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1702, 09
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MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
DE
LA
LYON
1893
LE DAUPHIN.
SEPTEMBRE 1702 .
VILLE
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grande Salle du
Palais , au Mercure galant.
Omme il eft impoffible dans la conjoncture
prefente de ne pas groffir
le Mercure , ce qui en augmente confirablement
les frais , on ne peut fe difpen ,
fer d'en augmenter auffi le prix . Ainfi les
volumes qui feront reliez en veaufe vent
dront dotefnavant trente-huit fols, quanaux
volumes qui feront reliez en parche
min , on n'en payera que trente- cinq .
Les Relations le vendront autant que
les Mercures.
Chez MICHEL BRUNET , grande
Salle du Palais , au Mercure
Galant,
M. DCCII.
Avec Privilege du Roy.
AU LECTEUR.
IL y a lieu de croire qu'on
ne lit plus l'Avis qui a
efté mis depuis tant d'années
aucommencement de chaque
Volume du Mercure , puis
que malgré les prieres réiterées
qu'on afaites d'écrire en
caracteres lifibles les Noms
propres qui fe trouvent dans
les Memoires qu'on envoye
pour eftre employez , on neglige
de le faire , ce qui est
cause qu'il y en a quantité
AU LECTEUR.
de défigurez, eflantimpoffible
de deviner le nom d'une Terre
, ou d'une Famille , s'il
n'est bien écrit. On prie de
nouveau ceux qui en envoyent
d'y prendre garde,
s'ils veulent que les noms
propres foient corrects . On
avertit encore qu'on neprend
aucun argent pour ces Memaires,
que l'on employera
tous lesbonsOuvrages à leur
tour, pourvu qu'ils ne defobligent
perfonne , & que
ceux qui les envoyeront en
affranchissent le fort.
VILLTLHAEE

MERCVRE
GALANT
TALOU
LYON
#
1893
SEPTEMBRE 1702
ES applaudiffemens
qui ont esté donnez
à l'Ouvrage qui fuit ,
m'ont engagé à le mettre au
commencement de ma Lettre
, afin que vous ayez plutoft
le plaifir de le lire.
I quiont
A iij
6 MERCURE
AU RO Y.
Sur la Victoire remportée en
Italie par le Roy d'Elpagne
, le jour de l'Affomption.
SONNET.
HILIPPE fier Vainqueur ,
P qu'une gloire naiffante
Conduit des bords du Tage aux climats
des Cefars ?
Apeine tu parois au vafte champ
de Mars ,
Que tu remplis nos voeux &préviens
noftre attente.
2.
GALANT
7
Intrepides témoins defa main triomphante
Heros , qui fur fes pas voliez de
toutes parts ,
Quel Mortel endurci dans l'horreur
des hazards
Vousparutplus tranquille &l'ame
plus conftante ?
2
Et vous , Monarque heureux de fon
Trône l'appuy!
Quel plaifir paternel goûtez- vous
aujourd'huy ,
Vous voyez à fon char enchaîner la
Victoire.
S
C'est l'ouvrage , Grand Roy ; de la
Reine des Cieux
Pendant que vousfaifiez ici chanter,
fa gloire
Elle la répandoitfur cefils precieax
A iiij
8 MERCURE
Ce Sonnet eft de MrA
rel , Ordinaire de la Mufique
da Roy , dont vous avez déja
vû plufieurs
Ouvrages
qui
ont efté tres favorablement
reçus du Public

Je vous envoyay le mois
paffé une tres belle Relation
du Combat qui a donné lieu
à ce Sonnet , mais quoy que
fort ample , & fort circonf
tanciée , il eftoit impoffible
qu'ayant efté envoyée auffi
roft aprés le Combat , elle
puft eftre remplie d'autant
de circonstances que celles
GALANT
qui ont efté écrites plus tard ,
parce qu'il faut du temps
pour eftre informé de tour ,
& pour écrire avec reflexion ,
c'est ce qui m'oblige à vous
envoyer une Relation qui
n'a efté faite que cinq jours
aprés le combat , dans laquelle
vous trouverez beaucoup
de faits dont aucune autre n'a
parlé . Vous y trouverez ce
qui s'eft paffé dans le temps
que les Ennemis ont commencé
à plier , fi bien & ſi
intelligiblement décrit , qu'il
n'y à perfonne qui ne doive
convenir , en lifant cet en10
MERCURE
droit qu'ils ont pû faire la
perte dont il eft parlé dans
toutes les Relations. Ils tuerent
eux - mêmes beaucoup
des leurs , la Cavalerie Allemande
s'eftant trouvée obli ,
gée de faire avancer l'Infanterie
à coups de fabre. Enfin
la grande perte des Ennemis
s'y découvre dans les temps
que nos Troupes criérent
vive le Roy à trois repriſes ,
ce qui se le fait jamais que
lorfque l'Ennemi eft vifible.
`ment battu , qu'il ne refifte
plus , & qu'il commence à
perdre du terrain. Ces cris de
GALANT 11
1
vive le Roy font établis par
l'uſage , & ne le font jamais
que lorsque la Victoire fe declare
; ils font pouffez fans
ordre. Ils ne peuvent eftre
concertez par les Soldats , &
font pour ainfi dire enfantez
par une verité conftante , &
par un gain de bataille dont
on ne peut douter puiſqu'ils
n'ont jamais efté pouffez à
faux.
Je ne doute point que vous
ne faffiez ces remarques , &
beaucoup d'autres en lifant
la nouvelle Relation que je
vous envoye ce que je
12 MERCURE

vous en rapporte n'eft point
pour vous prévenir en la faueur
mais feulement pour
vous faire connoiftre qu'elle
eft remplie des faits mou .
veaux , afin que vous ne negligiez
point de la lire 1
croyant que toutes les Rela .
tions fe reffemblent
, & qu'el ·
lés ne contiennent
que des
repetitions . Aucune autre
Relation
ne parle de ce que
le Roy d'Espagne fit le lendemain
du Combat , & de la
maniere dont ce Prince s'expola
ayant resté pendant plus
de trois heures expolé au
GALANT´13
Canon des Ennemis , qui tua,
plus de deux cens chevaux,
des Troupes qui l'accompa
gnoient. Enfin aprés tout ce
que les Ennemis ont avancé
pour faire croire qu'ils étoient
fortis Vainqueurs d'un Com.
bat où ils ont efte battus , on
ne peut prouver le contraire
par trop de Pieces qui en dévelopent
la verité. Celle qui
fuit en donnera de grands
éclairciflemens .
L
A nuit du 14 au 15. l'Ar .
mée du Roy Catholique
campée à la Tefta depuis 15. jours
14 MERCURE
ayant reçu lafurveille un renfort
de quinze Bataillons & de vingt
Efcadrons venant de la Madona
décampa pour marcher en
avant, & paſſa à minuit la Par.
megiana marchantſur deux Colonnes
. Le Roy avec trois mille
Grenadiers , & dix piéces de Canonfe
mit à la tefte de la droite, où
ilpaffa la riviere , puis allant à
Ragiolo où nous avions un poſte
depuis quelques jours , il fe re.
jetta fur la gauche pour marcher
à Luzzara. Mrle Marquis de
de Crequy menant la Colonne de
la gauche , paffa entre Gu.ft. lu
& Luzzara , ù Mr de Ven
GALANT 15
doſme arrivant à une portée de
canon trouvatrois Chariotspleins
de Selles & de Brides pour aider
à réquiper les Regimens qui out
efte battus à Vittoria . Ils eftoient
escortez par cent Dragons qu'il
fis pouffer jufqu'à la barriere du
Chafteau , où ilsferetirerent . On
prit les Selles & les Brides , &
Mr de Vendofme commanda
huis Compagnies de Grenadiers ,
un defes Aides de Camp , un Ingenieur
, & deux pieces de Ca.
non pour allerfommer le Chasteau
defe rendre , leurfaifant dire
c'eftoit l'armée du Roy , & qu'il·
y eftoit en perfonne avec du Ca.
que
16 MERCURE
ils
non , qu'ils ne pou voient
ny ne
devoient tenir. Ils demanderent
un moment pour faire réponse ;
puis fans en faire aucune
firent feufur le Tambour qui leur
portoit parole , & le tuérent . Mr.
de Vendôme commanda deux
Compagnies de Grenadiers pour
l'inveftir , e dit que les gens là
ayant l'infolence de tenir devant
une Armee Royale ,fuivant toutes
les apparences estoient foûtenus .
Les Grenadiers ne trouverent
pourtant aucunes Troupes fur le
derriere. Mr de Vendofme ne
s'amufa pas davantage à faire
battre le Chasteau , qu'il laiffa
a
GALANT 17
feulement investi avec trois Ba
taillons . Ilfit avancer fa Colon.
ne pour se mettre en bataille ,
laiffant le Chasteau derriere fa
ligne . Mr le Marquis de Cre.
quy fur le même mouvement en.
ire Guastalla & le Chasteau ,
qui se trouva par ce moyen
au milieu des deux lignes . L'ar
mée fut en bataille avant midy,
en estat de recevoir le
Prince Eugent . Mr de Vendô ·
me fe dourant bien qu'il ne luy
avoit laiffe le Chasteau garni
que pour l'amuser, & venirl at.
saquer dans le defordred une Axmée
qui arrive dans un païs
Septembre 1702.
1
B
18 MERCURE
qu'elle ne connoift pas , dans une
grande marche , par des defilez.
Le Roy vit la difpofition de fon
Armée, puis mit pied àterre pour
fe repofer & fairefa halte : Ċom -
me il finiffoit de difner , & qu'il
alloit tâcher de repofer une heure
fous un arbre ; on cria à l'erte
du cofté de noftre droite. Mr de
Vendôme courut pour voir ce
c'étoit , & trouva nos gens qui
pouffoient fix petites troupes des
Ennemis qui eftoient détachées
de leur Armée pour venir nous
·reconnoître , on les repouffa à un
mille , & l'on fit trois prifonniers
, qui dirent que le Prince
GALANT 19
Eugene n'avoit point marché.
Une heure aprés arriva à la Cour
Mr Deshayes General des Troupes
de Savoye , qui eftoit poftéfur
la gauche du côtédu Pô , & demanda
à Mr de Vendôme une
augmentation de Troupes , difant
qu'à coupfeur, les Ennemis mar·
choient le long du Pô pour venir
l'attaquer , & que les petites
Troupes qu'on avoit veu paroî
ore , faifoient une fauſſe attaque
pour attirer les Generaux leur
attention, pendant qu'ils venoient
Avec toute leur Armée attaquer
noftre gauche , qui n'avoit àfon
pofte fur la Digue que deux ba-
Bij
20 MERCURE
taillons à l'endroit le plus de con-
Sequence , & rien à droite & à
gauche ; que s'il eftoit forcè , les
Ennemis viendroiens le long du
Pô fecourir le Chasteau ; & par
confequent nous empefcher defai .
re noftre pont de communication
avec Mrde Vaudemont . Mr de
Vendôme monta à cheval pour
aller avec luy vifiter ce pofte , &
pendant qu'ily alloit , il'entendit
efcarmoucher fur la gauches puts
ont vint luy dire que les Ennemis
marchoient devant noftre ligne
avec toute leur armée fur quatre
colonnes , & filoient le long du
Pô pour nous attaquer du coftè ne
GALANT 21
noftre gauche. Il y fic marcher en
diligence de l'Infanterie du Cen
tre , des Dragons , & toute noftre
Artillerie qu'on pofta fur la Di.
gue du Pô Sur les cing heures , les
Ennerais parurent en affez bon.
ne contenance , faifanı un grand
bruit de Timbales & de Tambours
, & un quart d'heure aprés
·commencerent les premieres ef
carmouches ; comme le terrain
eftoit compofé d'une Digue & de
deux petites plaines à un coſté ,
ils marchoient avec un corps de
Cavalerie , qui couvroit leurs
bataillons. Quand ils vinrent
à charger, la troupe de Cava
22 MERCURE
lerie s'ouvrit à droite & à gauche
, leur
Infanterie parut
&
avec leur canon foûtenu de toute
leur armée. Nous avions tous
les poftes dégarnis par raport aux
Troupes qu'ils attaquoient ; parce
que noftre armée eftoit beaucoup
étendue fur la droite , où ne fe
faifoit point l'attaque. Il fallut
du temps pour en faite venir.
Celles qui s'y trouverent foûtin.
rent le choc avec un feu de moufqueterie
de canon de part
&
d'autre , auffi continu qu'un feu
de réjouiffance
venant de la droi.
te à la gauche continuellement
,
fans que jamais noftre Infante
GALANT
23
rie ait perdu un poulce de terrain,
malgré l'inégalité du nombre
cola difpofition de leurs Troupes
, à quoy on ne s'attendoit pas,
के
fut cauſe que noftre Cavalerie
cut affaire à l'Infanterie des Ennemis
; & mefme une partie mit
pied à terre, entr'autres les Ca.
rabiniers & le Regiment d'Anjou
qui fouffrit beaucoup , jufqu'à
ce qu'il fût arrivé un renfort
d'une partie de l'Infanterie
de la droite , quien arrivant fit
un feu fi fuperieur , qu'il culbuta
les Ennemis , les chargea enfuite
la bayonnette au bout du fufil,
Øles renverſa jufqu'à leur fe24
MERCURE
que
le
conde ligne. Ce fut là
combat fur (anglant & opinia.
tre. Les Ennemis dont l'Infan .
terie plioit & fe rebutoit , firent
mettre pied à terre à la moitié de
leur Cavalerie , & l'autre qui
refta à cheval , fut obligée à coups
de fabre defaire revenir leur Infanterie
qui fuyoit . Enfin on
les reponfa & culbuta juſques
delà deux ravines , où ils
> par
avoient un retranchement . On
en tua quantité Ce fut là qu'on
leur prit deux pieces de canon ,
& les deux Drapeaux d'un Regiment
que les Irlandois d'Albermale
mirent en pieces , à n'en
*
pas
GALANT 25
à
pas laiffer dix hommes fur pied.
La Brigade de Piémont , qui
estoitfur la gauche avec tous nos
Dragons pied à terre , avoient
ébranlé tout ce qui leur faifoit
face , noftre Cavalerie ,
mefare qu'ils eftoient repouffez,
les chargeoit par la plaine , & en
tuoit beaucoup. Toute la ligne
voyant l'affaire en bon train , &
que tout plioit devant eux com !
mença à crier Vive le Roy ,
toujours en chargeant , ce qu'ils
firent en trois differentes fois , à
mesure qu'ils gagnoient du tera
rain. Ces acclamations firent
connoître à tout le monde la dé
C
Septembre 1702 .
26 MERCURE
cifion de l'affaire. Il y avoit
déja une demie heure de la nuit
fermée , que l'affaire duroit encore
tres vivement , & ce nefut
qu'une demie heure aprés , que
Mr de Vendôme ne voulant pas
dans une nuit obfcure , & dans
un terrain qu'il ne connoiffoit
pas , engager fes Troupes fit fon
ner la retraite , & le combat &
lefeu finirent de part & d'autre
par l'obscurité de la nuit.
Il y a eu plus d'un tiers de
noftre Armée qui n'a pas donné,
dont une partie eftoit pofiée à la
droite de la feconde ligne , qui ne
futpoint attaquée , & l'autre ne
GALANT 27
pur arriver jufqu'an combat à
caufe des défilez , estant obligée
de marcher par des chemins bordez
de grands foffez , où l'Infan
serie ne marchoit que quatre de
front . Toute l'Armée des Enne.
mis a donné , & ayant peu d'In
fanterie mauvaise , une par
tie de leur Cavalerie mit pied
à terre.
Le Roy donna fes ordres pen ·
dant toute l'attaque ; il avoit
autour de fa Perfonne dix
Compagnies de Grenadiers &
eftoit à la tefte d'un escadron de
Gendarmerie. Il paſſa devant
luyplufieurs bleffez à qui il don
Cij
28 MERCURE
na de l'argent , & dont il fit
prendre grandfoin . L'affaire entierement
finie , il vint fe repofer
auChafteau derriere le Camp.
Le 16, à minuit & demi , le Roy
fe réveilla de luy- mesme , &
retourna fe pofter au mefme endroit
où il avoit eftè pendant
l'attaque , où Sa Majesté atten .
dit le jour. Toute l'Armée couchée
en bataille , s'attendant à
eftre attaquée à lapointe dujour;
mais on ne fit que fe canonner
toute la journée de part
dautre. Quand l'Armée , à la
faveur du jour , cut pris les pof
tes qu'on jugea les meilleurs ,
GALANT 29
qu'on euft fait retrancher quel.
ques endrois foibles ,fait les che
mins de communication d'une
troupe à une autre , le Roy alla à
la droite & à la gauche vifiter
toutes les troupes à la tefte de la
ligne jufqu'au Pô , où il refta prés
de trois heures à faire la vifi .
te , malgré les tres humbles reprefentations
des Grands d'Ef
pagne qui le fuivirent pendant
•tout le temps que le canony donnoir
beaucoup. Là ily eut plus
de deux cens chevaux & plufieursfoldats
tuez du canon . Le
Roy en effuya plufieurs volées , &
il y eut un Dragon du Regiment
C iij
30 MERCURE
de Languedoc emporté à cinq pas
de ce Prince , & un boulet paf.
fa entre les jambes du cheval de
Mr de la Roche , premier Valet
de Chambre de Sa Majesté , tout
auprés de ce Monarque . Le che
val de M de la Rochefe cabra
ferenverfa fur ce Prince. Le Roy
vint enfuite diner au Convent qui
eft à la tefte de la droite , où Sa
Majesté a logéjuſqu'à prefent
quoy que ce foit le pofte le plus
exposé de l'Armée , & que le
canony viennefouvent ; & dans
la journée d'hier il tua fix che .
vaux de la Garde des Gendarmes
quifont àfa porte.
GALANT
31
leur gauche
à
Le Roy trouva dans fa vi
fite fon Armée poflèe , la gauche
an Pô , le long de LuzZara , &
la droite appuyée fur le Convent
où logeoit Sa Majefté , & les
Ennemis le long du Pô , leur
droite dedans ,
vis à vis de noftre Convent ,
la portée du canon de nous .
Sur le midy il y eut une allarme
aux équipages que nous
avions laiffez fur nos derrieres
tout charge pour venir au
Camp dés qu'il ferois marque.
C'eftoit douze cens Chevauxfor
tis de Guastalla , qui paroiffoient
les enlever. Les Dragons de
pour
32 MERCURE
లో
la Reine & la Cavalerie d'Efpagney
allerent les repoufferent
, ils en tuerent environ cent ,
&firent quarante Prifonniers ,
qu'ils amenerent au Roy . Sa
Majesté donna ordre à fon
coucher à un Ingenieur nommé
d'Hermand , d'aller reconnoiftre
le Chasteau de Luzzara , qu'on
avoit laiffè inveſti pendant l'affaire
, toute la journéefuivan.
te , & de l'attaquer le lendema in
à la pointe du jour. Il fe
trouva à la maiſon la plus proche
du Chasteau , avec vingtquatre
Compagnies de Grenadiers
, de là il écrivit à Mr
17.
GALANT
33
de Vendofme qu'il le prioit de
luy envoyer quatre pieces de Canon
, & qu'il luy répondoit fur
fa tefte de l'avoir en une demiheure.
Le Commandant voyant
la porte criblée , & prefte à rom.
pre & les Grenadiers l'épée à la
main , qui alloient donner l'affaut
, fit battre la chamade , &
vint à la porte rendre à d'Her
mandfon épée , & luy demander
Sa protection pour luyfaire avoir
quartier. Ce n'eftoit pas
l'intention du Roy , pour les pud
nir d'avoir tiré fur le Tambour ,
qui fur parole les avoit fommez ,
même il avoit donne l'ordre
d'abord
34 MERCURE
que fans luy enparler davantage
onfist tout paffer au fil de l'épée ;
mais comme ils ne s'eftoient def
fendus qu'à caufe que leur Ar.
mée les venoit fecourir ,& qu'ou.
tre cela on vouloit conferver
quantité de grains , de vin , & de
Boeufs , qui estoient dans la Place,
on les apris Prifonniers de guerre ,
dépouille , & l'on a diftribué
leurs Chevaux aux Regimens
qui en avoient le plus perdu. On
y a trouvé ce qu'avoient dit les
Payfans , & beaucoup de Sacs
marquez à la marque des Vivres
de l'Empereur. Ceft où ils faifoient
leur Magafin ,&où eftoir
GALANT 35
le Quartier Genéral du Prince
Eugene.
Le foir au Soleil couchant
dans le temps qu'on s'y attendoit
le moins , les Ennemis en bataille
à la tefte de leur Camp firent
trois décharges de toute leur Artillerie
chargée à boulets , donnant
fur noftre Camp , & de toute
leur Moufqueterie , qui don .
na une à l'erte. Les boulets pleu
voient dans noftre Camp. L'on
crut d'abord que c'eftoit une rèjoüiffance
de la prise de Landau ,
l'on trouva cette maniere nouvelle
d'envoyer des boulets pour
Courriers. La nuitfuivante ily
36 MERCURE
eut encore une à l'erte caufée par
de Canon fuivispar
deux
coups
une Troupe qui vint infulter nos
Retranchemens. Ils s'attirerent
une rude décharge . On fortit def.
fus , ily en eut cent de tucZ&
quarante Prifonniers. Le reste
s'en retourna en fort grand defor .
dre. On a fçu depuis que c'eftoit
trois cens Grenadiers.
Le 18. on recommença à ſe canonner
fur les endroits où nous
voyions du monde , & eux fur
ceux où ils croyoient que le Roy
eftoit logé . L'aprés midy nos Fourageurs
furent attaque fur nos
derrieres par une Troupe fortie de
no
GALANT
37
Guaflalla de 300 chevaux . Ils eurent
affaire à un détachement de
foixante Maiftres, dont ily avoit
feize Gendarmes qui les charge;
rent & donnerent le temps à nos
Fourageurs de charger leur trouf.
fe , & de s'en revenir au Camp.
M' le Marquis de Flamarens ,
Guidon des Gendarmes Anglois
ya efté tué. Le foir le Royfortit
du Convent où il logeoit à la
droite , vint loger à Luzzara,
où Mr le Prince Eugenefait tirer
beaucoup de Canon . On croitpourtant
que des qu'il fçaura que c'est
le Quartier du Roy , il aura la
confideration de faire ceffer , fui
38 MERCURE
vant l'ufage ; c'est cependant ce
qui n'eft pas bien feur.
Comme il n'y a point de
Relation , quelque exacte
qu'elle foit , qui n'oublie des
faits qui font rapportez dans
d'autres , je dois ajoûter icy
que j'en ay vû une qui porte,
que le Curé , dont toutes les
Relations de Cremone ont
fait une peinture de la trahifon
, ayant efté trouvé dans
dans Luzzara , a efté pendu à
la porte de cette Place.
Les Anglois & les Hollandois
ont témoigné du mécon
GALANT
39
tentement de ce qu'on a voulu
les furprendre en leur faifant
croire que M ' le Prince
Eugene avoit remporté tout
l'avantage du Combat de
Luzzara . On doute prefentement
que la Lettre que l'on
attribue à ce Prince , ſoit de
luy. Le Comte de Goës , En
voyé de l'Empereur en Hollande
la donna fermée , quoy
qu'elle luy fuft adreffée , &
elle fut ouverte par M ' d'Odick.
Il crut , à ce que l'on
prétend , qu'en agiffant de la
forte on ajouteroit plus de
foy à cette Lettre . En effet ,
40 MERCURE
il parut d'abord beaucoup de
fincerité dans fa maniere de
faire part d'une Nouvelle qui
ſembloit devoir eftre plutoft
cruë en l'apprenant de la forte
, que s'il l'euft luy .même
debitée , parce qu'il avoit fou
vent répandu des nouvelles
fort avantageufes aux armes
de l'Empereur , qui dans la
fuire ne s'eftoient pas trouvées
veritables : cependant
on ajoûra foy à la Lettre qu'il
donna , parce que ce n'eftoit
pas luy qui parloit , mais à
peine les particuliers eurent..
ils reçu des Lettres de divers
GALANT 41
endroits qui parloient autrecelle
du Prince Eu.
ment que
gene , que l'on commença à
croire que cette Lettre eftoit,
fuppofée. On fit reflexion
fur la maniere dont elle eftoit
écrite , & l'on crut qu'un
Prince auffi brave ne pouvoit
écrire une chofe auffi
éloignée de la verité , & même
de la vrai femblance. Ce
qui me fait fouvenir d'une
Relation dans laquelle les
lignes fuivantes ſe trouvent
en propres termes . Nousfom .
mes maiftres du Champ de Ba!
taille & du Pô , c'eft dequoy il
Septembre 1702 .
ற்
42 MERCURE
s'agiffoit , & les Ennemis ne
marcherent que pour nous empê.
cher de mettre fur ce Fleuve un
Pont de communication avec le
Prince de Vaudemont . Il fe
trouve une verité là dedans
qui détruit en quatre lignes
toute la fauffe ou veritable
Lettre du Prince Eugene. Il
faut pourtant avouer de bonne
foy une choſe à laquelle
perfonne n'a fait reflexion ,
& qui a pu donner lieu d'écrire
que les Ennemis ont
efté maiftres du Champ de
Bataille , c'eft que le fruit du
Combat cftant la poffeffion
GALANT . 43
du bord du Pô , nous quitrâmes
le lendemain à la pointe
du jour une partie du terrain
que nous occupions pour
nous approcher du bord du
Pô dont nous eftions un peu
trop éloignez , & que les Ennemis
fe laifirent de ce terrain
que nous avions aban
né volontairement
; mais ce
n'eft pas eftre de bonne foy
que de déguifer la verité . Se
faifir de ce que nous avons
bien voulu abandonner
n'eſt
point s'en eftre rendu maistre,
fur tout , quand nous ne l'avons
quitté que pour nous
Dij
44 MERCURE
établir dans un lieu qui a fair.
tout le fujet du Combat , &
qui donne tout l'avantage à
ceux qui l'occupent .
Il y a encore un fait auffi
décifif qu'important
, & auquel
il n'y a point de replique :
c'est qu'aprés le Combat , le
Prince Eugene envoya des
Chirurgiens
, pour panfer
deux mille bleffez qui étoient
dans noftre Camp . M' le Duc
de Vendofme
luy envoya dire
qu'il les avoit fait diftribuer
dans les Hôpitaux , où ils
eftoient foigneufement
panfez.
Il eft aife d'inferer de là
GALANT
45
que le Prince Eugene n'étoit
point demeuré maistre du
Champ de Bataille , ainfi que
de nos morts , & de nos blef.
lez , puifqu'au contraire il y
avoit une grande partie de
leurs Bleffez dans nos Hôpi
taux .
Vous ne devez pas vous
étonner fi aprés avoir répon.
du le mois paffé à la Lettre
du Prince Eugene je m'attache
avec tant de foin à dé.
truire les avantages chimeri.
ques que les Ennemis ont
remporté au Combat de Luz ,
zara , on en a tellement per
46 MERCURE
fuadè les Sujets de toutes les
Puiffances unies contre la
France , & l'Espagne , par les
réjoüiffances que leurs Souverains
ont fait faire , & par
les Relations peu finceres
qu'ils ont fait publier dans
leurs Etats , qu'on ne peut
donner de trop fortes raifons
& les repeter trop fouvent
pour les faire entendre par
tout , afin de détruire les fauffes
impreffions que l'on a fait
prendre aux Peuples par des
Relations , par des Actions
& par des Feftes
des
graces ,
publiques
.
GALANT
47
On a chanté ici le Te Deum,
& les Graces qu'on a renduës
à Dieu n'ont point efté pour
mieux tromper les Peuples ;
on ne fe joue point ici du .
Ciel pour abufer les hommes ,
& comme l'on y a rendu gra.
ces à Dieu fincerement & de
bonne foy , & la joye y a efte
d'autant plus grande que l'on
eftoit perfuadé qu'elle ne feroit
point fuivie de la honte
qui retombe bientoft aprés
fur ceux qui rendent exterieurement
des graces à Dieu
qu'ils ne luy rendent pas dans
le fond de leur coeur. Rien
-
48 MERCURE
n'eft plus fage & plus moderé
que la Lettre du Roy à M'le
Cardinal de Noailles , pour fai
re chanter le Te Deum , l'Armée
Imperiale chaffée de Cremone
, le Blocus de Mantouë
levé , les Ennemis contraints
d'abandonner leurs Poftes ,
& repouffez avec perte en
toutes rencontres , quatre de
leurs Regimens taillez en
pieces à Santa Vittoria , la
Victoire remportée fur les
Imperiaux proche de Luzzara
, la prise de cette Place ,
& les avantages que l'on a
tirez de cette Prife , font le
fujet
GALANT 49
fujet de la Lettre de Sa Majefté
, & des graces qu'elle a
fait rendre à Dieu . Elle ne
cite que des faits éclatans ,
& reconnus pour veritables ,
& veut ignorer en fuivant la
prudence qui luy eft ordinaire
, tout ce que les Ennemis
ont publié de faux , ne ju .
geant pas devoir faire atten .
tion à des choles qui fe détruiſent
d'elles mêmes, & qui
font plus de tort à la gloire
de ceux qui les publient qu'à
celle des Vainqueurs contre
qui elles font publiées.
Aprés vous avoir parlé de
Septembre 1702,
E
50 MERCURE
tous les avantages remportez
en Italie , je dois vous
faire part des Vers ſuivans ,
puifqu'ils font adreffez au
Prince à qui ces avantages
font dûs .
LES ECHOS D'ANET
A M. LE DUC
DE VENDOS ME.
RINCE , cheri de la Victoi
PRIN
Heros dont la valeur feconde en
grands exploits ,
Occupe chaque jour la Déeffe à cent
voix ,
Dérobe un moment à ta gloire .
GALANT
51
2 .
De l'aimablefejour d'ANET
Nous fommes les Echos fidelles ,
Qui pour t'en dire des Nouvelles
Venons defaire un long trajet.
2
Zes ornemens divers de ces lieux enchantez
Marquent toujours ton gouft & ta
magnificence.
Mais cefont autant de beautez
Qui feplaignentde ton abfence.
S
Dans ces Valons charmans on
L'EURE
Semblepar differens détours
S'opposer au penchant de fon rapide…
cours >
La Nymphefuitfes bords , où l'art
&la nature
Foignent à l'envi leurs atours ;
E ij
52 MERCURE
Etfon onde n'a plus qu'un languiffant
murmure.
Où courez- vous , dit- elle à fes flots
empreffez?
Ze Heros que je fers n'est plus fur
ces rivages.
Arreftez- vous , difparoiffez
Dans le fein de la terre ouvrez-vous
cent paffages.
2
Que ne fuis-je dans les climats
Où pour les plus grands Rois du
monde
Ce Vainqueur déployantfon invincible
bras.
Du fang des fiers Germains feroit
rougir mon onde!
2
Pour luy feul fur mes bords on verroit
de lauriers
GALANT
53
Une moißon plus abondante
Qu'autrefois Rome triomphante
N'en offrit à tous fes Guerriers .
S
Dufond des Bois, Pan, trifte, inconfolable
,
Se fait entendre chaque jour.
Les Faunes affidus à luyfaire leur
cour
Vont partager la douleur qui
l'accable.
Chers Habitans de mon Empire
Venez, dit-il, feconder mes regrets.
Le Prince pourqui feul en ces lieux
tout refpire >
Ne chaffe plus dans nos Forefts ;
Loin d'ici pour Bellone il lance tous
fes traits.
S
E iij
54
MERCURE
Quelle majefté , quelle grace
Brilloient dans ce fameux He-
TOS !
Qui ne l'euft pris pour le Dieu de
la Thrace
Quand parmi nous fufpendant fon
audace
Il foutenoit fa gloire au milieu da
repas ?
2
Chers Habitans de mon Empire
Venezfeconder mes regrets ,
Le Prince pourquifeulen ces lieux
tout refpite
Ne chaffe plus dans nos Forefts.
S
Dans la Plaine Flore foupire,
Et ne l'embellit plus de fes dons
precieux ,
Ilfemble que fans ceffe ellefonge en
ces lieux
GALANT
SS
"
A l'inconftance de Zephire.
&
On l'entend dire en fes tranfports,
Il est donc vray ; la malheureuse
Flore
N'a point de charmes affez forts
Pour retenir un Vainqueur qu'elle
adore.
Quand me le rendras - tu , fuiſſant
Dieu des Combats ?
Nel'abandonne point dans ta noble
carriere.
Que l'Ennemi par tout abatu fous
fes pas
Dans les champs morde la poufiere
,
Et que de fes Exploits la prompte
Meffagere
Puiffe m'apprendre en un feuljour
Etfa Victoire&fon retour.
E iiij
56 MERCURE
PRINCE , c'est ainsi qu'en ces
lieux
Toutregrette un augufte Maiftre.
Ta prefence y fera renaiftre
Les Graces , les Ris & les feux.
Que nous n'y voyons plusparoiftre.
2
Mais dėja prés de toy la Gloire impatiente
Se plaint de nos amuſemens.
Du Soldat animé l'ardeur étince
lante
Paroift aux moindres mouvemens.
S
Toutfeconde un Chefintrepide.
Pallas s'avance dans les rangs ,
Etfait briller la redoutable Egide
Dont elle arme les Conquerans .
S
Remply , PRINCE , remply tes def
tins glorieux.
GALANT 57
Que tout l'Vnivers qui t'obferve
Doute fi la France referve ,
Pour fe vanger , les bras des hommes
ou des Dieux.
$
L'Aigle qui déja s'humilie
Al'aspect de nos Etendars ,
Te pourra voir bien- toft au coeur de
l'Italie
Effacer le nom des Cefars.
S
Tu trouveras nos retraites char
mantes
Aprés de fifameux exploits .
Nos voix deviendroient éclatantes
,
En les repetant millefois .
Les Nymphes des eaux & des bois
Te paroiftront toûjours riantes
Et les Charmilles verdoyantes
Difputeront à tes Lauriers
58 MERCURE
L'honneur de plaire au plus grand
des Guerriers .
S
C'est ainsi qu'autrefois les celeftes
Campagnes
Firent de Jupiter les plaifir les plus
grands
Aprés qu'il eutfous cent montagnes
Accablé l'orgueil des Titans .
J'ay cru vous devoir entretenir
de quelques perfonnes dif
tinguées par leur valeur & par
leur naiffance , qui font mortes
dans le Combat de Luzzara.
M' le Marquis de la Force
eftoit fils de feu M' le Duc
GALANT
56
de la Force , & de Dame......
de Beringhein , frere de M' le
Duc de la Force d'aujourd'huy
, de Mr l'Abbé de la
Force , qui demeure au Semia
naire de faint Magloire, dont
il est l'exemple par la pieté,
fon zele & fon humilité ; ainfi
qu'il eft l'objet de l'approbation
publique dans les Ecoles
de Sorbonne par fon exá-
Atitude , fon attachement à
l'eftude , & les progrés extraordinaires
qu'il y fait . Mr
le Marquis de la Force eftoit
auffi frere de Madame la
Comteffe du Roure,
60 MERCURE
Il fuffit de nommer le nom
de la Force Caumont pour
donner l'idée d'une fi grande
Maiſon ; elle eft en effet des
plus anciennes de l'Europe.
Pour ne vous point fatiguer
par de trop longs détails de
Genealogie , je ne parleray
que de Guillaume Raymond,
Sire de Caumont , qui vivoit
en 1346 qui ſe diſtingua au
fervice du Roy Philippes de
Valois contre les Anglois ,
dont il fut toûjours l'ennemy
le plus irreconciliable ; car il
ne leur faifoit point de quar.
tier. Il fut le cinquième ayeul
GALANT 61
de François de Caumont S
de Caftelnau qui perit à la
funefte journée de la Saint
Barthelemy l'an 1552. avec
Armand fon fils ailné. Il l'avoit
eu de Philippes de Beau.
poil , Dame de la Force , d'une
illuftre Maiſon qui fubfifte
encore aujourd'huy dans cel
le de Mrs de S. Aulaire, dont
font M ' l'Evêque de Tulles ,
& Mr l'Abbé de S. Aulaire ,
Chanoine de Perigueux , qui
demeure au Seminaire de
Saint Magloire . Cette Dame
s'eft rendue recommandable
dans le feiziéme fiecle , par
62 MERCURE
fon elprit ; elle içavoit le
Grec & l'Hebreu : elle eur
encore de fon Mariage Nom .
par de Caumont , qui par des
fecrets particuliers de la Providence
ne perit pas à la Saint
Barthelemy , quoy qu'il eût
efté envelopé dans le maffacre
de fa Maiſon tout le
monde fçait ou ne fçait pas
qu'il fe fauva de cette cruelle
boucherie en contrefaifant
le mort
, & qu'il refta tout
un jour parmy les morrs
dont il ne quitta la trifte
compagnie aprés s'estre
faifi d'un anneau de grand
>
>
GALANT 63
prix que fon pere avoit
au doigt , pour le faire reconnoître
en temps & lieu.
Dieu le deftinoic pour relever
fa Maiſon ; car il fut
élevé aux premieres Charges
de l'Estat. Il fut Marefchal
de France , & fut marié trois
fois la premiere avec Charlote
de Gontaut fille du Mareſchal
de Biron , Dame qui
faifoit des Vers avec beau
coup de facilité . La deuxiéme
avec Anne de Mornay ,
fille de Philippes Sicur du
Pleffis - Mornay , ce fameux
ennemy de la Meffe , & la
1
64 MERCURE
troifiéme avec Ifabelle de
Clermont - Galerande , qu'il
avoit aimée pendant dix ans.
De fa premiere femme il eut
entr'autres enfans Armand .
Nompar de Caumont Duc de
la Force, Marechal de Fran .
ce, pere de Charlote , épouſe
de feu Mr le Vicomte de Tu .
renne , Mr le Duc de Lauzun
eft auffi de la Maifon de Cau .
mont. I defcend de François
de Caumont , crée Comte
de Lauzun en 1550. C'é
toir un Cavalier d'une grande
intrepidité , dont il donna
plufieurs marques dans des
GALANT
65
combats
finguliers.
Meffire François - Jofeph ,
Marquis de Crequi , eftoit
fils de François de Crequi ,
Marquis de Marines , Ma .
reſchal de France , Gouverneur
de Mets , & de Dame
Catherine de Rouge , fille de
Jacques de Rougé Sieur du
Pleffis Belliere. Mrle Maref
chal de Crequi eftoit le troifiéme
fils de Charles II . Sieur.
de Crequi , Meftre de Camp
du Regiment des Gardes ,
qui mourut à Chambery d'une
bleffure receuë au fiegede
- cette Ville le 15. May 1630, &
Septembre 1702.
F
66 MERCURE
d'Anne du Roure , fille de
Claude de Bonneüil & de
Combalet , & de Marie d'Albert
Luynes.
Charles II. eftoit le fecond
fils du célebre Marefchal de
Crequi , qui épouſa les deux
filles du Conneftable de Lef
diguieres , qui difoit de ce
Seigneur qu'il en vouloit tant
à fon fang , qu'il l'auroit
époufé luy mefme s'il avoit
pu. Cegrand Perfonnage fut
tué d'un coup de canon au
fiege de la Ville de Colme ,
en voulant jetter du fecours
dans la Place qui eſtoit affieGALANT
67
gée par les Espagnols . C'eft
le mefme qui fit deux fois ce
celebre Duel contre Don.
Philippin Baſtard de Savoye ,
qu'il tua au fecond qui fe fie
au prés de Pierrechancée
en
Bugey, & dans laquelle Chartreufe
le corps de D. Philippin
fut enterré. La querelle
venoit pour une écharpe que
le Baſtard perdit à la prife
du Fort de Chamouffet en
Savoye , emporté par le Marefchal
. Celuy - cy eut de
Magdelaine de Bonne fa premiere
femme François de
Bonne Duc de Lefdiguieres ,
*
Fij
68 MERCURE
d'où Mr le Duc de Lefdiguieres
d'aujourd'huy
defcend ,
& Charles II . de Crequi, dont
j'ay parlé , qui fit la branche
de
Crequi.
La Maifon de Crequi
d'aujourd'huy
vient d'Antoi
ne de Blanchefort pere du
Marefchal dont je viens de
parler , qu'il eut de Chriftine
d'Aguerre. Cet Antoine
eftoit fils de Gilbert de Blanchefort
, Chevalier de Saint
Michel , Baron de S. Severe ,
qui époufa en 1543. Marie de
Crequi foeur du Cardinal de
Crequi qui , ayant herité des
GALANT 69
grands biens de la Maiſon
de Crequi aprés la morc de
fes deux Freres , les laiffa à
Antoine de Blanchefort fon
neveu , à condition que luy
& fa pofterité porteroient
le nom & les armes de Crequi
qu'ils ont renduës illuf.
tres. Antoine Cardinal de
Crequi fut Evefque de Nantes
, enfuite d'Amiens , Abbé
de S. Julien de Tours , de
Selincourt & de Valloire , &
Chancelier de l'Ordre de S.
Michel ; il eftoit fils de Jean
& Sire de Crequi & de Mas
rie d'Aſtigni ; il fut fait Car70
MERCURE
dinal par le Pape Pie IV . à
la recommandation de Charles
IX . ( & non pas Charles
IV . comme il eft dit dans le
Morery de la derniere édition
d'Hollande , fans doute par
la faute de l'Imprimeur ) Ce
grand Prelat mourut à A
miens l'an 1554. Son illuftre
Maifon defcendoit d'Arnoult
Sire de Crequi , dit le Vieil, &
le Barbu , qui fut tué en 897.
dans un combat qu'il fit pour
les interefts du Roy Charles
le Simple , dont il eftoit le
Favory declaré.
La Maiſon de Blanchefort
GALANT
71
eft tellement illuftrée , & fon
antiquité eft fireconnuë, qu'il
eft inurile d'en donner la Ge.
nealogie ; il fuffit de dire
qu'il y a eu un Grand Maiſt e
de Rhodes de cette Maiſon .
Gay de Blanchefort fils de
Guy Sieur de Boiſlamy & de
Souveraine d'Aubuffon, foeur
de Pierre d'Aubuffon , aufli
Grand Maiftre, fut élû Grand
*Maître étant abfent. Il étoit
Grand Prieur d'Auvergne où
il refidoit ; Emery d'Amboife
eftant mort le 13. Novembre
1512. Guy fut élû à la pluralité
des voix , il s'embarqua à
72 MERCURE
Nice pour faire le trajet , &
mourut en ce voyage , l'an
1513. On dit qu'à l'article de
la mort la parole luy eftant
revenue , il fit affembler tous
les Muficiens & tous les inf
trumens qu'on put trouver,
& fit chanter unDe profundis
en Muſique autour de ſon
lit , & qu'il mourut comme il
l'avoit prédit. Il aimoit paffionnement
la Mufique.
M' de Montendre , Colonel
du Regiment des Vaiffeaux
, eftoit de l'illuftre Mai.
fon de la Rochefoucault. I
defcendoit de Louis de la
Rochefoucault ,
GALANT 73
Rochefoucault , S' de Montendre
& Roiffac , fils de
François I du nom , Comte
de la Rochefoucalt , Prince
de Marfillac , S' de Barbe
fieux . Montguion , Monten
dre ; qui fut Chambellan des
Rois Charles VIII. & Louis
XII . & qui eut l'honneur de
tenir fur les Fonts de Batême
en 1494. le Roy François
I. qui le fit fon Chambellan
ordinaire , & érigea la Baronnie
de la Rochefoucault en
Comté , & de la feconde fem.
me Barbe du Bois , François
eftoit fils de Jean S ' de la
Septembre 1702 .
G
74 MERCURE
Rochefoucault & de Marcil
lac , Chambellan des Rois
Charles VII. & Louis XI Gou
verneur de Charles d'Or.
leans , Comte d'Angoulefme,
& de Marguerite de la Rochefoucault
, Dame de Barbefieux
, Vertüeil , Bleignac-
Montendre , fille & heririere
de Jean de la Rochefoucault ,
Sr de Barbefieux & de Jeanne
Sanglier. Ce Jean eftoit fils
de Foucault III. de ce nom ,
Seigneur de la Rochefou
cault , Chambellan du Roy
Charles VII. qui fut fait Chevalier
au Siege de Fronsac en
GALANT 75
1451. avec Jean de Bourbon II.
du nom , Comte de Vendôme .
Cette illuftre maiſon fe reconnoift
defcenduë deFoucault I.
S' de la Roche en Angoumois
qui vivoit fous le regne du Roi
Robert , vers l'an 1076. Cette
Maiſon a produit de grands
Perfonnages
. Entre les autres
il ne faut pas oublier François
de la Rochefoucault
, Cardinal
Evêque de Senlis , Abbe
de Sainte Geneviève à Paris ,
Grand Aumofnier
de France,
Sous Doyen des Cardinaux ,
qui nâquit l'an 1558. de Charles
de la Rochefoucault
G ij
76 MERCURE
Comte de Rendon & de Ful.
vie , Pic de la Mirande. Henry
III . le nomma à l'Evêché
de Clermont , & aprés à 1Evêché
de Senlis. Paul V. luy
envoya le Chapeau de Cardinal
l'an 1607. Ce Cardinal
fit tous les efforts pour faire
recevoir le Concile de Trente
en France , il travailla auffi
pour la reforme des Ordres
de Saint Auguſtin & de Saint
Benoist . I mourut âgé de
quatre vingt - huit ans en
1645. Il avoit établi la regularité
dans fon Abbaye , &
procura l'élection des Abbez,
GALANT 77
trait bien remarquable dans
un homme de cette dignité ,
& de cette naiſſance , pour
qui la Commende devoit fembler
plus agreable & plus utile.
Il y a une Tradition dans
l'Ordre de Saint Auguftin
qui porte que ce Cardinal
eftant preft de mourir cut
une vifion qui l'effraya beaucoup.
Il vit , à ce que l'on
prétend , un Ange revêtu de
l'Habit de l'Ordre de Saint
Auguftin , qui tenoit une
épée flamboyante à la main ,
dont il menaçoit de frapper
tous ceux qui voudroient
G iij
78 MERCURE
ufurper les biens de cet Org
dre , & fe les approprier fous
le titre fpecieux de Commende,
& que dans le même temps
il frappa un Abbé qui eftoit
habille à la maniere ordinai .
re des Ecclefiaftiques ; ce qui
intimida fi fort le Cardinal ,
que dans le moment il fit les
derniers efforts pour établir
parfaitement cette Abbaye
dans la Regle de Saint Auguftin
, telle qu'elle eſt à pre .
fent. On croira ce qu'on vou
dra de ce recit , mais il eft
certain que c'est à ce grand
Cardinal que l'Ordre de S.
GALANT
79
Auguftin a l'obligation d'aq
voir recouvré cette riche Ab;
baye Chef d'Ordre , & que
fans fes foins elle feroit encor
aujourd'huy en Commende,
M' le Marquis de Flama.
rens qui s'estoit fort diftin ;
gué au Combat de Santa Vit .
toria , ainfi que je vous le mar
quay dans ma Lettre du mois
paffé , ayant efté commande
trois jours aprés le Combat
de Luzzara , pour un Fourrage
, y donna des marques
d'une grande valeur & d'une
grande intrepidité , ayang
G iiij
80 MERCURE
chargé trois fois avec environ
cent quatre vingt Maî
tres , trois cens Allemans qui
eftoient venus attaquer les
Fourageurs . Les Ennemis fu .
rent repouffez avec perte ,
malgré leur grande fuperio- -
rité ; mais M' le Marquis de
Flamarens refta fur la Place.
La nouvelle de la mort de
ce Marquis affligea tout le
Camp. Un Rendu vint dire
deux jours aprés , qu'il eftoit
Prifonnier
de guerre
,
qui caufa beaucoup de joye,
& parut d'autant plus vraifemblable
que l'on n'avoit
ce
GALANT 8
point trouvé fon corps.
Mr le Marquis de Flamanville
fon Amy & fon Allié ,
envoya auffi- toft un Trompette
au Camp des Ennemis
pour en apprendre la verité.
Elle fut cruelle , puifque Mr
le Prince Eugene parla au
Trompette , & luy fit voir le
Juftaucorps d'Ordonnance
de Mr de Flamarens qu'on
luy avoit apporté. Il eftoit
percé devant & derriere , &
tout remply de fang , ce qui
empêcha de douter plus longtemps
de la mort de ce Marquis
, iffu d'une des meilleures
82 MERCURE
maiſons de Guyenne , il a efté
également regretté à l'Armée.
& à la Cour. Il avoit toutes
les bonnes qualitez qui peuvent
orner l'ame & le corps ;
ce qui le remarque dans les
Vers fuivans qui ont eflé faits
pour luy , & qui peuvent luy
fervir d'Epitaphe .
FLamarens
Lamarens cherchant la Victoi
re ,
Meurt , entre les bras de la Gloire ,
De tout le monde regretté ,
Heureux d'avoirfçu l'Art de plaire
,
Plus heureux d'avoir écouté
Dans une Jeuneffe guerriere
Les Leçons de la Pieté.
GALANT 83
11 eft rare d'en trouve
dans les jeunes Seigneurs
de fon âge. Le Roy qui
connoift ce fang a donné
le même Guidon qu'avoit le
Défunt à Mr le Marquis de
Flamarens fon frere , qui
avoir l'honneur d'eftre Page
de Sa Majesté depuis quatre
ans . Il promet beaucoup , &
il y a tout lien d'eſperer qu'és
tant animé du même fang
que feu fon frere , il en fuivra
l'exemple.
Quoy que Mr le Prince de
Commercy , foit mort en fera
84 MERCURE
vant contre le Roy aprés
avoir demeuré longtemps en
France , je crois devoir à fon
fang l'Article que vous allez
lire.
Charles de Lorraine fe
cond du nom , Duc d'Elbeuf,
eut entre autres enfans de
fon mariage avec Catherine
Henriette legitimée de France
, fille naturelle de Henry
IV. & de Gabrielle d'Eftrées ,
François Marie de Lorraine ,
Prince de Lillebonne , né en
1624. qui épouſa en Septembre
de l'an 1658 , Catherine
d'Eftrées , qui mourut dans
GALANT 85
le mois de Decembre fui .
vant. Il prit une feconde alliance
avec Anne de Lorraifte
, Fille de Charles III Duc
de Lorraine & de Beatrix de
Cufance Princeffe de Cantecroix
, dont il a eu Charles ,
Prince de Commercy né en
1661 .
La petite Ville de Lillebonne
eft ancienne , les Evêques
de Normandie y cele .
brerent un Concile le jour
de la Pentecofte de l'an 1080 .
en preſence de Guillaume le
Conquerant , dit le Bâtard ,
Roy d'Angleterre . Guillau
86 MERCURE
me I. dit Bonne fame , Ar
chevêque de Rouen , y prefi .
da. On y fit quarante fept
Canons qu'Olderic Vitalis
rapporte.
Aprés tant d'Articles fi peu
réjoüiffans , il faut vous parler
d'une Feſte ou la magnificen
ce n'a pas moins éclaté que
fi des Souverains du premier
ordre y avoient eu part. Cette
Fefte auffi galante que ma
gnifique a efté donnée par
Madame de Morfan à Mada
l'Abbeffe de Préaux.
GALANT 87
Saint Leger de Preaux eft
une Abbaye tres confiderable
de S. Benoist , prés de
Ponteaudemer en Normandie
, dont Madame de Vaudetar-
Perfan eft depuis longtemps
Abbeſſe . Cette Dame
fe fait admirer & aimer de
toute la Communauté par fa
douceur & par les bonnes ,
manieres , ainfi que vous verrez
par la Lettre écrite par
une des Religieufes de fon
Convent à un de fes amis ,
pour luy en apprendre la
galanterie que leur a faite
Madame de Morfan , parente
88 MERCURE'
de leur Abbeffe , & femme
de Mr de Morfan , Confeiller
au Grand Confeil. Comme
ils ont une Terre , ou plu
toft un Marquifat confiderable
dans le voisinage de cette
Abbaye ; Madame de Morfan
ne manque jamais d'aller
paffer quelque temps dans
un lieu fi faint , fi agreable ;
& s'y eltant trouvée le jour de
fa Fefte ; toutes les Dames
de ce Convent , luy marquerent
à l'envy leur eftime &
leur zele , par les prefens
qu'ils luy firent au lieu de
bouquets . Elle s'en eft ven-
"
P
GALANT 89
gée d'une maniere auffi ingenieuſe
& auffi nouvelle que
galante , le jour de la Fête
de leur Abbeffe , & c'eſt
ce qui fait le fujet de la Lettre
de Madame de la Lorie,
Religieufe de merite & de
naiffance , qui eft dans cette
Abbaye Maiftreffe des Penfionnaires
, & dont vous als
lez voir l'heureux génie , par
le tour de fa Lettre qui m'eft
heureuſement tombée entre
les mains.
Aprés vous avoir mandé la
petite Galanterie que nous fiſmes
Septembre 1702. H
90 MERCURE
ily a quelque temps à Madame
de Morfan le jour de fa Fefte;
il est bien jufte , Mr de vous apprendre
aujourd buy comment elle
s'en eft vengée , en rendant avec
ufure à Madame de Preaux le
jour de la Saint Louis qui eft la
Fefte de cette chere Abbeffe : Vous
connoiſtrez par là, la politeffe &
les manieres charmantes de Madame
de Morfan Cette aimable
& Spirituelle Dame , qui est
d'un goût exquis fur toutes cho .
fes , avoit fait dreffer dans nôtre
grand Paloir à l'infçû d. nôtre
Abbiffe , cing loges qui paroif.
foient des Boutiques d'une Foire,

