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807156
MERCURE
THEQUE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEU
DE
VILLE
LE DAUPHIN
FEVRIER 1710 .
DE
YON
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , grande Salle du
Palais , au Mercure Galant .
Omme il eft impoffible dans la con-
Cjoncture ne pas
prefente de ne pas groffir
Je Mercure, ce qui en augmente confiderablement
les frais , on ne peut fe difpenfer
d'en augmenter auffi le prix. Ainfi les
volumes qui feront reliez en veauſe vendront
dorefnavant 8. fols. Quant
3
aux volumes qui feront reliez, en parche
min , on n'en payera que trente-cinq.
Les Relations fe vendront autant que
les Mercurés .
grande
Chez MICHEL BRUNET ,
Salle du Palais , au Mercure
Galant.
M. DCCX.
Avec Privilege du Roy.
AULECTEUR.
ILya lieu de croire qu'on
ne lit plus l'Avis qui a
efté mis depuis tant d'années
au commencement de chaque
Volume du Mercure , puif
que malgré les prieres réiterées
qu'on afaites d'écrire en
caracteres lifibles les Noms
propres quife trouvent dans
le's
Memoires qu'on envoye
pour eftre employez , on néglige
de le faire , ce qui eft
cause qu'ily en a quantité
1
A ij
AU LECTEUR
de défigurez, étant impoffible
de deviner le nom d'une Terre
, ou d'une Famille , s'il
n'eft bien écrit. On prie de
nouveau ceux qui en envoyent
d'y prendre garde ,
s'ils veulent que les noms
propres foient corrects. On
avertit encore qu'on neprend
aucun argent pour ces Memoires,&
que l'on employera
tous les bons Ouvrages a leur
tour , pourvu qu'ils ne def
obligent perfonne , & que
ceux qui les envoyeront en
affranchiffent le port.
AUIT DAL DA
MERCYRE
GALANT
BIBLI
LYON
FEVRIER 17
Ο
DE
N prononce tous les ans
à l'Hoſtel de Ville de
Lyon , le jour de la Fefte de
Saint Thomas , un Difcours
en prefence de M' l'Archevêque
, de M' l'Intendant , de
A iij
6 MERCURD
IS
M's les Comtes de Saint Jean,
& de toutes les Compagnies
de la Ville . Ce Difcours a efté
fait cette année par le fils
de Mr Yon , Seigneur de
Jonage qui fut nommé l'année
derniere premier Echevin ,
quoy que revêtu d'une Charge
de Secretaire du Roy. Il a
beaucoup de merite , & il eft
fort eftimé. Le Difcours que
fon fils prononça le jour de S.
Thomas , reçut de grands applaudiffemens
. Vous en jugerez
par ce que je vais vous en
rapporter. Ce qu'il dit du Roy
plut infiniment , & aprés avoir
GALANT
fini l'Eloge de Sa Majeſté , lors
que l'on croyoit qu'il n'en duft
plus rien dire , il l'apoftropha
comme fi Elle cut efté prefente
, & il s'attira des applaudiffemens
nouveaux . Voici le
commencement de fon Difcours.
བར
:
Tout eft grand , tout eft auguf
te , Meffieurs , dans le deffein que
j'entreprens rien n'y pourroit
eftre mediocre que la foibleffe du
file ; mais dans l'obligation que je
me fuis impofée de traiter une de
ces glorieufes matieres que d'autres
avant moy ont peut - eftre negligées
, j'ofe me flatter que la No-
A iiij
8 MERCURE
bleffe de mon fujer donnera du relief
à mes penfées , & de l'éclat
à mes paroles ; & ma temerité
trouve fon pretexte dans l'impor
tance du difcours , & dans l'injuftice
du filence.
C'est une ancienne & commune
erreur , que de relever avec excés
le merite desperfonnes celebres ,
qui ont vécu avant nous , pour
diminuer la gloire de ceux dans les
temps defquels nous vivons ; cette
erreur eft , tantoft un aveuglement
groffier dans l'efprit des peuples
, qui croyent que la fuite des
temps a le même fort que le déclin
de leur age ; & que la nature
-GALANT 9
ffant comme l'homme , elle
vieilliffant
degenere de fiecle en fiecle dans fes
productions , à proportion de ce que
d'année en année il s'affoiblit dans
fes travaux ? c'est ce que le
plus fameux de tous les Poëtes a
voulu nous exprimer par ces deux
Vers traduits en noftre langue ?
O fi Dieu me rendoit mes
premieres années ,
dit- il en cet endroit en un
autre :
Les illuftres Heros nâquirent
autrefois :
Tantoft c'est une illisfion defubtiles
mais vaines idées , telles
que celles de ces Philofophes ,
.
10 MERCURE
qui s'imaginoient , que les pre
miers hommes formez d'uneplus
riche matiere
nez fous
de plus favorables étoiles , avoient
bien pû laiffer d'heureux fuccef
feurs de leurs noms , mais non pas
de purs heritiers de leur gglleoire?
comme fi pour trouver ce qu'il y
a de plus grand dans le monde , il
falloit remonterjufqu'au regnefabuleux
de Saturne : tantofi c'est
une enviefecrette entre des perfon
nes que la fortune ou la naiffance
a mis au niveau les uns des autres,
dans le même rang & àportée des
mêmes honneurs ; chacun pour dé
crierfon concurrent transportepour
GALANT I
ainfi dire fon eftime au fiecle de
ceux qui ne peuvent plus concourir
avec perfonne : pour épargner
fon encens au merite des vivans ,
on le prodigue à la memoire des
morts , pour tout difputer à
ceux qui ne nous peuvent plus
rien difputer ? Reproche que le
Sage a peut - eſtre prétendu nous
faire par cesparoles ? J'ay donné.
aux morts les louanges que j'ay
refufées aux vivans.
Il est donc vray , Meffieurs
que foit aveuglément , foit illu
fion , foit envie , la gloire de nos
Contemporains ne va jamais
felon nous de pair avec celle de
12 MERCURE
nos predeceffeurs , par une injuftice
de tous les temps" , le merite
qui refpire & qui vit encore , eft
toujours contredit , il faut que,
les fecles éloignez nous le rappelle
pour qu'il foit confacré , je veux
dire veritablement reconnu ; ainfi
parla au grand Conquerant de
, dans le temps que les
Heros paffoient pour des Dieux ,
le Philofophe Califthene : Pour
paroiftre Dieu , luy dit- il , au
jugement des hommes , il faut
avoir long- temps difparu à
leurs yeux ; les honneurs divins
fuivent quelques fois les
morts , mais ils n'accompaGALANT
13
gnent jamais les vivants.
Je viens tâcher , Meffieurs
de rendre à tous les temps &
tous les merites , la justice qui
leur eſt deuë ; je viens louer les
grands hommes , qui excellent à
prefent , auffs bien que ceux qui
ont excellé autrefois
, & proportionnant
les louanges au merite ,
les Modernes
y auront peut- eſtre
plus de part que les Anciens.
Icy , Meffieurs , mon deffein
cmmne à fe développer
vous vous appercevez fans doute ,
que je voudrois vous donner une
idée des Heros par des comparatfens
des uns aux autres ; mais
US
14 MERCURE
que ce deffein feroit vaſte , &
qu'il feroit étendu ; il m'engageroit
à rappeller dans vos efprits
tous les Heros qui ont brillé , &
qui brillent encore dans tous les
Arts & dans toutes les Sciences :
ce ne feroit que charger ma
memoire pour laffer vos patiences :
le refpectque je dois à voftre attentionprefcrit
à mon fujet des bornes
plus étroittes il m
; m'oblige nonfeulement
à me fixer au plus
glorieux de tous les Arts , je
veux dire à l'Art Militaire ;
mais encore pour éviter l'ennuy
d'un trop long récit , à ne choifir
parmi les Heros de la Guerre les
SGALANT
15
plus renommez que quelques- uns
de ceux à qui leurs fameux exploits
ont merité le nom de Grand :
mais dans les
loüanges que je
leur
donneray ,
j'efpere que de
vous-même vous
trouverez dequoy
remplir à proportion l'Eloge,
de tous les autres , & c'eſt là le
Plan de ce Difcours dans lequel ,
aprés avois tracé l'idée des Grands
Heros de l'antiquité , je tâcheray
de vous donner celle du plus grand
de tous dans le fiecle prefent.
Voicy ce qu'il dit dans fa
premiere partie.
Une des plus fortes paffions
& qui a le plus occupé le coeur
16 MERCURE .
des Grands de l'antiquité, & même
de tous les temps ; c'eſtoir le
defir de fe diftinguer par les Armes
, & deſefaire par leur Epée
plus grand que
un nom encore
la
celuy qu'ils avoient déja par leur
naiffance ; ils laiffoient pour la
plupart aux Orateurs l'Art du
Difcours , aux Philofophes l'étudedes
Sciences , aux Politiques
Ladminiftration des Etats
gloire de tous ces Heros de Litterature
de Miniftere , n'excitoit
guerre leur noble émulation
quelquecharme même qu'elle eut
pour quelques uns ce n'étoit
qu'un amusement de Paix & de
·
ךי
GARANT 17
repos ;toutt cédoit au premier pref=
fentiment
de Guerre qui les raviffoit
, ilsfe fentoient
comme d'euxmême
transportez
dans le champ
glorieux
des Combats
, & ils
voloient pour l'arrofer
quelques
fois de leur fang , & y cueillir
furun tas de morts
ن م
de bleſſez
les Lauriers & les bonneurs du
triomphe.
Cette ardeur Militaire qui
dans le coeur des Potentats , à
prefque toujours efté une envie
prodigieufe de dominere de
s'étendre , une ambition démesurée.
de s'élever au deffus de la condition
humaine , a toujours efté une
Février 1710.
B
18 MERCURE
fuite fatale de l'orgueil du premier
des mortels ; mais elle ne laiffe
pas auffi deftre dans les deffens
de la fageffe éternelle , qui doit
tout raporter à fa gloire : elle ne
laiffe pas , dis-je , d'eftre comme
un caractere de divinité , imprimée
dans l'ame des Souverains ;
caractere dont les traits fe repandansfurla
gloire de leurs actions ,
comme fur la majesté de leurs
perfonnes , nous porte à les respecter
tous , non-feulement comme les
images éclatantes de l'Etre fupréme
qui lesfoutient fur le Trône :
mais encore comme les fujets les
plus nobles les plus dignes
GALANT 19
une
deftreparreprefentation en qualité
de demi- Dieux de la terre
partie de ce qu'eftpar luy même le
grand Souverain de l'Univers
en qualité de Dieu des Armées .
La gloire des grands Conquerans
, ayant donc toujours en deux
faces , qu'on pouvoit envisager,
l'une humaine , l'autre divine ;
l'une qui a des taches , l'autre qui
les couvre , mais qui ne les leve
les
pas ; ayant à commencer par
Heros de l'antiquité , ne nous ar
reftons point icy à blâmer ou à
louer trop leurs Conqueftes ; tachons
feulement de relever leurs
perfonnes , & fans examiner d'a
Bij
20 MERCURE
A
bord , fi l'ardeur qui les animois
eftoit injufte ou legitime ; parmy
quelques- uns de ceux qui ont paſſé
pour les plus grands donnons la
preference à deux feulement ; mais
choififfons-les bien , afin qu'en étalant
leur gloire on ne puiffe rien
penfer de grand de celle des autres
qui ne fe trouve dans la leur , &
qui ne juftifie noftre deffein de ne
parler que
"
d'eux.
Il parla enfuite d'Alexandre
& de Cefar , & dit tout ce que
l'on en pouvoit dire. Il fit voir
qu'ils avoient eu toutes les
grandes qualitez qui ont fait
le merite des plus grands HeGALANT!
21
{
ros des ficcles paffez , & aprés
en avoir fait un portrait , & de
la reffemblance de leurs acstions
, il dit : It me femble
quevous balancez & que vous
attendez que je decide ? Hé!
qu'importe Meffieurs , lequel des
deux Heros d'Alexandre ou de
Cefarfut le plus grand dans les
fiecles paffez , fi le fiecle prefent
nous en offre un plus grand que
tous les deux enfemble , &
par confequent le plus grand de
tous le Heros ; quel eft il donc ce
Heros ; vous l'allez bien - toft voir
paroiftre dans toutefa gloire.
Il entra enfuite dans fa fe-
ن م
22 MERCURE
conde partie , & dits
combats
par
Au-deffus de cette haute va
leur qui parcourt le monde pour
combatre pour vaincre ; je place
celle d'un Heros qui commence fes
la justice , & qui
terminefes victoires par la moderation
; qui protege fes Alliez par
La puiffance , & qui fe foutient
luy-méme parfa grandeur : Elevez
icy vos efprits , Meffieurs ,
j'ay de grands évenemens à vous
reprefenter, je n'ayplus à vous
cacher de grands défauts en vous
montrant de grands courages.
Je ne parleray plus icy de ces
Heros impetueux , quiportantpar
GALANT 23
tout les armes de l'injustice & les
faifant marcher fous les Enfeignes
de la Valeur & de la Generofité,
raviffoient noſtre admiration
avec autant de rapidité qu'ils
ravageoient les Campagnes ; c'e
toient des foudres terribles qui ne
fondoientfur la terre avec vûteffe,
que par l'impuiffance de s'arrefter ;
c'eftoient des tourbillons qui ramaffant
tout ce qu'ils trouvoient à
leur rencontre ,fe groffiffoient euxmêmes
, & ferendoient plus violens
? Je parle d'un Heros digne de
toute loüange, & je commence d'a
bord par vous dire qu'armé de
juftes prétentions contre d'injuftes
24 MERCURE
refus , il entreprend la guerre en
Roy & nonpas en Ufurpatenr ; il
affemble fes Magiftrats avant que
de lever fes Troupes , ne met
LesArmées en Campagne , qu'aprés
les avoir mifes fous la protection
des Loix.
a
A ces mots , Meffieurs , vous
reconnoiffez Louis le Grand ;
eh pourriez- vous penfer à quelqu'autres
ce Princegenereux jouiffoit
à peine de la Paix par un heureux
mariage avec l'Infante d'Ef
pagne , que porté à la guerre par
l'inftinct pour ainfi dire de fa valeur
, il regardoit avec inquietude
fes armes dans le repos ; mais il
aimoit
GALANT 25
aimoit mieux les laiffer languir ,
que de lesfairefervir à l'injuftice.
à l'ambition ; c'eſt ainſi qu'il
retenoit dans une amere tranquillité
, les premiers feux de fa jeuneffe
; lorfque le Roy d'Espagne
avec une ame moins guerriere
mais plus intereffée luy difpute les
droits inconteftables de la Reine
fon Epoufe : que fera- t- il ?Se prefentera-
t- il d'abord avec l'épée ?
Non , il commandera àfa valeur
d'attendre ladecifion des Loix , &
les Loix confultées ordonnent à fa
valeur attentive à leurs ordres ,
defoutenirfa caufe par les armes ?
Le ciel n'ayant permis cette injuf-
Février 1710.
C
26 MERCURE
tice de la part de l'Espagne , qu'a
fin que les Peuples de divers
Royaumes appriffent combien ce
fage & puillant Heros fçavoit
joindre à la force de reprimer fes
ennemis , le pouvoir de retenirfon
indignation : le voila donc qui remet
à la Fuftice la direction defon
courage : allez , Prince , allez où
cette Reine des Loix portera voftre
Bouclier ; allez lancer vos foudres
fur une Nationfuperbe , tant
qu'elle ne prendra confeil que de
l'obftination de fes armes : ce ne
fera de fa part que Troupes affoiblies
,
que
Soldats tombez aux
pieds des voftres ; mais dés qu'elle
GALANT 27
ferangera fous les loix de l'équi
té pour fe reconnoiftre , ce ne fera
de vostre part qu'excés de generofité
en vain la Fortune vous
?
ouvrira- t-elle le paffage à la conqueſte
de l'Univers , voftre courage
ne fera pas las de vaincre ;
mais voftre grandeur d'ame vous
fera croire que vous avez affez
vaincus vous arrefterez vos cour
fes rapides au milieu des combats ,
par un trop grand respect pour
les Loix , vous rendrez une partie
de vos conqueftes de peur qu'elles
n'ayent à vous reprocher que vous
vouliez trop étendre vos prétentions
? ô Prince , ô Heros valeu-
C ij
28 MERCURE
reux moderé tout enſemble 3
qui aime mieux ceder les droits de
la guerre que d'eftre foupçonné
d'avoirfailli contre les regles de
la Fuftice ? Loy , Meffieurs je
cherche Alexandre & Cefar , je
les trouve , peut - eftre , Grand
Roy, dans les Combats à vos côtez,
poury voir des Villes mais
des plus fortes prifes dans deux
jours , des Provinces entieres reduites
en deux femaines ; mais je
les perds & je les vois fe retirer
faifis d'étonnement à la vuede cet
excés pour ainfi dire de moderation
, qui limite fi promptement la
portée de voftre valeur ? qu'il ne
GALANT 29
paroiffe donc ici , mais pour cette
fois feulement , que le feulRoy de
Lacedemone , qui ne vouloit d'autre
avantagefur fes Sujets , fi ce
n'est qu'il luy fut permis d'efre
plus vaillant , & de faire moins
qu'eux de faute contre les Loix.
Que j'aimerais à vous repreſenter
ce grand Monarque , dans
d'autres Campagnes à la tefte d'une
nombreuse Armée , preffant la
Fortune fans luy donner du relashe
, paffant en Maiftre du monde
par les Etats de plufieurs Souverains
fans prefque s'enquerir fi
l'on veut fouffrirfon paffage ,
portant par tout le flambeau de la
C
iij
30 MERCURE
guerre fans laiffer languir le feu
de faprofperité je vous compterois
plus de trente Villes munies
& fortifiées , renduës à l'aspect
du Vainqueur , & prefque toutes
fans murs abatus & fans combats
donnez , effrayées feulement de
• fon grand nom , & tachant avec
les Peuples voisins , d'apaifer fa
・jufte colére en foumetant leurs
teftes à fa puiffance , & leur
coeur àfa bonté ; je vous montrerois
des Villes forcées malgré leurs
vigoureuses refiftances ? hé comment
n'auroient- elles pas enfin cedé
à des Armes fi feures de leurs
coups , je rappellerois encore icy
GALANT zi
1
les élements forcez , les faifons
bravées , & la nature foumife en
quelque forte à fon épée , mais
Alexandre , & Céfar , ſe pouroient
peut-être reconnoistre à fes
traits ; je ne veux plus loüer
en Louis le Grand , rien de ce qui
peut aprocher de luy les autres
Heros ? difons donc quelque chofe
de plus .
Un de ces efprits qui tiennent
leur fiecle en de perpetuelles agitations
, & qui excitent les orages
dans la ferenité des plus beaux
jours un de ces efprits capables
de remuer de grandes machines
d'ébranler les Etats ; un de
C iiij
32 MERCURE
ces efprits qui ont toujours att
milieu de la Paix le coeur armé
la volonté ambitieuſe un
Prince heretique , car enfin fi
nous ne voulons pas le nommer ,
il faut du moins le défigner ; un
Prince , dis-je , inquiet de vivre
comme un autre Efau par fon
épée ,fe mer en tefte de vivre
par le Sceptre : il trame des deffeins
prodigieux que nul n'auroit pu
croire , parce que nul autre n'auroitpu
les imaginer , il les communique
aux Puiffances confederées
il les conduit fifourdement à
fesfins qu'à la tefte d'une Armée
Navale il entre prefque invifible
GALANT 33
en Angleterre ; d'abord il fe fait
jour dans les vaftes appartemens
du Roy , prendfierementſa place
vis- à- vis de fon Trône , & partage
avecluy le fuprême honneur ;
dans peu l'Anglois , grand amateur
des nouveautez , retire fon
obéiffance du Monarque , & la
transporte à l'Ufurpateur , &
tout d'un coup l'injuſte & aveugle
Fortune , féparant les bons
fuccés de la bonne caufe , le Prince
Proteftant fe faifit de la Couronne
du Prince Catholique.
› Grandeur de la gloire magranime
de mon Roy , où cftes - vous
à prefent ? la voila , Meffieurs
34 MERCURE
quifort defon Palais , pour tendrela
main àce Potentat defcendu
de fon Trône ; c'eſt une Majeſté
puiſſante , qui va au-devant d'une
Majefté opprimée ; c'est un Prince
qui entouré de fa Cour , & revêtu
defapropre Grandeur , s'arvance
pour relever un Prince infortuné,
poufféfur nos bordsfeulement
par quelques flots officieux
de la mer; il neperdpoint de temps
pour foulagerfa douleur , il effuye
fes larmes par des marquesfenfi
bles de l'affection de fon coeur ;
il
le reveft de tous les ornemens de la
Royauté; il luy donne un Trône
dans un de fes Palais , & arra-
ن آ
GALANT 35
chepour ainfi dire d'entre les mains
du Deftin fa Royale Famille : refolu
jufques à la fin de fes jours
de leurfaire part de fes trefors &
defa fortune.
Je voudrois bien vous faire
voir icy tous deux grands defolateurs
des Rois & des Royaumes
; vous Alexandre , qui venez
de nous faire compter pour beaucoup
les honneurs que vous avez
rendus à une Reine captive fous
le jougde vos armes tandis qu'elles
eftoient injustement tournées contre
le Roy fon Epoux ; & vous
Céfar , dont un des plus grands
traitsfut ; de rendre le Trône d'un
36 MERCURE
frere à unefoeur , pour la rendre
elle-même par cette espece de
generofité l'objet de vos amours.
& de vos profufions ; mais li je
ne puis vous voir icy en perfonne
j'y vois du moins vos ombres gémiffantes
de douleur d'apprendre
qu'il y a fur la terre dans l'ame
d'un plus grand Conquerant que
vous , une plus grande generofité
que la voftre.
Reduirons- nous à cette action
genereufe la Magnanimité de
noftre Heros ? non , Meffieurs
quifçait réfugier un Roy en peut
bien foutenir un autre , l'entreprife
eft difficile mais elle eft
GALANT 37
jafte l'execution eft prompte mais
elle eft de Louis le Grand , un Roy
mourant nomme fon Succeffeur il
faut le luy donner.
1
url
Les paroles d'un Souverain
au lit de la mort font des Sentences
de politique , & les Peuples y
font attentifs , comme à des Arrefts
prononcez gloire de l'Etai?
le Roy d'Espagne meurt fans
enfants , il déclare Heritier de
fes Royaumes un Fils de France?
tes Espagnols empreffez le demandent
à Louis le Grand , &
Louis le Grand , comment le leur
envoit- il , avec une portion de
cettefageffe dont il fait des leçons
38 MERCURE
à toute l'Europe , aveclesconfeils
de cette prudence , qui rend l'obéiffance
affectionnée par la douceur
du commandement, avec cette
grandeur d'ame qui le rend fuperieur
à tous les Heros , ce n'eft
pas affez avec cette grandeur
d'ame qui le rend Louis le Grand,
Philippe V. enrichi de tous ces
J
nobles prefens du grand Royfon
ayeul , entre en Triomphe dans
toutes les Villes d'Espagne , &
toutes les vertus l'yfuivent ; mais
fes Ennemis , Ennemis de la
juftice , & de la veritable
deur, l'y
attaquent.
gran
*Et que font-ils , ils entretienCALANT
39
nent des intelligences avec quelquesfactieux
, qui affemblent des
nuagesfurfa tefte, ils s'emparent
foit par rufe foit par fureur foit
par irreligion , toujours par
injustice , de quelques Royaumes
éloignez du Siege de fon Empire:
mais que n'auront ils pas à craindre
, grandPrince , lorsqu'ils verront
voftre Majesté s'aprocher de
vos Troupes , pour ranimer leur
valeurpar voftre prefence : autrefois
dans une Guerre contre les
Gaulois , il nereftoit aux Romains
d'autre efperance , qu'an Capitole
affiegé, & en Camille banni , &
neanmoins ils repoufferent ces
40 MERCURE
fiers Ennemis , vous voftre
efperance est encore toute entiere ,
dans la poffeffion de vos plus
grand Royaumes , dans le coeur
de vos meilleurs Sujets , dans
l'affection de vos Troupes , dans
la force de voftre bras , dans la
confiance en des Victoires remportées
, dans la protection de Louis
le Grand: vous diffiperez à lafin
les Germains & leurs Confederez.
Vous foupirez cependant ,
Peuples foumis , à la puiſſance
de ce jeune Roy , & nous peuteftre
auffi avec vous : car enfin
que voyons nous depuis quelques
GALANT 41
années , le glaive du Tout- Puiffant
eft entre les mains de fes
Ennemis , la Victoire s'égare , &
il luy eft permis de fe ranger fous
des Drapeaux prefque tous Heretiques
, de prendre parti contre
les Armes défenfives même de la
Religion : mais ne nous laiffons
pas icy abattrefous les coups d'une
legere infortune ? en vain nes
Ennemis veulent- ilsfe perſuadër,
que ces revers nous arrivent pour
enorgueillir leurs Armes nous
fommes comme convaincus ,
c'eft pour montrer à tous les Rois
à tous les Peuples , la grandeur
de Louis le Grand dans tous fes
Février 1710. D
que
42 MERCURE
points de veuë on ne l'avoit
ven jufques alors ce Monarque
que dans la profperité , & il ne
luy manquoit rien pour paroître
plus grand que les autres : mais
il luy manquoit un changement.
de fortune pour paroître en un
fens plus grand qu'il n'avoit encoreparu
: nous l'avions veu Victorieux
de fes Ennemis , vaincre
fon propre bonheur mais nous ne
L'avions pas encore affez ven ſe
vaincre foy - même , nous fçavions
ce qu'ilfçavoitfaire , mais
nous ne fçavions pas ce qu'ilfçavoitfuporter;
il avoitparu peutêtre
trop beureux , mais fans perGALANT
43
dre la moderation il faloit qu'il
parut moins heureux : mais fans
perdre la conftance.
Qu'il eft peu de ces ames égales,
faites à l'épreuve de toutes les revolutions
de cette grande rouë fur
laquelle tourne toutce qu'on appelle
grands évenemens ; mais lafageffe
active e vigilante de Louis le
Grand voit changer de face à la
Fortune , fans permettre à fon
coeur de changer de fituation , comme
s'il n'avoit jufques alors mé
nagé les bons fuccés que pour exercer
fa prefence d'efprit à foûtenir
les mauvais ; bé que feait - on ?
peut - eftre même qu'il craignoit
Dij
44 MERCURE
pour fon ame la durée de fes prof
peritez & qu'il avoit demandé
quelquefois de n'eftre pas toujours.
vainqueur de fes ennemis , pour
s'exercer dans cet Art fi difficile de
vaincre l'adverſité ; ainfi lagrandeur
defon ame foûtenant nos efperances
, ranime la fermeté de nos
fameuxGuerriers qui commencent
déja à regarder le glorieux avan
tageremportéfur un nombre affez
grand de nos ennemis en Alface ,
la glorienfe retraite de noftre
Armée en Flandres , comme des
prefages prefque infaillibles d'un
nombre prefque infini de Victoires.
GALANT 45
+
Je finis , Meffieurs mais n'al
lez point me reprocher , que
pour faire un plus grand éloge de
Louis le Grand , il falloit le
prendre de plus haut , remonter
jufques au Trône des Clovis , des
Saint Louis , des Charlemagne
,
comparer même ces grands Rois ,
avec les Conftantin les Theo- &
dofe , & chercher jufques dans
leurs Tombeaux , les femences de
la valeur & de lagrandeur d'ame
de Louis le Grand : Il est uray ,
Meffieurs , que fa gloire com
mençoit a fe produire à fe
mais comme il
former
en
n'y en a point excepté S. Louis ,
46 MERCURE
en qui la fortune ait affemblé
tant d'événemens divers , il eftoit
important dans les conjonctures
prefentes , de mettre fes actions a
part ,&de ne pas confondre dans
la concurrence de leurs grands
noms , celuy dont la gloire remonte
juſques à eux , avec autant d'éclat
qu'elle en eft defcendue : c'eft
donc fans rien diminuer de leur
gloire , que Louis le Grand eft
plus Grand que tous les autres
Heros ; plus grand par rapport
la vaillance, parce qu'il a triomphé
même defon bonheur, dans la profperité
de fes armes plus grand
par rapport à la generofité & à
à
GALANT 47
la grandeur d'ame non - feulement
parce qu'il a donné azile à
un Roi dépouillé de fes Etats ; nonfeulement
parce qu'il a maintenu
un Prince de fa famille fur un
Trône étranger , mais encore parce
que dans une interruption de bonheur
,fon coeur s'eft mis au - deffus
des injuftices de la Fortune.
AU ROY..
! Oui , SIRE, *
Vous eftes le plus grand de tous
les Heros , pour dire encore
48 MERCURE
vous quelque chofe de grand que
nous n'avons pû dire , le nom de
LOUIS LE GRAND renfermant
toutes les qualitez d'unfouverain
Heros , trouvera quelque chofe
de foy dans les noms particuliers
que pourront prendre dans le cours
des temps , pour caracterifer leur
propregrandeur , quelques - uns des
Rois qui fuivront VÔTRE MAJESTE'
fur le Trône ; il fe trouvera
ce grand nom , mais comme
divifé , dans ceux qui par leur
valeur porteront le nom de Magnanime
, dans ceux qui par leur
demence feront reconnus pourPcse
des Peuples ; dans ceux qui
par
GALANT 49
par leur zeleferont appellez Deffenfeurs
de la Religion ; dans
ceux qui par leur vertu feront
avouez pour Princes Pieux ; &
dans ceux qui dans les
temps infortunez
feront qualifiez d'İntrepides
; ainfi voftre grand Nom ,
allant pompeufement de fiecle en
fiecle , vivra avec éclat tant qu'il
y aura , comme il y en aura toujours
, de grandes vertus affifes
fur le Trone ; & tandis que l'Antiquitéfera
occupée dans les Hiftoires
de fes Conquerans , àplaindre
le trifte fort d'Alexandre
de Cefar , tous deux fatalement.
arrachez à la vie , la Pofterité
Février 1710.
E
50 MERCURE
fera retentir la grandeur de vostre
Ame , dans tous les grands énjenemens
de voftre Regne , ne ceffera
jamais d'admirer une fi belle
vie , dont la Parque filera encore
refpectueufement
les jours gloricux
, & au de - là de ceux de
David , jufqu'à l'extremité d'une
longue carriere.
"
A MONSEIGNEUR.
MONSEIGNEUR ,
Digne Fils du plus grand des
"Heros qui fe reproduit en Vous
vous avez la même valeur , vous
GALANT SI
joignez la même prudence , &
Les Peuples reffentent pour vous
le même amour qu'ils ont pour fa
Sacrée Perfonne.
pronsVous avez , MONS EIGNEUR,
la même valeur; quelle
femente pour ainfi dire de triomphes
, n'a- t-elle pas jetté dans vos
premieres Campagnes , quel trophée
Philifbourg , monument éternel
d'une vaine refiftance à vos
forces ; quel trophée , dis-je , n'at-
il pas érigé à l'honneur de vôtre
gloire , quelle vive ardeur n'a pas
animée vos courſes conquerantes
du Palatinat ; & quel torrent de
réputation auroit jamais pú fui-
E ij
52 MERCURE
vre la rapiditéde vos Victoiresfila
fageffe du Roy n'avoit agi comme
de concert avec la Providence ,
pour retirer du peril une vie fi
neceffaire àfes Sujets , &pour ne
plus expofer au Champ de Mars
un Heros qui doit à coté de fon
Trônefoutenir le poids defa Cou
ronne.
A la même valeur vous joignez
la même prudence ; & où
Monfeigneur
, vous auroit- elle
manqué cette prudence ; feroit-ce
dans les Armées où vostre bras
agiffoit autant par voftre efprit
que par voftre coeur , où les Soldatsfuivoient
vos ordres avec vos
GALANT 53
exemples , & où vous ne laiffiez
rien prévenir par la Fortune , de
tout ce qui pouvoit eftreprévúpar
voftre attention :feroit- ce au Confeil
, où quelques fois les plus éclairez
ne verroient peut- eftre que de
loin les chofes les plus importantes
fi vous ne les mettiez vous- même
dans leur point de vue , pour les
leur montrer de plus prés.
Les Peuples ont pour vous ,
Monfeigneur , le même amour
que pour Sa Majesté : ils cherchentfur
voftre vifage les preſages
de leur bonheur à venir ; ils
croyent appercevoir dans vos yeux
dans vos regards , le fonde-
D iij
54 MERCURE
ment des efperancespubliques , &
l'air affable & plein de bonté,
fous l'appas duquel vous prévenz
ceux qui ont l'honneur de
ous approcher , devient le charme
attrayant qui gagne nos coeurs
& forme les douces chaînes qui
nous lient avec paffion à vostre
Augufte Perfonne.
Ainfi , Monfeigneur , Heros
par voftre Augufte Pere , Heros
par vous - même , Heros encore
dans vos Defcendans ; voftre gloire
ferafans fin dans la Pofterité
comme elle eft à prefent fans mefure.
GALANT 55
Dés qu'il ' eut fini il s'éleva
dans l'Affemblée un concert
de es a
fit voir que
l'Orateur est heureux lorfqu'il
a pour objet ces merites éminents
, univerfellement reconnus
, & aplaudis de tous.
Il fit enfuite , felon la coutume
, les Eloges de Mr l'Archevêque
de Lyon ; de Mr le
Maréchal de Villeroy Gouverneur
de la même Ville ; de Mr
le Duc de Villeroy fon fils ;
& ceux de Mr l'Intendant ;
de Mrs les Comtes de Lyon ;
de Mrs de la Cour des Monnoyes
; de Mrs les Treforiers.
E
iij
56 MERCURE
9
de France ; de Mrs les Elûs ;
de Mr le Prevôt des Mar
chands ; de Mrs les Echevins ;
& de Mrs les Confuls.
Vous devezjuger que l'Affemblée
eftoit des plus nom- .
breuſes , & que l'Orateur futs
long , ayant eu à parler de tant
d'Auguftes Perfonnes , & de
tant d'Illuftres Magiftrats , &
ce qu'il y eut de furprenant fut
qu'il n'ennuya pas un moment,
& que dans tout ce qu'il dit
le caractere de toutes les perfonnes
dont il parla , fut no
blement , & ingenieuſement
mis dans fon jour .
GALANY´ 57
·
Je ne dois pas diferer plus
long- temps à vous envoyer
l'Eloge du Roy que vous allez
lire , puifqu'il eft tiré de la fin
d'une Lettre Circulaire du
Pere Epiphane , Recolet , qui
asparu au commencement de
cette année . Aprés avoir parlé
de plufieurs chofes qui regardent
,fon Ordre , il dit :
Demandez à Dieu les
graces
quifont neceffaires au grand Monarque
des François , à ce Roy qui
fera à jamais le modelle des Rois
juftes clemens , qui dans tous
les temps d'un regne finon toûjours
heureux du moins toûjours
a
te
$8 MERCURE
tous les
glorieux par raport à l'usage qu'il
afait de la profperité & de l'adverfité;
qui a toujours marqué un
amour conftant & fincere pourfon
Peuple ; amour auquel il afouvent
facrifié fa gloire
avantages qu'il pouvoit tirer dé
fes exploits militaires ; amour enfin
dont il vient de donner des
marques refcentes à fon cher Peuple
dans ces temps de fterilité, par
les foins & les moyens que fa
tendreffe paternelle luy fuggere
pour le ſecourir à propos & diligemment
dans fes befoins . Elevez
donc vos mains vers le Ciel pour
ce Prince le plus grand de tous les
GALANT
59
Heros , le meilleur de tous
les peres, & dont le glorieux nom
de Louis le Grand ,
le Grand , renferme
toutes les qualitez d'un Souverain
accomply ; fouvenez vous
dans vos prieres d'un Monarque
qui vivrajuſqu'à la fin desficcles
dans ceux qui par leur valeur porteront
le nom de Magnanimes ;
dans ceux qui par leur clemençe
Seront appellez Peres des Peuples
; dans ceux qui par leur zele
feront appellez Defenfeurs de la
Religion ; dans ceux qui par leur
vertus feront appellez Princes
Pieux enfin dans ceux qui
par les infidelitez de la fortune
•
60 MERCURE
feront appellez Intrepides ', en
les foutenant avec conftance ,
implorez fans ceffe le fecours de
Dieu pour ce bon Princep
Jamais les François n'ont
temoigné plus d'amour pour
leurs Souverains qu'il en ont
montré , & qu'ils en font voir
encore tous les jours pour
Louis le Grand. Rien ne leur
échape de tout ce qui l'a rendu
digne de ce furnom , & ils ont
toujours fait des Eloges de ce
Prince dans toutes leurs actions
publiques convenablés au
temps & à la grandeur & aux
vertus d'un Monarque qui a
GALANT 61
toujours triomphé de toutes
manieres , & remporté autant
de Victoires fur luy même
que fur les Ennemis.
Je paffe à un Article qui vous
doit faire un extrême plaifir ,
& que vous ne pourez lire fans
cftre attendrie , & fans verfer
de's larmes. Je vous l'envoye
de la maniere queje l'ay reçu.
Cet Article doit faire auffi
plaifir à tous ceux qui s'en font
de voir conferver la Foy dans
toute sa pureté.
La Sour Anne de Sainte Cecile
Religieufe de l'Abbaye de
Port-Royal des Champs , eft morte
62 MERCURE
âgée de quatre- vingtfix ans dans
la Monaftere de S. Julien d'Amiens
, duTiers-Ordre de S. François
, où elle avoit efté releguée par
ordre du Roy . Je crois que vous
ferez bien aife de fçavoir les circonftances
de cette mort , qui a efté
édifiante confolante pour l'Eglife
. Cette bonne Religieufe arriva
à Amiens le 2. Novembre
dans un Caroffe, accompagnée d'unefemme
qu'on avoit choisie pour
la fervir avec fa Compagne qui
a efté envoyée dans le Monaftere ·
des Filles de la Vifitation de la
même Ville , où elle eftencore. Elle
defcendit à la grille dù Convent
CALANT 63
de Saint Julien , où elle reſta juf
qu'à ce que Mr l'Evêque d'Amiens
eut envoyéfes ordres pour
lafaire entrer. La Reverende Mere
ayant affemblé fes Diferetes
elle fut reçue , avec beaucoup de
cordialité ; elle fe jetta en entrant
aux pieds de la Superieure , en luy
difant Voicy le lieu de mon
repos dans le fiecle des ficcles.
La Superieure l'ayant relevée
l'embraffa , ce que firent auffi les
autres Religieufes. Ayant demandé
d'eftre conduite à l'Oratoire
elle s'y profterna la face contre terre,
& adora le Saint Sacrement
dans cette pofture ; on la conduifit
64 MERCURE
enfuite dans la Cellule qui luy
avoit efté deftinée. Elle eftoit arrivée
à midy & Mrl'Evêque qui
avoit efté voir fa Compagne l'aprefdinée
, la vint voirfur lefoir,
Il la trouva occupée à rangerfa
petite Cellule & aprés l'avoirfait
affeoir auprés de luy , il luy parla
fort cordialement durant une de
mi-heure ,
manda , fi elle eftoit bien aife
de vivre privée des Sacremens
qu'elle ne recevoit plus depuis
deux années & de mourir dans
cer eftat , elle répondit que cette
privation l'affligeoit beaucoup
lorfqu'elle y penfoit. La
fur ce qu'il luy de"
GALANT 65
chofe ne fut pas plus loin alors.
Pendant les trois jours qu'elle a
efté en fanté dans cette Maifon les
Religieufes témoignent que tous
fes difcours eftoient tres- édifians
ne refpiroient que la pietés que
toutes fes actions eftoient fi regu-.
accompagnées d'une fi lieres
a
grande modeftie de tant de douceur
qu'elles infpiroient de la devotion
; fon exactitude à garderfa
Regle animoit les autres Religieufes
à garder la leur avec plus de
fidelite , fa religion dans l'Eglife
, où ellepaffoit à fon age les
heures entieres à genoux devant
le faint Sacrement , l'auroit fait
•
Février 1710. F
66 MERCURE
regarder comme un Ange fi elley
avoit ajouté l'exemple d'une humble
foumiffion aux Decifions de
l'Eglife . Trois jours aprésfon arrivée
une fiévre violente avec une
flucion fur la poitrine l'attaqua
on en donna avis à Mr l'Evêque
parce qu'onjugea que cette maladieferoit
mortelle. Il la vint voir
dans le moment & demeura un
quart d'heure auec elle . Le Confeffeur
de la Maifon vint auffi
la vifiter le même jour par ordre
de ce Prelat , & pour la difpofer
à rendre à l'Eglife l'obeiffance
2 qu'elle luy devoir , il luy fit la
lecture d'un Livre que Mr l'EA
GALANT 67
vêque luy avoit remis fur ce fujet
, dont elle parut fort ébranlée,
fans pourtant vouloir encore
fe declarer , ce qui obligea le Confeffeur
de fe retirer. Comme le mal
augmentoit que le temps preffoit
, la Religienfe qui la gardoit ,
dont la Lettre qu'elle a écrite
fur cela à Me l'Abbeffe de Port
Royal de Paris , nous a inftruit
de toutes ces circonftances. Cette
Religieufe , dis-je , infpirée d'enhaut
l'a preffe fur les deux heures
aprés midy du jourdevantfa mort,
de luy découvrir fes veritables
fentimens , en luy difant : Sera- til
poffible , ma tres chere Me-
Fij
68 MERCURE
re , que vous ne nous donniez
pas la confolation de vous voir
mourir fille obcillante de l'E
glife ; helas , répondit - elle , ma
chere Soeur , c'eft tout ce que je
defire, & fera- t - il dit qu'on me
laiffe fans Sacremens dans l'état
où je fuis. La Religieufe luy
répondit que Mr l'Evêque n'avoit
rien tant à coeur que de
luy accorder
cette grace
,
qu'il ne le pouvoit faire que
lorfqu'elle auroit fatisfait à ce
que Mr le Cardinal de Noailles
avoit demandé , qui eftoits
d'acquiefcer à la derniere Cons
ftitution du Pape fur le fait de
mais
GALANT 69
Janfenius. Sur cela ellepria qu'on
avertit Mr l'Evêque de venir la
voir au plutoft . La Superieure informée
de la difpofition de la Ma
lade envoyafur le champ en donner
avis à ce Prelat , qui ne fe
trouvant pas alors chez luy
donna lieu à quelques reflections
douloureufes de la malade fur
fon retardement enfin Mr l'Evêque
eftant arrivé , & l'ayant
trouvée dans une difpofitionfavo
rable , il appella la Communauté
& ayant écrit quelques lignes "
qui contenoient le temoignage de
fon obéiffance , il luy fit.figner cet
écrit ce qu'ellefit avecjoye avec
70 MERCURE
facilité , en ajoutant à fon nom
"de Religion celuy de fa famille
aprés quoy quoy Mr l'Evêque luy
donna fa benediction & luypermit
de recevoir les Sacremens , en
lui laiffant le choix du Confeffeur:
elle choifit celuy de la Communauté
qui l'ayant confeffée , luy
adminiftra le Saint Viatique qu'-
elle reçût avec de grands fentimens
de pieté , aprés avoir demandé
felon la coutume pardon
à toutes les Religieufes ; enfinfe
fentant affaiblir elle demanda
l'Extrême - Onction qu'elle reçût
avec tant de pieté & une fi
grande prefence d'efprit qu'elle
GALANT 71
repondoit elle- même auxprieres ,
& qu'elle fe difpofa elle feule
pour recevoir les Onctions Saintes
avec la decence qu'exige ce Sacrement
; on la laiffa enfuite quelque
temps en repos pour s'entretenir
interieurement avecJ. C. qu'elle
venoit de recevoir , & comme on
la felicitoit enfuite de ce qu'elle
venoit de faire '; il eft vray , repondit-
elle , que voilà bien des
chofes faites en peu de temps,
touchée d'un vif repentir d'avoir
tant differé à les faire. Sur les
buit heures , elle demanda le
Confeffeur & elle luy expofa
une petite tentation de respect hu72
MERCURE
main qui luy faifoit un peu de
peine ; c'eftoit fur ce que
diroit fa
Compagne qui eftoit à la Vifi
tation de tout ce qui fe venoit de
paffer , le Confeffeur la calma en
luy difant que fi fa Compagne
eftoit bien fage ell en feroit
autant qu'il ne
qu'il ne faut pas
s'arréter au jugement des
hommes quand il s'agit d'obéir
à Dieu . Il refta une heure
auprés d'elle la quitta trescontent
des difpofitions où il la
laiffoit : il eftoit environ dix heures
du foir lorfque les Infirmieres
remarquantqu'elle avoit les mains
froides voulurent les rechauffer:
elle
GALANT 73
una
elle leur répondit que cela n'eftoit
pas neceffaire parce que c'eftoit
la fueur & le froid de la mors ;
de-là elle prit occafion de leur
expliquer dans grand détail
& avec une grande prefence
d'efprit , comment il la faloit l'accommoder
dans fa biere quand elle
feroit morte , de quelle maniere
il faloit la fituer & ranger fes
mains fes habits , qu'elle pria
de changer avec ceux defa compagne
s'ils eftoient plus ufez que les
fiens . Les Religieufes qui estoient
autour d'elle l'ayant priée de fe
reffouvenird'elles lorfqu'elle feroit
dans le Ciel , ah , leur répondit-
Février 1710.
74 MERCURE
elle ,je ne crois pas que ce foit
fitoft car j'ay bien des fautes
à expier ; & ayant demandéfon
Crucifix & le tenant entre fes
mains , elle fit de nouveau une
confeffion publique de tous fes
pechez depuis l'enfancejufqu'à ce
moment- là. Elie demanda pardon
à Dieu avec de grands fentimens
de douleur , à noftre faint Pere le
Pape , à Mr le Cardinal de
Noailles , à tous fes Superieurs
& à toute l'Eglife , déteftant le
Scandale qu'elle avoit cauſe par
fon obftination. On recita alors les
Prieres des Agonifans aufquelles
elle s'unit avec une vive dévotion.
JOIN
GALANT 75
Sur les trois heures elle demanda
quelle heure il eftoit , & comme fi
elle avoit feu quefon beure n'eftoit
pas encore arrivée , elle prit encore
fon Crucifix qu'elle embraſſa en
difant que puis qu'elle ne pouvoit
plus entendre les paroles
d'exhortation , elle s'exhorteroit
elle-même , & s'entretiendroit
interieurement avec
Dieu , ce qu'elle fit juſqu'à trois
beures trois quarts. Enfin
&
cet heureux moment arriva ; elle
demanda une feconde fois quelle
heure il eftoit, & lors qu'on luy eut
dit qu'il étoit prés de quatre heures,
elle fit un figne de tefte agreable
7
Gij
76 MERCURE
tenant fon Crucifix à la main
lesyeux élevez vers le Ciel
ele tira le rideau de for fons litven
difant d'un air tranquile & d'une
voix diftincte que voftre fainte
volonté , ô mon Dieu , s'ac
:
compliffe en moy , ceft là
alors ma derniere volonté ;
・elle expira fans aucun effort fans
agonie & comme fi elle eftoit entrée
dans un doux fommeil ou
qu'elle eut efté ravic en extafe.
Peu de temps aprés cette mort Mr
l'Evêque d'Amiens écrivit à un
de fes amis que la converfion de
cette Religieufe avoit tant fait de
bruit , & tant de plaifir an Roy
•
GALANT 77
quine foupire que pour la réunion
des brebis égarées d'Ifraël , qu'il
croyoit qu'on nepouvoit trop informer
le public de cet évenement, &
cePrelat ajouta qu'il appritpar une
Lettre de Mr le Comte de Pontchartrain
qu'une de ces Religienfes
qui eftoit à Mante a auffi figné le
Formulaire qu'on luy en a envoyé
le procés verbal . Ildit enfin
qu'a la place de la Religieufe
morte on luy a envoyé une Soeur
Converse de la même Maiſon, &
dont le Confeffeur luy a dit qu'il
eftoit fort content qu'il efpere
qu'elle donnnera bien- toft la fatisfaction
qu'on peur defirer. Enfin
G iij
78 MERCURE
Me l'Abbeffe de Port - Royal de
Paris ayant apris la mort de cette
Religieufe , écrivit cette Lettre à
la Superieure defaint Julien d'As
miens . Madame , permettez
moy de vous faire mes remerciemens
de la charité que vous
avez cüe pour ma foeur Anne
de fainte Cecile pendant le
peu de féjour qu'elle a fait dans
voftre fainte Maiſon ; je ne
doute pas que les vertus & les
regularitez que vous y pratiquez
, n'ayent attiré les graces
que Dieu luy a faites de reconnoiftre
fon égarement & ſa
défobéiffance & qu'elle ne
GALANT 79
vous doive & à Monseigneur
d'Amiens la mifericorde qu'elle
à reçeuë du Seigneur , &c.
Jefais , Madame , voftre , &c.
" M
que
L'Affaire du Port Royal des
Champs a fait tant de bruit
qu'il n'y a point à douter
le Public ne foit bien aife d'en
apprendre les fuites , & ce qui
vient d'arriver à cet égard , ne
kiy plaira fans doute pas moins
qu'à Sa Majefté , qui n'a rien
oublié depuis qu'Elle eft fur le
Trône ,de tout ce qui peut faire
maintenir dans fon Royau-
Giiij
80 MERCURE
me , la Religion dans toute fa
pureté .
olapdan A
Il y a déja plufieurs années
que je vous envoye une Relation
de ce qui s'eft paffé en
Canada pendant le cours de
chaque année ; mais quelques
incidens font caufe que je vous
envoye celle que vous allez lire
, quelques mois plus tard
que vous n'avez accoûtumé de
la recevoir tous les ans. Elled
vient d'un Officier François quis
eft dans l'Armée Canadienne .
"
GALANTNY 81
$ srpos ench notede af M
A Quebec le 12°. Novembre
299NING 27731709. riba vit
MONSIEUR ,
La Defcription étonnante que
vous meffaaiitteess de l'Hyver qui a
ravagé l'Europe cette année , m’a
fait faire les reflexions ordinaires
fur le froid que l'on fent en ce
pays - cy. Et effectivement j'ay
admiré plus d'une fois.comment
les racines des Plantes , les Bois ,
లో les Animaux , fans parler des
Habitans , refiftoient non--feulement
a de tels froids , mais encore
82 MERCURE
à celuy que nous avons éprouvé
icy , vers la fin de l'année 1708 .
peu prés vers le temps que je
finiffois les dernieres Lettres que je
vous ay adreffées ; car il a eftéfi
pénetrant & fi vif, que
s'il avoit
continué de la mêmeforce , je crois
que nous aurions tous peri & que
nous ferions tous morts dans les
commencemens d'un Hyver fi affreux.
Mais le Seigneur n'a point
permis que nous avons fouffert au
deffus de nos forces.
Ainfi quelque rude qu'ait éfté
Hyver dans vos climats temperez
d'ailleurs , il l'a efté incompa
rablement davantage en Canada,
GALANT 83
où la gelée commença vers la fin
de Novembre & perfevera fi
fortement , que dans les derniers
jours de Decembre ( 1708. ) le
Fleuve de S. Laurent , fe trouva
glacéjusqu'à la profondeur de
dix pieds , & qu'il y avoit déja
quatre pieds de nége fur terre. Je
le repete encore , Monfieur , jepenfe
que la Colonie auroit pery ſi la
gelée avoit continué de cette violence
. Et certes les Anglois fiirritez
contre nous auroient eu alors
bon marché du Canada.
Ce froid exceffif nous quitta
fans doute pour vous aller rendre
vifte , puifque vous me marquez
84. MERCURE
que le premier jour de la grande
gelée commença
le 6. ou 7. deFanvier
de l'année fuivante ( 1709 )
ce que je puis vous dire , c'est que
toutes ces horreurs de la nature ,
n'ont point efté un obftacle à la terre
de la Nouvelle France , de nous
donner d'affez bonsfruits , & aux
hommes de vivre ; au contraire
nous remarquons que ce froid
tribue à la fanté , & que la nége
qui regne fi longtemps dans l'Amerique
Septentrionale , l'engraifmerveilleufement
, la moiffon
ayant efté abondante cette année-ci
en bled & en fruits; quoy qu'on
ne féme qu'à la fin d'Avril , le
fe
conGALANT
85
blé eft preft à couper au mois
( Je ne commenceray points
Monfieur , les Nouvelles que j'ay
à vous mander de ce pays- cy , par
ce qui s'eft paffé en l'Ile de Terre
Neuve au Fort S. Jean que nous
avons pris aux Anglois , parce
que je connois par vos Lettres que
vous en avez eftéinftruit en France
, même d'aſſez bonne heure ;
à quoy je vous prie de faire
attention icy , eft que cette entreprife
qui a estéexecutée avec beaucoupde
vigueur où entr'autres ,
le fieur de la Ronde , d'une ancien= "
ciennefamille de Canada s'eft dif86
MERCURE
tingué par fa bravoure intrigue
fort , non - feulement les Anglois
nos voiſins , mais encore ceux que
nous appellons icy les Anglois de
la Vieille- Angleterre , qui au
retour de ce qu'ils poffedent aux
Ifles - Antilles & ailleurs dans
l'Amerique , venoient fe relâcher,
ou radouber en ce Port , qui par
confequent leur eftoit fort commode.
Plufieurs des noftres difent icy
que la prife de ce Pofle & le ravage
qu'on afait aux environs ,
va àfix millions. On dit que
Pefche que
l'on faifoit proche la
Rade de S. Jean & aux Bancs
la
GALANT 87
voifins , valloit quatre millions de
rente à la Reine Anne. Nous
avons icy le Commandant ( le
Colonel Lloyd ) de ce Fort , prifonnier
avecplufieurs Officiers, &
Soldats on Habitans de fon Gouvernement.
Ila , à ce qu'onpublie
dans Quebec , cent mille livres de
bien, & il veut fe marier icy &
époufer la veuve de Mr de Maricourt
mort en 1704. Il eftoit
Capitaine dans cette Colonie &
frere du fameux Mr d'Yberville
qui s'eft fi fort diftingué fur mer
par fa valeur. Un Ecclefiaftique
tres- zelé , du Seminaire de Saint
Sulpice de Ville - Marie en l'Ifle
88 MERCURE
de Montreal , qui fait parfaite
ment l'Anglois , eft defcendu icy
pour travailler à la converfion de
ce Gouverneur Anglois , car
prétend, & il a témoigné librementfon
deffein là-deffus , renoncer
à la Religion Proteftante&
fe faire Catholique.
L'affaire de l'habitation de S.
Jean en Terre-Neuve futfuivie
d'une autre entrepriſe dans la Baye
d'Hudson , au lieu appellé le petit
Nord. Capitai-
Mr de
Mantet
ne dans la Colonie enfut le Chef;
ce fut au mois d'Avril de cette
année 1709. Le Parti fe trouva
compofé de cent hommes tous Ha.
