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1702, 02 (supplément, Relation de la journée de Crémone)
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EK -13
1
IG 2401
353
RELATION
DE LA JOURNE'E
DE CREMONE,
ET DE LA DE FAITE
DES TROUPES
IMPERIALES,
AVEC
LA SUITE DES AFFAIRES
D'ITALIE
GENS
BDA
A PARIS,
Chez MICHEL BRUNET dans la
grande Salle du Palais , au
Mercure Galant .
M. DCCII.
Avec Privilege du Roy
El..10
Omme il eft impoffible dans lacon
Cjoncture prefente de ne pas groffit
le Mercure , ce qui en augmente confide
rablement les frais , on ne peut fe difpenfer
d'en augmenter auffi le prix, Ainfi les
volumes qui feront reliezen veau fe ven
dront dotefnavant trente-huit fols, quant
aux volumes qui feront reliez en parchemin
, on n'in payera que trente-cing.
Les Relations, ſe vendront autant que
les Mercures.
+
T
Chez MICHEL BRUNET, grande
Salle du Palais , au Mercure
Galant.
M. DCCII.
Avec Privilege du Regi
AVIS AU LECTEUR.
Na eufi peu de temps pour imprimer
ce Volume , qu'on n'auroit
pû en venir à bout fi on n'euft fait
travailler en même tems dans plufieurs .
Imprimeries. Il a fallu même fe fervir
de differens caracteres , afin que les Imprimeurs
avançaffent & puffent joindre
plas facilement les morceaux qu'ils a
voient compofez léparément. Dans cet--
te précipitation qu'on a cue pour avan
cer, il eft impoffible qu'il ne s'y foit glif
fé plufieurs fautes d'impreffion. Il s'en
fait ordinairement de deux fortes . Les.
unes font tellement contre le bon fens ,.
que les plus difficiles à contenter ne les
imputent jamais à l'Auteur , qui eft toû
jours incapable de les faire . Il y en a
d'autres dans lesquelles on peut en
quelque façon trouver du fens , mais
un fens mauvais , & qui feroit tort
celui qui auroir écrit de cette for
A VIS.
te , fi l'on ' fe - perfuadoit qu'il , cuft
voulu faire entendre ce que ce mauvais
Lens,prefente â l'efprit . C'eft aux fautes
de cette nature qu'on prie le Lecteur de
prendre garde , & de ne les attribuër
qu'à la precipitation avec laquelle ce volume
a été imprimé. La diverfité des Imprimeries
qu'on a efté contraint d'em
ployer , eft caufe qu'une même Relation ;
ou prefquefemblable fe trouveimprimée
deux fois , mais heureufement elle n'eft
pas longue. Du refte , on croit que ce
Volume de la Journée de Cremone ne
doit rien laiffer à fouhaiter fur cette af
faire , & que le Lecteur trouvera qu'on
en a tiré tout ce qu'il pouvoit attendre.
Pour peu qu'on euft dit davantage , on
Leroit tombé dans des repetitions qui
auroient pu fatiguer. On a joint aux Res
lations entieres quelques extraits d'autres
Relations , & de plufieurs Lettres
qui ont peu couru , & qui contiennent
prefque la moitié du Livre . Ces extraits
font trop curieux pour ne pas faire
plaifir
LA JOURNÉE
DE
CREMONE
C
Rémone , Capitale
du Crémonois avec
Evêché , fuffragant de
Milan , eft fcituée dans une
grande Plaine , prés de la
Riviere du Po , avec la
A
2 La Journée
quelle elle eft jointe par
le Canal d'Oglio , qui
remplit d'eau les foffez
qui ont cinq milles de
tour avec cinq portes
Aanquées de quelques
baftions , & un Château.
Toutes les rues font larges
& droites , ornées de
grands édifices , de belles
Eglifes & de beaux Palais
, comme ceux de l'Afaita
des Seigneurs ,
de Tretti , de l'Evêché ,
& du Paz . du Podeſta
de Crémone.
La
lais public , où l'on adminiftre
la Juftice .
place principale eft grande
& belle. On l'apelle la
Place du Capitaine
. Il y
a une Tour des plus hautes
d'Italie baſtie par l'Empereur
Frideric Barberouffe,
qui fit rebaftir Crémone
en 1284. Elle avoit
fouffert de grands ravages
par les Gots , & les Elclavons
; & les Lombards
Favoient entierement ruinée
vers l'an 630. Je ne
A ij
7
La Journée
yous parle point des Siéges
qu'elle a foûtenus
; il ne
s'agit pas de l'hiſtoire
de
cette Place ; mais de l'ac
tion qui vient de s'y paffer.
Elle eft inouiejuſqu'à
nôtre Siècle , & fera vivre
le nom de Crémone
jufques dans la pofterité
la plus reculée . Avant que
d'entrer dans le détail de
ce qui tient du prodige ,
& qui fait aujourd'huy
l'étonnement
, & l'admiration
de toute l'Europe ,
de Crémone.
je ne fçaurois m'empêcher
de dire lorfque je vois
cette action generalement
aplaudie , que c'eſt une
chofe nouvelle fous le Soleil
qu'un pareil miracle .
Jamais aucune autre ,
quelque parfaite qu'elle
ait pû paroître , n'a efté
exempte de la cenfure
foit à caufe de la bizar
rerie des goûts , ou parce
que les hommes font
naturellement envieux &
contrarians , & qu'il s'err
A iij
6
La Fournée
trouve qui feroient fachez
d'être du fentiment
des autres , quoy que general
& aprouvé. Il eft
certain que dans les arts ,
& dans les lettres , les
plus fçavans hommes.
n'ont pu encore goûter
le plaifir de fe voir donner
des louanges
pures ,
& fans mélange .
ouvrages où l'art a part ,
font ou manierez, ont quelque
partie défectueuſe
ou font imitez. Les ouvra-
Les
de Cremone.
7
ges d'efprit compofezpar
les Auteurs polis qui ont
commerce avec le beau
monde, & qui en font euxmêmes
, n'ont qu'une fu
perficie aparente ; il font
trop fleuris , & inanquent
d'érudition , & ceux qui en
ont beaucoup , & qui font
le fruit des veilles des fçavans,
fentent trop le pédan
tiſme.
Les Guérriers d'une
valeur intrépide & qui
affrontent tous les perils ,
A iiij
C
8 La Journée.
font voir au gré de ces cenfeurs
univerfels une temerité
indifcrete , qui peut
engager une affaire mal à
propos; & faire perir beau
coup de braves : Et ceuxqui
conduifent une entreprife
avec beaucoup de conduite
, & une lenteur ju
dicieufe & neceffaire pour
la faire réuffie , couvrent
leur timidité du voile de
la prudence , & craignent
d'eftre battus . Je ferois
un volume entier fi je vous
de Crémone.
lois peindre ces critiques
de profeffion , à qui l'on
donneroit plus de créance
fi on faifoit reflexion qu'il
y a bien de la différence
entre faire & juger , &
que fi ceux qui jugent
étoient à la place de ceux
qu'ils condamnent , ils feroient
peut - eftre moins
dignes de louanges que
ceux dont l'inaction , dans
laquelle ils fe trouvent ,
leur donne le temps de
critiquer ce qu'ils admire10
La Journée
roient , s'il étoit l'ouvrage
de leurs mains , de leur
efprit ou de leur valeur.
Il eſt bien furprenant
que lors que rien n'eſt
exempt des coups de langue
des cenfeurs univerfels
qui ne fçauroient rien aprouver
, ce que les François
ont fait dans Crémone
pour en chaffer les Allemans
, foit generalement
aplaudi , & paffe fans contredit
pour la plus belle
action dont on ait jamais
de Crémone.
oui parler. Toute la Cour
dit , & tout le peuple publie
, qu'il n'y en a jamais
eu de fi vigoureuſe , de fi
longue , de fi complette ,
& de fi glorieufe pour
ceux qui l'ont faite . Ceux
mefme qui font attachez
au mêtier de la guerre
donnent de grandes
louanges à ce qui vient
de fe paffer dans Crémone,
quoi que la plus part de
ceux de cette profeffion
blâment ordinairement
12 La Journée
toutes les actions où ils
n'ont aucune part , qu'ils
tâchent de les affoiblir , &
qu'ils les frondent .
Celle dont j'ai entrepris
de vous rapporter
l'entier détail , étant genéralement
aplaudie ainſi
que je viens de le marquer,
on ne peut douter qu'elle
ne foit belle, & bien complette.
On doit s'en rapporter
aux François qui ne
deguifent rien fur ce qui les
regarde , & qui ont tant
de Crémone.
73:
d'amour pour la verité
que de peur qu'on ne les
accufe de l'alterer , ils grof
fiffent fouvent leurs pertes,
au -lieu de les diminuer
,
& quand ils ont eu le bonheur
de remporter quelques
avantages
, & qu'ils
en envoient
des Relations
qui leur font glorieuſes ,
il faut que ces
avantages
foient fi réels , & fi connus
qu'il foit impoffible
de les
accufer de fe donner un
encens qu'on pourroit leur
14 La Journée
refufer. Il eft fi conftant
que l'action de Crémone
les acouverts de gloire,que
les Etrangers mefmes qui
font ici , & qui pourroient
avoir des raiſons pour n'avoir
pas le coeur tout françois
, ne balancent point à
lamettre au deffus de toutes
les actions de vigueur
dont ils aientjamais entendu
parler. A peine avois-je
achevé de prendre la réfolution
de vous envoyer
un détail , que je me fuis
de Crémone. 25
trouvé embaraffé de quelle
maniere je pourrois
exécuter mon deffein . En
compofant une Relation
fur la plupart de celles
qui ont efté envoyées je
tombois dans de grands
inconveniens . Il y a des
faits dans les unes qui ne
font pas tout à fait de
mefme dans les autres.
Peut- eftre qu'il n'y a que
la maniere de les tourner
qur les rende differens , &
que fi ceux qui ont fait
16 La Journée
ces Relations fe parloient ,
ils conviendroient d'avoir
voulu écrire la meſme
chofe ; mais comme cela
ne paroît pas tout à fait
aux yeux du public dans
ces Relations , il auroit
fallu que j'euffe fait un
choix qu'il ne m'apartient
pas de faire , & ceux qui
auroient veu les Relations
que je n'aurois pas fuivies
auroient efté en droit de
dire qu'ils auroient veu des
Relations contraires à ce
que
de Crémone. 17
que je raporte , & que ce
n'eſt pas à moi à decider .
Ainfi la plupart des Relations
ayant efté faites par
des Officiers Generaux
, par
des Majors , & par des Colonels
, j'ay cru les devoir
donner toutes. On pourra
m'objecter qu'on fera obligé
de lire fouvent la ineſme
chofe, toutes les Relations.
eftant fur la mefme action;
mais elles font fi belles qu'il
n'y en a point dont la lectu
re ne donne beaucoup de
B
ᎨᎦ
La Fournée
plaifir . Les uns ont combattu
d'un côté , les autres
ont fait paroître leurvaleur
d'un autre , chacun décrit
ce qu'ont fait les troupes.
qu'il commandoit ſeparement,&
ces actions n'étant
point les mêmes , les Relations
font differentes, & ne
font femblables que dans le
fait principal. Lors que les
mefmes perfonnes décri
vent les mefmes actions ,
il y a toujours beaucoup
de difference , puiſqu'il
de Crémone. 19
s'en trouve dans le plus ou
le moins de circonstances ,
& dans la maniere d'écrire .
Enfin il n'y en a aucune qui
n'inftruife de quelque chofe
dont l'autre ne parle pas .
Je joins aux faits qui font
dans les Relations que je
donne , plufieurs faits curieux
qui ne font dans aucune
Relation , & le tout
enfemble doit faire voir
la beauté de l'action que
je prétens faire connoître à
fond . Je commence par la
Bij
20 La Journée
lettre écrite à Monfieur le
Prince de Vaudemont ,
Gouverneur du Milanez
par Monfieur le Comte
de Revel Lieutenant General
, & commandant
dans Crémone toutes les
Troupes qui en ont.
"
chaffé les ennemis. Cette
lettre ne peut paffer pour
une Relation étendue , &
dans les formes , & elle n'a
efté écrite que pour don
ner avis à Monfieur le
Prince de Vaudemont
de
de Crémone. 23
ce qui venoit de fe paffer ,
& pour lui demander
des chofes dont il avoit
befoin dans Crémone .
J
Ene fçaurois , M. vous
faire le détail de ce qui
seft paffé en cette Place .
depuis la pointe du jour
juſques à la nuit . Les Ennemis
s'y eftant introduits
par un ancien Acqueduc ,
ou fauffe porte , au moien
de laquelle ils fe font faifis
de deux autres , & ont
22 La Journée
introduit un
corps confi
derable
d'Infanterie
& de
Cavalerie
avec
lequel il fe
font
emparez
des principales
places
, faifis de M.
le
Maréchal
de Villeroi ,
de M. de
Crenant , qui
a eu une épaule
caffée
,
de Mrs de
Mongon
&
Crouy,fans parler
de ceux
dont je ne fçai
pas les
noms. La grandeur
de
cette place
ayant fait que
plufieurs
troupes
le font
trouvées
coupées
, & n'ont
i
de Crémone.
