plus de 3. Semaines
que C. E. la demandoit à S. S. fans
qu'il ût pû l'obtenir.
May 1718 .
770 LE MERCURE
"
l'on
3
A Naples , le 9 May.
·
A confternation va toujours en augmen.
LA
tant dans cette Ville ; depuis furtout
que y a eſté informé , que la plupart
des Bâtimens Efpagnols eftoient arrivés à
Meffine & à Cagliari , où ils avoient déja
transporté prés de 17000 hommes : Que
fera - ce donc quand le refte du grand Convoy
qui eft à Barcelone , & qui eft attendu
inceffamment dans un de ces Ports , aura
joint Sur cette nouvelle , le Vice Roy a
envoyé le des ordres aux Commandans
des Regimens Allemands qui font arrivés
depuis peu à Capouë & à Manfredonia,
de s'avancer en diligence avec ces Troupes
vers cette Capitale , afin de maintenir dans
la crainte & dans l'obéiffance de l'Empereur
les peuples qui commencent à fe mutiner :
En effet le 21 du paffe , il y avoit û une
efpéçe de fédition à l'occafion de ce qu'on
vouloir tranfporter à Gaete , à Capouë & à
Manfredonia plufieurs des Principaux
Bourgeois & Habitans de cette Ville , que
le Vice- Roy avoit fait arrêter comme gens
fufpects à l'Etat & au Gouvernement : Il en a
fait enfermer un grand nombre dans les
Forts & Châteaux de l'Oeuf , de S. Elme
& autres où il y en avoit de détenus fort
étroitement depuis plus de 18 mois . Le 27 ,
ily ût des ordres donnés pour défarmer les
DEMA Y. 171
Habitans ; mais , on n'ofa point pouffer les
chofes à la rigueur ; la populace paroiffant
dans la réfolution de fe porter à la derniere
extrémité , plûtot que de fouffrir cet affront
.
A Gênes , le 15 May.
M
Onfieur le Marquis de Saint Philippe
, chargé des affaires du Roy
d'Efpagne auprés de cette République ,
a û ordre de rendre à Madame la Princeffe
des Vrfins une Lettre du . Cardinal Albéroni
, par laquelle il l'affûroit que L. M.
C. l'honoroient toujours de leur eftime ,
de leur bienveillance , & de leur prote-
&tion ; & que le Roy lui donnoit toute li
liberté de paffer où elle le jugera à propos.
Cette Eminence lui ajoûte qu'elle avoit
écrit à M. le Cardinal Acquaviva Miniſtre
de S. M. C.à Rome , d'informer cette
Cour de la confidération que celle de Madrid
a pour. cette Princeffe . On juge que
cette Dame choifira Rome pour fon féjour.
A peine ûr elle reçû certe agréable
nouvelle , qu'elle la rendit publique : Elle
affifta à un Bal qui fe donnoit le même
jour 25 du paffé , & on remarqua qu'elle
avoit à fon col un Portrait du Roy d'Ef
pagne enrichi de diamans .
Ona appris par ce même Courier, qu'à fon
départ , le Cardinal Albéroni avoit envoyé
en même tems à 40 Partifans Gens d'af
Pij
172 LE MERCURE
(
faires un Billet , par lequei chacun d'eux
eftoit taxé à proportion de la fortune
qu'il avoit faite , fuivant les Mémoires
qu'il en avoit receus . De plus , il les :
avertit d'eftre exacts à fatisfaire au jour
preferit. Parcette voye abrégée , il épargne
à ces Meffieurs le rigoureux examen d'une
Chambre deJuftice.
Nous venons d'apprendre des Frontićres
de cet Etat, que le 6. un corps de Troupes
Allemandes d'environ 4000 hommes,
İa plûpart Dragons , eftoient venus camper
fur les Confins de nos dépendances.
Jufqu'à préfent ils n'ont fait aucune tentative.
Cette République perfévére toujours
dans la réfolution de leur difputer
les défilez & les Gorges qui font non feulement
bien retranchées , mais encore ,
gardées par des Troupes de l'Etat .
Une femme née au Ryo Janeyro , nom
mée Dona Maria Urfula , ayant déſerté
1: Maifon de fon pere à l'âge de 18 ans ,
fe déguifa en jeune homme , s'embarqua
& vint en Portugal fous le nom de Conto
Carlofo . En 1700 , elle paffa aux Indes
Orientales en qualité de Soldat. Elle fe
fignala en plufieurs aecafions ; entr'autres ,
à la prife d'Ambona où elle monta la
premiere à l'affaut , ainfi qu'à la deffenfe
de Chaul. Le Roy en ayant cité informé
, l'a gratifiée d'une penfion fur la Dožia
DE MAY * 75
ne de Goa , & lui a donné la joüiflance
du paffage de Pangin pendant fix ans .
L'infant Don Antonio eft incommodé
depuis quelque tems , & a û divers accez
de Fiévre .
S'il faut s'en rapporter au Maître d'un
Bâtiment qui vient d'entrer dans ce Port ,
il y a un révolte générale dans tout le
Roïaume de Naples. On attend les particularitez
& la confirmation de cette nouvelle.
On dit ici que les Vénitiens ont fait
fecrettement leur Paix avec le Turc ; ce
qui fait qu'ils négligent fi fort leur armement
.
CE
A Turin , le 20 May,
Ette Cour a envoyé des dépéches à
tous les Commandans des principales.
Villes & Ports de Mer de Sicile , pour qu'ils
ûffent à relever les vieilles Troupes Piedmontoifes
& Siciliennes , depuis Meffine ,
jufqu'à Sparevento , & à les remplacer par de
nouvelles. Les mêmes Commandans ont ordres
de les faire embarquer fur la grande
Flote qui doit mettre inceffamment à la
voile , pour exécuter quelque entrepriſe
d'importance dont on ne révèle pas le mi
tére. Cette Flote eft compofée de plus
200 voiles , & pourvue pour fix mois de
toures fortes de Provifions & munitions
avec un bon Corps de Troupes de débar
quement,
Piij.
174 LE MERCURE
SUPLEMENT
AUX NOUVELLES PRECEDENTES .
De Bâle le to May.
N confirme que les Cantons de Zurich
& de Berne avoient reçû une Lettre
de Vienne , par laquelle on leur reprochoit
d'opprimer une Ville Impériale , ( fçavoir ,
celle de S. Gall ) & non celle de Conftance.
Ces deux Cantons paroiffent fort offenfés de
cette accufation. La Régence de Zurick tint
les de ce mois un grand Confeil , pour délibérer
fur la maniere dont on répondroit à
cetteLettre. On nomma-diversCommiffaires.
pour dreffer cette réponse. Les Députez de
Zurich & de Bern arrivérent le 6 ici , pour renoüer
leurs Conférences avec ceux de l'Abbé
de S. Gall , & tâcher de terminer les
différens dont on a fi fouvent parlé .
On mande de Paffarovitz du 4 May ,
que les Mouches dont les Gazettes ont fait
mention , continuent à y caufer la défolation
: Qu'outre un grand nombre de Cheyaux
de la Cavalerie Allemande , & de Boeufs
qui font morts des picqures de ces Infectes
, beaucoup de perfonnes en eftoient fort
incommodées : Elles n'ont cependant pas
empêché que soo Janniffaires , qui ont fervis
d'efcorte aux Ambaffadeurs Plenipotentiaires
de la Porte , ne foient entrés dans
Paffarovitz,, lieu du Congrez , où ces derDE
MAY
175
niers font attendus à tout moment avec M.
de Colliers Miniftre Médiateur de Hollande.
M. de Talleman fecond Miniftre Plenipotentiaire
de S. M. I. & M. de Fleischman
troifiéme Miniftre Plenipotentiaire , font
auffi prêts à s'y rendre. Malgré les difpofitions
à la Paix , les Troupes y font en
mouvement de part & d'autre ; les Turcs
furtout le mettent en Corps , craignant
que les nôtres ne faffent l'ouverture de la
Campagne par un Siége ou par une invafion
dans leur Pays.
Le mot de la premiere Enigme du mois
paffe , êtoit la Plume ; & celui de la feconde
, l'Enigme.
ENIGM E.
JE feve àcelui quiferevert
Vetu de rouge ou de vert ,
Ou de couleur éteinte , on de couleur bril
lante :
Devinés - moi par le Maistre que j'ai .
Onm'êléve pour lui,tant bonne que méchante :
En quittantpere & mere, il m'apele fatante;
Parfois me met en croupe , en habit négligé ;
Parfois fiere & guindée , en Doïaigne eſpagnole
,
Etalant mon Vertugadin ,
J'attens le retour de mon Drole ;
P' iiij
A
176
LE
MERCURE
S
Qui venant coucher dans mon fein
A pour cela frifé la corde.
Ans
AUTRE.-
moy,que feroit l'Homme ? rien ::
Tout au plus , pourriture . ¡mmondice
;
Şon fort dépend de mon caprice
Je fuis fon ame & Son foutien.
Tantôt foible à l'excés , tantôt fort comme
quatre ,
Je vais tantôt le trot & tantôt doucement :
Mon grand naturel eft de battre ,
Auffi,je bats à tout moment. Auſſi ,
En des temps je bats fort , &j'étourdis mon
homme;
C'est bien pis quand je ne bats pas :
Je l'accable . il languit , lorsqu'un peufort"
je bats ,
Mais,mon Repos eft un coup qui l'affomme.
R
XXKY
No
CHANSON.
O", je n'irai plus , difoit Lifette
Avec le beau Mirtil fous l'Ormeau ,
Loin du Hame an
Econterfeulette
DE MA Y. 177
La plainte indifcrette
De fon Chalumeau.
Je crains trop de m'y laiffer furprendre ::
Souvent un air tendre
Nous enfait entendre
Bien plus qu'il n'enfaut :
L'Amour s'en mêle ,
Et prend le défaut .
SUITE
Des Caracteres de M. de Marivaux.
Vousvoulés que je vous parle des
beaux Efprits de Paris, Madame : La
matiere eft fine ; & bien m'en prend d'avoir
un zéle d'obéïffance qui m'étourdit fur les
difficultez du . Sujet . Foferai donc obéir ,
mais obfervez , s'il vous plaît , Madame ,
qu'ici , tout mon devoir eft d'ofer , & point.
de reuffir ; à moins qu'il ne foit vrai , comme
on dit , que l'amour donne de l'efprit :
Nous fçaurons bientôt ce qu'il en faut croire;
car, je vais éprouver le proverbe , comme
partie capable , s'ilen fûr jamais .
Paris fourmille de beau Efprits : Il n'y
en eut jamais tant ; mais , il en eft d'eux à
peu prés , comme d'une armée ; il y a peu
d'Officiers généreaux , beaucoup d'Officiers
Subalternes , un nombie infini de Soldats..
178 LE MERCURE
J'appelle Officiers généraux , les Auteurs
qu'en fait d'ouvrages de goût , le
public avoie pour excellens .
Aprés eux , viennent les Grands Médioeres
dans le même genre de travail , & que
j'appellerai les premiers des Officiers Subalternes.
Imaginez vous , Madame , un efpace
entre l'excellent & le médiocre ; c'eſt celui
qu'ils occupent . Leurs idées font intermediaires
; ce n'eft pas que ce milieu qu'ils
tiennent , foit fenti de tout le monde ; il
n'appartient qu'au Lecteur excellent luimême
, de les y voir ; & leur Caractére
d'efprits générallement parlant , leur fait
tour à tour , & trop de tort , & trop d'honneur
: Trop de tort , parce que bien des gens
machinallement connoiffeurs du beau , ne
fe fentant pas affés frappés du ton de leurs
idées , les confondent avec les médiocres :
Trop d'honneur , parce que bien des gens
auffi , n'ayant qu'un goût peu fûr ,peu décifif,
les jugent excellens fur la foy du
peu de
plaifir qu'ils prennent à la lecture de leurs -
ouvrages .
*
Aprés eux , font les Médiocres , comme
les moindres des Officiers Subalterness
gens , dont le lent eft de fixer avec ordre
fur du papier , un certain genre d'idées raifonnables
, mais communes , qui fuffifent
pour le commerce & la conduite des honnêtes
gens entr'eux; & par là fi familieres ,
DE MAY. 179
qu'elles ne méritent pas d'être expreffement
offertes à la curiofité du lecteur un
peu délicat .
Difons un mot en paffant , des Efprits
du plus bas rang : Ce font ces Auteurs audeffous
du médiocre ; gens fi miférables ,
que c'eft fortune à eux de fixer même une
idée commune dans fon degré de force &
de justeffe ,
Tax
Un fi petit talent d'efprit ne vaut pas
dépenfe d'une plus grande analyfe. Qu'il
vous fuffife de fçavoir , Madame , que ces
Meffieurs n'ont point de nom ; qu'on ne
connoît chacun d'eux , ny par la chutte ny
par le fuccés particulier de leurs ouvrages .
Fuffe par la chutte : Ce feroit toujours être
connu par quelque chofe . Un Médiocre
compofe - t-il ? S'il tombe , du moins diton
; un tel est tombé , comme on dit , un
tel Officier a efté tué ; mais à l'égard de
ces derniers , on fçait en gros , que mille
de leurs productions paroiffent & ne vallent
rien ; c'eft comme un Bataillon qui fe
préfente , & que le moufquet fait tomber.
Qui eft-ce qui s'avifera de demander le
non des Soldats morts ?
Il y a d'autres Auteurs encore que nous
mettrons , fi vous voulez , au rang des
beaux Efprits : Ce font les Traducteurs ;
ils fçavent les Langues fçavantes , & reffufcitent
l'efprit des Anciens , qui , difentils
, vaut cent fois mieux que l'efprit des
180 LE MERCURE
Modernes : Du moins , faut -il avouer qu'ils
le croient de bonne-foy ; puifque nous ne
voyons pas qu'ils s'eftiment affez pour
penfer par eux - mêmes . C'eft agir conféquement
à leur principe .
Je vous aurois parlé plûtôt d'une autre
forte d'Auteurs , fi je n'avois jugé qu'ils
tiendroient à injure de fe voir au rang de
ceux qu'on appelle beaux Efprits : Ce font
les Philofophes & les Geomêtres . J'ai quelquefois
penfé au peu de cas que ces Meffieurs
la femblent faire des productions
de fentiment & de goût ; auffi bien qu'à
la diſtinction avantageufe que le publis
fait d'eux.
Un Gromêtre , difois-je , eft un homme
qui cherche pefamment & pas à pas , les
proportions que plufieurs lignes diverfement
tracées , ont enfemble.
Si celui qui fçait l'art de trouver ces
proportions , en demeure là ; s'il ne fent
les applications délicates de fes principes ;
s'il ne voit l'ufage détourné qu'il en peut ,
& qu'on en doit faire en tout exercice d'efprit
, il eft en verité bien peu de choſe.
Le bel Efprit , il eft vrai , ne s'eft pas
fait de la Geometrie une Science ifolée ;
il n'eft point Geomêtre ouvrier , c'est un
Architecte né , qui méditant un édifice , le
voit s'élever à fes yeux dans toutes fes parties
differentes ; il en mefure l'effet total
DE MA Y. 181
parun railonnement imperceptible & comme
fans progrés , qui,pour le Geomêtre, contiendroit
la valeur de mille raisonnemens
lentement fucceffifs. Le bel Efprit en un
mot, eft doué d'une avantageufe conformation
d'organe , de laquelle réfulte dans l'ame
un fentiment arrangé des impreffions qui la
frappent : Il eft entre les organes &fon ef
prit, d'heureux accords qui lui forment une
maniere de penfer , dont l'érenduë , l'évidence
, & la chaleur font un corps ; c'eft
trois , réduit en un ; je ne dis pas qu'il ait
chacune de ces qualitez dans la totalité
de leur force ; un fi grand bien eft audeffus
de l'homme , mais il en a ce qu'il faut pour
voller à une ſphere d'idées , dont non - feulement
les raports , mais la fimple veüe
paffe le Geomêtre .
-
A l'égard des Philofophes , la Nature"
& fes principaux effets ne font il pas le
noceud-gordien pour eux ? Nous fommesnous
à nous mêmes moins Enigmes , qu'il
y a quatre mille ans ? Qu'a pu penfer fur
l'homme un Philofophe , qu'un bel efprit
excellent ne puiffe nous dire , & plus ingenieufement
, & par des préceptes plus accommodez
à nos façons non refléchies de
connoître & de fentir ? A entendre f.ftueu-
Sement prononcer le nom de Philofophe ,
qui ne croiroit que fon étude eft d'un autre
gente que celle du be ! efprit ? L'homme
pour l'ordinaire, eft cependant leur fujet
182 LE MERCURE
1
commun. En quoi different - ils donc ? C'eft
que l'un traitre ce fujet dans un Poëme ,
dans uneOde ; l'autre le traitte dans un corps
de raifonnement qu'on appelle fiftême :
L'un gliffe l'inftruction à la faveur du fentiment
; c'eft un Maître careffant qui vous
fait des leçons utiles , mais intereffantes ;
l'autre eft un Pédaguogue qui vous régente
durement & dans un trifte filence.
Pourquoi donc penfe - t- on plus refpectueufement
du Philofophe que du bel Ef
prit ? Ne feroit- ce pas que le Philofophe
au fiftême , nous propofant une connoiffance
expreffe de nous mêmes , nous fait
penfer que nous fommes difficiles à comprendre
, & fans doute importans ; au lieu
que le Philofophe du Poëme ou de l'Ode ,
femble ne nous expofer à nos propres yeux,
que pour nous divertir : Ce deffein là ne
nous fait pas tant d'honneur.
Pardon , Madame , fi ceci m'a conduit
un peu loin : Ce que j'ai dit , eft une idée
que j'avois depuis long-tems dans l'efprit ,
& qui a trouvé jour. Revenons à nos Auteurs.
Je fçai que vous aimez à raifonner ;
je vais tâcher de vous fervir à vôtre goût.
L'amour propre eft à peu prés à l'efprit ,
ce qu'eft la forme à la matiere . L'un fuppofe
l'autre . Tout efprit a donc de l'amour
propre , comme toute portion de matiere
a fa forme : De même auffi que toute portion
de matiere eft pliable à une forme
DE MAY.-
པ
18
plus ou moins fine & variée , fuivant qu'elle
et plus ou moins fine & délicate ellemême
; de même encore , nôtre amour
propre eft-il plus ou moins fubtil , fuivant
que notre efprit a lui -même plus ou moins
de fineſſe .
Ces principes établis, concluons que l'Auteur
excellent eft de tous les Auteurs celui
dont l'amour propre doit être le plus
fubtil .
Tâchons d'en développer le jeu . Tout
homme vraiment fuperieur a fentiment de
fa fuperiorité. Il a les yeux bons , il voit
incontestablement ce qu'il eft ; or , il fe
complaît à fe voir , il s'eftime ; voilà le
début de fon amour propre ; il veut des
témoins de fes avantages : En voilà le progrez.
Il veut des témoins fans faveur , naïfs ,
irréprochables , portant témoignage avec
un étonnement qui les décele inferieurs ;
il veut mettre leur propre orgueil en défaut
il eft bon juge des moindres expreffions
de confufion qui échappent à cet orgueil
; il apprécie un gefte , le filence même
: Voilà la fineffe de l'amour propre excellent.
Mais , obfervez , Madame , que
cet amour propre eft à fon dernier période ,
quand avec l'art de ces appréciations dont
j'ai parlé , il joint encore l'art de dérober
fes inquiétudes fuperbes & de jouir de fes
découvertes , fans paroître y avoir tâché.
Infinuer qu'il eft bonnement , innocem-
;
784
+
LE MERC
ment fuperieur , efcamoter à ceux qu'il
furpaffe jufqu á la trifte confolation de
I appeller vain ; voilà le nec plus ultra de
l'orgueil d'Auteur.
Nous poursuivrons le reste une autrefois
Madame : Il vous divertira.
D
MORTS.
Ame Louife Henriette de Bailleul ,
Epoule de Mre Pierre de Geneft , Marquis
du Repaire , Gouverneur du Chafteru
Trompette,y mourut le 24 Avril 1718 : Elle
eftoit fille de Mre Charles de Bailleul , Seigneur
du Perray & du Pleffis- Briard , Grand
Louvetier de France , mort en 1655 , dort
les Ancêtres & la postérité font rapportez
dans le P. Anfelme & Moréti.
Dame Marie Crevon , Epouſe de Philipe
le Févre , Ecuyer , Confeiller du Roy , Intendant
& Controlleur général de l'Argenterie
& affaires de la Chambre de Sa Majef
té , mourut le 27 Avril.
Dame Marie Françoiſe le Févre ſa fille
Epoufe de Mcffire Philippe de la Vieuville,
Seigneur de Nandy , grand Audiencier de
France , mourut le 2 May.
Dame Marie Paffart , veuve de Meffire
Georges de Broffin , Marquis de Meré ,
Meftre de Camp d'un Régiment de Cavalerie
, mourut le 29 Avril,
Lame Marie Elifabeth de Roche - chouart
Mortem r
DE MAY. 185
\
Mortemar , Dame d'Atours de S. A. R.
Madame la Ducheffe d'Orleans , Epoufe de
Meffire Jofeph- François de la Croix , Marquis
d
de Caftries, Baron des Etats de Langue
doc , Lieutenant de Roy dans la même Pro
vince , Gouverneur de la Ville & Citadelle
de Montpellier , Sénéchal de ladite Ville ,
Maréchal des Camps & Armées du Roy',› ,
& Chevalier d'Honneur de S. A. R. Madame
la Ducheffe d'Orleans , mourut le 4
May agée de 55 ans : Les Ancêtres de ces
deux Maifons font rapportez dans le Pere:
Anfelme & Moréri..
Dame Marie Gabrielle le Tillier , veuve :
de Meffire Agéfilas François de Groffoles ,
Comte de Flamarins , mourut les . May
Marie Beatrix- Eleonore d'Efte , fille
d'Alfonce IV.du nom ,Duc de Modéne & de:
Reggio , & de Laure Martinozzi , née le
5 Octobre 1658 , & qui avoit époufé en 1673 ;
Jacques Stuart , Duc d'Yorck , puis Roy
de la Grande Bretagne II . du nom , aprés :
la mort de Charles II . fon frere , mourut
à S. Germain en Laye , le 7 May en la 60°:
année.
› Meffire Louis de Vienne , Chevalier Sei--
gneur de Gérandot mourut fans Alliance le-
9 May agé de 27 ans . M. de Vienne Con
feiller de la Grand Chambre fon pere, avoit
époufé Dame Marguerite Charlotte de
Clérembaut , morte en Février 1694 , dont
ila cu M. de Géraudot qui vient de mourir ,
136 LE MERCURE
& Dlle Charlotte- Elifabeth de Vienne qui
a époulé le 3 Février 1711, Meffire Charles-
Jean Baptifte Fleuriau , Seigneur de Morville
, Confeiller au Parlement , puis Procureur
Général du Grand Confeil, & nommé
depuis peu Ambaffadeur en Hollande.
Meffire Louis Gangnot , Chevalier Seigneur
d'Arzillieres , Maître d'Hôtel ordin..
du Roy , mourut le 11 May.
Pierre. Antoine Heiffen , Ecuyer , ' Secretaire
général des Dragons de France , mourut
le 18 May, laiffant une fille mariée à M.
du Port Confeiller au Parlement .
Mr Alexandre . Armand , Chevalier de
l'Ordre de faint Louis , Gouverneur des
Villes & Châteaux de Honfleur , Pontl'Evêque
, & Pays d'Ange , mourut le 21
May.
Mre Pierre Hennequin , Chevalier Marquis
de Frefnes, mourut le 22. May.
Mre Claude ie Rebours , Chevalier Seide
faint Mard gneur & autres lieux , Confeiller
d'honneur au Parlement , décéda le
14. de ce mois âgé de 78. ans ; il a laiffé
deux enfans Jean - Baptifte Augufte le Rebours
, Chevalier Seigneur de faint Mard ,
Confeiller au Parlement , & Dame Marie-
Jeanne le Rebours , Epoufe de Mre Jean-
Baptifte Roullier , Seigneur de Fontaines ,
Marly & autres lieux , Mre des Req.ordin..
Voyés M. Blanchard , histoire des Préfid ..
Mre Antoine- Bernard de Maffol , CheDEMA
Y.. 187
valier Seigneur de Montmoyen , Hyerce
& Grandbois , Préfident en la Chambre
des Comptes de Dijon , eft mort le 29 .
Avril 1718 âgé de 88. ans ; il a exercé cette
charge 37. années , pendant plufieurs defquelles
, il a fait les fonctions de premier
Préfid.de la Chambre des Comp.deDijon.
Me Jacques du Mont Avocat au Parlement
de Paris , qui s'eft rendu fi célébre :
dans la plaidoitie , aprés avoir exercé fa
profeffion pendant prés de cinquante années
avec autant de droiture , de desin--
tereffement que d'éloquence , & s'être at--
tiré l'eftime univerfelle de tous les Sçavans
, jufqu'au point même qu'il avoit efté
furnommé l'Aigle du Palais , eft décédé le :
mois de Mars dernier , âgé de 73. ans.
M. Gafpard Abeille , un des 40. de l'Academie
Françoife , mourut le 22. du mêsme
mois ..
電動
JOURNAL DE PARIS.
RENTREE DES ACADEMIES..
démies :
Onfieur le Cardinal de Polignac 2
préfidé cette année aux deux Aca-
L'Académie des Belles- Lettres rentra
le 26 du mois paffe.
Qij
188 LE MERCURE
M. l'Abbé Boutard ouvrit la Scéance ,.
par la lecture d'une Ode latine qu'il avoit
compofée fur la Gallerie de ME le Duc
Régent, peinte par M. Coypel.
M. de Boze lût enfuite une Differtation
de M. l'Abbé Fraguier , fur la Gallerie
de Vertés. L'Auteur entre dans le détail
des Morceaux les plus précieux qui compofoient
ce Cabinet , enrichi des dépouilles .
de plufieurs Provinces & Villes.
Le fujet de la troifiéme lecture fut une
Hiftoire du Berger Daphnis. Ce Difcours
a paru d'autant plus intéreffant , que:
l'Auteur y a raffemblé les différentes particularitez
qui compofent la vie de ce fa--
meux Berger , à qui l'on attribue la gloire
d'avoir donné des régles à la Poefie Paf
torale. Par toutes les curieufes recherches
que l'Académicien a fait entrer dans
fon Mémoire ; il a répandu un grand jour
fur les endroits des Poëtes où il en eft
parlé.
M. l'Abbé Sevin finit la Séance par une
Differtation qui avoit pour titre : Recherchesfur
l'Hiftoire de la Vie & Ouvrages de
Nicolas de Damas Favori d'Hérode .
L'Académie Royale des Sciences fit.
fon ouverture ordinaire , le Mercredy d'aprés
la Semaine de Pâques, 27 Avril . M.
de Fontenelle lût d'abord un Eloge de M.
Ofanam , qui répondit à l'opinion que
l'on a de M. de Fontenelle , & augmenta .
DE MAY. 189%
celle qu'on avoit eûe de M. Ofanama
Aprés cette lecture , le R. P. Sébastien
Truchet , fameux par fon intelligence dans
les Méchaniques , apporta les oreilles artificielles
qu'il a inventées , pour remédier
non à la privation , mais à la foibleffe de
P'ouïe, comme les lunettes remédient , non
à la privation , mais à la foibleffe de la
vûë. C'eft fur cet exemple , ou cette comparaifon
des Lunettes,que le R. P. Sébastien
s'eft appuyé dans fes recherches ou fes
études , par rapport aux oreilles artificielles
. Comme le verre des Lunettes pofé fur
les yeux,répare le vice du Criftallin altéré
dans les Vieillards , il a penfé qu'unTympan
artificiel, pofé fur l'oreille, répareroit le vice
du Tympan naturel altéré dans les perfones.
fourdes. Entre toutes les peaux qu'on peut
employer à cet effet , le P. Sébastien n'en
a point trouvé de plus propre , que la bodruche
qui fe tire d'un boyau de boeuf ,
& dont on fe fert , pour mettre des feuilles
d'or battu que l'on veut battre encore.
Cette peau fe tend fur une bande ova+
de ou circulaire , comme fur le bord de la
caiffe d'un tambour ; de forte que l'oreille
artificielle , & l'oreille naturelle forment
enfemble le tambour entier. Le Tympan
artificiel reprefente la peau de batterie ,
le corps & le creux de l'oreille eft comme
la caifle & le creux du tambour ; enfin ,
le Tympan naturel tient lieu de la peau
190 LEMER CURE
de timbre . Voilà le principe de l'Invention
& l'effentiel de l'exécution : Mais , il eft
impoffible d'expofer ici toutes les fmeffes
qui font entrées dans la compofition de
de la boere entiere . Je l'appelle une boëte,
parce qu'en effet , le Tympan artificiel eft:
recouvert d'une efpéce de couvercle convéxe
, dont l'ouverture eft en face de celui
qui parle , ce qui épargne l'affujettif
fement de chercher l'oreille de celui à qui
l'on veut parler . Je n'omettrai pas de dire
ici que dans les boëtes que le P. Sébaſtien
apporta à l'Affemblée,il y avoit au deffous
du Tympan , un entonnoir qui s'infinuoit
dans l'oreille à l'imitation des corners dont :
lės perfonnes fourdes fe font fervies juſqu'à
préfent : Mais il a penfé depuis , que
les cavitez de l'oreille n'êtoient pas inutiles
à l'organe ; & qu'ainfi , il ne falloit
point les engager par un entonnoir. Il a
donc réduit fa Machine à une boëte pu- ~
rement extérieure , & d'une fimplicité merveilleufe
. Les deux boeres feront attachéesl'une
à l'autre , & appliquées für les deux
oreilles par un demi - cercle de métail à
reffort , qui paffera derriere la tête ſous
la pertuque ou fous la coëffure , qui :
eacheront prefque entierement les boëres
mêmes. On en aura auffi qui le tiendront
à la main , & qui ferviront à ceux qui n'ont
qu'une oreille malade , ou lorfqu'on n'a
befoin d'entendre que d'une oreille. II
"
M
DE MAY 7984
faudra au refte . choifir les oreilles artificelles
, comme les lunettes, en les effayant ;
car , comme il y a des verres de différentes
forces , le R. P. Sebaftien a fait aufli
des Tympans de différente étenduë , &
qui auront ainfi un rapport plus grand ou
plus petit avec le Tympan naturel ; & par
conféquent , un effet proportionné aux
différens dégrez de furdité .
Il y a deja du tems que la véritable
Science toujours claire & toujours fimple
,a écarté les voiles dont l'ignorance faftueufe
avoit couvert la Chymie : Mais , le
Mémoire de M. Geoffroy le cadet , fit comprendre
à quel point d'utilité fenfible on
peut la porter. Il propofa une Méthode :
aifée pour découvrir fur le champ & avec.
précifion la qualité des eaux de vie . Le
grand commerce qui s'en fait en plufieurs.
Provinces de France & desPais étrangers , a
déja fait inventer deux épreuves imparfaites
& équivoques , auxquelles les Marchands
fetiennent , comme eftant plus courtes &
plus commodes que la diftillation qui ne
convient qu'aux gens de l'Art. L'une de
ces Epreuves s'appelle l'Eprouvete , & l'autre
eft l'Effay par l'huile. L'Eprouvere
eft une petite fiole en forme de fufeau ,
dans laquelle on agire de l'Eau de vie ,
pour choisir celle qui donnera le moins de
bulles , & dont les bulles dureront plus
long- tems. Cette premiere épreuve, quel
119221
LE MERCURE
qu'elle foit pour une pratique groffiere ,
ne mérite pas nôtre attention . L'effay par
l'huile fe fait en obfervant, quelle eft l'Eau
de vie dans laquelle l'huile defcend le plus
vîte : C'est la meilleure , en ce qu'elle
approche le plus de l'efprit de Vin où l'hui
le fe précipite tout d'un coup . Cette feconde
Epreuve eft plus philyque : Mais ,
elle ne donne que la comparaifon d'une
Eau- de- vie à l'autre . Voici , pour ainfi
dire , quelque chofe d'abfolu , " d'auffi aifé
, & de bien plus exact . Ce qui empêche
l'Eau- de - vie d'eftre une liqueur tos
talement fpiritueufe & inflammable , c'eft:
le flegme qui s'y trouve encore engagé.
Si donc on pouvoit avoir la mefure de ce
flegme dans chaque Eau de vie , on auroit
la jufte valeur de chacune.M.Geoffroy vient
à bout de prendre cette mefure dans un inf
tant: Il a un petit vafe cylindrique, de deux
pouces de hauteur & de diamètre : Ily verfe
de l'eau de vie jufqu'à ce qu'elle arrive
à 16. lignes mefurées par une petite regle
d'argent comme le vafe , & graduée par lis
gnes & par demies- lignes : Il a même un
petit tuyau ouvert par le haut & percé par
le bas , qui lui fert de pompe pour tirer do
la liqueur ce qui pafferoit 16 lignes . Cela
êtant fait, il allume l'eau de vie , en échauffant
le vafe en même tems , fans quoi l'on
fait qu'elle auroit peine à prendre feu : La
flamme emporte l'efprit . Ainsi , ce qui ref
i
tex
DE MAY.
193
te quand elle a ceffé , eft le flegme . S'il
n'en refte que 8. lignes , l'eau de vie eft
bonne & marchande ; s'il n'en refte que 4 ,
c'eft de l'eau de vie double : Mais s'il
en refte plus de 8 , l'eau de vie eft foible ,
& s'altereroit dans un long tranfport . Il
faut de plus que le goût du flegme refté
ne foit pas defagreable : diftinction de qualité
que cette épreuve feule , & préférablement
aux deux autres , ajoûte à la me
fure de quantité qu'elle peut auffi donner
feule. Il feroit à fouhaiter que nous euffions
ici affés de place , pour raporter les
experiences fines & curieufes que M.Geuffroy
a faites fur l'efprit de vin L'épreuve
précédente ne laifferoit pas , aprés la déflagration
de cet efprit , une feule goûre de
flegme dans le vafe; & l'on n'y appercevroit
auplus , qu'une petite tache d'humidité qui
même fe diffiperoit en un inftant, & c'eſt là
l'épreuve courante du bon efprit de vin à laquelle
M. Geoffroy n'ajoute rien : Mais par
raport à la Chymie , il affura que de deux
efprits de vin , qui , par l'analyfe ordinaire
, paroiffoient également & parfaitement
rectifiés , l'un avoit donné 8. onces de fle- .
gme fur 16, & l'autre 1o . par les épreuves
nouvelles, auxquelles il les avoit mis. Il eft.
même allé jufqu'à tirer 8. onces de flegme ,
de 10 onces d'un efprit de vin,rectifié mêpe
par des opérations trés fingulieres , & qu'on
n'a point encore pratiquées. Ai fi comme
May 1718.
R
194 LE MERCURE
" que de grands Phyficiens ont dit
que les
corps les plus pefans êtant traverfés d'une
infinité de pores , on ne fçauroit croire
combien peu de place occupe leur matiére
propre dans l'efpace que remplit leur circon
tence vifible : On peut dire auffi , que
les liqueurs les plus fpiritueufes êrant chargées
d'un flegme que tout l'art de la Chymie
n'en peut féparer , on ne fçauroit croire
combien peu elles contiennent de cet efprit
propre ou de ce pur efprit qui dans les
effais communs paroît compofer toute leur
fubftance.
Le Mémoire de M. de Reaumur , fur
les Riviéres du Royaume qui roulent des
pailleres d'or , demanderoit un plus long
extrait que les deux autres , & par le dérail
de la matiere , & par l'interêt que la
plupart des lecteurs y pouroient prendre.
Cependant , comme il fe trouva le dernier
dans l'ordre des lectures . nous l'abregerons
encore plus que les deux autres . Il y a
en France huit Rivieres qui roulent de l'or;
le Rhin , le Rhône , le Doux , la Garonne
; la Ceze & le Gardon , deux petites Ri-.
vières qui prenent leur fource dans les Cevennes
, l'Ariége au Pays de Foix ; fon nom
même dérivé d'Aur géra , indique cette
proprieté , quoiqu'elle emprunte la plus
grande partie de fes pailleres des ruiffeaux
de Ferriet & de Bénaques : Enfin, le Salat
qui piend , comme l'Ariége , fa fource dans
DE MAY.
195
les Pyrenées, & qui paffe par le Comté de
Conferans . On trouveroit dans les Auteurs
quelques autres noms , mais M. de Reaumur
qui ne donne encore qu'un effai , s'en
tient à ce qu'il connoît jufqu'à prefent ,
par des Rélations fûres & récentes , fur lef
quelles mêmes il fait un détail exact des
differentes maniéres dont on recüeille cespailletes
d'or , du fable de ces differentes
Riviéres. Cet avantage de la France feroit
plus célébre , furtout parmi nous , fi la recolte
de l'or êtoit plus aifée & plus abondante
: Mais il est vrai , que ce qu'on en
fetire , aprés bien des lotions & bien du
tems , ne fert gueres qu'à entretenir les Païfans
qui s'attachent à ce travail , quand celui
de la terre n'eſt pas preffé. Le Magiſtrât
de Strasbourg , par exemple , qui afferme
deux lieues des rivages du Rhin , n'en retire
que 4 ou 5 onces d'or par an Il
ne faut pas croire pourtant que dans le Nouveau
Monde , dont la découverte a fait
abandonner la recherche de l'or par tout.
ailleurs , on n'ait qu'à ramaffer ce précieux
métail . M. Frezier Voyageur fage & éclairé
, nous à apris depuis peu , qu'à Copiapo
au Chily , le poids de cinq milliers
de matiere tirée des Mines les plus riches
ne donne que douze onces d'or, Tout dépend
du travail de l'induftrie . Le Gouvernement
de l'Amérique dont les Originaires
font devenus Efclaves , fournit un
R ij ..
196 LE MERCURE
nombre de Travailleurs que nous n'avons
pas ici : Mais , les François peuvent afpirer
à tout ce qui dépend de l'induftrie. La faveur
& l'attention de Me le Regent pour
toutes les sciences utiles , le foin qu'il
veut bien avoir de faire tenir à Meffieurs
les Interdans , les Mémoires, dreffez par
M. de Reaumur pour la recherche des
curiofitez naturelles de toutes les Provinces
de France , le zéle & l'intelligence avec
laquelle Meffieurs de Bafville , d'Angervilliers
, de la Eriffe & d'Andrezel fe font
acquittés de cette commiffion , ont produit
en particulier le Morceau ou l'effai
dont nous venons de donner l'idée ; & le
Public fçait ce qu'il peut attendre de
l'étendue des connoiffances & de l'exacti
tude des obfervations de M. de Reaumur,
Ceux qui ont entendu la Rélation que M.
l'Abbé Terraffox fait tous les fix mois à
l'Académie des Belles Leteres , de ce qui
s'eft paffé dans l'Académie des Sciences,
n'auront pas de peine à reconnaître ici sa
庭
main .
"
La Reine d'Efpagne accoucha le 31 Mars
à 8 heures du matin d'une Infante qui fut
ondoyée , on lui a impofé le nom de
Marie Anne-V ctoire : M. de Cellamar
a donnéà cette occafion ,pendant trois jours,
un magnifique repas à tous les Ambaſſadeurs
aux Minifties Etrangers , aux Grands d'Elpagne,
aux Chevaliers de la Toiton d'or &
DE MAY. 197
à d'autres Seigneurs de la Cour de France.
Le Roy a nommé à l'Evêché de Bayeux M.
P'Abbé de Lorraine ; M. le Cardinal de la
Tremoille qui , en eftoit pourvû , ayant
paffé à l'Archevêché de Cambrai . M.
l'Abbé de Rochebonne Doyen de S Jean
de Lyon , & Aumônier du Roy , a eſté nommé
par S. M. à la Coadjutorerie de l'Evêché
de Carcaffonne , & l'Abbaye de N. D.
-de la Valaffe, Diocefe de Rouen . Ordre
de Citeaux , a efté conférés à M. le Prince
Frédéric.
Ily ût 3 Charges le mois paffé de Gentils-
Hommes ordinaires venduës. M. de
Ménille Gentil- Homme d'Anjou , a cédé
la fienne à M. de la Terrade ; M. Anfelin,
à M. Fouin , & M. de la Terraffe , à M.
Petit. Le prix de ces Charges eft de
50000 livres.
Le 3 , le Roy s'eft déclaré en faveur de
M. le Marquis de Brancas Lieutenant Général
de fes Armées , en le nommant à la
Lieutenance Générale de Provence , vacante
par la mort de M. le Marquis de Simianes.
Elle raporte 27000liv. de rentes ,
fur laquelle il y a un Brevet de retenue des
200000 livres à payer aux héritiers de la
fucceffion de feu M. de Grignan . Le Roy
d'Efpagne Philippes V. a honoré M. le Mar
quis de Brancas qui eft de la Branche aînée
de certe illuftre Maifon , du Collier de l'Ordre
de la Toifon d'or, pour les fervices in-
Rij
198
LE MERCURE
portans qu'il a rendus à cette Couronne
pendant la derniere Guerre , & lui a réfervé
le Gouvernement de Gironne . S. M.
C. conferveces Ordre dans toute fa fplendeur
, par la Qualité de ceux à qui il le
confére.
M. le Duc de Louvigni fils de M. le
Duc de Guiche , reçû en furvivance de Colonel
des Gardes Françoiſes , a efté gratifié
le 4 par Sa Majefté , d'une Penfion de
Sooo livres.
Les , Madame la Marquife de Caftries
Dame d'Atours auprés de Madame la Ducheffe
d'Orleans , eftant morte , cette Prin
ceffe donna le jour même cette Charge à
Madame la Marquife d'Epinay , fille de
Monfieur le Marquis d'O.
Le6 , on fut informé que le Parlement
de Bretagne avoit enrégiftré la Déclaration
des 4. fols pour livres.
Le 7 , la Reine Doüairiere d'Angleterre,
mourut à S. Germain en Laye à 7. heures
36 minutes. Cette pieufe Princeffe reflentit
les premieres atteintes de la Fiévre le jour
de Saint Jacques , dont le feu Roy fon Epoux
portoit le nom. Comme elle refta prelque
toujours à genoux à la Paroiffe pendant
Is Service , & qu'il faifoit une chaleur exceffive,
elle en forti fort fatiguée ; elle prit
un verre d'eau , & alla fe promear enſuite
fur la terraff : du Jardin , d'où elle rentra
une demie heure aprés au Château avec une
DE MAY. 199
•
efpéce de petit friffon. Elle ne laiffa pas de
fouper légerement ; mais , environ une
heure après minuit , la Fiévre fe déclara
& redoubla confidérablement. La Cour
en ayant êté informée le matin , le Roy y
envoya M. Dodart fon premier Médecin
& M. Boudin. Ils la trouvérent trés mal :
Depuis ce jour , jufqu'au fix qu'ils la firent
feigner à la gorge , elle enfla extraordinairement.
On défefpera alors entiérement
de fa guérifon : Elle reçût le foir tous fes
Sacremens aprés s'être confeffée au Pere
Gaillard Jefuîte , qui ne la quitta point jufqu'au
moment qu'elle expira . Sa réfignation
parfaite aux volontés de Dieu , fa charité
continuement agiffante envers les pauvres
Anglois qui s'estoient refugiez anprés
d'elle dans un Royaume Etranger ; fa
conftance inébranlable dans les adverfitez
fucceffivement renaiffantes , dont la plus
grande partie de fa vie a efté cruellement
agitée , une foy des plus vives pour la véritable
Religion , caractérisent cette Reine
en peu de mors , & forment fon éloge.
Cette Princeffe avant fon Mariage , avoit
fortement follicité le Duc de Modéne fon
pere , à lui permettre de s'enfermer
dans un Couvent des Filles de Sainte Marie
; & ce ne fat que par foumiffion à fes
parens , qu'elle épcufa le Duc d'Yorck qui
monta de depuis fur le Trône d'Angleterre,
fous le nom de Jacques II , aprés la mort
Riiij
200 LE MERCURE
de Charles II . fon frere aîné . Elle a
laiffé par fon Teftament à S. M. T. C.
tout ce qui lui eft dû de fon Doüaire & de
fes Penfions en Angleterre . On peut juger
de la douleur.extréme de ces Infortunez
par la perte qu'ils font d'une Maitreffe fi
fécourable , qui leur fervoit à tous de
Mére , & qui agiffoit en cette qualité avec
eux.
Le même jour , M. de Rénol qui commande
les Suiffes de la Garde , & qui eit
du Confeil de la guerre, a obtenu du Roy
une expectative pour la grand'Croix de
faint Louis , à laquelle eit attachée une
penfion de 6000. liv .
Le 8 Merle Duc a nommé M. le Marquis
de Pons , pour Elû de la Nobleſſe aux
Etats de Bourgogne ; ce qui raporte 40000.
liv . par chaque Trienne.
و
Le 9 , on a û nouvelle que de 9 Vaiffeaux
Maloins qui commerçoient dans la Mer
du Sud , fix ont efté furpris & arrêtés comme
Contre- bandiers , le 1. Septembre
de l'année derniere , par 2. Vaiffeaux de
guerre du Roy d'Espagne : L'unêtoit commandé
par le fieur Martinet , & l'autre, par
M. de la Jonquieres , tous deux ci- devant,
Officiers de la Marine de France . Ces 2.
Meffieurs ayant paffé au fervice de l'Eſpagne,
avoient follicité avec tant d'empreffèment
M. le Cardinal Alberoni pour cetre
expedition , qu'ils l'avoient enfin obteDE
M -A Y. 201
nu. Ils ont en effet fi bien reuffi , qu'il ne
leur en eft échapé que 3 , encore ceux ci
n'ont-ils.û le bonheur de fe fauver , que
fur l'avis que leur a donné à propos le fieur
Gorel qui commandoit le Prince des Afturies.
Les 6. Vaiffeaux pris , font le Brillant
, le Poiffon volant , lefaint François ,
le faint Jacques de Nantes , le Fidelle le
Prince des Afturies. Ils ont efté menés à
Callao Port de Lima ; les autres qui ont
gagné le large , font la Princeffe de Par
me , la fainte-Rofe , & la barque de faint
Michel. Tous les Equipages des précedens
ont efté enfermés dans une grande maifon
de Lima. Comme ils étoient refferrés étroitement,
couchés la plupart fur la dure, notris
feulement de pain & d'eau , & qu'on
leur refufoit toutes fortes de fecours, il y en
a û plufieurs qui font morts de miferes,tant
Officiers que Matelots : Enfin , aprés avoir
efté 2. mois dans cet état de fouffrance , on
les a remis en liberté , & on leur a donné
la permiffion de revenir en France ; on
avoit d'abord deffein de leur faire prendre
la route de Panama le long des Terres ;
ils y auroient infailliblement péris , tant ,
parce que le trajet eft fort long . qu'à caufe
que l'air y eft fort mal fain. Aprés plufieurs
Conferences tenues avec le Gouverneur ,
on leur accorda , comme une grace finguliere
, les 2. Vaiffeaux, le Fidelle & le faint
François , moyennant que de gros Négo-
W
%
202 .
