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1704, 03 (supplément, État présent des affaires de l'Europe)
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EX BIBLIOTHECA
JOSEPHI GARAMPII
٢٠ مه )

:
:
ETAT PRESENT
DES AFFAIRES
DE L'EUROPE ,
AVEC
LA TRADUCTION D'UNE REMONTRANCE
DE
L'ETAT ECCLESIASTIQUE
DU ROYAUME DE PORTUGAL,
A SA MAJESTE' PORTUGAISE .
DEDIE AU ROΥ.
BIBLIOTECA
NAZ
.
ITTORIO ENAMULIA
JRC

A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , dans la grande Salle
du Palais , au Mercure galant.
M.DCCI V.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.

AU ROY.
IRE,
Il n'y a perſonne qui ne demeure
d'accordque jamais aucun Souverain n'a
EPITR E.
eu a combatre en même temps unſigrand
nombre d'ennemis qu'en a VOSTRE
MAJESTE . Je mefers de ce terme
d'ennemis comme d'unnom que l'onpeut
donner à ceux dont onſe voit attaqué ,
quoy que dans les guerres que vous foûtenez,
il ne s'agisse que des jaloux de
voſtre Gloire. En effet , SIRE,Vostre
Majesté n'a point d'ennemis , puiſque
tous ceux qui ont les armes à la main
contre elle ,parlent tous les jours avec
admiration , les uns de vos grandes
qualitez , les autres de vos vertus ſingulieres
, & que chacun d'eux s'accorde
à élever les actions ſurprenantes qui
vous ont fait meriter le Surnom de
GRAND. Tous leurs Manifeſtes &
tous les Ecrits quifont fortis & quifortentà
toute heure de chez eux , ne diſent
EPITRE .
rien autre chose , finon qu'il faut empeſcher
l'accroifflement de la gloire de
Vostre Majesté. Cependant quels que
foient les motifs de la guerre preſente ,
elle vous donne toute l'Europe à combattre.
Je crois ne me pas tromper en
diſant toute l'Europe. Ceux qui l'ont
d'abord déclarée , & que l'on ſçait y
avoir le principal intereſt , ont fi bien
pris leurs mesures , & les prennent en .
core ſi bien tous les jours , qu'ils ont
groſſi leur party & le groffiffent encore
aujourd'huy de nouvelles Troupes qui
pourroient par leur grand nombre accabler
des Armées qui ne feroient pas animées
du Zele defervirV. M. Les Cercles
& la plupart des Princes de l'Empire
ne vouloient point entrer dans une
guerre qui ne les regardoit en aucune
1
EPITR E.
maniere ; mais ils s'y font ensuite laiſſfé
entraîner, en rompant les Traitezqu'ils
avoientfait avec S. A. E. de Baviere ,
pour demeurer neutres , & pour la con-
Servation de leurs Etats , en cas qu'on
les vouluſt attaquer. Ce qui a encore
augmenté , SIRÉ, le nombre des Troupes
que vous avez à combattre , c'eſt
qu'inſenſiblement , ce qu'on pratiquoit
fort rarement autrefois , est devenu un
usage general ; puiſque toutes les Puif-
Sances dont les Etatsſont paiſibles prétent
des Troupes , en vendent , ou en
loüent à celles qui ſont en guerre , ſans
prétendre neanmoins avoir rompu avec
les Souverains au préjudice desquels elles
font ce commerce de Troupes ; &comme
vos ennemis groſſiſſent leursArmées par
le moyen de ces Troupes auxiliaires ,
EPITRE.
loüées ou achetées , il y a fi peu de Puif-
Sances aujourd'huy dans l'Europe , dont
les Sujets n'ayent les armes à la main
contre vous , que ſi ſuivant ce qui est
regardé comme une choſe conſtante ;ſcavoir,
que la plus grande partieſe prend
pour le tout , on peut dire que Vostre
Majesté a toutes les forces de l'Europe
à combatre.
Cest aujourd'huy un ſujet d'admiration
& d'étonnement pour tout l'Univers
, de voir Vostre Majesté auſſi
tranquille , auſſi peu dérangée , &sa
Cour auſſi peu agitée que si elle n'avoit
aucun ennemy qui la dust inquieter. Fe
puis ajoûter que s'il eſtoit poſſible que
quelqu'un ſe trouvaſt au milieu de ſes
Etats,fans rienſçavoir de la ſituation
des affaires d'aujourd'huy , ilferoit per-
:
EPITRE .
1
Suadé que la France joüit de la Paix
la plus profonde. On n'y voit rien de
changé , les beaux Arts y regnent &y
fleuriſſent à leur ordinaire , perſonnen'y
paroist allarmé , tout y eſt ſur le même
pied qu'il estoit auparavant , &fi l'on
entend du Canon en France , cern'est que
celuy qui annonce la joye publique pour
des priſes deVilles &pour des gains de
Batailles. Il n'en estpas de même des
ennemis de V. M. dont plusieurs tremblent
au milieu des Capitales de leurs
Etats , où ils entendent tiver le Canon
dont ils font menacez :
Il est aisé de deviner pourquoy les
Sujets de V.M.fontſi tranquilles , lorfqu'ils
devroient reſſentir les allarmes les
plus vives , en faiſant ſeulement reflexionfur
le grand nombre de puiſſances
EPITRE.
ces qui fourniſſent des Troupes contre
eux ; ils ſcavent , SIRE , par une
longue experience qu'ils n'ontrien à craindre
lorſque V. M. veille & travaille
pour leur repos , ils font affurez que
vous ne ferez jamais unfaux pas ; que
vous connoiſſez le fort&lefoible de vos
ennemis ; que vousſcavezquand ilfaut
les attaquer , &par où ils doivent estre
attaquez; que vous eſtes bien inſtruitdes
forces de vos Sujets que la valeur de
vos Troupes vous est connue, ainsi que
ce qu'ellesſont capables d'executer ; qu'elles
font animées par l'amour qu'ellesont
pour V. M. par les recompenfes &par
les loüanges qu'elle donne à tous ceux
qui se distinguent : louanges qui ne
les touchent pas moins que ces recompenfes.
Ils se reprefentent auſſi que
b
EPITRE.
voſtre exemple & vos leçons ontfait de
grands Capitaines ,&qu'enfin les Troupes
de V. M. vaincront toûjours , lors
qu'elles executeront les projets qu'elle
forme dansſon Cabinet , & qu'elle leur
envoye enſuite. Mais , SIRE, il y a
encore plus. Quoy qu'ilſemble que quand
on a un monde d'ennemis à combattre ,
Sans qu'on ait toûjours de nouvelles
Troupes à leur oppoſer , on doit toſt ou
tardfuccomber ſous le nombre ; ces pen-
Sées, que peuvent avoir naturellement
les plus timides de vos Sujets ne leur
donnent aucune inquietude. Ilsſe mettent
devant les yeux la pieté de Vostre
Majesté , la bonté deſes moeurs , la vie
exemplaire qu'elle méne au milieu de la
plusfloriſſante Cour du monde , ce qu'elle
afait , &ce qu'elle fait encore tous les
EPITRE.
jours en faveurde la veritableReligion,
&duculte des Autels, &fontperfuadez
qu'un Monarque qui vitfelon Dieu, ne
peut estre quefelon le coeur de Dieu , &
qu'il ne sçauroit manquer de voir tomber
les benedictions du Cielſurſes Sujets
furſes armes. Ils connoiſſent en même
temps que les ennemis de Vostre Majesténeſontpas
en estatd'espererlesmémes
benedictions ; ilsſeſouviennentque
dans la vuë de détacher lefeuRoyd'Angleterre
de vos interests , l'Empereur a
beaucoup contribué à détrônerce Monarque
, &quefa chute ayant empéché l'accroiſſement
de la Religion Catholique qui
commençoit àſe rétablir en Angleterre,
Sa Majesté Imperialene doitpas esperer
que Dieu beniffefes entrepriſes ,ilsſcavent
que les Anglois ne meritent pas
)
EPITRE.
mieux les faveurs du Ciel, puiſqu'ils ne
font pas dans la bonne voye , &que des
revoltez & ceux qui usurpent des Trônes
, nefont pas dignes d'en recevoir. Ils
fçavent auſſi que les Hollandois qui ſe
fontſouſtraits de l'obeiſſance de leur legitime
Souverain ne font pas en estat de
les attiver , & qu'au contraire ils n'en
doivent attendre que des chaſtimens .
Je ne dis rien d'un Prince dont l'ambition
eſt ſidemeſurée qu'il cherche à ôter
la Couronne à ſes enfans, pour agrandir
ſes Etats par une partie de ceux
qu'ils poffedentlegitimement, iln'y apas
lieu de croire que le Ciel ſe montre plus
favorable aux deſſeins d'un Souverain
de ce caractere ; ainſi V. M. doit efperer
que le Ciel prendraſa deffenſe contre les
jaloux de ſa grandeur : c'eſt ce qui vous
EPITRE.
donne la tranquillité des Fuſtes; c'eſt ce
qui fait trembler vos ennemis qui connnooiiſlſleenntt
leurs crimes , &wc'eesstt ccee qquuii éloigne
les allarmes des coeurs de tous vos
Sujets. Fattens comme eux ,fans aucune
crainte , les grands évenemens que tous
les preparatifs de la Campagne prochaine
nous promettent ; &fuis avec le plus
profond respect ,
:
SIRE,
DE VOSTRE MAJESTE,
Le tres-humble , tres-obéiſſant , & tres-fidelle
Serviteur & Sujet , DEVIZE'.
*******
R
AV LECTEUR.
IEN ne charme plus l'oreille & l'eſprit qu'un dif-
:
cours rempli d'ornemens ,&on écoute avec unplai--
fir ſenſible ceux que foûtient la grace de la prononciation
mêlée d'une vive éloquence : elle a toûjours paru neceffaire
dans la Chaire & dans le Barreau , c'eſt un art
inventé pour perfuader & pour faire entrer facilement
dans le coeur des hommes les choſes dont on prétend
convaincre leur eſprit & leur raiſon ; mais chacun eft .
éloquent de differentes manieres , & ceux qui affectent
le plus de faire briller leurs Ouvrages , fatiguent ſouvent
le Lecteur ou l'Auditeur , qu'ils cherchent à ébloüir. Cela
vient de ce qu'ils veulent paroiſtre éloquens lorſqu'il n'eft
point queſtion de l'être. Ainſi on n'a pas fi-tôt com--
mencé à lire un Ouvrage de cette nature , qu'on reconnoiſt
que celui qui en eſt l'Auteur , penſe moins à développer
les veritez qui doivent être fon unique objet , qu'à
faire admirer ſon eſprit , ſa memoire & ſon érudition , en
quittant à tout moment ſon ſujet pour y mêler des lambeaux
de pieces hiſtoriques & d'éloquence ,&pour citer
à chaque propos les Orateurs & les Poëtes anciens , &
même en rapporter juſqu'à trois ou quatre Vers dans la
même page. Tout cela fait voirun homme ſçavant , d'une
memoire heureuſe , & d'une grande érudition ; mais tout
cela fatigue en même temps les Lecteurs, les uns ſcachant
AU LECTEUR.
par coeur tout ce qu'on leur rapporte , & les autres qui
font moins ſçavans n'étant pas bien aiſes d'être interrompus
par de ſi longues digreffions dans la lecture d'un Ouvrage
qui leur plaiſt par ſa matiere ,&dont ils cherchent
avec avidité à voir la ſuite. Il ne fuffit pas toûjours à un
Auteur d'écrire ou de prononcer de belles choſes. Il doit
ſe mettre à la place de ceux qui écoutent ou qui liſent ,
& tâcher de deviner , s'il lui eſt poſſible , ce qu'ils doivent
ſouhaiter en lifant ou en écoutant ,& ce qui peut
leur faire le plus de plaiſir ſelon la matiere dont il s'agit.
Par exemple , quand on écrit une Hiſtoire , ou que dans
de moindres Ouvrages on rapporte des faits hiſtoriques ,
la matiere doit tellement attacher les Lecteurs qu'ils ne
puiſſent s'empêcher de vouloir du mal à l'Auteur, quand
pour faire paroiſtre ſon eſprit il fort trop ſouvent de ſa
matiere , &quand il la charge de tant de citations &de
choſes étrangeres à ſon ſujet , qu'elle reſſemble à une
étoffe fi couverte de broderie qu'on a beaucoup de peine
à découvrir la couleur de l'étoffe. Un homme qui ſeroit
preſſe de ſe rendre en quelque lieu , & qui s'en feroit un
plaiſir ne ſeroit pas moins chagrin s'il étoit retenu par un
grand amas de fleurs , en cas qu'il fût poſſible qu'il s'en
trouvat affez pour arreſter ſa marche , que ſi elle étoit
ſuſpendue par des monceaux de pierres. Il en eſt demême
des fleurs de l'éloquence , qui lorſqu'elles font répanduës
avec trop de profuſion dans un Ouvrage , manquent rarement
de chagriner le Lecteur , parce qu'elles en interrompent
trop ſouvent le ſens , ce qui l'oblige de recommencer
pluſieurs fois lalecture de plus d'unepage, à cauſe
:
AV LECTEUR.
qu'en liſant des choſes ſuperfluës , il faut qu'il rapelle ce
qu'il a lû en dernier lieu de la matiere qui eſt le veritable
ſujet que l'Auteur traite, afin de pouvoir connoiſtre à quoi.
s'en raporte la ſuite.
Il y a des Ouvrages ſuſceptibles de beaucoup d'éloquence
& dont la lecture ne feroit aucun plaifir s'ils n'en
étoient pas remplis , & il y en a d'autres où elle ne ſerviroit
qu'à les défigurer , elle ne doit jamais entrer dans
P'Hiſtoire ni dans tout ce qui peutyavoir quelque raport;
le ſtile ſimple y doit regner , ne devant eſtre qu'un ſtile
de narration ; l'Auteur qui remplit ces fortes d'Ouvrages
d'éloquence paroiſt partial , & il ſemble qu'il veut perſuader
ce qui n'eſt pas dans les endroits où il s'en ſert avec
le plus de vehemence. On peut ajoûter à cela que les
continuels évenemens dont les Hiſtoires ſont remplies attachant
beaucoup le Lecteur , une éloquence qui en interromproit
le cours ,& qui les lui rendroit moins fenfible
que ne feroit un ſtile hiſtorique & narratif paroîtroit
inſupportable , parce qu'on n'auroit d'attention que pour
la fuite des choſes dont on auroit commencé la lecture.
L'Auteur de l'Etat preſent des Affaires de l'Europe ,
déclare que toutes ces raiſons font cauſe qu'il a évité avec
foin , dans cet Ouvrage , tout ce qui pouvoit regarder
l'éloquence & le ſtile figuré , & qu'il a mieux aimé ſe
faire entendre par la ſimplicité que demande le ſtile hiſtorique
, que de chercher à ſe faire admirer par des ornemens
qui envelopent & défigurent la verité..

I
ETAT PRESENT
DES AFFAIRES--
DE L'EUROPE.
T
OUTES les Puiſſances de
l'Europe ſont aujourd'huy dans
un ſi grand mouvement , que les
affaires qui le cauſent , peuvent eſtre comparées
au temps , qui courant toûjours
fans s'arreſter , n'eſt jamais un inſtant le
même.
Ceux qui les ſuſcitent ou qui ont ſujet
d'y prendre part , ſont en fort grand nom
A
2 Etatprefent 1
:
i
1
}
bre , & quoy qu'ils ſemblent concourir
tous à la même fin , leurs intereſts font
tres differens ; en forte que les chofes
dont j'entreprens de parler , ne sçauroient
demeurer que peu de temps dans une
même ſituation. Ainſi il eſt impoſſible
que l'état où elles ſe trouvent dans le moment
que je commence ce Diſcours , ſoit
lemêmeoù elles feront quand je le finiray ;
mais ſi avant ce temps-là il arrive quelque
évenement qui faſſe changer la fituation
des affaires , à l'égard de quelques - unes
des Parties intereſſées , ce changement
ne ſera peut- eſtre pas fi confiderable qu'il
puiſſe empeſcher queles raiſonnemensque
j'auray faits , n'ayent toûjours les meſmes
principes pour fondement.
Mon but principal eſt de parler des
Traitez faits avec le Portugal & la Savoye
des Affaires de l'Europe. 3
contre les deux Couronnes. Ces Traitez
ont fait d'abord grand bruit dans toute
l'Europe , ils ont eſté regardez parmi les
Alliez comme deux choſes fort préjudiciables
à la France & àl'Epagne,& comme
il y a des choſes qui ont deux faces,& dont
on peut mal juger ſur la vray-femblance ,
qui paroiſt quelquefois plus forte & plus
croyable que la verité meſme , il ſembloit
d'abord que les Alliez ne ſe trompoient
pas dans leurs conjectures ,& ceux des Sujets
des deux Couronnes qui ne raiſonnent
point , qui n'approfondiffent pas les
affaires , & qui craignent naturellement ,
avoient lieu en ne jugeant que ſur la vray
ſemblance , d'apprehender la fuite de ces
Traitez ; je prétens en parler à fonds dans
cette maniere de Differtation , & faire
voir que la Princeſſe de Dannemarck

Aij
4 Etat present
!
ſeule en a tiré quelque utilité ; que ces
deux Traitez acheveront de ruïner l'Angleterre
; que jamais les Hollandois n'ont
eſté ſi mauvais Politiques qu'en faiſant
celuy de Portugal ; qu'ils ont agi ſur des
principes entierement contraires aux raiſons
qui les ont fait refoudre à la guerre
preſente ; que l'Empereur & fon Conſeil
en faiſant prendre le titre de Roy d'Efpagne
à l'Archiduc Charles , à l'occaſion
du Traité fait avec le Roy de Portugal ,
ont fait des fautes irreparables , & dont ils
feront blâmez juſques à la fin des fiecles ;
que le Portugal a mal entendu ſes intereſts
, & qu'il a tout riſqué lorſqu'il n'avoit
rien à craindre.
Quand je vous auray marqué l'eſtat où
ces Traitez mettent ces quatre Puiſſances
, je vous feray connoiſtre qu'ils ne
des Affaires de l'Europe. 5
!
ſont pas moins avantageux à la France',
que préjudiciables à ceux qui les ont
faits , & qu'ils peuvent même cauſer leur
ruïne. Je finiray en faiſant voir en peu
de paroles , la ſituation de tous les Etats
de l'Europe. Je commence par ce qui
regarde la Princeſſe de Dannemarck qui
a ſçû arracher l'Archiduc des mains de
l'Empereur , pour le faire ſervir , & même
pour le ſacrifier à ſes intereſts particuliers.
Cette Princeſſe avoit un extrême beſoin
d'empeſcher que les Anglois ne penſafſent
à la Paix. En voicy les raiſons.
Elle ne peut regner que pendant laguerre
; & doit craindre que durant la Paix les
Anglois ne faſſent monter ſur le Trône
leur veritable Souverain , non - feulement
parce qu'il eſt leur legitime Maiſtre , mais
auſſi àcauſe du bien qu'ils entendent dire
6 Etat prefent
!
1
1
.
tous les jours de ce jeune Prince.
د
Elle ſçavoit que l'eſprit du Parlement
pendant la ſceance de l'année derniere
étoit de luy accorder beaucoup d'argent
cette année-là , avec deſſein de dire dans
celles-cy , en cas que la guerre n'euſt pas
eſté extrêmement avantageuſe , qu'aprés
avoir déja fait inutilement de ſi grands
efforts , la Nation n'eſtoit plus en eſtat de
luy fournir de ſi grands ſubſides. Il eſtoit
donc neceſſaire que la Princeſſe de Dannemarck
fiſt connoiſtre au Parlement qu'-
elle avoit beaucoup travaillé pour la cauſe
commune , à quoy les Traitez de Savoye
& de Portugal luy eſtoient d'un grand
ſecours ; puiſque paroiſſant tres - avantageux
, ils luy donnoient lieu de dire qu'-
elle n'avoit pas dépenſe ſans fruit ,& fans
qu'il en deuſt revenir un grand bien à la
des Affaires de l'Europe. 7
:
Nation , l'argent qui luy avoit eſté accordé
; mais qu'il luy en falloit encore beaucoup
pour l'execution de ces Traitez ,
ſans le ſecours deſquels elle n'auroit eu
aucun pretexte valable d'en demander au
Parlement. La Campagne de Flandres
avoit eſté malheureuſe , & Marlborough
loin d'attendre des remercimens du Parlement
, ainſi qu'il en avoit reçu l'année
precedente , en craignoit des reprimandes
; de maniere qu'il s'eſt trouvé fort
heureux que le Parlement n'ait non plus
penſé à luy que s'il n'avoit point commandé
l'Armée dans la derniere Campagne.
On aſſure que les creatures de la
Princeſſe de Dannemarck ,& les amis particuliers
du Duc de Marlborough , n'ont
pas peu contribué au filence du Parlement.
8 Etat present
Voyons ſi leTraité fait avec la Savoye
ſera d'une grande utilité aux Alliez , & fur
tout à l'Angleterre , à qui cette guerre
coute beaucoup plus qu'aux autres Alliez ,
& à qui , par conſequent , ce Traité ne
ſçauroit eſtre que fort préjudiciable.
:"
و
Il a fait beaucoup d'éclat par toute
l'Europe ; mais c'eſt moins par l'utilité
qu'en peuvent retirer les Alliez , que par
la rareté de voir un Pere ſe déclarer contre
ſes deux Filles, ſans aucun fondement,
ſans aucune raiſon apparente , & fans autre
but que celuy de s'abandonner à une
ambition démeſurée , dont il ne peut
eſtre le maiſtre , & qui l'agitant continuellement
ne luy permet pas d'eſtre un
moment ſans former quelque projet pour
agrandir ſes Etats, quand mêmeil devroit
i prendre de fauſſes meſures ,& agir contre
luy-même
1
des Affaires de l'Europe. 9
luy-même. Ce Prince dont rien ne peut
ſatisfaire l'avide ardeur qui luy fait chercher
à s'élever , eſt toujours à charge au
parti qu'il a pris le dernier , puiſqu'il demande
ſans ceſſe quelque choſe de nouveau
, laiſſant entrevoir qu'il eſt dans la
diſpoſition de ſe raccommoder avec ceux
contre leſquels il vient de ſe déclarer.
Ainſi ſon but n'eſt que de paſſer & de
repaſſer d'un parti à l'autre , afin d'en ob .
tenir chaque fois quelque avantage. Cette
politique dont il attend un ſuccés heu
reux pour ſon agrandiſſement , eſt cauſe
que ceux dont il prend les intereſts , font
toujours les plus maltraitez , & ont d'a
vantage à craindre , puiſqu'ils le connoif
ſent capable de changer à tout moment ,
& qu'ils nepeuvent douter que ceux dont
il aura quitté le parti , ne foient les maiſtres
B
ΙΟ Etat present
de l'y faire rentrerà la moindre offre qu'ils
voudront luy faire. Cela eſt ſi vray , que
quelques perſonnes conſiderables parlant
icy àl'Ambaſſadeur de Savoye, du Traité
fait par leDuc ſon Maiſtre avecles Alliez,
il luy échapa de dire , lorſqu'on eut nommé
les deux Couronnes , que ne luy
donnent - elles quelque chose , ce qui fait
voir qu'il étoit preſt de s'accommoder
avec la France & avec l'Eſpagne ſi elles
luy avoient offert des avantages plus confiderables
que ceux que les Alliez luy ont
promis , de forte que les deux Rois en
perdant ce Prince , n'ont perdu que la
crainte de le perdre , & font délivrez par
là , du chagrin de ſe voir à toute heure
importunez par de nouvelles demandes.
Il n'eut pas fi-tôt rompu avec les Alliez
pour marier la Princeſſe , ſa Fille , avec
des Affaires de l'Europe. II
Monſeigneur le Duc de Bourgogne ,
qu'il voulut renoüer avecle feu Roy Guillaume
, afin d'en tirer quelques nouveaux
avantages ; il luy en fit parler par le Baron
de la Tour. LeRoy Guillaume nedonna
point dans le piege où la Princeſſe de
Danemarck vient de tomber , il répondit
qu'il connoiſſoit trop le Duc de Savoye
pour rentrer avecluy dans de nouvelles
alliances , qu'il sçavoit que ce Prince
Se piquoit d'avoir lû Machiavel , mais
qu'il luy feroit connoiſtre qu'il ne l'entendoit
pas. Si le Roy Guillaume mépriſoit
en ce temps-là l'alliance du Duc
de Savoye , laquelle pouvoit alors eſtre
plus utile à l'Angleterre qu'elle ne l'eſt
aujourd'huy , parce que les Eſpagnols
étans dans les intereſts de ce Monarque,
les Etats de ce Duc n'étoient point en-
Bij
(
12 Etat prefent
fermez , comme ils le ſont préſentement
par ceux des deux Couronnes , elle ne
peut eſtre aujourd'huy que beaucoup à
charge aux Alliez , puiſqu'il faut qu'ils
agiſſent pour luy , & qu'il leur en coute
beaucoup d'hommes & d'argent , ſans
qu'ils puiſſent tout au plus , ſuppoſe qu'ils
réüſſiſſent , qu'empêcherſa ruine entiere.
Ainſi ils n'ont pas grand ſujet de ſe vanter
d'un Traité qui leur ſera ſi onereux. Un
eſprit auffi changeant que celuy de Mr
le Duc de Savoye , donne ſouvent de
grandes inquietudes à ſes Alliez , il peut
leur attirer de fàcheuſes affaires , & faire
naiſtre la confuſion parmi eux , de maniere
que ceux qui ont perdu un Allié fi difficile
à contenter , & qui eſt capable de
troubler à tout moment leur intelligence ,
ont fait un gain confiderable quand ils
4
des Affaires de l'Europe. 13
l'ont perdu , puiſqu'il eſt impoſſible que
les ſervices qu'ils en attendent puiſſent
eſtre jamais proportionnez aux chagrins
qu'il donne à ſes Alliez , aux grandes
ſommes qu'il leur coute ,& aux nouvelles
demandes dont il les accable tous les
jours .
Quant à ce qui regarde le Traité de
Portugal , la Princeſſe de Dannemarck
fonde les ſuccés qu'elle s'en promet ſur
des eſperancés plus capables d'en faire
voir l'inutilité aux Anglois , & meſme le
tort qu'il peut leur faire , que de les exciter
à la remercier de ce Traité , qui ne
peut eſtre conſommé ſans qu'ils fournif
fent des ſommes immenfes , & fans qu'il
coute encore tous les ans de tres-groffes
ſommes & une grande quantité d'hommes
, ou plutoſt ſans qu'il leur en coute
14 Etat present
tous les jours , puiſqu'il faudra continuellement
envoyer des troupes en Portugal
pour remplacer celles que les combats ,
les ſieges & les maladies feront perir , fans
parler des vivres & des munitions qu'ils
ſeront auſſi obligez d'y envoyer , & tout
cela en s'expoſant aux meſmes riſques
qu'ils ont fait l'année derniere.