23
pû rejoindre les autres , je
me fuis trouvé le feul Officier
general en état d'agir.
La plupart des Colonels
tuez ou mis hors de Coinbat
; & une infinité d'autres
Officiers tuez ou blef
ſez dans les frequentes
charges qu'il a fallu faire
pour gagner les poftes
dont ils s'étoient emparez,.
& empêcher par ce moyen
un plus grand nombre
d'autres mais quoique
j'aye pû faire , ils font
24 La Journée
toûjours demeurez maîtres
d'une porte & des
places qu'ils avoient occupées
, & il ne me reftoit
à l'entrée de la nuit pour
toute reffourceque la communication
que j'avois
confervée avec le Château
, s'ils perfiftoient à ce
défendre dans leurs poſtes.
Mon Infanterie
rebutée
par les fréquentes charges.
qu'elle avoit faite m'obligea
à faire jetter mes Dragons
pied à terre pour l'encourager.
de Crémone .
25
courager comme le Gouverneur
, a efté un des pre
miers renverſez
& percé
de plufieurs coups, tou
tes les Troupes ſe ſont
trouvées
fans munition
,
le Canon fans Boulets ,
fans Chevaux , ni Commif
faires pour les conduire .
J'avois d'ailleurs l'embaras
de foutenir nôtre Pont qui
étoit à l'autre côté de la
Ville non feulement contre
les Ennemis qui étoiết
dedans , mis encore contre
C
26 •
4
La Journée
corps confiderable qu'ils
avoient de l'autre côté du
Pont , ce qui me mit dans
la neceffité de le faire rom--
pre. L'Intendant a efté
enlevé des premiers , j'ay
fait depêcher une lettre à
M. le Marquis de Créqui
pour lui donner avis de
ce qui s'eft paffé , tant pour
fonger à la fureté que pour
la nôtre. J'avois donné
ordre dans le commencement
de vous depêcher
un Courier pour vous
de Crémone.
27
donner avis de ce qui ſe
paffoit ; mais l'incertitude
s'il eft arrivé à bon port,
m'a fait prendre le party
de vous en depêcher un fecond
qui pût vous 2-
prendre le denouement
de cet évenement par la
retraite de Mst le Prince
Eugene & de Commercy
qui y ont été en perfonne
tout le jour , attendant l'en .
trée de la nuit pour retirer
leurs Troupes . Nous en
ayons fçû le détail par un
Cij
28 La Fournée
?
Ayde-de- Camp que m'a
envoïé M. deCrenat , qu'ils
ont emmené hors la Ville,
avec une épaule caffée , &
laiffé dans une Caffine , fur
fa parole Nous avons apris
par leurs bleffez , & entr'autres
par Mr le Comte de
Mercy , que leur projet
étoit de s'emparer de la
Ville & de fe faifir du Pont
pour y faire entrer les
Troupes qu'ils avoient de
l'autre côté , & puis tomber
au milieu des Quar- .
de Crémone. 29
4
tiers de M. le Marquis de
Crequy , qu'ils auroient
aifément battus l'un aprés
l'autre. Jugez où nous en
ferions , fi je n'avois heureuſement
pris fur moy de
fufpendre l'Ordre qui m'avoit
été envoyé de faire
paffer huit cens Hommes
& cinq cens Chevaux , au
de -là du Pô . Nous ne fèrions
plus maîtres de Crémone
, & le Détachement
auroit efté taillé en pieces,
par le Corps qu'ils avoient
C iij
30 La Journée
de l'autre côté. Je croi
donc vous devoir dire que
nous avons befoin d'un
Renfort cófiderable d'Infanterie
& de Cavalerie ,
même de quelques Officiers
Generaux pour nous
prêter la main dans le befoin:
Tous les Officiers des
Regimens ayanteſté tuez
ou bleffez entr'autres
M. de Preflé , tué ; Mrs de
Montendre & d'Entragues
bleffez ; le Major General
, & le Major des
de Crémone. 38
·
Vaiffeaux & Capitaine
des Grenadiers . Il ne me
refte que M. de Praflin ,
qui m'a été d'un grand fe
cours , & qui a fait rompre
le Pont. Les Aydes de
Camp de M. le Maréchal
fe font donné beaucoup
de mouvement ; entr'autres
Mrs de Saint - Genié ,
Defmarais & de Marfillac
qui ont toûjours chargé à
la tête des détachemens ,
avec la derniere valeur;
Mrsde Courlardon , la Che
1
Ciiij
32 La Iournée
tardie & de
Langcais , qui
ne m'ont point abandonné.
Il feroit difficile dans
uneLettre écrite à la hafte ,
de
rendre
témoignage
d'une infinité
d'actions
qui meriteroient
d'eftre
écrites tout au long. Le
Regiment
des Vaiſſeaux
& Royal Comtois , ont
chargé plus de dix fois .
M. de
Fimarcon pied à
terre , à la tête de fes Dragons
pareillement
, avec
toute la valeur poffible .
de Crémone
33
Vous pouvez vous repofer
fur la
vigilance que
j'aurai pour remettre cette
Place en deffenfe , & pour
me deffendre des furpriſes
que les gens mal -intentionnezme
pourroient faire;
eftant perfuadé qu'il eft
refté un grand nombre
d'Allemans
dans les fouterrains
& Couvens , qui
pourroient ſe rendre Maîtres
une feconde fois des
Portes , & y introduire les
Ennemis tout de nouveau.
T
34 La Journée
J'ay mis tous nos Ingenieurs
pour reconoître ces
fous-terrains , qui font en fi
grand nombre , que ce ne
fera pas une petite prati
que que d'y remedier. Je
ferai Biouac & des Rondes
de pofte en poſte fur
les Remparts , & les Patrouilles
de Cavalerie ; &
le jour des Gardes fur toutes
les Places & aux Portes
, pour fe deffendre des
furpriſes qu'on pourroit
faire , jufqu'à ce que les
de Crémone.
35
chofes foient revenuës
dans leur état & qu'on ait
reparé toutes les entrées
qui répondent dans les
Foffez de la Place . Nous
aurions befoin d'une Brigade
de Canoniers , de
Pierres à fufil & de quelqu'un
qui remplace M. le
Gouverneur qui eft mort
de fes bleffures , & je croi
que nous ferons obligez
de retirer les Troupes de
M. le Marquis de Crequy,
qui font au delà du Pô , &
36 La Iournée
qui ne fervent qu'à nous
affoiblir , & de laiffer une
Garnifon convenable dans
Sabionnette , pour avoir
un jour communication
avec Mantouë , & s'y pouvoir
avancer quand on le
jugera à propos.Je foumettrai
pourtant mes fentimens
à ce que vous jugerez
à propos , & me conformerai
à vos Ordres en
toutes choſes . Il ne me refte
qu'à vous affûrer du
reſpect avec lequel je fuis
& c.
de Crémone. 37
Cette Relation étant
du General qui a donné
les Ordres & commandé
en perfonne les Troupes
qui ont fauvé Crémone ,
peut faire voir clair dans
celles qui font plus étenduës
, & les pourra rectifier.
M. le Comte de Revel
ayant agi en Soldat &
en General , le Roy quien
peu de paroles fait entendre
beaucoup de chofes ,
a dit , en parlant de ce
Commandant , que fa va38
La Journée
leur avoit éclairé toutes les
actions de cette journée.
La Lettre qui fuit eſt
écrite par M. Darrenne ,
Major General de l'armée
à M. Lapara.
de Crémone.
39
J
Ay reçû, mon cher ami,
la lettre que vous m'avez
fait l'honneur de m'écrire
du zo . du mois dernier ,
je vins ici de Milan le 31 .
avec M. le Maréchal de
Villeroi , le lendemain 1 .
Février je fus averti à
cinq heures du matin pär
M. de Marfillac un de
ces Aides de Camp , que
les Ennemis étoient dans
la Ville en plufieurs places
, & que M. le Ma
40 La Tournée
réchal venoit de monter
à cheval pour s'aller jetter
dans le Château. Je
monté en meſme temps
à cheval pour m'aller
mettre à la tefte des premieres
Troupes d'Infanterie,
que je trouverois.Un
moment aprés je rencontrai
le Chevalier d'Entragues
à la teſte d'une partie
du Regiment Royal des
Vaiffeaux , je me mis à
la tefte de ces troupes
,
& nous marchâmes fur
la
de Crémone. 41
la Place que nous trou
vâmes remplie & occupée
par les Troupes & Cuiraffiers
de l'Empereur . Nous
marchâmes à eux en rem
pliffant les rues qui abou
tiffoient à cette place , &
lorfque nos Grenadiers
furent à la longeur de l'éponton
ils firent leurs dé
charges fur cette Cavale
rie qui fe renverfa à droite
& à gauche , & nous lai
ferent préfque toute cette
place , que nous ne pûmes
D
42 La Journée
neanmoins occuper parce
que l'Infanterie des Ennemis
eftoit faifie de la
Maifon de Ville & de toutes
celles qui donnoient
fur la Place . Le Chevalier
d'Entragues fut bleffé trés
dangereuſement
, & d'autres
Officiers . Tout ce que
nous pûmes faire ce fut de
nous baricader dans les
rues qui aboutiſfoient
à
cette Place & nous jetter
dans les Maiſons les plus
proches jufqu'à ceque nous
de Crémone.
43
cuffions du Renfort ; mais
M. le Comte de Revel
m'envoya ordre de marcher
fur les Remparts du
côtédela chapelle deSanta
Maria Nova , qui eft la
porte de Milan & celle
d'OgniSanti. C'eft auprés
de la Chapelle de ce nom
que les Ennemis étoient
entrez par le moyen du
Prevôt Cofoly & de deux
de ces Frères ; mais dans
le tems que cette Trouppe
des Vaiffeaux febaricadoit,
Dij
44
La Iournée
je
-
vis venir fur ma droite
les deux Bataillons de Dillon
& du Bourke qui marchoient
du côté de la porte
du Pô; la Cavalerie des Ennemis
s'étant faifie d'une
batterie de Canon qui
eftoit fur la gauche de ladite
porte. Nous marchames
avec les deux Bataillons
Irlandois qui chargerent
rudement les Ennemis
, leur firent abandonner
le Canon & le poſte ,
& leur tuérent beaucoup
de Cremone.
4*
de monde. Nous établif
mes dans cette Place un
gros pofte d'Infanterie , &
je fis entrer le refte des
Irlandois dans un Couvent
de Francifquins qui
étoit fur la gauche du
Rempart. Je me poftay enfuite
à la Porte du Pô ,
pour y établir le Regiment
de Beaujolois , mais
dans le temps que j'étois
occupé à cela , Meffieurs
Vacob Colonel du Regiment
de Bourke & d'autres
46 La Journée
Officiers Irlandois m'apel-
Jerent & me preſenterent
un Officier Irlandois des
Troupes de l'Empereur ,
qui eftoit venu pour parler
& fur parole , à ce qu'ils
me dirent , pour leur offrir
de la part du Prince Eugene
bon cartier & le
meilleur traittement poffible
, me difant , à moy que
nôtre General eftoit pris ,
qu'il y avoit plus de cinq
mille hommes fur la Place ,
& qu'il n'y avoit rien de
de Crémone.
47
meilleur à efperer pour nous
qu'un bon cartier. Je luy
répondis , qu'il eftoit bien
éloigné de fon compte, & que
dans peu le Prince Eugene
& fes Troupes feroient chaf
fées de la Place. Je fis arrefter
cet Officier, & l'envoyay
prifonnier au Château
avec d'autres que nous
venions de faire , & dés
que j'eus établi le Régiment
de Beaujolois & les
Irlandois , j'allay joindre
Monfieur de Revel pour
48 La Journée
luy rendre compte de toutes
chofes & recevoir fes
Ordres . Je le trouvay à là
Porte d'Ogni Santi qui
avoit été emportée avec le
Régiment des Vaiſſeaux &
celuy de Medoc où le Mar-·
quis de Montendre fut
bleffé ,Rocquepinefon Major
tué & Defpari Major
auffi tué. Il reftoit encore
la Porte Sainte Marguerite
à emporter. Je propofay à
M. de Revel de l'aller ataquer
, quoyque les inaifons
de Crémone.
49
fons qui y aboutiffoient
fuffent remplies d'Infanterie.
Il y confentit , je fis
fur le champ marcher un
Bataillon des Vaiffeaux &
le Régiment fur les Remparts
, & me inis même à la
tête d'un Bataillon Royal
Comtois & fis flanquer
toutes les ruësqui aboutiffoient
à cette Porte Sainte .
Marguerite. Dans le tems
que j'allois faire ébranler
l'Infanterie pour aller attaquer
les Poftes des En-
E
50
La Journée
nemis , je reçûs un coup
de fufil au milieu de l'eftomac
, fur un gros bouton
d'argent que je crois qui
empêcha
la balle d'entrer
plus avant qu'elle n'a fait .
Quoique la bleffure ne ſoit
pas dangereufe , elle m'enpêcha
d'agir , m'ayant abfolument
empêché la refpiration.
M.de Revel m'envoya
au Château pour me
faire panfer avec M. de
Montendre
. Nous prîmes
foin de faire entrer des
de.Crémone.