GALANT 91
& qui estoient fort proprement
tapiffées & feparées lune de
l'autre par de tres beaux rideaux
renoüez en feftons , avec des rubans
de toutes couleurs , &furmontez
d'une tres- belle campane
qui regnoit tout autour . Ces loges
estoient élevées , & chacune
avoit environ fix pieds ; elles
eftoient difpofées de maniere qu'el .
les laißorent voir entre elles une
efpace qui marquoit une ruë pro
portionnée au lieu . Ces Bouti
ques eftoient ornées de Miroirs &
de Bras dorez garnis de bougies .
Un fors beau Luftre place au
miken du Parlory répandoit une
.
Hij
92 MERCURE
tres grande clarté. De beaux
Tapis de Turquie couvroient
l'appuy de ces Boutiques , &
tout le Parquet de la Salle , &
de grandes tables au devant
chaque loge , eftoient couvertes
de ce que les Boutiques contenoient
. Des rubans paffe en
traverſe foûtenoient dans deux
de ces loges de toutes fortes d'autres
rubans , de farretieres , de
Ceintures , qui fufpenduës avec
art , faifoient le plus bel effet du
monde. Quantité de petits Tabliers
, des Coeffes , des Garnitu .
res des Etamines pour desVoiles
eftoient attachées à la TapiffeGALANT
93
rie des deux Loges , & les tables
éclairées de Flambeaux d'argent ,
eftoient remplies de bijoux choifis,
de boëtes , d'etuis, de gands , d'ou
vrages au petit Métier , & de
tout ce qui convient à des perfonnes
de noftre Eftat . La Loge
du milieu reprefentoit une belle
Boutique defayancerie; il y avoit
dans le fonds des baffins des fon
taines , des rechaux , le tout
d'une tres belle fayance , &
marquée aux armes de Ma.
dame l'Abbeffe : la table estoit
couverte de Gobelets de porcelaine
de Cristal , avec leurs foucoupes
demême; quantité de Bou94
MERCURE
&
teilles de liqueurs de limonade
àlaglace, avec desfceaux de porcelaine
pleins d'eaux pour rafraî
chir laver les verres I'y avoit
dans la quatriéme boutique onze
corbeilles dorées, d'où s'èlevoit en
piramides le plus beau fruit crû
confit ; la cinquième eftoit
une Boutique d'Armenien pour
les liqueurs , dont la table eftoit
garnie de cabarets de la Chine ,
avec leurs taffes & foucoupes
de porcelaine , & huit caffetieres
pleines de Chocolate , de Thé er de
Caffe , avec des feaux de fayance
pleins d'eaupour laver les porcelaines
. Je ne vous dis point
GALANT 95
que ces trois dernieres tables
eftoient couvertes jufqu'en bas de
tres belles nappes , avec des ferviettes
pliffèes , & toutes pleines
de petits rubans , du meilleur
gouft & de la dernière propreté.
Madame de Morfan n'avoit
rien oublié de tout ce qui pon.
voit orner & embellir cette Fefte.
Telle en eftoit la difpofition
, quand
on vint dire à Madame
le
que
bruit fe répandoit
par tout , que
la Foire de Saint Louis eftoit
ouverte dans le grand Parloir.
Vous pouvez croire comme on
9 courut , & quelle fur la furs
prife de Madame l'Abbeſſe ,
96 MERCURE
quand elle vit cette falle fi décorée
, ces Boutiques fi bien entenduës
, & fi bien garnies
& occupées par les plus jolies
Marchandes du monde; car Ma.
dame de Morfan , jeune & bril.
lante , comme vous la connoiffez
, estoit dans la premiere Loge,
fous le nom de Me l'Efgu,
Mademoifelle fa Fille , quoy
qu'enfant , ne laißois pas dans
une autre Loge de faire admira.
blement le rôle de Mademoiselle
la Frenaye ; la belle Damoiselle
de Baillyrofe eftoit dans la Boutique
de Fayancier , & en faifoit
parfaitement bien les hon
neurs.
GALANT 97
wears . Mademoiselle de Villars,
que vous fçavez qui eft tres .
jolie , eftoit la Marchande de
Fruits , la Demoiſelle de Madame
de Morfan , qui eſt une aimable
perfonne avoit foin de la
Loge au Chocolate , avec une
de nos plus jolies Penfionnaires
babillée en Armenien . Toutes
ces beautez qui s'estoient mifes
dans leurs atours , brilloient infiniment
dans leurs Logess &
ce fut avec toute la grace poffi
ble qu'elles fe mirent toutes à
crier en nous voyant paroître
C'eft icy , Mefdames , c'eſt
icy , à l'Image S. Louis , que
Septembre 1702,
!
;
96 MERCURE
vous trouverez ce qu'il vous
faut une autre difoit : Entrez
l'Image Sainte Roze : Cha .
cune avoit fon Enfeigne , & s'ef.
forçoit de fon mieux de s'attirer
des Chalans , rien n'eftoit plus
réjouiffant que tout le mouve
ment qu'elles fe donnoient : Nous
nous y réjouifmes fort , & nous
fumes regalées pendant plus d'ud'une
heure de fruits , de limo.
nade & de liqueurs . Franches
ment ces Boutiques rafraiſchif-
Jantes eurent pour nous bien des
charmes , ce furent les pre-
&
mieres où nous commençames à
nous amuſer. Alors Mr de Mor.
YON
2011ମର
TAÈQUE
GALANT
*
1893
DE
LA
PILE
fan entra au Parloir , &
lus eftre de la Foire. Il propofa
à Madame l'Abbeffe de tirer
avec luy à la Blanque , & luy
prefenta un Livre qu'elle pic .
qua vingt fois de fuite ; & tou
tes lesfois tres heureuſement . Dés
la premiere elle tomba fur deux
belles jattes d'argent , dont Ma.
dame de Morfan luy faifoit prefent
pourfa Fefte ; enfuite il luy
vint une Boete de vermeil où
fes armes eftoient gravées , c'eftoit
pour mettre deux petites éponges
avec de l'eau de fenteur , puis
une espece de Tire lire de la Chi
ne , garnie & doublée d'or , que
1 jj
Ico MERCURE
luy donnoit Mademoiselle de Vil.
lars. Après de fuite une éguiere
d'argent d'un fors bel ouvrage
, de tres beaux gands &
des mitaines parfaitement bien
chcifies ; un petit éruy bien garni
de vermeil , une pelotte à coquille
faite au metier, des bas , de la
bougie , des liqueurs ; une dou-
Zaine de gobelets de Criftail avec
Lurs foucoupes , deux beaux
réchaux de fayance avec un
grandbaffin & deux fontaines,
le tout marqué aux armes de la
chere Abbeffe ; un autre étuỳ
d'éca lle garny d'argent ; des mitaines
de fil d'un tres belowvraGALANT
for
ge ; deux bourfes & fix pelottons
au mètier ; une caiffe de confitu .
res ſeiches , un parfaitement beau
Porte- lettre ; des curedents d'acier
garnis d'argent , & une
douzaine de petites poules d'un
ouvrage tres curieux . Cela estoit
apporté prefenté à Madame,
à mesure qu'elle le tiroit par celle
de nous qui luy faifoit ce prefent
: Fe puis vous dire que
noftre Zile éclata , & qu'on ne·
vit jamais mieux tout le reſpect
& toute la tendreffe que nous
avons pour noftre aimable
illuftre Abbeffe. Aprés qu'elle.
eut picqué vingtfois, & toûjours
I iij
102 MERCURE
beureufement , Madame de Mor
fan voulut auffi que nous picquaffions
les unes aprés les autres :
nous eftions là plus de vingt , &
nous cûmes chacune quelque los ;
les unes de petits tabliers , des
paires de gands & des mitaines;
des flacons & des bouteilles d'eau
de la Reine d'Hongrie ; les autres
de la toile d'Hollande , des caffetieres
, des porcelaines , des ceintures
, des voiles , du papier , de
la cire d'Espagne , des cachets
avec des deviſes ; enfin de toutes
fortes de petits meubles convenables
à des Religieufes : On fit
auſſi tirer aprés nous nos grandes
GALANT
103
&nos petites Penfionnaires , &
elles eurent des garnitures , des
gands , des éventails des
rubans. Ainfi , Madame de
Morfan trouva , comme vous
voyez , le fecret defe défaire en
moins de rien , auffi bien que
Mademoiselle fa fille , de tout ce
qui eftoit dans leurs Loges ;
d'une maniere fi agreable
fi engageante & fi genereuse ,
que je n'ay point de termes pour
pouvoir vous l'exprimer . On n'a
rien veu de plus galant ny de
mieux entendu que toute cette
petite Fefte , & je vous jure
ferieusement que dans tout ce
I iiij
104 MERCURE
Le
que je vous dis , je n'exagere pas
pas fur la moindre chofe.
lendemain les gens de cette belle
Dame prefenterent encore à nôtre
Abbeffe un baffin où il y avoit
plus de quarante pieces de gibier ,
perdreaux ou cailles , & ils luy
avoient deja prefenté la veille.
un faumon frais d'une grandeur
prodigieufe , avec quantité de
belles foles. Et puis vantenous
aprés cela voftre Paris
comme s'il n'y avoit que chez
vous qu'on sçuft bien faire les
chofes : Vous aurez peut- eftre
encore raifon. Cette aimable
Dame a trop de merite pour ne
GALANT 105
l'avoir pas appris à une fi bonne
Ecole , & quand nous la poffe .
dons , c'est un bien que Paris ne
fait que prefter à regret & pour
bien
peu
рец
ce.
Pendant
que
je fuis
entrain
de
dire
fivray
, j'ajouteray
qu'il
ne
manquoit
que
vous
à
noftre
Fefte
, &
que
noftre
joye
auroit
efté
parfaite
, fi
vous
en
aviez
efté
.
de temps à la Provin
Rien ne peut mieux fuivre
une Fête galante qu'une tendre
Chanfon , celle qui fuit
eft de Mr le Camus.
106 MERCURE
Es plus charmans plaifirs font
faits pour les coeurs tendres ,
Amour leurfaitgoûter mille & mille
douceurs,
Qu'il coûte cher de fe défendre ,
Difoit unjour Philis , les yeux baignez
de pleurs .
Je cede , il eft temps de fe rendre ,
Vaine fierté tu fais tous mes malbeurs
,
Les plus charmans plaifirs fontfaits
pour les coeurs tendres.
Les vers qui fuiventſont de
Mr de la Tour , ils font adref
fez à м' de Manfart. Ils ne
pouvoient paroiſtre ſous un
nom qui leur convint mieux
puifqu'ils regardent les beaux
Arts
GALANT 107
E Regne de LOUIS voit fleurir
les beaux Arts ,
Aujourd'huy les Sculpteurs brillent
de toutes parts ,
Ils animent le Bronze , ils font parler
le Marbre ,
Tout en eft noble & grand , tout eft
mis dans fon lieu ,
Et s'ils prenoient le tronc d'un ar
bre ,
En luy donnant la vie , ils enferoient
un Dieu.
&
Que de Peintres fameux , que de
fçavantes mains !
Nous n'ironsplus chercher les fuperbes
Romains
Pour apprendre chez eux quels font
les coups de Maistre ,
Bologne , Fouvenet , la Foffe , les
Coipels
108 MERCURE
Etces rares Pinceaux que la France
a và naitre
Etces
Par de nobles efforts fe rendront immortels.
Et toy
S
brillante Architecture ?
Que renferme Clagny dans fa belle
Structure ,
Tufais voir à nos yeux la jufteſſe de
ľ Art ;
Vafte & pompeufe Gallerie ,
Et vous fuperbe Orangerie !
- Pour charmer l'Vnivers , vous at –
diez Manfart.
I va répondre au digne choix.
Qu'a fait le plusjufte des Rois ,
Il va faire regner le bean feu qui
l'anime ,
GALANT 109
E voyant fon genie en pleine liberté
,
Il fçaura triompher par fon talent
fublime
1
Du Capitolefi vanté.
Quoy que l'Auteur ait
nommé dans fes vers quelques
uns de nos plus fameux
Peintres , la France en poffe.
de aujourd'huy
un ſi grand
nombre qui ont merité l'eftime
de toute l'Europe , qu'il
ne pretend pas que ceux qu'il
n'a point nommez foient
exclus de ce nombre.
Ceux qui m'ont envoyé
110 MERCURE
l'hiftoire fuivante affurent
quelle eft tres -veritable : Elle
eft arrivée dans une des
grandes Villes qui font fur la
Garonne.
Une jeune demoiſelle d'u
ne Maifon tres -qualifiée , fur
touchée dans fa plus grande
jeuneffe du défir de fe confacrer
à Dieu dans un Ordre
tresauftere. Cette penfée qui
refta long- temps gravée dans
fon coeur , commença à s'affoiblir
par la diffipation où
le commerce du monde la
jetta. Cette jeune Demoifelle
réfifta quelque temps ;
GALANT
mais enfin le danger conti
nuel où elle eftoit caufé par
l'étroite l'union qu'elle avoit
avec des perfonnes tout à fait
remplies des maximes dange .
reufes du monde , effaça toutes
les impreffions que la gra
ve avoit fait naiſtre dans fon
coeur. Elle oublia entiere
ment l'engagement fecret
qu'elle avoit contracté avec
l'Epoux Celeſte , & en forma
un tout opposé avec un jeune
homme de fon âge qui avoit
eu le malheur de luy trop plai.
Ce Cavalier plein d'une
tendre ardeur pour cette jeu
re.
112 MERCURE
ne perfonne la rechercha ou
vertement en Mariage. On
n'eut aucune peine à la luy accorder
: fon Pere & fa Mere
fort ignorans du Voeu indifcret
qu'elle avoit fait confen
tirent avec plaifir à ce Maria .
ge parce que le party eftoit
avantageux ; mais leur fatisfaction
dura peu . Le jour
fut pris pour la Ceremonie
du Mariage , mais à peine fu-'
rent ils arrivez à l'Eglife pour
y recevoir la Benediction
Nuptiale , que la Demoifelle
fentit dans tout fon corps
une agitation , & in freGALANT
153
miffement qui remplirent
fon coeur d'effroy. Dans cet
eftat elle s'aprocha du Prêtre
au coſté duquel elle voyoit à
melure qu'il parloit & prononçoit
les paroles qui l'alloit
unir avec fon amant , un
fpectre horrible qui lançoit
fur elle des regards terribles ,
& qui la menaçoit d'une ma
niere dont elle fut tellement
intimidée qu'elle s'évanouir.
On l'emporta chez fon époux
( car la ceremonie eftoit ache,
vée ) où , aprés qu'elle fuc
revenue de fon premier effroy
, elle commença à pleu
Septembre 1702 .
K
114 MERCURE
rer hautement fon infidelité
dont elle demanda pardon à
Dieu mais ce qu'il y eut de
plus fâcheux & de plus cruel
pour elle est que pendant fix
mois qu'elle languit avec une
fievre lente qui la confom .
moit , elle voyoit tous les foirs
le ſpectre à la meſme heure
qu'elle l'avoit veu la premiere
fois , & toujours dans la même
attitude . Chaque fois qu'elle
le voyoit , elle pouffoir des cris
fi épouvantables qu'on l'entendoit
de plufieurs ruës . En
fin la veille du jour qu'elle
mourut le ſpectre revine
GALANT . 115
à fon
ordinaire ,
accompa
gné de deux autres auffi affreux
que luy. Alors il prit un
livre d'une grandeur
énorme
des mains d'un des fpectres
qui en avoit paru chargé
& aprés l'avoir feuilleté il s'ar.
refta à une page dans laquelle
il fit voir à cette pauvre Da
me fon nom écrit en cara-
Atere rouge , apres quoy ces
trois fpectres
difparurent
avc un bruit épouventable
que le premier n'avoit pas
accoutumé
de faire lorsqu'il
efloit feul. Le lendemain
cette Dame mourut à midy ,
Kij
116 MERCURE
& demanda à eſtre enterréé
dans l'habit de l'Ordre où elavoit
fait autrefois Voeu d'entrer
, ce qui luy fut accordé .
Le mary confterné d'une
avanture fi extraordinaire ,
entra dans un Ordre tres ..
auftere peu de jours aprés la
morr de fa femme.
Cette Hiftoire fait connoif
tre qu'il eft dangereux de fai ,
re des Voeux fans les tenir..
Dans le mefme temps que
M' Moreau de Mautour faifoit
parler fi galammens
d'Echo de Beauvoir ainſi que
vous avez veu dans ma letGALANT
117
tre du mois paffé ; cet Echo
luy adreffa les Vers que vous
allez fire.
Forqui fais l'ornement de ce
riant climat ,
Et de lieux les plus beaux fçais relever
l'éclat ,
Damon , qui t'entretiens fouvent
avec les Mufes ,
Lorfque dans leurs doux chants noblement
tu t'amufes ;
Favori d'Apollon , viens celebrer
ces lieux
Où l'on vit autrefois briller des demy-
Di ux
Ie fuis preft de répondre aux accents,
de ta Lyre ,
Charmé de fes concerts , je fçauray
les redire
118 MERCURE
Peut- eftre qu'à l'envy les Rochers
d'alentour
Ialoux de mon bonheur répondront à
leur tour ;
Mais les Divinitez dans leurs antres
cachées
Des attraits de ces lieux , ainfi que
moy touchées
[ voir ,
Admirent ce fejourfi beau , fi doux
Que la vafte étenduë afait nommeT
Beauvoir.
*
Il a produit à Mars des Guerriers
magn nimes
Themis y meditafes loix &fes maximes,
**
>
La Pietė longtemps y fixa ſon ſejour,
***
* le brave de Givry ,
** Mr le Prefident B.
*** Madame D. jadis Seigneur
& Dame de Beauvoir .
GALANT 119
Et l'on voit les Vertus l'habiter tour
à tour.
Cerés cette Deeffe en ce lieu reverée
,,
Enrichit fes guerets d'une moiffon
dorée ;
Et la Nimphe des eaux , l'ornement
duVallon ,
De la verte Pairie arrofe le gazon .
Au milieu d'un grand Parc une
grotte fecrette
Aux Nymphes des Forests fert de
douce retraite.
Pour moy, je fuis caché dans un
coin à l'écart ;
Là , tandis qu'on admire & la nature
& l'art ,
Dont chacun voit icy les beautez répanduës
,
Et quel que foit le bruit de cent voix
confondues
120 MERCURE
l'écoute , & redis avecfidelité ,
Ce que vers moy les airs & les vents
ontporté.
Mais de tant de difcours aucun n'eft
comparable
Aux éloges qu'on donne à mon Hofte
admirable.
Alcippe eft eftimé , respecté dans ces
lieux
Et tous difent qu'il eft digne defes
Ayeux.
Sans ton fecours, Damon , fans ta
voix qui m'excite ,
Je nepuis dignement publierfon me
zite ,
Quitte donc ta retraite & tes bois de
Mautour ,
Et viens pour animer ma voix & ce
Sejour.
11
GALANT 121
Il fe fit le mois dernier en
Normandie un Mariage de
deux perfonnes d'une qualité
diſtinguée dans la Provin .
ce . La Demoiselle ayant per
du depuis peu M ' fon Frere ."
fouhaita pour éviter l'éclar,
la Ceremonie fe fift dans
un Convent où elle avoit
deux Tantes Religieufes , ce
qui a donné occafion aux
Vers fuivans : Ils ont parufous
le nom du Solitaire fans
chagrin.
que
QVoydans un Temple de Veſta:
les
Septembre 1702 .
L
122 MERCURE
Deux Amans indifcrets à la face
des Dieux
Sejurent des ardeurs égales ?
Profanes, apprenez qu'icy de chaftes
feux
Pour un celefte Epoux brûlent mille
rivales,
Et qu'on y detefte vos voeux.
25
Voici la réponſe qu'on y a
faite fur les mêmes Rimes.
Si dans un Temple de Vestales ,
Deux illuftres Amans à la face des
Dieux
Se juvent des ardeurs égales ,
C'est qu'ils doivent tous deux brûler
de chaftes feux.
L'aimable Amarillis n'aura point
de Rivales ,
GALANT 123
Son Mirtil aura tousfes voeux.
Mr l'Evefque de Belley a
étably un Seminaire dans fon
Dioceſe. Ce zelé Prélat
yoyant la neceffité de cet éta."
bliffement ordonné par un
Decret particulier du Conci
le de Trente à tous les Evef
que , s'est dépouillé pour faire
le fonds de cet établiſſement
Il a réuni à ce Seminaire fon
Prieuré de Monceaux & il l'a
confié aux Peres de Saintę
Geneviève qui y font arrivez
M ' l'Evefque de Bellay eft de
la Maifon du Laurens qui
Lij
124 MERCURE
donné deux grands Archevel
ques à l'Eglife de France , un
à Ambrun , l'autre à Arles .
Sa Maiſon eft alliée à tour
ce qu'il y a de plus confiderable
à Paris dans la Robe..
Le premierEvefque de Bellay
eft Audax , il a eu d'illuftres
Succeffeurs comme Saint
Pertaud , Saint Hipolite
Sint Anthelme , Ponce du
Balancy . l'Abbé de Sainte
Cande , & Mr de Camus qui
a fait quantité de beaux ouvrages.
Il vivoit en 412. & le
celebre Vincent en fut le
quatriéme Evefque.
GALANT 125
La ville de Bellay eft fcituée
entre des Collines , le
territoire en eft fertile & le
climat fort doux . Foderé dit
que Cefar aimoit cette Ville ,
qu'ilprenoit plaifir d'y fe jour
ner & que
dutemps
de Brennus
c'efloit une grande Ville
Ampliffima Urbs. On croit
communement que Bellinus
a donné le nom à cette Ville
qui fut entierement brulée
l'an 1387. le 25. Aouſt par de
jeunes gens qui en faiſant la
débauche donnerent lieu à
ce malheur. La maifon Epifcopale
, l'Eglife Cathedrale &
Liij
126 MERCURE
le Cloiſtre des Chanoines qui
eftoient alors pour la plufpart
de faints Perfonnages furent
feules prefervées de ce malheur.
Amée VII . premier
Duc de Savoye apres qu'elle
eut efté rebâtie peu à peu la
fit clore de murailles à la confideration
d'un Chanoine de
cette Eglife qu'il confideroit
beaucoup , à cauſe de fa grande
Pieté. Le Duc Amée vint
mefme plufieurs fois à Bellay
exprés pour le voir , & alors il
s'enfermoit avec luy pendant
des journées entieres . Il y a
dans la mefme Ville une ceGALANT
127
lebre Abbaye de Filles de
l'Ordre des Cifteaux dont
toutes les Religieufes font
perfonnes de confideration
d'une rare vertu . Cette Ab
baye eftoit autrefois à la cam .
pagne dans un lieu nommé
Bons dont elles ont retenu le
nom . Il y avoit dans le feiziéme
Siecle dans cette Maifon
une Religieufe qui fic
l'admiration de toute l'Europe
par fon bel efprit . Elle fai .
foit parfaitement bien des
Vers Grecs . Cette Abbaye
eft tres ancienne : Elle a efté
fondée par les Ducs de Sa-
L iiij
128 MERCURE
voye qui luy ont fait de
grands biens , mais dont il
ne refte que l'infructueux
fou .
venir.
Vous avez déja veu divers
Ouvrages que Mr Felibien
des Avaux , Hiftoriographe
du Roy , a donnez au Public .
On a imprimé depuis peu ,
'une Defcription qu'il a faite
pour Sa Majesté de la nouvelle
Eglife de l'Hoſtel Royal
des Invalides , avec un Plan
General de l'ancienne & de
la nouvelle Eglife . Comme
cet Edifice eft un monument
GALANT 129
digne de la Religion & de la
pieté du Roy , & un Ouvrage
excellent d'Architecture
de la compofition de l'illuftre
M ' Manfart , à prefent Surintendant
des Bâtimens de
Sa Majefté , vous aurez lans
doute du plaifir d'en voir une
Defcription auffi exacte que
celle.cy , où l'on a mefme dè
crit les ornemens de Peintu
re qui doivent embellir le dedans
, & dont on n'a encore
commencé que les premiers
deffeins. Ce livre fe vend
chez le Sieur Antoine Chref
tien , Imprimeur au bout du
30 MERCURE
Pont Saint Michel , vis - à - vis
le Quay des Auguftins.
Ce livre me donne occafion
de vous entretenir d'un
autre , dont il eft parlé dans
une lettre de Francfort datée
du 15. Aouft . En voicy l'extrait.
Vousferezpeut estre bien aife
d'aprendre qu'on a découvert à
Neuftat un exemplaire du Poë.
me d'Athenais de la Guerre des
Perfes. L'avanture eft finguliere.
Un homme de cette Ville eftant
allé à un marché qui fe trouve
prés de là , fit une emplete confi
GALANT 13ì
derable de beure. Sept on buit
jours apres , fon fils qui étudioit ,
ayant donné à dîner à ſon Profeffeur
, onfervit de ce beurre fous
lequel le papier estoit encor. Le
Profeßeur ayant aperçu du Grec
jetta lesyeux deffus , & reconnut
en le lifant que c'eftoit le Poëme
d'Athenais
. On en chercha la
fuite que l'on trouva au dernier
feuillet prés , qui eftoit un peu
plus en dommagé, ainfi Mr vous
neferez plus le feul qui poffederez
ce rare & ancien Manufcrit
, & celuy d'Allemagne
tiendra
compagnie à celuy de la Bi .
bliotheque du Roy,
132 MERCURE
Je ne dois pas oublier en
vous parlant d'un Ouvrage
composé par une perfon .
ne de voſtre ſexe que Made.
moiſelle Lheritier vient de
donner au Public l'Apotheo ,
Te de Mademoiſelle de Scudery
cet Ouvrage où l'inven .
tion brille , eft rempli d'érudition
. Il fe vend chez
Jean Moreau , ruë Saint Jacques
, à la Toifon d'or .
Tous les grands Seigneurs
d'Espagne qui ont paffé en
France , ont efté fi charmez.
de l'accueil que le Roy leur
GALANT
133
a fait , qu'il n'y en a point
qui ne fe faffe un plaifir feng
fible de voir un Monarque
qui , en fuivant feulement les
manieres qui luy font naturelles
, n'a jamais manqué
de gagner les coeurs de tous
ceux qui ont eu l'honneur de
l'approcher. Dom Diego de
Gulman , Marquis de Leganez
vient d'apprendre par luymême
ce que les Espagnols
qui ont eu cet avantage , ont
fouvent rapporté de ce Prince.
Ce Marquis eftant arrivé
à Paris , alla loger chez Mr
l'Ambaffadeur d'Espagne . Je
334 MERCURE
ne repete point icy que
jamais Miniftre d'un Souverain
dans une Cour étrangere
, n'a mieux fait l'honneur
de fa Nation . Aprés
l'avoir fait connoiftre. par la
maniere dont il reçut Mr le
Marquis de Leganez , il le prefenta
au Roy , Sa Majefté luy
fit un accueil fi favorable , &
& luy donna de fi grands té.
moignages d'eftime , qu'il
me leroit difficile de vous
les bien faire connoiftre , fi
je voulois entrer dans un
plus grand détail de ce qui fe
paffa en cette occafion . Mr
GALANT 335
le Marquis de Leganez fut
auffi reçû de Monseigneur
le Dauphin avec beaucoup
de diſtinction , ainfi que de
tous les Princes & de toutes
les Princeffes de la Famille
Royale , à qui Mr l'Ambaſſadeur
d'Espagne le prefenta.
Je ne vous diray rien de fes
Emplois , non plus que de
fes longs & importans fer
vices , ils font connus ; mais
il falloit le voir & l'entendre
parler pour connoître les
qualitez perfonnelles
qui le
font aimer & eftimer. Il n'a
pas moins de douceur dans
136 MERCURE
fes manieres , que d'élevation
dans fes fentimens . Il a l'abord
noble , gracieux & pre
venant , la converfation vive
& aifée , les reflexions juf
tes , & tout dit en luy tout
ce qu'il eft , & dit beaucoup
puis qu'il eft Duc de S. Lucar
la Major , Marquis de Le ;
ganez , Marquis de Meras
ta , Marquis de Mayrenne ,
Comte d'Azarcollar , Prince
d'Arazenne , Grand Commandeur
de Leon dans l'Or
dre de Saint Jacques , Treforier
general de la Couronne
d'Arragon & des Royau
GALANT 137
mes d'Italie , Alcayde de la
Maiſon Royale de Buen - Retiro
, Capitaine General de
l'Artillerie d'Espagne , Regi
dor perpetuel de toutes les
Citez d'Espagne qui ont voix
dans les Cortes ou Aflemblées
des Eftats . Il a cette derniere
qualité , comme Duc
de Saint Lucar : il a efté Vi
ceroy de Valence , de Cata
logne , de Navarre , Gouver
neur & Capitaine General
du Milanois , Capitaine Ge.
neral & Vicaire General des
Côtes d'Andaloufie & de la
Mer Oceane . Il eft deux fois
Septembre 1702.
M
138 MERCURE
fois Grand d'Efpagne .
Vous devez lire l'article
qui fuit avec d'autant plus
d'attention , qu'il eft impoffible
de le lire , fans en tirer
quelque profit , il ne vous
apprendra pas feulement la
mort du Grand Archidiacre
d'Evreux , connu de la plus
grande partie des perfonnes
qui font profeffion d'une vive
pieté , mais vous y trou
verez la Vie entiere d'un
homme mort en odeur de
fainteté , & des avantures
qui vous attacheront beaucoup
, & vous feront con
GALANT 139
noître que les plus fortes apparences
font fouvent bien
trompeufes. Je vous envoye
l'articledont je viens de vous
parler dans les mêmes termes
que je l'ay reçû .
J'ay à vous apprendre la
mort d'une perfonne que
vous eftimiez beaucoup , &
dont cependant je ne doute
point que vous ne vous re
joüiflicz , puis qu'on fe doit
réjouir de la mort des Juf
tes . C'eft celle de Mr Boudon,
Grand Archidiacre d'Evreux
, arrivée le Jeudy dernier
jour d'Aouft , entre mi-
M ij
140 MERCURE
dy & une heure. Son nom
eft connu de tout le monde,
& tout le monde fçait en
même temps que toute fa vie
a efté un fujet continuel d'édification
, & un vray modele
de fainteté. Quelles pratiques
n'en a t'il point fait paroître
avec une humilité auffi parfaite
que l'eftoit l'amour qu'il
avoit pour Dieu ? Vos amis
ne feront pas fâchez de connoître
un peu à fond un
homme que les plus rares
vertus ont tant diftingue des
autres . Il eftoit fils d'un
Chirurgien du PonteaudeGALANT
14!
mer , qui s'eftant marié à la
Fere en Picardie où il s'établit
, fut affez heureux pour
obtenir que Henriette-Marie
de France , Fille de Henry le
Grand , & Femme de Charles
1 Roy d'Angleterre
, qui
paffa par là , donnaft le nom
à fon Fils Elle l'appella Henri
Marie ; & jamais naiflance ne
fut plus heureufe . Il n'étoit
âgé que de neuf ans , lors
qu'ayant entendu deux malheureux
qui prononçoient
devant luy les paroles les
plus fales , il fut infpiré de
tâcher de reparer le peché
142 MERCURE
qu'ils commettoient , par
le
Veu de chafteté qu'il fit en
fecret , & que jamais Il n'a
violé. Il accompagna ce Voeu
de celuy de Pauvreté , & il
ne l'a pas moins religieufement
obfervé que l'autre . Son
Pere l'envoya aux Etudes , &
l'argent luy ayant un jour
manqué , il pria un homme
qu'il rencontra , de luy vouloir
donner par aumône de
quoy fubfifter pendant quel
ques jours. Cet homme le
refula rudement , & il ne pût
s'empefcher de donner des
marques du chagrin que luy
GALANT
143
caufoit ce refus . Un Inconnu
qui le vit dans cette peine
d'efprit , luy en demanda la
caufe , & l'ayant apprife , il
l'en retira , en luy donnant
dix écus . Vous jugez bien
que cette petite fomme fut
employée tres utilement. Il
faut obferver à l'égard des
Ecoles de Mr Boudon , qu'on
voulut les luy faire commencer
dés l'âge de fept ans ; mais
comme il n'y eftoit point
porté d'inclination , & qu'il
eftoit fils unique , on ne luy
en parla plus , & il en avoit
onze , lors que ce fentant
144 MERCURE