GALANT 89
bitans & mariez pour la pluspart
, mais alertes & entrepre
P
nans ; Mr de la Nouě Lieutenant
commandoit en ſecond ; à ces
deux Officiers s'en joignirent quel.
ques autres Subalternes ; la marche
dura un peu plus de deux
mois , au bout duquel temps , nos
gens arrivez au but , déterminerent
le jour de l'attaque au fixiéme
jour de Juillet. On choifit la
nuitpour cela : les Enfans perdus ,
je veux dire ceux qui marcherent
les premiers , donnerent brufquement
& tefte baiffée fur un des
Fortsflanqué de quatre Baſtions ,
Février 1710. H
90 MERCURE
munisfelon le rapport de quelquesuns
de ceux qui en font revenus
de foixante pieces de Canon & de
plufieurs Pierriers. Des Boucaniers
a qui le gardoient firent une
decharge terrible & du canon &
de leurs longs fufils qui cependant
n'empêcha point ces premiers
des noftres , de pouffer leur pointe
avec une ardeur étonnante , de
rompre la paliẞade faite de gros ·
a Gens déterminez, Chaffeurs , propres
à la découverte , foit dans les terres
foit en mer; on pourroit les appeller
Flibuftiers de terre , auffi bien que de
mer. Les Boucaniers vivent fans façon
de chair rôtic plus à la fumé
qu'au feu ..
GALANT 91
un
pieux de traverſer un foffe
plein d'eau , large de quinzepieds ,
qui estoit au de- là ; comme le feu
de l'Ennemy eftoit violent & continuel
, & que le canonfaifoit
fracas horrible , & qu'avec cela
le nombre des Soldats oppofez aux
moftres eftoit tout-à-fait fuperieur ,
il fallut fe retirer.
Mr de Mantet qui s'eft particulierement
fignalé dans cette action
, une des plus vives qui fe
foit faite en Amerique , y a efté
tues Mr de Martigny & douze
on quinze Canadiens ont eu le
même fort.
Hij
92 MERCURE
Les Anglois de la Vieille er de
la Nouvelle Angleterre ont efté
cette année dans de grands mouvemens
pour s'emparer , fuivant
leur deffein , des trois Gouvernemens
de la Colonie ; il ne feroit
pas facile de vous expliquer combien
ilsfe font remuez pour celae
voicy à peu prés la manoeuvre
qu'ils ont faite pour l'execution
ce projet.
uer.com-
Dés que les Anglois de la Nouvelle
Angleterre , & fur fur tout ceux
de Bafton qui en eft la Capitale ,
eurentfçu certainement laprife de
leur Habitation du Port S. Jean ,
une des plus confiderables , ſans
GALANT 93
contredit , qu'ils euffent en Terre-
Neave pour la Pefche & la fureté
de leurs Vaiffeaux qui paſſent
ou qui reviennent d'Amerique , its
en donnerent avis à la Reine Anne
par de petits Baftimens qu'ils
firent partir en diligence ; de forte
que vers la fin de May , un de
nos Partis Sauvages ayantpris un
Officier Anglois du cofté de Bafton,
nous apprimes de luy qu'il leur
eftoit arriué des ordres de leur
Reine , par le Capitaine V'éché ,
dont voicy le contenu , autant que
jay pû m'en reſſouvenir: Que
tous les pays de fa domination
voifins de la Nouvelle - Angle-
$
94 MERCURE
terre ; fçavoir b la Nouvelle-
Yorck , le New -Jersey , bla
Penſylvanie , Mariland ( qui
veut dire terre de Marie ) la Vir
ginie & la Caroline ( quifemble
eftre une partie de la Floride ) feroient
inceffamment proviſion
de vivres & de munitions de
guerre ; Qu'il feroit levé mille
hommes bien équipez & armez
, qui fe joindroient à huit
mille Ecoffois prefts à s'embarquer
au premier vent favora
ble & former une Efcadre de
dix Vaiffeaux de ligne , fans
Tous ces Pays font entre les 45. & 30 .
degrez de Latitude Nord.
GALANT 95
compter les Baftimens de char
ge pour les munitions & les
vivres dont on pouvoit avoir
befoin , & cela pour venir
moüiller devant Bafton à la fin
du mois de Juin. Ces Ecoffois
aidez des Anglois de la Nouvelle
Angleterre devoient , felon leur
intention , affieger Quebec & fe
rendre maiftres de toutes les Coftes
d'en bas , jufqu'à la mer;
pays devoit , dans la pensée de la
Reine , leur demeurer , pour récom
penfe de la dépense & des avan
ces faites par ces Ecoffois les
mêmes ordres de la Reine Anne
marquoient : Que les Habitans
o
7
ce
96 MERCURE
du Gouvernement d'Orange
dans New- Yorck avec ceux de
Manhate & les Sauvages leurs
Alliez ou Amis , s'uniroient
enfemble pour faire un Corps
d'Armée de trois mille hommes
, qui iroit tomber fur le
Montreal , & feroit ainfi diverfion
des forces des François.
d'ar-
Mr le Marquis de Vaudreüil,
Gouverneur general de la Nonvelle-
France ne faifoit que
river à Ville-Marie , la feule
Ville qui foit dans l'Ile de Montreal
éloignée foixante lieues de
Quebec , lors qu'il apprit les deffeins
GALANT 97
feins des Anglois nos voisins , il
affembla le Confeil de Guerre
pour déliberer fur les mesures
qu'onavoit à prendre , & on fut
d'avis d'aller au devant des Ennemis
& de les prévenir. Mr de
Ramezay Gouverneur de Mont
real fut destiné pour
né pour commander
les Troupes
ou Milices
defon Gouvernement
, & l'on convint
d'y
joindre
les Sauvages
Iroquois
Algonkins
, Abnakis
, les autres
qui font dans le voisinage
.
Tout eftant preft ne vous attendez
point icy , Monfieur
, à des
Armées
de cent mille hommes
comme
en Europe , mais à des Partis
Février
1710
. I
98 MERCURE .
pluteft qu'à des Armées , proportionnez
aux Habitans de ces Regions
froides ) la petite Armée , ou
le Partifi vous l'aimez mieux ,
commença à fe mettre en marche
vers le 15. deFuillet , & elle fe
* trouva cftre de treize à quatorze
cens hommes ; compofée des Habitans
du Gouvernement de lIfle
de Montreal & de Sauvages de
plufieurs Nations. On fut juf
qu'au c Lac Champlain , ainfi
eCe Lac s'etend depuis le 44. environ,
jufqu'au 45. degré de latitude Septentrionale.
On en diftingue deux à
fes extremitez ; c'eft-à dire au Nord
& au Sud , le Lac de S. François au
Nord , & le Lac , dit du S. Sacrement,
au Sud.
QUA
LYON
GALANT 99
DE
appellé d'un ancien Gour
de Canada de ce nom ; Mrle
Marquis de Vaudreuil qui eft
fage & tres vigilantfaifoit pendant
ce temps - la fortifier de nouveau
Quebec & Ville Marie ,
vulgairement dite Montreal ,
l'Habitation la plus importante
de l'Ifle de ce nom . Les Forts des
environs de l'Ile de Montrealfurent
vifitez & reparez où il falloit
on s'attacha beaucoup à d
celuy de Mrle Baron de Longüeil
Major de Montreal qui eft de
d Le Fort de Longueil eft à peu prés au
Sud de l'Ile de Montreal, fur le bord
du Fleuve S. Laurent.
I ij
100 MERCURE
pierre & un desplus confiderables
de la Colonie ; celuy de la Prairie,
dité de la Madeleine , au Sud de
de l'Ifle de Montrealfut auffifortifié
de nouveau en même temps
que celuy de e Chambly qui eftoit
Le plus expofe aux infultes de
l'Ennemi ; on en conftruifit un de
pierres à Lorette , Miffion fauvage
au Nord de Ville -Marie ,
gouvernée par Mrs de S. Sulpice.
Les Découvreurs marchant devant
noftre Armée jufques à trois
ou quatre licuës , rencontrerent un
eCe Fott cft au Nord du Lac Champlain
, & à environ dix lieues de la
Rivierb de S. Laurent.
GALANT 101
Parti ennemi au lieu dit la Poinre
, fà la chevelure de cent vingt
hommes ou environ ; Mr de Ra
mezay le Commandantfut auſſitoft
averti , ilfit rangerfes gens en
ordre de Bataille le fignal donné,
on marcha droit aux Anglois , les
noftres donnerent avec vigueur fur
l'Ennemi en tuerent on firent
Prifonniers une bonne partie
mirent le refte en fuite ; quatre
de nos Sauvages qui s'eftoient un
f Ce lieu est éloigné de Quebec d'environ
6o. lieuës , & il n'eft aing nommé
qu'à l'occafion de quelques chevelares
levées par des Sauvages ; mes
Lettres vous ont déja dit comment
cela fe faifoit .
I iij
102 MERCURE
25.
peu trop avancez ,y furent tuez.
Les Prifonniers nous apprirent que
les Anglois s'eftoient retranchez à
lieues en deça d'Orange , le
long d'une petite riviere , appellée
la Riviere au Chicot , g qu'ils
faifoient conftruire en cet endroit
de grands Batteaux & des Pirogues
& un bon nombre de Canots
pour venir ravager le Canada
, à lafaveur de la Riviere de
Saint Laurent , dans laquelle ils
feroient entrez par le moyen du
Lac Champlain les Anglois
g
s
Du cofté du Lac du S. Sacrement &
vers l'entrie du Lac Champlain, dans
le voisinage de la Nouvelle- Angleterre
& de New-Yorck.
GALANT 103.
avoient en effet élevé trois Forts
avec de gros & grands pieux de
bois de cedre blanc qui eft commun
dans l' Amerique Septentrionale,
dans l'un defquels on diſoit qu'ily
avoit fix ou buitpieces de canon ,
des bombes , quantité degrenades ,
environ quinze ou dix - huit
cens hommes pour les garder.
Sur le rapport de ces Prifonniers
Anglois , Mr de Ramezay
affembla tous les Officiers de fa
petite Armée , le Confeil trouvant
que ceferoit , cefemble , une
temerité que de s'expofer en avançant
contre des Ennemis & plus
nombreux , avec cela tres - bien
I iiij )
104 MERCURE
retranchez , on prit le parti de les
attendre de pied ferme , s'ils en
vouloient venir aux mains ; cer
pendant les Efpions des Anglois
ayant rapporté à leur Camp que
noftre Armée eftoit formidable
que le Lac Champlain eftoit tout
couvert de canots , l'allarme fe mit
parmi eux , & aucun des - leurs
ne paroiffant , aprésplufieurs jours
d'attente , le Chefdu Parti Canadien
confiderant que la recolte
dans l'Ile de Montreal & aux
contrées adjacentes preffait, & mêmé
qu'elle eftoit déja commencées
renvoya la Milice & les Habitans
de Montreal & des Coftes
+
GALANT 105
cela n'empêcha point qu'on ne laiffaft
des Découvreurs aux environs
du Pofte que l'on quittoit ,
c'eft à dire vers les Lacs S. François
, de Champlain & du S. Sacrement
, celuy - cy cftant le plus.
proche des Ennemis , pour avertir
de tout en cas de befoin . La moiffon
fe fit pendant ce temps- là & a
efté abondante , non-feulement en
blé , mais encore en legumes & en
fruits tels qu'on les peut conferver
en Canada.
On ramaffoit tranquilement les
biens que le Ciel nous avoit don
nez de fa main toute liberale , lors
que vers le 15.du mois de Septem106
MERCURE
bre tout à coup un Sauvage qui
avoit defertédu Camp des ennemis».
vint dire au Montreal que les En
nemis eftoient en marche du cofté du
Lac Champlain . Mrde Ramezay
envoya en diligence ce Sauvage à
Mr le Marquis de Vaudreuil
qui eftoit defcendu à Quebec pour .
j bien recevoir les Ennemis , qui
felon le bruit qui couroit , prétendoient
l'affieger avec des forces
nombreuſes & par mer &parterre
. Les Officiers s'eftant affemblez
chez Mr le Gouverneur general ,
on conclut que le Montrealfe trouvant
en danger, il falloit le fecou
courir , les Découvreurs que Mr
GALANY 107.
de Vaudreuil avoit envoyez à plus
de foixante lieuës au - deffous de
Quebec , ne voyant rien fur le
Fleuve nyfur les Coftes ; l'ordre
ayant donc efté donné pour monter
le Fleuve de S. Laurent , il fe
trouva mille hommes du Gouver
ment de Quebec , preſts à marchers
Mr le Marquis de Vaudreuil General
de toute la Colonie , fe mit
à la tefte & fut droit au Fort
Chambly , vers l'entrée du Lac
Champlain tous les Sauvages
d'en bas premierement ceux des
environs de Quebec & des trois
Rivieres , fe joignirent à la Milice
de la Cpitale du Canada. Ace
108 MERCURE
Corps de Troupes fe joignit celuy
du Gouverneur de Montreal Mr
de Ramezay , ce qui forma une
Armée d'environ trois mille hom
mes. Le lieu du Campfut affigné
au Lac & Fort de Chambly affez
prés du Lac S. François qui fe communique
à celuy de Champlain
mais comme aprés trois semaines
ou environ , l'Ennemi ne faifoir
aucun mouvement , on commença
à fe défier du Sauvage deferteur
de fon rapport : ce fut en cette
fituation que Mr le Gouverneur
general reçut avis de Quebec , au
commencement d'Octobre , que la
Bellone Fregatte Françoise venois
GALANT 109
"de mouiller devant cette Ville , &
que l'Efcadre Ecoffoife deftinée
pourfaire le Siege de la Capitale
du Canada & favorifer l'attaque
des Anglois par en haut , c'est- àdire
du cofté de Montreal , avoit
eu ordre de la Reine Anne de faire
voile vers le Portugal , à caufe
que Mrle Marquis de Bay Commandant
en Eftramadoure pour
Philippe V. Roy d'Espagne, avoit
battue défait les Portugais &
les Anglois leurs Alliez. Mr le
General les Officiers de l'Armée
Canadiennejugeant donc qu'il
n'y avoit plus rien à craindre , la
faifon d'ailleurs eftant fort avan
ج ا ر ب
110 MERCURE
cée , on congedia la plupart des
Troupes. Neanmoins Mrde Vaudreüil
permit à Mr de Montigny
Capitaine tres-brave defaperfonne
, que vous avez pu voir à la
Cour ily a quelques années , accompagné
d'un Chef des Sauvages
de la nation des Abnakis , de
fe mettre à la tefte d'un petit Parti
, compofé de Canadiens experimentez
& de Sauvages aguèrris ,
pour tacher de faire quelques Prifonniers.
Quelques- uns de ce petit
Parti , s'avancerent fi prés des
Forts des Anglois , qu'ils en fçûrent
aisément & le nombre
forme. Fuſques à prefent , nous
la
*
GALANT III
n'avons perdu aucun des noftres ,
fice n'eft quatre Sauvages qui s'étoient
engagez trop avant , dans
-le combat fous Mr de Ramezay.
Les Ennemis , fi on en croit un
Anglois amené depuis peu par un
Sauvage Abnaki , appellé Carnaret
, efperent executer l'année
prochaine ce qu'ils n'ont pas fait
・
celle
-cy.
La conclufion de toute la manoeuvre
des Anglois nos voisins &
de tout ce qu'avoit projetté leur
Reine , eft qu'il leur en coûte environ
fix millions pour le tout . On
compte cinq millions cinq ou fix
recent mille livres pour la Flotte
112 MERCURE
d'Ecoffe , fur lefquels cinq mil
lions , la Reine avoit fourni la
fomme de cinq ou fix cens mille
Livres , pour encourager les Ecoffois
à fe rendre maiftres de toute
la Nouvelle- France , & environ
un million , tant au Baftonnois
qu'à ceux de la Ménade on Manhate
e d'Orange à qui la Reine
Anne donnoit en recompenfe tout
le Pays de Canada qui eft depuis
l'Ile de Montreal jufqu'à Quebec.
Le fuccés n'ayant point répondu
à l'atente des Peuples de la
Nouvelle- Angleterre , de New-
York , & autres Pays fujets àla
CALANT 113
Reine Anne en Amerique , fur
lefquels on avoit levé de rudes
impôts & tiré d'exceffives contributions
, ils commencent déja à
temoigner hautement leur mécontentement
fur tout contre Pitref
culle , Major d'Orange , le principal
boute-feu de la Guerre alumée
contre nous qui jufqu'à .
prefent les à leurré de vaines
promeffes , leur faifant entendre
qu'il attireroit dans le parti de
l'Angleterre toutes les Nations
Iroquoifes par de magnifiques &
de riches prefens ; fur de fi belles
paroles les Habitans d'Orange ,
d'Efope , & de Corlard , aban-
Février
1710. K
114 MERCURE
#
donent leurs habitations & leurs
biens , courent aux armes.
Ceux de Manhate qui eft da
principale Place de la Nouvelle-
York , avec leur Gouverneur fe
·laiffent auffi éblouir par les difcours
qu'on a foin de femer parmy.
eux , les Habitans de Bafton les
entrainent comme , malgré eux
dans cet expedition ; ils fe mettent
en marche , charient quantité
de provifions de bouche , bâtiffent
des Forts , pour leur fervir de
refuge en cas de défavantage , ils
font de grandes dépenfes pour des
Convoys & des Munitons prodigieufes
en Bombes , Canons ,
GALANT
Grenades , Pierriers . Toutes
ces démarches fembloient devoir
porter la terrear non feulement à
ta nouvelle France ; mais encore à
toute l'Amerique Septentrionalle ,
attirer tous les Sauvages dans
leur parti , neanmoins les Iroquois
les plus aguerris d'entr'eux
ne branlentpoint , & les Sonontboüans
demeurent neutres. Les
François loin de craindre les Anglois
, vont au - devant d'eux ,
battent un de leur parti , font des
Prifonniers & les provoquent
de nouveau au Combat fans que
ces mêmes François ayant perdu
ancun des leurs. Tout nouvelle-
Kij
116 MERCURE
ment nous venons de leur prendre
un Lieutenant qu'on a amené icy
Prifonnier. Une Flutte Garde-
Côtede Bafton avoit eſtépriſe par
nos gens avec buit Barques chargées
de munitions qui alloient audevant
de la Flote d'Ecoffe , qui
avoit ordre de la Reine Anne de
Se rendre maistre du Canada .
Ajoutez à cela tous nos petits
partis , difperfez çà , & là , qui
nous ont aporté plufieurs cheve
lures d'Anglois , ce qui a furieufement
inquieté nos Ennemis
comptant laplupart des Sauvages
dans leur parti,
pran
Nous avons vu icy au mois
GALANT 117
de Juillet un Phénomene qui a
fait parler diferemment bien des
fortes de ge
moyenne région de l'Air & avoit
à peu prés le difque apparent de
la Lune. Il y en eut à qui il ne
Sembla eftre qu'à la hauteur des
Arbres à deux cents pas d'eux,
tout Montreal l'a vu auffi - bien
que Quebec. Comme tout eft extrême
en ce Pays- cy , & que par
opofition au grandfroid , ily fait
une chaleur exceffive en Esté
cette exhalaifon s'eft aparamment
formée d'une matiere déja toute
prefte : mais laiffons à Meffieurs
les Philofophes deviner ces effets
gens. Il parut dans la
118 MERCURE
de la nature , racontons quel
que chose qui vous touchera
peut- être davantage.
Les Iroquois quoyque battus
deux ou troisfois par les Outaouacs
depuis la Paix , n'ont pas encore
remué
, quoyque dans l'ame ,
ils ayent , à ce que quelques gens
croyent , bien envie de fe vanger.
Les Aniés une des cinq Nations ,
la bonne amie des Anglois la
plus voifine de New York
incitez par nos Ennemis ,fe font
hazardez de venir , par une
lâche furprife , lever la chevelure
à trois on quatre de nos Iroquois,
du Sant Saint Louis , à une lieuë
GALANT 119
& demie du Montreal,
Nous ménageons les Sauvages
& ce n'eft pas peu de les
conferver dans la neutralité
contre lesfollicitations importunes
tres artificieufes de Peter-
Schuyler , vulgairement appellé
Pitre- Schulle , Major d'Elbanie
où Orange en New York , fin
Renard , quipar des prefens réïterez
e des difcours adroits
tâche de les metre ( au moins quelques
Nations ) dans le parti des
Anglois . Mr de Jonquiere
réuffi merveilleufement auprés des
Sononthouans des Goyogouens
durant plufieurs années qu'il
120 MERCURE
efté auprés d'eux , pour les tenir
affectionnez à la Colonie , ce qui
luy a fait effuyer bien des fatigues.
Mr le Baron de Longüeil
Major de Montreal , cheri de
pere en fils de ces Nations , eft allé
chez eux en Ambaffade pour Ne
gotier au moins une neutralité qui
foit ferme & pour les tenir en
refpect. La Nation des Sononthoüans
femble être toute entiere.
pournous , & celle des Goyogoüins
en partie ; ceux - cy quoyque gouvernez
par les premiers , je veux
dire par les Sononthoüans , une
des cinq Nations laplus nombreu-
Se , font partagez ce qu'ily a
de
GALANT 121
les
de remarquable c'est que les Iro
quois appellent les François ( en
la perfonne de leur Gouverneur
General ) leur Pere , & que
Anglois ne font confiderez chez
eux (fi peut-être on n'en excepte
les Aniez qui depuis du temps
paroiffent leurs grands amis ) que
comme leur Frere .
Voicy les morts les plus confiderables
dans la Colonie , de cette
année. Mr le Marquis de Chryfaphi
Gouverneur de la Ville des
Trois Rivieres , je ne vous apren
dray point icy , comme une chofe
nouvelle que cette Place eft égale
ment éloignée de Quebec , & de
Février 1710. L
122 MERCURE
Montreal , c'est ce que vous avez
pú connoître par mes precedentes
auffi-bien que beaucoup d'autres
éclairciffemens ou explications
que je ne repeteray pas dans cette
Lettre- ci, depeur de vous ennuyer.
Nous avons auffi perdu Mr de
Linetot Majordes Trois Rivieres.
Mr de Lorimier Capitaine. Mr
de Lor Biniere Doyen des Confeillers
du Confeil Souverain de
Quebec un Chanoine de la
Cathedrale , ( Mr Petit ) jou
bliois le Pere Chauffetier Jefuite ,
ce bon Pere- ci prétendoit il y a
quelques années avoir trouvé
le fecret de faire du pain avec
د
*
GALANT 123
certaine racine , qui auroit pû
fupléer au pain ordinaire dans un
befoin.
Je finis ma Lettre , que vous
recevez par la Bellone , petite
Fregate defeize Canons , en vous
marquant les perfonnes les plus
confiderables qui paffent en France
dans ce Vaiffeau. Me la
Marquife de Vaudreuil femme
de Mr le Gouverneur General ,
s'y embarqua avec Me du Mefnil
femme du Major des Troupes
de la Colonie. Mrle Vallet Chanoine
de cette Ville & Secretaire
de Monfeigneur de Saint Vallier
noftre Evêque , Mr le Vaſſeur
Lij
124 MERCURE
Ingenieur envoyépar le Roy , c.
C'est avec les mêmes fentimens
d'eftime & de wespect que
j'auray toujours pour vous , que
je fuis tres-parfaitement.
·
MONSIEUR ,
Voftre tres- humble tresobéiffant
ferviteur,
N.D.D.
Jedevois vous avoir envoyé
dés le mois dernier l'Article que
vous allez lire ; mais je n'eftois
pas encore affez bien informé
de tout ce qui le regarde.
GALANT 125
Le Roy a donné l'Intendance
Generale de la Marine à Mr
de Beauharnois , qui avoit celle
des Armées Navalles , dont
Sa Majefté a pourveu Mr de
Montmor Maiſtre des Requef
tes & Intendant des Galeres à
Marſeille ; le choix de S. M.
en faveur de ces deux Mrs qui
vous font connus par leurs
fervices , a efté generalement
applaudy dans la Marine , dont
Mr de Beauharnois remplit
aujourd'huy la premiere Intendance
& qui l'a toujours
efté par des perfonnes de diftinction
, quand la Charge
Liij
126 MERCURE
d'Amiral fut fuprimée par
Louis XIII. & celle de Grand
Maiftre Chef & Surintendant'
de la Navigation & Commerce
de France crée en faveur du
Cardinal de Richelieu , qui
le premier commença à former
un Corps confiderable de Marine
pour faire connoiſtre fur,
la Mer l'autorité du Roy fon
Maiftre ; le Commandeur
de
la Porte oncle de ce Cardinal
cut fous ce Miniftre l'Intendance
Generale de la Navigation
& Commerce de France
avec une Infpection fur les
affaires de la Marine . Le Roy
GALANT 127
ayant en 1681. ordonné que
tous les Matelots du Royaume
fuffent enrôllez & diftribuez.
par claffes , S. M. attribua à
cette Intendance dont fût
pourveu Mr de Bonrepos , qui
depuis a efté Ambaffadeur Extraordinaire
en Dannemarck
,
& en Hollande & Plenipotentiaire
auprés des Princes d'Allemagne
, une autorité fur tous
les Officiers Mariniers & Matelots
des Provinces maritimes.
du Royaume avec pouvoir de
juger en dernier reffort avec le
plus prochain Prefidial , où le
nombre de Graduez porté par
Liiij
128
MERCURE
l'Ordonnance de
toutes les
contraventions
aux
Ordonnances
&
Reglemens du
Roy
fur
l'enrôllement des
Matelots
& le fait des
Claffes; d'en
ordon
ner des
fonds , d'en faire
rendre
compte
aux
Commiffaires
de la
Marine & aux
Claffes &
de tout ce qui
regarde
leurs
fonctions &
d'avoir
entrée
&
fceance
dans, les
Confeils
qui fe
tiennent
pour les
entreprifes
de la
Guerre &
pour tout
ce qui
concerne
l'action
des
forces
maritimes.
Lorfque Mr
de
Beauharnois
remercia le
Roy de
l'avoir
nommé à cette
GALANT 129
Intendance , Sa Majesté luy
dit avec l'air de bonté dont
elle accompagne toujours les
graces qu'elle fait qu'Elle eftoit
perfuadée qu'il la rempliroit auffi
dignement qu'il avoit fait les
autres emplois qu'Elle luy avoit
jufqu'à prefent confiez pour fon
Service.
Je vous envoye un Article
que je n'ay pû vous envoyer
plutoft , parce que je ne viens
que d'eftre informé de ce qui le
regarde.
Le 13. Decembre Miles de
Druy , prirent l'Habit de Chanoineffes
dans l'Abbaye de
130 MERCURE
Poulangy en Champagne ,
Diocefe de Langres . Elles font
filles de feu Mr le Marquis de
Druy , & de Dame Henriette
de Saulx de Tavanes . It eftoit
Major de la Gendarmerie
Charge qu'il avoit plû au Roy
de créer en fa faveur . Il fut tué
à la Bataille de la Marſaille en
Piémont . C'eftoit un homme
d'un merite au - deffus du comfoit
pour ce qui regarde
mun ,
la Profeffion des Armes , l'ufage
du monde & les Sciences.
Le Roy même le traitoit avec
diftinction
, & le confideroit
beaucoup . Il eftoit frere de Mr
1
GALANT 131
le Comte de Druy , Leutenant
de la premiere Compagnie des
Gardes du Corps , Lieutenant
general des Armées de Sa Majefté
, & Commandant aujour
d'huy les Troupes qui font à
Luxembourg & dans le Pays
de Treves . Je ne vous diray'
rien de la Maifon de ces deux
Chanoineffes qui eft affez connue.
La Ceremonic fut faitepar
Mr l'Evêque Duc de Langres ,
& par Me l'Abbeffe , foeur de
Mr le Maréchal de Choifeul.
L'Affemblée fut tres nombreufe
& tres illuftre , plufieurs
perfonnes de la Nobleffe de
-
132 MERCURE
IS
Lorraine , de Bourgogne &
de Champagne , s'eftant trouvées
à cette Ceremonie , du
nombre defquelles étoient M'S
& Mes de Vaudemont , de Levy
, de Pezeux , de Chaſtellux ,
de Rennepont , de Salles , de
Briaille , & de Montendre. Les
perfonnes de la famille de ces
deux jeunes Dames qui y affiffterent
, furent M° la Marquife
de Druy leur mere , Mr l'Abbé
de Druy Elû des Etats de
Bourgogne , leur oncle , M'le
Comte du Montal frere de leur
mere , Mlle du Montal auffi
foeur uterine , & Mlle de Druy
GALANT 133.
de Courcelle autre foeur. Il y
avoit foixante couverts dans la
grande Salle de l'Abbaye , tant
pour les Dames Chanoineffes ,
que pour toutes les perfonnes
de qualité qui fe trouverent
cette Ceremonie. Toute cette
Illuftre Affemblée alla dans
l'Eglife par ordre. Mr le Comte
du Montal donnoit la main
à Mlle de Druy l'aînée , fa
foeur Mr l'Abbé de Druy
leur oncle , la donnoit à la cadette
, nominée Mlle de Vitry,
pour la diftinguer de fon aînée.
Le R. P. Gonin Preftre de l'Oratoire
& Superieur du Semi134
MERCURE
›
naire de Dijon , fit un fort
beau Sermon . Cette Ceremonie
fe fait felon l'ancien uſage
de la Maiſon . Les Chanoineffes
qui fe font recevoir , quittent
les habits du fiecle , &
tefte nuë avec un cierge à la
main, elles viennent demander
de l'eau à M' l'Evêque & àM°
l'Abbeffe , qui eft à coté de ce
Prelat . Onleur couppe un peu
de cheveux , & enfuite on les
coëffe comme les autres Dames
, à la referve que le petit
voile nommé le Mari , eft
blanc. Mr de Langres leur fit
une Exhortation des plus élo*
GALANT 135
quentes . Ces jeunes Demoifelfelles
fe firent admirer par leur
modeftie & par leur bonne grace.
Elles font belles & ont beaucoup
d'efprit . Elles ont eſté
bien élevées foit chez M° leur
mere , foir dans la celebre Abbaye
de Farmoutier.
On ne reçoit dans l'Abbaye
de Poulangy que des Filles de
qualité ; elles font des voeux
commé les autres Religieufes ;
elles font habillées de nair , &
elles ont chacune leur Prebende
, & leurs appartemens feparez
dans l'enceinte de la Maifon
qui eft affez connuë par
la
136 MERCURE
quantité de Filles de diſtinction
qu'elle renferme & par ſon antiquité
, & plus encore par la
fageffe de l'Abbeffe qui la gouverne.
Tout ce qui regarde les chofes
neceffaires à la vie & à la
fanté , ne pouvant eftre trop
connuës ; je dois vous entretenir
encore de deux Articles
dont je vous ay déja parlé , afin
de vous faire voir le progrés
des chofes dont ces Articles
traitent ; le premier regarde la
furdité.
GALANT 137
EXTRAIT
Des Regiſtres de l'Academic
Royale des Sciences.
Le Pere Sebaftien , Mrs Homberg,
Varignon , & des Billetes
qui avoient efté nomméz pour
examiner des Machines de Mr
du Guet qui augmente le fon qui
s'apliquent fous la Perruque des
Hommes , fous la Coiffure
des Femmes , à des Sieges , &
dont l'effet augmente à proportion
de leur volume en ayant
fait leur raport , la Compagnie à
jugé qu'elles eftoient nouvelles
Février 1710. M
138 MERCURE
ingenieufes & utiles à ceux qui
entendent difficilement ou pour
entendre de plus loin. Fait à Paris
ce 6 ° May 1709.figné Fontenelle
Secretaire perpetuel de l'Academie
Royale des Sciences.
Le Roy , eh confideration
de l'invention particuliere de
ces Machines qui fervent tresutilement
à ceux qui ont l'ouye
dure , & intereffent ceux qui
font obligez de leur parler , le
Roy a accordé un Privilege
exclufif à Mr du Guet , & pour
vous marquer le progrés de
fes Machines
, je vous envoye
GALANT
139
une Lettre qui a cfté adreffée
audit Sieur du Guet.
COPIE DE LA LETTRE
du Pere Damien , Capucin ,
Confeffeur des Capucines
,
écrite à M' du Guet ,
Novembre
1709 .
Le 10 .
Il eft jufte Monfieur , que
pour vostre fatisfaction & pour
procurer au Public l'utilité du
Secret que vous avez pour foulager
aux perfonnes fourdes la
difficulté qu'elles ont d'entendre ,
je vous rende compte du fuccés
que vous avez eu dans le Mo-
Mij
140 MERCURE
naftere de nos Meres Capucines
en la perfonne de Soeur Marie de
Saint Louis de Boulainvilliers
qui fe trouve parfaitementfoulagée
de fa Surdité par l'ufage
de voftre Machine . Toute
la Communauté qui s'aperçoit
bien de ce fuccés fe loüe fort de ce
fecret & Madame de Boulainvilliers
mere de cette Religieufe
, fut furprife de ce que fa
fille entendoit beaucoup mieux
depuis quelques mois qu'elle ne
l'avoit veuë , elle approuva fort
cette Machine dont fa fille fe
trouvoitfibien ; fi ce temoignage
que je rends à la verité vous
GALANT 141
peut eftre utile , fervez vous - en
j'en auray autant de plaifir
que vous à quije voudrois de tout
moncoeur rendre d'autres fervices
eftant , Monfieur , voftre , & c.
Je paffe à l'Article qui regarde
la fanté.
•
Je vous ay parlé dans ma
Lettre du mois de Juillet , des
Gouttes Aromatiques d'Angleterre
, & je vous ay même
envoyé une Traduction de
l'Anglois qui vous a fait connoiftre
toutes les vertus & toutes
les qualitez de ce remede ,
& à quelles maladies il eft pro142
MERCURE
dir que ces
pre. Et comme l'Apoplexie eft
plus en regne qu'elle n'a efté
depuis longtemps , l'ufage en
eft prefentement plus neceffaire
qu'il n'a jamais efté. J'ay ou
blié , lorfque je vous en ay par
lé , & que je vous ay
Gouttes fe vendoient au Palais
Royal chez M Dumont Chirurgien
orninaire de S. A. R.
Monfieur le Duc d'Orleans ;
de vous dire que ce Prince.
dont l'efprit eft penetrant &
univerfel , & qui fçait à fond
tout ce qui regarde les beaux
Arts & la Medecine , n'a donné
à Mr Dumont la permiſſion
>
GALANT 143
d'afficher qu'il vend ces Gouttes
Aromatiques d'Angleterre.
au Palais Royal , qu'après avoir
efté convaincu par des Experiences
bien avérées , & avoir
mêine fçu par ce qui s'eft paffé
fous fes yeux , l'excellence de
ce Remede , & les bons effets
qu'il produit. Ainfi vous ne
fçauriez trop faire voir à vos
Amis tout ce que je vous ay
envoyé là - deffus .
La Compagnie des Penitens
Bleus ue Toulouſe a jufqu'icy
fait trop de bruit pour n'eftre
pas generalement connuë , &
elle a cu un figrand nombre
144 MERCURE
d'illuftres Confreres , que l'on
peut dire qu'il n'y en a point
de plus illuftre en Europe.
Vous fçavez que le Roy eft
de cette Confrairie , & que
lorfque Meffeigneurs les Princes
pafferent par Touloufe
ils s'y firent recevoir à l'exemple
de S. M. Ce fut dans ce
même temps que Mr le Maréchal
de Noailles qui les accompagnoit
, s'y fit recevoir . Cette
Confrairie a tous les ans un
Prieur nouveau , & Mr le Maréchal
de Noailles eftant mort
dans l'année qu'il en eftoit
Prieur , les Confreres ordonnerent
GALANY 145
nerent qu'on luy feroit un
Service folemnel , & qu'on
feroit une Oraifon funebre à
la gloire de ce Maréchal ; elle
fut prononcée par Mr de Malauberc
Archipreftre de Grenade.
Cet Eloge funebre fut
trouvé fi beau que l'on fouhaita
de le voir imprimé , mais la
modeftie de l'Orateur l'empêcha
de le donner au Public.
Cependant s'eftant laiſſé vaincre
depuis ce temps - là aux preffantes
follicitations de fes
Confreres , & des principales
perfonnes de Toulouſe , il
confentit de le faire imprimer.
Février
1710. N
146 MERCURE
Il fe vend à Toulouſe chez la
veuve Boude , Claude Gilles le
Camus , & Jacques Loyau .
Pour vous marquer combien
la Compagnie des Penitens
bleus eft illuftre , je dois
vous dire feulement les noms
des Confreres qui ont eu foin
de la Pompe funebre dont je
viens de vous parler . Ce font
Mrs les Comtes de Fimarcon
& d'Efclignac , Maîtres de
Chapelle ; le Comte de Pibrac ;
Mauriac ; Nolet ; l'Abbé de
Chalvel de Caulet - Grandmond
; de Lopes ; le Chevalier
de Clary ; Pujols , ConGALANT
147
feiller au Parlement ; Epigat
Sindic , de la Compagnie , &
de Nupces , Prefident à Mortier
, à qui feu Mr le Maréchal
de Noailles avoit confié la direction
de la Compagnie dans
l'année de fa Charge de Prieur.
Il y a déja quelques , mois
que le Roy a donné le Gouver
nement de Gravelines à Mr le
Comte de Villars Maréchal de
Camp & frere de Mr le Maréchal
de Villars . Ce Comte eft
d'une Maifon où la valeur
eft hereditaire.. Il eft fils de
feu Mr le Marquis de Villars
Chevalier des Ordres du Roy ,
Nij
148 MERCURE
Lieutenant General de fes Armées
& qui avoit cfté Ambaſ
fadeur en Espagne , & neveu
de feu Mr de Villars Archevêt
que de Vienne & qui avoit
fuccedé à quatre de fes oncles
qui avoient occupé fucceffivement
le même Siege . La Maifan
de Villars eft alliée aux
plus illuftres de Dauphiné , &
des Provinces voifines , à celle
de Seve & de Montmartin
Alleman par le Mariage d'Helene
de Villars avec Pierre de
Seve , d'où vint Marguerite de
Seve alliée avec Claude Alleman
forti des Souverains de
GALANT 149
Foucigni , felon que le remarque
Me le Laboureur ; la Maifon
de Villars eft auffi alliée à
lavnoble & ancienne Maiſon
de Chapponney , par le Mariage
de Françoife de Villars
avec Philibert de Chapponney
, vers le milieu du quinziéme
fiecle . Cette alliance fe
fortifia encore long - temps
aprés par le mariage de Dame
Claire de Villars , avec Arthus
de Loras du Pré Seigneur de
Chamaignieu d'une des plus
grandes Maifons de ces Payslà
, & d'oùfortit Loüife de Loras
épouse de Haut & Puiflang
Niij
150 MERCURE
1
Seigneur Octavien de Chapponney
, Seigneur d'Eybeins.
Loüife de Villars , fille de
Haut & Puiffant Seigneur
Philibert de Villars , & petite
fille de Pierre de Villars , que
la Ville de Lyon mit huit fois
confecutives à fa tefte , épousa
Jean Henry Seigneur de Troi
feul & de Mionney , dans le
feiziéme fiecle .
Il y a quelques mois que j'aurois
dû vous envoyer l'Article
fuivant , & fi je vous en fais
part aujourd'huy ce n'eft pas
à caufe de l Election dont il y
cft parlé ; mais pour vous faire
GALANT 151
voir que les intereſts particuliers
font fouvent trahir ceux
que le repos
infpirer.
de la Patric doit
-
M' le Comte de Schomborn
, Vice Chancelier de
l'Empire , & neveu de M' l'Electeur
de Mayence , a efté élû
Coadjuteur de l'Evêché de
Bamberg , afin de fucceder à
fon oncle , & peut- eftre enfuite
à l'Electorat de Mayence.
Cette élection eft le fruit de
l'attachement que cet Electeur
a toûjours marqué pour les inrerefts
de la Maifon d'Autriche,
& fouvent même au pré-
Niiij
152 MERCURE
judice de l'Empire ; ce fut en
effet cet Electeur qui rompitiles
mefures que plufieurs Princes
d'Allemagne prenoient pour
conferver l'Empire dans la
Neutralité au commencement
de la guerre qui occupe aujourd
huy toute l'Europe , &
que la fucceffion d'Espagne où
le Corps Germanique n'avoit
aucune part , alluma entre les
Maifons de France & d'Autriche.
Si tous les Princes d'Allemagne
n'avoient point manqué
de parole à Monfieur l'Electeur
de Baviere , & ne s'étoient
point mêlez de foûtenir
>
GALANT 153
des interefts qui ne les regardoient
en aucune maniere , ils
ne feroient pas plongez dans
une guerre qui les a prefque
tous entierement ruinez , comme
l'on peut voir par les Me
moires qu'ils prefentent tous
les jours , des millions que cette
guerre leur a coûté à chacun
en particulier , & dont ils
ne feront jamais dédommagez.
Auffi l'Empereur
n'eft irrité
contre Monfieur l'Electeur de
Baviere qu'à caufe que ce Prince
a travaillé pour le bien de
l'Empire , dont les Membres
ne feroient pas prefentement
154 MERCURE
dans l'état où ils fe trouvent ,
& jouiroient d'une pleine tranquilité
fi les interefts particu
liers de quelques- uns , & l'alliance
des autres à la Maiſon
d'Autriche , ne les avoient obligez
de facrifier le repos de
Empire à ce qu'ils croyoient
les toucher de plus prés .
Je paffe à ce qui regarde la
Maifon de Schomborn . Elle
eft originaire du Cercle de
Weftphalic , & elle poffede
des Charges confiderables de
l'Empire depuis prés de trois
fiecles. Elle eft alliée à toutes
les plus grandes Maiſons
GALANT 155
d'Allemagne la Ville de
Bamberg eft du Cercle de Franconic.
Elle ne fut bâtie que
dans le dixiéme fiecle , & l'Empereur
Henry II . dit le Saint
& le Boiteux , y fonda un Evêché
du confentement du Pape
Jean XIX . & dans le fiecle fuivant
le Pape Clement II. qui
avoit efté Evêque de Bamberg ,
foûmit cette Eglife immediatement
au Saint Siege. Elle
eftoit auparavant dans la dépendance
de celle de Mayence.
1 Evêque de Bamberg eft le premier
Evêque Souverain aprés
les Electeurs : il precede même
156 MERCURE
celuy de Wirtzbourg , & dans
l'étendue de fes Etats , fe trou
vent enfermez quelques portions
de ceux des quatre premiers
Electeurs , qui par confequent
relevent de luy. Il y a
quelques ficcles qu'on tint un
Concile de quarante fix Evêques
à Bamberg , où Theodoric
Evêque de Mets , de la Maifon
de Luxembourg , & frere
de l'Imperatrice Cunegonde ,
femme d'Henry II . fut obligé
de fe juftifier de plufieurs crimes
atroces qu'on luy impu
toir. Cet évenement arriva au
milicu du onzième fiecle ; en
GALANT 157
1653.on y fonda une Univerfité.
* Je paffe à quelques Articles
de Morts , parmi lesquels vous
en trouverez de fort curieux
& de tres - édifians , & je ne
doute point que la lecture de
ces Articles ne vous faffent
plaifir.
M' le Baron de Mean , grand
Doyen du Chapitre de la Cathedrale
de Liege eft mort dans
une de fes Terres , & Mr le
Baron de Selis a efté élû à fa
place ; ce Baron eftoit auparavant
Prevoft de Saint Paul . II
eft d'une des meilleures Mai
158 MERCURE
fons du Pays de Liege ; elle eft
originaire d'Alface , & elle y
a tenu un rang tres diftingué
dés le temps que cette Province
avoit fes Souverains particuliers
. Ce nouveau Grand
Doyen eft proche parent de
M' le Comte de Poitiers Chancelier
de la même Eglife , & il
même l'honneur d'avoir du
cofté maternel une alliance
avec la Maiſon Electorale de
Baviere . Mr le Baron de Mean
avoit eſté échangé depuis peu
avec Mr de Saint Vallier Evê
que de Quebec , qui avoit eſté
pris par un Armateur Anglois
GALANT 159
г
dans fon trajet de France en
Amerique , & qui a efté plus de
deux ans prifonnier en Angleterre.
M le Baron de Mean
qui avoit auffi efté arrefté par
ordre du Roy lors que nous
eftions encore maiſtres de Liege
à caufe de l'intelligence qu'il
avoit avec les ennemis de l'Etát
, a marqué peu de temps
avant fa mort un vif repentir
des troubles où il avoit jetté
fa Patrie , & il faifoit inceffamment
des fouhaits pour le retour
de Mr l'Electeur de Cologne
, Evêque de Liege fon Souverain.
Ce Baron eftoit d'une
160 MERCURE
grande naiffance & allié au feu
Evêque de Munſter Bernard
de Galen. Sa Maiſon eftoit originaire
de l'Etat de Mayence.
L'élection de l'Evêque caufa.
de grands defordres dans la
Ville de Liege au quinziéme
fiecle. Jean de Baviere gouver
noit alors cette Eglife . Les Liegeois
luy firent la guerre . L'E
vêché eftoit à Tongres anciennement
; il fut enfuite à Maf
trick , & enfin transferé à Liege.
La Soeur Therefe des Anges
Carmelite du Monaftere de la
Sainte Mere de Dieu de Riom
GALANT 161
en Auvergne , y mourut le 2
jour de cette année d'une maladie
qui commença le jour
de Saint Etienne à cinq heures
du foir , mais qui n'eftoit
qu'une fuite des infirmitez qu'-
elle avoit foufferte depuis 15 .
ans avec une patience édifiante.
Elle eftoit âgée de 69. ans ;
elle en avoit 46. de Religion ,
& elle eft morte dans une grande
opinion de fainteté . Elle
avoit quitté fes parens dans un
âge fort tendre , & qui estoient
fort éloignez de Riom pour
s'y aller renfermer dans le Convent
des Carmelites , & depuis.
Février 1710.
162 MERCURE
pour
है
ce temps - là on peut affurer
qu'elle y a mené une vie toutà
fait angelique. Son ardeur
le Saint Sacrement de
I'Autel l'avoit obligée de paffer
tous les Jeudis de fa vie en
retraite , ce qu'elle a toujours
obfervé avec beaucoup d'exactitude
, & elle a eu la confolation
de mourir un Jeudy. Dans:
· les douleurs d'une longue &
cruelle maladie qui l'a fait fouffrir
durant quinze années entieres
, elle ne s'eft jamais voulu
relâcher des pratiques de fa
Regle , & on luy entendoit
dire fouvent que plus la mort eft
GALANT 163
proche , plus ilfaut travailler pour
sy difpofer ; & qu'il faut oublier
Le corps & penser à affurer du bien
à fon ame. L'avant - veille de
Noël elle demanda à fa Superieure
de jeûner au pain & à
l'eau , comme fi elle cût îçû que
ce feroit le dernier exercice de
fa penitence ; & comme la Superieure
s'y oppofoit , elle luy
repliqua : Au nom de Dieu , ma
Mere , ne vous opposez pas à mon
defir ; vous devez aimer mon ames
je fuis peut - eftre bien prés de la
mort , je
la veux attendre comme
un bon Soldat , les armes à la
main. Enfin les bas fentimens
Oij
164 MERCURE
que cette fainte Fille avoit d'elle-
même , donne le prix à fa
penitence . On en jugera par un
billet écrit de fa main & trouvé
aprés fa mort : il eftoit conçu
en ces termes : Je vous ſupplie ,
ma Mere , de me procurer toutes
les Prieres que vous pourrez , j'en
auray ungrand befoin eftant veritablement
une tres -grande Pechereffe
: ce n'est pas par humilité ,
mais tres-fincerement
que je
·le dis ,
vous ayant toutes trompées par
quelques foibles defirs exterieurs
defairepenitence, quoy que jamais
n'en fois venue aux effets comme
il faut : c'est pourquoys, ma
je
GALANT 165
chere Mere , je vous fupplie de
mettre dans ma Lettre circulaire
que je demande un Miferere ,
pour reparer mon impenitence des
vant Dieu , & s'il me fait mifericorde
, je vous promets d'en eftre
bien reconnoiffante ; mais aidezmoy
à fortir du Purgatoire pour
l'amour de Dieu , s'il me fait la
grace d'y aller ; s'il m aller ; s'il m'eftoitpermis
de dire lespechez quej'ay commis
&qui me donnent cette crainte , je
le ferois tres- volontiers . Ce Billet
contient le triomphe de
l'humilité chreftienne ; on n'en
peut voir une plus profonde
avec une vertu plus épurée . On
166 MERCURE
écrit de Riom que Mr l'Abbé
Faydit l'eftant allé voir quelques
mois avant qu'il mourut ,
elle luy prédit fa mort ; & qu'el
le a donné d'autres marques
de la connoiffance qu'elle avoit
de l'avenir.
Si des perfonnes qui ont
mené une vie auffi reguliere ,
ou pour mieux dire auffi fainte
craignent fi fort les Jugemens
de Dieu , que ne doivent point
aprehender ceux qui vivent
dans le monde. Tentens ceux
qui y menent la vie la plus
reguliere , puifqu'ils ne laiffent
pas d'eftre expofez tous les
GALANT 167
jours à une infinité de chofes
qui les font infenfiblement ,
& fans qu'ils ayent le temps
d'y refléchir , tomber dans le
peché , & par confequent
ceux qui font dans le tumulte
des affaires ; & qui ne refuſent
rien à leurs paffions . Enfin les
hommes ne peuvent eftre
trop attentifs à ce qui regarde
leur falut puifque l'Ecriture
die le plusfagepêche fept fois par
jour.
L'Article qui fuit doit auffi
faire voir qu'il y a beaucoup
de plaifir à mourir de la mort
des Juftes , & doit faire trem-
1
768 MERCURE
bler en même temps tous ceux
qui font répandus dans le
monde , qui font bien éloignez
d'atteindre à cette per
fection , & qui au lieu de fonger
pendant leur vie à acquerir
les Trefors neceffaires
pour bien mourir , ne fongent
à en amaffer que pour
vivre , comme s'ils ne devoient
jamais quitter ce monde .
Il court dans le monde.
une Lettre de Dom Alexis
Mauroy Celerier de l'Abbaye
de Sept- fonds adreffée à Mr
Bouillet ami de cette Maifon
fur la mort du dernier Abbés
n'ayant
GALANT 169
n'ayant pu l'avoir entiere , je
vous en envoye un extrait fidéle.
Il commence fa Lettre en
difant que comme la mort eft
l'echo de la vie , on a vû à la
mort de Mr l'Abbé de Septfonds
le même efprit de charirecueillement
& de penité
, de
tence , qui a caracterifé toutes.
fes actions. Il eftoit infirme depuis
plufieurs années . Mais
ayant eſté faifi tout d'un
coup le 17. du mois de Sep.
tembre au matin d'une fiévre
ardente & d'une
inflammation
de poitrine , le Medecin jugea
que la maladie feroit mortelle.
Février 1710. Р
170
MERCURE
Mr l'Abbé ayant donc demandé
les Sacremens , il fe confeffa
& dés qu'il cut reçû ce premier
Sacrement il tomba dans une
lethargie accompagnée de convulfions
qui fit craindre qu'il
ne pût recevoir les autres Sacremens.
Il reſta long- temps
dans cet eftat & même fans
mouvement ; mais en eſtant
revenu & ayant demandé avec
de vives inſtances ' Euchariftie,
on laluy apporta & il la reçût
avec les fentimens les plus vifs
& les plus ardens de l'amour
de Dieu ; toujours penetré du
fentiment de l'infuffifance de
GALANT. 171
遭
fa penitence , quoyqu'il en ait
fait une des plus longues &
des plus éclatantes , il fit divers
Actes de Charité mêlez du
fentiment de la plus parfaite
abjection de foy- même . Il
demanda pardon plufieurs
fois à toute la Communauté
qui fondoit en larmes , des
mauvais exemples qu'il avoit
donné & fe recommandant
humblement à fes Prieres ; &
fur ce que le Prieur luy dit
qu'aprés la vie penitente qu'il
avoit menée & aprés avoir
confommé le grand ouvrage
de la Reforme de cette Maifon ,
Pij
172 MERCURE
il avoit lieu de tout efperer
de la Mifericorde de Dieu ; il
répondit qu'il n'avoit rien fait ,
que tout venoit de Dieu , &
qu'il n'eftoit qu'un ouvrier indigne.
Le Prieur au nom de la
Communauté le pria de demander
à Dieu , quand il
feroit devant luy un Succeffeur
qui maintint fon ouvrage ;
il répondit qu'il leur en fouhaitoit
un qui reparát tous ſes manquemens
& toutes lesfautes aufquelles
il avoit donné lieu ou par
luy même oupar fa condefcendance
( il faut remarquer , que
c'eft le même Prieur que le
*
GALANT 173
Roy avoit nommé depuis
Abbé de Sept - fonds , & qui
eft fils de Mr d'Oppede premier
Prefident du Parlement
de Provence ) enfin le Prieur
luy demanda fa benediction
paternelle au nom de la Communauté.
Ce faint & humble
Abbé fe fit long- temps preffer
avant que de la vouloir donner
; mais ne pouvant plus
refifter aux inftances de fes
Religieux qui fondoient tous
en larmes , il fe fit mettre à
fon feant , & aprés avoir fait
le figne de la Croix fur luymême
, dit à haute voix ces
*
Piij
174 MERCURE
paroles en faifant fur luy ſeul
un fecond figne de Croix , &
ne voulant pas benir les autres
par humilité benedicat nos
Deus ( ce qu'il repeta trois fois )
Ømetuent cum omnes fines terra .
Enfin il mourut le zo du
mois , jour de faint Euſtache
fon Patron , aprés une douce
agonie & fans la moindre
grimace .
Louis de Bats de Caftelmore
, cy- devant Lieutenant au
Regiment des Gardes Françoifes
, connu dans le monde fous
le nom de Mr le Comte d'Artaignan
, fils aîné de Charles de
GALANT 175
Bats de Caftelmore , connu
auffi fous le nom de Mr le
Comte d'Artaignan , Capitaine
Lieutenant de la premiere
Compagnie des Moufquetaires
, tué au Siege de Maftrick
en 1673. mourut fur la fin
de l'année derniere dans fon
Chafteau de Caftelmore en Armagnaç
; nom que le Roy
Louis XIII. avoit ordonné à
fon pere de prendre n'eftant
encore que Mousquetaire
aprés la mort d'un des fes oncles
du cofté maternel , tué au
Siege de la Rochelle : Bats de
Caftelmore fon pere ayant
,
é-
Piiij
176 MERCURE
poufé Françoife de Montef
quiou d'Arraignan en 1608.
lequel a porté toute fa vie le
nom d'Arraignan avec beaucoup
de gloire; le deffunt ayant
cu l'honneur de meriter l'eftime
de Sa Majesté par fon zele ,
fa fidelité & fon attachement
pour fon fervice.
Mlle de Fortia , fille de feu
Mr de Fortia , Doyen des Maî
tres des Requeftes & Confeiller
d'Etat , eft morte il y a déja
quelque temps . La famille de
Mrs de Fortia eft tres - ancienne.
Mr le Marquis de Fortia
Durban eft l'aîné de cette Mai-
•
GALANT 177
fon . Mr de Fortia , connu fous
le nom de Forville eft Licutenant
de Roy en Provence
Capitaine de Galere , & Gouverneur
de la Ville de Marfeille.