LE MERCURE
cians Eſpagnols établis à Lima , donneroient
caution de 130000. Piattres , pour
ces Vaiffeaux que les François s'engageoient
de renvoyer aprés leur retour en
France , au Port du paffage , à 1 1. lieuës
de Bayone.
La nuit du 9. au 10. le Coeur & le Corps
de la Reine Douairiere d'Angleterre furent
tranfportés de faint Germain en Laye ,
pour être mis en dépôt dans une Chapelle .
haute du Monaftere des Réligieufes de
Chaillor , ainfi qu'elle l'avoit demandé
par fon teftament. Quoique certe Princeffe
ût ordonné que l'on ne fit aucune cérémonie
dans le tranfport que l'on feroit de fon
Corps cependant , leRoy fit accompagner
le caroffe de deüil, duMaître des cérémo
nies , d'un exempt , de 24. Gardes , & de
deux Brigadiers de fa Maiſon , d'un Ecu
yer de la petite Ecurie , de 12. Pages de
la grande & petite Ecurie , avec 20. Valets
de pied du Roy qui portoient des flambeaux
Il y avoit quantité de Caroffes des
Princes & Princeffes & 2 , de la petite Ecu-
31
rie . La Cour en portera le deuil 3. femaines.
Le 1 , la Charge de Maître d'Hôtel du
Roy vacante par la mort de M. d'Erziliers ,
tomba au cafuel de Mer le Duc , en qualité
de Grand Maître de la Maifon du Roy :
En voilà 3. de morts depuis 2. ans , qui font
M. le Valeur , M. de Jean de Ville , &
M. d'Erzilliers.
DE MAY. 203
Le 13 M. le Duc cft patti en pofte pour al
ler tenir les Etats de Bourgogne.
Le 14 , la Maréchauffée avec un détachement
des Suiffes, furprit une Troupe d'environ
25 à 30 Faux Sauniers , qui avoient û
l'audace de fe camper à l'entrée de la Foreit
de S. Germain , derriere l'Hôtel de
Noailles , où ils diftribuoient du Sel à qui
vouloit hafarder d'en acheter d'eux. Com .
me ils eftoient bien armés , ayant chacun
cinq à fix coups à tirer , ils fe croyoient en
quelque maniere en fûreté contre les A
chers qui eftoient commandés par M. du
Chevron grand Prevût de l'Armée.
Mais, ceux cy ayant pris un renfort des
Gardes Shiffes , in eftirent tout à coup ces.
Téméraires , entre quatre & cinq heures du
matin , dans le tems qu'ils s'y attendoient
le moins , & qu'ils eftoient tous couchez
fur l'herbe , fans qu'aucun d'eux fût en garde
. On fit une décharge fur ces malhûreux
, & les Suiffes eftant tombés deflus ,
la Bayonnetre au bout du fufil , ils ne leur
donnerent prefque pas le tems de fe deffendre
Cependant, il s'en trouva que quesuns
d'affés défefperés pour faire feu; ce qui
couta la vie à un Suiffe & une bjeffure mortelle
à un autre : Il y ut auffi quelques Archers
de bleffés. A l'égard des Faux- Sauniers
, on en tua quatre , blefla huit , &
l'on en prit autant , qui furent tous amenés
fur les deux heures aprés midy au Fort204
LE MERCURE
:. l'Evêque le refte s'eftant fauvé. Lenrs
chevaux furent confifqués avec le Sel qu'ils
portoient , & conduits enfuite à Paris.
Le 15 , la Ferme du Tabac a û encore une
augmentation ; elle a cité portée jufqu'à trois
millions 100000 livres : Voilà déja un mil
lion de profit en fus pour le Roy , eller
pourra encore monter plus haut , puifque
Fenchere n'eft pas encore fermée.
M. Renault de l'Académie des Sciences
& Chefd'Efcadre , eft de retour de Poitou,
ú par ordre de la Cour , il a eftabli la
Dixme Royale dans l'Election de Nyord :
Le Roy en retirera un quart plus qu'il ne
faifoit , lorfque la Taille , le Dixième &
la Capitation eftoient joints enfemble. Les
Habitans de cette Election en font fi contens
, qu'ils ont envoyé un Député à S M.
pour l'en remercier : Les trois Elections voifines
de celle de Noyid , ont pareillement
dépuré au Roy , pour le fuplier de vou--
loir bien leur accorder la même grace.
Le 16
heure,& eft
le Roy a dîné de fort bonne
party en Caroffe pour Meudon
à une heure préciſe , dans lequel eftoient
M. le Duc du Maine, M. le Maréchal de
Villeroy & M. l'ancien Evêq. de Fréjus : Un
fecond Caroffe du Corps fuivoit , rempli
de plufieurs ieures Seigneurs de la Cour ;
& un troifiéme pour la fuite du Roy.
Madame la Ducheffe de Vantadour a donné
un repas magnifique aux principalles perDE
MAY 205
Comfonnes
qui avoient l'honneur d'accompagner
S. M. , & elle a donné des rafraichiffemens
à tous ceux de la fuite du Roy.
me S. M. avoit dîné avant que de
partir , Elle alla fe promener dans toutes
les routes du Parc pendant une heure &
demie , & revint enfuite faire collation ;
aprés quoy Elle retourna prendre le
plaifir de la Chaffe aux Lapreaux que des
Furets faifoient fortir de leurs terriers , &
que de petits Chiens de manchion chaffoient.
S. M. y parut prendre beaucoup de plaifir,
ainfi qu'au Feu d'Artifice dont on la régala :
Enfin le Roy charmé de fon aprés dîné , ne
revint qu'à prés de neuf heures au Palais
des Tuileries .
Le même jour , on brûla publiquement
dans la grand'Salle de l'Hôtel de Ville de
Paris , la quantité d'un million 76270 liv .
en Billets de l'Etat , ce qui fait avec les autres
Billets brulés juíqu'à ce jour, 37037 defdits
Billers , montant enfemble à la fomme de
34 millions 150160 livres .
Le 17, M. de Trefchemanes, Lieutenant
général de l'Armée d'Allemagne , Infpecteur
en Dauphiné & Provence , Commandant
des Troupes à Grenoble , eft mort en
Dauphiné,fon infpect . a efté donnée à M.de
Maubourg gendre de M. le Mar. de Bezons.
M. Nicole fut nommé Méchanicien afſo .
cié de l'Académie des Sciences , à la place
de feu M. Ozanam , & M. de la Hyre le.
206 LE MERCURE
fis eft devenu Penfionnaire Aftronome ,
par la mort de M. fon pere.
La place de feu M.de la Faye Penfionnaire
honoraire ne fera pas remplie .
Monfeigneur le Duc d'Orleans fait continuer
la Méridiene du côté du Nord par
Mrs Maraldy , Catlini & la Hyre , ils doivent
partir incellamment pour executer
les ordres de S A. R.
Le 18 M. le Chevalier de Damas ancien
Officier , frere de M de Ruffec , fous- Gouverneur
du Roy , a obtenu le Commandement
de Grenoble .
Le 20 , le Roy accompagné de M. le
Duc du Maine , de M. le Maréchal de Villeroy
& de M. l'Evêque de Fréjus , partit
à deux heures aptés midi pour Meudon ,
où il prit le diveniffement de la Chaffe
du Liévre ; au retour de laquelle eſtant
revenu fur la Terraffe , il parut furpris de
voir fur des Arbres-Nains toutes fortes.
d'Oyfeaux qui faifoient le même ramage ,
que dans une Volliere. Il y avoit auffi au
pied de chaque Aibie des Lapins privez .
Le Roy s'attacha beaucoup aux Oyfeaux
qu'il ût le plaifir de prendre.
M. le Cardinal de Noailles préfenta le
matin M. Petitpied fameux Docteur de
Sorbonne , à S. A. R. qui le reçût avec
bonté & avec eftime .
Don Robert Gaffot de Deffens fut élû
Abbé de Clairvaux par les Réligieux de
cette Abbaye.
DE MAY 207
Le 21 , M. Couturier qui travaille aux
Finances fous MB le Duc Regent , s'eſt
déterminé à acheter une Charge de Maître
des Comptes : C'eft celle de feu M. de
la Motte . Elle lui revient à 40000 écus.
Ses Provifions furent fcellées le 22 .
M. Girardin Officier aux Gardes Francoifes
, qui a fervi en Hongrie , eft veru
fe renfermer à la Conciergerie , pour fe
juftifier de s'eftre battu en duel avec M.
Ferrand Officier dans le même Regiment.
M. de Cens de Maffan , Gentil-Homme
qualifié de Normandie , a obtenu l'agrêment
de la Charge d'Ecuyer du Roy ,
vacante par la mort de M. du Tremblai
Gentil - homme du Nivernois , à condition
payer le Brevet de retenuë qui eft de
2.0000 livres .
de
Le 22 , le Roy a donné l'accollade à
35 Officiers nommez pour eftre faits Chevaliers
de S. Louis . Le 23 , il fit le mefme
honneur à 45 Le 29 à 25 & le 30 à 7 autres
. S. M.s'eft acquittée de cette Cérémonie
avec tant de grace , d'agrêment &
d'attention , que Msr le Duc d'Orleans &
toure la Cour en ont efté charmés.
M. le Garde des Sceaux en fortant du
Confeil , à déclaré devant Meffieurs les
Tréforiers du Roy , qu'on allout rétablir
dans leurs Charges tous les Tréforiers &
Officiers comptables ; le Roy n'eftant pas
H
208 LE MERCURE
en état de les rembourfer.
Le 23 , la Ferme du Controlle des Actes
des Noraires , celle des Domaines du Roy
& celle des Greffes , ont efté réunies Subliées
fous un mefme Titre L'enc eft
portée actuellement à 8 millions 600000
livres , fans avoir efté adgée . Elle a efté
renvoyée au quinze de Juin .
On a efté informé à la Cour que le Roy
de Pruffe étoit fort mal.
M. le Chevalier de Simianes a prêté ferment
de fidélité pour la Charge de premier
Gentil - Homme de la Chambre de
Merle Duc d'Orleans .
M. Lugar Secretaire du Roy en la grande
Chancellerie , ci - devant premier Commis
au Tréfor Royal , a acheté soooo 1 , la Charde
Gentilhomme ordinaire chez le Roy ,
ge
de M. Boran Marquis de Cafteli ; le Brevet
lui a efte accordé le 18.
Le 24 , M. le Marquis de Coëtenfao
Lieutenant Général , Chevalier d'Honneur
de Madame Ducheffe de Berry , a vendu
50000 écus fa Charge de fous Lieutenant
des Chevaux Legers , à M. le Marquis de
Marignagne Gentilhomme de Provence M.
de Coetenfao fe contente de fa qualité de
Chevalier d'Honneur.
Le 25 , le Roy a donné le Gouvernement
de Honfleur , qui vient de vaquer par le
décés de M. Armand , à M. de Matarel
frere de M. de Matarel , premier Maistre
>
Hôn
DE MA Y. 209
Hôtel de M&r le Duc Regent , & gendre
de feu M.Armand.Le nouveau Gouverneur
a û la permiffion de vendre fa Lieutenance
de Roy de la même Ville.
Le 16 , les premieres offres pour les Fermes
générales ont efté jufqu'à 54 millions ;
on efpére qu'elles feront pouffées jufqu'à
60. La Ferme du Tabac eft portée par une
nouvelle Compagnie à quatre millions , à
condition deo . par liv . d'augmentation.
Le 27, ila efté regié, que les Etats de Breragne
commenceroient le 1erdu mois deJuillet
par une fuite de la premiere convocation .
L'Envoyé du Czar út une Audience
particuliere de S: M. dansfon Cabinet ,.
où le trouverent feuls Meffieurs les Maré
chaux de Villeroy & d'Uxelles , avec M.de:
Fréjus Précepteur du Roy..
>
Le 29 Monfeigneur le Duc Gouverneur de
la Province de Bourgogne , revint des Etats
convoqués à Dijon où il a préfidé .Pendant
le féjour que ce Prince y a fair,il s'eft acquis
par fa générofné , fon affabilité & fa bonté,
le coeur de la Nobleffe l'attachement
refpectueux du Parlement & la
bienveillance de tous les Peuples . Il en a
fi bienufé envers les centils - hommes qui
n'êtoient reftés que 60. à l'ouverture des
Etats , que ces Meffieurs charmés des manieres
engageantes de ce Prince , en ont
fait revenir jufqu'à 50 : Ils ont tous approuvé
le choix qu'il a fait de M. le Vi
S
210 LE MERCURE
comte de Pons pour Elû de la Nobleffe ,
quoique d'un autre Province . Ce Prince a
tenu l'audience au Parlement à la place du
Roy avec beaucoup de dignité ; il y fut
plaidé une caufe de conféquence . Par ordre
du Roy, M. le Duc a reçû 4. Officiers Chevaliers
de faint Louis , auxquels il a donné
l'accollade de la part du Roy : Ce font
M. le Vicomte de Tavanes , M. d'Ozemont
, de Marélon & un antre Gentil- homme
Bourguignon. Enfin aprés tous ces Préliminaires
, les Etats ont accordé unanimement
aux acclamations le don gratuit
d'un million . M. le Duc leur en avant témoigné
fon contentement , il a fait plus
pour eux , puifqu'il a obtenu de la Cour
en leur faveur une remife de 200000. liv .
fur le million accordé .
Le 30 , le commerce confidérable qui
fe fait des Provinces , Ports & Côtes du
Languedoc & de Provence , aux Villes de
Lyon , Paris & autres du Royaume ; & la
communication réciproque pour le Dauphiné
, la Provence & le Languedoc , ont
fait naître la penfée de chercher à faciliter
les tranfports des effets , denrées & marchandifes,
par un Canal qui fe trouvera par
fon hûreufe fituation à portée de toutes ces
differentes routes . Ce Canal fera tiré depuis
la Mer , au lieu de faint Chames en Provence
prés de Marfeille , & conduit d'un
côté à Avignon , & de l'autre dans le RhoDE
MA Y. 211
ne à Donzere en Dauphiné , qui eft environ
la moitié du chemin de Marfeille à
Lyon : Ce Canal aura 3. embouchures confiderables
; celle de Donzere pour le Dauphiné
, Lyonaois & Bourgogne ; celle d'Avignon
pour cette même Ville , le Comtat
& le Languedoc ; celle de faint Chamas
pour
la Provence . , les Côtes de Gênes &
autres lieus des environs . Les Lettres Parentes
fur Arrêt du Confeil d'Etat du ROY
4 May , en faveur de cette entrepriſe ,
ont efté rendues publiques.
du
AVIS IMPORTANT.
QUoique le Bureau général d'Adreſſe
de Rencontre , air efté interrompu
pour quelque raifon particuliére' ; le Public
ne s'aperçevṛa prefque point qu'ily foit ſurvenu
aucun changement . On trouvera , com.
me auparavant , dans la même Maison et
il étoit établi , des Magazins fournis de tontes
les marchandifes qu'on peut defirer , foit
en gros , foit en détail : On maintiendra
conftament le même ordre qu'on a obfervé
dans la Régie du Bureau d'Adreffe : On na
fe départira en aucune maniere de cette bonne-
foi & de sette probité, qui font les fondemens
les plus ftables pour s'affûrer la confiance
générale. Chaque effet aura fon étiquete
où les prix feront marqués irrévocablement ;
afin de fixer l'Acheteur qui reconnoîtra aifément
que l'on se contente d'un trés petit
profit.
Sij
212 LE MERCURE
ETAT
Des effets quifont dans les Magazins de M.
Prieur Mercier , Groffier , Jouaillier
Privilegie fuivant la Cour , ci - devant
Directeur du Bureau général d Adreffe
& de Rencontre.
PREMIEREMENT.
Un Meuble de damas de Gênes bleu ,
garni de grands galons bordés & franges
d'argent , compofé d'un lit de fix pieds de
large , dont les rideaux font de damas en
plain , avec fon enfonçure & couverture:
de laine blanche : La courtepointe, l'imperiale
, le doffier & chantourné font galonnés
d'argent, avec des cartouches brodées d'argent
: Les foubaffements & pentes, tant dehors
que dedans , font gainis de grandes
franges auffi d'argent.
Seize Fauteuils couverts de même damas
, auffi galonnés.
Deux Soph.s ; un de huit pieds de long,
& l'autre de cinq pieds.
Quinze aunes ou environ de Tapifferie .
Deux Portieres en quatre piéces.
Deux rideaux de fenêtres auffi en quatre:
piéces ; le tout,de même damas galonné &
bordé d'argent , avec leurs houffes de ferge
bleüe , doublée de toile blanche .
UnClaveffin à deux claviers & troisjeux .
Un Paravent de drap verd à fix feüilles .
Plufieurs Carrés , miroirs , & autres garnitures
pour toilette.
DE MAY. 21
Plufieurs Tableaux de differentes grandeurs
, tant originaux que copies , de differents
Maîtres , anciens & modernes.
Plufieurs Luftres de cuivre doré , en couleur
& de cristal , à fix & à huit branches.
Plufieurs paires de Bras à une & deux.
branches tant dorés , d'or moulu , qu'en
couleur.
Plufieurs Vafes de Marbre blanc de
Gênes , de Marbre verd d'Egypte, fur des
efcabellons auffi de Marbre , & autres curiofités
en Marbre .
Plufieurs Tables de Marbre fur leurs:
pieds dorés.
De la Soye d'Italie de différentes couleurs.
Une Petite Epinette joüant feule
refforts , plufieurs Airs.
par
Un petit Cabinet d'Orgues à 4 jeux.
Plufieurs Pendules de différentes grandeurs
& façons.
Plufieurs Montres à boëte d'or , d'argents
& métail d'or, à répétition & réveil .
Plufieurs Fufils de chaffe , & Piftolets
d'arçon & de poche.de différens prix.
Un Tabernacle d'un Ouvrage à la Mo
faïque richement orné , avec pierres fines.
Une Tabagie de Marbre rance , avec
fon couvercle de même.
Plufieurs Lits garais de leurs enfonçu
res , avec leurs houffes , tant de Damas ,
que de Serge , & autres Etoffes.
214 LE MERCURE
Plufieurs morceaux de T pifferie de
points à la Turque non montés , pour Chri
fes, Fauteuils Tabourets & Ecrans.
Plufieurs Commodes de différentes façons
& grandeurs , dont partie avec des
deffus de Marbre.
Plusieurs Bibliothéques de marquéterie ,
de cuivre , d'écaille & de bois noirci ,
avec des filets de cuivre .
Plufieurs Bureaux de Cabinet de marquéterie
& de bois noirci , couverts.de
maroquin de différentes grandeurs .
Plufieurs Armoires de bois de chêne &
autres
Plufeurs Grilles dorées & en couleur d'or.
Plufieurs Girandoles de cuivre doré &
autres.
6
De grands Guéridons des à pieds de
haut , de bois doré.
Plufieurs Miroirs de différentes grandears
, Trumeaux & Miroirs de Toilletres.
Plufieurs Tentures de Tapiflerie , tant
Gobelins , Flandres , Aubuffon , Auvergne
qu'autres façons , &c.
M. le Bailly de Jumillac vient d'eftre
pourvû à la Dignité de Grand Prieur d'Antvergne
, vacante par la mort de M. de S.
Vians J'ai avancé dans le Mercure de
que ce Bailly s'eftoit accommodé avec M.
le Batlly de S. Aulaire , & qu'il lui avoit
cédé le Bailliage de Lyon pour lors vacant
DEMAY. 215
par la mort de M. de Bailly des Cluzeaux :
Je crois que cet accommodement doit avoir
fuffifamment détruit les calomnies avancées
dans une Lettre Anonyme inferée dans
le Mercure d'Oftobre 1716. Mais , je ne
fçaurois trop repeter , que M. le Bailly de
S. Aulaire eft d'une réputation fans reproche
, qui a û l'honneur de fervir trés long
tems le Roy avec diftinction dans la Marine
, & qui a toujours paru trop attaché
aux devoirs d'honnête homme & de Religieux
, pour avoir pû commettre une action
fi dire&ement oppofée à fon caractere
Je ne peux même m'empêcher de
dire ici , que l'imprudence de mon Prédé
ceffeur lui a fait interdire à ce fujet la continuation
de ce Livre , ce qui m'avertit d'être
en garde contre les Piéces que l'on me
communique.
*J'ai fait une faute confidérable dans le
Mercure d' Avril , lorfque j'ai marqué que
M. le Bailly de Mefmes avoit pris pof
feffion de ce Frieuré, vacant par la mort de
M. de Salians.
APPROBATION.
' Ai lû par ordre de Monfeigneur le
J Garde des Sceans,le Meroris demois
de May . A Paris , ce 31 May 1718 .
BLANCHARD.
TABLE .
R
Eflexions fur l'Eloquence , par M.
L'abbé de Pons.
Puches de divers Äuteurse
pag. s
27
49)
Suite des pensées fur divers Sujets de Litterature
de Morale , par M. Trublet.37
Hiftoire.
Traitemens réglés par 8. A. R. tant pour
les Troupes de Cavalerie , de Dragonsque
d'Infanterie.
Extrait d'une Comédie qui a pour titre , les
Nouvelles débarquées , ou le Naufrage
au Port à l'Anglots.
Incentie arrivé le 24 Octobre 1621 .
Incendie en 1618
fite du Petit Pont bulb
82
98.
105 :
140
11
Arrêts dengés en confequences
1134
Mandement de M. le Cardide Noa, 19
Reglem . de Police , pour les Incendies. 127
Origine du Petit Pont..
124
Nouvelles Etrangeres. 428
·Enigmes.. 175
Chanfan.. 176.
Smite des Caractéres de M. de Marivaux.
177
Morts.
184-
Journal de Paris.
Rentrée des Académies &c. 187
Avis
important.
21 I
ERRATA DU MOIS D'AVRIL.
Page 193 , lig. 12 , lifez Elû au lieu de reçû.
Pag. 209 , lies on s'eft trompé , quand on a avancé que
M. le Card. de Noailles avoit expofe le Saint Sacrement en fase
des Maiſons brûlées ; cela cft faux.
LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 20 fals.
Juin 1718.
THEQUE
LYON
DE
MANDATA
PER AURAS
PEFERT
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER
au Palais.
Chez PIERRE RIBOU , Quay des
Auguftins , à l'Image S. Louis.
GUILLAUME CAVELIER , Fils ,
rue S.Jacques ,à Fleur- de- Lys d'Or.
"
M. D. CC. XVIII.
Avec Aprobation & Privilége du Roy.
AVIS.
O
N prie ceux qui adrefferont
des Paquets ou
Lettres à l'Auteur du Mercure ,
d'en affranchir le port ; fans
quoy , ils refteront au rebut.
L'Adreffe de l'Auteur , eſt .
A Monfieur BUCHET , Cloitre
S. Germain de l'Auxerrois .
On donne avis , qu'on trouve
chez les Libraires ci- deffus
nommez , tous les Mercures
de
même que
de
l'année
1717 ,
l'Abbregé
de
la Vie
du CZAR
.
De l'imprimerie de J. FRANÇOIS GROU ,
rue de la Huchette , au Soleil d'Or.¸
3+
O
AVANT - PROPOS.
N fut fi content de l'Extrait que
nous donnâmes dans le Mercure de
Septembre 1717 , de quelques Plaidoyers
prononcés auxJefuites , que je ne doute pas
qu'on ne voye avec plaifir celuy de quelques
autres Difcours du même genre & du même
Auteur. * Il út êté à fouhaiter que ce fameux
Orateur fe fut donné la peine de les extraire
luy - même , le Lecteur judicieux auroit aiſément
reconnu la main d'un fi habile Maiftre ;
car , il n'eft pas auffi facile qu'on le croit
d'abord , de faire un bon Extrait d'une bonne
Piece : Pour cela, il faut quelque chofe du
géniequi l'a dictée. Telles penſées nous paroiffent
fades & infipides dans l'analyze d'un
Ouvrage , qui nous charmoient dans l'Onvrage
même ; elles s'y embelliffoient l'une
l'autre , mais , toute leur beauté s'évanoüit,
dés qu'on vient à les féparer : Semblables
à ces Fleurs qui brillant du plus vif éclat ,
fe terniffent dans la main qui les a cueillies .
Il est vrai qu'ily a des Ecrits d'une beauté
* Le R. P. Poirée , célébre Profeffeur
en Eloquence , au Collége de Louis
le Grand.
Aij
AVANT - PROPOS.
continue , & qui perdent moins fous une
plumé étrangere. Comme tout y est précieux
, on peut dans l'Extrait qu'on en veut
faire , choisir fans beaucoup de difcernement
, & pourtant ne pas mal choifir. Les
Difcours dont je préfente l'abrégé , font de
cette nature ; & fi l'Extrait ne fait pas
valoir l'Ouvrage , l'Ouvrage fera valoir
- l'Extrait.
Ce morceauparoît d'autant mieux convenir
dans ce Recueil, qu'il a pour objet l'Eloquence
qui nous occupera encore quelque tems.
M. l'Abbé de Pons nous ayant promis
d'orner nos Mercures de la fuite de fes
Réfléxions fur cette matiere , le Public
raisonnable ne pourra qu'y profiter.
LE
NOUVEAU
BIBLIC
THE
UE
LYON
DE
MERCURE
EXTRAIT
VILLE
D'un Plaidoyer fait à un exercice des
Jefuites.
D
ORICLES ATHENIEN Prorecteur
des Gens de Lettres
leur laiffe en mourant , quatre
fommes d'argent confidérables
, mais inégalles entr'elles . Il ordonne
par fon Teftament , qu'elles feront diftribuées
aux quatre perfonnes qui fe diftingueront
davantage , dans les quatre Sciences
ou beaux Arts que l'Aréopage eſtimera
plus utiles & plus glorieux à l'Etat :
Un Phylofophe , un Hiftorien, un Orateur ,
& un Poëte le préfentent devant les Juges,
& fe difputent la préférence.
Ethéocle Phylofophe , parle le premier :
Il commence par dire à fes Juges , que
A iij
LE MERCURE
ce n'eft ny l'amour des Richeffes , ny le
défir de la Gloire qui l'engage à paroître
devant leurs Tribunaux : Que la Phylofophie
lui a apris à regarder d'un oeil
indifférent les biens de la Terre & l'eftime
des Hommes , & à méprifer tout ce
qui flare l'ambition & la cupidité des aveugles
Mortels. Il ajoûte , que s'il quitte la
tranquilité de fa folitude ,pour venirdans un
lieu où frémiffent d'ordinaire les paffions
les plus indociles , il y eft conduit par l'intereft
de la Phylofophie même , à qui il
doit trop , pour lui refufer le miniftéie de
fa voix.
Pour mettre l'avantage de la Phylofophie
dans tout fon jour , il avance deux
Propofitions : La premiere , que la Phylofophie
doit être regardée , comme la
Science dont les Villes doivent retirer
plus d'utilité & de gloire : La feconde ,
que fans elle , il n'y a point d'Art qui
puiffe eftre utile au Public , & qu'il n'y
en a prefque point qui ne lui puiffe devenir
préjudiciable .
Etheocle commence ainfi à prouver fa
premiere Propofition . Parmi les grands
avantages dont le Public eft redevable
à la Phylofophie , je pourrois compter
l'établiffement des Villes & des premieres
Societés ; je pourrois dire , que c'eſt ſa
voix , qui la premiere , a adouci l'humeur
fauvage des hommes ; que c'est elle qui
DE JUI N.
les a engagez à quitter une vie ruftique
& toute féroce , pour former le plan de
la Societé civile ; que c'eft elle enfin
qui leur infpira le goût de ce commerce
mutuel de bons offices , qui rend la vie ſi
agréable & nous unit les uns aux autres
par des liens moins étroits à la verité
mais peut- eftre auffi doux que ceux du
fang & de la nature .
>
Je ne dirois rien en cela dont je ne puffe
produire de bons Auteurs pour garants,
& même des Orateus ; mais , je veux
bien ne me pas prévaloir de cet avantage
&c. .... Ne parlons donc plus du premier
établiffement des Villes ; mais , qu'on
me dife de quelle maniere elles fe font
policées ? Qu'on me dife de quelle forte
de perfonnes elles ont reçeu leurs Loix ?
Qui font ceux dont la main a tracé le plan
du Gouvernement Politique ? Qu'on cherche
dans l'Antiquité , on verra fans doute
que ce font des hommes fages & amateurs
de la fageffe , qui peut- eftre , n'ont
pas porté le nom de Phylofophes , mais
qui l'êtoient en effet .
C'eft à ces grands efprits que nous devons
ce bel ordre , cette harmonie admirable
qui fe trouve entre les Membres différens
, dont tout un Corps de République
eft compofé . Mais , que ne leur devrions
nous pas , fi nous étions plus dociles
à leurs préceptes ? ... Etheocle décrit
A iiij
LE MERCURE
ici d'une maniere vive & éloquente , les
avantages qui faivent de l'obéiffance aux
leçons de la Phylofophie : Ces avantages
font la tranquilité de l'Etat , la régulari
té des Moeurs , le bonheur des Familles ,
le bon ufage des Richeffes & de l'Autorité,
la fubordination parfaite entre les Citoyens
& c . ...
:
De là , Etheocle paffe à la preuve de la
deuxième partie de fa premiere propofition
, qui eft , que la Phylofophie eft la
Science dont les Villes retirent plus de
gloire Il montre que la véritable grandeur
d'une République ne confifte pas
étendre les bornes de fa domination par
fes conqueftes , & c..... mais , à renfermer
dans fon fein des Citoyens vertueux : Un
Peuple , dit-il , ne manquera jamais d'être
eftimé , recherché de toutes les autres
Ntions, s'il fçait fe renfermer dans les fimites
que laNature &la Juftice lui ont prefcrites
; fi , au lieu de vouloir dominer fur
les autres , il fçait fe commander à luimême
: Il fera toujours affés puiffant , s'il
elt maître de lui même; affez glorieux , s'il
brille de l'éclat de la vertu.
Dans la deuxième Partie de fon Difcours,
Etheocle s'attache à prouver l'utilité de la
Phylofophie par rapport aux autres beaux
Arts , qui fans elle,font inutiles & même
préjudiciables : Il commence par l'Art de
la Guerre ; il montre aux guerriers , que
DE JUI N.
fi la fageffe ne leur apprend à bien ufer
de leur Victoire , à fe vaincre eux mêmes,
aprés avoir vaincu les autres , ils ne peuvent
que répandre en tous lierx l'horreur
& la défolation . Etfuite , s'adreffant à un
autre genre d'hommes fi utiles à la Societé
: Vous , dit- il , qui paffez chez les Nations
étrangeres pour y faire admirer vos
Ouvrages , & nous raporter leurs richeffes
; vous tous qui avez une application
qu'on ne fçauroit trop eftimer , cultivez
& perfectionnez les Arts qui contribuënt
à l'ornement de nos Villes ? Quel fruit retireriez-
vous de toute vôtre induftrie , fi
la Phylofophie n'empêchoit que le luxe ne
s'introduifit avec les richeffes , & fi elle
n'écarroit les vices que l'abondance a coûtume
d'entraîner avec foy?
Vous , continue-t'il , que l'amour de la
gloire & peut- eftre de l'interreft , rend
aujourd'huy mes Rivaux , quelle forte d'écrits
, quels ouvrages pourés - vous nous
donner , fi la Phylofophie ne vous prête
fon fecours ?
L'Hiftorien aura - t'il des Heros à célébrer
, fi la Phylofophie ne les forme ? De
grandes actions à décrire , fi elle ne conduit
les grands hommes dans leurs entreprifes
? De belles Maximes à nous rapporter
, fi elle ne les a mifes dans la bouche
des hommes fages ?
Pour l'Eloquence , elle n'a rien de foΤΟ
LE MERCURE
lide fans la Phylofophie .
Mais , que penferons - nous du Poëte ?
Dirons-rous qu'il doit beaucoup aux Réfléxions
des Phylofophes ? Il leur doit certainement
tout ce qu'il a de fage & de
fenfé dans fes Poëfies : Mais , je conviendrai
aifément avec lui , qu'il fe doit à luimême
prefque toutes les beautez dont
brillent fes Ouvrages ; & même , que plus
il s'écarte de la fageffe de nos écrits , moins
il emprunte de la verité des Hiftoires ,
& plus il eft fûr de réüffir : Je lui accorde
en un mot, que pour être bon Poëte , il net
faut
*
pas qu'il foit trop Phylofophe
Je lui dirai cependant , que fi cet Art Divin
, ainfi qu'il l'appelle , eftoit plus compatible
avec nôtre Phylofophie, il ne feroit
pas coupable de tant d'éxcés & d'extravagances.
.....
Etheocle bien perfuadé de la bonté
de fa caufe finit en difant à fes
Juges , qu'il fe flate d'obtenir leurs fuffrages,
& que la Phylofophie n'a rien à craindre
de leur parti , ny du côté du Juge qui
doit prononcer fur le différent dont il s'agit
: Ce Juge , dit- il , fi fage dans tous les
* On n'est point furpris d'entendre ainfi
parler un Athenien ; mais un François
homme d'esprit , n'en pourroit dire autant :
Il n'y avoit point à Athenes de Poëtes Phy
lofophes , & il a des la Motte en France.
y
DE JUIN. If
mouvemens , dans toutes les démarches ,
dans tous les deffeins , ne prononcera jamais
contre l'amour de la fageffe ; c'eſt àdire
, contre fes propres inclinations.
" &
Sophronime Historien, parle aprés Etheocle
; il commence fon Difcours de la maniere
du monde la plus modefte ; il annonce
qu'il ne parlera point d'autre langage
que celui que fa Profeffion lui prefcrit
: Qu'il s'eft fait un devoir d'ignorer
les vains ornemens de l'Eloquence
qu'il n'a pour armes , que la fimplicité &
la vérité ; armes glorieufes , mais fouvent
impuiffantes. L'Eloquence de fes adverfaires
lui donne d'abord quelque fujer de
craindre pour la bonne caufe ; mais , l'intégrité
& la fageffe de fes Juges le raſſûrent
bientôt . La fimplicité de vos moeurs,
leur dit - il , ne me répond- elle pas que
vous ne dédaignerés point la fimplicité de
mon difcours ? La verité que vous aimés
pour elle - même , vous déplairoit - elle
dans mes paroles , parce qu'elle ne fera
point fardée , ny chargée d'ornemens ?
Non , Meffieurs , non ; j'ofe même eſpéfer
que vous lui ferés un accueil d'autant
plus favorable , qu'elle fera plus modefte
& moins artificieufe .
Aprés cet Exorde , Sophronime entre
en matiere . Il avoue que la Phylofophie
dont Etheocle vient de prouver l'utilité ,
l'emporte fans peine fur la Poëfie & l'E12
LE MERCURE
fur l'Hiftoire :
loquence ; mais non pas ,
Elles tendent toutes deux à l'inftruction
dit - il , mais il faut voir , laquelle y arrive
plus facillement . L'une , s'applique à
nous donner l'idée de la vertu dans fes
décifions , l'autre nous en traçe des images
vivantes dans fes Héros ; l'une nous
en diftingue les différentes eſpèces , l'autre
nous la repréfente toujours la même
dans fes principes , & toujours diverſifiée
dans fes effets , felon les divers caractéres.
des perfonnes en qui elle s'eft trouvée .
L'une tâche par de longs raifonnemens de
nous montrer qu'elle eft praticable ; l'autre
par un fimple récit , nous fait voir qu'on
l'a pratiquée : L'une enfin , par une multitude
de préceptes fouvent dégoutans ,
prefque toujours fecs , veut convaincre
l'efprit qu'il faut eftre vertueux ; l'autre ,
par une narration de faits qui appliquent,
qui touchent nous infpire le défir de
l'eftre. Nous fommes avertis de nos devoirs
par les enfeignemens que
donne la Phylofophie : Nous formes animez
à les mettre en pratique par les exemples
que raporte l'Hiftoire. Jugez M. laquelle
de ces deux inftructions doit estre
la plus efficace ?
>
nous
Je dis inftruction , & qu'Etheocle ne prétende
pas me difputer ce titre : Qu'il inftruire
par profeffion , j'y confens ; mais ,
qu'il ne m'ôte pas la gloire d'inftruire
DE JUIN. T3
: toures par occafion Qu'il inftruife
les conditions & tous les âges de la vie
par fes traits de morale ; pour moi , M.
j'inftruirai tous les tems par les tems , &
tous les hommes par les hommes . Faut- il
former des guerriers ? ... Les Themiftocles,
les Alcibiades les inftruiront par leurs
triomphes.. Faut-il former des Magistrats ?
Les Ariftides , les Phocions nous en aprendront
davantage par leurs exemples , que
les Phylofophes par leurs maximes.
·
Sophronime taporte ici un beau mot de
Démétrius au Roy Ptolomée : Lifés , lui
difoit- il , l'Hiftoire de ceux qui nous ont
précédez ; par là , vous apprendrés à profiter
de leurs fautes & à furpaffer leur vertu.
C'eſt à l'Hiſtoire , que tant de Grands
Hommes doivent leur vertu , & les Etats ,
tant de grands hommes ; c'est encore à
elle que les Etats & les Grands Hommes
font redevables de la confervation de leur
gloire Elle perpetue la mémoire des
Héros elle fait paffer les Hommes Illuftres
& les grandes Actions jufqu'aux Régions
les plus éloignées , jufques dans les
Siécles les plus reculés: Elle fcait conferver
ce que les flammes n'ont pas épargné ; rendre
la vie à qui fubit les loix de la mort ,
nous rendre préfens les Siècles déja écoulez,
immortalifer ce qui a une fois efté .
>
Sophronime finit , en tâchant dintereffer
fes Juges dans fa caufe : Tout ce que vous
14 LE MERCURE
1.
ferés pour l'Hiftoire , leur dit- il , vous le
ferés pour vous : Elle rendra dans tous les
temps à vôtre mérite , la juftice que vous
avez rendue à fon excellence : Oui , M.
l'Hiftoire attentive à l'Arrêt que vous allés
prononcer , en recueillera toutes les
paroles , en confervera fidellement la memoire
, & tranfmettra vêtte Jugement aux
Siécles futurs pour qu'ils en foient eux - mêmes
les Juges, ou plûtôt les Approbateurs.
Aprés Sophronime , Ariftée Poëte prend
la parole. Je vais donner un abregé de fon
Difcours, en le faifant toujours parler luimême
Ecoutons- le . :
Dans quelle étrange fituation , M. me
trouvai- je aujourd'huy ? Repréfentez- vous
quelqu'un de ces Atheletes , qui , aprés s'être
couvert de lauriers & de gloire , &
avoir remporté plufieurs fois la Victoire
fur fes Antagonistes , fe trouve engagé dans
un nouveau genre de combat . On le dépouille
de fes propres armes , & on l'oblige,
malgré lui, d'en prendre d'autres que
fa main inhabile à s'en fervir , femble
ne manier qu'avec peine : Tel eft l'état où
je fuis réduit , M. & choifi pour prendre
ici la défenfe de la Poëfie , je me vois
contraint de renoncer aux puiffans fecours
que m'avoit fourni cet Art tout divin:
Il faut que je quitte le langage des Dieux
qui m'eft propre , pour prendre le langage
des hommes que j'ai depuislong- tems aban-
(
DE JUI N.
is
donné à mes Adverfaires. Cependant , M.
le péril où je m'expofe , n'eft pas capable
d'ébranler ma conftance. N'ai - je pas fujet
d'efpérer que la Poëfie dont les Dieux fe
font en tant de rencontres , déclarez les
Protecteurs , paroîtra refpectable à vos
yeux ; quoique j'employe pour fa défenfe ,
des couleurs moins vives & moins hardies
que les fiennes ? Apollon , Mufes, Divinités
des Poëtes, dans les autres combats je vous
ai follicitées pour obtenir la victoire , vous
en êtiez les Arbitres :Dans celui - ci , je prens
les armes pour vous ; vous allez eftte ou
Vainqueurs ou vaincus avec moi , & une
même Sentence décidera de mun fort &
du vôtre : Heureux vous & moi , d'avoir
pour Juges , des hommes auffi éclairez !
Non , M. Appollon ne doit pas apréhender
de fubir à vôtre Tribunal un Jugement
pareil à celui qu'il reçeut du Roy
de Méde , vous êtes trop judicieux pour lui
faire cet outrage ....Mais,permettez - moi
de vous parler de l'excellence de mon Art,
fans fuivre aucun ordre , fans me prefcrire.
aucunes régles , ou du moins , en ine laiffant
un peu conduire par ce feu tout divin
, dont nous fentons les impreffions
comme par habitude , & dont quelquefois
nous avons peine à nous rendre maîtres .
Si l'on juge de l'excellence d'un Art ,
comme l'on fait ordinairement de la nobleffe
des Familles ; c'est-à-dire , par
leur
16 LE MERCURE
.
origine & leur ancienneté , je ne crois pás
que mes Rivaux ofent mettre les Sciences
dont ils font profeffion , en parallele avec
la Poëfie.. Quel eft celui de tous les beaux
Arts dont nous ayons le plus ancien Chefd'oeuvre
? C'eft la Poëfie . Le Poëre a
patu,avant que nous ayons rien eu du Phylofophe
, de l'Hiftorien ou de l'Orateur.
Je me trompe , M. , ils ont tous paru enfemble
, parce qu'un feul a renfermé les
principales qualités de tous les autres.
Mais les familles , pour eftre anciennes,
n'en ont pas toujours une origine plus noble
; femblables à ces Fleuves , qui fortis
de quelque Antre obfcur , tra verfent un
long efpace de Pays , & qui, pour avoir roulé
leurs eaux dans plufieurs Campagnes ,
& arrofé plufieurs Villes , n'en ont pas
pour cela une fource plus belle & plus
pure.
Il n'en eft pas ainfi , M. de la Poëfie :
Elle eft auffi recommandable par fon origine
que par fon ancienneté ; c'eft du Ciel
qu'elle eft defcenduë…….. Auffi, dés qu'elle
parut fur la Terre , avec quels applaudif- ·
femens n'y fut - elle pas reçeue ? Onla vit
commander à la Nature,fufpendre le cours
des Fleuves , entraîner aprés foy lesRochers
& les Forêts , adoucir les Bêtes férocess
donner de l'ame aux Chofes inanimées &
du fentiment aux Etres les plus infenfibles .
Je fçai , M. que tous ces prodiges font
plûtôt
DE JUIN. 17
plûtôt des figures que des réalités , mais
on aime à les lire , on aime à les entendré
, & on ne trouve point mauvais
que la Poëtie s'attribue une telle puiffance .
Pourquoi , M. Parce que les hommes éprouvent
eux - mêmes fes charmes , parce
qu'ils reffentent les impreffions qu'elle fait
fur leurs efprits & fur leurs coeurs .
Mais , diront mes Rivaux , la Poëfie ne
tend qu'à amufer l'efprit & à le divertir..
J'avoue , Meffieurs , que la Poëfie veut
plaire , & je ne fuis point furpris que nôtre
Phylofophe lui en faffe un crime . Mais
aprés tout , en eft- ce un , que de vouloir
agréablement occuper ceux qui entendent
ou qui lifent nos Ouvrages ? N'est - ce pas
un avantage pour une Ville , d'avoir des
Sophocles & des Euripides , qui puiffent
délaffer les efprits épuifés par le travail,
& les récréer par des fpectacles réguliers
& honnêtes : La Peëfie feroit donc utile à
un Eftat,quand elle n'auroit d'autre but ny.
d'autre effer , que celui de préfenter à
l'homme un divertiffement légitime ; mais
ce n'eft pas à quoy elle fe borne : Elle veut
plaire , il eft vray;mais c'est pour mieux inftruire
, imitant en cela ces mains habiles ,
qui , aprés avoir préparé les remedes falu
taires pour la guérifon de nos corps , les
affaifonnent & les font avaler quelquefois
par l'attrait même du plaifir.
Quels ouvrages plus inftructifs , que nos
Juin 1718.
B
18 LE MERCURE
Poemes Epiques & Dramatiques ? Que
l'Hiftorien & le Phylofophe veuillent au
moins les parcourir , ils y trouveront les
maximés jointes aux exemples. Le Phylofophe
y découvrira tout ce que fes Prédé
ceffeurs y ont puifé. L'Hiftorien y trouvera
tous les différents caractéres que
ces Heros ont imités , caractéres qui femblent
même avoir cet avantage fur ceux
des vrais Héros ; que ceux - cy doivent être
peints par l'Hiftorien avec leurs défauts ;
au lieu que le Poëte peut donner à ceuxlà
tous les traits de perfection qu'il veut ,
& par là préfenter à l'imitation, des Modéles
infiniment plus parfaits .
Mais Platon , dira quelqu'un , bannit les
Poëtes de la République , je le veux ; mais ,
pendant qu'unphylofophe ne veut point admettre
les Poëtes dans une Ville qui ne fubfifte
que dans fon idée , fept Villes de la
Gréce fe difputent l'avantage d'avoir vû
naître le Prince des Poëtes : Athènes
déja fi fameufe par les grands génies qu'elle
a portés , croit fa gloire imparfaite , fi
elle ne peut afpirer à l'honneur d'avoir vû
dans fes murailles ce premier Nourriffon
des Mufes.Qu'on me nomme du moins un
Phylofophe, qu'on me nomme unHiftorien,
un Orateur dont les peuples fe foient ainfi
difputez la naiffance?
Sophronime nous a fait valoir l'immortalité
qu'il affeure par les écrits aux PeuDE
JUI N. 19
ples & aux Empires ; il nous permettra de
nous affocier avec lui : S'il a le Privilege
d'éternifer la mémoire des Héros , il ne
l'a qu'aprés nous , & pour ainfi dire , que
par communication : Ce que l'Hiftorien
raporte d'un ton bas , fimple & uni , nous
fommes en droit de le publier, la trompete
en main , & de le faire entendre jufqu'aux
Cieux . L'Hiftoire peut recevoir de l'éclat
de fa matiere , mais elle ne peut guéres
lui en donner. Par le moyen de l'Hiftoire ,
un nom peut toujours vivre parmy les
hommes. Par le moyen de la Poëfie , les
hommes commencent déja à vivre parmi
les Dieux . Alexandre ne vouloit qu'un
Homere pour célébrer fes exploits ; les
Dieux ne veulent point que leurs loüanges
foient publiées par d'autres voix que
par celles des Poëtes ; toute autre bouche
leur paroît profane , toute autre voix leur
paroît trop foible .
Auries - vous , M. des fentimens oppofez
à ceux des Héros & des Dieux ? Prononcez
, vous le pouvés , vous le devés :
Mais fouvenés - vous , que les Dieux ont
déja prononcé en nôtre faveur .
Le Lecteur a lieu d'eltre fatisfait de ce
qu'il vient de lire ; mais , j'ofe dire que
ce. qui fuit , doit lui faire encore plus de
plaifir : Auffi , eft- ce l'Eloquence elle- même
qui va parler pour la défenſe de l'Eloquence.