devoré du zele de la gloire
du Seigneur , & du defir du
falut des ames , il prit la refotion
d'étudier , mais feule .
ment pour glorifier Dieu , &
auffi- toft il porta fon Rudi .
ment aux pieds de la Vierge ,
afin qu'elle donnaft la bene.
diction à ce qu'il entrepre
noit . On luy a fouvent en
tendu dire , qu'il avoit admi .
ré plufieurs fois la bonté de
Dieu , qui n'avoit point voulu
permettre qu'il euft com .
mencé plutoft fes Etudes ,
parce qu'il n'auroit pas alors
étudié ; par le feul motif de
la
13
GALANT 145
Une
la gloire de celuy à qui il fe
fentoit obligé de confacrer
tous les momens de fa vie.
Jamais homme ne s'eft tant
abandonné à la Providence,
qui femble l'avoir toûjours
conduit par la main .
perfonne d'authorité & d'un
grand merite , l'obligea enfin
d'accepter l'emploi de Grand
Archidiacre d'Evreux. Ce
fut vers l'an 1652. Il n'y confentit
que parce que cet
employ ne produifant point
de revenu fixe , n'eftoit point
contraire à fon Voeu de Pauvreté.
Mr Boutaut alors Evê.
Septembre 1702. N
146 MERCURE
que d'Evreux , cut pour luy
toute l'estime que l'on peut
avoir pour un tres faint Hom.
me. Mr de Maupas , qui fut
aprés luy Evêque d'Evreux ,
eut des fentimeus auffi favorables
pour Mr Boudon.
Eftant appellé à Rome pour
la canoniſation de Saint Fran.
çois de Sales , il luy confia
le gouvernement entier de
fon Diocefe , avec pouvoir
de conferer à qui il voudroit
les Benefices qui pourroient
vacquer pendant fon abfenr
ce. Il choifit pour remplic
ces poftes les Hommes les
GALANT 147
plus vertueux & les plus capables
, fans aucun égard aux
follicitations de ceux qui
pretendoient meriter quel
que preference. Cette conduite
luy attira plufieurs ennemis
, qui rechercherent
avec ardeur toutes les occa .
fions qu'ils purent trouver
de noircir fa gloire. Il s'en
offrit une des plus furprenantes
, qui luy fufcita une perfecution
inconcevable.
avoit pour domestique un
jeune homme appellé Claude
, qui menoit une vie fort
reguliere , & qui le fervoit
Il
Nij
148 MERCURE
tres fidellement . Il n'en falloit
point d'un autre caractere
à Mr Boudon® , dont l'exemple
fervoit de regle à tous
ceux fur qui il avoit quelque
pouvoir. Ce Domestique.
qu'il avoit gardé plufieurs
années , fans aucun fujet de
plainte , tomba malade pendant
un voyage que мr Вou..
don fut obligé de faire à
Roüen . La maladie devint
dangereuse , & les remedes
ne purentempefcher la mort.
On le dépouilla pour l'enfevelir
, & on fut fort lurpris
quand on connut qu'au lieu
GALANT 149
d'un garçon c'eftoit une fille.
La cálomnie ne man
qua pas d'attaquer мr Boudon
; fes envieux ébloüirent
fi bien мr de Maupas , qu'ils
luy firent perdre tous les fentimens
d'admiration qu'il
avoit eus jufques - là pour ce
faint Homme . Ainfi ce Prelat
' qui avant que d'aller à
Rome , s'eftoit mis à genoux
devant lui , & avoit fait voeu en
ces termes de luy obeïr ; Mon
Dieu , je vous promets d'obegr
1ou ours à l'Esclave de voftre
fainte Mere , devint en quelque
maniere fon perfecuteur ,
Niij
150 MERCURE
& le laiffa feduire par les ap
parences que cette avanture
rendoit fort plauſibles . Mr
Boudon fe confiant fur fon
innocence , laiffa parler ceux
qui le vouloient perdre. Ils
publioient qu'il n'eftoit pas
poffible que le Grand Archi
diacre d'Evreux euft efté fervi
fi long temps par une fille ,
fans qu'il euft eu connoiffan
ce de fon fexe. Cependant il
eft certain qu'il n'en avoit pas
eu le moindre foupçon . Cet .
te fille reduite àfervir par fon
manque de fortune , & étant
tres vertueufe , avoit pris
·
GALANT 151
pour Directeur le Pere de
Pois , du Monaftere des Auguftins
Dechauffez de Roüen .
Elle luy avoit dir plufieurs .
fois que les Valets avec qui
elle fervoit , la follicitoient
fans ceffe , & elle lui avoüa un
jour qu'elle eftoit refoluë d'aller
fervir fous un habit d'hom.
me pour n'eftre plus expofée
aux perfecutions qui luy étoient
faites , perfuadée que ce
deffein eftoit agreable à Dieu .
Son Directeur s'y oppola fort
long temps , comme
comme
à une
chofe qui ne luy pouvoit être
permile , & l'y voyant perfif-
Niij
152 MERCURE
ter toujours , il luy ordonna
d'aller trouver le Pere Haineuve
Jefuite ; l'affutant que
s'il luy permettoit de l'executer
, il n'y mettroit plus aucun
obftacle . Cette Fille vint fe
Confeffer à luy quelques
jours apres en habit d'hom
me , & luy apprit les raiſons
qui avoient porté le Pere
Haineuve à ne pas condamner
ce changement . Aprés
cela il ne luy reftoit plus
qu'a trouver un Maistre . Il
falloitle chercher loin du lieu
de fa naiffance où elle auroit
efté auffi toft connuë . A qui
auroit elle pû s'adreffer mieux
GALANT
qu'à M'Boudon chez qui elle
pouvoit vivre Saintement &
en toute feureté? Toutes ces
chofes eurent leur entier
éclairciffement , mais il fallut
quelque temps pour détruire
tout à fait la calomnie . Mr
Boudon à continué depuis ce
temps là de s'abandonner à
la Providence fans déroger à
fon Vou de pauvreté : il n'a
jamais rien poffedé en propre,
& ne s'eft veu que fort rarement
dans l'indigence . Son
exactitude à remplir tous les
devoirs de la plus fincere
pieté , & la réputation où il
eftoit de vivre tres Sainte14
MERCURE
ment , luy attiroient des fecours
de tous coftez fans qu'il
puft prevoir d'où ils luy viendroient.
On luy envoyoic
tantoft dix pistoles , tanioft
quinze , tancoft vingt , & il
en faifoit trois parts , l'une
pour les pauvres , l'autre pour
acheter du Papier & payer des
ports de lettres , parce qu'il
avoit des correfpondances
pour les pratiques de vertu ,
avec une infinité de perfon .
nes & la troifiéme pour fes be .
foins corporels. De ces deux
parts , il en revenoit
derniers
parts ,
fouvent beaucoup aux Pau .
GALANT
155
vres & quand il falloit con .
tribuer à marier une pauvre
fille ou affifter quelques Artifans
neceffiteux , il avoit
toujours les mains ouvertes .
Pour garder (on Voeu plus
parfaitement , il vivoit dans
une chambre chez une femme
d'une grande pieté fans
autres meubles qu'un fort
méchant lit , une table , &
quelques chaifes de paille
qu'elle luy preftoit . Il y avoit
dans cette chambre un grand
tableau qui repreſentoit un
coeur enflamé avec ces mots
Dieufeal , & ces mêmes mots
156 MERCURE
eftoient écrits fur la porte .
Il y a quatre ou cinq ans qu'il
refufa la Theologale d'Evreux
parce que c'eftoit un titre qui
produifoit des appointemens
& même quoy que fon grand
Archidiaconé ne luy apportaft
presque aucun revenu ,
il s'en défit il y a deux ans ,
pour pouvoir le dire entierement
dénué de tout . Dans
fes dernieres années un pauvre
luy eftant venu demander
l'aumone , aprés qu'il eut
achevé de dire la Mcffe , il
luy donna uue piece de quatre
fols qu'il avoit pour tout
GALANT 57
argent , & ce pauvre luy
ayant encore demandé s'il
n'avoit point quelque paire
de bas inutile , parce qu'il
eftoit nû jambes , & qu'il fai
foit extrêmement froid , M'
Boudon luy dit qu'il vint avec
luy , le fit attendre à la porte
de fa chambre , ôta fes bas
& les luy donna. La femme
chez qui il logeoit eſtant entrée
, & s'appercevant qu'il
eftoit fans bas , voulut fçavoir
par quelle raifon il en ufoit
de la forte. Il répondit qu'il
pouvoit fe chauffer quand il
vouloit , & qu'ayant trouvé.
1
158 MERCURE
un Pauvre qui manquoit de
bas , il avoit cru luy devoir
donner les fiens , parce que
ce Pauvre ne trouveroit peuteftre
pas de feu dans fon befoin.
Il a fait un nombre infini
de charitez de cette nature
, mais il n'en faifoit jamais
fans exhorter ceux qui
les recevoient , à bien fervir
Dieu , & fans les inftruire
dans les points effentiels de
noftre Religion. Il a eu une
tres grande devotion à la
Sainte Vierge , & aux Saints
Anges , dés les premieres années
, & quand il faifoit fes
-
GALANT 159
prieres dans fa chambre , il
allumoit trois cierges à l'honneur
de la Sainte Trinité. Il
eft mort dans fa foixante &
dix - neuvième année , d'une
defcente à laquelle on n'avoit
pu apporter aucun remede
, & dont il a fouffert
tres long temps des douleurs.
extraordinaires . Elle l'avoit
retenu dans le lir ou dans une
chaife plus de quinze mois ,
& il y reçut le Saint Viatique
avec l'Extrême Onction . II .
ne laiffa pas de ſe faire encore
porter dans la Cathedrale le
jour de l'Affomption de la
160 MERCURE
Vierge , pour avoir la confo .
lation d'y communier . Ses
plus cruelles fouffrances ne
l'ont jamais porté au moindre
murmure , & tout ce
qu'on luy entendoit dire
c'eftoit qu'il ne fouffroit
point encore affez pour expier
les grandes fautes qu'il
avoit commifes . Le bruit de
fa mort n'eut pas plutoft couru
dans Evreux que toute la
Ville , grands & petits , fe rendirent
dans fa chambre. Les
uns luy baifoient les pieds ,
les autres faifoient toucher
des linges à fon eftomach ; &
GALANT 161
chacun le reclamoit comme
un Saint. On affure qu'une
Demoiſelle qui ne fe pouvoit
fervir d'une main dont quel .
ques doigts eftoient comme
rentrez en dedans , eut cette
main toute libre , fi toft qu'
elle l'eut frottée contre fes
pieds . Cette affluence de
monde ayant duré juſqu'à
minuit , on fut obligé de faire
l'ouverture de fon corps
#
de.
vant ceux qu'on ne put faire
fortir , afin de tirer fon coeur
qu'il avoit donné au Seminaire
d'Evreux. Ce fut alors que
la foule redoubla . Plufieurs
Septembre 1702 .
162 MERCURE
trempérent des mouchoirs
dans le fang que cette ouver
ture fit couler , & on emporta
de fon corps tout ce qu'on
put comme autant de pretieufes
Reliques. Telle a efté
la fin gloricufe de M ' Bou
don , homme vraiment Saint ,
& qui n'a jamais cherché en
toutes chofes , que la gloire .
de Dieu & le falut du pro.
chain : Madame la Ducheffe
dé Baviere , avec qui il avoit
commerce de Lettres , ayant
fçu l'extremité où il fe trouvoit
dés les premiers jours de
fa maladie , a fait prier qu'on
GALANT 163
luy refervaft fon Scapulaire .
Il a fait divers ouvrages qui
vont estre recherchez encore
plus qu'ils ne l'ont efté jufqu'à
prefent. Il n'en donnoit
jamais aucun au Public , fans
le dedier au Sauveur du monde
ou à la Vierge. Vous en
trouverez les titres dans une
Lettre qu'il écrivit à une Dáme
Religieufe au commen- .
cement de Juillet dernier , &
dont je vous envoye une copie.
Vous y verrez de quelle
maniere il fignoit toutes cel
les qué fes occupations luy
permettoient d'écrire . Son
O ij
164 MERCURE
1
ftile eft fi aifé à connoiftre
que vous ne douterez point
qu'elle ne vienne de luy , L'Original
eft confervé avec
grand foin.
A MADAME D. M.
Religieufe,
MA
A CHERE FILLE ,
"
Dieu feul , Dieu feul en
trois Perfonnes , & toujours
Dieu feul , dans l'union du
Sacré Vou de noftre bon
bon Sauveur Jefus Chrift ,
·
GALANT 165
,
le Sauveur de tous les hom .
mes. Qu'il est bien vray
ce que nous enfeigne le
Grand Apoftre , que Jefus
eft toutes chofes en tout ?
voila bien dequoy relever
hautement nos efperances
puifque cet aimable Sauveur
eftant nostre tout , & eftant
tout à nous , nous avons en
luy dequoy fatisfaire pour
toutes nos dettes à la justice.
Divine , & mefme non feulement
abondamment , mais
furabondamment . En verité
une perfonne qui feroic redevable
de cent mille écus ,
156 MERCURE
& qui feroit fans bien , fans
induftrie , fans aucun pouvoir
d'en gagner , feroit bien
à plaindre ; mais , fi on luy
en donnoit deux cens mille
non feulement elle fe rrouveroit
quitte pleinement
d'une dette fi confiderable ,
mais encore . feroit riche ,
la dette acquitée entierement
. Auroit elle lieu enfui .
te de s'inquieter & de s'embaraffer
mais voila , ma
chere Fille , que l'adorable
Enfant Jefus Dieu nous don⚫
des le jour de fa Circoncifion
douloureuſe fon précieux
>
GALANT 167
fang , dont une feule goutte
eft plus que capable de
racheter de délivrer un mil
lion de mondes de tout ce
qu'ils doivent à la juftice Divine
, pour leurs péchez , quelque
enormes qu'ils puffent
eftre , & non feulement une
goutte de ce fang adorable ,
mais par un amour exceffif,
tout nous eft donné fans au.
cune referve. Aprés cela ,
comment eft il poffible de
s'inquieter Seulement aimons
aimons ce Dieu de
l'amour. Servons le en ſa Di.
vine Vertu le refte de nos
168 MERCURE
jours , avec un amour noble ,
fidelle , genereux , & fouvenons
nous que ce Dieu , qui
eft la veriré meſme , nous
protefte en l'Ecriture , que
dés lors que le Pêcheur gemira
veritablement -fur les crimes
, il ne ſe ſouviendra plus
de toutes les iniquitez. O
paroles infiniment confolantes
? Aufli c'est le propre de
fon Saint Efprit de confoler ,
de fortifier d'encourager
les ames , comme au contraire
, c'eft le propre du malin
Efprit , qui eft defefperé fans
aucune reffource , de porter
toujours
GALANT 169.
toujours au découragement.
C'eft en la grace de cette Efprit
Saint , c'eft dans l'Union
de noftre bon Sauveur , de fa
tres Sainte Mere & de nos
> bons Anges ( & je vous recommande
fouvent particu
lierement à celuy qui me gar
de avec des mifericordes fi
furprenantes) c'eftdis je, dans
cette Saince Union , que je
vous vois tous les jours devant
Dieu pour vous offrir à
fa mifericordieufe Majefté.
On fert fes amis auprés de
noftre bon Sauveur & fon
immaculée , Merc , fans leur
Septembre 1702. P
170 MERCURE
eftre préfent corporellement ,
& quelquefois bien plus effi .
cacement. Il y a long temps
que j'ay appris qu'il vaut
mieux prier que parler. C'eſt
l'ordre que la Divine Providence
tient à noftre égard
plus que jamais .
Apres cela je vous remercie
, ma chere Fille , au de là
de ce que je puis vous exprimer
de la charité que cette
Divine Providence vous inf
pire pour moy , & affeurez
vous que j'en ay toute la reconnoiffance
poffible en fa
divine préfence. Dieu tout
GALANT 171
bon & tout mifericordieux
fera voftre abondante récompenfe.
Regardez uniquement
Jefus Chrift dans les fervices
que vous me rendez , & fou ?
venez vous que c'eft luy que
vous affiftez en me donnant
des fecours. Quoy qu'il vous
arrive quelque changement ,
ne craignez rien dans les fuites
pour cela. Ceux qui cherchent
Dieu le trouvent , &
en le trouvant , on trouve
tout . Il n'y a rien a craindre
quand tous les hommes s'éleveroient
contre nous .
Voicy la lifte des livres
Pij
172 MERCURE
que la Divine Providence
nous a fait donner au Public.
Le Regne de Dieu en 10.
raiſon Mentale. Il faut avoir
celuy de la derniere édition
que j'ay corrigé & où j'ay mis
une addition à la fin , fi vous
avez l'ancien , brûlez le , car
j'ay cité plufieurs Auteurs , qui
en ce temps là eftoient fort en
eftime , & qui ont eſté cenſurez
depuis.
L'Amour de noftre Seigneur
Jefus Chrift , où il eſt montré
que la plupart des Chreftiens
ne fçavent ce que c'est d'eftre
Chreftien.
GALANT 173
La vie cachée avec F. C. en
Dien.
L'Adoration de la Divine
Providence , Dieu inconnu .
Ladevotion à la T. S. Trinité.
De la Sainteté de l'Etat Ec
clefiaftique.
Des profanations des Eglifes
, & du respect qui leur et den.
Dieu préfent par tout,
Le malheur du monde.
L'homme Interieur
9
ou
la
Vie de Saint Jean Chrifoftome.
Le Chreftien inconnu Ce Livre
apprendra avec le ſecours divin
ce que c'est que le Chrif
tianifme . Vous trouverez tous
Piij
174 MERCURE
ces livres chez Leſpine , Libraire,
ruë S. Jacques , proche
la Fontaine S. Severin .
La Devotion à l'Immaculée
Vierge Mere de Dieu. C'eft
un livre que vous devez avoir
abfolument & le prefter aux
autres dans ces malheureux
temps , ou la Dévotion de la
Mere de Dieu eft bien combattuë
, & par des gens qui fe '
difent Catholiques . Noftre
Seigneur m'a fait la grace de
répondre fortement à toutes
leurs Objections , & de défendre
la caufe de noftre bong
ne Maitreſſe .
GALANT 175
La Dévotion aux neuf
Chaurs des bons Anges Ayez
celuy la , lifez le , & le faites
lire à ceux que vous pour.
rez . Ces livres fe trouvent
chez Varin , Libraire , ruë
Saint Jacques à l'Enſeigne du
Saint Scapulaire.
Il y a encore le Triomphe
de la Croix en la Mere Elifabeth,
& la Vive Flame d'amour
en la perfonne de S. Fean
de la Croix , mais ces Livres
ont efté imprimez en Flan
dre. On en a fait venir quel .
ques.uns à Paris.
Avis Catholique touchant
Q iiij
176 MERCURE
la Devotion de la Sainte Vier
ge , chez le Boulenger Librai
re à Rouen, proche les Jefui .
tes. On a encore imprimé
à Rouen la Vie de S. Taurin,
noftre Apoftre d'Evreux .
Je ne fçay fi la Divine Providence
ne m'en a point fait
donner encore d'autres au
Public ; mais voila precifement
ceux dont je me fou.
viens.Vous ne sçauriez croire,
ma chere Fille , la gloire qui
revient à Dieu , quand on
prefte de bons Livres pour
les faire lire . C'est à quoy je
vous exhorte autant que vous
GALANT 177
le pourrez avec le fecours
Divin. Mon attrait eftoit de
me retirer dans un Hermitage
; mais mes maux ne le
permettent pas , la Divine
Providence qui prend foin
de tout ce qui me regarde ,
fait que je le trouve au
milieu de la Ville d'Evreux ,
vivant retiré dans la chambre
où l'on ne me vient
point voir , y eftant dans une
grande feparation des Creatures
, & fi grande qu'on
auroit peine à le croire dans
une Ville ; car je ne crois pas
que le plus chetif Artifan y
178 MERCURE
fuft comme je fuis , & tout
cela par une pure conduite
de la Divine Providence
ma bonne Mere , qui en
ordonne de la forte , ce que
j'eftime à une grace incomparable.
J'ay tant de fois dit
Dieu feul Quant à ce que
voulez qu'on vous diſe des
nouvelles de la fante de nôtre
indigne Perfonne , les Medecins
m'ont dit que je n'étois
en danger de ma vie que
vingt- quatre heures par jour.
C'eſt une Defcente que ma
maladie , qui eft incurable ,
& qui me met toûjours en
GALANT 179
de
des perils tres- grands. Cependant
comme je n'ay point
de fiévre , je ne laiffe pas
fubfifter , ayant mefme des
intervalles dans mes maux
qui m'arreftent au lit ou ſur
une chaife depuis plus de
de quinze mois , fans pouvoir
affifter que tres rarement au
divin facrifice de la Meffe ,
bien loin de le pouvoir celebrer.
Je vous remercie encore
une fois de vos charita
bles bontez ; & aprés avoir
falüé voftre faint Ange d'une
maniere fpeciale , tous les
bons Anges & Saints Patrons
180 MERCURE
de l'Inftitut où vous eftes, de
la Ville & du Dioceſe , & des
perfonnes qui y font : Je demeure
inviolablement dans
les coeurs facrez de Jefus &
de Marie . Voftre tres hum .
ble & tres obeïffant ferviteur,
BOUDON , pauvre ferviteur
de l'admirable мere de Dieu ,
toûjours Vierge , immaculée
en la fainte Conception : Ve .
ritez pour lesquelles je voudrois
mourir de bon coeur
avec le fecours Divin . A
Evreux le 8 Juillet dans l'OCave
de la Fefte de la charita.
ble Vifite de Noftre Dame.
GALANT 181
M' de Valbelle de Monfuron
, Chevalier & Commandeur
de l'Ordre de Saint
Jean de Jerufalem , Chefd'Ef
cadre des Galeres de France ,
qui commandoic celles qui
font dans la riviere de Liſbonne
, y eft mort le 2. d'Aouft. 11
avoit fait fes premieres Campagnes
dans les Troupes de
l'Empereur en Hongrie contre
les Turcs ; enfuite l'Em.
pereur & le Roy d'Espagne
s'étant brouillez avec la Fran .
ce , il crut de fon devoir de
quitter ce fervice , & de reve
nir en France , où il a efté
182 MERCURE
fucceffivement Capitaine &
Chef d'Efcadre des Galeres
du Roy. Il a fervi par tout
avec beaucoup de diftinction
. La Maiſon de Valbelle
en Provence eft illuftre & ancienne
, elle tire fon origine
des anciens Vicomtes de Marfeille
, iffue des anciens Comtes
de Provence . Pons I. Vi.
comte de Marſeille , qui vivoit
en 961. eftoit frere de Guillau.
me Comte de Provence & de
Rotbald , Comte de Forcal
quier , & tous trois eftoient
fils de Bofon , Comte de Provence.
GALANT 183
Le 21. du mois paffé Mr le
Marquis de la Garde Monluc,
prefenta au Parlement de
Toulouſe , les Lettres de Gou
verneur de Guyenne de Mon.
fieur le Duc de Chevreufe.
Ells furent registrées pendant
l'Audience de la Grande
Chambre. Mr le Marquis de
de la Garde eftoit accompa
gné de trente Gentilshommes
des plus qualifiez de la
Province , aufquels il donna
un repas magnifique à l'iſſuë
de cette ceremonie. Il y avoit
deux Tables également fervies:
184 MERCURE
Mr le Marquis de la Garde
eft le feul qui reste de l'ancienne
Maiſon de Monluc .
Il eft ancien Colonel d'Infanterie
& Gouverneur d'Orz
tes . Il s'est trouvé à plufieurs
Sieges & Batailles . Il eftoit
fort eftimé de feu Monfieur
de Turenne .
Une Dame de Cremone
qui entend parfaitement bien
la Langue Françoiſe , a faic
les Vers fuivans fur le Com .
bat de Luzzara.
Que de prodiges inouis ,
Philippes femblable à Louis
GALANT 185
Entaffe chaque jour victoire fur victoire
:
Je voudrois celebrerfa gloire.
Mais quand je vois Crequi dans le
fein du Tombeau
Demes premieis transports je nefuis
pas le maiftre ,
Ah , Prince , vos Lauriers demandoient-
ils pour croiftre
D'eftre arrofez d'unfangfi beau .
Les Vers qui fuivent font
de Mr Dader , & font adreffez
à Monfieur le Cardinal de
Noailles .
Modelle des Prelats , dofte & pieux
Noailles ,
Vous dont les foins & les travaux
Fon: la gloire des Cardinaux
e Septembre 1702 .
186 MERCURE
Et le bonheur de vos ouailles:
Quand vous fuivez les pas du Souverain
Pasteur ,
Acourir après vous vos Brebis font
fidelles ;
Leurs befoins touchent voftre coeur.
Et vos exemples font pour elles
D'affez puiffans motifs pour embrafer
le leur:
A les conduire à Dieu votre zele
s'applique ,
C'est un vray zele Apoftolique
Et Saint Pierre . chargé du foin de
fon Troupeau
N'en fitpas briller un plus beau.
Le jour que l'on chanta
le Te Deum pour les avantages
remportez en Italie , &
GALANT 187
qui font marquez dans la
Lettre du Roy écrite fur ce
fujet à Mr le Cardinal de
Noailles ; tout Paris fut rem
ply le foir de feux de joye,
& les perfonnes de diftinction
firent illuminer leurs
hoftels . Mr l'Ambaffadeur
d'Espagne prenoit trop de
part à l'allegreffe publique ,
pour ne fe pas diftinguer en
cette occafion . Toutes les
feneftrés de fon Hoftel furent
remplies de grands
flambeaux de cire blanche, &
il est fort aimé & eftimé dans
tout fon voifinage
ainfi
Qij
188 MERCURE
que de tous ceux qui ont
l'avantage de le connoiftre ,
tout le peuple de fon Quartier
voulant faire honneur
à la Feſte , s'attroupa autour
de fon Hoftel , les uns
danferent , les autres beurent
à la fanté du Roy d'Efpagne
, & tous donnerent
des marques d'une parfaite
allegreffe , par tous les moyens
que leur zele leur infpira
pour la faire paroiftre . Mr
l'Ambaſſadeur d'Efpagne
,
dont le coeur eft noble &
reconnoiffant , fit donner
ordre à tous les Cabaretiers
GALANT 189
de fon quartier de fournir à
fes dépens , à tout le peuple
tout le vin qu'il demanderoit.
Cette liberalité fit redoubler
la joye de ce peuple
, & il la témoigna par
des acclamations redoublées .
Cependant il n'abuſa pas de
cette liberalité ; car bien que
Mr l'Ambaffadeur ne l'euft
point limitée , & que cela
puft aller jufqu'à la profus
fion , le peuple n'en abuſa
pas ; choſe rare en pareille
occafion , & marqua plus de
reconnoiffance & plus de
joye que d'emportement &
190 MERCURE
d'avidité pour le vin.
>
Lors que la nuit fut fort
avancée , & qu'il fut temps
de fe retirer , on jetta à ce
mefme peuple tous les flam
beaux qui rempliffoient
le
grand nombre de feneftres
qui font à l'Hoftel de ce genereux
Ambaffadeur . Mrle
Marquis de Leganez , dont
je vous ay déja parlé dans
ma Lettre , qui logeoit chez
ce Miniftre , & qui l'a magnifiquement
regalé pendant
trois ſemaines , fit auffi
de fon cofté des liberalitez
u peuple , & témoigna bien
GALANT 197
la part qu'il prend à la gloire
, & au fuccez des armes du
Roy ſon Maiſtre.
On peut dire que les feux
que l'on fit ce foir là , furent
de verirables feux de joye ,
la politique
& que ceux que
a fait faire aux Ennemis ,
n'ont efté que des feux d'ar
tifice.
Il s'eft fait de grandes réjoüiffances
au Perou . Je vous
envoye une traduction de la
Relation Eſpagnole qui en a
efté envoyée icy.
192 MERCURE
PROCLAMATION
SOLEMNELLE
ET CAVALCADE ROYALE ,
Quife fit à Lima , Capitale du
Perou , pour l'avenement de
Philippe V. aux Couronnes
des Espagnes , par l'ordre &
le Zele de fon E. Dom Melchior
Porto.Carrero Comte de
la Monclava , Viceroy du
Perou , &c.
Onfieur le Viceroy
du Perou n'attendit
M&
pas des ordres exprés de
, pour proclamer Madrid
Philippes
GALANT 193
1