51
farines & d'autres muni
tions , & nous n'étions pas
fans inquietude de ce qui
fe paffoit à la Porte de
Sainte Marguerite. Je fus
trés-agreablement furpris
fur les dix heures du foir
par un billet de M. de Baulieu
, Colonel de Medoc ,
qui me marquoit qu'il
eftoit abfolument maiſtre
de la Porte Sainte Marguerite
, & que les Ennemis
s'étoient ` retirez par la
mefme Porte.
E ij
52 La Journée
J'oubliois à vous dire
que le Régiment de Rour
gue s'étant trouvé malheureufement
logé prés
cette Portes leur portesa
été tres confiderable. lls
fe font toûjours foûtenus
dans leurs maiſons , mais
la plupart des Compagnies
y ont été brulées , & les
Officiers y ont perdu tous
leurs Equipages. Plufieurs
Officiers de la Garnifon
onteule mefme fort , mais
nous ferions trop heureux
de Cremone.
$3
fi M. le Maréchal de Villeroy
n'étoit pas arrefté ; car
malgré la perte que nous
avons faite , rien n'eft plus
glorieux pour les Troupes
du Roy que toutes les actions
quife viennent de faire,
& je ne crois pas queM.
le Prince Eugene ait remené
quatre cens hommes
de fon Infanterie.:
Si M. Darenne n'eut
point été bleffé & mis hors
de Combat , cette Relation
feroit plus ample.
E iij
54 La Fournée
Rien n'eft plus curieux
que la Relation d'un Major
General , qui eftant
toûjours en mouvement
& fe trouvant preſque
par tout , voit mieux
qu'un autre ce qui ſe paſſe .
La Relation que vous
allez lire eft de M. le Marquis
de Pleffis - Praſlin .
de Crémone.
55
A Crémone , le 2. Février.
E Prince Eugene ſe
L&
trouva hier au matin
avec fix mille hommes au
beau milieu de cette Place.
Monfieur le Maréchal
de Villeroy fut d'abord
pris. Je me jertay au premier
bruit à l'Esplanade ;
qui eft entre la Ville & le
Château , où je raniaffay ce
que je pus d'Infanterie &
de Cavalerie. M. de Revel
s'y rendit peu aprés.
É iiij
56 La Journés
Nous attaquâmes Poftes
aprés Poftes , tous les lieux
& toutes les Portes que
les Ennemis occupoient ;
mais comme je m'apperçûs
en allant d'un côté &
d'autre que les Ennemis
gagnoient nôtre Pont , &
que s'ils s'étoient rendus
Maîtres des deux têtes , ils
alloient faire entrer dans
la Ville dix ou douze mille
hommesquivenoient pour
fe joindre à eux , du côté
du Parmefan, j'envoiay rede
Crémone.
57
tirer ce que nous avions à
la tête de nôtre Pont &
le fis rompre fur le champ.
Pendant ce temps-là nous
rendiſmes un fort fanglant
Combat avec les Irlandois
que j'avois pofté entre nôtre
Pont & la Ville . Cette
action , fi j'ofe le dire, nous
a fauvé toute feule , car
M. le Prince Eugene ne
fongea plus qu'à fe retirer
dés qu'il fe vit privé de la
plus confiderable partie
de fes Troupes. Cepen
$ 8 La Journée
dant le Combat a duré
dans laVille jufqu'à la nuit,
dont il a pris le tems pour
faire fa retraite. Vous n'avez
jamais affûrement rien
entendu de fi ſurprenant
que cette avanture. Mais
que ne font point les hom.
mes hardis , comme M. le
Prince Eugene , quand ils
ont des intelligences dans
une Ville ? On avoit fait
entrer fon Infanterie la
nuit, par un fouterrain qui
aboutiffoit chez un Curé.
de Crémone.
59
Il s'étoit faifi d'une Porte
par laquelle il avoit fait entrer
fa Cavalerie , & à la
pointe du jour il étoitMaître
des principaux endroits
de la Ville.
Le pauvre Crenan a éré
dangereufement
bleſſé, &
laiffé priſonnier
ici fur fa
parole. Il a ſon coup dans
la jointure
de l'épaule ,
qu'il a briſée.
4
La
Journée 60
La Relation qui fuit
eft du Major du Régiment
de Mon - Peroux . 3
A
Crémone le 4. Fevrier 1702.
L
'Evenement qui vient
d'arriver dans la Ville
de Crémone eft auffi furprenant
qu'il eft glorieux
pour la Nation Françoife.
En voicy un detail plus
exact que le precedent &
mieux
circonftancié . La
nuit du dernier Janvier au
premier Février le Prince
de Crémone. 61
Eugene accompagné du
Prince de Commercy ,
ayant paflé la Riviere de
l'Oglio fur le Pont qu'ils ๆ
ont à Uſtiano , marcherent
toute la nuit avéc
quatre mille homines d'Infanterie
& deux mille
Chevaux de toutes leurs
meilleurs Troupes , & s'étant
aprochezdeCrémone,
ils fe pofterent à l'entrée
de la Porte de Sainte Marguerite.
Il est à remarquer
que cette Ville eft
62 La Journée
f
fans deffenfe , tant par le
corps de la Place , où il
n'y a qu'un feul Rempart,
que l'on peut efcalader par
Fout, & qui eſt fansdehors ,
n'y ayant pas mefme d'ouvrages
pour couvrir les
Portes qui font au nombre
de cinq , que parce que
toute cette Ville eft bâtie
fur de grands foûterrains
par où s'écoulent les eaux
qui tombent dans les
ruës.
Le Prince Eugene avoit
de Crémone.
63
une tres- grande liaiſon
avec un Curé de cette
Ville qui luy avoit menagé
quelques Bourgeois
pour le fervir dans fon
deffein . L'Eglife de Sainte
Marie Neuve que deffervoit
ce Preftre , eft fituée
fur le Rempart de la Ville
entre la PortedOgni Sancti
& celle de Sanita Marz
garita. Il y avoit dans le
bas de la Courtine vis -àvis
de cette Eglife un
Aqueducou un homine de
64 La Journée
bout pouvoit paſſer aisément
: cet Aqueduc aboutiffoit
dans la maiſon du
Curé. Il fut convenu que
le Prince Eugene envoyeroitpendant
quelquesnuits
cinq ou fix cens hommes,
qui par le moyen de cet
Aqueducentreroient dans
la maifon du Curé où ils
demeureroient cachez juf
qu'au premier Février
qui eftoit le jour choifi
pourfurprendre cetteVille
& en égorger la Garniſon
pendant
de Crémone. 65.
pendant la nuit ; mais part
un bonheur fort grand
pour nous & pour l'état,
3. guides qui conduifoient
le Prince Eugene , & fon
détachement , s'égarerent
en chemin , ce qui fit qu'il
n'arriva à cette Porte de
Sainte Marguerite qu'un
peu avant le jour : Les
Troupes cachées chez le
Curé eftant averties de
l'arrivée du Prince Eugene
fe
rendirent
au corps de
garde de cette Porte , paf
F
66 La Journée
ferent la Garde au fil de
l'épée qui n'eftoit que d'une
Efcoüade, couperent la
Porte, & abatirent le Pont;
ce qui ne fut pas plûtoſt
achevé que le Prince Eugene
& le Prince de Commercy
entrerent dans la
Ville fuivis de toutes leurs
Troupes. Le Prince de
Commercy marcha à la
grande Place & à la Place
Salvatine avec deux mille
Cuiraffiers & huit cens
+
Grenadiers : ils s'en rendide
Crémone.
67
rent les maiſtres fans beaucoup
de peine , n'y ayant
que de petits corps de
Gardes cependant le
Prince Eugene fe rendit
maistre de la Porte Moza ,
& difperfa le reste de fes
Troupes dans les rues de
la Ville . Comme elles ef.
toient fidelement conduites
, d'abord les Officiers
Generaux furent afliegez
dans leurs maifons : ce qui
n'empêcha pas M. le Ma
rechal de Villeroy de mon
Fij
68 La Journée
ter à Cheval & de courir
à la Place , mais en y allant
il fut fait prifonnier
& conduit en une maiſon
proche de la Porte Sainte
Marguerite , où eſtoit le
Prince Eugene. Tout cecy
ne fe fit pas fans quelques
efcarmouches
qui éveilla tout le monde .
Chacun courut où il
croyoit pouvoir trouver
ce
quelques Troupes . M. let
Marquis d'Entragues commença
à remedier à tant
de Crémone. 69
à
de défordres , & cela par
un pur hazard . Il avoit
donné ordre ce jour-là à
fon premier Bataillon de
faire l'exercice ; il y accourut
, & donna le temps
nos Generaux de fe reconnoiftre
. M. de Crenan ,
Lieutenant general , &
Meffieurs de
Mongon &
Darenne furent d'abord
mis hors de combat par
leurs bleffures . M. d'Entragues
fut bleſsé au vifage,
mais Monfieur de Cré70
La Journée
nan le fut dangeureufementà
l'épaule. Le dessein
des Ennemis eftoit de
s'emparer de la Porte du
Pô , afin de fe fervir de
nôtre Pont pour faire venir
les Troupes de M. le
Prince Thomas de Vaudemont,
qui étoient del'autre
cofté du Pô au nombre
de plus de huit mille
hommes rangez en bataille
; mais les Irlandois logez
heureufement de ce coftélà
prirent les Armes & rede
Cremone.
71
gagnerent avec une valeur
infinie les huit pieces
de Canon que nous avions
en batterie
à deux cens pas
de cette Porte , & qui y
avoient efté mis pour foû
tenir nôtre Pont , & la
Cavalerie ennemie ayant
efté chaffée de ce pofte , les
Régimens Irlandois y demeurerent
fixez ,Enfin par
un miracle merveilleux &
fingulier , dans un quartheure
, une bonne partie
de la Garnifon fut fous les
72 La Journée
Armes , & M. le Comte de
Revel s'eftant mis à la tête
de l'Infanterie leur diftribua
des attaques . M. le
Comte de Praflin de fon
cofté , ayant affenblé toute
la Cavalerie qui n'avoit
pû fortir des Cafernes , fe
mit en bataille fur l'efplanade
entre le Château &
la Ville , & enfuite marcha
de fon coſté pour forcer
la Cavalerie des Ennemis
qui faiſoit déja grand fracas
. Dans cet état , le Régiment
de Crémone.
73
giment des Vaiſſeaux &
Celui de Medoc attaque
rent les Ennemis parla pe .
tite place ; mais ils les trouverent
en fi grand nombre
qu'avec toute leur valeur
qui parut extrême , ils ne
purent les chaffer , & ce
fut dans cet endroit que
Mrs Darennes, d'Entragues
& de Montendre furent
bleffez & mis hors de
combat. M. de Pralin
comme il a été dit , chargea
les Ennemis de fon
G
4
La Journée
74
côté , & trouva toutes les
rues pleines d'une Cavalerie
fort opiniâtre qui ne
vouloit point nous ceder,
Jorfque M. de Fimarcon ,
qui étoit à la tête de fon
Régiment , les prit en
flanc par une rue qui les
enfiloit . Il fit tout ce que
l'on devoit attendre d'un
homme de fa valeur & de
fon merite. Auffi fon Régiment
s'eft- il acquis une
grande réputation , par fix
Charges confecutives qu'
de Crémone.
75
il fit avec fuccés. Aprés
fix heures de combat continuel
, les Ennemis comcommencerent
à fe laffer.
Nous eumes quelque fuperiorité
ſur eux , & Monfieur
de Revel prevoyant
que tant
tant que les En- bien
nemis feroient maiſtres de
deux portes qu'ils occupoient
, nous ne pourions
les chaffer de la Ville , ordonna
qu'on lui amenaft
deux pieces de Canon pour
les forcer. Cela nous don-
Gij
76 La Iournée
na quelque efperance ,
mais nôtre plus grande
joye fut celle d'une ordonnance
que M. de Praflin
fit d'aller rompre nôtre
Pont de Batteaux ; ce
qui ayant été fur le champ
executé , cela ofta aux Ennemis
la communication
de leurs Troupes qui eftoient
au-delà de la Riviere
, aufquelles il auroit été
impoffible de refifter. C'eft
ce qui avoit fait prendre
le parti au Prince Eugene
de Crémone. 77
de jetter le feu de ſes
Troupes fur le Rempart
de la Riviere. M. de Re,
vel ayant envoyé ordre au
Régiment Irlandois de
chaffer les Ennemis de def
fus le Rempart , on tâcha
de s'emparer de la Porte
d'Ogni-Sancti . Comme il
eftoit plein de zele &
de bonne volonté , nous
laiffames feulement cent
hommes pour garder nôtre
Batterie & ayant marché
avec tout le refte , il
Giij
78 La Journée
nous fallut forcer trois
Poftes que les Ennemis occupoient
feulement par un
gros d'infanterie , qui faifoit
unfeu prodigieux ; cependant
nous en vinmes
à bout , & il demeura en
cette occafion prés de quatre
cens hommes des Ennemis
fur la place. Pour
lors deux Efcadrons de
Lorraine nous prenant en
flanc , nous repouſſerent
juſqu'à notre Batterie , &
nous tuerent prés de vingt
de Crémone.