On ne peut trop s'étonner qu'un
Traité dont l'effet eſt ſi douteux , ait pû
ébloüir la Princeſſe de Dannemarck
puiſqu'elle ne peut eſperer qu'il réüſſira ,
que fur la parole que luy en a donné
l'Amirante de Caſtille , qui eſtant condamné
en Eſpagne , premierement pour
ſa rebellion , & enſuite pour des trahiſons
averées , & voyant qu'il feroit bien - toft
à charge aux Alliez , parce qu'il a déja
conſumé la plus grande partie de ce qu'il
des Affaires de l'Europe. 15
a apporté d'Eſpagne , a cru qu'il ſe rendroit
utile en aſſurant que ſi l'Archiduc
paroiſſoit à la teſte d'une Armée ſur les
Frontieres de Portugal , toute l'Eſpagne
ſe ſoûleveroit auſſi - toſt en ſa faveur , &
le placeroit ſur le Trône ; ce qui a fi peu
de vrai- ſemblance , que l'on doit eſtre ſurpris
de l'entendre dire , & de voir qu'il
yait des gens qui le croyent. Je montreray
en ſon lieu , l'impoſſibilité du ſuccés
de cette revolte imaginaire ; je dois dire
cependant , que l'Amirante a bien ſcu
qu'il parloit contre la verité , lorſqu'il a dit
que l'Eſpagne eſtoit remplie de Grands
auffi mécontens que luy ; il faudroit
que ces Grands euſſent fait la meſme
figure que luy ſous le regne precedent ,
& qu'ils euſſent eſté dévoüez comme
luy à la Maiſon d'Autriche. Le nom
16 Etatpresent
1
bre en eſt fort petit , & ne conſiſte
qu'en trois ou quatre , dont le Roy
d'Eſpagne a tout lieu d'eſtre content ,
tant pour leur conduite , que pour leur
fidelité. On ne peut leur reprocher l'attachement
qu'ils avoient pour la Mai .
fon d'Autriche du vivant de Charles II ..
mais quand ils en auroient moins pour
Philippes V. ce ne ſeroit pas un ſujet de
ſe revolter contre ce Monarque ; j'ajoû
teray que leur nombre eſtant auſſi petit
que je viens de le marquer , ils le feroient
inutilement , puiſqu'ils ne ſeroient pas en
pouvoir de faire foûlever toute l'Eſpagne
contre ſon legitime Souverain , aprés qu'-
elle l'a generalement reconnu , & qu'elle
luy a donné des marques d'une fidelité
fincere , & d'un amour qui va au de-là de
tout ce que l'on peut imaginer. L'Amirante
desAffaires de l'Europe. 17
rante avoit lieu de ſe loüer des bontez
de ce Monarque , puiſqu'il luy faiſoit
l'honneur de l'envoyer Ambaſſadeur en
France , mais il vouloit gouverner en
Eſpagne avant qu'on euſt: eu le temps
d'éprouver s'il eſtoit fidele.
Revenons à l'Archiduc. La Princeſſe
de Dannemarck l'a fait voir en Angle
terre , afin d'animer toute la Nation à ſe
ruïner pour les interefts , & pour l'éleva
tion d'un Prince qui ne fait parler pour
luy que la qualité de Fils del'Empereur,
mais de l'Empereur preſque ſans Etats ,
& qui ne peut fournir à ce Fils ny argent
ny troupes pour luy aider à conquerir la
Couronne d'Eſpagne. Ce Prince n'a rien
dans ſon air, ny dans ſa perſonne qui le
faffe diftinguer , & il n'a pû foûtenir la
vuë de la Mer ,ſans donner des marques -
C
18 Etat present
ſenſibles de la frayeur qu'elle luy cauſoit.
La Princeſſe deDannemarck après l'avoir
fait voir aux Anglois , l'envoye en Portugal
, perfuadée , ou du moins affectant de
le paroiſtre , que toutes les Villes d'Eſpagnes
ouvriront leurs portes à ce Prince ,
fi- tôt qu'il approchera de leurs Frontieres,
cette Princeſſe dans le deſſein qu'elle a de
continuer la guerre , ne veut pas faire attention
,&feroit meſme fachée que d'autres
en fiſſent , que l'Archiduc ne ſera
environné pour entrer en Eſpagne , que
des troupes , ou du moins de troupes
qui font animées du meſme eſprit que
celles qui ont commis , aprés leur deſcente
au Port de Sainte Marie tant de crimes
énormes contre les choſes les plus ſaintes,
ayant abbatu les Autels , fait des écuries
des Eglifes , & marqué enfin le dernier
?
des Affaires de l'Europe. 19
mépris pour la Religion dont les Eſpagnols
font fi penetrez.
La Princeſſe deDannemarckne faitpas
non plus reflexion que ce prétendu Mo
narque ne ſera pas ſeulement entouré de
ces troupes facrileges en approchantd'Ef
pagne ,mais auſſi de troupes Portugaiſes ,
qui n'étant pas moins haïes desEſpagnols,
feront acquerir à ces derniers de nouvelles
forces ,& ils ſentiront toute la vivacité de
leur ancienne vigueur , lorſqu'il s'agira de
lesrepouſſer ; ainſi il n'y a pas lieu de croire
que l'Archiduc n'étant ſoûtenu d'aucune
reputation & étant accompagné de trou
pes telles que je viens de vous les dépein .
dre, ſoit reçû à bras ouverts en Eſpagne ,
pendant que les Eſpagnols animez par le
zele que leur inſpire leur Religion , parla
fidelité qu'ils ont juréeàleur Roy , &par
4
1
Cij
20 Etat present
l'antipatie qui eſt entre eux & les Portugais
défendront leurs Frontieres avec toute
la valeur que des motifs ſi juſtes , ſi ſaints
&fi preffans , ſont capables de produire.
On peut ajouter à tous ces motifs l'averſion
furieuſe qu'ont les Eſpagnols pour
le partage de leurs Etats. Ils ſont perſuadez
avec beaucoup d'apparence , que le
Roy de Portugal n'auroitjamais conſenti
au Traité qu'il a conclu , ſi outre le mariage
de l'Archiduc avec l'Infante ſa fille
qui vient de mourir , on ne lui avoit promis
par un article ſecret , quelques Places
d'Eſpagne , & fur tout quelques Ports de
Mer. L'Empereur qui envoyoit ſon fils ,
connu dans le monde ſeulement par fon
nom , ſans argent ni troupes,& lui-mefme
en demandant aux Anglois , & aux Hollandois
avec un fort grand empreſſement,
7
des Affaires de l'Europe. 21
afin d'empécher la perte du reſte de ſes
Etats , n'avoit garde de refuſer aucun des
articles ſtipulez dans le Traité au nom de
l'Archiduc en qualité de Roy d'Eſpagne,
&comme il ne haſardoit rien en promettant
quelque partie des Etats dont ce
jeune Prince n'étoit pas encore en pofſeſſion
, il n'y a pas ſujet de douter qu'il
n'ait conſenti à quelque démembrement
de la Monarchie d'Eſpagne en faveur de
la Couronne de Portugal. Ce démembrement
eſt l'effet d'une ſubtile politique
des Anglois & des Hollandois. L'Etat
de Portugal eſt ſi petit qu'ils ne croyent
pas le rendrebeaucoup plus confiderable,
ny le mettre gueres plus en pouvoir de
leur nuire un jour quand ils l'auront agrandy
de quelques Places ; mais ils croiront
avoir beaucoup fait , s'ils peuvent venir à BIBLIOTECA NAZ
VITTORIO ROMA EMANUELE
*
1
22 Etat present
bout d'affoiblir la puiſſance de l'Eſpagne
qui ſera toûjours beaucoup plus en état
de traverſer leurs deffeins. On ne ſçait
meſme ſi les Anglois & les Hollandois
n'auront point auſſi ſtipulé pour eux par
un article ſecret dumême Traité quelques
Placesdépendantes de la Monarchie d'Ef
pagne ; puiſqu'il y a beaucoup d'apparence
que s'ils en ont demandé, elles leur
auront eſté accordées , & que l'Empereur
aura mieux aimé voir l'Archiduc
Royd'Eſpagne aux conditions qu'on luy
aura voulu impoſer , que de le voir fans
Couronne.
Peut-on croire pour peu que l'on faſſe
attention à toutes ces choſes qui portent
le poignard juſques dans le ſein de l'Eſpagne
, que l'Archiduc en y arrivant accompagné
d'heretiques , faſſe oublier aux
desAffaires de l'Europe. 23
Eſpagnols Philippes V. qui fait leurs dé.
lices , qui regne legitimement ,& qui outre
le droit que luy donne ſa naiſſance fur
toute cette Monarchie , en a eſté declaré
l'heritier par le teſtament de Charles II.
ſon Predeceſſeur , qui ne l'a nommé ſon
Succeſſeur , que parce qu'il s'eſt trouvé
obligé de reconnoiſtre ſes droits , & de
luy rendre juſtice , dans le temps qu'il
ſe voyoit preſt de paroiſtre devant Dieu.
Comme la verité parloit par ſa bouche ,
toute l'Eſpagne a applaudi à ce teſtament
& a reconnu ſon veritable Souverain.
L'Amirante l'a reconnu lui-meme , & ce
n'eſt point parce qu'il croyoit que la Couronne
ne luy appartient pas , qu'il s'eſt
retiré en Portugal , mais parce qu'il prétendoit
avoir quelque ſujet d'eſtre mé
content ; ainſi ſa rebellion paroiſt beau-
1
24 Etat present
1
coup plus condamnable , & ne doit pas
faire le même effet qu'elle euſt pû produi
re , s'il avoit d'abord proteſté de bonne
foy qu'il ne pouvoit reconnoiſtre Phi
lippes V. pour fon legitime Souverain ;
de maniere que les intereſts d'un Parti
culier ne peuvent faire conclure que la
Couronne d'Eſpagne n'appartient pas au
Monarque qui occupe aujourd'huy ce
Trône, &que l'Archiduc ledoit remplir.
PhilippesV. n'a pas fait un pas pour obliger
les Eſpagnols à le faire monter ſur ce
Trône. Aprés l'avoir reconnu unanime
ment , ils font venus le chercher juſques
fur les Frontieres de France , ils l'ont con
duit à Madrid , il a reçu les hommages de
tous les Etats de la Monarchie d'Eſpagne
, & peu après avoir commencé à
regner ſur les Eſpagnols par les droits de
fa
des Affaires de l'Europe. 25
ſa naiſſance , il a regné ſouverainement ſur
leurs coeurs par ſes hautes qualitez .
Ils ont trouvé dans ce jeune Monarque
toutes les qualitez qu'ils auroient pu
ſouhaiter dans un Roy dont il ſe ſeroient
formez une idée la plus parfaite qu'ils au
roient pû ſe l'imaginer , & luy ont trouve
une pieté ſans faſte , un attachement incroyable
& continuel pour le travail , donnant
des journées entieres aux ſoins des
affaires , ils ont reconnu ſes lumieres pour
tout ce qui regarde la guerre , ſon amour
pour la Nation Eſpagnole , une connoifſance
beaucoup au deſſus de ſon âge fur
toutes les matieres qui font agitées dans
les Conſeils , une prudence infinie , une
bonté tres- grande , une moderation ſans
exemple , & ils ont dit de ce Prince que
c'eſtoit un Angel de cera ; c'eſt à dire un
D
26 Etatprefent
Ange de cire , le corps & l'eſprit ſe trouvant
en luy dans une égale perfection.
Enfin ils ont reconnu que Mr le Duc de
Beauvilliers avoit dit une grande verité ,
en diſant qu'il n'avoitjamais ſçûtrouver
où placer une reprimande dans ce qu'il
avoit vû faire à ce Prince.
- Voila les droits & le portrait du Мо-
narque que les Alliez prétendent faire
dépoſſeder par des troupes heretiques , &
par des Portugais , pour leſquels j'ay déja
marqué que les Eſpagnols ont une fort
grande averſion. Ils prétendent qu'ils réüfſiront
dans ce projet , en faveur de l'Archiduc
, contre toute l'Eſpagne armée
pour deffendre fon Roy legitime , & contre
les troupes de France , qui marchent
déja en Portugal , quoique la vray - femblance
ſoit entierement oppoſée à leur
des Affaires de l'Europe . 27
1
L
fentiment,&qu'il n'y ait pas même de bon
ſens à le croire. Ce n'eſt pas que tout ce
qu'on croit ne ſe pouvoir faire , ne puiſſe
arriver par l'ordre de la Providence , Dieu
faiſant quelquefois ſouffrir ceux qui ſont
le plus felon ſon coeur , afin qu'ils ſoient
élevez plus haut dans le ciel , mais fuivant
le coursdes affaires ,& la ſituationou
elles ſe trouvent preſentement , il paroiſt
moralement impoffible que l'Archiduc
fe puiſſe rendre maiſtre du Trône d'Eſpagne.
Si l'on parcourt tous les fiecles pour
examiner la conduite des Souverains qui
ont fait des fautes contre la Politique , il
ſera mal- aiſé d'en trouver qui en ayent fait
de plus grandes que celles que le Conſeil
de Vienne a fait faire à Sa Majeſté Imperiale
, en luy conſeillant de déclarer l'Ar
Dij
28 Etat present
chiducRoy d'Eſpagne,& dele faire traiter
comme tel dans ſes états. La prudence ne
veut pas qu'on entreprenne des choſes
d'un ſi grand éclat ,& fur leſquelles toute
la terre doit avoir les yeux ouverts , fans
eſtre ſûr qu'on ſortira glorieuſement d'une
affaire , dont la fin eſt d'autant plus honteuſe
, quand elle ne reüffit pas , que le commencement
en a eſté éclatant. L'Empereur
devoit refléchir avec plus d'attention
ſur tous les obſtacles qu'il trouveroit dans
une pareille entrepriſe. Il ne ſuffiſoit pas
qu'il cruſt avoir droit à la Couronne
d'Eſpagne , il falloit , quand même il en
auroit eſté perſuadé , ce qui n'eſt pas , qu'il
examinaſt ſi l'Eſpagne & tout le reſte de
l'Europe eſtoient dans le même ſentiment ,
& ſi , ſuppoſe que ce droit fuſt legitime , il
avoit des moyens capables de le ſoûtenir,
des Affaires de l'Europe. 29
On doit remarquer que Philippes V. a
eſté ſi generalement ſouhaité pour Roy
d'Eſpagne dans tous les Etats qui compoſent
cette grande Monarchie , qu'il ne
s'y eſt trouvé aucun lieu où il n'ait eſté reconnu
avec des acclamations de joye qu'il
n'eſt pas poſſible d'exprimer. Quand un
Souverain a eſté reçu dans un Etat avec
une approbation ſi generale , il faut de
grandes forces pour le détrôner,& aucune
Hiſtoire ne fournit d'exemples qui puifſent
faire eſperer àl'Empereur que ſon entrepriſe
aura un heureux fuccés. Si Philippes
V. avoit trouvé quelques oppoſi.
tions , fi quelques Provinces d'Eſpagne ,
ſi quelques Villes , fi quelques Contrées
avoient refuſé de le reconnoiſtre , fi elles
s'obſtinoient dans leur revolte , enfin s'il y
avoit quelque coin de terre dansl'étenduë
:
30
i
Etat present
immenſe de la Monarchie Eſpagnole &
dans tous les Etats éloignez qui en dépendent
, qui euſſent pris le parti de l'Archiduc
, l'Empereur auroit pû croire que le
nombre de ceux qui ſe ſeroient déclarez
pour luy auroit pû groſſir avec le temps ,
& qu'une guerre civile ſe formant en Efpagne,
ou chaque Party reconnoiſtroit un
Roy different , il auroit pû venir un jour
àbout, ou de faire reconnoiſtre l'Archiduc
ſon fils , pour ſeul & legitime heritier de
cette Couronne , ou de la faire partager
par un accommodement entre les deux
Prétendans ; mais lorſqu'il a fait une auffi
grande faute contre la politique que celle
que toute l'Europe a remarquée , tout
étoit en Eſpagne dans la ſituation que
je viens de faire voir , & loin que la déclaration
faite àVienne de l'Archiduc pour
des Affaires de l'Europe. 31
:
Roy d'Eſpagne , ait cauſe quelques mouvemens
en ſa faveur dans cette vaſte Monarchie
, il ſemble qu'elle n'ait ſervi quà
unir tous les eſprits en faveur de Philippes
V. à faire redoubler l'amour que l'on a
pourlui , à prendre des meſures ,& à faire
tous les efforts imaginables pour le maintenir
ſur le Trône. 4
L'Empereur devoit faire reflexion que
Philippes V. n'a pas ſeulement été reconnu
en Eſpagne pour legitime Souverain de
cette Monarchie , mais que toutes les
Puiſſances del'Europen'ont point fait difficulté
de le reconnoiſtre , le Souverain
Pontife qui remplit aujourd'hui ſi dignement
la Chaire de ſaint Pierre, & qui n'eſt
pas moins eſtimé par la ſainteté de ſa vie ,
que par la dignité qui le rend Chef de
tousles Fidéles qu'il doit regarder comme
32 Etat present
ſes Enfans, ſans faire paroiſtre aucune partialité,
a fait voir, en reconnoiſſant ce Monarque
pour legitime heritier de la Couronne
d'Eſpagne , que les autres Puiſſances
devoient eſtre perfuadées qu'il y avoit
de la juſtice à ſuivre le ſentiment du Chef
de l'Eglife. La Republique de Veniſe qui
ne fait rien qu'aprés de meures deliberations
, & qui ne voudroit pas qu'on pût
rien reprocher à ſa ſageſſe , a reconnu
Philippes V. & il faut que le droit de ce
Monarque ſoit bien juſte & bien clair
pour l'avoir engagée à faire cceepas , qui devoit
chagriner des Puiſſances pour lef
quelles elle ſe croit obligée d'avoir de tresgrands
égards. Enfin le droit de Philippes
V. ſur laCouronned'Eſpagne eſt ſi inconteſtable
& cela paroiſt ſi manifeſtement ,
que l'Angleterre meſme,& la Hollande ,
en
des Affaires de l'Europe. -33
:
1
en ſont demeurées d'accord , & qu'elles
ont cru ne devoir pas s'empêcher de rendre
juſtice à la verité , dans le temps même
qu'elles estoient reſoluës de mettre tout
en uſage pour le détroner. Elles ne luy
font point la guerre comme à un Ufurpateur
de la Couronne d'Eſpagne , mais
pour mettre obſtacle à l'agrandiſſement
des deux Couronnes , que leur politique
ne ſçauroit ſouffrir. On pourra dire qu'elles
viennent de reconnoiſtre l'Archiduc ,
mais ce qu'elles font aujourd'huy ne détruit
point ce qu'elles ont fait ; elles ne
diſent pas que Philippes V. ne regne point
à juſte titre. Elles ſont en guerre , & ont
des raiſons d'eſtat qui ne veulent pas qu'il
regne ; elles reçoivent fon Concurrent
avec les titres qu'il ſe donne , & qu'elles
font force de prendre ; elles lay prétent
E
:
34 Etatpresent
des forces pourune expedition , qui , ſielle
reüffiſſoit, deſuniroit la France & l'Eſpagne
; elles agiſſent & font agir ſans parler
dudroit; ainſi tout cela ne détruit en rien
ce que la force de la verité leur a fait faire
d'abord. Elles n'alleguent même rien
pour le détruire , & ne penſent qu'à ce
qui peut leur eftre utile , en affectant de
ne pas faire reflexion ſur l'irregularité de
leur procedé , dont elles ſont honteuſes ,
s'entend bien qu'il n'y en a jamais eu de
pareil. Auſſi leur arrive - t- il ſouvent de
traiter Philippes V. de Roy d'Eſpagne ,
dans leurs entretiens & dans leurs écrits ,
par l'habitude qu'elles avoient priſe d'en
uſer ainſi en parlant de luy. Elles ſuivent
en cela l'exemple de toute l'Europe, qui
le reconnoiſt pour tel , à l'exception de
ceux qui font attachez à la Maiſon d'Au
des Affaires de l'Europe. 35
triche ; & fi quelques autres Puiſſances ne
le reconnoiſſent pas , elles font fi peu de
figure dans lemonde, qu'on n'en pourroit
dire les noms avant que d'y avoir rêvé
pendant quelque temps avon
Toutes ces choſes font voir quelaCou
ronne d'Eſpagne appartient bien legiti
mement à Philippes V. puiſqu'il a eſté
reconnu non- ſeulement par tous les Souverains
del'Europe ,mais encore par ceux
qui estoient au deſeſpoir de le reconnoî
tre , & qui en même temps que leurs Ambaſſadeurs
ou leurs Envoyez le compli
mentoient ſur ſon heureux avenement à
la Couronne , cherchoient dans le fond
de leur coeur des moyens de le détrőner ,
mais ils furent obligez de ceder d'abord
à la force de la verité. Elle estoit trop
claire, &parloit ſi haut qu'ils auroienttrop
E ij
1
36 Etat present
donné àconnoiſtre leurs mauvais deſſeins
s'ils n'avoient pas ſuivil'exemple de toutes
les Puiſſances , qui ſans y eſtre forcées
reconnoiſſoient Philippes V. Ainſi l'affaire
ſe trouve decidée à la pluralité des
voix de toutes les Puiſſances Souveraines
de l'Europe ; & je pourrois même dire
à la totalité , s'il m'eſt permis de parler
ainfi.
On peut conclure de toutes ces choſes
que la guerre entrepriſe par l'Empereur
pour mettre l'Archiduc ſur le Trône
d'Eſpagne , eſt une guerre injuſte ,& dont
toute l'Europe doit crier vangeance ,
cauſe du ſang qu'elle luy fait répandre &
du déplorable eſtat où elle met tous ſes
Peuples.
à
Si l'injustice de l'Empereur eſt manifeſte
dans l'entrepriſe d'une Guerre par
des Affaires de l'Europe. 37
laquelle il prétend ſoûtenir une cauſe injuſte
, ſon imprudence n'a pas eſté moins
grande en l'entreprenant , puiſque ſi l'on
juge de l'avenir par le paſſé , on connoiſtra
d'abord que ſelon toutes les apparences
, il doit eſtre encore plus malheureux
qu'il n'a eſté dans la derniere
Guerre , la France ſe trouvant dans cellecy
unie avec l'Eſpagne qui par le grand
nombre de Places & d'Etats qu'elle pof
ſede peut beaucoup fortifier un Party ,
quand meſme elle n'auroit que tres -peu
de troupes ſur pied. Je pourrois entrer làdeſſus
dans des détails qui feroient trop
longs & dont je ne dirai rien , parce qu'ils
ſont generalement connus. La France a
de plus dans ſon party SonAlteſſe Electorale
de Baviere , dont on connoiſt la
valeur& la conduite ; ce Prince a de tres-
:
38 Etatpresent
bonnes troupes , la plupart ayant ſervi
ſous luy pendant la derniere Guerre. Les
Alliez au contraire font fort affoiblis &
endettez , & l'Empereur lui -meſme ſe
trouve plus foible qu'il n'a jamais eſté ,
n'ayant preſque point de troupes , fi on
en excepte celles de l'Empire , qui n'eſt
pas entré de bon coeur dans une Guerre
où il n'a point d'intereſt , & qui ne ſonge
qu'aux moyens de s'en retirer , ce qui
doit cauſer de mortelles inquiétudes à
Sa Majeſté Imperiale. Ainſi il eſt aisé de
conclure qu'elle n'a pas conſulté la prudence
quand elle a entrepris cette Guerre;
mais elle a encore plus peché contre cette
meſme prudence ,& contre la politique
lorſqu'elle a fait déclarer l'Archiduc Roy
d'Eſpagne , elle devoit conſiderer , ou
qu'elle ne verra jamais finir une guerre
des Affaires de l'Europe. 39
dont elle eſt accablée , ou que cette guerre
ne finira qu'à ſa honte , c'eſt à dire par
la neceſſité où elle ſe trouvera de rappeller
l'Archiduc en Allemagne. La
politique ne vouloit pas qu'on l'en fit
fortir dans la ſituation où ſe trouve la famille
de l'Empereur , il n'a que deux fils
pour lui fucceder , dont l'un eſt le Roy
des Romains , & l'autre l'Archiduc. La
nature a donné auRoy des Romains une
certaine vivacité trop connuë de tous les
Princes de l'Empire pour ne leur pas
faire appréhender de le voir un jour ſur
le Trône Imperial ,& fi l'on en croit ceux
qui voyent ce Prince de prés , d'autres
raiſons pourroient auffi empeſcher ſon
élection. Ainſi loin de faire partir l'Archiduc
, on ne pouvoit le conſerver à
Vienne avec trop de ſoins : cependant il
>
40 Etatprefent &
:
en eſt parti ayant ſeulement un titre qu'il
ne ſoutient ny par ſa prudence , ny par
ſa reputation , ny par ſa ſuite. Les Hollandois
ont d'abord couru pour le voir ,
comme on court aux nouveautez ; mais
la foule abientoſt ceſſé ,& l'on s'eſt repenti
d'avoir ſouhaité qu'il vinſt en Hollande ,
lorſqu'on a vû que les grandes ſommes
dont on avoit beſoin pour le défrayer ,
empêchoient de fournir de l'argent aux
Treſoriers de quelques Regimens , & aux
Payeurs des rentes des Etats ; de maniere
qu'il s'en eſt peu fallu que les Peuples ne
ſe ſoient foûlevez en deteſtant la guerre
preſente , ce qui a eſté cauſe que l'Archiduc
s'appercevant qu'on ſe chagrinoit de
ſa preſence , s'eſt ennuyé long-temps en
Hollande. Il a enſuite paſſé en Angleterre
, où , fil'on en excepte l'accüeil que luy
des Affaires de l'Europe. 41
fait la Princeſſe de Dannemarck , il a eſté
reçu ſi froidement qu'à peine a-t- on oüi
parler de ſon arrivée , dont on n'a donné
aucune relation au Public. L'Empereur &
ſon Conſeil n'ont pas connu que lorſque
la Princeſſe de Dannemarck , les a engagezà
déclarer ce Prince , Roy d'Eſpagne ,
& qu'elle les a comme forcez de le faire partir
de Vienne , elle n'avoit en vûë que ſes
intereſts paticuliers. Il luy falloit des pretextes
, ainſi que j'ay deja prouvé , pour
tirer cette année -là de l'argent du Parlement
d'Angleterre , & c'en eſtoit un bien
fpecieux que d'envoyer l'Archiduc fur
les Frontieres d'Eſpagne à la teſte d'une
Armée confiderable , mais s'il ne reüffit
pas , comme il y a ſujet de le croire , la
Princeſſe de Dannemarck s'en conſolera ,
elle ſera venuë à bout de ce qu'elle pré-
F
42 Etat present
tendoit ; ce Prince aura contribué à luy
faire avoir l'argent qu'elle fouhaitoit tirer
en ce temps-là du Parlement d'Angleterre
, & pendant qu'elle cherchera d'autres
moyens pour en avoir les années ſuivantes
, l'Archiduc ſe tirera d'affaire comme
il pourra , & l'Empereur & ceux qu'il admet
dans ſon Confeil , connoiſtront que
la Politique d'une femme l'aura emporté
fur la leur , pour ne pas direqu'ils en ſeront
les dupes. Ainſi l'on peut aſſurer qu'on n'a
jamais vû faire tant de faux pas ,& en ſi
peu de temps , que l'Empereur & fon
Conſeil enontfait depuis la mort deCharles
I I. dernier Roy d'Eſpagne. Je ne les
repeteray point icy , les ayant tous marqué.