Philippes Roy des Eſpagnes.
Dés qu'il fçut qu'on en avoit
eu avis à Panama , il
ne fongea qu'à donner des
marques publiques & écla .
tantes de fa fidelité , & de
fon zele pour fon nouveau
Maître. Ne pouvant donc
plus douter que cette proclas
mation n'eût déja efté faite
dans les formes à Madrid ,
S. Excellence aprés avoir
confulté tous les Tribunaux
de cette magnifique Ville,
refolut que cette Ceremonie
fe feroit avec tout l'éclat poffible
le 5.
d'Octobre 1701.
Septembre 1701.
R
194 MERCURE
Mr le Viceroy ordonna fur
l'heure Lalferez Royal de
cette Ville , nommé Dom
Pedro Lafcano Centeno d'en
donner avis à toutes les per
fonnes titrez & nobles . Chacun
fe prepara à y paroître.
avec le plus d'éclat & de ma
gnificence qu'il luy feroit
poffible . On chercha des che
vaux du plus grand prix , ceux
qui n'en avoient pas d'affez
beaux en acheterent , qui
leur coûterent quatre & cinq
cens écus. On fit broder
des habits , que la plufpart
couvroient de perles & deGALANT
195
'diamans.Les harnois des che.
vaux furent d'une richeffe
proportionnée , les étriers é
toient d'or ou d'argent . Les
rubans & les dorures y furent
prodiguées avec autant de
goût que de magnificence .
On n'y épargnarien ; & comme
ce qui vaut deux écus en
Europe , fe vend douze &
feize au Perou , on peut dire
qu'il ne s'eft point fait à cette
occafion de Fefte qui ait
autant coûté.
En mefme-temps la Ville
fit travailler avec beaucoup
de foin aux ornemens pu
Rij
196 MERCURE
blics. On éleva quatre Théa .
tres magnifiques dans les
quatre places principales où
devoit fe faire cette Proclamation
Le 4. d'Octobre à midy
les carillons de toutes les
cloches , annoncerent le com
mencement de cette Fefte.
A l'entrée de la nuit toute la
Ville parut en feu par les
magnifiques illuminations.
qu'on y voyoit de tous côtez,
& qui ſe continuerent les
deux nuits fuivantes . On fit
un feu d'artifice d'une inven
tion finguliere dans la Place
Major , qui fut differend de
GALANT 197
ceux qu'on tira les trois nuits
fuivantes .
La matinée du cinquime
fur deftinée aux actions de
graces qu'on rendit à Dieu
pour un fi grand bonheur.
Son Excellence fe rendit à
l'Eglife Metropolitaine
avec
les Juges , les Nobles & tous
les Corps de Juftice . Mr l'Ar :
chevefque à la tefte de fon
Chapitre , vint la recevoir , &
luy donner l'Eau benite à la
porte de l'Eglife , où l'on
commença à chanteren Mu.
fique le Te Deum . M. le Viceroy
avoit ordonné qu'on
Riij
198 MERCURE
éleva un Autel magnifique
feparé du grand Aurel où l'on
mit avec le plus d'éclat qu'il
fut poffible les trois riches.
buftes de l'Apoftre Saint Jacques
, Patron de l'Espagne ,
de S. Hermenegilde & de S.
Ferdinand Roy d'Efpagne ,
afin que par leur interceffion
les ardentes prieres qu'on
faifoit pour la profperité de
Philippe V.faffent plus agrea
bles à Dieu. Toutes les ruës
par où devoit paffer cette
grande pompe , eftoient ornées
des plus riches tapifferies
. Tous les particuliers qui
THÈQUE
GALANT
n'avoient point de
rang
cette Ceremonie , s'eftoient
piquez chacun en fon particulier
d'eftre magnifiquement
vêtus. Le concours y
fut tres grand . Sur les deux
heures aprés miydy toutes
les Dames fe rendirent chez
Madame la Vicereine avec
tout l'éclat que la pompe
d'une brillante parure peut
ajoûter à la beauté. Tout ce
grand nombre de Dames
qualifiées fe diftribuerent aux
balcons & aux fenêtres pour
voir la Cavalcade dans la pla.
ce Major. On ne peut rien
N
DE
Riiij
200 MERCURE
imaginer de plus magnifi .
que & de plus éclatant , on
ne voyoit que des chevaux
de prix , & un tres - grand
nombre de Cavaliers adroits
& bien faits qui les mona
toient , des livrées riches &
nombreuses qui ſuivoient ,
& l'or & les pierreries qui
brilloient de toutes parts.
Tous les Chefs qui condui
foient ces differentes Trou
pes de cavalerie n'étoient pas
pas moins diftinguez par
leur air que par leur nom.
Perfonne n'y parut avec plus
d'éclat que Dom Antonio,
GALANT 201
Jofeph Porto - Carrero , fils
aifné de mr le Viceroy , Les
Trompettes & les Timbales
en tres grand nombre y firent
un bruit de guerre des
plus agreables & fe fi.
rent admirer par leurs fanfares.
>
L'Infanterie ne ceda en
rien à la magnificence de cette
nombreuſe Cavalerie.
Les quatre Rois d'Armes
précedoient Mr le Viceroy ,
qui couronnoit bien dignement
ce fuperbe fpectacle.
Ses Gardes & fes livrées répondoient
bien à la magni.
202 MERCURE
ficence qu'on admiroit en fa
perfonne , & tous les caroffes
qui terminoient cette
pompeuſe marche , eftoient
tous proportionnez à l'éclat
d'une des plus belles Ceremo .
nies qui ait efté vue depuis
long-temps.
Toute cette magnifique
Cavalcade fit le tour de la
grande place , où eftoit le
principal Theatre de cette
grande fonction & paffa
fous les les balcons où eftoir
Madame la Vicereine & Mademoiſelle
de Porto- Carrero
fa fille , avec toute leur Cour
GALANT 203
pour recevoir la benediction
de Mr l'Archevefque
qui
eftoit à un des balcons de la
gallerie du Palais . Jamais place
n'a efté d'un éclat à ébloüir
autant les yeux . Aprés qu'on
eut fait le tour du Theatre,
Son Excellence defcendit de
cheval , & monta le premier
fur ce grand Theatre , fuivy
des quatre Herauts d'Armes
& de tous les principaux Of:
ficiers en chef du Royaume
& de la Ville , avec le Dra
peau Royal porté par Lalfe :
rez Real . Alors le Heraut
d'Armes qui eftoit à la main
Man
204 MERCURE
droite , dit & repeta à trois
repriſes , & à haute voix ,filenlence
, filence ,filence , oyeZ, oyeZ,
oyez les acclamations publiques
cefferent pour un
moment. Son Excellence ôta
fon chapeau , & chacun en
fit de mefme. Elle prit l'Etendart
Royal , & elle cria
de fa propre voix , Caftille &
les Indes , Caftille les . Indes,
Caftille & les Indes pour
Roy Catholique Dom Philippe
V. de ce nom , noftre Seigneur
que Dieu garde , hauffant
en mefme- temps l'Etendart
Royal avec Lalferez , là le fi ,
le
GALANT 205
lence du peuple finit , & tou
te la multitude recommença
fes
acclamations
, repetant
tous comme d'une feule voix
vive, vive, vive , Madame la
Vicereine .Toutes les Dames de
fa Cour qui s'eftoient levées
de leurs fieges , fe tinrent debout
par refpect pendant la
Proclamation : Dés que les
paroles en furent prononcez ,
la décharge de l'Infanterie ſe
fit ; elle fut fuivie de celle de
l'artillerie , & le carillon de la
Cathedrale & des autres Egli
fes recommença . Mr l'Archevefque
jetta de ſon balcon
de l'argent au peuple ,
"
206 MERCURE
ce que firent auffi le Doyen
& le Chapître , les particuliers
jetoient leur Chapeaux
en l'air & on jettoit des bal
cons de l'argent , des fleurs ,
& des deviles , on fe felici
toit les uns les autres & tous.
enfemble rendoient grace à
Dieu de leurs avoir donné
pour Roy un Prince auffi
parfait.
De cette Place , cette ma
gnifique Cavalcade alla aux
autres qui eftoient préparées
pour la meſme fonction , &
qui avoient chacune des ornemens
differens & des beau
GALANT 207
tez proportionnées
à leur fituations
& aux gandes mais
fons qui les environnent
.
Cette fonction eftant fai
teaux quatre Places differentes
, on marcha dans le mefme
ordre pour potter en
Triomphe
l'érendart
Royal
dans la grande Salle du Chas
pître fous un Dais de ve
lours cramoifi brodé d'or ,
avec les armes en relief de
Caftille & de Leon , & à droi
te & à gauche les deux Maſfes
d'argent fur deux Carreaux
de velours cramoify.
Son Excellence alla enfuite
208 MERCURE
dans la Gallerie du Palais ;
où eftoient Madame Vice-
Reine & aprés luy avoir don
né & en avoir reçeu les fé.
licitations de la joye & du
bonheur de la Ville , & du
Royaume , Son Excellence
pendant un quart d'heure
entier fit jetter à pleines
mains des pieces d'argent aux
Peuples , & pour avoir occa .
fion de faire des liberalitez
aux perfonnes de marque ,
San Excellence avoit fait fraper
des pieces d'or & d'argent
avec le nom augufte de Philippe
V. deforte que des ce
GALANT 209
jour là on voit dans les patagons
du Perou , cette inf
Philippus V : Dei cription .
gratia Hifpaniaram & India.
rum Rex , ann. 1701 .
La plupart des Seigneurs
& de la Noblefle resterent
dans le Palais. Son Excel
lence les invita au Feu de
joye , qui fut d'une invention
finguliere ils y furent régalez
de toutes les manieres &
& Mame la Vice . Reine en
ufa de mefmes pour toutes
les Dames de fa Cour , & el
le les pria d'eftre toutes habillées
de la meſme mannifi ..
Septembre
1702.
S
210 MERCURE
cence pendant les huit jours
entiers , que l'Etendart Royal
devoit demeurer exposé
dans la grande Salle du Chapître.
On y eut fans ceffe pendant
le jour des Concerts de
Mufique tres mélodieux , &
toutes les nuits des Illumina
tions fort agréables .
Les jours fuivans Son Excellence
reçut les felicitations
de la Ville , de l'Archevêque
,
du Chapître , des Superieurs
de toutes les Religions , &
de toutes les Corps des Com
munautez ; Son Excellence
les remercia duzele & de l'a
GALANT 219
fection qu'ils avoient témoi
gnez pour leur nouveau Roy.
Pendant tous ces jours là Son
Excellence fit de grandes liberalitez
& elle répandit des
aumônes confiderables . Le
quatrième jour aprés cette
proclamation l'ordre exprés
arriva d'Espagne pour la faire.
Rien ne peut eftre comparé
à la fatisfaction que reffentit
Mile Viceroy d'avoir préve
nu cet ordre & de s'eftre acquité
fi dignement de cette
obligation avant que d'en
avoir reçû l'ordre .
Le
Gentilhomme qui l'ap
Sij
212 MERCURE
porta rendit à M❜le Viceroy
une cedule du 20. Fevrier 1701.
fignée de la main du Roy ,
par laquelle Sa Majesté luy
donnoit ordre de donner à ce
mefme Gentilhomme un
employ convenable à fes mé,
rites . Comme c'eftoit le pre
mier écrit du Roy qui paroiffoit
au Perou , M' le Viceroy
le baifa , le mit fur fon
coeur , fur fa tefte , & l'expofa
en veneration aux yeux de
toutes les perfonnes de marque
, & l'ordre du Roy fut
bientoft executé en faveur de
ce Gentilhomme.
GALANT 213
M' le Viceroy avoit par
bonheur quelque portrait de
Sa Majefté Catholique en
eftampe. Il fit venir un ha
billé Peintre & il en fit faire
un Portrait en grand , qu'il
plaça fous le Dais où eftoit
I'Etendart Royal , dés le pre
mier jour de la proclamation .
Il n'eft pas facile d'exprimer
qu'elle veneration & qu'elle
amour concoururent pour ce
Grand Prince , tous ceux
qui en purent juger par ce
Tableau.
Tout ce qui s'eft paffè dans
Ceremonie montre cette
214 MERCURE
bien avec qu'elle fincerité le
peuple aime ce digne Monarque
, & avec qu'elle fidé.
lité ils le fervent & avec quel
zele il fe confacre à fa gloire.
C'eft Don Joan Delos fan
tos . De caravajal fils du grand
Chancelier de Lima dont je
vous ay parlé le mois paffé ,
qui a apporté le premier cette
relation en Europe . C'eſt
un jeune Seigneur qui a mille
bonnes qualitez & qui eft
bien fait de fa perfonne , le
Roy luy a fait l'honneur en
luy parlant de luy dire quelques
mots Efpagnols. Mile
GALANT 215
Duc de Beauvilliers luy a fair
l'honneur de le préfenter auf
fi ces jours paſſez à Monlei .
gneur le Duc de Berry . Il eſt
charmé , des honneurs qu'il
en a reçus & des bontez , que
tout le monde luy témoi
gne.
Le Roy fçachant avec qu'elle
exactitude la Lotterie qui a
efté faite par les Recteurs de
l'Hôpital de l'Aumône generale
de Lion , a efté tirée ;
les loüanges qu'on a données
aux Recteurs de cet Hôpital ,
& le foulagement que les
Pauvres ont reçu de cette
216 MERCURE
Lotterie , vient de leur per
mettre d'en faire une nouvellê
, dont le fond doit estre de
cinquante mille louis d'or.
Les Lots font
1. de quatre mille louis.
d'or.
1. de trois mille.
1. de deux mille.
1. de quinze cens.
1. de douze cens .
1. de mille.
2. de cinq cens.
3. de quatre cens .
5. de deux cens.
20. de cent.
200. de cinquante.
cinq cens .
GALANT 217
soo . de quarante.
1. pour le premier Billet
blanc , de trois cent
louis d'or.
1. pour le dernier Billet
blanc , auffi de trois cens.
1. pour celuy qui precedera
le gros Lot , de deux
cers.
1. pour celuy qui le ſuivra ,
de deux cens .
1. pour celuy qui precedera
le deuxième , de cent
foixante.
1. pour celuy qui le fuivra ,
de cent foixante,
1. pour celuy qui precedera
Septembre 1702. T
218 MERCURE
le troifiéme, de cent trente.
1. pour celuy qui le fuivra ,
de cent trente .
1. pour celuy qui precede
ra le quatrieme , de cent
vingt
.
r. pour celuy qui lefuivra ,
de cent vingt.
1. pour celuy qui precede
ra le cinquième , de quatre
vingt.
1. pour celuy qui le fuivra ,
de quatre vingt.
1. pour celuy qui precede.
ra le fixiéme , de foixante .
4. pour celuy qui le fuiv ra.
de foixante.
GALANT 219
Voila dequoy flater l'ef
poir de ceux qui ont fouvent
efté favorilez de la Fortune ,
& dequoy faire esperer un
plus heureux fort à ceux à qui
la Fortune n'a jamais efté favorable.

Cette Lotterie (era tirée au
commencement de Janvier
pour tout delay , fuppofé.
qu'elle ne foit pas remplie
plutoft . Ainfi ceux qui ont
refolu de tenter fortune à
cette grande & fidelle Lotte.
rie , & qui veulent charitablement
faire le profit des
Pauvres
,
doivent envoyer
I ij
220 MERCURE
leur argent avant le mois de
Janvier , de crainte qu'ils ne
la trouvent fermée s'ils l'envoient
plus tard. Il y a deux
Receveurs
à Paris , dont l'un
eft M' Dumaine , Marchand ,
ruë des mauvaifes
paroles
, &
M' Hugla , Marchand
tuë
Thibautaudé
, prés la grande
Pofte.
Les Vers qui fuivent font
de M' de Meffange ; je croy
que vous leur donnerez l'approbation
qu'ils meritent .
GALANT 221
MADRIGA L.
Efpagnols , vous avez deux Soleils
à la fois ,
L'un qui luitfur vos Champs , vos
Villes , & vos Bois ,
Sans jamais s'y coucher acheve fa
carriere.
Et l'autre de qui la lumier
Luit fur voftre Gouvernement
Eft encore un Soleil qui n'a point de
couchant. 240
Le même vient de prefenter
un ouvrage au Roy fur la
premiere Campagne de Sa
Majefté Catholique , & de
Monſeigneur le Duc de Bour ,
Tiij
222 MERCURE
gogne . Il fe trouve chez Jean
Moreau , rue S. Jacques , à la
Toifon d'or.
Vous verrez par les Vers
qui fuivent que l'efprit de Mr
de Santeul regne encore icy.
M' l'Abbé Delfaut , Auteur
des deux Hymnes latines ,
dont je vous envoye les Traductions
, avoit toûjours eu
de grandes liaiſons avec ce
fameux Poëte , qui ne donnoit
prefque point d'ouvra
ges au Public fans le confulter.
Rien ne prouve mieux let
merveilleux talent que Mr
l'Abbé Delfaut a pour la PoëGALANT
223
fie latine que l'ordre donné
par Mr l'Evefque d'Amiens
de faire chanter ces deux
Hymnes dans fon Dioceſe.
Vous y trouverez tout ce que
dire à la gloire de l'on peut
S. Firmin
, premier
Evefque
d'Amiens
, & Patron
de ce
Diocele
.
HYMNE I.
DV genereux Firmin le courage I
eft extrême.
Il quitte biens , parens , il quitte
honneur , amis ,
Enfin il fe quitte luy- même ,
Et marche où Dieu l'appelle avec un
coeur foumis.
Tiiij
224 MERCURE
Des climats où la paix regne avec
l'abondance
N'offrent rien à fes yeux digne de
l'arrêter ,
Vers Amiensfans ceffe il s'avan-
се >
Et la mort est le prix qu'il doit
remporter.
2
2
Y
Mais déja dans nos murs Firminfe
fait entendre
Armé de la Parole , il détruit les
faux Dieux ;
On voit par tout la Foy s'étendre
,
Et le crime par tout difparoift à fes
yeux.
S
De là nait des Tyrans l'opiniâtre
envie ,
GALANT 225
Mais ce Heros méprife & leur haiane
&leur coups, themodera
(Vn bon Pafteur donne fa vie
Pourfauverfon troupeau de la rage
des loups . )
22
Son fang, belas ! fon fang n'éteint
gais pas leur vangeance ;
Pour détruirefa gloire , ils vont cacherfon
corps ;
Mais le Dieu quiprendfa défenfe
,
Lefera triompher de tous leurs vains
efforts.
S
Vn rayon qui defcend de la voûte
étoilée.
Marque à Salve l'endroit où repofe
Firmin
Et malgré l'affreufe gelée ,
226 MERCURE
La terre voit fortir mille fleurs de
fonfein.
GG
Gloire foit à jamais à la Trinité
fainte ,
Parqui tous les Martyrs foutinrent
tant d'affauts ,•
Et qui leurfit braverfans crainte
La mort qui couronna leurs glorieux
travaux.
HYMNE II .
PAR le fer des boureaux , par
l'horreur du fupplice ,
Le zele de Firmin ne peut eftre abbatu
,
Ce vaillant Athlete entre en lice ,
> Soûtenu de fa foy couvert de fa
vettu,
2
GALANT 227
Ainfi fon trepas même aſſurant ſa
victoire ,
Au milieu des Martyrs il va joüir
aux cieux
D'une perpetuelle gloire ,
Et s'y raffafier d'un pain delicieux.
2
Si toujours pour Amiens tu fens de
la tendreffe ,
Fette les yeux , Firmin , furfes befoins
preßans ,
Tu vois fon Peuple qui s'empreſſe
D'offrir à tes autels fes voeux &fon
encens.
S
Gloire foit à jamais à la Trinitè
fainte
,
Pourqui tous les Martyrsfoûtinrent
tant d'affauts ,
Et qui leurfit braverfans crainte
228 MERCURE
La mort qui couronna leurs glorieux
travaux .
Comme la varieté des matieres
donne un agrément à
mes lettres , que je ne pou
rois leur donner par ce qui
dépend de moy , je paffe
d'une matiere trifte à un fu .
jet de joye , du moins pour
ceux qu'il regarde , puifqu'il
eft rare que l'on fe marie avec
chagrin . M' le Marquis de
Canaple qui a commandé à
Lion & pendant toute la derniere
guerre, ayant appris que
M ' le Marquis de Crequi fon
Neveu avoit efté tué au com.
GALANT 229
bat de Luzzara , réfolut auffi.
toft de fe Marier , afin d'empêcher
s'il luy eftoit poffible
que la maifon de Créqui ne
finit avec luy , & il a fans
perdre de temps parce qu'il
devoit luy eftre précieux ,
s'il vouloit que fon deffein
réuffic , époulé Mademoiſelle
de Vivonne Fille du Maréchal
Duc de ce nom , Viceroy
de Sicile , qui s'eft dif
tingué fur mer & ſur terre ,
& dont l'Esprit répondoit
la valeur ; ainfi il ne manque
rien au fang , avec lequel
Mr de Canaple c'eft al230
MERCURE
lié puiſque ceux de ce fang
ont poffedé avec une grande
naiffance , des dignitez de la
plus haute diftinction , &
du premier ordre : Madame
de Montefpan Tante de Ma
demoifelle de Vivonne a fait
voir en cette occafion , la
bonté , & la generofité qui
luy font ordinaires.
Le Roy a fait connoiftre
dans le mefme remps à M
le Duc de Villeroy combien
il eft content de fes fervices ,
& des marques de la valeur
qu'il a fait paroiftre dans toutes
les occafions où il s'eft
GALANT
231
trouvé. Ce Duc eftoit venu
apporter à Sa Majesté la nouvelle
de ce qui s'eſt paſſé au
combat de Luzzara ; & ce
Prince aprés avoir ordonné
une groffe fomme pour les
frais de fon voyages , la nommé
Lieutenant General de fes
Armées , lorfqu'il eftoit fur
le point de partir pour retourner
en Italie .
Quelque bruit qui ait cou
ru du Siege de Hulft , & quoy
qu'en ayent dit les nouvelles
Publiques cette Ville n'a
point efté affiegée : Mais ce
qui s'eft paffé aux environs
232 MERCURE
de cette Place nous eft tres
avantageux , & perfonne ne
peut en difconvenir puifqu'il
s'agit de faits conftants , qui
font de notorieté publique ,
& dont la verité ne peut eftre
conteftée ; le premier eft que
nous avons pris plufieurs
Forts , & que la prife des trois
premiers ne nous a couté que
trois Soldats , quoy que le
troifiéme Fort nommé le Fort
Ferdinand fuſt fraiſé , & paliffadé
, & qu'il eut un foffé
large , & profond. La Garnifon
de ce Fort eftoit de trois
Officiers , & de foixante &
GALANT 223

douze Fantaffins . Ces Off .
ciers , & foixante & deux
Soldats ont efté faits Prifonniers
de guerre , ainfi les Ennemis
ont eu dix hommes
tuez à ce Siege. On fit enfuite
celuy de Keykuit, & l'on
attaqua un petit retranchement
fur une digue qui eft au
devant de ce Fort , & à une
toife ou environ de diftance..
On n'avoit qu'une digue fort
étroite pour défiler & cette
digue eftoit enfilée de plufieurs
pices de Canon des
Ennemis qui estoient fort
bien fervies . Cette attaque
Septembre 102 .
V
i
230
MERCURE
commença
à onze heures du
matin , toutes les Troupes
eftant à découvert
, & on ne
laiffa pas de fe loger fur la
Brefme
de fe petit ouvrage
qu'on nomme Cornichon .
Comme on a démoli tous
les Forts dont on s'eft rendu
maiftre
, il y a apparence
,
qu'on n'avoit pas formé le
deffein d'affieger la Ville de
Hulft , puifque tous ces Forts
auroient efté neceffaires pour
la défendre
, & pour en empêcher
les approches
; & que
l'on vouloit pluftoft engager
les Ennemis
à ruiner , comGALANT
235
me ils ont fait une grande
étendue depuis en lâchant
leurs Eclufes . On
compte
que le dommage que leur
cauſe cette perte , monte à
plus d'un million . S'ils é
toient obligez de deffendre
tout leur païs de la meſine
maniere , ils feroient plus mal
dans leurs affaires que s'ils
l'avoient perdu . A noftre
égard il eft conftant que nous
tirons un double avantage
de noftre entreprife , ainfi que
je l'ay déja marqué. Le premier
d'avoir rafé tous les
Forts que nous avons pris , &
V ij
226 MERCURE
d'avoir fait prifonniers de
guerre toutes les Troupes qui
eftoient dans tous ces Forts,
Le dommage que les En .
nemis fe font fait à euxmefmes
en lâchant leurs
Eclufes , doit eftre auffi regardé
comme un avantage
pour nous , puifque plus
un Ennemy fouffre , & s'affoiblit
de quelque maniére
que fe foit ; moins il eft
en eftat de faire du mal , &
que quantité de petites perstes
& de petits defavantages
deviennent d'une groffe confequence
avec le temps , &
GALANT 237
tres préjudiciables.
us Je croy que vous avez appris
avec joye le retour de
de Monfeigneur le Duc de
Bourgogne à Versailles , ce
Princes expofoit tous lesjours
d'une maniere à faire apprehender
que fon courage ne
de portaft trop avant dans le
peril. Il a prêté plufieurs fois
le flanc aux Ennenis , afin de
les engager à donner bataille ;
mais malgré l'avantage qu'on
leur preſentoit , & la fupe.
riorité dont ils fe vantoient;
ils ont toûjours évité d'en ve.
nir à une affaire generale. Ils
28 MERCURE
n'ont point attaqué quand
on leur a prefeuté la bataille,
& ils le font coûjours ſi bien
mis à couvert qu'ils ont évi •
té d'eftre attaquez. Ils ont
eu leurs .raifons , & ces rai .
fons eftoient de bon fens.
Leurs Troupes avoient elté
vivement pouffées à la Journée
de Nimegue , & elles
avoient fuy avec une telle
precipitation, quoy que beau
coup plus nombreufes que les
noftres ; que leurs Generaux
avoient lieu de craindre qu'
elles ne fiffent de mefme le
jour d'une Bataille. Ils avoient
GALANT
239
encore connu l'intrepidité
de nos Troupes , lors qu'en
leur prêtant genereuſement
le flanc , elles avoient paffé
dans la Mairie de Bolduc ,
elles leur avoient coupé les
vivres qu'ils tiroient de ce
cofté là , en leur fermant en
mefme temps le paffage de la
Hollande . Ils confideroient
que le Prince qui avoit faic
ces deux marches , & pour
la gloire duquel toutes les
Troupes brûloient de répan
dre leur fang , eftoit comme
affuré du fuccez d'une
Bataille , dont le gain luy
24° MERCURE
a
ouvriroit un paffage en Hol
lande , qu'il auroit efté impoffible
de fauver , fi ce mal
heur leur fuft arrivé , ils auroient
donc tout risqué en
la donnant , puiſque s'ils l'avoient
perdue , la perte de la
Hollande entiere eftoit certaine
, & que s'ils avoient
efté affez heureux pour la
gagner , cet avantage n'au .
roit tout au plus abouty qu'à
leur donner lieu de faire un
fiege dans un païs dont on
ne peut faire la conqueste
que pied à pied , & dont toutes
les Villes font autant de
Places
GALANT
241
Places qu'on auroit pû croire
imprenables dans les fiecles
precedens. Monfeigneur
le Duc de Bourgogne pene
trant dans toutes ces raifons ,
dont le Roy par les propres lu ,
mieres avoit une parfaite connoiffance
, Sa Majesté n'a pas
youlu qu'un fi grand Prince
demeurât dans une Armée où
il n'y avoit rien de grand à
faire pendant le reste de la
Campagne , & a rappellé
Monſeigneur le Duc de Bour.
gogne qui eft revenu tout
couvert de gloire , aprés avoir
par fes Marches hardies fait
Septembre 1702,
X
242 MERCURE
fuir les Ennemis toutes les
fois qu'il luy a plû de faire
faire un pas en avant , & les
avoir fouvent reduit dans une
fi grande difette de vivres ,
qu'on a formé dans fon Are
mée des Regimens qui n'ont
efté remplis que de deferteurs
, que la difette obligeoit
de quitter leurs Corps
pour chercher à vivre.
Fuifque vous n'eftes pas
fatisfaite de ce que je vous
manday le mois paffé tou .
chant la mort de Mr le Com
te de Soiffons qui a efté tué
GALANT 243
au Siege de Landau , je croy
devoir ajoûter ce qui fuit à
l'article que je vous ay deja
envoyé.
M le Comte de Soiffons
eftoit l'aîné des enfans d'Au .
gufte Maurice , Comte de
Soiffons , mort dans les Campagnes
d'Hollande , & de
Dame Olympia Mancini ,
Niece du Cardinal Mazarin ,
& Surintendante de la Maifon
de la Reine , & Petit- fils
du fameux Prince de Cari .
gnan , ( Thomas François de
Savoye ) qui eftoit le cinquié
me Fils de Charles Emma ♫
x ij
244 MERCURE
nuel I. du nom , Duc de Sa.
voyé & de Catherine Michelle
d'Autriche , Fille de Philippe
11. Roy d'Espagne , & d'Elifabeth
de France. Le Prince
de Carignan avoit épousé en
1625. Marie de Bourbon , Fille
de Charles de Bourbon ,
Grand Maistre de France ,
Gouverneur de Dauphiné &
de Normandie , enterré dans
le Chasteau de Gaillon , &
d'Anne Comteffe de Monta
fié. Il fut l'un des grands Capitaines
de l'Europe dans le
dix feptiéme fiecle.Al'âge de
feize ans il fe furpaffa au Sie 1
GALANT 245
ge de Trin , où il avoit fuivi
le Duc Emmanuel fon Pere .
Le Roy luy donna la Charge
de Grand Maiftre de France .
en 1654. aprés la retraite de
Mr le Prince de Condé . Il
mourut à Turin en 1656. âgé
de foixante dix ans . Il eut de
fon mariage Emanuel Phili-
- bert , Prince de Carignan
qui depuis quelques années
a époulé une Princeffe de
Modene , dont il a des Enfans
. Eugene Maurice , Com .
te de Soiffons , dont nous
avons parlé , & Loüife Chrif
tine , mariée à Ferdinand

