Fichier
Nom du fichier
1717, 04-06
Taille
17.10 Mo
Format
Nombre de pages
643
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 15. fols.
Avril
1717.
Chez
MANDATA
PER AURAS,
PEFERT
A PARIS .
'PIERRE RIBOU , Quay des
Auguftins , à l'Image S. Louis.
ET
GREGOIRE DUPUIS , rue S.
Jacques , à la Fontaine d'or .
M.DCCXVII.
Avec Approbation & Privilegedy Roy
THE NEW
PUBLICIT
ASTOR, LENGY
TILDEN FOU 0-10
1003 AVERTISSEMENT .
L
ES perfonnes qui
fouhaiteront faire inférer
des Avis , Memoires ,
ou autres Piéces pour le
Mercure , auront la bonté
d adreffer leurs paquets à
M. PIERRE RIBOU , à la
defcente du Pont- Neuf ,
à l'Image S. Loüis . On
les prie d'en affranchir le
port , fans quoy ils refteront
du rebut.
LEWS.INA) (NORAID ( mg)
AVANT-PROPOS .
L
A Rentrée des Académies
des Sciences &de
l'Hiftoire, jointe à l'ouverture
des Spectacles , me condamne
à renvoyer au mois
prochain la deuxième partie
de l'Apologie , par laquelle
j'entre en matiere. L'ofe ef
pérer que l'Auteur de cette
Piéce agréera ce partage , en
confideration des égards qui
font dûs au Public. En effet
je n'aurois pû unir ces deux
A ij
AVANT-PROPOS.
parties , fans courir le rifque
de n'avoir prefque qu'un
même ton dans l'affemblage
de ce Livre ; ce qui feroit
contre la premiere inftitution
du Mercure , qui doit avoir
pour objet principal de varier
fesfujets , par le mélange des
divers incidents de chaque
mois. C'est ce qui m'a déterminé
à préferer la Diverſité à
l'Uniformité. Encore fuis -je
incertain , fi avec cette précaution
, je parviendrai à
remplir mon projet . Ie prévois
que ne pouvant me difpenfer
de donner les Extraits
des Differtations dont on a
AVANT-PROPOS.
fait la lecture dans les Académies
, & ayant conjointément
à parler des nouvelles
Piéces de Theatre repréſentées
dépuis les Fêtes de Pâques,
je ferai forcé d'abandonner
quantité de fairs finguliers.
l'en uſerai cependant de relle
maniere , que dans le choix
que je me propofe d'enfaire ,
je n'infererai que ce qui ne
peut être remis à un autre
mois , fans perdre les graces
piquantes de la nouveauté...
L'efpere en même – rems
trouver aẞés d'équité chez
les perfonnes qui m'ont fait
la faveur de m'adreffer quel-
A iij
AVANT-PROPOS.
ques paquets , pour devoir me
flarer qu'elles ne prendront
pas en mauvaife part le renvoy
de leursproductionspour
le Iournal fuivant. Ie n'aurois
pû les fatisfaire fans
groffir confiderablement
ce
Volume , & par conſequent
fans en augmenter le prix ,
ce qui me jetteroit dans un
inconvénient beaucoup plus
celui que je vou
grand
que
drois éviter.
7
LE
NOUVEAU
MERCURE
APOLOGIE
POUR LES SCAVANS
SUR
Les vivacitez & les impoliteffes
qui leur échapent dans
leurs querelles.
J
E ne tirerar point de vanité
des éloges que Mr
l'Abbé de Pons veut bien
donner à la moderation
que j'ai gardée , en défendant contre
8 LE MERCURE
>
hui les droits de la Poëfie Françoiſe ;
& quoique j'aye tout lieu de me
louer de la fienne à mon égard ,
j'ofe dire que, ni lui , ni moi , n'en
fommes pas encore au point de nous
tant aplaudir la - deffus. Jufqu'ici
il est vrai , tout s'eft fait dans les
régles de part & d'autre ; & la bienfçéance
n'a rien fouffert du zele
que les parties ont eû
pour la défenfe
de leurs fentiments ; mais nous
ne faifons que d'entrer en lice , &
la querelle n'eft pas encore affez
échauffée entre nous , pour que
nous foyons en droit de nous prévaloir
d'une retenue , qui n'a pû
être mife à dé grandes épreuves.
Il faudroit être de bien mauvaiſe
humeur pour commencer par ſe
quereller dabord , & pour débuter
par des invectives. C'est toujours
avec politeffe qu'on entre en matiére
on a des égards reciproques
dans les commencements , on mefure
les termes ; on ménage fon Adverfaire
, on refpecte même le Public
, témoin & juge de ces fortes
D'AVR I L.
de différents ; mais il eft difficile
d'avoir long - temps un ennemi en
tête , fans être tenté de le regarder
un peu comme un ennemi . On fe
chagrine , on s'irrite dans le cours
de la difpute ; de l'oppofition de
fentiments , on paffe à l'averfion
pour la perfonne ; & le moyen que
l'amertume & le fiel , que l'efprit
fait gliffer dans le coeur , n'influe
enfin dans la plume , & ne fe répande
dans les écrits !
Il est vrai qu'on ne s'oublie pas
tout d'un coup , & qu'on n'en vient
pas dabord aux derniers excés .
Ce ne font dans les commencements
que de petits traits envelopez
& prefque imperceptibles ;
mais qui , pour être plus déliez , ne
s'en font que mieux fentir. La Rifpofte
qui ne manque pas de fuivre
, & de renchérir fur l'attaque ,
donne lieu à une réplique plus vive
& plus piquante encore ; le ton
s'éleve peu
peu à peu , & comme par
dégrez , jufqu'à ce qu'enfin, ce qui
ne paroiffoit dabord que badinage ,
10 LE MERCURE
dégenere en fureur ; * Et la difpute
ne finit point , qu'on n'en foit venu
aux injures , & qu'on n'ait épuiſé
tout ce que la Rhetorique fournit
de figures plus aigres & plus violentes.
Je fuplie les Sçavans , y compris
les Erudits , qui peuvent fe
trouver dans le cas , de ne s'offenfer
point de la comparaison que je
vais faire ; mais il me paroît qu'il
y a beaucoup de conformité entre ce
qui arrive dans leurs querelles , &
ce qu'on voit arriver tous les jours
dans celles des enfants. Ceux - ci
en effet , quand ils jouent enſemble,
y vont dabord de la meilleure foy
du monde , & ne pensent à rien
moins qu'à fe faire du mal. Mais
comme les coups de main entrent
d'ordinaire dans tous leurs jeux
on n'eſt pas long-temps fans s'a-
* Donecjam foevus apertam
In rabiem verti cæpit josus.
* Hor. Ep. L. 1. Ep. 12.
D' AVRIL. II
gacer , fans s'efcrimer ; ce n'eſt
dabord qu'en badinant & légerement
; la main enfuite s'élevant par
proportion , le coup qu'on rend eft
toujours plus fort que celui qu'on
a reçeu : & de dégrez en dégrez
la chofe devenant toujours plus
ſérieuſe , ce qui n'étoit qu'un jeu
au commencement , aboutit enfin à
une vraye batterie.
J'avoue que ce n'eft pas fans
quelque forte de confufion , que
j'ay fait cette remarque , qui ne me
paroît que trop bien fondée. J'en
ai honte
pour les Sçavants , & je
ne puis m'empêcher de dire , que s'ils
étoient tentés de s'en faire accroire
fur leurs lumiéres ; pour peu qu'ils
fiffent de réflexion aux excez où
ils fe laiffent aller dans leurs démeflez
, ils y trouveroient bien de
quoi s'humilier. A ne confidérer
que l'élévation de leur génie , l'étendue
de leurs connoiffances , &
la fécondité de leurs productions ,
on fe fent épris pour eux d'un certain
fentiment de vénération qui ›
J2 LE MERCURE
nous les fait prefque envifager ,
comme des gens formez d'un meilleur
limon que nous , & d'une efpéce
fupérieure à la nôtre ; mais
une vétille de Grammaire , ou autre
minutie pareille vient - elle à les
divifer ? on voit ces Génies fublimes
baiffer tout d'un coup ; ces Hommes
fi grands , fi refpectables femblent
rapétiffer : L'aigreur & la colere
les ramène aux puérilitez
de l'enfance ; & de l'admiration
qu'on avoit pour leurs talents , on
paffe bientôt à la compaffion qu'on
ne peut s'empêcher d'avoir pour
leurs foibleffes.
Je ne fçais fi le Public a fur cela
autant d'indulgence pour eux , que
le prétend M l'Abbé de Pons , &
s'il eft bien vrai qu'il les ait difpenfé
de tous devoirs de bien-féance ,
les uns envers les autres ; mais je
doute qu'ils vouluffent fe prévaloir
d'une difpenfe qui leur eft acordée
à titre auffi injurieux , que
celle - ci . Car ce n'ett, dit -on , * qu'à
force d'excez qu'ils l'ont acquife , &
* Merc. Mars Pag. 9 .
fous
D'AVRIL.
13
fous nom de Peuple féroce & indif
ciplinable , qu'il faut abandonner
Par pitié à fa dure impoliteffe , à fa
greffiere rufticité. S'il en alloit ainfi,
un pareil Privilége ne leur feroit
gueres honorable . Ne feroit - ce
pas les mettre en quelque forte dans
la même Categorie que les Iroquois
, les Hurons & les autres
Barbares du Canada , dont on n'a
pû adoucir la férocité , & qu'on
à été contraint de laiffer dans la
poffeffion , où ils font de tout temps ,
de s'affommer & de fe manger les
uns les autres dans les guerres
qu'ils fe font Etrange Parallele
pour des gens qui font profeffion
de cultiver des Sciences qu'on a
toûjours regardées comme la fource
de l'Humanité & de la Politeffe
& auxquelles on a ſpécialement
par cette raison , donné le nom de
Lettres Humaines : Humaniores littera.
Que répondre à cela ? N'y auroit-
il point quelque biais , quelque
Duverture à laver d'un pareil re-
Avril 1717. B
14
LE
MERCURE
proche & les Sçavans & les Erudits
leurs Confreres , qui - qu'ils foient ;
car j'avoue ingenuement , que je
ne fuis pas encore bien au fait fur
le caractére diftinctif de ces derniers.
Nierons-nous que les uns &
les autres tombent effectivement
dans les excez qu'on leur reproche
?je voudrois bien qu'il me fût
permis de m'infcrire en faux fur
cela ; mais fi je le faifois , tous les
fiécles , depuis les plus reculez
jufques au nôtre , dépoferoient contre
moi , en dépofant contre eux ,
& j'ouvrirois à Mr l'Abbé de Pons
un beau champ pour la Replique .
Entreprendrai - je de les difculper
totalement à cet égard ? Ce feroit
me rendre coupable moi - même
fans les juftifier ,mais fi je ne puis
les excufer en tout , je puis du moins
améliorer leur caufe , & faire retomber
fur d'autres , une partie du
tort qu'on jette tout entier fur
eux .
Car on leur fait ,felon moi , une
double injuftice. Premierement ,
D'AVRIL.
15
en ce qu'on leur donne plus de tort
qu'ils n'en ont en effet . Secondement
, en ce qu'on les rend feuls
refponfables des excez qu'on leur
reproche , & dont il y en a qui font
peut -être plus coupables qu'eux.
C'eft dans ces deux confidérations
que je renferme cette efpéce d'Apologie
que je hazarde en leur
faveur , par raport à une licence
fur laquelle je ne les crois ni toutà-
fait excufables , ni aufli coupables
qu'on les fait.
>
5 .
Qu'ils ayent tort de faire entrer
de la paffion dans des
difputes
où la Raifon devroit
feule parler ; c'eft de quoi je ne
puis ni ne veux difconvenir ;
les bons mots , les traits piquants ,
les ironies cachées , les aplications
malignes , les reproches indirects
, & quelques fois formels ,
les apoftrophes
, les invectives ,
les injures , en un mot tout ce qui
fent la fatyre perfonnelle
, ne décide
rien pour le fonds des chofes
en matière de Doctrine . Je puis
Bij
16 LE MERCURE
,
:
être un ignorant & un mal-honnête
-Homme , & avoir raifon fur un fait
qui eft en queſtion . Mon Adverſaire
au contraire , peut fe tromper fur
ce même fait , & être d'ail
leurs plein d'érudition & de
vertu. Quand il s'agira de juger
de la probité de l'un ou de l'autre ,
l'examen des actions particuliéres
& la difcuffion des moeurs
pourra être de mife ; dans toute
autre matiére , elle eft abfolument
hors d'oeuvre De forte qu'il eft
vrai de dire , que fi , de tous les ouvrages
Polemiques , qui ne roulent
que fur des points de Doctrine
on retranchoit les Epifodes injurieux
, on n'en retrancheroit que
des inutilitez. Car j'apelle inutilitez
, tout ce qui ne va point au fait,
& qui n'intereffe en rien le fonds
de la difpute . Or je ne fçache rien
de plus indigne d'un Sçavant ,
ique de dire des chofes inutilles ,
par raport au fujet qu'il traite.
Et c'eft fur cela que j'ofe avancer,
que les reproches & les invectives
D'AVRIL. 17
font plus blamables encore à titre
d'inutilités dans un Sçavant, qu'elles
ne le font à titre de grotherté ; car
on peut être tres - Sçavant Homme
& être en même temps trés-groffier,
& tres-impoli , ces deux idées
n'ayant rien qui implique contradiction
; au lieu qu'un Sçavant dément
en quelque forte fon caractére,
& va directement contre l'efprit de
fa profeffion , en difant des chofes
inutiles , & qui ne font rien à ſon
fujer. Il s'enfuit de là , que mertant
même à parc ce qu'il y a de mefféance
entre honnêtes gens , à fe faire
des reproches injurieux , & de fuperchérie
à vouloir donner le change
; rien n'est d'ailleurs plus formellement
contraire au caractére ,
& à la profeffion de Sçavant , qued'ufer
de ce ftile.
Sur quoi donc prétens -je excufer,
au moins en partie , ceux qui en
ufent ? Premiérement fur ce que ça
été de tout temps le ftile des controverfes
entre les Sçavans . Je
m'attends bien qu'on va me répon
B iij
-18 LE + MERCURE
dre , que loin de les juftifier par ce
raifonnement , j'eſtablis au contraire
leur condamnation , & que de
dire, que ça été de tout temps le ftile
des Sçavans , c'eft prouver précifément
qu'ils ont û tort dans tous les
temps & dans tous les fiécles : mais
je fuplie le Lecteur de vouloir bien
fufpendre fon Jugement , & de fouffrir
que pour l'éclairciffement de ma
propofition , je diftingue unpeu les
temps par raport aux bien -féances.
La caufe que je traite eft commune
à tous les Sçavans en un point,
qui eft , que tous tant Anciens que
Modernes , ils fe font plus ou moins
émancipez dans leurs querelles ;
mais la faute n'eftpas égale dans tous;
& ce qui va paroître un paradoxe ,
c'eft qu'en même temps que je reconnois
que les Modernes font plus
moderez que ne l'ont été les Anciens,
je foutiens que les Anciens font encore
plus excufables que les Modernes
dans leurs excez , fi même
les premiers font juftement repréhenfibles;
& je crois être bien fon
農
D'AVRIL . 19
dé à en doûter : car voici à quoi je
reduis la justification des uns & des
autres.
Je dis donc en premier lieu , que
les Anciens qui ont ufé d'invectives ,
S & qui ont employé la Satyre dans
S leurs querelles dogmatiques , n'ont
rien fait en cela contre les régles
de la bien- féance entendues comme
elles le doivent eltre. Je dis en
fecond lieu , que les Modernes font
excufables d'avoir confervé quelque
teinture du ftile des Anciens
en ce genre , & qu'ils font même
louables d'en avoir adouci l'aigreur
autant qu'ils l'ont fait.
Pour déterminer reguliérement &
avec quelque forte de juftice , files
Anciens ont peché contre la bienféance
, en fe pouffant à toute outrance
les uns les autres dans leurs
querelles , il faut fçavoir, fi la bienféance
, telle qu'elle étoit établie
de leur temps , exigeoit d'eux plus
de modération qu'ils n'en ont gardé
, & leur interdifoit tout ce qui
seffentoit la paffion dans leurs dif
20 LE MERCURE
pures. Car fi nous voulons juger
les Anciens fur nos ufages & les ramener
à nos maniéres , il n'y a prefque
rien fur quoi nous ne puiffions les
condamner , comme il n'y a rien auffi
furquoi ils ne pûffent nous condamner
à leur tour. Il faut avoir ,
par raport à la différence des temps,
la même équité qu'on a par raport
à la difference des lieux : Chaque
temps a eu fes ufages , comme chaque
Païs a les fiens ; & nous ne fommes
pas plus en droit de condamner
les Anciens fur certains ufages
contraires aux nôtres , que nous le
fommes de condamner les maniéres
des Orientaux , parce qu'elles ne
font pas conformes à celles des Europeans.
Il s'agit donc de fçavoir,
non pas , fi les emportemens des Anciens
dans leurs querelles font contre
' es regles de la bien -féance de
no re fiècle , mais fielles font contre
les régles de la bien-feance receûë
& établie dans le leur : il s'agit
de déterminer, non pas, s'ils auroient
tort aujourd'hui , d'en ufer
D'AVRIL. 2-1
fur cela auffi librement qu'ils le
faifoient de leur tems , mais s'ils
avoient tort alors de le faire , &
je prétends qu'ils ne l'avoient pas.
Pourquoi ? parce qu'ils n'étoient pas
obligez d'avoir plus de retenue &
de modération dans leurs querelles,
que n'en faifoient paroître dans leurs
démêlés les plus grands Hommes de
leur temps , les plus fages , les plus
graves , & les plus diftinguez d'ailleurs
par leur Naiffance & leurs Dignitez
. Or , on a preuve en main que
de tres-grands Perfonnages , &de la
plus haute diftinction en toute maniére
, ont pouffé les chofes en ce
genre , dans des occafions tres éclatantes
, & devant des Affemblées
dignes de toutes fortes d'égards ,
plus loin que ne l'a jamais fait le
Sçavant le plus emporté , le plus fi
rieux , & le plus atrabilaire , contre
l'Antagoniſte le plus méprifable &
le plus vil .
En effet s'il y a jamais eu une
Compagnie refpectable & mêmeAugufte
, c'eſt ſans doute le Senat Romain
, fur tout , tel qu'il étoit fur
22 LE MERCURE
ils
les fins de la République , dans un
temps où il comptoit entre fes Mem
bres un Pompée , un Céfar, un Craffus
, un Caton , un Ciceron , un
Luculle , & tant d'autres grands Sujets
dont l'Hiftoire nous a fait l'éloge.
Cependant , de quel air ces
MESSIEURS fe traittoient
l'un l'autre dans leurs conteftations,
à la face même de ce Sénat fi Au.
gulte ? Je m'en raporte à la maniére
dont Ciceron perfonage Confulaire
& l'un des plus graves & des
plus fages Sénateurs de l'ancienne
Rome, traita autrefois en plein Sénat
le Confulaire Pifon , qui d'un
côté l'égaloit en dignité , & de l'autre
l'emportoit infiniment fur lui par
l'éclat de faNaiffance.Certainement
les termes qu'il employe dans cette
invective qui nous refte de fa façon
, ne font rien moins que mefurez
: il ne l'y apoftrophe jamais que
par les noms outrageants de Bête
féroce de Bête brute , d'Animal,
d'Hébêté, de Stupide, d' Afne, d'Exª
travagant , de Voleur , de Brigant,
D'AVRIL.
23
de Pendart , de Bourean , de Farie
, enfin de fale Bourbier & de
Charogne jettée à la Voirie. Cet
échantillon fuffit pour donner idée
du reste de la Piéce , dont il faudroit
tranfcrire la plus grande partie
, fi on vouloit en raporter tou
tes les injures ; auffi , ai-je été obii.
gé de fuprimer une partie même des
Apoftrophes , faute de les pouvoir
bien rendre en nôtre Langue , qui
n'est pas à beaucoup prés fi riche
en injures que la Latine , fur laquel
le la Grecque l'emporte encore
de beaucoup en ce genre.
Aurefte , fi je ne cite ici que l'invective
prononcée dans le Sénat con
tre Pifon , ce n'eft pas par difette
de pareils exemples tirés de Cicé
ron. Ceux qui conoiffent fes Ou.
vrages , fçavent que la feconde Phi
lippique , qu'on regarde comme un
Bellua pecudis , in Hoc animali ,Vecors
, tarditas ingenii . Afine , Amens ,
Qui latrones , qui prædones ? Furcifer ,
Carnifex , zuria , Cenum , ejecto Ca
davere.
24
LE MERCURE
chef-d'oeuvre d'éloquence , & qui
fut prononcée en plein Sénat en
face même du fameux Marc - Antoine
, actuellement Conful , eft ena
core tout autre chofe en fait d'ou.
trages fanglants , & que l'Orateur
s'ylivre fans nul ménagement à tout
ce que lui infpire fon indignation
& fa fureur.
Mais par ce qu'on pouroit s'ima.
giner que ces fortes d'excez étoient
rares , je renvoye fur cela le Lecteur
aux Lettres de Cicéron & en particulier
à celles qui font adreffées
à Atticus , dont Mt l'Abbé de Montgault
nous a donné une Traduc.
tion excellente , qui peut fervir de
Modele aux Traducteurs , comme
les éclairciffements qu'il y a joint
en peuvent fervir aux Commenta
teurs. Dans ces Lettres où Cicé.
ron rend compte à fon amy de ce
qui fe palloit à Rome , & en par
ticulier dans le Sénat , on verra les
Scénes que de graves Sénateurs y
donnoient quelques fois à la Com.
pagnie , en fe reprochant fort libre.
ment
›
D'AVRIL. 25
ment l'un à l'autre , leurs défauts
leurs foibleffes , leurs turpitudes ,
leur crapule & les débauches les
plus
plus infames. Qu'on life feulement
la ise Lettre du I Livre , où Cicéron
fait le détail d'une prife qu'il
avoit eû avec Clodius dans le Sénat
; & l'on fera convaincu , que
ces Héros de l'Ancienne Rome ,
& ces Maîtres de l'Univers ne fe
croyoient pas obligez entr'eux à de
grandes mefûres , ni par raport à
ceux qu'ils outrageoient , ni : , ni par raport
au Sénat à qui on faifoit effuyer
de pareilles Scenes
› &
On me dira que Cicéron avoit
tort de traiter fi indignement &
devant une fi Augufte Compagnie
Pifon
, Antoine Clodius
tout autre Sénateur ; qu'il oublioit
en ce point ce qu'il devoit à
leur Rang , ce qu'il devoit à la
Majefté du Sénat , & ce qu'il fe
devoit à lui - même . Tout cela eft
vray dans le fiftême de Politeffe
qui regne aujourd'hui ; mais la
queftion eft de fçavoir fi , dans ces
Avril 1717.
с
26 LE MERCURE
-
tems - là on étoit auffi fcrupuleux
fur l'article , qu'on l'eft à préfent ;
Or, c'est ce que je ne penfe pas ,
& voici furquoi je me fonde.
Cicéron étoit non feulement un
homme d'un très beau genie ,
& ce que nous apelons un trés bel
efprit ; mais il étoit encore Homme
de trés grand jugement , fage , entendu,
habile à prendre fes avantages
, & à ne point donner prife
fur lui . Rompu comme il l'étoit dans
les affaires , & inftruit,par une longue
expérience , de l'efprit & des
ufages du Senat , il devoit mieux
que perfonne , conoître les bienféances
de cette Compagnie ; & il
n'avoit garde dans une occafion où
il fe propofoit de rendre Pifon
odieux à cet illuftre Corps , d'employer
des termes & des outrages
dont il l'eût crû d'humeur à fe formalifer.
C'eft de quoy on ne poura
douter , fi l'on fait attention aux
ménagements & aux égards infinis
qu'il a dans fes difcours pour tous
ceux que leur probité , leur autorité,
D'AVRIL 27
leur mérite , leur crédit , ou leurs
fervices rendoient recommandables
aux yeux du Public . Dans l'affaire
de Murena , par exemple , où il
avoit Caton contre lui , il fe donne
bien de garde de le traitter comme
il auroit fait un Accufateur du commun
, & un Adverfaire moins acrédité
; mais par un des traits les plus
fins qu'il ait jamais mis en oeuvre,
il trouve moyen d'énerver l'autorité
de fon témoignage , en faisant
l'éloge de fa vertu : & cela d'une
maniere fi enjoüée , fi délicate ,
mais en même tems fi obligeante
& fi flareufe , que Caton lui-même,
loin de s'en offenfer , ne pût s'empêcher
de lui aplaudir . C'étoit Caton
qu'il refpectoit en cela , & non
pas le Tribunal devant lequel il parloit;
& il est conftant que quand il
s'abftenoit d'invectives dures & violentes
, c'étoit plus par ménagement
pour le particulier , que par
égard pour la bien - féance publique.
Que fi ce que je viens de dire
Cij
23 LE MERCURE
que
la-deffus , n'étoit admis que fur le
pied de conjecture , & qu'on fût
réfolu à ne point m'en tenir quitte ,
à moins d'une preuve plus précife
& plus pofitive : je renvoirois encore
une fois le Lecteur à la Lettre
j'aicitéeci - deffus, oùCiceronfait
mention de la prife qu'il eut avec
Clodius , & où il paroît fe fçavoir
fi bon gré de l'avantage fignalé
qu'il eut en cette occafion fur fon
Adverfaire qu'il atterra , dit - il ,
par fes réparties vives & piquantes,
& que les huées du Senat acheverent
de confondre , en lui fermant
la bouche . * Magnis clamoribas
afflictus conticuit , & concidit.
Voilà donc ce Senat fi grave & fi
augufte , qui aplaudit & frape des
mains en faveur d'un de fes Membres
, fur ce qu'il en outrage un autre
en fa préfence, & l'outrage de la
maniere la plus cruelle . Čar que
croit- on que renfermaffent ces reparties
ingénieufes , dont Ciceron
* Ep. ad Att . Lib. 1. Ep. 15.
D'AVRIL. 29
t
raporte avec tant de complaifance
quelques traits à fon ami Rien
moins que quelques petits reprothes
galants fur l'Inceite & fur les
défordres les plus abominables &
les plus affreux : Tout cela à la
verité en termes couverts , *mais
pourtant aflez intelligibles , pour
que le Senat pût y aplaudir avec
connoiffance de caufe.
Or , lupofons que ce qui s'eft
paflé autrefois dans le Sénat de
Rome entre Ciceron d'une part ,
& Pifon , Antoine , ou Clodius de
l'autre , fe paffe aujourd'huy dans
un de nos Parlements , entre deux
de fes Membres. Comment fe récrieroit-
on là deffus : & quelles fatisfactions
ne fe croiroit - on pas
en droit d'exiger pour la Majefté
de la Cour fi indignement violée ?
Le Parlement fe trouveroit en cela
bien plus lézé encore , que la perfonne-
même qui auroit éré outragée.
Il faut donc néceffairement
conclure , que les bien-féances ont
oir changé de ce qu'elles étoient
Cij
30. LE MERCURE
anciennement , & qu'on eſt aujour
d'huy tout autrement délicat fur
cet article , qu'on ne l'étoit autrefois.
C'eſt auffi ce qui me fait
paroître plus excufables les Heros
d'Homere dans les injures qu'ils
fe difent à tout propos , & qu'on
leur a tant reprochées. Car fi on
étoit encore figroffier fur ce Cha
pitre du , temps-même de Ciceron
c'eft-à-dire dans un fiécle très poli
d'ailleurs ; combien devoit - on l'être
davantage , tant de fiécles auparavant
, dans le temps d'Homere
c'est -à-dire dans le temps de la
naiffance de ces belles Lettres , qui
ont poli la Gree.
>
If eft vrai que les Efprits fe font
adoucis depuis , & que la colere ,
qu'on peut dire avoir été celle des
Paffions , qui s'eft le moins civilifée
chez les Anciens , a bien perdu de
fa premiere férocité dans la fuite
des temps. Que fi néanmoins , les
Sçavans en ont encore confervé
quelque teinture ; j'ofe dire que
le commerce qu'ils font oblige
D'AVRIL. 31
la
d'avoir avec les Anciens , & qu'ils
ne fçauroient acheter trop cher ,
les rend en quelque forte excufables
de ce côté - là. Il eft naturel de
prendre les manieres de ceux qu'on
fréquente ; on fe moule infenfiblement
fur eux , fans y prendre garde,
d peu prés comme on fe hale au
grand air , fans y faire réflexion ;
& plus on eitime les gens , plus on
s'étudie à les imiter , & à leur reffembler
jufques dans leurs défauts.
Ciceron eft fans difficulté., pour
folidité & la délicateffe des penfées,
pour la fécondité & la richeffe des
expreffions , le premier des Auteurs
Latins ; c'est celui de tous
qu'on lit le plus , & qu'on doit le
plus lire ; & c'est, pour ainfi dire ,
le premier lait qu'ayent fucé les
Sçavans dans leur jeuneffe. On
tâche de prendre fon ftile , & d'en
approcher le plus prés qu'on peut ;
on s'y exerce , & on y apporte toure
fon application ; rien n'eft plus
loüiable en effet , car le ftile de
Ciceron eft à mon gré le plus parfait
Cij
32 LE MERCURE
à
qu'il y ait , & le plus propre
former , non feulement pour bien
écrire en Latin,mais même pour bien
écrire en François , par la netteté
l'ordre , l'arrangement , & la liaifon
naturelle qu'il donne aux penſées.
Que s'il arrive aprés cela , qu'il
s'éléve quelque conteftation entre
les Doctes , & qu'on entre en difpute
, Sçavant contre Sçavant ,
comme Romains contre . Romains :
De qui empruntera-t-on plûtôt des
armes , foit pour attaquer , foir pour
fe défendre , que de Ciceron , le
modéle & le grand Maître en l'un
& l'autre genre On le confulte
donc , on le fuit on l'imite ,
on prend fon ton & fes expreffions ;
& comme les reproches , les outrages,
& les injures entrent pour quelque
chofe dans le fiftéme de fon
Eloquence , on fe laiffe aller fans
peine à les mettre en oeuvre ,
fur
la foi d'un tel garant : on fe raflure
fur fes fcrupules , & à l'exemple
de ce jeune débauché de Terence,
qui s'autorifoit au crime- par un
Tableau licentieux de Jupiter , on
›
D'AVRIL. 33
s'autorife aux invectives par l'exemple
de Ciceron , & on fe dit
à foi- même pour s'enhardir : Quoi ,
je ferois plus délicat & plus fcrupuleux
en matiére de bien -féance ,
que ne l'a été ce grand Homme. Il
a traité de ftupide , de bête brute ,
d'infenfé , & de pis encore , un
perfonnage Confulaire ; & je ferai
difficulté de traiter de vifionnaire &
d'extravagant , un Ecrivain qui a
l'audace de me contredire : * Ego
homuncio hoc non facerem ! Dieu
fçait après cela , comme onfe donne
carriere ! Les premiers qui ont fait
la planche , fe font autorifés de
Ciceron, & des autres Anciens dans
leurs excez ; ceux qui ont fuivi ,
ont eû de plus pour eux , l'exemple
de ces premiers Imitateurs ; ainfi
de fiècle en fiécle , & de Sçavans
en Sçavans, cet uſage s'eft perpétué,
& malgré les égards , & les ménagements
de politeffe que le temps &
le commerce civil ont introduit
dans les moeurs , & par lesquels
la bien-féance s'eft épurée chez
* Ter.Eunuch. A & , III Scen. 4°
34 LE MERCURE
les gens ignares , & non lettrez;
les Sçavans fe font prefque toûjours
maintenus , à quelques façons &
à quelques termes prés , dans l'ancienne
liberté d'attaquer & de fe
défendre à toute outrance. C'est
ce qu'il eft aifé de remarquer ,
furtout dans ceux qui ont écrit en
Latin , car je ne difconviens pas
qu'il n'y ait eu du déchet de ce côté
- là , & dans ceux qui ont écrit
en François , Langue plus modefte
plus retenue , où les termes injurieux
font plus rares , & forment
beaucoup plus mal , que dans la
Langue Latine .
Je fens fort bien ce que l'on peut
m'objecter là-deffus , & l'on ne
manquera pas de dire , qu'il eft
étrange que des perfonnes à qui
l'étude , la lecture & les belles
Lettres devroient avoir infpiré cette
humanité & cetre douceur qui leur
eft propre , & qu'on prétend-même
qui eft née dans leur fein , fe trouvent
pourtant moins fociables ,
moins traitables , d'un commerce
D'AVRIL.
35
les
plus épineux , d'un humeur plus
difficile , plus farouche , & fi je
l'ofe dire , plus hargneufe que le
commun des hommes , & que
ignorants-mêmes. Mais peut-être ,
en fera-t-on moins furpris , fi l'on
fait attention au caractére d'indé
pendance attaché à la profeffion
de Sçavant , & fur lequel je fonde
en leur faveur un fecond moyen de
défence & d'Apologie ; voici comment.
Qu'est- ce qui a policé les Hommes
dans les premiers temps , &
qui,du fonds des bois où ils vivoient
difperfez,comme des bêtes féroces ,
les a raprochés les uns des autres,
les a engagés à fe réunir , à vivre
enfemble , & à convenir entr'eux de
certaines loix ? Ce n'a été, ni l'Eloquence
, ni la Poëfie , ni la Mufique,
à qui les Orateurs , les Poëtes , les
Muficiens , chacun pour l'interêt &
la gloire de fon art , fans autre fondement
, ont bien voulu en faire
honneur ; ç'a été uniquement le befoin
reciproque qu'ils ont eu les uns
39
LE
MERCURE
des autres. C'est ce qui a formé les
Villes dans les premiers temps , &
e'eft encore ce qui les maintient . Si
les Hommes ont des ménagements
& des égards entr'eux , c'eſt parce
qu'ils ont actuellement , ou qu'ils
prévoyent qu'ils auront dans la fuite
befoin les uns des autres. Ainfi leur
politeffe n'eft fondée que fur ces
fecours reciproques qu'ils attendent
les uns des autres >
& qui font
que les plus Grands mêmes dépendent
des plus petits : Suprimez ces
befoins , vous ôtez la dépendance ,
& vous rompez par là toute liaiſon
d'interêt , toute focieté , tout commerce
, & par conféquent tous
égards , toute politeffe , & toute
bien-féance .
Or voilà la fituation où fe trouvent
les Sçavants , & ce qui fait en
même tems la Nobleffe de leur profeffion
. Ils n'ont befoin de perfonne ,
ils ne relévént que de leur génie , &
par là font indépendants. Un Marchand
a befoin d'un autre Marchand
pour faire aller fon commerce , &
il
D'AVRIL. 37
il ne s'en cache pas : Un Sçavant
ne veut rien devoir à un autre Sçavant,
il fçait fe paffer de fon fecours ,
pourquoy le ménageroit - il ? Un
Roy eft obligé d'avoir des égards
pour fes voifins , dont il peut craindre
les forces , il faut même qu'il
ait des attentions pour fes fujets ,
dont il fçait que les fecours lui font
neceffaires & en paix & en guerre.
Un Sçavant ne craint perfonne , &
la plume à la main , du fonds de fon
cabinet , il fait la guerre à toute la
Terre,toujours également prêt pour
l'offenfive ou la défenfive . Sans
dépendre en rien de qui ce foit , il
trouve dans lui - même , dans la force
de fon efprit , dans la richelle
de fes connoiffances , dans l'étenduë
de fes lumieres , & dans les
Livres de fa Bibliotheque qu'il regarde
comme fes Troupes Auxiliaires
, tout ce qu'il lui faut pour attaquer
ou pour fe défendre : & c'eſt
ce qui le difpenfe de tous ces égards .
& ces ménagements , auxquels on
a donné le nom de politeffe , pour
Avril 1717. Ꭰ
38 LE
MERCURE
relever la baffeffe de leur principe,
& colorer la honte de leur origine ,
qui eft le befoin & la dépendance.
Je ne veux pas dire pour cela,
que les Sçavans foient difpenfés
de toute politeffe les uns envers
les autres , ni même qu'il foit vrai
qu'ils n'en ayent jamais ; ce que je
prétends , c'est qu'ils font plus excufables
que le refte des Hommes ,
quand ils en manquent ; & que
quand ils veulent bien faire tant
que d'en avoir ; on doit leur en tenir
plus de compte qu'à d'autres ; &
parce que leur indépendance rend
leur politeffe bien plus défintereffée
, & parce qu'il leur en coute
plus , par raport à leur fenfibilité
qui me fournit encore un nouveau
moyen de défenfe en leur faveur .
Il eftfûr qu'il n'y a point de fenfibilité
, qui égale celle d'un Sçavant
qu'on attaque fur les ouvrages &
fur fes fentimens . C'est de quoi je
pourois aporter des preuves très
amples & très décifives , fi cela
étoit néceflaire : mais j'en fais grace
D'AVRIL.
39
au Lecteur , & à tous ayans caufe ;
&je fuis perfuadé qu'il y a bien des
gens difpofés à m'en tenir quitte.
Senfibilité au refte , d'autant plus
pardonable , quelque vive qu'elle
foit que véritablement elle eſt
fondée fur le point d'honneur le
plus délicat , qui eft la gloire de
' Elprit. On n'a point honte
d'être moins riche , ou dans un
rang moins élevé qu'un autre , d'être
moins bien partagé des autres avantages
de la Nature , ou de la Fortunes
on céde furtout cela fans répugnance
, mais en fait d'efprit , on
ne veut céder à perfonne.
*
Quivelit ingeniocedere rarus erit.
On paffe même affés librement à
quelques-uns la fupériorité du côté
de la Science , & de l'Erudition ; on
avoüera fans peine, qu'ils ont plus lû,
plus apris , & plus retenû que nous ;
mais qu'ils ayent plus d'efprit , c'eft
un aveu que même, avec beaucoup
* Martialis. Liv. VIII. Ep. 18
al Cirinum.
Dij
40
LE MERCURE
d'humilité , on ne fait pas volontiers.
Auffi, eft- il rare qu'on fe faſſe juſtice
là-deffus. Chacun croit avoir pour
le moins autant d'efprit que fon
voifin , & comme l'a dit fort fpirituellement
Madame Deshoulieres.
Nul n'eft content de fafortune ,
Ni mécontent de fon efprit.
Or , s'il y a gens au monde qui
doivent être contens du leur , c'eſt
fans contredit , les Sçavans. Comment
donc pouroient- ils n'être pas
fenfibles , quand on les attaque
de ce côté-là ? C'eft ce qui fait leur
gloire ; on veut le leur difputer ,
le leur arracher , c'est-à- dire , les
deshonorer , & ils le fouffriront
tranquillement ? Il faudroit pour
cela qu'ils euffent une vertu bien
héroïque , qu'on n'est pas en droit
d'éxiger d'eux. J'admire , pour moi,
l'injuftice du monde en ceci. .On
n'eft point étonné de voir deux
Parties acharnées l'une contre
l'autre , fe plaider à toute outranD'AVRIL.
4R
ce dans le Bareau , & méler-la fatire
perfonnelle dans leurs Factums,
fouvent pour un interêt très médiocre
; & l'on veut que des Sçavans
apointés à faits contraires ,
& qui travaillent , chacun de leur
côté, à ruiner de fond en comble
le fiftême de fon adverfe Partie ,
c'est -à-dire à aneantir tout le fruit.
de fes lectures , de fes études , &
de fes réflexions , combattent froidement
& poliment l'un contre l'autre
qu'ils fe difent tour à tour
avec douceur , avec honêteté ,
avec politeffe : qu'ils ont tort , qu'ils
font dans l'illufion , qu'ils y ont été
toute leur vie , qu'au lieu de s'inftruire
, ils n'ont fait que s'égarer ,
& qu'après avoir bien lû , bien médité,
bien écrit , leurs productions
vont directement contre le fens
commun. En verité dela n'eft pas.
poffible , auffi cela n'arrive -t - il guéres.
J'ai même remarqué que des
perfonnes fort moderées d'ailleurs ,
& qui avoient dans le commerce.
ordinaire ,non feulement de l'huma,
D iij
42 LE MERCURE
nité & de la politeffe , mais même
la douceur & la fimplicité d'un enfaut
, devenoient tout autres,quand
il s'agiffoit de défendre leurs fentiments
; &tel, qu'à l'entendre parler
, on ne croiroit pas qui fçût remuer
l'eau , n'a pas plûtôt la plume
à la main , qu'il paroît unferragus
& un pourfendeur de Géants.
;
On accufe affés communément
les Poëtes d'être plus fenfibles fur
leur réputation , & de prendre feu
plus aifément que les autres Sçavants.
* Genus irritabile vatum . Je
ne fçais pas bien fur quoi on fonde
ce préjugé car je ne vois pas que
les autres foient moins délicats &
moins vifs fur le chapitre de leurs
productions. Peut-être que comme
les Poëtes fe vengent d'ordinaire
avec plus de vivacité & plus de fel,
& que fouvent un vers leur fait
raifon d'un volume entier décoché
contre eux on a eu plus d'égard
à l'éclat de la vengeance qu'à la
Horat. Lib. II. Ep. 24
D'AVRIL. 43
force du reffentiment , & à l'effet
prompt & éclatant , que produifoit
dans eux la fenfibilité , qu'à la fenfibilité
même . Il me femble qu'elle
eſt à peu près égale dans tous les
Auteurs de quelque efpéce qu'ils
foient & dans quelques fiécles qu ils
fe foient rencontrez ; & fi elle s'eft
moins émancipée dans le nôtre
comme je le ferai voir dans la fuite,
il ne faut pas croire pour cela qu'elle
foit diminuée. Je la crois au contraire
plus vive qu'elle n'a jamais
été , & dans les régles elle le doit
être , puifqu'elle n'a peut - être jamais
été mife à de plus fréquentes
& de plus cruelles épreuves que
depuis cinquante ou foixante ans.
En quoi cela ? en ce qu'on n'a peutêtre
jamais plus écrit que depuis ce
temps-là , & que dans la démangeaifon
naturelle qu'ont les Sçavants
, de fe contredire les uns les
il autres on peut dire qu'où 2
plus de Sçavants , il y a auffi plus
de conteftations & de difputes.
A ce principe general qui de luiy
44
LE MERCURE
pre
*
même ne détermine pas plus ur
frécle que l'autre , & qui eft égal &
uniforme pour tous les temps , j'en
ajoûterai un particulier , qui est prode
nôtre fiécle. C'eſt cet efprit
de jufteffe , d'ordre & de préciſion
qui s'y eft introduit , & dont nous
avons obligation à la Philofophie
moderne , comme l'a fort bien remarqué
Mr P'Abbé Terraffon . Je
ne prétends point pour cela faire
ici l'éloge de tout ce qui entre dans
cette Philofophie , ni en aprouver
toutes les opinions . Qu'elle aittort
ou raiſon,en tout ou en partie , il eſt
toujours conftant qu'elle nous a rendu
un fervice inestimable, &dont l'utilité
fe fera toujours fentir de plus en
plus, en nousmettant en garde contre
les préjugez , & en nous accoûtumant
à examiner tout fur des régles fixes
& fûres , à déveloper nos idées , à
raporter toutes chofes à leurs principes
, & à ne nous rendre qu'à ce qui
* Differt. Crit.fur l'Iliade d'Hom..
Préface.
D'AVRIL.
45
nous eft fi clairement & fi fenfiblement
démontré, que laraifon forcée
lévidence , & fubjuguée, pour
ainfi dire par la verité , ne puiffe
fe défendre de ceder.
par
Qu'est-il arrivé de là ? c'est que
la Critique mieux inftruite & plus
éclairée , eft auffi devenue plus rigoureufe
& plus fevere. Autrefois
on fe contentoit à peu de frais.
Qu'on remonte cent ans , & moins
même , audeffus de nous , on reconnoîtra
que le gros des Ecrivains
donnoit fes premiers foins au brillant
de l'expreffion , & qu'il en faifoit
fon capital ; que c'étoit être
éloquent , que de dire beaucoup de
chofes,quelque inutiles qu'elles fi f
fent au fujet ; que c'étoit être Sçavant
, que d'entaffer citations fur
citations , fans nul befoin , & par
pure parade de Doctrine. Cela s'apeloit
Erudition , on couroit aprés ,
& l'on jugeoit de la profondeur
& de l'étendue de la fçience d'un
Ecrivain au prorata du Latin & du
Grec , dont il bigaroit fes Ecrits.
46 LE MERCURE
Mais depuis que l'Esprit de Géométrie
nous a rapelé au vrai , les
chofes ont bien changé de face . On
a exigé qu'en écrivant , la principale
attention fût pour les chofes , fans
préjudice néanmoins de la clarté
& de la régularité de l'élocution
qui a auffi fes droits , mais qui ne
doit être confiderée qu'en fecond ;
les mots étans faits pour exprimer
les penfées , & non les penfées ,
pour donner de l'emploi aux mots.
Ainfi , quand il s'eft trouvé des
Ouvrages , qui péchoient par un
de ces deux endroits , on a
plus d'indulgence pour des irrégularités
d'expreffions qui pouvoient
fe réparer , & qui n'alteroient en
rien le fond des chofes , que pour
un manque de juftelle & de folidité
dans le raifonnement
·
on a eu
qu'on n'a
point pardonné , parce qu'il étoit.
fans remede. C'eft ce qui à confervé
ou remis en honneur des Livres ,
quoique d'ailleurs d'un langage furanné
, quand le fonds s'en eft trouvé
bon , & c'est ce qui en a fait tomber
D'AVRIL.. 47
En tout genre , une infinité d'autres
qui faifoient l'admiration du Public ,
il y a foixante ans ; & qu'on ne lit
plus aujourd'huy , parce qu'on n'y
trouve riendefolide , & qu on n'eſt
plus d'humeur à fe payer de l'harmonie
vaine d'une Période , qui
n'apprend rien. C'est pour cela
encore , que les Ouvrages des Anciens
qui ont écrit fenfément , n'ont
rien perdu de leur prix dans les plas
vieilles Traductions
; tandis que
les plus brillantes, avec le langage
le plus noble & le plus fleuri , n'ont
pû nous féduire , en faveur de ceux
qui nous ont parû pécher dans
l'ellentiel .
On s'eft donc mis à examiner les
chofes de plus près , & fi quelqu'un
s'eit échapé à avancer des opinions
fauffes , ou mal prouvées , il ne l'a
plus fait impunément . Les Sçavans
ne s'attaquoient gueres autrefois
que par jaloufie de mêtier ,
ou par des raifons d'interêt de Parti .
Je ne difconviens pas que quelquefois
il n'en arrive encore de même ,
48 LE MERCURE
mais cela eft borné à certaines ma
tieres Hors de là on n'attaque
un Auteur , que parce qu'on croit
que fes Principes font faux , Ou
qu'il les étend à des conféquences
qui n'en fuivent pas . Le goût que
La Philofophie nous a donné pour
le vrai , fuffit dans ces rencontres
pour animer nôtre zele. On ne
veut point que le Public refte dans
l'erreur , & l'on n'épargne rien
pour le détromper. De là , quelle
foule de Contradicteurs ! Quelle
févérité de critique ! & conféquemment
, quelles épreuves pour la
fenfibilité naturelle ! Mais fi elle
eft plus fouvent & plus vivement
attaquée , elle l'eft aufli avec plus
de ménagement & de modération ;
puifqu'en même temps que l'efprit
de Philofophie a rendu la critique
plus fréquente & plus févére , il
l'a rendue auffi plus fage & plus
moderée ; & quoiqu'il foit vrai de
dire que l'efprit de Politeffe qui
fe perfectionne , & s'épure tous les
jours dans une Nation d'un caractére
naturellement
D'AVRIL. 49
y
naturellement doux & humain , a
beaucoup contribué à infpirer de
la retenue & de la moderation
aux Sçavants mêmes , j'ofe dire que
l'efprit de Philofophie y a eu encore
plus de part . Car cet efprit nous
accoûtumant à chercher le vray , a
tendre directement , & à regarder
, comme des inutilitez , tout ce
qui ne nous y méne pas , il écarte
comme étranger , tout ce qui n'eſt
pas raiſon & • par conféquent
toute fatyre perfonnelle . Il nous
fait entrevoir dans toute invective,
un aveu fecret d'impuiffance de la
part de celui qui s'en fert , & qui eft
cenfé ne les employer que pour
fupléér
au défaut des raifons qui lui
manquent . Il ne va point rechercher,
fi les preuves qu'allégue un
Adverfaire , viennent de fon fonds
ou d'emprunt , mais il examine uniquement
,fi elles font concluantes de
quelque part qu'elles viennent. Il ne
s'attache point à refuter pour chagriner
, mais pour inftruire en réfutant.
Lorfqu'il arrive à un Auteur
Avril 1717. E
50 LE MERCURE
d'avancer des extravagances & des
vifions ; ce n'eft point en le traitant
de vifionnaire & d'extravagant ,
qu'on montre qu'il a tort. L'affaire
de celui qui réfute , eft de mettre
le Public au fait le Public inftruit,
fçaura de lui - même donner aux
opinions bien refutées , les qualifications
qui leur conviennent.
Ce font là les principes que donne
en cette matiere la veritable Philofophie.
Auffi eft -il vrai de dire ,
que depuis qu'elle s'eft accréditée
parmi nous , les Sçavants ont apporté
dans leurs querelles plus de
moderation qu'ils ne faifoient autrefois
je ne doute pas qu'à mefure
, que cet efprit prévaudra , la
moderation n'aille toujours en augmentant.
Mais fi malgré tout ce que
j'ai dit pour excufer les Sçavants
au moins en partie , on refuſoit encore
de leur faire aucune grace , je
ferois du moins en droit d'éxiger
qu'on ne les accablât pas de tout le
blâme. Quelque coupables qu'on les
juge j'ole dire que ce ne font pas
D'AVRIL. SL
eux qui ont le plus de tort en tout
ceci , comme j'efpere le prouver
bien- tôt dans la feconde partie de
leur Apologie-
DU Z RUDY op ( b) ( 2) NUNU «
les
AYant reconnu que l'ordre que
je me fuis preferit dans le Mercure
de Mars , n'a point été improuvé ;
je continuerai volontiers à m'y conformer
dans celui -ci. C'est ce qui
m'engage à faire fucceder à l'Apologie
que l'on vient de lire
trois Piéces de Vers fuivantes . La
premiere qui eft de Mr Arouet, a été
écrite de Sully , où il avoit été relegué
par ordre de Mgr le Duc Régent
. On ne s'apperçoit point du
rout que la Mufe fleurie de ce jeune
Poëte , ait perdu dans la folitude
aucune des graces légères , qui le
mettent à côté de Mrs de la Chapelle
& de Bachaumont.
EPITRE DE M AROUET
A M ***
O
Vous l'Anacreon du Temple!
O vous le fage fi vanté !
Qui nous préchez la volupté
E ij
521 LE MERCURE
Par vos Vers, & par vôtre exenple
:
Vous , dont leLuth délicieux ,
Quand la goute au lit vous
condamne ,
Rend des fons auffi gratieux ,
Que quand vous chantés la To-
CANE ,
Affis à la Table des Dieux.
Je vous écris , Monfieur , du féjour
du monde le plus aimable , fi
je n'y étois point éxilé , & dans lequel
il ne me manque , pour être
hûreux , que d'en pouvoir fortir
c'est ici que CHAPELLE a demeuré
deux ans de fuite : Mais
il n'y étoit point par ordre du Roy ;
je voudrois bien qu'il eut laiffé
dans ce Château , un peu de fon
génie ; cela accommoderoit fort
un homme qui veut vous écrire ;
mais comme on affûre qu'il vous
l'a légué tout entier , j'ay été obligé
de recourir à lui -même.
Et dans une Tour affez fombre
D'AVRIL. 53
Du Château qu'habita jadis
Le plus badin des beaux Efprits ,
Uubeaufoir j'évoquai fon ombre .
Aux Déitez des fombres lieux
Je ne fis point de facrifice ,
Comme ût fait un Prêtre des
Dieux ,
Ou quelque vieille PITONISSE.
Il n'y faut pas tant de façon
Pour uneOmbre aimable &légere,
C'est bien affez d'une Chanfon ;
Et c'est tout ce que je puis faire.
En impromptu je lui dis donc ,
Eh ! de grace , Monfieur Chapelle
,
Quittez le Manoir de Pluton ,
Pour un Rimeur qui vous apelle.
Mais non fur la Voute éternelle
Les Dieux vous ont reçûs , dit-on ,
Et vous ont mis entre Apollon ,
Et le fils jouflu de SEMELLE.
Du haut de ce divin Canton
Defcendez donc Monfieur Chapelle.
Cette familiere oraiſon
Dans la demeure fortunée
Reçûr quelque approbation ,
E iij
54 LE MERCURE
•
.
Car enfin , quoique mal tournée ,
Elle fut faite en vôtre nom.
Chapelle en ce moment- là donc ,
M'aparut par la cheminée ,
Je fus bien-tôt , à fon aproche,
Saifi d'un mouvement divin ,
Car il avoit fa Lire en main ,
Et fon Gaffendi dans fa poche.
Il s'apuyoit fur BACHAUMONT ,
Dont il fe fervit pour fecond
Dans le recit de ce voyage ,
Qui du plus charmant badinage
Eft la plus charmante Leçon.
Je vous diray pourtant en confidence
, & fi la poſte ne me preffoit
pas , je vous le rimerois ; CE
BACHAUMONT , n'eft pas trop
content de CHAPELLE , il fe
plaint qu'aprés avoir travaillé tout
deux au même ouvrage ; Chapelle
lui a volé la moitié de la réputation
qui lui en revenoit & prétend
que c'est à tort , que le nom de fon
Compagnon a étouffé le fien ; car
c'eft moy, me dit - il tout bas, qui
ai fait les plus jolies choſes du Voyage
témoins ces Vers.
D'AVRIL .
SS
» Sous ce Berceau qu'Amour ex-
">
"
""
"9
"
"
"
prés
Fit pour toucher quelque Inhumaine
,
L'un de nous deux un jour au
frais ,
Affis prés de cette Fontaine ,
Le coeur percé de mille traits ,
D'une main qu'il portoit à peine
Grava ces Vers fur un Ciprés.
Hélas que l'on feroit heureux
Dans ce beau Lieu digne d'envie,
Si toûjours aimé de Silvie ,
L'on pouvoit toûjours amoureux
Avec Elle paffer la vie!
Mais il ne s'agit pas ici de rendre
juftice à ces deux Meffieurs :
Il fuffit de vous dire que je m'adreffay
à Chapelle , pour lui demander
comme s'y prenoit dans
le monde autrefois.
.
Pour chantertoujours fur la Lire
Ces Vers ailés , ces Vers coulans ,
De la Nature heureux Enfans ,
Où l'art ne trouva rien à dirė .
56
LE
MERCURE
L'Amour , me dit - il , & le vin
Autrefois me firent connoître
Les graces de cet Art divin ;
Puis à * * * l'Epicurien
Je fervis quelque tems de Maître ,
Il faut que CHAULIEU foit le tien.
Vous voilà donc engagé , Monfieur
, à avoir de la bonté pour moi,
en faveur d'une Ombre dont la
Recommandation doit être excellente
auprés de vous.
CONTE
PAR M. DE S. A.
E Dieu de l'Interêt , & le Dieu .
L de l'Amour ,
Chez un gros Partiſan ſe trouverent
un jour :
L'avanture étoit rare , un même
Domicile
par eux n'étoit guere habité.
Chacun alloit de fon côté ,
L'un auplaifir , l'autre à l'utile :
D'AVRIL . 57
Voici , dit l'Interêt , un Enfant bien
nipé ,
Traits dorés , bon Carquois d'Ebéne
;
La dupe paroît bonne , & je fuis.
bien trompé ,
fi je n'en tire quelque aubene .
Veux-tu jouer , fils de Cypris ,
J'ai des bijoux à ton ufage ,
Qui pour argent prété , me furent
mis en gage ;
Bracelets de cheveux , où tiennent
des Rubis ,
Bagues de fentimens qui couvrent
un mystére :
C'eſt autant de Threfors ; à qui le
dites- vous ?
Je connois , dit l'Amour , le prix
de ces bijoux ,
Le Tarif en eft à Cythere :
Cà ,joüons , Maffe , un Trait , Paroli
, Maffe trois ;
>
Va le reite de mon Carquois.
Facillement Amour fe pique :
Son Joueur , habile Narquois
a bien-tôt raflé la boutique ;
L'enfant dévalifé s'enfuit au fond
des bois ,
58 LE MERCURE
Cacher la défaite , & fes larmes .
L'Interêt difpofe des armes ,
Dont l'Amour ufoit autrefois .
LES QUATRE ÂGES
DE LA FILLE ,
ου
LE BON AGE
D'UNE FILLE
POUR BIEN CHOISIR UN EPOUX .
Par M. D. F.
Aquel
âge une fille fage
doit-elle choisir un Epoux ?
Vers les quinze ans , on n'eft pas
allés fage ,
Pour choisir le meilleur de tous.
A vingt-cinq ans , on peut être affés
fage ,
Pour craindre le meilleur de tous.
A quarante ans , on doit être affés
fage ,
Pour les conoître & les méprifer
tous.
D'AVRIL. 59
Qu'à foixante & dix ans , la fille
mûre & fage ,
Choififfe un Epoux de fon âge ,
Qui pourra n'être alors ,Tni raitre ,
ni jaloux ;
Pourvû qu'elle ne ſoit , ni prude ,
ni volage ,
Ils pouront faire bon ménage .
Si ce n'eft pas un hûreux Mariage ,
Du moins c'est le plus fage ,
Et le mieux afforti de tous.
J'ai obligation à Mr Deliſle fameux
Géographe , de la Relation
fuivante : elle contient des faits fi
finguliers , & fi fort éloignés de nos
moeurs & de nos ufages , que ce
feroit priver les Amateurs de Voyages
, d'une Piéce des plus curieufes
de ce Receuil , fi je lui en fubitituois
quelqu'autre.
1
Il feroit à fouhaiter , que les perfonnes
qui poffèdent des Relations
fidelles des Païs étrangers , vouluffent
bien les communiquer à l'Auteur
du Mercure : en les mettant au
50 LE MERCURE
jour , il fauveroit par là quantité de
morceaux utiles , qui s'anéantiſſent
fouvent par une infinité d'inconvéniens
, & qui pouroient cependant
devenir auffi neceffaires , que curieux
par la fuite.
RELATION.
De Banda , le 9. Octobre 1716.
'' Ai commandé pendant deux ans
le Navire SCHAAP , pour aller
faire des découvertes du côté de
la Nouvelle Guinée ; mais je ne
m'en fuis pas bien trouvé. J'û d'abord
le malheur d'y perdre mon
fecond Pilote , nommé PIETERJANSSEN,
un Caporal, neufou dix
Soldats , & quatre Matelots que
j'avois détachés dans une Chaloupe ,
pour reconnoître la Côte & faire
de l'eau leur imprudence leur coûta
la vie car s'étant un peu trop
engagés dans les Terres contre mes
ordres , ils furent furpris par les Sauvages
, & accablés par leur grand
nombre
D'AVRIL. 61
nombre,il ne s'en fauva qu'un Matelot
& un Soldat , encore étoient- ils
bleffés mortellement , ayant chacun
le corps iffé de fléches , dont ils
moururent peu de tems aprés . Nôtre
Vaiffeau étant abordé dans le moment,
nous retirames ces deux Malheureux
de l'eau où ils s'étoient jettés,
pour regagner la Chaloupe.Nous
ne pûmes cependant arriver affés
à tems , pour empêcher que les Habitans
du Païs , vrais ANTROPOPHA
GES , ne coupaffent les têtes de ceux
de mes gens , qui étoient étendus
fur le fable , & ne les emportaffent
dans les bois avec les Corps entiers
du Caporal & de quelques Soldats.
Epouvanté d'un fpectacle fi affreux ,
je ne penfai qu'à faire enlever le ref
te des Cadavres que jefis jetter dans
la Mer à deux lieues au large , avec
des poids attachés aux jambes ; afin
que les flots ne les raportaffent point
fur le rivage. Lorsque cet accident
arriva , nous moüillions à côté de
la Riviere des ASSASINS , à une
Ile nommée NAMETOTTA . Cette
Avril 1717. F
62 LE MERCURE
Ifle eft habitée par des Peuples de
Taille Gigantefque : ils ont trois
bâtons qui leurs traverfent le nez
en croix , & qui viennent aboutir à
la bouche. Chaque bâton eft comme
une petite broche , où l'on enfile
les Harancs ; les Hommes &
les Femmes vont nuds comme la
main : & comme ils ne connoiſſent
point du tout l'ufage du feu ; ils fe
nouriffent de viandes cruës , vivants
ordinairement de Serpens , de
Crapauds & de Limaçons de Mer :
mais ce qu'il y a de plus dénaturé,
c'eft qu'ils ont la barbare coûrume
de fe repaître de chair humaine
; & femblables à des Tigres ,
ils déchirent entre leurs dents ,
des enfans encore tout fumans
les arrachans fouvent du fein des
femmes de leurs ennemis , parce
qu'ils trouvent plus de ragoût dans
cette chair tendre & nouvelle ,
que dans celle des perfonnes plus
âgées. Il eft ordinaire de voir le
fils ronger avidement le cadavre
de fon pere ou de fa mere , & tirer
D'AVRI L.
63
gloire d'avoir , dévoré un plus grand
nombre d'hommes. Comme nos
vivres étoient prefque confommez
ou gâtez , & que nous étions
à la veille de perir de faim ; Réduits
à cette dure extrémité , nous
primes le party d'avancer dans
l'interieur du Païs pour giboyer
quelque danger qu'il y eur à l'entreprendre
à peine étions -nous en
marche , que nous fumes affaillis
par ces GOLIATS ; nous fîmes
feu fur eux , & en ayant tué &
bleffé quelques-uns , entre autres
deux ou trois femmes , ils en fûrent
fi effrayez , qu'ils prirent la
fuite , & abandonnerent leurs gens.
Nous enlevâmes à nôtre tour leurs
bleffez , & les ayant conduits dans
nôtre Vaiffeau , nous les fîmes bien
foigner & panfer ; Aprés un auffi
doux traitement , nous renvoyâmes
une de ces femmes , deux jours
aprés Elle revint le lendemain ,
accompagnée de plufieures autres ,
les hommes les fuivans de loin ,
elles vinrent à nous avec confiance ,
:
Fij
64
LE MERCURE
portant chacune derrier fon dos
des animaux de differentes
efpéces
, que leurs Maris avoient tué :
On leur fit boire quelques coups
d'Eau-de-Vie , qu'elles trouverent
délicieufe. Leur ayant enfuite fait
entendre avec peine par des fignes ,
que nous étions prêts de rendre leurs
Compagnes
& les autres bleffés , fi
elles nous aportoient une certaine
quantité de provifions , elles y confentirent
; en effet s'en étant retournées
, nous fumes bien furpris
quelque tems après, de les voir revenir
, chargées de toutes fortes
de Vénaifon , qu'elles nous donnerent
fans compte . Ce qui nous
frapa le plus , c'est que pendant
cette muette Négociation
, aucun
homme n'ofa s'approcher
de nôtre
Navire . Nous remarquâmes
qu'ils
paroiffoient
tres - foumis à leurs
femmes , & qu'elles étoient les
Maîtrelles. Toutes les fois qu'elles
fe préfenterent
devant nous , elles
avoient la pudeur de couvrir le
derriere avec leurs mains , fans
D'AVRIL. 65
s'embaraffer du refte . Elles font fi
agiles , qu'étant poursuivies par
des Bêtes féroces , dont ces forêts
font remplies : elles grimpent pour
s'en garantir , fur les arbres , avec
leurs enfans attachés fur le dos ,
auffi légérement que des SINGES.
Les Peuples qui habitent les
bords de la Riviére des ASSASSINS ,
ne le cedent point en Cruauté ni
en Figure épouventable à ceux de
I'Ifle ; ils vont à la Chaffe des bommes,
comme on fait enEurope à celle
des Bêtes ils ont le nez entiérement
fendû , y fourant des brochettes
de la même maniére qu'on
les met en Hollande aux Saumons
fumez ? En leur regardant les narines
, on leur voit facilement le
fond du gofier , quand nous nous
approchions d'eux , ils mouroient
d'envie de s'élancer fur nous pour
nous dévorer , mais nos armes pour
lefquelles ils avoientde terribles frayeurs
, les tenoient en reſpect.
Quelque industrie que nous empluyaffions
pour en tirer quelque:
Fij
66 LE MERCURE
lumiére , il ne nous fût pas poffible
de découvrir en eux aucune lüeur
de raifon. Il femble que la nature
les a formé , à la figure prés , de la
même fubftance dont elle a pétri
les Panthères & les Lyons ; tant
il y a de conformité entre ces hommes
& cesBêtes toujours altérées de
fang. Plus on avance vers L'EST,
plus les hommes y font grands &
puiffants ; J'ay obfervé des traces
de pieds d'homme , qui avoient le
double des nôtres . En quelque
endroit que nous abordaffions de
cette Rivière , nous ne trouvions
que de ces faces hideufes & fanguinaires
, Auffi nous fut - il impoffible
de pouvoir négocier avec
ces Mangeurs d'hommes Enfin
accablés d'incommodités , de fatigues
, &expofés à chaque inftant de
perdre la vie à travers une infinité
de dangers , & toujours la fonde
à la main , nous abandonnâmes ces
abominables Contrées pour regagner
B AN DA , où me voici rendu,
graces à Dieu.
D'AVRIL. 67
Mon Equipage qui étoit compofé
de 126 hommes , en partant de
cette derniére Place , a prefque
tout péri , à l'exception de quatre
hommes feulement ; fçavoir VvILLEM
GORIS, JEAN HERMANZ , GISBERT
PIETERSEN , avec fon frere
VVILLEM D'YKHURPEN , & moi.
Tout le Païs de la nouvelle
Guinée eft fabloneux , le côté du
SUD eft femblable à la Hollande,
on y voit des Dunes , & entre ces
Dunes , des Prairies pendant 30 ou
40 lieuës . A 25 ou 30 lieues dans
le Païs , on trouve des Montagnes
extrêmement élevées , dont
les Environs ne font point habités;
Cette côte eft remplie d'une prodigieufe
quantité de Lapins , elle eft
de plus, fort faine , & on peut aprocher
la Terre d'auffi prés qu'on
le veut .
Devant la Riviére d'ABEL
TATMANS , à so lieuës au Lar
ge , nous trouvâmes un Banc de vaze
, long de 30 lieuës felon nôtre
eftime , & quand nous l'âmes paf68
LE MERCURE
fé , nous n'ûmes plus de fonds ; il
ya bien de l'apparence que ce Banc
étoit autre -fois une Ifle que la Mer
a fubmergée : car la profondeur en
eft de 30 , en diminuant jufqu'à
deux braffes , & c'eft à la profondeur
de deux Braffes que la Terre
eft la plus ferme..
***** ££
MEMOIRE HISTORIQUE ,
De Lunéville en Lorraine , le 15
Avril 1717.
JE
E m'intereffe trop à vôtre Mercure
, Monfieur, pour ne vous
pas communiquer l'Extrait que
jay fait d'un Mémoire curieux, qui
m'eft tombé entre les mains ces
jours paffés. Ce Mémoire eft intitulé
, HISTOIRE OU MEMOIRES
DE MILE CARDINAL DE Retz ,
vous fçavez , Monfieur , avec quel
foin je recherche tout ce qui peut
me procurer une parfaite connoiffance
de nôtre Hiftoire , & parti
D'AVRIL. 69
tulierement des Régnes de nos derniers
Monarques , fous lefquels la
Monarchie eft montée au plus haut
période de fa Grandeur ; vous jugerez
de là que ma joye fut extrême
, de voir entre mes mains les
Mémoires d'une perfonne qui a
joué un fi grand Rôle dans le Siécle
dernier. LaLecture furpaffa mon
attente ; Jamais homme n'a eû
un efprit plus propre pour bien écrire
l'Hiftoire , que Mr le Cardinal
de Retz. La plupart des grands
Hommes qui ont écrit leurs propres
Mémoires , je n'en excepte point
Céfar , fe font contentez de nous
raporter nuënient les faits qui
étoient à leur avantage , fans nous
inftruire des motifs qui les engageoient
à agir. Le Cardinal de
Retz aucontraire , nous fait part de
tous les motifs qui conduifoient les
principaux Autheurs de fon tems.
Il parle de lui - même , comme il
parle des autres , je veux dire , qu'il
découvre également fes Vices & fes
Vertus, enforte qu'on croit en lifant
70 LE MERCURE
cette Hiftoire , que le principal but
de l'Hiftorien a été de procurer à
fes Lecteurs une exacte connoiffance
des Hommes. Une pareille Hiftoire
apprend mieux la Morale , que
tous les Traitez des Philofophes .
Vous connoîtrez mieux , Monfieur
, ce que j'ay l'honneur de
vous dire, par l'Extrait que je vous
envoye des plus beaux endroits de
ces Mémoires , & que j'ay crû plus
propre à interreffer les Lecteurs
du Mercure. Il feroit à fouhaiter
que ceux qui ont entre leurs mains
unpareilThréfor, vouluffent en faire
part au Public. En ce cas vous y
trouveriés la matiére de plufieurs
Morceaux d'autant plus interreffans
pour vos Lecteurs , qu'ils y découvriroient
plufieures Anecdotes,
qu'on ne peut trouver autre part.
Le Mémoire qui m'a été communiqué,
eft écrit de la propre main
de Son Eminence , mais ceux qui
ont eû ce Thréfor en leur poffeffion
, n'en ont point eû affez de foin ;
plufieurs feuillets font arrachez :
D'AVRIL.
78
enforte qu'il n'eft tefté qu'environ
trente pages de tout le premier
Livre de cette Hiftoire , dans lequel
il paroît que ce grand Homme
rendoit compte à la perfonne à
qui ces Mémoires fon adreffez , de
fon éducation & de la manière dont
il étoit entré dans le monde : Car
dés le prémier Livre , il nous fait
un recit trés circonftancié de fa nomination
à la Coadjutorerie de Paris
, & de ce qui y avoit donné lieu
& finit ainfi. Il me femble que j'ay
étéjufqu'ici dans le Partere ou tout
au plus dans l'Orchestre , à jouer &
à badiner avec les Violons : je vais
monter fur le Théatre, où vous verrez
des Scénes , non pas dignes de
vous , mais un peu moins indignes
de vôtre attention.
J'ay choif dans cette premiere
partie,deux endroits qui m'ont parû
devoir être les plus intereffans pour
toutes fortes de Lecteurs , quoiqu'il
y en ait d'infiniment plus intereffans
pour ceux qui fe mélent
de la Politique , & du Gouverne72
LE MERCURE
Y
ment des Etats : Voici le premier.
Feüie Mde de Choify propofa une
promenade à S. Cloud , & dit en
badinant à Me de Vendôme , qu'il
falloit donner la Comédie à Mr
de Lizieux . Le bon homme qui
admiroit les Piéces de Corneil ,
répondit qu'il n'en feroit aucune
difficulté , pourvû que ce fur à la
Campagne, & qu'il y eut peu de
monde. La partie fe fit , on convint
qu'il n'y auroit que Mde & Mile
de Vendôme , Mde de Choify ,
Mr de Turenne , Mr de Brion ,
Voiture & moi . Le Comte de Brion
qui avoit été deux fois Capucin ,
& qui faifoit un falmigondi perpétuel
de dévotion & de péché , fe chargea
de la Comédie & des Violons ;
je me chargeai de la colation.
Nous allames à S. Cloud chez
Mr l'Archevêque , les Comédiens
qui jouoient ce foir à Ruel chez
Mr le Cardinal de Richelieu , n'arriverent
qu'extrêmement tard . Mr
de Lizieux prit plaifir aux Violons ,
Mde de Vendôme ne fe laffoit point
de
D'AVRIL. 73
de voir danfer Mlle fa fille , qui
danfoit pourtant toute feule : Enfin
l'on s'amufa tant , que la petite
pointe du jour ( c'étoit aux grands
jours d'été ) commençoit à paroître,
quand on fut au bas de la defcente
des Bons-Hommes , juftement au
pied , le caroffe arrêta tout court :
Comme j'étois à une des portieres
avec Mlle de Vendôme , je demandai
au Cocher , pourquoi il arrêtoit ,
il me répondit avec une voix
fort étonnée , voulez -vous que je
palle par deffus tous les Diables qui
font devant moi ? Je mis la tête à
la portiere , & comme j'ay toûjours
cu la vûë fort baffe , je ne vis rien.
Me de Choify qui étoit à l'autre portiere
avec Mr de Turenne , fur la
premiere qui apperçût du carroſſe ,
la caufe de la frayeur du Cocher ;
je dis du carroffe , car cinq ou fix
Laquais qui étoient derriere , crioient
JESUS MARIA , & trembloient
déja de peur. Mr de Turenne fe
jetta en bas du carroffe aux cris
de Me de Choify. Je crû que c'é-
Avril 1717. G
74 LE MERCURE
toient des voleurs , je fautai auffi
en bas du carroffe , je pris l'épée
d'un Laquais , je la tirai , & j'allai
joindre Mr de Turenne de l'autre
côté , que je trouvai regardant
fixement quelque chofe que je ne
voyois point. Je lui demandai ce
qu'il regardoit , & il me répondit
en me pouffant le bras , & affés bas
je vous le dirai , mais il ne faut
pas épouventer ces Dames , qui
hûrloient plûtôt qu'elles ne crioient.
Voiture commença un OREMUS .
Vous connoilés peut-être les cris
aigûs deMde de Choify ; ils ne difcontinuerent
point. Mlle de Vendôme
difoit fon Chapelet . Mde de
Vendôme vouloit fe confefler à Mr
de Lizieux , qui lui difoit , ma fille
n'ayez point de peur , vous êtes en
la main de Dieu , & le Comte de
Brion avoit entonné bien dévotement
avec tous nos Laguais , les
Litanies de la Vierge . Tout cela fe
paffa, comme vous pouvés croire,
en même tems , & en moins de rien.
Mr de Turenne qui avoit une petite
D'A VRI L. 75
épée à ſon côté , l'avoit auffi tirée ,
& après avoir regardé , comme je
vous ai déja dit , il fe tourna vers
moi de l'air dont il eut donné une
bataille , & me dit ces paroles :
Allons voir ces gens - là. Quels
gens lui repartis- je ? Et dans la vérité,
n'appercevant rien à caufe de
ma mauvaiſe vûe , je croyois que
tout le monde eur perdu le fens.
Il me répondit , effectivement je
crois que ce pouroit bien être des
Diables. Comme nous avions déja
fait cinq ou fix pas du côté de la
CHANNERIE, & que nous étions
par conféquent plus proches du Spetacle
, je commençai à appercevoir
quelque chofe , & ce qui m'en
parut , fut une longue Proceffion
de Phantômes noirs , qui me donna
dabord plus d'émotion , qu'elle
n'en avoit caufé à Mr de Turenne ,
mais qui ,par la réflexion que je fis ',
que j'avois long-tems cherché des
Efprits , & qu'apparemment j'en
trouvois en ce lieu , me fit faire
an mouvement plus vif que les
Gij
76
LE MERCURE
manieres de Mr de Turenne ne
lui permettoient de faire. Je fis
deux ou trois fauts vers la Proceffion
Les gens du carroffe qui
croyoient que nous étions aux
mains avec tous les Diables , poufferent
un grand cri , & ce ne fut pourtant
pas eux qui eurent le plus de
frayeur. Les pauvres Auguftins Réformés
, que l'on apelle les Capucins
Noirs , qui étoient nos Diables
d'imagination , voyans venir à eux
deux hommes qui avoient l'épée
à la main , l'ûrent tres-grande ; &
l'un d'eux fe détachant de la troupe
, nous cria , Meffieurs , nous
fommes de pauvres Religieux , ne
faifins de mal à perfonne , & qui
dans venous nous rafraichir un peu
la Riviere pour notre fanté. Nous
retournâmes au carroffe Mr de
Turenne & moi , avec des éclats
de rire , que vous vous pouvés
imaginer, & nous fîmes, lui & moi ,
dés ce moment -même , deux réflexions
que nous nous communiquâ
mes dés le lendemain matin . Il me
D'AVRIL.. 77
jura que la premiere apparition de
ces phantômes imaginaires lui avoir
donné de la joye , quoiqu'il eur
toujours crû auparavant qu'il auroit
peur , s'il voyoit jamais quelque
chofe d'éxtraordinaire ; &,
je lui avouai que la premiere vûë
m'avoit ému , quoique j'euffe fouhaité
toute ma vie de voir des
Efprits. La feconde réflexion que
nous fimes , fut ; que tout ce que
nous voyons dans la vie de la plûpart
des hommes, eit faux, M de
Turenne me jura , qu'il n'avoit fenti
aucune émotion : Il convint que
j'avois eût fujet de croire par fon
regard fi fixe , & fon mouvement
flent , qu'il en avoit eû beaucoup .
Je lui confeffai que j'en avois eû
dabord , & il me protetta , qu'il avoit
juré fur fon falut , que je n'avois
eu que du courage & de la gayété .
Qui peut donc croire la vérité ,
que ceux qui l'ont fentie ; & le
Président de Thou a eu raifon de
dire , qu'il n'y a de véritables Hitoires
, que celles qui ont été écri→
↑
G iij
78 LE MERCURE
tes par des Hommes qui ont été
afles fincéres , pour parler véritablement
d'eux - mêmes. Ma Morale
ne tire aucun mérite de cette fincérité
; car je trouve une fatisfaction
fi fenfible à vous rendre compre
de tous les replis de mon ame ,
& de ceux de mon coeur , que que la
raifon à mon égard , a beaucoup
moins de part , que le plaifir dans
la Religion , & l'exactitude que
j'ay pour la Vérité. Ezany ..
Mile de Vendôme conçût un mépris
inconcevable pour le pauvre
Brion , qui en effet avoit fait voir
auffi de fon côté dans cette avanture
une foib'elle inimaginable . Elle
s'en mocqua avec moi , dès que
nous fumes rentrez en caroffe , &
me dit : Je fens , à l'estime que je fais
de la valeur , que je fuis petite Fille
de Henry le Grand . Il faut que
vous ne craigniez rien, puifque vous
n'avez pas eu peur en cette occafion.
J'ay eû peur , lui répondis-je ,
Mile , mais comme je ne fuis pas
a dévot que Brion , mapeur n'a pas
D'AVRIL . 79
que
rourné du côté des Litanies. Vous
n'en n'avez point eû , me réponditelle
; & je crois que vous ne croyez
pas aux Diables : car M de Turenne
qui est bien brave , a été bien
émû lui même , & il n'alloit pas fi
vîte que vous. Je vous confeffe
cette diftinction , qu'elle mit entre
Mr de Turenne & moi , me plût .
& me fit naître la penſée d'hazarder
quelque douceur . Je lui dis donc ;
l'on peut croire le Diable fans le
craindre, il y a des choſes au monde
plus terribles. Et quoi ? repritelle.
Elles le font fi fort que l'on n'o
feroit même les nommer , lui répondis-
je Elle m'entendit bien à ce
qu'elle m'a confeffé depuis mais
elle n'en fit pas femblant. Elle fe
remit dans la converfation publique,
l'on defcendit à l'Hôtel de Vendome
, & chacun s'en retourna chez
foir
Voici deux autres Avantures qui
m'ont frappé , non , par leurs Circonftances
, mais par les fuites qu'-
elle's eurent.
80 LE MERCURE
Le Cardinal de Richelieu étant
mort , le Roy ratifia les Legs que ce
Miniftre avoit fait des Charges &
des Gouvernemens : il careffa tous.
fes Proches il maintint dans le
Ministére toutes fes Créatures , &
il affecta de recevoir affez mal tous
ceux qui avoient été mál avec lui.,
Je fus le feul Privilegié. Lorfque
Mr l'Archevêque de Paris me préfenta
au Roy , il me traita , je ne
dis pa s feulement honnêtement ,
mais avec une diftinction qui fur..
prit & qui étonna tout le monde ..
Il me parla de mes Etudes , de mes,
il
Sermons ; & il me fit même des
railleries douces & obligeantes . Il
me commanda de lui faire ma Cour
toutes les femaines . Voici les raifons
de ce bon traitement , que nous
ne fçûmes nous-mêmes que la veille
de fa mort, qu'il les dit à la Reine.
Ces deux raifons font deux avantures
qui m'arivérent au fortirduCol.
lege, & defquelles je ne vous ay pas.
parlé , parce que je n'ai pas crû ,
que n'ayant aucun raport à rien.
D'AVRIL 81
par elle -mêmes
, elles méritaffent
Teulement
vôtre réfléxion
. Je fuis
obligé
de les expofer
en ce lieu , parce que je trouve
que la fortune
leur a donné plus de fuite fans com. paraifon
, qu'elles
n'en devoient
avoir naturellement
.....
Un peu aprés que je fus forti
du College , le Valet de Chambre
de mon Gouverneur trouva chez
une miférable Epingliére une Niéce
de 14 ans qui étoit d'une beauté
furprenante. Il l'acheta pour moy
cinquante Piſtoles ; aprés me l'avoir
fait voir , il lui loua une Maiſon
à Issı , il mit fa foeur auprés d'Elle,
& j'y allai le lendemain qu'elle y fut
logée. Je la trouvai dans un abattement
extrême , & je n'en fus point
furpris , parce que je l'attribuai à
la pudeur. J'y trouvai quelque chofe
le lendemain de plus , qui fut,
une raifon encore plus furprenante
& plus extraordinaire que fa beauté
, & c'étoit beaucoup dire . Elle
me parla fagement , faintement ,
& fans emportement ; Toure -
82 LE MERCURE
fois elle ne pleura qu'autant
qu'elle ne pût s'en empêcher. Elle
craignoit fa Tante à un point qui
me fit pitié. J'admirai fon efprit,
& aprés j'admirai fa Vertu. Je la
preffois autant qu'il le falut pour
'éprouver: j'eu honte pour moi même.
J'attendis la nuit pour la mettre
dans mon carroffe . Je la menai à
ma Tante de Megnelay , qui la mit
dans un Convent , où elle mourut S
ou 10 ans aprés, en réputationde Sainteté
. Ma Tante , à qui cette fille avoua
que les menacesde l'Epingliere
l'avoient fi fort intimidée , qu'elle
auroit fait tout ce que j'aurois
voulu , fut fi touchée de mon
procédé , qu'elle alla dés le lendemain
, le conter à M¹ de Lizieux ,
qui le dit, le jour-même , au Roy à
fon dîné. Voilà la premiere de ces
deux avantures ; la feconde ne fut
pas de même nature , mais elle ne
fit pas un moindre effet dans l'ef
prit du Roy.
Un An avant cette premiere Avanture
, j'étois allé courre le Cerf &
D'AVRIL. 83
Fontainebleau , avec la Meutte de
Mr de Souvray. Comme mes Chevaux
étoient fort las , je pris la pofte
pour revenir à Paris. Etant mieux
monté que mon Gouverneur , &
qu'un Valet de chambre qui couroit
avec moi , j'arrivai le premier
à Juvify, & je fis mettre ma Selle
fur le meilleur Cheval que j'y trouvai.
Couteneau Capitaine de la petite
Compagnie des Chevaux - Legers
du Roy , brave , mais extravagant
, qui venoit de Paris auffi en
pofte , commanda à un Palfrenier
d'ôter ma Selle , & d'y mettre la
fienne. Je m'avançai , en lui difant,
que j'avois retenu le Cheval ; &
comme il me voyoit un petit colet
uni & un habit fimple , il me prit
pour ce que j'étois en effet , c'est-àdire
, pour un Ecolier , & il ne me
répondit que par un foufflet , qu'il
me donna à tour de bras , & qui me
mit tout en fang. Je mis l'epée à la
main , & lui auſſi , & dés le premier
coup que nous nous portâmes , il
tomba , le pied lui ayant gliffé ; &
84 LE MERCURE
comme il donna de la main , en fe
voulant foûtenir,contre un morceau
de bois pointu , fon épée s'en alla
auffi de l'autre côté. Je me reculai
deux pas , & lui dis de reprendre
fon épée ; il le fit , mais ce fut
par la pointe ; car il m'en préfenta
la garde en me demandant un million
de pardons. Il les redoubla
bien ; quand mon Gouverneur fut
arrivé , qui lui dit qui j'étois : il retourna
fur fes pas , & alla conter au
Roy , avec lequel il avoit une très
grande liberté , toute cette petite
Hiftoire elle lui plût , & il s'en
fouvint en tems & lieu , comme
vous l'allez voir.
Le bon traitement que je recevois
du Roy , fit croire à mes proches
, que l'on pourroit peut - être
trouver quelque ouverture pour
moi à laCoadjutorerie deParis . Ils y
trouvérent dabord beaucoup de difficulté
dans l'efprit de mon Oncle ,
très petit , & par conféquent jaloux
& difficile. Ils le gagnerent par le
moyen d'Efita fon Avocat & de
Coeuret
D'AVRI L. st
Coeuretfon Aumônier, mais ils firent
enmême tems une faute qui rompit,
au moins pour ce coup , leurs mefures.
Ils firent éclater contre mon
fentiment , le confentement de Mr
de Paris , & ils fouffrirent même .
que la Sorbonne , les Curez & le
Chapitre lui en fillent des remercîmens.
Cette conduite eut beaucoup
d'éclat , mais elle en cur
trop. Mr le Cardinal Mazarin ,
Defnoyers & Chavigny en prirent
fujet de me traverfer , en difant au
Roy,qu'il ne falloit pas accoûtumer
les Corps à fe défigner eux mêmes
des Archevêques : De forte que Mr
le Maréchal de Schomberg , qui
avoit épousé enpremieres Noces ma
Coufine germaine , ayant voulu
fonder le Gué , n'y trouvà aucun
jour. Le Roy lui répondit avec
beaucoup de bonté pour moi , mais
que j'étois trop jeune , & que l'affaire
avoit fait trop de bruit avant
que d'aller à lui ; & autres chofes ....
Le Roy mourut .... Mt de Beauvais
.. prit la figure de premier
Avril 1717. H
86. LE MERCURE
Miniftre , & demanda dés les premiers
jours aux Hollandois , qu'ils
fe convertiffent à la Religion Romaine
, s'ils vouloient demeurer
dans l'Alliance de France. La Reine
eut honte de cette momerie du
Miniftre. Elle me commanda d'aller
offrir de fa part , la premiere
place à mon pere , & voyant qu'il
refufoit obítinément de fortir de fa
Célule des Peres de l'Oratoire ,
Elle fe mit entre les mains de Mr
le Cardinal Mazarin. Vous pouvés
juger qu'il ne me fut pas difficile
de trouver ma place dans ces
premiers momens , dans lefquels
d'ailleurs l'on ne refufoit rien
Madame de Megnelay & Mr de
Lizieux demanderent la Coadjutorerie
pour moi , & la Reine
leur refufà , difant qu'elle ne l'accorderoit
qu'à mon pere , qui ne
vouloit point du tout paroître au
Louvre. Il y vint enfin une unique
fois. La Reine lui dit publiquement
qu'elle avoit reçû ordre du
feu Roy , la veille de fa mort
...
de
D'AVRIL. 87
me la faire expédier , & qu'il lui
avoit dit en préfence de Mr de
Lizieux , qu'il m'avoit toujours eû
dans l'efprit depuis les deux avantures
, de l'Epingliere & de Couteneau.
Quel raport de ces deux
bagatelles à l'Archevêché de Paris :
Et voilà toutefois comme la plupart
des chofes fe font.
J'efpere , Monfieur ; que les Extraits
que je vous fournirai du fe
cond Livre de cet excellent Ouvra
ge , vous feront encore plus de
plaifir. Vous pourrés en difpofer ,
comme de vôtre bien propre, & les
inferer dans votre Mercure , Je me
ferai toujours un plaifir de vous témoigner
& c.
NOUVELLES DE PARIS.
L
E 28.jour de Pâques , le Roy
ayant été préparé la veille
par Mr l'Abbé Fleury fon Confeffeur
, fe confeffa à lui pour la premiere
fois . Il rempliten Roy Tres-
Hji
88 LE MERCURE
*
CHRETIEN , ce devoir de Religion
, avec tout le recueillement ,
& l'édification poffible.
Le même jour , le Roy fit rendre
les Pains- benis à l'Eglife de Saint
Germain l'Auxerrois fa Paroiffe
par M l'Abbé du Cambou l'un
de fes Aumôniers , en Rochet : S.
M. voulut voir de fon Balcon la
marche de cette Cérémonie , qui
étoit tres - magnifique ; il y avoit
huit Pains ornés de Banderoles aux
Armes de France & de Navarre ,
portés par 16 Suiffes de la Garde ,
précédés des Trompetes , Timbales ,
Haut- bois & Tambours , accompagnés
de plufieurs Officiers du Roy.
Mr du Cambou alla à l'Offrande
avec un Cierge garni de Louisd'Or
Il fit plufieures libéralités
aux Quéteufes .
Mde Ducheffe de Berry le fit
rendre auffi le même jour , à l'Eglife
de Saint Sulpice fa Paroiffe ,
par M l'Abbé de Partenai l'un
de fes Aumôniers , en Rochet . Il y
avoit pareillement huit Pains-benis
D'AVRIL. 89
ornés des Banderoles aux Armes de
Berry & d'Orleans , portés par 16
Suiffes , précédés de 12 valets -de-
Pied , 8 Haut-bois , 8 Trompettes ,
des Tambours & Timbales : Cet
Aumônier alla à l'Offrande , avec
un Cierge tout piqué de Louis :
Il fit beaucoup de charités aux
Quéteufes & aux Pauvres. Cette
Princeffe entendit ce jour - là la
Meffe & les Vêpres aux Carmelites
de la rue de Grenelle.
Merle Duc d'Orleans fit rendre auifi
8 Pains - benis , avec les mêmes
Cérémonies à S. Euftache fa Paroiffe.
On annonça le matin à la Cour ,
la mort de M de Briffac Lieutenant
des Gardes du Corps , de la
Compagnie de Villeroy , & Gouverneur
de Guife , arrivée à minuit.
J'oubliai de vous informer , que
M. le Duc Régent avoit accordé ces
jours paffés , trois Brevets de Confeillerd'Etat
, l'un à Ml'Archevêque
de. Cambrai , les deux autres à
Mr le Comte de Chiverni , & à
•
H jii
༡༠ LE MERCURE
Mr le Marquis de Canillac.
Le 29 , M Binet le Cadet
Perruquier & Barbier du Roy
mourut âgé de
35 ans .
Le Lundy de Pâques , Mde
Sallo Abbelle des Cordelieres ,
rentra dans fon Convent , fuivant
l'Arrêt du Parlement rendu en fa,
faveur ; toutes les Religieufes de ſa
Communauté
vinrent au devant
d'elle , pour la recevoir.
Le 30 , Mile Cardinal Archevêque
de Paris , s'étant rendu à l'Abbaye
Royale de Chelles , donna
le Voile blanc à la Princeffe Louïfe-
Adelaïde . d'Orleans Cadette de
Madame Ducheffe de Berry : Cette
Cérémonie fe fit à huis clos , en
préſence de Madame la Ducheffe
d'Orleans .
Ce matin avant la Meffe , le Roy
a donné la premiere Audience à
Mr le Comte de Kinigſegg Ambaſfadeur
de l'Empereur , étant conduit
par M le Marquis de Magny
* Née le 13 Aouft , 1698.
D'AVRIL. ' 91
Introducteur des Ambaffadeurs ;
Mr le Maréchal d'Uxelles y étoit
préfent , comme Sécrétaire des
Affaires Etrangères. Aprés la Meffe ,
tous les Miniftres Etrangers s'y font
trouvés. Mt le Nonce en fortit le
dernier.
MB le Duc Régent a écrit une
Lettre Circulaire à tous les Prélats
du Royaume , pour les éxhorter à
la Paix.
Le 31 , Mr le Duc de Villeroy
ayant vû S. A. R. à 11 heures &
demie , on fçût un moment aprés ,
que Mr de la Boulaye le plus ancien
des Enfeignes de la Compagnie
de Villeroy , étoit monté à la
Lieutenance de feu M'de Briffac,
& que la Brigade du défunt avoit
été accordée au Marquis du Palais
Colonel de Cavalerie réformé , à
la fuite du Régiment du Mayne.
Le Roy allant à ſon Diner , reçûr
l'avis , que la Reine d'Eſpagne
étoit hûreufement accouchée le 21
d'un fecond Prince. A trois heures,
le Prince de Cellamaré Ambaffa-
A jiii
92
LE MERCURE
deur d'Efpagne en vint apporter la
confirmation à S. M. On fçût que
cet Infant , qui eft le cinquième de
la Maiſon Royale , avoit été ondoyé,&
nommé Don Francifco . Au
départ du Courier , le Prince &
la Reine fe portoient bien. Le
Prince Cellamaré prépare une
Fête magnifique pour la Naiffance
de cet Infant.
On a eu avis que M. Burlet premier
Medecin de S. M. C. revenoit
d'Espagne.
Le premier Avril , on a vû
relever les Quartiers des Gardes
du Corps & des Chevaux LEGERS .
M. le Duc de Chaulnes Capitaine
Lieutenant de la Compagnie des
Chevaux LEGERS , accompagné de
fept ou huit Maréchaux des Logis ,
vint faire fa Cour au Roy.
Le 2 , MADAME fe fit feigner ,
pour rémédier à une efpéce d'affoupiffement
, dont elle fe fent incommodée.
S. M. y envoya M. Roland
un de fes Gentils - Hommes ordilui
faire fes Compli- . pour
naires
mens .
D'AVRIL .
93
•
M. le Marquis d'Albergotti a laiffé
par fa mort , une riche Succeffion ;
il joüiffoit de 80000 livres de Rentes
, Sçavoir le Gouvernement de
Sar-Louis de 20000 livres , une
Penfion de 10000 livres , comme
Lieutenant General , fon Regiment
Royal Italien de 30000 livres , &
de biens confidérables en Italie.
Il a inftitué M. le Marquis d'Albergotti
fon Neveu , héritier de tout
ce qu'il poffedoir en France ; pour
fes biens d'Italie , il les a abandonné
à fes Neveux qui font restés
au delà des Monts.
Mr le Prince de Talmont de la
Tremouille , Coufin Germain de
Madame , Oncle à la mode de Bretagne
de MB LE DUC REGENT , a
obtenu le Gouvernement de Sar-
Louis de 20 mille livres de rentes;
en fuivant les difpofitions de la Régence
, il a abandonné une Penfion
de 12 mille livres fur l'Etat,
parce que on prétend éteindre toutes
les Penfionsjufqu'à ce qu'elles
foient réduites àla fomme de deux
94
LE MERCURE
millions.
Le Roy a donné ce matin le
Gouvernement de Guife follicité
par tous les Lieutenants Généraux
& Maréchaux de Camp , à Mr le
Marquis de Hautefort , le plus ancien
des Lieutenants Généraux, qui
n'avoit que 6000 mille livres de
Penfion , comme Lieutenant Général
. Elle demeure éreinre au profit
du Roy , fuivant le Réglement
de la Régence , qui porte que ,
quand on fera des Graces aux Penfionnaires
qui excéderont leurs
Penfions , elles feront . fupprimées ..
M8 le Duc Régent a fait l'Eloge
de Mr le Marquis de Hautefort ,
en difant aux Perfonnes qui l'en font
venuës remercier , que c'étoit une
juftice , & non une grace , qui étoit
due aux Services de cet Officier.
Mr Pelletier de Souzy , Ancien.
Confeiller du Confeil Royal des
Finances , qui n'entroit au Confeil
de Régence que lorfqu'il y étoit appellé
, a reçû aujourd'hui l'honneur
de l'entrée à tous les Confeils de
- Régence .
D'AVRIL
55
Le 4. jour de Quasimodo , Mi
le Duc du Maine fit offrir fix
Pains Benis à Saint Germain de
l'Auxerrois fa Parroiffe , avec les
Cérémonies ordinaires .
Madame vint voir le Roy , qui
avoit voulû prévenir certe Princeffe
; mais Elle pria S. M. de ne
lui point faire cet honneur , parce
qu'Elle ne fe trouvoit pas en affez
bon état pour la rçevoir.
Mr l'Evêque de Fréjus , Précepteur
du Roy , a été défigné par
l'Académie Françoife , pour remplacer
feu M de Callieres .
A deux heures & demie , on vit en
trer dans lesŢuilleries Mile Duc de
Chaulnes , & Mr le Vidame d'Amiens
fon fils,à la tête desChevaux-
Legers de Quartier. Mr le Maréchal
de Villeroy étant monté à Cheval
, vint recevoir le Serment de
fidelité de M le Vidame , pour
la Charge de Capitaine Lieutenant
de cette Compagnie , recû
en furvivance de M le Duc de
95 LE MERCURE
Chaulnes fon pere ; il en a prêté
Serment de fidélité entre les mains
du Roy, en prefence de Mer le
Duc Regent. S. M. étant fur le Balcon
de la Salle des Cent Suiffes,
a eû la confidération de ne faire fai-.
re aucun mouvement à cette Brigade
, à caufe de la pluye .
M. le Duc d'Orleans eft entré
enfuite au Cenfeil de Régence , le
premier qui s'eft tenu depuis les
Fêtes.
M. le Prince de Conty ût féance
pour la premiere fois dans ce Confeil
, où il fut inftalé par S. A. R.
Les , M. du Liboys Gentil-Homme
seront fort diftingué par
fon mérite , a été choiſi pour aller
recevoir le CZAR fur la Frontiere
& l'accompagner jufques à Paris.
Il y a un ordre du Roy , de traiter
ce Prince par tout avec Cérémonie.
Le Sieur Bocquet Maître
d'Hôtel de M. le Marquis de
de Livry , a été chargé de faire la
dépenfe de la Table : ce Prince
fera défrayé aux dépens du Roy ,
dés
D'AVRIL. 97
dés le moment qu'il mettra le pied
fur les Terres de France.
د
Mr le Commandeur de Belle-
Fontaine ancien Officier de confidération
, a été nommé General
des Galeres du Pape avec l'agrément
du Grand Maître qui lui a
témoigné par une Lettre fort obligeante
, la part qu'il prénoit de le
voir dans un Pofte où il ne lui
laifferoit manquer de rien.
Le 6 , on préfenta à S. M. dix
Oifeaux pour la Fauconerie , que
le Roy de DANEMARC a envoyé
; ils font des plus forts &
des plus beaux que l'on ait vû en
France .
Le même jour , M. l'Abbé Landy
Envoyé Extraordinaire de M. le
Duc de Parme , ût fa premiere
Audience publique du Roy ; il fut
reçû dans le grand Cabinet , le Roy
étant debout ; ce qui ne fe pratiquoit
pas fous le Gouvernement des
Femmes. S. M.recevant pour lors indifferemment
, Ambaffadeurs & Envoyez
dans fon Fauteuil , fur fon
Avril 1717. I
98 LE MERCURE
Trône ; mais M. le Maréchal de
Villeroy a remis les chofes en régle .
Mr de Conflans Marquis d'Armentieres
, premier Gentil - Homme
de la Chambre de M. le Duc
d'Orleans mourut le
dans une
de fes Terres : Sa Charge a paffé
fur la tête de Mr le Marquis de
Conflans fon frere , qui payera
vingt mille écus à la Veuve , dont
le fils qui n'a que huit ans , aura la
Charge en furvivance , aprés la
mort de Monfieur fon Oncle.
La Charge de Maître de la Garde-
Robe de S. A. R. , qui vaquoit
depuis près d'un an , par la mort
de Mr le Marquis de Breauté , a
été accordée gratis à Mr le Comte
de Nocé ; c'eft un Préfent de 50000
écus.
Mr le Marquis de Pluvaut qui
eft auffi revêtu d'une femblable
Charge , a été honoré d'un Brevet
de Premier Gentil-Homme de la
Chambre de M. le Duc Regent ,
avec l'agrément de vendre la premiere.
D'AVRIL. 99
Sur les 3. heures S. M. alla faire
vifite au Palais Royal : le Roy s'étant
mis proche la glace d'une des
portieres , pour mieux voir , M.
le Duc du Maine fe plaça immédiatement
auprès du Roy, & M. le
Maréchal de Villeroy à côté de
M. le Duc du Maine . M. le Duc
de Villeroy , comme Capitaine
des Gardes , étoit fur le devant ,
avec M. le Premier.
Le 7 , M. le .Cardinal de
Noailles vint voir le Roy .
Le8 , M. le Premier Préfident
de Mefnars préfenta au Roy M. de
Maupoux à qui il a vendu fa Char
ge de Préfident à Mortier , fept
cens mille livres , dont l'Acquereur
ne jouira cependant qu'après la
mort du Vendeur , à qui il donne
a préfent deux cens mille livres
comptant ; & le jour qu'il l'exercera
, foit par la inort de M. de Mefnars
, où par celle d'un Préfident
à Mortier , il payera les 500 autres
mille livres.
Le 9 , M. Grillet Chef de Bri-
Lij
100 LE MERCURE
gade dans les Gardes du Corps ,
frere de feu M. de Briffac , a obtenu
une gratification de deux mille
livres par chacun an.
Hier , on fit un Service folemnel
& magnifique dans la Paroiffe
de S. Euftache , pour feu Mr le
Marquis d'Albergotti.
M. le Marquis de Silly s'étant excufé
de fuivre M. le Prince de
Dombes en Hongrie , M. le Marquis
d'Eftrades s'eft préfenté en fa
place avec fon fils ; S. M. en confidération
de cette démarche , lui
a accordé un Brevet de retenuë
de 100000 livres fur la mairie de
Bourdeaux , dont il avoit été gratifié
à la mort de M. le Maréchal de
Montrevel , & qui avoit été poffedée
précédemment par le feu
Maréchal d'Eftrades.
M. l'Evêque de Soiffons s'eft préfenté
le 10 , devant le maître Autel
de la Catédrale de Reims , pour
faire fon Serment , en qualité de
premier Suffragant de cet Archevêché
.
D'AVRIL . 101
Le 10 , M. le Marquis d'Alincour
fils de Mr le Duc de Villeroy ,
partit pour aller fervir en Hongrie.
Le 12 , M de Sommery fous-
Gouverneur de S. M. , ût l'honneur
de faire manger le Roy , à
la place de M. le Maréchal de
Villeroy , qui avoit pris ce jour- là,
médecine .
M. le Comte du Luc arrivales ,
de fon Ambaffade de Vienne en
Autriche ; il a été obligé de garder
la Chambre à caufe de fes incommodités,
il a été vifité de toute
la Cour.
Le 14 , on ût avis que le feu
ayant pris dans une Hôtellerie de
Châlons en Champagne , où étoient
les Equipages de M. le Prince de
Dombes , il y avoit perdu feize
Chevaux , huit de Maitre , &
huit de Palfreniers. M. le Duc
du Maine a donné ordre qu'on réparat
promptement le dommage
caufé par le feu , il a renvoyé quatre
beaux Chevaux Anglois , & M.
le Comte de Toulouze a fuplée au
refte.
Iiij
102 LE MERCURE
pour
M. le Duc de la Force & M.
Pelletier des Forts font nommez ,
entendre les raiſons de ceux
qui fe plaignent d'avoit été furtaxés
à la Chambre de Juftice . Le
premier examinera les Rolles Impairs
, & le fecond les Pairs. C'eſtà-
dire qu'ils ont partagé l'Ouvrage .
M. le Duc de la Force ayant le 1,
le 3: le s , le e Rôlle &c. Et
Mr des Forts ayant le 2 , 4. 6.8 .
ainfi jufqu'au 19e.
Mgr le Duc Régent a gratifié
M. Coepel fameux Peintre, de toutes
les prérogatives accordées à feu
M. Jouvenet ; outre la qualité de
Gentil- homme qui lui a été conférée
; ce Prince a ajouté une Penfion
de 2500 livres , & une autre
de soo livres à fon fils , qui fuit de 500
fort prés м. fon pere dans fon Art .
3
Il y a tous les Dimanches & Fêtes,
Toillette chez Madame Ducheffe
de Berry à midy ; M le Nonce
les Ambaffadeurs & Minifttes Etrangers
s'y trouvent régulièrement avec
quantité de Seigneurs & de Dames;
D'AVRIL. 103 •
ce qui forme la Cour la plus nom
breuſe & la plus brillante de l'Eu
rope .
ARTICLE DES SPECTACLES
E l'Aca-
Ldemie Royale de Mufique repréfenta
pour la prémiére fois
ARIANE , Tragédie nouvelle .
M. Roy & M. de la Grange font
Auteurs du Poëme..
Le fieur Mouret eft Auteur de
la Mufique.
Cet Opéra n'a pas été accueilli
favorablement du Public. Je crois
néanmoins qu'on fera bien aiſe d'en
voir le Plan.
Les Auteurs du Poëme me permettront
, s'il leur plaît , de dire
en général , qu'il s'en faut beaucoup
que la Fable de leur Piéce
réponde à la haute espérance que
le Public avoit concuë de leur
union. Il n'étoit pas cependant poffible
que deux Verfificateurs de leur
104 LE MERCURE
mérite ne répandiffent dans l'ouvra.
ge commun , grand nombre de traits
marqués au coin du Génie. Auffi
peut-on dire qu'il n'y a aucun Acte
dans lequel on ne trouve des Morceaux
faillants , des graces neuves,
des hardieffes heureufes mais cela
ne fuffit pas pour fauver un Ouvrage
dont le tiffu n'est pas induf
trieux ; rien ne rachette le vice d'une
Fable qui viole les bienfeances
ou qui pêche contre la vrai -femblance
, telle eft la Fable d'Ariane .
FABLE DE LA TRAGEDIE
d'Ariane.
ANDROGE'E fils de Minos
ayant été affaffiné par les Athéniens
; les Crétois arment contre
les Coupables , & les forcent par
un Traité de Paix ,à livrer tous les
ans , certain nombre d'Athéniens ,
pour être dévorez par le Minotaure
afin de venger la mort d'Androgée
.
THESE'E Voulant affranchir les
D'AVRI L. 105
Athéniens de ce barbare Tribut ,
forme une Ligue puiffante. Vingt
Roys fes Alliez , s'embarquent avec
lui pour defcendre en Créte :
la Flotte conféderée et battue
de la Tempête ; tout l'Armement
périt , & le feul Vaiffeau qui
porte Théfée eft jetté par les vents
au Port de Sydonie en Créte.
MINOS eft parti pour fe faire
livrer les Victimes Athéniénes , il a
deffendu en partant qu'on laiffât entrer
aucun Etranger dans le Port .
ARIANE reçoit Théfée , &
quoiquelle ne voye en lui qu'un
Etranger fans nom , elle s'enfâmme
pourcet inconnu d'une violente
paffion.
On annonce le retour de Minos.
en Créte , Ariane dit à l'Etranger
de fuir la colere de Minos .
Lorfque je vous permis d'entrer
dans fes Etats.
وو
Je trahis fa Loy fouveraine.
Minos arrive au Port avec les
Captifs Athéniens. Peribée Princeffe
Athéniene , deftinée à l'Hy106
LE MERCURE
men de Thefée , eft au nombre des
Captifs.Minos à conçu une violente
paffion pour cette Princeffe ; il compâtit
à fon fort , & charge Ariane
de propofer à la Princeffe captive ,
de fauver fes jours en époufant Minos
Ariane s'acquite de cette
Commiffion , mais Peribée refiftant
courageufement à cette offre , on la
conduit avec les autres Captifs au
Tombeau d'Androgée , pour y être
immolée . Lorsqu'on eft fur le point
de faire ce Sacrifice Théfée
arrive feul , qui aprend aux Athéniens
qu'il a forcé la Garde , pour
accourir à leur fecours , & dit à Péribée
& aux autres Captifs , de le
fuivre & de prendre les armes des
Soldats qu'il vient de tuer à la
Porte ; les Captifs nomment Théfée
& le fuivent fans obftacle.
>
Ariane qui aprend que l'Etranger
qu'elle aime , eft Thefée , &
qu'elle a dans Péribée une Rivale ,
pour qui fon Amant foupçonné d'ingratitude
, vient d'ofer tant hazarder,
Ariane , dis -je , fe livre aux fureurs
de la jaloufie .
D'AVRIL. 107
Quoique Théfée & les Captifs faffent
des prodiges de valeur , ils font
néanmoins vaincus par les Troupes
de Minos , & remis dans les fers ;
Minos témoin du courage de Péribée
, s'eft de plus en plus enflâmé
pour Elle. Il propofe à Péribée de
T'époufer , à cette condition il s'engage
de faire grace aux Athéniens ,
& de les délivrer à jamais du Tribut
annuel . Péribée , pour fauver
Théfée & fa Patrie, accepte la main
de Minos , réfoluë de fe donner la
mort,aprés avoir fauvé l'un& l'autre
Les Epoux arrivent à l'Autel
de l'Hymen pour fe jurer la
Foy mutuelle . Les ferments de
Minosfont interrompus
par l'Ombre
d'Androgée
, qui exige une
Victime unique , que le fort doit
choifir entre les Captifs .
On prépare une Urne où les Athéniens
Captifs doivent mettre leur
nom. Théfée fubftitue le fien à celui
de Peribée.
Peribée qui a fû de Théfee même.
qu'il s'expofe pour elle , im108
LE MERCURE
plore la Juftice de Minos , & le prie
envain de la rendre à fon fort , en
fauvant Thefée . Le fort fatal
tombe fur Thefée .
Ariane émuë du danger de fon
Amant, s'emflâmme d'autant plus
pour lui , qu'elle a fû de lui même ,
que le devoir feul & non l'Amour,
l'a forcé à fe dévouer pour Peribée
, elle médite de le fécourir ,
s'il eft poffible.
On conduit la Victime au Labirinthe
, pour y être dévorée par le
Minotaure . Ariane trouve le moïen
d'armer Théfée, & met tout fon
efpoir dans le courage du Héros .
Elle prend toutefois la précaution
de faire préparer un Vaiffeau prés
du Rivage deftiné à le conduire
àAthènes aprés la mort du Monftre .
Thefte fort vainqueur du Labirin .
the , Ariane qui fe trouve à fa rencontre
, le preffe de s'embarquer
dans le Vaiffeau préparé. Thefée
ne peut fe réfoudre , comme galant
homme , de laiffer Ariane en proïe
aux fureurs de Minos. Envain il
l'invite .
DAVRIL. 109
l'invite , il la preffè à fuir avec lui.
Peribée arrive avec empreffement
& avertit Thefée , que Minos vient
avec des Troupes pour ſe faifir de
lui. Minos paroît dans l'inftant même
, & fait éclarer fa fureur contre
Ariane. Un nuage épais envelope
fort à propos Ariane & Thefée ,
& les tranfporte dans le Vaiffeau
qui doit les ramener à Athenes .
Venus qui a operé ce prodige .
infulte à Minos , & découvre à Peribée
la trahifon de Thefée.
Peribée fe donne la mort , & Minos
défefpéré appelle la foudre
qui , à fon commandement , réduit
le Labirinthe en cendres.
Les perfonnes qui n'ont point lû
ce Poëme, pourront aifément juger
de fa conftitution , par le tiflu dont
je viens de donner l'extrait. Du
refte , le Poëme étoit femé de quantité
de traits qui font honneur aux
deux Poëtes affuciez . Peut- on rien
de plus noble que ce que dir
Thefée inconnu à Ariane dans la
2e Scene du 1er Acte ? aprés la dé-
Avril , 1717.
>
K
110 LE MERCURE
claration d'amour qu'il a fait à
cette Princeffe , qui en témoigne
fon indignation par ces paroles.
Qu'entens- je , quel difcours ?
,, On reconnoît ainfi les bontés
d'Ariane . "
THESE E LUI REPOND ,
,, Il n'eft plus tems de fuir. D'un
Amour malheureux ,
Vous avez percé le мyftere :
,, Vous m'avez fait parler , quand
j'ai voulu me taire .
,, Ma mort doit prévénir vos ordres
rigoureux ;
"> Mais avant ce moment , on pourra
me connoître :
,, Et mes derniers foûpiis juftificront
peut-être ,
La témérité de mes feux .
Minos frapé d'admiration pour le
courage héroïque de Peribée qu'il
avûà la tête de fes Compagnes ,
deffendant les jours de Thefée
s'exprime ainfi dans la 2e Scene ,
D'AVRIL. 111
du troifiéme Acte .
17
J'ai vu la fureur dans les Graces ,
" J'ai vû la beauté même effrayer
mes regards,
" J'ai vu cette Princeffe & terrible
& charmante ,
19
A côté de Thefée , imiter fes
exploits.
Elle fe montroit à la fois
Et fa Rivale & fon Amante.
La Scene 4º du 4º Acté eſt tout à
fait touchante & bien dialoguée ,
comme il faudroit la tranfcrire toute
entiere ; je fuis obligé d'y renvoyer
mon Lecteur , afin de paffer à
quelque autre Article.
La Mufique de cet Opera eft de
M. Mouret , Auteur de la mufique.
des Fêtes de Thalie. Le Public
a grand penchant à l'abfoudre ; il
eft tres -digne de cette indulgence.
Cet Opera a été relevé par HYPER.
MNESTRE remife au Théatre , avec
un se Acte fubftitué à l'ancien ;
on y a fait encore d'autres changemens
que l'on a jugé neceffaires .
Kij
D'AVRIL.
En tout cas on repere actuellement
TANCREDE, qui fera fuivi des
Fêtes Corinthiennes , Balet que
l'on prépare pour le commencement
de Juin. Les Paroles font de м.
AUTEREAU , & la мufique de м.
CAMPRA.
Les Comediens Italiens jouérent
le 7 du mois pour la premiere
fois , fur le Téatre de l'Hôtel de
Bourgogne , la pauvreté de Renauld
de Montauban , Comedie
tirée de l'Espagnole , à laquelle le
Public ne fit pas un favorable accueil.
Le Samedy onze, les Comediens
François donnerent la premiere
Réprefentation de SEMIRAMIS
Tragédie de M. de Crebillon. On
en a d'abord dit du moins autant
de mal , que de bien ; c'eſt l'allure
ordinaire . Malgré ce partage de
fentimens , elle fut continuée le
Lundi , le mercredi fuivant & le
Jeudi : Elle fut jouée avec fuccez ,
en préfence de la Cour fur le Théaue
du Palais Royal : ce qui fait
D'AVRIL. II3
préfumer qu'elle fe foûtiendra malgré
la critique. Mile Defiarts qui
fait le Rôle de SEMIRAMIS , m'en
eft caution : D'ailleurs , le Rôle
D'AGENOR qui eft le dominant
de la Piéce , & fenfément executé
par M. Beaubourg , ne contribuera
pas peu à la maintenir . Je
m'abftiendrai donc d'hazarder mon
jugement, jufques à ce qu'elle foit
imprimée , ou dévolte à la Troupe.
C'est une Loi que je me fuis impofée
, à laquelle je ferai fort religieux
par la fuite. On doit ces égards
aux Auteurs , tant que leur Piéce
eft en vigueur ; après quoi , il eſt
du devoir du Mercure d'en rendre
compte au Public , en faifant un
examen équitable fur les differentes
parties qui entrent dans l'oeconomie
d'un ouvrage de Théatre .
• ¢ £ $£34 88,86++3836 +38
La Rédondille d'Orphée eft
une Piéce de M. de Senecé , Prej
mier Valer de Chambre de la feuë
Kiij
114 LE MERCURE
Reïne , dont on imprime actuellement
un Volume d'Epigrames &
d'autres Poëfies qui paroîtront
dans peu . Le Public pourra juger
de l'Ouvrage par cet Echantillon.
ORPHE' E.
Paraphrafe d'une Rédondille Ef
pagnole de D. Francifco de
Quévédo , qui commence , Al Infierno
el Tracio Orfeo Su muger
baxó à Buscar &c .
Po
Our r'avoir fa Femme Euridice
Orphée aux Enfers s'en alla :
Eft-il fibizarre caprice
Dont on s'étonne aprés cela ?.
Dans un accez de ce délire
Où fon Jugement fe perdit ,
Pouvoit- il chercher rien de pire ;
Ny dans un endroit plus maudit ?
Il chanta des airs pitoyables ,
Dont le tendre accompagnement
fufpendit la fureur des Diables ,
Et des Coupables , le tourment.
Sa voix ne touchoit point leur
Ame ,
·•
D'AVRIL 315
Mais la feule admiration
Qu'un fot , pour recouvrer la Femme,
Témoignât tant de Paffion .
Alors Pluton , hôchant la tête ,
Dit au Chanteur Alangouri :
O ! Maître fou , comme Poëte .
Et beaucoup plus comme Mari .
Proferpine eft bonne Diableffe ;
Mais je te jure fur ma Foy ,
Que les fix mois qu'elle me laiffe
Ne font pas les moins gays pour
moy.
Fût - elle aux Cieux cent ans
encore
Pour fe fouftraire à mon pouvoir ,
Je n'irois point fur la Mandore
Braire en Bémol pour la r'avoir.
Quand tu concus quelque efpérance
De nous fléchir par tes accords
Ignorois - tu que le Silence
Eft le charme unique des Morts ?
Puifqu'une impertinente flâme
Pour le troubler t'a fait venir ,
Parques , qu'on lui rende fa Fem-
K iiij me,
116 LE MERCURE
On ne fçauroit mieux le punir.
En vertu de mon indulgence
Bientôt , puifqu'il le veut ainsi ,
Il fera damné par avance ,
Et peut - être un peu plus qu'icy.
Mais pour payer de fa Mufique
Le plaifir aux Enfers fi neuf,
Ajoutons y quelque Rubrique
Qui puiffe encore le faire veuf :
A ce foin l'équité m'invite ,
Qui fouffre qu'enmême fujet
On récompenfe le mérite
Quand on a puni le forfait.
-
Rendez - lui donc fa Demoifelle
Qui le fuivra fans dire mot ;
Mais , s'il tourne les yeux fur elle ,
Qu'on me la refourre au Cachot.
Peu de coeurs , de chaîne auffi
forte ,
Avec leurs moitiés font unis :
Que j'en fçais , qui de cette forte.
Seroient charmés d'être punis !
Ah ! fi des Femmes incommodes
Des tours de tête délivroient ;-
Que de Maris , comme Pagodes
D ' AVRIL. 117
Inceffamment la tourneroient !
Ainfi fur fon Thrône de braize
Parla le Monarque enroüé :
Son fage Arrêt , dans la fournaize
Par tout fon Peuple fut loué.
L'ordre eft fuivi. Mais cette Fête
Se termine en piteux regrets :
Orphée ayant tourné la tête
Redevient veuf fur nouveaux frais.
Dans fon impatience extrême
Que fa raifon ne peut calmer ,
Le malheureux perd ce qu'il aime
Aforce de le trop aimer.
Vaine & légere comme un fonge
Qu'un dormeur prend pour vérité ,
L'Ombre gémit , & fe replonge
Dans l'éternelle obfcurité.
Sans murmurer de fon fupplice
La pauvre ame renonce au jour :
Pouvoit-elle en bonne juftice
Se plaindre d'un excez d'amour ?
Sa double mort la défefpére
Qui vient rompre un noeud fi parfait;
Mais quoi ? La caufe en eft fi chére .
Qu'il faut pardonner à l'effet .
L'Epoux qui la voit difparoître
Se livre à fon mortel ennuy ,
118. LE MERCURE
Incapable de reconnoître
Le bien qu'on lui fait malgré lui .
L'Enfer à fes plaintes touchantes
Ceffant de fe laiffer charmer ,
Dans laThrace , par les Bacchantes
Il s'en va fe faire affommer.
Du beau fexe double victime
Chantre affligé , confole toi ;
Force gens d'un rang plus fublime ´-
Ont bien fubi la même Loy.
C'eft vainement qu'on s'évertuë
Contre un vainqueur fi redouté :
Et qu'importe,au fond,qui nous tuë,
Ses faveurs , ou fa Cruauté ?
Femmes , fi cette Hiftoriette
Irrite vos coeurs inhumains ,
C'est un Espagnol qui l'a faite ,
Pour moi , je m'en lave les mains.
Ovide , à cette même Fable
( Direz- vous) donne untour galant}
Le Romain étoit raifonnable ,
L'Efpagnol n'eft qu'un infolent .
Et vive Hymen ! fous fon Empire
On boit , on mange , on fait dodo
Puis .. d'accord. Mais le mot pour
rire
Eft cependant pour QUE VA'DO.
D'AVRIL.
COPIE
D'un Memoire manuferit de feu
M. de Rofen, Maréchal de France.
LE
E fujet qui nous fait parler 11 mouaujourd'huy
de cet illuftre Ge- rut au
neral , eft un Manufcrit de fa main, mois de
que l'on a trouvé parmi fes papiers : Septemil
contient une petite inftruction bre 1715
remplie de fentimens d'honneur &
de probité , que ce Maréchal dans
fon grand âge, lailla à fon petit fils ,
lorfqu'il l'envoya à Paris pour y
être élevé : il feroit à fouhaiter que
les jeunes Seigneurs qui entrent
dans le monde , connûffent & voulûffent
fuivre des confeils auffi fages
que ceux qu'ils liront dans cet écrit ,
fi la mort n'avoit enlevé , à la fleur
de fon âge , celui pour qui ils
avoient été dreffez en particulier :
on eftoit perfuadé par fès heureufes
difpofitions , de les lui voir mettre
LE MERCURE 120
en pratique dans le cours de fa vie ;
la facilité de fon efprit pour les
Sciences , fa politeffe , fa maniere
de penfer avec élevation , fon envie
de plaire , & de s'attirer l'eftime
des honnêtes gens , jointe à un exterieur
qui raflembloit toutes les
graces , lui avoient gagné les fuffrages
du Public avec autant de
juftice, que fa perte a merité depuis,
fes regrets . Ce Memoire dont il
s'agit ici & qui nous eft tombé entre
les mains , eft donc dû à ce même
Public par des raifons trop particuliéres
, pour qu'il ne foit pas en
droit de l'exiger , & nous le lui
donnons avec d'autant plus de fatisfaction
, qu'il n'y trouvera
que
des maximes
pleines de fageffe
,
de folidité
& de Religion
.
و د
· 39 Le grand âge , où je me vois ,
Mon cher fils , ne me permettant
pas d'efperer de pouvoir
,, vous guider moi-même dans la
fuite , lorfque vous ferez engagé
dans le monde , & vous faire re-
» marquer avec une tendreffe
paternelle
""
و د
D'AVRIL. 121
"
"
paternelle , les écueils où vous
» pourriez donner la feule fatis-
,,faction qui me refte , eft de vous
laiffer
par cet écrit des confeils
», que la confcience & l'honneur
,, m'obligent de vous donner , &
» que je vous prie de fuivre, comme
» mes dernieres volontez , perfuadé
que ce bien eft infiniment plus
précieux , que ce que la fortune
», vous pourra jamais préfenter-
Je vous recommande fur toutes
,, chofes la crainte de Dieu , qui eft
le commencement de la fagef-
,, fe, & le principe de tout honnête
,, homme fi vous la poffedez au
,, fond de vôtre coeur , & que vous
,, mettiez toute votre espérance &
» Votre confiance dans le Seigneur,
il vous protegera & conduira par
fa divine bonté.
"
و د
و د
""
""
و و
و د
Honorez vôtre Pere & vôtre
,, Mere ; fouvenez - vous que vous
leurdevez vôtre Etre, & que Dieu
, vous ordonne de leur porter du
refpect & de l'attachement : ayez
toute la déference imaginable
Avril 1717.
"
"
L
122 LE MERCURE
M *** qui eft préposé pour
pour
vous gouverner & pour avoir foin
de votre éducation ; foyez attentif
à fuivre les confeils & fes bons avis ,
puifqu'il vous doit tenir lieu de tout.
Soyez honnête & poli envers tout
le monde , vrai dans vos paroles
plein de droiture & de probité dans
toutes vos actions ; Ne fréquentez
jamais que d'honnêtes gens ,remplis
de vertu & de bonnes moeurs : Îâchez
de les imiter , & propofez- vous
toujours les plus grands modeles.
>
Je vous recommande d'avoir une
application perpetuelle à vos études
& exercices ; afin de vous mettre
en état de' fervir le Roy dignement
& marcher fur les traces de vos
Ancêtres .
Evitez les jeux du hazard & ne
vous y engagés jamais , que lorfque
l'obligation indifpenfable de faire
vôtreCour,vous y fera trouver,comme
malgré vous : Perfuadez - vous
que ces jeux là font capables , nonfeulement
de vous ruiner , mais encore
de vous attirer cent mauvaifes
D'AVRIL. 123
&
affaires pour perdre vôtre fortune ,
honneur & réputation : Apprenez
ceux qui fe joueront toujours parmi
les honnêtes gens ; Tâchez de vous
y perfectionner , pour n'y être point
dupe foyez égal dans la perte
dans le gain , & faites- vous un point
d'honneur de paffer dans le monde
pour un beau joueur , incapable de
faire des incidens & de mauvaiſes
difputes.
Fuyez la débauche & les femmes
d'une vie déreglée , car elles ne font
propres qu'à vous perdre de corps
& d'ame ; Ne fréquentez que celles
qui ont de la vertu & de l'efprit
capables de vous faire honneur ,
pour aprendre d'elles l'honnêteté &
la politeffe : s'il s'en trouve quelqu'une
qui vous affectionne & traite
favorablement , gardez - vous bien
d'en tirer vanité , ni de le faire remarquer
: Vous êtes obligé de ménager
fa reputation par raport aux
bons fentimens qu'elle a pour vous :
Prenez garde auffi d'un autre côté
d'en être la dupe;car il n'y a que trop
Lij
124 LE MERCURE
d'exemples, que d'autres auffi finsque
vous en ont été attrapez ; leurs parens
ou amis interviennent ordinairement
dans ces fortes d'engagemens , qui
n'ont que de fâcheufes fuites.
Quand vous voudrez vous regaler
avec vos amis , n'allez jamais au
Cabaret , ni chez les Traitteurs , car
il s'y trouve fouvent des Filoux
Breteurs & autres mauvais efprits
qui ne refpirent que le défordre :
vous tomberiez dans des inconvé.
niens qui vous perdroient dans l'efprit
du Roy & des honnêtes gens
qui vous regarderoient , comme un
yvrogne , un débauché , qui n'eſt
propre à rien.
Lorfque vous ferez en âge de
vous produire dans le grand monde ,
foyez attentif à faire vôtre Cour
au Roy & aux Princes , aux Officiers
Generaux , aux Miniftres &
autres Gens de diftinction ; Tâchez
de mériter leurs bonnes graces , appui
& protection ; à quoi vous
parviendrez par une grande retenuë
& une réputation de fagelle qui
D'AVRIL. 125
attire l'eftime& la confiance;joignez
y une attention finguliere à ne jamais
blamer les démarches.de ceux
qui font au deffus de vous , foit dans
le Commandement à la Guerre ,
ou dans l'Adminiſtration des affaiperfuadé
qu'outre les raifons
de juftice & de fidélité qui regnent
dans l'un & dans l'autre , il y a toujours
des refforts de prudence & de
politique , où il n'eft pas permis
de pénetrer.
res ,
Tâchez de vous perfectioner dans
les belles Lettres , Langues Etran.
geres , Mathematiques , & autres
Sciences propres à vous élever à
quelque chofe de grand , car on
n'épargnera rien pour votre éducation
: Rendez - vous auffi adroit au
fait des Armes , non pour vous ériger
en Bréteur , mais fçavoir vous
deffendre dans les occafions.
Si quelqu'un vous agace par des
railleries piquantes , ne prénez pas
feu d'abord , mais tâchez par un
air froid & des répoufes ambiguës
d'en détourner les fuites ; fi après
Lij
126
LE MERCURE
cela il vous preffe , faites lui comprendre
que , fi vous vous tenez
dans les bornes de la modération ,.
ce n'eft ni faute de fentiment, ni de
courage.
Soyez fidéle à vos amis , incapable
de reveler un fécret qu'on
vous aura confié : Ne parlez jamais
mal de Perfonne , pas même
de vos ennemis ; Ne foyez pas trop
avide à parler , pefez vos paroles
& faites réflexion fur vos difcours ;
ne conteſtez jamais avec opiniâtreté
dans l'incertitude , ou dans une
mauvaiſe cauſe , car il vaut mieux
céder honêtement , que de foûtenir
avec confufion.
Quand vous ferez en bonne
Compagnie, perfuadé que vous n'en
fréquenterez jamais d'autres , ne faites
ni le Fanfaron, ni le petit Maître:
Ne vous vantez jamais de rien ,
mais tenez -vous dans une honnête
modeltie , vous ferez aimé & eftimé
de tous ceux qui vous verront.
Ne foyez ni avare , ni dépenfier
mal-à-propos ; ne donnez pas dans
D'AVRIL. 127
la bagatelle , ni dans les colifichets ;
Evitez cependant de paffer pour
Mefquin , quand il s'agira de vous
faire honneur.
Quand vous ferez en état d'avoir
quelque Employ Militaire , tenezvous
à vôtre Troupe fans la quitter;
foyez exact , attentif & vigilant à
vô:re devoir ; Voyez toutes chofes
par vous même , & ne vous repofez
jamais fur ce que feront les
autres ; Ayez toujours quelqu'un à
la découverte, pour n'être pas furpris
; & gravez bien dans vôtre
efprit , qu'un feul quart d'heure
de pareffe ou de négligence , eft
capable, non feulement de vous faire
perdre tout le fruit de vos fervices,
mais auffi de ternir pour jamais
vôtre honneur & vôtre réputation.
-
Si Dieu vous fait la grace devous
élever à des Emplois confi
dérables , où se trouvent des Officiers
fous vôtre Commandement, &
qu'il arrive malhûreufement à
quelqu'un d'avoir fait une faute
dans le Service , ne le traitez pas
128 LE MERCURE
1
gnez
avec rigueur ni avec dureté , en lui
faifant une réprimende féche ; Plaile
& remontrez lui avec douceur
le tort qu'il s'eft fait d'avoir
manqué ; Priez-le d'être une autrefois
plus exact & plus régulier à
remplir fon devoir , pour vous éviter
le déplaifir que vous auriez d'être
contraint à lui faire du mal ,
contre vôtre inclination & vôtre
naturel..
Aimez ceux qui vous corrigent
& qui vous font remarquer vos défauts
, ce font vos véritables amis
car ils n'en ufent ainfi que pour
vôtre bien ; au lieu que vos ennemis
feront toujours ceux qui vous
flateront en vôtre préfence , dans
la maligne efpérance que vous conferverez
vos imperfections , qui leur
donneront toujours de l'avantage
fur vous , & la facilité de vous détruire
plus aifément .
J'aurois encore bien des chofes
à vous dire pour le dérail d'une
vie qui merite tant de réflexions ;
j'en laiffe lefoin à Mr *** qui vous
D'AVRIL. 129
les fera remarquer dans les occafions
& dans vos entretiens particuliers
; fi vous faites attention ,
Mon cher fils , à ces confeils paternels
, comme je l'efpere , & que
vous les imprimiez dans vôtre efprit
, vous pouvez compter que je
me retrancherai de tout pour vous
mettre en état de foûtenir vôtre
Naiffance honêtement.
9
La Nature vous a formé à fouhait
, & vous a donné affés d'efprit
pour difcerner le bien d'avec le
mal Si vous aimés & adorés du
fond du coeur, Dieu qui en elt l'Auteur
& que vous mettiez toute
vôtre confiance en lui , il vous com
blera de fes graces , & vous conduira
dans les voyes d'honneur &
du falut : Je prie fa Divine Bonté
de vous guider , conferver , & ne
vous jamais abandonner.
Il paroît depuis peu un Livre de
Réflexions Politiques & Morales,
130 LE MERCURE
dédié à M. le Duc de Noailles.
Mr l'Abbé Pegere qui en eft l'Auteur
, dit dans fon Epître Dédicatoire
, qu'il les lui préfente avec d'autant
plus de confiance , que la
valeur foûtenuë de la prúdence lui
eft comme héréditaire : Qu'après
s'être diftingué à la Guerre par fes
belles Actions , il effaye à préfent
de nous faire goûter les fruits de la
Paix , à la vérité toujours amers
dans leur primeur , mais qui ne
peuvent manquer de devenir très
agréables , en fecondant , comme
il fait , le GRAND PRINCE qui
veut bien par fes foins infinis ,
être le Reftaurateur de la France ,
comme il en eft les délices.
Donnons à préfent quelque idée
de l'Ouvrage.
L'Auteur prouve qu'après avoir
confideré les Hommes par raport
à eux-mêmes , il a cru pouvoir les
confiderer par raport à la fociété
Civile : Que c'est ce qui a donné
lieu aux Réflexions Politiques qu'il
a ajoutées dans cette e Edition de
D'AVRIL. r31
ce Livre , avec des Notes la plupart
Hiftoriques .
Le Lecteur fera peut- être plus
à portée de juger de l'Ouvrage ,
fi on donne ici quelques Exemples
de ces Réflexions Politiques.
ARTICLE PREMIER
DU PRINCE OU DU SOUVERAIN.
Quelquefois une feule tête dans
11ºReft, un Etat y change toute la face des
affaires & y maintient la dignité
du Gouvernement
.
MARTIAL dit que Ciceron étoit Note.
la Tête de la Republique Romaine.
" Hoc tibi Roma Caput cum loquereris
erat .
Peut-on fçavoir trop bon gré à Refl.xie
un Prince , qui déclare à fon Con.
feil , qu'il veut avoir les mains liées
pour faire le mal , mais qu'il fouhaire
être libre pour faire le bien.
Un Grand Prince * a autrefois * Trajan
ébauché ce trait de Sageffe : Un autre
Grand Prince de nos jours l'a
accompli.
132 LE MERCURE
Refl. 4° Un Prince , qui non content de
gouverner avec beaucoup d'attention
, veut bien entrer , comme
en focieté de plaifirs , avec le Public
, ne peut manquer d'en être
les délices , & il eft bien fûr par
cette conduite gracieufe & populaire
, de ne point compromettre fa
Grandeur.
Notto. Auguite gagnoit ainfi l'affection
des Peuples , quia Auguftus comiter
interfuiffet & civile
rebatur mifceri voluptatibus vulgi
Réfl.56€
Notte.
"
"
››
"
Tac. ann. I.
Unbon Politique faifant peu d'attention
aux Difcours des Peuples ;
s'attache feulement à les conduire ,
de maniere qu'ils ne s'apperçoivent
pas de la route qu'il leurs fait
tenir; & à ne donner que des atteintes
delicates , & comme imperceptibles
à leur chere liberté.
Galba repréfentoit à Pifon ( qu'-
il avoit deffein d'adopter ) toutes
les difficultez qu'on trouve à gouverner
des Peuples jaloux d'une
liberté mal entendue.
ImD'AVRIL.
133
"9 Imperaturus es hominibus qui nec
totam libertatem , nee totamfervitutem
pati poffunt. 7 ac. His .
""
"
Lib. I.
Un Prince peut s'affûrer qu'il Refl.58 .
fera toûjours Maître de la Langue
des Peuples dont il aura gagné les
coeurs.
Parceque Domitien avoit le fé- Notte,
cret de fe faire quelque fois aimer,
il étoit appellé le pere des Peuples,
que n'en n'eut - t'on point dit , s'il
cût toujours été aimable .
* Populorum vox tamen una
Cum verus Patria diceris effe Pater.
La bonne foy & la confiance étant
le principal lien du Commerce , &
de la Société Civile ; les hommes,
pour
leur
propre
interêt
, devroient
s'attacher , à entretenir l'une &
l'autre ; le défordre des Finances
d'un Etat contribue bien à rompre
ce lien précieux .
Du Tems de TI BERE, les prêts,
Refl.Si .
ou les Traitez Ufuraires avoient Notte.
* Mart . ad Domiti. L. 1. Ep . 3 .
Avril 1717.
M
134
LE MERCURE
mis la confufion dans tous les biens;
il y apporta du remede , & par ce
moyen rétablit la confiance Publique;
c'est l'image naturelle de ce
qu'on voit aujourd'hui , & il ne faut
pas moins auffi qu'un grand homme,
pour apporter un pareil remede
à de femblables maux » Реси-
nias fanore anlitabant , & inopia
rei nummaria commoto are
alieno everfio rei familiaris
""
""
و د
ر د
"
famam præceps dabat; Donec opem
tulit Cafar, &fic fides refecta eft.
Tac. an. 6.
Refl.103 Les Peuples les plus amateurs
de l'indépendence ne font jainais
fi libres , que quand ils obéïffent
à un Prince aimable ; c'eft pour
les plus féroces un attrait pareil
à celui de l'Ayman.
Notte Ces mêmes Romains qui venoient
de donner un exemple éclatant de
leur Amour pour la liberté , en ſe
défaifant de CESAR , s'accoûtumerent
infenfiblement à la perdre
feus l'agréable domination de fon
Succeffeur.
D'AVRIL. 135
C'eftune confolation pour le Peu- Reflex.
ple de voir , qu'en s'épuifant pour
les befoins de l'Etat , il n'enrichit
au moins , & ne foutient que l'Etat .
Lorfque fous François I. les Note:
Peuples fe plaignirent des Impôts
exceflifs qui ne fervoient qu'à enrichir
quelques Particuliers , &fur
tout , le Chancelier du Prat. Ce-
Prince leur répondit par ces Vers
de Virgile , qu'il envoya même à
du Prat..
"" * Claudite jam rivos ,pueri ,fat
›› prata biberunt.
Mr l'Abbé de Vallemont nous
a donné l'Eloge de Mr le Clerc ,
Chevalier Romain , Deffinateur ,
& Graveur ordinaire du Cabinet
du Roy , avec le Catalogue de fes
Ouvrages , & des Réflexions fur
quelques - uns des principaux.
Quand on a un fujet auffi hûreux
à traitter , que celui que fournit la
matiere de ce Livre , un Auteur
eft prefque toujours fûr de la réuf-
* Virg. Eglog. 3.
135 LE MERCURE
fite . On n'a donc rien à défirer du
côté de l'Ecrivain , & du grand
Homme qu'il célébre. Cujus immortalitari
.... profpexit & Sue.
Ce Livre mérite certainement d'être
lû par bien des endroits ; l'Hiftoire
feule des Ouvrages de ce fameux
Graveur ne peut qu'inftruire
& plaîre , ce n'eft pas un médiocre
avantage pour le faire lire.
C'eft un Volume in - 12 , qui
fe vend chez Nicolas Caillou .
Quay de Conty , à la Conftance ;
& chez Jean Mufier , à la defcente
du Pont- Neuf , au coin de la rue
de Névers , à l'Olivier.
* .34 ***£ 34.34 .
Ayant promis dans le Mercure
de Mars de parler de SANSO N
Tragi- Comedie , il eft de mon
devoir d'acquiter ma parole .
Comme cette Piéce eft entre les
mains de tout le Monde , & que
d'ailleurs , felon l'Editeur même ,
c'eft un de ces Monftres dont le
D'AVRIL 137
Théatre d'Italie fut fi fertil pendant
le dernier Siécle , je crois que
ce feroit abufer de la patience du
Lecteur , que de lui en donner un
Extrait complet. Il fuffira de dire
que le fujet de cette Tragi- Comedie
n'eft autre que la délivrance
des Hebreux & la ruïne des Philiftins
; c'est là ce qui produit l'action
principale ; tout le reste n'étant
que les divers moïens employez
par la Providence pour y.parvenir,
& dans lefquels on a fuivi l'Ecriture
à la Lettre.
Qu'on ne s'attende pas d'y trouver
ni régularité , ni vray -femblance
, l'Autheur ne s'est point affujetti
aux Régles d'Ariftote , il a fuivi
un certain merveilleux , fans
s'embarraffer de la durée du tems ,
de l'unité du Lieu &c. On n'y trou
véra cependant aucun fentiment qui
démente le caractere de Sanfon ,
& qui ne lui convienne : Ce qui
a.parû de plus extraordinaire pour
les François , c'eft de voir Arlequin
efclave d'Acab , qui voulant
138 LE MERCURE
imiter Sanfon dans toutes les actions
de force qu'il lui voit operer,
repand un Comique fi bouffon dans
l'effai qu'il en fait , que les moins
fcrupuleux s'enfont formalifez . Je
n'en raporterai que deux exemples.
Aprés que la perfide DALILA
a coupé les cheveux de Sanfon endormi
, dans lefquels réfidoit le
principe furnaturel de cette force
qui auoit été fi fatalle aux Philiftins
; Arlequin s'imagine qu'en s'en
fervant en guife de Cadenettes ,
il alloit être un autre Sanfon lui.
même alors fe jettant avec con.
fiance fur la Baluftrade
pour
racher ; Aprés quelques efforts
inutils , il fe faifit d'une Lettre
qu'il déchire av c fureur . Enfuite
de cette épreuve de force ,
il, en tente une autre , il attrape
un Poulet qu'il veut mettre en quartiers
par imitation au Lyon déchiré
par Sanfon Comme il eft prêc
de le faire , le Poalet crie ; alors
touché de compaffion , il lui donne
généreufement la vie , bien enten-
:
l'ar.
D'AVRIL 139
:
du que, comme un gourmand qu'il
ett,il le deſtine pour fon fouper. Il
femble qu'aprés un compofe fibizarre
du Prophane avec le Sacré ,
on devroit trouver encoreplus étran
ge que l'on fuivît avec empreffement
une Piéce fi oppofée aux
Loix du Théatre François Voilà
précisément ce qui fait l'éloge des
Comediens Italiens , & de LELIO
en particulier ; puifque malgré
toutes ces difparates , ce dernier
Acteur faifit avec tant d'ame la
dignité de fon fujet, qu'il s'empare
de la bienveillance du fpectateur,
& lui impofe tellement par la verité
de fon jeu , que fouvent il s'attire
des applaudiffemens dans des endroits
qui feroient fiffler tout autre
Comedien. Si le Theatre Italien
a fon LELIO , la Scene Françoiſe
a Mile Defmarts par excellence ,
à qui on doit la même juftice dans
SEMIRAMIS.
Qu'il me foit permis d'hazarder
ici une Réflexion. Les Comédiens
Italiens ont mérité par la fûreté de
140 LE MERCURE
leurs talens, &par la vivacité de leur
émulation, tous les fuffrages dunt le
public a honoré leur Théatre . Le
mérite des Acteurs , a beaucoup
contribué à faire illufion à la multitude
en faveur de leurs Piéces . Les
Auteurs François font d'autant moins
tentez de critiquer ceThéatre,qu'ils
fentent mieux combien les Comedies
Italiennes font informes , comparées
aux Comedies Françoifes.
Cette distance leur eft fi évidente ,
qu'elle les fauve de toute jaloufie.
Mais je crains fort que ces abfurditez
, qui font fortune dans les Piéces
Italiennes , ne s'introduifent
enfin peu à peu dans les nôtres . Je
crois voir le Public difpofé à fe relâcher
de cette févérité infléxible
à qui nous devons la perfection de
nôtre Théatre.
熊( )
J'aurois fort fouhaité pouvoir
inférer dans ce Receuil so Sonners
au moins en Bout- Rimés, que l'on a
û la bonté de m'envoyer ; mais me
D'AVRIL. 141
trouvant trop referré par les bornes
queje me fuis prefcrites dans le nombre
de feuilles de ce Livre. Ce n'est
pas fans peine que je me vois réduit
à ne pouvoir contenter un chacun ;
ne trouvant de place que pour les
trois premiers qui m'ont efté adreffés
,je crois qu'ils plairont aux perfonnes
qui ont encore du goût pour
cette Poëfie , contre laquelle Sarrazin
a fait un Poëme , dont il attribue
l'invention à du Lor qui étoit
un fou celebre.
404 BIG BANG +47 OMG OMG OMÅ DIG 2004 GAFD
SONNET
EN BOUTS
RIMES.
Q
Ui ne feroit charmé de ma
chere Nabote
C'eſt un jeune Ortolan , c'eſt le
plus joli ..
A qui jamais Amant ait fait
Bec
.Salamalec .
Pour elle je vendrois jufques à
ma Culote.
142 MERCURE LE
Tel a des cheveux blancs cachez
fous fa • Calote.
Qui , pour s'en faire aimer , mettroit
fa bourſe à ... Sec.
Chacun de fes regards met un
coeur en / Echec.
Mais loin de s'enflamer , elle devient
Bigote.
C'eft bien ta faute, Amour , comme
un franc . . . Iroquois ,
Tu t'en vas fottement épuifer ton ..
Carquois.
Pour faire d'un vieux fage , un ef-
Cinique.
fronté ·
Viens dans le coeur d'Iris fondre
comme un . . Faucon ,
Peut - être elle t'attend ; qué ta
lenteur me . • Pique !
Viens , & fur ton Autel je brife
mon • Flacon,
D'AVRIL. 143
A UN HOMME
Qui a épouse unefemme malfaire
& Bigotte.
SUR LES RIMES PROPOSE'ES
DANS LE MERCURE DERNIER
Uand tu te réfolus d'époufer
ta .
Tu ne préfumois pas qu'elle avoit
bon Bec ;
Mais fitôt qu'à fes yeux tu fis
Salamalec .
Elle ſe propofa de porter la Culotte.
Vainement à préſent tu grates ta
Calote ;
I'auroit mieux valu manger ton
pain tour
Sec ,
Que d'avoir hazardé le malheureux
Echec ,
Qui te donne une femme intraitable
& • • Bigotte,
Comment, toi qui nommois les Maris
Iroquois ,
144
LE MERCURE
Qui méprifois l'Hymen , l'Amour
& fon
Carquois
,
As tu fitôt quitté ta liberté..Cinique
?
Je croyois que ton coeur léger comme
un Faucon ' ,
N'aimoit que la liqueur qui chatoüille
, qui ·
Pique ,
Et ne voudroit jamais chérir que
le • Flacon.
SONNET
De Monfieur Houdin de la
Martinique.
SUR LES BOUTS RIME'S PROPOSE'S.
NE prends point femme , Ami ,
ni grande , ni .. Nabotte ,
L'une & l'autre en Oyfons nous
méne par le .. Bec ;
Fais aufacrélien ungrand. Salamalec,
Et ne perds pas ton droit de porter
la • Culote.
Envifage le fort des Maris à .Calotte*
Calotte de Vulcain.
Le
D'AVRIL...
145
Le plus facile Epoux n'a pas toujours
l'oeil . · Sec ;
Et la fen me au repos met le dernier
· Echec ;
Quand lâffe de plaiſirs , elle devient
Bigotte.
Il eft cent fois plus doux de vivre
en •
Poffeder pour tout bien,fleches, Arc
&
Iroquois ,
Carquois ;
Cinique.
Que
d'avoir pour
Compagne un
Esprit
trop
Autant que la perdrix redoute le
Faucon ,
Ami, fuyons l'Himen ; de tous côtés
il
Pique,
Et ne nous engageons qu'à vuider
le Flacon.
On prie les perfonnes qui deftineront
des Fnigmes à l'Auteur , de
ne point omettre le Mor ; fans quoi
elles
deviendront inutiles. C'est
un
avertiffement pour celles qui
m'en ont envoyé
précédemment.
La premiere Enigme , dont le
Avril 1717.
N
146 LE MERCURE
mot eft CLISTERE , a été manquée
par les Devins les plus confommez.
A l'égard de la feconde , qui eft la
LANGUE , elle a trouvé plufieurs Oedipes
, ou pour parler plus naturellement
, le Democrite Moderne
l'a ainfi interprétée en vers.
"" C'est envain que Mercure a recours
à la plume ,
,, Quoique d'elle il tire fon plus bel
و د
ornement :
,, C'eft en vain qu'il fe fert d'un fi
cher inftrument;
>>
>>
C'eft un foible moyen pour perfuader
les Dames ,
Ce fexe dans la LANGUE y trouve
bien des charmes ,
Qu'il ne trouveroit pas dans ..
beaucoup de Volumes .
Le Philofophe Moderne , le Philofophe
en herbe , le Tranquille
Javore au Sonnet mal tourné : La
belle Louifon & fa Compagne , Mr
Planchon Conſeiller au Préfidial
de Caen & fon aimable Iris , Mrs
Gravier , Pichot & Claudin amis
du Mercure , le Préfident de S.
Gilles & tant d'autres .
D'AVRIL. 147
ENIGME
Propofée par M. le Comte
de Gilin , beau jeune Vieillard
de deux Luftres
.
JE
E fuis quelquefois rond , mais
plus fouvent quarré ,
Des liens fort étroits me tiennent
refferré.
Tant que dure cet efclavage ,
Je ne fuis bon à rien pour me
mettre en ufage
Il faut m'en délivrer ,
Et puis après me déchirer .
De petits trous alors donnent paffage
Aux piéces de mon corps fous la
main racourci ,
Un plus grand me reçoit au fortir
de ceux- ci ;
Après quoi , pour finir ma chance.
On me met dans deux autres troux,
D'où je m'échappe encore avec violence.
Eh bienLecteur!me reconoiffésvous?
Mij
748 LE MERCURE
S
AUTRE.
Ans être de Divine Effence ,
J'étonne & jefurprend les yeux ,
Je parcours les Airs & les Cieux .
Quoiqu'à l'humidité je doive ma
naillance.
་
Lorfque le tems m'arrache à qui
je dois le jour,
Mon fort n'eft pas d'être inutile.
Je me prête aux Mortels & j'y trouve
un azile ,
J'y fais leur gloire & leur amour.
Laire Difcorde & l'Envie ,
Les plus doux charmes de la Paix ',
La fincére Amitié, cette illuftre bannie
Empruntent, pour finir &pour naître,
mes traits.
Mes honneurs vont jufqu'à l'extréme
:
Couronner des Héros , font des brillans
emplois ,
Je préfide au repos , au Cabinet des
Rois
des
Tex
A
annie
now
語util:
trod
nce
eux,
eux,
mi
jlaleplus d'attraits traits.
6 *
D'AVRIL.. 149
Et l'on me voit fouvent où fut un
Diadême.
SARABANDE .
C'Eft dans
Eft dans ces lieux qu'on voit
l'Amour fe plaire ,
C'eft dans ces lieux qu'il a le plus
d'attraits :
On n'y voit point d'ardeur qui foit
légere
Pour nous
festrace
Dieu choifit
Er de ces traits la bleffure eft f
chere ,
:
Qu'on fait des voeux pour n'en
guérir jamais.
PARODIE DE M. ROY
A
SUR LE MEME AIR
A Mile. ***
L'Amour croyoit n'avoir ni ſoeur,
ni
Sans vous de R1s , il eut pû s'en
Aater :
Niij
so LEMERCURE
Soeur de l'Amour , vous lui devintes
chere ,
Les Ris , les Jeux vouloient vous
adopter :
Un d'eux vous tint fur les fonds de
Cythere ,
Et c'eft fon nom qu'il vous a fait
porter.
*X*X*XX*X
J'ai beau vouloir écarter les Morceaux
de Litterature de mon Journal
, ils fe préfentent fous ma main
en dépit que j'en aye. Je n'ai pû
cependant me refufer à renvoyer
à l'autre mois , les Réfléxions Critiques
fur un nouveau Recueil de
Piéces fugitives d'Hiftoire & de
Litterature par Mr l'Abbé Archimbaud.
J'ai cru qu'elles interrefſſeroient
du moins autant le Lecteur,
que ſi je metrois fi à la place des nouvelles
incertaines.
D'AVRIL.
ISI
LETTRE
A M. DE .....
PAR ME L'ABBE' LA FARGUE.
MONSIEUR ,
Vous me priés de vous apprendre
ce que je penfe d'un nouveau
Recueil de Piéces fugitives d'Hiftoire
, de Litterature & c. , qui paroît
depuis quelque tems. Je vous dirai
d'abord que M. l'Abbé Archimbaud ,
qui en eft l'Auteur , eft un homme
qui a beaucoup d'efprit & d'érudition.
Il s'eft appliqué avec fuccés
pendant plufieures ann'es à l'étude
des belles Lettres, dans une des plus
Sçavantes Ecoles de l'Univers , où
il s'eft rempli des plus belles connoiffances
des meilleurs Auteurs
d'Athénes & de Rome. Le Public
qui commence à profiter du fruit
de fes veilles , efpére qu'il continuë
152
LE MERCURE
ra à s'employer auffi utilement , &
qu'il fe diftinguera dans un genre
d'écrire , qui demande tant d'application
& de foin. Il lui reviendra
d'autant plus de gloire de fon travail,
que la carriere qu'il entreprend ,
eft épineufe , furtout dans le commencemcent
; & que le plus diffi–
cile de tous les Ouvrages eft celui
d'écrire pour le Public. Il y a de fort
bonnes choſes dans fon Effai
quoique tout n'y foit pas également
travaillé. Vous en jugerez vousmême
par les endroits que je vais
vous rapporter , pour en montrer
le peu de jufteffe , ou pour en relever
le prix.
Le titre que Mr l'Abbé Archimbaud
a donné à fon Recueil , ne
fait pas affés d'honneur aux Auteurs
dont il extrait , ou dont il rapporte
les Ouvrages. Il y a peu d'Ecrivains
qui ne fe flattent de revivre dans
leurs Ecrits , jufqu'à la fin des fié.
cles ; & c'eft une chofe bien humiliante
pour eux , qu'on appelle fugitives,
des Piéces qu'ils regardoient ,
D'AVRIL
.
153
comme Horace , plus durables que
l'Airain. J'ajoûterai en faveur du
Journaliste,que quelques-uns jugent
que ce titre n'eft pas affés intereffant
pour lui ; prétendans que s'il
n'a à préfenter au Public que des
Piéces fugitives , ils ne doivent pas
fort s'empreffer de lire fon Recueil.
Je ne fuis pas plus content de
l'execution que du titre . Je n'y trouve
ni affés d'ordre , ni affés de jufteffe
: Et je noconçois pas comment
l'Abbé Archimbaud peut mettre au
nombre des Piéces fugitives , le
SPICILEGIUM ens volumes in folio
du R. Pere Marcéne , & l'Antiquité
expliquée & repréfentée en figures
parle R. Pere de Montfaucon, auffi
en s. volumes in folio , Ouvrages
qui n'ont point encore parû. A la
bonne-heure qu'il ait averti le Public
des Canons de la nouvelle invention
de Mr Thomas : ils lui ont
paru fi legers , qu'il a crû pouvoir
leur donner rang parmi des Piéces
fugitives.
Le Journaliſte me répondra ,
154 LE MERCURE
que pour ce qui regarde ces 10 Volumes
in-folio , je lui fais un reproche
fort injufte ; Que fon Ouvrage
comprend deux Parties , l'une in-
,, titulée ,Recueil de Piéces fugitives
""
و د
وو
d'Hiftoire , de Littérature &c.&
l'autre deux fois prefque auffi
longue que la premiere , & fous un
nouveau Titre Nouvelles Litteraires
; & qu'il ne parle des
Ouvrages de ces RR . PP . que
dans la feconde Partie , où il ne s'agit
point de Piéces Fugitives , mais
feulement de Nouvelles Litteraires.
J'avoue que fa Réporfe eft
bonne , mais que dira -t-il à ma replique
: Son Titre n'eſt donc pas jute
puifque de deux Parties que
contient fon Recueil , il ne renferme
que
la plus petite ; mais
voyons un peu comment il a exécuté
fon deffein .
Vous croiriez Mr , trouver, d'abord
au commencement de fon
Recueil , quelque chofe qui regarde
l'Hiftoire , comme le Titre femble
le demander ; point du tout. Le
•
D'AVRIL. 155
Nouveau Journaliſte a une méthode
toute nouvelle. La premiere Piéce
qu'il rapore , eft un petit Ouvrage
qu'il appelle Méthaphifique,
fait par un Solitaire : Pour le fujet
de cette Piéce Métaphilique &
Fugitive , le voici . ,, Raifonnemens
fur l'Eternité de bonheur ou de
malheur après la mort, & les Ca.
racteres de la vraie Religion.
Après quelques remarques fur les
Ecrits de Suetône , qui font la 2e
Piéce Fugitive, voici le fujet de la 3º.
,, Ordre qu'on doit garder dans l'étude
du Droit Canonique Fran-
..
""
31
"
39
çois. Vous la placerés parmi les
Piéces d'Hiftoire, de Litterature & c.
comme il vous plaira. Enfin la 4º
& derniere Piéce Fugitive , eft une
Lettre écrite de Rouen , dans laquelle
en onze pages on trouve 15 .
fujets différents , diftinguez feulement
par des pieds de mouche. Il
y eft traité de la naiffance de Socrate,
d'un Lae qui eft dans le Duché de
Vendôme, de la Comparaiſon faire
par un Prédicateur , d'un Chrêtien
156
LE MERCURE
lc
avec un Sculpteur, de la Généalogie
de Diogène , d'un Panier de Figues
donné à S. Macaire , &c. Enfin cette
derniere Piéce fugitive finit par
dernier Conte joyeux que Luther
dit avant fa mort. Le deffein du
Journaliſte ne vous paroît-il pas dignement
rempli : Pour moi j'en fuis
fi content , que je ne puis m'empêcher
de vous marquer combien je
fuis indigné contre Mr l'Abbé ***
D. D. S. qui a ofé dire en parlant
du nouveau Recueil , que c'étoit
un riche galimatias de riens. N'at'il
pas bonne grace , Mr le Docteur,
de traitter ainfi le précieux affemblage
de ces belles & curieufes Piéces
fugitives , que nous devons aux
veilles affidues de Mr l'Abbé Archimbaud
Pallons maintenant à
fes nouvelles Litteraires , & voyons
fi l'Auteur s'y foûtient avec dignité
: Un feul trait fuffira pour vous
donner une idée du prix de fon ouvrage
. En voici un auquel il s'eft
particulierement attaché. C'est au
fujet de la réponse que je fis il y a
huic
D'AVRIL
157
huit mois , à la Critique que Mc
Guerin Régent de Réthorique au
College de Beauvais avoit faite de
l'Eloge Funèbre de Louis le Grand ,
prononcé par le Rd Pere Porée :
Vous allezjuger de la profonde con
noiffance qu'a de l'Hiftoire nôtre,
Journaliſte , & de la délicateffe
de fon goût fur la Critique.
Il me reproche d'abord d'avoir extenué
les plus grands exploitsd'HenryIV.&
de n'avoir point jugé cePrince
digne de mes éloges. J'ai raconté
toutes les actions mémorables de ce
Monarque,depuis la mort d'Henry
III. jufqu'à fon Couronnement, fans
en cacher aucune , ni fans en diminuer
le prix ; marquant avec fidelité
fur les Mémoires de M.de Mezeray,
toutesles circonstances glorieufes qui
en peuvent relever le mérite,& faire
le plus d'honneur à ce Conquerant.
Je n'ai point parlé des victoires qu'il
remporta à Coutras & à Fontaine-
Françoife , comme femble me le reprocher
M. Archimbaud ; parce
qu'elles n'entroient pas dans mon
Avril, 1717.
158 LE MERCURE
و د
fujet , ayant entrepris de prouver
feulement que Louis XIV. avoit fait
des actions plus mémorables , pour.
étendre les Frontieres de fonRoyaume
, qu'Henry IV. pour parvenir au
Trône.Or la bataille de Coutras fut
gagnée fous Henry III . & la journée
de Fontaine - Françoife n'arriva que
plus d'un an après qu'Henry IV. eût
été couronné & reçû au Parlement.
Je vous prie de voir en quels termes
j'ay parlé de ce Prince. ,,Ce Fameux
Guerrier eft digne de nos éloges
,, & de nôtre admiration. Les fiécles
,, à venir entendront parler avec
,, furpriſe de fes grands Exploits..
Le Journaliſte peut-il dire avec fincerité,
que je n'ay pas jugé ce Grand
Roy , digne de mes éloges. Il eft
vrai que j'ay ajoûté après cela ,
,, Que la Pofterité l'auroit regardé ,
» comme un Heros incomparable ,
s'il n'eût laiffé un Petit- Fils qui l'a
,, furpaffé. Mais Louis le Grand
eft-il donc fi petit aux yeux de M
Archimbaud , que je ne puiffe pas
avoir placé Henry IV après ce He-
Tos , fans Panéantir.
و و
DAVRIL.
159
Il en eft de la valeur comme de la
fcience.L'une &l'autre ont differens
dégrez compatibles en differens fujets
; & comme l'on ne fletrit point
Quintilien , en difant que Ciceron
eft un plus grand Auteur que lui ; il
eft clair qu'on ne fait point de tort à.
Henry IV. quand on avance que
Louis XIV. eft un plus grand Heros.