Il ne reſte plus qu'à voir ſi le Roy de
Portugal a eu plus de raiſon d'attirer la
des Affaires de l'Europe. 43
guerre dans ſes Etats , que l'Empereur
n'en a eu de faire des fautes qui contribuënt
aujourd'huy à ruiner l'Empire &
les Pays hereditaires , qui mettent ce Prince
en riſque de n'avoir point de Succefſeur
de fon Sang , & qui font qu'aprés
s'eſtre ruiné , & avoir eſté cauſe de la
ruine de la pluſpart des Etats de l'Empi
re , il ne pourra ſortir qu'honteuſement
de la guerre.preſente ; au moins ſi elle finit
comme elle doit vray-femblablement eſtre
terminée ; perſonne ne pouvant parler
affirmativement là- deſſus , puiſque le fort
des armes eſt entre les mains de Dieu ;
mais il eſt des ſituations qui peuvent faire
juger , que la perte de ceux qui s'y trouvent
, eſt inevitable , à moins qu'il ne ſe
faſſe des miracles en leur faveur, ce qu'il
n'y a pas lieu de croire , quand ceux qui
:
Fij
44 Etat present
en auroient beſoin , préferent leurs intereſts
à ceux de la Religion .
Voyons preſentement la ſituation où
ſe trouve le Roy de Portugal , il n'y a
point à douter que le traité qu'il a fair
contre l'Eſpagne , ne luy cauſe de vifs repentirs
&de terribles agitations ; puiſqu'il
areconnu , mais trop tard, qu'il ne l'a conclu
que ſur des fondemens entierement
faux , & que le contraire de ce qu'il a cru ,
en le ſignant , eſtant manifeſte , il n'a pas
lieu de penſer que l'execution en ſoit pofſible.
Les Anglois & les Hollandois ayant
trouvé ce Monarque inflexible à toutes
leurs prieres , &voyant qu'il rejettoit leurs
offres les plus avantageuſes avec une fierté
inébranlable, mirent de nouveaux moyens
en uſage pour l'embaraſſer , de maniere
qu'il donna inſenſiblement dans les pie .
des Affaires de l'Europe. 45
ges qu'ils luy tendirent , ils prirent de fi
juſtes meſures qu'ils vinrent à bout de luy
faire croire que les affaires des deux Couronnes
eſtoient dans un état pitoyable ,
qu'elles perdoient tous les jours des Places
, & que leurs Troupes eſtoient tous
les jours battuës.
Lorſque Mr le Maréchal de Villars
feignit d'attaquer les lignes de Stolhoffen
pour tromper les ennemis , & pour attirer
toutes leurs forces de ce coſté-là , afin
que pendant qu'il mettroient toute leur
attention à garder leurs Lignes , il puſt
prendre une autre route pour joindre
Monfieur l'Electeur de Baviere ; ils dirent
à S. M. P. que Mr de Villars avoit eſté
entierement défait , & qu'il n'eſtoit plus
poſſible que lajonction ſe fiſt. Tous ceux
qui approchoient deplus prés ce Prince ,
46 Etatpresent
1
& qui eſtoient le plus dans ſa confidence
tinrent le même langage , & ce Monarque
ne reçut point de nouvelles
contraires de ceux qui auroient dû luy
mander le bon eſtat où se trouvoient les
affaires des deux Couronnes. Il apprit
quelque temps aprés la verité , qui ſe découvre
toſt ou tard,& qui ſe fait voir au
travers de toutes les difficultez qui l'empêchoient
de ſe montrer à ce Prince ;
il en parut fort ſurpris , & dit qu'il n'avoit
rien ſçu de plufieurs avantages remportez
par les deux Couronnes. Ce
Monarque eſt preſentement occupé à
faire des reflexions auſquelles on ne
luy avoit pas laiſſe le temps de s'appliquer
, tant il eſtoit obſedé par ceux
qui rempliſſoient ſon eſprit de chimeres.
Il devoit penſer plûtôt , qu'en donnant
4
des Affaires de l'Europe. 47
4
entrée à l'Archiduc dans le Portugal ;
c'eſt y laiſſer entrer un de ſes plus mortels
ennemis , tous les Princes de la Maiſons
d'Autriche ayant toujours eſté de
de ce nombre. On ſe trompe en quelque
façon lorſqu'on exagere la haine des
Eſpagnols contre les Portugais , & des
Portugais contre les Eſpagnols. Il eſt
vray qu'il y en a entre ces deux Nations,
&il n'eſt pas poffible que cela ſoit autrement
, puiſqu'elles ont eu ſouvent des
guerres enſemble : mais enfin , en examinant
bien les choſes , on trouvera que
ces haines regardent bien plus les Souverains
que les Peuples , & que quelque
bien que la Maiſon d'Autriche puiſſe
offrir de faire au Portugal , cette Maiſon
a juré d'eſtre ſon ennemie irréconciliable
, de maniere que ſi l'Archiduc mon-
:
48 ١٠ Etatpresent
toit ſur le Trône d'Eſpagne , le Roy de
Portugal ſe flateroit inutilement que ce
Prince luy eſtant en partie redevable de
ce Trône , luy en marqueroit ſa reconnoiffance.
Les Souverains ne tiennent
point les promeſſes qu'ils ont faites n'étant
encore que particuliers , lorſque la
politique le défend. L'Archiduc eſt Autrichien
& ne voudroit pas démentir le
fang dont il eſt né. Selon toutes les apparences
le Roy de Portugal n'aura rien
à craindre de l'Archiduc comme Roy
d'Eſpagne : Cependant quoiqu'il eût fujet
d'apprehender dans les ſuites , de ce
côté-là , il doit avoir bien d'autres allarmes
, fi l'Archiduc ne réüffit pas dans
ſon projet , puiſque ceux dont on prétend
envahir les Etats , peuvent chercher
à ſe rendre maiſtre des ſiens, & c'eſt
ce
des Affaires de l'Europe. 49
ce qu'il a plus lieu de craindre , que de s'imaginer
que l'Archiduc fera laConqueſte
de l'Eſpagne : il n'y a point de Puiffances
de l'Europe qui ſoient de ce ſentiment ,
& ceux mêmes qui prétent leurs armes à
l'Archiduc n'ont pas cette penſée; ils n'ont
cherché qu'à faire diverſion des Troupes
de France & d'Eſpagne , & fur tout à
mettre le Roy de Portugal dans leurs intereſts
. C'eſt là leur principal & preſque
leur unique but , à cauſe qu'ils ont un extrême
beſoin de ſes Ports dans la guerre
preſente , que leur commerce fouffriroit
au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer ,
s'il ne leur eſtoit pas permis d'y entrer , &
qu'ils ne pourroient qu'avec beaucoup de
peine ſoûtenir la guerre qu'ils ont allumée.
Ils font heureux que l'Empereur &
le Roy de Portugal ayent donné dans
G
٢٥ Etatprefent
les panneaux qu'ils leur ont tendu , &
qu'ils ayent cru de bonne foy que
l'Archiduc n'avoit qu'à paroiſtre pour
eſtre reconnu Roy d'Eſpagne. Jamais
Souverains n'ont fait des fautes ſi grofſieres
contre la Politique , & n'ont jamais
cru ſi legerement ſur de ſi foibles apparences.
Pour donner un peu aux uns & aux
autres , imaginons-nous ce qui pourra bien
arriver ; c'eſt à dire , que l'Archiduc ne
s'emparera point du Trône d'Eſpagne ;
que Philippes V. ne ſe rendra point maître
du Portugal ; & que la guerre des deux
Nations eſt devenuë une guerre de Frontieres.
L'eſtat où elle met l'eſprit du Roy
de Portugal doit eſtre des plus cruels. Il
voit chez luy une armée d'heretiques ,
qui , nonobſtant toutes les paroles que
:
des Affaires de l'Europe. SI
ſes Alliez luy peuvent avoir données , ne
pourra s'empêcher de tourner en dériſion
nos Miſteres les plus Saints. Com.
ment cela pourra- t- il manquer d'arriver ,
puiſque les Sujets d'un même Etat , les
Alliez & même les plus proches parens
ont de continuels demêlez enſemble , lorfqu'ils
ſe trouvent de Religion differente.
Ainſi le deſordre & la haine ſe mettront
entre des troupes qui doivent concourir
à la même fin ,& elles ſeront toûjours plus
indignées les unes contre les autres & plus
preſtes à ſe charger , qu'à charger les Efpagnols.
Les Peuples fort attachez à leur
Religion feront encore plus animez que
les troupes contre ceux qui la tourneront
en ridicule, comme ils ont déja fait à Sainte
Marie. Les Souverains unis par des raiſons
d'intereſts , que leur Politique leur fait
1
Gij
52 Etat present
preferer à leur Religion , auront beau eſtre
d'accord , & faire tous leurs efforts pour
empeſcher leurs Sujets d'avoir des démê
lez enſemble , les plus pacifiques n'écoutent
rien , en ces fortes d'occaſions , &
quand ils croyent obeïr à la voix du Ciel ,
ils ne font pas retenus par celle de leurs
Souverains , perfuadez que la voix de
Dieu eſt preferable à celle des hommes.
Cependant les peuples de Portugal envieront
le bonheur des Eſpagnols , qui
n'auront pointde troupes heretiques chez
eux . Enfin , de quelque maniere que les
choſes tournent, le chagrin, le deſordre , la
crainte , &la confuſion ſeront toûjours du
coſté des Portugais , quand même les affairès
de la guerre ſeroient tellement balancées
, que les avantages que chaque Parti
remporteroit tour à tour,laiſſeroient paroî
des Affaires de l'Europe. 53
tre les deux Nations également victorieuſes.
La longueur de la guerre fera continuellement
perir des Troupes de part &
d'autre. Le grand nombre de Milices
d'Eſpagne,dont la ſeule Caſtille entretient
cinquante mille hommes , tout ce qu'on en
peuť tirer des vaſtes Etats du Roy Catholique,
ſans compter celles que la France
pourra toûjours envoyer par terre ,
pour rendre complets les Corps qu'elle a
en Eſpagne , feront que les troupes de
Philippes V. groffiront toûjours , & deviendront
plus nombreuſes qu'au commencement
de la guerre. Il n'en ſera pas
de même des troupes Angloiſes & Hollandoiſes.
Quelques dégâts qu'elles fafſent
dans le Portugal , & quelque chagrin
qu'elles donnent aux zelez Catholiques
de ce Royaume , Sa Majesté Portugaiſe
6
1
54 Etatpresent
ſera obligée d'en demander avec inſtance
à ſes Alliez , & comme les tempeſtes ou
d'autres incidens pourront en reculer l'arrivée
, & qu'elle craindra que pendant ce
temps-là les Eſpagnols ne faſſent des Con
queſtes dans ſes Etats , elle ſera dans des
inquietudes mortelles. En effet, ſi pendant
que les Troupes qui font en Portugal
ſe trouveront fort affoiblies , les Eſpagnols
gagnoient une Bataille , la Conqueſte
de ce Royaume pourroit eſtre faite
avant qu'il fuſt ſecouru. Sa Majesté Portugaiſe
n'aura pas moins ſujet de s'inquiéter
pour les vivres & pour les munitions ,
qu'un Etat auſſi peu étendu que le ſien ne
pourra fournir. Ainſi ce Monarque fera
dans de continuelles apprehenfions , tout
ce qui luy viendra par mer eſtant toûjours
expoſé à de grands riſques ,& pouvant ſe
des Affaires de l'Europe. ۲۳
faire attendre longtemps , lors qu'on en
aura le plus de beſoin.Quand cette guerre
de Frontieres aura duré quelques années ,
ce qui eſt le plus grand & l'unique avantage
que le Roy de Portugal puiſſe eſperer
, ce Prince qui aura fait de grands efforts
pour reparer les pertes que ſes troupes
auront faites , ne trouvera pas dans
ſes Etats un ſeul homme en état de le
ſervir. Je pourrois meſime dire qu'aprés la
ſeconde Campagne il n'en trouvera plus,
puiſque meſme avant l'ouverture de la
premiere il a eſté obligé de faire prendre
les noms de tous ſes Sujets qui étoient
capablesde porter les armes,AinſiſesEtats
ſetrouveront ſeulement avec une poignée
de troupes Portugaiſes , pendant que les
Alliez qui auront eu ſoin d'envoyer de
temps en temps des troupes pour rendre
56 Etat prefent
leur armée complette ſe trouveront en
eſtat de ſe rendre maiſtres du Portugal , s'il
leur en prend envie , ce qu'ils pourroient
bien faire , de crainte que Sa Majesté Portugaiſe
ne faſſe quelque alliance qui leur
foit préjudiciable. Les Eſpagnols de leur
coſté ,dont les troupes auront groffi& fe
ſeront aguerries , ne feront pas moins en
eſtat de fairela conqueſtede ce Royaume
quoique ces extremitez foient tres- facheuſes
, c'eſt neanmoins une ſuite preſque
inévitable de cette guerre , pour le Roy
de Portugal , puiſqu'enfin ſi les chimeres
de l'Amirante ne produiſent rien de tout
ce qu'il a promis , comme il y a lieu d'en
eſtre perfuadé , il eſt à préſumer que les
Portugais ne pourront long-temps tenir
contre toutes les forces d'Eſpagne , &
que leurs Alliez qui n'ont déja que trop
de
des Affaires de l'Europe. 57
de beſoin de leurs troupes aillieurs , n'en
pourront riſquer aſſez tous les ans pour
ſauver le Portugal , quand il ne pourra
plus s'aider luy-même , qu'il ſera entierement
épuisé d'hommes ; qu'il manquera
de munitions ; & qu'il ne pourra à beaucoup
prés fournir les vivres neceſſaires
pour la continuation de la guerre ; que
ſes Alliez pourront en manquer eux- mêmes
; que ce qu'ils en envoyeront , ſuppoſé
qu'ils en puiſſent envoyer , pourra perir,
comme il en a déja peri pluſieurs fois , &
qu'enfin les Anglois & les Hollandois endettez
, au de là de tout ce que l'on peut
imaginer , auront un ſi preſſant beſoin
d'argent qu'ils n'en pourront envoyer en
Portugal.
Il faut voir maintenant la ſituation preſente
des affaires de Hollande ; mais pour
H
58 Etat present
1
:
la faire mieux comprendre , je vais toucher
en peu de paroles , tout ce qui s'eft
paſſé depuis la mort du feu Roy Catho
lique Charles II.
La crainte qu'avoient les Hollandois
qu'un Fils de France ne regnaſt en Eſpagne
, eſtoit fi violente , qu'elle alloit au
de-là de tout ce qu'on peut ſe figurer ; ils
eſtoient au deſeſpoir lorſqu'ils ſe repreſentoient
qu'il n'y auroit point de Barrieres
entre leurs Etats , & les Places appartenantes
à une Monarchie , dont ils
avoient fait autrefois un des plus beaux
Membres , & de l'obeïſſance de laquelle
ils s'eſtoient ſouſtraits. Deux choſes aug.
mentoient leurs inquietudes ; ils eſtoient
perfuadez que la France entreroit plûtoſt
dans les intereſts des Eſpagnols que
dans les leurs , & que quand même le
des Affaires de l'Europe. 59
Roy auroit de bons ſentimens pour eux ,
& voudroit les proteger , le ſouvenir de la
Triple Alliance qu'ils avoient faite contre
luy , aprés les grandes obligations qu'ils
avoient à ce Monarque , eſtoit une ingratitude
& même une perfidie ſi noire , qu'ils
avoient plus lieu de craindre ſon reſſentiment
, que d'en eſperer des graces ſi préjudiciables
au Roy d'Eſpagne forti de fon
fang, ils devoient auſſi apprehenderqueles
François pour ſe vanger de toutes leurs
perfidies n'entraſſent dans leurs Etats par
le moyen des Places d'Eſpagne qui ſont
fur leurs Frontieres , & qu'ils ne les attaquaffent
pour les obliger de rentrer ſous
l'obeïſſance de leur Souverain , qui auroit
pû démembrer quelques Places de
leurs Etats pour les donner au Roy en
reconnoiſſance des ſecours que ce Mo
Hij
60 Etatpresent
narque en auroit reçu. Toutes ces chofes
qui leur donnoient de continuelles allarmes
, furent cauſe que pour prévenir tous
ces malheurs , ils ſolliciterent avec tout
l'empreſſement poſſible , le Traité de Partage
qui a fait tant de bruit dans l'Europe.
Le Roy Guillaumequi avoit le coeur beaucoup
plus Hollandois qu'Anglois , & qui
enviſageoit la Hollande comme une retraite
, ſçachant bien que ſi on peut quelquefois
détrôner des Rois legitimes , on
peut détrôner plus aisément des Uſfurpateurs
, ce qui n'eſt ſouvent l'ouvrage que
de quelques jours : le Roy Guillaume ,
dis - je , enviſageant toutes ce chofes , ne
defira pas avec moins d'ardeur que les
Hollandois , de faire tout ce qui pourroit
contribuer à la conſervation de la Hollande.
Ainſi ce Prince travailla au Traité
des Affaires de l'Europe. 61
de Partage avec autant de chaleur que fit
cette Republique. Il fut conclu & ſigné ,
mais la mort de Charles II . Roy d'Efpagne
, le rompit bientoſt aprés , ce Monarque
ayant declaré par ſon Teftament
le Duc d'Anjou legitime Souverain de
toute la Monarchie d'Eſpagne ; ainſi le
Traité de partage devint nul , les Parties
n'ayant point ſtipulé que ce Traité tiendroit
, ſi Charles II . rendoit juſtice à ſes
veritables heritiers.
La conſternation fut grande parmi les
Hollandois , & l'incertitnde de ce qu'ils
devoient faire fut encore plus grande',
cependant comme il falloit du temps pour
prendre une reſolution , & que preſque
toute l'Europe s'empreſſoit à reconnoître
le Roy d'Eſpagne , ils ne purent ſe
diſpenſer de faire la meſme choſe . L'An62
Etat present
L
gleterre ſuivit leur exemple. Il falloit que
ces deux Puiſſances n'euſſent aucun lieu
de douter des legitimes droits du Duc
d'Anjou ſur la Couronne d'Eſpagne ,
pour faire une démarche d'un auſſi grand
poids , & d'un auffi grand éclat. Pendant
que ces choſes ſe paſſoient , le RoyGuillaume
& les Etats de Hollande convinrent
que quoique le Duc d'Anjou fuſt
legitime Souverain de la Monarchie d'Efpagne
, ils ne laiſſeroient pas de luy faire
la guerre lorſqu'ils auroient pris leurs mefures
pour cela , en cas qu'ils n'en obtinfſent
pas ce qu'ils trouveroient à propos
de luy demander ; mais ils n'eſtoient pas
encore en eſtat de faire leurs propoſitions ,
il falloit ſe concerter pour les Ligues qu'ils
avoient reſolu de faire , & pour en regler
les conditions , fi leurs demandes eſtoient
des Affaires de l'Europe. 63
.
rejettées ; ils en firent de ſi fortes , & qui
étoient ſi peu foutenables , qu'il étoit impoffible
qu'elles leur fufſſent accordées ;
mais quand ces demandes auroient eſté
plus moderées , ils n'avoient aucun droit
d'en faire , leur crainte n'étant pas un ſujet
légitime pour autoriſer des Révoltez ,
& pour les porter à impoſer des Loix
lorſqu'ils devoient implorer des graces ,
pour éviter les châtimens dûs à leur révolte.
Ceux qui parlerent avec plus de
chaleur dans les Etats , & qui avoient
menagé les voix pour réüffir dans leurs
deſſeins , comme en effet ils yréüſſirent ,
avoient des raiſons ſecretes pour engager
les Hollandois àfaire des demandes exorbitantes
. Ils auroient eſté bien conſternez
ſi on avoit accordé ce que la Hollande
demandoit ; ils vouloient la guerre qui
: 64 Etat present
leur donnoit moyen de faire leurs affaires,
& ils facrifioient l'Etat à leurs intereſts
particuliers ; enfin ceux qui avoient conduit
l'affaire au point où ilsla ſouhaitoient
pour parvenir à leur but , repréſenterent
aux Etats que s'ils ne déclaroient pas la
guerre , ils joüiroient à la verité de quelques
années de paix , mais qu'ils n'en joüiroient
qu'avec des inquietudes mortelles;
que le Roy Philippes V. s'établiroit pendant
ce temps-là , que l'Eſpagne ſortiroit
de fa letargie , & que d'intelligence avec
la France , fi propre & fi accoûtumée à
faire des coups déclat lorſqu'elle les a
méditez , & qui ne manque jamais d'y
réüffir , elle trouveroit moyen de les accabler
tout d'un coup ; qu'ainſi il valoit
mieux déclarer la guerre avant que l'Ef
pagne eût bien reconnu ſes forces , que
de
des Affaires de l'Europe. 65
L
de ſe voir aſſaillis & accablez aprés avoir
langui quelque temps dans une cruelle
inquietude ; qu'il falloit mettre le tout
pour le tout ; & qu'il leur feroit encore
plus avantageux s'ils ne reüſſiſſoient pas ,
d'embarquer tous leurs effets , & de s'aller
établir dans les Indes. Je n'avance rien
que de tres- conſtant , & j'ay vû des Lertres
en ce temps - là , qui marquoient ce
fait & qui estoient écrites par un des Membres
des Etats. Ainſi les Peuples furent
facrifiez & on les força de rompre la Paix ,
ſous pretexte qu'on empeſcheroit par là ,
qu'ils ne fuſſent attaquez dans un temps
plus reculé: de forte qu'on les fit reſoudre à
eſſuyer des malheurs preſens,afin d'en éviter
de futurs , & de n'avoir pas à craindre
une guerre qui n'auroit peut- être jamais
commencé. Ceux qui avoient fait déter-
L
66 Etat prefent
:
miner les Etats à l'entreprendre , eurent
ſoin de la faire déclarer au plutoſt , de
crainte qu'ils ne changeaſſent de ſentiment.
Ils alleguerent pour autoriſer ce
qu'ils faiſoient , que le Roy la leur déclaroit
, puiſqu'il avoit deux cens mille hommes
ſur pied , & comme ils craignoient
qu'on ne s'accommodaſt dans le temps
qu'on feroit cette declaration , il la firent
faire fi injurieuſe , que toute la Hollande
même s'en trouva ſcandaliſée : de maniere
* quelesEtats furent obligez d'en deſavoüer
quelques termes. Il eſt ſivray que ce Prince
n'avoit point reſolu d'entrer en guerre ,
qu'il ne s'y eſtoit point preparé. Il ne vouloit
point troubler le repos dont l'Europe
joüiſſoit , & cela fut cauſe que les premieres
Campagnes ne luy furent pas ſi
avantageuſes qu'elles luy auroient eſté,
des Affaires de l'Europe. 67
s'il avoit eu ce deſſein: mais il avoit mieux
aimé eſtre moins en eſtat de faire d'abord
de grandes Conqueſtes que d'allarmer
tous les Peuples par les preparatifs
qu'on luy auroit vû faire , & qui en inquietant
pluſieurs Puiſſances , leur auroient
donné ſujet d'en faire de leur côté,
ce qui euſt pû allumer la guerre que le
Roy vouloit épargner à l'Europe. Il au
roit pû cependant la faire avec plus d'avantage
que par le paſſé , tant à cauſe des
Places d'Eſpagne , par leſquelles fes troupes
pouvoient entrer en Hollande , que
parce que l'Eſpagne , quoique ſes troupes
fuſſent peu nombreuſes , n'auroit pas
laiſſé de luy eſtre de quelque fecours ,
pendant que la Hollande en auroit efté
privée.
Ce Prince ne fit, pour ainſi dire , que
2
I ij
68 Etat present
parer les coups pendant la premiere Campagne,
ce qui luy eſtoit plus glorieux que
s'il avoit eſté preparé à la guerre ,puiſqu'on
auroit pû dire qu'il avoit medité dés longtemps
d'interrompre la tranquillité dont
ſes Peuples joüiſſoient ; mais s'il avoit eu
deſſein de s'agrandir par la force des ſes
armes , il n'auroit pas ſi ſouvent arreſté le
cours de ſes victoires , dans le temps qu'il
eſtoit en eſtat de les pourſuivre , & qu'il
ne trouvoit aucun obſtacle qui l'arreſtaſt.
Ce Monarque fit voir dés la ſeconde
Campagne, en triomphant par tout où il
avoit des ennemis , qu'il auroit pu vaincre
plutoſt. La même choſe luy eſtoit déja
arrivée pluſieurs fois , parce qu'il n'avoit
jamais voulu donner lieu par des preparatifs
de guerre , de faire armer ceux qui
l'accuſent tous les jours d'avoir troublé le
des Affaires de l'Europe. 69
:
A
repos de l'Europe , quoy qu'il n'ait point
eſté l'agreſſeur , & que maiſtre du fort de
la guerre , il ait ſouvent donné la Paix
en rendant des Conqueſtes qu'un monde
entier n'auroit pu luy reprendre, s'il
euſt voulu s'obſtiner à les garder. Ce
Prince , ayant dans la ſuite pris pluſieurs
Places & gagné diverſes Batailles , les
Anglois & les Hollandois crurent qu'il
falloit faire diverſion , & pour cet effet
ils engagerent l'Empereur à nommer
l'Archiduc , fon Fils , Roy d'Eſpagne ,
pour l'envoyer enſuite ſur les Frontieres
de ce Royaume. Les Hollandois ont fait
en cela la plus grande faute qu'on puiſſe
faire contre la Politique ; ils ont travaillé
pour empêcher que les reſolutions qu'ils
avoient priſes n'euſſent l'effet qu'ils s'étoient
propoſé , & ont eſté les dupes
.
4
70 Etatpresent
:
d'eux-mêmes. Ils ont beaucoup fouffert
pourtâcher d'oter àl'Eſpagne les moyens
de ſe rétablir,&ontcommencé une guerre
qu'on ne leur auroit pas declarée ; de
forte qu'en envoyant l'Archiduc fur les
Frontieres d'Eſpagne , ils donnent lieu à
cette Couronne de ſe mieux rétablir
qu'elle n'auroit fait en vingt ans , fi elle
avoit eſté en Paix. L'Eſpagne depuis le
commencement de cette guerre n'étoit
point preſſée de prés , ſes Etats éloignez
étoient bien défendus par la France , &
elle ſe contentoit de joindre aux troupes
Françoiſes des troupesWalones en Flandres
, & en Italie des troupes des Etats
qu'elle a de ce côté-là; mais les Eſpagnols
demeuroient chez eux dans la même letargie,&
ne connoiſſoient ny leurs forces,
ny leur valeur. Il n'en a pas eſté demême
des Affaires de l'Europe. 71
depuis le Traité conclu pour faire paſſer
l'Archiduc en Portugal ; ils ont fait en
peu de temps des choſes incroyables , &
qu'ils n'auroient ſeulement ofé imaginer ,
tant elles leur paroiſſoient impoffibles.