Cléophane Orateur avoüe , en commen-
Bij
20 LE MERCURE
çant fon Difcours , que quelque confiance
que dûffent lui donner l'équité de les
Juges & la bonté de fa caufe , il reffent
dans fon coeur une crainte dont il n'eft pas
le maître , & voici la raifon qu'il en rend ;
raifon bien flateufe pour fes adverfaires :
C'eft , dit - il , que j'ai à parler contre des
perfonnes à qui l'Eloquence même a fourni
des armes dont ils fe font fervis contr'elle
& contre moi ; c'eft que l'Eloquence,
en fe prêtant à mes Rivaux , s'eft trahie
elle-même , & que fans leur ôter les noms
qu'ils portent , elle en a fait autant d'Orateurs
déguilés , qui fe font déclarés
hautement contre elle & contre fes interefts.
›
S'il s'agiffoit donc de leur difputer le
prix de l'Eloquence , je leur céderois volontiers
la Victoire ... Mais , puifqu'il ne
s'agit point ici , qui eft le plus éloquent
mais dans quel rang on doit mettre l'Eloquence
, je me crois obligé , M. de
prendre le party d'un Art que je me fais
gloire d'avoir embraffé , quoique je ne
puifle moi-même lui faire honneur. Il feroit
à fouhaiter , & je l'avoue fans peine ,
que l'Eloquence eût un autre Défenfeur
que moy Je voudrois que quelqu'un de
mes adverfaires eût pris foin de la défendre
, elle feroit fuivie de la Victoire.
Aprés un Exorde fi ingénieux , Cléophane
entreprend de prouver dans la preDE
JUIN. 21
miere partie de fon Difcours , combien
l'Eloquence eft utile aux Etats ; & dans
la feconde, combien elle leur est glorieufe.
Quant à fon utilité , il montre que c'eft
à l'Eloquence , bien plus qu'à la Phylofophie
que l'on eft redevable de la formation
des premieres Villes & de leur confervation
, par les Loix qui ont efté don
nées à leurs Citoyens: Qu'en vain, un homme
auroit eu affés de lumieres, pour découvrir
les avantages de la Societé humaine ,
fi - ce même homme ou quelqu'autre à qui
il eût communiqué fon deffein , n'eût efté
affés éloquent pour perfuader de ces avantages
,ceux qu'il vouloit réunir dans l'enceinte
des mêmes murailles : Que les Solons
& les Lycurgues qui ont fait de fi
belles Loix , n'eftoient pas moins Eloquens
que Phylofophes , & que c'eftoient de fages
Orateurs , ou fi l'on aime mieux , des
Phylofophes Eloquens : Que par les lumie
res de leur fageffe , ils découvroient ce
qu'il falloit preferire aux Peuples , & les
engagoient par la force de leurs Difcours ,
à fuivre ce qu'on leur avoit prefcrit : Le
Phylofophe projettoit , l'Orateur exécutoit,
avec cette différence , que l'Orateur pouvoit
projetter & exécuter , & que le Phylofophe
ne pouvoit feul exécuter ce qu'il
avoit projetté .
C'est encore aux Orateurs , pourfait
Cléophane , qu'il appartient de maintenir
22 LE MERCURE
les Loix dans leur premiere vigueur. S'il
fe trouve des efprits inquiets , rebelles &
ambitieux , des hommes qui ont pour
principe', de ne reconnoître d'autres Loix
que celles qu'ils impofent ; qui font ceux
qui ont le courage , difons mieux , qui ont
le pouvoir de s'oppofer à leur pernicieux
deffeins , d'animer les peuples à prendre
les armes pour fe garantir de la fervitude ?
Ici fe préfente naturellement l'occafion
de parler des fervices mémorables que
Démofthénes a rendus à fa Patrie. Cléophane
, aprés une courte defcription de
I'Etat de la République d'Athenes , dans
les jours malheureux où Philippe faifoit
tous les efforts pour ruiner fa liberté , examine
quelle eftoit alors l'occupation des
Phylofophes , des Poëtes &des Hiftoriens ,
& quels fervices ils rendirent à leur Patrie.
Les Phylofophes , dit- il , tranquilles au
milieu des alarmes publiques, paffoient les
jours entiers à difputer fur la nature du
bien & du mal , tandis que leur Patrie
eftoit fur le point de perdre le plus précieux
des biens, & de tomber dans le plus
infuportable de tous les maux .
Les Poëtes demeuroient dans un morne
filence , ou fe plaignoient dans leurs Poefies ,
qu'on eftouffoit le fon charmant de leur
Lyre par le bruit des armes & des trompettes
; & dans les calamitez qui faifoient
DE JUIN. 23
gémir les Peuples , ils ne trouvoient
point de plus grands malheurs que celui de
ne pouvoir chanter leurs vers avec tranquilité.
Les Hiftoriens fongeoient à pénétrer les
deffeins de nos Ennemis , à examiner nôtre
conduite , à remarquer nos fautes &
nos pertes , pour en perpétuer le trifte &
honteux fouvenir , pour le faire paffer aux
Siécles les plus reculez & aux Nations les
plus éloignées . Voilà quelles étoient les
penfees & les occupations de ces hommes
fi utiles au Public & à l'Etat . L'Orateur
feul ofa élever fa voix pour réveiller
fes Concitoyens ; il fit fentir à nos
Voifins le danger prochain dont ils étoient
également menacez , s'ils ne travailloient
de concert avec nous à la défenfe de la
Liberté commune : Il s'arma tour - à - la
fois , & des Charmes & des Foudres de
fon Eloquence : Il fit trembler Philippe
il déconcerta fes deffeins , il arrêta fes
progrez , & lui arracha cet aveu bien
glorieux à l'Eloquence , que Demofthéne
êtoit pour lui un Ennemi plus redoutable ,
que
les Armées entiéres des Athéniens .
Cléophane paffe enfuite à l'Eloquence du
Barreau , & fait une réflexion fort judicieuſe
fur ce qu'avoit dit Etheocle : Que files hommes
étoient attentifs aux préceptes de la
Phylofophie , l'innocence n'auroit plus rien
à craindre des pourſuites des Méchans , &
24 LE MERCURE
par une fuite néceffaire , n'auroit plus befoin
du fecours de l'Eloquence : Etheocle , dit - il ,
pouvoi t'il parler plus avantageufement pour
moi , car , dire qu'on n'auroit plus beſoin
d'Orateurs, files Phylofophes êtoient écoutez
, n'est - ce pas reconnoître l'inutilité & la
fo bleffe des maximes de la Phylofophie ?
N'est - ce pas publier qu'il faut que l'Eloquence
vienne à lon fecours , & l'une
que
fait ce que l'autre ne fçauroit exécuter. -
Pour rendre la chofe plus fenfible, Cleophane
fuppofe qu'il faut mettre des bor
nes à la paffion d'un homme qui veut s'enrichir,
en ufurpant les biens de la Veuve &
de l'Orphelin : Qu'on le mette di - t- il , entre
les mains de mes Adverfaires , & qu ils
employent pour changer fon efprit .& fon
coeur,ce qu'ils ont de plus puiffant dans leur
art : Que le Phylofophe expofe à fes yeux
toute la inagnificence de fes maximes fur le
mépris des richeffes, il lui infpirera peut- être
quelque eftime pour la Phylofophie , peutêtre
auffi du mépris pour le Phylofophe ;
mais il ne l'empêchera pas de pourfuivre les
injuftes deffeins.
L'Hiftorien lui fera voir dans fes Annales
des hommes, qui , bien loin de vouloir acquerir
des richeffes contre l'équité , ont généreuſement
refufé celles qui leur estoient
liberalement offertes : Que produiront ces
beaux exemples ? Cer homme qui brûle du
defir de s'enrichir , les regardera comme
des
DE JUIN. 28
des fables , ou bien, il répondra qu'il ne veut
point augmenter le nombre de ces hommes
extraordinaires , ny leur rien ôter de l'éclat
qu'ils ont reçû de leur deffintereffement .
Le Poëte lui parlera de l'âge d'or , de cet
heureux Siécle où les hommes , fans connoî
tre les richeffes , joüiffoient d'une paix profonde
&c. Mais, je vois nôtre Avare qui fe
tit de ces fonges Poëtiques , & qui court exécuter
fon criminel projet. Quoi donc, oprimera-
t- il à fon gré la timide Innocence ?
Non,M. l'Orateur prendra fa défenſe ; il
la mettra à l'abri de vos tribunaux , il vous
armera contre le Criminel , & il fera par la
juftice de vos Arrêts & par la force de
fes difcours , ce que le Phylofophe n'avoit
pu commencer par la beauté de fa morale ,
ny l'Hiftorien, par le fecours de fes exemples ;
ny le Poëte, par le moyen de fes fables.
Je fuis prêt , Meffieurs , de faire paroître
ici devant vous des Familles nombreuſes
que
mon art a fecourues dans les plus grands
dangers ; vous y verrez des Pupilles à qui
j'ai fait rendre les biens que la violence &
la fraude leur avoit arrachez vous y entendrez
la voix de ceux à qui j'ai prêté le ſecours
de la mienne ; mais,pourquoi produirois-
je devant vous ceux que vous avez vû
fi fouventà vos pieds & c? Souffrez donc que,.
fins m'arrêter au détail des autres avanta
ges que les Etats retirent de l'Eloquence ,
je falle voir qu'elle ne leur eft pas moins
glorieufe qu'utile.
C
26 . LE MERCURE
Il refte peu de chofes à dire à Cléophane
dans cette deuxième partie de fon Difcours.
L'Orateur ne peut gueres employer ſon art
pour le bien de l'Etat , fans lui rendre des
fervices auffi glorieux qu'importans : Peutil
attaquer le Vice , protéger l'Innocence
parler en faveur des Loix , faire connoître
aux Peuples fes véritables interêts, l'engager
à entreprendre une guerre néceffaire , ou à
conclure une paix avantageufe Peut- il ren--
dre tous ces fervices à un Etat fans procurer
la gloire de la Nation?
Cléophane examine enfuite, s'il eft bien
vrai , comme l'a dit Ariftée , que la Poëfie
eft un Art glorieux à un Etat ; puifquil s'eft
trouvé jufqu'à ſept Villes qui fe font difputées
la naiffance d'Homére : Cette différence
d'opinion , dit- il , fur la Patrie du plus
grand des Poëtes, eft une preuve convaincante
de l'inutilité de la Poëfie. S'il eût rendu
quelque fervice mémorable à fa Patrie , le
fouvenir de l'un fe fût confervé avec la mémoire
de l'autre ; fi au contraire , l'éloignement
des tems n'a pû répandre de ténébres
fur les lieux où les grands Orateurs ont refpiré
le jour , c'eft que leurs bienfaits ont
égallement immortalifé leurs Noms & le
Pays de leur naiffance .
Suppofons , Meffieurs , que par une faveur
ípécialle les Dieux veillent vous rendre
un de ces grands hommes qui ont vécu
parmi nous ; Qui choifiriez- vous entre les
DE JUIN. .27
"
Platons , les Sophocles , les Thucidides ,
les Démofthenes ? Il n'eft pas néceffaire que
j'attende vôtre réponſe , Meffieurs , je la lis
dans vos yeux & fur vôtre vifage ; vous demandez
l'Orateur , & ce feul homme qui
vous feroit rendu , vous confoleroit bientôt
de la privation des autres ; je fçai combien
je fuis inférieur à ce grand homme
mais , il n'eft pas ici queft on du mérite de
l'Orateur, il s'agit du mérite de l'art ; c'eſt
à vous de prononcer , Meffieurs . J'avoue
que de quelque côté que vous faffiez pencher
la balance , ce fera toujours l'Eloquence qui
fera victorieuſe ; puifqu'elle a aujourd'hui
combattu pour les quatre Rivaux qui fe difputent
le prix: Mais, n'eft- il pas plus jufte de
la recompenfer dans celui qui prend fes interêrs
, que dans ceux qui s'en déclarent les
Ennemis ?
Cléophane finit ici fon difcours , & Eudoxe
Chef de l'Aréopage , prend la parole
en ces termes.
Nousne pouvons pouvons doûrer, M.que les Arts dont
on vient de faire ici l'éloge , ne foient ceux-là
mêmes que le Teftateur a eû en vue dans ſon
Teftam.Il feroit à fouhaiter ou , qu'il leur ût
affignédes recompenfes égales , ou ,qu'en voulant
les récompenfer inégalement, il nous cût
marqué l'inégalitéde leur excellence, cethome
d'un efprit auffi droit qu'il l avoit, concevoit
fans doute de la différence entre le mérite &
le prix de ces beaux Arts ; mais , le plus & le
Cij
28
LE
MERCURE
moins ne fe préfentoient pas à lui dans un
affés grand jour pour déterminer fon choix :
Ce qui a caufé fon indétermination , fait aujourd'hui
nôtre embarras , & il ny a que le
devoir & la qualité de juge , qui nous enga.
gent à prononcer. Les deux points fondaà
mentaux fur lefquels doit s'appuyer nôtre
décifion , font ceux que Doricles aa fpécifié
lui -même; le plus d'utilité & le plus de gloire
procurée à la Patrie.
Le Phylofophe eft celui , qui par la fin qu'il
fe propofe, nous paroît tendre le plus directement
à éclairer l'homme fur les dévoirs
& à le rendre vertueux ; mais , arrive t'il
toujours à fon but ? La féchereffe de fes
préceptes n'eft - t'elle point un obſtacle à
l'important projet qu'il a formé.
L'Hiftorien peut contribuer à former de
grands hommes dans la Guerre & dans la
Magiftrature ; mais ne femble -t- il pas, que
fa fin eft pluftôt de rendre juftice aux morts,
de réformer les vivans . que
Si le Poëte inftruit quelque fois , cela n'eftt'il
point , je ne dis pas contre fon deſſein ,
mais au delà de fon intention ?
L'Orateur a pour but de perfuader , mais
veut- il toujours perfuader le bien ? Il prend
fouvent la défenſe de la caufe publique
mais, n'eft-ce pas pour fon intereft particulier
, & doit-on lui en tenir compte ? Voilà
ce qui regarde l'Utilité . Venons à la Gloi-
[C.
DE JUI N.
Si la gloire confifte à former des hommes
extraordinaires & finguliers , on peut dire
que la Phylofophie l'emporte fur les autres.
Si l'Art le plus glorieux à l'Etat, eft cèlui
qui perpétue davantage la gloire de la Nation,
il faut que les autres Arts le cédent à
l'Hiftoire.
la
Si l'Art qui donne le plus d'éclat à l'Ouvrier,
fait le plus d'honneur à la Patrie ,
Poëfie eft en droit de mériter la préference.
Si l'on fait attention aux grands talens
que demande un Art , aux grands fujets
qu'il embraffe , aux grandes occafions où il
paroît, c'est l'Eloquence qui doit marcher
la premiere.
Ainfi , toutes chofes péfées & faifant compenfation
du plus ou moins de gloire
avec le plus ou moins d'utilité ; voici quel
eft notre jugement.
Nous devons le premier prix à l'Art dont
la République reçoit des fervices plus
prompts , plus préfens , plus efficaces &
plus néceffaires ; c'eft à l'Eloquence.
Un Art qui furpaffe autant les autres
par la gloire qu'il procure à fa Patrie
que l'Eloquence l'emporte par fon utilité ,
doit fuivre immédiatement l'Eloquence ;
c'eft à l'Hiftoire que nous devons cette place .
Nous devons le troifiéme rang à l'Art ,
qui participe le plus des avantages de l'Eloquence
& de l'Hiftoire :Vous comprenés
M. que c'est à la Phylofophie on eft
Ciij
30 LE MERCURE
les
peut-eftre furpris que nous ne l'ayons pas
mieux placée . Nous cftimons la vraye lageffe
; mais , nous ne croyons pas que
Maximes Phylofophiques faffent beaucoup
de vrais fages.
Nous ne prononçons point fur la Poëfie
; nous en laiffons le jugement aux Dieux
qui s'en font déclarez les Protecteurs ; nous
avoüons feulement qu'étant hommes
nous devons la préférence aux Arts qui
font les plus utiles aux hommes.
Ceffez , Illuftres Concurrents , ceffez d'ètre
Riyaux les uns des autres ; ne le foyez
plus que de vous mêmes , ou plûtôt,foyezle
de tous les âges : Que tous s'efforcent de
Vous furpaffer , & qu'ils n'ayent d'autre
gloire que celle de vous imiter.
J'aurois pû facilement donner à cet Extrait
plus d'étenduë ; mais , je me fuis pref
crit certaines bornes que je n'ai pas voulu
paffer. J'avoue qu'il m'en a un peu couté
pour my réfoudre , & que j'ai eu regret à
plufieurs belles chofes qu'il m'a fallu fupprimer
; peut eftre même n'ai- je pas choiſi
les meilleures ; c'est à vous d'en juger .
Je fuis , &c.
DE JUIN.
1
SXSTXTSXSTTSXtttsXSXS††sXSTXTS*
LETTRE EN VERS SEME'S
J&
A M. M.
Par M. G...
E vous dois , Monfieur , un récit fidele
de mes Avantures ; mais vous ne l'aurés
pas , que je n'aye reçû de vos nouvelles ,
& que vous ne m'ayés donné de bonnes
preuves que vous ne m'avés point oublié :
En attendant , je ne veux vous entretenir
que du beau tems qu'il fait ici , & vous
aprendrés feulement.
Que déja le Printems y ramene les Rofes ,
Qu'il s'eft paffé plus d'un Lundy,
Depuis qu'en nosJardins , cent Guirlandes
éclofes
Rendent nôtre il ragaillardy.
J'y trouve feulement une chose à redire ,
C'est que Flore y revient fans fon tendre
Zéphire ;
Ou bien celui qu'on y respire
Eft un Zéphire du Midy.
Tantôt , fur les rives fleuries
D'une Ifle confacrée aux tendres rendés- vous ,
Je promene mes révéries
En Amant fidele & jaloux.
Tantôt , errant à l'avanture
Ciiij
32 LE MERCURE
Par les détours cachés d'un Bois,
J'admire les beautés qu'une fimple nature
Y fait briller en mille endroits :
Ici , les Roffignals joignent leurs tendres voix
Au doux gafouillement d'un Ruiffean qui
murmure :
Là , fous une épaiffe Verdure
Où le brûlant Phebus ne vient point me
chercher ,
Lafraicheur du gaſon m'invite à me coucher.
J'ajoute à ces plaifirs celui de la lecture :
Je lis Rouffeau , je lis Voiture ;
L'un & l'autre font mes Patrons ;
Ils ne font pas lesfeuls ,j'en ai bonne douzainė
Que vous devinerés fans peine ;
Témoins ces Doctes Epulons ,
Qui n'entendoient d'autres Sermons
Que ceux qui fe prêchoient à la Croix de
Lorraine *
Tout cela me paroiffoit amufant, il y a
que'ques jours , mais depuis qu'il me femble
que je ne vous fuis plus rien , toutes
ces belles chofes m'ennuient véritablement
: Excepté quelques momens de verve
où je me plais à rimer ,je n'en ai point où je
fois de mauvaise humeur ,
"
Quelquefois ma Mufe badine
Vient exorcifer mon ennuy
Fameux Cabaret .
DE JUIN.
53
De la Nymphe Uranie elle chante anjonTLes
yeux brillans , la taille fine :
Bref, tout ce qui la rend divine ,
Chacun le fait , ce font les jeux,
Les Graces ,les Amours , l'attirail de Cythêre;
Tous ces Dieux enchanteurs la prennent
leur mere : pour
Qui ne s'y tromperoit comme eux ?
Une autrefois nouvelle andace :
Elle me peint M...guidé par les neufsfoeurs,
Marchant fans hefter dans les fentiers
flateurs
Qui conduisentfur le Parnaffe.
C'est là qu'Anacréon , Pindare , Ovide ,
Horace ,
Couchés négligemment fur unTapis de fleurs,
Par des accords remplis degrace
Se plaisent à former de dignes nouriſſons
Rare M... dans tes Chansons ,
Que tu fais bienfaire connoître
Quelprofit tu reçois de leurs doctes leçons
Tu feras bien- tôt paſſé Míaître!
J'en pourois dire autant de nôtre Amy
T ... mais , ne lui en déplaife , j'ai tou.
jours crû que ce qui fe doit dire de M.
M... le pouvoir dire de lui avec aurant
de juftice . Ainfi , il pourra prendre pour lui ,
ce que je dis de fon aimab'e voifin .
Adieu , mon cher , écrivés -moi fouvent ,
faites- moi le plaifir de me dire , que nos
34 LE MERCURE
chers Amis & la Belle Uranie fe fouvien
nent quelquefois de moi , flatez mon amour
propre par un fi bel endroit . Helas , que
cet Amour, n'en déplaife aux Phylofophes,
eft pardonnable, quand il eft excité par des
caufes fi vives & fi puiffantes ! Je fuis , &c.
PLAINTE
DE LA ROSE AU PAPILLON.
C %
Ontrainte de céder aux rayons du Soleil,
L'Aurore abandonnoit le Monde;
Elle s'en retournoit dans fagrotte profonde
Gouter un repos fans pareil ;
Quand une aimable Rofeau Papillon volage,
Aufort de fa douleur,tint ce trifte langage,
Quoy done , rien ne peut vous toucher,
Volage Papillon, en vain je vous appelle ?
A vosyeux ne fuis-je plus Belle ? .
Qu'aves- vous à me reprocher ?
Qu'ai-je fait qui pût vous déplaire ?
Auriez - vous des raifons pour éteindre vos
feux ?
Non,cela nefepeut , c'est pour vous fatisfaire
Que vous volez en d'autres lieux.
Dans mes feuilles en vain de vôtre indiffé
rence
Je cherche le fujet avec empressement ;
Tout parle de mon innocence ,
Tout prouve votre changement.
DE
39
JUIN.
Vous futes de tout tems l'objet de ma tendreffe
;
Mon fein vous fut ouvert je ne sçaurois
mentir ,
>
Vous vites toute ma foibleffe :
Apréfent voulez- vous m'en faire repentir ?
Je m'épanouiffois quand vous deviezparoître,
Afin de vous mieux recevoir ;
Je m'en faifois même un devoir ,
Et vous voulés me méconnoître.
Vous lefçavés , Volage , oiii , vous le fçavés
bien ,
Que pour contenter vôtre envie ,
Mon odeur ne cédoit en rien
Aux doux parfums de l'Arabie
Mon coloris croiffoit & ma vivacité ,
Sitôt que je vous fçavois proche :
Tant d'attraits & tant de beauté,
Méritent-ils qu'on vous reproche
Vôtre injufte lègereté ?
Moy , je ne fus jamais volage ,
Je goutois avec vous de trop charmans plaiſirs,
J'évitois , vous aimant , l'entretiendes Zéphirs,
Afin d'eftre à vous fans partage.
Je conferve toujours les mêmes fentimens
Même rang,méme humeur & même caractére :
Quoi donc , la Fille du Printems
Ne poura-t'elle plus vous plaire ?
Je fens ilfaut vous l'avoüer )
Depuis le trifte jour de vôtre indifféren-
се ,
Mille maux ; dure récompenfe
36 LE MERCURE
Des feux qui ne peuvent ceffer !
Je féchefur lepied,ma couleur n'est plus vive,
Je n'aiplus que de la páleur :
Le puis - je dire fans douleur ?
Aucune Nymphe de la rive
Ne fe pare de moy depuis votre froideur ;
Vous occafionnés cette métamorphofe,
Inconftant , vous voulés ma mort ;
Ab Malheureuse , j'en bien tort
De paroître à vos yeux éclose !
Meplaindrai-je fans ceffe? Au nom duDica
d''Amour
Revenés, Papillon , je n'en fais pas la fine ,
Je le jure , pour vous je ferai fans Epine
Si vous me marqués du retour.
L'augmenteray, s'il eft poffible,
Mes feux, ma conftance & mes soins ; -
• Devenez tant foit peufenfible ,
Puis-je vous demander quelque chofe de
moins &
C'en est encore trop , Volage ,
Je le fcai, lesfoupirs ne vous conviennentpas;
Et vous rebuteriés les plus charmans appas,
S'il falloit un moment vivre dans l'esclavage:
Cherchés , lache cherchez de nouvelles
faveurs
›
Suivés votre penchant , volés de Belle en
Belle ,
Je vous ferai toujours rebellė ;
Je n'ay plus pour vous de douceurs ,
Plus de flammes pour vous , plus d'amoxrenfes
peines ;
DE JUIN. 37
C'eſt aujourd'huy la fin de mafidélité :
A jamaisje brife mes chaînes
Faites briller votre légereté.
>
A regret , il est vray , je vois mes plaintes
vaines ,
Et le pen de retour à ma fincerité :
Mais auffi , vous feriés dans ces aimables
Plaines
Le premier Papillon qui ſe fût arrêté.
Le Papillon voulut répondre, [fons;
Mais iln'avoit pour foi que de foibles rai-
Ainfi, ne pouvant ſe refondre ,
Ilfut de fleur en fleur parcourir les Vallons.
CONTRE UN NOVATEUR
Qui dans un de fes Ouvrages , employe
par tout, le terme d'Acceffoir , à la place
de celui d'Acceffoire, qui jufqu'à préſent
a toujours êté en uſage.
JE
E plaide pour le Féminin
A qui l'on fait grande avanie ,
Et contre qui le Maſculin
Exerce dure tyrannie ;
Four le dépouiller fans raison
De fa vieille terminaison ,
Malgré la Langue & fon génie ,
Sa douceur & fon harmonie.
Déja l'orgueilleux Acceffoir
A triomphe de l' Acceſſoire :
Que de mauxfur nous vont pleuvoir !
38 LE MERCURE
›
Les Sorciers voudront en Grimoir
Métamorphofer leur Grimoire ;
Chofe fera terrible à voir !
Que Meffieurs de l'Obfervatoir
Renoncent à l'Obfervatoire 5
Ce leur doit eftre un grand déboire !
Chimiftes , dût- il vous douloir,
Brifes vôtre Laboratoir
Et fouflés au Laboratoire
Trop racourcy pour votre gloire.
Avocats , en ftile Oratoir,
Faites retentir le Prétoir
Vous , Procureurs , dans l'Auditoir
Déformais , jappés Compulfoir ,
Et Territoir & Poffeffoir ,
Evocatoir , Comminatoir ,
Dont l'oreille eft au désespoir :
Curés , á tous faites Notoir
Le contenu d'un Monitoir :
Moines , trottés au Refectoir,
Et gardés d'en fortir fans boir.
Nonnains , an gentil Caquettoir
Portant dents plus blanches qu'Tvoir ,
Riés pour en faire parade :
Medecins , d'un fuppofitoir
Déconftipés votre malade.
Noftradamus devoit prévoir
Qu'un jour, faim - Côme & fa Brigade,
Nous fangleroit d'un Sufpenfoir ,
Ouvriroit d'un Dilatator ,
Brúleroit d'un Dépilatoir :
Qu'en dépit du Déclinatoir,
DE JUIN. 39
Le Sergent d'un Exé utoir
Nous donneroit facheufe aubade :
J'en frémis à le concevoir !
Sur ce pied , je me perfuade
Que ces terminaifons en Oir ,
Si l'ufage céde à la mode
Abrégeront le Purgatoir ;
>
Le Chef-d'Oeuvre en feroit commode.
J'ai force noms fur mon memoir ,
Où le ftile Déclamatoir
Flus amplement pourroit s'étendre ;
Mais, fi fur ce réquifitoir
On me condamne fans m'entendre ,
J'en appelle au Pape Gregoir.
I
ODE ANACREONTIQUE.
Ris veut me rendre les armes ,
Elle a trop long- tems combattu :
Pour ce moment fi plein de charmes
Amour , où nous conduiras- tu ?
Sur ces gazons frais que Zephire
Careffe d'un foufle fi doux ,
Où Flore aux Amans femble dire ,
Ces lieux ne font faits que pour vous ?
Non , Phoebus témoin du myftere ,
Peut-eftre feroit indifcret :
Dans un Bois fombre & folitaire ,
Amour ,guides- nous en fecret ?
Que la plaintive Philoméle
40 LE MERCURE
r puiffe , an bruit de nos fompirs ,
Perdre fa trifteffe éternelle
Et ne chanter que nosplaifirs !
Mais , quel eft le réduit tranquile
A l'abri de l'oeil curieux ?
Paphos feul nous offre un azile
Impénétrable aux Envieux.
Là , fur un lit fait de la plume
Des moineaux les plus amoureux ,
Je veux que leur ardeur allume ,
S'il fe peut, l'ardeur de nosfeux.
REPONSE PAR M. R.
A MADEMOISELLE DE...
Qui lui demandoit des couplets deChanfon.
V
Ous demandés , Iris , Chanſons &
Chanfonnette ,
Et vôtre ordre eft exprés : Vous m'avez dit,
je veux ;
Maispoint d'argent ,point de Poëte:
rfongés- vous , tout Rimeur eft un gueux-
Pour un Vers, Alexandre, ainfi le dit l' Hiftoire
,
Payoit d'un bel écu , fon Poete comptant.
Tel fait n'eft pasfort difficile à croire .
Roy paye en Roy , chacun , selon fon
rang.
Donc
DE JUIN. 41
Donc eftant belle , Iris , devés payer
on belle.
Or,des Beautés , baifersfont des écus.
Simples baifers, c'est une bagatelle.
Qui dit baifers , dit baisers , & rien
plus :
Si pour des Vers , Iris , faifiés telle dépense,
Ah , que les Vers chez mei viendroient en
abondance !
Q3KKELSE
PROGRAME
DE L'ACADEMIE ROTALE
DIS BILLES LETTRES , SCIENCES ET ARTS.
M
Onfieur le Duc de la FORCE ,
Pair de France , & Protecteur de l'Académie
Royale des Belles Lettres , Sciences
& Arts , propofe à tous les Sçavans
de l'Europe un Prix qu'il renouvelle tous
les ans , & qu'il a fondé à perpétuité.
C'eft une Médaille d'or de la valeur de
300 livres au moins , où font gravées ,
d'un côté fes Armes , & de l'autre la Devife
de l'Académie . Il fera diftribué le
premier jour du mois de May 1719.
Cette Compagnie , à qui M. le Prorecteur
laiffe le choix du fujet fur lequel
on doit travailler , & le droit de décider
du mérite des Ouvrages qui feront
D
LE MERCURE
envoyez , avertit le Public qu'Elle deftine
ce Prix à celui qui fatisfera le mieuxà
la queftion fuivante. On fçait qu'une
livre de Levain eft capable de faire fermenter
une maffe de Pâte auffi groffe que
toute la Terre , & que chaque portion de
cette pâte fermentée, devient un nouveau
Levain auffi puiffant que le premier. Cet
exemple , auquel on pourroit en joindre
divers autres , donne occafion à demander
d'une maniere génerale : Quelle eft la caufe
de la multiplication des Fermens ?
L'Académie fouhaite de trouver du
nouveau dans les Differtations qu'elle recevra
. Il n'eft pourtant pas indifpenfable
que cette nouveauté foit dans le fyfteme ;
peut- être le vrai a-t- il été déjà préſenté ,
& n'a-t - il été méconnu que faute d'avoir
été rendu évident. Mais, fi un Auteur ado~
pre une hypotheſe déja connuë , il faut
du moins qu'il en augmente la vrai-femblance
par de nouvelles preuves , fondées.
fur des raifonnemens folides , fur des expériences
& fur des obfervations.
Dans la Conférence publique du premier
jour du mois de May , on fait la
lecture de la Piece qui a remporté le
prix . Quand elle eft trop longue , on n'a
le tems que d'en lire des lambeaux : Cela
pour
elt fatisfaifant le Public & pour
peu
l'Auteur. Dans la vûë d'y remedier , on
prie ceux qui fe trouveront obligez par
DE JUIN
43
l'abondance de la matiere , de donner
une grande étendue à leurs Differtations ,
d'y ajoûter féparément une efpece d'abregé
ou d'extrait de leur Ouvrage , dont
la lecture , qui ne doit durer que demie
heure au plus , puiffe donner une idée
fuffifante du fyfteme & des preuves. La
Differtation préférée n'en fera pas moins
imprimée tout au long.
Il fera libre d'envoyer les Differtations
en François ou en Latin . Elles ne
feront reçûës que jufqu'au premier jour de
Janvier prochain inclufivement. Celles
qui arriveront plus tard , n'entreront pas en
concours. Au bas des Differtations , il y aura
une Sentence , & l'Auteur , dont l'Académie
veut abfolument ignorer le nom,
jufqu'à ce qu'elle ait donné fon Jugement
, mettra dans un Biller feparé &
cacheté , la même Sentence avec fon Nom
& fon adreffe ..
Ceux qui enverront leurs Ouvrages ,
les adrefferont à Meffieurs de l'Académie
Royale de Bordeaux , ou au fieur Brun
Imprimeur de cette Compagnie , rue S.
Jâmes. On aura foin de faire affranchir
de port les paquets , fans quoi, ils ne feront
pas retirez du Courrier. A Bordeaux
le premier May 1718.
- NAVARRE Sécret . perpét. de l'Acad . R.
des Belles Lettres , Sciences & Arts.
Dij
44 LE MERCURE
L'Académie Royale de Bordeaux , ayane
propofé pour Sujet du prix dans fon dernier
Programe , l'explication de la caufe
de l'Echo ; le prix a esté âjugé à la curieu-
Je Differtation de M. l'Abbé DE HAUTTEFEUILLE
d'Orleans . Je crois que les Sçavans
mefçauront gré que je la leur communique.
DISSERTATION
SUR LA CAUSE DE L'ECHO.
Tous les Phylofophes anciens & modernes
, qui fe font appliquez à la
recherche de la véritable caufe de l'Echo ,
ne l'ont point trouvée . Les Anciens n'ayant
aucune connoiffance de la Dioptrique ,
des Lunettes d'aproche , de la Lanterne
magique & de la Chambre obfcure des
Aftronomes , n'en pouvoient certainement
faire la découverte. Les Modernes qui
ont connu l'effet de ces Inftrumens , n'y
ont eu aucune attention , & n'ont point
fongé à le comparer avec celui des
Echos. Un Objectifexpofé au Soleil , réünit
dans fon foyer les rayons qui paffent
au travers , & y reprefente l'image de cet
Aftre . Un Miroir concave réunit auffi
les rayons du Soleil dans fon foyer : Mais ,
comme ils ne peuvent être reçûs dans un
DE JUIN. 45
•
lieu obfcur , & que leur effet principal eft
de brûler , de fondre & de vitrifier toutes
fortes de corps , les Sçavans n'ont.
point penfé à comparer cette réunion des રે
rayons de la Lumiere , avec celle des one
dulations de l'Air qui produisent les
Sons.
Uniquement attentifs aux effets de la Pla
nocatoptrique & à fon principal Axiome ;
que l'angle d'incidence eft égale à l'angle.
de réfléxion, ils ont bâti une multitude d'Echos
imaginaires , qui ne font point dans
la Nature & qui n'y peuvent être . Ils
en ont donné plufieurs figures , & entr'autres
, celle de la Voix , qui , aprés fept ou
huit reflexions , de plan en plan & de
mur en mur , revient enfin à l'oreille
aprés avoir produit un Echo ; ce qui est
abfolument faux , & la plus grande partie
de ce qu'ils ont avancé fur ce principe.
9°
Il eft vrai-femblable que ce qui les a
engagé dans cette erreur , eft l'opinion
d'Ariitore qu'ils ont fuivie , lequel a penfé
la même chofe , & comparé les Sons
à une balle pouffée dans un Jeu de paume
, laquelle eft réflechie autant de fois
qu'elle rencontre de corps qui lui réfiftent.
Cette comparaifon eft affez jufte , fi on
n'a égard qu'au fimple Son , mais elle ne
convient point du tout à l'Echo ; la feule
réfléxion de la Voix & des Son's n'en
pouvant produire aucun ..
46
LE
MERCURE
Je ne raporterai pas les différentes opi--
nions des Phylofophes fur l'Echo , parce
qu'elles font infoûtenables , & quelqu'unes
abfurdes , comme celle d'Alexander
Aphrodifius , lequel veut que l'Echo
provienne des playes faites à l'Air , par des
coups & des percuffions continuelles , & enchaînée
les unes aux autres , qui êtant réïterées
plufieurs fois , reviennent enfin à
l'oreille.
Ariftore s'eft expliqué fi obfcurément
fur l'Echo , qu'il eft inintelligible. Les
Profeffeurs de Conimbre fes Interprétes ,
qui apparemment ne l'ont point entendu ,
font encore plus obfcurs.
Les Péripatéticiens & les Phylofophes.
de l'Ecole , qui dans les chofes obfcures ,
pour cacher leur ignorance , fe fervent des
termes , de qualitez occultes , de vertus
cachées ; qui difent , que le Son eft une
qualité paffible , laquelle n'eft fenfible.
qu'à l'oreille , & qui provient de la Vertu
fonative des corps mis en mouvement :
Ces Philofophes , dis- je , font-ils capables
de trouver la caufe véritable de l'Echo ?
Le célébre Otto de Guerik , dans fon
Livre de Vacuo Spatio , dit au Chapitre
de virtute fonante & refonante , que Ï'Echo
eft une vertu fonante , admife dans un corps
capable de recevoir le Son avec toutes fes
qualitez , & qui eft renduë de rechefavec
toutes les qualitez. Il ajoûte qu'il ne faut
DE JUIN. 47
point attribuer l'Echo à la fituation des
lieux , mais à une vertu cachée , qui fe
trouve dans un fujer capable de le produire
qu'il ne fait , fi ce fujet eft de
pierre ou de quelqu'autre matiere , & que:
cela n'eft connu de perfonne ; mais qu'enfin
, il viendra fans doute un jour , où
l'on fera cette découverte , de la même
maniere que l'on a trouvé la pierre de Bologne
, qu'aucun homme n'auroit pû croire
propre à être imbibée de la lumiere du
Soleil , de la conferver quelque tems , &
d'être tranfportée d'un lieu dans un autre.
Qui ofera nier , ajoûte - t - il , que l'Os pétreux
qui fe trouve dans l'oreille des animaux,
n'eft point ce materiatum quid , cette
matiere propre à recevoir en foi la vertu
du Son , & de produire un Echo dans les
oreilles Car, ce n'eft pas feulement cet
Os pétreux , qui a la vertu du Son & de l'E--
cho ,il y a d'autres pierres & d'autres matieres
que nous ne connoiffons point , qui
ont la même vertu .
Quoique ce Phylofophe du dernier fiécle
ait êté fort fçavant , & que nous lui foyons
redevables d'un grand nombre de belles
& curiéufes expériences qu'il a faites dans
le Vuide , on peut dire qu'il a êté aveugle
& qu'il s'eft égaré fur l'Echo . Tous les
corps de la Nature font capables de réflechir
le Son , de le réunir dans un foyer
& de produire l'Echo ; ce materiatum quid
48 LE MERCURE
eft imaginaire , l'Os pétyeux n'a pas plus
cette proprieté que les autres. Ceux qui
font moux & fort poreux , ne laiffent pas
que de réflechir les fons. L'experience fait
connoître que les arbres & les roirs , couverts
de neige & de givre , réflechiffent
la Voix , & produifent des Echos , mais
plus foiblement .
Fromondus , Kirger , Gafpard Schott
Monfieur Perrault & d'autres Phylofophes
ont bien expliqué la maniere dont le Son
eft produit par les ondulations de l'Ait , &
comment elles vont & reviennent à la rencontre
des corps folides ; mais pour la production
de l'Echo , ils n'ont point établi
d'autre canfe que la réflexion des Sons , qui
feule ne fuffit
pas.
Kirker,un des plus habiles du dernier fiécle
, & qui s'eft fort appliqué à la recherche
de la véritable caufe de l'Echo , dit
dans fon livre de la Mufurgie , que pour
la trouver, il a couru les Campagnes & les
Forêts ; efcarpé les Montagnes & les Rochers
; traversé la Mer , les Lacs & les Rivieres
; qu'il a marché dans les Terres incultes
& labourées , dans les Champs aplanis
& fillonez ; qu'il a vifité les Bâtimens
antiques & modernes ; examiné les Puits ,
entré dans les Cavernes ; que l'Echo lui a
caufé des peines infinies ; que lors qu'il étoit
fort proche de cette demie Déeffe , elle s'enfuyoit
; que plus il couroit aprés , plus elle
s'éloignoit ;
DE JUIN. 49
,
>
s'éloignoit ; s'il la gratieufoit & lui difoit
des douceurs elle fe moquoit agréablement
de lui , fi ceux de fa compagnie la
traitoient rudement & l'accabloient d'injures
, elle ne leur repondoit rien ; quelquefois
il la trouvoit en belle humeur
& cette babillarde , pour une parole , lui
en rendoit plufieurs ; qu'afin d'apprivoifer
cette Nymphe fugitive, il lui a fouvent
donné des concerts de Mufique compofez
de Voix & de toutes fortes d'Inftrumens
; mais,que cette fauvage accoûtumée
à la demeure des lieux folitaires , a rendu
tous les travaux inutiles. Ce qui le fit
enfin réfoudre à ufer de violence avec elle ,
& pour la contraindre d'adhérer à fes défirs
, il appella à fon ayde la Géométrie
Anacamptique , c'eft - à - dire , la Science
de la Voix & des Sons réflechis. Par fon
entremife , il a prétendu expliquer tous
les Phénoménes de l'Echo , mais la plus
grande partie de ce qu'il dit , eft faux ou
infoûtenable. Il auroit mieux fait d'appel
ler à fon fecours la Catoptrique Cauftique ,
& la Dioptrique ; mais, cette derniere n'ê
toir encore qu'une beauté naifante , dont
les graces & les agrêmens êtoient peu connus
, & qui depuis , a prodigué fes faveurs
à tout le monde.
Ce Philofophe & les autres Sçavans
n'ayant penfé qu'à la feule réfléxion de la
Voix & des Sons , on ne doit pas être furpris
Juin 1718.
E
50 LE MERCURE
qu'ils fe foient trompez , & qu'ils n'ayent
point trouvé la véritable caufe de l'Echo.
Les Miroirs plans réfléchiffent les rayons
de la lumiere , mais ils ne les réuniffent
point dans un foyer , & ne peuvent jamais
reprefenter l'image du Soleil .
La production de l'Echo confifte , non
feulement dans la réfléxion des ondoye
mens de l'Air , ou des rayons fonores ,
fi j'ofe me fervir de ces termes , qui ne
font point encore en ufage ; mais dans
leur réunion en quelque endroit , que j'appelle
foyer , par Analogie à celui des Objectifs
& des Miroirs concaves .
Si les corps qui réfléchiffent la Voix,
font difpofez de telle forte , qu'ils renvoyent
les ondulations de l'Air paralleles , il ne s'en
fera aucune réunion , & par conféquent
point d'Echo , qui eft le contraire de ce
que tous les Phylofophes ont écrit jufqu'à
prefent.
Si ces corps les réflechiffent convergens ,
elles produiront un foyer , & la Voix s'entendra
une feconde fois ; parce que le mouvement
imprimé à l'Air par la langue ,
les levres , le larinx &c . fe trouve dans ce
foyer précisément de la même maniere
qu'il eftoit au fortir de la bouche ; ce
qui feroit une raifon plus folide que celle
des anciens Philofophes qui ont appellé
l'Echo , la fille & l'image de la Voix.
Ce mot d'image ne lui convient point ,
DE JUIN SI
& ce n'eft qu'improprement & par Analogie
, que ce nom lui peut eftre donné ,
puifqu'on ne voit dans ce foyer , ni couleurs
, ni traits , ni linéamens.
Pour faire concevoir plus clairement ce
qui arrive aux agitations de l'Air , les Sçavans
anciens & modernes ont propolé les
Enciclies ou cercles qui fe font fur la furface
de l'eau , lorfqu'on y jette des corps
pefans. Une pierre en tombant dans un
Lac , un Etang ou une Riviere tranquille,
enfonce l'eau qu'elle rencontre à la fuperficie
, & toute la colonne jufqu'au fonds ,
laquelle réfiftant , pouffe celle qui eft aux
environs , & l'oblige à s'élever plus haut
que la furface ; ce qui fait voir un petit
cercle d'eau , lequel venant à s'affaiſſer ,
en produir un troifiéme qui eft plus grand ;
& ainfi de fuite , jufqu'à ce que ces cercles
augmentant toujours de grandeur , &
diminuant de force & d'élévation deviennent
enfin imperceptibles .
>
>
Si on jette une pierre dans le milieu d'un
baffin de fontaine , elle produit des cercles
qui s'étendent jufqu'aux bords où
eftant parvenus , ils font réfléchis , & il
s'en fait de nouveaux oppoſez aux premiers
, parce qu'ils diminüent continuellement
de grandeur. Lorfque le plus petit
arrive proche le centre , il fait hauffer
l'eau au deffus de la fuperficie , & y produit
une petite élévation , que l'on pouroit com
Eij
52 LE MERCURE
parer à l'Echo , parce qu'il produit un
effet femblable à celui de la pierre . Cette
petite montagne d'eau , en retombant par
fon poids , oblige celle qui eft deffous, de
s'élever aux environs , & de faire de nouveaux
cercles qui s'écartent à la ronde ,
& vont toujours en augmentant comme
la premiere fois. Etant arrivez aux bords
ils font de rechef pouffez au centre , ce qui
continuë de la même maniere , tant que du
re le mouvement imprimé à l'eau .
Quoique Monfieur Perrault dans fon
Traité du bruit , n'aprouve pas que l'on
compare ces Enciclies aux ondulations de
l'Air , & qu'il s'étende beaucoup à en faire
connoître la différence ; je fuis perfua
dé que cette comparaifon eft admirable ,
pour donner une idée claire & diftincte de
la formation de l'Echo. Les ondoyemens
de l'Air formés par la Voix , s'écartent à
la ronde , diminuënt continuellement de
force , & elle ceffe enfin d'eftre entenduë
la
S'il fe rencontre des corps qui en ré-
Aléchiffent plufieurs dans un centre , la
Voix y eft reproduite une feconde fois ;
ce qui vient de ce que le mouvement
imprimé à l'Air par les poumons
langue , les dents &c, eft précisément
le même dans ce foyer , qu'il eftoit au
fortir de la bouche. Un objet peint de diverfes
couleurs, eft reprefenté au foyer d'un
>
DE JUIN.
Objectif, & fon image y eft trés reffemblante
, parce que tous les rayons de la
lumiere qui tombent fur chaque point de
cet objet , vont fe réunir en autant d'autres
points.
Il en eft de même de la Voix & des
Sons. Chaque point phyfique de l'Air mis
en mouvement , s'étend de tous côtez ,
& forme en quelque maniere des pinecaux
optiques , ou plûtôt fonores , qui
ne font point confondus , & les uns ne
détruifent pas les autres. Defcartes , le
Prince des Phylofophes modernes , dans
fa Dioptrique , a démontré que les rayons
de la lumiere ne fe confondent pas ,
& ne s'oppoſent point les uns aux
autres.