Lorfque l'Ecriture Sainte a dit qu'il
n'y eût jamais de Roy femblable à
Salomon, elle n'a point fait de tache
au mérite de David, le même Texte
nous aprenant que Dieu combla de
fes faveurs Salomon , à caufe de la
pieté de fon Pere. Je puis donc avoir
dit fans indifcretion , que quelque
haute qu'ait été la valeur d'Henry
IV?Louis le Grand l'a furpaffé. Le
parallele que j'ay fait de ces deux
Princes qui ont fait la Gloire de
l'Empire François , fert de preuve 2
la préference que j'ay foûtenuë en
faveur de Louis le Grand , pour défendre
celle que lui donne le R.
Pere Porée , & qui avoit d'abord
furpris Mr Guerin .
O ij
160 LE MERCURE
J'ajoûterai que le langage que j'ay
tenu en parlant de la forte, n'est pas
nouveau. L'on trouve que long- tems
avant moi, M. Flechier, M. Boffuet
Evêque de Meaux,M . Huet Evêque
d'Avranches , & M. l'Abbé Talleman
ont élevé Louis XIV . au deffus
de tous les Monarques qui l'ont
précedé. Et M. de la Motte que
I'Abbé Archimbaud dit s'être expliqué
modeftement au ſujet de
la fuperiorité que ce
Monarque
a eûë fur les anciens Heros ,
l'appelle le plus Grand des Rois, Six
lignes après l'endroit que le Journalifte
a cité de fon Eloge Funebre, M.
l'Abbé Mongin qui le met au deffus
de Cefar dans fon Oraifon Funebre,
dit que , la verité ne donna jamais
,, de louanges plus finceres , que
l'Eloquence & la Poëfie n'en
fournirent jamais de plus inge-
,, nieufes , & que l'admiration n'en
produifit jamais de plus fublimes ,
que celles que Meffieurs de l'Aca-
» demie Françoife ont confacrées
pendantplus de cinquante ans , à
,, la gloire de ce Heros .
"
>>
و ر
, د
و د
"
D'AVRIL. 151
Je remarquerai en paffant que le
Journaliste ne fe fuit pas , lors qu'il
dit que le P. Porée n'a fait qu'indiquer
la fuperiorité de Louis XIV.
fur fon Ayeul, ayant dit ailleurs ,, que
» cet Orateur a donné tout l'avan-
" tage à Loüis fur Henry IV . com-
» me s'il etoit plus glorieux d'aug-
» menter un Royaume , que de le
conquerir .
وو
Il me reproche en fecond lieu d'a.
voir dit mal à propos , qu'Henri
IV. à la veue du peu de fuccés
de fes entrepriſes , fe feroit embarqué
pour fe retirer en Angleterre ,
file Maréchal de Biron ne l'en
avoit empêché. Il dit lu deßus ,
qu'il n'a jamais rien lû , ni même
rien d'approchant, d'Henry le Grand,
& qu'il croit que je fuis le prémier
Auteur qui ait attribué un pareil trait.
de Pufillanimité à ce Prince.
Je
demande d'abord avant que
de repondre à fon objection , fi on.
doit appeller
pufillaminité , la conduite
d'un Guerrier , qui fe croiant
dans l'impuiflance
de faire réuflir
O jii
162 LE MERCURE
fes entrepriſes , juge qu'il doit fe
dérober à l'orage de fon infortune.
Perfonne ne s'eft avifé jufqu'icy
d'appeller Pufillanime, ceRoy d'Ifrael
qui fortit de fa Capitale, pour
échaper à la fureur d'un fils , q'-
une folle ambition avoit armé contre
lui : Ny ce Pieux Roy d'Angleterre
à qui la France a fervi d'azile ,
fous le Regne de Louis le Grand.
Je prie maintenant Mr le Journalifte
, qui me croit le premier Auteur
de ce que j'ay avancé fur le
deffein qu'avoit Henry IV. de fe
fauver enAngletere , fi Mr de Biron
ne l'en eut empêché , je le prie
de lire le commencement du 7e Tôme
de Mezeray. Il y trouvera tout
du long ce que j'ay avancé. Je m'en
vais vous rapporter l'endroit ,, Le
و و
29
Parlement quife tenoit alors à
Tours,fut fi effrayé , ayant appris
la fâcheufe fituation des affaires
d'Henry IV. qu'il lui fit propofer
d'affocier à la Couronne le
,, vieux Cardinal de Bourbon ,
qui avoit pris le nom de Char-
و د
و د
و د
*
D'AVRIL. 163
»
les X. Le Roy lui même épouvanté
& appréhendant que les
Barques qui defcendoient de
» Rouen , & que les Vaiffeaux que
"
le Duc de Parme preparoit à
» Dunkerque , ne l'inveftiffent par
" Mer , auffi bien qu'il l'étoit par
.. Terre , mit en déliberation s'il
" devoit fe fauver en Angleterre,
» La pluralité des voix l'eut em-
» porté de ce côté là , files hardies
remontrances du Maréchal
» de Biron , n'euffent fait rejet-
» ter ce lâche Confeil. Dès- là
que j'avois avancé dans ma réponfe
, avoir pris dans Mezeray tout
ce que je difois d'Henry IV. M
Archimbaud n'auroit - il pas plûtôt
dû lire cet Hiftorien d'un bout à
l'autre , que de s'expofer à me faire
une Objection fans fondement .
Je ne m'arrête pas encore à ce
qu'il dit de la fuperiorité que j'ay
auffi accordée à Louis XIV . fur
David, dans la premiéreOraifon Funebre
que j'ay prononcée à la Gloire
de ce Monarque. La raifon que
164
LE MERCURE
j'ay eüe de lui donner en quelque
chofe une espece de préference fur
ce Roy d'Ifraël , eft clairement démontrée
dans mon difcours. Paflons
donc à fon troifiéme & dernier reproche
, & recevons de lui de nouveaux
éclairciffements fur l'Hiftoire.
Mr Archimbaud ayant lû dans
l'Apologie que j'ay faite duDifcours
du P. Porèe , qu'Edouard VIII
d'Angleterre difoit qu'il craignoit
plus Charles - Quint dans fon Cabinet
, que tous les plus grands
Capitaines de l'Europe, à la tête des
plus nombreuſes Légions , demande
avec gentilleffe ,, Qu'est - ce que·
,. cet Edouard VIII . il n'y a eû
» que fix Edouards fur le Thrône
>>
d'Angleterre Pendant tout le
,, Régne du dernier , ou peu s'en.
faut , Charles - Quint étoit dans
fa Retraite de S. Juft, où il n'é-.
» toit pas fort à craindre ; & quand
,, M' la Fargue a fait ôter VIII.
dans l'érrata , pour mettre à la
place , Edouard Roy d'Angleter-
22
Ja
D'AVRIL. 165
• re , il n'a pas eu plus de raiſon
il devoit avoir mis Henry VIII. &
c'est ici qu'il a lâché un trait de
politeffe , que je veux bien, pour
l'amour de lui , ne pas rapeller.
Il avance trois chofes , comme
vous voyez ; fçavoir, qu'il n'y a cu
que fix Edouards fur le Trône
d'Angleterre ; que Charles - Quint
étoit à S. Jult , pendant le Régne
du dernier Edouard ; & que je de
vois avoir appliqué à Henry VIII.
ce qu'il prétend que j'ay attribué
mal -à - propos , non pas à Edouard
VIII. ( car il avoue que dans l'Errata
j'ay corrigé VIII ) mais à un
des Edouards qui ont régné en Angleterre.
Je réponds en premier lieu , qu'il
faut qu'il n'ait jamais lû aucune
Hiftoire d'Angleterre , pour dire
qu'il n'y a cû que fix Edouards fur
le Trône de cette Monarchie . Je
le prie de lire Polidore Vergile ,
Duchefne & du Tillet. Il trouvera
qu'il y en a eu IX inconteftablement
. Tous les Hiftoriens con166
LE MERCURE
viennent que EGBERT , qui réünit
fous un même Gouvernement , differens
petits Royaumes qui partagoient
l'Angleterre , dans ce temslà
appellée Bretagne , eft le fondateur
de la Monarchie Angloife , &
qu'il donna le nom d'Angleterre aux
differens Etats qu'il réünit. On
compte trois Edouards jufqu'à
Guillaume Duc de Normandie`;
qui fit la Conquête du Royaume
d'Angleterre , & depuis Guillaume ·
Premier , on compte fix autres
Edouards jufqu'à MARIE , qui fucceda
à Edouard IX. Il eft vray que
plufieurs appellent Edouard I. celui
qui a été le IV. de ce nom
pour diftinguer les Succeffeurs de
Guillaume , des Rois qui l'avoient
précédé , & parce qu'il étoit
de la Maifon d'Anjou ; c'eft pour
cela qu'ils l'appellent communement
Edouard I. d'Anjou , & quatriéme
de ce nom. Il y a peu de
gens qui n'ayent Morery en main.
On n'a qu'à y chercher la fucceffion
Chronologique des Roys d'AngleD'AVRIL
167
terre , & on y trouvera la confirmation
de ce que j'avance. Je prie
donc Mr Archimbaud d'apprendre
ce que c'eft qu'Edouard VIII.
Je dis en fecond lieu , que Charles-
Quint ne fe retira à Saint- Juft , qu'-
enis55.2ans après la mortd'Edouard
IX qui arriva en 1553. felon le témoignage
de Herbert , de Burnet ,de
Thou , de du - Chefne , de Larrai
& de Mezeray. Tant s'en faut qu'il
fût dans fa retraite pendant le Regne
de ce Roy , comme le prétend
M. le Journaliste. Il paroît qu'il a
lû prefqu'auffi peu l'Histoire de
Charles- Quint , que celle d'Angleterre.
Il pourra lire à fon loifir la vie
de cet Empereur dans Guichardin ,
Sandoval ,Varillas , Langey, François
de Beaucaire, deThou , & dans Strada
. Il apprendra de ces Auteurs , ce
que j'avance fur le fait en queftion,
Je dis en troifiéme lieu , que l'Abbé
Archimbaud a eu grand tort de
prétendre que je devois avoir attribué
à Hens VIII , ce que je
faifois dire à un des Edouards ,
168 LE MERCURE
fçavoir,qu'il craignoit plus Charles-
Quint dans fon Cabinet , que les
plus grands Capitaines à la tête
des plus nombreuſes Légions. Toutes
les Hiftoires d'Efpagne & d'Angleterrenous
apprennent , qu'Henry
VIII n'eut prefque rien à faire
avec Charles Quint , & que fi cer
Empereur paffa deuxfois en Angleterre
, ce ne fut que pour aller
voir Henry VIII , & pour faire
Alliance avec lui. Je m'étonne que
Mr le Journaliſte ne fçachant pas
qui avoit dit cela , l'ait plûtôt attribué
à Henry , qu'à Soliman
qui ,fous l'Empire de Charles- Quint,
fut chaffé de devant Vienne , après
avoir perdu 60000 hommes , &
qui, avec une Armée de trois cens
mille Combattans , fut contraint
de lever le fiége de la petite Ville
de GUNTS.
Je vais maintenant vous expliquer
ce qui lui a donné occafion de faire
les trois Réflexions dont vous venez
d'admirer la folidité . Vous avez
remarqué avec lui , que dans ma
réponſe
' D'AVR IL. 169
réponse à Mr Guerin , j'ai fait mettre
Edouard Roi d'Angleterre , au
lieu d'Edouard VIII que j'avois
d'abord écrit. Cet Edouard que
l'Abbé Archimbaud n'a pû deviner ,
eft Edouard V Ie du nom , & III
de la Maiſon d'Anjou , & Charles-
Quint qu'Edouard craignoit tant ,
n'eft point Charles - Quint Empereur
, mais Charles - Quint Roy
de France qui , fans fortir de fon
Cabinet , chaffa les Anglois de fon
Royaume , & leur enleva les grandes
conquêtes qu'ils y avoient faites
fous le Roy JEAN fon prédéceffeur,
faifant ainfi voir que le gain des
Batailles eft plus fouvent l'effet
des fages difpofitions du Cabinet ,
que de la valeur de ceux qui les
donnent .
Mr
Archimbaud ne
manquera
peut-être pasde me dire , que je fuis
le premier qui ait appellé Charles
le Sage , Quint , au lieu de Cinquiéme
, & que le mot Quint eft
entierement
confacré à Charles Einpereur.
Un homme bien verfé dans
Avril 1717 . P
170 LE MERCURE
l'Hiftoire , ne me fera point cette
objection. Du Tillet Evêque de
Meaux , dans fa Chronique des
Rois de France , appelle Quint ,
CharlesleSage, & jamaisCinquiéme.
Froiffart l'a appellé de même
quelquefois , & l'Empereur Charles-
Quint a été appellé Charles
Cinquième par l'Auteur anonime
de l'Hiftoire d'Henry II imprimée
en 1581. j'ajouterai encore , que
Furetiere difant qu'on appelleQuint,
l'Empereur Charles qui eft le Cinquiéme
du nom , nous apprend
qu'on dit Sixte- Quint par la même
raifon. Ainfi le mot Quint peutêtre
attribué indifferemment aux
Papes , aux Empereurs & aux Rois
qui font cinquièmes d'un nom .
Quoiqu'il en foit néanmoins de
l'autorité de ces Auteurs & du fentiment
de Furetiere , je conviens
que j'aurois mieux dit , fi en parlant
de Charles le Sage , je l'avois
appellé Cinquième . C'eſt donc de
ce Grand Prince , qu'Edouard VI ,
aprés avoir été défait en tant
D'AVRIL. 171
d'occafions , & réduit enfin à fortir
de la France , a dit qu'il craignoit
plus ce Roy dans fon Cabinet , que
les plus grands Capitaines de l'Europe
à la tête des plus nombreufes
Légions. Le Journaliste trouvera
la même chofe en d'autres termes
dans Froiffart , Volume 1er.
,, Oncques Roi ne moins s'arma ,
& fi n'y eut oncques Roy qui
tant me donna à faire . Ce que
le R. P. Daniel a exprimé ainfi .
,, Jamais Roy ne tirà moins l'E.
pée , & jamais Roy ne me don-
>> nana plus d'embarras .
23
"
"
Au rette , je ne comprend pas
comme. M. Archimbaud a pû ſe
perfuader que cela ait été dit de
I'Empereur Charles qui n'a jamais
pafle pour un homme de Cabinet .
Perfonne n'ignore qu'il a commandé
lui-même fes armées , dans les differentes
guerres qu'il a foûtenuës en
Europe & en Affrique ; & les Hiftoriens
qui ont écrit la vie nous apren
nent , qu'il a fait cinquante voïages
en France , en Allemagne , en Italie,
Pij
172
LE MERCURE
en Angleterre , ou ailleurs . Il eft vrai
que M. Archimbaud remarque dans
fonErrata, que ce mot pourroit avoir
été dit de Philppe II. qui ne fortit
gueres de Madrid. Mais qui eft - ce
qui aura dit ce mot de Philippe II.
fera- ce , comme le prétend le Journaliſte
, Henry VIII. qui étoit mort
neuf ans avant que Philippe montat
fur le Trône .
و د
Incidit in Syllam cupiens vitare
Carybdim.
Il avance encore dans fon Errata
qu'Henry VIII . qu'il croit avoir dit
ces beaux mots qui renferment un fi
grand Eloge de Charles V. les profera
dans le 15e fiécle. Reflexion
tout à fait belle ! Mais comment
Henry VIII.pourroit - il avoir dit cela
de Philippe II . dans le 15 fiecle
puifque Philippe ne nâquit que la
27 année du 15. C'eſt encore une
autre erreur de dire qu'Henry VIII .
a parlé de la forte dans le 15 fiécle ,
puifqu'il ne parvint à la Couronne ,
>
D'AVRIL. 173
que l'an 1509. Digne Errata d'un fi
digne ouvrage ! Comme je ne doute
pas qu'il ne paroiffe bientôt une
nouvelle Editon de ce fçavant Recueil
, je fuis perfuadé que j'aurai le
plaifir d'y voir un Errata de l'Errata
même. Je paffe fur beaucop de fautes
que j'ai trouvées dans cet Auteur
contre la pureté du ftile : je veux
même croire que ce font des fautes
de fon Imprimeur. Les éloges qu'o
fait de ma réponſe trois differens
Journaliſtes , me dédomagent affés
des reproches qu'il ma fair fur des
marieres qu'il n'avoit pas pas affés
profondies .
'ont
ap-
Si en lifant ma Lettre, vous jugez
qu'il échapé quelque chofe à M
l'Abbé Archimbaud, qui ne foit pas
dans l'exactitude d'une jufte critique
, je vous prie de ne point croire
qu'il fe foit également négligé dans
le rette de fon ouvrage. Il y a de tresbelles
chofes , dignes de vôtre curiofité
& de celle du Public. Je fais
beaucoup de cas de fon recueil , & je
ferai charmé , qu'étant auffi capable
Piij
174 LE MERCURE
qu'il eft de travailler avec fuccès , il
faffe valoir des talens qui peuvent
lui attirer tant de gloire. Je fuis
faché que Mr l'Abbé de *** ne
juge pas de fon ouvrage auffi favorablement
que moi , & qu'il ait
dit que de toutes les pieces la plus
fugitive; c'eft fans contredit fon recučil.
Je fuis , Monfieur , & c .
On attend avec impatience l'Oraifon
Funébre que Ml'Abbé de la
Fargue a prononcée à l'Anniverſaire
de LouisXIV.àl'Abbaye deChelles;
elle eft actuellement fous la Preffe :
le Public qui a été fi content de
celle qu'il prononça à S. Cyr , après
la mort de ce Monarque , recevra
celle-cy avec d'autant plus de joye ,
qu'on n'a point d'exemples d'une
pareille entreprife & d'un pareil
fuccès.
D'AVRIL.. 175
NOUVELLES ETRANGERES .
A Pefaro , le 23 Mars 1717 .
E Chevalier de S. Georges
qu'on apelle ici Roi d'Angleterre
, elt arrivé en cette Ville fans
aucune pompe , n'ayant pas voulu
permettre qu'on tirât le Canon le
jour de fon arrivée ; il foupa en Pu
blic, mais fans diftinction de rang
ni de place. Le Duc d'Ormond &
d'autres Seigneurs Anglois étoient à
fa Table , avec D. Carlo Albani . M
Anguifcola Vice- Legat , Mr Mofca ,
le Marquis Bufalini . Le Vice- Legat
donna le Regal . Le Chevalier de
S. Georges ne voulut être accompagné
d'aucuns Gardes dans la Salle,
il permit feulement qu'ils fuffent
devant la porte du Palais. Il n'a encore
que so. perfonnes de fa fuite ,
mais on en attend un plus grand
nombre.
Ce Prince a receu tous les hongeurs
poffibles à fon paffage
176 LE MERCURE
"
par l'Etat de Modéne , jufqu'à
fon arrivée à Boulogne , les
Ducs de Modéne & de Parme
l'ont défrayé , & l'ont regalé fplendidement.
Le premier lui a fait préfent
d'un magnifique caroffe attelé
de fix chevaux , & le fecond d'une
fomme de 12000 écus Romains,
Il partit le 13. de Modéné avec 5.
caroffes à fix chevaux , & la Garde
des Chevaux- Legers du Duc , pour
Caftel Franco , où il fut complimenté
par D. Carlo Albani , accompagné
de quatre Senateurs de cette
Ville.
COMPLIMENTO
Fatto da Don Carlo Albani , degniffimo
Nipote di noftro Signore,
al Rè d'Inghilterra
Enche la Maefta fua portata
dalla fua Eroica moderazione
,,habbia voluta portarfi a quefto Sta-
,,to Ecclefiaftico , fotto nome In-
Cognito per non incontrare quelle
D'AVRIL. 177.
>>
"
"
Publiche dimoftrationi d'offequio
che fi dovrebero alla fublimitá del
fuo Grado , ed alle bene merenze
❞ della M. Voftra alla Santa Chieſa
>> Catolica , non ha potuto pero la
>> Santità fua contenerfi di non render
,, a V. M. la teftimonianza della fua
Paterna
Benevolenza con queſto
fuo Pontificio Breve , concedendo
a me l'onore di prefentar glielo :
" a gli efpreffioni benigniffime di fua
>> Santitá,jo devo ancora d'ordine del-
,, la medema efibire alla Maefta Vof-
,, tra qualunque Citta , ó luogo di
quefto ftato che poffa effer di mag.
gior piaccimento per la di lui Reg-
" gia dimora , afficurendo inſieme V.
" M. della particolare premura che
» la S. S. havera d'incontrar ogni fodisfattione
della maefta voftra; con
quefta fi bella occafione che mi fiè
offerta d'Umiliarmi a V. M. imploro
dalla di lei gran generofità
" a me fteffo ed alla mia cafa tanto
> divota del di lei gloriofo nome
», l'alta fua protettione : Jo ne Sup-
,, plico la M. V. colla maggior effica-
"
""
"
"
"
178 LE MERCURE
33
D
"
cia d'umilta , giache ora non mi
refta di piubramare , non invidiando
la forte di qualunque
,, altro.
DU
TRADICTION
COMPLIMENT
De D. Carlo Albani Neveu du
Pape , à Jacques III. Roy
d'Angleterre.
Uoyque la Modeftie Héroïque
de Vôtre Majesté l'ait
engagée à entrer dans l'Etat Ecclefiaftique
fous un nom inconnu ,
pour fe dérober aux témoignages
Publics d'obéiffance
& de refpect
qui fe doivent à la Grandeur de fon
Rang , & à l'attachement inviolable
qu'Elle a toujours eue pour la
Sainte Eglife Catôlique , Sa Sainteté
ne pouvant refifter à l'envie
qu'Elle avoit de donner à V. M.
des marques de fa bonté Paternelle
, m'a fait l'honneur de me
charger de fon Bref Pontifical ,
pour le préfenter à V. M. Aux
expreffions du S. P. qui font pleines
D'AVRIL.
179
de tendreffe , je dois encore ajoûter
qu'il ma donné ordre d'offrir à V.
M. les Places de cet Etat qui lui
feront les plus agréables pour y faire
fon Royal féjour ; l'affûrant de
plus de l'ardent défir que S. S.
a de procurer toutes fortes de fatisfactions
à vôtre Majeſté .
Aprés avoir eu le bonheur de lui
préfenter mes refpects , je prens encore
la liberté de lui demander
l'honneur de fa puiffante protection
pour toute ma Famille qui eft entiérement
dévoilée à fon fervice ,
& pour moy en particulier ; c'eft
avec le zele le plus ardent & la
plus profonde humilité que je fuplie
V.M.de m'accorder cette grace
qui comblera mes voeux , & me
mettra enétat de n'envier le fort de
perfonne.
Ce difcours a été accompagné de
rafraichiffemens de toute efpéce ,
il y en avoit la charge de cent Faquins
: aprés s'être arrêté deux jours
à Boulogne , il en partit le 15. &
arriva le lendemain à Caftel San
180 LE MERCURE
Pietro & de là à Pefaro où il fera
fon féjour. Le Cardinal Paracciani
fera fait Vicaire de Rome & cet
Evêché donné à un fimple Prelat ,
pour éviter le concours du cérémonial
: le Cardinal Gualterio eft attendu
ici
pour y faluer le Chevalier
de S. Georges.
De Vienne le 15 Avril 1717 .
Le Poëte Rouffeau fi connu par
fes Ouvrages , s'eſt acquis la réputation
d'un Homme de beaucoup
d'Efprit dans cette Cour. Il la doit
en partie aux Remarques critiques
qu'il fit fur un Opera Italien , intitulé
CONSTANTIN , qui fut joué
le 19 Novembre , en préfence de
Leurs Majeftés Impériales ; le Poëte
y ayant trouvé plufieurs défauts con .
fidérables , communiqua fes réflexions
aux Chefs de la Troupe Italienne
, qui fçurent fi bien en profiter
, que tout le monde s'apperçût
du changement dans la
Repréſentation
fuivante ; ce qui
lui
D'AVRIL. 181
lui attira beaucoup d'égards de la
part de L. M. I. du Prince Emanuel
de Portugal , & de tous les
Minifties Etrangers qui font à
Vienne .
De
Rotterdam le 4 Avril.
Le féjour de leurs
Majeftés
Czarienes s'eft abbrégé contie nôtre
attente. Le Czat étant parti fur les
fept heures du matin pour Middelbourg
au bruit du Canon de
nos
Remparts . La Czarine n'a pas
été
acceffible pendant le féjour
qu'elle a fait ici. C'eft une belle
Princeffe , d'une taille bien prife
& au deffus de la médiocre , l'oeil vif
& ouvert , les fourcils & les cheveux
de
couleur de geay , l'air
doux, & dans fes manieres une forte
de décence dégagée des
affetteries
&
mignardifes
Européannes. Le
Czar s'eft promené par tous les Canaux
dans une Chaloupe découverte
, admirant une Ville que la Nature
&
l'induftrie ont percée de tou-
Avril 1717.
e
182 LE MERCURE
tes parts à l'avantage du Commerce.
Ce Prince s'étoit choifi un Logement
fur les BOOMTIES , pour avoir
la pleine vûe de la Meuze
qui rend nôtre Port fi magnifique
& fi commode. S. M. Cz. fe plaît
à garder quelquefois l'incognito
pour voir le train de tout ce qui fe
pafle en public & le particulier de
ce qui fe trame de plus curieux.
Ayant apperçu un Batiment Anglois
, d'une structure légere , il en
apprit toutes les dimentions jufques
à la groffeur des cordages , &
a déffiné une nouvelle maniére
d'affût qui tient le Canon en
équilibre. Rien n'échape au coup
d'oeil du Czar ; c'eft ainfi que ce
Prince tire ufage de fes momens de
loifir pour le bien de fon Empire.
Lui feul a formé une Marine puiffante
, des Troupes aguérries , un
Commerce fort étendu en un mot
la Culture la plus précieuſe , c'eſtà-
dire celle des Efprits , par l'introduction
des Arts & Fabriques
à la convenance de fon Païs .
D'AVRIL .
183
A Cartagene le 12 Avril. 1717.
On a appris par l'arrivée d'un
Batiment François dans ce Port
le détail de l'Action qui s'eft paffée
le 12 Mars dernier à Ceuta . Le 、
Commandant de cette Place ayant
fait tirer un retranchement devant
la fauffe Braye, à la portée du Moufquet
, l'avoit fait fortifier de quatre
Redoutres gardées par 30 hommes
chacune . La nuit du 11 au 12 ,
les Maures au nombre de 6 mille ,
s'en approcherent fans être découverts
, & à la petite pointe du jour
ils les attaquerent & en emporterent
deux d'affaut , les deux reftantes
s'étant deffenduës jufques à huit
heures , furent pareillement emportées.
Les Troupes qui étoient
dans ces redoutes & ce retranchement,
ayant été obligées de fe retirer
dans la fauffe Braye , les Maures
enflés de ce premier fuccés , s'avancerent
pour l'attaquer , ils y entrerent
même & commençoient à s'y
Qij
184 LE MERCURE
loger : mais fur le midi , le Commandant
avec des Troupes d'élite
les attaqua fi vigoureuſement , qu’-
il les força de regagner avec précipitation
les retranchemens , d'où
ils furent encore délogés , & contrains
de fe retirer dans la derniere
confufion. Ils ont perdu dans ces
differentes attaques plus de 4000
hommes tués ou bleffés. la Garniſon
n'a û en toutes ces diverfes Actions ,
que So hommes tués & 120 de
bleflès .
RENTREE DES ACADEMIES
DES SCIENCES ET DES BELLES
LETTRES .
Le Mardy 6. l'Académie des Infcriptions
& des belles1.ettres s'étant
raffemblée , Mr de Boze Sécrétaire
perpetuel lût l'Eloge de feu M
Kufter Affocié : Il entra dans un
grand détail fur les differens Ouvrages
que ce célébre Grammairien
Allemand a donné au Public.
Mr l'Abbé Anfelme fit enſuite
D'AVRI L. 185
part à l'affemblée d'une Differtation
fort étenduë fur les faux Miracles
du Paganifme. Il échapa peu
de traits curieux à cet illuftre
Académicien , j'aurois été fort tenté
d'en donner l'Extrait , mais dominé
par la quantité de matiere qui
me refte , je fuis contraint de m'en
tenir à l'annonce feule.
Mr Falconer le Fils lût enfuite une
differtation hiſtorique & critique ,
fur ce que le Anciens ont crû de
l'Aimant. La circonstance de l'hifto- .
rique & du critique met dans le
reffort de l'Académie des belles
Lettres , une matiere qui appartient
par le Phyfique à l'Academie des
Sciences . Les explications Phyfiques,
foit anciennes , foit modernes
entrent elles - mêmes , comme des
faits dans le Mémoire de M. Falconet
; mais on y voit fur tout un tableau
fçavant & curieux de l'ignorance
& de l'incertitude des premiers
Naturaliftes , auffi- bien que de
la credulité & de la prévention des
anciens peuples. M. Falconet par-
1 Qiij
136 LEMERCURE
court d'abord les noms qu'a eû
l'Aimant dans le cours des fiecles , à
proportion qu'il devenoit plus connu
& plus fameux. Le premier de ces
noms qui eft MAGNETES , fe trouve
dans les Poëfies du faux Orphée, ou
d'Onomacrite : Hippocrate l'a appellé
PIERRE MAGNESIE , Sophocle
PIERRE DE LYDIE , Platon PIERRE
D'HERACLE'E. Ces trois noms vien.
nent de la même fource , c'eft à dire
de la Ville de Magnefie , appellée
auffi Heraclée , fous le mont Sypille
enLydie; ce qui découvre en paffant
la méprife de ceux qui ont appellé
l'Aimant PIERRE D'HERCULE paral
lufion,à la force duHeros de ce nom,
au lieu de l'appeller Pierre d'Heraclée
; conformément à l'origine de
l'Aimant. Arifto e lui a fait plus
d'honneur que tous les autres , en le
nommant PIERRE par excellence :
Cependant le mot MAGNES , qui
n'a pas été le plus ufité chez les
Grecs, a paffé feul chez les Latins.
La proprieté qu'a l'Aimant d'attirer
le fer, paroît avoir été connue de
D'A VRI L. 137
tout tems , & l'onnevoit pas fa naiffan .
ce.Mais celle de repouffer lefer,felon
la difference de fes pôles , eft- beaucoup
moins répandue dans les Auteurs
unpeu anciens. Cependant Plutarque
rapporte que les Egyptiens ſe
reprefentoient l'accord ou le combat
des parties élementaires , fous
le fymbole de l'Aimant , qui tantôt
attire & tantô: repoutle le fer. Marcellus
Empyricus Medecin du grand
Theodofe Auteur peu celebre
d'ailleurs, fait mention auffi de cette
double proprieté , & ces deux paffages
font uniques chez les Anciens
pour ce fait-là ; car tous les autres
Auteurs parlent de l'Aimant qui
attire le fer, & de l'Aimant qui le
répouffe , comme de deux pierres
differentes , dont l'une s'appelloit
MAGNES , & l'autre THEAMEDES .
,
Cependant ces mêmes Anciens
avoient obfervé des Circonstances
affés fines de la vertu de l'Aimant ,
par exemple la communication de
cette vertu au fer même. L'experience
des Anneaux de fer licz
188 LE MERCURË
invifiblement les uns aux autres ,
eft décrite dans Platon. Lucrece ,
Pline , Galien , Nemefius & Saint
Auguftin en parlent . Lucrece & Saint
Auguftin ont allegué de plus la
tranfmiffion des efprits Magnetiques
à travers des Corps étrangers , comme
d'autres metaux & d'autres
pierres, & ils fçavoient l'experience
de la limaille de fer fur une plaque
de cuivre , fans la porter néanmoins
à l'exactitude que nous lui donnons .
Alexandre , Aphrodifée & Claudien
ont dit que l'Aimant & le fer fe
vivifioient mutuellement . C'est de
là que nous avons imaginé les armures
des Aimants pour les fortifier .
L'Illuftre M. Puget à Lion en
avoit un qui par ce fecours étoit en
état de foûtenir 168 fois fon propre
poids. Voilà où fe termine la connoiffance
réelle ou vraye que les
Anciens avoient de l'Aimant ; fa
vertu directrice d'où eft née la
Bouffole ne leur appartenoit point;
ainfi elle n'eit pas de ce memoire :
mais, comme nous l'avons déja dit ,
D'AVRIL. 189
l'Hiftoire des explications Phyfiques
tentées par les Anciens fur les effets
alors connus , entrent dans le deffein
préfent de M Falconet. Thales le
plus ancienPhilofophe de la Grèce ,
appelloit Ame , le Principe de la
Vertu attractive dé l'Aimant. Les
Autheurs d'imagination fe font
longtems contentez de cette idée
Poëtique . Mais l'Ecole de Pythagore
fe rendit plus difficile ; & c'eft
dans fon fein que les Leucippes , les
Philolaus , les Démocrites & les
Timées puiferent les grandes vûes
du Mécanifme. Platon qui n'a
voit à lui aucun fyftême Phyfique ,
avoit emprunté d'eux & en particulier
d'un Livre de Philolaus , l'éxplication
qu'il donne de l'Aimant
dans fon Timée ; Lucrece l'a'traitée
enfuite fur les principes particuliers
de Démocrite : mais Plutarque
l'a mife enfin dans tout fon
jour. La voici. ,, Il n'y a aucune
,, attraction dans la Nature , il s'é
lance de l'Aimant vers le fer
des Corpufcules qui rarefient
و د
190 LE MERCURE
,, l'Air : l'Air rarefié chaffe l'Air
,, voisin , qui revenant par derriere
le fer , le pouffe vers l'ai-
» mant , comme à l'endroit où il
,, y a une espece de vuide . Plutarque
ajoûte que l'Aimant n'agît que
fur le fer , parce qu'il eft le feul
des Métaux dont les pores ayent
une configuration proportionée aux
émanations de la Pierre . Les Ennemis
de la nouvelle Philofophie
combattirent d'abord l'explication
de Defcartes , comme chimerique .
Mais des qu'ils en apperçûrent des
traces dans les vieux Philofophes ,
ils la trouverent excellente & voulurent
faire paffer Descartes pour un
Plagiaire . Platon le feroit autant
que lui mais il y a cette difference
entre les vols de l'un & de l'autre,
que la Phyfique de Platon n'eft qu'-
un amas de differentes Piéces qu'on
ne fçauroit joindre , au lieu que
Descartes a fi bien lié les parties de
fa Phifique , qu'elles paroiffent toutes
de lui. Cela eft vray fur tout de
l'explication de l'Aimant , qui non
D'AVRIL. 191
feulement fatisfait chez lui & à la
Vertu attractive connuedes Anciens,
& à la directrice à laquelle ils ne
penfoient pas , mais qui de plus
entre dans le Systême du monde entier.
Mr Falconet paflant.aux Fables
qu'on a débitées fur l'Aimant , en
diftingue de deux fortes : les unes
ont quelque fondement dans la
Nature ; & les autres n'en ont
aucun. Pour commencer par les
premieres: le BergerMagnes fe fenrit
attaché à l'Aimant par les clous
de fes fouliers , en menant fes Trou.
peaux fur une Montagne fi la
Ville de Magnefie , vraye Patrie de
l'Aimant , n'indiquoit fuffifamment
l'Origine de cette Fable , nous la
refuterions par raiſon Phifique , en
difant que l'Aimant expofé à l'air &
à la pluye fur la fuperficie de la Terre,
perd bien- tôt toute fa Vertu . Cependant
Pline raconte allez ferieufement
qu'auprés du Fleuve Indus
il y a deux Montagnes , dont l'une
arrête & l'autre repouffe ceux qui
192 LE MERCURE
y vont avec
des fouliers garnis
de clous. Ce font , comme l'on
voit, les deux Poles de l'Aimant &
mal entendus & portés à un effet
outré. Les faux miracles de cette
Pierre ont été encore plus grands
dans les Villes. Le fameux Prolemée
avoit entrepris de faire revetir
d'Aimant la Voûte du Temple
d'Arfinoé , pour y fufpendre la Statue
de cette Princeffe. Pline dit que
l'Ouvrage commencé fut interrompu
par la mort de l'Architecte Dinocares
: Aufone nous donne pourtant.
la chofe comme faite. On a conté
la même merveille de la Statuë
du Soleil dans le Temple de Sera
pis à Alexandrie . Rufin qui en a
parlé le premier , ne dit point que la
Statue fut en l'air ; mais Saint Au
guftin avoit oui dire qu'elle étoit
fufpendue entre les Aimants de la
Voûte & ceux du pavé accroiffement
or.linaire du merveilleux.
Maimonides cité par Kircher ,
allégue une autre Statue du Soleil
dans la même pofition fous la voute
du
D'AVRIL 193
du Temple de Belus à Babilone ,
fans parler des Veaux de Jeroboam
fufpendus ainfi , felon le Talmud ;
ce qui fut une des principales caufes
de l'Idolatrie des Ifraëlites .
Quand les Rabbins ne feroient pas
auffi décrédités qu'ils le font en
fait d'Hiftoire , on fait d'ailleurs
qu'on n'est jamais parvenu à faire
tenir une aiguille en équilibre entre
deux Aimants , cependant il regne
encore aujourd'huy une pareille
opinion à l'égard du Tombeau de
Mahomet . Les Turcs mêmes , dit
Bernier , fe mocquent des crédules
Etrangers qui leur en parlent ;
mais Gabriel Bremond dans un
-Voyage curieux écrit en Italien ,
nous donne fur ce fait un dénoûment
qu'on peut appliquer à peu
près à tous les faits femblables de
Ï'Antiquité. ,, Au deffus duTombeau
de Mahomet , dit -il , qui eſt à
""
ر د
terre , comme il convient à un
,, Tombeau , il y a une Pierre d'Aimant
longue & large de deux
» pieds & épaiffe de trois doigts ,
Avril 17170
"
R
194 LE MERCURE
,, à laquelle eft fufpendu un Croif.
و د
,, fant d'or , enrichi de Pierreries ,
par
د د
moyen
le
eft au milieu. Voilà le merveilleux
réduit au vrai.
d'un gros clou qui
""
Les prodiges des Hiftoriens n'ont
point égalé ceux des Géographes . Il
ne coute rien à Ptolomée & aux Ara.
bes Auteurs de la Géographie Nu
bienne de faire arrêter les Vaiffeaux
dans leurs courfes par des rochers
d'Aimant qui en attiroient les cloux.
Auffi , ajoutent-ils , les Habitans des
Indes corrigez par cette expérience
n'emploient dans la conftruction de
leurs Vaiffeaux que des chevilles
de bois le fait eft vrai , mais il
vient de la rareté du fer en ce Païslà.
La vertu directrice de l'Aimant
découverte en ces derniers fiècles ,
fit imaginer à des Géographes une
grande montagne au milieu des
Mers , prés du Pôle qui attiroit
les Vaifleaux vers elle . L'on trouve
cette montagne imaginaire dans
des Cartes qui n'ont gueres plus
de cent ans. C'eft - là que nous pou.
:
D'AVRIL.
195
vons
commencer le fabuleux qui n'a
aucun fondement , & dont le détail
très abregé terminera cet Extrait.
Plutarque a dit que l'Ail émouffoit
la vertu attractive de l'Aimant,
& Pline a cru que l'Aimant n'ofoit
rien attirer en préfence du Diamant
qui attiroit le fer encore mieux
que lui.
L'Aimant ne connoît aujourd'hui
d'autres
Adverfaires , que
la roüille & le feu . La
prétendue
vertu attractive du Diamant , dont
perfonne au monde n'a vu un feul
exemple , a néanmoins été crue fi
long- tems , que la confufion que l'on
a faite du
Diamant & de l'Aimant
à cet égard , a procuré à chacun
d'eux un nom François , qui a pour
étimologie commune ce feul mot
Latin Adamas .
L'exemple de la vertu de l'Aimant
a produit dans
l'imagination
des
Naturaliftes les
differentes vertus
de la Sagde qui attiroit le
bois , de
l'Amphitane qui attiroit
l'or , mais furtout de la Pantarbe
qui fe faifoit rendre hommage par
Rij
196 LE MERCURE
routes les pierres , & qui les attiroit
toutes. On a attribué à l'Aimant
lui-même une vertu attractive
,
générale
ou univerfele
. Albert le
Grand lui fait attirer la chair , les
poiffons , l'huile , le vinaigre & c .
pas à conféquence
:
cela ne tire
Mais Mr Hughens faifoit mouvoir
une régle de cuivre avec un Aimant .
Le R. P. Gouie prétend que des
Bouffoles
où il entre du cuivre ,
détournent
l'aiguille Aimantée . Le
fameux Boyle a vû des Aimans qui
attiroient
foiblement
de petits Diamans
: Il en dit une raifon qui doit
fervir à tous les exemples. Ces
corps contiennent
des parties de
fer ,feul métail reconnu aujourd'hui
à être attiré
propre
par l'Aimant.
Le Mémoire
de M Falconet
finit
proprement
ici ; car il daigne à
peine citer , dans l'ordre même des
erreurs , les propriétez
furnaturelles
de l'Aimant , comme de lier l'amitié
fraternelle
felon le faux Orphée ,
& l'union Conjugale
felon le Medecin
Petrus Hifpanus , depuis Pape
D'AVRIL
197
fous le nom de Jean XXII , de faire
parler les femmes infidelles pendant
le fommeil , felon Marbodeus , ou
de fervir à la Magie , felon les
Gloffes Latriques , citées par
par du
Cange . Ces opinions autrefois pernicieufes
pour les Philofophes les
plus graves , font utiles aujourd'hui
pour divertir toutes fortes de
Lecteurs.
>>
"
و د
Mr l'Abbé Sevin finit la Séance.
par un Difcours intitulé. ,, Recherche
fur l'Hiftoire de la Vie &
des Ouvrages de JUBA le jeune
Roy de Mauritanie. On fçait que
ce Prince fils de Juba I. fut enlevé,
encore enfant par les Romains , &
fervit à orner le Triomphe de Jules
Cefar l'an 708. de Rome. Auguite
ayant pris foin de fon éducation , il
fe rendit fi recommandable par fa
fcience & les talents de l'efprit ,
que Pline ne craint pas de dire , qu'il
étoit encore plus illuftre par cet
avantage que par celui que la Couronne
lui donnoit. On en pourra
juger par la lifte de ſes Ouvrages ci-
Riij
198 LE MERCURE
tés par M. l'Abbé Sevin , qui confiftoient
dans une Hiftoire d'Arabie ,
d'Affirie , de Libye , de l'Empire
Romain , des Théatres , de la Peinture
, des Peintres , outre un Traité
de la Corruption , de la Diction , &
la Defcription d'une Plante, nommée
Euphorbion , qui avoit la proprieté
d'éclaircir laveuë, de garantir de la
morfure des Serpens , & d'empêcher
l'effet de toutes fortes de poifons.
Augufte lui fit époufer Cléopatre
la jeune , fille d'Antoine & de la
belle Cléopatre : c'eft de ce mariage
que nâquit Ptolomée que Caligula
fit mourir. Selon Jofeph , il
ût pour femme Glaphyra veuve
d'un des fils d'Hérode mais cet
Hiftorien s'eft trompé.
Le Mercretly 7. l'Académie des
Sciences fe raſſembla.
Monfieur Delifle le jeune ouvrit
la Séance par la lecture d'un morceau
fort curieux de Phyfique ,
fur une nouvelle proprieté qu'il a
D'AVRIL. 199
remarquée dans les rayons de la
Lumiere. On mettra le Lecteur
en état d'en juger par l'extrait que
l'on en donnera le mois prochain .
M. Venflou lût enfuite un Me.
moire d'Anatomie fur la découverte
qu'il a faite d'une Valvule dans la
Veine Cave defcendente . Il prétend
par le moyen de cette Valvule faire
finir la fameufe Difpute du trou
ovale qui a agité fi lon -tems deux
des plus célébres Anatomiſtes de
ce fiécle , Mrs du Verney & Mery .
Mr Defcamus fit quelques Ex.
périences pour prouver que les
petites roues des caroffes & des
chariots doivent être abandonnées ,
ilfubftituë en leur place des roues
auffi grandes que celles de derriere.
Il montre qu'il faut une force bien
plus petite pour tirer un caroffe ,
ou un chariot dont les quatre rouës
font égales , que lorfque celles de
devant font plus petites . Il démontre
auffi , qu'une charette à quatre roues
égales eft préférable à une charette
à deux rouës.
200 LE MERCURE
Mr de Refton finit la feance par
un Mémoire fur le Salpêtre , qui
fe tire de quantité de Plantes, comme
la Bourache , la Poirée , le
Pourpier. &c.
SUITE DES NOUVELLES
DE PARIS ..
Le Commiffaire la Minois ayant
appofé le Scellé dans le Palais
Royal à l'Appartement de M le
Marquis d'Armentieres , mort à fa
Maifon de Campagne. Mr le Grand
Prévôt en alla porter fes plaintes
àM. le Duc d'Orleans , prétendant
qu'il avoit le pouvoir par fa Charge
de mettre le Scellé dans toutes les
Maifons Royales . Ainfi , qu'il prioit
S. A. R. de ne point permettre
qu'on contrevint à tous les Arrêts
qui lui adjugeoient ce Droit . Sur ces
remontrances , le Commiffire eut
ordre de fe retirer , & les Officiers
de la Grande Prévôté firent leur
fonction , tant pour le Scellé , que
que pour l'Inventaire .
{
D'AVRIL. 201
Le 17 , le Roy figna le Contrat
de Mile Duc d'Olonne , avec Mlle
de Harlus de Vertilly.
Le Roy a donné la furvivance
de la Charge de Maître de la Garde-
Robe à M. de Maillebois
. S. M. a
fait une grace bien plus éclatante ,
en accordant au Prince de Bouillon
âgé de treize ans , la furvivance
de
la Charge de Grand Chambellan
de France.
Mde qui s'étoit trouvée incommodée
d'un Rhume , Le porte
beaucoup mieux , cette Princeffe
va paffer l'Eté à Saint Cloud.
On difpofe, ici l'Appartement de
la Reine Mere dans le Louvre . Mr
Coëpelle a été chargé de faire nétoyer
toutes les Peintures & lés
Dorures .
il
M. Nerot eft occupé de le faire
meubler magnifiquement
, y a
toute apparence que tous ces préparatifs
font deſtinés pour le Czar.
Les Maréchaux des Logis ont reçû
l'ordre de chercher aux environs
du Louvre , des Maifons garnies ,
202
LE MERCURE
qu'ils marquent à la craye , pour
loger les Officiers de S. M. Ĉzarienne.
On fait en même tems préparer
l'Hôtel de Lefdiguiéres , au
cas que ce Prince refufe de loger
dans une Maifon Royale.
Le 19 , on a appris que Madame
Royale avoit été dangereufement
malade , mais que cette Princeffe
étoit hors de danger.
Les Réparations & Ameuble.
mens que l'on fait dans le Vieux
Louvre om difperfé les Confeils;
qui fe tiendront chez les Chefs .
La Revue des Gardes Françoifes
& Suifles , fe fit dans la Grande
Allée des Tuilleries , en préfence
du Roy , qui tenoit le Rôle entre
fes mains ; il l'examinoit à mefure
qu'il paffoit des Compagnies avec
une application qui excita autant
de furprife que de plaifir.
Il a la même attention dans fes Etudes
, & il fait tous fes Exercices avec
une grace & une envie de s'inftruire
qui charme toutes les perfonnes qui
D'AVRIL. 203
.ont
l'honneur d'être
propofées à fon
Education. Il eft
tellement reglé
qu'Il regarde lui même à fa Pendule
quel Maître il doit faire appeller.
Mr le Maréchal de Villeroy
doit fe féliciter de trouver des
difpofitions fi
vertueufes dans un
Prince , qui par des
préfages fi
heureux , doit faire le bonheur de
fes
Sujets.
"
Le 21 & le 22 , on tint le Confeil
des Finances & le Confeil de
Commerce , chez Mr le Maréchal
de
Villeroy
Le 23 , le R. Terraffon de l'Oratoire
a été
demandé par M.le
Duc de
Lorraine , pour prêcher le
Carême prochain. Ce Prince étant
curieux
d'entendre
fucceflivement
nos plus célébres
Prédicateurs .
Le même jourfe fit
l'Election
d'un
Profeffeur en Droit en la place
de feu M ,
l'Ecuyer. Les fuffrages
fe réunirent
unanimement dans
la
perfonne de M. Lorry.
Cechoix
a été
applaudi de tous ceux qui
connoiffent le mérite du
nouvean
204 LE MERCURE
Profeffeur , dont l'Efprit , le bon
Goût , l'Erudition , & l'Application
continuelle annonçent depuis longtemps
au Public la capacité avec
laquelle il remplira cette Chaire.
M. Dargouges Lieutenant Civil ,
Doyen d'Honneur de la Faculté ,
qui avoit adifté tres exactement à
toutes les actions de la difpute ,
opina dans l'Election avec un difcernement
& une Eloquence qui
firent l'admiration de toute l'Af
femblée.
Le 24. le Roy figna le Contrat
de Mariage de M. le Marquis de
Bretonvilliers
Lieutenant
de Roy
de Paris , avec Mlle de Cornillon
riche héritière
de Provence . Mr
le Marquis de la Vrilliere
à la
tête de tous les Parens , ût l'honneur
de préfenter la plume à S. M.
Mr le Préfident Nicolaï a obrenu
la Survivance de la Charge de
premier Préfident en la Chambre
des Comptes pour M. fon fils ,
Confeiller au Parlement , c'eſt le
8. de cette famille qui aura fuccédé
de
D'AVRI L.
205
de pere en fils à cette Charge importante
, en remontant à Jean Nicolaï
fieur de S. Victor Maître des
Requêtes , qui a vêcu fous les Régnes
de Charles VIII & Louis XII.
Le 21 le Roy a receu ce matin
le Serment de fidelité de M. le
Marquis d'Argenteuil pour la Charge
de Lieutenant Général au Gouvernement
de Champagne , dont
Mr de Lefville Lieutenant des Gardes
du Corps , s'eft défait en fa faveur.
Mrsles Maréchaux de Harcour, de
Villeroy & Mr le Marquis de
Louvois font allés demander à
Me le Duc Régent l'agrèment du
Roy , pour le Mariage de Mr le
Marquis de Harcour , avec Mlle de
Louvois fille de M. le Marquis
de Barbezieux . on fçait que ce jeune
Se neur eft veuf depuis peu de
Mlle de Villery.
Le 25 , on fut informé que le
Czar avoit débarqué à Dunkerque ,
il eft accompagné de plufieurs Princes
& Seigneurs : Il tient une Table
de 12 Couverts pour lui & une
autre de 17 pour les Perfonnes
qualifiées de fa fuite . Il fit l'hon-
Avril 1717. S
206 LE MERCURE
neur à M. du Lybois Gentil-homme
ordinaire , qui s'étoit rendu à Dun-
Kerque pour le recevoir , & à M.
d'Herouville Colonel fils & furvivancier
de M. d'Herouville ancien
Maître d'Hôtel du Roy , de
les faire manger avec lui. Ce Prince
a prié le Roy , & M. le Regent
de lui accorder 20 Places de Garde
de Marine , pour autant de Ġentils
- hommes qu'il fait venir de
Mofcovie , afin qu'ils s'inftruiſent
dans la Marine.
La quantité de Troupes qui filent
dans les Païs de Cleves & de
Gueldres appartenants
au Roy
de Pruffe , qu'on dit devoir venir
en France femble porter quelque
ombrage à une Puiffance voiline ,
qui, par precaution,a donné des ordres
de faire fortifier les Places de
la frontiere ; on ne fçait point d'autres
raifons de ces mouvemens , finon
, que les Miniftres du Roy de
Pruffe fe plaignent que l'on a arrêté
un des Vaiffeaux de leur Maître
fur les Cô es d'Affrique .
Le 27 , Mst le Prince de Dombe s
eft parti à fix heures du matin en
pofte pour la Hongrie . M. le MarD'AVRIL
207
quis d'Eftrades , & M. fon fils courrent
avec ce Prince , qui a pris le
nom du Comte de Tehalmont.
Le 30 du mois paffé S. M. à
honnoré du Cordon de Comman
deur de l'Ordre de S. Loüis , M.
Forteffon Maréchal des Logis, Ayde
Major de la Compagnie des Chevaux
Legers de fa Garde & ancien
Meftre de Camp de Cavalerie.
M. du Bois refté feul de 218 Rentiers
qui compofoient la 14° Claffe
de la premiére Tontine établie en
1689 & qui touchoit en cette
qualité 29125 liv. de rentes , depuis
le 23 Janvier 1716 , pour deux Actions
de 300 liv. chacune , jouïf.
foit encore de prés de 4000 liv.
de rentes dans la premiere Claffe
de la 2e Tontine , où il avoit un
feptième , & qui par fa mort arrivée
le 27 du mois dernier , âgé de
93 ans , eft réduite à fix Rentiers.
ARTICLE DES MORTS.
Mre Paul François Vollant , Chevalier
Seigneur de Berville , Capitaine
dans le Regiment Meftre de
Camp general de Cavalerie , mourut
le 24 Mars 1717.
Sij
208 LE MERCURE
Mre Germain Chriftophe Ollier
de Beffic Mestre de Camp , mourut
le 25 Mars , ayant eu entre autres
enfans un fils , & feuë Mada→
me le Cocq , femme du Confeiller
au Parlement de ce nom .
> &
Mre Alexandre-Honoré deGriller
Seigneur de Briffac , Maréchal de
Camp des Armées du Roy , Lieutenant
des Gardes du Corps
Gouverneur de Guife , mourut le
27. Mars âgé de 53. ans , fans enfans
de Dame N .. de Serre , fille
du Confeiller au Parlement de ce
nom. Il étoit neveu de feu Mre Albert
de Grillet de Briffac , Lieutenant
Général des Armées du Roy ,
Major des Gardes du Corps de S.
M. & Gouverneur de Guife , &
fortoit d'une Famille originaire de
Breffe , divifée en plufieures branches
établies dans le Comtat Veneflin
& ailleurs , toutes égallement
diftinguées par leurs Alliances
& leurs fervices.
De Marie Dorfon , femme de
Mr Jean de Romanet Confeiller ,
Sécrétaire du Roy , & l'un des Fermiers
Generaux de S. M. , mourut
le trente Mars . âgée de 72 ans ,
D'AVRIL. 209
ayant eu pour enfans M'de Romanet
Préfident au Grand Confeil , mort
en Janvier 1717 , & un fils Confeiller
au Parlement.
>
Mre Armand de Bethune , Duc de
Charôt , Pair de France , Chevalier
des Ordres du Roy mourut
le premier Avril 1717 , laiffant entr'autres
enfans de feue De Marie
Fouquet fon Epoufe ,fille de Nicolas
Fouquet Vicomte de Vaux , Marquis
de Belle -Ifle , Procureur General
au Parlement de Paris , Miniftre
d'Etat , & Sur- Intendant des
Finances; Armand de Bethune Duc
de Charôt , Pair de France' , Capitaine
des Gardes du Corps du Roi,
pere de feu Mr le Marquis de Charôt
mort des bleffures qu'il reçût à
la Bataille de Malplaquet , & de
Mr le Marquis d'Ancenis . La Maifon
de Bethune eft une des plus
anciennes & des plus illuftres du
Royaume , comme on le peut voir
par l'Hiftoire qui nous en a été donnée
par le fieur Duchêne , & dans
l'Histoire des Grands Officiers de
la Couronne .
Mre Antoine Rancher , Chevalier,
Seigneur de Maudetour , Lieute-
Siij
210 LE MERCURE
1
nant de Roy en la Province & Gouvernement
de Berry , mourut le 3
Avril 1717. Il avoit épousé Geneviéve
Angelique de Machault , fille
de Louis de Machault Confeiller
au Parlement ; il étoit fils de feu
Mre Antoine Rancher , Seigneur de
Trefiemont, mort Sous - Doyen des
Confeillers au Parlement de Paris,
& de De Elifabeth Rubantel , la Famille
de Rancher eft originaire de
la Ville de Tours , & elle n'eſt
moins diftinguée dans la Robe par
fon ancienneté, que par fes Alliances.
pas
De Marie Nozereau Fagon, Femme
de Mre Guy- Crefcent Fagon
premier Médecin du feu Roy ,
mourut le 4 Avril 1717. Elle étoit
mere de Mr Fagon , Confeiller
d'Etat , & Confeiller au Confeil
Royal des Finances , & de Mre
Antoine Fagon Evêque de Lombés.
Mr Jouvenet Peintre ordinaire
du Roy , ancien Directeur & Recteur
perpetuel de l'Academic
Royale de Peinture & Sculpture ,
mourut le fix Avril.
Me Claude Jean Pepin , ancien
Correcteur des Comtes , mourut le
Sept Avril.
.
D'AVRIL . 211
Antoine Benoît Ecuyer , Pein
tre du Roy enfon Academie Royale,
& fon unique Sculpteur en cire ,
mourut le huit Avril.
De Armande de la Tour d'Auvergne
, Epoufe de Mre Louis de
Melun , Duc de Joyeuſe , Pair de
France , Prince d'Epinoy , Comte
de Saint Pol &c. Meftre de Camp
& Commandant le Régiment Royal
Cavalerie , moûrut en couches le
13 Avril 1717 , âgée de 19 ans , 7
mois. Elle étoit fille de Me Ema.
nuel Theodofe de la Tour , Duc
d'Albret , Pair & Grand Chambellant
de France & de Dame Marie
Victoire- Armande de la Tremoille ,
dont je vous appris la mort dans
mon dernier Journal. Les Maifons
de la Tour d'Auvergne & de Melun
font fi grandes & fi illuftres , & par
conféquent vous doivent être fi
connuës , , que je ne vous en donnerai
ici aucun détail .
De Louife - Madeleine de la
Marck , Comteffe de Braine , Baronne
de Pontarcy , Serignan , Mareüil
, la Vieille -Tour &c. veuve ,
de Mre Henry de Durfort , Duc de
Duras , mourut le 13 Avril , âgée
212 LE MERCURE
de 58 ans , laiffant pour fille Jeanne
Henriette de Durfort , mariée depuis
le 22 May 1709 , avec Henry
de Lorraine , Prince de Lambeſc ,
Petit fils de Mr le Comte d'Armagnac.
Elle étoit filled'Henry Robert
Efchalart de la Marck , Comte de
la Marck , Colonel du Régiment
de Picardie , & de Dame Jeanne
de Saveufe , & elle fortoit d'une
ancienne Maiſon originaire de Poitou
.
De Marie- Angelique de Cofnac ,
veuve de M. Procope - François
Comte d'Egmond , Duc de Gueldres
, de Juliers & de Eergues ,
Prince de Gaure & du S. Empire ,
Marquis de Renty , de la Longueville
&c. Grand d'Efpagne , Chevalier
de la Toifon d'or , General
de la Cavalerie , & des Dragons
de S. M. C. mourut le 14 Avril
1717 , âgée de 43 ans. Elle étoit
fille de M. François de Cofnac ,
Marquis de Cofnac , & de Dame
Locife d'Efparbes de Luffan , & petite
niéce de Daniel de Conafc
·Archevêque d'Aix , Commandeur
de l'Ordre de S. Efprit , & fortoit
d'une des plus anciennes & des plus
D'AVRIL . 213
illuftres Maifons du Limofin.
Mie Jean-Baptiste de Ribodon
Chevalier , Seigneur du Mouffeau ,
Liverdy &c. Confeiller de la Grande
Chambre du Parlement , mourut
le 15 Avril , âgé de 69 ans. Il
avoit été reçû Confeiller au Parlement
le 15 Janvier 1683. & étoit
fils de Claude Ribodon , Seigneur
du Mouffeau , & de Dame Cathe
rine Grangié de Liverdy.
De Marie Quatrehommes veuve
de M. Achille Barentin , Confeiller
du Roy en fa Cour de Parlement
& Grand Chambre d'icelle ,
fut enterrée Dimanche 26 , dans
l'Eglife du Grand Convent des
R. P. Auguftins.
>
MARIAGE S.
Mre Paul Sigifmond de Momontmorency-
Luxembourg , Duc d'Olonne
veuf de Dame ...... le
Tellier de Barbezieux , a épousé
le 19 de ce mois Mlle de Harlus de
Vertilly fillefunique deMrede Harlus
de Vertilly , Lieutenant general
des Armées du Roy , & de Dame
...Goder de Soudé . La Maifon
214 LE MERCURE
de Montmorency , fans contredit ,
la plus illuftre du Royaume , vous
eft affés connue pour ne vous en donner
ici aucun détail généalogique ; à
l'égard du nom de Harlus de Vertilly,
il eft originaire du Vallois ,
& égallement diftingué par fon ancienneté
, par fes Alliances , & par
les fervices,que ceux qui l'ont porté
, ont rendus à l'Etat depuis près
de 300. ans.
Don Jofeph Cantelmo Prince de
Pettorano , fils de Don Roftain Cantelmo
Duc de Popoli , Grand d'Efpagne
de la premiere Claffe , Capitaine
des Gardes du Corps de Sa Majesté
Catholique ,Gouverneur du Sereniffime
Prince des Afturies,& de Dona
Beatrix Cantelmo , a épousé à Blois
le 22 , Catherine Berthe de Bouflers
fille de feu Loüis François de Bouflers
, Duc de Bouflers , Pair &
Marechal de France , Chevalier
des Ordres du Roy & de la Toifon
d'Or , Capitaine des Gardes du
Corps , Gouverneur & Lieutenant
General des Provinces de Flandres
& de Haynault , Gouverneur Parti
culier & Souverain Bailly des Ville ,
Citadelle & Châtellenie de l'Ille ,
D'AVRIL.
215
& General des Armées du Roy ; &
de Catherine - Charlotte de Grammont.
Les grands Titres dont eft
revêtu Mr le Duc de Popoli pere du
nouveau Marié , font une preuve
certaine , que fa Naiffance eft des
plus Illuftres pour la Maifon de
Bouflers , elle eft originaire de
Picardie , & il en ait peu dans cette
Province qui foient auffi connues
par fon ancienneté & par fes alliances.
Made la Ducheffe de Pettorano
n'a qu'un frere qui eft M¹ le Duc de
Boußers Pair de France , Gouverneur
General de Flandres & de
Haynault & Gouverneur Particulier
des Ville , Citadelle & Châtellenie
del'Ifle ; elle a auffi une foeur aînée ,
mariée depuis peu d'années avec M
le Marquis de Remiencourt fon
coufin , & de même Maifon qu'elle .
Mr de Malezieux a épousé le……..
de ce mois , Mlle Sthoupe , fille
du Capitaine aux Gardes
(
-fuesses
M. le Maréchal de Teſſé a été nommé pour aller
audevant du Czar juſqu'à Beaumont , & M. le Marquisse
êles a é é choisi pour lu aller faire Com
pliment de la part du Risfur fon arrivée en France.
Le firur Mara's Ordinaire dela Mufique de la
Chambre du Roy , vient d'expofer en Vente un
Nouveau Livre de Piéces à une & à trois Violes.
Ce quatriéane Volume eft divifé en trois Partics ;
fgavoir , la premiere Partie de Piéces familieres ,
peu remplies d'accords & très chamantes ; la
deuxième Partie eft au contraire , difficile & char
gée d'accords , mais avec un peu d'application,
elle deviendra tres praticable. La troifiéme Parsie
eft compofée de pieces à trois Violes, lefquelles
fe pouroni jouer fur le Violon où deflus de violes
& mên e avec la Flute Traverfiere On pourra auffi
mêlanger un Inftrument avec un autre
le premier deffus par une Flute Traverfiere , & le
deuxieme avec un Violon , deffus de Viole ou
Vicle ,fi l'on vent ; le prix de ce quatrième Volume
fra le même des trois précédens.
" comme
On trouvera aufi chez l'Auteur , rue Bentia
poiré , les Triots pour la Flute, Violons, deffns
de Viole , avec la Bafle continue Chiffie, pour le
Clavecin Opera d'Alcione & l'Opera de Seu élé.
APPROBATION.
J'M
A lû par ordre de Monfeigneur le Chancelier , le
MPNCURE d'Avril 1717 , dont il y a lien de
croire qe le Public fera fatisfait A Paris
Avril 1717. TERRASSON,
Le 29
TABLE.
A
Vant - propos.
Apologiee pour les Sçavans , fur les vivacités &
impoliteffes qui leur échapeni , &c.
Epitre de Mr Aroüet à M.
Conte par M. de S A.
7
5135
Le bon Age d'ure fille , pour bien choisir un Epoux, per M. D. F.
Relatione Banda.
Memoire Historique.
Nouvelles de Paris .
Article des Spectacles.
58
60
68
87
103
Orphée. Paraphrafe d'une Redondille Esp &c. 14
Copie d'un Memoire de feu M. le Maréchal de
Rofen. 9
Reflexions Politiques & Morales par M. l'Abbé
regere.
Jugement poré fur la pièce de Sanſon .
Senacts en Bos rimés.
En geries. n
Sarabande & parodie par Roy.
Chan :on .
129
136
147
147
149 1
140
Lettre à M de .... par M. l'Abbé de la Fargue, 151
Nouvelles Etrangeres . 175
Rentrée des Academies des Sciences & des belles
Lettres.
Suite des Nouvelles de Parisg
Morts.
Mariages,
184
200
17
213
LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 15.
May
1717.
fols:
MANDATA
PER AURAS
PEFERT
A PARIS.
PIERRE RIBOU , Quay des
Chez Auguftins , a l'Image S. Louis .
ET
GREGOIRE DUPUIS , rue S.
Jacques , à la Fontaine d'or.
M.DCCXVII.
Avec Approbation & Privilege du Roy.
PUBLIC
335039 ERRATA.
ASTOR, LENOPOUR LE MERCURE D'AVRIL.
TILDEN FOUNDATIONS
Pag. Lig. Fautes .
91 3. Secretaire
96 16 Servant
99 14 ôtez premier
Corrigez .
Prefident
ordinaire
102 17. Gentilhomme. Noble
208 2Meft.deCamp.MedesComp
.
215 24 Françoifes . Suiffes.
AVERTISSEMENT.
ES perfonnes qui
fouhaiteront faire in-
L
férer des Avis , Memoires,
ou autres Piéces pour le
Mercure , auront la bonté
d'adreffer leurs paquets ´à
M. PIERRE RIBOU , à la
defcente du Pont - Neuf ,
à l'Image S. Loüis . On
les prie d'en affranchir le
port , fans quoy ils refteront
au rebut.
a
LE
NOUVEAU
MERCURE
SUITE
DE L'APOLOGIE
DES SCAVANTS.
SECONDE PARTIE ,
où L'ON FAIT VOIR ,
Que c'est le Public qu'on doit rendre
refponfable des excès qu'on
leur reproche.
J
E ne fçais fi les Sçavants
me fçauront tout le gré
que j'aurois naturellement
lieu de me promettre
du zele avec lequel je prens
A ij
4 MERCURE LE
en main leur défenfe ; mais comme
il faut être défintereffé dans le bien
qu'on fait , le plus ou le moins de
reconnoiffance de leur part n'altérera
en rien l'inclination que je me
fens à leur rendre toute la justice
qu'ils méritent ; & puifque j'ai com
mencé à les défendre , il faut continuer
de bonne grace , & donner
à leur Apologie toute l'étendue que
demande l'importance du fujet , &
toute la force dont il
ceptible.
peut être fuf
On les accufe de manquer de
moderation dans leurs querelless
j'ai fait voir en quoi on leur faifoit
injuftice fur ce point ; mais je
veux qu'ils ayent tort , qui eft- ce
qui les blâme ? C'eſt le Public. Et
moi je prétends que le Public n'eft
pas en droit de le faire : Pourquoi ?
parce que c'est à ce Public même
qui leur fait leur procés avec tant
de hauteur & de févérité , qu'il faut
imputer tout ce qu'on leur reproche
, & qu'il eft plus refponfable
qu'eux , de tous leurs excés.
DE MAY.
La propofition eft hardie , je l'avoue
, & il y a une forte de témérité
& même d'infolence à prendre
le Public à parti auffi hautement
que je fais ; mais voici ce qui me
fauve : C'est à fon propre Tribu
nal que je le cite ; ce n'eft que devant
lui que je veux plaider contre
lui-même ; & je me Hate qu'en faveur
d'une déference fi refpectueufe
, & en même-temps fi honorable
pour lui , il me paffera fans
peine tout ce que la propofition ,
d'elle- même,pourroit avoir de choquant
& d'irrégulier. Je le fais donc
Juge en fa propre caufe , & je compte
affes fur fa droiture & fur fon
équité , pour être perfundé , qu'il fe
fera juftice auffi exactement qu'il
a coûtume de la faire aux autres ,
& qu'il fera le premier à fe condamner
, fi on lui fait voir par de
bonnes raifons qu'il foit veritable-
.ment en faute. Or, c'eft ce que j'entreprends
de vérifier , & voici furquoi
je me fonde .
Quand des Sçavants s'attaquent
A iij
6 LE MERCURE
:
l'un l'autre dans des Ouvrages
qu'ils mettent en lumiere : je demande
quelle eft leur vûe ? car
chacun d'eux a fon but , & fe propofe
une fin . Seroit- ce de détromper
fon Adverfaire , & de lui faire
avouer qu'il a tort ? Un Sçavant
peut bien avoir affés bonne opinion
de la fupériorité de fon efprit , & de
la force de fon raifonnement , pour
fe flater qu'il fera connoître fenfiblement
à fon Antagoniſte , qu'il eft
dans l'erreur mais s'il eſpére le
réduire à en convenir lui - même ;
c'est ce me femble beaucoup préfumer
de fa docilité & de fa droi
ture . Quelque détrompé qu'on foit
dans le coeur , il en coûte trop à l'amour
propre pour l'avoüer : &
quand il fe trouveroit quelque
exemple d'un aveu pareil , c'eſt
quelque chofe de fi héroïque , &
par là même de fi rare , que cela ne
doit être tiré à conféquence.
pas
D'ailleurs , fi l'on ne fe propofe
point d'autre fin, à quoy bon rendre
publique une conteftation où il ne
DE 7
MAY.
s'agit que de détromper un particulier?
Pourquoi étaler auxyeuxde tout
le monde la honte de fon illufion
Pourquoi le couvrir d'une confufion
qu'on peut lui épargner, en l'inftruifant
tête à tête ›
ou par des
écrits qui n'aillent qu'à lui ? Metho
de d'autant plus efficace pour ramener
un efprit à la verité , que l'orgueil
naturel fe fent moins intereffé
dans un aveu fécret de l'erreur où
on a donné , & qu'il trouve dans
la délicateffe de ces fortes de ménagements
, de quoi fe relever de
tout ce qu'un aveu pareil peut
avoir d'humiliant .
On a donc quelque autre veûë,
quand on donne au Public ces fortes
d'Ouvrages ; & quelle peut être
cette veûë , finon , de le rendre
Arbitre de la difpute & de plaider
à fon Tribunal ? l'impreffion des
Livres tient lieu d'exploit dans la
République litteraire ; & tout Auteur
qui imprime contre un autre,
eft cenfé le citer devant le Tribunal
du Public,pour s'y voir condam8.
LE MERCURE
né & convaincu d'ignorance & d'erreur.
On regarde de part & d'autre
le Public , comme le Juge naturel
de la conteftation , & l'Arbitre
fouverain qui doit en décider
On a donc de part & d'autre, égal
intereft de le gagner , de lui plaire ,
de s'infinier dans fon efprit ; & par
conféquent de prendre, en écrivant ,
le ftile le plus convenable à fon humeur
, le plus conforme à fon goût ,
& le plus capable de le flâter : Ainfi ,
lorfque des Sçavans s'attaquent par
des invectives , s'offencent par des
réproches , fe déchirent par des médifances
ils font à plaindre fans
doûte d'en être réduits à une fi
étrange & fi cruelle neceffité ; mais ,
eft-ce à eux qu'il faut s'en prendre,
& non pas plûtôt au Public qui les
réduit & qui les y force , comme
on le verra dans la fuite.
y
Quand on donnoit autrefois à
Rome de ces Fêtes fanglantes , cù
trois , quatre & cinq cents hommes
deftinez à réjouir le PeupleRomain,
aux dépens de leur vie , fe maflaDE
MAY.
croient cruellement les uns les autres
, à qui croi- t- on qu'il falût im
puter l'horreur de cette bouche.
rie , aux Gladiateurs qui s'eftrama.
connoient fans quartier , ou au Peuple
enfaveur de qui on donnoit ce
divertiffement barbare ? C'étoit fans
doûte quelque chofe de bien atroce
& de bien inhumain qu'un pareil
fpectacle ; mais y auroit -il eu de
la raifon de le reprocher à ces pauvres
& infortunez Gladiateurs ? &
n'auroient ils pas été en droit de
répondre : Hélas ! C'eſt bien malgré
nous que nous en venons à cette
barbarie,blâmez ce Peuple, au plaifir
& à la cruauté duquel on nous
facrifie , mais pour nous , nousfommes
à plaindre & non à blâmer, Or,
ce que ces Gladiateurs répondroient
en cas pareil , les Sçavans
font en droit de le répondre fur le
reproche qu'on leur fait , & de dire
: fi nous fommes cruels les uns
envers les autres , fi nous nous
pouffons fans ménagement dans nos
querelles , fi nous nous décrions ,
10 LE MERCURE
i nous nous déchirons , impitoyablement
, c'est le Public qui nous
contraint & qui nous en fait i
Loy.Nôtre grand intereft eft de lui
plaire , & nous n'employrions pas
des moyens fi violents pour y parvenir
,finous n'étions perfuadez qu'ils
font de fon goût.
Le Public ne manquera pas de
reclâmer là - contre , & de prétendre
qu'on lui fait injure, en lui donnant
un caractére fi cruel & qui a
même quelque chofe d'inhumain &
de barbare.Surquoi je dirai d'abord,
que je n'avois affaire qu'au
Public d'autrefois , & que les Peuples
d'aujourd'huy reſſemblaffent
au Peuple Romain tel qu'il étoit
dans les tems de la République &
fous les Empereurs Payens ; la queftion
feroit bien- tôt vuidée. Je rends
juftice autant que perfonne , au mérite
& au caractere de ce fameux
Peuple mais plus j'étudie fon
Hiftoire , & plus je fuis convaincu
qu'il ne faut pas l'éplucher de trop
prés. La Profperité de fes armes
Î'Eclat de fes Conqueftes , l'EtenDE
MAY. 11
due & la Durée de fon Empire ,
fa Puiffance , fa Magnificence , &
même quelques Vertus morales
auxquelles la fplendeur de la Nation
a donné du luftre , nous font
une forte d'illufion qui nous aveugle
en fa faveur. Parce qu'ils ont
été Grands en quelque chofe , on
les oroit parfaits en tout ; parce que
quelques Romains ont été des
on fait des Héros
"
Héros
de tous les Romains , & l'on
tient compte au moindre d'eux , des
Vertus qui ne fe font trouvées que
dans un petit nombre de fes Compatriotes
, & qui même , n'y ont jamais
été fans grand mêlange. C'eft
tout ce que j'en infinüeray quant
à prefent , pour ne point entrer dans
un détail qui me meneroit trop loin,
& qui d'ailleurs , n'eft point effentiel
à mon fujet ; mais je ne puis m'empêcher
de dire , que , quelque haute
idée qu'on ait conceûe de ce
Grand Peuple , on ne doit point
mettre la Pitié , la Compaffion &
'Humanité , au nombre de fes Ver12
LE MERCURE
tus , & qu'il n'y a peut-être jamais
eû de Nation qui fût naturellement
& de fon fond plus dure
plus impitoyable & plus cruelle ;
c'eft furquoy ( fi l'on m'oblige d'en
venir à la preuve ) je promets de
donner entiére fatisfaction.
J'avoue que les moeurs ont fore
changé à cet égard , & qu'ils font
aujourd'huy tout autres qu'ils n'étoient
autrefois. A mefure que le
Chriftianiſme a pris le deffus , l'efprit
de douceur qu'il infpire , a réprimé
cette férocité barbare qui avoit
fa fource dans la corruption de
l'homme, & que la fuperftition payenne
étoit plus propre à entretenir
& à augmenter , qu'elle ne
l'étoit à la diminuer & à l'adoucir.
On n'a pû s'empêcher de prendre
des fentimens d'humanité & de
compaffion pour des hommes que
la Religion nous a appris à regarder
fur le pied de freres. Mais comme
, entre les freres même , l'union
n'eft jamais fi parfaite , que l'intereft
particulier & l'amour propre
n'y
DEMAY.
13
n'y apportent quelquefois de l'altération
; auffi , tout Chrêtiens &
tout freres que nous fommes , eftil
resté dans nos coeurs , je ne fçais
quel levain d'inimitié réciproque ,
que la Religion condamne , mais
dont la nature a peine à fe défaire;
que la Vertu peut combatre , mais
qu'elle ne fçauroit entierement détruire.
On répugne à voir répandre
le fang de fon Prochain : mais on
eft bien- aife quelquefois de le voir
humilié. Une révolution qui l'a
bîme , une diſgrace qui l'accable ,
excite nôtre compaffion , éneût
nôtre fenfibilité ; une mortification
qui le pique , un accident qui
dérange un peu fes affaires , trouve
notre coeur tout difpofé à le
fouffrir fans murmure ; & à n'en
fçavoir pas mauvais gré à la fortune.
Enfin , nous ne demandons
pas
que les hommes périffent ; mais
nous ne fommes pas fachez dé
les voir par quelque endroit audeffous
de nous . Iln'y a donc point
de cruauté dans notre coeur ; mais
May 1717.
B
14 LE MERCURE
qu'il n'y ait un fond fécret de malignité
, c'eft de quoi il est difficile
de ne pas convenir.
Or , ce fond de malignite me fuffit
pour imputer au Public , les emportemens
des Sçavants dans leurs
querelles , & pour le rendre refponfable
de toutes leurs impolitef-
Tes. Un Sçavant qui écrit contre
un autre , veut gagner les fuffrages
du Public , Spectateur & Arbitre
du combat. Il veut lui plaire , &
il fçait que le meilleur moyen pour
y parvenir , eft de flater fa malignité.
Et de qui tient- il cela ? du Public
même ; De ce Public qui a horreur
des combats où il y a du fang
répandu ; mais qui aime la vivacité
dans les querelles , où la vie
ne court point de rifque . Que deux
hommes l'épée à la main fe battent
en déterminez , prêt chacun
à perçer fon ennemi ; on tremble
pour eux , & l'on s'intereffe à les
féparer. Que deux femmes en viennent
aux prifes , qu'elles s'égratignent
, qu'elles fe décoeffent ; c'eft
DE MAY. 21
ve dans ce ridicule du Pédantifme
qu'on attache à la Science , nonfeulement
de quoi fe confoler de
l'érudition qu'on n'a pas , mais encore
de quoi fe mettre au deffus de
ceux qui l'ont acquife . Car , l'amour
propre a fa Logique & fes principes
aufquels il ramene tout. Le
premier de ces principes eft de
nous faire juger de toutes chofes .
par comparaifon à nous-mêmes ;
de forte que nous ne donnons la
préference ou le deffous aux Profeffions
, aux Ars , aux Sciences ,
& à tout le refe , que felon que
nous nous fentons plus ou moins de
difpofition & de talent poury réüffir.
Tout Art où nous réuffiffons , ett
toûjours le plus eftimable ; tout Art
où nous ne pouvons atteindre , elt
un Art vain & frivole. Je dis le
même des Profeffions differentes ,
& je pourrois étendre la maxime
jufqu'aux Inclinations , aux Humeurs
& aux Temperaments . C'eſt
par là que l'homme d'Epée dédaigne
l'homme de Robe , & que
22 LE MERCURE
l'homme de Robe neglige l'homme
d'Epée : Que l'Aftrologue & le
Géométre méprifent le Poëte &
l'Orateur, & que reciproquement le
Poëte & l'Orateur , qui ne fe font
guéres plus de quartier , quand ils fe
méfurent l'un l'autre , ne font pas
grand cas de l'Aftrologue ni du
Géometre. Cependant , comme
chaque Etat , comme chaque Art
eft toûjours eftimable par lui-même
, & qu'on ne peut pas nier , que
l'Equité dans un Magiftrat , la Valeur
dans un Soldat , l'Erudition
dans un homme deLettres ne foient ..
à prifer , & re meritent une confideration
que notre amour propre ,
qui croit s'ôter à lui-même ce qu'il
accorde à autrui , ne fe laiffe pas aifément
arracher ; la malignité eſt
venue au fecours , & nous a appris
à envifager les Arts & les Profeffions
qui ne nous plaifent pas , fous
un ridicul accidentel qui y ait quelque
rapport. Ainfi , l'homme de
Robe eft devenu un Chicanneur;
l'homme d'Epée , un Breteur ;
፡
DE MAY.
17
nes gens , au contraire , qui ne
doutent de rien , & dans qui l'expérience
n'a pû encore corriger la
préfomption , font toujours prêts
à rire de tout , parce qu'ils fe croyent
fort audeffus des foibleffes
dont ils fe moquent. Il est vrai
qu'eux & bien d'autres le trompent
fouvent dans leur calcul.
Quand le Maître de Philofophie ,
dans le Bourgeois Gentilhomme
fait de belles leçons de moderation
& de patience , au Maître à
Danfer & au Tireur d'Armes qui
fe battoient , il fe croît lui -même
fort éloigné de tomber dans un
pareil excés ; mais , s'imagine-t'il
être interreflé dans la querelle ?
Adieu la Morale & les Refléxions ;
le Philofophe fe taît , & l'homme ſe
bat. Il faut être dans l'occafion ,
pour pouvoir juger de quoy on eft
capable. Mais comme ordinairement
on ne fe rend guéres plus
de juftice , que le faifoit ce Philofophe
, & que chacun en particulier
, est toujours fort difpofé à faire
Biij
18 LE MERCURE
le Procés à fon prochain , & à
rire de fes foibleffes , on peut établir
comme un principe certain
que le meilleur moyen d'interreffer
le Public , eft de flater fa malignité
, & par conféquent de le
réjouir aux dépens de nôtre Adverfaire
Pourquoy cela ? premierement
, parce que c'eft en quelqueforte
pour lui,un ennemi de moins ,
c'eftun homme qu'on dégrade devant
lui , & fur lequel on femble
lui donner une eſpèce de fupériorité.
Secondement , parce que celui
qu'on humilie , eft un Sçavant.
Car , plus un homme ett élevé audeffus
des autres , ou par fa naiffance
, ou par fa fortune , ou par
fés talents ; plus on aime à le voir
rabaiffé. Le premier fouhait de :
l'amour propre dans le coeur humain
, eft de l'emporter fur tout
le monde. Au défaut de cet avantage
, nous fouhaitons au moins que
perfonne ne l'emporte fur nous.
Ainfi , tout homme qui , par quelque
endroit que ce foit , fe tire
DE MAY.
19
de pair d'avec les autres , devient
d'abord l'objet de la jalousie pu
blique , & fi l'on s'écoutoit , on lui
demanderoit volontiers compte de
ce qu'il a de plus que nous. De quel
droit en effet , aura-t-il ou plus :
d'efprit , ou plus d'érudition ? Encore
faut-il remarquer qu'on par
donne plus aifément aux Gens de
Lettres , ce qui vient d'érudition ,
que ce qui vient d'efprit : Pourquoi
? Parce que ce qui vient d'é---
rudition , eft en quelque manière
plus à notre portée , & nous don
ne moins le deffous ; les Sçavans
n'ont fait que moiffonner dans un
champ qui eft ouvert à tout le
monde , & où il n'a tenu , & il ne
tient encore qu'à nous de recueillir
, auffi bien qu'eux : Ils ont lû ,
& nous pouvons lire ; ils ont
tranfcrit & nous
5 pouvons
tranfcrire . Cette réflexion les
reconcilie avec nous fur ce point
parce qu'elle femble les ramener
au niveau de ce que nous fommes .
Mais , ce qui vient de fuperiorité
20 LE MERCURE
d'efprit , ne s'excufe pas de même ;
on veut toûjours du mal à ceux qui
nous priment de ce coité là, & comme
ordinairement les Sçavans , s'ils
n'ont plus d'efprit que les autres
ont du moins l'efprit plus cultivé ;
on leur fçait mauvais gré en même
tems, & de leur érudition & de leur
efprit : deforte que fi on ne peut
pas leur arracher ces avantages , &
leur difputer ces talents , on eft
bien aife du moins d'avoir d'ailleurs
de quoy s'en dédommager ,
& de pouvoir regagner
fur eux
dans les défauts & les foibleffes
qu'ils fe reprochent tour à tour , ce .
qu'ils ont de plus que nous , du côté
de l'efprit & des lumieres.
>
Ainfi , quand deux Sçavants en
viennent aux`mains , c'eft une fête
pour le Public,& un fpectacle d'autant
plus agréable , qu'il y trouve
de quei fatisfaire fa malignité , &
par là,de quoi flater fon amour propre.
On fe dit alors à foy- même :
Je ne fuis pas Sçavant , mais aufli
je ne fuis pas Pédant ; & l'on trouDE
MAY.
un paffe -tems pour les Spectateurs ;
on frape des mains , & loin de les
féparer , on ne fonge qu'à les encourager&
à les animer.Un Inconnu
fait- t-il une chûte dangereufe ? les
plus indifférents s'empreffent pour
le fécourir. Que la chûte foit légere
& fans conféquence ; nôtre
premier mouvement nous porte à
en rire. Qu'est ce qui fait cela dans
l'homme Un fentiment d'amour
propre & un retour de complaifan
ce fur lui- même , qui lui fait envifager
dans la difgráce d'autrui , une
foibleflè ou une imprudence dont
il fe croit incapable ; car tout ris
moqueur fuppofe un ridicule dont
on fe croit exempt . Un Boiteux ne
rit pas d'un autre boiteux , s'il ne
le croit plus boiteux que luy. D'où
il est naturel de conclure , que le
ris renferme en même temps &
une forte de mépris pour celui qui
en eft l'objet , & une idée de fuperiorité
qu'on croit avoir fur celui
dont on fe moque ; c'est-à- dire,
que tout homme qui rit d'un autre ,
16 LE MERCURE
-
fait tout bas , fon propre Panegyrique
, aux depens de celuy dont il
rit ; car , s'il y prend bien garde
il reconnoîtra qu'il fe dit dans le
coeur ; je ne ferois pas cette faute ,
je ne donnerois pas dans ce ridicule
, j'aurois évité cet écueil , je
me ferois bien gardé de faire cette
beveûe , de tomber dans cette imprudence
; ainfi , je vaux mieux
qu'un tel , au moins par cet endroit .
Pourquoy les perfonnes d'un certain
âge , font - elles plus refervées
& plus retenues à rire des foibleſſes
& des petits accidents qui arrivent
à autruy , que ne le font les jeunes
gens ! C'elt que , comme il
leur eft arrivé fouvent , ou du
moins qu'ils ont remarqué qu'il
étoit arrivé à d'autres , de donner
dans des ridicules dont ils avoient
ri auparavant , ils épargnent
les autres par confideration pour
eux- mêmes . Cette indulgence dans
eux , et le fruit de leur expérience
& l'effet d'un amour propre ,
réfléchi fur lui - même . Les jeuDE
MAY. 25
l'homme de Lettres , un Pedant,
Le Sçavant eft au deffus de nous
par fa Science , mais nous prétendons
qu'il retombe au deffous , par
fes foibleffes. Le ridicule du Pedantifine
nous fait regagner fur le Sçavant
avec ufure , ce que le mérite
de la fcience nous faifoit perdre
avec lui. Nous ne nous contentons
pas d'une fimple compenfation qui
hous remette tous au niveau , nous
afpirons à quelque chofe de plus :
Sur quoi fondé fur un principe affez
vrai , & que l'amour propre a
grand foin de faire valoir , qui eft,
qu'il vaut mieux avoir une perfetion
de moins , & être exempt d'un
foible ; car il y a des genres de merite
que nous ne fommes pas obligez
d'ayoir ; mais il n'y a point de
forte de ridicule , dont nous foïons
obligez , autant qu'il nous eft poffible,
de nous garantir.
Les Sçavans fe font tort à euxmêmes
, je l'avoue , de donner cet
avantage fur eux au Public ; mais
dans la chaleur de la difpute , on
1
26 LE MERCURE
ne fait pas tant de réflexions. Chacun
d'eux ne fonge qu'à décréditer
fon Antagoniſte dans l'efprit du
Public , fans fonger qu'il lui donne
lieu par- là,de lui rendre la pareille
; & que le Public qui fait-là
le perfonnage, du Grippeminant de
la Fable de la Fontaine tire fon
profit des deux côtés , & fe moque
de l'un & de l'autre.
,
Mais , je veux que les Sçavans
faflent attention au préjudice qu'-
ils fe caufent mutuellement , en
s'outrageant dans leurs querelles ;
je veux qu'ils en foient perfuadezt
& convaincus : Quel parti leu
refte-t-il à prendre ? Point d'autre,
que celui de fe taire. Qui les empêche
, direz-vous d'écrire de
part & d'autre avec modération ,
& d'expofer leurs raifons avec douceur
& avec bien-feance : c'eft le
Public qui le leur défend . Comment
, le Public ! Eh ne blâme- t-il
-hautement tous les jours ces
pas
fortes d'éxcez ? Ouy , il les blâme
de bouche & en apparence , mais
›
réellement
DE MAY. 25
pour compreréellement
, & de fait ,il les ordonne
& il les exige;en voici la preuve .
Un Sçavant qui , met au jour un
Ouvrage Polemique , a fans doute
envie que fon Ouvrage foit lû.
Ni lui ne fe met en frais
pofer , ni le Libraire pour imprimer
, que dans l'efperance que le
Livre fera débité. Il y a quelquefois
du mécompte ; mais quoiqu'il
en arrive ; voilà du moins à quoi
on vife , & l'on peut dire que cette
flateufe efperance eft la caufe
miere de tout ce qui s'imprime de
Livres. Il faut donc fur ce piedlà
que l'Ouvrage foit écrit de maniere
à piquer la curiofité du Public
, qui n'a coûtume de l'acheter,
qu'autantqu'il le trouve à fon goût.
Or , je fuppofe qu'un Sçavant qui
écrit contre un autre , le faffe avec
cet efprit de moderation & de
douceur , avec ces ménagements
de bien-féance & de charité même
, que tout le monde femble
exiger , & que perfonne ne veut
goûter. Qui eft - ce qui lira fon
May 1717.
с
26 LE MERCURE
Ouvrage ,* Quis leget hac ?Voilà le
Livre à bas , le Libraire ruiné , &
l'Auteur deshonoré. Mais le Livre
eft fi bon ! Il est écrit avec tant
de folidité & de politeffe ! Les
raifonnements en font juftes , les
réfléxions fenfées , l'élocution éxacte
; cela eft vrai , mais il eft froid.
Je n'y trouve pointde goût, c'est un
potage de fanté , que j'approuve
fort pour un malade ; mais pour
moi qui me porte bien , je veux
quelque chofe de plus piquant
& qui réveille mon appetit ; voilà
ce qu'on répond , & le Livre
demeure. Que l'Auteur fe défaffe
de fa moderation , & que , fans rien
changer , pour le fond , à fon
Ouvrage , il larde fes raifonnements
de quelques traits de Satyre
, & répande un peu de malignité
dans fes réflexions , voilà
le Livre qui reffufcite ; la preſſe
y et ; on fe l'arrache , les Editions
s'en multiplient , & le Li-
Perf Sat. 1.
>
DE MAY. 17
braire dit fur la foy du Public
qui l'achete : Voilà un bon Livre.
Il fe fait deux Hiftoires d'un
grand Perfonnage , toutes deux
bien écrites , & par des Auteurs
differents. L'un fait un Saint de
fon Heros ; l'autre en fait un Po--
litique . Le Saint va fon chemin
tout uniment ; le Politique fait
fortune ; on loiie le premier , &
on lit le fecond. D'où vient cette
difference ? C'est que la malignité
du coeur trouve mieux fon compte
avec le dernier , qu'avec l'autre.
Que conclure de tout cela ? levoici.
C'est que tout Auteur qui
veut être lû ( & ce n'eft pas fe
méprendre , que de croire que tous
le veulent ) doit écrite d'une maniere
qui intéreffe le Lecteur ;
Qu'il ne le peut faire dans les
Ouvrages Polemiques , qu'en flatant
fa malignité , & que rien n'eft
plus propre à la ppiiqquueerr , que les
traits de Satyre perfonnelle . J'approuve
donc , direz -vous , ce ftyle
Satyrique A Dieu ne plaife ; je
Cij
28 LE MERCURE
le condamne au contraire , mais
le Public l'éxige. Il a tort , j'en
conviens , & c'eft dans lui, un goût
dépravé ; mais c'eft fon goût :
Ne point chercher à le flater ,
feroit beaucoup plus dans les régles;
mais ce ne feroit pas le moyen
d'être lû. Or , on n'écrit que dans
cette vûë , & qui ne veut point
être lû , ne doit point écrire. Cette
raifon fuffiroit donc toute feule
pour rendre le Public refponfable
de tous les excès qu'on blâme
dans les Sçavants qui fe font la
guerre ; mais , à cette premiere
Faifon , thée de la malignité du
coeur de l'Homme , j'en ajoûte
une feconde , fondée fur l'imperfection
de fon efprit , & fur l'indolence
, qui lui eft naturelle .
Il feroit à fouhaiter qu'on cherchât
le vrai en tout . Chacun fait
profeflion de l'aimer & de s'y attacher
; mais , pour être en état de
le difcerner , il faut néceflairement
deux chofes . La premiere , qu'on
ait affés d'intelligence & de pénéDE
MAY. 29
Eration pour le découvrir ; la feconde
, qu'on ait affés de réfolu
tion & de patience , pour ne point
fe laffer dans cette recherche . Or ,
il arrive
ordinairement que de tous
ceux qui veulent juger d'une controverfe
& d'une difpute entre les
Sçavans , la moitié manque de lumiéres
&
d'intelligence ; & l'autre
moitié manque de bonne volonté
ou de loifir. Les uns n'ont ,
ni les principes , ni les talens qu'il
faut pour entendre la matiere , les
autres ne veulent pas fe donner
la peine de l'étudier ; enfin , foit
incapacité , foit pareffe , ils font
prefque tous également hors d'état
de porter leur jugement fur une
queftion qu'ils n'entendent point ;
& cependant tous , comme Perrin
Dandin , veulent juger. Il s'enfuit
delà , que le Public , non feulement
eft aifé à tromper , mais même qu'
il veut bien être trompé ; & par
conféquent , que quand on le prend
pour juge d'une affaire , il n'eft
pas
tant queftion de l'inftruire , que
}
Ciij
20 LE
MERCURE
de le prévénir. Si les Sçavans
dans leurs démeflés , avoient droit
de fe choifir un Juge , je veux
croire qu'ils auroient affés de bonne
- foi pour le prendre , autant
ennemi de toute furpriſe , qu'il en
feroit incapable ; mais ils n'ont
point fur cela de choix à faire :
Leur Juge naturel eft néceffaire ,
c'est le Public ; ils ne peuvent ,
ni ne veulent même décliner fa
Jurifdiction. C'est à fon Tribunal
qu'ils portent leurs cauſes , c'eft
a fa décifion qu'ils foumettent
leurs raifons , c'est-à-dire à la décifion
d'un Juge qu'il n'eft queftion
que d'éblouir & de gagner. Ainfi ,
pour peu que la matiere foit obfcure
, ou qu'elle demande de la difcuffion
, ils fondent moins leurs
efpérances fur la folidité de leurs
raifonnemens , & fur la force de
leurs preuves , que fur l'agrêment
& le fel qu'ils tâchent d'y répandre.
L'importance n'eft pas d'inftruire
le Juge , c'eft de l'amufer
& de lui plaire. Il ne s'agit pas
DEMA Y.
3T
tant.de prouver , que nôtre Adverfaire
a tort , que de faire croire
qu'il doit avoir tort , & de faire
fouhaiter qu'il l'ait effectivement ,
c'est-à- dire , de le rendre odieux
& méprifable. Or , rien n'est plus
propre à produire cet effet , que
fes Railleries , les Reproches , là
Satyre & l'Invective . Ce n'eft donc
pas le Sçavant qui a tort de les employer
; mais le Public qui les met
dans la néceffité de le faire.
Entre les coûtumes particuliéres
de chaque Province , il y en a
d'affés bizarres , & qui paroiffent
même oppofées aux principes de
l'Equité naturelle ; de forte qu'un
Avocat qui a à plaider une Caufe
dans tel ou tel Canton , fe trouve
obligé d'abandonner ces principes,
pour chercher des moyens de défenfe
dans la bizarrerie de la Coûtume
. Eft-ce fa faute Non. La
Coûtume eft établie ; c'eft d'elle,
toute bizarre qu'elle eft , que les
Juges empruntent leur Jurifprudence
; c'eft à eux feuls que l'A32
LE MERCURE
vocat a affaire , ce font eux qu'il
doit perfuader ; il doit donc fe conformer
à leurs idées , & leur parler
un langage qu'ils entendent.
Il en eft de même des Sçavans
ils ont affaire à un Juge qui fe conduit
moins , par raifon , que par
prévention ; c'est donc moins par
des raifonnemens folides , que par
des préjugez artificieux , qu'il peut
efpérer de le gagner. Il s'y attache,
il en fait fon capital ; & en cela,
il ne fait que fuivre la Loy , & s'affervir
à la néceffité que le Public
lui impofc. Qu'on déclame tant
qu'on voudra contre l'irrégularité
de ce procédé ; c'eſt au Public qui
l'éxige , & non au Sçavant qui s'y
conforme malgré lui ,à en répondre.
Quand on a affaire à un Homme
en place , foit Magiftrat , foit
Miniftre , foit Grand Seigneur ;
Qu'on a à lui demander juftice ,
ou qu'on en attend quelque grace
; quel eft nôtre premier foin ?
C'eft de nous informer par où il
eft acceffible , & de fçavoir qui le
DE MAAY.
33
gouverne. Le Sçavant recherche
la faveur du Public , à qui il demande
juftice contre fon Adverfaire.
Son premier foin doit donc
être , de fçavoir qui le gouverne.
Or , qu'est - ce qui gouverne le Public
? C'eft la prévention. Cela a
été de tout temps , & fera toujours
. Delà vient ce grand principe
, que chacun juge felon fon
inclination , c'est-à -dire , felon fa
prévention. Car, qu'est- ce qu'inclination?
finon un attrait qui , toutes
chofes égales d'ailleurs , nous
fait pencher d'un côté plûtôt que
d'un autre Attrait où la raifon
a fi peu de part , qu'on oppofe
d'ordinaire comme en regard ,l'inclination
& la Raifon. Delà vient
encore la maxime qui fignifie la
même chofe fous d'autres termes ,
que l'efprit eft la dupe du coeur.
Il s'enfuit delà , que les régles de
la Jurifprudence du Public ne font
point fondées fur le Vrai , mais
fur l'Apparent , non fur la Raifon
mais fur les Préjugez. Ce font ces
>
34 LE MERCURE
préjugez , qui donnent le branfle
aux affaires , & qui déterminent
l'efprit : Maniere de juger d'autant
plus accommodante pour nous ,
qu'elle flate en même - temps , &
nôtre préfomption , & nôtre indolence
naturelle. Elle flate nôtre
indolence , en ce qu'elle nous difpenfe
de la difcuflion des matiéres
; elle flate nôtre présomption ;
en ce qu'elle nous fournit des principes
abrégez de décifion. Voilà
la fource de cette multitude de
préjugez , qui fe font intrus dans
nôtre efprit , & qui y fubjuguent
la Raifon. Il en eft de tout genre
& en toute matiere. Il y en a fur
les Nations & fur les Climats ; fur
les Provinces particulieres d'un
même Royaume , & fur les Cantons
différents de cesProvinces. Une
expofition plus ou moins orientale
, décide dans nous , de la fupériorité
pour le génie ou pour l'imagination
entre certains Peuples.
On a autant de peine à concevoir
, qu'un Homme d'une certaine
DE MAY.
35
Contrée , ait du mérite , qu'à s'imaginer
qu'un homme d'un aute
Païs , fouvent limitrophe , n'en
ait pas. L'Attique& la Boetie étoient
deux Provinces de la Gréce . Etre
né dans la premiere , c'étoit un
tître pour être cenfé avoir de l'efprit
; comme c'étoit une espéce
d'exclufion en cette matiere , que
d'être né dans la feconde ; il n'y
a pas eu même , jufqu'au Sauveur
du monde , qui n'ait été expofé à
l'injuftice du préjugé. On parle
à Nathanael de ce grand Meffie *
annoncé par Moïfe & les Prophéres
; il écoute. On lui apprend
que ce Meffie eft venu , & que
c'eft Jefus Fils de Jofeph de Nazareth.
A ce nom de Nazareth,le préjugé
s'élève dans fon efprit & décrédite
d'abord le rapport qu'on lui
fait. * Nazareth ! dit - il , en peutil
venir quelque chofe de bon ! Nous
* Joan. ch . 1. v . 45.
* Ibid.
36
LE
MERCURE
voyons tous les jours , que les Con
ditions différentes , les Profeffions ,
les Arts , les Sciences , même
les Corps particuliers dans chaque
Republique , font foumis à certains
préjugés generaux , qui réglent
le plus ou moins d'eftime
qu'on doit accorder aux Particuliers
. Voilà deux Hommes que
je n'avois jamais vûs ; fi je veux
m'en tenir à la premiere impreffion
que forme dans moi le préjugé , ce
fera peut-être la couleur ou la forme
de l'habit qui me fera donner
la préference à l'un, au préjudice de
l'autre. Ce qui nous paroît vulgaire
& trivial dans un Homme du commun
, nous paroît plein de fel dans
la bouche d'un Homme de Condition.
La Naiffance ,le Rang , la Réputation,
le Ton même de celui qui
parle,entre toûjours pour beaucoup ,
dans le jugement que nous portons
de ce qu'il dit ; enfin , comme
l'a remarqué l'Auteur de la Recherche
de la Verité * Si un Homme eft
* L 1. ch . 18.
DE MA Y.
37
affez heureux pour plaire , ou
» pour être eftimé , il aura raifon
dans tout ce qu'il avancera ; &
,, il n'y aura pas juſqu'à ſon colet &
à fes
manchettes , qui ne prou-
», vent quelque chofe.
Je fçais que l'homme fage appelle
toûjours de cette premiere furprife
, & qu'il eft même en garde
contre elle ; mais l'homme fage ne
fait pas le grand nombre. La Philofophie
de ce qu'on appelle le Public
, eft une Logique abbregée &
réduite à un petit nombre de principes
vagues & fuperficiels. Si vous
voulez avoir fon fuffrage , il faut
ramener vôtre caufe à ces fortes de
principes qui l'exemptent d'une difcuffion
onereufe , à laquelle il ne fe
prête pas volontiers . Étudiez - vous
plûtôt à lui plaire qu'à le convaincre
, vous le convaincrez infailliblement
en lui plaiſant.
C'est pour cela qu'on regarde
comme un point capital dans toutes
les conteftations , de mettre les
Rieurs defon côté. La Raifon a beau
D
May 1717.
38
LE
MERCURE
être pour vous ; fi les Rieurs font
contre , vous avez le deffous , & celà,
en quelque matiere que ce foit ,
& même dans les plus graves. Des
Sçavants étoient aux prifes avec
d'autres : des deux côtez on mettoit
en oeuvre toute la fubtilité de
la Dialectique , toute la force du raifonnement
; le Public ouvroit de
grands yeux & ne difoit mot . Vous
vous y prenez mal , dit à l'un des
deux partis , un homme fenfé qui
connoifloit le terrain ; laiffez- moi
là tout ce fatras d'érudition & ces
fubtilitez quint-effenciées, où le Public
ne voit goûte & dont il n'a que
faire. Faites diverfion , prenez des ·
matieres qui foient à fa portée ; attachez-
vous , en les traitant , plûtôt
à la gayeté , qu'à la ſolidité ; du
fel , de la legereté , de la naïveté ,
de l'enjoüement , voilà ce qu'il lui
faut . On aura beau vous relever fur
le fond des chofes ; fi l'on ne l'emporte
fur vous par l'agrément , on
ne gagnera rien ; le Public ne veut
pas étudier , il veut fe réjouir ; traDE
MA Y.
59
vaillez fur ce principe ; on le fit &
on s'en trouva bien.
Il eft fi vrai que le Public ne fe
méne que par les préjugez , & que
dans tous les Siècles & chez toutes
les Nations , il ne s'eft jamais gouverné
autrement; que toute la Rhetorique
n'eft fondée que fur ce principe.
En effet , retranchez de cet
Art,tout ce qui ne va qu'à faire illufion
àl'efprit, & qu'à féduire le coeur,
vous le réduirez à une pure Dialectique.
Ariftote n'eft pas , à la ve-.
rité , tout - à- fait de ce fentiment ,
& regardant la partie qui touche
les preuves , comme la plus effentielle
de la Rhétorique , il blâme
·les Rhéteurs qui l'ontprécedé , de
ne s'être prefque attachez qu'à celle
qui touche les moeurs & les paffions,
dont il ne fait que l'acceffoire.
Mais , quelque veneration que
j'aye pour ce Grand Philofophe ; je
le contredirai ici d'autant plus librement
, qu'il eft en quelque forte
Moderne à l'égard de ceux qu'il
blâme & que je défends ; & que
* Rhet . d'Arift. L. 1. C. 1. Dij
40 LE MERCURE
.
• ·
,
·
d'ailleurs il me fournit lui-mêmedequoi
le refuter. Car ,furquoi apuyet-
il fon fentiment ? Sur ce que , ditil
, a les Paffions ne font point du fair
de l'Orateur mais regardent le
Fuge. qu'il ne faut pas le pervertir
, ni le porter à la Compaſſion ↳
ni à la Colere
& que l'emploi
de celui qui plaide , eft de monrer
fimplement , que la chofe eft
ou qu'elle n'eft pas. S'il ne faut que
cela pour plaider , les Rhéteurs
peuvent fermer leurs Ecôles. J'avoue
qu'il feroit mieux de ne point
exciter de Paffions dans le coeur
du Juge ; mais , il ne s'agit pas ici
de fçavoir , fi cela eft permis ou
non dans la bonne Morale , mais
de déterminer , à quel Art il appartient
de produire cet effet : Or, bil
eft clair que c'eft à la feule Rhétorique,
comme Ariftote en convient
lui-même ; & c'eft justement par
ce que ces Paffions regardent le
Juge , qu'elles font du fait de l'Oa
Ibidem.
Ibid L. 2. ch . 1.
DE MAY.
41
rateur , qui n'a d'autre but que de
perfuader le Juge à qui il parle.
- Mais , que cette partie foir ou non ,
la plus effentielle , il est toujours
certain qu'il la regarde lui - même,
comme fi importante , que c'est
celle qu'il femble avoir traité avec
le plus de foin , & qu'elle fait un
des plus beaux morceaux de fa
Rhétorique , c'est - à - dire , d'un
des plus excellents Ouvrages qui
nous reftent de l'Antiquité.
"
"On peut donc regarder la Rhétorique
, comme toute fondée fur
les préjugez ; de forte qu'à la bien
définir , c'eft l'Art de tromper les
Hommes , puifqu'elle enfeigne à
féduire leur Raifon, au préjudice de
la Jufticé & de la Verité. Comment
cela fe fait- il ? En profitant de leurs
préjugez, en excitant leurs Paffions ,
en les portant à la Colere , à l'Indignation
, à la Pitié , à la Crainte , fe.
lon que la caufe le demande. C'eft
pour cela que les Rhéteurs traitent
fi au long , non feulement des
Paffions , mais encore de ce qu'ils
Diij
42 LE MERCURE
apellent Lieux Communs. En effet,
qu'est- ce que ces Lieux Communs ?
Rien autre chofe , que certains préjugez
generaux , où l'Auditeur fe
laiffe enveloper , comme dans des
filets. Or, puifque les Hommes font
faits de la forte ; puifqu'il eit fi aifé
de les féduire & de les tourner
où on veut ; puiſqu'ils veulent même
être trompez , & que la Rhetorique
n'eft fondée que fur leurs
préventions & leur foibleffe ; les
Sçavants ont - ils tort de profiter
de cette difpofition , de travailler
chacun de leur côté , à décréditer
leur Adverfaire dans l'efprit du Public
, & d'employer pour cela , les
Reproches , les Injures , l'Ironie ,
la Satyre ; & tout ce que l'Art
fournit de figures plus malignes &
plus offenfantes ? Dés qu'on s'apperçevra
que le Public n'en fera
plus la dupe , les Sçavants cefferont
de les mettre en ufage ; mais,
tant qu'it fe laiffera conduire par
des préjugez , & qu'il ne décidera
que par paffion , les Sçavants feDE
MA Y.
43
ront en droit de fe croire légitimement
difpenfez dans leurs difputes ,
d'une moderation , non-feulement
inutile , mais même ruineufe à l'interêt
de leur caufe.
Il eſt donc temps , me dira- t -on ,
que les Auteurs adouciffent leur
ftyle , & qu'en écrivant l'un contre
l'autre , ils fe conforment à ces ufages
de bien-féance , quella Politeffe
a introduits dans nos moeurs. Le Public
s'eft réforméfur ce point; il faut
donc que les Sçavants fe réforment
à leur tour , s'ils veulent lui plaire.
Les Emportements & les Invectives
ne font plus de fon goût ,
même dans la plus jufte querelle ;
ils doivent, donc s'en défaire.
Voilà un Enthymême bien preffant
, & auquel on ne peut s'empêcher
de fe rendre , fi l'Antécédent
en eft auffi vrai qu'on le fuppofe
; c'est-à-dire , s'il est conftant
que le Public ait changé de goût
fur cet article , & qu'il exige abfolument
de la moderation dans les
Sçavants. Je fens bien que je fuis
moi-même d'autant moins en droit
44
LE MERCURE
>
de contefter fur cette fuppofition ,
que je paroîs en convenir dans la
premiere partie de cette Apologie .
Peut-être , cependant , qu'à force
d'entendre debiter cette maxime ,
je me la fuis perfuadée comme les
autres , & que j'ai été en cela la
dupe du préjugé. Je vois bien qu'-
aujourd'huy on ne donne pas
tout-à-fait dans les mêmes excés
où l'on donnoit autrefois ; mais je
fens bien auffi , que la moderation
n'eft pas encore venue au point que
l'on prétend. Le Public ne veut
pas à la verité qu'on outre le ref-
Tentiment ; mais il ne me paroît
pas auffi s'accommoder d'une politeffe
trop circonfpecte ; & il me
femble que ceux qui écrivent encore
aujourd'huy fur des matieres
conteſtées , penfent fur cela comme
moy. Car , ces Auteurs , qui fans
doute veulent plaire au Public ,
n'infinuëroient pas dans leurs Ouvrages
, des traits de Satyre contre
leurs Adverfaires , s'ils croyoient
que cette liberté ne dût pas être apDE
MAY. 45
>
prouvée . Cependant , qu'on examine
de près le Livre le plus moderé
& le plus mefuré , en matiere Polemique
, je fuis perfuadé qu'on n'en
lira pas quatre pages , l'une por
tant l'autre , qu'on n'y trouve quelque
trait , non effentiel à la caufe ,
que l'Adverfaire voudroit qui
ny fut pas. Or , tout trait de
cette nature eft un trait malin ;
car, ce n'eft pas à celui qui porte le
coup . àjuger de fon effet ; mais à
celui qui le reçoit. C'eft fur lui
que le coup tombe ; il fent mieux
que perfonne, s'il le bleffe , & à quel
point il le bleffe ; c'est - à - dire ,
qu'il en connoît mieux que perfonne
, toute la malignité. Il y a donc
quelque myftere caché là - deffous ,
& il faut que le Public ne foit pas
bien d'accord avec lui - même . Car,
s'il def-approuve la Satyre entre des
gens qui conteftent fur des points
de Doctrine, d'où vient par fon empreffement
à avoir ces fortes de
Livres , donne - t - il lieu de croire
que ce ftile ne lui déplaît
46 LE MERCURE
.
pas il blâme l'Ouvrage , il
-
il
eft vrai ; mais il l'achete & plus
cher peut être qu'il ne feroit ,
fi le ftile en étoit plus mefuré
parle d'une maniere , & il agit d'une
autre à quoi attribuer cette duplicité
de conduite En voici la
fource,fi je ne me trompe. C'eſtque
le Public a deux chofes oppofées à
accorder enſemble ; fa paffion &
fon honneur , fa malignité , & la
bien-féance. La Satyre lui plaît ,
mais il a honte de l'avouer ; il la
condamne donc par bien-féance
tandis que par malignité, il en profite.
>
Ce principe me paroît d'autant
plus vrai , que les Sçavants s'y conforment
en écrivant , & que leur
conduite dans les conteftations qu'-
ils ont enſemble , le fuppofe neceffairement
. Car, s'ils gardent plus
de mesures qu'on n'en gardoit autre-
fois ; il ne faut pas croire qu'ils
foient moins jaloux de leur reputation
, moins vifs fur leurs interrêts
, & moins déterminez à pouffer
DE
MAY.
47
eurs
Adverfaires , qu'on ne l'étoit
du tems de nos
Ancêtres. On peut
au
contraire fuppofer que les Sçavants
d'aujourd'huy , quand ils font
en querelle , fe veulent autant de
mal , que ceux du temps paffé.
La
fenfibilité , comme je l'ai fait
voir dans ma
premiere partie , eſt
non -
feulement auffi grande , mais
mêmeplus vive à cet égard, qu'elle
ne l'a jamais été. D'où vient donc
a-t-on baiffe de ton ? D'où vient
l'Aigreur & la Colere ne parlentelles
plus le même langage ? C'eft
qu'on a fenti le foible du Public ,
qui vouloit pouvoir fe divertir aux
dépens d'autrny , fans en avoir l'odieux.
Il a donc fallu le fauver du
blâme , en flatant fa
malignité
lui procurer du plaifir , fans qu'il
entrât dans les frais ; c'est - à - dire ,
qu'il a fallu rafiner la Satyre , ufer
d'envelopes , & faire fourdement
ce qu'on faifoit autrefois tête levée .
De là eft venu l'ufage de la Satyre
indirecte , & tous les autres détours
qu'on met en oeuvre , pour
48 LE MERCURE
dire équivalament en termes radou.
cis , ce qu'on n'ofe plus dire ouver
tement & en termes formels . On
ne fait plus directement des reproches
injurieux ; mais on fait paffer
en preuve le fond du reproche
, & quand on a bien établi le
principe , on préfume affez favorablement
de la pénétration du
Lecteur pour croire , qu'il démêlera
bien de lui-même , tout ce
qu'une conféquence neceffaire renferme
d'injurieux . Souvent les
traits les plus piquants , font
couverts de fleurs , & fous les
loüanges les plus Alateuſes , on fent
la pointe de la Satyre :
Sono accufe , e Paion Lodi.
Il y a même quelque chofe , dans
cet ufage , qui flate également &
l'Auteur & le Lecteur ; car , de
traiter fon Adverfaire d'Ignorant ,
d'Impofteur , de Préfomptueux
cela eft aifé , & il ne faut , ni grand
* Hierus. Liberata
>
1
Cant. II. Str. 58 .
génie
DE MAY.
49
génie à l'Auteur , pour trouver ces
termes , ni grande pénétration au
Lecteur pour fentir tout ce qu'ils
fignifient ; au lieu que quand la
chofe fe dit figurément , & fous des
termes déguiſez , ils fe fçavent tous
deux bon gré ; l'Auteur , d'avoir
fçû faire pafler tout fon venin fous .
des expreffions mitigées ; le Le-
&teur , d'en avoir pénétré toute la
malignité , au travers même de la
politeffe des expreffions.
•
Je crois qu'on peut conclure delà
, qu'à bien apprécier les chofes ;
l'avantage que nous prétendons
avoir fur les Anciens , du côté de
la politeffe , a plus d'apparence
que de réalité , & qu'en fait d'animofité
& de reffentiment , nous ne
leur en devons guéres. Car, qu'importe
que les termes foient plus
méfurez , fi dans le fonds , ils produifent
le même effet. Nous ufons,
il est vrai , d'un langage plus poli ;
mais , nous comptons bien que le
Lecteur fentira dans ce que nous
difons , tout ce que nous voulons
May 1717.
E
jo1
LE MERCURE
dire , & lui de fon côté ne s'y méprend
guéres. Ce font comme des
jettons qu'on fait valoir autant
qu'on veut , felon la convention
que les joueurs font entr'eux ; il
femble qu'il y ait un Traité fécret
entre les Sçavans & le Public ,
dans lequel on foit convenu de
part & d'autre , pour le bien commun
, que le Sçavant n'uferoit que
de termes modérez , & que le Public
entendroit fous ce langage
tout ce que les expreffions les plus
violentes pourroient fignifier. C'est
une efpéce de chifre établi entr'eux .
Ainfi quand un Sçavant dit à un
autre , que peut-être , il n'auroit
pas avancé telle Propofition , s'il
avoit fait réfléxion &c.; cela réduit
à fa jufte valeur , fignific : s'il avoit
eu du jugement.Un autre infinuërapoliment
, que fon adverfaire n'a
pas tout à fait compris le véritable
ઢે
fens de tel terme d'un Auteur ,
quand il lui fait dire &c. Cela eft
honnête , mais dans le fonds , autant
vaudroit dire que l'Adverfaire
DE MAY.
St
eft un ignorant , & le Lecteur qui
ne s'y trompe pas , l'entend de la
forte. Il y a trois cens ans qu'u
homme étoit auffi riche , & faifoit
aurant avec un écu , qu'on fait aujourd'hui
avec quarante ; auffi , les
Sçavants font autant aujourd'hui
avec un langage compaffé , qu'on
faifoit il y a trois cens ans , avec
les termes les plus violens & les
plus odieux.
Il y a donc encore beaucoup à
dire , que nôtre Politeffe prétendue
en foit au point où on le croit , &
quoique les dehors foient affés civils
aujourd'hui dans le commerce
de la vie ; cependant , je ne puis
diffimuler qu'il y a de certains traits
de rufticité, qui échapent affés communément
à des perfonnes d'ailleurs
très-polies , & que je ne fçais
comment excufer. Il femble que
quand il s'agit de certaines Profeffions
, ou de certains Corps , on fe
croye difpenfé de tout ménagement
de bien-féance. Qu'on dife à un
homme de Guerre , que les
gens
E ij
LE MERCURE
de fon Mêtier font des brutaux ,
il s'en offenfera , fans doute , &
tout le monde conviendra , qu'il
a raifon de s'en offencer. Qu'on
dife en face à un Médecin , contre
fa Profeffion , tout ce que Moliere
en a dit fur le Théatre , cela ne paffe
que pour gentilleffe , & le Médecin
, s'il s'en formalife , eſt un
bouru ; il me paroît cependant
qu'il a autant de droit d'être jaloux
de l'honneur de fon Corps ,
qu'un homme de Guerre en a de
s'intereffer à la gloire de fa Profellion
, & qu'il y a autant de groffierté
à attaquer l'un par cet endroit
, qu'il y en auroit à attaquer
l'autre . Je fupprime d'autres exemples
encore plus forts que je pourrois
rapporter , & qui me paroiffent
toujours nouveaux , toutes les fois
que j'en fuis témoin ; c'est ce qui
m'eft arrivé fouvent , fans que j'aye
encore pû m'y acc oûtumer. Si le
Public veut que les Sçavans réforment
leur ftile , il faut qu'il réforme
lui-même fongoût , & qu'-
' DE MAY. 43
en certaines chofes il leur montre
l'exemple ; du moins reconnoîtrat-
il , qu'il a plus d'interêt qu'il
ne penfoit à excufer un peu les impoliteffes
qui leur échapent dans
leurs contestations ; car , je crois avoir
prouvé affés clairement , que
s'ils péchent en cela , c'eſt à lui ,
bien plus qu'à eux , qu'il faut s'en
prendre.
42-42PAYEPA YEPAY2.PA
SUR LA BELLE MAISON
DE CAMPAGNE.
DE Mde. de ...
Par M. P ..
Eft -ce point le Palais de Flore
Qui furprend , qui charme
mes yeux ,
Que de fleurs elle y fait ésløre !
Cet azile eft digne des Dieux..
Non, je dois mieux te reconnaitre ' ,
E iij
54 LE MERCURE
VILLEVRARD ,ſéjour enchanté,
Tu m'aprend qu'elle est la beauté,
Pour quicesfleurs viennent de naître.
C'est le Dieu des tendres Amans
Qui, pour y fixerfon Empire ,
Par les foins du jeune Zephire ,
Embellit ces Valons charmans.
Telle étoit l'aimable retraite ,
Qu'il deftinoit à ſa Pfiché,
Lors qu'épris d'une ardeur fécréte,
Avec elle il vivoit caché;
Une autre Amante a fceu lui plaire :
Je vois ce Dieu fous ces berceaux ,
Et Venus , qui d'un air féverè ,
Lui reproche fes feux nouveaux.
Ceff Deeffe d' Amathonte,
Ceffe de condamner ton fils ,
Et comme lui , céde fans honte
Aux charmes dont il est épris.
Tu troublas fa premiere flame
Par mille transports indifcrets ,
Mais , l'ardeur qui brûle fon ame
A pour lui de plus forts attraits.
Refpecte la Beauté nouvelle
Dont ce Dieu paroit fi touché s
Il te pardonna pour Pfiché ,
Mais il te puniroit pour elle.
DE MA Y.
SS
Contrains tes jaloufes fureurs
A fes voeux deviens favorable :
Avec cet objet adorable ,
Partage l'Empire des Coeurs ,.
Partage la douceur de plaire ,
De charmer la Terre & les Cieux:
Venus , va régner à Cythere ,
Laiffe-là régner en ces Lieux.
FEBRIFUGE
DE FEU M. L'AISNE'.
B Achus venoit m'offrir un eſſai
de Tocâne ,
Il vit la fiévre , & FAGON fur
mon lit ,
Prêt à me faire prendre un breuvage
prophane ;
A cet afpect ,
de dépit ,
ce Dieu frémiſſant
D'un coup de Thyrfe qu'il
rompit ,
Renverse Bouillons & Ti-
Jane,
Parmi ce fracas & ce bruit ;
le friffon
Lafiévre fort
fuit ,.
56 LE
MERCURE
L'Aifné s'éveille ,
Un Ris , un jeu folâtre , un fatyre
badin ,
Lui font baifer une bouteille ;
Et tandis qu'il verſe le vin ,
Une SANTE' vermeille
Lui met le verre en main.
LE VIEUX ET LE JEUNE
CHESNE
Par M. RICHER , Avocat au
Parlement de Normandie ."
U
FABLE.
N Chêne qui comptoir plus de
trois cens années ,
Vit enfin fes vaftes Rameaux
Infultez par les Deftinées.
On eut vû Pan jadis enfler fes chalumeaux
,
:
A l'ombre de fon verdfeuillage :
C'étoit le féjour des Oiseaux ,
Ils y faifoient entendre leur ramage :
Les Nymphes y danfoient au milieu
des Amours.
DE MAY.
57
Mais tout apris un autre cours ;
L'âge envieux procurantfa difgrace
,
Un jeune Chêne le remplace.
Il étoit né d'un gland de l'Arbre
malhûreux ,
Que la Terre échauffa dansfonfein
amoureux ;
Il eut du blond Phébus un regard favorable
,
Et des Arbres bien -tôt devint le plus
aimable.
Dans fes rameaux badinoient les
Zéphirs ,
Et la plaintive Philomele
Pouffant lesplus tendresfoupirs,
T chantoit tous les jours quelque
chanson nouvelle.
Souvent la Déeffe des Bois
Venoit fe repofer fous ce charmant
ombrage ,
Et fur le ferpolet mettoit basfon carquois.
Enfin, il it bien-tôt unparfait avantage
Eur le Chêne ancien , qui voyoit chaquejour
38 L ETMERCURE
S'éloigner quelqu'Oiseau, s'en voler
quelqu 'Amour ;
Jufqu'où pouffe ſes traits la Fortune
ennemie ?
Bien-tôt pour comble d'infamie
,
Il eut pour Hôtes les Hiboux ,
Chauves - Souris qui logeoient dans
les troux
De fon vieux tronc ,fansſubſtance &
fans force :
A qui defféché par les ans
Il ne reftoit plus que l'écorce.
Year
Il pouffa vers le Ciel mille cris impuiffans
,
Pour changerfa trifte fortune :
Mais vainement il l'importune,
L'on fçait affez que le Deſtin
N'écoute rien
train .
va toujours fon
Il ne lui faifoit point d'injure :
L'Arbre fit fur la Terre un affez
long séjour ,
re
Et la Justice & la Natu
Veulent que chacun ait fon
tour.
DE MAY.
19
ODE ,
Imitée de la PANCHARIS de
E
Bonnefons.
PAR LE MESME.
!
Rrant dans un Bois folitaire ,
Où m'avoit conduit mon
Deftin ,
La jeune & charmante Glycere
My tendit unpiége malin.
Ce Dieu qui caufe nos alarmes ,
Amour lui prêtatous fes traits.
Mon coeur furprispar tant de charmes,
Tomba d'abord dans fes filets.
Au même inftant, vers cette belle ,
Tournant un oeilplein de langueur ;
Eft-ce ainfi , lui dis-je , Cruelle ,
Qu'il falloit furprendre mon coeur.
Apprenez pourtant , qu'il vous
aime ,
Lorfque vous ofez l'affervir :
Mais ilfe fut livré lui -même ,
Vous ne deviez pas le ravir.
50 LE
MERCURE
SUITE DES MEMOIRES
DE MILE CARDINAL DE RETZ .
M
De Luneville , le 25 Avril.
ONSIEUR ,
Je commencerai l'Extrait de la
feconde partie des Mémoires du C.
de Retz , par leportrait que cet habile
Politiquefait du C. de Richelieu .
Il ne fe contente pas de peindre fes
vertus &fes vices ,mais il en exprime
la maniere , &fait ſentirjuſqu'aux
moindres differences quife trouvent
entre des qualites quifemblent précifément
les mêmes.
Le C. de R. avoit de la Naiffance
; il ſe diſtingua en Sorbonne . On
remarqua de fort bonneheure qu'il
avoit de la force & de la vivacité
dans l'efprit. Il prenoit d'ordinaire
tres- bien fon parti . Il étoit homme
de parole , & un grand interêt ne
l'obligeoit pas au contraire . En ce
cas , il n'oublioit rien pour fauver
les apparences de la bonne foi. Il
n'étoit pas libéral , mais il donnoit
plus
DE MAY. 6D
plus qu'il ne promettoit. Il affaifon
noit admirablement fes bienfaits .
aimant la gloire beaucoup plus
que la Morale ne le permet ; mais ,
il faut avouer qu'il n'abufoit qu'à
proportion de fon mérite , de la
difpenfe qu'il avoit prife fur le point
de l'excés de fon ambition. Il n'avoit
ni l'efprit , ni le coeur au deffus
des périls ; il n'avoit ni l'un ni l'autre
au deffous ; & l'on peut dire ,
qu'il en prévint davantage par fa
capacité , qu'il n'en furmonta par
fa fermeté. Il étoit bon ami , & il
eut même fouhaité d'être aimé da
Public : Mais quoiqu'il ût de l'extérieur
, de la politeffe & beaucoup
d'autres parties propres à cet
effet , il n'en at jamais le je ne fçai
quoi , qui eft encore en cette ma .
tiere plus requis qu'en toute autre .
Il anéantifloit par fon pouvoir
& fon faite Royal , la Majefté perfonnelle
du Roy ? mais il remplif
foit avec tant de dignité , les fonctions
de la Royauté , qu'il falloit
n'être pas du vul aire , pour
May 1717.
F
62
LE
MERCURE
ne pas confondre le bien & le maf
en ce fait. Il diftinguoit plus judicieufement
qu'homme du monde,
entre le mal & le pis , entre le bien
& le mieux ; ce qui eft une gran
de qualité pour un Miniftre . Il s'impatientoit
trop facilement dans
les petites chofes , qui étoient préalables
des grandes ; mais ce défaut
qui vient de la vivacité de
l'efprit , eft toujours joint à des
lumieres qui le fuppléent. Il avoit
affez de Religion pour ce Monde :
Il alloit au bien ou par inclination ,
ou par bon fens , toutes les fois
que fon interêt ne le portoit point
au mal qu'il connoiffoit parfaitement,
quand il le faifoit. Il ne confideroit
l'Etat que pour fa vie ; mais
jamais Miniftre n'a eu plus d'application
à faire croire qu'il en ménageoit
l'avenir. Enfin , il faut confeffer
que tous fes vices ont été
de ceux que la grande fortune
rend aifément illuftres , parce qu'ils
ont été de ceux qui ne peuvent
avoir pour inftrumens , que de
DE MAY. 63
grandes vertus . Voici celui qu'il
fait de M. de Turenne.
M' de Turenne a eu dés la jeuneffe
, toutes les bonnes qualités ,
& il a acquis les grandes d'affez
bonneheure. Il ne lui en a manqué
aucunes , que celles dont il ne s'eft
point avifé;il avoitprefque touresles
Vertus comme naturelles , & il n'a
jamais eu le brillant d'aucunne . On
l'a cru plus capable d'être à la tête
d'une Armée , que d'un Parti , &
je le crois auffi ; parce qu'il n'étoit
pas naturellement entreprenant ;
mais toutefois , qui le fçait ? Il a
toujours eu en tout , comme en
fon parler , certaines obfcuritez,
qui ne fe font dévélopées que dans
les occafions,mais qui s'y font toujours
dévélopées à fa gloire.
Ces Mémoires font femez de Ré
fléxions tres -fenfées . En voici un
on deux éxemples ; choifis au hazard
, entre une infinité de même
forte , & d'un auffi grandfens.
L'extrémité du mal n'eft ja
mais à fon période , que quand ceux
Fij
64
LE MERCURE
qui commandent ont perdu la honte
, parce que c'est justement -le
moment dans lequel ceux qui obeiffent
, perdent le refpect , &
>
>
c'est dans ce même moment où
l'on revient de fa létargie , mais
par des convulfions fouvent mortelles.
Les Suiffes paroiffoient
pour ainfi parler , fi étouffés fous
la péfanteur de leurs chaines ,
qu'ils ne refpiroient plus , quand
la révolte de trois de leurs
Païfans forma des ligues .
Les Hollandois fe croyoient
fubjugez par le Duc d'Albe
quand le Prince d'Orange , par
le fort réfervé aux grands génies
qui voyent avant tous les autres,
le point de la poffibilité , conçût
& enfanta leur liberté. Voilà des
exemples , la raifon eft d'accord .
Ce qui caufe de l'affoupiffement
dans les Etats qui fouffrent , eft la
durée du mal qui faifit l'imagination
des hommes , & qui leur fair
croire qu'il ne finira jamais ; auffifôt
qu'ils trouvent jour à en for-
1
DE MAA Y.
ὃς
tir , ce qui ne manque jamais , lors
qu'il est venu jufqu'à un certain
point : Ils font fi furpris , fi aifes
& fi emportés , qu'ils paffent tout
d'un coup à l'autre extrêmité , &
que bien loin de confiderer les Révolutions
comme impoffibles , ils
les croyent faciles ; & cette dif
pofition toute feule eft capable
quelquefois de les faire.
Il n'y a rien , dit- il , dans ul
autre endroit , qui n'ait fon moment
décifif , & le chef-d'oeuvre
de la bonne conduite , eſt de connoître
& de prendre ce moment.
Si on le manque dans la révolu
tion des Etats , on court fortung
ou de ne les pas retrouver , ou de
ne le pas appercevoir. Il y en a
mille & mille éxemples.
Les 6 ou 7 femaines qui coulerent ,
depuis la Publication de la Déclaration
, jufqu'à la Saint Martin de
l'année 1648. nous en prefentent un
qui ne nous a été que trop fenfible.
Chacun trouvoit fon compte dans.
la Déclaration , c'est- à - dire , cha-
Fiij
66 LEMERCURE
cun l'y ût trouvé , fi chacun l'y ûc
bien entendu. Le Parlement avoir
l'honneur du rétabliffement de
Ordre; les Princes le partageoient
& en avoient le principal fruit ,
qui étoit la Confidération & la
Sûreté. Le Peuple déchargé de
plus de 60 millions , y trouvoit un
foulagement confidérable ; & fi
le C. Mazarin ût été de génie propre
à fe faire honneur de la Néceffité
, qui eft une des qualitez des
plus requifes au Miniftre , il fe
fut par un avantage , qui eft tout
inféparable de la faveur , il fe fut
dis-je , approprié dans la fuite , la
plus grande partie du mérite des
chofes , même auxquelles il s'étoit
le plus oppofé. Voila des avantages
fignalez pour tout le monde ,
& tout le monde manqua ces avantages
fignalez , par des confidérations
fi légeres , qu'elles n'affent
pas dû , dans les véritables
régles dubon fens , en faire perdre
de médiocres. Le Peuple qui s'appuyoit
fur les Affemblées du ParDE
MAY.
67
lement , s'effaroucha , dés qu'il
les vit ceffer , fur l'approche de
quelques troupes , defquelles dans
la vérité , il étoit ridicule de prendre
ombrage & par laconfidération
de leur petit nombre , & par beaud'autres
Circonftances.
coup
M. le Duc d'Orléans , Gaſton , vit
tout le bien qu'il pouvoit faire ,
& une partie du mal qu'il pouvoit
empêcher , mais fa timidité naturelle
le retint toujours . M. le Prince
connut le mal dans toute fon
étendue ; mais , comme fon couragc.
étoit fa vertu la plus naturelle ,
il ne fe craignit pas affés : Il vou
lut le Bien , mais il ne le voulut
qu'à la mode ; fon âge, fon humeur
& fes Victoires ne lui permirent
pas de joindre la Patience à l'Activité
, & il ne conçut pas d'affés
bonne heure cette Maxime fi néceffaire
aux Princes , de ne confidérer
les petits fujets , que comme
des Victimes que l'on doit tou
jours facrifier aux grandes.
Le.C. Mazarin , qui ne connoif68
LE MERCURE
foit en aucunne façon nos manieres,
confondoit journellement les affaireslesplusimportantes
,avec les plus
légères ; & dés le lendemain que la
Déclaration fut publiée, elle fut en.
tamée & altérée (ur des articles peu
importans , que le Cardinal devoit
même obferver avec oftentation
, pour colorer les contraventions
qu'il pouvoit être obligé de
faire aux plus confidérables.
Tout ce qui concerne les Guerres
de Paris , & le tems de la
Fronde , eft traité fort au long dans
cette partie de l'Hiftoire du Cardinal
de Retz . Ce font de ces Faits
qu'on fouhaiteroit être enfevelis
dans un éternel oubli . Ainfi , vous
me difpenferez , s'il vous plaît ,
d'extraire ici aucune de ces parti
cularitez , qui pourroient en rappeller
le fouvenir , & expofer la
réputation des Defcendans de
ceux qui ont eu part aux Mouvemens
peu réguliers , qui agitoient
alors le Royaume
Après que le Roy MajeurfutforDE
MAY. 69
ti de Paris avec la Reine , le Cardinal
raporte quelques Anecdotes affés
intereffantes de la vie de Monfieur de
Turenne,qui je crois , feront plaifir
à tout le monde , & que j'ai choifies
entr'une infinité d'autres , auffi agréables
& auffi intereffantes en
elles-mêmes , mais non pas, eu égard
aux Perfonnes qui fontfur la Scéne,
ni aux Circonftances qui les ont fait
naître. La Reine , dit-il , ne quita
pas la voye de la Négociation ,
dans le moment même qu'elle projettoit
de prendre celle des Armes .
Gourville alloit & venoit du côté
de M. le Prince. Berte vint à Paris
pour gagner Mr de Bouillon,
Mr de Turenne & moi. Cette Scéne
eft affez curieufe pour s'y arrêter
plus long-tems . Jevous ai déja
dit que Mr de Turenne & Mr de
Bouillon étoient féparés de M. le
Prince : Ils vivoient l'un & l'autre
d'une maniere fort retenue dans
Paris , & à la réferve de leurs amis
particuliers , peu de gens les voyoient
: J'étois de ce nombre , &
70 LE MERCURE
comme j'en connoiffois autant que
perfonne , le mérité & le poids , je
n'oubliai rien pour le faire connoître
à MONSIEUR & pour obliger.
les deux freres à entrer dans fes interefts,
L'averfion naturelle qu'il
avoit pour l'Aîné , fans fçavoit trop
pourquoi , l'empécha de faire ce
qu'il fe devoit à foi-même en cette
rencontre , & le mépris que le Cadet
avoit pour lui , fçachant tresbien
pourquoi , n'ayda pas au fuccés
de ma Négociation. Celle
de Berte qui arriva juſtement à Paris
dans cette conjoncture , fe trouva
commune entre Mr de Bouillon
& moi , par la rencontre de Me la
Palatine, qui étoit elle-même nôtre
amie commune , & à laquelle Berte
avoit ordre de s'adreffer directement.
Elle nous affembla chez
elle , entre minuit & une heure ,
& elle nous préfenta Berte , qui
aprés un torrent d'expreffions Gafconnes
nous dit la Reine
qui étoit réfoluë de rappeller le
Cardinal Mazarin
?
que
› n'avoit pas
DE MA Y.
voulu éxécuter fa réfolution , fans
prendre nos avis , & c. Mr de Bouil-
Ton qui me jura une heure aprés,
en préfence de Me la Palatine
qu'il n'avoit encore jufques - là
reçû aucune propofition , au moins
formée de la part de la Cour , me
parut embaraffé ; mais il s'en démefla
à fa maniere , c'eſt-à-dire ,
en homme qui fçavoit mieux qu'au
cun que j'aye jamais connu , parler
le plus , quand il difoit le moins.
Mr de Turenne , qui étoit plus laconique,
& dans la vérité beaucoup
plus franc , fe tourna de mon côté
& il me dit , je crois que Mr Berte
và tirer par le Manteau , tous les
gens en Manteau noir qu'il trouve
dans la ruë , pour leur demander
leur opinion , fur le retour de
Mr le Cardinal ; car je ne vois pas
qu'il y ait plus de raifon à la de
mander àMONSIEUR à mon frère &
à moi , qu'à tous ceux qui ont paffé
aujourd'hui fur le Pont-Neuf. Il
y en a beaucoup moins à moi , lui
répondis-je Car , il y a des gens
72 LE MERCURE
qui ont aujourd'hui paffè fur le
Pont- Neuf , qui pourroient donner
leur avís fur cette matiere , &
la Reine fçait bien que je n'y puis
jamais entrer. Berte me répartie
brufquement , & le Chapeau M ,
qu'on vous a promis , que deviendra
-t-il ? Ce qu'il pourra lui disje
? Et que donnerez - vous à la
Reine pour ce Chapeau , ajouta-til
Ce que je lui ai dis cent & cent
fois , répondis-je ? je ne m'accommoderai
point avec M. le Prince ,
fi l'on ne révoque pointmaNomination.
Je m'y accommoderai demain ,
& je prendrai l'Echarpe Ifabelle * fi
l'on continue feulement à m'en mécouleur
de nacer. La converfation s'échauffa ;
ceux du & nous en fortîmes toutefois affés
parti deM.
le Prince ; bien. M. de Bouillon ayant remarcon
me la qué comme moi , que l'ordre de
cit deccux Berte étoit de fe contenter de ce
du partidu que j'avois dit mille fois à la Reine
C.Mazarinfur ce fujet ,en cas qu'il n'en pût
tirer davantage. Pour ce qui étoit
de M. de Bouillon & de M. de
Turenne , la confultation fut bien
C'étoit la
vette l'é
plus
C
DE MAY.
73
plus longue ; je dis confultation ,
parce qu'il n'y avoit rien de plus
ridicule que de voir un petit Bafque
, homme de rien, entreprendre
de perfuader à deux des plus grands
Hommes du monde , de faire la
plus fignalée de toutes les fotifes
, qui étoit de fe déclarer pour
le C. Mazarin , avant que d'avoir
pris aucunes mefures avec la
Cour. Ils ne le crurent pas ,ils en pri.
rent de bonnes bien-tôt aprés .L'on
promit à Mr de Turenne le Commandement
des Armées, & l'on affu
ra à M'de Bouillon la récompenfe
immenfe , qu'il a tirée depuis , de
Sédan. Ils ûrent la bonté de
me confiér leur accommodement
quoique je fuffe des Partis contraires
, & il fe rencontra par l'événement
, que cette confiance leur
valut leur liberté. MONSIEUR qui
fut averti qu'ils alloient trouver le
Roy , & qu'ils devoient fortir de
Paris à fel jour & à telle heure , me
dit, comme je revenois de leur faire
mes adieux, qu'il les falloit arrêter,
May 1717.
G
74
LE MERCURE
& qu'il en falloit donner l'ordre au
Vicomte d'Hoftel Capitaine de
fes Gardes. Jugez , je vous prie ,
en quel embarras je me trouvai ,
en faifant réfléxion d'un côté fur
le jufte fujet que l'on auroit de
croire , que j'aurois trahi le fécret
de mes amis , & de l'autre , fur le
moyen, dont je pourrois me fervir ,
pour empêcher MONSIEUR d'éxé-
-cuter ce qu'il venoit de réfoudre. Je
combatis d'abord la vérité de l'avis
qu'on lui avoit donné : Je lui repréfentai
les inconveniens d'offencer
fur des foupçons , des gens de
cette qualité & de ce mérite ; &
comme je vis qu'il croyoit fon
avis tres-fûr , comme il l'étoit en
effet , & qu'il perfiftoit dans fon
deffein , je changeai de ton , & je ne
fongeai plus qu'à gagner du tems,
pour leur donner à eux -mêmes ,
celui de s'évader. La fortune favorifa
mon intention . Le Vicomted'Hoftel
que l'on chercha , ne fe trouva
point. MONSIEUR s'amufa à con
fidérer une Médaille que Brunneau
DE MAY.
75
lui apporta tout- à- propos , & j'u
le tems de mander à M'de Turenne
par Varennes qui me tomba fous
la main , comme par miracle , de .
fe fauver , fans perdre un moment .
Le Vicomte d'Hoftel manqua ainſi
lesz freres,de deux ou trois heures .
Le chagrin de MONSIEUR n'en dura?
guéres davantage . Je lui dis la chofe
, comme elle s'étoit paffée , cinq
ou fix jours aprés , l'ayant trouvé:
en bonne humeur. Il ne m'en voulut
point de mal' ; iût même la
bonté de me dire , que fi je m'en
fuffe ouvert à lui dans le rems ,
il ût préféré à fon interêt, celui que
j'y avois , fans comparaifon plus
confidérable , par la raifon du fécret
qui m'avoit été confié . Cette
avanture ne nuifit pas , comme vous
pouvés croire, à conferver la vieille
amitié , qui étoit entre Mr de Turenne
& moi .
Rien n'eft plusnaïf && mieux circonftancié
que le détail qu'ilfait de
fa détention & de fon féjour dans
les Prifons de Vincennes : Je fini-
Gij
76 LE MERCURE
le
rai cette Lettre par cet Extraif,
je vous envoyerai dans la prochaine
, l'Hiftoire entiere de fafuite
à Nantes , & tout ce qui fuivitfon 6-
wafion jusqu'à fon arrivée en Italie.
Comme j'entrois dans
Louvre , Mi d'Hocqueville , qui
fe promenoit dans la Cour , me
joignit à la defcente de mon caroffe ;
il vint avec moi chez Me la Maréchalle
de Villeroy , où j'allai
attendre qu'il fut jour chez le Roy.
Il me quitta pour aller en haut , où
il trouva Montmmege qui lui dit ,
que tout le monde difoit que j'allois
être arrêté. Il defcendit en diligence
pour m'en avertir & pour
me faire fortir par la cour des Cuifines
qui répondoit justement à
l'Appartement de Mr de Villeroy.
Il ne m'y trouva plus , mais il ne
m'y manqua que d'un moment ,
& ce moment m'eut infailliblement
donné la liberté. Je fus arrêté dans
P'Antichambre de la Reine par M
de Villequier qui étoit Capitaine
des Gardes de Quartier , & conduit
DE MAY .
77
dans un Appartement , où les Offi.
Giers de la Bouche m'apporterent
à diner. On trouva tres-mauvais
à la Cour , que j'cuffe bien mangé,
tant l'iniquité & la lâcheté des
Courtifans eft extréme. Je ne trou
vai pas bon que l'on m'eut fait re
tourner mes poches , comme on
fait aux Coupeurs de bourfes. Mr
de Villequier ût ordre de faire cerre
cérémonie qui n'étoit pas ordinaire.
L'on n'y trouva qu'une
Lettre du Roy d'Angleterre , qui
me chargeoit de tenter du côté de
Rome , i l'on ne pouvoit pas lui
donner quelque affiftance d'argent.
Ce nom de Lettre du Roi d'Angleterre
fe répandit dans toute la
baffe cour. Il fut relevé par un
Homme de Qualité, au nom duquel
je me crois obligé de faire
grace , à la confidération de l'un
de fes freres qui eft de mes amis.
Il crut faire fa cour , de le glofer
d'une maniere qui fut odieufe. Il
fema le bruit , que cette Lettre
étoit du Protecteur. Quelle baf
Gjij
78
LE
MERCURE
feffe ! L'on me fit paffer fur les
trois heures toute la grande Galerie
du Louvre , & l'on me fit defcendre
par le Pavillonde MADEMOI.
SELLE . Je trouvai un caroffe du Roy
danslequel Mr de Villequier monta
avec moi & cinq ou fix Officiers
des Gardes du Corps . Le caroffe
fit douze ou quinze pas du côté de
la Ville , mais il tourna tout d'un
coup à la Porte de la Conférence.
Il étoit escorté par Mr le Maréchal
d'Albret ; à la tête des Gensd'armes
, pár Mr de Vauguyon , à
la tête des Chevaux- Legers , & par
Mr de Venne Lieutenant Colonel
du Régiment des Gardes , qui
commandoit huit Compagnies ....
J'arrivai à Vincennes entre huit &
neufheures du foir , & Mr le Maréchal
d'Albret m'ayant demandé
à la defcente du caroffe , fi je
n'avois rien à faire fçavoir au Roy.
Je lui répondis, que je croirois manquer
au refpect que je lui devois ,
i je prenois cette liberté. L'on me
amena dans une grande Chambre ,
DE MAY 79
où il n'y avoit ni Tapifferieni Lit.
Celui qu'on y apporta fur les onze
heures du foir , étoit de Taffetas de
la Chine , peu propre pour un ameublement
d'hiver. Je dormis
tres-bien , ce que l'on ne doit pas
attribuer à fermeté , parce que le
malheur fait naturellement cet ef
fet en moi : J'ai éprouvé en plus
d'une occafion , qu'il m'éveille le
le jour , & m'affoupit la nuit. Ce
n'elt pas force , car je l'ai connu
aprés que je me fuis bien éxaminé
moi-même , parce que j'ai fenti
que ce fommeil ne vient que de
l'abbattement où je fuis , dans les
momens où la réfléxion que je fais
fur ce qui me chagrine , n'eft pas
divertie par les efforts que je fais ,
pour m'en garantir. Je trouve une
fatisfaction fenfible à me dévéloper
, pour ainfi parler , moi -même ,
& à vous rendre compte des mou
vemens les plus cachez , & les
plus intérieurs de mon ame. Je fus
obligé de me lever le lendemain
fans feu , parce qu'il n'y avoit point
Gii j
Sa LE MERCURE
de bois pour en faire , & les trois
Exempts que l'on avoit mis auprès
de moi , ûrent la bonté de m'aflùrer
que je n'en manquerois pas le
lendemain. Celui qui demeura
feul à ma garde , le prit pour lui , &
je fus quinze jours , à Noël , dans
une Chambre grande comme une
Eglife , fans me chauffer. Cet
Exempt étoit Gafcon , & il avoir
été , au moins à ce que l'on difoit ,
Valet de Chambre de Mr Servien.
Je ne crois pas que l'on eut pû
trouverfous le Ciel , un autre homme
fait comme celui - là. Il me vola
mon linge , mes habits , mes fouliers
& j'étois quelquefois obligé
de demeurer huit ou dix jours
dans le lit , faute d'avoir de quoi
m'habiller. Je ne crois pas que
T'on me pût faire un traitement
pareil , fans un Ordre fuperieur ,
& fans un deffein formé de me faire
mourir de chagrin. Je m'armai
contre ce deffein & je refolu au
moins , à ne point mourir de cette
forte de mort . Je me divertis au
DE MAY. 81
Commencement , à écrire la vie de
mon Exempt , qui fans exageration
, étoit auffi fripon que Lazarille
de Tormes. Je l'accoûtumař
à ne me plus tourmenter , à force
de lui faire connoître que je ne
me tourmentois de rien. Je ne lui
témoignai jamais aucun chagrin ;
je ne me plaignis de quoi que cet
foit , & je ne lui laiffai pas feulement
entrevoir que je m'aperçûffe .
de ce qu'il difoit pour me fâcher ,
quoiqu'il ne profera pas un mot
qui ne fut à cette intention . Il fit
travailler à un petit jardin de deux
ou trois toifes , qui étoit dans la
cour du Donjon , & comme je lui
demandai ce qu'il en prétendoit fai
re , il me répondit , que fon deffein
étoit d'y planter des Afperges. Vous
remarquerés qu'elles ne viennent
qu'au bout de trois ans. Voilà une
de fes plus grandes douceurs : Il
en avoit tous les jours une vingtaine
de cette forte , je les buvois
toutes avec douceur , & cette douceur
l'effarouchoit parce qu'il >
82 LE MERCURE
difoit que je me moquois de lui ..
Cependant, mes amis fe remuoient,
M de Caumartin fit dans cette
occafion & les fuivantes , tout ce
que l'amitié la plus véritable , &
l'honneur le plus épuré peuvent
produire. Mr d'Hocqueville y redoubla
fes foins & fon zele pour
moi. Le Chapitre de N. D. fittous
les jours chanter une Antienne
publique &expreffe pour ma
liberté: Aucun des Curés ne me
manqua, à la referve de celui de
Saint Barthelemi..La Sorbonne fe
fignala ; il y ût même beaucoup
de Religieux qui fe déclarerent.
M'de Châlons échauffoit les coeurs
& les efprits , par la réputation
& par fon éxemple . Ce foulévement
obligea la Cour à me faire trai.
ter un peu mieux que dans les
commencemens : On me donna
des Livres , mais par compte &
fans papier, ni encre , & l'on m'accorda
un Valet de Chambre & un
Médécin ; à propos de quoi , je fuis:
bien aife de ne pas omettre une:
DE MAY.
183
circonftance qui eft
remarquable.
Ce Médecin qui étoit homme de
mérite & de
réputation , & qui
s'appeloit
Vacherot , me dit lejour
qu'il entra à
Vincennes , que Mc
de
Caumartin l'avoit chargé de me
dire , que Goifel , un Avocat qui
avoit prédit la liberté de Mr de
Beaufort , l'avoit affûré que j'aurois
la mienne dans le mois deMars,
mais qu'elle feroit
imparfaite , &
que je ne l'aurois entiére & pleine
qu'au mois d'Aouft. Le préfage
fe trouva vrai dans toutes les circonftances.
Je
m'occupai fort à
l'étude dans le cours de ma Priſon
de
Vincennes , qui dura quinze
nois , & au point que les jours ne
me
fuffifoient pas , & que j'y employois
même les nuits ; je fis unė
étude
particuliére de la Langue
Latine , qui me fit connoître , que
l'on ne peut jamais trop s'y appliquer
, parce que c'eft une étude
qui comprend toutes les autres....
Mon Exempt n'oublia rien pour
troubler la tranquilité de mes étu ~
8.4
LE MERCURE
des , & pour tenter de me donner
du chagrin. Il me dit un jour , que
le Roy lui avoit commandé de me
faire prendre l'air , & de me méner
fur le Donjon ; comme il crut
que
que j'y avois du divertiffement
,
il m'annonça avec une joye qui
paroiffoit dans les yeux , qu'il avoit
reçû un Contr'ordre . Je lui répondis
qu'il étoit venu tout -à-propos,
parce que l'air qui étoit trop vif
audeffus du Donjon , m'avoit fait
mal à la tête. Quatre jours après,
il me propofa de defcendre au Jeu
de Paume , pour y voir jouer mes
Gardes , je le priai de m'en difpenfer
, parce qu'il me fembloit
que l'airy devoit être trop fubtil ,
il m'y força , en me difant que le
Roy qui avoit plus de foin de ma
fanté que je ne croyois , lui avoit
commandé de me faire faire éxercice
. Il me pria de l'excufer à fon
tour de ce qu'il ne m'y faifoit
plus defcendre , pour quelque confidération
( ajouta- t- il ) que je ne
vous puis dire. Je m'étois mis ,
pour
>
DE MAY.
85
pour dire le vrai , affés audeffus
de ces petites chicannes , qui ne
me touchoient point dans le fond ,
& pour lesquelles je n'avois que
du mépris Mais , je vous confeffe
que je n'avois pas la même
fupériorité d'ame pour la fubftance
de la Priſon ( fi l'on peut fe fervir
de ce terme ) & la vûë de me
trouver tous les matins en me réveillant
, entre les mains de mes
Ennemis , me faifoit fentir que je
n'étois rien moins que Stoïque.
Ame qui vive ne s'apperçût de
mon chagrin ; mais , il fut extreme
par cette raison : Car , c'est un effet
de l'orgueil humain , & je me
fouviens que je me difois vingt
fois le jour , à moi-même , que la
Prifon d'Etat étoit le plus fenfible
de tous , fans exception . Vous avez
déja vû que je divertiffois mon ennui
par mon étude , j'y joignis
quelquefois du relâchement. J'avois
des Lapins fur le haut du Donjon
; j'avois des Tourterelles dans
une des Tourelles ; j'avois des
May 1717.
H
36 LE MERCURE
,
Pigeons dans l'autre . Les continuelles
inkances de l'Eglife de
Paris faifoient,que l'on m'accordoit
de tems en tems de petits divertiffemens
; mais on les troubloit
toujours par mille defagrémens.
Ils ne laiffoient pas de m'amufer ,
d'autant plus agréablement , que
je les avols auffi prévûs mille
& mille fois , en faifant réfléxion
à quoi je pourrois m'occuper , s'il
m'arrivoit jamais d'être arrêté. Il
n'eft pas concevable , combien l'on
fe trouve foulagé , quand l'on rencontre
dans les malheurs où l'on
tombe , les confolations , quoique
petites , que l'on s'y eft imaginé
par avance. Je ne m'occupois pas
fi fort à ces diverfions , que je ne
fongeaffe avec une extréme application
à me fauver , & le commerce
que j'û toujours au dehors
& fans difcontinuation , me donnoit
lieu d'y pouvoir penfer , &
avec efpérance & avec fruit. Nous
.imaginâmes , mon Médecin & moi,
une voye , par le moyen d'un
DE MA Y. 87
Garde que Mede Pommereüil avoit
gagné , pour me tirer de Priſon
qui ne manqua , que parce qu'il
ne plut pas à la Providence de la
faire réuflir. J'avois remarqué dans
le tems qu'on me ménoit fur la
Tour , qu'il y avoit tout au haut
un creux , dont je n'ai jamais pû
deviner l'ufage ; Il étoit plein à
demi ; mais , on pouvoit y def
cendre , & s'y cacher. Je pris fur
cela , la penſée de choisir le tems
que mes Gardes feroient allez dîner
, & que Carpentier ( c'étoit
le Garde gagné par Me de Pommereüil
) feroit de jour , pour enyvrer
fon Camarade qui étoit un
vieillard qui tomboit comme mort,
dés qu'il avoit bû deux verres de
vin ; ce que nous avions éprouvé
plus d'une fois : Je réfolus de me fervir
de ce moment , pour monter au
haut de la Tour , fans que l'on s'en
apperçût , & pour me cacher dans
ce trou , avec quelques pains &.
quelques bouteilles d'eau & de
vin. Carpentier convenoit de la .
Hij
88 LE MERCURE
facilité de ce premier pas , qui étoit
d'autant plus aifé , que les deux
Gardes qui le devoient relever , a–
vecfon Camarade, avoient toujours
eu l'honêteté de ne pas entrer dans
ma Chambre , & de demeurer à
la porte , jufqu'à ce qu'ils puffent
juger que je fuffe éveillé , car , je
m'étois accoûtumé à dormir l'aprés
midi , on plûtôt à faire femblant
de dormir. Ce n'eft pas qu'il ne
leur fut ordonné de ne me jamais
laiffer feul ; mais , il y a toujours
des gens plus honnêtes les uns
que les autres. Carpentier devoit
attacher des cordes à la fenêtre de
la Gallerie , par laquelle M. de
Beaufort s'étoit fauve,& jetter dans
le Foffe ,une Machine de Tiffus ,
que M. Vacherot avoit travaillée
dans fa Chambre , la nuit , par le
moyende laquelle on eut pû croire
que je me fuffe élevé audeffus de
la petite Muraille que l'on y avoit
faite , depuis la fortie de M. de
Beaufort. Il devoit en même tems ,
donner l'alarme , comme s'il m'aDE
MAY. 89
voit vû paffer dans la Gallerie ,
& montrer fon Epée teinte defang ,
comme fi même il m'eut bleffé en
me pourfuivant. Toute la ' Garde
fut accourue au bruit , on eut trouvé
les cordes à la fenêtre , l'on cut
vû la Machine & du fang dans le
Folle , huit ou dix Cavaliers euffent
paru, le piftolet à la main , dans le
Bois comme pour me recevoir.
Il y en eut ûun qui feroit forti des
Portes avec une Calote rouge fur
la tête ; ils fe feroient feparez , &
celui qui eut û la Calore rouge ,
auroit tiré du côté de Mézieres.
On eut tiré le Canon à Mézieres
trois ou quatre jours aprés, comme fr
j'y fuffe effectivement arrivé. Qui
eut pû s'imaginer que je fuffe encore
dans la Tour ? L'on n'eut pas
manqué de lever la Garde dans le
Bois de Vincennes & de n'y laiffer
que des Mortes-payes ordinaires ,
qui euffent fait voir pour deux fols,
à tout Paris , & la fenêtre & les
cordes , comme ils firent , celles dé
M. de Beaufort. Mes amis y fuffent
Hiij.
90. LE MERCURE
venu par curiofité , comme tous
les autres , ils m'euffent habillé en
Femme , en Moine , comme il vous
plaîras & j'en fuffè forti fans qu'il
y eut û feulement ombre de foupçon
, ni de difficulté . Cet expédient
eft fi extraordinaire
qu'il
en paroît impoffible. Il étoit néanmoins
facile , & je fuis convaincu
qu'il auroit réüffi , fi un Garde
appelé Lefcarmoufte , ne l'eut rompu
, par ,un Incident que la pure
fortune y jetta. L'on l'envoya à
la place d'un autre qui tomba malade
; & comme c'étoit un homme
dur , jufques- là , qu'il me dit , le
foir en bonne amitié , qu'il m'étrangleroit
, fi S. M. le lui commandoit
;, il dit même à l'Exempt ,
qu'il ne concevoit pas comme il
ne faifoit pas mettre une porte
à l'entrée du petit Efcalier , qui
monte à la Tour : Elle y fut placée
le lendemain au matin ; & ainfi mon
entrepriſe fut rompuë. Je ne fortis
du Château de Vincennes , que
pour être transféré à celui de NanDE
MAY. 91
tes , &c. Je finis ce long Extrait
en vous affûrant , & c.
JOURNAL DE PARIS.
E 21 du mois paffé , un Cheveau
- Leger ayant été fraulé
, aux environs du Louvre ,
par un des chevaux du caroffe de
Mr le Duc d'Eftrées , s'en vengea
fur le Cocher par quelques coups
de plat d'épée la Livrée ayant pris
le parti du Maltraité, obligea l'Aggréffeur
de fe fauver en diligence
dans la rue Jean-Fleury , à une Auberge
où il logeoit & où il fut
bien-tôt fecouru par d'autres Chevaux
- Legers qui tirerent quelques
coups de Piſtolers par les fénétres,
pour écarter les Laquais qui
avoient caffé les vitres. Le Duc
d'Eftrées,pendant ce défordre , voulant
avoir raifon de l'infulte , envoya
chercher à la Cour des Hoquetons
avec un Commiffaire , lef92
LE MERCURE
quels après avoir dreffé un Procés
verbal , arrêterent l'Affaillant . Sur
le foir M.le Duc de Chaulnes Commandant
des Chevaux - Legers ,
ayant envoyé demander à M
d'Eftrées, quelle fatisfaction il fouhaitoit
; ce Seigneur répondit , qu'il
pouvoit faire ce qu'il jugeroit à
propos d'un homme qui devoit lui
obéir.