Mr le Marquis de Monreal ,
qui fait fon fejour ordinaire à
Avignon , & qui a époufé Mlle
de Saffenage , foeur de Mr le
Comte de Saffenage , ci- devant
Premier Gentilhomme de la
Chambre de S. A. R. Mr le
Duc d'Orleans , eft auffi de
cette Mailon. En 1100. Sybille
de Fortia époufa Pierre
d'Arragon . Ainfi vous pouvez
juger de la grandeur & de l'il178
MERCURE
luftration de cette Maiſon .
Mre N.... Duc d'Aquaviva
eft mort à Lyon , où il paſſoir
en revenant de la Cour pour
fe retirer en Italie . Il n'eftoit
âgé que de 25. ans . Mr le Maréchal
de Villeroy qui fçavoit
qu'il devoit paffer dans fon
Gouvernement , avoit eu ſoin
de le recommander' , mais malgré
tous les foins qu'on en a
pris une fiévre pourprée l'a em
porté aprés quelques jours de
maladie , & qu'il a reçû les Sacremens
avec beaucoup d'édification
des Vicaires de la Paroiffe
de Saint Paul. Son corps
GALANT 179
par fon ordre a efté embaumé
& déposé dans l'Eglife du
grand Convent des Capucins ,
jufqu'à ce qu'on le tranſportaft
dans le Duché d'Aquaviva
au
tombeau de ſes Anceftres , dans
la Province de Barri , une des
principales du Royaume de
Naples ; ce jeune Seigneur étoit
frere du Cardinal Aquaviva
, &
neveu d'un autre Cardinal du
côré maternel. Il a fait quantité
de legs , & il a donné 10000. écus
à une Dame de fon Pays. Je
vous ay parlé de fa Maiſon en
vous apprenant le mariage de
M la Comteffe d'Angeville
,
1180 MERCURE
fa niece . Sa mere eft de la Mai-
Maifon de Sevignon . Le Bourg
d'Aquaviva a donné le nom à
cette illuftre famille, qui donna
un Cardinal au Sacré College
dans le feiziéme fiecle. Octavio
Aquaviva fut un dés ornemens
du Clergé de Rome. Il eftoit .
fils de Jean- Jerôme Aquaviva
( ou Aqua- via ) Duc d'Atri ,
dont le Duc de qui je vous apprens
la mort, defcendoit auffi.
Il fut dans une grande confideration
à la Cour de Rome
fous quatre ou cinq Papes:
Sixte V. fur tout , luy donna
divers grands Emplois , & il
GALANT 181
l'honora de la Pourpre Romaine.
Le Pape Leon X I. luy avoit
deftiné l'Archevêché de Naples
, mais la mort l'ayant prévenu
le Pape Paul V. executa
fes intentions. Claude Aquaviva
, de la Compagnie de Jefus
, eftoit fils du Duc d'Atri ;
il avoit déja cu des Emplois
importans à la Cour de Rome ,
& il pouvoit tout efperer de
fon merite & de fa naiffance ,
lorfqu'il embraffa l'Inftitut des
Jefuites . Il fucceda au P. Everard
Mercurieu , troifiéme General
de la Compagnie , qu'il
gouverna durant 34. ans avec
182 MERCURE
beaucoup de douceur . Il mourut
au commencement du 17°
ficcle.
M ' l'Abbé de Laubefpin ,
Comte de S. Jean de Lyon , eft
auffi decedé à la fleur de fon
âge. Il eftoit frere de Mr le
Chevalier de Laubefpin Capitaine
de Fregate legere , dont
fouvent parlé penje
vous ay
dant la derniere guerre d'Italie
.
Quoy que l'Article qui fuit
ne regarde qu'une mort , vous
e trouverez fort curieux .
La Republique des Lettres ,
vient de faire une perte confiGALANT
183
derable
par
la mort de M
Louis Pujet , d'une des plus
anciennes familles de Lyon ;
mais beaucoup plus recommandable
par fon merite
fes lumieres , & fa vertu . Il
eftoit fils de feu M' Pujet Procureur
du Roy au Siege Prefidial
de Lyon , qui eſt une
Charge des plus importantes ,
& de Dame N .... d'Avefnesaux-
petits neveux , de laquelle
ila laiffé tous les biens , ce Gentilhomme
ayant voulu paffer
fa vie dans le celibat , comme
un eftar plus parfait & plus
propre pour s'attacher aux
184 MERCURÉ
Sciences , & pour faire des progrés
plus fenfibles dans la vertu
; perfuadé d'ailleurs que le
chemin qu'une ame fait dans
de Dieu eft plus rapide
*
la
la
voye
lorfqu'elle
a moins
d'occafions
de s'entretenir
avec le monde
,
& de ne juger
par les fens de
ce qui ne le goûte
que par
foy. Mr Pujer
eftant
encore
tour jeune
s'attacha
à la nouvelle
Philofophie
, & il s'y perfectionna
fi fort qu'il a paffé durant
tout le cours
de la vie pour
un tres-bon & tres -folide
Philofophe
. Il s'eftoit
fort attaché
à la Phyfique
, fur tout à l'ExGALANT
185
perimentale ; & il avoit fait de
grandes découvertes fur les
Matieres Magnetiques . Son
Cabinet eftoit pour les Pierres
d'Ayman , ce qu'il y avoit
de plus curieux dans toutes les
Provinces voisines , & il ne paffoit
point d'Etranger à Lyon
qui n'allaft voir toutes les beautez
qu'il y avoit raſſemblées
& les Experiences qu'il faifoit
fur l'Ayman. Il avoit eu fur
cette matiere une diſpute avec
Mr Jobelot de l'Academie des
Sciences ; ce qui avoit produit
de part & d'autre quelques
Lettres pleines d'érudition . Mr
е Février
1710.
186 MERCURE
Pujet avoit perfectionné l'ufage
du Microſcope , & il avoit
fait avec cet Inftrument des découvertes
fur le corps des plus
petits Infectes, & il publia deux
Lettres il y a quelques années
adreffées au P.Lamy Benedictin
fon amy particulier , où il rendoit
compte à ce Sçavant Religieux
de toutes les Obferva
tions qu'il avoit faites fur le
corps de certaines Mouches
d'une espece particuliere & fur
leur cornée ; ce qu'il dit fur la
trompe des Papillons , & ce
qu'il en faifoit voir à l'aide de
ces Microſcopes eftoit en
GALANT 187
1
effect fingulier : & il difoit
ordinairement & d'une manie→
re fort ingenieufe , que nous
avions obligation au Microf
cope , de la découverte d'un
petit monde auparavant rout
à fait inconnu. Tous les Journaux
ont parlé de ces deux
Lettres avec beaucoup d'éloges
: & la premiere avoit mêma
paru toute entiere dans un
Journal des Sçavans il y a déja
quelques années. Ce que Me
Pujet a écrit fur l'Ayman n'a
pas moins efté recherché des
Sçavans ; nous avons cafin de
luyune Differtation qu'il
Qij
188
MERCURE
翳
publia lors que la Baguette
dont on a tant parlé faifoit le
plus grand bruit ; & dans cet
Ouvrage ainfi que dans les
autres , il parle en grand Philofophe
& en Maître de fa
matiere . Il
n'ignoroit aucun
des anciens &
nouveaux fiftemes
de
Philofophie , & il parloit
de tous en homme qui les
poffedoit
parfaitement
joignoit à ces talens la connoiffance
des belles Lettres . Jamais
perfonne n'a mieux fçu les
Poëtes que luy. Tant de talens
ne luy
donnoient point
de vaine gloire , l'humilité fuc
3
il
GALANT 189
軍
toujours fa vertu la plus cherie,
& il feroit difficile de trouver
dans un même homme un
cette vertu
$
fçavoir fi profond & fi étendu
avec une fi grande humilité ;
il joignoit à cette
Chreftienne
le principe de
toutes les autres , un amour
pour les pauvres qui a principalement
caracterifé toutes
fes actions . Dans l'année 1694
où ils fouffrirent beaucoup il
vendit toute fa vaiffelle d'argent
& la plus grande partic
de fon linge pour les foulager ,
& il s'eft auffi furpaffé l'année
derniere dans l'exercice de fa
}
190 MERCURE
charité. Il a donné fa Bibliotheque
à la Maifon des Jeſuites
de S. Jofeph de Lyon , &
toutes fes Pierres d'Ayman &
autres curiofitez à Mr de la
Vallette Treforier de France ,
fon ancien ami , & celuy de tous
les gens de Lettres . Il eft mort
âgé de prés de 80. ans.
Il y a peu de temps que je
vous ay parlé de la nomination
de Mr l'Abbé d'Heudicourt
, dont jevous apprens au
jourd'huy la mort , à l'Evêché
d'Evreux. Havoit travaillé pendant
toute fa vie à fe rendre
digne du Siege Epifcopal , &
GALANT 191
il y eftoit arrivé par tous les
degrez qui peuvent y faire
monter. Il ne doit point rendre
de compte à Dieu de fes momens
perdus , puifqu'il n'eftoit
encore âgé que de trente- deux
ans , lorfque la mort l'a furpris
, & il avoit fi utilement
employé ce peu de temps pour
le bien de l'Eglife , qu'il y a lieu
de croire que s'il eftoit demeuré
longtemps fur le Siege Epifcopal
, l'Eglife en auroit tiré
de grands fecours . Je ne vous
en dis rien davantage , vous en
ayant déja parlé dans le temps
qu'il a efté nommé à l'Evêché
d'Evreux.
192 MERCURE
La mort a auffi enlevé Mr
le Chevalier de Chaumont ,
Major general de l'Armée Navale
du Levant. Il eftoit âgé de
79. ans , & il avoit eſté Ambaffadeur
à Siam . J'aurois dû
ajoûter cette qualité à celles
que je viens de marquer , dans
lefquelles j'ay peut eftre oublié
quelque chofe ; mais fes Billets
d'Enterrément
n'ont pû l'apprendre
, puifqu'il n'a point
voulu que l'on en filt , & qu'il
、a cfté enterré à Saint Severin
fans aucun éclat , n'ayant pref
que eu que des Pauvres pour
affiftans à fon Convoy , & qui
luy
GALANT 193
luy ont donné mille benedic
tions. Rien n'a efté plus éclatant
que fon Ambaffade au
prés du Roy de Siam . Ilamena
en France trois Ambaffadeurs
de ce Monarque , & il
leur fit rendre depuis Breft jufqu'à
Paris , tous les honneurs
dûs à leur caractere. Il eftoit
coufin germain de Mr le
Marquis de Guitry , Grand-
Maistre de la Garderobbe ,
qui fut tué près du Fort de
Tolwis avec Mr le Duc de
Longueville. La Maiſon de
Guitry eft fort ancienne , &
fous Charles VII. N. Sire
Février
1710.
*.
· R
194 MERCURE
-
de Guitry , Gouverneur de
Montereau faut - Yonne ,
fecourut Harfleur contre les
Anglois , & il perdit la vie à
la Journée de Verneuil. Cette
Maiſon avoit auffi brillé beaucoup
pendant le regne de
Charles VI.
Je dois vous apprendre la
mort de Mr de Maupeou , premier
Prefident de la premiere
Chambre des Enqueftes ; mais
comme je vous ay parlé plufieurs
fois de la Maifon de
Maupeou , de fa Nobleffe , &
de fes Alliances ; du rare merite
& des Emplois éclatans de
GALANT 195
plufieurs grands Hommes de
ce nom qui fe font diftinguez
dans les trois Ordres de l'Etat ,
& en dernier lieu à l'occafion
de Mr l'Archevêque d'Auch ,
auparavant Evêque de Caftres ,
je me contenteray de vous dire
aujourd'huy que Mr fon frere
qui vient de mourir avoit eſté
reçu fort jeune Chevalier de
Malthe ; que preft d'y faire fes
voeux , il fut engagé par fes parens
à revenir en France pour
foûtenir fon nom , à cauſe de
la mort de fon frere qui eftoit
Avocat general du grand Confeil
; qu'il eft mort dans fa cin-
Rij
196 MERCURE
quante - quatrième année , premier
Prefident de la premiere
Chambre des Enqueftes , où
il s'eftoit acquis la réputation
d'un Juge tres - integre , & que
de fon mariage avec Mlle le
Noir fille unique de Me la Prefidente
le Bailleul , il n'a laiffé
qu'un fils âgé de 21. an , qui
cft Avocat du Royau Chaftelet
; jeune Magiftrat qui eft
tres gracieux & tres bien fait
qui a beaucoup d'efprit , & fur
lequel il y a d'autant plus de
fujet de fonder de hautes efperances
, que la nature & la
fortune agiffant pour luy com
DE
LYON
TILLE
ءايشالا
i
GALANT 197
me de concert , ont pris foin
de joindre en fa perfonne de
grands biens à de grands talens
.
que
Je vous envoye l'Eftampe
des Jettons de cette année
vous auriez trouvée dans ma
Lettre du mois de Janvier fi
la maladie de mon Graveur ne
m'euft point empêché de vous
l'envoyer. Les Devilés font
prefque toutes de Meffieurs de
Academic Royale des Medailles
& Infcriptions , & meritent
l'attention de ceux qui
les verront. Ces Jettons ont
efté frappez à l'ordinaire à la
Riij
198 MERCURE
Monnoye des Medailles . Vous
aurez dû remarquer que touse
les Corps qui ont accoûtumé
d'en donner tous les ans , n'ontpas
ceffé d'en faire frapper cette
année , malgré la calamité
publique caufée par la forte &
longue gelée de l'année derniere
, que la France feule a éprouvée
, parce que dans les climats
plus froids la nége n'ayant
point fondu , en avoit confervé
les bleds , au lieu que le froid
ayant repris en France avant
que l'eau de cette nége cuft
penetré dans la terre , la glace
avoit coupé tous les grains.
GALANT
LIOTHE
C'eſt un avantage que no
nemis ont eu , & que l'on ne
doit attribuer ny à leurs forces
ny à leur valeur ; qu'ils n'auront
pas toûjours , & dont ils
doivent fe tenir heureux fans
s'en glorifier ; c'eſt un avantahe
felon toutes les appage
, que
rences , ils n'auront pas cette
année.
Vous aurez peut - eftre remarqué
que la Ville n'a point
fait frapper de Jettons cette
année ; mais comme elle s'eft
fort appliquée au foulagement
des Pauvres , le Roy a trouvé
bon qu'elle employaſt à cer
Riiij
200 MERCURE
ufage le fond qu'elle auroit
employé à faire frapper des
Jettons.
Quoy qu'il me reste à vous
parler d'une infinité de chofes
qui felon l'ordre d'ancienneté,
devroient preceder l'Article
qui fuit , il eft ncanmoins de
ceux dont on doit parler fans
attendre l'ordre des dattes que
je n'obferve pas mefme en
beaucoup de chofes , vous envoyant
fouvent plufieurs Articles
plutoft dans le temps que
je fuis informé à fond de ce.
qui les regarde , que dans le
temps qu'ils ſe ſont paffez , &
GALANT 201
il me feroit impoffible de vous
écrire fi j'en ufois autrement.
Il fuffit comme je vous ay marqué
fouvent , que dans les Articles
que je vous envoye ,
quelque temps qu'il y ait que
ce qu'ils contiennent foit paffe ;
il y ait toûjours quelque chofe
qui vous foit nouveau dans
ce que je vous mande , & même
que je vous envoye fouvent
des chofes que vous ne
fçavez pas encore , quoy qu'il
y ait déja longtemps qu'elles fe
foient paffées.
Quant à ce que vous allez
lire , ce font des chofes que la
202 MERCURE
Renommée rend également
publiques en même temps
dans les lieux où elles fe pafu
fent , & qu'elle ne tarde
pas a
faire fçavoir dans les lieux les
plus éloignez . Mais comme il
s'agit de faits hiftoriques du
premier rang , il eft à propos
de les donner par ordre , &
d'en faire un Corps qui en
puiffe donner une idée parfaite
dans les lieux les plus éloignez ;
l'apprendre enfuite aux Etrangers
, & laiffer à la Pofterité.
dequoy s'en inſtruire & d'ap
prendre des particularitez qu'l
Tuy eft quelquesfois important
CALANT 203
de fçavoir. Vous jugez bien
que je vais vous parler d'un
morceau d'Histoire qui doit
tenir place dans l'Hiftoire genevale
du monde , & je m'imagine
qu'en lifant ce Prelude ,
vous devinerez d'abord que je
vous vais parler des Couches
de Madame la Ducheffe de:
Bourgogne , & vous ne vous
tromperez pas.
On eftoit attentif fur le
temps que cette Princeffe
accoucheroit
, tant parce qu'on
eftoit perfuadé qu'elle eftoit
à terme , qu'à caufe qu'il y
avoit déja du temps qu'elle
204 MERCURE
.
avoit fenty quelques douleurs
qui avoient donné lieu de
croire qu'elle accoucheroit
plutoft que l'on n'avoit cru , &
qu'elle avoit fenty ces douleurs
à diverfes reprifes , ce qui cftoit
caufe qu'on attendoit inceffamment
le moment de fon
acouchement, que les Princes ,
qui pour leurs interefts particuliers
doivent eftre prefens à
de pareils accouchemens ou
du moins dans des lieux d'où ils
puiffent fçavoir ce qui fe paffe
-fans pouvoir
pouvoir eftre trompez ,
ne quittoient point Verfailles,
& les habits du Roy demeu
GALANT 205
C
roient toutes les nuits dans la
Chambre de Sa Majefté , afin
de gagner le temps qu'il auroit
fallu perdre pour aller chercher
fa Garderobbe.
Enfin le Samedy 15 de ce
mois , fur les fept heures du
matin , cette Princeffe commença
à fentir les premieres
douleurs de l'accouchement ,
& comme l'enfant fe trouva
mal tourné , on crut d'abord
que le travail pouroit eſtre rude
, & que cette Princeffe n'accoucheroit
qu'avec beaucoup
de peine ; mais M' Clement
qui a déja accouché plufieurs
>
206 MERCURE
fois cette Princeffe , qui eft
depuis peu de retour d'Efpagne
où il a accouché la Reine ,
& dont le fçavoir eft grand
auffi - bien que l'experience ,
remit auffi toft l'enfant dans
la fituation qu'il devoit eftre :
de maniere que cette Princeffe
accoucha fur les huit heures
demi -quart ; ce que les faifeurs
d'horofcopes feront bien- aife
d'aprendre. Je vous diray
cependant , fans me vouloir
meler d'en faire , qu'il a de
tout temps paffé pour conftant
que les enfans qui naiffoient
le jour eftoient plus heureux
है
GALANT 207
que ceux qui venoient au
monde pendant la nuit . Comme
ce Prince eft arriere petit
fils du Roy , rien ne marque
mieux que le Ciel benit la
pofterité de ce Monarque ; &
d'ailleurs il eft tres -
avantageux
à un Etat d'ayoir beaucoup
de Princes d'une même race
d'autant que lors qu'il paffe
d'une race à un autre , il arrive
fouvent des demeflez qui caufent
de grands defordres .
Le bruit de l'accouchement
de Madame la Ducheffe de
Bourgogne , s'eftant auffi- toft
répandu dans toute la Cour
208 MERCURE
T
y caufa la joye qu'il eft aifé de
s'imaginer. Le Roy donna au
Prince nouveau né , le nom
de Duc d'Anjou , & il fut ondoyé
par M le Cardinal de
Janfon , Grand -Aumônier de
France .
La Renommée , avec la
precipitation qui luy eft ordinaire
, lorfqu'il s'agit d'auffi
grandes nouvelles , porta auffitoft
à Paris , celle de cette heureufe
naiffance , qui prefqu'en
même temps fut fçue de tout
Paris , & annoncée au Public
par la Cloche du Palais qui fe
fait toûjours entendre en de
GALANT 209.
&
par
pareilles occafions ,
le
carillon de la Samaritaine , qui
ne manque jamais de fe faire
entendre auffi ; & dés le jour
même on vit paroiftre les Vers
fuivans , faits par Mr d'Aubicourt
.
Sur l'Heureufe Naiffance
de Monſeigneur
LE DUC D'ANJOU.
Le Duc d'Anjou qui regne eft fi
bien établi
Sur le Trône où le Cielpermet qu'il
fe maintienne ,
Qu'un Angeſousfon nom nous an-
Février 1710
. S
210 MERCURED
4
nonce aujourd'huy ,
Qu'il vient tenir un rang que ce
Prince a remply y bonin
Afin qu'on n'ait pas lieu de crain
dre qu'il revienne.
On vit auffi paroiſtre la Devife
fuivante , fur cet accouchement
, faite par Mr le Chevalier
de Vertron .
Le Corps eft la fleur de Gre
nade , avec ces paroles :
SERVATQUE MIHI NATURA
CORONAM.
Le 16. le Roy fit chanter le
GALANT
211
Te Deum dans la Chapelle de
Verfailles , & ayant refolu de
faire chanter dans la Metropolitaine
de Paris un Te Deum folemnel
, auquel devoient affilter
le Parlement & tous , les
Corps qui ont accoûtumé de
l'accompagner dans de parcilles
Ceremonies , il écrivit à Mr
le Cardinal de Noailles , Archevêque
de Paris , qu'il regar
doit comme une nouvelle & trop
confiderable benediction du Ciel,
la naiſſance de fon fecond Arrierepetit-
Fils le Duc d'Anjou , dont
fa Petite - Fille la Ducheffe de
Bourgogne eftoit accouchée ; pour
Sij
212 MERCURE
ne pas fatisfaire à la jufte obligation
où il eftoit d'en rendre àDieu
les Actions de graces qui luy
eftoient dûës; & il luy marquoit
de faire chanter le Te Deum
dans l'Eglife Metropolitaine
de fa bonne Ville de Paris , au
jour & à l'heure que le grand-
Maitre ou Maiftre des Ceremonies
luy diroit de fa part.
Comme on chante toûjours.
un Te Deum folemnel pour de
parcilles Naiffances , & que
les
jours que ce Te Deum fe chante
, on tire un Feu d'artifice
devant l'Hoſtel de Ville , on
n'avoit pas attendu d'ordre
GALANT 213
preparer , & dés que
pour
le
M's les Prevoft des Marchands
& Echevins curent appris la
Naiffance de Monfeigneur le
Duc d'Anjou , ils y firent travailler.
Le deffein du Feu , dont
je ne vous fais point de Difcription
, marquoit par des
figures fimbolifées , que le
Prince que le Ciel vient de
donner à la France , eftant un
prefage certain de fa benediction
fur tout le Royaume ,
& de la continuation de cette
fenfible protection dont il a
fouvent reçu de pareilles mar214
MERCURB
ques , les Peuples ne pouvoient
en faire voir leur reconnoif
fance avec trop d'éclat , &
marquer auffi les voeux que
ces mêmes Peuples font pour
demander au Tout- puiffant
la confervation d'un fi precieux
gage de fa bonté , en
fouhaitant au nouveau Prince
les vertus qui font fi naturelles
au fang illuftre d'où il eft
forty. On voyoit dans les
Emblêmes de ce Feu , les fouhaits
que les Peuples faifoient
de voir un jour en ce jeune
Prince les vertus & qui font
hereditaires à fonte augufte
GALANT 215
C
fang. lley avoit auffi trois
Emblèmes par lesquelles on
pretendoit faire voir trois des
principales Vertus neceffaires
à un Prince, fçavoir , la Sageffe,
la Grandeur d'ame , & la
Science. Je ne vous dis point
que la Renommée eftoit au
milieu de la Machine , qui
reprefentoit ce Feu , avec fes
deux Trompettes , & dans une
attitude qui faifoit voir qu'elle
eftoit prefte d'aller par toute
la terre annoncer l'heureufer
naiffance qui caufoit tant de
joye à toute la France.
Il y eut le même foir un
216 MERCURE
grand foupé à l'Hôtel de Ville ,
auquel fe trouverent Monfieur
le Gouverneur de Paris , &
plufieurs perfonnes d'une
qualité diftinguée , & plufieurs
décharges du Canon qu'on
avoit placé le long du Port
de la Grève , & des feux furent
allumez dans toutes les rues
de Paris .
Vous attendez fans doute
que je vous parle de la reception
de Mr Houdart de la
Motte à l'Academie Françoiſe,
à la place de feu Mr. de Corneille
, mort le 8. de Decem
bre de l'année derniere , &
voftre
GALANT 117
voftre impatience redouble
lorfque vous croyez qu'un
homme qui n'a point diſputé
de Prix qu'il n'ait emportez ,
qui a fouvent travaillé pour
meriter cette gloire , & qui
s'eft diftingué par un grand
nombre d'Ouvrages de toutes
fortes de caracteres , & qui
ont attiré l'attention & les applaudiffemens
de tout le Public
, doit s'eftre furpaffé dans
le remerciement qu'il a fait à
l'Academic , en le nommant
pour remplir la place de Mr
de Corneille. Vous ne vous
trompez pas ; mais quoy qu'il
Février 1710 . T
218 MERCURE
foit fort connu par tous les ou
vrages qu'il a donnez au Public
, l'admiration que vous
avéz pour luy s'augmenteroit
encore fi vous fçaviez le fond
de la galanterie de fon efprit ,
& vous avouëriez que Voiture
n'a jamais badiné plus agreablement
& plus noblement
dans une infinité de pieces que
nous avons de cet homme tout
fingulier , & qui a fait l'un des
principaux ornemens de fon
fiecle , ce que perfonne ne luy
difpute. Mr de la Motte a fait
quantité d'ouvrages de certe
nature , fous les noms de pluGALANT
219
fieurs perfonnes de fes Amis ,
tant hommes que femmes , &
qui ont efté admirez , fans
qu'on fçut dans le monde qu'ils
venoient de luy , & peut- eftre
en avez-vous vû beaucoup que
vous avez fort applaudis fans
en fçavoir le veritable Auteur .
Je n'avance rien contre la verité
, ayant vû moy - même .
beaucoup de ces ouvrages que
ceux qui les produifoient fous
leur nom , m'ont avoüé eſtre
de luy. Enfin c'eſt un genie
univerfel , & qui feroit capable
de remporter toûjours les Prix
fur tous les fujets que l'on pro-
Tij
220 MERCURE
poferoit , de quelque nature
qu'ils puffent eftre. La grande
-idée que le Public a de luy fut
caufe que llee jjoouurr ddee ffaa reception
, l'Affemblée fut des plus
nombreuſes ; ce fut le 8. de
Fevrier , & tous ceux qui s'y
trouverent curent lieu d'eftre
contens de tout ce qu'il dit . Il
faut neceffairement
que tous
ceux qui font reçus faffent l'éloge
du Roy ; celuy de Mr le
Cardinal de Richelieu , & ceux
de Mr le Chancelier Seguier &
de l'Academicien decedé , dont
ils rempliffent la place , ce qui
eft d'autant plus difficile , que
GALANT
221
depuis un fort grand nombre
d'années tous ceux qui font reçus
à l'Academie y font indif
penfablement obligez : de maniere
qu'il faut avoir beaucoup
de genie pour donner differens
tours à leurs difcours , & faire
paroiftre nouveaux des fujets
épuifez depuis long- temps , &
cependant ce font par ces endroits
que doivent briller le
plus tous les Academiciens qui
font reçus , & c'eft en quoy Mr
de la Motte fe fit admirer le
jour de fa reception
.
Il eft temps de vous parler
du Difcours qu'il prononça &
Tiij
222 MERCURE
qui luy attira tant d'applaudif
femens , & c'eft ce qui m'embaraffe
extrêmement . Je ne
dois vous enenvoyer qu'un extrait
, & vous devez deviner les
raifons qui m'empêchent de
vous l'envoyer entier . Si ce
Difcours eftoit mediocre je
pourrois faire une peinture des
moindres endroits que je ne
rapporterois pas entiers, & en
donner fans parler contre la
verité , une idée qui les feroit
croire plus beaux qu'ils ne feroient
; mais lors qu'un Dif
cours eft parfait en toutes fes
parties , de quels termes puis- je
GALANT
223
me fervir
pour parler des endroits
que je ne rapporteray
pas entiers , & en pourray - je
donner une idée qui en puiffe
faire affez bien concevoir la
beauté : & quel choix feray je
de ceux que je vous rapporteray
entiers ? puis que ce Difcours
a paru également beau
à tous ceux qui l'ont entendu.
Ainfi ne comptez pas que je
vous en puifle faire concevoir
les beautez dans tout ce que
vous allez lire. Vous connoiffez
l'efprit de Mr de la Motte ,
& fon genie : vous fçavez dequoy
il eft capable , & cela doir
Tiiij
224 'MERCURE
vous donner lieu de fuppléer
à tout ce que je vous rappor
teray de ce Difcours. huomis .
Il commença par une peinture
qu'il fit de l'embarras où
il fe trouvoit d'eftre obligé de
trouver un tour nouveau pour
parler fur une matiere rebatuë
par tous ceux qui avoient
efté reçus à l'Academie avant
luy, & fit voir la difficulté qu'il
y avoit de s'en bien acquitters
il demanda pourquoy il falloit
des expreffions differentes pour
des fentimens femblables , & il
dir beaucoup de chofes ingenieufes
là deffus. Ce qu'il dit
GALANT 225
enfuite fit paroître fa modeftie,
& aprés avoir dit que cet uſage
auroit dû eftre changé , il dit en
s'adreffant à fes Confreres ; Je
metrompe, Meffieurs , mon infuffifance
me rend injufte , maintenez
un usage qui n'humiliera que
moy ; fadmireray avec plaisir
dans ceux qui me fuivront , les
reffources qui m'ont manqué. Il
parla enfuite de la haute idée
qu'il avoit de la place où il
eftoit élevé , & fit connoiftre
que le defir qu'il avoit eu de fe
voir reçu parmi eux avoit eſté
fi vif en naiffant , que tout chimerique
qu'il l'avoit cru , il luy
?
226 MERCURE
avoit tenu licu de genie , & il
ajoûta que ce defir luy avoit
dicté ces EffaisLyriques dont ils
avoient agreé l'hommage , &
qui fous leurs aufpices avoient
trouvé grace devant le Public ;
que ce defir qui induſtrieux à
fe fervir luy même , l'avoit fait
tantoft Orateur , & tantoft
Poëte , pour meriter tous leurs
Lauriers ; qu'il l'avoit même
enhardi plus d'une fois à les
remercier d'un fuffrage unanime
qu'il ofoir regarder alors
comme un préfage de celuy
dont il leur rendoit graces en
ce moment ; ce defir enfin ,
GALANT 227
qui du moindre de leurs Eleves
, le faifoit devenir un de
leurs Confreres. Il ajoûta qu'il
prononçoit ce mot avec tranfport
, & qu'il oublioit un moment
ce qu'il eftoit pour ne
voir que le merite de ceux à
qui ils daignoient l'affocier .
Il fit voir enfuite que la
naiſſance & les dignitez qui dif
tinguoient la plupart des Academiciens
, ne l'ébloüiffoient
pas , & qu'on ne regardoit parmi
cux qu'un éclat plus réel &
plus indépendant ; qu'on n'honoroit
à l'Academie que les
talens & la vertu , & qu'on n'y
228 MERCURE
rendoit que ces refpects finceres
, d'autant plus flateurs pour
ceux qui les recevoient , qu'ils
faifoientle plaifir même de ceux
qui les rendoient , & il pourfuivit
par ces paroles. Je fens ce
plaifir , Meffieurs , dans toute fon
étendue : il n'y en apas un de vous,
carj'ay brigué l'honneur de vous
approcher de vous étudier
avant le temps ; il n'y en apas un
de vous en qui je n'aye fenti cette
fuperiorité d'efpritfi füre dans fon
Empire ; mais dont la politeffe
fçait rendre la domination fidouce.
Ouy , j'ofe le dire , les Titres font
icy de trop ; le merite perfonnel ar
Aliasun
GALANT 229
de
tire à luy toute l'attention . On remarque
àpeine que vous réuniffez
dans voftre Corps ce qu'il y a
plus refpectable dans les differens
Ordres de l'Etat ; on fonge feulement
, & c'est - là voftre Eloge ,
que vous y raffemblez le fçavoir ,
la delicateffe , les talens , le genie
fur tout lafaine critique , plus
rare encore que les talens , auffi
neceffaire à l'avancement des Lettres
que le Genie même . Mais à
ne regarder que vos ouvrages ,
Meffieurs , quelle fource d'admiration
! Peut- eftre enfommes- nous
encore trop prés pour en jugerfainement
; on n'est jamais affez tou230
MERCURE
ché de ce qu'on voit naifire & de
ce qu'on poffede ; onfe familiarife
avec le merite defes contemporains
; l'Antiquitéfeuley met le
fceau de la veneration & de l'eftime
publique. Plaçons donc l'Academie
dansfon veritable point de
vûë, & voyons- la , s'il.fe peut ,
avec lesyeux de la Pofterité. Il
pourfuivit la peinture de Meffeurs
de l'Academic , & parla
des divers talens de ceux qui la
compofent , & finit en diſant : -
Voila l'Academie, Meffieurs , telle
qu'elle paroiflra au jugement de l'avenir.
Il parla enfuite des deffauts
de tous ceux qui brilGALANT
231
loient le plus par leurs ouvragres
avant l'établiſſement de
l'Academie , & il fit remarquer
en quoy avoient confifté ces
deffauts , & il finit ce qu'il en
rapporta en difant : Il falloit
une Compagnie , qui par le concours
des lumieres , établift des
principes certains , rendift le gouft
plus fixe , difciplinaft le genie même,
& en affujettit les fougues à
la raifon
Il parla enfuite de ce que
le Cardinal de Richelieu , &
le Chancelier Seguier , avoient
fait pour l'Academie , & en
finiffant de parler du Chance232
MERCURE
lier Seguier , il dit en s'adreſſant
à Meffieurs de l'Academie ;
ce qui fait voftre gloire & la
fienne , Louis , luy- même n'a pas
dédaigné de luy fucceder. Ceft
de ce jour , Mrs , que voftre fortune
eut tout fon éclat ; les Mufes
vinrent s'affeoir aupied du Trône,
& le Palais des Rois devint
l'azile des Sçavans. Vous ne
fongeates alors qu'à immortalifer
vostre reconnoiffance
tribut que vous exigeâtes de
vos nouveaux Confreres , fut
l'Eloge du Prince dont ils alloient
partager la protection. Ainfi par
autant de plumes immortelles fu-
و
Ele
GALANT 233
rent écrites les Annales de fon
regne
Monument precieux
d'équité , de valeur , de moderation
, & de conftance , modelle
dans les divers évenements de
cet Heroïfme éclairé où le fage
feul peut ateindre. Mais quelque
grand que Loüis paroiſſe à la
pofterité par fes actions , & par
Les vertus ne craignons point
de le dire. Il luy fera encore plus
cher par la protection qu'il vous
a donnée. Tout ce qu'il a fait
d'ailleurs n'alloit qu'à procurer
fes Peuples , à fes Voifins , & à
fes Ennemis même , un bonheur
fajet aux viciffitudes humaines ;
V
,
Février
1710.
à
you
234 MERCURE
par la protection des Lettres , il
s'eft rendu à jamais le Bienfaicteur
du Monde. Il a preparé
des plaifirs utiles à l'avenir le plus
reculé , & les Ouvrages de noftre
fiecle , qui feront alors l'éducation
du genre humain , feront
mis au rang de fes plus folides
bien faits. Multipliez- donc vos
Ouvrages , Mrs , par reconnoiffance
pour vostre augufte Protecteur
; quelque fujet que vous
traitiez vous travaillerez toujours
pour ſa gloire , & l'on ne
poura lire nos Philofophes , nos
Hiftoriens , nos Orateurs
mos Poëtes ,fans benir le nom
GALANT 235
*
de l' Augufte qui les a fait naître.
Fe brule déja de contribuerfelon
mes forces aux obligations que
luy aura l'Univers ; heureuxfi
mon genie pouvoit croître jusqu'à
·égaler mon zele.
Avant que d'entrer enfuite
dans l'Eloge de feu Mr de Corneille
dont il rempliffoit la
place , il parla de quelques uns
des Academiciens qui l'avoient
precedé ; aprés quoy il en fic
un portrait qui reffembloit
parfaitement à l'Original . Il
fit voir qu'il connoiffoit les
beautez de l'une & de l'autre
Scene, & que la France le com-
*
a
*
V ij
236 MERCURE
pteroit toujours entre fes Sophocles
& fes Menandres. Il
s'étendit enfuite fur les merveilleux
effets que produifoient
encore tous les jours ces fortes
d'Ouvrages , aprés quoy il
parla des autres Ouvrages que
l'on devoit à fon heureufe
fecondité ; de fes Traductions; ·
de fes remarques fur la Langue ;
de fes Dictionnaires , travaux
immenfes , qui demandoient
d'autant plus de courage dans
ceux qui les entreprenoient ,
qu'ils ne pouvoient s'en promettre
un fuccés bien éclatant
& que le Public qui prodigue
GALANY 237
toujours fes aclamations à l'agreable
jouiffoit d'ordinaire
zavec indiference de ce qui n'étoit
qu'utile. Et aprés avoir
parlé de fes talents , il fit une
peinture de fes vertus , & dit.
qu'elles eftoient l'objet indifpenfable
de fon émulation . Le
portrait qu'il fit des vertus de
ce grand homme fut tres - beau
& tres- reffemblant. Il ajoûta
en parlant de la perte de la
vue de Mr de Corneille , que
ce que l'âge avoit ravi à fon
Predeceffeur
, il l'avoit perdu
dés fa jeuneffe , que cette malheureufe
conformité
qu'il
238 MERCURE
avoit avec luy , leur en rapelleroit
fouvent le fouvenir , &
qu'il ne ferviroit d'ailleurs qu'à
leur faire fentir fa perte. Il dit
enfuite. Il faut l'avouer cependant
, cette privation dont je
plains , ne fera plus deformais
pour moy un pretexte d'ignorance.
Vous m'avez rendu la vuë ,
vous m'avez ouvert tous les
Livres en m'affociant à voftre
Compagnie. Aurai - je beſoin de
faits ? je trouveray icy des Scavans
à qui il n'en eft point écha
pé. Me faudra-t -il des preceptes ?
je m'adrefferay aux Maiftres de
l'Art. Chercheray - je des exemGALANT
239
ples ? j'apprendray les beautezdes
Anciens de la bouche même de leurs
Rivaux. Fay droit enfin à tout ce
que vous fçavez ; puifque jepuis
vous entendre , je n'envie plus le
bonheur de ceux qui peuvent lire.
Jugez , Meffieurs , de ma reconnoiffance
par l'idée juſte & vive
que je me forme de vos bienfaits.
Mr Houdart de la Motte ,
ayant ceffé de parler , Mr de
Callieres prit la parole , en qualité
de Directeur de l'Academie
, & dit que fi l'uſage de
faire l'Eloge de chaque Academicien
que l'on perdoit , n'és
240 MERCURE
fa toit déja introduit dans
Compagnie , Mr de Corneille
auroit merité qu'on eut commencé
par luy à faire un
loüable établiſſement
, & que
le nom qu'il portoit s'eftoit
rendu fi celebre qu'il avoit fait
honneur non - feulement à l'Academie
Françoife ; mais même
à toute la Nation : & aprés
avoir fait un Eloge de feu Mr
de Corneille , frere du dernier
mort , & du paralelle qu'on en
pouvoit faire , il parla des Pieces
de Theatre de ce dernier
dont il fit en general une pein- 3
ture fort avantageufe. Il paffa
de là
~
GALANT 241
delà à fon Dictionaire des Arts,
& à fon Dictionnaire Geographique
& Hiftorique, & dit que
Fon pourroit regarder ces deux
grands ouvrages comme des
trefors toûjours ouverts à la
Nation Françoife , & à tous les
Etrangers qui fçavent noftre
langue, où ils pouvoient puifer
une infinité de connoiffances
utiles & agreables , fans avoir
la peine de les chercher dans
les diverfes fources d'où il les
avoit tirées. Il parla enfuite de
toutes les qualitez de l'honnefte.
homme qui avoient fait
admirer Mr de Corneille pen .
Février
1710. X
242 MERCURE
1
dant fa vie , puis adreffant la
parole à Mr de la Motte , il dit :
Vous avez merité , Monfieur ,
par la beauté de vos ouvrages de
remplir la place d'un ſi excellent
homme , ce font ces heureufes productions
de vostre efprit qui vous
ontfaitjour au travers de la foule
des Auteurs mediocres , & qui
ont brillé aux yeux - mêmes de
vas Juges. Ils ont couronné plu
feurs de vos excellentes Pieces de
Poefie , en dernier lieu celle de
Profe où vous avez égalé les
grands Maiftres de l'Eloquence:
dans l'Art de traiter les matieres
les plus releles
plus faintes
GALANT 243
vées. Ceftfur ces titres incontestables
que vos mêmes Juges vous
ont trouvé digne de leur eftre Af
focié pour partager avec eux
l'honneur des fonctions & des
exercices Academiques. Loin d'étre
obligez de juftifier leur choix ,
vous lleeuurr avez donné une ample
matiere de le faire citerpour exem
ple de leur équité , de leur bon
gouft , de la jufteffe de leur dif
cernement. Voftre élection faite
le concours unanime de tous
par
les fuffrages , fervira de preuve
convaincante que
l'Academie ne
peut errer dans fes jugemens ,
lorfqu'elle fe conduit par fes pro-
Xij
244 MERCURE
pres lumieres ,fans égard à la brigue
& auxfollicitations ,fuivant
l'ordre exprés qu'elle en a de fon
augufte Protecteur. Nousfommes
perfuadez , Monfieur , que vous
allez redoubler vos efforts pour
celebrer avec nous cette longue
fuite d'actions glorieufes dont la
vie eft un tiffu continuel , &
pour le reprefenter à la pofterité
auffi grand qu'il l'eft à nosyeux ;
Clement & modere dans les
profperitez les plus brillantes
intrepide dans les plus grands
dangers ; toujours égal dans l'une
dans l'autre fortune , d'une
fermeté inébranlable & d'une
GALANT 245
tranquillité qui ne peut eftre troublée
évenement.
bice
par
aucun
N'ayant
point
de plus
chers
interefts
que ceux
de la raye
Reli
gion
, dont
il est l'infatigable
appuy , preferant toujours à
la gloire de fes juftes conquêtes
celle d'eftre l'auteur du bonheur
public ,fifouvent troublé par les
jaloufes terreurs de fes voifins
ft fouvent rétably par les grands
facrifices qu'il leur a faits , &
qu'il eft encorepreft de leur faire
pour affurerle repos defes Peuples
celuy même de fes ennemis s
dignes objets des foins, paternels
d'un Roy , grand , fage , jufte
X iij
246 MERCURE
bien faifant , & veritablement
tres- Chreftien . Voilà , Monfieur,
une partie des riches & preticufes
matieres que vous avez à mettre
en oeuvre ; c'eſt le tribut que nous
impofons à votre reconnoiffance
pour l'honneur que vousrecevez
aujourd'huy. Honneur brillant
par luy- même, plus brillant encore
par les temoignages unanimes que
nous rendons au Public , que
vous en eftes veritablement digne.
Mr l'Abbé Tallemant , prit
enfuite la parole , & en s'adreffant
à Mr de la Morte
recita Epigramme qui fuit.
GALANT 247
qu'il avoit faite à la gloire de
ce nouvel Academicien , &
qui reçut beaucoup d'applaudiffements.
La Motte par l'effort de ton vafte
genie
Tu répares du fort l'injuſte tirannie
»
Ce n'est point par les yeux que
l'efprit vient à bout ,
De bien connoiftre la nature,
Argus avec cent yeux ne connut
point Mercure ,
Homere fans yeux voyoit
tout..
Xiij
248 MERCURE
pas
Comme le temps auquel
doivent finir les Affemblées
de l'Academie , chaque jour
qu'elles tiennent , n'eftoir
encore remply ; & que cing!
heures n'eftoient pas fonnées ,
on lut , felon l'ufage , l'Ouvrage
d'un Academicien , &
l'on avoit choisi pour ce jourlà
, en cas qu'il reftaft du
temps , un Ouvrage de Mr
de Callieres qui fut lû par Mr
l'Abbé Tallemant . Il confiftoit
en des Eloges fort courts
& en Vers , de quatorze Homi
mes Illuftres , & de fept Fem- &
mes Sçavantes . Les Hommes.
GALANT 249
dont on lut les Eloges font
MCorneille l'aîné ; Racine
Moliere ; la Fontaine ; Voitu
re ; Sarrafin ; la Chapelle
Defpreaux ; Pavillon ; Peliffon ;
Benferade ; Quinault ; Segrais
; le Duc de Nevers . Et
les Dames qui furent loüées
enfuite , font Mlle de Scudery
, fous le nom de Sapho ; la
Fayette ; la Suze ; la Sabliere ;
Deshoulieres ; Villedieu ; Dacier.
Toute l'Affemblée donna
les louanges qui eftoient duës
à ces Portraits , & ils en regurent
beaucoup.
250 MERCURE
Je crois devoir ajoûter icy
les noms des Opera qui ont efté
Laits par Mr de la Motte ; ce
font ,
L'Europe galante ,
Iffé ,.
Oinphale ,
Amadis de Grece
Ceyx & Alcione ,
Canente ,3
Les Arts , Ballet .
Jupiter & Semelé.
Les fuccés que ces Opera ont
eu dans leur temps vous font
connus , & fur tout celuy de
l'Europe galante quia efté fou
vent remis au Theatre , & que
GALANT 250
le Public ne s'eft jamais laffe
de voir, bab
Le même Auteur a fait auffi
quelques Pieces de Theatre
& plufieurs ouvrages auffi ingenieux
que galans qui n'ont
pas paru fous fon nom .
Je ne vous dis rien du grand
nombre de Prix qu'il a remportez
par tout où on luy a
permis d'en difputer , en forte
que pour laiffer lieu aux autres .
de meriter à leur tour de ces
Couronnes de Lauriers , il ne
loy a plus efté permis d'entrer
dans la Carriere pour en cücillir
de nouveaux.
252 MERCURE
ig
Vous avez vû le Recueil de
fes Odes . Cet Ouvrage eft ge
neralement applaudi , & l'on
vient d'en donner une nouvelle
Edition . Tant d'ouvrages
differens luy ont fait meriter la
place que tout le Public , & les
Academiciens même luy fouhaitoient
depuis long temps.
Il y a lieu de croire qu'eftanc
encore jeune il pourra la remplir
auffi dignement que fon
Predeceffeur , & faire autant
d'honneur à cet illuftre Corps.
Mr le Duc de Beauvillier ,
ayant le malheur de n'avoir
point d'enfans pour remplic
GALANT 253
aprés luy fa Charge de premier
Gentilhomme de la Chambre ,
a fupplié le Roy de luy en accorder
la furvivance pour Mr
le Duc de Mortemart , fon
gendre , ce qui luy a attiré de
grands applaudiffemens de route
la Cour , & Sa Majesté pour
marquer combien elle a efté
contente de ce choix, ya ajoûté
un Brevet de retenue de cinq
cens mille livres . Mais on ne
doit pas s'en étonner , Sa Majefté
ne faifant point de graces
à demi , & charmant autant
par les manieres que par les
graces prévenantes qu'elle fair.
254 MERCURE
M la Princeffe de Neufchaftel
, fille de Louis - Henry
de Soiffons , ci - devant Abbé
de la Couture , fils naturel de
Louis Comte de Soiffons , qui
fut tué à la Marfée prés de Sedan
l'an 1641. lequel Henry
Louis fut legitimé par Lettres
du Roy en 1643. Il eftoit neveu
de Madame la Ducheffe de
Nemours , & Prince de Neufchaftel,
& il avoit époufé Cunegonde
de Luxembourg , foeur
de Mr le Duc de Luxembourg
aujourd'huy Gouverneur de
Normandie . Il eft forti de ce
mariage une fille qui porte le
GALANT 255
A
nom de Princeffe de Neuf.
chaftel , qui vient d'époufer
Mrle Duc de Luynes fils de
Mr le Duc de Montfort , & petit
fils de Mr le Duc de Chcvreuſe
. S'il eſt vray comme l'on
affure que Mr le Duc de Luynes
n'ait que quinze ans , &
Me la Princefle de Neuf- chaf
tel treize , ils ont lieu d'efperer
une longue Pofterité . Le Roy
avoit figné leur Contrat de
Mariage prés de trois ſemaines
avant la Ceremonie de leurs
époufailles.
On vient de foûtenir en Sorbonne
deux Thefes appellées
2 56MERCURE
Tentatives , ce qui s'est fait avec
beaucoup d'éclat , & devant
des Allemblées
avant
que nombreuſes
.
illuftres
La premiere a efté foutenue
par Mr de Cotte , Chanoine de
N. Dame, & fils de M ' de Corte
premier Architecte du Roy ;
& cet Abbé , quoy que fort
jeune encore , a autant brillé
dans cette action que s'il avoit
efté dans un âge plus avancé.
Mr Dreux, Preftre , Sous-Chan
tre & Chanoine de la même
Eglife ; Docteur de Sorbonne
& Confeiller au grand Confeil,
prefidoit à certe Thefe , qui
A
GALANT 257
2 S
fut honorée de la prefence de
S. E. Monfieur le Cardinal de
Noailles .
Mr Molé, frere de Mr Molé
de Champlaftreux , Prefident à
Mortier, & Abbé de S. Riquier
en Picardie , a auffi foûtenu
une Tentative, à laquelle a prefidé
Mr le Prince de Rohan ,
Evêque & Prince de Strafbourg
; Landgrave d'Alface ;
Prince du S. Empire ; Docteur
en Theologie de la Faculté de
Paris , & de la Societé de Sorbonne.
La grandeur de la naiffance
& du merite du Prefident
, & les qualitez ; le merite
Février 1710. Y
158 MERCURE
& la naiffance du Soutenant
furent caufe que l'Affemblée fe
trouva fi nombreuſe , qu'il fut
prefque impoffible d'approcher
du lieu où elle fe tenoit
& de bien remarquer tout ce
qui s'y paffa . Comme l'Affemblée
qui eftoit auffi illuſtre que
nombreuſe dura encore longtemps
aprés la nuit fermée
on avoit allumé beaucoup de
Luftres qui donnerent un nouvel
éclat à cette Affemblée
compofée des premieres perfonnes
de la Cour & de la Ville
, & de prefque tout le Parlement.
Son Eminence MonGALANT
259
fieur le Cardinal de Noailles ,
Archevêque de Paris , & quantité
d'autres Archevêques &
Evêques s'y trouverent auffi
de maniere qu'il eftoit impoffible
que l'on put voir une Affemblée
plus illuftre , & mieux
templie. Le Soutenant feffit
admirer dans cette action publique
, qui fut regardée com
me une des plus complettes &
des plus éclatantes qui fe foient
faites depuis long- temps .
Il me reste à vous parler de
tant de perfonnes decedées
dont je ne vous ay encore rien.
dics que je n'aurois pas dû
Y ij
260 MERCURE
vous entretenir encore cen
mois - cy de la mort de Mrb
l'Archevêque de Reims . Auffi
ne vous en parleray - je pas
à fond ; mais il eft des morts
fi éclatantes tant par les circonftances
qui les accompa
gnent que par la qualité des
défunts , qu'il eft impoffible.
de n'en rien dire dans le temps
que tout le monde en parle.
Perfonne n'ignore que cer
Archevêque eft mort d'apo
plexie , & cette maladie eft fi
ordinaire depuis quelque 55
temps , que je pourois encore
vous parler de plufieus per - w
GALANT 261
fonnes qui en font mortes
dés qu'elles en ont efté attaquées.
Mr l'Archevêque de
Reims n'avoit cu jufqu'à fa
mort aucun indice qui marquaft
qu'il en duft eftre attaqué
, fi ce n'eft qu'il eftoit du
nombre de ceux que le Public
condamne toujours à mourir
d'apoplexie , à caufe de leur
repletion. Cependant ce mal
n'attaque pas moins les perfonnes
maigres que les autre
& nous en avons tous les jours
de nouvelles preuves .
Mr l'Archevêque de Reims ,
venoit de travailler avec Mr
262 MERCURE
9
Pilon , ce fameux Procureur
fi generalement eftimérisa
une Tranfaction pour un de
fes amis qu'il eftimoit beaucoup
, & qu'il honoroit de
fon amitié , & ce Prelat, avoit
ápoftillé de fa main , tous les
Articles de cette Tranfaction ,.
à laquelle il avoit efté longtemps
fort appliqué . Il dit
enfuite qu'il avoit mal à la tête,
& peu de temps aprés que fon
mal augmentoit beaucoup.
On luy dit de fe mettre fur
fon lit pour fe repoſer , &à
peine y cut il efté un moment
qu'on luy tafta le pouls . &
CALANT 263.
* T
que l'on connut que le poulx
remontoit , & que ce Prelat
commençoit à perdre connoiffance.
On courut à Saint
Gervais , & le Vicaire de cette
Paroiffe accourut auffi - toft:
avec les Saintes Huiles ; mais à
peine eut il fait la premiere
Onction , qu'on remarqua
qu'il n'avoit plus du tour de
connoiffance & il mourut
auffi toft aprés.
t
Comme on fçavoir qu'il
avoit fait un Teftament on le
chercha , & il fut bien- toft
trouvé , ce qui marque qu'il
avoit penfé à la mort pen-
>
264 MERCURE
dant fa vie , puifqu'il avoit
fongé à difpofer de fes biens.
On trouva qu'il avoit laiffé à
Mr l'Abbé de Louvois , tous
fes Ornemens d'Eglife , l'Argenterie
de fa Chapelle , fa
Maifon de Versailles qui eft
tres - belle, & quelques tentures
de Tapifferies. Il auroit pû laiffer
auffi à Mr l'Abbé de Louvois
fa Biblioteque qui eft une
des plus curieufes de Paris
& qui luy revenoit à plus de
quarante mille écus ; mais il
marquoit que Mr l'Abbé de
Louvois n'en avoit pas befoin,
parce qu'il eftoit Maître de la
BiblioGALANT
265
Biblioteque du Roy , & qu'ainfi
il laiffoit la fienne à Mrs de
Sainte Geneviève.
Tous fes Domeftiques
depuis le premier jufqu'au
dernier , font récompenfez
dans ce Teftament , chacun
felon les Emplois qu'ils avoient
& ces récompenfes font , diton
, fort confiderables .
Ce Teftament eft auffi
remply d'un grand nombre
de legs pieux , & de beaucoup
de Prieres que ce Prelat a ordonnées
pour le repos de fon
ame.
Je ne parle point de la per-
Février 1710. Z..