Si ces agitations de l'Air tombent
fur un corps qui les réfléchiffe paralelles
, il ne fe fait aucun Echo. Lorfqu'elles
entrent dans l'oreille , elles font
réunies d'une façon particuliere & différente
de celle du criftallin , qui réünic
les rayons des objets fur la Rétine . J'expliquerai
quelque jour , avec l'ayde de
Dieu comment fe fait cette réunion
dans l'oreille, & l'ufage des trois Offelets.
›
Si ces ondulations de l'Air rencontrent
un corps concave propre à les réfléchir
elles font renvoyées convergentes
, & ces points phyfiques font réunis
→
E iij
$4
LE MERCURE
en autant d'autres points ; ce qui doit re
produire & faire entendre les mêmes
Sons. Comme toutes les Voix , même les
plus reffemblantes , ont toujours quelque
petite différence , & que les Echos les
répétent , telles qu'elles font au fortir
de la bouche , l'oreille les difcerne parfaitement
bien , à moins qu'il n'intervienne
quelqu'autre cauſe particulié .
re.
Si on me demande quel eft ce mouvement
des ondulations de l'Air , & en
quoi confifte la modification de la Voix
& des autres Sons , & ce qui les conftituë
tels ; je répondrai fincerement que je
n'en fçai rien , non plus que les Phylofophes
ne fçavent point quel eft le mouvement
de la lumiere qui fait le bleu ,
le rouge , le vert & les autres couleurs ;
& qu'il leur feroit impoffible , en voyant
des cercles fur la furface de l'eau , de
connoître , s'ils ont efté formez par des
piertes rondes ,triangulaires , carrées , pentagones
, hexagones , &c. & de diftinguer
les uns d'avec les autres , quoique réellement
& en eux-mêmes ils foient trés dif
férens . Tous les Sçavans conviennent que
la modification du mouvement de l'Air ,
qui produit les Sons & la Voix , eft peu
connu , parce qu'il ne tombe point fous
le fes de la vue , & que l'oreille ne peut
l'apercevoir à caufe de fa promptitu
DE JUI N.
55
de & de la viteffe du reffort de l'Air.
Il n'eft pas néceffaire ,pour avoir une idée
claire & diftincte de la véritable caufe de
l'Echo , de connoître cette modification
de l'Air , qui produit la Voix & les Sons ;
il fuffit de fçavoir que le mouvement de
l'Air , quel qu'il foit , fe trouve exactement
le même dans le foyer des rayons fonores ,
& tel qu'il étoit au fortir de la bouche :
Que de chaque point phyfique de l'Air ému ,
il s'écarte à la ronde des agitations , dont
plufieurs venant à fe réunir , elles forment
uné feconde Voix , ſemblable à la premiere
, toutes chofes fuppofées égales.
Si cette feconde Voix eft réfléchie dans
un autre foyer , elle en produira une troifiémie
, celle- ci une quatriéme ; & ainfi de
fuite , tant que durera l'agitation de l'Air.
On voit le même effet dans les Luneres d'aproche
, compofées de plufieurs Oculaires
convexes : Le premier reproduit l'image du
Soleil que 1 Objectif avoit formée ; le fecond
fait paroître celle du premier ; le troifiéme,
celle du fecond , & ainfi des autres.
Si ces vertes étoient d'une même puiffance,
toutes ces images feroient de la même grandeur
; mais , elles n'auroient pas la même
clarté , elle iroit toûjours en diminuant ,
& ces images deviendroient à la fin fi foibles
& fi obfcures , que l'oeil ne pourroit
plus les apperçevoir.
Voilà précilement ce qui arrive dans les
E iiij
56
LE
MERCURE
Echos. Si les rayons fonores de la Voix rencontrent
des corps qui la réfléchiffent dans
foyer , elle fera refufcitée , felon l'expreffion
de quelques Auteurs. S'il s'en trouve
d'autres à l'oppofite , qui la réfléchiffent
dans le même foyer ou dans un autre , on
entendra une troifiéme Voix , celle ci en
produira une quatriéme ; & ainfi de fuite ,
tant que durera le mouvement des ondulations
de l'Air. Le P. Merfenne , dans fon
Harmonie univerfelle , dit qu'il y a un
Echo dans la valée de Montmorenci , proche
le Château de Monfieur d'Ormeffon
qui répéte la Voix quatorze fois pendant
la nuit , & fept fois pendant le jour . Celui
de Charenton , proche Paris , fait à peu
prés le même effet. Quelques Auteurs ont
écrit qu'il fe trouve des Echos qui la répétent
vingt & trente fois ; ce qui eft poffible ,
felon fa force & la difpofition des lieux.
Cette répétition de la Voix , tant de fois
réïtetée , peut encore provenir d'une autre
caufe : Si elle rencontre des corps à diverfes
diftances , qui la réüniffent en plufieurs
foyers , éloignez les uns des autres , elle
fera reproduite plufieurs fois par différens
intervales. Si ces foyers font dans une égale
diſtance , la Voix ne fera point entendue
diftinctement , & ne fera qu'un bruit
confus.
à
On peut apperçevoir à la vûë un effet
peu prés femblable , dans le baffin d'une
DE JUI N.
fontaine , dont les bords ne font pas ronds ,
mais figurez en coquilles , ou de quelqu'au
tre maniere inégale : Si on jette au milieu
une pierre , il fe fera des cercles qui s'écarteront
à la ronde , & arrivant aux bords ,
feront réunis , non dans le centre du baffin ,
mais en plufieurs centres , & autant
qu'il y aura de coquilles ou de corps qui
les auront réfléchis. Il en eft de même de
la Voix , fi elle rencontre des corps qui
la réfléchiffent en plufieurs foyers , il y
aura plufieurs Echos qui paroîtront plus
ou moins éloignez , plus forts ou plusfoibles
, felon qu'ils feront prés ou loin , &
la quantité des rayons fonores qui ferons
réünis.
3
,
Quoique les Phénomenes de l'Echo
foient en grand nombre & trés différens
il n'y en a pas un feul qui ne puiffe être expliqué
par la réunion des ondulations de
l'Air dans un foyer. Il y a des Echos fuibles
qui à peine fe font entendre ; d'autres,
dont la force eft fi grande , qu'ils rendent
la Voix plus forte qu'elle n'êtoit au
fortir de la bouche. Les premiers n'ont que
trés peu d'ondoyemens de l'Air ramaffez
dans leur foyer , ou le font imparfaitement.
Les derniers en ont beaucoup & bien difpofez
, de même que les excellens Objectifs
réüniffent exactement un grand nombre
de rayons lumineux , & que les mauvais
en réuniffent peu ou trés-mal.
>
$8
LE
MERCURE
Si la difpofition des lieux eft telle , qu'il
y ait une grande quantité de rayons fonores
exactement réunis , ou que le foyer
foit à l'entrée de quelque caverne ou con →
duit qui aille en s'élargiffant , la Voix fefa
aufli groffe que fi elle avoit été formée
dans une Trompette parlante .
On dit qu'il y a des Echos qui rendent
la Voix tremblante. Le Son du jeu des Orgues
que l'on appelle tremblant , eft produit
par le moyen d'une foupape appliquée
fur un tuyau , coupé de biais ou en talu ,
qui le rend facile à être ouvert ou fermé .
Les feuilles des arbres , qui font dans un
continuel mouvement , peuvent rendre la
voix tremblante . On en fera certain , fi
pendant l'Hyver où les arbres font denuez
de feuilles , l'Echo ceffe d'être tremblant .
S'il eft vrai qu'il y ait des Echos qui rendent
la voix plaintive , & à peu prés femblable
à celle d'une perfonne fouffrante;
cet effet peut provenir de la fituation des
lieux qui produifent plufieurs foyers inégaux
proche les uns des autres , & réfléchiffent
la Voix fi
promptement , que l'oreille
l'entend d'abord plus forte , enfuite
plus foible , & toûjours en diminuant .
Quelqu'uns affurent qu'il y a des Echos
moqueurs & rifibles , qui rendent la Voix
pareille à celle d'un homme qui rit en fe
moquant. Ceux ci doivent avoir , comme
les précedens , plufieurs foyers inégaux ג ,
DE JUIN. 39
& diverſement éloignez . L'oreille entendra
au commencement la Voix foible , &
dans la fuite , en augmentant.
Je ne voudrois pas jurer que toutes les
hiftoires & les faits raportez par différens
Auteurs fur les Echos , fuffent bien véritables
. J'ai remarqué qu'ils ne conviennent
pas même entr'eux : Froiffard qui a donné
les Antiquitez de Rome , dit que for le
chemin appellé Via Appia , il a entendu
unEcho admirable , dont il raporte les particularitez
. Kirker , Schott & Foreftus af
fûrent qu'ils s'y font exprés tranfportez , &
qu'ils n'y ont apperçû aucun Echo ; ce qui
me fait douter de la plupart des chofes
que ces Sçavans ont publiées , & me donne
lieu de croire qu'ils y ont ajoûté du merveilleux
, ou qu'il y a de leur part un peu
d'imagination ; femblables à ces gens qui
crosent voir dans les nuages des figures
d'Hommes , d'Animaux , de Batailles , &
d'autres chofes qui n'y font point ou trésimparfaitement
, & que d'autres perfonnes
voyent toutes différentes.
Les Phylofophes anciens & modernes
ont fort bien remarqué, que les lieux concaves
, creux , angulaires & enfoncez , ont
une grande difpofition à produire des
Echos ; mais , ils n'en ont point raporté d'autre
caufe que la feule réflexion. Ils ont dit
que deux murs polis , élevez à angle droit,
rendoient un Echo plus fort , & ont apporTo
LE MERCURE
té pour raifon , qu'il y avoit deux réfléxions.
Ils devoient dire une réunion dans
un foyer , qui eft mon principe & la véritable
caufe de tous les Echos , laquelle
provient de la propriété que les lieux qui
les produifent , ont de réunir des rayons fonores
dans un centre. Un Geometre qui ,
pour rendre raifon de tous les effets des
Miroirs concaves , diroit fimplement qu'ils
proviennent de la réfléxion des rayons lumineux
, fans parler de réunion dans un
foyer , ne s'expliqueroit pas jufte , & feroit
connoître qu'il n'auroit pas une idée diſtincte
de leur véritable cauſe .
Tous les puits profonds , revêtus de pier.
res larges & polies , rendent des Echos admirables.
Kirker & Schott ont obfervé que
celui qui eft dans la Cour du Palais Vatican
à Rome , répéte les paroles , quoique
prononcées fort bas ; & les fait entendre
fi diftinctement , que l'on croiroit que ce
font des perfonnes qui parlent au fonds de
ce puits ; ce qui provient de la poliffure
des pierres dont il eft fait , lefquelles renvoyent
les ondulations de l'Air dans le centre
de la circonférence interieure , depuis
le haut jufqu'au bas ; & y produifent plufieurs
foyers , de la même maniere qu'un
Miroir cilindrique concave réfléchit les rayons
qui tombent fur la furface interieure ,
& fait paroître une ligne de lumiere dans
La longueur.
DE JUIN. 61
Il fe fait pareillement dans toute la profondeur
des puits , une ligne d'Echos , fi
cette expreffion eft permife ; c'est-à- dire ,
une grande quantité de réunions qui fe
font toutes enſemble , & rendent la Voix
plus forte & plus diftinéte . Les puits qui
ont de l'eau , & ceux qui font couverts ,
réfléchiffent la Voix plus fortement que les
puits à fec & fans couverture , parce qu'il
y a une double réflexion & une double réünion
, produites par les côtez , par l'eau &
le toit.
Les Echos fe rencontrent prefque toujours
dans les bâtimens dont les murs forment
des angles , dans les Palais embellis
de colonnes , de chapiteaux & d'autres or
nemens d'Architecture , parce qu'ils font
plus propres à réfléchir les ondoyemens de
Ï'Air , & á les réunir en un foyer.
Les forêts & les bois qui n'ont point
d'angles de concavitez , de creux & d'enfoncemens
, ne devroient pas en apparence
produire des Echos ; cependant , c'eft leur
demeure ordinaire , & il s'y en trouve prefque
toûjours. Il n'eft pas difficile d'en rendre
raifon par mon principe . Chaque tronc
d'arbre réfléchit les ondulations de l'Air de
tous côrez , & il y en a toûjours quelqu'unes
renvoyées dans un foyer, qui font un Echo :
& en quelqu'endroit que la Voix foit placée
au tour de ces arbres , il y aura toûjours
quelques rayons fonores réunis , & par con62
LE MERCURE
féquent un Echo. On en fera pleinement
convaincu , fi on imagine que ces troncs
d'arbres font polis & de vrais Miroirs cilindriques
convexes. En quelqu'endroit
qu'un flambeau foit placé , ils réuniront
plufieurs rayons de lumiere dans un centre ,
& en plus grande quantité , fi ces Miroirs
font placez d'une certaine maniére . Il en
eft de même de la Voix & des Sons réfléchis
dans un foyer par ces troncs d'arbres
qui produiront des Echos , lefquels cefferont
, lorfque ces arbres feront abatus ; ce
qui eft confirmé par l'expérience.
Kirker dit en quelqu'endroit de fa Mufurgie
, qu'il a entendu un Echo dans la
campagne de Rome , proche Frescati , où
on ne voit point de colines , de maiſons ,
ni d'arbres , mais feulement quelques arbuftes
& des champs labourés en fillons ;
& qu'y étant retourné dans une autre faifon
, il ne trouva plus cet Echo : Qu'en
ayant cherché la raifon , il apperçûr que
ces champs fillonnez avoient été aplatis ;
d'où il conclut que la caufe étant ôtée ,
l'effet devoir ceffer , & l'Echo difparoître..
Harftoférus , en fon Livre intitulé , Delicia
Mathimaye affure que dans la campagne
de Nuremberg , proche le Cimeriere
de Saint Jean , il entendit un Echo dont
il ne pût deviner la caufe , parce qu'il n'y
avoit ni maiſons , ni arbres , ni aucuns corps
qui le puffent produire ; mais qu'ayant lû
DE JUI N. 63
prola
Mufargie , il reconnut que cet Echo
venoit de l'élevation des foffes de ce Cimetiere
. Leur difpofition & celle de ces
champs fillonnez , réüniffoient plufieurs ondulations
de l'Air; mais apparemment, ces
Echos étoient fort foibles , & bien differens
de ceux dont parle Otto de Guerik.
Il raporte la Rélation de David Frolikius,
qui entreprit de monter au fommet du Mont
Carpath en Hongrie , plus élevé que toutes
les montagnes des Alpes , de la Suiffe
& du Tirol. L'Air y étoit fi tranquille , que
fes cheveux n'avoient pas la moindre agitation
, quoiqu'il y eût un grand vent audeffous
de lui , & que les nuages qu'il voyoit
, allaffent fort vite : Qu'ayant tiré un
coup de pistolet , il ne fit pas plus de bruit
que s'il avoit rompu un bâton ; & qu'en def
cendant , lorfqu'il fe trouva audeffous des
nuées , il tira un autre coup de piſtolet
qui fit un bruit épouventable , & auffi violent
que celui d'un gros canon , par la quantité
des Echos qui répondoient de tous côtez
, & rerentiffoient dans les vallées voifines
: Que ce bruit dura un demi quart
d'heure , & qu'il crut que la montagne abîmoit
fous lui.
Supofé que ce fait foit véritable , &
que David Frolikius n'y ait pas ajoûté du
merveilleux & un peu de faux , fuivant la
coûtume des Voyageurs , & même des
Sçavans , à leur honte & au détriment
64
LE MERCURE
des Sciences & des Arts ; on peut expliquer
ces violens Echos , par les concavitez
, les creux & les cavernes inféparables
des montagnes , qui ayant rétini
dans plufieurs foyers un grand nombre de
rayons fonores , ont fait entendre tous ces
Echos , lefquels en ont produit d'autres.
Je me fuis , à cette occafion , propofé
à moi-mêine deux difficultez : La premiere
, quelle quantité d'ondulations de
l'Air eft néceffaire pour produire le moindre
Echo ; je ne l'ai pû réfoudre , je fçai
feulement , que s'il eft foible , il en faut
peu , de même que pour produire l'image
obfcure du Soleil , peu de rayons fuffifent .
Il eft facile d'en faire l'expérience , en couvrant
d'un papier l'objectif d'une Lunette ,
auquel on aura fait un ou plufieurs petits
trous , l'image du Soleil paroîtra dans fon
foyer , mais fort foible .
La feconde difficulté eft de fa voir, fi deux
Echos qui réuniffent une même quantité de
rayons fonores , mais , dont le foyer de l'un
eft proche le corps refléchiffant , comme de
deux , trois ou quatre pieds , & l'autre éloigné
de dix , quinze ou vingt ; fi, dif-je , ces
deux Echos font différens en force , & lequel
des deux eft le plus fort. Une Luneste
de vingt pieds reprefente les objets plus
grands & plus clairs , qu'une de trois ou quatre
pieds Suivant cette comparaifon , un Echo
, dont le foyer feroit plus éloigné , rendroit
DE JUIN.
65
droit la Voix plus groffe & plus forte . Je ne
fuis pas de ce fentiment ; je compare l'effet
des Echos à celui des Miroirs concaves ,
dont l'incendie , dans ceux qui ont le foyer
proche de leur furface , eft plus fort que
dans ceux où il en eft le plus éloigné , quoique
leurs fuperficies foient égales.
>
La différence de ces effets a excité une
grande difpute entre les Mathématiciens ,
à l'occafion d'Archimède , qui , dit- on ,
brûla les Vaiffeaux des Romains dans le
Port de Siracufe , & fe fervit pour cela
de Miroirs concaves . Le témoignage d'un
grand nombre d'Auteurs dignes de foy
qui en parlent comme d'une chofe indubitable
, a donné lieu à quelques uns d'en
foutenir la poffibilité . Les autres ont démontré
qu'un Miroir concave , qui réüniroit
les rayons du Soleil à mille pas ,
ne pourroit embrafer les matiéres les plus
combuftibles ; & que , pour mettre le
feu à un Navire dans cette diſtance ,
ce Miroir devroit avoir fa fuperficie d'une
grandeur prodigieufe , dont l'exécu
tion eft abfolument impraticable .
Les valées du Mont Carpath peuvent
être d'une fi grande étendue , & difpofées
de telle maniere , qu'elles ont pû rénir
les ondulations de l'Air à une diftans
ce de mille pas , & y produit ces Echos
violens de Frolikius ; de même que fi la
furface de ces valées eftoit polie , ella
F
65 LE MERCURE
feroit capable de mettre le feu à des Navires.
Mais , il y a apparence que c'eſt la
multiplicité des Echos qui ont produit
ces bruits épouventables.
La réunion des ondulations de l'Air
dans un foyer , eft fi évidemment la caufe
véritable de l'Echo , qu'il n'y a pas le
moindre lieu d'en douter ; & les Sçavans
ne pourront faire aucune objection
folide contre ce Syfteme. Ils auront raifon
d'en fouhaiter une plus ample élucidation
, appuyée d'un plus grand nombre
d'expérience , & un détail plus circonftancié
des agitations de l'Ait , & du
mouvement particulier qui produit la Voix
& les autres fons. M
Je pourrai , Dieu aydant , publier quelque
jour un Traité plus étendu fur ce fujet
, & fur les Sons en géneral ; démontrer
la fauffeté de ce que les Auteurs ont
écrit fur les Echos artificiels , monofillabes
2
pollifillabes , monophones , poliphones &
étérophones . En attendant, les Phyficiens
& ceux qui ont dans l'ame cette difpofition
affez rare , que Monfieur Perrault ,
au commencement de fon Traité du Bruit,
appelle une libéralité & une magnificence
d'efprit , qui fait qu'on n'épargne
& qu'on ne plaint point la peine & le tra-
Avail , que courent les chofes qui ont beaucoup
de nobleffe & d'élévation , quoiqu'elles
n'ayent que peu d'utilité , telles
се
DE JUIN. 67
que font toutes les nouvelles penfées &
toutes les découvertes curieufes ; } ces
perfonnes pourront , dis- je , en attendant ,
méditer fur ce nouveau Siftême , & s'apliquer
plûtôt à y donner des éclairciffemens
, qu'à en faire de fauffes critiques
.
Tout ce qui appartient aux Echos &
aux Sons en général , eft , felon l'aveu
de tous les Sçavans , un fujet de la Phyfique
encore fort obfcur , & où il y a quantité
d'Inventions utiles à trouver , & de curieufes
découvertes à faire , que l'on ne
fera de long- tems ; à moins que les Académies
des Sciences ne faffent un grand
nombre d'Obfervations , d'Effais & d'Experiences.
Je ne vous entretiendrai point , Meffieurs
, de plufieurs chofes curieufes fur
l'Echo - fophie & fur l'Echo métrie , parce
que vous le fçavez , & que les Li
vres des Auteurs qui ont écrit fur ce fujet
, en font remplis . Comme vôtre Académie
fouhaite de trouver du nouveau
dans les Differtations qu'elle recevra , j'ai
crû devoir m'appliquer uniquement à vous
faire bien comprendre mon idée ſur la réünion
des rayons fonores dans un foyer.
Je ne fçai , fi j'aurai réüffi ; il eft diffe
cile de s'expliquer clairement dans une
matiere fi obfcure .
Fij
68 LE MERCURE
(1 ) (F (TEADXD
SUITE DES CARACTERES
de M. de Marivaux .
N
Ous parlions l'autre jour de l'amour
propre de l'Auteur excellent ou fupérieur
; & je vous dis là deffus , Madame ,
que cet Auteur fçavoit fes avantages :
Qu'il fe difoit , je connois ma fupériorité ;
cela eft doux , mais , il me revient encore
un plaifir bien flateur à prendre ; c'eft de
voir les autres , la connoître avec moi.
Ces autres , Madame , ce font des hommes
orgueilleux , comme lui ; qui compofent
ou qui ne compofent pas . Mais en un
mot , qui ont de l'efprit , qui font marqués
dans le monde , comme gens qui en ont
beaucoup , qui s'en croyent encore davantage
, parce qu'ils fuppofent que le Public
jaloux,loue modiquement , & que quand
il va pour nous jufqu'à l'eftime
c'eft figne qu'il devroit aller plus loin :
Gens enfin qui font fentinelle , fur tout à
ce qui paroît de beau , qui vont & viennent
pour en arrêter les impreffions , dans la
crainte que ce beau ne leur nuife , & qu'en
penfant indirectement à eux , on ne préfumât
pas qu'ils pûffent en faire ou dire
autant & même plus.
>
>
Voilà , Madame , quels font ceux de qui
DE JUIN. 69
l'Auteur fupérieur veut un hommage .
Cet hommage ; je vous ai dit ce que c'étoit
: Ce n'eft le plus fouvent qu'un gefte
un mot ; c'eft le filence mefme de certaine
espéce.
>
Il faut eftre bien fin, pour expliquer de pareils
fignes que la jaloufie de ceux meſmes à
qui ils échappent , rend obfcurs : Ce font
comme des Enigmes , dont l'homme fupépérieur
a le talent de trouver le Mot; mais ,
il fe garde bien de laiffer apperçevoir qu'il
l'a trouvé .
Non pas , qu'il paroiffe indifférent aux
louanges formelles qu'on veut bien lui donner
; l'air d'indifférence feroit trop groffier ,
& qui veut trop prouver , ne prouve rien.
Ce n'eft pas là le party qu'il prend ; cela
ne feroit digne que d'un mal- droit qui
ne fçauroit pas qu'il eft des occafions , où
pour faire mystére de toute fa vanité , il
faut en montrer un peu ; parce qu'il ne leroit
pas naturel de n'en point avoir alors ,
& de ne pas reffembler à tous les autres
hommes & c .
,
Bien loin donc d'eftre indifférent aux éloges
, illes reçoit d'un air ingénu , par lequel
il femble dire : Tenés , Meffieurs , je
n'y entends point de fineffe ; franchement
vôtre approbation me ffate ; j'ai du plaiſir
à vous voir eftimer ce que j'ai fait ; vous
récompenfés mon travail,
Et voilà , Madame , ce qui s'appelle agir
70 LE
MERCURE
en habile homme : Voulés- vous fçavoir ce
qui arrive de cela .
Il a forcé les autres à l'admirer ; ils
ont rougi de fe trouver inférieurs . Imaginez
- vous une jolie femme qui n'a pû
s'empêcher de convenir avec elle - même
, que fes appas le cédent à ceux de
fa Compagne . Quelle mortification ?
Eh bien , nos gens ont fenti un chagrin
de la même nature ! Mais , de la façon
dont s'y prend l'homme fupérieur , ils fe
trouvent foulagez .
Ils ont comprendre qu'il n'a pas apperçu
l'excez humiliant de leur admiration
; c'eft autant de diminué fur la honte
de l'avoir fenti Ils n'en ont û de témoins
qu'eux- mêmes ; ce témoin là n'eſt
point incorruptible , on peut fe fauver
avec lui ; à la fin , il fe trouvera qu'il
s'eft trompé.
D'ailleurs , cet homme fupérieur auroit
pû furprendre leur fécret ; il l'ignore ,
il ne leur a pas fait tout le mal qu'il pouvoit
leur faire ; ils l'en haïffent moins ,
ils le fupportent ; volontiers même lui veulent-
ils du bien ; parce que l'ignorance
où il eft de ce qu'il vaut , les mer plus
à leur aife en le loüant , & rend la loüange
fans conféquence , & de pair à pair :
Voici un homme , difent-ils , qui n'abufera
point de l'eftime que nous lui montrerons
; il l'a fimplement efpérée , &
DE JUIN. 71
cela nous fait honneur : Car , efpérer un
bien , c'eft l'eftimer foi - même : En n'en
regardant pas l'acquifition comme infaillible
, c'eft nous dire , je fouhaite de l'obtenir
; jugez fi je le mérite. Nous voici
donc juges & difpenfateurs de ce bien
qu'il attend ; c'eft jouer un rolle avantageux
, & plus noble que le fien même.
Aprés ces courtes réfléxions , qui dans
l'efprit de nos admirateurs , s'arrangent
en un inftant , & non par, reprifes comme
ici ; Le croiriez - vous , Madame , Madame , l'affront
s'oublie , leur dépit paffe , l'art de l'Auteur
a mis , pour ainfi dire , un appareil
à tout ; il fort juftifié , parce qu'il a fçû
raccommoder les autres avec eux - mêmes,
en amuſant leur vanité par de petits profits
, qui lui font regarder fon defavanta
ge paffé , comme une fauffe allarme .
Que conclure de la confiance de nos
Dupes , qui croient s'eftre effarouchés malà
propos ?
Que l'homme vraiment fupérieur , eſt
celui qui fçait plier les autres à lui ſouffrir
, à lui pardonner fa fupériorité : Tout
homme fupérieur qui révolte les autres ,
n'eft pas fi fupérieur que l'on penfe ; je
dis , quand même on lui paffe en fécret
qu'il l'eft : Illui manque au moins de voir
qu'il intereffe la malice des autres à lui
refufer nettement , pour le punir , ce qu'il
veut emporter à force ouverte , & ce qu'il
72
LE MERCURE
qu'il pourroit obtenir fans bruit.
Car , quoique l'Auteur dont je vous
ai parlé , Madame , ait fait penfer aux
autres qu'ils traitent avec lui de pair
à pair ; cependant , le dépit de fe fentir
inférieurs les petites illufions dont ils
ont eu befoin pour perdre ce fentiment d'infériorité
, tant de mouvemens enfin , ont
laiffé chez eux des traces de ce fentiment-
même ; & l'Auteur revient fi fouvent
à la charge , les réveille fi fouvent,
ces traces , qu'elles fe fortifient au point
que petit à petit les illufions n'ont plus
de prife .
Voilà ce qui arrive en faveur de l'homme
fupérieur , quand il fçait fe ménager.
Ses Ouvrages peuvent impunément
mortifier l'orgueil des autres , pourvû
que par fa conduite perfonnelle , il repare
l'effet de fes Ouvrages : Il les gâte en
les appuyant de fa voix , qu'il fe réjoüiffe
de ce que les autres les trouvent bons ;
il doit alors des démonftrations de joye à
ceux qui l'environnent , & qu'il irriteroit ,
s'il ne paroiffoit touché de leur approbation
II lesa bleflé par l'excés de fes talens,
qu'il les guériffe , en ne s'en prévalant
que de leur aveu ; ce fera tenir
d'eux fes plaifirs. Par là , il calmera leur
orgueil par cet orgueil même : Ils ont
efté fachés de le fentir au deffus d'eux ,
ile
DE JUIN. · 73
ils feront Autez de penfer qu'il ne fe croit
loüable que fur leur parole ; il gouver
nera leur amour propre , tandis qu'ils s'i
magineront qu'ils gouvernent le fien.
·
Difons encore un mot de l'Auteur dont
j'ai d'abord peint l'amour propre : Si par
hazard , il fe trouve dans le monde avec
de Grands Médiocres , & qu'on vienne
à parler d'Ouvrages , quel parti croyezvous
que lui fera prendre fa vanité ?
De mettre les fiens fur le tapis ? Non
Madame , mais bien ceux des Grandsmédiocres.
Dans le monde , on eft fort perfuadé
que ces Meffieurs ont de l'efprit ; mais,
comme cet efprit eft entre deux fers , ni
excellent, ni médiocre ; la réputation qu'il
leur produit , eft comme indécife ; on ne
fçait pas bien à quel dégré d'eftime il
faut les honorer : Parler d'eux alors ,
leur donner occafion de briller , c'eft donner
fujet aux autres de les eftimer plus
hardiment , de fe déterminer du moins
fur leur compre ,, le plus favorablement
qui fera poffible ; c'eft leur procurer une
bonne fortune de paffage .
Vous me demanderez pourquoi leur
prêter ce fecours , & fe taire fur fon chapitre
?
Tout doucement , Mada te , car voici
un des plus fins & des plus fuperbes procédés
de l'amour propre dans nôtre Au
Juin 1718 ,
G
74
LE MERCURE
teur ; voyons ce qu'il penfe.
Il s'agit d'Ouvrages : Si je parle des
miens , mes inférieurs parleront des leurs ;
on me loüera , on les louera de même ,
& me voilà compromis ; car , ils feront
comparaifon avec moi . Non , non , faifons
garder le refpect qui m'eft dû : Je fuis defhonoré
fi l'on me loüe , & l'éloge ici le
plus digne de moi , c'eft de n'en point recevoir.
Qu'ils brillent au contraire , ces inférieurs
, & qu'ils brillent par moi- même
, le Géant a bonne grace à louer la
force des hommes ; c'eft montrer à l'oeil
fa grandeur & leur petiteffe . A leur égard ,
ils ne remarqueront pas l'affront que leur
fait mon fuffrage : La remarque eft au
deffus d'eux .
Voilà , Madame , ce que fignifie le
fecours dont vous vous étonniés , & que
nôtre Auteur prête aux Grands- Médiocres .
Une autrefois , Madame , nous verrons
le refte : Je vous parlerai des Mediocres ,
enfuite des Traducteurs , ou des amateurs
des Anciens : Vous verrez les combats
qu'ils ont livrez aux Modernes & leurs
malheurs : Préparés- vous , en attendant
à les regarder comme une Famille ruinée ,
où tout le monde jufqu'aux domestiques
fe plaint de la partie adverfe , & des indifférens
même au Procés.
>
DE JUIN 75
拜託
1
SUITE DES PENSEES
Sur divers fujets de Litterature & de
Morale.
XX I.
Comment il faut lire & imiter les bons
L
Auteurs.
'On doit fe propofer deux chofes dans
cette partie de l'éducation des jeunes
gens , qui confifte dans l'étude des Belles-
Lettres : De leur former le goût & de cultiver
leur efprit ; de donner de la jufteffe
à l'un , & de la fécondité à l'autre , de leur
apprendre à connoître le beau & à le
trouver .
Mais , j'ofe dire qu'on ne fatisfait d'ordinaire
à aucune de ces deux vûës ,& je trouve
les deux défauts oppofez dans la maniere ,
dont la plupart des Maîtres font lire & imiter
les bons Auteurs à leurs jeunes Difciples
. En les leur mettant entre les mains ,
ils commencent par leur imprimer un
grand refpect pour leur nom même ; ils
Teur fontentendre que tour indiftinctement,
eft admirable dans leurs Ouvrages : N'en
pas convenir , ce feroit perdre tout droit
Gij
76
LE
MERCURE
l'eftime du Maître : Premier défaut ;
cette maniere fervile de lire les bons Ecrivains
, n'eft propre qu'à gâter le goût des
lecteurs.
Pour preuve de l'affiduité des jeunes
gens à l'exercice tant recommandé , on
veut que leurs premiers effais foient farcis
d'un grand nombre d'expreffions &
de perfées de ces Auteurs ; c'eft la régle
fur laquelle on les juge . La perfection qu'on
demande d'eux , ne confifte pas précisément
à bien dire , mais à dire comme tel & tel
Ecrivain ; & celui qui , dans une compofition
latine , a fçu employer un plus grand
nombre de phrafes , je ne dis pas Cicéronićnes
, mais de Cicéron , enléve fans difficul
ré le prix à fes Rivaux : . Second défaut´ ;
cette maniere baffe & groffiere d'imiter
les bons Ecrivains , réfroidit le génie des
imitateurs & étouffe fouvent leurs plus
heureufes difpofitions.
pour
Je voudrois donc, pour remédier à ces inconvéniens
, que les Maîtres,en exhortant
leurs Difciples à lire & à imiter les bons
Auteurs , leur fourniffent quelques régles
pour le faire avec fruit . Le précepte qu'ils
leur donnent, eft excellent ; toais ils le leur
donnent mal ; je ne veux pas changer le
texte , je veux feulement y ajouter un nou.
veau commentaire , un nouvel éclairciffe .
ment:Lifés les Cicérons & les Virgiles ,doiton
dire à ces jeunes Eleves ; mais lités les avec
DE JUIN. 77
an efprit de fage critique Vous y trouverés
des beautés & des défauts : Loiés le beau ,
mais, condamnés hardiment le défectueux :
Ne travaillés point à étouffer ces doutes éclairés.
ces fages fcrupules que la lecture d'un
Auteur vous fera naître fur fon mérite :)
Prétés- vous fans crainte aux divers fentimens
qui vous affecteront . Sur tout , que
le milieu trompeur des temps & des lieux
' en impofe point à vôtre imagination ;
que la raifon feule vous ferve de guide ,
& craignez moins une féverité trop rigoureule
, qu'une molle & timide indulgence.
:
D'illuftres Auteurs , à loccafion de la
difpute fur Homére , ont bien montré l'utilité
de cette fage conduite C'est pourquoy
je ne m'arrêterai pas à en prouver
plus au long les avantages . Je paffe à l'imitation
fervile dans laquelle on nourrit
les jeunes gens , & qui , comme je l'ai
déja marqué, éteint peu à peu tout leur efprit
Ils ont naturellement du penchant
cette forte d'imitation , ils font hommes ,
& de plus ils font jeunes ; c'eft tout dire :
Comme hommes , la pareffe eft une de leurs
paffions ; comme , jeunes , c'eft prefque tou
jours leur paffion dominante."
:
Ce feroit donc les fervir utilement , que
de les prévenir de bonne - hure contre un
écueil fi dangéreux ; & pour cela , il faudroit
les avertir fouvent , qu'en lifant les
9"
Giij
78 LE MERCURE
Ecrivains fameux , ils doivent moins s'ê
tudier à fe remplir la mémoire de leurs
penfées , qu'à apercevoir & à faifir le gé
nie qui les a produites ; & qu'ils ne doivent
imiter les grands hommes , que comme
ils s'imitent eux - mêmes dans leurs
différens Ouvrages. Il faudroit leur faire
comparer enfemble les Ecrits d'un même
Auteur : Par exemple , les Odes d'Horace
avec fes Satyres & fes Epitres , ou bien,
fi l'on ofoit leur parler d'Ouvrages modernes
, les Odes de M. de la Motte avec
fon Illiade : Vous y apperçevrez , leur diroit-
on alors , le même goût , le même
génie , la même maniere de penfer , jamais
les mêmes penfées. Ces deux Ouvrages ont
entr'eux un certain fonds de reffemblance
qui fait connoître qu'ils fortent de la
même main ; mais , qui porte avec lui des
differences infinies , & qui , en montrant
le même efprit, en découvre en même tems
l'étendue & la fécondité. Dans le Poëme
& dans les Odes , vous verrés toujours M.
de la Motte , mais M. de la Motte infiniment
riche , infiniment varié . C'eft ainfi
que vos productions doivent reffemibles à
celles de ces grands hommes. Faites des Poë
fies Latines & Françoifés dans le goût d'Horace
& de M. de la Motte ; trompés- même.
les Connoiffeurs ,fi vous le pouvés ; qu'ils
vous accufent d'avoir dérobé la Lyre
de ces grands Poëtes ; mais non pas , de
DE JUIN.
79
répéter leurs chanfons.
Au refte , il n'en faut pas demeurer à de
fimples avis ; ils ne ferviront de rien fi
on n'agit conféquemment ; je veux dire ,
qu'il faut juger des compofitions des jeunes
gens , conformément aux régles qu'on
lcur a données fur l'imitation ; ne récompenfer
que celle qui eft libre & fenfée , &
préférer toujours ceux qui fçavent & ofent
penfer , à ceux qui ne font que copier : IL
faut exciter la timidité pareffeufe, approuver
la noble hardieffe , fouffrir même quelques
fois un peu d'audace. Sans cette fage
conduite des Maiftres , les Difciples s'endorment
& s'appéfantiffent : Ils s'accoûtument
à ne tirer jamais rien de leur propre
fonds , & à ne faire aucun ufage de
leur efprit , qui quelque fois les ferviroir
mieux que leur mémoire , ou du moins
deviendroit capable de les fecourir plus
utilement , fi fon fecours eftoit plus fouvent
employé. Car, teile eft la nature de
l'efprit humain Plus on y a puifé de richeffes
, plus il eft facile d'y en puifer encore.
Lors qu'ayant à traiter des fujets
neufs & finguliers , on fe voit obligé , au
défaut de la inémoire , de fe livrer uniquement
à fon génie ; on a fouvent occafion
de fe plaindre de fa ftérilité : Il n'enfante
rien , on le follicite , on le conjure par une
application perfévérante ; il réfifte opiniâtrement
: C'eft qu'on ne l'a pas fouvent
:
Gilj
$0 LE MERCURE .
importuné . Il refufe conftamment , c'eft
qu'on ne lui a jamais rien demandé . Ainfi,
lon eft dans la néceffité de ne choifir jamais
que des ſujets ufez, & fur lefquels la
mémoire peut fournir fuffifamment : On
ne dit que ce qui a eſté dit ; cela ne donne
pas un grand nom.
Car,il n'en eft pas de la Poëfie & de l'Eloquence,
comme de la Peinture ; c'est un
vrai mérite dans un Peintre de faire une
copie fi jufte d'un excellent Tableau , qu'elle
faffe douter les Connoiffeurs mêmes , fi
ce n'est point l'Original : Mais, on ne peut
jamais que mal copier les Vers d'un Poëte
, ou les périodes d'un Orateur . Je veux
qu'on les place avec adreffe , qu'on en faffe
un ufage ingénieux ; au fonds , c'eft un mérite
affes frivole , & qui le cédera toujours
à celui de 1 invention .
Il faut donc chercher à prendre dans les
bons Auteurs l'idée du beau , & non pas ,
telles & telles beautez particuliéres : En
travaillant d'aprés cette idée , on fera imitateur
& inventeur tout enſemble ; on penfera
comme les bons Ecrivains, fans penfer
avec eux En s'accommodant au goût dominant
, en fuivant une manière d'écrire
& de penfer , qui aura été mife en vogue
par quelque grand homme , on préviendra
le public en fa faveur , & on enlévera fon
admiration , en trouvant moyen de lui donner
mille chofes nouvelles , fous l'apparence
fimple de l'imitation.
DE JUIN. t
XXII.
Syftemes des Difciples d' Ariftote & de D:fcartes
fur l'ame des Bêtes. ›
Il y a long-tems que les Difciples de
M. Defcartes font en difpute far l'aine des
Bêtes , avec les Séctateurs d'Ariftote. Les
Bêtes Péripatéticiennes fentent & raifonnent
; les Betes Cartéfiennes ne font ni l'un
ni l'autre ; mais lefquelles font les vrayes
Bêtes On agite encore la queftion , & apparemment
ne fera- t - elle pis fitôt décidée.
Ce n'est pas qu'on ne réfute affes bien le
fentiment d'Ariftote , mais on ne sçauroit
perfuader celui de Defcartes : Il faudroit,
pour y entrer , prendre la peine de fermer
les yeux , & d'écouter au moins deux ou
trois raifonnemens : Le Cartéfien n'en peut
pas moins exiger , mais , le Péripatéticien
eft encore bien plus accommodant ; il ne
vous deminde autre chofe, pour vous convaincre
pleinement de fon opinion , que de
jetter deux ou trois regards fur un Singe ,
ou fur un Chien de chaffe ; cela eft plus
aife que d'écouter des raifonnemens , & à
plus forte raifon , que de raifonner.
Au relte , l'un & l'autre fiftéme nous
mettent, comme fous les yeux , deux grands.
caractéres du Maître de l'Univers ; la fécondité
toute puiffante da Créateur, & l'intelligence
infinie de l'Ouvrier. J'admire
LE MERCURE
dans les Bêtes Péripatéticiennes la richeffe
de la matiére , & dans les Bêtes Cartéfiennes
la beauté de l'invention & la délicateffe
du travail : Les unes font plus nobles ;
les autres , plus admirables.
· X XIII.
De l'Amour propre & de l'Eftime.
Nous n'aimons pas à voir dans les autres
, plufieurs bonnes qualitez à la fois ;
nous n'y admettons les unes qu'à l'exclufion
des autres. Lorfque nous voyons quelqu'un
qui eft verfé dans les belles - lettres ,
qui fe connoît en Poëfie & en Eloquence ,
il n'est pas propre , difons nous auffitôt ,
pour les hautes Sciences : Il a du brillant ,
de la délicateffe ; mais il n'a point de folidité
& d'étenduë . Cette manière de juger ,
accommode fort nôtre pareffe & nôtre amour
propre . Nôtre pareffe; car, comme ces
qualirez le trouvent rarement réunies dans
un même fujet , nous ne voulons pas nous
donner la peine d'examiner,fi cela eft ainfi ,
á l'égard de telle & de telle perfonne , &
nous prenons le parti plus aifé de croire.ane
dans elle , comme dans la pluspart des
hommes ,les qualitez s'y font payer par des
défauts: D'un autre côté,ce mélange flétrif
fant de vices & de vertus , a quelque chofe
de bien flateur pour notre amour propre.
Quelque eftime que nous ayons conçue pour
DE JUIN.
83
quelqu'un , nous n'aimons pas à en juger
mieux que de nous mêmes ; nous allons
bien jufqu'à le loüer , mais non pas à le
mettre au deffus de nous ; nous ne voulons
pas l'élever en tout fens ; il faut abfolument
le rabaiſler par quelque endroit : Nous
ne pouvons nous difpenfer de reconnoître
en lui quelques bonnes qualitez ; mais , il
en reste encore bien d'autres que nous lui
refufons , & dont nous nous faifons honneur
à nous mêmes : Si nous les lui donnions
toutes , il faudroit néceffairement
avouër fa fuperiorité ; mais nous les partageons
enfemble :Alors , nous comparons nôtre
lot avec le fien , nous les pefons tous
les deux , le nôtre nous paroît toujours le
plus fort & le meilleur ; l'amour propre
tient lui - même la balance.
Ainfi , le plus für moyen de s'attirer l'eftime
des hommes , c'eft de les empêcher
de porter ce jugement là à nôtre égard ;
c'est-à-dire de ne nous accorder que quelques
qualitez , & de nous dépouiller de
toutes les autres. Comme chacun a fon talent
& fa perfection dominante qui conftitue
fon caractére particulier , & qui le fait
affez connoître ; on ne doit point affecter
de fe montrer beaucoup aux autres de ce
côté là Ils fçavent affez ce qu'on vaut àcet
égard , l'important eft de leur faire remarquer,
autant qu'on le peut , les autres qualitez
qu'on a , mais qui frappent moins . Le Geo-
:
84
LE MERCURE
metre,par exemple , doit faire preuve de bel
efprit & de goût , le Poëte , dejutteffe & de
raifonnement : Ce n'eft que par un mérite
univerfel que l'on va à une réputation bien
étendue, mais auffi , l eft bien difficile de for
cer les hommes à reconnoître de ces fortes
de mérites. Ils ne font pas fachez de voir de
belles qualitez ; mais ils veulent auffi voir
des taches ; ils font bien aife de trouver des
hommes eftimables , mais ils ne les voudroient
pas parfaits.
Au refte , peut- être qu'en dérobant avec
foin aux yeux des hommes ces talens &
ces vertus , on acquéreroit plus fûrement
leur eſtime ; c'est en la méprifant qu'on la
mérite . La gloire eft une Maîtreffe capricieufe
; l'empreffement & la conftance lui
déplaît dans les amans ; elle ne fe rend
qu'à l'indifference .
XXIV.
L'ignorance fource de la fuperftition .
L'ignorance est une des fources les plus
fécondes de la fuperftition . Auffi , cette facilité
à tout croire , & cet amour déregié du
merveilleux que l'on l'on remarque dans la plus
part des hommes , eft encore plus fenfible
, & plus facile à apperçevoir dans le
Peuple ; c'eft le premier trait de fon caractére
. Il vit dans une ignorance univerſelles
DE JUIN..
il n'a pas même d'idée de ce vrai fçavoir,
qui feul feroit capable de fixer des bornes
a la crédulité , & d'en régler l'ufage , en
l'adreffant à fes véritables objets .
En effet , les lumieres que les Sçavans
acquiérent dans l'étude , & fur- tout , dans
celle de la Nature qui eft fi peu myſtérieufe
, les préfervent du moins en quelque
chofe , à cet égard , de la contagion
générale : ils admirent avec le vulgaire le
fpectacle de cet Univers toujours varié ,
& toujours égal tout enfemble ; mais
ils admirent , parce qu'ils connoiſſent ; &
à mesure qu'ils connoiffent , ils payent ,
pour ainfi dire , de leur admiration , la
complaifante facilité de la Nature à leur
révéler fes fécrets. Le Sçavant apperçoit
les refforts cachez qui font mouvoir cette
vafte machine du monde , pendant que le
Peuple n'en voit que le jeu & les dehors :
Il en eft ftupidement étonné. Le Phylofophe
fçait rendre raifon de fa furprife , il
eft éclairé fur les caufes des chofes ;
mais , le Peuple ne les connoît point , il
voit mais fans voir pourquoi. Le fonds
des chofes lui échape , il s'arrête à la fuperficie
. De cette ignorance font nées en
partie ces idées chimériques & pernicieufes
, que les Coméres & les Eclipfes préfagent
toujours quelque malheur extraor
dinaire . Dés que ces fortes de Phénoménes
paroiffent , les Sçavans & les demi-
:
86 LE MERCURE
Sçavans les obfervent chacun de leurs côtés.