X iij
246 MERCURE
Maximilien , Prince de Bade ;
dont le Prince de Bade d'aujourd'huy
, qui a l'honneur
d'eftre Filleul du Roy , eft
forti. Mr le Comte de Soif
fons qui vient de mourir
avoit époufé Mademoiſelle
de Beauvais , dont il a laiffé
des enfans qui font avec leur
Mere à Venife. Il avoit eu la
Charge de General de l'Artillerie
de l'Empereur. Carignan
eft une Ville d'Italie en
Piémont , avec titre de Principauté.
Elle eft fituée far le
Pô , entre Turin & Carmagnole.
Ily a un bon Château .
GALANT 247
Les Ennemis ont auffi perdu
au Siege de Landau Mr
le Marquis de Brandebourg
Bareith . Ce Prince eftoit de
la branche de Brandebourg
Culembach , il defcend de
Chriſtian Marquis de Culembach
& de Bareith dans la
Franconie , Fils de Jean Geor
ges Electeur de Brandebourg
& de fa troifiéme Femme , Eli
fabeth Fille de Joachim Erneft
, Duc d'Anhalt . Chriftian
Ferdinand Augufte , & laiff
Georges Albert, lequel épou
fa en 1651. Marie Elifabeth
d'Hollace , Fille du Duc Phi
X iiij
248 MERCURE
t
lippes , dont il a eu Erdman
Philippes & Chriftian Henry-
Erdman Augufte mourut en
1671. laiffant de Sophie de
Brandebourg Chriftian Ernest
qui a épousé en 1662 .
Ertmade Sophie , fille de Jean
George II . Electeur de Saxe .
La Ville de Bareith eft tresjolie
, tres bien bâtie , & la
Cour du Prince eft une des
Cours de l'Allemagne la plus
polie , & la plus civilifée , fur
tout depuis le fecond mariage
du Prince avec la Princeffe
de Wirtemberg. Tout
le monde fçait l'antiquité de
1
GALANT 249
la Maifon de Brandebourg ,
i) eft inutile d'en parler ; mais
peut eftre tout le monde ne
fçait pas que c'est par un Al-
Cardinal de Brande- bert
bourg que l'Ordre Teutoni
que , dont il eftoit Grand-
Maiftre , a efté dépouillé de
la Pruffe Ducale , qu'il poſſedoit
en toute Souveraineté.
Ce galant Prelat jugea à propos
de fe marier. La préten
duë reformation de Luther
vint pour cela fort à propos
pour luy. Sous ce prétexte
fpecieux il renonça aux engagemens
qu'il avoit dans
250 MERCURE
l'Eglife Romaine , & empor
ta avec luy au moins la troi.
fiéme partie des biens de
l'Ordre Teutonique , dont il
obligea une partie des Commandeurs
de faire comme
luy , de fe marier & de s'ap
proprier leurs Commanderies.
Voilà un des premiers
fruits de cette belle Reforma
tion.
Lesvoyages de long cours
fe font rarement fans que
les maladies emportent beau.
coup de monde , nous avons
perdu fur la Flote de Mr le
Comte de Chasteaurenaut ,
GALANT 251
Mr le Marquis de Nelmond ,
Lieutenant General des Armées
du Roy. 11 eftoit frere
de Mr l'Evêque de Montauban
, & tous deux neveux à
la mode de Bretagne de feu
Mele Prefident de Nefmond
& de Mr l'Evefque de Bayeux,
lefquels eftoient auffi fils de
feu Mr le Preſident de Nef
mond & de Dame N..... de
Lamoignon , foeur de feu Mr
le Premier Prefident de Lamoignon
, & fille de Mr le
Prefident de Lamoignon.
Madame la Marquise de Nefmond
eft d'une des meilleu
252 MERCURE
res Maifons de la Guyenne ,
dont celle de Nefmond eft
originairement fortie , & où
elle a eu les premiers emplois
de la Magiftrature & de l'Epée
. Un des Ayeux du Marquis
de Nefmond eftoit Prefident
au Parlement de Bordeaux
, où fa memoire eftencore
en veneration . Aprés
avoir quitté la Guyenne cette
Maiſon vint s'établir dans
l'Angoumois , où elle a poffedé
de grands biens. Mr
le Marquis de Nefmond qui
vient de mourir a fervi avec
beaucoup de gloire fur la mer.
GALANT 253
la donné dans plufieurs occafions
des marques de fon
courage & de fon intrepidité.
La mort a moiffonné les ef
perances , car il pouvoit tout
efperer de la fortune , & de
fon merite particulier. Ce
Marquis eft mort dans des
fentimens de pieté & de foû
miſſion aux ordres de Dieu !
Heureux quand dans ces terribles
momens on quitte la
terre & tous les avantages
qu'on y a , fans regret ; c'eft
là le veritable caractere du
Predestiné & de l'Elu .
254 MERCURE
M' le Marquis de Châ.
teaumorant
Capitaine
ide
Vaiffeau eft auffi mort au
Mexique ; il a un Frere dans
le fervice du Roy. 1 le fert
depuis plufieurs années avec
gloire & diftinction . Celuy
qui vient de mourir eftoit
fort eftimé & avoit fait pa
roiftre une grande bravoure
dans les Combats de mer ou
il s'eft trouvé. Il a un Frere
Ecclefiaftique qui a de
meuré long- temps au Seminaire
de Saint Magloire &
qui eft à préfent dans la Coma
munauté de Saint Sulpice où
GALANT 255
il vit avec une grande régularité
& travaille beaucoup .
Madame leur Mere Dame
N..... de Coftentin eftoit
Soeur de Feu Mi le Maréchal
de Tourville. Mrs de Châ
teaumorant font d'une tres
ancienne Maiſon d'Angoulmois.
Madame de Chasteau .
morant demeure à l'Abbaye
de Pantmont avec Madame
fa Soeur quien eft l'Abbeffe .
Mr le Duc de Coiflin eft
mort ces jours paffez. Il
eftoit fils de Mr le Marquis
de Coiflin , Colonel General
256 MERCURE
des Suiffes , mort avec le Brever
de Marefchal de France,
& de Dame N...... Seguier,
fille de Mrle Chancellier
Seguier , qui aprés la mort
de fon Epoux , époufa le
Marquis de Laval , de la Mai
fon de Montmorency , & petit
fils du Marefchal de Boifdauphin
, dont elle a cu Madame
la Marefchalle de Ro
chefort. Mr le Marquis de
Coillin eftoit neveu à la mode
de Bretagne , de Mr le
Cardinal de Richelieu , & il
y avoit peu de Seigneurs à la
Cour , fous le dernier Regne
GALANT
257
qui y fiffent une auffi belle
figure. Mr le Cardinal de
Richelieu maria fes deux
foeurs , l'une à Mr de Lage-
Puylaurens , que le Roy fit
Duc & Pair en faveur de ce
Mariage ; mais eftant mort
quelque temps aprés fans
enfans , fa veuve fe remaria
à Mr le Comte d'Harcourt
,
pere de мr le Comte d'Armagnac
; qui par confequent
eft coufin germain de Mrs
de Coiflin . Mr le Cardinal
maria l'autre foeur du Marquis
de Coiflin au Duc d'Efpernon
. Mr le Duc de Coif
Septembre 1702 .
Y
258 MERCURE
lin qui vient de mourir , en
faveur duquel le Marquifac
de Coiflin a efté érigé en Du .
ché Pairie , eftoit Chevalier
des Ordres du Roy , Lieutenant
General de fes Armées ,
& Doyen de l'Academie
Françoife. Il eft mort âgé de
foixante- fept ans.
trois enfans de madame мagdelaine
de Halgoët de Cargreffe
d'une des meilleures
Maifons de Bretagne. L'aifné
à prefent Duc de Coiflin n'a
point d'enfans de Louife
d'Alegre , morte en 1682. elle
eftoit foeur de мr le mar-
11 Taiffe
GALANT 259
quis d'Alegre Marefchal des
Camps & Armées du Roy.
Le fecond des enfans de мr
le Duc de Coiflin qui vient
de deceder , eft Henry Char
les du Cambout , Evefque &
Prince de Metz , Comman .
deur des Ordres du Roy , &
Premier Aumônier de Sa
Majefté. Le Deffunt laiffe
auffi Magdelaine Armande du
Cambout , qui époufa en
1659. Maximilien- Pierre-
François - Nicolas de Bethu
ne , Duc de Sully , Pair de
France. Feu мr le Duc de
Coilin avoit pour frere Mr
Y ij
260 MERCURE
le Cardinal de Coiflin , Grand
Aumofnier de France , yo &
Evefque d'Orleans. Sa gran
de fageffe , fa grande probité
& fon merite perfonneb l'ont
fait nommer par le Roy à cet
te dignité , aprés la mort
de feu me l'Archeveſque de
Paris . Mr le Duc de Coiflin
a efté generalement regretté.
Il eftoit peu de Seigneurs à la
Cour qui fuffent plus aimez.
Il eftoit doux , bien faifant,
civil & acceffible , qui font
toutes les qualitez qu'on peut
fouhaitter dans un grand Sei.
gneur. Son attachement inGALANT
261
violable pour la Perfonne du
Roy, a toujours fait fon ca
ractere fingulier. Il avoit
fervy avec beaucoup de brayoure
s& nde diftinction. La
Mailonode Cambout ( c'eſt le
nom de fa maiſon ) eft une
des plus illuftres du Royau
mer: elle eft alliée aux plus
grandes Maiſons , & elle a tenu
de tout temps un rang
tres confiderable en Breta .
gne. Un Marquis de Pon
chateau fauva la vie au Duc
d'Orleans; qui a regné fous le
nom de Louis XII. à la Batail
*
a
le de S. Aubin , où un foldat
262 MERCURE
manqua à le tuer , fans le
connoiftre : Ponchâteau eft
une grande Terre de cette
Maiſon illuftre . Madame la
Marquise de Laval , mere da
derniermort vit encore : Elle
eft foeur de Madame la Du.
cheffe de Verneüil , mariée
en premieres noces à мr le
Duc de Sully, & en fecondes
à мr le Duc de Verneüil , Fils
naturel de Henry IV. qui
quitta l'Evefché de мetz pour
l'époufer. Elle cut du pre
mier lit Madame la Ducheffe
du Lude , Premiere Dame
d'Honneur de Madame la
GALANT 263
Ducheffe de Bourgogne.co
vicLes autres perfonnes decedées
dans le mefme mois,
font Meffire Leonard Chapelas
, Preftre Docteur en
Theologie de la Maifon de
Navarre , & Chanoine de l'Eglife
de Paris , & qui eftoit
auparavant Curé de Saint
Jacques de la Boucherie , &
de S. Germain l'Auxerois.
Dame Françoise Sain époufe
de мre François Forget ,
Seigneur Comte de Bruillevert
, Confeiller du Roy en
<fes Confeils , Grand Maiſtre
Enquefteur & General Re
*
264 MERCURE
formateur des Eaux & Forefts
de Paris & Ile de France.
M' l'Abbé de
Roquette
Grand Vicaire d'Autun prononça
le 19. du mois de Septembre
l'Oraiſon
Funebre du
Feu Roy d'Angleterre
dans
l'Eglife des Dames de la Vifitation
de Challiot . Prefque
toute la Cour d'Angleterre
y affifta & beaucoup
de Seigneurs
& de Dames de celle
de France. Le fervice fut
magnifique
& M ' l'Abbé de
Roquette
parla avec toute la
grace & toute l'éloquence
qui
GALANT 165
qui luy eft naturelle. Son
diſcours fut tres touchant il
peignit les malheurs du Roy
Jacques avec des couleurs fi
vives , il repréſenta les defaſtres
de cette Maiſon Royale ,
dont il commença le trifte
récit à la mort funefte du
Roy Charles I. & qu'il con .
duifit jufqu'à celle du Roy
Jacques II. fon Fils , avec
des termes fi propres à exciter
la douleur & la pitié que plufieurs
perfonnes des deux
Cours ne purent refufer des
larmes au fouvenir des malheurs
de la Royale Maiſon
Septembre 102. Ꮓ
266 MERCURE
des Stuards . 11 parla des ver
tus du feu Roy , de fa patience
dans les plus grands malheurs
, de fa conſtance dans
les plus grands orages , de fa
fidelite dans les tentations
les plus delicates & les plus
perilleuses , & enfin de la fou
miflion fi édifiante de répon .
dre aux ordres du Ciel , dans
des termes fi propres à for.
mer le caractere & le portrait
des Saints , qu'on jugea bien
que fi cet Orateur ne vouloit
pas tout à fait luy decerner
la qualité de Saint avant que
l'Eglife cuft prononcé fur le
GALANT 267
culte que les miracles qui s'operent
tous les jours à fon
tombeau , femblent luy devoir
bientoft procurer , au
moins vouloit- il donner dans
fa perfonne l'idée d'un Jufte
confommé. Il finit par prouver
que la voye des profperitez
mondaines eftoit le cas
ractere des reprouvez , celle
des tribulations eftoit fans
difficulté le creufet où Dieu
avoit de tout temps purifié
fes Elus : que c'eftoit la mar
que la moins équivoque à
laquelle il reconnoiffoit les
Predeftinez , & les fcelloit du
Z ij
268 MERCURE
fceau de la vie éternelle .
On a oublié de mettre
dans la proclamation du Roy
d'Eſpagne au Perou que Don
Joan de Santodomingo de
la Preffa y de la Cueba , Chevalier
de l'Ordré de Calatrava
Regidor ou Gouverneur
né perpetuel de la Ville Capitale
du Perou , & Inſpecteur
General de toute la mer du
Sud , ne laiffa pas malgré fon
grand âge d'environ quatre
vingts ans , & les remontrances
de fes amis qui vouloient
luy perfuader , qu'il ne pourGALANT
269
roit le foutenir àcheval , d'en
monter un dont les harnois
eftoient tres magnifiques , &
de paroistre à la tefte de tou
te la Nobleffe , tout brillant
de piereries. Il parut à tous
te l'affemblée que fon grand
amour pour le Roy luy avoit
redonné de nouvelles forces
puifqu'il demeura pendant
tout le jour à cheval , ou il
fit paroiftre autant de vigueur
que la plus jeune Noë
blefle , excitant tout le monde
à fe réjouir d'un fi heureux
avenement.
Les Allemans ayant fait
Z iij
270 MERCURE
chanter le Te Deum auffi toft
aprés leur défaite prés de
Luzzara , on à fait fur ce Te
Deum & fur la feinte joye
qu'ils ont fair paroistre avec
beaucoup d'éclat l'Epigramme
que vous allez lire .
LEs
malheureux
évenemens
Ne déconcertent pas toujours les
Allemans:
Ils ont adroitement déguiſè leur
trifteffe,
Et par des Te Deum & des
Chants d'Alegreffe ,
Rendu graces au Ciel , dans leur
adverfité,
GALANT 271
Pendant que l'Epagne , & la
France
N'ont pubenir le Ciel , dans leur
Profperité
Avec autant de diligence.
L'Auteur de ces Vers a remarqué
que depuis l'avenement
du Roy à la Couronne ,
ce Prince à remporté foixante
& dix avantages confidera
bles fur les Allemans , fans
qu'il en ayent remporté que
dix fur ce Monarque.
Madame la Préfidente de
la Trene qui a l'honneur d'ê
tre Filicule du Roy & qui s'eft
1
Z iiij
272 MERCURE
"
fait admirer icy fous le nom
de Mademoiſelle de Com- 蘩
minge , avant que d'avoir
épousé M' le Premier Préfidant
de Bordeaux , eftant ve
nuë folliciter à la Cour une
augmentation fur le brevet
de retenue qu'elle avoit déja
fur la Charge de fon Mary, en
a obtenu une de foixante
mille livres . Toute la Province
, de Guienne où cette
Dame eft fort aimée en a
témoigné beaucoup de joye ,
mais voyant qu'elle tardoit
trop long temps à revenir
M' de la Croix luy a adreffé
GALANT 273.
les Vers fuivans fous le nom
des Mufes de Bordeaux .
De l'aimablefejour des Dieux ;
Où va paroistre Mars fuivi de la
Victoire
Et tout environné de gloire
Venez Deeffe dans ces lieux
Empêcher que tout n'y languiffe :
Venez afin qu'icy tout retentiffe .
De la grandeur de leurs beaux
noms .
Noftre timide & foible Calliope
Vous attendpour chanter ces maistres
de l'Europe
,
Et rendre à Jupitergraces de tous fes
dons.
Apprenez luy de quelpinceau ,
Et de quelles couleurs il faut qu'elle
Seferve
274 MERCURE
Pour vous peindre aux humains
comme une autre Minerve
Que Jupiter conçut en fon divin cerveau
Pour en faire de fon eftime
Et de celle de fes Sujets
Vn de cès plus dignes objets
Que forme un merite fablime.
Revenez, Comminge , à Bordeaux
,
C'est le temps qu'à Minerve on offroit
dans Athenes
L'olive meuriffante en fes fertiles
Plaines .
Bordeaux vous offre auffi les fruits
de fes coteaux.
Les paroles de l'Air qui fuie
font de celuy qui vous eft
connu fous le nom de Tami.
1
GALANT 275
rifte , & l'Air eft de M. Def
fontaines.
AIR NOUVEAU,
Grefles , vents , cruels orages
Vous formez au Printemps les
rigueurs des hivers
Qui réparera les dommages
Que par vos fiers efforts nos vignes
ont foufferts ,
Soleil foisfavorable à nos pawvres
ivrognes :
Fais repouffer par tes plus chauds
rayons
Sur un Cep autant de bou.
ions
276 MERCURE
Qu'on n'en voit naistre fur
leurs trognes
.
Je vous envoye le com :
mencement du Journal de
Fontainebleau , vous trou
verez la fuite à la fin de ma
Lettre.
Le Mardi 12. de Septembre
Monfeigneur
le Dauphin
alla de Meudon coucher
à Fontainebleau
, Madame
la Princeffe de Conti partit
avec luy , fuivie de Mefdames
d'Urfé & du Rouvroy ,
& de Mefdemoiselles
de ZanGALANT
277
zé & de Viantais fes Filles,
d'honneur.
Le Mecredi 13. Monſeigneur
courut le Loup , & fe
promena le foir avec Mada.
me la Princeffe de Conty
dans le Jardin de Diane.
Le Jeudi 14. Il ne fortit que
pour le promener en Caroffe
avec Madame la Princeffe de
Conty dans la Foreft. Monfieur
le Duc d'Orleans arriva
ce jour - là , & Mefdames de
de Villequier , de Beringhen ,
& de Vaffé.
Le Vendredi 15. Monfei
gneur courut le Cerf,
278 MERCURE
Le Samedi 16. il courut le
Loup . Les Comediens reprefenterent
le foir Policucte de
Mr de Corneille l'aîné .
Le Dimanche 17. il y eut
promenade dans le Parc , &
fur les bords du Canal.
Le Lundy 18. Monſeigneur
courut un Loup , & le foir il
vit l'Etourdy de Moliere.
Le Mardy 19. il alia encore
à la Chaffe du Loup. Le Roy
arriva à Fontainebleau à cinq
heures & demie , & Monfeigneur
l'attendit & le reçut au
haut du Fer à cheval , dans la
Cour du Cheval blanc. Sa
GALANT 279
Majefté partit le matin de
Verſailles à dix heures préciſes
, ayant à coſté d'elle dans
fon Caroffe Madame la Du.
cheffe de Bourgogne , & dans
le devant Monleigneur le
Duc de Bourgogne , Madame
, & Madame la Ducheffe
d'Orleans . Monfeigneur le
Duc de Berry eftoit à la portiere
du cofte du Roy , & Madame
la Ducheffe du Lude à
l'autre. L'on prit à Chilly d'au
tres chevaux , & le Roy dîna
à Frémont chez M' le Chevalier
de Lorraine , qui eftoit
retenu à Paris par la goutte.
280 MERCURE
Les Officiers du Roy y fervirent
deux Tables de douze à
quinze couverts chacune ,
pour la Maiſon Royale & les
Dames , & une troifiéme
pour les Seigneurs . L'on y
changea de chevaux , & l'on
prit un quatriéme relais à
Chailly . Le Roy arriva à Fontainebleau
à l'heure que j'ay
marquée ci deffus .
Le Mecredy 20. il n'y eut
point de Confeil , les Minif
tres n'eftant point encore arrivez.
Il y eut chaffe du Cerf
l'aprefdinée, où Monfeigneur
& les Princes accompagné
GALANT 281
rent Sa Majesté . La Chaffe
fut fort belle , & l'on prit deux
Cerfs , l'un defquels dura
deux heures. Les Dames n'y
allerent point. Madame la
Ducheffe de Bourgogne le
promena en Caroffe dans la
Foreft.
Le 21. il y eut le matin

Confeil d'Etat , où Monfeigneur
affifta. Monfeigneur
le Duc de Bourgogne courut
un cerf avec la Meute de M
le Duc d'Orleans , & ce Prince
courut avec luy. Le Roy
alla tirer aprés fon diner &
Monseigneur le Duc de Ber-
Septembre 1702. A a
282 MERCURE
ry y'alla d'une autre cofté.
Madame la Ducheffe de
Bourgogne fe promena en
Caroffe dans la Foreft &
fur les bords du Canal . Les
repreſenterent Comediens
le foir la Tragedie d'Arie &
de Petus , & la petite Commedie
de Crifpin Medecin
du Sieur d'Hauteroche .
Le Vendredi 22. il n'y eut
point de Confeil . Monfeigneur
alla à la chaffe du loup ,
& y fut accompagné de
Monseigneur le Duc de Bourgogne
, de Monſeigneur le
Duc de Berry , & de monGALANT
283
feur le Duc d'Orleans. Le
Roy fe promena l'aprefdînée
en Caleche fur les bords du
Canal & dans les belles routes
du Parc . Madame la Ducheffe
de Bourgogne fe mit
feule avec Sa Majesté dans fa
Caleche , qui fut fuivie des
Caroffes de cette Princeffe ,
& d'un grand nombre d'autres
remplis de Dames.
La Vie de Mr l'Abbé de
la Trappe Dom Armand .
Jean le Bouthillier de Rance,
composée par Me l'Abbé de
Maupeou Preftre , Docteur,
en Theologie , Curé de la
Aa ij
284 MERCURE
Ville de Nonancourt , eft
achevée d'Imprimer , & fe
vend au Saint Efprit chez
Laurent d'Houry Libraire
ruë Saint Severin . L'Auteur
eftoit intime amy de ce fa
meux Abbé depuis plus de
vingt années , & il ne dit
rien dont il n'ait efté le témoin
, ou qu'une frequentas
tion affidue dans ce Monaf
tere ne luy air appris , ou
qu'il ne tienne de ce grand
homme mefme qui l'honoroit
de fa confiance , comme
on le voit par plufieurs Lettres
qui font dans cet Ou

GALANT 285
vrage . Il a déja donné au
Public fon Eloge funebre qui
s'eft trouvé fort au goût du
Public. Il a fait d'autres Ouvrages
de pieté , dont on a
efté tres content ; entr'autres
le Livre de l'Intention : Les
Penfées d'une Ame qui parle à
Dien , Des Reflexions fur lefeul
neceffaire pour fervir à une retraite
pour l'Octave de la Con .
ception de la tres fainte Vierge.
Quoy que cesOuvrages ayent
couru fous le nom de l'Abbé
de la Trappe , il ne s'en eft
pas trouvé deshonoré.
Cet Ouvrage eft diviſé en
fix livres.
286 MERCURE
Le premier contient ſa Vie
du Monde & fa Converfion ,
jufqu'à fon entrée dans l'Or .
dre de Cifteaux . Ilen fait dans
le monde un ambitieux , dont
l'amour de la gloire eftoit la
paffion dominante . Il explique
les motifs de fa Converfion,
& il fait voir que ce ne
fut ny aucune diſgrace , ny la
mort d'une Ducheffe fameufa
beauté , dont il fait
voir que toute l'Histoire n'eft
qu'un conte fair à plaifir. II
y a beaucoup de faits confiderables
dans ce Livre , cu
l'Autheur le juftifie de tou
fe
par
4
GALANT 287
tes les calomnies qu'on a debitées
contre luy au fujet de
fa Converfion .
Le fecond Livre comprend
fa prife d'habit , & tout ce
qu'il a fair pour la Reforme
de tout l'Ordre de Cifteaux:
On le voit dans fon Noviciat
mefme chargé des plus
grandes affaires & deux
mois aprés la Profeffion deputé
à Rome pour
deffendre
les interefts de l'étroite Obfervance.
Tout ce qu'il fit
ou écrivit fur cela , marque
une ame intrepide , fublime,
& qui n'avoit en veuë que la
288 MERCURE
:
pure gloire de Dieu . Ce voya
ge donna lieu à des grandes
médifances , & elles
tres clairement refutées. Ily
a une Requeſte au Roy , qui
eft un chef- d'oeuvre d'élofont
quence , & des Lettres pleines
d'un zele & d'une vi.
gueur Apoftolique , & il y a
dans tout ce Livre des traits
qui font voir un homme fort
hors du commun
.
Le troifiéme Livre com
prend tout ce qu'il a fait pour
la reforme particuliere de fa
Mailon, On peut dire que
l'ancien defert n'a rien fait de
plus
GALANT 289
plus grand que ce qu'on y
voit. Le doigt de Dieu y eft
tout fenfible , & jamais affaire
de cette nature ne fut
établie avec plus de prudence.
Tout ce qu'il fit en
cette occafion , luy attira dé
nouvelles calomnies qui furent
portées jufqu'aux oreilles
de la fouveraine Puiſſan .
ce , mais fans effet , & une
fuite de perfecutions qui fu
rent toutes fort vaines. L'Au
teur raconte des chofes fort
extraordinaires qui tiennent
du miracle , mais où il a vû
les chofes où elles font arri..
Septembre1701.
Bb
290 MERCURE
vées devant tant de gens ,
qu'on ne peut en avoir de
meilleurs garants.
Le quatriéme Livre contient
l'Hiftoire de fes Ouvra.
ges , & tout ce qu'on a fait
pour en combattre les fentimens.
Il dit que fon Auteur
n'avoit jamais cu deffein
d'écrire pour le public , & il
raconte un fait qui en eft une
forte preuve. Il montra le
Livre de la fainteté Monafti .
que à de fes amis , quelqu'un
s'eftant avifé de le loüer , il
le jetta au feu , dés que celuy
qui l'avoit loué fut forty. Ce
GALANT 291
Livre fut à demy brûlé , & il
l'euft efté
entierement , fans
que fes amis qui furvinrent,
l'arracherent du milieu des
flames. L'Auteur y deffend
fon Heros avec
beaucoup
d'érudition , contre ceux qui
ont écrit contre luy.
Le cinquième Livre comprend
l'état de Mr de laTrap:
pe & la conftance de cet Aba
be dans les grandes & longues
infirmitez , fa demiffion
refoluë il y a long- temps , les
bontez du Roy , qui par le
zele pour la Religion , a dona
né quatre Abbez reguliers à
Bb ij
292 MERCURE
ce Monaftere , ce que d'au
tres n'ont jamais pû obtenir.
On trouve dans ce Livre
l'Hiftoire de fes Succeffeurs,
dont on a fait beaucoup de
bruit ; & enfin la mort precieuſe
devant Dieu , d'un ſi
faint Homme.
Dans tous ces Livres on
fait voir au Public l'éloignement
qu'il avoit du Janſenifme
, par des pieces &
des faits qui meritent d'eftre
lûs.
Le fixéme Livre traite de
fon Eſprit & de fes maximes ,
& eft d'une grande édifica
GALANT 293
tion , en vingt fix articles qui
renferment les principales
vertus , où l'on voit plufieurs
faits tres heroïques.
Ce Livre eft dedié au Roy,
à qui Mr de la Trappe avoit
de tres grandes obligations:
Le ftile en eft vif & attachant,
Je feray fans doute obligé
vous en parler une feconde
fois.
Voici un détail tres- curieux
de la reception qui a esté
faite à Son Alteffe Monfieur
le Comte de Toulouſe à l'ar
rivée de ce Prince à Palerme ,
& à мeffine , & pendant le fe
Bb iij
294 MERCURE
jour qu'il a fait dans ces deux
grandes Villes. En arrivant
Palerme on trouva мr le
Cardinal del Giudice , Viceroy
de Sicile , fur les Galeres
de ce Royaume , qui venoit
au devant de Son Alteffe.
Elles le faluërent de tout leur
canon. La Ville fit trois falves
de tout le fien. Monfieur
l'Amiral reçut fon Eminence
au haut de l'escalier, & la conduifit
dans fa chambre , où il
y avoit trois fauteuils. Le
troifiéme fut occupé par m²
le Comte d'Eftrées . м ' le Viceroy
fut reçu les Soldats fous
GALANT 295
les armes , avec falve des Of
ficiers, On luy tira quinze
coups en entrant , & pareil
nombre en fortant , qui furent
fuivis de treize coups de
chacun des autres Navires:
A peine м le Vicroy fut il
rentré dans la Ville , aprés
avoir quitté Son Alreffe , qu'il
envoya fon premier Gentilhomme
pour en fçavoir des
nouvelles .
Le lendemain м'l'Amiral
alla dîner avec Son Eminence.
Il fut falué en entrant
dans la Ville de toute l'Artil
lerie , & eſcorté d'une garde
Bb iiij
296 MERCURE
jufqu'au Palais . Il étoit dans le
Caroffe de Mr le Viceroy , qui
Je reçut au milieu de l'escalier
n ail & en rochet. Le
premier Gentilhomme de
S. Eminence le fervit à table.
A l'iffue du dîner un Regiment
Eſpagnol monta la gar
de dans une Place vis à vis
le Palais . Il fit l'exercice &
les évolutions en tirant . Son
Eminence n'a rien oublié de
tout ce qui pouvoit divertir
Mr l'Amiral. Elle luy a donné
l'Opera , & pluſieurs Sere
nades fur la mer , entr'autres
une dans une Tartane illumi ;
GALANT 297
née , & richement
ornée . Elle
eft venue preſque tous les
les jours luy rendre viſite ,
& Son Alteffe en a fait de
même . Toutes les perfonnes
les plus diftinguées
de la Vila
le font venues regulierement
luy faire leur cour & ont
marqué beaucoup d'attache
ment & d'amour pour leur
legitime Monarque
.
9
Monfieur le Comte de
Toulouſe a foûtenu fa dignité
d'une manière toute affable ,
qui luy a attiré le coeur de
toute la Nobleffe . Sa generofité
luy a auſſi fait gagner
298 MERCURE
l'affection des Troupes , & du
Peuple. Son Alteffe a beaucoup
répandu d'argent , ſoit
aux Troupes qui estoient
dans les Forts lorfqu'il les a
vifitez , foit à ceux qui luy ont
apporté des prefens. Elle partit
de Palerme le 7. Aouft &
arriva à Meffine le 11. du mê.
me mois , où elle moüilla fur
les quatre heures aprés midy
.
Il y avoit dans le Port
deux Galeres de la Sainteté
qui vinrent à deux lieuës au
large hors du Fare , & faluerent
le Pavillon de quatre
GALANT 299
DELA
coups. On leur en rendie
trois. Ce que M' le Comte
d'Eftrees affura eftre d'uſage :
Elles faluerent la perfonne de-
Monfieur le Comte de Tou
louſe de vingt- quatre coups
on leur en rendit treize.
Monfieur l'Archevefque
de Meffine qui eftoit embarqué
deffus vint à bord
fur les onze heures du matin
en Camail & en Rocher. Son
Alteffe luy donna une audiance
qui dura un quart
d'heure , on luy donna une
chaiſe à dos. Son Alteffe
cftoit dans fon fauteuil. On
300 MERCURE
le retint à dîner.
Mr le Gouverneur, vint
à bord à l'entrée du Fare.
On eftoit encore fous voille
lorfque la Ville & les Forts
faluerent de trois décharges
de toute leur Artillerie. On
prétend qu'ils avoient quatre
cent pieces de Canon mon .
tées.Tout le Canal & le Port
eſtoient couverts de petits
batteaux remplis d'hommes ,
de femmes & d'enfans , tenant
tous des bâttons avec
des morceaux de linge blanc
au bout , & criant vive le
Roy la Cafe de Bourbon,
GALANT 301
Il eft impoffible d'exprimer
la joye qui parut à l'arri
vée des Vaiffeaux , tout le
Quay & les fenêtres eftoient
garnies de monde à ne pouvoir
fe remuer.
Le Quay & la Ville furent
tapiffez, & illuminez
pendant
trois jours.
Son Alteffe alla à terre le
mefme jour. M' le Gouver
neur & les Jurats estoient au
bord de la Marine qui la receurent
avec toute forte
d'honneurs
, Son Alteffe alla
vificer le Palais , & monra enfuitte
en Caroffe fuivy de
302 MERCURE
1
Mrs les Officiers Generaux &
les aclamations furent fi vio.
lentes & la foule fi grande
que la livrée ne put fuivre ,
Son Alteffe fit un tour fur le
Quay , & dans quelques endroits
de la Ville.
Le 12. le Clergé vint en
Corps à Bord. Son Alteffe
luy donna Audience & on le
falua à la fortie de neuf
coups de Canon.
Le 13. les Jurats vinrent
en Corps à Bord , on les falua
en fortant de fept coups
de Canon.
Son Alteffe alla vifiter la
GALANT 303
Citadelle & le Fort Saint Salvador
.
Monfieur
l'Archevêque
envoya des raffraichiſſement
à Son Alceffe.
Le 14. il arriva trois Bara
ques chargées de Troupes
pour la Mer Adriatique , Son
Alteffe fit deffendre qu'aucun
Soldat allât à terre
fit repartir ces Barques le
lendemain .
&
Ce Prince vint aprés fon
fouper à poupe du Vaiffeau .
Toute la Mufique & la Sim
phonie de la Cathedrale
étoient dans unBrigantin tour
304 MERCURE
illuminé , & donnerent an
fort beau Concert.
Le 15. Son Alteffe envoya Mr
de la Jonquiere à Naples.
complimenter Monfieur le
Duc Defcalone qui avoit
envoyé un Officier complia
menter Son Alteffe.
M'le Comte de Toulou .
fe alla à la Meffe à la grande
Eglife qui fut chantée en Mufique
& celebrée par Monfeigneur
l'Archevefque , elle
vifita l'aprés midy les Forts
& fe promena le long de la
Marine jufques à l'entrée de
la nuit , que Son Alteffe en
GALANT 305
tra dans la Ville qui eftoit
toute illuminée , entr'autres la
rue des Marchands qui
avoient tapiffé leurs bouti .
ques en forme de repofoirs
dans lesquelles on voyoit differents
Mifteres reprefenté
en Statuës de Cire de hau .
teur humaine qui faifoient
allufion au Roy. Dans d'autres
on voyoit le Portrait de
Sa Majefté tres bien illuminé.
La promenade de fon
Alteffe ne finit qu'a neufheu
res du foir.
Le r6. Son Alteffe alla à la
Pêche du Pechefpade , & l'a-
Septembre 17020 Cc
306 MERCURE
prés midy elle fit la mefme
promenade que la veille , &
Sarrefta devant la grande
Eglife où il y avoit un Arc de
Triomphe , au haut duquel
eftoit un Athlas portant un
Globe fur fes épaules. La
Mufique eftoit fur cet Arc
de Triomphe. Le Globe fe
coupa en deux , & il parut
une Statue du Roy haute
comme nature qui demeura
pofée fur les épaules de l'Athlas
, allufion à Lonis XIV.
on chanta plufieurs pieces
Italiennes à la louange des
Rois & de Monfieur le
GALANT 307
Comte de Toulouse,
Le 17. on chanta le Te
Deum en action de grace de
la deffaitte
des quatre Regimens
de Cuiraffiers . La Ville
& les Forts tirerent leur Ar
tillerie & les Vaiffeaux toute
leurs Moufqueterie
& Canon.
Son Alteffe alla fur les
huit heures du foir au Convent
de Jefuites , fitué fur la
place Saint Jean , dont elle
vit le feu d'artifice qui avoit
efté dreffé au milieu de cette
Place fur une Galere.