266 MERCURE
fonne qu'il a nommée fa Legatrice
univerfelle ; c'eft un
Article qui fait raisonner tout
le monde tant ceux qui yfont
intereffez que ceux qui ne le
font pas. On pouroit, dire que
tous ceux qui font leurs Teftamens
ne font rien qu'ils ne
croyent juſte , puis qu'ils contiennent
leurs dernieres volon
tez , dont ils doivent rendre
compte à Dieu , & que tout
ce qu'ils font eft autorifé
par
des raifons que perfonne ne
peut penetrer ; mais comme
tous les hommes ont leurs
enteftemens qu'ils croyent
GALANT 267
de
juftes , quoyqu'ils ne le foient
fouvent pas , ils ne font pas
toujours bien en croyant bien
faire. Ainfi il eft difficile
condamner
ou d'aprouver
les
Teftamens les Teftateurs
ayant toujours fait à bonne
intention ce qu'ils n'auroient
pas dû faire , & quoy qu'ils
ayent fait mal devant les hom
mes , ils n'ont point fait mal
devant Dieu , qui ne juge que
felon les intentions
. Ce qu'il
y a de furprenant
, eft que
prefque dans tous les Teftamens
, on trouve des chofes fi
extraordinaires
que les hom-
Zij
268 MERCURE
mes n'auroient jamais crû les y
devoir trouver.'
re
Le défunt qui cft mort
âgé de 69. ans fe nommoit
Mr Charles Maurice le Tellier .
Il eftoit Archevêque Duc de
Reims , premier Pair de France
, Legat né du S. Siege Apoftolique
, Commandeur de
l'Ordre du S. Efprit , Doyen
du. Confeil d'Etat , Provifeur
de Sorbonne , Maître de la
Chapelle du Roy , Abbé de
S. Eftienne de Caen , de S.
Benigne de Dijon , de Bretcüil
, &c. Il a efté inhumé le
24. de ce mois à S. Gervais ,
GALANT 269
dans la Cave de feu M' le
Chancelier le Tellier , fon pere.
Je vous envoye la fuite des
Affaires de Mer qui fe font
paffées depuis ma derniere
Lettre.
De Calais
François Bachelier comman
dant le Corfaire le Prompt , a
pris un Baftiment Hollandois
chargé de chanvres & de toilles
.
François Polet comman
dant la Triomphante , a enlevé
un Brigantin Anglois de huit
Z iij .
250 MERCURE
canons , fur lequel il avoit fait
paffer neuf hommes de fon
équipage ; mais les Anglois
ayant mis le feu aux poudres ,
la pluſpart ont efté brûlez , &
l'on a fauvé feulement huit
François .
Les Capitaines Gouvel &
Duchon commandans les Barques
en courfe la Pucelle & la
Pauline , ont auffi amené à Calais
un Baſtiment Anglois de
cent trente tonneaux , chargé
d'oranges & de citrons , allant
à Londres .
Trois autres Corfaires ont
pris un Vaiffeau Irlandois charGALANT
271
gé de beurre , de fuif & de cuirs
verts.
Mrs Saus & Battement commandans
les Vaiffeaux du Roy
l'Augufte & le Blackwal , ont
pris & conduit à Dunkerque
un Vaiffeau Anglois fortant
des Dunes pour aller à la Jamaïque.
Les Fregattes du Roy l'Amazone
& l'Argonaute , commandées
par Mrs de la Jaille
& du Bois de la Morte , font
entrées à Breft avec 4. prifes
qui alloient à Madere & à la
Virginie .
དྷུ་
Un Armateur de Calais a
Z iiij
272 MERCURE
•
auffi amené à Breft un Bâtiment
chargé de poudres , de
cordages & d'autres marchan
difes venant d'Hollande .
De Dunkerque le 18. Février.
Mrs de Saus & Battement
commandans les Vaiffeaux du
Roy l'Augufle & le Blakwal ,
ont amené à Dunkerque deux
prifes Angloifes , l'une venant
de Ligourne , chargée de vin
Florence , de fouffre & de marbre
; & l'autre allant d'Yarmouth
dans le Détroit , chargée
d harengs fors & de fardines.
GALANT 273
Mr Combrug commandant
la Fregate la Fidelle , a con
duit à Cherbourg une prifeAngloiſe
allant à la Nouvelle Angleterre
, chargée de balors de
draps eftimée cent mille livres.
De S. Malo le 12. Février.
La Couronne Corfaire de S.
Malo y a conduit une rançon
Angloife de 650. livres fterlin.
Le Marquis de Roye , autre
Corfaire , y a amené une prife
Angloife de cent tonneaux
allant de Dublin à Liſbonne ,
274 MERCURE
avec une cargaison de boeuf,
de beurre & de farine.
Le Victorieux , autre Corfaire
, a auffi amené une prife Angloife
venant de Barcelone
chargée de vin du cru du Pays
& de raifins .
De Toulon
Mr Laigle eft rentré avec
fon Vaiffeau armé en courfe
dans les Rades de Toulon
d'où il eftoit forti depuis quinze
jours , & il y a amené deux
prifes ; l'une d'un Corfaire Fleffinguois
de trente - fix canons
GALANT 275
& de deux cent cinquante hommes
d'équipage , ayant pour
fon left deux cent cinquante
faumons de plomb ; & l'autre
d'un Vaiffeau Marchand Hollandois
chargé de 1400. charges
de bled. Mr Laigle n'a
perdu perfonne de fon équipage
, le Vaiffeau Fleffinguois luy
tira une bordée de canon , Mr
Laigle luy tira enfuite la fienne
; l'Equipage Fleffinguois
ayant reconnu à qui il avoit à
faire fe mit à crier c'eft Laigle ,
il nous abîmera , & ils mirent les
armes bas.
Je vous ay déja dit que feu
276 MERCURE
Mr l'Archevêque de Reims a
donné par fon Teftament fa
Choute
Maifon de Verſailles
meublée à Mr l'Abbé de Louvois
; mais vous ignorez peuteftre
que l'Appartement qu'il
avoit dans le Chasteau , a efté
donné par Sa Majesté à S. A,
S. Monfieur le Duc du Maine
pour Les Enfans .
Le Roy a auffi donné à Mt
de Chanlay , dont vous fçavez
les long & affidus fervices , un
Brevet de retenuë fort confiderable
fur fa Charge de Maréchal
general des Camps &
Armées de Sa Majesté.
GALANT 277
Mr Bourdelin , ci - devant
Secretaire de l'Ambaffade , lors
que Mr de Bonrepos alla Ambaffadeur
en Dannemarck , a
a efté reçu Ordinaire du Roy.
Il a efté Confeiller au Chaftelet
. Il fçait parfaitement les
Langues étrangeres , & Mr le
Comte de Pontchartrain le
mit auprés de luy pour traduire
les Lettres particulieres qui luy
venoient de divers Pays étrangers
, & qui demandoient un
homme de confiance. Il a l'efprit
univerfel , & quoy que
fort jeune encore , il eft Veterant
de l'Academic Royale des
278 MERCURE
Medailles & Infcriptions . Il a
beaucoup d'efprit ; l'air fort
gracieux , & toutes les qualitez
neceſſaires pour bien s'acquitter
de la Charge dont Sa
Majefté luy a donné l'agréement
avec plaifir , & il est déja
entré en exercice .
Mr le Comte de Cornbury ,
coufin germain de la Reine
Anne , ayant
l'honneur
d'eftre neveu de la Ducheffe
d'Yorck , premiere femme du
Roy d'Angleterre dernier
mort vient d'eftre rappellé
de fon Gouvernement de la
Nouvelle -Yorck , dans l'AmeGALANT
279
tique , quoy qu'il ait remply
certe fonction au gré & à la
fatisfaction des peuples qu'il
gouvernoit ; & l'on écrit d'Angleterre
que les liaifons de fang
qu'il y a entre la Reine & ce
Seigneur , & l'ancienne amitié
dont il eft uni avec Milord
Marlborough
, n'ont pûle garentir
de la chute qu'il vient
de faire , ny le mettre à couvert
de quelques foupçons que
la Reine a cuë de fa conduite.
Ce Comte eft petit- fils du fameux
Chancelier Hyde dont
on a tant parlé fous le regne
des deux Rois d'Angleterre
280 MERCURE
Charles II & Jacques II. Ce
dernier époufa en premieres
nôces la fille de ce Chancelier ,
& il en eut la feuë Princeffe
d'Orange & la Reine Anne.
Mylord Hyde , outre Me la
Ducheffe d'Yorck laiffa Mylord
Clarendon fon fils aîné ,
qu'il rendit par fes foins un des
plus grands Politiques que
l'Angleterre ait eus . C'eſt ce
Comte de Clarendon qui a
laiffé un Recueil de Memoires
des guerres civiles d'Angleterre
, qui finirent par la mort funefte
du Roy Charles I. ouvrage
digne des plus grands MatGALANT
281
tres de l'Art , & qui peut eftre
comparé aux Annales de Titelive
, & à l'Histoire de la Tacite
& les Reflexions qu'il
fait fur chaque évenement
prouve affez qu'il connoiſt tous
les principes & toutes les maximes
de cette Science difficile.
Il y infinuë que le celebre Jacques
Duc d'Hamilton , grand
Commiffaire du Roy Charles
1. en Ecoffe fut foupçonné du
deffein de monter fur le Trône
de cette Monarchie , pendant
les troubles qui l'agitoient.
On prétend qu'il fondoit
fes droits fur une de fes
A a
Février
1710 .
282 MERCURE
aycules , foeur du Roy d'Ecoffe
Jacques III. Mr le Comte
de Cornbury fils de cet habile
Hiftorien , a porté le nom de
Comte de Clarendon fous le
regne du Roy Jacques II . dont
il avoit l'honneur d'eftre neveu
à caufe de la feue Ducheffe
d'Yorck ; il eftoit fort attaché
au parti de ce Prince , & il avoit
un Regiment ainfi que Mylord
Churchill , connu à prefent
fous le nom de Duc de Marlborough
, mais ces deux Colonels
abandonnerent leur Roi
& menerent leurs Regimens au
Prince d'Orange , lorſqu'il eut
GALANT 283
débarqué à Torbay dans le
temps de fon invaſion en Angleterre
. Ce Prince les reçut
d'abord affez bien ; mais lors
qu'il fut monté fur le Trône ,
il parut peu empreffé à récompenfer
ces deux Colonels , &
on fçait qu'il n'approuva pas
leur conduite , & qu'il parla
d'eux avec Mylord Portland
dans des termes qui marquoient
le mépris qu'il en faifoit.
Ainfi on peut dire qu'ils
n'ont rien perdu à la mort de
ce Prince , puifque la Princeffe
qui luy a fuccedé les a comblez
de bienfaits , & fur tout le
Aaij
284 MERCURE
Mylord Churchill ; à l'égard
du Comte de Cornbury , on
parle à Londres affez diverfement
des raifons que la Reine a
euës de le rappeller; ce que l'on
affure eft que cette Princeffe en
paroift tres mécontente. La
Maifon des Hides eft fort an-
·
cienne en Angleterre. Une tra
dition domestique la fait venir
de l'Hide , partie d'une
region dans l'Eptarchie des
Saxons. L'Eptarchie contenoit,
fept Royaumes , & chaque
Royaume eftoit divifé en regions.
On trouve de beaux
traits du Chancelier Hide dans
GALANT 285
la vie du Comte de Schaffs-"
bury.
Je crois devoir vous apprendre
la mort du Comte de Clarendon
dont je vous viens de
parler ; c'est pourquoy je n'ajouteray
rien à ce que je viens
de vous en dire , finon que fes
ouvrages confiftent en fix Tomes
que l'on vient d'imprimer
à la Haye , & qu'ils ont pour
titre L'Hiftoire
des Rebellions
& des Guerres Civiles d'Angletérre.
Mr le Colonel Seymour ,
Gouverneur de la Colonie de
Mariland en Amerique eft auffi
286 MERCURE
decedé. Il eftoit d'une ancienne
famille d'Angleterre , qui a
eu l'honneur de donner une
Reine à cette Couronne. Jeanne
Seymour troifiéme femme
d'Henry VIII. Roy d'Angleterre
, & mere d'Edouard V I.
qui regna aprés Henry , & qui
établit le Calvinifme en Angleterre.
La Reine Jeanne Seymour
qui avoit fuccedé à la fameufe
Anne de Boulen , eftoit
foeur d'Edouard Seymour ,
Duc de Sommerfet , & tuteur
du jeune Roy fon neveu , &
Protecteur du Royaume , &
de Thomas Seymour Amiral
GALANT 287.
d'Angleterre. Ces deux freres
perirent miferablement. L'Amiralfuccomba
fous la violence
de la haine duProtecteur fon
frere contre luy ; il avoit époufé
la Reine Catherine Parre fin
xiéme femme d'Henry VIII .&
le Protecteur luy- même perit
en 1549. Jean Dudley Comte
de Warwick ayant accufé le
Protecteur d'ufer de fon autorité
au préjudice de l'Etat ,
& formé un gros parti contre
luy , le fit arrefter & luy fit
trancher la tefte . Le Colonel
Seymour eftoit iffu de ces Sei
gneurs infortunez.
288 MERCURE
A peine les perfonnes d'une
auffi grande diftinction & auffi
utiles à la Religion que Mr Fléchier
, Evêque de Nifmes
font- elles decedées , que la Renommée
apprend par tout leur
mort ; mais il n'eft pas aifé
d'en rapporter dans le même
moment toutes les grandes
chofes qui leur ont fait meriter
une approbation generale.
Je ne puis donc aujourd'huy
vous apprendre que fa mort ,
& je me trouve obligé de remettre
au mois prochain à
vous en parler...
On a fait à Romé des funerailles
GALANT 289
railles magnifiques à Mr le
Prince Pamphile , dans l'Eglife
de fainte Agnés de la Place
Navone , fondée & bâtie par
les Princes de fa Maiſon , & à
laquelle il avoit fait lui - même
de grands biens. Ce Prince
dont la pieté eftoit connuë
dans toute l'Italie a laiffe 8o.
mille écus en legs pieux & autres
oeuvres de picté qu'il a ordonnées
, & la plus grande partie
de ce fond eft deftiné au foulagement
des pauvres qui l'ont
generalement regretté à cauſe
des grands biens qu'il leur faifoit
, & qui alloient ordinaire-
Février 1710. Bb
290 MERCURE
ment à vingt mille écus cha
que année , & qui augmen
toient lorfque les neceffitez pu
bliques devenoient plus grandes
, puis qu'on a remarqué que
dans l'année du grand Jubilé
elles monterent à plus de cin
quante mille écus . Quelques
jours aprés la mort de ce Prince
Mr le Cardinal Pamphile fon
frere prefenta au Pape le Prince
de Valmontone
fon neveu ,
& fils du deffunt , & petit - fils
du Prince Pamphile neveu du
Pape Innocent X. qui quitta
le Chapeau de Cardinal pour
époufer la Princeffe de RoffaGALANT
291
no , grand' - mere de ce jeune
Prince & mere de celuy qui
vient de mourir . Le Prince
Pamphile eftoit Cardinal Patron
& premier Miniftre du
Pape fon oncle , & ce Pontife
n'ayant plus de neveu ſur qui
répandre fes graces , adopta le
Cardinal Aftalli qui tomba enfuite
dans la difgrace de Sa
Sainteté , & alla mourir de chagrin
dans fon Evêché de Catagne
en Sicile. Le Cardinal
Azolin qui a eu tant de part
1
à
la confiance de la Reine de
Suede , s'éleva fur les ruines
de fa fortune. Le Prince de
Bb
ij
292 MERCURE
Valmontone eft à prefent Chef
de la Maiſon Pamphile. C'eft
un jeune Seigneur de la Cour
de Rome , qui a porté les armes
en Hongrie il y a quelques années
avec beaucoup de répu
tation .
: Comme vous recevrez cette
Lettre dans le commencement
du Carefine , vous ferez peutcftre
ravie d'y trouver des Articles
capables d'entretenir vôtre
devotion , & je crois même
que ceux que vous y avez déja
Jûs eftant tres- curieux & tresattachans
vous auront fait
>
plus de plaifir que ceux qui reGALANT
293
gardent les affaires du monde ;
& en effet , ils font fi beaux ,
& d'une nouveauté fi fingulicre
, qu'il eft difficile de les lire
fans verfer des larmes de joye ,
ou pour mieux dire de ces fortes
de larmes qui font trouver
du plaifir à pleurer. L'Article
qui fuit n'eft pas tout à fait de
cette nature. Il frappera les
coeurs d'une autre maniere , &
il faudra le lire plus d'une fois
pour le bien concevoir. Ce n'eft
pas que les Sçavans ne le puiffent
comprendre d'abord
eltant fait dans toutes les regles
; mais de quelque caractere
2
Bb iij
294 MERCURE
qu'on foit , & de quelque nature
que foit l'efprit de ceux
qui le liront , ils ne le verront
pas fans une espece d'effroy qui
leur fera faire une ferme refolution
de fe corriger , & de tâ
cher de meriter d'eftre un jour
dans le Ciel , & de fe tenir tellement
en garde contre euxmêmes
qu'ils puiffent éviter de
fe voir un jour au nombre des
damnez. Enfin jamais Article
ne vous aura donnélieu de faire
plus de refléxions & de plus férieufes
, & fi la diverfité plaiſt
beaucoup dans mes Lettres &
eft caufe que les plus medioGALANT
295
cres n'ennuyent pas à cauſe de
la diverfité des matieres qui attachent
tour à tour , je puis
dire que cette Lettre vous fera
beaucoup de plaifir , eftant remplie
d'une infinité de chofes
differentes . Je dois vous avertir
de vous mettre bien dans
l'efprit que ce n'eft pas moy
qui parle dans ce que vous allez
lire . C'eſt un difcours fait
dans les formes par un Maiftre
de l'Art , & dans lequel d'au
tres perfonnes parlent auffi.
Vous devez faire attention à
toutes ces chofes en le lifant ,
& vous fouvenir fouvent pen-
Bb iiij
295 MERCURE
dant cette lecture , que ce n'eft
pas moy qui parle , ainfi que je
viens de vous le marquer . C'eft
un homme tout rempli de zele
pour le falut des ames , & qui
a bien approfondi fa matière
avant que de la traiter.
Paradoxes aux moins intelligens;
mais veritez tres- certaines
aux plus clairs- voyans.
Premiere verité fous l'apparence
de paradoxe.
Le temps qui doit couler
d'icy jufqu'au jour du Juge
GALANT 297
ment paroît tres- court à ceux
qui font à prefent dans les Enfers
, & paroîtra tel à tous ceux
qui auront le malheur d'y entrer
avant la fin du monde.
Deuxième verité fous la mefme
apparence de paradoxe.
Par un principe bien different
, aprés le jour du Jugement
, les centaines de millions
d'années , & tel autre temps
qu'il nous plaira, fi long qu'on
fe le puiffe imaginer , pourvû
que ce foit un veritable temps,
ne paroîtra pas long aux damnez.
298: MERCURE
"
Troifiéme veritéfous l'apparence
de paradoxe.
Par un autre principe different
des premiers , aprés le
jour du Jugement , les mefmes
centaines de millions d'années ,
dans les joyes ineffables du Paradis
, ne paroîtront aux Bienheureux
, ny plus courtes , ny
plus longues qu'elles font en
elles mefmes ; c'est- à- dire , qu'il
ne leur femblera pas qu'elles
s'écoulent avec trop de vitelle,
ny qu'elles paffent trop lentement
.
GALANT
299
DELA
La crainte du mal &
titude ou l'affeurance du b
l'efperance d'eftre delivré de
fes maux , & le defeſpoir d'en
eftre jamais delivré , ou la certitude
d'en eftre éternellement
accablé ; la difference infinie &
effentielle qui eft entre le temps
& l'éternité , font tout le dénouëment
& la
preuve
de ces
propofitions , comme on le va
voir en peu de mots .
Celuy qui les a avancées dans
une nombreuſe Compagnie de
gens doctes & fpirituels , ne
s'étonna pas que d'abord , &
fans autre explication elles fu300
MERCURE
rent prifes pour dés paradoxes ;
mais comme il avoit lû autrefois
le principe & le folide fondement
des deux premieres
,
dans l'Auteur inconnu fur les
Pfeaumes , il les foûtint fortement
en leur prefence ; & comme
il les croit tres dignes d'être
meurement pefées pour nous
entretenir dans la crainte des .
jugemens de Dieu , il s'eft cncore
appliqué à les prouver en
trois autres Affemblées confiderables.
Or comme le fujet paroît
curieux , & d'une affez grande.
importance pour trouver plaGALANT
301
ce dans cette Lettre , j'ay crû
que vous ne feriez pas fâchée
d'y voir les preuves de l'Auteur
, que je vais raporter en
abregé .
la
Les deux premierespropofitions,
dit-il , qui à les confiderer fuperficiellement
femblent revolter l'ef
prit des Fideles , l'affermiffent dans
croyance de l'Eglife , touchant
le déplorable état des damnez
quand on les approfondit ; car loin
d'adoucir les peines effroyables de
l'Enfer , elles en font connoître .
davantage la grieveté, en donnent
plus d'horreur que celle qu'on
en croyoit ordinairement, & eftant
302 MERCURE
attentivement confiderées dans
leurs caufes , elles font capables de
ramener les plus égarez dans la
voye du falut.
Quoy qu'on foit accablé de
tres grands maux , fi l'on en
craint encore de plus grands
qu'on ne fçauroit éviter , le
temps qui doit couler juſqu'à
ce que ces derniers viennent
fondre fur ceux qui les craignent
leur paroît tres court :
or ceux qui font à preſent dans
les Enfers , & tous ceux qui auront
le malheur d'y entrer avant
la fin du monde , font à
la verité accablez
de tresGALANT
303
grands maux , & tels qu'il n'eft
pas au pouvoir de l'éloquence
humaine de les exprimer ; mais
ils en craignent encore de plus
grands au jour du Jugement :
tirez- en la confequence.
La premiere propoſition eſt
tres- certaine , & peut
eftre
prouvée par mille exemples . Je
n'en raporte qu'un feul qui me
vient dans l'efprit , &qui fuffira
: ce n'eft pas celuy du commun
proverbe , qui dit : Ayez
une dette à payer à Paſques &
vous trouverez le Carefme
court , ny l'exemple de ceux
qui cftant fort pauvres ont des
304 MERCURE
W
termes de loyer à payer à la
faint Jean ou à la faint Remy,
aufquels le temps femble paffer
avec grande viteffe ; mais
c'eſt celuy d'un homme qui
feroit jetté dans un obfcur cachot
, lié & garotté de groffes
chaînes , rongé des Rats & des
Souris , accablé de miferes ;
mais qui fçauroit certainement
dans un an il doit fortit
que
de ce cachot pour eltre brûlé
tout vif à petit feu devant une
grande foule de monde , auquel
cette année qu'il a à refter
dans ce cachot en un fi pitoyable
état , loin de luy paroître
GALANT 305
longue , luy paroît au contraire
tres courte , par l'apprehenfion
terrible qu'il a d'eſtre brûlé
tout vif à petit feu devant
un grand monde , quand il for
tira de fa prifon.
La mineure de l'argument ,
à fçavoir que ceux qui font à
prefent dans les Enfers craignent
de bien plus grands
maux au jour du Jugement que
ceux qu'ils endurent avant qu'il
arrive , eft inconteftable par
plufieurs raifons , du nombre
defquelles je choifis feulement
deux principales, qu'on ne fçauroit
nier. Lapremiere, qu'aprés
Fevrier
1710. Cc
306 MERCURE
le jour du Jugement ils fouffriront
en corps & en ame , au
lieu qu'à prefent ils ne fouffrent
que dans leur ame , &
que les demons mefmes feront
plus tourmentez, paifqu'ils feront
enchaînez dans les Enfers
à n'en jamais fortir . Mais une
feconde raifon tres effentielle
qui fait paroître aux damnez
que le temps qu'ils ont à eſtre
dans les Enfers jufqu'au jour du
Jugement paffe avec une extrême
vîteffe , eft qu'ils fçavent
tres certainement qu'à ce jour
fi terrible pour eux , ils verront
malgré qu'ils en ayent .
GALANT 307
1
celuy qui les doit juger , terriblement
irrité contr'eux , & en
une fi grande colere , qu'ils ne
pourront en fupporter la vûë,
& que la confufion qu'ils auront
de paroître en fa preſence
, & en celle de tout l'Univers
, où toutes leurs actions
feront manifeftées , les mettra
dans des tranſes effroyables ,
que la fureur & l'indignation
de cet Homme Dieu , fa Sentence
foudroyante fur leurs
têtes leur paroît un poids qui
les accablera ; d'où vient que
pour l'éviter ils voudroient
pouvoir fe tenir cachez au plus
Cc ij
308 MERCURE
profond des Enfers ; & c'eft
cette terreur épouvantable qui
Leur fera prononcer à ce grand
jour ce que nous lifons dans .
faint Luc , qu'ils diront aux
montagnes de tomber ſur eux
pour les écrafer , & aux collines
de les couvrir par leur chûte
, pour les fouftraire à la vûë
de ce Juge irrité ; & quand même
cette confufion & cette terreur
ne devroit durer qu'autant
de temps que Noftre Seigneur
en mettra pour exercer
fon Jugement fur tous les
hommes , la crainte que les
damnez en ont eft fi terrible ,
1
GALANT 309
qu'il n'y a nul fujet de s'étonner
que le temps qui doit couler
jufqu'à ce qu'il arrive leur
paroiffe fi court . Mais il y a
tour lieu de croire que cette
confuſion fera éternelle ; que
par un effet admirable de la
toute- puiffance & de la juftice
de Dieu , tous les crimes de
chaque damné , non feulement
au dernier jour , mais durant
toute l'éternité , feront imprimez
dans l'efprit des Bienheureux
& des Hommes damnez ,
des Anges & des Demons , &
qu'il fera au pouvoir des uns
& des autres de voir quand ils
310 MERCURE
le voudront le fujet de la damnation
de chaque homme en
particulier , & de dire celuy cy
eft damné pour tels & tels cri
més , celuy là par d'autres ; de
forte que la confufion qu'ils
recevront au jour du Juge
ment , fera pour eux une confufion
éternelle .
Preuves de la feconde propofition.
Si ceux qui font à preſent
dans l'Enfer ne trouvent pas
long le temps qu'ils ont à Y
eftre jufqu'au jour du Jugement
, aprés ce mefme jour ces
GALANT 311
miferables ne trouveront pas
. non plus les jours , les mois
& les années longues ; mais à
leur plus grande damnation ,
par un principe bien different,
& qui loin de diminuer leurs
maux les accroîtra comme à
l'infiny.
Il n'y aura plus de temps
aprés ce jour terrible , ce qui
nous doit porter à bien employer
celuy qui nous reſte à
faire penitence de nos pechez,
& à ne les plus commettre.
L'Ange que faint Jean vid en
fon Apocalypfe , qui eftoit debout
fur la mer & fur la terre,
312 MERCURE
jura par celuy qui vit dans tous
les fiecles qu'il n'y auroit plus
de temps : Et juravit per viventem
fæcula fæculorum......
Quia non erit tempus . ( Apoc.
chap. 10. La raiſon eſt que
ny le premier mobile , qui eft
la regle de tous les temps par
fon mouvement le plus égal
& le plus regulier de tous , ny
le Soleil ne feront plus leur
courſe , & n'auront plus de
mouvement , qui ne fera plus
neceffaire pour la generation
des Elûs , dont le nombre fera
accompli ; & ce que nous appellons
Temps , n'elt autre chofe
GALANT 3T3
fe que la mefure & la durée du
mouvement du premier Mobile
ou du Soleil ; fi ce n'eft que
nous difions que le temps eftant
auffi la mesure ou la durée des actions
& despaffions , en un certain
fens ily aura un temps dans le Paradis
dans l'Enfer , parce que
dans le Paradis les Bienheureux
pafferontfucceffivement d'une joye
à une autre , & les damnez dans
l'Enfer d'un tourment à un autre
tourment ; comme il eft dit dans
Job , que d'un tres grand froid ils
pafferont à une chaleur exc ffive :
AD NIMIUM CALOREM
TRANSIBUNT AB AQUIS
Février 1710. Dd
314 MERCURE
NIMIUM ; ( cap . 24. ) ce qui a
fait dire au Prophete Royal ,
qu'ils auront leur temps dans
tous les ficcles : Et erit tempus
eorum in fæcula. ( PL. 80. ) Ce
temps neanmoins n'eft pas fi
proprement dit que celuy que
nous comptons par le mouvement
du premier Mobile ou
du Soleil mais fi aprés le Jugement
univerfel il n'y a plus
de temps en ce dernier fens par
le mouvement du premier Mobile
, il pourroit y en avoir , fi
Dieu le vouloit ; ce qui feroit
fort indifferent à ceux qui auront
paffé du Temps à l'Eter
GALANT 315
>
nité ; car que le Soleil ou le
premier Mobile tourne ου
qu'il ne tourne pas , ceux du
Ciel n'en feront ny moins heureux
, ny ceux de l'Enfer moins
malheureux ; & aprés que nous
ferons dans l'Eternité il arrivera
enfuite , non une feule fois ,
mais un grand nombre de fois,
il arrivera que nous aurons eſté
les premiers dans les plaiſirs , les
autres dans les peines , autant
que le premier mobile auroit
pû faire de circulations pour
faire un auffi long temps que
le feroit d'enlever autant de
fables qu'il en pourroit conte-
Ddij
316 MERCURE
nir dans tout l'Univers , quand
feulement on n'en enleveroit
qu'un feul grain à chaque centaine
de millions d'années .
Or cette grandeur fi demefurée
qu'elle nous femble
paroiftre , ne paroiftra pas
longue aux damnez , & fuppofé
qu'aprés le Jugement
univerfel le Soleil ou le premier
Mobile dût encore fe
mouvoir, & qu'il y eut confequemment
des jours , des mois ,
& des années , comme nous les
comptons à prefent ; ces jours ,
ces mois & ces années , ne leur
paroiftroient pas longues non
1
GALANT 317-
plus. Mais vous remarquerez ,
s'il vous plaift, que je parle d'un
temps fini & limité , qui eft la
mefure des chofes qui ont leur
commencement & leur fin , qui
eft la propre notion du temps ,
& qui en ce fens eft diftingué ,
ou plutòft oppofé à l'Eternité ,
& que je ne parle point d'un
tems infini qui correfpondroit
à l'Erernité;car ce ne feroit plus
un temps , mais ce feroit la même
chofe que l'Eternité . Ainfi
je dis qu'un temps fini & limité
d'un an , de deux ans , de mille
ans , de cent millions d'années ,
ne paroiftront pas long à ces
Dd iij
318 MERCURE
miferables . Une raifon à la portée
des moins intelligens , eft
qu'une chofe à laquelle on ne
penſe point du tout ne paroiſt
ne courte ny longue : les damnez
ne penfent point du tout
à ce temps fini , comme vous
le verrez mais une autre raifon
auffi évidente que la premiere
, & encore plus fpirituel
le , eft que quand on n'a aucune
efperance d'eftre jamais délivré
d'un mal dont on eft op
primé , & qu'on fçait tres certainement
que ce mal n'aura
jamais de fin , un an ,
deux
ans mille ans de fouffran-
>
GALANT 319
tres- penibles ,
ces , quoy que tresne
paroiffent
pas longues.
Qu'est ce donc qui eft long
aux damnez ? Et pourquoy
demander
cela ? Ce feroit des
millions
d'années
qui leur feroient
tres - longs , fi leurs
maux devoient
finir , mais ces
millions
d'années
ne leur font
rien , parce que leurs maux ne
doivent
pas finir !
C'est l'Eternité qui leur
paroift infiniment longue , &
qui eft telle en effet ; c'est
ce qui fait le comble & le
plus grand de tous leurs maux ,
ce qui les accable épouvan-
Dd iiij
320 MERCURE
> tablement , & de telle maniere
qu'ils ne fçauroient penfer
à autre chofe ; & c'eft
ce qui les jette dans une horrible
defefpoir , dans une rage
& une furcur forcenée au - def
fus de tout ce que nous en pouvons
penfer . D'où vient que
les damnez ne s'amufent point.
à nombrer ce temps fini & limité
, qui s'eft déja écoulé depuis
qu'ils font dans les feux ,
& celuy qui s'écoulera dans la
fuite , parce que cela leur feroit
tout à fait inutile , puis qu'aprés
y avoir efté cent millions
d'années , ils ne feront pas
GALANT 321
plus avancez qu'au commencement
, & qu'ils auront auffi
long temps à fouffrir que s'ils
ne faifoient que d'y entrer.
Et voicy qu'elle eft l'horrible
penfée d'un damné , il luy
eft prefque impoffible d'en avoir
aucune autre , ou s'il en a,
celle cy eft la dominante : donnons
- y toute l'attention poffible
pour nous empêcher de
tomber dans une damnation
pareille à la fienne .
Un damné ne penſe à autre
chofe qu'à fe dire à luy même:
Me voilà au comble de tous
les maux , & ces maux ne fini
322 MERCURE
ront jamais : autant que Dieu
fera Dieu , je feray l'objet de
de fes vengeances : tout auffi
long temps je feray dans les
feux , & dans des feux dont
ceux de la terre ne font que la
fumée : j'auray toûjours les demons
pour bourreaux : tous les
autres damnez me donneront
mille maledictions : cette horrible
& épouvantable Sentence
: Allez maudits au feu éternel
, fera éternellement imprimée
dans mon efprit , dans ma
memoire , dans mon imagination
, & dans tous mes fens , &
me fera fouffrir prefque tout à
GALANT 323
la fois , & en un feul inftant ,
ce que j'auray à fouffrir continuellement
durant toute l'éternité.
Un damné , dis je , ne
penfe à autre chofe , & non à
nombrer les jours & les moisqu'il
a déja paffé dans les feux;
& cette penfée le confterne ,
l'abat , le jette dans le defefpoir
, la rage & la furie que j'ay
dit , & luy fait proferer de fi
énormes blafphêmes contre-
Dieu principalement, & contre
les Saints , & tant d'imprecations
contre fes bourreaux:
& contre luy-mefme , qu'on
mourroit de frayeur à les en224
MARCURE
tertendre
fortir de fa bouche .
Ceux qui font à prefent dans
l'Enfer ne trouvent pas long
le temps qu'ils ont à y eftre juf
qu'au jour du Jugement , par
la crainte & l'apprehenfion
rible qu'ils ont de ce jour ; &
aprés ce jour paffé , ils ne trouveront
pas long un temps finy
& limité de cent ans , de
mille ans , de cent millions
d'années , par un autre principe
, par un horrible defefpoir,
le plus grand de tous leurs
maux , le comble de tous ceux
dont ils font accablez , par la
durée immenfe & infinie de
GALANT 325
l'éternité , durant toute laquelle
ils fçavent tres certainement
qu'ils feront les victimes
des feux , & les efclaves
des demons .
Mais d'une chofe fi veritable
, ne tirez pas cette fauffe
confequence , un temps limité
de cent millions d'années ne
paroit pas long aux damnez ,
donc ils ne s'ennuyent point
dans l'Enfer.
Ce feroit tres mal raiſonner
de puifer les tenebres dans la
plus éclatante lumiere , parce
que l'éternité qui abforbe tous
les temps , leur caufe un en326
MERCURE
nuy qui ne fe peut exprimer ,
qui eft au deffus de toute conception
angelique & humaine;
& fi un temps finy ne leur
roît pas long , c'eſt le defefpoir
qui en eft caufe , & qui
rend leur condition bien plus
miferable.
pa-
Car en effet , fi ces malheureux
avoient l'efperance de for
tir de ces feux aprés cent millions
d'années , pour lors ce
temps finy & limité feroit l'unique
occupation de leur efprit
; & tout au contraire de
ceux , remarquez bien s'il vous
plaift , & tout au contraire de
GALANT 327
ceux aufquels le defeſpoir ne
fait pas trouver long un cemps
limité , cette efperance feroit
qu'une feule heure dans ces
tourmens leur paroiftroit des
millions d'années , comme un
malade qui fouffre de grands
maux , dont il a efperance d'être
délivré , trouve qu'une
nuit dans les fouffrances eft
auffi longue que plufieurs nuits
le paroiftroient à un homme
fain & difpos . On nous trompe
( diroient ceux qui auroient
efperance de fortir de l'Enfer
aprés des millions de fiecles
, fi le defefpoir n'eftoit
328 MERCURE
le
pas partage
de tous ceux
qui entrent dans ce lieu d'horreur
) on nous trompe de vouloir
nous perfuader qu'il n'y
a qu'une heure que nous fommes
dans les tourmens
, pendant
qu'ils nous femble qu'il
y a des millions d'années que
nous brûlons dans ces horribles
feux .
Cependant celuy qui auroit
efperance de fortir des enfers
feroit fans doute de meilleure
condition que celuy qui deſeſpere
d'en fortir , quoy qu'au
premier une heure dans les
feux paruft des millions d'anGALANT
329
nées , & que le fecond qui defd'en
fortir ne penfe ny
pere
B
à
la longueur ny à la brieveté de
cette même heure , voyant
bien , & il le voit malgré qu'il
en ait à fa tres grande damnation
, qu'il luy est tout- à fait
inutile d'y penfer , puiſqu'aprés
cette penfée il ne fera pas
plus avancé qu'au commencement
, & qu'il reftera encore
une éternité toute entiere à
fouffrir.
Preuves de la troifiéme propofition.
Qu'il ne doive pas paroistre
Février 1
1710.
Ec
330 MERCURE
aux Bien- heureux que les centaines
de millions d'années
dans les joyes du Paradis s'écoulent
avec trop de vîteffe ,
cela eſt tout évident
; parce que
l'unique chofe qui pourroit
leur faire paroître qu'elles vont
à pas de geant, ce feroit la crainte
qu'aprés que ce grand nom
bre d'années feroit écoulé ils fe--
roient privez de ces plaifirs inéfables
;car dans la fuppofition
que cela duft arriver , pour lors
des milliers d'années dans ces
delices ne leur paroîtroient
pas
avoir duré plus d'un jour ; mais
comme ils fçavent tres - certaiGALANT
331
nement qu'ils n'en feront jamais
privez , qu'aprés qu'un
fi grand nombre de fiecles
fera pafle ils ne feront encore
qu'au commencement de
leur bonheur , ils ne peuvent
avoir aucun fujet de fe perfuader
que ces fiecles paffent
avec trop de précipitation .
Qu'il ne leur doive pas paroiltre
non plus que ces centaines
de milliers d'années s'écoulent
trop lentement ,
eft encore tout évident ; car ce
qui fait qu'une choſe ſemble
longue à paffer ou à parcourir ;
cela
Ee ij
332 MERCURE
c'eft le dégouft , la peine , ou la
difficulté qui s'y trouve les
Bien heureux n'ont nul dégouft
, nulle peine , & nulle difficulté
à parcourir ce grand
nombre d'années , mais au contraire
en les parcourant ils font
dans l'affluence de toutes fortes
de plaifirs & de delices , &
par confequent il ne femblera
pas aux Bienheureux que cette
longueur , fi demefuréé qu'elle
nous paroiffe , fe paffe trop lentement.
Je paffe d'un Article qui a
dû vous attacher bien ferieuGALANT
333
fement , & vous faire penfer à
l'éternité , à un autre qui ne
vous a attaché que pour vous
divertir . Je parle de l'Article
des Enigmes ; celle du mois
dernier eftoit l'Ortographe , de
la maniere dont plufieurs perfonnes
tâchent aujourd'huy
d'introduire l'ufage , ce qui
a embaraffé particulierement
ceux qui ne fe font pas attachez
avec affez de foin à remarquer
comment cette Enigme
eftoit écrite , ce qui fait
que plufieurs fe font trompez
dans l'explication qu'ils luy
ont donnée . Ainfi dans le
334 MERCURE
grand nombre d'explications
que j'ay reçues , peu de perfonnes
ont frapé droit au but.
Ceux qui en ont trouvé le
veritable fens font le Pere
Agatange , des grands Auguftins
; Mrs de la Giraudiere ;
d'Argeny d'Algrande ; du
Frefne D. B : le petit Brunet ,
de la rue Saint Honoré : Tamirifte
le folitaire des Angloux
& fon amy Darius .
Mlles de Rezé , prés la Come
die , à qui le Public eft fi redevable
de fes beaux Secrers ;
Marie Anne du Cloiftre Saint
Nicolas du Louvre : la jeune
GALANT 335
Mufe renaiffante la groffe
Gouvernante de M' le Prince
de Tarente : la Blanche &
Brune Yvoire de la rue des Bernardins
la Solitaire de la rue :
aux Féves : la Brillante Brune
& fon. ....
Je vous envoye une Enigme
nouvelle , faite par M' Regnault
, du Diocefe de Reims.
ENIGME.
A la Ville , aux Champs , an
Village
Je fais neceffaire aux humains ;
Pour peu qu'on me mette en
ufage ;
the
236 MERCURE
Je mefais tenir à deux mains.
Quoy que fort fujet à l'enflure ,
Je neprends nul medicament ;
On voit quelques fois la dorure ,
Faire mon plus bel ornement.
Parma deftinéefatale ,
Je rends ce que je prends avec de
grands efforts
Je
ne produits nulle action vitale :
Fay cependant une Ame avec
un Corps.
Il feroit difficile de vous
parler jufte de la veritable
fituation generale des Affaires
GALANT 1337
res de l'Europe dans le moment
que je vous écris , car avant
qu'elles puiffent cftre fixées
pour la Campagne prochaine ,
& que chacun puiffe voir quel
party il prendra , il faut que
les Parties intereffées fçachent
comment finiront certaines
chofes qui ont des faces differentes
, & qui font en mouve
ment.
Il faut que le Roy de Suede,
dont on nous parle tous les
jours differemment , ait commencé
d'entrer en action
car s'il entre en Pologne avec
une Armée formidable pour
Février 1710
. Ff
>
338 MERCURE
rétablir le Roy Staniflas , le
Roy Auguſte avec toutes les
forces aura de la peine à fe
maintenir fur le Trône , & il
fera obligé de retirer toutes les
Troupes qu'il a en Flandre
ce qui apportera un grand
changement aux Affaires de
ce colté-là , & fera changer
toutes les mesures que les
Alliez peuvent avoir prifes
pour la Campagne.
Ils feront encore obligez de les
changer, fi l'Electeur de Brandebourg
tient fa parole , & retire
fes Troupes de Flandre , en
cas que l'on ne luy rende pas la
GALANT 339
juftice qu'il pretend touchant
la fucceffion du feu Prince
d'Orange , ce qui eſt abſolument
impoffible , les chofes
qu'il demande eftant trop fortes
& regardant un Prince
dont les Hollandois font
charmez.
·
A l'égard des Affaires du
Haut Rhin qui paroiffent nonfeulement
; mais qui font en
effet tres avangeufes
pour
nous il eft impoffible de
pouvoir dire quel party on
prendra de part & d'autre de
ce cofté- là , jufqu'à ce que
l'on ait fçu fi le Duc d'Ha-
Ffij
340 MERCURE
novre y commandera l'Armée
, & fi elle fera nombreufe
ou non , & il n'y a pas d'apparence
qu'elle doive eftre
forte , puifque plus le temps
de l'ouverture de la Campagne
avance , plus ceux qui
doivent fournir des Troupes
pour cette Armée , déclarent
qu'ils font dans l'impoffi
bilité de le faire , & quand
même ils en fourniroient , il
n'y a nulle apparence que
Armée puiffe eftre fuperieure à
la noſtre qui ne manque de
rien , & qui a fait payer en
bleds une partie des Contribu
leur
GALANT 341
tions qu'elle auroit pu tirere n
argent , dont elle ne manque
point , en ayant tiré de l'un &
de l'autre , & de quelque manicre
que ce foit , les Affaires ne
peuvent que nous eftre avantageufes
de ce cofté - là , car
s'ils n'y ont pas de grandes
forces , nous penetrerons dans
leur Pays , & s'ils en ont affez,
non pas pour avoir des avantages
fur nous car cela paroift
impoffible , mais feulement
pour nous empêcher
d'en avoir fur eux , ils ne pour
ront envoyer que tres peu
de Troupes en Flandre , ou
Ff iij
342 MERCURE
?
s'il arrive , felon que je vous
viens de marquer , que les
Troupes Saxonnes , les Pruffiennes
, & les Allemandes
manquent aux Alliez , auffi
bien que l'argent qui manque
abfolument aux Hollandois
& dont les Anglois manquent
auffi beaucoup , les fubfides
accordez par le Parlement
n'ayant pû eſtre remplis à beaucoup
prés , les Alliez feront
en Flandre hors d'eftat de faire
aucune Conquefte , & pendant
qu'ils y manquent d'argent
on fait tous les jours des fonds
nouveaux en France pour en
ALANT 343
avoir fuffifamment pour faire
la Campagne, Ainfi l'on ne
peut dire encore comment les
chofes tourneront. Il vient en
France du bled de toutes parts ,
& il y en aura bien - toft abondamment
à Paris même , ce
qui fuffira juſqu'au temps de
la recolte , qui fera des plus
abondantes , & le vin même
diminuë de prix tous les jours
dans toute la France. Enfin
nous fommes dans le temps
des grandes revolutions , &
nous voyons des chofes dans
trop violent
pour y
un eftat
pouvoir
demeurer
long
- temps
,
344 MERCURE
gent
La France , comme je vous ay
fait voir le mois paffé a de l'arabondamment
, & la circulation
y manque feulement ,
au lieu que l'efpece manque
tout - à - fait en Angleterre , par
les raifons dont je vous ay envoyé
le détail le mois paffé.
A l'égard des Affaires d'Italie
, elles font dans un eſtat
trop violent pour y pouvoir
demeurer long- temps , & particulierement
le Royaume de
Naples. Les peuples y font dans
le dernier accablement , & fur
tour à Naples , où le Viceroy
fe fert tour à tour de divers
GALANT 345
pretextes pour ne point paroître
en public , craignant d'eftre
infulté. Enfin les Peuples y font
dans le dernier defeſpoir
, &
l'on doit tout craindre du defeſpoir
d'un Peuple qu'on a
pouffé à bout , qui n'a plus rien
a menager , & qui eftoit florif
fant fous le de fon preregne
cedent Monarque , qu'il n'a
point ceffé d'aimer , la revolu
tion n'eftant arrivée que par
des traîtres , qui ont plongé
leur Patrie dans l'état où elle fe
trouve.
L'Etat de Milan n'eft pas
mieux. On en tire jufqu'au der
346 MERCURE
nier fol , comme l'on a fait du
Royaume de Naples , & quand
la Maifon d'Autriche a mis
une fois le pied dans un Païs ,
elle n'en traite pas les Peuples
en fujets , mais en efclaves.
Les autres Puiffances d'Italic
ne font pas moins outrées de
la maniere dont on les traite ,
& les cent mille piftoles de
contribution qu'on tire d'eux
tous les ans en font une preu
ve parlante , & qui crient vengeance
; & il n'eft enfin pas
poffible que les chofes demeurent
toûjours en cet état , &
ce qu'une revolution a fait naî
GALANT 347
tre en peu de temps , finira par
une autre revolution .
Il n'en eft pas de mefme en
Espagne , où l'amour que le
Peuple a pour fon Roy cft cau-
Le que tout ce qui s'y fait pour
ce Monarque , eft auffi volon
taire qu'il eft forcé en Italie.
On n'a jamais vû dans aucun
fiecle , & dans aucun Etat , ce
qui fe paffe aujourd'huy en Efpagne.
Les hommes s'offrent
en foule , les Troupes y paroiffent
fortir de terre , auffi- bien
que les chevaux , que les Provinces
qui en abondent offrent
au Roy, à qui l'on offre de
2.
348 MERCURE
l'argent de toutes parts . Enfin
il paroift par la formidable &
nombreufe Armée que S. M.
C. met fur pied , que l'Europe
entiere n'en pourroit faire davantage
, & comme tout s'y
fait avec zele & de plein gré ,
il y a d'autant plus lieu de croire
qu'une pareille Armée fera
des prodiges , & fur tout eſtant
compofée d'Espagnols qui ne
reculent jamais , fuivant les
grands exemples que je vous
ay fouvent raportez là - deſſus,
& l'on peut dire que dans cette
occafion l'Armée d'Espagne a
pris pour Devife , Vaincre on
mourir.
Voilà
GALANT 349
Voilà la fituation où fe trouvent
aujourd'huy toutes les
affaires de l'Europe ; nous ver
rons à la fin du mois prochain
en quoy elle aura changé.
La maniere dont le Carnaval
s'eft paffé à Paris , doit paroître
bien differente aux Alliez
, de la fituation où ils pretendent
que nous nous trouvons
, & dont ils font tous les
jours des peintures dans leurs
Ecrits publics bien contraires
à la verité. L'état où la France
s'eft trouvée eft venu de la
cherté du bled , qui commença
au mois de Fevrier de l'année
Février
1710. Gg
350 MERCUR F
derniere ; ce qui fut caufé, comme
vous fçavez , par la force
de la gelée qu'il fit cette annéelà
, & vous fçavez comment
les chofes fe pafferent à cette
occafion. Le Roy fe facrifia
alors pour le bien de fes Sujets ;
il fit ceffer le payement des
Tailles , & de divers autres
Droits , & dans le Prelude d'une
de mes Lettres , je vous fis
voir alors jufqu'à neuf Articles
par lefquels Sa Majesté
abandonnoit fes Droits , & je
ne vous impofois pas , puifque
je vous raportay autant d'Arrefts
, d'Edits ou de Declara
GALANT 351
tions qui regardoient le facri
fice qu'Elle faifoit à fes Peuples
, outre la dépense qu'Elle
fit de plufieurs Bâtimens armez
à fes dépens pour aller en
courfe , fans vouloir rien pren
dre pour les frais de l'armement
, ni partager des bleds
que tous ces Bâtimens raporteroient
; Sa Majeſté n'a rétably
les Tailles , & commencé
à recevoir plufieurs autres
Droits qu'Elle avoit abandonnez
que depuis quelques mois .
Ainfi l'on ne doit pas s'étonner
fi l'argent luy manquoit ;
mais l'on peut dire prefente-
Gg ij
352 MERCURE
ment que les chofes vont leur
train ordinaire ; mais comme
S. M. eftoit fort arrierée, il faut
encore quelque temps pour
que tous ceux à qui Elle doit ,
puiffent eftre contens , & l'on
pourroit mefme dire qu'ils le
font déja par avance , puifqu'il
eft feur que leurs efperances
ne feront pas vaines , & que
la
verité de ce que j'avance eſt de
notorieté publique . Ainfi l'on
ne doit pas s'étonner fi.le Carnaval
s'eft paffé à Paris de la
mefme maniere qu'il s'y eft
paffé dans tous les temps . Il eft
vray que les chofes ne s'y font
1
GALANT 353
pas faites avec les emporte
mens de joye immoderez qui
ont paru en de certains temps ;
mais pendant tout le Carnaval
il y a eu des Bals à l'ordinaire ;
on s'eft regalé , tous les fpectacles
ont cfté remplis ; la foule
des Caroffes a efté auffi grande
au Fauxbourg Saint Antoine
dans les derniers jours du Carnaval
, qu'elle l'a toûjours efté,
& rien n'a marqué la miferable
fituation dont tous les écrits
publics des Alliez font remplis,
dans le deffein d'éblouir leurs
Sujets en publiant des chofes
entierement contraires à la ve-
Gg iij
rité.
354 MERCURE
Outre tous les bleds dont je
vous ay déja parlé qui font entrez
de plufieurs endroits dans
le Royaume , je ne vous repeteray
point ce que nos nouvelles
publiques vous ont dit des
fix à fept mille charges de
bled , arrivées du Levant à
Toulon , & dont les Commandans
des Vaiffeaux qui les ont
amenées ont rapporté qu'il en
viendroit encore beaucoup ;
de manière que tous ces bleds ,
joints à ceux des Provinces
dont la recolte a efté bonne
l'année derniere , & à l'eſpoir
de celle de cette année qui paGALANY
355
roift devoir eftre des plus abondantes
dans toute la France ,
& l'eſpoir du bon effet que
produira le rétabliffement des
revenus du Roy , n'ont pas peu.
contribué aux divertiffemens
du Carnaval qui ont été grands
& continuels ; mais fans avoir
efté outrez.-
S. A. S. Monfieur le Duc ,
eftant morte à Paris , la nuit
du Lundy au Mardy 4. de ce
mois , d'une goute remontée ,
le Roy en ayant appris la nouvelle
, donna à Monfieur le
Duc d'Enghien fon fils , tout
cc que le défunt tenoit de fa
356 MERCURE
bonté.. Vous jugez bien qu'il
me faut plus de temps pour
parler comme je dois , d'un fi
grand Prince. Je ſuis , Madamé
, vôtre , &c.
AParis ce 5 Mars 17 10 .
A VIS.
Le Mercure de Mars fe debitera
le 2. Avril.
LY
DE
TABLE.
5
17
ARticle dont on ne peut donner
dans cette Table une idée qui
puiffe répondre à fon fujet , & qui
renferme un Eloge du Roy , & de
Monfeigneur le Dauphin d'une
maniere toute finguliere ,
Autre Article qui renferme auffi un
Eloge de Sa Majesté ,
Mort de la Saur Anne de fainte
Cecile , Religieufe de l'Abbaye de
Port Royal des Champs , decedée
dans le Monaftere de Saint Julien
d'Amiens. Cet Article eft
dès plus touchants , & doitfaire
un extreme plaifir à ceux qui
aiment la pureté de la Foy , 61
Relation exacte de tout ce qui s'eft
paffé en Canadapendant l'année
derniere ,
Changementfait dans la Marine,
80%
TABLE.
de laquelle l'Intendance generale ·
eft donnée à Mr de Beauharnois ,
124
Prifes d'Habit , par Mlles de
Dray ,
129
141
Article touchant la Surdité ; 136
Article touchant les Gouttes Aromatiques
d'Angleterre,
Ceremoniefaite par la Compagnie
des Penitens Bleus de Toulouse ,
14 }
147
Gouvernement de Gravelines donné
par le Roy
Article curieux , touchant l'élection
de Mr le Comte de Schonborn ,
à la Coadjutorerie de l'Evêché de
Bamberg
Article de Morts , parmi lesquelles
il s'en trouve de tres - édifiantes .
151
157
Naiffance de Monfeigneur le Duc
d'Anjou ,
200
1
TABLE.
Reception de Mr. Houdart de la
Motte à l'Academie Françoife ,
216
Mr le Duc de Beauvillier , obtient
la furvivance de fa Charge de
premier Gentilhomme de la Chambre
, pour Mr le Duc de Mortemait
252
Mariage de Mr le Duc de Laynes ,
avec Me la Princeffe de Neufchafel
,
2.A
254
Thefesfoutenues en Sorbonne , 255
Mort de Mr l'Archevêque de
Reims
Suite des Affaires de Mer
Dons faits par le Roy ,
259
269
Rapel de Mr le Comte de cr
bury , de fon Gouvernement de
la nouvelle Yorck ,
Morts Etrangeres ,
278
285
TABLE.
Mort de Mr l'Evêque de Nifmes
288
Fanerailles faites à Mr le Prince
idem
Pamphile ,
Paradoxes aux uns & veritez
aux autres , avec un Prelude
important ,
Article des Enigmes
1.292
332
Situation generale des Affaires de
l'Europe ,
336 Mort de S. A. S. Monfieur le Duc ,
ALTE
355
LYON
$
1893
Les Jettons , page 197.