L'ignorance devient curieufe : Plûtôt
que de ne point parler , on dit , & ce.
qu'on ne fçait point , & ce qu'on ne peut
fçavoir ; & fi l'on ne peut être Aftronome
, du moins fera-t - on Aftrologue ?
XXV .
De la foumiffion aveugle à l'autorité des
Grands Hommes.
Il
paroît.d'abord étrange , que les hom
mes
préfomptueux & perfuadés de leur
fuffifance , au point qu'ils le font tous ,
ayent un penchant fi violent à fe foûmettre
à l'autorité des autres hommes en matiere
de Sciences , & à embraffer aveuglément
leurs opinions. Les plus grands.
Phylofophes , comme M. Defcartes & le
P.
Malbranche , ont beau , dés les premieres
pages de leurs livres , conjurer leurs
Lecteurs avec une modeitie
une
modeitie vrayment
Phylofophique de ne fe rendre qu'à leurs
raifons , & de leur faire fubir l'examen
le plus févére , en un mor , de ne les point
croire fur leur parole ; en cela feul , ils
ne font point écoutés par
bien des gens
qui leur obéiffent en toutes autres choſes.
Ces fortes de perfonnes qui fe font gloire
d'être Cartéfiennes ou
Malbranchiftes
, ne le font point véritablement
DE JUI N. 87
puifqu'elles manquent au premier précepre
de leurs Maîtres . On n'eft pas Difciple
de ces grands Hommes pour fuivre
en tout leur fentiment : Embraffer le fyftéme
fublime du P. ' Malbranche fur la
nature des idées , parce que c'est le fyftéme
du P. M. & foûtenir les formes
fubftantielles , parce qu'on s'imagine les
voir dans Ariftote , c'eft à peu près la
même chofe . Tel paffe pour Cartéfien ou
Malbranchifte , qui n'eft , à proprement
parler , qu'un fervile Péripatéticien. Le
vrai Cartéfianifme ne confifte pas tant ,
dans les chofes que l'on croit , que dans
la maniere de les croire . L'Ariftotélicien
eft celui qui fuit les fentimens d'Ariftote .
Le vrai Cartéfien au contraire , eft celui
qui ne juge que fur des idées claires &
diftinctes , & qui par conféquent , contredit
quelquefois M. Defcartes. Il ne l'abandonne
que pour le mieux fuivre : Plus
il découvre d'erreurs dans les Ouvrages
de fon Maître , en fe conduifant felon
la méthode qu'il en a apprife , plus il a
droit à la qualité de fon Diſciple .
XXVI.
De la beauté des Sciences.
Le véritable prix d'une Science fe
tire de la fécondité de fes principes , &
du nombre des véritez qu'elle nous ré.88
LE MERCURE
velle . Les Sciences frivoles font celles
qui ne font tien croire , qui n'offrent à
ceux qui les cultivent , que de fimples
conjectures auxquelles on ne fçauroit donnet
fon confentement, fans teflentir les fcrupules
Phylofophiques d'un efprit qui ne
veut céder qu'à l'évidence : D'où vient.que
l'étude des chofes naturelles paroît fi
creufe à bien des perfonnes , comme à ces
amis du P. Malbranche dont parle M.
de Fontenelle ; c'eft , difent- ils ; pour
leur apologie , que dans tous ces Syttémes
qu'ont fabriqué de concert , la paffion
de croire quelque chofe , & la fubtilité
humaine , il y a fi peu de chofes qui méritent
d'eftre cruës , qu'au fortir de cette
chute , on le trouve prefque auffi vuide que
lorfqu'on l'avoit commencée. De toutes les
Sciences , il n'y en a point qui ayent plus
d'Analogie avec l'efprit humain que les
Mathématiques ; parce qu'elles fati : font
l'envie qu'il a de connoiftre , par le grand
nombre de veritez qu'elles lui fourniffent :
D'un autre côté , elles exercent fon activité
& fa pénétration ; parce que ces véritez
naiffant les unes des autres , il faut quelqu'effort
de génie & quelque fineffè de
vûe. pour les apperçevoir dans leurs principes
, fouvent fort éloignez .
*
Ce n'eft pas que la recherche des vérités
Eloge du P. M.
de
DE JUI N. 89
de Mathématique, foit pénible & dégoutante:
Ua Géometre éprouve du moins autant
de plaifir à réfoudre un probléme , qu'un
Poëte , à faire une Ode. Au refte , la lu
miere de l'évidence , qui éclaire continûment
le Mathématicien dans fon travail , les
acquifitions fûres qu'il fait prefque à chaque
pas , llee ddééddoommmmaaggeenntt abondamment
des difficultez de la pourſuite.
D'ailleurs , l'Auteur Mathématicien n'a
pas tant à fouffrir que le Poëte , de la bizarerie
des jugemens des hommes : Celuici
parle à leur imagination ; celui là , à leur
raifon ; deux Juges bien différens. L'un eft
beaucoup moins difficile à contenter que
l'autre.
ARTICLE DES SPECTACLES.
Es Comédiens Italiens repréfenté-
LrenCouédiens
che 9 de May , le Pere Partial , Piéce
nouvelle ens Actes , avec des Scénes françoifes.
En voici le Sujet.
Lélio Gentil - Homme Ferarois , eftant
allé s'établir à Venife aprés la mort de
fa femme , y amena avec lui , ( Mario )
fon fils , Flaminia fa fille . Celle- ci
êtant l'Objet de fon affection , il na des
yeux que pour elle , il la prévient fur
tour. Le fils au contraire , eft l'objet de
fon indifférence & même de fon indignation
; il ne peut le fouffiir : L'inclina-
H
90 LE MERCURE
tion qu'il a pour les maniéres de France.
où il a féjourné quelque tems , devient
encore un fujet de divifion entre lui &
fon fils ; car , celui - ci ne connoiffant d'autres
moeurs que celles d'Italie , fe trouve
fouvent d'un fentiment oppofé à celui
de fon pere ; au lieu que Flaminia qui
trouve fon compte dans la liberté françoiſe
l'entretient dans l'opinion qu'il
a , que c'eſt là la vraie, & là bonne maniére
de vivre. Par cette adreffe , elle
avoit la permiffion d'aller aux Bals , aux
Spectacles , aux Promenades ; & la folitude
dans laquelle les femmes vivent
ordinairement en Italie , n'eftoit point du
tout en ufage chez elle .
Un jeune homme , nommé Sylvio , qui eftoit
dans le fervice de France , & qui
s'en retournoit à Boulogne , pour y retrouver
un Oncle qu'il n'avoit vû depuis
long - tems , en paffant par Venife , vit
un jour Flaminia dans un Bal : Son efprit-
& fes maniéres le charmérent , & il en
devint éperdûment amoureux . Il n'avoit
pû fçavoir qui elle eftoit ; car , comme
elle fçavoit parler françois , & que ce
Cavalier avoit été annoncé , comme François
, dans l'Affemblée , elle s'étoit fervie
de cette langue pour fe mieux déguifer :
Il ne laiffa pas cependant que de découvrir
fa demeure ; & depuis ce jour , il
cherchoit avec empreffement l'occafion
DE JUIN. 91
de la revoir , lorfque le hazard lui fit rencontrer
Violette, fuivante de Flamiania, qui
l'avoit accompagnée au bal : Il faifit
ce moment heureux , lui demande des
nouvelles de fa Maîtreffe , & apprend avec
un plaifir infioi, qu'elle répond à l'empres
fement qu'il a de la voir , & à ſon Amour .
Mais Mario, qui avoit vû rôder ce Cavalier
au tour de la maifon , arrive dans ce temslà
avec Arlequin fon Valet , & s'emporte fi
haut contre Violette & Sylvio , que Lélio
fort de chez luy pour fçavoir le ſujet du
bruit qu'il entend : Violette s'excufe , &
Sylvio fait fi bien, que Lélio apprenant de
lui qu'il eft François , gronde fort fon fils ,
& fait en même tems beaucoup de civilitez
au jeune Cavalier, en lui offrant de le préfenter
à fa fille , quoy qu'elle foit encore à fa
Toillette . Sylvio qui n'auroit jamais ofé
e'pérer une telle faveur , accepte les offres.
Mario veut s'y oppofer ; mais , Lélio irri.
té d'une pareille audace , le chaffe & lui
deffend de mettre le pied dans fa maiſon.
Voilà donc le prétendu François jouiffant
du plaifir de voir fa chere Flaminia , & de ſe
trouver à fa Toilette ; mais , fon bonheu
fat bientôt interrompu par l'arrivée d'un
nommé Pantalon Oncle de Flaminia &
Beau-frere de Lélio.Cet homme Italien de la
Vieille - Roche,averti par fon neveuMario de
ce qui fe paffoit chez fon pere , y vient auffitoft
pour s'en éclaircir & voyant qu'on ,
Hij
LE MERCURE
ne lui en avoit point impofé , s'emporte
contre fon Beau frere : Sylvio veut fortir ,
mais Flaminia , en fille adroite, & qui craint
que fon pere ne foufcrive aux fentimens de:
Pantalon , feint de laiffer couler des larmes ,
& dit à fon pere , que pour le mettre à couveit
des chagrins qu'il reçoit tous les jours
pour elle de fon oncle & de fon frere ,
elle a réfolu de fe retirer dans un Couvent ,
& qu'elle le prie d'y confentir. Lélio attendry
par les larmes de fa fille , dit à ſon beaufrere
, qu'il prétend eftre le maiftre dans fa
maifon ; & que pour le lui mieux prouver,
il veut que ceGentil - homme, non - feulement
rende vifite à fa fille ; mais encore , qu'il
prenne un logement chez lui ; & que ceux
qui ne le trouveront pas bon , n'auront qu'à
refter chez eux . Ce compliment metroit
Pantalon & Mario dans un terrible embarras
. Selon eux , c'êtoit faire entrer le Loupdans
la Bergerie Ainfi , il eftoit à propos
de trouver quelque reméde à ce mal ; mais ,
la préocupation où ils eftoient , leur empê
cha d'en trouver un bon . Il fut réfolu
d'envoyer Arlequin demander pardon à
Lélio , & de faire enforte qu'il pût rentrer
chez lui , afin d'obferver les actions & les
paroles du jeune François & de Flaminia :
Mais , ils n'avoient pas préveu , que comme
ces deux Amans parloient François , Arlequin
fe trouvoit auffi peu avancé , que.
s'il n'eût point efté préfent à leur converfation.
DE JUI N. 93:
Nos deux amans joüiffoient en Paix du
plaifir de s'aimer & de fe le dire ; ils
s'eftoient juré une fidélité éternelle , lorfqu'un
contre-tems imprévû penfa les féparer
pour jamais. Le Docteur Oncle du
jeune Sylvio , ayant apris que l'on avoit
vû fon Neveu à Venife , eftoit parti de
Boulogne pour s'y rendre. Comme il
connoiffoit Pantalon , il s'ad effa d'abord
à lui pour s'en informer ; mais , celui- ci
ne pouvant lui en donner de nouvelles ,
le Docteur défefperoit prefque de retrouver
fon Neveu , lorfque le hazard luř
Procura ce que fes foins n'avoient pû
Îui faire découvrir ; je veux dire qu'il le
reconaut rentrant chez Lélio . Il en avertit
auffito: fon ami Pantalon , & le prie
de lui faire avoir une entrevue avec
Sylvio. Pantalon , qui ne fouhaitoir rien
tant que de retirer ce jeune homme d'auprés
de fa Niéce , lui accorde volontiers
cette grace; mais , quelle fut la furpri
fe du Docteur , lorfque fon Neveu refte
tout interdit , en le voyant ? Ce jeune
homme , qui avoit Lélio pour témoin de
fes actions , jugea bien , que s'il reconnoiffoit
fon Oncle , il feroit regardé comme
un Impofteur & féparé de fa chere Flaminia.
Cependant , l'Oncle preffit , il falloit
répondre , & fon filence alloit le condamner
, lorfque Scapin on valer le tira
de cet embarras 1 piit Lélio à part
94
LE MERCUR E
& lui dit que ce bon- homme n'eft point
Oncle de Silvio , mais , qu'il s'imagine
l'eftre Que la cervelle lui a tourné par
la mort d'un Neveu qui avoit fervi en
France ; que depuis ce tems -là , il prend
tous les jeunes gens qui parlent françois ,
pour ce cher Neveu ; & que comme Silvio
a déja efté une fois à Boulogne en bute à
cette folie , fon embarras ne vient que de
ce qu'il fe voit encore aujourd'hui expofé
à de nouvelles perfécutions . Lélio
donne dans cette fable , & trouve effe-
Etivement quelque chofe d'égaré dans la
fifionomie de ce bon homme : Mais enfin
, celui-ci parle fi fenfément , qu'il perfuade
à Lélio qu'on le trompe ; que lui
Docteur, eft véritablement Oncle de Silvio
, & que ce jeune homme eft Italien ,
& non pas François .
Pour mieux s'affûrer du fait , Pantalon
propofe qu'il n'y a qu'à laiffer feuls
Oncle & le Neveu , pendant que de leur
côté , ils obferveront de quelque endroit
prochain , ce qui fe paffera entr'eux . Ce
piége tendu , Sylvio y dónna , comine de
faifon. Lélio & fon beau - fiere le furprennent
, même parlant italien avec fon
Oncle , & par leur préfence,le couvrent de
honte & de confufion . Flaminia qui apprend
cette fourberie , s'emporte auffi
contre lui , mais , Silvio s'excufe fi bien
& lui dit des chofes fi touchantes , qu'-
DE JUIN.
95
,
elle n'a pas de peine à lui pardonner.
Cependant , comme ils avoient pour témoins
leurs deux Oncles & Arlequin , Flaminia
s'avifa d'une rufe . Elle dit à Silvio
que , quoiqu'ils parlaffent d'une langue
étrangère , leurs geftes , leurs tons pourroient
les trahir , & qu'ainfi , il falloit prendre
un air & un ton faché , pour leur donner
le change. En effet , ces trois efpions
paroiffoient charmés de voir des geftes
de colere & de menaces dans le tems
néanmoins que ces deux Amans le juroient
de s'aimer toujours & s'engageoient par
des fermens réciproques , de n'eftre jamais
à d'autre. C'eft l'ordinaire des Amans de
ne penfer qu'au préfent, & non point du tout
à l'avenir ; ceux - ci eftoient dans le cas : Le
Docteur prefloit fon Neveu de partir avec
lui , & Flaminia fe voyoit à la veille d'époufer
, malgré elle , le Comte Octavio à
qui fon pere l'avoit deftinée . Il falloit
cependant fe voir , pour fe tirer l'un &
l'autre de l'embarras où ils le trouvoient ;
ce qui eut efté impoffible , fi l'efprit de
Flaminia n'y eut fuplée par une nouvelle rufe:
Elle demande à voir encore une fois Syl
vio,& fous prétexte de lui rendre les Lettres
qu'elle feignoit avoir reçeuës de luy, elle
lui en donna une , par laquelle elle l'inftruifoit
de ce qu'il falloit qu'il fit , & cela ,
en préfence de fon pere , de fon oncle &
de l'oncle de Sylvio . Ce jeune homme
95 LE MERCURE
charmé , fort pour exécuter le deffein de
Flaminia , qui de fon côté va fe rendre
dans l'endroit qu'elle a marqué à Sylvio .
Jufques là tout le monde eftoit content ;
mais cela changea bien-tôt. Arlequin , qui
eftoit allé accompagner Flaminia par l'ordre
de Lélio , revient peu de tems aprés , &
lui apprend que fa fille s'eft fait enlever ,
& que le faux Cavalier François eſt ſon
Raviffeur . Quel coup de foudre pour lui ,
& en même tems , quelles Réfléxions ne
fait-il pas fur fa partialité Il déplore fa
difgrace , lorfque fon beau-frere vient lui
dire , qu'en allant à fa maiton de campagne,
il a apperceu fa Niéce & fon Amant
dans une Gondolle qu'il a fait arrêter , & que
fur le champ il a fait mettre le Raviffeur
en prifon , & fa Niéce dans fa maifon , où.
il l'a fait enfermer jufqu'à ce qu'ils décidaffent
ce qu'ils en feroient. Lélio témoigne
à fon beau-frere fa reconnoiffance , & lui
avouë fon injuftice pour fon fils , qui venant
à arriver dans ce tems - là , eft receu
avec toute la tendreffe imaginable : 11
demande la grace de fa foeur ; mais Lélio
outré contre elle , la lui refufe , & déclare
qu'il veut abfolument qu'elle foit enfermée
pour le refte de fes jours ; parce que , ditil
, ce feroit une récompenfe , & non pas
une punition pour elle , que de lui laiffer
époufer fon Amant.
Il eſt extraordinaire , qu'une Comédie
finiffé
DE JUI N. 97
Il eft extraordinaire qu'une Comédie
finiffe fans mariage & fans gayeré :
C'est pourquoi dans celle- ci , lorfque l'Acteur
rêvoit pour annoncer , Arlequin l'arrêtoit
& lui demandoit , fi la Comédie
êtoit finie , & s'il ne fçavoit pas , que felon
les bonnes régles d'Ariftote , une
Comédie ne devoit point finir comme une
Tragédie , par de la morale & de la
trifteffe : Que l'Auteur auroit dû tout au
moins faire paroître le Raviffeur , afin
qu'il fûr traité comme il le méritoit , ou
du moins fon Valet . Dans ce moment ,
Scapin valet de Sylvio , paroît conduit
par les Sbirres ; & Arlequin faififfant l'occafion
de finir la Comédie joyeuſement ,
tombe fur le pauvre Scapin & fur les
Sbirres , les bâtonne tous d'importance ,
& vient enfuite dire au Parterre , que
pour lors la Comédie eft finie dans les
régles .
Les Comédiens du Roy viennent de
faire l'acquifition d'une nouvelle Actrice
qui promet beaucoup . C'eft Mademoifelle
Dufrefne , foeur de Meffieurs Quinault
, & cadette de Mademoiſelle Quinault
. Elle a égallement êté applaudie
dans le Tragique & dans le Comique.
Elle débuta le 15 de ce mois , par le
Rôlle de Phédre , dans lequel elle s'atti
Juin 1718.
I
LE MERCURE
·
rales fuffrages des Spectateurs : Une
voix pleine & fonore , touchante , animée
& variée ; une mémoire fidelle ,
jointe à une déclamation affurée , tout
cela réuni dans une perfonne de dixfept
ans , grande , bien faite , & gratieuse
, forment , felon moi , un tableau
affez reffemblant de ce qu'on a remarqué
dans cette jeune Actice. On n'a pû lui
refufer la même approbation dans les Rôles
de Chiméne , d'Arianne , & dans celui de
Suivante dans le Joueur. Les perfonnes qui
voudront apeller de ce jugement , n'ont
qu'à l'aller entendre . Que ne doit - on
pas attendie d'un tel Sujet, qui commençant
par où la plupart des autres finiffent , fait efpérer
que dans quelques années , on
n'aura rien à défirer de ce qui fait la
parfaite Actrice . Ce fera affûrément fa
faure , fi elle n'y parvient pas. On lui
pofe pour objet d'émulation , feüe Mademoiſelle
de Nefle fa four , qui a fait
un des principaux ornemens de la Scéne
françoife
L
pro-
'Académie Royale de Mufique repréfenta
pour la premiere fois , Mardi
zi de ce mois , le jugement de Paris ,
Paftorale Hérique en ÏIL Altes.
Les paroles font de Mademoifelle
Barbier, & la Mufique , de Monfieur Bertin .
Comme on ne doit pas juger ordinaiDE
JUI N.
BELID
THEREE
AXON
rement du bon ou du mauvais fu€(&$g +
d'un Opéra , fur une premiere repréfentation
, il faut attendre que le Public en
décide Son jugement réüni , eft toujours
plus certain que celui d'un Aureur Périodique
, qui ne doit jamais hazarder le fien
qu'avec beaucoup de modération , & aprés
un examen trés réfléchi .
Je crois qu'il fuffira préfentement ,
pour les perfonnes qui n'auront point encore
vû ce nouvel Opéra , de leur en
crayonner la Piéce , & de leur en citer
quelques fragmens . Si cet effay ne leur
plaît pas , il leur eft facile de confulter
l'Original . Il fe vend chez Pierre Ribou,
Quay des Auguſtins .
ACTE I.
DE
VIL
Paris, qui avoit engagé fa foy à Oënone
fille du Fleuve Cébren qu'il aimoit , &
dont il étoit tend ement aimé , ne pouvant
réfifter au défir de fçavoir de quel fang
il êroit iffu , paffe dans la Gréce , pour
confulter fur cela Apollon : Il y voit
Héléne >
& s'enflamme pour elle ; c'eft
ce qu'il déclare à fon retour , à un Berger
nonimé Arcas , fon Confident.
Mais à peine ai-je vû l'éclat de fes beaux
yeux ,
Qu'Apollon , malgré ma tendreſſes
I ij
100 LE MERCURE
M'ordonne de revoir ces Lieux ?
SCENE II .
Oënone , à qui il avoit promis en partant
, de n'être pas long- tems abfent d'elle ,
fait propofer une Fête pour le prompt
retour de fon Amant. A peine revoit- elle
fon Berger , qu'elle s'abandonne aux plus
doux tranfports,
Paris , que j'aime à vous entendre !
Quel fort bureux fuccéde à nos triftes
adieux ?
L'Amour vous ramene en ces lieux ,
L'Amour vous y faifoit attendre .
PARIS.
Mon coeur ne fut jamais plus tendre.
Les Dieux •
OENONE.
Je vous en crois , fans attefter les Dieux:
Lorsque l'Amour eſt extréme ,
Par de doux empreffemens
Il s'exprime affez lui „ raême,
Un regard de ce qu'on aime
Tient lieu de mille fermens,
PARIS.
O Ciel
DE JUIN. 401
OENONE.
Vous vous troublés.
PARIS.
Prêt d'être vôtre Epoux ,
Je devrois me livrer aux transports les plus
doux :
Cependant
.....
OENONE.
Achevez:
PARIS.
Plus le moment approche
Pius en fecret je me réproche
D'être fi peu digne de vous .
OEN ON E.
Qu'ofès vous dire ?
PARIS.
Un Dieu vous donna la naiffance ;
Et la mienne est encor un mistere pour moy .
OENO NE.
Le fort entre deux coeurs ne met point de
distance ,
I iij
102 LE MERCURE
Quand l'Amour les unit fous une même
loy.
ENSEMBLE.
Amour , c'eft de ta loy fuprême
Que j'attends mon fup ême bien :
Unis moi feulement avec l'objet que j'aime §
A tous les autres Dieux je ne demande rien.
SCENE VI.
Mercure dans la Sc. vie , vient annoncer
à Paris , en préfence d'Oënone , &
d'une Troupe de Bergers & Bergeres qui
eftoient préparés pour la fète , que Jupiter
l'a déclaré fouverain Arbitre , entre
Junon , Pallas & Vénus , pour décider du
prix de leur beauté. Pallas accompagnée
de la Victoire , de la Gloire , & c . vient
offrir à Paris l'Héroifme & la Sageffe.
Mais dans tonfort, quand Pallas s'intereffe,
Songe au jufte retour que tu dois à Pallas.
Paris dans ce moment fe fépare d'Oënone
, & fuit cette Déeffe , pour apprendre
d'elle en même tems.
Quel est le rang qui l'a fait naître.
Oënone troublée & allarmée du départ
de fon Berger , lui crië.
Demeurecher Paris : Helas , il m'abandonne !
C'en eft fait,je le perds ,peut - êtrefans retour :
'DE JUIN. 10%
ne fe fouvient plus de fa fidelle Oënone ,
La Gloire l'arrache à l'Amour.
ACTE II.
Oënone refte feule toute interdite , & fe
confole avec un Ruiffeau .
Ruffeau,qui tant defois fur tes rivesfleuries ,
De deux tendres Amans réus les Troupeaux
,
Le tems hûreux n'eft plus où le bruit de tes
eaux
Flatoit mes douces révéries .
Je crains le plus grand des malheurs ;
Réponds par ton filence à ma douleur profonde
;
Arrêtes le cours de ton . onde ,
Et nefois attentifqu'à voir cenler mes pleurs.
Dans la Scene 2c . cette Amante éplorée
fe plaint amérement à Doris fa Confidente,
du tems qu il eft à revenir auprés d'elle .
Autrefois il daignoit m'attendre .
C'est moi qui l'attends aujourd'huý.
Pendant qu'elle fait part à cette Bergere
de fes juftes atlarmes , & qu'elle craint que
Pallas ne lui enlève le coeur de Paris il
reparoit tout à coup.
Mais , c'eft mon Ingrat que je voi ,
Il rêve : Ah , ce n'est pas à moi !-
I iiij .
,
204 LE MERCURE
SCENE I & IIe .
En effet Paris , fans apperçevoir Oenone ,
n'eft occupé que des promeffes que lui a
fait Pallas ; il fort enfin de fa rêverie .
Mais j'apperçois Oënone.
Aprochons. Ellefait Où portés- vous vospara
OE NO NE.
Va , retourne auprés de Pallas ,
Laiffe - moi fuir qui m'abandonne.
PARIS.
Qui peut vous allarmer ?
OEN ONE.
Je crains à tout moment
Que votre coeur ne m'abandonne ;
Eh , qui peut allarmer Oënone ,
Si ce n'eft vôtre changement !
·
Je revois en vous ce quej'aime ,
Mais je n'y vois plus mon Amant..
PARIS.
Songés quelle est la Gloire où mon deftin
m'appelle ,
Eft - ce à moi de la négliger ?
OENONE.
Je voi ton coeur prêt à changer ;
Qe me fert tagloire nouvelle
Peut-elle me dédommager
DE JUIN.
1ος
D'une ardeur autrefois fi belle ?
Mon Amant n'eftoit qu'un Berger ;.
·Mais ce Berger m'eftoit fidelle.
PARIS.
Laiffe -moi m'occuper, le reftede cejour
Du foin où Jupiter m'engage.
OENON E.
Va , c'est trop te gêner , fui.
PARIS.
Moi, queje vous laiffe !
La Scéne Ve. fe paffe entre Arcas & Doris :
Quoique Epifodique, elle eft trés délica ement
écrite & bien tournée Pour en
juger , on peut avoir recours à l'Origi
nal,
Iris vient informer Paris que Junon
va defcendre : Cette Déeffe paroift avec -
la Fortune & une troupe de fes favoris .
Comme la Pomme lui tient fort au coeur,
elle offre à ce Berger tout ce qui dépend
d'elle.
Pallas ne peut t'offrir qu'une impuiſſante
·gloire ;
C'eſt à moi d'ouvrir à tes pas
La plus éclatante cariere.
Reconnois Junon tonte entiere.
106 LE MERCURE
Tu vois l'éla: qui t'environne ;
Tous ces biens font à toi , c'eft Junon qui
les donne.
SCENE VI.
Junon fatisfait enfin la curiofité de Paris
, en lui apprenant qu'il doit fà naifance
à Priamı.
SCENE VIII.
Aprés cer aveu Paris ne défefpére
1
plus de poffeder Héléne , & prétend bien
la difputer à fes Rivaux.
Quels mouvemens confus s'élèvent dans
mon ame!
Quel nouvel ardeur m'enflame !
Je paurois difputer Héléne à mes Rivaux .
Ciel , quel bonheur ! Dieux, quellegloire !
Tremblez Princes , tremblez , le fort nous
rend égaux,
Et l'Amour en fecret me promet la victoire.
ACTE III.
Oënone , qui ignore cette nouvelle apparition
de Junon , & l'effet qu'elle a produit
for Paris , envoye à la découverte
Doris , qui eftant Maitreffe d'Arcas , pouvoit
apprendre de ce Confident , dans
quel état eftoient les affaires de ſa Maitreffe
auprés du beau Berger. 11 fe paffe
DE : JUIN. 107
d'abord entre ces deux Amans une Scène
trés plaifante, & qui mérite d'eftre lîjë Arcas
la termine , en faisant connoître à Doris
qu'Oënone eft à plaindre, & que Paris eft un
Volage. SCENE I. & II
Doris , en fille prudente , ne voulant pas
défefpérer la malhûreufe Oënone , lui cache
dans la scéne troifiéme , l'inconftance
de ce Berger.
Paris furvient , & rempli de fes nou.
velles deftinées , ménage fi peu la délicateffe
d'Oenone , qu'il ne paroît éblouy
que de l'éclat du Trône , & qu'il ne l'en .
tretient que des grandeurs qui l'attendent.
Regnons , regnons , rien n'eſt fi beau.
Oënone lui répond.
Tu me vantes toujours l'éclat de ta Conronne
;
Pour toi, n'est-il plus d'autre bien?
Ingrat , ne comptes- tu pour rien
De regner fur le coeur d'Oenone ?
PARIS.
Hélas !
Venus furvient à propos avec fa fuite.
SCENE Ve.
Cette perfide Décffe achève de tourner la
tête à Paris par fes difcours féduifans . Il
a beau lui protefter que ....
108 LE MERCURE
Qënone fent pour moi la plus parfaite ardeur.
Nous devons eftre unis d'une éternelle
chaîne.
L'impitoyable Vénus s'embaraffant fort
peu d'Oënone , achéve fa défaite , en lui
difant.
Paris , confultes bien ton coeur :
Pouras- tu te réfoudre à vivrefans Héléne ?
Moi - même je craindrois de l'avoir pour
Rivale.
Si Paris jugeoit entre nous.
PARIS.
C'en eft fait , je me rends.
Ón comprend de refte que Vénus remporte
aifément la victoire fur ces deux
Concurrentes. Cette Déeffe par reconnoiffance
, ne voulant pás laiffer languir plus
long -tems ce Berger , lui fait traverfer la
Mer , & fe charge de le préfenter ellemême
à la charmante Héléne.
Oënone préfente à tout ce Complot , ne
peut s'empêcher de s'écrier .
Juftes Dieux, que viens -je d'entendre !
Paris m'ofe manquer de foy.
Il me quitte. O douleur ! O regrets fuperflus
!
DE JUI N. 109
Hélas , je ne le verras plus !
Pour Junon & Pallas ,elles s'uniffent enfemble
, & de concert , elles font ces dernieres
imprécations .
Que tout reffente notre rage ?
Faifons regner fur ce Rivage
La vangeance & la cruauté.
Non , il n'eft point de plus fenfible outrag",
Que le mépris de la beautè.
C'eft ainfi que finit hûreuſement le ze
& le dernier Acte.
**X** X****
V
L'AMOUR
ENNEM,I DU DEVOIR ,
Traduit de l'Espagnol.
Ous me voyés trifte & abatuë , dites-
vous , Mefdames , & vous ignorés
quel fujet de déplaifir je puis avoir
dans un lieu où tout rit . Je vais vous fatisfaire
: C'eft diminuer fon affliction que de
la raconter aux autres .
A peine ai - je etté en état d'ouvrir les yeux,
que ce fut fur mes malheurs , & j'eu des
fujets de chagrin , avant que de connoître
110 LE MERCURE
ce que c'étoit que chagrin . Sans doute
que le favorable Hymen ne fe trouva point
aux Noces de mon pere ; car , elles curent
pour lui des fuites trop malheureuſes . Ma
mere êtoit une de fes belles perfonnes qui fe
trouve incommodee d'une foule d'Adorateurs
. Son reint êtoit vif & d'une blancheur
éblouiffante ; fes yeux frapoient aver
éclat , & les traits de fon vifage compofoient
ces charmes féduifans, qui amufent
agréablement la raifon pendant qu'ils la
rendent captive. Elle fe déclara pour celui
qui lui parut avoir le plus de mérite , &
lui donna la main . Mais hélas penfoit- elle,
en fe donnant à lui, être la caufe de fes malheurs
Epidamis , nom cruel pour moi ,
êtoit épris d'un funefte amour pour ma mere
. Dévenu furieux par le choix qu'elle
avoit fait , il fe crut tout permis pour fe{ e
vanger , & ne chercha fa vangéance que
dans la mort de mon pere . Se perfuadoitil
que ma mere mettroit fa main dans des
mains teintes encore du fang de fon Epoux ,
& ne connoiffoit- il pas fa vertu ? Le devoir
lui auroit renu lieu d'amour , & l'Himen
lui auroit rendu cher, celui même qu'el
le n'auroit pas aimé . Quel devoit donc être
fon attachement pour une perfonne qu'elle
avoit préférée à fes Rivaux ? Epidamis rencontra
mon pere feul , & le força à mettre
l'épée à la main La fortune fecondant :
la valeur de mon pere , ce malheureux fut
DE JUIN. III
bientôt defarmé . Mon pere cachà ce combat
, il ne penfoit qu'à rendre fon Epoufe
heureufe , & ce ne fut pas fans fuccés . Il
y avoit entre eux un commerce mutuel de
foins & d'attention . Ce n'êtoient que complaifances,
que careffes , non point de Mari
à Femme , il n'y a rien de plus infipide ;
mais d'Amant à Maîtreffe : On ût dit qu'ils
n'en êtoient encore qu'à l'efperance. Rien
ne lui manquoit de tout ce qui contribuë ,
non- feulement à la propreté , mais même
à la délicateffe ; Equipages de jour & de
nuit ; Etoffes de goût , Pierreries précieufes
; rien n'êtoit oublié de toutes ces riches
bagatelles que l'Amour fçait mettre en ufage.
Elle pouvoit changer d'ajuftemens
quand elle vouloit, fuivre les Modes , même
les devancer. Ils ne joüirent pas longtems
de cette douceur charmante ; on ra❤
porta un jour mon pere prefque noyé dans
fon fang ; & la mort ne lui laiffa que le tems
d'apprendre à ma mere quel en eftoit l'Autheur
. Epidamis dont la défaite avoit augmenté
le couroux , défefperant de pouvoir
fe vanger lui -même , ût la lâcheté de faire
affaliner mon pere qui mourut entre les
bras de fon époufe : En le perdant, elle connut
mieux encore le prix de ce qu'elle avoit
poffedé. Il eft inutile e crois , de vous
dire jufqu'à quel excés fut fa douleur : Si
pur fe réfoudre à la temperer, ce ne fut,
comme elle me l'a fouvent dit , que pour
elle
•
112 LE MERCURE
me conferver , moi dont pour lors elle étoit
enceinte . Elle me mit enfin au jour , & crût
que je lui ferois un foulagement à fa peine :
Elle efperoit que je lui fervirois à effuyer
des larmes qu'elle ne ceffoit de répandre :
Mais , qu'elle fe trompoit ! Et que ce fut
pour elle une douleur bien vive , de voir
chez moi les funeftes effets que produit
l'Amour dans un coeur qu'il a féduit. Je
croiffois de jour en jour , & je parvins enfin
à cet âge fi dangéreux , où l'amour commence
à ufer de fes droits fur nôtre coeur.
Je paffois alors pour être aimable ; je m'apperçevois
même que j'étois aimée ; & ce
n'êtoit pas pour moi une légere fatisfaction .
d'exercer quelque empire fur les cours :Car
avoüons -le ; nous fommes toutes fufceptibles
du défir de plaire : Il parut alors à la
Cour un jeune homme qui le faifoit appeller
Alciftrate & qui paffoit pour étranger .
L'on admiroit en lui toutes les belles qualités
qui peuvent fe trouver dans un jeune
homme de naiffance Les Graces fe nbloient
l'avoir formé , & un air de douceur & de
majefté lui gagnoit les coeurs ; il êtoir de
ces genies heureux qui joignent à la pénétration
& au brillant,toute la folidité . C'eft
ce qui me détermina en fa faveur , lorfque
je le vis s'attacher à moi . La beauté
eft un bien fragile que les années nous raviffent
, & je ne puis trop plaindre la folie
de celles qui fe laiflent féduire à des graces
DE JUIN. 413
>
ces paffageres . Je donnai donc à Alciftrate
toute mon affection & ma mere même
fembloit aprouver fes foins . Que nous paffions
alors de doux moments ! Qui ût crû
qu'ils ne dûffent être éternels ? Je ne connoiffois
plus que le plaifir de le voir ; abbatement
, chagrin , langueur , tout fut bientôt
diffipé : Occupée feulement des moyens
de lui plaire , fouvent je me confultois fur
la maniere dont j'étois mife ; & ne com
ptant pas tout à fait fur mes attraits , j'avois
recours aux agrémens de l'art, pour porter
des coups plus furs dans un coeur déja ſi
dangéreufement bleffe . Nous goûtions fouvent
cette joye parfaite que l'on reffent
quand on aime. Ce font de ces chofes qui
ne peuvent s'exprimer.
Cependant,ma mere recherchoit Epida
mis , qui jufqu'alors avoit échappé à fa
vangéance : Elle découvrit enfin que ce traître
s'étoit retiré hors du Royaume ; mais
en même tems, elle apprit que cet Alciftrate
qui avoit un empire fouverain fur mon
coeur , eftoit fils d'Epidamis .
A peine ma mere fçû - t'elle cette nouvelle
fatale à mon amour , qu'elle vint me
l'apprendre Elle crût qu'il eftoit inutile
de ne deffendre de penfer davantage à lui ,
comptant que mon devoir feroit le plus
forripeut- eftre même que je ne pourcis plus
me difpenfer d'haïr un homme , qui par le
malheur de fa naiffance , me réprefentoit
K
114
LE MERCURE
fans ceffe l'Auteur de mes maux.
Cette nouvelle me faifit d'abord ; je
demeurai interdite & fans fentimens. Enfin
, revenuë de cet abatement ; non me
dis- je à moi - même il n'eft pas
,
poffible qu'Alciftrate ait pour pere un
Monftre te qu'Epidamis ? Ma mere cependant
me fit voir qu'il ne nous eftoit
pas permis d'en douter. Je pris la réſolution
de renoncer entiérement à cet
amour , & je crû pouvoir oublier Alciftrate
: Mais , que je connoiffois peu encore
le pouvoir qu'il avoit fur mon coeur ! Envain
ma vertu voulut s'y opofer ; mes efforts
ne furent qu'impuiffans, &je fentis plus vivement
alors combien il m'eftoit cher , lui cependant
, qui auroit dû eftre le feul objet
de ma haine. Avengie amour , que tu
me caufas de peine ! Le fang d'un pere
qui me demandoit vangeance ; les larmes
d'une mere qui m'exhonoit à la pourfuivre.
Quels motifs plus preffans ! D'un autre
côté , une tendre paffion que j'avois
vû naître avec plaifir , des noeuds que
j'avois fortifiés moi - même , un amour
dont ma mere avoit authorifé les progrés
. Quels engagemens plus forts ! Je
mis pourtant tout en ufage pour en triompher.
Quelque fois , je me le repreſentois
couvert du fang de mon pere ; d'au-.
trefois , je le traitois de traitre , de cruel ,
mais , ces idées s'effaçoient aisément :
DE JUIN.
Iis
>
Bientôt il s'offroit à moi fous des traits
charmans. Je le voyois aimable vertueux
, tout ce que l'amour a de plus engageant
, il me le fit fentir : Et que peut
en effet nôtre raifon , quand un tel poifon
s'eft emparé de notre ame ? Cependant
, je promis tout à ma mere deja
allarmée de ma foibleffe. Le combat que
j'avois ,eû à foûtenir , l'avoit effrayée ; elle
auroit dû eftre plus furprife de ma vi-
&oire. On ne paffe pas fi promptement
de l'amour à la haine.
En effet , ce ne fut qu'en apparence
que mon devoir l'emporta. Les nuits ne
fuccédoient au jour , que pour me plongerdans
l'abattement . Moins diffipée alors ,
je me trouvois toute à moi , je devois
dire toute au défefpoir ; & fi l'on nous
reprefente l'Amour menant à fa fuite les
doux plaifirs , on devroit auffi nous le faire
voir , fuivi des paffions les plus affrenfes
. J'avois cependant rompa avec Alciltrare
qui ne fe trouvoit pas dans un
ŕtat moins violent . Nous fumes quelques
jours , fans nous donner de nos nouvelles ;
j'évitois les lieux publics : Car , je comptois
trop fur fes fentimens , pour ne me
pas perfuader que je le trouverois partout
où il crolloit pouvoit me rencontrer
.
Son amour ne lui permit pas de faporter
plus long- tems mon abſence ; fçût ga-
Kij
116 LE MERCURE
gner une femme que ma mere avoit mife
auprés de moi , & qui avoit toute ma
confiance . Elle m'entretenoit fouvent d'Alciftrate
; le bien qu'elle m'en difoit , ne
me la rendit pas fufpecte d'abord : Peutêtre
même , me faifoit- elle plaifir , en
flatant fi agréablement ma paffion . Mais,
enfin , elle me remit une Lettre de cet
Amant , & le fit avec tant d'adreſſe &
des paroles fi infinuantes , que je ne pus
me refufer à ce nouveau poifon . Alciftrate
ne m'y reprochoit pas ouvertement
mon indifférence ; il ne comptoit pas affez
fur mon amour , pour ofer me faire un
crime de mon devoir ; car , nous fçavons
toutes , trahir nos fentimens , & fi nous
manquons de force pour réfifter à l'amour
, nous avons affez d'adreffe pour
en déguifer les tranfports. Mais , avec
ces termes doux & prévenans que ce
Dieu feul fçait dicter , il plaignoit fon fort ;
il fuppofoit que je ne l'avois jamais aimé
, & me félicitoit de mon indifférence ,
puifque c'étoit à elle que je devois mon
repos . Il approuvoit mon courroux , &
me demandoit pour toute grace , celle de
venir s'offrir à ma vangeance , ou du
moins , de me dire un éternel adieu , fi
la pitié m'engageoit à conferver des jours
pour lefquels l'Amour n'avoit pû m'intereffer.
Cette Lettre fit fon effet à la premieDE
JUIN. 117
-
re lecture. Je m'abandonnai aux tranf
ports les plus violens : Quene te trouvastu
alors avec moi ? Mes larmes t'auroient gati
ma tendreffe .
Quand ces premiers mouvemens furent
paffés , la raifon me les reprocha. Je m'êtois
facrifiée à ma paffion , j'eû affez de
courage pour facrifier ma paffion à mon
devoir, & je deffendis à Euridice , ( c'eft
ainfi que s'apelloit cette dangéreufe Gouvernante
) , je lui deffendis de me parler
jamais d'Alciftrate , & furtout , de penfer
davantage à me le faire voir.
Ma mere, qui croyoit ma victoire complette
, me propofoit tous les jours des
parties de plaifir pour me diffiper ; elle
craignoit les réfléxions de la folitude . En
effet , je penfe avoir lû que c'eft dans les
bois que l'Amour a pris naiffance : Mais ,
je redoutois trop la préfence de ce cher
Profcrit , pour ne la pas éviter , & j'éludois
toutes ces parties , fous différens prétextes.
Euri lice cependant , ne s'êtoit pas encore
renduë ; elle me préfenta une feconde
Lettre d'Alciftrate ; je la lui arrachai ,
& je la portai dans l'inftant à ma mere
qui reçût mes plaintes avec plaifir : On
ota Euridice d'auprés de moi , & je crû
pour lors avoir entiérement oublié
Alcitrate . Ce n'eftoit qu'en, me faifant
ainfi violence , que je pouvois recouvrer
118 LE MERCURE
ma tranquilité. Cependant , cet Amant
malhûreux le voyoit réduit au défef--
poir ; il ne s'éloignoit qu'avec peine
de ma maifon ; fon amour portoit
envie à tout ce qu'il y voyoir entrer ; &
comme il me l'a dit fouvent , il êtoit jaloux
du fort des Valets .
Ils avoient l'avantage de voir fa chere
Cidalife ; ce bonheur , à ce qu'il penfoit ,
tenoit lieu de la fortune la plus éclatante :
Enfin , il crût trouver dans l'éloignement
un remède à fon amour ; il s'engagea en
qualité de Volontaire , & penfa m'oublier
pour jamais . Mais , qu'il fe trompoit , & que
l'Amour nous préparoit encore de maux !
Il lui fut impoffible de finir la Campagne ;
& aprés avoir fervi avec valeur dans un
Siége qui ne dura que fix femaines , fa paffon
l'emporta , il revint .
Ce fut alors qu'il fe livra aux mouvemens
les plus affreux . D'un côté , il s'apercevoit
qu'il ne pouvoit plus vivre fans -
Cidalife ; de l'autre , il croyoit s'en voir
féparé pour jamais . Ma mere cependant , me
paroiffoit d'une humeur fombre x inquiete,
ce que je n'avois jamais remarqué en elle.
Un certain Hyppoméne venoit depuis quelque
tems avec affez d affi luité au logis : Je
voyois bien que les fréquentes vifites &
fes attentions regardoient ma mere , & je
croyois m'apperçevoir auffi qu'elle n'y êtoit
pas indifférente . C'eftoit un embarras d'efprit
DE JUIN, 119
pour moi , de concilier ce que j'avois fi fouvent
entendu dire à ma mer, de fon Epous,
&ce que je croyois lu voir de foins & de tendreffe
pour Hyppomene: Mon devoir m'avoit
forcée de renoncer à Alcitrate ; mais
l'amour que j'avois ' cu pour lui , m’azoit
fait promettre de ne junais penfer à d'autre
C'eftoit ainfi que je voulois qu'un
coeur fincere fe conduifit. Si ce changement
me furprit , un air de miftére
que je trouvois dans ma mere à mon
égard , m'inquiétoit encore plus . Je loüiois
fouvent Hyppomene , à deffein de la faire
parler , j'applaudiffois fans ceffè à fon mérite.
Elle ne fut pas long - tems fans me
faire fa Confidente : 11 eft difficile de fe
taire fur ce que l'on aime . Ce que je vais
t'apprendre, t'étonnera peut- eftre, ne dite
elle ; je fuis interreffée à ménager cet Hyppoméne
dont tu connois fi bien le mérite ;
il s'eft laiffe furprendre à ces foibles reftes
d'une vaine beauté. Mes malheurs ont
fait affés de tort à mes attraits , pour que
je ne deuffe plus penfer à captiver les
coeurs. Le fien n'a pu pourtant leur échaper
: Ne crois pas cependant , qu'aveuglée
par une folle paffion , j'oublie ce que je
dois à la mémoire de mon Epoux : C'eſt
ce fouvenir même qui me parle pour Hippeméne.
Epidamis nous eft échapé ; il
faut nous vanger fur Alcitrate. Hippoméne
fe donne tout entier à cette vangeance ,
120 LE MERCURE
& ce n'eft qu'à ce prix que je lui promets
ma main.