Les Seigneurs qui ſe ſont trouvez en état
de fervir , & à qui la ſituation de leurs
affaires permettoit delever des Regimens,
ont ſupplié le Roy Catholique de conſentir
qu'ils en levaſſent à leurs dépens ;
pluſieurs Villes ont ſuivi leur exemple , &
en ont auſſi levé ; d'autres Villes ont fait
des fonds pour entretenirdes Hôpitaux,
&d'autres ne voulant pas paroître moins
zelées ont mis ſur pied des Regimens
d'Artillerie , elles ont fait des dons gratuits
au Roy; les Particuliers , ſans être
taxez , ont porté dans chaque Ville des
ſommes aux Receveurs des deniers
7.2 Etat present
Royaux , pluſieurs Officiers reformez ou
qui avoient quitté le ſervice par mécontentement
, ſont revenus demander de
l'employ, les femmes même ont demandé
à ſervir : on a levé cinquante mille hommes
de Milice , & on a fait entrer dans
ces troupes beaucoup de jeune Nobleſſe
qu'on exerce dans l'art de la Guerre , &
dont on tirera tous les ans une partie pour
faire des Officiers . Les vaſtes Etats d'Italie
, ſujets à la Couronne d'Eſpagne ,
peuvent fournir à leur Roy des troupes ,
fans qu'ils s'affoibliſſent , ces troupes ſont
ſouvent bonnes aprés quelques Campagnes
, auffi fortent-elles des anciens Ro.
mains , les autres Etats de Sa Majesté Catholique
lui en fourniront auffi. Il ya
beaucoup de bois enEſpagne propre à la
conſtruction des Vaiſſeaux qu'elle pourra
mettre
des Affaires de l'Europe. 73
mettre en uſage , elle a quantité de Galeres
dont le nombre pourra aifément augmen
ter , le beſoin d'argent pour la guerre
fait qu'en remediant aux abus fans que
l'on puiſſe s'en plaindre , elle trouvera
les fonds neceſſaires pour ſoutenir ſon ancienne
réputation , pour repouffer avec
gloire ceux qui ont ofé former le deſſein de
l'envahir. Enfinl'Eſpagnetrouve àpreſent
chez elle , ce qu'elle regardoit dans les au
tres Nations , commeunfonge ou comme
une fable , elle ne ſe connoiſt plus ; elle ſe
tâte , elle s'examine ,&tout ce qu'elle voit
luy paroiſt autant de miracles. Aucun de
ceux qui vivent aujourd'huy en Eſpagne
n'avoit vu leurs Souverains s'aller expoſer
hors de leurs Royaumes , pour les def
fendre , les Eſpagnols en conſiderant tou
tes ces choſes ſentent chaque jour naître
4
K
74 Etatpresent
1
dans leur coeur de l'indignation pour la
Maiſon d'Autriche , qui les entretenoit
dans une molleſſe & dans une létargie inconcevables
; ce qui les rend de plus en
plus charmez du Monarque qui les tire
du honteux afſſoupiſſement où ils eſtoient
plongez ; & on ne leur fera pas à l'avenir
chanter des Te Deum , & allumer des
Feux de joye pour des Villes perduës ,
s'ils avoient le malheur d'en perdre ; enfin
ils fortiront de l'ignorance où ils ont eſté
ſi longtemps , de ce qui ſe paſſoit dans le
monde. Elle estoit telle qu'on leur faiſoit
croire directement le contraire des événemens
qui auroient pû leur faire ouvrir
les yeux ſur le mauvais eſtat où ils ſe trou-
: -
voient.
L'Eſpagne eſtant dans l'eſtat que
je viens de marquer , & charmée d'un
des Affaires de l'Europe. 75
Roy qui s'eſt déja trouvé en perſonne à
plus d'une Bataille pour deffendre ſes
Etats , il n'y apas lieu de croire qu'il puiſſe
arriver aucune revolte en Eſpagne contre
un Monarque qui la remet dans ſa pre
miere ſplendeur , puiſqu'on ne lit point
dans aucune Hiſtoire , que les Eſpagnols
ſe ſoient jamais ſoulevez contre leurs Rois
les moins eſtimables ; elle doit beaucoup
à la Hollande , qui en agiſſant contre le
projet qu'elle avoit fait pour l'empêcher
de ſe rétablir , eſt cauſe du bon eſtat où
cette Monarchie ſetrouve ,&de la gloire
qu'elle eſt prête d'acquerir. Cette même
Hollande rend auſſi par là un ſervice con
ſiderable à la France ,puiſque tant de mil.
liers d'hommes qui vont faire diverſion
en ſa faveur , n'auroient pas ſçû dequoy ils
eſtoient capables ,ſans le Traité de Portu-
A
Kij
76 Etat present
gal ; ainſi la France & l'Eſpagne font tresobligées
à ceux qui ont pris ſoin de le faire.
Quoyque les Hollandois ſoient épuiſez ,
il faudra qu'ils envoyent tous les jours des
hommes , de l'argent , des munitions , &
des vivres en Portugal , ce qu'ils auront
peine à faire , eſtant aujourd'huy dans la
plus cruelle ſituation où ils ayent jamais
eſté. Elle eſt d'autant plus facheuſe pour
eux , que les fonds ne leur avoient jamais
manqué dans les autres guerres , & s'ils
leurs manquent dans celle-cy , c'eſt parce
que les Anglois les ont forcez par des
vûës intereſſées ,& pour leur faire plus de
mal que de bien , à rompre tout commer
ce avec la France. Cependant l'Empereur
& les Cercles de l'Empire , qui devoient
faire une grande diverſion en leur
faveur , crient au ſecours eux mêmes. Sa
des Affaires de l'Europe. 77
1
Majesté Imperiale ſetrouvant accablée par
les Mécontens,& les Cercles affoiblis par
toutes les Places conquiſes ,& par toutes
les Victoires remportées par Mr leDuc de
Baviere. Les meilleures troupes de l'Elec
teur Palatin & du Prince de Heſſe Caffel ,
ont peri dans la Bataille de Spire ,& quand
elles ſeroient remplacées ; ce qui ne fe
peut faire ſans qu'il en coûte beaucoup ,
elles ne le feroient que par de nouveaux
Soldats peu aguerris . L'Electeur de Brandebourg
met ſes troupes à ſi haut prix
qu'elles ne peuvent eſtre qu'à charge à
ceux qui payeront bien cher une Marchandiſe
ſiruineuſe: je dis ruineuſe, parce
qu'il eſt mal-aiſé , & l'on peut même dire
impoffible , d'empeſcher que des troupes
loüées à force d'argent dont leur Maître
profite ſans qu'elles s'en reffentent , &
78 Etat present
fur tout quand elles ſont Allemandes , ne
pillent pas les terres de ceux au ſecours
de qui elles font venuës , ce qu'ils font
obligez de ſouffrir patiemment lorſqu'ils
en ont un extrême beſoin , parce que la
pluſpart de ces troupes deferteroient , &
qu'il leur ſeroit aiſe de s'engager ailleurs ,
la plus grande partie de l'Europe eſtant
en guerre. Voila ce que les Hollandois
doivent apprehender , en cas qu'ils s'accommodent
de quelques corps des Trou
pes de l'Electeur de Brandebourg ; d'ail
leurs, ils s'y fient peu à cauſe des prétentions
de Son Alteſſe Electorale ſur les
biens du feu Roy Guillaume. Les Hollandois
n'ont pas moins ſujet de ſe défier
des Anglois. Ils craignent de s'en voir
abandonnez , &qu'ils n'entrent dans quelques
Traitez de Paix , fans que la Prin
desAffaires de l'Europe. 79
ceſſe de Dannemarck puiſſe y mettre
obſtacle , & cette crainte eſt fondée ſur
ce qu'on a déja beaucoup raifonné dans
le Parlement ſur l'inutilité de la guerre pre
ſente , l'Angleterre n'en pouvant efperer
aucun fruit , quand même elle ne ſeroit
pas auſſi glorieuſe àla France que les precedentes
l'ont eſté. Ainsi la Hollande eſt
dans de grands embarras , il faut qu'elle
fecoure l'Empereur &les Cercles ; qu'elle
fourniffe continuellement de l'argent au
Duc de Savoye , qui n'eſt pas homme à
attendre ,& à ſe contenter de peu ,& qui
en demandera toûjours plus qu'il n'en aura
beſoin , & qu'il ne fait la guerre que pour
profiter de toutes manieres. Il faut auffi
que la Hollande fourniſſe la moitiéde tout
ce qui eft neceſſaire àl'Archiduc pour penetrer
enEſpagne, & qu'elle ait unenom
80 Etatpresent
breuſeArmée enFlandres, où elle ne pour
ratout au plus que ſe défendre , pendant
que les Conqueſtes que les François feront
ailleurs les mettront un jour en
état de ramaffer toutes leurs forces contre
elle ; & tout cela luy arrive dans une
année où elle a eſté deſolée par les Armateurs
François qui ont ruïne ſa peſche en
pluſieurs endroits , & qui luy ont pris
une infinité de Bâtimens. Enfin elle ne
s'eſt point encore vûë dans un tel accablement
, n'ayant jamais eſté ſi épuisée de
toutes choſes , ny ſi dupe d'elle-même ,
&de ſes principaux Membres. On doit
ajoûter à cela que pluſieurs Villes ſe trouvant
furchargées de taxes immenfes &
continuelles , en ont fait des plaintes fi
hautement , & avec tant de vehemence ,
que lesEtats ont lieu de craindre que les
fuites
des Affaires de l'Europe. 81
ſuites n'en ſoient dangereuſes , les Villes
ayant proteſté qu'elles ne vouloient plus
payer de fi grandes impoſitions , ce
qui tend à une revolte qui ſemble prefque
aſſurée. Ces murmures augmentant
de jour en jour , ont obligé les Etats d'y
envoyer des Deputez pour tâcher , par
leurs remontrances , & par leurs prieres ,
d'adoucir la trop vive ardeur des Habitans.
Voyons dans quelle ſituation l'Angleterre
ſe trouve aujourd'huy. Elle devoit
fur la fin de la derniere guerre vingt millions
ſterlings, qui font deux cent trenteneufmillions
, & ſes dettes ont toûjours
eſté en augmentant depuis ce temps-là , la
guerre qu'elle tâche à ſoûtenir aujourd'hui
le mieux qui luy eſt poſſible, l'obligeant à
de beaucoup plus grandes dépenſes que la
L
*
82 Etat present
precedente , & la Princeſſe de Dannemarck
achetant beaucoup plus cher que
le feu Prince d'Orange , l'appuy de ceux
qui employent tout leur credit & toute
leur autorité pour la faire durer , cequ'elle
a intereſt de ſouhaitter qui arrive , parce
qu'elle ne croit pas pouvoir demeurer
longtemps ſur leTrône dans un temps de
Paix. Comme cette guerre eſt cauſe que
l'Angleterre ne ſonge point au rétabliſſement
de ſon veritable Souverain , elle
donne lieu à la Princeſſe de Dannemarck
de tirer de grandes ſommes de ſon Parlement
, & par ce moyen cette Princeſſe
affoiblit le Peuple , elle envoye hors d'Angleterre
les troupes qui pourroient ſe ſoulever
contre elle ; elle ſe fait des Creatures
par l'argent que le pretexte des grands
beſoins qu'elle en a fait entrer dans ſes
des Affaires de l'Europe. 83
coffres,& ſesCreatures empêchent qu'on
ne luy en demande compte , elle donne
des emplois dans les armées , & met par
là beaucoup d'Officiers dans fon party ,
enfin la guerre la fait regner avec beaucoup
plus d'autorité & beaucoup moins
d'inquietude qu'elle ne feroit ſi elle n'étoit
pas continuée. D'ailleurs elle luy donne
moyen de tenir hors des trois Royaumes,
ceux qui luy peuvent eſtre ſuſpects , &
qu'elle a ſujet d'apprehender.
Il eſt certain que la guerre fait beaucoup
plus fortir d'argent d'Angleterre
qui n'y rentre jamais , qu'elle ne fait à
l'égard des autres Nations. Les Princes ,
qui pendant qu'ils font en guerre ont
leurs Etats derriere leurs troupes , ou du
moins les Pays qu'ils ont conquis , font
chez eux toute la depenſe qu'ils font obli
Lij
84 Etatpresent
gez de faire. Ainſi l'on ne peut dire que
cette depenſe faſſe tort à l'Etat , puiſque
l'argent n'en fort point , & qu'il ne fait
qu'y changer de mains. Il n'en eſt pas de
même de l'Angleterre , aprés que les troupes
y ont fait la depenſe neceſſaire pour
entrer en Campagne , il faut qu'on porte
beaucoup d'argent aux lieux où elles ſont
envoyées , & qu'on y en faſſe ſouvent
venir pour celle qu'elles y font pendant
des années entieres , & cet argent ne retournant
point en Angleterre , cela fait
qu'elle s'épuiſe , & que l'eſpece y devient
rare. Ainfi cet Etat autrefois fi floriſſant
eſt préſentement rempli de pauvres , la
grande diminution de ſon commerce luy
eſt auſſi fort préjudiciable , & la crainte
d'un bouleverſement general dont il eſt
menacé , & qui arrive ſouvent en vingt-
4
des Affaires de l'Europe. 85
quatre heures ſous les regnes des Ufurpateurs
, font que les bourſes y font extremement
reſſerrées. Je pourrois dire encore
beaucoup de choſes pour faire voir
que plus la guerre durera , plus l'eſpece
diminuera en Angleterre , en forte qu'il
eſt à craindre que lorſque cette rareté
d'argent ſera venuë à un certain point , il
ne ſoit plus poffible d'y remedier. On ne
trouvera pas toujours moyen d'y commercer
avec des tailles , & il eſt quelques
fois mal aifé de faire paſſer du bois pour
de l'argent ; s'il eſt rare en Angleterre , les
hommes commencent à ne l'eſtre pas
moins , le Pays n'eſt pas extremement
peuplé , & il eſt preſque épuisé de ceux
qui ſont capables de porter les armes , ce
qui fait qu'on en a envoyé beaucoup en
Portugal qui ſont ſi jeunes que pluſieurs
:
86 Etat preſent
ne ſont pas en état de ſuporter les fatigues
de la guerre.
L'Irlande qui fourniſſoit autrefois
un grand nombre de Soldats , eſt prefque
dépeuplée , les perfecutions que
l'on a faites à ſes habitans au ſujet de la
Religion , ſont cauſe que depuis l'invaſion
du Princed'Orange , la pluſpart ont abandonné
leur Patrie , il en est même ſorti
quantité de femmes avec leurs enfans , &
l'on en voit preſque dans tous les Etats
Catholiques de l'Europe , s'il ſe trouve
aujourd'huy quelques Irlandois dans les
armées d'Angleterre , ce n'eſt que parce
qu'ils n'ont point eu d'autre moyen de
paſſer la mer. Aufſi ces Troupes pour la
plus grande partie, ſont elles toûjour prêtes
à deferter , lorſque l'occaſion leur eſt
favorable. Enfin l'Irlande ne peutpreſque
des Affaires de l'Europe. 87
plus donner de ſecours à l'Angleterre ,
elle manque auſſi bien qu'elle , d'hommes
& d'argent , tous les biens des Catholiques
qui eſtoient en tres - grand nombre
dans ce Pays-là , ayant eſté confiſquez &
enlevez.
1
L'Angleterre doit encore moins compter
ſur l'Ecoſſe dans l'état où ſe trouvent
ces deux Royaumes ; l'Angletterre
prétend y exercer un pouvoir arbitraire ,
& l'Ecoſſe veut que tout ſe paſſe chez
elle ſelon ſes anciennes Loix , elle prétend
même que le Trône d'Angleterre venant
à vacquer , elle pourra ſe choiſir
un Roy , n'ayant point donné ſa voix
àceux que le Parlement d'Angleterre a
nommez pour ſucceder à la Princeſſe
de Dannemarck ; de maniere que l'Angleterre
ne peut gueres attendre d'eſtre
88 Etat present
ſecouruë par un Etat , avec lequel elle peut
avoir un jour de grands démêlez .
Si la Princeſſe de Dannemarck com
mence à voir que les hommes manquent
en Angleterre pour entretenir une guerre
qu'elle a deſſein de faire durer , ſuivant
les raiſons déja marquées , il eſt à croire
qu'il y en aura bien moins dans la ſuite ,
ce qui ſera d'un grand préjudice à fes
Alliez , qui fe trouveront fort embaraſſez
lorſqu'elle ne pourra leur fournir un auſſi
grand nombre de troupes qu'elle a fait
juſqu'à preſent. Cette diminution d'hommes
qui n'arrive que parce qu'ils ont eſté
facrifiez dans pluſieurs guerres , non pas
pour l'acroiſſement ou pour la défenſe de
l'Etat , mais pour l'intereſt particulier des
Ufurpateurs , pourra faire un jour grand
tort à l'Angleterre, & fi elle étoit attaquée
&
des Affaires de l'Europe. 89
& qu'elle n'eût plus les Alliez qu'elle a
aujourd'huy , elle ſe trouveroit bien foible
& peu en état de reſiſter , ſi l'Ecoffe
en même temps ne vouloit plus , ny la
reconnoiſtre d'aucune maniere , ny la
fecourir , & que l'Irlande de ſon côté ,
tournant ſes armes contre elle pour faire
refleurir ſa Religion , & pour ſe venger
des mauvais traitemens qu'elle en a reçûs
& qu'elle en reçoit encore tous les jours ,
elle connoîtroit alors combien la guerre
qu'elle cherche à ſoûtenir aujourd'huy
lui feroit inutile & ruïneuſe.
L'Angleterre ſe trouve preſentement ,
à proportion , encore moins abondante
en Vaiſſeaux qu'en hommes , & l'on peut
dire que ſa Marine aprés les grandes pertes
qu'elle a faites depuis peu de temps ,
m'eſt plus en état de ſe faire craindre.
M
90 Etatpresent
Il lui arriva l'année derniere une choſe
dont aucun fiecle ne fournit d'exemples,
on publia des chofes fi extraordinaires de
ſes forces maritimes, qu'il ſembloit qu'elles
alloient foudroyer tout ce qu'elles rencontreroient
fur mer , elle fit partir pour
la Mediterranée quarante grosVaiſſeaux
de Guerre , accompagnez de pluſieurs
autres Bâtimens chargez de troupes de
débarquement. Cette flote fe promena
pendant tout l'Eté ſans attaquer aucune
Place d'Eſpagne , ellene debarqua pas un
ſeul homme , & ne prit pas une ſeule Barque.
Ainfi elle fut entierement inutile aux
Alliez d'Angleterre , tout ſe paſſa en menaces
, & elle ne gagna que des maladies,
qui firent perir la plus grande partie de
ſes troupes&de ſes Matelots. De forte
qu'aprés avoir coûté des millions à l'An-
:
:
des Affaires de l'Europe. 91
gleterre , elle y retourna ſans ofer attendre
que Monfieur le Comte de Toulouſe
, qui n'avoit que vingt-quatre Vaifſeaux
ſe mit en mer. Cependant elle en
perdit pluſieurs que les Armateurs de
France lui enleverent durant la même
Campagne. Le Chevalier de Saint Pol
ſeul , fit plus que cette grande & formidable
flote dont la retraite cauſa tant de
honte à l'Angleterre. Elle avoit perdu
auparavant pluſieurs gros Navires lorſque
Mr du Caffe donna la chaſſe à une de ſes
Eſcadres , qui fut tres-maltraitée , & qui
eut le chagrin de voir perdre la vie à l'A
miral Bembow qui fut tué d'un coup de
Canon ,
On peut ajoûter à cela les grands domages
que les Anglois ont reçu ſur mer
depuis le commencement du mois de
4
Mij
92 Etat present
Decembre dernier , ils perdirent par la
tempête arrivée la nuit du ſept au huit du
même mois vingt-trois gros Vaiſſeaux ,
& un fort grand nombre de Matelots.
Je ne dis rien des troupes & des effets
dont pluſieurs moindres Bâtimens étoient
chargez , n'ayant entrepris de parler dans
cet article , que de ce qui regarde la Marine.
Cette flote que ces pertes avoient
fort diminuée ayant eſtéremiſe en eſtat à
grands frais ,& le mieux qu'il fut poſſible,
l'Archiduc s'embarqua de nouveau & fit
voile pour le Portugal. Elle fut accüeillie
d'une ſeconde tempefte & repouſſée en
Angleterre , où l'Archiduc débarqua ,
cette tempeſte ne coûta que quatre Vaifſeaux
, mais la Flote fut fi maltraitée qu'il
fallut faire de grandes dépenses & employer
beaucoup de temps pour la repa
des Affaires de l'Europe, 93
rer ; enfin elle fit voile encore une fois
pour le Portugal , & perdit en y arrivant
un Vaiſſeau de ſoixante - dix Canons
faris qu'on en puſt rien ſauver , & un
autre Bâtiment dont les équipages furent
fauvez. Ily avoit cinq mois qu'elle eſtoit
en mer , & il eſt preſque impoſſible d'imaginer
combien la longueur du temps
fit fouffrir les Soldats & les Matelots , &
combien il en perit.
Tant de pertes faites depuis l'ouvertu
re de la guerre ont tellement affoibli la
Marine d'Angleterre , que comme elle n'a
plus de reſſource , ny de temps pour ſe
rétablir , la Princeſſe de Dannemarck a
jugé à propos de faire armer juſqu'au
moindre Vaiſſeau qui reſte dans cet Etat.
Ces vieux Baſtimens , & d'autres Navires
marchands , 4montez de Matelots quon
:
94 Etat present
aura levez nouvellement compoſeront
une Flote , qui ſera capable de mettre la
confufion & le deſordre parmi ce que les
Anglois ont encore de bons Vaiſſeaux
de ligne , & qui ne pourra tenir contre
ſoixante gros Navires que l'on arme en
France , puiſqu'il eſt certain qu'aucune:
Puiſſance Maritime , quand même elle
feroit ſuperieure d'un tiers en Vaiſſeaux ,
ne ſçauroit reſiſter auxArmées navales de:
France. On peutjuger par là à quels malheurs
l'Angleterre demeurera expoſée , fi
elle n'ouvre bien-toſt les yeux ſur les maux
que luy attireront ceux qui veulent perpetuer
la guerre.
Ce qui vient d'arriver au ſujet de la
Conformité occaſionnelle , fait voir que
l'Angleterre ne peut éviter ſa ruine , que
par un Traité de Paix. Voicy quelques
desAffaires de l'Europe. 95
éclairciſſemens là-deſſus. Aucun Membre
du Parlement n'y fçauroit entrer qu'iln'ait
eſté communier à l'Eglife Anglicane. On
a établi cette Loy pour empêcher que
les Puritains , c'eſt à dire , les Proteftans
ou Calviniſtes , n'ayent entrée dans le
Parlement , mais comme ces Proteftans
fouhaitoient d'y eſtre admis , afin de faire
durer la guerre par leurs fuffrages & par
leurs cabales , àquoy ils ſont portezpar les
Calviniſtes de France,quivoudroient voir
ruinerleurPatrie aux dépens mêmede ceux
qu'ils excitent à continuer de faire laguerre
à la France , les Proteftans Anglois ,
animez par ces François furieux , qui leur
font croire que ce qui eſt contre eux eſt
à leur avantage , voulant entrer dans le
Parlement , ſe conforment d'abord à la
loy , &vont communier à l'Egliſe Angli
96 Etat present
cane. Ils retournent enſuite à leur Eglife,
& comme ils ſe ſont conformez par occa
ſion à l'Eglife Anglicane , on a donné le
nom de Conformité occaſionnelle à ce
qu'ils font en s'y conformant pendant un
temps. La Chambre des Communes ne
pouvant ſouffrir cet abus ,& voyant que
la guerre durera éternellement , fi on permet
que ces Proteftans animez contre la
France par le conſeil des François qui fuivent
la même Religion , entrent dans la
Chambre , elle a propofé un. Bill pour
remedier à cet inconvenient. LaPrinceſſe
de Dannemarck qui a craint que l'on ne
parlaſt de Paix , s'iln'entroit plus de Proteſtans
dans le Parlement , a engagé la
Chambre des Seigneurs à rejetter ceBill,
cequi ne luy apas eſté difficile , puiſquela
la pluſpart de ces Seigneurs font dans ſes
intereſts
des Affaires de l'Europe. 97
intereſts de cette Princeſſe à cauſe des
grands biens qu'ils en reçoivent ,& qu'elle
ne pourroit plus leur faire , fi la guerre finiſſoit
, parce qu'elle recevroit moins d'argent
, & qu'elle auroit moins d'emplois à
leur donner. Ce qu'il y a de ſurprenant ,
c'eſt que des Evêques mêmede la Chambre
des Seigneurs ont eſté affez lâches
pour ſe laiſfer gagner ; & ſouffrir que des
Proteftans ſe mocquaſſent de leur Reli
gion, en allant communier à leur Eglife ,
dont ils ne font pas. On peut juger par
là du mauvais eſtat des affaires d'Angleterre,
puiſque le Bill, contre la Conformité
occaſionnelle , ayant eſté rejetté par
laChambre des Seigneurs , il eſt impoffible
que la guerre finiſſe tant que les Proteſtans
entreront dans le Parlement. Ainfi
elle achevera bien toſt de ruiner l'Angle-
N
?
4
98 Etat present
terre , qui manque d'hommes , d'argent ,
de Matelots , & de Vaiſſeaux.