MERCURE
THEQUE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEU
DE
VILLE
LE DAUPHIN
FEVRIER 1710 .
DE
YON
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , grande Salle du
Palais , au Mercure Galant .
Omme il eft impoffible dans la con-
Cjoncture ne pas
prefente de ne pas groffir
Je Mercure, ce qui en augmente confiderablement
les frais , on ne peut fe difpenfer
d'en augmenter auffi le prix. Ainfi les
volumes qui feront reliez en veauſe vendront
dorefnavant 8. fols. Quant
3
aux volumes qui feront reliez, en parche
min , on n'en payera que trente-cinq.
Les Relations fe vendront autant que
les Mercurés .
grande
Chez MICHEL BRUNET ,
Salle du Palais , au Mercure
Galant.
M. DCCX.
Avec Privilege du Roy.
AULECTEUR.
ILya lieu de croire qu'on
ne lit plus l'Avis qui a
efté mis depuis tant d'années
au commencement de chaque
Volume du Mercure , puif
que malgré les prieres réiterées
qu'on afaites d'écrire en
caracteres lifibles les Noms
propres quife trouvent dans
le's
Memoires qu'on envoye
pour eftre employez , on néglige
de le faire , ce qui eft
cause qu'ily en a quantité
1
A ij
AU LECTEUR
de défigurez, étant impoffible
de deviner le nom d'une Terre
, ou d'une Famille , s'il
n'eft bien écrit. On prie de
nouveau ceux qui en envoyent
d'y prendre garde ,
s'ils veulent que les noms
propres foient corrects. On
avertit encore qu'on neprend
aucun argent pour ces Memoires,&
que l'on employera
tous les bons Ouvrages a leur
tour , pourvu qu'ils ne def
obligent perfonne , & que
ceux qui les envoyeront en
affranchiffent le port.
AUIT DAL DA
MERCYRE
GALANT
BIBLI
LYON
FEVRIER 17
Ο
DE
N prononce tous les ans
à l'Hoſtel de Ville de
Lyon , le jour de la Fefte de
Saint Thomas , un Difcours
en prefence de M' l'Archevêque
, de M' l'Intendant , de
A iij
6 MERCURD
IS
M's les Comtes de Saint Jean,
& de toutes les Compagnies
de la Ville . Ce Difcours a efté
fait cette année par le fils
de Mr Yon , Seigneur de
Jonage qui fut nommé l'année
derniere premier Echevin ,
quoy que revêtu d'une Charge
de Secretaire du Roy. Il a
beaucoup de merite , & il eft
fort eftimé. Le Difcours que
fon fils prononça le jour de S.
Thomas , reçut de grands applaudiffemens
. Vous en jugerez
par ce que je vais vous en
rapporter. Ce qu'il dit du Roy
plut infiniment , & aprés avoir
GALANT
fini l'Eloge de Sa Majeſté , lors
que l'on croyoit qu'il n'en duft
plus rien dire , il l'apoftropha
comme fi Elle cut efté prefente
, & il s'attira des applaudiffemens
nouveaux . Voici le
commencement de fon Difcours.
བར
:
Tout eft grand , tout eft auguf
te , Meffieurs , dans le deffein que
j'entreprens rien n'y pourroit
eftre mediocre que la foibleffe du
file ; mais dans l'obligation que je
me fuis impofée de traiter une de
ces glorieufes matieres que d'autres
avant moy ont peut - eftre negligées
, j'ofe me flatter que la No-
A iiij
8 MERCURE
bleffe de mon fujer donnera du relief
à mes penfées , & de l'éclat
à mes paroles ; & ma temerité
trouve fon pretexte dans l'impor
tance du difcours , & dans l'injuftice
du filence.
C'est une ancienne & commune
erreur , que de relever avec excés
le merite desperfonnes celebres ,
qui ont vécu avant nous , pour
diminuer la gloire de ceux dans les
temps defquels nous vivons ; cette
erreur eft , tantoft un aveuglement
groffier dans l'efprit des peuples
, qui croyent que la fuite des
temps a le même fort que le déclin
de leur age ; & que la nature
-GALANT 9
ffant comme l'homme , elle
vieilliffant
degenere de fiecle en fiecle dans fes
productions , à proportion de ce que
d'année en année il s'affoiblit dans
fes travaux ? c'est ce que le
plus fameux de tous les Poëtes a
voulu nous exprimer par ces deux
Vers traduits en noftre langue ?
O fi Dieu me rendoit mes
premieres années ,
dit- il en cet endroit en un
autre :
Les illuftres Heros nâquirent
autrefois :
Tantoft c'est une illisfion defubtiles
mais vaines idées , telles
que celles de ces Philofophes ,
.
10 MERCURE
qui s'imaginoient , que les pre
miers hommes formez d'uneplus
riche matiere
nez fous
de plus favorables étoiles , avoient
bien pû laiffer d'heureux fuccef
feurs de leurs noms , mais non pas
de purs heritiers de leur gglleoire?
comme fi pour trouver ce qu'il y
a de plus grand dans le monde , il
falloit remonterjufqu'au regnefabuleux
de Saturne : tantofi c'est
une enviefecrette entre des perfon
nes que la fortune ou la naiffance
a mis au niveau les uns des autres,
dans le même rang & àportée des
mêmes honneurs ; chacun pour dé
crierfon concurrent transportepour
GALANT I
ainfi dire fon eftime au fiecle de
ceux qui ne peuvent plus concourir
avec perfonne : pour épargner
fon encens au merite des vivans ,
on le prodigue à la memoire des
morts , pour tout difputer à
ceux qui ne nous peuvent plus
rien difputer ? Reproche que le
Sage a peut - eſtre prétendu nous
faire par cesparoles ? J'ay donné.
aux morts les louanges que j'ay
refufées aux vivans.
Il est donc vray , Meffieurs
que foit aveuglément , foit illu
fion , foit envie , la gloire de nos
Contemporains ne va jamais
felon nous de pair avec celle de
12 MERCURE
nos predeceffeurs , par une injuftice
de tous les temps" , le merite
qui refpire & qui vit encore , eft
toujours contredit , il faut que,
les fecles éloignez nous le rappelle
pour qu'il foit confacré , je veux
dire veritablement reconnu ; ainfi
parla au grand Conquerant de
, dans le temps que les
Heros paffoient pour des Dieux ,
le Philofophe Califthene : Pour
paroiftre Dieu , luy dit- il , au
jugement des hommes , il faut
avoir long- temps difparu à
leurs yeux ; les honneurs divins
fuivent quelques fois les
morts , mais ils n'accompaGALANT
13
gnent jamais les vivants.
Je viens tâcher , Meffieurs
de rendre à tous les temps &
tous les merites , la justice qui
leur eſt deuë ; je viens louer les
grands hommes , qui excellent à
prefent , auffs bien que ceux qui
ont excellé autrefois
, & proportionnant
les louanges au merite ,
les Modernes
y auront peut- eſtre
plus de part que les Anciens.
Icy , Meffieurs , mon deffein
cmmne à fe développer
vous vous appercevez fans doute ,
que je voudrois vous donner une
idée des Heros par des comparatfens
des uns aux autres ; mais
US
14 MERCURE
que ce deffein feroit vaſte , &
qu'il feroit étendu ; il m'engageroit
à rappeller dans vos efprits
tous les Heros qui ont brillé , &
qui brillent encore dans tous les
Arts & dans toutes les Sciences :
ce ne feroit que charger ma
memoire pour laffer vos patiences :
le refpectque je dois à voftre attentionprefcrit
à mon fujet des bornes
plus étroittes il m
; m'oblige nonfeulement
à me fixer au plus
glorieux de tous les Arts , je
veux dire à l'Art Militaire ;
mais encore pour éviter l'ennuy
d'un trop long récit , à ne choifir
parmi les Heros de la Guerre les
SGALANT
15
plus renommez que quelques- uns
de ceux à qui leurs fameux exploits
ont merité le nom de Grand :
mais dans les
loüanges que je
leur
donneray ,
j'efpere que de
vous-même vous
trouverez dequoy
remplir à proportion l'Eloge,
de tous les autres , & c'eſt là le
Plan de ce Difcours dans lequel ,
aprés avois tracé l'idée des Grands
Heros de l'antiquité , je tâcheray
de vous donner celle du plus grand
de tous dans le fiecle prefent.
Voicy ce qu'il dit dans fa
premiere partie.
Une des plus fortes paffions
& qui a le plus occupé le coeur
16 MERCURE .
des Grands de l'antiquité, & même
de tous les temps ; c'eſtoir le
defir de fe diftinguer par les Armes
, & deſefaire par leur Epée
plus grand que
un nom encore
la
celuy qu'ils avoient déja par leur
naiffance ; ils laiffoient pour la
plupart aux Orateurs l'Art du
Difcours , aux Philofophes l'étudedes
Sciences , aux Politiques
Ladminiftration des Etats
gloire de tous ces Heros de Litterature
de Miniftere , n'excitoit
guerre leur noble émulation
quelquecharme même qu'elle eut
pour quelques uns ce n'étoit
qu'un amusement de Paix & de
·
ךי
GARANT 17
repos ;toutt cédoit au premier pref=
fentiment
de Guerre qui les raviffoit
, ilsfe fentoient
comme d'euxmême
transportez
dans le champ
glorieux
des Combats
, & ils
voloient pour l'arrofer
quelques
fois de leur fang , & y cueillir
furun tas de morts
ن م
de bleſſez
les Lauriers & les bonneurs du
triomphe.
Cette ardeur Militaire qui
dans le coeur des Potentats , à
prefque toujours efté une envie
prodigieufe de dominere de
s'étendre , une ambition démesurée.
de s'élever au deffus de la condition
humaine , a toujours efté une
Février 1710.
B
18 MERCURE
fuite fatale de l'orgueil du premier
des mortels ; mais elle ne laiffe
pas auffi deftre dans les deffens
de la fageffe éternelle , qui doit
tout raporter à fa gloire : elle ne
laiffe pas , dis-je , d'eftre comme
un caractere de divinité , imprimée
dans l'ame des Souverains ;
caractere dont les traits fe repandansfurla
gloire de leurs actions ,
comme fur la majesté de leurs
perfonnes , nous porte à les respecter
tous , non-feulement comme les
images éclatantes de l'Etre fupréme
qui lesfoutient fur le Trône :
mais encore comme les fujets les
plus nobles les plus dignes
GALANT 19
une
deftreparreprefentation en qualité
de demi- Dieux de la terre
partie de ce qu'eftpar luy même le
grand Souverain de l'Univers
en qualité de Dieu des Armées .
La gloire des grands Conquerans
, ayant donc toujours en deux
faces , qu'on pouvoit envisager,
l'une humaine , l'autre divine ;
l'une qui a des taches , l'autre qui
les couvre , mais qui ne les leve
les
pas ; ayant à commencer par
Heros de l'antiquité , ne nous ar
reftons point icy à blâmer ou à
louer trop leurs Conqueftes ; tachons
feulement de relever leurs
perfonnes , & fans examiner d'a
Bij
20 MERCURE
A
bord , fi l'ardeur qui les animois
eftoit injufte ou legitime ; parmy
quelques- uns de ceux qui ont paſſé
pour les plus grands donnons la
preference à deux feulement ; mais
choififfons-les bien , afin qu'en étalant
leur gloire on ne puiffe rien
penfer de grand de celle des autres
qui ne fe trouve dans la leur , &
qui ne juftifie noftre deffein de ne
parler que
"
d'eux.
Il parla enfuite d'Alexandre
& de Cefar , & dit tout ce que
l'on en pouvoit dire. Il fit voir
qu'ils avoient eu toutes les
grandes qualitez qui ont fait
le merite des plus grands HeGALANT!
21
{
ros des ficcles paffez , & aprés
en avoir fait un portrait , & de
la reffemblance de leurs acstions
, il dit : It me femble
quevous balancez & que vous
attendez que je decide ? Hé!
qu'importe Meffieurs , lequel des
deux Heros d'Alexandre ou de
Cefarfut le plus grand dans les
fiecles paffez , fi le fiecle prefent
nous en offre un plus grand que
tous les deux enfemble , &
par confequent le plus grand de
tous le Heros ; quel eft il donc ce
Heros ; vous l'allez bien - toft voir
paroiftre dans toutefa gloire.
Il entra enfuite dans fa fe-
ن م
22 MERCURE
conde partie , & dits
combats
par
Au-deffus de cette haute va
leur qui parcourt le monde pour
combatre pour vaincre ; je place
celle d'un Heros qui commence fes
la justice , & qui
terminefes victoires par la moderation
; qui protege fes Alliez par
La puiffance , & qui fe foutient
luy-méme parfa grandeur : Elevez
icy vos efprits , Meffieurs ,
j'ay de grands évenemens à vous
reprefenter, je n'ayplus à vous
cacher de grands défauts en vous
montrant de grands courages.
Je ne parleray plus icy de ces
Heros impetueux , quiportantpar
GALANT 23
tout les armes de l'injustice & les
faifant marcher fous les Enfeignes
de la Valeur & de la Generofité,
raviffoient noſtre admiration
avec autant de rapidité qu'ils
ravageoient les Campagnes ; c'e
toient des foudres terribles qui ne
fondoientfur la terre avec vûteffe,
que par l'impuiffance de s'arrefter ;
c'eftoient des tourbillons qui ramaffant
tout ce qu'ils trouvoient à
leur rencontre ,fe groffiffoient euxmêmes
, & ferendoient plus violens
? Je parle d'un Heros digne de
toute loüange, & je commence d'a
bord par vous dire qu'armé de
juftes prétentions contre d'injuftes
24 MERCURE
refus , il entreprend la guerre en
Roy & nonpas en Ufurpatenr ; il
affemble fes Magiftrats avant que
de lever fes Troupes , ne met
LesArmées en Campagne , qu'aprés
les avoir mifes fous la protection
des Loix.
a
A ces mots , Meffieurs , vous
reconnoiffez Louis le Grand ;
eh pourriez- vous penfer à quelqu'autres
ce Princegenereux jouiffoit
à peine de la Paix par un heureux
mariage avec l'Infante d'Ef
pagne , que porté à la guerre par
l'inftinct pour ainfi dire de fa valeur
, il regardoit avec inquietude
fes armes dans le repos ; mais il
aimoit
GALANT 25
aimoit mieux les laiffer languir ,
que de lesfairefervir à l'injuftice.
à l'ambition ; c'eſt ainſi qu'il
retenoit dans une amere tranquillité
, les premiers feux de fa jeuneffe
; lorfque le Roy d'Espagne
avec une ame moins guerriere
mais plus intereffée luy difpute les
droits inconteftables de la Reine
fon Epoufe : que fera- t- il ?Se prefentera-
t- il d'abord avec l'épée ?
Non , il commandera àfa valeur
d'attendre ladecifion des Loix , &
les Loix confultées ordonnent à fa
valeur attentive à leurs ordres ,
defoutenirfa caufe par les armes ?
Le ciel n'ayant permis cette injuf-
Février 1710.
C
26 MERCURE
tice de la part de l'Espagne , qu'a
fin que les Peuples de divers
Royaumes appriffent combien ce
fage & puillant Heros fçavoit
joindre à la force de reprimer fes
ennemis , le pouvoir de retenirfon
indignation : le voila donc qui remet
à la Fuftice la direction defon
courage : allez , Prince , allez où
cette Reine des Loix portera voftre
Bouclier ; allez lancer vos foudres
fur une Nationfuperbe , tant
qu'elle ne prendra confeil que de
l'obftination de fes armes : ce ne
fera de fa part que Troupes affoiblies
,
que
Soldats tombez aux
pieds des voftres ; mais dés qu'elle
GALANT 27
ferangera fous les loix de l'équi
té pour fe reconnoiftre , ce ne fera
de vostre part qu'excés de generofité
en vain la Fortune vous
?
ouvrira- t-elle le paffage à la conqueſte
de l'Univers , voftre courage
ne fera pas las de vaincre ;
mais voftre grandeur d'ame vous
fera croire que vous avez affez
vaincus vous arrefterez vos cour
fes rapides au milieu des combats ,
par un trop grand respect pour
les Loix , vous rendrez une partie
de vos conqueftes de peur qu'elles
n'ayent à vous reprocher que vous
vouliez trop étendre vos prétentions
? ô Prince , ô Heros valeu-
C ij
28 MERCURE
reux moderé tout enſemble 3
qui aime mieux ceder les droits de
la guerre que d'eftre foupçonné
d'avoirfailli contre les regles de
la Fuftice ? Loy , Meffieurs je
cherche Alexandre & Cefar , je
les trouve , peut - eftre , Grand
Roy, dans les Combats à vos côtez,
poury voir des Villes mais
des plus fortes prifes dans deux
jours , des Provinces entieres reduites
en deux femaines ; mais je
les perds & je les vois fe retirer
faifis d'étonnement à la vuede cet
excés pour ainfi dire de moderation
, qui limite fi promptement la
portée de voftre valeur ? qu'il ne
GALANT 29
paroiffe donc ici , mais pour cette
fois feulement , que le feulRoy de
Lacedemone , qui ne vouloit d'autre
avantagefur fes Sujets , fi ce
n'est qu'il luy fut permis d'efre
plus vaillant , & de faire moins
qu'eux de faute contre les Loix.
Que j'aimerais à vous repreſenter
ce grand Monarque , dans
d'autres Campagnes à la tefte d'une
nombreuse Armée , preffant la
Fortune fans luy donner du relashe
, paffant en Maiftre du monde
par les Etats de plufieurs Souverains
fans prefque s'enquerir fi
l'on veut fouffrirfon paffage ,
portant par tout le flambeau de la
C
iij
30 MERCURE
guerre fans laiffer languir le feu
de faprofperité je vous compterois
plus de trente Villes munies
& fortifiées , renduës à l'aspect
du Vainqueur , & prefque toutes
fans murs abatus & fans combats
donnez , effrayées feulement de
• fon grand nom , & tachant avec
les Peuples voisins , d'apaifer fa
・jufte colére en foumetant leurs
teftes à fa puiffance , & leur
coeur àfa bonté ; je vous montrerois
des Villes forcées malgré leurs
vigoureuses refiftances ? hé comment
n'auroient- elles pas enfin cedé
à des Armes fi feures de leurs
coups , je rappellerois encore icy
GALANT zi
1
les élements forcez , les faifons
bravées , & la nature foumife en
quelque forte à fon épée , mais
Alexandre , & Céfar , ſe pouroient
peut-être reconnoistre à fes
traits ; je ne veux plus loüer
en Louis le Grand , rien de ce qui
peut aprocher de luy les autres
Heros ? difons donc quelque chofe
de plus .
Un de ces efprits qui tiennent
leur fiecle en de perpetuelles agitations
, & qui excitent les orages
dans la ferenité des plus beaux
jours un de ces efprits capables
de remuer de grandes machines
d'ébranler les Etats ; un de
C iiij
32 MERCURE
ces efprits qui ont toujours att
milieu de la Paix le coeur armé
la volonté ambitieuſe un
Prince heretique , car enfin fi
nous ne voulons pas le nommer ,
il faut du moins le défigner ; un
Prince , dis-je , inquiet de vivre
comme un autre Efau par fon
épée ,fe mer en tefte de vivre
par le Sceptre : il trame des deffeins
prodigieux que nul n'auroit pu
croire , parce que nul autre n'auroitpu
les imaginer , il les communique
aux Puiffances confederées
il les conduit fifourdement à
fesfins qu'à la tefte d'une Armée
Navale il entre prefque invifible
GALANT 33
en Angleterre ; d'abord il fe fait
jour dans les vaftes appartemens
du Roy , prendfierementſa place
vis- à- vis de fon Trône , & partage
avecluy le fuprême honneur ;
dans peu l'Anglois , grand amateur
des nouveautez , retire fon
obéiffance du Monarque , & la
transporte à l'Ufurpateur , &
tout d'un coup l'injuſte & aveugle
Fortune , féparant les bons
fuccés de la bonne caufe , le Prince
Proteftant fe faifit de la Couronne
du Prince Catholique.
› Grandeur de la gloire magranime
de mon Roy , où cftes - vous
à prefent ? la voila , Meffieurs
34 MERCURE
quifort defon Palais , pour tendrela
main àce Potentat defcendu
de fon Trône ; c'eſt une Majeſté
puiſſante , qui va au-devant d'une
Majefté opprimée ; c'est un Prince
qui entouré de fa Cour , & revêtu
defapropre Grandeur , s'arvance
pour relever un Prince infortuné,
poufféfur nos bordsfeulement
par quelques flots officieux
de la mer; il neperdpoint de temps
pour foulagerfa douleur , il effuye
fes larmes par des marquesfenfi
bles de l'affection de fon coeur ;
il
le reveft de tous les ornemens de la
Royauté; il luy donne un Trône
dans un de fes Palais , & arra-
ن آ
GALANT 35
chepour ainfi dire d'entre les mains
du Deftin fa Royale Famille : refolu
jufques à la fin de fes jours
de leurfaire part de fes trefors &
defa fortune.
Je voudrois bien vous faire
voir icy tous deux grands defolateurs
des Rois & des Royaumes
; vous Alexandre , qui venez
de nous faire compter pour beaucoup
les honneurs que vous avez
rendus à une Reine captive fous
le jougde vos armes tandis qu'elles
eftoient injustement tournées contre
le Roy fon Epoux ; & vous
Céfar , dont un des plus grands
traitsfut ; de rendre le Trône d'un
36 MERCURE
frere à unefoeur , pour la rendre
elle-même par cette espece de
generofité l'objet de vos amours.
& de vos profufions ; mais li je
ne puis vous voir icy en perfonne
j'y vois du moins vos ombres gémiffantes
de douleur d'apprendre
qu'il y a fur la terre dans l'ame
d'un plus grand Conquerant que
vous , une plus grande generofité
que la voftre.
Reduirons- nous à cette action
genereufe la Magnanimité de
noftre Heros ? non , Meffieurs
quifçait réfugier un Roy en peut
bien foutenir un autre , l'entreprife
eft difficile mais elle eft
GALANT 37
jafte l'execution eft prompte mais
elle eft de Louis le Grand , un Roy
mourant nomme fon Succeffeur il
faut le luy donner.
1
url
Les paroles d'un Souverain
au lit de la mort font des Sentences
de politique , & les Peuples y
font attentifs , comme à des Arrefts
prononcez gloire de l'Etai?
le Roy d'Espagne meurt fans
enfants , il déclare Heritier de
fes Royaumes un Fils de France?
tes Espagnols empreffez le demandent
à Louis le Grand , &
Louis le Grand , comment le leur
envoit- il , avec une portion de
cettefageffe dont il fait des leçons
38 MERCURE
à toute l'Europe , aveclesconfeils
de cette prudence , qui rend l'obéiffance
affectionnée par la douceur
du commandement, avec cette
grandeur d'ame qui le rend fuperieur
à tous les Heros , ce n'eft
pas affez avec cette grandeur
d'ame qui le rend Louis le Grand,
Philippe V. enrichi de tous ces
J
nobles prefens du grand Royfon
ayeul , entre en Triomphe dans
toutes les Villes d'Espagne , &
toutes les vertus l'yfuivent ; mais
fes Ennemis , Ennemis de la
juftice , & de la veritable
deur, l'y
attaquent.
gran
*Et que font-ils , ils entretienCALANT
39
nent des intelligences avec quelquesfactieux
, qui affemblent des
nuagesfurfa tefte, ils s'emparent
foit par rufe foit par fureur foit
par irreligion , toujours par
injustice , de quelques Royaumes
éloignez du Siege de fon Empire:
mais que n'auront ils pas à craindre
, grandPrince , lorsqu'ils verront
voftre Majesté s'aprocher de
vos Troupes , pour ranimer leur
valeurpar voftre prefence : autrefois
dans une Guerre contre les
Gaulois , il nereftoit aux Romains
d'autre efperance , qu'an Capitole
affiegé, & en Camille banni , &
neanmoins ils repoufferent ces
40 MERCURE
fiers Ennemis , vous voftre
efperance est encore toute entiere ,
dans la poffeffion de vos plus
grand Royaumes , dans le coeur
de vos meilleurs Sujets , dans
l'affection de vos Troupes , dans
la force de voftre bras , dans la
confiance en des Victoires remportées
, dans la protection de Louis
le Grand: vous diffiperez à lafin
les Germains & leurs Confederez.
Vous foupirez cependant ,
Peuples foumis , à la puiſſance
de ce jeune Roy , & nous peuteftre
auffi avec vous : car enfin
que voyons nous depuis quelques
GALANT 41
années , le glaive du Tout- Puiffant
eft entre les mains de fes
Ennemis , la Victoire s'égare , &
il luy eft permis de fe ranger fous
des Drapeaux prefque tous Heretiques
, de prendre parti contre
les Armes défenfives même de la
Religion : mais ne nous laiffons
pas icy abattrefous les coups d'une
legere infortune ? en vain nes
Ennemis veulent- ilsfe perſuadër,
que ces revers nous arrivent pour
enorgueillir leurs Armes nous
fommes comme convaincus ,
c'eft pour montrer à tous les Rois
à tous les Peuples , la grandeur
de Louis le Grand dans tous fes
Février 1710. D
que
42 MERCURE
points de veuë on ne l'avoit
ven jufques alors ce Monarque
que dans la profperité , & il ne
luy manquoit rien pour paroître
plus grand que les autres : mais
il luy manquoit un changement.
de fortune pour paroître en un
fens plus grand qu'il n'avoit encoreparu
: nous l'avions veu Victorieux
de fes Ennemis , vaincre
fon propre bonheur mais nous ne
L'avions pas encore affez ven ſe
vaincre foy - même , nous fçavions
ce qu'ilfçavoitfaire , mais
nous ne fçavions pas ce qu'ilfçavoitfuporter;
il avoitparu peutêtre
trop beureux , mais fans perGALANT
43
dre la moderation il faloit qu'il
parut moins heureux : mais fans
perdre la conftance.
Qu'il eft peu de ces ames égales,
faites à l'épreuve de toutes les revolutions
de cette grande rouë fur
laquelle tourne toutce qu'on appelle
grands évenemens ; mais lafageffe
active e vigilante de Louis le
Grand voit changer de face à la
Fortune , fans permettre à fon
coeur de changer de fituation , comme
s'il n'avoit jufques alors mé
nagé les bons fuccés que pour exercer
fa prefence d'efprit à foûtenir
les mauvais ; bé que feait - on ?
peut - eftre même qu'il craignoit
Dij
44 MERCURE
pour fon ame la durée de fes prof
peritez & qu'il avoit demandé
quelquefois de n'eftre pas toujours.
vainqueur de fes ennemis , pour
s'exercer dans cet Art fi difficile de
vaincre l'adverſité ; ainfi lagrandeur
defon ame foûtenant nos efperances
, ranime la fermeté de nos
fameuxGuerriers qui commencent
déja à regarder le glorieux avan
tageremportéfur un nombre affez
grand de nos ennemis en Alface ,
la glorienfe retraite de noftre
Armée en Flandres , comme des
prefages prefque infaillibles d'un
nombre prefque infini de Victoires.
GALANT 45
+
Je finis , Meffieurs mais n'al
lez point me reprocher , que
pour faire un plus grand éloge de
Louis le Grand , il falloit le
prendre de plus haut , remonter
jufques au Trône des Clovis , des
Saint Louis , des Charlemagne
,
comparer même ces grands Rois ,
avec les Conftantin les Theo- &
dofe , & chercher jufques dans
leurs Tombeaux , les femences de
la valeur & de lagrandeur d'ame
de Louis le Grand : Il est uray ,
Meffieurs , que fa gloire com
mençoit a fe produire à fe
mais comme il
former
en
n'y en a point excepté S. Louis ,
46 MERCURE
en qui la fortune ait affemblé
tant d'événemens divers , il eftoit
important dans les conjonctures
prefentes , de mettre fes actions a
part ,&de ne pas confondre dans
la concurrence de leurs grands
noms , celuy dont la gloire remonte
juſques à eux , avec autant d'éclat
qu'elle en eft defcendue : c'eft
donc fans rien diminuer de leur
gloire , que Louis le Grand eft
plus Grand que tous les autres
Heros ; plus grand par rapport
la vaillance, parce qu'il a triomphé
même defon bonheur, dans la profperité
de fes armes plus grand
par rapport à la generofité & à
à
GALANT 47
la grandeur d'ame non - feulement
parce qu'il a donné azile à
un Roi dépouillé de fes Etats ; nonfeulement
parce qu'il a maintenu
un Prince de fa famille fur un
Trône étranger , mais encore parce
que dans une interruption de bonheur
,fon coeur s'eft mis au - deffus
des injuftices de la Fortune.
AU ROY..
! Oui , SIRE, *
Vous eftes le plus grand de tous
les Heros , pour dire encore
48 MERCURE
vous quelque chofe de grand que
nous n'avons pû dire , le nom de
LOUIS LE GRAND renfermant
toutes les qualitez d'unfouverain
Heros , trouvera quelque chofe
de foy dans les noms particuliers
que pourront prendre dans le cours
des temps , pour caracterifer leur
propregrandeur , quelques - uns des
Rois qui fuivront VÔTRE MAJESTE'
fur le Trône ; il fe trouvera
ce grand nom , mais comme
divifé , dans ceux qui par leur
valeur porteront le nom de Magnanime
, dans ceux qui par leur
demence feront reconnus pourPcse
des Peuples ; dans ceux qui
par
GALANT 49
par leur zeleferont appellez Deffenfeurs
de la Religion ; dans
ceux qui par leur vertu feront
avouez pour Princes Pieux ; &
dans ceux qui dans les
temps infortunez
feront qualifiez d'İntrepides
; ainfi voftre grand Nom ,
allant pompeufement de fiecle en
fiecle , vivra avec éclat tant qu'il
y aura , comme il y en aura toujours
, de grandes vertus affifes
fur le Trone ; & tandis que l'Antiquitéfera
occupée dans les Hiftoires
de fes Conquerans , àplaindre
le trifte fort d'Alexandre
de Cefar , tous deux fatalement.
arrachez à la vie , la Pofterité
Février 1710.
E
50 MERCURE
fera retentir la grandeur de vostre
Ame , dans tous les grands énjenemens
de voftre Regne , ne ceffera
jamais d'admirer une fi belle
vie , dont la Parque filera encore
refpectueufement
les jours gloricux
, & au de - là de ceux de
David , jufqu'à l'extremité d'une
longue carriere.
"
A MONSEIGNEUR.
MONSEIGNEUR ,
Digne Fils du plus grand des
"Heros qui fe reproduit en Vous
vous avez la même valeur , vous
GALANT SI
joignez la même prudence , &
Les Peuples reffentent pour vous
le même amour qu'ils ont pour fa
Sacrée Perfonne.
pronsVous avez , MONS EIGNEUR,
la même valeur; quelle
femente pour ainfi dire de triomphes
, n'a- t-elle pas jetté dans vos
premieres Campagnes , quel trophée
Philifbourg , monument éternel
d'une vaine refiftance à vos
forces ; quel trophée , dis-je , n'at-
il pas érigé à l'honneur de vôtre
gloire , quelle vive ardeur n'a pas
animée vos courſes conquerantes
du Palatinat ; & quel torrent de
réputation auroit jamais pú fui-
E ij
52 MERCURE
vre la rapiditéde vos Victoiresfila
fageffe du Roy n'avoit agi comme
de concert avec la Providence ,
pour retirer du peril une vie fi
neceffaire àfes Sujets , &pour ne
plus expofer au Champ de Mars
un Heros qui doit à coté de fon
Trônefoutenir le poids defa Cou
ronne.
A la même valeur vous joignez
la même prudence ; & où
Monfeigneur
, vous auroit- elle
manqué cette prudence ; feroit-ce
dans les Armées où vostre bras
agiffoit autant par voftre efprit
que par voftre coeur , où les Soldatsfuivoient
vos ordres avec vos
GALANT 53
exemples , & où vous ne laiffiez
rien prévenir par la Fortune , de
tout ce qui pouvoit eftreprévúpar
voftre attention :feroit- ce au Confeil
, où quelques fois les plus éclairez
ne verroient peut- eftre que de
loin les chofes les plus importantes
fi vous ne les mettiez vous- même
dans leur point de vue , pour les
leur montrer de plus prés.
Les Peuples ont pour vous ,
Monfeigneur , le même amour
que pour Sa Majesté : ils cherchentfur
voftre vifage les preſages
de leur bonheur à venir ; ils
croyent appercevoir dans vos yeux
dans vos regards , le fonde-
D iij
54 MERCURE
ment des efperancespubliques , &
l'air affable & plein de bonté,
fous l'appas duquel vous prévenz
ceux qui ont l'honneur de
ous approcher , devient le charme
attrayant qui gagne nos coeurs
& forme les douces chaînes qui
nous lient avec paffion à vostre
Augufte Perfonne.
Ainfi , Monfeigneur , Heros
par voftre Augufte Pere , Heros
par vous - même , Heros encore
dans vos Defcendans ; voftre gloire
ferafans fin dans la Pofterité
comme elle eft à prefent fans mefure.
GALANT 55
Dés qu'il ' eut fini il s'éleva
dans l'Affemblée un concert
de es a
fit voir que
l'Orateur est heureux lorfqu'il
a pour objet ces merites éminents
, univerfellement reconnus
, & aplaudis de tous.
Il fit enfuite , felon la coutume
, les Eloges de Mr l'Archevêque
de Lyon ; de Mr le
Maréchal de Villeroy Gouverneur
de la même Ville ; de Mr
le Duc de Villeroy fon fils ;
& ceux de Mr l'Intendant ;
de Mrs les Comtes de Lyon ;
de Mrs de la Cour des Monnoyes
; de Mrs les Treforiers.
E
iij
56 MERCURE
9
de France ; de Mrs les Elûs ;
de Mr le Prevôt des Mar
chands ; de Mrs les Echevins ;
& de Mrs les Confuls.
Vous devezjuger que l'Affemblée
eftoit des plus nom- .
breuſes , & que l'Orateur futs
long , ayant eu à parler de tant
d'Auguftes Perfonnes , & de
tant d'Illuftres Magiftrats , &
ce qu'il y eut de furprenant fut
qu'il n'ennuya pas un moment,
& que dans tout ce qu'il dit
le caractere de toutes les perfonnes
dont il parla , fut no
blement , & ingenieuſement
mis dans fon jour .
GALANY´ 57
·
Je ne dois pas diferer plus
long- temps à vous envoyer
l'Eloge du Roy que vous allez
lire , puifqu'il eft tiré de la fin
d'une Lettre Circulaire du
Pere Epiphane , Recolet , qui
asparu au commencement de
cette année . Aprés avoir parlé
de plufieurs chofes qui regardent
,fon Ordre , il dit :
Demandez à Dieu les
graces
quifont neceffaires au grand Monarque
des François , à ce Roy qui
fera à jamais le modelle des Rois
juftes clemens , qui dans tous
les temps d'un regne finon toûjours
heureux du moins toûjours
a
te
$8 MERCURE
tous les
glorieux par raport à l'usage qu'il
afait de la profperité & de l'adverfité;
qui a toujours marqué un
amour conftant & fincere pourfon
Peuple ; amour auquel il afouvent
facrifié fa gloire
avantages qu'il pouvoit tirer dé
fes exploits militaires ; amour enfin
dont il vient de donner des
marques refcentes à fon cher Peuple
dans ces temps de fterilité, par
les foins & les moyens que fa
tendreffe paternelle luy fuggere
pour le ſecourir à propos & diligemment
dans fes befoins . Elevez
donc vos mains vers le Ciel pour
ce Prince le plus grand de tous les
GALANT
59
Heros , le meilleur de tous
les peres, & dont le glorieux nom
de Louis le Grand ,
le Grand , renferme
toutes les qualitez d'un Souverain
accomply ; fouvenez vous
dans vos prieres d'un Monarque
qui vivrajuſqu'à la fin desficcles
dans ceux qui par leur valeur porteront
le nom de Magnanimes ;
dans ceux qui par leur clemençe
Seront appellez Peres des Peuples
; dans ceux qui par leur zele
feront appellez Defenfeurs de la
Religion ; dans ceux qui par leur
vertus feront appellez Princes
Pieux enfin dans ceux qui
par les infidelitez de la fortune
•
60 MERCURE
feront appellez Intrepides ', en
les foutenant avec conftance ,
implorez fans ceffe le fecours de
Dieu pour ce bon Princep
Jamais les François n'ont
temoigné plus d'amour pour
leurs Souverains qu'il en ont
montré , & qu'ils en font voir
encore tous les jours pour
Louis le Grand. Rien ne leur
échape de tout ce qui l'a rendu
digne de ce furnom , & ils ont
toujours fait des Eloges de ce
Prince dans toutes leurs actions
publiques convenablés au
temps & à la grandeur & aux
vertus d'un Monarque qui a
GALANT 61
toujours triomphé de toutes
manieres , & remporté autant
de Victoires fur luy même
que fur les Ennemis.
Je paffe à un Article qui vous
doit faire un extrême plaifir ,
& que vous ne pourez lire fans
cftre attendrie , & fans verfer
de's larmes. Je vous l'envoye
de la maniere queje l'ay reçu.
Cet Article doit faire auffi
plaifir à tous ceux qui s'en font
de voir conferver la Foy dans
toute sa pureté.
La Sour Anne de Sainte Cecile
Religieufe de l'Abbaye de
Port-Royal des Champs , eft morte
62 MERCURE
âgée de quatre- vingtfix ans dans
la Monaftere de S. Julien d'Amiens
, duTiers-Ordre de S. François
, où elle avoit efté releguée par
ordre du Roy . Je crois que vous
ferez bien aife de fçavoir les circonftances
de cette mort , qui a efté
édifiante confolante pour l'Eglife
. Cette bonne Religieufe arriva
à Amiens le 2. Novembre
dans un Caroffe, accompagnée d'unefemme
qu'on avoit choisie pour
la fervir avec fa Compagne qui
a efté envoyée dans le Monaftere ·
des Filles de la Vifitation de la
même Ville , où elle eftencore. Elle
defcendit à la grille dù Convent
CALANT 63
de Saint Julien , où elle reſta juf
qu'à ce que Mr l'Evêque d'Amiens
eut envoyéfes ordres pour
lafaire entrer. La Reverende Mere
ayant affemblé fes Diferetes
elle fut reçue , avec beaucoup de
cordialité ; elle fe jetta en entrant
aux pieds de la Superieure , en luy
difant Voicy le lieu de mon
repos dans le fiecle des ficcles.
La Superieure l'ayant relevée
l'embraffa , ce que firent auffi les
autres Religieufes. Ayant demandé
d'eftre conduite à l'Oratoire
elle s'y profterna la face contre terre,
& adora le Saint Sacrement
dans cette pofture ; on la conduifit
64 MERCURE
enfuite dans la Cellule qui luy
avoit efté deftinée. Elle eftoit arrivée
à midy & Mrl'Evêque qui
avoit efté voir fa Compagne l'aprefdinée
, la vint voirfur lefoir,
Il la trouva occupée à rangerfa
petite Cellule & aprés l'avoirfait
affeoir auprés de luy , il luy parla
fort cordialement durant une de
mi-heure ,
manda , fi elle eftoit bien aife
de vivre privée des Sacremens
qu'elle ne recevoit plus depuis
deux années & de mourir dans
cer eftat , elle répondit que cette
privation l'affligeoit beaucoup
lorfqu'elle y penfoit. La
fur ce qu'il luy de"
GALANT 65
chofe ne fut pas plus loin alors.
Pendant les trois jours qu'elle a
efté en fanté dans cette Maifon les
Religieufes témoignent que tous
fes difcours eftoient tres- édifians
ne refpiroient que la pietés que
toutes fes actions eftoient fi regu-.
accompagnées d'une fi lieres
a
grande modeftie de tant de douceur
qu'elles infpiroient de la devotion
; fon exactitude à garderfa
Regle animoit les autres Religieufes
à garder la leur avec plus de
fidelite , fa religion dans l'Eglife
, où ellepaffoit à fon age les
heures entieres à genoux devant
le faint Sacrement , l'auroit fait
•
Février 1710. F
66 MERCURE
regarder comme un Ange fi elley
avoit ajouté l'exemple d'une humble
foumiffion aux Decifions de
l'Eglife . Trois jours aprésfon arrivée
une fiévre violente avec une
flucion fur la poitrine l'attaqua
on en donna avis à Mr l'Evêque
parce qu'onjugea que cette maladieferoit
mortelle. Il la vint voir
dans le moment & demeura un
quart d'heure auec elle . Le Confeffeur
de la Maifon vint auffi
la vifiter le même jour par ordre
de ce Prelat , & pour la difpofer
à rendre à l'Eglife l'obeiffance
2 qu'elle luy devoir , il luy fit la
lecture d'un Livre que Mr l'EA
GALANT 67
vêque luy avoit remis fur ce fujet
, dont elle parut fort ébranlée,
fans pourtant vouloir encore
fe declarer , ce qui obligea le Confeffeur
de fe retirer. Comme le mal
augmentoit que le temps preffoit
, la Religienfe qui la gardoit ,
dont la Lettre qu'elle a écrite
fur cela à Me l'Abbeffe de Port
Royal de Paris , nous a inftruit
de toutes ces circonftances. Cette
Religieufe , dis-je , infpirée d'enhaut
l'a preffe fur les deux heures
aprés midy du jourdevantfa mort,
de luy découvrir fes veritables
fentimens , en luy difant : Sera- til
poffible , ma tres chere Me-
Fij
68 MERCURE
re , que vous ne nous donniez
pas la confolation de vous voir
mourir fille obcillante de l'E
glife ; helas , répondit - elle , ma
chere Soeur , c'eft tout ce que je
defire, & fera- t - il dit qu'on me
laiffe fans Sacremens dans l'état
où je fuis. La Religieufe luy
répondit que Mr l'Evêque n'avoit
rien tant à coeur que de
luy accorder
cette grace
,
qu'il ne le pouvoit faire que
lorfqu'elle auroit fatisfait à ce
que Mr le Cardinal de Noailles
avoit demandé , qui eftoits
d'acquiefcer à la derniere Cons
ftitution du Pape fur le fait de
mais
GALANT 69
Janfenius. Sur cela ellepria qu'on
avertit Mr l'Evêque de venir la
voir au plutoft . La Superieure informée
de la difpofition de la Ma
lade envoyafur le champ en donner
avis à ce Prelat , qui ne fe
trouvant pas alors chez luy
donna lieu à quelques reflections
douloureufes de la malade fur
fon retardement enfin Mr l'Evêque
eftant arrivé , & l'ayant
trouvée dans une difpofitionfavo
rable , il appella la Communauté
& ayant écrit quelques lignes "
qui contenoient le temoignage de
fon obéiffance , il luy fit.figner cet
écrit ce qu'ellefit avecjoye avec
70 MERCURE
facilité , en ajoutant à fon nom
"de Religion celuy de fa famille
aprés quoy quoy Mr l'Evêque luy
donna fa benediction & luypermit
de recevoir les Sacremens , en
lui laiffant le choix du Confeffeur:
elle choifit celuy de la Communauté
qui l'ayant confeffée , luy
adminiftra le Saint Viatique qu'-
elle reçût avec de grands fentimens
de pieté , aprés avoir demandé
felon la coutume pardon
à toutes les Religieufes ; enfinfe
fentant affaiblir elle demanda
l'Extrême - Onction qu'elle reçût
avec tant de pieté & une fi
grande prefence d'efprit qu'elle
GALANT 71
repondoit elle- même auxprieres ,
& qu'elle fe difpofa elle feule
pour recevoir les Onctions Saintes
avec la decence qu'exige ce Sacrement
; on la laiffa enfuite quelque
temps en repos pour s'entretenir
interieurement avecJ. C. qu'elle
venoit de recevoir , & comme on
la felicitoit enfuite de ce qu'elle
venoit de faire '; il eft vray , repondit-
elle , que voilà bien des
chofes faites en peu de temps,
touchée d'un vif repentir d'avoir
tant differé à les faire. Sur les
buit heures , elle demanda le
Confeffeur & elle luy expofa
une petite tentation de respect hu72
MERCURE
main qui luy faifoit un peu de
peine ; c'eftoit fur ce que
diroit fa
Compagne qui eftoit à la Vifi
tation de tout ce qui fe venoit de
paffer , le Confeffeur la calma en
luy difant que fi fa Compagne
eftoit bien fage ell en feroit
autant qu'il ne
qu'il ne faut pas
s'arréter au jugement des
hommes quand il s'agit d'obéir
à Dieu . Il refta une heure
auprés d'elle la quitta trescontent
des difpofitions où il la
laiffoit : il eftoit environ dix heures
du foir lorfque les Infirmieres
remarquantqu'elle avoit les mains
froides voulurent les rechauffer:
elle
GALANT 73
una
elle leur répondit que cela n'eftoit
pas neceffaire parce que c'eftoit
la fueur & le froid de la mors ;
de-là elle prit occafion de leur
expliquer dans grand détail
& avec une grande prefence
d'efprit , comment il la faloit l'accommoder
dans fa biere quand elle
feroit morte , de quelle maniere
il faloit la fituer & ranger fes
mains fes habits , qu'elle pria
de changer avec ceux defa compagne
s'ils eftoient plus ufez que les
fiens . Les Religieufes qui estoient
autour d'elle l'ayant priée de fe
reffouvenird'elles lorfqu'elle feroit
dans le Ciel , ah , leur répondit-
Février 1710.
74 MERCURE
elle ,je ne crois pas que ce foit
fitoft car j'ay bien des fautes
à expier ; & ayant demandéfon
Crucifix & le tenant entre fes
mains , elle fit de nouveau une
confeffion publique de tous fes
pechez depuis l'enfancejufqu'à ce
moment- là. Elie demanda pardon
à Dieu avec de grands fentimens
de douleur , à noftre faint Pere le
Pape , à Mr le Cardinal de
Noailles , à tous fes Superieurs
& à toute l'Eglife , déteftant le
Scandale qu'elle avoit cauſe par
fon obftination. On recita alors les
Prieres des Agonifans aufquelles
elle s'unit avec une vive dévotion.
JOIN
GALANT 75
Sur les trois heures elle demanda
quelle heure il eftoit , & comme fi
elle avoit feu quefon beure n'eftoit
pas encore arrivée , elle prit encore
fon Crucifix qu'elle embraſſa en
difant que puis qu'elle ne pouvoit
plus entendre les paroles
d'exhortation , elle s'exhorteroit
elle-même , & s'entretiendroit
interieurement avec
Dieu , ce qu'elle fit juſqu'à trois
beures trois quarts. Enfin
&
cet heureux moment arriva ; elle
demanda une feconde fois quelle
heure il eftoit, & lors qu'on luy eut
dit qu'il étoit prés de quatre heures,
elle fit un figne de tefte agreable
7
Gij
76 MERCURE
tenant fon Crucifix à la main
lesyeux élevez vers le Ciel
ele tira le rideau de for fons litven
difant d'un air tranquile & d'une
voix diftincte que voftre fainte
volonté , ô mon Dieu , s'ac
:
compliffe en moy , ceft là
alors ma derniere volonté ;
・elle expira fans aucun effort fans
agonie & comme fi elle eftoit entrée
dans un doux fommeil ou
qu'elle eut efté ravic en extafe.
Peu de temps aprés cette mort Mr
l'Evêque d'Amiens écrivit à un
de fes amis que la converfion de
cette Religieufe avoit tant fait de
bruit , & tant de plaifir an Roy
•
GALANT 77
quine foupire que pour la réunion
des brebis égarées d'Ifraël , qu'il
croyoit qu'on nepouvoit trop informer
le public de cet évenement, &
cePrelat ajouta qu'il appritpar une
Lettre de Mr le Comte de Pontchartrain
qu'une de ces Religienfes
qui eftoit à Mante a auffi figné le
Formulaire qu'on luy en a envoyé
le procés verbal . Ildit enfin
qu'a la place de la Religieufe
morte on luy a envoyé une Soeur
Converse de la même Maiſon, &
dont le Confeffeur luy a dit qu'il
eftoit fort content qu'il efpere
qu'elle donnnera bien- toft la fatisfaction
qu'on peur defirer. Enfin
G iij
78 MERCURE
Me l'Abbeffe de Port - Royal de
Paris ayant apris la mort de cette
Religieufe , écrivit cette Lettre à
la Superieure defaint Julien d'As
miens . Madame , permettez
moy de vous faire mes remerciemens
de la charité que vous
avez cüe pour ma foeur Anne
de fainte Cecile pendant le
peu de féjour qu'elle a fait dans
voftre fainte Maiſon ; je ne
doute pas que les vertus & les
regularitez que vous y pratiquez
, n'ayent attiré les graces
que Dieu luy a faites de reconnoiftre
fon égarement & ſa
défobéiffance & qu'elle ne
GALANT 79
vous doive & à Monseigneur
d'Amiens la mifericorde qu'elle
à reçeuë du Seigneur , &c.
Jefais , Madame , voftre , &c.
" M
que
L'Affaire du Port Royal des
Champs a fait tant de bruit
qu'il n'y a point à douter
le Public ne foit bien aife d'en
apprendre les fuites , & ce qui
vient d'arriver à cet égard , ne
kiy plaira fans doute pas moins
qu'à Sa Majefté , qui n'a rien
oublié depuis qu'Elle eft fur le
Trône ,de tout ce qui peut faire
maintenir dans fon Royau-
Giiij
80 MERCURE
me , la Religion dans toute fa
pureté .
olapdan A
Il y a déja plufieurs années
que je vous envoye une Relation
de ce qui s'eft paffé en
Canada pendant le cours de
chaque année ; mais quelques
incidens font caufe que je vous
envoye celle que vous allez lire
, quelques mois plus tard
que vous n'avez accoûtumé de
la recevoir tous les ans. Elled
vient d'un Officier François quis
eft dans l'Armée Canadienne .
"
GALANTNY 81
$ srpos ench notede af M
A Quebec le 12°. Novembre
299NING 27731709. riba vit
MONSIEUR ,
La Defcription étonnante que
vous meffaaiitteess de l'Hyver qui a
ravagé l'Europe cette année , m’a
fait faire les reflexions ordinaires
fur le froid que l'on fent en ce
pays - cy. Et effectivement j'ay
admiré plus d'une fois.comment
les racines des Plantes , les Bois ,
లో les Animaux , fans parler des
Habitans , refiftoient non--feulement
a de tels froids , mais encore
82 MERCURE
à celuy que nous avons éprouvé
icy , vers la fin de l'année 1708 .
peu prés vers le temps que je
finiffois les dernieres Lettres que je
vous ay adreffées ; car il a eftéfi
pénetrant & fi vif, que
s'il avoit
continué de la mêmeforce , je crois
que nous aurions tous peri & que
nous ferions tous morts dans les
commencemens d'un Hyver fi affreux.
Mais le Seigneur n'a point
permis que nous avons fouffert au
deffus de nos forces.
Ainfi quelque rude qu'ait éfté
Hyver dans vos climats temperez
d'ailleurs , il l'a efté incompa
rablement davantage en Canada,
GALANT 83
où la gelée commença vers la fin
de Novembre & perfevera fi
fortement , que dans les derniers
jours de Decembre ( 1708. ) le
Fleuve de S. Laurent , fe trouva
glacéjusqu'à la profondeur de
dix pieds , & qu'il y avoit déja
quatre pieds de nége fur terre. Je
le repete encore , Monfieur , jepenfe
que la Colonie auroit pery ſi la
gelée avoit continué de cette violence
. Et certes les Anglois fiirritez
contre nous auroient eu alors
bon marché du Canada.
Ce froid exceffif nous quitta
fans doute pour vous aller rendre
vifte , puifque vous me marquez
84. MERCURE
que le premier jour de la grande
gelée commença
le 6. ou 7. deFanvier
de l'année fuivante ( 1709 )
ce que je puis vous dire , c'est que
toutes ces horreurs de la nature ,
n'ont point efté un obftacle à la terre
de la Nouvelle France , de nous
donner d'affez bonsfruits , & aux
hommes de vivre ; au contraire
nous remarquons que ce froid
tribue à la fanté , & que la nége
qui regne fi longtemps dans l'Amerique
Septentrionale , l'engraifmerveilleufement
, la moiffon
ayant efté abondante cette année-ci
en bled & en fruits; quoy qu'on
ne féme qu'à la fin d'Avril , le
fe
conGALANT
85
blé eft preft à couper au mois
( Je ne commenceray points
Monfieur , les Nouvelles que j'ay
à vous mander de ce pays- cy , par
ce qui s'eft paffé en l'Ile de Terre
Neuve au Fort S. Jean que nous
avons pris aux Anglois , parce
que je connois par vos Lettres que
vous en avez eftéinftruit en France
, même d'aſſez bonne heure ;
à quoy je vous prie de faire
attention icy , eft que cette entreprife
qui a estéexecutée avec beaucoupde
vigueur où entr'autres ,
le fieur de la Ronde , d'une ancien= "
ciennefamille de Canada s'eft dif86
MERCURE
tingué par fa bravoure intrigue
fort , non - feulement les Anglois
nos voiſins , mais encore ceux que
nous appellons icy les Anglois de
la Vieille- Angleterre , qui au
retour de ce qu'ils poffedent aux
Ifles - Antilles & ailleurs dans
l'Amerique , venoient fe relâcher,
ou radouber en ce Port , qui par
confequent leur eftoit fort commode.
Plufieurs des noftres difent icy
que la prife de ce Pofle & le ravage
qu'on afait aux environs ,
va àfix millions. On dit que
Pefche que
l'on faifoit proche la
Rade de S. Jean & aux Bancs
la
GALANT 87
voifins , valloit quatre millions de
rente à la Reine Anne. Nous
avons icy le Commandant ( le
Colonel Lloyd ) de ce Fort , prifonnier
avecplufieurs Officiers, &
Soldats on Habitans de fon Gouvernement.
Ila , à ce qu'onpublie
dans Quebec , cent mille livres de
bien, & il veut fe marier icy &
époufer la veuve de Mr de Maricourt
mort en 1704. Il eftoit
Capitaine dans cette Colonie &
frere du fameux Mr d'Yberville
qui s'eft fi fort diftingué fur mer
par fa valeur. Un Ecclefiaftique
tres- zelé , du Seminaire de Saint
Sulpice de Ville - Marie en l'Ifle
88 MERCURE
de Montreal , qui fait parfaite
ment l'Anglois , eft defcendu icy
pour travailler à la converfion de
ce Gouverneur Anglois , car
prétend, & il a témoigné librementfon
deffein là-deffus , renoncer
à la Religion Proteftante&
fe faire Catholique.
L'affaire de l'habitation de S.
Jean en Terre-Neuve futfuivie
d'une autre entrepriſe dans la Baye
d'Hudson , au lieu appellé le petit
Nord. Capitai-
Mr de
Mantet
ne dans la Colonie enfut le Chef;
ce fut au mois d'Avril de cette
année 1709. Le Parti fe trouva
compofé de cent hommes tous Ha.