Il feroit difficile de vous dire dans
quelle fituation ces dernieres paroles me
jetterent : Je m'êtois bien apperçeuë que
ma mere aimoit Hyppoméne, mais, je n'aurois
jamais penfé qu'elle eut regardé la
mort d'Alciftrate, comme un jufte prétexte
de cet Amour. Il me fut impoffible de cacher
mes tranfports,ma paffion n'eftoit que
rallentie ;elle n'ettoit pas entieremement éteinte
;je fentis qu'elle reprenoit toute fa force
; j'employai les termes les plus vifs , pour
repréfenter à ma mere combien fa conduite
feroit blâmée ; je lui dis qu'elle feroit
traittée de Barbare , fi elle facrifioir à fa
vangeance les jours d'un Innocent : Que
d'autres lui imputeroient à perfidie , de
manquer à ce qu'elle devoit à fon Epoux ,
en fe donnant à un autre ; & que tous
regarderoient cette vangeance, comme un
vain motif , pour colorer une paffion
réelle . Aimés , fi vous ne pouvés vous en
défendre ; c'est une foibleffe que l'on pardonne
aifément à nôtre fexe ; mais ne
foyés pas cruelle ; c'est un crime que nous
pouvons d'autant moins couvrir , qu'il
doit eftre plus éloigné de nôtre inclination:
Que vôtre tendreffe ne foit. pas le prix
du fang d'un malheureux : Menagés fes
jours , ménagés ceux de vôtre fille ; j'ai
·
Spû
DE JUIN. 121
pû me fouftraire à fon amour , je ne
pourois peut- eftre furvivre à fa perte .
•
Je n'en dis pas davantage , & c'en
eftoit trop fans doute. Ma mere me promit
de faire ces réfléxions , & elle me
laiffa dans des inquiétudes mortelles . Je
fus quelques jours , fans ofer lui en parler
; & j'appris enfin par une Parente qui
eftoit toute à moi , que non feulement
Aiciftrate eftoit deftiné pour Victime à
l'Amour de ma mere ; mais on me dit
encore , que voulant ſe débaraffer de moi
qui n'eftois plus qu'un objet importun
dont la préfence feroit peut- être un reproche
continuel de fon crime , on avoit
conclu mon mariage avec un Etranger.
Cet homme devoit partir dans trois
jours , & j'eftois deftinée à le fuivre .
Cette nouvelle me venoit d'un endroit
trop fûr , pour que je puffe en douter. Le
défeſpoir fervit mon amour;& livrée aux
mouvemens d'une paffion déréglée , je
pris du papier : Mon aveuglement me prêta
des paroles , & j'écrivis à Alciftrate . Ma
Lettre lui apprenoit les malheurs qui nous
menaçoient ; je lui difois que mon devoir
& les bien-féances de mon fexe paroiffoient
condamner mes démarches ; mais
que , connoiffant fa grandeur d'ame , je
ne rifquois rien à mettre ma confiance
en lui ; qu'il penfât aux moyens les plus
fûrspour finir nos maux , & qu'il mît tout
Juin 1718. ·L
122 LE MERCURE
en ufage pour nous conferver tous les deux .
A la lecture de cette Lettre , que de
Paflions différentes agitérent Alciftrafte !
La Colere , l'Amour & la Crainte lui firent
reffentir leurs mouvemens ; tous cé
dérent à l'Amour ; il crut n'avoir point de
tems à perdre; il trouva le moyen de m'entretenir
, quoique l'on m'obfervât exactement
. Il n'eft point de lieu inacceffible
aux Amans , & ce n'eft pas pour rien
que leur Maître a des aîles : Nous nous
dîmes peu de chofes ; nos foupirs & nos
regards en firent plus entendre ; & aprés
des proteftations réciproques d'un amour
que rien ne pouvoit éteindre , nous convinmes
qu'Alciftrate fe ferviroit d'un Vaiffeau
que commandoit un de fes Amis ; &
que nous profiterions de la nuit prochaine
, pour fuir ces lieux fi contraires à nôtre
Amour.
La conduite de ma mere paroiffoit
juftifier la mienne , & je croyois avoir affez
fait pour mon devoir , dés qu'elle ne
rougiffoit pas d'oublier le fren
Je comptois être au terme de mes malheurs
: Débaraffée , à ce que je croyois
par l'inhumanité de ma mere , de ce
que je devois à mavangeance , je ne pen
fois qu'à fatisfaire mon penchant. Le So
leil, mon gré, tardoit trop à finir fa cour
fe ; la nuit vint enfin , & je me rendis dan
un endroit dont nous eftions convenus ,
DE JUIN. 123
Alciftrate s'embarqua avec moi . Ce fut
alors que je ne pu me refufer aux tendres
mouvemens de la douleur. Les bontés
que ma mere avoit euës autrefois pour
moi , s'offrirent à mon imagination ; la
mémoire d'un pere que je trahiffois , vint
encore m'allarmer ; la trifte néceffité où
je me trouvois, de m'unir au fang de l'Auteur
de mes maux ; tout cela me plongea
dans un abatement affreux ; je ne trouvai
du foulagement que dans mes larmes .
Alciftrate employa tout , pour me confoler
, & il y réüffit enfin : Ses attentions
,
·
fes foins refpectueux me firent
oublier jufqu'à ma Patrie , & comme fi
le Ciel ne m'ût donné le jour que pour
aimer Alcitrate , il devint l'unique objet
de mes défirs , de mes penfées & de
mon affection . Je me donnai toute à lui ,
parce que je croyois qu'il eftoit tout àmoi.
Nous abordâmes à . . . Je me rapelle
encore , qu'en y faifant le premier
pas , un friffon fe faifit de moi ; je parus
chanceler ; la Nature fans doute par ce
prompt changement,m'avertifloit des malheurs
que l'Amour m'y préparoit.
Alcitrate avoit pris fes mefures pour
nous établir en ces lieux ; je m'eftois auffi
chargée de mes pierreries ; elles ne laiffoient
pas d'eftre confidérables ; ma mere
m'avoit donné les fiennes;& comme je vous
l'ai déja dit, elle en eftoit richement fournie
Lij
124 LE MERCURE
Il feroit difficile de vous faire ici un
portrait naïfde nos amuſemens ; tout nous
touchoit , parce que dans ce féjour aimable
, tout paroiffuit eftre fait pour nous .
Que l'Amour heureux a de douceurs !
Ces tendres bagatelles , ces aimables rien ,
que fçais- je ? Un fourir , un regard de ce
que l'on aime , comblent de délices. Il
n'eft plus d'action indifférente , parce qu'àlors
, on raporte tout à l'Amour . Les
chagrins mêmes de cette paffion , ces petites
jaloufies fe tournent bientôt en plaifirs.
Nous paffames ainfi deux années , fans
recevoir même de nouvelles de nôtre
Province ; mais l'Amour fe laffoit de nôtre
bonheur.
Alcitrate fut attiré par une Fête à quelques
lieües de nôtre demeure ; je ne l'y
accompagnay pas. Il y vit une beauté qui
le toucha ; mes charmes furent bientôt
effacés. Ce Sexe trompeur ne cherche
que les occafions de changer. Il s'attache
à nous par hazard , il nous abandonne
par inclination .
&
Il revint cependant me trouver ,
crut devoir du moins couvrir fon éloig
nement d'un prétexte honnête . Il feignit
d'avoir reçu des nouvelles de fon pere ,
qui lui marquoit que fes jours n'estoient
pas en fûreté , & que c'eftoit à lui de les
venir deffendre. Impitoyable vangeance ,
DE JUIN. 129
·
ferviras tu donc toujours de prétexte à
l'Amour , ou plûtôt , aveugle Amour , t'oppoferas
tu continuellement aux devoirs
les plus juttes ? C'est toi qui d'Epidamis
a fait un Traitre , de ma Mere une Barbare
, de Cidalife une Ingrate , & tu
fais aujourd'hui d'Alciftrate un Perfide
.
fe
L'on m'avoit avertie de ces nouveaux
engagemens ; je n'oubliai rien pour rappeller
fa tendreffe ; mes efforts furent inutiles.
Il s'échappa enfin à me faire des
reproches fi peu ménagés , que m'en trouvant
faife , je tombai fans connoiffance .
L'Ingrat profita de ce moment , pour
féparer de moi , & me laiffer par la fuite
en proye à tous mes remords. Revenue
à moi par le fecours d'une fille qui
m'eftoit fort affectionnée , je pris enfin la
réfolution de m'éloigner de ces lieux , &
de venir ici chercher du foulagement..
Ah , falloit-il que tu me paruffes fi aimable
, pour eftre dans la fuire & la caufe
de ma honte , & le fujet de mes douleurs
, lorfque mes yeux n'eftoient ouverts
que pour toi Penfois - je que tu
leur ferois un jour une fource éternelle
de larmes ? Je n'avois encore rien aimé ,
quand tes premiers regards firent ton premier
crime & le commencement de mes
malheurs. Tous tes foins , tous tes empreffemens
fembloient tendre à me rendre
Liij
726 LE MERCURE
hûreufe. Eft- ce là le cruel effet des proteftations
que tu me fis ? Tu devois du
moins . . &c. Sans doute que nôtre
Héroïne s'évanouit en cet endroit.
** st¶ststsætt †sxsxststørstXt
ODE ANACREONTIQUE
Q
AUX BUVEURS ,
PAR M. LE GRAND .
>
UE vôtre deftin a d'appas ,
Buveurs ! Vous me faites envie
Vousfeuls fans chagrin ici bas
Trouvez l'art de paffer la Vie.
Exempts de fein & de fouci
Vous chantez , vous ries fans ceffe ;
Et vous ne connoiffez ici ,
Que le plaifir qui vous careffe.
Envain d'un pas précipité ,
>
La Vieilleffe vient vous fuprendre :
En buvant , vous pouvez fufpendre
Sa courfe & fa rapidité.
La jeuneſe à regret vous quitte 3
as plaifirs retardent ſa fuite :
De vos verres l'aimable bruit
Ecarte la mort qui vous fuit.
Au deux glou glou de la Bouteille
Vous vous endormez tour à tour ;
Vous ne craignez point de l'amour
DE JUIN. 127
Le coup fatal qui nous réveille.
Sur cet Enfant qui nous féduit ,
Vous êtes furs de la victoire :
Pour le chaffer , quand il vous fuit ,
Vous n'avez befoin que de boire .
Buveurs , que vous êtes hûreux !
Suivis des ris & de la joye ,
Vous ignorez les foins fâcheux
Dont nous fommes ici la proye.
Vos coeurs ne font point combatus
Par les defirs d'un or perfide ;
Et vous ne pensés à Plutus
Que quand vôtre Cellier eft vuide.
A des biens pleins de faux appas
Votre ame n'est point affervie ;
A l'honneur d'un noble trépas
Vous n'immolés point vôtre vie.
Vous vivez fans avidité
Des vains trésors & de la gloire ;
Celle de fçavoir toujours boire
Fait toute vôtre vanité.
"
Trop certain qu'au féjour des Parques ;
D'ici l'on ne remporte rien ,
Vous n'enviez point aux Monarques
Leur nom , leur grandeur , ny leur bien,
Hélas ! Si le Dieu du Lierre
Ne peut vous fauver du trépas ;
Vous ne regretterez là bas ,
Que vôtre foif & vôtre verre.
Tout glorieux d'avoir véçû ,
Vous defcendrez au fombre Empire ?
Minos ofera - t - il vous dire ,
Liij
128 LE MERCURE
Malheureux , vous avez trop bu
Yeeh
SONNET
PAR MADAME DE ...
Ans le Siecle préfent tout me paroît
étrange ;
Les fages , les moeurs font pour moi des ..
rébus :
J'entends les deux Partis décrians leurs ..
abus
Appeller l'un Démon, & nommer l'autre un .
Ange.
L'un fe livre à Vénus , l'autre aime la
Celui -ci fe prétend Favori de.
Mais fes Fades écrits & ſes
· ·
vendange
Phoebus :
vers de ...
Bibus ›
Font fentir qu'an Vallon il rampe dans la .
fange.
Que de Prudes l'on voit fouvent fe laiffer .
choir
>
Et bien mieux qu'au Sérail difputer le ..
mouchoir !
Diegene en ce jour prête -moi ta.. lanterne.
Je cherche , comme toy , la folide. vertu :
Qui ne fe récriroit fur l'ufage.. moderne ›
DE JUIN. , 129
Aujourd'hui le rond plaît, demain c'eft le ..
pointu.
Le mot de la premiére Enigme du mois
paffé , étoit la Tente d'Armée ; & la feconde
, le Foux on l'Artére.
ENIGM E.
Predomine unCerveau dontje suis dé-
Armi les Peuples d'Occident
pendant :
Là , jepréfide en Chefpar un ufage utile ,
Moins en Paix qu'à la Guerre , aux Champs
plus qu'à la Ville.
Je prime auffi dans les honneurs
Que l'on rend même aux Grands Seigneurs
5
De qui la politeffe extrême
Y répond fouvent par moi - même.
Et je ne fuis originairement
Qu'un excrément
Tranfmis en forme de parure ,
Dont la fimple figure
Faifant honneur à tous , fert l'homme utilement.
AUTRE .
Jeft qu'on estas jours ce que
E fuis ce que je fuis ; fije ne le fuispas
paroit
dire.
L'on
130
LE MERCURE
Je ſuis rampant , foumis à l'Emploi le plus
bas ;
J'éleve qui me porte, au moins le quart despas
Quoique mes Porteurs foient ma Maitreffe
& mon Maitre.
CHANSON.
PAR L'AUTEUR DU PANTHEON BACHIQUE.
E n'ai pour toute maison
Qu'une pauvre & fimple Chaumiere ,
Que dans le Pays Gascon
On nommeroit Gentil-hommiere :
Là , loin du bruit & du fracas
Sans chagrin & fans embarras
Dans une heureuſe obſcurité
Je jouis de la liberté.
J'ai dans le même canton
Une Vigne pour héritage ;
Je prends foin de la façon ,
Les Dieux beniſſent mon ouvrage :
De ce bien j'ufe de mon mieux ,
Je ne garde point de Vin vieux ;
La fin de mon dernier tonneau
M'annonce toujours le nouveau .
$2
Quand mes amis font chez moi ,
Ils penfent que je les régale ;
Car, mon coeur leur dit pourquoi
DE JUIN, 130
༡
Je leur fais chére fi frugale ?
A table ils paroiffent contens ;
Nous y buvons fort & long- tems ;
Je ne m'y mets que le dernier ,
Mais je m'enyvre le premier.
26
,
Que lafortune , à ſon gré,
En impofe à ceux qu'elle joue ;
Affis an dernier degré ,
Je vois de loin tourner fa roue :
Cette Déeffe avec éclat
Souvent revetit un pied plât ;
Je ris de toutes fes erreurs ,
Et je renonce à fes faveurs.
42
>
Trop penfer eft un abus ,
Qui vent prévoir en misérable ;
Le Paffé ne revient plus ,
L'Avenir eft impenêtráble :
Le Préfent est donc le vrai bien.
Songeons à l'employer fi bien ,
Que d'un plaifir qui va paffant
Un autre renaiffe à l'inftant.
Du monde és-tu mécontent ?
Vient vifiter mon héritage ;
Tu fauras bientôt , comment
De la vie on doit faire ufage
Ton coeur fut- il empoisonné
Du chagrin le plus obftiné ?
Nyla raifen , ny le chagrin
Ne tiendront pas contre mon Vin.
132
LE MERCURE
(DA ) 12 ( XII) TEN
NOUVELLES ETRANGERES.
N
De Conftantinople , le 10 May.
Oftte Armée Navale eft prête à fe
mettre en Mer ; le Capitan Baffa qui
la doit commander , n'attend que les Bâtimens
de tranfport qui viennent de Chypre,
d'Alep , d'Alexandrie , de Mélédé , de
Rhodes & de Smirne. Aprés la jonction de
tous ces Vaiffeaux , il fe mettra en Mer
pour aller tenter quelque defcente ; il y a
fur ce Convoy 150 Canons , quelques Mor
tiers , 20000 hommes de Troupes de débarquement
, & une grande quantité de
munitions de guerre & de bouche. Nôtre
Flote a efté renforcée de fix Sultanes du
premier & du fecond rang ; de cinq Galéaffes
, de fix Galéres , de fix Galiores &
de quatre Brulots : Nôtre Amiral a ordre ,
fans s'artêter à aucune entrepriſe, de chercher
& de livrer combat à la Flore Venitienne.
Les fix Sultanes, qui ont croisé pendant
un affés long - temps dans l'Archipel ,
ont enlevé dans ces Mers trois Felouques
Vénitiennes , avec un Batiment Malthois
qui eftoit chargé de toutes fortes d'armes ;
ces Prifes ont efté amenées dans le Port
de cette Capitale.
DE JUIN. 133
Le feu prit le deux de ce mois , à la maifon
du Caimacan Gouverneur de cette
Ville ; & fi on n'ût coupé le feu en abatant
dix ou douze maifons , le Serail couroit
risque d'eftre réduit en cendres . Il eft
arrivé à la vue de cette Ville 17000 hom.
mes venant d'Afie , qui fe font mis auffitôt
en marche vers Andrinople. Il y a actuellement
fur le Danube, p'us de 60 Saïques
destinées à porter à nôtre Armée de
l'Artillerie & des munitions . Tous les Miniftres
qui fe trouvent ici , font partis pour
Andrinople.
M
Andrinople , le 11 May.
Onfieur Stanian , un des Ambaſſadeurs
de S. M. B. pour la Médiation
, fir le 5. fon entrée publique avec les
cérémonies accoûtumées ; le même jour,
le Mufty fut dépofé & fut auffitôt remplacé.
Le 9. M. Stanian & M. Vvorteley
qui eft relevé par le premier , eftant allés
pour avoir leur Audience du Grand Vizir,
on leur déclara qu'il venoit d'eftré dépofé,
& qu ' Ibrahim Baffa Caimacan , autrement
Gouverneur de Conftantinople , Gendre &
Favori du G. S. avoit efté mis en fa place.
Cependant , le nouveau Vizir leur donna
Audience une heure aprés , & leur déclara
que
fon Prédéceffeur n'avoit efté démis de
cette dignité, que pour avoir fait paroître
trop d'éloignement pour la Paix que le G.
134 LE MERCURE
S. fouhaitoit ardemment : Qu'ainfi ce changement,
bien loin d'en apporter aucun aux
Négociations , feroit un moyen qui l'oc
cafionneroit plûtôt ; le principal obftacle
eftant levé. Le it , M. Stanian ût Audience
du G. S. & M. Wortley eftoir fur le
point de s'en retourner à Conftantinople ,
pour repaffer en Angleterre.
Comme le G. S.ne veut point hafarder de
Bataille cette Campagne , au cas que la Paix
ne fe concluë pas , le nouveau Grand Vizir
a des ordres précis de prendre fi bien fes
mefures , qu'il n'y foit point forcé par les
Impériaux Pour cet effet , la grande Armée
Ottomane fe contentera de couvrir
Niffa , tandis que le Prince Ragotzi tâchera
de pénétrer dans la Tranfilvanie avec celle
qu'il aura fous fon commandement ; à
quoi cependant il y a peu d'apparence ;
puifque les Turcs ne lui ayant pas fourni
les fonds pour une telle entreprife , il fera
hors d'état d'exécuter ce projet.
AFFAIRES DU NORD.
A Mofcon , le 10 May.
Utre les perfonnes qui ont cfté exécutées
ou punies fi févérement dans
cette Capitale , & dont nous avons fait
mention dans nôtre dernier Mercure , le
Prince de Sibérie , aprés avoir paffé par les
DE JUIN. 135
Baguettes, trois fois en trois jours différens ,
a cfté condamné à une prifon perpetuelle.
Les Princes Szerbaroy & Kilhoffe , les Princeffes
Trourova & Barbara , le Comte
de Chérémetof , Mrs Sabakın , Alexandre
Lopukin , Guarite , Voiow , Podiaque &
quinze autres , ont efté chatiés par le Knout:
Une partie a efté enfuite envoyée fur les
Galeres , & l'autre exilée en Sibérie ; tous
leurs biens qu'on fait monter à plufieurs
millions , ont efté confifqués. Le Prince
Doloruki , aprés avoir efté appliqué à la
Queſtion , a efté conduit fous une bonne
garde à Peterbourg , où l'on préfume qu'il
y aura de nouvelles exécutions . La Czarine
précédente époufe du Czar dont ce Prince
fe fepara en 1692 , & la Princeffe Marie
Iwanowna Niéce de S. M. Cz qui avoient
efté ci devant bannies de Mofcou , font parties
par
ordre du Cz. pour le venir trouver
à Peterbourg. Les Paffages de Moſcovie
* Fille ainée de Jean Alexiovvitz né en
1663 , proclamé Czar en 1682 , mort imbecille
le 29 Janvier 1696. Elle eft foeur de
Catherine , mariée le 19 Avril 1716 an Duc
Regnant de Mekelbourg- Charles Leopold ;
& d'Anne , mariée le 13 Novembre 1711 ,
a Frideric- Guillaume Duc de Curlande
venve depuis le 21 Janvier 171 : Ellea ·
encore deux feurs filles , quifont Theodofie
& Profcovic'
136 LE MERCURE
en Pologne ,font étroitement gardés par les
Ruffiens , qui ne laiffent entrer perſonne
dans ce dernier Royaume , fans eſtre muni
de Paffeports ; & cela , pour empêcher l'évafion
des Partifans du Czarovvitz desherité.
Les Troupes Mofcovites , qui ont eſtć
commandées pour entrer dans le Pays des
Turcs & des Tartares , marchént en deux
colonnes ; l'une vers Azof , & l'autre vers
le Pays des Tartares : Il fe répand un bruit,
que ceux- cy eftant venus à leur rencontre,
les avoient attaqués avec tant de furic
qu'ils les avoient prefque tous fabrés .
•
L'Ambaffadeur Turc envoyé au Czar par
le Grand Seigneur, fe trouve actuellement
à Kiof. Le Grand Seigneur a fait prendre le
devantà Kapéfi Baffa,pour aller à la rencontre
de l'Ambaffadeur du Czar.
A Péterbourg le 6 Juin.
Epuis le retour du Czar en cette
Viile le Prince Alexis Pétrovitz
exhérédé , la Czarine fa mere & la Princefle
Marie, font arrivées ici le 2 , d'où
elles doivent eftre dans peu transférées
à Melbourg , Ville fituée fur le Lac
Ladoga , où ces infortunées Princeffes feront
téléguées , pour y paffer le reste de
leur vie . On a trouvé aufli le moyen d'enlever
d'Allemagne , la Maîtreffe du Czaro-
1
DE JUIN. 137
rovitz exclus . Elle a efté pareillement amenée
ici. On lui a trouvé des fommes confidérables
d'argent , avec quantité de bijoux
précieux & des habits magnifiques :
On eft dans la derniere furprife , comment
ce Prince a pû s'attacher à cette fille
qui n'eft point du tout aimable ; car , outre
qu'elle n'a rien d'engageant dans toute
fa perfonne , elle eft d'une fort petite ftature
& de trés baffe naiffance . On lui a
faifi tout fon trouſſeau , & on l'a miſe en
lieu de fûreré ; on fçaura apparemment
dans peu quelle fera la deftinée. A l'égard
du Czarovitz , il tâche à préfent par une
conduite bien différente de la premiere ,
de rentrer dans les bonnes graces du Czar
fon pere. En voyant un changement fi
furprenant , on ne peut s'empêcher de
déplorer le malheur de ce Prince , dont
le fort pouroit bien égaler un jour celui
de l'Enfant prodigue.
Le Lieutenant Général Knece Vafili Dologruskia
efté mis aux arrefts ; il court rif
que de recevoir un plus rigoureux châtiment
que celui de l'exil . Le Prince Konrakin
eft en danger de perdre la vie .
L'Amiral Apraxin ayant efté reconnu innocent
, a efté remis en liberté : Mais avant
que de pouvoir eftre juftifié , ce Seigneur
a effuyé le plus affreux des tourmens ; car ,
pendant que deux Boureaux lui enlevoient
Ja peau à coups de baguettes , on y joi-
6
M
138 LE MERCURE
gnoit encore un fuplice beaucoup plus
cruel ; puifqu'il eftoit obligé de marcher
nuds pieds , en courant fur des pointes de fer
dont toute la chambre eftoit hériffée. Le
Général Kneus Glibof qui a eftè empalé vif,
& qui n'est expiré qu'aprés 1 heures de
douleurs les plus aiguës , a efté condamné à
ceterrible fuplice , pour avoir attenté à la
vie du Czar fon Maître.
Il est arrivé dans ce Port 12000 hommes
de Troupes réglées , & 2000 Matelots
étrangers , deftinés au fervice de nôtre
Flote , qui féra compofée de 40 Vaiffeaux
de guerre , monté chacun depuis se
jufqu'à cent pieces de canon ;il y a de plus
50 , tant Bâtimens que Galéres.
Les Officiers des Régimens Mofcovites
qui font actuellement en Curlande ,
ne font plus myftére de dire , que le prétexte
pour lequel ils reftent dans ce Païs ,
n'a point d'autre fondement , que celui
du Mariage qui fe négocie entre la Ducheffe
de Cande Niéce du Czar , avec
le Prétendant ; & que ce dernier devoit
fe rendre dans peu dans ce Duché pour
confommer cette affaire ; ce qui détruiroit
en quelque façon la nouvelle qui s'êtoit
répandue , que le Czar avoit écrit une
Lettre au Roy de la Grande Bretagne ,
par laquelle il l'affûroit que ces bruits
eftoient faux , & qu'il avoit même donné
ordre au Duc d'Ormond de fortir de
Les Etats.
DE JUIN.
139
Tous les Négocians étrangers établis
dans les Etats du Czar , ont efté obligés
de prêter le ferment ordonné , pour_reconnoître
le jeune Czarovitz , Succeffeur
dss Etats de S. M. Cz.
Le Baron de Gortz & le Comte de Gillemborg
, en partant de Stockholm pour
fe rendre dans l'Ifle d'Aland , eftoient précédés
par un Drapeau blanc , comme un
Avant-Courier d'une Paix certaine avec S.
M.Cz. qui a nommé pour les Plénipotentiaires
, le General Bruce & le Conseiller
d'Etat Otterman . Il y à à Stockolm pluheurs
Vaiffeaux préts , pour le tranfport des
Troupes dans les Places qui feront renduës
à S M. S. de même que la Livonie. Qu'à
la verité, Rével fera rafé , &
que pour
dédommager
le Czar des dépenfes immenfes
qu'il y a faites, le Roy de Suede cédera à S.
M.CZ, un lieu en Livonie,propre à y eftablir
un Port commode. Quoiqu'on ne
doute prefque plus que ces deux Princes ne
foyent d'accord, & què la ratification du
Taé ne le faffe , à ce que l'on affûre, au
15 de Juin , on auroit lieu de foupçonner
que cette Négociation n'eft pas auffi
avancée qu'on le publie , puifque un Corps
de Troupes Mofcovites fe difpofe à marcher
fous les ordres du Général Repnin
vers Dantzik, pour obliger par la force la
Régence de cette Ville, à fournir les quatre
Frégates qu'elle s'eft obligée de mettre en
Mij
140 LE MERCURE
Mer contre les Suédois ; joint à cela , que
le Czar a donné les ordres pour renforcer
de nouvelles Troupes, celles qui font dans
la Finlande.
Il y a quelques jours , que dix Déferteurs
ayant efté condamnés de paffer pendant
trois jours confécutifs par les Baguettes
, ils furent deshabillés en plein
Marché , à l'exception d'un feul , qui fie
réfittance . Comme on voulut l'y contraindre
, le jeune Soldat beau & & bienfait
, répondit qu'eftant fille , elle aimoit
mieux mourir , que de fe voir expofée
nuë en public . On la mena dans une maifon
particuliere , où ayant efté vifitée ,
on reconnut qu'elle n'en avoit point impofé
fur fon fexe. On lui fit grace fur le
champ & on lui donna des habits de
femme. Un Officier en eft devenu fi fort
amoureux , qu'il veut l'époufer. Cette
jeune perfonne âgée de 2 1 ans & de bonne
famille , a fait fix campagnes , & a
toujours très bien rempli le devoir d'un
brave Soldat & d'une perfonne d'honneur.
POLOGNE.
A Varfovie le o Juin.
'Aga Ture partit d'ci le 25 de May,
pour
fe rendre au Château de * Reuffen
, où il arriva le fix de Damchim
* Il eft fitué dans la Grande Pologne
appartient au Roy Stanislas.
DE JUIN. 14.1
conaccompagné
de plufieurs Sénateurs Polonois.
Il defcendit à cheval devant le
Pont du Château , où il fut complimenté
par le Général Munch , au nom de S.
M. Il fut enfuite conduit à la Salle de
l'Audience ; mais , avant que d'y entrer ,
on lui fit ôter fon fabre : S'eftant avancé
jufqu'à 4 ou 5 pas prés du Trône , il
falua Sa Majefté , tous les Princes ,
Sénateurs , & gros Seigneurs qui l'environnoient.
Aprés quoi , il remit entre les
mains du Grand Chancelier de la Cou
tonne , une Lettre de la part du Grand
Seigneur fon Maître , & aprés avoir fait
une profonde révérence , il s'éloigna
& fit un Difcours au Roy qui
tenoit en fubitance ; qu'il avoit efté envoyé
par le G. S. fon Maître , pour remercier
S. M. de ce qu'elle avoit obfervé
réligieufement le Traité de Carlovitz
: Que S. H. la prioit de vouloir entretenir
, comme par le paffé , l'harmonie
qui regne depuis tant d'années entre
l'Empire Ottoman , le Roy & la République
de Pologne ; qu'aurefte , le Grand
Seigneur requéroit de S. M. de vouloir
accepter conjointement avec l'Angleterre
& la Hollande , la médiation de Paix
qui fe négocie actuellement à Paffarovitz :
Ayant fini , le Grand Chancelier de la
Couronne lui répartit au nom du Roy ,
qu'on lui répondroit par écrit . S'eſtant re142
LE MERCURE
tiré , le Grand Maréchal de la Courone
le reconduisit à fon Hôtel , où il lui donna
un repas de la derniere magnificence .
L'Ambaffadeur des Tartares qui a féjourné
10 jours à Lemberg , avec une
fuite de 30 chevaux , eft deffrayé aux dépens
de la République , & doit fe rendre
auffi à Reuffen , pour y avoir audience
du Roy .
On a reçû avis de l'Ukraine Mofcovite
, qu'on y avoit arrêté tous les Gentilshommes
, Marchands & Paffagers ;
on ne fçait que penfer du motifde ces violences
; il n'y a que l'avenir qui nous les
dévoilera .
Les Etats de l'Electorat de Saxe fe font
féparés , aprés avoir accordé au Roy Ele-
&teur le fubfide ordinaire , outre 2 millions
payables en 4 ans ; & cela pour témoigner
leur fatisfaction de ce que S. M. s'engage
par un Edit , à maintenir les Sujets Prote
ftans dans le libre exercice de leur Religion ,
& à ne permettre d'autres Chapelles que
celles qui ont efté érigées à Drefden &
à Léipfick pour les Catholiques Romains
. S. M. a auffi déclaré qu'elle veut
bien fouffrir se Familles Juives dans cet
Electorat.
DE JUIN. 143
PRUSSE
De Berlin , le 12. Juin.
•
›
A Charge de Préfident de la Societé
des Sciences , vacante par la mort de
M. Gofrid Guillaume de Leibnitz , ci- devant
Confeiller privé de S. M. fut conférée
ces jours paffes par le Roy à M. Jacques
Paul de Gundling , fon premier Maître
des Cérémonies , Confeiller des Appels
Confeiller privé des Guerres , des Finances
de la Chambre de Juftice , & Hiftoriogra
phe : Ce choix a êté généralement applau
di par la Societé . M de Gundling y a efté
introduit par les Directeurs , à l'inftance
de M. de. Prinz Miniftre du Roy & Protecteur
de la Societé : Tous les Membres fe
font trouvés à cette folemnité , dont l'ouverture
s'eft faite par M. le Vice- Préſident
Frideric Jachvviz Confeiller de la Cour.
On exécuta le 8. dans cette Ville , un nommé
Stifft Serrurier du Château , & le fieur
Runck Châtelain du Palais. Le premier
fut d'abord conduit à pied au lieu du fupplice
, ayant derriere lui fa femme qui le fuivoit
: Le fecond eftant attaché à une cha
rette , fuivi auffi de fa femme , marchoit ,
nud de la ceinture en haut , à reculons : Le
Boureau , pendant le chemin , le tenailloitavec
des tenailles ardentes. Le Serrurier fut roüé
144
LE MERCURE
vif , en préſence de fa femme & du Châtelain
, aprés quoi on fit fouffrir le même
tourment à celui ci.
Il y avoit prés de vingt- cinq ans que
ces malhûreux voloient les Tréfors du
Roy; le Serrurier fe fervant de faulles clefs
de concert avec fon Camarade qui l'intro.
duitoit dans tous les appartemens du Palais
. Il eft facile de s'imaginer les fommesconfidérables
qu'ils doivent avoir volées
outre les Bijoux & les Pierreries, dont on en
a trouvé plufieurs avec des Lingots & des
Médailles d'or , dans la maifon de ces deux
Criminels.
Le Roy eft entierement rétabli de fa
perite verole qui avoit fait craindre pour
fa vie. Il partit le 11. d'ici pour la Prufe .
5. Regimens Nationnaux ont pris poffeffion
des biens du Prince Radzivil , qui
eitoient engagés à S. M. Pr.
L
Hambourg , le 15.Juin.
Es Suédois tiennent toujours leurs def
feins fort fecrêts ; il y a apparence
que l'exécution qu'ils projettent , eft de trés
grande importance . Quoique tous les avis
que l'on en reçoit , varient de jour à autre ,
quelques Lettres de bonne main portent
cependant , que le Roy de Suéde fe difpofe
à pénétrer dans le Duché de Meckelbourg
avec 30. mille hommes , auxquels le Duc
en
>
DE JUIN
145
eh joindra 12000 , & que le Czar y en fera
paffet au moins 20 : Ce qui rend cette
nouvelle affez probable , c'est que le Duc
de Mexelbourg ne paroît point du tout fai
re attention aux Décrets du Confeil de
Vienne , & qu'il parle plus haut que jamais.
On craint auffi beaucoup pour la Saxe qui
eft dénuée de Troupes,par le détachement
de 10. à 12.mille hommes que le Roy Augufte
a fait paffer en Hongrie au fervice
de l'Empereur. On prétend même fçavoir
de bonne part , que S. M. S. doit joindre
inceffamment 20. Vaiffeaux à 40. autres
du Czar , fuivant un traité fecret dont on
ne doute plus. On veut auffi que le Roy
de Pruffe foit entré dans l'alliance de ces 2.
Princes Une telle union ne pouroit être
fuivie que d'évenemens étonans , & changeroit
entierement le fiftême des principales
Paiffances de l'Europe . Selon ces vues ,
il y a apparence que le Roy de Suéde &
le Czar n'éclateront qu'à coup fûr , & qu'ils
attendent certains évenemens pour fe déclarer.
Il est toujours certain que S.M.S. eft
trés néceffaire au Czar , pour cimenter &
établir un fondement folide , qui affùre
le Trône de Ruffie au jeune Czarov
vitz .
Le Roy de Suéde a nommé le Baron de
Gortz Sécretaire privé , & l'a élevé à la dignité
de Comte ; mais , cet habile Minifte
ne remplira les fonctions de la premie-
Juin 1718 ,
N
146 LE MERCURE
re Charge , & ne prendra le titre de Comte
, qu'aprés fon iétour de l'Ile d'Aland :
Plufieurs Seigneurs Mofcovites ont paffé à
Stockolm .
La Flote du Roy de Danemarex eft encore
dans le kioger Bucht ; on a feulement
detâché 4. Vaiffeaux de guerre & 3. Fregattes
, pour aller obferver la contenance
des Suédois , & pour avoir l'oeil fur les Bâtimens
qui viennent de Dantzic ou de
Konisberg. L'Efcadre Angloife de 10. Vaiffeaux
de guerre , qui arriva le 25. May
dans la Rade de Copenhague, s'y tient toujours
à l'ancre. On ne fçait point encore
quand elle mettra à la voile , tant par raport
au vent contraire , qu'à caufe de quelques
autres difficultés . Le Roy de Danemarck
fe trouve actuellement à Odenfée.
Les Pruffiens devoient le 14. évacuer
Vvifinar , & les Troupes de Hanovre en
feront autant, 3 jours aprés .
On écrit de Peterbourg du 8. que le
Czar s'êtoit embarqué pour le rendre à Rével
en Livonie , où l'on a commencé à travailler
aux nouvelles fortifications , & au
Havre de cette place : S. M. Cz . n'y féjourneta
que fort peu , ayant deffein de fe
rendre en Pruffe , pour s'y aboucher avec
le Roy de ce nom .
Le Duc de Mexelbourg Svverin continue
à exiger de la Noblefle fon confentement
fur les 3 points fuivans 19. Que-les
DE JUI N. 147
Députés de la Nobleffe qui fe font retirés à
Katzebourg,foient déclarés Rebelles , & leurs
biens confifynez. 20. Que la Noblesse qui
a intenté un Procez contre le Duc , annulle
fes Procédures. 3 ° . Que la Nobleffe fe
foumette au Duc , moyennant quoi S. A. S.
promet de faire ceffer toutes les exécutions ,
& de reftituer tous les biens à la Nobleffe ,
pour en jouirtranquillement ; mais la plus
grande partie n'y veut point donner les
mains. Il a fait pofter des Troupes dans
tous les paffages fur la Frontiere , pour vi
fiter tous les effets qui fortiront du Pays.
Par ordre de ce Prince , la Grande Maîtreffe
d'Hôtel de la Ducheffe Régnante , a efté
arretée avec fa fille & 2. Confeillers : On
les transfére fans pitié en Mofcovie , au
grand fcandale de tous les Sujets de ce
Souverain. On travaille à force aux nou- ,
veaux Forts traçez à Roftock. M. Fabricius
Gentil - homme ordinaire de la Chambre
du Roy de Suéde , eft paffé en Angleterre
pour porter au Roy de la Grande Brêtagne
la Déclaration de S.M. S. touchant
certaines propofitions qui concernent la
Paix du Nord.
Conférences de Paix tenues à Paffarovitz,
entre les Plénipotentiaires de S. M. Ï.
ceux de la Porte .
Onfieur le Comte de Virmond , premier
Ambaffadeur de S. M. I. arri-
Nij
148
LE MERCURE
va ici de la Cour de Vienne , le 1. de May .
Il y fit ce même jour for entrée publique
avec beaucoup de magnificence ; plufieurs
Officiers du premier rang vinrent au devant
de fon Excellence . Deux Efcadrons
de Cuiraffiers avec leurs étendars , trompettes
& timballes , l'accompagnérent jufqu'à
fon Quartier . Le Chevalier Sulton &
le Comte de Coliers , Miniftres Médiateurs
d'Angleterre & de Hollande , lui rendirent
enfuite la premiere vifite , & lui remirent
l'Original des Pleins - Pouvoirs de
l'Ambaffade Turque : M. Thalman ze . Miniftre
Imperial s'y trouva , comme ils l'avoient
demandé.
Le 15. les Plénipotentiares
de S. M. I.
& ceux de la Porte Ottomane, fe rendirent
réciproquement
les vifites & les complimens
ordinaires . Le même jour , ceux - ci
dépêcherent un Exprés à Andrinople au
Sultan leur Maître , & le 16. les premiers
en firent partir un autre pour la Cour Imperiale
. Ces 2. jours furent employés . à
régler toutes chofes pour l'ouverture des
Conférences,
Le 20 , il y arriva un Aga Turc venant
d'Andrinople , fuivi de vingt perfonnes
, avec la nouvelle , qu'à la follicitation
du Peuple , le Grand Vizir avoit eflé
dépofé , & qu'Ibrahim Bacha Gendre du
Sultan , avoit eſté mis en fa place . Ce nou-
Teaù premier Miniftre de la Cour Otto
DE JUIN . 149
mane remit à cet Aga une Lettre pour le
Prince Eugéne , & une autre , de complimens
aux Miniftres de l'Empereur, avec diverfes
depêches pour les Plénipotentiaires
du Sultan.
Les Pleins - Pouvoirs des Ambaffadeurs
Turcs ayant efté examinés par ceux de
l'Empereur , on a vû qu'ils n'êtoient fignés
que par le Grand Vizir dépofé ; au lieu que
ceux de l'Empereur l'êtoient de la main de
S. M. I. Outie cette nullité, il s'y est enco
re trouvé 3. difficultés effentielles . La premiere
conſiſte , en ce que dans les Pleins-
Pouvoirs des Turcs , il n'y eft fait aucune
mention des Vénitiens . 2 °. La Porte veu£
comprendre dans les négociations Mauro
Cordato Prince de Valaquie , pour lequel
la Cour Imperiale a un extreme éloignement.
30. Ces Pleins- Pouvoirs ne contien
nent point les explications & préliminaires
qu'avoient promis la Porte.
眢
"
Les Plénipotentiaires Turcs ont fait
infinuer par les Miniftres de la médiation
les réponses fuivantes 1 °. Que la fignature
des Pleins Pouvoirs par le Grand Seigneur,
n'eftoit point ufitée dans les négociations
& qu'elle n'eftoit néceffaire qu'à la conclufion
& ratification d'un Traité . 2º . Qu'à
l'égard des Plénipotentiaires Vénitiens , ils
demanderoient les ordres au Divan , pour
les y faire admettre. 3 ° . Que pour ce qui
concernoit Mauro Cordato , & une plus
Niij
150
LE MERCURE
ample inftruction, ils s'engageoient de fournir
dans 20 jours, la réponſe & la derniere réfolution
du Sultan. Sur ces promeffes pofitives
, on a encore accordé ce délay , pour
fçavoir à quoi on doit s'en tenir avec ces
Infidéles ; & c'eft là le fujer pour lequel les
2 Courriers ci -deflus , ont efté dépêchés dans
les 2 Cours . Ainfi on n'entamera point les
Conférences , que la Porte n'ait fatisfait
à ces quatre articles , en envoyant de
nouveaux ordres. En attendant , les Plénipotentiaires
de part & d'autre; font conve
nus d'un diftrict de Pais neutre qui est fitué
entre le Danube & la Morave ; afin d'eftre
à couvert des opérations de la guerre.
Le 30 , il arriva par Niffa un Capigi-
Bacha , autrement Gentil - Homme de la
Chambre du Grand Seigneur : Aprés avoir
falué les Miniftres Plénipotentiaires de S
M. I. il paffa dans le Quartier des Ambaffadeurs
Turcs , qui vinrent au devant de
lui avec un grand cortége , & le reçûrent
avec beaucoup de marques , d'honneurs &
de diftinction. Le 2 de Juin , on fçut que
ce Capigi Bacha avoit apporté aux Ambaffadeurs
Turcs un Plein - Pouvoir plus
étendu que le premier , & figné de la main
du Grand Sultan ; tant pour traiter avec
les Plénipotentiares de S. M. I. , qu'avec
les Minifties de la République de Venife .
Il fut envoyé aux Ambaffadeurs de S.
M. I. par le Sécrétaire des Miniftres MéDE
JUIN. Ist
diateurs . Ayant efté trouvé conforme aux
conventions propofées , le 5 , jour de la
Pentecôre , on entra en conférence. Ainfi ,
la fufpenfion d'armes qui expiroit ce jour
tà , a efté renouvellée .
M
A Belgrade le. 8.
Onfieur le Comte Général Mercy ,
eft actuellement occupé à affembler
un corps de 30 mille hommes dans
le Banat de Thémefvar , pour aller attaquer
Nicopoli .
Les Régimens Impériaux , qui ne font
pas encore tout à fait recrutés d'hommes
& de chevaux , qui eftoient dans la Servie
& dans le Banat de Thémefvvar ,
font tous en mouvement & en pleine
marche , pour le rendés- vous général de
nôtre Armée.
Le premier de ce mois , l'Aga des Janniffaires
s'eftoit avancé avec un gros
corps de troupes , la plupart Infanterie
, entre Sophie & Niffa . Sur cet avis,
l'Armée Impériale s'eftoit formée , & avoit
occupé le Camp de Semlim & de Cobya
Ony fait conduire toute la groffe artillerie
; on travaille actuellement à un
Pont de Bâteaux fur le Danube prés de
Koiluftch. Nôtre Pont fur la Morave eft
entiérement réparé. Qn eft péfentement w
occupé à nettoyer cette Riviere , pour la
Niiij
152 LE MERCURE
›
rendre navigable. L'on travaille auffi fans
difcontinuation à nos Ponts fur la Save.
Le Prince Alexandre de Virtemberg a le
commandement général des Troupes
pendant l'abfence du Prince Eugéne que
l'on attend à tout moment ici ; puifque
nous avons appris que ce Prince arriva le
'de ce mois à Bude , au bruit de toute
l'artillerie de cette Place. Les Turcs ont
formé un gros corps de Troupes, pour déloger
les nôtres des poftes qu'elles occupent
dans la Valaquie . On a lieu de foupçonner
que les Turcs ne tâchent de
gagner du tems , par la tenue du Congrés
de Paix , que pour le mettre par la
fuite en état de ne rien craindre de nous.
3
Un gros corps de Troupes Impériales
eft en marche avec un train d'artillerie ,
pour
fe rendre aux environs de Carlstad : 11
eft destiné à former l'attaque des Fortereffes
de Biahz & Zvvornick ; la premiere fituée
dans la Croatie , & l'autre dans la Bofnie.
A Vienne le 19 Juin.
14
E Prince Eugéne s'eftant rendu le
de May à Laxembourg , off tint auffior
aprés fon arrivée , en préfence de
Empereur , un grand Confeil fur la
fituation préfente des affaires de la Guerre .
Les Equipages de ce Généraliffime partirent
le 23 pour Belgrade : Ce Prince , aDE
JUI N. 153
prés avoir pris congé de l'Empereur , de
I'Impératrice regnante & des deux Impératrices
Douaitieres , partit le 19 du
paffé de cette Ville en pofte , pour le rendre
à Fifchement , & delà par eau à Bel
grade... S. A. S. donna quelques jours
avant fon départ , un repas magnifique
dans les Jardins de fon Palais , à plufieurs
Seigneurs & Dames : Une des plus jolies
de la Compagnie lui porta une rafade , &
but à l'hureux fuccez d'une prompte Paix ;
afin qu'elle ût le plaifir , avant la fin de
l'Eté , de le revoir dans le même Jacdin
, le verre à la main : Sur quoi , ce Prince
lui ayant adreffe une autre rafade ,
ainſi qu'au Général Comte de Véhlen , il but
aux plus grands progrès des Armes de l'Empereur
; de forte qu'il pût cette Automne ,
leur envoyer d'Andrinople , des Poires des
Jardins du Grand Seigneur.
.M . Fleiſchman troifiéme Miniftre Plénipotentiaire
de l'Empereur , partit d'ici
le 24 de May , pour fe rendre par cau
à Paffarovitz.
La négociation du Roy de Sicile en
cette Cour , a efté infructueufe , quoiqu'il
ût dans fes interêts un Parti puiffant. Les
Miniftres de ce Prince s'en font retournés
en pofte, fans prendre congé de ceux avec
lefquels ils avoient traités . On regarde
préfentement comme une affai
re décidée , que le Prince de Pied154
LE MERCURE
mont n'époufera pas une des Archi Ducheffes
fille de l'Emper. Jofeph. On ne s'eſt déterminé
à prendre cette deniere réfolution ,
que fur une Lettre du Roy d'Angleterre
S. M. I. par laquelle, il déclare en termes
expiés , qu'il ne pouvoit pas envifager ce
Mariage avec d'autres yeux , que fi on accordoit
une de ces Princeffes au Prétendant;
puifque ce feroit fournir par cette Alliance
an Duc de Savove , un moyen prochain d'ébranler
la fucceffion du Trône d'Ang'eterre
, & la rendre chancelante .