79
Officiers, L'Infanterie des
Ennemis reprenant courage
fe raprocha de nous
& ſe poſta ſur un grand
Baſtion derriere une pelote
de terre qui avoit eſté fans
doute deſtinée autrefois
pour faire un Cavalier , &
commença à remuer de la
terre. Cela nous fit croire
qu'ils s'y vouloient loger,
pour lors le choc eftant
de conſequence , n'eſtant
qu'à la portée du moufquet
de notre batterie ,
G iiij
8a La Journée
nous primes le parti de les
attaquer encore une fois ,
& nous les fimes fortir de
ce pofte . M. de Revel de
fon coté ne s'eftant pas
encore rendu maistre de
la Porte Sainte Marguerite
,
les Ennemis n'ayant garde
d'abandonner le feul endroit
par où M. le Prince
Eugene fongeoit à feretirer,
ayant pris ce parti fitôt
qu'il vit que nous
avions rompu nôtre Pont.
Il eftoit pour lors prés de
de Crémone . 81
Soleil couché. Nôtre Infanterie
qui avoit combatu
depuis la pointe du jour
eftant fort fatiguée , elle
fut obligée de prendre un
peu de repos , & les Ennemis
pendant ce temps
fortirent de la Ville bien
étonnez de ce qu'ils
avoient vû pendant tout
le jour Car M. le Prince
Eugene eftoit fi perfuadé
de réuffir dans fon entre-
:
prife qu'il avoit fait préparer
fon fouper dans la
82 La Journée
Ville , & il a eſté donné
à nosSoldats avec dix mille
rations de pain , qui leur
furent accordées fur le
champ . En entrant dans
la Ville , il dit en paſſant
dans les rues , Meßieurs :
Dieu a commencé cet ouvrage
, c'est à Nous à l'achever
en prenant les Armes
pour exterminer tous
les François. Cependant
perfonne n'ofa remuer , &
à deux heures de nuitles
Ennemis eftant fortis de la
de Crémone. 83
Porte Sainte
Marguerite,
elle fut occupée par nôtre
Infanterie qui a fait des
choles
furprenantes , &
toute la Garnifon en general
fans exception d'aucun.
Nous n'avons pas
tant fait de prisonniers que
les Ennemis , & cela par la
raifon qu'ayant deux Portes
à eux à meſure que les
Officiers eftoient bleffez ,
ou morts ils les emportoiết
dehors , & de plus nous
fongions moins à en faire,
84' La Iournée
qu'à tuer ceux qui eftoient
venus pour nous égorger.
Nous en avons pourtant
beaucoup plus de Soldats
que d'Officiers , ce qui nous
fera bien neceffaire pour
en retirer une grande
quantité qu'ils ont faits
fur nous
.
A Crémone le. Février.
4.
Ous attendez fans
Vdoute de moi un détail
de ce qui eft arrivé icy
le premier Février. Il eft
de Crémone .
85
d'autant plusjufte de vous
le donner , que felon moi
les Siécles paffez ne nous
ont encore offert aucun
fait plus étonnant & plus
digne de curiofité , ayant
cfté jusqu'à préfent inoüi
qu'une Armée Ennemie
ait efté dans une Place de
Guerre , ait fait priſonnier
un General d'Armée &
plufieurs autres Officiers
Generaux , égorgé nombre
de Soldats , fe foit emparée
de deux portes, d'u
86 La Journée
ne Tour , de la moitié
du Rempart , de toutes les
Places & de deux batteries
de Canon : tout cela
, dis-je , fans que dans le
reſte de laGarniſon
, aucun
Officier ou Soldat en fût
encore informé ; mais
chofe encore plus incroïable
, c'eft qu'aprés tant
d'avantages, une Garniſon
toute difperfée , la plupart
fans Armes , & à qui il ne
reftoit plus qu'un feul
Officier General , ait enfin
de Crémone. 87
pû reprendre toutes les
Portes dont les Ennemis
s'étoient déja emparez
, &
les ait entierement chaffez
de la Ville : voilà pour
tant , Monfieur , au vray
le fait tel qu'il eft & que
je vais vous particularifer .
Monfieur le Prince Eu
gene & M. le Prince de
Commercy eftans partis
d'Ultiano avec un déta
chement de trois mille
1
Cuiraſfiers & de cinq cens
Grenadiers ou Fufiliers ,
88 La Journée
choifis fur toute leurInfanterie
& quatorze cens
Chevaux d'élite , fe rendit
deux heures avant le
jour au pied des murailles
de Crémone , dont on approche
fans peine , n'y
ayant aucun dehors . Il fit
entrer aufſi-tôt par un fouterrain
qui eſt pour faire
couler les eaux de la Ville,
la plus grande partie de
fes Grenadiers qui trouverent
un trou fait dans la
youte par les foins d'un
Preftre
de Crémone. 89
Prêtre qui les introduifit
dans fa cave , & qui les
rendit maiftres de fa petite,
maifon & d'une Chapelle
tout joignant qui étoit ſur
le Rempart : Cette Troupe
choific aprés s'être bien
affurée de ce pofte , marcha
tout d'un temps à la
Porte d'Ogni-Sancti , dont
elle égorgea la Garde , &
en mefme-temps s'empara
de la Porte de Sainte Marguerite.
Cela fut executé
avec tant d'activité & fi
H
୭୦ La Journée
peu de bruit , que les Ennemis
qui entroient en
foule par ces deux Portes
dans la Ville en aporterent
eux - mefmes les premieres
nouvelles . Ils fe dif
perferent auffi - tôt conduits
par les Guides qu'ils
avoient à leur tête , les uns
fur les Remparts , où ils
fe faifirent des baſtions &
d'une groffe Tour carrée ,
les autres s'emparerent
d'une grande Place & d'une
batterie de Canon prode
Crémone.
91
che de laquelle M. le Maréchal
qui étoit déja ſorti
de fon Logis fut fait prifonnier
par un Irlandois ,
que l'offre de dix inille piftolles
& d'un Régiment
en France ne pût tenter.
D'autres enfin allerent inveſtir
les Régimens de Ca.
valerie de Mon- Peroux ,
Vilts & huit Compagnies
duDauphin auffi- bien que
le Régiment de Rouergue
& fix Compagnies du
Royal. Pendant ce temps,
Hij
92 La Journée
la plus grande partiedeleur
Cavalerie alla à toutesjambes
pour fe faifir de la Porte
du Pô , afin de pouvoir
faire paffer fur nôtre Pont
M. le Prince Thomas de
Vaudemont qui étoit de
l'autre côté avec dix ou
douze mille Hommes &
cinq pieces de Canon :
mais heureufement pour
nous leCapitaine qui commandoit
à cette Porte
avoit déja au bruit fermé
la Barriere ; ainfi les Ennede
Crémone.
93
mis fans
perdre de temps
Le jetterent
fur leur gauche
& s'emparerent
d'une
batterie de huit
groffes
pieces de Canons
qui def
fendoit
nôtre Pont. Juf
qu'ici tout leur avoit
réuffi . M. le Maréchal &
Meffieurs de Mongon &
de Crenan étoient déja
faits prifonniers , il ne ref
toit que M. de Revel d'Officier
General , de Briga
diers que M. le Marquis de
Praflin , qui commande ici
94 La Iournée
la Cavalerie, & le Marquis
de Fimarcon , les autres
étoient pris ou bleffez ;
mais il faut vous dire à la
louange de nôtre Garnifon
, que jufqu'au Sous-
Lieutenant tout fut Officier
General ; le Soldat
plein de valeur & de rage
alloit lui-mefme fans Of
ficiers charger l'Ennemi ,
& obéiffoit ou commandoit
à fon camarade felon
que le befoin le demandoit
les Régimens de
·
•
de Crémone.
95
•
Bourke & Dillon Irlandois
& celui de Beaujolois
fortirent de leurs Cazernes
, la plupart nuds pieds,
& en chemife , & allerent
avec une valeur preſqu'au
deffus de l'homme charger
la Cavalerie des Ennemis,
qui aprés un combat de
prés de quatre heures à
plufieurs charges differenrentes
abandonna enfin à
midy le Canon : il faut
convenir que ce fut- là le
coup principal qui fauva
96 La Fournée
la Ville aufli- bien que la
rupture du Pont qu'ordonna
M. le Marquis de Praflin
; pendant ce temps le
Régiment
des Vaiffeaux
& ce qui reftoit de celui
du Royal marcherent
à la
teste de toute l'Infanterie
fur le Rempart. Monfieur
le Comte de Revel qui les
conduifoit
& qui avoit
tres - prudemment
réfolu
de nettoyer le Rempart &
de
reprendre les portes
avant d'aller à ce qui étoit
fur
de
Crémone. 97.
fur la grande Place , fit attaquer
la Chapelle & la
maifon du traitre Chamefmes
pellain qui fut emportée .
auſſi-bien que le baſtion ,
dont ils s'étoient faifi . On
fuivit tout d'un temps la
victoire & les
Troupes foûtenues de
quatre Compagnies deCavalerie
du Dauphin &
d'un Escadron de nôtre
Régiment de Narbonne ,
l'autre étant occupé ailleurs
, occuperent la Porte
98 La Journée
d'Ogni-Sancti qu'on enleva
auffi avec la meſme vigueur.
Alors on marcha à
la TourCarée qui étoit encore
deffendue par une
vieille Eglife & des maifons
dont les Ennemiss'étoient
faifis . Ce pofte fut
attaqué & deffendu de
part & d'autre avec une
valeur extraordinaire , &
c'eſt ce qui donna lieu d'envoyer
chercher deux petites
pieces de Canon pour
finir plus promptement
,
de Crémone. 99
parce qu'ils le faifoit déja
tard. On recommença
donc une feconde attaque
#
qui fut enfin celle qui emporta
ce pofte : ce fut M.
le Marquis de Fimarcon ,
qui à la tefte de fon Régiment
pied à terre chargea
le premier les Ennemis
& eut tout l'honneur
de cette affaire . Il ne ref
toit donc plus que la Porte
Sainte Marguerite à emporter
pourle rendre maî .
tre abfolument de la Ville
I ij
100 La Journée
& de tout ce qui étoit enfermé
dedans , mais , c'eſt.
auffi ce que lesEnnemisdéfendirent
avec le plus d'intrepidité
, voyant que c'étoit
leurderniere reſſource.
Nos Troupes qui de leur
côté étoient animées du
defirde finirglorieuſement
cette journée , n'épargnerent
rien pour fe fignaler
par un dernier effort de
vigueur, mais inutilement
tenterent - elles les derniers
efforts de la valeur ,
de Crémone. 101
la nuit furvint fans que de
leur travaux il reftat rien
qu'un nombre confiderable
de morts qui bordoient
les retranchemens
des Ennemis . Les Troupes
fe feparerent ainfi , & M.
le Prince Eugene qui
n'atendoit que la nuic
pour faire fa retraite n'y
ayant plus rien à efperer
pour lui , fit fortir toutes
fes Troupes . & abandonna
enfin une entrepriſe
qui le rendoit maître de
I iij
102 La Journée
la moitié du Milanes
& faifoit perir dix -huit
mille François qui n'avoient
plus de retraite.
Nous avons perdu
tant morts , bleffez que
prifonniers , environ mille
hommes , Meffieurs de
Prefle Colonel de Cambrefis
tué roide . Les plus
confiderables d'entre les
bleffez , font M. de Crenan
l'épaule caffée & prifonnier
, le Chevalier d'Entragues
Colonel des Vaifde
Crémone.
103
feaux bleffé d'un coup de
piftolet au vifage qui lui
defcend dans la gorge,
M. de Montandre Colonel
de Medoc bleffé legerement
au côté , le Chevalier
de Crouy eft prifon-.
nier& environ foixantedix
Qu quatrevingts Officiers ,
tant Cavalerie qu'Infanterie.
Il en coute aux Ennemis
environ deux mille
hommes tant tuez que
bleffez , parmi lesquels on
conte fix cens prifonniers
I iiij
104 La Journée
que nous avons au Châ
teau :nous avons plufieurs
de leurs Officiers
, parmi
lefquels eft le Baron de
Mercy qui eft fort bleffé .
Deux
Déferteurs & ce que
nous avons ici de prifonniers
, affurent tous qu'il
ont perdu beaucoup d'Of
ficiers de confideration .
I
La Relation ſuivante eſt
du Maître d'Hôtel de M.
de Crenan , on doit être
perfuadé que tout ce qu'il
de Cremone. 105
dit qui regarde fon Maî
tré eft veritable .
Lala
E premier
de Fevrier
,
à la pointe du jour les
Ennemis
furprirent
la Ville
de Crémone
, par les intelligences
qu'ils y avoient
& furent
conduits par une
Porte qui ne s'ouvroit
poit
où ils travaillerent
. Ils entrerent
par un foupirail
de
la Cave d'un Prêtre , &
rompirent
, fans faire de
bruit , les Serrures
d'une
-106
· La fournée
Porte de fer ce qui les
rendit maîtres de la Porte
, & en même tems des
trois quarts de la Ville ,fans
qu'aucun François en fût
averti . Ils entrerent.comme
des furieux , le Sabre
à la main , plus de fix mille
, tant Cavalerie qu'Infanterie
. Ils tuerent d'abord
tout ce qui fe prefenta
de François devant
eux , & nous ne fûmes
éveillez que par les Coups
qui fe tirerent & par le
de Crémone.