GALANT 89
bitans & mariez pour la pluspart
, mais alertes & entrepre
P
nans ; Mr de la Nouě Lieutenant
commandoit en ſecond ; à ces
deux Officiers s'en joignirent quel.
ques autres Subalternes ; la marche
dura un peu plus de deux
mois , au bout duquel temps , nos
gens arrivez au but , déterminerent
le jour de l'attaque au fixiéme
jour de Juillet. On choifit la
nuitpour cela : les Enfans perdus ,
je veux dire ceux qui marcherent
les premiers , donnerent brufquement
& tefte baiffée fur un des
Fortsflanqué de quatre Baſtions ,
Février 1710. H
90 MERCURE
munisfelon le rapport de quelquesuns
de ceux qui en font revenus
de foixante pieces de Canon & de
plufieurs Pierriers. Des Boucaniers
a qui le gardoient firent une
decharge terrible & du canon &
de leurs longs fufils qui cependant
n'empêcha point ces premiers
des noftres , de pouffer leur pointe
avec une ardeur étonnante , de
rompre la paliẞade faite de gros ·
a Gens déterminez, Chaffeurs , propres
à la découverte , foit dans les terres
foit en mer; on pourroit les appeller
Flibuftiers de terre , auffi bien que de
mer. Les Boucaniers vivent fans façon
de chair rôtic plus à la fumé
qu'au feu ..
GALANT 91
un
pieux de traverſer un foffe
plein d'eau , large de quinzepieds ,
qui estoit au de- là ; comme le feu
de l'Ennemy eftoit violent & continuel
, & que le canonfaifoit
fracas horrible , & qu'avec cela
le nombre des Soldats oppofez aux
moftres eftoit tout-à-fait fuperieur ,
il fallut fe retirer.
Mr de Mantet qui s'eft particulierement
fignalé dans cette action
, une des plus vives qui fe
foit faite en Amerique , y a efté
tues Mr de Martigny & douze
on quinze Canadiens ont eu le
même fort.
Hij
92 MERCURE
Les Anglois de la Vieille er de
la Nouvelle Angleterre ont efté
cette année dans de grands mouvemens
pour s'emparer , fuivant
leur deffein , des trois Gouvernemens
de la Colonie ; il ne feroit
pas facile de vous expliquer combien
ilsfe font remuez pour celae
voicy à peu prés la manoeuvre
qu'ils ont faite pour l'execution
ce projet.
uer.com-
Dés que les Anglois de la Nouvelle
Angleterre , & fur fur tout ceux
de Bafton qui en eft la Capitale ,
eurentfçu certainement laprife de
leur Habitation du Port S. Jean ,
une des plus confiderables , ſans
GALANT 93
contredit , qu'ils euffent en Terre-
Neave pour la Pefche & la fureté
de leurs Vaiffeaux qui paſſent
ou qui reviennent d'Amerique , its
en donnerent avis à la Reine Anne
par de petits Baftimens qu'ils
firent partir en diligence ; de forte
que vers la fin de May , un de
nos Partis Sauvages ayantpris un
Officier Anglois du cofté de Bafton,
nous apprimes de luy qu'il leur
eftoit arriué des ordres de leur
Reine , par le Capitaine V'éché ,
dont voicy le contenu , autant que
jay pû m'en reſſouvenir: Que
tous les pays de fa domination
voifins de la Nouvelle - Angle-
$
94 MERCURE
terre ; fçavoir b la Nouvelle-
Yorck , le New -Jersey , bla
Penſylvanie , Mariland ( qui
veut dire terre de Marie ) la Vir
ginie & la Caroline ( quifemble
eftre une partie de la Floride ) feroient
inceffamment proviſion
de vivres & de munitions de
guerre ; Qu'il feroit levé mille
hommes bien équipez & armez
, qui fe joindroient à huit
mille Ecoffois prefts à s'embarquer
au premier vent favora
ble & former une Efcadre de
dix Vaiffeaux de ligne , fans
Tous ces Pays font entre les 45. & 30 .
degrez de Latitude Nord.
GALANT 95
compter les Baftimens de char
ge pour les munitions & les
vivres dont on pouvoit avoir
befoin , & cela pour venir
moüiller devant Bafton à la fin
du mois de Juin. Ces Ecoffois
aidez des Anglois de la Nouvelle
Angleterre devoient , felon leur
intention , affieger Quebec & fe
rendre maiftres de toutes les Coftes
d'en bas , jufqu'à la mer;
pays devoit , dans la pensée de la
Reine , leur demeurer , pour récom
penfe de la dépense & des avan
ces faites par ces Ecoffois les
mêmes ordres de la Reine Anne
marquoient : Que les Habitans
o
7
ce
96 MERCURE
du Gouvernement d'Orange
dans New- Yorck avec ceux de
Manhate & les Sauvages leurs
Alliez ou Amis , s'uniroient
enfemble pour faire un Corps
d'Armée de trois mille hommes
, qui iroit tomber fur le
Montreal , & feroit ainfi diverfion
des forces des François.
d'ar-
Mr le Marquis de Vaudreüil,
Gouverneur general de la Nonvelle-
France ne faifoit que
river à Ville-Marie , la feule
Ville qui foit dans l'Ile de Montreal
éloignée foixante lieues de
Quebec , lors qu'il apprit les deffeins
GALANT 97
feins des Anglois nos voisins , il
affembla le Confeil de Guerre
pour déliberer fur les mesures
qu'onavoit à prendre , & on fut
d'avis d'aller au devant des Ennemis
& de les prévenir. Mr de
Ramezay Gouverneur de Mont
real fut destiné pour
né pour commander
les Troupes
ou Milices
defon Gouvernement
, & l'on convint
d'y
joindre
les Sauvages
Iroquois
Algonkins
, Abnakis
, les autres
qui font dans le voisinage
.
Tout eftant preft ne vous attendez
point icy , Monfieur
, à des
Armées
de cent mille hommes
comme
en Europe , mais à des Partis
Février
1710
. I
98 MERCURE .
pluteft qu'à des Armées , proportionnez
aux Habitans de ces Regions
froides ) la petite Armée , ou
le Partifi vous l'aimez mieux ,
commença à fe mettre en marche
vers le 15. deFuillet , & elle fe
* trouva cftre de treize à quatorze
cens hommes ; compofée des Habitans
du Gouvernement de lIfle
de Montreal & de Sauvages de
plufieurs Nations. On fut juf
qu'au c Lac Champlain , ainfi
eCe Lac s'etend depuis le 44. environ,
jufqu'au 45. degré de latitude Septentrionale.
On en diftingue deux à
fes extremitez ; c'eft-à dire au Nord
& au Sud , le Lac de S. François au
Nord , & le Lac , dit du S. Sacrement,
au Sud.
QUA
LYON
GALANT 99
DE
appellé d'un ancien Gour
de Canada de ce nom ; Mrle
Marquis de Vaudreuil qui eft
fage & tres vigilantfaifoit pendant
ce temps - la fortifier de nouveau
Quebec & Ville Marie ,
vulgairement dite Montreal ,
l'Habitation la plus importante
de l'Ifle de ce nom . Les Forts des
environs de l'Ile de Montrealfurent
vifitez & reparez où il falloit
on s'attacha beaucoup à d
celuy de Mrle Baron de Longüeil
Major de Montreal qui eft de
d Le Fort de Longueil eft à peu prés au
Sud de l'Ile de Montreal, fur le bord
du Fleuve S. Laurent.
I ij
100 MERCURE
pierre & un desplus confiderables
de la Colonie ; celuy de la Prairie,
dité de la Madeleine , au Sud de
de l'Ifle de Montrealfut auffifortifié
de nouveau en même temps
que celuy de e Chambly qui eftoit
Le plus expofe aux infultes de
l'Ennemi ; on en conftruifit un de
pierres à Lorette , Miffion fauvage
au Nord de Ville -Marie ,
gouvernée par Mrs de S. Sulpice.
Les Découvreurs marchant devant
noftre Armée jufques à trois
ou quatre licuës , rencontrerent un
eCe Fott cft au Nord du Lac Champlain
, & à environ dix lieues de la
Rivierb de S. Laurent.
GALANT 101
Parti ennemi au lieu dit la Poinre
, fà la chevelure de cent vingt
hommes ou environ ; Mr de Ra
mezay le Commandantfut auſſitoft
averti , ilfit rangerfes gens en
ordre de Bataille le fignal donné,
on marcha droit aux Anglois , les
noftres donnerent avec vigueur fur
l'Ennemi en tuerent on firent
Prifonniers une bonne partie
mirent le refte en fuite ; quatre
de nos Sauvages qui s'eftoient un
f Ce lieu est éloigné de Quebec d'environ
6o. lieuës , & il n'eft aing nommé
qu'à l'occafion de quelques chevelares
levées par des Sauvages ; mes
Lettres vous ont déja dit comment
cela fe faifoit .
I iij
102 MERCURE
25.
peu trop avancez ,y furent tuez.
Les Prifonniers nous apprirent que
les Anglois s'eftoient retranchez à
lieues en deça d'Orange , le
long d'une petite riviere , appellée
la Riviere au Chicot , g qu'ils
faifoient conftruire en cet endroit
de grands Batteaux & des Pirogues
& un bon nombre de Canots
pour venir ravager le Canada
, à lafaveur de la Riviere de
Saint Laurent , dans laquelle ils
feroient entrez par le moyen du
Lac Champlain les Anglois
g
s
Du cofté du Lac du S. Sacrement &
vers l'entrie du Lac Champlain, dans
le voisinage de la Nouvelle- Angleterre
& de New-Yorck.
GALANT 103.
avoient en effet élevé trois Forts
avec de gros & grands pieux de
bois de cedre blanc qui eft commun
dans l' Amerique Septentrionale,
dans l'un defquels on diſoit qu'ily
avoit fix ou buitpieces de canon ,
des bombes , quantité degrenades ,
environ quinze ou dix - huit
cens hommes pour les garder.
Sur le rapport de ces Prifonniers
Anglois , Mr de Ramezay
affembla tous les Officiers de fa
petite Armée , le Confeil trouvant
que ceferoit , cefemble , une
temerité que de s'expofer en avançant
contre des Ennemis & plus
nombreux , avec cela tres - bien
I iiij )
104 MERCURE
retranchez , on prit le parti de les
attendre de pied ferme , s'ils en
vouloient venir aux mains ; cer
pendant les Efpions des Anglois
ayant rapporté à leur Camp que
noftre Armée eftoit formidable
que le Lac Champlain eftoit tout
couvert de canots , l'allarme fe mit
parmi eux , & aucun des - leurs
ne paroiffant , aprésplufieurs jours
d'attente , le Chefdu Parti Canadien
confiderant que la recolte
dans l'Ile de Montreal & aux
contrées adjacentes preffait, & mêmé
qu'elle eftoit déja commencées
renvoya la Milice & les Habitans
de Montreal & des Coftes
+
GALANT 105
cela n'empêcha point qu'on ne laiffaft
des Découvreurs aux environs
du Pofte que l'on quittoit ,
c'eft à dire vers les Lacs S. François
, de Champlain & du S. Sacrement
, celuy - cy cftant le plus.
proche des Ennemis , pour avertir
de tout en cas de befoin . La moiffon
fe fit pendant ce temps- là & a
efté abondante , non-feulement en
blé , mais encore en legumes & en
fruits tels qu'on les peut conferver
en Canada.
On ramaffoit tranquilement les
biens que le Ciel nous avoit don
nez de fa main toute liberale , lors
que vers le 15.du mois de Septem106
MERCURE
bre tout à coup un Sauvage qui
avoit defertédu Camp des ennemis».
vint dire au Montreal que les En
nemis eftoient en marche du cofté du
Lac Champlain . Mrde Ramezay
envoya en diligence ce Sauvage à
Mr le Marquis de Vaudreuil
qui eftoit defcendu à Quebec pour .
j bien recevoir les Ennemis , qui
felon le bruit qui couroit , prétendoient
l'affieger avec des forces
nombreuſes & par mer &parterre
. Les Officiers s'eftant affemblez
chez Mr le Gouverneur general ,
on conclut que le Montrealfe trouvant
en danger, il falloit le fecou
courir , les Découvreurs que Mr
GALANY 107.
de Vaudreuil avoit envoyez à plus
de foixante lieuës au - deffous de
Quebec , ne voyant rien fur le
Fleuve nyfur les Coftes ; l'ordre
ayant donc efté donné pour monter
le Fleuve de S. Laurent , il fe
trouva mille hommes du Gouver
ment de Quebec , preſts à marchers
Mr le Marquis de Vaudreuil General
de toute la Colonie , fe mit
à la tefte & fut droit au Fort
Chambly , vers l'entrée du Lac
Champlain tous les Sauvages
d'en bas premierement ceux des
environs de Quebec & des trois
Rivieres , fe joignirent à la Milice
de la Cpitale du Canada. Ace
108 MERCURE
Corps de Troupes fe joignit celuy
du Gouverneur de Montreal Mr
de Ramezay , ce qui forma une
Armée d'environ trois mille hom
mes. Le lieu du Campfut affigné
au Lac & Fort de Chambly affez
prés du Lac S. François qui fe communique
à celuy de Champlain
mais comme aprés trois semaines
ou environ , l'Ennemi ne faifoir
aucun mouvement , on commença
à fe défier du Sauvage deferteur
de fon rapport : ce fut en cette
fituation que Mr le Gouverneur
general reçut avis de Quebec , au
commencement d'Octobre , que la
Bellone Fregatte Françoise venois
GALANT 109
"de mouiller devant cette Ville , &
que l'Efcadre Ecoffoife deftinée
pourfaire le Siege de la Capitale
du Canada & favorifer l'attaque
des Anglois par en haut , c'est- àdire
du cofté de Montreal , avoit
eu ordre de la Reine Anne de faire
voile vers le Portugal , à caufe
que Mrle Marquis de Bay Commandant
en Eftramadoure pour
Philippe V. Roy d'Espagne, avoit
battue défait les Portugais &
les Anglois leurs Alliez. Mr le
General les Officiers de l'Armée
Canadiennejugeant donc qu'il
n'y avoit plus rien à craindre , la
faifon d'ailleurs eftant fort avan
ج ا ر ب
110 MERCURE
cée , on congedia la plupart des
Troupes. Neanmoins Mrde Vaudreüil
permit à Mr de Montigny
Capitaine tres-brave defaperfonne
, que vous avez pu voir à la
Cour ily a quelques années , accompagné
d'un Chef des Sauvages
de la nation des Abnakis , de
fe mettre à la tefte d'un petit Parti
, compofé de Canadiens experimentez
& de Sauvages aguèrris ,
pour tacher de faire quelques Prifonniers.
Quelques- uns de ce petit
Parti , s'avancerent fi prés des
Forts des Anglois , qu'ils en fçûrent
aisément & le nombre
forme. Fuſques à prefent , nous
la
*
GALANT III
n'avons perdu aucun des noftres ,
fice n'eft quatre Sauvages qui s'étoient
engagez trop avant , dans
-le combat fous Mr de Ramezay.
Les Ennemis , fi on en croit un
Anglois amené depuis peu par un
Sauvage Abnaki , appellé Carnaret
, efperent executer l'année
prochaine ce qu'ils n'ont pas fait
・
celle
-cy.
La conclufion de toute la manoeuvre
des Anglois nos voisins &
de tout ce qu'avoit projetté leur
Reine , eft qu'il leur en coûte environ
fix millions pour le tout . On
compte cinq millions cinq ou fix
recent mille livres pour la Flotte
112 MERCURE
d'Ecoffe , fur lefquels cinq mil
lions , la Reine avoit fourni la
fomme de cinq ou fix cens mille
Livres , pour encourager les Ecoffois
à fe rendre maiftres de toute
la Nouvelle- France , & environ
un million , tant au Baftonnois
qu'à ceux de la Ménade on Manhate
e d'Orange à qui la Reine
Anne donnoit en recompenfe tout
le Pays de Canada qui eft depuis
l'Ile de Montreal jufqu'à Quebec.
Le fuccés n'ayant point répondu
à l'atente des Peuples de la
Nouvelle- Angleterre , de New-
York , & autres Pays fujets àla
CALANT 113
Reine Anne en Amerique , fur
lefquels on avoit levé de rudes
impôts & tiré d'exceffives contributions
, ils commencent déja à
temoigner hautement leur mécontentement
fur tout contre Pitref
culle , Major d'Orange , le principal
boute-feu de la Guerre alumée
contre nous qui jufqu'à .
prefent les à leurré de vaines
promeffes , leur faifant entendre
qu'il attireroit dans le parti de
l'Angleterre toutes les Nations
Iroquoifes par de magnifiques &
de riches prefens ; fur de fi belles
paroles les Habitans d'Orange ,
d'Efope , & de Corlard , aban-
Février
1710. K
114 MERCURE
#
donent leurs habitations & leurs
biens , courent aux armes.
Ceux de Manhate qui eft da
principale Place de la Nouvelle-
York , avec leur Gouverneur fe
·laiffent auffi éblouir par les difcours
qu'on a foin de femer parmy.
eux , les Habitans de Bafton les
entrainent comme , malgré eux
dans cet expedition ; ils fe mettent
en marche , charient quantité
de provifions de bouche , bâtiffent
des Forts , pour leur fervir de
refuge en cas de défavantage , ils
font de grandes dépenfes pour des
Convoys & des Munitons prodigieufes
en Bombes , Canons ,
GALANT
Grenades , Pierriers . Toutes
ces démarches fembloient devoir
porter la terrear non feulement à
ta nouvelle France ; mais encore à
toute l'Amerique Septentrionalle ,
attirer tous les Sauvages dans
leur parti , neanmoins les Iroquois
les plus aguerris d'entr'eux
ne branlentpoint , & les Sonontboüans
demeurent neutres. Les
François loin de craindre les Anglois
, vont au - devant d'eux ,
battent un de leur parti , font des
Prifonniers & les provoquent
de nouveau au Combat fans que
ces mêmes François ayant perdu
ancun des leurs. Tout nouvelle-
Kij
116 MERCURE
ment nous venons de leur prendre
un Lieutenant qu'on a amené icy
Prifonnier. Une Flutte Garde-
Côtede Bafton avoit eſtépriſe par
nos gens avec buit Barques chargées
de munitions qui alloient audevant
de la Flote d'Ecoffe , qui
avoit ordre de la Reine Anne de
Se rendre maistre du Canada .
Ajoutez à cela tous nos petits
partis , difperfez çà , & là , qui
nous ont aporté plufieurs cheve
lures d'Anglois , ce qui a furieufement
inquieté nos Ennemis
comptant laplupart des Sauvages
dans leur parti,
pran
Nous avons vu icy au mois
GALANT 117
de Juillet un Phénomene qui a
fait parler diferemment bien des
fortes de ge
moyenne région de l'Air & avoit
à peu prés le difque apparent de
la Lune. Il y en eut à qui il ne
Sembla eftre qu'à la hauteur des
Arbres à deux cents pas d'eux,
tout Montreal l'a vu auffi - bien
que Quebec. Comme tout eft extrême
en ce Pays- cy , & que par
opofition au grandfroid , ily fait
une chaleur exceffive en Esté
cette exhalaifon s'eft aparamment
formée d'une matiere déja toute
prefte : mais laiffons à Meffieurs
les Philofophes deviner ces effets
gens. Il parut dans la
118 MERCURE
de la nature , racontons quel
que chose qui vous touchera
peut- être davantage.
Les Iroquois quoyque battus
deux ou troisfois par les Outaouacs
depuis la Paix , n'ont pas encore
remué
, quoyque dans l'ame ,
ils ayent , à ce que quelques gens
croyent , bien envie de fe vanger.
Les Aniés une des cinq Nations ,
la bonne amie des Anglois la
plus voifine de New York
incitez par nos Ennemis ,fe font
hazardez de venir , par une
lâche furprife , lever la chevelure
à trois on quatre de nos Iroquois,
du Sant Saint Louis , à une lieuë
GALANT 119
& demie du Montreal,
Nous ménageons les Sauvages
& ce n'eft pas peu de les
conferver dans la neutralité
contre lesfollicitations importunes
tres artificieufes de Peter-
Schuyler , vulgairement appellé
Pitre- Schulle , Major d'Elbanie
où Orange en New York , fin
Renard , quipar des prefens réïterez
e des difcours adroits
tâche de les metre ( au moins quelques
Nations ) dans le parti des
Anglois . Mr de Jonquiere
réuffi merveilleufement auprés des
Sononthouans des Goyogouens
durant plufieurs années qu'il
120 MERCURE
efté auprés d'eux , pour les tenir
affectionnez à la Colonie , ce qui
luy a fait effuyer bien des fatigues.
Mr le Baron de Longüeil
Major de Montreal , cheri de
pere en fils de ces Nations , eft allé
chez eux en Ambaffade pour Ne
gotier au moins une neutralité qui
foit ferme & pour les tenir en
refpect. La Nation des Sononthoüans
femble être toute entiere.
pournous , & celle des Goyogoüins
en partie ; ceux - cy quoyque gouvernez
par les premiers , je veux
dire par les Sononthoüans , une
des cinq Nations laplus nombreu-
Se , font partagez ce qu'ily a
de
GALANT 121
les
de remarquable c'est que les Iro
quois appellent les François ( en
la perfonne de leur Gouverneur
General ) leur Pere , & que
Anglois ne font confiderez chez
eux (fi peut-être on n'en excepte
les Aniez qui depuis du temps
paroiffent leurs grands amis ) que
comme leur Frere .
Voicy les morts les plus confiderables
dans la Colonie , de cette
année. Mr le Marquis de Chryfaphi
Gouverneur de la Ville des
Trois Rivieres , je ne vous apren
dray point icy , comme une chofe
nouvelle que cette Place eft égale
ment éloignée de Quebec , & de
Février 1710. L
122 MERCURE
Montreal , c'est ce que vous avez
pú connoître par mes precedentes
auffi-bien que beaucoup d'autres
éclairciffemens ou explications
que je ne repeteray pas dans cette
Lettre- ci, depeur de vous ennuyer.
Nous avons auffi perdu Mr de
Linetot Majordes Trois Rivieres.
Mr de Lorimier Capitaine. Mr
de Lor Biniere Doyen des Confeillers
du Confeil Souverain de
Quebec un Chanoine de la
Cathedrale , ( Mr Petit ) jou
bliois le Pere Chauffetier Jefuite ,
ce bon Pere- ci prétendoit il y a
quelques années avoir trouvé
le fecret de faire du pain avec
د
*
GALANT 123
certaine racine , qui auroit pû
fupléer au pain ordinaire dans un
befoin.
Je finis ma Lettre , que vous
recevez par la Bellone , petite
Fregate defeize Canons , en vous
marquant les perfonnes les plus
confiderables qui paffent en France
dans ce Vaiffeau. Me la
Marquife de Vaudreuil femme
de Mr le Gouverneur General ,
s'y embarqua avec Me du Mefnil
femme du Major des Troupes
de la Colonie. Mrle Vallet Chanoine
de cette Ville & Secretaire
de Monfeigneur de Saint Vallier
noftre Evêque , Mr le Vaſſeur
Lij
124 MERCURE
Ingenieur envoyépar le Roy , c.
C'est avec les mêmes fentimens
d'eftime & de wespect que
j'auray toujours pour vous , que
je fuis tres-parfaitement.
·
MONSIEUR ,
Voftre tres- humble tresobéiffant
ferviteur,
N.D.D.
Jedevois vous avoir envoyé
dés le mois dernier l'Article que
vous allez lire ; mais je n'eftois
pas encore affez bien informé
de tout ce qui le regarde.
GALANT 125
Le Roy a donné l'Intendance
Generale de la Marine à Mr
de Beauharnois , qui avoit celle
des Armées Navalles , dont
Sa Majefté a pourveu Mr de
Montmor Maiſtre des Requef
tes & Intendant des Galeres à
Marſeille ; le choix de S. M.
en faveur de ces deux Mrs qui
vous font connus par leurs
fervices , a efté generalement
applaudy dans la Marine , dont
Mr de Beauharnois remplit
aujourd'huy la premiere Intendance
& qui l'a toujours
efté par des perfonnes de diftinction
, quand la Charge
Liij
126 MERCURE
d'Amiral fut fuprimée par
Louis XIII. & celle de Grand
Maiftre Chef & Surintendant'
de la Navigation & Commerce
de France crée en faveur du
Cardinal de Richelieu , qui
le premier commença à former
un Corps confiderable de Marine
pour faire connoiſtre fur,
la Mer l'autorité du Roy fon
Maiftre ; le Commandeur
de
la Porte oncle de ce Cardinal
cut fous ce Miniftre l'Intendance
Generale de la Navigation
& Commerce de France
avec une Infpection fur les
affaires de la Marine . Le Roy
GALANT 127
ayant en 1681. ordonné que
tous les Matelots du Royaume
fuffent enrôllez & diftribuez.
par claffes , S. M. attribua à
cette Intendance dont fût
pourveu Mr de Bonrepos , qui
depuis a efté Ambaffadeur Extraordinaire
en Dannemarck
,
& en Hollande & Plenipotentiaire
auprés des Princes d'Allemagne
, une autorité fur tous
les Officiers Mariniers & Matelots
des Provinces maritimes.
du Royaume avec pouvoir de
juger en dernier reffort avec le
plus prochain Prefidial , où le
nombre de Graduez porté par
Liiij
128
MERCURE
l'Ordonnance de
toutes les
contraventions
aux
Ordonnances
&
Reglemens du
Roy
fur
l'enrôllement des
Matelots
& le fait des
Claffes; d'en
ordon
ner des
fonds , d'en faire
rendre
compte
aux
Commiffaires
de la
Marine & aux
Claffes &
de tout ce qui
regarde
leurs
fonctions &
d'avoir
entrée
&
fceance
dans, les
Confeils
qui fe
tiennent
pour les
entreprifes
de la
Guerre &
pour tout
ce qui
concerne
l'action
des
forces
maritimes.
Lorfque Mr
de
Beauharnois
remercia le
Roy de
l'avoir
nommé à cette
GALANT 129
Intendance , Sa Majesté luy
dit avec l'air de bonté dont
elle accompagne toujours les
graces qu'elle fait qu'Elle eftoit
perfuadée qu'il la rempliroit auffi
dignement qu'il avoit fait les
autres emplois qu'Elle luy avoit
jufqu'à prefent confiez pour fon
Service.
Je vous envoye un Article
que je n'ay pû vous envoyer
plutoft , parce que je ne viens
que d'eftre informé de ce qui le
regarde.
Le 13. Decembre Miles de
Druy , prirent l'Habit de Chanoineffes
dans l'Abbaye de
130 MERCURE
Poulangy en Champagne ,
Diocefe de Langres . Elles font
filles de feu Mr le Marquis de
Druy , & de Dame Henriette
de Saulx de Tavanes . It eftoit
Major de la Gendarmerie
Charge qu'il avoit plû au Roy
de créer en fa faveur . Il fut tué
à la Bataille de la Marſaille en
Piémont . C'eftoit un homme
d'un merite au - deffus du comfoit
pour ce qui regarde
mun ,
la Profeffion des Armes , l'ufage
du monde & les Sciences.
Le Roy même le traitoit avec
diftinction
, & le confideroit
beaucoup . Il eftoit frere de Mr
1
GALANT 131
le Comte de Druy , Leutenant
de la premiere Compagnie des
Gardes du Corps , Lieutenant
general des Armées de Sa Majefté
, & Commandant aujour
d'huy les Troupes qui font à
Luxembourg & dans le Pays
de Treves . Je ne vous diray'
rien de la Maifon de ces deux
Chanoineffes qui eft affez connue.
La Ceremonic fut faitepar
Mr l'Evêque Duc de Langres ,
& par Me l'Abbeffe , foeur de
Mr le Maréchal de Choifeul.
L'Affemblée fut tres nombreufe
& tres illuftre , plufieurs
perfonnes de la Nobleffe de
-
132 MERCURE
IS
Lorraine , de Bourgogne &
de Champagne , s'eftant trouvées
à cette Ceremonie , du
nombre defquelles étoient M'S
& Mes de Vaudemont , de Levy
, de Pezeux , de Chaſtellux ,
de Rennepont , de Salles , de
Briaille , & de Montendre. Les
perfonnes de la famille de ces
deux jeunes Dames qui y affiffterent
, furent M° la Marquife
de Druy leur mere , Mr l'Abbé
de Druy Elû des Etats de
Bourgogne , leur oncle , M'le
Comte du Montal frere de leur
mere , Mlle du Montal auffi
foeur uterine , & Mlle de Druy
GALANT 133.
de Courcelle autre foeur. Il y
avoit foixante couverts dans la
grande Salle de l'Abbaye , tant
pour les Dames Chanoineffes ,
que pour toutes les perfonnes
de qualité qui fe trouverent
cette Ceremonie. Toute cette
Illuftre Affemblée alla dans
l'Eglife par ordre. Mr le Comte
du Montal donnoit la main
à Mlle de Druy l'aînée , fa
foeur Mr l'Abbé de Druy
leur oncle , la donnoit à la cadette
, nominée Mlle de Vitry,
pour la diftinguer de fon aînée.
Le R. P. Gonin Preftre de l'Oratoire
& Superieur du Semi134
MERCURE
›
naire de Dijon , fit un fort
beau Sermon . Cette Ceremonie
fe fait felon l'ancien uſage
de la Maiſon . Les Chanoineffes
qui fe font recevoir , quittent
les habits du fiecle , &
tefte nuë avec un cierge à la
main, elles viennent demander
de l'eau à M' l'Evêque & àM°
l'Abbeffe , qui eft à coté de ce
Prelat . Onleur couppe un peu
de cheveux , & enfuite on les
coëffe comme les autres Dames
, à la referve que le petit
voile nommé le Mari , eft
blanc. Mr de Langres leur fit
une Exhortation des plus élo*
GALANT 135
quentes . Ces jeunes Demoifelfelles
fe firent admirer par leur
modeftie & par leur bonne grace.
Elles font belles & ont beaucoup
d'efprit . Elles ont eſté
bien élevées foit chez M° leur
mere , foir dans la celebre Abbaye
de Farmoutier.
On ne reçoit dans l'Abbaye
de Poulangy que des Filles de
qualité ; elles font des voeux
commé les autres Religieufes ;
elles font habillées de nair , &
elles ont chacune leur Prebende
, & leurs appartemens feparez
dans l'enceinte de la Maifon
qui eft affez connuë par
la
136 MERCURE
quantité de Filles de diſtinction
qu'elle renferme & par ſon antiquité
, & plus encore par la
fageffe de l'Abbeffe qui la gouverne.
Tout ce qui regarde les chofes
neceffaires à la vie & à la
fanté , ne pouvant eftre trop
connuës ; je dois vous entretenir
encore de deux Articles
dont je vous ay déja parlé , afin
de vous faire voir le progrés
des chofes dont ces Articles
traitent ; le premier regarde la
furdité.
GALANT 137
EXTRAIT
Des Regiſtres de l'Academic
Royale des Sciences.
Le Pere Sebaftien , Mrs Homberg,
Varignon , & des Billetes
qui avoient efté nomméz pour
examiner des Machines de Mr
du Guet qui augmente le fon qui
s'apliquent fous la Perruque des
Hommes , fous la Coiffure
des Femmes , à des Sieges , &
dont l'effet augmente à proportion
de leur volume en ayant
fait leur raport , la Compagnie à
jugé qu'elles eftoient nouvelles
Février 1710. M
138 MERCURE
ingenieufes & utiles à ceux qui
entendent difficilement ou pour
entendre de plus loin. Fait à Paris
ce 6 ° May 1709.figné Fontenelle
Secretaire perpetuel de l'Academie
Royale des Sciences.
Le Roy , eh confideration
de l'invention particuliere de
ces Machines qui fervent tresutilement
à ceux qui ont l'ouye
dure , & intereffent ceux qui
font obligez de leur parler , le
Roy a accordé un Privilege
exclufif à Mr du Guet , & pour
vous marquer le progrés de
fes Machines
, je vous envoye
GALANT
139
une Lettre qui a cfté adreffée
audit Sieur du Guet.
COPIE DE LA LETTRE
du Pere Damien , Capucin ,
Confeffeur des Capucines
,
écrite à M' du Guet ,
Novembre
1709 .
Le 10 .
Il eft jufte Monfieur , que
pour vostre fatisfaction & pour
procurer au Public l'utilité du
Secret que vous avez pour foulager
aux perfonnes fourdes la
difficulté qu'elles ont d'entendre ,
je vous rende compte du fuccés
que vous avez eu dans le Mo-
Mij
140 MERCURE
naftere de nos Meres Capucines
en la perfonne de Soeur Marie de
Saint Louis de Boulainvilliers
qui fe trouve parfaitementfoulagée
de fa Surdité par l'ufage
de voftre Machine . Toute
la Communauté qui s'aperçoit
bien de ce fuccés fe loüe fort de ce
fecret & Madame de Boulainvilliers
mere de cette Religieufe
, fut furprife de ce que fa
fille entendoit beaucoup mieux
depuis quelques mois qu'elle ne
l'avoit veuë , elle approuva fort
cette Machine dont fa fille fe
trouvoitfibien ; fi ce temoignage
que je rends à la verité vous
GALANT 141
peut eftre utile , fervez vous - en
j'en auray autant de plaifir
que vous à quije voudrois de tout
moncoeur rendre d'autres fervices
eftant , Monfieur , voftre , & c.
Je paffe à l'Article qui regarde
la fanté.
•
Je vous ay parlé dans ma
Lettre du mois de Juillet , des
Gouttes Aromatiques d'Angleterre
, & je vous ay même
envoyé une Traduction de
l'Anglois qui vous a fait connoiftre
toutes les vertus & toutes
les qualitez de ce remede ,
& à quelles maladies il eft pro142
MERCURE
dir que ces
pre. Et comme l'Apoplexie eft
plus en regne qu'elle n'a efté
depuis longtemps , l'ufage en
eft prefentement plus neceffaire
qu'il n'a jamais efté. J'ay ou
blié , lorfque je vous en ay par
lé , & que je vous ay
Gouttes fe vendoient au Palais
Royal chez M Dumont Chirurgien
orninaire de S. A. R.
Monfieur le Duc d'Orleans ;
de vous dire que ce Prince.
dont l'efprit eft penetrant &
univerfel , & qui fçait à fond
tout ce qui regarde les beaux
Arts & la Medecine , n'a donné
à Mr Dumont la permiſſion
>
GALANT 143
d'afficher qu'il vend ces Gouttes
Aromatiques d'Angleterre.
au Palais Royal , qu'après avoir
efté convaincu par des Experiences
bien avérées , & avoir
mêine fçu par ce qui s'eft paffé
fous fes yeux , l'excellence de
ce Remede , & les bons effets
qu'il produit. Ainfi vous ne
fçauriez trop faire voir à vos
Amis tout ce que je vous ay
envoyé là - deffus .
La Compagnie des Penitens
Bleus ue Toulouſe a jufqu'icy
fait trop de bruit pour n'eftre
pas generalement connuë , &
elle a cu un figrand nombre
144 MERCURE
d'illuftres Confreres , que l'on
peut dire qu'il n'y en a point
de plus illuftre en Europe.
Vous fçavez que le Roy eft
de cette Confrairie , & que
lorfque Meffeigneurs les Princes
pafferent par Touloufe
ils s'y firent recevoir à l'exemple
de S. M. Ce fut dans ce
même temps que Mr le Maréchal
de Noailles qui les accompagnoit
, s'y fit recevoir . Cette
Confrairie a tous les ans un
Prieur nouveau , & Mr le Maréchal
de Noailles eftant mort
dans l'année qu'il en eftoit
Prieur , les Confreres ordonnerent
GALANY 145
nerent qu'on luy feroit un
Service folemnel , & qu'on
feroit une Oraifon funebre à
la gloire de ce Maréchal ; elle
fut prononcée par Mr de Malauberc
Archipreftre de Grenade.
Cet Eloge funebre fut
trouvé fi beau que l'on fouhaita
de le voir imprimé , mais la
modeftie de l'Orateur l'empêcha
de le donner au Public.
Cependant s'eftant laiſſé vaincre
depuis ce temps - là aux preffantes
follicitations de fes
Confreres , & des principales
perfonnes de Toulouſe , il
confentit de le faire imprimer.
Février
1710. N
146 MERCURE
Il fe vend à Toulouſe chez la
veuve Boude , Claude Gilles le
Camus , & Jacques Loyau .
Pour vous marquer combien
la Compagnie des Penitens
bleus eft illuftre , je dois
vous dire feulement les noms
des Confreres qui ont eu foin
de la Pompe funebre dont je
viens de vous parler . Ce font
Mrs les Comtes de Fimarcon
& d'Efclignac , Maîtres de
Chapelle ; le Comte de Pibrac ;
Mauriac ; Nolet ; l'Abbé de
Chalvel de Caulet - Grandmond
; de Lopes ; le Chevalier
de Clary ; Pujols , ConGALANT
147
feiller au Parlement ; Epigat
Sindic , de la Compagnie , &
de Nupces , Prefident à Mortier
, à qui feu Mr le Maréchal
de Noailles avoit confié la direction
de la Compagnie dans
l'année de fa Charge de Prieur.
Il y a déja quelques , mois
que le Roy a donné le Gouver
nement de Gravelines à Mr le
Comte de Villars Maréchal de
Camp & frere de Mr le Maréchal
de Villars . Ce Comte eft
d'une Maifon où la valeur
eft hereditaire.. Il eft fils de
feu Mr le Marquis de Villars
Chevalier des Ordres du Roy ,
Nij
148 MERCURE
Lieutenant General de fes Armées
& qui avoit cfté Ambaſ
fadeur en Espagne , & neveu
de feu Mr de Villars Archevêt
que de Vienne & qui avoit
fuccedé à quatre de fes oncles
qui avoient occupé fucceffivement
le même Siege . La Maifan
de Villars eft alliée aux
plus illuftres de Dauphiné , &
des Provinces voifines , à celle
de Seve & de Montmartin
Alleman par le Mariage d'Helene
de Villars avec Pierre de
Seve , d'où vint Marguerite de
Seve alliée avec Claude Alleman
forti des Souverains de
GALANT 149
Foucigni , felon que le remarque
Me le Laboureur ; la Maifon
de Villars eft auffi alliée à
lavnoble & ancienne Maiſon
de Chapponney , par le Mariage
de Françoife de Villars
avec Philibert de Chapponney
, vers le milieu du quinziéme
fiecle . Cette alliance fe
fortifia encore long - temps
aprés par le mariage de Dame
Claire de Villars , avec Arthus
de Loras du Pré Seigneur de
Chamaignieu d'une des plus
grandes Maifons de ces Payslà
, & d'oùfortit Loüife de Loras
épouse de Haut & Puiflang
Niij
150 MERCURE
1
Seigneur Octavien de Chapponney
, Seigneur d'Eybeins.
Loüife de Villars , fille de
Haut & Puiffant Seigneur
Philibert de Villars , & petite
fille de Pierre de Villars , que
la Ville de Lyon mit huit fois
confecutives à fa tefte , épousa
Jean Henry Seigneur de Troi
feul & de Mionney , dans le
feiziéme fiecle .
Il y a quelques mois que j'aurois
dû vous envoyer l'Article
fuivant , & fi je vous en fais
part aujourd'huy ce n'eft pas
à caufe de l Election dont il y
cft parlé ; mais pour vous faire
GALANT 151
voir que les intereſts particuliers
font fouvent trahir ceux
que le repos
infpirer.
de la Patric doit
-
M' le Comte de Schomborn
, Vice Chancelier de
l'Empire , & neveu de M' l'Electeur
de Mayence , a efté élû
Coadjuteur de l'Evêché de
Bamberg , afin de fucceder à
fon oncle , & peut- eftre enfuite
à l'Electorat de Mayence.
Cette élection eft le fruit de
l'attachement que cet Electeur
a toûjours marqué pour les inrerefts
de la Maifon d'Autriche,
& fouvent même au pré-
Niiij
152 MERCURE
judice de l'Empire ; ce fut en
effet cet Electeur qui rompitiles
mefures que plufieurs Princes
d'Allemagne prenoient pour
conferver l'Empire dans la
Neutralité au commencement
de la guerre qui occupe aujourd
huy toute l'Europe , &
que la fucceffion d'Espagne où
le Corps Germanique n'avoit
aucune part , alluma entre les
Maifons de France & d'Autriche.
Si tous les Princes d'Allemagne
n'avoient point manqué
de parole à Monfieur l'Electeur
de Baviere , & ne s'étoient
point mêlez de foûtenir
>
GALANT 153
des interefts qui ne les regardoient
en aucune maniere , ils
ne feroient pas plongez dans
une guerre qui les a prefque
tous entierement ruinez , comme
l'on peut voir par les Me
moires qu'ils prefentent tous
les jours , des millions que cette
guerre leur a coûté à chacun
en particulier , & dont ils
ne feront jamais dédommagez.
Auffi l'Empereur
n'eft irrité
contre Monfieur l'Electeur de
Baviere qu'à caufe que ce Prince
a travaillé pour le bien de
l'Empire , dont les Membres
ne feroient pas prefentement
154 MERCURE
dans l'état où ils fe trouvent ,
& jouiroient d'une pleine tranquilité
fi les interefts particu
liers de quelques- uns , & l'alliance
des autres à la Maiſon
d'Autriche , ne les avoient obligez
de facrifier le repos de
Empire à ce qu'ils croyoient
les toucher de plus prés .
Je paffe à ce qui regarde la
Maifon de Schomborn . Elle
eft originaire du Cercle de
Weftphalic , & elle poffede
des Charges confiderables de
l'Empire depuis prés de trois
fiecles. Elle eft alliée à toutes
les plus grandes Maiſons
GALANT 155
d'Allemagne la Ville de
Bamberg eft du Cercle de Franconic.
Elle ne fut bâtie que
dans le dixiéme fiecle , & l'Empereur
Henry II . dit le Saint
& le Boiteux , y fonda un Evêché
du confentement du Pape
Jean XIX . & dans le fiecle fuivant
le Pape Clement II. qui
avoit efté Evêque de Bamberg ,
foûmit cette Eglife immediatement
au Saint Siege. Elle
eftoit auparavant dans la dépendance
de celle de Mayence.
1 Evêque de Bamberg eft le premier
Evêque Souverain aprés
les Electeurs : il precede même
156 MERCURE
celuy de Wirtzbourg , & dans
l'étendue de fes Etats , fe trou
vent enfermez quelques portions
de ceux des quatre premiers
Electeurs , qui par confequent
relevent de luy. Il y a
quelques ficcles qu'on tint un
Concile de quarante fix Evêques
à Bamberg , où Theodoric
Evêque de Mets , de la Maifon
de Luxembourg , & frere
de l'Imperatrice Cunegonde ,
femme d'Henry II . fut obligé
de fe juftifier de plufieurs crimes
atroces qu'on luy impu
toir. Cet évenement arriva au
milicu du onzième fiecle ; en
GALANT 157
1653.on y fonda une Univerfité.
* Je paffe à quelques Articles
de Morts , parmi lesquels vous
en trouverez de fort curieux
& de tres - édifians , & je ne
doute point que la lecture de
ces Articles ne vous faffent
plaifir.
M' le Baron de Mean , grand
Doyen du Chapitre de la Cathedrale
de Liege eft mort dans
une de fes Terres , & Mr le
Baron de Selis a efté élû à fa
place ; ce Baron eftoit auparavant
Prevoft de Saint Paul . II
eft d'une des meilleures Mai
158 MERCURE
fons du Pays de Liege ; elle eft
originaire d'Alface , & elle y
a tenu un rang tres diftingué
dés le temps que cette Province
avoit fes Souverains particuliers
. Ce nouveau Grand
Doyen eft proche parent de
M' le Comte de Poitiers Chancelier
de la même Eglife , & il
même l'honneur d'avoir du
cofté maternel une alliance
avec la Maiſon Electorale de
Baviere . Mr le Baron de Mean
avoit eſté échangé depuis peu
avec Mr de Saint Vallier Evê
que de Quebec , qui avoit eſté
pris par un Armateur Anglois
GALANT 159
г
dans fon trajet de France en
Amerique , & qui a efté plus de
deux ans prifonnier en Angleterre.
M le Baron de Mean
qui avoit auffi efté arrefté par
ordre du Roy lors que nous
eftions encore maiſtres de Liege
à caufe de l'intelligence qu'il
avoit avec les ennemis de l'Etát
, a marqué peu de temps
avant fa mort un vif repentir
des troubles où il avoit jetté
fa Patrie , & il faifoit inceffamment
des fouhaits pour le retour
de Mr l'Electeur de Cologne
, Evêque de Liege fon Souverain.
Ce Baron eftoit d'une
160 MERCURE
grande naiffance & allié au feu
Evêque de Munſter Bernard
de Galen. Sa Maiſon eftoit originaire
de l'Etat de Mayence.
L'élection de l'Evêque caufa.
de grands defordres dans la
Ville de Liege au quinziéme
fiecle. Jean de Baviere gouver
noit alors cette Eglife . Les Liegeois
luy firent la guerre . L'E
vêché eftoit à Tongres anciennement
; il fut enfuite à Maf
trick , & enfin transferé à Liege.
La Soeur Therefe des Anges
Carmelite du Monaftere de la
Sainte Mere de Dieu de Riom
GALANT 161
en Auvergne , y mourut le 2
jour de cette année d'une maladie
qui commença le jour
de Saint Etienne à cinq heures
du foir , mais qui n'eftoit
qu'une fuite des infirmitez qu'-
elle avoit foufferte depuis 15 .
ans avec une patience édifiante.
Elle eftoit âgée de 69. ans ;
elle en avoit 46. de Religion ,
& elle eft morte dans une grande
opinion de fainteté . Elle
avoit quitté fes parens dans un
âge fort tendre , & qui estoient
fort éloignez de Riom pour
s'y aller renfermer dans le Convent
des Carmelites , & depuis.
Février 1710.
162 MERCURE
pour
है
ce temps - là on peut affurer
qu'elle y a mené une vie toutà
fait angelique. Son ardeur
le Saint Sacrement de
I'Autel l'avoit obligée de paffer
tous les Jeudis de fa vie en
retraite , ce qu'elle a toujours
obfervé avec beaucoup d'exactitude
, & elle a eu la confolation
de mourir un Jeudy. Dans:
· les douleurs d'une longue &
cruelle maladie qui l'a fait fouffrir
durant quinze années entieres
, elle ne s'eft jamais voulu
relâcher des pratiques de fa
Regle , & on luy entendoit
dire fouvent que plus la mort eft
GALANT 163
proche , plus ilfaut travailler pour
sy difpofer ; & qu'il faut oublier
Le corps & penser à affurer du bien
à fon ame. L'avant - veille de
Noël elle demanda à fa Superieure
de jeûner au pain & à
l'eau , comme fi elle cût îçû que
ce feroit le dernier exercice de
fa penitence ; & comme la Superieure
s'y oppofoit , elle luy
repliqua : Au nom de Dieu , ma
Mere , ne vous opposez pas à mon
defir ; vous devez aimer mon ames
je fuis peut - eftre bien prés de la
mort , je
la veux attendre comme
un bon Soldat , les armes à la
main. Enfin les bas fentimens
Oij
164 MERCURE
que cette fainte Fille avoit d'elle-
même , donne le prix à fa
penitence . On en jugera par un
billet écrit de fa main & trouvé
aprés fa mort : il eftoit conçu
en ces termes : Je vous ſupplie ,
ma Mere , de me procurer toutes
les Prieres que vous pourrez , j'en
auray ungrand befoin eftant veritablement
une tres -grande Pechereffe
: ce n'est pas par humilité ,
mais tres-fincerement
que je
·le dis ,
vous ayant toutes trompées par
quelques foibles defirs exterieurs
defairepenitence, quoy que jamais
n'en fois venue aux effets comme
il faut : c'est pourquoys, ma
je
GALANT 165
chere Mere , je vous fupplie de
mettre dans ma Lettre circulaire
que je demande un Miferere ,
pour reparer mon impenitence des
vant Dieu , & s'il me fait mifericorde
, je vous promets d'en eftre
bien reconnoiffante ; mais aidezmoy
à fortir du Purgatoire pour
l'amour de Dieu , s'il me fait la
grace d'y aller ; s'il m aller ; s'il m'eftoitpermis
de dire lespechez quej'ay commis
&qui me donnent cette crainte , je
le ferois tres- volontiers . Ce Billet
contient le triomphe de
l'humilité chreftienne ; on n'en
peut voir une plus profonde
avec une vertu plus épurée . On
166 MERCURE
écrit de Riom que Mr l'Abbé
Faydit l'eftant allé voir quelques
mois avant qu'il mourut ,
elle luy prédit fa mort ; & qu'el
le a donné d'autres marques
de la connoiffance qu'elle avoit
de l'avenir.
Si des perfonnes qui ont
mené une vie auffi reguliere ,
ou pour mieux dire auffi fainte
craignent fi fort les Jugemens
de Dieu , que ne doivent point
aprehender ceux qui vivent
dans le monde. Tentens ceux
qui y menent la vie la plus
reguliere , puifqu'ils ne laiffent
pas d'eftre expofez tous les
GALANT 167
jours à une infinité de chofes
qui les font infenfiblement ,
& fans qu'ils ayent le temps
d'y refléchir , tomber dans le
peché , & par confequent
ceux qui font dans le tumulte
des affaires ; & qui ne refuſent
rien à leurs paffions . Enfin les
hommes ne peuvent eftre
trop attentifs à ce qui regarde
leur falut puifque l'Ecriture
die le plusfagepêche fept fois par
jour.
L'Article qui fuit doit auffi
faire voir qu'il y a beaucoup
de plaifir à mourir de la mort
des Juftes , & doit faire trem-
1
768 MERCURE
bler en même temps tous ceux
qui font répandus dans le
monde , qui font bien éloignez
d'atteindre à cette per
fection , & qui au lieu de fonger
pendant leur vie à acquerir
les Trefors neceffaires
pour bien mourir , ne fongent
à en amaffer que pour
vivre , comme s'ils ne devoient
jamais quitter ce monde .
Il court dans le monde.
une Lettre de Dom Alexis
Mauroy Celerier de l'Abbaye
de Sept- fonds adreffée à Mr
Bouillet ami de cette Maifon
fur la mort du dernier Abbés
n'ayant
GALANT 169
n'ayant pu l'avoir entiere , je
vous en envoye un extrait fidéle.
Il commence fa Lettre en
difant que comme la mort eft
l'echo de la vie , on a vû à la
mort de Mr l'Abbé de Septfonds
le même efprit de charirecueillement
& de penité
, de
tence , qui a caracterifé toutes.
fes actions. Il eftoit infirme depuis
plufieurs années . Mais
ayant eſté faifi tout d'un
coup le 17. du mois de Sep.
tembre au matin d'une fiévre
ardente & d'une
inflammation
de poitrine , le Medecin jugea
que la maladie feroit mortelle.
Février 1710. Р
170
MERCURE
Mr l'Abbé ayant donc demandé
les Sacremens , il fe confeffa
& dés qu'il cut reçû ce premier
Sacrement il tomba dans une
lethargie accompagnée de convulfions
qui fit craindre qu'il
ne pût recevoir les autres Sacremens.
Il reſta long- temps
dans cet eftat & même fans
mouvement ; mais en eſtant
revenu & ayant demandé avec
de vives inſtances ' Euchariftie,
on laluy apporta & il la reçût
avec les fentimens les plus vifs
& les plus ardens de l'amour
de Dieu ; toujours penetré du
fentiment de l'infuffifance de
GALANT. 171
遭
fa penitence , quoyqu'il en ait
fait une des plus longues &
des plus éclatantes , il fit divers
Actes de Charité mêlez du
fentiment de la plus parfaite
abjection de foy- même . Il
demanda pardon plufieurs
fois à toute la Communauté
qui fondoit en larmes , des
mauvais exemples qu'il avoit
donné & fe recommandant
humblement à fes Prieres ; &
fur ce que le Prieur luy dit
qu'aprés la vie penitente qu'il
avoit menée & aprés avoir
confommé le grand ouvrage
de la Reforme de cette Maifon ,
Pij
172 MERCURE
il avoit lieu de tout efperer
de la Mifericorde de Dieu ; il
répondit qu'il n'avoit rien fait ,
que tout venoit de Dieu , &
qu'il n'eftoit qu'un ouvrier indigne.
Le Prieur au nom de la
Communauté le pria de demander
à Dieu , quand il
feroit devant luy un Succeffeur
qui maintint fon ouvrage ;
il répondit qu'il leur en fouhaitoit
un qui reparát tous ſes manquemens
& toutes lesfautes aufquelles
il avoit donné lieu ou par
luy même oupar fa condefcendance
( il faut remarquer , que
c'eft le même Prieur que le
*
GALANT 173
Roy avoit nommé depuis
Abbé de Sept - fonds , & qui
eft fils de Mr d'Oppede premier
Prefident du Parlement
de Provence ) enfin le Prieur
luy demanda fa benediction
paternelle au nom de la Communauté.
Ce faint & humble
Abbé fe fit long- temps preffer
avant que de la vouloir donner
; mais ne pouvant plus
refifter aux inftances de fes
Religieux qui fondoient tous
en larmes , il fe fit mettre à
fon feant , & aprés avoir fait
le figne de la Croix fur luymême
, dit à haute voix ces
*
Piij
174 MERCURE
paroles en faifant fur luy ſeul
un fecond figne de Croix , &
ne voulant pas benir les autres
par humilité benedicat nos
Deus ( ce qu'il repeta trois fois )
Ømetuent cum omnes fines terra .
Enfin il mourut le zo du
mois , jour de faint Euſtache
fon Patron , aprés une douce
agonie & fans la moindre
grimace .
Louis de Bats de Caftelmore
, cy- devant Lieutenant au
Regiment des Gardes Françoifes
, connu dans le monde fous
le nom de Mr le Comte d'Artaignan
, fils aîné de Charles de
GALANT 175
Bats de Caftelmore , connu
auffi fous le nom de Mr le
Comte d'Artaignan , Capitaine
Lieutenant de la premiere
Compagnie des Moufquetaires
, tué au Siege de Maftrick
en 1673. mourut fur la fin
de l'année derniere dans fon
Chafteau de Caftelmore en Armagnaç
; nom que le Roy
Louis XIII. avoit ordonné à
fon pere de prendre n'eftant
encore que Mousquetaire
aprés la mort d'un des fes oncles
du cofté maternel , tué au
Siege de la Rochelle : Bats de
Caftelmore fon pere ayant
,
é-
Piiij
176 MERCURE
poufé Françoife de Montef
quiou d'Arraignan en 1608.
lequel a porté toute fa vie le
nom d'Arraignan avec beaucoup
de gloire; le deffunt ayant
cu l'honneur de meriter l'eftime
de Sa Majesté par fon zele ,
fa fidelité & fon attachement
pour fon fervice.
Mlle de Fortia , fille de feu
Mr de Fortia , Doyen des Maî
tres des Requeftes & Confeiller
d'Etat , eft morte il y a déja
quelque temps . La famille de
Mrs de Fortia eft tres - ancienne.
Mr le Marquis de Fortia
Durban eft l'aîné de cette Mai-
•
GALANT 177
fon . Mr de Fortia , connu fous
le nom de Forville eft Licutenant
de Roy en Provence
Capitaine de Galere , & Gouverneur
de la Ville de Marfeille.