Le 27. les Provifions de la Charge
de Chancelier & Garde des
Sceaux de France , en faveur de
M. Dagueffeau , furent préfentées
au Parlement & enregistrées fuivant
les Conclufions de M. de
Fleury Procureur General. M.
Tartarin célébre Avocat du Parlement
prononça une Harangue fur
ce fujet.
De 40. Fermiers Generaux qui
étoient entrés dans le Bail des Fermes
Royales , 14 ont été fupprimés ,
entre autres tous les Receveurs
Generaux qui ne pourront plus à
l'avenir , réunir ces deux Charges .
enfemble. Les premiers ayanc
›
DE MAY.
93
été réduits à trente , on en a ajouté
quatre nouveaux , pour remplir le
nombre.
Le go. Mr le Duc de Melun
accompagné de toute fa famille , a
û l'honneur de faluer le Roy fans
long Manteau ; Mgr le Duc
Régent ayant trouvé bon , pendant
la Minorité du Roy , de retrancher
cette Cérémonie embaraffante.
quand on viendra faire des com
pliments au Roy fur quelque mort.'
On a difpenfe les Moufquetaires
furnuméraires d'avoir des Chevaux
dans les Ecuries de l'Hôtel.
Le r le Roy a été régalé dés le
matin , de Tambours , de Fiffres
& de Violons , à caufe du premier
jour de May.
Le 3 le Roy , avant le Conſeil
de Régence , a receu le Serment
de fidelité de Mr le Prince de Bouillon
pour la Survivance de la Charde
Grand Chambellan. ge
On entend par cetteDignité, le premier
Officier de laChambre du Roy,
ou de Monfieur. On l'a appellé
94 LE MERCURE
autrefois Grand Chambrier , & fa
Charge , Grande Chambriere. C'étoit
la feconde Dignité du Royaume
,il eft d'ordinaire nommé après
le Chancelier ; le jour du Sacre il
tire la bote & déchauffe le Roy ,
& il eft affis à fes pieds lorfqu'il
tient les Etats ou fon Lit de Juftice.
Le 4. Madame la Ducheffe
Douairiere receut la veille , des Lettres
de Mr le Comte de Charolois ,
dattées de Mons du Samedy rr du
courant, à fix heures du matin. Ce
Prince lui demande pardon de ce
qu'il eft parti fans fes ordres , l'affùrant
qu'il ne l'avoit fait que fur
de fortes raifons ; qu'il efpére qu'elle
ne fera plus fâchée contre lui , lorfqu'elle
le reverra avec les qualités
propres à fervir le Roi & l'Etat :
Qu'il pårt pour Munick où il fe
rendra en diligence & ỳ pourra recevoir
de fes Lettres.
Tout ce qu'on a pû faire , ç'a
été de faire partir ce matin une
Chaife de Poite , quelques hardes
, avec trois Valets de pied &
DE MAY.
95
un Domestique pour Mr de Billy,
Gentilhomme attaché à la Maiſonde
Condé , ce Prince n'ayant pris en
partant qu'un bonnet de nuit dans fa
poche , & deux chemiſes , dont il
chargea fon Valet de Chambre.
Le Comte, Guicciardi Envoyé
Extraordinaire de M. leDuc de Modéne
, ût Audience de Congé du
Roy.
Le s . le grand mariage fut en
fin arrêté hier par les foins de Me
le Duc d'Elbeuf. Toute la famille
d'Armagnac & de Noailles étant
venue demander la permiffion du
Roy & de M8 le Duc Régent,pour
M. le Prince Charles avec Mile de
Noailles .
Mr le Comte de Bonneval époufe
cette nuit Mlle de Biron , & dans
quatre ou cinq jours il part pour la
Hongrie avec Mr le Comte d'Aremberg
; il laiffe cette année Mde
fon époufe à Mr le Marquis de
Biron fon pere , dans le deffein
de l'emmener la Campagne prochaine
à Vienne en Autriche .
96 LE MERCURE
Le 6. à quatre heures du foir ,
le Roy eft allé vifiter l'Hôtel de
Lefdiguieres , deftiné pour le logement
duCzar . On l'a fait paffer par
la Place des Victoires , devant l'Hôtel
de Rohan & par la Place Royale .
Il avoit 3.Caroffes à fa fuitedans l'un
defquels étoient des Ecuyers , &
Porte-Manteaux ; dans l'autre,quatre
Gentilshommes de la Manche ,
le Roy étoit dans fon Caroffe , ayant
à fa gauche Mr le Duc du Maine ;
& pour lui donner la facilité de
voir & d'être vû , Mr le Maréchal
de Villeroy avoit pris la portiere
de fa droite & Mr le Marquis de
Louvois Capitaine desCent- Suiffes,
occupoit l'autre . Sur le devant
étoit Mr le Duc de Charoft Capitaine
des Gardes , avec Mr de
Fleury , ancien Evêque dé Frejus ,
fon Précepteur.
On trouva l'Hôtel de Lefdiguiéres
trés magnifiquement meublé ;
mais ce qui charma davantage le
Roy,vint du plaifir qu'il ût de trouver
desDanfeursde corde & d'autres
divertiffemens
DE MAY.
97
divertiffemens que Mr le Maréchal
de Villeroy lui avoit fait préparer.
L'Equipage de Mer le Comte
de Charolois eft parti avec plufieures
Lettres de Change & de l'argent
comptant ; il y a entre autres,
fix Gentil-Hommes , autant d'Officiers
de divers Regimens , particulierement
du fien , quatre Pages ,
des Valers , avec un Conducteur
d'Equipage , & le reste à proportion
. On a auffi engagé, moyennant
de gros apointemens, M'd'Alibourg
Chirurgien des Gardes Françoifes ,
à faire la Campagne de Hongrie
avec ce Prince .
Le 7. le Czar arriva à Paris à
neuf heures & demie du foir , &
alla coucher à l'Hôtel de Lefdiguieres
, n'ayant pas voulu refter
auVieux Louvre dans l'Apartement
de la feuë Reine , qui étoit fuperbe.
Le 11.Mr le Maréchal de Villeroy
fut tiré d'inquiétude , par les nouvelles
confolantes qu'il receut, que
Mr le Marquis d'Alincourt fon
tit fils , fe portoit mieux , & étoit
hors de danger. I
pe98
LE MERCURE
Le 12. ce matin à onze heures ,
s'eft célébré par M. le Cardinal de
Noailles dans l'Archevêché , le
grand Mariage du Prince Charles
avec Mlle de Noailles fa Niéce ,
dans toute la folennité la plus pompeufe
; l'Affemblée étoit des plus
nombreuſes , quoi qu'il n'y ût que la
famille des nouveaux Mariés. Après
la Cérémonie Nuptiale , M. le Cardinal
donna un dîné magnifique ,
à deux Tables de vingt Couverts
chacunne ; le Repas dura depuis
une heure & demie jufqu'à quatre.
A quatre heures , la Compagnie
s'en alla en grand cortege à l'Hôtel
de Noailles , où elle trouva une
tres belle Symphonie , fuivie de la
Comedie Italienne ; ces divertiffements
ayant duré jufqu'au foir
toute la Maifon fe trouva illuminée
tant au dedans qu'au dehors , avec
la Lanterne du Donjon ; les Parterres
étans auffi remplis de Lamperons.
Sur les dix heures , un fouper
des plus fuperbes à quatre Tables
de 40 Couverts chacune , fut
DE 99 MAY.
fervi par 40
par 40 Suiffes
, & par beaucoup
de Domeſtiques
. Après
lequel
on fit jouer
un Feu
d'Artifice
des
plus
beaux
qu'on
puiffe
imaginer
:
Il étoit
placé
dans
le Manège
derriere
le Jardin
de l'Hôtel
, & fut
parfaitement
bien
executé
.
Les Epoux fe féparérent enfuite
pour n'habiter enſemble que dans
deux ans, felon la convention qui en
a été faite , la nouvelle Epoufe n'ayant
que douze ans & demi . Il eſt
arrêté que lePrince Charles fe nommera
le Comte d'Armagnac.
On a reçu les triſtes nouvelles
que Bourbone les Bains en Baffigny,
avoit été réduite en cendres, le premierde
May.En voici un petit détail.
Une femme diftilant de l'Eau- de-
Vie dans une chambre baffe , laiffa
prendre fur les neuf heures du matin,
le feu à une Cuvette , qui recevoit
la Liqueur de l'Alambic ; il fe
communiqua bien-tôt à quatrePoinçons
d'Eau-de-Vie , qui n'en étoient
pas éloignés ; la flamme s'étant élevée
au faîte de la maifon couverte
1 ij
$85069
100 LE MECURE
lors
de Bardeaux , l'embrafa bien-tôt.
Les Habitans qui étoient pour
à la Meffe de Paroiffe , entendans
le Tocfin , accoururent pour tacher
de l'éteindre
& pour empêcher
qu'il ne gagnât les maiſons attenantes
; mais , un vent du Nord tres impétueux
, portant rapidement les
Bardeaux enflammés fur les Toits
voifins , couverts auffi de bois ,
felon l'ufage du Païs , excita tres
promptement un Incendie general ,
dans la Baffe rue. Ceux qui étoient
venus au fecours , furent obligés
de fauter des toits en bas, pour éviter
la mort. Ce même vent pouffant
ces matieres à plus d'une
grande lieuë de diftance , audeffus
des Vignes , attaqua la grande Ruë ,
où font la Paroiffe , le Prefbytere ,
les Capucins , les Preffoirs & les
Fours-Bannaux , la Halle & le Châreau
, avec la Paffe - Cour qui étoit
remplie de paille , de foin & des
grains de la récolte : Tous ces Edifices
furent confommés en moins de
deux heures. Le Fermier garantit
DE MAY.. IOI
cependant une partie des meubles
de M. Definarets & des fiens , par
la bonté des Caves du Château, qui
réfiftérent ; il n'en fut pas de même
de celles des pauvres Habitans ,
où ils avoient retiré ce qu'ils
avoient pû fauver au peril de leur
vie ; de tout le Bourg , il n'eft refté
que deux Maifons de Bourgeois
du côté des Bains , avec quelques
petites Mafures de Païfans proche
la Fontaine chaude.
L'on fait monter la perte à deux
millions ; celle du Château feule va
à plus de 100000 livres ; quoique
les Domestiques ayent fait fauver
les Chevaux & les Beftiaux , par
une porte qui donne dans le Follé
d'où ils fe réfugiérent dans les
Prez du Seigneur . La plupart des
Bourgeois , dont toute la richeffe
confiftoit enMaiſons & en meubles ,
par raport aux Appartements garnis
qu'ils loüent aux Malades , fe
trouvent aujourd'huy dans la derniere
neceffité.
Tous les Arbres , les Jardins
Iiij
102 LE MERCURE
les Vignes à plus de deux mille pas ,
font confommés ; l'on a même trouvé
des Registres de la Paroiffe à
moitié brûlés , tranfportés par la
violence du vent à deux lieuës &
demie de cette Ville infortunée ;
mais ce qu'il y a de plus déplorable
, c'eft qu'il en a coûté la vie
à quinze perfonnes de l'un & de
l'autre fexe , qui ayant trouvé les
rues coupées par les flammes , en
ont été dévorées , fans qu'on ait pû
les fécourir , malgré les cris pitoyables
qu'elles pouffoient; on en compte
encore plufieures autres à demi
brúlées , & en danger de n'en
pas revenir .
Les Habitans de ce lien ont
écrit à tous les Seigneurs & Dames
de la Cour qui ont logé chez eux ,
pour implorer leur charité ; ils font
dignes de compaffion , & méritent
bien qu'on les alite , & que le Public
contribue en quelque chofe à
édifier un lieu fi utile pour la guérifon
d'une infinité de Malades , qui
rendoient de tous les endroits
s'y
DE MAY. 103
de la France & de l'Europe , dans
les deux faifons de l'année,quand ce
ne feroit qu'en faveur des pauvres
Soldats, incommodés de leurs vieilles
bleffures,qui ne trouvent point
d'autre foulagement que dans l'ufage
de ces Eaux chaudes , qui font
auffi tres efficaces contre les Paralifies
, Rhumatifmes , Rétrêciffemens
de nerfs , &c.
NOUVELLES ETRANGERES.
Toutes les Lettres de Vienne
roulent fur l'application du
Confeil , à prendre de juftes mefures
, pour la Campagne prochaine
, & à profiter des hûreux
fuccez qu'ont ûs les Armées de
l'Empereur , l'an paffe , qui ont
porté la terreur par tout l'Empire
Ottoman , & .dont le Divan redoute
les fuittes , avec raifon. En effet
, partagé comme il eft , entre
la crainte & l'efpérance , animé
d'un côté par certains Miniftres ,
qui trouvent leurs interêts à la
104
LE MERCURE
continuation de la Guerre , intimidé
de l'autre , par les cris & les
lamentations des Peuples , qui ne
refpirent que la Paix , & commencent
à prévoir les fuites d'une Rupture
, qui ne leur peut être que
fatale. A quoi peut il fe déterminer
? flotant de cette maniere entre
deux extrémités. Il eft difficile de
fe former un plan fixe ; c'eft ce
qui donne lieu à fon irréfolution ,
& oblige fouvent le Confeil de
Guerre , a'changer de Batterie . Il
n'en eft pas de même de celui de
l'Empereur. Toutes les voix y concourent
à l'offenfive , toutes les
mefures font prifes pour l'ecuter
d'une maniere efficace ; il ne
s'agit que de l'endroit le plus con -1
venable , pour porter le coup mortel
à l'Empire Ottoman. C'est làdeffus
que délibérent les Miniftres
du Confeil Impérial . Quelqu'uns
veulent que le Prince Eugene de
Savoye marchera avec la principale
Armée , du côté de Belgrade,
pendant qu'un Corps Corps de 50000
DE MAY.
105
Hommes, fous le Comte de Merci
reftera aux environs de Témeſvvar
, juſqu'à ce qu'on voye ,
fi les Turcs s'oppoferont au Siége
de Belgrade. D'autres veulent que
le Prince Eugene ne paffera pas la
Save , mais bien le Danube , pour
éxécuter de ce côté-là , un deffein
important , avant que de s'attacher
à Belgrade. Un troifiéme parti
fait revivre l'ancien projet , qui
eft , de hazarder une Bataille à l'ouverture
de la Campagne ; & en cas
qu'on la gagne , de s'emparer d'un
Paffage confidérable , près du Danube
, & aux environs d'Andrinople
. On s'emparera en même
tems , d'une Fortereffe réguliére
du côté de la Dalmatie ; ce qui
feroit le moyen de couper Belgrade
, & de le faire tomber en le
privant des fecours , qui ne lui peu
vent venir que de fort loin. Ce
projet a quelque fondement , parce
que l'Armée Impérialle a fes
derriéres à couvert , par la prife.
de Temefvvar,&qu'elle peut tirer
›
106 LE MERCURE
la fubfiftance néceffaire de la Moldavie
, & de la Valachie . Le
Tems nous fera voir quel plan on
fuivra.
De Berlin , le 15 May.
L'Etabliſſement de l'Académie
que feu M Baron de Leibniz
a voulu ériger ici , fur le modéle
de celle de Paris , fera
apparemment
fans fuccez ,,
par
la mort
imprévûë de ce Grand Homme .
S. M. I. lui avoir donné une Penfion
annuelle de 2000 Florins.
Cet Hommefi diftingué dans tous
les genres de Littératures , a laiffé
plufieurs Monumens. Un Dialogue
, pour éclaircir certains endroits
de la Théodicée; un Difcours
au Prince Eugene , fur les Exercices
Militaires ; un autre au Czar ,
pour faire fleurir les Sciences & les
Arts en Mofcovie. Il travailloit à
la Langue Univerfelle , quand il
eft mort. Il étoit tout occupé d'Etimologies
& deNoms : Son HiDE
MAY.
107
•
ftoire de la Famille Royale d'Hanovre
fera beaucoup de bruit. On
prétend qu'il a démeflé des cho-
Les qui étoient fort obfcures dans
l'origine des Peuples
Il prouve qu'Attila a été un
grand Roy & un grand Sçavant ,
que le Xe Siécle n'a pas eré un
Tems d'ignorance , mais un Siécle
trés-éclairé , du moins en Allemagne.
Il a laiffé un petit Manufcrit
de la Méthode , par Mr Defcartes ..
Ce Manufcrit n'a jamais été imprimé
& il en contient une
bien différente de celle que Mr
Defcartes a fuivie dans fa Philofophie.
>
Il a donné trop aux Idées , &
trop peu à l'Experience ; on fait à
préfent tout le contraire , on donne
tout à l'expérience , & fort peu
aux Idées. On a raifon ; par cette
.voye , on a fort avancé la Philofophie.
108 LE MERCURE
De Rome , le 4 May.
L'Ecrivain
Syrien de la Biblioteque
du › Envoyé par
le Pape en Egipte & en Syrie, en eft
revenu avec 150 Msc choifis.
Ent'autres , on voit le pretieux
Livre d'Eufebe de Céfarée , tant
défiré , & recherché de toute l'Antiquité
, c'est- à- dire , fon Martyrologe
, ou l'Hiftoire des Martyrs . Il
eft en Syriaque , & d'une Antiquité
d'environ 1000 ans . On a eu
S. Ephrem fur tout le Vieux Teftament.
Deux Peres Anecdotes ,
S. Jacques Evêque de Sarug : Ses
Homélies font un Tome in-fol.
Syriaq . & S. Jacques de Nifibi ;
bien des Collections de Canons .
Parmi les Msc . Arabes , il y en
a de fort bens en fait d'Hiftoire ,
de Géographie , de Théologie Arabe
, de Médecine , de Morale , de
Mathématique . Le Livre d'Eufebe
fera le premier à paroître au jour :
Enfuite, les autres viendront peutêtre
[
"
DE MAY. 109
être , fur les rangs. Le Pape veut
renvoyer le même homme dans
deux ans d'ici , en Méfopotamamie
, où il y a apparence qu'ii
fera une meilleure & plus riche
récolte. On va donc bien - tôt imprimer
Eufebe , & un Ouvrage .
Anecdote d'Avicenne , qui eſt une
courte explication de ce qu'il a
écrit ailleurs plus au long. Je fouhaite
furtout qu'on imprime les
Livres Hiftoriques, comme une ancienneChronique
d'Egypte, une autre
d'Alep & de Damas , une Hiftoire
des Sarrazins , les Lettres
des Sévériens & leur Hiftoire ' ,
la Difpute d'un Neftorien ,
un Ortodoxe & c . J'ay appris aujourd'hui
la datte du Livre d'Eufebe.
Il est écrit , ou achevé l'année
de l'Ere d'Antioche 521. ( 475 de
J. C. ) au mois de Nifan , feria 4 .
Je ne me fouviens pas du quantiéme
du mois. Le Pape alla le Mardi
gras , avec bien des Cardinaux à
la Vaticane , voir ces Livres , qu'on
avoit placé fur une grande Table.
May 1717.
K
avec
110 LE MERCURE
y
avoit au milieu , un Crocodile
mort , un Cédre du Mont-Liban
, une Noix d'Egypte , une des
Pierres d'une Montagne près de
Damas , lefquelles ont toutes , un
poiffon empreint , de couleur noire
& en relief : Le Sirien en a apporté
quatre.
Don Alexandro Albani a û la
mortification de fignifier à Dona
Maria Bernardina fa mere , de fortir
de Rome , par ordre du S. Pere ,
qui l'a releguée à Caftel , jufqu'à
nouvelle ordre ; cette difgrace eft
attribuée à quelques Mémoriaux
qu'on jetta dans le caroffe de Sa
Sainteté , par lefquels on fe plaint
de cette Dame , entre autres chofes
, d'avoir pris fans payer , à un
Cabaretier de Rome , quelques
Jambons & autres bagatelles de
cette nature , quoique le S. Pere
fonbeau-frere, lui donne vingt - cinq
Ecus par mois .
Dimanche 2 , le Pape fit la Cérémonie
de l'Incoronation d'une
Madona Miraculenta , à San Pietro
1
DE MAY. III
་
in Montorio , en faveur des Francifcains
, qui ne font pas fort aifés.
EXTRAIT D'UNE LETTRE
de M. de Monidion Ingénieur
ordinaire du Roy , écrite de Malte
, le 8 Avril 1717.
D
Ans le cours de la Semaine
Sainte , nous avons fenti quatre
fecouffes de Tremblemens de
Terse. Ces tremblemens arrivent
fouvent ; mais , comme toute l'Ifle
de Malte n'eft qu'une feule pièce
de Rocher , qui n'eft pas ébranlée
fi facillement. Ils n'y font pas dangereux
; ils font toujours accompagnés
d'un bruit femblable à celui
d'un grand vent , qui ne feroit
que paffer fort rapidement ; tout
cela ne dure qu'un inftant.
Les Tonnerres font ici beaucoup
plus grands & plus effroyables qu'en
France ; nous n'en entendons ici
que pendant 4 ou mois de nôtre
Hyver , & il n'y en a point depuis
le mois d'Avril , jufqu'au mois
Kij
112 LE MERCURE
d'Octobre , parce qu'on ne voit
point de nuages pendant tout l'Eté,
& vous fçavez qu'il ne peut y avoir
de Tonnerre fans nuages.
ou
J'ai pris plaifir à voir ici
plufieures Etoiles errantes
volantes , pendant la nuit. Ces
feux font beaucoup plus forts
qu'en France : Ils font femblables
à des fufées volantes , & font à peu
prés ce même bruit ; au refte , je
Vous marque feulement les faits ,
Vous êtes Phificien , vous jugerez
de la nature & des caufes de ces
Météores & c .
Je vous fais part en même tems ,
d'un Phénomene très- curieux , qui
a paru à Malte le 6 Septembre
1716 .
Vers les 10 heures du foir , au
milieu d'un Ciel fort férain , & pendant
un grand calme , on s'apperçût
par toute la Ville d'une lumiére
extraordinaire , qui effaça celle de
la Lune au dehors , & celle des
Bougies dans les Chambres . Cette
lumiére reffembloit par la couleur ,
DE MA Y.
113
ra ,
à un éclair très-brillant , avec cette
différence , qu'elle étoit continuë
& fans vacillation , pendant huir
ou 10 fecondes de tems qu'elle du-
& finit par une lumiere encore
plus vive qu'au commencement .
Ce qui donnoit cette lumiére , étoit
une barre de feu qui parut fout
d'un coup au milieu de l'Air , du
côté du couchant , élevée environ
à
45 dégrés de l'Horifon ; fa largeur
étoit de 2 à 3 diamétres apparens
du Soleil , & fa longueur à peu
près 18 ou 20 fois fa largeur , dirigée
du Nord , Oueſt au Sud- Est, &
marchant fuivant cette direction ,
avec une viteſſe un peu
moindre en
apparence , que celle d'une fléche ,
& qui lui fit parcourir pendant les
8 ou 10 fecondes qu'elle dura , à peu
prés la 8e partie de fon cercle : Ce
qu'il y a de plus fingulier , eft que
cette barre de feu jettoit de longues
étincelles par le bout du derrière ,
eu égard à fa marche , & que chemin
faifant , elle parut s'ouvrir par
fon milieu , d'où elle jetta encore
Kiij
114 LE MERCURE -
de pareilles étincelles , ainsi qu'elles
font reprefentées dans la figure . Il
y a encore une circonftance ; c'eft
qu'environ de minute de tems ,
après que ce feu fut confumé , on entendit
un bruit fourd , mais égal &
continu , comme d'un Tonnere éloigné
, qui dura autant de tems
que cette lumière avoit fait.
ATITICLE DES SPECTACLES.
Es Comédiens Italiens ayant
voulu faire l'effai d'une Piéce
purement héroïque, fans l'Arlequin,
reprefenterent avec applaudiffement
ces jours paffés , la Tragédie
de Merope qu'ils donnerent gratis.
Comme cette Troupe fe propofe
de la jouer cet Hiver , je me contenterai
d'en expofer fimple ment
la Fable , dégage de toutes réfléxions
critiques , les refervant pour
ce tems-là.
Le fujer de la Tragédie de Merope
eft tiré d'Apollodore ; mais , les
fituations font l'ouvrage du MarDE
MAY.
IIS
quis Scipion Maffei.
Crefphonte de la race des Héraclides
étoit Roy de Meffenie dans
l'Achaye. Il avoit eu trois fils de
Merope. Poliphonne,un de fes Sujets
, confpira contre lui , le détrôna
& fit impitoyablement
maffacrer
après lui , deux de ſes enfans.
Le troifiéme , à qui l'Auteur donne
le nom de Crefphonte
, & qu'Apollodore
appelle Ægyptus , fut
dérobé à la fureur du Tyran par
les foins de Merope , qui le remit
entre les mains d'un vieux ferviteur
, dont la fidélité lui étoit connuë.
Quinze ans fe pafferent, avant
que ce jeune Prince qui n'en avoit
que trois , lorfqu'il échappa à la
cruauté de Poliphonne , pût demander
raifon du Meurtre de fon
pere, & de fes freres , & de l'ufurpation
de les Etats. C'eft ici l'époque
de l'Action Théatrale . Polyphonne
voyant que les Peuples
de Meffene,Capitale du Royaume,
faifoient tous les jours des Conjurations
contre lui , forma le def716
LE MERCURE
fein d'époufer Merope , pour s'acquerir
un droit au Trône ufurpé .
L'infortunée Veuve de Crefphonte
fremit à cette propofition , & éclata
en fanglants reproches . Pendant
une fi aigre converfation , Adrafte
entiérement dévoué au Tyran ,
lui amena un jeune Païfan accufé
d'avoir tué un homme auprés de
Meffene , & de l'avoir jetté dans
un Fleuve , pour dérober la connoiffance
de fon crime . Le jeune
Païfan confeffa le Meurtre ; mais ,
il tacha de justifier fon intention ,
en difant , qu'il n'avoit fait que
défendre fa vie contre un Brigand
qui l'avoit attaqué . L'Accufateur
qui avoit interêt à le faire périr ,
parce qu'il avoit trouvé fur lui , une
Bague d'un grand prix , qui flatoit
fon avarice , n'oublia rien pour irriter
le Tyran contre lui : Mais ,
Merope attendrie par un fécret
preffentiment , demanda fa grace ,
& l'obtint de Poliphonne. Cependant
, comme le fouvenir de fon
fils l'occupoit fans ceffe , & la te-
1
DE MAY. 117
}
noit dans une agitation éternelle.
Elle s'imagina que le prétendu
Brigand que le Païfan avoit peint
à peu près de fon âge , qui convenoit
à celui du jeune Crefphonte ,
& armé d'une maffuë , Armes ordinaires
des defcendans d'Hercule ,
Elle s'imagina , dis -je , que ce pou--
voit bien être fon fils qui avoit été
tué & jetté dans le Fleuve : Elle"
n'eut point de repos qu'elle ne fut
éclaircie. Eurife attaché à fes interefts
, lui promit d'interoger Adrafte
qui étoit de fes Amis. Cela
fut éxécuté fi hûreufement , ou
plûtôt fi malhûreufement pour Merope
, qu'Eurife lui apporta la Bague
qu'Adrafte avoir trouvée fur
Egifte ( c'étoit le nom du jeune
Païfan ) A la vûë de cette fatale Bague
, Merope frémit , elle la reconnoit
pour la même qu'elle avoit
donnée autrefois au vieux Polidore,
& qui devoit fervir un jour , à lui
faire reconnoître fon cher Cref=
phonte. Elle ne douta point que
Te Meurtrier ne l'eut dérobée pour
118 LE MERCURE
prix de fon crime . Elle en jura la
vengeance , & s'étant fait amener
le malhûreux & innocent Egifte
elle le fit garotter à fes yeux , & fe
fit donner une lance pour lui percer
le coeur. A ces funeftes apprêts
Egifte témoigna ſon étonnement ;
ne pouvant fléchir la Reine irritée ,
prêt à recevoir le coup mortel ;
il lui échappa quelques plaintes ,
qui fufpendirent la vengeance de
Merope ,furtout le nom de Polidore
,forti de fa bouche , lui fut
d'un grand fecours . La Reine en
fut frapée , & quelques momens
qu'elle perdit en éclairciffemens ,
furent caufe que Polyphonne furvint
à cette terrible éxécution , &
l'empêcha , ou du moins la fit remettre
à une autre fois . Les plaintes
qu'Egifte fait au Tyran de l'injuftice
de Merope , qui fait perir
ceux à qui il fait grace ; la colere
du Tyran fur cette attentat , & la
protection qu'il accorde ouvertement
au prétendu Criminel , per
fuadent à la Reine une intelligence
DE MAY.
119
dont elle commençoit à fe douter.
Un nouveau défir de vengeance
s'allume dans fon fein , & le fort
lui fournit bientôt une occafion
de la
confommer. Egifte ayant tout
à craindre d'une Reine irritée , &
ne fe fentant coupable d'aucun
crime , cherche à fe juftifier dans
fon efprit. Il s'adreffà à ſa Confidente
, qui pour mieux l'attirer
dans le piége , lui dit , que Merope .
n'eft plus fi irritée contre lui ; elle
lui promit de lui en dire davantage
, dès qu'elle fe fera débaraffée
d'un foin preffant qui l'appelle
ailleurs , & le prie de l'attendre.
Egifte lui jure de ne point fortir
de cet Appartement, d'a-t-il y pafferla
nuit;accablé de laffitude de fes
derniers travaux , il s'endort. Pendant
fon fommeil , Polydore vient,
introduit dans le Palais par Eurife
qu'il prie de le laiffer feul. Il
découvre un homme endormi, dont
les habits lui font naître la curiofité
d'examiner les traits de fon viſage ;
il approche , mais, entendant venir
120 LE MERCURE
quelqu'un,il fe retire. A peine s'eftil
retiré qu'Eimere trouvant Egifte
endormi , appelle la Reine , en lui
difant que tout favorife fa vengeance
. Merope vient un Poignard à la
main ; mais prête à frapper Egitte ,
elle fe fent arrêtée par un homme
qui , par le cri qu'il fait , éveille
Egifte , & lui donne le tems de fe
fauver de la fureur de fon Ennemie.
Merope au defeſpoir d'avoir
manqué fon coup , le veut faire
retomber fur celui qui l'a fufpendu ;
mais , cette nouvelle Victime de
fa vengeance le fait reconnoître
à elle , pour ce même Polydore
à qui elle commit autrefois le foin
de fon cher Crefphonte , & lui apprend
en même tems , que c'étoit
Crefphonte-même qu'elle alloit
immoler. La Surpriſe , la Terreur.,
la Joye, fe fuccédent tour à tour
dans le coeur de Merope ; le premier
mouvement de la Nature la
porte à aller embraffer fon fils ;
mais , Polydore lui repréfente fagement
, que ce feroit l'étouffer
en
DE MAY 121
l'embraffant , & que le moindre
éclat mettroit la vie de fon tils
dans un danger évident. (Merope
fe rend à fes raifons .
Polydore lui
prommet
d'éclaircir au jeune Crefphonte
, le myftere de fa Naiffance.
Il accomplit fa promeffe , un
moment après ;
Crefphonte , qui
avoit toujours cru que Polydore
fut fon pere , fent couler le fang
d'Hercules dans ſes veines , à mefure
qu'il apprend fon véritable
fort ,il veut courir à la
vengeance
de fon pere & de fes freres égorgez
par le Tyran ; mais , Polydore fe
jettant à fes pieds , le fait confentir
à fuivre les confeils que fon
âge & fon expérience lui infpirent.
Polyphonte
perfite dans le deffein
d'époufer
Merope , & lui fait ordonner
par Adrafte fon cruel Emiffaire
, d'aller au Temple , fous
peine de voir périr à les yeux ,
toutes les perfonnes qui lui font
les plus cheres . Merope fe livre à
fes volontés , comme une Victime
qu'on entraîne à l'Autel , réfolue
May 177.
L
122 LE MERCURE
de fe donner la mort , plûtôt que
d'époufer le Meurtrier de fon Epoux
& de fes enfans. Elle n'en est
pas pourtant reduite à cette fatale
extrémité. Le jeune Crefphonte
fon fils , trouve le moyen de fe
foustraire aux yeux de Polydore ,
en le faifant confentir au défir curieux
qu'il a d'aller voir la Pompe
qui fe prépare au Temple. Apeine
y eut-il entré , qu'il voit Merope
fa mere, approcher de l'Autel , avec
une paleur qui lui perce l'ame . Il
court lui - même à cet Aurel
où elle est prête de s'immoler , &
fe faififfant du couteau facré , il
en frappe le Tyran & Adrafte.
Merope déclare aux Peuples affemblez
, que celui qui vient de les
tirer d'un efclavage qu'ils ne fupportoient
qu'à regret , eft leur véritable
Roi, fils du bon Crefphonte,
dont la mémoire leur eft fi chere ;
il n'en faut pas d'avantage pour lui
attirer tous les coeurs,il eft proclamé
Roi, &le Tiran détesté après la mort,
comme il l'avoit été pendantfa vie.
>
DE MAY . 123
Ans vouloir entrer dans les raiqui
ont engagé l'Auteur de
>
Semiramis à faire interrompre cette
Tragédie , qui avoit déja foûtenu
fept reprefentations , les Comédiens
François , pour confoler le
Public du plaifir qu'il avoit à la
fuivre , ont remis fur leur Théatre
le Flateur , Comédie de Mr Rouf-
-feau , qui parut pour la premiere
fois , il y a près de 20 ans ; quoique
les Acteurs faffent , pour rechauffer
cette Piéce & que Mr
Quinault l'aîné fe furpaffe dans
le Rôle du Aateur ; elle n'eft
cependant pas auffi fuivie qu'ils s'en
étoient flatés. Mlle le Couvreur ,
nouvelle Actrice , qui a joué à la
Cour de Lorraine & à Strasbourg,
a attiré beaucoup plus de Spectateurs
dans Electre elle a été fort
applaudie ; cependant , avant que
de porter aucun jugement fur fon
mérite Théatrale ; il faut attendre
que quelques autres Piéces en décident
.
Les changemens qui ont été faits
Lij
124 LE MERCURE
de la part du Poëte & du Muficien ,
dans Hypermetre qui avoit été
fufpendue , ont été fort bien receus
des Amateurs de l'Opera ;
on continue à la repréſenter avec
fuccés . M. Gervais Auteur de la
Mufique , doit être fatisfait de tout
le bien qu'en difent les Connoiffeurs.
42.42PAYEPR-YEPA YZ-PA
LA
SIMPLICITE ' CHRETIE'NNE .
O DE.
Par feu M l'Abbé MAUMENET .
Lein d'ignorance & de miferes,
Veux- fur les profonds Mysteres
Porter un oeil trop curieux ?
Toi , pour qui toute la Nature
Ne paroit qu'une Enigme pure ,
Tu fondes les Divins Decrets ;
Tu trois que ton foible génie
De l'intelligence infinie
Pourra dévoiller les Sécrets.
DE MAY. 125
Crains ces Ténébres redoutables ,
Où Dieu cache SA MAJESTE ' ;
De fes deffeins impénétrables ,
Qui peut percer l'obscurité?
Mefure la vafte étenduë
x :
De ces Globes , qu'offre à la vûë
Un Ciel ferein & lumineux
Mais arrête ici ton audace ,
Tu ne peux voir que la furface
De ce Théatre merveilleux
?
20
Où t'emporte l'ardeur extrême
De tout comprendre
& de tout voir?
Tu ne te connois pas toi-même ;
L'efprit échape à ton pouvoir.
La raifon fiére , impérieuſe
,
De la Grace victorieuse
,
Vent pénétrer la profondeur
,
PAUL tout rempli de fes lumieres ,
Nous découvre -t-il les maniéres ,
Dont elle agit fur nôtre coeur ?
RO
Je fens en moy que la Nature ,
Veut établir ma liberté ,
Elle fe plaint , elle murmure ,
Liij
126 LE
MERCURE
Quand ce pouvoir m'est dispute :
Mais fi j'interroge mon ame ,
Comment une Celeste flame
La fait agir , la fait mouvoir ;
Je crains que cettte ame hautaine
Ne donne à la puiſſance humaine,
Ce qui vient du Divin pouvoir.
100
Surpris de l'Intervale immenfe
Qu'on voit de l'Homme au Créateur ,
Je n'admets point de Puiffance
Qui concoure avec fon Auteur.
Ce n'est plus pour moi qu'un vain titre
Que le Franc , que le Libre Arbitre,
Que ma raifon ofoit vanter ;
Je ne connois plus de juflice
Qui récompenfe & qui puniffe ,
Ce qui ne peut rien mériter.
Ainfi , mon Ane ſuſpenduë
Entre les fentin ens divers ,
Partout où je porte ma vûë
Je vois des abimes ouverts :
Pour me garantir du naufrage
Je n'ofe quitter le rivage ,
La crainte affûre mon repos.
DE MAY. 127
Combien dans cette Mer profonde ,
Flotans à la merci de l'Onde,
Se perdent au milieu des flots !
De tant de Difputes fameuses
Où nous embarque vôtre orgueil
Fuyons les routes dangereuses ,
L'Homme à lui-même est un écueil :
Dans le petit Mondefenfible,
Eft un Dedale imperceptible
Dont nous ignorons les détours.
La foy de nôtre-fort décide ,
Elle tient le fil qui nous guide i
Sans elle nous errons toujours .
20
Heureux les coeurs finples , dociles ,
Qui ,fans raifonner fur la Loy ,
Refpectent dans nos Saints Conciles
"Le facré Dépôt de la Foy.
Ils ne paffent point la Bariere
Que le Pere de la Lumiére
Met aux vains efforts de l'efprit .
A quoynos foins doivent- ils tendre ?
Eft -ce à pratiquer, on comprendre's
que le Ciel nous a prefcrit ? ·
Ce
128 LE MERCURE
Laiffons la Sageſſe Eternelle
Difpofer des cours à fon gré ,
Il fuffit à l'homme fidele
Que par lui , Dieu foit adoré.
Qu'importe à ces Docteurs habiles,
Que par des raisons trop fubtiles
Un Systême foit combatu ?
Que produit leur haute Science ,
Si Dien ne met dans la balance
Que l'Innocence & la Vertu ?
RU
,
j'efpere que la Piéce ſuivante ,
quoiqu'un peu longue,ne le paroîtra
pas à tout Lecteur qui favorife la
Pareffe : L'Apologie que Mademoifelle
du Luc fait de cette vertu
*femble autorifer cette forte de Paraoxe
; d'ailleurs , c'est l'ouvrage
d'une Mufe , il faudroit être de fort
mauvaiſe humeur, pour ne pas rendre
justice au mérite de ce petit
Poëme.
DE MAY. 129
EPITRE
A LA PARESSE ,
PAR MADEMOISELLE DU LUC.
Oeur du repos, nonchalate Déeffe,
Plaifir parfait,féduifantePareffe;
Divinité , dont les charmes puiffans
N'ont plus d'Autels , acceptez mon
encens.
Puiffe Apollon , affranchir mes pensées
De tours gênés, d'expreffions forcées.
Dans un Ouvrage à vous - même
adreffé ;
Sens , Rime , il faut que tout ſoit
enchaffé,
Sans aucun Art ; il faut que rien
ne Sente
Les dures Loix de la Rime gênante.
Je veux bannir tout ce vain attirail
De mots guindez , qu'enfante le travail
;
勵
Sur tout , je haïs ces nombreuſes
paroles ,
130 LE MERCURE
Qui décorans des Sentences frivoles
Par le fecours de leurs fons enchanteurs
,
Sçavent charmerlesftupides Lecteurs.
Je ne veux point que l'ampere manie ,
De la Cefure , arrête mon génie ;
Ni que jamais on puiſſe ſupputer
Combien d'efforts mes Vers m'ont pú
coûter :
Si fous mes Loix, la rime obéiſſante,
Amon efprit dabord ne ſe préſente,
Je laffe l'oeuvre, & par de vains
détours
,
Je ne vais point implorer fon fecours.
J'aime à rimer, mais je fuis paref-
Sense,
Et vos plaifirs fçavent me rendre
beureufe :
Or , commençons. Pareffe à qui mon
coeur :
Doit tous les biens dont il eft poffeffeur.
O ! que ne peut revenir chez les
hommes ,
Pour le bonheur de tous tant que
nous sommes ,
CeTems heureux , où l'on ne connoiffoit
DE MAY. 131
D'autres plaifirs que ceux qu'on vous
devoit
Lorfque jadis foigneux de fuir la
peine,
L'homme fuivant une route incertaine
,
Vivoit des fruits qu'il trouvoit fons
fes pas ;
Du lendemain ne s'embaraffoit pas ,
Et n'admettant ni bornės , ni partage ;
Du monde entierfaifoit fon heritage.
Sans fe laiffer folement agiter,
D'un avenir qu'on ne peut éviter:
Telle de l'Homme étoit alors la vie :
Digne en effet de donner de l'envie
A tous les Dieux: auſſi, bien - tôtjaloux
De fe trouver moins fortunez que
nous i
Etconnoiffant O divine Pareffe !
Que vous étiez la fource enchantereffe
De nos plaifirs , ils conclurent entr'eux
Devous ôter aux Mortels trop hûreux.
Il leur fembloit cependant impoſſible ,
Qu'onputjamais de vôtre jong paifible
Les dégager , quel bien leur propoſer
132
LE MERCURE
Qui les féduife ? iront-ils s'abufer
jufqu'à cepoint , & fur notre parole,
Courir aprés une trompeuſe Idole
De faux plaifirs ; quand du matin
aufoir
Pour être hûreux , ils n'ont qu'à le
vouloir.
, L'affaire fut avec poids agitée
Mainte raifon fut ditte & rejettée z
Ils difputoient dans le Confeil Divin
>
Sans aucun fruit , quand Jupiter
Soudain
Imagina d'envoyerfur la Terre
Les Paffions , vous déclarer la Guerre.
On applaudit , & pour notre malheur
,
Cefage avis fut trouvé le meilleur.
Au même inftant l'Avarice entourée
Des noirs foucis , dont elle est déchirée
,
Vint parmi nous , & fon aſpect hideux
Chaffa la Paix , la Concorde & les .
Jeux .
Son front d'abord ofa de la Prudence
,
Brendre
DE MAY.
133
Prendre le mafque , &ſous cette apparence,
Pourles corrompre aux mortels étonnez;
Elle prêchoit ces Dogmes erronneZ,
Pauvres humains , espéce infortunée
Pouvez-vous bien vivre au jour la
journée ,
Ne rien avoir & ne rien réſerver :
Si par malheur il alloit arriver ,
Que de l'hiver l'extreme violence
De vos moiffons confondit l'espérance ,
On que l'Etépar fon aridité
Séchat vos fruits prefqu'en maturité.
Que feriez-vous ? la misére effroyable,
Avec fa foeur la Faim infatiable
Se háteroit bien-tôt de vous punir ,
D'avoir ofé négliger l'avenir ;
·Il vient à vous , & le préfent frivole,
Comme un éclair, difparoit s'envole .
Tels étoient donc les difcours fédu-
&teurs ,
Dont l'Avarice empoifonna les coeurs .
Chacun la crut , & de trésors avides
L'homme devint ingrat , dur & perfide
;
May 1717.
M
234 LE MERCURE
1
N'étantjamais affés riche à songré :
De foins cuifans fans ceffe dévoré,
Pour amaffer ; l'Injustice , le Crime,
Tout en un mot lui parut légitime.
Trop aveuglé defa coupable Erreur ,
De vôtreCulte il eut bien- tôt horreur;
Et vainement la fage expérience
Luipromettoit laPaix & l'Innocence:
Sous votre Empire , il perdit pour jamais
,
En vous quittant l'Innocence & la
Paix ;
Mais cependant , malgré l'horrible
Guerre ,
Que vous livroit ce monftre fur la
Terre ,
Il vous reftoit des aziles hûreux :
Et quelques coeurs lents à brifer vos.
nænds
Suivoient vos Loix ; lorfque pour les
détruire ,
On vit les Dieux d'autres Monftres
produire :
L'Ambition aux Défirs effrénés
Et la Colere aux projets forcenés ,
La volupté , de remords poursuivie ,
La Vanité , la Vengeance , l'Envie ,
DE MAY.
135
La Trabifon , l'Orgueil , la Cruauté,
L'Amour , la Haine & l'Infidélité
Vinrent en foule établir leurs Maximes.
L'une , enfeignoit l'utilité des Crimes ,
L'autre , l'oubli des Devoirs les plas
faints i
Une autre enfin , forma les Affaffins ,
Et pour jamais fous le jong redontable
DesPaffions, plia l'Homme coupable:
De leurs tranfports Efclave infortЯné
,
A les fervir il fe vit condamné.
Ce fut alors,qu'avec pleine Puiffance ,
On vit regner le Trouble & la Licence
:
On renverfa vos tranquils Autels ,
On vous bannit , &parmi les Mortels
On vous nomma Vice d'Esprit , Moleffe
,
Foibleffe d' Ame, écueil de la Sageſſe ,
Foifon des cours. Il est bien vrai qu'-
on vit
Depuis ce tems , votre culte en crédit,
Quechez les Grecs , de fameux per-
Sonnages
Mij
836 LE MECURE
Qu'on réveroit , & qu'on appeloit
Sages ,
Qui font encor estimez parmi nous ,
Pour être hûreux , ne chercherent que
vous.
Que fous le nom de la Philofophie ,
Par leurs fecours vous futes rétablie.
Ils enfeignoient à braver la fureur
Des Paffions , à trouver le bonheur
Dans le repos & dans l'indépendance:
Du Fréjugé , pere de l'Ignorance ,
Is méprifoientlefantome orgueilleux.
Mais , quand on vit ces Sages pareffeux
Des Paffions Ennemis implacables ,
Ne mettre au rang des biens vrais &
durables ,
Et ne chercher d'autre félicité ,
Que les douceurs de la tranquilité ;
Toutd'une voix , comme une Erreur
fatale ,
·
On abjuraleur nouvelle Morale :
E pourjamais l'aveugle Opinion
Ofa flétrir vos Loix vôtre Nom.
Moi-même hélas ! par elleprévenue,
Combien de fois vous a:-je combatuë-?
Vous m'enchantiez & cependant
mon coeur
>
DE MAY. 137
Nofoit alors vous devoirfon bonheur,
Mais aujourd'hui que la raifon m'éi
claire,
Je viens vous rendre un Culte volontaire
:
Douce pareffe , azile des plaifirs ,
Divinitéfi chere à mes défirs ,
En acceptant aujourd'hui mon hommage
,
De ma raifon fongez qu'il est l'ouvrage.
式
EXTRAIT D'UN MORCEAU
de Phifique, annoncé dans le Mercure
dernier , fur une nouvelle
propriété que M. de Lifle lejeune
a remarquée dans les rayons
de la Lumiére .
Out le monde fçait que la Lumiére
fe réfléchit , pour peu
qu'on ait quelque teinture de Phifique.
On fçait auffi , qu'elle fouffre
réfraction, c'est- à- dire , que fes
rayons paffans d'un milieu dans un
Miij
138 LE MERCURE
autre , comme de l'Air dans l'Eau ,
le verre &c , changent de route &
en tiennent une , plus ou moins
proche de la perpendiculaire , fuivant
la différente nature des milieus.
Mr de Lifle entreprend aujour
d'hui , de noas y faire appercevoir
une troifiéme propriété ; il ſe fonde
fur cette Expérience.
Si l'on introduit par un petit trou
dans une Chambre obfcure . la
Lumiére du Soleil ; les Ombres des
Corps placez dans cette Lumière ,
font plus grandes qu'elles ne devroient
l'être , fi la Lumiére , en rafant
les extrémitez de ces Corps ,
continuoit fa route en ligne droite .
D'où il conclud qu'à l'approche
des Corps , les rayons de la Lumiére
font détournés .
>
On ne peut pas foupçonner , ditil
, que cette Infléxion ſoit cauſée
par la Réfléxion puifqu'il eft
afé de prouver qu'une partie de la
Lumiére qui fouffre cette infléxion ,
Te détourne à l'approche des Corps ,
DE MAY. 139
fans même les toucher.
On pourroit avec plus de vraifemblance
, l'attribuer à la Refta-
&tion , enfuppofant que les Gorps
font environnés d'un Atmosphere
propre , dans lequel les rayons de
la Lumiére fouffrent réfraction ;
mais une Expérience de Mr
Nevveton détruit cette Hipothéfe.
Il a obfervé la grandeur de l'Ombre
d'un cheveu, dans l'Expérience
dont nous avons parlé ci-deffus ; il
l'a enfuite enfermé dans l'eau ,
entre deux plaques de verre , l'a
de même expofé à la Lumiére introduire
par un petit trou dans
une Chambre obfcure , & il n'a
remarqué aucune différence dans
la grandeur de cette Ombre ;
d'où il elt aifé de conclure , qu'il
n'y a point d'Atmoſphere au tour
du cheveu ; car , les rayons de
lumiére , en paffant de l'eau dans
cet Atmoſphere , euffent fouert
une réfraction différente de celle
qu'ils fouffrent , en paffant de l'Air
dans ledit Atmosphere.
140
LE
MERCURE
Oneft donc fort porté à croire,
que cette infléxion eft une propriété
particuliére de la Lumiédont
on ne connoit point encore
la nature . M. Nevvton avoit
commencé à la rechercher ;
mais d'autres occupations l'en
ont détourné. M. Delifle fe charge.
de pourfuivre cette recherche ,
& les Expériences qu'il a lûës à l'Academic
fur cette matiére , nous
affurent du fuccés
>
M. Delifle voulant donc connoître
les Régles de cette infléxion
, & en déterminer la quantité,
il s'eft appliqué à mesurer éxactement
les Ombres des Corps de différentes
figures & de differente
nature Il a varié les diftances
& la grandeur du trou , pour recevoir
plus ou moins de Lumiére ,
afin de pouvoir reconnoître par
toutes ces variétés , dans quelle
proportion fe fait cette augmen
tation des Ombres , audelà de ce
que la rectitude des rayons le permet
; mais , en faifant toutes ces
DE MAY. 141
Expériences , il s'eft apperçû que
l'Ombre des Corps prenoit de différentes
figures & de différentes
couleurs ; de forte que dans de
certaines circonftances , elle n'étoit
prefque pas reconnoiffable de
ce qu'elle eft ordinairement ; &
comme ce jeu de Lumiére fe faifant
endedans de l'ombre-même ,
en fait varier la grandeur & la
figure , il s'eft trouvé obligé d'interrompre
fes Expériences , fur la
groffeur de l'ombre : pour pour-
Tuivre ces apparences qui fe fontdans
l'ombre , parce qu'avane de
prouver l'infléxion par la grandeur
des ombres , il faut convenir de
ce que l'on doit prendre pour l'ombre.
Cela eft ici d'autant plus néceffaire
que les apparences qui
fe font dans l'ombre , font dans de
certaines circonftances plus fenfibles
,, que l'ombre-même.
>
Ce font ces apparences caufées
par le mélange de la Lumiére &
de l'ombre , dont M. Delifle nous
a fait un raport éxact dans le Mor142
LE MERCURE
ceau qu'il a lû à l'Academie.
Il commence fes Obfervations
par nous avertir , qu'on ne peut
appercevoir ces apparences fort
prés du corps , que par le fecours
d'excellens Microcofpes , à caufe
de la force de l'ombre dans ces
endroits. Enfuite , il entre dans le
détail de fes Expériences . Il dit
que recevant l'ombre du corps fur
un plan de Carton , elle paroît
fort noire & bien terminée , c'eftà-
dire ,bien féparée de la Lumiére ,
lorfque le plan eft proche du corps.
Si on l'en éloigne , les bords de
l'ombre fe mêlent avec la lumière ;
& enfin fi on place le Carton dans
une diftance plus confidérable; alors
l'ombre paroît divifée en bandes
paralleles à fa direction , diftinguées
par des intervalles moins
obfcurs. Le nombre des bandes
obfcures eft d'autant plus grand,
que le Carton eft plus prés du
corps ; car , à fure qu'on l'éloigne
, celles qui font voifines de
la lumière s'évanouiffent . Enfin ,
DE MAY... 143
lorfque ces intervalles lumineux
ou plûtôt moins obfcurs , font obfervés
à une certaine diftance du
corps , on s'apperçoit qu'ils font
compofez de couleurs femblables
à celles de l'Arc-en-Ciel , & qui
font rangées en cette façon du milieu
de l'ombre , vers les bords du
violet , puis du bleu , du verd ,
du jaune, & enfin du rouge. Enfuite,
vient labande obfcure, qui,par conféquent
eft compofée du rouge du
premier intervalle , & du violet
du fecond , où les mêmes couleurs
font encore rangées de la même
façon.
On voit par là , que la réfraction
n'eft pas la feule caufe capable
de féparer d'un faiſceau de
rayons , ceux qui font propres à
nous faire voir du jaune , d'avec
ceux qui nous font appercevoir
du
rouge , puifque l'inflexion produit
ce même effet ; il s'agit maintenant
de fçavoir , comment fe fait cette
infléxion , & les Loix qu'elle obferve;
ce que l'on pourra décou144
LE MERCURE
vrir , en faifant plufieures Expériences
& ce qui,une fois bien connu
, pourra beaucoup contribuer à
nous apprendre la nature de la Lumiere.
SUITE DES NOUVELLES
Etrangeres.
A Hambourg le 20 May 1717.
A Flotte Angloife de vingtde
de
trois Frégattes , arriva le 24 d'Avril
à Copenhague . On en détacha
cinq Vaiffeaux pour croifer
fur Gottenbourg , où il y a plufieurs
Vaiffeaux Suedois. On mande
qu'aufitôt que la Flore Danoife
fera prête , les deux Flottes fe réuniront,
pour fe rendreMaîtreſſes de
la Mer Baltique ; afin de s'oppofer
aux courfes des Suédois , qui continuent
de faire des prifes confidérables.
Les Hollandois follicitez
par les Anglois, d'y joindre une
Eſcadre , ont en quelque maniere
refufé
"DE MAY. $
145
refufé , voulans ménager le Roy
de Suéde en faveur de leur Commerce.
On croft même qu'ils remettront
bien- tôr en liberté M.le
Baron de Cortz .
M. le Comte de la Mark eft
à Lubeck , où il a receu fes Paffeports
pour aller en Suéde , de la
part du Roy de France , à condition
cependant, que le Roy de Suéde
de fon côté , expédiera des Paffeports
femblables , afin
afin que les
Couriers paffent librement .
On apprend de Suéde par des
Lettres qui ne paffent pas aïfément,
que dans le moment qu'on fert
que les Miniftres Suédois avoient
été arrêtés en Angleterre & en Hollande
: Il avoit été proposé au Confeil
, le Roy préfent , que l'affaire
étoit frimportante , qu'elle méri
toit d'y être difcurée. L'ouverture
de la propofition faite, on alla aux
avis , & prefque tous les Miniftres
déclarerent , qu'il étoit de l'honneur
du Roy & de la Nation , qu'on
ufat du droit de reprefailles far les
May 1717. N
146 LE MERCURE
Miniftres Anglois & Hollandois ,
& qu'on les enfermât dans des
Châteaux . Mais, le Roy ayant tout
écouté , dit avec beaucoup de
grandeur , Meffieurs , Je ne reconnois
point de Droit audeffus du
Droit des Gens : Et le Droit de
reprefailles dont vous me parlez ,
eft fi fort audeffus , que mon avis
eft , qu'on traite les Miniftres d'Angleterre
& de Hollande , avec toute
l'honnêtété prefcrite par le Droit
des Gens ; qu'on leur laiſſe la liberté,
mais qu'on les éxamine de fort prés ;
qu'on les empêche de fortir de mon
Royaume , comme desfugitifs ; mais,
que fion les rappelle ; ils n'ont qu'à
prendre congé demoi dans les formes :
Alors,je fuivrai ce que l'Equité doit
infpirer aux véritables Souverains ,
& je marquerai à tout l'Univers
le respect que j'ai pour le Droit facré
& fupréme des Gens .
22
Le mot de la premiere Enigme
du mois paffé, étoit le Tabac à raper,
& celui de la feconde , une Plume.
DE MAY. 147
ST.
ENIGME.
'Autre jour , fans être fâchée ,
Je me plaignois le long d'unBoiss
Et je me plaignis plufieurs fois ;
Car, en effet j'étois touchée ,
Je n'ai pourtant " nul fentiment ;
Mais Cuir humain m'animant ,
Je puis parler tendrement ;
Pourvu qu'au même moment
Je fois & droite , & couchée.
AUTRE
DU SOLITAIRE MALGRE'LUI
DE L'ISLE SAINT Loüis.
N
E vous étonnés pas , fi j'ai le
corps fi plat ,
L'Eau, le Fer, & le Feu concourent Rendah
à mon eftre :
On
In me met fous la rouë , on me
preffe , on me bat ,
Et l'on me fait périr pour me faire
renaître,
948 LE MERCURE
20
Quelque-tems aprés ma naiffance
,
Monpere toujours mon Bourreau
,
Me ferre & me bat de nouveau
>
Sans que j'y faffe résistance.
20
Avant que de fervir , j'ai toujours
l'avantage ,
D'être d'une extrême blancheur
;
Mais dés qu'on me met en
usage
Je change auffitot de couleur.
to
Enfin, pour n'être compofé
Qe d'un amas confus de morceaux
in tiles ,
Je n'en fuis pas plus méprifé
Et j'enrichis bien des familles.
Sans voix,je fçais me faire entendre
,
Parle fecours de certains traits
Quelquefois même les Muets ,
Er les Sourds peuvent me comprendre.
CURE
aprés mas
Ours MenBr
se bat de m
Je résistance
r, j'ai tomon.
xtrême Ha
decoulin
comple
de morta
lus
mérit
desfamilies
me faire
tains
traits
JesMuets
,
ntmecom
D
Efprits
Sans v
ture ,
Il vous
fuffi
2 Jeux
Pour
Natu
PAYERY
CHA
E
Printe
A nos B
Tout
change e
Belle
Iris
chan
Ac
toute la
Un
jeune
Cann
E un
Printem
AU
A
mettreenM
pro
Out
est
un
Un
jeude m
La
Medecine e
DE MAY . 149
TON
Efprits fubtils , & curieux ,
Sans vous donner tant la torture
,
Il vous suffit ici du fecours de vos
yeux
Pour Sçavoir quelle est ma
Nature.
FRYEPRYEPR.YEPA •YZPR
CHANSON .
E Printems par fon retour,
leur parure ,
Tout change en ce beau ſéjour ;
Belle Iris change à ton tour
Avec toute la Nature.
Un jeune Coeur fans Amour ,
Eft un Printems fans verdure.
AUTRE
A mettre en Mufique pour
T
prochain.
le mois
Out eft un jeu dans la vie ,
Unjeude motsfait laPhilofophie ;
La Medecine eft une momerie ;
Niij
150
LE MERCURE
Chez Themis que de Tricherie !
Par Jes jeux Mars met tout en feu,
Et Venus par filout erie
Fait valoir le fin de fon Jen ;
Tout est un jeu dans la vie.
22222
SUITE DU JOURNAL
de - Paris.
L
E 14 , le Roi donna un Arrêt ,
pour empêcher la Nobleffe de
s'affembler ; par lequel il lui deffend
de figner la Requête projettée
contre les Ducs & Pairs . Nous le
rapportons ici tel qu'il a été publié.
Le Roi étant informé qu'à l'occafion
de quelques Mémoires , Publiés
l'année derniere , où plufieurs
perfonnes d'une Naiffance
diftinguée ont prétendu que les
Droits de la Nobleffe étoient intereffés
, il a été dreffé pour deffendre
ces Droits , une Requête , que
l'on veut faire figner à un grandno
da
Et
de
&
CO
Era
Et
qui
Nol
elle
don
nore
plus
tes
une
IST
vis
a fa
DE MAY. Ist
nombre de Gentils -hommes , tant
dans Paris que dans les Provinces :
Et comme la Nobleffe , quoiqu'un
des premiers Ordres du Royaume ,
& celui que Sa Majesté regarde
comme la principalle force de fon
Etat , ne peut , ni faire Corps , ni
figner des Requêtes en commun,
fans la permiffion expreffe du Roy ,
Et qu'ainfi une telle tentative ne
fçauroit être autorifée , fans bleffer
les premieres maximes de l'ordre ,
public , outre qu'elle feroit inutile
& prématurée dans une occafion
où il ne s'agit que de Mémoires
qui n'ont point été faits contre la
Nobleffe , Er à l'égard defquels
elle peut fe repofer fur l'affection
dont Sa Majesté l'a toujours ho-- .
norée , & qui eft pour elle un Titre.
plus affuré que toutes les Requêtes
qu'elle pourroit préfenter , fi
Elle étoit en état de le faire dans'
une forme réguliere . SA MAJESTE'
ESTANT EN SON CONSEIL , de l'Avis
de M. le Duc d'Orleans Regent,
a fait trés-expreffes inhibitions &
募
162 LE MERCURE
deffenfes à tous les Nobles de fon
Royaume , de quelque Naiffance ,
Rang & Dignité qu'ils foient , de
figner ladite prétendue Requête ,
à peine de défobéïſſance , juſqu'à
ce qu'autrement par Sa Majesté en
ait été ordonné, fuivant les formes
obfervées dans le Royaume , fans
néantmoins que le préfent Arreſt
puiffe nuire ni préjudicier aux
Droits , Priviléges & prérogatives
légitimes de la Nobleffe , auxquels
S. M. n'entend donner aucune
atteinte , Et qu'elle maintiendra
toujours , à l'exemple des
Rois les prédéceffeurs , fuivant les
régles de la Juftice & de l'ordre
public.
La difpute qui s'eft élevée entre
M. de S. Eugene Maistre d'Hoftel
ordinaire du Roy , & les Maiftres
d'Hoftel de quartier , a été remiſe
à la décifion de Msr le Duc. Le.
Premier prétend , qu'il eft de
fa Charge de fervir toutes les Têtes
Couronnées Etrangeres qui
viennent en France , & les autres
DE MAY... 155
lui conteftent ce droit.
Le 16. le Roy a affitté le jour de
la Pentecôte , à la Grand-Meffe ,
precedée par un Veni Creator ; elle
fut celebrée par fa Grande Chapelle
; M. l'Abbé de Joüilhac officiant
, comme premier des Chantres
du Roy. L'aprés midy S. M.
entendit la Prédication du Pere
Chanan , le premier des Religieux
de S. Antoine qui ait prêché à la
Cour ; fon Difcours fuivi & ferré a
été goûté , & fon Compliment a
été bien reçû. Aprés Vêpres, le Roy,
fe promena dans le Jardin des
Tuileries. ..
7.
On a eû des nouvelles du de
Bonn Electorat de Cologne , que
Mgr . le Comte de Charolois étoit
arrivé le 6. dans cette Ville , fort
fatigué. Ce Prince fut obligé à
Namur de prendre la Barque , au
deffaut des chevaux de pofte ,
pour defcendre la Meufe jufqu'à
Liege. Il coucha en chemin fur la
Paille , ne mangea que du Pain bis,
& ne but que de la Biere , ng
Kexce
de
que
compa
hom
tuit, d
prés la
ant de
percé
pee , o
dan re
ron d'A
154 LE MERCURE
trouvant rien de plus . Ayant gagné
Liege, M. de Billy qui l'accompagne,
emprunta deux chemiſes d'un
de fes Amis ; il en donna une au
Prince , & garda l'autre pour lui ;
ils en partirent le matin par une
mauvaiſe voiture, pour fe rendre à
Bonn , où l'Electeur de Cologne
le reçût à bras ouverts . Ms. le
Comte de Charolois demanda cependant
la permiffion à S. A. E.
de loger chez M. le Comte de S.
Maurice où il fe repofa ; toutes les
Lingeres de Bonn furent employées
à lui faire diligemment le linge
le plus neceffaire , & le 8. il fe remit
en route par les facilitez que
lui donna l'Electeur , pour fe rendre
en diligence à Munick.
mem
coups,
fuperieu
Le Baron de Schemetavu Allemand,
trés-riche heritier , âgé de 22
ans , fut tué la nuit du 16. au 17. il
avoit foupé dans un Cabaret du
Fauxbourg S. Germain, avec Mrs. le
Marquis de Gatinara , le Baron d'Alberg
& plufieurs Gentils - Hommes
Etrangers qui s'étoient retirez , à
que l'o
vers la
dansle
teache
Serantfa
i
fauva
grandep
du
front.
e deM
de
l'Emp
pée
anchan
garde, fa
DE MAY
ISS
་
l'exception du Baron d'Alberg &
de quelques domeftiques qui l'accompagnoient
: Il fut attaqué par
5 hommes à trois heures aprés mi
nuit, dans la Rue des Boucheries,
prés la Barriere des Sergents : S'étant
deffendu quelque tems ; il fut
percé mortellement d'un coup d'épée
, outre deux coftes coupées
d'un revers d'efpadon. M. le Baron
d'Alberg fut bleffé prefque dans
le même moment de deux autres
coups , dont l'un lui diviſa la lévre
fupérieure en deux ; de maniere
que l'on comptoits dents à travers
la playe , & l'autre fut porté
dans le bas ventre , il auroit même
été achevé , fans fon laquais , qui
s'étant faifi de l'épée de ce Baron ,
lui fauva la vie aux dépens d'une
grande playe qui pénétra dans l'os
du front. Le Valet de la Garderobe
de M. de Kinigfeg Ambaffadeur
de l'Empereur , qui avoit mis auffi
l'épée à la main , fut atteint d'un
tranchant d'Efpadon qui coupa fa
garde, fa poignée , & lui abatic
•
186 LE MERCURE
prefque le pouce , que le Chirur
gien a été obligé d'amputer. Aprés
-cette expedition , comme, les Attaquans
fe fauvoient , ils rencon
trerent le Marquis de Gathara qui
s'étoit feparé quelques inftans , avant
que ce malheur arrivât à les
Amis ; il en fut attaqué , mais
ayant eu le bonheur de pater & d'en
bleffer même quelques- uns , ils
l'abandonnerent
. Quelque perqui
fition que l'on ait pu faire jufqu'à
préfent , pour en découvrir les Af-
Taillans , on n'a pu y parvenir. On
a arrefté feulement un des laquais
du Baron Schemetavy
Le 17. au matin les derniers Of
ficiers de M. le Comte de Charo-.
lois font partis pour joindre ce Prince
à Vienne.
M. le Grand , quoi qu'incommodé
, a donné cependant un dîner
magnifique à 60 Perfonnes de la
Parenté de M. le Comte d'Armagnac
.
Le 19. M. l'Abbé de la Rochefoucault
Aîné de la famille , a reDE
MAY. 157
sur un Bref du Pape , avec permiffion
de jouir des Revenus de fes
Abbayes ; fous la condition qu'i a
propofée de prendre l'épée , & d'aller
fervir en Hongrie contre les Infidéles.
2 .
Le 20 au matin M. le Blanc
Maitre des Requeftes Honoraire ,
Confeiller au Confeil de Guerre
at l'honeur de faire figner par S. M.
le Contrat de Mariage de Mlle fa
fille avec M. le Marquisde Trefnel
, Enfeigne des Gendarmes.
Le 21 les Confeils fe font raffemblez,
ayant été en vacance, depuis
le Mardy d'avant la Pentecôte
jufqu'à cejour.
Le 22.il eft arrivé un Courier
en 7 jours de Roine , apportant la
difpenfe pour le Mariage de M. le
Marquis d'Harcour avec Madenoifelle
de Louvois.
• Le 23. M. l'Abbé de la Rochefoucault
partit en habit de Cavalier
pourla Hongrie.
Le 25. M. Talon le plus ancien
des Lieutenants aux Gardes , a ob158
LE MERCURE
tenu de droit la Compagnie de M.
de Montpezat Capitaine au Regiment
des Gardes Françoiſes , Maréchal
de Camp & Gouverneur de
Sommieres , qui eft mort en Languedoc
le 15, de ce mois . M. Har-.
lin a été gratifié du Gouvernement
de Sommieres , qui vaut 8000 livres
de rentes; les appointemens en
font payez fur les Etats de Languedoc.
Le 27. Fête du Saint Sacrement,
la Proceffion de Saint Germain
l'Auxerrois , Paroiffe du Louvre ,
vint à la Chapelle des Tuileries .
Le Roy la reçût au milieu de la
Cour & l'accompagna avec une pié
té exemplaire jufqu'à la Chapelle;
on chanta unMotet, aprés lequel
S. M. reconduifit le S. Sacrement
jufqu'à la derniere Porte du Lou-
VEC.
Mgr le Duc d'Orleans fe rendit à
l'Eglife de S. Euftache fa Paroiffe ,
avec Madame la Ducheffe d'Orleans
, & Mer le Duc de Chartres;ils
affifterent à la Proceffion du S. SaDE
MAY. 159
crement & à la Grand- Meffe.
Mgr le Prince & Mde la Princeffe de
Conti accompagnerent la Proceffion
du S. Sacrement à S. Sulpice
Par des lettres du 15. de Munik,
on a été informé que Mer le Comte
de Charolois y étoit arrivé la veille
, à 9 heures du foir , en parfaite
fanté. L'Electeur de Baviere , fur
l'avis qu'il avoit reçû de l'Electeur
de Cologne , que ce Prince avoit
paffé par Bonn , dépêcha au
devant de lui un de fes Gentilshommes,
jufqu'à Donavert. Le lendemain
de fon arrivée , toute la
Cour qui étoit fort nombreuſe , ſe
trouva au lever de M. le Comte.
L'Electeur lui donna le grand Appartement
vis-à-vis celui qu'il occupe
, & l'y conduifit. Le quinze
S. A. E. le mena chez l'Electrice
, & lui fit offre d'argent
de chevaux , de vaiffelles , d'équipages
& de tout ce qui pouvoit lui
manquer. M. le Comte à écrit une
lettre en Allemand à M. le Marquis
de Gefvres , & une en Latin
a
O ij
160 LE MERCURE
•
à M. l'Abbé Mongin fon Precepteur.
L'Impératrice accoucha le 13. de
ce mois d'une Archi - Ducheffe .
Les Fermiers Generaux fortans ,
font ,
Meffieurs Brunet de Rancy , Caquet
, Chartraires , Daverly , de
Boulogne , d'Elpeche , Dupuy , Henault
de Cantorbe , le Riche, Ménon
, du Tronchet , Terriffe , Pellart
, Romanet .
Les quatre Rentrans , font ,
Meffieurs Le Normant , d'Azy ,
·Bartet de Bonneval , de Duchy.
La Penfion de feu M. Jouvenet
a été donnée à M. Boullogne qui
a auffi rempli la Place de Recteur
de l'Academie Royale de Peintuture.
J'ai donc été mal informé,
lorfque j'ai avancé à la p. 102. du
Mercure d'Avril que M. Coepel avoit
été gratifié de toutes les prérogatives
accordées à feu M. Jouvenet
; je devois dire feulement
qu'il avoit obtenu la penfion de
feu M. de la Foffe , il y a même
plus de 6 mois.
DE MAY. 161
MORTS.
Dame Jeanne du Bovéxe de Villemor
, veuve de Meffire Alexis
François Dauyet , Comte des Marefts
, Grand Fauconnier de France,
mourut le 24 Avril 1717. âgée de
>
68 ans , ayant eû entr'autres Enfans,
Dame Françoife Chreftienne
Dauvet mariée en 1704. à Guil-
Jaume Alexandre Marquis de
Vieuxpont , & François Dauvet
Comte des Marefts , à préfent
Grand Fauconnier de France , marié
depuis l'an 170г. avec Dame
Marie Robert , de laquelle il
a eû entr'autres, M. le Comte des
Marefts reçû depuis peu en furvivance
de M. fon Pere , dans la
Charge de Grand Fauconnier de
France.
Madame des Marefts avoit été
élevée Fille d'Honneur de Madame
Ducheffe d'Orleans , & ele
étoit fille de Robert de Bovéxe ,
Seigneur de Villemor en Poitou
O iij
62 LE
MERCURE
& de Marie d'Eſcoubleau , de la
Branche des Seigneurs du Coudray
Montpenfier. Pour la Genealogie
de Dauvet , voyez la nouvelle
Edition des Grands Officiers de la
Couronne par le Pere Anfelme, au
Chapitre des Grands Fauconniers ,
vol. infol. 1496.
Meffire Hiacinthe Ravechet
Preftre , Docteur en Theologie de
la Faculté de Paris , Maiſon & Société
de Sorbonne , & Syndic de
ladite Faculté , mourut le 24 Avril
1717. à S. Melaine de Rennes.
Meffire Pierre Charles Dappougny
, Seigneur de Jambeville & de :
Serincourt , Maiftré d'Hoftel Ordinaire
du Roy , mourut le 4. May.
Il étoit fils de feu Claude Dappougny,
Secretaire du Roy , & l'un
des Fermiers Generaux de fa Majefté
, & de Claude Bruchet.
Meffire Louis Gafpard Macharel
, Premier Maiftre d'Hoftel de
S. A.R.Merle Duc d'Orleans ,mourut
le 12 мay .
Meffire Lojiis Pafquier , Seigneur
DE MAY. 153
de Coulandes & de Chauffour ,
Lieutenant Particulier au Chaftelet
de Paris depuis 1690. aprés y
avoir été Avocat du Roy , mourut
le 13 May..
Dame Magdelaine de Jaucourt ;
femme de мeffire Armand de мormes
, Chevalier Seigneur de faint
Hilaire & de Garges , & Comman→
deur de l'Ordre de S. Louis, Lieurenant
General des Armées du Roy
& de l'Artilerie de France , & Confeiller
au Confeil de Guerre , mourut
le 13 May 1717. Elle fortoit d'une
Maifon également confidérable
par fon Ancienneté & par fes Alliances.
Meffire Antoine Michel de Sabine
, Baron de la Quiefe , Gentil-
Homme Ordinaire de la Maifon du
Roy , mourut le 1 ; мay.
Dame Jeanne de Montaut, veuve
de мeffire Nicolas de Croifmare ,
Prefident en la Cour des Aydes de
Normandie , mourut le is may
1717. La Famille de Croifmare eft
originaire de Normandie , & des
164 LE MERCURE
plus diftinguées par fon Ancieneté,
par fes Alliances , & par les
premieres
Charges de la Robe , dont
elle a été decorée depuis long- tems .
Metfire Louis le Preftre du Puy
Vauban Abbé de Brantofme & de
Belleville , Prieur de S. André de
Cuzaguais , mourut le ... de May
Il étoit frere de мeffire Antoine le
Preftre , Seigneur du Puy-Vauban ,
Lieutenant General des Armées du
Roy , Directeur des Fortifications
d'Artois, Gouverneur de Bethune ,
& Neveu à la mode de Bretagne,
de feu Mr. le Maréchal de Vauban .
Dame Scholaftique Geneviève
d'Anglure , femme de мeffire Louis
d'Ornaifon , Comte de Chamarande
, Lieutenant General des Armées
du Roy , mourut le .. de May
Elle étoit Fille de мeffire Nicolas
d'Anglure , Marquis de Bourlemont
, Lieutenant General des Armées
du Roy , & de Dame Anne
Thibault , & elle avoit eû entr'autres
enfans , M. le Marquis de
Bafancy , Colonel du Regiment de
DE MAY . 165
la Reyne , tué au Siége de Turin
en 1706. & quelques autres Enfans
tous morts fans alliance . La мạifon
d'Anglure eft originaire de
Champagne & l'une des plus anciennes
& des plus illuftres de cer--
te Province .
MIS de la Foffe , Jouvenet , &
Boulogne l'aîné , tous trois Peintres
Ordinaires du Roy, moururent
ces jours paffez.
мeffire Pierre , Sire & Comte de
Lannion , Baron & Pair de Bretagne
, Vicomte de Rennes , marquis
d'Epinay & autres lieux , Lieutenant
General des Armées du Roy,
& Gouverneur des Ville & Chẫ▾
teau de S. Malo , Vannes & Au
ray , deceda le 27 May , âgé de
75 ans 3 mois.
Dame Elifabeth Bonnet veuve
du Marquis de Pons de Chavigny,
mourut le 7 de ce mois en fon Chateau
de Pons fur Seine , àgée de
76 ans.
166 LE MERCURE
MARIAGES.
Mre Benoist Bidal , Marquis d'As- -
feld , Lieutenant General des Armées
du Roi, Commandeur de l'Ordre
Militaire de S.Louis, Chevalier
de la Toifon d'Or , & Confeiller au
Confeil de Guerre , a époufé le 27
Avril Mile Joly de Fleury , Fille
de Mre Jofeph Omer Joly Seigneur
de Fleury , Avocat General au Parlement
de Paris, & Niéce de M. le
Procureur General. M. d'Asfeld eft
Fils de Me Pierre Bidal , Refident
pour le Roy dans les Cours du
Nord left Frere de feu Mr le Baron
d'Asfeld , Maréchal des Camps
& Armées du Roi , fi connu par le
Siége de Bonn , qu'il foûtint fi
long-temps , & qu'il ne rendit qu'aprés
avoir fait périr grand nombre
des Ennemis , & de feu Mr. le Baron
d'Asfeld , auffi Maréchal de
Camp , mort depuis quelques années
, n'aïant laiffé qu'une fille de
fon Mariage avec Dame Anne PuDE
MAY.
167
selle , fille de Pierre Pucelle Premier
Prefident au Parlement de
Grenoble.
M. le Prince Charles de Lorraine
, Grand Ecuyer de France en
furvivance de Mr. le Comte d'Armagnac
fon Pere , a épousé le 12
May, Françoiſe Adelaide de Noailles
, fille de Mre Adrien Maurice
Duc de Noailles , Pair de France,
Chevalier de la Toifon d'Or, & c
& de Dame Françoife d'Aubigné.
Comme la Maiſon de Lorraine eft
du nombre des
Souveraines, & que
celle de Noailles eft
generalement
connue pour une des plus anciennes
& des plus illuftres du Royaume ,
je crois pouvoir me difpenfer d'entrer
ici dans aucun détail Genealogique
.
Mre Efprit Juvenal de Harville
des Urfins , Marquis de Trefnel ,
Enfeigne des Gendarmes de la
Garde du Roy , Fils de мre Efprit
Juvenal de Harville des Urfins ,
Marquis de Trefnel , Lieutenant
General des Armées du Roi , & de
768 LE MERCURE
feue Dame Marie Anne de Gomont;
a époufé le..de May Louife
Magdelaine le Blanc , fille unique
de Me Claude le Blanc , Maitre
des Requeſtes Honoraire , & Confeiller
au Confeil de Guerre , & de
Dame Magdelaine Petit de Paffy,
& petite fille de Mre Louis le Blanc
Maistre des Requeftes Ordinaire de
l'Hoftel du Roi , & de Dame Sufanne
Henriete Bazin de Befons
foeur de Mre Jacques Bafin de Befons
, à préfent Marefchal deFrance.
La Maiſon de Harville n'eft pas
moins confiderable par fon ancienneté
, que par les Alliances.qu'elle
a faites depuis un temps immémorial
avec les premieres Maifons du
Roïaume.
Je remets au meis prochain à
vous parler du Mariage de Mr, de
Bonneval avec Mlle de Biron .
9
En vous apprenant dans mon
Journal du mois d'Avril dernier
que le 25. de ce mois , Mr. le
Marquis d'Argenteuil , Gouverneur
Particulier
DEMAY.
169
Particulier de la Ville de Troyes ,
avoit prété Serment entre les in...ns
du Roy , pour la Charge de Lieutenant
General de Sa Majefté , au
Gouvernement de Champagne ,
dont il avoit été pourvû , de même
que de celle de Gouverneur Particulier
de la Ville de Troyes , dés
le quatre Septembre de l'année
1716 ; fur la démiffion de Mr le
Comte d'Effeville , Lieutenant Ge-
'neral des Armées du Roy , & Lieutenant
de fes Gardes du Corps : Je
n'aurois pas manqué de vous inftruire
de la Naiffance , s'il m'avoit
été permis de remettre plufieurs
articles confidérables , dont
on m'avoit déja fait part , lorfque
celui que vous allés lire , me fur
rendu.
La Maifon de lé Bacle , de laquelle
fort Mr le Marquis d'Argenteuil
, eft originaire de Touraine ;
& elle n'eft pas moins confidérable
par fon ancienneté , que , par fes
Alliances ; puifque par des Titres
inconteftables , elle pouve une
May 1717. P
170 LE MERCURE
filiation fuivie depuis prés de 400
, ans.
Mre Jean-Louis le Bacle Marquis
d'Argenteüil , à préfent Lieutenant
General au Gouvernement
de Champagne & Gouverneur Particulier
de la Ville de Troyes , a
été élévé Page de la Chambre du
feu Roy , & il est marié depuis le
quinze Novembre 1712 , avec De
Louife-Anne-Victoire de Rogres ,
fortie d'une des plus anciennes
Maifons de Poitou , & qui a l'honneur
d'être Parente de Madame
la Princeffe de Conty premiere
Douairiere , fille unique de Louis-
Charles de Rogres Chevalier ,
Seigneur de Cheurinvillier
, de
Balin & de l'Anglée , & de Marie-
Anne le Charron , Dame de
Villemaréchal
& du Vieux Saint-
Ange , Niéce & pétite Niéce de
feüe Madame la Maréchale du
Pleffis Pralain , & de feüe Madame
la Comteffe de Coffe , Ayeiile
de Mr le Duc de Briffac d'aujourd'hui
, duquel Mariage font
DE MAY. 171
nés juſqu'ici un fils & une fille . Il
eit fils de feu Me François le Bacle
Comte d'Argenteuil , Lieutenant
Colonel de Cavalerie , & de Dame
Anne-Elizabeth le Tenneur ,
Dame de Foucheres & de Roffon ,
petit-fils de Louis le Bacle Comte
d'Epineüil , Baron d'Argenteuil &
d'Arcy , Seigneur de Pouy , & élevé
Page , puis Gentilhomme Ordinaire
de la Chambre du Roy Louis
XIII , & de De Catherine de Torcy ,
& arriere petit- fils de Patrice le
Bacle Baron d'Argenteuil , Mestre
de Camp d'un Régiment d'Infanterie
, lequel avoit pour pere François
le BacleBaron d'Argenteüil&de
Torcy , Confeiller du Roy en tous
fes Confeils , Gentilhomme Ordinaire
de fa Chambre , Meftre de
Camp d'un Régiment d'Infanterie
pour le Service du Roy Henry
IV , & premier Chambellan de
Mgr Louis de Bourbon , Comte
de Soiffons ; depuis , Grand Maître
de France , & pour Mere Deniſe
de Heriot , Dame de Moulins ;
Pij
172
LE MERCURE
après la mort de laquelle , ledit
François le Bacle ſe remaria avec
Marie de Lenoncourt , Dame de
Chateauchinon
& de Beauregard ,
fortie d'une des plus illuftres Maifons
de Lorraine : Il étoit petitfils
d'Antoine dé Bacle , Seigneur
du Puybacle , Baron d'Argenteuil
& d'Arcy , & de Marguerite de la
Touche , fille de Renaud de la
Touche , Chevalier , Seigneur de
la Touche Limoufiniere , & de
Françoife de Rochechouard
, fille
de François de Pontville dit de
Rochechouard
, Vicomte de Rochechouard
, & de Renée d'Anjou
Mezieres. Cet Antoine le Bacle
étoit fils d'Hugues le Bacle , Seigneur
du Puybacle & de la Martiniere
, élevé Enfant d'Honneur
de la Reine Marie d'Anjou , femme
du Roy Charles VII , & depuis
Echançon de M. le Duc de
Normandie , frere du Roy Louis
XI. lequel avoit pour frere , François
le Bacle , Maître d'Hôtel Ordinaire
du Roy Charles VIII , &
DE MAY.
173
&
premier Maître d'Hôtel de Mer le
Dauphin , iffu au 4º dégré de Jean
le Bacle Ecuyer , Seigneur du Puybacle
, du Pin & de Saint Loud
en Touraine , vivant vers l'an 1325.
lequel mourut revétu de grands &
notables biens , ayant laiffé entr'auties
Effets , pour deux mille livres
de Vaiffeles d'or & d'argent ; fomme
alors tres confidérable
qui marque bien que dés ce temslà
, cette Maiſon étoit une des plus
riches de fa Province. Depuis ce
tems , ceux de ce nom ont toujours
fervi les Rois dans des Emplois
Militaires & confidérables , comme
en qualité de Lieutenans de
leurs Gardes du Corps , de Gouverneurs
de plufieures Villes &
Châteaux , Meftres de Camp d'In.
fanterie & de Cavalerie , & ils fe
trouvent qualifiez Chevaliers &
Hauts & Puiffants Seigneurs dans
des Titres , depuis prés de 200 ans.
Cette Maifon , outre l'avantage.
qu'elle a d'être alliée aux Maiſons
de Neufville Villeroy , de Souvré,
P iij
174 LEMERCURE
de Coligny , de Poitiers , de la
Rochefoucaud ,de Rouvroy Saint
Simon , de la Tremoille , elle a encore
celui d'avoir donné cinq Chanoineffes
d'Efpinal , dont une a été
élue Doïenne en 1710 , une Chanoineffe
de Remiremont & fept
Chevaliers de Malte , dont le premier
a été reçû dés le 12 Aouſt
1603 .
Outre M. le Marquis d'Argenteuil
qui en eft le Chef, il en refte
encore M. le Comte de Mou
lins Lieutenant Colonel de Dragons
, & Chevalier de l'Ordre Militaire
de Saint Louis , lequel a plufieurs
enfans de fon Mariage , avec
Dame Marie de Rogres de Champignelles
, Coufine Germaine de
Madame d'Argenteuil , & fille de
Louis de Rogres , Baron de Champignelles
, & de Marie Nicolle
Graffin , fortie d'une ancienne Famille
originaire de la Ville de Sens,
de laquelle étoit Pierre Graffin ,
Seigneur d'Ablon , reçû Confeiller
au Parlement de Paris dés l'an
DE MAY 375
1'543 , & qui fubfifte encore en la
perfonne de Pierre Graffin , Seigneur
de Chaffefant, deMormant en Brie,
Directeur General des Monnoyes
de France.
M. le Comte d'Argenteuil , Sei-"
gneur de Hommefou , & Mr de
Beauregard , Lieutenant Colonel
de Cavalerie , font auffi de la Maifon
de le Bacle , qui porte pour Armes
, deceules à trois Macles d'argent
, pofées deux & une. Mr le
Marquis d'Argenteuil les porte écarrelées
, au 1 & 4 de Roche
choüard au 2 & 3. d'Anjou , &
le tout de le Bacle.
Quoique je me défie avec raifon
, de tous les Remédes à qui
on attribue une Vertu univerfelle,
contre toutes fortes de Maladies ,
je ne puis cependant diffimuler
fur le témoignage de plufieures
perfonnes dignes de foi , que l'Eau
de Mr de Villars , quon furnomme
Divine , eft peut- être un des plus
beaux Sécrets de laMédecine. Elles
attesteront qu'elles en ont vu des
.
176 LE MERCURE
effers fi furprenans , qu'elles fe
croiroient comptables envers le
Public , fi elles ne rendoient pas
juftice à l'éfficacité de cette Eau ,
qui a la Vertu de rectifier le fang , ce
qui une fois trouvé , doit prolonger
confidérablement la Vie de l'Homme.
Les Expériences journaliéres
que Mr de Villars en fait avec
fuccés fur des Moribonds
feront pour les plus Incrédules une
efpéce de démonſtration.
,
ARTICLE DES LIVRES.
R Richer vient d'enrichir
le Public d'une Traduction
en Vers , des Eglogues de Virgile .
Il m'a paru que , fi on peut faire
paffer dans nôtre Langue toutes
les Beautés de cePrince des Poëtes,
le nouvel Auteur y a reuffi. Il ne
s'eft pas cependant affervi trop
fcrupuleufement à fon Original ,
ayant bien fenti que rien n'éteigDE
MAY 177
noit plus le feu de l'imagination ,
que cette contrainte : Par-là,il s'eft
mis à fon aife dans les endroits
où fon Auteur le génoit trop. Il a
même hazardé d'ajouter du fien
dans quelques autres . Il a fupprimé
certains termes profcrits dans nôtrè
poëfie , comme les expreffions de
Bouc & de Vache. Il a même en
Poëte pudique , fubftitué dans plufieurs
Eglogues , des noms de
Bergeres à ceux des Bergers, pour
rectifier la paffion. Deplus , il a
ajouté aux dix Eglogues de Vir
gile , trois autres Idylles de fon invention
, qui fe font lire avec plai
fir , malgré la prévention où l'on
le fameux Poëte Manpour
toüan. Peut -on rien de plus délicat
que ce qu'il prêre à deux Ber
geres de fa premiere Eglogue dans
un entretien qu'elles ont enfemble
?
eſt
-Califte qui en eft une , invite
Sylvanire à fe repofer , & lui dit.
Repofons - nous maſoeur , & reſpetons
ces Plantes.
178 LEMERCURE
Ecoutons gazouiller tous ces peties
Oifeaux
Peut être rendons-nous les Nymphe's
mécontentes ,
En moiffonnant les fleurs qui con—
ronnent leurs Eaux.
SYLVANIRE
Helas il m'en souvient , pour une
même caufe
Dryope en arbre verd jadis ſe vit
changer ;
Si vous me puniſſés , que je devienne
Rofe ;
Déeffes , c'est la fleur quiplaît à mon
Berger,
CALISTE.
Et moi , que je devienne une belle
Anemone
Que careffentfouvent les amoureux
Zephirs.
Mon Berger au Printems en porte
une Couronne ,
Et je ferai toujours l'objet de fes
défirs
DEMAY.
-
Ces Eglogues font fuivies de
quelques Poëfies diverfes , dans
lefquelles on remarque , comme
dans les précédentes , une douceur
de Stile qui décéle dans M. Richers
des moeurs auffi douces qu'aimables
་
On vient de finir l'Impreffion
d'un Livre , qu'on affiche fous le
titre d'Introduction à l'Hiftoire des
Maifons Souveraines de l'Europe ,
pour apprendre & retenir aisément
leur Origine & leurs diverses Bran
ches ; leurs Prérogatives & leurs
Domaines; les Changemens arrivez
dans leur état , & le caractere des
Princes qui les ont illuftrées ; avec
le fecours d'un grand nombre de Tables
Genealogiques gravées & imprimées.
Si l'execution de cet Ouvrage
répond à fon titre , il doit ê
tre des plus utiles , & même des
plus neceffaires ; ne fut-ce que pour
être au fait des affaires courantes
de l'Europe ; on ne peut les entendre
fans bien connoître ce qui re
garde les Princes qui en font le fu
180 LE MERCURE
jet & qui y font intereffez . Les Tables
Généalogiques font voir d'un
coup d'oeil , l'ordre des Branches &
des filiations qu'il eft impoffible de
bien démêler fans leurs fecours . Ce
Livre fe vend à Paris chez Coûtelier
, Quai des Auguftins , & chez
Giffart , rue S. Jacques..
Ilferoit à fouhaiter que tous ceux
qui voyagent dans les Pays Etrangers
, s'y appliquaffent avec autant
de foin, que M. l'Abbé de Vayrac ,
pour,en apprendre la Langue , les .
Maurs , les Coûtumes , les Ufages,
& le Gouvernement ; afin de communiquer
à leurs Compatriotes ,
leurs obfervations ; c'est ce que va
faire cet Abbé à l'égard de l'Efpagne
, par un Livre de fa façon , qui
doit paroiftre inceffamment fous le
Titre d'Etat prefent , de l'Espagne,
où l'on voit une Geographie Hiftorique
du Pays , l'Etabl ffement de
la Monarchie , fes Revolutions , fa
Décadence , fon Rétabliffement &
Les Accroiffemens : les Prérogatives
de la Couronne , le Rang des
Princes
DE MAY.
Princes & des Grands : l'Inftitution
& les Fonctions des Officiers de
la Maifon du Roy , avec un Céréa.cnial
du Palais : la Forme du Gouvernement
Ecclefiaftique , Militaire
, Civil & Politique: Les Moeurs,
les Coutumes , & les Ufages des Efpagnols.
Le tout extrait des Loix
Fondamentales du Royaume , des
Réglemens , des Pragmatiques les
plus authentiques & des meilleurs
Auteurs. En quatre Volumes in 12.
enrichis de Cartes Geographiques.
de chaque Royaume & de chaque
Province , qui compofent la Monarchie
Espagnole.
M. Hotteterre le Romain vient
de donner un Livre dePieces , à deux
deffus pour les Flutes Traverfieres,
& autres Inftrumens, avec une Baffe
adjoûtée feparément , c'eft for
fixiéme Oeuvre ; il eft le premier
qui ait fait connoiftre ce genre de
piéces . Le prix eft de as fols. 35
Le St Dantes Capitaine de Vaiffeaux
, a dedié depuis pen à S. A.
R Mr. le Regent , une grande Car182
MERCURE
te , fort utile pour les Perfonnes
qui veulent s'inftruire facilement
de toutes les Parties qui regardent
la Navigation , le Commerce , & les
Changes Etrangers ; elle eft fur
tout remarquable par la Deſcription
qu'ily fait d'un Vaiffeau de nouvelle
conftruction. Cet ouvrage fe
vend dans la Rue faint Jacques à la
Rofe Blanche , vis-à- vis l'Eglife
des Jefuites .
M. de Selincour tnous a donné depuis
peu l'Apologie de la loüange
, fon utilité & les juftes bornes,
avec des médailles fur quelques
actions de Mgr le Duc d'Orleans
Regent de France. L'Auteur a emploié
la forme du Dialogue , comme
la plus propre à traiter fon fujet
. Ses Interlocuteurs font , Clitandre
& Philarque.
Comme l'Auteur a pour objet
principal , de louer ce grand Prince ;
ce feroit bien fa. faure s'il ne rempliffoit
dignement fon Sujet. La matiere
eft des plus abondantes. Il s'eft
cependant contenté d'en prendre
DE MAY.
183 .
la fleur & de la femer de differents
traits Hiftoriques , qui placez à propos
, relevent le merite de fon Ouvrage.
L'éloignement qu'il reconnoiſt
dans le Regent de la France ,
pour tout ce qui s'appelle Louange
, que ce Prince regarde comme
Les effets de la Flaterie, lui en a
fourni d'heureux , tel eft le fuivant..
Marc Antoine entrant en Triom ,
phe dans Athenes , le Tirfe en
main , la Couronne de Pampres fur ,
la tête , avec tous les ornemens
dont étoit revêtu Bachus , lorfqu'il
revint de la Conquête des Indes, fut
reçû des Atheniens comme s'il eût
été le fils de Jupiter; ils le prierent
d'époufer Minerve leur Déeffe Tutelaire
: Antoine accepta le Parti ,
mais il voulut mille Talents pour
la dot. Un d'entr'eux prenant la
Parole , lui dit , Seigneur , nous
n'avons pas oui dire que Jupiter
vôtre Pere en ait exigé autant de
vôtre mere Semelé; lorfqu'il l'époufa
: Le Nouveau Dieu , malgré la
remiontrance
, punit leur lâche adu-
Qij
184 LE MERCURE
lation,en exigeant cette fomme qui
montoit environ à deux millions
de nôtre monnoye.
Pourquoi , ajoute cet Ecrivain , ne
pas s'entenir à la verité ; quand un
Tableau n'est pas reffemblant , les
efforts de l'art font découvrir plus
aifément les défauts della Nature ;
mais, pour faire l'Eloge de Mgr le
Regent , les Ornemens étrangers
font auffi inutils que cette Draperie
dont un mal habile Sculpteur couvrir
autrefois fa Venus : Il ne faut
que reprefenter nôtre Heros tel
'il eft. Qu'on expofe fans flateries
les Journées de Steinkerque ,
de Turin , les Siéges de Mons , Nanaur
& Lerida , où la Vertu de ce
Prince s'eft fi fort diftinguée , &
l'on fera forcé de l'admirer fans
dégoût .
L'Auteur a décoré fon Livre de
differentes Médailles dont l'application
paroift heureufe : Entre plufieurs
autres , on en voit une fort remarquable.
Un côté repreſente le
Prince Regent élevé für un BouDE
MAY.
185
-
clier ; Mars Dieu des Armées , &
Cibelle Déeffe de la Terre , lui
offrent chacun une Couronne dont
l'exedre eft ainfi exprimé : Patri
Patria & exercituum. Au Pere de
la Patrie & des Armées.
Sur le revers, cette même reconnoiffance
fe trouve marquée par
une Anagrame en vers, tirée du
nom du Prince .
Philippes d'Orleans Regent de ce
Royaume.
ANAGRAME.
Aimons ce grand Heros , il eft
Pere du Peuple.
Je finirai cet Extrait par l'interrogation
que fait Clitandre à Philarque.
Le premier voyant une autre
Médaille , demande au fecond.
Que voulez -vous marquer par ce
Neptune fur les Flots .
PHILARQUE répond
Je prétens marquer les foins du
Prince Regent, à calmer les troubles
qui agitent le Vaiffeau de l'Eglife
; les paffions font aux termes
de l'Apôtre , les vents orageux qui
Qiij
186 LEMERCURE
excitent ces tempêtes d'autant plus
dangereufes , que les hommes ayant
pour Guide & pour Pilote que
l'orgueil & l'opiniâtreté , ils courent
rife à tout moment de faire
naufrage : * Afcendunt ufque ad
Celum,& defcendunt uſque ad abiffos
turbati funt & moti funt ficut ebrius
, &c. C'eft la Religion , difent-
ils , qui les conduit. Hélas !
dans leur aveuglement peuvent - ils
la connoiftre ? ils ne fe connoiſſent
pas eux-mêmes. Plus ils voguent ,
plus ils s'écartent , & plus ils trouvent
d'écueils où leur vanité échouë
& fe brife. En effet , la Religion
peut- elle nous induire en erreur par
elle -même , & nous plonger dans
l'abîme Peut -elle être caufe des
excès & des défordres où l'on fe
jette ? Non, elle n'en peut être que
le faux prétexte. On prend pour
zéle de Religion , ce qui n'eſt que
l'effet de l'entêtement de l'interêt ,
ou de l'amour propre . Ce n'eft
Ff. 106.
DE MA Y. 18%
point la caufe de Dieu qu'on défend
, c'ett fa propre querelle qu'
onfoûtient , & qu'on venge par les
voyes les plus contraires à la Religion
même. On fouleve tout l'U-
.nivers pour le mettre dans fon parti
, on entraîne à foy les efprits
flotans & incertains des Peuples.
On fonne le tocfin qui perce juf
qu'aux enfers. Le Démon de la difcorde
excite fes ferpens , ils parcourent
la terre , & s'emparent du
coeur des foibles humains , & y
diftilent le fiel & le poifon. De là
les guerres les plus fanglantes & les
inimitiez les plus irreconciliables,
On n'entend plus la voix de la nature
ni du devoir. Le Sujet fe révolte
contre fon Souverain , porte
fa main facrilege fur l'oing du Seigneur
; & par un motif de pieté &
de Religion , lui enfonce le poignard
dans le fein. Le pere facrifie
fon propre enfant. Le fils , dans fa
*
* Nos Hiftoires n'en fourniſſent
que trop d'exemples.
188 LE MERCURE
fureur, immole fon propre pere, les
freres s'égorgent impitoyablement.
Tout ne refpire que vengeance &
qu'horreur. Eft-ce là cette charité,
fans laquelle la foy eft vaine ? Eftlà
cette concorde & cet amour du
prochain que Dieu nous preferit,
comme la bafe & le fondement de
la Loy ; cependant fi l'on vouloit
s'expliquer ou s'entendre , en viendroit-
on à de fi cruelles extrémitez
? Ce font ces dangers & ces fuites
malheureufes que le Prince Regent
a prévues & qu'il veut écarter
, c'est dans cette idée que je l'ai
peint fous la figure de Neptune armé
de fon Trident , appaifant une
tempête. On lit autour , ces Vers
de Virgile. *
Motos praftat componere "flitus.
Des flots impétueux il calme la fureur.
CLITANDRE.
Qui croiroit qu'une partie de l'E-
* Eneid. 2.
DE MAI. 189
glife * eût été en feu pour la cucule
d'un Moine ? Qui s'imagineroit que
pendant prés d'un fiécle il y ait cû
des Excommunications fulminées ,
des guerres allumées & tant de
fang répandu pour la décifion d'une
queftion auffi frivole, qu'eft celle de
fçavoir, fi les Cordeliers ont l'ufufruit
, ou la proprieté du Pain qu'ils
mangent ? Hélas ! où est la fageffe
des Sages , & la prudence des Prudens
, s'écrie S. Paul ; * Que le
Ciel beniffe & feconde les pieux
deffeins du Prince Regent : Que
cet Ange Tutelaire puiffe,enchaîner
( pourme fervir des paroles de l'E
criture , ) l'efprit de divifion & de
fuperbe , nôtre ancien ennemi qut
necherche qu'à féduire ceux qui
marchent dans la fimplicité.
* Sous les Papes Nicolas IV. &
Jean XXII.
*Jean XXII. excommunia l'Empereur
Louis de Baviere , & mit fes
Etats en interdi&t. Cet Empereur
paffa en Italie, & dépoffeda le Pape .
Aux Corinth.
190 LE MERCURE
>
On trouve chez Pierre Ribou
un Livre Nouveau , fous le Titre
d'Anecdotes du Miniftere du Cardinal
de Richelieu & du Regne de
Louis XIII. Je me propofe d'en
extraire quelques endroits pour le
mois prochain.
Outre le Mercuré de May , l'Aureur
vient de donner feparément un
Extraordinaire,contenant un Abbregé
de l'Hiftoire du Czar , avec une
Relation de l'Etat préfent de la
Mofcovie & de ce qui s'eft paffé
de plus confiderable, depuis fon arrivée
en France , jufqu'à ce jour ,
dedié à S. M. Cz . le prix eft de
20 fols , & fe vend chez Pierre Ri¬
bon , Quai des Auguftins , à l'Ima
ge S. Louis, & Gregoire Dupuis
rue S. Jacques à la Fontaine d'Or.
A VIS.
Le Mercure de Juin & les fuivants
, font fixez à · 20fols , l'Auteur
ne pouvant plus les donner à 153
parce que les frais qu'il eft obligé
de faire , excedent de beaucoup le
produit.
"
tr
Ji
APPROBATION.
'Ay lû par ordre de Monſeigneur
le Chancelier , le Mercure de
May 1717. dans lequel je n'ai rien
trouvé qui en puiffe empêcher
l'Impreffion, Fair à Paris ce 31 Mai
1717.
S
TERRASSON
TABLE.
Uite de l'Apologie des Sçavans ,
page 3 .
Versfur la belle Maifon de Campagne
de Me de ...
par feu M.
Pavillonde
l'Academie Françoife.53
Febrifuge
de feu Mr l'Aifné
55.
Le vieux Chefne & le jeune Chefne,
par M. Richer , Fable.
56 .
Ode imitée de la Pancharis de Bcnnefons,
par le même. 59
Suite des Memoires de Mr. le C. de
Retz;
Journal de Paris.
60
91.
Incendie de Bourbonne les Bains. 99
Nouvelles Etrangeres. 103
Extrait d'une Lettre de Mr de
Mendion écrite de Malte le 8.
Avril 1717.
Article de: Spectacles .
111
114
124
La Simplicité Chrétienne , Ode par
feu Ms l'Abbé Maumenet
Epiftre à la Pareffe far Mademoifelle
du Lu 129
Extrait d'un morceau de Phifique
touchant les rayons de la lumière ,
par Mr de l'Ifle le jeune de l'Academie
des Sciences. 137
Suite des nouvelles Etrangeres 144
Enigmes .
147
Chanson .
149
Suite du Journal de Paris. 150
Morts.
1 61
Mariages.
176
Preftation de Serment de M. le
Marquis d'Argenteuil , entre les
mains du Roy , pour la Charge de
Lieutenant General au Gouvernement
de Champagne
.
Avis trés- utile.
Extraits de Livres
168
175
175
De l'Imprimerie de JACQUESFRANÇOIS
GROU , rue de
la Huchette,au Soleil d'Or.
LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 20. fols.
Luin
1717.
MANDATA
PER AURAS ,
PEFERT
Chez
APARIS.
PIERRE RIBOU Quay des.
Auguftins , à l'Image S. Louis .
ET
GREGOIRE DUPUIS, the S.
Jacques , à la Fontaine d'or.
M.DCCXVII.
Avec Approbation & Privilege du Roy,
PUBLICLIR.
335100
ASTOR , LENOX D
TILDEN FOUNDATIONS
ERRAT
1905 POUR LE MERCURY DE AY.
Pag. Lig. Fautes. Cs.. ranch.
93, 27 •
Comte . Duc
6
ou de Monfieur
95,
22 "
96, >
de Rohan , de Soubize
98 , 1 ce matin.
109 , 29
146 ,
186. 27 fa famille. fa Maiſon
158,
22 .
23
bien plufieurs
audeffus audeffous
Louvre . des Thuilleries
Bonner Boffuet
AVIS.
•
On vend chez PIERRE RIBOU ,
à l'Image S. Louis , Quay des Auguftins
, & GREGOIRE DUPUIS ,
rue S. Jacques , à la Fontaine d'Or,
un Abbregé Hiftorique de la
Vie du CZAR , CZAR , PETER
ALEXIEVITZ avec ,
Relation de l'Etat préfent de Mofcovie
, & de ce qui s'eft paffé de
plus confiderable depuis fon arrivée
en France , juſqu'à ce jour.
Dédié à SA
MAIESTE
CZARIENNE,
une
AVANT- PROPOS.
LES perfonnes accoûtumées à
>
me entrer en matiere ,
par une Piéce Litteraire , trouveront
peut-être à redire que je débute
par un Récit Hiftorique . Je conviens
, quefans de bonnes raifons
je n'aurois pas dû changer mon plan
ordinaire. Ce n'est pas au moins
manque de Differtations interresfantes
: Mais,comme il ût été difficile
, que j'ûffe pú placer dans le
même volume,deux morceaux d'une
trop grande étenduë , & qu'il ne
m'étoit pas permis de faire aucun
retranchement dans l'un , ni dans
l'autre , fans altération ; j'ai donnéla
préférence au curieux & dernier
Extrait des Memoires du
Cardinal de Retz , que l'on a û la
bonté de me communiquer. Jefuis
perfuadé que celui - ci n'amufera
Aij
AVANT - PROPOS .
pas moins agréablement que les précédens
, & qu'ilfera défirer avec impatience
l'impreffion d'une Hiftoire
aufli variée que celle de la derniere
Régence, & des premieres années du
Régne de LOUIS LE GRAND.
Il feroit à fouhaiter que les poffeffeurs
d'un f bel Ouvrage le
miffent bien-tot en lumiere : Ils
font redevables envers le Public
d'unpareil Tréfor, qui court toujours
de grands rifques , tant qu'il n'eft
qu'en manufcrit.
LE
NOUVEAU
门
MERCURE
De Lunéville en Lorraine
abigon le 30 May 1717 .
TROISIE' ME & DERNIERE
Partie , des Mémoires
DE M. LE CARDINAL DE RETZ ,
Ω
E vous ay promis , Monfieur,
de vous envoyer pour
troifiéme & dernier Extrait
, des Mémoires du
Card. de Retz , fon évasion du Château
de Nantes , & fes differentes
Avantures jufqu'àfon arrivée enIta-
A iij
6 LE MERCURE
lie ; j'éxécute mapromeſſe avecjoje =
Je ne doute pas que cet Extrait ne
faffe plaifir à vos lecteurs , par la
variété infinie de Circonstances extraordinaires
, dont ce
d'Hiftoire eft rempli.
bles
que
morceau
Ce qui eft extraordinaire , ne paroit
poffible àceux qui ne font capade
l'ordinaire, qu'aprés qu'-
il est arrivé. Tellefut l'évasion du
Cardinal de Retz , dont il va nous.
faire lui - même la Relation .
Je me fauvai un Samedy se d'-
Aouft,à cinq heures du foir. La porte
du petit Jardin fe referma aprés
moi , prefque naturellement. Je
defcendis , un bâton entre les jambes
, trés-heureufement d'un Baftion
qui avoit 40 pieds de haut .
Un Valet de Chambre qui eft encore
à moy , no nmé Fromentin amufa
mes Gardes en les faifant
boire. Ils s'amuferent eux -mêmes
à regarder unJacobin , qui ſe baignoit
& qui deplus fe noyoit . Le
Soldat qui étoit enfentinelle à zopas
de moi , en un lieud'où il ne pouvoit
DE JUIN
7
pas me joindre,n'ofa me tirer ; parce
que, lorfque je lui vis compaffer
fa mefche , je lui criai que je le
ferois pendre , fiil tiroit , & il
avoüa à la queſtion , qu'il crût fur
cette menace , que le Maréchal
étoit de concert avec moy. Deux
petits Pages qui fe baignoient &
qui me voyoient fufpendu à la corde
, criérent que je me fauvois ,
mais ils ne furent pas écouté ; parce
que tout le monde s'imagina
qu'ils apeloient les Gardes au fecours
du Jacobin , qui fe noyoit.
Mes quatre Gentils - hommes fe
trouverent à point nommé , au bas
du Ravelin , où ils avoient fait femblant
d'abbreuver leurs chevaux ,
comme s'ils euffent voulu aller à
la Chaffe. Je fus à cheval moimême
, avant qu'il y eût feulement
la moindre allarme ; & comme
j'avois quarante Relais pofés
entre Paris & Nantes ; je ferois arrivé
infailliblement à Paris , le
Mardy à la pointe du jour , fans
unaccident que je puis dire avoir
8 LE MERCURE
été le fatal & le décifif du refte
de ma vie. Sitôt que je fus à cheval
, je pris la route de Maure ,
qui eft, fi je ne me trompe , à cinq
lieües de Nantes fur la Riviere,
& où nous étions convenus que
Mr de Brifac & Mr le Chevalier
de Sevigni m'attendroient avec un
bâteau pour la paffer. La Ralde
Ecuyer de M' de Brifac , qui marchoit
devant moi , me dit qu'il falloit
galoper d'abord , pour ne pas
donner le tems anx Gardes du Maréchal
de la Meilleraye , de fermer
la porte d'une petite rue du Fauxbourg
où étoit leur quartier , &
par laquelle il faloit néceffairement
paffer. J'avois un des meilleurs
chevaux du monde , qui avoit
coûté 1000 écus à Mr de Brifac ;
je ne lui abandonnai pas toutefois
la main , parce que le Pavé étoit
trés mauvais & trés gliffant : Mais
Gentil-homme à moi , nommé
Boifguerin , m'ayant crié de mertre
le Piftolet à la main ; parce
qu'il voyoit deux Gardes du Ma
un
DE JUIN
réchal , qui ne fongeoient toutefois
pas à nous ; je l'y mis effectivement
, & le prefentant à la tête de
celui qui étoit le plus prés de moi,
pour l'empêcher de fe faifir de la
bride de mon cheval , le Soleil qui
étoit encore haut , donna dans la
platine ; la reverberation fit peur
à mon cheval , il fit un grand furfault
, & il retomba des quatre
pieds : j'en fus quitte pour l'épaule
gauche , qui fe rompit contre
la borne d'une porte . Un Gentilhomme
à moi ,apelé Beauchêne , me
releva , & me remit à cheval ; &
quoique je fouffriffe des douleurs
incroyables , & que je fuffe obligé
de me tirer les cheveux , pour
m'empêcher de mévanouir, j'achevai
ma courfe de cinq lieües , avant
que le grand Maître qui me fuivoit
à toute bride , avec tous les coureurs
de Nantes ( au moins fi l'on
en veut croire la chanfon de Marigay
me pût joindre . Je trouvai
au lieu deftiné M. de Brifac & M.
de Sevigni avec leBatteau ; je m'e
་
10
LE MERCURE
vanoüis en y entrant ; on me fit
revenir en me jettant un verre
d'eau furle vifage .Je voulu remonrer
à cheval , quand nous eufmes
paffé la Riviere ; mais les forces
me manquerent , & M. de Briffac
fut obligé de me faire mettre
dans une groffe Meule de foin ;
& il me laiffa avec un Gentilhomme
à moi , appellé Monté ,
qui me tenoit entre fes bras. Il emmena
avec lui Joli qui feul avec
Monté, m'avoit pû fuivre ; les
chevaux des autres ayant manqué;
& il tira droit à Beaupreau , à deffein
d'y affembler la Nobleffe , pour
me venir tirer de ma Meule de
Foin. Pendant qu'elle fe mettra en
état de cela , je me fens obligé de
vous raconter deux ou trois actions
particulieres de mes pauvres Domeftiques
, qui ne meritent pas d'-
être oubliées . ParisDocteur de Navarre
, qui avoit donné le fignal
avec fon Chapeau , aux quatre Gentils-
hommes qui me fuivirent en
cette occafion , fut trouvé fur le
DE JUIN. 11
bord de l'eau par Coulon Ecuyer
du Maréchal , qui le prit , en lui
donnant même quelques gourmades.
le Docteur ne perdit point
le jugement ; il dit à Coulon &
d'un ton niais & Normand , je le
diray à M. le Maréchal , que vous
vous amufez à battre un pauvre
Prêtre ,parce que vous n'ofés vous
prendre à M. Le Cardinal , qui a
de bonsPistolets à l'arfon de fa Selle.
Coulon prit cela pour bon , &
il lui demanda où j'étois . Ne le
voyez vous pas , dit le Docteur ,
qui entre dans ce Village . Vous
remarquerez , s'il vous plaît , qu'-
il m'avoit vupaffer l'eau , & il me
fauva ainfi. Il faut avouer que
cette prefence d'efprit n'eft pas
commune. En voici une de coeur
qui n'est pas moindre . Celui pour
qui le Docteur voulut me faire paffer
, quand il dit à Coulon que
j'entrois dans un Village qu'il lui
montroit , étoit ce Beauchefne
dont je vous ay parlé cy- devant,
dont le cheval étoit outré & qui
>
12 LE MERCURE
n'avoit pas pû me fuivre . Coulon
le prenant pour moi , courût à lui,
& comme il le voïoit foûtenu par
beaucoup de Cavaliers qui étoient
preits à le joindre , il l'aborda , le
Piftolet à la main. Beauchefne
s'arrêta fur eux en la même pofture
, & il eût la fermeté de s'aperçevoir
dans cet instant , qu'il
y avoit un Bâteau à dix où douze -
pas de lui , il fe jetta dedans , penlant
qu'il arrêteroit Coulon , en
lui montrant un de fes Piſtolets ;
& il mit l'autre à la tête du Batelier
: fa réfolution ne le fauva pas
feulement , mais elle contribua
à me faire fauver moi- même ; parce
que le Grand Maître ne trou→
vant plus ce Bateau , fut obligé d'-
aller paffer l'eau beaucoup plus
bas.Je reviens à ma Meule de Foin-
Je demeurai caché plus de heures,
avec une incommodité que je
ne puis vous exprimer , j'avois l'épaule
rompue & demife , j'y avois
une contufion terrible : la fiévre
me prit furles neuf heures du foir.
L'alteration
DE JUIN.
L'alteration qu'elle me donoir , étoit
encore cruellement augmentée par
la chaleur du foin nouveau. Quoique
je fuffe fur le bord de la Riviere
, je n'ofois boire , parceque,
fi nous fuffions fortis de la Meule ,
Monté & moi , nous n'euflions eu
perfonne pour raccommoder le
foin qui eut paru remué , & qui
eut donné lieu par conféquent ,
à ceux qui couroient aprés moi ,
de foüiller. Nous n'entendiens
que des Cavaliers qui paffoient à
droite & à gauche , nous reconnûmes
même Coulon à la voix.
L'incommodité de la foif eft incroyable
& inconcevable à qui nẹ
l'a pas éprouvée. Mr de Roife Saint
Offrange Homme de qualité du
Païs , que M. de Briffae avoit averti
en paffant chez lui , vint fur
les deux heures après minuit , me
prendre dans cette meule de foin :
Après qu'il eut remarqué qu'il n'y
avoit plus de Cavalerie aux en
virons , il me mit fur une civiere
à fumier , & il me fit porter par
Juin 1717.
B
14
LE MERC URE
deux Païfans dans la grange d'une
maifon qui étoit à lui , à une
lieuë de là : Il m'y enfevelit encore
dans le foin ; mais , comme
j'y avois de quoi boire , je m'y
trouvai même délicieufement. Mr
& Mde de Briffac m'y vinrent prendre
au bout de fept ou huit heures,
aves quinze ou vingt chevaux
& ils me menerent à Beaupreau ,
où je trouvai l'Abbé de Bellebat ,
qui les y étoit venu voir , & où je ne
demeurai qu'une nuit , jufqu'à
ce que la Nobleffe y fut affemblée.
Mr de Briffac étoit fort aimé dans
tout le Païs , & il mit enfemble
dans ce peu de tems , plus de 200
Gentils-Hommes . Mr de Retz qui
l'étoit encore plus dans fon Quartier
, le joignit à quatre lieues de
là avec 300. Nous paffâmes prefque
à la vûë de Nantes , d'où
quelques Gardes du Maréchal
fortirent pour efcarmoucher. Ils
furent repouffes vigoureufement
jufques dans la Barriere . Nous
arrivâmes à Machecoul , qui eft
DE JUIN. 15
dans le Païs de Retz , avec toute
forte de fûreté. Mde de Briffac
fe porta en Héroïne dans tout le
cours de cette Action. Mr & Mde
de Retz au contraire , mouroient
de peur du Maréchal de la Meil
leraye , qui enragé qu'il étoit de
mon évafion , & encore plus de ce
qu'il avoit été abandonné de toute
la Nobleffe , menaçoit de mettre
tout le Païs de Retz à feu & à
fang. Leur frayeur alla jufqu'au
point de s'imaginer ou de vouloir
faire croire , que mon mal n'étoit
que délicateffè , qu'il n'y avoit
rien de démis , & que j'en ferois
quitte pour une contufion. Le
Chirurgien affidé de Mr de Retz
le difoit à qui le vouloit entendre;
& qu'il étoit bien rude que j'expofalle
pour une délicateffe , toute
ma Maiſon , qui alloit être inveftié
au premier jour dans Machecout .
J'étois cependant dans mon lit
oùje fentois des douleurs incroya
bles , & où je ne pouvois pas
feulement me tourner. Tous ces
Bij
16
LE
MERCURE
difcours m'impatienterent au point,
que je pris la réfolution de quizter
tous ces gens -là , & de me
jetter dans Belle- Ifle , où je pourois
au moins me faire tranfporter
par Mer. Le trajet étoit fort délicat
, parce que Mr le Maréchal
de la Meilleraye avoit fait prendre
les armes à toute la Côte. Je ne
laiffai pas de le hazarder ; je m'embarquai
au Port de la Roche , qui
n'est qu'à une petite demi-lieuë
de Machecoul , fur une Chaloupe
que Gifelaye Capitaine de Vaif
feau , bon-homme de Mer , voulut
piloter lui- même. Le tems - nous
obligea de moüiller , & d'être dé-
Couverts par une Chaloupe qui
nous vint reconnoître la nuit. La
Gifelaye qui fçavoit la Langue &
le Païs , s'en démella fort bien.
Nous nous remîmes à la voile à
la pointe du jour , & nous découvrîmes
quelque tems aprés , une
Barque longue de Bifcayens , qui
nous donnerent la chaffe. Nous
la prîmes à la confidération de. MI
DE JUIN. 17
de Briffac , qui n'eut pas pris plaifir
d'être mené en Espagne , parce
qu'il ne fe fauvoit pas de Prifon,
comme moi , & que l'on eut pû
par conféquent , lui tourner à crime,
ce voyage. Comme la Barque
longue faifoitforce de vent fur nous,
& que même elle nous le gagnoit,
nous crûmes que nous ne ferions
que mieux , de nous jerter à terre.
dans l'ifle de Rhé. La Barque fit
quelque mine de nous y fuivre ;
elle borda affés long - tems à nôtre
vûë , aprés quoi elle reprit la Mér.
Nous nous remîmes la nuit , &
nous arrivâmes à Belle- Ifle , à la
pointe du jour. Je fouffris tout ce
que l'on peut fouffrir dans ce trajet
, & j'u befoin de toute la for- .
ce de ma conftitution , pour deffendre
& fauver de la Gangrenne
une contufion auffi grande que
la mienne , & à laquelle je n'appliquai
jamais d'autres remedes,
que du fel & du vinaigre. Je ne
trouvai pas à Belle- Ifle le même
dégoût qu'à Machecoul ; mais ,
Biij
18 LE MERCURE
.
je n'y trouvai pas dans le fonď
beaucoup plus de fermeté. L'on
s'imagina au Païs de Retz , que
le Commandeur de Neufchaife
qui étoit à la Rochelle , avoit ordre
au premier jour , de m'inveftir
dans Belle - Ifle ; l'on y apprit
que le Maréchal faifoit appareiller
douze Barques longues à
Nantes. Ces avis étoient bons &
véritables , mais il s'en falloit
bien qu'ils fuffent fi preffans qu'on
les croyoit : Il falloit du tems pour
les rendre tels , & plus qu'il n'en
eut falu pour me remettre. La
frayeur qui étoit à Machecoul ,
infpira de l'indifpofition à Belle-
Ifle ; & je commençai à m'en appercevoir
, en ce qu'on commença
à croire que je n'avois pas en
effet l'épaule démife , & que la
douleur que je recevois de ma
contufion , faifoit que je m'imaginois
que mon mal étoit plus .
grand qu'il ne l'étoit en effet.
On ne fauroit croire le chagrin
que l'on a de ces fortes de mur-
•
DE JUIN 19
mures , quand l'on fent qu'ils font
injustes : Ce qui eft vrai , eft que
ce chagrin change bien-tôt de nature
, parce que l'on n'eſt pas longreins
, fans s'appercevoir qu'ils
ne font que les effets , ou de la
frayeur , ou de la laffitude . Il entroit
de l'un & de l'autre dans
ceux , dont je vous parlerai en ce
lieu. Le Chevalier de Sevigni ,
homme de coeur , mais intereffé ;
craignoit que l'on ne lui rafât fa
maifon , & Mr de Briffac qui
croyoit avoir fuffisamment réparé
la pareffe , plutôt que la foibleffe
qu'il avoit témoignée dans le cours
de ma Prifon , étoit bien aife de
finir , & de ne point expofer fon
repos à une agitation , à laquelle
on ne voyoit plus de fin.
Je n'avois pas moins d'impatience
qu'eux , de les voir hors d'une af
faire , à laquelle ils n'étoient engagez
que pour l'amour de moi.
La difference eft , que je ne croyois
pas le péril fi prefent , ni
pour eux ni pour moi , que je ne
T
20 LE MERCURE
puffe au moins,à mon fens , prendre
le tems , & de me faire traiter
, & de me pourvoir d'un Bâtiment
raisonnable , pour naviguer.
Ils me voulurent perfuader
de paffer en Hollande fur un Vaiffeau
de Hambourg, qui étoit à la
rade , & je ne crû pas que je duffe
confier ma perfonne à un Inconnu
qui me connoiffoit & qui pouvoit
me mener à Nantes , comme
en Hollande. Je leur propofai de
me faire venir une barque de Corfaire
de Bifcaïe , qui étoit moüillée
à notre vue , à la pointe de
l'ifle, & ils appréhenderent de
fe criminalifer par ce commerce
avec les Efpagnols ; tant fut procedé,
que je m'impatientai de toures
les allarmes que l'on prenoît
& que l'on vouloit prendre à tous
momens , & que je m'embarquai
fur une Barque de Pefcheurs , où
il n'y avoit que cinq Mariniers, de
Belle-Ife , Joly , deux Gentilshommes
à moi , dont l'un s'appeloit
Borfgnerin & Sallé , & un VaDE
JUIN 21
let de Chambre que mon frere
m'avoit prêté. La Barque étoit
chargée de Sardines ; ce qui nous
vint affés à propos , parce que nous
n'avions que fort peu d'argent.
Mon frere m'en avoit envoyé ,
mais l'homme qui le portoit , avoit
été arrêté par les Gardes .
Cofte fon beau- pere , n'avoit
pas eu l'honêteté de m'en offrir :
Mr de Briffac me prêta 80 Piltoles
, & celui qui commandoit dans
Belle- Ifle , 40. Nous quittâmes
nos habits , nous prîmes de méchans
haillons de quelques Soldats
de la Garnifon , & nous nous
mîmes à la rame , à l'entrée de la
nuit , à deffein de prendre la route
de Saint Sebastien , dans le Quipufcoa.
Ce n'est pas qu'elle ne
fut affés longue pour un Bâtiment
de cette nature ; mais c'étoit le
lieu le plus proche où je pouvois
aborder avec fûreté. Nous eûmes
un fort gros tems , toute la nuit ;
il calma à la pointe du jour , mais
ce calme ne nous donna pas
beau
22 LEMERCURE
,
>
coup de joye ; parce que nôtre
Bouffolle qui étoit unique , tomba
dans la Mer , par je ne fçai quel
accident. Nos Mariniers qui
fe trouverent fort étonnés
& qui d'ailleurs étoient fort
ignorans ne fçavoient où ils
étoient , & ne prirent de route ,
que celle qu'un Vaiffeau qui nous
donna la chaffe , nous força de
courir. Ils reconnurent à ſon gabarit,
qu'il étoit Turc & deSale.Comme
il broüilla fes voiles fur le foir,
nous jugeâmes qu'il craignoit la
terre , & que par confequent nous
n'en pouvions être loing. De petits
oifeaux , qui venoient fe percher
fur nôtre Mât , nous le marquoient
d'aillieurs affez. La queftion
étoit , quelle terre ce pouvoit
être , car nous craignions
autant celle de France , que celle
des Turcs. Nous bordâmes toute
la nuit dans cette incertitude,
nous y demeurâmes tout le lendemain
; & un Vaiffeau dont nous
nous voulûmes aprocher , pour
DE JUIN. 23
nous en éclaircir , nous tira pour
toute réponſe , trois vollées de canon.
Nous avions fort peu d'eau
& nous aprehendions d'être chargés
en cet endroit par un gros
tems ,auquel il y avoit déja quelque
apparence. La nuit fut affez
douce : Nous aperçûmes à la pointe
du jour,une chaloupe à la Mer,
& nous nous en approchâmes avec
beaucoup de peine , parce qu'elle
apprehendoit que nous ne fuffions
Corfaires. Nous parlâmes Efpagnol
& François , à trois hommes
qui étoient dedans , & ils n'entendoient
ni l'une , ni l'autre Langue.
L'un d'eux fe mit à crier San Sebaftian
, pour nous donner à connoître
qu'ils en étoient . Nous lui
montrâmes de l'argent , & nous
lui repondîmes San Sebaftian
pour lui faire connoître que c'étoit-
là où nous voulions aller : Il
fe mit dans nôtre Barque , & il
nous y conduifit ; ce qui lui fut fort
parce que nous n'en étions
bien loing. Nous ne fûmes
aifé ,
pas pas
24
LE MERCURE
plutôt arrivez , que l'on nous demanda
nôtre Charte. Cette Charte
eft fi néceffaire à la Mer , que
tout homme qui navige fans l'avoir
, eft pendable fans autre forme
de procés. Le Patron de nôtre
Barque n'avoit pas fait cette réflexion
, croyant que je n'en avois
pas befoin. Le défaut de ce Papier,
joint aux méchans habits que nous
avions , obligea les Gardes du
Port de nous dire , que nous avions
la mine d'être pendu le lendemain;
mais nous leur répondîmes
que nous étions connus de Mr le
Baron de Vateville qui étoit au
pallage , & qui d'abord , jugea par
ces habits tous déchirez , que
j'étois un Impofteur . Il ne le témoigna
pourtant pas à tout hazard
, & il vint me voir dés le
lendemain à mon hôtellerie . Il
me fit un fort long compliment ,
mais embaraffé , & d'un homme
qui avoit accoûtumé au poite où
il étoit , de voir foavent des trompeurs.
Ce qui commença à l'all'û-
Ter
DE JUIN. 25
rer , fut l'arrivée de Beauchefne
que j'avois dépêché de Beaupreau ,
à Paris , & que mes amis me
renvoyerent en diligence , auffitôt
que je m'étois embarqué pour
Saint Sebaftien. Il le trouva fi bien
informé des nouvelles , qu'il eut
lieu de croire , qu'il n'étoit pas
un Courier fuppofé , & il l'en
trouva même beaucoup mieux inftruit
, qu'il ne fouhaitoit ; car , ce
fut lui qui lui apprit que l'Armée
de France avoit forcé celle d'Ef
pagne dans les lignes d'Arras ,
& cet avis que Mr de Vateville
fit paffer en diligence à Madrid ,
fut le premier que l'on y ût de
cette défaite. Beauchefne me l'apporta
avec une diligence incroyable
, far une Frégate de Corfaire
Bifcain , qu'il trouva à la pointe
de Belle-ifle , & qui fut ravie de
fe charger de fa perfonne & de
fon paffage , fçachant qu'il me venoit
chercher à Saint Sebaftien .
Mes amis me l'envoyerent , pour
m'exhorter à prendre le chemip
·Juin 1717.
C
26 LE MERCURE
de Rome , plûtôt que celui de
Meziere , où ils appréhendoient
que je vouluffe me jetter . Cet avis
étoit certainement le plus fage ,
mais il n'a pas été le plus hûreux
par l'événement . Je le fuivis fans
héfiter , quoique ce ne fut pas
fans peine. Je connoiffois affés la
Cour de Rome , pour fçavoir que
le poſte d'un Refugié & d'un Suppliant
n'y eft pas agréable , & mon
coeur qui étoit piqué au jeu contre
le Cardinal Mazarin , étoit plein
de mouvemens qui m'euffent
porté avec plus de gayeté, dans les
lieux , où j'euffe pû donner un
champ plus libre à mon reffentiment.
Le confeil de mes amis
l'emporta fur mes vûës : Ils mereprefenterent
que l'azile naturel
d'un Cardinal & d'un Evêque perfecuté,
étoit leVatican ; Mais il
des tems dans lefquels il n'eft pas
malaifé de prévoir , que ce qui devroit,
fervir d'azile , peut facillement
devenir un lieu d'exil. Je le
previs & je le choifis : & quelque
y a
DE JUIN. 27
évenement que ce choix ait û , je
ne m'enfuis jamais repenti , par
ce qu'il eût pour principe , la déférence
que je rendis au conſeil
de ceux à qui j'avois obligation. Je
l'eftimerois d'avantage , s'il avoit
été l'effet de ma moderation & du
défir de m'employer à mon établiffement
par les voyes Ecclefiaftiques
. Il ne tint pas aux Efpagnols
que je ne priffe un autre parti. Auf
fitôt que Mr de Vateville m'ût
reconnu pour le Cardinal de Retz ,
ce qu'il fit en huit ou dix heures ,
& par les circonftances que je vous
ai marquées , & par un Secretaire
Bourdelois qu'il avoit , qui m'avoit
vû à Paris plufieurs fois ; il me
mena chez lui dans un Apartement
qui étoit au plus haut étage , & m'y
tint fi couvert, que quoique M. le
Maréchal de Grammont qui n'étoit
qu'à 3 lieuës de Saint Sebastien , eût
donné avis à la Cour par un Courier
exprès , que j'y étois arrivé , il
fut trompé lui-même le jour furvant
, au point d'en dépêcher un
Cij
28 LE MERCURE
autre , pour s'en dédire. Je fus trois
femaines dans un lit fans pouvoir
me remettre , & le Chirurgien du
Baron de Vateville qui étoit fort
capable , ne voulut pas entrepren
dre de me traiter , paree qu'il étoit
trop tard. J'avois l'Epaule abfolument
démife , & il me condamna
à être eftropié pour tout le reste de
ma vie. J'envoyai Boifguerin au
Roi d'Espagne , auquel j'écrivis ,
pour le prier de me permettre de
paffer par fes Etats pour aller à
Rome . Ce Gentilhomme fut reçû
de Sa Majesté Catholique & de
Don Louis de Haro , audelà de
tout ce que je puis vous en exprimer.
On le dépêcha dès le lendeanain
; on lui donna une chaîne de
800. écus ; on m'envoya une litiere
du Corps , & on me dépêcha en
diligence. Don Chriftoval de Chaf-
Jambon Allemand , mais espagnolife
, & Secretaire des Langues
trés- confideré de Don Louis . Il
n'y a point d'effort que ce Secretaire
ne fit pour m'obliger d'aller à
DE JUIN. 200
Madrid. Je m'en défendis par
l'inutilité dont ce voyage feroit au
fervice de Sa Majefté Catholique ,
& par l'avantage que mes ennemis
prendroient contre moi. L'on
ne comprenoit pas ces raifons ,
qui étoient pourtant , comme vous
voyez , affés bonnes : & comme
je m'en étonnois , Vateville , qui
en prefence du Secretaire , avoit
été de fon avis , même avec vehemence
, me dit : Ce voyage coûteroit
soooo . écus au Roi , & peutêtre
à vous l'Archevêché, il ne fe
roit bon à rien , & cependant ilfaut´
que je parle comme lui , ou je ferois
brouillé à la Cour. Nous agiffons
fur lepied de Philippe II. qui avoit
pour maxime , d'engager toujours les
Etrangers par des démonstrationspu
bliques . Cette parole eft confiderable ,
& je l'ai moi-même appliquée pluš
d'unefois , en faifart reflexion fur
la conduite du Conseil d'Espagne
It
m'aparu en plus d'une occafion , qu'il
pêche autant par l'attachement trop
opiniarre , qu'il a àfes maximes gér
Ciij.
LE MERCURE
30
nérales , que l'on pêche en France
par le mépris que l'on fait & desgênérales
& des particulieres.
"
Quand D. Chriftoval vit , qu'il
ne pouvoit pas me perfuader d'al
ler à Madrid il n'oublia rien.
pour m'obliger à m'embarquer
fur une Fregate de Dunkerque
, qui étoit à S. Sebaſtien ; &
il me fit des offres immenfes en
cás que je vouluffe aller en Flandres,
traiter avec M le PRINCE,
me déclarer avec Meziere , Charleville
, & le Mont - Olimpe. II
avoit raifon de me propofer ce
party qui étoit en effet du fervice
du Roy fon Maître. Vous avez
vâ celle que j'û de ne le pas accepter.
Ce qui fut trés honnête
eft que tous mes refus n'empêchérent
pas qu'il ne me fit apporter
un petit coffre de velours ,
dans lequel il y avoit 4000 écus
en piéces de quatre . Je ne crû
pas les devoir recevoir , ne faifant
rien pour le fervice du Roy
Catholique ; je m'en excufai fur
DE JUIN 37*
ce titre avec tout le refpect que
je devois : Et comme je n'avois ,
les miens .
pour moi , & pour
ni linge , ni habits , & que les 400.
écus que je tirai de la vente de
mes Sardines, furent prefque confommez
, en ce que je donnai aux
gens de Mr de Vateville ; je le
priai de me donner 400 piſtoles ,
dont je lui fis ma promeffe , &
que je lui ai rendues depuis. Aprés
que je me fus un peu rétabli , je
partis de Saint Sebaftien , & je pris
la route de Valence pour m'embarquer
à Vinaros , où Don Chrif
toval me promit que Don Iuan d'
Autriche , qui étoit à Barcelonne,
m'envoyeroir une Fregatte & une
Galere. Le paffai dans une Litiere
du corps du Roy d'Espagne ,
toute la Navarre , fous le nom de
Marquis de S. Florent , & fous la
conduite d'un Maître d'Hôtel de
Vateville,qui difoit que j'eftois un
Gentil-homme de Bourgogne , qui
alloit fervir le Roy dans le Milanois.
Comme j'arrivai à Tudelle ,··
LE MERCURE
Ville affez confiderable au delà
de Pampelune , je trouvai le Peuple
affez émů. On y faifoit la nuic
des feux & des Corps de Gardes.
Les Laboureurs desenvirons s'étoient
foulevez ; parce qu'on leur
avoit deffendu la Chaffe , ils étoient
entré dans la Ville , & ilsy
avoient fait beaucoup de violence
& même pillé quelques maifons.
Un Corps de gardes qui fut
pofé à dix heures du foir devant
'Hôtellerie où je logeois , commença
à me donnerquelques foup .
çons que l'on en ût pris de moi :
Mais une Litière du Roy , avec
les Muletiers de fa livrée , me raffuroit.
Je vis entrer à minuit uncertain
D. Martin dans ma chambre,
avec une épée fort longue & une'
grande Rondache à la main;il me dit
qu'il étoit lefils du Logis , & qu'il
me venoit avertir que le peuple
étoit fort émû , qu'il croyoit que
j'étois un François venu exprès ,
pour fomenter la revolte des Laboureurs
: Que l'Alcade , ne fec
DE JUIN. 33
;
voit lui-même ce qui en étoit
qu'il étoit à craindre que la canaille
ne prit ce prétexte , pour
m'égorger, & que le Corps de gardes
qui étoit devant le Logis , commençoit
à murmurer & à s'échauf
fer. Je priai D. Martin de leur faire
voir fans affectation , la litiere du
Roy , de leur faire parler les Muletiers,
de les mettre en converfation
avec D. Pedro Maître d'Hôtel
de M de Vateville. Il entra
juſtement dans ma chambre dans
ce moment , pour me dire que c'étoient
des Endemoniados , qui n'en
tendoient,ni rime , ni raiſon,&qu'ils
l'avoient lui - même menacé de le
maffacrer. Nous paffâmes ainfi
toute la nuit , ayant pour ferenade
une multitude de voix confufes ,
qui chantoient , ou plûtôt qui hurloient
des chanfons contre les Fran
çois. Je crû le lendemain au ma.
de faire
tin , qu'il étoit à propos
voir à ces gens - là , par nôtre
affùrance , que nous ne nous
renions pas pour François. Je vou34
LE MERCURE
1
fu fortir pour aller à la Meffe ; jo
trouvai fur le pas de la porte, une
fentinelle , qui me fit rentrer affez
promptement , en me mettant le
bout du Moufquet dans la tête ,
& en me difant qu'elle avoit ordre
de l'Alcade de me commander
de la part du Roy, de me tenir
dans mon Logis . J'envoyai D.
Martin à l'Alcade , pour lui dire
qui j'étois , & D. Pedro y alla
avec lui. Il me vint trouver en
même tems , il quitta fa Baguette à
La Porte de ma Chambre , il mit un
genouil en terre en m'adorant , il
baifa le bas de mon Jufte - au- Corps ,
mais il me déclara qu'il ne pouvoit
me laiffer fortir , qu'il n'en ût ordre
du Viceroy de Navarre , qui
étoit à Pampelune . D. Pedro y alla
avec un Officier de la Ville , &
il revint avec beaucoup d'excuses .
On me donna so Moufquetaires
d'efcorte , montés fur des ânes ,
qui m'accompagnerent jufqu'à
Cortés. Je continuai mon chemin
par l'Arragon , & paffai par SarDE
JUIN. 35
ragoce Capitale de ce Royaume ,
belle & grande Ville . Je fus furpris
au dernier point , d'y voir
que tout le monde parloit François
dans les rues . Il y en a en
effet une infinité , & particulierement
d'Artifans qui font plus affectionnez
à l'Espagne , que les
Naturels du Pais. Le Duc de
Monteleon Napolitain , de la Maifon
de Pignatelli , Viceroy d'Arragon
, envoya à 3 ou 4 lieues au
devant de moi un Gentil-homme ,
pour me dire , qu'il y fut venu
lui-même avec toute la Nobleffe ,
fi le Roi fon Maître , ne lui eut
mandé d'obéir à l'ordre contraire
, qu'il fçavoit que je lui en
donnerois. Ce compliment fort
honnête , comme vous voyez ,fur
accompagné de mille & mille galenteries,
& de tousles rafraichiffemens
imaginables que je trouvai
à Sarragoffe. Permettez - moi , s'il
vousplait de m'y arrêter , pour vous
rendre compte de quelques circon-
Stances , qui m'y parurent affés curienfes.
36 LE MERCURE
Ontrouve , avant d'entrer dans
la Ville de ce côté- là , l'Alcaçar
des anciens Rois Maures , qui eft
préfentement à l'Inquifition. Il y
a auprés , une Allée d'arbres ,
dans laquelle je vis un Prêtre qui
fe promenoit. Le Gentil-homme
du Viceroy me dit que ce Prêtre
étoit le Curé d'Huefca Ville
trés - ancienne en Arragon
& que ce Curé faifoit la quaran
taine , pour avoir enterré depuis
trois femaines , fon dernier Paroiffien
, qui étoit effectivement
le dernier de 12000 perfonnes
mortes de la Pefte , dans fa Paroiffe.
Ce même Gentil-homme
du Viceroy me fit voir tout ce qu'-
il y avoit de remarquable à Sarragoffe
, toujours fous le nom de
Marquis de Saint Florent : Mais
il ne fit pas reflexion que Nuestra
Senora del pilar , qui eft undes plus
célébres Sanctuaires de toute l'Ef
pagne , ne fe pouvoit pas voir
Tous ce titre. L'on ne montre jamais
à découvert cette Image
miraculeufe
>
DE JUIN... 37
miraculeufe , qu'aux Souverains
& aux Cardinaux , le Marquis de
Saint Florent n'étoit ni l'un ni
l'autre ; de forte que quand l'on
me vit dans le Baluftre avec un
Jufte-au- Corps de Velours noir &
une Cravatte ; le Peuple infini qui
y étoit accouru de toute la Ville ,
au fon de la Cloche , qui ne fonne
que pour cette cérémonie , crut
que j'étois le Roy d'Angleterre.
Il y avoit , je crois , plus de 200
caroffes de Dames , qui me firent
cent & cent galanteries , auxquelles
je ne répondois que
comme un homme qui ne parloit
pas trop bien Efpagnol .
Cette Eglife eft belle en elle
même , les richeffes & les ornemens
en font immenfes , & le
Thréfor magnifique. L'on m'y
montra un homme qui fervoit à
allumer les Lampes qui font en
nombre prodigieux , & l'on
me dit que l'on l'avoit vût fept ans
à la porte de cette Eglife , avec
une feule jambe. Je l'y vis avec
-Juin 1717. D
23 LE MERCURE
deux. Le Doyen avec tous les
Chanoines m'affûrerent que toute
la Ville l'avoit vâ , comme eux
& que fifi je voulois encor attendre
deux jours , je parlerois à plus
de 2000 hommes de dehors qui
l'avoient vû comme ceux de la
Ville. Il avoit recouvert fa jambe
à ce qu'il difoit , en ſe frottant
de thuile de ces Lampes. On
célébre tous les ans la fête de ce
Miracle,avec un concours incroïa .
ble , & il eft vray encore qu'à une
journée de Sarragoce , je trouvai
les grands chemins couverts de
gens , de toutes fortes de qualitez
qui yaccouroient . J'entrai de l'Arragon
dans le Roïaume de Valence
, qui fe peut dire non pas
feulement le pais le plus fain ,
mais encor leplus beau Jardin du
monde . Les Grenades , les Orangers
, les Curoniers y font les Paliffades
des grands chemins, Les
plus belles & les plus claires Eaux
du monde leur fervent de canaux .
Toute la Campagne qui eft émailDE
JUIN. 39
lée d'un million de fleurs differentes
qui fatent la vuë , y exhale
un million d'odeurs differentes qui
charment l'odorat . J'arrivai ainfi
à Vinaros où D. Fernand Carillo
Général des Galeres de Naples ,
me joignit le lendemain , avec la
Patronne de cetre Efcouade , belle
& excellente Galere , & renforcée
de la meilleure partie de la
Chiourme , & de la Soldatesque.
de la Capitane , que l'on avoit
prefque défarmée pour cet effet.
Don Fernand me rendit une lertre
de D. Juan d'Autriche , auffi
belle & galante que j'en aye jamais
vû: Il me donnoit le choix de
cette Galere ou d'une Fregate de
Dunkerque qui étoit à la même
plage , & qui étoit montée de 36
piéces de canon.Celle-ci étoit plus
fure pour paffer dans une faifon
auffi avancée; car nous étions dans
le mois d'Octobre . Je choifis la
Galere, & vous verrez que je n'en
fis pas mieux. D.Chriftoval de Car
donne , Chevalier de S. Jacques,
Diij
40 LE MERCURE
arriva à Vinaros un quart d'heure
aprés D. Fernand Carillo , & il
me dit que Monfieur le Duc de
Montalte Viceroy de Valence l'avoit
envoyé pour m'offrir tout ce
qui dépendoit de lui : Qu'il fçavoit
que j'avois refufé ce que le Roy
Catholique m'avoit offert à Saint
Sebaftien ; qu'il n'ofoit par cette
raifon , me preffer de recevoir ce
qu'an Officier des Galeres avoit
ordre de m'aporter : mais que
comme il fçavoit que la precipitation
de mon voyage ne m'avoit
pas permis de me charger de beaucoup
d'argent ; que j'étois fort liberal
, & que je ne ferois pas faché
de faire quelque regale à la
Chiourme , il eſperoit que je ne
refulcrois pas quelques petits rafraichiffemens
pour elle . Ces rafraichiffemens
confiftoient en fix
grandes piéces pleines de toute
forte de confitures , de plufieurs
douzaines de pairs de gans d'Efpagne
exquis & d'une bourfe de
fenteur , dans laquelle il y avoit
DE JUIN,
"
2000 piéces d'or fabriquées de
Floride , qui revenoient à 2000 ,
200 , ou 300 Pistoles . Je reçû
le prefent fans en faire aucune
difficulté , en lui répondant que
comme je ne me trouvois pas en
état de fervir fa Majefté Catholique
,je croyois que je manquerois
à mon devoir en toutes maniéres ,
fi je reçevois les grandes fommes
qu'elle avoit eûe la bonté de me
faire apporter à S. Sebaftien &
offrir à Vinaros ; mais que je croirois
aufli manquer au refpect que
je devois à un auffi grand Monarque
, fi je n'acceptois le fecond
dont il m'honoroit. le le reçû
donc , mais je donnai , avant de
m'embarquer,les confitures auCa
pitaine de la Galere , les gands à
D. Fernand , & l'or à D. Pedro ,
pour Mr le Baron de Vateville ;
en lui écrivant que comme il m'avoit
dit plufieurs fois qu'il étoitaf.
fez embaraffé acaufe de '' extreme
dépense qui étoit neceffaire pour
Diiij
42 LE MERCURE
achever l'Admiral des Indes d'Occident
qu'il faifoir conftruire à S.
Sebaſtien , je lui envoyois un petit
grain pour foulager fon mal de
tête , c'est ainsi qu'il appelloit le
chagrin que la fabrique de ce Vaiffeau
lui donnoit. Ma manière d'agir
en ce rencontre fut un peu outrée
l'eû raifon de donner le rafraichiffement
de Victuailles au
Capitaine ; il étoit indifferent de
retenir les gands d'Espagne ou de
les donner à D. Fernand , il eût.
été de la bonne conduite de retenir
les 2000 , & tant de Piftoles.
Les Efpagnols ne me l'ont jamais
pardonné : Ils ont toûjours attribué
à mon averfion , ce qui n'étoit
en moi , dans la verité , qu’-
une fuite de la profeffion que j'avois
toujours faite de neprendre de
l'argent de perfonne. Ie m'embarquai
à la feconde garde de la nuit
avec un gros tems , mais qui ne
nous incommodoit pas beaucoup,
parce que nous avions le vent en
poupe. Nous faifions trois mille
DE IUIN. 43
par heure&nous arrivâmes le lendemain
à Maiorque Comme il
y avoit de la pefte en Arragon,
tout ce qui venoit de la Côte
d'Efpagne étoit fufpect à Maïorque
: Il y eût beaucoup d'allée & :
de venue pour nous faire donner
pratique , à laquelle le Magiftrat
de laville s'opofoit avec vigueur.
Le Viceroi qui n'eft pas à beaucoup
prés fi abfolu dans cette Ifle ,
que dans les autres Royaumes d'-
Efpagne , & qui avoit eû ordre
du Roy fon Maître , de me faire
toutes les honneftetez poffibles,fit
tant par fes inftances , que l'on
me permit à moi & aux miens,
d'entrer dans la Ville , à condition
de'n'ypoint coucher.Cela vous
paroît fans doûte affez extravagant
, parce que l'on porte le mauvais
air dans une Ville , quoiqu'on
n'y couche pas.lele dis l'aprés- dîné
à un Cavalier Majorquin , qui me
répondit ces propres paroles , que
je remarquai , parce qu'elles peuvent
s'appliquer à mille rencon44
LE MERCURE
tres que l'on fait dans la vie .
Nous ne craignons pas que vous nous
apportiez du mauvais air , parceque
nousfçavons bien que vous n'-
eftespaspaffé àHuesca , mais consme
vous vous en eftes aproché , nous
fommes bien aife defaire en vôtre
perfonne un exemple qui ne vous incommode
pointe qui nous accomode
·pour les fuites. Cela en Espagnol ,
eft plus fubftantiel , & méme plus
galant qu'en François. Le Viceroy
qui eft un Commandeur
Arragonois
, dont j'ai oublié le nom , me
vint prendre avec 100 ou 120 caroffes
pleins de Nobleffe , & la
mieux faite qui foir en Espagne.
Il me mena àla Meffe à la Cathédrale
, où je vis 30 ou 40 femmes
de Qualité , plus belles l'une que
l'autre ; & ce qui eft de merveilleux
, c'eft qu'il n'y en a point de
laides dans toute l'lfle ; au moins ,
elles y font trés-rares : Ce font
pour le moins , des beautés trésdélicates
, & des teints de Lis &
de Rofes. Les femmes du bas peu-
・
DE IUIN 41
ple que l'on voit dans les rues ,
font de cette efpéce . Elles ont
comme une Coëffure particuliere,
qui eft fort jolie. Le Viceroy me
donna un dîner magnifique , dans
une fuperbe Tente de Brocard
d'or , qu'il avoit fait élever fur le
bord de la Mer. Il me mena aprés ,
entendre une Mufique dans un
Couvent de Filles , qui ne cédoient
pas en beauté aux Dames
de la Ville : Elles chanterent à la
Grille , à l'honneur de leur Saint,
des Airs & des paroles plus galantes
& plus paffionnées , que ne
font les Chanfons de Lambert .
Nous allâmes nous promener fur
le foir , aux environs de la Ville' ,
qui font les plus beaux du monde ,
& tous pareils aux Campagnes du
Royaume de Valence. Nous revinfimes
chez le Viceroy , la Vicereine
qui étoit plus laide qu'un
Demon , & qui étoit affife fous
un grand Dais , toute brillante
de Pierreries , donnoit un merveilleux
luftre à 60 Dames qui
46 LE MERCURE
étoient auprés d'elle, & qui'avoient
été choifies entre les plus belles
de la Ville. On me ramena avec
cinquante flambeaux de cire blanche
, dans la Galere , au bruit de
route l'Artillerie des Baftions , &
d'une infinité de Haut- Bois &. de
Trompettes . J'employai à ce divertiffement
, les trois jours que
le mauvais temps m'obligea de
paffer à Majorque. J'en partis le 4.
avec un vent frais , & en Poupe.
Je fis cinquante lieuës en douze
heures , & j'entrai fort hûreufement
avant la nuit au Port Mahon,
qui eft le plus beau de la Méditerranée
. Son embouchure eft fors
étroite , & je ne crois pas que deux
Galeres à la fois y puiffent paffer
en voguant . Il s'élargit tout d'un
coup , & fait un Baffin oblong , qui
a une grande demie-lieuë de large ,
une bonne lieuë de long. Une
grande Montagne qui l'environne
de tout côté , fait un Théatre , qui
par la multitude & la hauteur des
arbres dont elle est couverte , ఈ
DE IULN. 47
par les uiffeaux qu'elle jette avec
une abondance prodigienfe , ouvre
mille & mille Scenes , qui fontfans
exagération , plus furprenantes ,
que celles de l'Opera. Cette même
Montagne ,
, ces mêmes Rochers
couvrent le Port de tous les vents ;
& dans les plus grandes tempêtes
il eft auffi calme , qu'un Baffin de
Fontaine , & auffi uni qu'une glace.
Il eft partout d'une égale profon
deur , & les Galions des Indes y
donnent fond à 4 pas de terre.
Pour comble de toute perfection ,
ce Port eft dans l'Ile de Minorque :
qui donne encoreplus de chair &toutes
fortes deVictuailles néceffaires à
la Navigation , que celle de Majorque
neproduit deGrenades , d'Oranges&
de Limons. Le tems groffit extrémement
, aprés que nous fumes
entrez dans le Port , au point
que nous fumes obligez d'y deancurer
quatre jours . D. Fernand
Carillo , qui étoit Homme de
Qualité , âgé feulement de 24
ans , fort honnête & civil , cher48
LE MERCURE
cha à me donner tout le divertif
fement que l'on pouvoit trouver
en ce beau Lieu. La Chaffe y étoit
la plus belle du monde , en toute
forte de Gibier , & la Pefche en
Poiffons . En voici une maniere
particuliere, ce mefemble, à ee Port.
Alprit cent Turcs de la Chiourme ,
il les mit de rang , il leur fit tenir
à tous un cable d'une prodigieufe
groffeur , ilfit plonger 4 de fes Ef
claves , qui attacherent ce cable à
une fortgroffe pierre ; ils la tirerent
apres , à force de bras , avec
leurs Compagnons , au bord de
l'ean ; ils n'y réffirent qu'aprés des
efforts incroyables : Ils n'eurent
gueres moins de peine à caffer cette
pierre à coups de marteau. Ils trouvérent
dedans , fept on buit écailles,
moindres les Huitres en grandeur
, mais d'un goût , fans.comparaifon
plus relevé. On lesfait cuire
dans leur eau , & le manger en
eft délicieux. Le tems s'étant adouci
, nous fîmes voile pour paffer
le Golfe , qui cominence en
que
cet
DE JUIN.
49
cet endroit. Il a cent lieues de
long & quarante de large , & il eſt
extrémement dangereux tant à
caufe des Montagnes de fable ,
que l'on prétend qu'il éléve & qu'il
roule quelquefois , que parce qu'il
n'y a point de Port fous vent. La
Côte de Barbarie qui le borne d'un
côté, n'eft pas abordable ; celle de
Languedoc qui lejoint de l'autre ,
eft trés-mauvaife : Enfin le trajet
n'en eft point agréable pour les Galeres
, pourpeu que la faifon foit avancée
, & elle l'étoit beaucoup
parce que nous étions fort proche de
La Touffaint , où il fait ordinairement
àla Mer de grands coups de
vent. D. Fernand de Carillo , qui
étoit un des Hommes d'Espagne
des plus avanturiers , m'avoшiat
qu'une médiocre Fregate eût été
meilleure en ce rencontre que la
plus forte Galere . Il fe trouva
par l'événement > que la
moindre Felouque eût éré auffi
bonne que la meilleure Frégate.
Nous paffàmes le Golfe en 36
Juin 1717.
E
so
LEMERCURE
heures , par le plus beau tems
du monde , avec un vent qui ne
laiffoit pas de nous fervir & ne
nous obligeoit prefque pas à mettre
fur le Bourcet de la chambre
de poupe ,
les lanternes de verre
dont on les couvre . Nous entrâmes
ainfi dans le Canal qui eft
entre laCorfe & la Sardaigne. D.
Fernand Carillo qui vit quelque
nuage qui lui faifoit apprehénder
changement de tems , me propofa
de donner fond à Porto Condé,
qui eft un Port def-habité dans la
Sardaigne , ce que j'agreai . Son
apprehenfion s'étant évanouie
avec les nuages , il changa d'avis
pour ne pas perdre le beau
tems. Ce fut un grand bonheur
pour moi , car M. de Guife qui
alloit à Naples avec l'armée Navale
de France , étoit moüillé à
Porto Condé avec fix Galeres.
D. Fernand Carillo qui le fçût
deux jours aprés, me dit qu'il fe
fut noqué de ces fix Galeres ;
parce que la fienne qui avoit 450
DE
JUIN
SI.
hommes de
Chiourme , fe fut aifement
tirée
d'affaire ; mais, c'eût
toûjours été une affaire , dont un
homme qui fe fauve de Prifon ,
fe paffe encore plus
facillement
qu'un autre. La Fortereffe de S.
Boniface qui eft en Corfe & aux
Genois , tira 40 coups de Canon
en nous voyant , & comme nous
en
paffions trop loin
, nous
, pour en
jugeâmes
être falué
qu'elle nous faifoit quelque fignal
, & il étoit vrai ; car , elle
Dous avertiffoit qu'il y avoit des
ennemis à Porto Condé. Nous
ne le prîmes pas ainfi ,& nous crûmes
qu'elle nous vouloit faire
connoiftre, qu'une petite Frégate
que nous voyoions devant nous au
fortir du Canal , étoit Turquoife ,
comme elle en avoit le gabarit.
D. Fernand prit fantaiſie de l'attaquer
, & il me dit qu'il me donneroit
, fi je le lui permettois , le
plaifir d'un Combat qui ne dureroit
qu'un quart d'heure. Il commanda
que l'on donna chaffe à la
E ij
52
LE MERCURE
au
Fregate qui paroiffoit effectivement
faire force de vent pour s'enfuir.
Le Pilote qui n'avoit d'attention
qu'àcette Frégate , ne remarqua
pas un Banc de fable , qui ne
paroiffoit pas à la vérité
deffus de l'eau ; mais qui eft fi
connu , qu'il eft même marqué dans
les cartes. La Galere toucha :
Comme il n'y a rien de fidangereux
à la mer, tout le monde s'écria
mifericorde. Toute la Chiourme
fe leva pour effayer de la déferrer
& de fe jetter à la nage. D.
Fernand Carillo qui joüoit au Fiquet
avec Joly dans la Chambre
de Poupe , me jetta la premiere
épée qu'il trouva devant lui , en
me criant que je la tiraffe , & il
tira la fienne pour aller fur le
Courfier , charger à coups deftramaçons
, tout ce qu'il trouvoit
devant lui. Tous les Officiers &
la Soldatefque firent la même
chofe ,› parce qu'ils apréhendoient
que la Chiourme ,, où il y avoit
beaucoup de Turcs ,
de Turcs , ne relevafDE
JUN .
53
fent la Galere , c'eft- à dire,ne s'en
rendiffent les Maîtres , comme il
eft arrivé quelquefois en de femblables
occafions. Qand tour le
monde fe fut remis à la place , ilme
dit, de l'air du monde le plus froid
&le plus affûré J'ai ordre de S. M
de vous mettre en fûreté , il yfant
pourvoir. Je verrai aprés cela,fi la
Galere eft bleffée . En proferant cette
derniere parole , il me fit prendre
à force de corps par quatre Ef
claves , & il me fit porter dans la
Felouque. Il y mit avec moi trente
Moufquetaires
Espagnols , aufquels
il commanda de me mener fur
un petit écueil qui paroiffoit à so
pas delà , & où il n'y avoit place
que pour quatre ou cing perfonnes .
Les Moufquetaires
étoient dans
canjufqu'à la ceinture , & ils me
firent pitié ; quand je vis , que
Galere n'étoit pas bleffée , je les y
voulu renvoyer ; mais ils me dirent
que fi les Corfaires qui étoient fur
le rivage,me voyoient fans une bonne
efcorte , ils ne manqueroient pas.
la
E iij
54 LE MERCURE
La
de me venir piller & égorger , ces
Barbares s'imaginans que tout ce
qui fait naufrage eft à eux.
Galere ne fe trouva pas bleffée ,
ce qui fut une manière de prodige.
On ne laiffa pas d'être plus
de deux heures à la relever. La
Felouque me vint reprendre , &
je remontai fur la Galere. Comme
nous fortions du Canal , nous apperçûmes
encore la Frégate , qui
voyant que la Galere ne la fuivoit
plus , avoit pris fa route. Nous
lui donnâmes la chaffe ; elle la
prit, & nous la joignîmes en moins
de deux heures . Nous trouvâmes
en effet qu'elle étoit Turquoife
, mais entre les mains des
Genois , qui l'avoient prife fur le
Turc , & qui l'avoient armée . Je
fus ,pour vous dire vrai , trés aile
que l'avanture ſe fut terminée
ainfi : Certe guerre ne me plaifoit
pas ; elle n'étoit pas grande , mais
une égratignure qui m'eut pû arriver
, l'eut rendue ridicule . D.