107
bruit qui s'éleva .
M. de Crenant monta à
Cheval à moitié habillé &
marcha à la Place avec ce
qu'il pût ramaſſer deTroupes
, où il chargea les Ennemis
qui y étoient poftez
& qui s'étoient rendus
maîtres de fix pieces de
Canon.Il reçut en les chargeant
un coup de Moufquet
qui lui fracaffa l'Epaule
, neanmoins il ne
laiffa pas de les pourfuivre,
malgré la grandeur de fa
108 LaJournée
bleffure , aprés quoi il fallut
ceder au mal , & on
l'emporta chez lui , où il
ne fut pas plûtôt arrivé ,
que nous fumes inveftis
de toutes parts , & cedant
à la force, nous fumes tous
faits Prifonniers de Guerre
, avec bonne compofition.
Si- tôt que M. le Prince
Eugene fût que M.leMarquis
de Crenant étoit pris,
il dit que la Ville eftoit
lui , & lui envoya faire
de Crémone.
109
compliment, de même que
M. le Prince de Commercy
. M. le Maréchal de Villeroy
étoit déja fait Prifonnier
& hors de la Ville .
Aprés deux ou trois heu
res demaffacre & de combat
, M. le Prince Eugene
envoya dire à M. le Marquis
de Crenant qu'il le
prioit de vouloir bien fe
faire
tranfporter à une
Maiſon voifine de cette
malheureuſe Porte , parce
qu'il s'alloit paffer une acΣΤΟ
LaJournée
tion où il pourroit n'être
plus le Maître , ni empêcher
qu'on ne l'infultât.
Je le fis tranſporter dans
fon lit en cette Maiſon où
étoit déja M. le Maréchal
de Villeroy priſonnier.Les
Ennemis avoient encore
dix mille hommes à faire
entrer par la porte du Pô, ›
mais un Officier qui y
commandoit, voyant des
Troupes paroître, fit rompre
le Pont , & fe retira
fur l'autre moitié de ce.
même Pont.
de Crèmone. fir
Pendant ce temps les
Notres fe rallierent & fe
raffemblerent d'eux-me
mes , ayant peu d'Officiers
à leur tefte. Ils chargerent
les Ennemis comme
des Lyons & les chafferent
de pofte en poſte .
Cela dura jufqu'à la nuit.
Il ne reftoit aux Ennemis
que cette Porte qu'ils a--
voient retranchée . Aprés
plufieurs attaques ils furent
enfin forcez de fe retirer,
& à huit heures trois a
112 La Journée
20
quarts
nous
fumes
entierement
maîtres
de la Ville
.
On ne peut
exprimer
ce
qui fe paffa
d'horrible
pendant
quinze
heures
que
dura
cette
affaire
. Il y a
cu plufieurs
Combats
finguliers
dans
chaque
quartier
; & jamais
fpectacle
n'a été plus
affreux
. Les
rues
étoient
pleines
de
Corps
morts
& de plufieurs
autres
qui
auroient
voulu
l'eftre . Les Ennemis
ont
laiffé dans la Place plus de
quinze
de Crémone. 113
quinze cens homines tuez,
& fix cens Prifonniers &
bleſſez , fans ceux qu'on
trouve encore cachez dans
les Maiſons & Convents.
On en a trouvé aujourd'huy
trois cens.
M. le Prince Eugene fortant
de la Ville , vint voir
M. le Marquis de Crenant
avec M.le Prince de Commercy
; ils lui témoignerent
la part qu'ils prenoient
à fa bleffure ; ils
tirerent parole de lui, qu'il
K
114 La Journée
fe rendroit prifonnier lorf
qu'il feroic guéri .
Il y a beaucoup de faits
dans la Relation fuivante,
qui ne fort dans aucune
des autres . Elle a paru d'abord
fort deffectueufe
, &
onla trouvera ici augmétée
.
& corrigée. Il paroit qu'el
le a été faite fur plufieurs
Relations differentes , &
c'eſt par cette raison qu'elle
eft fort circonſtanciée
.
J'en ay retranché le préde
Crémone.
Jude , parce qu'il reffemble
trop à ceux de beaucoup
d'autres Relations .
L
Es Habitans de Crémone
avoient depuis
quelques jours demandé
permiffion de nettoyer un
vieil Aqueduc. Un Curé
d'intelligence avec les Ennemis,
s'en fervit , pour introduire
dans la Place de
i
l'Infanterie Allemande ,
qui fe joignit le 1. de Fevrier
à quatre cens hom
Kij
116 La Journée
mes de l'Armée ennemie
qui étoient entrez dans la
Place , les jours precedens,
habillez en Payfans,Bourgeois
& Ecclefiaftiques.
Ils furent retirez chez les
Partiſans de l'Empereur
& le 1. de Fevrier , à cinq
heures du matin ils allerent
déboucher la Porte
Sainte - Marguerite . Le
nombre des Ennemis entrez
dans Crémone fut à
peu prés de trois mille
Cuiraffiers ou Houffarts ,
de Crémone. 117
& de trois mille Grenadiers
choifis , & de plufieurs
Officiers Majors &
autres , les plus propres à
cette entreprife , fans attention
à leur rang pour
marcher; le Prince Euge
ne étant perfuadé que la
victoire dépendoit de ce
grand nombre d'Officiers
pour ce coup de main.
Ce Prince & le Prince
de Commercy étoiết avec
ces Troupes. Ils pafferent
l'Oglio fur le Pont qu'ils
118
La Journee
lo
ont à Uftiano ; les Cava
liers portant les Fantaflins
en croupe aux levées &
aux chemins difficiles.
Toutes ces Troupes intro
duices dans Crémone ,
1. Fevrier , à la pointe du
jour , fans que l'on en cût
aucune connoiffance , par
la Porte qui avoit été démolie
, allerent attaquer le
Corps-de-Garde de laPorte
voifine , où il n'y avoit
qu'un Lieutenant & trente
Soldats qu'ils égorge
de Cremone.
119
rent , & ayant ouvert la
Porte & baiffé le Pont ,
tous les Cuiraffiers entrerent
avec le Prince Eugene
& le Prince de Commercy.
Ils prirent des Poftes,
occuperent deux Portes
, la Maiſon de Ville, la
grande Eglife & la Chapelle
ronde qui en eft pro
che; les principales Places,
entr'autres la Petite fur la
quelle étoient quatre pie.
ces de Canon , avec une
Garde d'Infanterie . Ils ne
IZO La Journée
voulurent pas garder cette
petite Place , pour ne
-pas donner trop l'allarme.
Ils occuperent
auffi les
rues aboutiffantes
à ces
Portes , & firent enfuite
leurs détachemens . Conme
alors le jour commençoit
, les Vivandiers
& les
Soldats allant dans les rues
l'allarme fe donna par des
coups de Haches & de
Moufquets
, Nos Officiers
&
Soldats fe
porterent
chacun ou leur devoir &
3
leur
de Crémone. 121
leur courage les condui
foient , fans que la ſurprife
& le defordre puffent
permettre au Corps de
s'affembler. Les Officiers
& les Soldats logez dans
les Rues occupées par les
Ennemis
, furent prefque
tous pris , & il y en cut
peu de tuez ; les Allemans
ne s'attachant point au
carnage , mais exhortant
par cette douceur , la Gir
nifon à ſe rendre , & po ir
cet effet renvoyant plu
L
12 2 La Journée
fieurs Prifonniers..
Le Maréchal de Villeroy
levé matin , ſuivant fa
coûtume , fçût par un de
fes Domestiques qu'il y
avoit une allarme , & vous
lant aller fur la Place pour
y mettre ordre , il monta
à Cheval , fuivi feulement
d'un Page , parce que fes
Aydes - de- Camp & ſes Of
ficiers ne logeoient point
avec lui. Il marcha pour
fe rendre au Corps de
Garde de la Place , au coin
de Crémone .
123
1
a
de laquelle il fut pris par
Magdonel , à la tête d'un
gros détachement de Grenadiers
. Il receut un coup
de Pertuifane dans le côté,
qui le bleffa legeremét ,
& un coup d'épée ſur la
main , qui coupa fon gand
& effleura fes doigts . Il
fut conduit dans une Caf
fine hors la Porte , où l'on
avoit mis une Garde
pour
Jes Prifonniers. Magdonel
Capitaine Irlandois , étoit
depuis long -temps. au fer-
Lij
124 La Journée
vice de l'Empereur. Le
Maréchal de Villeroy lui
offrit dix mille Louis d'or
& un Regiment complet,
s'il vouloit le conduire à la
Citadelle . L'Irlandois répondit
: Je mange depuis
trop long- temps le pain de
l'Empereur pour le trahir
dans cette occafion.
Au bruit de l'allarme ,
Crenant qui étoit logé
prés de la Place , s'y rendit
à la tête de deux Compagnies
d'Infanterie , par
de Crémone.
125.
une autre Ruë que le Ma
réchal de Villeroy . Il eut
l'épaule caffée & fut pris
& porté dans la Caffine
où le Maréchal de Villeroy
étoit prifonnier. Le Prince
de Commercy , duquel
il étoit particulierement
connu , alla lui faire honnêteté
. Un des Aydes - de-
Camp de ce Prince vint
quelque temps aprés & lui
dit avec chaleur : Vous
vous amufez icy ,Monfieur,
pendant que les Ennemis
Liij
126 La Journée
nous poufs'affemblent
, chargent de
tous côte ,
fent à nos Corps de Garde.
Le Prince de Commercy
dit d'un air gay à Crenant:
Mafoy, voici de la befogne
,je vous laiße , Adieu:
Le Prince Eugene ne s'attendoit
pas à un revers
pareil , & comptoit que
fes Troupes qui étoient
paffées dans le Modenois ,
il y avoit déja plufieurs
jours , fur le Pont qu'il
avoit à Borgoforte , & qui
A
&
de
Cremone. 137
par
étoient commandées
le jeune Prince de Vaudemont,
feroient bien- tôt
à la tête de notre Pont.
Pendant que cette efperance
le flattoit, nos Trou
pes , qui avoient pris les
armes fur ce que M. de
Revel avoit fait crier par
toute la Ville François ,
aux Remparts, fe pofterent
à l'Eſplanade du Château
& au Rempart de la Ville,
depuis la Porte de Milan
jufqu'à la Batterie de l'ELiiij
128 La Journée
glife de Saint Pierre , dont
le feu deffendoit le Pont
du Pô. Les Ennemis étoiét
maîtres de cette Batterie
& du Rempart , juſques
à la Porte de Mantouë.Les
Cazernes des deux Bataillons
Irlandois , Bourke
& Dillon étoient proches.
Ils marcherent aux
Ennemis avec grand carnage
, & leur firent quitter
leur Batterie & le Rempart
quieft proche . Ils prirent
une paire deTimbales
de Crémone. 129
aux Cuiraffiers de l'Empereur
, qui vinrent pour les
chaffer de ces poftes. Pendant
ce temps , Revel refolut
d'attaquer par le
Rempart toutes lesPortes .
Praflin & Finarcón affemblerent
vers l'Eſplanade &
aux environs , tout ce
qu'ils purent de Troupes.
Ils chargerent & pouſſerent
l'Ennemi vers l'Aqueduc
par où leur Infanterie
étoit entrée. Les Ennemis
étoient maîtres d'u
1.30 La Fournée
ne petite Chapelle fur le
Rempart ; Revell'attaqua
& la brûla , tous ceux qui
n'y perirent pas furent envoyez
prifonniers au Château.
Il pouffa jufqu'à la
Porte de Venife proche le
Maréchal de Villeroy
tuant & renverfant tout
ce qu'il rencontroit, ce qui
empêcha que les Equipa
ges de M. le Maréchal ne
fuffent pillez par les Houf
farts qui étoient déja à ſa
porte. Ses Chevaux &
de Crémone.
131
ceux du Duc de Villeroy
avoient efté pris.
Le Prince Eugene, maître
de la maiſon de Ville ,
fit fonner le Tocfin & af
fembla les Magiftrats les
preffant de prefter ferment
de fidelité à l'Empereur
& de faire foulever le Peuple
en fa faveur , ce que
les Magiftrats refuferent ,
difant au Prince Eugene:
Si vous eftes maître de la
Ville , nous vous recevrons,
comme nous avons reçûles
$32:
La Journée
François. Les deux Bataillons
Irlandois , maîtres dè
la Batterie , couvroient le
Pont du Pô , & avoient
rétranché toutes les ruës
par où l'on pouvoit venir
a eux .
Le Prince
Eugene ju
geant de quelle importance
il étoit de les ofter de-là
par fineffe , ne le pouvant
de force leur détacha
Magdonel
, le mefme qui
avoit arrefté M. de Villeroy.
Il vint un mouchoir
›
de Crémone.