Mr le Marquis de Monreal ,
qui fait fon fejour ordinaire à
Avignon , & qui a époufé Mlle
de Saffenage , foeur de Mr le
Comte de Saffenage , ci- devant
Premier Gentilhomme de la
Chambre de S. A. R. Mr le
Duc d'Orleans , eft auffi de
cette Mailon. En 1100. Sybille
de Fortia époufa Pierre
d'Arragon . Ainfi vous pouvez
juger de la grandeur & de l'il178
MERCURE
luftration de cette Maiſon .
Mre N.... Duc d'Aquaviva
eft mort à Lyon , où il paſſoir
en revenant de la Cour pour
fe retirer en Italie . Il n'eftoit
âgé que de 25. ans . Mr le Maréchal
de Villeroy qui fçavoit
qu'il devoit paffer dans fon
Gouvernement , avoit eu ſoin
de le recommander' , mais malgré
tous les foins qu'on en a
pris une fiévre pourprée l'a em
porté aprés quelques jours de
maladie , & qu'il a reçû les Sacremens
avec beaucoup d'édification
des Vicaires de la Paroiffe
de Saint Paul. Son corps
GALANT 179
par fon ordre a efté embaumé
& déposé dans l'Eglife du
grand Convent des Capucins ,
jufqu'à ce qu'on le tranſportaft
dans le Duché d'Aquaviva
au
tombeau de ſes Anceftres , dans
la Province de Barri , une des
principales du Royaume de
Naples ; ce jeune Seigneur étoit
frere du Cardinal Aquaviva
, &
neveu d'un autre Cardinal du
côré maternel. Il a fait quantité
de legs , & il a donné 10000. écus
à une Dame de fon Pays. Je
vous ay parlé de fa Maiſon en
vous apprenant le mariage de
M la Comteffe d'Angeville
,
1180 MERCURE
fa niece . Sa mere eft de la Mai-
Maifon de Sevignon . Le Bourg
d'Aquaviva a donné le nom à
cette illuftre famille, qui donna
un Cardinal au Sacré College
dans le feiziéme fiecle. Octavio
Aquaviva fut un dés ornemens
du Clergé de Rome. Il eftoit .
fils de Jean- Jerôme Aquaviva
( ou Aqua- via ) Duc d'Atri ,
dont le Duc de qui je vous apprens
la mort, defcendoit auffi.
Il fut dans une grande confideration
à la Cour de Rome
fous quatre ou cinq Papes:
Sixte V. fur tout , luy donna
divers grands Emplois , & il
GALANT 181
l'honora de la Pourpre Romaine.
Le Pape Leon X I. luy avoit
deftiné l'Archevêché de Naples
, mais la mort l'ayant prévenu
le Pape Paul V. executa
fes intentions. Claude Aquaviva
, de la Compagnie de Jefus
, eftoit fils du Duc d'Atri ;
il avoit déja cu des Emplois
importans à la Cour de Rome ,
& il pouvoit tout efperer de
fon merite & de fa naiffance ,
lorfqu'il embraffa l'Inftitut des
Jefuites . Il fucceda au P. Everard
Mercurieu , troifiéme General
de la Compagnie , qu'il
gouverna durant 34. ans avec
182 MERCURE
beaucoup de douceur . Il mourut
au commencement du 17°
ficcle.
M ' l'Abbé de Laubefpin ,
Comte de S. Jean de Lyon , eft
auffi decedé à la fleur de fon
âge. Il eftoit frere de Mr le
Chevalier de Laubefpin Capitaine
de Fregate legere , dont
fouvent parlé penje
vous ay
dant la derniere guerre d'Italie
.
Quoy que l'Article qui fuit
ne regarde qu'une mort , vous
e trouverez fort curieux .
La Republique des Lettres ,
vient de faire une perte confiGALANT
183
derable
par
la mort de M
Louis Pujet , d'une des plus
anciennes familles de Lyon ;
mais beaucoup plus recommandable
par fon merite
fes lumieres , & fa vertu . Il
eftoit fils de feu M' Pujet Procureur
du Roy au Siege Prefidial
de Lyon , qui eſt une
Charge des plus importantes ,
& de Dame N .... d'Avefnesaux-
petits neveux , de laquelle
ila laiffé tous les biens , ce Gentilhomme
ayant voulu paffer
fa vie dans le celibat , comme
un eftar plus parfait & plus
propre pour s'attacher aux
184 MERCURÉ
Sciences , & pour faire des progrés
plus fenfibles dans la vertu
; perfuadé d'ailleurs que le
chemin qu'une ame fait dans
de Dieu eft plus rapide
*
la
la
voye
lorfqu'elle
a moins
d'occafions
de s'entretenir
avec le monde
,
& de ne juger
par les fens de
ce qui ne le goûte
que par
foy. Mr Pujer
eftant
encore
tour jeune
s'attacha
à la nouvelle
Philofophie
, & il s'y perfectionna
fi fort qu'il a paffé durant
tout le cours
de la vie pour
un tres-bon & tres -folide
Philofophe
. Il s'eftoit
fort attaché
à la Phyfique
, fur tout à l'ExGALANT
185
perimentale ; & il avoit fait de
grandes découvertes fur les
Matieres Magnetiques . Son
Cabinet eftoit pour les Pierres
d'Ayman , ce qu'il y avoit
de plus curieux dans toutes les
Provinces voisines , & il ne paffoit
point d'Etranger à Lyon
qui n'allaft voir toutes les beautez
qu'il y avoit raſſemblées
& les Experiences qu'il faifoit
fur l'Ayman. Il avoit eu fur
cette matiere une diſpute avec
Mr Jobelot de l'Academie des
Sciences ; ce qui avoit produit
de part & d'autre quelques
Lettres pleines d'érudition . Mr
е Février
1710.
186 MERCURE
Pujet avoit perfectionné l'ufage
du Microſcope , & il avoit
fait avec cet Inftrument des découvertes
fur le corps des plus
petits Infectes, & il publia deux
Lettres il y a quelques années
adreffées au P.Lamy Benedictin
fon amy particulier , où il rendoit
compte à ce Sçavant Religieux
de toutes les Obferva
tions qu'il avoit faites fur le
corps de certaines Mouches
d'une espece particuliere & fur
leur cornée ; ce qu'il dit fur la
trompe des Papillons , & ce
qu'il en faifoit voir à l'aide de
ces Microſcopes eftoit en
GALANT 187
1
effect fingulier : & il difoit
ordinairement & d'une manie→
re fort ingenieufe , que nous
avions obligation au Microf
cope , de la découverte d'un
petit monde auparavant rout
à fait inconnu. Tous les Journaux
ont parlé de ces deux
Lettres avec beaucoup d'éloges
: & la premiere avoit mêma
paru toute entiere dans un
Journal des Sçavans il y a déja
quelques années. Ce que Me
Pujet a écrit fur l'Ayman n'a
pas moins efté recherché des
Sçavans ; nous avons cafin de
luyune Differtation qu'il
Qij
188
MERCURE
翳
publia lors que la Baguette
dont on a tant parlé faifoit le
plus grand bruit ; & dans cet
Ouvrage ainfi que dans les
autres , il parle en grand Philofophe
& en Maître de fa
matiere . Il
n'ignoroit aucun
des anciens &
nouveaux fiftemes
de
Philofophie , & il parloit
de tous en homme qui les
poffedoit
parfaitement
joignoit à ces talens la connoiffance
des belles Lettres . Jamais
perfonne n'a mieux fçu les
Poëtes que luy. Tant de talens
ne luy
donnoient point
de vaine gloire , l'humilité fuc
3
il
GALANT 189
軍
toujours fa vertu la plus cherie,
& il feroit difficile de trouver
dans un même homme un
cette vertu
$
fçavoir fi profond & fi étendu
avec une fi grande humilité ;
il joignoit à cette
Chreftienne
le principe de
toutes les autres , un amour
pour les pauvres qui a principalement
caracterifé toutes
fes actions . Dans l'année 1694
où ils fouffrirent beaucoup il
vendit toute fa vaiffelle d'argent
& la plus grande partic
de fon linge pour les foulager ,
& il s'eft auffi furpaffé l'année
derniere dans l'exercice de fa
}
190 MERCURE
charité. Il a donné fa Bibliotheque
à la Maifon des Jeſuites
de S. Jofeph de Lyon , &
toutes fes Pierres d'Ayman &
autres curiofitez à Mr de la
Vallette Treforier de France ,
fon ancien ami , & celuy de tous
les gens de Lettres . Il eft mort
âgé de prés de 80. ans.
Il y a peu de temps que je
vous ay parlé de la nomination
de Mr l'Abbé d'Heudicourt
, dont jevous apprens au
jourd'huy la mort , à l'Evêché
d'Evreux. Havoit travaillé pendant
toute fa vie à fe rendre
digne du Siege Epifcopal , &
GALANT 191
il y eftoit arrivé par tous les
degrez qui peuvent y faire
monter. Il ne doit point rendre
de compte à Dieu de fes momens
perdus , puifqu'il n'eftoit
encore âgé que de trente- deux
ans , lorfque la mort l'a furpris
, & il avoit fi utilement
employé ce peu de temps pour
le bien de l'Eglife , qu'il y a lieu
de croire que s'il eftoit demeuré
longtemps fur le Siege Epifcopal
, l'Eglife en auroit tiré
de grands fecours . Je ne vous
en dis rien davantage , vous en
ayant déja parlé dans le temps
qu'il a efté nommé à l'Evêché
d'Evreux.
192 MERCURE
La mort a auffi enlevé Mr
le Chevalier de Chaumont ,
Major general de l'Armée Navale
du Levant. Il eftoit âgé de
79. ans , & il avoit eſté Ambaffadeur
à Siam . J'aurois dû
ajoûter cette qualité à celles
que je viens de marquer , dans
lefquelles j'ay peut eftre oublié
quelque chofe ; mais fes Billets
d'Enterrément
n'ont pû l'apprendre
, puifqu'il n'a point
voulu que l'on en filt , & qu'il
、a cfté enterré à Saint Severin
fans aucun éclat , n'ayant pref
que eu que des Pauvres pour
affiftans à fon Convoy , & qui
luy
GALANT 193
luy ont donné mille benedic
tions. Rien n'a efté plus éclatant
que fon Ambaffade au
prés du Roy de Siam . Ilamena
en France trois Ambaffadeurs
de ce Monarque , & il
leur fit rendre depuis Breft jufqu'à
Paris , tous les honneurs
dûs à leur caractere. Il eftoit
coufin germain de Mr le
Marquis de Guitry , Grand-
Maistre de la Garderobbe ,
qui fut tué près du Fort de
Tolwis avec Mr le Duc de
Longueville. La Maiſon de
Guitry eft fort ancienne , &
fous Charles VII. N. Sire
Février
1710.
*.
· R
194 MERCURE
-
de Guitry , Gouverneur de
Montereau faut - Yonne ,
fecourut Harfleur contre les
Anglois , & il perdit la vie à
la Journée de Verneuil. Cette
Maiſon avoit auffi brillé beaucoup
pendant le regne de
Charles VI.
Je dois vous apprendre la
mort de Mr de Maupeou , premier
Prefident de la premiere
Chambre des Enqueftes ; mais
comme je vous ay parlé plufieurs
fois de la Maifon de
Maupeou , de fa Nobleffe , &
de fes Alliances ; du rare merite
& des Emplois éclatans de
GALANT 195
plufieurs grands Hommes de
ce nom qui fe font diftinguez
dans les trois Ordres de l'Etat ,
& en dernier lieu à l'occafion
de Mr l'Archevêque d'Auch ,
auparavant Evêque de Caftres ,
je me contenteray de vous dire
aujourd'huy que Mr fon frere
qui vient de mourir avoit eſté
reçu fort jeune Chevalier de
Malthe ; que preft d'y faire fes
voeux , il fut engagé par fes parens
à revenir en France pour
foûtenir fon nom , à cauſe de
la mort de fon frere qui eftoit
Avocat general du grand Confeil
; qu'il eft mort dans fa cin-
Rij
196 MERCURE
quante - quatrième année , premier
Prefident de la premiere
Chambre des Enqueftes , où
il s'eftoit acquis la réputation
d'un Juge tres - integre , & que
de fon mariage avec Mlle le
Noir fille unique de Me la Prefidente
le Bailleul , il n'a laiffé
qu'un fils âgé de 21. an , qui
cft Avocat du Royau Chaftelet
; jeune Magiftrat qui eft
tres gracieux & tres bien fait
qui a beaucoup d'efprit , & fur
lequel il y a d'autant plus de
fujet de fonder de hautes efperances
, que la nature & la
fortune agiffant pour luy com
DE
LYON
TILLE
ءايشالا
i
GALANT 197
me de concert , ont pris foin
de joindre en fa perfonne de
grands biens à de grands talens
.
que
Je vous envoye l'Eftampe
des Jettons de cette année
vous auriez trouvée dans ma
Lettre du mois de Janvier fi
la maladie de mon Graveur ne
m'euft point empêché de vous
l'envoyer. Les Devilés font
prefque toutes de Meffieurs de
Academic Royale des Medailles
& Infcriptions , & meritent
l'attention de ceux qui
les verront. Ces Jettons ont
efté frappez à l'ordinaire à la
Riij
198 MERCURE
Monnoye des Medailles . Vous
aurez dû remarquer que touse
les Corps qui ont accoûtumé
d'en donner tous les ans , n'ontpas
ceffé d'en faire frapper cette
année , malgré la calamité
publique caufée par la forte &
longue gelée de l'année derniere
, que la France feule a éprouvée
, parce que dans les climats
plus froids la nége n'ayant
point fondu , en avoit confervé
les bleds , au lieu que le froid
ayant repris en France avant
que l'eau de cette nége cuft
penetré dans la terre , la glace
avoit coupé tous les grains.
GALANT
LIOTHE
C'eſt un avantage que no
nemis ont eu , & que l'on ne
doit attribuer ny à leurs forces
ny à leur valeur ; qu'ils n'auront
pas toûjours , & dont ils
doivent fe tenir heureux fans
s'en glorifier ; c'eſt un avantahe
felon toutes les appage
, que
rences , ils n'auront pas cette
année.
Vous aurez peut - eftre remarqué
que la Ville n'a point
fait frapper de Jettons cette
année ; mais comme elle s'eft
fort appliquée au foulagement
des Pauvres , le Roy a trouvé
bon qu'elle employaſt à cer
Riiij
200 MERCURE
ufage le fond qu'elle auroit
employé à faire frapper des
Jettons.
Quoy qu'il me reste à vous
parler d'une infinité de chofes
qui felon l'ordre d'ancienneté,
devroient preceder l'Article
qui fuit , il eft ncanmoins de
ceux dont on doit parler fans
attendre l'ordre des dattes que
je n'obferve pas mefme en
beaucoup de chofes , vous envoyant
fouvent plufieurs Articles
plutoft dans le temps que
je fuis informé à fond de ce.
qui les regarde , que dans le
temps qu'ils ſe ſont paffez , &
GALANT 201
il me feroit impoffible de vous
écrire fi j'en ufois autrement.
Il fuffit comme je vous ay marqué
fouvent , que dans les Articles
que je vous envoye ,
quelque temps qu'il y ait que
ce qu'ils contiennent foit paffe ;
il y ait toûjours quelque chofe
qui vous foit nouveau dans
ce que je vous mande , & même
que je vous envoye fouvent
des chofes que vous ne
fçavez pas encore , quoy qu'il
y ait déja longtemps qu'elles fe
foient paffées.
Quant à ce que vous allez
lire , ce font des chofes que la
202 MERCURE
Renommée rend également
publiques en même temps
dans les lieux où elles fe pafu
fent , & qu'elle ne tarde
pas a
faire fçavoir dans les lieux les
plus éloignez . Mais comme il
s'agit de faits hiftoriques du
premier rang , il eft à propos
de les donner par ordre , &
d'en faire un Corps qui en
puiffe donner une idée parfaite
dans les lieux les plus éloignez ;
l'apprendre enfuite aux Etrangers
, & laiffer à la Pofterité.
dequoy s'en inſtruire & d'ap
prendre des particularitez qu'l
Tuy eft quelquesfois important
CALANT 203
de fçavoir. Vous jugez bien
que je vais vous parler d'un
morceau d'Histoire qui doit
tenir place dans l'Hiftoire genevale
du monde , & je m'imagine
qu'en lifant ce Prelude ,
vous devinerez d'abord que je
vous vais parler des Couches
de Madame la Ducheffe de:
Bourgogne , & vous ne vous
tromperez pas.
On eftoit attentif fur le
temps que cette Princeffe
accoucheroit
, tant parce qu'on
eftoit perfuadé qu'elle eftoit
à terme , qu'à caufe qu'il y
avoit déja du temps qu'elle
204 MERCURE
.
avoit fenty quelques douleurs
qui avoient donné lieu de
croire qu'elle accoucheroit
plutoft que l'on n'avoit cru , &
qu'elle avoit fenty ces douleurs
à diverfes reprifes , ce qui cftoit
caufe qu'on attendoit inceffamment
le moment de fon
acouchement, que les Princes ,
qui pour leurs interefts particuliers
doivent eftre prefens à
de pareils accouchemens ou
du moins dans des lieux d'où ils
puiffent fçavoir ce qui fe paffe
-fans pouvoir
pouvoir eftre trompez ,
ne quittoient point Verfailles,
& les habits du Roy demeu
GALANT 205
C
roient toutes les nuits dans la
Chambre de Sa Majefté , afin
de gagner le temps qu'il auroit
fallu perdre pour aller chercher
fa Garderobbe.
Enfin le Samedy 15 de ce
mois , fur les fept heures du
matin , cette Princeffe commença
à fentir les premieres
douleurs de l'accouchement ,
& comme l'enfant fe trouva
mal tourné , on crut d'abord
que le travail pouroit eſtre rude
, & que cette Princeffe n'accoucheroit
qu'avec beaucoup
de peine ; mais M' Clement
qui a déja accouché plufieurs
>
206 MERCURE
fois cette Princeffe , qui eft
depuis peu de retour d'Efpagne
où il a accouché la Reine ,
& dont le fçavoir eft grand
auffi - bien que l'experience ,
remit auffi toft l'enfant dans
la fituation qu'il devoit eftre :
de maniere que cette Princeffe
accoucha fur les huit heures
demi -quart ; ce que les faifeurs
d'horofcopes feront bien- aife
d'aprendre. Je vous diray
cependant , fans me vouloir
meler d'en faire , qu'il a de
tout temps paffé pour conftant
que les enfans qui naiffoient
le jour eftoient plus heureux
है
GALANT 207
que ceux qui venoient au
monde pendant la nuit . Comme
ce Prince eft arriere petit
fils du Roy , rien ne marque
mieux que le Ciel benit la
pofterité de ce Monarque ; &
d'ailleurs il eft tres -
avantageux
à un Etat d'ayoir beaucoup
de Princes d'une même race
d'autant que lors qu'il paffe
d'une race à un autre , il arrive
fouvent des demeflez qui caufent
de grands defordres .
Le bruit de l'accouchement
de Madame la Ducheffe de
Bourgogne , s'eftant auffi- toft
répandu dans toute la Cour
208 MERCURE
T
y caufa la joye qu'il eft aifé de
s'imaginer. Le Roy donna au
Prince nouveau né , le nom
de Duc d'Anjou , & il fut ondoyé
par M le Cardinal de
Janfon , Grand -Aumônier de
France .
La Renommée , avec la
precipitation qui luy eft ordinaire
, lorfqu'il s'agit d'auffi
grandes nouvelles , porta auffitoft
à Paris , celle de cette heureufe
naiffance , qui prefqu'en
même temps fut fçue de tout
Paris , & annoncée au Public
par la Cloche du Palais qui fe
fait toûjours entendre en de
GALANT 209.
&
par
pareilles occafions ,
le
carillon de la Samaritaine , qui
ne manque jamais de fe faire
entendre auffi ; & dés le jour
même on vit paroiftre les Vers
fuivans , faits par Mr d'Aubicourt
.
Sur l'Heureufe Naiffance
de Monſeigneur
LE DUC D'ANJOU.
Le Duc d'Anjou qui regne eft fi
bien établi
Sur le Trône où le Cielpermet qu'il
fe maintienne ,
Qu'un Angeſousfon nom nous an-
Février 1710
. S
210 MERCURED
4
nonce aujourd'huy ,
Qu'il vient tenir un rang que ce
Prince a remply y bonin
Afin qu'on n'ait pas lieu de crain
dre qu'il revienne.
On vit auffi paroiſtre la Devife
fuivante , fur cet accouchement
, faite par Mr le Chevalier
de Vertron .
Le Corps eft la fleur de Gre
nade , avec ces paroles :
SERVATQUE MIHI NATURA
CORONAM.
Le 16. le Roy fit chanter le
GALANT
211
Te Deum dans la Chapelle de
Verfailles , & ayant refolu de
faire chanter dans la Metropolitaine
de Paris un Te Deum folemnel
, auquel devoient affilter
le Parlement & tous , les
Corps qui ont accoûtumé de
l'accompagner dans de parcilles
Ceremonies , il écrivit à Mr
le Cardinal de Noailles , Archevêque
de Paris , qu'il regar
doit comme une nouvelle & trop
confiderable benediction du Ciel,
la naiſſance de fon fecond Arrierepetit-
Fils le Duc d'Anjou , dont
fa Petite - Fille la Ducheffe de
Bourgogne eftoit accouchée ; pour
Sij
212 MERCURE
ne pas fatisfaire à la jufte obligation
où il eftoit d'en rendre àDieu
les Actions de graces qui luy
eftoient dûës; & il luy marquoit
de faire chanter le Te Deum
dans l'Eglife Metropolitaine
de fa bonne Ville de Paris , au
jour & à l'heure que le grand-
Maitre ou Maiftre des Ceremonies
luy diroit de fa part.
Comme on chante toûjours.
un Te Deum folemnel pour de
parcilles Naiffances , & que
les
jours que ce Te Deum fe chante
, on tire un Feu d'artifice
devant l'Hoſtel de Ville , on
n'avoit pas attendu d'ordre
GALANT 213
preparer , & dés que
pour
le
M's les Prevoft des Marchands
& Echevins curent appris la
Naiffance de Monfeigneur le
Duc d'Anjou , ils y firent travailler.
Le deffein du Feu , dont
je ne vous fais point de Difcription
, marquoit par des
figures fimbolifées , que le
Prince que le Ciel vient de
donner à la France , eftant un
prefage certain de fa benediction
fur tout le Royaume ,
& de la continuation de cette
fenfible protection dont il a
fouvent reçu de pareilles mar214
MERCURB
ques , les Peuples ne pouvoient
en faire voir leur reconnoif
fance avec trop d'éclat , &
marquer auffi les voeux que
ces mêmes Peuples font pour
demander au Tout- puiffant
la confervation d'un fi precieux
gage de fa bonté , en
fouhaitant au nouveau Prince
les vertus qui font fi naturelles
au fang illuftre d'où il eft
forty. On voyoit dans les
Emblêmes de ce Feu , les fouhaits
que les Peuples faifoient
de voir un jour en ce jeune
Prince les vertus & qui font
hereditaires à fonte augufte
GALANT 215
C
fang. lley avoit auffi trois
Emblèmes par lesquelles on
pretendoit faire voir trois des
principales Vertus neceffaires
à un Prince, fçavoir , la Sageffe,
la Grandeur d'ame , & la
Science. Je ne vous dis point
que la Renommée eftoit au
milieu de la Machine , qui
reprefentoit ce Feu , avec fes
deux Trompettes , & dans une
attitude qui faifoit voir qu'elle
eftoit prefte d'aller par toute
la terre annoncer l'heureufer
naiffance qui caufoit tant de
joye à toute la France.
Il y eut le même foir un
216 MERCURE
grand foupé à l'Hôtel de Ville ,
auquel fe trouverent Monfieur
le Gouverneur de Paris , &
plufieurs perfonnes d'une
qualité diftinguée , & plufieurs
décharges du Canon qu'on
avoit placé le long du Port
de la Grève , & des feux furent
allumez dans toutes les rues
de Paris .
Vous attendez fans doute
que je vous parle de la reception
de Mr Houdart de la
Motte à l'Academie Françoiſe,
à la place de feu Mr. de Corneille
, mort le 8. de Decem
bre de l'année derniere , &
voftre
GALANT 117
voftre impatience redouble
lorfque vous croyez qu'un
homme qui n'a point diſputé
de Prix qu'il n'ait emportez ,
qui a fouvent travaillé pour
meriter cette gloire , & qui
s'eft diftingué par un grand
nombre d'Ouvrages de toutes
fortes de caracteres , & qui
ont attiré l'attention & les applaudiffemens
de tout le Public
, doit s'eftre furpaffé dans
le remerciement qu'il a fait à
l'Academic , en le nommant
pour remplir la place de Mr
de Corneille. Vous ne vous
trompez pas ; mais quoy qu'il
Février 1710 . T
218 MERCURE
foit fort connu par tous les ou
vrages qu'il a donnez au Public
, l'admiration que vous
avéz pour luy s'augmenteroit
encore fi vous fçaviez le fond
de la galanterie de fon efprit ,
& vous avouëriez que Voiture
n'a jamais badiné plus agreablement
& plus noblement
dans une infinité de pieces que
nous avons de cet homme tout
fingulier , & qui a fait l'un des
principaux ornemens de fon
fiecle , ce que perfonne ne luy
difpute. Mr de la Motte a fait
quantité d'ouvrages de certe
nature , fous les noms de pluGALANT
219
fieurs perfonnes de fes Amis ,
tant hommes que femmes , &
qui ont efté admirez , fans
qu'on fçut dans le monde qu'ils
venoient de luy , & peut- eftre
en avez-vous vû beaucoup que
vous avez fort applaudis fans
en fçavoir le veritable Auteur .
Je n'avance rien contre la verité
, ayant vû moy - même .
beaucoup de ces ouvrages que
ceux qui les produifoient fous
leur nom , m'ont avoüé eſtre
de luy. Enfin c'eſt un genie
univerfel , & qui feroit capable
de remporter toûjours les Prix
fur tous les fujets que l'on pro-
Tij
220 MERCURE
poferoit , de quelque nature
qu'ils puffent eftre. La grande
-idée que le Public a de luy fut
caufe que llee jjoouurr ddee ffaa reception
, l'Affemblée fut des plus
nombreuſes ; ce fut le 8. de
Fevrier , & tous ceux qui s'y
trouverent curent lieu d'eftre
contens de tout ce qu'il dit . Il
faut neceffairement
que tous
ceux qui font reçus faffent l'éloge
du Roy ; celuy de Mr le
Cardinal de Richelieu , & ceux
de Mr le Chancelier Seguier &
de l'Academicien decedé , dont
ils rempliffent la place , ce qui
eft d'autant plus difficile , que
GALANT
221
depuis un fort grand nombre
d'années tous ceux qui font reçus
à l'Academie y font indif
penfablement obligez : de maniere
qu'il faut avoir beaucoup
de genie pour donner differens
tours à leurs difcours , & faire
paroiftre nouveaux des fujets
épuifez depuis long- temps , &
cependant ce font par ces endroits
que doivent briller le
plus tous les Academiciens qui
font reçus , & c'eft en quoy Mr
de la Motte fe fit admirer le
jour de fa reception
.
Il eft temps de vous parler
du Difcours qu'il prononça &
Tiij
222 MERCURE
qui luy attira tant d'applaudif
femens , & c'eft ce qui m'embaraffe
extrêmement . Je ne
dois vous enenvoyer qu'un extrait
, & vous devez deviner les
raifons qui m'empêchent de
vous l'envoyer entier . Si ce
Difcours eftoit mediocre je
pourrois faire une peinture des
moindres endroits que je ne
rapporterois pas entiers, & en
donner fans parler contre la
verité , une idée qui les feroit
croire plus beaux qu'ils ne feroient
; mais lors qu'un Dif
cours eft parfait en toutes fes
parties , de quels termes puis- je
GALANT
223
me fervir
pour parler des endroits
que je ne rapporteray
pas entiers , & en pourray - je
donner une idée qui en puiffe
faire affez bien concevoir la
beauté : & quel choix feray je
de ceux que je vous rapporteray
entiers ? puis que ce Difcours
a paru également beau
à tous ceux qui l'ont entendu.
Ainfi ne comptez pas que je
vous en puifle faire concevoir
les beautez dans tout ce que
vous allez lire. Vous connoiffez
l'efprit de Mr de la Motte ,
& fon genie : vous fçavez dequoy
il eft capable , & cela doir
Tiiij
224 'MERCURE
vous donner lieu de fuppléer
à tout ce que je vous rappor
teray de ce Difcours. huomis .
Il commença par une peinture
qu'il fit de l'embarras où
il fe trouvoit d'eftre obligé de
trouver un tour nouveau pour
parler fur une matiere rebatuë
par tous ceux qui avoient
efté reçus à l'Academie avant
luy, & fit voir la difficulté qu'il
y avoit de s'en bien acquitters
il demanda pourquoy il falloit
des expreffions differentes pour
des fentimens femblables , & il
dir beaucoup de chofes ingenieufes
là deffus. Ce qu'il dit
GALANT 225
enfuite fit paroître fa modeftie,
& aprés avoir dit que cet uſage
auroit dû eftre changé , il dit en
s'adreffant à fes Confreres ; Je
metrompe, Meffieurs , mon infuffifance
me rend injufte , maintenez
un usage qui n'humiliera que
moy ; fadmireray avec plaisir
dans ceux qui me fuivront , les
reffources qui m'ont manqué. Il
parla enfuite de la haute idée
qu'il avoit de la place où il
eftoit élevé , & fit connoiftre
que le defir qu'il avoit eu de fe
voir reçu parmi eux avoit eſté
fi vif en naiffant , que tout chimerique
qu'il l'avoit cru , il luy
?
226 MERCURE
avoit tenu licu de genie , & il
ajoûta que ce defir luy avoit
dicté ces EffaisLyriques dont ils
avoient agreé l'hommage , &
qui fous leurs aufpices avoient
trouvé grace devant le Public ;
que ce defir qui induſtrieux à
fe fervir luy même , l'avoit fait
tantoft Orateur , & tantoft
Poëte , pour meriter tous leurs
Lauriers ; qu'il l'avoit même
enhardi plus d'une fois à les
remercier d'un fuffrage unanime
qu'il ofoir regarder alors
comme un préfage de celuy
dont il leur rendoit graces en
ce moment ; ce defir enfin ,
GALANT 227
qui du moindre de leurs Eleves
, le faifoit devenir un de
leurs Confreres. Il ajoûta qu'il
prononçoit ce mot avec tranfport
, & qu'il oublioit un moment
ce qu'il eftoit pour ne
voir que le merite de ceux à
qui ils daignoient l'affocier .
Il fit voir enfuite que la
naiſſance & les dignitez qui dif
tinguoient la plupart des Academiciens
, ne l'ébloüiffoient
pas , & qu'on ne regardoit parmi
cux qu'un éclat plus réel &
plus indépendant ; qu'on n'honoroit
à l'Academie que les
talens & la vertu , & qu'on n'y
228 MERCURE
rendoit que ces refpects finceres
, d'autant plus flateurs pour
ceux qui les recevoient , qu'ils
faifoientle plaifir même de ceux
qui les rendoient , & il pourfuivit
par ces paroles. Je fens ce
plaifir , Meffieurs , dans toute fon
étendue : il n'y en apas un de vous,
carj'ay brigué l'honneur de vous
approcher de vous étudier
avant le temps ; il n'y en apas un
de vous en qui je n'aye fenti cette
fuperiorité d'efpritfi füre dans fon
Empire ; mais dont la politeffe
fçait rendre la domination fidouce.
Ouy , j'ofe le dire , les Titres font
icy de trop ; le merite perfonnel ar
Aliasun
GALANT 229
de
tire à luy toute l'attention . On remarque
àpeine que vous réuniffez
dans voftre Corps ce qu'il y a
plus refpectable dans les differens
Ordres de l'Etat ; on fonge feulement
, & c'est - là voftre Eloge ,
que vous y raffemblez le fçavoir ,
la delicateffe , les talens , le genie
fur tout lafaine critique , plus
rare encore que les talens , auffi
neceffaire à l'avancement des Lettres
que le Genie même . Mais à
ne regarder que vos ouvrages ,
Meffieurs , quelle fource d'admiration
! Peut- eftre enfommes- nous
encore trop prés pour en jugerfainement
; on n'est jamais affez tou230
MERCURE
ché de ce qu'on voit naifire & de
ce qu'on poffede ; onfe familiarife
avec le merite defes contemporains
; l'Antiquitéfeuley met le
fceau de la veneration & de l'eftime
publique. Plaçons donc l'Academie
dansfon veritable point de
vûë, & voyons- la , s'il.fe peut ,
avec lesyeux de la Pofterité. Il
pourfuivit la peinture de Meffeurs
de l'Academic , & parla
des divers talens de ceux qui la
compofent , & finit en diſant : -
Voila l'Academie, Meffieurs , telle
qu'elle paroiflra au jugement de l'avenir.
Il parla enfuite des deffauts
de tous ceux qui brilGALANT
231
loient le plus par leurs ouvragres
avant l'établiſſement de
l'Academie , & il fit remarquer
en quoy avoient confifté ces
deffauts , & il finit ce qu'il en
rapporta en difant : Il falloit
une Compagnie , qui par le concours
des lumieres , établift des
principes certains , rendift le gouft
plus fixe , difciplinaft le genie même,
& en affujettit les fougues à
la raifon
Il parla enfuite de ce que
le Cardinal de Richelieu , &
le Chancelier Seguier , avoient
fait pour l'Academie , & en
finiffant de parler du Chance232
MERCURE
lier Seguier , il dit en s'adreſſant
à Meffieurs de l'Academie ;
ce qui fait voftre gloire & la
fienne , Louis , luy- même n'a pas
dédaigné de luy fucceder. Ceft
de ce jour , Mrs , que voftre fortune
eut tout fon éclat ; les Mufes
vinrent s'affeoir aupied du Trône,
& le Palais des Rois devint
l'azile des Sçavans. Vous ne
fongeates alors qu'à immortalifer
vostre reconnoiffance
tribut que vous exigeâtes de
vos nouveaux Confreres , fut
l'Eloge du Prince dont ils alloient
partager la protection. Ainfi par
autant de plumes immortelles fu-
و
Ele
GALANT 233
rent écrites les Annales de fon
regne
Monument precieux
d'équité , de valeur , de moderation
, & de conftance , modelle
dans les divers évenements de
cet Heroïfme éclairé où le fage
feul peut ateindre. Mais quelque
grand que Loüis paroiſſe à la
pofterité par fes actions , & par
Les vertus ne craignons point
de le dire. Il luy fera encore plus
cher par la protection qu'il vous
a donnée. Tout ce qu'il a fait
d'ailleurs n'alloit qu'à procurer
fes Peuples , à fes Voifins , & à
fes Ennemis même , un bonheur
fajet aux viciffitudes humaines ;
V
,
Février
1710.
à
you
234 MERCURE
par la protection des Lettres , il
s'eft rendu à jamais le Bienfaicteur
du Monde. Il a preparé
des plaifirs utiles à l'avenir le plus
reculé , & les Ouvrages de noftre
fiecle , qui feront alors l'éducation
du genre humain , feront
mis au rang de fes plus folides
bien faits. Multipliez- donc vos
Ouvrages , Mrs , par reconnoiffance
pour vostre augufte Protecteur
; quelque fujet que vous
traitiez vous travaillerez toujours
pour ſa gloire , & l'on ne
poura lire nos Philofophes , nos
Hiftoriens , nos Orateurs
mos Poëtes ,fans benir le nom
GALANT 235
*
de l' Augufte qui les a fait naître.
Fe brule déja de contribuerfelon
mes forces aux obligations que
luy aura l'Univers ; heureuxfi
mon genie pouvoit croître jusqu'à
·égaler mon zele.
Avant que d'entrer enfuite
dans l'Eloge de feu Mr de Corneille
dont il rempliffoit la
place , il parla de quelques uns
des Academiciens qui l'avoient
precedé ; aprés quoy il en fic
un portrait qui reffembloit
parfaitement à l'Original . Il
fit voir qu'il connoiffoit les
beautez de l'une & de l'autre
Scene, & que la France le com-
*
a
*
V ij
236 MERCURE
pteroit toujours entre fes Sophocles
& fes Menandres. Il
s'étendit enfuite fur les merveilleux
effets que produifoient
encore tous les jours ces fortes
d'Ouvrages , aprés quoy il
parla des autres Ouvrages que
l'on devoit à fon heureufe
fecondité ; de fes Traductions; ·
de fes remarques fur la Langue ;
de fes Dictionnaires , travaux
immenfes , qui demandoient
d'autant plus de courage dans
ceux qui les entreprenoient ,
qu'ils ne pouvoient s'en promettre
un fuccés bien éclatant
& que le Public qui prodigue
GALANY 237
toujours fes aclamations à l'agreable
jouiffoit d'ordinaire
zavec indiference de ce qui n'étoit
qu'utile. Et aprés avoir
parlé de fes talents , il fit une
peinture de fes vertus , & dit.
qu'elles eftoient l'objet indifpenfable
de fon émulation . Le
portrait qu'il fit des vertus de
ce grand homme fut tres - beau
& tres- reffemblant. Il ajoûta
en parlant de la perte de la
vue de Mr de Corneille , que
ce que l'âge avoit ravi à fon
Predeceffeur
, il l'avoit perdu
dés fa jeuneffe , que cette malheureufe
conformité
qu'il
238 MERCURE
avoit avec luy , leur en rapelleroit
fouvent le fouvenir , &
qu'il ne ferviroit d'ailleurs qu'à
leur faire fentir fa perte. Il dit
enfuite. Il faut l'avouer cependant
, cette privation dont je
plains , ne fera plus deformais
pour moy un pretexte d'ignorance.
Vous m'avez rendu la vuë ,
vous m'avez ouvert tous les
Livres en m'affociant à voftre
Compagnie. Aurai - je beſoin de
faits ? je trouveray icy des Scavans
à qui il n'en eft point écha
pé. Me faudra-t -il des preceptes ?
je m'adrefferay aux Maiftres de
l'Art. Chercheray - je des exemGALANT
239
ples ? j'apprendray les beautezdes
Anciens de la bouche même de leurs
Rivaux. Fay droit enfin à tout ce
que vous fçavez ; puifque jepuis
vous entendre , je n'envie plus le
bonheur de ceux qui peuvent lire.
Jugez , Meffieurs , de ma reconnoiffance
par l'idée juſte & vive
que je me forme de vos bienfaits.
Mr Houdart de la Motte ,
ayant ceffé de parler , Mr de
Callieres prit la parole , en qualité
de Directeur de l'Academie
, & dit que fi l'uſage de
faire l'Eloge de chaque Academicien
que l'on perdoit , n'és
240 MERCURE
fa toit déja introduit dans
Compagnie , Mr de Corneille
auroit merité qu'on eut commencé
par luy à faire un
loüable établiſſement
, & que
le nom qu'il portoit s'eftoit
rendu fi celebre qu'il avoit fait
honneur non - feulement à l'Academie
Françoife ; mais même
à toute la Nation : & aprés
avoir fait un Eloge de feu Mr
de Corneille , frere du dernier
mort , & du paralelle qu'on en
pouvoit faire , il parla des Pieces
de Theatre de ce dernier
dont il fit en general une pein- 3
ture fort avantageufe. Il paffa
de là
~
GALANT 241
delà à fon Dictionaire des Arts,
& à fon Dictionnaire Geographique
& Hiftorique, & dit que
Fon pourroit regarder ces deux
grands ouvrages comme des
trefors toûjours ouverts à la
Nation Françoife , & à tous les
Etrangers qui fçavent noftre
langue, où ils pouvoient puifer
une infinité de connoiffances
utiles & agreables , fans avoir
la peine de les chercher dans
les diverfes fources d'où il les
avoit tirées. Il parla enfuite de
toutes les qualitez de l'honnefte.
homme qui avoient fait
admirer Mr de Corneille pen .
Février
1710. X
242 MERCURE
1
dant fa vie , puis adreffant la
parole à Mr de la Motte , il dit :
Vous avez merité , Monfieur ,
par la beauté de vos ouvrages de
remplir la place d'un ſi excellent
homme , ce font ces heureufes productions
de vostre efprit qui vous
ontfaitjour au travers de la foule
des Auteurs mediocres , & qui
ont brillé aux yeux - mêmes de
vas Juges. Ils ont couronné plu
feurs de vos excellentes Pieces de
Poefie , en dernier lieu celle de
Profe où vous avez égalé les
grands Maiftres de l'Eloquence:
dans l'Art de traiter les matieres
les plus releles
plus faintes
GALANT 243
vées. Ceftfur ces titres incontestables
que vos mêmes Juges vous
ont trouvé digne de leur eftre Af
focié pour partager avec eux
l'honneur des fonctions & des
exercices Academiques. Loin d'étre
obligez de juftifier leur choix ,
vous lleeuurr avez donné une ample
matiere de le faire citerpour exem
ple de leur équité , de leur bon
gouft , de la jufteffe de leur dif
cernement. Voftre élection faite
le concours unanime de tous
par
les fuffrages , fervira de preuve
convaincante que
l'Academie ne
peut errer dans fes jugemens ,
lorfqu'elle fe conduit par fes pro-
Xij
244 MERCURE
pres lumieres ,fans égard à la brigue
& auxfollicitations ,fuivant
l'ordre exprés qu'elle en a de fon
augufte Protecteur. Nousfommes
perfuadez , Monfieur , que vous
allez redoubler vos efforts pour
celebrer avec nous cette longue
fuite d'actions glorieufes dont la
vie eft un tiffu continuel , &
pour le reprefenter à la pofterité
auffi grand qu'il l'eft à nosyeux ;
Clement & modere dans les
profperitez les plus brillantes
intrepide dans les plus grands
dangers ; toujours égal dans l'une
dans l'autre fortune , d'une
fermeté inébranlable & d'une
GALANT 245
tranquillité qui ne peut eftre troublée
évenement.
bice
par
aucun
N'ayant
point
de plus
chers
interefts
que ceux
de la raye
Reli
gion
, dont
il est l'infatigable
appuy , preferant toujours à
la gloire de fes juftes conquêtes
celle d'eftre l'auteur du bonheur
public ,fifouvent troublé par les
jaloufes terreurs de fes voifins
ft fouvent rétably par les grands
facrifices qu'il leur a faits , &
qu'il eft encorepreft de leur faire
pour affurerle repos defes Peuples
celuy même de fes ennemis s
dignes objets des foins, paternels
d'un Roy , grand , fage , jufte
X iij
246 MERCURE
bien faifant , & veritablement
tres- Chreftien . Voilà , Monfieur,
une partie des riches & preticufes
matieres que vous avez à mettre
en oeuvre ; c'eſt le tribut que nous
impofons à votre reconnoiffance
pour l'honneur que vousrecevez
aujourd'huy. Honneur brillant
par luy- même, plus brillant encore
par les temoignages unanimes que
nous rendons au Public , que
vous en eftes veritablement digne.
Mr l'Abbé Tallemant , prit
enfuite la parole , & en s'adreffant
à Mr de la Morte
recita Epigramme qui fuit.
GALANT 247
qu'il avoit faite à la gloire de
ce nouvel Academicien , &
qui reçut beaucoup d'applaudiffements.
La Motte par l'effort de ton vafte
genie
Tu répares du fort l'injuſte tirannie
»
Ce n'est point par les yeux que
l'efprit vient à bout ,
De bien connoiftre la nature,
Argus avec cent yeux ne connut
point Mercure ,
Homere fans yeux voyoit
tout..
Xiij
248 MERCURE
pas
Comme le temps auquel
doivent finir les Affemblées
de l'Academie , chaque jour
qu'elles tiennent , n'eftoir
encore remply ; & que cing!
heures n'eftoient pas fonnées ,
on lut , felon l'ufage , l'Ouvrage
d'un Academicien , &
l'on avoit choisi pour ce jourlà
, en cas qu'il reftaft du
temps , un Ouvrage de Mr
de Callieres qui fut lû par Mr
l'Abbé Tallemant . Il confiftoit
en des Eloges fort courts
& en Vers , de quatorze Homi
mes Illuftres , & de fept Fem- &
mes Sçavantes . Les Hommes.
GALANT 249
dont on lut les Eloges font
MCorneille l'aîné ; Racine
Moliere ; la Fontaine ; Voitu
re ; Sarrafin ; la Chapelle
Defpreaux ; Pavillon ; Peliffon ;
Benferade ; Quinault ; Segrais
; le Duc de Nevers . Et
les Dames qui furent loüées
enfuite , font Mlle de Scudery
, fous le nom de Sapho ; la
Fayette ; la Suze ; la Sabliere ;
Deshoulieres ; Villedieu ; Dacier.
Toute l'Affemblée donna
les louanges qui eftoient duës
à ces Portraits , & ils en regurent
beaucoup.
250 MERCURE
Je crois devoir ajoûter icy
les noms des Opera qui ont efté
Laits par Mr de la Motte ; ce
font ,
L'Europe galante ,
Iffé ,.
Oinphale ,
Amadis de Grece
Ceyx & Alcione ,
Canente ,3
Les Arts , Ballet .
Jupiter & Semelé.
Les fuccés que ces Opera ont
eu dans leur temps vous font
connus , & fur tout celuy de
l'Europe galante quia efté fou
vent remis au Theatre , & que
GALANT 250
le Public ne s'eft jamais laffe
de voir, bab
Le même Auteur a fait auffi
quelques Pieces de Theatre
& plufieurs ouvrages auffi ingenieux
que galans qui n'ont
pas paru fous fon nom .
Je ne vous dis rien du grand
nombre de Prix qu'il a remportez
par tout où on luy a
permis d'en difputer , en forte
que pour laiffer lieu aux autres .
de meriter à leur tour de ces
Couronnes de Lauriers , il ne
loy a plus efté permis d'entrer
dans la Carriere pour en cücillir
de nouveaux.
252 MERCURE
ig
Vous avez vû le Recueil de
fes Odes . Cet Ouvrage eft ge
neralement applaudi , & l'on
vient d'en donner une nouvelle
Edition . Tant d'ouvrages
differens luy ont fait meriter la
place que tout le Public , & les
Academiciens même luy fouhaitoient
depuis long temps.
Il y a lieu de croire qu'eftanc
encore jeune il pourra la remplir
auffi dignement que fon
Predeceffeur , & faire autant
d'honneur à cet illuftre Corps.
Mr le Duc de Beauvillier ,
ayant le malheur de n'avoir
point d'enfans pour remplic
GALANT 253
aprés luy fa Charge de premier
Gentilhomme de la Chambre ,
a fupplié le Roy de luy en accorder
la furvivance pour Mr
le Duc de Mortemart , fon
gendre , ce qui luy a attiré de
grands applaudiffemens de route
la Cour , & Sa Majesté pour
marquer combien elle a efté
contente de ce choix, ya ajoûté
un Brevet de retenue de cinq
cens mille livres . Mais on ne
doit pas s'en étonner , Sa Majefté
ne faifant point de graces
à demi , & charmant autant
par les manieres que par les
graces prévenantes qu'elle fair.
254 MERCURE
M la Princeffe de Neufchaftel
, fille de Louis - Henry
de Soiffons , ci - devant Abbé
de la Couture , fils naturel de
Louis Comte de Soiffons , qui
fut tué à la Marfée prés de Sedan
l'an 1641. lequel Henry
Louis fut legitimé par Lettres
du Roy en 1643. Il eftoit neveu
de Madame la Ducheffe de
Nemours , & Prince de Neufchaftel,
& il avoit époufé Cunegonde
de Luxembourg , foeur
de Mr le Duc de Luxembourg
aujourd'huy Gouverneur de
Normandie . Il eft forti de ce
mariage une fille qui porte le
GALANT 255
A
nom de Princeffe de Neuf.
chaftel , qui vient d'époufer
Mrle Duc de Luynes fils de
Mr le Duc de Montfort , & petit
fils de Mr le Duc de Chcvreuſe
. S'il eſt vray comme l'on
affure que Mr le Duc de Luynes
n'ait que quinze ans , &
Me la Princefle de Neuf- chaf
tel treize , ils ont lieu d'efperer
une longue Pofterité . Le Roy
avoit figné leur Contrat de
Mariage prés de trois ſemaines
avant la Ceremonie de leurs
époufailles.
On vient de foûtenir en Sorbonne
deux Thefes appellées
2 56MERCURE
Tentatives , ce qui s'est fait avec
beaucoup d'éclat , & devant
des Allemblées
avant
que nombreuſes
.
illuftres
La premiere a efté foutenue
par Mr de Cotte , Chanoine de
N. Dame, & fils de M ' de Corte
premier Architecte du Roy ;
& cet Abbé , quoy que fort
jeune encore , a autant brillé
dans cette action que s'il avoit
efté dans un âge plus avancé.
Mr Dreux, Preftre , Sous-Chan
tre & Chanoine de la même
Eglife ; Docteur de Sorbonne
& Confeiller au grand Confeil,
prefidoit à certe Thefe , qui
A
GALANT 257
2 S
fut honorée de la prefence de
S. E. Monfieur le Cardinal de
Noailles .
Mr Molé, frere de Mr Molé
de Champlaftreux , Prefident à
Mortier, & Abbé de S. Riquier
en Picardie , a auffi foûtenu
une Tentative, à laquelle a prefidé
Mr le Prince de Rohan ,
Evêque & Prince de Strafbourg
; Landgrave d'Alface ;
Prince du S. Empire ; Docteur
en Theologie de la Faculté de
Paris , & de la Societé de Sorbonne.
La grandeur de la naiffance
& du merite du Prefident
, & les qualitez ; le merite
Février 1710. Y
158 MERCURE
& la naiffance du Soutenant
furent caufe que l'Affemblée fe
trouva fi nombreuſe , qu'il fut
prefque impoffible d'approcher
du lieu où elle fe tenoit
& de bien remarquer tout ce
qui s'y paffa . Comme l'Affemblée
qui eftoit auffi illuſtre que
nombreuſe dura encore longtemps
aprés la nuit fermée
on avoit allumé beaucoup de
Luftres qui donnerent un nouvel
éclat à cette Affemblée
compofée des premieres perfonnes
de la Cour & de la Ville
, & de prefque tout le Parlement.
Son Eminence MonGALANT
259
fieur le Cardinal de Noailles ,
Archevêque de Paris , & quantité
d'autres Archevêques &
Evêques s'y trouverent auffi
de maniere qu'il eftoit impoffible
que l'on put voir une Affemblée
plus illuftre , & mieux
templie. Le Soutenant feffit
admirer dans cette action publique
, qui fut regardée com
me une des plus complettes &
des plus éclatantes qui fe foient
faites depuis long- temps .
Il me reste à vous parler de
tant de perfonnes decedées
dont je ne vous ay encore rien.
dics que je n'aurois pas dû
Y ij
260 MERCURE
vous entretenir encore cen
mois - cy de la mort de Mrb
l'Archevêque de Reims . Auffi
ne vous en parleray - je pas
à fond ; mais il eft des morts
fi éclatantes tant par les circonftances
qui les accompa
gnent que par la qualité des
défunts , qu'il eft impoffible.
de n'en rien dire dans le temps
que tout le monde en parle.
Perfonne n'ignore que cer
Archevêque eft mort d'apo
plexie , & cette maladie eft fi
ordinaire depuis quelque 55
temps , que je pourois encore
vous parler de plufieus per - w
GALANT 261
fonnes qui en font mortes
dés qu'elles en ont efté attaquées.
Mr l'Archevêque de
Reims n'avoit cu jufqu'à fa
mort aucun indice qui marquaft
qu'il en duft eftre attaqué
, fi ce n'eft qu'il eftoit du
nombre de ceux que le Public
condamne toujours à mourir
d'apoplexie , à caufe de leur
repletion. Cependant ce mal
n'attaque pas moins les perfonnes
maigres que les autre
& nous en avons tous les jours
de nouvelles preuves .
Mr l'Archevêque de Reims ,
venoit de travailler avec Mr
262 MERCURE
9
Pilon , ce fameux Procureur
fi generalement eftimérisa
une Tranfaction pour un de
fes amis qu'il eftimoit beaucoup
, & qu'il honoroit de
fon amitié , & ce Prelat, avoit
ápoftillé de fa main , tous les
Articles de cette Tranfaction ,.
à laquelle il avoit efté longtemps
fort appliqué . Il dit
enfuite qu'il avoit mal à la tête,
& peu de temps aprés que fon
mal augmentoit beaucoup.
On luy dit de fe mettre fur
fon lit pour fe repoſer , &à
peine y cut il efté un moment
qu'on luy tafta le pouls . &
CALANT 263.
* T
que l'on connut que le poulx
remontoit , & que ce Prelat
commençoit à perdre connoiffance.
On courut à Saint
Gervais , & le Vicaire de cette
Paroiffe accourut auffi - toft:
avec les Saintes Huiles ; mais à
peine eut il fait la premiere
Onction , qu'on remarqua
qu'il n'avoit plus du tour de
connoiffance & il mourut
auffi toft aprés.
t
Comme on fçavoir qu'il
avoit fait un Teftament on le
chercha , & il fut bien- toft
trouvé , ce qui marque qu'il
avoit penfé à la mort pen-
>
264 MERCURE
dant fa vie , puifqu'il avoit
fongé à difpofer de fes biens.
On trouva qu'il avoit laiffé à
Mr l'Abbé de Louvois , tous
fes Ornemens d'Eglife , l'Argenterie
de fa Chapelle , fa
Maifon de Versailles qui eft
tres - belle, & quelques tentures
de Tapifferies. Il auroit pû laiffer
auffi à Mr l'Abbé de Louvois
fa Biblioteque qui eft une
des plus curieufes de Paris
& qui luy revenoit à plus de
quarante mille écus ; mais il
marquoit que Mr l'Abbé de
Louvois n'en avoit pas befoin,
parce qu'il eftoit Maître de la
BiblioGALANT
265
Biblioteque du Roy , & qu'ainfi
il laiffoit la fienne à Mrs de
Sainte Geneviève.
Tous fes Domeftiques
depuis le premier jufqu'au
dernier , font récompenfez
dans ce Teftament , chacun
felon les Emplois qu'ils avoient
& ces récompenfes font , diton
, fort confiderables .
Ce Teftament eft auffi
remply d'un grand nombre
de legs pieux , & de beaucoup
de Prieres que ce Prelat a ordonnées
pour le repos de fon
ame.
Je ne parle point de la per-
Février 1710. Z..