Le 18. il arriva une Tarta-
Ccij
308 MERCURE
ne qui avoit chargé à Smirne
& qui avoit eut un paffage
fort prompt , elle rapporta
qu'un Vaiffeau Hollandois
chargé richement avoit mis
à la voille deux jours avant
qu'elle partit & qu'il y avoit
un Anglois fur fon départ
qui valloit plus d'un mily
lion ..
Le 19 Son Alteffe alla vifiter
les Vaiffeaux , le Content &
le Fortuné , commandez par
M' le Bailly de Lorraine &
par M. de Bagneux.
Le 20. Mr le Bailly de
Lorraine & M de Bagneux
GALANT 309
mirent à la voile pour aller
croiſer. Mr le Bailly de Lor
raine , depuis le Cap Paffero
juſqu'à Malte , & мr de Ba
gneux du Cap Bon à celuy de
la Pantellerie , pour tâcher à
joindre le vaiffeau Hollandois
ou Anglois ; ces Mrs ont
ordre de croifer juſqu'à la fin
du mois , de reconnoiftre enfuite
Augoufte ; & fi les vaiffeaux
n'y eftoient point , de
retourner à Mefline .
Le 21. Son Alteffe alla chez
M'l'Archeveſque.
Le 22. Son Alteffe vifita le
brulot l'Efclair que l'on avoit
7
gio MERCURE
preparé , comme pour un
jour de combat.
Le 23. Son Alteffe fit élar
gir des prifons de la Citadelle
trente deux Turcs qui y
eftoient detenus depuis trois
mois , ayant pery au Port de
Catagne dans une barque
Françoile qui en portoit le
pavillon. Les Espagnols les
pretendoient efclaves , Son
Alteffe leur fit rendre toutes
leur Marchandiſe qui avoient
efté fauvées du naufrage
& envoya à Catagne faire
une perquifition de ce qui
leur avoit efté pillé.
GALANT 311
Il arriva un Brigantin de
Malte , qui apporta M ' le
Commandeur Dom Tiburge
Ambaffadeur , que le Grand
Maiſtre envoyoit à Son Alteffe
, il avoit avec luy trois
Chevaliers Espagnols , & le
Chevalier de Mayne.
Il arriva auffi un Gentilhomme
venant de Naples ,
de la part de mr de Lemos.
26Le 24. l'Ambaſſadeur de
Malte eut Audiance , Son Al
teffe fe couvrit & Ambaffadeur
auffi lls fe découvrirent
fur le champ , Son Alteffe
fe mit dans fon fauteuil,
212 MERCURE
& luy fit donner une chaife
à dos , à fa fortie on le falüa
de cinq fois de la voix
& de quinze coups de canon.
Mr le Marquis d'O & мr
le Chevalier de Baugeu re
conduifirent l'Ambaffadeur
jufques fur le Quay.
Les Vaiffeaux tirerent toute
leur artillerie en rejoüiffance
de la Fefte de Saint
Louis,
Le 25. jour de cette Fefte,
les vaiffeaux furent illuminez.
On ne peut rien voir de cetto
beauté , mais le danger diminuoit
GALANT 313
minuoic de beaucoup le plaifir
, ils eftoient tout en feu ,
ily avoit plus de 12000. lampions
fur le Foudroyant , plus
de 20000. fur l'Admirable,
& environ autant fur le Ton .
nant , qui n'eftoit illuminé
que d'un colté comme
s'il eftoit à la voile au plus
prés.
>
Chaque Vaiffeau avoic
quelque partie qui produifoit
un effet qui paffe toute ima.
gination , le Foudroyant la
Poupe , l'Admirable , la Tonture
du Vaiffeau , & le Tonant
les
envergures.
Septembre 1702.
Dd
314 GALANT
La Citadelle , les Forts &
la Ville , tirerent auffi toute
leur artillerie à caufe de
la Fefte de Saint Louis , &
firent une fort grande illumination
. Il y eut un feu d'artifice
fur le Quay.
Mr de la Jonquiere revint
de Naples.
Le 26. Mr le Chevalier de
Saint Pierre revint de Malte,
où il a fait fes voeux, Le Grand
Maistre fit le feftin de fa reception
, que les Chevaliers
font ordinairement , & luy a
entretenu une table de huit
couverts dans le Palais , penGALANT
315
gne
dant tout le temps qu'il y a
efté , & luy a témoigné qu'il
luy avoit le destiné l'employ
que la Religion luy a accor
dé avant que le Roy d'Efpale
demandaft pour luy.
Sur les dix heures du ma.
tin , мr le Chevalier de Châteaumorant
accompagné de
Mrs les Chevaliers de Cominges
& de Lorda , partit pour
aller complimenter Mr le
Grand Maiftre , de la
Son Alteffe.
part
de
Je ne doute point que
vous n'ayez appris la re-
Dd ij
316 MERCURE
ception de Mr de Chamillare
Evêque de Senlis , & Frere
de Mile Controlleur Ge .
neral , à l'Academie Françoife
, & que vous n'attendiez
de moy un grand détail de
tout ce qui s'eft pafle à cette
reception. Si je fuivois mon
inclination je fatisferois am.
plement voftre curiofité là .
deffus ; mais la modestie qui
eft fi naturelle à tous ceux de
cette famille me retient , &
je n'ole m'abandonner à mon
zele. Quant au difcours qui
a efté prononcé par M ' l'Evéque
de Senlis , quoy que ce
GALANT 317
Prelat n'ait pas voulu en faire
imprimer beaucoup d'autres
qui luy ont attiré de grands
applaudiſſemens , il s'eſt trouve
engagé de fuivre l'ufage
de l'Academie
, qui veut que
l'on donne au Public tous les
Difcours qui font prononcez
dans fon Corps . Ainfi ce Dif
cours eftant imprimé , je ne
vous en parleray que pour
admirer avec vous quelques
endroits , que vous ne manquerez
pas de lire plufieurs
fois , & que vous avez peuteftre
déja retenus , fi cet ouvrage
est tombé entre vos
mains. D d iij
318 MERCURE
Mr de Senlis dit , aprés
avoir parlé de tous les Evêques
qui ont rempli en mê
me temps , & de ceux qui
rempliffent encore aujour .
d'huy tous les devoirs de l'E
pifcopat , & ceux que demande
l'Academie. Je ſçay que
fansfe partager , nyfans fe re.
lâcher en rien de leurs obligations
ils ont efté de grands Evêques
tout enfemble d'excellens Academiciens
. Fe fçay qu'en inſtrui.
fant leurs Peuples ils perfectionnoient
noftre langues qu'en donnant
les regles de bien vivre , ils
donnoient auffi celles de bienpar-
>
GALANT 319
ler ; qu'en confondant l'Herefie ,
ils détruifoient la Barbarie ; &
qu'en infpirant la Pieté , ils infpiroient
en mème temps la Politeffe :
Je fçay que s'eftantfur tout attachez
à l'étude des faintes Ecritu
res , aprés avoir eux mefmes reconnu
, &fenti l'énergie de cette
parole toute puiffante qui fait
agir & parler Dieu d'une ma .
niere digne de Dieu , ils font parvenus
à la faire connoiftre &
fentir aux autres , & qu'ils ont
montré aux faux Sçavans , que
c'eft dans ces divines fources qu'il
faut chercher également l'éloquence
, & la verité. Je Ssay
Dd iiij
320 MERCURE
enfin qu'en ne negligeant pas les
lettres humaines , ils ont apris
aux hommes l'ufage qu'ils en devoient
faire , & le fecret de tirer
de l'érudition prophane , des armes
pour la deffenſe de la Foy ,& de
la Religion.
Je ne croy pas qu'il foit poffible
de rien faire de plus beau
pour bien exprimer ce que M
Senlis à voulu faire entendre
dans ce peu de paroles.
Voicy de quelle maniere
cePrélat dépeint le travail des
Academiciens . Reduire lef.
prit àfa jufteße naturelle ,
mer des penfees dignes des chofes,
forGALANT
321
& trouver des termes dignes
des penfees ; éclairer l'esprit
fans charger la memoire , s'éloi
gner également de l'ignorant qui
n'étudie rien du fçavant qui
n'étudie que ·les livres Rappeller
tout au gouft de la nature , l'aider
par de judicieufes remarques ,
ne la pas gêner ny accabler , par
d'inutiles preceptes ; la conduire à
Sa perfection , en lafuivant dans
la fimplicité , doit estre l'ouvrage
de l'Academie , fi elle répond aux
veuës de celuy qui en a estéle Fondateur
, l'Instituteur.
Il feroit mal- aifé de donner
une plus noble & plus
322 MERCURE
parfaite idée de l'employ d'un
Academicien .
Le Roy pendant le long
Cours d'un regne toujours
glorieux ayant fait une infi .
nité d'actions extraordinaires
, & dignes des plus gran .
des louanges , jamais Monar.
que n'a efté l'objet de plus
d'éloges . On en a fait dans
toutes les parties du monde ,
& les jaloux de fa gloire n'ont
pû s'empêcher d'avouer qu'il
eft digne de fa haute répu
tation . Toutes les Mufes ont
chanté fa gloire , les plus fa.
meux Orateurs ont fait des
GALANT 321
Panegyriques
de ce Prince
& l'on en a fouvent prononcé
dans les Temples , où l'on
fait profeffion de ne Prêcher
que la verité . Enfin tant de
Scavans fe font épuifez à
chercher des tours differens
pour faire des éloges de ce
Monarque
qui paruffent nou .
veaux qu'on eftoit perfuadé
il y a long - remps que l'on ne
pouvoit plus le louër fans
tomber dans une infinité de
répetitions : Cependant Mr
l'Evefque de Senlis vient de
faire voir qu'on peut toujours
trouver les louanges nonvel324
MERCURE
les pour un fi Grand Prince .
Voicy ce que ce Prélat en a
dit .
La plus part des grands hom .
mes dont on a fait des Heros
n'ont paru qu'un moment fur la
terre : la force de l'âge , & celle
de leurs paffions , la grandeur
de leurambition , leur àfaitfaire
des actions qu'on a confiderées
comme des prodiges ; parce qu'en
effet elles eftoient audeffus des efforts
ordinaires des hommes :
"On les a avec raiſon compareZ
la foudre
quels rien ne réfifte ; mais com.
me ils en cnt eu la force
aux torrens aufGALANT
325
ils en ont eu auffi le pen de
durée : Ils ont fing leur carriere
prefque avec leurs premieres Conqueftes
, ils ont efté emportez
par leur
leur propre rapidité, peuteftre
qu'une plus longue vie au
Toit effacé la gloire de leurs pre
mieres années
Pompée dans fa jeunesse fe.
roit mort comme il avort vécu,
le plus grand & le plus glorieux
de tous les hommes ; il trouva
enfin un ennemy dont le genie
Superieur au fien , fit voir qu'en
luy le monde s'eftoit trompé : Ec
peut- eftre qu'Alexandre eft redevable
de cette grande reputa326
MERCURE
tion qu'il a emportée dans le iom.
beauà la mort prematurée qui l'enleva
avant que la fortune cuft eu
le temps de luyfairefentir fon in.
conftance. Dans les plus grands
Rois où les fuites ont dementy
les commencemens , où les commencemens
n'ont point efté dignes
des fuites. Il y a toujours un
endroit dans la plus belle vie ,
par lequel il ne faut point regar
der le Heros , il s'éleve par quel -
ques actions au deffus des hom.
mes ordinaires , & par d'autres
il s'abaiffe fort au deffous d'eux.
C'est la pitoyable condition de
noftre nature. Il n'y a point
GALANT 327
le
temps..
de fi grand efprit que le poids des
affaires n'accable avec
Le plus grand homme croit avoir
beaucoup fait , que d'avoir me
rité une grande reputation ; mais
il est bien aise d'en jouir en feu.
reté dans le calme de la retraite .
Il fçait qu'il est encore plus dif.
ficile de fe conferver un grand
nom , que de fe le faire , & que
tant qu'on demeure dans les
grands Emplois , on eft dans un
danger toujours prefent de le perdre.
Augufte charmé de la douceur
du repos foupiroit aprés la
retraite , cherchoit les moyens
328 MERCURE
de quitser un Empire qui lefatiguoit
Diocletien le quitta , & ne
le voulut pas reprendre , trouvant
plus de fatisfaction à cultiver
un jardin , quà gouverner le
Monde Charles - quint fur la
fin de fes jours ne renonçail
pas à l Empire ? C'est ainsi que
I homme qui ne defire rien tant
que la grandeur ne porte rien
avec plus de difficulte que fon
poids
Le Roy merita par fes premieres
actions le furnom de
Grand On honora de ce titre
la valeur la fageffe naiffante
de ce jeune Heros ; mais ce n'est
GALANT 329
pas
de temps . C'est
là ce qu'il y a de plus fingu
lier dans ce grand Prince . Com
bien y a-t - il de Conquerans qui
ont gagné des Batailles , pris des
Villes , fubjugé des Provinces
entieres en peu
l'effet ordinaire du bonheur du
Chef , & de la valeur des
Troupes : mais foutenir pendant
un fi long temps la gloire de fes
premieres actions ; que dis - je , la
foutenir , l'augmenter tous les
jours par de plus grandes , &
eftre toujours infatigable , ioû .
jours fage , toujours heureux au
debors par les grands fucce dont
il a plû à Dieu de favorifer fes
Septembre 1702 .
Ec
330 MERCURE
justes entreprifes. Au dedans par
les confolations qu'il reçoit defon
augufte Famille. Tout cela en
Semble forme un caractere de
grandeur fi fingulier pour le Roy,
que nous ne voyons perfonne
qui il puiffe convenir.
La nouveauté des pensées
de cet Eloge & la beauté de
l'expreffion atirerent de
grands applaudiffemens à мr
de Senlis , & tout fon Dif.
cours eftant également beau,
fut également loüé de toute
l'Aflemblée . Mr l'Abbé Gallois
, Directeur de l'Academie
y répondit. La profon,
GALANT
331
de érudition de cet Abbé ,
& le commerce qu'il a avec
les belles Lettres depuis le
grand nombre d'années qu'il
eft Academicien , doivent
vous perfuader que fa Réponſe
fut également belle
& fçavante. Il loüa la mo .
deftie & l'éloquence du nou ,
vel Academicien ; il fit un
tres bel Eloge de feu Mr
Charpentier , dont Mr l'Evefque
de Senlis rempliffoit
la place. Il informa l'Affemblée
de ce qui fe paffe à l'Academie
, & fit un détail des
Ouvrages qui l'occupent pre-
Ee ij
332 MERCURE
fentement , dont il donna
une parfaite idée .
Mr l'Abbé de Choify lut
enfuire une Satyre de la com.
pofition de Mr Perrault , in .
titulée le Faux bel Air. Nous
avons peu d'Auteurs qui imitent
la nature auffi parfaitement
que мr Perrault , lors
qu'il entreprend de faire quel.
que peinture qui regarde les
vices ou les vertus , ou les effets
de la nature .
Vous attendez que je vous
parle de la prife de Landau ,
mais je fuis perfuadé que vous
GALANT
33
n'attendez pas l'article que
vous allez lire touchant la prife
de cette Place. Toutes les nouvelles
publiques en ont parlé :
cependant vous ne trouverez
point de repetitions dans ce
que j'ay à vous en dire. Landau
eft dans la baffe Allace .
Cette Ville a efté cedée à la
France par un Article de Paix
du Traité de Munfter : Elle eft
prés de la riviere de Queich ,
fur les frontieres du Palatinat
dans une égale diſtance de Spire
, & du Rhin . Nous l'avons
perduë , mais il s'agit de voir ſi
le gain de cette Place ne fera
pas plus préjudiciable à l'Empereur
qui s'en eft rendu maître ,
qu'aux François qui ont été obligez
de l'abandonner. On ne doit
334 MERCURE
pas en eftre furpris , le Roy foutenoit
feul la guerre contre une
infinité de grandes Puiffances ,
lorfque cette Place a été prife.
Il eft vray que la France eft
unie avec l'Elpagne , mais cette
Couronne eft devenuë fi foible
fous le regne de fes derniers
Rois que les Hollandois ne luy
ont injuftement declaré la guerre
que pour empêcher qu'elle
n'euft le temps de fe rétablir .
C'est un fait conftant qu'ils ne
fe font point mis en peine de
cacher. La France s'eft donc
trouvée feule chargée du fardeau
de la guerre , & de parer
non - feulement les coups qu'on
vouloit luy porter ouvertement
ainfi qu'à l'Eſpagne , mais
auffi de garantir plufieurs Etats
GALANT 335
I les
de cette même Efpagne , des
confpirations tramées pour
envahir , ce que le Roy n'a pû
faire fans envoyer des Troupes
en divers lieux de la domination
d'Espagne , ainfi que
des Vaiffeaux , & des Galeres
en plufieurs endroits , le partage
de fes forces en tant d'endroits
, ce Prince ayant eu jufqu'à
foixante mille hommes en
même temps en Italie , les Armées
qu'il a eſté obligé d'entretenir
dans l'Electorat de Cologne
, dans la Gueldre Efpagnole
& dans le Brabant , les Troupes
qu'il a fur fes Vaiffeaux &
fur fes Galeres , à Naples , en
Sicile , dans le Golfe de Venife
, à Liſbonne , & à Cadix , &
celles qui font depuis deux an.
336 MERCURE
le
nées fur la Flote de Mr de Chafteaurenaut
. Tant de Troupes,
dis - je , occupées en differens
endroits ont efté cauſe que
Roy n'a pu avoir une Armée
confiderable en' Allemagne à
l'ouverture de la Campagne .
Les Allemans s'eftant prévalus
de ce retardement firent paffer
des Troupes qui inveftirent
Landau dés le mois d'Avril .
C'eftoit la feule expedition qu'
ils pouvoient faire , cette Place
ne pouvant eftre fecouruë , à
caufe de la difficulté des paffages
Quand cet obftacle ne fe
trouve pas , il n'y a point de
bonnes Places défenduës par
les François , qui ne tiennent
affez longtemps pour attendre
du fecours , & Landau n'en auroit
GALANT 337
roit pas même eu befoin , & auroit
obligé les Ennemis à lever
le Siege fi fa garniſon euft efté
affez forte. Il faut prefque des
Armées entieres dans une Place
pour former un front qui puiffe
foûtenir un affaut donné par
huit ou dix mille hommes , foutenus
par un auffi grand nombre
d'autres Troupes mais comme
il ne s'agit plus de cela , mais
des fuites , il faut demeurer
d'accord que les Ennemis ont
pris une Place tres - forte , que
la Garniſon de cette Place
peut envoyer des Partis fort
avant fur les terres de France ,
& que cette conquefte eftant
éclatante pour une Nation qui
n'a pas accoutumé d'emporter
des places deffendues par les
Ff
Septembre 17020
1,8 MERCURE
Troupes du Roy , elle peut
faire fonner bien haut la gloire
dont elle roit que cette conquefte
la couvre. Mais voyons
dans quelle fituation elle met
les affaires de l'Empereur. Le
Siege de Landau doit du moins
couter cinq ou fix millions à Sa
Majesté Imperiale , à caufe de
la grande quantité d'Artillerie
qu'il y avoit devant cette place .
L'Empereur à eftè obligé d'emprunter
tout l'argent qu'il a employé
pour faire ce Siege. On
fçait qu'il en cherchoit avant
cette entrepriſe à trente pour
cent . L'Angleterre ne luy en
a point donné , le Roy Guil.
laume ne vit plus. Les Hollandois
ont eu de tres groffes Armées
& une Flote à entretenif
GALANT 339
& tout ce qu'ils ont pu faire
pour l'Empereur n'a efté que
de répondre pour luy . S'il a
eu des Troupes de quelques
Princes de l'Empire , il ne les a
obtenues qu'en les payant ,
l'Empire n'eftant point interef
fé dans cette guerre
, & n'ef
tant obligé de fournir ny Troupes
ny argent , pour une guerre
qui ne regarde fes interefts en
aucune maniere . Ainfi l'on
peut dire que les efforts que
l'Empereur a efté obligé de faire
pour le Siege de Landau
l'ont entierement épuifé ;de forte
qu'il luy fera non feulement .
impoffible de trouver les fommes
néceffaires pour continuer
la guerre , mais mefme pour
s'acquiter de ce qu'il a emprun
Ffij
340 MERCURE
té , ce Prince n'ayant qu'a peine
dix - neuf millions de revenu.
Quant à ce qui regarde le nombre
des Troupes qui ont pery de
vant Landau , il doit du moins
monter à quinze mille honimes,
je croy que fi je calculois , la
perte que Allemans avoüent
dans les Journaux qu'ils font
ordinairement , je trouverois
qu'elle fe monte à beaucoup
plus , quoy que ces Journaux
ne foient pas plus fidelles que
l'onteſté les Relations duCamp
du Prince Eugene , touchant la
perte que les Allemans ont faite
au Combat de Luzzara. Il
eft de plus à remarquer que
l'Infanterie fe voyant fi maltraitée
devant Landau , qu'aGALANT
341
prés le premier mois de tranchée
, les Corps eftoient reduits
prefque à la moitié ; elle
n'a plus voulu la monter de
forte que
nué d'eftre montée que par la
Cavalerie , les Dragons & les
Grenadiers , ce qui a efté caufe
que l'Empereur a perdu une
partie de fes meilleures Troupes
à ce Siege , & auffi quantité
d'Officiers Generaux
de Colonels , de Lieutenans
Colonels , & de perfonnes diftinguées
, fans compter les Capitaines
& autres Officiers , &
que cette perte qui eft irreparable
l'affoiblit beaucoup . On
répondra à tout cela , que lors
qu'on a fait une conquefte importante
, tout ce que l'on a
la tranchée n'a conti-
>
Ffij
342 MERCURE
perdu devient peu confiderable
, & que le Vainqueur ne
doit jamais compter fes pertes.
Je veux bien en demeurer d'accord.
Mais il y beaucoup de
difference d'une conquefte faite
par le Roy, à une conqueſte
faite par l'Empereur . Les François
dans une pareille occafion
profiteroient de leur conquefte,
la Place paroiftroit bien- toft
non feulement reparée , mais
avec de nouvelles fortifications
qui fembleroient eſtre ſorties
de terre , & fe trouveroit abon
damment munie de toutes fortes
de proviſions , & de toutes
les munitions neceffaires pour
une nombreuſe garnifon , au
lieu qu'il eft abfolument impof
fible que l'Empereur puiffe réGALANT
343
tablir les fortifications de Landau.
Il n'a rétably aucunes de
celles qu'il a emportées fur les
Turcs depuis 30. années, &l'on
dit mefme que celles dePhilisbourg
ne font pas entierement
reparées , & qu'il y a quelques
endroits qui ne font que palliffa
dez & fortifiez avec de la terre
& des facines . Jen'ofe neanmoins
vous garantir que ce que l'on
avance là- deffus foit veritable;
mais il eft conftant que les fortifications
de beaucoup d'autres
places ne font point reparées
Faute de fonds pour ces reparations.
Je puis ajoûter à cela
que fi l'on confidere l'état des
finances de l'Empereur , on ne
trouvera pas qu'il puiffe garnir
Laudau de toutes les munitions
Ff j
344 MERCURE
neceffaires pour foûtenir un fie
ge auffi long que celuy qui vient
de finir. L'Empereur va donc
eftre reduit aprés cette grande
Conquefte à conferver une Ar
mée en Campagne autour de
cette place pour empêcher que
les François ne la reprennent,
ou à la laiffer en peril d'eftre
reprife, s'il n'a une Armée
la garder , ou s'il ne la fait fortifier
comme auparavant , & ne
la munit de toutes chofes .
pour
Voyons maintenant quel profit
l'Empereur tirera de cette
Place , lorfque pour la fortifier
& pour la munir, il aura ajoûté
des fommes immenfes aux millions
qu'il luy a coûté pour
prendre. Il y mettra une forte
Garnifon , dont on détachera
la
GALANT 345
des partis qui penetreront fort
avant dans les Terres de France
, enleveront ceux qu'ils pourront
furprendre , & les rançonneront.
On peut s'oppofer
á ces courfes de deux manieres ,
ou laiffant un corps de Troupes
dans le païs , ou en faifant
des lignes. Mais i l'on confidere
avec attention le dommage
que peuvent faire ces fortes
de partis , on trouvera qu'il
n'eft pas fort confiderable , &
qu'ils caufent plus d'inquietude
qu'ils ne font de mal . Il n'y
a que les petits partis qui puiffent
penetrer fort avant , parce
qu'ils fe gliffent & fe cachent
plus aifement que de gros Corps
qui feroient d'autant plutoft
découverts & battus , qu'il n'y
346 MERCURE
a point de païs où il ne fe trouve
quelques defilez qui arrêtent
les gros Corps , lors qu'ils
font obligez de fuir en foule,
& avec precipitation . Ainfi
tous les avantages que l'Empereur
remportera de la prife
de Laudau , n'approche pas à
beaucoup prés de ce que la prife
de cette Place luy coûte
d'hommes & d'argent , & de
tout ce qu'il luy coûtera pour
en rétablir les fortifications ,
& la munir comme doit l'eftre
une Place dans laquelle il faut
une petite Armée en garnifon.
Outre toutes ces chofes , il eft
conftamment vray qu'il ne fe
fera point de Paix fans que
l'Empereur foit obligé de renGALANT
347
dre cettePlace , en cas qu'elle ne
foit pas repriſe avant ce tempslà.
Toutes les fois que le Roy
a bien voulu donner la Paix , ce
Prince a rendu , pour la feureté
de cette mefme Paix , les Places
qu'il avoit en delà du Rhin ; &
l'on a confenty en mefme- temps
qu'il gardaft toutes celles qu'il
poffedoit en deçà , & l'on s'en
eft fait comme une regle à cauque
le Rhin forme une efpe .
ce de barriere . D'ailleurs il n'y
a aucune apparence que la decadence
des affaires des deux Cous
ronnes, les oblige jamais à faire
une Paix forcée ; au contraire il
ya tout fujet de croire qu'elles
feront avec le temps plus en état
d'impofer la Paix , que de la recevoir
. La France qui ne vouloit
fe
348 MERCURE
point troubler le repos de l'Eu
rope,n'avoit point armé avant
que d'être attaquée , comme elle
auroit pu faire , ne voulant donner
ny pretexte ny jaloufie à
ceux qui ne demandoient que
cela pour engager l'Europe à
prendre les armes pour leurs
feuls interefts. L'Eſpagne en
ufoit avec la même moderation
que la France . Son Monarque
ne cherchoit qu'à regner paifiblement
, mais la guerre eftoit
refoluë entre les Puiffances coupables
, jaloufes , & intereffées.
Elles croyoient que tant qu'elle
dureroit l'Espagne ne reprendroit
ny fon ancien éclat ny fes
anciennes forces Ces Ennemis
inquiets & jaloux fe font trompez
. Cette grande Monarchie
GALANT 249
fe rétablit tous les jours , les finances
fe raccommodent , fes
Peuples s'aguerriffent , fa Nobleffe
reprend fous fon Roy fon
ancienne valeur , elle le fuit
dans les perils , & s'accoûtume
à fes coftez à les affronter fans
les craindre ; ainfi il y a tout
lieu d'efperer que les deux Rois
feront dans peu maiſtres du re-
1 du monde , mais pourvû que
pos
les rebelles rentrent dans leur
devoir , ces deux Monarques ne
fe prévaudront pas plus de leur
pouvoir que le Roy a fait lorfqu'il
a facrifié tant de fois une
partie de fes Conqueftes , pour
impofer la paix à l'Europe .
Je ne doute point que ce que
j'ay avancé en faisant voir que
la prife de Landau ne vaudra
350 MERCURE
l'on
pas à l'Empereur ce que cette
Place luy coûte , ne foit forte
ment combatu , & qu'il ne paroif
fe à quelques uns queje cherche
par là à déguifer le mal qui nous
arrive ; mais pour peu que
faffe d'attention à ce que j'ay
dit , & qu'on examine que je
n'ay avancé que des chofes de
fait , & qui ne doivent point
paffer pour des raiſonnemens
on demeurera d'accord qu'il y
a une grande verité dans tout
ce que j'ay dit , ou du moins
une reffemblance fi forte , qu'elle
peut paffer pour la verité
même .
Je ne vous dis rien de ce qui
s'eft paffé à la prife de Landau,
Vous pouvez croire que Mr det
Melac a crû qu'il eftoit temps
GALANT 2<I
qu'il capitulaft , lorsqu'il a fait
battre la Chamade . Il eft vray
qu'il reftoit encore quelques
ouvrages à prendre , qu'il auroit
pu vendre cherement aux
Ennemis , & dont ils ne fe feroient
peut- eftre jamais rendus
Maiſtres , mais il falloit infiniment
plus de monde qu'il n'en
avoit pour foutenir les affauts
dans lesquels il auroit couru
rifque d'eftre emporté , & il
ne devoit pas expofer à une
mort prefque certaine , ce qui
luy reftoit des braves Troupes
, qui pendant trois mois
avoient chaque jour affronté le
peril , & expofé leur fang pour
la gloire des armes du Roy .
Joignez à cela que les Ennemis
avoient fait élever des Cavaliers
352 MERCURE
fur lefquels ils avoient mis du
canon qui donnoit dans les ruës
de la Ville , deforte que perfonne
n'ofoit y paroiftre & que Mr
de Melac manquant des chofes
neceffaires pour abattre ces Cavaliers
, il eftoit abfolument impoffible
qu'il tinſt plus longtemps
.
Je ne vous dis rien de la Capitulation
de cette Place , elle
eft imprimée dans prefque toutes
les nouvelles Publiques :
Elle eft des plus honorables ,
mais cependant il n'y a rien
qui ne fe trouve dans plufieurs
autres Capitulations .
Aprés vous avoir parlé de la
perte de Landau je dois vous
entretenir de la prife de plufieurs
Places qui doivent vous
GALANT 353
T
*
faire oublier cette perte Je
commence par la priſe de Guaf
talla. Le feu Ducde ce nom avoit
commencé à faire fortifier cette
Place les foffez furent achevez
, & la muraille du rempart
élevée à la moitié de la hauteur
qu'on luy deftinoit : Elle
avoit fix Baſtions , dont deux
font revêtus jufqu'au cordon ,
auffi bien que deux courtines .
Le Roy d'Espagne priť ombrage
de ce qu'un auffi petit Prince
entreprenoit un ouvrage
d'une auffi grande dépenfe ; il
fe perfuada qu il avoit intelligence
avec la France , & que
cette Couronne luy fourniffoit
de l'argent , & empêcha que
ce Duc ne continuaft les fortifications
de fa Place : Elle eftoit
Gg
4
Septembre 1702 ,
354 MERCURE
reftée en cet état ; mais les Allemans
s'y eſtant aſſemblez l'hi.
ver dernier , en terrafferent la
muraille , fans pourtant l'élever
davantage , & firent des parapets
par tout , de terre & de
fafcines , parce que la terre de
ce Pays eftant graffe fe lie aifément
; de forte que les parapets
eſtoient en bon eftat lorſqu'on
a attaqué cette Place Les Allemans
firent outre cela une
demie -lune de terre du cofté
&
d'une petite Ifle que font le
Croftolo & le Pô , dans laquelle
eft la Maiſon de plaifance de,
Mr le Duc de Guaftella
deux petits ouvrages pour cou
vrir les deux portes dont l'une
vá à Bercello , & l'autre à Luzzara.
Le foffé en eſt aſſez bon
GALANT 355
mais il n'y a aucun dehors ny
chemin couvert.
Şi ce que l'on dit eft verita-
Si
ble , la prife de cette Place
doit chagriner beaucoup Mr
le Prince Eugene . On prétend
qu'il aime une fille du Duc de
Guastalla , qu'il veut l'époufer
& qu'il avoit promis à ce Duc
qu'il prendroit de fi grands
foins de conferver fa Place que
jamais les Francois n'y mettroient
le pied : mais le Duc
de Guastalla ne s'eft pas
fié à fa promeffe , & s'eft retiré
à Bologne. Il en a ufé
prudemment paifque cette
Place a efté affiégée ainsi qu'il
l'avoit prévu. Mi le Comte de
Vaubecour Lieutenant gene
cal , a eu le commandement de
"
Gg ij
356 MERCURE
ce Siege. Les Marêchaux de
Campqui y ont fervi , font , Mis
de Villepion , d'Asfeld , de
Croy , & d'Eftain.
Voici les Troupes qui ont
emporté cette Place.
INFANTERIE
BATAILLONS.
Sourches.
Crouy.
I
I
Soiffonnois.
Vivarez.
Leuville .
Le premier Bataillon de la Marine
.
Ponthieu .
Angoulmois.
Bonefano.
I
I
GALANT 357

CAVALERIE
ESCADRONS.
Verac , Dragons,
Bertillat .
Montauban.
Dragons d'Efpagne .
Narbonne.
Efpinchal .
Efclainvilliers .
Cuiraffiers.
Courlandon.
Capola .
Trivulce .
3NW .
I
2
NN
Il y avoit devant l'Ifle un
Bataillon de Baujollois , & deux
de Vivarez .
On avoit mis pour couvrir la
Coüeva , où eftoit le Quartier
58 MERCURE
general , trois Eſcadrons de Fimarcon
, & un Bataillon de la
Marine.
ny
Sorties
ny
X
La Tranchée fut ouverte devant
la Place la nuit du trenteun
Aouft au premier de Septembre
, & la Place s'eft renduë le
neuvième du même mois . Comme
il ne s'eft rien paffé de confiderable
à ceSiege, qu'il n'y a eu
Affauts , & que.
l'on y a tué fi peu de monde
qu'à peine s'eft on apperçu qu'il
y ait eu quelqu'un de tué & de
bleffé , rien ne feroit plus ennuyeux
que le Journal de ce qui
s'y eft paffé , & comme vous n'y
verriez que des Tranchées montées
& relevées , je ne vous en
donneray point de détail . Je
vous diray feulement que le jour
GALANT 359
que la Tranchée fut ouverte le
Roy d'Elpagne alla vifiter le
matin la droite de fon Armée &
que le lendemain ce Prince vifita
la gauche , d'où il vit tous
les retranchemens des Ennemis .
Le cinquiéme Sa Majeſté accompagnée
de Monfieur le Duc
de Vendofme , & fuivie de toute
fa Cour , alla vifiter la Tranchée
, où elle demeura fort longtemps.
Mr de Martin Ingenieur,
la conduifit par tout. Ce
Prince fit diftribuer en fortant
deux cent Louis d'or pour les
Soldats qui eftoient à la Tranchée
, & répandit auffi fes liberalitez
für beaucoup d'autres .
Sa Majefté a efté vifiter les
Poftes les plus avancez : Elle a
efté voir les Sapeurs , & Mr le

360 MERCURE
Duc de Vendofme a eu beaucoup
de peine à la faire retirer
d'un endroit fi perilleux .
Les Affiegez ayant réfolu de
fe rendre , & ne fongeant plus
qu'aux moyens d'obtenir une
bonne compofition , réfolurent
pour en venir plus facile.
ment à bout de faire un feu
confiderable qu'ils redoublerent
pendant toute la nuit du
28. au 29. & le 29 à onze heures
du matin , ils battirent la
Chamade & Mr le Comte de
Solari qui commandoit dans la
Place demanda à Capituler. II
eft Piemontois , & Sergent Major
General de Bataille dans
l'Armée de Mr le Prince Eugene.
Il avoit eu ordre de ce Prince
de luy amener de Bercello