133
19
blanc à la main , demanda
à parler fous parole &
dit à Mahony , Major reformé
à la fuite du Régiment
de Dillon : Le Prince
Eugene fçachant que j'ay
Phonneur d'eftre Gentilhomme
de votre Nation, m'envoye
à vous à caufe de
l'estime qu'il fait de vôtre
valeur , vous offrir de vous
rendre à luy fous telle conditio
qu'il vous plaira.Vous
voyez comme il est le maitre
de la Ville , fi vous re134
La Journée
fufez fes offres, il n'attend
que mon retour pour vous
charger.Mahony répondit ,
le Prince Eugene nous
craint aparemment , & il
ne nous estime pas , puifqu'il
nous fait de telles
propofitions , à quoy il
ajoûta : Nous ferons long
temps en feureté fi on ne
nous attaque qu'apres vôtre
retour car je vous arrefte
, ce qui fut fait aufſitốt.
Il fut mené à Vvago ,
qui commandoit les Ba-
A
'de Crémone.
135
taillons Irlandois & enfuite
à d'Arenes qui le fit
conduire à la Citadelle
dans un cul de baffe foffe,
pour le fauver , parce que
les Irlandois le vouloient
tuer comme un traître.
Peu aprés , le Colonel
du Régiment de Taffvint
à la tête d'un gros Corps
de Cuiraffiers charger les
Irlandois. Prefque tous les
Cuiraffiers furent tuez . Le
Lieutenant Colonel s'étant
vaillament porté juſ-
3
236 La Fournée
*
ques dans le Bataillon
Mahony, voulant en faveur
de fon courage lui
fauver la vie , lui propoſa
de fe rendre prifonnier; ce
qu'il fit . Un Soldat dit
alors fierement à Mahony,
Eft-ce donc un jour de clemence
: Nous n'avons pas
affez, de Soldats pour garder
les Prifonniers , peut - eftre
que dans une heure aucun
de nous ne fera en vie : en
finiffant il le perça d'un
coup de Bayonnette .
Pour
de Crémone.
137
Pour empêcher au jeune
Prince de Vaudemont le
paffage du Pô , ce qui auroit
entierement perdu
Crémone, Praflin propofa
au Comtc de Revel de faire
couper partie du Pont
de l'autre côté par Truffin ,
Major de Mon- Peroux
qui retira auparavant cent
cinquante hommes qui eftoient
poſtez dans la Redoute,
& avoient jufqueslà
fait tête au jeune Prince
de Vaudemont qui cuft
M
138
La Journée
A
parts
pû les emporter ; ce que
le Prince Eugene voyoit
du Clocher de la maifon
de Ville , & que de toutes
fon affaire tournoit
mal dans Crémóne : Que
les Irlandois ayant par
l'ordre de M. le Comte de
Revel laifsé un détache
ment à leur pofte & à leur
Canon venoient de chaf
fer les Allemans de laPor
te de Mantouë, & qu'ainfi
la Porte Sainte Marguerite
étoit feule pour la rede
Crémone.
139
traite : Le Prince Eugene
prit le parti d'abandonner
Crémone deux heures aprés
le Soleil couché . It
fut preſsé dans ſa retraite,
fans avoir pû retirer plufieurs
Poftes qui furent
laiſſez à notre difcretion.
Si on avoit eu cent Gre
nadiers frais , 'en état de
faire un dernier effort ,
Eugene & Commercy auroient
été infailliblement
pris dans la Porte Sainte
Marguerite. La Caffine ou
Mij
140 La Journée
l'on avoit pofté Crenant ,
n'étoit qu'à une portée de
moufquet de la Ville ; le
Prince Eugene s'y arrefta,
& dit , Monfieur , je viens
vous voir, vous ferez prifonnierfur
votre parole ; je
vous laiffe une Garde , vous
allez eftre furpris du parti.
que je prens , je me retire ,
& je fuis toûjours malheureux
; jay manqué mon
coup d'une d'heure, bina
Les Gens du Prince Eugene
avoient tendu fon
2.
de Crémone. 147
lir dans une maifon de
Crémone , & preparé fon
fouper , que plufieurs de
nos Officiers mangerent.
Il y avoit dans Crémone
douze Bataillons , dont fix
feulement ont pû fe raf
fembler , & quelques autres
morceaux des autres.
Il y avoit auffi douze Ef
cadrons , il n'a été permis
qu'à cinq d'agir. Les autres
Bataillons & Efcadrons
étoient affiegez dans
leurs logemens , par les
142 La Journée
Poftes des Ennemis. On
n'a pas encore le détail de
nos morts & de nos blef
fez ; le nombre en doit eftre
conſiderable par tant de
differens combats , depuis
la pointe du jour jufqu'à la
nuit . Il eft inutile de parler
de la valeur de nôtre
Nation , elle eft prouvée
par le fuccés , contre des
Ennemis plus forts en
nombre, maîtres dans une
Ville qu'ils furprennent ,
poftez non feulement avat
1
de Crémone.
143
qu'on pût les combatre ,
mais mefme avant que l'on
en fût informé. Revel eſt
digne de loüanges immortelles
, Praflin auffi . Fimarcon
, Entragues , Morton,
d'Arrene font bleffez , les
uns à mort & particulierementLoué.
Enfin il eft impoffible
que tous les Officiers
, dont le nombre eft
fi petit par les abſences ,'
n'ayent parfaitement rempli
leur devoir. Marcelin ,
Lieutenant colonel du
•
144
La Journée
Royal - Comtois s'eft fort
diſtingué , ainfi que Diegio-
Conchia , Gouverneur
de Crémone , qui eſt
mort , de même que Prefle
Colonel de Cambrefis.
Les Munitions étoient
rares,les Canons fans Boulets
, fans Canoniers ; l'Infanterie
rebutée par differentes
charges , l'embaras
de foûtenir le Pont , la
défiance contre les habitans
; en fin fi les Allemans
avoient gardé leurs Poftes,
point
de Crèmone.
145
point de reffource que celle
du Château ; Place mauvaiſe
& peu feure à des
Vaincus.
On peut juger de la
grande perte des Ennemis
par leur courage , par le
long temps qu'on a combattu
, par tant de Poftes
qui leur ont été enlevez ,
& enfin par leur retraite
forcée.Le nombre de leurs
prifonniers n'étoit le premierjour
que de cinq cens ,
mais depuis à chaque mo-
N
146 La Journée
ment l'on en trouve de
cachez dans les Egliſes &
dans les Maifons.
Le Maréchal de Villeroy
cut la prudence & le
temps de faire brûler tous
fes papiers. L'Intendant de
Griny a été pris dés le cómencement.
Albert- Gotty
, Maréchal de Camp, de
qui le pofte étoit dans
Crémone , fous le Comte
de Revel , a eu le malheur
de ne s'y pas rencontrer.
Il étoit à Cazal pour réta
de Crémone. 147
blir fon Regiment venant
de France , nouvellement
débarqué,
On ne m'a point nommé
l'Auteur de la Relation
que j'ajoûte icy; mais comme
celui qui l'a écrite parle
de ce qu'il a fait , &
qu'elle contient des faits ,
qui de certitude , regardent
M. de Mahony , il
n'y a point à douter qu'elle
ne vienne de lui. Il eft
mefme aiſé de remarquer
4
Nij
148 La Journée
qu'elle n'a pas été écrite
par un François . J'ay cru
ne devoir changer à la
diction que fe qui peut
fervir à éclaircir quelques
faits .
Trois heures du
A matin les Ennemis
entrerent dans la Ville au
nombre de trois cens Fantaffins
, par une Voute ou
Egout qui conduifoit l'eau
ou les ordures de la Ville
dans le fofflé qui étoit à fec.
de Crémone.
149
Ils entrerent dans une
Chapelle proche l'emboucheure
de cette Voute ou
Egout , où ils s'affemblerent.
Ils avoient avec eux
cinquante Serruriers &
Maréchaux , qu'ils employerent
d'abord à ouvrir
une Porte voifine , nommée
Sainte Marguerite , où
il n'y avoit point de garde
, parce qu'on la tenoit
toûjours fermée . Ils ne la
purent ouvrir jufqu'à ce
qu'il fût prefque jour , de
Niij
150 LaJournée
forte qu'il étoit prés de fix
heures quand le reste de
leurs Troupes commen
cerent d'entrer dans laVille
. Ils avoient laiffé hors
de la Ville mille Fantaf
fins , & deux cens Chevaux
pour affeurer leur retraite
en cas de befoin . Chacun
de leurs détachemens fçavoit
le pofte qu'il devoit
prendre, & ce qu'ils devoient
executer . Ceux qui
devoient le faifir de M. le
Maréchal , le trouverent
de Crémone.
1st
déja forti , mais un Capitaine
de Grenadiers Irlandois
, qui eft au fervice de
l'Empereur , l'arrêta peu
de temps aprés. Ce Capitaine
Irlandois demeura
plus d'une heure , qu'il étoit
grandjour avant qu'il
lui vint un plus grád nombre
de Troupes. Il fe faifit
d'abord de cinquate hommes
, qui étoit la garde
ordinaire de la Place , &
pointa quatre pieces de
Canon qui y étoient , à
N iiij
152 LaJournée
Pentrée des Ruës , Ilarriva
en ce temps un Eſcadron
de Cuiraffiers
que ce Capitaine
croyoit des Nôtres
& marcha vers eux avec
fon monde . Ils fe mirent
en bataille fur la Place . M.
d'Entragues
, Colonel du
Royal des Vaiffeaux , y arriva
à la tefte de fon Régiment
, & ayant apperceu
cette Cavalerie , mit
fon Regiment en état de
la charger , criant : Tuë ,
tuë. L'Efcadron
fut fort
deCremone.
153
dérangé , & on en auroit
rendu bon compte en apparence
, fi le Capitaine
Irlandois ne s'y fût trouvé
, que M. d'Entragues
croyoit de nôtre côté d'abord,
mais qui furent bientôt
détrompez par le feu
qu'il fit fur eux , qui bleffa
beaucoup des Nôtres &
les obligea de fe retirer.
M. d'Entragues y fut blef
fé d'un coup de Piſtolet..
M. de Crenant fut auffi
pris dans la Ruë , & dan154
La fournée
gereufement bleffé.
M'étant trouvé tresloin
, je joignis le Regiment
Dillon qui fortoit
des Cazernes , qui eft à
mon voisinage, & je ne balançay
pas à me rendre
avec les deux Bataillons ,
für le Rempart , afin de
prendre poffeffion d'une
Batterie de huit pieces de
Canon placée à la porte
du Pô , pour couvrir le
Pont de batteaux . Ayant
trouvé que les Ennemis
de Crémone.
155
en étoient déja poffeffeurs
avec plufieurs Eſcadrons
en bataille , je les ay chargez
de maniere , la Bayon
nette au bout du Fufil,que
je m'en rendis bien - tôt le
maître , avec perte confiderable
du côté des Ennemis
; & aprés je me fuis
retranché , faifant pointer
les Canons au long des
Remparts & des Ruës ,
prévoyant que la préfervation
de la Place en dépendoit
, d'autant que le
:
new
156 La Journée
,
gros des Troupes des Ennemis
paroiffoit de l'autre
côté de la Riviere &
qu'ils paffoient leur Infanterie
avec toute la diligence
que le peu de Batteaux
qu'ils avoient , leur permettoit
, en attendant un
paffage plus libre , & qu'ils
auroient bien - tôt réduit la
Porte s'ils avoient eu la
Batterie , & par confequét
le Pont , par où ils auroiết
fait paffer leur Armée ;
ce qui paroiffoit vifiblede
Crémone.
157
ment eftre leur projet. Il
eft vrai que nous cafsâmes
le Pont , mais il étoit tard .
J'eus la prévoyance d'envoyer
chercher des clouds
& marteaux pour enclouer
les Canons dans
l'extremité , en cas que
je fufſe obligé de me retirer
au Château, fçachant
que les Ennemis ne pou
voient en avoir d'autres.
pour en battre les murail
les . Dans ces entre- faites
il vint le même Capitaine
758 La Iournée
Irlandois au fervice de
l'Empereur , qui avoit pris
M. le Maréchal , de la part
de M. le Prince Eugene ,
me demander & me propoler
que fi je voulois me
rendre , que toute nôtre
Troupe feroit entretenuë
fur le même pied que font
les Suiffes , en France; que
la confideration qu'il avoit
pour la Nation, l'obligeoit
à faire ces offres ; d'ailleurs
qu'il étoit en poffeffion de
la Ville , & que M. le Made
Crémone. 159
réchal & autres Generaux
étoient tous prifonniers &
que la Ville étoit entierement
en leur puiffance.