Fernand Carillo , qui étoit un jeu
DE JUIN $5
ne hommefort brave , me la propofa
, & je n'ût pas la force de
l'en refufer , quoique je viffe bien
que c'étoit une imprudence . Le
tems fe chargeant un peu , on crut
qu'il étoit à propos d'entrer dans
Porto Vecchio. C'éft un Pòrt defhabité.
Un Trompette du Gouverneur
Genois , d'un Fort qui en
eft affés proche , vint nous avettir
de la part de fon Capitaine ,
que Mr de Guife étoit avec fix Galeres
de France à Porto Condé ,
qu'aparemment il nous avoit vu
paffer, & qu'il pourroit venir nous
furprendre. La même nuit , fur le
foir nous réfolûmes de nous
remettre à la Mer , quoique le
tems commençât à être fort gros ,
& qu'il y ût même quelque péril
de fortir la nuit de PortoVecchio;
parce qu'il a à la bouche un écueil
de Rochers , qui jette un Courant
affés facheux. La bourafque augmenta
avec la Lune , & nous
umes une des plus grandes tempêtes
qui fe foit peut-être jamais .
›
"
56 LE MERCURE
vue à la Mer. Le Pilote Royal
des Galeres de Naples qui étoit
fur la nôtre , & qui naviguoit
depuis cinquante ans , difoit qu'il
n'avoit jamais rien vû de pareil .
Tout le monde étoit en prieres , &
tout le monde fe confeffoit 11
n'y ût que D. Fernand Carillo , qui
communioit tous lesjours , quand il
étoit à Terre , & qui étoit d'une
Piété Angélique : Il n'y ût que
lui, dif-je , qui ne fe jetta pas aux
pieds des Preftres avec empreffement.
Il laisfoit faire les autres ,
mais , il ne fit rien en fon particculier,
& il me dit à l'oreille
Je crains bien que toutes ces Confeffions
, que lafeule peur produit
ne vaillent rien . Il demeura toujours
tranquile , donnant les ordres
avec une froideur admirable , &
en donnant du courage , mais doucement
, à de vieux Soldats de
terre de Naples , qui faifoient
paroître un peu d'étonnement . Je
me fouviens toujours qu'il les appella
Senores foldados de Carlo
DE JUIN.
Quinto. Le Capitaine particulier
de la Galere , qui s'appeloit Vil
lanova , fe fit apporter au plus
fort du danger , fes manches en
broderie & fon écharpe rouge ,
en difant , qu'un véritable Efpagnol
devoit mourir avec la marque
de fon Roy. Il fe mit dans
un grand Fauteuil , & il donna un
grand coup de pied dans la machoire
d'un pauvre Napolitain ,
qui ne pouvant tenir fur le Courfier
, marchoit à quatre pattes ,
en criant. Senor D. Fernando por
l'amor de Dios Confeçion , & le
Capitaine en le frapant , lui dit
Os enemigo de Dios pi de Confeçion :
& comme je lui repréfentois que
la preuve n'étoit pas bonne , il me
répondit , que ce Vieillard fcandalifoit
toute la Galere . Vous ne
pouvez vous imaginer l'horreur
d'une grande tempête ; vous vous
en pouvez auffi imaginer le ridicule.
Un Obfervantin Sicilien
prêchoit au pied de l'Arbre ; que
Saint François lui étoit apparu ,
38 LE MERCURE
l'avoit affuré que nous ne péririons
pas. ce ne feroit jamais fait,
fi j'entreprenois de vous décrire
les frayeurs & les impertinences
que
l'on voit en ces rencontres.
Le grand péril ne dura que fept
heures ; nous nous mîmes enfuite
unpeu à couvert fous la Pianonfe;
le tems s'adoucit , & nous gagnâmes
Portolongone . Nous y paffàmes
la Touffaint & la Fête des
Morts , parce que le vent nous
étoit contraire pour fortir du Port.
Le Gouverneur Espagnol my fit
toutes les honnêtetés imaginables ;
& comme il vit que le mauvais
tems continuoit , il me confeilla
d'aller voir Portoferrare
, qui eft dans l'lfle d'Elbe ,
auffi bien que Porto Longone . Il n'y
a que 5 mille de l'un à l'autre par
terre , & j'y allai à cheval . Je
vous ai tantôt dit , qu'il n'y a rien
de fi agréable dans le Théatre de
l'Opera , que la Scene du Port
Mahon , & je puis préfentement
vous dire avec autant de vérité ,
DE JUIN. 59
qu'il n'y a rien de fi pompeux
dans les repréfentations les plus
magnifiques que vous en avez
vûes,que tout ce qui paroît de cette
Place . Il faudroit être Homme
de Guerre pour vous la décrire .
Je me contenterai de vous dire ,
que fa force paffe fa magnificence:
Elle eft l'unique imprénable qui
foit au monde ; & le Maréchal de
la Meilleraye en convenoit. Il
l'alla vifiter , aprés qu'il ût prit
Porto Longone , dans le tems de
la Régence ; & comme il avoit
beaucoup de zéle pour le Service
de fon Maître , il dit au Commandeur
Griffory qui y commandoit
pour le grand Duc , que la
Fortification étoit bonne , mais que
fi le Roy fon Maître lui commandoit
de l'attaquer , il lui en rendroit
bon compte dans fix Semaines
. Le Commandeur Griffory
lui répondit , qu'il prenoit un trop
long tems , & que le Grand Duc
étoit fi fort Serviteur du Roy ,
qu'il ne faudroit qu'un moment .
60 LE MERCURE
>
Le Maréchal ût honte de fon emportement
, ou plûtôt de fon incivilité
, & il la répara en diſant,
vous êtes un galant Homme Mc
le Commandeur , & jefuis unfot ,
je confeffe que vôtre Place
eft imprénable Le Maréchal
me fit ce conte à Nantes , &
le Commandeur me le confirma
à Porto Ferrare où il commandoit
encore quand j'y
paffai. Le vent nous ayant permis
de fortir de Porto Longone ,
nous primes terre à Piombino ,
qui eft fur la Côte de Tofcane.
Je quittai dans ce lieu , la Galere ,
aprés avoir donné aux Officiers ,
aux Soldats & à la Chiourme
tout ce qui me reftoit d'argent ,
fans excepter la Chaîne d'or que
le Roy d'Espagne avoit donnée à
Boifguerin. Je la lui achetai , &
la revendis au Facteur du Prince
Ludovifio , qui est prince de Pombin.
Je ne réfervai que neuf Piftoles
, que je crû fuffifantes pour me
mener jufqu'à Florence. Je fuis
obligé
DE JUIN.
73
Toûjours l'Enfant lui fait tour de
matois ;
Quefip r elle il ût l'ame alarmée,
Fut confolé
d'aprendre vos Exploits :
Tout lui contoit la Déeffe aux cent
voix ,
Mais aux propos Amour qui ne
s'arrête
De vos beaux yeux couroit fe faire
fête:
Ce Dieu vous vit , Princeffe , l'antre
jour
Plus belle encor que Venus en fa
Cour ,
,
Ilvous aima , ce n'eſt cas qui m'étonne
,
A tous les coeurs votre beauté l'ordonne
;
De fes beaux traits , lui qui fçût
vous armer ,
Put-il tarder à s'en laiffer charmer:
Mais autre point caufe icy mafurprife
,
Vertu qui forme en tout vôtre Devife
,
Au moins devoit alarmerfes défirs:
Amour n'aima,finon pour les plaifirs,
Juin
1717. G
74 LE MERCURE
Poire à Pfiché lorsqu'il rendit les`
armes ;
Lefin matois contoitſurſes faveurs :
Pour vous , Princeffe , ayant d'autres
ardeurs ,
Sa belle Nymphe il immole à vos
charmes ,
Plus glorieux d'adorer vos rigueurs.
豬心
JOURNAL HISTORIQUE
de Paris.
Le 28. May , MA DA ME Vint
prendre congé du Roy , & le lendemain
elle partit pour S. Cloud ,
où cette Princeffe fe propofe de
faire un féjour de 4 mois.
Le même jour , M. le Comte
de Stairs Ambaffadeur d'Angleterre
arriva ici.
Le 29 , Mile Prince de Cellamaré
Ambaffadeur du Roy d'Ef
pagne , préfenta à S. M. T. C.
une Boete , dans laquelle on a
rouvé les Portraits de toute la Fa-
1
DE JUI N.
mille Royale d'Eſpagne : Sçavoir
, ceux de PHILIPPES V. de
de la Reine regnante , du Prince
des Afturies , du Prince Philippes ,
du Prince Ferdinand & de Don
Carlos Infants , tirés par OUATE.
Le 30. la Cour fut informée .
que la nuit du 20 May , le feu
ayantpris à l'Hôtel de Mr le Marquis
d'Avarey , Amballadeur de
France à Soleure en Suiffe ; le Palais.
fut embrafé en moins de trois
heures . La perte eft d'autant plus
confidérable , qu'outre les Bâtimens
brulés ; la Vaillelle d'argent,
les Meubles , Effets & Papiers de
Mr l'Ambaffadeur & de Mr de
la Martiniere y ont péris entiérement.
A peine ont-ils pû fe fauver
eux -mêmes en chemife , avec Mde
l'Ambaffadrice . Cet Accident
elt arrivé par la faute d'un Confiturier
, qui ayant laiffé dans fon
Office , une Poële pleine de charbons
ardents , fur laquelle il
avoit des Confitures , la flamme
fe communiqua aux Tapifleries ,
y
Gij
75 LE MERCURE
& caufa ce funefte embrafement .
Le 2. Juin la Charge de Gentil-
Homme ordinaire de feu Mi
Bourdelin , a été accordée à Mr
de Cazau Ecuyer de feu Mgr le
Dauphin .
Mrde Monteffon , ancien Lieurenant
General des Armées du
Roy , & Lieutenant des Gardes
du Corps , a û l'agrément de
Me' le Duc Régent , de fe démettre
de fa Lieutenance , en faveur
de M.fon fils Colonel de Cavalerie,
toutefois en dédomageant
Mi du Clos , qui comme le plus
ancien des Exempts , devoit monter.
Mr de Cerizy premier Enfeigne
, paffe à la Lieutenance , &
le Baton d'Exempt a été donné au
fils de Mr le Comte de Sommery .
premier Maître d'Hôtel de MADAME
Ducheffe de Berry.
Le 3. jour de l'Octave de la
Fête de Dieu , la Proceffion de
Saint Sulpice alla au Palais du
Luxembourg , dont les dehors
& le dedans de la cour étoient
DE JUIN 77
ornez des plus belles & des plus
riches tapifferies du Roy. MADAME
, Ducheffe de Berry ayant
été avertie que la Proceffion papiffoit
dans la rue de Tournon ,
alla au devant du
SAINT
SACREMENT , à la Porte du
Palais ; ayant à fes côtés Mr l'Archevêque
de Tours , Mr l'Abbé
de Rouget , M ' l'Abbé de Partenay
, Mr l'Abbé Danglade &
Mr l'Abbé du Tremblé fes Aumôniers
, tous en Rochet . Elle
étoit fuivie de tous les Officiers
& Dames du Palais , chacun un
-Cierge à la main : Sitôt que la
Proceffion parut , on entendit les
Fanfares des Trompettes , Timbales
, & Haut-bois qui étoient fur
le Balcon. Cette Princeffe vit paffer
toutes les Confréries , avec les
Valets de Pieds , dont il y en avoit
cinquante des fiens , outre plufieurs
de fes Pages , chacun un Cierge
à la main ; enfuite le Clergé
compofé de prés de 300 Ecclefaftiques
en Chapes , ou en Cha--
〃
Giij .
78 LE MERCURE
fubes. Le SAINT SACRE
MENT étoit porté par M le Curé ,
fous un des plus riches Dais , qu'-
on ait encore vû dans Paris. Aprés
qu'on eut chanté les Antiennes .
qui étoient réponduës par les Fanfares
des Timbales & Trompettes
, on donna la Bénédiction , &
la Proceffion fortit dans le même
ordre qu'elle étoit entrée , à la
difference feulement , qu'il y avoit
200 Soldats du Guer qui marchoient
, pour faire ranger le Peuple
, & pour le retenir. Devant le
SAINT SACREMENT mar
choient les Suiffes de cette Princeffe
, Tambour battant & le Fifre
joüant. Entre le Dais & Madame
Ducheffe de Berry , étoient
fes Aumôniers en Rochet , & les
Chapelains en Habit long. Madame
donnoit la main d'un côté,
à Mr le Marquis de Coëtanfao fon
Chevalier d'Honneur , & de l'autre
, à Mr le Chevalier d'Hautefort.
Mr le Comte de Rions fon
Lieutenant des Gardes , marchoit
•
DE JUIN 79
immédiatement devant elle , &
Mr le Marquis de la Rochefoucault
fon Capitaine des Gardes
la fuivoit , de même que Mdes les
Marquifes de Pons , de Clermont,
d'Aidiés , de Beauvau fes Dames
du Palais , avec Mr le Marquis
de Torcy , lleess Marguilliers
& le refte de fa Maifon , qui étoit.
trés nombreufe & trés - brillante.
Madame , Ducheffe de Berry fit
tout le chemin à pied , depuis le
Palais du Luxembourg , jufqu'à
l'Eglife S. Sulpice la Paroiffe. On
paffa par la rue Vaugirard , & par
la rue Caffette , où l'on entendit
un beau Motet , chanté par les
Religieufes du Saint Sacrement.
La Cérémonie finit dans l'Eglife
de Saint Sulpice par la Bénédition
du Saint Sacrément que
cette Princeffe reçût : On admira
le bel ordre qui fut obfervé ,
malgré la quantité du Peuple.
Le 6. quoiчue Mr le Maréchal
de Villeroy n'ait pû fe trouver
au Confeil d'Etat , à caufe d'une
go LE MERDURE
atteinte de Goute au Poigner , if
n'a cependant pas voulu fe priver
de l'honneur d'affifter au dîner du
Roy.
Le même jour , le fieur de
Bourvalais fut mis en liberté .
Le 7. la Régence nomma fix
Commiffaires , pour examiner la
forme de faire juger l'Affaire des
Princes.
Mr Pelletier de Soufy , Mr
Amelot , Mr de Nointel , Mr
d'Argenfon , M de la Bourdonnaye
& M¹ de S. Conteft , ont été
choifis pour cet effet . Ce dernier
a ordre de recevoir tous les Mémoires
qu'on préfentera , & d'en
faire feul le Raport.
Le 8. Mer le Duc Régent a
accordé une augmentation de
Brevet de retenue de soooo liv . 50000
à M. de la Chefnaye , fur fes
Charges de la Cornette Blanche ,
& de Grand Ecuyer Trenchant .
Le io . Mde la Princelle d'Harcour
préfenta au Roy Mde la Marquife
de Flamarin nouvellement
mariće .
DE JUIN 81
,
Le 10. MADAME vint de Saint
Cloud rendre vifite au Roy fur
le midi , & s'en retourna le foir.
Le 12. le Roy aprés fes études
qu'il continue de faire avec beaucoup
d'attention entendit la
Meffe , & tint fur les Fonds de Batéme
, le fils de fa Nourrice ,
avec Mde la Marquise de Villeroy.
Mr l'Abbé de Rochebonne Aumônier
du Roy , en fit les Cérémonies
, Mr le Curé de Saint
Germain l'Auxerrois préfent.
Le 13. les Feüillans par Ordre
du Roy , ont chantés pour
la premiere
fois , Vêpres dans fa Chapelle
, ce qu'ils continueront les
Dimanches & Fêtes. Ils font auffi
chargés de faire tous les jours la
Priere du foir , à l'imitation de
ce qui fe pratiquoit à la Chapelle
de Verſailles .
PROVISIONS DONNE'ES
en Juin 1717.
Le premier du mois , le Bre82
LE MEKCURE
vet de Second Enfeigne de
la Premiere Compagnie des
Moufquetaires , a été accordé à
Mr le Chevalier du Creuzel ,
la démiffion de M de la
par
Roque .
Idem. Le Brevet de Cornette
dans la premiere Compagnie des
Moufqueraires,pour Mile Comte
de Treville , vacante par la démiffion
de Mr le Chevalier du
Creuzel.
Idem . Les Provifons de la
Charge de Gouverneur de Dax
& S. Sever , Pays & Sénéchauffées
des Launes , pour Mr le Marquis
de Poyanne , par la démiffion
de Mr le Marquis de Gaffion .
Idem. Les Provifions de la
Charge de Gouverneur des Ville
Château & Viguerie de Sommieres
, pour le Sieur d'Harling ,
Capitaine des Gardes du Corps
de MADAME , Colonel du Régiment
de Guienne Infanterie , & Brigadier
des Armées du Roy , par
le décés du fieur de Monpezat.
DE JUIN 83
Idem. Les Provifions de Viguier
des Ville & Vignale de
Sommieres , pour eneme,
Idem. Une Commiffion qui
donne Rang de Mestre de Camp
de Cavallerie , à M du Bofcq
Aide-Major de la Premiere Compagnie
des Moufquetaires.
Idem. Deux autres Commiffions
pour le Sieur de Peyrelongue
, Ayde- Major de la seconde
Compagnie des Moufquetaires ,
& pour le Sieur de Laniziere ,
Ayde- Major de la dite Seconde
Compagnie.
Idem. Les Provifions de Gouverneur
des Ville & Château de
Vannes & Auray , en faveur de
Mr le Comte de Lannion Baron
& Pair de Bretagne , Vicomte de
Rennes , Marquis de Pinay , Brigadier
des Armées du Roy , &
Colonel du Régiment de Xaintonge
; cette Charge érant vacante,
par le décés de Mr le Marquis de
Lannion fon pere.
84 LE MERCURE
Idem. Les Provifions de la Charge
de Gouverneur des Ville &
Château de Saint Malo , pour Mr
le Marquis de Coerquen , par le
décés de Mr le Marquis de Lannion.
Le se une Commiffion qui
donne rang de Mestre de Camp
de Cavallerie , au Sieur Dufort ,
Ayde-Major de la Premiere Compagnie
des Moufquetaires .
Le 7. les Provifions en furvivance
, fur la nomination de Mgr
le Duc d'Orleans , de la Charge
de Gouverneur des Ville & Duché
de Nemours , en faveur de
Mr de Monliart , dont le pere eft
actuellement pourvû.
Le 14. les Provifions de la
Charge de Gouverneur de l'Iſle
d'Oüeffant , pour Mr le Comte
de la Sauldraye de Nizon , fur la
nomination de Malle de Rieux ,
comme Dame & Marquife de
ladite lile .
Journal
DE JUIN. 61
obligé de die , que jamais gens
ne méritérent mieux des gratifications
, que ceux qui étoient
fur cette Galere. Leur difcretion
à mon égard , n'a peut-être jamais
eu de pareille. Ils étoient plus
de 600 hommes , dont il n'y en
avoit pas un qui ne me connut.
Il n'y en ût jamais un feul , qui
en donnat aucune démonitration.
Leur reconnoiffance fut égale à
leur difcretion. Celle que je leur
avois témoignée de leur honnêteté,
les touchatellement,qu'ils pleurerent
tous , quand je les quittai ,
pour prendre terre à Piombin. Ce
fut proprement en ce lieu , où je
recouvrai ma liberté , laquelle
juſques là , avoit été hazardée
par beaucoup d'avantures .
Ce Morcian , par lequel finiffent
les Mémoires du Cardinal de Retz,
eft fi beau , que j'ai cru vous faire
plaifir de le tranfcrire tout au long.
Je fuis avec toute l'estimepoffible ,
Monfieur , &c .
Juin 1717.
F
62 LE MERCURE
PAPAPAPAPAPA PAPAGA
A MELLE DE
M
M***
PAR MR A **
Dien,
par l'Amour adoptée ,
Digne du Coeur d'un demi-
Et pour dire encor plus , digne d'être
chantée
On par Ferrand,on par Chaulien.
Minerve & l'Enfant de Cythere
Vous ornent à l'envi , d'un charme
Seducteur:
Je vois briller en vous l'esprit de vôtre
mere ,
Et labeauté de votre Soeur ;
C'est beaucoup pour une mortelle
:
Je n'en dirai pas plus , fongez bien
feulement ,
A vivre , s'il fe peut , heureuſe autant
que belle ,
Libre des préjugez que la raison
dément .
JUIN. 63
Aux plaifirs où le monde en foule
vous appelle ,
Abandonnez vous prudemment
;
Vous aurez des Amans , vous aimerezfans
doute
Je vous verraifoumise à la commune
Loi,
Des beautez de la Courfuivre l'aimable
route ,
Donner, reprendre vôtre Foi ,
Four moi je vous louerai , ce fera
mon emploi.
Jefçai que c'eft fouvent un partage
fterile ,
Et que la Fontaine & Virgile
Recueilloient rarement le fruit de
leurs Chanfons .
D'un inutile Dieu malhûreux Nour
riffons,
Nous femons pour autrui , j'oſe bieu
vous le dire ,
Mon Coeur de la Duclos ,fut quelque
tems charmé,
L'amour en fa faveur avoit formé
ma Lire ,
Je chantois la Duclos , D'... enfut
Aimé.
Fij
64 LE MERCURE
C'étoit bien lapeine d'écrire:
Je vous louerai pourtant , il me ſera
trop doux
De vous chanter , & même fans
vous plaire ,
MesChanfonsferont monfai
laire :
vous.
N'est - ce rien de parler de
*
LE BANQUET.
Le Dien Comus Banqueteur de
bon bruit ,
N'a pas long - tems fous champêtre
reduit ,
Avoit enclos quelques Enfans d'élite.
J'étois du nombre :"& Cuide par ma
foi ,
Qu'en ce jour, nul ne l'emporta fur
moi .
Je l'avouerai , mon ardeur n'eft.petite
;
Quand de Comus j'obé'ï's à la Loi .
Grand foin avions de vuider les
bouteilles ,
4
.DE JUIN. 65
Bachus après de les remplir foudain.
En outre avions des Beautez fans
pareilles ,
Diane même au fortir de fon bain ,
Paroit moins fraîche & moins brillante
qu'elles.
Pomone auffi voulant être au Feftin ,
Pour nous avoit dépouilléfon Jardin.
>
Rien ne manquoit . Adorables"femelles
Selon raifonfaciles & cruelles ;
Deffert parfait,chere lie & bon vin.
En dehors l'huis garottant le cha
grin ,
Comme un forçat , l'avions mis à la
chaine :
Etc'eft raifon. Les pleurs , les cris,
la peine ,
Sont le Seul lot de ce maudit Lutin.
Or,nôtre but dans ce lieu d'allegref
fe,
N'étoit d'avoir notre esprit en détreffe
,
Commepenfez.Auffi point n'yfut -il.
Pour le prouver à gens de vôtre efpéce
,
Fiij
66 LE MERCURE
Pas n'eft befoin d'argument tropfubtil.
La Liberté mere de Facetie ,
Illec étoit en habits negligez ,
Et folatroient de tout foin dégagez,
Les Ris , les Jeux, enfans de Letitie.
Ce n'est le tout. Car , pendant les
transports ,
Dont nous faifit le Patron de la
Treille ,
Nous avons vufur maints grands
rouges bords,
Floter bons motsfortis de la bouteil
le.
Ceft chofe feure , & foit miracle, -
\ou non ,
Les avons vus. Nefuis affex felon,
Pour menfonger. Et puis tout eft
poffible ,
Bienle fçavez , au Dieu qui fut
fenfible ,
Et tant aima la fille de Minos :
Donc,pourfinir l'Hiftoire en peu de
mots ;
Une Sirene à voix inimitable ,
Chanta des mieux, fans fe faire
prier
DE JUIN. 67
Ce qui rendit nôtre plaifir entier.
Enfin ,après longues heures de table,
Fallut quitterce manoir delectable ,
Non , fans enfemble engemir plus
d'un jour:
Carce bon tems nous parut fi trop
court ,
Que crumes tous que c'étoit un men-
Jonge,
Et même encor le prenons pour un
Longe.
Og
EPITRE DE M. THIRIOT,
A M. D ....
E vous écris , mon cher , pour
donné fouvent de vos nouvelles ,
& pour vous demander pardon de
ne vous avoir pas écrit.
Sans vous ennuyer par l'hiftoire ,
Si chacun s'eft bien diverti ,
Depuis que vous êtes parti ,
Pour aller aux Rives de Loire :
68 LE MERCURE .
Scachez de nous en racourci ,
Due nous nous occupons icy
A dreffer un Executoire ,
Une Requête, un Compulfoire ;
Ou bien d'un Procès obſcurci ,
Par quelque Nullité notoire ,
Dontnousnouschargeons la mémoire,
Debrouiller le Car , & le Si ;
N'ayant à faire en tout cecy
Qu'à Chicaneurs, gens
d'écritoire ,
Qui nous payent d'un grand merci.
Or, vous devez aisément croirę ,
Qu'en travaillant à tel grimoire ,
Nous avons peu de tems ; qu'ainfi,
L'ennui nous accableroit , fi
Quelque fois des gens fans fouci ,
Ne diffipoient notre humeur noire ,
Par leur entretien , comme auffi
A force de rire & de boire .
Plus heureux de vôtre côté,
Loin du tumulte de la Ville ,
Et plus juftement enchanté,
Goûtez bien l'étudefacile ,
Que vous procure vôtre azile .
Cherchant plutôt par goût que par
neceffité ,
Le Vrai, l'Agréable , & l'Utile,
DE JUIN. 60
Qu'on puife dans le fein fertile
Des Auteurs de l'Antiquité,
Dont j'ai peu ou prou profité.
Pen,trés furement pour le ftile ;
Mais d'où pourtant j'ai raporté
Certain efprit de liberté,
Exempt dupréjugéſervile, -
Dont le Vulgaire eft infecté ,
Avec une vertu docile ,
A foûtenir l'adverfité ,
Dans un malheureux domicile ,
Oùjefuis enfocieté
D'Ignorans, dont le plus habile
Entend l'Ordonnance Civile,
Qu'il a plusfouvent commenté ,
Que Terence , Horace on Virgile.
Je fuporterois plus tranquilement
l'ennui que me caufent ces Meffieurs
, fi la perte de mes amis
n'achevoit de m'accabler tout à
fait. G... part pour Rome , nous
fommes fort aifes de ce voyage ,
par raport à lui , & trés fachez par
la perte que nous faifons . Avec les
talens qu'il a , jugez combien il en
reviendra joli homme.
70 LE MERCURE
D'un Naturel ingenieux ,
Avecfuccès il concilie,
Sans être fort laborieux ,
La Peinture & la Poëfie :
Mais ce qui vaut encore mieux ,
Il eft de bonne compagnie .
Quant au long & honteuxfilence
Que me reprochez justement ;
Ce n'estpoint par indiference ,
Si je l'ai gardé longuement,
Mais bien plutôt par nonchalance ,
Qui , comme un Auteur d'importance
,
M'abandonne trés rarement :
Or donc, aprèstelle affurance ,
N'ayez point de reffentiment ,
Ecrivez- nous plus frequement ,
Ou finon,que vôtre prefence
Nous tire de l'abbatement,
Quenous a caufé vôtre abfence.
DE JUIN. 71
L'AMOUR CAPTIF ,
AS. A. S. MADAME
LA PRINCESSE DE CONTY.
PAR Mr LE GRAND.
' Enfant ailé, ce redoutable Sire,
(favez , par fon Arc
glorieux
Tant renommé, qui des bords Stigieux
,
Lefombre Roifoumit àfon Empire:
Ce Dieu , PRINCESSE , Ar.
tifan de vos yeux ,
Brûle pour vous , fans ofer vous le
dire :
Direz , comment , les nouvelles des
Dieux
Je puis fçavoir ; Suffit , en ces bas
Lieux
Rimeur fait tour des filles de Mémoire
:
Et d'autre part , point ne tiens mon
biftoire.
L'Amour n'agueres en fon char
azuré
,
72
LEMERCURE
Vint icy bas par l'ordre defa mere ,
Voulant fçavoir fifon Sceptre doré,
Sur Terre encor trouvoit culte fixcere
:
Regiftre prit lefier Dieu de Cythere,
Pour tenir compte , ayant bien denombré,
De chaque temple à Venus confacré:
Puis,devoit mettre auffi fur le Libelle
,
Combien de coeurs adoroient l'Im
mortelle :
Ainfi s'en vade fon carguois paré,
Faire revue
Amournouveau Baréme,
Par maint Païs couroit comme un
Bohéme.
Ilfut furpris?ne vous dirai combien,
Pas n'y trouva Temple Cytherien :
Tous les Servans de fa beauté fupréme
,
Etoient , Princeffe , en vôtre doux
lien ;
Surpris , que dis-je ? Amour s'en
doutoit bien :
Ja prévoyoit , quand il vous eût formée
,
Qu'un jour , fa mere en feroit defarmée;
Toujours
DE JUIN. 85
}
JOURNAL DE HONGRIE.
Les Turcs s'étans renus
tranquiles jufqu'au troifiéme
de May , formerent la réfolution
d'attaquer l'Efcadre Impériale ,
qui s'étoit poftée près de Salanckemen
, afin de s'affûrer la Navigation
du Danube & du Tibifque.
Les Infidels ayans à
bord 4000 Soldats , foûtenus par
2500 chevaux , vinrent fondre
avec un grand nombre de Fregates
Saïques & autres Bâtimens
armés , fur les Vaiffeaux Impériaux
, commandés par le fieur
Schvvendiman pour le déloger.
Le feu de part & d'autre fut terrible,
depuis midi jufqu'à une heure
que l'action dura ; après quoi ,
les Turcs ne pouvans plus foû
tenir l'effet du gros Canon des
Chrétiens , ils furent contrains de
fe retirer à force de rames : Leur
Cavalerie étant effrayée . & fort
maltraitée par les canonades à car-
Juin 1717. H'
85 LE MERCURE
touches , prit honteufement la
fuite Onze de leurs Bâtimens
furent coulés à fond , ceux qui
les montoient ayant été tous tuez ,
ou noyez ; entr'autres le Baffa
qui les commandoit , & plufieurs
autres Officiers. Ce qu'il y a de
plus étonnant , c'est que fuivant
les Relations que l'on a reçûes de
cette Action , elles ne font perdre
qu'un homme ou deux , aux
Impériaux .
,
Le 13. les Ottomans s'avan
cerent de nouveau avec des
forces plus nombreuſes , tant par
Eau que par Terre , jufqu'à Czervenca,
ils avoient même conduit
quelques piéces de gros Canon ,
pour tâcher d'intercepter un Convoy
confidérable de provifions , efcorté
par l'Efcadre Impériale. Le
General Prince Alexandre deVvirtemberg
averti de leur de flein ,
marcha avec trois Régimens de
Dragons , douze Bataillons &
au ant de Compagnies de Gré
adiers de Futackvers Carlovvitz,
DE JUIN. 87
Four s'y oppofer ; mais , il apprit
à fon arrivée , que les Turcs informés
de fon approche , s'étoient
retirés
précipitement
> que le
Convoi étoit entré dans le Tibifque
, & qu'il étoit hûreufement ,
arrivé au Magazin de Befceveck
Le quatorze . Le Prince Eugene
Generaliffime des Armées de
Hongrie , partit de Vienne à trois
heures du matin , pour affembler
l'Armée Chrétienne . Il arriva par
eau le 16. à Bude , fous une triple
décharge de Canon : il en partit le
même jour , &fe rendit le 21. au
Camp de Futach. Le 22. il fit la
revue d'une partie de l'Armée ,
qui continue de fe renforcer par
les troupes qui arrivent fucceffivement
. Le 26. M. le Prince
Eugene fe rendit au Camp du General
Mercy, pour s'aboucher avec
lui, fur les operations prochaines :
Ce Prince revint le lendemain à
fon Camp ; où il n'attendoit que
l'arrivée de fon Artillerie , pour fe
mettre en mouvement , & profiter88
LE MERCURE
du tems où les Turcs ne font point
renforcez .
Le 16. le Prince Loüis de Pons
& le Chevalier de Lorraine fon
frere , ûrent une audience favorable
de S. M. I. Ils en partirent le
25. pour l'Armée de Hongrie . M.
le Prince de Dombes étant arrivé
le 17. à Vienne , avec une nombreu
fe fuite , fut admis le 19. à l'Audience
de l'Empereur qui le reçût
trés gracieufément , & felon fon
rang : Ce jeune Prince & M. le
Duc d'Aremberg s'embarquerent
le 23. pour fe rendre au Camp de
Futach.
Le 19. l'Inveftiture de l'Electorat
de Baviere & des autres Etats de
l'Electeur de ce nom ,fe fit à Vienne,
avec beaucoup de folennité. Le
Comte Maximilien François de
SinchingConfeiller d'Etat& Chambellant
de l'Electeur de Baviere ;
& le Baron François Annibal de
Meerman , auffi Confeiller du mê
me Prince & fes Envoyez Plenipotentiaires
, fe rendirent le même
DE JUIN 89
jour 19. dans deux magnifiques caroffes
à fix chevaux , fuivis de pluffeurs
autres à deux , & précédez
d'un grand nombre de Valets de
pied , d'Heyduques & de Pages
vêtus de belles & riches Livrées, au
Palais Imperial , où ils reçûrent
avec lesCeremonies accoûtumées,
de Sa Majesté Imperiale , au nom
du Sereniffime Prince & Seigneur,
fe Seigneur Maximilien Emanuel ,
Duc de la Haute & Baffe Baviere ,
comme auffi du Haut Palatinar ,
Comte Palatin du Rhin , Grand
Echanfon du Saint Empire , Electéur
, Landgrave de Leichtenberg
& c. l'Inveftiture Imperiale dudit
Electorat & Païs , Regales & Dignitez
, où le premier EnvoyéPlenipotentiaire
fit la Haranguede la
demande , à laquelle répondit le
Comte Frederic Charles Schonborn
Bucheim Confeiller d'Etat de
Sadite Majesté & Vice- Chancelier
de l'Empire le fecond fit la Harangue
de Remerciement. Cette
fonction a été des plus magnifi
Hiij
90 LE MERCURE
ques , & le Concours de la Noblef
fe & des Miniftres Etrangers étoit
fi grand, qu'à peine pouvoir- on entrer
au Palais.
Le 21 , le Prince Electoral de
Baviere & le Prince Ferdinand
fon troifiéme frere , qui étoïent
partis le 15 de Munick,arriverent à
Vienne par eau avec so Barques
& prirent incognito leur logement
chez les Envoyés Plenipotentiaires
du Sereniffime Electeur leur
pere . Ces Princes ayant notifié
leur arrivée aux trois Cours Impériales
; l'Empereur les envoya
complimenter par le jeune Comte
de Paar Chambellan de Service
. Le lendemain , les caroffes de
l'Empereur fuivis de beaucoup
d'autres , vinrent prendre le Prince
Electoral précédé de fes Pages
& Valets de pied , vêtus d'une
fuperbe livrée : Il fut conduit avec
tous les Honneurs que l'on
peut rendre aux Têtes Couronées,
dans le Cabinet de l'Empereur qui
vint audevant de lui à la porte,
E
DE IUIN. 91
le recut avec des marques d'eftime
& d'affection , le fit affeoir, & le
reconduifitjufqu'aumême endroit :
Il vifita enfuite l'Imperatrice regnante
,l'ImperatriceMere,l'Imperatrice
Doüairiaire Amelie , les Sereniffimes
Archi -Ducheffes Jofephines
& enfin les Leopoldines. Ces
deux Princes ont été traités fplendidement
pendant leur féjour à
Vienne , aux dépens de la Cour, avec
toute leur fuite , ils prirent le 27.
congé de l'Empereur. Le Prince
Electoral foupa avec l'Impératrice
Amelie & les Archi -Ducheffes fes
Filles. Le 28 ils s'embarquerent
dans leur Yacht peint & orné de
Banderoles aux Armes de Baviere ,
pour aller faire la Campagne fous
les ordres du Prince Eugene,
Le 22. S. A. R. Don Emanuël
Infant de Portugal , ayant pris
congé de l'Empereur
, des Impé
ratrices Douairieres
& des Archi-
Ducheffes
, s'embarqua
pour la
Hongrie
Le 30. Mer le Comte de Charo
92 LE MERCURE
lois arriva à Vienne , aprés avoit
reçû de S. M. I. tous les honneurs
dûs à fa Nailfance ; il en
partit le premier Juin avec M. le
Comte de Bonneval. Dans les
differentes Audiances que l'Empereur
a données à tous ces Princes ,
il leurs a dit en fubftance. Meffieurs
, nous avons l'Ennemi de
la Chrêtienté à combatre , qui a une
Armée formidable &fort fuperieure
à celle de l'Empire ; mais le
Dieu des Armées combatra pour
nous ; vous trouverez une
bonne volonté dans mes Troupes
: J'ay ordonné au Princé Eugene
d'avoir foin de vous. L'Empereur
leur donna enfuite fa main à
baifer, aprés leur avoir fouhaité un
hûreux voyage. Le Prince Conftantin
fils du Roy de Pologne, fervira
auffi conrre les Infidels , fous
le nom du Comte Jockieu : On
compte qu'il y aura 400 Volontaires
, tant Princes que Grands
Seigneurs , & plus de 800 Anciens
Officiers de differentes Nasions,
auffi volontaires.
-
DE JUIN. 93
A CONSTANTINOPLE ,
M.
le 1. Avril 1717.
être
Vous aurez fans doute apris ,que
le Capitan BachaJanum Codja, a
été dépofé , mis aux fept Tours ,
enfuite étranglé; & que le Capitan
Ray lui a fuccedé dans cette Place .
J'ajouterai à cette Nouvelle publique,
les particularitez fuivantes :
Que ce dernier eft Anglois d'Origine
, ayant commencé par
Boffeman d'un Vaiffeau de Guerre
Anglois ; puis , Contre- Maître d'un
Navire Marchand appellé le Su:-
cez. Quelque tems après , des
Marchands Florentins lui ayant
confié le Commandement d'un
Bâtiment à Livourne , d'où il fit ...
voile pour Malte , il fut pris avec
tout fon Equipage par un Corfaire
de Tripoli , & fait Efclave . Après
quelques années de fervitude ,
94 LE
MERCURE
"
s'étant fait Mahometan , il devint
lui-même un fameux Pirate , &
parvint par degrez à être Capitaine
d'une Sultane de 80. pieces de
Canon , dans la Flote des Turcs
employée la Campagne derniere
contre Corfou : Ayant reproché
hardiment au Capitan Bacha d'avoir
manqué l'occafion de battre lá
FlotteVenitienedevant cette Place;
celuicy. outré de cette infulte , le fit
mettre aux fers , & les ordre's
étoient donnez pour l'étrangler ,
lorfqu'il trouvale moyen pendant
la nuit, de rompre fes chaînes : &
s'étant jetté à la Mer , il fut affés
heureux pour gagner à la nage , la
Terre, & d'être reçû dans Corfou ,
comme un Efclave Chrétien qui fe
fauve. Il n'y fut pas long tems fans
s'échaper , & fans retourner à
Conftantinople. Ayant porté fes
plaintes au Nouveau Vizir , du rifque
où il avoit été de perdre la vie,
& l'ayant en même - tems inftruit de
la mauvaiſe manoeuvre du Capitan
Bacha. Il a ûle bonheur d'en être
DE JUIN. 95
fi favorablement écouté , qu'il a
fapplanté fon Ennemi , & qu'il fe
trouve à prefent Grand Amirall de
la Flotte Ottomane .
DENOM BREMENT
Des Troupes Ottomanes , qui
doiventfervir contre S. M. I.
en Hongrie , & contre les Vénitiens
; confiftans, en Cavalerie
Infanterie , tant de l'Orient,
de l'Occident, du Midi, que
du Septentrion.
CONTRE L'EMPEREUR,
CAVALERIE.
Janiffaires
IN.
FANT
60000
Tartares .
Valaches ...
Bofvakes .
30000 3000
•
3000 3000
•
5000 4000
Amantes ..... 4000 17000
Arméniens ... 1000 6000
Mufulmaniens IOCO 6000
Thraciens .. 1000 6000
96 LE MERCURE
CAVALERIE. IN F.
Affricains .... 10000 20000
Perfiens • • 9000
Brefiliens .... 4000
14000
15000
....O Morlakes....
Egyptiens ... 10000
d'Holenland
... Borgariens
Moriens ..
Kynvvindiens
Macédoniens.
..
5000
...O
...
4000
....
2000
...
4000 16000
4000
16000
Etyopiens . 4000
16000
Affyriens ..
2000 18000
Sabaniens 2000 1 14000
Mefopotam. 6000
16000
Grecs. 1000
105000.
251000
CONTRE LES VENITIENS .
CAVALERIE. INF.
40000
O
Janiflaires ....... 0
Tartares ...
Valakes ..... ·
Bofvakes
DE JUIN. 99:
CAVALERIE. ERIE . INFlie.
Bofvakes .
Amantes .
· ·
4000
1000
• • 2000 12000
Armeniens •
Mufulmaniens
Thraciens
Affricains
Perfiens
Brefiliens
•
... •
•
6000 1000
3000 4100
· 6000 1000
Morlakes • • . . 1000 2000
Egyptiens
· • ·
7000
18000
d'Holenland . ...
3000 4000
Borgariens . 6000 10000
Moriens 10000
Kynvvi diens .. 3050
Macedoniens . .4000
2000
3000
Etyopiens
· ..
5000
2000
Affyriens . • 2000 2000
Sabaniens . • 2000 1000
Méfopotamiens 4000
2000
Grecs
4000 1000
Juin
1717
62000. 116100 .
I
535100
too LE MERCURE
Total de la Cavalerie
, co'ntre
Total de
l'Infanterie ,
l'Empereur & les
Venitiens.
contre l'Empereur
& les
Venitiens.
167000.
367100
Total du Tout .
$34100.
NOUVELLES DE ROME;
Du 1. Juin 1717.
LE ROY D'ANGLETERRI
' arriva icy que le Mercredy , fur
les fix heures du foir , veille de
la Fête de Dieu. Le Cardinal Gualtierio
alla au devant à quelques
milles de Rome ; le Prince monta
dans le caroffe du Cardinal , &
malgré l'incognito , prit la Droite
1
DE JUIN 101
furlui ; Don Carlo Albani vis - à- vis
du Roy fur le devant , & en face
du Cardinal , étoit fon frere.
Le premier prefent que reçût le
Roy , fut celui de Monfignoré
Cibo . Il confiftoit en rafraiſchiffe
mens.Il y avoit entre autres chofes,
un Efturgeon monftrueux , deux
Veaux Monganes , cent livres d'un
Beure exquis ; les Armes du Roy
étoient empreintes deffus .
Le lendemain, le Roy affifta à la
Proceffion dans un Balcon magnifiquement
préparé à l'Hofpice des
Prêtres , qu'on dit être anciennement
le Palais des Ambaffadeurs
d'Angleterre . Jamais la Proceffion
n'a été fi nombreuſe , ni en fi bel
ordre.Le Pape avoit tenu uneCon-
Segation exprès ,pour en ordonner
la marche avec plus de pompe.
Les Religieux de tous les Ordres
commençoient
la marche , enfuite
les Bafiliques avec les Chanoines.
Tous les Colleges de Chancelle
rie portans des Torches à la
main, y étoient au nombre de plus
Lij
102 LE MERCURE
de fix cent. Les Procureurs Generaux
d'Ordres , les Avocats Confiftoriaux
, les Cameriers d'Honneur
en Robe rouge , la Chapelle
du Pape , les Prélats de la Signature
, les Auditeurs de Rote , les
Huifters de Chambre , les Votans
de Signature , les Penitentiers &
Evêques affiftans , les Cardinaux
Diacres , Prêtres & Evêques ; les
Magiftrats Romains, autrement dits
les Confervateurs ; l'Ambaffadeur
de Boulogne, leConétable Colone,
deux Cardinaux Diacres & deux
Auditeurs de Rote fous les aîles du
Pape ,l'Ecuyerdu Pape &fonFourier
le précedoient dans l'ordre que je
les décris Le S.Pere étoit porté par
12. Eftafiers.La Chambre Secrete,
les Protonotaires Apoftoliques &
les Generaux d'Ordre fuivoient
imme liatement ; la Proceflion
étoit fermée par Compagnie des
Chevaux Legers ( elle eft de 80 .
hommes ) ayant à leur tête leurCapiraine
& les deux Cornettes ; &
par les Cuiraffiers , précedez des
DE JUIN
103
Trompettes & Timbales . D'autres
Soldats étoient diftribuez par bande
& formoient une haye des deux
côtez du chemin , par où paffoit la
Proceffion,pour empêcher les Cu-
-rieux d'en troubler l'ordre. Les
Cardinaux n'avoientpoint, comine
à l'ordinaire , leur Cortege ; ils
étoient feulement accompagnez
de deux Gentilshommes , dont l'un
portoit la Torche & l'autre la Barette
, & fuivis d'un Caudataire ,
& du Porte - chapeau. Le Pape
l'avoit ainfi ordonné , pour éviter
la confufion , & il avoit furtout
recommandé aux Moines & au
Clergé, la modeftie .
Le Lendemain matin , le Pape
envoya des rafraichiffemens au
Roy. Cent vingt Faquins porient
les prefens ; fçavoir.
Six Cages de Poulets & Dindons
, fix Cages de Faifans & de
Paons , fix Cages de Perdrix &
Tourterelles , fix Caiflès de vin ,
un Efturgeon , deux Veaux Monganes
bien enfontangés , force-
Iiij .
104
LE MERCURE
Beшies & Fromages , quantité de
fruits & de confitures , de Jambons
, de Sauffifons , deMortadelles
& autres . Au milieu étoit une
Caiffe magnifiquement parée , qui
contenoit douze bouteilles de
Ratafias.
Aprés le dîné, fur les fix heures
du foir , Don Carlo & Don Aleffandro
Albani , allerent prendre
le Roy , pour le conduire chez
le Pape. Il entra par le jardin &
à la defcente du caroffe fe trouverent
quarante Prelats , à la tête
defquels étoit le Majord'hommes
, Mgre del Gidice , qui complimenta
le Roy , & lui donna
la main , pour monter l'escalier
fecret,par où il fut introduit chez
le Pape . Toutes les portes de l'Aparter
partemen étoient ouvertes à deux
batans .
En entrant , le Prince fit les
genuflexions ordinaires. Le Pape
étoit fur fon Trône ; le Roy lui
baifa le genoüil , enfuite la main,
& aprés , le Pape l'embraffa trois
ou quatre fois. Le Roy s'affit
1
DE JUIN.
105
>
dans un Fauteuil à côté du S.
Pere . Ce fauteuil n'étoit plus bas
de celui du Pape , que d'un feul
dégré. Aprés ce Cérémonial tout
fe retira , & le Prince refta feul
avec le Souverain Pontife
durant plus de deux heures.
Le Pape ne pût retenir fes
farmes pendant cette entrevûë
& il parut extremement attendri
de la fituation de ce Prince , aprés
quoi ils fe feparerent trés contents
l'un de l'autre .
>
Le Samedy , le Roy reçût la vifite
des Cardinaux Ottoboni & Imperiali
Neuf Cardinaux y avoient
déja été en habit court. Le Fauteuil
duRoy étoit diftingué de ceux des
Cardinaux , &feul à la place marquée
pourl'Audience.Ils ne furent
conduits que jufqu'à la portiere du
Cabinet du Prince .
Hier , le Conêtable Colone
fit vifite au Roy , & reſta à dî
ner avec lui. Aprés le dîné , il
monta en Caroffe avec le Cardi
nal Gualtierio , & Don Carlo
LE MERCURE 107
Albani , & alla recevoir la Benediction
du S. Sacrement chez les
Minîmes François , à la Trinité
du Mont : Il alla enfuite fe promener
à la Villa Medicis. J'oubliois
de dire que le matin il
avoit été à S. Pierre pour voir cette
merveille du monde : Tous -les
Chanoines en Rochet , & le Cardinal
Albani , comme Archi - Prê--
tre , à la tête , vinrent recevoir le
Roy à l'entrée de l'Eglife . Le
Pape donna un Bref pour faire
voir les Reliques au Roy , dans
l'endroit même où elles font renfermées
; Grace qui ne s'accorde
qu'aux Têtes Couronnées. Les
feuls Chanoines de S. Pierre ayans
le Privilege d'entrer dans ce lieu;
le Grand Duc même étant
venu à Rome la Semaine Sainte ,
ne pût en jouir qu'à la faveur -
d'un Brevet de Chanoine.
Aujourd'hui , fur les quatre heures
aprés midy le Roy ira au Va--
tican..
108 DE JUIN
La Nouvelle Edition des Avan
tures de Telemaque , par feu
M. de Fenelon Archevéque de
Cambray, conforme au Manufcrit
Originál , a donné lieu aux Réfléxions
fuivantes . Je crois in
tereffer la curiofité des Lecteurs
en les leur communiquant.
REFLEXIONS CRITIQUES
SUR
LES AVANTURES
DE TELEMAQUE
FILS D'ULISSE .
Ly a long - tems qu'on fouhaitoit
de voir dans toute leur
perfection , les Avantures de
Telemaque. La modeftie févére
& fcrupuleufe de Mr de Fenelon,
avoit condamné à ne voir jamais
108
LE MERCURE
le jour,de fon vivant , ce fruit précieux
de la jeuneffe , & fans un hazard
d'autant plus glorieux pour
lui , qu'il le craignoit plus finèérement
; le Public ne commenceroit
que d'aujourd'hui , à ajouter
aux autres Titres dont il a reconnu
fon mérite , celui d'un des
premiers Poëtes de fon Siècle.
Mais enfin , l'Ouvrage ainfi
échapé du cabinet de fon Auteur ,
ne pouvoit être qu'une Copie imparfaite
d'un excellent Original :
Il ne fervit même qu'à irciter la
Curiofité des Connoiffeurs . Ce
qu'on tenoit dans les mains , fit
regretter ce qui étoit encore fous
la clef, & fi Mr de Fenelon n'avoit
été mille fois plus eftimmable
& plus charmant dans fa perfonne ,
que dans les Ecrits ; je ne fçai fi
les beaux Efprits naturellement
jaloux de leurs plaifirs , lui auroient
facilement pardonné des
jours qui leur coutoient fi cher .
C'est ce qui a fait rechercher avec
tant d'empreffement , cette nouvelle
Edition , conforme au MaDE
JUIN.
109
auferit
Original,dont nous
fommes
redevables a la
Famille de
l'Auteur
: Il est vrai que le
merite de
l'Ouvrage en
affûroit le
fuccés ;
mais il
faut
avouer auffi . que la
multitude
prodigieufe des Editions
, qui en ont été faites en differens
endroits ,
fembloit en avoir
raffafié le
Public .
C'est
cette
nouvelle
Edition ,
qui a
donné lieu à ces
Réfléxions ;
elles font au moins
finceres, fi elles
nefont pas
judicieuſes.
On ne
manquera pas de m'ac
cufer de
témérité ,
d'ofer
toucher
à un
Ouvrage
confacré , par une
réputation de
plufieurs
années ,
& qui a réuni en fa
faveur , les
Partifans des
Anciens & des
Modernes.
Mais quoi ? La
Critique
ne peut - elle
tomber que fur des
Ecrivains
méprifables ? Loin de
nous cette idée fauffe &
fervile :
Qu'il me foit
pormis de le dire ,
après Mr de la
Motte . * La Critique
employée fur les bons Auteurs
, eft
d'une
utilité
confidéra-
Difcours fur le
different merite des
Ouvrages
de gout.
f10
LE
MERCURE
ble pour le Public . Quel fervice
lui rendez -vous , en relevant des
fautes groffieres , dans des Livres
qu'il ne lit plus ? Montrez ce qu'il
y a de plus vicieux en Beau , dans
les meilleurs Ecrits ; démêlez y
des défauts , qui dans la foule des
beautés , avoient échapés aux yeux
vulgaires , vôtre Critique fera intereflante
; & du moins , fe fera-telle
lire par fa fingularité. Une
Critique des Avantures de Telemaque
eft peut-être téméraire ,
mais une Critique de l'Acarie , ou
du Poëme de la Magdelaine , ne
pourroit manquer d'être ennuyeufe
; & de tous les défauts , c'eft
celui qu'on doit éviter avec le plus
de foin : Il en elt qui fe réparent ,
qui ont même leurs agréments ,
comme les beautés ; mais il
n'arrive point qu'on ennuye
& qu'on plaife : En voilà affés
pour ma juftification ; entrons
en matiere.
Il y a fans doute , de grandes
beautés répandues dans les fix premiers
DE JUIN. III
miers Livres de Telemaque , où
le jeune Heros raconte fes Avantures
à Ca ipfo. Il fçait vous attendrir
par le récit de fès malheurs ;
on les partage avec lui , le Poëte
échape à la vûë, on ne voit qu'un
fils infortuné , cherchant fon pere
dans toute l'étendue des Mers .
On le fuit dans tous les dangers
qu'il court ; décrit- il une Tempête,
on croit être dans les horreurs du
naufrage. Tantôt on fe prépare
à périr avec lui en Sicile , tantôt
tranfporté dans les déferts de l'Egypte
, on y goûte toutes les douceurs
de la vie paftorale : Ici on
fe confond à la vûë d'un jeune
Prince qui ne balance pas un moment
, entre la mort & le menfonge
, quelque leger qu'il puiffe
être. Là on admire fa Vertu jufques
dans fes foibleffes ; en un
mot , tout vit , tout eft animé dans
fa narration ; je crois cependant ,
y appercevoir un défaut , & j'efpere
qu'on en conviendra avec
moi ; effayons de le faire fentir,
Juin 1717.
›
K
LE MERCURE
·
fes
Mentor eft préfent à cette aimable
converfation , & fes loüanges
n'y font pas épargnées; c'est à lui
qu'on raporte la gloire de tous
les périls évités : Chaque circonftance
lui vaut un nouvel hommage
, fon nom eft continuellement
dans la bouche du jeune Heros
; non content de raporter
Actions la mémoire reconnoilfante
de Telemaque lui rapelle
des Harangues entieres , dont il
les accompagnoit . Il ne les prononce
qu'avec une espéce de tranfport
; & fi les louanges d'Achille
répandues dans toute l'Iliade ,
ont fait penfer à quelqu'uns qu'-
elles en étoient le deffein. Ne feroit-
on pas tenté de croire que l'éloge
de Mentor eft devenu le fond
& ledeffein du difcours de Telemaque
,& que le recit de fes Avantures
n'en eft que le prétexte ; à peuprés
comme ce Chryfippe , dont parle
Seneque , qui avoit compofé un
Traité des Bienfaits , où apparemment
pour égayer fa matiere , il
DE JUIN. 113
il avoit fait entrer une infinité
d'Hiftoires fabuleuses , qui occupoient
la meilleure Partie de fon
Livre. Ita ut , dit Seneque , de
ratione dandi accipiendi , red- ›
dendique beneficii pauco admodùm
dicat , nec hisfabulas , fed hacfabulis
inferit.
Je n'éxamine pas , fi ces louanges
font juftes ; elles le font
fans doute Je demande fi elles
font à leur place , & il n'y a nulle
conféquence de l'un à l'autre . Pour
moi , s'il m'eft permis de dire ce
que j'en penfe , j'avoüerai fincére- `
ment , que les deux Rôles de
Telemaque Panégérifte & de
Mentor tranquile Auditeur de fes
propres louanges , ne me paroiffent
nullement pris dans la Nature.
En effet , quelque avidité de
louanges qu'on remarque dans la
plupart des hommes , l'expérien
ce nous apprend , qu'on ne fçauroit
s'entendre loüer long-tems ;
fans rougir : On auroit honte de
laiffer paroître au dehors , ce qu'
Kij
14 LE MERCURE
*
en éprouve intérieurement , & de
décéler le moins du monde le
plaifir fécrét qu'on reffent , au récit
de fes louanges. Ce reste précieux
de nôtre premiere nature , cet air
embaraffé , cette lueur de modeftie
qui fe répand fur le vifage , peu
fidele en cela aux fentimens du
coeur , annonce bien hautement
l'injuftice & la vanité de ces éloges
; auffi , la véritable politeffe
a-t-elle banni de la Société civiles
, ces Loueurs importuns , qui
fans voile & fans détour , vous
accablent en face , de leurs loüanges
effrontées ; on y veut des ménagemens
, comme dans les reproches;
on n'aime pour Panégyriftes ,
que ceux qui croient nous déplaire.
en nous loüant; & les louanges ne
réiiffiffent , qu'autant qu'on paroît
défefpérer de leur fuccés.
La vérité de ces principes me
garantit la jufteffe de leur application
, & je ne vois qu'une chofe
qu'on y puiffe raisonnablement
oppofer.
DE JUIN 115.
Bien loin me dira- t- on , que ce
que vous critiquez dans le récit
que fait Telemaque de fes Avantures
, foit un véritable défaut
on feroit choqué de ne l'y pas
trouver ; on eft fenfiblement touché
de voir dans ce jeune Prince ,
une reconnoiffance fi vive pour
Mentor : Les loüanges qu'elle lui
dicte ›
n'ont point de bornes ,
parce qu'elle n'en a point elle même;
& le défordre apparent qui y
regne , eft un effet de l'Art le plus
merveilleux .
Eclairciffons les chofes. Si les
loüanges de Mentor étoient femées
> avec un peu moins de
profufion dans le difcours de Telemaque
, ce coeur tendre & reconnoiffant
qu'on admire en lui ,
les juftifieroit fuffifamment ; mais
elles fe montent à un point qui ne
leur laiffe plus d'Apologie. Telemaque
, par quelques traits vifs &
courts meЛlez adroitement au
récit de fes Avantures , pouvoit
faire fentir la part qu'y avoit Men
>
Kiij
1157
LE MERCURE
tor ; c'est tout ce qu'éxigeoit de
lui une jufte reconnoiffance , &
cela étoit dans la Nature : Va-t-il
au delà , il bleffe la politeffe , &
la Vraiſemblance eft violée .
Et ce qu'on ajoute , que les
louanges fe mefurent fur la reconnoiffance
qui les dicte , n'eft pas
abfolument vrai ; car , il est évident
qu'il y a plufieurs occafions ,.
où elles feroient trés- mal employées.
Mais , pour rendre ceci encore:
plus fenfible , & mettre la queftion
dans le point du dénouement . Suppofons
qu'un jeune Seigneur de
Qualité, de retour de l'Armée ,
aprés deux ou trois Campagnes ,
fe trouve dans une Affemblée de
Gens de confidération , qui lui demandent
en préſence d'un Gouverneur
fage & éclairé , qui l'a
fuivi dans tous fes voyages , une
Relation des principales Actions
où il s'eft trouvé : Ne feroit-on
pas choqué de le voir interrompre.
chaque moment , fon difcours ,
DE JUIN.. 217
par les louanges de ce Gouver
neur , & le Gouverneur lui -même,
s'il écoutoit auffi tranquillement
nôtre Relateur, que Mentor écoutoit
le fils d'Uliffe , ne feroit - il
pas un peu embaraffé de fa contenance
: En vérité , lorsqu'on fe
met à fa place, on ne fçauroit s'empêcher
de le plaindre , & pour peu
que la Scéne durât , on ne fçait
pas trop comment il s'en pourroit
tirer. Au lieu de ces louanges don
nées fans ménagement , quelques
mots flateurs amenés infenfiblement
par la fuite du difcours &
devenus comme néceffaires , rendront
à ce fidele Ami , la juftice
qui lui eft duë , fans bleffer fa délicateffe
: On applaudira également
& au mérite qui les obtient ,
& à la reconnoiffance qui les diftribue.
Mais en voilà affés fur cet
article ; paffons à autre choſe.
On peut être grand Poëte , fans
être Verfificateur . Les Avantures
de Telemaque , & fi j'ofe dire ce
que j'en penſe , l'Ode qu'on y a
418
LE MERCURE
ajouté dans cette Edition , en font
une preuve évidente . Les Tours
poëtiques & hardis , les Idées gracieuſes
& touchantes , les Peintures
fortes & animées que M² de
Fenelon a répandues dans fon Poëme
, avec une efpéce de prodigalité
, dédomagent avec ufure de
la rime qui lui manque , & c'est à
ce ftile enchanteur , comme l'appelle
Mr de la Motte , fi bon Juge
en fait de ftile , qu'il doit une bonne
partie de fa réputation. Qu'on
me permette cependant une réfléxion
, Je l'emprunterai de Me
de la Motte même.
Il y a des diftinctions à faire
entre le mérite d'un Ouvrage , &
celui de fon Auteur ; l'eftime del'un
n'entraîne pas toûjours celle
de l'autre prenons- donc garde
de - les confondre. J'admire avec
les autres , le ftile de Telemaque :
Mais , j'avoue que mon admiration
ne paffe pas jufqu'à l'Auteur ' ;
du moins dans le même dégré ,
parce qu'il ne me paroît pas qu'il
DE
JUIN
ait dûlui coûter bien des veilles :
Y a-t -il
aujourd'hui un autre mérite
, que celui de la mémoire ,
ou tout au plus , celui d'une compilation
judicieufe dans ces images
pompeufes , dans ces defcriptions
poëtiques , dont il a paré
fon Ouvrage : Elles lui font moins
d'honneur , qu'à Virgile & à Homere
, & aux autres Poëtes anciens
, à qui elles
appartiennent
en propre : En effet , l'invention
eft le fruit de
l'imagination & du
génie , l'imitation ne demande que
du goût & du jugement ; celle -ci ne
fait d ordinaire fur les efprits ,
qu'une
impreffion affés foible ;
celle- là frape , ravit & tranfporte :
L'Inventeur ne partage nos fuffrages
avec perfonne , il nous charme
encore jufques dans fon Imitateur.
Celui- ci au contraire , ne
fait
qu'effleurer là cime du coeur,
il n'y porte qu'un plaifir prefque
émouffé , & dont un retour fecret
fur fon modele , achève bientôt
de lui dérober la gloire, Il ne luj
720 LE MERCURE
fuffit pas , s'il veut plaire , d'égaler
fon Original , il faut qu'Inventeur
lui- même , il fçache le
faire perdre de vûë , en le ſupaffant.
D'où vient que Mr Def
préaux , imitateur affidu des Satyriques
Romains , s'eft fait un fi
grand nom ? Il invente en imitant :
Tout ce qu'il emprunte , reçoit
dans fes mains une forme nouvelle :
Il y crée des graces originales ,
il éclipfe fes modéles dans un fond
d'idées qu'ils fembloínt avoir épui
fés: Il fait trouver encore ,des beautés
qui leur étoient échapées , &
leur gloire même devient la fienne .
Je reviens à M. de Fenelon , &
j'avoue librement que fes livres les
plus poëtiques , ne font pas ceux
que j'admire le plus , il n'y imite
que de fimples expreffions , & l'invention
n'a pas beaucoup de part
dans cette forte d'imitation .
Ces Reflexions fur le Stile deTelemaque
me conduifent naturelle .
ment à l'examen de fes Comparaifons
; c'est un champ fecond pour
DE JUIN
la Critique,mais que peut- on ajouter
à ce qu'ont écrit fur cette matiere
,M. de la Motte & M. l'Abbé
Terraffon; auffi ne ferai- je que fuivre
les vûës qu'ils nous ont don
nées: Les critiques qu'ils ont faites
des comparaifons de l'Iliade ,appli
quées au Poëme de Telemaque ,
ne perdront gueres de leur force.
La premiere choſe qui fe prefente
dans chaque comparaifon ,
c'eft l'alliance de deux idées , entre
lefquelles on veut du raport & de
la reffemblance . Ces idées ainfi
mariées, compofent une image qui
doit être noble & agréable , & liée
de telle forte à ce qui la précede &
ce qui la fuit , que fans détourner
trop par l'idée acceffoire qu'elle
prefente, l'attention voüée à l'idée
principale , elle repande dans la
narration , cette varieté qui en fait
tout leprix.
* Quelques Auteurs jaloux de
* Le Pere l'Amy dans fon Art
de parler.
22 LE MERCURE
l'honneur des Anciens , avancent
qu'on ne doit pas rechercher un raport
exact entre toutes les parties
d'une comparaison avec le fujet
dont on parle, & qu'on y peut faire
entrer de certaines chofes qui n'y
font placées que pour orner l'Image
: On aporte même pour exemple
, la comparaifon que fait Virgile
de ce jeune Ligurien vaincu par
Camille , avec une Colombe qui
eft entre le ferres d'un Epervier .
Après avoir dit ce qui eft de principal
, & fur quoi tombe la comparaifon
: Il ajoute ,
Tüm cruor & vultus labuntur ab
athere penna.
Ce quin'eft point de la comparaifon,
& qui ne fert qu'à faire une
peinture d'une Colombe qui eft
déchirée par un Epervier.
Pour moi , je crois que c'eft un
veritable defaut , & je me hazarde
à foûtenir que la beauté d'une
comparaifon fe mefure également
fur
DE JUIN. 1823
fur les trois conditions que nous
venons de marquer. Les Anciens,
dit -on , n'ont point connu cet art
ingenieux , cette methode de detail
qui confifte à ménager l'atten
tion de l'efprit , en ne lui prefentant
que des raports fimples & faciles
à deméler : Leurs comparaifons
font chargées de circonftances
étrangeres au fujet , je l'avoie
, mais je nie la confequence
qu'on en veut tirer. Et quoi ! Le
beau n'eft-il jamais échapé à ces
Grands Maîtres ! Les vrais agrémens
ne fe trouvent - ils que dans
leurs écrits , ou dans ceux qui les
copient fervilement ? Ne nous y
trompons point : L'eftime aveugle
qui les croit inimitables , les honore
moins que l'émulation éclairée qui
'efforce de les furpaffer & il n'y en
a point qui ne nous diſe , avec le
Poëte Grec.
* Un encens fuperftitieux ,
La Motte , dans l'Ode intitulée
'Ombre d'Homere.
Juin 1717.
L
124
LE MERCURE
Au lieu de m'honorer, me bleſſe;
choifis , tout n'eftpasprécieux.
Il n'y ajamais û de veritables beautez
, fi elles ceffent de l'être , parcequ'ellesfont
nouvelles.
Depuis les Critiques d'Homere,
on eft affés perfuadé de cette veriré.
Le pompeux defordre & la
magnificence confuſe des comparaifons
de ce Poëte , n'éblouit plus
que des yeux affciens;& la fimplici- ,
té fi analogue à l'efprit humain, en
eft devenue la proprieté eſſentiellc.
Cependant, quand je dis qu'une
comparaifon doit être fimple , ce
n'eft pas qu'elle ne puiffe abfolument
comprendre plufieurs raports
, la fimplicité dont je parle
eft une fimplicité de netteté qui
écarte la confufion , & non pas une
fimplicité d'unité , qui reprouve
toute multiplicité; au contraire , une
comparaifon compofée de plufieurs
raports détaillez avec ordre & delicateffe
, pourvû que d'ailleurs on
DE JUIN
n'y mêle rien d'étranger au fujet,
fera plus piquante qu'une compa
raifon plus fimple & froidement
reguliere Car , telle eft la nature
de l'efprit de l'homme ; une clarté
trop familiere ne le bleffe pas
moins qu'une obſcurité affectée :
Pour lui plaire , il faut fçavoir accorder
entre elles fa vanité & fa
pareffe ; la multiplicité de raports
nettement expofez, produit cet accord
fi dificile , elle lui procure un
exercice moderé & cette douce
agitation qui n'eft autre choſe que
le plaifir.
Je ne crois pas devoir m'étendre
beaucoup fur ce que j'ai dit en fecond
lieu , que les comparaifons
doivent être nobles & agréables.
On le fçait affés ; ce qui eft fans
agrément , nous rebute , & nous
effarouche : Ce qui eft fans élevation
, nons dégoute & nous affadit;
onne plaît qu'en attirant l'admira
tion ou l'amour.
J'ai encore ajouté que les compa
raiſons doivent avoir un certain ac
Lij
115 LE MERCURE
cord avec ce qui les précede & ce
qui les fuit , & cela demande quelque
explication. Les comparaifons
qu'on employe dans les Quvrages
de Poëfie, n'y font
pour l'ordinaire
qu'à titre d'Images
Poëtiques
. Le Poëte naturellement
vif & fougueux
, reprouve
la moderation
timide
& fcrupuleufe
du Philofophe
qui n'admet
que des fimilitudes
exactes
;fafin principale
eft dejetter
de la varieté
dans la narration
, qui
fans le fecours
des comparaifons
, courroit
rifque d'ennuyer
par fon uniformité
, mais il y a là deffus une
précaution
à prendre
. Dans le dif cours , dit l'illuftre
Mr Paſcal , ij
ne faut pas détourner
l'esprit
d'une
choje à une autre , fi ce n'est pour le
délaffer
: mais dans le tems où cela
eft à propos , & non autrement
. Car
qui veut délaffer
hors de propos
, laffe..J'ole donc affûrer
, fuivant
ces principes
, que cette prétendue
varieté
, que les comparaifons
re- pandent
dans le difcours
, en inerrompt
fouvent
la vivacité
, &
DE JUIN
127
me fert quelque fois , qu'à énerver
la narration .
Qu'on y prenne garde ; il eft
une uniformité vive & animée
qui fixe l'attention de l'efpit &
le tient comme en fufpens . Le
Poëte , par exemple , m'anonce
le combat de deux Héros : Je les
vois , ils s'aprochent , ils font aux
mains ; fi dans le fort de l'action,
il cherche à me diftraire par quelque
image riante , je perds ce
trouble precieux qui m'avoit faifi
d'abord , le plaifir s'enfuit infenfiblement
de mon coeur , & fait
place à un calme infipide & une
ennuyeufe tranquillité .
Mais, dira -t- on , ce qui ne prelente
qu'une idée gracieufe &
touchante , peut - il jamais man
quer de nous plaire ? ouï , fans,
doute , & l'expérience nous eft.
un bon Garant , que tout ce qui
eft agreable en fov, ne nous plait
pas toujours. En effet , la plus part
des chofes n'ont point d'agrément
perfonel & indépendant ; elles en
Liij
118 LE MERCURE
pruntent de nous mêmes le plaihir
qu'elle nous procurent ; l'eclat
dont elles brillent à nos yeux &
qui nous fait fi fouvent illufion , eft
l'ordinaire
nôtre propre oupour
vrage ; nous nous regardons
dans
un miroir & nôtre image nous
éblouit ; l'impreffion
que font fur
nous les objets exterieurs
, indife
rente d'elle- même à la peine ou
au plaifir , reçoit fa détermination
,
des difpofitions
differentes
où elle
nous trouve. Ce qui nous réjouit
dans un tems , nous irrite dans un
autre. Dérangez un peu l'ordre &
pour ainfi dire , le fifteme de nos
plaifirs , vous leur ôtez toute leur
vivacité, & le nom même de plaifir
: La Symphonie
plaît fort entre
les Actes d'une Tragedie , elle
délaffe l'efprit d'une application
trop forte , elle le tranquilife
;
mais pouroit- t'on la fouffrir au
milieu d'une Scéne vive & intereffan
te; il en eft de même dans
nôtre fujet. A la vuë de ce Combat
vivement décrit une étincelDE
JUIN. 119
le du beau feu qui anime les
Combattants , paffe dans l'âme
du lecteur ; il eft rempli de penfées
Martiales , qu'il ne veut point
perdre ; acoûtumé au fon bruyant
du Clairon & au ton fevere des
Combats , il dedaigne la ſimple
mufette & les airs doux & touchants
: Il attend avec impatience
quel fera le fort de ces deux
Guerriers qu'il voit aux mains ;
il tremble pour des jours qui lui
font devenus chers , il admire &
il craint tout enfemble ; & cette
crainte même fait fon bonheur,
le fpectacle terrible des Combattants
acharnés l'un fur l'autre , le
ravit & l'enchante , & il ne sçauroit
en détourner les yeux fans
douleur.
Appliquons prefentement ces
principes aux comparaifons de
Telemaque ; je ne puis me difpenfer
d'en citer quelqu'unes
quoique je fçache affez que les
comparaifons font prefque toujours
ennuyeufes ; je le feray le
•
130 LE MERCURE
moins défagreablement qu'il me
fera poffible.
Le Livre des Avantures
de Telemaque paffe affez comcommunément
pour le plus beau
de tout l'Ouvrage , c'eft celui où
il y a le plus d'art , & où il en
paroît le moins ; le coeur humain
y eft dévoilé , on y lit tout le jeu
des paffions , on les fuit dans leurs
replis les plus cachez , dans leurs
détours les plus imperceptibles :
Les jaloufes fureurs de Calipfo,
les foibleffes amoureufes de Telemaque
, y font peintes avec des
traits immortels ; quel trouble ?
quels remords s'élevent dans
le coeur de ce jeune Prince ? Calypfo
, Eucharis & Mentor fe le
difputent tour à tour. Minerve,
& le fils de Venus en font le
Champ de leurs Combats , Minerve
même paroît vaincuë; Mentor
le cede à Eucharis , & l'amitié
eft immolée à l'amour. Au
fond de ce coeur amoli par ces
plaifirs, la prefence de Mentor conDE
JUIN. 1gi
1
ferve encore un reite de fageffe
& de force ; & Telemaque nel'y:
voit qu'à regret ; trop foible pour
vaincre fa paffion , trop fort
pour s'yabandonner fans remords &
fans honte , fa vertu même fait
fon fuplice , celle de fon amy
ne lui infpire qu'un refpect accablant
: Il le craint & ilne l'aime
plus ; il n'oferoit cependant le
quitter , mais il beniroit mille
fois la main fecourable qui l'enlevant
à fes yeux le livreroit à
toute fa paffion. Quels coups de
pinceau ! Quel domage ? que ces
endroits fi tendrement touchez
foient gâtez ; j'ofe le dire , par
des comparaifons ou peu nobles ,
ou peu reffemblantes ! Lorfqu'on
a quelque delicateffe de goût , aime-
t-on à voir comparer la jalousie
de Calypfo à la fureur d'une Lion
ne , à qui on a enlevé les petits :
Les peines que caufe à Mentor la
conduite de Telemaque , à celles
que reffentit la mere qui le mit au
monde dans les douleurs de l'en1;
2 LE MERCURE
fantement ; les Nymphes erran
tes & difperfées fur toutes les montagnes,
à un troupeau de moutons,
que la rage des loups affamez a
mis en fuite loin du Berger ? Ces
idées répondent -elles à la nobleffe
du fujer ? Je ne m'amuferai pas à
montrer en détail le defaut de chacune
de ces comparaiſons , le Lec.
teur les qualifiera bien lui- même ;
je les abandonne fans crainte à fon
équité & à fon difcernement .
Dans le Livre se, le Poëte à l'imitation
de Virgile , décrit la defcente
de fon Heros aux Enfers.
Telemaque traverfe le Tartare &
leschamps Elifées il y apperçoit les
peines & les recompenfes destinées .
aux bons & aux mauvais Rois ;
ceux-cy en proye aux Furies & à
leurs Efclaves mêmes , déplorent
avec des larmes améres les jours
de leur puiffance , qui fe font évavanouis
comme unfonge ; les flateries
ferviles , les adorations facrileges,
qu'ils ont exigées de leurs
Sujets , font la meſure des affronts
DE JU IN. 743
qu'ils effuyent ; ceux - là couchez
tranquillement fur les Rives fleuries
du Lethé , joüiffent fans ennui
d'un repos éternel . La Theologie
fabuleufe des Anciens fur les Enfers,
eft à Mr de Fenelon une fource
feconde d'inftructions , pour le
jeune Prince qu'il inftruifoit ; tout
devient moral entre fes mains ; les
Furies , dit - il , prefentent aux
Rois qui ont abufé de leur Puiffance
, un miroir qui leur montre
toute la difformité de leurs vices ;
ce que la flaterie baffe &intereffée,
honoroit du nom fpecieux d'amour
de la paix , de courage , de
magnificence , repand dans ce miroir
fidelle , fa veritable nature , &
paroît fous fes propres livrées ; c'eft
moleffe , fureur , & vanité groffiére
. Rien de plus ingenieux que cette
fiction , mais écoutons la fuite ,
Ilsfe voyoient fans ceffe dans ce mivoir
, dit le Poëte , ils fe trouvoient
plus horribles & plus monstrueux
que n'eft la Chimere vaincuë par·
Bellerophon , ni l'Hydre de Lerne
134 LE MERCURE
abbatue par Hercules , ni Cerbere
même , quoiqu'il vomiffe de fes trois
gueules béantes,unfang noir & ve
nimeux , qui eft capable d'empefter
toute la Race des mortels vivans fur
laTerre.Cette comparaifon , eft- elle
bien reffemblante , & n'y auroit-il
rien à y defirer du côté de la netteté
& de la nobleffe ? J'avoue fincerement
que je ne vois pas un grand
raport , entre une difformité toute
fpirituelle , & la laideur épouventable
d'un Monftre , entre la moleſſe
& la lâcheté d'un Sardanapale &
l'horrible figure de Cerbere .
Le Livre 9e finit par la mort
d'Adrafte . Telemaque , dit M¹ de
Fenelon, le faifit d'une main vicorieufe
, & le renverfe , comme un
cruel , Aquilon abbat les tendres
mo ffons , qui dorent la campagne.
Ne diroit- on pas que le Poëte voudroit
exciter la compaffion d'Adrafte
& donner l'horreur de l'action
de Telemaque ?
Au refte , qu'on n'aille pas conclure
de ces critiques , que je blâme
fans
DE JUIN. 135
fans exception , les comparaifons
du Poëme deTelemaque : I'en fuis
bien éloigné , & j'en citerois volontiers
qui me paroiffent des modeles
achevez en ce genre ; mais
les beautez fe fentent toûjours
mieux que les deffauts . Je dis feulement
que c'eft un article , fur lequel
Homére a un peu égaré fon
Imitateur : Heureufément Mr de
Fenelon va fouvent tout feul , &
c'eft à cette heureufe liberté qu'il
s'eft donnée , de s'écarter de fon
modéle , qu'il doit la gloire de l'avoir
furpalle : le fuis für même que
Je goût fin & judicieux , qu'on a
toûjours admiré dans fes écrits , ſe
revoltoit de tems en tems contre
une imitation , où le coeur avoit
plus de
part que l'efprit. En general,
les Poëmes de l'Odiffée & de
Telemaque fe font tous deux
mais d'une maniere bien
differente ; le Poëte Grec gâte un
peu lePoëte François , & le Poëte
François efface le Poëte Grec .
Mais le grand avantage de M de
Juin 1717.
tort ,
M
836 LE MERCURE
Cambray fur le Chantre d'ilion ,
eft du côté de la Morale ; avantage
cependant , il faut l'avoüer,
où la difference des tems qui ont
vûnaître les deux Poëtes , a beaucoup
contribué. Souvent celle
d'Homére n'eft pas digne d'un
honnête Payen, au lieu que celle
de M de Fenelon a toute la pureté
qu'exige le Chriſtianiſme . Peut- on
fe laffer , par exemple , d'admirer
la Vertu de Telemaque ; & nôtre
fiécle fourniroit- il bien des Chrêtiens
dignes de lui être comparez ?
Tout eft Précepte, tout eft Inftruction
dans ce Poëme falutaire , juf
qu'aux ornemens mêmes , & l'Auteur
doit être excepté de ce qu'on
dit engeneral des Poëtes : Qu'ils
n'ont point d'autre but dans leurs
Ecrits , que celui de plaire .
Après une execution fi heureufe ,
du glorieux deffein de rendre la
Poëfie inftructive , il eft étonnant
qu'il fe trouve encore des gens qui
prétendent qu'on doit, en qualité de
Poëte , facrifier le Moral & l'Utile
DE JUIN. 137
à l'Agréable . Une Poëfie Philofo
phique & raifonnée ne leur paroît
plus une vraye Poëfie ; c'eft un
lecteur de cette trempe , qui s'adreffant
au Poëte qui le veut inf
truire ,
Abandonne aux Zenons ta Mo
rale glacée ,
Dit-il , tu nous dois d'autres
Sons ;
Et quitte le Parnaffe , Eleve du
Lycée ,
Si tu veux donner des leçons ..
Les Arts , ajoute-t-on , ont des
limites qu'ils ne doivent point paffer
; l'inftruction n'eft point du
reffort de la Poëfie ; qu'elle s'en
tienne donc à l'agrément .
De tels Raifonnemens font la
honte de l'Eſprit humain . Souvent
je ne crains point de le dire ; rien
ne favorife plus le Lecteur des
* La Motte , Ode de la VA
vieté,
Mij
138 LE MERCURE
Sciences & des Arts , que cette
précaution fervile& mal entenduë ,
de fe refferer fcrupuleufement
dans fa propre Sphere ; on l'agiandit
, en faifant effort d'en fortir
, & il n'apartient qu'à des Genies
rares d'introduire dans les
Sciences , ce defordre heureux &
fenfe , qui confondant leurs richeffes
& leurs droits , les éleve à des
ufages qu'elles ne connoiffoient
pas ; car elles fe tiennent toutes par
quelque côté ; & à mesure qu'on
fçaura les raprocher , leur utilité
fera plus fenfible : La plupart
des chofes doivent tout leur prix
à l'alliance qu'elles ont entre elles ;
l'utile aufterité du Philofophe , mariée
à l'enjouement du Poëte , produit
un plaifir vif & folide , & Alate
agréablement l'imagination en
faveur de la Raifon. C'est ce que
Mr de Fenelon a bien fenti ; il a
montré que la Poëtie peut inftruire
, & même à plus jufte titre , que
la Phi fophie . L'inftruction eft
Raturellement humiliante ; la vue
DE JUIN 139
qu'elle nous fait jetter fur nos défauts,
bleffe l'amour propre ; les
avis qu'elle nous fait entendre , irritent
la préfomption : Elle eſt encore
ennuyeufe , parce qu'elle
nous rapelle à nôtre propre coeur ,
& nous livre , pour me fervir des
termes de Mr l'Abbé de Pons , à
la confideration de nôtre Etre perfonnel
, infeparable de l'ennui . La ,
Philofophie a travaillé à lever ces
obftacles , la Poëfie y a réuthi : Déguifant
l'inftruction fous le mafque
riant de la Fable & de l'Allegorie ,
elle ménage l'orgueil , en le trompant
, & le dérobe à l'ennui qui le
pourfuit fans ceffe par la diverfité
des objets qu'elle lui prefente .
Il faut cependant prendre garde
que l'Inftruction ne fe perde dans
la foule des ornemens ; ils doivent
cacher fa nudité , fans la faire méconnoître
; elle doit paroître ornée
& embelie , & non pas impru→
demment fardée.
Telle est la Morale de Telemaque
, agréable & fide toute
Miij
140 LE MERCURE
enfemble . Elle prévient le coeur
par fes attraits , avant que d'éclairer
l'efprit par fa lumiere :
Au milieu des agrémens qui lui
prêtent une beauté étrangère , elle
conferve fon éclat propre & indépendant
, elle fe montre avec
pompe & avec grace , mais elle
fe montre toûjours , & pour tout
dire en un mot , avec l'Auteur
de l'excellent difcours qui eft préfentement
à la tête de l'Ouvrage ;
elle eft fublime dans fes principes ,
noble dans fes motifs , univerfelle
dans fes ufages.
Je foufcris de bon coeur à ces
éloges , mais voici un fentiment
dont je ne fçaurois tomber d'acord .
L'Auteur de la differtation que
je viens de citer , voulant faire '
voir comment la Morale de Telemaque
eft noble dans fes motifs
, avance qu'on doit regarder ,
comme une fauffe Philofophie ,
celle qui fait du plaifir , le feul
reffort du coeur de l'homme ; pour
moi , je la crois fort raiſonnable , &
DE JUIN. 141
voici mes raifons en peu de mots.
Le premier coup d'oeil jetté fur
le coeur de l'homme, nous découvre
le défir qu'il a d'être hûreux :
Les objets qui l'environnent , ne
l'intereffent qu'à raifon de ce bon
heur auquel il afpire : Inconftant
avec dignité , les biens particu
liers l'amufent fucceffivement ,
fans l'attacher . Tout décele dans
nous ce mouvement invincible de
la félicité ; le défefpoir même ,
& la haine le publient en leur ma
niere ; il eft en meme tems,toutes
nos Paffions , & felon fes divers
états ; il porte les noms differens ,
de Crainte,d'Efpérance , de Ioye ,
&c.
De là , il s'enfuit que l'homme
défire néceffairement le plaifir ;
puifque le bonheur n'eft autre que
le plaifir , ou du moins en eſt inféparable.
Or , peut-on s'empêcher de reconnoître
pour le feul reffort du
coeur de l'homme , ce qu'il défire
néceffairement
, comme le but de
142 LE MERCURE
tous fes projets , & le terme de
tous les travaux : Qu'on confulte
l'Expérience ; qu'on rentre au
fond de fon coeur , pour examiner
ce qui le gouverne : Qu'on interroge
tous fes mouvemens , toutes
fes inclinations , le fentiment intérieur
nous apprendra mieux que
les raifonnemens les plus fubtils ,
que nous agiffons toûjours felon ce
qui nous fait le plus de plaifir ;
lors même qu'on fe détermine à
ne point agir , ou que l'on attente
furla propre vie.
Ce n'eft point préciſement la
connoiffance de la vérité , c'eft ie
plaifir qu'elle nous procure , qui
nous rend formellement hûreux.
Saint Auguftin qui connoiffoit fi
bien le coeur humain , eft plein de
cette penfée. Beata vita eft ,
dit ce grand Métaphyficien , gandium
de veritate. Ce n'eft pas
même en poffedant , c'eit en aimant
que nous fommes hûreux .
* Confeff. lib. 1o. cap. 23 .
DE JUIN 143
Beatus non ille dici poteft, dit le
même Pere , qui non amat quod
habet , etiamfi optimum fit. L'amour
eft la mefure du bonheur ;'
mais la connoiffance du Moins en
cette vie , ne produit point par
elle-même l'amour ; & nous n'éprouvons
que trop , que l'efprit
n'eft pas le maître du coeur. La vérité
ne nous paroît aimable qu'à
la faveur du plaifir qui l'accompagne
; elle n'a prefque aucune
part à nos actions , tant qu'elle
n'eft qu'une fimple lumiere , l'attrait
eft toûjours plus puiffant,
Video meliora , proboque , deterio
rafequor.
termes.
Une fuite de cette Doctrine eft
la réponse que fait Telemaque
dans le cinquième Livre , à la queftion
propofée en ces
Qui eft le plus malhûreux de tous
les hommes ? Il vient d'abord un
Sage de l'Ile de Leſbos , qui dit;
le plus malhûreux de tous les hom
De moribus Eccl. Cathol.
44 LE MERCURE
mes eft celui qui croit l'être , &
toute l'Affemblée applaudit à lafageffe
de cette réponſe . Telemaque
interrogé , répond à fon
tour , que le plus malhûreux de
tous les hommes eft un Roy qui
croit être hûreux , en rendant les
autres miférables . Toute l'Affemblée
avoue qu'il a vaincu . Le Sage
Lesbien & les vieillards de l'Ile
de Crete qui avoient fait la queftion
, déclarent qu'il a rencontré
le vrai fens de Minos .
Des fuffrages fi importans pour
cette réponſe , ne m'empêcheront
point de dire ce que j'en penfe , &
j'ofe encore examiner , aprés des
Juges fi illustres .
Premierement. On n'eft malhûreux
, qu'à proportion qu'on eft
mécontent de fon fort : Placé dans
la fituation la plus facheuſe , je
fuis heureux, fi je m'y trouve bien ;
les defirs & les craintes qui nous
agitent tour à tour , font la fource
de nos malheurs : Voulez-vous
fixer ces defirs & diffiper ces crain
DE JUIN . 145
faites qu'un chacun foit content
de ce qu'il poffede.
tes ,
Or, celui qui croit être heureux
n'eft-il pas content de fon fort ?
S'il n'en étoit pas content , il en
defireroit un autre , & le defir naturellement
inquiet , fe faifant vivement
fentir , ne lui permettroit
pas de fe croire heureux ; mais bien
loin de cela , fon coeur eft fermé
aux voeux impatiens que forment
la foibleffe &l'indigence : Il goûte
ce repos precieux , qui eft le premier
apanage de la felicité. Les
craintes auffi bien que les vains
fouhaits , ne viennent point troubler
fon bonheur , elles fe diffipent
en leur naiffance , & ne fçauroient
tenir long-tems contre le charme
prefent de l'illufion qui l'amufe.
Mais aucontraire , qui eft plus
mécontent de fon fort , que celui
qui croit être le plus malheureux
de tous les hommes ? En proye
aux defirs les plus violens , il ne
connoît plus lesdouceurs de l'Efperance
; tour lui paroît aimable , au
#46
LE MERCURE
prix de ce qu'il fouffre , ou de ce
qu'il croit fouffiir : Sous un toit fuperbe
, noyé dans les delicès , il
envie au Laboureur l'humble
chaume qui le couvre , & la fueur
de fon front : Que dis - je ? Il ne
fçauroit plusfouffrir la vie , & après
s'être épuifé en defits , fur un bonheur
qui le fuit , il ofe fouhaiter le
plus grand des maux.
Secondement , on raiforme à peu
près de la même maniere en Phyfique
& en Morale , de la Douleur
& du Plaifir. Les fenfations , difent
les Philofophes nouveaux , ne
font point dans les Objets qui en.
font les occafions . Cette douce
harmonie qui femble fortir de ce
Claveffin , que touche à vos yeux
une main legére , n'eſt point dans
ce Clavelin même , c'eft vôtre
Ame qui est harmonieuſe : Ainſ ,
les conditions differentes qui partagent
les hommes , ne les rendent
point heureux , ou malheureux
par elles mêmes ; au fond , les
objets ne changent point; l'idée du
bonheur
DE JUIN. 147
bonheur en également préfente à
tous les efprits , mais l'applica
tion eft prefque toûjours différente.
Ce n'eft pas, comme je le viens
de dire , qu'il n'y ait dans les objets
mêmes , un fondement réel
de cette diverfité , mais chacun les
envifage différemment , & cette
façon particuliere de les envifager
, varie l'impreffion qu'ils
doivent faire , felon les différentes
fortes d'efprits
Troifiémement . Du moins ne
fçauroit-on nier , que l'idée d'un
malheur préfent ne foit defagréable
par elle-même , & qu'on ne
foit malhûreux én quelque forte ,
dés qu'on croit l'être. Par conféquent
, on le fera d'autant plus ,
qu'on fe l'imaginera plus fortement
, & fi on croit l'être plus que
le refte des hommes , on fera le
plus malhûreux de tous les
homines .
Ces principes font certains , &
il ne me paroît pas qu'on puiffe
rien oppofer de folide à ces raifon-
Juin 1717. N
48 LE MERCURE
nemens ; mais venons à quelque
chofe de plus fenfible.
Qu'y a-t-il de plus malhûreux
aux yeux de la taifon , que cesfous
qui s'imaginent , tantôt poffeder
d'immenfes richeffes , tantôt gouverner
des Royaumes & commander
des Armées , quelquefois
même jouir de la Vilion béatifique
? A peine font- ce encore des
hommes , on les éxile de la fociété
humaine ; on les renferme dans
des lieux écartés , où chacun cependant
, eft bien aiſe de les aller
voir , & de les entendre : Leur
converſation a ,je ne fçai quoi , de
trifte & de ridicule , qui nous fait
rire & gemir tout enfemble . Les
plus Sages mêmes y courent avec
les autres ; le féjour de la folie.
devient pour eux , une Ecole de
fageffe : Ils s'y convainquent de la
foibleffe de cette raifon qui nous
enorgueillit fi fort , & ce qui eft
le comble de la fagelle , ils y apprennent
combien elle eft prés de
la folic.
DE JUIN. 149
Cependant , ce fou qui croic
poffeder d'immenfes richeffes , &
dont nous plaignons le fort , eft
hûreux , & c'est à fa folie qu'il
doit fon bonheur. Il joiiit de toutes
les douceurs d'une grande fortune
, fans en avoir les inquiétudes
& les foins ; & qui lui rendroit
la raifon , même avec les tréfors
qu'il croit poffeder , diminueroit
néceflairement fa félicité. Preuve
bien naturelle , fi je ne me trompe ,
que l'opinion feale fait le bonheur
, & qu'on eft hûreux , ou malhûreux
, dés qu'on croit l'être.
Je pourrois poufler plus loin ces
réfléxions , & il y auroit bien d'au-´
tres chofes à réprendre , & plus encore
à louer dans Teleinaque ;
mais je n'ai point prétendu entrer
dans un éxamen fuivi de tout le
Poëme : Le bornes que je dois me
prefcrire , ne me me le permettent
pas ; il feroit cependant à fouhaiter
que quelque main habile voulut
l'entreprendre , il en reviendroit .
au Public une utilité confiderable
Nij
150
LE MERCURE
l'ouvrage même n'en feroit pas
moins admiré , mais il le feroit
avec plus de connoiffance.
館
BOUQUET
POUR
LE JOUR DE LA S. JEAN.
P
Ar Saint Jean dis-moi , je to
prie ,
De quel Jean portes-tu le nom
Tu n'es point dans la Litanie
De ces Jeans de mauvais renom :
Au Dable celui qui t'apelle ,
On Jean Gile , ouJean de Nivelle;
OuJean de Vert, on Jean le Roux ,
OnJean Gingeole , onJean Farine :
Tu n'es niJanot , niJean ſoul ,
Ni GrosJean , ni Jean de l'Epine .
NiJean Deve , ni Jean Ridoux ,
N. Jean , qui prononcépar un hom
me en colére ,
Eft pire qu'un coupde Tonnerre,
DE JUIN.
IST
Pour une Pudeur de quinze ans :
Tu n'es point non plus de cesJeans ,
Dont le menton déplaît à mainte
prude Dame ;
Tu n'es pointJean de par taFemme;
N'étant rien moins que Jean Dou
cet >
Jean qui nepeut , ou Jean Fauffet.
Ce qui te manque un peu , c'eſt læ
Bachique Frogne ,
A table tu n'es qu'unJean Logne ,
Jean Potage n'eft point ton nom ;
Serois-tu Jean Davalos , non :
Ni Don Jean des
Enluminures ,
Ni Frere Jean des
Antomures ,
Jean des Vignes tu nefus onc
Que diantre deJean es tu donc ?
Ne feachant à quelJean tu portes
ton offrande ,
D'un ton plus ferieux je finis ma
Legende.
Fêtes-tu Jean d'Eté , fêtes-tu Jean
d'Hiver,
Ou quelqu'un des Jeans du Defert
Jean de Latran , on Jean Porte Latine
y
Ou bien Porte- Latin ; lequel des
deux, devine.
Niij.
152 LE MERCURE
Finiffonspar deuxJeans.Jean pre- .
mier,Jeanſecond ,
Ils fuffiront pour te loüer à fond ,
Ette faire un Bouquet qui fleure
comme baume ;
Je te crois par l'Eſprit un vraiJean
Chrifoftome ,
Et par le Coeur, SaintJean le Rond:
ע
LE CHAR
DE S. A. S. MADAME
LA PRINCESSE DE CONTI
Au Cours :
PAR M FUSELIER.
P Etits Chevaux , qui dans un
Trainez au Cours unejeune Déeffe;
Ne marchez pas d'un air fi petillant
,
Nous perdons trop
vous preffe.
à
l'ardeur qui
DE JUIN.
153-
Ciel que d'attraits ! ... Silence
ou parlons bas.
Lorfque l'on voit une fimple mortelle
,
On peut crier fans façon , qu'elle eft
belle!
Pour rendre hommage aux plus rares
appas ,
Tributs font bons de toutes les efpeces,
Mais tout Encens aux Dieux ne
convient pas:
Trier le faut , fur tout pour les
Déeffes.
Déjaféduit par un Eclat nouveau ;
Jallois tenter de peindre tant de
charmes ,
Ecueil fatal au plus fçavant Pincean
,
Apelle même icy,rendroit les armes.
L'Art , quand il peut , exact dans
Lesportraits ,
Rend à nos yeux les Graces d'une
Belle,
Plus libéral bien fouvent quefidele ,
Pour des deffauts , it donne des
attraits
154
LE MERCURE
A qui le vent : Mais il eft certains
Traits
Que la Nature a refervez pour elle,
Dont l'Impofteur ne difpofe jamais :
Tels on les voit dans l'aimable
Immortelle ,
Achaque inftant Spectateurs pré-
Venus
Deçà , delà , par mainte Kirielle ,
Sans lefçavoir,honorent tropVenus,
Difans , voicy la Reine de Cithere ;
Onques nefutfi certaine de plaire :
*DesPirois & des ardens Phlégons ,
Son attelage a toute l'Encolure .
Si la Déeffe alaifféfes Pigeons ,
Elle n'a pas oubliéfa Ceinture.
D'où vient qu ' Amour , par respect
écartè ,
Montre aujourd'hui tant de timidité?
Pourquoi du Char fuit- il de loin les
traces ?
Et n'y voit-on feulement que les
Graces ?
Par ces difcours mêlez de doux
transports ,
* Chevaux du Soleil .
DE JUIN.
Cent & cent voix font retentir ces
Bords ,
Et l'on entend cette traupe ravie ,
Louer Venus des charmes qu'elle
envie.
Mais le jourfuit dans ces lieuxfor
tunez ,
Envain Phoebus a fini fa Carriere :
Petits Chevaux , le Char que vous
traînez ,
Porte des Feux plus doux que fa
Lumiere ;
Allex , coureztoûjours rapidement,
Vous ne sçauriez, avoir trop
teffe ;
de vi
lá Puifqu'il ne faut qu'admirer
Déeffe ,
C'est trop la voir , que la voir un
moment.
ODE ANACREONTIQUE.
A MADEMOISELL DE L ...
Par M. le Chevalier de S. Jory.
Enus fur la mole verdure
fraichement amassé,
756 LE MERCURE
Repofoit fous la Voute obfcure
D'un Chevrefeuil entrelaffé.
Lefeuillage tonfu d'un Hêtre
Couronnoit cefombre Berceau ,
Aupied de ce Trône champêtre ,
Serpentoit unprofond Ruiffean.
Venus dansfon criſtalfidélle ,
Plongeoit des regardsfatisfaits ,
Il prefentoit à l'Immortelle
La vive Image defes Traits.
Depuis le lever de l'Aurore ,
L'Amour rôdoit dans ces Cantors ,
Et n'avoit pu bleffer encore,
Que des Oifeaux & des Moutons.
Il démêle enfin la Dieffe
Au traversdu feuillage épais;
Il prend fon Arc , tire & la bleffe
Du plus meurtrier de fes Traits .
Perfide Enfant , s'écria-t- elle
D'on vient contre moi ta fureur ?
Je vous prenois pour Iſabelle ,
Dit l'Amour , pardonnez l'Erreur.
any
DE JUIN. 759
La Redondille Efpagnole d'Or
phée , imitée par Mi de Senecé , a
été fi bien reçûe dans le Mercure
d'Avril , qu'il y a lieu de croire ,
que le Public apprendra avec
plaifir , que les Poëfies du même
Auteur font enfin imprimées , &
doivent paroître au commencement
de ce mois. Elles compo
fent un In-douze de prés de soo
Pages : Elles renferment fix Livres
d'Epigrammes , avec des Epîtres
& autres Piéces qu'on a mifès à la
fin du Volume. Un Traitté de
l'Epigramme y fert de Préface .
Pour donner au Public quelque
Cidée de ces Epigrammes , en voici
quelques unes de différentes
efpeces .
LES QUÉTEUSES FARDEES .
Toi qu'on voyoit plus volontiers
en Vin ,
Mettre un Ecû , qu'un Denier en
Aumône ,
Tulas donnée & je vis hier matin
1;8 LE MERCURE
Ta Charité. Sans doute ilfaut,
Martin ,
Que le Curè t'ait touché dans fon
Prône.
Mafoi , dit-il , c'est qu'en les re
gardant ,
Je m'attendrispour nosjeunes Quê.
tenſes ;
Je vis leur teint fi rouge en demandant
,
Que je les pris pour des Pauvres
bontenfes.
EXTRAVAGANCE PIEUSE.
On dit que la fageffe humaine
Eft folie aux yeux du Trés Haut
Dans l'Esprit du Docteur Michaut
,
C'est une maxime certaine.
Il lafuit ; chaque jour on voit
Michaut , croître en
• gance ;
extrava-
Il feroit fage , s'il vouloit :
Mais helas : Le bon homme croit
Qu'il ne le peut en Conscience.
LE
DE JUIN.
159
LE SECRETAIRE D'AMOUR.
J'allois chanter l'horreur& le fracas
des Armes ;
L'Amour m'a commandé de celebrer
vos Charmes :
Iris, fi ce Dieu quelquejour
D'un tel foin demande falaire ,
Dumoins , quand vous payerez
l'Amour,
N'oubliez pasfon Secretaire.
Par l'Ordre fouverain du tendre
Roy des Ames ,
Je vais chanter vosyeux où brillent
tant de charmes;
Sije fçais donner un beau tour
Aux dons que vous avez de
plaire;
Iris , quand vous payerez l'Amour
,
Souvenez- vous du Secretaire.
Juin 1717
160 LE MERCURE
EPITAPHE D'UNE VIEILLE
Raportée en Latin par Papyrius
Maflo , & tirée de l'Eglife
Cathedrale de Bayeux . Ce font
les Chanoines qui parlent avec
la fimplicité & la bonne-foy du
vieux tems.
La vieillefemme à MaitreJacques
Trêpaffa le beaujour de Páques
Pour la fourer icy dedans ,
En ce tems de réjouiſſance ;
Il nous fallut malgré nos dens ,
Tronquer un repas d'importance :
One ne le pumes achever ,
Dont devil plus cuifant nous oppile;
Que fi nous avions
vúcrever
Toutes les Vieilles de la Ville.
L'ESSENTIEL DU MARIAGE .
DIALOGUE.
ANSELME , LUBIN.
DE JUIN. 16S
ANSELM E.
Pour fortir du libertinage ,
Où depuis long-tems je te vois ;
П faut enfin , mon fils , fonger au
Mariage ,
J'ai pour toi fur cela , déja fait un bon
choix ,
C'est unejeunefille...
LUBIN.
Elle en fera plus bête.
ANSELM E.
Belle comme l'Amour.
LU BIN.
Gare le mal de tête.
ANSELME .
Elle eft Fille de Qualité.
LUBIN.
Elle en aura plus de fierté,
Et me viendra prôner les Heros de
fa Race. O ij
162 LE MERCURE
ANSELME.
Elle a de la Vertu de plus .
LUBIN.
Pure grimace.
ANSELM E.
Elle a de l'Esprit.
LUBIN.
Ie le croi,
Peut être même trop pour moi ,
Ne m'enparlezplus ,je vous prie..
ANSEL ME.
Elle a vingt mille Ecus à toucher
tout comptant ,
Sans l'espoir d'une groſſe Hoirie
LUBIN.
Que diantre lanternez - vous .
tant ?
Cela vautfait , je me marie.
CURE
163
DE
JUIN
.
IME
depk.
IN
Pare
IME
TH
IE
ENIGME
Quelque fois je fais honte à l'hom
me glorieux ,
Lorfque de lui je meſepare ;
Trés Jouvent avec moi le Peuple le
compare.
Pourquoi, ne parlant pas des
mieux1
Parlai-je avec tant d'impudence??
Et d'où me vient mon infolence ?
C'est parce qu'on m'a mis dans le
nombre des Dieux :
MaSoeur , je crois , ne fut jamais
Déeffe ,
Te ne fçai , fije fuis d'une comique
efpece ;
Mais jefais rire , & furtout laJeu
neſſe ,.
Et je n'en vois pas la raifor.
Tant que ma Soeur & moi ,nous ommes
en prison ,
Extre nous, nulle difference :
C'eft le mariert de ma naiſſance ,
Qis afterne & men sexe & mon
nom .
O'iij
154 LE MERCURE
AUTRE
DE M LAUVIN.
Quelque obfcure que je puiffe
être,
A cesmarques, Lecteur, tu dois me
reconnoître :
Quoique prefque toûjours fille de :
Roturier ,
A peine je parois que chacun
me defire ;
Le Roy-même eft fujet à mon fan--
tafque Empire.
Sans faire jamais rien , je fuis de
tout métier ,
Ie decide en la Cour en Maitreſſe
abfoluë ,
Quelque bizarre queje fois ;
Etfi tôt qu'y fuis reçûë ,
L'ufage m'introduit au nombre de
fes Loix:
Mais que mon regne eft court ! après
un certain tems ,
Des caprices an fort , j'éprouve la
difgrace ,
E quand je neplais plus aux hommes
inconftans ,
DE JUIN 165
Une autre me fuccéde & ſe met à
ma place.
Le mot de la premiere Enigme du
mois paffé, étoit la Corde d'un Inftrument
; & celui de la feconde,
le Papier.
ииииииии
SUITE DU JOURNAL
de Paris.
In
E Portrait du Roy , que le
dés le mois de Septembre 1715 , &
qu'il n'a fini que depuis quelques
jours , fut préfenté le fept , par ce
Peintre célébre , à Merle Duc Regent.
On le porta le to à S. M. qui
parût fort aife de le trouver dans
fon Cabinet, parce qu'il eft trésbeau
& trés- reffemblant.
Mr le Grand' ayant interdit ces
jours paffés l'Argentier de la petite
Ecurie , fur le refus qu'il lui
avoit fait, de lui apporter fes comptes.
Mr le Premier est entré en
caufe , prétendant qu'à lui feul ap166
LEMERCURE
partient le droit de les figner ,
comme il l'a toûjours fait , du vivant
du Roy ; ce qui a élevé entre
ces deux Seigneurs , une conteftation
qui fera décidée par le Confeil
de Régence.
Le 16. la grande Chapelle du
Roy forma une oppofition contre
les Feüillans , qui , par un ordre
particulier de Mr le Grand Aumonier
, avoient entrepris de
chanter Vêpres , & faire la Priere ,
les Dimanches & Fêtes , fur le modéle
de la Chapelle de Versailles .
Mr de Cazau Neveu de Mr du t
Mont Ecuyer de feu MONSEIGNEUR
, a vendu à Mr Charon
fa Charge de Gentil-homme Ordre
du Roy , qui lui avoit étédonnée
à la mort de Mr de Bourdelin.
MADAME , dont la fanté paroit entierement
rétablie , eft venue cematin,
de Saint Cloud falüer le Roy..
Le 22. on publia l'Arreft fuivant
del Cour de Parlement , qui fait
défenfes à toures perfonnes de
saffembler fans permiffion du Roy:
DE JUIN 167*
Du Vendredy 18. Juin 1717. du
matin.
Ce jour , toutes les Chambres
affemblées , les Gens du Roy font
entrez & ont apportés à la Cour les
copies d'un Acte fous fignature
privée , datté de Paris le onzième
Juinpréfent mois 1717 , qui paroît
figné par trente - neuf perfonnes y
dénommées , lesdites copies fignifiées
le 17 dud. mois , à laRequête
des dénommés aufdites copies ,
comme ayant figné l'original dudit
Acte , l'une par Eftienne Lefguillier
Huiffier à Verge au Châtelet
( dans ces termes ) à Noffeigneurs
du Parlement , en la perfonne de-
Maiſtre Nicolas Dongois Greffier
en Chef dudit Parlement ; & l'autre
par le même Lefguillier au
Procureur General du Roy , & ils
ont requis qu'il plût à la Cour y
pourvoir par les raifons qu'ils lui
ont expliquées , fuivant les Conclufions
par écrit du Procureur
General du Roy , qu'ils ont laiffées
168 LE MERCURE
fur le Bureau , avec les copies dúdit
Acte fignifié : Eux retirez . Veu
les copies dudit Acte , fous fignature
privée,du onzième Juin 1717,
fignifiées le 17 dudit mois , les Or
donnances & Arrefts de lad.Cour,
au fujet des affemblées illicites ,
enfemble ' les Conclufions du Procureur
General du Roy ; la matiere
mife en déliberation.
LA COUR a ordonné & ordonne
, que les deux fignifications
faites par led. Eftienne Lefguillier
Huiffier à Verge au Chafteler ,
tant au Greffier en Chef de ladite
Cour , qu'au Procureur General
du Roy , le 17 Juin préfent mois ,
demeureront fupprimées , interdit
ledit Lefguillier des fonctions de
fa Charge pendant fix mois. Fait
tres-expreffes inhibitions & défenfes
à toutes perfonnes, de quelque
eftat , qualité & condition qu'elles
foient, de s'affembler fans permiffion
expreffe du Roy , fous les peines
portées par les Ordonnances
& Arrefts de ladite Cour.
.
DE JUIN 169
Le'23. Ce matin , Ms le Duc
d'Orleans entrant au Confeil , a
demandé ce que faifoit le Roy ;
fur ce qu'on lui a répondu qu'il
étoit aux études . S. A. R. a répliqué
, je ne veux pas le détour
ner , mais après le Confeil , S. M.
aura le plaifir de voir le plus gros
& le plus parfait Diamant qu'il y
ait dans le monde. En effet , c'eſt
un brillant gros comme un petit
euf, qui pefe plus de 600 grains ,
d'une trés -belle eau , & fans défauts.
Il a coûté pour le tailler en
facettes 6000 Guinées , & l'on en
a retiré 7000 , des rognures ; le Capitaine
Pitt de qui il vient , avoit
voulu le vendre au feu Roy , 4.
millions. Le marché s'eft cependant
conclu avec Msr le Regent,
à 2000000. On a déja compté
700000. livres , & l'on s'eft
engagé de donner pour
1500000 livres reftans , 200000.
livres par an. On eft convenu de
remettre pour nantiffèment à Mr
Pitt & à Mr Stanhope fon beaules
170 LE MERCURE
frere , des Diamans de la Couronne
, dont ils feront dépofitaires
& garands; & qu'ilsrendront à mefure
qu'on les payera . La France
a maintenant un Diamant à oppofer
à la Perle d'Espagne , au
gros Diamant du Grand Duc de
Florence , au petit Plat fait d'une
feule Eméraude , de la République
de Gênes , & au fameux Diamant
du Mogol .
Mr de Vaux Ecuyer de la grande
Ecurie , a vendu fa Charge 50000.
livres , à Mr de Nefmond.
Le 25. 4. Moufquetaires ayant
pris quérelle à 5. heures du matin
avec 4. Archers du Guet, à la Porte
S: Honoré , Mr de Nizon un
des Moufquetaires a û le malheur
d'y perdre la vie , & un de fes
Camarades a été bleffé . On porta
le mort chez le Commiffaire Thie
naut , où il fut ouvert en préſence
du Lieutenant Criminel & de plufieurs
Officiers de l'Hôtel.
Le même jour , l'Academie
Françoiſe fut affemblée auLouvre,
pour
DE JUIN. 171
pour la Réception de Made Fleury,
ancien Evêque de Frejus , Précepteur
de S. M. Le nouvel Académicien
ouvrit la Séance par
un Difcours qui entraîna tous les
fuffrages. Il loüa dignement, quoique
fuccinctement , feu M de
CallieresfonSucceffeur: Il rendit au
Cardinal de Richelieu & au Chancelier
Seguier, l'homage que le devoir
prefcrit en pareil cas . Tout
cela n'occupoit qu'une très petite
partie du difcours que l'Orateur
avoit principalement destiné à cé
lébrer les dernieres années du Regne
de LOUIS XIV. de glorieufe
Mémoire. Il peignit ce Grand
Roy,luttant contre les plus rigoureufes
épreuves du Ciel : Il re.
nouvella l'Hiftoire douloureufe de
tant de fléaux , dont fon Courage
& fa Vertu fçurent triompher. Il
conduifit enfin , le Heros Chrétien
à l'épreuve , contre laquelle
les Verrus de pure oftentation s'évanoüiffent.
Ille reprefenta , tenant
ferme contre les horreurs de la
Juin 1717 P
172
LE MERCURE
mort , furmontant
les douleurs les
plus vives , par la plus patiente
tranquilité.
L'Orateur paffa de l'Eloge
Funébre de LOUIS XVI. aux
louanges confolantes de LOUIS
XV. Il donna quelques Actions
de ce Prince pour garands de la
douceur de fon Regne. Il fit voir
dans les fentimens de ce jeune
Monarque , le germe de toutes les
Vertus Royales , aufquelles l'Education
doit donner l'accroiffement.
S. A. S. Mir le Duc du
Maine , Sur- Intendant à l'Education
de S. M. & Mr le Maréchal
de Villeroy fon Gouverneur ,
furent célébrés par l'Orateur , au
grand applaudiffement du Public ,
qui voit avec confolation , l'Inftruction
de S. M. confiée à de tels
Miniftres.
Mr de Valincourt Directeur
de la Compagnie , répondit à M
de Frejus par un Difcours très éloquent,
il éxhorta le nouvel Académicien
à faire fentir au Roy , comDE
JUIN 173
bien fon amour pour les Sciences
& les Arts , combien fa bienveillance
libérale pour ceux qui les
cultivent , contribueront à la gloire
de fon Regne , & au bonheur de
fes Sujets. Il fit honneur à nôtre
Siécle des Chefs- d'oeuvres qu'il
a enfantés dans les différents genres
, foit d'Eloquence , foit de Poëfie.
Il fir généreufement paffer en
revie, tous les travaux de fes Confreres
qu'il ofa loüer, comme ils le
méritent. Il ne prit aucun parti
marqué fur la difpute des Anciens
& des Modernes , quoique l'éxemple
lui en ût été donné dans les
Affemblées précédentes. Il a rendu
juftice aux uns & aux autres , fans
être forti du caractère d'Homme
Public. Enfin , il a fatisfait à tout
ce qu'on avoit lieu d'attendre d'un
auffi galant Homme
Après que Mr de Valincourt ût
prononcé fon Diſcours , il invita
Mr de la Motte à réciter à l'Affemblée
quelques-unes des Fables
nouvelles dont il ya faire-hoamage
à S. M.
Pij
174 LE MERCURE
Il en récita huit ; le Public les
reçût toutes , avec un accueil
égal , & l'on attend impatiemment
que cet Ouvrage foit imprimé.
A MONSIEUR DE LA MOTTE
Sur les dernieres Fables qu'il recita
à l'Academie Françoiſe .
DE
E tous les lieux de fon Domaine
,
Apollon fit hier convoquer
Tous gens ,frequentans l'Hypocréne ,
( Nul ne crut devoir y manquer. )
Lorfque chaqu'un ût pris fa place ,
Maints beaux difcours l'on débita ;
Fuis un des Menins du Parnaffe ,
Fables en Vers nous recita :
Fables de nom , car je puis dire ,
Que c'étoient belles Veritez,
Que l'on apercevoit reluire ,
Sous d'agréablesfaufletez.
Ovais , dit lors Æfope en colére ,
Ce Drole a, ma foi , piraté ;
C'eflàmon tour , c'eſt ma maniére
DE JUIN. 175
Et mafimple naifveté.
Iy reconnois mon élegance ,
Reprit Phedre affez brusquement ;
S'amufe -t-on encore en France
A s'exprimer élegamment ?
Ohtoutdoux Meffieurs du Vieil age!
Dit la Fontaine, au tour heureux ;
Dans moi feul il a l'avantage
De vous retrouver tous les deux :
Oii, cerclegant badinage ,
Ie protefte que c'est mon bien ,
Comment par un nouvel usage
Ce Matois l'a- t- il rendu fien ?
Ainfi que moi , de la Nature
Il peint l'aimable liberté :
Mais il a fur moi , je vous jure ,
La Nobleffe & la Majesté.
C'est donc un homme de ma Clique ,
Reprit Humire fur ce fat;
Ses Vers ont la cadence antique ,
Je l'avouerois ༡ à ce feul trait. 74
Mais entendant nommer la Mote ,
Plus le bon Vieux Grec n'applaudit,
Même il penfa changer de note ,
Houte fit , qu'il ne fe déd t.
Lo , Phalus donnant fonfuffrage,
Paifque , dit- il , tu was charand,
Pij
176 LE MERCURE
La Motte , ilfaut que ton Ouvrage
Au Parnaffe foit imprimé.
8/
DONS DU ROY.
8
Onfieur l'Evêque de Cahors
a obtenu l'agrément du Roy,
pour ceder à M. l'Abbé de la Luzerne
fon neveu , l'Abbaye de la
Garde de Dieu , Ordre de Citeaux ,
de 3. à 4000. livres de revenu.Cet
Abbé , dont l'Aîné eſt Colonel du
Regiment de Perigor , & le Cadet
Chevalier de Malte , eft fils de
M. le Marquis de la Luzerne , cydevant
Sous- Lieutenant de la premiere
Compaz ie des Moufquetaires
, & de N ...de la Chaize
Soeur de M. le Comte de la Chaize
Capitaine des Gardes de la
Porte , Neveu de M. l'Evêque de
Cahors , & de M. le Comte de la
Luzerne Chef d'Efcadre. Cette
Famille est une des plus anciennes
de Normandie , du Nom de Bricqueville
.
DE JUIN. 177
L'Abbaye de Candeil , Diocéfe
d'Alby , Ordre de Citeaux , a été
donnée à Don le Grand Religieux
du même Ordre .
Le Roy a nommé à l'Abbaye
de Bucylli , le Pere François Humbert
Vicaire General des Reformez,
de l'Ordre des Premontrez.,
MORTS.
Mre André Nicolas de Jaffaud ,
Préfident en la Chambre des
Comptes de Paris, & avant , Confeiller
au Parlement , mourut le 4.
Juin 1717 , ne laiffant que deux.
filles ,de Dame Marie- Anne Couftard
fa femme , qu'il avoit époufé
au mois de Février 1702 , foeur de
Mr Coustard Confeiller au Parlement
: Il étoit fils de Nicolas de
Jaffaud Seigneur d'Arquinvillier ,
mort Doyen des Maiftres des Requeftes
de l'Hôtel du Roy en 1689 ,
âgé de 78. ans , & de Dame Marie
de Flandres.
Dame Françoife de Montaut de
Benac de Navailles , veuve de Mi
178 LE MERCURE
Charles deLorraine ,Duc d'Elbeuf,
Pair de France , Gouverneur de
Picardie , des Comtés d'Artois
& de Haynaut, & Gouverneur particulier
des Ville & Citadelle , de
Montreuil fur laMer ,mort dés l'an
1692 , mourut le 11. Juin , n'ayant
eu de fon mariage que feuë Madame
la Ducheffe de Mantouë ; elle
étoit belle - meré de Mr le Duc
d'Elbeuf d'apréfent , & fille de
Philippes de Montaut de Benac
Duc de Navailles , Pair & Maréchal
de France , Chevalier des
ordies du Roy , Gouverneur de la
Rochelle & du Païs d'Aunis , & de
Sufanne de Baudeau l'une des Dames
de la Reine Anne d'Autriche ;
& elle avoit eu pour foeurs les
Marquifes de Rothelin & de Pom-.
padour Lauvieres . La Maifon de
Montaut Benac eft originaire.de
Gafcogne , où elle n'eft pas moins
connue par fon ancienneté que
par fes Alliances , comme on le
peut voir par la Généalogie qui
en eft rapportée dans l'hiftone des
DE JUIN. 179
au
Grands Officiers de la Couronne ,
par le Sieur du Fourny ,
Chapitre des Maréchaux de France
. vol. 1. F. 810.
Mre Charles de Bourdon , Chevalier
Seigneur de Boue & de
Conaux , Major de la Ville de
Phalsbourg , mourut le 30 May
1717. Il fortoit d'une Famille Noble
, originaire de Provence , &
dont la Généalogie eft rapportée
dans le Nobiliaire de cette Province
, par le fieur Robret. Il avoit
été marié le 13. Avril 1704 , avec
Elifabeth Blanchard , veuve d'Antoine
Petin , Seigneur de Phalfuvefer
en Alface , mort le 14 .
Octobre 1697 , & fille de François
Blanchard Seigneur des Bordes ,
Avocat au Parlement , qui a donné
au Public les Eloges des Préfidents
au Parlement , & des Maîtres
des Requeftes ordinaires de
l'Hôtel du Roy , avec un catalogue
des Confeillers au Parlement ,
mort le 8 Avril 1685 , & d'Elizabet
Coulon, morte le 20 Février
1701.
430 LE MERCURE
·
Madame Bourdon a eu de fon
premier mariage , Jean Petin Seigneur
de Phalfuvefer , Capitaineau
Regiment de Toulouſe , mort
le 20 Avril 1713. d'une bleffure
qu'il avoit receuë au Siége de
Landau , & une fille qui n'eft pas
mariće ; elle et foeur de Guillaume
BlanchardAvocat au Parlement
, receu le 9. Juillet 1674 , &
qui a donné au Public en l'année
1715 , une compilation Chronologique
des Ordonnances des Roys
de France , depuis Hugues Caper;
il a été marié le 10. May 1635 , avec
Marie-Anne Pezard, fille deChrif
tophe- Augufte Pefard , Seigneur
de Maray,Confeiller au Chatelet
de Paris, & d'i lizabethCurabelle ;
il en a plufieurs enfans , entr'-
autres Franç. Augufte Blanchard
Avocat , receu le Aouſt 1713 ,
& Elizabeth Blanchard , mariée
le 4 Juin 1715 , avec Jean - Charles
Dauffy, Seigneur des Coutures.de
Frefnay , de Bafoches , & en partie
de la Neuville.
-
3.
DE JUIN. 181
Mr le Prince de Monbazon ,
Duc & Pair de France , Brigadier
des Armées du Roy , & Colonel
du Régiment de Picardie , mourut
le 26 Juin 1717. âgé de 35. ans.
La célébre Mde Guyon , mourut
ces jours paffés à Blois , à l'Hôtel
de Montmorency.
MARIAGES.
Mr le Marquis d'Harcourt fils
aîné de Mile Maréchal Duc d'Harcourt
, a époufé la nuit du 30 au zi31
du paffé , Dlle ... le Tellier de
Barbefieux , fille de feu Mre Louis
François le Tellier , Marquis de
Barbefieux , Miniftre & Secretaire.
d'Etat, Commandeur , Chancelier
& Garde des Sceaux des Ordres
du Roy , & de Dame Marie Therefe
Dauphine d'Alegre fa deu
xiéme femme. La Maifon d'Harcour
eft fi ancienne , fi grande &
fi illuftre , qu'il feroit inutile de
vous en donner ici , aucun détail
Généalogique . Pour la Famille de
132 LE MERCURE
le Tellier , elle est fans contredit ,
une des premieres de la Robe .
Mre de Groffolles Marquis de
Flamarens a épousé le Juin
3.
Dlle de Beauveau
›
Niéce de Mr l'Archevêque de
Toulouſe . La Maifon de Groffoles
eft originaire de Gascogne , &
fort diftinguée par fon ancienneté
& par fes Alliances ; pour celle de
Beauveau , elle eft originaire de
la Province d'Anjou , & l'une des
plus anciennes de cette Province ,
comme on le peut voir dans la
Genéalogie qui en a été donnée
au Public , par le fieur de Sainte
Marthe..
M de Laiftre Secretaire du
Confeil , a époufé le 6. de ce mois
Mlle de Bullion , fille du Confeiller
au Parlement de ce nom .
Ans la Relation que jefis im-
D primer à part , le mois paffé,
touchant le Czar, je laiffai ce Prince
à Petit-bourg Il est préfentement
de
DE JUIN. 133
de mon devoir , que je reprene
la fuite de ce Journal , en conduifant
ce Monarque jufqu'aux Eaux
de Spaa , où il va joindre la Czarine
fon Eponfe.
Le Dimanche 30. du paffé , le
Czar arriva de bonneheure à Petit-
Bourg , où M. le Duc d'Antin lui
fit fervir un dîner magnifique ;
après lequel il alla coucher à Fontainebleau
. Le lendemain , il courut
le Cerf avec l'Equipage du
Roy ; il monta les Chevaux de
Mer le Comte de Toulouſe , qui
fe trouva à cette Chaffe ; elle fut
fi vive que le Cerf fut forcé en
moins d'une heure & demie . Le
Czar qui n'avoit jamais pris ce
plaifir Royal , en parut fort content
, & fit à M. le Comte de
Touloufe toutes les honnêtetés
imaginables. Après la Chaffe , ce
Prince dina dans le Pavillon qui
eft au milieu de la grande piéce
d'eau , où il refta fort long-tems à
table. Comme on s'étoit flaté qu'il
féjourneroit plus long - tems à Fon
Juin 1717.
184 LE MERCURE
tainebleau , on avoit tout diſpoſe
pour cet effet ; cependant
partit ce jour là même , après s'être
promené quelque tems le long
du Tibre. Il revint coucher à
Petit- Bourg , où M. le Duc d'Antin
le recut aufli magnifiquement
que la veille , quoique ce retour
fur imprevû . Aprés avoir parcou
ru les Jardins , & la Terraffe qui
fert de barriere à la Seine , il entra
le premier Juin, dans une Gondole
, qui le ramena à Paris , avec
toute fa Cour qui le fuivoit dans
d'autresBateaux ;il s'arrêta à Chorfi,
où il fut accueilli par Madame la
Princeffe de Conty Doüairiere
qui doit y féjourner tout l'Eté ; il
vit les Jardins & les Appartemens :
S'y étant rafraichi , il continua fon
chemin en Gondole , & ayant
traverfé tous les Ponts de Paris ,
il vint defcendre à l'Abreuvoir
audeffous de la Porte de la Conférence
; il monta en Caroffe ,
& paffant fur les Remparts de
la Ville , il alla chez un Artificier
DE JUIN.
185
où il acheta une grande quantité
de Fufées & de Pétards qu'il voulut
tirer lui-même , dans le Jar
din de l'Hôtel de
Lefdiguiéres.""
Le 2 , il alla l'aprés midy à
l'Abbaye de S. Denis , où on lui
fit voir l'Eglife , le Tréfor , les
Tombeaux , & le fuperbe Bâtiment
que les Religieux ont élevé
depuis quelques
années , & qui
n'eft pas encore achevé : la folidité
des Murs & des Voutes lui
plût extremement
. Les Benedictins
lui avoient préparé une trés
grande collation , qu'il fe fit apporter
dans une Cellule qui eft
au bout du Dortoir , & dont la
vue eft charmante ; il revint de
S. Denis par S. Ouen , où M.
le Duc de Trefmes avec toute fa
famille , l'attendoit . On lui fervit
une magnifique
collation.
Le 3. ce Monarque partit d'ici,
accompagné de toute la Cour , de
M. le Maréchal de Teffé , & de
M. le Marquis de Bellegarde ,
fecond fils de M. le Duc d'Antin ;
185 LE MERCURE
ce jeune Seigneur ayant été prépofé
pour faire les honneurs des
Maifons Royales à la place de
M. fon pere , qui comme Chef
du Confeil du dedans du Royaume
, n'avoit pû fuivre S. M.
Czarienne , à caufe de quelques
affaires importantes. Le Czar
avoit compté paffer quelques jours
à Versailles , & même on s'étoit
préparé à l'y recevoir ; mais il ne
s'y arrêta qu'un moment , étant
allé coucher à Trianon , où il a
occupé avec toute fa fuite , les
Appartemens du Corridor qui don
ne fur les Goulottes. Pendant le
féjour qu'il a fait à Trianon , il
prenoit furtout le plaifir de la promenade
dans les Jardins en Calefche
, & fur le Canal en Gondolle
; il a vifité tous les endroits
les plus remarquables des environs.
Le 5 , il partit de Trianon ,
pour aller au Château de Clagny;
il monta au grand Aqueduc , &
de là fe rendit à Marly. 11 a ens
DE JUIN. 187
ployé le tems qu'il y a demeuré,
à peu prés comme à Trianon , fe
promenant presque tout le jour ,
& examinar les Jets d'eau , les
Cafcades les Statues , avec une
attention furprenante; il alloit furtout
à chaque inftant, voir la Cafcade
d'Agrippinne
.
Le 10 , M. de Verton , Maître
d'Hôtel du Roy , qui eft chargé
par ordre de la Cour , de fervir le
Czar, ayant ordonné un tres- beau
feu d'Artifice , avoit placé dans
le Bofquet de Marly, une grande
quantité de Haut-bois & de toutes
fortes d'Inftrumens qui préluderent
& donnerent une Serenade
qui dura prés d'une heure ;
aprés quoi on tira le feu d'artifice
lequel fut fuivi d'une tres belle
illumination , que M. le Marquis
de Bellegarde avoit fait prepararer
dans les Bofquers des Bains
d'Agrippinne , & dans celui de la
Cafca le ; la fête finit par une elpèce
de Bal : Toutes les Dames
que la curiofité avoit attirée à
Qiij
188 LE MERCURE
Marly , danferent dans le Sallon ,
bien avant dans la nuit. Le Czar
fut fi content de cette galanterie,
qu'il fe coucha trésard , contre
fon ordinaire.
Le 11 , étant allé le matin à
Saint Germain en Laye ; il examina
le Château vieux & le neuf,
& refta fort long -tems fur la Terraffe.
Il defcendit au Val , & delà
au Monaftere de S. Cyr , où
il vit Madame de Maintenon qui
reçût fa vifite fur fon lict ; il demanda
à voir les cinq Claffes &
toutes les Demoifelles , chacune
dans leur place ; le Prince fat fort
édifié de l'utilité & de la magnificence
de l'établiffement de cette
Maifon , & de la maniere dont les
Filles y étoient élevées . Aprés
s'eftre beaucoup promené , il remonta
en Caroffe & revint coucher
à Trianon.
Le 12. il quitta avec regret ces
iieux enchantez , pour revenir à
Paris , il paffa par Verfailles , où
il dina ; avant que de fe mettre à
DE JUIN. 159
table , il vit tous les Appartemens
& le Cabinet des Curiofitez qui
eft auprès de la Piece de la Chapelle
; on lui montra les Medailles
& les Coquillages . Les Livres curieux
& les Estampes magnifiques
des Anciens Balets du Roy , l'oc
cuperent plus agréablement , que
toute autre chofe. Il defcendit à
la Grande & à la Perite Ecurie ; il
vit travailler dans l'une & dans
l'autre , plufieurs Chevaux que les
Ecuyers monterent en fa prefence .
Il monta en Caroffe fur les cinq
heures , & vint à Chaillot , rendre
vifite à là Reine d'Angleterre , Il
traverfa , fans s'arrêter, le Cours la
Reine , où l'on fe promenoit : Il
vint defcendre chez Mr de Launai
à la Monoye des Medailles , où
Mr le Duc d'Antin l'attendoir ; ce
Seigneur fir fraper en la prefence
de ce Prince , une Medaille
d'Or , qu'il lui prefenta : Le Czar
fut furpris de trouver d'un côté
fon Portrait en Bufte , ayant
pour Legende , Petrus Alexievvst
150 LE MERCURE
Tzar, Mag. Ruff. Imperator ; &
au revers une Renommée dans les
airs , avec deux Trompettes ; autour
étoient ces mots , Vires acquirit
eundo. Ce qui fait allufion aux
differens voyages que ce Souverain
a fait depuis vingt ans : & dans
l'Exergue ; Lutet. Paris . 1717. Il
monta enfuite pour voir le Cabinet
des Medailles, où il trouva un Medailler
rempli de trente Medailles
d'Argent , & de quarante Medailles
de Bronze , pareilles à celle qui
lui avoit été prefentée en Or. Il en
fur furpris, & encore plus , lorfqu'il
vit qu'elles furent diftribuées aux
Perfonnes qui l'accompagnoient
.
Après qu'il ût confideré avec attention
tout ce qu'il y avoit dans
la Monoye des Medailles , il paffa
dans l'Orphevrerie , où il trouva
un grand nombre de beaux Ouvrages
de ce Metail , dont la plus
grande partie étoit pour le Roy ,
& elques uns auffi pour le Roy
de Portugal & à fes Arines ; il les
examina avec un difcernement
DE JUIN. 191
qui marque fon bon goût pour toutes
fortes de chofes. Lorfqu'il s'enr
alla , on lui prefenta de rechefune
pareille Medaille de fon Portrait ,
qui venoit d'être achevée , dont
les fonds étoient de Bronze brune ,
& tous les reliefs en Or.
Le 13. au matin , il reçût la Vifite
du Nonce , qui lui fit un compliment
en Italien , auquel le Vice
-Chancellier Schaffiravu répondit.
Il fortit feul l'après -midi , & fe
rendit le foir chez Mr le Duc
d'Antin , où il foupa avec Msr le
Comtede Touloufe ; le repas for
fuperbe.
Le 15. au matin , il alla à l'Imprimerie
Royale , on tira devant
lui plufieurs Epreuves : Il paffa enfuite
au Collège des Quatre Na
tions , fondé par le Cardinal de
Mazarin : Il vifita l'Eglife & la Biblioteque
, & fit amitié à M.Varignon
, le plus fameux Géometre
du Royaume ; il s'informa des
fonds deftinez à entretenir un pa
reil Etabliſſement ; il parut con192
LE MERCURE
.
tent du détail qu'on lui en fit , parce
qu'outre deux Colléges qu'il a
fondez dans fes Etats , l'un à Mofcovv
, & l'autre à Peterborg , il
a encore deffein d'en ériger de
nouveaux. Au fortir de cette Maifon
, il paffa chez le fieur Pigeon ,
Auteur d'une Sphere mouvante
trés curieufe , fuivant le Systéme
de Copernic ; il la trouva parfaitement
executée ; elle lui plût fi
fort , qu'il donna ordre , en partant,
de l'acheter deux mille écus:
Il alla enfuite en Sorbonne , où il
fut reçû par les Docteurs de l
Maifon , qu'il gracieufa beaucoup;
il admira le Tombeau du Cardinal
de Richelieu , que l'on regarde
comme un des Chefs d'Oeuvre de
Girardon. L'après - midi , ce Prince
monta fur les Tours de Nôtre - Dame
, pour découvrir d'un coup
d'oeil , toute l'étendue de cette
Capitale . Il trouva , en rentrant à
l'Hôtel de Lefdiguieres , les Am- .
baffadeurs de Portugal & de Malte
, qui vinrent en grand Cortége ,
lui rendre vifite .
DE JUIN. 193
Le 15. au matin , étant retourné
aux Gobelins , il prit plaifir à voir
travailler : Entre plufieurs pieces
de Tapiffèrie qu'on lui expofa , il
il fut Epris de l'Hiftoire de Don
Guichotte , dont les deffeins font.
du jeune M. Coëpel : Le Roy lui
en a fait prefent du depuis , avec
quelques autres. L'après -diné , il
monta dans une Caleche , en forme
de Gondole , ouverte de tous côtez,
appartenant à M. Je Marêchal
de Teffé : Ce Monarque étoit accompagné
de ce Seigneur , de fon
Chambellan ordinaire & de M.
de Verton ; il vifita en paffant dans
la rue des Bernardins , la Maifon
de M. de Torpane , que lui a ven.
du M. l'Abbé Bignon Enfuite
celle de Madame la Ducheffe de
la Ferté , qui donne fur le Palais
Royal ; il fut charmé du goût &
de la magnificence dont elle étoit
ornée : Il paffa de là à l'Hôtel de
Ms le Comte de Touloufe ; après ,
quoi , fur le foir , il alla fe promener
au Cours , où il fit plufieurs
tours.
194 LE MERCURE
Le 16. le Czar ayant témoigné
quelque envie de voir les Troupes
de la Maifon du Roy, Mar le Duc
Regent donna ordre aux Gensdarmes
, aux Chevaux -Legers ,
aux deux Compagnies des Moufquetaires
, & aux Gardes Francoifes
& Suiffes , de fe tenir prêts
le 16. aprés midi. On choifit, pour
en faire la revûë , la grande Allée
des Champs Elifées . Les Gardes
Françoifes & Suiffes étoient
rangées fur cinq Lignes , depuis le
commencement de cette Allée ,jufqu'à
la Barriere qui la fepare des
Allées du Roule . La Cavalerie fe
plaça fur quatre Lignes , depuis
cette Barriere,juqu'au deffus de la
grande Etoile. Le Prince deRohan
& le Prince de Soubife reçû en furvivance
de laCharge de M.fon pere
, étoit à la tête de la Compagnie
des Gens - darmes. M. le Duc de
Chauires étoit auffi avec M. fcn
Fils , à la tête des Chevaux Legers
: M. d'Artagnan commandoit
les Moufquetaires Gris , & M. de
Canillac
DE JUIN.
195
à
Canillac, les Noirs . Mgr le Duc du
Maine & M. le Duc de Guiche
étoien cheval : Le Czar arriva à
trois heures & demie , au bas des
Allées des Champs Elizées ; il
monta fur un Cheval du Roy ; on
en avoit auffi amené pour toute fa
Suite. Mst le Duc d'Orleans étoit à
cheval , fuivi de
plufieurs Seigneurs
de la Cour. Le Czar accompagné
de S. A. R. paffa fort
vîte devant le premier Rang , juſqu'au
bout de la Ligne , & revint
au petit galop : Etant parvenu
l'entrée de l'Allée des
Champs
Elifées , il vit faire
l'exercice à
toute
l'Infanterie ; mais s'étant
élevé des
tourbillons épais de
pouffiere , par la quantité des caroffes
, des chevaux , & d'une multitude
infinie de
Peuples qui s'y
trouverent ; ce Prince en fut fi fort
incommodé , qu'il fut obligé de fe
retirer , fans avoir û la fatisfaction
de voir défiler de fi belles
Troupes : If defcendit avec Mg
le Duc
d'Orleans , pour visiter le
Inin
1717. R
196 LE MERCURE
nouveau Pont tournant des Tuilleries.
Ces deux Princes fe retirerent
enfemble dans un endroit feparé
, & ûrent une Conference
d'une demie heure , en préfence
du Prince Kurakin qui fervoit
d'Interprete à S. M. Cz. Après
s'être promené un moment dans
les Tuilleries , il monta en Caroffe ,
accompagné de Meffieurs les Marêchaux
de Teffé , d'Eftrées , de
Matignon , & autres Seigneurs. Il
alla fouper à S. Ouen , chez M. le
Duc de Trefmes , Gouverneur de
Paris : Il y fut traité fplendidement
; il s'entretint prèfque toûjours
, pendant le repas qui dura
près de trois heures , avec M. le
Comte de Bethune , qui parle
Polonois & Allemand . Ce Prince
ayant fçû que Madame la Comteſfe
de Bethune , fille de M. le Duc
.de Trefmes , étoit feulement
fpectatrice , il la pria trés -gracieufement
de fe mettre à table , ce
qu'elle fit.
Le 17. M8 le Comte de Toulouſe,
DE
JUIN.
197
fit
prefenter à ce Prince une grande
Carte Marine , avec
plufieurs
Ecrans
magnifigniques. Il retourna
encor à
l'Obfervatoire , où
il fut prés de deux heures à faire
des
obfervations , & de là il fe
rendit chez Mr le Maréchal de
Villars qui le reçût avec tout l'appareil
poffible ; lefouper fe pafla
en joye , & à chaque fanté on tira
plufieurs
boëtes.
Le 18 au matin , le Czar qui
avoit mandé Mr Delifle le Géographe
, l'entretint fort longtems
par Interprete , fur la fituation &
Î'étendue de fon Empire , dont
ce Prince eft mieux inftruit que
perfonne. Pour lui en donner une
connoiffance plus exacte ; il ordonna
qu'on aporta deux Cartes
Manufcrites qu'il avoit fait faire
d'une partie de fes Etats , il fit
remarquer à M. Delifle la fituation
d'une nouvelle Fortereffe
qu'il avoit fait bâtir en Tartarie,
& lui fit part de fes nouvelles
acquifitions dans ces quartiers - là, -
Rij
198 LE MERCURE
par la foumiffion d'un Roy Tar
tare , qui s'eft rendu fon Vallal , &
par la jonction de cent mille Calmoncs
, avec les autres Tartares
qui font déja fous fa domination.
Ce Prince alla voir enfuite
plufieurs experiences Chimiques
que Mr Geofroi lui avoit préparées
.
Le 18. le Czar vint à cinq heures
incognito,prendre congé du Roy ; il
entra par l'appartement de M. le
Maréchal de Villeroy , il fit prefent
à S.M. du Plan de Peterbourg.
On peut juger de l'importance &
de la grandeur de cette Place ,
par les 2 Baftions qui doivent la
deffendre . S. M. la placé dans
le Cabinet du Confeil. Aprés
avoir reçû la vifite de Ms , le
Duc Retent ; il alla au Palais
Royal , où il falua Monfeigneur &
Madame la Ducheffe d'Orleans .
Le même jour , le Czar curieux de
voir rendre la vuë à un Aveugle,
donna ordre à M. Areskin fon
premier Medecin , de lui découDE
JUIN. 199
.
vrir un habile Oculifte ; s'étant
adreffé à M. du Vernay Profeffeur
Royal d'Anatomie au Iardin des
Plantes , il lui indiqua M. de
VvolhoufeGentil- homme Anglois ,
qui ayant amené à l'Hôtel de Lefdiguieres,
un Invalide Aveugleldepuis
la Bataille d'Hochftect , âgé
de 65 ans , prepara tout pour cette
operation difficile. Le Czar voyant
planter l'éguille dans l'oeil de
l'Invalide , fe détourna un moment
: mais la curiofité l'ayant
emporté , il le vit travailler &
ût la preuve que la Cataracte étoit
abartë ; car ce Prince ayant montré
fa main à l'Invalide , celui - ci
la diftingua. Un fuccés fi hûreux
a engagé S. M. Cz . à promettre
au fieur de Vvoolhouſe un Eléve ,
pour le former fous un fi habil
'Homme à l'imitation du Grand
Duc de Tofcaue , & du Roy de
Sicile qui lui en ont envoyé& qu'il
a perfectionnés
dans cet Art.
-
Le 19. le Czar fe mit dans fon
Bain , fuivant la coûtume qu'il
Riij
200
LE MERCURE
a de fe baigner tous les Samedis .
Le même jour , ce Prince voulant
fe trouver à une Audience du
Parlement ,s'y rendit . Il entra d'abord
chez Mile Premier Préfident,
d'où il fut conduit par le Bailly du
Palais , à la Grand-Chambre . On
le plaça dans une des Lanternes
que l'on avoit décorée , d'où il vit
MESSIEURS Siégeants fur les
hauts Bancs. On appela une Caufe
; aprés que les deux Avocats-
Mres Milchault & Guerin ûrent
plaidé , M.,de Lamoignon Avocat
General , fe leva ; & aprés avoir
réfumé l'affaire qu'on plaidoit
alors , dit qu'il y av plufieurs
éxemples , où la Cour avoit
été confultée par des Souverains,
dans les affaires les plus impor
tantes de leurs Etats , mais qu'un,
Monarque fi éloigné de la France
, également puiffant en Europe
& en Afie , ût voulu être témoin
de fon Augufte Séance , c'étoir
un exemple rare : Il ajouta
qu'un tel événement méritoit d'ê 1
DE JUIN. 201
tre confervé dans les Registres du
Parlement , & d'être tranfmis à la
Poftérité. L'Académie finie , le
Czar falüa en fortant, cet Augufte >
Sénat , qui étoit en Robes Rouges,
& les Préfidens avec leurs Fourrures
; ce qui ne s'étoit pratiqué
en pareil cas, que pour l'Empereur
Charles- Quint.
Le même jour , l'après- midi , le
Roy alla à l'Hôtel deLefliguieres,
rendre vifite au Czar , qui , après
l'avoir reçû , vint à l'Academie
des Sciences, où M. l'Abbé Bignon
préfidoit :*Mr de la Faye lui mon--
tra un modèle de laMachine qu'on
a imaginée fort ingenieufément
pour élever l'eau avec la moindre
force qu'il eft poffible , fon lé fur les
Propofitions les plus diffi iles de
Geometrie. Le Czar confirma par
fon approbation , le jugement du
Public & de l'Academie . M. Le-
>
mery
lui fit obferver l'effet de deux
vegetations chimiques fort fingulieres
, & Monfieur de Reaumur
, les deffeins de la Defcrip-
* Capitaine aux Gardes Françoifes
1
202
LE MERCUREtion
des Arts , prêts à imprimer :
Enfin M. Dalefme lui fit voir l'ef
fer d'un nouveau Cric à Cremaillere
, qui,avec moins de force, fait
plus d'effet que les Crics . S.M.Cz.
a prêté beaucoup d'attention à
toutes ces Nouveautez , & a bien
voulu pren tre féance , permettant
à la Compagnie de s'afleoir , pour
voir l'ordre de l'Academie & le
rang des Academiciens. Il a vû
pareillement celle des belles Lettres
, où on lui montra l'Hiftoire
de Louis XIV. en Medailles.
Le Dimanche 20. à deux heures
après midi , il envoya demander
, s'il pouvoit revenir voir les
Medailles des Rois de France , &
la fuitte de l'Hiftoire de Louis
Quatorze , dont une grande partie
étoit de même que celle qu'on lui
avoit prefentée de Bronze , & les
reliefs d'Or . Il y arriva une heure
après , & examina tour avec encore
plus d'attention que la premiere
fois Et comme il s'arrêta beaucoup
à confiderer la Medaille de
DE JUIN. 2031
LOUIS XV , qui a pour revers un
Soleil levant,avec ces mots , Inbet
Sperare ; qui étoit auffi de Bronze &
les reliefs d'Or :Le Directeur de la
Monoye crut devoir la lui offrir . Il
la recût trés-gracieuſement , marquant
, en touchant fur fa Poitrine ,
qu'il la garderoit éternellement .
Sur les 6. heures , il retourna à
l'Hôtel de Lefdiguieres , pour af
fifter aux Vigilles de la Pentecôte,
dans la Chapelle ; elles furent
chantées par ce Prince & par les
Muficiens , qui avoient chacun , un
Livre de Plain - Chant à la main.
Le Czar , après avoir entendu
la Meffe de la Pentecôte , felon
l'ancien ftile & la Liturgie des
Grecs , partit enfin le 21. au foir ,
pour les Eaux de Spaa ; il étoit efcorté
par dix Moufquetaires , qui
devoient fe relayer fucceffivement
enpareil nombre, jufqu'à Soiffons.
Il foupa & coucha à Livry , chez
le Marquis de ce Nom ; il bût à la
Santé du Roy & à celle de M¹ le
Régent.
104
LE MERCURE
Il a fait plufients largeffes avant
fon départ ; il a donné fon Porrtait
enrichi de Diamans à M. le Duc
d'Antin ,à M.le Marêchal de Teffé,
à M. le Maréchal d'Eftrées , à
M. le Marquis de Livry , & à
& à M, de Verton , pour lequel
il a û des egards particuliers , qu'il
s'eft attiré par fes manieres polies
& engageantes , & par une attention
continuelle au fervice de ce
Monarque , qui l'a toujours fait
manger avec lui pendant fon féjour
à Paris. Ce Monarque a fait
plus en fa faveur, il ademandépour
Îui à M. le DucRegent une penfion
de 6000 liv . fur des Benefices ;
ayant fçû que comme Chevalier
de S. Lazare , il pouvoit poffeder
des Penfions jufqu'à cette fomme,
ce qui lui a été accordé. Il n'a pas
oublié M. de Crefmes Contrôlleur
de la Maifon du Roy , à qui
il a fait préfent d'une très belle
Montre d'or ; il a diftribué plufieurs
grandes Médailles d'or du
poids de fept Louis d'or neufs , à
DE JUIN.
108
quelqu'autres Officiers ; 1500 Ducats
pour les Officiers de la bouche
du Roy , & autant pour les
Officiers de Verſailles , de Marly ,
de Trianon , de la Ménagerie , de
Meudon & de Fontainebleau ; .
c'eft M. de Verton que le Czar
a chargé de toutes les liberalités .
Le Lundy marin 22 , ce Prince
, aprés s'eftre promené dans les
Jardins de Livry , monta dans
une Chaife de Pofte avec M. de
Iagouzirk fon Chambellan , alla
dîner à Nanteuil , enfuite coucher
àSoiffons. Il s'embarquera àCharleville
fur la Meufe , afin de fe
rendre à Liege , où il fe repofera
quelques jours,dans un Palais que
F'Electeur de Cologne lui a fait
préparer. S. A. E. lui a fait offre
par M. Vvaldor fon Envoyé en
France , de 100 de fes Gardes &
200 Hommes de fes Troupes pour
lui fervir d'eſcorte,
Le Czar a diftribué à M. le Duc d'Antin
& à plufieurs Seigneurs de la Cour , une
fuite de Médailles , frapées en Hollande à
fon coin , où font repréſentées les actions
Les plus éclatantes de fon Kegne.
206 LE MERCURE
ARTICLE DES LIVRES.
Les Anecdotes du minittere du
Cardinal de Richelieu , & du Régne
de LOUIS XIII , avec quelques
particularités du commencement
de la Régence d'Anne
d'Autriche , méritent bien que je
les annonce au Public , comme un
de ces Livres qui amufent & divertiffent,
en inftruifant leLecteur.
Il y a peu d'intrigues fecretes , arrivées
à la Cour de France , pendant
le Miniftere du Cardinal de
Richelieu , qui n'y foient dévélopées
& mifes au jour . On y verra
que les moindres bagatelles produifent
fouvent les plus grands
événemens Si la Reine Mere ,
dit le Traducteur de Vittorio Siri,
avoit fuivi , par exemple , le Roy
à Verfailles , le jour qui fut furnommé
la journée des Dupes , le
Cardinal de Richelieu étoit perdu
fans refource. Si le Duc de Bu-
:
ckingam n'avoit point aimé la plus
grande
DE
JUIN.
209
grande Dame du
Royaume ; les
Anglois fe feroient emparés de
l'Ile de Rhé , le Roy n'auroit
point pris la Rochelle , & le Parti
Proteftant auroit encore fubfifté
long tems en France : Si le Cardinal
de
Richelieu n'avoit pas fait
jouer les refforts fecrets , qui engagerent
Marie de Medicis à fe
Tauver à
Compiegne , la fortune
de ce Miniftre auroit toûjours été
chancelante , la Reine Mere auroit
regagné la confiance du Roy
fon fils , & procuré
infailliblement
la difgrace de cette
Eminence.
On pourroit ci er une infinité d'Exemples
de cette nature ; mais
le détail que ces
Anecdotes en
font , eft fi curieux , qu'il vaut
mieux y renvoyer les Amateurs des
bons Livres. Cet ouvrage fe vend
chez Pierre Ribou , Quay des
Auguftins , à l'Image Saint Louis.
Deux Volumes In- douze , 5. liv.
PIERRE PRAULT Libraire , de-
Juin 1717. S
208 LE MERCURE
meurantfur le Quay de Gefvres
fait afficher depuispeul'Hiftoiredu
vrai Demetrius
,Czar deMofcovie
,
par M. Née de la Rochelle ; c'eft
un morceau d'Hiftoire
trés intereffant
, tant par les intrigues que
par les évenemens
finguliers
dont
il eft rempli ; mais ce qui le rend
plus remarquable
, c'eft qu'il eft
pour ainfi dire , l'époque de l'élévation
au Trône , de la Famille regnante
aujourd'hui
dans la Grande
Ruffie ; puifqu'après
la mort
de ce Demetrius
fuppofé ou non ,
& de deux autres du même nom ,
Michaël
Foederovvitz
, fils de
Feodor Nikitiz
Romanof
, Patriarche
de Mofcovie
, fut couronné
en 1511. C'est de là qu'eſt
defcendu Peter Alexievvitz
, qui
a honoré cette Capitale
de fa
préfence .
On vend chez le même , les
Lettres Hiftoriques , à M. D. fur
la Comédie Italienne , dans lef- 1
quels il eft parlé de fon établiffeDE
JUIN 209
ment , du caractère des Acteurs
qui la compofent , & dés Avan
turesqui y font arrivées
On vend chez Jacques Etienne,
ruë S. Jacques , à la Petite Vertu ,
les Avantures de Telemaque fils
d'Uliffe , par feu M ' de Fenelon
Archevêque de Cambray. Edition
conforme au Manufcrit original .
Les Ouvrages du fieur de
V voolhouse , touchant la Cataracte
, le Glaucome & autres
maladies des yeux , viennent d'être
imprimés à Franckfort ſur Mayne ,
& fe vendent à Strasbourg , chez
le fieur Doulffiker ; on y verra
un Catalogue de la plus grande
partie des Auteurs , qui ont écrit fur
la même matiere , avec les nouvel- '
les Découvertes qu'ils ont faites .
Le fieur de Vvoolhoufe demeure
préfentement auCollege de l'Avé-
Maria , à côté de S. Etienne du
Sij
1
210 LE MERCURE
Mont , dans le Quarré de Sainte
Genevieve..
Aprés tant d'Eloges Funébres
qui ont été faits à la Gloire de
LOUIS le GRAND, il fembloit
difficile de rien voir de nouveau
dans ce genre . Cependant ,foit que
le fujet ne puiffe être épuisé , foit
que l'efprit de l'homme foit capable,
chaque jour , de quelque nou
velle Production ; on vient de
donner au Public une nouvelle
Oraifon Funébre de ce Monarque.
Elle eftde Mr l'Abbé de Lafargue ,
qui l'a prononcée à l'Anniverfaire
de LOUIS XIV , à l'Abbaye de
Chelles , en préfence de MA DEMOISELLE
; enfuite à l'Abbaye
du Fauxbourg Saint Antoine
de cette Ville : Elle doit faire
d'autant plus d'honneur à cet Orateur
, qu'il en avoit déja donné
une autre qu'on a regardée , comme
une des plus belles . Je ne puis
parler de fa feconde , avec plus
DE JUIN
de juftice , qu'en difant avec
un des Docteurs qui l'ont approuvée
; qu'elle ne céde en rien à la
beauté de celles qu'on a données
au Public jufqu'à préfent , & que
tout y plaît également , foit pour
la nouveauté des pensées , foit
pour la fécondité de l'Eloquence ,
Toit pour la richeffe des expreffions.
J'en ferois un Extrait , fi
les plus beaux Morceaux ne perdoient
toujours de leur grace ',
lors qu'ils font détachez d'une
Piéce . Je renvove le Lecteur à
l'Ouvrage , l'affûrant qu'il aura
licu d'en être trés - content.
Cette Oraifon Funébre fe vend
chez la veuve de Pierre Bienfait ,
à l'Image Saint Pierre , fur le
Quay des Augustins , & chez.
Mongé , vis- à- vis le College
des Jefuites , dans la rue Saint
Jacques.
Sim
272 LE MERCURE
DE LONDRES
le premier Jnin.
Il vient d'arriver deux Bâtimens
de Gottembourg : L'un d'eux
a été chargé par ordre du Roy de
Suéde , de raporter la male du 19
Mars , dont un Capre Suédois fe
faifit en prenant le Paquebod qui
venoit de Hollande . S. M. S. n'a
pas voulu qu'on ouvrit rien . Une
grande Boete remplie de Bijoux,
d'un prix trés confiderable, fe tronve
au même état qu'elle étoit en
partant de Hollande . Les Cachets
font en leur entier ; mais ce qui
étonne tout le monde , c'eft que
le Roy n'a pas permis qu'on ouvrit
la moindre Lettre . Les Partiſans
de la Suéde furtout , exaltent fort
la bonté & les égards que S. M. S.
a pour nôtre Nation. Le Roy de
Suéde a une Armée de 4000 mille
hommes effectifs , & de grands
amas de vivres en Scanie.
t
DE JUIN
213
DE
VENISE.
Un Bâtiment arrivé de Corfou,
a apporté la
confirmation , que la
Flote compofée de 27 Vaiffeaux
de ligne , de trois Brulots , de cinq
groffes Galiotes , de fix Vaiffeaux
de Provifions , & de trois
Corvettes , fous les ordres du
fieur Flangini avoit fait voile
, pour s'approcher
enfuite des
Dardanelles , & tâcher d'attirer lå
Flote Turque à une action's les
quatre Galeres du Pape ont joint
l'Armée legere à Corfou.
·
On écrit de Peterbourg que l'on
y avoit appris de Tartarie , que
les Tartares Mofcovites & Calma
ques avoient défait entierement
les Cabanes , Peuples qui ont été
jufqu'à préfent , fous la Protection
du Sultan , & qu'ils avoient été
contraints de fe rendre chez les
Victorieux , avec leurs Familles, au
nombre de plus de 100000 hom
Cs.
•
"
214
LE MERCURE
SUITE DU JOURNAL
de Hongrie.
Toute l'Artillerie eft arrivée au
Camp, on l'a déja envoyée du côté
de la Teïffe , & on a jetté des Ponts
fur les Marais , pour faciliter la
jonction de l'Armée avec le Corps
commandé par le Général Mercy,
qui s'eft avancé plus haut , du
côté de Titul ; fur quoi l'Armée
s'étoit mife en marche pour fe
rendre de ce côté-là ; on y com
pre à préfent trente Princes.-
Les nouveaux Avis font monter
le nombre de l'Armée Impériale à
100 trente-deux mille fix cent tren .
te hommes. Sçavoir , vingt -deux
mille deux cens foixante , de Ca
valerie ; onze mille fept cens quatre-
vingt Dragons ; trois mille
deux cens vingt Huffards , & quatre-
vingt quinze mille trois cens
foixante & dix hommes d'Infanterie
,fans les fix mille hommes da
Baviere , & deux Regiment Impériaux.
X
charmante
J.ris Je
**
816
ut-jl que ce qui fut r
4
*
re a
ᏂᏏ94
by.
SETO
t
é
fa
l'a
ge
M
) ( C
fta
fel
de
qu
ge
ge
Pif
éca
Du
fati
ce
for
Pre
les
me
de
DE JUIN. 275
Quelque précaution qu'unAuteur
duMercure prenne pour être
éxactement informé de certains
faits , il n'eft prefque pas poffible:
que la vérité ne lui échape quelquefois
, par les Mémoires peu
fidéles qu'on lui envoye . Telle eft
l'affaire de Mrs les Chevaux - Legers,
rapportée dans le Mercure de
May , Pag. 91 , dont les circonftances
font bien différentes ,
felon un nouvel avis que je viens
de recevoir ; par lequel il paroît
qu'il eft faux que le Chevaux - Leger
fe foir fauvé dans fon Auberge
; qu'il y ait û des coups de
Piftolets tités par la fenêtre,pour
écarter les Laquais ; que M. le
Duc d'Eftrées en ait demandé
fatisfaction , puifqu'au contraire,
ce Seigneur a fat mettre en Prifon
fa Livrée &c. Je ferai toûjoursprêt
à en ufer de même , toutes
les fois qu'on aura la bonté de
me redreffer fur quelque erreur
de fait.
FIN.
APPROBATION.
J
' Ai lû par ordre de Monfeigneur
le Chancelier , le Mercure de
Juin 1717 ; je crois que le Public
s'apercevra que cet Ouvrage fe
perfectione de plus en plus . Fait à
Paris , ce 30. Juin 1717.
TERRASSON.
A
TABLE .
Vant- Propos.
Troifiéme & derniere par
tie des Mémoires de M. le Cardinal
de Retz
S.
Vers à Mile de M... par M.
Arolet.
Le Banquet.
62.
64.
Epître de M. Thiriot à M. D.67.
L'Amourcaptifà S. A. S: Madame
la Princeffe de Conti , par
M. le Grand.
Journal Hiftorique de Paris 4
71.
TABLE
Provifions des Charges données en
Juin 1717.
Lournal de Hongrie.
81
85
Lettre écrite de Conftantinople a
l'Auteur du Mercure. 93.
Denombrement des Troupes Ottomanes
, qui doivent fervir en
Hongrie , contre S. M. I. &
contre les Vénitiens
95.
Arrivée du Chevalier de S. George
à Rome.
100.
Réflexions Critiques ,fur les Avantures
de Télemaque , fils d'Ulife,
108.
150
Bouquet pour le jour de la S. Jean,
par M. D. F.
Le Char de 3. A. S. Madame la
Princeffe de Conti , au Cours
par Mr Fufelier. 152
Ode Anacreontique à Mlle de L ....
par M. le Chevalier de S.Jory.
Epigrammes.
Enigmes
Suite du Journal de Paris
155
157
163
165 .
Reception de M. de Fleury ancien
Evêque de Frejus , à l'Academie
Françoise 170
TABLE.
Versfur les Fables recitées par M.
de la Motte , après la Reception
de M. de Frejus.
Dons du Roy.
Morts.
174
175.
177.
181.
Mariages.
Seconde Partie du Journal Hifterique,
ou de la Relation imprimée
le mois paffé , concernant
le Czar.
Article des Livres.
Nouvelles de Londres.
De Venife.
182
206
212
213
Suite du Journal de Hongrie. 214
Chanfan
215
.Fin de la Table.
De l'imprimerie de JACQUESFRANÇOIS
GROV , rue de la
Huchette , au Soleil d'or
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 15. fols.