266 MERCURE
fonne qu'il a nommée fa Legatrice
univerfelle ; c'eft un
Article qui fait raisonner tout
le monde tant ceux qui yfont
intereffez que ceux qui ne le
font pas. On pouroit, dire que
tous ceux qui font leurs Teftamens
ne font rien qu'ils ne
croyent juſte , puis qu'ils contiennent
leurs dernieres volon
tez , dont ils doivent rendre
compte à Dieu , & que tout
ce qu'ils font eft autorifé
par
des raifons que perfonne ne
peut penetrer ; mais comme
tous les hommes ont leurs
enteftemens qu'ils croyent
GALANT 267
de
juftes , quoyqu'ils ne le foient
fouvent pas , ils ne font pas
toujours bien en croyant bien
faire. Ainfi il eft difficile
condamner
ou d'aprouver
les
Teftamens les Teftateurs
ayant toujours fait à bonne
intention ce qu'ils n'auroient
pas dû faire , & quoy qu'ils
ayent fait mal devant les hom
mes , ils n'ont point fait mal
devant Dieu , qui ne juge que
felon les intentions
. Ce qu'il
y a de furprenant
, eft que
prefque dans tous les Teftamens
, on trouve des chofes fi
extraordinaires
que les hom-
Zij
268 MERCURE
mes n'auroient jamais crû les y
devoir trouver.'
re
Le défunt qui cft mort
âgé de 69. ans fe nommoit
Mr Charles Maurice le Tellier .
Il eftoit Archevêque Duc de
Reims , premier Pair de France
, Legat né du S. Siege Apoftolique
, Commandeur de
l'Ordre du S. Efprit , Doyen
du. Confeil d'Etat , Provifeur
de Sorbonne , Maître de la
Chapelle du Roy , Abbé de
S. Eftienne de Caen , de S.
Benigne de Dijon , de Bretcüil
, &c. Il a efté inhumé le
24. de ce mois à S. Gervais ,
GALANT 269
dans la Cave de feu M' le
Chancelier le Tellier , fon pere.
Je vous envoye la fuite des
Affaires de Mer qui fe font
paffées depuis ma derniere
Lettre.
De Calais
François Bachelier comman
dant le Corfaire le Prompt , a
pris un Baftiment Hollandois
chargé de chanvres & de toilles
.
François Polet comman
dant la Triomphante , a enlevé
un Brigantin Anglois de huit
Z iij .
250 MERCURE
canons , fur lequel il avoit fait
paffer neuf hommes de fon
équipage ; mais les Anglois
ayant mis le feu aux poudres ,
la pluſpart ont efté brûlez , &
l'on a fauvé feulement huit
François .
Les Capitaines Gouvel &
Duchon commandans les Barques
en courfe la Pucelle & la
Pauline , ont auffi amené à Calais
un Baſtiment Anglois de
cent trente tonneaux , chargé
d'oranges & de citrons , allant
à Londres .
Trois autres Corfaires ont
pris un Vaiffeau Irlandois charGALANT
271
gé de beurre , de fuif & de cuirs
verts.
Mrs Saus & Battement commandans
les Vaiffeaux du Roy
l'Augufte & le Blackwal , ont
pris & conduit à Dunkerque
un Vaiffeau Anglois fortant
des Dunes pour aller à la Jamaïque.
Les Fregattes du Roy l'Amazone
& l'Argonaute , commandées
par Mrs de la Jaille
& du Bois de la Morte , font
entrées à Breft avec 4. prifes
qui alloient à Madere & à la
Virginie .
དྷུ་
Un Armateur de Calais a
Z iiij
272 MERCURE
•
auffi amené à Breft un Bâtiment
chargé de poudres , de
cordages & d'autres marchan
difes venant d'Hollande .
De Dunkerque le 18. Février.
Mrs de Saus & Battement
commandans les Vaiffeaux du
Roy l'Augufle & le Blakwal ,
ont amené à Dunkerque deux
prifes Angloifes , l'une venant
de Ligourne , chargée de vin
Florence , de fouffre & de marbre
; & l'autre allant d'Yarmouth
dans le Détroit , chargée
d harengs fors & de fardines.
GALANT 273
Mr Combrug commandant
la Fregate la Fidelle , a con
duit à Cherbourg une prifeAngloiſe
allant à la Nouvelle Angleterre
, chargée de balors de
draps eftimée cent mille livres.
De S. Malo le 12. Février.
La Couronne Corfaire de S.
Malo y a conduit une rançon
Angloife de 650. livres fterlin.
Le Marquis de Roye , autre
Corfaire , y a amené une prife
Angloife de cent tonneaux
allant de Dublin à Liſbonne ,
274 MERCURE
avec une cargaison de boeuf,
de beurre & de farine.
Le Victorieux , autre Corfaire
, a auffi amené une prife Angloife
venant de Barcelone
chargée de vin du cru du Pays
& de raifins .
De Toulon
Mr Laigle eft rentré avec
fon Vaiffeau armé en courfe
dans les Rades de Toulon
d'où il eftoit forti depuis quinze
jours , & il y a amené deux
prifes ; l'une d'un Corfaire Fleffinguois
de trente - fix canons
GALANT 275
& de deux cent cinquante hommes
d'équipage , ayant pour
fon left deux cent cinquante
faumons de plomb ; & l'autre
d'un Vaiffeau Marchand Hollandois
chargé de 1400. charges
de bled. Mr Laigle n'a
perdu perfonne de fon équipage
, le Vaiffeau Fleffinguois luy
tira une bordée de canon , Mr
Laigle luy tira enfuite la fienne
; l'Equipage Fleffinguois
ayant reconnu à qui il avoit à
faire fe mit à crier c'eft Laigle ,
il nous abîmera , & ils mirent les
armes bas.
Je vous ay déja dit que feu
276 MERCURE
Mr l'Archevêque de Reims a
donné par fon Teftament fa
Choute
Maifon de Verſailles
meublée à Mr l'Abbé de Louvois
; mais vous ignorez peuteftre
que l'Appartement qu'il
avoit dans le Chasteau , a efté
donné par Sa Majesté à S. A,
S. Monfieur le Duc du Maine
pour Les Enfans .
Le Roy a auffi donné à Mt
de Chanlay , dont vous fçavez
les long & affidus fervices , un
Brevet de retenuë fort confiderable
fur fa Charge de Maréchal
general des Camps &
Armées de Sa Majesté.
GALANT 277
Mr Bourdelin , ci - devant
Secretaire de l'Ambaffade , lors
que Mr de Bonrepos alla Ambaffadeur
en Dannemarck , a
a efté reçu Ordinaire du Roy.
Il a efté Confeiller au Chaftelet
. Il fçait parfaitement les
Langues étrangeres , & Mr le
Comte de Pontchartrain le
mit auprés de luy pour traduire
les Lettres particulieres qui luy
venoient de divers Pays étrangers
, & qui demandoient un
homme de confiance. Il a l'efprit
univerfel , & quoy que
fort jeune encore , il eft Veterant
de l'Academic Royale des
278 MERCURE
Medailles & Infcriptions . Il a
beaucoup d'efprit ; l'air fort
gracieux , & toutes les qualitez
neceſſaires pour bien s'acquitter
de la Charge dont Sa
Majefté luy a donné l'agréement
avec plaifir , & il est déja
entré en exercice .
Mr le Comte de Cornbury ,
coufin germain de la Reine
Anne , ayant
l'honneur
d'eftre neveu de la Ducheffe
d'Yorck , premiere femme du
Roy d'Angleterre dernier
mort vient d'eftre rappellé
de fon Gouvernement de la
Nouvelle -Yorck , dans l'AmeGALANT
279
tique , quoy qu'il ait remply
certe fonction au gré & à la
fatisfaction des peuples qu'il
gouvernoit ; & l'on écrit d'Angleterre
que les liaifons de fang
qu'il y a entre la Reine & ce
Seigneur , & l'ancienne amitié
dont il eft uni avec Milord
Marlborough
, n'ont pûle garentir
de la chute qu'il vient
de faire , ny le mettre à couvert
de quelques foupçons que
la Reine a cuë de fa conduite.
Ce Comte eft petit- fils du fameux
Chancelier Hyde dont
on a tant parlé fous le regne
des deux Rois d'Angleterre
280 MERCURE
Charles II & Jacques II. Ce
dernier époufa en premieres
nôces la fille de ce Chancelier ,
& il en eut la feuë Princeffe
d'Orange & la Reine Anne.
Mylord Hyde , outre Me la
Ducheffe d'Yorck laiffa Mylord
Clarendon fon fils aîné ,
qu'il rendit par fes foins un des
plus grands Politiques que
l'Angleterre ait eus . C'eſt ce
Comte de Clarendon qui a
laiffé un Recueil de Memoires
des guerres civiles d'Angleterre
, qui finirent par la mort funefte
du Roy Charles I. ouvrage
digne des plus grands MatGALANT
281
tres de l'Art , & qui peut eftre
comparé aux Annales de Titelive
, & à l'Histoire de la Tacite
& les Reflexions qu'il
fait fur chaque évenement
prouve affez qu'il connoiſt tous
les principes & toutes les maximes
de cette Science difficile.
Il y infinuë que le celebre Jacques
Duc d'Hamilton , grand
Commiffaire du Roy Charles
1. en Ecoffe fut foupçonné du
deffein de monter fur le Trône
de cette Monarchie , pendant
les troubles qui l'agitoient.
On prétend qu'il fondoit
fes droits fur une de fes
A a
Février
1710 .
282 MERCURE
aycules , foeur du Roy d'Ecoffe
Jacques III. Mr le Comte
de Cornbury fils de cet habile
Hiftorien , a porté le nom de
Comte de Clarendon fous le
regne du Roy Jacques II . dont
il avoit l'honneur d'eftre neveu
à caufe de la feue Ducheffe
d'Yorck ; il eftoit fort attaché
au parti de ce Prince , & il avoit
un Regiment ainfi que Mylord
Churchill , connu à prefent
fous le nom de Duc de Marlborough
, mais ces deux Colonels
abandonnerent leur Roi
& menerent leurs Regimens au
Prince d'Orange , lorſqu'il eut
GALANT 283
débarqué à Torbay dans le
temps de fon invaſion en Angleterre
. Ce Prince les reçut
d'abord affez bien ; mais lors
qu'il fut monté fur le Trône ,
il parut peu empreffé à récompenfer
ces deux Colonels , &
on fçait qu'il n'approuva pas
leur conduite , & qu'il parla
d'eux avec Mylord Portland
dans des termes qui marquoient
le mépris qu'il en faifoit.
Ainfi on peut dire qu'ils
n'ont rien perdu à la mort de
ce Prince , puifque la Princeffe
qui luy a fuccedé les a comblez
de bienfaits , & fur tout le
Aaij
284 MERCURE
Mylord Churchill ; à l'égard
du Comte de Cornbury , on
parle à Londres affez diverfement
des raifons que la Reine a
euës de le rappeller; ce que l'on
affure eft que cette Princeffe en
paroift tres mécontente. La
Maifon des Hides eft fort an-
·
cienne en Angleterre. Une tra
dition domestique la fait venir
de l'Hide , partie d'une
region dans l'Eptarchie des
Saxons. L'Eptarchie contenoit,
fept Royaumes , & chaque
Royaume eftoit divifé en regions.
On trouve de beaux
traits du Chancelier Hide dans
GALANT 285
la vie du Comte de Schaffs-"
bury.
Je crois devoir vous apprendre
la mort du Comte de Clarendon
dont je vous viens de
parler ; c'est pourquoy je n'ajouteray
rien à ce que je viens
de vous en dire , finon que fes
ouvrages confiftent en fix Tomes
que l'on vient d'imprimer
à la Haye , & qu'ils ont pour
titre L'Hiftoire
des Rebellions
& des Guerres Civiles d'Angletérre.
Mr le Colonel Seymour ,
Gouverneur de la Colonie de
Mariland en Amerique eft auffi
286 MERCURE
decedé. Il eftoit d'une ancienne
famille d'Angleterre , qui a
eu l'honneur de donner une
Reine à cette Couronne. Jeanne
Seymour troifiéme femme
d'Henry VIII. Roy d'Angleterre
, & mere d'Edouard V I.
qui regna aprés Henry , & qui
établit le Calvinifme en Angleterre.
La Reine Jeanne Seymour
qui avoit fuccedé à la fameufe
Anne de Boulen , eftoit
foeur d'Edouard Seymour ,
Duc de Sommerfet , & tuteur
du jeune Roy fon neveu , &
Protecteur du Royaume , &
de Thomas Seymour Amiral
GALANT 287.
d'Angleterre. Ces deux freres
perirent miferablement. L'Amiralfuccomba
fous la violence
de la haine duProtecteur fon
frere contre luy ; il avoit époufé
la Reine Catherine Parre fin
xiéme femme d'Henry VIII .&
le Protecteur luy- même perit
en 1549. Jean Dudley Comte
de Warwick ayant accufé le
Protecteur d'ufer de fon autorité
au préjudice de l'Etat ,
& formé un gros parti contre
luy , le fit arrefter & luy fit
trancher la tefte . Le Colonel
Seymour eftoit iffu de ces Sei
gneurs infortunez.
288 MERCURE
A peine les perfonnes d'une
auffi grande diftinction & auffi
utiles à la Religion que Mr Fléchier
, Evêque de Nifmes
font- elles decedées , que la Renommée
apprend par tout leur
mort ; mais il n'eft pas aifé
d'en rapporter dans le même
moment toutes les grandes
chofes qui leur ont fait meriter
une approbation generale.
Je ne puis donc aujourd'huy
vous apprendre que fa mort ,
& je me trouve obligé de remettre
au mois prochain à
vous en parler...
On a fait à Romé des funerailles
GALANT 289
railles magnifiques à Mr le
Prince Pamphile , dans l'Eglife
de fainte Agnés de la Place
Navone , fondée & bâtie par
les Princes de fa Maiſon , & à
laquelle il avoit fait lui - même
de grands biens. Ce Prince
dont la pieté eftoit connuë
dans toute l'Italie a laiffe 8o.
mille écus en legs pieux & autres
oeuvres de picté qu'il a ordonnées
, & la plus grande partie
de ce fond eft deftiné au foulagement
des pauvres qui l'ont
generalement regretté à cauſe
des grands biens qu'il leur faifoit
, & qui alloient ordinaire-
Février 1710. Bb
290 MERCURE
ment à vingt mille écus cha
que année , & qui augmen
toient lorfque les neceffitez pu
bliques devenoient plus grandes
, puis qu'on a remarqué que
dans l'année du grand Jubilé
elles monterent à plus de cin
quante mille écus . Quelques
jours aprés la mort de ce Prince
Mr le Cardinal Pamphile fon
frere prefenta au Pape le Prince
de Valmontone
fon neveu ,
& fils du deffunt , & petit - fils
du Prince Pamphile neveu du
Pape Innocent X. qui quitta
le Chapeau de Cardinal pour
époufer la Princeffe de RoffaGALANT
291
no , grand' - mere de ce jeune
Prince & mere de celuy qui
vient de mourir . Le Prince
Pamphile eftoit Cardinal Patron
& premier Miniftre du
Pape fon oncle , & ce Pontife
n'ayant plus de neveu ſur qui
répandre fes graces , adopta le
Cardinal Aftalli qui tomba enfuite
dans la difgrace de Sa
Sainteté , & alla mourir de chagrin
dans fon Evêché de Catagne
en Sicile. Le Cardinal
Azolin qui a eu tant de part
1
à
la confiance de la Reine de
Suede , s'éleva fur les ruines
de fa fortune. Le Prince de
Bb
ij
292 MERCURE
Valmontone eft à prefent Chef
de la Maiſon Pamphile. C'eft
un jeune Seigneur de la Cour
de Rome , qui a porté les armes
en Hongrie il y a quelques années
avec beaucoup de répu
tation .
: Comme vous recevrez cette
Lettre dans le commencement
du Carefine , vous ferez peutcftre
ravie d'y trouver des Articles
capables d'entretenir vôtre
devotion , & je crois même
que ceux que vous y avez déja
Jûs eftant tres- curieux & tresattachans
vous auront fait
>
plus de plaifir que ceux qui reGALANT
293
gardent les affaires du monde ;
& en effet , ils font fi beaux ,
& d'une nouveauté fi fingulicre
, qu'il eft difficile de les lire
fans verfer des larmes de joye ,
ou pour mieux dire de ces fortes
de larmes qui font trouver
du plaifir à pleurer. L'Article
qui fuit n'eft pas tout à fait de
cette nature. Il frappera les
coeurs d'une autre maniere , &
il faudra le lire plus d'une fois
pour le bien concevoir. Ce n'eft
pas que les Sçavans ne le puiffent
comprendre d'abord
eltant fait dans toutes les regles
; mais de quelque caractere
2
Bb iij
294 MERCURE
qu'on foit , & de quelque nature
que foit l'efprit de ceux
qui le liront , ils ne le verront
pas fans une espece d'effroy qui
leur fera faire une ferme refolution
de fe corriger , & de tâ
cher de meriter d'eftre un jour
dans le Ciel , & de fe tenir tellement
en garde contre euxmêmes
qu'ils puiffent éviter de
fe voir un jour au nombre des
damnez. Enfin jamais Article
ne vous aura donnélieu de faire
plus de refléxions & de plus férieufes
, & fi la diverfité plaiſt
beaucoup dans mes Lettres &
eft caufe que les plus medioGALANT
295
cres n'ennuyent pas à cauſe de
la diverfité des matieres qui attachent
tour à tour , je puis
dire que cette Lettre vous fera
beaucoup de plaifir , eftant remplie
d'une infinité de chofes
differentes . Je dois vous avertir
de vous mettre bien dans
l'efprit que ce n'eft pas moy
qui parle dans ce que vous allez
lire . C'eſt un difcours fait
dans les formes par un Maiftre
de l'Art , & dans lequel d'au
tres perfonnes parlent auffi.
Vous devez faire attention à
toutes ces chofes en le lifant ,
& vous fouvenir fouvent pen-
Bb iiij
295 MERCURE
dant cette lecture , que ce n'eft
pas moy qui parle , ainfi que je
viens de vous le marquer . C'eft
un homme tout rempli de zele
pour le falut des ames , & qui
a bien approfondi fa matière
avant que de la traiter.
Paradoxes aux moins intelligens;
mais veritez tres- certaines
aux plus clairs- voyans.
Premiere verité fous l'apparence
de paradoxe.
Le temps qui doit couler
d'icy jufqu'au jour du Juge
GALANT 297
ment paroît tres- court à ceux
qui font à prefent dans les Enfers
, & paroîtra tel à tous ceux
qui auront le malheur d'y entrer
avant la fin du monde.
Deuxième verité fous la mefme
apparence de paradoxe.
Par un principe bien different
, aprés le jour du Jugement
, les centaines de millions
d'années , & tel autre temps
qu'il nous plaira, fi long qu'on
fe le puiffe imaginer , pourvû
que ce foit un veritable temps,
ne paroîtra pas long aux damnez.
298: MERCURE
"
Troifiéme veritéfous l'apparence
de paradoxe.
Par un autre principe different
des premiers , aprés le
jour du Jugement , les mefmes
centaines de millions d'années ,
dans les joyes ineffables du Paradis
, ne paroîtront aux Bienheureux
, ny plus courtes , ny
plus longues qu'elles font en
elles mefmes ; c'est- à- dire , qu'il
ne leur femblera pas qu'elles
s'écoulent avec trop de vitelle,
ny qu'elles paffent trop lentement
.
GALANT
299
DELA
La crainte du mal &
titude ou l'affeurance du b
l'efperance d'eftre delivré de
fes maux , & le defeſpoir d'en
eftre jamais delivré , ou la certitude
d'en eftre éternellement
accablé ; la difference infinie &
effentielle qui eft entre le temps
& l'éternité , font tout le dénouëment
& la
preuve
de ces
propofitions , comme on le va
voir en peu de mots .
Celuy qui les a avancées dans
une nombreuſe Compagnie de
gens doctes & fpirituels , ne
s'étonna pas que d'abord , &
fans autre explication elles fu300
MERCURE
rent prifes pour dés paradoxes ;
mais comme il avoit lû autrefois
le principe & le folide fondement
des deux premieres
,
dans l'Auteur inconnu fur les
Pfeaumes , il les foûtint fortement
en leur prefence ; & comme
il les croit tres dignes d'être
meurement pefées pour nous
entretenir dans la crainte des .
jugemens de Dieu , il s'eft cncore
appliqué à les prouver en
trois autres Affemblées confiderables.
Or comme le fujet paroît
curieux , & d'une affez grande.
importance pour trouver plaGALANT
301
ce dans cette Lettre , j'ay crû
que vous ne feriez pas fâchée
d'y voir les preuves de l'Auteur
, que je vais raporter en
abregé .
la
Les deux premierespropofitions,
dit-il , qui à les confiderer fuperficiellement
femblent revolter l'ef
prit des Fideles , l'affermiffent dans
croyance de l'Eglife , touchant
le déplorable état des damnez
quand on les approfondit ; car loin
d'adoucir les peines effroyables de
l'Enfer , elles en font connoître .
davantage la grieveté, en donnent
plus d'horreur que celle qu'on
en croyoit ordinairement, & eftant
302 MERCURE
attentivement confiderées dans
leurs caufes , elles font capables de
ramener les plus égarez dans la
voye du falut.
Quoy qu'on foit accablé de
tres grands maux , fi l'on en
craint encore de plus grands
qu'on ne fçauroit éviter , le
temps qui doit couler juſqu'à
ce que ces derniers viennent
fondre fur ceux qui les craignent
leur paroît tres court :
or ceux qui font à preſent dans
les Enfers , & tous ceux qui auront
le malheur d'y entrer avant
la fin du monde , font à
la verité accablez
de tresGALANT
303
grands maux , & tels qu'il n'eft
pas au pouvoir de l'éloquence
humaine de les exprimer ; mais
ils en craignent encore de plus
grands au jour du Jugement :
tirez- en la confequence.
La premiere propoſition eſt
tres- certaine , & peut
eftre
prouvée par mille exemples . Je
n'en raporte qu'un feul qui me
vient dans l'efprit , &qui fuffira
: ce n'eft pas celuy du commun
proverbe , qui dit : Ayez
une dette à payer à Paſques &
vous trouverez le Carefme
court , ny l'exemple de ceux
qui cftant fort pauvres ont des
304 MERCURE
W
termes de loyer à payer à la
faint Jean ou à la faint Remy,
aufquels le temps femble paffer
avec grande viteffe ; mais
c'eſt celuy d'un homme qui
feroit jetté dans un obfcur cachot
, lié & garotté de groffes
chaînes , rongé des Rats & des
Souris , accablé de miferes ;
mais qui fçauroit certainement
dans un an il doit fortit
que
de ce cachot pour eltre brûlé
tout vif à petit feu devant une
grande foule de monde , auquel
cette année qu'il a à refter
dans ce cachot en un fi pitoyable
état , loin de luy paroître
GALANT 305
longue , luy paroît au contraire
tres courte , par l'apprehenfion
terrible qu'il a d'eſtre brûlé
tout vif à petit feu devant
un grand monde , quand il for
tira de fa prifon.
La mineure de l'argument ,
à fçavoir que ceux qui font à
prefent dans les Enfers craignent
de bien plus grands
maux au jour du Jugement que
ceux qu'ils endurent avant qu'il
arrive , eft inconteftable par
plufieurs raifons , du nombre
defquelles je choifis feulement
deux principales, qu'on ne fçauroit
nier. Lapremiere, qu'aprés
Fevrier
1710. Cc
306 MERCURE
le jour du Jugement ils fouffriront
en corps & en ame , au
lieu qu'à prefent ils ne fouffrent
que dans leur ame , &
que les demons mefmes feront
plus tourmentez, paifqu'ils feront
enchaînez dans les Enfers
à n'en jamais fortir . Mais une
feconde raifon tres effentielle
qui fait paroître aux damnez
que le temps qu'ils ont à eſtre
dans les Enfers jufqu'au jour du
Jugement paffe avec une extrême
vîteffe , eft qu'ils fçavent
tres certainement qu'à ce jour
fi terrible pour eux , ils verront
malgré qu'ils en ayent .
GALANT 307
1
celuy qui les doit juger , terriblement
irrité contr'eux , & en
une fi grande colere , qu'ils ne
pourront en fupporter la vûë,
& que la confufion qu'ils auront
de paroître en fa preſence
, & en celle de tout l'Univers
, où toutes leurs actions
feront manifeftées , les mettra
dans des tranſes effroyables ,
que la fureur & l'indignation
de cet Homme Dieu , fa Sentence
foudroyante fur leurs
têtes leur paroît un poids qui
les accablera ; d'où vient que
pour l'éviter ils voudroient
pouvoir fe tenir cachez au plus
Cc ij
308 MERCURE
profond des Enfers ; & c'eft
cette terreur épouvantable qui
Leur fera prononcer à ce grand
jour ce que nous lifons dans .
faint Luc , qu'ils diront aux
montagnes de tomber ſur eux
pour les écrafer , & aux collines
de les couvrir par leur chûte
, pour les fouftraire à la vûë
de ce Juge irrité ; & quand même
cette confufion & cette terreur
ne devroit durer qu'autant
de temps que Noftre Seigneur
en mettra pour exercer
fon Jugement fur tous les
hommes , la crainte que les
damnez en ont eft fi terrible ,
1
GALANT 309
qu'il n'y a nul fujet de s'étonner
que le temps qui doit couler
jufqu'à ce qu'il arrive leur
paroiffe fi court . Mais il y a
tour lieu de croire que cette
confuſion fera éternelle ; que
par un effet admirable de la
toute- puiffance & de la juftice
de Dieu , tous les crimes de
chaque damné , non feulement
au dernier jour , mais durant
toute l'éternité , feront imprimez
dans l'efprit des Bienheureux
& des Hommes damnez ,
des Anges & des Demons , &
qu'il fera au pouvoir des uns
& des autres de voir quand ils
310 MERCURE
le voudront le fujet de la damnation
de chaque homme en
particulier , & de dire celuy cy
eft damné pour tels & tels cri
més , celuy là par d'autres ; de
forte que la confufion qu'ils
recevront au jour du Juge
ment , fera pour eux une confufion
éternelle .
Preuves de la feconde propofition.
Si ceux qui font à preſent
dans l'Enfer ne trouvent pas
long le temps qu'ils ont à Y
eftre jufqu'au jour du Jugement
, aprés ce mefme jour ces
GALANT 311
miferables ne trouveront pas
. non plus les jours , les mois
& les années longues ; mais à
leur plus grande damnation ,
par un principe bien different,
& qui loin de diminuer leurs
maux les accroîtra comme à
l'infiny.
Il n'y aura plus de temps
aprés ce jour terrible , ce qui
nous doit porter à bien employer
celuy qui nous reſte à
faire penitence de nos pechez,
& à ne les plus commettre.
L'Ange que faint Jean vid en
fon Apocalypfe , qui eftoit debout
fur la mer & fur la terre,
312 MERCURE
jura par celuy qui vit dans tous
les fiecles qu'il n'y auroit plus
de temps : Et juravit per viventem
fæcula fæculorum......
Quia non erit tempus . ( Apoc.
chap. 10. La raiſon eſt que
ny le premier mobile , qui eft
la regle de tous les temps par
fon mouvement le plus égal
& le plus regulier de tous , ny
le Soleil ne feront plus leur
courſe , & n'auront plus de
mouvement , qui ne fera plus
neceffaire pour la generation
des Elûs , dont le nombre fera
accompli ; & ce que nous appellons
Temps , n'elt autre chofe
GALANT 3T3
fe que la mefure & la durée du
mouvement du premier Mobile
ou du Soleil ; fi ce n'eft que
nous difions que le temps eftant
auffi la mesure ou la durée des actions
& despaffions , en un certain
fens ily aura un temps dans le Paradis
dans l'Enfer , parce que
dans le Paradis les Bienheureux
pafferontfucceffivement d'une joye
à une autre , & les damnez dans
l'Enfer d'un tourment à un autre
tourment ; comme il eft dit dans
Job , que d'un tres grand froid ils
pafferont à une chaleur exc ffive :
AD NIMIUM CALOREM
TRANSIBUNT AB AQUIS
Février 1710. Dd
314 MERCURE
NIMIUM ; ( cap . 24. ) ce qui a
fait dire au Prophete Royal ,
qu'ils auront leur temps dans
tous les ficcles : Et erit tempus
eorum in fæcula. ( PL. 80. ) Ce
temps neanmoins n'eft pas fi
proprement dit que celuy que
nous comptons par le mouvement
du premier Mobile ou
du Soleil mais fi aprés le Jugement
univerfel il n'y a plus
de temps en ce dernier fens par
le mouvement du premier Mobile
, il pourroit y en avoir , fi
Dieu le vouloit ; ce qui feroit
fort indifferent à ceux qui auront
paffé du Temps à l'Eter
GALANT 315
>
nité ; car que le Soleil ou le
premier Mobile tourne ου
qu'il ne tourne pas , ceux du
Ciel n'en feront ny moins heureux
, ny ceux de l'Enfer moins
malheureux ; & aprés que nous
ferons dans l'Eternité il arrivera
enfuite , non une feule fois ,
mais un grand nombre de fois,
il arrivera que nous aurons eſté
les premiers dans les plaiſirs , les
autres dans les peines , autant
que le premier mobile auroit
pû faire de circulations pour
faire un auffi long temps que
le feroit d'enlever autant de
fables qu'il en pourroit conte-
Ddij
316 MERCURE
nir dans tout l'Univers , quand
feulement on n'en enleveroit
qu'un feul grain à chaque centaine
de millions d'années .
Or cette grandeur fi demefurée
qu'elle nous femble
paroiftre , ne paroiftra pas
longue aux damnez , & fuppofé
qu'aprés le Jugement
univerfel le Soleil ou le premier
Mobile dût encore fe
mouvoir, & qu'il y eut confequemment
des jours , des mois ,
& des années , comme nous les
comptons à prefent ; ces jours ,
ces mois & ces années , ne leur
paroiftroient pas longues non
1
GALANT 317-
plus. Mais vous remarquerez ,
s'il vous plaift, que je parle d'un
temps fini & limité , qui eft la
mefure des chofes qui ont leur
commencement & leur fin , qui
eft la propre notion du temps ,
& qui en ce fens eft diftingué ,
ou plutòft oppofé à l'Eternité ,
& que je ne parle point d'un
tems infini qui correfpondroit
à l'Erernité;car ce ne feroit plus
un temps , mais ce feroit la même
chofe que l'Eternité . Ainfi
je dis qu'un temps fini & limité
d'un an , de deux ans , de mille
ans , de cent millions d'années ,
ne paroiftront pas long à ces
Dd iij
318 MERCURE
miferables . Une raifon à la portée
des moins intelligens , eft
qu'une chofe à laquelle on ne
penſe point du tout ne paroiſt
ne courte ny longue : les damnez
ne penfent point du tout
à ce temps fini , comme vous
le verrez mais une autre raifon
auffi évidente que la premiere
, & encore plus fpirituel
le , eft que quand on n'a aucune
efperance d'eftre jamais délivré
d'un mal dont on eft op
primé , & qu'on fçait tres certainement
que ce mal n'aura
jamais de fin , un an ,
deux
ans mille ans de fouffran-
>
GALANT 319
tres- penibles ,
ces , quoy que tresne
paroiffent
pas longues.
Qu'est ce donc qui eft long
aux damnez ? Et pourquoy
demander
cela ? Ce feroit des
millions
d'années
qui leur feroient
tres - longs , fi leurs
maux devoient
finir , mais ces
millions
d'années
ne leur font
rien , parce que leurs maux ne
doivent
pas finir !
C'est l'Eternité qui leur
paroift infiniment longue , &
qui eft telle en effet ; c'est
ce qui fait le comble & le
plus grand de tous leurs maux ,
ce qui les accable épouvan-
Dd iiij
320 MERCURE
> tablement , & de telle maniere
qu'ils ne fçauroient penfer
à autre chofe ; & c'eft
ce qui les jette dans une horrible
defefpoir , dans une rage
& une furcur forcenée au - def
fus de tout ce que nous en pouvons
penfer . D'où vient que
les damnez ne s'amufent point.
à nombrer ce temps fini & limité
, qui s'eft déja écoulé depuis
qu'ils font dans les feux ,
& celuy qui s'écoulera dans la
fuite , parce que cela leur feroit
tout à fait inutile , puis qu'aprés
y avoir efté cent millions
d'années , ils ne feront pas
GALANT 321
plus avancez qu'au commencement
, & qu'ils auront auffi
long temps à fouffrir que s'ils
ne faifoient que d'y entrer.
Et voicy qu'elle eft l'horrible
penfée d'un damné , il luy
eft prefque impoffible d'en avoir
aucune autre , ou s'il en a,
celle cy eft la dominante : donnons
- y toute l'attention poffible
pour nous empêcher de
tomber dans une damnation
pareille à la fienne .
Un damné ne penſe à autre
chofe qu'à fe dire à luy même:
Me voilà au comble de tous
les maux , & ces maux ne fini
322 MERCURE
ront jamais : autant que Dieu
fera Dieu , je feray l'objet de
de fes vengeances : tout auffi
long temps je feray dans les
feux , & dans des feux dont
ceux de la terre ne font que la
fumée : j'auray toûjours les demons
pour bourreaux : tous les
autres damnez me donneront
mille maledictions : cette horrible
& épouvantable Sentence
: Allez maudits au feu éternel
, fera éternellement imprimée
dans mon efprit , dans ma
memoire , dans mon imagination
, & dans tous mes fens , &
me fera fouffrir prefque tout à
GALANT 323
la fois , & en un feul inftant ,
ce que j'auray à fouffrir continuellement
durant toute l'éternité.
Un damné , dis je , ne
penfe à autre chofe , & non à
nombrer les jours & les moisqu'il
a déja paffé dans les feux;
& cette penfée le confterne ,
l'abat , le jette dans le defefpoir
, la rage & la furie que j'ay
dit , & luy fait proferer de fi
énormes blafphêmes contre-
Dieu principalement, & contre
les Saints , & tant d'imprecations
contre fes bourreaux:
& contre luy-mefme , qu'on
mourroit de frayeur à les en224
MARCURE
tertendre
fortir de fa bouche .
Ceux qui font à prefent dans
l'Enfer ne trouvent pas long
le temps qu'ils ont à y eftre juf
qu'au jour du Jugement , par
la crainte & l'apprehenfion
rible qu'ils ont de ce jour ; &
aprés ce jour paffé , ils ne trouveront
pas long un temps finy
& limité de cent ans , de
mille ans , de cent millions
d'années , par un autre principe
, par un horrible defefpoir,
le plus grand de tous leurs
maux , le comble de tous ceux
dont ils font accablez , par la
durée immenfe & infinie de
GALANT 325
l'éternité , durant toute laquelle
ils fçavent tres certainement
qu'ils feront les victimes
des feux , & les efclaves
des demons .
Mais d'une chofe fi veritable
, ne tirez pas cette fauffe
confequence , un temps limité
de cent millions d'années ne
paroit pas long aux damnez ,
donc ils ne s'ennuyent point
dans l'Enfer.
Ce feroit tres mal raiſonner
de puifer les tenebres dans la
plus éclatante lumiere , parce
que l'éternité qui abforbe tous
les temps , leur caufe un en326
MERCURE
nuy qui ne fe peut exprimer ,
qui eft au deffus de toute conception
angelique & humaine;
& fi un temps finy ne leur
roît pas long , c'eſt le defefpoir
qui en eft caufe , & qui
rend leur condition bien plus
miferable.
pa-
Car en effet , fi ces malheureux
avoient l'efperance de for
tir de ces feux aprés cent millions
d'années , pour lors ce
temps finy & limité feroit l'unique
occupation de leur efprit
; & tout au contraire de
ceux , remarquez bien s'il vous
plaift , & tout au contraire de
GALANT 327
ceux aufquels le defeſpoir ne
fait pas trouver long un cemps
limité , cette efperance feroit
qu'une feule heure dans ces
tourmens leur paroiftroit des
millions d'années , comme un
malade qui fouffre de grands
maux , dont il a efperance d'être
délivré , trouve qu'une
nuit dans les fouffrances eft
auffi longue que plufieurs nuits
le paroiftroient à un homme
fain & difpos . On nous trompe
( diroient ceux qui auroient
efperance de fortir de l'Enfer
aprés des millions de fiecles
, fi le defefpoir n'eftoit
328 MERCURE
le
pas partage
de tous ceux
qui entrent dans ce lieu d'horreur
) on nous trompe de vouloir
nous perfuader qu'il n'y
a qu'une heure que nous fommes
dans les tourmens
, pendant
qu'ils nous femble qu'il
y a des millions d'années que
nous brûlons dans ces horribles
feux .
Cependant celuy qui auroit
efperance de fortir des enfers
feroit fans doute de meilleure
condition que celuy qui deſeſpere
d'en fortir , quoy qu'au
premier une heure dans les
feux paruft des millions d'anGALANT
329
nées , & que le fecond qui defd'en
fortir ne penfe ny
pere
B
à
la longueur ny à la brieveté de
cette même heure , voyant
bien , & il le voit malgré qu'il
en ait à fa tres grande damnation
, qu'il luy est tout- à fait
inutile d'y penfer , puiſqu'aprés
cette penfée il ne fera pas
plus avancé qu'au commencement
, & qu'il reftera encore
une éternité toute entiere à
fouffrir.
Preuves de la troifiéme propofition.
Qu'il ne doive pas paroistre
Février 1
1710.
Ec
330 MERCURE
aux Bien- heureux que les centaines
de millions d'années
dans les joyes du Paradis s'écoulent
avec trop de vîteffe ,
cela eſt tout évident
; parce que
l'unique chofe qui pourroit
leur faire paroître qu'elles vont
à pas de geant, ce feroit la crainte
qu'aprés que ce grand nom
bre d'années feroit écoulé ils fe--
roient privez de ces plaifirs inéfables
;car dans la fuppofition
que cela duft arriver , pour lors
des milliers d'années dans ces
delices ne leur paroîtroient
pas
avoir duré plus d'un jour ; mais
comme ils fçavent tres - certaiGALANT
331
nement qu'ils n'en feront jamais
privez , qu'aprés qu'un
fi grand nombre de fiecles
fera pafle ils ne feront encore
qu'au commencement de
leur bonheur , ils ne peuvent
avoir aucun fujet de fe perfuader
que ces fiecles paffent
avec trop de précipitation .
Qu'il ne leur doive pas paroiltre
non plus que ces centaines
de milliers d'années s'écoulent
trop lentement ,
eft encore tout évident ; car ce
qui fait qu'une choſe ſemble
longue à paffer ou à parcourir ;
cela
Ee ij
332 MERCURE
c'eft le dégouft , la peine , ou la
difficulté qui s'y trouve les
Bien heureux n'ont nul dégouft
, nulle peine , & nulle difficulté
à parcourir ce grand
nombre d'années , mais au contraire
en les parcourant ils font
dans l'affluence de toutes fortes
de plaifirs & de delices , &
par confequent il ne femblera
pas aux Bienheureux que cette
longueur , fi demefuréé qu'elle
nous paroiffe , fe paffe trop lentement.
Je paffe d'un Article qui a
dû vous attacher bien ferieuGALANT
333
fement , & vous faire penfer à
l'éternité , à un autre qui ne
vous a attaché que pour vous
divertir . Je parle de l'Article
des Enigmes ; celle du mois
dernier eftoit l'Ortographe , de
la maniere dont plufieurs perfonnes
tâchent aujourd'huy
d'introduire l'ufage , ce qui
a embaraffé particulierement
ceux qui ne fe font pas attachez
avec affez de foin à remarquer
comment cette Enigme
eftoit écrite , ce qui fait
que plufieurs fe font trompez
dans l'explication qu'ils luy
ont donnée . Ainfi dans le
334 MERCURE
grand nombre d'explications
que j'ay reçues , peu de perfonnes
ont frapé droit au but.
Ceux qui en ont trouvé le
veritable fens font le Pere
Agatange , des grands Auguftins
; Mrs de la Giraudiere ;
d'Argeny d'Algrande ; du
Frefne D. B : le petit Brunet ,
de la rue Saint Honoré : Tamirifte
le folitaire des Angloux
& fon amy Darius .
Mlles de Rezé , prés la Come
die , à qui le Public eft fi redevable
de fes beaux Secrers ;
Marie Anne du Cloiftre Saint
Nicolas du Louvre : la jeune
GALANT 335
Mufe renaiffante la groffe
Gouvernante de M' le Prince
de Tarente : la Blanche &
Brune Yvoire de la rue des Bernardins
la Solitaire de la rue :
aux Féves : la Brillante Brune
& fon. ....
Je vous envoye une Enigme
nouvelle , faite par M' Regnault
, du Diocefe de Reims.
ENIGME.
A la Ville , aux Champs , an
Village
Je fais neceffaire aux humains ;
Pour peu qu'on me mette en
ufage ;
the
236 MERCURE
Je mefais tenir à deux mains.
Quoy que fort fujet à l'enflure ,
Je neprends nul medicament ;
On voit quelques fois la dorure ,
Faire mon plus bel ornement.
Parma deftinéefatale ,
Je rends ce que je prends avec de
grands efforts
Je
ne produits nulle action vitale :
Fay cependant une Ame avec
un Corps.
Il feroit difficile de vous
parler jufte de la veritable
fituation generale des Affaires
GALANT 1337
res de l'Europe dans le moment
que je vous écris , car avant
qu'elles puiffent cftre fixées
pour la Campagne prochaine ,
& que chacun puiffe voir quel
party il prendra , il faut que
les Parties intereffées fçachent
comment finiront certaines
chofes qui ont des faces differentes
, & qui font en mouve
ment.
Il faut que le Roy de Suede,
dont on nous parle tous les
jours differemment , ait commencé
d'entrer en action
car s'il entre en Pologne avec
une Armée formidable pour
Février 1710
. Ff
>
338 MERCURE
rétablir le Roy Staniflas , le
Roy Auguſte avec toutes les
forces aura de la peine à fe
maintenir fur le Trône , & il
fera obligé de retirer toutes les
Troupes qu'il a en Flandre
ce qui apportera un grand
changement aux Affaires de
ce colté-là , & fera changer
toutes les mesures que les
Alliez peuvent avoir prifes
pour la Campagne.
Ils feront encore obligez de les
changer, fi l'Electeur de Brandebourg
tient fa parole , & retire
fes Troupes de Flandre , en
cas que l'on ne luy rende pas la
GALANT 339
juftice qu'il pretend touchant
la fucceffion du feu Prince
d'Orange , ce qui eſt abſolument
impoffible , les chofes
qu'il demande eftant trop fortes
& regardant un Prince
dont les Hollandois font
charmez.
·
A l'égard des Affaires du
Haut Rhin qui paroiffent nonfeulement
; mais qui font en
effet tres avangeufes
pour
nous il eft impoffible de
pouvoir dire quel party on
prendra de part & d'autre de
ce cofté- là , jufqu'à ce que
l'on ait fçu fi le Duc d'Ha-
Ffij
340 MERCURE
novre y commandera l'Armée
, & fi elle fera nombreufe
ou non , & il n'y a pas d'apparence
qu'elle doive eftre
forte , puifque plus le temps
de l'ouverture de la Campagne
avance , plus ceux qui
doivent fournir des Troupes
pour cette Armée , déclarent
qu'ils font dans l'impoffi
bilité de le faire , & quand
même ils en fourniroient , il
n'y a nulle apparence que
Armée puiffe eftre fuperieure à
la noſtre qui ne manque de
rien , & qui a fait payer en
bleds une partie des Contribu
leur
GALANT 341
tions qu'elle auroit pu tirere n
argent , dont elle ne manque
point , en ayant tiré de l'un &
de l'autre , & de quelque manicre
que ce foit , les Affaires ne
peuvent que nous eftre avantageufes
de ce cofté - là , car
s'ils n'y ont pas de grandes
forces , nous penetrerons dans
leur Pays , & s'ils en ont affez,
non pas pour avoir des avantages
fur nous car cela paroift
impoffible , mais feulement
pour nous empêcher
d'en avoir fur eux , ils ne pour
ront envoyer que tres peu
de Troupes en Flandre , ou
Ff iij
342 MERCURE
?
s'il arrive , felon que je vous
viens de marquer , que les
Troupes Saxonnes , les Pruffiennes
, & les Allemandes
manquent aux Alliez , auffi
bien que l'argent qui manque
abfolument aux Hollandois
& dont les Anglois manquent
auffi beaucoup , les fubfides
accordez par le Parlement
n'ayant pû eſtre remplis à beaucoup
prés , les Alliez feront
en Flandre hors d'eftat de faire
aucune Conquefte , & pendant
qu'ils y manquent d'argent
on fait tous les jours des fonds
nouveaux en France pour en
ALANT 343
avoir fuffifamment pour faire
la Campagne, Ainfi l'on ne
peut dire encore comment les
chofes tourneront. Il vient en
France du bled de toutes parts ,
& il y en aura bien - toft abondamment
à Paris même , ce
qui fuffira juſqu'au temps de
la recolte , qui fera des plus
abondantes , & le vin même
diminuë de prix tous les jours
dans toute la France. Enfin
nous fommes dans le temps
des grandes revolutions , &
nous voyons des chofes dans
trop violent
pour y
un eftat
pouvoir
demeurer
long
- temps
,
344 MERCURE
gent
La France , comme je vous ay
fait voir le mois paffé a de l'arabondamment
, & la circulation
y manque feulement ,
au lieu que l'efpece manque
tout - à - fait en Angleterre , par
les raifons dont je vous ay envoyé
le détail le mois paffé.
A l'égard des Affaires d'Italie
, elles font dans un eſtat
trop violent pour y pouvoir
demeurer long- temps , & particulierement
le Royaume de
Naples. Les peuples y font dans
le dernier accablement , & fur
tour à Naples , où le Viceroy
fe fert tour à tour de divers
GALANT 345
pretextes pour ne point paroître
en public , craignant d'eftre
infulté. Enfin les Peuples y font
dans le dernier defeſpoir
, &
l'on doit tout craindre du defeſpoir
d'un Peuple qu'on a
pouffé à bout , qui n'a plus rien
a menager , & qui eftoit florif
fant fous le de fon preregne
cedent Monarque , qu'il n'a
point ceffé d'aimer , la revolu
tion n'eftant arrivée que par
des traîtres , qui ont plongé
leur Patrie dans l'état où elle fe
trouve.
L'Etat de Milan n'eft pas
mieux. On en tire jufqu'au der
346 MERCURE
nier fol , comme l'on a fait du
Royaume de Naples , & quand
la Maifon d'Autriche a mis
une fois le pied dans un Païs ,
elle n'en traite pas les Peuples
en fujets , mais en efclaves.
Les autres Puiffances d'Italic
ne font pas moins outrées de
la maniere dont on les traite ,
& les cent mille piftoles de
contribution qu'on tire d'eux
tous les ans en font une preu
ve parlante , & qui crient vengeance
; & il n'eft enfin pas
poffible que les chofes demeurent
toûjours en cet état , &
ce qu'une revolution a fait naî
GALANT 347
tre en peu de temps , finira par
une autre revolution .
Il n'en eft pas de mefme en
Espagne , où l'amour que le
Peuple a pour fon Roy cft cau-
Le que tout ce qui s'y fait pour
ce Monarque , eft auffi volon
taire qu'il eft forcé en Italie.
On n'a jamais vû dans aucun
fiecle , & dans aucun Etat , ce
qui fe paffe aujourd'huy en Efpagne.
Les hommes s'offrent
en foule , les Troupes y paroiffent
fortir de terre , auffi- bien
que les chevaux , que les Provinces
qui en abondent offrent
au Roy, à qui l'on offre de
2.
348 MERCURE
l'argent de toutes parts . Enfin
il paroift par la formidable &
nombreufe Armée que S. M.
C. met fur pied , que l'Europe
entiere n'en pourroit faire davantage
, & comme tout s'y
fait avec zele & de plein gré ,
il y a d'autant plus lieu de croire
qu'une pareille Armée fera
des prodiges , & fur tout eſtant
compofée d'Espagnols qui ne
reculent jamais , fuivant les
grands exemples que je vous
ay fouvent raportez là - deſſus,
& l'on peut dire que dans cette
occafion l'Armée d'Espagne a
pris pour Devife , Vaincre on
mourir.
Voilà
GALANT 349
Voilà la fituation où fe trouvent
aujourd'huy toutes les
affaires de l'Europe ; nous ver
rons à la fin du mois prochain
en quoy elle aura changé.
La maniere dont le Carnaval
s'eft paffé à Paris , doit paroître
bien differente aux Alliez
, de la fituation où ils pretendent
que nous nous trouvons
, & dont ils font tous les
jours des peintures dans leurs
Ecrits publics bien contraires
à la verité. L'état où la France
s'eft trouvée eft venu de la
cherté du bled , qui commença
au mois de Fevrier de l'année
Février
1710. Gg
350 MERCUR F
derniere ; ce qui fut caufé, comme
vous fçavez , par la force
de la gelée qu'il fit cette annéelà
, & vous fçavez comment
les chofes fe pafferent à cette
occafion. Le Roy fe facrifia
alors pour le bien de fes Sujets ;
il fit ceffer le payement des
Tailles , & de divers autres
Droits , & dans le Prelude d'une
de mes Lettres , je vous fis
voir alors jufqu'à neuf Articles
par lefquels Sa Majesté
abandonnoit fes Droits , & je
ne vous impofois pas , puifque
je vous raportay autant d'Arrefts
, d'Edits ou de Declara
GALANT 351
tions qui regardoient le facri
fice qu'Elle faifoit à fes Peuples
, outre la dépense qu'Elle
fit de plufieurs Bâtimens armez
à fes dépens pour aller en
courfe , fans vouloir rien pren
dre pour les frais de l'armement
, ni partager des bleds
que tous ces Bâtimens raporteroient
; Sa Majeſté n'a rétably
les Tailles , & commencé
à recevoir plufieurs autres
Droits qu'Elle avoit abandonnez
que depuis quelques mois .
Ainfi l'on ne doit pas s'étonner
fi l'argent luy manquoit ;
mais l'on peut dire prefente-
Gg ij
352 MERCURE
ment que les chofes vont leur
train ordinaire ; mais comme
S. M. eftoit fort arrierée, il faut
encore quelque temps pour
que tous ceux à qui Elle doit ,
puiffent eftre contens , & l'on
pourroit mefme dire qu'ils le
font déja par avance , puifqu'il
eft feur que leurs efperances
ne feront pas vaines , & que
la
verité de ce que j'avance eſt de
notorieté publique . Ainfi l'on
ne doit pas s'étonner fi.le Carnaval
s'eft paffé à Paris de la
mefme maniere qu'il s'y eft
paffé dans tous les temps . Il eft
vray que les chofes ne s'y font
1
GALANT 353
pas faites avec les emporte
mens de joye immoderez qui
ont paru en de certains temps ;
mais pendant tout le Carnaval
il y a eu des Bals à l'ordinaire ;
on s'eft regalé , tous les fpectacles
ont cfté remplis ; la foule
des Caroffes a efté auffi grande
au Fauxbourg Saint Antoine
dans les derniers jours du Carnaval
, qu'elle l'a toûjours efté,
& rien n'a marqué la miferable
fituation dont tous les écrits
publics des Alliez font remplis,
dans le deffein d'éblouir leurs
Sujets en publiant des chofes
entierement contraires à la ve-
Gg iij
rité.
354 MERCURE
Outre tous les bleds dont je
vous ay déja parlé qui font entrez
de plufieurs endroits dans
le Royaume , je ne vous repeteray
point ce que nos nouvelles
publiques vous ont dit des
fix à fept mille charges de
bled , arrivées du Levant à
Toulon , & dont les Commandans
des Vaiffeaux qui les ont
amenées ont rapporté qu'il en
viendroit encore beaucoup ;
de manière que tous ces bleds ,
joints à ceux des Provinces
dont la recolte a efté bonne
l'année derniere , & à l'eſpoir
de celle de cette année qui paGALANY
355
roift devoir eftre des plus abondantes
dans toute la France ,
& l'eſpoir du bon effet que
produira le rétabliffement des
revenus du Roy , n'ont pas peu.
contribué aux divertiffemens
du Carnaval qui ont été grands
& continuels ; mais fans avoir
efté outrez.-
S. A. S. Monfieur le Duc ,
eftant morte à Paris , la nuit
du Lundy au Mardy 4. de ce
mois , d'une goute remontée ,
le Roy en ayant appris la nouvelle
, donna à Monfieur le
Duc d'Enghien fon fils , tout
cc que le défunt tenoit de fa
356 MERCURE
bonté.. Vous jugez bien qu'il
me faut plus de temps pour
parler comme je dois , d'un fi
grand Prince. Je ſuis , Madamé
, vôtre , &c.
AParis ce 5 Mars 17 10 .
A VIS.
Le Mercure de Mars fe debitera
le 2. Avril.
LY
DE
TABLE.
5
17
ARticle dont on ne peut donner
dans cette Table une idée qui
puiffe répondre à fon fujet , & qui
renferme un Eloge du Roy , & de
Monfeigneur le Dauphin d'une
maniere toute finguliere ,
Autre Article qui renferme auffi un
Eloge de Sa Majesté ,
Mort de la Saur Anne de fainte
Cecile , Religieufe de l'Abbaye de
Port Royal des Champs , decedée
dans le Monaftere de Saint Julien
d'Amiens. Cet Article eft
dès plus touchants , & doitfaire
un extreme plaifir à ceux qui
aiment la pureté de la Foy , 61
Relation exacte de tout ce qui s'eft
paffé en Canadapendant l'année
derniere ,
Changementfait dans la Marine,
80%
TABLE.
de laquelle l'Intendance generale ·
eft donnée à Mr de Beauharnois ,
124
Prifes d'Habit , par Mlles de
Dray ,
129
141
Article touchant la Surdité ; 136
Article touchant les Gouttes Aromatiques
d'Angleterre,
Ceremoniefaite par la Compagnie
des Penitens Bleus de Toulouse ,
14 }
147
Gouvernement de Gravelines donné
par le Roy
Article curieux , touchant l'élection
de Mr le Comte de Schonborn ,
à la Coadjutorerie de l'Evêché de
Bamberg
Article de Morts , parmi lesquelles
il s'en trouve de tres - édifiantes .
151
157
Naiffance de Monfeigneur le Duc
d'Anjou ,
200
1
TABLE.
Reception de Mr. Houdart de la
Motte à l'Academie Françoife ,
216
Mr le Duc de Beauvillier , obtient
la furvivance de fa Charge de
premier Gentilhomme de la Chambre
, pour Mr le Duc de Mortemait
252
Mariage de Mr le Duc de Laynes ,
avec Me la Princeffe de Neufchafel
,
2.A
254
Thefesfoutenues en Sorbonne , 255
Mort de Mr l'Archevêque de
Reims
Suite des Affaires de Mer
Dons faits par le Roy ,
259
269
Rapel de Mr le Comte de cr
bury , de fon Gouvernement de
la nouvelle Yorck ,
Morts Etrangeres ,
278
285
TABLE.
Mort de Mr l'Evêque de Nifmes
288
Fanerailles faites à Mr le Prince
idem
Pamphile ,
Paradoxes aux uns & veritez
aux autres , avec un Prelude
important ,
Article des Enigmes
1.292
332
Situation generale des Affaires de
l'Europe ,
336 Mort de S. A. S. Monfieur le Duc ,
ALTE
355
LYON
$
1893
Les Jettons , page 197.
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