Je dois ajoûter icyque les Puritains ou
Calviniſtes , qui rejettent le Gouverne
ment Epifcopal & la Liturgie reçuë en
Angleterre , exciterent les troubles arri
vez ſous le regne de Charles I. & furent
cauſe de la mort de ce Monarque. Il eſt
extraordinaire qu'une Secte de ce caractere
, ennemie de tous les Souverains , qui
ne cherche qu'à détrôner les Rois , & qui
voudroit que tous les Etats de l'Europe
fuſſent en Republique , paroiſſe aujourd'huy
dans les intereſts de la Princeſſe de
Dannemarck ;mais on n'en doit pas eſtre
furpris . C'eſt la Politique ſeule qui la fait
agir , elle a beſoin de cette Princeſſe qui
veut faire durer une guerre que les Puritains
veulent auſſi entretenir , & ils ne font
J
des Affaires de l'Europe. 99
pas fachez qu'elle ait le maniement des
affaires , parce qu'il leur ſera plus aiſé lorfqu'ils
auront preparé toutes choſes pour
parvenir à leur but , de détrôner une femme
qu'ils voyent joüir d'une Couronne
ufurpée. La Princeſſe de Dannemarck eſt
perfuadée de leurs mauvaiſes intentions
&du venin que leur foufflent les Calviniſtes
François , mais elle croit devoir dif
fimuler pendant qu'il eſt de ſes intereſts ,
auſſi bien que de ceux des ces ennemis
cachez , d'entretenir la guerre. Elle eſpere
que lors qu'ils voudront ſe declarer pour
eriger l'Angleterre en Republique , elle
fera foûlever tous les Grands contr'eux ,
& qu'ils le feront avec d'autant plus de
vigueur , que tout est égal dans une Republique
; de forte qu'ils ſe verroient obligez
de deſcendre de leur grandeur pour
Nij
100 Etat present
figurer avec la plus grande partie des
Bourgeois : ainſi la Nation eſt menacée
de guerres inteſtines qui acheveroient de
la ruiner , & ces maux ne peuvent eſtre
détournez àmoins queleTrône ne ſoit occupé
par ſon legitime Souverain. Ileſt für
que juſqu'à ce que ce bonheur arrive en
Angleterre , elle ne profperera d'aucune
maniere. UnEtat nepeut fleurir ſous leregne
d'une femme qui s'eſt declarée contre
fon Pere en faveur d'un Ufurpateur , &
qui porte une Couronne qui appartient
au Prince ſon Frere. Une Princeſſe de
ce caractere n'attire jamais que des malheurs
, & éloigne les Benedictions du
Ciel , qui ne peuvent tomber ſur elle ,
ny ſur les Sujets qui luy obéïſſent. Quand
un Souverain eſt beni de Dieu , ſon Etat
joüit du même bonheur,&lors qu'il prend
des Affaires de l'Europe. 101
le parti d'un Ufurpateur , il ſouffre éternellement
, cet Ufurpateur employant les
voyes les plus criminelles , & facrifiant
Sujets , Juftice , & raiſons , pour ſe maintenir
, au lieu qu'un legitime Souverain aime
ſes Sujets , & qu'il les regarde comme
ſes enfans . Le veritable Souverain & l'Ufurpateur
peuvent eſtre regardez comme
les deux Meres , dont il eſt parlé dans le
dans le fameux Jugement de Salomon.
Le legitime Souverain reſſemble à la
veritable Mere , qui aime mieux que
ſon enfant ne luy ſoit pas rendu , que
de le voir mourir ; ainſi le veritable Souverain
aime mieux ne pas fi-toſt monter
ſur leTrône qui luy eſt dû , que d'expoſer
ſes Sujets à eſtre déchirez par les rigueurs
de la guerre , qu'il ſeroit contraint de faire
pour s'y placer. Ce n'eſt pas qu'aprés leur
102 Etatpresent
avoir donné le temps de ſe reconnoître ,
il ne ſoit obligé, lorſqu'il ſe trouve des ſituations
favorables , de les forcer en quelque
maniere à devenir heureux , en les tirant
d'un eſtat qui feroit tomber ſur eux
les maledictions du Ciel.
D L'Article qui ſuit regarde pluſieurs
Puiſſances qui font en guerre fans avoir
d'Ennemis , je parleray de toutes enſemble
fans en nommer aucune. Ces Puiffances
levent des troupes au dépens de
leurs Sujets , quoique ce ne ſoit ny pour
la défenſe , ny pour l'accroiffement de
leurs Etats , ny pour faire valoir quelques
droits , qu'ils ayent lieu de croire bien
fondez ; ils trafiquent enſuite de ces troupes
fans que leurs Sujets qui ont fourni
de quoy les lever , profitent en aucune
maniere des deniers que reçoivent leurs
des Affaires de l'Europe. 103
Souverains , qui affoibliſſent leurs Etats
en leurs otant les hommes qui leur feroient
neceſſaires pour maintenir les Arts & pour
cultiver les terres. Lapluſpart de ces Troupes
qui ont ſouvent beſoin de recruës
pour eſtre rétablies periſſant dans les Pays
étrangers par le fer & par le feu , ce commerce
d'hommes pour eſtre ſacrifiez n'eſt
permis ny par les loix divines , ny par les
Loix humaines , parce que c'eſt faire perir
des hommes ſans neceflité pour joüir
du prix de leur fang. Depuis que ce commerce
eſt parvenu au point où il eſt préſentement
, la moindre guerre que deux
Puiſſances ont entre- elles , met toute l'Europe
en armes & en feu . Chacune de
celles qui ſont en paix cherchant à l'envie
à profiter du fang de ſes Sujets , & levendant
à ceux qui en offrent le plus , de ſorte
104 Etat present.....
qu'il n'y auroit que deux Armées en campagne
pour vuider les differens des deux
Souverains qui ſont en guerre , ſi on ne
leur offroit point des ſecours qui leur ſont
ſi onereux , & qu'ils ne peuvent s'empêcher
d'accepter , de peur que leurs ennemis
ne s'en prévalent ; ainſi toute la terre
eſt couverte d'hommes , & arrofée d'un
ſang dont ces Vendeurs de troupes rendront
un jour compte à Dieu. On doit
prendre garde à ne pas confondre ceux
qui défendent leur ſang , & les Princes
de leur Maiſon,par exemple dans laguerre
preſente , le Roy eſt obligé de défendre
le Roy Catholique , ſon petit Fils , & on
ſeroit fort ſurpris s'il en uſoit autrement.
Son Alteſſe Electorale de Baviere a été
obligée par les mêmes raiſons , de défendre
Monfieur l'Electeur de Cologne, ſon
frere,
des Affaires de l'Europe. 1ος
frere , qu'on a dépoüillé de ſes Etats , &
le Roy d'Eſpagne étant ſon Neveu , on
ne peut le condamner d'eſtre entré dans
ſes intereſts ; cependant ce Prince ſeroit
demeuré en paix fi les Cercles n'avoient
point rompu le Traité qu'ils avoient fait
avec luy pour la maintenir , ils ſe reſſentent
preſentement de leur mauvaiſe foy ,
& leurs playes ſaigneront long-temps .
Ce qui arrive aujourd'huy en Pologne
& ce qu'à fait le Royde Suede paſſe toute
imagination : le Roy de Pologne l'avoit
attaqué ſans aucun ſujet , & l'on peut
mêmê dire fans aucun pretexte ; Sa Majeſté
Polonoiſe avoit des raiſons particu
lieres qui ne regardoient point la Suede ,
elle avoit reſolu d'aſſujettir la Pologne afin
d'y regner arbitrairement , & elle cachoit
ce deſſein autant qu'il lui étoit poſſible. i
106 Etatpresent
Il falloit pour l'executer qu'elle eût des
troupes ſur pied , & qu'elle fit parler d'elle
par des actions éclatantes & par des conqueſtes
, afin d'avoir des pretextes pour
garder auprés d'elle les troupes Saxones
qu'elle avoit amenées en Pologne. Ses projets
eurent d'abord un ſuccés aſſez heureux
, & ce Prince les auroit pouſſez plus
loin ſi le Roy de Suede n'eſtoit accouru
& n'avoit repris les Places qu'on luy avoit
injuſtement enlevées. Ce Monarquepourſuivit
enſuite le Roy de Pologne ,&Vainqueur
redoutable à l'âge de dix-neuf ans ,
il fit voir qu'il n'étoit pas moins juſte &
prudent, que vaillant. On croyoit qu'en
pourſuivant leRoy de Pologne il ne ſepareroit
point les intereſts de ceux de la
Republique ; mais il déclara que ſçachant
que cette guerre n'avoit point eſté entredes
Affaires de l'Europe. 107
,
priſe du conſentement des Polonois , &
que le Roy de Pologne avoit violé tous
les ſermens qu'il avoit faits en recevant la
Couronne , dans le deſſein de tourner ſes
armes contre la Republique , juſques à ce
qu'il s'en fuſt rendu maiſtre abſolu , il eſtoit
venu pour la vanger , & qu'il pretendoit
pourſuivre le Roy de Pologne juſqu'à ce
qu'il l'eut contraint de quitter le Trône
la Republique fut charmée de voir de ſi
nobles ſentimens dans un ſi jeune Heros,
qui auroit pû étendre ſes Conqueſtes &
embaraſſer la Pologne , s'il avoit ſuivi l'impetuoſité
ordinaire à ceux de ſon âge,& fur
tout lorſqu'ils ſe trouvent vainqueurs. Je
ne dis rien de tout ce qui s'eſt paſſé depuis
ce temps-là, mon deſſein n'eſtant que de
parler de la ſituation preſente des Etats de
l'Europe. Celle où la Pologne ſe trouve ,
:
O ij
108 Etat present
4
luy doit faire un extrême plaiſir , puiſqu'elle
ſe voit en eſtat de joüir bien-toſt de la
plus douce tranquillité , par le choix qu'elle
fera d'un Monarque qui n'attentera point
ſur ſa liberté. Il y a grande apparence
qu'elle prendra pour cela toutes les précautions
neceſſaires . Enfin elle a tout
ſujet de ſe croire heureuſe , puiſqu'elle
ſe trouve maîtreſſe d'elle - même , aprés
s'eſtre vuë il n'y a pas long - temps en
eſtat d'eſtre envahie par le Roy de Suede,
ou gouvernée arbitrairement & reduite
ſous le pouvoir des Saxons , par le Souverain
qu'elle a choiſi .
J'apprens en achevant cet article , que
le Roy de Pologne vient d'eſtre défait &
mis en fuite ; que les Polonois l'ont abandonné
, & que les Saxons qui ont tenu
ferme ont eſté battus. Il eſt à remarquer
des Affaires de l'Europe. 109
que depuis fon élection , il a fait venir
trente mille Saxons dans ce Royaume-là.
On peut connoiſtre par là le mauvais eſtat
de l'Electorat de Saxe , qui eſt épuisé
d'hommes & d'argent , parce que ce Prince
en a ſans ceſſetiré de cet Etat ; ainſi ſi la
Saxe eſtoit attaquée elle auroit beaucoup
de peine à ſe deffendre.
1
La perte que le Roy de Pologne vient
de faire avancera les affaires de la Confederation
, & fera diminuer le party de Sa
Majesté Polonoiſe. Toutes ces choſes
font voir la ſituation de la Saxe & de la
Pologne , & que ce Royaume touche au
moment où il doit prendre une nouvelle
face.
Il eſt temps de parler de la Suiſſe , qui
attire aujourd'huy l'attention de toute
l'Europe , & où Mellarede , Envoyé de
A
ي ف
ΠΟ Etatprefent
-
Savoye , jouë un perſonnage fi indigne
qu'il eſt inoui qu'aucun Miniſtre en ait
jamais fait autant. Les Diſcours qu'il délivre
aux Cantons , ſont remplis d'infolences
, d'impoſtures ,&de faits manifeſtement
faux. Il croit qu'à force de faire du
bruit , de crier haut ,&de ſemer des écrits
ſeditieux , il deviendra un ſecond l'Iſola ;
qu'il ébloüira les peuples ; qu'ils les fera
craindre ; & qu'il empêchera qu'on nedémêle
la verité au travers du torrent d'injures
, qu'il répand contre les teſtes couronnées
, ſans aucun ménagement , &
avec tant de groſſiereté qu'en agiſſant de
la forte, il fait plus de tort à ſon Maiſtre ,
qu'aux Souverains qu'il offenſe , il a
commencé par vouloir perfuader que le
Roy ayant attaqué ſon Maiſtre, a rompu
le premier le Traité qui étoit entre Sa
:
des Affaires de l'Europe. HI
Majeſté & le Duc de Savoye ; mais il eſt
prouvé & decidé , que ce Duc ayant fait
un Traité avec l'Empereur , l'Angleterre
& la Hollande , a rompu le premier,quoiqu'il
n'ait pas commencé à faire des hoftilitez.
Ce n'eſt pas qu'on ne pût dire que
c'eſt agir hoftilement , que de donner
aux ennemis du Roydes avis dece qui ſe
paſſoit dans les Armées de S. M. &de femer
par là de la meſintelligence entre les
Generaux , & de faire échoüer ce qu'on
avoit projetté. Si les troupes du Roy ont
marché vers le Piemont , ce n'a eſté que
pour renverſer les entrepriſes que le Duc
de Savoye avoit concertées avec les ennemis
de Sa Majefté.
Il me ſeroit aiſe de donner des preuves
de tout cela , s'il s'agiſſoit icy d'une
Hiſtoire dans les formes , mais je ne veux
112 Etat prefent
parler que de l'état où ſe trouve aujourd'huy
l'Europe , & le peu que je raporte
de ce qui s'eſt paſſé auparavant , n'eſt
que pour faire voir ce qui a amené les
les affaires dans la ſituation où elles ſont ;
cependant je dois dire plus , à l'égard de
ce qui regarde Mr de Savoye , ce Prince
voulant faire paſſer pour vray , ce qui eſt
faux. Je diray donc que ceux qui n'examinent
pas affez tout ce qui eſt arrivé , ſeront
convaincus que MrleDuc de Savoye
impoſe , lorſqu'ils feront reflexion aux
dattes des Imprimez de Hollande , qui
ont donné ſon Traité entier , & qui voudront
faire attention au temps où la Princeſſe
de Danemarck à parlé de ce Traité
au Parlement d'Angleterre , & à celuy
que les Gazettes de Hollande ont dit que
l'Empereur vouloit maintenir ſon Traité
aycc
des Affaires de l'Europe. 113
avec le Duc de Savoye. Tout cela a précedé
les actes d'hoſtilité commis par la
France , & quand même aucune de ces
choſes n'auroit eſté ſquë , il ſuffit que dés
l'inſtant que le Roy a commencé à agir
contre le Duc de Savoye , les Puiſſances
avec lesquelles il s'eſt ligué ont avoüé
leur Traité , & que ce Duc n'en eft
pas luy -même diſconvenu , ſans ſonger
que ce Traité ne pouvoit avoir eſté fait ,
puiſqu'il auroit du moins fallu qu'il ſe fuſt
paſſé quelque temps , pour negocier ce
Traité qui en demandoit beaucoup , &
qui ne pouvoit eſtre terminé ſans qu'il y
euſt eu beaucoup de Couriers en campagne
de part & d'autre. Voila comment
les plus ruſez Politiques ſe trompent quelquefois
, en donnant eux -mêmes des preuves
qui font voir directement le contraire
P
114 Etat present
de ce qu'ils ſoûtiennent avec obſtination.
Ce Traité du Duc de Savoye contre la
France , avant que le Roy euſt fait aucun
acte d'hoftilité dont il euſt lieu de ſe plaindre
, devoit l'obliger au ſilence ,&il n'eſtoit
pas en droit de demanderdesTroupes au
Corps Helvetique , ſous pretexte d'avoir
eſté le premier attaqué par la France , les
Cantons eſtant perfuadez & convaincus
de tout ce que je viens de dire , & perſonne
même ne pouvant s'empêcher de
l'eſtre.
Le Duc de Savoye n'eſt pas mieux fondé
lorſqu'il demande au Corps Helvetique,
que les François évacuënt les Places
dont ils ſe ſont emparez en Savoye , &
qu'il engage la France àconſentir àla neutralité
de ce Pays. Jamais propoſition fi
déraisonnable n'a eſté faite , le Duc de
des Affaires de l'Europe. IIS
Savoye veut qu'il luy ſoit permis d'attaquer
conjointement avec l'armée Allemande
les troupes de France & le Milanez
, & qu'il ne ſoit pas permis à la
France d'attaquer la Savoye. Il pretend
qu'il a des Traitez avec les Cantons qui
les doivent obliger à demander cette
Neutralité , & il ſemble à entendre parler
ſon Envoyé , que les Traitez qu'il a avec
eux foient auffi anciens que ceux que les
Suiſſes ont avec la France , quoiqu'ils en
ayent avec cette Couronne fort longtemps
avant qu'il y eut des Ducs de Savoye
; d'ailleurs ce Duc pretend , ou du
moins il le fait entendre ainfi , que fon
alliance avec les Suiſſes , ne leur eſt pas
moins utile que celle des Rois de France
& d'Eſpagne , quoique fi on le compare
à ces deux grands Monarques , à peine
1
Pij
116 Etatpresent ..
:
paroitra-t-il comme un atome auprés
d'eux , de forte qu'il ne doit pas eſtre à
compter , lorſqu'il s'agira des deux Couronnes
, qui peuvent proteger les Suiſſes ,
les deffendre contre toute la terre , &
entretenir ſeules pendant la Paix , plus de
troupes de leur Nation que tous les Souverains
de l'Europe ne pourroient faire
pendant la guerre. Enfin le Duc de Savoye
voyant que les égards qu'il pretend
que les Suiſſes doivent avoir pour luy ,
ne font rien en comparaiſon de ceux qu'ils
doivent avoir pour les deux Couronnes,
a cru qu'il feroit trembler le Corps Helvetique
, & qu'il en obtiendroit bien d'avantage
, s'il pouvoit luy perfuader qu'il
doit craindre que la France ne l'entoure
&ne s'en empare ſi elle demeure maîtreſſe
de la Savoye , mais comme le Roy
des Affaires de l'Europe. 117
en eſtoit maiſtre pendant la derniere
guerre , & qu'il n'a pas attenté contre la
la liberté des Suiſſes , il n'y a pas lieu de
craindre qu'un Prince qui paroiſt toûjours
auffi Grand & auffi équitable , qu'il l'a
eſté depuis le commencement de fon
regne , change aujourd'huy de caractere.
Les Suiſſes n'ont rien à apprehender
quand les Rois de France ſeroient maîtres
de la Savoye. Henry IV . Loüis le
Juſte , & Loüis le Grand l'ont poſſedée ,
& les Suiſſes n'ont jamais eſté inquietez
par ces Monarques. Joignez à tout cela
que le Roy ayant aujourd'hui preſque
toute l'Europe à combattre , cette guerre
ne lui permettroit pas d'attaquer les Suifſes
, & de s'attirer ſur les bras un ſi grand
Corps , & fi belliqueux , qui ne manqueroit
pas de deffenſeurs , & qui d'ailleurs
118 Etat preſent
eſt aſſez puiſſant pour ſe deffendre par
lui-même. Y a-t-il perſonne , pour peu
qu'il raiſonne juſte , qui ſe puiſſe imaginer
qu'un Moriarque qui n'a commencé
qu'une ſeule guerre en ſa vie , en attaquant
les Hollandois afin de les faire repentir
de la triple alliance , & qui pour remettre
la tranquillité dans l'Europe , a rendu une
partie des Conqueſtes qu'il avoit faites ,
voulût ternir la gloire qu'il s'eſt acquiſe
par mille autres actions de grandeur &
de generoſité , en faiſant la guerre ſans aucun
ſujet , à ſes bons & anciens Alliez ,
dont on dit qu'il a environ trente mille
hommes à ſa ſolde. C'eſt une choſe ſi éloignée
du bon ſens qu'il n'eſt pas poſſible
que ceux qui la veulent faire croire aux
Suiſſes , en ſoyent eux-mêmes perfuadez .
Auſſi l'Envoyé de Savoye en Suiſſe s'emdes
Affaires de l'Europe. 119

baraſſe-t- il fi fort dans tous ſes diſcours
ſeditieux qu'il ſe contredit ſouvent ;
puiſqu'aprés avoir dit que la Suiſſe eſt entourée
des Troupes de France , il dit dans
ces mêmes écrits que cette Couronne
eſtant occupée ailleurs & n'ayant preſque
point de troupes en Savoye , il eſt temps
que les Suiſſes profitent de celuy qui ſe
preſente , pour en chaſſer ce que les François
y ont de troupes.
Si la France eſt ſi occupée ailleurs , ce
que l'on ne peut cacher , pourquoy vou
loir faire peur aux Suiſſes d'un mal qui
non-feulement n'eſt pas prochain , mais
qui ſelon la ſituation des affaires preſentes,
ne sçauroit arriver ; il faudroit pour attaquer
les Suiſſes , que le Roy fuſt en paix ;
& fi la Paix regnoit dans toute l'Europe ,
tous les Alliez des Suiſſes ſeroient alors en
1
:
120 Etatpresent
:
eſtat de les deffendre ; ainſi Mellarede ne
cherche qu'à faire du bruit pour étonner
les plus ſimples , qui ne raiſonnant pas ,
donnent dans tout ce qu'ils entendent
dire ; mais on ne peut tromper un Etat
entier qui ſçait demeſler le vray d'avec le
faux ; Monfieur de Savoye ſçait bien qu'il
n'obligera pas les Suiſſes à ſe declarer contre
la France ; mais ſon but eft de les broüiller
enſemble , & de mettre toute l'Europe
en feu , afin de profiter du deſordre &
de la combustion. Ce Prince a trouvé
moyen par ſes agens & par des perſonnes
qu'il a envoyées en Suiffe , d'engager prés
de deux mille Soldats dans ſon party ,
mais tout cela s'eſt fait fans forme & fans
regle , les Cantons l'ignorent , & il n'y a
point de Capitulations avec eux , ſes levées
ne ſont point autoriſées , aucun Officier
des Affaires de l'Europe. 121
cier n'a voulu entrer dans ſon party , parce
qu'ils connoiſſent le Duc de Savoye , &
qu'ils ſçavent qu'ils ne ſeroient payez que
tant que ſes Alliez luy envoyeront des ſubfides
, ce qu'ils ne pourront faire encore
long- temps ; enfin ces Officiers ſçavent
que c'eſt un tres - mauvais ſervice , & qu'il
durera peu , & ils aiment mieux eſtre à la
folde de quelque grand Prince , au ſervice
duquel ils pourront demeurer pendant la
Paix .
La ſituation de l'Electeur de Brandebourg
paroiſt aſſez bonne , puiſqu'il a des
troupes de reſte pour ceux qui voudront
s'en accommoder , mais les Princes liguez
font dans un ſi grand épuiſement que loin
qu'ils s'empreſſent à luy demander ces
troupes , cet Electeur eſt obligé de mettre
luy - même toutes chofes en uſage pour
122 Etat present
leur perfuader d'en traiter avec luy , се
qui paroiſt manifeſtement dans la propoſition
que le Baron de Richembach fit le
16. Février à l'Aſſemblée des Etats de
Franconie ; il leur dit , qu'encore que fon
Maistre doive laiſſer dans la Pruſſe dou-
Ze mille hommes pour la fureté de ce
Pays , il aſſiſtera les deux Cercles de
Franconie & de Suabe , avec un Corps
de quinze à feize mille hommes ,pour
le ſervice de Sa Majesté Imperiale ,
pour le bien de l'Empire , & pour la
confervation de la Liberté Germanique.
Et il ajoûta , que ces troupesferoientprétes
pour lafin du même mois , en cas que les
deux Cercles vouluſſent convenir avec
lui de sconditionsfousleſquelles il lesfournira,&
envoyer à cet effetdes Deputez à
Berlin. Le même Miniftre fit une longue
des Affaires del'Europe. 123
harangue à ce Cercle , & repreſenta entre
autres choſes , que l'Electeurſon Maistre
prévoyoit bien les trois difficultez qu'on diffic
pourroit opposeràſa propoſition ſçavoir,
1°.Que ceferoitune nouvelle charge pour
les deux Cercles ſuſmentionnez , outre
celle qu'ils portent déja par le contingent
qu'ilsfourniffent. 2°. Qu'ils ont tantfouffertles
années precedentes , qu'ils ne peuvent
plus continuer à faire ce qu'ils ont
fait. 3°. Que les troupes auxiliaires commettent
trop de defordres & d'excés.
Mais il fit voir auſſi que , 1. La fituation
des affaires estant tout à fait changée ,
il estoit plus à propos dans les conjonctu
res preſentes de donnerde l'argentà leurs
Amis , qu'à leurs Ennemis , qui ne
s'en ferviroient qu'à leur deſavantage.
2°. Que s'ils nefaisoient de grands efforts
Qi
124 Etat present
1
pourſe mettre en estat defaire une plus
vigoureuſe reſiſtance , les Ennemis en
profiteroient nonſeulement par les grandes
contributions qu'ils exigeroient d'eux,
mais que le Paysferoit encore exposé à
estre pillé , brûlé , & entierement ſaccagé.
3°. Que l'Electeurſon Maiſtre remedieroit
à tous les desordres qu'on pouvoit
apprehender , &qu'il tâcheroit de
toute maniere de conſerver la gloire que
fon Pere avoit acquiſe , en faiſant obferver
par tout àſes troupes une bonne &
exacte discipline.
Après toutes ces propoſitions , on eſt
entré en negociation pour voir de quelle
maniere on traiteroit de ſes troupes. Les
propoſitions de l'Electeur de Brandebourg
ſont dans toutes les Nouvelles publiques
, & l'on y a vû qu'elles ont eſté
des Affaires de l'Europe. 125
:
rejettées par les Cercles. On n'a point
oüy dire depuis ce temps-là que les Parties
ſe ſoſent accommodées. La ſuitefera
voir ce que deviendront ces troupes. Les
Cercles en ayant levé chez eux ne ſont
pas obligez à d'avantage , & l'accommo
dement de ces troupes regardoit l'Empereur
; mais ſes finances ſont ſi épuiſées,
& les Mecontens qui ont refuſé d'écouter
les propoſitions des Mediateurs Anglois
& Hollandois , lui taillent tant de
beſogne , qu'il auroit bien voulu rejetter
le payement de ces troupes ſur les Cercles
de Franconie & de Suabe.
Les nouvelles du triſte eſtat où les Mécontens
mettent Sa Majeſté Imperiale ,
&leur refus abſolu de traiter de la Paix ,
n'avanceront pas les affaires de l'Archiduc
en Portugal , où quoiqu'il n'ait qu'un ti
126 Etat present
tre imaginaire , & qu'il n'ait pas ſuffiſamment
de forces pour le ſoûtenir , ſa fierté
eſt ſi grande qu'il ne ſortit point detable
pour recevoir le Marquis deMarialvac qui
luy fut envoyé par le Roy de Portugal ,
pour le complimenter aprés fon arrivée ;
c'eſtoit pour la ſeconde fois qu'il venoit
ayant eſté renvoyé la premiere , parce que
l'Archiduc repoſoit. Il n'en fut pas reçû
plus gratieuſement , & l'Archiduc ne luy
fit qu'un ſigne de teſte , pareil à celuy que
le Commandeur fait à Dom Juan dans la
Comedie du Feſtin de Pierre . Auſſi eſtce
une veritable Comedie que tout ce
qui ſe paſſe aujourd'huy en Portugal , où
le Ceremonial fournit beaucoup de Scenes
, l'Archiduc nommé ſeulement par
ſon Pere à une Couronne qu'il ne poſſedoit
pas , voulut quele Rov de Portugál
des Affaires de l'Europe. 127
1
:
vint le recevoir dans ſon Bord , & il n'alla
au devant de lui que juſqu'à la porte de
ſa Chambre , ce qui ſcandaliſa fort tous
les Portugais qui ſont regardez avec mépris
par les Allemans , ces derniers ne
vouloient pas permettre que les Officiers
de Sa Majeſté Portugaiſe ſerviſſent l'Archiduc
à ſouper , ce qui cauſa des mouvemens
affez grands , puiſqu'un Allemand
mit la main ſur la garde de ſon épée en
menaçant un Officier du Roy de Portugal
. Le Comte d'Ericera Portugais , voulut
empêcher que ce bruit n'augmentaſt ,
mais cet Allemand lui fit une reponſe fort
impertinente. Les Portugais doivent juger
par là de quelle maniere ils ſeroient
traitez par les Allemans , fi l'Archiduc
regnoit en Eſpagne , ils ſont fort chagrins
de ce qu'au lieu des troupes Catholiques
128 Etat prefent
.
que les Anglois & les Hollandois eſtoient
obligez par leur Traité , d'envoyer en
Portugal , & qu'ils devoient acheter des
Princes Catholiques , il n'y a parmi les
troupes qui ont debarqué que quelques
Irlandois qui reconnoiſſent l'Egliſe Romaine
, qui apparemment ne ſe trouvent
pas de leur bon gré , au milieu d'une armée
compoſée de tant de troupes depluſieurs
Religions differentes de la leur.