Avril
1717.
Chez
MANDATA
PER AURAS,
PEFERT
A PARIS .
'PIERRE RIBOU , Quay des
Auguftins , à l'Image S. Louis.
ET
GREGOIRE DUPUIS , rue S.
Jacques , à la Fontaine d'or .
M.DCCXVII.
Avec Approbation & Privilegedy Roy
THE NEW
PUBLICIT
ASTOR, LENGY
TILDEN FOU 0-10
1003 AVERTISSEMENT .
L
ES perfonnes qui
fouhaiteront faire inférer
des Avis , Memoires ,
ou autres Piéces pour le
Mercure , auront la bonté
d adreffer leurs paquets à
M. PIERRE RIBOU , à la
defcente du Pont- Neuf ,
à l'Image S. Loüis . On
les prie d'en affranchir le
port , fans quoy ils refteront
du rebut.
LEWS.INA) (NORAID ( mg)
AVANT-PROPOS .
L
A Rentrée des Académies
des Sciences &de
l'Hiftoire, jointe à l'ouverture
des Spectacles , me condamne
à renvoyer au mois
prochain la deuxième partie
de l'Apologie , par laquelle
j'entre en matiere. L'ofe ef
pérer que l'Auteur de cette
Piéce agréera ce partage , en
confideration des égards qui
font dûs au Public. En effet
je n'aurois pû unir ces deux
A ij
AVANT-PROPOS.
parties , fans courir le rifque
de n'avoir prefque qu'un
même ton dans l'affemblage
de ce Livre ; ce qui feroit
contre la premiere inftitution
du Mercure , qui doit avoir
pour objet principal de varier
fesfujets , par le mélange des
divers incidents de chaque
mois. C'est ce qui m'a déterminé
à préferer la Diverſité à
l'Uniformité. Encore fuis -je
incertain , fi avec cette précaution
, je parviendrai à
remplir mon projet . Ie prévois
que ne pouvant me difpenfer
de donner les Extraits
des Differtations dont on a
AVANT-PROPOS.
fait la lecture dans les Académies
, & ayant conjointément
à parler des nouvelles
Piéces de Theatre repréſentées
dépuis les Fêtes de Pâques,
je ferai forcé d'abandonner
quantité de fairs finguliers.
l'en uſerai cependant de relle
maniere , que dans le choix
que je me propofe d'enfaire ,
je n'infererai que ce qui ne
peut être remis à un autre
mois , fans perdre les graces
piquantes de la nouveauté...
L'efpere en même – rems
trouver aẞés d'équité chez
les perfonnes qui m'ont fait
la faveur de m'adreffer quel-
A iij
AVANT-PROPOS.
ques paquets , pour devoir me
flarer qu'elles ne prendront
pas en mauvaife part le renvoy
de leursproductionspour
le Iournal fuivant. Ie n'aurois
pû les fatisfaire fans
groffir confiderablement
ce
Volume , & par conſequent
fans en augmenter le prix ,
ce qui me jetteroit dans un
inconvénient beaucoup plus
celui que je vou
grand
que
drois éviter.
7
LE
NOUVEAU
MERCURE
APOLOGIE
POUR LES SCAVANS
SUR
Les vivacitez & les impoliteffes
qui leur échapent dans
leurs querelles.
J
E ne tirerar point de vanité
des éloges que Mr
l'Abbé de Pons veut bien
donner à la moderation
que j'ai gardée , en défendant contre
8 LE MERCURE
>
hui les droits de la Poëfie Françoiſe ;
& quoique j'aye tout lieu de me
louer de la fienne à mon égard ,
j'ofe dire que, ni lui , ni moi , n'en
fommes pas encore au point de nous
tant aplaudir la - deffus. Jufqu'ici
il est vrai , tout s'eft fait dans les
régles de part & d'autre ; & la bienfçéance
n'a rien fouffert du zele
que les parties ont eû
pour la défenfe
de leurs fentiments ; mais nous
ne faifons que d'entrer en lice , &
la querelle n'eft pas encore affez
échauffée entre nous , pour que
nous foyons en droit de nous prévaloir
d'une retenue , qui n'a pû
être mife à dé grandes épreuves.
Il faudroit être de bien mauvaiſe
humeur pour commencer par ſe
quereller dabord , & pour débuter
par des invectives. C'est toujours
avec politeffe qu'on entre en matiére
on a des égards reciproques
dans les commencements , on mefure
les termes ; on ménage fon Adverfaire
, on refpecte même le Public
, témoin & juge de ces fortes
D'AVR I L.
de différents ; mais il eft difficile
d'avoir long - temps un ennemi en
tête , fans être tenté de le regarder
un peu comme un ennemi . On fe
chagrine , on s'irrite dans le cours
de la difpute ; de l'oppofition de
fentiments , on paffe à l'averfion
pour la perfonne ; & le moyen que
l'amertume & le fiel , que l'efprit
fait gliffer dans le coeur , n'influe
enfin dans la plume , & ne fe répande
dans les écrits !
Il est vrai qu'on ne s'oublie pas
tout d'un coup , & qu'on n'en vient
pas dabord aux derniers excés .
Ce ne font dans les commencements
que de petits traits envelopez
& prefque imperceptibles ;
mais qui , pour être plus déliez , ne
s'en font que mieux fentir. La Rifpofte
qui ne manque pas de fuivre
, & de renchérir fur l'attaque ,
donne lieu à une réplique plus vive
& plus piquante encore ; le ton
s'éleve peu
peu à peu , & comme par
dégrez , jufqu'à ce qu'enfin, ce qui
ne paroiffoit dabord que badinage ,
10 LE MERCURE
dégenere en fureur ; * Et la difpute
ne finit point , qu'on n'en foit venu
aux injures , & qu'on n'ait épuiſé
tout ce que la Rhetorique fournit
de figures plus aigres & plus violentes.
Je fuplie les Sçavans , y compris
les Erudits , qui peuvent fe
trouver dans le cas , de ne s'offenfer
point de la comparaison que je
vais faire ; mais il me paroît qu'il
y a beaucoup de conformité entre ce
qui arrive dans leurs querelles , &
ce qu'on voit arriver tous les jours
dans celles des enfants. Ceux - ci
en effet , quand ils jouent enſemble,
y vont dabord de la meilleure foy
du monde , & ne pensent à rien
moins qu'à fe faire du mal. Mais
comme les coups de main entrent
d'ordinaire dans tous leurs jeux
on n'eſt pas long-temps fans s'a-
* Donecjam foevus apertam
In rabiem verti cæpit josus.
* Hor. Ep. L. 1. Ep. 12.
D' AVRIL. II
gacer , fans s'efcrimer ; ce n'eſt
dabord qu'en badinant & légerement
; la main enfuite s'élevant par
proportion , le coup qu'on rend eft
toujours plus fort que celui qu'on
a reçeu : & de dégrez en dégrez
la chofe devenant toujours plus
ſérieuſe , ce qui n'étoit qu'un jeu
au commencement , aboutit enfin à
une vraye batterie.
J'avoue que ce n'eft pas fans
quelque forte de confufion , que
j'ay fait cette remarque , qui ne me
paroît que trop bien fondée. J'en
ai honte
pour les Sçavants , & je
ne puis m'empêcher de dire , que s'ils
étoient tentés de s'en faire accroire
fur leurs lumiéres ; pour peu qu'ils
fiffent de réflexion aux excez où
ils fe laiffent aller dans leurs démeflez
, ils y trouveroient bien de
quoi s'humilier. A ne confidérer
que l'élévation de leur génie , l'étendue
de leurs connoiffances , &
la fécondité de leurs productions ,
on fe fent épris pour eux d'un certain
fentiment de vénération qui ›
J2 LE MERCURE
nous les fait prefque envifager ,
comme des gens formez d'un meilleur
limon que nous , & d'une efpéce
fupérieure à la nôtre ; mais
une vétille de Grammaire , ou autre
minutie pareille vient - elle à les
divifer ? on voit ces Génies fublimes
baiffer tout d'un coup ; ces Hommes
fi grands , fi refpectables femblent
rapétiffer : L'aigreur & la colere
les ramène aux puérilitez
de l'enfance ; & de l'admiration
qu'on avoit pour leurs talents , on
paffe bientôt à la compaffion qu'on
ne peut s'empêcher d'avoir pour
leurs foibleffes.
Je ne fçais fi le Public a fur cela
autant d'indulgence pour eux , que
le prétend M l'Abbé de Pons , &
s'il eft bien vrai qu'il les ait difpenfé
de tous devoirs de bien-féance ,
les uns envers les autres ; mais je
doute qu'ils vouluffent fe prévaloir
d'une difpenfe qui leur eft acordée
à titre auffi injurieux , que
celle - ci . Car ce n'ett, dit -on , * qu'à
force d'excez qu'ils l'ont acquife , &
* Merc. Mars Pag. 9 .
fous
D'AVRIL.
13
fous nom de Peuple féroce & indif
ciplinable , qu'il faut abandonner
Par pitié à fa dure impoliteffe , à fa
greffiere rufticité. S'il en alloit ainfi,
un pareil Privilége ne leur feroit
gueres honorable . Ne feroit - ce
pas les mettre en quelque forte dans
la même Categorie que les Iroquois
, les Hurons & les autres
Barbares du Canada , dont on n'a
pû adoucir la férocité , & qu'on
à été contraint de laiffer dans la
poffeffion , où ils font de tout temps ,
de s'affommer & de fe manger les
uns les autres dans les guerres
qu'ils fe font Etrange Parallele
pour des gens qui font profeffion
de cultiver des Sciences qu'on a
toûjours regardées comme la fource
de l'Humanité & de la Politeffe
& auxquelles on a ſpécialement
par cette raison , donné le nom de
Lettres Humaines : Humaniores littera.
Que répondre à cela ? N'y auroit-
il point quelque biais , quelque
Duverture à laver d'un pareil re-
Avril 1717. B
14
LE
MERCURE
proche & les Sçavans & les Erudits
leurs Confreres , qui - qu'ils foient ;
car j'avoue ingenuement , que je
ne fuis pas encore bien au fait fur
le caractére diftinctif de ces derniers.
Nierons-nous que les uns &
les autres tombent effectivement
dans les excez qu'on leur reproche
?je voudrois bien qu'il me fût
permis de m'infcrire en faux fur
cela ; mais fi je le faifois , tous les
fiécles , depuis les plus reculez
jufques au nôtre , dépoferoient contre
moi , en dépofant contre eux ,
& j'ouvrirois à Mr l'Abbé de Pons
un beau champ pour la Replique .
Entreprendrai - je de les difculper
totalement à cet égard ? Ce feroit
me rendre coupable moi - même
fans les juftifier ,mais fi je ne puis
les excufer en tout , je puis du moins
améliorer leur caufe , & faire retomber
fur d'autres , une partie du
tort qu'on jette tout entier fur
eux .
Car on leur fait ,felon moi , une
double injuftice. Premierement ,
D'AVRIL.
15
en ce qu'on leur donne plus de tort
qu'ils n'en ont en effet . Secondement
, en ce qu'on les rend feuls
refponfables des excez qu'on leur
reproche , & dont il y en a qui font
peut -être plus coupables qu'eux.
C'eft dans ces deux confidérations
que je renferme cette efpéce d'Apologie
que je hazarde en leur
faveur , par raport à une licence
fur laquelle je ne les crois ni toutà-
fait excufables , ni aufli coupables
qu'on les fait.
>
5 .
Qu'ils ayent tort de faire entrer
de la paffion dans des
difputes
où la Raifon devroit
feule parler ; c'eft de quoi je ne
puis ni ne veux difconvenir ;
les bons mots , les traits piquants ,
les ironies cachées , les aplications
malignes , les reproches indirects
, & quelques fois formels ,
les apoftrophes
, les invectives ,
les injures , en un mot tout ce qui
fent la fatyre perfonnelle
, ne décide
rien pour le fonds des chofes
en matière de Doctrine . Je puis
Bij
16 LE MERCURE
,
:
être un ignorant & un mal-honnête
-Homme , & avoir raifon fur un fait
qui eft en queſtion . Mon Adverſaire
au contraire , peut fe tromper fur
ce même fait , & être d'ail
leurs plein d'érudition & de
vertu. Quand il s'agira de juger
de la probité de l'un ou de l'autre ,
l'examen des actions particuliéres
& la difcuffion des moeurs
pourra être de mife ; dans toute
autre matiére , elle eft abfolument
hors d'oeuvre De forte qu'il eft
vrai de dire , que fi , de tous les ouvrages
Polemiques , qui ne roulent
que fur des points de Doctrine
on retranchoit les Epifodes injurieux
, on n'en retrancheroit que
des inutilitez. Car j'apelle inutilitez
, tout ce qui ne va point au fait,
& qui n'intereffe en rien le fonds
de la difpute . Or je ne fçache rien
de plus indigne d'un Sçavant ,
ique de dire des chofes inutilles ,
par raport au fujet qu'il traite.
Et c'eft fur cela que j'ofe avancer,
que les reproches & les invectives
D'AVRIL. 17
font plus blamables encore à titre
d'inutilités dans un Sçavant, qu'elles
ne le font à titre de grotherté ; car
on peut être tres - Sçavant Homme
& être en même temps trés-groffier,
& tres-impoli , ces deux idées
n'ayant rien qui implique contradiction
; au lieu qu'un Sçavant dément
en quelque forte fon caractére,
& va directement contre l'efprit de
fa profeffion , en difant des chofes
inutiles , & qui ne font rien à ſon
fujer. Il s'enfuit de là , que mertant
même à parc ce qu'il y a de mefféance
entre honnêtes gens , à fe faire
des reproches injurieux , & de fuperchérie
à vouloir donner le change
; rien n'est d'ailleurs plus formellement
contraire au caractére ,
& à la profeffion de Sçavant , qued'ufer
de ce ftile.
Sur quoi donc prétens -je excufer,
au moins en partie , ceux qui en
ufent ? Premiérement fur ce que ça
été de tout temps le ftile des controverfes
entre les Sçavans . Je
m'attends bien qu'on va me répon
B iij
-18 LE + MERCURE
dre , que loin de les juftifier par ce
raifonnement , j'eſtablis au contraire
leur condamnation , & que de
dire, que ça été de tout temps le ftile
des Sçavans , c'eft prouver précifément
qu'ils ont û tort dans tous les
temps & dans tous les fiécles : mais
je fuplie le Lecteur de vouloir bien
fufpendre fon Jugement , & de fouffrir
que pour l'éclairciffement de ma
propofition , je diftingue unpeu les
temps par raport aux bien -féances.
La caufe que je traite eft commune
à tous les Sçavans en un point,
qui eft , que tous tant Anciens que
Modernes , ils fe font plus ou moins
émancipez dans leurs querelles ;
mais la faute n'eftpas égale dans tous;
& ce qui va paroître un paradoxe ,
c'eft qu'en même temps que je reconnois
que les Modernes font plus
moderez que ne l'ont été les Anciens,
je foutiens que les Anciens font encore
plus excufables que les Modernes
dans leurs excez , fi même
les premiers font juftement repréhenfibles;
& je crois être bien fon
農
D'AVRIL . 19
dé à en doûter : car voici à quoi je
reduis la justification des uns & des
autres.
Je dis donc en premier lieu , que
les Anciens qui ont ufé d'invectives ,
S & qui ont employé la Satyre dans
S leurs querelles dogmatiques , n'ont
rien fait en cela contre les régles
de la bien- féance entendues comme
elles le doivent eltre. Je dis en
fecond lieu , que les Modernes font
excufables d'avoir confervé quelque
teinture du ftile des Anciens
en ce genre , & qu'ils font même
louables d'en avoir adouci l'aigreur
autant qu'ils l'ont fait.
Pour déterminer reguliérement &
avec quelque forte de juftice , files
Anciens ont peché contre la bienféance
, en fe pouffant à toute outrance
les uns les autres dans leurs
querelles , il faut fçavoir, fi la bienféance
, telle qu'elle étoit établie
de leur temps , exigeoit d'eux plus
de modération qu'ils n'en ont gardé
, & leur interdifoit tout ce qui
seffentoit la paffion dans leurs dif
20 LE MERCURE
pures. Car fi nous voulons juger
les Anciens fur nos ufages & les ramener
à nos maniéres , il n'y a prefque
rien fur quoi nous ne puiffions les
condamner , comme il n'y a rien auffi
furquoi ils ne pûffent nous condamner
à leur tour. Il faut avoir ,
par raport à la différence des temps,
la même équité qu'on a par raport
à la difference des lieux : Chaque
temps a eu fes ufages , comme chaque
Païs a les fiens ; & nous ne fommes
pas plus en droit de condamner
les Anciens fur certains ufages
contraires aux nôtres , que nous le
fommes de condamner les maniéres
des Orientaux , parce qu'elles ne
font pas conformes à celles des Europeans.
Il s'agit donc de fçavoir,
non pas , fi les emportemens des Anciens
dans leurs querelles font contre
' es regles de la bien -féance de
no re fiècle , mais fielles font contre
les régles de la bien-feance receûë
& établie dans le leur : il s'agit
de déterminer, non pas, s'ils auroient
tort aujourd'hui , d'en ufer
D'AVRIL. 2-1
fur cela auffi librement qu'ils le
faifoient de leur tems , mais s'ils
avoient tort alors de le faire , &
je prétends qu'ils ne l'avoient pas.
Pourquoi ? parce qu'ils n'étoient pas
obligez d'avoir plus de retenue &
de modération dans leurs querelles,
que n'en faifoient paroître dans leurs
démêlés les plus grands Hommes de
leur temps , les plus fages , les plus
graves , & les plus diftinguez d'ailleurs
par leur Naiffance & leurs Dignitez
. Or , on a preuve en main que
de tres-grands Perfonnages , &de la
plus haute diftinction en toute maniére
, ont pouffé les chofes en ce
genre , dans des occafions tres éclatantes
, & devant des Affemblées
dignes de toutes fortes d'égards ,
plus loin que ne l'a jamais fait le
Sçavant le plus emporté , le plus fi
rieux , & le plus atrabilaire , contre
l'Antagoniſte le plus méprifable &
le plus vil .
En effet s'il y a jamais eu une
Compagnie refpectable & mêmeAugufte
, c'eſt ſans doute le Senat Romain
, fur tout , tel qu'il étoit fur
22 LE MERCURE
ils
les fins de la République , dans un
temps où il comptoit entre fes Mem
bres un Pompée , un Céfar, un Craffus
, un Caton , un Ciceron , un
Luculle , & tant d'autres grands Sujets
dont l'Hiftoire nous a fait l'éloge.
Cependant , de quel air ces
MESSIEURS fe traittoient
l'un l'autre dans leurs conteftations,
à la face même de ce Sénat fi Au.
gulte ? Je m'en raporte à la maniére
dont Ciceron perfonage Confulaire
& l'un des plus graves & des
plus fages Sénateurs de l'ancienne
Rome, traita autrefois en plein Sénat
le Confulaire Pifon , qui d'un
côté l'égaloit en dignité , & de l'autre
l'emportoit infiniment fur lui par
l'éclat de faNaiffance.Certainement
les termes qu'il employe dans cette
invective qui nous refte de fa façon
, ne font rien moins que mefurez
: il ne l'y apoftrophe jamais que
par les noms outrageants de Bête
féroce de Bête brute , d'Animal,
d'Hébêté, de Stupide, d' Afne, d'Exª
travagant , de Voleur , de Brigant,
D'AVRIL.
23
de Pendart , de Bourean , de Farie
, enfin de fale Bourbier & de
Charogne jettée à la Voirie. Cet
échantillon fuffit pour donner idée
du reste de la Piéce , dont il faudroit
tranfcrire la plus grande partie
, fi on vouloit en raporter tou
tes les injures ; auffi , ai-je été obii.
gé de fuprimer une partie même des
Apoftrophes , faute de les pouvoir
bien rendre en nôtre Langue , qui
n'est pas à beaucoup prés fi riche
en injures que la Latine , fur laquel
le la Grecque l'emporte encore
de beaucoup en ce genre.
Aurefte , fi je ne cite ici que l'invective
prononcée dans le Sénat con
tre Pifon , ce n'eft pas par difette
de pareils exemples tirés de Cicé
ron. Ceux qui conoiffent fes Ou.
vrages , fçavent que la feconde Phi
lippique , qu'on regarde comme un
Bellua pecudis , in Hoc animali ,Vecors
, tarditas ingenii . Afine , Amens ,
Qui latrones , qui prædones ? Furcifer ,
Carnifex , zuria , Cenum , ejecto Ca
davere.
24
LE MERCURE
chef-d'oeuvre d'éloquence , & qui
fut prononcée en plein Sénat en
face même du fameux Marc - Antoine
, actuellement Conful , eft ena
core tout autre chofe en fait d'ou.
trages fanglants , & que l'Orateur
s'ylivre fans nul ménagement à tout
ce que lui infpire fon indignation
& fa fureur.
Mais par ce qu'on pouroit s'ima.
giner que ces fortes d'excez étoient
rares , je renvoye fur cela le Lecteur
aux Lettres de Cicéron & en particulier
à celles qui font adreffées
à Atticus , dont Mt l'Abbé de Montgault
nous a donné une Traduc.
tion excellente , qui peut fervir de
Modele aux Traducteurs , comme
les éclairciffements qu'il y a joint
en peuvent fervir aux Commenta
teurs. Dans ces Lettres où Cicé.
ron rend compte à fon amy de ce
qui fe palloit à Rome , & en par
ticulier dans le Sénat , on verra les
Scénes que de graves Sénateurs y
donnoient quelques fois à la Com.
pagnie , en fe reprochant fort libre.
ment
›
D'AVRIL. 25
ment l'un à l'autre , leurs défauts
leurs foibleffes , leurs turpitudes ,
leur crapule & les débauches les
plus
plus infames. Qu'on life feulement
la ise Lettre du I Livre , où Cicéron
fait le détail d'une prife qu'il
avoit eû avec Clodius dans le Sénat
; & l'on fera convaincu , que
ces Héros de l'Ancienne Rome ,
& ces Maîtres de l'Univers ne fe
croyoient pas obligez entr'eux à de
grandes mefûres , ni par raport à
ceux qu'ils outrageoient , ni : , ni par raport
au Sénat à qui on faifoit effuyer
de pareilles Scenes
› &
On me dira que Cicéron avoit
tort de traiter fi indignement &
devant une fi Augufte Compagnie
Pifon
, Antoine Clodius
tout autre Sénateur ; qu'il oublioit
en ce point ce qu'il devoit à
leur Rang , ce qu'il devoit à la
Majefté du Sénat , & ce qu'il fe
devoit à lui - même . Tout cela eft
vray dans le fiftême de Politeffe
qui regne aujourd'hui ; mais la
queftion eft de fçavoir fi , dans ces
Avril 1717.
с
26 LE MERCURE
-
tems - là on étoit auffi fcrupuleux
fur l'article , qu'on l'eft à préfent ;
Or, c'est ce que je ne penfe pas ,
& voici furquoi je me fonde.
Cicéron étoit non feulement un
homme d'un très beau genie ,
& ce que nous apelons un trés bel
efprit ; mais il étoit encore Homme
de trés grand jugement , fage , entendu,
habile à prendre fes avantages
, & à ne point donner prife
fur lui . Rompu comme il l'étoit dans
les affaires , & inftruit,par une longue
expérience , de l'efprit & des
ufages du Senat , il devoit mieux
que perfonne , conoître les bienféances
de cette Compagnie ; & il
n'avoit garde dans une occafion où
il fe propofoit de rendre Pifon
odieux à cet illuftre Corps , d'employer
des termes & des outrages
dont il l'eût crû d'humeur à fe formalifer.
C'eft de quoy on ne poura
douter , fi l'on fait attention aux
ménagements & aux égards infinis
qu'il a dans fes difcours pour tous
ceux que leur probité , leur autorité,
D'AVRIL 27
leur mérite , leur crédit , ou leurs
fervices rendoient recommandables
aux yeux du Public . Dans l'affaire
de Murena , par exemple , où il
avoit Caton contre lui , il fe donne
bien de garde de le traitter comme
il auroit fait un Accufateur du commun
, & un Adverfaire moins acrédité
; mais par un des traits les plus
fins qu'il ait jamais mis en oeuvre,
il trouve moyen d'énerver l'autorité
de fon témoignage , en faisant
l'éloge de fa vertu : & cela d'une
maniere fi enjoüée , fi délicate ,
mais en même tems fi obligeante
& fi flareufe , que Caton lui-même,
loin de s'en offenfer , ne pût s'empêcher
de lui aplaudir . C'étoit Caton
qu'il refpectoit en cela , & non
pas le Tribunal devant lequel il parloit;
& il est conftant que quand il
s'abftenoit d'invectives dures & violentes
, c'étoit plus par ménagement
pour le particulier , que par
égard pour la bien - féance publique.
Que fi ce que je viens de dire
Cij
23 LE MERCURE
que
la-deffus , n'étoit admis que fur le
pied de conjecture , & qu'on fût
réfolu à ne point m'en tenir quitte ,
à moins d'une preuve plus précife
& plus pofitive : je renvoirois encore
une fois le Lecteur à la Lettre
j'aicitéeci - deffus, oùCiceronfait
mention de la prife qu'il eut avec
Clodius , & où il paroît fe fçavoir
fi bon gré de l'avantage fignalé
qu'il eut en cette occafion fur fon
Adverfaire qu'il atterra , dit - il ,
par fes réparties vives & piquantes,
& que les huées du Senat acheverent
de confondre , en lui fermant
la bouche . * Magnis clamoribas
afflictus conticuit , & concidit.
Voilà donc ce Senat fi grave & fi
augufte , qui aplaudit & frape des
mains en faveur d'un de fes Membres
, fur ce qu'il en outrage un autre
en fa préfence, & l'outrage de la
maniere la plus cruelle . Čar que
croit- on que renfermaffent ces reparties
ingénieufes , dont Ciceron
* Ep. ad Att . Lib. 1. Ep. 15.
D'AVRIL. 29
t
raporte avec tant de complaifance
quelques traits à fon ami Rien
moins que quelques petits reprothes
galants fur l'Inceite & fur les
défordres les plus abominables &
les plus affreux : Tout cela à la
verité en termes couverts , *mais
pourtant aflez intelligibles , pour
que le Senat pût y aplaudir avec
connoiffance de caufe.
Or , lupofons que ce qui s'eft
paflé autrefois dans le Sénat de
Rome entre Ciceron d'une part ,
& Pifon , Antoine , ou Clodius de
l'autre , fe paffe aujourd'huy dans
un de nos Parlements , entre deux
de fes Membres. Comment fe récrieroit-
on là deffus : & quelles fatisfactions
ne fe croiroit - on pas
en droit d'exiger pour la Majefté
de la Cour fi indignement violée ?
Le Parlement fe trouveroit en cela
bien plus lézé encore , que la perfonne-
même qui auroit éré outragée.
Il faut donc néceffairement
conclure , que les bien-féances ont
oir changé de ce qu'elles étoient
Cij
30. LE MERCURE
anciennement , & qu'on eſt aujour
d'huy tout autrement délicat fur
cet article , qu'on ne l'étoit autrefois.
C'eſt auffi ce qui me fait
paroître plus excufables les Heros
d'Homere dans les injures qu'ils
fe difent à tout propos , & qu'on
leur a tant reprochées. Car fi on
étoit encore figroffier fur ce Cha
pitre du , temps-même de Ciceron
c'eft-à-dire dans un fiécle très poli
d'ailleurs ; combien devoit - on l'être
davantage , tant de fiécles auparavant
, dans le temps d'Homere
c'est -à-dire dans le temps de la
naiffance de ces belles Lettres , qui
ont poli la Gree.
>
If eft vrai que les Efprits fe font
adoucis depuis , & que la colere ,
qu'on peut dire avoir été celle des
Paffions , qui s'eft le moins civilifée
chez les Anciens , a bien perdu de
fa premiere férocité dans la fuite
des temps. Que fi néanmoins , les
Sçavans en ont encore confervé
quelque teinture ; j'ofe dire que
le commerce qu'ils font oblige
D'AVRIL. 31
la
d'avoir avec les Anciens , & qu'ils
ne fçauroient acheter trop cher ,
les rend en quelque forte excufables
de ce côté - là. Il eft naturel de
prendre les manieres de ceux qu'on
fréquente ; on fe moule infenfiblement
fur eux , fans y prendre garde,
d peu prés comme on fe hale au
grand air , fans y faire réflexion ;
& plus on eitime les gens , plus on
s'étudie à les imiter , & à leur reffembler
jufques dans leurs défauts.
Ciceron eft fans difficulté., pour
folidité & la délicateffe des penfées,
pour la fécondité & la richeffe des
expreffions , le premier des Auteurs
Latins ; c'est celui de tous
qu'on lit le plus , & qu'on doit le
plus lire ; & c'est, pour ainfi dire ,
le premier lait qu'ayent fucé les
Sçavans dans leur jeuneffe. On
tâche de prendre fon ftile , & d'en
approcher le plus prés qu'on peut ;
on s'y exerce , & on y apporte toure
fon application ; rien n'eft plus
loüiable en effet , car le ftile de
Ciceron eft à mon gré le plus parfait
Cij
32 LE MERCURE
à
qu'il y ait , & le plus propre
former , non feulement pour bien
écrire en Latin,mais même pour bien
écrire en François , par la netteté
l'ordre , l'arrangement , & la liaifon
naturelle qu'il donne aux penſées.
Que s'il arrive aprés cela , qu'il
s'éléve quelque conteftation entre
les Doctes , & qu'on entre en difpute
, Sçavant contre Sçavant ,
comme Romains contre . Romains :
De qui empruntera-t-on plûtôt des
armes , foit pour attaquer , foir pour
fe défendre , que de Ciceron , le
modéle & le grand Maître en l'un
& l'autre genre On le confulte
donc , on le fuit on l'imite ,
on prend fon ton & fes expreffions ;
& comme les reproches , les outrages,
& les injures entrent pour quelque
chofe dans le fiftéme de fon
Eloquence , on fe laiffe aller fans
peine à les mettre en oeuvre ,
fur
la foi d'un tel garant : on fe raflure
fur fes fcrupules , & à l'exemple
de ce jeune débauché de Terence,
qui s'autorifoit au crime- par un
Tableau licentieux de Jupiter , on
›
D'AVRIL. 33
s'autorife aux invectives par l'exemple
de Ciceron , & on fe dit
à foi- même pour s'enhardir : Quoi ,
je ferois plus délicat & plus fcrupuleux
en matiére de bien -féance ,
que ne l'a été ce grand Homme. Il
a traité de ftupide , de bête brute ,
d'infenfé , & de pis encore , un
perfonnage Confulaire ; & je ferai
difficulté de traiter de vifionnaire &
d'extravagant , un Ecrivain qui a
l'audace de me contredire : * Ego
homuncio hoc non facerem ! Dieu
fçait après cela , comme onfe donne
carriere ! Les premiers qui ont fait
la planche , fe font autorifés de
Ciceron, & des autres Anciens dans
leurs excez ; ceux qui ont fuivi ,
ont eû de plus pour eux , l'exemple
de ces premiers Imitateurs ; ainfi
de fiècle en fiécle , & de Sçavans
en Sçavans, cet uſage s'eft perpétué,
& malgré les égards , & les ménagements
de politeffe que le temps &
le commerce civil ont introduit
dans les moeurs , & par lesquels
la bien-féance s'eft épurée chez
* Ter.Eunuch. A & , III Scen. 4°
34 LE MERCURE
les gens ignares , & non lettrez;
les Sçavans fe font prefque toûjours
maintenus , à quelques façons &
à quelques termes prés , dans l'ancienne
liberté d'attaquer & de fe
défendre à toute outrance. C'est
ce qu'il eft aifé de remarquer ,
furtout dans ceux qui ont écrit en
Latin , car je ne difconviens pas
qu'il n'y ait eu du déchet de ce côté
- là , & dans ceux qui ont écrit
en François , Langue plus modefte
plus retenue , où les termes injurieux
font plus rares , & forment
beaucoup plus mal , que dans la
Langue Latine .
Je fens fort bien ce que l'on peut
m'objecter là-deffus , & l'on ne
manquera pas de dire , qu'il eft
étrange que des perfonnes à qui
l'étude , la lecture & les belles
Lettres devroient avoir infpiré cette
humanité & cetre douceur qui leur
eft propre , & qu'on prétend-même
qui eft née dans leur fein , fe trouvent
pourtant moins fociables ,
moins traitables , d'un commerce
D'AVRIL.
35
les
plus épineux , d'un humeur plus
difficile , plus farouche , & fi je
l'ofe dire , plus hargneufe que le
commun des hommes , & que
ignorants-mêmes. Mais peut-être ,
en fera-t-on moins furpris , fi l'on
fait attention au caractére d'indé
pendance attaché à la profeffion
de Sçavant , & fur lequel je fonde
en leur faveur un fecond moyen de
défence & d'Apologie ; voici comment.
Qu'est- ce qui a policé les Hommes
dans les premiers temps , &
qui,du fonds des bois où ils vivoient
difperfez,comme des bêtes féroces ,
les a raprochés les uns des autres,
les a engagés à fe réunir , à vivre
enfemble , & à convenir entr'eux de
certaines loix ? Ce n'a été, ni l'Eloquence
, ni la Poëfie , ni la Mufique,
à qui les Orateurs , les Poëtes , les
Muficiens , chacun pour l'interêt &
la gloire de fon art , fans autre fondement
, ont bien voulu en faire
honneur ; ç'a été uniquement le befoin
reciproque qu'ils ont eu les uns
39
LE
MERCURE
des autres. C'est ce qui a formé les
Villes dans les premiers temps , &
e'eft encore ce qui les maintient . Si
les Hommes ont des ménagements
& des égards entr'eux , c'eſt parce
qu'ils ont actuellement , ou qu'ils
prévoyent qu'ils auront dans la fuite
befoin les uns des autres. Ainfi leur
politeffe n'eft fondée que fur ces
fecours reciproques qu'ils attendent
les uns des autres >
& qui font
que les plus Grands mêmes dépendent
des plus petits : Suprimez ces
befoins , vous ôtez la dépendance ,
& vous rompez par là toute liaiſon
d'interêt , toute focieté , tout commerce
, & par conféquent tous
égards , toute politeffe , & toute
bien-féance .
Or voilà la fituation où fe trouvent
les Sçavants , & ce qui fait en
même tems la Nobleffe de leur profeffion
. Ils n'ont befoin de perfonne ,
ils ne relévént que de leur génie , &
par là font indépendants. Un Marchand
a befoin d'un autre Marchand
pour faire aller fon commerce , &
il
D'AVRIL. 37
il ne s'en cache pas : Un Sçavant
ne veut rien devoir à un autre Sçavant,
il fçait fe paffer de fon fecours ,
pourquoy le ménageroit - il ? Un
Roy eft obligé d'avoir des égards
pour fes voifins , dont il peut craindre
les forces , il faut même qu'il
ait des attentions pour fes fujets ,
dont il fçait que les fecours lui font
neceffaires & en paix & en guerre.
Un Sçavant ne craint perfonne , &
la plume à la main , du fonds de fon
cabinet , il fait la guerre à toute la
Terre,toujours également prêt pour
l'offenfive ou la défenfive . Sans
dépendre en rien de qui ce foit , il
trouve dans lui - même , dans la force
de fon efprit , dans la richelle
de fes connoiffances , dans l'étenduë
de fes lumieres , & dans les
Livres de fa Bibliotheque qu'il regarde
comme fes Troupes Auxiliaires
, tout ce qu'il lui faut pour attaquer
ou pour fe défendre : & c'eſt
ce qui le difpenfe de tous ces égards .
& ces ménagements , auxquels on
a donné le nom de politeffe , pour
Avril 1717. Ꭰ
38 LE
MERCURE
relever la baffeffe de leur principe,
& colorer la honte de leur origine ,
qui eft le befoin & la dépendance.
Je ne veux pas dire pour cela,
que les Sçavans foient difpenfés
de toute politeffe les uns envers
les autres , ni même qu'il foit vrai
qu'ils n'en ayent jamais ; ce que je
prétends , c'est qu'ils font plus excufables
que le refte des Hommes ,
quand ils en manquent ; & que
quand ils veulent bien faire tant
que d'en avoir ; on doit leur en tenir
plus de compte qu'à d'autres ; &
parce que leur indépendance rend
leur politeffe bien plus défintereffée
, & parce qu'il leur en coute
plus , par raport à leur fenfibilité
qui me fournit encore un nouveau
moyen de défenfe en leur faveur .
Il eftfûr qu'il n'y a point de fenfibilité
, qui égale celle d'un Sçavant
qu'on attaque fur les ouvrages &
fur fes fentimens . C'est de quoi je
pourois aporter des preuves très
amples & très décifives , fi cela
étoit néceflaire : mais j'en fais grace
D'AVRIL.
39
au Lecteur , & à tous ayans caufe ;
&je fuis perfuadé qu'il y a bien des
gens difpofés à m'en tenir quitte.
Senfibilité au refte , d'autant plus
pardonable , quelque vive qu'elle
foit que véritablement elle eſt
fondée fur le point d'honneur le
plus délicat , qui eft la gloire de
' Elprit. On n'a point honte
d'être moins riche , ou dans un
rang moins élevé qu'un autre , d'être
moins bien partagé des autres avantages
de la Nature , ou de la Fortunes
on céde furtout cela fans répugnance
, mais en fait d'efprit , on
ne veut céder à perfonne.
*
Quivelit ingeniocedere rarus erit.
On paffe même affés librement à
quelques-uns la fupériorité du côté
de la Science , & de l'Erudition ; on
avoüera fans peine, qu'ils ont plus lû,
plus apris , & plus retenû que nous ;
mais qu'ils ayent plus d'efprit , c'eft
un aveu que même, avec beaucoup
* Martialis. Liv. VIII. Ep. 18
al Cirinum.
Dij
40
LE MERCURE
d'humilité , on ne fait pas volontiers.
Auffi, eft- il rare qu'on fe faſſe juſtice
là-deffus. Chacun croit avoir pour
le moins autant d'efprit que fon
voifin , & comme l'a dit fort fpirituellement
Madame Deshoulieres.
Nul n'eft content de fafortune ,
Ni mécontent de fon efprit.
Or , s'il y a gens au monde qui
doivent être contens du leur , c'eſt
fans contredit , les Sçavans. Comment
donc pouroient- ils n'être pas
fenfibles , quand on les attaque
de ce côté-là ? C'eft ce qui fait leur
gloire ; on veut le leur difputer ,
le leur arracher , c'est-à- dire , les
deshonorer , & ils le fouffriront
tranquillement ? Il faudroit pour
cela qu'ils euffent une vertu bien
héroïque , qu'on n'est pas en droit
d'éxiger d'eux. J'admire , pour moi,
l'injuftice du monde en ceci. .On
n'eft point étonné de voir deux
Parties acharnées l'une contre
l'autre , fe plaider à toute outranD'AVRIL.
4R
ce dans le Bareau , & méler-la fatire
perfonnelle dans leurs Factums,
fouvent pour un interêt très médiocre
; & l'on veut que des Sçavans
apointés à faits contraires ,
& qui travaillent , chacun de leur
côté, à ruiner de fond en comble
le fiftême de fon adverfe Partie ,
c'est -à-dire à aneantir tout le fruit.
de fes lectures , de fes études , &
de fes réflexions , combattent froidement
& poliment l'un contre l'autre
qu'ils fe difent tour à tour
avec douceur , avec honêteté ,
avec politeffe : qu'ils ont tort , qu'ils
font dans l'illufion , qu'ils y ont été
toute leur vie , qu'au lieu de s'inftruire
, ils n'ont fait que s'égarer ,
& qu'après avoir bien lû , bien médité,
bien écrit , leurs productions
vont directement contre le fens
commun. En verité dela n'eft pas.
poffible , auffi cela n'arrive -t - il guéres.
J'ai même remarqué que des
perfonnes fort moderées d'ailleurs ,
& qui avoient dans le commerce.
ordinaire ,non feulement de l'huma,
D iij
42 LE MERCURE
nité & de la politeffe , mais même
la douceur & la fimplicité d'un enfaut
, devenoient tout autres,quand
il s'agiffoit de défendre leurs fentiments
; &tel, qu'à l'entendre parler
, on ne croiroit pas qui fçût remuer
l'eau , n'a pas plûtôt la plume
à la main , qu'il paroît unferragus
& un pourfendeur de Géants.
;
On accufe affés communément
les Poëtes d'être plus fenfibles fur
leur réputation , & de prendre feu
plus aifément que les autres Sçavants.
* Genus irritabile vatum . Je
ne fçais pas bien fur quoi on fonde
ce préjugé car je ne vois pas que
les autres foient moins délicats &
moins vifs fur le chapitre de leurs
productions. Peut-être que comme
les Poëtes fe vengent d'ordinaire
avec plus de vivacité & plus de fel,
& que fouvent un vers leur fait
raifon d'un volume entier décoché
contre eux on a eu plus d'égard
à l'éclat de la vengeance qu'à la
Horat. Lib. II. Ep. 24
D'AVRIL. 43
force du reffentiment , & à l'effet
prompt & éclatant , que produifoit
dans eux la fenfibilité , qu'à la fenfibilité
même . Il me femble qu'elle
eſt à peu près égale dans tous les
Auteurs de quelque efpéce qu'ils
foient & dans quelques fiécles qu ils
fe foient rencontrez ; & fi elle s'eft
moins émancipée dans le nôtre
comme je le ferai voir dans la fuite,
il ne faut pas croire pour cela qu'elle
foit diminuée. Je la crois au contraire
plus vive qu'elle n'a jamais
été , & dans les régles elle le doit
être , puifqu'elle n'a peut - être jamais
été mife à de plus fréquentes
& de plus cruelles épreuves que
depuis cinquante ou foixante ans.
En quoi cela ? en ce qu'on n'a peutêtre
jamais plus écrit que depuis ce
temps-là , & que dans la démangeaifon
naturelle qu'ont les Sçavants
, de fe contredire les uns les
il autres on peut dire qu'où 2
plus de Sçavants , il y a auffi plus
de conteftations & de difputes.
A ce principe general qui de luiy
44
LE MERCURE
pre
*
même ne détermine pas plus ur
frécle que l'autre , & qui eft égal &
uniforme pour tous les temps , j'en
ajoûterai un particulier , qui est prode
nôtre fiécle. C'eſt cet efprit
de jufteffe , d'ordre & de préciſion
qui s'y eft introduit , & dont nous
avons obligation à la Philofophie
moderne , comme l'a fort bien remarqué
Mr P'Abbé Terraffon . Je
ne prétends point pour cela faire
ici l'éloge de tout ce qui entre dans
cette Philofophie , ni en aprouver
toutes les opinions . Qu'elle aittort
ou raiſon,en tout ou en partie , il eſt
toujours conftant qu'elle nous a rendu
un fervice inestimable, &dont l'utilité
fe fera toujours fentir de plus en
plus, en nousmettant en garde contre
les préjugez , & en nous accoûtumant
à examiner tout fur des régles fixes
& fûres , à déveloper nos idées , à
raporter toutes chofes à leurs principes
, & à ne nous rendre qu'à ce qui
* Differt. Crit.fur l'Iliade d'Hom..
Préface.
D'AVRIL.
45
nous eft fi clairement & fi fenfiblement
démontré, que laraifon forcée
lévidence , & fubjuguée, pour
ainfi dire par la verité , ne puiffe
fe défendre de ceder.
par
Qu'est-il arrivé de là ? c'est que
la Critique mieux inftruite & plus
éclairée , eft auffi devenue plus rigoureufe
& plus fevere. Autrefois
on fe contentoit à peu de frais.
Qu'on remonte cent ans , & moins
même , audeffus de nous , on reconnoîtra
que le gros des Ecrivains
donnoit fes premiers foins au brillant
de l'expreffion , & qu'il en faifoit
fon capital ; que c'étoit être
éloquent , que de dire beaucoup de
chofes,quelque inutiles qu'elles fi f
fent au fujet ; que c'étoit être Sçavant
, que d'entaffer citations fur
citations , fans nul befoin , & par
pure parade de Doctrine. Cela s'apeloit
Erudition , on couroit aprés ,
& l'on jugeoit de la profondeur
& de l'étendue de la fçience d'un
Ecrivain au prorata du Latin & du
Grec , dont il bigaroit fes Ecrits.
46 LE MERCURE
Mais depuis que l'Esprit de Géométrie
nous a rapelé au vrai , les
chofes ont bien changé de face . On
a exigé qu'en écrivant , la principale
attention fût pour les chofes , fans
préjudice néanmoins de la clarté
& de la régularité de l'élocution
qui a auffi fes droits , mais qui ne
doit être confiderée qu'en fecond ;
les mots étans faits pour exprimer
les penfées , & non les penfées ,
pour donner de l'emploi aux mots.
Ainfi , quand il s'eft trouvé des
Ouvrages , qui péchoient par un
de ces deux endroits , on a
plus d'indulgence pour des irrégularités
d'expreffions qui pouvoient
fe réparer , & qui n'alteroient en
rien le fond des chofes , que pour
un manque de juftelle & de folidité
dans le raifonnement
·
on a eu
qu'on n'a
point pardonné , parce qu'il étoit.
fans remede. C'eft ce qui à confervé
ou remis en honneur des Livres ,
quoique d'ailleurs d'un langage furanné
, quand le fonds s'en eft trouvé
bon , & c'est ce qui en a fait tomber
D'AVRIL.. 47
En tout genre , une infinité d'autres
qui faifoient l'admiration du Public ,
il y a foixante ans ; & qu'on ne lit
plus aujourd'huy , parce qu'on n'y
trouve riendefolide , & qu on n'eſt
plus d'humeur à fe payer de l'harmonie
vaine d'une Période , qui
n'apprend rien. C'est pour cela
encore , que les Ouvrages des Anciens
qui ont écrit fenfément , n'ont
rien perdu de leur prix dans les plas
vieilles Traductions
; tandis que
les plus brillantes, avec le langage
le plus noble & le plus fleuri , n'ont
pû nous féduire , en faveur de ceux
qui nous ont parû pécher dans
l'ellentiel .
On s'eft donc mis à examiner les
chofes de plus près , & fi quelqu'un
s'eit échapé à avancer des opinions
fauffes , ou mal prouvées , il ne l'a
plus fait impunément . Les Sçavans
ne s'attaquoient gueres autrefois
que par jaloufie de mêtier ,
ou par des raifons d'interêt de Parti .
Je ne difconviens pas que quelquefois
il n'en arrive encore de même ,
48 LE MERCURE
mais cela eft borné à certaines ma
tieres Hors de là on n'attaque
un Auteur , que parce qu'on croit
que fes Principes font faux , Ou
qu'il les étend à des conféquences
qui n'en fuivent pas . Le goût que
La Philofophie nous a donné pour
le vrai , fuffit dans ces rencontres
pour animer nôtre zele. On ne
veut point que le Public refte dans
l'erreur , & l'on n'épargne rien
pour le détromper. De là , quelle
foule de Contradicteurs ! Quelle
févérité de critique ! & conféquemment
, quelles épreuves pour la
fenfibilité naturelle ! Mais fi elle
eft plus fouvent & plus vivement
attaquée , elle l'eft aufli avec plus
de ménagement & de modération ;
puifqu'en même temps que l'efprit
de Philofophie a rendu la critique
plus fréquente & plus févére , il
l'a rendue auffi plus fage & plus
moderée ; & quoiqu'il foit vrai de
dire que l'efprit de Politeffe qui
fe perfectionne , & s'épure tous les
jours dans une Nation d'un caractére
naturellement
D'AVRIL. 49
y
naturellement doux & humain , a
beaucoup contribué à infpirer de
la retenue & de la moderation
aux Sçavants mêmes , j'ofe dire que
l'efprit de Philofophie y a eu encore
plus de part . Car cet efprit nous
accoûtumant à chercher le vray , a
tendre directement , & à regarder
, comme des inutilitez , tout ce
qui ne nous y méne pas , il écarte
comme étranger , tout ce qui n'eſt
pas raiſon & • par conféquent
toute fatyre perfonnelle . Il nous
fait entrevoir dans toute invective,
un aveu fecret d'impuiffance de la
part de celui qui s'en fert , & qui eft
cenfé ne les employer que pour
fupléér
au défaut des raifons qui lui
manquent . Il ne va point rechercher,
fi les preuves qu'allégue un
Adverfaire , viennent de fon fonds
ou d'emprunt , mais il examine uniquement
,fi elles font concluantes de
quelque part qu'elles viennent. Il ne
s'attache point à refuter pour chagriner
, mais pour inftruire en réfutant.
Lorfqu'il arrive à un Auteur
Avril 1717. E
50 LE MERCURE
d'avancer des extravagances & des
vifions ; ce n'eft point en le traitant
de vifionnaire & d'extravagant ,
qu'on montre qu'il a tort. L'affaire
de celui qui réfute , eft de mettre
le Public au fait le Public inftruit,
fçaura de lui - même donner aux
opinions bien refutées , les qualifications
qui leur conviennent.
Ce font là les principes que donne
en cette matiere la veritable Philofophie.
Auffi eft -il vrai de dire ,
que depuis qu'elle s'eft accréditée
parmi nous , les Sçavants ont apporté
dans leurs querelles plus de
moderation qu'ils ne faifoient autrefois
je ne doute pas qu'à mefure
, que cet efprit prévaudra , la
moderation n'aille toujours en augmentant.
Mais fi malgré tout ce que
j'ai dit pour excufer les Sçavants
au moins en partie , on refuſoit encore
de leur faire aucune grace , je
ferois du moins en droit d'éxiger
qu'on ne les accablât pas de tout le
blâme. Quelque coupables qu'on les
juge j'ole dire que ce ne font pas
D'AVRIL. SL
eux qui ont le plus de tort en tout
ceci , comme j'efpere le prouver
bien- tôt dans la feconde partie de
leur Apologie-
DU Z RUDY op ( b) ( 2) NUNU «
les
AYant reconnu que l'ordre que
je me fuis preferit dans le Mercure
de Mars , n'a point été improuvé ;
je continuerai volontiers à m'y conformer
dans celui -ci. C'est ce qui
m'engage à faire fucceder à l'Apologie
que l'on vient de lire
trois Piéces de Vers fuivantes . La
premiere qui eft de Mr Arouet, a été
écrite de Sully , où il avoit été relegué
par ordre de Mgr le Duc Régent
. On ne s'apperçoit point du
rout que la Mufe fleurie de ce jeune
Poëte , ait perdu dans la folitude
aucune des graces légères , qui le
mettent à côté de Mrs de la Chapelle
& de Bachaumont.
EPITRE DE M AROUET
A M ***
O
Vous l'Anacreon du Temple!
O vous le fage fi vanté !
Qui nous préchez la volupté
E ij
521 LE MERCURE
Par vos Vers, & par vôtre exenple
:
Vous , dont leLuth délicieux ,
Quand la goute au lit vous
condamne ,
Rend des fons auffi gratieux ,
Que quand vous chantés la To-
CANE ,
Affis à la Table des Dieux.
Je vous écris , Monfieur , du féjour
du monde le plus aimable , fi
je n'y étois point éxilé , & dans lequel
il ne me manque , pour être
hûreux , que d'en pouvoir fortir
c'est ici que CHAPELLE a demeuré
deux ans de fuite : Mais
il n'y étoit point par ordre du Roy ;
je voudrois bien qu'il eut laiffé
dans ce Château , un peu de fon
génie ; cela accommoderoit fort
un homme qui veut vous écrire ;
mais comme on affûre qu'il vous
l'a légué tout entier , j'ay été obligé
de recourir à lui -même.
Et dans une Tour affez fombre
D'AVRIL. 53
Du Château qu'habita jadis
Le plus badin des beaux Efprits ,
Uubeaufoir j'évoquai fon ombre .
Aux Déitez des fombres lieux
Je ne fis point de facrifice ,
Comme ût fait un Prêtre des
Dieux ,
Ou quelque vieille PITONISSE.
Il n'y faut pas tant de façon
Pour uneOmbre aimable &légere,
C'est bien affez d'une Chanfon ;
Et c'est tout ce que je puis faire.
En impromptu je lui dis donc ,
Eh ! de grace , Monfieur Chapelle
,
Quittez le Manoir de Pluton ,
Pour un Rimeur qui vous apelle.
Mais non fur la Voute éternelle
Les Dieux vous ont reçûs , dit-on ,
Et vous ont mis entre Apollon ,
Et le fils jouflu de SEMELLE.
Du haut de ce divin Canton
Defcendez donc Monfieur Chapelle.
Cette familiere oraiſon
Dans la demeure fortunée
Reçûr quelque approbation ,
E iij
54 LE MERCURE
•
.
Car enfin , quoique mal tournée ,
Elle fut faite en vôtre nom.
Chapelle en ce moment- là donc ,
M'aparut par la cheminée ,
Je fus bien-tôt , à fon aproche,
Saifi d'un mouvement divin ,
Car il avoit fa Lire en main ,
Et fon Gaffendi dans fa poche.
Il s'apuyoit fur BACHAUMONT ,
Dont il fe fervit pour fecond
Dans le recit de ce voyage ,
Qui du plus charmant badinage
Eft la plus charmante Leçon.
Je vous diray pourtant en confidence
, & fi la poſte ne me preffoit
pas , je vous le rimerois ; CE
BACHAUMONT , n'eft pas trop
content de CHAPELLE , il fe
plaint qu'aprés avoir travaillé tout
deux au même ouvrage ; Chapelle
lui a volé la moitié de la réputation
qui lui en revenoit & prétend
que c'est à tort , que le nom de fon
Compagnon a étouffé le fien ; car
c'eft moy, me dit - il tout bas, qui
ai fait les plus jolies choſes du Voyage
témoins ces Vers.
D'AVRIL .
SS
» Sous ce Berceau qu'Amour ex-
">
"
""
"9
"
"
"
prés
Fit pour toucher quelque Inhumaine
,
L'un de nous deux un jour au
frais ,
Affis prés de cette Fontaine ,
Le coeur percé de mille traits ,
D'une main qu'il portoit à peine
Grava ces Vers fur un Ciprés.
Hélas que l'on feroit heureux
Dans ce beau Lieu digne d'envie,
Si toûjours aimé de Silvie ,
L'on pouvoit toûjours amoureux
Avec Elle paffer la vie!
Mais il ne s'agit pas ici de rendre
juftice à ces deux Meffieurs :
Il fuffit de vous dire que je m'adreffay
à Chapelle , pour lui demander
comme s'y prenoit dans
le monde autrefois.
.
Pour chantertoujours fur la Lire
Ces Vers ailés , ces Vers coulans ,
De la Nature heureux Enfans ,
Où l'art ne trouva rien à dirė .
56
LE
MERCURE
L'Amour , me dit - il , & le vin
Autrefois me firent connoître
Les graces de cet Art divin ;
Puis à * * * l'Epicurien
Je fervis quelque tems de Maître ,
Il faut que CHAULIEU foit le tien.
Vous voilà donc engagé , Monfieur
, à avoir de la bonté pour moi,
en faveur d'une Ombre dont la
Recommandation doit être excellente
auprés de vous.
CONTE
PAR M. DE S. A.
E Dieu de l'Interêt , & le Dieu .
L de l'Amour ,
Chez un gros Partiſan ſe trouverent
un jour :
L'avanture étoit rare , un même
Domicile
par eux n'étoit guere habité.
Chacun alloit de fon côté ,
L'un auplaifir , l'autre à l'utile :
D'AVRIL . 57
Voici , dit l'Interêt , un Enfant bien
nipé ,
Traits dorés , bon Carquois d'Ebéne
;
La dupe paroît bonne , & je fuis.
bien trompé ,
fi je n'en tire quelque aubene .
Veux-tu jouer , fils de Cypris ,
J'ai des bijoux à ton ufage ,
Qui pour argent prété , me furent
mis en gage ;
Bracelets de cheveux , où tiennent
des Rubis ,
Bagues de fentimens qui couvrent
un mystére :
C'eſt autant de Threfors ; à qui le
dites- vous ?
Je connois , dit l'Amour , le prix
de ces bijoux ,
Le Tarif en eft à Cythere :
Cà ,joüons , Maffe , un Trait , Paroli
, Maffe trois ;
>
Va le reite de mon Carquois.
Facillement Amour fe pique :
Son Joueur , habile Narquois
a bien-tôt raflé la boutique ;
L'enfant dévalifé s'enfuit au fond
des bois ,
58 LE MERCURE
Cacher la défaite , & fes larmes .
L'Interêt difpofe des armes ,
Dont l'Amour ufoit autrefois .
LES QUATRE ÂGES
DE LA FILLE ,
ου
LE BON AGE
D'UNE FILLE
POUR BIEN CHOISIR UN EPOUX .
Par M. D. F.
Aquel
âge une fille fage
doit-elle choisir un Epoux ?
Vers les quinze ans , on n'eft pas
allés fage ,
Pour choisir le meilleur de tous.
A vingt-cinq ans , on peut être affés
fage ,
Pour craindre le meilleur de tous.
A quarante ans , on doit être affés
fage ,
Pour les conoître & les méprifer
tous.
D'AVRIL. 59
Qu'à foixante & dix ans , la fille
mûre & fage ,
Choififfe un Epoux de fon âge ,
Qui pourra n'être alors ,Tni raitre ,
ni jaloux ;
Pourvû qu'elle ne ſoit , ni prude ,
ni volage ,
Ils pouront faire bon ménage .
Si ce n'eft pas un hûreux Mariage ,
Du moins c'est le plus fage ,
Et le mieux afforti de tous.
J'ai obligation à Mr Deliſle fameux
Géographe , de la Relation
fuivante : elle contient des faits fi
finguliers , & fi fort éloignés de nos
moeurs & de nos ufages , que ce
feroit priver les Amateurs de Voyages
, d'une Piéce des plus curieufes
de ce Receuil , fi je lui en fubitituois
quelqu'autre.
1
Il feroit à fouhaiter , que les perfonnes
qui poffèdent des Relations
fidelles des Païs étrangers , vouluffent
bien les communiquer à l'Auteur
du Mercure : en les mettant au
50 LE MERCURE
jour , il fauveroit par là quantité de
morceaux utiles , qui s'anéantiſſent
fouvent par une infinité d'inconvéniens
, & qui pouroient cependant
devenir auffi neceffaires , que curieux
par la fuite.
RELATION.
De Banda , le 9. Octobre 1716.
'' Ai commandé pendant deux ans
le Navire SCHAAP , pour aller
faire des découvertes du côté de
la Nouvelle Guinée ; mais je ne
m'en fuis pas bien trouvé. J'û d'abord
le malheur d'y perdre mon
fecond Pilote , nommé PIETERJANSSEN,
un Caporal, neufou dix
Soldats , & quatre Matelots que
j'avois détachés dans une Chaloupe ,
pour reconnoître la Côte & faire
de l'eau leur imprudence leur coûta
la vie car s'étant un peu trop
engagés dans les Terres contre mes
ordres , ils furent furpris par les Sauvages
, & accablés par leur grand
nombre
D'AVRIL. 61
nombre,il ne s'en fauva qu'un Matelot
& un Soldat , encore étoient- ils
bleffés mortellement , ayant chacun
le corps iffé de fléches , dont ils
moururent peu de tems aprés . Nôtre
Vaiffeau étant abordé dans le moment,
nous retirames ces deux Malheureux
de l'eau où ils s'étoient jettés,
pour regagner la Chaloupe.Nous
ne pûmes cependant arriver affés
à tems , pour empêcher que les Habitans
du Païs , vrais ANTROPOPHA
GES , ne coupaffent les têtes de ceux
de mes gens , qui étoient étendus
fur le fable , & ne les emportaffent
dans les bois avec les Corps entiers
du Caporal & de quelques Soldats.
Epouvanté d'un fpectacle fi affreux ,
je ne penfai qu'à faire enlever le ref
te des Cadavres que jefis jetter dans
la Mer à deux lieues au large , avec
des poids attachés aux jambes ; afin
que les flots ne les raportaffent point
fur le rivage. Lorsque cet accident
arriva , nous moüillions à côté de
la Riviere des ASSASINS , à une
Ile nommée NAMETOTTA . Cette
Avril 1717. F
62 LE MERCURE
Ifle eft habitée par des Peuples de
Taille Gigantefque : ils ont trois
bâtons qui leurs traverfent le nez
en croix , & qui viennent aboutir à
la bouche. Chaque bâton eft comme
une petite broche , où l'on enfile
les Harancs ; les Hommes &
les Femmes vont nuds comme la
main : & comme ils ne connoiſſent
point du tout l'ufage du feu ; ils fe
nouriffent de viandes cruës , vivants
ordinairement de Serpens , de
Crapauds & de Limaçons de Mer :
mais ce qu'il y a de plus dénaturé,
c'eft qu'ils ont la barbare coûrume
de fe repaître de chair humaine
; & femblables à des Tigres ,
ils déchirent entre leurs dents ,
des enfans encore tout fumans
les arrachans fouvent du fein des
femmes de leurs ennemis , parce
qu'ils trouvent plus de ragoût dans
cette chair tendre & nouvelle ,
que dans celle des perfonnes plus
âgées. Il eft ordinaire de voir le
fils ronger avidement le cadavre
de fon pere ou de fa mere , & tirer
D'AVRI L.
63
gloire d'avoir , dévoré un plus grand
nombre d'hommes. Comme nos
vivres étoient prefque confommez
ou gâtez , & que nous étions
à la veille de perir de faim ; Réduits
à cette dure extrémité , nous
primes le party d'avancer dans
l'interieur du Païs pour giboyer
quelque danger qu'il y eur à l'entreprendre
à peine étions -nous en
marche , que nous fumes affaillis
par ces GOLIATS ; nous fîmes
feu fur eux , & en ayant tué &
bleffé quelques-uns , entre autres
deux ou trois femmes , ils en fûrent
fi effrayez , qu'ils prirent la
fuite , & abandonnerent leurs gens.
Nous enlevâmes à nôtre tour leurs
bleffez , & les ayant conduits dans
nôtre Vaiffeau , nous les fîmes bien
foigner & panfer ; Aprés un auffi
doux traitement , nous renvoyâmes
une de ces femmes , deux jours
aprés Elle revint le lendemain ,
accompagnée de plufieures autres ,
les hommes les fuivans de loin ,
elles vinrent à nous avec confiance ,
:
Fij
64
LE MERCURE
portant chacune derrier fon dos
des animaux de differentes
efpéces
, que leurs Maris avoient tué :
On leur fit boire quelques coups
d'Eau-de-Vie , qu'elles trouverent
délicieufe. Leur ayant enfuite fait
entendre avec peine par des fignes ,
que nous étions prêts de rendre leurs
Compagnes
& les autres bleffés , fi
elles nous aportoient une certaine
quantité de provifions , elles y confentirent
; en effet s'en étant retournées
, nous fumes bien furpris
quelque tems après, de les voir revenir
, chargées de toutes fortes
de Vénaifon , qu'elles nous donnerent
fans compte . Ce qui nous
frapa le plus , c'est que pendant
cette muette Négociation
, aucun
homme n'ofa s'approcher
de nôtre
Navire . Nous remarquâmes
qu'ils
paroiffoient
tres - foumis à leurs
femmes , & qu'elles étoient les
Maîtrelles. Toutes les fois qu'elles
fe préfenterent
devant nous , elles
avoient la pudeur de couvrir le
derriere avec leurs mains , fans
D'AVRIL. 65
s'embaraffer du refte . Elles font fi
agiles , qu'étant poursuivies par
des Bêtes féroces , dont ces forêts
font remplies : elles grimpent pour
s'en garantir , fur les arbres , avec
leurs enfans attachés fur le dos ,
auffi légérement que des SINGES.
Les Peuples qui habitent les
bords de la Riviére des ASSASSINS ,
ne le cedent point en Cruauté ni
en Figure épouventable à ceux de
I'Ifle ; ils vont à la Chaffe des bommes,
comme on fait enEurope à celle
des Bêtes ils ont le nez entiérement
fendû , y fourant des brochettes
de la même maniére qu'on
les met en Hollande aux Saumons
fumez ? En leur regardant les narines
, on leur voit facilement le
fond du gofier , quand nous nous
approchions d'eux , ils mouroient
d'envie de s'élancer fur nous pour
nous dévorer , mais nos armes pour
lefquelles ils avoientde terribles frayeurs
, les tenoient en reſpect.
Quelque industrie que nous empluyaffions
pour en tirer quelque:
Fij
66 LE MERCURE
lumiére , il ne nous fût pas poffible
de découvrir en eux aucune lüeur
de raifon. Il femble que la nature
les a formé , à la figure prés , de la
même fubftance dont elle a pétri
les Panthères & les Lyons ; tant
il y a de conformité entre ces hommes
& cesBêtes toujours altérées de
fang. Plus on avance vers L'EST,
plus les hommes y font grands &
puiffants ; J'ay obfervé des traces
de pieds d'homme , qui avoient le
double des nôtres . En quelque
endroit que nous abordaffions de
cette Rivière , nous ne trouvions
que de ces faces hideufes & fanguinaires
, Auffi nous fut - il impoffible
de pouvoir négocier avec
ces Mangeurs d'hommes Enfin
accablés d'incommodités , de fatigues
, &expofés à chaque inftant de
perdre la vie à travers une infinité
de dangers , & toujours la fonde
à la main , nous abandonnâmes ces
abominables Contrées pour regagner
B AN DA , où me voici rendu,
graces à Dieu.
D'AVRIL. 67
Mon Equipage qui étoit compofé
de 126 hommes , en partant de
cette derniére Place , a prefque
tout péri , à l'exception de quatre
hommes feulement ; fçavoir VvILLEM
GORIS, JEAN HERMANZ , GISBERT
PIETERSEN , avec fon frere
VVILLEM D'YKHURPEN , & moi.
Tout le Païs de la nouvelle
Guinée eft fabloneux , le côté du
SUD eft femblable à la Hollande,
on y voit des Dunes , & entre ces
Dunes , des Prairies pendant 30 ou
40 lieuës . A 25 ou 30 lieues dans
le Païs , on trouve des Montagnes
extrêmement élevées , dont
les Environs ne font point habités;
Cette côte eft remplie d'une prodigieufe
quantité de Lapins , elle eft
de plus, fort faine , & on peut aprocher
la Terre d'auffi prés qu'on
le veut .
Devant la Riviére d'ABEL
TATMANS , à so lieuës au Lar
ge , nous trouvâmes un Banc de vaze
, long de 30 lieuës felon nôtre
eftime , & quand nous l'âmes paf68
LE MERCURE
fé , nous n'ûmes plus de fonds ; il
ya bien de l'apparence que ce Banc
étoit autre -fois une Ifle que la Mer
a fubmergée : car la profondeur en
eft de 30 , en diminuant jufqu'à
deux braffes , & c'eft à la profondeur
de deux Braffes que la Terre
eft la plus ferme..
***** ££
MEMOIRE HISTORIQUE ,
De Lunéville en Lorraine , le 15
Avril 1717.
JE
E m'intereffe trop à vôtre Mercure
, Monfieur, pour ne vous
pas communiquer l'Extrait que
jay fait d'un Mémoire curieux, qui
m'eft tombé entre les mains ces
jours paffés. Ce Mémoire eft intitulé
, HISTOIRE OU MEMOIRES
DE MILE CARDINAL DE Retz ,
vous fçavez , Monfieur , avec quel
foin je recherche tout ce qui peut
me procurer une parfaite connoiffance
de nôtre Hiftoire , & parti
D'AVRIL. 69
tulierement des Régnes de nos derniers
Monarques , fous lefquels la
Monarchie eft montée au plus haut
période de fa Grandeur ; vous jugerez
de là que ma joye fut extrême
, de voir entre mes mains les
Mémoires d'une perfonne qui a
joué un fi grand Rôle dans le Siécle
dernier. LaLecture furpaffa mon
attente ; Jamais homme n'a eû
un efprit plus propre pour bien écrire
l'Hiftoire , que Mr le Cardinal
de Retz. La plupart des grands
Hommes qui ont écrit leurs propres
Mémoires , je n'en excepte point
Céfar , fe font contentez de nous
raporter nuënient les faits qui
étoient à leur avantage , fans nous
inftruire des motifs qui les engageoient
à agir. Le Cardinal de
Retz aucontraire , nous fait part de
tous les motifs qui conduifoient les
principaux Autheurs de fon tems.
Il parle de lui - même , comme il
parle des autres , je veux dire , qu'il
découvre également fes Vices & fes
Vertus, enforte qu'on croit en lifant
70 LE MERCURE
cette Hiftoire , que le principal but
de l'Hiftorien a été de procurer à
fes Lecteurs une exacte connoiffance
des Hommes. Une pareille Hiftoire
apprend mieux la Morale , que
tous les Traitez des Philofophes .
Vous connoîtrez mieux , Monfieur
, ce que j'ay l'honneur de
vous dire, par l'Extrait que je vous
envoye des plus beaux endroits de
ces Mémoires , & que j'ay crû plus
propre à interreffer les Lecteurs
du Mercure. Il feroit à fouhaiter
que ceux qui ont entre leurs mains
unpareilThréfor, vouluffent en faire
part au Public. En ce cas vous y
trouveriés la matiére de plufieurs
Morceaux d'autant plus interreffans
pour vos Lecteurs , qu'ils y découvriroient
plufieures Anecdotes,
qu'on ne peut trouver autre part.
Le Mémoire qui m'a été communiqué,
eft écrit de la propre main
de Son Eminence , mais ceux qui
ont eû ce Thréfor en leur poffeffion
, n'en ont point eû affez de foin ;
plufieurs feuillets font arrachez :
D'AVRIL.
78
enforte qu'il n'eft tefté qu'environ
trente pages de tout le premier
Livre de cette Hiftoire , dans lequel
il paroît que ce grand Homme
rendoit compte à la perfonne à
qui ces Mémoires fon adreffez , de
fon éducation & de la manière dont
il étoit entré dans le monde : Car
dés le prémier Livre , il nous fait
un recit trés circonftancié de fa nomination
à la Coadjutorerie de Paris
, & de ce qui y avoit donné lieu
& finit ainfi. Il me femble que j'ay
étéjufqu'ici dans le Partere ou tout
au plus dans l'Orchestre , à jouer &
à badiner avec les Violons : je vais
monter fur le Théatre, où vous verrez
des Scénes , non pas dignes de
vous , mais un peu moins indignes
de vôtre attention.
J'ay choif dans cette premiere
partie,deux endroits qui m'ont parû
devoir être les plus intereffans pour
toutes fortes de Lecteurs , quoiqu'il
y en ait d'infiniment plus intereffans
pour ceux qui fe mélent
de la Politique , & du Gouverne72
LE MERCURE
Y
ment des Etats : Voici le premier.
Feüie Mde de Choify propofa une
promenade à S. Cloud , & dit en
badinant à Me de Vendôme , qu'il
falloit donner la Comédie à Mr
de Lizieux . Le bon homme qui
admiroit les Piéces de Corneil ,
répondit qu'il n'en feroit aucune
difficulté , pourvû que ce fur à la
Campagne, & qu'il y eut peu de
monde. La partie fe fit , on convint
qu'il n'y auroit que Mde & Mile
de Vendôme , Mde de Choify ,
Mr de Turenne , Mr de Brion ,
Voiture & moi . Le Comte de Brion
qui avoit été deux fois Capucin ,
& qui faifoit un falmigondi perpétuel
de dévotion & de péché , fe chargea
de la Comédie & des Violons ;
je me chargeai de la colation.
Nous allames à S. Cloud chez
Mr l'Archevêque , les Comédiens
qui jouoient ce foir à Ruel chez
Mr le Cardinal de Richelieu , n'arriverent
qu'extrêmement tard . Mr
de Lizieux prit plaifir aux Violons ,
Mde de Vendôme ne fe laffoit point
de
D'AVRIL. 73
de voir danfer Mlle fa fille , qui
danfoit pourtant toute feule : Enfin
l'on s'amufa tant , que la petite
pointe du jour ( c'étoit aux grands
jours d'été ) commençoit à paroître,
quand on fut au bas de la defcente
des Bons-Hommes , juftement au
pied , le caroffe arrêta tout court :
Comme j'étois à une des portieres
avec Mlle de Vendôme , je demandai
au Cocher , pourquoi il arrêtoit ,
il me répondit avec une voix
fort étonnée , voulez -vous que je
palle par deffus tous les Diables qui
font devant moi ? Je mis la tête à
la portiere , & comme j'ay toûjours
cu la vûë fort baffe , je ne vis rien.
Me de Choify qui étoit à l'autre portiere
avec Mr de Turenne , fur la
premiere qui apperçût du carroſſe ,
la caufe de la frayeur du Cocher ;
je dis du carroffe , car cinq ou fix
Laquais qui étoient derriere , crioient
JESUS MARIA , & trembloient
déja de peur. Mr de Turenne fe
jetta en bas du carroffe aux cris
de Me de Choify. Je crû que c'é-
Avril 1717. G
74 LE MERCURE
toient des voleurs , je fautai auffi
en bas du carroffe , je pris l'épée
d'un Laquais , je la tirai , & j'allai
joindre Mr de Turenne de l'autre
côté , que je trouvai regardant
fixement quelque chofe que je ne
voyois point. Je lui demandai ce
qu'il regardoit , & il me répondit
en me pouffant le bras , & affés bas
je vous le dirai , mais il ne faut
pas épouventer ces Dames , qui
hûrloient plûtôt qu'elles ne crioient.
Voiture commença un OREMUS .
Vous connoilés peut-être les cris
aigûs deMde de Choify ; ils ne difcontinuerent
point. Mlle de Vendôme
difoit fon Chapelet . Mde de
Vendôme vouloit fe confefler à Mr
de Lizieux , qui lui difoit , ma fille
n'ayez point de peur , vous êtes en
la main de Dieu , & le Comte de
Brion avoit entonné bien dévotement
avec tous nos Laguais , les
Litanies de la Vierge . Tout cela fe
paffa, comme vous pouvés croire,
en même tems , & en moins de rien.
Mr de Turenne qui avoit une petite
D'A VRI L. 75
épée à ſon côté , l'avoit auffi tirée ,
& après avoir regardé , comme je
vous ai déja dit , il fe tourna vers
moi de l'air dont il eut donné une
bataille , & me dit ces paroles :
Allons voir ces gens - là. Quels
gens lui repartis- je ? Et dans la vérité,
n'appercevant rien à caufe de
ma mauvaiſe vûe , je croyois que
tout le monde eur perdu le fens.
Il me répondit , effectivement je
crois que ce pouroit bien être des
Diables. Comme nous avions déja
fait cinq ou fix pas du côté de la
CHANNERIE, & que nous étions
par conféquent plus proches du Spetacle
, je commençai à appercevoir
quelque chofe , & ce qui m'en
parut , fut une longue Proceffion
de Phantômes noirs , qui me donna
dabord plus d'émotion , qu'elle
n'en avoit caufé à Mr de Turenne ,
mais qui ,par la réflexion que je fis ',
que j'avois long-tems cherché des
Efprits , & qu'apparemment j'en
trouvois en ce lieu , me fit faire
an mouvement plus vif que les
Gij
76
LE MERCURE
manieres de Mr de Turenne ne
lui permettoient de faire. Je fis
deux ou trois fauts vers la Proceffion
Les gens du carroffe qui
croyoient que nous étions aux
mains avec tous les Diables , poufferent
un grand cri , & ce ne fut pourtant
pas eux qui eurent le plus de
frayeur. Les pauvres Auguftins Réformés
, que l'on apelle les Capucins
Noirs , qui étoient nos Diables
d'imagination , voyans venir à eux
deux hommes qui avoient l'épée
à la main , l'ûrent tres-grande ; &
l'un d'eux fe détachant de la troupe
, nous cria , Meffieurs , nous
fommes de pauvres Religieux , ne
faifins de mal à perfonne , & qui
dans venous nous rafraichir un peu
la Riviere pour notre fanté. Nous
retournâmes au carroffe Mr de
Turenne & moi , avec des éclats
de rire , que vous vous pouvés
imaginer, & nous fîmes, lui & moi ,
dés ce moment -même , deux réflexions
que nous nous communiquâ
mes dés le lendemain matin . Il me
D'AVRIL.. 77
jura que la premiere apparition de
ces phantômes imaginaires lui avoir
donné de la joye , quoiqu'il eur
toujours crû auparavant qu'il auroit
peur , s'il voyoit jamais quelque
chofe d'éxtraordinaire ; &,
je lui avouai que la premiere vûë
m'avoit ému , quoique j'euffe fouhaité
toute ma vie de voir des
Efprits. La feconde réflexion que
nous fimes , fut ; que tout ce que
nous voyons dans la vie de la plûpart
des hommes, eit faux, M de
Turenne me jura , qu'il n'avoit fenti
aucune émotion : Il convint que
j'avois eût fujet de croire par fon
regard fi fixe , & fon mouvement
flent , qu'il en avoit eû beaucoup .
Je lui confeffai que j'en avois eû
dabord , & il me protetta , qu'il avoit
juré fur fon falut , que je n'avois
eu que du courage & de la gayété .
Qui peut donc croire la vérité ,
que ceux qui l'ont fentie ; & le
Président de Thou a eu raifon de
dire , qu'il n'y a de véritables Hitoires
, que celles qui ont été écri→
↑
G iij
78 LE MERCURE
tes par des Hommes qui ont été
afles fincéres , pour parler véritablement
d'eux - mêmes. Ma Morale
ne tire aucun mérite de cette fincérité
; car je trouve une fatisfaction
fi fenfible à vous rendre compre
de tous les replis de mon ame ,
& de ceux de mon coeur , que que la
raifon à mon égard , a beaucoup
moins de part , que le plaifir dans
la Religion , & l'exactitude que
j'ay pour la Vérité. Ezany ..
Mile de Vendôme conçût un mépris
inconcevable pour le pauvre
Brion , qui en effet avoit fait voir
auffi de fon côté dans cette avanture
une foib'elle inimaginable . Elle
s'en mocqua avec moi , dès que
nous fumes rentrez en caroffe , &
me dit : Je fens , à l'estime que je fais
de la valeur , que je fuis petite Fille
de Henry le Grand . Il faut que
vous ne craigniez rien, puifque vous
n'avez pas eu peur en cette occafion.
J'ay eû peur , lui répondis-je ,
Mile , mais comme je ne fuis pas
a dévot que Brion , mapeur n'a pas
D'AVRIL . 79
que
rourné du côté des Litanies. Vous
n'en n'avez point eû , me réponditelle
; & je crois que vous ne croyez
pas aux Diables : car M de Turenne
qui est bien brave , a été bien
émû lui même , & il n'alloit pas fi
vîte que vous. Je vous confeffe
cette diftinction , qu'elle mit entre
Mr de Turenne & moi , me plût .
& me fit naître la penſée d'hazarder
quelque douceur . Je lui dis donc ;
l'on peut croire le Diable fans le
craindre, il y a des choſes au monde
plus terribles. Et quoi ? repritelle.
Elles le font fi fort que l'on n'o
feroit même les nommer , lui répondis-
je Elle m'entendit bien à ce
qu'elle m'a confeffé depuis mais
elle n'en fit pas femblant. Elle fe
remit dans la converfation publique,
l'on defcendit à l'Hôtel de Vendome
, & chacun s'en retourna chez
foir
Voici deux autres Avantures qui
m'ont frappé , non , par leurs Circonftances
, mais par les fuites qu'-
elle's eurent.
80 LE MERCURE
Le Cardinal de Richelieu étant
mort , le Roy ratifia les Legs que ce
Miniftre avoit fait des Charges &
des Gouvernemens : il careffa tous.
fes Proches il maintint dans le
Ministére toutes fes Créatures , &
il affecta de recevoir affez mal tous
ceux qui avoient été mál avec lui.,
Je fus le feul Privilegié. Lorfque
Mr l'Archevêque de Paris me préfenta
au Roy , il me traita , je ne
dis pa s feulement honnêtement ,
mais avec une diftinction qui fur..
prit & qui étonna tout le monde ..
Il me parla de mes Etudes , de mes,
il
Sermons ; & il me fit même des
railleries douces & obligeantes . Il
me commanda de lui faire ma Cour
toutes les femaines . Voici les raifons
de ce bon traitement , que nous
ne fçûmes nous-mêmes que la veille
de fa mort, qu'il les dit à la Reine.
Ces deux raifons font deux avantures
qui m'arivérent au fortirduCol.
lege, & defquelles je ne vous ay pas.
parlé , parce que je n'ai pas crû ,
que n'ayant aucun raport à rien.
D'AVRIL 81
par elle -mêmes
, elles méritaffent
Teulement
vôtre réfléxion
. Je fuis
obligé
de les expofer
en ce lieu , parce que je trouve
que la fortune
leur a donné plus de fuite fans com. paraifon
, qu'elles
n'en devoient
avoir naturellement
.....
Un peu aprés que je fus forti
du College , le Valet de Chambre
de mon Gouverneur trouva chez
une miférable Epingliére une Niéce
de 14 ans qui étoit d'une beauté
furprenante. Il l'acheta pour moy
cinquante Piſtoles ; aprés me l'avoir
fait voir , il lui loua une Maiſon
à Issı , il mit fa foeur auprés d'Elle,
& j'y allai le lendemain qu'elle y fut
logée. Je la trouvai dans un abattement
extrême , & je n'en fus point
furpris , parce que je l'attribuai à
la pudeur. J'y trouvai quelque chofe
le lendemain de plus , qui fut,
une raifon encore plus furprenante
& plus extraordinaire que fa beauté
, & c'étoit beaucoup dire . Elle
me parla fagement , faintement ,
& fans emportement ; Toure -
82 LE MERCURE
fois elle ne pleura qu'autant
qu'elle ne pût s'en empêcher. Elle
craignoit fa Tante à un point qui
me fit pitié. J'admirai fon efprit,
& aprés j'admirai fa Vertu. Je la
preffois autant qu'il le falut pour
'éprouver: j'eu honte pour moi même.
J'attendis la nuit pour la mettre
dans mon carroffe . Je la menai à
ma Tante de Megnelay , qui la mit
dans un Convent , où elle mourut S
ou 10 ans aprés, en réputationde Sainteté
. Ma Tante , à qui cette fille avoua
que les menacesde l'Epingliere
l'avoient fi fort intimidée , qu'elle
auroit fait tout ce que j'aurois
voulu , fut fi touchée de mon
procédé , qu'elle alla dés le lendemain
, le conter à M¹ de Lizieux ,
qui le dit, le jour-même , au Roy à
fon dîné. Voilà la premiere de ces
deux avantures ; la feconde ne fut
pas de même nature , mais elle ne
fit pas un moindre effet dans l'ef
prit du Roy.
Un An avant cette premiere Avanture
, j'étois allé courre le Cerf &
D'AVRIL. 83
Fontainebleau , avec la Meutte de
Mr de Souvray. Comme mes Chevaux
étoient fort las , je pris la pofte
pour revenir à Paris. Etant mieux
monté que mon Gouverneur , &
qu'un Valet de chambre qui couroit
avec moi , j'arrivai le premier
à Juvify, & je fis mettre ma Selle
fur le meilleur Cheval que j'y trouvai.
Couteneau Capitaine de la petite
Compagnie des Chevaux - Legers
du Roy , brave , mais extravagant
, qui venoit de Paris auffi en
pofte , commanda à un Palfrenier
d'ôter ma Selle , & d'y mettre la
fienne. Je m'avançai , en lui difant,
que j'avois retenu le Cheval ; &
comme il me voyoit un petit colet
uni & un habit fimple , il me prit
pour ce que j'étois en effet , c'est-àdire
, pour un Ecolier , & il ne me
répondit que par un foufflet , qu'il
me donna à tour de bras , & qui me
mit tout en fang. Je mis l'epée à la
main , & lui auſſi , & dés le premier
coup que nous nous portâmes , il
tomba , le pied lui ayant gliffé ; &
84 LE MERCURE
comme il donna de la main , en fe
voulant foûtenir,contre un morceau
de bois pointu , fon épée s'en alla
auffi de l'autre côté. Je me reculai
deux pas , & lui dis de reprendre
fon épée ; il le fit , mais ce fut
par la pointe ; car il m'en préfenta
la garde en me demandant un million
de pardons. Il les redoubla
bien ; quand mon Gouverneur fut
arrivé , qui lui dit qui j'étois : il retourna
fur fes pas , & alla conter au
Roy , avec lequel il avoit une très
grande liberté , toute cette petite
Hiftoire elle lui plût , & il s'en
fouvint en tems & lieu , comme
vous l'allez voir.
Le bon traitement que je recevois
du Roy , fit croire à mes proches
, que l'on pourroit peut - être
trouver quelque ouverture pour
moi à laCoadjutorerie deParis . Ils y
trouvérent dabord beaucoup de difficulté
dans l'efprit de mon Oncle ,
très petit , & par conféquent jaloux
& difficile. Ils le gagnerent par le
moyen d'Efita fon Avocat & de
Coeuret
D'AVRI L. st
Coeuretfon Aumônier, mais ils firent
enmême tems une faute qui rompit,
au moins pour ce coup , leurs mefures.
Ils firent éclater contre mon
fentiment , le confentement de Mr
de Paris , & ils fouffrirent même .
que la Sorbonne , les Curez & le
Chapitre lui en fillent des remercîmens.
Cette conduite eut beaucoup
d'éclat , mais elle en cur
trop. Mr le Cardinal Mazarin ,
Defnoyers & Chavigny en prirent
fujet de me traverfer , en difant au
Roy,qu'il ne falloit pas accoûtumer
les Corps à fe défigner eux mêmes
des Archevêques : De forte que Mr
le Maréchal de Schomberg , qui
avoit épousé enpremieres Noces ma
Coufine germaine , ayant voulu
fonder le Gué , n'y trouvà aucun
jour. Le Roy lui répondit avec
beaucoup de bonté pour moi , mais
que j'étois trop jeune , & que l'affaire
avoit fait trop de bruit avant
que d'aller à lui ; & autres chofes ....
Le Roy mourut .... Mt de Beauvais
.. prit la figure de premier
Avril 1717. H
86. LE MERCURE
Miniftre , & demanda dés les premiers
jours aux Hollandois , qu'ils
fe convertiffent à la Religion Romaine
, s'ils vouloient demeurer
dans l'Alliance de France. La Reine
eut honte de cette momerie du
Miniftre. Elle me commanda d'aller
offrir de fa part , la premiere
place à mon pere , & voyant qu'il
refufoit obítinément de fortir de fa
Célule des Peres de l'Oratoire ,
Elle fe mit entre les mains de Mr
le Cardinal Mazarin. Vous pouvés
juger qu'il ne me fut pas difficile
de trouver ma place dans ces
premiers momens , dans lefquels
d'ailleurs l'on ne refufoit rien
Madame de Megnelay & Mr de
Lizieux demanderent la Coadjutorerie
pour moi , & la Reine
leur refufà , difant qu'elle ne l'accorderoit
qu'à mon pere , qui ne
vouloit point du tout paroître au
Louvre. Il y vint enfin une unique
fois. La Reine lui dit publiquement
qu'elle avoit reçû ordre du
feu Roy , la veille de fa mort
...
de
D'AVRIL. 87
me la faire expédier , & qu'il lui
avoit dit en préfence de Mr de
Lizieux , qu'il m'avoit toujours eû
dans l'efprit depuis les deux avantures
, de l'Epingliere & de Couteneau.
Quel raport de ces deux
bagatelles à l'Archevêché de Paris :
Et voilà toutefois comme la plupart
des chofes fe font.
J'efpere , Monfieur ; que les Extraits
que je vous fournirai du fe
cond Livre de cet excellent Ouvra
ge , vous feront encore plus de
plaifir. Vous pourrés en difpofer ,
comme de vôtre bien propre, & les
inferer dans votre Mercure , Je me
ferai toujours un plaifir de vous témoigner
& c.
NOUVELLES DE PARIS.
L
E 28.jour de Pâques , le Roy
ayant été préparé la veille
par Mr l'Abbé Fleury fon Confeffeur
, fe confeffa à lui pour la premiere
fois . Il rempliten Roy Tres-
Hji
88 LE MERCURE
*
CHRETIEN , ce devoir de Religion
, avec tout le recueillement ,
& l'édification poffible.
Le même jour , le Roy fit rendre
les Pains- benis à l'Eglife de Saint
Germain l'Auxerrois fa Paroiffe
par M l'Abbé du Cambou l'un
de fes Aumôniers , en Rochet : S.
M. voulut voir de fon Balcon la
marche de cette Cérémonie , qui
étoit tres - magnifique ; il y avoit
huit Pains ornés de Banderoles aux
Armes de France & de Navarre ,
portés par 16 Suiffes de la Garde ,
précédés des Trompetes , Timbales ,
Haut- bois & Tambours , accompagnés
de plufieurs Officiers du Roy.
Mr du Cambou alla à l'Offrande
avec un Cierge garni de Louisd'Or
Il fit plufieures libéralités
aux Quéteufes .
Mde Ducheffe de Berry le fit
rendre auffi le même jour , à l'Eglife
de Saint Sulpice fa Paroiffe ,
par M l'Abbé de Partenai l'un
de fes Aumôniers , en Rochet . Il y
avoit pareillement huit Pains-benis
D'AVRIL. 89
ornés des Banderoles aux Armes de
Berry & d'Orleans , portés par 16
Suiffes , précédés de 12 valets -de-
Pied , 8 Haut-bois , 8 Trompettes ,
des Tambours & Timbales : Cet
Aumônier alla à l'Offrande , avec
un Cierge tout piqué de Louis :
Il fit beaucoup de charités aux
Quéteufes & aux Pauvres. Cette
Princeffe entendit ce jour - là la
Meffe & les Vêpres aux Carmelites
de la rue de Grenelle.
Merle Duc d'Orleans fit rendre auifi
8 Pains - benis , avec les mêmes
Cérémonies à S. Euftache fa Paroiffe.
On annonça le matin à la Cour ,
la mort de M de Briffac Lieutenant
des Gardes du Corps , de la
Compagnie de Villeroy , & Gouverneur
de Guife , arrivée à minuit.
J'oubliai de vous informer , que
M. le Duc Régent avoit accordé ces
jours paffés , trois Brevets de Confeillerd'Etat
, l'un à Ml'Archevêque
de. Cambrai , les deux autres à
Mr le Comte de Chiverni , & à
•
H jii
༡༠ LE MERCURE
Mr le Marquis de Canillac.
Le 29 , M Binet le Cadet
Perruquier & Barbier du Roy
mourut âgé de
35 ans .
Le Lundy de Pâques , Mde
Sallo Abbelle des Cordelieres ,
rentra dans fon Convent , fuivant
l'Arrêt du Parlement rendu en fa,
faveur ; toutes les Religieufes de ſa
Communauté
vinrent au devant
d'elle , pour la recevoir.
Le 30 , Mile Cardinal Archevêque
de Paris , s'étant rendu à l'Abbaye
Royale de Chelles , donna
le Voile blanc à la Princeffe Louïfe-
Adelaïde . d'Orleans Cadette de
Madame Ducheffe de Berry : Cette
Cérémonie fe fit à huis clos , en
préſence de Madame la Ducheffe
d'Orleans .
Ce matin avant la Meffe , le Roy
a donné la premiere Audience à
Mr le Comte de Kinigſegg Ambaſfadeur
de l'Empereur , étant conduit
par M le Marquis de Magny
* Née le 13 Aouft , 1698.
D'AVRIL. ' 91
Introducteur des Ambaffadeurs ;
Mr le Maréchal d'Uxelles y étoit
préfent , comme Sécrétaire des
Affaires Etrangères. Aprés la Meffe ,
tous les Miniftres Etrangers s'y font
trouvés. Mt le Nonce en fortit le
dernier.
MB le Duc Régent a écrit une
Lettre Circulaire à tous les Prélats
du Royaume , pour les éxhorter à
la Paix.
Le 31 , Mr le Duc de Villeroy
ayant vû S. A. R. à 11 heures &
demie , on fçût un moment aprés ,
que Mr de la Boulaye le plus ancien
des Enfeignes de la Compagnie
de Villeroy , étoit monté à la
Lieutenance de feu M'de Briffac,
& que la Brigade du défunt avoit
été accordée au Marquis du Palais
Colonel de Cavalerie réformé , à
la fuite du Régiment du Mayne.
Le Roy allant à ſon Diner , reçûr
l'avis , que la Reine d'Eſpagne
étoit hûreufement accouchée le 21
d'un fecond Prince. A trois heures,
le Prince de Cellamaré Ambaffa-
A jiii
92
LE MERCURE
deur d'Efpagne en vint apporter la
confirmation à S. M. On fçût que
cet Infant , qui eft le cinquième de
la Maiſon Royale , avoit été ondoyé,&
nommé Don Francifco . Au
départ du Courier , le Prince &
la Reine fe portoient bien. Le
Prince Cellamaré prépare une
Fête magnifique pour la Naiffance
de cet Infant.
On a eu avis que M. Burlet premier
Medecin de S. M. C. revenoit
d'Espagne.
Le premier Avril , on a vû
relever les Quartiers des Gardes
du Corps & des Chevaux LEGERS .
M. le Duc de Chaulnes Capitaine
Lieutenant de la Compagnie des
Chevaux LEGERS , accompagné de
fept ou huit Maréchaux des Logis ,
vint faire fa Cour au Roy.
Le 2 , MADAME fe fit feigner ,
pour rémédier à une efpéce d'affoupiffement
, dont elle fe fent incommodée.
S. M. y envoya M. Roland
un de fes Gentils - Hommes ordilui
faire fes Compli- . pour
naires
mens .
D'AVRIL .
93
•
M. le Marquis d'Albergotti a laiffé
par fa mort , une riche Succeffion ;
il joüiffoit de 80000 livres de Rentes
, Sçavoir le Gouvernement de
Sar-Louis de 20000 livres , une
Penfion de 10000 livres , comme
Lieutenant General , fon Regiment
Royal Italien de 30000 livres , &
de biens confidérables en Italie.
Il a inftitué M. le Marquis d'Albergotti
fon Neveu , héritier de tout
ce qu'il poffedoir en France ; pour
fes biens d'Italie , il les a abandonné
à fes Neveux qui font restés
au delà des Monts.
Mr le Prince de Talmont de la
Tremouille , Coufin Germain de
Madame , Oncle à la mode de Bretagne
de MB LE DUC REGENT , a
obtenu le Gouvernement de Sar-
Louis de 20 mille livres de rentes;
en fuivant les difpofitions de la Régence
, il a abandonné une Penfion
de 12 mille livres fur l'Etat,
parce que on prétend éteindre toutes
les Penfionsjufqu'à ce qu'elles
foient réduites àla fomme de deux
94
LE MERCURE
millions.
Le Roy a donné ce matin le
Gouvernement de Guife follicité
par tous les Lieutenants Généraux
& Maréchaux de Camp , à Mr le
Marquis de Hautefort , le plus ancien
des Lieutenants Généraux, qui
n'avoit que 6000 mille livres de
Penfion , comme Lieutenant Général
. Elle demeure éreinre au profit
du Roy , fuivant le Réglement
de la Régence , qui porte que ,
quand on fera des Graces aux Penfionnaires
qui excéderont leurs
Penfions , elles feront . fupprimées ..
M8 le Duc Régent a fait l'Eloge
de Mr le Marquis de Hautefort ,
en difant aux Perfonnes qui l'en font
venuës remercier , que c'étoit une
juftice , & non une grace , qui étoit
due aux Services de cet Officier.
Mr Pelletier de Souzy , Ancien.
Confeiller du Confeil Royal des
Finances , qui n'entroit au Confeil
de Régence que lorfqu'il y étoit appellé
, a reçû aujourd'hui l'honneur
de l'entrée à tous les Confeils de
- Régence .
D'AVRIL
55
Le 4. jour de Quasimodo , Mi
le Duc du Maine fit offrir fix
Pains Benis à Saint Germain de
l'Auxerrois fa Parroiffe , avec les
Cérémonies ordinaires .
Madame vint voir le Roy , qui
avoit voulû prévenir certe Princeffe
; mais Elle pria S. M. de ne
lui point faire cet honneur , parce
qu'Elle ne fe trouvoit pas en affez
bon état pour la rçevoir.
Mr l'Evêque de Fréjus , Précepteur
du Roy , a été défigné par
l'Académie Françoife , pour remplacer
feu M de Callieres .
A deux heures & demie , on vit en
trer dans lesŢuilleries Mile Duc de
Chaulnes , & Mr le Vidame d'Amiens
fon fils,à la tête desChevaux-
Legers de Quartier. Mr le Maréchal
de Villeroy étant monté à Cheval
, vint recevoir le Serment de
fidelité de M le Vidame , pour
la Charge de Capitaine Lieutenant
de cette Compagnie , recû
en furvivance de M le Duc de
95 LE MERCURE
Chaulnes fon pere ; il en a prêté
Serment de fidélité entre les mains
du Roy, en prefence de Mer le
Duc Regent. S. M. étant fur le Balcon
de la Salle des Cent Suiffes,
a eû la confidération de ne faire fai-.
re aucun mouvement à cette Brigade
, à caufe de la pluye .
M. le Duc d'Orleans eft entré
enfuite au Cenfeil de Régence , le
premier qui s'eft tenu depuis les
Fêtes.
M. le Prince de Conty ût féance
pour la premiere fois dans ce Confeil
, où il fut inftalé par S. A. R.
Les , M. du Liboys Gentil-Homme
seront fort diftingué par
fon mérite , a été choiſi pour aller
recevoir le CZAR fur la Frontiere
& l'accompagner jufques à Paris.
Il y a un ordre du Roy , de traiter
ce Prince par tout avec Cérémonie.
Le Sieur Bocquet Maître
d'Hôtel de M. le Marquis de
de Livry , a été chargé de faire la
dépenfe de la Table : ce Prince
fera défrayé aux dépens du Roy ,
dés
D'AVRIL. 97
dés le moment qu'il mettra le pied
fur les Terres de France.
د
Mr le Commandeur de Belle-
Fontaine ancien Officier de confidération
, a été nommé General
des Galeres du Pape avec l'agrément
du Grand Maître qui lui a
témoigné par une Lettre fort obligeante
, la part qu'il prénoit de le
voir dans un Pofte où il ne lui
laifferoit manquer de rien.
Le 6 , on préfenta à S. M. dix
Oifeaux pour la Fauconerie , que
le Roy de DANEMARC a envoyé
; ils font des plus forts &
des plus beaux que l'on ait vû en
France .
Le même jour , M. l'Abbé Landy
Envoyé Extraordinaire de M. le
Duc de Parme , ût fa premiere
Audience publique du Roy ; il fut
reçû dans le grand Cabinet , le Roy
étant debout ; ce qui ne fe pratiquoit
pas fous le Gouvernement des
Femmes. S. M.recevant pour lors indifferemment
, Ambaffadeurs & Envoyez
dans fon Fauteuil , fur fon
Avril 1717. I
98 LE MERCURE
Trône ; mais M. le Maréchal de
Villeroy a remis les chofes en régle .
Mr de Conflans Marquis d'Armentieres
, premier Gentil - Homme
de la Chambre de M. le Duc
d'Orleans mourut le
dans une
de fes Terres : Sa Charge a paffé
fur la tête de Mr le Marquis de
Conflans fon frere , qui payera
vingt mille écus à la Veuve , dont
le fils qui n'a que huit ans , aura la
Charge en furvivance , aprés la
mort de Monfieur fon Oncle.
La Charge de Maître de la Garde-
Robe de S. A. R. , qui vaquoit
depuis près d'un an , par la mort
de Mr le Marquis de Breauté , a
été accordée gratis à Mr le Comte
de Nocé ; c'eft un Préfent de 50000
écus.
Mr le Marquis de Pluvaut qui
eft auffi revêtu d'une femblable
Charge , a été honoré d'un Brevet
de Premier Gentil-Homme de la
Chambre de M. le Duc Regent ,
avec l'agrément de vendre la premiere.
D'AVRIL. 99
Sur les 3. heures S. M. alla faire
vifite au Palais Royal : le Roy s'étant
mis proche la glace d'une des
portieres , pour mieux voir , M.
le Duc du Maine fe plaça immédiatement
auprès du Roy, & M. le
Maréchal de Villeroy à côté de
M. le Duc du Maine . M. le Duc
de Villeroy , comme Capitaine
des Gardes , étoit fur le devant ,
avec M. le Premier.
Le 7 , M. le .Cardinal de
Noailles vint voir le Roy .
Le8 , M. le Premier Préfident
de Mefnars préfenta au Roy M. de
Maupoux à qui il a vendu fa Char
ge de Préfident à Mortier , fept
cens mille livres , dont l'Acquereur
ne jouira cependant qu'après la
mort du Vendeur , à qui il donne
a préfent deux cens mille livres
comptant ; & le jour qu'il l'exercera
, foit par la inort de M. de Mefnars
, où par celle d'un Préfident
à Mortier , il payera les 500 autres
mille livres.
Le 9 , M. Grillet Chef de Bri-
Lij
100 LE MERCURE
gade dans les Gardes du Corps ,
frere de feu M. de Briffac , a obtenu
une gratification de deux mille
livres par chacun an.
Hier , on fit un Service folemnel
& magnifique dans la Paroiffe
de S. Euftache , pour feu Mr le
Marquis d'Albergotti.
M. le Marquis de Silly s'étant excufé
de fuivre M. le Prince de
Dombes en Hongrie , M. le Marquis
d'Eftrades s'eft préfenté en fa
place avec fon fils ; S. M. en confidération
de cette démarche , lui
a accordé un Brevet de retenuë
de 100000 livres fur la mairie de
Bourdeaux , dont il avoit été gratifié
à la mort de M. le Maréchal de
Montrevel , & qui avoit été poffedée
précédemment par le feu
Maréchal d'Eftrades.
M. l'Evêque de Soiffons s'eft préfenté
le 10 , devant le maître Autel
de la Catédrale de Reims , pour
faire fon Serment , en qualité de
premier Suffragant de cet Archevêché
.
D'AVRIL . 101
Le 10 , M. le Marquis d'Alincour
fils de Mr le Duc de Villeroy ,
partit pour aller fervir en Hongrie.
Le 12 , M de Sommery fous-
Gouverneur de S. M. , ût l'honneur
de faire manger le Roy , à
la place de M. le Maréchal de
Villeroy , qui avoit pris ce jour- là,
médecine .
M. le Comte du Luc arrivales ,
de fon Ambaffade de Vienne en
Autriche ; il a été obligé de garder
la Chambre à caufe de fes incommodités,
il a été vifité de toute
la Cour.
Le 14 , on ût avis que le feu
ayant pris dans une Hôtellerie de
Châlons en Champagne , où étoient
les Equipages de M. le Prince de
Dombes , il y avoit perdu feize
Chevaux , huit de Maitre , &
huit de Palfreniers. M. le Duc
du Maine a donné ordre qu'on réparat
promptement le dommage
caufé par le feu , il a renvoyé quatre
beaux Chevaux Anglois , & M.
le Comte de Toulouze a fuplée au
refte.
Iiij
102 LE MERCURE
pour
M. le Duc de la Force & M.
Pelletier des Forts font nommez ,
entendre les raiſons de ceux
qui fe plaignent d'avoit été furtaxés
à la Chambre de Juftice . Le
premier examinera les Rolles Impairs
, & le fecond les Pairs. C'eſtà-
dire qu'ils ont partagé l'Ouvrage .
M. le Duc de la Force ayant le 1,
le 3: le s , le e Rôlle &c. Et
Mr des Forts ayant le 2 , 4. 6.8 .
ainfi jufqu'au 19e.
Mgr le Duc Régent a gratifié
M. Coepel fameux Peintre, de toutes
les prérogatives accordées à feu
M. Jouvenet ; outre la qualité de
Gentil- homme qui lui a été conférée
; ce Prince a ajouté une Penfion
de 2500 livres , & une autre
de soo livres à fon fils , qui fuit de 500
fort prés м. fon pere dans fon Art .
3
Il y a tous les Dimanches & Fêtes,
Toillette chez Madame Ducheffe
de Berry à midy ; M le Nonce
les Ambaffadeurs & Minifttes Etrangers
s'y trouvent régulièrement avec
quantité de Seigneurs & de Dames;
D'AVRIL. 103 •
ce qui forme la Cour la plus nom
breuſe & la plus brillante de l'Eu
rope .
ARTICLE DES SPECTACLES
E l'Aca-
Ldemie Royale de Mufique repréfenta
pour la prémiére fois
ARIANE , Tragédie nouvelle .
M. Roy & M. de la Grange font
Auteurs du Poëme..
Le fieur Mouret eft Auteur de
la Mufique.
Cet Opéra n'a pas été accueilli
favorablement du Public. Je crois
néanmoins qu'on fera bien aiſe d'en
voir le Plan.
Les Auteurs du Poëme me permettront
, s'il leur plaît , de dire
en général , qu'il s'en faut beaucoup
que la Fable de leur Piéce
réponde à la haute espérance que
le Public avoit concuë de leur
union. Il n'étoit pas cependant poffible
que deux Verfificateurs de leur
104 LE MERCURE
mérite ne répandiffent dans l'ouvra.
ge commun , grand nombre de traits
marqués au coin du Génie. Auffi
peut-on dire qu'il n'y a aucun Acte
dans lequel on ne trouve des Morceaux
faillants , des graces neuves,
des hardieffes heureufes mais cela
ne fuffit pas pour fauver un Ouvrage
dont le tiffu n'est pas induf
trieux ; rien ne rachette le vice d'une
Fable qui viole les bienfeances
ou qui pêche contre la vrai -femblance
, telle eft la Fable d'Ariane .
FABLE DE LA TRAGEDIE
d'Ariane.
ANDROGE'E fils de Minos
ayant été affaffiné par les Athéniens
; les Crétois arment contre
les Coupables , & les forcent par
un Traité de Paix ,à livrer tous les
ans , certain nombre d'Athéniens ,
pour être dévorez par le Minotaure
afin de venger la mort d'Androgée
.
THESE'E Voulant affranchir les
D'AVRI L. 105
Athéniens de ce barbare Tribut ,
forme une Ligue puiffante. Vingt
Roys fes Alliez , s'embarquent avec
lui pour defcendre en Créte :
la Flotte conféderée et battue
de la Tempête ; tout l'Armement
périt , & le feul Vaiffeau qui
porte Théfée eft jetté par les vents
au Port de Sydonie en Créte.
MINOS eft parti pour fe faire
livrer les Victimes Athéniénes , il a
deffendu en partant qu'on laiffât entrer
aucun Etranger dans le Port .
ARIANE reçoit Théfée , &
quoiquelle ne voye en lui qu'un
Etranger fans nom , elle s'enfâmme
pourcet inconnu d'une violente
paffion.
On annonce le retour de Minos.
en Créte , Ariane dit à l'Etranger
de fuir la colere de Minos .
Lorfque je vous permis d'entrer
dans fes Etats.
وو
Je trahis fa Loy fouveraine.
Minos arrive au Port avec les
Captifs Athéniens. Peribée Princeffe
Athéniene , deftinée à l'Hy106
LE MERCURE
men de Thefée , eft au nombre des
Captifs.Minos à conçu une violente
paffion pour cette Princeffe ; il compâtit
à fon fort , & charge Ariane
de propofer à la Princeffe captive ,
de fauver fes jours en époufant Minos
Ariane s'acquite de cette
Commiffion , mais Peribée refiftant
courageufement à cette offre , on la
conduit avec les autres Captifs au
Tombeau d'Androgée , pour y être
immolée . Lorsqu'on eft fur le point
de faire ce Sacrifice Théfée
arrive feul , qui aprend aux Athéniens
qu'il a forcé la Garde , pour
accourir à leur fecours , & dit à Péribée
& aux autres Captifs , de le
fuivre & de prendre les armes des
Soldats qu'il vient de tuer à la
Porte ; les Captifs nomment Théfée
& le fuivent fans obftacle.
>
Ariane qui aprend que l'Etranger
qu'elle aime , eft Thefée , &
qu'elle a dans Péribée une Rivale ,
pour qui fon Amant foupçonné d'ingratitude
, vient d'ofer tant hazarder,
Ariane , dis -je , fe livre aux fureurs
de la jaloufie .
D'AVRIL. 107
Quoique Théfée & les Captifs faffent
des prodiges de valeur , ils font
néanmoins vaincus par les Troupes
de Minos , & remis dans les fers ;
Minos témoin du courage de Péribée
, s'eft de plus en plus enflâmé
pour Elle. Il propofe à Péribée de
T'époufer , à cette condition il s'engage
de faire grace aux Athéniens ,
& de les délivrer à jamais du Tribut
annuel . Péribée , pour fauver
Théfée & fa Patrie, accepte la main
de Minos , réfoluë de fe donner la
mort,aprés avoir fauvé l'un& l'autre
Les Epoux arrivent à l'Autel
de l'Hymen pour fe jurer la
Foy mutuelle . Les ferments de
Minosfont interrompus
par l'Ombre
d'Androgée
, qui exige une
Victime unique , que le fort doit
choifir entre les Captifs .
On prépare une Urne où les Athéniens
Captifs doivent mettre leur
nom. Théfée fubftitue le fien à celui
de Peribée.
Peribée qui a fû de Théfee même.
qu'il s'expofe pour elle , im108
LE MERCURE
plore la Juftice de Minos , & le prie
envain de la rendre à fon fort , en
fauvant Thefée . Le fort fatal
tombe fur Thefée .
Ariane émuë du danger de fon
Amant, s'emflâmme d'autant plus
pour lui , qu'elle a fû de lui même ,
que le devoir feul & non l'Amour,
l'a forcé à fe dévouer pour Peribée
, elle médite de le fécourir ,
s'il eft poffible.
On conduit la Victime au Labirinthe
, pour y être dévorée par le
Minotaure . Ariane trouve le moïen
d'armer Théfée, & met tout fon
efpoir dans le courage du Héros .
Elle prend toutefois la précaution
de faire préparer un Vaiffeau prés
du Rivage deftiné à le conduire
àAthènes aprés la mort du Monftre .
Thefte fort vainqueur du Labirin .
the , Ariane qui fe trouve à fa rencontre
, le preffe de s'embarquer
dans le Vaiffeau préparé. Thefée
ne peut fe réfoudre , comme galant
homme , de laiffer Ariane en proïe
aux fureurs de Minos. Envain il
l'invite .
DAVRIL. 109
l'invite , il la preffè à fuir avec lui.
Peribée arrive avec empreffement
& avertit Thefée , que Minos vient
avec des Troupes pour ſe faifir de
lui. Minos paroît dans l'inftant même
, & fait éclarer fa fureur contre
Ariane. Un nuage épais envelope
fort à propos Ariane & Thefée ,
& les tranfporte dans le Vaiffeau
qui doit les ramener à Athenes .
Venus qui a operé ce prodige .
infulte à Minos , & découvre à Peribée
la trahifon de Thefée.
Peribée fe donne la mort , & Minos
défefpéré appelle la foudre
qui , à fon commandement , réduit
le Labirinthe en cendres.
Les perfonnes qui n'ont point lû
ce Poëme, pourront aifément juger
de fa conftitution , par le tiflu dont
je viens de donner l'extrait. Du
refte , le Poëme étoit femé de quantité
de traits qui font honneur aux
deux Poëtes affuciez . Peut- on rien
de plus noble que ce que dir
Thefée inconnu à Ariane dans la
2e Scene du 1er Acte ? aprés la dé-
Avril , 1717.
>
K
110 LE MERCURE
claration d'amour qu'il a fait à
cette Princeffe , qui en témoigne
fon indignation par ces paroles.
Qu'entens- je , quel difcours ?
,, On reconnoît ainfi les bontés
d'Ariane . "
THESE E LUI REPOND ,
,, Il n'eft plus tems de fuir. D'un
Amour malheureux ,
Vous avez percé le мyftere :
,, Vous m'avez fait parler , quand
j'ai voulu me taire .
,, Ma mort doit prévénir vos ordres
rigoureux ;
"> Mais avant ce moment , on pourra
me connoître :
,, Et mes derniers foûpiis juftificront
peut-être ,
La témérité de mes feux .
Minos frapé d'admiration pour le
courage héroïque de Peribée qu'il
avûà la tête de fes Compagnes ,
deffendant les jours de Thefée
s'exprime ainfi dans la 2e Scene ,
D'AVRIL. 111
du troifiéme Acte .
17
J'ai vu la fureur dans les Graces ,
" J'ai vû la beauté même effrayer
mes regards,
" J'ai vu cette Princeffe & terrible
& charmante ,
19
A côté de Thefée , imiter fes
exploits.
Elle fe montroit à la fois
Et fa Rivale & fon Amante.
La Scene 4º du 4º Acté eſt tout à
fait touchante & bien dialoguée ,
comme il faudroit la tranfcrire toute
entiere ; je fuis obligé d'y renvoyer
mon Lecteur , afin de paffer à
quelque autre Article.
La Mufique de cet Opera eft de
M. Mouret , Auteur de la mufique.
des Fêtes de Thalie. Le Public
a grand penchant à l'abfoudre ; il
eft tres -digne de cette indulgence.
Cet Opera a été relevé par HYPER.
MNESTRE remife au Théatre , avec
un se Acte fubftitué à l'ancien ;
on y a fait encore d'autres changemens
que l'on a jugé neceffaires .
Kij
D'AVRIL.
En tout cas on repere actuellement
TANCREDE, qui fera fuivi des
Fêtes Corinthiennes , Balet que
l'on prépare pour le commencement
de Juin. Les Paroles font de м.
AUTEREAU , & la мufique de м.
CAMPRA.
Les Comediens Italiens jouérent
le 7 du mois pour la premiere
fois , fur le Téatre de l'Hôtel de
Bourgogne , la pauvreté de Renauld
de Montauban , Comedie
tirée de l'Espagnole , à laquelle le
Public ne fit pas un favorable accueil.
Le Samedy onze, les Comediens
François donnerent la premiere
Réprefentation de SEMIRAMIS
Tragédie de M. de Crebillon. On
en a d'abord dit du moins autant
de mal , que de bien ; c'eſt l'allure
ordinaire . Malgré ce partage de
fentimens , elle fut continuée le
Lundi , le mercredi fuivant & le
Jeudi : Elle fut jouée avec fuccez ,
en préfence de la Cour fur le Théaue
du Palais Royal : ce qui fait
D'AVRIL. II3
préfumer qu'elle fe foûtiendra malgré
la critique. Mile Defiarts qui
fait le Rôle de SEMIRAMIS , m'en
eft caution : D'ailleurs , le Rôle
D'AGENOR qui eft le dominant
de la Piéce , & fenfément executé
par M. Beaubourg , ne contribuera
pas peu à la maintenir . Je
m'abftiendrai donc d'hazarder mon
jugement, jufques à ce qu'elle foit
imprimée , ou dévolte à la Troupe.
C'est une Loi que je me fuis impofée
, à laquelle je ferai fort religieux
par la fuite. On doit ces égards
aux Auteurs , tant que leur Piéce
eft en vigueur ; après quoi , il eſt
du devoir du Mercure d'en rendre
compte au Public , en faifant un
examen équitable fur les differentes
parties qui entrent dans l'oeconomie
d'un ouvrage de Théatre .
• ¢ £ $£34 88,86++3836 +38
La Rédondille d'Orphée eft
une Piéce de M. de Senecé , Prej
mier Valer de Chambre de la feuë
Kiij
114 LE MERCURE
Reïne , dont on imprime actuellement
un Volume d'Epigrames &
d'autres Poëfies qui paroîtront
dans peu . Le Public pourra juger
de l'Ouvrage par cet Echantillon.
ORPHE' E.
Paraphrafe d'une Rédondille Ef
pagnole de D. Francifco de
Quévédo , qui commence , Al Infierno
el Tracio Orfeo Su muger
baxó à Buscar &c .
Po
Our r'avoir fa Femme Euridice
Orphée aux Enfers s'en alla :
Eft-il fibizarre caprice
Dont on s'étonne aprés cela ?.
Dans un accez de ce délire
Où fon Jugement fe perdit ,
Pouvoit- il chercher rien de pire ;
Ny dans un endroit plus maudit ?
Il chanta des airs pitoyables ,
Dont le tendre accompagnement
fufpendit la fureur des Diables ,
Et des Coupables , le tourment.
Sa voix ne touchoit point leur
Ame ,
·•
D'AVRIL 315
Mais la feule admiration
Qu'un fot , pour recouvrer la Femme,
Témoignât tant de Paffion .
Alors Pluton , hôchant la tête ,
Dit au Chanteur Alangouri :
O ! Maître fou , comme Poëte .
Et beaucoup plus comme Mari .
Proferpine eft bonne Diableffe ;
Mais je te jure fur ma Foy ,
Que les fix mois qu'elle me laiffe
Ne font pas les moins gays pour
moy.
Fût - elle aux Cieux cent ans
encore
Pour fe fouftraire à mon pouvoir ,
Je n'irois point fur la Mandore
Braire en Bémol pour la r'avoir.
Quand tu concus quelque efpérance
De nous fléchir par tes accords
Ignorois - tu que le Silence
Eft le charme unique des Morts ?
Puifqu'une impertinente flâme
Pour le troubler t'a fait venir ,
Parques , qu'on lui rende fa Fem-
K iiij me,
116 LE MERCURE
On ne fçauroit mieux le punir.
En vertu de mon indulgence
Bientôt , puifqu'il le veut ainsi ,
Il fera damné par avance ,
Et peut - être un peu plus qu'icy.
Mais pour payer de fa Mufique
Le plaifir aux Enfers fi neuf,
Ajoutons y quelque Rubrique
Qui puiffe encore le faire veuf :
A ce foin l'équité m'invite ,
Qui fouffre qu'enmême fujet
On récompenfe le mérite
Quand on a puni le forfait.
-
Rendez - lui donc fa Demoifelle
Qui le fuivra fans dire mot ;
Mais , s'il tourne les yeux fur elle ,
Qu'on me la refourre au Cachot.
Peu de coeurs , de chaîne auffi
forte ,
Avec leurs moitiés font unis :
Que j'en fçais , qui de cette forte.
Seroient charmés d'être punis !
Ah ! fi des Femmes incommodes
Des tours de tête délivroient ;-
Que de Maris , comme Pagodes
D ' AVRIL. 117
Inceffamment la tourneroient !
Ainfi fur fon Thrône de braize
Parla le Monarque enroüé :
Son fage Arrêt , dans la fournaize
Par tout fon Peuple fut loué.
L'ordre eft fuivi. Mais cette Fête
Se termine en piteux regrets :
Orphée ayant tourné la tête
Redevient veuf fur nouveaux frais.
Dans fon impatience extrême
Que fa raifon ne peut calmer ,
Le malheureux perd ce qu'il aime
Aforce de le trop aimer.
Vaine & légere comme un fonge
Qu'un dormeur prend pour vérité ,
L'Ombre gémit , & fe replonge
Dans l'éternelle obfcurité.
Sans murmurer de fon fupplice
La pauvre ame renonce au jour :
Pouvoit-elle en bonne juftice
Se plaindre d'un excez d'amour ?
Sa double mort la défefpére
Qui vient rompre un noeud fi parfait;
Mais quoi ? La caufe en eft fi chére .
Qu'il faut pardonner à l'effet .
L'Epoux qui la voit difparoître
Se livre à fon mortel ennuy ,
118. LE MERCURE
Incapable de reconnoître
Le bien qu'on lui fait malgré lui .
L'Enfer à fes plaintes touchantes
Ceffant de fe laiffer charmer ,
Dans laThrace , par les Bacchantes
Il s'en va fe faire affommer.
Du beau fexe double victime
Chantre affligé , confole toi ;
Force gens d'un rang plus fublime ´-
Ont bien fubi la même Loy.
C'eft vainement qu'on s'évertuë
Contre un vainqueur fi redouté :
Et qu'importe,au fond,qui nous tuë,
Ses faveurs , ou fa Cruauté ?
Femmes , fi cette Hiftoriette
Irrite vos coeurs inhumains ,
C'est un Espagnol qui l'a faite ,
Pour moi , je m'en lave les mains.
Ovide , à cette même Fable
( Direz- vous) donne untour galant}
Le Romain étoit raifonnable ,
L'Efpagnol n'eft qu'un infolent .
Et vive Hymen ! fous fon Empire
On boit , on mange , on fait dodo
Puis .. d'accord. Mais le mot pour
rire
Eft cependant pour QUE VA'DO.
D'AVRIL.
COPIE
D'un Memoire manuferit de feu
M. de Rofen, Maréchal de France.
LE
E fujet qui nous fait parler 11 mouaujourd'huy
de cet illuftre Ge- rut au
neral , eft un Manufcrit de fa main, mois de
que l'on a trouvé parmi fes papiers : Septemil
contient une petite inftruction bre 1715
remplie de fentimens d'honneur &
de probité , que ce Maréchal dans
fon grand âge, lailla à fon petit fils ,
lorfqu'il l'envoya à Paris pour y
être élevé : il feroit à fouhaiter que
les jeunes Seigneurs qui entrent
dans le monde , connûffent & voulûffent
fuivre des confeils auffi fages
que ceux qu'ils liront dans cet écrit ,
fi la mort n'avoit enlevé , à la fleur
de fon âge , celui pour qui ils
avoient été dreffez en particulier :
on eftoit perfuadé par fès heureufes
difpofitions , de les lui voir mettre
LE MERCURE 120
en pratique dans le cours de fa vie ;
la facilité de fon efprit pour les
Sciences , fa politeffe , fa maniere
de penfer avec élevation , fon envie
de plaire , & de s'attirer l'eftime
des honnêtes gens , jointe à un exterieur
qui raflembloit toutes les
graces , lui avoient gagné les fuffrages
du Public avec autant de
juftice, que fa perte a merité depuis,
fes regrets . Ce Memoire dont il
s'agit ici & qui nous eft tombé entre
les mains , eft donc dû à ce même
Public par des raifons trop particuliéres
, pour qu'il ne foit pas en
droit de l'exiger , & nous le lui
donnons avec d'autant plus de fatisfaction
, qu'il n'y trouvera
que
des maximes
pleines de fageffe
,
de folidité
& de Religion
.
و د
· 39 Le grand âge , où je me vois ,
Mon cher fils , ne me permettant
pas d'efperer de pouvoir
,, vous guider moi-même dans la
fuite , lorfque vous ferez engagé
dans le monde , & vous faire re-
» marquer avec une tendreffe
paternelle
""
و د
D'AVRIL. 121
"
"
paternelle , les écueils où vous
» pourriez donner la feule fatis-
,,faction qui me refte , eft de vous
laiffer
par cet écrit des confeils
», que la confcience & l'honneur
,, m'obligent de vous donner , &
» que je vous prie de fuivre, comme
» mes dernieres volontez , perfuadé
que ce bien eft infiniment plus
précieux , que ce que la fortune
», vous pourra jamais préfenter-
Je vous recommande fur toutes
,, chofes la crainte de Dieu , qui eft
le commencement de la fagef-
,, fe, & le principe de tout honnête
,, homme fi vous la poffedez au
,, fond de vôtre coeur , & que vous
,, mettiez toute votre espérance &
» Votre confiance dans le Seigneur,
il vous protegera & conduira par
fa divine bonté.
"
و د
و د
""
""
و و
و د
Honorez vôtre Pere & vôtre
,, Mere ; fouvenez - vous que vous
leurdevez vôtre Etre, & que Dieu
, vous ordonne de leur porter du
refpect & de l'attachement : ayez
toute la déference imaginable
Avril 1717.
"
"
L
122 LE MERCURE
M *** qui eft préposé pour
pour
vous gouverner & pour avoir foin
de votre éducation ; foyez attentif
à fuivre les confeils & fes bons avis ,
puifqu'il vous doit tenir lieu de tout.
Soyez honnête & poli envers tout
le monde , vrai dans vos paroles
plein de droiture & de probité dans
toutes vos actions ; Ne fréquentez
jamais que d'honnêtes gens ,remplis
de vertu & de bonnes moeurs : Îâchez
de les imiter , & propofez- vous
toujours les plus grands modeles.
>
Je vous recommande d'avoir une
application perpetuelle à vos études
& exercices ; afin de vous mettre
en état de' fervir le Roy dignement
& marcher fur les traces de vos
Ancêtres .
Evitez les jeux du hazard & ne
vous y engagés jamais , que lorfque
l'obligation indifpenfable de faire
vôtreCour,vous y fera trouver,comme
malgré vous : Perfuadez - vous
que ces jeux là font capables , nonfeulement
de vous ruiner , mais encore
de vous attirer cent mauvaifes
D'AVRIL. 123
&
affaires pour perdre vôtre fortune ,
honneur & réputation : Apprenez
ceux qui fe joueront toujours parmi
les honnêtes gens ; Tâchez de vous
y perfectionner , pour n'y être point
dupe foyez égal dans la perte
dans le gain , & faites- vous un point
d'honneur de paffer dans le monde
pour un beau joueur , incapable de
faire des incidens & de mauvaiſes
difputes.
Fuyez la débauche & les femmes
d'une vie déreglée , car elles ne font
propres qu'à vous perdre de corps
& d'ame ; Ne fréquentez que celles
qui ont de la vertu & de l'efprit
capables de vous faire honneur ,
pour aprendre d'elles l'honnêteté &
la politeffe : s'il s'en trouve quelqu'une
qui vous affectionne & traite
favorablement , gardez - vous bien
d'en tirer vanité , ni de le faire remarquer
: Vous êtes obligé de ménager
fa reputation par raport aux
bons fentimens qu'elle a pour vous :
Prenez garde auffi d'un autre côté
d'en être la dupe;car il n'y a que trop
Lij
124 LE MERCURE
d'exemples, que d'autres auffi finsque
vous en ont été attrapez ; leurs parens
ou amis interviennent ordinairement
dans ces fortes d'engagemens , qui
n'ont que de fâcheufes fuites.
Quand vous voudrez vous regaler
avec vos amis , n'allez jamais au
Cabaret , ni chez les Traitteurs , car
il s'y trouve fouvent des Filoux
Breteurs & autres mauvais efprits
qui ne refpirent que le défordre :
vous tomberiez dans des inconvé.
niens qui vous perdroient dans l'efprit
du Roy & des honnêtes gens
qui vous regarderoient , comme un
yvrogne , un débauché , qui n'eſt
propre à rien.
Lorfque vous ferez en âge de
vous produire dans le grand monde ,
foyez attentif à faire vôtre Cour
au Roy & aux Princes , aux Officiers
Generaux , aux Miniftres &
autres Gens de diftinction ; Tâchez
de mériter leurs bonnes graces , appui
& protection ; à quoi vous
parviendrez par une grande retenuë
& une réputation de fagelle qui
D'AVRIL. 125
attire l'eftime& la confiance;joignez
y une attention finguliere à ne jamais
blamer les démarches.de ceux
qui font au deffus de vous , foit dans
le Commandement à la Guerre ,
ou dans l'Adminiſtration des affaiperfuadé
qu'outre les raifons
de juftice & de fidélité qui regnent
dans l'un & dans l'autre , il y a toujours
des refforts de prudence & de
politique , où il n'eft pas permis
de pénetrer.
res ,
Tâchez de vous perfectioner dans
les belles Lettres , Langues Etran.
geres , Mathematiques , & autres
Sciences propres à vous élever à
quelque chofe de grand , car on
n'épargnera rien pour votre éducation
: Rendez - vous auffi adroit au
fait des Armes , non pour vous ériger
en Bréteur , mais fçavoir vous
deffendre dans les occafions.
Si quelqu'un vous agace par des
railleries piquantes , ne prénez pas
feu d'abord , mais tâchez par un
air froid & des répoufes ambiguës
d'en détourner les fuites ; fi après
Lij
126
LE MERCURE
cela il vous preffe , faites lui comprendre
que , fi vous vous tenez
dans les bornes de la modération ,.
ce n'eft ni faute de fentiment, ni de
courage.
Soyez fidéle à vos amis , incapable
de reveler un fécret qu'on
vous aura confié : Ne parlez jamais
mal de Perfonne , pas même
de vos ennemis ; Ne foyez pas trop
avide à parler , pefez vos paroles
& faites réflexion fur vos difcours ;
ne conteſtez jamais avec opiniâtreté
dans l'incertitude , ou dans une
mauvaiſe cauſe , car il vaut mieux
céder honêtement , que de foûtenir
avec confufion.
Quand vous ferez en bonne
Compagnie, perfuadé que vous n'en
fréquenterez jamais d'autres , ne faites
ni le Fanfaron, ni le petit Maître:
Ne vous vantez jamais de rien ,
mais tenez -vous dans une honnête
modeltie , vous ferez aimé & eftimé
de tous ceux qui vous verront.
Ne foyez ni avare , ni dépenfier
mal-à-propos ; ne donnez pas dans
D'AVRIL. 127
la bagatelle , ni dans les colifichets ;
Evitez cependant de paffer pour
Mefquin , quand il s'agira de vous
faire honneur.
Quand vous ferez en état d'avoir
quelque Employ Militaire , tenezvous
à vôtre Troupe fans la quitter;
foyez exact , attentif & vigilant à
vô:re devoir ; Voyez toutes chofes
par vous même , & ne vous repofez
jamais fur ce que feront les
autres ; Ayez toujours quelqu'un à
la découverte, pour n'être pas furpris
; & gravez bien dans vôtre
efprit , qu'un feul quart d'heure
de pareffe ou de négligence , eft
capable, non feulement de vous faire
perdre tout le fruit de vos fervices,
mais auffi de ternir pour jamais
vôtre honneur & vôtre réputation.
-
Si Dieu vous fait la grace devous
élever à des Emplois confi
dérables , où se trouvent des Officiers
fous vôtre Commandement, &
qu'il arrive malhûreufement à
quelqu'un d'avoir fait une faute
dans le Service , ne le traitez pas
128 LE MERCURE
1
gnez
avec rigueur ni avec dureté , en lui
faifant une réprimende féche ; Plaile
& remontrez lui avec douceur
le tort qu'il s'eft fait d'avoir
manqué ; Priez-le d'être une autrefois
plus exact & plus régulier à
remplir fon devoir , pour vous éviter
le déplaifir que vous auriez d'être
contraint à lui faire du mal ,
contre vôtre inclination & vôtre
naturel..
Aimez ceux qui vous corrigent
& qui vous font remarquer vos défauts
, ce font vos véritables amis
car ils n'en ufent ainfi que pour
vôtre bien ; au lieu que vos ennemis
feront toujours ceux qui vous
flateront en vôtre préfence , dans
la maligne efpérance que vous conferverez
vos imperfections , qui leur
donneront toujours de l'avantage
fur vous , & la facilité de vous détruire
plus aifément .
J'aurois encore bien des chofes
à vous dire pour le dérail d'une
vie qui merite tant de réflexions ;
j'en laiffe lefoin à Mr *** qui vous
D'AVRIL. 129
les fera remarquer dans les occafions
& dans vos entretiens particuliers
; fi vous faites attention ,
Mon cher fils , à ces confeils paternels
, comme je l'efpere , & que
vous les imprimiez dans vôtre efprit
, vous pouvez compter que je
me retrancherai de tout pour vous
mettre en état de foûtenir vôtre
Naiffance honêtement.
9
La Nature vous a formé à fouhait
, & vous a donné affés d'efprit
pour difcerner le bien d'avec le
mal Si vous aimés & adorés du
fond du coeur, Dieu qui en elt l'Auteur
& que vous mettiez toute
vôtre confiance en lui , il vous com
blera de fes graces , & vous conduira
dans les voyes d'honneur &
du falut : Je prie fa Divine Bonté
de vous guider , conferver , & ne
vous jamais abandonner.
Il paroît depuis peu un Livre de
Réflexions Politiques & Morales,
130 LE MERCURE
dédié à M. le Duc de Noailles.
Mr l'Abbé Pegere qui en eft l'Auteur
, dit dans fon Epître Dédicatoire
, qu'il les lui préfente avec d'autant
plus de confiance , que la
valeur foûtenuë de la prúdence lui
eft comme héréditaire : Qu'après
s'être diftingué à la Guerre par fes
belles Actions , il effaye à préfent
de nous faire goûter les fruits de la
Paix , à la vérité toujours amers
dans leur primeur , mais qui ne
peuvent manquer de devenir très
agréables , en fecondant , comme
il fait , le GRAND PRINCE qui
veut bien par fes foins infinis ,
être le Reftaurateur de la France ,
comme il en eft les délices.
Donnons à préfent quelque idée
de l'Ouvrage.
L'Auteur prouve qu'après avoir
confideré les Hommes par raport
à eux-mêmes , il a cru pouvoir les
confiderer par raport à la fociété
Civile : Que c'est ce qui a donné
lieu aux Réflexions Politiques qu'il
a ajoutées dans cette e Edition de
D'AVRIL. r31
ce Livre , avec des Notes la plupart
Hiftoriques .
Le Lecteur fera peut- être plus
à portée de juger de l'Ouvrage ,
fi on donne ici quelques Exemples
de ces Réflexions Politiques.
ARTICLE PREMIER
DU PRINCE OU DU SOUVERAIN.
Quelquefois une feule tête dans
11ºReft, un Etat y change toute la face des
affaires & y maintient la dignité
du Gouvernement
.
MARTIAL dit que Ciceron étoit Note.
la Tête de la Republique Romaine.
" Hoc tibi Roma Caput cum loquereris
erat .
Peut-on fçavoir trop bon gré à Refl.xie
un Prince , qui déclare à fon Con.
feil , qu'il veut avoir les mains liées
pour faire le mal , mais qu'il fouhaire
être libre pour faire le bien.
Un Grand Prince * a autrefois * Trajan
ébauché ce trait de Sageffe : Un autre
Grand Prince de nos jours l'a
accompli.
132 LE MERCURE
Refl. 4° Un Prince , qui non content de
gouverner avec beaucoup d'attention
, veut bien entrer , comme
en focieté de plaifirs , avec le Public
, ne peut manquer d'en être
les délices , & il eft bien fûr par
cette conduite gracieufe & populaire
, de ne point compromettre fa
Grandeur.
Notto. Auguite gagnoit ainfi l'affection
des Peuples , quia Auguftus comiter
interfuiffet & civile
rebatur mifceri voluptatibus vulgi
Réfl.56€
Notte.
"
"
››
"
Tac. ann. I.
Unbon Politique faifant peu d'attention
aux Difcours des Peuples ;
s'attache feulement à les conduire ,
de maniere qu'ils ne s'apperçoivent
pas de la route qu'il leurs fait
tenir; & à ne donner que des atteintes
delicates , & comme imperceptibles
à leur chere liberté.
Galba repréfentoit à Pifon ( qu'-
il avoit deffein d'adopter ) toutes
les difficultez qu'on trouve à gouverner
des Peuples jaloux d'une
liberté mal entendue.
ImD'AVRIL.
133
"9 Imperaturus es hominibus qui nec
totam libertatem , nee totamfervitutem
pati poffunt. 7 ac. His .
""
"
Lib. I.
Un Prince peut s'affûrer qu'il Refl.58 .
fera toûjours Maître de la Langue
des Peuples dont il aura gagné les
coeurs.
Parceque Domitien avoit le fé- Notte,
cret de fe faire quelque fois aimer,
il étoit appellé le pere des Peuples,
que n'en n'eut - t'on point dit , s'il
cût toujours été aimable .
* Populorum vox tamen una
Cum verus Patria diceris effe Pater.
La bonne foy & la confiance étant
le principal lien du Commerce , &
de la Société Civile ; les hommes,
pour
leur
propre
interêt
, devroient
s'attacher , à entretenir l'une &
l'autre ; le défordre des Finances
d'un Etat contribue bien à rompre
ce lien précieux .
Du Tems de TI BERE, les prêts,
Refl.Si .
ou les Traitez Ufuraires avoient Notte.
* Mart . ad Domiti. L. 1. Ep . 3 .
Avril 1717.
M
134
LE MERCURE
mis la confufion dans tous les biens;
il y apporta du remede , & par ce
moyen rétablit la confiance Publique;
c'est l'image naturelle de ce
qu'on voit aujourd'hui , & il ne faut
pas moins auffi qu'un grand homme,
pour apporter un pareil remede
à de femblables maux » Реси-
nias fanore anlitabant , & inopia
rei nummaria commoto are
alieno everfio rei familiaris
""
""
و د
ر د
"
famam præceps dabat; Donec opem
tulit Cafar, &fic fides refecta eft.
Tac. an. 6.
Refl.103 Les Peuples les plus amateurs
de l'indépendence ne font jainais
fi libres , que quand ils obéïffent
à un Prince aimable ; c'eft pour
les plus féroces un attrait pareil
à celui de l'Ayman.
Notte Ces mêmes Romains qui venoient
de donner un exemple éclatant de
leur Amour pour la liberté , en ſe
défaifant de CESAR , s'accoûtumerent
infenfiblement à la perdre
feus l'agréable domination de fon
Succeffeur.
D'AVRIL. 135
C'eftune confolation pour le Peu- Reflex.
ple de voir , qu'en s'épuifant pour
les befoins de l'Etat , il n'enrichit
au moins , & ne foutient que l'Etat .
Lorfque fous François I. les Note:
Peuples fe plaignirent des Impôts
exceflifs qui ne fervoient qu'à enrichir
quelques Particuliers , &fur
tout , le Chancelier du Prat. Ce-
Prince leur répondit par ces Vers
de Virgile , qu'il envoya même à
du Prat..
"" * Claudite jam rivos ,pueri ,fat
›› prata biberunt.
Mr l'Abbé de Vallemont nous
a donné l'Eloge de Mr le Clerc ,
Chevalier Romain , Deffinateur ,
& Graveur ordinaire du Cabinet
du Roy , avec le Catalogue de fes
Ouvrages , & des Réflexions fur
quelques - uns des principaux.
Quand on a un fujet auffi hûreux
à traitter , que celui que fournit la
matiere de ce Livre , un Auteur
eft prefque toujours fûr de la réuf-
* Virg. Eglog. 3.
135 LE MERCURE
fite . On n'a donc rien à défirer du
côté de l'Ecrivain , & du grand
Homme qu'il célébre. Cujus immortalitari
.... profpexit & Sue.
Ce Livre mérite certainement d'être
lû par bien des endroits ; l'Hiftoire
feule des Ouvrages de ce fameux
Graveur ne peut qu'inftruire
& plaîre , ce n'eft pas un médiocre
avantage pour le faire lire.
C'eft un Volume in - 12 , qui
fe vend chez Nicolas Caillou .
Quay de Conty , à la Conftance ;
& chez Jean Mufier , à la defcente
du Pont- Neuf , au coin de la rue
de Névers , à l'Olivier.
* .34 ***£ 34.34 .
Ayant promis dans le Mercure
de Mars de parler de SANSO N
Tragi- Comedie , il eft de mon
devoir d'acquiter ma parole .
Comme cette Piéce eft entre les
mains de tout le Monde , & que
d'ailleurs , felon l'Editeur même ,
c'eft un de ces Monftres dont le
D'AVRIL 137
Théatre d'Italie fut fi fertil pendant
le dernier Siécle , je crois que
ce feroit abufer de la patience du
Lecteur , que de lui en donner un
Extrait complet. Il fuffira de dire
que le fujet de cette Tragi- Comedie
n'eft autre que la délivrance
des Hebreux & la ruïne des Philiftins
; c'est là ce qui produit l'action
principale ; tout le reste n'étant
que les divers moïens employez
par la Providence pour y.parvenir,
& dans lefquels on a fuivi l'Ecriture
à la Lettre.
Qu'on ne s'attende pas d'y trouver
ni régularité , ni vray -femblance
, l'Autheur ne s'est point affujetti
aux Régles d'Ariftote , il a fuivi
un certain merveilleux , fans
s'embarraffer de la durée du tems ,
de l'unité du Lieu &c. On n'y trou
véra cependant aucun fentiment qui
démente le caractere de Sanfon ,
& qui ne lui convienne : Ce qui
a.parû de plus extraordinaire pour
les François , c'eft de voir Arlequin
efclave d'Acab , qui voulant
138 LE MERCURE
imiter Sanfon dans toutes les actions
de force qu'il lui voit operer,
repand un Comique fi bouffon dans
l'effai qu'il en fait , que les moins
fcrupuleux s'enfont formalifez . Je
n'en raporterai que deux exemples.
Aprés que la perfide DALILA
a coupé les cheveux de Sanfon endormi
, dans lefquels réfidoit le
principe furnaturel de cette force
qui auoit été fi fatalle aux Philiftins
; Arlequin s'imagine qu'en s'en
fervant en guife de Cadenettes ,
il alloit être un autre Sanfon lui.
même alors fe jettant avec con.
fiance fur la Baluftrade
pour
racher ; Aprés quelques efforts
inutils , il fe faifit d'une Lettre
qu'il déchire av c fureur . Enfuite
de cette épreuve de force ,
il, en tente une autre , il attrape
un Poulet qu'il veut mettre en quartiers
par imitation au Lyon déchiré
par Sanfon Comme il eft prêc
de le faire , le Poalet crie ; alors
touché de compaffion , il lui donne
généreufement la vie , bien enten-
:
l'ar.
D'AVRIL 139
:
du que, comme un gourmand qu'il
ett,il le deſtine pour fon fouper. Il
femble qu'aprés un compofe fibizarre
du Prophane avec le Sacré ,
on devroit trouver encoreplus étran
ge que l'on fuivît avec empreffement
une Piéce fi oppofée aux
Loix du Théatre François Voilà
précisément ce qui fait l'éloge des
Comediens Italiens , & de LELIO
en particulier ; puifque malgré
toutes ces difparates , ce dernier
Acteur faifit avec tant d'ame la
dignité de fon fujet, qu'il s'empare
de la bienveillance du fpectateur,
& lui impofe tellement par la verité
de fon jeu , que fouvent il s'attire
des applaudiffemens dans des endroits
qui feroient fiffler tout autre
Comedien. Si le Theatre Italien
a fon LELIO , la Scene Françoiſe
a Mile Defmarts par excellence ,
à qui on doit la même juftice dans
SEMIRAMIS.
Qu'il me foit permis d'hazarder
ici une Réflexion. Les Comédiens
Italiens ont mérité par la fûreté de
140 LE MERCURE
leurs talens, &par la vivacité de leur
émulation, tous les fuffrages dunt le
public a honoré leur Théatre . Le
mérite des Acteurs , a beaucoup
contribué à faire illufion à la multitude
en faveur de leurs Piéces . Les
Auteurs François font d'autant moins
tentez de critiquer ceThéatre,qu'ils
fentent mieux combien les Comedies
Italiennes font informes , comparées
aux Comedies Françoifes.
Cette distance leur eft fi évidente ,
qu'elle les fauve de toute jaloufie.
Mais je crains fort que ces abfurditez
, qui font fortune dans les Piéces
Italiennes , ne s'introduifent
enfin peu à peu dans les nôtres . Je
crois voir le Public difpofé à fe relâcher
de cette févérité infléxible
à qui nous devons la perfection de
nôtre Théatre.
熊( )
J'aurois fort fouhaité pouvoir
inférer dans ce Receuil so Sonners
au moins en Bout- Rimés, que l'on a
û la bonté de m'envoyer ; mais me
D'AVRIL. 141
trouvant trop referré par les bornes
queje me fuis prefcrites dans le nombre
de feuilles de ce Livre. Ce n'est
pas fans peine que je me vois réduit
à ne pouvoir contenter un chacun ;
ne trouvant de place que pour les
trois premiers qui m'ont efté adreffés
,je crois qu'ils plairont aux perfonnes
qui ont encore du goût pour
cette Poëfie , contre laquelle Sarrazin
a fait un Poëme , dont il attribue
l'invention à du Lor qui étoit
un fou celebre.
404 BIG BANG +47 OMG OMG OMÅ DIG 2004 GAFD
SONNET
EN BOUTS
RIMES.
Q
Ui ne feroit charmé de ma
chere Nabote
C'eſt un jeune Ortolan , c'eſt le
plus joli ..
A qui jamais Amant ait fait
Bec
.Salamalec .
Pour elle je vendrois jufques à
ma Culote.
142 MERCURE LE
Tel a des cheveux blancs cachez
fous fa • Calote.
Qui , pour s'en faire aimer , mettroit
fa bourſe à ... Sec.
Chacun de fes regards met un
coeur en / Echec.
Mais loin de s'enflamer , elle devient
Bigote.
C'eft bien ta faute, Amour , comme
un franc . . . Iroquois ,
Tu t'en vas fottement épuifer ton ..
Carquois.
Pour faire d'un vieux fage , un ef-
Cinique.
fronté ·
Viens dans le coeur d'Iris fondre
comme un . . Faucon ,
Peut - être elle t'attend ; qué ta
lenteur me . • Pique !
Viens , & fur ton Autel je brife
mon • Flacon,
D'AVRIL. 143
A UN HOMME
Qui a épouse unefemme malfaire
& Bigotte.
SUR LES RIMES PROPOSE'ES
DANS LE MERCURE DERNIER
Uand tu te réfolus d'époufer
ta .
Tu ne préfumois pas qu'elle avoit
bon Bec ;
Mais fitôt qu'à fes yeux tu fis
Salamalec .
Elle ſe propofa de porter la Culotte.
Vainement à préſent tu grates ta
Calote ;
I'auroit mieux valu manger ton
pain tour
Sec ,
Que d'avoir hazardé le malheureux
Echec ,
Qui te donne une femme intraitable
& • • Bigotte,
Comment, toi qui nommois les Maris
Iroquois ,
144
LE MERCURE
Qui méprifois l'Hymen , l'Amour
& fon
Carquois
,
As tu fitôt quitté ta liberté..Cinique
?
Je croyois que ton coeur léger comme
un Faucon ' ,
N'aimoit que la liqueur qui chatoüille
, qui ·
Pique ,
Et ne voudroit jamais chérir que
le • Flacon.
SONNET
De Monfieur Houdin de la
Martinique.
SUR LES BOUTS RIME'S PROPOSE'S.
NE prends point femme , Ami ,
ni grande , ni .. Nabotte ,
L'une & l'autre en Oyfons nous
méne par le .. Bec ;
Fais aufacrélien ungrand. Salamalec,
Et ne perds pas ton droit de porter
la • Culote.
Envifage le fort des Maris à .Calotte*
Calotte de Vulcain.
Le
D'AVRIL...
145
Le plus facile Epoux n'a pas toujours
l'oeil . · Sec ;
Et la fen me au repos met le dernier
· Echec ;
Quand lâffe de plaiſirs , elle devient
Bigotte.
Il eft cent fois plus doux de vivre
en •
Poffeder pour tout bien,fleches, Arc
&
Iroquois ,
Carquois ;
Cinique.
Que
d'avoir pour
Compagne un
Esprit
trop
Autant que la perdrix redoute le
Faucon ,
Ami, fuyons l'Himen ; de tous côtés
il
Pique,
Et ne nous engageons qu'à vuider
le Flacon.
On prie les perfonnes qui deftineront
des Fnigmes à l'Auteur , de
ne point omettre le Mor ; fans quoi
elles
deviendront inutiles. C'est
un
avertiffement pour celles qui
m'en ont envoyé
précédemment.
La premiere Enigme , dont le
Avril 1717.
N
146 LE MERCURE
mot eft CLISTERE , a été manquée
par les Devins les plus confommez.
A l'égard de la feconde , qui eft la
LANGUE , elle a trouvé plufieurs Oedipes
, ou pour parler plus naturellement
, le Democrite Moderne
l'a ainfi interprétée en vers.
"" C'est envain que Mercure a recours
à la plume ,
,, Quoique d'elle il tire fon plus bel
و د
ornement :
,, C'eft en vain qu'il fe fert d'un fi
cher inftrument;
>>
>>
C'eft un foible moyen pour perfuader
les Dames ,
Ce fexe dans la LANGUE y trouve
bien des charmes ,
Qu'il ne trouveroit pas dans ..
beaucoup de Volumes .
Le Philofophe Moderne , le Philofophe
en herbe , le Tranquille
Javore au Sonnet mal tourné : La
belle Louifon & fa Compagne , Mr
Planchon Conſeiller au Préfidial
de Caen & fon aimable Iris , Mrs
Gravier , Pichot & Claudin amis
du Mercure , le Préfident de S.
Gilles & tant d'autres .
D'AVRIL. 147
ENIGME
Propofée par M. le Comte
de Gilin , beau jeune Vieillard
de deux Luftres
.
JE
E fuis quelquefois rond , mais
plus fouvent quarré ,
Des liens fort étroits me tiennent
refferré.
Tant que dure cet efclavage ,
Je ne fuis bon à rien pour me
mettre en ufage
Il faut m'en délivrer ,
Et puis après me déchirer .
De petits trous alors donnent paffage
Aux piéces de mon corps fous la
main racourci ,
Un plus grand me reçoit au fortir
de ceux- ci ;
Après quoi , pour finir ma chance.
On me met dans deux autres troux,
D'où je m'échappe encore avec violence.
Eh bienLecteur!me reconoiffésvous?
Mij
748 LE MERCURE
S
AUTRE.
Ans être de Divine Effence ,
J'étonne & jefurprend les yeux ,
Je parcours les Airs & les Cieux .
Quoiqu'à l'humidité je doive ma
naillance.
་
Lorfque le tems m'arrache à qui
je dois le jour,
Mon fort n'eft pas d'être inutile.
Je me prête aux Mortels & j'y trouve
un azile ,
J'y fais leur gloire & leur amour.
Laire Difcorde & l'Envie ,
Les plus doux charmes de la Paix ',
La fincére Amitié, cette illuftre bannie
Empruntent, pour finir &pour naître,
mes traits.
Mes honneurs vont jufqu'à l'extréme
:
Couronner des Héros , font des brillans
emplois ,
Je préfide au repos , au Cabinet des
Rois
des
Tex
A
annie
now
語util:
trod
nce
eux,
eux,
mi
jlaleplus d'attraits traits.
6 *
D'AVRIL.. 149
Et l'on me voit fouvent où fut un
Diadême.
SARABANDE .
C'Eft dans
Eft dans ces lieux qu'on voit
l'Amour fe plaire ,
C'eft dans ces lieux qu'il a le plus
d'attraits :
On n'y voit point d'ardeur qui foit
légere
Pour nous
festrace
Dieu choifit
Er de ces traits la bleffure eft f
chere ,
:
Qu'on fait des voeux pour n'en
guérir jamais.
PARODIE DE M. ROY
A
SUR LE MEME AIR
A Mile. ***
L'Amour croyoit n'avoir ni ſoeur,
ni
Sans vous de R1s , il eut pû s'en
Aater :
Niij
so LEMERCURE
Soeur de l'Amour , vous lui devintes
chere ,
Les Ris , les Jeux vouloient vous
adopter :
Un d'eux vous tint fur les fonds de
Cythere ,
Et c'eft fon nom qu'il vous a fait
porter.
*X*X*XX*X
J'ai beau vouloir écarter les Morceaux
de Litterature de mon Journal
, ils fe préfentent fous ma main
en dépit que j'en aye. Je n'ai pû
cependant me refufer à renvoyer
à l'autre mois , les Réfléxions Critiques
fur un nouveau Recueil de
Piéces fugitives d'Hiftoire & de
Litterature par Mr l'Abbé Archimbaud.
J'ai cru qu'elles interrefſſeroient
du moins autant le Lecteur,
que ſi je metrois fi à la place des nouvelles
incertaines.
D'AVRIL.
ISI
LETTRE
A M. DE .....
PAR ME L'ABBE' LA FARGUE.
MONSIEUR ,
Vous me priés de vous apprendre
ce que je penfe d'un nouveau
Recueil de Piéces fugitives d'Hiftoire
, de Litterature & c. , qui paroît
depuis quelque tems. Je vous dirai
d'abord que M. l'Abbé Archimbaud ,
qui en eft l'Auteur , eft un homme
qui a beaucoup d'efprit & d'érudition.
Il s'eft appliqué avec fuccés
pendant plufieures ann'es à l'étude
des belles Lettres, dans une des plus
Sçavantes Ecoles de l'Univers , où
il s'eft rempli des plus belles connoiffances
des meilleurs Auteurs
d'Athénes & de Rome. Le Public
qui commence à profiter du fruit
de fes veilles , efpére qu'il continuë
152
LE MERCURE
ra à s'employer auffi utilement , &
qu'il fe diftinguera dans un genre
d'écrire , qui demande tant d'application
& de foin. Il lui reviendra
d'autant plus de gloire de fon travail,
que la carriere qu'il entreprend ,
eft épineufe , furtout dans le commencemcent
; & que le plus diffi–
cile de tous les Ouvrages eft celui
d'écrire pour le Public. Il y a de fort
bonnes choſes dans fon Effai
quoique tout n'y foit pas également
travaillé. Vous en jugerez vousmême
par les endroits que je vais
vous rapporter , pour en montrer
le peu de jufteffe , ou pour en relever
le prix.
Le titre que Mr l'Abbé Archimbaud
a donné à fon Recueil , ne
fait pas affés d'honneur aux Auteurs
dont il extrait , ou dont il rapporte
les Ouvrages. Il y a peu d'Ecrivains
qui ne fe flattent de revivre dans
leurs Ecrits , jufqu'à la fin des fié.
cles ; & c'eft une chofe bien humiliante
pour eux , qu'on appelle fugitives,
des Piéces qu'ils regardoient ,
D'AVRIL
.
153
comme Horace , plus durables que
l'Airain. J'ajoûterai en faveur du
Journaliste,que quelques-uns jugent
que ce titre n'eft pas affés intereffant
pour lui ; prétendans que s'il
n'a à préfenter au Public que des
Piéces fugitives , ils ne doivent pas
fort s'empreffer de lire fon Recueil.
Je ne fuis pas plus content de
l'execution que du titre . Je n'y trouve
ni affés d'ordre , ni affés de jufteffe
: Et je noconçois pas comment
l'Abbé Archimbaud peut mettre au
nombre des Piéces fugitives , le
SPICILEGIUM ens volumes in folio
du R. Pere Marcéne , & l'Antiquité
expliquée & repréfentée en figures
parle R. Pere de Montfaucon, auffi
en s. volumes in folio , Ouvrages
qui n'ont point encore parû. A la
bonne-heure qu'il ait averti le Public
des Canons de la nouvelle invention
de Mr Thomas : ils lui ont
paru fi legers , qu'il a crû pouvoir
leur donner rang parmi des Piéces
fugitives.
Le Journaliſte me répondra ,
154 LE MERCURE
que pour ce qui regarde ces 10 Volumes
in-folio , je lui fais un reproche
fort injufte ; Que fon Ouvrage
comprend deux Parties , l'une in-
,, titulée ,Recueil de Piéces fugitives
""
و د
وو
d'Hiftoire , de Littérature &c.&
l'autre deux fois prefque auffi
longue que la premiere , & fous un
nouveau Titre Nouvelles Litteraires
; & qu'il ne parle des
Ouvrages de ces RR . PP . que
dans la feconde Partie , où il ne s'agit
point de Piéces Fugitives , mais
feulement de Nouvelles Litteraires.
J'avoue que fa Réporfe eft
bonne , mais que dira -t-il à ma replique
: Son Titre n'eſt donc pas jute
puifque de deux Parties que
contient fon Recueil , il ne renferme
que
la plus petite ; mais
voyons un peu comment il a exécuté
fon deffein .
Vous croiriez Mr , trouver, d'abord
au commencement de fon
Recueil , quelque chofe qui regarde
l'Hiftoire , comme le Titre femble
le demander ; point du tout. Le
•
D'AVRIL. 155
Nouveau Journaliſte a une méthode
toute nouvelle. La premiere Piéce
qu'il rapore , eft un petit Ouvrage
qu'il appelle Méthaphifique,
fait par un Solitaire : Pour le fujet
de cette Piéce Métaphilique &
Fugitive , le voici . ,, Raifonnemens
fur l'Eternité de bonheur ou de
malheur après la mort, & les Ca.
racteres de la vraie Religion.
Après quelques remarques fur les
Ecrits de Suetône , qui font la 2e
Piéce Fugitive, voici le fujet de la 3º.
,, Ordre qu'on doit garder dans l'étude
du Droit Canonique Fran-
..
""
31
"
39
çois. Vous la placerés parmi les
Piéces d'Hiftoire, de Litterature & c.
comme il vous plaira. Enfin la 4º
& derniere Piéce Fugitive , eft une
Lettre écrite de Rouen , dans laquelle
en onze pages on trouve 15 .
fujets différents , diftinguez feulement
par des pieds de mouche. Il
y eft traité de la naiffance de Socrate,
d'un Lae qui eft dans le Duché de
Vendôme, de la Comparaiſon faire
par un Prédicateur , d'un Chrêtien
156
LE MERCURE
lc
avec un Sculpteur, de la Généalogie
de Diogène , d'un Panier de Figues
donné à S. Macaire , &c. Enfin cette
derniere Piéce fugitive finit par
dernier Conte joyeux que Luther
dit avant fa mort. Le deffein du
Journaliſte ne vous paroît-il pas dignement
rempli : Pour moi j'en fuis
fi content , que je ne puis m'empêcher
de vous marquer combien je
fuis indigné contre Mr l'Abbé ***
D. D. S. qui a ofé dire en parlant
du nouveau Recueil , que c'étoit
un riche galimatias de riens. N'at'il
pas bonne grace , Mr le Docteur,
de traitter ainfi le précieux affemblage
de ces belles & curieufes Piéces
fugitives , que nous devons aux
veilles affidues de Mr l'Abbé Archimbaud
Pallons maintenant à
fes nouvelles Litteraires , & voyons
fi l'Auteur s'y foûtient avec dignité
: Un feul trait fuffira pour vous
donner une idée du prix de fon ouvrage
. En voici un auquel il s'eft
particulierement attaché. C'est au
fujet de la réponse que je fis il y a
huic
D'AVRIL
157
huit mois , à la Critique que Mc
Guerin Régent de Réthorique au
College de Beauvais avoit faite de
l'Eloge Funèbre de Louis le Grand ,
prononcé par le Rd Pere Porée :
Vous allezjuger de la profonde con
noiffance qu'a de l'Hiftoire nôtre,
Journaliſte , & de la délicateffe
de fon goût fur la Critique.
Il me reproche d'abord d'avoir extenué
les plus grands exploitsd'HenryIV.&
de n'avoir point jugé cePrince
digne de mes éloges. J'ai raconté
toutes les actions mémorables de ce
Monarque,depuis la mort d'Henry
III. jufqu'à fon Couronnement, fans
en cacher aucune , ni fans en diminuer
le prix ; marquant avec fidelité
fur les Mémoires de M.de Mezeray,
toutesles circonstances glorieufes qui
en peuvent relever le mérite,& faire
le plus d'honneur à ce Conquerant.
Je n'ai point parlé des victoires qu'il
remporta à Coutras & à Fontaine-
Françoife , comme femble me le reprocher
M. Archimbaud ; parce
qu'elles n'entroient pas dans mon
Avril, 1717.
158 LE MERCURE
و د
fujet , ayant entrepris de prouver
feulement que Louis XIV. avoit fait
des actions plus mémorables , pour.
étendre les Frontieres de fonRoyaume
, qu'Henry IV. pour parvenir au
Trône.Or la bataille de Coutras fut
gagnée fous Henry III . & la journée
de Fontaine - Françoife n'arriva que
plus d'un an après qu'Henry IV. eût
été couronné & reçû au Parlement.
Je vous prie de voir en quels termes
j'ay parlé de ce Prince. ,,Ce Fameux
Guerrier eft digne de nos éloges
,, & de nôtre admiration. Les fiécles
,, à venir entendront parler avec
,, furpriſe de fes grands Exploits..
Le Journaliſte peut-il dire avec fincerité,
que je n'ay pas jugé ce Grand
Roy , digne de mes éloges. Il eft
vrai que j'ay ajoûté après cela ,
,, Que la Pofterité l'auroit regardé ,
» comme un Heros incomparable ,
s'il n'eût laiffé un Petit- Fils qui l'a
,, furpaffé. Mais Louis le Grand
eft-il donc fi petit aux yeux de M
Archimbaud , que je ne puiffe pas
avoir placé Henry IV après ce He-
Tos , fans Panéantir.
و و
DAVRIL.
159
Il en eft de la valeur comme de la
fcience.L'une &l'autre ont differens
dégrez compatibles en differens fujets
; & comme l'on ne fletrit point
Quintilien , en difant que Ciceron
eft un plus grand Auteur que lui ; il
eft clair qu'on ne fait point de tort à.
Henry IV. quand on avance que
Louis XIV. eft un plus grand Heros.