M. Schaub Secretaire d'Angleterre fort
connu par fon expérience & fon habileté ,
partit d'ici le 24 du paffe pour Paris , &
de là , pour retourner à Londres : Il eft
chargé de tout ce qui regarde la triple Alliance
, & felon toutes les apparences , de
la quadruple ; puifque tous les obſtacles ,
qui fe font préfentés au fujet de la Neutralité
d'Italie , ont eſté ſurmontés . Par ce
Traité ro L'Empereur ne doit point appréhender
qu'il s'élève d'orages dans l'Empire
à fon préjudice , n'ayant préfentement
rien à craindre de la France : 20. Le
Danemarck eftant en bonne intelligence
avec 1 Angleterre , par conféquent les Confeils
de M. de Bernsdorff ne feront point
rejettés à Copenhague : 0 La Cour de
Pruffe entend trop bien fes interefts , pour
entrer dans des engagemens avec la Suéde
& la Mofcovie ; & il n'y a pas lieu de foupçonner
qu'elle prenne part à l'affaire de
$55
DELIN. agi‚I N.
Mckelbourg ; avec tant plus de fondement
que la Pologne & l'Electorat
de Saxe font dans une parfaire harmonie
avec S. M. I. On en peut juger par la
réfidence du Prince Electoral de Saxe auprés
de l'Empereur : Qu'on joigne à ces
confidérations , les deux beaux Régimens
Saxons qui font entrés au fervice de
S. M. I. dont l'un d'Infanterie eft compofé
de 4500 hommes , & l'autre de Cuiraffiers
de 12 Compagnies à 72 hommes
chacure . Ces deux Régimens ont paffé
en revûë devant S. M. I. On convient
unaniment que rien ne furpaffe le dernier
, foit par rapport aux Officiers , aux
Cavaliers & aux chevaux . Les Recruës qui .
ont paffé en grand nombre , tant à pied
qu'à cheval , pour les Réginiens Bavarois
, font bonnes ; mais elles ne font pas
fi belles. On croit à préfent que les deux
Princes Electoraux de Bavière & de Saxe ,
pouront bien époufer les 2 Archiducheffes .
On prétend que l'on a envoyé un Exprés
en Mofcovie , avec proteftation contre
tout ce qui a efté fait en faveur du fils
du fecond Lit du Czar , au préjudice de
l'Aîné ; tous nos Jurifconfultes les plus verfez
dans les Loix , foûtenant que cette
exhérédation ne peut pas avoir fon effer .
Nos Plénipotentiaires font commodément
logés à Paffarovitz , mais le Procurateur
Ruzini , faute d'une maifon convenable
, a eſté obligé de fe retirer fous des.
LE MERCURE
*
tentes : Il a vifitas y grand équipage les
Miniftres Impériaux , & ceux qui fervent à
la Médiation. Il a dépêché un Courier
à fes Maîtres , pour les informer que les
Plénipotentiaires Turcs eftoient dans la
difpofition de l'écouter ; ce qui calmera un
peu les inquiétudes des Vénitiens , qui craignoient
avec quelque raifon, qu'on ne voulûr
pas les admettre dans le Congrés.
La Cour vient d'eftre informée que les
Turcs affembloient un Corps de dix mille
hommes en Bofnie ; dans le deffein de
nous enlever Vailova qui eft un pofte
trés avantageux en Servie. ils l'ont déja
manqué une fois . Cette Place eft actuellement
pourvue d'une bonne Garniſon ,
& de tout ce qui eft néceffaire pour la
deffendre : Ils projettent en même tems ,
de faire une courfe avec un gros Corps
de Cavalerie vers Belgrade , & d'y mettre
tout à feu & à fang. Sur ces avis , le
Général Baron de Balté , qui commande
en Chef en Servie , a fait marcher de
l'Infanterie & de la Cavalerie avec fix pié
ces de canon , afin de prévenir les mouvemens
des Turcs . Notre Camp de Semlim
groffit tous les jours . Le Prince Eugéne
a donné des ordres au Général Mercy
d'exécuter un deffein fort fécret dont
on entendra parler bientôt .
De Francfort , le 20Juin.
Es Troupes ne font pas encore en
marche pour l'exécution de Rheinfelds;
DE JUIN. 157
& les deux Compagnies du Regiment
Arnang , font partagées au tour de Vvor.
ms , pour faire des rectuës . Le Prince
de Heffe - Caffel a voulu céder & évacuer
la Ville de Rheinfelds , & garder les Ouvra
ges extérieurs jufqu'à la prétendue fatisfaction
: On a crû d'abord que le différent
pouvoit eftre terminé fur ce pied ;
mais , la Cour de Vienne a rejetté cette
propofition ; de maniere que l'on croit
préfentement que le Prince de Heffe . Caffel
dirigera fes réſolutions , fuivant les Affaires
du Nord & du Roy de Suéde. Les
Cercles font de nouveau affemblés dans
cette Ville , pour déliberer fur cette exécu
tion : On affùre cependant , que fi le Prince
de Heffe - Caffel fait mine férieufe de
youloir réfifter , cette entreprife ne fe fera
pas ; puifque , tant que les Troupes Palatines
ne feront pas en mouvement , il n'y
a point d'apparence que l'on tente quelque
chofe contre cette Fortereffe.
L
,
De Cologne , le 20 Iuin.
E 28 du mois paffé , il fe tint dans le
Chapitre de notre Métropolitaine une
Affemblée Capitulaire de Chanoines
dans laquelle on fit la propofition de la
Coadjutorerie de cet Archevêché pour un
Prince de Baviere. Les deux Princes de ce
nom , qui eftoient auprés de l'Electeur de
Cologne leur Once , ayant receu deux
158 LE MERCURE
Couriers du Séréniffime Electeur leur Pere ,
prirent la Pofte pour Munick où ils an
rivérent le 5 : Ils in partirent le 7 pour fe
rendre à l'Armée Imperiale qui s'eft formée
fous Belgrade . Le Prince Héréditaire
Palatin de Sultzbach , partit le 2 , du mois
paflé pour la Hongrie."
Les nouvelles de 1 Empire portent , que
l'Empereur ayant deux Paix à faire , l'une
avec l'Espagne & l'autre avec la Porte , fe
réglera fur le parti que prendra la Cour
d'Espagne. Si cette derniere Couronne refule
un accommodement avec l'Empereur ,
malgré la triple Alliance , il fe déterminera
à faire la Paix avec la Porte qui eft
actuellement réfoluë d'abandonner à S.M.
I. non - feulement toutes les Conquêtes
des deux dernieres Campagnes ; mais , de
céder encore la Bofnie , Bihaz en Croatic,
& un Port de Meren Dalmatie. On croit
que la Porte , dont la fituation des affaires
eft en trés mauvais eftat , accordera tout ;
& qu'ainfi , on entendra plûtôt parler de la
Paix des Turcs , que de celle de l'Espagne
qui perfévére conftamment dans fes
jets contre les Etats que pofléde l'Empereur
en Italic.
PAYS - BAS.
pro-
A Bruxelles le 25 Juin.
E Comte de Vehlen eft ici de retour
de Vienne , & a repris le commande .
ment des Troupes . M. le Marquis de Prié
DE JUIN. 159
a ordonné , de la part de l'Empereur, à M.
de Lanoy Adminiftrateur de la Provincede
Namur , de faire affembler les Etats de
cette Province , pour lever un Subfide ordinaire
& extraordinaire. Le 21 du paffé, le
nouveau Confeil de Régence s'affembla
pour la premiere fois au Palais , où le Marquis
de Prié affifta & prit la place en qualité
de Prefident , comme reprefentant le
Gouverneur Général . Le 24 fur le midi , ily
ût une Emotion populaire qui continua
jufqu'au foir du vingt - fix : Ce qui
l'occafionna , ce fut le refus que les Députez
des Nations & des Corps de Métiers
firent, de prêter le nouveau ferment qui leur
avoit été propofé par le Marquis de Prié.
Un Bourgeois l'ayant figné pour donner
l'exemple , & la Populace en êtant informée,
courut à fa maifon pour le tuer : Il n'ût que
le temps d'échaper à cette premiere fureur,
en le fauvant dans un cabaret . Le Peuple
l'ayant manqué , tourna toute fa rage contrele
Sieur Décker Bourgmeftre , pilla fa
maifon , brifa les vitres , expofa à l'encan
une partie de fes meubles , & jetta fes papiers
& fa belle Bibliotheque dans la Kiviere.
La Garnifon courut aux armes & ,
s'empara des grandes Places : Les Bourgeois
de leur côté s'armerent & occupérent le
grand Marché : Pendant tout ce tumulte,
les Portes de la Ville furent fermées. Les
Magiftrats ne trouvèrent pas de moyen plus
160 LE MERCURES
h
prompt pour appaifer cette fédition , que
de faire retirer les Soldats de la garnifon.
Le 25 , le Marquis de Prié fit fçavoir aux
Bourgeois , que fur les 6 heures du foir on prêteroit
l'ancien ferment ; ce qui remit d'abord
le calme dans les efprits . Les Doyens
des Corps des Métiers prêterent enfuite le
ferment de fidelité , fuivant le Réglement
de l'année 1619 , & firent une députation
de cinq ou fix d'entr'eux au Marquis de
Prié ; pour le remercier de ce qu'il avoit
bien voulu les rétablir dans leurs anciens
Priviléges , & pour affûrer en même tems
S. Ex. qu'ils fe comporteroient déſormais
comme de fideles Sujets de l'Empereur , &
qu'ils contribuëroient de tout leur pouvoir
aux befoins preffans de S. M. 1.
L
HOLLANDE.
A la Haye le 24 Juin .
Es Etats Généraux ont déclaré aux
Provinces particulières , que les Miniftres
de la Grande Bretagne & de France
qui réfident à la Have , leur avoient communiqué
un projet de Traité , pour accommoder
les différens qui font entre l'Empereur
& le Roy d'Efpagne ; & que leurs Maîtres
défiroient que cette République concourûc
à leurs efforts , pour amener cette
négociation à une hûreufe fin , dont les
DE JUIN.
161
•
Conditions avoient déja efté acceptées par
l'Empereur. Les Etats des Provinces refpectives
ont pris cette affaite en confidé
ration , & ceux de Frife ont déja envoyé
leur confentement à l'Etat , pour entrer
dans les mesures qui leur ont efté pro .
pofées à cet effet . Il n'y a prefque pas
à douter que les autres Provinces n'acceptent
avec joye ces propofitions , & que
la Guerre funefte dont l'Europe eftoit menacée
, ne fe convertiffe en une Paix &
tranquilité folide & durable.
L'Efcadre que les Etats ont réfolu d'envoyer
dans la Mer Baltique , ne fera pas
de beaucoup fi forte qu'on l'avoit cruau
Commencement .
Comme le Prince de Kurakin Ambaffadeur
du Czar , eft fouvent en conféren
ce avec l'Ambaffadeur d'Efpagne , on veut
inferer dela, qu'il fe négocie quelque Traité
d'Alliance entre ces deux Puiffances .
Le Comte de Cadogan Ambaffadeur
de S. M. B. eftant de retour d'Anvers où il
eftoit allé s'aboucher avec le Marquis de
Prié, fit fon entrée publique avec les cérémonies
accoûtumées : Il a û depuis , plufieurs
Conférences avec les Députez de
P'Etat & les Seigneurs de la Régence.
Un pauvre Prêtre François , qui s'eftoit
retiré depuis quelques années à Roterdam ,
parut ces jours paflés , fans fouliers & fans
habit , au milieu de la Bouice , à l'heure
O
162 LE MERCURE
que tous les Marchands s'y eftoient affemblez.
Il s'écria auffitoft d'une voix
tonante . Iln'y a qu'un Dieu. Les plus courageux
s'eftant approchés de ce pauvre
'homme , lui trouvérent en main un papier
contenant 4 propofitions extravagantes
11 leur dit qu'il eftoit infpiré du
Très -Haut , & qu'il avoit ordre de leur
annoncer fes vifions. Il prétend avoir prédi
la mort de Louis XIV , celle de la
Reine Anne d'Angleterre , &c. On l'a
mis en lieu de fûreté , & on a écrit à un
de fes frères qui est établi à Paris , pour qu'il
en prenne foin.
L'Infant Don Emanuel de Portugal & le-
Comte de Tarroca Ambaffadeur de cette
Couronne , ont efté vifités de la plupart
des Miniftres.
Le Marquis de Chasteau -Neuf Ambailadeur
de France a notifié aux Députez des
Etats Généraux la mort de la Reine Douairiere
de la G. Bret . Ce Miniftre a affûré
en même tems ces Meffi . que le bruit que
des Etrangers avcient répandu malignement
, tant de vive voix , que dans
les écrits publics , d'une déclaration verbale
de cette Princeffe au lit de fa mort,
touchant le Prétendant , eftoit une calomnie
affreufe Bien loin de l'avoir défavoué
pour fon fils , cette Princeffe fit venir le
premier jour de fa maladie Milord Midleton,
pour déclarer fes dernieres intentions,
DE JUIN. 163
& faire fon Teftament en faveur du Che
valier de S. Georges , à qui elle a témoigné
jufqu'au dernier moment de la vie, une
tendreffe des plus vives , & affez connuë
de toute l'Europe.
ANGLETERRE.
A Londres le 23.
Safaice ,qu'il ne vouloir pas entrer dans
UR la Déclaration que le Roy Philippe
le projet d'accommodement, à moins qu'on
ne luy reftituât tout ce qu'il prétend luy appartenir
en Italie , a fait dérerainer le Roy
de la Grande Bretagne à donner ordre au
Chevalier , Georges Bing de mettre à la
voile , pour aller dans la Méditerannée : En
effet, cette Efcadre confiftant en un Vaiffeau
du fecond rang , ir du troifiéme & 8 du
quatrième , outre les Galiotes à bombes ,
Brulots & autres Bâtimens , fit voile le 1 z
au foir de Portsmouth , & alla à Sainte - Helene
d'où elle fe remit en Mer le 14 un
vent frais d'Eft étant furvenu , on la perdit
de vûë fur le midi . Plufieurs font dans l'opinion
qu'elle préviendra celle des Efpagnols
en Italie , & qu'elle aura le temps de
couvrir les Côtes du Royaume de Naples ,
fans commettre aucune hoftilité contre les
Efpagnols ; mais , le plus grand nombre prétend
au contraire, que ces derniers auront
O ij
184 LE MERCURE
prévû toute nôtre manoeuvre, &qu'ils auront
pris les devants. Que même , ils pouroient
avoir tout autre deffein , comme celui de
débarquer leurs Troupes fur les Côtes de
Gênes , & de les faire marcher de là dans le
Milannois , pour agir de concert avec le
Roy de Sicile , & s'emparer de ce Duché
où il n'y a que fort peu de Troupes pour le
défendre. Qui ne voit que par la conquête
de cet État , ces deux Puiffances empêcheroient
que l'Empereur n'envoyât des Troupes
en Italie ?Au lieu que l'Eſpagne auroit
la facilité de recevoir celles que S. M. Catholique
a negociées en Suiffe , & qu'on fait
monter jufqu'à 20000 hommes. Tout cela ne
pouroit - il pas le faire , fans que l'Efcadre
Angloife y pût apporter aucun empêche.
ment? Dans lequel cas, les dépenfes extraordinaires
qu'on a faites pour l'équiper, feroient
infructueufes ; ce qui pouroit
n'être pas moins defagreable à laNation que
préjudiciable au Ministére:
On convient cependant affez unanimement
, que le Chevalier Georges Bing ne
doit exécuter les ordres qu'il a reçûs du
Roy, que to. Il n'ait fait fçavoir fon arrivée
dans le détroit au Colonel Stanhope ,
Envoyé de S. M. à la Cour de Madrid ;
aprés quoi , celui- ci doit la notifier par un
mémoire au Roy & lui déclarer , que fi
S. M. C. perfifte à ne pas vouloir accepter
le projet d'accommodement qui lui a efte
1
DE JUIN.
165
propofé , l'Efcadre Angloife fera forcée de
favorifer les armes de l'Empereur ; que
cependant l'Amiral Bing, avant que de rien
entreprendre , attendra la réponſe de nôtre
Envoyé .
On ajoûte que cet Amiral a ordre , fi ôt
qu'il fera arrivé dans la Méditeranée , de
faire publier une proclamation , pour enjoindre
à tous les Sujets du Roy qui font
au fervice de S. M. C. qu'ils ayent à fe retirer
dans le tems qui leur fera marqué ,
& de le venir joindre , à peine d'être pourfuivis
comme Deferteurs , & punis fuivant
la rigueur des Loix.
Nos Marchands qui ont leurs Vaiffeaux
au fervice d'Espagne , ne s'inquiétent
pas peu de cette proclamation ; parce qu'elle
leur caufera des pertes confidérables :
Car,outre qu'ils font remboutfés libéralement
de leurs frais , & qu'ils ont reçû 2 .
mois d'avance , on leur paffe 15 pour 100.
plus qu'ils ne portent ; & on eftime leurs
Vaiffeaux , plus du double qu'ils ne vallent
; de forte qu'ils leurs feroient payés
fur ce pied , au cas qu'ils vinffent à périr
au fervice de S. M. C.
Comme depuis le départ de cette Eſcadre
, le vent a efté favorable , on croit
qu'elle n'employera pas plus de ro. à 12 .
jours pour aller à Lisbone , où le fieur Sargant
Agent des Commiffaires du Bureau de
I'Avitaillement,s'eft rendu,pour payer tout
IGG LE MERCURE
se dont elle poura avoir befoin..
Les Commiffaires de l'Amirauté expedierent
la femaine paffée de, nouvelles
commiffions pour équiper des Vaiſſeaux
de guerre : On affûre qu'on en doit armer
jufqu'à 10. ou 12. pour en former une
Efcadre qui fera commandée par le Capitaine
Carendish, & que c'eft dans cette vvuuëe
que l'on continue dans les 3. Royaumes à
preffer des Matelots : On veut que cette
Efcadre foit deftinée pour remplacer celle
qui eft employée contre les Corfaires de
Salé , laquelle doit joindre l'Amiral Bing ;
mais d'autres prétendent que l'Armement
que les Efpagnols font fur la Côte de Bifcaye
& de Galice, donne de la jaloufie à la Cour
de Londres , à caufe du grand nombre de
Mécontens qu'il y a dans les trois , Royaumes
de la G. Br.
On est toujours dans l'impatience de fçavoir
comment la Quadruple Alliance tournera
: Bien des gens croyent que nonobftant
le refus que font quelques Villes de Hollande
d'y entrer , cette affaire réuffira au
gré de l'Empereur. La raifon qu'on donne
de ce refus , eft fondée fur ce que le Etats
Généraux ne veulent agir dans cette conjoncture
, que comme Médiateurs , fans
prendre aucun parti ; afin de n'être pas
obligés d'entrer en guerre contre S. M. C.
non- feulement,parce qu'ils ne font pas en
état de la foûtenir, mais de plus, c'eft qu'enDE
JUIN. 167
reftant neutres , ils feroient pour lors tout
le commerce de l'Europe ; ce qui feroit un
moyen efficace , pour rétablir en peu de
tems leur crédit , & enrichir leurs Peuples :
Au lieu que fi l'Angleterre vient à rompre
avec l'Espagne , qui poura détourner cette
derniere Puiffance de confifquer pour plus
de deux millions fterlings de marchandifes
que nos Négocians ont à Cadix & dans les
autres Ports de cette Monarchie ? De plus,
nos Négocians craignent que cette Efcadre
ne donne de la jaloufie aux Turcs ; c'eft
ce qui leur a fair prendre la réfolution , de
'envoyer que peu de marchandifes, cette:
année, dans le Levant..
Le Roy a nommé l'Amiral Bing fon Plénipotentiaire
auprés du Roy de Maroc ,
pour traiter d'une paix ou d'une Tréve
avec ce Prince infidelle .
Jeudy dernier le Chevalier Eon Agent
du Roy d'Espagne , délivra un mémoire:
aux Directeurs de la Compagnie de la Mer
du Sud ; par lequel il déclare , que le Roy
d'Efpagne ayant fuffifamment de Marchandifes
de la Manuf. d'Angleterre , le Roy
fon Maître pouvoit s'en paffer cette année.
Cette propofition n'embaraffe pas peu la .
Compagnie qui a achêté des effets , pour
plus de 350000 fterlings : Cela donne lieu
à bien des raisonnemens .
On ne doute plus que le Traité de Paix
entre le Roy de Suéde & le Czar de
*
768 LE MERCURE
Mofcovie, ne foit conclû. On le croit mê
me ratifié par ces deux Monarques qui
doivent s'aboûcher,pour concerter les moyens
de mettre leurs deffeins à exécution.
C'eft ce qui fait préfumer qué l'Armement
Naval que le Czar preffe à Péterbourg,
ne peut être deftiné , que pour agir conjointement
avec l'Armée Navale de Suéde
, contre le Roy de Danemarck & fes
Alliés, ce qui n'intrigue pas peu la Nation ,
& fait craindre que le Roy , comme Electeur
d'Hanovre , fe trouvant intereffé dans
cette querelle,ne fe brouille avec ces 2 .
Puiffances ; tant à caufe que le Roy de la
G. Br . envoye tous les ans un fecours de
Vaiffeaux à S. M. D. qu'à caufe du Duché
de Brême que S. M. a achêté du Roy
de Danemarck que ce Monarque avoit
enlevé à la Suéde . Les Peuples , qui fʊuhaitent
jouir du répos & de la tranquitité
, appréhendent avec raifon que cette
guerre ne vienne jufqu'à eux .
M. Fabrícius Ministre du Duc de Holftein
, qui a efté depuis quelque tenis employé
pour un accommodement entre la
Grande Bretagne & la Suéde , arriva le 26.
du paffé en cette Ville , & alla le lendemain
rendre compte au Roy de fa commif
fion.
On débite ici une Lettre imprimée ,
qui porte en fudftance , que peu aprés la
mort de la Reine Douairiere d'Angleterre
DE JUIN. 169
terre , le Duc de ... fe
. fe tranſporta
au
Château de faint Germain en Laye , où ilvifita
tous les papiers de S. M. & y fit
appofer le Scellé . Ce Seigneur ayant
trouvé enfuite un Teftament qui n'eftoit
pas figné , le porta auffitôt à Mer le
Regent qui en prit la lecture . Par ce Teftament
, la Reine donne au Roy tous
les arrérages qui estoient dûs de fon Doüaire
par la Couronne d'Angleterre
, comme
aufli , les biens en fonds qui confiftent en
une Terre fituée dans le Comté de Cam
bridge . Ma le Regent en ayant communiqué
une copie à Milord Stairs , ce Sei- .
gneur l'envoya fur le champ au Roy fon Maître. On croit cette Lettre fuppofée par
le parti Jacobite , pour relever le cou .
rage & l'efpérance des Adhérans du Prétendant
.
On apprend de divers endroits des Provinces
; que le 8 , jour de l'Anniverfaire
du rétabliffement du Roy Jacques II .
les Jacobites s'eftant affemblez en grand
nombre à Vvoreefter , proclamérent le Prétendant
, fous le nom de Jacques III .
On a envoyé des ordres pour en faire un
chatiment exemplaire..
Des Lettres des Barbades du 1o Mars ,
portent qu'on y avoir reçû avis , que dix
ou douze jours auparavant , les Efpagnols
de Portorico avoient faccagé & pillé l'ifle
Angloife de Crabs ou du Cancer ; tué
Juin 1718.
P
LE MERCURE
tous les hommes , & enlevé les femmes.
On for informé le même jour , que
le fameux Pirate Benner avoit pris deux
Bâtimens Hollandois qui faifoient route
pour la Jamaïque , l'un de 18 piéces de
canon , l'autre de 24 ; & qu'ils avoient
débarqué les équipages dans une le déferte
.
On a publié fans aucun fondement , que
la Princeffe de Galles s'étoir promenée avec
le Roy dans les jardins de Kinfington ; qu'
elle y avoit û une longue conférence avec S.
M. , que cette reconciliation êroit, comme
faite , par la médiation du Baron de Berenfdorf
, du Comte Covvper & autres
Seigneurs ; & que le Prince de Galles devoit
être nommé Grand Amiral & Généraliffime
de toutes les Forces de la Grande
Bretagne Suivant les apparences, cette reconciliation
paroift aufi éloignée que jamais
.
Le 26 du mois dernier , la Princeffe qui
êtoit groffe de trois ou quatre mois , fit
une fauffe couche d'une fille à Richemond .
Le même jour , le Roy nomma Mrs de la
Motte , Blaigny , la Sabliere , Saumere ,
Heraud , Muciey & Villiers, pour Gentils-
Hommes fervans des jeunes Princelles . Certe
nomination donne une furieufe jalousie
aux Anglois , à caufe que les quatre premiers
font François , & le derniér, Ecof
fois.
DE JUIN. - 171
La Comteffe de Cowper a été rétablie
dans fes Fonctions de Dame d'honneur de
la Princeffe.
On parle du Mariage de la Princeffe Anne,
fille aînée du Prince de Galles , avec le
Duc d'olftein Neveu & héritier préfomptif
du Roy de Suede : On veut que la propofition
en ait êté faite par le Miniitre de
Sa Majefté Suedoife .
Les Juges Tracy , Prat & M. Montague
un des Barons de l'Echiquier , qui
avoient été commis par le Roy pour exercer
Office de G. Chancel , de la G. B. fe rendirent
le 25 à Kinfington , où ils remirent à
S. M. les Sceaux pour cette Charge : Le-
Lord Parker en fur auffitoft gratifié , & le
foir , S. M. fit l'honneur à ce Seigneur d'aller
fouper chez luy. Le même Lord a ob.
tenu du Roy la furvivance pour fon fils, de
la premiere place de Teller ou de Receveur
de l'Echiquier qui viendra à vaquer. En attendant
, S. M , luy a accordé par une Patente
1200 fterlings de penfion annuelle.
M. Prat a été déclaré Lord - Chef de la
Juftice à la place du Lord Parker
La nouvelle s'étant répandue dans le Public
,que le Comte de Cadogan, à fon retour
de fon Amb.ffade d'Hollande , devoit être
revêtu de toutes les Charges que poffède le
Duc de Malborough , il s'eft formé un
Parti confidérable,pour faire agiter cette affaire
dans la premiere Séance du Parlement,
Pij
172
LE
MERCURE
fous pretexte que ce feroit faire injuftice
à plufieurs Lieutenans Généraux qui font
plus anciens que luy. Ces Mrs prétendent
de plus , que ce feroit agir contre les
Loix & le droit de la Nation , de préferer ce
Seigneur qui eft Irlandois , à plufieurs braves
Officiers qui ont toûjours fervi avec
réputation ,& qui de plus , font nez Anglois ,
La Corporation des Orfévres de Dublin ,
brûla le mois dernier , la Chartre que le
défunt Roy Jacques avoit accordée à cette
Ville ; & on bût en cette occafion à la
fanté du Roy Georges , de la Famille Royale,
& à la deftruction de cette Patente.
Comme le Comte de Sunderland prétend
à la Jarretiere , par la mort du Comte
d'Albermale ; on ne doute pas qu'il ne l'obtienne
du Roy.
Le Roy êtant entré dans fa 58e année ,
la Cour fut fort nombreufe ; le Prince de
Galles fit tirer un feu d'Artifice à Richemond
, où il y eut un grand concours de
Seigneurs , de Dames , & de Perfonnes de
diftinction .
Le Général Palnus a été nommé Envoyé
extraordinaire du Roy à la Cour de
Vienne .
La plus grande partie de l'Eglife des Auguftins
qui eft à Edimbourg, fauta le 6 en
'air, environ fur le minuit ; ce qui caufa
une terrible frayeur . Il y avoit dans le
troifiéme étage de la Tour , une partie des
Magazins de la Ville .
DE JUIN. 173
ESPAGNE , ET PORTUGAL.
L
A Lisbone , le 8. Juin .
Es Officiers de la Doüane faifirent ces
jours paffés , un Vaiffeau Hambourgeois
, parce qu'on lui avoit trouvé 100CO.
livres fterlings d'or monoyé pour tranf
porter hors du Royaume ; ce qui eft défendu
par les loix du Païs à peine de mort.
Le Maître ût le bonheur de fe fauver chez
l'Envoyé de la G. Br. pour éviter d'être
pendu. Quoique ce Miniftre follicite fortement
la Cour en fa faveur , le Vaiffeau
a efté confifqué avec toute fa charge : L'argent
eft fi rare dans cette Capitale , que
l'on donne préfentement par mois, I pour
100. d'interêt.
Tout continue à être tranquille fur les
Frontieres ; les Efpagnols n'ayant fait aucun
mouvement qui donnât de la jaloufie
à la Cour de Portugal . Au contraire , celle
de Madrid , pour nous ôter toute défiance,
a envoyé des ordres à fes Troupes , qui
devoient former un Corps de 1 2. ou 15.
mille hommes en Eftramadoure , fur la
Frontiere de Portugal , d'en décamper pour
paffer dans la Province de Guipufcoa en
Bifcaye : Nous allons fort librement dans
les Places fortes des Efpagnols , & eux pareillement
dans les nôtres .
P iij
174
LE MERCURE
1
Les Corfaires d'Alger inquiétent beaucoup
les Côtes de ce Royaume ; il y en a
actuellement 6. qui croifent l'embouchure
du Tage.
Le Nonce du Pape & le Miniftre de
l'Empereur , follicitent vivement nôtre
Cour , pour engager S. M. à envoyer une
Efcadre au Lévant , qui joigne la flote
Vénitienne Elle reftera ici pour la garde
de nos Côtes , & pour affurer nôtre commercè
contre les Corfaires .
On a fait partir d'ici 3. gros Vaiffeaux de
guerre & 2. Fregattes , pour aller au devant
d'une flote que nous attendons inceffamment
de Goa & de la Chine ; elle eſt
chargée de marchandiſes trés précieuſes.
Un gros Forban Anglois êtant entré dans
la Riviere le 3. pendant un brouillard fort
épais , aborda un Vaiffeau de fa Nation
qui avoit fa charge , en coupa les Cables ,
& l'emmena impunément : Il vient d'arriver
une Fregatte Françoife qui a conduit
ici un Eorfaire de Salé , monté de 38. piéces
de Cañon & 130. hommes d'Equipage
: Il avoit pris un Vaiffeau Anglois venant
des Echelles du Lévant.
On vient d'avoir avis , que la flore du
Bréfil êtoit à portée des Côtes de Portugal
. Deux Vaiffeaux Efpagnols richement
chargés , venant de la Mer du Sud , ayant
fait rencontre dans leur route de cette flotte
, s'eftoient joints à elle pour profiter de
DE JUIN. 175
fon Efcorte, & pour n'eftre point furpris par
les Forbans qui croifent dans ces Mers.
A Madrid , le 13. Juin.
E Duc de Sant -Puono Viceroy du Pérou
, ayant offert il y a quelque tems
d'envoyer au premier ordre de S. M. zo .
millions en pialtres , fi elle le jugeoir à propos
, pour la guerre qu'elle entreprenoit ,
le Roy s'eft contenté de lui faire fçavoir
qu'il ne lui faloit pour le préfent que de z
millions feulement: Que lorfqu'il auroit befoin
du refte , on auroit foin de l'en informer
: Qu'en attendant , il en employât une
partie à fortifier & à munir les Places de la
Côte les plus expofées.
On a commencé á charger les Galions:
fur lefquels on fera embarquer des Ingenieurs
avec plufieurs Artificiers & Qu
vriers prefque tous Etrangers , & propres
à travailler à la conſtruction des Vaiffeaux .
Les 6. Bâtimens de guerre, qui doivent leur
fervir d'efcorte , font prêts à mettre à la
voile .
Les nouvelles levées fe continuënt avec
fuccez dans toutes les parties du Royaume
, & il s'y forme tous les jours de nouveaux
Regimens , tant Cavalerie , Dragons
qu'Infanterie Les Villes , les Prélâts , & *
les Communautés ne font pas les moins empreffées
à en lever à leurs dépens pour le
Piiij
176 LE MERCURE
fervice de S. M. On travaille avec force
dans tous les Chantiers à conſtruire des Bâtimens
de toutes grandeurs ; on fortifie les
Places qui en ont befoin, on éleve des Forts
dans les endroits que l'on juge acceffibles ,
on nétoye les baffins des Ports , on en fait
de nouveaux , on establit des Manufactures
, les Magazins font remplis , il n'eft
rien dû à perfonne , les Troupes font payées
d'avance , les Ouvriers font contens ; tout
cela paroît fable , cependant , tout cela dévient
vérité.
L'Exprés que le Gouverneur de Ceuta a
depêché pour la 2 ° . fois à la Cour , a eſté
expédié auffitôt ; il s'eft rembarqué fur une
des Fregattes légeres qui font dans le Port
de Cadix, pour rétourner à Ceuta ; il por
te des ordres au Gouverneur de cette place
, au fujet du Traité de paix avec le Roy
de Maroc ; il ne tient plus qu'à la restitution
de la Fortereffe de la Rache , qu'il
ne foit conclu .
La Garnifon de Gibraltar continue à déferter
; il n'y a pas actuellement plus de
600. hommes , qui font tous en trés mauvais
équipages , & la plupart malades.
L'o
A Barcelonne , le 10. Juin.
' On n'attend plus que les Vaiffeaux .
& Bâtimens de charge qui font à Cadix
, pour entrer en opération . Lorſque le
S
DE JUI N. 177
"
Convoyfera arrivé à Barcelonne , il y aura ,
tant Vaiffeaux de guerre que Vaiffeaux de
tranfport , Barques , Tartanes , ou Pinques,
environ 5oo. voiles , parmi lefquels trente
Vaiffeaux de guerre & huit Galeres. L'on
a fait avancer aux environs de Barcelon
ne trente Bâtaillons qui font destinés pour
l'embarquement ; quatre Regimens de
Dragons de 600. hommes chacun , & cinq
Régimens de Cavalerie de 30e. Outre ces
Troupes , il y a déja en Sardaigne , deux
Régimens de Drag . de 1200 chevaux , trois
Regimens de Cavalerie & huit Bataillons.
On a embarqué 1 oo . piéces de Canon de
24 & 60 piéces de Campagne ; une quantité
prodigieufe de boulers , bombes , munitions
de guerre & de bouche , un nombre
infini de fafcines & c. Cette dépense
faite , M. de Patigno Intendant de la Marine
, qui va avec la flote , a porté neuf
millions en piaftres pour les dépenfes ordinaires,
& pour les extraordinaires 800000
piftoles : Les Troupes font payées reguliérement
, les Regimens d'Infanterie d' Ef
tramadoure , de Galice , de Burgos , de Toléde
, de Médina Sidonia , de Monteleon ,
deux anciens Régimens de Cavalerie ,
deux autres de Dragons , 12. Compagnies.
de Grénadiers , font actuellement embarqués
, & le refte fuivra de prés .
178 DE JUI N.
Madrid 13. Juin
>
P. S. Le Roy , la Reine , & les Princes
continuent à faire leur féjour à Balſaim
prés de Ségovie , où L. M. prennent le
divertiffement de la Chaffe Le Roy a u
une nouvelle atteinte de Fiévre. Pour en.
arrêter les fuites , il a pris une médecine
qui l'a fort foulagé , & l'on efpére qu'
avec le fecours du Quinquina , il fera
bientôt rétabli de cette légére indifpofition
.
Barcelone , le 13.
Tous les Vaiffeaux de Guerre & de tranf
port que l'on attendoit , font heureufement
arrivés en cette rade. On compte
que les Troupes , les munitions de guerre
& de bouche , feront entierement embarquées
le 15 & le 16 ; aprés quoy la Flote
fera en eftat de mettre à la voile au premier
vent favorable.
M. le Marquis de Leyde , ancien Lieutenant
General & Chevalier de la Toifon ,
commandera les Troupes de Terre : 11
aura fous les ordres cinq Lieutenans Géneraux
& plufieurs Maréchaux de
Camp. Les Lieutenans Généraux font ,Don
Jofeph de Armendaris , D. Georges Prof
per. M. de Verboom Ingénieur Général
de l'Armée , D. Lucas Spinola , le Mar
1
DE JUI N. 179
4
>
s
quis de San Vincent & D.... Les Marechaux
de Camp font en partie , Don
Feliciano Bracamonte , le Comte de Montemar.
D. Juan Caraccioli , le Marquis de
Villadarias , Don Thomas Vicentela , &c .
L'Armée Navale eft compofée de plus de
400 voiles de Guerre & de tranfport , parmi
lesquels on compte trente Vaiffeaux de
ligne , huit Galéres , outre plufieurs Ga
liotes & Brulots . Elle fera diviſée en cinq
Elcadres , commandées par 5 Chefs d'Ef
cadre , dont le premier , qui en aura le
Commandement général eft Don
Antoine Geftagnéta vieil Officier de
Marine , d'une expérience confommée
dans la Navigation Les autres Chefs.
d'Efcadres font le Marquis Mari Gènois,
D. Ignace Chacon , D. Balthafar de Gue-
Vara, & M. Camoke Anglois , ci - devant
Chef d'Efcadre dans la Grande Brétagne
, fous le regne de la Reine Anne.
D. Jofeph Patigno Confeiller du Confeil
des Ordres , Président de la Maifon de
la Contraction de Seville , & Intendant
Général de la Marine , doit monter fur
la Flote. Il aura fous fes ordres l'Intendant
D. Antoine de Pinéda , pour le détail
des Finances .
Les Troupes que l'on embarque avec
celles qu'on doit prendre en Sardaigne ,
dont la plupart y ont esté transportées par
avance fur différens Convois , montent à
180
LE
MERCURE
7
trente trois mille hommes , tous exactement
payés , bien difciplinez , & leftement
habillez . On n'y comprend pas un
grand nombre de jeunes Seigneurs &
Gentils-Hommes de l'Andaloufie & des
autres Provinces de l'Efpagne , qui ferviront
en qualité de Volontaires , pour
avoir part à la gloire de l'entreprife que
la Cour de Madrid a formée .
Les ordres pour faire les deſcentes
projetées ,ne feront ouverts qu'à une certaine
hauteur. Il y a fur tous ces Bâtimens
, plus de 200000 fafcines.
ITALIE .
A Rome le 7 Juin.
E dernier Courier arrivé de Madrid ,
avoit aporté des ordres fi menaçans , au
cas qu'on refufât plus long- tems l'expédition
des Bulles du Cardinal Albéroni
pour l'Archevêché de Seville , que le S.
Pere n'avoit pû fe difpenfer de mettre la
chofe en délibération. Pour cet effet, il y
ût une Congrégation compofée ad hoc , de
Cardinaux , & de Prélats dévoüez à la
Maifon d'Autriche , lefquels répondirent
négativement . Le lendemain 30 , le Cardinal
Acquaviva fe réfolut de dépêcher à
Madrid un Courier : Mais à force d'inftances
, on obtint au Palais , qu'il différât
DE JUI N. 181
encore quelques jours , faifant efpérer à
certe Eminence de lui donner bien- tôt une
entiere ſatisfaction . Cependant, fur les vives
remontrances du Miniftre de l'Empereur ,
le S. Pere décida tout à coup qu'il n'accorderoit
point les Bulles en queftion . Auffitôt
le Cardinal Aquaviva , en conféquence
des ordres qu'il avoit receus de la Cour
de Madrid, fit fignifier à tous les Espagnols
qui eftoient à Rome , d'en fortir inceffamment.
De plus , il fit deffenfe de rien expédier
en Datterie ; de forte qu'on afficha
fur la Porte, un eft Locanda , autrement
Maifon à loiier ; c'eſt à dire, qu'il a donné
un ordrepofitif à tous les Expéditionnaires
de la Nation Efpagnole , de ne préfenter
aucun Mémorial ou Placet , pour tout ce
qui regarde les Bénéfices fitués fur les Terres
de la domination de S.M.C. Ce coup d'éclat
de la part des Efpag . felon nos Politiques
, part moins du refus des Bulles du C.
Albéroni , que d'un autre point plus délicat.
Les Penfions exorbitantes que la Cour
de Rome mettoit fur tous les Bénéfices
d'Espagne , en peut être le véritable motif.
D'abord , ces Penfions ne furent eftablies
que pour faire fubfiiter les pauvres Eccléfiaftiques
Espagnols qui font obligés de
venir à Rome pour le concours des Bénéfi
ces. Les Papes ont cru dans la fuite , qu'ils
pouvoient en difpofer felon leur volonté .
en faveur des Italiens ; ce droita efté long182
LE MERCURE
tems contefté. La Cour Romaine , à force
dimaginer , avoit enfin trouvé le moyen
d'ajuster de telle maniere les chofes , que
T'Espagne n'ût pas fujet de fe plaindre , ny
Rome , la mortification de le priver des
Quadruples . Cette derniere choiſit , pour
accommoder toutes chofes , des Eccléfiaftiques
originaires de Caftille , d'Arragon ,
de Valence , de Catalogne , & c. pour eftre'
les Cuftodinos de toutes les Penfions impofées
fur tous les Benefices d'Eſpagne . Ces
Têtes de fer , Capo on tefta di ferro , car ,
c'eſt ainfi qu'on les appelle ici , affirinent
qu'ils ont touché ces Penfions ; qu'ils les
ont enfuite diftribuées felon le befoin
de leurs Eglifes . Le Pape leur donne
enfuite l'Abſolution : C'eſt donc pro-
- prement , contre ces prétendus abus que
l'Espagne fe récrie à préfent fi fort .
Les Efpagnols témoignent une grande
fermeté , & font voir , qu'ils ont à leur
tête un Roy qui leur a communiqué fa
vivacité françoife . Cependant , tous les
Curiaux font dans la derniere défolation ,
& les Officiers de la Datterie font abfolument
ruinez , au cas que la Cour de Madrid
ne fe démente pas du party qu'elle
femble , vouloir foutenir avec vigueur. Les
principaux Espagnols font déja partis :
M. Acquaviva Neveu du Cardinal de ce
nom , l'Abbé Portocarero , Errera , &
tous les autres font en mouvement. L'orDE
JUIN. 183
dre eft publiquement affiché dans les Egliles
Nationales de S. Jacques & de Nôtre-
Dame de Mont-Serrat. On fait monter le
nombre des Efpagnols qui doivent le retirer
de Rome , à 5000 , qui eft un vingtiéme
des Habitans de cette Capitale. Le S. Pere
& le Cardinal Acquaviva , dépéchêre ng
fur le champ, à l'occafion de ces brouilleries
, chacun un Courier à Madrid ; mais
celui de l'Eminence a pris les devants . On
croit que le Pape fera obligé de rappeller
M. Aldrovandi fon Nonce en Elpagne .
S. S. a intimé Confiftoite pour le 8. M le
Cardinal de la Trémoille aura Audience ,
avant cette Affemblée .
Le premier de ce mois , certe Eminence
receut un Courier de la Cour de France ,
venu en fix jours & demi . Il eft arrivé , à
ce qu'on prétend , tout à propos , pour
empêcher le Pape d'éxécuter les réfolutions
prifes dans les Congrégations du S. Office ,
au fujet de la Conftitution . Il ne s'agiffoit
pas moins que de déclarer excommuniés
tous les Non - Acceptans ; on ne laiffoir
pas cependant de ménager ces derniers ,
en ce que l'on ne nommoit aucun d'eux .
Le S. Pere a donc encore furfis ; & cela ,
par l'affùrance , dit - on , que lui donne M.
le Cardinal de Biffy , qu'on propofe de
nouveaux moyens qui pouront terminer
les différents à l'amiable. Cette Eminence
n'attend pour cela que le retour de M. le
184
LE MERCURE
Cardinal de Rohan pour y travailler.
M. le Cardinal Del Giudice ayant re,
ceu réponse à la Lettre qu'il avoit écrite
à S. M. C. a auffitôt obéi , & a fait ôter
pendant la nuit , les Armes d'Espagne . Selon
les apparences , il ne fera pas long- tems
fans avoir la permiffion de les remettre ;
d'autant qu'on affûre que S. M. C. lui a
écrit avec bonté ; & qu'aprés avoir donné
cette marque d'obéiffance , il fera dans
peu rétabli dans les bonnes graces du
Roy. On parle fort d'envoyer ici un Ambaffadeur
Espagnol : Des trois qu'on propole
, on n'en nomme que deux , fçavoir ,
Je Duc de Médinacéli & le Duc d'Arcos .
Il y a déja plus d'un mois que M. le C.
Acquaviva difoit avoir écrit en Cour
qu'il eftoit de l'intereft & du fervice de la
Couronne , d'avoir ici un Ambaffadeur ;
attendu qu'un Miniftre Cardinal ne pouvoit,
en cette derniere qualité , agir avec
vigueur , par la dépendance particuliere où
il eft à l'égard de Sa Sainteté . Si l'on en
croit les Espagnols , leur Miniftre a ordre.
de demander que le Gouverneur de Rome
foit interdit de fles fonctions , jufqu'à ce
qu'il ait fait réparation de * l'infulte ; quelques
uns même prétendent que la Cour
demande fa révocation . Madame la Princeffe
des Urfins fe prépare à venir à Rome
au mois de Septembre prochain.
-
>
Le 27 du paffé, fur les cinq ou fix heures
après
Confultés le Mercure de Mars , p. 201.
DE JUIN. 1 85
après midy , Don Carlo Albani alla préfenter
de la part de Sa Sainteté , à Monfeigneur
le Comte de Charolois une Châfe
remplie de Reliques , & une Croix où il
y a du Bois de la Vraye.Croix . Ce Prince,
qui eft de retour deNaples depuis huit jours,
part ce foir
pour aller paffer une partie de
la Villegiature à Albane , où on lui procurera
le plaifir de la Chaffe. On débite que
dans peu il quittera Rome , & qu'il a demandé
à Madame la Ducheffe de Bourbon
fa mere , la permiffion d'aller à Conftantinople.
M. le Cardinal de la Trémoille fera
facré au plûtôt . Le S. P. en fera la Cérémonie
dans l'Eglife des Chartreux à
Termini,
L'Indult tant defité pour l'Archevêché
de Befançon , ne s'expediera qu'à foree.
A l'egard des Bulles pour, la France ,
elles ont efté préconisées & accordées :
M. le Cardinal de la Trémoille a depêché
un Courier à Paris , lequel eft chargé de
toutes celles qui ont efté payées .
Le Mercure & les Gazettes ont donné
la Traduction d'une repréfentation faite
à S. S. par le Comte de Gallafch ,
dans l'Audience extraordinaire du Mercredi
16 Mars dernier . On a vû depuis
paroître une Lettre imprimée en fiançois
, écrite par le Prince de Cellamar
au Cardinal Acquaviva , au fujer de cette
1136 LE MERCURE
repréſentation. Ces Piéces font entre les
mains de tout le monde. On me fçaura.
peut-être gré que j'y ajoute une Copie de
la réponse du Cardinal Jules Albéroni , au
Bref que lui avoit envoyé nôtre Saint Pere
Clément XI. au mois d'Avril 1718 , traduit
de la Langue Espagnole en Italien.