Il y a parmi ces troupes un Regiment de
Religionaires François , toutes celles qui
ont debarqué ſont cantonnées pour ſe
repoſer , pour attendre des Chevaux , &
pour faire l'exercice , ayant beſoin de toutes
ces chofes avant que d'avancer dans
le Pays ; cependant le Roy d'Eſpagne
marche , & l'on sçaura dans peu fi les cinquante
mille Manifeſtes apportez par
l'Archiduc
des Affaires de l'Europe. 129
l'Archiduc feront plus d'effet que ſes
troupes. Toute l'Eſpagne paroiſt fidele ,
& les Eſpagnols marchent avec autant
de fierté que de confiance en leur valeur,
& en leur bon droit ; les Portugais ſont
fort allarmez , & l'on ne peut dire encore
ce que c'eſt que l'armée de l'Archiduc ;
mais ſi l'on en juge par les apparences , les
Eſpagnols n'ont pas ſujet de la craindre ,
ils courent avec joye au combat , & les
troupes ramaſſées des Alliez ne font pas
ſans inquietude. Voila l'eftat où ſe trouvent
les affaires d'Eſpagne , des Alliez &
du Portugal. Le temps nous en apprendra
bien- toſt davantage.
Il ne me reſte plus qu'à parler de la
France , je devrois m'en diſpenſer puifque
tous les Articles qui compoſent cet
Ouvrage marquent la ſituation où elle ſe
R
-
130 Etat prefent
trouve ; mais comme cette Couronne eſt
le mobile qui fait agir toute l'Europe , &
que ſa gloire eſt le ſujet de la jalouſie d'un
ſi grand nombre de Puiſſances , je nelaifſeray
pas de dire que ſes affaires ſont en
bon eſtat par tout , elle eſt aſſez puiſſante
en Piémont pour attaquer , & quand les
forces qu'elle a de ce coſté-là demeureroient
dans l'inaction , cela ſuffiroit pour
achever de ruiner le Duc de Savoye, qui
ſeroit obligé de ſe manger lui -même , &
de ſe voir manger par les Allemans qui
ne l'épargnent pas , & qui l'épargneront
encore moins s'il ne leur livre quelquesunes
de ſes Places. Joignez à cela la cherté
des vivres dans ſes Etats , & fur tout
celle du pain qui ſe vend juſqu'à ſept
ſols la livre à Turin , ſans que l'on puiſſe
eſperer qu'il diminuë de prix qu'aprés la
.
des Affaires de l'Europe. 131
recolte ; dont il y a beaucoup d'apparence
que les Chevaux Allemans mangeront
la plus grande partie , il vous ſera
aiſé de juger du deſeſpoir où toutes ces
choſes mettent le Duc de Savoye. Nos
affaires ſont par tout aillieurs dans une
auſſi bonne ſituation , les ennemis ne fongent
qu'à ſe deffendre du coſté du Rhin,
& à parer les coups qu'on leur portera.
Nos troupes jointes avec celles de Son
Alteſſe Electorale de Baviere , font trembler
les environs du Danube , & tous les
peuples qui font de ce coſté-là , tâchent
à deviner où l'on a reſolu de faire tomber
l'orage , afin de s'en garentir.
Les Hollandois s'eſtoient propoſez de
reſerver la plus grande partiede leurs troupes
pour faire de grands efforts en Flandres
, mais ils ſe trouvent bien embaraf
Rij
132 Etat present
ſez , l'Empereur leur faiſant dire tous les
jours qu'il eſt perdu s'ils n'envoyent des
ſecours en Allemagne ; de maniere que
l'incertitude où ils ſont pour la diſpoſition
de leurs troupes , a donné le temps
aux noſtres d'avancer en Flandres . Ainfi
nous ſommes plus en eſtat d'eſperer , que
de craindre de ce coſté- là , où il n'eſt pas
neceſſaire que nous faiſions des conqueftes
pendant que nous nous eſtendrons
ailleurs puiſque lorſque nous ferons maîtres
du Rhin nous ferons maîtres de la
Hollande .
La France fait tous les jours tant de
priſes ſur mer qu'on peut dire que cette
guerre luy eſt avantageuſe , l'Etat trouve
par ce moyen toutes les choſes qu'il acheteroit
des Nations étrangeres & qui luy
coûteroient cher. Cependant on peut
des Affaires de l'Europe. 133
dire qu'elle les a pour rien , puiſqu'il ne
fort point d'argent de chez elle pour les
acheter. Il eſt vray qu'elle eſt obligée à quelque
dépenſe pour les Bâtimens qui font
ces priſes , mais cet argent ne ſortant point
du Royaume, tout ce qui y entre par là,&
que l'on payeroit cherement pendant la
Paix, ne coute rien à l'Etat. Il y a lieu de
croire qu'elle fera encore plus de priſes
la Campagne prochaine ou qu'elle
empêchera les Ennemis de faire paroître
aucun de leurs Armateurs,puiſqu'elle aura
une groſſe Armée Navale juſtement dans
le temps que les ennemis ſeront plus foibles
en mer , à cauſe des grandes pertes
qu'ils ont fait cette année. On voit par
cet Armement quele Roy fait toutes choſes
àpropos , & qu'il n'oublie rien de tout
ce qui peut eſtre utile à l'Etat , ſelon les
د
134 Etatpresent
conjonctures qui ſe preſentent.
On ne doit pas s'étonner ſi les affaires
de France ſont dans un ſi bon eſtat , la
vive foy du Roy, ſa Juſtice , ſa pieté , ſon
travail affidu , ſa vie reguliere , ce qu'il fait
pour la Religion, les Braves recompenſez,
les Invalides entretenus , les Pauvres ſecourus
, la valeur & le zele de ſes Sujets
pour ſa gloire , & pour celle de l'Etat ;
tout cela fait profperer ſes armes , rend
ſon Royaume tranquille , tient ſa Cour
dans ſon arrangement ordinaire , & fait
qu'on ne s'appercevroit pas qu'il euſt tant
d'ennemis , ſi on ne le ſçavoit. D'ailleurs
jamais moderation n'a paru dans un ſi haut
degré que celle de ce Monarque , on en
ſera perfuadé ſi on compare ſa Declaration
de guerre au Duc de Savoye , & fa
Lettre au Pape , aux invectives des En-
!
des Affaires del'Europe. 135
量。
voyez de Savoye en Suiſſe & en Hollan
de. Celuy qui atort crie pour étourdir &
pour ébloüir , & le Prince qui a raiſon ne
rapporte que les faits. Les Hollandois ſe
plaignirent en 1672. de ce que dans ſa Declarationde
guerre , le Roy ne citoit que
la mauvaiſe ſatisfaction qu'il avoit d'eux ,
ils vouloient des injures & eſtoient fachez
de voir admirer ſa moderation , mais ce
Monarque ne jugea pas à propos de faire
un libelle en rapportant tout ce qu'ils
avoient fait contre luy par le Traité de la
Triple Alliance , & de marquer leur ingratitude
enversle Roy ſon Pere , leRoy
fon Ayeul , & envers luy - même ; toute
l'Europe en eſtoit inſtruite , & ce Prince
aima mieux ſaire ſentir ſes armes , que
faire entendre des injures. Il ne répondra
que de cette maniere au Duc de Savoye,
2
136 Etat presentdes Aff. de l'Europe .
ce que ſes Envoyez ont dit en Hollande
& en Suiſſe , retombe ſur ce Duc. Le jargonde
la Monarchie Univerſelle eſt bien
rebatu ; ſi le Roy y avoit aſpiré , il n'avoit
qu'à continuer la guerre , au lieu qu'il a
toujours fait la Paix de bonne foy ,& que
pour faire connoiſtre qu'il la vouloit toûjours
conſerver , il n'avoit ny Troupes ,
ny fonds ſuffiſans pour la rompre dans
le temps qu'on luy a ſuſcité des guerres
nouvelles ; de forte que lors qu'on l'a attaqué
, la Victoire a toûjours paru douteuſe
pendant la premiere Campagne.
Ce 12. Avril 1704.
Les Pieces ſuivantes ont eſté traduites
par une perſonne d'eſprit &de naiſſance ,
l'Original de la premiere eſt imprimé en
Portugais ,&celuy de la ſeconde eſt imprimé
enEſpagnol.
L'ETAT ECCLESIASTIQUE
DU ROYAUME DE PORTUGAL,
A SA MAJESTE' PORTUGAISE.
SIRE,
L'Etat Ecclefiaftique de ce Royaume eſtant inſtruit .
des Articles concertez entre Vostre Majesté , l'Empereur ,
& les Puiſſances d'Angleterre & de Hollande , & ayant
pesé avec toute l'attention & toute la reflexion poſſible
les ſuites qui reſultent de la fin principale de ce Traité ,
& par rapport à Vostre Majesté , & par rapport aux
Alliezliguez contre les Couronnes de Castille &de France,
cet Etat Ecclefiaftique , SIRE , croit qu'il est defor
obligation , & d'un devoir indiſpenſable de presenter à
Vostre Majesté, par voye de representation , les reflexions
courtes & abregées quifuivent.
De tous les Articles de ce Traité , qui ſont venus à
noſtre connoiſſance , il ne s'en trouve pas un ſeul qui en
faveur de ce Royaume puiſſe eſtre fondésur quelqueforte
de justice ou deſureté. Cet Etat les regarde tous comme
A
2
..
un mal pour luy , &il y voit en même temps un mépris
pour la Religion , & une tache à l'ancienne gloire de ce
Royaume. A l'égard des avantages des Alliez , ilsy font
àdécouvert. On y remarque aisément lleeuurr iinntteerest&la
fin qu'ilsſe propoſent dans leurs chimeres. Ils veulent ouvrir
par le Portugal une porte à une guerre intestine & à une
destruction civile , par une incendie , dont les cendresſeules
peuvent nous étouffer. Leurs craintes ne ſont pas moins
connuës que leurs jalousies. Ils expoſent vos Etats , SIRE,
pour mettre les leurs enſureté, &dans le risque d'y perir
eux-mêmes , ils trouvent le moyen d'en fuir le danger&
de laiſſfer ce Royaume dans la neceſſité d'appaiser & d'étouffer
laflame qu'un vent contraire aura jetté ſur luy ;
de forte que poury réüſſir, fi la chose estoit faiſable , on ne
pourroit pas éviter de ſe reſoudre àfomenter &àſoûtenir
une longue & dangereuse guerre.
On dit ordinairement , SIRE , que tout homme qui
voit brûler la maison de ſon voisin , court grand riſque
•pour lafienne. Quelques éloignées quefoient lleess montagnes
fur lesquelles s'afſſemblent &se groſſiſſent les nuës, le Laboureur
prudent qui s'en apperçoit , tremble pour luy , &
croit toujours que la tempeste le menace & craint qu'elle
ne vienne fondre ſur ſa moiſſon. Avec combien plus de
fondement la doit apprehender celuy qui la voit fondrefur
luy-même,&qui ſent déjaqu'il la hume comme une vapeur.
C'est une vraye contrarieté d'événemens que la guerre.
C'est une violence opposée à la raiſon , à la nature , &à la
fin principale de l'homme. C'est par elle que se renverſent
&ſe détruiſent & l'ordre & l'harmonie d'une Republique
; qu'on n'obéit plus aux Loix ; que le commercefiniti
A
3
que les Arts s'oublient ; & que toute culture ceffe. Enfin
la guerre eſt ſi odieuſe à la divine Providence , que Dieu
ne permit pas que David quoi que juſte , entreprit de bâtir
Son Temple ; parce qu'en faiſant la guerre , il avoit fait
répandre beaucoup deſang. Un Roy n'a pas moins degloire
de maintenirla paix avec l'épée , que deſuivre la victoire
les armes à la main.
نم
Les Alliez offrent à Vostre Majesté de donner pour
l'entretien de ſes Troupes un millon d'écus par an ,
deux cens mille écus une fois payez dans le temps de la
ratification. Ne peut-on pas les regarder comme des Alchimistes
de la Diſcorde , qui aux dépens de l'or qu'ils
prodiguent &qu'ils perdent , nourriſſent lesfumées de leurs
idées creuſes ,flatant ainſi par des esperances trompeuſes
les interests des Princes Catholiques , afin que deſarmez
& affoiblis par des guerres intestines , ces Infidelles puisfentfaire
réuffir la propagation de leurs erreurs. Leſuccés
justifie feul les grands deffeins , & l'execution est la pierre
de touche des veritables promeſſes. C'eſt- là où se décou
vrent les fondemens d'une vraye ſageſſe , ou d'une trop
grande facilité. On voit tous les jours que les yeux se
trompent à l'aspect de beaucoup de choſes , qui , pour estre
regardées de trop prés ou de trop loin , paroiſſent grandes
&d'une consequence veritable. Cette reflexion fut bien
autorisée dans la Bataille qui ſe donna autrefois entre
Paul Æmilius &Persée ; l'un estoit auſſi flatté de cette
confiance , que l'autre en defefperoit. On futſaiſi d'effroy
à l'aspect de ce terrible escadron d'Elephans. Ils n'inſpiroient
que de la terreur de loin , & de prés ils n'inſpirerent
que du mépris . Un certain homme enteſté&prevenu
Aij
4
:
'demanda au grand Duc Coſme une permiſſion en bonnes
Lettres Patentes , pour chercher&pour retirer des tresors.
Ce Prince ne luy fit que cette réponse : A quoy , où , &
enquel temps précis , comptez-vous de réüſſir ? Les idées
generalesse confondent dans l'execution. Neron nefut pas
auſſiſage dans l'entiere confiance qu'il eut en celuy qui luy
offrit le moyen d'acquerir de grands tresors ,fans avoir
égard à la nature de la promeffe , ny au caractere de celuy
qui la faiſoit. Ily défera , & ilfit publier , qu'il estoit déja
maiſtre de ce qu'il n'avoit pas , &qu'il avoit en ſon pouvoir
les extremitexmême de l'air. N'est- ce pas là une
legeretépitoyable , digne de Neron , &plus digne de l'opinion
qu'il attacha dés-lors àson nom &àſa renommée ?
Le moyen le plus für de juger de la certitude des promeſſes ,
c'est comme Mucien diſoit à Veſpaſien, de démeſler avec
attention , qui est celuy qui promet & qui conſeille , quel
riſque ily a pour luy , & quel avantage ou quelle perte il
peut revenir de ſes conſeils & deſes offres à celuy à qui il
s'adreſſe. On voit auſſi clairement , SIRE , les utilitez
des Alliez dans ce qu'ils promettent à Vostre Majesté,
avec des prétextes ſi ſpecieux , qu'ony découvre les
dangers où ils l'expoſent ; &par là on démeſle ſans peine
le piege de leurs propoſitions ,& lafauſſeté de leurs avances.
Ony voit viſiblement.combien leur commerce doit estre
odieux. Ils offrent d'abord de donner à Vostre Majesté
unſecours de dix millefantaſſins & de deux mille chevaux,
avec quatre bons Generaux , & un nombre proportionné de
Lieutenans generaux , & d'autres Officiers ſubalternes. Ils
promettent de plus , qu'ils donneront pour Generaliſſime de
cette Armée , Monsieur l'Archiduc Charles d'Autriche
avec une puiſſante Flote , de laquelle il reſtera toûjours fur
nos Costes douze Vaiſſeaux de ligne. On avoit déja fait
àVostre Majesté de pareilles offres , qui n'ont eu aucune
execution. Les Portugais ont-ils tort , SIRE , de douter
qu'elles ayent tout leur effet preſentement ? N'ont-ils pas
raison du moins de prévoir que les conſequences en ſont
bien plus à craindre? Le Sarrafin Capitaine du Soudan
d'Alep alla donnerdu ſecours au Caliphe d'Egypte , contre
Almeric Roy de ferufalem. Aprés l'avoir bien deffendu ,
ſe trouvant le plus fort avec des Troupes fuperieures , il
ôta le trône &la vie à celuy qu'il eſtoit venu ſecourir 3
& il prit le nom de Soudan à l'honneur de ſon Maiſtre.
Ne convenoit - il pas mieux au Caliphe d'entretenir une
amitié &une correspondance déja bien cimentées avec Almeric
, de qui il avoit reçu mille bien-faits des plus confiderables
, que de luy avoir declaré la guerre , par la ſeule
jalousie mal fondée d'une alliance avec l'Empereur Grec ,
qu'ilſefiguroit qu' Almeric ne l'avoit faite que dans la vuë
de le dépoſſederdeſes Etats ? C'est ainsiquesepayent de tels.
bienfaits ; mais auſſi c'est ainsi que se puniſſent de pareilles
ingratitudes. C'est un parti bien plusſage &bien moins
dangereux pourun Prince moins fort, de terminerà l'amiable
ſes differens avec le plus puiſſant , que de tâcher d'en venirà
bout avec des Troupes auxiliaires. Celles-cy obéiſſent à qui
les envoye &à qui les paye. Elles traitent en étrangers
ceux qui font du Pays qu'elles viennent fecourir , & la
guerre n'estpas plutoſtfinie contre l'Ennemi qu'elles la font
à l'Allié. C'est un usage affez établi , que la Puiſſance
Superieure neſe ſoûmet pas à la Loy , ny l'ambition aux
interests reciproques. Philippes Roy deMacedoineſe répan
dit dans la Grece pour accommoder quelques Republiques
fur leurs contestations , & protegeant les plus foibles , il
demeura Arbitre & Maistre des partis opposez. Les
Romains avec les dehors de leurs vertus morales , cacherent
leurs tromperies , pendant qu'ils ménagerent leurs
Conquestes ; mais dés qu'ils virent que leur Aigle Imperiale
étendoit fes ailes ſur les trois anciennes parties du
monde , l'ambition & l'autorité les diſpenſerent des ménagemens
, & ilsse montrerent les Tyrans de ceux dont ils
estoient les Protecteurs. La pente vers le bien d'autruy est
grande dans tous les hommes ;& nos Alliez ne chercheront
pas des exemples étrangers pour les ſuivre. Ils en
trouveront de trop plauſibles dans la conduite de nos anciens
Portugais , qui dans les ſecours qu'ils donnoient àquelques
Villes de l'Asie , ne s'attachoient pas avec moins de ſoin
àſe fortifier parmi leurs Amis , qu'à ſe retrancher contre
les Ennemis à qui ils alloient oppoſer leurs forces. Dans
un Etat celuy qui y est le maistre c'est celuy qui y a le plus
de forces.. C'est dans cette certitude que les Romains ne
permettoient pas que les Etrangers portaſſent parmi eux
des habits differens des leurs, ny qu'on en écrivit le nombre ;
afin que ces Etrangers neſe reconnuſſent pas si aisément
entr'eux , &qu'ils ne sçeuſſent pas quelles estoient leurs
forces. Les Atheniens en uſoient de même. Et Seneque
remarque fort bien , que si les Etrangers s'apperçoivent
qu'ilsfont en plus grand nombre que ceux du Pays où ils
Je trouvent , ils auront quelque tentation de s'en rendre
maistres . L'Antiquité en fournit beaucoup d'exemples ;&
on a vû des Villes & des Republiques , où le Gouvernement
est devenu populaire par le maſſacre des Maistres
Aristocratiques.
.
7
UnbonPolitique Eſpagnol conſeille à toutes les Nations
de craindre les Troupes auxiliaires , quand le Prince qui
les envoye est d'une Religion differente , ou qu'il a quelque
droit bien ou mal fondé ,ſur le Pays où il les envoye. Nous
nous trouvons exposez icy à l'un & à l'autre de ces deux
dangers. La Religion des Anglois & des Hollandois eft
toute differente de la noſtre , & la prétention du droit eft
toute viſible dans l'Archiduc, dés qu'il prétend àla Cou
ronne de Caſtille. Ainficraignons , SIRE , que celuy qui
ne raiſonnoit qu'en Politique , n'ait parlé en Prophete à
noſtre égard. Le bonſens prévoit ,&la raison devine bien
des choses ; &il n'y a ny raiſon ny experience qui perſua- .
dent veritablement que l'Archiduc dansſes vuës ſur les
domaines Caftillans , dés qu'il verra ſa puiſſance dans les
Champs Lufitains , ne faſſe craindre à Vostre Majesté
quelque chose d'opposé àses promeſſes. Son deſſein n'estpas
auſſi facile à executer que le publient ceux du Nord; &
leurs forces réunies aux noftres neferont pas un ſecours
affezſuffisant pour détruire ou pour balancer celuy que .
donnent au Roy de Caſtille tant d'Etats quiſont déjaſous
Sa domination. Lamaniere dont les Alliez exagerent leurs
Armées , leurs machines , &leurs millions , ne nous querit
pas de nos juſtes défiances. Tacitese mocque de ce Verian
Capitaine de Neron , de ce que dans la derniere clauſe de
fon Testament , il laiſſa pour choſe certaine que s'il avoit
vécu deux années de plus , il auroit laiſſé à l'Empereur
toute l'Angleterre ſubjuguée. Les Alliez ne manqueront
pas de quelque excuse pareille ,quand tous nos deſſeinsferont
avortez ; mais Vostre Majesté peut en prévoir le danger
&y remedier , pour ne passe trouver dans l'occaſionſans
:
8
pouvoir &fans force. La plus grandeſcience d'un Medecin
eſt de sçavoir proportionner le remede à la maladie ;
car fi le remede n'est pas ſuffisant , le ſoulagement n'en eft
pas laſuite ; & s'il est exceffif, il détruit le Malade auſſi
viste que le mal. C'est ce que prévoit également noftre
défiance ſur l'execution de ces Traitez. Si les Troupes
auxiliaires ſont trop nombreuſes , le riſque de leur autorité
tyrannique est tout viſible ; fi le nombre n'en est pas afſſez
grand, on ne reüſſira pas dans lafin qu'onse propoſe , &
ily aura tout à craindre de l'indignation des Puiſſances
offensées. C'est une erreur bien groſſiere , SIRE , que
• celle dont ſe flattent les Alliez, quand ils fe perfuadent
que les Caftillans mmééccoonntteennssddee leur Roy Philippe V.
ouvriront la porte àſes Ennemis &en même temps à une
fedition , dont la cruauté conſommera plutoſt l'Etat entier
qu'une domination étrangere ne s'y établiffe. Ilfaut avoüer
que c'est une grande entrepriſe que celle de l'Empereur de
prétendre qu'en faveur defon Fils , ces Caftillans par un
•nouveauferment ſe donneront un autre Maistre. N'accufera-
t-on pas d'imprudence , un Prince , qui trompépardes
esperances auſſi mal-fondées , voudra expoſerſes États à
un évenement auſſi douteux, & àunſuccés auſſi incertain ?
LesAnglois peuvent affezjugerpar les évenemensde l'année
paffée ,fur les Coftes d' Andalousie & de Galice , que
les Caftillans n'ont pas oublié cette ancienne ſplendeur de
leur fidelité pour leur Prince. Fidelité , il faut l'avouer ,
reconnue & applaudie de toutes les Nations. Les Predicateurs
Calviniſtes n'ébranlérentpas leurfoy : au contraire ,
ils s'oppoſerent de toutes leurs forces aux Ennemis de leur
Maistre ;&lorſqu'ils ne pûrent les repoufferpar lesarmes , -
ils
9
'ils aimerent encore mieux lesfuir &abandonner leurs biens
quë de donner la moindre atteinte à leur fidelité pour leur
Roy legitime , reconnu &proclamé tel.
L'Empereur n'a pas de moindres raiſons de reconnoiſtre
combienſes prétentions ſont vaines & peu agreables au
Suprême Souverain , de qui dépendent les Trones & leur
poffeffion , lorſqu'il voit dansſa propre maiſon le feu de la
guerre , qu'il a voulu allumer dans celles des autres. Ne
ſe repent-il de rien quand il voit les armes des deux Couronnes
victorieuſes dansses propres Etats ,ſans que tout
le pouvoir desfiennes , ny les obstacles naturels des montagnes
ayent pû arreſter le torrent de leurs conquestes , dont
lefuccés n'est qu'une juſte ſuite de l'équité de leurs prétentions.
C'est avec un chagrin égal qu'il voit leur progrés en
Italie ,lors qu'ilſeflattoitdeſe rendre maistre de cette belle
partie de l'Europe. Il a déja tout lieu de pleurerlaperte des
Troupes confiderables qu'ily a perdues , & de celles qu'ily
voit encore exposées tous lesjours à des attaques terribles ,
qui ne leur laiſſent pour espoir &pour reſſource que l'idée
douteuſe d'une retraite & un chemin dangereux pour s'enfuir.
Qu'il reconnoiſſe ce châtiment viſible du Ciel , qu'ont
toûjours experimenté les Princes Catholiques qui ont voulu
joindre leurs forces à celles des ennemis de l'Eglife; &que
ces reflexions , SIRE ,fervent àVostre Majestéd'autant
d'exemples vivans , pour l'empêcher de prêter l'oreille à
tant de crocodiles malicieux , au préjudice de ſes Etats ,
de fafustice , defa Religion , &de ſa gloire. Un Prince
Catholique ne doit pas esperer d'autres ſuites de l'union
qu'il voudra avoir avec les Infidelles. Les haines & les
antipaties naißent ordinairement de la diverſité des Reli-
B
10
ligions. Si la neceſſité preſente les diſſimule , le temps ne
peut pas manquer de les mettre au jour. C'est pour cela
que l'Ecriture nous deffend en pluſieurs endroits d'avoir
avec eux non-feulement quelque commerce , mais encore
de les faluër ; & Dieu n'approuve pas que nous venions
àbout de nos deſſeins par l'entremiſe deſes ennemis. La
memoire lamentable de l'Empire de Constantin détruit par
la confederation des Paleologues avec le Turc , en est une
preuve trop certaine. Dieu permit la deftruction de tout
ce lignage ,pour en tirer un exemple memorable deſon châtiment.
Avec huit cent chevaux & mille hommes de pied,
les Catholiques vainquirent Don Pedro Roy d'Arragon ,
qui avoit une Armée de cent mille hommes avec les
Troupes des heretiques Albigeois de France ſes Alliez ,
qu'il avoit joint auxſiennes. Ilfut tué dans cette Bataille,
& Dieu le permit pourſervir d'exemple à ceux qui font de
ſemblables alliances.
د
La Politique qui n'attend rien des ſecours du Ciel , peut
ſe tromper dans ceux qu'elle ménage ; mais Dieu ne s'y
trompe pas. Les excuſes apparentes nesont pas reçuës à
Son Tribunal ; & dans le cas preſent Vofire Majesté ne
Sçauroit raſſembler toutes les circonstances qui doivent concourir
à une alliance de cette nature pour la rendre licite.