Cette propofition étant
rejettée de ma part & de
tous les Irlandois , le fruit
de fon meffage fur que je
le fis prendre prifonnier,
J'ay reçû ordre de M.
le Comte de Revel à dix
heures par M. le Marquis
de Liages , de laiffer cent
hommes dans la batterie ,
& de faire mon poffible
160 La Fournée
pour repouffer les Troupes
qui s'opoferoient à mon
paffage pour aller à la Porte
de Mantouë , où je recevrois
les ordres de ce que
j'aurois à faire. J'ay marché
& repouffé environ
deux cens Grenadiers jufqu'à
un corps de Garde ,
où il y avoit un corps plus
confiderable qui firent un
feu fi terrible , qu'il étoit
capable de rebuter tous
autres que des gens qui
avoient deffein de vaincre
ou
de Crémone. 161
ou de mourir. Les Ennemis
voyant que le nombre
qu'ils avoient ne fervoit
que pour les animer
davantage
; & pour donner
avecplus de précipitation ,
trouverent leur feureté
dans leur fuite ; mais plu
fieurs Efcadrons de Cui
raffiers étant accourus
au
bruit avec d'autre Cavale
rie & de l'Infanterie , ils
fe rallierent
& nous atta
querent en flanc & en
queue . Il eft difficile de 2
162 La Journée
1
la frecroire
avec quelle fermeté
nous les reçûmes & avec
quelle refolution nous les
attaquâmes aprés , & les
ayant ébranlez par
quente décharge de la
moufquetterie , redoublant
& marchant à eux à propos
, & les faifant tomber
fans ceffe aux pieds de leurs
Chevaux , les Cuirafliers
commencerent à lâcherle
pied. Nous allâmes ſur eux
avec les bayonnettes en tirant
& les preffant fi vi-
3
de Crémone.
163
vement , que nous nous
rendîmes Maîtres de leurs
Timballes & de beaucoup
de leurs Officiers & Sole
dats , entre lefquels eſt le
Baron de Mercy & plufieurs
autres de condition .
Nous eûmes fept Officiers
de tuez , neuf de bleffez
, quarante - deux Soldats
tuez & cinquante de
bleffeź , & du Régiment
de Dillon un Officier tué
& douze bleffez , quarante
- neuf Soldats tuez &
O ij
164
La Journée
foixante -treize bleffez , en
tout cent vingt - quatre
Soldats de bleffez & quatre-
vingt-dix-huit de tuez
huitOfficiers tuez &vingt
& un bleffez. Les Ennemis
en doivent avoir quatre
fois plus.
Je ne jugeois pas à propos
de pourſuivre les Ennemis
plus loin ni de continuer
ma marche vers la
Porte de Mantoue , fcachant
que j'aurois encore
des obſtacles , & que la
de Crémone. 165
batterie feroit infailliblement
repriſe. Ma penſée
étoit bien fondée : les Ennemis
étant revenus , nous
tirerent de loin en nous
retirant & vinrent prendre
poffeffion en plus grad
nombre qu'ils n'étoient
d'une maifon d'où ils nous
tiroient à grande force .
J'y fis pointer les Canons
& les obligeay d'en décamper
; je fis auffi beaucoup
tirer à cartouches
parmi les foules qui paroif
166
La Journée
foient , qui les diffipoient
beaucoup ; ils ne laifferent.
pas de nous tirer des hauteurs
& des angles des
baltions & de partout où
ils étoient à couvert pendant
que le jour duroir.
Monfieur le Comte de
Revel dans ces entrefaites
leur reprit la Porte
d'Ogni - Sancti dont il s'eſt
emparé aprés avoir chaffé
la Garde. Il les chargea
avec les trois Bataillons des
de Crémone.
167
Vaiffeaux qui firent des
merveilles.
Pendant la nuit, les Ennemis
fe retirerent avec
beaucoup de filence & de
crainte ne s'étant pas atendus
à un fi mauvais fuccés
, d'autant qu'ils avoient
fait fond que la Ville ſe ſeroit
foûlevée &que les Habitans
auroient pris les
armes , ce qu'ils refuſerent
pofitivement , mais leur
offrirent dix mille rations
de pain s'ils en avoient be168
La Journée
foin , dequoi nous avons
profité , nous en ayant fait
prefent .
J'ay oublié de dire que
deux cens hommes ont
été pris dans le mefmetemps
qu'a été pris la Porte
, qui s'étoient jettez
dans une Eglife . Le jour
fuivant, on en a pris beaucoup
dans des maiſons où
ils s'étoient enyvrez, & des
Officiers & Soldats bleffez
qui ne purent fe retirer.
Monfieur de Mercy a
dit
de Crémone. 169
dit tout préfentement, que
les ordres de Monfieur le
Prince Eugene étoient de
fe rendre maître de la batterie
de huit pieces de canon
fur le Rempart placées
pour deffendre le
Pont de Batteaux : que
c'étoit lui qui commandoit
le Régiment de Lorraine
Cuiraffiers ; le Régiment
de Taff Cavalerie ,
& l'Infanterie poſtée fur
les Remparts à cet effet :
Qu'il a perdu quatorze
P
170 La Iournée
Officiers de fon Régiment
tuez fur la place & une infinité
de bleffez ; & unOfficier
habillé de rouge
avec des brande - bourgs
d'or qui parut feul fur le
Rempart fur qui nous fiſmes
tirer quelques coups ,
étoit M. le Prince Eugene
qui confideroit nôtre fituation
, examinant s'il
n'étoit pas poffible de faire
paffer fes Troupes en deça
de la Riviere qui étoient
de l'autre côté , & trouva
de Crémone. 171
que la batterie y mettoit
entierement obſtacle .
Monfieur le Gouverneur
a été bleſsé mortellement
dans les rues , aprés s'être
battu comme un Héros .
Monfieur le Marquis de
Crequy eft arrivé icy avec
les dix - huit Bataillons &
l'Infanterie & la Cavalerie
qui étoient avec lui & eftoient
à fix milles de cette
Ville , la nuit que les Ennemis
y étoient , & y feroit
venu la meſme nuit ,
Pij
172 LaJournée
fi des Bourgeois & quelques
Soldats ne lui euffent
raporté pour leur que les
Ennemis étoient entierement
maîtres de la Ville
& que rien que laCita de -
le n'étoit à nous. Il avoit
averti M. le Maréchal de -
leur deffein par plufieurs
exprés , mais tous ont été
pris.
On a chanté dans les
Eglifes le Te Deum le s .
pour la délivrance de la
Ville .
de Crémone.
173
· Monfieur le Marquis de
Crequy eft parti le huit
و
étant allé fur la Riviere
d'Adda avec toutes les
Troupes qu'il avoit amenées
, hormis huit Bataillons
qu'il a laiflez ici , M.
de Montendre M. de
Fimarcon , & M. le Marquis
de Praflin fe font dif
tinguez tres-fort ; & M.
le Comte de Revel , nôtre
Commandant , par la détention
de M. le Maréchal,
s'eft exposé dans l'occaſion
P iij
174 La Fournée
comme le dernier Soldat,
& a fait tout ce qu'on
pouvoit attendre de lui
dans une ſurpriſe auffi imprevûë
que celle - là .
Les dernieres nouvelles
des Ennemis marquentque
d'un feul coup de Canon
de nôtre batterie , Karemberg
eut la jambe emportée
, un Officier tué &
quatre Cavaliers de l'autre
côté de l'eau , & que
ce premier n'en échapera
pas.
de Crémone. 171
La Relation que je vous
envoye a été traduite d'une
Relation Italienne envoyée
de Milan .
J'
'Ai attendu , Monfieur ,
à vous envoyer la Relation
de ce qui s'eſt paſſé
dans Crémone le 1. Fevrier
, que je fuffe pleinement
informé des circon
ſtances de ce grand évenement
, qui fait aujour
d'huy l'étonnement de
toute l'Europe .
Le Prince Eugene in-
Piiij
176 La Journée
formé d'un renfort confiderable
de
Troupes que
Sa Majesté Tres - Chrétienne
faifoit paffer en
Italie , & apprehendant
que fon armée , qui étoit
fort diminuée , ne pût re .
cevoir un pareil fecours
pour la Campagne prochaine
, forma le deffein
le plus hardi qui fe foit ja
mais imaginé .
Ce deffein eftoit de
furprendre Crémone , où
les François avoient -un
de Crémone .
177
gros Corps de Troupes ,
quantité de Munitions
beaucoup d'Artillerie & la
plus grande partie de leurs
Officiers Generaux.
Plein de fon projet , il
pratique, par le moyen de
fes Emiffaires , un nombre
de Bourgeois de cette Ville
, les gagne
, s'abouche
avec quelques - uns des
plus intelligens , & aprend
qu'il y avoit fous la Ville
un ancien Aqueduc negli
gé , qui rendoit dans les
178 .
LaJournée
Foffez , & lequel pouvoit
lui fervir utilement .
Auffi cet avis fut le fondement
de fon entrepriſe.
Dés qu'il l'eut refoluë il
commença environ le 20 .
de Janvier , à faire couler
par diverfes Portes de la
Ville , & fous divers déguifemens
, trois ou quatre
cens Soldats des plus détermiñez
, & quelques Of
ficiers , lefquels fe cacherent
dans les maisons des
Partiſans de l'Empereur,
de Crémone.
179
Le 28. ce General croyat
avoir pris des meſures affez
juftes pour affleurer ſon
entrepriſe , tint Conſeil
avec les plus confidens ,
qui étoient les Princes de
Commercy & de Vaudemont
, le General Staremberg
, le Baron de Merci ,
& quelques autres Officiers
Generaux . Il leur
communiqua le deffein
qu'il avoit de furprendre
Crémone , leur fit part de
fon intelligence dans la
180 La Journée
Ville , & leur affeura que
la priſe de cette Place términeroit
la guerre en Italie
; parce qu'aprés avoir
tué ou fait priſonniers les
principaux Officiers François
& la garnifon , il tomberoit
fur tous leurs quartiers
à l'impourvû , & détruiroit
entierement leur
Armée.
Ce grand deffein fut
approuvé . Le Prince de
Commercy avec le General
Staremberg eurent orde
Crémone. 181
dre d'aller difpofer les
Troupes qu'on avoit choifies
pour cette expedition ;
& le Prince Charles de
Vaudemont fut chargé
de ramaſſer les Regimens
de Darmstadt , Daun,Hcrberſtein
, Bagny, Lorraine
& quelques autres jufqu'au
nombre d'environ dix mille
hommes , tant Infanterie
que Cavalerie , pour fe
rendre le premier Fevrier
à la pointe du jour à la vue
de Crémone,de l'autre cô182
La Journée
té du Pô , attaquer la Redoute
qui étoit à la tête
du Pont , & venir joindre
le Prince Eugene qui feroit
alors dans Crémone .
Ces ordres donnez
chacun alla ſe diſpoſer à
les executer. Le Prince
Charles dans fes quartiers ,
& Staremberg de fon côté
affembla toutes les Troupes
à Uſtiano , qui étoit
leur rendé- vous general ,
où le Prince Eugene , qui
avoit pris Commercy en
de Crémone.
183
paffant à Montignano , le
vint joindre le foir du 30.
Le 31. les Troupes étant
en bataille , commenceret
à defiler par le Pont d'Oftiano
, avec le moindre
bruit qu'elles purent, à une
heure après minuit, & prirent
le chemin de Cré
mone , la Cavalerie portant
l'Infanterie en crou
pe dans les pas difficiles.
Le premier Fevrier le
Prince Eugene arriva ſur
les trois heures du matin
184 La Journée
avec fon détachement à
un quart de lieuë de Crémone
, où il attendit le
refte des Troupes qui n'avoient
pûjoindre , à cauſe
des mauvais chemins & de
la longue traite qu'elles
avoient faite . Dans fa roure
il te reçut trois avis confecutifs
que tout alloit à
ſon avantage dans la Place
, & qu'on n'attendoit
que fes ordres pour en
troubler la tranquillité
.
Auffi-tôt que toutes les
Troupe
de Crémone .
185
Troupes eurent joint , le
Prince fit avancer celles
qu'il avoit refolu d'introduire
dans la Ville par
l'Aqueduc dont j'ai parlé.
D'abord il fit approcher ,
avec tout le ſilence poſſible
, un petit detachement
d'environ trois cens hommes
, tous Grenadiers,commandez
par le Major du
Regiment deGefchvvind
,
& fuivis d'un nombre de
Charpentiers & de Serru
riers.Le Guide qui les con186
La Journée
duifoit , les mena au bord
du Foffé le plus commode
, pour jetter un petit
Pont fur la Canetta , ce
qui s'executa heureuſement.
Ce detachement fût
fuivi immediatement d'un
autre plus gros , aprés
qu'on eut reconnu qu'il
ne fe faifoit aucun bruit
dans la Ville ; ainfi toute
l'Infanterie paffa par le
foûterrain , fans qu'on s'en
aperçut .
A mefure que ces Trou
'de Crémone.
187
pes fortoient de l'Aqueduc
elles alloient occuper.
les poftes que le Prince
Eugene leur avoit marquez,
Le Major de Geſchyvind
s'empara de la
Porte de Sainte Margue
rite , qui étoit condamnée
, & à laquelle par con-
Lequent il n'y avoit point
de Garde . Ilattacha à cette
Porte tous les Ouvriers
qu'il avoit conduits , & en
peu de temps ils la rendirent
libre , & en état d'y
Qij
788 La Journée
laiſſer paſſer toute la Cavalerie
qui attendoit cette
ouverture : car c'étoit fur
la facilité de cet endroit,
que la confiance du Prince
Eugene s'aſſeuroit de la
réuffite de ſon deffein .