Lorfque l'Ecriture Sainte a dit qu'il
n'y eût jamais de Roy femblable à
Salomon, elle n'a point fait de tache
au mérite de David, le même Texte
nous aprenant que Dieu combla de
fes faveurs Salomon , à caufe de la
pieté de fon Pere. Je puis donc avoir
dit fans indifcretion , que quelque
haute qu'ait été la valeur d'Henry
IV?Louis le Grand l'a furpaffé. Le
parallele que j'ay fait de ces deux
Princes qui ont fait la Gloire de
l'Empire François , fert de preuve 2
la préference que j'ay foûtenuë en
faveur de Louis le Grand , pour défendre
celle que lui donne le R.
Pere Porée , & qui avoit d'abord
furpris Mr Guerin .
O ij
160 LE MERCURE
J'ajoûterai que le langage que j'ay
tenu en parlant de la forte, n'est pas
nouveau. L'on trouve que long- tems
avant moi, M. Flechier, M. Boffuet
Evêque de Meaux,M . Huet Evêque
d'Avranches , & M. l'Abbé Talleman
ont élevé Louis XIV . au deffus
de tous les Monarques qui l'ont
précedé. Et M. de la Motte que
I'Abbé Archimbaud dit s'être expliqué
modeftement au ſujet de
la fuperiorité que ce
Monarque
a eûë fur les anciens Heros ,
l'appelle le plus Grand des Rois, Six
lignes après l'endroit que le Journalifte
a cité de fon Eloge Funebre, M.
l'Abbé Mongin qui le met au deffus
de Cefar dans fon Oraifon Funebre,
dit que , la verité ne donna jamais
,, de louanges plus finceres , que
l'Eloquence & la Poëfie n'en
fournirent jamais de plus inge-
,, nieufes , & que l'admiration n'en
produifit jamais de plus fublimes ,
que celles que Meffieurs de l'Aca-
» demie Françoife ont confacrées
pendantplus de cinquante ans , à
,, la gloire de ce Heros .
"
>>
و ر
, د
و د
"
D'AVRIL. 151
Je remarquerai en paffant que le
Journaliste ne fe fuit pas , lors qu'il
dit que le P. Porée n'a fait qu'indiquer
la fuperiorité de Louis XIV.
fur fon Ayeul, ayant dit ailleurs ,, que
» cet Orateur a donné tout l'avan-
" tage à Loüis fur Henry IV . com-
» me s'il etoit plus glorieux d'aug-
» menter un Royaume , que de le
conquerir .
وو
Il me reproche en fecond lieu d'a.
voir dit mal à propos , qu'Henri
IV. à la veue du peu de fuccés
de fes entrepriſes , fe feroit embarqué
pour fe retirer en Angleterre ,
file Maréchal de Biron ne l'en
avoit empêché. Il dit lu deßus ,
qu'il n'a jamais rien lû , ni même
rien d'approchant, d'Henry le Grand,
& qu'il croit que je fuis le prémier
Auteur qui ait attribué un pareil trait.
de Pufillanimité à ce Prince.
Je
demande d'abord avant que
de repondre à fon objection , fi on.
doit appeller
pufillaminité , la conduite
d'un Guerrier , qui fe croiant
dans l'impuiflance
de faire réuflir
O jii
162 LE MERCURE
fes entrepriſes , juge qu'il doit fe
dérober à l'orage de fon infortune.
Perfonne ne s'eft avifé jufqu'icy
d'appeller Pufillanime, ceRoy d'Ifrael
qui fortit de fa Capitale, pour
échaper à la fureur d'un fils , q'-
une folle ambition avoit armé contre
lui : Ny ce Pieux Roy d'Angleterre
à qui la France a fervi d'azile ,
fous le Regne de Louis le Grand.
Je prie maintenant Mr le Journalifte
, qui me croit le premier Auteur
de ce que j'ay avancé fur le
deffein qu'avoit Henry IV. de fe
fauver enAngletere , fi Mr de Biron
ne l'en eut empêché , je le prie
de lire le commencement du 7e Tôme
de Mezeray. Il y trouvera tout
du long ce que j'ay avancé. Je m'en
vais vous rapporter l'endroit ,, Le
و و
29
Parlement quife tenoit alors à
Tours,fut fi effrayé , ayant appris
la fâcheufe fituation des affaires
d'Henry IV. qu'il lui fit propofer
d'affocier à la Couronne le
,, vieux Cardinal de Bourbon ,
qui avoit pris le nom de Char-
و د
و د
و د
*
D'AVRIL. 163
»
les X. Le Roy lui même épouvanté
& appréhendant que les
Barques qui defcendoient de
» Rouen , & que les Vaiffeaux que
"
le Duc de Parme preparoit à
» Dunkerque , ne l'inveftiffent par
" Mer , auffi bien qu'il l'étoit par
.. Terre , mit en déliberation s'il
" devoit fe fauver en Angleterre,
» La pluralité des voix l'eut em-
» porté de ce côté là , files hardies
remontrances du Maréchal
» de Biron , n'euffent fait rejet-
» ter ce lâche Confeil. Dès- là
que j'avois avancé dans ma réponfe
, avoir pris dans Mezeray tout
ce que je difois d'Henry IV. M
Archimbaud n'auroit - il pas plûtôt
dû lire cet Hiftorien d'un bout à
l'autre , que de s'expofer à me faire
une Objection fans fondement .
Je ne m'arrête pas encore à ce
qu'il dit de la fuperiorité que j'ay
auffi accordée à Louis XIV . fur
David, dans la premiéreOraifon Funebre
que j'ay prononcée à la Gloire
de ce Monarque. La raifon que
164
LE MERCURE
j'ay eüe de lui donner en quelque
chofe une espece de préference fur
ce Roy d'Ifraël , eft clairement démontrée
dans mon difcours. Paflons
donc à fon troifiéme & dernier reproche
, & recevons de lui de nouveaux
éclairciffements fur l'Hiftoire.
Mr Archimbaud ayant lû dans
l'Apologie que j'ay faite duDifcours
du P. Porèe , qu'Edouard VIII
d'Angleterre difoit qu'il craignoit
plus Charles - Quint dans fon Cabinet
, que tous les plus grands
Capitaines de l'Europe, à la tête des
plus nombreuſes Légions , demande
avec gentilleffe ,, Qu'est - ce que·
,. cet Edouard VIII . il n'y a eû
» que fix Edouards fur le Thrône
>>
d'Angleterre Pendant tout le
,, Régne du dernier , ou peu s'en.
faut , Charles - Quint étoit dans
fa Retraite de S. Juft, où il n'é-.
» toit pas fort à craindre ; & quand
,, M' la Fargue a fait ôter VIII.
dans l'érrata , pour mettre à la
place , Edouard Roy d'Angleter-
22
Ja
D'AVRIL. 165
• re , il n'a pas eu plus de raiſon
il devoit avoir mis Henry VIII. &
c'est ici qu'il a lâché un trait de
politeffe , que je veux bien, pour
l'amour de lui , ne pas rapeller.
Il avance trois chofes , comme
vous voyez ; fçavoir, qu'il n'y a cu
que fix Edouards fur le Trône
d'Angleterre ; que Charles - Quint
étoit à S. Jult , pendant le Régne
du dernier Edouard ; & que je de
vois avoir appliqué à Henry VIII.
ce qu'il prétend que j'ay attribué
mal -à - propos , non pas à Edouard
VIII. ( car il avoue que dans l'Errata
j'ay corrigé VIII ) mais à un
des Edouards qui ont régné en Angleterre.
Je réponds en premier lieu , qu'il
faut qu'il n'ait jamais lû aucune
Hiftoire d'Angleterre , pour dire
qu'il n'y a cû que fix Edouards fur
le Trône de cette Monarchie . Je
le prie de lire Polidore Vergile ,
Duchefne & du Tillet. Il trouvera
qu'il y en a eu IX inconteftablement
. Tous les Hiftoriens con166
LE MERCURE
viennent que EGBERT , qui réünit
fous un même Gouvernement , differens
petits Royaumes qui partagoient
l'Angleterre , dans ce temslà
appellée Bretagne , eft le fondateur
de la Monarchie Angloife , &
qu'il donna le nom d'Angleterre aux
differens Etats qu'il réünit. On
compte trois Edouards jufqu'à
Guillaume Duc de Normandie`;
qui fit la Conquête du Royaume
d'Angleterre , & depuis Guillaume ·
Premier , on compte fix autres
Edouards jufqu'à MARIE , qui fucceda
à Edouard IX. Il eft vray que
plufieurs appellent Edouard I. celui
qui a été le IV. de ce nom
pour diftinguer les Succeffeurs de
Guillaume , des Rois qui l'avoient
précédé , & parce qu'il étoit
de la Maifon d'Anjou ; c'eft pour
cela qu'ils l'appellent communement
Edouard I. d'Anjou , & quatriéme
de ce nom. Il y a peu de
gens qui n'ayent Morery en main.
On n'a qu'à y chercher la fucceffion
Chronologique des Roys d'AngleD'AVRIL
167
terre , & on y trouvera la confirmation
de ce que j'avance. Je prie
donc Mr Archimbaud d'apprendre
ce que c'eft qu'Edouard VIII.
Je dis en fecond lieu , que Charles-
Quint ne fe retira à Saint- Juft , qu'-
enis55.2ans après la mortd'Edouard
IX qui arriva en 1553. felon le témoignage
de Herbert , de Burnet ,de
Thou , de du - Chefne , de Larrai
& de Mezeray. Tant s'en faut qu'il
fût dans fa retraite pendant le Regne
de ce Roy , comme le prétend
M. le Journaliste. Il paroît qu'il a
lû prefqu'auffi peu l'Histoire de
Charles- Quint , que celle d'Angleterre.
Il pourra lire à fon loifir la vie
de cet Empereur dans Guichardin ,
Sandoval ,Varillas , Langey, François
de Beaucaire, deThou , & dans Strada
. Il apprendra de ces Auteurs , ce
que j'avance fur le fait en queftion,
Je dis en troifiéme lieu , que l'Abbé
Archimbaud a eu grand tort de
prétendre que je devois avoir attribué
à Hens VIII , ce que je
faifois dire à un des Edouards ,
168 LE MERCURE
fçavoir,qu'il craignoit plus Charles-
Quint dans fon Cabinet , que les
plus grands Capitaines à la tête
des plus nombreuſes Légions. Toutes
les Hiftoires d'Efpagne & d'Angleterrenous
apprennent , qu'Henry
VIII n'eut prefque rien à faire
avec Charles Quint , & que fi cer
Empereur paffa deuxfois en Angleterre
, ce ne fut que pour aller
voir Henry VIII , & pour faire
Alliance avec lui. Je m'étonne que
Mr le Journaliſte ne fçachant pas
qui avoit dit cela , l'ait plûtôt attribué
à Henry , qu'à Soliman
qui ,fous l'Empire de Charles- Quint,
fut chaffé de devant Vienne , après
avoir perdu 60000 hommes , &
qui, avec une Armée de trois cens
mille Combattans , fut contraint
de lever le fiége de la petite Ville
de GUNTS.
Je vais maintenant vous expliquer
ce qui lui a donné occafion de faire
les trois Réflexions dont vous venez
d'admirer la folidité . Vous avez
remarqué avec lui , que dans ma
réponſe
' D'AVR IL. 169
réponse à Mr Guerin , j'ai fait mettre
Edouard Roi d'Angleterre , au
lieu d'Edouard VIII que j'avois
d'abord écrit. Cet Edouard que
l'Abbé Archimbaud n'a pû deviner ,
eft Edouard V Ie du nom , & III
de la Maiſon d'Anjou , & Charles-
Quint qu'Edouard craignoit tant ,
n'eft point Charles - Quint Empereur
, mais Charles - Quint Roy
de France qui , fans fortir de fon
Cabinet , chaffa les Anglois de fon
Royaume , & leur enleva les grandes
conquêtes qu'ils y avoient faites
fous le Roy JEAN fon prédéceffeur,
faifant ainfi voir que le gain des
Batailles eft plus fouvent l'effet
des fages difpofitions du Cabinet ,
que de la valeur de ceux qui les
donnent .
Mr
Archimbaud ne
manquera
peut-être pasde me dire , que je fuis
le premier qui ait appellé Charles
le Sage , Quint , au lieu de Cinquiéme
, & que le mot Quint eft
entierement
confacré à Charles Einpereur.
Un homme bien verfé dans
Avril 1717 . P
170 LE MERCURE
l'Hiftoire , ne me fera point cette
objection. Du Tillet Evêque de
Meaux , dans fa Chronique des
Rois de France , appelle Quint ,
CharlesleSage, & jamaisCinquiéme.
Froiffart l'a appellé de même
quelquefois , & l'Empereur Charles-
Quint a été appellé Charles
Cinquième par l'Auteur anonime
de l'Hiftoire d'Henry II imprimée
en 1581. j'ajouterai encore , que
Furetiere difant qu'on appelleQuint,
l'Empereur Charles qui eft le Cinquiéme
du nom , nous apprend
qu'on dit Sixte- Quint par la même
raifon. Ainfi le mot Quint peutêtre
attribué indifferemment aux
Papes , aux Empereurs & aux Rois
qui font cinquièmes d'un nom .
Quoiqu'il en foit néanmoins de
l'autorité de ces Auteurs & du fentiment
de Furetiere , je conviens
que j'aurois mieux dit , fi en parlant
de Charles le Sage , je l'avois
appellé Cinquième . C'eſt donc de
ce Grand Prince , qu'Edouard VI ,
aprés avoir été défait en tant
D'AVRIL. 171
d'occafions , & réduit enfin à fortir
de la France , a dit qu'il craignoit
plus ce Roy dans fon Cabinet , que
les plus grands Capitaines de l'Europe
à la tête des plus nombreufes
Légions. Le Journaliste trouvera
la même chofe en d'autres termes
dans Froiffart , Volume 1er.
,, Oncques Roi ne moins s'arma ,
& fi n'y eut oncques Roy qui
tant me donna à faire . Ce que
le R. P. Daniel a exprimé ainfi .
,, Jamais Roy ne tirà moins l'E.
pée , & jamais Roy ne me don-
>> nana plus d'embarras .
23
"
"
Au rette , je ne comprend pas
comme. M. Archimbaud a pû ſe
perfuader que cela ait été dit de
I'Empereur Charles qui n'a jamais
pafle pour un homme de Cabinet .
Perfonne n'ignore qu'il a commandé
lui-même fes armées , dans les differentes
guerres qu'il a foûtenuës en
Europe & en Affrique ; & les Hiftoriens
qui ont écrit la vie nous apren
nent , qu'il a fait cinquante voïages
en France , en Allemagne , en Italie,
Pij
172
LE MERCURE
en Angleterre , ou ailleurs . Il eft vrai
que M. Archimbaud remarque dans
fonErrata, que ce mot pourroit avoir
été dit de Philppe II. qui ne fortit
gueres de Madrid. Mais qui eft - ce
qui aura dit ce mot de Philippe II.
fera- ce , comme le prétend le Journaliſte
, Henry VIII. qui étoit mort
neuf ans avant que Philippe montat
fur le Trône .
و د
Incidit in Syllam cupiens vitare
Carybdim.
Il avance encore dans fon Errata
qu'Henry VIII . qu'il croit avoir dit
ces beaux mots qui renferment un fi
grand Eloge de Charles V. les profera
dans le 15e fiécle. Reflexion
tout à fait belle ! Mais comment
Henry VIII.pourroit - il avoir dit cela
de Philippe II . dans le 15 fiecle
puifque Philippe ne nâquit que la
27 année du 15. C'eſt encore une
autre erreur de dire qu'Henry VIII .
a parlé de la forte dans le 15 fiécle ,
puifqu'il ne parvint à la Couronne ,
>
D'AVRIL. 173
que l'an 1509. Digne Errata d'un fi
digne ouvrage ! Comme je ne doute
pas qu'il ne paroiffe bientôt une
nouvelle Editon de ce fçavant Recueil
, je fuis perfuadé que j'aurai le
plaifir d'y voir un Errata de l'Errata
même. Je paffe fur beaucop de fautes
que j'ai trouvées dans cet Auteur
contre la pureté du ftile : je veux
même croire que ce font des fautes
de fon Imprimeur. Les éloges qu'o
fait de ma réponſe trois differens
Journaliſtes , me dédomagent affés
des reproches qu'il ma fair fur des
marieres qu'il n'avoit pas pas affés
profondies .
'ont
ap-
Si en lifant ma Lettre, vous jugez
qu'il échapé quelque chofe à M
l'Abbé Archimbaud, qui ne foit pas
dans l'exactitude d'une jufte critique
, je vous prie de ne point croire
qu'il fe foit également négligé dans
le rette de fon ouvrage. Il y a de tresbelles
chofes , dignes de vôtre curiofité
& de celle du Public. Je fais
beaucoup de cas de fon recueil , & je
ferai charmé , qu'étant auffi capable
Piij
174 LE MERCURE
qu'il eft de travailler avec fuccès , il
faffe valoir des talens qui peuvent
lui attirer tant de gloire. Je fuis
faché que Mr l'Abbé de *** ne
juge pas de fon ouvrage auffi favorablement
que moi , & qu'il ait
dit que de toutes les pieces la plus
fugitive; c'eft fans contredit fon recučil.
Je fuis , Monfieur , & c .
On attend avec impatience l'Oraifon
Funébre que Ml'Abbé de la
Fargue a prononcée à l'Anniverſaire
de LouisXIV.àl'Abbaye deChelles;
elle eft actuellement fous la Preffe :
le Public qui a été fi content de
celle qu'il prononça à S. Cyr , après
la mort de ce Monarque , recevra
celle-cy avec d'autant plus de joye ,
qu'on n'a point d'exemples d'une
pareille entreprife & d'un pareil
fuccès.
D'AVRIL.. 175
NOUVELLES ETRANGERES .
A Pefaro , le 23 Mars 1717 .
E Chevalier de S. Georges
qu'on apelle ici Roi d'Angleterre
, elt arrivé en cette Ville fans
aucune pompe , n'ayant pas voulu
permettre qu'on tirât le Canon le
jour de fon arrivée ; il foupa en Pu
blic, mais fans diftinction de rang
ni de place. Le Duc d'Ormond &
d'autres Seigneurs Anglois étoient à
fa Table , avec D. Carlo Albani . M
Anguifcola Vice- Legat , Mr Mofca ,
le Marquis Bufalini . Le Vice- Legat
donna le Regal . Le Chevalier de
S. Georges ne voulut être accompagné
d'aucuns Gardes dans la Salle,
il permit feulement qu'ils fuffent
devant la porte du Palais. Il n'a encore
que so. perfonnes de fa fuite ,
mais on en attend un plus grand
nombre.
Ce Prince a receu tous les hongeurs
poffibles à fon paffage
176 LE MERCURE
"
par l'Etat de Modéne , jufqu'à
fon arrivée à Boulogne , les
Ducs de Modéne & de Parme
l'ont défrayé , & l'ont regalé fplendidement.
Le premier lui a fait préfent
d'un magnifique caroffe attelé
de fix chevaux , & le fecond d'une
fomme de 12000 écus Romains,
Il partit le 13. de Modéné avec 5.
caroffes à fix chevaux , & la Garde
des Chevaux- Legers du Duc , pour
Caftel Franco , où il fut complimenté
par D. Carlo Albani , accompagné
de quatre Senateurs de cette
Ville.
COMPLIMENTO
Fatto da Don Carlo Albani , degniffimo
Nipote di noftro Signore,
al Rè d'Inghilterra
Enche la Maefta fua portata
dalla fua Eroica moderazione
,,habbia voluta portarfi a quefto Sta-
,,to Ecclefiaftico , fotto nome In-
Cognito per non incontrare quelle
D'AVRIL. 177.
>>
"
"
Publiche dimoftrationi d'offequio
che fi dovrebero alla fublimitá del
fuo Grado , ed alle bene merenze
❞ della M. Voftra alla Santa Chieſa
>> Catolica , non ha potuto pero la
>> Santità fua contenerfi di non render
,, a V. M. la teftimonianza della fua
Paterna
Benevolenza con queſto
fuo Pontificio Breve , concedendo
a me l'onore di prefentar glielo :
" a gli efpreffioni benigniffime di fua
>> Santitá,jo devo ancora d'ordine del-
,, la medema efibire alla Maefta Vof-
,, tra qualunque Citta , ó luogo di
quefto ftato che poffa effer di mag.
gior piaccimento per la di lui Reg-
" gia dimora , afficurendo inſieme V.
" M. della particolare premura che
» la S. S. havera d'incontrar ogni fodisfattione
della maefta voftra; con
quefta fi bella occafione che mi fiè
offerta d'Umiliarmi a V. M. imploro
dalla di lei gran generofità
" a me fteffo ed alla mia cafa tanto
> divota del di lei gloriofo nome
», l'alta fua protettione : Jo ne Sup-
,, plico la M. V. colla maggior effica-
"
""
"
"
"
178 LE MERCURE
33
D
"
cia d'umilta , giache ora non mi
refta di piubramare , non invidiando
la forte di qualunque
,, altro.
DU
TRADICTION
COMPLIMENT
De D. Carlo Albani Neveu du
Pape , à Jacques III. Roy
d'Angleterre.
Uoyque la Modeftie Héroïque
de Vôtre Majesté l'ait
engagée à entrer dans l'Etat Ecclefiaftique
fous un nom inconnu ,
pour fe dérober aux témoignages
Publics d'obéiffance
& de refpect
qui fe doivent à la Grandeur de fon
Rang , & à l'attachement inviolable
qu'Elle a toujours eue pour la
Sainte Eglife Catôlique , Sa Sainteté
ne pouvant refifter à l'envie
qu'Elle avoit de donner à V. M.
des marques de fa bonté Paternelle
, m'a fait l'honneur de me
charger de fon Bref Pontifical ,
pour le préfenter à V. M. Aux
expreffions du S. P. qui font pleines
D'AVRIL.
179
de tendreffe , je dois encore ajoûter
qu'il ma donné ordre d'offrir à V.
M. les Places de cet Etat qui lui
feront les plus agréables pour y faire
fon Royal féjour ; l'affûrant de
plus de l'ardent défir que S. S.
a de procurer toutes fortes de fatisfactions
à vôtre Majeſté .
Aprés avoir eu le bonheur de lui
préfenter mes refpects , je prens encore
la liberté de lui demander
l'honneur de fa puiffante protection
pour toute ma Famille qui eft entiérement
dévoilée à fon fervice ,
& pour moy en particulier ; c'eft
avec le zele le plus ardent & la
plus profonde humilité que je fuplie
V.M.de m'accorder cette grace
qui comblera mes voeux , & me
mettra enétat de n'envier le fort de
perfonne.
Ce difcours a été accompagné de
rafraichiffemens de toute efpéce ,
il y en avoit la charge de cent Faquins
: aprés s'être arrêté deux jours
à Boulogne , il en partit le 15. &
arriva le lendemain à Caftel San
180 LE MERCURE
Pietro & de là à Pefaro où il fera
fon féjour. Le Cardinal Paracciani
fera fait Vicaire de Rome & cet
Evêché donné à un fimple Prelat ,
pour éviter le concours du cérémonial
: le Cardinal Gualterio eft attendu
ici
pour y faluer le Chevalier
de S. Georges.
De Vienne le 15 Avril 1717 .
Le Poëte Rouffeau fi connu par
fes Ouvrages , s'eſt acquis la réputation
d'un Homme de beaucoup
d'Efprit dans cette Cour. Il la doit
en partie aux Remarques critiques
qu'il fit fur un Opera Italien , intitulé
CONSTANTIN , qui fut joué
le 19 Novembre , en préfence de
Leurs Majeftés Impériales ; le Poëte
y ayant trouvé plufieurs défauts con .
fidérables , communiqua fes réflexions
aux Chefs de la Troupe Italienne
, qui fçurent fi bien en profiter
, que tout le monde s'apperçût
du changement dans la
Repréſentation
fuivante ; ce qui
lui
D'AVRIL. 181
lui attira beaucoup d'égards de la
part de L. M. I. du Prince Emanuel
de Portugal , & de tous les
Minifties Etrangers qui font à
Vienne .
De
Rotterdam le 4 Avril.
Le féjour de leurs
Majeftés
Czarienes s'eft abbrégé contie nôtre
attente. Le Czat étant parti fur les
fept heures du matin pour Middelbourg
au bruit du Canon de
nos
Remparts . La Czarine n'a pas
été
acceffible pendant le féjour
qu'elle a fait ici. C'eft une belle
Princeffe , d'une taille bien prife
& au deffus de la médiocre , l'oeil vif
& ouvert , les fourcils & les cheveux
de
couleur de geay , l'air
doux, & dans fes manieres une forte
de décence dégagée des
affetteries
&
mignardifes
Européannes. Le
Czar s'eft promené par tous les Canaux
dans une Chaloupe découverte
, admirant une Ville que la Nature
&
l'induftrie ont percée de tou-
Avril 1717.
e
182 LE MERCURE
tes parts à l'avantage du Commerce.
Ce Prince s'étoit choifi un Logement
fur les BOOMTIES , pour avoir
la pleine vûe de la Meuze
qui rend nôtre Port fi magnifique
& fi commode. S. M. Cz. fe plaît
à garder quelquefois l'incognito
pour voir le train de tout ce qui fe
pafle en public & le particulier de
ce qui fe trame de plus curieux.
Ayant apperçu un Batiment Anglois
, d'une structure légere , il en
apprit toutes les dimentions jufques
à la groffeur des cordages , &
a déffiné une nouvelle maniére
d'affût qui tient le Canon en
équilibre. Rien n'échape au coup
d'oeil du Czar ; c'eft ainfi que ce
Prince tire ufage de fes momens de
loifir pour le bien de fon Empire.
Lui feul a formé une Marine puiffante
, des Troupes aguérries , un
Commerce fort étendu en un mot
la Culture la plus précieuſe , c'eſtà-
dire celle des Efprits , par l'introduction
des Arts & Fabriques
à la convenance de fon Païs .
D'AVRIL .
183
A Cartagene le 12 Avril. 1717.
On a appris par l'arrivée d'un
Batiment François dans ce Port
le détail de l'Action qui s'eft paffée
le 12 Mars dernier à Ceuta . Le 、
Commandant de cette Place ayant
fait tirer un retranchement devant
la fauffe Braye, à la portée du Moufquet
, l'avoit fait fortifier de quatre
Redoutres gardées par 30 hommes
chacune . La nuit du 11 au 12 ,
les Maures au nombre de 6 mille ,
s'en approcherent fans être découverts
, & à la petite pointe du jour
ils les attaquerent & en emporterent
deux d'affaut , les deux reftantes
s'étant deffenduës jufques à huit
heures , furent pareillement emportées.
Les Troupes qui étoient
dans ces redoutes & ce retranchement,
ayant été obligées de fe retirer
dans la fauffe Braye , les Maures
enflés de ce premier fuccés , s'avancerent
pour l'attaquer , ils y entrerent
même & commençoient à s'y
Qij
184 LE MERCURE
loger : mais fur le midi , le Commandant
avec des Troupes d'élite
les attaqua fi vigoureuſement , qu’-
il les força de regagner avec précipitation
les retranchemens , d'où
ils furent encore délogés , & contrains
de fe retirer dans la derniere
confufion. Ils ont perdu dans ces
differentes attaques plus de 4000
hommes tués ou bleffés. la Garniſon
n'a û en toutes ces diverfes Actions ,
que So hommes tués & 120 de
bleflès .
RENTREE DES ACADEMIES
DES SCIENCES ET DES BELLES
LETTRES .
Le Mardy 6. l'Académie des Infcriptions
& des belles1.ettres s'étant
raffemblée , Mr de Boze Sécrétaire
perpetuel lût l'Eloge de feu M
Kufter Affocié : Il entra dans un
grand détail fur les differens Ouvrages
que ce célébre Grammairien
Allemand a donné au Public.
Mr l'Abbé Anfelme fit enſuite
D'AVRI L. 185
part à l'affemblée d'une Differtation
fort étenduë fur les faux Miracles
du Paganifme. Il échapa peu
de traits curieux à cet illuftre
Académicien , j'aurois été fort tenté
d'en donner l'Extrait , mais dominé
par la quantité de matiere qui
me refte , je fuis contraint de m'en
tenir à l'annonce feule.
Mr Falconer le Fils lût enfuite une
differtation hiſtorique & critique ,
fur ce que le Anciens ont crû de
l'Aimant. La circonstance de l'hifto- .
rique & du critique met dans le
reffort de l'Académie des belles
Lettres , une matiere qui appartient
par le Phyfique à l'Academie des
Sciences . Les explications Phyfiques,
foit anciennes , foit modernes
entrent elles - mêmes , comme des
faits dans le Mémoire de M. Falconet
; mais on y voit fur tout un tableau
fçavant & curieux de l'ignorance
& de l'incertitude des premiers
Naturaliftes , auffi- bien que de
la credulité & de la prévention des
anciens peuples. M. Falconet par-
1 Qiij
136 LEMERCURE
court d'abord les noms qu'a eû
l'Aimant dans le cours des fiecles , à
proportion qu'il devenoit plus connu
& plus fameux. Le premier de ces
noms qui eft MAGNETES , fe trouve
dans les Poëfies du faux Orphée, ou
d'Onomacrite : Hippocrate l'a appellé
PIERRE MAGNESIE , Sophocle
PIERRE DE LYDIE , Platon PIERRE
D'HERACLE'E. Ces trois noms vien.
nent de la même fource , c'eft à dire
de la Ville de Magnefie , appellée
auffi Heraclée , fous le mont Sypille
enLydie; ce qui découvre en paffant
la méprife de ceux qui ont appellé
l'Aimant PIERRE D'HERCULE paral
lufion,à la force duHeros de ce nom,
au lieu de l'appeller Pierre d'Heraclée
; conformément à l'origine de
l'Aimant. Arifto e lui a fait plus
d'honneur que tous les autres , en le
nommant PIERRE par excellence :
Cependant le mot MAGNES , qui
n'a pas été le plus ufité chez les
Grecs, a paffé feul chez les Latins.
La proprieté qu'a l'Aimant d'attirer
le fer, paroît avoir été connue de
D'A VRI L. 137
tout tems , & l'onnevoit pas fa naiffan .
ce.Mais celle de repouffer lefer,felon
la difference de fes pôles , eft- beaucoup
moins répandue dans les Auteurs
unpeu anciens. Cependant Plutarque
rapporte que les Egyptiens ſe
reprefentoient l'accord ou le combat
des parties élementaires , fous
le fymbole de l'Aimant , qui tantôt
attire & tantô: repoutle le fer. Marcellus
Empyricus Medecin du grand
Theodofe Auteur peu celebre
d'ailleurs, fait mention auffi de cette
double proprieté , & ces deux paffages
font uniques chez les Anciens
pour ce fait-là ; car tous les autres
Auteurs parlent de l'Aimant qui
attire le fer, & de l'Aimant qui le
répouffe , comme de deux pierres
differentes , dont l'une s'appelloit
MAGNES , & l'autre THEAMEDES .
,
Cependant ces mêmes Anciens
avoient obfervé des Circonstances
affés fines de la vertu de l'Aimant ,
par exemple la communication de
cette vertu au fer même. L'experience
des Anneaux de fer licz
188 LE MERCURË
invifiblement les uns aux autres ,
eft décrite dans Platon. Lucrece ,
Pline , Galien , Nemefius & Saint
Auguftin en parlent . Lucrece & Saint
Auguftin ont allegué de plus la
tranfmiffion des efprits Magnetiques
à travers des Corps étrangers , comme
d'autres metaux & d'autres
pierres, & ils fçavoient l'experience
de la limaille de fer fur une plaque
de cuivre , fans la porter néanmoins
à l'exactitude que nous lui donnons .
Alexandre , Aphrodifée & Claudien
ont dit que l'Aimant & le fer fe
vivifioient mutuellement . C'est de
là que nous avons imaginé les armures
des Aimants pour les fortifier .
L'Illuftre M. Puget à Lion en
avoit un qui par ce fecours étoit en
état de foûtenir 168 fois fon propre
poids. Voilà où fe termine la connoiffance
réelle ou vraye que les
Anciens avoient de l'Aimant ; fa
vertu directrice d'où eft née la
Bouffole ne leur appartenoit point;
ainfi elle n'eit pas de ce memoire :
mais, comme nous l'avons déja dit ,
D'AVRIL. 189
l'Hiftoire des explications Phyfiques
tentées par les Anciens fur les effets
alors connus , entrent dans le deffein
préfent de M Falconet. Thales le
plus ancienPhilofophe de la Grèce ,
appelloit Ame , le Principe de la
Vertu attractive dé l'Aimant. Les
Autheurs d'imagination fe font
longtems contentez de cette idée
Poëtique . Mais l'Ecole de Pythagore
fe rendit plus difficile ; & c'eft
dans fon fein que les Leucippes , les
Philolaus , les Démocrites & les
Timées puiferent les grandes vûes
du Mécanifme. Platon qui n'a
voit à lui aucun fyftême Phyfique ,
avoit emprunté d'eux & en particulier
d'un Livre de Philolaus , l'éxplication
qu'il donne de l'Aimant
dans fon Timée ; Lucrece l'a'traitée
enfuite fur les principes particuliers
de Démocrite : mais Plutarque
l'a mife enfin dans tout fon
jour. La voici. ,, Il n'y a aucune
,, attraction dans la Nature , il s'é
lance de l'Aimant vers le fer
des Corpufcules qui rarefient
و د
190 LE MERCURE
,, l'Air : l'Air rarefié chaffe l'Air
,, voisin , qui revenant par derriere
le fer , le pouffe vers l'ai-
» mant , comme à l'endroit où il
,, y a une espece de vuide . Plutarque
ajoûte que l'Aimant n'agît que
fur le fer , parce qu'il eft le feul
des Métaux dont les pores ayent
une configuration proportionée aux
émanations de la Pierre . Les Ennemis
de la nouvelle Philofophie
combattirent d'abord l'explication
de Defcartes , comme chimerique .
Mais des qu'ils en apperçûrent des
traces dans les vieux Philofophes ,
ils la trouverent excellente & voulurent
faire paffer Descartes pour un
Plagiaire . Platon le feroit autant
que lui mais il y a cette difference
entre les vols de l'un & de l'autre,
que la Phyfique de Platon n'eft qu'-
un amas de differentes Piéces qu'on
ne fçauroit joindre , au lieu que
Descartes a fi bien lié les parties de
fa Phifique , qu'elles paroiffent toutes
de lui. Cela eft vray fur tout de
l'explication de l'Aimant , qui non
D'AVRIL. 191
feulement fatisfait chez lui & à la
Vertu attractive connuedes Anciens,
& à la directrice à laquelle ils ne
penfoient pas , mais qui de plus
entre dans le Systême du monde entier.
Mr Falconet paflant.aux Fables
qu'on a débitées fur l'Aimant , en
diftingue de deux fortes : les unes
ont quelque fondement dans la
Nature ; & les autres n'en ont
aucun. Pour commencer par les
premieres: le BergerMagnes fe fenrit
attaché à l'Aimant par les clous
de fes fouliers , en menant fes Trou.
peaux fur une Montagne fi la
Ville de Magnefie , vraye Patrie de
l'Aimant , n'indiquoit fuffifamment
l'Origine de cette Fable , nous la
refuterions par raiſon Phifique , en
difant que l'Aimant expofé à l'air &
à la pluye fur la fuperficie de la Terre,
perd bien- tôt toute fa Vertu . Cependant
Pline raconte allez ferieufement
qu'auprés du Fleuve Indus
il y a deux Montagnes , dont l'une
arrête & l'autre repouffe ceux qui
192 LE MERCURE
y vont avec
des fouliers garnis
de clous. Ce font , comme l'on
voit, les deux Poles de l'Aimant &
mal entendus & portés à un effet
outré. Les faux miracles de cette
Pierre ont été encore plus grands
dans les Villes. Le fameux Prolemée
avoit entrepris de faire revetir
d'Aimant la Voûte du Temple
d'Arfinoé , pour y fufpendre la Statue
de cette Princeffe. Pline dit que
l'Ouvrage commencé fut interrompu
par la mort de l'Architecte Dinocares
: Aufone nous donne pourtant.
la chofe comme faite. On a conté
la même merveille de la Statuë
du Soleil dans le Temple de Sera
pis à Alexandrie . Rufin qui en a
parlé le premier , ne dit point que la
Statue fut en l'air ; mais Saint Au
guftin avoit oui dire qu'elle étoit
fufpendue entre les Aimants de la
Voûte & ceux du pavé accroiffement
or.linaire du merveilleux.
Maimonides cité par Kircher ,
allégue une autre Statue du Soleil
dans la même pofition fous la voute
du
D'AVRIL 193
du Temple de Belus à Babilone ,
fans parler des Veaux de Jeroboam
fufpendus ainfi , felon le Talmud ;
ce qui fut une des principales caufes
de l'Idolatrie des Ifraëlites .
Quand les Rabbins ne feroient pas
auffi décrédités qu'ils le font en
fait d'Hiftoire , on fait d'ailleurs
qu'on n'est jamais parvenu à faire
tenir une aiguille en équilibre entre
deux Aimants , cependant il regne
encore aujourd'huy une pareille
opinion à l'égard du Tombeau de
Mahomet . Les Turcs mêmes , dit
Bernier , fe mocquent des crédules
Etrangers qui leur en parlent ;
mais Gabriel Bremond dans un
-Voyage curieux écrit en Italien ,
nous donne fur ce fait un dénoûment
qu'on peut appliquer à peu
près à tous les faits femblables de
Ï'Antiquité. ,, Au deffus duTombeau
de Mahomet , dit -il , qui eſt à
""
ر د
terre , comme il convient à un
,, Tombeau , il y a une Pierre d'Aimant
longue & large de deux
» pieds & épaiffe de trois doigts ,
Avril 17170
"
R
194 LE MERCURE
,, à laquelle eft fufpendu un Croif.
و د
,, fant d'or , enrichi de Pierreries ,
par
د د
moyen
le
eft au milieu. Voilà le merveilleux
réduit au vrai.
d'un gros clou qui
""
Les prodiges des Hiftoriens n'ont
point égalé ceux des Géographes . Il
ne coute rien à Ptolomée & aux Ara.
bes Auteurs de la Géographie Nu
bienne de faire arrêter les Vaiffeaux
dans leurs courfes par des rochers
d'Aimant qui en attiroient les cloux.
Auffi , ajoutent-ils , les Habitans des
Indes corrigez par cette expérience
n'emploient dans la conftruction de
leurs Vaiffeaux que des chevilles
de bois le fait eft vrai , mais il
vient de la rareté du fer en ce Païslà.
La vertu directrice de l'Aimant
découverte en ces derniers fiècles ,
fit imaginer à des Géographes une
grande montagne au milieu des
Mers , prés du Pôle qui attiroit
les Vaifleaux vers elle . L'on trouve
cette montagne imaginaire dans
des Cartes qui n'ont gueres plus
de cent ans. C'eft - là que nous pou.
:
D'AVRIL.
195
vons
commencer le fabuleux qui n'a
aucun fondement , & dont le détail
très abregé terminera cet Extrait.
Plutarque a dit que l'Ail émouffoit
la vertu attractive de l'Aimant,
& Pline a cru que l'Aimant n'ofoit
rien attirer en préfence du Diamant
qui attiroit le fer encore mieux
que lui.
L'Aimant ne connoît aujourd'hui
d'autres
Adverfaires , que
la roüille & le feu . La
prétendue
vertu attractive du Diamant , dont
perfonne au monde n'a vu un feul
exemple , a néanmoins été crue fi
long- tems , que la confufion que l'on
a faite du
Diamant & de l'Aimant
à cet égard , a procuré à chacun
d'eux un nom François , qui a pour
étimologie commune ce feul mot
Latin Adamas .
L'exemple de la vertu de l'Aimant
a produit dans
l'imagination
des
Naturaliftes les
differentes vertus
de la Sagde qui attiroit le
bois , de
l'Amphitane qui attiroit
l'or , mais furtout de la Pantarbe
qui fe faifoit rendre hommage par
Rij
196 LE MERCURE
routes les pierres , & qui les attiroit
toutes. On a attribué à l'Aimant
lui-même une vertu attractive
,
générale
ou univerfele
. Albert le
Grand lui fait attirer la chair , les
poiffons , l'huile , le vinaigre & c .
pas à conféquence
:
cela ne tire
Mais Mr Hughens faifoit mouvoir
une régle de cuivre avec un Aimant .
Le R. P. Gouie prétend que des
Bouffoles
où il entre du cuivre ,
détournent
l'aiguille Aimantée . Le
fameux Boyle a vû des Aimans qui
attiroient
foiblement
de petits Diamans
: Il en dit une raifon qui doit
fervir à tous les exemples. Ces
corps contiennent
des parties de
fer ,feul métail reconnu aujourd'hui
à être attiré
propre
par l'Aimant.
Le Mémoire
de M Falconet
finit
proprement
ici ; car il daigne à
peine citer , dans l'ordre même des
erreurs , les propriétez
furnaturelles
de l'Aimant , comme de lier l'amitié
fraternelle
felon le faux Orphée ,
& l'union Conjugale
felon le Medecin
Petrus Hifpanus , depuis Pape
D'AVRIL
197
fous le nom de Jean XXII , de faire
parler les femmes infidelles pendant
le fommeil , felon Marbodeus , ou
de fervir à la Magie , felon les
Gloffes Latriques , citées par
par du
Cange . Ces opinions autrefois pernicieufes
pour les Philofophes les
plus graves , font utiles aujourd'hui
pour divertir toutes fortes de
Lecteurs.
>>
"
و د
Mr l'Abbé Sevin finit la Séance.
par un Difcours intitulé. ,, Recherche
fur l'Hiftoire de la Vie &
des Ouvrages de JUBA le jeune
Roy de Mauritanie. On fçait que
ce Prince fils de Juba I. fut enlevé,
encore enfant par les Romains , &
fervit à orner le Triomphe de Jules
Cefar l'an 708. de Rome. Auguite
ayant pris foin de fon éducation , il
fe rendit fi recommandable par fa
fcience & les talents de l'efprit ,
que Pline ne craint pas de dire , qu'il
étoit encore plus illuftre par cet
avantage que par celui que la Couronne
lui donnoit. On en pourra
juger par la lifte de ſes Ouvrages ci-
Riij
198 LE MERCURE
tés par M. l'Abbé Sevin , qui confiftoient
dans une Hiftoire d'Arabie ,
d'Affirie , de Libye , de l'Empire
Romain , des Théatres , de la Peinture
, des Peintres , outre un Traité
de la Corruption , de la Diction , &
la Defcription d'une Plante, nommée
Euphorbion , qui avoit la proprieté
d'éclaircir laveuë, de garantir de la
morfure des Serpens , & d'empêcher
l'effet de toutes fortes de poifons.
Augufte lui fit époufer Cléopatre
la jeune , fille d'Antoine & de la
belle Cléopatre : c'eft de ce mariage
que nâquit Ptolomée que Caligula
fit mourir. Selon Jofeph , il
ût pour femme Glaphyra veuve
d'un des fils d'Hérode mais cet
Hiftorien s'eft trompé.
Le Mercretly 7. l'Académie des
Sciences fe raſſembla.
Monfieur Delifle le jeune ouvrit
la Séance par la lecture d'un morceau
fort curieux de Phyfique ,
fur une nouvelle proprieté qu'il a
D'AVRIL. 199
remarquée dans les rayons de la
Lumiere. On mettra le Lecteur
en état d'en juger par l'extrait que
l'on en donnera le mois prochain .
M. Venflou lût enfuite un Me.
moire d'Anatomie fur la découverte
qu'il a faite d'une Valvule dans la
Veine Cave defcendente . Il prétend
par le moyen de cette Valvule faire
finir la fameufe Difpute du trou
ovale qui a agité fi lon -tems deux
des plus célébres Anatomiſtes de
ce fiécle , Mrs du Verney & Mery .
Mr Defcamus fit quelques Ex.
périences pour prouver que les
petites roues des caroffes & des
chariots doivent être abandonnées ,
ilfubftituë en leur place des roues
auffi grandes que celles de derriere.
Il montre qu'il faut une force bien
plus petite pour tirer un caroffe ,
ou un chariot dont les quatre rouës
font égales , que lorfque celles de
devant font plus petites . Il démontre
auffi , qu'une charette à quatre roues
égales eft préférable à une charette
à deux rouës.
200 LE MERCURE
Mr de Refton finit la feance par
un Mémoire fur le Salpêtre , qui
fe tire de quantité de Plantes, comme
la Bourache , la Poirée , le
Pourpier. &c.
SUITE DES NOUVELLES
DE PARIS ..
Le Commiffaire la Minois ayant
appofé le Scellé dans le Palais
Royal à l'Appartement de M le
Marquis d'Armentieres , mort à fa
Maifon de Campagne. Mr le Grand
Prévôt en alla porter fes plaintes
àM. le Duc d'Orleans , prétendant
qu'il avoit le pouvoir par fa Charge
de mettre le Scellé dans toutes les
Maifons Royales . Ainfi , qu'il prioit
S. A. R. de ne point permettre
qu'on contrevint à tous les Arrêts
qui lui adjugeoient ce Droit . Sur ces
remontrances , le Commiffire eut
ordre de fe retirer , & les Officiers
de la Grande Prévôté firent leur
fonction , tant pour le Scellé , que
que pour l'Inventaire .
{
D'AVRIL. 201
Le 17 , le Roy figna le Contrat
de Mile Duc d'Olonne , avec Mlle
de Harlus de Vertilly.
Le Roy a donné la furvivance
de la Charge de Maître de la Garde-
Robe à M. de Maillebois
. S. M. a
fait une grace bien plus éclatante ,
en accordant au Prince de Bouillon
âgé de treize ans , la furvivance
de
la Charge de Grand Chambellan
de France.
Mde qui s'étoit trouvée incommodée
d'un Rhume , Le porte
beaucoup mieux , cette Princeffe
va paffer l'Eté à Saint Cloud.
On difpofe, ici l'Appartement de
la Reine Mere dans le Louvre . Mr
Coëpelle a été chargé de faire nétoyer
toutes les Peintures & lés
Dorures .
il
M. Nerot eft occupé de le faire
meubler magnifiquement
, y a
toute apparence que tous ces préparatifs
font deſtinés pour le Czar.
Les Maréchaux des Logis ont reçû
l'ordre de chercher aux environs
du Louvre , des Maifons garnies ,
202
LE MERCURE
qu'ils marquent à la craye , pour
loger les Officiers de S. M. Ĉzarienne.
On fait en même tems préparer
l'Hôtel de Lefdiguiéres , au
cas que ce Prince refufe de loger
dans une Maifon Royale.
Le 19 , on a appris que Madame
Royale avoit été dangereufement
malade , mais que cette Princeffe
étoit hors de danger.
Les Réparations & Ameuble.
mens que l'on fait dans le Vieux
Louvre om difperfé les Confeils;
qui fe tiendront chez les Chefs .
La Revue des Gardes Françoifes
& Suifles , fe fit dans la Grande
Allée des Tuilleries , en préfence
du Roy , qui tenoit le Rôle entre
fes mains ; il l'examinoit à mefure
qu'il paffoit des Compagnies avec
une application qui excita autant
de furprife que de plaifir.
Il a la même attention dans fes Etudes
, & il fait tous fes Exercices avec
une grace & une envie de s'inftruire
qui charme toutes les perfonnes qui
D'AVRIL. 203
.ont
l'honneur d'être
propofées à fon
Education. Il eft
tellement reglé
qu'Il regarde lui même à fa Pendule
quel Maître il doit faire appeller.
Mr le Maréchal de Villeroy
doit fe féliciter de trouver des
difpofitions fi
vertueufes dans un
Prince , qui par des
préfages fi
heureux , doit faire le bonheur de
fes
Sujets.
"
Le 21 & le 22 , on tint le Confeil
des Finances & le Confeil de
Commerce , chez Mr le Maréchal
de
Villeroy
Le 23 , le R. Terraffon de l'Oratoire
a été
demandé par M.le
Duc de
Lorraine , pour prêcher le
Carême prochain. Ce Prince étant
curieux
d'entendre
fucceflivement
nos plus célébres
Prédicateurs .
Le même jourfe fit
l'Election
d'un
Profeffeur en Droit en la place
de feu M ,
l'Ecuyer. Les fuffrages
fe réunirent
unanimement dans
la
perfonne de M. Lorry.
Cechoix
a été
applaudi de tous ceux qui
connoiffent le mérite du
nouvean
204 LE MERCURE
Profeffeur , dont l'Efprit , le bon
Goût , l'Erudition , & l'Application
continuelle annonçent depuis longtemps
au Public la capacité avec
laquelle il remplira cette Chaire.
M. Dargouges Lieutenant Civil ,
Doyen d'Honneur de la Faculté ,
qui avoit adifté tres exactement à
toutes les actions de la difpute ,
opina dans l'Election avec un difcernement
& une Eloquence qui
firent l'admiration de toute l'Af
femblée.
Le 24. le Roy figna le Contrat
de Mariage de M. le Marquis de
Bretonvilliers
Lieutenant
de Roy
de Paris , avec Mlle de Cornillon
riche héritière
de Provence . Mr
le Marquis de la Vrilliere
à la
tête de tous les Parens , ût l'honneur
de préfenter la plume à S. M.
Mr le Préfident Nicolaï a obrenu
la Survivance de la Charge de
premier Préfident en la Chambre
des Comptes pour M. fon fils ,
Confeiller au Parlement , c'eſt le
8. de cette famille qui aura fuccédé
de
D'AVRI L.
205
de pere en fils à cette Charge importante
, en remontant à Jean Nicolaï
fieur de S. Victor Maître des
Requêtes , qui a vêcu fous les Régnes
de Charles VIII & Louis XII.
Le 21 le Roy a receu ce matin
le Serment de fidelité de M. le
Marquis d'Argenteuil pour la Charge
de Lieutenant Général au Gouvernement
de Champagne , dont
Mr de Lefville Lieutenant des Gardes
du Corps , s'eft défait en fa faveur.
Mrsles Maréchaux de Harcour, de
Villeroy & Mr le Marquis de
Louvois font allés demander à
Me le Duc Régent l'agrèment du
Roy , pour le Mariage de Mr le
Marquis de Harcour , avec Mlle de
Louvois fille de M. le Marquis
de Barbezieux . on fçait que ce jeune
Se neur eft veuf depuis peu de
Mlle de Villery.
Le 25 , on fut informé que le
Czar avoit débarqué à Dunkerque ,
il eft accompagné de plufieurs Princes
& Seigneurs : Il tient une Table
de 12 Couverts pour lui & une
autre de 17 pour les Perfonnes
qualifiées de fa fuite . Il fit l'hon-
Avril 1717. S
206 LE MERCURE
neur à M. du Lybois Gentil-homme
ordinaire , qui s'étoit rendu à Dun-
Kerque pour le recevoir , & à M.
d'Herouville Colonel fils & furvivancier
de M. d'Herouville ancien
Maître d'Hôtel du Roy , de
les faire manger avec lui. Ce Prince
a prié le Roy , & M. le Regent
de lui accorder 20 Places de Garde
de Marine , pour autant de Ġentils
- hommes qu'il fait venir de
Mofcovie , afin qu'ils s'inftruiſent
dans la Marine.
La quantité de Troupes qui filent
dans les Païs de Cleves & de
Gueldres appartenants
au Roy
de Pruffe , qu'on dit devoir venir
en France femble porter quelque
ombrage à une Puiffance voiline ,
qui, par precaution,a donné des ordres
de faire fortifier les Places de
la frontiere ; on ne fçait point d'autres
raifons de ces mouvemens , finon
, que les Miniftres du Roy de
Pruffe fe plaignent que l'on a arrêté
un des Vaiffeaux de leur Maître
fur les Cô es d'Affrique .
Le 27 , Mst le Prince de Dombe s
eft parti à fix heures du matin en
pofte pour la Hongrie . M. le MarD'AVRIL
207
quis d'Eftrades , & M. fon fils courrent
avec ce Prince , qui a pris le
nom du Comte de Tehalmont.
Le 30 du mois paffé S. M. à
honnoré du Cordon de Comman
deur de l'Ordre de S. Loüis , M.
Forteffon Maréchal des Logis, Ayde
Major de la Compagnie des Chevaux
Legers de fa Garde & ancien
Meftre de Camp de Cavalerie.
M. du Bois refté feul de 218 Rentiers
qui compofoient la 14° Claffe
de la premiére Tontine établie en
1689 & qui touchoit en cette
qualité 29125 liv. de rentes , depuis
le 23 Janvier 1716 , pour deux Actions
de 300 liv. chacune , jouïf.
foit encore de prés de 4000 liv.
de rentes dans la premiere Claffe
de la 2e Tontine , où il avoit un
feptième , & qui par fa mort arrivée
le 27 du mois dernier , âgé de
93 ans , eft réduite à fix Rentiers.
ARTICLE DES MORTS.
Mre Paul François Vollant , Chevalier
Seigneur de Berville , Capitaine
dans le Regiment Meftre de
Camp general de Cavalerie , mourut
le 24 Mars 1717.
Sij
208 LE MERCURE
Mre Germain Chriftophe Ollier
de Beffic Mestre de Camp , mourut
le 25 Mars , ayant eu entre autres
enfans un fils , & feuë Mada→
me le Cocq , femme du Confeiller
au Parlement de ce nom .
> &
Mre Alexandre-Honoré deGriller
Seigneur de Briffac , Maréchal de
Camp des Armées du Roy , Lieutenant
des Gardes du Corps
Gouverneur de Guife , mourut le
27. Mars âgé de 53. ans , fans enfans
de Dame N .. de Serre , fille
du Confeiller au Parlement de ce
nom. Il étoit neveu de feu Mre Albert
de Grillet de Briffac , Lieutenant
Général des Armées du Roy ,
Major des Gardes du Corps de S.
M. & Gouverneur de Guife , &
fortoit d'une Famille originaire de
Breffe , divifée en plufieures branches
établies dans le Comtat Veneflin
& ailleurs , toutes égallement
diftinguées par leurs Alliances
& leurs fervices.
De Marie Dorfon , femme de
Mr Jean de Romanet Confeiller ,
Sécrétaire du Roy , & l'un des Fermiers
Generaux de S. M. , mourut
le trente Mars . âgée de 72 ans ,
D'AVRIL. 209
ayant eu pour enfans M'de Romanet
Préfident au Grand Confeil , mort
en Janvier 1717 , & un fils Confeiller
au Parlement.
>
Mre Armand de Bethune , Duc de
Charôt , Pair de France , Chevalier
des Ordres du Roy mourut
le premier Avril 1717 , laiffant entr'autres
enfans de feue De Marie
Fouquet fon Epoufe ,fille de Nicolas
Fouquet Vicomte de Vaux , Marquis
de Belle -Ifle , Procureur General
au Parlement de Paris , Miniftre
d'Etat , & Sur- Intendant des
Finances; Armand de Bethune Duc
de Charôt , Pair de France' , Capitaine
des Gardes du Corps du Roi,
pere de feu Mr le Marquis de Charôt
mort des bleffures qu'il reçût à
la Bataille de Malplaquet , & de
Mr le Marquis d'Ancenis . La Maifon
de Bethune eft une des plus
anciennes & des plus illuftres du
Royaume , comme on le peut voir
par l'Hiftoire qui nous en a été donnée
par le fieur Duchêne , & dans
l'Histoire des Grands Officiers de
la Couronne .
Mre Antoine Rancher , Chevalier,
Seigneur de Maudetour , Lieute-
Siij
210 LE MERCURE
1
nant de Roy en la Province & Gouvernement
de Berry , mourut le 3
Avril 1717. Il avoit épousé Geneviéve
Angelique de Machault , fille
de Louis de Machault Confeiller
au Parlement ; il étoit fils de feu
Mre Antoine Rancher , Seigneur de
Trefiemont, mort Sous - Doyen des
Confeillers au Parlement de Paris,
& de De Elifabeth Rubantel , la Famille
de Rancher eft originaire de
la Ville de Tours , & elle n'eſt
moins diftinguée dans la Robe par
fon ancienneté, que par fes Alliances.
pas
De Marie Nozereau Fagon, Femme
de Mre Guy- Crefcent Fagon
premier Médecin du feu Roy ,
mourut le 4 Avril 1717. Elle étoit
mere de Mr Fagon , Confeiller
d'Etat , & Confeiller au Confeil
Royal des Finances , & de Mre
Antoine Fagon Evêque de Lombés.
Mr Jouvenet Peintre ordinaire
du Roy , ancien Directeur & Recteur
perpetuel de l'Academic
Royale de Peinture & Sculpture ,
mourut le fix Avril.
Me Claude Jean Pepin , ancien
Correcteur des Comtes , mourut le
Sept Avril.
.
D'AVRIL . 211
Antoine Benoît Ecuyer , Pein
tre du Roy enfon Academie Royale,
& fon unique Sculpteur en cire ,
mourut le huit Avril.
De Armande de la Tour d'Auvergne
, Epoufe de Mre Louis de
Melun , Duc de Joyeuſe , Pair de
France , Prince d'Epinoy , Comte
de Saint Pol &c. Meftre de Camp
& Commandant le Régiment Royal
Cavalerie , moûrut en couches le
13 Avril 1717 , âgée de 19 ans , 7
mois. Elle étoit fille de Me Ema.
nuel Theodofe de la Tour , Duc
d'Albret , Pair & Grand Chambellant
de France & de Dame Marie
Victoire- Armande de la Tremoille ,
dont je vous appris la mort dans
mon dernier Journal. Les Maifons
de la Tour d'Auvergne & de Melun
font fi grandes & fi illuftres , & par
conféquent vous doivent être fi
connuës , , que je ne vous en donnerai
ici aucun détail .
De Louife - Madeleine de la
Marck , Comteffe de Braine , Baronne
de Pontarcy , Serignan , Mareüil
, la Vieille -Tour &c. veuve ,
de Mre Henry de Durfort , Duc de
Duras , mourut le 13 Avril , âgée
212 LE MERCURE
de 58 ans , laiffant pour fille Jeanne
Henriette de Durfort , mariée depuis
le 22 May 1709 , avec Henry
de Lorraine , Prince de Lambeſc ,
Petit fils de Mr le Comte d'Armagnac.
Elle étoit filled'Henry Robert
Efchalart de la Marck , Comte de
la Marck , Colonel du Régiment
de Picardie , & de Dame Jeanne
de Saveufe , & elle fortoit d'une
ancienne Maiſon originaire de Poitou
.
De Marie- Angelique de Cofnac ,
veuve de M. Procope - François
Comte d'Egmond , Duc de Gueldres
, de Juliers & de Eergues ,
Prince de Gaure & du S. Empire ,
Marquis de Renty , de la Longueville
&c. Grand d'Efpagne , Chevalier
de la Toifon d'or , General
de la Cavalerie , & des Dragons
de S. M. C. mourut le 14 Avril
1717 , âgée de 43 ans. Elle étoit
fille de M. François de Cofnac ,
Marquis de Cofnac , & de Dame
Locife d'Efparbes de Luffan , & petite
niéce de Daniel de Conafc
·Archevêque d'Aix , Commandeur
de l'Ordre de S. Efprit , & fortoit
d'une des plus anciennes & des plus
D'AVRIL . 213
illuftres Maifons du Limofin.
Mie Jean-Baptiste de Ribodon
Chevalier , Seigneur du Mouffeau ,
Liverdy &c. Confeiller de la Grande
Chambre du Parlement , mourut
le 15 Avril , âgé de 69 ans. Il
avoit été reçû Confeiller au Parlement
le 15 Janvier 1683. & étoit
fils de Claude Ribodon , Seigneur
du Mouffeau , & de Dame Cathe
rine Grangié de Liverdy.
De Marie Quatrehommes veuve
de M. Achille Barentin , Confeiller
du Roy en fa Cour de Parlement
& Grand Chambre d'icelle ,
fut enterrée Dimanche 26 , dans
l'Eglife du Grand Convent des
R. P. Auguftins.
>
MARIAGE S.
Mre Paul Sigifmond de Momontmorency-
Luxembourg , Duc d'Olonne
veuf de Dame ...... le
Tellier de Barbezieux , a épousé
le 19 de ce mois Mlle de Harlus de
Vertilly fillefunique deMrede Harlus
de Vertilly , Lieutenant general
des Armées du Roy , & de Dame
...Goder de Soudé . La Maifon
214 LE MERCURE
de Montmorency , fans contredit ,
la plus illuftre du Royaume , vous
eft affés connue pour ne vous en donner
ici aucun détail généalogique ; à
l'égard du nom de Harlus de Vertilly,
il eft originaire du Vallois ,
& égallement diftingué par fon ancienneté
, par fes Alliances , & par
les fervices,que ceux qui l'ont porté
, ont rendus à l'Etat depuis près
de 300. ans.
Don Jofeph Cantelmo Prince de
Pettorano , fils de Don Roftain Cantelmo
Duc de Popoli , Grand d'Efpagne
de la premiere Claffe , Capitaine
des Gardes du Corps de Sa Majesté
Catholique ,Gouverneur du Sereniffime
Prince des Afturies,& de Dona
Beatrix Cantelmo , a épousé à Blois
le 22 , Catherine Berthe de Bouflers
fille de feu Loüis François de Bouflers
, Duc de Bouflers , Pair &
Marechal de France , Chevalier
des Ordres du Roy & de la Toifon
d'Or , Capitaine des Gardes du
Corps , Gouverneur & Lieutenant
General des Provinces de Flandres
& de Haynault , Gouverneur Parti
culier & Souverain Bailly des Ville ,
Citadelle & Châtellenie de l'Ille ,
D'AVRIL.
215
& General des Armées du Roy ; &
de Catherine - Charlotte de Grammont.
Les grands Titres dont eft
revêtu Mr le Duc de Popoli pere du
nouveau Marié , font une preuve
certaine , que fa Naiffance eft des
plus Illuftres pour la Maifon de
Bouflers , elle eft originaire de
Picardie , & il en ait peu dans cette
Province qui foient auffi connues
par fon ancienneté & par fes alliances.
Made la Ducheffe de Pettorano
n'a qu'un frere qui eft M¹ le Duc de
Boußers Pair de France , Gouverneur
General de Flandres & de
Haynault & Gouverneur Particulier
des Ville , Citadelle & Châtellenie
del'Ifle ; elle a auffi une foeur aînée ,
mariée depuis peu d'années avec M
le Marquis de Remiencourt fon
coufin , & de même Maifon qu'elle .
Mr de Malezieux a épousé le……..
de ce mois , Mlle Sthoupe , fille
du Capitaine aux Gardes
(
-fuesses
M. le Maréchal de Teſſé a été nommé pour aller
audevant du Czar juſqu'à Beaumont , & M. le Marquisse
êles a é é choisi pour lu aller faire Com
pliment de la part du Risfur fon arrivée en France.
Le firur Mara's Ordinaire dela Mufique de la
Chambre du Roy , vient d'expofer en Vente un
Nouveau Livre de Piéces à une & à trois Violes.
Ce quatriéane Volume eft divifé en trois Partics ;
fgavoir , la premiere Partie de Piéces familieres ,
peu remplies d'accords & très chamantes ; la
deuxième Partie eft au contraire , difficile & char
gée d'accords , mais avec un peu d'application,
elle deviendra tres praticable. La troifiéme Parsie
eft compofée de pieces à trois Violes, lefquelles
fe pouroni jouer fur le Violon où deflus de violes
& mên e avec la Flute Traverfiere On pourra auffi
mêlanger un Inftrument avec un autre
le premier deffus par une Flute Traverfiere , & le
deuxieme avec un Violon , deffus de Viole ou
Vicle ,fi l'on vent ; le prix de ce quatrième Volume
fra le même des trois précédens.
" comme
On trouvera aufi chez l'Auteur , rue Bentia
poiré , les Triots pour la Flute, Violons, deffns
de Viole , avec la Bafle continue Chiffie, pour le
Clavecin Opera d'Alcione & l'Opera de Seu élé.
APPROBATION.
J'M
A lû par ordre de Monfeigneur le Chancelier , le
MPNCURE d'Avril 1717 , dont il y a lien de
croire qe le Public fera fatisfait A Paris
Avril 1717. TERRASSON,
Le 29
TABLE.
A
Vant - propos.
Apologiee pour les Sçavans , fur les vivacités &
impoliteffes qui leur échapeni , &c.
Epitre de Mr Aroüet à M.
Conte par M. de S A.
7
5135
Le bon Age d'ure fille , pour bien choisir un Epoux, per M. D. F.
Relatione Banda.
Memoire Historique.
Nouvelles de Paris .
Article des Spectacles.
58
60
68
87
103
Orphée. Paraphrafe d'une Redondille Esp &c. 14
Copie d'un Memoire de feu M. le Maréchal de
Rofen. 9
Reflexions Politiques & Morales par M. l'Abbé
regere.
Jugement poré fur la pièce de Sanſon .
Senacts en Bos rimés.
En geries. n
Sarabande & parodie par Roy.
Chan :on .
129
136
147
147
149 1
140
Lettre à M de .... par M. l'Abbé de la Fargue, 151
Nouvelles Etrangeres . 175
Rentrée des Academies des Sciences & des belles
Lettres.
Suite des Nouvelles de Parisg
Morts.
Mariages,
184
200
17
213
LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 15.
May
1717.
fols:
MANDATA
PER AURAS
PEFERT
A PARIS.
PIERRE RIBOU , Quay des
Chez Auguftins , a l'Image S. Louis .
ET
GREGOIRE DUPUIS , rue S.
Jacques , à la Fontaine d'or.
M.DCCXVII.
Avec Approbation & Privilege du Roy.
PUBLIC
335039 ERRATA.
ASTOR, LENOPOUR LE MERCURE D'AVRIL.
TILDEN FOUNDATIONS
Pag. Lig. Fautes .
91 3. Secretaire
96 16 Servant
99 14 ôtez premier
Corrigez .
Prefident
ordinaire
102 17. Gentilhomme. Noble
208 2Meft.deCamp.MedesComp
.
215 24 Françoifes . Suiffes.
AVERTISSEMENT.
ES perfonnes qui
fouhaiteront faire in-
L
férer des Avis , Memoires,
ou autres Piéces pour le
Mercure , auront la bonté
d'adreffer leurs paquets ´à
M. PIERRE RIBOU , à la
defcente du Pont - Neuf ,
à l'Image S. Loüis . On
les prie d'en affranchir le
port , fans quoy ils refteront
au rebut.
a
LE
NOUVEAU
MERCURE
SUITE
DE L'APOLOGIE
DES SCAVANTS.
SECONDE PARTIE ,
où L'ON FAIT VOIR ,
Que c'est le Public qu'on doit rendre
refponfable des excès qu'on
leur reproche.
J
E ne fçais fi les Sçavants
me fçauront tout le gré
que j'aurois naturellement
lieu de me promettre
du zele avec lequel je prens
A ij
4 MERCURE LE
en main leur défenfe ; mais comme
il faut être défintereffé dans le bien
qu'on fait , le plus ou le moins de
reconnoiffance de leur part n'altérera
en rien l'inclination que je me
fens à leur rendre toute la justice
qu'ils méritent ; & puifque j'ai com
mencé à les défendre , il faut continuer
de bonne grace , & donner
à leur Apologie toute l'étendue que
demande l'importance du fujet , &
toute la force dont il
ceptible.
peut être fuf
On les accufe de manquer de
moderation dans leurs querelless
j'ai fait voir en quoi on leur faifoit
injuftice fur ce point ; mais je
veux qu'ils ayent tort , qui eft- ce
qui les blâme ? C'eſt le Public. Et
moi je prétends que le Public n'eft
pas en droit de le faire : Pourquoi ?
parce que c'est à ce Public même
qui leur fait leur procés avec tant
de hauteur & de févérité , qu'il faut
imputer tout ce qu'on leur reproche
, & qu'il eft plus refponfable
qu'eux , de tous leurs excés.
DE MAY.
La propofition eft hardie , je l'avoue
, & il y a une forte de témérité
& même d'infolence à prendre
le Public à parti auffi hautement
que je fais ; mais voici ce qui me
fauve : C'est à fon propre Tribu
nal que je le cite ; ce n'eft que devant
lui que je veux plaider contre
lui-même ; & je me Hate qu'en faveur
d'une déference fi refpectueufe
, & en même-temps fi honorable
pour lui , il me paffera fans
peine tout ce que la propofition ,
d'elle- même,pourroit avoir de choquant
& d'irrégulier. Je le fais donc
Juge en fa propre caufe , & je compte
affes fur fa droiture & fur fon
équité , pour être perfundé , qu'il fe
fera juftice auffi exactement qu'il
a coûtume de la faire aux autres ,
& qu'il fera le premier à fe condamner
, fi on lui fait voir par de
bonnes raifons qu'il foit veritable-
.ment en faute. Or, c'eft ce que j'entreprends
de vérifier , & voici furquoi
je me fonde .
Quand des Sçavants s'attaquent
A iij
6 LE MERCURE
:
l'un l'autre dans des Ouvrages
qu'ils mettent en lumiere : je demande
quelle eft leur vûe ? car
chacun d'eux a fon but , & fe propofe
une fin . Seroit- ce de détromper
fon Adverfaire , & de lui faire
avouer qu'il a tort ? Un Sçavant
peut bien avoir affés bonne opinion
de la fupériorité de fon efprit , & de
la force de fon raifonnement , pour
fe flater qu'il fera connoître fenfiblement
à fon Antagoniſte , qu'il eft
dans l'erreur mais s'il eſpére le
réduire à en convenir lui - même ;
c'est ce me femble beaucoup préfumer
de fa docilité & de fa droi
ture . Quelque détrompé qu'on foit
dans le coeur , il en coûte trop à l'amour
propre pour l'avoüer : &
quand il fe trouveroit quelque
exemple d'un aveu pareil , c'eſt
quelque chofe de fi héroïque , &
par là même de fi rare , que cela ne
doit être tiré à conféquence.
pas
D'ailleurs , fi l'on ne fe propofe
point d'autre fin, à quoy bon rendre
publique une conteftation où il ne
DE 7
MAY.
s'agit que de détromper un particulier?
Pourquoi étaler auxyeuxde tout
le monde la honte de fon illufion
Pourquoi le couvrir d'une confufion
qu'on peut lui épargner, en l'inftruifant
tête à tête ›
ou par des
écrits qui n'aillent qu'à lui ? Metho
de d'autant plus efficace pour ramener
un efprit à la verité , que l'orgueil
naturel fe fent moins intereffé
dans un aveu fécret de l'erreur où
on a donné , & qu'il trouve dans
la délicateffe de ces fortes de ménagements
, de quoi fe relever de
tout ce qu'un aveu pareil peut
avoir d'humiliant .
On a donc quelque autre veûë,
quand on donne au Public ces fortes
d'Ouvrages ; & quelle peut être
cette veûë , finon , de le rendre
Arbitre de la difpute & de plaider
à fon Tribunal ? l'impreffion des
Livres tient lieu d'exploit dans la
République litteraire ; & tout Auteur
qui imprime contre un autre,
eft cenfé le citer devant le Tribunal
du Public,pour s'y voir condam8.
LE MERCURE
né & convaincu d'ignorance & d'erreur.
On regarde de part & d'autre
le Public , comme le Juge naturel
de la conteftation , & l'Arbitre
fouverain qui doit en décider
On a donc de part & d'autre, égal
intereft de le gagner , de lui plaire ,
de s'infinier dans fon efprit ; & par
conféquent de prendre, en écrivant ,
le ftile le plus convenable à fon humeur
, le plus conforme à fon goût ,
& le plus capable de le flâter : Ainfi ,
lorfque des Sçavans s'attaquent par
des invectives , s'offencent par des
réproches , fe déchirent par des médifances
ils font à plaindre fans
doûte d'en être réduits à une fi
étrange & fi cruelle neceffité ; mais ,
eft-ce à eux qu'il faut s'en prendre,
& non pas plûtôt au Public qui les
réduit & qui les y force , comme
on le verra dans la fuite.
y
Quand on donnoit autrefois à
Rome de ces Fêtes fanglantes , cù
trois , quatre & cinq cents hommes
deftinez à réjouir le PeupleRomain,
aux dépens de leur vie , fe maflaDE
MAY.
croient cruellement les uns les autres
, à qui croi- t- on qu'il falût im
puter l'horreur de cette bouche.
rie , aux Gladiateurs qui s'eftrama.
connoient fans quartier , ou au Peuple
enfaveur de qui on donnoit ce
divertiffement barbare ? C'étoit fans
doûte quelque chofe de bien atroce
& de bien inhumain qu'un pareil
fpectacle ; mais y auroit -il eu de
la raifon de le reprocher à ces pauvres
& infortunez Gladiateurs ? &
n'auroient ils pas été en droit de
répondre : Hélas ! C'eſt bien malgré
nous que nous en venons à cette
barbarie,blâmez ce Peuple, au plaifir
& à la cruauté duquel on nous
facrifie , mais pour nous , nousfommes
à plaindre & non à blâmer, Or,
ce que ces Gladiateurs répondroient
en cas pareil , les Sçavans
font en droit de le répondre fur le
reproche qu'on leur fait , & de dire
: fi nous fommes cruels les uns
envers les autres , fi nous nous
pouffons fans ménagement dans nos
querelles , fi nous nous décrions ,
10 LE MERCURE
i nous nous déchirons , impitoyablement
, c'est le Public qui nous
contraint & qui nous en fait i
Loy.Nôtre grand intereft eft de lui
plaire , & nous n'employrions pas
des moyens fi violents pour y parvenir
,finous n'étions perfuadez qu'ils
font de fon goût.
Le Public ne manquera pas de
reclâmer là - contre , & de prétendre
qu'on lui fait injure, en lui donnant
un caractére fi cruel & qui a
même quelque chofe d'inhumain &
de barbare.Surquoi je dirai d'abord,
que je n'avois affaire qu'au
Public d'autrefois , & que les Peuples
d'aujourd'huy reſſemblaffent
au Peuple Romain tel qu'il étoit
dans les tems de la République &
fous les Empereurs Payens ; la queftion
feroit bien- tôt vuidée. Je rends
juftice autant que perfonne , au mérite
& au caractere de ce fameux
Peuple mais plus j'étudie fon
Hiftoire , & plus je fuis convaincu
qu'il ne faut pas l'éplucher de trop
prés. La Profperité de fes armes
Î'Eclat de fes Conqueftes , l'EtenDE
MAY. 11
due & la Durée de fon Empire ,
fa Puiffance , fa Magnificence , &
même quelques Vertus morales
auxquelles la fplendeur de la Nation
a donné du luftre , nous font
une forte d'illufion qui nous aveugle
en fa faveur. Parce qu'ils ont
été Grands en quelque chofe , on
les oroit parfaits en tout ; parce que
quelques Romains ont été des
on fait des Héros
"
Héros
de tous les Romains , & l'on
tient compte au moindre d'eux , des
Vertus qui ne fe font trouvées que
dans un petit nombre de fes Compatriotes
, & qui même , n'y ont jamais
été fans grand mêlange. C'eft
tout ce que j'en infinüeray quant
à prefent , pour ne point entrer dans
un détail qui me meneroit trop loin,
& qui d'ailleurs , n'eft point effentiel
à mon fujet ; mais je ne puis m'empêcher
de dire , que , quelque haute
idée qu'on ait conceûe de ce
Grand Peuple , on ne doit point
mettre la Pitié , la Compaffion &
'Humanité , au nombre de fes Ver12
LE MERCURE
tus , & qu'il n'y a peut-être jamais
eû de Nation qui fût naturellement
& de fon fond plus dure
plus impitoyable & plus cruelle ;
c'eft furquoy ( fi l'on m'oblige d'en
venir à la preuve ) je promets de
donner entiére fatisfaction.
J'avoue que les moeurs ont fore
changé à cet égard , & qu'ils font
aujourd'huy tout autres qu'ils n'étoient
autrefois. A mefure que le
Chriftianiſme a pris le deffus , l'efprit
de douceur qu'il infpire , a réprimé
cette férocité barbare qui avoit
fa fource dans la corruption de
l'homme, & que la fuperftition payenne
étoit plus propre à entretenir
& à augmenter , qu'elle ne
l'étoit à la diminuer & à l'adoucir.
On n'a pû s'empêcher de prendre
des fentimens d'humanité & de
compaffion pour des hommes que
la Religion nous a appris à regarder
fur le pied de freres. Mais comme
, entre les freres même , l'union
n'eft jamais fi parfaite , que l'intereft
particulier & l'amour propre
n'y
DEMAY.
13
n'y apportent quelquefois de l'altération
; auffi , tout Chrêtiens &
tout freres que nous fommes , eftil
resté dans nos coeurs , je ne fçais
quel levain d'inimitié réciproque ,
que la Religion condamne , mais
dont la nature a peine à fe défaire;
que la Vertu peut combatre , mais
qu'elle ne fçauroit entierement détruire.
On répugne à voir répandre
le fang de fon Prochain : mais on
eft bien- aife quelquefois de le voir
humilié. Une révolution qui l'a
bîme , une diſgrace qui l'accable ,
excite nôtre compaffion , éneût
nôtre fenfibilité ; une mortification
qui le pique , un accident qui
dérange un peu fes affaires , trouve
notre coeur tout difpofé à le
fouffrir fans murmure ; & à n'en
fçavoir pas mauvais gré à la fortune.
Enfin , nous ne demandons
pas
que les hommes périffent ; mais
nous ne fommes pas fachez dé
les voir par quelque endroit audeffous
de nous . Iln'y a donc point
de cruauté dans notre coeur ; mais
May 1717.
B
14 LE MERCURE
qu'il n'y ait un fond fécret de malignité
, c'eft de quoi il est difficile
de ne pas convenir.
Or , ce fond de malignite me fuffit
pour imputer au Public , les emportemens
des Sçavants dans leurs
querelles , & pour le rendre refponfable
de toutes leurs impolitef-
Tes. Un Sçavant qui écrit contre
un autre , veut gagner les fuffrages
du Public , Spectateur & Arbitre
du combat. Il veut lui plaire , &
il fçait que le meilleur moyen pour
y parvenir , eft de flater fa malignité.
Et de qui tient- il cela ? du Public
même ; De ce Public qui a horreur
des combats où il y a du fang
répandu ; mais qui aime la vivacité
dans les querelles , où la vie
ne court point de rifque . Que deux
hommes l'épée à la main fe battent
en déterminez , prêt chacun
à perçer fon ennemi ; on tremble
pour eux , & l'on s'intereffe à les
féparer. Que deux femmes en viennent
aux prifes , qu'elles s'égratignent
, qu'elles fe décoeffent ; c'eft
DE MAY. 21
ve dans ce ridicule du Pédantifme
qu'on attache à la Science , nonfeulement
de quoi fe confoler de
l'érudition qu'on n'a pas , mais encore
de quoi fe mettre au deffus de
ceux qui l'ont acquife . Car , l'amour
propre a fa Logique & fes principes
aufquels il ramene tout. Le
premier de ces principes eft de
nous faire juger de toutes chofes .
par comparaifon à nous-mêmes ;
de forte que nous ne donnons la
préference ou le deffous aux Profeffions
, aux Ars , aux Sciences ,
& à tout le refe , que felon que
nous nous fentons plus ou moins de
difpofition & de talent poury réüffir.
Tout Art où nous réuffiffons , ett
toûjours le plus eftimable ; tout Art
où nous ne pouvons atteindre , elt
un Art vain & frivole. Je dis le
même des Profeffions differentes ,
& je pourrois étendre la maxime
jufqu'aux Inclinations , aux Humeurs
& aux Temperaments . C'eſt
par là que l'homme d'Epée dédaigne
l'homme de Robe , & que
22 LE MERCURE
l'homme de Robe neglige l'homme
d'Epée : Que l'Aftrologue & le
Géométre méprifent le Poëte &
l'Orateur, & que reciproquement le
Poëte & l'Orateur , qui ne fe font
guéres plus de quartier , quand ils fe
méfurent l'un l'autre , ne font pas
grand cas de l'Aftrologue ni du
Géometre. Cependant , comme
chaque Etat , comme chaque Art
eft toûjours eftimable par lui-même
, & qu'on ne peut pas nier , que
l'Equité dans un Magiftrat , la Valeur
dans un Soldat , l'Erudition
dans un homme deLettres ne foient ..
à prifer , & re meritent une confideration
que notre amour propre ,
qui croit s'ôter à lui-même ce qu'il
accorde à autrui , ne fe laiffe pas aifément
arracher ; la malignité eſt
venue au fecours , & nous a appris
à envifager les Arts & les Profeffions
qui ne nous plaifent pas , fous
un ridicul accidentel qui y ait quelque
rapport. Ainfi , l'homme de
Robe eft devenu un Chicanneur;
l'homme d'Epée , un Breteur ;
፡
DE MAY.
17
nes gens , au contraire , qui ne
doutent de rien , & dans qui l'expérience
n'a pû encore corriger la
préfomption , font toujours prêts
à rire de tout , parce qu'ils fe croyent
fort audeffus des foibleffes
dont ils fe moquent. Il est vrai
qu'eux & bien d'autres le trompent
fouvent dans leur calcul.
Quand le Maître de Philofophie ,
dans le Bourgeois Gentilhomme
fait de belles leçons de moderation
& de patience , au Maître à
Danfer & au Tireur d'Armes qui
fe battoient , il fe croît lui -même
fort éloigné de tomber dans un
pareil excés ; mais , s'imagine-t'il
être interreflé dans la querelle ?
Adieu la Morale & les Refléxions ;
le Philofophe fe taît , & l'homme ſe
bat. Il faut être dans l'occafion ,
pour pouvoir juger de quoy on eft
capable. Mais comme ordinairement
on ne fe rend guéres plus
de juftice , que le faifoit ce Philofophe
, & que chacun en particulier
, est toujours fort difpofé à faire
Biij
18 LE MERCURE
le Procés à fon prochain , & à
rire de fes foibleffes , on peut établir
comme un principe certain
que le meilleur moyen d'interreffer
le Public , eft de flater fa malignité
, & par conféquent de le
réjouir aux dépens de nôtre Adverfaire
Pourquoy cela ? premierement
, parce que c'eft en quelqueforte
pour lui,un ennemi de moins ,
c'eftun homme qu'on dégrade devant
lui , & fur lequel on femble
lui donner une eſpèce de fupériorité.
Secondement , parce que celui
qu'on humilie , eft un Sçavant.
Car , plus un homme ett élevé audeffus
des autres , ou par fa naiffance
, ou par fa fortune , ou par
fés talents ; plus on aime à le voir
rabaiffé. Le premier fouhait de :
l'amour propre dans le coeur humain
, eft de l'emporter fur tout
le monde. Au défaut de cet avantage
, nous fouhaitons au moins que
perfonne ne l'emporte fur nous.
Ainfi , tout homme qui , par quelque
endroit que ce foit , fe tire
DE MAY.
19
de pair d'avec les autres , devient
d'abord l'objet de la jalousie pu
blique , & fi l'on s'écoutoit , on lui
demanderoit volontiers compte de
ce qu'il a de plus que nous. De quel
droit en effet , aura-t-il ou plus :
d'efprit , ou plus d'érudition ? Encore
faut-il remarquer qu'on par
donne plus aifément aux Gens de
Lettres , ce qui vient d'érudition ,
que ce qui vient d'efprit : Pourquoi
? Parce que ce qui vient d'é---
rudition , eft en quelque manière
plus à notre portée , & nous don
ne moins le deffous ; les Sçavans
n'ont fait que moiffonner dans un
champ qui eft ouvert à tout le
monde , & où il n'a tenu , & il ne
tient encore qu'à nous de recueillir
, auffi bien qu'eux : Ils ont lû ,
& nous pouvons lire ; ils ont
tranfcrit & nous
5 pouvons
tranfcrire . Cette réflexion les
reconcilie avec nous fur ce point
parce qu'elle femble les ramener
au niveau de ce que nous fommes .
Mais , ce qui vient de fuperiorité
20 LE MERCURE
d'efprit , ne s'excufe pas de même ;
on veut toûjours du mal à ceux qui
nous priment de ce coité là, & comme
ordinairement les Sçavans , s'ils
n'ont plus d'efprit que les autres
ont du moins l'efprit plus cultivé ;
on leur fçait mauvais gré en même
tems, & de leur érudition & de leur
efprit : deforte que fi on ne peut
pas leur arracher ces avantages , &
leur difputer ces talents , on eft
bien aife du moins d'avoir d'ailleurs
de quoy s'en dédommager ,
& de pouvoir regagner
fur eux
dans les défauts & les foibleffes
qu'ils fe reprochent tour à tour , ce .
qu'ils ont de plus que nous , du côté
de l'efprit & des lumieres.
>
Ainfi , quand deux Sçavants en
viennent aux`mains , c'eft une fête
pour le Public,& un fpectacle d'autant
plus agréable , qu'il y trouve
de quei fatisfaire fa malignité , &
par là,de quoi flater fon amour propre.
On fe dit alors à foy- même :
Je ne fuis pas Sçavant , mais aufli
je ne fuis pas Pédant ; & l'on trouDE
MAY.
un paffe -tems pour les Spectateurs ;
on frape des mains , & loin de les
féparer , on ne fonge qu'à les encourager&
à les animer.Un Inconnu
fait- t-il une chûte dangereufe ? les
plus indifférents s'empreffent pour
le fécourir. Que la chûte foit légere
& fans conféquence ; nôtre
premier mouvement nous porte à
en rire. Qu'est ce qui fait cela dans
l'homme Un fentiment d'amour
propre & un retour de complaifan
ce fur lui- même , qui lui fait envifager
dans la difgráce d'autrui , une
foibleflè ou une imprudence dont
il fe croit incapable ; car tout ris
moqueur fuppofe un ridicule dont
on fe croit exempt . Un Boiteux ne
rit pas d'un autre boiteux , s'il ne
le croit plus boiteux que luy. D'où
il est naturel de conclure , que le
ris renferme en même temps &
une forte de mépris pour celui qui
en eft l'objet , & une idée de fuperiorité
qu'on croit avoir fur celui
dont on fe moque ; c'est-à- dire,
que tout homme qui rit d'un autre ,
16 LE MERCURE
-
fait tout bas , fon propre Panegyrique
, aux depens de celuy dont il
rit ; car , s'il y prend bien garde
il reconnoîtra qu'il fe dit dans le
coeur ; je ne ferois pas cette faute ,
je ne donnerois pas dans ce ridicule
, j'aurois évité cet écueil , je
me ferois bien gardé de faire cette
beveûe , de tomber dans cette imprudence
; ainfi , je vaux mieux
qu'un tel , au moins par cet endroit .
Pourquoy les perfonnes d'un certain
âge , font - elles plus refervées
& plus retenues à rire des foibleſſes
& des petits accidents qui arrivent
à autruy , que ne le font les jeunes
gens ! C'elt que , comme il
leur eft arrivé fouvent , ou du
moins qu'ils ont remarqué qu'il
étoit arrivé à d'autres , de donner
dans des ridicules dont ils avoient
ri auparavant , ils épargnent
les autres par confideration pour
eux- mêmes . Cette indulgence dans
eux , et le fruit de leur expérience
& l'effet d'un amour propre ,
réfléchi fur lui - même . Les jeuDE
MAY. 25
l'homme de Lettres , un Pedant,
Le Sçavant eft au deffus de nous
par fa Science , mais nous prétendons
qu'il retombe au deffous , par
fes foibleffes. Le ridicule du Pedantifine
nous fait regagner fur le Sçavant
avec ufure , ce que le mérite
de la fcience nous faifoit perdre
avec lui. Nous ne nous contentons
pas d'une fimple compenfation qui
hous remette tous au niveau , nous
afpirons à quelque chofe de plus :
Sur quoi fondé fur un principe affez
vrai , & que l'amour propre a
grand foin de faire valoir , qui eft,
qu'il vaut mieux avoir une perfetion
de moins , & être exempt d'un
foible ; car il y a des genres de merite
que nous ne fommes pas obligez
d'ayoir ; mais il n'y a point de
forte de ridicule , dont nous foïons
obligez , autant qu'il nous eft poffible,
de nous garantir.
Les Sçavans fe font tort à euxmêmes
, je l'avoue , de donner cet
avantage fur eux au Public ; mais
dans la chaleur de la difpute , on
1
26 LE MERCURE
ne fait pas tant de réflexions. Chacun
d'eux ne fonge qu'à décréditer
fon Antagoniſte dans l'efprit du
Public , fans fonger qu'il lui donne
lieu par- là,de lui rendre la pareille
; & que le Public qui fait-là
le perfonnage, du Grippeminant de
la Fable de la Fontaine tire fon
profit des deux côtés , & fe moque
de l'un & de l'autre.
,
Mais , je veux que les Sçavans
faflent attention au préjudice qu'-
ils fe caufent mutuellement , en
s'outrageant dans leurs querelles ;
je veux qu'ils en foient perfuadezt
& convaincus : Quel parti leu
refte-t-il à prendre ? Point d'autre,
que celui de fe taire. Qui les empêche
, direz-vous d'écrire de
part & d'autre avec modération ,
& d'expofer leurs raifons avec douceur
& avec bien-feance : c'eft le
Public qui le leur défend . Comment
, le Public ! Eh ne blâme- t-il
-hautement tous les jours ces
pas
fortes d'éxcez ? Ouy , il les blâme
de bouche & en apparence , mais
›
réellement
DE MAY. 25
pour compreréellement
, & de fait ,il les ordonne
& il les exige;en voici la preuve .
Un Sçavant qui , met au jour un
Ouvrage Polemique , a fans doute
envie que fon Ouvrage foit lû.
Ni lui ne fe met en frais
pofer , ni le Libraire pour imprimer
, que dans l'efperance que le
Livre fera débité. Il y a quelquefois
du mécompte ; mais quoiqu'il
en arrive ; voilà du moins à quoi
on vife , & l'on peut dire que cette
flateufe efperance eft la caufe
miere de tout ce qui s'imprime de
Livres. Il faut donc fur ce piedlà
que l'Ouvrage foit écrit de maniere
à piquer la curiofité du Public
, qui n'a coûtume de l'acheter,
qu'autantqu'il le trouve à fon goût.
Or , je fuppofe qu'un Sçavant qui
écrit contre un autre , le faffe avec
cet efprit de moderation & de
douceur , avec ces ménagements
de bien-féance & de charité même
, que tout le monde femble
exiger , & que perfonne ne veut
goûter. Qui eft - ce qui lira fon
May 1717.
с
26 LE MERCURE
Ouvrage ,* Quis leget hac ?Voilà le
Livre à bas , le Libraire ruiné , &
l'Auteur deshonoré. Mais le Livre
eft fi bon ! Il est écrit avec tant
de folidité & de politeffe ! Les
raifonnements en font juftes , les
réfléxions fenfées , l'élocution éxacte
; cela eft vrai , mais il eft froid.
Je n'y trouve pointde goût, c'est un
potage de fanté , que j'approuve
fort pour un malade ; mais pour
moi qui me porte bien , je veux
quelque chofe de plus piquant
& qui réveille mon appetit ; voilà
ce qu'on répond , & le Livre
demeure. Que l'Auteur fe défaffe
de fa moderation , & que , fans rien
changer , pour le fond , à fon
Ouvrage , il larde fes raifonnements
de quelques traits de Satyre
, & répande un peu de malignité
dans fes réflexions , voilà
le Livre qui reffufcite ; la preſſe
y et ; on fe l'arrache , les Editions
s'en multiplient , & le Li-
Perf Sat. 1.
>
DE MAY. 17
braire dit fur la foy du Public
qui l'achete : Voilà un bon Livre.
Il fe fait deux Hiftoires d'un
grand Perfonnage , toutes deux
bien écrites , & par des Auteurs
differents. L'un fait un Saint de
fon Heros ; l'autre en fait un Po--
litique . Le Saint va fon chemin
tout uniment ; le Politique fait
fortune ; on loiie le premier , &
on lit le fecond. D'où vient cette
difference ? C'est que la malignité
du coeur trouve mieux fon compte
avec le dernier , qu'avec l'autre.
Que conclure de tout cela ? levoici.
C'est que tout Auteur qui
veut être lû ( & ce n'eft pas fe
méprendre , que de croire que tous
le veulent ) doit écrite d'une maniere
qui intéreffe le Lecteur ;
Qu'il ne le peut faire dans les
Ouvrages Polemiques , qu'en flatant
fa malignité , & que rien n'eft
plus propre à la ppiiqquueerr , que les
traits de Satyre perfonnelle . J'approuve
donc , direz -vous , ce ftyle
Satyrique A Dieu ne plaife ; je
Cij
28 LE MERCURE
le condamne au contraire , mais
le Public l'éxige. Il a tort , j'en
conviens , & c'eft dans lui, un goût
dépravé ; mais c'eft fon goût :
Ne point chercher à le flater ,
feroit beaucoup plus dans les régles;
mais ce ne feroit pas le moyen
d'être lû. Or , on n'écrit que dans
cette vûë , & qui ne veut point
être lû , ne doit point écrire. Cette
raifon fuffiroit donc toute feule
pour rendre le Public refponfable
de tous les excès qu'on blâme
dans les Sçavants qui fe font la
guerre ; mais , à cette premiere
Faifon , thée de la malignité du
coeur de l'Homme , j'en ajoûte
une feconde , fondée fur l'imperfection
de fon efprit , & fur l'indolence
, qui lui eft naturelle .
Il feroit à fouhaiter qu'on cherchât
le vrai en tout . Chacun fait
profeflion de l'aimer & de s'y attacher
; mais , pour être en état de
le difcerner , il faut néceflairement
deux chofes . La premiere , qu'on
ait affés d'intelligence & de pénéDE
MAY. 29
Eration pour le découvrir ; la feconde
, qu'on ait affés de réfolu
tion & de patience , pour ne point
fe laffer dans cette recherche . Or ,
il arrive
ordinairement que de tous
ceux qui veulent juger d'une controverfe
& d'une difpute entre les
Sçavans , la moitié manque de lumiéres
&
d'intelligence ; & l'autre
moitié manque de bonne volonté
ou de loifir. Les uns n'ont ,
ni les principes , ni les talens qu'il
faut pour entendre la matiere , les
autres ne veulent pas fe donner
la peine de l'étudier ; enfin , foit
incapacité , foit pareffe , ils font
prefque tous également hors d'état
de porter leur jugement fur une
queftion qu'ils n'entendent point ;
& cependant tous , comme Perrin
Dandin , veulent juger. Il s'enfuit
delà , que le Public , non feulement
eft aifé à tromper , mais même qu'
il veut bien être trompé ; & par
conféquent , que quand on le prend
pour juge d'une affaire , il n'eft
pas
tant queftion de l'inftruire , que
}
Ciij
20 LE
MERCURE
de le prévénir. Si les Sçavans
dans leurs démeflés , avoient droit
de fe choifir un Juge , je veux
croire qu'ils auroient affés de bonne
- foi pour le prendre , autant
ennemi de toute furpriſe , qu'il en
feroit incapable ; mais ils n'ont
point fur cela de choix à faire :
Leur Juge naturel eft néceffaire ,
c'est le Public ; ils ne peuvent ,
ni ne veulent même décliner fa
Jurifdiction. C'est à fon Tribunal
qu'ils portent leurs cauſes , c'eft
a fa décifion qu'ils foumettent
leurs raifons , c'est-à-dire à la décifion
d'un Juge qu'il n'eft queftion
que d'éblouir & de gagner. Ainfi ,
pour peu que la matiere foit obfcure
, ou qu'elle demande de la difcuffion
, ils fondent moins leurs
efpérances fur la folidité de leurs
raifonnemens , & fur la force de
leurs preuves , que fur l'agrêment
& le fel qu'ils tâchent d'y répandre.
L'importance n'eft pas d'inftruire
le Juge , c'eft de l'amufer
& de lui plaire. Il ne s'agit pas
DEMA Y.
3T
tant.de prouver , que nôtre Adverfaire
a tort , que de faire croire
qu'il doit avoir tort , & de faire
fouhaiter qu'il l'ait effectivement ,
c'est-à- dire , de le rendre odieux
& méprifable. Or , rien n'est plus
propre à produire cet effet , que
fes Railleries , les Reproches , là
Satyre & l'Invective . Ce n'eft donc
pas le Sçavant qui a tort de les employer
; mais le Public qui les met
dans la néceffité de le faire.
Entre les coûtumes particuliéres
de chaque Province , il y en a
d'affés bizarres , & qui paroiffent
même oppofées aux principes de
l'Equité naturelle ; de forte qu'un
Avocat qui a à plaider une Caufe
dans tel ou tel Canton , fe trouve
obligé d'abandonner ces principes,
pour chercher des moyens de défenfe
dans la bizarrerie de la Coûtume
. Eft-ce fa faute Non. La
Coûtume eft établie ; c'eft d'elle,
toute bizarre qu'elle eft , que les
Juges empruntent leur Jurifprudence
; c'eft à eux feuls que l'A32
LE MERCURE
vocat a affaire , ce font eux qu'il
doit perfuader ; il doit donc fe conformer
à leurs idées , & leur parler
un langage qu'ils entendent.
Il en eft de même des Sçavans
ils ont affaire à un Juge qui fe conduit
moins , par raifon , que par
prévention ; c'est donc moins par
des raifonnemens folides , que par
des préjugez artificieux , qu'il peut
efpérer de le gagner. Il s'y attache,
il en fait fon capital ; & en cela,
il ne fait que fuivre la Loy , & s'affervir
à la néceffité que le Public
lui impofc. Qu'on déclame tant
qu'on voudra contre l'irrégularité
de ce procédé ; c'eſt au Public qui
l'éxige , & non au Sçavant qui s'y
conforme malgré lui ,à en répondre.
Quand on a affaire à un Homme
en place , foit Magiftrat , foit
Miniftre , foit Grand Seigneur ;
Qu'on a à lui demander juftice ,
ou qu'on en attend quelque grace
; quel eft nôtre premier foin ?
C'eft de nous informer par où il
eft acceffible , & de fçavoir qui le
DE MAAY.
33
gouverne. Le Sçavant recherche
la faveur du Public , à qui il demande
juftice contre fon Adverfaire.
Son premier foin doit donc
être , de fçavoir qui le gouverne.
Or , qu'est - ce qui gouverne le Public
? C'eft la prévention. Cela a
été de tout temps , & fera toujours
. Delà vient ce grand principe
, que chacun juge felon fon
inclination , c'est-à -dire , felon fa
prévention. Car, qu'est- ce qu'inclination?
finon un attrait qui , toutes
chofes égales d'ailleurs , nous
fait pencher d'un côté plûtôt que
d'un autre Attrait où la raifon
a fi peu de part , qu'on oppofe
d'ordinaire comme en regard ,l'inclination
& la Raifon. Delà vient
encore la maxime qui fignifie la
même chofe fous d'autres termes ,
que l'efprit eft la dupe du coeur.
Il s'enfuit delà , que les régles de
la Jurifprudence du Public ne font
point fondées fur le Vrai , mais
fur l'Apparent , non fur la Raifon
mais fur les Préjugez. Ce font ces
>
34 LE MERCURE
préjugez , qui donnent le branfle
aux affaires , & qui déterminent
l'efprit : Maniere de juger d'autant
plus accommodante pour nous ,
qu'elle flate en même - temps , &
nôtre préfomption , & nôtre indolence
naturelle. Elle flate nôtre
indolence , en ce qu'elle nous difpenfe
de la difcuflion des matiéres
; elle flate nôtre présomption ;
en ce qu'elle nous fournit des principes
abrégez de décifion. Voilà
la fource de cette multitude de
préjugez , qui fe font intrus dans
nôtre efprit , & qui y fubjuguent
la Raifon. Il en eft de tout genre
& en toute matiere. Il y en a fur
les Nations & fur les Climats ; fur
les Provinces particulieres d'un
même Royaume , & fur les Cantons
différents de cesProvinces. Une
expofition plus ou moins orientale
, décide dans nous , de la fupériorité
pour le génie ou pour l'imagination
entre certains Peuples.
On a autant de peine à concevoir
, qu'un Homme d'une certaine
DE MAY.
35
Contrée , ait du mérite , qu'à s'imaginer
qu'un homme d'un aute
Païs , fouvent limitrophe , n'en
ait pas. L'Attique& la Boetie étoient
deux Provinces de la Gréce . Etre
né dans la premiere , c'étoit un
tître pour être cenfé avoir de l'efprit
; comme c'étoit une espéce
d'exclufion en cette matiere , que
d'être né dans la feconde ; il n'y
a pas eu même , jufqu'au Sauveur
du monde , qui n'ait été expofé à
l'injuftice du préjugé. On parle
à Nathanael de ce grand Meffie *
annoncé par Moïfe & les Prophéres
; il écoute. On lui apprend
que ce Meffie eft venu , & que
c'eft Jefus Fils de Jofeph de Nazareth.
A ce nom de Nazareth,le préjugé
s'élève dans fon efprit & décrédite
d'abord le rapport qu'on lui
fait. * Nazareth ! dit - il , en peutil
venir quelque chofe de bon ! Nous
* Joan. ch . 1. v . 45.
* Ibid.
36
LE
MERCURE
voyons tous les jours , que les Con
ditions différentes , les Profeffions ,
les Arts , les Sciences , même
les Corps particuliers dans chaque
Republique , font foumis à certains
préjugés generaux , qui réglent
le plus ou moins d'eftime
qu'on doit accorder aux Particuliers
. Voilà deux Hommes que
je n'avois jamais vûs ; fi je veux
m'en tenir à la premiere impreffion
que forme dans moi le préjugé , ce
fera peut-être la couleur ou la forme
de l'habit qui me fera donner
la préference à l'un, au préjudice de
l'autre. Ce qui nous paroît vulgaire
& trivial dans un Homme du commun
, nous paroît plein de fel dans
la bouche d'un Homme de Condition.
La Naiffance ,le Rang , la Réputation,
le Ton même de celui qui
parle,entre toûjours pour beaucoup ,
dans le jugement que nous portons
de ce qu'il dit ; enfin , comme
l'a remarqué l'Auteur de la Recherche
de la Verité * Si un Homme eft
* L 1. ch . 18.
DE MA Y.
37
affez heureux pour plaire , ou
» pour être eftimé , il aura raifon
dans tout ce qu'il avancera ; &
,, il n'y aura pas juſqu'à ſon colet &
à fes
manchettes , qui ne prou-
», vent quelque chofe.
Je fçais que l'homme fage appelle
toûjours de cette premiere furprife
, & qu'il eft même en garde
contre elle ; mais l'homme fage ne
fait pas le grand nombre. La Philofophie
de ce qu'on appelle le Public
, eft une Logique abbregée &
réduite à un petit nombre de principes
vagues & fuperficiels. Si vous
voulez avoir fon fuffrage , il faut
ramener vôtre caufe à ces fortes de
principes qui l'exemptent d'une difcuffion
onereufe , à laquelle il ne fe
prête pas volontiers . Étudiez - vous
plûtôt à lui plaire qu'à le convaincre
, vous le convaincrez infailliblement
en lui plaiſant.
C'est pour cela qu'on regarde
comme un point capital dans toutes
les conteftations , de mettre les
Rieurs defon côté. La Raifon a beau
D
May 1717.
38
LE
MERCURE
être pour vous ; fi les Rieurs font
contre , vous avez le deffous , & celà,
en quelque matiere que ce foit ,
& même dans les plus graves. Des
Sçavants étoient aux prifes avec
d'autres : des deux côtez on mettoit
en oeuvre toute la fubtilité de
la Dialectique , toute la force du raifonnement
; le Public ouvroit de
grands yeux & ne difoit mot . Vous
vous y prenez mal , dit à l'un des
deux partis , un homme fenfé qui
connoifloit le terrain ; laiffez- moi
là tout ce fatras d'érudition & ces
fubtilitez quint-effenciées, où le Public
ne voit goûte & dont il n'a que
faire. Faites diverfion , prenez des ·
matieres qui foient à fa portée ; attachez-
vous , en les traitant , plûtôt
à la gayeté , qu'à la ſolidité ; du
fel , de la legereté , de la naïveté ,
de l'enjoüement , voilà ce qu'il lui
faut . On aura beau vous relever fur
le fond des chofes ; fi l'on ne l'emporte
fur vous par l'agrément , on
ne gagnera rien ; le Public ne veut
pas étudier , il veut fe réjouir ; traDE
MA Y.
59
vaillez fur ce principe ; on le fit &
on s'en trouva bien.
Il eft fi vrai que le Public ne fe
méne que par les préjugez , & que
dans tous les Siècles & chez toutes
les Nations , il ne s'eft jamais gouverné
autrement; que toute la Rhetorique
n'eft fondée que fur ce principe.
En effet , retranchez de cet
Art,tout ce qui ne va qu'à faire illufion
àl'efprit, & qu'à féduire le coeur,
vous le réduirez à une pure Dialectique.
Ariftote n'eft pas , à la ve-.
rité , tout - à- fait de ce fentiment ,
& regardant la partie qui touche
les preuves , comme la plus effentielle
de la Rhétorique , il blâme
·les Rhéteurs qui l'ontprécedé , de
ne s'être prefque attachez qu'à celle
qui touche les moeurs & les paffions,
dont il ne fait que l'acceffoire.
Mais , quelque veneration que
j'aye pour ce Grand Philofophe ; je
le contredirai ici d'autant plus librement
, qu'il eft en quelque forte
Moderne à l'égard de ceux qu'il
blâme & que je défends ; & que
* Rhet . d'Arift. L. 1. C. 1. Dij
40 LE MERCURE
.
• ·
,
·
d'ailleurs il me fournit lui-mêmedequoi
le refuter. Car ,furquoi apuyet-
il fon fentiment ? Sur ce que , ditil
, a les Paffions ne font point du fair
de l'Orateur mais regardent le
Fuge. qu'il ne faut pas le pervertir
, ni le porter à la Compaſſion ↳
ni à la Colere
& que l'emploi
de celui qui plaide , eft de monrer
fimplement , que la chofe eft
ou qu'elle n'eft pas. S'il ne faut que
cela pour plaider , les Rhéteurs
peuvent fermer leurs Ecôles. J'avoue
qu'il feroit mieux de ne point
exciter de Paffions dans le coeur
du Juge ; mais , il ne s'agit pas ici
de fçavoir , fi cela eft permis ou
non dans la bonne Morale , mais
de déterminer , à quel Art il appartient
de produire cet effet : Or, bil
eft clair que c'eft à la feule Rhétorique,
comme Ariftote en convient
lui-même ; & c'eft justement par
ce que ces Paffions regardent le
Juge , qu'elles font du fait de l'Oa
Ibidem.
Ibid L. 2. ch . 1.
DE MAY.
41
rateur , qui n'a d'autre but que de
perfuader le Juge à qui il parle.
- Mais , que cette partie foir ou non ,
la plus effentielle , il est toujours
certain qu'il la regarde lui - même,
comme fi importante , que c'est
celle qu'il femble avoir traité avec
le plus de foin , & qu'elle fait un
des plus beaux morceaux de fa
Rhétorique , c'est - à - dire , d'un
des plus excellents Ouvrages qui
nous reftent de l'Antiquité.
"
"On peut donc regarder la Rhétorique
, comme toute fondée fur
les préjugez ; de forte qu'à la bien
définir , c'eft l'Art de tromper les
Hommes , puifqu'elle enfeigne à
féduire leur Raifon, au préjudice de
la Jufticé & de la Verité. Comment
cela fe fait- il ? En profitant de leurs
préjugez, en excitant leurs Paffions ,
en les portant à la Colere , à l'Indignation
, à la Pitié , à la Crainte , fe.
lon que la caufe le demande. C'eft
pour cela que les Rhéteurs traitent
fi au long , non feulement des
Paffions , mais encore de ce qu'ils
Diij
42 LE MERCURE
apellent Lieux Communs. En effet,
qu'est- ce que ces Lieux Communs ?
Rien autre chofe , que certains préjugez
generaux , où l'Auditeur fe
laiffe enveloper , comme dans des
filets. Or, puifque les Hommes font
faits de la forte ; puifqu'il eit fi aifé
de les féduire & de les tourner
où on veut ; puiſqu'ils veulent même
être trompez , & que la Rhetorique
n'eft fondée que fur leurs
préventions & leur foibleffe ; les
Sçavants ont - ils tort de profiter
de cette difpofition , de travailler
chacun de leur côté , à décréditer
leur Adverfaire dans l'efprit du Public
, & d'employer pour cela , les
Reproches , les Injures , l'Ironie ,
la Satyre ; & tout ce que l'Art
fournit de figures plus malignes &
plus offenfantes ? Dés qu'on s'apperçevra
que le Public n'en fera
plus la dupe , les Sçavants cefferont
de les mettre en ufage ; mais,
tant qu'it fe laiffera conduire par
des préjugez , & qu'il ne décidera
que par paffion , les Sçavants feDE
MA Y.
43
ront en droit de fe croire légitimement
difpenfez dans leurs difputes ,
d'une moderation , non-feulement
inutile , mais même ruineufe à l'interêt
de leur caufe.
Il eſt donc temps , me dira- t -on ,
que les Auteurs adouciffent leur
ftyle , & qu'en écrivant l'un contre
l'autre , ils fe conforment à ces ufages
de bien-féance , quella Politeffe
a introduits dans nos moeurs. Le Public
s'eft réforméfur ce point; il faut
donc que les Sçavants fe réforment
à leur tour , s'ils veulent lui plaire.
Les Emportements & les Invectives
ne font plus de fon goût ,
même dans la plus jufte querelle ;
ils doivent, donc s'en défaire.
Voilà un Enthymême bien preffant
, & auquel on ne peut s'empêcher
de fe rendre , fi l'Antécédent
en eft auffi vrai qu'on le fuppofe
; c'est-à-dire , s'il est conftant
que le Public ait changé de goût
fur cet article , & qu'il exige abfolument
de la moderation dans les
Sçavants. Je fens bien que je fuis
moi-même d'autant moins en droit
44
LE MERCURE
>
de contefter fur cette fuppofition ,
que je paroîs en convenir dans la
premiere partie de cette Apologie .
Peut-être , cependant , qu'à force
d'entendre debiter cette maxime ,
je me la fuis perfuadée comme les
autres , & que j'ai été en cela la
dupe du préjugé. Je vois bien qu'-
aujourd'huy on ne donne pas
tout-à-fait dans les mêmes excés
où l'on donnoit autrefois ; mais je
fens bien auffi , que la moderation
n'eft pas encore venue au point que
l'on prétend. Le Public ne veut
pas à la verité qu'on outre le ref-
Tentiment ; mais il ne me paroît
pas auffi s'accommoder d'une politeffe
trop circonfpecte ; & il me
femble que ceux qui écrivent encore
aujourd'huy fur des matieres
conteſtées , penfent fur cela comme
moy. Car , ces Auteurs , qui fans
doute veulent plaire au Public ,
n'infinuëroient pas dans leurs Ouvrages
, des traits de Satyre contre
leurs Adverfaires , s'ils croyoient
que cette liberté ne dût pas être apDE
MAY. 45
>
prouvée . Cependant , qu'on examine
de près le Livre le plus moderé
& le plus mefuré , en matiere Polemique
, je fuis perfuadé qu'on n'en
lira pas quatre pages , l'une por
tant l'autre , qu'on n'y trouve quelque
trait , non effentiel à la caufe ,
que l'Adverfaire voudroit qui
ny fut pas. Or , tout trait de
cette nature eft un trait malin ;
car, ce n'eft pas à celui qui porte le
coup . àjuger de fon effet ; mais à
celui qui le reçoit. C'eft fur lui
que le coup tombe ; il fent mieux
que perfonne, s'il le bleffe , & à quel
point il le bleffe ; c'est - à - dire ,
qu'il en connoît mieux que perfonne
, toute la malignité. Il y a donc
quelque myftere caché là - deffous ,
& il faut que le Public ne foit pas
bien d'accord avec lui - même . Car,
s'il def-approuve la Satyre entre des
gens qui conteftent fur des points
de Doctrine, d'où vient par fon empreffement
à avoir ces fortes de
Livres , donne - t - il lieu de croire
que ce ftile ne lui déplaît
46 LE MERCURE
.
pas il blâme l'Ouvrage , il
-
il
eft vrai ; mais il l'achete & plus
cher peut être qu'il ne feroit ,
fi le ftile en étoit plus mefuré
parle d'une maniere , & il agit d'une
autre à quoi attribuer cette duplicité
de conduite En voici la
fource,fi je ne me trompe. C'eſtque
le Public a deux chofes oppofées à
accorder enſemble ; fa paffion &
fon honneur , fa malignité , & la
bien-féance. La Satyre lui plaît ,
mais il a honte de l'avouer ; il la
condamne donc par bien-féance
tandis que par malignité, il en profite.
>
Ce principe me paroît d'autant
plus vrai , que les Sçavants s'y conforment
en écrivant , & que leur
conduite dans les conteftations qu'-
ils ont enſemble , le fuppofe neceffairement
. Car, s'ils gardent plus
de mesures qu'on n'en gardoit autre-
fois ; il ne faut pas croire qu'ils
foient moins jaloux de leur reputation
, moins vifs fur leurs interrêts
, & moins déterminez à pouffer
DE
MAY.
47
eurs
Adverfaires , qu'on ne l'étoit
du tems de nos
Ancêtres. On peut
au
contraire fuppofer que les Sçavants
d'aujourd'huy , quand ils font
en querelle , fe veulent autant de
mal , que ceux du temps paffé.
La
fenfibilité , comme je l'ai fait
voir dans ma
premiere partie , eſt
non -
feulement auffi grande , mais
mêmeplus vive à cet égard, qu'elle
ne l'a jamais été. D'où vient donc
a-t-on baiffe de ton ? D'où vient
l'Aigreur & la Colere ne parlentelles
plus le même langage ? C'eft
qu'on a fenti le foible du Public ,
qui vouloit pouvoir fe divertir aux
dépens d'autrny , fans en avoir l'odieux.
Il a donc fallu le fauver du
blâme , en flatant fa
malignité
lui procurer du plaifir , fans qu'il
entrât dans les frais ; c'est - à - dire ,
qu'il a fallu rafiner la Satyre , ufer
d'envelopes , & faire fourdement
ce qu'on faifoit autrefois tête levée .
De là eft venu l'ufage de la Satyre
indirecte , & tous les autres détours
qu'on met en oeuvre , pour
48 LE MERCURE
dire équivalament en termes radou.
cis , ce qu'on n'ofe plus dire ouver
tement & en termes formels . On
ne fait plus directement des reproches
injurieux ; mais on fait paffer
en preuve le fond du reproche
, & quand on a bien établi le
principe , on préfume affez favorablement
de la pénétration du
Lecteur pour croire , qu'il démêlera
bien de lui-même , tout ce
qu'une conféquence neceffaire renferme
d'injurieux . Souvent les
traits les plus piquants , font
couverts de fleurs , & fous les
loüanges les plus Alateuſes , on fent
la pointe de la Satyre :
Sono accufe , e Paion Lodi.
Il y a même quelque chofe , dans
cet ufage , qui flate également &
l'Auteur & le Lecteur ; car , de
traiter fon Adverfaire d'Ignorant ,
d'Impofteur , de Préfomptueux
cela eft aifé , & il ne faut , ni grand
* Hierus. Liberata
>
1
Cant. II. Str. 58 .
génie
DE MAY.
49
génie à l'Auteur , pour trouver ces
termes , ni grande pénétration au
Lecteur pour fentir tout ce qu'ils
fignifient ; au lieu que quand la
chofe fe dit figurément , & fous des
termes déguiſez , ils fe fçavent tous
deux bon gré ; l'Auteur , d'avoir
fçû faire pafler tout fon venin fous .
des expreffions mitigées ; le Le-
&teur , d'en avoir pénétré toute la
malignité , au travers même de la
politeffe des expreffions.
•
Je crois qu'on peut conclure delà
, qu'à bien apprécier les chofes ;
l'avantage que nous prétendons
avoir fur les Anciens , du côté de
la politeffe , a plus d'apparence
que de réalité , & qu'en fait d'animofité
& de reffentiment , nous ne
leur en devons guéres. Car, qu'importe
que les termes foient plus
méfurez , fi dans le fonds , ils produifent
le même effet. Nous ufons,
il est vrai , d'un langage plus poli ;
mais , nous comptons bien que le
Lecteur fentira dans ce que nous
difons , tout ce que nous voulons
May 1717.
E
jo1
LE MERCURE
dire , & lui de fon côté ne s'y méprend
guéres. Ce font comme des
jettons qu'on fait valoir autant
qu'on veut , felon la convention
que les joueurs font entr'eux ; il
femble qu'il y ait un Traité fécret
entre les Sçavans & le Public ,
dans lequel on foit convenu de
part & d'autre , pour le bien commun
, que le Sçavant n'uferoit que
de termes modérez , & que le Public
entendroit fous ce langage
tout ce que les expreffions les plus
violentes pourroient fignifier. C'est
une efpéce de chifre établi entr'eux .
Ainfi quand un Sçavant dit à un
autre , que peut-être , il n'auroit
pas avancé telle Propofition , s'il
avoit fait réfléxion &c.; cela réduit
à fa jufte valeur , fignific : s'il avoit
eu du jugement.Un autre infinuërapoliment
, que fon adverfaire n'a
pas tout à fait compris le véritable
ઢે
fens de tel terme d'un Auteur ,
quand il lui fait dire &c. Cela eft
honnête , mais dans le fonds , autant
vaudroit dire que l'Adverfaire
DE MAY.
St
eft un ignorant , & le Lecteur qui
ne s'y trompe pas , l'entend de la
forte. Il y a trois cens ans qu'u
homme étoit auffi riche , & faifoit
aurant avec un écu , qu'on fait aujourd'hui
avec quarante ; auffi , les
Sçavants font autant aujourd'hui
avec un langage compaffé , qu'on
faifoit il y a trois cens ans , avec
les termes les plus violens & les
plus odieux.
Il y a donc encore beaucoup à
dire , que nôtre Politeffe prétendue
en foit au point où on le croit , &
quoique les dehors foient affés civils
aujourd'hui dans le commerce
de la vie ; cependant , je ne puis
diffimuler qu'il y a de certains traits
de rufticité, qui échapent affés communément
à des perfonnes d'ailleurs
très-polies , & que je ne fçais
comment excufer. Il femble que
quand il s'agit de certaines Profeffions
, ou de certains Corps , on fe
croye difpenfé de tout ménagement
de bien-féance. Qu'on dife à un
homme de Guerre , que les
gens
E ij
LE MERCURE
de fon Mêtier font des brutaux ,
il s'en offenfera , fans doute , &
tout le monde conviendra , qu'il
a raifon de s'en offencer. Qu'on
dife en face à un Médecin , contre
fa Profeffion , tout ce que Moliere
en a dit fur le Théatre , cela ne paffe
que pour gentilleffe , & le Médecin
, s'il s'en formalife , eſt un
bouru ; il me paroît cependant
qu'il a autant de droit d'être jaloux
de l'honneur de fon Corps ,
qu'un homme de Guerre en a de
s'intereffer à la gloire de fa Profellion
, & qu'il y a autant de groffierté
à attaquer l'un par cet endroit
, qu'il y en auroit à attaquer
l'autre . Je fupprime d'autres exemples
encore plus forts que je pourrois
rapporter , & qui me paroiffent
toujours nouveaux , toutes les fois
que j'en fuis témoin ; c'est ce qui
m'eft arrivé fouvent , fans que j'aye
encore pû m'y acc oûtumer. Si le
Public veut que les Sçavans réforment
leur ftile , il faut qu'il réforme
lui-même fongoût , & qu'-
' DE MAY. 43
en certaines chofes il leur montre
l'exemple ; du moins reconnoîtrat-
il , qu'il a plus d'interêt qu'il
ne penfoit à excufer un peu les impoliteffes
qui leur échapent dans
leurs contestations ; car , je crois avoir
prouvé affés clairement , que
s'ils péchent en cela , c'eſt à lui ,
bien plus qu'à eux , qu'il faut s'en
prendre.
42-42PAYEPA YEPAY2.PA
SUR LA BELLE MAISON
DE CAMPAGNE.
DE Mde. de ...
Par M. P ..
Eft -ce point le Palais de Flore
Qui furprend , qui charme
mes yeux ,
Que de fleurs elle y fait ésløre !
Cet azile eft digne des Dieux..
Non, je dois mieux te reconnaitre ' ,
E iij
54 LE MERCURE
VILLEVRARD ,ſéjour enchanté,
Tu m'aprend qu'elle est la beauté,
Pour quicesfleurs viennent de naître.
C'est le Dieu des tendres Amans
Qui, pour y fixerfon Empire ,
Par les foins du jeune Zephire ,
Embellit ces Valons charmans.
Telle étoit l'aimable retraite ,
Qu'il deftinoit à ſa Pfiché,
Lors qu'épris d'une ardeur fécréte,
Avec elle il vivoit caché;
Une autre Amante a fceu lui plaire :
Je vois ce Dieu fous ces berceaux ,
Et Venus , qui d'un air féverè ,
Lui reproche fes feux nouveaux.
Ceff Deeffe d' Amathonte,
Ceffe de condamner ton fils ,
Et comme lui , céde fans honte
Aux charmes dont il est épris.
Tu troublas fa premiere flame
Par mille transports indifcrets ,
Mais , l'ardeur qui brûle fon ame
A pour lui de plus forts attraits.
Refpecte la Beauté nouvelle
Dont ce Dieu paroit fi touché s
Il te pardonna pour Pfiché ,
Mais il te puniroit pour elle.
DE MA Y.
SS
Contrains tes jaloufes fureurs
A fes voeux deviens favorable :
Avec cet objet adorable ,
Partage l'Empire des Coeurs ,.
Partage la douceur de plaire ,
De charmer la Terre & les Cieux:
Venus , va régner à Cythere ,
Laiffe-là régner en ces Lieux.
FEBRIFUGE
DE FEU M. L'AISNE'.
B Achus venoit m'offrir un eſſai
de Tocâne ,
Il vit la fiévre , & FAGON fur
mon lit ,
Prêt à me faire prendre un breuvage
prophane ;
A cet afpect ,
de dépit ,
ce Dieu frémiſſant
D'un coup de Thyrfe qu'il
rompit ,
Renverse Bouillons & Ti-
Jane,
Parmi ce fracas & ce bruit ;
le friffon
Lafiévre fort
fuit ,.
56 LE
MERCURE
L'Aifné s'éveille ,
Un Ris , un jeu folâtre , un fatyre
badin ,
Lui font baifer une bouteille ;
Et tandis qu'il verſe le vin ,
Une SANTE' vermeille
Lui met le verre en main.
LE VIEUX ET LE JEUNE
CHESNE
Par M. RICHER , Avocat au
Parlement de Normandie ."
U
FABLE.
N Chêne qui comptoir plus de
trois cens années ,
Vit enfin fes vaftes Rameaux
Infultez par les Deftinées.
On eut vû Pan jadis enfler fes chalumeaux
,
:
A l'ombre de fon verdfeuillage :
C'étoit le féjour des Oiseaux ,
Ils y faifoient entendre leur ramage :
Les Nymphes y danfoient au milieu
des Amours.
DE MAY.
57
Mais tout apris un autre cours ;
L'âge envieux procurantfa difgrace
,
Un jeune Chêne le remplace.
Il étoit né d'un gland de l'Arbre
malhûreux ,
Que la Terre échauffa dansfonfein
amoureux ;
Il eut du blond Phébus un regard favorable
,
Et des Arbres bien -tôt devint le plus
aimable.
Dans fes rameaux badinoient les
Zéphirs ,
Et la plaintive Philomele
Pouffant lesplus tendresfoupirs,
T chantoit tous les jours quelque
chanson nouvelle.
Souvent la Déeffe des Bois
Venoit fe repofer fous ce charmant
ombrage ,
Et fur le ferpolet mettoit basfon carquois.
Enfin, il it bien-tôt unparfait avantage
Eur le Chêne ancien , qui voyoit chaquejour
38 L ETMERCURE
S'éloigner quelqu'Oiseau, s'en voler
quelqu 'Amour ;
Jufqu'où pouffe ſes traits la Fortune
ennemie ?
Bien-tôt pour comble d'infamie
,
Il eut pour Hôtes les Hiboux ,
Chauves - Souris qui logeoient dans
les troux
De fon vieux tronc ,fansſubſtance &
fans force :
A qui defféché par les ans
Il ne reftoit plus que l'écorce.
Year
Il pouffa vers le Ciel mille cris impuiffans
,
Pour changerfa trifte fortune :
Mais vainement il l'importune,
L'on fçait affez que le Deſtin
N'écoute rien
train .
va toujours fon
Il ne lui faifoit point d'injure :
L'Arbre fit fur la Terre un affez
long séjour ,
re
Et la Justice & la Natu
Veulent que chacun ait fon
tour.
DE MAY.
19
ODE ,
Imitée de la PANCHARIS de
E
Bonnefons.
PAR LE MESME.
!
Rrant dans un Bois folitaire ,
Où m'avoit conduit mon
Deftin ,
La jeune & charmante Glycere
My tendit unpiége malin.
Ce Dieu qui caufe nos alarmes ,
Amour lui prêtatous fes traits.
Mon coeur furprispar tant de charmes,
Tomba d'abord dans fes filets.
Au même inftant, vers cette belle ,
Tournant un oeilplein de langueur ;
Eft-ce ainfi , lui dis-je , Cruelle ,
Qu'il falloit furprendre mon coeur.
Apprenez pourtant , qu'il vous
aime ,
Lorfque vous ofez l'affervir :
Mais ilfe fut livré lui -même ,
Vous ne deviez pas le ravir.
50 LE
MERCURE
SUITE DES MEMOIRES
DE MILE CARDINAL DE RETZ .
M
De Luneville , le 25 Avril.
ONSIEUR ,
Je commencerai l'Extrait de la
feconde partie des Mémoires du C.
de Retz , par leportrait que cet habile
Politiquefait du C. de Richelieu .
Il ne fe contente pas de peindre fes
vertus &fes vices ,mais il en exprime
la maniere , &fait ſentirjuſqu'aux
moindres differences quife trouvent
entre des qualites quifemblent précifément
les mêmes.
Le C. de R. avoit de la Naiffance
; il ſe diſtingua en Sorbonne . On
remarqua de fort bonneheure qu'il
avoit de la force & de la vivacité
dans l'efprit. Il prenoit d'ordinaire
tres- bien fon parti . Il étoit homme
de parole , & un grand interêt ne
l'obligeoit pas au contraire . En ce
cas , il n'oublioit rien pour fauver
les apparences de la bonne foi. Il
n'étoit pas libéral , mais il donnoit
plus
DE MAY. 6D
plus qu'il ne promettoit. Il affaifon
noit admirablement fes bienfaits .
aimant la gloire beaucoup plus
que la Morale ne le permet ; mais ,
il faut avouer qu'il n'abufoit qu'à
proportion de fon mérite , de la
difpenfe qu'il avoit prife fur le point
de l'excés de fon ambition. Il n'avoit
ni l'efprit , ni le coeur au deffus
des périls ; il n'avoit ni l'un ni l'autre
au deffous ; & l'on peut dire ,
qu'il en prévint davantage par fa
capacité , qu'il n'en furmonta par
fa fermeté. Il étoit bon ami , & il
eut même fouhaité d'être aimé da
Public : Mais quoiqu'il ût de l'extérieur
, de la politeffe & beaucoup
d'autres parties propres à cet
effet , il n'en at jamais le je ne fçai
quoi , qui eft encore en cette ma .
tiere plus requis qu'en toute autre .
Il anéantifloit par fon pouvoir
& fon faite Royal , la Majefté perfonnelle
du Roy ? mais il remplif
foit avec tant de dignité , les fonctions
de la Royauté , qu'il falloit
n'être pas du vul aire , pour
May 1717.
F
62
LE
MERCURE
ne pas confondre le bien & le maf
en ce fait. Il diftinguoit plus judicieufement
qu'homme du monde,
entre le mal & le pis , entre le bien
& le mieux ; ce qui eft une gran
de qualité pour un Miniftre . Il s'impatientoit
trop facilement dans
les petites chofes , qui étoient préalables
des grandes ; mais ce défaut
qui vient de la vivacité de
l'efprit , eft toujours joint à des
lumieres qui le fuppléent. Il avoit
affez de Religion pour ce Monde :
Il alloit au bien ou par inclination ,
ou par bon fens , toutes les fois
que fon interêt ne le portoit point
au mal qu'il connoiffoit parfaitement,
quand il le faifoit. Il ne confideroit
l'Etat que pour fa vie ; mais
jamais Miniftre n'a eu plus d'application
à faire croire qu'il en ménageoit
l'avenir. Enfin , il faut confeffer
que tous fes vices ont été
de ceux que la grande fortune
rend aifément illuftres , parce qu'ils
ont été de ceux qui ne peuvent
avoir pour inftrumens , que de
DE MAY. 63
grandes vertus . Voici celui qu'il
fait de M. de Turenne.
M' de Turenne a eu dés la jeuneffe
, toutes les bonnes qualités ,
& il a acquis les grandes d'affez
bonneheure. Il ne lui en a manqué
aucunes , que celles dont il ne s'eft
point avifé;il avoitprefque touresles
Vertus comme naturelles , & il n'a
jamais eu le brillant d'aucunne . On
l'a cru plus capable d'être à la tête
d'une Armée , que d'un Parti , &
je le crois auffi ; parce qu'il n'étoit
pas naturellement entreprenant ;
mais toutefois , qui le fçait ? Il a
toujours eu en tout , comme en
fon parler , certaines obfcuritez,
qui ne fe font dévélopées que dans
les occafions,mais qui s'y font toujours
dévélopées à fa gloire.
Ces Mémoires font femez de Ré
fléxions tres -fenfées . En voici un
on deux éxemples ; choifis au hazard
, entre une infinité de même
forte , & d'un auffi grandfens.
L'extrémité du mal n'eft ja
mais à fon période , que quand ceux
Fij
64
LE MERCURE
qui commandent ont perdu la honte
, parce que c'est justement -le
moment dans lequel ceux qui obeiffent
, perdent le refpect , &
>
>
c'est dans ce même moment où
l'on revient de fa létargie , mais
par des convulfions fouvent mortelles.
Les Suiffes paroiffoient
pour ainfi parler , fi étouffés fous
la péfanteur de leurs chaines ,
qu'ils ne refpiroient plus , quand
la révolte de trois de leurs
Païfans forma des ligues .
Les Hollandois fe croyoient
fubjugez par le Duc d'Albe
quand le Prince d'Orange , par
le fort réfervé aux grands génies
qui voyent avant tous les autres,
le point de la poffibilité , conçût
& enfanta leur liberté. Voilà des
exemples , la raifon eft d'accord .
Ce qui caufe de l'affoupiffement
dans les Etats qui fouffrent , eft la
durée du mal qui faifit l'imagination
des hommes , & qui leur fair
croire qu'il ne finira jamais ; auffifôt
qu'ils trouvent jour à en for-
1
DE MAA Y.
ὃς
tir , ce qui ne manque jamais , lors
qu'il est venu jufqu'à un certain
point : Ils font fi furpris , fi aifes
& fi emportés , qu'ils paffent tout
d'un coup à l'autre extrêmité , &
que bien loin de confiderer les Révolutions
comme impoffibles , ils
les croyent faciles ; & cette dif
pofition toute feule eft capable
quelquefois de les faire.
Il n'y a rien , dit- il , dans ul
autre endroit , qui n'ait fon moment
décifif , & le chef-d'oeuvre
de la bonne conduite , eſt de connoître
& de prendre ce moment.
Si on le manque dans la révolu
tion des Etats , on court fortung
ou de ne les pas retrouver , ou de
ne le pas appercevoir. Il y en a
mille & mille éxemples.
Les 6 ou 7 femaines qui coulerent ,
depuis la Publication de la Déclaration
, jufqu'à la Saint Martin de
l'année 1648. nous en prefentent un
qui ne nous a été que trop fenfible.
Chacun trouvoit fon compte dans.
la Déclaration , c'est- à - dire , cha-
Fiij
66 LEMERCURE
cun l'y ût trouvé , fi chacun l'y ûc
bien entendu. Le Parlement avoir
l'honneur du rétabliffement de
Ordre; les Princes le partageoient
& en avoient le principal fruit ,
qui étoit la Confidération & la
Sûreté. Le Peuple déchargé de
plus de 60 millions , y trouvoit un
foulagement confidérable ; & fi
le C. Mazarin ût été de génie propre
à fe faire honneur de la Néceffité
, qui eft une des qualitez des
plus requifes au Miniftre , il fe
fut par un avantage , qui eft tout
inféparable de la faveur , il fe fut
dis-je , approprié dans la fuite , la
plus grande partie du mérite des
chofes , même auxquelles il s'étoit
le plus oppofé. Voila des avantages
fignalez pour tout le monde ,
& tout le monde manqua ces avantages
fignalez , par des confidérations
fi légeres , qu'elles n'affent
pas dû , dans les véritables
régles dubon fens , en faire perdre
de médiocres. Le Peuple qui s'appuyoit
fur les Affemblées du ParDE
MAY.
67
lement , s'effaroucha , dés qu'il
les vit ceffer , fur l'approche de
quelques troupes , defquelles dans
la vérité , il étoit ridicule de prendre
ombrage & par laconfidération
de leur petit nombre , & par beaud'autres
Circonftances.
coup
M. le Duc d'Orléans , Gaſton , vit
tout le bien qu'il pouvoit faire ,
& une partie du mal qu'il pouvoit
empêcher , mais fa timidité naturelle
le retint toujours . M. le Prince
connut le mal dans toute fon
étendue ; mais , comme fon couragc.
étoit fa vertu la plus naturelle ,
il ne fe craignit pas affés : Il vou
lut le Bien , mais il ne le voulut
qu'à la mode ; fon âge, fon humeur
& fes Victoires ne lui permirent
pas de joindre la Patience à l'Activité
, & il ne conçut pas d'affés
bonne heure cette Maxime fi néceffaire
aux Princes , de ne confidérer
les petits fujets , que comme
des Victimes que l'on doit tou
jours facrifier aux grandes.
Le.C. Mazarin , qui ne connoif68
LE MERCURE
foit en aucunne façon nos manieres,
confondoit journellement les affaireslesplusimportantes
,avec les plus
légères ; & dés le lendemain que la
Déclaration fut publiée, elle fut en.
tamée & altérée (ur des articles peu
importans , que le Cardinal devoit
même obferver avec oftentation
, pour colorer les contraventions
qu'il pouvoit être obligé de
faire aux plus confidérables.
Tout ce qui concerne les Guerres
de Paris , & le tems de la
Fronde , eft traité fort au long dans
cette partie de l'Hiftoire du Cardinal
de Retz . Ce font de ces Faits
qu'on fouhaiteroit être enfevelis
dans un éternel oubli . Ainfi , vous
me difpenferez , s'il vous plaît ,
d'extraire ici aucune de ces parti
cularitez , qui pourroient en rappeller
le fouvenir , & expofer la
réputation des Defcendans de
ceux qui ont eu part aux Mouvemens
peu réguliers , qui agitoient
alors le Royaume
Après que le Roy MajeurfutforDE
MAY. 69
ti de Paris avec la Reine , le Cardinal
raporte quelques Anecdotes affés
intereffantes de la vie de Monfieur de
Turenne,qui je crois , feront plaifir
à tout le monde , & que j'ai choifies
entr'une infinité d'autres , auffi agréables
& auffi intereffantes en
elles-mêmes , mais non pas, eu égard
aux Perfonnes qui fontfur la Scéne,
ni aux Circonftances qui les ont fait
naître. La Reine , dit-il , ne quita
pas la voye de la Négociation ,
dans le moment même qu'elle projettoit
de prendre celle des Armes .
Gourville alloit & venoit du côté
de M. le Prince. Berte vint à Paris
pour gagner Mr de Bouillon,
Mr de Turenne & moi. Cette Scéne
eft affez curieufe pour s'y arrêter
plus long-tems . Jevous ai déja
dit que Mr de Turenne & Mr de
Bouillon étoient féparés de M. le
Prince : Ils vivoient l'un & l'autre
d'une maniere fort retenue dans
Paris , & à la réferve de leurs amis
particuliers , peu de gens les voyoient
: J'étois de ce nombre , &
70 LE MERCURE
comme j'en connoiffois autant que
perfonne , le mérité & le poids , je
n'oubliai rien pour le faire connoître
à MONSIEUR & pour obliger.
les deux freres à entrer dans fes interefts,
L'averfion naturelle qu'il
avoit pour l'Aîné , fans fçavoit trop
pourquoi , l'empécha de faire ce
qu'il fe devoit à foi-même en cette
rencontre , & le mépris que le Cadet
avoit pour lui , fçachant tresbien
pourquoi , n'ayda pas au fuccés
de ma Négociation. Celle
de Berte qui arriva juſtement à Paris
dans cette conjoncture , fe trouva
commune entre Mr de Bouillon
& moi , par la rencontre de Me la
Palatine, qui étoit elle-même nôtre
amie commune , & à laquelle Berte
avoit ordre de s'adreffer directement.
Elle nous affembla chez
elle , entre minuit & une heure ,
& elle nous préfenta Berte , qui
aprés un torrent d'expreffions Gafconnes
nous dit la Reine
qui étoit réfoluë de rappeller le
Cardinal Mazarin
?
que
› n'avoit pas
DE MA Y.
voulu éxécuter fa réfolution , fans
prendre nos avis , & c. Mr de Bouil-
Ton qui me jura une heure aprés,
en préfence de Me la Palatine
qu'il n'avoit encore jufques - là
reçû aucune propofition , au moins
formée de la part de la Cour , me
parut embaraffé ; mais il s'en démefla
à fa maniere , c'eſt-à-dire ,
en homme qui fçavoit mieux qu'au
cun que j'aye jamais connu , parler
le plus , quand il difoit le moins.
Mr de Turenne , qui étoit plus laconique,
& dans la vérité beaucoup
plus franc , fe tourna de mon côté
& il me dit , je crois que Mr Berte
và tirer par le Manteau , tous les
gens en Manteau noir qu'il trouve
dans la ruë , pour leur demander
leur opinion , fur le retour de
Mr le Cardinal ; car je ne vois pas
qu'il y ait plus de raifon à la de
mander àMONSIEUR à mon frère &
à moi , qu'à tous ceux qui ont paffé
aujourd'hui fur le Pont-Neuf. Il
y en a beaucoup moins à moi , lui
répondis-je Car , il y a des gens
72 LE MERCURE
qui ont aujourd'hui paffè fur le
Pont- Neuf , qui pourroient donner
leur avís fur cette matiere , &
la Reine fçait bien que je n'y puis
jamais entrer. Berte me répartie
brufquement , & le Chapeau M ,
qu'on vous a promis , que deviendra
-t-il ? Ce qu'il pourra lui disje
? Et que donnerez - vous à la
Reine pour ce Chapeau , ajouta-til
Ce que je lui ai dis cent & cent
fois , répondis-je ? je ne m'accommoderai
point avec M. le Prince ,
fi l'on ne révoque pointmaNomination.
Je m'y accommoderai demain ,
& je prendrai l'Echarpe Ifabelle * fi
l'on continue feulement à m'en mécouleur
de nacer. La converfation s'échauffa ;
ceux du & nous en fortîmes toutefois affés
parti deM.
le Prince ; bien. M. de Bouillon ayant remarcon
me la qué comme moi , que l'ordre de
cit deccux Berte étoit de fe contenter de ce
du partidu que j'avois dit mille fois à la Reine
C.Mazarinfur ce fujet ,en cas qu'il n'en pût
tirer davantage. Pour ce qui étoit
de M. de Bouillon & de M. de
Turenne , la confultation fut bien
C'étoit la
vette l'é
plus
C
DE MAY.
73
plus longue ; je dis confultation ,
parce qu'il n'y avoit rien de plus
ridicule que de voir un petit Bafque
, homme de rien, entreprendre
de perfuader à deux des plus grands
Hommes du monde , de faire la
plus fignalée de toutes les fotifes
, qui étoit de fe déclarer pour
le C. Mazarin , avant que d'avoir
pris aucunes mefures avec la
Cour. Ils ne le crurent pas ,ils en pri.
rent de bonnes bien-tôt aprés .L'on
promit à Mr de Turenne le Commandement
des Armées, & l'on affu
ra à M'de Bouillon la récompenfe
immenfe , qu'il a tirée depuis , de
Sédan. Ils ûrent la bonté de
me confiér leur accommodement
quoique je fuffe des Partis contraires
, & il fe rencontra par l'événement
, que cette confiance leur
valut leur liberté. MONSIEUR qui
fut averti qu'ils alloient trouver le
Roy , & qu'ils devoient fortir de
Paris à fel jour & à telle heure , me
dit, comme je revenois de leur faire
mes adieux, qu'il les falloit arrêter,
May 1717.
G
74
LE MERCURE
& qu'il en falloit donner l'ordre au
Vicomte d'Hoftel Capitaine de
fes Gardes. Jugez , je vous prie ,
en quel embarras je me trouvai ,
en faifant réfléxion d'un côté fur
le jufte fujet que l'on auroit de
croire , que j'aurois trahi le fécret
de mes amis , & de l'autre , fur le
moyen, dont je pourrois me fervir ,
pour empêcher MONSIEUR d'éxé-
-cuter ce qu'il venoit de réfoudre. Je
combatis d'abord la vérité de l'avis
qu'on lui avoit donné : Je lui repréfentai
les inconveniens d'offencer
fur des foupçons , des gens de
cette qualité & de ce mérite ; &
comme je vis qu'il croyoit fon
avis tres-fûr , comme il l'étoit en
effet , & qu'il perfiftoit dans fon
deffein , je changeai de ton , & je ne
fongeai plus qu'à gagner du tems,
pour leur donner à eux -mêmes ,
celui de s'évader. La fortune favorifa
mon intention . Le Vicomted'Hoftel
que l'on chercha , ne fe trouva
point. MONSIEUR s'amufa à con
fidérer une Médaille que Brunneau
DE MAY.
75
lui apporta tout- à- propos , & j'u
le tems de mander à M'de Turenne
par Varennes qui me tomba fous
la main , comme par miracle , de .
fe fauver , fans perdre un moment .
Le Vicomte d'Hoftel manqua ainſi
lesz freres,de deux ou trois heures .
Le chagrin de MONSIEUR n'en dura?
guéres davantage . Je lui dis la chofe
, comme elle s'étoit paffée , cinq
ou fix jours aprés , l'ayant trouvé:
en bonne humeur. Il ne m'en voulut
point de mal' ; iût même la
bonté de me dire , que fi je m'en
fuffe ouvert à lui dans le rems ,
il ût préféré à fon interêt, celui que
j'y avois , fans comparaifon plus
confidérable , par la raifon du fécret
qui m'avoit été confié . Cette
avanture ne nuifit pas , comme vous
pouvés croire, à conferver la vieille
amitié , qui étoit entre Mr de Turenne
& moi .
Rien n'eft plusnaïf && mieux circonftancié
que le détail qu'ilfait de
fa détention & de fon féjour dans
les Prifons de Vincennes : Je fini-
Gij
76 LE MERCURE
le
rai cette Lettre par cet Extraif,
je vous envoyerai dans la prochaine
, l'Hiftoire entiere de fafuite
à Nantes , & tout ce qui fuivitfon 6-
wafion jusqu'à fon arrivée en Italie.
Comme j'entrois dans
Louvre , Mi d'Hocqueville , qui
fe promenoit dans la Cour , me
joignit à la defcente de mon caroffe ;
il vint avec moi chez Me la Maréchalle
de Villeroy , où j'allai
attendre qu'il fut jour chez le Roy.
Il me quitta pour aller en haut , où
il trouva Montmmege qui lui dit ,
que tout le monde difoit que j'allois
être arrêté. Il defcendit en diligence
pour m'en avertir & pour
me faire fortir par la cour des Cuifines
qui répondoit justement à
l'Appartement de Mr de Villeroy.
Il ne m'y trouva plus , mais il ne
m'y manqua que d'un moment ,
& ce moment m'eut infailliblement
donné la liberté. Je fus arrêté dans
P'Antichambre de la Reine par M
de Villequier qui étoit Capitaine
des Gardes de Quartier , & conduit
DE MAY .
77
dans un Appartement , où les Offi.
Giers de la Bouche m'apporterent
à diner. On trouva tres-mauvais
à la Cour , que j'cuffe bien mangé,
tant l'iniquité & la lâcheté des
Courtifans eft extréme. Je ne trou
vai pas bon que l'on m'eut fait re
tourner mes poches , comme on
fait aux Coupeurs de bourfes. Mr
de Villequier ût ordre de faire cerre
cérémonie qui n'étoit pas ordinaire.
L'on n'y trouva qu'une
Lettre du Roy d'Angleterre , qui
me chargeoit de tenter du côté de
Rome , i l'on ne pouvoit pas lui
donner quelque affiftance d'argent.
Ce nom de Lettre du Roi d'Angleterre
fe répandit dans toute la
baffe cour. Il fut relevé par un
Homme de Qualité, au nom duquel
je me crois obligé de faire
grace , à la confidération de l'un
de fes freres qui eft de mes amis.
Il crut faire fa cour , de le glofer
d'une maniere qui fut odieufe. Il
fema le bruit , que cette Lettre
étoit du Protecteur. Quelle baf
Gjij
78
LE
MERCURE
feffe ! L'on me fit paffer fur les
trois heures toute la grande Galerie
du Louvre , & l'on me fit defcendre
par le Pavillonde MADEMOI.
SELLE . Je trouvai un caroffe du Roy
danslequel Mr de Villequier monta
avec moi & cinq ou fix Officiers
des Gardes du Corps . Le caroffe
fit douze ou quinze pas du côté de
la Ville , mais il tourna tout d'un
coup à la Porte de la Conférence.
Il étoit escorté par Mr le Maréchal
d'Albret ; à la tête des Gensd'armes
, pár Mr de Vauguyon , à
la tête des Chevaux- Legers , & par
Mr de Venne Lieutenant Colonel
du Régiment des Gardes , qui
commandoit huit Compagnies ....
J'arrivai à Vincennes entre huit &
neufheures du foir , & Mr le Maréchal
d'Albret m'ayant demandé
à la defcente du caroffe , fi je
n'avois rien à faire fçavoir au Roy.
Je lui répondis, que je croirois manquer
au refpect que je lui devois ,
i je prenois cette liberté. L'on me
amena dans une grande Chambre ,
DE MAY 79
où il n'y avoit ni Tapifferieni Lit.
Celui qu'on y apporta fur les onze
heures du foir , étoit de Taffetas de
la Chine , peu propre pour un ameublement
d'hiver. Je dormis
tres-bien , ce que l'on ne doit pas
attribuer à fermeté , parce que le
malheur fait naturellement cet ef
fet en moi : J'ai éprouvé en plus
d'une occafion , qu'il m'éveille le
le jour , & m'affoupit la nuit. Ce
n'elt pas force , car je l'ai connu
aprés que je me fuis bien éxaminé
moi-même , parce que j'ai fenti
que ce fommeil ne vient que de
l'abbattement où je fuis , dans les
momens où la réfléxion que je fais
fur ce qui me chagrine , n'eft pas
divertie par les efforts que je fais ,
pour m'en garantir. Je trouve une
fatisfaction fenfible à me dévéloper
, pour ainfi parler , moi -même ,
& à vous rendre compte des mou
vemens les plus cachez , & les
plus intérieurs de mon ame. Je fus
obligé de me lever le lendemain
fans feu , parce qu'il n'y avoit point
Gii j
Sa LE MERCURE
de bois pour en faire , & les trois
Exempts que l'on avoit mis auprès
de moi , ûrent la bonté de m'aflùrer
que je n'en manquerois pas le
lendemain. Celui qui demeura
feul à ma garde , le prit pour lui , &
je fus quinze jours , à Noël , dans
une Chambre grande comme une
Eglife , fans me chauffer. Cet
Exempt étoit Gafcon , & il avoir
été , au moins à ce que l'on difoit ,
Valet de Chambre de Mr Servien.
Je ne crois pas que l'on eut pû
trouverfous le Ciel , un autre homme
fait comme celui - là. Il me vola
mon linge , mes habits , mes fouliers
& j'étois quelquefois obligé
de demeurer huit ou dix jours
dans le lit , faute d'avoir de quoi
m'habiller. Je ne crois pas que
T'on me pût faire un traitement
pareil , fans un Ordre fuperieur ,
& fans un deffein formé de me faire
mourir de chagrin. Je m'armai
contre ce deffein & je refolu au
moins , à ne point mourir de cette
forte de mort . Je me divertis au
DE MAY. 81
Commencement , à écrire la vie de
mon Exempt , qui fans exageration
, étoit auffi fripon que Lazarille
de Tormes. Je l'accoûtumař
à ne me plus tourmenter , à force
de lui faire connoître que je ne
me tourmentois de rien. Je ne lui
témoignai jamais aucun chagrin ;
je ne me plaignis de quoi que cet
foit , & je ne lui laiffai pas feulement
entrevoir que je m'aperçûffe .
de ce qu'il difoit pour me fâcher ,
quoiqu'il ne profera pas un mot
qui ne fut à cette intention . Il fit
travailler à un petit jardin de deux
ou trois toifes , qui étoit dans la
cour du Donjon , & comme je lui
demandai ce qu'il en prétendoit fai
re , il me répondit , que fon deffein
étoit d'y planter des Afperges. Vous
remarquerés qu'elles ne viennent
qu'au bout de trois ans. Voilà une
de fes plus grandes douceurs : Il
en avoit tous les jours une vingtaine
de cette forte , je les buvois
toutes avec douceur , & cette douceur
l'effarouchoit parce qu'il >
82 LE MERCURE
difoit que je me moquois de lui ..
Cependant, mes amis fe remuoient,
M de Caumartin fit dans cette
occafion & les fuivantes , tout ce
que l'amitié la plus véritable , &
l'honneur le plus épuré peuvent
produire. Mr d'Hocqueville y redoubla
fes foins & fon zele pour
moi. Le Chapitre de N. D. fittous
les jours chanter une Antienne
publique &expreffe pour ma
liberté: Aucun des Curés ne me
manqua, à la referve de celui de
Saint Barthelemi..La Sorbonne fe
fignala ; il y ût même beaucoup
de Religieux qui fe déclarerent.
M'de Châlons échauffoit les coeurs
& les efprits , par la réputation
& par fon éxemple . Ce foulévement
obligea la Cour à me faire trai.
ter un peu mieux que dans les
commencemens : On me donna
des Livres , mais par compte &
fans papier, ni encre , & l'on m'accorda
un Valet de Chambre & un
Médécin ; à propos de quoi , je fuis:
bien aife de ne pas omettre une:
DE MAY.
183
circonftance qui eft
remarquable.
Ce Médecin qui étoit homme de
mérite & de
réputation , & qui
s'appeloit
Vacherot , me dit lejour
qu'il entra à
Vincennes , que Mc
de
Caumartin l'avoit chargé de me
dire , que Goifel , un Avocat qui
avoit prédit la liberté de Mr de
Beaufort , l'avoit affûré que j'aurois
la mienne dans le mois deMars,
mais qu'elle feroit
imparfaite , &
que je ne l'aurois entiére & pleine
qu'au mois d'Aouft. Le préfage
fe trouva vrai dans toutes les circonftances.
Je
m'occupai fort à
l'étude dans le cours de ma Priſon
de
Vincennes , qui dura quinze
nois , & au point que les jours ne
me
fuffifoient pas , & que j'y employois
même les nuits ; je fis unė
étude
particuliére de la Langue
Latine , qui me fit connoître , que
l'on ne peut jamais trop s'y appliquer
, parce que c'eft une étude
qui comprend toutes les autres....
Mon Exempt n'oublia rien pour
troubler la tranquilité de mes étu ~
8.4
LE MERCURE
des , & pour tenter de me donner
du chagrin. Il me dit un jour , que
le Roy lui avoit commandé de me
faire prendre l'air , & de me méner
fur le Donjon ; comme il crut
que
que j'y avois du divertiffement
,
il m'annonça avec une joye qui
paroiffoit dans les yeux , qu'il avoit
reçû un Contr'ordre . Je lui répondis
qu'il étoit venu tout -à-propos,
parce que l'air qui étoit trop vif
audeffus du Donjon , m'avoit fait
mal à la tête. Quatre jours après,
il me propofa de defcendre au Jeu
de Paume , pour y voir jouer mes
Gardes , je le priai de m'en difpenfer
, parce qu'il me fembloit
que l'airy devoit être trop fubtil ,
il m'y força , en me difant que le
Roy qui avoit plus de foin de ma
fanté que je ne croyois , lui avoit
commandé de me faire faire éxercice
. Il me pria de l'excufer à fon
tour de ce qu'il ne m'y faifoit
plus defcendre , pour quelque confidération
( ajouta- t- il ) que je ne
vous puis dire. Je m'étois mis ,
pour
>
DE MAY.
85
pour dire le vrai , affés audeffus
de ces petites chicannes , qui ne
me touchoient point dans le fond ,
& pour lesquelles je n'avois que
du mépris Mais , je vous confeffe
que je n'avois pas la même
fupériorité d'ame pour la fubftance
de la Priſon ( fi l'on peut fe fervir
de ce terme ) & la vûë de me
trouver tous les matins en me réveillant
, entre les mains de mes
Ennemis , me faifoit fentir que je
n'étois rien moins que Stoïque.
Ame qui vive ne s'apperçût de
mon chagrin ; mais , il fut extreme
par cette raison : Car , c'est un effet
de l'orgueil humain , & je me
fouviens que je me difois vingt
fois le jour , à moi-même , que la
Prifon d'Etat étoit le plus fenfible
de tous , fans exception . Vous avez
déja vû que je divertiffois mon ennui
par mon étude , j'y joignis
quelquefois du relâchement. J'avois
des Lapins fur le haut du Donjon
; j'avois des Tourterelles dans
une des Tourelles ; j'avois des
May 1717.
H
36 LE MERCURE
,
Pigeons dans l'autre . Les continuelles
inkances de l'Eglife de
Paris faifoient,que l'on m'accordoit
de tems en tems de petits divertiffemens
; mais on les troubloit
toujours par mille defagrémens.
Ils ne laiffoient pas de m'amufer ,
d'autant plus agréablement , que
je les avols auffi prévûs mille
& mille fois , en faifant réfléxion
à quoi je pourrois m'occuper , s'il
m'arrivoit jamais d'être arrêté. Il
n'eft pas concevable , combien l'on
fe trouve foulagé , quand l'on rencontre
dans les malheurs où l'on
tombe , les confolations , quoique
petites , que l'on s'y eft imaginé
par avance. Je ne m'occupois pas
fi fort à ces diverfions , que je ne
fongeaffe avec une extréme application
à me fauver , & le commerce
que j'û toujours au dehors
& fans difcontinuation , me donnoit
lieu d'y pouvoir penfer , &
avec efpérance & avec fruit. Nous
.imaginâmes , mon Médecin & moi,
une voye , par le moyen d'un
DE MA Y. 87
Garde que Mede Pommereüil avoit
gagné , pour me tirer de Priſon
qui ne manqua , que parce qu'il
ne plut pas à la Providence de la
faire réuflir. J'avois remarqué dans
le tems qu'on me ménoit fur la
Tour , qu'il y avoit tout au haut
un creux , dont je n'ai jamais pû
deviner l'ufage ; Il étoit plein à
demi ; mais , on pouvoit y def
cendre , & s'y cacher. Je pris fur
cela , la penſée de choisir le tems
que mes Gardes feroient allez dîner
, & que Carpentier ( c'étoit
le Garde gagné par Me de Pommereüil
) feroit de jour , pour enyvrer
fon Camarade qui étoit un
vieillard qui tomboit comme mort,
dés qu'il avoit bû deux verres de
vin ; ce que nous avions éprouvé
plus d'une fois : Je réfolus de me fervir
de ce moment , pour monter au
haut de la Tour , fans que l'on s'en
apperçût , & pour me cacher dans
ce trou , avec quelques pains &.
quelques bouteilles d'eau & de
vin. Carpentier convenoit de la .
Hij
88 LE MERCURE
facilité de ce premier pas , qui étoit
d'autant plus aifé , que les deux
Gardes qui le devoient relever , a–
vecfon Camarade, avoient toujours
eu l'honêteté de ne pas entrer dans
ma Chambre , & de demeurer à
la porte , jufqu'à ce qu'ils puffent
juger que je fuffe éveillé , car , je
m'étois accoûtumé à dormir l'aprés
midi , on plûtôt à faire femblant
de dormir. Ce n'eft pas qu'il ne
leur fut ordonné de ne me jamais
laiffer feul ; mais , il y a toujours
des gens plus honnêtes les uns
que les autres. Carpentier devoit
attacher des cordes à la fenêtre de
la Gallerie , par laquelle M. de
Beaufort s'étoit fauve,& jetter dans
le Foffe ,une Machine de Tiffus ,
que M. Vacherot avoit travaillée
dans fa Chambre , la nuit , par le
moyende laquelle on eut pû croire
que je me fuffe élevé audeffus de
la petite Muraille que l'on y avoit
faite , depuis la fortie de M. de
Beaufort. Il devoit en même tems ,
donner l'alarme , comme s'il m'aDE
MAY. 89
voit vû paffer dans la Gallerie ,
& montrer fon Epée teinte defang ,
comme fi même il m'eut bleffé en
me pourfuivant. Toute la ' Garde
fut accourue au bruit , on eut trouvé
les cordes à la fenêtre , l'on cut
vû la Machine & du fang dans le
Folle , huit ou dix Cavaliers euffent
paru, le piftolet à la main , dans le
Bois comme pour me recevoir.
Il y en eut ûun qui feroit forti des
Portes avec une Calote rouge fur
la tête ; ils fe feroient feparez , &
celui qui eut û la Calore rouge ,
auroit tiré du côté de Mézieres.
On eut tiré le Canon à Mézieres
trois ou quatre jours aprés, comme fr
j'y fuffe effectivement arrivé. Qui
eut pû s'imaginer que je fuffe encore
dans la Tour ? L'on n'eut pas
manqué de lever la Garde dans le
Bois de Vincennes & de n'y laiffer
que des Mortes-payes ordinaires ,
qui euffent fait voir pour deux fols,
à tout Paris , & la fenêtre & les
cordes , comme ils firent , celles dé
M. de Beaufort. Mes amis y fuffent
Hiij.
90. LE MERCURE
venu par curiofité , comme tous
les autres , ils m'euffent habillé en
Femme , en Moine , comme il vous
plaîras & j'en fuffè forti fans qu'il
y eut û feulement ombre de foupçon
, ni de difficulté . Cet expédient
eft fi extraordinaire
qu'il
en paroît impoffible. Il étoit néanmoins
facile , & je fuis convaincu
qu'il auroit réüffi , fi un Garde
appelé Lefcarmoufte , ne l'eut rompu
, par ,un Incident que la pure
fortune y jetta. L'on l'envoya à
la place d'un autre qui tomba malade
; & comme c'étoit un homme
dur , jufques- là , qu'il me dit , le
foir en bonne amitié , qu'il m'étrangleroit
, fi S. M. le lui commandoit
;, il dit même à l'Exempt ,
qu'il ne concevoit pas comme il
ne faifoit pas mettre une porte
à l'entrée du petit Efcalier , qui
monte à la Tour : Elle y fut placée
le lendemain au matin ; & ainfi mon
entrepriſe fut rompuë. Je ne fortis
du Château de Vincennes , que
pour être transféré à celui de NanDE
MAY. 91
tes , &c. Je finis ce long Extrait
en vous affûrant , & c.
JOURNAL DE PARIS.
E 21 du mois paffé , un Cheveau
- Leger ayant été fraulé
, aux environs du Louvre ,
par un des chevaux du caroffe de
Mr le Duc d'Eftrées , s'en vengea
fur le Cocher par quelques coups
de plat d'épée la Livrée ayant pris
le parti du Maltraité, obligea l'Aggréffeur
de fe fauver en diligence
dans la rue Jean-Fleury , à une Auberge
où il logeoit & où il fut
bien-tôt fecouru par d'autres Chevaux
- Legers qui tirerent quelques
coups de Piſtolers par les fénétres,
pour écarter les Laquais qui
avoient caffé les vitres. Le Duc
d'Eftrées,pendant ce défordre , voulant
avoir raifon de l'infulte , envoya
chercher à la Cour des Hoquetons
avec un Commiffaire , lef92
LE MERCURE
quels après avoir dreffé un Procés
verbal , arrêterent l'Affaillant . Sur
le foir M.le Duc de Chaulnes Commandant
des Chevaux - Legers ,
ayant envoyé demander à M
d'Eftrées, quelle fatisfaction il fouhaitoit
; ce Seigneur répondit , qu'il
pouvoit faire ce qu'il jugeroit à
propos d'un homme qui devoit lui
obéir.