Il est bien aisé de juger , que si la Paix doit toûjours estre
la fin de la guerre , dans cette occaſion la guerre ſera
un obstacle éternel à la Paix. La Couronne de Caſtille
l'offre preſentement cette Paix à Vostre Majesté , & la
follicite auprés d'elle. En ufera-t-elle de même , ſi leſuccés
des armes luy devient avantageux ? Elleſçait les Traitez
de Vostre Majesté avecſes Alliez , & elle ne fait
II
contre nous aucun acte d'hostilité. Nous prenons toutes
fortes de mesures pour l'attaquer , & elle n'en prend que
pour se deffendre ; elle a toute la raison de son côtés ny
a-t-il pas du nôtre un peu de méconte tout au moins ?
Nous avançons , elle nous attend ; en ufera-t-elle toûjours
avec cette moderation ? Onſçait bien qu'en bonne Politique
un Prince , quand il le peut , doit affoiblir lesforces deſon
Voisin, pour luy estre toujours ſuperieur&n'en rien craindre
; mais le droit divin & naturel s'oppose à des précautions
pareilles ; & dans le cas preſent , il en refulte un
Scandale univerſel , & un danger viſible d'affervir la veritable
Religion à l'Erreur de ceux qui la combattent. La
communication avec les Heretiques est un venin qui empoisonne
, & une vapeur qui feduit l'esprit ,&qui le porte
àà la licence par l'amour de la nouveauté. Dieu reprit par
Son Prophete Nathan , le Roy Affa, pour avoir eu plus de
confiance dans le ſecours du Roy de Syrie , que dans la
protection du Ciel , au ſujet de la guerre qu'il avoit contre
les Ifraëlites. Dieu le menaça de pluſieurs pertes , & des
longues guerres où ſon Royaume ſéroit exposé. C'est avec
justice qu'à la vue de ces menaces & de ces punitions ,
nous devons craindre l'indignation du Ciel , fi au
mépris de la Religion , Vostre Majesté donne entrée dans
fes Etats aux Peuples du Nord , ennemis declarez de la
Foy & de l'Eglife : dautant que des indices & des cauſes
naturelles nousfrappent déja , comme autant de précurseurs
de plus grandes miferes.
८ Ce Royaume dans le mois de Decembre prochain
ſe trouvera à la foixante - troiſième année de ſa derniere
proclamation , &de laſeconde domination deſes Princes
Bij
12
naturels. Ce nombre , SIRE , eft fatal &terrible , d'au
tant qu'il est composé de deux quarrez&folides ſept&
neuf, dont les influances ſecrettes ont conduit à leur deftruction
de grandes Republiques &de puiſſantes Monarchies.
Leur fin&leur changementſe comptent dans la pluspartppaarrſeptenaires
&novenaires , dans les annéesde leur
durée, ou dans le nombre de leurs Rois. Neuf regnerent
dans laJudée avant la captivité , & le nombre des années
qu'ils regnerent fut 187. qui ſont 26. ſeptenaires. L'Empire
Romain & la Monarchie des Aſſyriens ontfait connoistre
que ce calcul a quelque chose de fatal ; & Augustese réjoiſſoit
avecſes Amis d'avoirpaſſéſaſoixante-troiſiéme
année , qu'il appelloit la Victoire des Vieillards.
Nous n'avons pas moins à craindre la perte entiere de
ce Royaume. La reflexion de Platon estjuste , quand il dit
que l'avancement ou la deſtruction de la Republique ne
dépend que de l'harmonie ou de la diſcordance de ſes
parties. Ce danger n'est jamais si grand que lors que les
Citoyens viennent à perdre cette union & cet accord qui
ſe trouvoit dans leurs usages &dans leurs moeurs. Le
genie martial des Portugaisſe trouve rallenti par une oiſivetéde
plus de trente-cing années. L'habitudeque la Nation
s'estfaite de vivre dans les plaiſirs &dans les delices
par l'abondance & la varieté des biens & des richeſſes qui
luy viennent du Bresil & des Indes , la mettroit bientoft,
s'ilfalloity renoncer tout d'un coup , dans l'eftat que Polybe
reprochoit à des Peuples d'Arcadie , qui du moment qu'ils
renoncerent au gouft & à l'usage qu'ils s'estoient fait pour
la Muſique , où leur inclination les portoit naturellement ,
neſongerent qu'àfaire entre-eux desſeditions , &fejette13
rent dans des guerres civiles , qui les porterent àse déchirer
eux- mêmes par toutes fortes d'inhumanitez . La Musique
eſtſi puiſſante pour adoucir les naturels , que les François ,
que l'EmpereurJulien appelloit les Contens Barbares ,fe
rendirent par l'usage des concerts le Peuple de la terre le
plus poli, &le plus agreable. Ainsi , que nos Portugais ,
SIRE, puiſſent s'entretenir dans cetre harmonie durepos
& des plaiſirs dont ils jouiſſent ; & qu'ils confervent en
même temps l'amitié des Caftillans leurs voiſins par leur
proximité, leurs afſſocie,z parla même Religion ; &nous
ne craindrons rien des menaces &des entrepriſes du Nord,
que l'hyverſeul peut refroidir luy- même , pourvû que Vostre
Majesté ne demande pas desſecours auſſi indignes. L'Ecriture
nous fournit un exemple éclatant de la confiance la
plus juſte contre nos ennemis dans ce qui arriva au Roy
Amafias, qui pour avoir obeï aux Commandemens de Dieu
& pour avoir licentié une Armée d'Infidelles , qu'il avoit
levée ,ſans en connoiſtre le danger , &fans trop d'attention
àſes interests , remporta une pleine Victoire ſurſes
ennemis . Les Alliez cherchent à impofer àVostre Majesté
par les offres apparentes d'étendrefes domaines juſques aux
plus reculez confins de l'ancienne Lufitanie , conformement
aux Traitez entre la Caſtille &le Portugal. Al'égard des
Indes quand l'execution de ces promefſfes n'auroit pas toutes
les difficultez & les impoſſibilitez même que nous avons
déja examinées ; les exemples que nous venons de citer
doivent ſuffire à Vostre Majesté , pour l'obliger àſe contenter
des Etats dont elle a herité. Le memorable Roy Don
Sebastien, dans les conquestes qu'il entreprit en Afrique ,
mieux conduit parſon grand coeur que parſon Conſeil ,
14
a laiſſe écrit deſonfang, &a gravéfur lesfables de ces
differentes Coſtes cette importante inſtruction. Les Abeilles
n'aiment pas que leur Roy ait des armes , de peur que
pourparoiſtre belliqueux , il ne s'éloigne dugouvernement
de ſa propre Republique pour en conduire d'étrangeres .
Un Prince ne doit pas aisément ceder au penchant d'inquieterſes
voiſins ,par une guerre qui peut avoirſes riſques ,
fur tout quand celuy qu'il veut attaquer est puiſſant &
par Iny-même &parses Alliez. L'employ le plus juſte d'un
Prince est de maintenirla Paix dansſesEtats , afin qu'avec
une abondance de vivres , un treſor bien entretenu , des
Milices bien reglées , & des armes toûjours en estat , les
voiſinsſages le regardent avec respect , & les temerairesſe
repentent d'avoir entrepris quelque choſe contre luy.
Parmi tant d'autres conſeils qu'Auguste laiſſa àſes Succeffeurs
, un de meilleurs fut qu'ils renfermaſſent dans de
certaines limites l'étenduë de l'Empire Romain ; & quoy
que Tacite ait douté s'il s'en aviſa par une juſte crainte ,
ou par une envie naturelle de la gloire que pourroient acquerir
Tibere &fes Succeſſeurs , àla diminution de la ſienne;
la pluſpart des gens croyent que ce nefuſt dans l'Empereur
Auguste qu'un effet de ſa ſageſſe & de ſa prudence , connoiſſant
fort bien à combien de dangers s'expose un Prince
qui ne ſonge qu'àſe rendre maistre des domaines étrangers :
d'autant plus que co Prince regardoit la Paix , comme le
moyen le plusſur de conſerver l'éclat de l'Empire. C'est dans
cette vue qu'ilſe lia d'amitié avec les Rois étrangers ;
qu'il ménagea , comme dit Suetone , une efpece de parenté
avec eux , les appellant le ſoûtien de l'Empire , &donnant
avec unfoin particulierdes vrais ſecours aux Prinplus
que co Prince
15
4
tes qui n'estoient pas en âge, ou en estat de regner.
C'eft dans cette Paix , SIRE , que Vostre Majesté
trouvera une abondance plus complette , uneſureté plus
heureuse , & des avantagess plus certains , que ceux que
les Alliez luy offrent. Pour n'en point douter il n'y a qu'à
demander à ces Sectateurs du Nord en qu'elles occaſions ils
ont donné desſecours heureux. Que la Caſtille diſe elle-même
s'ils luy est revenu que des préjudices dans les guerres precedentes
, d'avoir employé àſa deffenſe les armes de tels
Alliez. Quels tresors ne luy ont pas consommé leurs Armées
pareſſeuſes , & leurs Troupes inutiles ? Quelle reconnoiſſance
a- t-elle trouvé en eux depuis la Paix de Riſwik ,
que l'alliance qu'ils faisoient avec la France pour diminuer
la puiſſance de la Caſtille par le Traité de Partage ?
Comment donc ces infidelles Machiaveliſtes peuvent- ils
prétendre , qu'une conduite auſſi connuë , n'ait pas affez
de force pour détromper Vostre Majestéſur leurs offresſperieuſes
, parla lumiere qui éclaire & qui fait voir toute la
fauſſeté de leurs promeſſes. Ils n'en uſent ainſi avec Vostre
Majesté que pour profiter pour eux des premieres occaſions
qu'ils auront de faire la Paix avec les deux Couronnes.
Nese trouvera-t-il pas quelque Mecenas qui diſe à Vostre
Majesté , ce que celuy de Rome diſoit à Auguste : Quel
mépris de la terre ne merite pas celuy qui mépriſe le ciel ?
Que Vostre Majesté ne ſe persuade pas que le mariage
qu'on luy propoſe ſoit un motifſuffisant pour paſſer par
deſſus toutes ces difficulte.z On ſçait bien que de pareilles
alliances ne lient que bien foiblement les interests des
Princes.
C'eſt-là , SIRE , ce qui s'offre pour le preſent à l'Etat
16
Eccleſiaſtique , pour estre repreſenté à Vostre Majesté ,
Maje
avec quelques reflexions ſerieuſes ſur ce qu'avancent les
Alliez, &fur les inconveniens quiſepreſententà l'execи-
tion de ce qu'ils promettent. Ceſont des reflexions , SIRE,
que Vostre Majesté eſtſuppliée de faire elle-même , pesant
avec attention des difficulte,z auſſi grandes , pour prendre
un party juſte & convenable à des Sujets auſſi fidelles ,
&àla profeſſionſi autoriſée de bon Catholique ; qui est le
motif qui a déterminé l'Etat Eccleſiaſtique à representer
àVostre Majesté le contenu dans ce Memoire.
:
EXTRAIT D'UN IMPRIME
وم
EN LANGUE ESPAGNOLE
C'eſt une réponſe d'un Caſuiſte de Salamanque à un
* Directeur qui le conſulte ſur la maniere dont il doit
ſe conduire au Tribunal de la Penitence , avec ceux
qu'il pourra trouver diſpoſez à favorifer l'Archiduc.
V
OUS me confultez , Monfieur , fur la maniere,
dont vous devez vous comporter dans le ministere
de la Confeffion , avec ceux que vous reconnoitrez atta
chezau parti d Allemagne , s'il's'en trouve quelqu'un ,
fi vous pourrezfansfcrupule,&fans intereffer votre conf
cience , leur permettre , non ſeulement de voir avec quelque
plaisir les ſuccés des ennemis , & nos deſavantages ;
mais encore de les desirer , & même d'y contribuer, fi ce
n'est par des actions ,du moins de parole , ou par écrit.
Il suffiroit pour toute réponse , de vous dire , que l'i
gnorance ou la paſſion de quelque particulier ne peuvent
pas estre citées pour raiſons opposées à nostre vray Roy
Philippe V. que Dieu garde , & que fon droit eft prouvé
& decidépar les plus sçavantes plumes de notre Espagne,
& autorisé par le Testament quefit avec tant defageffe,
notre tres-pieux Monarque Charles II. que Dieu ait en
gloire , dont il pesa à loiſir les difpofitions à la balance de
ta Justice , & qu'ilfigna en bon &Sage Roy avant que
de mourir ; aprés avoir consulté les plus babites gens de
1
18
Europe &lefuprême Oracle de l'Eglife. A quoy najoûte
pas une mediocre autorité l'approbation viſible de la
Majesté,Divine , quise découvre aßés dans lesfuites de
nôtre bonheur , &dans lesfuccésplus que prodigieux ,&
dans lesfrequentes victoires , dont nous avons jouy pendant
les trois années du Gouvernement de notre maître
legitime. Tout le mondeſçait que cesont là les langues vi
fibles,dont Dieuſeſert pour autorifer ce qu'il veut , &ce
qu'il trouve juſte ; mais comme un champ auſſi vaſte me
meneroit plus loin que je ne me suis proposé
pour tirer de leurs tenebres les plus sombres, ceux que la
paffion , ou quelque bas intereſt pourroient jetter dans une
nuit auſſi obscure , il ne faut pas moins que la clarté lumineuse
d'une doctrineſaine & indubitable ;je n'apuïeray
icy ma deciſion que sur des raiſons qui n'admettront ny
doute , ny contrainte , &que la malice la plus paſſionnée
ne pourra ny détruire , ny rejetter ; & cela d'un ſtile convenable
au sujet , & à la fin que nous devons nous pro-
Ppoojseerr. Je vay donc m'expliquer fi clairement , &je me
rendray ſi intelligible , que le plus ignorant pourra mentendre
,&que le moins inſtruit n'aura point d'excuſe à
me donner.
Et afin que dans tout ce que je diray on ne puiſſe pas
me soupçonnerde donnerquelque choseàlaflaterie ou à la
pafſſion , mais qu'on soit persuadé que le feul zele pour la
Monarchie & pour la Religion mefait parler ; jefais icy
une protestation , que je pourrois autoriser par unferment,
qui est , que si les raiſons convaincantes qui parlent en
faveur de notre Philippe V. au plus grand bien de la Religion
& de la Monarchie favorisoient de même l' Ar-
A.
-
19
chiduc,je parlerois ouvertement contre l'autre en faveur de
celuy-cy , &j'exciterois de toutes mesforces le coeur&la
gloire de nos Espagnols pour les porter à s'opposeràsespro
grés. f'ajoute encore que l'obligation ou me met ce motif,
estsi precise , que fi me trouvant auſſi inſtruit &éclairé
queje le ſuis ſurces matieres ,je ne communiquois pas mon
peu de lumieres aux autres dans cette veuë , je pecherois
mortellement. Qu'on juge aprés celaſi laflaterie ou lapas
fionmefontparler.
Dans cetteſuppoſition , qui peut eſtre utile ,&queje
crois neceffaire pour donner une meilleure methode à ma
deciſion ; je répons d'abord à la derniere partie de cette
conſultation : Etje dis ,que de cooperer , ou de contribuer
quelque choſe , à ce que le Parricide d'Allemagne
ſe fortifie & fe conſerve , afin que l'Archiduc vienne regner
en Eſpagne. Tantôt ſuppoſant de Nouvelles en fa
faveur , tantôt les recitant & les declarant vrayes dans
cette vûë , & de maniere qu'elles y contribuent , tantót
offrant des recompenfes , ou en faiſant eſperer pour fortifier
ſon parti , ou poury en attirer d'autres , ou pour les
y conſerver,eſt un peché tres-grief contre la justice , contre
la charité , & contre la Religion , fans que cette idée
admette aucune mediocrité de matiere ; & qu'on peut
dire avec verité de celuy qui le feroit , qu'il eſt un parjure
, un injufte , & en certaine maniere un parricide , un
ſcandaleux , & un homme fufpect à la foy , dans le ſens
& de la maniere qu'il eſt permis à un Theologien de le
qualifier ; & qu'ainſi là Juftice devroit le châtier rigoureuſement
comme ennemi de la paix , du repos public
& de la patrie , &même exciter le peuple contre luy
Cij
20
&éviter ſa frequentation perverſe , avec plus de foin ,
que s'il avoit quelque mal contagieux capable d'infecter
tout le monde. ८٠
Je dis que c'est un peché tres -grief contre la justice , &
quoy qu'il me fut bien aisé de prouver par les raiſons les
plus folides , que c'eût esté un grand peché avant le Testament
du feu Roy ,pour ne pas fortir de monſujet ,je me
renferme à decider , que ce seroit un grand peché , aprés
que ce Testament a esté reçû &publié , méme avant que
notre Monarque ait estéappellé , qu'il ait esté mis en pofſeſſion
, &qu'il ait reçu les fermens de fidelité. La raiſon
en est evidente , & elle conclut d'elle-même. Perſonne ne
peut douter que l'acceptation de ce Testament ne ſoit une
interpretation bien claire de l'établiſſement & de la loy de
la-renonciation que firent , en épousant les ainez, de la
Maiſon de France , les Filles de nos Rois que notre Grand
Philippe a pour Ayeules. Ce qui prouve & conclut evidemment
, que non ſeulement il n'étoit pas exclus du droit
de pretendre à l'heritage , mais qu'il avoit un droit naturel
& legitime ſur la Couronne , &que s'il y avoit quelque
chose , de quoy on ne convient pas , qui s'oppoſaſt à
ce droit naturel , toutes cesfortes de pretenduës oppositions
eſtoient levées par les diſpoſitions du feu Roy , & par l'acceptation
de tous les Sujets. Perſonne ne peut douter que
cette acceptation , où ont concouru tous les Conſeils du
Royaume , qui compoſent le corps entier de la Monarchie,
ne foit comme une de ces Sentences justes & definitives
que donne en dernier reffortſur un procés le Conſeilfuprê
me de Caſtille , ou tel autre Tribunalfouverain du Royaume.
De pareilles Sentences declarent le droit du Plaideur,
Ph
21
& on peut dire qu'elles le luy donnent,quandbien même il
ne l'auroit pas. Or comme celuy qui agiroit contre le droit
declaré par de tels Arrests, même avantla poffeffion , feroit
un peché d'injustice , en feroit- il un moindre d'agir ,
ou de defirer quelque chose contre cette acceptation.
د
Jevais confirmer &expliquer un peu mieux ce ſentiment
, les loix doivent s'obſerverſelon l'intention de celuy
qui les impose ; or cette acceptation ayant declaré qu'elle
estoit celle de cette Monarchieſur la loy de la renonciation
; &le feu Roy , & tout le Royaume s'en estant expliquez
, & ayant decidé que leur intention n'étoitpas
que notre grand Philippe en fut exclus ne demeure-t-il
pas en vertu d'une Declaration auſſi juridique , & auſſi
generale, reconnu &constitué heritier legitime de la Couronne
? Et cela dans la ſuppoſition méme que la pretention
ne fût pas incontestable , &que fon droit pût avoir quelque
choſe de douteux ; &quand cette interpretation ,&
cette acceptation generale ne porteroient pas avec elles-mêmes
cette approbation qui leur est dûë ; nefuffiroit-il pas de
citer cette Sentence d'Aristote , qui dit , les Loix ne doivent
pas s'interpreter à la lettre : mais dans le ſens qui
convient le plus à la Republique. C'est encore une maxime,
de toutes les Nations bien policèes , qu'une interpretation
contraire au bien public, ne doit être nyſuivie , nyreçûë ;
& qu'une loy perd ſon autorité quand lafin n'en ſubſiſte
plus. Tout cela conclut parfaitement , comment lafin de la
renonciation ne cefſferoit-elle pas à la vie de tant d'avantages
qui nous reviennent de cette acceptation. Pour en
bien juger , il n'y a qu'à raiſonnerſur l'état où feroit àprefent
l'Espagne, en la comparant à l'état où elle estoit dans
4
:
22
le temps où elle apprehendoit que S. M.T. C. n'acceptast
pas leTTeesfttaammeenntt.. Ilneſert derien de citer , qu'ilya des
Monarchies , dans lesquelles cette loy de renonciation ne
s'explique pas de même, puiſque les loix qui nous reglent
icyne font pas les loix étrangeres ,mais nos propres loix ,
dans lesens qu'elles font ,&declarées,& reçûës parmi
nous. Cette regle n'a point d'exception ,& les Ecclefiaftiques
,&les Religieux n'enſontpasplus exempts que
les autres.
fay dit, que ce ſeroit un peché d'injuſtice bien grief
aprés que le Teftament a eſté accepté,&meſime avant que
noſtre digne Monarque ait eſté appellé & reçû ; afin
qu'on infere de là avec combien plus de raiſon on peut
decider que le peché ſeroit manifeſte , fi l'on s'y oppoſoit
de quelque maniere que ce ſoit aprés la proclamation
generale , & aprés le ſerment de tous les Peuples&
l'applaudiſſement univerſel de toute la Monarchie. Iln'eſt
pas ſurprenant que j'aye ajoûté que celui qui y contreviendroit
ſeroit non ſeulement injufte , parjure , traître à
la Republique & à la Majesté humaine , manquant à ſon
ment &à la foy & hommage,mais encore à la Divine,
violant ſon ſeriment...
Fay dit encore , qu'on ne pouvoit pas alleguer fur ce
point la mediocrité de la matiere ; Premierement parce
que lorſqu'une action , pour legere qu'elleſoit, a pour objet
ou pourfin une choſe grievement mauvaiſe , la mediocrité
n'en excuse point la faute. Ainsi fi quelqu'un dans ces
Royaumes estoient affezmalheureux pour fouhaiter qu'un
autre Maistrey vint regner, ceferoit une injustice des plus
grieves , & on commettroit un peché dont rien ne pourroit
23
diminuer l'énormité. Laseconde raiſon pour laquelle ce
pechéne pourroitjamais eftre leger , en faisant mesme une
preſciſion de l'intention, c'est qu'un pareil mal entraine avec
lui le danger, qu'il ne devienne plusgrand , &que le communiquant
à d'autres il ne produiſe des malheurs toûjours
plus grands. Qui est-ce qui oferoit avancer que ce feroit
choſe de peu de consequence , que d'introduire un pestiferé
dans une Ville , ou de mettre le feu à un petit arbre d'une
grande Forest dans le danger de l'exposer à eſtre brûlée
toute entiere ?
Laquestion neſe reduit plus qu'à sçavoir , ſi ce peché
feroit contre la Charité & contre la Religion ,& fi celui
qui le commettroit ſeroit un ſcandaleux , un parricide &
un homme d'une foy ſuſpecte ; &fur cela je declare que
nonſeulement ce pechéſuppoſeroit toutes ces mechancetez,
mais encore toutes celles preſque quiſont imaginables. La
raiſon en est , que dans la conjoncture préſente on ne pouroit
pas contribuer à introduire l' Archiduc dans l'Espagne,
Sans participer à une infinité de malheurs quiferoient maralement
inevitables , ſiſes Alliez lui pouvoient fournir
des forcesfuperieures à celles des deux Couronnes. En ce
cas là on pourroit craindre la ruïne & la deſolation de la
Monarchie , la diviſion deſes Royaumes & deſes Domaines
, l'ufurpation deſes biens , l'esclavage deſes Sujets
, le violement des Vierges, des Religieuſes & des femmes
mariées , le maſſacre des enfans & la mort de leurs
peres ,de leurs parens , &de leurs amis , la profanation
des Temples , le mépris & la deriſion des Imagesſacrées ,
fans en excepter celles de la Reine des Anges ,qui nous
font enfi grande veneration. Le tres-Auguste Sacrement
24
n
des Autels neferoit pas plus respecté par des Ennemis
qui nnee leferoient pasmoins ddee nostre Foyque de nostrePa
trie. Ajoutons àtous ces defordres affreux la perversion
des moeurs , la propagation de l'heresie & l'abandon de la
Religion Catholique ,&ceferoit autant de malheurs dont
ceux mesme qui en auroient esté la cauſe n'auroientpas pû
Se garantir. Qui est-ce qui peut compter d'estre à couvert
des atteintes de laguerre & de l'heresie,dés que l'une &
l'autre d'intelligence , inondent un Pays?
Jeſçay que dans une guerre juste il peut estre permis
d'appeller des beretiques àfon fecours ; mais je n'ay pas
encore trouvé de Caſuiſte qui ne décide que c'est unpeché
dés qu'ily a quelque danger viſible d'un accroiſſement de
l'heresie & d'un préjudice de la Religion. Ce neseroit pas
feulement pour nous un danger apparant , mais une certitude.
morale..
Maisfans allerfi loin , l'Archiduc pourroit-il eftre introduit
en Espagne que cette Monarchie ne devint leThea
tre ſanolant des deux puiſſantes Armées de France &
d'Allemagne. Celle-là ne redoubleroit-elle pasſes forces
contre celle-cy ? N'enferions- nous pas nous-meſmes les
Victimes ? Nesçavons-nous pas ce qu'il nous en coûte ?
Avons-nous pû reſiſter dans les guerres paffées aux puiſſantes
Armées de la France ? Aprés une trahison , fi les
Espagnols pouvoient en estre capables , pourrions-nous retenir
les Françoisfur nos Frontieres , les empêcher de penetrer
dans nos Etats , & opposer à leurs troupes nombreuſes
des ſecours toûjours nouveaux ? D'où &par où
nous viendroient-ils ces fecours ? Seroit-il bien facile à
l'Empereur de nous en envoyer d'aſſez , confiderables ? Et
les
;
25
lesAlliezaprés tant de pertesferoient-ils toûjours en état
& en intention de lui en fournir ? N'est-il pas viſible que
tous nos Royaumes voiſinsſeroient la conquefte des François
, comme l'ont esté nos Places& nos Poſtes éloignez :
& conferverions-nous , comme à preſent , noſtre liberté
noſtre repos & nos privileges ? iln'y a pas à craindre que
dans une Nation qui ſe picque d'autant de gloire, de vertu
د
defidelité que la nôtre, Ily ait des gensdignes de quelque
attention , qui puiſſent oublier à ce point leurs principes
& ceux de leurs peres : Iln'y ena pas d'affezfols pour
Se persuader que l'Espagne veuille recevoir unRoydes propres
mains de ceux qui lui ſont odieux par eux-meſmes ,
&ily en a encore moins qui ſoient capables de trahir leur
Maistre , de renoncer à leurs premiers devoirs, depervertir
leur Religion ,& de mépriſer les plus grands reproches de
leur conscience & de s'attacherſans autre reflexion au projet
chimerique de faire paſſerſur la teſte de l'Archiduc la
Couronne que nostre Auguste Philippe porte fi dignement
fur la ſienne , & d'ouvrir à celui-là toutes les portes pour
le conduire au Trône ,ſans que chaque pas qu'il feroit pour
y arriver coûtât à l'Espagne desfleuves deſang , &fans
que les dignes Espagnols donnent le leur jusqu'à la derniere
goutte pour leur Roy &pour leur Religion. Cefont
là leurs veritables ſentimens, &fipar un malheur &par
un oubli du Ciel & de la terre , ils en avoient eu d'autres ,
que leur en feroit-il arrivé que la perte de leur liberté , de
leur bien &de leur vie , & tous les malheurs qui ſuivent
une défaite entiere desſujets , & une victoire complete de
leurVainqueur ?