GALANT 361
où il eftoit , quelques Troupes
pour groffir fon Armée , dans la
vuë qu'il avoit d'attaquer celle
des deux Couronnes , mais
n'ayant pû joindre l'Armée Allemande
, il ſe trouva obligé de
fe jetter dans Guaſtalla , dont il
n'avoit pû fortir depuis la défaite
des Imperiaux ; ce qui eft
une preuve incontestable que
l'avantage du combat de Luzzara
n'eftoit pas demeuré aux
Allemans , puifque s'ils avoient
efté maistres du champ de Bataille
, Mr de Solari auroit joint
facilement l'Armée du Prince
Eugene. Ce Comte ayant demandé
à capituler , ainfi que je
viens de le marquer , Mr de
Vendofme fe rendit au Camp
Il y eut plufieurs articles con-
Hh
Septembre1702.
362 MERCURE
teftez touchant la capitulation ,
Monfieur de Vendofme en regla
une partie , & laiffa le foin da
refte à Mr le Marquis de Vaubecour
, qui acheva d'ajufter
toutes chofes , fur les onze het.
res du foir. Ce qu'il y a de fingulier
dans cette capitulation ,
eft que la garnifon a été conduite
à Trente dans le Tirol , &
ne fervira point contre les deux
Couronnes avant le mois d'A
vril . Mr de Vendôme eftoit
maistre de la prendre Prifonniere
de guerre ; mais ce Prin
ce a confideré que le Cartel
eftant figné , le Prince Eugene
pouvoit en payant les rançons
portées dans le Cartel , en
groffir fon Armée quatre jours
aprés. L'Article de la CavaleGALANT
363
·
rie & les Dragons démontez
pour donner les chevaux aux
Officiers des Troupes des deux
Couronnes qui en ont perdu , à
aufli efté tres ingenieufement
& tres -utilement penſé par Mr
de Vendofme . On affure, que
plus de cinq cens Allemans ont
deferté dans la marche , & que
plufieurs fe font rendus à Cremone
. Il eftinoüi qu'on ait pris
une Place à la portée du moufquetd'une
Armée ennemie , fans
qu'elle ait tiré un coup de moufquer
.
vant que d'entrer
dans
le
détail
de la defcente
faite par les
Anglois
& les Hollandois
dans
l'Andaloufie
, je croy
que ce
que j'ay à vous
dire de la Ville
Hhij
364 MERCURE
de Cadiz vous occupera agreablement.
Cadiz eft une Iſle de la cofte
Occidentale de l'Andaloufie en
Espagne, ayant au Nord le Detroit
de Gibraltar. Elle portoit
autrefois le nom de Ile de
Funon , parce que les Payens
y avoient élevé à cette Déeffe
un Temple magnifique. Elle
porta enfuite le nom de Gados
, qui a formé celuy de Cadiz.
Sa longueur eft de fept
lieuës , fa largeur eſt de trois
& d'une lieuë dans les endroits
les plus ferrez . Elle joint la
terre ferme du cofté d'Orient,
par un Pont que les gens du païs
ont appellé le Pont du Sac. Il y
a dans cette Ifle des plaines &
des montagnes qui y produifent
GALANT 365
,
d'excellens pâturages & fi nour .
riffans qu'il faut retenir le
bétail qui en creveroit , fi on le
laiffit manger. On n'y voit
aucunes fontaines , mais auffi il
y a beaucoup de puits . L'entrée
de la Baye de Cadiz fait
fouvent trembler les plus hardis
Nautoniers , Elle eft tresperilleufe
par les écueils que
l'on y trouve , appellez le Diamant
& los Padros . On fait dans
cette Ville un grand negoce
il y a les plus beaux Magafins
de l'Europe , & c'eft là qu'arrivent
ces riches Galions des Indes
Occidentales qui enrichiffent
l'Efpagne . Le Château
qu'on y voit fut élevé par les
Maures eft extrêmement i
fort. On voit le Fort de Saint
Hh iij
366 MERCURE
Sebaftien & celuy de Saint Phi
lippes , dont l'un deffend le
Golfe , & l'autre affure le Port.
Il y a un celebre Evefché qui
a eu des Prelats d'une grande
fainteté & d'une grande
doctrine . L'on y voit auffi
des Eglifes d'une magnificence
& d'une ftructure furprenantes .
Charles- Quint fe plaifoit beaucoup
dans cette Ville Mr le
Comte de Brancaccio eft Gouverneur
de Cadiz La Maiſon
de Brancaccio eft des plus illuftres
du Royaume de Naples ,
où elle a formé diverſes branches
. Brancaccio , Imbriachi ,
Branccio del Vefcovo , Brancaccio
del gli volo , & Brancaccio
del Cardinale La Maiſon
de France , dite d'Anjou , quia
GALANT 357
A...
regné à Naples , n'a pas eu de
plus forts deffenfeurs de fon
Droit à cette Couronne que les
Seigneurs de cette Maiſon , les
Rois Charles I. & Charles II .
en firent une heureuſe experiencedansce
païs - là . Buffilo de
Brancaccio , qui fut honoré du
titre de Marefchal de Clement
VII. Antipape , foutint avec
beaucoup de fermeté les droits
de Louis de France I. du nom ,
Duc d'Anjou , Roy de Naples
Charles V. fon Frere Roy
de France l'avoit recommandé
à ce Seigneur qui le fuivit en
Provence l'an 1384. où il s'établit
Sa pofterité connuë
fous le nom des Barons de Ceirefte
y fubfifte encore aujour
d'huy Elle defeend de Nico368
MERCURE
las - Barthelemy de Brancas , fils
aifné de Buffilo , lequel aprés
la mort de la femme fe fit Ecclefiaftique
, & fut fait Cardinal
& Evefque de Cofenza
dans le Royaume de Naples ,
par le Pape Clement VII , au
parti duquel il s'eftoit attaché
; il travailla enfuite à la
Paix de l'Eglife , & il eut beaucoup
de part à l'élection de
Martin V. fon fils . Gaucher I.
eut Gaucher II . fameux par
fes exploits guerriers , lequel
eut Gafpard qui continua la
lignée , & Enemond de Brancas
qui a fait la branche des Ducs
de Villars . Il fut pere du celebre
André Admiral de Villars)
qui foûtint le fiege de la Ville
de Rouen contre les efforts
GALANT 369
d'Henry IV. & enfin convaincu
de la juftice de la caufe de
ce Monarque , il luy rendit la
Ville en 1594. Il le fit Amiral
de France , il ne fut point marié
, il fut défait prés de Dourlens
en Picardie par les Efpagnols
, & tué de fang froid en
1595. Son frere Georges de
Brancas , Duc de Villars mort
âgé de 92. ans eft le grand pere
du Duc de Brancas & de l'Abbé
de Brancas .
Ce que vous venez de lire,
vous ayant fait connoître la Ville
deCadiz , & par quel Gouverneur
elle eft deffenduë , je dois
ajoûter que Mr le Marquis de
Villa-d'Arias Gouverneur general
des Coftes d'Andaloufie
eft un homme qui joint à la fi→
370 MERCURE
delité Efpagnole , & au zele
qu'il a pour le Roy fon Maistre,
beaucoup d'experience dans le
métier de la Guerre. Il a commandé
dans Charleroy , & portoit
alors le nom de Pimentel,
il a mefme foûtenu un affez long
fiege dans cette Place contre
une Armée du Roy , & s'eft
acquis beaucoup de gloire en
deffendant cette Place : Il entend
parfaitement les Fortifications
, & a fort étudié celles
de Mr. de Vauban. Voila ce
regarde l'Andaloufie. Voyons.
ce qui s'eft paffé en Angleterre
avant le départ de la Flotte
de cette Nation & de celle de
Hollande .
Le Prince Darmeftat ayant
demeuré long- temps en EfpaGALANT
371
gne , où il travailloit à acquerir
des Partifans à la Maiſon
d'Autriche , & ayant efté Viceroy
de Catalogne , perfuada
à la Cour d'Angleterre , que les
· Flotes devoient faire une def.
cente dans l'Andaloufie , dont
il esperoit faire foulever une
partie du païs par le moyen des
creatures que l'Empereur avoit
en Efpagne. Son avis fut goûté
, & il fut refolu qu'il feroit
fuivi. Cette reſolution fit quelque
peine au Duc d'Ormond
qui devoit commander les Froupes
de debarquement , & ce-
Duc apprehenda que file Prinde
Darmftat reüffifſoit dans fon
deffein , il ne fût plus puiffant
que lui dans le païs , lorfque
les Efpagnols fe feroient joints
372 MERCURE
aux Troupes débarquées . Cette
affaire fut accommodée , & lon
partit dans l'efperance d'un
grand foulevement en Eſpagne.
Le Prince Darmftat emporta
un grand nombre de Copies imprimées
d'un Manifefte , par le
quel il exhortoit les Ecclefiaf
tiques & la Nobleffe à mainte
nir les droits de la Maifon d'Autriche
, & à reconnoiſtre pour
legitime heritier de la Couronne
d'Espagne l'Archiduc Charles
, fecond Fils de l'Empereur.
Il paffa à Liſbonne , ainfi que
yous avez fçu , où il trouva
moyen d'envoyer plufieurs de
ces libelles dans une grande
partie de l'Espagne . Il fe rembarqua
enfuite , & vint moüiller
à la vuë de Cadiz le Mercre
di
GALANT
373
di 23. Aouft , à trois heures aprés
midi.
Le matin du Jeudi 2 4. trois
Bâtimens commencerent à fonder
les environs de Cadiz hors
la portée du canon , & le long
de la Cofte , depuis Rota jufques
fous le canon du Fort appellé
Sainte Catherine , de l'autre
coſté de la Baye de Cadiz
environ à trois quarts de lieuë
de la Ville nommée Sainte Marie.
Un Officier faifant banniere
blanche , s'avança le même
jour dans une Chaloupe , & apporta
une Lettre du Duc d'Ormond
adreffée à Don Scipion
Brancaccio Gouverneur de
>
Cadiz, dans laquelle il luy marquoit
qu'ayant fervi ensemble en
Flandre contre la France , il efpe-
Ii
*
Septembre 1702.
374 MERCURE
roit qu'avec le fecours de la Flote
Angloife & Hollandoife , il fe dé
clareroit en faveur de la Maifon
d'Autriche , qu'il avoit autrefois fi
bien fervie . La réponſe fut , que
fi le Duc d'Ormond l'avoit vû
fervir le feu Roy avec honneur ,
il efperoit lui faire voir le même
courage , & la même fidelité
pour Philippe V. qu'il connoiffoit
comme feul & legitime heritier
de la Monarchie d'Efpagne.
Le Duc d'Ormond ajoûìtoit
, que s'il avoit autrefois merite
fon eftime , il efperoit que lafidelité
qu'il avoit refolu de garder à fon
legitime Souverain , luy feroit connoistre
qu'il eftoit digne de l'eftime
qu'il marquoit avoirpour luy.
Le Vendredi 25. l'Armée Navale
rangea la Cofte depuis
GALANT
375
pour
Rotta jufqu'à Sainte Catherine,
fentir le lieu où le feu du
canon de terre eftoit le moins
fort. Le foir toute l'Armée ſe
retira au large . Le même jour
un Bateau de Pefcheurs que les
Ennemis avoient pris , fut relâché
, à condition qu'il porteroit
quelques papiers . On trou
va que c'eftoient des libelles feditieux,
par lefquels la Princeffe
Anne de Dannemarck offroit
fa protection à tous ceux qui fe
déclareroient contre Sa Majesté
Catholique . Ces libelles firent
un effet tout contraire à ce que
l'on en avoit efperé ; & fi l'on ne
connoiffoit la fidelité qui eft naturelle
aux Eſpagnols , & le
grand & fincere attachement
qu'ils ont pour la veritable Re-
Ii ij
376 MERCURE
ligion , on auroit de la peine à
concevoir avec quelle indignation
ces libelles furent reçus ,
& avec quel zele le Peuple & la
Nobleffe fe promit d'eftre fidelle
à Dieu & à ſon Souverain legitime.
Le Samedi 26. les Ennemis
firent une deſcente à la faveur
du canon de leurs Vaiffeaux
fous les Forts de Sainte Catherine
, dont le canon les incommodoit
beaucoup.
Comme il ne ſe trouva alors
qu'une feule compagnie de Cavalerie
fur la Marine de ce côté-
là , les Ennemis ne trouverent
pas un fort grand obftacle
à leur defcente , qui fut favorifée
d'un feu continuel de leur
canon : cependant ils ne laiffé
GALANT 377
rent pas de perdre du monde ,
& plufieurs de leurs Soldats
furent tuez . On perdit en cette
occafion Dom Felix Vallaro ,
Officier de marque , & il y eut
dix ou douze Cavaliers tuez .
Les Ennemis fe trouverent en
en bataille fur les cinq heures.
On ne peut dire combien ils
avoient mis de Troupes à terre ,
mais fi l'on en juge par l'expedition
qu'ils firent , le nombre
n'en devoit pas eftre confiderable
. Ils marcherent d'abord au
Port Sainte - Marie , & firent
conoiftre qu'ils avoient deffein
de fe faifir de cette Place , mais
M le Marquis de Villad'Arias
qui s'y eftoit jetté avec un gros
corps de Milices, les fit paroître
en plufieurs endroits , & leur fit
Ii iij
#78 MPRCURE
faire des mouvemens qui furpri
rent les Ennemis , & qui les
embarafferent de forte qu'ils
n'oferent attaquer cette Place :
cependant il eft à remarquer
que les Ennemis ne s'apperçurent
pas que la plus grande partie
de ces Milices n'eftoient
point armées , tant elles executerent
bien les ordres de Mr de
Villad'Arias , qui ne furent données
que pour empêcher que
les Troupes débarquées ne découvriffent
qu'ils manquoient
d'armes , ce qui leur fit prendre
le parti d'aller à Rota : Ils firent
une grande faute , car à
peine fe furent - ils retirez que
les Habitans de Sainte-Marie ,
fauverent ce qu'ils avoient de
plus precieux , & tranſporteGALANT
379
rent pour plufieurs millions
d'effets fort avant dans le pays .
Il y avoit même dans cette Place
neuf cens mille rations , pour
les Flotes de France & d'Efpagne,
qui devoient venir à Cadiz ,
& tout cela y fut tranſporté :
Cependant les Ennemis demeurerent
à Rota , qui ne peut
eftre regardé que comme un
grand Village , & à los Cannelos
qui eft à une lieuë & demie de
Cadiz , leurs Vaiffeaux eftant
à la rade , & ne pouvant
par
confequent éviter les coups de
vent , qui dans ces Mers -là font
ordinaires en cette Saifon . M
le Prince Darmftat & Mr le
Duc d'Ormond marquerent
un
extrême chagrin du peu de fuc
cés de leur Manifefte , qui rom
380 MERCURE
poit toutes leurs meſures , ce qui
obligea Mr le Duc d'Ormond à
faire une nouvelle tentative auprés
de Mile Marquis de Villad'Arias
, pour l'exciter de nouveau
par de belles paroles à
prendre le parti de la Maiſon
d'Autriche , & pour cet effet il
luy envoya un Trompette , auquel
ce Marquis répondit , qu'il
pouvoit affurerfon Maitre que toutes
fes tentatives eftoient inutiles
& que les Espagnols ne changeoient
jamais de Maitres ny de Religion ,
& pour faire voir qu'il ne difoit
rien qui ne fuft veritable , &
qu'il avoit refolu de ne fe point
départir de fon devoir , il raffembla
plufieurs Officiers , & un
corps de Cavalerie & d'Infanterie
pour s'oppofer au deffein
>
GALANT 381
des Ennemis , & mit de nouvel
les Troupes dans le Chafteau de
Sainte Catherine , qui les incommoderent
beaucoup . Il envoya
des ordres à Seville , à San-
Lucar , à Xerez , & aux autres
villes de la côte, pour faire pren-.
dre les armes à tous les habitans ,
& fit mettre toute l'Andaloufie
en mouvement pour fe rendre
aux lieux où il feroit jugé neceffaire
. Mais le meilleur fecours
, le plus utile , & le plus
prompt qui fur procuré à la
Ville de Cadiz, fut celuy qu'on
tira du defarmement des Vaiffeaux
& des Galeres de France
, dont toutes les provifions
furent portées dans la Ville ,
où l'on fit entrer toutes les
Troupes qui estoient dans les
382 MERCURE
baftimens , & ces Troupes eftant
vicilles aguerries , & bien difciplinées
, elles peuvent inftruire
& animer celles qui font dans la
Ville , & donner avec des leçons
de guerre de l'ame & de la valeur
aux milices , qui font auffi
dans la même Ville. En agiffant
de la forte , on a évité un mal,
& l'on a fait un bien , les huit
Galeres qui eftoient à Cadiz
pouvoient eftre bombardées &
brûlées ; & en les mettant fous
l'eau , aprés les avoir defarmées,
on les à délivrées du danger où
elles eftoient , & peut - eftre du'
mal qui leur feroit arrivé , &
on en a auffi garanti les Trou .
pes.
Le Duc d'Ormond n'a rien
oublié de tout ce qui pouvoit
GALANT
383
faire réüffir fon deffein , & ne
voulant rien avoir à fe reprocher
là . deffus , a fait tous fes efforts
pour engager les peuples
des lieux dont il eft maiftre , à
Proclamer Roy des Efpagnes
l'Archiduc Charles II . Fils de
l'Empereur , ils ont répondu
qu'ils n'eftoient pas en pouvoir
d'empefcher qu'il le fift Proclamer
par fes Troupes ; mais qu'ayant
prefte ferment à Philippes Vrien
n'eftoit capable de les obliger à faire
cette Proclamation.
La plufpart des Troupes qui
font fur la Cofte d'Angleterre
ayant efté embarquées par force
, & particulierement les
Troupes Irlandoifes la defertion
fut grande parmy ce
Corps , auf - toft qu'il cut
384 MERCURE
j
efté débarqué , & plufieurs ,
tant Officiers que Soldats , dont
la plufpart font Catholiques , fe
jetterent dans Cadiz de forte
que Mr le Duc d'Ormond craignant
que cette deſertion në
fervift d'exemple au refte , &
mefme que fans cet exemple
chacun ne fuft porté en particulier
à l'abandonner , refolut
de faire rembarquer toutes les
TroupesIrlandoifes qui avoient
efté mifes à terre ; ainfi toutes
ces Troupes luy font non-feulement
devenues inutiles , mais
elles lui font même à charge.
Voila ce qu'ont rapporté les
deux premiers Couriers qui
font venus de Cadiz depuis la
defcente des Ennemis . Voyons
prefentement ce qui s'eft paffé
GALANT 385
Madrid , lors qu'on y aappris
cette nouvelle. Toute la Vil-
* retentiffoit alors du bruit des
louanges du Roy d'Efpagne.
Les Etendarts pris fur les quatre
Regimens Allemans qui
avoient efté défaits en Italie ,
& la Victoire remportée prés
de Luzzara , fuivie de la priſe
de cette Place , faifoient le fu→
jet de la joye du Peuple , & des
louanges qu'il donnoit au Roy.
Toutes ces nouvelles avoient
efté confirmées par Mr le Duc
de Bejar , qui avoit efté envoyé
exprés d'Italie pour en faire le
détail , & ce Duc avoit fait une
peinture fi avantageufe , de
tout ce que Sa Majesté C. avoit
fait dans toutes ces occafions
que le Peuple l'ayant appris
Septembre 1702 Kk
386 MERCURE
s'eftoit écrié , Nous avons prefentement
un Roy . Ainfi la nouvelle
de la defcente faite à Cadiz
ne pouvoit venir dans un
temps plus favorable pour exciter
toute l'Eſpagne à faire
les plus grands efforts pour
chaffer les Ennemis des Poftes
qu'ils occupoient en Andaloufie
. Ondit que Mr le Duc d'Arcos
fut le premier qui alla offrir
tous fes biens à la Reine
pour cette expedition Mr le
Connêtable de Caſtille ala enfuite
demander Audiance à cette
Princeffe ; elle le fit auffitoft
entrer , quoy qu'elle fuft à
fa toilette , jugeant bien qu'il
s'agiffoit d'affaires de l'Etat ,
qu'elle prefere à toutes chofess
ce Connêtable, comme Chef de
GALANT 387
toute la Nobleffe d'Efpagne
lui offrit , outre ce qui dependoit
de lui en fon particulier,
la vie & les biens de toute cette
Nobleffe , pour aider à repouffer
les Ennemis de la Religion
, & de P'Etat , & lui dit
quoy qu'il n'eut pas encore
eu le temps de confulter cette
fidelle Nobleffe , qu'il n'avançoit
rien dont il ne fe tint af
furé , dans la connoiffance qu'il
avoit de fes fentimens pour fon
legitime Monarque . La réponſe
de la Reine fut aufli obligeanque
les offres de ce Connêtable
eftoient genereufes. Cette
Princeffe - ayant fait affembler
le Confeil du Gouverne .
ment , offrit de fe rendre en
perfonne en Andaloufie , fi on
Kk ij
388 MERCURE
croyoit que fa prefence puft
fervir à encourager fes Su
jets , ce qui luy attira de grandes
louanges & de grandes be
nedictions de tous les Peuples.
Elle offrit auffi fes Pierreries
pour eftre venduës ou engagées
, en cas qu'on euft befoin
d'un prompt fecours d'argent
pour faire marcher les Troupes.
Toutes les Villes & tous
pes.
les Ordres du Royaume ont
auffi marqué , en fuivant l'e
xemple de cette grande Princeffe,
beaucoup d'empreffement
à fournir des Troupes & de
l'argent je ne vous en envoye
point le détail , puifque
vous l'avez veu ailleurs.
Iln'y a perfonne qui ne doive
demeurer d'accord , en appre
GALANT 389
nant tout ce qui s'eft paffé en
Eſpagne à l'occafion de la def
cente des Anglois & des Hollandois
, que cette defcente eft
avantageuſe à cette Couronne ,
puifque tout le Royaume en fais
fant voir fa fidelité pour fon
Roy , fon zele & fes forces, doit
avoir ofté tout espoir de rebellion
aux Partifans de la Maifon
d'Autriche. Vous trouverez à
la fin de ma Lettre dans un fecond
article de Cadiz , tout ce
qui s'y eft paffé depuis ce que je
viens de vous marquer. Il eft
temps de paffer à la prife d'Ulme
mais je croy vous devoir
envoyer ce qui fuit , avant que
d'entrer dans le détail de la
prife de cette Place. Vous y
trouverez quelques endroits
Kk iij
390 MERCURE
remplis d'érudition , quine vous
paroiftront pas de Saiſon ; mais
ils ne gâtent rien à ce que j'ay à
vous apprendre , ma Lettre ne
regardant pas feulement les
Nouvelles .
EXTRAIT
d'une Lettre écrite d'Ulme ,
parun Officier de l'Armée
de Mr l'Electeur de Baviere.

VZ M on Ulme eft une Ville
Imperiale
, Capitale
de la
Province de Souabe. Il est peu de
Villes en Allemagne
fi peuplée que
celle - là , & où le Commerce
& le
Negoce foient fi grands . Elle eft
tres-forte , la Ville eft bien batie,
GALANT 391
l'on y voit quantité de belles fontaines.
Ce lieu eftoit autrefois trespetit
, & un tres- petit Bourg que
Charlemagne donna à l'Abbaye de
Reichenau , en confideration d'un
Religieux de fainte vie , auquel il
Je confeffa un jour en paſſant dans
dans ces lieux. Dans la fuite du
temps les Habitans racheterent
moyennant une groffe fomme d'ar
gent , leur liberté de cette Abbaye,
& la tradition du Pays porte que
c'est une bonne femme , defireufe de
l'indépendance de fa Patrie , qui
ayant trouvé cette fomme d'argent
dans fon champ qu'elle labouroit ,
en fit un don à la ville , pourvû
qu'elle rachetaft fa chere liberté
, & qu'elle employaft le refte de
l'argent à faire declarer la Vil
Le , Ville Imperiale : Trait de ge
392 MERCURE
nerofité bien fingulier dans une per
fonne de cette condition enfin cette
Ville eft devenue la premiere de la
Souabe Les Catholiques n'y font
pas les plus forts , ils y ont même
effuyé degrandes perfecutions : ils n'y
ont à prefent que deux Eglifes , les
Proteftans ayant toutes les autres.
Les premiers ne font point admis
au Confeilfecret , qui eftcomposédes
deux Anciens & des cinq premiers
du nombre des quarante- un Magif
trats dont eft compofe le Senat, Spinofa
a demeuré quelque temps dans
cette ville , le Magiftrat l'en fit
fortir , parce qu'il y répandoit fa
doctrine pernicieuse. C'est là même
qu'il commença fon Tractatus
Theologico Politicus , qui eft
l'ouvrage qui luy à fait le plus
d'honneur , parce que c'est celui où
1
*
GALANT 393
il a répandu le plus d'érudition.
On a écrit en ce Pays qu'on enverroit
bientoft un extrait dans un
ouvrage nouveau qu'on dit qui fe
fait à Paris , & quiſe diſtribuë tous
les maison m'a mandé aufi que
l'Auteurpromet l'extrait du Traité
de Ethica de méme Auteur ; onrecevra
encore ce dernier avec plus
d'empreffement que l'autre , parce
que c'est celuy où Spinofa s'eft le plus
declare , & s'eft le plus découvert
fur l'Atheisme dont il faifoit profelion
. Vous ferez furpris , Mon
fieur, de m'entendre raifonner fur
ces matieres , mais vous ne le ferez
plus lors que je vous diray que
mon Pere , dans le temps qu'il eftoit.
encore Proteftant , eftoit fort ami de
Spinofa, & que ce fut par fesfoins
principalement que ce rare genie
394 MERCURE
abandonna la feite de Juifs , parmy
lefque's il eftoit né. Vous cefferez
enfin d'eftre furpris lorsque je
vous diray qu'au premier jour je
donneray Hiftoire Metallique des
Empereurs Ottomans depuis la
fondation de cet Empire. C'est un
ouvrage auquel je travaille depuis
vingt- deux ans fans relàche , c'eſt à
dire dans les momens que ma profeffion
me laiffe de refte. Je la feray
imprimer, Dieu aidant , bien.
toft à Geneve je vous en donneray
avis, Nous marchons à l'Armée de
Mr de Catinat , un peu plutoft &
un peu plus de diligence auroient
bien embaraſſé le Roy des Romains.
Je vous dirayque Monfeigneur l'Electeurà
l'imitation du Roy de Suede
(cejeune Heros) porte toujours avec.
foy un Quinte- Curce , & qu'il ne
GALANT 355
veut point faire d'autre lecture que
celle de la vie du Heros de cet Hif
torien. I'en entreprens une Traduction
en Turc , qu'on m'a fait demander
d'Anarinople avec de
grands empreffemens . Vous fçavez
les obligations que je vous ay. Ce
12. Septembre.
"
Je devois ajoûter à cette Lettre
une Relation fur les circonftances
que j'ay ramaffées de la
prife d'Ulme par Mr l'Electeur
de Baviere ; mais la Lettre qui
fuit vous apprendra mieux le
détail de cette expedition , &
vous fera voir la juftification du
procedé de ce Prince.
A Munich , ce 10. Septembre .
On
Son Altele Electorale de Baviere
qui avoit efte invitée par les Cer
396 MERCURE
cles de Franconie & de Suaube , de
s'affocier avec eux , pour éloigner la
guerre , de leurs frontieres , avoit
confenti à cette union , & felon les
engagemens mutuels qu'ils prirent
alors , on fit des levées de part &
d'autre pour foutenir un Traite fi
utile à leurs Etats. Dans le tem s
que Son Alteffe Electoraleyprocedoit
de bonne foy , les autres abuſez par
des vues particulieres , perdirent peu
à peu des fentimens fi loüables , &
tantoft affoibliffant un article , tan.
toft en infinuant un autre , & y ap.
portant des explications frivoles ,
changerent enfin entierement le Trai
té, & prenant directement un parti
oppofé , éluderent les intentions de
Son Altele Electorale.
Monfeigneur l'Electeureutbeaucoup
de reffentiment d'un outragefi
public ,
GALANT 397
public , fans compter les dépenses
où on l'avoit indifcretement engagé.
Il effaya cependant par toute
forte d'Offices & de remontrances de
les faire rentrer dans leurs veritables
interefts ; ce qu'ayant eftè inutile
il crut devoir employer d'autres
moyens pour retablir la paix & la
tranquillité publique en ces quartiers
, confiderant d'ailleurs que cette
guerre menaçoit fes Etats , & le
repos de fes peuples , il forma l'entreprise
d'Ulme pour couvrir la Baviere,
& pour obliger le Cercle de
Suaube , à faire par la crainte de
fes armes , ce qu'il avoit refufé à la
justice defes raifons.
Ulme Capitale de la Suabe
felon fes forces , eft une Ville tresconfiderable
par Ja fituation fur le
Danube , & bien fortifiée ; & elle
LI
Septembre 1702 .
298 MERCURE
doit eftre regardée comme une place.
tres-importante , & particulierement
pour la Baviere . Son Alteffe Electorale
confia l'execution de cette entrepriſe
au fieur Peckman , Lieutenant
Colonel de fes Gardes , qui
reconnut la Ville fous divers prétextes
qu'il prit pour y entrer , &
qui rapporta qu'il n'y avoit qu'une
feule porte , par où l'on pût tenter
de la furprendre. Cette porte , qu'on
appelle la porte aux Oyes nefervoit
prefque que pour la commodité de
cinq ou fix Villages voifins , dont
les Payfans venoient tous les matins
à la Ville pourytravailler &pour
yvendre leurs denrées . Lefieur Peckman
examina ce Pofte- là , & jugea
qu'en habillant des Officiers en
Payfans , & mettantune embuscade
dune petite demi lieuë de la VilBIBLIO
GALANT 249
BELA
le , on pourroit à porte ouvrantes
faifir & s'y foutenirjufques à tar
rive du fecours . Il fit rapport de fes
conjectures à Son Alteffe Electorale
qui jugea que la chofe eftoit praticable.
La plus grande difficulté confiftoit
dans la marche des Troupes ,
car la moindre connoiffance de leurs
mouvemens auroit rendu la chofe impraticable
, & il y avoit feize
heures de chemin des quartiers les
plus proches Vlme . Cependant
on refolut de tenter l'executton .
Le fieur Peckman`choifit luy- même
les Officiers qu'il defiroit au
nombre de quarante , trouva des habits
conformes à ceux des Payfans
du voifinage , habilla les plus jeunes
en femmes , fit prendre aux uns
des toilles , aux autres des paniers »
aux autres des agneaux , &c. &
LT ij
400 MERCURE
ne les arma que de piftolets & de
bayonnettes & chacun de deux grenades
. Il introduifit quelques - uns
de ces Officiers dans la Place , qui
devoient à l'heure nommée fe trouver
prés de la porte pour foutenir leurs
gens , & dont l'un devoit fortir avec
fon chapeau mis d'une certaine façon
qui devoit fervir de fignal aux
autres pour les informer fi tout eftoit
calme dans la Ville . Toutes ces dif
pofitions faites , les Troupes marcherent
par des chemins les plus couverts
, & le plus diligemment qu'il
fut pofible fix cens Dragons du Regiment
du Comte de Fels furent embufquez
dans un petit Bois le plus
proche que l'onput de la Place , &
les Regimens des Dragons du Comte
de Monafterol & du Chevalier de
Santini , furent poftez un peu plus
GALANT 401
loin ; ils avoient
deux cens
Grena
diers
& autant
de Fusiliers
en croupe
, & on eftoit
convenu
desfignaux
.
Heureufement
un brouillard
favorifa
encore
l'embuscade
, l'Officier
travesti
fortit
de la Ville
, & le
St Peckman
connut
qu'on
n'y avoit
foupçon
de rien
, il fit alors
avancer
ces
Payfans
fuppofez
, & quand
il
vit
les premiers
arrivez
où il les
avoit
deftinez
, il laiffa
tomber
fa
bache
, qui eftoit
le fgnal
de l'action
.
Alors
chacun
fe jetta
fur la Garde
on fe faifit
des armes
, & les femmes
travesties
furprirent
les Sentinelles
pour
empêcher
l'allarme
. On
renferma
les Soldats
au nombre
de
quinze
ou vingt
dans
le Corps
de
garde
, n'y en ayant
eu qu'un
de tué
pour
intimider
les autres
. Pendant
ce temps
-là les Officiers
qui
estoient
Ĺ1 iij
402 MERCURE
dans la Ville, & qui s'eftoient af
femblez près la porte , empêchoient
qu'on ne vinft au secours &fefaifirent
d'une Touroù ily avoit une garde
. Enfin les Dragons accoururent
au fignal donné , à toute bride , l'épée
à la main , on s'empara du rempart
de l'Arfenal , & des cinq Baf
tions ; la Garnifon y accourut mais
ellefut diffipée en un inftant. Les
Bourgeois s'étant mis fous les armes
, divifez en dix huit Compagnies
de deux cents hommes chacumarcherent
avec leurs Drapeaux.
Et les femmes même de la
Villey accoururent comme des Bacchantes
, ayant pris pour armes
tout ce qui leurs eftoit tombé fous
les mains ; mais malgré tout cela
les poftes pris furent confervez &
de nouvelles Troupes y arriverent
ne
GALANT 403
à la file . Le Magiftrat envoya
enfin demander ce que leur vouloit
Son Alteffe Electorale , on leur rendit
pour lors une lettre que Sa dite Alteffe
leur écrivit , laquelle lettre
contenoit les raifons de cette occupation
, & leur affurance pofitive
qu'il ne feroitfait aucun préjudice
aux droits , privileges , & immuni
tez de la Ville , que le tout feroit
confervé dans fon entier ; & qu'on
n'avoitfait cette entreprise quepour
couvrirles frontieres de la Baviere
& s'affurer du Danube par ce Pofte,
l'intention de Son Alteffe Electora
le eftant de ramener les Cercles aux
premiersprincipes de leur affociation,
& de rétablirla paix & la tranquillité
publique , en éloignant la
guerre du Rhin , dans laquelle l'Em
pire n'avoit aucun intereft , & qui,
404 MERCURE
juger de la fituation prefente des
affaires generales de l'Europe , ne
pourroit qu'entrainer la ruine totale
des deux Cercles , & enveloper dans
le même malheur les Princes & Les
Etats circonvoisins . Le Magiftrat
de la Ville d'Vlme.ayant deliberé
fur le contenu de cette Lettre entra
en capitulation , par laquelle les
Troupes de Son Alteffe Electorale
furent mifes en poffefion de la porte
du Danube , & conferverent en mê
me temps les poftes occupez auparavant.
Tout fe calma là- deffus , &
Le lendemain à l'arrivée du fecours
toutes les autres portes furent pareillement
renduës.
Son Alteffe Electorale dés quelle
fut informée du fuccés de cette entre
prife fit d'abord marcher vers Vime
toutes les Troupes qui campoient à
GALANT 405
Liektemberg & à Rain pour s'y pofter,
& executer enfuite les ulterieures
ordres que Sadite Alteffe Electorale
trouvera bon leur donner , fuivant
l'exigence de la neceffité . L'on
dépêcha en même temps des Couriers
aux Princes Directeurs des deux
Cercles de Franconie & de Suabe ,
pour les informer de la marche des
Troupes & de l'intention de Son
Alteffe Electorale , & les exhorter
afe retirer de la guerre , & rédui-
Jant toutes chofes aux termes &
principes de l'affociation , concourir
avec Son Alteffe Electorale , aux
fins falutaires qu'elle leur propofe ,
tant pour le rétabliffement du repos
public que pour leur propre confervation.
A quoy l'on a ajouté quefi contre
toute meilleure attente , ces fidel
les admonitions n'eftoient pas fui-
J.
406 MERCURE
vies, & que lefdits Cercles perfiftaffent
dans leurs engagemens pour
la continuation de laguerre , Son Al
teffe Electorale prendra alors fon
parti , comme elle croira d'en pouvoir
répondre devant Dieu & devant
les hommes , & comme il conviendra
pour le bien & la confervaoion
de fes Etats & Peuples .
Le Sieur Peckman fut malheureufement
bleffé dans le commencement
de l'action , & mourut quelque
temps aprés , au grand regret de
Son Alteffe Electorale qui perd en
luy un excellent Officier. C'eftoit le
8. de ce mois au matin , que l'execution
de cette entreprife fe fit.
Il y a plufieurs Magafins dans
cette Place remplis de toutes
fortes de Provifions , & de quoy
GALANT 407
faire plufieurs Sieges .
Je vous parleray à la fin de
ma lettre des places qui ont
efté prifes par Monfieur l'Electeur
de Baviere depuis que ce
Prince s'eft emparé de la Ville
de Ulme cependant je vous
envoye la fuite du Journal de
Fontainebleau.
:
Le Samedi 23. il y eut Confeil
de Finances . Le Roy alla
à la chaffe du Cerf l'aprefdînée.
Madame la Ducheffe de Bour
gogne en habit d'Amazone y
accompagna Sa Majefté dans
fa petite caleche découverte.
Madame courut feule dans une
autre , & Madame la Comteſſe
d'Eftrées , & Madame la Marquife
de Maulevrier , vêcuës
408 MERCURE
comme Madame la Ducheffe de
Bourgogne , dans une troifiéme .
Monfeigneur & Meffeigneurs
les Princes furent auffi de cette
chaffe , qui fut fort belle , &
dura trois heures & demie ,
L'on prit deux vieux cerfs . Les
Comediens reprefenterent le
foir le Milantrope de Moliere
.
Le Dimanche 24, il y eut le
matin Confeil d'Etat . Le Roy
alla tirer l'apreldînée . Monfeigneur
fe promena avec Madame
La Princeffe de Conty en caroffe
dans la Foreft . La pluye le fit
revenir de bonne heure , & empêcha
Madame la Ducheffe de
Bourgogne de fortir .
Le Lundi 25. le Roy ne fortit
point de la journée , & tint
Confeil
GALANT 4.09
Confeil d'Etat. L'aprefdînée à
trois heures & demie. Monſeigneur
le Duc de Bourgogne ,
Monfeigneur le Duc de Berry
& Monfieur le Duc d'Orleans
coururent le cerf avec la Meute
de Monfieur le Duc d'Orleans
. Monfeigneur donna à
dîner dans fon appartement à
Madame la Ducheffe de Bourgogne
, à Madame la Princeſſe
de Conty, & à plufieurs autres
Dames. Madame la Ducheffe
de Bourgogne alla fe promener
enfuite en caroffe fur les bords
du Canal & dans les routes du
Parc. Les Comediens reprefenterent
le foir la Tragedie
de Vince flas de Rotrou.
& la petite Comedie du Cocu
Imaginaire de Moliere, Mon-
Septembre 1702. Mm
410 MERCURE
fieur le Duc d'Orleans don
na un retour de chaffe à Moni
feigneur le Duc de Bourgogne.
Le Mardi 26. il y eut le matin
Confeil de Finances. Monfeigneur
le Duc de Bourgogne
& Monfeigneur le Duc de Berry
partirent à neuf heures &
demie pour aller tirer.
feigneur courut le loup , & l'on
tua deux louves . Le Roy alla
tirer l'apreldînée , & Madame
la Ducheffe de Bourgogne fe
fe promena long- temps dans la
Foreft à pied & en caroffe , elle
avoit dîné chez Madame la Ducheffe
du Lude .
Mon-
Le Mercredi 27. il y eut le
matin Confeil d'Etat, & l'aprefdînée
chaffe du Cerf. Madame
la Ducheffe de Bourgogne en
GALANT
411
habit d'Amazone y accompagna
le Roy dans fa petite caleche
découverte. Madame alla feule
dans une autre de Sa Majesté .
Madame la Ducheffe du Maine
& Madame la Ducheffe de Lauzun
dans la fienne . Madame la
Comteffe d'Eftrées & Madame
la Marquife de Maulevrier,
galament habillées comme Madame
la Ducheffe de Bourgogne
y allerent auffi dans une unc
Caleche du Roy . La chaffe
dura deux heures , & le cerf
fe fit prendre dans Fontainebleau
même . Monfeigneur &
Meffeigneurs les Princes furent
de la partie. Madame la
Ducheffe de Bourgogne à fon
retour le promena à pied avec
fes Dames autour du parterre
Mm ij
412 MERCURE
du Tibre , & fur les bords du
canal puis elle donna une
grande collation ou retour de
chaffe à Monfeigneur le Duc
de Bourgogne , & aux mêmes
Dames.
Le Jeudi 28. Il y cut Confeil
d'Etat le matin . Monfeigneur
donna à dîner dans fa petite
chambre à Monfeigneur le
Duc de Bourgogne , à Monfeigneur
le Duc de Berry , à Monfieur
le Duc d'Orleans, à Madame
la Princeffe de Conty , & à
quelques Dames de la Cour de
cette Princeffe. Le Roy alla tirer
aprés fon dîner . Monfeigneur
le Duc de Bourgogne
alla voir fes chevaux qui étoient
revenus de l'Armée le Mardi .
Madame la Ducheffe de BourGALANT
413
Les
gogne s'alla promener en caroffe
aux bords du canal , &
dans les routes du Parc.
Comediens repreſenterent le
foir le Menteur de Mr de Corneille
l'aîné. h
Vous fçavez que le Roy accorda
l'hiver dernier quelques
Commiffions pour lever de nouyeaux
Regimens. L'Ardeur de
la Nobleffe ayant efté réveillée
par là , plus de foixante perfonnes
demanderent au commencement
de l'Efté qu'on leur
accordaft de pareilles Commif
fions , & le Roy en donna pour
plus de vingt Régimens dont la
levée de plufieurs vient d'eftre
achevée , pour ne pas dire de
tous car ceux qui ne font pas
Mm ij
414 MERCURE
pour
encore complets le feront dans
peu. Le Roy depuis ce temps
là a encore donné des Commiffions
la levée de feize autres
Regimens en faveur dés
Officiers qui ont eſté réformez
dans la derniere guerre , & qui
fervent dans fes armées en cette
qualité , & depuis ce temps
là plufieurs perfonnes diftinguées
par leurs fervices ou
par leur qualité ayant , encore
demandé des Commiffions
, Sa
Majefté en a accordé un nombre
confiderable
; de maniere
que l'on compte que depuis
huit ou dix mois le Roy à accordé
des Commiffions
pour lever
environ cent Regimens .
Outre ces Regimens d'Infan
terie. M Tarnaut vient d'obGALANT
415
tenir une Commiffion pour lever
un Regiment de Cavalerie
, & Made Villegagnon une
autre pour un Regiment de
Dragons. Mr le Chevalier de
Bonnelle fils de Mr le Marquis
de Bullion Prevôt de Paris, vient
d'obtenir la permiffion d'acheter
le Régiment de Baffigny.
Il n'eft encore que Moufquetaire
du Roy & ces permiffions
ne fe donnent ordinairement
qu'à ceux qui ont acquis quelque
experience pendant un
grand nombre de Campagnes ,
mais ce jeune Chevalier c'eft
tellement diftingué pendant
toute cette Campagne & a
donné de fi grandes preuves de
fa valeur & de fa conduite',
dont on a rendu témoignage au
>
416 MERCURE
Roy , & fur tout de ce qu'il a
fait dans le dernier party commandé
par MrPhilippe , Monfeigneur
le Duc de Bourgogne
eftant encore en Flandres , que
Sa Majesté à crû luy devoir accorder
l'agrément du Regiment
de Baffigny. Il a un Frere qui
s'eft auffi beaucoup diftingué
en Italie.
Mr de Montauban cy - devant
Exempt de Gardes du Corps de
S. M. qui avoit acheté le Regiment
de Cavalerie qu'avoit Mr
d'Imecour avant qu'il fuft nommé
Brigadier des Armées du
Roy eftant mort de maladie en
Italie , Mr le Chevalier de Montauban
fon Frere Exempt des
Gardes du Corps , a demandé ce
Regiment à Sa Majeſté & ce
GALANT 417
-
Prince confiderant que le Frere
de ce Chevalier avoit peu joüy
de ce Regiment depuis qu'il
Pavoit acheté , qu'il l'avoit
tres bien fervi , & que ce
Chevalier meritoit par fa valeur
, par fon zele , & par fes
fervices , la grace qu'il luy demandoit
; la luy a fur l'heure
accordée avec la maniere obligea
nte , & naturelle ce Prince
, & qui fait qu'on oublie d'abord
la grace qu'il fait , pour ne
penfer qu'à la maniere tout engageante
dont il la fait.
Je dois ajouter icy que Sa
Majefté Catholique à donné
fon Regiment des Dragons Jaunes
, qui eft un des plus beaux
Regimens d'Espagne , à Mr le
Chevalier de Quelus . Ce Che418
MERCURE
valier avoit l'honneur d'eftre
un de fes Aides de Camp. Il a
long- temps fervy en France ,
& fit des chofes extraordinaires
au dernier Siege de Namur :
De forte qu'on fut obligé de
luy défendre de s'expofer de
la maniere dont il faifoit tous
les jours. Les Generaux fous
qui ce Chevalier à fervy ont
temoigné qu'il n'y avoit point
d'Officier fur qui on puft fe
fier davantage pour la valeur
&
pour la conduite. Il eft Frere
de Mr le Comte de Quelus
Maréchal de Camp , qui fert
en Flandres avec diftinction
& de Mr l'Abbé de Quelus , Aumonier
du Roy.
Le demêlé de l'Empereur
avec les Suiffes & dont cha-
A
GALANT 419
cun parle fi diverſement felon
l'intereft qu'il y prend ; fait tant
de bruit que je croy vous devoir
apprendre au vray ce que
c'eft que ce demêlé , & ce qui
s'eft paffé à cette occafion . Ceux
des Cantons Suiffes qui font
obligez par leur anciens Traitez
de donner des Troupes
au Roy d'Efpagne pour le Milanez
, & de marcher même
pour la deffenſe de ce Duché,
lors qu'il eft attaqué , aprés
avoir reconnu que Philippe
V, en eft le veritable Souverain
, ce que l'Empereur avoit
toûjours empêché depuis l'avenement
de ce Prince à la Couronne
d'Espagne , tant par des
menaces fouvent réïterées , que
par la divifion que fes minif420
MERCURE
tres avoient eu l'adreffe de femer
entre les Cantons que ce
Traité regarde . L'Empereur,
dis- je , ayant appris que cette
affaire eftoit terminée en faveur
du Roy d'Espagne , Philippe
V. a ordonné à fon miniſtre
de remettre au Deputé de Zu.
rich qui eft toûjours le Prefident
de l'Affemblée ; fon Trai.
té d'Alliance avec le Corps
Helvetique . Mr le Comte de
Tautmendorf fon Ambaffadeur
qui refide à Bade , a non -feuleexecuté
cet Ordre dans la der.
niere Diéte Mais ce Comté
de plus declaré de la part de
Sa Majefté Imperiale , Qu'elle
aimoit mieux eftre en guerre avec
les Suiffes , que de vivre ainfi avec
eux; puifqu'ils refufoient d'entrer
dans
GALANT
421
dans fes interefts & que mefme une
partie eftoit entrée dans le party qui
luy eft oppofé. Cela fut dit avec
tant de hauteur , & d'un air fi
imperieux & fi
menaçant , que
quelques Députez ne purent
s'empêcher de prendre la parole
, & de dire que l'Empereur devoit
fçavoir qu'ils eftoient Maiftres
chez eux , & qu'ils n'estoient
point accoutumez à de pareilles infultes.
Voicy les articles qui
eftoient contenus dans le Memoire
que l'Ambaffadeur de
l'Empereur délivra.
I. Ildéclara au nom de Sa Majefté
Imperiale , que ceux des Cantons
qui ont accordé la Capitulation
de Milan agiffent en cela comme
Ennemis de l'Empereur & l'em-
Septembre 1702. NË
422 MERCURE
péfchent de recouvrer l'Etat de Milan.
II. Que les Troupes Suiffes qui
agiffent au Pays- Bas contre l'Empereur,
l'Electeur de Brandebourg,
Electeur Palatin , & autress
Princes de l'Empire , leurs Alliez
ont tranfgreffé , & que ces Princes
sen reffentiront , & chercheront à
s'en dédommagerfur ceux qui enfont
caufe.
III. Que l'Empereur revoque
accord hereditaire qu'il a avec les
Cantons Suiffes , & ne fe tient plus
obligé à fon contenu .
IV. Que tout commerce avec la
Suiffe fera interrompu , & qu'on don
nera feulement dixjours aux Mar
chands pour retirer leurs effets de
tout l'Empire.
V. Que le commerce de bled avec
GALANT 428
l'Empire fera rigoureuſement def
fendu.
VI. Que files Cantons aprés cela
veulent un nouveau Traité avec
l'Empereur , on les y recevra afin
que les innocens ne fouffrent point
pour les coupables.
293.0.
Quoy que par ce Memoire
l'Empereur donne dix jours aux
Marchands pour retirer leurs
effets , il est à remarquer qu'on
avoit déja confifqué les effets
de plufieurs Marchands. On
s'en plaignit , & l'Ambaſſadeur
de Sa Majesté Imperiale répondit
à des Marchands de Bafle
au préjudice de qui ces premieres
démarches ont efté faites
que telle eftoit la volonté de fon Souverain
, & qu'il ne pouvoit faire
Na ij
424 MERCURE
290
31
autre chofe qu'obeir à fes ordres.
L'irregularité & la dureté de ce
procedé , parlent affez fans
qu'il foit befoin d'en rien dire ;
on connoiftra pour peu qu'on y
faffe de reflexion , que l'Empereur
veut infpirer par là de l'épouvante
aux Suiffes pour empêcher
l'execution du Traité
fait avec Sa Majefté Catholique
, & qu'il cherche à divifer
les Cantons & à les animer les
uns contre les autres . Mais il
fe trouve au contraire qu'il ne
les aigrit que contre luy mêine,
puifque le Canton de Lucerne
a déja nommé un Colonel de fon
contingent .
Ceux qui ont trouvé le mot
de l'Enigme du mois paffé ,
GALANT
425
qui eftoit l'Or , font :
MIS l'Abbé de Fours de la ruë
des Tournelles : l'Abbé du Mefnil
Ballan , Theologal de Mortain
: de Préel ruë S. Julien des
Meneftriers , & l'aîné rue Portefoin
; Theodat de Troye en
Vers latins ; le petit Ballon de
la Place Dauphine & Maillot
Chevalier, Seigneur de la Courtille
, & Poilou fon intime Ami :
Barbier , Joueur d'Inftrumers
du concert de la rue S. André
des Arcs , & Perducás fon confrere
l'aimable Poilou de chez
Mr Meny , Procureur au Châtelet
: Floridor le grand de la ruë
de la cerifaye Tamirifte , fa
femme , & ſa fille Angelique :
le Solitaire fans chagrin les
Joueurs à l'Ombre de la belle
:
Nn iij
426. MERCURE