Le 27. les Provifions de la Charge
de Chancelier & Garde des
Sceaux de France , en faveur de
M. Dagueffeau , furent préfentées
au Parlement & enregistrées fuivant
les Conclufions de M. de
Fleury Procureur General. M.
Tartarin célébre Avocat du Parlement
prononça une Harangue fur
ce fujet.
De 40. Fermiers Generaux qui
étoient entrés dans le Bail des Fermes
Royales , 14 ont été fupprimés ,
entre autres tous les Receveurs
Generaux qui ne pourront plus à
l'avenir , réunir ces deux Charges .
enfemble. Les premiers ayanc
›
DE MAY.
93
été réduits à trente , on en a ajouté
quatre nouveaux , pour remplir le
nombre.
Le go. Mr le Duc de Melun
accompagné de toute fa famille , a
û l'honneur de faluer le Roy fans
long Manteau ; Mgr le Duc
Régent ayant trouvé bon , pendant
la Minorité du Roy , de retrancher
cette Cérémonie embaraffante.
quand on viendra faire des com
pliments au Roy fur quelque mort.'
On a difpenfe les Moufquetaires
furnuméraires d'avoir des Chevaux
dans les Ecuries de l'Hôtel.
Le r le Roy a été régalé dés le
matin , de Tambours , de Fiffres
& de Violons , à caufe du premier
jour de May.
Le 3 le Roy , avant le Conſeil
de Régence , a receu le Serment
de fidelité de Mr le Prince de Bouillon
pour la Survivance de la Charde
Grand Chambellan. ge
On entend par cetteDignité, le premier
Officier de laChambre du Roy,
ou de Monfieur. On l'a appellé
94 LE MERCURE
autrefois Grand Chambrier , & fa
Charge , Grande Chambriere. C'étoit
la feconde Dignité du Royaume
,il eft d'ordinaire nommé après
le Chancelier ; le jour du Sacre il
tire la bote & déchauffe le Roy ,
& il eft affis à fes pieds lorfqu'il
tient les Etats ou fon Lit de Juftice.
Le 4. Madame la Ducheffe
Douairiere receut la veille , des Lettres
de Mr le Comte de Charolois ,
dattées de Mons du Samedy rr du
courant, à fix heures du matin. Ce
Prince lui demande pardon de ce
qu'il eft parti fans fes ordres , l'affùrant
qu'il ne l'avoit fait que fur
de fortes raifons ; qu'il efpére qu'elle
ne fera plus fâchée contre lui , lorfqu'elle
le reverra avec les qualités
propres à fervir le Roi & l'Etat :
Qu'il pårt pour Munick où il fe
rendra en diligence & ỳ pourra recevoir
de fes Lettres.
Tout ce qu'on a pû faire , ç'a
été de faire partir ce matin une
Chaife de Poite , quelques hardes
, avec trois Valets de pied &
DE MAY.
95
un Domestique pour Mr de Billy,
Gentilhomme attaché à la Maiſonde
Condé , ce Prince n'ayant pris en
partant qu'un bonnet de nuit dans fa
poche , & deux chemiſes , dont il
chargea fon Valet de Chambre.
Le Comte, Guicciardi Envoyé
Extraordinaire de M. leDuc de Modéne
, ût Audience de Congé du
Roy.
Le s . le grand mariage fut en
fin arrêté hier par les foins de Me
le Duc d'Elbeuf. Toute la famille
d'Armagnac & de Noailles étant
venue demander la permiffion du
Roy & de M8 le Duc Régent,pour
M. le Prince Charles avec Mile de
Noailles .
Mr le Comte de Bonneval époufe
cette nuit Mlle de Biron , & dans
quatre ou cinq jours il part pour la
Hongrie avec Mr le Comte d'Aremberg
; il laiffe cette année Mde
fon époufe à Mr le Marquis de
Biron fon pere , dans le deffein
de l'emmener la Campagne prochaine
à Vienne en Autriche .
96 LE MERCURE
Le 6. à quatre heures du foir ,
le Roy eft allé vifiter l'Hôtel de
Lefdiguieres , deftiné pour le logement
duCzar . On l'a fait paffer par
la Place des Victoires , devant l'Hôtel
de Rohan & par la Place Royale .
Il avoit 3.Caroffes à fa fuitedans l'un
defquels étoient des Ecuyers , &
Porte-Manteaux ; dans l'autre,quatre
Gentilshommes de la Manche ,
le Roy étoit dans fon Caroffe , ayant
à fa gauche Mr le Duc du Maine ;
& pour lui donner la facilité de
voir & d'être vû , Mr le Maréchal
de Villeroy avoit pris la portiere
de fa droite & Mr le Marquis de
Louvois Capitaine desCent- Suiffes,
occupoit l'autre . Sur le devant
étoit Mr le Duc de Charoft Capitaine
des Gardes , avec Mr de
Fleury , ancien Evêque dé Frejus ,
fon Précepteur.
On trouva l'Hôtel de Lefdiguiéres
trés magnifiquement meublé ;
mais ce qui charma davantage le
Roy,vint du plaifir qu'il ût de trouver
desDanfeursde corde & d'autres
divertiffemens
DE MAY.
97
divertiffemens que Mr le Maréchal
de Villeroy lui avoit fait préparer.
L'Equipage de Mer le Comte
de Charolois eft parti avec plufieures
Lettres de Change & de l'argent
comptant ; il y a entre autres,
fix Gentil-Hommes , autant d'Officiers
de divers Regimens , particulierement
du fien , quatre Pages ,
des Valers , avec un Conducteur
d'Equipage , & le reste à proportion
. On a auffi engagé, moyennant
de gros apointemens, M'd'Alibourg
Chirurgien des Gardes Françoifes ,
à faire la Campagne de Hongrie
avec ce Prince .
Le 7. le Czar arriva à Paris à
neuf heures & demie du foir , &
alla coucher à l'Hôtel de Lefdiguieres
, n'ayant pas voulu refter
auVieux Louvre dans l'Apartement
de la feuë Reine , qui étoit fuperbe.
Le 11.Mr le Maréchal de Villeroy
fut tiré d'inquiétude , par les nouvelles
confolantes qu'il receut, que
Mr le Marquis d'Alincourt fon
tit fils , fe portoit mieux , & étoit
hors de danger. I
pe98
LE MERCURE
Le 12. ce matin à onze heures ,
s'eft célébré par M. le Cardinal de
Noailles dans l'Archevêché , le
grand Mariage du Prince Charles
avec Mlle de Noailles fa Niéce ,
dans toute la folennité la plus pompeufe
; l'Affemblée étoit des plus
nombreuſes , quoi qu'il n'y ût que la
famille des nouveaux Mariés. Après
la Cérémonie Nuptiale , M. le Cardinal
donna un dîné magnifique ,
à deux Tables de vingt Couverts
chacunne ; le Repas dura depuis
une heure & demie jufqu'à quatre.
A quatre heures , la Compagnie
s'en alla en grand cortege à l'Hôtel
de Noailles , où elle trouva une
tres belle Symphonie , fuivie de la
Comedie Italienne ; ces divertiffements
ayant duré jufqu'au foir
toute la Maifon fe trouva illuminée
tant au dedans qu'au dehors , avec
la Lanterne du Donjon ; les Parterres
étans auffi remplis de Lamperons.
Sur les dix heures , un fouper
des plus fuperbes à quatre Tables
de 40 Couverts chacune , fut
DE 99 MAY.
fervi par 40
par 40 Suiffes
, & par beaucoup
de Domeſtiques
. Après
lequel
on fit jouer
un Feu
d'Artifice
des
plus
beaux
qu'on
puiffe
imaginer
:
Il étoit
placé
dans
le Manège
derriere
le Jardin
de l'Hôtel
, & fut
parfaitement
bien
executé
.
Les Epoux fe féparérent enfuite
pour n'habiter enſemble que dans
deux ans, felon la convention qui en
a été faite , la nouvelle Epoufe n'ayant
que douze ans & demi . Il eſt
arrêté que lePrince Charles fe nommera
le Comte d'Armagnac.
On a reçu les triſtes nouvelles
que Bourbone les Bains en Baffigny,
avoit été réduite en cendres, le premierde
May.En voici un petit détail.
Une femme diftilant de l'Eau- de-
Vie dans une chambre baffe , laiffa
prendre fur les neuf heures du matin,
le feu à une Cuvette , qui recevoit
la Liqueur de l'Alambic ; il fe
communiqua bien-tôt à quatrePoinçons
d'Eau-de-Vie , qui n'en étoient
pas éloignés ; la flamme s'étant élevée
au faîte de la maifon couverte
1 ij
$85069
100 LE MECURE
lors
de Bardeaux , l'embrafa bien-tôt.
Les Habitans qui étoient pour
à la Meffe de Paroiffe , entendans
le Tocfin , accoururent pour tacher
de l'éteindre
& pour empêcher
qu'il ne gagnât les maiſons attenantes
; mais , un vent du Nord tres impétueux
, portant rapidement les
Bardeaux enflammés fur les Toits
voifins , couverts auffi de bois ,
felon l'ufage du Païs , excita tres
promptement un Incendie general ,
dans la Baffe rue. Ceux qui étoient
venus au fecours , furent obligés
de fauter des toits en bas, pour éviter
la mort. Ce même vent pouffant
ces matieres à plus d'une
grande lieuë de diftance , audeffus
des Vignes , attaqua la grande Ruë ,
où font la Paroiffe , le Prefbytere ,
les Capucins , les Preffoirs & les
Fours-Bannaux , la Halle & le Châreau
, avec la Paffe - Cour qui étoit
remplie de paille , de foin & des
grains de la récolte : Tous ces Edifices
furent confommés en moins de
deux heures. Le Fermier garantit
DE MAY.. IOI
cependant une partie des meubles
de M. Definarets & des fiens , par
la bonté des Caves du Château, qui
réfiftérent ; il n'en fut pas de même
de celles des pauvres Habitans ,
où ils avoient retiré ce qu'ils
avoient pû fauver au peril de leur
vie ; de tout le Bourg , il n'eft refté
que deux Maifons de Bourgeois
du côté des Bains , avec quelques
petites Mafures de Païfans proche
la Fontaine chaude.
L'on fait monter la perte à deux
millions ; celle du Château feule va
à plus de 100000 livres ; quoique
les Domestiques ayent fait fauver
les Chevaux & les Beftiaux , par
une porte qui donne dans le Follé
d'où ils fe réfugiérent dans les
Prez du Seigneur . La plupart des
Bourgeois , dont toute la richeffe
confiftoit enMaiſons & en meubles ,
par raport aux Appartements garnis
qu'ils loüent aux Malades , fe
trouvent aujourd'huy dans la derniere
neceffité.
Tous les Arbres , les Jardins
Iiij
102 LE MERCURE
les Vignes à plus de deux mille pas ,
font confommés ; l'on a même trouvé
des Registres de la Paroiffe à
moitié brûlés , tranfportés par la
violence du vent à deux lieuës &
demie de cette Ville infortunée ;
mais ce qu'il y a de plus déplorable
, c'eft qu'il en a coûté la vie
à quinze perfonnes de l'un & de
l'autre fexe , qui ayant trouvé les
rues coupées par les flammes , en
ont été dévorées , fans qu'on ait pû
les fécourir , malgré les cris pitoyables
qu'elles pouffoient; on en compte
encore plufieures autres à demi
brúlées , & en danger de n'en
pas revenir .
Les Habitans de ce lien ont
écrit à tous les Seigneurs & Dames
de la Cour qui ont logé chez eux ,
pour implorer leur charité ; ils font
dignes de compaffion , & méritent
bien qu'on les alite , & que le Public
contribue en quelque chofe à
édifier un lieu fi utile pour la guérifon
d'une infinité de Malades , qui
rendoient de tous les endroits
s'y
DE MAY. 103
de la France & de l'Europe , dans
les deux faifons de l'année,quand ce
ne feroit qu'en faveur des pauvres
Soldats, incommodés de leurs vieilles
bleffures,qui ne trouvent point
d'autre foulagement que dans l'ufage
de ces Eaux chaudes , qui font
auffi tres efficaces contre les Paralifies
, Rhumatifmes , Rétrêciffemens
de nerfs , &c.
NOUVELLES ETRANGERES.
Toutes les Lettres de Vienne
roulent fur l'application du
Confeil , à prendre de juftes mefures
, pour la Campagne prochaine
, & à profiter des hûreux
fuccez qu'ont ûs les Armées de
l'Empereur , l'an paffe , qui ont
porté la terreur par tout l'Empire
Ottoman , & .dont le Divan redoute
les fuittes , avec raifon. En effet
, partagé comme il eft , entre
la crainte & l'efpérance , animé
d'un côté par certains Miniftres ,
qui trouvent leurs interêts à la
104
LE MERCURE
continuation de la Guerre , intimidé
de l'autre , par les cris & les
lamentations des Peuples , qui ne
refpirent que la Paix , & commencent
à prévoir les fuites d'une Rupture
, qui ne leur peut être que
fatale. A quoi peut il fe déterminer
? flotant de cette maniere entre
deux extrémités. Il eft difficile de
fe former un plan fixe ; c'eft ce
qui donne lieu à fon irréfolution ,
& oblige fouvent le Confeil de
Guerre , a'changer de Batterie . Il
n'en eft pas de même de celui de
l'Empereur. Toutes les voix y concourent
à l'offenfive , toutes les
mefures font prifes pour l'ecuter
d'une maniere efficace ; il ne
s'agit que de l'endroit le plus con -1
venable , pour porter le coup mortel
à l'Empire Ottoman. C'est làdeffus
que délibérent les Miniftres
du Confeil Impérial . Quelqu'uns
veulent que le Prince Eugene de
Savoye marchera avec la principale
Armée , du côté de Belgrade,
pendant qu'un Corps Corps de 50000
DE MAY.
105
Hommes, fous le Comte de Merci
reftera aux environs de Témeſvvar
, juſqu'à ce qu'on voye ,
fi les Turcs s'oppoferont au Siége
de Belgrade. D'autres veulent que
le Prince Eugene ne paffera pas la
Save , mais bien le Danube , pour
éxécuter de ce côté-là , un deffein
important , avant que de s'attacher
à Belgrade. Un troifiéme parti
fait revivre l'ancien projet , qui
eft , de hazarder une Bataille à l'ouverture
de la Campagne ; & en cas
qu'on la gagne , de s'emparer d'un
Paffage confidérable , près du Danube
, & aux environs d'Andrinople
. On s'emparera en même
tems , d'une Fortereffe réguliére
du côté de la Dalmatie ; ce qui
feroit le moyen de couper Belgrade
, & de le faire tomber en le
privant des fecours , qui ne lui peu
vent venir que de fort loin. Ce
projet a quelque fondement , parce
que l'Armée Impérialle a fes
derriéres à couvert , par la prife.
de Temefvvar,&qu'elle peut tirer
›
106 LE MERCURE
la fubfiftance néceffaire de la Moldavie
, & de la Valachie . Le
Tems nous fera voir quel plan on
fuivra.
De Berlin , le 15 May.
L'Etabliſſement de l'Académie
que feu M Baron de Leibniz
a voulu ériger ici , fur le modéle
de celle de Paris , fera
apparemment
fans fuccez ,,
par
la mort
imprévûë de ce Grand Homme .
S. M. I. lui avoir donné une Penfion
annuelle de 2000 Florins.
Cet Hommefi diftingué dans tous
les genres de Littératures , a laiffé
plufieurs Monumens. Un Dialogue
, pour éclaircir certains endroits
de la Théodicée; un Difcours
au Prince Eugene , fur les Exercices
Militaires ; un autre au Czar ,
pour faire fleurir les Sciences & les
Arts en Mofcovie. Il travailloit à
la Langue Univerfelle , quand il
eft mort. Il étoit tout occupé d'Etimologies
& deNoms : Son HiDE
MAY.
107
•
ftoire de la Famille Royale d'Hanovre
fera beaucoup de bruit. On
prétend qu'il a démeflé des cho-
Les qui étoient fort obfcures dans
l'origine des Peuples
Il prouve qu'Attila a été un
grand Roy & un grand Sçavant ,
que le Xe Siécle n'a pas eré un
Tems d'ignorance , mais un Siécle
trés-éclairé , du moins en Allemagne.
Il a laiffé un petit Manufcrit
de la Méthode , par Mr Defcartes ..
Ce Manufcrit n'a jamais été imprimé
& il en contient une
bien différente de celle que Mr
Defcartes a fuivie dans fa Philofophie.
>
Il a donné trop aux Idées , &
trop peu à l'Experience ; on fait à
préfent tout le contraire , on donne
tout à l'expérience , & fort peu
aux Idées. On a raifon ; par cette
.voye , on a fort avancé la Philofophie.
108 LE MERCURE
De Rome , le 4 May.
L'Ecrivain
Syrien de la Biblioteque
du › Envoyé par
le Pape en Egipte & en Syrie, en eft
revenu avec 150 Msc choifis.
Ent'autres , on voit le pretieux
Livre d'Eufebe de Céfarée , tant
défiré , & recherché de toute l'Antiquité
, c'est- à- dire , fon Martyrologe
, ou l'Hiftoire des Martyrs . Il
eft en Syriaque , & d'une Antiquité
d'environ 1000 ans . On a eu
S. Ephrem fur tout le Vieux Teftament.
Deux Peres Anecdotes ,
S. Jacques Evêque de Sarug : Ses
Homélies font un Tome in-fol.
Syriaq . & S. Jacques de Nifibi ;
bien des Collections de Canons .
Parmi les Msc . Arabes , il y en
a de fort bens en fait d'Hiftoire ,
de Géographie , de Théologie Arabe
, de Médecine , de Morale , de
Mathématique . Le Livre d'Eufebe
fera le premier à paroître au jour :
Enfuite, les autres viendront peutêtre
[
"
DE MAY. 109
être , fur les rangs. Le Pape veut
renvoyer le même homme dans
deux ans d'ici , en Méfopotamamie
, où il y a apparence qu'ii
fera une meilleure & plus riche
récolte. On va donc bien - tôt imprimer
Eufebe , & un Ouvrage .
Anecdote d'Avicenne , qui eſt une
courte explication de ce qu'il a
écrit ailleurs plus au long. Je fouhaite
furtout qu'on imprime les
Livres Hiftoriques, comme une ancienneChronique
d'Egypte, une autre
d'Alep & de Damas , une Hiftoire
des Sarrazins , les Lettres
des Sévériens & leur Hiftoire ' ,
la Difpute d'un Neftorien ,
un Ortodoxe & c . J'ay appris aujourd'hui
la datte du Livre d'Eufebe.
Il est écrit , ou achevé l'année
de l'Ere d'Antioche 521. ( 475 de
J. C. ) au mois de Nifan , feria 4 .
Je ne me fouviens pas du quantiéme
du mois. Le Pape alla le Mardi
gras , avec bien des Cardinaux à
la Vaticane , voir ces Livres , qu'on
avoit placé fur une grande Table.
May 1717.
K
avec
110 LE MERCURE
y
avoit au milieu , un Crocodile
mort , un Cédre du Mont-Liban
, une Noix d'Egypte , une des
Pierres d'une Montagne près de
Damas , lefquelles ont toutes , un
poiffon empreint , de couleur noire
& en relief : Le Sirien en a apporté
quatre.
Don Alexandro Albani a û la
mortification de fignifier à Dona
Maria Bernardina fa mere , de fortir
de Rome , par ordre du S. Pere ,
qui l'a releguée à Caftel , jufqu'à
nouvelle ordre ; cette difgrace eft
attribuée à quelques Mémoriaux
qu'on jetta dans le caroffe de Sa
Sainteté , par lefquels on fe plaint
de cette Dame , entre autres chofes
, d'avoir pris fans payer , à un
Cabaretier de Rome , quelques
Jambons & autres bagatelles de
cette nature , quoique le S. Pere
fonbeau-frere, lui donne vingt - cinq
Ecus par mois .
Dimanche 2 , le Pape fit la Cérémonie
de l'Incoronation d'une
Madona Miraculenta , à San Pietro
1
DE MAY. III
་
in Montorio , en faveur des Francifcains
, qui ne font pas fort aifés.
EXTRAIT D'UNE LETTRE
de M. de Monidion Ingénieur
ordinaire du Roy , écrite de Malte
, le 8 Avril 1717.
D
Ans le cours de la Semaine
Sainte , nous avons fenti quatre
fecouffes de Tremblemens de
Terse. Ces tremblemens arrivent
fouvent ; mais , comme toute l'Ifle
de Malte n'eft qu'une feule pièce
de Rocher , qui n'eft pas ébranlée
fi facillement. Ils n'y font pas dangereux
; ils font toujours accompagnés
d'un bruit femblable à celui
d'un grand vent , qui ne feroit
que paffer fort rapidement ; tout
cela ne dure qu'un inftant.
Les Tonnerres font ici beaucoup
plus grands & plus effroyables qu'en
France ; nous n'en entendons ici
que pendant 4 ou mois de nôtre
Hyver , & il n'y en a point depuis
le mois d'Avril , jufqu'au mois
Kij
112 LE MERCURE
d'Octobre , parce qu'on ne voit
point de nuages pendant tout l'Eté,
& vous fçavez qu'il ne peut y avoir
de Tonnerre fans nuages.
ou
J'ai pris plaifir à voir ici
plufieures Etoiles errantes
volantes , pendant la nuit. Ces
feux font beaucoup plus forts
qu'en France : Ils font femblables
à des fufées volantes , & font à peu
prés ce même bruit ; au refte , je
Vous marque feulement les faits ,
Vous êtes Phificien , vous jugerez
de la nature & des caufes de ces
Météores & c .
Je vous fais part en même tems ,
d'un Phénomene très- curieux , qui
a paru à Malte le 6 Septembre
1716 .
Vers les 10 heures du foir , au
milieu d'un Ciel fort férain , & pendant
un grand calme , on s'apperçût
par toute la Ville d'une lumiére
extraordinaire , qui effaça celle de
la Lune au dehors , & celle des
Bougies dans les Chambres . Cette
lumiére reffembloit par la couleur ,
DE MA Y.
113
ra ,
à un éclair très-brillant , avec cette
différence , qu'elle étoit continuë
& fans vacillation , pendant huir
ou 10 fecondes de tems qu'elle du-
& finit par une lumiere encore
plus vive qu'au commencement .
Ce qui donnoit cette lumiére , étoit
une barre de feu qui parut fout
d'un coup au milieu de l'Air , du
côté du couchant , élevée environ
à
45 dégrés de l'Horifon ; fa largeur
étoit de 2 à 3 diamétres apparens
du Soleil , & fa longueur à peu
près 18 ou 20 fois fa largeur , dirigée
du Nord , Oueſt au Sud- Est, &
marchant fuivant cette direction ,
avec une viteſſe un peu
moindre en
apparence , que celle d'une fléche ,
& qui lui fit parcourir pendant les
8 ou 10 fecondes qu'elle dura , à peu
prés la 8e partie de fon cercle : Ce
qu'il y a de plus fingulier , eft que
cette barre de feu jettoit de longues
étincelles par le bout du derrière ,
eu égard à fa marche , & que chemin
faifant , elle parut s'ouvrir par
fon milieu , d'où elle jetta encore
Kiij
114 LE MERCURE -
de pareilles étincelles , ainsi qu'elles
font reprefentées dans la figure . Il
y a encore une circonftance ; c'eft
qu'environ de minute de tems ,
après que ce feu fut confumé , on entendit
un bruit fourd , mais égal &
continu , comme d'un Tonnere éloigné
, qui dura autant de tems
que cette lumière avoit fait.
ATITICLE DES SPECTACLES.
Es Comédiens Italiens ayant
voulu faire l'effai d'une Piéce
purement héroïque, fans l'Arlequin,
reprefenterent avec applaudiffement
ces jours paffés , la Tragédie
de Merope qu'ils donnerent gratis.
Comme cette Troupe fe propofe
de la jouer cet Hiver , je me contenterai
d'en expofer fimple ment
la Fable , dégage de toutes réfléxions
critiques , les refervant pour
ce tems-là.
Le fujer de la Tragédie de Merope
eft tiré d'Apollodore ; mais , les
fituations font l'ouvrage du MarDE
MAY.
IIS
quis Scipion Maffei.
Crefphonte de la race des Héraclides
étoit Roy de Meffenie dans
l'Achaye. Il avoit eu trois fils de
Merope. Poliphonne,un de fes Sujets
, confpira contre lui , le détrôna
& fit impitoyablement
maffacrer
après lui , deux de ſes enfans.
Le troifiéme , à qui l'Auteur donne
le nom de Crefphonte
, & qu'Apollodore
appelle Ægyptus , fut
dérobé à la fureur du Tyran par
les foins de Merope , qui le remit
entre les mains d'un vieux ferviteur
, dont la fidélité lui étoit connuë.
Quinze ans fe pafferent, avant
que ce jeune Prince qui n'en avoit
que trois , lorfqu'il échappa à la
cruauté de Poliphonne , pût demander
raifon du Meurtre de fon
pere, & de fes freres , & de l'ufurpation
de les Etats. C'eft ici l'époque
de l'Action Théatrale . Polyphonne
voyant que les Peuples
de Meffene,Capitale du Royaume,
faifoient tous les jours des Conjurations
contre lui , forma le def716
LE MERCURE
fein d'époufer Merope , pour s'acquerir
un droit au Trône ufurpé .
L'infortunée Veuve de Crefphonte
fremit à cette propofition , & éclata
en fanglants reproches . Pendant
une fi aigre converfation , Adrafte
entiérement dévoué au Tyran ,
lui amena un jeune Païfan accufé
d'avoir tué un homme auprés de
Meffene , & de l'avoir jetté dans
un Fleuve , pour dérober la connoiffance
de fon crime . Le jeune
Païfan confeffa le Meurtre ; mais ,
il tacha de justifier fon intention ,
en difant , qu'il n'avoit fait que
défendre fa vie contre un Brigand
qui l'avoit attaqué . L'Accufateur
qui avoit interêt à le faire périr ,
parce qu'il avoit trouvé fur lui , une
Bague d'un grand prix , qui flatoit
fon avarice , n'oublia rien pour irriter
le Tyran contre lui : Mais ,
Merope attendrie par un fécret
preffentiment , demanda fa grace ,
& l'obtint de Poliphonne. Cependant
, comme le fouvenir de fon
fils l'occupoit fans ceffe , & la te-
1
DE MAY. 117
}
noit dans une agitation éternelle.
Elle s'imagina que le prétendu
Brigand que le Païfan avoit peint
à peu près de fon âge , qui convenoit
à celui du jeune Crefphonte ,
& armé d'une maffuë , Armes ordinaires
des defcendans d'Hercule ,
Elle s'imagina , dis -je , que ce pou--
voit bien être fon fils qui avoit été
tué & jetté dans le Fleuve : Elle"
n'eut point de repos qu'elle ne fut
éclaircie. Eurife attaché à fes interefts
, lui promit d'interoger Adrafte
qui étoit de fes Amis. Cela
fut éxécuté fi hûreufement , ou
plûtôt fi malhûreufement pour Merope
, qu'Eurife lui apporta la Bague
qu'Adrafte avoir trouvée fur
Egifte ( c'étoit le nom du jeune
Païfan ) A la vûë de cette fatale Bague
, Merope frémit , elle la reconnoit
pour la même qu'elle avoit
donnée autrefois au vieux Polidore,
& qui devoit fervir un jour , à lui
faire reconnoître fon cher Cref=
phonte. Elle ne douta point que
Te Meurtrier ne l'eut dérobée pour
118 LE MERCURE
prix de fon crime . Elle en jura la
vengeance , & s'étant fait amener
le malhûreux & innocent Egifte
elle le fit garotter à fes yeux , & fe
fit donner une lance pour lui percer
le coeur. A ces funeftes apprêts
Egifte témoigna ſon étonnement ;
ne pouvant fléchir la Reine irritée ,
prêt à recevoir le coup mortel ;
il lui échappa quelques plaintes ,
qui fufpendirent la vengeance de
Merope ,furtout le nom de Polidore
,forti de fa bouche , lui fut
d'un grand fecours . La Reine en
fut frapée , & quelques momens
qu'elle perdit en éclairciffemens ,
furent caufe que Polyphonne furvint
à cette terrible éxécution , &
l'empêcha , ou du moins la fit remettre
à une autre fois . Les plaintes
qu'Egifte fait au Tyran de l'injuftice
de Merope , qui fait perir
ceux à qui il fait grace ; la colere
du Tyran fur cette attentat , & la
protection qu'il accorde ouvertement
au prétendu Criminel , per
fuadent à la Reine une intelligence
DE MAY.
119
dont elle commençoit à fe douter.
Un nouveau défir de vengeance
s'allume dans fon fein , & le fort
lui fournit bientôt une occafion
de la
confommer. Egifte ayant tout
à craindre d'une Reine irritée , &
ne fe fentant coupable d'aucun
crime , cherche à fe juftifier dans
fon efprit. Il s'adreffà à ſa Confidente
, qui pour mieux l'attirer
dans le piége , lui dit , que Merope .
n'eft plus fi irritée contre lui ; elle
lui promit de lui en dire davantage
, dès qu'elle fe fera débaraffée
d'un foin preffant qui l'appelle
ailleurs , & le prie de l'attendre.
Egifte lui jure de ne point fortir
de cet Appartement, d'a-t-il y pafferla
nuit;accablé de laffitude de fes
derniers travaux , il s'endort. Pendant
fon fommeil , Polydore vient,
introduit dans le Palais par Eurife
qu'il prie de le laiffer feul. Il
découvre un homme endormi, dont
les habits lui font naître la curiofité
d'examiner les traits de fon viſage ;
il approche , mais, entendant venir
120 LE MERCURE
quelqu'un,il fe retire. A peine s'eftil
retiré qu'Eimere trouvant Egifte
endormi , appelle la Reine , en lui
difant que tout favorife fa vengeance
. Merope vient un Poignard à la
main ; mais prête à frapper Egitte ,
elle fe fent arrêtée par un homme
qui , par le cri qu'il fait , éveille
Egifte , & lui donne le tems de fe
fauver de la fureur de fon Ennemie.
Merope au defeſpoir d'avoir
manqué fon coup , le veut faire
retomber fur celui qui l'a fufpendu ;
mais , cette nouvelle Victime de
fa vengeance le fait reconnoître
à elle , pour ce même Polydore
à qui elle commit autrefois le foin
de fon cher Crefphonte , & lui apprend
en même tems , que c'étoit
Crefphonte-même qu'elle alloit
immoler. La Surpriſe , la Terreur.,
la Joye, fe fuccédent tour à tour
dans le coeur de Merope ; le premier
mouvement de la Nature la
porte à aller embraffer fon fils ;
mais , Polydore lui repréfente fagement
, que ce feroit l'étouffer
en
DE MAY 121
l'embraffant , & que le moindre
éclat mettroit la vie de fon tils
dans un danger évident. (Merope
fe rend à fes raifons .
Polydore lui
prommet
d'éclaircir au jeune Crefphonte
, le myftere de fa Naiffance.
Il accomplit fa promeffe , un
moment après ;
Crefphonte , qui
avoit toujours cru que Polydore
fut fon pere , fent couler le fang
d'Hercules dans ſes veines , à mefure
qu'il apprend fon véritable
fort ,il veut courir à la
vengeance
de fon pere & de fes freres égorgez
par le Tyran ; mais , Polydore fe
jettant à fes pieds , le fait confentir
à fuivre les confeils que fon
âge & fon expérience lui infpirent.
Polyphonte
perfite dans le deffein
d'époufer
Merope , & lui fait ordonner
par Adrafte fon cruel Emiffaire
, d'aller au Temple , fous
peine de voir périr à les yeux ,
toutes les perfonnes qui lui font
les plus cheres . Merope fe livre à
fes volontés , comme une Victime
qu'on entraîne à l'Autel , réfolue
May 177.
L
122 LE MERCURE
de fe donner la mort , plûtôt que
d'époufer le Meurtrier de fon Epoux
& de fes enfans. Elle n'en est
pas pourtant reduite à cette fatale
extrémité. Le jeune Crefphonte
fon fils , trouve le moyen de fe
foustraire aux yeux de Polydore ,
en le faifant confentir au défir curieux
qu'il a d'aller voir la Pompe
qui fe prépare au Temple. Apeine
y eut-il entré , qu'il voit Merope
fa mere, approcher de l'Autel , avec
une paleur qui lui perce l'ame . Il
court lui - même à cet Aurel
où elle est prête de s'immoler , &
fe faififfant du couteau facré , il
en frappe le Tyran & Adrafte.
Merope déclare aux Peuples affemblez
, que celui qui vient de les
tirer d'un efclavage qu'ils ne fupportoient
qu'à regret , eft leur véritable
Roi, fils du bon Crefphonte,
dont la mémoire leur eft fi chere ;
il n'en faut pas d'avantage pour lui
attirer tous les coeurs,il eft proclamé
Roi, &le Tiran détesté après la mort,
comme il l'avoit été pendantfa vie.
>
DE MAY . 123
Ans vouloir entrer dans les raiqui
ont engagé l'Auteur de
>
Semiramis à faire interrompre cette
Tragédie , qui avoit déja foûtenu
fept reprefentations , les Comédiens
François , pour confoler le
Public du plaifir qu'il avoit à la
fuivre , ont remis fur leur Théatre
le Flateur , Comédie de Mr Rouf-
-feau , qui parut pour la premiere
fois , il y a près de 20 ans ; quoique
les Acteurs faffent , pour rechauffer
cette Piéce & que Mr
Quinault l'aîné fe furpaffe dans
le Rôle du Aateur ; elle n'eft
cependant pas auffi fuivie qu'ils s'en
étoient flatés. Mlle le Couvreur ,
nouvelle Actrice , qui a joué à la
Cour de Lorraine & à Strasbourg,
a attiré beaucoup plus de Spectateurs
dans Electre elle a été fort
applaudie ; cependant , avant que
de porter aucun jugement fur fon
mérite Théatrale ; il faut attendre
que quelques autres Piéces en décident
.
Les changemens qui ont été faits
Lij
124 LE MERCURE
de la part du Poëte & du Muficien ,
dans Hypermetre qui avoit été
fufpendue , ont été fort bien receus
des Amateurs de l'Opera ;
on continue à la repréſenter avec
fuccés . M. Gervais Auteur de la
Mufique , doit être fatisfait de tout
le bien qu'en difent les Connoiffeurs.
42.42PAYEPR-YEPA YZ-PA
LA
SIMPLICITE ' CHRETIE'NNE .
O DE.
Par feu M l'Abbé MAUMENET .
Lein d'ignorance & de miferes,
Veux- fur les profonds Mysteres
Porter un oeil trop curieux ?
Toi , pour qui toute la Nature
Ne paroit qu'une Enigme pure ,
Tu fondes les Divins Decrets ;
Tu trois que ton foible génie
De l'intelligence infinie
Pourra dévoiller les Sécrets.
DE MAY. 125
Crains ces Ténébres redoutables ,
Où Dieu cache SA MAJESTE ' ;
De fes deffeins impénétrables ,
Qui peut percer l'obscurité?
Mefure la vafte étenduë
x :
De ces Globes , qu'offre à la vûë
Un Ciel ferein & lumineux
Mais arrête ici ton audace ,
Tu ne peux voir que la furface
De ce Théatre merveilleux
?
20
Où t'emporte l'ardeur extrême
De tout comprendre
& de tout voir?
Tu ne te connois pas toi-même ;
L'efprit échape à ton pouvoir.
La raifon fiére , impérieuſe
,
De la Grace victorieuse
,
Vent pénétrer la profondeur
,
PAUL tout rempli de fes lumieres ,
Nous découvre -t-il les maniéres ,
Dont elle agit fur nôtre coeur ?
RO
Je fens en moy que la Nature ,
Veut établir ma liberté ,
Elle fe plaint , elle murmure ,
Liij
126 LE
MERCURE
Quand ce pouvoir m'est dispute :
Mais fi j'interroge mon ame ,
Comment une Celeste flame
La fait agir , la fait mouvoir ;
Je crains que cettte ame hautaine
Ne donne à la puiſſance humaine,
Ce qui vient du Divin pouvoir.
100
Surpris de l'Intervale immenfe
Qu'on voit de l'Homme au Créateur ,
Je n'admets point de Puiffance
Qui concoure avec fon Auteur.
Ce n'est plus pour moi qu'un vain titre
Que le Franc , que le Libre Arbitre,
Que ma raifon ofoit vanter ;
Je ne connois plus de juflice
Qui récompenfe & qui puniffe ,
Ce qui ne peut rien mériter.
Ainfi , mon Ane ſuſpenduë
Entre les fentin ens divers ,
Partout où je porte ma vûë
Je vois des abimes ouverts :
Pour me garantir du naufrage
Je n'ofe quitter le rivage ,
La crainte affûre mon repos.
DE MAY. 127
Combien dans cette Mer profonde ,
Flotans à la merci de l'Onde,
Se perdent au milieu des flots !
De tant de Difputes fameuses
Où nous embarque vôtre orgueil
Fuyons les routes dangereuses ,
L'Homme à lui-même est un écueil :
Dans le petit Mondefenfible,
Eft un Dedale imperceptible
Dont nous ignorons les détours.
La foy de nôtre-fort décide ,
Elle tient le fil qui nous guide i
Sans elle nous errons toujours .
20
Heureux les coeurs finples , dociles ,
Qui ,fans raifonner fur la Loy ,
Refpectent dans nos Saints Conciles
"Le facré Dépôt de la Foy.
Ils ne paffent point la Bariere
Que le Pere de la Lumiére
Met aux vains efforts de l'efprit .
A quoynos foins doivent- ils tendre ?
Eft -ce à pratiquer, on comprendre's
que le Ciel nous a prefcrit ? ·
Ce
128 LE MERCURE
Laiffons la Sageſſe Eternelle
Difpofer des cours à fon gré ,
Il fuffit à l'homme fidele
Que par lui , Dieu foit adoré.
Qu'importe à ces Docteurs habiles,
Que par des raisons trop fubtiles
Un Systême foit combatu ?
Que produit leur haute Science ,
Si Dien ne met dans la balance
Que l'Innocence & la Vertu ?
RU
,
j'efpere que la Piéce ſuivante ,
quoiqu'un peu longue,ne le paroîtra
pas à tout Lecteur qui favorife la
Pareffe : L'Apologie que Mademoifelle
du Luc fait de cette vertu
*femble autorifer cette forte de Paraoxe
; d'ailleurs , c'est l'ouvrage
d'une Mufe , il faudroit être de fort
mauvaiſe humeur, pour ne pas rendre
justice au mérite de ce petit
Poëme.
DE MAY. 129
EPITRE
A LA PARESSE ,
PAR MADEMOISELLE DU LUC.
Oeur du repos, nonchalate Déeffe,
Plaifir parfait,féduifantePareffe;
Divinité , dont les charmes puiffans
N'ont plus d'Autels , acceptez mon
encens.
Puiffe Apollon , affranchir mes pensées
De tours gênés, d'expreffions forcées.
Dans un Ouvrage à vous - même
adreffé ;
Sens , Rime , il faut que tout ſoit
enchaffé,
Sans aucun Art ; il faut que rien
ne Sente
Les dures Loix de la Rime gênante.
Je veux bannir tout ce vain attirail
De mots guindez , qu'enfante le travail
;
勵
Sur tout , je haïs ces nombreuſes
paroles ,
130 LE MERCURE
Qui décorans des Sentences frivoles
Par le fecours de leurs fons enchanteurs
,
Sçavent charmerlesftupides Lecteurs.
Je ne veux point que l'ampere manie ,
De la Cefure , arrête mon génie ;
Ni que jamais on puiſſe ſupputer
Combien d'efforts mes Vers m'ont pú
coûter :
Si fous mes Loix, la rime obéiſſante,
Amon efprit dabord ne ſe préſente,
Je laffe l'oeuvre, & par de vains
détours
,
Je ne vais point implorer fon fecours.
J'aime à rimer, mais je fuis paref-
Sense,
Et vos plaifirs fçavent me rendre
beureufe :
Or , commençons. Pareffe à qui mon
coeur :
Doit tous les biens dont il eft poffeffeur.
O ! que ne peut revenir chez les
hommes ,
Pour le bonheur de tous tant que
nous sommes ,
CeTems heureux , où l'on ne connoiffoit
DE MAY. 131
D'autres plaifirs que ceux qu'on vous
devoit
Lorfque jadis foigneux de fuir la
peine,
L'homme fuivant une route incertaine
,
Vivoit des fruits qu'il trouvoit fons
fes pas ;
Du lendemain ne s'embaraffoit pas ,
Et n'admettant ni bornės , ni partage ;
Du monde entierfaifoit fon heritage.
Sans fe laiffer folement agiter,
D'un avenir qu'on ne peut éviter:
Telle de l'Homme étoit alors la vie :
Digne en effet de donner de l'envie
A tous les Dieux: auſſi, bien - tôtjaloux
De fe trouver moins fortunez que
nous i
Etconnoiffant O divine Pareffe !
Que vous étiez la fource enchantereffe
De nos plaifirs , ils conclurent entr'eux
Devous ôter aux Mortels trop hûreux.
Il leur fembloit cependant impoſſible ,
Qu'onputjamais de vôtre jong paifible
Les dégager , quel bien leur propoſer
132
LE MERCURE
Qui les féduife ? iront-ils s'abufer
jufqu'à cepoint , & fur notre parole,
Courir aprés une trompeuſe Idole
De faux plaifirs ; quand du matin
aufoir
Pour être hûreux , ils n'ont qu'à le
vouloir.
, L'affaire fut avec poids agitée
Mainte raifon fut ditte & rejettée z
Ils difputoient dans le Confeil Divin
>
Sans aucun fruit , quand Jupiter
Soudain
Imagina d'envoyerfur la Terre
Les Paffions , vous déclarer la Guerre.
On applaudit , & pour notre malheur
,
Cefage avis fut trouvé le meilleur.
Au même inftant l'Avarice entourée
Des noirs foucis , dont elle est déchirée
,
Vint parmi nous , & fon aſpect hideux
Chaffa la Paix , la Concorde & les .
Jeux .
Son front d'abord ofa de la Prudence
,
Brendre
DE MAY.
133
Prendre le mafque , &ſous cette apparence,
Pourles corrompre aux mortels étonnez;
Elle prêchoit ces Dogmes erronneZ,
Pauvres humains , espéce infortunée
Pouvez-vous bien vivre au jour la
journée ,
Ne rien avoir & ne rien réſerver :
Si par malheur il alloit arriver ,
Que de l'hiver l'extreme violence
De vos moiffons confondit l'espérance ,
On que l'Etépar fon aridité
Séchat vos fruits prefqu'en maturité.
Que feriez-vous ? la misére effroyable,
Avec fa foeur la Faim infatiable
Se háteroit bien-tôt de vous punir ,
D'avoir ofé négliger l'avenir ;
·Il vient à vous , & le préfent frivole,
Comme un éclair, difparoit s'envole .
Tels étoient donc les difcours fédu-
&teurs ,
Dont l'Avarice empoifonna les coeurs .
Chacun la crut , & de trésors avides
L'homme devint ingrat , dur & perfide
;
May 1717.
M
234 LE MERCURE
1
N'étantjamais affés riche à songré :
De foins cuifans fans ceffe dévoré,
Pour amaffer ; l'Injustice , le Crime,
Tout en un mot lui parut légitime.
Trop aveuglé defa coupable Erreur ,
De vôtreCulte il eut bien- tôt horreur;
Et vainement la fage expérience
Luipromettoit laPaix & l'Innocence:
Sous votre Empire , il perdit pour jamais
,
En vous quittant l'Innocence & la
Paix ;
Mais cependant , malgré l'horrible
Guerre ,
Que vous livroit ce monftre fur la
Terre ,
Il vous reftoit des aziles hûreux :
Et quelques coeurs lents à brifer vos.
nænds
Suivoient vos Loix ; lorfque pour les
détruire ,
On vit les Dieux d'autres Monftres
produire :
L'Ambition aux Défirs effrénés
Et la Colere aux projets forcenés ,
La volupté , de remords poursuivie ,
La Vanité , la Vengeance , l'Envie ,
DE MAY.
135
La Trabifon , l'Orgueil , la Cruauté,
L'Amour , la Haine & l'Infidélité
Vinrent en foule établir leurs Maximes.
L'une , enfeignoit l'utilité des Crimes ,
L'autre , l'oubli des Devoirs les plas
faints i
Une autre enfin , forma les Affaffins ,
Et pour jamais fous le jong redontable
DesPaffions, plia l'Homme coupable:
De leurs tranfports Efclave infortЯné
,
A les fervir il fe vit condamné.
Ce fut alors,qu'avec pleine Puiffance ,
On vit regner le Trouble & la Licence
:
On renverfa vos tranquils Autels ,
On vous bannit , &parmi les Mortels
On vous nomma Vice d'Esprit , Moleffe
,
Foibleffe d' Ame, écueil de la Sageſſe ,
Foifon des cours. Il est bien vrai qu'-
on vit
Depuis ce tems , votre culte en crédit,
Quechez les Grecs , de fameux per-
Sonnages
Mij
836 LE MECURE
Qu'on réveroit , & qu'on appeloit
Sages ,
Qui font encor estimez parmi nous ,
Pour être hûreux , ne chercherent que
vous.
Que fous le nom de la Philofophie ,
Par leurs fecours vous futes rétablie.
Ils enfeignoient à braver la fureur
Des Paffions , à trouver le bonheur
Dans le repos & dans l'indépendance:
Du Fréjugé , pere de l'Ignorance ,
Is méprifoientlefantome orgueilleux.
Mais , quand on vit ces Sages pareffeux
Des Paffions Ennemis implacables ,
Ne mettre au rang des biens vrais &
durables ,
Et ne chercher d'autre félicité ,
Que les douceurs de la tranquilité ;
Toutd'une voix , comme une Erreur
fatale ,
·
On abjuraleur nouvelle Morale :
E pourjamais l'aveugle Opinion
Ofa flétrir vos Loix vôtre Nom.
Moi-même hélas ! par elleprévenue,
Combien de fois vous a:-je combatuë-?
Vous m'enchantiez & cependant
mon coeur
>
DE MAY. 137
Nofoit alors vous devoirfon bonheur,
Mais aujourd'hui que la raifon m'éi
claire,
Je viens vous rendre un Culte volontaire
:
Douce pareffe , azile des plaifirs ,
Divinitéfi chere à mes défirs ,
En acceptant aujourd'hui mon hommage
,
De ma raifon fongez qu'il est l'ouvrage.
式
EXTRAIT D'UN MORCEAU
de Phifique, annoncé dans le Mercure
dernier , fur une nouvelle
propriété que M. de Lifle lejeune
a remarquée dans les rayons
de la Lumiére .
Out le monde fçait que la Lumiére
fe réfléchit , pour peu
qu'on ait quelque teinture de Phifique.
On fçait auffi , qu'elle fouffre
réfraction, c'est- à- dire , que fes
rayons paffans d'un milieu dans un
Miij
138 LE MERCURE
autre , comme de l'Air dans l'Eau ,
le verre &c , changent de route &
en tiennent une , plus ou moins
proche de la perpendiculaire , fuivant
la différente nature des milieus.
Mr de Lifle entreprend aujour
d'hui , de noas y faire appercevoir
une troifiéme propriété ; il ſe fonde
fur cette Expérience.
Si l'on introduit par un petit trou
dans une Chambre obfcure . la
Lumiére du Soleil ; les Ombres des
Corps placez dans cette Lumière ,
font plus grandes qu'elles ne devroient
l'être , fi la Lumiére , en rafant
les extrémitez de ces Corps ,
continuoit fa route en ligne droite .
D'où il conclud qu'à l'approche
des Corps , les rayons de la Lumiére
font détournés .
>
On ne peut pas foupçonner , ditil
, que cette Infléxion ſoit cauſée
par la Réfléxion puifqu'il eft
afé de prouver qu'une partie de la
Lumiére qui fouffre cette infléxion ,
Te détourne à l'approche des Corps ,
DE MAY. 139
fans même les toucher.
On pourroit avec plus de vraifemblance
, l'attribuer à la Refta-
&tion , enfuppofant que les Gorps
font environnés d'un Atmosphere
propre , dans lequel les rayons de
la Lumiére fouffrent réfraction ;
mais une Expérience de Mr
Nevveton détruit cette Hipothéfe.
Il a obfervé la grandeur de l'Ombre
d'un cheveu, dans l'Expérience
dont nous avons parlé ci-deffus ; il
l'a enfuite enfermé dans l'eau ,
entre deux plaques de verre , l'a
de même expofé à la Lumiére introduire
par un petit trou dans
une Chambre obfcure , & il n'a
remarqué aucune différence dans
la grandeur de cette Ombre ;
d'où il elt aifé de conclure , qu'il
n'y a point d'Atmoſphere au tour
du cheveu ; car , les rayons de
lumiére , en paffant de l'eau dans
cet Atmoſphere , euffent fouert
une réfraction différente de celle
qu'ils fouffrent , en paffant de l'Air
dans ledit Atmosphere.
140
LE
MERCURE
Oneft donc fort porté à croire,
que cette infléxion eft une propriété
particuliére de la Lumiédont
on ne connoit point encore
la nature . M. Nevvton avoit
commencé à la rechercher ;
mais d'autres occupations l'en
ont détourné. M. Delifle fe charge.
de pourfuivre cette recherche ,
& les Expériences qu'il a lûës à l'Academic
fur cette matiére , nous
affurent du fuccés
>
M. Delifle voulant donc connoître
les Régles de cette infléxion
, & en déterminer la quantité,
il s'eft appliqué à mesurer éxactement
les Ombres des Corps de différentes
figures & de differente
nature Il a varié les diftances
& la grandeur du trou , pour recevoir
plus ou moins de Lumiére ,
afin de pouvoir reconnoître par
toutes ces variétés , dans quelle
proportion fe fait cette augmen
tation des Ombres , audelà de ce
que la rectitude des rayons le permet
; mais , en faifant toutes ces
DE MAY. 141
Expériences , il s'eft apperçû que
l'Ombre des Corps prenoit de différentes
figures & de différentes
couleurs ; de forte que dans de
certaines circonftances , elle n'étoit
prefque pas reconnoiffable de
ce qu'elle eft ordinairement ; &
comme ce jeu de Lumiére fe faifant
endedans de l'ombre-même ,
en fait varier la grandeur & la
figure , il s'eft trouvé obligé d'interrompre
fes Expériences , fur la
groffeur de l'ombre : pour pour-
Tuivre ces apparences qui fe fontdans
l'ombre , parce qu'avane de
prouver l'infléxion par la grandeur
des ombres , il faut convenir de
ce que l'on doit prendre pour l'ombre.
Cela eft ici d'autant plus néceffaire
que les apparences qui
fe font dans l'ombre , font dans de
certaines circonftances plus fenfibles
,, que l'ombre-même.
>
Ce font ces apparences caufées
par le mélange de la Lumiére &
de l'ombre , dont M. Delifle nous
a fait un raport éxact dans le Mor142
LE MERCURE
ceau qu'il a lû à l'Academie.
Il commence fes Obfervations
par nous avertir , qu'on ne peut
appercevoir ces apparences fort
prés du corps , que par le fecours
d'excellens Microcofpes , à caufe
de la force de l'ombre dans ces
endroits. Enfuite , il entre dans le
détail de fes Expériences . Il dit
que recevant l'ombre du corps fur
un plan de Carton , elle paroît
fort noire & bien terminée , c'eftà-
dire ,bien féparée de la Lumiére ,
lorfque le plan eft proche du corps.
Si on l'en éloigne , les bords de
l'ombre fe mêlent avec la lumière ;
& enfin fi on place le Carton dans
une diftance plus confidérable; alors
l'ombre paroît divifée en bandes
paralleles à fa direction , diftinguées
par des intervalles moins
obfcurs. Le nombre des bandes
obfcures eft d'autant plus grand,
que le Carton eft plus prés du
corps ; car , à fure qu'on l'éloigne
, celles qui font voifines de
la lumière s'évanouiffent . Enfin ,
DE MAY... 143
lorfque ces intervalles lumineux
ou plûtôt moins obfcurs , font obfervés
à une certaine diftance du
corps , on s'apperçoit qu'ils font
compofez de couleurs femblables
à celles de l'Arc-en-Ciel , & qui
font rangées en cette façon du milieu
de l'ombre , vers les bords du
violet , puis du bleu , du verd ,
du jaune, & enfin du rouge. Enfuite,
vient labande obfcure, qui,par conféquent
eft compofée du rouge du
premier intervalle , & du violet
du fecond , où les mêmes couleurs
font encore rangées de la même
façon.
On voit par là , que la réfraction
n'eft pas la feule caufe capable
de féparer d'un faiſceau de
rayons , ceux qui font propres à
nous faire voir du jaune , d'avec
ceux qui nous font appercevoir
du
rouge , puifque l'inflexion produit
ce même effet ; il s'agit maintenant
de fçavoir , comment fe fait cette
infléxion , & les Loix qu'elle obferve;
ce que l'on pourra décou144
LE MERCURE
vrir , en faifant plufieures Expériences
& ce qui,une fois bien connu
, pourra beaucoup contribuer à
nous apprendre la nature de la Lumiere.
SUITE DES NOUVELLES
Etrangeres.
A Hambourg le 20 May 1717.
A Flotte Angloife de vingtde
de
trois Frégattes , arriva le 24 d'Avril
à Copenhague . On en détacha
cinq Vaiffeaux pour croifer
fur Gottenbourg , où il y a plufieurs
Vaiffeaux Suedois. On mande
qu'aufitôt que la Flore Danoife
fera prête , les deux Flottes fe réuniront,
pour fe rendreMaîtreſſes de
la Mer Baltique ; afin de s'oppofer
aux courfes des Suédois , qui continuent
de faire des prifes confidérables.
Les Hollandois follicitez
par les Anglois, d'y joindre une
Eſcadre , ont en quelque maniere
refufé
"DE MAY. $
145
refufé , voulans ménager le Roy
de Suéde en faveur de leur Commerce.
On croft même qu'ils remettront
bien- tôr en liberté M.le
Baron de Cortz .
M. le Comte de la Mark eft
à Lubeck , où il a receu fes Paffeports
pour aller en Suéde , de la
part du Roy de France , à condition
cependant, que le Roy de Suéde
de fon côté , expédiera des Paffeports
femblables , afin
afin que les
Couriers paffent librement .
On apprend de Suéde par des
Lettres qui ne paffent pas aïfément,
que dans le moment qu'on fert
que les Miniftres Suédois avoient
été arrêtés en Angleterre & en Hollande
: Il avoit été proposé au Confeil
, le Roy préfent , que l'affaire
étoit frimportante , qu'elle méri
toit d'y être difcurée. L'ouverture
de la propofition faite, on alla aux
avis , & prefque tous les Miniftres
déclarerent , qu'il étoit de l'honneur
du Roy & de la Nation , qu'on
ufat du droit de reprefailles far les
May 1717. N
146 LE MERCURE
Miniftres Anglois & Hollandois ,
& qu'on les enfermât dans des
Châteaux . Mais, le Roy ayant tout
écouté , dit avec beaucoup de
grandeur , Meffieurs , Je ne reconnois
point de Droit audeffus du
Droit des Gens : Et le Droit de
reprefailles dont vous me parlez ,
eft fi fort audeffus , que mon avis
eft , qu'on traite les Miniftres d'Angleterre
& de Hollande , avec toute
l'honnêtété prefcrite par le Droit
des Gens ; qu'on leur laiſſe la liberté,
mais qu'on les éxamine de fort prés ;
qu'on les empêche de fortir de mon
Royaume , comme desfugitifs ; mais,
que fion les rappelle ; ils n'ont qu'à
prendre congé demoi dans les formes :
Alors,je fuivrai ce que l'Equité doit
infpirer aux véritables Souverains ,
& je marquerai à tout l'Univers
le respect que j'ai pour le Droit facré
& fupréme des Gens .
22
Le mot de la premiere Enigme
du mois paffé, étoit le Tabac à raper,
& celui de la feconde , une Plume.
DE MAY. 147
ST.
ENIGME.
'Autre jour , fans être fâchée ,
Je me plaignois le long d'unBoiss
Et je me plaignis plufieurs fois ;
Car, en effet j'étois touchée ,
Je n'ai pourtant " nul fentiment ;
Mais Cuir humain m'animant ,
Je puis parler tendrement ;
Pourvu qu'au même moment
Je fois & droite , & couchée.
AUTRE
DU SOLITAIRE MALGRE'LUI
DE L'ISLE SAINT Loüis.
N
E vous étonnés pas , fi j'ai le
corps fi plat ,
L'Eau, le Fer, & le Feu concourent Rendah
à mon eftre :
On
In me met fous la rouë , on me
preffe , on me bat ,
Et l'on me fait périr pour me faire
renaître,
948 LE MERCURE
20
Quelque-tems aprés ma naiffance
,
Monpere toujours mon Bourreau
,
Me ferre & me bat de nouveau
>
Sans que j'y faffe résistance.
20
Avant que de fervir , j'ai toujours
l'avantage ,
D'être d'une extrême blancheur
;
Mais dés qu'on me met en
usage
Je change auffitot de couleur.
to
Enfin, pour n'être compofé
Qe d'un amas confus de morceaux
in tiles ,
Je n'en fuis pas plus méprifé
Et j'enrichis bien des familles.
Sans voix,je fçais me faire entendre
,
Parle fecours de certains traits
Quelquefois même les Muets ,
Er les Sourds peuvent me comprendre.
CURE
aprés mas
Ours MenBr
se bat de m
Je résistance
r, j'ai tomon.
xtrême Ha
decoulin
comple
de morta
lus
mérit
desfamilies
me faire
tains
traits
JesMuets
,
ntmecom
D
Efprits
Sans v
ture ,
Il vous
fuffi
2 Jeux
Pour
Natu
PAYERY
CHA
E
Printe
A nos B
Tout
change e
Belle
Iris
chan
Ac
toute la
Un
jeune
Cann
E un
Printem
AU
A
mettreenM
pro
Out
est
un
Un
jeude m
La
Medecine e
DE MAY . 149
TON
Efprits fubtils , & curieux ,
Sans vous donner tant la torture
,
Il vous suffit ici du fecours de vos
yeux
Pour Sçavoir quelle est ma
Nature.
FRYEPRYEPR.YEPA •YZPR
CHANSON .
E Printems par fon retour,
leur parure ,
Tout change en ce beau ſéjour ;
Belle Iris change à ton tour
Avec toute la Nature.
Un jeune Coeur fans Amour ,
Eft un Printems fans verdure.
AUTRE
A mettre en Mufique pour
T
prochain.
le mois
Out eft un jeu dans la vie ,
Unjeude motsfait laPhilofophie ;
La Medecine eft une momerie ;
Niij
150
LE MERCURE
Chez Themis que de Tricherie !
Par Jes jeux Mars met tout en feu,
Et Venus par filout erie
Fait valoir le fin de fon Jen ;
Tout est un jeu dans la vie.
22222
SUITE DU JOURNAL
de - Paris.
L
E 14 , le Roi donna un Arrêt ,
pour empêcher la Nobleffe de
s'affembler ; par lequel il lui deffend
de figner la Requête projettée
contre les Ducs & Pairs . Nous le
rapportons ici tel qu'il a été publié.
Le Roi étant informé qu'à l'occafion
de quelques Mémoires , Publiés
l'année derniere , où plufieurs
perfonnes d'une Naiffance
diftinguée ont prétendu que les
Droits de la Nobleffe étoient intereffés
, il a été dreffé pour deffendre
ces Droits , une Requête , que
l'on veut faire figner à un grandno
da
Et
de
&
CO
Era
Et
qui
Nol
elle
don
nore
plus
tes
une
IST
vis
a fa
DE MAY. Ist
nombre de Gentils -hommes , tant
dans Paris que dans les Provinces :
Et comme la Nobleffe , quoiqu'un
des premiers Ordres du Royaume ,
& celui que Sa Majesté regarde
comme la principalle force de fon
Etat , ne peut , ni faire Corps , ni
figner des Requêtes en commun,
fans la permiffion expreffe du Roy ,
Et qu'ainfi une telle tentative ne
fçauroit être autorifée , fans bleffer
les premieres maximes de l'ordre ,
public , outre qu'elle feroit inutile
& prématurée dans une occafion
où il ne s'agit que de Mémoires
qui n'ont point été faits contre la
Nobleffe , Er à l'égard defquels
elle peut fe repofer fur l'affection
dont Sa Majesté l'a toujours ho-- .
norée , & qui eft pour elle un Titre.
plus affuré que toutes les Requêtes
qu'elle pourroit préfenter , fi
Elle étoit en état de le faire dans'
une forme réguliere . SA MAJESTE'
ESTANT EN SON CONSEIL , de l'Avis
de M. le Duc d'Orleans Regent,
a fait trés-expreffes inhibitions &
募
162 LE MERCURE
deffenfes à tous les Nobles de fon
Royaume , de quelque Naiffance ,
Rang & Dignité qu'ils foient , de
figner ladite prétendue Requête ,
à peine de défobéïſſance , juſqu'à
ce qu'autrement par Sa Majesté en
ait été ordonné, fuivant les formes
obfervées dans le Royaume , fans
néantmoins que le préfent Arreſt
puiffe nuire ni préjudicier aux
Droits , Priviléges & prérogatives
légitimes de la Nobleffe , auxquels
S. M. n'entend donner aucune
atteinte , Et qu'elle maintiendra
toujours , à l'exemple des
Rois les prédéceffeurs , fuivant les
régles de la Juftice & de l'ordre
public.
La difpute qui s'eft élevée entre
M. de S. Eugene Maistre d'Hoftel
ordinaire du Roy , & les Maiftres
d'Hoftel de quartier , a été remiſe
à la décifion de Msr le Duc. Le.
Premier prétend , qu'il eft de
fa Charge de fervir toutes les Têtes
Couronnées Etrangeres qui
viennent en France , & les autres
DE MAY... 155
lui conteftent ce droit.
Le 16. le Roy a affitté le jour de
la Pentecôte , à la Grand-Meffe ,
precedée par un Veni Creator ; elle
fut celebrée par fa Grande Chapelle
; M. l'Abbé de Joüilhac officiant
, comme premier des Chantres
du Roy. L'aprés midy S. M.
entendit la Prédication du Pere
Chanan , le premier des Religieux
de S. Antoine qui ait prêché à la
Cour ; fon Difcours fuivi & ferré a
été goûté , & fon Compliment a
été bien reçû. Aprés Vêpres, le Roy,
fe promena dans le Jardin des
Tuileries. ..
7.
On a eû des nouvelles du de
Bonn Electorat de Cologne , que
Mgr . le Comte de Charolois étoit
arrivé le 6. dans cette Ville , fort
fatigué. Ce Prince fut obligé à
Namur de prendre la Barque , au
deffaut des chevaux de pofte ,
pour defcendre la Meufe jufqu'à
Liege. Il coucha en chemin fur la
Paille , ne mangea que du Pain bis,
& ne but que de la Biere , ng
Kexce
de
que
compa
hom
tuit, d
prés la
ant de
percé
pee , o
dan re
ron d'A
154 LE MERCURE
trouvant rien de plus . Ayant gagné
Liege, M. de Billy qui l'accompagne,
emprunta deux chemiſes d'un
de fes Amis ; il en donna une au
Prince , & garda l'autre pour lui ;
ils en partirent le matin par une
mauvaiſe voiture, pour fe rendre à
Bonn , où l'Electeur de Cologne
le reçût à bras ouverts . Ms. le
Comte de Charolois demanda cependant
la permiffion à S. A. E.
de loger chez M. le Comte de S.
Maurice où il fe repofa ; toutes les
Lingeres de Bonn furent employées
à lui faire diligemment le linge
le plus neceffaire , & le 8. il fe remit
en route par les facilitez que
lui donna l'Electeur , pour fe rendre
en diligence à Munick.
mem
coups,
fuperieu
Le Baron de Schemetavu Allemand,
trés-riche heritier , âgé de 22
ans , fut tué la nuit du 16. au 17. il
avoit foupé dans un Cabaret du
Fauxbourg S. Germain, avec Mrs. le
Marquis de Gatinara , le Baron d'Alberg
& plufieurs Gentils - Hommes
Etrangers qui s'étoient retirez , à
que l'o
vers la
dansle
teache
Serantfa
i
fauva
grandep
du
front.
e deM
de
l'Emp
pée
anchan
garde, fa
DE MAY
ISS
་
l'exception du Baron d'Alberg &
de quelques domeftiques qui l'accompagnoient
: Il fut attaqué par
5 hommes à trois heures aprés mi
nuit, dans la Rue des Boucheries,
prés la Barriere des Sergents : S'étant
deffendu quelque tems ; il fut
percé mortellement d'un coup d'épée
, outre deux coftes coupées
d'un revers d'efpadon. M. le Baron
d'Alberg fut bleffé prefque dans
le même moment de deux autres
coups , dont l'un lui diviſa la lévre
fupérieure en deux ; de maniere
que l'on comptoits dents à travers
la playe , & l'autre fut porté
dans le bas ventre , il auroit même
été achevé , fans fon laquais , qui
s'étant faifi de l'épée de ce Baron ,
lui fauva la vie aux dépens d'une
grande playe qui pénétra dans l'os
du front. Le Valet de la Garderobe
de M. de Kinigfeg Ambaffadeur
de l'Empereur , qui avoit mis auffi
l'épée à la main , fut atteint d'un
tranchant d'Efpadon qui coupa fa
garde, fa poignée , & lui abatic
•
186 LE MERCURE
prefque le pouce , que le Chirur
gien a été obligé d'amputer. Aprés
-cette expedition , comme, les Attaquans
fe fauvoient , ils rencon
trerent le Marquis de Gathara qui
s'étoit feparé quelques inftans , avant
que ce malheur arrivât à les
Amis ; il en fut attaqué , mais
ayant eu le bonheur de pater & d'en
bleffer même quelques- uns , ils
l'abandonnerent
. Quelque perqui
fition que l'on ait pu faire jufqu'à
préfent , pour en découvrir les Af-
Taillans , on n'a pu y parvenir. On
a arrefté feulement un des laquais
du Baron Schemetavy
Le 17. au matin les derniers Of
ficiers de M. le Comte de Charo-.
lois font partis pour joindre ce Prince
à Vienne.
M. le Grand , quoi qu'incommodé
, a donné cependant un dîner
magnifique à 60 Perfonnes de la
Parenté de M. le Comte d'Armagnac
.
Le 19. M. l'Abbé de la Rochefoucault
Aîné de la famille , a reDE
MAY. 157
sur un Bref du Pape , avec permiffion
de jouir des Revenus de fes
Abbayes ; fous la condition qu'i a
propofée de prendre l'épée , & d'aller
fervir en Hongrie contre les Infidéles.
2 .
Le 20 au matin M. le Blanc
Maitre des Requeftes Honoraire ,
Confeiller au Confeil de Guerre
at l'honeur de faire figner par S. M.
le Contrat de Mariage de Mlle fa
fille avec M. le Marquisde Trefnel
, Enfeigne des Gendarmes.
Le 21 les Confeils fe font raffemblez,
ayant été en vacance, depuis
le Mardy d'avant la Pentecôte
jufqu'à cejour.
Le 22.il eft arrivé un Courier
en 7 jours de Roine , apportant la
difpenfe pour le Mariage de M. le
Marquis d'Harcour avec Madenoifelle
de Louvois.
• Le 23. M. l'Abbé de la Rochefoucault
partit en habit de Cavalier
pourla Hongrie.
Le 25. M. Talon le plus ancien
des Lieutenants aux Gardes , a ob158
LE MERCURE
tenu de droit la Compagnie de M.
de Montpezat Capitaine au Regiment
des Gardes Françoiſes , Maréchal
de Camp & Gouverneur de
Sommieres , qui eft mort en Languedoc
le 15, de ce mois . M. Har-.
lin a été gratifié du Gouvernement
de Sommieres , qui vaut 8000 livres
de rentes; les appointemens en
font payez fur les Etats de Languedoc.
Le 27. Fête du Saint Sacrement,
la Proceffion de Saint Germain
l'Auxerrois , Paroiffe du Louvre ,
vint à la Chapelle des Tuileries .
Le Roy la reçût au milieu de la
Cour & l'accompagna avec une pié
té exemplaire jufqu'à la Chapelle;
on chanta unMotet, aprés lequel
S. M. reconduifit le S. Sacrement
jufqu'à la derniere Porte du Lou-
VEC.
Mgr le Duc d'Orleans fe rendit à
l'Eglife de S. Euftache fa Paroiffe ,
avec Madame la Ducheffe d'Orleans
, & Mer le Duc de Chartres;ils
affifterent à la Proceffion du S. SaDE
MAY. 159
crement & à la Grand- Meffe.
Mgr le Prince & Mde la Princeffe de
Conti accompagnerent la Proceffion
du S. Sacrement à S. Sulpice
Par des lettres du 15. de Munik,
on a été informé que Mer le Comte
de Charolois y étoit arrivé la veille
, à 9 heures du foir , en parfaite
fanté. L'Electeur de Baviere , fur
l'avis qu'il avoit reçû de l'Electeur
de Cologne , que ce Prince avoit
paffé par Bonn , dépêcha au
devant de lui un de fes Gentilshommes,
jufqu'à Donavert. Le lendemain
de fon arrivée , toute la
Cour qui étoit fort nombreuſe , ſe
trouva au lever de M. le Comte.
L'Electeur lui donna le grand Appartement
vis-à-vis celui qu'il occupe
, & l'y conduifit. Le quinze
S. A. E. le mena chez l'Electrice
, & lui fit offre d'argent
de chevaux , de vaiffelles , d'équipages
& de tout ce qui pouvoit lui
manquer. M. le Comte à écrit une
lettre en Allemand à M. le Marquis
de Gefvres , & une en Latin
a
O ij
160 LE MERCURE
•
à M. l'Abbé Mongin fon Precepteur.
L'Impératrice accoucha le 13. de
ce mois d'une Archi - Ducheffe .
Les Fermiers Generaux fortans ,
font ,
Meffieurs Brunet de Rancy , Caquet
, Chartraires , Daverly , de
Boulogne , d'Elpeche , Dupuy , Henault
de Cantorbe , le Riche, Ménon
, du Tronchet , Terriffe , Pellart
, Romanet .
Les quatre Rentrans , font ,
Meffieurs Le Normant , d'Azy ,
·Bartet de Bonneval , de Duchy.
La Penfion de feu M. Jouvenet
a été donnée à M. Boullogne qui
a auffi rempli la Place de Recteur
de l'Academie Royale de Peintuture.
J'ai donc été mal informé,
lorfque j'ai avancé à la p. 102. du
Mercure d'Avril que M. Coepel avoit
été gratifié de toutes les prérogatives
accordées à feu M. Jouvenet
; je devois dire feulement
qu'il avoit obtenu la penfion de
feu M. de la Foffe , il y a même
plus de 6 mois.
DE MAY. 161
MORTS.
Dame Jeanne du Bovéxe de Villemor
, veuve de Meffire Alexis
François Dauyet , Comte des Marefts
, Grand Fauconnier de France,
mourut le 24 Avril 1717. âgée de
>
68 ans , ayant eû entr'autres Enfans,
Dame Françoife Chreftienne
Dauvet mariée en 1704. à Guil-
Jaume Alexandre Marquis de
Vieuxpont , & François Dauvet
Comte des Marefts , à préfent
Grand Fauconnier de France , marié
depuis l'an 170г. avec Dame
Marie Robert , de laquelle il
a eû entr'autres, M. le Comte des
Marefts reçû depuis peu en furvivance
de M. fon Pere , dans la
Charge de Grand Fauconnier de
France.
Madame des Marefts avoit été
élevée Fille d'Honneur de Madame
Ducheffe d'Orleans , & ele
étoit fille de Robert de Bovéxe ,
Seigneur de Villemor en Poitou
O iij
62 LE
MERCURE
& de Marie d'Eſcoubleau , de la
Branche des Seigneurs du Coudray
Montpenfier. Pour la Genealogie
de Dauvet , voyez la nouvelle
Edition des Grands Officiers de la
Couronne par le Pere Anfelme, au
Chapitre des Grands Fauconniers ,
vol. infol. 1496.
Meffire Hiacinthe Ravechet
Preftre , Docteur en Theologie de
la Faculté de Paris , Maiſon & Société
de Sorbonne , & Syndic de
ladite Faculté , mourut le 24 Avril
1717. à S. Melaine de Rennes.
Meffire Pierre Charles Dappougny
, Seigneur de Jambeville & de :
Serincourt , Maiftré d'Hoftel Ordinaire
du Roy , mourut le 4. May.
Il étoit fils de feu Claude Dappougny,
Secretaire du Roy , & l'un
des Fermiers Generaux de fa Majefté
, & de Claude Bruchet.
Meffire Louis Gafpard Macharel
, Premier Maiftre d'Hoftel de
S. A.R.Merle Duc d'Orleans ,mourut
le 12 мay .
Meffire Lojiis Pafquier , Seigneur
DE MAY. 153
de Coulandes & de Chauffour ,
Lieutenant Particulier au Chaftelet
de Paris depuis 1690. aprés y
avoir été Avocat du Roy , mourut
le 13 May..
Dame Magdelaine de Jaucourt ;
femme de мeffire Armand de мormes
, Chevalier Seigneur de faint
Hilaire & de Garges , & Comman→
deur de l'Ordre de S. Louis, Lieurenant
General des Armées du Roy
& de l'Artilerie de France , & Confeiller
au Confeil de Guerre , mourut
le 13 May 1717. Elle fortoit d'une
Maifon également confidérable
par fon Ancienneté & par fes Alliances.
Meffire Antoine Michel de Sabine
, Baron de la Quiefe , Gentil-
Homme Ordinaire de la Maifon du
Roy , mourut le 1 ; мay.
Dame Jeanne de Montaut, veuve
de мeffire Nicolas de Croifmare ,
Prefident en la Cour des Aydes de
Normandie , mourut le is may
1717. La Famille de Croifmare eft
originaire de Normandie , & des
164 LE MERCURE
plus diftinguées par fon Ancieneté,
par fes Alliances , & par les
premieres
Charges de la Robe , dont
elle a été decorée depuis long- tems .
Metfire Louis le Preftre du Puy
Vauban Abbé de Brantofme & de
Belleville , Prieur de S. André de
Cuzaguais , mourut le ... de May
Il étoit frere de мeffire Antoine le
Preftre , Seigneur du Puy-Vauban ,
Lieutenant General des Armées du
Roy , Directeur des Fortifications
d'Artois, Gouverneur de Bethune ,
& Neveu à la mode de Bretagne,
de feu Mr. le Maréchal de Vauban .
Dame Scholaftique Geneviève
d'Anglure , femme de мeffire Louis
d'Ornaifon , Comte de Chamarande
, Lieutenant General des Armées
du Roy , mourut le .. de May
Elle étoit Fille de мeffire Nicolas
d'Anglure , Marquis de Bourlemont
, Lieutenant General des Armées
du Roy , & de Dame Anne
Thibault , & elle avoit eû entr'autres
enfans , M. le Marquis de
Bafancy , Colonel du Regiment de
DE MAY . 165
la Reyne , tué au Siége de Turin
en 1706. & quelques autres Enfans
tous morts fans alliance . La мạifon
d'Anglure eft originaire de
Champagne & l'une des plus anciennes
& des plus illuftres de cer--
te Province .
MIS de la Foffe , Jouvenet , &
Boulogne l'aîné , tous trois Peintres
Ordinaires du Roy, moururent
ces jours paffez.
мeffire Pierre , Sire & Comte de
Lannion , Baron & Pair de Bretagne
, Vicomte de Rennes , marquis
d'Epinay & autres lieux , Lieutenant
General des Armées du Roy,
& Gouverneur des Ville & Chẫ▾
teau de S. Malo , Vannes & Au
ray , deceda le 27 May , âgé de
75 ans 3 mois.
Dame Elifabeth Bonnet veuve
du Marquis de Pons de Chavigny,
mourut le 7 de ce mois en fon Chateau
de Pons fur Seine , àgée de
76 ans.
166 LE MERCURE
MARIAGES.
Mre Benoist Bidal , Marquis d'As- -
feld , Lieutenant General des Armées
du Roi, Commandeur de l'Ordre
Militaire de S.Louis, Chevalier
de la Toifon d'Or , & Confeiller au
Confeil de Guerre , a époufé le 27
Avril Mile Joly de Fleury , Fille
de Mre Jofeph Omer Joly Seigneur
de Fleury , Avocat General au Parlement
de Paris, & Niéce de M. le
Procureur General. M. d'Asfeld eft
Fils de Me Pierre Bidal , Refident
pour le Roy dans les Cours du
Nord left Frere de feu Mr le Baron
d'Asfeld , Maréchal des Camps
& Armées du Roi , fi connu par le
Siége de Bonn , qu'il foûtint fi
long-temps , & qu'il ne rendit qu'aprés
avoir fait périr grand nombre
des Ennemis , & de feu Mr. le Baron
d'Asfeld , auffi Maréchal de
Camp , mort depuis quelques années
, n'aïant laiffé qu'une fille de
fon Mariage avec Dame Anne PuDE
MAY.
167
selle , fille de Pierre Pucelle Premier
Prefident au Parlement de
Grenoble.
M. le Prince Charles de Lorraine
, Grand Ecuyer de France en
furvivance de Mr. le Comte d'Armagnac
fon Pere , a épousé le 12
May, Françoiſe Adelaide de Noailles
, fille de Mre Adrien Maurice
Duc de Noailles , Pair de France,
Chevalier de la Toifon d'Or, & c
& de Dame Françoife d'Aubigné.
Comme la Maiſon de Lorraine eft
du nombre des
Souveraines, & que
celle de Noailles eft
generalement
connue pour une des plus anciennes
& des plus illuftres du Royaume ,
je crois pouvoir me difpenfer d'entrer
ici dans aucun détail Genealogique
.
Mre Efprit Juvenal de Harville
des Urfins , Marquis de Trefnel ,
Enfeigne des Gendarmes de la
Garde du Roy , Fils de мre Efprit
Juvenal de Harville des Urfins ,
Marquis de Trefnel , Lieutenant
General des Armées du Roi , & de
768 LE MERCURE
feue Dame Marie Anne de Gomont;
a époufé le..de May Louife
Magdelaine le Blanc , fille unique
de Me Claude le Blanc , Maitre
des Requeſtes Honoraire , & Confeiller
au Confeil de Guerre , & de
Dame Magdelaine Petit de Paffy,
& petite fille de Mre Louis le Blanc
Maistre des Requeftes Ordinaire de
l'Hoftel du Roi , & de Dame Sufanne
Henriete Bazin de Befons
foeur de Mre Jacques Bafin de Befons
, à préfent Marefchal deFrance.
La Maiſon de Harville n'eft pas
moins confiderable par fon ancienneté
, que par les Alliances.qu'elle
a faites depuis un temps immémorial
avec les premieres Maifons du
Roïaume.
Je remets au meis prochain à
vous parler du Mariage de Mr, de
Bonneval avec Mlle de Biron .
9
En vous apprenant dans mon
Journal du mois d'Avril dernier
que le 25. de ce mois , Mr. le
Marquis d'Argenteuil , Gouverneur
Particulier
DEMAY.
169
Particulier de la Ville de Troyes ,
avoit prété Serment entre les in...ns
du Roy , pour la Charge de Lieutenant
General de Sa Majefté , au
Gouvernement de Champagne ,
dont il avoit été pourvû , de même
que de celle de Gouverneur Particulier
de la Ville de Troyes , dés
le quatre Septembre de l'année
1716 ; fur la démiffion de Mr le
Comte d'Effeville , Lieutenant Ge-
'neral des Armées du Roy , & Lieutenant
de fes Gardes du Corps : Je
n'aurois pas manqué de vous inftruire
de la Naiffance , s'il m'avoit
été permis de remettre plufieurs
articles confidérables , dont
on m'avoit déja fait part , lorfque
celui que vous allés lire , me fur
rendu.
La Maifon de lé Bacle , de laquelle
fort Mr le Marquis d'Argenteuil
, eft originaire de Touraine ;
& elle n'eft pas moins confidérable
par fon ancienneté , que , par fes
Alliances ; puifque par des Titres
inconteftables , elle pouve une
May 1717. P
170 LE MERCURE
filiation fuivie depuis prés de 400
, ans.
Mre Jean-Louis le Bacle Marquis
d'Argenteüil , à préfent Lieutenant
General au Gouvernement
de Champagne & Gouverneur Particulier
de la Ville de Troyes , a
été élévé Page de la Chambre du
feu Roy , & il est marié depuis le
quinze Novembre 1712 , avec De
Louife-Anne-Victoire de Rogres ,
fortie d'une des plus anciennes
Maifons de Poitou , & qui a l'honneur
d'être Parente de Madame
la Princeffe de Conty premiere
Douairiere , fille unique de Louis-
Charles de Rogres Chevalier ,
Seigneur de Cheurinvillier
, de
Balin & de l'Anglée , & de Marie-
Anne le Charron , Dame de
Villemaréchal
& du Vieux Saint-
Ange , Niéce & pétite Niéce de
feüe Madame la Maréchale du
Pleffis Pralain , & de feüe Madame
la Comteffe de Coffe , Ayeiile
de Mr le Duc de Briffac d'aujourd'hui
, duquel Mariage font
DE MAY. 171
nés juſqu'ici un fils & une fille . Il
eit fils de feu Me François le Bacle
Comte d'Argenteuil , Lieutenant
Colonel de Cavalerie , & de Dame
Anne-Elizabeth le Tenneur ,
Dame de Foucheres & de Roffon ,
petit-fils de Louis le Bacle Comte
d'Epineüil , Baron d'Argenteuil &
d'Arcy , Seigneur de Pouy , & élevé
Page , puis Gentilhomme Ordinaire
de la Chambre du Roy Louis
XIII , & de De Catherine de Torcy ,
& arriere petit- fils de Patrice le
Bacle Baron d'Argenteuil , Mestre
de Camp d'un Régiment d'Infanterie
, lequel avoit pour pere François
le BacleBaron d'Argenteüil&de
Torcy , Confeiller du Roy en tous
fes Confeils , Gentilhomme Ordinaire
de fa Chambre , Meftre de
Camp d'un Régiment d'Infanterie
pour le Service du Roy Henry
IV , & premier Chambellan de
Mgr Louis de Bourbon , Comte
de Soiffons ; depuis , Grand Maître
de France , & pour Mere Deniſe
de Heriot , Dame de Moulins ;
Pij
172
LE MERCURE
après la mort de laquelle , ledit
François le Bacle ſe remaria avec
Marie de Lenoncourt , Dame de
Chateauchinon
& de Beauregard ,
fortie d'une des plus illuftres Maifons
de Lorraine : Il étoit petitfils
d'Antoine dé Bacle , Seigneur
du Puybacle , Baron d'Argenteuil
& d'Arcy , & de Marguerite de la
Touche , fille de Renaud de la
Touche , Chevalier , Seigneur de
la Touche Limoufiniere , & de
Françoife de Rochechouard
, fille
de François de Pontville dit de
Rochechouard
, Vicomte de Rochechouard
, & de Renée d'Anjou
Mezieres. Cet Antoine le Bacle
étoit fils d'Hugues le Bacle , Seigneur
du Puybacle & de la Martiniere
, élevé Enfant d'Honneur
de la Reine Marie d'Anjou , femme
du Roy Charles VII , & depuis
Echançon de M. le Duc de
Normandie , frere du Roy Louis
XI. lequel avoit pour frere , François
le Bacle , Maître d'Hôtel Ordinaire
du Roy Charles VIII , &
DE MAY.
173
&
premier Maître d'Hôtel de Mer le
Dauphin , iffu au 4º dégré de Jean
le Bacle Ecuyer , Seigneur du Puybacle
, du Pin & de Saint Loud
en Touraine , vivant vers l'an 1325.
lequel mourut revétu de grands &
notables biens , ayant laiffé entr'auties
Effets , pour deux mille livres
de Vaiffeles d'or & d'argent ; fomme
alors tres confidérable
qui marque bien que dés ce temslà
, cette Maiſon étoit une des plus
riches de fa Province. Depuis ce
tems , ceux de ce nom ont toujours
fervi les Rois dans des Emplois
Militaires & confidérables , comme
en qualité de Lieutenans de
leurs Gardes du Corps , de Gouverneurs
de plufieures Villes &
Châteaux , Meftres de Camp d'In.
fanterie & de Cavalerie , & ils fe
trouvent qualifiez Chevaliers &
Hauts & Puiffants Seigneurs dans
des Titres , depuis prés de 200 ans.
Cette Maifon , outre l'avantage.
qu'elle a d'être alliée aux Maiſons
de Neufville Villeroy , de Souvré,
P iij
174 LEMERCURE
de Coligny , de Poitiers , de la
Rochefoucaud ,de Rouvroy Saint
Simon , de la Tremoille , elle a encore
celui d'avoir donné cinq Chanoineffes
d'Efpinal , dont une a été
élue Doïenne en 1710 , une Chanoineffe
de Remiremont & fept
Chevaliers de Malte , dont le premier
a été reçû dés le 12 Aouſt
1603 .
Outre M. le Marquis d'Argenteuil
qui en eft le Chef, il en refte
encore M. le Comte de Mou
lins Lieutenant Colonel de Dragons
, & Chevalier de l'Ordre Militaire
de Saint Louis , lequel a plufieurs
enfans de fon Mariage , avec
Dame Marie de Rogres de Champignelles
, Coufine Germaine de
Madame d'Argenteuil , & fille de
Louis de Rogres , Baron de Champignelles
, & de Marie Nicolle
Graffin , fortie d'une ancienne Famille
originaire de la Ville de Sens,
de laquelle étoit Pierre Graffin ,
Seigneur d'Ablon , reçû Confeiller
au Parlement de Paris dés l'an
DE MAY 375
1'543 , & qui fubfifte encore en la
perfonne de Pierre Graffin , Seigneur
de Chaffefant, deMormant en Brie,
Directeur General des Monnoyes
de France.
M. le Comte d'Argenteuil , Sei-"
gneur de Hommefou , & Mr de
Beauregard , Lieutenant Colonel
de Cavalerie , font auffi de la Maifon
de le Bacle , qui porte pour Armes
, deceules à trois Macles d'argent
, pofées deux & une. Mr le
Marquis d'Argenteuil les porte écarrelées
, au 1 & 4 de Roche
choüard au 2 & 3. d'Anjou , &
le tout de le Bacle.
Quoique je me défie avec raifon
, de tous les Remédes à qui
on attribue une Vertu univerfelle,
contre toutes fortes de Maladies ,
je ne puis cependant diffimuler
fur le témoignage de plufieures
perfonnes dignes de foi , que l'Eau
de Mr de Villars , quon furnomme
Divine , eft peut- être un des plus
beaux Sécrets de laMédecine. Elles
attesteront qu'elles en ont vu des
.
176 LE MERCURE
effers fi furprenans , qu'elles fe
croiroient comptables envers le
Public , fi elles ne rendoient pas
juftice à l'éfficacité de cette Eau ,
qui a la Vertu de rectifier le fang , ce
qui une fois trouvé , doit prolonger
confidérablement la Vie de l'Homme.
Les Expériences journaliéres
que Mr de Villars en fait avec
fuccés fur des Moribonds
feront pour les plus Incrédules une
efpéce de démonſtration.
,
ARTICLE DES LIVRES.
R Richer vient d'enrichir
le Public d'une Traduction
en Vers , des Eglogues de Virgile .
Il m'a paru que , fi on peut faire
paffer dans nôtre Langue toutes
les Beautés de cePrince des Poëtes,
le nouvel Auteur y a reuffi. Il ne
s'eft pas cependant affervi trop
fcrupuleufement à fon Original ,
ayant bien fenti que rien n'éteigDE
MAY 177
noit plus le feu de l'imagination ,
que cette contrainte : Par-là,il s'eft
mis à fon aife dans les endroits
où fon Auteur le génoit trop. Il a
même hazardé d'ajouter du fien
dans quelques autres . Il a fupprimé
certains termes profcrits dans nôtrè
poëfie , comme les expreffions de
Bouc & de Vache. Il a même en
Poëte pudique , fubftitué dans plufieurs
Eglogues , des noms de
Bergeres à ceux des Bergers, pour
rectifier la paffion. Deplus , il a
ajouté aux dix Eglogues de Vir
gile , trois autres Idylles de fon invention
, qui fe font lire avec plai
fir , malgré la prévention où l'on
le fameux Poëte Manpour
toüan. Peut -on rien de plus délicat
que ce qu'il prêre à deux Ber
geres de fa premiere Eglogue dans
un entretien qu'elles ont enfemble
?
eſt
-Califte qui en eft une , invite
Sylvanire à fe repofer , & lui dit.
Repofons - nous maſoeur , & reſpetons
ces Plantes.
178 LEMERCURE
Ecoutons gazouiller tous ces peties
Oifeaux
Peut être rendons-nous les Nymphe's
mécontentes ,
En moiffonnant les fleurs qui con—
ronnent leurs Eaux.
SYLVANIRE
Helas il m'en souvient , pour une
même caufe
Dryope en arbre verd jadis ſe vit
changer ;
Si vous me puniſſés , que je devienne
Rofe ;
Déeffes , c'est la fleur quiplaît à mon
Berger,
CALISTE.
Et moi , que je devienne une belle
Anemone
Que careffentfouvent les amoureux
Zephirs.
Mon Berger au Printems en porte
une Couronne ,
Et je ferai toujours l'objet de fes
défirs
DEMAY.
-
Ces Eglogues font fuivies de
quelques Poëfies diverfes , dans
lefquelles on remarque , comme
dans les précédentes , une douceur
de Stile qui décéle dans M. Richers
des moeurs auffi douces qu'aimables
་
On vient de finir l'Impreffion
d'un Livre , qu'on affiche fous le
titre d'Introduction à l'Hiftoire des
Maifons Souveraines de l'Europe ,
pour apprendre & retenir aisément
leur Origine & leurs diverses Bran
ches ; leurs Prérogatives & leurs
Domaines; les Changemens arrivez
dans leur état , & le caractere des
Princes qui les ont illuftrées ; avec
le fecours d'un grand nombre de Tables
Genealogiques gravées & imprimées.
Si l'execution de cet Ouvrage
répond à fon titre , il doit ê
tre des plus utiles , & même des
plus neceffaires ; ne fut-ce que pour
être au fait des affaires courantes
de l'Europe ; on ne peut les entendre
fans bien connoître ce qui re
garde les Princes qui en font le fu
180 LE MERCURE
jet & qui y font intereffez . Les Tables
Généalogiques font voir d'un
coup d'oeil , l'ordre des Branches &
des filiations qu'il eft impoffible de
bien démêler fans leurs fecours . Ce
Livre fe vend à Paris chez Coûtelier
, Quai des Auguftins , & chez
Giffart , rue S. Jacques..
Ilferoit à fouhaiter que tous ceux
qui voyagent dans les Pays Etrangers
, s'y appliquaffent avec autant
de foin, que M. l'Abbé de Vayrac ,
pour,en apprendre la Langue , les .
Maurs , les Coûtumes , les Ufages,
& le Gouvernement ; afin de communiquer
à leurs Compatriotes ,
leurs obfervations ; c'est ce que va
faire cet Abbé à l'égard de l'Efpagne
, par un Livre de fa façon , qui
doit paroiftre inceffamment fous le
Titre d'Etat prefent , de l'Espagne,
où l'on voit une Geographie Hiftorique
du Pays , l'Etabl ffement de
la Monarchie , fes Revolutions , fa
Décadence , fon Rétabliffement &
Les Accroiffemens : les Prérogatives
de la Couronne , le Rang des
Princes
DE MAY.
Princes & des Grands : l'Inftitution
& les Fonctions des Officiers de
la Maifon du Roy , avec un Céréa.cnial
du Palais : la Forme du Gouvernement
Ecclefiaftique , Militaire
, Civil & Politique: Les Moeurs,
les Coutumes , & les Ufages des Efpagnols.
Le tout extrait des Loix
Fondamentales du Royaume , des
Réglemens , des Pragmatiques les
plus authentiques & des meilleurs
Auteurs. En quatre Volumes in 12.
enrichis de Cartes Geographiques.
de chaque Royaume & de chaque
Province , qui compofent la Monarchie
Espagnole.
M. Hotteterre le Romain vient
de donner un Livre dePieces , à deux
deffus pour les Flutes Traverfieres,
& autres Inftrumens, avec une Baffe
adjoûtée feparément , c'eft for
fixiéme Oeuvre ; il eft le premier
qui ait fait connoiftre ce genre de
piéces . Le prix eft de as fols. 35
Le St Dantes Capitaine de Vaiffeaux
, a dedié depuis pen à S. A.
R Mr. le Regent , une grande Car182
MERCURE
te , fort utile pour les Perfonnes
qui veulent s'inftruire facilement
de toutes les Parties qui regardent
la Navigation , le Commerce , & les
Changes Etrangers ; elle eft fur
tout remarquable par la Deſcription
qu'ily fait d'un Vaiffeau de nouvelle
conftruction. Cet ouvrage fe
vend dans la Rue faint Jacques à la
Rofe Blanche , vis-à- vis l'Eglife
des Jefuites .
M. de Selincour tnous a donné depuis
peu l'Apologie de la loüange
, fon utilité & les juftes bornes,
avec des médailles fur quelques
actions de Mgr le Duc d'Orleans
Regent de France. L'Auteur a emploié
la forme du Dialogue , comme
la plus propre à traiter fon fujet
. Ses Interlocuteurs font , Clitandre
& Philarque.
Comme l'Auteur a pour objet
principal , de louer ce grand Prince ;
ce feroit bien fa. faure s'il ne rempliffoit
dignement fon Sujet. La matiere
eft des plus abondantes. Il s'eft
cependant contenté d'en prendre
DE MAY.
183 .
la fleur & de la femer de differents
traits Hiftoriques , qui placez à propos
, relevent le merite de fon Ouvrage.
L'éloignement qu'il reconnoiſt
dans le Regent de la France ,
pour tout ce qui s'appelle Louange
, que ce Prince regarde comme
Les effets de la Flaterie, lui en a
fourni d'heureux , tel eft le fuivant..
Marc Antoine entrant en Triom ,
phe dans Athenes , le Tirfe en
main , la Couronne de Pampres fur ,
la tête , avec tous les ornemens
dont étoit revêtu Bachus , lorfqu'il
revint de la Conquête des Indes, fut
reçû des Atheniens comme s'il eût
été le fils de Jupiter; ils le prierent
d'époufer Minerve leur Déeffe Tutelaire
: Antoine accepta le Parti ,
mais il voulut mille Talents pour
la dot. Un d'entr'eux prenant la
Parole , lui dit , Seigneur , nous
n'avons pas oui dire que Jupiter
vôtre Pere en ait exigé autant de
vôtre mere Semelé; lorfqu'il l'époufa
: Le Nouveau Dieu , malgré la
remiontrance
, punit leur lâche adu-
Qij
184 LE MERCURE
lation,en exigeant cette fomme qui
montoit environ à deux millions
de nôtre monnoye.
Pourquoi , ajoute cet Ecrivain , ne
pas s'entenir à la verité ; quand un
Tableau n'est pas reffemblant , les
efforts de l'art font découvrir plus
aifément les défauts della Nature ;
mais, pour faire l'Eloge de Mgr le
Regent , les Ornemens étrangers
font auffi inutils que cette Draperie
dont un mal habile Sculpteur couvrir
autrefois fa Venus : Il ne faut
que reprefenter nôtre Heros tel
'il eft. Qu'on expofe fans flateries
les Journées de Steinkerque ,
de Turin , les Siéges de Mons , Nanaur
& Lerida , où la Vertu de ce
Prince s'eft fi fort diftinguée , &
l'on fera forcé de l'admirer fans
dégoût .
L'Auteur a décoré fon Livre de
differentes Médailles dont l'application
paroift heureufe : Entre plufieurs
autres , on en voit une fort remarquable.
Un côté repreſente le
Prince Regent élevé für un BouDE
MAY.
185
-
clier ; Mars Dieu des Armées , &
Cibelle Déeffe de la Terre , lui
offrent chacun une Couronne dont
l'exedre eft ainfi exprimé : Patri
Patria & exercituum. Au Pere de
la Patrie & des Armées.
Sur le revers, cette même reconnoiffance
fe trouve marquée par
une Anagrame en vers, tirée du
nom du Prince .
Philippes d'Orleans Regent de ce
Royaume.
ANAGRAME.
Aimons ce grand Heros , il eft
Pere du Peuple.
Je finirai cet Extrait par l'interrogation
que fait Clitandre à Philarque.
Le premier voyant une autre
Médaille , demande au fecond.
Que voulez -vous marquer par ce
Neptune fur les Flots .
PHILARQUE répond
Je prétens marquer les foins du
Prince Regent, à calmer les troubles
qui agitent le Vaiffeau de l'Eglife
; les paffions font aux termes
de l'Apôtre , les vents orageux qui
Qiij
186 LEMERCURE
excitent ces tempêtes d'autant plus
dangereufes , que les hommes ayant
pour Guide & pour Pilote que
l'orgueil & l'opiniâtreté , ils courent
rife à tout moment de faire
naufrage : * Afcendunt ufque ad
Celum,& defcendunt uſque ad abiffos
turbati funt & moti funt ficut ebrius
, &c. C'eft la Religion , difent-
ils , qui les conduit. Hélas !
dans leur aveuglement peuvent - ils
la connoiftre ? ils ne fe connoiſſent
pas eux-mêmes. Plus ils voguent ,
plus ils s'écartent , & plus ils trouvent
d'écueils où leur vanité échouë
& fe brife. En effet , la Religion
peut- elle nous induire en erreur par
elle -même , & nous plonger dans
l'abîme Peut -elle être caufe des
excès & des défordres où l'on fe
jette ? Non, elle n'en peut être que
le faux prétexte. On prend pour
zéle de Religion , ce qui n'eſt que
l'effet de l'entêtement de l'interêt ,
ou de l'amour propre . Ce n'eft
Ff. 106.
DE MA Y. 18%
point la caufe de Dieu qu'on défend
, c'ett fa propre querelle qu'
onfoûtient , & qu'on venge par les
voyes les plus contraires à la Religion
même. On fouleve tout l'U-
.nivers pour le mettre dans fon parti
, on entraîne à foy les efprits
flotans & incertains des Peuples.
On fonne le tocfin qui perce juf
qu'aux enfers. Le Démon de la difcorde
excite fes ferpens , ils parcourent
la terre , & s'emparent du
coeur des foibles humains , & y
diftilent le fiel & le poifon. De là
les guerres les plus fanglantes & les
inimitiez les plus irreconciliables,
On n'entend plus la voix de la nature
ni du devoir. Le Sujet fe révolte
contre fon Souverain , porte
fa main facrilege fur l'oing du Seigneur
; & par un motif de pieté &
de Religion , lui enfonce le poignard
dans le fein. Le pere facrifie
fon propre enfant. Le fils , dans fa
*
* Nos Hiftoires n'en fourniſſent
que trop d'exemples.
188 LE MERCURE
fureur, immole fon propre pere, les
freres s'égorgent impitoyablement.
Tout ne refpire que vengeance &
qu'horreur. Eft-ce là cette charité,
fans laquelle la foy eft vaine ? Eftlà
cette concorde & cet amour du
prochain que Dieu nous preferit,
comme la bafe & le fondement de
la Loy ; cependant fi l'on vouloit
s'expliquer ou s'entendre , en viendroit-
on à de fi cruelles extrémitez
? Ce font ces dangers & ces fuites
malheureufes que le Prince Regent
a prévues & qu'il veut écarter
, c'est dans cette idée que je l'ai
peint fous la figure de Neptune armé
de fon Trident , appaifant une
tempête. On lit autour , ces Vers
de Virgile. *
Motos praftat componere "flitus.
Des flots impétueux il calme la fureur.
CLITANDRE.
Qui croiroit qu'une partie de l'E-
* Eneid. 2.
DE MAI. 189
glife * eût été en feu pour la cucule
d'un Moine ? Qui s'imagineroit que
pendant prés d'un fiécle il y ait cû
des Excommunications fulminées ,
des guerres allumées & tant de
fang répandu pour la décifion d'une
queftion auffi frivole, qu'eft celle de
fçavoir, fi les Cordeliers ont l'ufufruit
, ou la proprieté du Pain qu'ils
mangent ? Hélas ! où est la fageffe
des Sages , & la prudence des Prudens
, s'écrie S. Paul ; * Que le
Ciel beniffe & feconde les pieux
deffeins du Prince Regent : Que
cet Ange Tutelaire puiffe,enchaîner
( pourme fervir des paroles de l'E
criture , ) l'efprit de divifion & de
fuperbe , nôtre ancien ennemi qut
necherche qu'à féduire ceux qui
marchent dans la fimplicité.
* Sous les Papes Nicolas IV. &
Jean XXII.
*Jean XXII. excommunia l'Empereur
Louis de Baviere , & mit fes
Etats en interdi&t. Cet Empereur
paffa en Italie, & dépoffeda le Pape .
Aux Corinth.
190 LE MERCURE
>
On trouve chez Pierre Ribou
un Livre Nouveau , fous le Titre
d'Anecdotes du Miniftere du Cardinal
de Richelieu & du Regne de
Louis XIII. Je me propofe d'en
extraire quelques endroits pour le
mois prochain.
Outre le Mercuré de May , l'Aureur
vient de donner feparément un
Extraordinaire,contenant un Abbregé
de l'Hiftoire du Czar , avec une
Relation de l'Etat préfent de la
Mofcovie & de ce qui s'eft paffé
de plus confiderable, depuis fon arrivée
en France , jufqu'à ce jour ,
dedié à S. M. Cz . le prix eft de
20 fols , & fe vend chez Pierre Ri¬
bon , Quai des Auguftins , à l'Ima
ge S. Louis, & Gregoire Dupuis
rue S. Jacques à la Fontaine d'Or.
A VIS.
Le Mercure de Juin & les fuivants
, font fixez à · 20fols , l'Auteur
ne pouvant plus les donner à 153
parce que les frais qu'il eft obligé
de faire , excedent de beaucoup le
produit.
"
tr
Ji
APPROBATION.
'Ay lû par ordre de Monſeigneur
le Chancelier , le Mercure de
May 1717. dans lequel je n'ai rien
trouvé qui en puiffe empêcher
l'Impreffion, Fair à Paris ce 31 Mai
1717.
S
TERRASSON
TABLE.
Uite de l'Apologie des Sçavans ,
page 3 .
Versfur la belle Maifon de Campagne
de Me de ...
par feu M.
Pavillonde
l'Academie Françoife.53
Febrifuge
de feu Mr l'Aifné
55.
Le vieux Chefne & le jeune Chefne,
par M. Richer , Fable.
56 .
Ode imitée de la Pancharis de Bcnnefons,
par le même. 59
Suite des Memoires de Mr. le C. de
Retz;
Journal de Paris.
60
91.
Incendie de Bourbonne les Bains. 99
Nouvelles Etrangeres. 103
Extrait d'une Lettre de Mr de
Mendion écrite de Malte le 8.
Avril 1717.
Article de: Spectacles .
111
114
124
La Simplicité Chrétienne , Ode par
feu Ms l'Abbé Maumenet
Epiftre à la Pareffe far Mademoifelle
du Lu 129
Extrait d'un morceau de Phifique
touchant les rayons de la lumière ,
par Mr de l'Ifle le jeune de l'Academie
des Sciences. 137
Suite des nouvelles Etrangeres 144
Enigmes .
147
Chanson .
149
Suite du Journal de Paris. 150
Morts.
1 61
Mariages.
176
Preftation de Serment de M. le
Marquis d'Argenteuil , entre les
mains du Roy , pour la Charge de
Lieutenant General au Gouvernement
de Champagne
.
Avis trés- utile.
Extraits de Livres
168
175
175
De l'Imprimerie de JACQUESFRANÇOIS
GROU , rue de
la Huchette,au Soleil d'Or.
LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 20. fols.
Luin
1717.
MANDATA
PER AURAS ,
PEFERT
Chez
APARIS.
PIERRE RIBOU Quay des.
Auguftins , à l'Image S. Louis .
ET
GREGOIRE DUPUIS, the S.
Jacques , à la Fontaine d'or.
M.DCCXVII.
Avec Approbation & Privilege du Roy,
PUBLICLIR.
335100
ASTOR , LENOX D
TILDEN FOUNDATIONS
ERRAT
1905 POUR LE MERCURY DE AY.
Pag. Lig. Fautes. Cs.. ranch.
93, 27 •
Comte . Duc
6
ou de Monfieur
95,
22 "
96, >
de Rohan , de Soubize
98 , 1 ce matin.
109 , 29
146 ,
186. 27 fa famille. fa Maiſon
158,
22 .
23
bien plufieurs
audeffus audeffous
Louvre . des Thuilleries
Bonner Boffuet
AVIS.
•
On vend chez PIERRE RIBOU ,
à l'Image S. Louis , Quay des Auguftins
, & GREGOIRE DUPUIS ,
rue S. Jacques , à la Fontaine d'Or,
un Abbregé Hiftorique de la
Vie du CZAR , CZAR , PETER
ALEXIEVITZ avec ,
Relation de l'Etat préfent de Mofcovie
, & de ce qui s'eft paffé de
plus confiderable depuis fon arrivée
en France , juſqu'à ce jour.
Dédié à SA
MAIESTE
CZARIENNE,
une
AVANT- PROPOS.
LES perfonnes accoûtumées à
>
me entrer en matiere ,
par une Piéce Litteraire , trouveront
peut-être à redire que je débute
par un Récit Hiftorique . Je conviens
, quefans de bonnes raifons
je n'aurois pas dû changer mon plan
ordinaire. Ce n'est pas au moins
manque de Differtations interresfantes
: Mais,comme il ût été difficile
, que j'ûffe pú placer dans le
même volume,deux morceaux d'une
trop grande étenduë , & qu'il ne
m'étoit pas permis de faire aucun
retranchement dans l'un , ni dans
l'autre , fans altération ; j'ai donnéla
préférence au curieux & dernier
Extrait des Memoires du
Cardinal de Retz , que l'on a û la
bonté de me communiquer. Jefuis
perfuadé que celui - ci n'amufera
Aij
AVANT - PROPOS .
pas moins agréablement que les précédens
, & qu'ilfera défirer avec impatience
l'impreffion d'une Hiftoire
aufli variée que celle de la derniere
Régence, & des premieres années du
Régne de LOUIS LE GRAND.
Il feroit à fouhaiter que les poffeffeurs
d'un f bel Ouvrage le
miffent bien-tot en lumiere : Ils
font redevables envers le Public
d'unpareil Tréfor, qui court toujours
de grands rifques , tant qu'il n'eft
qu'en manufcrit.
LE
NOUVEAU
门
MERCURE
De Lunéville en Lorraine
abigon le 30 May 1717 .
TROISIE' ME & DERNIERE
Partie , des Mémoires
DE M. LE CARDINAL DE RETZ ,
Ω
E vous ay promis , Monfieur,
de vous envoyer pour
troifiéme & dernier Extrait
, des Mémoires du
Card. de Retz , fon évasion du Château
de Nantes , & fes differentes
Avantures jufqu'àfon arrivée enIta-
A iij
6 LE MERCURE
lie ; j'éxécute mapromeſſe avecjoje =
Je ne doute pas que cet Extrait ne
faffe plaifir à vos lecteurs , par la
variété infinie de Circonstances extraordinaires
, dont ce
d'Hiftoire eft rempli.
bles
que
morceau
Ce qui eft extraordinaire , ne paroit
poffible àceux qui ne font capade
l'ordinaire, qu'aprés qu'-
il est arrivé. Tellefut l'évasion du
Cardinal de Retz , dont il va nous.
faire lui - même la Relation .
Je me fauvai un Samedy se d'-
Aouft,à cinq heures du foir. La porte
du petit Jardin fe referma aprés
moi , prefque naturellement. Je
defcendis , un bâton entre les jambes
, trés-heureufement d'un Baftion
qui avoit 40 pieds de haut .
Un Valet de Chambre qui eft encore
à moy , no nmé Fromentin amufa
mes Gardes en les faifant
boire. Ils s'amuferent eux -mêmes
à regarder unJacobin , qui ſe baignoit
& qui deplus fe noyoit . Le
Soldat qui étoit enfentinelle à zopas
de moi , en un lieud'où il ne pouvoit
DE JUIN
7
pas me joindre,n'ofa me tirer ; parce
que, lorfque je lui vis compaffer
fa mefche , je lui criai que je le
ferois pendre , fiil tiroit , & il
avoüa à la queſtion , qu'il crût fur
cette menace , que le Maréchal
étoit de concert avec moy. Deux
petits Pages qui fe baignoient &
qui me voyoient fufpendu à la corde
, criérent que je me fauvois ,
mais ils ne furent pas écouté ; parce
que tout le monde s'imagina
qu'ils apeloient les Gardes au fecours
du Jacobin , qui fe noyoit.
Mes quatre Gentils - hommes fe
trouverent à point nommé , au bas
du Ravelin , où ils avoient fait femblant
d'abbreuver leurs chevaux ,
comme s'ils euffent voulu aller à
la Chaffe. Je fus à cheval moimême
, avant qu'il y eût feulement
la moindre allarme ; & comme
j'avois quarante Relais pofés
entre Paris & Nantes ; je ferois arrivé
infailliblement à Paris , le
Mardy à la pointe du jour , fans
unaccident que je puis dire avoir
8 LE MERCURE
été le fatal & le décifif du refte
de ma vie. Sitôt que je fus à cheval
, je pris la route de Maure ,
qui eft, fi je ne me trompe , à cinq
lieües de Nantes fur la Riviere,
& où nous étions convenus que
Mr de Brifac & Mr le Chevalier
de Sevigni m'attendroient avec un
bâteau pour la paffer. La Ralde
Ecuyer de M' de Brifac , qui marchoit
devant moi , me dit qu'il falloit
galoper d'abord , pour ne pas
donner le tems anx Gardes du Maréchal
de la Meilleraye , de fermer
la porte d'une petite rue du Fauxbourg
où étoit leur quartier , &
par laquelle il faloit néceffairement
paffer. J'avois un des meilleurs
chevaux du monde , qui avoit
coûté 1000 écus à Mr de Brifac ;
je ne lui abandonnai pas toutefois
la main , parce que le Pavé étoit
trés mauvais & trés gliffant : Mais
Gentil-homme à moi , nommé
Boifguerin , m'ayant crié de mertre
le Piftolet à la main ; parce
qu'il voyoit deux Gardes du Ma
un
DE JUIN
réchal , qui ne fongeoient toutefois
pas à nous ; je l'y mis effectivement
, & le prefentant à la tête de
celui qui étoit le plus prés de moi,
pour l'empêcher de fe faifir de la
bride de mon cheval , le Soleil qui
étoit encore haut , donna dans la
platine ; la reverberation fit peur
à mon cheval , il fit un grand furfault
, & il retomba des quatre
pieds : j'en fus quitte pour l'épaule
gauche , qui fe rompit contre
la borne d'une porte . Un Gentilhomme
à moi ,apelé Beauchêne , me
releva , & me remit à cheval ; &
quoique je fouffriffe des douleurs
incroyables , & que je fuffe obligé
de me tirer les cheveux , pour
m'empêcher de mévanouir, j'achevai
ma courfe de cinq lieües , avant
que le grand Maître qui me fuivoit
à toute bride , avec tous les coureurs
de Nantes ( au moins fi l'on
en veut croire la chanfon de Marigay
me pût joindre . Je trouvai
au lieu deftiné M. de Brifac & M.
de Sevigni avec leBatteau ; je m'e
་
10
LE MERCURE
vanoüis en y entrant ; on me fit
revenir en me jettant un verre
d'eau furle vifage .Je voulu remonrer
à cheval , quand nous eufmes
paffé la Riviere ; mais les forces
me manquerent , & M. de Briffac
fut obligé de me faire mettre
dans une groffe Meule de foin ;
& il me laiffa avec un Gentilhomme
à moi , appellé Monté ,
qui me tenoit entre fes bras. Il emmena
avec lui Joli qui feul avec
Monté, m'avoit pû fuivre ; les
chevaux des autres ayant manqué;
& il tira droit à Beaupreau , à deffein
d'y affembler la Nobleffe , pour
me venir tirer de ma Meule de
Foin. Pendant qu'elle fe mettra en
état de cela , je me fens obligé de
vous raconter deux ou trois actions
particulieres de mes pauvres Domeftiques
, qui ne meritent pas d'-
être oubliées . ParisDocteur de Navarre
, qui avoit donné le fignal
avec fon Chapeau , aux quatre Gentils-
hommes qui me fuivirent en
cette occafion , fut trouvé fur le
DE JUIN. 11
bord de l'eau par Coulon Ecuyer
du Maréchal , qui le prit , en lui
donnant même quelques gourmades.
le Docteur ne perdit point
le jugement ; il dit à Coulon &
d'un ton niais & Normand , je le
diray à M. le Maréchal , que vous
vous amufez à battre un pauvre
Prêtre ,parce que vous n'ofés vous
prendre à M. Le Cardinal , qui a
de bonsPistolets à l'arfon de fa Selle.
Coulon prit cela pour bon , &
il lui demanda où j'étois . Ne le
voyez vous pas , dit le Docteur ,
qui entre dans ce Village . Vous
remarquerez , s'il vous plaît , qu'-
il m'avoit vupaffer l'eau , & il me
fauva ainfi. Il faut avouer que
cette prefence d'efprit n'eft pas
commune. En voici une de coeur
qui n'est pas moindre . Celui pour
qui le Docteur voulut me faire paffer
, quand il dit à Coulon que
j'entrois dans un Village qu'il lui
montroit , étoit ce Beauchefne
dont je vous ay parlé cy- devant,
dont le cheval étoit outré & qui
>
12 LE MERCURE
n'avoit pas pû me fuivre . Coulon
le prenant pour moi , courût à lui,
& comme il le voïoit foûtenu par
beaucoup de Cavaliers qui étoient
preits à le joindre , il l'aborda , le
Piftolet à la main. Beauchefne
s'arrêta fur eux en la même pofture
, & il eût la fermeté de s'aperçevoir
dans cet instant , qu'il
y avoit un Bâteau à dix où douze -
pas de lui , il fe jetta dedans , penlant
qu'il arrêteroit Coulon , en
lui montrant un de fes Piſtolets ;
& il mit l'autre à la tête du Batelier
: fa réfolution ne le fauva pas
feulement , mais elle contribua
à me faire fauver moi- même ; parce
que le Grand Maître ne trou→
vant plus ce Bateau , fut obligé d'-
aller paffer l'eau beaucoup plus
bas.Je reviens à ma Meule de Foin-
Je demeurai caché plus de heures,
avec une incommodité que je
ne puis vous exprimer , j'avois l'épaule
rompue & demife , j'y avois
une contufion terrible : la fiévre
me prit furles neuf heures du foir.
L'alteration
DE JUIN.
L'alteration qu'elle me donoir , étoit
encore cruellement augmentée par
la chaleur du foin nouveau. Quoique
je fuffe fur le bord de la Riviere
, je n'ofois boire , parceque,
fi nous fuffions fortis de la Meule ,
Monté & moi , nous n'euflions eu
perfonne pour raccommoder le
foin qui eut paru remué , & qui
eut donné lieu par conféquent ,
à ceux qui couroient aprés moi ,
de foüiller. Nous n'entendiens
que des Cavaliers qui paffoient à
droite & à gauche , nous reconnûmes
même Coulon à la voix.
L'incommodité de la foif eft incroyable
& inconcevable à qui nẹ
l'a pas éprouvée. Mr de Roife Saint
Offrange Homme de qualité du
Païs , que M. de Briffae avoit averti
en paffant chez lui , vint fur
les deux heures après minuit , me
prendre dans cette meule de foin :
Après qu'il eut remarqué qu'il n'y
avoit plus de Cavalerie aux en
virons , il me mit fur une civiere
à fumier , & il me fit porter par
Juin 1717.
B
14
LE MERC URE
deux Païfans dans la grange d'une
maifon qui étoit à lui , à une
lieuë de là : Il m'y enfevelit encore
dans le foin ; mais , comme
j'y avois de quoi boire , je m'y
trouvai même délicieufement. Mr
& Mde de Briffac m'y vinrent prendre
au bout de fept ou huit heures,
aves quinze ou vingt chevaux
& ils me menerent à Beaupreau ,
où je trouvai l'Abbé de Bellebat ,
qui les y étoit venu voir , & où je ne
demeurai qu'une nuit , jufqu'à
ce que la Nobleffe y fut affemblée.
Mr de Briffac étoit fort aimé dans
tout le Païs , & il mit enfemble
dans ce peu de tems , plus de 200
Gentils-Hommes . Mr de Retz qui
l'étoit encore plus dans fon Quartier
, le joignit à quatre lieues de
là avec 300. Nous paffâmes prefque
à la vûë de Nantes , d'où
quelques Gardes du Maréchal
fortirent pour efcarmoucher. Ils
furent repouffes vigoureufement
jufques dans la Barriere . Nous
arrivâmes à Machecoul , qui eft
DE JUIN. 15
dans le Païs de Retz , avec toute
forte de fûreté. Mde de Briffac
fe porta en Héroïne dans tout le
cours de cette Action. Mr & Mde
de Retz au contraire , mouroient
de peur du Maréchal de la Meil
leraye , qui enragé qu'il étoit de
mon évafion , & encore plus de ce
qu'il avoit été abandonné de toute
la Nobleffe , menaçoit de mettre
tout le Païs de Retz à feu & à
fang. Leur frayeur alla jufqu'au
point de s'imaginer ou de vouloir
faire croire , que mon mal n'étoit
que délicateffè , qu'il n'y avoit
rien de démis , & que j'en ferois
quitte pour une contufion. Le
Chirurgien affidé de Mr de Retz
le difoit à qui le vouloit entendre;
& qu'il étoit bien rude que j'expofalle
pour une délicateffe , toute
ma Maiſon , qui alloit être inveftié
au premier jour dans Machecout .
J'étois cependant dans mon lit
oùje fentois des douleurs incroya
bles , & où je ne pouvois pas
feulement me tourner. Tous ces
Bij
16
LE
MERCURE
difcours m'impatienterent au point,
que je pris la réfolution de quizter
tous ces gens -là , & de me
jetter dans Belle- Ifle , où je pourois
au moins me faire tranfporter
par Mer. Le trajet étoit fort délicat
, parce que Mr le Maréchal
de la Meilleraye avoit fait prendre
les armes à toute la Côte. Je ne
laiffai pas de le hazarder ; je m'embarquai
au Port de la Roche , qui
n'est qu'à une petite demi-lieuë
de Machecoul , fur une Chaloupe
que Gifelaye Capitaine de Vaif
feau , bon-homme de Mer , voulut
piloter lui- même. Le tems - nous
obligea de moüiller , & d'être dé-
Couverts par une Chaloupe qui
nous vint reconnoître la nuit. La
Gifelaye qui fçavoit la Langue &
le Païs , s'en démella fort bien.
Nous nous remîmes à la voile à
la pointe du jour , & nous découvrîmes
quelque tems aprés , une
Barque longue de Bifcayens , qui
nous donnerent la chaffe. Nous
la prîmes à la confidération de. MI
DE JUIN. 17
de Briffac , qui n'eut pas pris plaifir
d'être mené en Espagne , parce
qu'il ne fe fauvoit pas de Prifon,
comme moi , & que l'on eut pû
par conféquent , lui tourner à crime,
ce voyage. Comme la Barque
longue faifoitforce de vent fur nous,
& que même elle nous le gagnoit,
nous crûmes que nous ne ferions
que mieux , de nous jerter à terre.
dans l'ifle de Rhé. La Barque fit
quelque mine de nous y fuivre ;
elle borda affés long - tems à nôtre
vûë , aprés quoi elle reprit la Mér.
Nous nous remîmes la nuit , &
nous arrivâmes à Belle- Ifle , à la
pointe du jour. Je fouffris tout ce
que l'on peut fouffrir dans ce trajet
, & j'u befoin de toute la for- .
ce de ma conftitution , pour deffendre
& fauver de la Gangrenne
une contufion auffi grande que
la mienne , & à laquelle je n'appliquai
jamais d'autres remedes,
que du fel & du vinaigre. Je ne
trouvai pas à Belle- Ifle le même
dégoût qu'à Machecoul ; mais ,
Biij
18 LE MERCURE
.
je n'y trouvai pas dans le fonď
beaucoup plus de fermeté. L'on
s'imagina au Païs de Retz , que
le Commandeur de Neufchaife
qui étoit à la Rochelle , avoit ordre
au premier jour , de m'inveftir
dans Belle - Ifle ; l'on y apprit
que le Maréchal faifoit appareiller
douze Barques longues à
Nantes. Ces avis étoient bons &
véritables , mais il s'en falloit
bien qu'ils fuffent fi preffans qu'on
les croyoit : Il falloit du tems pour
les rendre tels , & plus qu'il n'en
eut falu pour me remettre. La
frayeur qui étoit à Machecoul ,
infpira de l'indifpofition à Belle-
Ifle ; & je commençai à m'en appercevoir
, en ce qu'on commença
à croire que je n'avois pas en
effet l'épaule démife , & que la
douleur que je recevois de ma
contufion , faifoit que je m'imaginois
que mon mal étoit plus .
grand qu'il ne l'étoit en effet.
On ne fauroit croire le chagrin
que l'on a de ces fortes de mur-
•
DE JUIN 19
mures , quand l'on fent qu'ils font
injustes : Ce qui eft vrai , eft que
ce chagrin change bien-tôt de nature
, parce que l'on n'eſt pas longreins
, fans s'appercevoir qu'ils
ne font que les effets , ou de la
frayeur , ou de la laffitude . Il entroit
de l'un & de l'autre dans
ceux , dont je vous parlerai en ce
lieu. Le Chevalier de Sevigni ,
homme de coeur , mais intereffé ;
craignoit que l'on ne lui rafât fa
maifon , & Mr de Briffac qui
croyoit avoir fuffisamment réparé
la pareffe , plutôt que la foibleffe
qu'il avoit témoignée dans le cours
de ma Prifon , étoit bien aife de
finir , & de ne point expofer fon
repos à une agitation , à laquelle
on ne voyoit plus de fin.
Je n'avois pas moins d'impatience
qu'eux , de les voir hors d'une af
faire , à laquelle ils n'étoient engagez
que pour l'amour de moi.
La difference eft , que je ne croyois
pas le péril fi prefent , ni
pour eux ni pour moi , que je ne
T
20 LE MERCURE
puffe au moins,à mon fens , prendre
le tems , & de me faire traiter
, & de me pourvoir d'un Bâtiment
raisonnable , pour naviguer.
Ils me voulurent perfuader
de paffer en Hollande fur un Vaiffeau
de Hambourg, qui étoit à la
rade , & je ne crû pas que je duffe
confier ma perfonne à un Inconnu
qui me connoiffoit & qui pouvoit
me mener à Nantes , comme
en Hollande. Je leur propofai de
me faire venir une barque de Corfaire
de Bifcaïe , qui étoit moüillée
à notre vue , à la pointe de
l'ifle, & ils appréhenderent de
fe criminalifer par ce commerce
avec les Efpagnols ; tant fut procedé,
que je m'impatientai de toures
les allarmes que l'on prenoît
& que l'on vouloit prendre à tous
momens , & que je m'embarquai
fur une Barque de Pefcheurs , où
il n'y avoit que cinq Mariniers, de
Belle-Ife , Joly , deux Gentilshommes
à moi , dont l'un s'appeloit
Borfgnerin & Sallé , & un VaDE
JUIN 21
let de Chambre que mon frere
m'avoit prêté. La Barque étoit
chargée de Sardines ; ce qui nous
vint affés à propos , parce que nous
n'avions que fort peu d'argent.
Mon frere m'en avoit envoyé ,
mais l'homme qui le portoit , avoit
été arrêté par les Gardes .
Cofte fon beau- pere , n'avoit
pas eu l'honêteté de m'en offrir :
Mr de Briffac me prêta 80 Piltoles
, & celui qui commandoit dans
Belle- Ifle , 40. Nous quittâmes
nos habits , nous prîmes de méchans
haillons de quelques Soldats
de la Garnifon , & nous nous
mîmes à la rame , à l'entrée de la
nuit , à deffein de prendre la route
de Saint Sebastien , dans le Quipufcoa.
Ce n'est pas qu'elle ne
fut affés longue pour un Bâtiment
de cette nature ; mais c'étoit le
lieu le plus proche où je pouvois
aborder avec fûreté. Nous eûmes
un fort gros tems , toute la nuit ;
il calma à la pointe du jour , mais
ce calme ne nous donna pas
beau
22 LEMERCURE
,
>
coup de joye ; parce que nôtre
Bouffolle qui étoit unique , tomba
dans la Mer , par je ne fçai quel
accident. Nos Mariniers qui
fe trouverent fort étonnés
& qui d'ailleurs étoient fort
ignorans ne fçavoient où ils
étoient , & ne prirent de route ,
que celle qu'un Vaiffeau qui nous
donna la chaffe , nous força de
courir. Ils reconnurent à ſon gabarit,
qu'il étoit Turc & deSale.Comme
il broüilla fes voiles fur le foir,
nous jugeâmes qu'il craignoit la
terre , & que par confequent nous
n'en pouvions être loing. De petits
oifeaux , qui venoient fe percher
fur nôtre Mât , nous le marquoient
d'aillieurs affez. La queftion
étoit , quelle terre ce pouvoit
être , car nous craignions
autant celle de France , que celle
des Turcs. Nous bordâmes toute
la nuit dans cette incertitude,
nous y demeurâmes tout le lendemain
; & un Vaiffeau dont nous
nous voulûmes aprocher , pour
DE JUIN. 23
nous en éclaircir , nous tira pour
toute réponſe , trois vollées de canon.
Nous avions fort peu d'eau
& nous aprehendions d'être chargés
en cet endroit par un gros
tems ,auquel il y avoit déja quelque
apparence. La nuit fut affez
douce : Nous aperçûmes à la pointe
du jour,une chaloupe à la Mer,
& nous nous en approchâmes avec
beaucoup de peine , parce qu'elle
apprehendoit que nous ne fuffions
Corfaires. Nous parlâmes Efpagnol
& François , à trois hommes
qui étoient dedans , & ils n'entendoient
ni l'une , ni l'autre Langue.
L'un d'eux fe mit à crier San Sebaftian
, pour nous donner à connoître
qu'ils en étoient . Nous lui
montrâmes de l'argent , & nous
lui repondîmes San Sebaftian
pour lui faire connoître que c'étoit-
là où nous voulions aller : Il
fe mit dans nôtre Barque , & il
nous y conduifit ; ce qui lui fut fort
parce que nous n'en étions
bien loing. Nous ne fûmes
aifé ,
pas pas
24
LE MERCURE
plutôt arrivez , que l'on nous demanda
nôtre Charte. Cette Charte
eft fi néceffaire à la Mer , que
tout homme qui navige fans l'avoir
, eft pendable fans autre forme
de procés. Le Patron de nôtre
Barque n'avoit pas fait cette réflexion
, croyant que je n'en avois
pas befoin. Le défaut de ce Papier,
joint aux méchans habits que nous
avions , obligea les Gardes du
Port de nous dire , que nous avions
la mine d'être pendu le lendemain;
mais nous leur répondîmes
que nous étions connus de Mr le
Baron de Vateville qui étoit au
pallage , & qui d'abord , jugea par
ces habits tous déchirez , que
j'étois un Impofteur . Il ne le témoigna
pourtant pas à tout hazard
, & il vint me voir dés le
lendemain à mon hôtellerie . Il
me fit un fort long compliment ,
mais embaraffé , & d'un homme
qui avoit accoûtumé au poite où
il étoit , de voir foavent des trompeurs.
Ce qui commença à l'all'û-
Ter
DE JUIN. 25
rer , fut l'arrivée de Beauchefne
que j'avois dépêché de Beaupreau ,
à Paris , & que mes amis me
renvoyerent en diligence , auffitôt
que je m'étois embarqué pour
Saint Sebaftien. Il le trouva fi bien
informé des nouvelles , qu'il eut
lieu de croire , qu'il n'étoit pas
un Courier fuppofé , & il l'en
trouva même beaucoup mieux inftruit
, qu'il ne fouhaitoit ; car , ce
fut lui qui lui apprit que l'Armée
de France avoit forcé celle d'Ef
pagne dans les lignes d'Arras ,
& cet avis que Mr de Vateville
fit paffer en diligence à Madrid ,
fut le premier que l'on y ût de
cette défaite. Beauchefne me l'apporta
avec une diligence incroyable
, far une Frégate de Corfaire
Bifcain , qu'il trouva à la pointe
de Belle-ifle , & qui fut ravie de
fe charger de fa perfonne & de
fon paffage , fçachant qu'il me venoit
chercher à Saint Sebaftien .
Mes amis me l'envoyerent , pour
m'exhorter à prendre le chemip
·Juin 1717.
C
26 LE MERCURE
de Rome , plûtôt que celui de
Meziere , où ils appréhendoient
que je vouluffe me jetter . Cet avis
étoit certainement le plus fage ,
mais il n'a pas été le plus hûreux
par l'événement . Je le fuivis fans
héfiter , quoique ce ne fut pas
fans peine. Je connoiffois affés la
Cour de Rome , pour fçavoir que
le poſte d'un Refugié & d'un Suppliant
n'y eft pas agréable , & mon
coeur qui étoit piqué au jeu contre
le Cardinal Mazarin , étoit plein
de mouvemens qui m'euffent
porté avec plus de gayeté, dans les
lieux , où j'euffe pû donner un
champ plus libre à mon reffentiment.
Le confeil de mes amis
l'emporta fur mes vûës : Ils mereprefenterent
que l'azile naturel
d'un Cardinal & d'un Evêque perfecuté,
étoit leVatican ; Mais il
des tems dans lefquels il n'eft pas
malaifé de prévoir , que ce qui devroit,
fervir d'azile , peut facillement
devenir un lieu d'exil. Je le
previs & je le choifis : & quelque
y a
DE JUIN. 27
évenement que ce choix ait û , je
ne m'enfuis jamais repenti , par
ce qu'il eût pour principe , la déférence
que je rendis au conſeil
de ceux à qui j'avois obligation. Je
l'eftimerois d'avantage , s'il avoit
été l'effet de ma moderation & du
défir de m'employer à mon établiffement
par les voyes Ecclefiaftiques
. Il ne tint pas aux Efpagnols
que je ne priffe un autre parti. Auf
fitôt que Mr de Vateville m'ût
reconnu pour le Cardinal de Retz ,
ce qu'il fit en huit ou dix heures ,
& par les circonftances que je vous
ai marquées , & par un Secretaire
Bourdelois qu'il avoit , qui m'avoit
vû à Paris plufieurs fois ; il me
mena chez lui dans un Apartement
qui étoit au plus haut étage , & m'y
tint fi couvert, que quoique M. le
Maréchal de Grammont qui n'étoit
qu'à 3 lieuës de Saint Sebastien , eût
donné avis à la Cour par un Courier
exprès , que j'y étois arrivé , il
fut trompé lui-même le jour furvant
, au point d'en dépêcher un
Cij
28 LE MERCURE
autre , pour s'en dédire. Je fus trois
femaines dans un lit fans pouvoir
me remettre , & le Chirurgien du
Baron de Vateville qui étoit fort
capable , ne voulut pas entrepren
dre de me traiter , paree qu'il étoit
trop tard. J'avois l'Epaule abfolument
démife , & il me condamna
à être eftropié pour tout le reste de
ma vie. J'envoyai Boifguerin au
Roi d'Espagne , auquel j'écrivis ,
pour le prier de me permettre de
paffer par fes Etats pour aller à
Rome . Ce Gentilhomme fut reçû
de Sa Majesté Catholique & de
Don Louis de Haro , audelà de
tout ce que je puis vous en exprimer.
On le dépêcha dès le lendeanain
; on lui donna une chaîne de
800. écus ; on m'envoya une litiere
du Corps , & on me dépêcha en
diligence. Don Chriftoval de Chaf-
Jambon Allemand , mais espagnolife
, & Secretaire des Langues
trés- confideré de Don Louis . Il
n'y a point d'effort que ce Secretaire
ne fit pour m'obliger d'aller à
DE JUIN. 200
Madrid. Je m'en défendis par
l'inutilité dont ce voyage feroit au
fervice de Sa Majefté Catholique ,
& par l'avantage que mes ennemis
prendroient contre moi. L'on
ne comprenoit pas ces raifons ,
qui étoient pourtant , comme vous
voyez , affés bonnes : & comme
je m'en étonnois , Vateville , qui
en prefence du Secretaire , avoit
été de fon avis , même avec vehemence
, me dit : Ce voyage coûteroit
soooo . écus au Roi , & peutêtre
à vous l'Archevêché, il ne fe
roit bon à rien , & cependant ilfaut´
que je parle comme lui , ou je ferois
brouillé à la Cour. Nous agiffons
fur lepied de Philippe II. qui avoit
pour maxime , d'engager toujours les
Etrangers par des démonstrationspu
bliques . Cette parole eft confiderable ,
& je l'ai moi-même appliquée pluš
d'unefois , en faifart reflexion fur
la conduite du Conseil d'Espagne
It
m'aparu en plus d'une occafion , qu'il
pêche autant par l'attachement trop
opiniarre , qu'il a àfes maximes gér
Ciij.
LE MERCURE
30
nérales , que l'on pêche en France
par le mépris que l'on fait & desgênérales
& des particulieres.
"
Quand D. Chriftoval vit , qu'il
ne pouvoit pas me perfuader d'al
ler à Madrid il n'oublia rien.
pour m'obliger à m'embarquer
fur une Fregate de Dunkerque
, qui étoit à S. Sebaſtien ; &
il me fit des offres immenfes en
cás que je vouluffe aller en Flandres,
traiter avec M le PRINCE,
me déclarer avec Meziere , Charleville
, & le Mont - Olimpe. II
avoit raifon de me propofer ce
party qui étoit en effet du fervice
du Roy fon Maître. Vous avez
vâ celle que j'û de ne le pas accepter.
Ce qui fut trés honnête
eft que tous mes refus n'empêchérent
pas qu'il ne me fit apporter
un petit coffre de velours ,
dans lequel il y avoit 4000 écus
en piéces de quatre . Je ne crû
pas les devoir recevoir , ne faifant
rien pour le fervice du Roy
Catholique ; je m'en excufai fur
DE JUIN 37*
ce titre avec tout le refpect que
je devois : Et comme je n'avois ,
les miens .
pour moi , & pour
ni linge , ni habits , & que les 400.
écus que je tirai de la vente de
mes Sardines, furent prefque confommez
, en ce que je donnai aux
gens de Mr de Vateville ; je le
priai de me donner 400 piſtoles ,
dont je lui fis ma promeffe , &
que je lui ai rendues depuis. Aprés
que je me fus un peu rétabli , je
partis de Saint Sebaftien , & je pris
la route de Valence pour m'embarquer
à Vinaros , où Don Chrif
toval me promit que Don Iuan d'
Autriche , qui étoit à Barcelonne,
m'envoyeroir une Fregatte & une
Galere. Le paffai dans une Litiere
du corps du Roy d'Espagne ,
toute la Navarre , fous le nom de
Marquis de S. Florent , & fous la
conduite d'un Maître d'Hôtel de
Vateville,qui difoit que j'eftois un
Gentil-homme de Bourgogne , qui
alloit fervir le Roy dans le Milanois.
Comme j'arrivai à Tudelle ,··
LE MERCURE
Ville affez confiderable au delà
de Pampelune , je trouvai le Peuple
affez émů. On y faifoit la nuic
des feux & des Corps de Gardes.
Les Laboureurs desenvirons s'étoient
foulevez ; parce qu'on leur
avoit deffendu la Chaffe , ils étoient
entré dans la Ville , & ilsy
avoient fait beaucoup de violence
& même pillé quelques maifons.
Un Corps de gardes qui fut
pofé à dix heures du foir devant
'Hôtellerie où je logeois , commença
à me donnerquelques foup .
çons que l'on en ût pris de moi :
Mais une Litière du Roy , avec
les Muletiers de fa livrée , me raffuroit.
Je vis entrer à minuit uncertain
D. Martin dans ma chambre,
avec une épée fort longue & une'
grande Rondache à la main;il me dit
qu'il étoit lefils du Logis , & qu'il
me venoit avertir que le peuple
étoit fort émû , qu'il croyoit que
j'étois un François venu exprès ,
pour fomenter la revolte des Laboureurs
: Que l'Alcade , ne fec
DE JUIN. 33
;
voit lui-même ce qui en étoit
qu'il étoit à craindre que la canaille
ne prit ce prétexte , pour
m'égorger, & que le Corps de gardes
qui étoit devant le Logis , commençoit
à murmurer & à s'échauf
fer. Je priai D. Martin de leur faire
voir fans affectation , la litiere du
Roy , de leur faire parler les Muletiers,
de les mettre en converfation
avec D. Pedro Maître d'Hôtel
de M de Vateville. Il entra
juſtement dans ma chambre dans
ce moment , pour me dire que c'étoient
des Endemoniados , qui n'en
tendoient,ni rime , ni raiſon,&qu'ils
l'avoient lui - même menacé de le
maffacrer. Nous paffâmes ainfi
toute la nuit , ayant pour ferenade
une multitude de voix confufes ,
qui chantoient , ou plûtôt qui hurloient
des chanfons contre les Fran
çois. Je crû le lendemain au ma.
de faire
tin , qu'il étoit à propos
voir à ces gens - là , par nôtre
affùrance , que nous ne nous
renions pas pour François. Je vou34
LE MERCURE
1
fu fortir pour aller à la Meffe ; jo
trouvai fur le pas de la porte, une
fentinelle , qui me fit rentrer affez
promptement , en me mettant le
bout du Moufquet dans la tête ,
& en me difant qu'elle avoit ordre
de l'Alcade de me commander
de la part du Roy, de me tenir
dans mon Logis . J'envoyai D.
Martin à l'Alcade , pour lui dire
qui j'étois , & D. Pedro y alla
avec lui. Il me vint trouver en
même tems , il quitta fa Baguette à
La Porte de ma Chambre , il mit un
genouil en terre en m'adorant , il
baifa le bas de mon Jufte - au- Corps ,
mais il me déclara qu'il ne pouvoit
me laiffer fortir , qu'il n'en ût ordre
du Viceroy de Navarre , qui
étoit à Pampelune . D. Pedro y alla
avec un Officier de la Ville , &
il revint avec beaucoup d'excuses .
On me donna so Moufquetaires
d'efcorte , montés fur des ânes ,
qui m'accompagnerent jufqu'à
Cortés. Je continuai mon chemin
par l'Arragon , & paffai par SarDE
JUIN. 35
ragoce Capitale de ce Royaume ,
belle & grande Ville . Je fus furpris
au dernier point , d'y voir
que tout le monde parloit François
dans les rues . Il y en a en
effet une infinité , & particulierement
d'Artifans qui font plus affectionnez
à l'Espagne , que les
Naturels du Pais. Le Duc de
Monteleon Napolitain , de la Maifon
de Pignatelli , Viceroy d'Arragon
, envoya à 3 ou 4 lieues au
devant de moi un Gentil-homme ,
pour me dire , qu'il y fut venu
lui-même avec toute la Nobleffe ,
fi le Roi fon Maître , ne lui eut
mandé d'obéir à l'ordre contraire
, qu'il fçavoit que je lui en
donnerois. Ce compliment fort
honnête , comme vous voyez ,fur
accompagné de mille & mille galenteries,
& de tousles rafraichiffemens
imaginables que je trouvai
à Sarragoffe. Permettez - moi , s'il
vousplait de m'y arrêter , pour vous
rendre compte de quelques circon-
Stances , qui m'y parurent affés curienfes.
36 LE MERCURE
Ontrouve , avant d'entrer dans
la Ville de ce côté- là , l'Alcaçar
des anciens Rois Maures , qui eft
préfentement à l'Inquifition. Il y
a auprés , une Allée d'arbres ,
dans laquelle je vis un Prêtre qui
fe promenoit. Le Gentil-homme
du Viceroy me dit que ce Prêtre
étoit le Curé d'Huefca Ville
trés - ancienne en Arragon
& que ce Curé faifoit la quaran
taine , pour avoir enterré depuis
trois femaines , fon dernier Paroiffien
, qui étoit effectivement
le dernier de 12000 perfonnes
mortes de la Pefte , dans fa Paroiffe.
Ce même Gentil-homme
du Viceroy me fit voir tout ce qu'-
il y avoit de remarquable à Sarragoffe
, toujours fous le nom de
Marquis de Saint Florent : Mais
il ne fit pas reflexion que Nuestra
Senora del pilar , qui eft undes plus
célébres Sanctuaires de toute l'Ef
pagne , ne fe pouvoit pas voir
Tous ce titre. L'on ne montre jamais
à découvert cette Image
miraculeufe
>
DE JUIN... 37
miraculeufe , qu'aux Souverains
& aux Cardinaux , le Marquis de
Saint Florent n'étoit ni l'un ni
l'autre ; de forte que quand l'on
me vit dans le Baluftre avec un
Jufte-au- Corps de Velours noir &
une Cravatte ; le Peuple infini qui
y étoit accouru de toute la Ville ,
au fon de la Cloche , qui ne fonne
que pour cette cérémonie , crut
que j'étois le Roy d'Angleterre.
Il y avoit , je crois , plus de 200
caroffes de Dames , qui me firent
cent & cent galanteries , auxquelles
je ne répondois que
comme un homme qui ne parloit
pas trop bien Efpagnol .
Cette Eglife eft belle en elle
même , les richeffes & les ornemens
en font immenfes , & le
Thréfor magnifique. L'on m'y
montra un homme qui fervoit à
allumer les Lampes qui font en
nombre prodigieux , & l'on
me dit que l'on l'avoit vût fept ans
à la porte de cette Eglife , avec
une feule jambe. Je l'y vis avec
-Juin 1717. D
23 LE MERCURE
deux. Le Doyen avec tous les
Chanoines m'affûrerent que toute
la Ville l'avoit vâ , comme eux
& que fifi je voulois encor attendre
deux jours , je parlerois à plus
de 2000 hommes de dehors qui
l'avoient vû comme ceux de la
Ville. Il avoit recouvert fa jambe
à ce qu'il difoit , en ſe frottant
de thuile de ces Lampes. On
célébre tous les ans la fête de ce
Miracle,avec un concours incroïa .
ble , & il eft vray encore qu'à une
journée de Sarragoce , je trouvai
les grands chemins couverts de
gens , de toutes fortes de qualitez
qui yaccouroient . J'entrai de l'Arragon
dans le Roïaume de Valence
, qui fe peut dire non pas
feulement le pais le plus fain ,
mais encor leplus beau Jardin du
monde . Les Grenades , les Orangers
, les Curoniers y font les Paliffades
des grands chemins, Les
plus belles & les plus claires Eaux
du monde leur fervent de canaux .
Toute la Campagne qui eft émailDE
JUIN. 39
lée d'un million de fleurs differentes
qui fatent la vuë , y exhale
un million d'odeurs differentes qui
charment l'odorat . J'arrivai ainfi
à Vinaros où D. Fernand Carillo
Général des Galeres de Naples ,
me joignit le lendemain , avec la
Patronne de cetre Efcouade , belle
& excellente Galere , & renforcée
de la meilleure partie de la
Chiourme , & de la Soldatesque.
de la Capitane , que l'on avoit
prefque défarmée pour cet effet.
Don Fernand me rendit une lertre
de D. Juan d'Autriche , auffi
belle & galante que j'en aye jamais
vû: Il me donnoit le choix de
cette Galere ou d'une Fregate de
Dunkerque qui étoit à la même
plage , & qui étoit montée de 36
piéces de canon.Celle-ci étoit plus
fure pour paffer dans une faifon
auffi avancée; car nous étions dans
le mois d'Octobre . Je choifis la
Galere, & vous verrez que je n'en
fis pas mieux. D.Chriftoval de Car
donne , Chevalier de S. Jacques,
Diij
40 LE MERCURE
arriva à Vinaros un quart d'heure
aprés D. Fernand Carillo , & il
me dit que Monfieur le Duc de
Montalte Viceroy de Valence l'avoit
envoyé pour m'offrir tout ce
qui dépendoit de lui : Qu'il fçavoit
que j'avois refufé ce que le Roy
Catholique m'avoit offert à Saint
Sebaftien ; qu'il n'ofoit par cette
raifon , me preffer de recevoir ce
qu'an Officier des Galeres avoit
ordre de m'aporter : mais que
comme il fçavoit que la precipitation
de mon voyage ne m'avoit
pas permis de me charger de beaucoup
d'argent ; que j'étois fort liberal
, & que je ne ferois pas faché
de faire quelque regale à la
Chiourme , il eſperoit que je ne
refulcrois pas quelques petits rafraichiffemens
pour elle . Ces rafraichiffemens
confiftoient en fix
grandes piéces pleines de toute
forte de confitures , de plufieurs
douzaines de pairs de gans d'Efpagne
exquis & d'une bourfe de
fenteur , dans laquelle il y avoit
DE JUIN,
"
2000 piéces d'or fabriquées de
Floride , qui revenoient à 2000 ,
200 , ou 300 Pistoles . Je reçû
le prefent fans en faire aucune
difficulté , en lui répondant que
comme je ne me trouvois pas en
état de fervir fa Majefté Catholique
,je croyois que je manquerois
à mon devoir en toutes maniéres ,
fi je reçevois les grandes fommes
qu'elle avoit eûe la bonté de me
faire apporter à S. Sebaftien &
offrir à Vinaros ; mais que je croirois
aufli manquer au refpect que
je devois à un auffi grand Monarque
, fi je n'acceptois le fecond
dont il m'honoroit. le le reçû
donc , mais je donnai , avant de
m'embarquer,les confitures auCa
pitaine de la Galere , les gands à
D. Fernand , & l'or à D. Pedro ,
pour Mr le Baron de Vateville ;
en lui écrivant que comme il m'avoit
dit plufieurs fois qu'il étoitaf.
fez embaraffé acaufe de '' extreme
dépense qui étoit neceffaire pour
Diiij
42 LE MERCURE
achever l'Admiral des Indes d'Occident
qu'il faifoir conftruire à S.
Sebaſtien , je lui envoyois un petit
grain pour foulager fon mal de
tête , c'est ainsi qu'il appelloit le
chagrin que la fabrique de ce Vaiffeau
lui donnoit. Ma manière d'agir
en ce rencontre fut un peu outrée
l'eû raifon de donner le rafraichiffement
de Victuailles au
Capitaine ; il étoit indifferent de
retenir les gands d'Espagne ou de
les donner à D. Fernand , il eût.
été de la bonne conduite de retenir
les 2000 , & tant de Piftoles.
Les Efpagnols ne me l'ont jamais
pardonné : Ils ont toûjours attribué
à mon averfion , ce qui n'étoit
en moi , dans la verité , qu’-
une fuite de la profeffion que j'avois
toujours faite de neprendre de
l'argent de perfonne. Ie m'embarquai
à la feconde garde de la nuit
avec un gros tems , mais qui ne
nous incommodoit pas beaucoup,
parce que nous avions le vent en
poupe. Nous faifions trois mille
DE IUIN. 43
par heure&nous arrivâmes le lendemain
à Maiorque Comme il
y avoit de la pefte en Arragon,
tout ce qui venoit de la Côte
d'Efpagne étoit fufpect à Maïorque
: Il y eût beaucoup d'allée & :
de venue pour nous faire donner
pratique , à laquelle le Magiftrat
de laville s'opofoit avec vigueur.
Le Viceroi qui n'eft pas à beaucoup
prés fi abfolu dans cette Ifle ,
que dans les autres Royaumes d'-
Efpagne , & qui avoit eû ordre
du Roy fon Maître , de me faire
toutes les honneftetez poffibles,fit
tant par fes inftances , que l'on
me permit à moi & aux miens,
d'entrer dans la Ville , à condition
de'n'ypoint coucher.Cela vous
paroît fans doûte affez extravagant
, parce que l'on porte le mauvais
air dans une Ville , quoiqu'on
n'y couche pas.lele dis l'aprés- dîné
à un Cavalier Majorquin , qui me
répondit ces propres paroles , que
je remarquai , parce qu'elles peuvent
s'appliquer à mille rencon44
LE MERCURE
tres que l'on fait dans la vie .
Nous ne craignons pas que vous nous
apportiez du mauvais air , parceque
nousfçavons bien que vous n'-
eftespaspaffé àHuesca , mais consme
vous vous en eftes aproché , nous
fommes bien aife defaire en vôtre
perfonne un exemple qui ne vous incommode
pointe qui nous accomode
·pour les fuites. Cela en Espagnol ,
eft plus fubftantiel , & méme plus
galant qu'en François. Le Viceroy
qui eft un Commandeur
Arragonois
, dont j'ai oublié le nom , me
vint prendre avec 100 ou 120 caroffes
pleins de Nobleffe , & la
mieux faite qui foir en Espagne.
Il me mena àla Meffe à la Cathédrale
, où je vis 30 ou 40 femmes
de Qualité , plus belles l'une que
l'autre ; & ce qui eft de merveilleux
, c'eft qu'il n'y en a point de
laides dans toute l'lfle ; au moins ,
elles y font trés-rares : Ce font
pour le moins , des beautés trésdélicates
, & des teints de Lis &
de Rofes. Les femmes du bas peu-
・
DE IUIN 41
ple que l'on voit dans les rues ,
font de cette efpéce . Elles ont
comme une Coëffure particuliere,
qui eft fort jolie. Le Viceroy me
donna un dîner magnifique , dans
une fuperbe Tente de Brocard
d'or , qu'il avoit fait élever fur le
bord de la Mer. Il me mena aprés ,
entendre une Mufique dans un
Couvent de Filles , qui ne cédoient
pas en beauté aux Dames
de la Ville : Elles chanterent à la
Grille , à l'honneur de leur Saint,
des Airs & des paroles plus galantes
& plus paffionnées , que ne
font les Chanfons de Lambert .
Nous allâmes nous promener fur
le foir , aux environs de la Ville' ,
qui font les plus beaux du monde ,
& tous pareils aux Campagnes du
Royaume de Valence. Nous revinfimes
chez le Viceroy , la Vicereine
qui étoit plus laide qu'un
Demon , & qui étoit affife fous
un grand Dais , toute brillante
de Pierreries , donnoit un merveilleux
luftre à 60 Dames qui
46 LE MERCURE
étoient auprés d'elle, & qui'avoient
été choifies entre les plus belles
de la Ville. On me ramena avec
cinquante flambeaux de cire blanche
, dans la Galere , au bruit de
route l'Artillerie des Baftions , &
d'une infinité de Haut- Bois &. de
Trompettes . J'employai à ce divertiffement
, les trois jours que
le mauvais temps m'obligea de
paffer à Majorque. J'en partis le 4.
avec un vent frais , & en Poupe.
Je fis cinquante lieuës en douze
heures , & j'entrai fort hûreufement
avant la nuit au Port Mahon,
qui eft le plus beau de la Méditerranée
. Son embouchure eft fors
étroite , & je ne crois pas que deux
Galeres à la fois y puiffent paffer
en voguant . Il s'élargit tout d'un
coup , & fait un Baffin oblong , qui
a une grande demie-lieuë de large ,
une bonne lieuë de long. Une
grande Montagne qui l'environne
de tout côté , fait un Théatre , qui
par la multitude & la hauteur des
arbres dont elle est couverte , ఈ
DE IULN. 47
par les uiffeaux qu'elle jette avec
une abondance prodigienfe , ouvre
mille & mille Scenes , qui fontfans
exagération , plus furprenantes ,
que celles de l'Opera. Cette même
Montagne ,
, ces mêmes Rochers
couvrent le Port de tous les vents ;
& dans les plus grandes tempêtes
il eft auffi calme , qu'un Baffin de
Fontaine , & auffi uni qu'une glace.
Il eft partout d'une égale profon
deur , & les Galions des Indes y
donnent fond à 4 pas de terre.
Pour comble de toute perfection ,
ce Port eft dans l'Ile de Minorque :
qui donne encoreplus de chair &toutes
fortes deVictuailles néceffaires à
la Navigation , que celle de Majorque
neproduit deGrenades , d'Oranges&
de Limons. Le tems groffit extrémement
, aprés que nous fumes
entrez dans le Port , au point
que nous fumes obligez d'y deancurer
quatre jours . D. Fernand
Carillo , qui étoit Homme de
Qualité , âgé feulement de 24
ans , fort honnête & civil , cher48
LE MERCURE
cha à me donner tout le divertif
fement que l'on pouvoit trouver
en ce beau Lieu. La Chaffe y étoit
la plus belle du monde , en toute
forte de Gibier , & la Pefche en
Poiffons . En voici une maniere
particuliere, ce mefemble, à ee Port.
Alprit cent Turcs de la Chiourme ,
il les mit de rang , il leur fit tenir
à tous un cable d'une prodigieufe
groffeur , ilfit plonger 4 de fes Ef
claves , qui attacherent ce cable à
une fortgroffe pierre ; ils la tirerent
apres , à force de bras , avec
leurs Compagnons , au bord de
l'ean ; ils n'y réffirent qu'aprés des
efforts incroyables : Ils n'eurent
gueres moins de peine à caffer cette
pierre à coups de marteau. Ils trouvérent
dedans , fept on buit écailles,
moindres les Huitres en grandeur
, mais d'un goût , fans.comparaifon
plus relevé. On lesfait cuire
dans leur eau , & le manger en
eft délicieux. Le tems s'étant adouci
, nous fîmes voile pour paffer
le Golfe , qui cominence en
que
cet
DE JUIN.
49
cet endroit. Il a cent lieues de
long & quarante de large , & il eſt
extrémement dangereux tant à
caufe des Montagnes de fable ,
que l'on prétend qu'il éléve & qu'il
roule quelquefois , que parce qu'il
n'y a point de Port fous vent. La
Côte de Barbarie qui le borne d'un
côté, n'eft pas abordable ; celle de
Languedoc qui lejoint de l'autre ,
eft trés-mauvaife : Enfin le trajet
n'en eft point agréable pour les Galeres
, pourpeu que la faifon foit avancée
, & elle l'étoit beaucoup
parce que nous étions fort proche de
La Touffaint , où il fait ordinairement
àla Mer de grands coups de
vent. D. Fernand de Carillo , qui
étoit un des Hommes d'Espagne
des plus avanturiers , m'avoшiat
qu'une médiocre Fregate eût été
meilleure en ce rencontre que la
plus forte Galere . Il fe trouva
par l'événement > que la
moindre Felouque eût éré auffi
bonne que la meilleure Frégate.
Nous paffàmes le Golfe en 36
Juin 1717.
E
so
LEMERCURE
heures , par le plus beau tems
du monde , avec un vent qui ne
laiffoit pas de nous fervir & ne
nous obligeoit prefque pas à mettre
fur le Bourcet de la chambre
de poupe ,
les lanternes de verre
dont on les couvre . Nous entrâmes
ainfi dans le Canal qui eft
entre laCorfe & la Sardaigne. D.
Fernand Carillo qui vit quelque
nuage qui lui faifoit apprehénder
changement de tems , me propofa
de donner fond à Porto Condé,
qui eft un Port def-habité dans la
Sardaigne , ce que j'agreai . Son
apprehenfion s'étant évanouie
avec les nuages , il changa d'avis
pour ne pas perdre le beau
tems. Ce fut un grand bonheur
pour moi , car M. de Guife qui
alloit à Naples avec l'armée Navale
de France , étoit moüillé à
Porto Condé avec fix Galeres.
D. Fernand Carillo qui le fçût
deux jours aprés, me dit qu'il fe
fut noqué de ces fix Galeres ;
parce que la fienne qui avoit 450
DE
JUIN
SI.
hommes de
Chiourme , fe fut aifement
tirée
d'affaire ; mais, c'eût
toûjours été une affaire , dont un
homme qui fe fauve de Prifon ,
fe paffe encore plus
facillement
qu'un autre. La Fortereffe de S.
Boniface qui eft en Corfe & aux
Genois , tira 40 coups de Canon
en nous voyant , & comme nous
en
paffions trop loin
, nous
, pour en
jugeâmes
être falué
qu'elle nous faifoit quelque fignal
, & il étoit vrai ; car , elle
Dous avertiffoit qu'il y avoit des
ennemis à Porto Condé. Nous
ne le prîmes pas ainfi ,& nous crûmes
qu'elle nous vouloit faire
connoiftre, qu'une petite Frégate
que nous voyoions devant nous au
fortir du Canal , étoit Turquoife ,
comme elle en avoit le gabarit.
D. Fernand prit fantaiſie de l'attaquer
, & il me dit qu'il me donneroit
, fi je le lui permettois , le
plaifir d'un Combat qui ne dureroit
qu'un quart d'heure. Il commanda
que l'on donna chaffe à la
E ij
52
LE MERCURE
au
Fregate qui paroiffoit effectivement
faire force de vent pour s'enfuir.
Le Pilote qui n'avoit d'attention
qu'àcette Frégate , ne remarqua
pas un Banc de fable , qui ne
paroiffoit pas à la vérité
deffus de l'eau ; mais qui eft fi
connu , qu'il eft même marqué dans
les cartes. La Galere toucha :
Comme il n'y a rien de fidangereux
à la mer, tout le monde s'écria
mifericorde. Toute la Chiourme
fe leva pour effayer de la déferrer
& de fe jetter à la nage. D.
Fernand Carillo qui joüoit au Fiquet
avec Joly dans la Chambre
de Poupe , me jetta la premiere
épée qu'il trouva devant lui , en
me criant que je la tiraffe , & il
tira la fienne pour aller fur le
Courfier , charger à coups deftramaçons
, tout ce qu'il trouvoit
devant lui. Tous les Officiers &
la Soldatefque firent la même
chofe ,› parce qu'ils apréhendoient
que la Chiourme ,, où il y avoit
beaucoup de Turcs ,
de Turcs , ne relevafDE
JUN .
53
fent la Galere , c'eft- à dire,ne s'en
rendiffent les Maîtres , comme il
eft arrivé quelquefois en de femblables
occafions. Qand tour le
monde fe fut remis à la place , ilme
dit, de l'air du monde le plus froid
&le plus affûré J'ai ordre de S. M
de vous mettre en fûreté , il yfant
pourvoir. Je verrai aprés cela,fi la
Galere eft bleffée . En proferant cette
derniere parole , il me fit prendre
à force de corps par quatre Ef
claves , & il me fit porter dans la
Felouque. Il y mit avec moi trente
Moufquetaires
Espagnols , aufquels
il commanda de me mener fur
un petit écueil qui paroiffoit à so
pas delà , & où il n'y avoit place
que pour quatre ou cing perfonnes .
Les Moufquetaires
étoient dans
canjufqu'à la ceinture , & ils me
firent pitié ; quand je vis , que
Galere n'étoit pas bleffée , je les y
voulu renvoyer ; mais ils me dirent
que fi les Corfaires qui étoient fur
le rivage,me voyoient fans une bonne
efcorte , ils ne manqueroient pas.
la
E iij
54 LE MERCURE
La
de me venir piller & égorger , ces
Barbares s'imaginans que tout ce
qui fait naufrage eft à eux.
Galere ne fe trouva pas bleffée ,
ce qui fut une manière de prodige.
On ne laiffa pas d'être plus
de deux heures à la relever. La
Felouque me vint reprendre , &
je remontai fur la Galere. Comme
nous fortions du Canal , nous apperçûmes
encore la Frégate , qui
voyant que la Galere ne la fuivoit
plus , avoit pris fa route. Nous
lui donnâmes la chaffe ; elle la
prit, & nous la joignîmes en moins
de deux heures . Nous trouvâmes
en effet qu'elle étoit Turquoife
, mais entre les mains des
Genois , qui l'avoient prife fur le
Turc , & qui l'avoient armée . Je
fus ,pour vous dire vrai , trés aile
que l'avanture ſe fut terminée
ainfi : Certe guerre ne me plaifoit
pas ; elle n'étoit pas grande , mais
une égratignure qui m'eut pû arriver
, l'eut rendue ridicule . D.