J'ai reçu par les mains de M. Aldovrandi
vôtre Nonce en cette Cour , le
Bref de vôtre Sainteté , & en même tems:
l'écrit que le Miniftre de l'Archiduc a
remis entre les mains de V. S. Si j'entreprenois
de me juftifier auprés d'Elle ,
de toutes les calomnies qu'il contient , ce
feroit trop accréditer les menfonges des
ennemis du Roy mon Maître. Il me fuffit
donc que V. S. qui connoit toute la
la piété de S. M. C. , fon zele & fon
empreffement avec lequel , à l'imitation.
de fes glorieux Prédéceffeurs , Elle tra
vaille continuellement à étendre la Religion
Catholique dans tous les lieux de fa
Monarchie ; il me fuffit , dis- je , que V. S..
en porte avec fa fouveraine connoiffance,
le jugement que mérite un tel Ecrit.
Mais , ce qui me furprend davantage
c'eft que la Cour de Vienne ait recours
à des faits fuppofés , pour dénigrer la réputation
des Miniftres du Roy mon Maître
, & obfcurcir l'éclat de cette Pourpre
dont V. S. a bien voulu m'hono-
Ter par pure bonté Sa paffion im
2+
DE JUIN 187
3
modérée va fi loin , qu'elle prétend que
les Miniftres de S. M. C. doivent lui
rendre compte de leurs deffeins . Par cela
même il fera facile à V. S. & à tous,
le monde entier , de voir jufqu'à quel point
la Cour de Vienne a porté fa préfomption
. Je m'affûre que V. S. fera pleinement
fatisfaite de tout ce que je lui expofe
avec toute l'humilité poffible , &
qu'Elle ne dédaignera pas de me donner
fa fainte bénédiction que j'implore à
genoux .
I
A Naples le 15 Juin..
4.en
L y abien des Factions dans ce Royaume,
où l'on emprifonne tous les jours
des Mécontens On ne peut cependant
qu'admirer l'activité , la fermeté & la pré--
voyance de M. le Comte de Thaun Vice-
Roy, dans des conjonctures fi critiques.
Ce Seigneur , nonobftant fon grand âge
& fes incommodités , eft toujours en mou- .
vement & veille à tout . Il arriva hier
cette Ville , de la vifice qu'il a faire
le long des côtes de Gaëte. Outre les
Fortins & les Redoutes qui font déja fort
avancées, il a fait tracer plufieurs rétran--
chemens , dans les endroits où il a jugé
qu'on pouvoit faire des débarquemens :
Il a ordonné la conftruction de plufieurs
Tours quarrées flanquées & caffematées
de diftances en diftances. Eufin , il prend
Qij
188 LE MERCURE
toutes les précautions néceffaires , pour
empêcher que les Efpagnols ne puiffent
pénétrer dans ce Royaume.
On vient d'eftre informé , qu'un Régiment
Espagnol qu'on avoit fait partir d'ici
pour la Hongrie , s'eftoit révolté en chemin
contre les Officiers qui eftoient Allemans
; qu'ils les avoient liez & garrotez à
des arbres ; aprés quoi, ils s'eftoient totalement
difpersez , fans qu'il y fût reſté un
Soldat.
A Venife le 18 Juin.
A plupart de nos Vénitiens s'imaginent
que la Paix eft abfolument certaine
, & que les Turcs font entierement
difpofez à la conclure cette Campagne ;
mais , les plus habiles d'entr'eux ne font
pas tout à fait fi crédules ; ils font perfuadez
que la Porte ne fait naître de tems
en tems des difficultez , que pour fçavoir
à quoi s'en tenir avec l'Efpagne &
la Suéde . Il y a bien à craindre , qu'auffifitôt
qu'elle fçaura que les Efpagnols
auront mis le pied en Italie , le Sultan
ne rompe les Conférences qui fe tiennent
à Paffarovvitz. Ces Barbares commencent
même à menacer les Forts de la
Prévéza & de Vinitza.
L'arrivée du Convoy à Corfou, conduit
Par M. Correr , a appaifé les murmures
des Commandans , des Officiers & SolDE
JUI N. 189
dats. Toutes les Troupes ont etté payées,
& l'on vient d'apprendre par une Félouque,
que la grande Armée Navale mit à
la voile de Corfou le 23 du palé , pour
aller à la rencontre de celle des Turcs.
Leur Flore qui s'eft affemblée aux Dardanelles
, en eft partie pour Chio , où les
Barbarefques doivent la joindre : De là ,
ils viendront en Morée , enfuite , ils
ont ordre de chercher à leur tour la nôtre
, pour lui liver combat . Il y a apparence
que nous l'éviterons , à moins que
nous n'y foyons forcez ; avec d'autant
plus de raifon , que nous n'avons point
de Vaiffeaux auxiliaires cette année .
A Gênes le 20 Juin.
E Prince de Leuveftein Gouverneur
du Milanois, ayant û avis que la plûpart
des Troupes Piedmontoifes
& Siciliennes
eftoient en marche de toutes
parts , & qu'elles s'avançoient
du côté de
Novare , a envoyé un contre- ordre à
quelques détachemens
Impériaux , commandés
pour le rendre fur les Frontiéres
de nôtre Etat , de retourner en diligence à
Milan. Il a jugé qu'ils y feroient beaucoup
plus néceffaires ; puifqu'il craint
égallement pour toutes les Places du Milanois.
C'est ce qui l'a obligé d'y jetter
prefque toutes les Troupes..
190 LE MERCURE
On vient même d'apprendre , que les
ordres ont efté donnés à celles qui estoient
à portée de nos retranchemens , de lever
le picquet : Une partie eft en marche du
côté de Vigevano , & l'autre , vers Tortone.
Ce Gouverneur a fait remplir les
Magazins de ces Places , d'une trés grande
quantité de munitions de guerre & de
bouche , & y a fait entrer un nouveau
Renfort , ainſi qu'à Mortare , Crémone &
Novare , comme les plus expofées . Toutes
ces précautions font croire , que ce
Prince à des avis certains , que le Roy.
de Sicile eft dans le deffein d'attaquer le
Milanois de fon coré , tandis que les Ef
pagnols tâcheront d'y pénétrer du leur ;
fuppofé que la Flote d'Efpagne vienne
débarquer inceffament à Porto Venere, com
le bruit s'en répand..
A Turin le 17. Jnin..
Tiete , nous
Out paroît rompu avec la Cour de
Vienne , & nous allons prendre d'autres
mefures , en nous tournant du côté
de l'Espagne qui refufe conftament d'ac--
quiefcer aux propofitions
d'accommodement.
Il s'agit de fçavoir , fi le Turc tien--
dra bon de fon côté . On a bien peur dans
le Milanois , depuis fur tout que nos
Troupes filent vers les Frontiéres de cet
Etat.
·
Suivant les ordres de cette Cour , le
DE JUIN! 191
Vice-Roy de Sicile a dépêché des Exprez
aux Commandans des Troupes qui
eftoient aux environs de Siracufe & de
Trépano , de revenir promptement à Meffine
; afin de s'embarquer avec elles furt
la Flote qui doit les defcendre à Final.
& autres Ports de la côte ,
On continue avec empreffèment les nouvelles
levées dans tous les Etats de S.
M.Sic. & on vient de délivrer de nouvelles
commiffions , pour mettre fur pied:
un grand nombre de Compagnies de Cavalerie
, Dragons & Infanterie , afin d'en:
former des Régimens . On travaille auffi
fans difcontinuer,dans nos Arcénaux , à la
fabrique de quantité d'armes à feu , des
fabres & d'épées : On jettera la femaine
prochaine en fonte , 80 pièces de gros canons
, & 25 mortiers. On eit également
occupé dans les Ports de ce Royaume ,
à conftruire plufieurs Batigens , tant de
guerre , que de tranfport , dont une partie
eft déja fort avancée ; ils feront tous
en état de mettre en Mer à la fin du
meis de Juillet .
Des Lettres de Bayone du 20 , matquent
qu'on y venoir d'avoir avis par un
Bâtiment venant de la Corogne , que le:
is de ce mois , il eftoit entré fur les to
heures du matin dans ce dernier Port ,
deux Frégates Efpagnoles , l'une de 40 ,
& l'autre de 36piéces de canon, avec deux
192 LE MERCURE
Armateurs Oftendois portant Pavillon
Impérial ; ils ont efté pris à 30 mille
au delà de Corogne , aprés heures
de combat.
3.
La Cour a envoyé ordre aux Troupes qui*
font dans les places fur le bas Po , & à celles
qui font en Quartier à Alexandrie , à
Nice de la Paille , à Aquy & autres petites
places du Mont- ferrat Montagnard ,
de fe rendre avec le plus de diligence
qu'elles pouront, partie vers Novare, & partie
du côté de Vigevano ; elles doivent fe
joindre à d'autres Corps qui y font déja arrivés
; toutes les Troupes qui êroient dans
les Comtés de Nice , de Tende , dOneglia ,
de Barcelon tte Progellas & autres , font
auffi en pleine marche.
L Artillerie , qui confifte en plus de so
piéces de Canon , tant de Baterie que de
Campagne , mortiers , bombes , boulets
grénades , poudre & machines de guerre ,
ne partiront d iti que la femaine prochaine ,
avec les caiffons , les équipages des vivres,
& de l'Artillerie .
Il vient d'arriver un Convoy de Meffine
à Nice , qui a débarqué dans le Port de
cette Place , des Troupes Siciliennes & 800.
chevaux , pour la remonte de la Cavalerie
& des Dragons de cette Nation . Il y a de
plus fur ce Convoy toutes fortes de provi-
Gons pour la fubfiftance , des habits , des
armes,avec 32. piéces de Canon & 18. Mortiers.
Le
DE JUIN. 193
Le Comte de Taun Vice- Roy du Milamois
, prend toutes les précautions poſſibles,
pour la deffenfe du Château de Milan :
Nous apprenons dans le moment , qu'un
Corps de Troupes du Roy de Sicile , d'environ
sooo h. avoit paru vers Crémone . Sur
cet avis , le Prince de Leuveftin a depêché
un Exprés au Commandant de Mantoue ,
pour le preffer de lui envoyer un détachement
de 100. hommes , avec 4. Compagnies
de Grénadiers qu'il doit jetter dans
Crémone: Le Gouverneur a fait partir deux
Exprés fur le champ , l'un à la Cour de
Vienne , & l'autre au Viceroy de Naples .
A Marseille , le 20. Juin .
Le Capitaine Antoine Jeard de Martiques
, venu d'Alicant ici en 4 jours , fur la
Pinque faint Victor , ayant trouvé fur fa
route le Vaiffeau du Capitaine Meiffredi ,
apprit de celui- ci que l'Armée du Roy d'Ef
pagne êtoit à la Voile . Le Capitaine Juft
Hermitte. qui montoit le Qrech faintJofeph
qui eft entré aujourd'hui dans ce Port ,
a dit qu'il avoit découvert le 18. à la hauteur
de Barcelonne , la flote d'Eſpagne faifant
voile vers la Sardaigne .
NANC r.
On écrit de Nancy , que S. A: R. le Duc
de Lorraine , avoit leyé & formé trois nou
Imin 1718,
R
194 LE MERCURE
WALIO
THEE
LYON
veaux Régimens , pour envoyer en garnifon
dans les Places que le Roy de France lui
a renduës par le dernier Traité : Que S. A.
R. faifoit bâtir dans cette Ville un Palais
dans la Place de l'Eglife primatialle de S.
Georges qu'on démoliffoit , & qui devoit
être rébatie dans un autre endroit : Qu'on
avoit trouvé, en créufant dans les fondations
de cette Eglife , une foffe où êtoit enterré
un Prêtre , & au tour de lui , 40 Calices,
tant d'or que d'argent , avec quantité de
piéces monoyées de même métal .
REXX**
1893
MARIAGES.
E 20 du paffé , M. Hofdier premier
Préſident de la Cour des Monoyes ,
époufa Madamoifelle Mallet , fille de M.
Mallet de l'Académie Françoiſe.
M. le Comte de Brion- Saffenage , époufa
le neuf de ce mois à Grenoble , Mademoifelle
de Saffenage fa Coufine.
MORT S.
Dame Marie Catherine de Paris , Veuve
de Meffire Nicolas Edouard Philbert Olier ,
Chevalier , Avocat général au Grand Con
Weil , mourut le 18. May 1718. âgé de 4 1 .
ans .
Meire Ifidere Lotin , Seigneur de CharDE
JUI N. 195
A
ny , Chaftelain de Chauny , qui avoit êté
reçû Confeiller au Grand Confeil en 1671 ,
mourut honoraire le 19. May 1718 : Il avoit
époufé Dame Angelique Bellier de Plabuiſ_
fon , morte le 10. Décembre 1717.
Meffire Eftienne du Four , Chanoine de
l'Eglife de Paris , mourut le 22. May 1718.
en ſa 68. année . M. le Cardinal de Noailles
a donné fon Canonicat à M. l'Abbé
Coüet.
Meffire Gilles Gilbert , Chevalier , Licutenant
au Regiment des Gardes Françoiles ,
fils puifné de M. Gilbert de Voifins , Préfident
en la feconde Chambre des Enquêtes
, mourut le 24. May âgé de 26. ans :
Meffire François Guéravin de Vaureal ,
Chevalier , Seigneur de Chenfay , mourut
le 27. May.
Dame Pétronille Auftrebert Doüart
Epoufe de Melfire Mathurin Durand . Maî
tre des Comptes , mourut le 30. May.
M. Contucci , Lieutenant Colonel du
Regiment Royal Italien mourut le 30 .
May .
Dame Jeanne Marguerite de Boyvin de
Bonnetot, Epoufe de Meffire Nicolas Pierre
Camus , Chevalier Seigneur de Pontcarré
, Maître des Requêtes honoraire , &
premier Président du Parlement de Normandie
, dont elle eſtoit la troifiéme fem◄
me , mourut à Paris le 3. Juin en fa 35º an
née. M. de Pontcarré avoit épousé en pré<
mieres nôces en 1695. Dame Marie - Anna
Rij
196
LE MERCURE
Claude Augufte le Boullanger , fille unique
de Meffire Augufte Macé le Boullanger
, Seigneur de Viarme & c . Maître des
Requeftes , & Préfident au Grand Confeil ,
moite en couches le 27. Mars 1702 , âgée
de 31. ans, 20. En 1703. Dame Marie Françoife
Michelle de Bragelongne , fille de
Meffire Chriftophle François de Bragelongue
, Seigneur d'Engenville , Confeiller de
la Grande Chambre du Parlement , morte
en Juin 1795 , & a des enfans de les trois
mariages.
Meffire Henry Louis Comte de Mailly ,
mourut de la petite verolle , le 1o. Juin au
Château de Mailly , âgé de vingt
ans. Il êtoit fecond fils de Meffire René ,
fixiéme du nom Marquis de Mailly , & de
Dame Anne Marie- Magdelaine- Loüife de
Mailly- Nefle.
Dame Marie- Magdelaine d'Aubray, Veuve
de Meffire Antoine Gaftelier , Maître des
Comptes , mourut le 11. Juin ,
Meffire Louis de Lorraine , Comte d'Armagnac
&c. né le 7. Décembre 1641. grand
Ecuyer de France , dont il avoit piefté ferment
en furvivance de Henry de Lorraine,
Comte d'Harcourt fon pere , le 24. Avril
1658. & Chevalier des Ordres du Roy ,
mourut en l'Abbaye de Royaumont le 13 .
Juin 1718. en fa 77. annce. Il avoit épou
fé le 7 Octobre 1660. Catherine de Neufville-
Villeroy , fille de Nicolas Duc de
Villeroy , Pair & Maréchal de France &c .
DE JUI N. 197 .
& de Marguerite de Créquy , morte le 25.
Décembre 1707 , dont il ût Henry qui fuit.
20 François Armand Abbé de Royaumont ,
de faint Faron de Meaux , & de Châteliers
, nommé Evêque de Bayeux en 1718 ,
né le 13. Fevrier 1665. 30. Camille , né le
25. Octobre 1666. Maréchal des Camps &
Armées du Roy , grand Maréchal de Lorraine
en 1704 , mort en Décembre 1715. 40.
Phylippe né le 29. Juin 1673 , mort en
1677.5° Louis Alfonce- Ignace , dit le Bailly
d'Armagnac , né le 24. Août 1675. Chef
d'Efcadre des Armées Navales , tué au
Combat Naval prés de Malaga , le 29.
Août 1704. 6º. Anne Marie , né le 23. Septembre
1680. Abbé de la Chaiſe-Dieu & de
Montierander , mort de la petite verolle à
Monaco , le 19. O&obré 1712. 7º . Charles
, dit le Prince Charles de Lorraine , né
le 22. Fevrier 1684 , aujourd'hui grand
Ecuyer de France , qui a époufé le 12 May
1717. Françoife Adelaide de Noailles , fille
d'Adrian Maurice Duc de Noailles , Pair
de France , Chevalier de la Toifon d'or &c .
& de Françoife d'Aubigné. 8 Marguerite ,
née le 17 Octobre 1662 mariée le 26. Juillet
675.à Nagno Alvare Pereira de Mello
, Duc de Cadaval en Portugal . 90. Françoife
, née le 28. Fevrier 1664 , morte jeune.
. Armande Ferdinande , née le s.
Juillet 1668 , morte à l'âge de 23 ans
fans alliance . 11°. Ifabelle , née le 12. Juin
1671 , morte au Berceau. 12. Marie , née
A
>
Rij
198 LE MERCURE
le 2. Août 1674 , mariée le 8. Juin 1688.
à Antoine de Grimaldi , Prince de Monaco
, Duc de Valentinois Païr de France.
13. Charlotte , Damoifelle d'Armagnac
, née le 6. May 1678 , & 14º. Marguerite
de Lorraine , née le 20. Juillet 1680 .
morte en 1681 .
Henry de Lorraine , Comte de Brionne
&c. né le 15. Novembre 1661.Chevalier des
Ordres du Roy , grand Ecuyer de France ,
& Gouverneur de la Province d'Anjou en
furvivance de fon pere , dont il donna fa
démiffion en Mars 1712 , mourut le 3. Avril
fuivant. Il avoit époufé le 23. Décembre
1689. Magdelaine d'Efpinay , fille & héririere
de Louis Marquis d'Efpinay & de
Broon , & de Marie Françoife de Coufin
de faint Denis , morte le 12. Décembre
1714, dont il ût Louis qui fuit ; & Marie
Louife de Lorraine , Damoiſelle de Brionne
, née le 24. Octobre 1693. Louis de Lorraine
, Prince de Lambefc , né le 13. Février
1692. Gouverneur d'Anjou en furvivance
de fon Grand- pere , dont il prêta
ferment le 14. Mars 1712. a épousé le 21.
May 1709. Jeanne Henriette de Durfort ,
fille de Jacque Henry , Duc de Duras , &
de Louiſe Magdelaine de la Marck , dont
des enfans . Pour les Ancêtres de M. le
Comte d'Armagnac , voyez le P. Anfelme, ·
Moreri & c .
M. le Marquis de Chaunes , frere de M ..
l'Evêque de Sarlac en cafcogne , mourut
DE JUIN. 199
le de ce mois , âgé de S4. ans.
M. le Comte de Gramont , Commandant
à Besançon , Lieutenant Géneral des
Armées du Roy , mourut en cette Ville
le 23. de ce mois : Il eftoit frere de feu
M. l'Archevêque de Befançon , Prince
du faint Empire .
Mr Nicolas de Nicolai , Chev. Marq .
d'Ivort , frere cadet de M. le premier Préfident
de la Chambre des Comptes , mourut
en fa Terre le ... de ce mois.
Me François Pinfon Avocat au Parlement,
fort connu par fes recherches fur la matiere
des Oblats, mourut le .. de ce mois :
Il eftoit fils de François Pinfon , célébre
Avocat au Parlement.
JOURNAL DE PARIS.
O
Na publié le premier de Juin un
Edit du Roy , pour la fabrication des
nouvelles efpeces d'or & d'argent , avec
faculté de porter à la Monoye deux cinquiémes
en fus des Billets de l'Etat : Cet:
Édit contient 16. articles. Le premier article
ordonne la fabrication de nouvelles
efpéces d'or & d'argent qui auront cours ;
fçavoir, les Louis pour 36. liv. la pièce ,
les doubles & demi , à proportion .
Le fecond , ordonne la Fabrication d'Ecus
qui auront cours pour 6. liv. la pièce ,
les demi- quarts , dixiéme & vingtième à
proportion. Riiij
200 LE MERCURE
Le 3. ordonne , que toutes ces espèces ,
foit d'or ou d'argent , auront cours dans
tout le Royaume , fur le pied marqué cideffus
.
Le 6. ordonne , que les espéces d'or
& d'argent,fabriquées avant le préfentEdit,
feront portées aux Hôtels des Monoyes ,
pour y être fondues & converties.
Le ordonne , qu'à commencer du jour
de la publication du préfent Edit , ceux qui
portetont leurs efpéces & matiéres pour y
eftre fondues , en reçoivent comptant la valeur
;fçavoir , des Louis d'or , des Léopolds
d'or de Lorraine , Piftolles d'Efpagne, Guinées
& c. fur le pied de 600 liv. le marc ,
avec les deux cinquièmes en fus en Billers
de l'Etat , faifant 240. liv. & que le tour
montant à 840, fera payé comptant au Porteur
en efpécesdont la fabrication eft ordonnée
par le préfent Edit , & des efpéces d'argent
, à proportion.
Le 10. ordonne , que jufqu'au premier
Septembre prochain , les Louis d'or à la
taille de 20. au marc , auront cours dans
le Public pour 36. liv . Les Louis d'or à la
taille de 30. au marc , pour 24. liv . & les
anciens Louis d'or du poids de 5. deniers
6. grains , pour 19. liv. 12 f. Les doubles ,
demis & quarts , à proportion . Les Ecus à
taille de S. au marc pour 6. liv. les anciens
Ecus à la taille de 9. au marc , pour 5 .
liv .
6. f. les diminutions à proportion , aprés.
lequel tems , & à commencer au premier
DE JUIN. 201
"
Août , pour les Villes où il y a des Hồ-
tels des Monoyes ; & premier Septembre
prochain pour le refte du Royaume ; lefdices
efpéces feront décriées de tout cours
dans le Public , & feront feulement reçues
dans nos Monoyes , de la maniere
ci- deffus expliquée..
Le 11. ordonne , que les anciens douzains
ou fols valant prefentemet 15. deniers
, foient reçûs pour 18. deniers , & que
les piéces de 30. deniers , valant préfen
tement 21. deniers , ayent cours à l'avenir
, pour 27. deniers.
M. de Matatel, à qui le Roy accorda le
mois paffé le Gouvernement de Honfleur ,
vacant par le déceds de M. Armand , at
vendu fa Lieutenance de Roy de là même
Ville à M. de Vaulavire , Gendre de
M. le Comte de Tourville.
On parle beaucoup d'une Machine fort
ingénieufe , inventée par M. Gobert, pour
fabriquer la Monoye. La Méchanique en eft
fort fimple , puifqu'un homme feul fuffit
pour la faire marcher : On prétend que les
efpéces font beaucoup mieux empreintes,
que celles que l'on frappe avec les balanciers
ordinaires , qui coutent beaucoup , au
lieu que cette nouvelle Machine ne revient
qu'à 1000. Ecus . Je promets d'en´
donner une defeription plus détaillée , au cas
qu'on me la communique
.
Le 4 , on prétend qu'on va réformer rs.
Caleres à Marſeille , & que M. le Bailli
202 LE MERCURE
de la Pelleterie , a efté nommé par la
Cour pour cette réforme.
Le 7 , M. de Bâville , qui eft de retour
de fon Intendance de Languedoc , s
efté gratifié par la Cour d'une perfiont
de 12000 livres , pour les fervices importans
qu'il a rendus dans cette place à
P'Etat. Comme il eft fourd , il a engagé
le Pere Sébastien de lui faire une paire
d'Oreilles artificielles , pour rémédier à
la foibleffe de fon oüye .
Le 8 , M. le Comte de Médavid eft
venu remercier S. M. du Commandement
de Provence que la Cour a ajouté en fa
faveur , à celuide Dauphiné : Ces 2 Commandemens
lui donnent un revenu de
quarante mille livres par an. Cette grace
fut accordée à ce Lieutenant Général ,
peu aprés que M. le Marquis de Brancas
ut obtenu la Lieutenance Générale de
Provence , de feu M. le Marquis de Si- .
mianes .
Les , Son Alteffe Royalle Madame ,
accompagnée des Dames & Seigneurs de
fa Cour , arriva de Saint Clou à 11 heures
du matin , à l'Abbaye aux Bois , Fauxbourg
Saint Germain , pour y pofer la
premiere Pierre de l'Eglife que Madame
de Harlay Abbeffe de cette Abbaye , y
fait édifier. On fit pofter dés less heures.
du matin , une Garde au tour de l'Abbaye.
On plaça dans la cour les Suiffes de
Madame. Son Alteffe Royale précédée
DE JUI N. 10%
de fes Aumôniers , fut reçûë par Madame
Abbeffe , par fa Communauté , & uns
grand nombre de Dames de diſtinction
priées à cette Fête , qui accompagnérent
cette Princeffe au Chour. On lui avoit
préparé un prie- Dieu couvert d'un tapis
de Velours , à fleurs de Lis , brodé d'or ,
&une Mufique rangée au dehors dans las
Nef. Enfuite , Son Alteffe Royale accompagnée
de Madame l'Abbeffe , de quarre
Religieufes , & d'autres Perfonnes de diftinction
, alla fur le Lieu deſtiné au Bâtiment.
M. l'Abbé de Maignas premier
Aumônier de S. A R. Mc. , qui avoit êté
choifi pour faire la Cérémonie , benit la
Pierre & les Fondemens. Le fieur Mazin
Ingénieur , Directeur des Places du Roy
après avoir préfenté à la Princeffe les
Plans & deffeins qu'il a fait pour la
conſtruction de cet Édifice , préſenta à
Son Alteffe Royale la premiere Pierre ,
où eftoit gravée cette Infcription . Par
la Grace de Dieu , Trés - Haute , Trés-
Puiffante & Trés- luftre Princeffe , Elifabeth
Charlotte Palatine du Rhin Ducheffe
d'Orléans , a pofé cette premiere Pierre
, l'An degrace 1718. le se Juin : Danscette
Pierre , eft encattrée une Grande:
Médaille d'or , donnée par Son A. R Me.
fur laquelle eft en bas relief le Portrait de
cette Princeffe ; & fur le revers , elle
eft affife fur deux Lyons , tenant de fa
main droite une Médaille , reprefentant :
y
204
LE MERCURE
le deffein de l'Eglife , avec cette Inf
crip.ion au tour . Diis genita & genitrix
Deum. Le fieur Mazin préfenta à S. A.
R. Mc. une Truelle & un Marteau d'argent
, dont elle fe fervit pour êrendre le
mortierfur la Pierre, & y fraper trois coups.
Au bas de cette Pierre , eft écrit Haute
puffante Dame , Madame Marie- Anne
de Harley Abbeffe de cette Abbaye . Dans
le moment que l'Ingénieur fit defcendre
la Pierre dans les fondations , & fceler en
ſa préfence , on dira plufieurs pièces d'artillerie
au bruit des Trompettes , Timbales
, Tambours & Fifres. La Cérémonie
finit par un Te Deum chanté en Mufique
, & tous les Ouvriers fe reffentirent
des libéralitez de cette génereufe Princeffe.
Le9 , on fut informé d'vne Avanture
rragique arrivée à Cambrai ; elle s'eſt paffee
de cette maniere.Un Etranger logè dans
une Auberge de cette Ville , reconnut
par hazard un de fes anciens Compagnons
de voïages , avec qui il renouvella connoiffance.
Le dernier , qui avoit une partie
faire avec quelques Bourgeois , pour aller.
paffer enfemble l'après midi dans un
Jardin , voulut bien l'y affocier. Son abord
parut affez raisonnable ; il parla de plufeurs
chofes indiffèrentes , d'un fens raffis ,
enfin , toute la Compagnie fe mit en
joye , n'ayant aucun préffentiment de ce
qui alloit arriver.
DE JUI N. 205
Pour entendre ce qui fuit , il faut fçavoir
qu'il y a en cette Ville , comme
dans toutes celles du Païs- bas , des Compagnies
de Bourgeois qui tirent tous les
ans des prix : Les uns tirent de l'Arc ,
s'appellent Archers ; les autres , de l'Arquébuze
ou de l'Arbalête , & ils en tirent
le nom . Chaque Compagnie a un
Prévôt , qui eft celui qui a remporté le prix.
&
Le Prévôt de la Compagnie des Archers
, eftoit de la partie avec plufieurs autres
Archers. Quelqu'un but à ſa fanté ,
en le nommant notre Prevêt. D'abord, l'Etranger
demande qui eftoit ce Prevôt ? On
lui dit que c'eftoit le Prevôt des Archers.
Trompé par le nom , il crut que c'estoit
le Chef de la Maréchauffée à la tête de
fa Troupe. Auffiôt , en brave Réparateur
des torts , & Protecteur de ceux à qui on
fait violence , il met l'épée à la main ,
perce le Prevôt de plufieurs coups , & en
bleffe dangereufement trois autres , dont 2
font morts fur le champ. Aprés cette tragique
expédition , il fe plongea lui -même
deux coups d'épées à travers le corps ,
en difant , qu'il n'avoit plus que faire au
monde , & qu'il avoit affez vécu . Il tomba
enfuite fans connoiffance ; de fone gu'-
on le crut fans vie pendant quelques heures.
Ce furieux ayant enfin repris fes fens,
fut mené en prifon . On trouva fue lui
quantité de pierreries , & beaucoup d'or
monnoyé. Le Bourgeois qui prétend bien
206 LE MERCURE
le connoître , affûre que c'eft un homme
très riche , & qui appartient à gens
en place : On a envoyé des Courriers
pour en fçavoir la vérité .
Le 10, on a fupputé que la Quête des
Incendiez du Petit- Pont , montoit déja à
près de sooooo livres .
Le 11 , on a beaucoup parlé d'un accident
facheux furvenu auprès de la Porte
Saint Denis . Quelques Ouvriers travaillant
à creufer un Puits du côté du Boullevard
, furent tout à coup furpris par
une vapeur mortelle qui en fuffoqua
juſqu'à fix.
Le 12 , M. le Marquis de Téligny de
Langey , Neveu du feu Maréchal Duc de
Navailles , fut choifi pour eftre Gouverneur
de M. le Comte de Clermont prince
du Sang , & Frere de Mgr le Duc.
Le 14 , le Régiment de - Saint Simon ,
vacant par la mort du jeune Comte de
Saint Simon , qu'il n'avoit acheté que
depuis peu , a efté accordé par grace (péciale
, à M. le Comte de Saint - Simon
Cadet du deffunt .
La mort de M. le Grand arrivée le
13 , a clé caufée par la Gangreine . Pendant
toute fa maladie , il a efté moins occupé
de fes fouffrances , quoiqu'elles fuffent
très vives , que de la penfée de mourir
en Chrêtien. La Cour perd en lui un
Prince qui lui a toujours fait honneur.
M. l'Abbé de Longruë , fi connu par fon
DE JUIN. 207
érudition fur toutes fortes de matiéres
Littéraires , fut préfenté au Roy par M.
de Fréjus : Ce Prélat dit à S. M. SIRE ,
vous voyez un homme d'un mérite fingulier
, qui fait honneur à vôtre Royaume ,
par les belles connoiffances dont il eft orné;
à quoy Monfieur le Maréchal de Villeroy
qui eftoit préfent , ajouta : SIRE , il eft
bien juste que Votre Majesté ſuſpende les
plaifirs de fa promenade , pour avoir celui
de voir le plus Sçavant Homme qu'Elle
ait dans fon Royaume pour l'Hiftoire.
>
>
·
Le 16 la Proceffion de S. Germain
l'Auxerrois , Paroiffe du Louvre , vint à
la Chapelle des Tuilleries, Le Roy avoit
envoyé des détachemens des Gardes du
Corps des Cent Suiffes & fes
Pages & c. avec des Flambeaux de
cire blanche , pour accompagner le Saint-
Sacrement : Il eftoit porté par M. l'Abbé
Bignon , précédé du Chapitre & du Cler- `
gé de la Paroiffe , tous en Chapes. M. le
Prince de Dombes & M. le Comte d'Eu
fuivoient le Dais : La Proceffion paffa fur
le Quay , qui eftoit tendu des Tapifle
ries de la Couronne jufqu'au fecond Guichet
, ainfi que la grand Cour, le Vestibule
& l'Escalier des Tuilleries . Le Roy eftant
allé audevant du S. Sacr. dans la Cour , receut
la Bénédiction, aprés quoy Sa Majesté
le fuivit jufqu'à la Chapelle, où la Musique
chanta un Motet. Ayant û une deuxième
fois la Bénédiction , Elle accompagna le
208 LE MERCURE
S. Sacrement jufqu'à la derniere porte du
Louvre , où S. M. receut une troifiéme Bé→
nédiction.
Le 17 , M. le Marquis d'Harcourt , a
configné 200000 liv . réglés par le Brevet
de retenue , pour la Charge de Capitaine
des Gardes du Corps , dont eftoit revêtu
M. le Maréchal Duc fon pere,
Le 18 , M. le Prince Charles de
Lorraine , qu'on nomme à préfent M. le
Comte d'Armagnac , accompagné de M. le
Prince de Lambefc, & de M. le Duc de Valentinois
, tous en grand Manteau de deüil ,
vinrent au lever du Roy , préfentés par
M. le Maréchal de Villeroy. Le Roy leur
témoigna la part qu'il prenoit à la mort
de M. le Comte d'Armagnac.
Le Cardinal de Polignac , en qualité de
Préfident de l'Académie des Sciences
préfenta le 18 au Roy , les nouveaux Mémoires
de cette Académie.
Le 19 M. le Marquis d'Alincourt , fecond
petit- fils de M. le Maréchal de Villeroy
, de retour de fa Campagne d'Hongrie
, d'un Voyage d'Italie , & d'un féjour
Lyon , cut honneur de faluer le Roy ,
préfenté par M. le Maréchal fon grandpere
S. M. le receut trés gracieuſement ,
& lui fit plufieurs queftions curieufes fur
fon voyage
.
Le 19 , le Roy alla à l'Hôtel Royal des
Invalides entendre le Salut : Il trouva à
fon arrivée , toutes les Compagnies de cet
Hôtel
DE JUIN. 209
:
que
Hôtel fous les Armes . Comme c'eftoit la
premiere fois S. M. entroit dans cette
fuperbe Maifon ; aprés avoir examiné toutes
les beautez de l'Eglife , & du Dôme ,
Elle vifica la plus grande partie de cet Hôtel
, & voulut voir fouper les Soldats Inwalides
Elle traverfa leur Réfectoire , aux
cris de Vive le Roy . S. M. eut la bonté
d'ordonner double portion pour eux ; enfuite,
Elle monta à la Salle du Confeil , &
après s'y eftre un peu repofée , Elle revint
au Palais des Tuilleries par le Pont tournant
qui eft au bout du Jardin ; avant
traversé à pied route la grande Allée qui
eftoit ce jour- là remplie de Princeffes ,
Ducheffes , & autres Dames ,à chacune defquelles
S. M. it un accueil en particulier.
Le même jour , S. M. accompagnée de
Ms: le Duc Régent & de tous les Prin
ces , fit avant la tenue du Confeil , vingt
Che.aliers de S. Louis , avec la même dignité
, & les mefmes graces qu'il avoit fait
paroître les jours précédens, en pareil es céré
montés . 1
Le 20 , le Confeil de Régence entre préfentement
à 4 heures aprés midy , & con--
tinuera les Dimanches & les Lundis à l'ordinaire
.
Le 2 , Le Roy a augmenté de 30 m. l .
la penfion de M. le Prince de Conty , qui
eftoit de 70 m. liv . en confidération du peu
de revenu que raporte à ce Prince le
Gouvernement de Poitou S
210 LE MERCURE
Le 23 , le Roy en revenant d'entendre le
Salut des Minimes de la Place Royale , a
voulu voir en paffant , la difpofition du
Feu de la S. Jean , qui ſe fait tous les ans
devant l'Hôtel de Ville . M. de Trefmes
Gouverneur de Paris , en eftant averti , vintau
Caroffe de S. M. avec M. Trudaine Prevoft
des Marchands , & les Echevins. Ils
priérent S. M. de leur faire l'honneur une
autre année , d'y venir mettre le feu , à l'exemple
du feu ROY fon Bis- Ayeul . S. M.
fit jetter dans cette occafion , de l'argent
au Peuple.
Le 2 ;, le Courier de la Cour arriva icide
Rome avec les Bulles , pour les nommés
par le Roy. Ils ont tous efté préconisés,
à l'exception d'un petit nombre qui doiteftre
propofé au premier Confiftoire.
Le mefme jour , Octave du S. Sacrement,
la Proceffion de S. Sulpice alla au Luxembourg.
Cette Princelle fût audevant du
. Sacrement à la Porte du Palais : Aprésavoir
receu la Bénédiction , elle fuivit le .
Dais jufqu'à la Paroiffe , cù elle receut une
feconde fois la génédiction : Qui voudra
voir un détail de cette Cérémonie , n'a qu'à
confulter le Mercure de May 1717.
Le Roy pendant toute l'Octave , n'a pas
manqué d'aller chaque jour , entendre le
Salut en différens Quartiers de Paris : Les
Feuillans , les Carmelites de la ruë de crenelle
, le Val - de - Grace , les Capucins de
la rue S. Honoré , l'Abbaye aux Bois , les
DE JUIN. III
Invalides , & les Minimes de la Place
Royale, font les Eglifes où il a affifté avec
toute la pieté & la dignité qui conviennent
à un Roï Trés - Chreftien . Toutes les
perfonnes ont témoigné par leurs acclamations,
le plaifir fenfible qu'elles reffentoient,
en voyant S. M. en parfaite fanté.
Le 24 , M. Dumont Gouverneur de Meudon
, a acheté la Compagnie des Gendarmes
de Berry 130000 liv . pour M. le Marquis
de Pellevé fon petit fils , âgé de 21
ans , à qui le Roy avoit accordé, il y a quel
que remis , la furvivance du Gouvernement
de Meudon
•
Le 25 , M. l'Evêque de Fréjus , Précepteur
du Roy , s'eft démis de l'Abbaye de la Rivou
prés de Troyes , en faveur de M.
l'Abbé de Vienne Confeiller au Parlement ,
qui donne à ce Prélatun Prieuré fimple de
quatre ou cinq mille livres de rentes.
Le 26 aprés midi , fur les trois heures ,
M. le Marquis d'Harcourt , aprêté Ser
ment de fidelité au Roy , en préſence de
Mer le Régent , pour la Charge de Capitaine
des Gard du C, dont ce jeune Seigneur
a payé 2000 écus à la Chambre , fuivant
l'ufage , aprés quoy , M. le iuc de Charoft
l'a mené à la Salle des Gardes du Corps
pour le faire reconnoitre de la part du
Roy , & lui a cédé fon Bâton pour faire
les fonctions de cette Charge le reste de
la journée.
Le 28 , on a fçû que le Caroffe de
Sij
212 LE MERCURE
Calais avoit efté volé par 4 hommes mafquez
, proche Montreuil. Ils ont enlevé,
12 à 15000 livres .
Le 29 , M. de Chavigny , ci -devant Evêque
de Troyes , a prêté Serment à la Meffe
du Roy , pour l'Archevêché de Sens , dont
les Bulles lui coutent 50000 livres
Le 30 , on a appris que 3 Vaiffeaux Maloins
échapez au fieur Martinet dans la
Mer du Sud , eftoient revenus à S. Malo .
Leur retour a un peu confolé les Maloins
de la perte des premiers. Il n'y a gueres
d'avanture plus furprenante que celle qui
leur eft arrivée en route . Ils rencontrérent
à la hauteur de S. Domingue , 2 Forbans ,
l'un de 250 hommes d'équipage , & l'autre,
de 200. Ceux - ci aïnt envoyé à leur
bord une Chaloupe avec fix Officiers ,
vintent leur offrir des piaftres , pour troquer
contre quelques Marchandifes
dont ils difoient avoir befoin. On les
fatisfit volontiers fur le champ : Mais , la
Chaloupe n'ût pas plûtôt rejoint fes Vaiffeaux
, que ces Forbans arborérent Pavillon
noir avec les têtes de morts . Comme
les Maloins eftoient trop foibles pour
réfifter , ils prirent le parti de fe faire
échouer , au rifque de périr. Hûreuſement
pour ces derniers , il s'éleva un moment
après , un vent fi violent , qu'il les releva
& les rejetta en pleine Mer , fans eftre
endommagez . Au contraire , ces Corfaires.
eftant un peu trop engagez à fuivre leur
DE JUIN. 213
proye , le même vent qui avoit fait le falut
des uns , caufa bientôt la perte des autres ;
puifque le plus gros de ces Forbans alla
fe brifer un moment aprés , contre un Rocher
, & le fecond fut porté fur un banc de
fable où il s'engrava. Il ne fut pas poffible
aux Maloins de s'en approcher ,
à caufe du vent contraire. Ils jugérent plus
à propos de pourfuivre leur route. Ils raportent
qu'il y avoit fur ces 2 Vaiffeaux ,
plus de 12 millions en piaftres , enlevés
fur les Portugais .
Le Parlement ayant tenu plufieurs Af
femblées confécutives pendant ce mois , au
fujet de l'Edit des Monoyes , pour la fabrication
des nouvelles Efpéces ût le 27
Audience du Roi , fuivant fa permiffion :
Le Premier Préfident fit pour lors les Remontrances
du Parlement , avec beaucoup
de refpect , de foumiflion & de dignité M.
Le Garde des Sceaux répondit au nom du
Roy, que S. M. feroit examiner les Remontrances
de fon Parlement dans for
Confeil , & lui feroit fçavoir ſes volontés.
Le 30 , la Chambre des Comptes & la
Cour des Aydes , firent pareillement leurs
Remontrances fur le même fujet .
Il régne dans la Maifon des Chartreux
de Paris , une efpéce de Diffenterie , dont
plus de 40 , tant Religieux , que Domeftiques,
fe trouvent actuellement incommodés.
La Cour a fait deffenfe à fix Gentils214
LEMERCURE
•
hommes de Bretagne , de fe trouver aux
Etats de cette Province , dont l'ouverture
fe fera le premier Juillet .
M. le Duc de la Trémoille Préſident de
la Nobleffe , eft parti depuis quelques jours
pour s'y rendre. Les Gentils- hommes en
queftion , font Meffieurs de Piré , de Coi-
Lui Kerfulien , Kerfulien Villeneuve , Kerlorece
, Boiffi- Bellievre & Jacquelot . M. de
Glezieres Breton ayant efté mandé par la
Parla
Cour a u ordre d'aller à la Baftille . ,
M. le Marquis de Montgon Lieutenante
Général , a remis fon Brêver de Colonel ,
pour entrer au Séminaire de faint Sulpice.
M. le carde des Sceaux fe tranfporta le
25 , à la Monoye , pour prendre an Erat
de tous les Billets de l'Etat qui y êtoient ,
& les fit bâtoner en fa préfence.
M. Stanhope Sécretaire d'Etat, eft arrivéde
Londres à Paris ; on préfume que fon
voyage a pour objet quelque affaire de conféquence
.
Par des Lettres du 22. de Marfeille
on a efté informé que la Flote d'Espagne
avoit paffé à la hauteur de cette Ville .
9
M. d'Haufi Gentilhomme de la Manche
du Roy , fils de Madame de Villefort
Sous-Gouvemante de S. M. a û l'agrêment
de vendre fon Regiment à M. le Comte
d'Eftein- Saillan : Le Roy conferve au vendeur
le Brevet de Colonel , en confiédra
tion de fon fervice auprés de S. M.
Six Députés de l'Académie FranDE
JUIN 2151
çoife , conduits par M. l'ancien Evêque de
Fréjus Chancelier de cette Académie, curent
l'honneur de prefenter au Roy , le nou
veau Dictionaire de l'Academie Françoiſe ,
en 2. vol. in fol.
M. de Gifacourt a prefté le ferment
de fidelité entre les mains du Roy , pour
la Charge de Lieutenant de Roy de Champagne.
M. Lhotier . ci- devant Sécretaire de feu
M. le Duc & de feie Madame la Ducheffe
de Vendôme , a reçu une Lettre trésgracieufe
de M. le Cardinal Albéroni , par
laquelle cette Emin . l'invite , en lui envoyant
une Legre de Change de 20 mille
liv . de le venir trouver à Madrid ; l'affûrant
qu'il n'aura pas lieu de fe repentir
de rifquer ce voyage.
On verra le mois prochain, une Brochure.
imprimée , fous le Titte , de Differtation
Analytique , fur les Chronographes , donnée
pour Etrennes à toutes les perfonnes déf envrées
qui n'auront rien de meilleur à faire,
par un Petit - Maître . Nous nous proposons
d'en donner un Extrait , & d'indiquer le
Libraire où elle fe vend.
Florentin de Laulne , Libraire ruë faint
Jacques , à l'Empereur , vend un Livre qui
a pour titre. Nouvelle Méthode de fortifier
les plus grandes Villes , & avec peu de dépenfe
; les rendre incomparablement plus for
tes, que par aucune des Méthodes pratiquées.
jufqu'à prefent. Suivie de Differtations fur
216 LE MERCURE
la Machine de Marly , fur les Pompes du
Pont de Notre- Dame & de la Samarita'-
ne , avec des remarques très curieufes fur
PHydraulique , la Méchanique de la fortification
, par M. de la Jonchere Ingenieur
François .
J
APPROBATION.
Ai lû par l'ordre de Mar le Garde des
Sceaux , le Nouveau Mercure Galant du
mois de Juin 1718. A Paris le 2 Juillet 1718 .
BLANCHARD.
E
TABLE..
Xtrait d'un Plaidoyerfait à un Exercice
des Jefuites.
Poëfies.
Programe de l'Acad. R. de Bordeaux.
Deffertation fur la caufe de l'Echo.
P. S
3.1
41
44
Site des Carat , de M. de Marivaux. 68
Suite des penf. fur div. faj . de Litt. &c.
Articles des Spectacles.
75
89
L'Amour ennemi du devoir , Hiftoire . 109.
Perfies.
Enigmes.
Chanjon.
Nouvelles Etrang
Morts & Mariages.
Journal de Paris
ERRATA DE MAY .
126
129
1
30
132
194
199
Age 186 , on s'eft trompé , quand on
a avancé dans l'article des Morts ,
que M. Heiffen avoit laiffé une fille marée
à M. Duport. Cela eft faux ; ´puif
qu'il eftoit garçon..
Qualité de la reconnaissance optique de caractères