Etoille de la rue Saint Severin,
& l'Amant paffionné de la plus
belle Brune de la rue de la Harpe
: le nouveau Poëte du Fauxbourg
Saint Jacques : Nicolas
du Four , prés les Auguſtins de
Rouen & fon bon amy Eftienne
le Foreftier , proche Saint Sever.
Mademoiſelle Javotte O
gier , jeune Mufe du coin de la
ruë de Richelieu . Meldemoiſelles
du Mouftier la fille , de l'Art
fenal Lifette , jeune Muſe det
la rue de la Truanderie ; la bel
le Picarde de la ruë de Ver- 1
neüil ; la Belle à l'habit blanch
du Pavillon Royal de la rue de
l'Hirondelle , & fon petit Voifin
au petit oeil éveillé : la nouvelle
Marchande de devant la
ruë de Savoye la petite intriGALANT
427
gue du coin de la rue desNoyers
& le Chevalier Lerû : La Nymphe
aux cheveux blonds du
cloiſtre Saint Benoit , & le jeune
& beau Protocolifte fon voifin
: les Commis du petit Gardenotte
de la Montagne Sainte
Geneviève : la nouvelle Echevine
du Pont Saint Michel : las
belle Fanchon de la ruë de la
Verrerie : Mademoiſelle Bellefontaine
& Mademoiſelle. dur
Plex fon amie : Mademoiſelle
Gavet de la rue Saint Germain:/
Madame du Reauclers de la ruë
des Cannettes : la dixiéme Mufe
du Fauxbourg Saint Ger ›
main : Mr l'Abbé Champagneli
Celerin du Puits- certain : Bon-t
nefont Auvergnat : Monger der
de la rue duRoulle , Bardes &
428 MERCURE
fon amy Dupleffis du Mans 3 J.
Y. Paftoret avec fon petit frere
: Angelique de la rue Saine
Jacques : Selier de la rue Coqueron
, Reparateur des Brodequinsd'Apollon.
L'Enigme qui fuit eft de M
d'Aubiecourt.
Ε
ENIGM E.
FE fuis uncomposé de cent mille parties
Fort bigearement afforties ;
Je puis en avoir plus ou moins ,
Selon qu'il plaift à ceux qui me donnentleurs
foins ;
Bien des gens ont en moy fi grande
confiance
Qu'ils fondent fur monfort leur plus
douce efperance
7
GALANT
429
Mais fi - toft qu'aux heureux j'ay
faitpart de mon bien ,
Mon nom fubfifte feul , je ne fuis
plus rien.
Madame la Prefidente Daligre
mourut le 19. de ce mois ,
de la petite verolle âgée de 32.
ans, en fon Château de la Riviere
; Madame fa mere , & Madame
fa grande Mere font mor
tes au même âge , & de la même
maladie. Cette Dame avoit
une rare pieté , un efprit folide.
La nature l'avoit ornée de
fes graces , fa Famille , & les
pauvres ont reffenti la bonté
de fon coeur en mille occafions."
Elle eftoit fille de Mr le Peletier
Miniftre d'Eftat fi recom
mendable par fa fageffe , fon
430 MERCURE
défintereffement , & famos
deftie . Elle avoit époulé Ma
Daligre , Preſident à Mortier
dont le merite égale la naiffan
ce & la dignité . Vous fçavez
que fa maifon à efté ilustrée par
deux Chanceliers de ce nom . Il
a eu plufieurs enfans dont il ne
lui refte qu'un fils & trois filles
, qui , quoique fort jeunes
promettent beaucoup.
Mr Sebret Intendant de Ma
rine à Breft eft auffi décedé .
Il me refte trop peu de temps
pour vous en entretenir ce mois
cy.
J'ay oublié de dire en vous
parlant de la mort de Mr Chapelas
, Chanoine de l'Eglife de
Paris , que Mr l'Archevefque è
a donné fa Chanoinie à Mr PiGALANT
431
rot , Docteur de Sorbonne . Ce
nom eft fi connu , & ce fçavant
Theologien s'eft acquis une fi
haute réputation , qu'on ne
peut donner trop de louanges
au bon choix de Mr le Cardinal
de Noailles .
Je vous envoye un Extrait
d'une Lettre de Madrid , où il
eft parlé de l'état des affaires
d'Andaloufie.
ON écrit de Madrid da 17. de
ce mois que Mr l'Amirante de
Caftille en eft parti le 14. pour ve
nir à la Cour de France en qualité
d'Ambaffadeur Extraordinaire.
Une perfonne du plus haut rang
écrit de Madrid du mefme jour 17.
que les Ennemis s'apperçoivent bien
432 MERCURE
ils font
venus
mécontex
fe font fort quand
qu'ils ne
font pas plus avancez que le premierjour,
qu'ils ont defcendu à Rot
, & que les ordres fages & efficaces
qu'a donné la Reine rendent
inutiles & vains tous leurs
Projets. Ils voyent que leur deffein
fur Cadiz n'est pas praticable , ils
ont tournéleurs foins du côtédu Peuple
qu'ils ont crû feduire fous le prétexte
fpecieux de les mettre dans
une entiere liberté ; mais ils n'ont
perfuadéperfonne , & n'ont pas gagné
unfeul Eſpagnol .
K
On ne peut rien ajoûter à la prévoyance
du Gouverneur de Cadiz
Il est mal- aifé de concevoirla gran
de quantité de provifions de guerre
& de bouche qu'il afait entrer dans
cette Place , Leurs Soldats defertent
de tous
GALANT
433
tous les jours , fur tout les Irlandois.
Tous ces Deferteurs affurent qu'ils
n'ont pas douze mille hommes , &
tres - peu de Cavalerie , ce qui les
empêche de s'étendre.
Dés le 30. Aouft il eftoit entré
dans Cadiz quatre cens mille rations
de ce qu'ils appellent la factoria de
·la Armada , & on a continué d'y
faire entrer tous les jours toutesfor
tes de munitions . La Flote ennemie
Je tient toûjours à la vuë de Cadiz,
mais tous les Poftes font fi bien
pourvus qu'on ne craint rien deleurs
entrepriſes.
Ils ont fait un détachement de
fept
Vaiffeaux de guerre & de
quelques autres Bâtimens . On crois
qu'ils vont au Détroit. On ne peut
rien ajouter au zele , & à la fageffe
du General des Coffes d'Anda-
Septembre. 1702: Og
414 MERCURE
loufie du Gouverneur de Cadiz.
La Reine a nommé Don Sebaftien
de Coftés Commiffaire General de la
Croifade
Vous voyez par le noms de
Croifade que l'on donne aux fecours
envoyez par tous les
Royaumes d'Espagne , par les
Ordres , par les Communau
tez & par quantité de riches
particuliers , que les Espagnols
regardent cette guerre comme
une guerre de Religion ; c'en
eft une en effet fi tout ce que
l'on écrit eft veritable . On
mande que les Anglois & les
Hollandois qui en avoient d'abord
ufé avec beaucoup de
douceur , en payant les vivres
qu'ils s'eftoient fait donner ,
*
GALANT 435
avoient changé de maniere
voyant qu'ils ne pouvoient attirer
perfonne dans leur party ,
qu'ils avoient commis beau
coup d'irreverences dans les
Eglifes , & fur tout dans les
Convents dont ils avoient rompu
les grilles , de forte
que la
pudeur des Religieufes avoit
eu beaucoup à fouffrir. On
ajoûte même qu'ils ont enlevé
des cloches en beaucoup
d'endroits.. On mande auffi
qu'un corps de quatre mille
hommes de leurs troupes ayant
voulu attaquer Ponte - Suazo ;
d'autres difent Ponte Realle ,
quelques Troupes Efpagnoles ,
des meilleures du pays , s'y
étoient jettées avec quelques
François , & qu'ils avoient fi
f
Oo ij
436 MERCURE
bien receu les ennemis qui les
avoient repouffez avec perte
de cinq ou fix cens hommes .
On m'a affuré que Monfieur
le Marquis de Villa- d'Arias
mande que l'affaire s'eftoit bien
paffée , qu'il y avoit dans la
Place quelques Troupes des
Vaiffeaux & des Galeres , dont
l'exemple avoit animé le refte
des Troupes , & que les unes
& les autres s'eftoient extremement
diftinguées . Monfieur
de Villad' Arias ajoûte que tout
eft en fi bon eftat dans le pays
qu'il ne craint point les Anglois
, qu'il a tiré toutes les
vieilles Troupes des coftes pour
les faire entrer dans Cadiz ,
& qu'il a mis en leur place des
Milices dans les poftes qui font
1
GALANT 437
les moins expófées , que tout le
monde fait voir une bonne volonté
qui fait plaifir , qu'il reçoit
tous les jours des fecours
d'argent , de munitions & de
vivres , que les Archevêques
de Seville & de Tolede ont
animé tout le Clergé , qu'on
a levé des Troupes affez promptement
, qui s'eft prefenté
beaucoup d'Officiers de fervice
particulierement pour le Regiment
de la Reine , & que ce
corps qui doit eftre tres - beau
fera complet dans peu de tems.
On écrit auffi que les brouilleries
augmentent entre Mr. le
Prince Darmstad & Mr le Duc
Dormond ;i que ce dernier
fe plaint qu'il ne trouve rien
de ce que ce Prince avoit avan
O o iij
438 MERCURE
cé , ne voyant ni foulevement
ni revolte , ni mécontens d'avoir
le Duc d'Anjou pour Roy,
ni creatures de l'Empereur . Il
y a des lettres qui raportent
un fait affez fingulier Elles
difent qu'un Officier Efpagnol
d'une intrepidité reconnuë
ayant choifi douze Efpagnols
des plus braves , entra dans
Rota, qu'il traverfa d'un bout à
l'autre à la tête de fa petite troupe
, il tua quelques foldats qu'il
rencontra & fit quelques pri
fonniers qu'il amena fans ,
eftre ni attaqué ni pourfuivy
quoy qu'il y eût plus de huit
cens hommes dans la Place ,
parmy lefquels on comptoit
alors prés de cinq cens malades
.
on
>

GALANT 439.
5
Je ne puis finir fans vous par
ler encore des nouvelles d'Ita
lie. On travaille depuis la prife
de Guastalla , à miner le Châ
teau & les Portes de Luzzara ,
pour les faire fauter . On fortifie
à force Guastalla . Monfieur
le Duc de Vendofme a fort étendu
la droite de l'Armée du côté
de la Secchia . Il détacha le 18 .
Mr le Comte d'Estaing , Maréchal
de Camp , avec onze Ef
cadrons , & quatre Bataillons ,
pour aller s'emparer de Carpi
dans le Modenois . Il empêché
par ce moyen que les Ennemis
ne faffent des courfes dans le
Pays , il les inquiette dans leurs
fourages , il met les nostres en
feureté ; il refferre leurs cour➡
fes du cofté de Reggio , & leur
440 MERCURE
bouche un chemin qui va à Bercello.
Son Pont de Luzzara
apporte l'abondance dans fon
camp
Les Ennemis avoient pouffé un
travail affez prés des retranchemens
des Alliez , à la tefte d'une
caffine blanche qui eſt à la teſte
de leur camp . On a fait une batterie
de quatre pieces de gros
cànon pour abattre cette caffine
, & pour interrompre leur
travail. On plaça auffi des Mortiers
pour leur jetter des bombes
& des pierres Tout cela fur
fervi à merveilles le 14 degrand
matin . La caffine fut ruinée
& on leur tua beaucoup de monde.
Le feu des Alliez dura juf
qu'à onze heures du matin .
Dans le même temps My le
GALANT 441
1
Prince Eugene fit une falve à
balles & à boulets , pour la prife.
de Landau. Le canon des Alliez
lui répondit , & ne tira pas
moins bien que le fien . Ils reçurent
à midi un Courier de M²
de Baviere , qui leur apporta la
nouvelle de la prife d'Ulme. On
donna des ordres pour en faire
des feux de joye fur les fix heu
res du foir. La canonnade dura
ce jour- là de part & d'autre ,
jufque bien avant dans la nuit .
Des Deferteurs affurerent le
lendemain que les Ennemis avoient
perdu plus de deux cens
hommes. Les Alliez perdirent
de leur cofté un Officier des
Troupes de Mr le Duc de Sa
voye , qui fut bleffé à mort avec
cinq ou fix Soldats , & autant
442 MERCURE
de chevaux . Plufieurs boulets
tomberent dans le Jardin de la
Maiſon où logeoit le Roi d'Ef
pagne. Ce Prince qui eftoit venu
pour voir le feu de joïe , de
meura toûjours fur fon Balcon ,
qui regardoit du cofté des Ennemis
. Cette fermeré fut admi
rée .
J'allois fermer ma Lettre
lors que j'ay reçû la Lettre fuivante
, je vous l'envoye .
AFontainebleau le trentiéme
Septembre.
Left arrivé ce matin nn Officier
de l'armée d'Espagne , qui a ap
porté le détail d'une affaire arrivée
Cadiz dont on n'avoit parlejuf
GALANT 443
!
qu'ici quefort confufement , & dont je
ne puis encor vous donner qu'un éclairciffement
imparfait. F'efpere
quenous en aurons le détail dans un
jour ou deux Cependant je fuis
perfuadé que la lecture de ce que je
vous envoye vous fera plaifir,
Le Duc d'Ormond à fait attaquer
par toutes fes Troupes débarquées
le Fort de Matagorda dont la
prife leur affuroit l'entrée du Pontal
, & prefque avec certitude celle
de la Ville de Cadiz. Mr de Vil.
lad Arias qui commande les Trou-
Efpagnoles , à attaqué les Ennemis
avec douze cens chevaux de
vieille Cavalerie , qui a fervi autres
fois en Catalogne , & qui eſt
fort eftimée , buit cent de nouvelle
cinq cens Gentilshommes , & quatre
mille hommes d'Infanterie de
やむ
444 MERCURE
Milices. Il les a battus & deffaits
obligé de fe retirer avec perte de
leur coffe de fix cens hommes fur la
place , de trois cens Prifonniers &
de plus de cinq cens qui les ont
abandonnez & font venus joindre
les Efpagnols , la plupart Irlandois
. Nos Galeres y ont fait
des merveilles & les ont cannonez
fleur d'eau pendant le combat , enforte
qu'ils ont efté obligez de tourner
leurs batteries contre elles.
Mais elles faifoient des mouvements
qui rendoient leurs décharges
inutiles. La Cavalerie à fait tout
ce qu'on peut attendre de braves
gens. Mr deVillad Arias avec fon
Armée qui grofit tous les jours , s'eft
approché des Ennemis , & les obferve
de fort prés. L'Officier qui eft
arrive , dit qu'on ne doute pas qu'ils
ne
GALANT 445
ne fongent à fe rembarquer , mais
¿ qu'au premier mouvement qu'ilferont
pour cela , Mr de Villadarias
tombera deffus.
Au reste rien n'eft comparable
aux défordres que les Anglois ont
fait à la Campagne dans les Vil
lages , & aux profanations qu'ils
ont commifes dans les Eglifes , les
faifantfervir d'Ecuries à leurs che
vaux. L'Officier affure qu'ils ont
une grande difette de vivres , & que
chaque Soldat n'a parjour qu'unpe
tit morceau de bifcuit bien dur.
Les Anglois & Hollandois fe
plaignent fort du Prince Darmf
tad qui les à embarquez dans cette
mauvaise entreprise , en leur fai
fant voir un nombre infini de lettres
desperfonnes les plus confidérables
d'Efpagne , qui, à ce qu'illeurvouloit
Septembre. 1702. Pp
446 MERCURE
perfuader n'atendoient que l'arrivée
de cette flotepour fe déclarer. Le Duc
d'Ormond en eft venu aux graffes pa
roles avec le Prince Darmftat.
Il est aisé à ceux qui connoiffent
le zele qu'ont les Espagnols pour
Lear religion , de juger de l'effet que
font far eux les facrileges &profanations
de ces Heretiques.
Vous
n'attendiez pas ce que
Vous venez de lire des Galeres,
quelques Relations ayant dit
qu'elles avoient efté miles fous
l'eau , mais on a appris depuis
que cet ordre n'avoit pas efté
executé.
La prife de la petite Place de
de Venlo ne dédommagera pas
les Anglois & les Hollandois
des cinquante millions que leur
coûte la grande Flore qu'ils ont
GALANT 447
envoyée à Cadiz : Ces fortes de
petites Places , dont les fortifi
cations ne font prefque que de'
terre ne tiennent pas contre les
grandes Armées , qu'on met en
Campagne depuis quarante ans .
Ces places auroient efté confiderables
dans la guerre qui finit
par la Paix des Pirennées . Mais
ce n'eft plus aujourd'huy un
avantage pour ceux qui les
prennent. L'Armée qui campe
aux environs s'en rendra maîtreffe
aujourd'huy , & celle qui
y campera dans un mois l'em ,
portera de même. Venlo ne
meritoit pas qu'on s'attachaſt
uniquement à le fecourir , les
Ennemis l'auroient fouhaité , &
il y auroient fans doute plus
gagné, puifque cela auroit rom-
Pp ij
448 MERCURE
pu des mefures concertées pour
de plus grands deffeins , & on
a jugé que les grands détache
mens que l'on a crû à propos de
faire feroient d'une plus grande
utilité que la levée du fiege de
Venlo ne feroit avantageuſe.
Cette Place à tenu 12. jours de
tranchée ouverte . La perte que.
les Ennemis ont dû faire pendant
tout ce temps là , doit eftre
confiderable , & c'eft acheter
une place comme Venlo , Cette
lenteur n'a rien de François.
Le Roy prit Maſtric en treize
jours , & fur ce pied - là
Venlo n'auroit pas dû tenir
deux jours. Il n'y a rien dans
la Capitulation qui ne foit dans
toutes les autres. La Garnifon
a efté conduite à Anvers.
GALANT 449
3.
A peine le Comte de Goes eutlapris
la reddition de Venlo ,
qu'il prefenta un Memoire aux
Etats Generaux , par lequel
l'Empereur demande que cette
Place luy foit remife, aprés qu'il
aura remboursé les frais du Siege
, parce que cette Ville eftant
dépendante de la Couronne
d'Efpagne , doit apartenoit à la
Maifon d'Autriche.
Vous fçavez queMr l'Electeur
de Baviere aprés s'eftre faifi
de la Ville d'Ulme s'eft enſuite
emparé de Kirckberg paffage
important fur Lyler qui tombe
à Ulme dans le Danube , & de
Biberach Ville Imperialle de
la Suabe , à huit ou dix lieuës
en deça d'Ulme . Il s'eft auffi
rendu maiſtreide Meminghen
Pp iij
450 MERCURE
& s'eft affuré d'Ausbourg , &
de plufieurs autres Places . Ontv
pretend que Mr le Lantgrave
de Heffe a pris le même
party que Mr l'Electeur de Baviere
, & qu'il s'eft emparé de
VVeflar , où eſt la Chambre
Imperiale. Je fuis moins affusab
ré de la prife de cette.Places
que de celle des autres Vil
les dont je viens de vous par
ler ; mais il eſt conſtant qu'ilb
donne de l'inquietude à l'Empereur
, & que les projets font
bien dérangez , les Troupes du
Cercle de Suabe & celles du
Cercle de Franconie avant
quitté l'Armée Imperiale, & Mr
deVirtenbergs'étant auffi retiré
avec une partie de ſes Troupes.
Mr de Baviere qui eſt preſente
GALANT 490
ment prés de Huningue fe trouve
maiſtre de tout le Danube
& en eftat d'empêcher l'Empereur
d'envoyer des fecours
en Italie. Nous verrons de tout
cela , ainfi que des grands détachemens
qui ont marché , i
éclore quelque chofe de grand
au premier jour. Je fuis faché
d'eftre obligé de fermer ma
lettre fans vous en pouvoir dire
davantage.
On vient de m'affurer que les Enne-b
mis ont perdu beaucoup plus de mon
de à l'affaire de Matagorda que l'on
n'avoit publié d'abord. Une de nos
Galeres ayant efté attaquée par cing
Fregates , les a obligées à fe retirer. Les
lept autres ont ralé la Côte , & leur
feu a fait un carnage effroyable. Mr.
de Villadarias a enfermé les Ennemis
dans leurs retranchemens; de forte qu'i
n'ont plus de liberté que du cofté de la
452 MERCURE
Mer. Ils ont abbaru les Saints dans
les Villages où ils ont efté; & pat de.
tifion ils en ont habillé plufieurs avec
des vêtemens ridicules , &. ont renverfé
& foulé aux pieds les faintes Hofies.
On ne croit pas le Prince Darmftar
en feureté fur les Vaiffeaux , tous
les foldats crient hautement qu'il eft:
caufe de leur malheur...
t
Je ne doute point que vous ne foyez tavie
d'aprendre que Flote de la Nouvelle
Elpagne commandée par Mr deChâteaunaut
eft en feureté. Ie tuis , & c.
Paris ce 30 Septembre 1702 .
AVIS.D
Ondonnera dans un mois un Tournal
Blocus & du Siege de la Ville & du
Fort de Landau..
P
TABLE.
Relude.
Nouvelle Relation du combat de
de Luzzara & remplie de fairs
nouveaux.
TABLE.
Réjouillances faites au fujet de
cette Victoire.
47.
Les Echos d'Anet à Mr le Duc de

Vendôme. So
81
Article de morts tres confiderable
par la quantité de chofes qu'il .
renferme.
Fefte galante , & magnifique 86
Vers à la gloire des beaux Arts 107
Hiftoire
Réponse de l'Echo de Beauvoir, 116
Etabliff dun Semin. à Bellay. 123
Defcription de la nouvelle Eglife de
Hoftel Royaldes Invalides. 123
110
Poëme & Athenais de la guerre de
130 Perfes.
Apotheofe de Mad de Scudery . 132
Mr le Marquis de Leganez
l'honneur de faluer le Roy. 132
Abregé de la vie de Mr Boudon
& mort en adear de Sainteté 138
TABLE.
Aatre mort. 181
Zettres de Gouverneur de Guyenne
prefentées au Parlement de
Toulouse.
183
Madrigal d'une Dame de Cremone.
184
Eloge de Mrle Cardinal de Noail-
183 les.
Réjouiffances faites par Mr Am
baffadeur d'Espagne
Grande Relation du Perou.
Lotterie de Lion.
Madrigal,
1867
Isr
215
221
Traduction de deuxHymnes de Mr
l'Abbé Delfaut.
Mariage.
Prife de plufieurs Forts .
222
228
231
Retour de Monfeigneur le Duc de
Bourgogne &c.
237
Troifiéme Article de morts auf
remply que lesprécedens . 242
TABLE .
Oraifon funebre prononcée par Mr
Abbé Roquette . 264
Article qui doit eftre ajouté à la Relation
du Perou.
Epigramme.
268
270
Requefte des Mufes de Bordeaux à
Me la Prefidente de laTrene, 271
Journal de Fontainebleau . 276
Viede Mrl Abbé de la Trappe. 283
Reception faite à Mr le Comte de
Touloufe à Palerme & à Meffine.
293
Ce qui s'eft paffé à l'Acad . Françoi
fe , le jour de la reception de Mr
Chamillart Evêque de Senlis . 315
Article curieux concernant la prife
de Landau..
Prife de Guastalla .
Defcentefaite à Cadiz , avec ce qui
a donné lieu à cette Defcente. 363
Détail de laprife d'Ulme. 389
.332
352
TABLE.
Suite du Journal de Fontainebleau, 407
Commiffions données pour lever de noupeaux
Regimens.
Agrément donné à Mr le Chevalier
de Bonnelle.
Regiment donnépar le Roy.
413
415
416
Regiment donnépar le R. d'Espagne. 417
Affaires des Suiffes .
Enigmes.
Dernier article des Morts.
418
424
429
Chanoinie de l'Eglife de Paris donnée
par Mr l'Archevefque. 430
Lettre de Madrid touchant les affaires
d'Andaloufie.
Ssite des affaires d'Italie.
421
439
Suite des avantages remportez à Cadiz.
442
Suite de la Marche de Mr l'Electeur de
Baviere
Suite des nouvelles d'Italie.
449
443
Relations du Combat de Matagorda
proche Cadiz.
446
Prife de Vento. 447
Nouvelles de divers endroits. 449
L'Air , Les plus. 106
L'Air Vents , Grefles. 275
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le