Fernand Carillo , qui étoit un jeu
DE JUIN $5
ne hommefort brave , me la propofa
, & je n'ût pas la force de
l'en refufer , quoique je viffe bien
que c'étoit une imprudence . Le
tems fe chargeant un peu , on crut
qu'il étoit à propos d'entrer dans
Porto Vecchio. C'éft un Pòrt defhabité.
Un Trompette du Gouverneur
Genois , d'un Fort qui en
eft affés proche , vint nous avettir
de la part de fon Capitaine ,
que Mr de Guife étoit avec fix Galeres
de France à Porto Condé ,
qu'aparemment il nous avoit vu
paffer, & qu'il pourroit venir nous
furprendre. La même nuit , fur le
foir nous réfolûmes de nous
remettre à la Mer , quoique le
tems commençât à être fort gros ,
& qu'il y ût même quelque péril
de fortir la nuit de PortoVecchio;
parce qu'il a à la bouche un écueil
de Rochers , qui jette un Courant
affés facheux. La bourafque augmenta
avec la Lune , & nous
umes une des plus grandes tempêtes
qui fe foit peut-être jamais .
›
"
56 LE MERCURE
vue à la Mer. Le Pilote Royal
des Galeres de Naples qui étoit
fur la nôtre , & qui naviguoit
depuis cinquante ans , difoit qu'il
n'avoit jamais rien vû de pareil .
Tout le monde étoit en prieres , &
tout le monde fe confeffoit 11
n'y ût que D. Fernand Carillo , qui
communioit tous lesjours , quand il
étoit à Terre , & qui étoit d'une
Piété Angélique : Il n'y ût que
lui, dif-je , qui ne fe jetta pas aux
pieds des Preftres avec empreffement.
Il laisfoit faire les autres ,
mais , il ne fit rien en fon particculier,
& il me dit à l'oreille
Je crains bien que toutes ces Confeffions
, que lafeule peur produit
ne vaillent rien . Il demeura toujours
tranquile , donnant les ordres
avec une froideur admirable , &
en donnant du courage , mais doucement
, à de vieux Soldats de
terre de Naples , qui faifoient
paroître un peu d'étonnement . Je
me fouviens toujours qu'il les appella
Senores foldados de Carlo
DE JUIN.
Quinto. Le Capitaine particulier
de la Galere , qui s'appeloit Vil
lanova , fe fit apporter au plus
fort du danger , fes manches en
broderie & fon écharpe rouge ,
en difant , qu'un véritable Efpagnol
devoit mourir avec la marque
de fon Roy. Il fe mit dans
un grand Fauteuil , & il donna un
grand coup de pied dans la machoire
d'un pauvre Napolitain ,
qui ne pouvant tenir fur le Courfier
, marchoit à quatre pattes ,
en criant. Senor D. Fernando por
l'amor de Dios Confeçion , & le
Capitaine en le frapant , lui dit
Os enemigo de Dios pi de Confeçion :
& comme je lui repréfentois que
la preuve n'étoit pas bonne , il me
répondit , que ce Vieillard fcandalifoit
toute la Galere . Vous ne
pouvez vous imaginer l'horreur
d'une grande tempête ; vous vous
en pouvez auffi imaginer le ridicule.
Un Obfervantin Sicilien
prêchoit au pied de l'Arbre ; que
Saint François lui étoit apparu ,
38 LE MERCURE
l'avoit affuré que nous ne péririons
pas. ce ne feroit jamais fait,
fi j'entreprenois de vous décrire
les frayeurs & les impertinences
que
l'on voit en ces rencontres.
Le grand péril ne dura que fept
heures ; nous nous mîmes enfuite
unpeu à couvert fous la Pianonfe;
le tems s'adoucit , & nous gagnâmes
Portolongone . Nous y paffàmes
la Touffaint & la Fête des
Morts , parce que le vent nous
étoit contraire pour fortir du Port.
Le Gouverneur Espagnol my fit
toutes les honnêtetés imaginables ;
& comme il vit que le mauvais
tems continuoit , il me confeilla
d'aller voir Portoferrare
, qui eft dans l'lfle d'Elbe ,
auffi bien que Porto Longone . Il n'y
a que 5 mille de l'un à l'autre par
terre , & j'y allai à cheval . Je
vous ai tantôt dit , qu'il n'y a rien
de fi agréable dans le Théatre de
l'Opera , que la Scene du Port
Mahon , & je puis préfentement
vous dire avec autant de vérité ,
DE JUIN. 59
qu'il n'y a rien de fi pompeux
dans les repréfentations les plus
magnifiques que vous en avez
vûes,que tout ce qui paroît de cette
Place . Il faudroit être Homme
de Guerre pour vous la décrire .
Je me contenterai de vous dire ,
que fa force paffe fa magnificence:
Elle eft l'unique imprénable qui
foit au monde ; & le Maréchal de
la Meilleraye en convenoit. Il
l'alla vifiter , aprés qu'il ût prit
Porto Longone , dans le tems de
la Régence ; & comme il avoit
beaucoup de zéle pour le Service
de fon Maître , il dit au Commandeur
Griffory qui y commandoit
pour le grand Duc , que la
Fortification étoit bonne , mais que
fi le Roy fon Maître lui commandoit
de l'attaquer , il lui en rendroit
bon compte dans fix Semaines
. Le Commandeur Griffory
lui répondit , qu'il prenoit un trop
long tems , & que le Grand Duc
étoit fi fort Serviteur du Roy ,
qu'il ne faudroit qu'un moment .
60 LE MERCURE
>
Le Maréchal ût honte de fon emportement
, ou plûtôt de fon incivilité
, & il la répara en diſant,
vous êtes un galant Homme Mc
le Commandeur , & jefuis unfot ,
je confeffe que vôtre Place
eft imprénable Le Maréchal
me fit ce conte à Nantes , &
le Commandeur me le confirma
à Porto Ferrare où il commandoit
encore quand j'y
paffai. Le vent nous ayant permis
de fortir de Porto Longone ,
nous primes terre à Piombino ,
qui eft fur la Côte de Tofcane.
Je quittai dans ce lieu , la Galere ,
aprés avoir donné aux Officiers ,
aux Soldats & à la Chiourme
tout ce qui me reftoit d'argent ,
fans excepter la Chaîne d'or que
le Roy d'Espagne avoit donnée à
Boifguerin. Je la lui achetai , &
la revendis au Facteur du Prince
Ludovifio , qui est prince de Pombin.
Je ne réfervai que neuf Piftoles
, que je crû fuffifantes pour me
mener jufqu'à Florence. Je fuis
obligé
DE JUIN.
73
Toûjours l'Enfant lui fait tour de
matois ;
Quefip r elle il ût l'ame alarmée,
Fut confolé
d'aprendre vos Exploits :
Tout lui contoit la Déeffe aux cent
voix ,
Mais aux propos Amour qui ne
s'arrête
De vos beaux yeux couroit fe faire
fête:
Ce Dieu vous vit , Princeffe , l'antre
jour
Plus belle encor que Venus en fa
Cour ,
,
Ilvous aima , ce n'eſt cas qui m'étonne
,
A tous les coeurs votre beauté l'ordonne
;
De fes beaux traits , lui qui fçût
vous armer ,
Put-il tarder à s'en laiffer charmer:
Mais autre point caufe icy mafurprife
,
Vertu qui forme en tout vôtre Devife
,
Au moins devoit alarmerfes défirs:
Amour n'aima,finon pour les plaifirs,
Juin
1717. G
74 LE MERCURE
Poire à Pfiché lorsqu'il rendit les`
armes ;
Lefin matois contoitſurſes faveurs :
Pour vous , Princeffe , ayant d'autres
ardeurs ,
Sa belle Nymphe il immole à vos
charmes ,
Plus glorieux d'adorer vos rigueurs.
豬心
JOURNAL HISTORIQUE
de Paris.
Le 28. May , MA DA ME Vint
prendre congé du Roy , & le lendemain
elle partit pour S. Cloud ,
où cette Princeffe fe propofe de
faire un féjour de 4 mois.
Le même jour , M. le Comte
de Stairs Ambaffadeur d'Angleterre
arriva ici.
Le 29 , Mile Prince de Cellamaré
Ambaffadeur du Roy d'Ef
pagne , préfenta à S. M. T. C.
une Boete , dans laquelle on a
rouvé les Portraits de toute la Fa-
1
DE JUI N.
mille Royale d'Eſpagne : Sçavoir
, ceux de PHILIPPES V. de
de la Reine regnante , du Prince
des Afturies , du Prince Philippes ,
du Prince Ferdinand & de Don
Carlos Infants , tirés par OUATE.
Le 30. la Cour fut informée .
que la nuit du 20 May , le feu
ayantpris à l'Hôtel de Mr le Marquis
d'Avarey , Amballadeur de
France à Soleure en Suiffe ; le Palais.
fut embrafé en moins de trois
heures . La perte eft d'autant plus
confidérable , qu'outre les Bâtimens
brulés ; la Vaillelle d'argent,
les Meubles , Effets & Papiers de
Mr l'Ambaffadeur & de Mr de
la Martiniere y ont péris entiérement.
A peine ont-ils pû fe fauver
eux -mêmes en chemife , avec Mde
l'Ambaffadrice . Cet Accident
elt arrivé par la faute d'un Confiturier
, qui ayant laiffé dans fon
Office , une Poële pleine de charbons
ardents , fur laquelle il
avoit des Confitures , la flamme
fe communiqua aux Tapifleries ,
y
Gij
75 LE MERCURE
& caufa ce funefte embrafement .
Le 2. Juin la Charge de Gentil-
Homme ordinaire de feu Mi
Bourdelin , a été accordée à Mr
de Cazau Ecuyer de feu Mgr le
Dauphin .
Mrde Monteffon , ancien Lieurenant
General des Armées du
Roy , & Lieutenant des Gardes
du Corps , a û l'agrément de
Me' le Duc Régent , de fe démettre
de fa Lieutenance , en faveur
de M.fon fils Colonel de Cavalerie,
toutefois en dédomageant
Mi du Clos , qui comme le plus
ancien des Exempts , devoit monter.
Mr de Cerizy premier Enfeigne
, paffe à la Lieutenance , &
le Baton d'Exempt a été donné au
fils de Mr le Comte de Sommery .
premier Maître d'Hôtel de MADAME
Ducheffe de Berry.
Le 3. jour de l'Octave de la
Fête de Dieu , la Proceffion de
Saint Sulpice alla au Palais du
Luxembourg , dont les dehors
& le dedans de la cour étoient
DE JUIN 77
ornez des plus belles & des plus
riches tapifferies du Roy. MADAME
, Ducheffe de Berry ayant
été avertie que la Proceffion papiffoit
dans la rue de Tournon ,
alla au devant du
SAINT
SACREMENT , à la Porte du
Palais ; ayant à fes côtés Mr l'Archevêque
de Tours , Mr l'Abbé
de Rouget , M ' l'Abbé de Partenay
, Mr l'Abbé Danglade &
Mr l'Abbé du Tremblé fes Aumôniers
, tous en Rochet . Elle
étoit fuivie de tous les Officiers
& Dames du Palais , chacun un
-Cierge à la main : Sitôt que la
Proceffion parut , on entendit les
Fanfares des Trompettes , Timbales
, & Haut-bois qui étoient fur
le Balcon. Cette Princeffe vit paffer
toutes les Confréries , avec les
Valets de Pieds , dont il y en avoit
cinquante des fiens , outre plufieurs
de fes Pages , chacun un Cierge
à la main ; enfuite le Clergé
compofé de prés de 300 Ecclefaftiques
en Chapes , ou en Cha--
〃
Giij .
78 LE MERCURE
fubes. Le SAINT SACRE
MENT étoit porté par M le Curé ,
fous un des plus riches Dais , qu'-
on ait encore vû dans Paris. Aprés
qu'on eut chanté les Antiennes .
qui étoient réponduës par les Fanfares
des Timbales & Trompettes
, on donna la Bénédiction , &
la Proceffion fortit dans le même
ordre qu'elle étoit entrée , à la
difference feulement , qu'il y avoit
200 Soldats du Guer qui marchoient
, pour faire ranger le Peuple
, & pour le retenir. Devant le
SAINT SACREMENT mar
choient les Suiffes de cette Princeffe
, Tambour battant & le Fifre
joüant. Entre le Dais & Madame
Ducheffe de Berry , étoient
fes Aumôniers en Rochet , & les
Chapelains en Habit long. Madame
donnoit la main d'un côté,
à Mr le Marquis de Coëtanfao fon
Chevalier d'Honneur , & de l'autre
, à Mr le Chevalier d'Hautefort.
Mr le Comte de Rions fon
Lieutenant des Gardes , marchoit
•
DE JUIN 79
immédiatement devant elle , &
Mr le Marquis de la Rochefoucault
fon Capitaine des Gardes
la fuivoit , de même que Mdes les
Marquifes de Pons , de Clermont,
d'Aidiés , de Beauvau fes Dames
du Palais , avec Mr le Marquis
de Torcy , lleess Marguilliers
& le refte de fa Maifon , qui étoit.
trés nombreufe & trés - brillante.
Madame , Ducheffe de Berry fit
tout le chemin à pied , depuis le
Palais du Luxembourg , jufqu'à
l'Eglife S. Sulpice la Paroiffe. On
paffa par la rue Vaugirard , & par
la rue Caffette , où l'on entendit
un beau Motet , chanté par les
Religieufes du Saint Sacrement.
La Cérémonie finit dans l'Eglife
de Saint Sulpice par la Bénédition
du Saint Sacrément que
cette Princeffe reçût : On admira
le bel ordre qui fut obfervé ,
malgré la quantité du Peuple.
Le 6. quoiчue Mr le Maréchal
de Villeroy n'ait pû fe trouver
au Confeil d'Etat , à caufe d'une
go LE MERDURE
atteinte de Goute au Poigner , if
n'a cependant pas voulu fe priver
de l'honneur d'affifter au dîner du
Roy.
Le même jour , le fieur de
Bourvalais fut mis en liberté .
Le 7. la Régence nomma fix
Commiffaires , pour examiner la
forme de faire juger l'Affaire des
Princes.
Mr Pelletier de Soufy , Mr
Amelot , Mr de Nointel , Mr
d'Argenfon , M de la Bourdonnaye
& M¹ de S. Conteft , ont été
choifis pour cet effet . Ce dernier
a ordre de recevoir tous les Mémoires
qu'on préfentera , & d'en
faire feul le Raport.
Le 8. Mer le Duc Régent a
accordé une augmentation de
Brevet de retenue de soooo liv . 50000
à M. de la Chefnaye , fur fes
Charges de la Cornette Blanche ,
& de Grand Ecuyer Trenchant .
Le io . Mde la Princelle d'Harcour
préfenta au Roy Mde la Marquife
de Flamarin nouvellement
mariće .
DE JUIN 81
,
Le 10. MADAME vint de Saint
Cloud rendre vifite au Roy fur
le midi , & s'en retourna le foir.
Le 12. le Roy aprés fes études
qu'il continue de faire avec beaucoup
d'attention entendit la
Meffe , & tint fur les Fonds de Batéme
, le fils de fa Nourrice ,
avec Mde la Marquise de Villeroy.
Mr l'Abbé de Rochebonne Aumônier
du Roy , en fit les Cérémonies
, Mr le Curé de Saint
Germain l'Auxerrois préfent.
Le 13. les Feüillans par Ordre
du Roy , ont chantés pour
la premiere
fois , Vêpres dans fa Chapelle
, ce qu'ils continueront les
Dimanches & Fêtes. Ils font auffi
chargés de faire tous les jours la
Priere du foir , à l'imitation de
ce qui fe pratiquoit à la Chapelle
de Verſailles .
PROVISIONS DONNE'ES
en Juin 1717.
Le premier du mois , le Bre82
LE MEKCURE
vet de Second Enfeigne de
la Premiere Compagnie des
Moufquetaires , a été accordé à
Mr le Chevalier du Creuzel ,
la démiffion de M de la
par
Roque .
Idem. Le Brevet de Cornette
dans la premiere Compagnie des
Moufqueraires,pour Mile Comte
de Treville , vacante par la démiffion
de Mr le Chevalier du
Creuzel.
Idem . Les Provifons de la
Charge de Gouverneur de Dax
& S. Sever , Pays & Sénéchauffées
des Launes , pour Mr le Marquis
de Poyanne , par la démiffion
de Mr le Marquis de Gaffion .
Idem. Les Provifions de la
Charge de Gouverneur des Ville
Château & Viguerie de Sommieres
, pour le Sieur d'Harling ,
Capitaine des Gardes du Corps
de MADAME , Colonel du Régiment
de Guienne Infanterie , & Brigadier
des Armées du Roy , par
le décés du fieur de Monpezat.
DE JUIN 83
Idem. Les Provifions de Viguier
des Ville & Vignale de
Sommieres , pour eneme,
Idem. Une Commiffion qui
donne Rang de Mestre de Camp
de Cavallerie , à M du Bofcq
Aide-Major de la Premiere Compagnie
des Moufquetaires.
Idem. Deux autres Commiffions
pour le Sieur de Peyrelongue
, Ayde- Major de la seconde
Compagnie des Moufquetaires ,
& pour le Sieur de Laniziere ,
Ayde- Major de la dite Seconde
Compagnie.
Idem. Les Provifions de Gouverneur
des Ville & Château de
Vannes & Auray , en faveur de
Mr le Comte de Lannion Baron
& Pair de Bretagne , Vicomte de
Rennes , Marquis de Pinay , Brigadier
des Armées du Roy , &
Colonel du Régiment de Xaintonge
; cette Charge érant vacante,
par le décés de Mr le Marquis de
Lannion fon pere.
84 LE MERCURE
Idem. Les Provifions de la Charge
de Gouverneur des Ville &
Château de Saint Malo , pour Mr
le Marquis de Coerquen , par le
décés de Mr le Marquis de Lannion.
Le se une Commiffion qui
donne rang de Mestre de Camp
de Cavallerie , au Sieur Dufort ,
Ayde-Major de la Premiere Compagnie
des Moufquetaires .
Le 7. les Provifions en furvivance
, fur la nomination de Mgr
le Duc d'Orleans , de la Charge
de Gouverneur des Ville & Duché
de Nemours , en faveur de
Mr de Monliart , dont le pere eft
actuellement pourvû.
Le 14. les Provifions de la
Charge de Gouverneur de l'Iſle
d'Oüeffant , pour Mr le Comte
de la Sauldraye de Nizon , fur la
nomination de Malle de Rieux ,
comme Dame & Marquife de
ladite lile .
Journal
DE JUIN. 61
obligé de die , que jamais gens
ne méritérent mieux des gratifications
, que ceux qui étoient
fur cette Galere. Leur difcretion
à mon égard , n'a peut-être jamais
eu de pareille. Ils étoient plus
de 600 hommes , dont il n'y en
avoit pas un qui ne me connut.
Il n'y en ût jamais un feul , qui
en donnat aucune démonitration.
Leur reconnoiffance fut égale à
leur difcretion. Celle que je leur
avois témoignée de leur honnêteté,
les touchatellement,qu'ils pleurerent
tous , quand je les quittai ,
pour prendre terre à Piombin. Ce
fut proprement en ce lieu , où je
recouvrai ma liberté , laquelle
juſques là , avoit été hazardée
par beaucoup d'avantures .
Ce Morcian , par lequel finiffent
les Mémoires du Cardinal de Retz,
eft fi beau , que j'ai cru vous faire
plaifir de le tranfcrire tout au long.
Je fuis avec toute l'estimepoffible ,
Monfieur , &c .
Juin 1717.
F
62 LE MERCURE
PAPAPAPAPAPA PAPAGA
A MELLE DE
M
M***
PAR MR A **
Dien,
par l'Amour adoptée ,
Digne du Coeur d'un demi-
Et pour dire encor plus , digne d'être
chantée
On par Ferrand,on par Chaulien.
Minerve & l'Enfant de Cythere
Vous ornent à l'envi , d'un charme
Seducteur:
Je vois briller en vous l'esprit de vôtre
mere ,
Et labeauté de votre Soeur ;
C'est beaucoup pour une mortelle
:
Je n'en dirai pas plus , fongez bien
feulement ,
A vivre , s'il fe peut , heureuſe autant
que belle ,
Libre des préjugez que la raison
dément .
JUIN. 63
Aux plaifirs où le monde en foule
vous appelle ,
Abandonnez vous prudemment
;
Vous aurez des Amans , vous aimerezfans
doute
Je vous verraifoumise à la commune
Loi,
Des beautez de la Courfuivre l'aimable
route ,
Donner, reprendre vôtre Foi ,
Four moi je vous louerai , ce fera
mon emploi.
Jefçai que c'eft fouvent un partage
fterile ,
Et que la Fontaine & Virgile
Recueilloient rarement le fruit de
leurs Chanfons .
D'un inutile Dieu malhûreux Nour
riffons,
Nous femons pour autrui , j'oſe bieu
vous le dire ,
Mon Coeur de la Duclos ,fut quelque
tems charmé,
L'amour en fa faveur avoit formé
ma Lire ,
Je chantois la Duclos , D'... enfut
Aimé.
Fij
64 LE MERCURE
C'étoit bien lapeine d'écrire:
Je vous louerai pourtant , il me ſera
trop doux
De vous chanter , & même fans
vous plaire ,
MesChanfonsferont monfai
laire :
vous.
N'est - ce rien de parler de
*
LE BANQUET.
Le Dien Comus Banqueteur de
bon bruit ,
N'a pas long - tems fous champêtre
reduit ,
Avoit enclos quelques Enfans d'élite.
J'étois du nombre :"& Cuide par ma
foi ,
Qu'en ce jour, nul ne l'emporta fur
moi .
Je l'avouerai , mon ardeur n'eft.petite
;
Quand de Comus j'obé'ï's à la Loi .
Grand foin avions de vuider les
bouteilles ,
4
.DE JUIN. 65
Bachus après de les remplir foudain.
En outre avions des Beautez fans
pareilles ,
Diane même au fortir de fon bain ,
Paroit moins fraîche & moins brillante
qu'elles.
Pomone auffi voulant être au Feftin ,
Pour nous avoit dépouilléfon Jardin.
>
Rien ne manquoit . Adorables"femelles
Selon raifonfaciles & cruelles ;
Deffert parfait,chere lie & bon vin.
En dehors l'huis garottant le cha
grin ,
Comme un forçat , l'avions mis à la
chaine :
Etc'eft raifon. Les pleurs , les cris,
la peine ,
Sont le Seul lot de ce maudit Lutin.
Or,nôtre but dans ce lieu d'allegref
fe,
N'étoit d'avoir notre esprit en détreffe
,
Commepenfez.Auffi point n'yfut -il.
Pour le prouver à gens de vôtre efpéce
,
Fiij
66 LE MERCURE
Pas n'eft befoin d'argument tropfubtil.
La Liberté mere de Facetie ,
Illec étoit en habits negligez ,
Et folatroient de tout foin dégagez,
Les Ris , les Jeux, enfans de Letitie.
Ce n'est le tout. Car , pendant les
transports ,
Dont nous faifit le Patron de la
Treille ,
Nous avons vufur maints grands
rouges bords,
Floter bons motsfortis de la bouteil
le.
Ceft chofe feure , & foit miracle, -
\ou non ,
Les avons vus. Nefuis affex felon,
Pour menfonger. Et puis tout eft
poffible ,
Bienle fçavez , au Dieu qui fut
fenfible ,
Et tant aima la fille de Minos :
Donc,pourfinir l'Hiftoire en peu de
mots ;
Une Sirene à voix inimitable ,
Chanta des mieux, fans fe faire
prier
DE JUIN. 67
Ce qui rendit nôtre plaifir entier.
Enfin ,après longues heures de table,
Fallut quitterce manoir delectable ,
Non , fans enfemble engemir plus
d'un jour:
Carce bon tems nous parut fi trop
court ,
Que crumes tous que c'étoit un men-
Jonge,
Et même encor le prenons pour un
Longe.
Og
EPITRE DE M. THIRIOT,
A M. D ....
E vous écris , mon cher , pour
donné fouvent de vos nouvelles ,
& pour vous demander pardon de
ne vous avoir pas écrit.
Sans vous ennuyer par l'hiftoire ,
Si chacun s'eft bien diverti ,
Depuis que vous êtes parti ,
Pour aller aux Rives de Loire :
68 LE MERCURE .
Scachez de nous en racourci ,
Due nous nous occupons icy
A dreffer un Executoire ,
Une Requête, un Compulfoire ;
Ou bien d'un Procès obſcurci ,
Par quelque Nullité notoire ,
Dontnousnouschargeons la mémoire,
Debrouiller le Car , & le Si ;
N'ayant à faire en tout cecy
Qu'à Chicaneurs, gens
d'écritoire ,
Qui nous payent d'un grand merci.
Or, vous devez aisément croirę ,
Qu'en travaillant à tel grimoire ,
Nous avons peu de tems ; qu'ainfi,
L'ennui nous accableroit , fi
Quelque fois des gens fans fouci ,
Ne diffipoient notre humeur noire ,
Par leur entretien , comme auffi
A force de rire & de boire .
Plus heureux de vôtre côté,
Loin du tumulte de la Ville ,
Et plus juftement enchanté,
Goûtez bien l'étudefacile ,
Que vous procure vôtre azile .
Cherchant plutôt par goût que par
neceffité ,
Le Vrai, l'Agréable , & l'Utile,
DE JUIN. 60
Qu'on puife dans le fein fertile
Des Auteurs de l'Antiquité,
Dont j'ai peu ou prou profité.
Pen,trés furement pour le ftile ;
Mais d'où pourtant j'ai raporté
Certain efprit de liberté,
Exempt dupréjugéſervile, -
Dont le Vulgaire eft infecté ,
Avec une vertu docile ,
A foûtenir l'adverfité ,
Dans un malheureux domicile ,
Oùjefuis enfocieté
D'Ignorans, dont le plus habile
Entend l'Ordonnance Civile,
Qu'il a plusfouvent commenté ,
Que Terence , Horace on Virgile.
Je fuporterois plus tranquilement
l'ennui que me caufent ces Meffieurs
, fi la perte de mes amis
n'achevoit de m'accabler tout à
fait. G... part pour Rome , nous
fommes fort aifes de ce voyage ,
par raport à lui , & trés fachez par
la perte que nous faifons . Avec les
talens qu'il a , jugez combien il en
reviendra joli homme.
70 LE MERCURE
D'un Naturel ingenieux ,
Avecfuccès il concilie,
Sans être fort laborieux ,
La Peinture & la Poëfie :
Mais ce qui vaut encore mieux ,
Il eft de bonne compagnie .
Quant au long & honteuxfilence
Que me reprochez justement ;
Ce n'estpoint par indiference ,
Si je l'ai gardé longuement,
Mais bien plutôt par nonchalance ,
Qui , comme un Auteur d'importance
,
M'abandonne trés rarement :
Or donc, aprèstelle affurance ,
N'ayez point de reffentiment ,
Ecrivez- nous plus frequement ,
Ou finon,que vôtre prefence
Nous tire de l'abbatement,
Quenous a caufé vôtre abfence.
DE JUIN. 71
L'AMOUR CAPTIF ,
AS. A. S. MADAME
LA PRINCESSE DE CONTY.
PAR Mr LE GRAND.
' Enfant ailé, ce redoutable Sire,
(favez , par fon Arc
glorieux
Tant renommé, qui des bords Stigieux
,
Lefombre Roifoumit àfon Empire:
Ce Dieu , PRINCESSE , Ar.
tifan de vos yeux ,
Brûle pour vous , fans ofer vous le
dire :
Direz , comment , les nouvelles des
Dieux
Je puis fçavoir ; Suffit , en ces bas
Lieux
Rimeur fait tour des filles de Mémoire
:
Et d'autre part , point ne tiens mon
biftoire.
L'Amour n'agueres en fon char
azuré
,
72
LEMERCURE
Vint icy bas par l'ordre defa mere ,
Voulant fçavoir fifon Sceptre doré,
Sur Terre encor trouvoit culte fixcere
:
Regiftre prit lefier Dieu de Cythere,
Pour tenir compte , ayant bien denombré,
De chaque temple à Venus confacré:
Puis,devoit mettre auffi fur le Libelle
,
Combien de coeurs adoroient l'Im
mortelle :
Ainfi s'en vade fon carguois paré,
Faire revue
Amournouveau Baréme,
Par maint Païs couroit comme un
Bohéme.
Ilfut furpris?ne vous dirai combien,
Pas n'y trouva Temple Cytherien :
Tous les Servans de fa beauté fupréme
,
Etoient , Princeffe , en vôtre doux
lien ;
Surpris , que dis-je ? Amour s'en
doutoit bien :
Ja prévoyoit , quand il vous eût formée
,
Qu'un jour , fa mere en feroit defarmée;
Toujours
DE JUIN. 85
}
JOURNAL DE HONGRIE.
Les Turcs s'étans renus
tranquiles jufqu'au troifiéme
de May , formerent la réfolution
d'attaquer l'Efcadre Impériale ,
qui s'étoit poftée près de Salanckemen
, afin de s'affûrer la Navigation
du Danube & du Tibifque.
Les Infidels ayans à
bord 4000 Soldats , foûtenus par
2500 chevaux , vinrent fondre
avec un grand nombre de Fregates
Saïques & autres Bâtimens
armés , fur les Vaiffeaux Impériaux
, commandés par le fieur
Schvvendiman pour le déloger.
Le feu de part & d'autre fut terrible,
depuis midi jufqu'à une heure
que l'action dura ; après quoi ,
les Turcs ne pouvans plus foû
tenir l'effet du gros Canon des
Chrétiens , ils furent contrains de
fe retirer à force de rames : Leur
Cavalerie étant effrayée . & fort
maltraitée par les canonades à car-
Juin 1717. H'
85 LE MERCURE
touches , prit honteufement la
fuite Onze de leurs Bâtimens
furent coulés à fond , ceux qui
les montoient ayant été tous tuez ,
ou noyez ; entr'autres le Baffa
qui les commandoit , & plufieurs
autres Officiers. Ce qu'il y a de
plus étonnant , c'est que fuivant
les Relations que l'on a reçûes de
cette Action , elles ne font perdre
qu'un homme ou deux , aux
Impériaux .
,
Le 13. les Ottomans s'avan
cerent de nouveau avec des
forces plus nombreuſes , tant par
Eau que par Terre , jufqu'à Czervenca,
ils avoient même conduit
quelques piéces de gros Canon ,
pour tâcher d'intercepter un Convoy
confidérable de provifions , efcorté
par l'Efcadre Impériale. Le
General Prince Alexandre deVvirtemberg
averti de leur de flein ,
marcha avec trois Régimens de
Dragons , douze Bataillons &
au ant de Compagnies de Gré
adiers de Futackvers Carlovvitz,
DE JUIN. 87
Four s'y oppofer ; mais , il apprit
à fon arrivée , que les Turcs informés
de fon approche , s'étoient
retirés
précipitement
> que le
Convoi étoit entré dans le Tibifque
, & qu'il étoit hûreufement ,
arrivé au Magazin de Befceveck
Le quatorze . Le Prince Eugene
Generaliffime des Armées de
Hongrie , partit de Vienne à trois
heures du matin , pour affembler
l'Armée Chrétienne . Il arriva par
eau le 16. à Bude , fous une triple
décharge de Canon : il en partit le
même jour , &fe rendit le 21. au
Camp de Futach. Le 22. il fit la
revue d'une partie de l'Armée ,
qui continue de fe renforcer par
les troupes qui arrivent fucceffivement
. Le 26. M. le Prince
Eugene fe rendit au Camp du General
Mercy, pour s'aboucher avec
lui, fur les operations prochaines :
Ce Prince revint le lendemain à
fon Camp ; où il n'attendoit que
l'arrivée de fon Artillerie , pour fe
mettre en mouvement , & profiter88
LE MERCURE
du tems où les Turcs ne font point
renforcez .
Le 16. le Prince Loüis de Pons
& le Chevalier de Lorraine fon
frere , ûrent une audience favorable
de S. M. I. Ils en partirent le
25. pour l'Armée de Hongrie . M.
le Prince de Dombes étant arrivé
le 17. à Vienne , avec une nombreu
fe fuite , fut admis le 19. à l'Audience
de l'Empereur qui le reçût
trés gracieufément , & felon fon
rang : Ce jeune Prince & M. le
Duc d'Aremberg s'embarquerent
le 23. pour fe rendre au Camp de
Futach.
Le 19. l'Inveftiture de l'Electorat
de Baviere & des autres Etats de
l'Electeur de ce nom ,fe fit à Vienne,
avec beaucoup de folennité. Le
Comte Maximilien François de
SinchingConfeiller d'Etat& Chambellant
de l'Electeur de Baviere ;
& le Baron François Annibal de
Meerman , auffi Confeiller du mê
me Prince & fes Envoyez Plenipotentiaires
, fe rendirent le même
DE JUIN 89
jour 19. dans deux magnifiques caroffes
à fix chevaux , fuivis de pluffeurs
autres à deux , & précédez
d'un grand nombre de Valets de
pied , d'Heyduques & de Pages
vêtus de belles & riches Livrées, au
Palais Imperial , où ils reçûrent
avec lesCeremonies accoûtumées,
de Sa Majesté Imperiale , au nom
du Sereniffime Prince & Seigneur,
fe Seigneur Maximilien Emanuel ,
Duc de la Haute & Baffe Baviere ,
comme auffi du Haut Palatinar ,
Comte Palatin du Rhin , Grand
Echanfon du Saint Empire , Electéur
, Landgrave de Leichtenberg
& c. l'Inveftiture Imperiale dudit
Electorat & Païs , Regales & Dignitez
, où le premier EnvoyéPlenipotentiaire
fit la Haranguede la
demande , à laquelle répondit le
Comte Frederic Charles Schonborn
Bucheim Confeiller d'Etat de
Sadite Majesté & Vice- Chancelier
de l'Empire le fecond fit la Harangue
de Remerciement. Cette
fonction a été des plus magnifi
Hiij
90 LE MERCURE
ques , & le Concours de la Noblef
fe & des Miniftres Etrangers étoit
fi grand, qu'à peine pouvoir- on entrer
au Palais.
Le 21 , le Prince Electoral de
Baviere & le Prince Ferdinand
fon troifiéme frere , qui étoïent
partis le 15 de Munick,arriverent à
Vienne par eau avec so Barques
& prirent incognito leur logement
chez les Envoyés Plenipotentiaires
du Sereniffime Electeur leur
pere . Ces Princes ayant notifié
leur arrivée aux trois Cours Impériales
; l'Empereur les envoya
complimenter par le jeune Comte
de Paar Chambellan de Service
. Le lendemain , les caroffes de
l'Empereur fuivis de beaucoup
d'autres , vinrent prendre le Prince
Electoral précédé de fes Pages
& Valets de pied , vêtus d'une
fuperbe livrée : Il fut conduit avec
tous les Honneurs que l'on
peut rendre aux Têtes Couronées,
dans le Cabinet de l'Empereur qui
vint audevant de lui à la porte,
E
DE IUIN. 91
le recut avec des marques d'eftime
& d'affection , le fit affeoir, & le
reconduifitjufqu'aumême endroit :
Il vifita enfuite l'Imperatrice regnante
,l'ImperatriceMere,l'Imperatrice
Doüairiaire Amelie , les Sereniffimes
Archi -Ducheffes Jofephines
& enfin les Leopoldines. Ces
deux Princes ont été traités fplendidement
pendant leur féjour à
Vienne , aux dépens de la Cour, avec
toute leur fuite , ils prirent le 27.
congé de l'Empereur. Le Prince
Electoral foupa avec l'Impératrice
Amelie & les Archi -Ducheffes fes
Filles. Le 28 ils s'embarquerent
dans leur Yacht peint & orné de
Banderoles aux Armes de Baviere ,
pour aller faire la Campagne fous
les ordres du Prince Eugene,
Le 22. S. A. R. Don Emanuël
Infant de Portugal , ayant pris
congé de l'Empereur
, des Impé
ratrices Douairieres
& des Archi-
Ducheffes
, s'embarqua
pour la
Hongrie
Le 30. Mer le Comte de Charo
92 LE MERCURE
lois arriva à Vienne , aprés avoit
reçû de S. M. I. tous les honneurs
dûs à fa Nailfance ; il en
partit le premier Juin avec M. le
Comte de Bonneval. Dans les
differentes Audiances que l'Empereur
a données à tous ces Princes ,
il leurs a dit en fubftance. Meffieurs
, nous avons l'Ennemi de
la Chrêtienté à combatre , qui a une
Armée formidable &fort fuperieure
à celle de l'Empire ; mais le
Dieu des Armées combatra pour
nous ; vous trouverez une
bonne volonté dans mes Troupes
: J'ay ordonné au Princé Eugene
d'avoir foin de vous. L'Empereur
leur donna enfuite fa main à
baifer, aprés leur avoir fouhaité un
hûreux voyage. Le Prince Conftantin
fils du Roy de Pologne, fervira
auffi conrre les Infidels , fous
le nom du Comte Jockieu : On
compte qu'il y aura 400 Volontaires
, tant Princes que Grands
Seigneurs , & plus de 800 Anciens
Officiers de differentes Nasions,
auffi volontaires.
-
DE JUIN. 93
A CONSTANTINOPLE ,
M.
le 1. Avril 1717.
être
Vous aurez fans doute apris ,que
le Capitan BachaJanum Codja, a
été dépofé , mis aux fept Tours ,
enfuite étranglé; & que le Capitan
Ray lui a fuccedé dans cette Place .
J'ajouterai à cette Nouvelle publique,
les particularitez fuivantes :
Que ce dernier eft Anglois d'Origine
, ayant commencé par
Boffeman d'un Vaiffeau de Guerre
Anglois ; puis , Contre- Maître d'un
Navire Marchand appellé le Su:-
cez. Quelque tems après , des
Marchands Florentins lui ayant
confié le Commandement d'un
Bâtiment à Livourne , d'où il fit ...
voile pour Malte , il fut pris avec
tout fon Equipage par un Corfaire
de Tripoli , & fait Efclave . Après
quelques années de fervitude ,
94 LE
MERCURE
"
s'étant fait Mahometan , il devint
lui-même un fameux Pirate , &
parvint par degrez à être Capitaine
d'une Sultane de 80. pieces de
Canon , dans la Flote des Turcs
employée la Campagne derniere
contre Corfou : Ayant reproché
hardiment au Capitan Bacha d'avoir
manqué l'occafion de battre lá
FlotteVenitienedevant cette Place;
celuicy. outré de cette infulte , le fit
mettre aux fers , & les ordre's
étoient donnez pour l'étrangler ,
lorfqu'il trouvale moyen pendant
la nuit, de rompre fes chaînes : &
s'étant jetté à la Mer , il fut affés
heureux pour gagner à la nage , la
Terre, & d'être reçû dans Corfou ,
comme un Efclave Chrétien qui fe
fauve. Il n'y fut pas long tems fans
s'échaper , & fans retourner à
Conftantinople. Ayant porté fes
plaintes au Nouveau Vizir , du rifque
où il avoit été de perdre la vie,
& l'ayant en même - tems inftruit de
la mauvaiſe manoeuvre du Capitan
Bacha. Il a ûle bonheur d'en être
DE JUIN. 95
fi favorablement écouté , qu'il a
fapplanté fon Ennemi , & qu'il fe
trouve à prefent Grand Amirall de
la Flotte Ottomane .
DENOM BREMENT
Des Troupes Ottomanes , qui
doiventfervir contre S. M. I.
en Hongrie , & contre les Vénitiens
; confiftans, en Cavalerie
Infanterie , tant de l'Orient,
de l'Occident, du Midi, que
du Septentrion.
CONTRE L'EMPEREUR,
CAVALERIE.
Janiffaires
IN.
FANT
60000
Tartares .
Valaches ...
Bofvakes .
30000 3000
•
3000 3000
•
5000 4000
Amantes ..... 4000 17000
Arméniens ... 1000 6000
Mufulmaniens IOCO 6000
Thraciens .. 1000 6000
96 LE MERCURE
CAVALERIE. IN F.
Affricains .... 10000 20000
Perfiens • • 9000
Brefiliens .... 4000
14000
15000
....O Morlakes....
Egyptiens ... 10000
d'Holenland
... Borgariens
Moriens ..
Kynvvindiens
Macédoniens.
..
5000
...O
...
4000
....
2000
...
4000 16000
4000
16000
Etyopiens . 4000
16000
Affyriens ..
2000 18000
Sabaniens 2000 1 14000
Mefopotam. 6000
16000
Grecs. 1000
105000.
251000
CONTRE LES VENITIENS .
CAVALERIE. INF.
40000
O
Janiflaires ....... 0
Tartares ...
Valakes ..... ·
Bofvakes
DE JUIN. 99:
CAVALERIE. ERIE . INFlie.
Bofvakes .
Amantes .
· ·
4000
1000
• • 2000 12000
Armeniens •
Mufulmaniens
Thraciens
Affricains
Perfiens
Brefiliens
•
... •
•
6000 1000
3000 4100
· 6000 1000
Morlakes • • . . 1000 2000
Egyptiens
· • ·
7000
18000
d'Holenland . ...
3000 4000
Borgariens . 6000 10000
Moriens 10000
Kynvvi diens .. 3050
Macedoniens . .4000
2000
3000
Etyopiens
· ..
5000
2000
Affyriens . • 2000 2000
Sabaniens . • 2000 1000
Méfopotamiens 4000
2000
Grecs
4000 1000
Juin
1717
62000. 116100 .
I
535100
too LE MERCURE
Total de la Cavalerie
, co'ntre
Total de
l'Infanterie ,
l'Empereur & les
Venitiens.
contre l'Empereur
& les
Venitiens.
167000.
367100
Total du Tout .
$34100.
NOUVELLES DE ROME;
Du 1. Juin 1717.
LE ROY D'ANGLETERRI
' arriva icy que le Mercredy , fur
les fix heures du foir , veille de
la Fête de Dieu. Le Cardinal Gualtierio
alla au devant à quelques
milles de Rome ; le Prince monta
dans le caroffe du Cardinal , &
malgré l'incognito , prit la Droite
1
DE JUIN 101
furlui ; Don Carlo Albani vis - à- vis
du Roy fur le devant , & en face
du Cardinal , étoit fon frere.
Le premier prefent que reçût le
Roy , fut celui de Monfignoré
Cibo . Il confiftoit en rafraiſchiffe
mens.Il y avoit entre autres chofes,
un Efturgeon monftrueux , deux
Veaux Monganes , cent livres d'un
Beure exquis ; les Armes du Roy
étoient empreintes deffus .
Le lendemain, le Roy affifta à la
Proceffion dans un Balcon magnifiquement
préparé à l'Hofpice des
Prêtres , qu'on dit être anciennement
le Palais des Ambaffadeurs
d'Angleterre . Jamais la Proceffion
n'a été fi nombreuſe , ni en fi bel
ordre.Le Pape avoit tenu uneCon-
Segation exprès ,pour en ordonner
la marche avec plus de pompe.
Les Religieux de tous les Ordres
commençoient
la marche , enfuite
les Bafiliques avec les Chanoines.
Tous les Colleges de Chancelle
rie portans des Torches à la
main, y étoient au nombre de plus
Lij
102 LE MERCURE
de fix cent. Les Procureurs Generaux
d'Ordres , les Avocats Confiftoriaux
, les Cameriers d'Honneur
en Robe rouge , la Chapelle
du Pape , les Prélats de la Signature
, les Auditeurs de Rote , les
Huifters de Chambre , les Votans
de Signature , les Penitentiers &
Evêques affiftans , les Cardinaux
Diacres , Prêtres & Evêques ; les
Magiftrats Romains, autrement dits
les Confervateurs ; l'Ambaffadeur
de Boulogne, leConétable Colone,
deux Cardinaux Diacres & deux
Auditeurs de Rote fous les aîles du
Pape ,l'Ecuyerdu Pape &fonFourier
le précedoient dans l'ordre que je
les décris Le S.Pere étoit porté par
12. Eftafiers.La Chambre Secrete,
les Protonotaires Apoftoliques &
les Generaux d'Ordre fuivoient
imme liatement ; la Proceflion
étoit fermée par Compagnie des
Chevaux Legers ( elle eft de 80 .
hommes ) ayant à leur tête leurCapiraine
& les deux Cornettes ; &
par les Cuiraffiers , précedez des
DE JUIN
103
Trompettes & Timbales . D'autres
Soldats étoient diftribuez par bande
& formoient une haye des deux
côtez du chemin , par où paffoit la
Proceffion,pour empêcher les Cu-
-rieux d'en troubler l'ordre. Les
Cardinaux n'avoientpoint, comine
à l'ordinaire , leur Cortege ; ils
étoient feulement accompagnez
de deux Gentilshommes , dont l'un
portoit la Torche & l'autre la Barette
, & fuivis d'un Caudataire ,
& du Porte - chapeau. Le Pape
l'avoit ainfi ordonné , pour éviter
la confufion , & il avoit furtout
recommandé aux Moines & au
Clergé, la modeftie .
Le Lendemain matin , le Pape
envoya des rafraichiffemens au
Roy. Cent vingt Faquins porient
les prefens ; fçavoir.
Six Cages de Poulets & Dindons
, fix Cages de Faifans & de
Paons , fix Cages de Perdrix &
Tourterelles , fix Caiflès de vin ,
un Efturgeon , deux Veaux Monganes
bien enfontangés , force-
Iiij .
104
LE MERCURE
Beшies & Fromages , quantité de
fruits & de confitures , de Jambons
, de Sauffifons , deMortadelles
& autres . Au milieu étoit une
Caiffe magnifiquement parée , qui
contenoit douze bouteilles de
Ratafias.
Aprés le dîné, fur les fix heures
du foir , Don Carlo & Don Aleffandro
Albani , allerent prendre
le Roy , pour le conduire chez
le Pape. Il entra par le jardin &
à la defcente du caroffe fe trouverent
quarante Prelats , à la tête
defquels étoit le Majord'hommes
, Mgre del Gidice , qui complimenta
le Roy , & lui donna
la main , pour monter l'escalier
fecret,par où il fut introduit chez
le Pape . Toutes les portes de l'Aparter
partemen étoient ouvertes à deux
batans .
En entrant , le Prince fit les
genuflexions ordinaires. Le Pape
étoit fur fon Trône ; le Roy lui
baifa le genoüil , enfuite la main,
& aprés , le Pape l'embraffa trois
ou quatre fois. Le Roy s'affit
1
DE JUIN.
105
>
dans un Fauteuil à côté du S.
Pere . Ce fauteuil n'étoit plus bas
de celui du Pape , que d'un feul
dégré. Aprés ce Cérémonial tout
fe retira , & le Prince refta feul
avec le Souverain Pontife
durant plus de deux heures.
Le Pape ne pût retenir fes
farmes pendant cette entrevûë
& il parut extremement attendri
de la fituation de ce Prince , aprés
quoi ils fe feparerent trés contents
l'un de l'autre .
>
Le Samedy , le Roy reçût la vifite
des Cardinaux Ottoboni & Imperiali
Neuf Cardinaux y avoient
déja été en habit court. Le Fauteuil
duRoy étoit diftingué de ceux des
Cardinaux , &feul à la place marquée
pourl'Audience.Ils ne furent
conduits que jufqu'à la portiere du
Cabinet du Prince .
Hier , le Conêtable Colone
fit vifite au Roy , & reſta à dî
ner avec lui. Aprés le dîné , il
monta en Caroffe avec le Cardi
nal Gualtierio , & Don Carlo
LE MERCURE 107
Albani , & alla recevoir la Benediction
du S. Sacrement chez les
Minîmes François , à la Trinité
du Mont : Il alla enfuite fe promener
à la Villa Medicis. J'oubliois
de dire que le matin il
avoit été à S. Pierre pour voir cette
merveille du monde : Tous -les
Chanoines en Rochet , & le Cardinal
Albani , comme Archi - Prê--
tre , à la tête , vinrent recevoir le
Roy à l'entrée de l'Eglife . Le
Pape donna un Bref pour faire
voir les Reliques au Roy , dans
l'endroit même où elles font renfermées
; Grace qui ne s'accorde
qu'aux Têtes Couronnées. Les
feuls Chanoines de S. Pierre ayans
le Privilege d'entrer dans ce lieu;
le Grand Duc même étant
venu à Rome la Semaine Sainte ,
ne pût en jouir qu'à la faveur -
d'un Brevet de Chanoine.
Aujourd'hui , fur les quatre heures
aprés midy le Roy ira au Va--
tican..
108 DE JUIN
La Nouvelle Edition des Avan
tures de Telemaque , par feu
M. de Fenelon Archevéque de
Cambray, conforme au Manufcrit
Originál , a donné lieu aux Réfléxions
fuivantes . Je crois in
tereffer la curiofité des Lecteurs
en les leur communiquant.
REFLEXIONS CRITIQUES
SUR
LES AVANTURES
DE TELEMAQUE
FILS D'ULISSE .
Ly a long - tems qu'on fouhaitoit
de voir dans toute leur
perfection , les Avantures de
Telemaque. La modeftie févére
& fcrupuleufe de Mr de Fenelon,
avoit condamné à ne voir jamais
108
LE MERCURE
le jour,de fon vivant , ce fruit précieux
de la jeuneffe , & fans un hazard
d'autant plus glorieux pour
lui , qu'il le craignoit plus finèérement
; le Public ne commenceroit
que d'aujourd'hui , à ajouter
aux autres Titres dont il a reconnu
fon mérite , celui d'un des
premiers Poëtes de fon Siècle.
Mais enfin , l'Ouvrage ainfi
échapé du cabinet de fon Auteur ,
ne pouvoit être qu'une Copie imparfaite
d'un excellent Original :
Il ne fervit même qu'à irciter la
Curiofité des Connoiffeurs . Ce
qu'on tenoit dans les mains , fit
regretter ce qui étoit encore fous
la clef, & fi Mr de Fenelon n'avoit
été mille fois plus eftimmable
& plus charmant dans fa perfonne ,
que dans les Ecrits ; je ne fçai fi
les beaux Efprits naturellement
jaloux de leurs plaifirs , lui auroient
facilement pardonné des
jours qui leur coutoient fi cher .
C'est ce qui a fait rechercher avec
tant d'empreffement , cette nouvelle
Edition , conforme au MaDE
JUIN.
109
auferit
Original,dont nous
fommes
redevables a la
Famille de
l'Auteur
: Il est vrai que le
merite de
l'Ouvrage en
affûroit le
fuccés ;
mais il
faut
avouer auffi . que la
multitude
prodigieufe des Editions
, qui en ont été faites en differens
endroits ,
fembloit en avoir
raffafié le
Public .
C'est
cette
nouvelle
Edition ,
qui a
donné lieu à ces
Réfléxions ;
elles font au moins
finceres, fi elles
nefont pas
judicieuſes.
On ne
manquera pas de m'ac
cufer de
témérité ,
d'ofer
toucher
à un
Ouvrage
confacré , par une
réputation de
plufieurs
années ,
& qui a réuni en fa
faveur , les
Partifans des
Anciens & des
Modernes.
Mais quoi ? La
Critique
ne peut - elle
tomber que fur des
Ecrivains
méprifables ? Loin de
nous cette idée fauffe &
fervile :
Qu'il me foit
pormis de le dire ,
après Mr de la
Motte . * La Critique
employée fur les bons Auteurs
, eft
d'une
utilité
confidéra-
Difcours fur le
different merite des
Ouvrages
de gout.
f10
LE
MERCURE
ble pour le Public . Quel fervice
lui rendez -vous , en relevant des
fautes groffieres , dans des Livres
qu'il ne lit plus ? Montrez ce qu'il
y a de plus vicieux en Beau , dans
les meilleurs Ecrits ; démêlez y
des défauts , qui dans la foule des
beautés , avoient échapés aux yeux
vulgaires , vôtre Critique fera intereflante
; & du moins , fe fera-telle
lire par fa fingularité. Une
Critique des Avantures de Telemaque
eft peut-être téméraire ,
mais une Critique de l'Acarie , ou
du Poëme de la Magdelaine , ne
pourroit manquer d'être ennuyeufe
; & de tous les défauts , c'eft
celui qu'on doit éviter avec le plus
de foin : Il en elt qui fe réparent ,
qui ont même leurs agréments ,
comme les beautés ; mais il
n'arrive point qu'on ennuye
& qu'on plaife : En voilà affés
pour ma juftification ; entrons
en matiere.
Il y a fans doute , de grandes
beautés répandues dans les fix premiers
DE JUIN. III
miers Livres de Telemaque , où
le jeune Heros raconte fes Avantures
à Ca ipfo. Il fçait vous attendrir
par le récit de fès malheurs ;
on les partage avec lui , le Poëte
échape à la vûë, on ne voit qu'un
fils infortuné , cherchant fon pere
dans toute l'étendue des Mers .
On le fuit dans tous les dangers
qu'il court ; décrit- il une Tempête,
on croit être dans les horreurs du
naufrage. Tantôt on fe prépare
à périr avec lui en Sicile , tantôt
tranfporté dans les déferts de l'Egypte
, on y goûte toutes les douceurs
de la vie paftorale : Ici on
fe confond à la vûë d'un jeune
Prince qui ne balance pas un moment
, entre la mort & le menfonge
, quelque leger qu'il puiffe
être. Là on admire fa Vertu jufques
dans fes foibleffes ; en un
mot , tout vit , tout eft animé dans
fa narration ; je crois cependant ,
y appercevoir un défaut , & j'efpere
qu'on en conviendra avec
moi ; effayons de le faire fentir,
Juin 1717.
›
K
LE MERCURE
·
fes
Mentor eft préfent à cette aimable
converfation , & fes loüanges
n'y font pas épargnées; c'est à lui
qu'on raporte la gloire de tous
les périls évités : Chaque circonftance
lui vaut un nouvel hommage
, fon nom eft continuellement
dans la bouche du jeune Heros
; non content de raporter
Actions la mémoire reconnoilfante
de Telemaque lui rapelle
des Harangues entieres , dont il
les accompagnoit . Il ne les prononce
qu'avec une espéce de tranfport
; & fi les louanges d'Achille
répandues dans toute l'Iliade ,
ont fait penfer à quelqu'uns qu'-
elles en étoient le deffein. Ne feroit-
on pas tenté de croire que l'éloge
de Mentor eft devenu le fond
& ledeffein du difcours de Telemaque
,& que le recit de fes Avantures
n'en eft que le prétexte ; à peuprés
comme ce Chryfippe , dont parle
Seneque , qui avoit compofé un
Traité des Bienfaits , où apparemment
pour égayer fa matiere , il
DE JUIN. 113
il avoit fait entrer une infinité
d'Hiftoires fabuleuses , qui occupoient
la meilleure Partie de fon
Livre. Ita ut , dit Seneque , de
ratione dandi accipiendi , red- ›
dendique beneficii pauco admodùm
dicat , nec hisfabulas , fed hacfabulis
inferit.
Je n'éxamine pas , fi ces louanges
font juftes ; elles le font
fans doute Je demande fi elles
font à leur place , & il n'y a nulle
conféquence de l'un à l'autre . Pour
moi , s'il m'eft permis de dire ce
que j'en penfe , j'avoüerai fincére- `
ment , que les deux Rôles de
Telemaque Panégérifte & de
Mentor tranquile Auditeur de fes
propres louanges , ne me paroiffent
nullement pris dans la Nature.
En effet , quelque avidité de
louanges qu'on remarque dans la
plupart des hommes , l'expérien
ce nous apprend , qu'on ne fçauroit
s'entendre loüer long-tems ;
fans rougir : On auroit honte de
laiffer paroître au dehors , ce qu'
Kij
14 LE MERCURE
*
en éprouve intérieurement , & de
décéler le moins du monde le
plaifir fécrét qu'on reffent , au récit
de fes louanges. Ce reste précieux
de nôtre premiere nature , cet air
embaraffé , cette lueur de modeftie
qui fe répand fur le vifage , peu
fidele en cela aux fentimens du
coeur , annonce bien hautement
l'injuftice & la vanité de ces éloges
; auffi , la véritable politeffe
a-t-elle banni de la Société civiles
, ces Loueurs importuns , qui
fans voile & fans détour , vous
accablent en face , de leurs loüanges
effrontées ; on y veut des ménagemens
, comme dans les reproches;
on n'aime pour Panégyriftes ,
que ceux qui croient nous déplaire.
en nous loüant; & les louanges ne
réiiffiffent , qu'autant qu'on paroît
défefpérer de leur fuccés.
La vérité de ces principes me
garantit la jufteffe de leur application
, & je ne vois qu'une chofe
qu'on y puiffe raisonnablement
oppofer.
DE JUIN 115.
Bien loin me dira- t- on , que ce
que vous critiquez dans le récit
que fait Telemaque de fes Avantures
, foit un véritable défaut
on feroit choqué de ne l'y pas
trouver ; on eft fenfiblement touché
de voir dans ce jeune Prince ,
une reconnoiffance fi vive pour
Mentor : Les loüanges qu'elle lui
dicte ›
n'ont point de bornes ,
parce qu'elle n'en a point elle même;
& le défordre apparent qui y
regne , eft un effet de l'Art le plus
merveilleux .
Eclairciffons les chofes. Si les
loüanges de Mentor étoient femées
> avec un peu moins de
profufion dans le difcours de Telemaque
, ce coeur tendre & reconnoiffant
qu'on admire en lui ,
les juftifieroit fuffifamment ; mais
elles fe montent à un point qui ne
leur laiffe plus d'Apologie. Telemaque
, par quelques traits vifs &
courts meЛlez adroitement au
récit de fes Avantures , pouvoit
faire fentir la part qu'y avoit Men
>
Kiij
1157
LE MERCURE
tor ; c'est tout ce qu'éxigeoit de
lui une jufte reconnoiffance , &
cela étoit dans la Nature : Va-t-il
au delà , il bleffe la politeffe , &
la Vraiſemblance eft violée .
Et ce qu'on ajoute , que les
louanges fe mefurent fur la reconnoiffance
qui les dicte , n'eft pas
abfolument vrai ; car , il est évident
qu'il y a plufieurs occafions ,.
où elles feroient trés- mal employées.
Mais , pour rendre ceci encore:
plus fenfible , & mettre la queftion
dans le point du dénouement . Suppofons
qu'un jeune Seigneur de
Qualité, de retour de l'Armée ,
aprés deux ou trois Campagnes ,
fe trouve dans une Affemblée de
Gens de confidération , qui lui demandent
en préſence d'un Gouverneur
fage & éclairé , qui l'a
fuivi dans tous fes voyages , une
Relation des principales Actions
où il s'eft trouvé : Ne feroit-on
pas choqué de le voir interrompre.
chaque moment , fon difcours ,
DE JUIN.. 217
par les louanges de ce Gouver
neur , & le Gouverneur lui -même,
s'il écoutoit auffi tranquillement
nôtre Relateur, que Mentor écoutoit
le fils d'Uliffe , ne feroit - il
pas un peu embaraffé de fa contenance
: En vérité , lorsqu'on fe
met à fa place, on ne fçauroit s'empêcher
de le plaindre , & pour peu
que la Scéne durât , on ne fçait
pas trop comment il s'en pourroit
tirer. Au lieu de ces louanges don
nées fans ménagement , quelques
mots flateurs amenés infenfiblement
par la fuite du difcours &
devenus comme néceffaires , rendront
à ce fidele Ami , la juftice
qui lui eft duë , fans bleffer fa délicateffe
: On applaudira également
& au mérite qui les obtient ,
& à la reconnoiffance qui les diftribue.
Mais en voilà affés fur cet
article ; paffons à autre choſe.
On peut être grand Poëte , fans
être Verfificateur . Les Avantures
de Telemaque , & fi j'ofe dire ce
que j'en penſe , l'Ode qu'on y a
418
LE MERCURE
ajouté dans cette Edition , en font
une preuve évidente . Les Tours
poëtiques & hardis , les Idées gracieuſes
& touchantes , les Peintures
fortes & animées que M² de
Fenelon a répandues dans fon Poëme
, avec une efpéce de prodigalité
, dédomagent avec ufure de
la rime qui lui manque , & c'est à
ce ftile enchanteur , comme l'appelle
Mr de la Motte , fi bon Juge
en fait de ftile , qu'il doit une bonne
partie de fa réputation. Qu'on
me permette cependant une réfléxion
, Je l'emprunterai de Me
de la Motte même.
Il y a des diftinctions à faire
entre le mérite d'un Ouvrage , &
celui de fon Auteur ; l'eftime del'un
n'entraîne pas toûjours celle
de l'autre prenons- donc garde
de - les confondre. J'admire avec
les autres , le ftile de Telemaque :
Mais , j'avoue que mon admiration
ne paffe pas jufqu'à l'Auteur ' ;
du moins dans le même dégré ,
parce qu'il ne me paroît pas qu'il
DE
JUIN
ait dûlui coûter bien des veilles :
Y a-t -il
aujourd'hui un autre mérite
, que celui de la mémoire ,
ou tout au plus , celui d'une compilation
judicieufe dans ces images
pompeufes , dans ces defcriptions
poëtiques , dont il a paré
fon Ouvrage : Elles lui font moins
d'honneur , qu'à Virgile & à Homere
, & aux autres Poëtes anciens
, à qui elles
appartiennent
en propre : En effet , l'invention
eft le fruit de
l'imagination & du
génie , l'imitation ne demande que
du goût & du jugement ; celle -ci ne
fait d ordinaire fur les efprits ,
qu'une
impreffion affés foible ;
celle- là frape , ravit & tranfporte :
L'Inventeur ne partage nos fuffrages
avec perfonne , il nous charme
encore jufques dans fon Imitateur.
Celui- ci au contraire , ne
fait
qu'effleurer là cime du coeur,
il n'y porte qu'un plaifir prefque
émouffé , & dont un retour fecret
fur fon modele , achève bientôt
de lui dérober la gloire, Il ne luj
720 LE MERCURE
fuffit pas , s'il veut plaire , d'égaler
fon Original , il faut qu'Inventeur
lui- même , il fçache le
faire perdre de vûë , en le ſupaffant.
D'où vient que Mr Def
préaux , imitateur affidu des Satyriques
Romains , s'eft fait un fi
grand nom ? Il invente en imitant :
Tout ce qu'il emprunte , reçoit
dans fes mains une forme nouvelle :
Il y crée des graces originales ,
il éclipfe fes modéles dans un fond
d'idées qu'ils fembloínt avoir épui
fés: Il fait trouver encore ,des beautés
qui leur étoient échapées , &
leur gloire même devient la fienne .
Je reviens à M. de Fenelon , &
j'avoue librement que fes livres les
plus poëtiques , ne font pas ceux
que j'admire le plus , il n'y imite
que de fimples expreffions , & l'invention
n'a pas beaucoup de part
dans cette forte d'imitation .
Ces Reflexions fur le Stile deTelemaque
me conduifent naturelle .
ment à l'examen de fes Comparaifons
; c'est un champ fecond pour
DE JUIN
la Critique,mais que peut- on ajouter
à ce qu'ont écrit fur cette matiere
,M. de la Motte & M. l'Abbé
Terraffon; auffi ne ferai- je que fuivre
les vûës qu'ils nous ont don
nées: Les critiques qu'ils ont faites
des comparaifons de l'Iliade ,appli
quées au Poëme de Telemaque ,
ne perdront gueres de leur force.
La premiere choſe qui fe prefente
dans chaque comparaifon ,
c'eft l'alliance de deux idées , entre
lefquelles on veut du raport & de
la reffemblance . Ces idées ainfi
mariées, compofent une image qui
doit être noble & agréable , & liée
de telle forte à ce qui la précede &
ce qui la fuit , que fans détourner
trop par l'idée acceffoire qu'elle
prefente, l'attention voüée à l'idée
principale , elle repande dans la
narration , cette varieté qui en fait
tout leprix.
* Quelques Auteurs jaloux de
* Le Pere l'Amy dans fon Art
de parler.
22 LE MERCURE
l'honneur des Anciens , avancent
qu'on ne doit pas rechercher un raport
exact entre toutes les parties
d'une comparaison avec le fujet
dont on parle, & qu'on y peut faire
entrer de certaines chofes qui n'y
font placées que pour orner l'Image
: On aporte même pour exemple
, la comparaifon que fait Virgile
de ce jeune Ligurien vaincu par
Camille , avec une Colombe qui
eft entre le ferres d'un Epervier .
Après avoir dit ce qui eft de principal
, & fur quoi tombe la comparaifon
: Il ajoute ,
Tüm cruor & vultus labuntur ab
athere penna.
Ce quin'eft point de la comparaifon,
& qui ne fert qu'à faire une
peinture d'une Colombe qui eft
déchirée par un Epervier.
Pour moi , je crois que c'eft un
veritable defaut , & je me hazarde
à foûtenir que la beauté d'une
comparaifon fe mefure également
fur
DE JUIN. 1823
fur les trois conditions que nous
venons de marquer. Les Anciens,
dit -on , n'ont point connu cet art
ingenieux , cette methode de detail
qui confifte à ménager l'atten
tion de l'efprit , en ne lui prefentant
que des raports fimples & faciles
à deméler : Leurs comparaifons
font chargées de circonftances
étrangeres au fujet , je l'avoie
, mais je nie la confequence
qu'on en veut tirer. Et quoi ! Le
beau n'eft-il jamais échapé à ces
Grands Maîtres ! Les vrais agrémens
ne fe trouvent - ils que dans
leurs écrits , ou dans ceux qui les
copient fervilement ? Ne nous y
trompons point : L'eftime aveugle
qui les croit inimitables , les honore
moins que l'émulation éclairée qui
'efforce de les furpaffer & il n'y en
a point qui ne nous diſe , avec le
Poëte Grec.
* Un encens fuperftitieux ,
La Motte , dans l'Ode intitulée
'Ombre d'Homere.
Juin 1717.
L
124
LE MERCURE
Au lieu de m'honorer, me bleſſe;
choifis , tout n'eftpasprécieux.
Il n'y ajamais û de veritables beautez
, fi elles ceffent de l'être , parcequ'ellesfont
nouvelles.
Depuis les Critiques d'Homere,
on eft affés perfuadé de cette veriré.
Le pompeux defordre & la
magnificence confuſe des comparaifons
de ce Poëte , n'éblouit plus
que des yeux affciens;& la fimplici- ,
té fi analogue à l'efprit humain, en
eft devenue la proprieté eſſentiellc.
Cependant, quand je dis qu'une
comparaifon doit être fimple , ce
n'eft pas qu'elle ne puiffe abfolument
comprendre plufieurs raports
, la fimplicité dont je parle
eft une fimplicité de netteté qui
écarte la confufion , & non pas une
fimplicité d'unité , qui reprouve
toute multiplicité; au contraire , une
comparaifon compofée de plufieurs
raports détaillez avec ordre & delicateffe
, pourvû que d'ailleurs on
DE JUIN
n'y mêle rien d'étranger au fujet,
fera plus piquante qu'une compa
raifon plus fimple & froidement
reguliere Car , telle eft la nature
de l'efprit de l'homme ; une clarté
trop familiere ne le bleffe pas
moins qu'une obſcurité affectée :
Pour lui plaire , il faut fçavoir accorder
entre elles fa vanité & fa
pareffe ; la multiplicité de raports
nettement expofez, produit cet accord
fi dificile , elle lui procure un
exercice moderé & cette douce
agitation qui n'eft autre choſe que
le plaifir.
Je ne crois pas devoir m'étendre
beaucoup fur ce que j'ai dit en fecond
lieu , que les comparaifons
doivent être nobles & agréables.
On le fçait affés ; ce qui eft fans
agrément , nous rebute , & nous
effarouche : Ce qui eft fans élevation
, nons dégoute & nous affadit;
onne plaît qu'en attirant l'admira
tion ou l'amour.
J'ai encore ajouté que les compa
raiſons doivent avoir un certain ac
Lij
115 LE MERCURE
cord avec ce qui les précede & ce
qui les fuit , & cela demande quelque
explication. Les comparaifons
qu'on employe dans les Quvrages
de Poëfie, n'y font
pour l'ordinaire
qu'à titre d'Images
Poëtiques
. Le Poëte naturellement
vif & fougueux
, reprouve
la moderation
timide
& fcrupuleufe
du Philofophe
qui n'admet
que des fimilitudes
exactes
;fafin principale
eft dejetter
de la varieté
dans la narration
, qui
fans le fecours
des comparaifons
, courroit
rifque d'ennuyer
par fon uniformité
, mais il y a là deffus une
précaution
à prendre
. Dans le dif cours , dit l'illuftre
Mr Paſcal , ij
ne faut pas détourner
l'esprit
d'une
choje à une autre , fi ce n'est pour le
délaffer
: mais dans le tems où cela
eft à propos , & non autrement
. Car
qui veut délaffer
hors de propos
, laffe..J'ole donc affûrer
, fuivant
ces principes
, que cette prétendue
varieté
, que les comparaifons
re- pandent
dans le difcours
, en inerrompt
fouvent
la vivacité
, &
DE JUIN
127
me fert quelque fois , qu'à énerver
la narration .
Qu'on y prenne garde ; il eft
une uniformité vive & animée
qui fixe l'attention de l'efpit &
le tient comme en fufpens . Le
Poëte , par exemple , m'anonce
le combat de deux Héros : Je les
vois , ils s'aprochent , ils font aux
mains ; fi dans le fort de l'action,
il cherche à me diftraire par quelque
image riante , je perds ce
trouble precieux qui m'avoit faifi
d'abord , le plaifir s'enfuit infenfiblement
de mon coeur , & fait
place à un calme infipide & une
ennuyeufe tranquillité .
Mais, dira -t- on , ce qui ne prelente
qu'une idée gracieufe &
touchante , peut - il jamais man
quer de nous plaire ? ouï , fans,
doute , & l'expérience nous eft.
un bon Garant , que tout ce qui
eft agreable en fov, ne nous plait
pas toujours. En effet , la plus part
des chofes n'ont point d'agrément
perfonel & indépendant ; elles en
Liij
118 LE MERCURE
pruntent de nous mêmes le plaihir
qu'elle nous procurent ; l'eclat
dont elles brillent à nos yeux &
qui nous fait fi fouvent illufion , eft
l'ordinaire
nôtre propre oupour
vrage ; nous nous regardons
dans
un miroir & nôtre image nous
éblouit ; l'impreffion
que font fur
nous les objets exterieurs
, indife
rente d'elle- même à la peine ou
au plaifir , reçoit fa détermination
,
des difpofitions
differentes
où elle
nous trouve. Ce qui nous réjouit
dans un tems , nous irrite dans un
autre. Dérangez un peu l'ordre &
pour ainfi dire , le fifteme de nos
plaifirs , vous leur ôtez toute leur
vivacité, & le nom même de plaifir
: La Symphonie
plaît fort entre
les Actes d'une Tragedie , elle
délaffe l'efprit d'une application
trop forte , elle le tranquilife
;
mais pouroit- t'on la fouffrir au
milieu d'une Scéne vive & intereffan
te; il en eft de même dans
nôtre fujet. A la vuë de ce Combat
vivement décrit une étincelDE
JUIN. 119
le du beau feu qui anime les
Combattants , paffe dans l'âme
du lecteur ; il eft rempli de penfées
Martiales , qu'il ne veut point
perdre ; acoûtumé au fon bruyant
du Clairon & au ton fevere des
Combats , il dedaigne la ſimple
mufette & les airs doux & touchants
: Il attend avec impatience
quel fera le fort de ces deux
Guerriers qu'il voit aux mains ;
il tremble pour des jours qui lui
font devenus chers , il admire &
il craint tout enfemble ; & cette
crainte même fait fon bonheur,
le fpectacle terrible des Combattants
acharnés l'un fur l'autre , le
ravit & l'enchante , & il ne sçauroit
en détourner les yeux fans
douleur.
Appliquons prefentement ces
principes aux comparaifons de
Telemaque ; je ne puis me difpenfer
d'en citer quelqu'unes
quoique je fçache affez que les
comparaifons font prefque toujours
ennuyeufes ; je le feray le
•
130 LE MERCURE
moins défagreablement qu'il me
fera poffible.
Le Livre des Avantures
de Telemaque paffe affez comcommunément
pour le plus beau
de tout l'Ouvrage , c'eft celui où
il y a le plus d'art , & où il en
paroît le moins ; le coeur humain
y eft dévoilé , on y lit tout le jeu
des paffions , on les fuit dans leurs
replis les plus cachez , dans leurs
détours les plus imperceptibles :
Les jaloufes fureurs de Calipfo,
les foibleffes amoureufes de Telemaque
, y font peintes avec des
traits immortels ; quel trouble ?
quels remords s'élevent dans
le coeur de ce jeune Prince ? Calypfo
, Eucharis & Mentor fe le
difputent tour à tour. Minerve,
& le fils de Venus en font le
Champ de leurs Combats , Minerve
même paroît vaincuë; Mentor
le cede à Eucharis , & l'amitié
eft immolée à l'amour. Au
fond de ce coeur amoli par ces
plaifirs, la prefence de Mentor conDE
JUIN. 1gi
1
ferve encore un reite de fageffe
& de force ; & Telemaque nel'y:
voit qu'à regret ; trop foible pour
vaincre fa paffion , trop fort
pour s'yabandonner fans remords &
fans honte , fa vertu même fait
fon fuplice , celle de fon amy
ne lui infpire qu'un refpect accablant
: Il le craint & ilne l'aime
plus ; il n'oferoit cependant le
quitter , mais il beniroit mille
fois la main fecourable qui l'enlevant
à fes yeux le livreroit à
toute fa paffion. Quels coups de
pinceau ! Quel domage ? que ces
endroits fi tendrement touchez
foient gâtez ; j'ofe le dire , par
des comparaifons ou peu nobles ,
ou peu reffemblantes ! Lorfqu'on
a quelque delicateffe de goût , aime-
t-on à voir comparer la jalousie
de Calypfo à la fureur d'une Lion
ne , à qui on a enlevé les petits :
Les peines que caufe à Mentor la
conduite de Telemaque , à celles
que reffentit la mere qui le mit au
monde dans les douleurs de l'en1;
2 LE MERCURE
fantement ; les Nymphes erran
tes & difperfées fur toutes les montagnes,
à un troupeau de moutons,
que la rage des loups affamez a
mis en fuite loin du Berger ? Ces
idées répondent -elles à la nobleffe
du fujer ? Je ne m'amuferai pas à
montrer en détail le defaut de chacune
de ces comparaiſons , le Lec.
teur les qualifiera bien lui- même ;
je les abandonne fans crainte à fon
équité & à fon difcernement .
Dans le Livre se, le Poëte à l'imitation
de Virgile , décrit la defcente
de fon Heros aux Enfers.
Telemaque traverfe le Tartare &
leschamps Elifées il y apperçoit les
peines & les recompenfes destinées .
aux bons & aux mauvais Rois ;
ceux-cy en proye aux Furies & à
leurs Efclaves mêmes , déplorent
avec des larmes améres les jours
de leur puiffance , qui fe font évavanouis
comme unfonge ; les flateries
ferviles , les adorations facrileges,
qu'ils ont exigées de leurs
Sujets , font la meſure des affronts
DE JU IN. 743
qu'ils effuyent ; ceux - là couchez
tranquillement fur les Rives fleuries
du Lethé , joüiffent fans ennui
d'un repos éternel . La Theologie
fabuleufe des Anciens fur les Enfers,
eft à Mr de Fenelon une fource
feconde d'inftructions , pour le
jeune Prince qu'il inftruifoit ; tout
devient moral entre fes mains ; les
Furies , dit - il , prefentent aux
Rois qui ont abufé de leur Puiffance
, un miroir qui leur montre
toute la difformité de leurs vices ;
ce que la flaterie baffe &intereffée,
honoroit du nom fpecieux d'amour
de la paix , de courage , de
magnificence , repand dans ce miroir
fidelle , fa veritable nature , &
paroît fous fes propres livrées ; c'eft
moleffe , fureur , & vanité groffiére
. Rien de plus ingenieux que cette
fiction , mais écoutons la fuite ,
Ilsfe voyoient fans ceffe dans ce mivoir
, dit le Poëte , ils fe trouvoient
plus horribles & plus monstrueux
que n'eft la Chimere vaincuë par·
Bellerophon , ni l'Hydre de Lerne
134 LE MERCURE
abbatue par Hercules , ni Cerbere
même , quoiqu'il vomiffe de fes trois
gueules béantes,unfang noir & ve
nimeux , qui eft capable d'empefter
toute la Race des mortels vivans fur
laTerre.Cette comparaifon , eft- elle
bien reffemblante , & n'y auroit-il
rien à y defirer du côté de la netteté
& de la nobleffe ? J'avoue fincerement
que je ne vois pas un grand
raport , entre une difformité toute
fpirituelle , & la laideur épouventable
d'un Monftre , entre la moleſſe
& la lâcheté d'un Sardanapale &
l'horrible figure de Cerbere .
Le Livre 9e finit par la mort
d'Adrafte . Telemaque , dit M¹ de
Fenelon, le faifit d'une main vicorieufe
, & le renverfe , comme un
cruel , Aquilon abbat les tendres
mo ffons , qui dorent la campagne.
Ne diroit- on pas que le Poëte voudroit
exciter la compaffion d'Adrafte
& donner l'horreur de l'action
de Telemaque ?
Au refte , qu'on n'aille pas conclure
de ces critiques , que je blâme
fans
DE JUIN. 135
fans exception , les comparaifons
du Poëme deTelemaque : I'en fuis
bien éloigné , & j'en citerois volontiers
qui me paroiffent des modeles
achevez en ce genre ; mais
les beautez fe fentent toûjours
mieux que les deffauts . Je dis feulement
que c'eft un article , fur lequel
Homére a un peu égaré fon
Imitateur : Heureufément Mr de
Fenelon va fouvent tout feul , &
c'eft à cette heureufe liberté qu'il
s'eft donnée , de s'écarter de fon
modéle , qu'il doit la gloire de l'avoir
furpalle : le fuis für même que
Je goût fin & judicieux , qu'on a
toûjours admiré dans fes écrits , ſe
revoltoit de tems en tems contre
une imitation , où le coeur avoit
plus de
part que l'efprit. En general,
les Poëmes de l'Odiffée & de
Telemaque fe font tous deux
mais d'une maniere bien
differente ; le Poëte Grec gâte un
peu lePoëte François , & le Poëte
François efface le Poëte Grec .
Mais le grand avantage de M de
Juin 1717.
tort ,
M
836 LE MERCURE
Cambray fur le Chantre d'ilion ,
eft du côté de la Morale ; avantage
cependant , il faut l'avoüer,
où la difference des tems qui ont
vûnaître les deux Poëtes , a beaucoup
contribué. Souvent celle
d'Homére n'eft pas digne d'un
honnête Payen, au lieu que celle
de M de Fenelon a toute la pureté
qu'exige le Chriſtianiſme . Peut- on
fe laffer , par exemple , d'admirer
la Vertu de Telemaque ; & nôtre
fiécle fourniroit- il bien des Chrêtiens
dignes de lui être comparez ?
Tout eft Précepte, tout eft Inftruction
dans ce Poëme falutaire , juf
qu'aux ornemens mêmes , & l'Auteur
doit être excepté de ce qu'on
dit engeneral des Poëtes : Qu'ils
n'ont point d'autre but dans leurs
Ecrits , que celui de plaire .
Après une execution fi heureufe ,
du glorieux deffein de rendre la
Poëfie inftructive , il eft étonnant
qu'il fe trouve encore des gens qui
prétendent qu'on doit, en qualité de
Poëte , facrifier le Moral & l'Utile
DE JUIN. 137
à l'Agréable . Une Poëfie Philofo
phique & raifonnée ne leur paroît
plus une vraye Poëfie ; c'eft un
lecteur de cette trempe , qui s'adreffant
au Poëte qui le veut inf
truire ,
Abandonne aux Zenons ta Mo
rale glacée ,
Dit-il , tu nous dois d'autres
Sons ;
Et quitte le Parnaffe , Eleve du
Lycée ,
Si tu veux donner des leçons ..
Les Arts , ajoute-t-on , ont des
limites qu'ils ne doivent point paffer
; l'inftruction n'eft point du
reffort de la Poëfie ; qu'elle s'en
tienne donc à l'agrément .
De tels Raifonnemens font la
honte de l'Eſprit humain . Souvent
je ne crains point de le dire ; rien
ne favorife plus le Lecteur des
* La Motte , Ode de la VA
vieté,
Mij
138 LE MERCURE
Sciences & des Arts , que cette
précaution fervile& mal entenduë ,
de fe refferer fcrupuleufement
dans fa propre Sphere ; on l'agiandit
, en faifant effort d'en fortir
, & il n'apartient qu'à des Genies
rares d'introduire dans les
Sciences , ce defordre heureux &
fenfe , qui confondant leurs richeffes
& leurs droits , les éleve à des
ufages qu'elles ne connoiffoient
pas ; car elles fe tiennent toutes par
quelque côté ; & à mesure qu'on
fçaura les raprocher , leur utilité
fera plus fenfible : La plupart
des chofes doivent tout leur prix
à l'alliance qu'elles ont entre elles ;
l'utile aufterité du Philofophe , mariée
à l'enjouement du Poëte , produit
un plaifir vif & folide , & Alate
agréablement l'imagination en
faveur de la Raifon. C'est ce que
Mr de Fenelon a bien fenti ; il a
montré que la Poëtie peut inftruire
, & même à plus jufte titre , que
la Phi fophie . L'inftruction eft
Raturellement humiliante ; la vue
DE JUIN 139
qu'elle nous fait jetter fur nos défauts,
bleffe l'amour propre ; les
avis qu'elle nous fait entendre , irritent
la préfomption : Elle eſt encore
ennuyeufe , parce qu'elle
nous rapelle à nôtre propre coeur ,
& nous livre , pour me fervir des
termes de Mr l'Abbé de Pons , à
la confideration de nôtre Etre perfonnel
, infeparable de l'ennui . La ,
Philofophie a travaillé à lever ces
obftacles , la Poëfie y a réuthi : Déguifant
l'inftruction fous le mafque
riant de la Fable & de l'Allegorie ,
elle ménage l'orgueil , en le trompant
, & le dérobe à l'ennui qui le
pourfuit fans ceffe par la diverfité
des objets qu'elle lui prefente .
Il faut cependant prendre garde
que l'Inftruction ne fe perde dans
la foule des ornemens ; ils doivent
cacher fa nudité , fans la faire méconnoître
; elle doit paroître ornée
& embelie , & non pas impru→
demment fardée.
Telle est la Morale de Telemaque
, agréable & fide toute
Miij
140 LE MERCURE
enfemble . Elle prévient le coeur
par fes attraits , avant que d'éclairer
l'efprit par fa lumiere :
Au milieu des agrémens qui lui
prêtent une beauté étrangère , elle
conferve fon éclat propre & indépendant
, elle fe montre avec
pompe & avec grace , mais elle
fe montre toûjours , & pour tout
dire en un mot , avec l'Auteur
de l'excellent difcours qui eft préfentement
à la tête de l'Ouvrage ;
elle eft fublime dans fes principes ,
noble dans fes motifs , univerfelle
dans fes ufages.
Je foufcris de bon coeur à ces
éloges , mais voici un fentiment
dont je ne fçaurois tomber d'acord .
L'Auteur de la differtation que
je viens de citer , voulant faire '
voir comment la Morale de Telemaque
eft noble dans fes motifs
, avance qu'on doit regarder ,
comme une fauffe Philofophie ,
celle qui fait du plaifir , le feul
reffort du coeur de l'homme ; pour
moi , je la crois fort raiſonnable , &
DE JUIN. 141
voici mes raifons en peu de mots.
Le premier coup d'oeil jetté fur
le coeur de l'homme, nous découvre
le défir qu'il a d'être hûreux :
Les objets qui l'environnent , ne
l'intereffent qu'à raifon de ce bon
heur auquel il afpire : Inconftant
avec dignité , les biens particu
liers l'amufent fucceffivement ,
fans l'attacher . Tout décele dans
nous ce mouvement invincible de
la félicité ; le défefpoir même ,
& la haine le publient en leur ma
niere ; il eft en meme tems,toutes
nos Paffions , & felon fes divers
états ; il porte les noms differens ,
de Crainte,d'Efpérance , de Ioye ,
&c.
De là , il s'enfuit que l'homme
défire néceffairement le plaifir ;
puifque le bonheur n'eft autre que
le plaifir , ou du moins en eſt inféparable.
Or , peut-on s'empêcher de reconnoître
pour le feul reffort du
coeur de l'homme , ce qu'il défire
néceffairement
, comme le but de
142 LE MERCURE
tous fes projets , & le terme de
tous les travaux : Qu'on confulte
l'Expérience ; qu'on rentre au
fond de fon coeur , pour examiner
ce qui le gouverne : Qu'on interroge
tous fes mouvemens , toutes
fes inclinations , le fentiment intérieur
nous apprendra mieux que
les raifonnemens les plus fubtils ,
que nous agiffons toûjours felon ce
qui nous fait le plus de plaifir ;
lors même qu'on fe détermine à
ne point agir , ou que l'on attente
furla propre vie.
Ce n'eft point préciſement la
connoiffance de la vérité , c'eft ie
plaifir qu'elle nous procure , qui
nous rend formellement hûreux.
Saint Auguftin qui connoiffoit fi
bien le coeur humain , eft plein de
cette penfée. Beata vita eft ,
dit ce grand Métaphyficien , gandium
de veritate. Ce n'eft pas
même en poffedant , c'eit en aimant
que nous fommes hûreux .
* Confeff. lib. 1o. cap. 23 .
DE JUIN 143
Beatus non ille dici poteft, dit le
même Pere , qui non amat quod
habet , etiamfi optimum fit. L'amour
eft la mefure du bonheur ;'
mais la connoiffance du Moins en
cette vie , ne produit point par
elle-même l'amour ; & nous n'éprouvons
que trop , que l'efprit
n'eft pas le maître du coeur. La vérité
ne nous paroît aimable qu'à
la faveur du plaifir qui l'accompagne
; elle n'a prefque aucune
part à nos actions , tant qu'elle
n'eft qu'une fimple lumiere , l'attrait
eft toûjours plus puiffant,
Video meliora , proboque , deterio
rafequor.
termes.
Une fuite de cette Doctrine eft
la réponse que fait Telemaque
dans le cinquième Livre , à la queftion
propofée en ces
Qui eft le plus malhûreux de tous
les hommes ? Il vient d'abord un
Sage de l'Ile de Leſbos , qui dit;
le plus malhûreux de tous les hom
De moribus Eccl. Cathol.
44 LE MERCURE
mes eft celui qui croit l'être , &
toute l'Affemblée applaudit à lafageffe
de cette réponſe . Telemaque
interrogé , répond à fon
tour , que le plus malhûreux de
tous les hommes eft un Roy qui
croit être hûreux , en rendant les
autres miférables . Toute l'Affemblée
avoue qu'il a vaincu . Le Sage
Lesbien & les vieillards de l'Ile
de Crete qui avoient fait la queftion
, déclarent qu'il a rencontré
le vrai fens de Minos .
Des fuffrages fi importans pour
cette réponſe , ne m'empêcheront
point de dire ce que j'en penfe , &
j'ofe encore examiner , aprés des
Juges fi illustres .
Premierement. On n'eft malhûreux
, qu'à proportion qu'on eft
mécontent de fon fort : Placé dans
la fituation la plus facheuſe , je
fuis heureux, fi je m'y trouve bien ;
les defirs & les craintes qui nous
agitent tour à tour , font la fource
de nos malheurs : Voulez-vous
fixer ces defirs & diffiper ces crain
DE JUIN . 145
faites qu'un chacun foit content
de ce qu'il poffede.
tes ,
Or, celui qui croit être heureux
n'eft-il pas content de fon fort ?
S'il n'en étoit pas content , il en
defireroit un autre , & le defir naturellement
inquiet , fe faifant vivement
fentir , ne lui permettroit
pas de fe croire heureux ; mais bien
loin de cela , fon coeur eft fermé
aux voeux impatiens que forment
la foibleffe &l'indigence : Il goûte
ce repos precieux , qui eft le premier
apanage de la felicité. Les
craintes auffi bien que les vains
fouhaits , ne viennent point troubler
fon bonheur , elles fe diffipent
en leur naiffance , & ne fçauroient
tenir long-tems contre le charme
prefent de l'illufion qui l'amufe.
Mais aucontraire , qui eft plus
mécontent de fon fort , que celui
qui croit être le plus malheureux
de tous les hommes ? En proye
aux defirs les plus violens , il ne
connoît plus lesdouceurs de l'Efperance
; tour lui paroît aimable , au
#46
LE MERCURE
prix de ce qu'il fouffre , ou de ce
qu'il croit fouffiir : Sous un toit fuperbe
, noyé dans les delicès , il
envie au Laboureur l'humble
chaume qui le couvre , & la fueur
de fon front : Que dis - je ? Il ne
fçauroit plusfouffrir la vie , & après
s'être épuifé en defits , fur un bonheur
qui le fuit , il ofe fouhaiter le
plus grand des maux.
Secondement , on raiforme à peu
près de la même maniere en Phyfique
& en Morale , de la Douleur
& du Plaifir. Les fenfations , difent
les Philofophes nouveaux , ne
font point dans les Objets qui en.
font les occafions . Cette douce
harmonie qui femble fortir de ce
Claveffin , que touche à vos yeux
une main legére , n'eſt point dans
ce Clavelin même , c'eft vôtre
Ame qui est harmonieuſe : Ainſ ,
les conditions differentes qui partagent
les hommes , ne les rendent
point heureux , ou malheureux
par elles mêmes ; au fond , les
objets ne changent point; l'idée du
bonheur
DE JUIN. 147
bonheur en également préfente à
tous les efprits , mais l'applica
tion eft prefque toûjours différente.
Ce n'eft pas, comme je le viens
de dire , qu'il n'y ait dans les objets
mêmes , un fondement réel
de cette diverfité , mais chacun les
envifage différemment , & cette
façon particuliere de les envifager
, varie l'impreffion qu'ils
doivent faire , felon les différentes
fortes d'efprits
Troifiémement . Du moins ne
fçauroit-on nier , que l'idée d'un
malheur préfent ne foit defagréable
par elle-même , & qu'on ne
foit malhûreux én quelque forte ,
dés qu'on croit l'être. Par conféquent
, on le fera d'autant plus ,
qu'on fe l'imaginera plus fortement
, & fi on croit l'être plus que
le refte des hommes , on fera le
plus malhûreux de tous les
homines .
Ces principes font certains , &
il ne me paroît pas qu'on puiffe
rien oppofer de folide à ces raifon-
Juin 1717. N
48 LE MERCURE
nemens ; mais venons à quelque
chofe de plus fenfible.
Qu'y a-t-il de plus malhûreux
aux yeux de la taifon , que cesfous
qui s'imaginent , tantôt poffeder
d'immenfes richeffes , tantôt gouverner
des Royaumes & commander
des Armées , quelquefois
même jouir de la Vilion béatifique
? A peine font- ce encore des
hommes , on les éxile de la fociété
humaine ; on les renferme dans
des lieux écartés , où chacun cependant
, eft bien aiſe de les aller
voir , & de les entendre : Leur
converſation a ,je ne fçai quoi , de
trifte & de ridicule , qui nous fait
rire & gemir tout enfemble . Les
plus Sages mêmes y courent avec
les autres ; le féjour de la folie.
devient pour eux , une Ecole de
fageffe : Ils s'y convainquent de la
foibleffe de cette raifon qui nous
enorgueillit fi fort , & ce qui eft
le comble de la fagelle , ils y apprennent
combien elle eft prés de
la folic.
DE JUIN. 149
Cependant , ce fou qui croic
poffeder d'immenfes richeffes , &
dont nous plaignons le fort , eft
hûreux , & c'est à fa folie qu'il
doit fon bonheur. Il joiiit de toutes
les douceurs d'une grande fortune
, fans en avoir les inquiétudes
& les foins ; & qui lui rendroit
la raifon , même avec les tréfors
qu'il croit poffeder , diminueroit
néceflairement fa félicité. Preuve
bien naturelle , fi je ne me trompe ,
que l'opinion feale fait le bonheur
, & qu'on eft hûreux , ou malhûreux
, dés qu'on croit l'être.
Je pourrois poufler plus loin ces
réfléxions , & il y auroit bien d'au-´
tres chofes à réprendre , & plus encore
à louer dans Teleinaque ;
mais je n'ai point prétendu entrer
dans un éxamen fuivi de tout le
Poëme : Le bornes que je dois me
prefcrire , ne me me le permettent
pas ; il feroit cependant à fouhaiter
que quelque main habile voulut
l'entreprendre , il en reviendroit .
au Public une utilité confiderable
Nij
150
LE MERCURE
l'ouvrage même n'en feroit pas
moins admiré , mais il le feroit
avec plus de connoiffance.
館
BOUQUET
POUR
LE JOUR DE LA S. JEAN.
P
Ar Saint Jean dis-moi , je to
prie ,
De quel Jean portes-tu le nom
Tu n'es point dans la Litanie
De ces Jeans de mauvais renom :
Au Dable celui qui t'apelle ,
On Jean Gile , ouJean de Nivelle;
OuJean de Vert, on Jean le Roux ,
OnJean Gingeole , onJean Farine :
Tu n'es niJanot , niJean ſoul ,
Ni GrosJean , ni Jean de l'Epine .
NiJean Deve , ni Jean Ridoux ,
N. Jean , qui prononcépar un hom
me en colére ,
Eft pire qu'un coupde Tonnerre,
DE JUIN.
IST
Pour une Pudeur de quinze ans :
Tu n'es point non plus de cesJeans ,
Dont le menton déplaît à mainte
prude Dame ;
Tu n'es pointJean de par taFemme;
N'étant rien moins que Jean Dou
cet >
Jean qui nepeut , ou Jean Fauffet.
Ce qui te manque un peu , c'eſt læ
Bachique Frogne ,
A table tu n'es qu'unJean Logne ,
Jean Potage n'eft point ton nom ;
Serois-tu Jean Davalos , non :
Ni Don Jean des
Enluminures ,
Ni Frere Jean des
Antomures ,
Jean des Vignes tu nefus onc
Que diantre deJean es tu donc ?
Ne feachant à quelJean tu portes
ton offrande ,
D'un ton plus ferieux je finis ma
Legende.
Fêtes-tu Jean d'Eté , fêtes-tu Jean
d'Hiver,
Ou quelqu'un des Jeans du Defert
Jean de Latran , on Jean Porte Latine
y
Ou bien Porte- Latin ; lequel des
deux, devine.
Niij.
152 LE MERCURE
Finiffonspar deuxJeans.Jean pre- .
mier,Jeanſecond ,
Ils fuffiront pour te loüer à fond ,
Ette faire un Bouquet qui fleure
comme baume ;
Je te crois par l'Eſprit un vraiJean
Chrifoftome ,
Et par le Coeur, SaintJean le Rond:
ע
LE CHAR
DE S. A. S. MADAME
LA PRINCESSE DE CONTI
Au Cours :
PAR M FUSELIER.
P Etits Chevaux , qui dans un
Trainez au Cours unejeune Déeffe;
Ne marchez pas d'un air fi petillant
,
Nous perdons trop
vous preffe.
à
l'ardeur qui
DE JUIN.
153-
Ciel que d'attraits ! ... Silence
ou parlons bas.
Lorfque l'on voit une fimple mortelle
,
On peut crier fans façon , qu'elle eft
belle!
Pour rendre hommage aux plus rares
appas ,
Tributs font bons de toutes les efpeces,
Mais tout Encens aux Dieux ne
convient pas:
Trier le faut , fur tout pour les
Déeffes.
Déjaféduit par un Eclat nouveau ;
Jallois tenter de peindre tant de
charmes ,
Ecueil fatal au plus fçavant Pincean
,
Apelle même icy,rendroit les armes.
L'Art , quand il peut , exact dans
Lesportraits ,
Rend à nos yeux les Graces d'une
Belle,
Plus libéral bien fouvent quefidele ,
Pour des deffauts , it donne des
attraits
154
LE MERCURE
A qui le vent : Mais il eft certains
Traits
Que la Nature a refervez pour elle,
Dont l'Impofteur ne difpofe jamais :
Tels on les voit dans l'aimable
Immortelle ,
Achaque inftant Spectateurs pré-
Venus
Deçà , delà , par mainte Kirielle ,
Sans lefçavoir,honorent tropVenus,
Difans , voicy la Reine de Cithere ;
Onques nefutfi certaine de plaire :
*DesPirois & des ardens Phlégons ,
Son attelage a toute l'Encolure .
Si la Déeffe alaifféfes Pigeons ,
Elle n'a pas oubliéfa Ceinture.
D'où vient qu ' Amour , par respect
écartè ,
Montre aujourd'hui tant de timidité?
Pourquoi du Char fuit- il de loin les
traces ?
Et n'y voit-on feulement que les
Graces ?
Par ces difcours mêlez de doux
transports ,
* Chevaux du Soleil .
DE JUIN.
Cent & cent voix font retentir ces
Bords ,
Et l'on entend cette traupe ravie ,
Louer Venus des charmes qu'elle
envie.
Mais le jourfuit dans ces lieuxfor
tunez ,
Envain Phoebus a fini fa Carriere :
Petits Chevaux , le Char que vous
traînez ,
Porte des Feux plus doux que fa
Lumiere ;
Allex , coureztoûjours rapidement,
Vous ne sçauriez, avoir trop
teffe ;
de vi
lá Puifqu'il ne faut qu'admirer
Déeffe ,
C'est trop la voir , que la voir un
moment.
ODE ANACREONTIQUE.
A MADEMOISELL DE L ...
Par M. le Chevalier de S. Jory.
Enus fur la mole verdure
fraichement amassé,
756 LE MERCURE
Repofoit fous la Voute obfcure
D'un Chevrefeuil entrelaffé.
Lefeuillage tonfu d'un Hêtre
Couronnoit cefombre Berceau ,
Aupied de ce Trône champêtre ,
Serpentoit unprofond Ruiffean.
Venus dansfon criſtalfidélle ,
Plongeoit des regardsfatisfaits ,
Il prefentoit à l'Immortelle
La vive Image defes Traits.
Depuis le lever de l'Aurore ,
L'Amour rôdoit dans ces Cantors ,
Et n'avoit pu bleffer encore,
Que des Oifeaux & des Moutons.
Il démêle enfin la Dieffe
Au traversdu feuillage épais;
Il prend fon Arc , tire & la bleffe
Du plus meurtrier de fes Traits .
Perfide Enfant , s'écria-t- elle
D'on vient contre moi ta fureur ?
Je vous prenois pour Iſabelle ,
Dit l'Amour , pardonnez l'Erreur.
any
DE JUIN. 759
La Redondille Efpagnole d'Or
phée , imitée par Mi de Senecé , a
été fi bien reçûe dans le Mercure
d'Avril , qu'il y a lieu de croire ,
que le Public apprendra avec
plaifir , que les Poëfies du même
Auteur font enfin imprimées , &
doivent paroître au commencement
de ce mois. Elles compo
fent un In-douze de prés de soo
Pages : Elles renferment fix Livres
d'Epigrammes , avec des Epîtres
& autres Piéces qu'on a mifès à la
fin du Volume. Un Traitté de
l'Epigramme y fert de Préface .
Pour donner au Public quelque
Cidée de ces Epigrammes , en voici
quelques unes de différentes
efpeces .
LES QUÉTEUSES FARDEES .
Toi qu'on voyoit plus volontiers
en Vin ,
Mettre un Ecû , qu'un Denier en
Aumône ,
Tulas donnée & je vis hier matin
1;8 LE MERCURE
Ta Charité. Sans doute ilfaut,
Martin ,
Que le Curè t'ait touché dans fon
Prône.
Mafoi , dit-il , c'est qu'en les re
gardant ,
Je m'attendrispour nosjeunes Quê.
tenſes ;
Je vis leur teint fi rouge en demandant
,
Que je les pris pour des Pauvres
bontenfes.
EXTRAVAGANCE PIEUSE.
On dit que la fageffe humaine
Eft folie aux yeux du Trés Haut
Dans l'Esprit du Docteur Michaut
,
C'est une maxime certaine.
Il lafuit ; chaque jour on voit
Michaut , croître en
• gance ;
extrava-
Il feroit fage , s'il vouloit :
Mais helas : Le bon homme croit
Qu'il ne le peut en Conscience.
LE
DE JUIN.
159
LE SECRETAIRE D'AMOUR.
J'allois chanter l'horreur& le fracas
des Armes ;
L'Amour m'a commandé de celebrer
vos Charmes :
Iris, fi ce Dieu quelquejour
D'un tel foin demande falaire ,
Dumoins , quand vous payerez
l'Amour,
N'oubliez pasfon Secretaire.
Par l'Ordre fouverain du tendre
Roy des Ames ,
Je vais chanter vosyeux où brillent
tant de charmes;
Sije fçais donner un beau tour
Aux dons que vous avez de
plaire;
Iris , quand vous payerez l'Amour
,
Souvenez- vous du Secretaire.
Juin 1717
160 LE MERCURE
EPITAPHE D'UNE VIEILLE
Raportée en Latin par Papyrius
Maflo , & tirée de l'Eglife
Cathedrale de Bayeux . Ce font
les Chanoines qui parlent avec
la fimplicité & la bonne-foy du
vieux tems.
La vieillefemme à MaitreJacques
Trêpaffa le beaujour de Páques
Pour la fourer icy dedans ,
En ce tems de réjouiſſance ;
Il nous fallut malgré nos dens ,
Tronquer un repas d'importance :
One ne le pumes achever ,
Dont devil plus cuifant nous oppile;
Que fi nous avions
vúcrever
Toutes les Vieilles de la Ville.
L'ESSENTIEL DU MARIAGE .
DIALOGUE.
ANSELME , LUBIN.
DE JUIN. 16S
ANSELM E.
Pour fortir du libertinage ,
Où depuis long-tems je te vois ;
П faut enfin , mon fils , fonger au
Mariage ,
J'ai pour toi fur cela , déja fait un bon
choix ,
C'est unejeunefille...
LUBIN.
Elle en fera plus bête.
ANSELM E.
Belle comme l'Amour.
LU BIN.
Gare le mal de tête.
ANSELME .
Elle eft Fille de Qualité.
LUBIN.
Elle en aura plus de fierté,
Et me viendra prôner les Heros de
fa Race. O ij
162 LE MERCURE
ANSELME.
Elle a de la Vertu de plus .
LUBIN.
Pure grimace.
ANSELM E.
Elle a de l'Esprit.
LUBIN.
Ie le croi,
Peut être même trop pour moi ,
Ne m'enparlezplus ,je vous prie..
ANSEL ME.
Elle a vingt mille Ecus à toucher
tout comptant ,
Sans l'espoir d'une groſſe Hoirie
LUBIN.
Que diantre lanternez - vous .
tant ?
Cela vautfait , je me marie.
CURE
163
DE
JUIN
.
IME
depk.
IN
Pare
IME
TH
IE
ENIGME
Quelque fois je fais honte à l'hom
me glorieux ,
Lorfque de lui je meſepare ;
Trés Jouvent avec moi le Peuple le
compare.
Pourquoi, ne parlant pas des
mieux1
Parlai-je avec tant d'impudence??
Et d'où me vient mon infolence ?
C'est parce qu'on m'a mis dans le
nombre des Dieux :
MaSoeur , je crois , ne fut jamais
Déeffe ,
Te ne fçai , fije fuis d'une comique
efpece ;
Mais jefais rire , & furtout laJeu
neſſe ,.
Et je n'en vois pas la raifor.
Tant que ma Soeur & moi ,nous ommes
en prison ,
Extre nous, nulle difference :
C'eft le mariert de ma naiſſance ,
Qis afterne & men sexe & mon
nom .
O'iij
154 LE MERCURE
AUTRE
DE M LAUVIN.
Quelque obfcure que je puiffe
être,
A cesmarques, Lecteur, tu dois me
reconnoître :
Quoique prefque toûjours fille de :
Roturier ,
A peine je parois que chacun
me defire ;
Le Roy-même eft fujet à mon fan--
tafque Empire.
Sans faire jamais rien , je fuis de
tout métier ,
Ie decide en la Cour en Maitreſſe
abfoluë ,
Quelque bizarre queje fois ;
Etfi tôt qu'y fuis reçûë ,
L'ufage m'introduit au nombre de
fes Loix:
Mais que mon regne eft court ! après
un certain tems ,
Des caprices an fort , j'éprouve la
difgrace ,
E quand je neplais plus aux hommes
inconftans ,
DE JUIN 165
Une autre me fuccéde & ſe met à
ma place.
Le mot de la premiere Enigme du
mois paffé, étoit la Corde d'un Inftrument
; & celui de la feconde,
le Papier.
ииииииии
SUITE DU JOURNAL
de Paris.
In
E Portrait du Roy , que le
dés le mois de Septembre 1715 , &
qu'il n'a fini que depuis quelques
jours , fut préfenté le fept , par ce
Peintre célébre , à Merle Duc Regent.
On le porta le to à S. M. qui
parût fort aife de le trouver dans
fon Cabinet, parce qu'il eft trésbeau
& trés- reffemblant.
Mr le Grand' ayant interdit ces
jours paffés l'Argentier de la petite
Ecurie , fur le refus qu'il lui
avoit fait, de lui apporter fes comptes.
Mr le Premier est entré en
caufe , prétendant qu'à lui feul ap166
LEMERCURE
partient le droit de les figner ,
comme il l'a toûjours fait , du vivant
du Roy ; ce qui a élevé entre
ces deux Seigneurs , une conteftation
qui fera décidée par le Confeil
de Régence.
Le 16. la grande Chapelle du
Roy forma une oppofition contre
les Feüillans , qui , par un ordre
particulier de Mr le Grand Aumonier
, avoient entrepris de
chanter Vêpres , & faire la Priere ,
les Dimanches & Fêtes , fur le modéle
de la Chapelle de Versailles .
Mr de Cazau Neveu de Mr du t
Mont Ecuyer de feu MONSEIGNEUR
, a vendu à Mr Charon
fa Charge de Gentil-homme Ordre
du Roy , qui lui avoit étédonnée
à la mort de Mr de Bourdelin.
MADAME , dont la fanté paroit entierement
rétablie , eft venue cematin,
de Saint Cloud falüer le Roy..
Le 22. on publia l'Arreft fuivant
del Cour de Parlement , qui fait
défenfes à toures perfonnes de
saffembler fans permiffion du Roy:
DE JUIN 167*
Du Vendredy 18. Juin 1717. du
matin.
Ce jour , toutes les Chambres
affemblées , les Gens du Roy font
entrez & ont apportés à la Cour les
copies d'un Acte fous fignature
privée , datté de Paris le onzième
Juinpréfent mois 1717 , qui paroît
figné par trente - neuf perfonnes y
dénommées , lesdites copies fignifiées
le 17 dud. mois , à laRequête
des dénommés aufdites copies ,
comme ayant figné l'original dudit
Acte , l'une par Eftienne Lefguillier
Huiffier à Verge au Châtelet
( dans ces termes ) à Noffeigneurs
du Parlement , en la perfonne de-
Maiſtre Nicolas Dongois Greffier
en Chef dudit Parlement ; & l'autre
par le même Lefguillier au
Procureur General du Roy , & ils
ont requis qu'il plût à la Cour y
pourvoir par les raifons qu'ils lui
ont expliquées , fuivant les Conclufions
par écrit du Procureur
General du Roy , qu'ils ont laiffées
168 LE MERCURE
fur le Bureau , avec les copies dúdit
Acte fignifié : Eux retirez . Veu
les copies dudit Acte , fous fignature
privée,du onzième Juin 1717,
fignifiées le 17 dudit mois , les Or
donnances & Arrefts de lad.Cour,
au fujet des affemblées illicites ,
enfemble ' les Conclufions du Procureur
General du Roy ; la matiere
mife en déliberation.
LA COUR a ordonné & ordonne
, que les deux fignifications
faites par led. Eftienne Lefguillier
Huiffier à Verge au Chafteler ,
tant au Greffier en Chef de ladite
Cour , qu'au Procureur General
du Roy , le 17 Juin préfent mois ,
demeureront fupprimées , interdit
ledit Lefguillier des fonctions de
fa Charge pendant fix mois. Fait
tres-expreffes inhibitions & défenfes
à toutes perfonnes, de quelque
eftat , qualité & condition qu'elles
foient, de s'affembler fans permiffion
expreffe du Roy , fous les peines
portées par les Ordonnances
& Arrefts de ladite Cour.
.
DE JUIN 169
Le'23. Ce matin , Ms le Duc
d'Orleans entrant au Confeil , a
demandé ce que faifoit le Roy ;
fur ce qu'on lui a répondu qu'il
étoit aux études . S. A. R. a répliqué
, je ne veux pas le détour
ner , mais après le Confeil , S. M.
aura le plaifir de voir le plus gros
& le plus parfait Diamant qu'il y
ait dans le monde. En effet , c'eſt
un brillant gros comme un petit
euf, qui pefe plus de 600 grains ,
d'une trés -belle eau , & fans défauts.
Il a coûté pour le tailler en
facettes 6000 Guinées , & l'on en
a retiré 7000 , des rognures ; le Capitaine
Pitt de qui il vient , avoit
voulu le vendre au feu Roy , 4.
millions. Le marché s'eft cependant
conclu avec Msr le Regent,
à 2000000. On a déja compté
700000. livres , & l'on s'eft
engagé de donner pour
1500000 livres reftans , 200000.
livres par an. On eft convenu de
remettre pour nantiffèment à Mr
Pitt & à Mr Stanhope fon beaules
170 LE MERCURE
frere , des Diamans de la Couronne
, dont ils feront dépofitaires
& garands; & qu'ilsrendront à mefure
qu'on les payera . La France
a maintenant un Diamant à oppofer
à la Perle d'Espagne , au
gros Diamant du Grand Duc de
Florence , au petit Plat fait d'une
feule Eméraude , de la République
de Gênes , & au fameux Diamant
du Mogol .
Mr de Vaux Ecuyer de la grande
Ecurie , a vendu fa Charge 50000.
livres , à Mr de Nefmond.
Le 25. 4. Moufquetaires ayant
pris quérelle à 5. heures du matin
avec 4. Archers du Guet, à la Porte
S: Honoré , Mr de Nizon un
des Moufquetaires a û le malheur
d'y perdre la vie , & un de fes
Camarades a été bleffé . On porta
le mort chez le Commiffaire Thie
naut , où il fut ouvert en préſence
du Lieutenant Criminel & de plufieurs
Officiers de l'Hôtel.
Le même jour , l'Academie
Françoiſe fut affemblée auLouvre,
pour
DE JUIN. 171
pour la Réception de Made Fleury,
ancien Evêque de Frejus , Précepteur
de S. M. Le nouvel Académicien
ouvrit la Séance par
un Difcours qui entraîna tous les
fuffrages. Il loüa dignement, quoique
fuccinctement , feu M de
CallieresfonSucceffeur: Il rendit au
Cardinal de Richelieu & au Chancelier
Seguier, l'homage que le devoir
prefcrit en pareil cas . Tout
cela n'occupoit qu'une très petite
partie du difcours que l'Orateur
avoit principalement destiné à cé
lébrer les dernieres années du Regne
de LOUIS XIV. de glorieufe
Mémoire. Il peignit ce Grand
Roy,luttant contre les plus rigoureufes
épreuves du Ciel : Il re.
nouvella l'Hiftoire douloureufe de
tant de fléaux , dont fon Courage
& fa Vertu fçurent triompher. Il
conduifit enfin , le Heros Chrétien
à l'épreuve , contre laquelle
les Verrus de pure oftentation s'évanoüiffent.
Ille reprefenta , tenant
ferme contre les horreurs de la
Juin 1717 P
172
LE MERCURE
mort , furmontant
les douleurs les
plus vives , par la plus patiente
tranquilité.
L'Orateur paffa de l'Eloge
Funébre de LOUIS XVI. aux
louanges confolantes de LOUIS
XV. Il donna quelques Actions
de ce Prince pour garands de la
douceur de fon Regne. Il fit voir
dans les fentimens de ce jeune
Monarque , le germe de toutes les
Vertus Royales , aufquelles l'Education
doit donner l'accroiffement.
S. A. S. Mir le Duc du
Maine , Sur- Intendant à l'Education
de S. M. & Mr le Maréchal
de Villeroy fon Gouverneur ,
furent célébrés par l'Orateur , au
grand applaudiffement du Public ,
qui voit avec confolation , l'Inftruction
de S. M. confiée à de tels
Miniftres.
Mr de Valincourt Directeur
de la Compagnie , répondit à M
de Frejus par un Difcours très éloquent,
il éxhorta le nouvel Académicien
à faire fentir au Roy , comDE
JUIN 173
bien fon amour pour les Sciences
& les Arts , combien fa bienveillance
libérale pour ceux qui les
cultivent , contribueront à la gloire
de fon Regne , & au bonheur de
fes Sujets. Il fit honneur à nôtre
Siécle des Chefs- d'oeuvres qu'il
a enfantés dans les différents genres
, foit d'Eloquence , foit de Poëfie.
Il fir généreufement paffer en
revie, tous les travaux de fes Confreres
qu'il ofa loüer, comme ils le
méritent. Il ne prit aucun parti
marqué fur la difpute des Anciens
& des Modernes , quoique l'éxemple
lui en ût été donné dans les
Affemblées précédentes. Il a rendu
juftice aux uns & aux autres , fans
être forti du caractère d'Homme
Public. Enfin , il a fatisfait à tout
ce qu'on avoit lieu d'attendre d'un
auffi galant Homme
Après que Mr de Valincourt ût
prononcé fon Diſcours , il invita
Mr de la Motte à réciter à l'Affemblée
quelques-unes des Fables
nouvelles dont il ya faire-hoamage
à S. M.
Pij
174 LE MERCURE
Il en récita huit ; le Public les
reçût toutes , avec un accueil
égal , & l'on attend impatiemment
que cet Ouvrage foit imprimé.
A MONSIEUR DE LA MOTTE
Sur les dernieres Fables qu'il recita
à l'Academie Françoiſe .
DE
E tous les lieux de fon Domaine
,
Apollon fit hier convoquer
Tous gens ,frequentans l'Hypocréne ,
( Nul ne crut devoir y manquer. )
Lorfque chaqu'un ût pris fa place ,
Maints beaux difcours l'on débita ;
Fuis un des Menins du Parnaffe ,
Fables en Vers nous recita :
Fables de nom , car je puis dire ,
Que c'étoient belles Veritez,
Que l'on apercevoit reluire ,
Sous d'agréablesfaufletez.
Ovais , dit lors Æfope en colére ,
Ce Drole a, ma foi , piraté ;
C'eflàmon tour , c'eſt ma maniére
DE JUIN. 175
Et mafimple naifveté.
Iy reconnois mon élegance ,
Reprit Phedre affez brusquement ;
S'amufe -t-on encore en France
A s'exprimer élegamment ?
Ohtoutdoux Meffieurs du Vieil age!
Dit la Fontaine, au tour heureux ;
Dans moi feul il a l'avantage
De vous retrouver tous les deux :
Oii, cerclegant badinage ,
Ie protefte que c'est mon bien ,
Comment par un nouvel usage
Ce Matois l'a- t- il rendu fien ?
Ainfi que moi , de la Nature
Il peint l'aimable liberté :
Mais il a fur moi , je vous jure ,
La Nobleffe & la Majesté.
C'est donc un homme de ma Clique ,
Reprit Humire fur ce fat;
Ses Vers ont la cadence antique ,
Je l'avouerois ༡ à ce feul trait. 74
Mais entendant nommer la Mote ,
Plus le bon Vieux Grec n'applaudit,
Même il penfa changer de note ,
Houte fit , qu'il ne fe déd t.
Lo , Phalus donnant fonfuffrage,
Paifque , dit- il , tu was charand,
Pij
176 LE MERCURE
La Motte , ilfaut que ton Ouvrage
Au Parnaffe foit imprimé.
8/
DONS DU ROY.
8
Onfieur l'Evêque de Cahors
a obtenu l'agrément du Roy,
pour ceder à M. l'Abbé de la Luzerne
fon neveu , l'Abbaye de la
Garde de Dieu , Ordre de Citeaux ,
de 3. à 4000. livres de revenu.Cet
Abbé , dont l'Aîné eſt Colonel du
Regiment de Perigor , & le Cadet
Chevalier de Malte , eft fils de
M. le Marquis de la Luzerne , cydevant
Sous- Lieutenant de la premiere
Compaz ie des Moufquetaires
, & de N ...de la Chaize
Soeur de M. le Comte de la Chaize
Capitaine des Gardes de la
Porte , Neveu de M. l'Evêque de
Cahors , & de M. le Comte de la
Luzerne Chef d'Efcadre. Cette
Famille est une des plus anciennes
de Normandie , du Nom de Bricqueville
.
DE JUIN. 177
L'Abbaye de Candeil , Diocéfe
d'Alby , Ordre de Citeaux , a été
donnée à Don le Grand Religieux
du même Ordre .
Le Roy a nommé à l'Abbaye
de Bucylli , le Pere François Humbert
Vicaire General des Reformez,
de l'Ordre des Premontrez.,
MORTS.
Mre André Nicolas de Jaffaud ,
Préfident en la Chambre des
Comptes de Paris, & avant , Confeiller
au Parlement , mourut le 4.
Juin 1717 , ne laiffant que deux.
filles ,de Dame Marie- Anne Couftard
fa femme , qu'il avoit époufé
au mois de Février 1702 , foeur de
Mr Coustard Confeiller au Parlement
: Il étoit fils de Nicolas de
Jaffaud Seigneur d'Arquinvillier ,
mort Doyen des Maiftres des Requeftes
de l'Hôtel du Roy en 1689 ,
âgé de 78. ans , & de Dame Marie
de Flandres.
Dame Françoife de Montaut de
Benac de Navailles , veuve de Mi
178 LE MERCURE
Charles deLorraine ,Duc d'Elbeuf,
Pair de France , Gouverneur de
Picardie , des Comtés d'Artois
& de Haynaut, & Gouverneur particulier
des Ville & Citadelle , de
Montreuil fur laMer ,mort dés l'an
1692 , mourut le 11. Juin , n'ayant
eu de fon mariage que feuë Madame
la Ducheffe de Mantouë ; elle
étoit belle - meré de Mr le Duc
d'Elbeuf d'apréfent , & fille de
Philippes de Montaut de Benac
Duc de Navailles , Pair & Maréchal
de France , Chevalier des
ordies du Roy , Gouverneur de la
Rochelle & du Païs d'Aunis , & de
Sufanne de Baudeau l'une des Dames
de la Reine Anne d'Autriche ;
& elle avoit eu pour foeurs les
Marquifes de Rothelin & de Pom-.
padour Lauvieres . La Maifon de
Montaut Benac eft originaire.de
Gafcogne , où elle n'eft pas moins
connue par fon ancienneté que
par fes Alliances , comme on le
peut voir par la Généalogie qui
en eft rapportée dans l'hiftone des
DE JUIN. 179
au
Grands Officiers de la Couronne ,
par le Sieur du Fourny ,
Chapitre des Maréchaux de France
. vol. 1. F. 810.
Mre Charles de Bourdon , Chevalier
Seigneur de Boue & de
Conaux , Major de la Ville de
Phalsbourg , mourut le 30 May
1717. Il fortoit d'une Famille Noble
, originaire de Provence , &
dont la Généalogie eft rapportée
dans le Nobiliaire de cette Province
, par le fieur Robret. Il avoit
été marié le 13. Avril 1704 , avec
Elifabeth Blanchard , veuve d'Antoine
Petin , Seigneur de Phalfuvefer
en Alface , mort le 14 .
Octobre 1697 , & fille de François
Blanchard Seigneur des Bordes ,
Avocat au Parlement , qui a donné
au Public les Eloges des Préfidents
au Parlement , & des Maîtres
des Requeftes ordinaires de
l'Hôtel du Roy , avec un catalogue
des Confeillers au Parlement ,
mort le 8 Avril 1685 , & d'Elizabet
Coulon, morte le 20 Février
1701.
430 LE MERCURE
·
Madame Bourdon a eu de fon
premier mariage , Jean Petin Seigneur
de Phalfuvefer , Capitaineau
Regiment de Toulouſe , mort
le 20 Avril 1713. d'une bleffure
qu'il avoit receuë au Siége de
Landau , & une fille qui n'eft pas
mariće ; elle et foeur de Guillaume
BlanchardAvocat au Parlement
, receu le 9. Juillet 1674 , &
qui a donné au Public en l'année
1715 , une compilation Chronologique
des Ordonnances des Roys
de France , depuis Hugues Caper;
il a été marié le 10. May 1635 , avec
Marie-Anne Pezard, fille deChrif
tophe- Augufte Pefard , Seigneur
de Maray,Confeiller au Chatelet
de Paris, & d'i lizabethCurabelle ;
il en a plufieurs enfans , entr'-
autres Franç. Augufte Blanchard
Avocat , receu le Aouſt 1713 ,
& Elizabeth Blanchard , mariée
le 4 Juin 1715 , avec Jean - Charles
Dauffy, Seigneur des Coutures.de
Frefnay , de Bafoches , & en partie
de la Neuville.
-
3.
DE JUIN. 181
Mr le Prince de Monbazon ,
Duc & Pair de France , Brigadier
des Armées du Roy , & Colonel
du Régiment de Picardie , mourut
le 26 Juin 1717. âgé de 35. ans.
La célébre Mde Guyon , mourut
ces jours paffés à Blois , à l'Hôtel
de Montmorency.
MARIAGES.
Mr le Marquis d'Harcourt fils
aîné de Mile Maréchal Duc d'Harcourt
, a époufé la nuit du 30 au zi31
du paffé , Dlle ... le Tellier de
Barbefieux , fille de feu Mre Louis
François le Tellier , Marquis de
Barbefieux , Miniftre & Secretaire.
d'Etat, Commandeur , Chancelier
& Garde des Sceaux des Ordres
du Roy , & de Dame Marie Therefe
Dauphine d'Alegre fa deu
xiéme femme. La Maifon d'Harcour
eft fi ancienne , fi grande &
fi illuftre , qu'il feroit inutile de
vous en donner ici , aucun détail
Généalogique . Pour la Famille de
132 LE MERCURE
le Tellier , elle est fans contredit ,
une des premieres de la Robe .
Mre de Groffolles Marquis de
Flamarens a épousé le Juin
3.
Dlle de Beauveau
›
Niéce de Mr l'Archevêque de
Toulouſe . La Maifon de Groffoles
eft originaire de Gascogne , &
fort diftinguée par fon ancienneté
& par fes Alliances ; pour celle de
Beauveau , elle eft originaire de
la Province d'Anjou , & l'une des
plus anciennes de cette Province ,
comme on le peut voir dans la
Genéalogie qui en a été donnée
au Public , par le fieur de Sainte
Marthe..
M de Laiftre Secretaire du
Confeil , a époufé le 6. de ce mois
Mlle de Bullion , fille du Confeiller
au Parlement de ce nom .
Ans la Relation que jefis im-
D primer à part , le mois paffé,
touchant le Czar, je laiffai ce Prince
à Petit-bourg Il est préfentement
de
DE JUIN. 133
de mon devoir , que je reprene
la fuite de ce Journal , en conduifant
ce Monarque jufqu'aux Eaux
de Spaa , où il va joindre la Czarine
fon Eponfe.
Le Dimanche 30. du paffé , le
Czar arriva de bonneheure à Petit-
Bourg , où M. le Duc d'Antin lui
fit fervir un dîner magnifique ;
après lequel il alla coucher à Fontainebleau
. Le lendemain , il courut
le Cerf avec l'Equipage du
Roy ; il monta les Chevaux de
Mer le Comte de Toulouſe , qui
fe trouva à cette Chaffe ; elle fut
fi vive que le Cerf fut forcé en
moins d'une heure & demie . Le
Czar qui n'avoit jamais pris ce
plaifir Royal , en parut fort content
, & fit à M. le Comte de
Touloufe toutes les honnêtetés
imaginables. Après la Chaffe , ce
Prince dina dans le Pavillon qui
eft au milieu de la grande piéce
d'eau , où il refta fort long-tems à
table. Comme on s'étoit flaté qu'il
féjourneroit plus long - tems à Fon
Juin 1717.
184 LE MERCURE
tainebleau , on avoit tout diſpoſe
pour cet effet ; cependant
partit ce jour là même , après s'être
promené quelque tems le long
du Tibre. Il revint coucher à
Petit- Bourg , où M. le Duc d'Antin
le recut aufli magnifiquement
que la veille , quoique ce retour
fur imprevû . Aprés avoir parcou
ru les Jardins , & la Terraffe qui
fert de barriere à la Seine , il entra
le premier Juin, dans une Gondole
, qui le ramena à Paris , avec
toute fa Cour qui le fuivoit dans
d'autresBateaux ;il s'arrêta à Chorfi,
où il fut accueilli par Madame la
Princeffe de Conty Doüairiere
qui doit y féjourner tout l'Eté ; il
vit les Jardins & les Appartemens :
S'y étant rafraichi , il continua fon
chemin en Gondole , & ayant
traverfé tous les Ponts de Paris ,
il vint defcendre à l'Abreuvoir
audeffous de la Porte de la Conférence
; il monta en Caroffe ,
& paffant fur les Remparts de
la Ville , il alla chez un Artificier
DE JUIN.
185
où il acheta une grande quantité
de Fufées & de Pétards qu'il voulut
tirer lui-même , dans le Jar
din de l'Hôtel de
Lefdiguiéres.""
Le 2 , il alla l'aprés midy à
l'Abbaye de S. Denis , où on lui
fit voir l'Eglife , le Tréfor , les
Tombeaux , & le fuperbe Bâtiment
que les Religieux ont élevé
depuis quelques
années , & qui
n'eft pas encore achevé : la folidité
des Murs & des Voutes lui
plût extremement
. Les Benedictins
lui avoient préparé une trés
grande collation , qu'il fe fit apporter
dans une Cellule qui eft
au bout du Dortoir , & dont la
vue eft charmante ; il revint de
S. Denis par S. Ouen , où M.
le Duc de Trefmes avec toute fa
famille , l'attendoit . On lui fervit
une magnifique
collation.
Le 3. ce Monarque partit d'ici,
accompagné de toute la Cour , de
M. le Maréchal de Teffé , & de
M. le Marquis de Bellegarde ,
fecond fils de M. le Duc d'Antin ;
185 LE MERCURE
ce jeune Seigneur ayant été prépofé
pour faire les honneurs des
Maifons Royales à la place de
M. fon pere , qui comme Chef
du Confeil du dedans du Royaume
, n'avoit pû fuivre S. M.
Czarienne , à caufe de quelques
affaires importantes. Le Czar
avoit compté paffer quelques jours
à Versailles , & même on s'étoit
préparé à l'y recevoir ; mais il ne
s'y arrêta qu'un moment , étant
allé coucher à Trianon , où il a
occupé avec toute fa fuite , les
Appartemens du Corridor qui don
ne fur les Goulottes. Pendant le
féjour qu'il a fait à Trianon , il
prenoit furtout le plaifir de la promenade
dans les Jardins en Calefche
, & fur le Canal en Gondolle
; il a vifité tous les endroits
les plus remarquables des environs.
Le 5 , il partit de Trianon ,
pour aller au Château de Clagny;
il monta au grand Aqueduc , &
de là fe rendit à Marly. 11 a ens
DE JUIN. 187
ployé le tems qu'il y a demeuré,
à peu prés comme à Trianon , fe
promenant presque tout le jour ,
& examinar les Jets d'eau , les
Cafcades les Statues , avec une
attention furprenante; il alloit furtout
à chaque inftant, voir la Cafcade
d'Agrippinne
.
Le 10 , M. de Verton , Maître
d'Hôtel du Roy , qui eft chargé
par ordre de la Cour , de fervir le
Czar, ayant ordonné un tres- beau
feu d'Artifice , avoit placé dans
le Bofquet de Marly, une grande
quantité de Haut-bois & de toutes
fortes d'Inftrumens qui préluderent
& donnerent une Serenade
qui dura prés d'une heure ;
aprés quoi on tira le feu d'artifice
lequel fut fuivi d'une tres belle
illumination , que M. le Marquis
de Bellegarde avoit fait prepararer
dans les Bofquers des Bains
d'Agrippinne , & dans celui de la
Cafca le ; la fête finit par une elpèce
de Bal : Toutes les Dames
que la curiofité avoit attirée à
Qiij
188 LE MERCURE
Marly , danferent dans le Sallon ,
bien avant dans la nuit. Le Czar
fut fi content de cette galanterie,
qu'il fe coucha trésard , contre
fon ordinaire.
Le 11 , étant allé le matin à
Saint Germain en Laye ; il examina
le Château vieux & le neuf,
& refta fort long -tems fur la Terraffe.
Il defcendit au Val , & delà
au Monaftere de S. Cyr , où
il vit Madame de Maintenon qui
reçût fa vifite fur fon lict ; il demanda
à voir les cinq Claffes &
toutes les Demoifelles , chacune
dans leur place ; le Prince fat fort
édifié de l'utilité & de la magnificence
de l'établiffement de cette
Maifon , & de la maniere dont les
Filles y étoient élevées . Aprés
s'eftre beaucoup promené , il remonta
en Caroffe & revint coucher
à Trianon.
Le 12. il quitta avec regret ces
iieux enchantez , pour revenir à
Paris , il paffa par Verfailles , où
il dina ; avant que de fe mettre à
DE JUIN. 159
table , il vit tous les Appartemens
& le Cabinet des Curiofitez qui
eft auprès de la Piece de la Chapelle
; on lui montra les Medailles
& les Coquillages . Les Livres curieux
& les Estampes magnifiques
des Anciens Balets du Roy , l'oc
cuperent plus agréablement , que
toute autre chofe. Il defcendit à
la Grande & à la Perite Ecurie ; il
vit travailler dans l'une & dans
l'autre , plufieurs Chevaux que les
Ecuyers monterent en fa prefence .
Il monta en Caroffe fur les cinq
heures , & vint à Chaillot , rendre
vifite à là Reine d'Angleterre , Il
traverfa , fans s'arrêter, le Cours la
Reine , où l'on fe promenoit : Il
vint defcendre chez Mr de Launai
à la Monoye des Medailles , où
Mr le Duc d'Antin l'attendoir ; ce
Seigneur fir fraper en la prefence
de ce Prince , une Medaille
d'Or , qu'il lui prefenta : Le Czar
fut furpris de trouver d'un côté
fon Portrait en Bufte , ayant
pour Legende , Petrus Alexievvst
150 LE MERCURE
Tzar, Mag. Ruff. Imperator ; &
au revers une Renommée dans les
airs , avec deux Trompettes ; autour
étoient ces mots , Vires acquirit
eundo. Ce qui fait allufion aux
differens voyages que ce Souverain
a fait depuis vingt ans : & dans
l'Exergue ; Lutet. Paris . 1717. Il
monta enfuite pour voir le Cabinet
des Medailles, où il trouva un Medailler
rempli de trente Medailles
d'Argent , & de quarante Medailles
de Bronze , pareilles à celle qui
lui avoit été prefentée en Or. Il en
fur furpris, & encore plus , lorfqu'il
vit qu'elles furent diftribuées aux
Perfonnes qui l'accompagnoient
.
Après qu'il ût confideré avec attention
tout ce qu'il y avoit dans
la Monoye des Medailles , il paffa
dans l'Orphevrerie , où il trouva
un grand nombre de beaux Ouvrages
de ce Metail , dont la plus
grande partie étoit pour le Roy ,
& elques uns auffi pour le Roy
de Portugal & à fes Arines ; il les
examina avec un difcernement
DE JUIN. 191
qui marque fon bon goût pour toutes
fortes de chofes. Lorfqu'il s'enr
alla , on lui prefenta de rechefune
pareille Medaille de fon Portrait ,
qui venoit d'être achevée , dont
les fonds étoient de Bronze brune ,
& tous les reliefs en Or.
Le 13. au matin , il reçût la Vifite
du Nonce , qui lui fit un compliment
en Italien , auquel le Vice
-Chancellier Schaffiravu répondit.
Il fortit feul l'après -midi , & fe
rendit le foir chez Mr le Duc
d'Antin , où il foupa avec Msr le
Comtede Touloufe ; le repas for
fuperbe.
Le 15. au matin , il alla à l'Imprimerie
Royale , on tira devant
lui plufieurs Epreuves : Il paffa enfuite
au Collège des Quatre Na
tions , fondé par le Cardinal de
Mazarin : Il vifita l'Eglife & la Biblioteque
, & fit amitié à M.Varignon
, le plus fameux Géometre
du Royaume ; il s'informa des
fonds deftinez à entretenir un pa
reil Etabliſſement ; il parut con192
LE MERCURE
.
tent du détail qu'on lui en fit , parce
qu'outre deux Colléges qu'il a
fondez dans fes Etats , l'un à Mofcovv
, & l'autre à Peterborg , il
a encore deffein d'en ériger de
nouveaux. Au fortir de cette Maifon
, il paffa chez le fieur Pigeon ,
Auteur d'une Sphere mouvante
trés curieufe , fuivant le Systéme
de Copernic ; il la trouva parfaitement
executée ; elle lui plût fi
fort , qu'il donna ordre , en partant,
de l'acheter deux mille écus:
Il alla enfuite en Sorbonne , où il
fut reçû par les Docteurs de l
Maifon , qu'il gracieufa beaucoup;
il admira le Tombeau du Cardinal
de Richelieu , que l'on regarde
comme un des Chefs d'Oeuvre de
Girardon. L'après - midi , ce Prince
monta fur les Tours de Nôtre - Dame
, pour découvrir d'un coup
d'oeil , toute l'étendue de cette
Capitale . Il trouva , en rentrant à
l'Hôtel de Lefdiguieres , les Am- .
baffadeurs de Portugal & de Malte
, qui vinrent en grand Cortége ,
lui rendre vifite .
DE JUIN. 193
Le 15. au matin , étant retourné
aux Gobelins , il prit plaifir à voir
travailler : Entre plufieurs pieces
de Tapiffèrie qu'on lui expofa , il
il fut Epris de l'Hiftoire de Don
Guichotte , dont les deffeins font.
du jeune M. Coëpel : Le Roy lui
en a fait prefent du depuis , avec
quelques autres. L'après -diné , il
monta dans une Caleche , en forme
de Gondole , ouverte de tous côtez,
appartenant à M. Je Marêchal
de Teffé : Ce Monarque étoit accompagné
de ce Seigneur , de fon
Chambellan ordinaire & de M.
de Verton ; il vifita en paffant dans
la rue des Bernardins , la Maifon
de M. de Torpane , que lui a ven.
du M. l'Abbé Bignon Enfuite
celle de Madame la Ducheffe de
la Ferté , qui donne fur le Palais
Royal ; il fut charmé du goût &
de la magnificence dont elle étoit
ornée : Il paffa de là à l'Hôtel de
Ms le Comte de Touloufe ; après ,
quoi , fur le foir , il alla fe promener
au Cours , où il fit plufieurs
tours.
194 LE MERCURE
Le 16. le Czar ayant témoigné
quelque envie de voir les Troupes
de la Maifon du Roy, Mar le Duc
Regent donna ordre aux Gensdarmes
, aux Chevaux -Legers ,
aux deux Compagnies des Moufquetaires
, & aux Gardes Francoifes
& Suiffes , de fe tenir prêts
le 16. aprés midi. On choifit, pour
en faire la revûë , la grande Allée
des Champs Elifées . Les Gardes
Françoifes & Suiffes étoient
rangées fur cinq Lignes , depuis le
commencement de cette Allée ,jufqu'à
la Barriere qui la fepare des
Allées du Roule . La Cavalerie fe
plaça fur quatre Lignes , depuis
cette Barriere,juqu'au deffus de la
grande Etoile. Le Prince deRohan
& le Prince de Soubife reçû en furvivance
de laCharge de M.fon pere
, étoit à la tête de la Compagnie
des Gens - darmes. M. le Duc de
Chauires étoit auffi avec M. fcn
Fils , à la tête des Chevaux Legers
: M. d'Artagnan commandoit
les Moufquetaires Gris , & M. de
Canillac
DE JUIN.
195
à
Canillac, les Noirs . Mgr le Duc du
Maine & M. le Duc de Guiche
étoien cheval : Le Czar arriva à
trois heures & demie , au bas des
Allées des Champs Elizées ; il
monta fur un Cheval du Roy ; on
en avoit auffi amené pour toute fa
Suite. Mst le Duc d'Orleans étoit à
cheval , fuivi de
plufieurs Seigneurs
de la Cour. Le Czar accompagné
de S. A. R. paffa fort
vîte devant le premier Rang , juſqu'au
bout de la Ligne , & revint
au petit galop : Etant parvenu
l'entrée de l'Allée des
Champs
Elifées , il vit faire
l'exercice à
toute
l'Infanterie ; mais s'étant
élevé des
tourbillons épais de
pouffiere , par la quantité des caroffes
, des chevaux , & d'une multitude
infinie de
Peuples qui s'y
trouverent ; ce Prince en fut fi fort
incommodé , qu'il fut obligé de fe
retirer , fans avoir û la fatisfaction
de voir défiler de fi belles
Troupes : If defcendit avec Mg
le Duc
d'Orleans , pour visiter le
Inin
1717. R
196 LE MERCURE
nouveau Pont tournant des Tuilleries.
Ces deux Princes fe retirerent
enfemble dans un endroit feparé
, & ûrent une Conference
d'une demie heure , en préfence
du Prince Kurakin qui fervoit
d'Interprete à S. M. Cz. Après
s'être promené un moment dans
les Tuilleries , il monta en Caroffe ,
accompagné de Meffieurs les Marêchaux
de Teffé , d'Eftrées , de
Matignon , & autres Seigneurs. Il
alla fouper à S. Ouen , chez M. le
Duc de Trefmes , Gouverneur de
Paris : Il y fut traité fplendidement
; il s'entretint prèfque toûjours
, pendant le repas qui dura
près de trois heures , avec M. le
Comte de Bethune , qui parle
Polonois & Allemand . Ce Prince
ayant fçû que Madame la Comteſfe
de Bethune , fille de M. le Duc
.de Trefmes , étoit feulement
fpectatrice , il la pria trés -gracieufement
de fe mettre à table , ce
qu'elle fit.
Le 17. M8 le Comte de Toulouſe,
DE
JUIN.
197
fit
prefenter à ce Prince une grande
Carte Marine , avec
plufieurs
Ecrans
magnifigniques. Il retourna
encor à
l'Obfervatoire , où
il fut prés de deux heures à faire
des
obfervations , & de là il fe
rendit chez Mr le Maréchal de
Villars qui le reçût avec tout l'appareil
poffible ; lefouper fe pafla
en joye , & à chaque fanté on tira
plufieurs
boëtes.
Le 18 au matin , le Czar qui
avoit mandé Mr Delifle le Géographe
, l'entretint fort longtems
par Interprete , fur la fituation &
Î'étendue de fon Empire , dont
ce Prince eft mieux inftruit que
perfonne. Pour lui en donner une
connoiffance plus exacte ; il ordonna
qu'on aporta deux Cartes
Manufcrites qu'il avoit fait faire
d'une partie de fes Etats , il fit
remarquer à M. Delifle la fituation
d'une nouvelle Fortereffe
qu'il avoit fait bâtir en Tartarie,
& lui fit part de fes nouvelles
acquifitions dans ces quartiers - là, -
Rij
198 LE MERCURE
par la foumiffion d'un Roy Tar
tare , qui s'eft rendu fon Vallal , &
par la jonction de cent mille Calmoncs
, avec les autres Tartares
qui font déja fous fa domination.
Ce Prince alla voir enfuite
plufieurs experiences Chimiques
que Mr Geofroi lui avoit préparées
.
Le 18. le Czar vint à cinq heures
incognito,prendre congé du Roy ; il
entra par l'appartement de M. le
Maréchal de Villeroy , il fit prefent
à S.M. du Plan de Peterbourg.
On peut juger de l'importance &
de la grandeur de cette Place ,
par les 2 Baftions qui doivent la
deffendre . S. M. la placé dans
le Cabinet du Confeil. Aprés
avoir reçû la vifite de Ms , le
Duc Retent ; il alla au Palais
Royal , où il falua Monfeigneur &
Madame la Ducheffe d'Orleans .
Le même jour , le Czar curieux de
voir rendre la vuë à un Aveugle,
donna ordre à M. Areskin fon
premier Medecin , de lui découDE
JUIN. 199
.
vrir un habile Oculifte ; s'étant
adreffé à M. du Vernay Profeffeur
Royal d'Anatomie au Iardin des
Plantes , il lui indiqua M. de
VvolhoufeGentil- homme Anglois ,
qui ayant amené à l'Hôtel de Lefdiguieres,
un Invalide Aveugleldepuis
la Bataille d'Hochftect , âgé
de 65 ans , prepara tout pour cette
operation difficile. Le Czar voyant
planter l'éguille dans l'oeil de
l'Invalide , fe détourna un moment
: mais la curiofité l'ayant
emporté , il le vit travailler &
ût la preuve que la Cataracte étoit
abartë ; car ce Prince ayant montré
fa main à l'Invalide , celui - ci
la diftingua. Un fuccés fi hûreux
a engagé S. M. Cz . à promettre
au fieur de Vvoolhouſe un Eléve ,
pour le former fous un fi habil
'Homme à l'imitation du Grand
Duc de Tofcaue , & du Roy de
Sicile qui lui en ont envoyé& qu'il
a perfectionnés
dans cet Art.
-
Le 19. le Czar fe mit dans fon
Bain , fuivant la coûtume qu'il
Riij
200
LE MERCURE
a de fe baigner tous les Samedis .
Le même jour , ce Prince voulant
fe trouver à une Audience du
Parlement ,s'y rendit . Il entra d'abord
chez Mile Premier Préfident,
d'où il fut conduit par le Bailly du
Palais , à la Grand-Chambre . On
le plaça dans une des Lanternes
que l'on avoit décorée , d'où il vit
MESSIEURS Siégeants fur les
hauts Bancs. On appela une Caufe
; aprés que les deux Avocats-
Mres Milchault & Guerin ûrent
plaidé , M.,de Lamoignon Avocat
General , fe leva ; & aprés avoir
réfumé l'affaire qu'on plaidoit
alors , dit qu'il y av plufieurs
éxemples , où la Cour avoit
été confultée par des Souverains,
dans les affaires les plus impor
tantes de leurs Etats , mais qu'un,
Monarque fi éloigné de la France
, également puiffant en Europe
& en Afie , ût voulu être témoin
de fon Augufte Séance , c'étoir
un exemple rare : Il ajouta
qu'un tel événement méritoit d'ê 1
DE JUIN. 201
tre confervé dans les Registres du
Parlement , & d'être tranfmis à la
Poftérité. L'Académie finie , le
Czar falüa en fortant, cet Augufte >
Sénat , qui étoit en Robes Rouges,
& les Préfidens avec leurs Fourrures
; ce qui ne s'étoit pratiqué
en pareil cas, que pour l'Empereur
Charles- Quint.
Le même jour , l'après- midi , le
Roy alla à l'Hôtel deLefliguieres,
rendre vifite au Czar , qui , après
l'avoir reçû , vint à l'Academie
des Sciences, où M. l'Abbé Bignon
préfidoit :*Mr de la Faye lui mon--
tra un modèle de laMachine qu'on
a imaginée fort ingenieufément
pour élever l'eau avec la moindre
force qu'il eft poffible , fon lé fur les
Propofitions les plus diffi iles de
Geometrie. Le Czar confirma par
fon approbation , le jugement du
Public & de l'Academie . M. Le-
>
mery
lui fit obferver l'effet de deux
vegetations chimiques fort fingulieres
, & Monfieur de Reaumur
, les deffeins de la Defcrip-
* Capitaine aux Gardes Françoifes
1
202
LE MERCUREtion
des Arts , prêts à imprimer :
Enfin M. Dalefme lui fit voir l'ef
fer d'un nouveau Cric à Cremaillere
, qui,avec moins de force, fait
plus d'effet que les Crics . S.M.Cz.
a prêté beaucoup d'attention à
toutes ces Nouveautez , & a bien
voulu pren tre féance , permettant
à la Compagnie de s'afleoir , pour
voir l'ordre de l'Academie & le
rang des Academiciens. Il a vû
pareillement celle des belles Lettres
, où on lui montra l'Hiftoire
de Louis XIV. en Medailles.
Le Dimanche 20. à deux heures
après midi , il envoya demander
, s'il pouvoit revenir voir les
Medailles des Rois de France , &
la fuitte de l'Hiftoire de Louis
Quatorze , dont une grande partie
étoit de même que celle qu'on lui
avoit prefentée de Bronze , & les
reliefs d'Or . Il y arriva une heure
après , & examina tour avec encore
plus d'attention que la premiere
fois Et comme il s'arrêta beaucoup
à confiderer la Medaille de
DE JUIN. 2031
LOUIS XV , qui a pour revers un
Soleil levant,avec ces mots , Inbet
Sperare ; qui étoit auffi de Bronze &
les reliefs d'Or :Le Directeur de la
Monoye crut devoir la lui offrir . Il
la recût trés-gracieuſement , marquant
, en touchant fur fa Poitrine ,
qu'il la garderoit éternellement .
Sur les 6. heures , il retourna à
l'Hôtel de Lefdiguieres , pour af
fifter aux Vigilles de la Pentecôte,
dans la Chapelle ; elles furent
chantées par ce Prince & par les
Muficiens , qui avoient chacun , un
Livre de Plain - Chant à la main.
Le Czar , après avoir entendu
la Meffe de la Pentecôte , felon
l'ancien ftile & la Liturgie des
Grecs , partit enfin le 21. au foir ,
pour les Eaux de Spaa ; il étoit efcorté
par dix Moufquetaires , qui
devoient fe relayer fucceffivement
enpareil nombre, jufqu'à Soiffons.
Il foupa & coucha à Livry , chez
le Marquis de ce Nom ; il bût à la
Santé du Roy & à celle de M¹ le
Régent.
104
LE MERCURE
Il a fait plufients largeffes avant
fon départ ; il a donné fon Porrtait
enrichi de Diamans à M. le Duc
d'Antin ,à M.le Marêchal de Teffé,
à M. le Maréchal d'Eftrées , à
M. le Marquis de Livry , & à
& à M, de Verton , pour lequel
il a û des egards particuliers , qu'il
s'eft attiré par fes manieres polies
& engageantes , & par une attention
continuelle au fervice de ce
Monarque , qui l'a toujours fait
manger avec lui pendant fon féjour
à Paris. Ce Monarque a fait
plus en fa faveur, il ademandépour
Îui à M. le DucRegent une penfion
de 6000 liv . fur des Benefices ;
ayant fçû que comme Chevalier
de S. Lazare , il pouvoit poffeder
des Penfions jufqu'à cette fomme,
ce qui lui a été accordé. Il n'a pas
oublié M. de Crefmes Contrôlleur
de la Maifon du Roy , à qui
il a fait préfent d'une très belle
Montre d'or ; il a diftribué plufieurs
grandes Médailles d'or du
poids de fept Louis d'or neufs , à
DE JUIN.
108
quelqu'autres Officiers ; 1500 Ducats
pour les Officiers de la bouche
du Roy , & autant pour les
Officiers de Verſailles , de Marly ,
de Trianon , de la Ménagerie , de
Meudon & de Fontainebleau ; .
c'eft M. de Verton que le Czar
a chargé de toutes les liberalités .
Le Lundy marin 22 , ce Prince
, aprés s'eftre promené dans les
Jardins de Livry , monta dans
une Chaife de Pofte avec M. de
Iagouzirk fon Chambellan , alla
dîner à Nanteuil , enfuite coucher
àSoiffons. Il s'embarquera àCharleville
fur la Meufe , afin de fe
rendre à Liege , où il fe repofera
quelques jours,dans un Palais que
F'Electeur de Cologne lui a fait
préparer. S. A. E. lui a fait offre
par M. Vvaldor fon Envoyé en
France , de 100 de fes Gardes &
200 Hommes de fes Troupes pour
lui fervir d'eſcorte,
Le Czar a diftribué à M. le Duc d'Antin
& à plufieurs Seigneurs de la Cour , une
fuite de Médailles , frapées en Hollande à
fon coin , où font repréſentées les actions
Les plus éclatantes de fon Kegne.
206 LE MERCURE
ARTICLE DES LIVRES.
Les Anecdotes du minittere du
Cardinal de Richelieu , & du Régne
de LOUIS XIII , avec quelques
particularités du commencement
de la Régence d'Anne
d'Autriche , méritent bien que je
les annonce au Public , comme un
de ces Livres qui amufent & divertiffent,
en inftruifant leLecteur.
Il y a peu d'intrigues fecretes , arrivées
à la Cour de France , pendant
le Miniftere du Cardinal de
Richelieu , qui n'y foient dévélopées
& mifes au jour . On y verra
que les moindres bagatelles produifent
fouvent les plus grands
événemens Si la Reine Mere ,
dit le Traducteur de Vittorio Siri,
avoit fuivi , par exemple , le Roy
à Verfailles , le jour qui fut furnommé
la journée des Dupes , le
Cardinal de Richelieu étoit perdu
fans refource. Si le Duc de Bu-
:
ckingam n'avoit point aimé la plus
grande
DE
JUIN.
209
grande Dame du
Royaume ; les
Anglois fe feroient emparés de
l'Ile de Rhé , le Roy n'auroit
point pris la Rochelle , & le Parti
Proteftant auroit encore fubfifté
long tems en France : Si le Cardinal
de
Richelieu n'avoit pas fait
jouer les refforts fecrets , qui engagerent
Marie de Medicis à fe
Tauver à
Compiegne , la fortune
de ce Miniftre auroit toûjours été
chancelante , la Reine Mere auroit
regagné la confiance du Roy
fon fils , & procuré
infailliblement
la difgrace de cette
Eminence.
On pourroit ci er une infinité d'Exemples
de cette nature ; mais
le détail que ces
Anecdotes en
font , eft fi curieux , qu'il vaut
mieux y renvoyer les Amateurs des
bons Livres. Cet ouvrage fe vend
chez Pierre Ribou , Quay des
Auguftins , à l'Image Saint Louis.
Deux Volumes In- douze , 5. liv.
PIERRE PRAULT Libraire , de-
Juin 1717. S
208 LE MERCURE
meurantfur le Quay de Gefvres
fait afficher depuispeul'Hiftoiredu
vrai Demetrius
,Czar deMofcovie
,
par M. Née de la Rochelle ; c'eft
un morceau d'Hiftoire
trés intereffant
, tant par les intrigues que
par les évenemens
finguliers
dont
il eft rempli ; mais ce qui le rend
plus remarquable
, c'eft qu'il eft
pour ainfi dire , l'époque de l'élévation
au Trône , de la Famille regnante
aujourd'hui
dans la Grande
Ruffie ; puifqu'après
la mort
de ce Demetrius
fuppofé ou non ,
& de deux autres du même nom ,
Michaël
Foederovvitz
, fils de
Feodor Nikitiz
Romanof
, Patriarche
de Mofcovie
, fut couronné
en 1511. C'est de là qu'eſt
defcendu Peter Alexievvitz
, qui
a honoré cette Capitale
de fa
préfence .
On vend chez le même , les
Lettres Hiftoriques , à M. D. fur
la Comédie Italienne , dans lef- 1
quels il eft parlé de fon établiffeDE
JUIN 209
ment , du caractère des Acteurs
qui la compofent , & dés Avan
turesqui y font arrivées
On vend chez Jacques Etienne,
ruë S. Jacques , à la Petite Vertu ,
les Avantures de Telemaque fils
d'Uliffe , par feu M ' de Fenelon
Archevêque de Cambray. Edition
conforme au Manufcrit original .
Les Ouvrages du fieur de
V voolhouse , touchant la Cataracte
, le Glaucome & autres
maladies des yeux , viennent d'être
imprimés à Franckfort ſur Mayne ,
& fe vendent à Strasbourg , chez
le fieur Doulffiker ; on y verra
un Catalogue de la plus grande
partie des Auteurs , qui ont écrit fur
la même matiere , avec les nouvel- '
les Découvertes qu'ils ont faites .
Le fieur de Vvoolhoufe demeure
préfentement auCollege de l'Avé-
Maria , à côté de S. Etienne du
Sij
1
210 LE MERCURE
Mont , dans le Quarré de Sainte
Genevieve..
Aprés tant d'Eloges Funébres
qui ont été faits à la Gloire de
LOUIS le GRAND, il fembloit
difficile de rien voir de nouveau
dans ce genre . Cependant ,foit que
le fujet ne puiffe être épuisé , foit
que l'efprit de l'homme foit capable,
chaque jour , de quelque nou
velle Production ; on vient de
donner au Public une nouvelle
Oraifon Funébre de ce Monarque.
Elle eftde Mr l'Abbé de Lafargue ,
qui l'a prononcée à l'Anniverfaire
de LOUIS XIV , à l'Abbaye de
Chelles , en préfence de MA DEMOISELLE
; enfuite à l'Abbaye
du Fauxbourg Saint Antoine
de cette Ville : Elle doit faire
d'autant plus d'honneur à cet Orateur
, qu'il en avoit déja donné
une autre qu'on a regardée , comme
une des plus belles . Je ne puis
parler de fa feconde , avec plus
DE JUIN
de juftice , qu'en difant avec
un des Docteurs qui l'ont approuvée
; qu'elle ne céde en rien à la
beauté de celles qu'on a données
au Public jufqu'à préfent , & que
tout y plaît également , foit pour
la nouveauté des pensées , foit
pour la fécondité de l'Eloquence ,
Toit pour la richeffe des expreffions.
J'en ferois un Extrait , fi
les plus beaux Morceaux ne perdoient
toujours de leur grace ',
lors qu'ils font détachez d'une
Piéce . Je renvove le Lecteur à
l'Ouvrage , l'affûrant qu'il aura
licu d'en être trés - content.
Cette Oraifon Funébre fe vend
chez la veuve de Pierre Bienfait ,
à l'Image Saint Pierre , fur le
Quay des Augustins , & chez.
Mongé , vis- à- vis le College
des Jefuites , dans la rue Saint
Jacques.
Sim
272 LE MERCURE
DE LONDRES
le premier Jnin.
Il vient d'arriver deux Bâtimens
de Gottembourg : L'un d'eux
a été chargé par ordre du Roy de
Suéde , de raporter la male du 19
Mars , dont un Capre Suédois fe
faifit en prenant le Paquebod qui
venoit de Hollande . S. M. S. n'a
pas voulu qu'on ouvrit rien . Une
grande Boete remplie de Bijoux,
d'un prix trés confiderable, fe tronve
au même état qu'elle étoit en
partant de Hollande . Les Cachets
font en leur entier ; mais ce qui
étonne tout le monde , c'eft que
le Roy n'a pas permis qu'on ouvrit
la moindre Lettre . Les Partiſans
de la Suéde furtout , exaltent fort
la bonté & les égards que S. M. S.
a pour nôtre Nation. Le Roy de
Suéde a une Armée de 4000 mille
hommes effectifs , & de grands
amas de vivres en Scanie.
t
DE JUIN
213
DE
VENISE.
Un Bâtiment arrivé de Corfou,
a apporté la
confirmation , que la
Flote compofée de 27 Vaiffeaux
de ligne , de trois Brulots , de cinq
groffes Galiotes , de fix Vaiffeaux
de Provifions , & de trois
Corvettes , fous les ordres du
fieur Flangini avoit fait voile
, pour s'approcher
enfuite des
Dardanelles , & tâcher d'attirer lå
Flote Turque à une action's les
quatre Galeres du Pape ont joint
l'Armée legere à Corfou.
·
On écrit de Peterbourg que l'on
y avoit appris de Tartarie , que
les Tartares Mofcovites & Calma
ques avoient défait entierement
les Cabanes , Peuples qui ont été
jufqu'à préfent , fous la Protection
du Sultan , & qu'ils avoient été
contraints de fe rendre chez les
Victorieux , avec leurs Familles, au
nombre de plus de 100000 hom
Cs.
•
"
214
LE MERCURE
SUITE DU JOURNAL
de Hongrie.
Toute l'Artillerie eft arrivée au
Camp, on l'a déja envoyée du côté
de la Teïffe , & on a jetté des Ponts
fur les Marais , pour faciliter la
jonction de l'Armée avec le Corps
commandé par le Général Mercy,
qui s'eft avancé plus haut , du
côté de Titul ; fur quoi l'Armée
s'étoit mife en marche pour fe
rendre de ce côté-là ; on y com
pre à préfent trente Princes.-
Les nouveaux Avis font monter
le nombre de l'Armée Impériale à
100 trente-deux mille fix cent tren .
te hommes. Sçavoir , vingt -deux
mille deux cens foixante , de Ca
valerie ; onze mille fept cens quatre-
vingt Dragons ; trois mille
deux cens vingt Huffards , & quatre-
vingt quinze mille trois cens
foixante & dix hommes d'Infanterie
,fans les fix mille hommes da
Baviere , & deux Regiment Impériaux.
X
charmante
J.ris Je
**
816
ut-jl que ce qui fut r
4
*
re a
ᏂᏏ94
by.
SETO
t
é
fa
l'a
ge
M
) ( C
fta
fel
de
qu
ge
ge
Pif
éca
Du
fati
ce
for
Pre
les
me
de
DE JUIN. 275
Quelque précaution qu'unAuteur
duMercure prenne pour être
éxactement informé de certains
faits , il n'eft prefque pas poffible:
que la vérité ne lui échape quelquefois
, par les Mémoires peu
fidéles qu'on lui envoye . Telle eft
l'affaire de Mrs les Chevaux - Legers,
rapportée dans le Mercure de
May , Pag. 91 , dont les circonftances
font bien différentes ,
felon un nouvel avis que je viens
de recevoir ; par lequel il paroît
qu'il eft faux que le Chevaux - Leger
fe foir fauvé dans fon Auberge
; qu'il y ait û des coups de
Piftolets tités par la fenêtre,pour
écarter les Laquais ; que M. le
Duc d'Eftrées en ait demandé
fatisfaction , puifqu'au contraire,
ce Seigneur a fat mettre en Prifon
fa Livrée &c. Je ferai toûjoursprêt
à en ufer de même , toutes
les fois qu'on aura la bonté de
me redreffer fur quelque erreur
de fait.
FIN.
APPROBATION.
J
' Ai lû par ordre de Monfeigneur
le Chancelier , le Mercure de
Juin 1717 ; je crois que le Public
s'apercevra que cet Ouvrage fe
perfectione de plus en plus . Fait à
Paris , ce 30. Juin 1717.
TERRASSON.
A
TABLE .
Vant- Propos.
Troifiéme & derniere par
tie des Mémoires de M. le Cardinal
de Retz
S.
Vers à Mile de M... par M.
Arolet.
Le Banquet.
62.
64.
Epître de M. Thiriot à M. D.67.
L'Amourcaptifà S. A. S: Madame
la Princeffe de Conti , par
M. le Grand.
Journal Hiftorique de Paris 4
71.
TABLE
Provifions des Charges données en
Juin 1717.
Lournal de Hongrie.
81
85
Lettre écrite de Conftantinople a
l'Auteur du Mercure. 93.
Denombrement des Troupes Ottomanes
, qui doivent fervir en
Hongrie , contre S. M. I. &
contre les Vénitiens
95.
Arrivée du Chevalier de S. George
à Rome.
100.
Réflexions Critiques ,fur les Avantures
de Télemaque , fils d'Ulife,
108.
150
Bouquet pour le jour de la S. Jean,
par M. D. F.
Le Char de 3. A. S. Madame la
Princeffe de Conti , au Cours
par Mr Fufelier. 152
Ode Anacreontique à Mlle de L ....
par M. le Chevalier de S.Jory.
Epigrammes.
Enigmes
Suite du Journal de Paris
155
157
163
165 .
Reception de M. de Fleury ancien
Evêque de Frejus , à l'Academie
Françoise 170
TABLE.
Versfur les Fables recitées par M.
de la Motte , après la Reception
de M. de Frejus.
Dons du Roy.
Morts.
174
175.
177.
181.
Mariages.
Seconde Partie du Journal Hifterique,
ou de la Relation imprimée
le mois paffé , concernant
le Czar.
Article des Livres.
Nouvelles de Londres.
De Venife.
182
206
212
213
Suite du Journal de Hongrie. 214
Chanfan
215
.Fin de la Table.
De l'imprimerie de JACQUESFRANÇOIS
GROV , rue de la
Huchette , au Soleil d'or
Qualité de la reconnaissance optique de caractères