Al'égard du renversément de la Religion , qui est-ce qui
D
26
-
ignore que l'Archiduc ne s'obſtine dans ſesprétentions chimeriques
, queſur l'aſſiſtance des Anglois&des Hollandois,
tous peuples infectez & abreuvez de differentes herefies
, tous ennemis declarez de la Religion , de l'Eglise
&des Catholiques. Qu'on ne diſe pas qu'un grand nombre
d'Allemans ſuivront ce Prince , ce n'est là qu'un leurre
& uneſuppoſition qui ne sçauroit persuader. L'Empereur
a un affez grand beſoin de ſes troupes où il eſt, &il n'est
pas en état d'en envoyer dans l'Italie ouſon armée s'affoiblit
tous lesjours. D'ailleurs ces Allemans qui viendroient
en Espagneferoient-ils tous Catholiques ? Leur Paysn'estil
pas infecté des meſmes erreurs qui nous rendent odieux
les heretiques de Hollande & d'Angleterre ? Que nous en
reviendroit-il donc , qu'une contagion qui par leur commerce
& par leur union avec nous ,ſe communiqueroit à
nos moeurs & à nos usages ? Noftre Foy enferoit ébranlée,
noſtre Religion combatuë , nos ames écartées du chemindu
Salut , & nous en proye à tous les malheurs que je viens de
citer. Les Histoiresſont remplies de ces exemples effrayans;
ces meſmes Heretiques d'Allemagne n'ont-ils pas exercé
leurs fureursfur les Images les plus faintes dans leſein
mesme de leurs Pays ? N'avons-nous pas esté témoins de
leur freneſie & de leur impieté dans le peu de temps qu'ils
ont estéſur les Costes d' Andalouſie ? Les infections de leurs
herefies ne ſefont-elles pas donné un libre cours à la Redondela
& au PortSainte Marie ? Nesçavons-nous pas
qu'à Vienne meſme ils ont porté leurs attentats facrileges
fur l'Adorable faint Sacrement ,ſans que leur impietéait
efté chatiée d'aucune punition ? Ne nous écrit-on pas de
Naples que par la freneſie de quelques heretiques Alle27
mans qui s'y estoient gliffez . On a trouvé un matin les ruës
jonchées d'Images mutilées ? Voudrions-nous eſtre les témoins
de ces fortes deſpectacles , & noſtre Foy toujours pure
pourroit-elle voir,ſans punition , ce mépris public & cette
prophanation de ce que nous avons de plus respectable &
deplusfacré.
N'ay-je pas raiſon aprés cela de decider , que celuy qui
feroit afſés indigne, pour contribuer à faire entrer dans nos
Etats des maux de cette nature ſeroit un ſcandaleux , puis
qu'ilferoit la cauſe de tant de malheur & de tant de pertes
du corps & de l'ame ? Qu'il feroit un parricide ; puis qu'il
confpireroit parlà contre la vie deſapatrie & de fon Prince
qu'il doit preferer à la ſienne , & à celle deses parens.
Qu'il feroit ſuſpect à la foy, puis qu'il preferoit ſa paffion
à la Religion ; & qu'il feroit enfin ſeditieux , un ennemy
commun digne d'un châtiment exemplaire , & qu'il meriteroit
que tous les Peuples ſe jettaſſent ſur luy pour l'en
punir.Fajoûte qu'il ne meriteroit pas de vivre parmi les
hommes, puis qu'il neferoit pas homme lui- même, mais une
besteferoce, un Tigre , un Monstre que la terre devroit engloutir.
Je ne me persuaderai jamais qu'un Catholique né
en Espagne trempe de ſa vie dansdepareils deffeins , mais
ſi quelque denaturé en estoit capable , je m'étonnerois que
la terre ne convertit pas en armes contre luy tout ce qu'elle
a de pierres , que le Ciel ne lefoudroyaftpas de ses carreaux
, & que l'Enfer ne lui ouvrit pasſes abiſmes. fe ne
m'étonnerois pas moins qu'ily eût des Catholiques qui puffent
fomenter des mechancetez auſſi execrables , & des
Theologiens qui vouluſſent les appuyer. La tranquilité
dans laquelle nous nous tenons , montre affez que nous ne
Dij
28
nost
craignons pas qu'ily aitparmi nous des ſcelerats pareils.
Si on en avoit le moindre ſoupçon , on verroit crier les
Peuples à haute voix , & demander justice au Ciel& à
la Terre. On verroit les Eccleſiaſtiques , les Religieux ,
&ſur tout les Prelats chargez du ſoin de maintenir la
Religion dansſa pureté, ſe revétir tous de Sacs &de Cilices
, couvrir leurs têtes de cendres , & dans une penitence
publique , crier par les ruës , animer les fidelles ,
obliger le Ciel à nous proteger , & exciter les vrais Catoliques
à s'oppofer au prix de tout leur ſang , à l'entrée
de qui nous menace de tant de malheurs temporels &
fpirituels. Je n'en parlepas ainsi , par raport à nos Eſpagnols.
Je leur rends plus de justice , &je ſçay qu'en cas
pareil , ils neſe contenteroient pas d'allerde lafortepar les
chemins &par les ruës , ils iroient tous enfoulefur nosfron
tieres , & ils feroient avecplaisir de leurs corps une barrieve
à l'ennemi pour lui en rendre le paſſage inacceſſible. La
feule choſe qui meſurprendroit d'eux , &qui ne me ſcandaliſeroit
pas moins , ceſeroit , connoiſſant leurfidelité ,&
leur zele au point que je les connois ,ſi cet ennemi paroisfoit
, queje ne les viſſe pas tous ardens à la deffense , courir
tous ,juſques aux femmes même , les armes à la main,
lui fermer toute entrée , & prodiguer leurs biens & leurs
forces pour leur Prince , &pour leur Religion , ayant toujours
ce grand Prince devant les yeux , Principiis obſta.
Axiome important dans laſituation preſente , & dans une
guerre qui n'est pas entre des Catholiques , mais contre les
ennemis de l'Eglise , contre lesquels c'eſt un vrai bonheur de
repandreſonſang.
Si l' Archiduc raiſonnoit dans tous ces principes , il
:
:
29
quitteroit un deffein inutile , quandbien mêmeſapretention
pourroit être fondée , à combien plus forte raiſon , àlavue
de tant de malheurs , ne ſe departiroit- il pas d'un projet
chimerique , qui n'est établi ſur aucun droit valable , & où
il nesçauroit faire une juſte querre qui nefoit injuste.
Mais que deviendrons-nous tous ,fi le Turc profitant
de la diviſion que cette pretention mal fondée a repandu
dans le reste de l'Europe , deguiſoitſes deſſeins ,&faisoit
des irruptions dans l'Allemagne &dans les autres Etats,
pendant que leurs forces feroient occupées à détruire nôtre
Espagne ? Qu'ellesferoient les reſſourcesde l'Eglise , quand
les Heretiques d'un côté , & les Mahometans de l'autre
attaqueroient ſes enfans legitimes , & l'attaqueroient dans
les lieux de fa plus conftante domination ? Le Turc ne
joüit-il pas du moins du plaisir de voir que nous confuforces
contre nous - mêmes & que nous nous
mettons hors d'état de pouvoir les employer contre luy.
Je viens à laſeconde partie de cette conſultation dans
l'ordre que je mesuis preſcrit ; Etje dis , que ce ſeroit un
peché grief, fans avoir égard à la diminution de la matiere
, que de contribuer de quelque choſe, ou de voir avec
quelque complaiſance , & avec connoiſſance de cauſe ,
que l'Archiduc fut couronné dans aucune partie de cette
Monarchie ; Et voicy commeje le prouve.
mons nos
و
Premierement , il nous eſt ſi peu permis de nous employer
à faire paſſer la poffefſſion de cette Couronne à un
autre ; que nous pecherions mortellement , ſi nous ne voulions
pas nous employer de toutes nos forces à y conferver
celuy que Dieu par ſa grande mifericorde nous a donné
pour Maître Souverain , & pour unique Monarque ,
1
30
y eftant tenus parnotreferment , parſon droit reconnu &
autoriſe ,&par tant d'autres titres que j'obmets icy ; &
par confequent quiconque ne voudroit pas s'acquiter de ſon
devoirsur les choses qui dependent de luy , chargeroitſa
confcience de tous les malheurs où il auroit quelque part.
Enſecond lieu on est reſponſable du ſcandale toutes les
fois que l'on donne aux autres un mauvais exemple , qui les
porte à produire , ou à cauſerde grands maux ; à plus forte
raiſon , quand de deſſein premedité , & avec beaucoup
de foin on les exciteroit à la revolte , à la ſedition , &à
des guerres Civiles.
En troiſiéme lieu , quiconque auroit quelque connoifſſance
de quelque operation , du moins importante , ou de quelque
projet particulier ,parraport àcette fin , &pourfaciliter
cette entrée à l' Archiduc , feroit dans une obligation indispensable
d'y oppofer tous les moyens qu'il auroit en main,
ou du moins d'en rendre compte , & d'en avertir ceux qui
pourroienty apporterun remede convenable. Etcela , quand.
bien même celuy quiseroit le traitre ,feroitfon meilleuramy,
fon frere, ouson propre pere, d'autart que le bien public ,
&la conſervation du Prince doivent l'emporter ſur tous
les autres interests particuliers , & il n'y a nyfecret nyferment
qui en diſpenſe , puiſque toutferment & tout ſecret
portent naturellement avec eux cette exception. Et combien
àplusforte raiſon le doit- on quand il s'agit de la défenſede
lafoy,& de la conſervation de la Religion Catholique.
En quatrième lieu , quiconque a causé àſonprochainde
grands dommages , eft obligé de les reparer , & d'en arrêter
le cours foit en détrompant les uns ,ſoit en perfuadant
Le contraire aux autres , ou de telle autre maniere que l'or
31
donnera le Confeffeurſage & desintereßé , par raport aux
circonstances ; & celafans que le Penitent puiſſe recevoir
l'abſolution , à moins qu'il ne donneſa parole ,& qu'il ne
l'engage de s'en acquitter quand il le pourra.
Al'égard du peu de matiere, comment pourroit-onparlà,
excuferla grieveté du pechédans lefait en question? Nest-il
pas viſible que toutes les circonstances enſont énormes ,
toutes lesfuites pernitieuſes ? Encore une fois ,je nesçau
rois mefigurer qu'ily ait parmi nous des traitres , mais s'il
y avoit eu par hazard des gens qui par indifcretion ou par
quelque mécontentement particulier euſſent dit , écrit,oufait
entendre que l' Archiduc , en arrivant en Espagne ,y trou
veroit des Partisans , comme nos ennemis mesme le pu
blient , ceux qui auroient esté capables de cetteſuppoſition
&de cette mechanceté , neferoient-ils pas responsables de
toutes les fuites du voyage de l' Archiduc. Beaucoup de
gensfefigurent quefans une esperance pareille il neféferoit
jamais mis en chemin pour une entreprise auſſi temeraire ,
& auſſi hardie ; &nos ennemis qui l'accompagnent &qui
le ſuivent , ne perfuadent-ils pas que de mal intentionnez
quifont en dedans ou au dehors de la Monarchie ont
Jurpris leur credulité ,&fi c'eſtſur de pareillesſuppoſitions
qu'ils entreprennent un pareil voyage , & qu'ils veulent
executer une pareille entrepriſe , ceux qui auroient fait de
pareillesſuppoſitions neseroient-ils pasreſponſables de tous
les maux qui pourront en provenir ? Et ceux qui parlant
aux uns & aux autres les diſpoſeroient à favoriser les
Heretiques ou à lesſeconder , neferoient-ils pas complices
de tous les malheurs que l'Archiduc &ses Alliezpourroient
caufer à l'Espagne ? Y aura- t- il des Theologiens
د
1
32
ou affezignorans , ou d'une morale affe,z relâchée pour
ofer foutenir qu'autrefois dans cette mesme Espagne le
malheureux Comte Don Julian ait pûlegitimement,quoiqu'il
n'eut d'autre motifs que celui de chercherſon honneur,
exciter une guerre inteftine par l'entremise mesme d'une
Armée Catholique , ſçachant bien certainement que parlà
ily donnoit entrée à celles des Mores. C'est ce que toute
bonne morale a condamné , & que toute faine Doctrine
condamnera toujours . Trouvera-t- on quelque chose deplus
plausible du coſté de la Religion dans le projet de l'Archiduc
, quand il fait tous ſes efforts pour introduire en Ef
-pagne une armée d'Heretiques ? Toute la difference que j'y
trouve , par rapport à la Religion & à nous , c'est que les
Mores ne nous haïffent pas tant que ces Heretiques, qu'ils
fontmoins appliquez à détruire noſtreſainte Religion pour
répandrepar tout des erreurs pernitieuſes,&que leur averfion
&leur mépris pour les Imagesfacrées ,&principalement
pour l'Augufte Sacrement de l'Autel,ſont d'une bien
moindre violence ; onvoit par làquelles enferoient lesſuites.
Ily a encore cette difference entre cet infortuné Comte
& l'Archiduc , que celui-là n'avoit point d'exemple anterieur
qui pût luy faire voir à découvert de quels maux il
alloit estre la cauſe ; &que celui- cy ne peut pas douter de
tous ceux qu'il va cauſer par l'épreuve terrible que nous
avons déja faite de l'impieté& de la profanation de ces
meſmes Heretiques , & cela dans un temps où ils ne venoient,
difoient-ils ,furnos Costes que pour nousfecourir,
& nous favorifer en bons Amis ;fi leur amitié pretenduë
a produit de si terribles effets , à quoi ne devons - nous
pas nous attendre de leurhaine declarée. C'est à nous à
profiter
33
profiter de la reflexion & de l'experience.
Quelle regle de morale peut donc mettre à couvert la
confcience & la Religion de l' Archiduc dans ſon entreprife
temeraire ? Est-ce la vaine pretention d'un droit qui détruit
nos loix , &qui n'eſt establi ſur aucun principe ? Estce
parce qu'on luy refuſe ce qu'il defire ,&qui ne lui estpas
du ? Est-ce parce que le feu Roy , laJouinte, nos Conſeils ,
nos Loix , nos Villes , &nos Peuples ont establi & decidéce
qui est le plus juſte ,&ce qui nous convient le mieux?
Est- ce enfin parce que le Ciel & la Terre en decident en
faveur d'un autre , que les droits du Sang ont appellé au
trône , que les regles de la justicey ont conduit , que l'amour
des Peuplesy a reçû , &que leur bonheur y applaudit.
Ne me dira-t-on pas que ce changement convient à la
Monarchie ? Ne meſuppoſera-t-on pas , qu'ily adesMécontens
qui ne s'accommodent pas du Gouvernement pre-
Sent ? Est-ce une raiſonpourchanger de Maistre ? Si cette
Suppoſition avoit lieu , touteſedition , & toute guerre civile
feroit permise. Qui ſeroit affez temeraire pour l'avancer ?
Ilferoit aisé àl' Archiduc deſe detromperſur cette idéepour
ne pas s'y meprendre , il n'a qu'à comparer ce qu'on fait
pour lui qui veut regner,avec ce qu'on afait pour celui qui
regne. Ce paralelle ſuffiroit pour le detromper , mais il
compteſur leſuccés des imprimez qu'ila déja fait distribuer
icy , &fur ceux qu'ilpretent encorey repandre. Quel fruit
ont eu les uns , & quel bien attent-il des autres ? Croit-il
les Espagnolsſi legers &auſſipeu inſtruits ? Ilne les estime
pas autant qu'ils le meritent , & l'injustice qu'il leur fait
paroît affez dans leprojet où ils'obſtine de les vouloir gouverner
malgré eux ,&malgré leurs loix.
E
34,
ilet
Maisſuppoſons qu'ily ait des Mecontensfous leGouvernement
d'un auſſi digne Maistre ,&auſſi cheràſesPenples
, que l'estnotre Philippe. Qu'est-ceque cela conclut contreſon
droit , contreſa poſſeſſion , & contre nos loix. Un
Gouvernement ceffe-t-il d'êtreſage dés qu'ilse trouve des
Particuliers qui ne l'approuvent pas ?Moyfe negouvernoit
il pas avecſageſſe;& Dieu n'approuvoit-ilpasfon gouver
nement , n'y eut-il pas cependant des Sujets rebelles àfes
Loix ? Et celles de Dieu même ne sont-elles pas quelque
fois diſputées ou contredites ? La conduite de Dieu estfouvent
mal interpretée , celle des hommes peut-elle être àl'abri
de toute cenfure ? S'ily avoit en Espagne des gens qui ne
fuſſent pas contens du Gouvernement present ,je leur de
manderois en quoy estoit meilleur celui qui l'a precedé ,&
en quoi le pourra rendre l'Archiduc , ou plus avantageux ,
ou plus favorable ? Laiſſons les comparaiſons , elles ſont
presque toûjours odieuſes. Quel Gouvernementfut jamais
plus doux , plus prevoyant , & plusſuivi que celui qu'on
exerce ànotre égard ? Quelles charges nouvelles a- t - on
impoſées aux Peuples ? Lorsque l'Empereur en accable les
fiens &étendſes impoſitions onereuſesjuſques fur ceux qui
ne dépendent pas de lui , &qu'il a contraint tous ceux qui
lui obeïſſent à porter àſa Monoye la moitié de toute leur
Vaiſſelle d'argent ? S'est- iljamais vû de Roy auſſi jeune
que le nôtre ,quiſeſoit appliquéavec plus defoin aux devoirs
&aux interests deſa Couronne , qui ait plus estimé
le merite , &qui ait eſté plus attentifà le recompenser ,
diftribuant avec justice&proportion les graces & les emplois
,&faiſant moins de dépenses inutiles ? Quel Roy a
exposé avecplus d'empreſſement & de constancefa Per35
Sonne Royale à plus de travaux & de dangers pour le
bien defa Monarchie ; &qui l'ait plus édifiée parsa vertu
, & mieuxsoutenuë parſa valeur &parſes exemples ?
Si dans laſituation des affaires on a esté obligéà repandre
de grandesſommes , tout le monde nesçait-ilpas qu'elles
ont esté employées àgarnirnosCoſtes & nos Places , à
faire de nouvelles Fortifications ,à reparer les anciennes ,
à trouver des armes , à lever des Troupes , &àfaire subſiſter
tant d'Espagnols militaires , pour le bien, pour le credit
, pour l'éclat , &pour la tranquilité de la Monarchie?
Si on n'avoit pris des precautions auſſi juftes , & auffi
neceſſaires , telle chofe auroit pû arriver, que la negligence
nous en auroit coûté mille fois plus cher.
Quand ,par hazard , ilſeſeroit glißé quelque abus dans
toutes ces difpofitions ,feroit- il bien aisé à S. M. d'y remedier
en aufſſi peu de temps , & dans une étenduë de tant
d'Etats differens voisins & éloignez, qu'il a trouvez tous
de la maniere que nous ne sçavons que trop ? Qu'on me
diſe s'il pouvoit plûtôty remedier par lui-même , &s'il n'a
pas estédans la neceſſité d'employer des perſonnes qui ne
s'enferont peut-être pas acquitéesſelon ſes intentions , par
incapacité,parnegligence , ou par malice ? Et qu'on me dife
fi l'Archiduc auroit mieux fait , &fifon Gouvernement
trouveroit toutes les difficultez applanies , &tous les obstacles
levez ? Si on n'en peut ny prefumer , ny attendre
aucun avantage plus grand , de quelle felicité nous flate
rontſes promeſſes ,&&ffeessmanifestes.
Ce bonheur pour nous dépendra - t - il d'une nouvelle
guerre avec la France , qui toûjours puiſſante & victorieuſe
a dansſes mains les clefs de nos Frontieres , & qui
!
E ij
36
nous tient parses Troupes nombreuſes comme affiegez de
toutes parts ? Notre repos conſiſtera-t-il dans notre liai-
Son avec les Allemans , les Anglois , & les Hollandois ,
dont lefecours feroit toûjours trop éloigné ? Si nous avions
encore des guerres contre les François ou contre les Mores,
àqui demanderions-nous appui &protection? A ceux qui
ne pourroient pas nous en donner , ou à ceux qui nous les
donneroient trop tard par un trop grand éloignement ?
Aurions-nous oublié ce qui s'eſt paßé dans nos dernieres
guerres contre la Francepourſuivre le parti d' Allemagne,
dont les Ligues nous ont toujours esté nuiſibles &pernicieuſes
? Nos malheurs paſſez nous diſent bien clairement
que rien ne peut jamais être plus avantageux à l'Espagne,
&à la Religion Catholique, que l'union dont nous jouiffons.
C'est contre ce bonheur quesedéchaînent l'envie &les
fureurs de l'Enfer.
Seroit-il plus convenable à l'Espagne d'être gouvernée
par un Prince accoûtumé à traiter avec des Heretiques ,
&à voir que fon Pere est toujours attentif à les favorifer,
à les recompenser , ou à relever leur Etat. On voit
qu'il afait Electeur de l'Empire le Duc d'Hannover ,&
Roy de Pruffe le Marquis de Brandebourg.
Un Prince qui voit dépendreſafortune &peut-estre
fa vie des Heretiques , & qui met toute ſa confiance en
eux ,ſe réduit à la necefſſité de les avoir toûjours àſes
côtez , de les approcher de bien prés de fa Perſonne , de
les élever aux plus grands Emplois & de les preferer, par
reconnoiſſance , ou par contrainte. Cesont autant de circonstances
qui ,ſelon moy , devroient fuffire pour donner à
tout vray Espagnol , une horreur veritable du nom de
:
37
l'Archiduc , & pour faire prendre un parti contraire à
tous ceux qui auroient esté capables de s'oublier au point
d'avoir eu autrefois quelque envie de prendre le fien. Je dis
autrefois ; car pour lepreſent je nesçaurois en ſoupçonner
aucun de ceux qui vivent dans notre Espagne. Quelqu'un
doit-il nous eftre jamais plus odieux que celui-cy , quiſous
le pretexte de venir nous gouverner , nous laiſſe voir dis
premier pas qu'il fait vers nous , qu'il vient ruïner nos
fortunes , nos corps & nos ames ? Qu'elle certitude avonsnous
que le Zele des Heretiques à répandre par tout leurs
Sectes , n'ait pas déja ſeduit le coeur de l' Archiduc ,&م
qu'il ne ſoit pas déja avec eux dans quelque engagement
de les favoriſer dans ce deſſein ? Et qui nous répondra que
fur l'exemple de l'Empereur ,ſon Pere , qui en a déja usé
ainsi, ce Prince ,ſans menager la Religion , ne leur ait
déja cedé quelque portion de cette Monarchie ? Ce soupçon
n'est pas sans fondement , les Traitez de leur Ligue qu'on
a répandus par tout , le perfuadent affez ; & nous n'en
fçaurions plus douter aprés ce qu'on nous a écrit de la
Haye du 28. d'Octobre , en ces termes. L'Archiduc pour
faire quelque Acte public de Souverain , a permis le
libre exercice de la Religion Proteftante dans le Duché
de Limbourg , & pour donner encore aux Proteftans des
preuves plus certaines du cas qu'il fait d'eux , il en a
nommé deux de leur Secte pour Gentilshommes de fa
Chambre. De pareils commencemens feroient bien craindre
d'autres fuites , & l' Archiduc ne nous laiſſe pas douter
que s'il étoit nôtre Maistre , les Protestans ri'obſtinſſent
de luy nos plus grands Emplois. Cefoupçon paroiſtra encore
mieux fondé à ceux qui liront ce qui a paru au jour
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cette année ſur ces matieres. Quelqu'un s'aviſera-t-ilaprés
cela , de dire que l'arrivée de l'Archiduc en Espagne, peut
estre un avantage pour nous ?
Venons à la concluſion , &diſons que bien loin que le
deſſein de l'Archiduc ſoit un plus grand bien pour cette
Monarchie , que ce n'est qu'un prétexte à la perdre & à
la detruire ; que ſa pretention est mal fondée , chimerique,
capritieuse , & préjudiciable à nos Etats , & que perfonne
ne peut y contribuer de quelque maniere que cesoit,
fanspecher mortellement.
Al'égard de l'autre partie de cette conſultation qui regarde
la conduite que doit tenir un Confeffeur avec des
Penitens qui s'accuſeroient d'un auſſi grand peché. Je
m'en remets à laſageſſe &à la capacité d'un Directeur
zelé pourſa Religion & pour ſa Patrie. L'avis que je
puis donner icy , c'est qu'ilſe ſouvienne que fur cette matiere
rien n'eſt leger , tout y est de conſequence & d'un dan
ger extrême , & quelque mediocres que luy puſſent paroître
l'intention & la faute de celui qui s'en accuſeroit , que
le Confefſfeur y deméle toûjours une ſource pernitieuse des
plus grands maux qui ſe puiſſent faire. Qu'il ne s'en tienne
pas aux apparences ; qu'ilſçache que de pareils dangers ne
paroiffentpas aux dehors de la conſequence dont ilsfont au
dedans ; qu'il traite ce mal comme une maladie contagieuse
dont la gueriſon ne merite pas autant d'attention
pour le Malade même , que pour ceux qui pourroient en
estre infectez , & dont il faut éviter le progrez, par préference
; qu'il montre au Malade toute l'étendue &toutes
les circonstances de fon mal. Qu'il l'oblige à déclarer où il
l'a pris , &qu'il le contraigne a porter & àcommuniquer
39
tous les remedes qu'on luy donne à tous ceux qu'il connoist
& qu'il voit atteints du même mal : fi tous ces remedes
n'ysuffisent pas , qu'ily employe les plus violens que luy
fourniffent laſageſſe , le zele de la Religion , & l'amour
de la Patrie.
Voila monſentiment , queje n'étens pas d'avantage,&
que je foûmets à qui l'entend mieux que moy. Quoique
dans le ſoûtient d'une pareille cause , & dans la certitude
d'une telle Doctrine , il doit m'être permis de dire dans le
Sens de l'Apôtre , que ſi quelqu'un diſoit le contraire ,
quand on le prendroit pour un Ange , il n'en devroit
pas eſtre crû. Etj'ajoûte qu'il faudroit le prendre pour un
Demon. C'est ainsi que le doivent penſer tous les Espa
gnols qui aiment le bien public , qui ſont dévouezà leur
Patrie , & qui souhaitent la conſervation de la veritable
Religion. A Salamanque , en Novembre 1703.
FIN.
BIBLIOTECA NA
VITTGOOD
EMANUE TMA
A PARIS ,
De l'Imprimerie de D. JOLLET , au Pont S. Michel , devant
le Quay des Auguſtins , au Livre Royal.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le