Pendant que le Major de
Gefchvvindfaifoit travailler
avec le moins de fracas
qu'il pouvoit à l'ouverture
de la Porte Sainte
Marguerite,les autresOfficiers,
fuivis chacun de leurs
Troupes , & conduits par
de Crémone.
189
leurs Guides , ſe tranſporterent
, les uns à Piazza
Picola , & s'en rendirent
maîtres , aprés avoir furpris
la Garde & quatre pieces
de Canon ; les autres.
allerent s'emparer de la
Porte d'Ogni - Sancti , de
celle de Mantoue , & ſe ſaifirent
des Corps- de- Garde:
fans trop de bruit ; les autres
occuperent l'Hôtel de
Ville , la grande Eglife , la
Chapelle ronde & les principales
Places..
A
190 La Journée :
A peine avoient-ils pris
ces Poftes , que la Cavalerie
entra. Le Prince Eugene
, trouvant la Ville
fans allarme , vifita tous
les endroits où étoient fes
Troupes ; mais les Allemans
paffans par les ruës
le fabre à la main , tuerent
quelques Soldats , &
des Vivandiers qui fortoiết
de leurs maiſons
, parce
que le jour étoit déja grad ,
& les cris de ces malheureux
firent paffer l'allarme
de Crémone. 791
en plufieurs quartiers.
Dans la vifite des Poftes
ce Prince informé que la
Porte du Pô , qui lui étoit
fi importante pour introduire
les Troupes duPrince
de Vaudemont , n'étoit
pas enfon pouvoir , & qu'-
on avoit manqué d'obéir
à ſes ordres à cet égard , y
envoya le Baron de Mercy
avec deux cens vingt- cinq
Cuiraffiers : mais ce Baron
trouva que les Irlandois ,
éveillez au bruit , étant
t
192 La Journée
fortis des Cafernes voifines,
commençoient à fe
retrancher , & qu'un Officier
de la mefine Nation ,
qui étoit de garde à cette
Porte avec vingt - cinq
hommes , avoit fermé la
barriere à fa vûe : cela fit
que ne pouvant la forcer,
il ſe retira fur le Rempart
où il fe faifit d'une batterie
de huit pieces de Canon,
Alors la rumeur fe répandit
par toute la Ville,
les
de Crémone.
193
les Officiers & les Soldats,
qui logeoient dans les rues
que les Allemans occupoient
, furent tous pris
en fortant de leurs maifons
; on ne les tuoit point
par un ordre exprés du
Prince ,qui en renvoia mêmeplufieurs
, afin de porter
par cette douceur la Garnifon
à fe rendre.
Le Maréchal de Villeroy
, qui étoit revenu le
jour d'auparavat de Milan ,
ayant apris par fes domeſ
R
194 La fournée
tiques que les Imperiaux
étoient dans Crémone ,
monta au plus vite à Cheval
, fuivi feulement d'un
Page , parce que fes Aydes
de Camp ne logeoient pas
chez lui ; mais comme il
marchoit pour fe rendre
au Corps de Garde de la
Place , il fût pris au coin
d'une rue qui y aboutit par
un Capitaine Irlandois
nommé Magdonel , lequel
étoit à la tête d'un gros de
Cavallerie : & aufli - tôrvil
de Crémone. 195
fut mené hors de la Ville ,
& conduit à Carpi ; cet
Irlandois étoit attaché depuis
long-temps au ſervice
de l'Empereur.
Le Maréchal prifonnier
paffa devant le Logis de
Mongon qui mettất la tête
à la fenêtre demanda fi
c'étoit M. le Maréchal , &
comine il eût apris que c'étoit
lui qui marchoit avec
de la Cavallerie , il defcendit
& monta àCheval pour
le fuivre ; mais à peine ef-
Rij
196 •
La Journée
toit -il dans la rue qu'on fit
une décharge , fon Chewal
fut tué fous lui , il fut
foulé aux pieds , & on le
fit prifonnier. Dégrigny
Intendant de l'Armée fut
pris auffi dans le mefme
temps en fortant de chez
lui ; un bon nombre d'Officiers
& de Soldats eurent
un pareil fort , & furent
conduits de mefme hors
de la Ville.
Le deftin du Marquis de
Crenan fut plus cruel.
de
Crémone .
197
L'allarme, qui augmentoit
toûjours , l'ayant obligé à
fortir de la maifon , il rencontrà
quelques Officiers
& plufieurs Grenadiers qui
fe joignirent à lui. Il pric
le chemin de la Place par
une autre ruë que le Maréchal
, & fut attaqué , eut
l'épaule caffée d'un coup,
de pistolet , & on le fit prifonnier
avec le Chevalier
de Crouy . Le Prince de
Commercy fon ancien
ami , qui fe trouva - là , le
R iij
198
La Fournée
fit porter chez lui , & quel-¨
que tems aprés alla le voir,
pour lui faire des honnêterez
. Mais comme il s'entretenoient
enſemble , un
Ayde de Camp de ce Prince
vint lui dire , avec alfez
de chaleur , Vous vous
amufez ici , Monfieur, pendant
que les Ennemis s'af
femblent , chargent de tous
côte , & nous pouffent à
nos Corps-de-Garde. A ces
mots le Prince dità Crenan
d'un air joyeux : Ma
de Crémone.
199
foi voici de la befogne ; je
vous laiffe , Adieu .
•
Un peu aprés le Prince
Eugene alla auffi voir Crenan
, & lui dit que le meilleur
confeil qu'il pouvoit
lui donner étoit de fe faire
porter dans une Cafline
hors de la Ville ; parce qu'-
ajoûta ce Prince , quand
toute mon Armèe fera entree
je ne ferai pas le maitre
d'empêcher
le defordre
le carnage. Il diſoit cela
dans l'efperance
que le
R
iiij
200 La Journée
Prince Charles de Vaudemont
forceroit la Redoute
du Pont , & viendroit
bien-tôt le joindre.
Mais il s'applaudiffoit
trop tôt. Ce qui reftoit de
François libres de s'affembler,
le firent dans trois endroits
qu'ils s'étoient confervez
à la Porte du Pô,
à celle de Milan , & à l'ef
planade du Château , d'où
le Gouverneur fortit avec
ungros détachement d'Ef
pagnols , & fe joignant
: a
de Cremone. 201
aux François , les Officiers
animerent fi vivement les
Soldats , que tous réſolurent
de perir , ou de chaf
fer leurs Ennemis de la
Ville.
Les deux Régimens Irlandois
, qui s'étoient retranchez
, furent les premiers
à fe fignaler. Ils firent
un feu terrible fur
tous ceux qui vinrent les
tâter. Cette fermeté obligea
le Prince Eugene , qui
ne fongeoit qu'à finir ,
208 La Journée
d'envoyer vers eux le même
Officier qui avoit arrété
le Maréchal de Villeroy
, pour leur perfuader
de fe rendre. Il y alla , &
les abordant avec un mouchoir
blanc à la main , il
leur dit . Qu'aïant l'honneur
d'eftre Gentilhomme de leur
Nation , le Prince , s'eftant
rendu maistre de la Ville ,
l'envoyoit à eux pour leur
offrir telle compofition qu'ils
fouhaiteroient , & qu'il
n'attendoit que fon retour
de
Crémone. 203
pourles traitercomme amis,
ou les faire charger fans
quartier. Mahony , Major
reformé à la fuite du Régiment
Dillon , luy répondit
: Aparament le Princa
Eugene nous craint plus
qu'il ne nous estime puif
qu'il nous fait faire de telles
propofitions UnLieutenant
de Grenadiers ajoûta bruſquement
: Quand votre
Prince Eugene nous envoieroit
tous les Cuiraffiers
de
l'Empereur ; je ne le croirois
204 La Journée
pas capable de nous ôterdici
; Puis , en s'adreffant à
Mahoni , il poursuivit
Renvoyons cet homme porter
notre réponse. Mahoni
reprenant la parole , dit à
Magdonel , Nous ferons
long-temps en feuretefi l'on
né nous attaque qu'apres
car je vous votre retour
arrefte. Ce qu'il fit aufli- ,
tôt , & Magdonel fut me . ,
né à Vvacop qui commandoit
les Irlandois ; les
soldats le regardant comde
Crémone .
205
me un traitre voulurent le
tuer, mais le Commandant
-le remit entre les mains de
Daréne,Major General de
l'armée , qui le fit condui-
Tre au Château .
Cependant le Prince Eugene
ne voyant point revenir
Magdonel , ſe douta
de ce qui étoit arrivé , ce
qui le piqua fi fort , qu'il
fit marcher contre les Irlandois
la meilleure partie
de fes Cuiraffiers
, avec ordre
de les paffer au fil de
206 La
Journée
l'épée s'ils ne fe rendoient .
Le Lieutenant Colonel du
Regiment de Taff , commandoit
ce gros détachement
; il vint avec toute la
valeur poffible charger
cette Troupe, laquelle reçut
les Imperiaux avec
une intrepidité qui les étonna
; le feu qui fortoit
des Bataillons jetta un
grand nombre des Cuiraf
fiers par terre ; mais le
Commandant à la tête de
fa troupe chargeant toûde
Crémone. 207
jours , força les premiers
rangs , & entra dans le Bataillon
. Mahoni vint à lui ,
& en faveur de fon courage
, lui propofa dé ſe rendre
; cette propofition fit
horreur à ce brave homme
, & il répondit fierement
: Est-ce donc aujourd'hui
un jour de Clemence?
Faites votre devoir, Enfuite
voulant encore charger
, il fut tué dans le mo
ment.
Ces paroles , qui meri---
208
La Iournée
tent d'eftre
lues fur le
bronze
, m'ont fi fort touché,
Monfieur
, que j'ai fait
mon poffible
pour fçavoir
le nom de ce nouvel
Heros
, & j'ai apris que c'étoit
le Baron de Freibergen
.
Les Cuiraffiers , aprés la
mort de leur Chef, lâcherent
le pied & ſe retirerent
vers leurs Troupes ,
qui occupoient la Porte de
Mantoüe, & les Remparts
de ce côté-là .
Le
de Crémone.
209
.
Le Prince
Eugene aprit
avec
chagrin , la perte du
Baron de
Freibergen , &
la retraite des
Cuiraffiers ;;
ilfavoit aufli tous les mouvemens
avantageux que
faifoient les Francois dans
les autres poftes où ils s'étoient
retranchez . Cette
nouvelle fituation d'affaire
commencoit à contrebalancer
la victoire naif
fante . Comme toute fon
entrepriſe avoit roulé en
premier lieu fur la rufe, il
S
210
La Iournée
trouva à propos de continuer
, c'est- à- dire , de tâcher
de mettre les habi--
tans de Crémone dans fes
intereſts , & les faire foulever
contre les Francois."
Le Prince de Commerci ,
à qui il communiqua ce
deffein , fût de fon avis .
Comme fon poſte étoit
l'Hôtel de Ville , & la gar
de de la Place , il fit fon
ner le Toxin pour affem !
bler les Magiftrats , mais
malgré tout ce qu'il pûc
A
de Crémone. 21
leur alleguer , foit pour les
épouvanter par le pillage ,
foit pour les émouvoir par
une protection diſtinguée
de l'Empereur ; il n'eut
d'autre réponſe , d'euxqu'un
refus tacite , qui étoit
de ne pouvoir rien
entreprendre dans la ſituation
où étoient les chofes;
mais qu'ils recevroient
les Imperiaux quand ils feroient
entierement maîtres
de la Ville , ainſi qu'ils
avoient receu les Francois .
Sij
212
LaJournée
Cette réponſe des Magiftrats
fut un furcroît de
chagrin au Prince Eugene
; il commença à voir
que fes affaires tournoient
mal ; aufli les François s'étoient
alors bien fortifiez
dans les poftes qu'ils occupoient
, & quoi que la
garniſon fut diminuée par
les Officiers & par les Soldats
qui avoient été tuez
& faits prifonniers; le nombre
qui reftoit , conduit
par un bon General , faide
Crémone.
213
foit déja des progrés dignes
de toute l'attention
de ce Prince .
Le Comte de Revel
ancien Lieutenant General
, donnoit fes ordres par
tout avec beaucoup de
préſence d'efprit,pour éviter
la confufion . Il étoit
fecondé par le Marquis de
Praflin , d'Arennes , Fimarcon
, Caïlus , la Chetardie
& plufieurs autres
Officiers Generaux , qui ,
aprés plufieurs petits com-
):
214 La Journée
bats particuliers , chargerent
enfin l'Infanterie Allemande
avec tant de valeur
, qu'ils la poufferent
de ruë en ruë , juſqu'à la
porte de l'Aqueduc. On en
tua un grand nombre, plufieurs
le fauverent dans
une Chapelle fur le Rempart
, on y mit le feu , &
tout ce qui échapa fût con- .
duit au Château .
Un avantage fi confiderable
augmenta
le courage
des François . L'Of
J
de Crémone. 215
ficier avoit de la peine à
retenir l'ardeur du Soldat ;'
mais le Comte de Revel ,
pour ne rien précipiter &
attaquer les Allemans avec
plus de regularité , établit
une communication avec
le quartier où étoient les
Irlandois , & fit barricader
plufieurs rues pourſe mettre
à couvert contre les
Cuiraffiers.
-Aprés cette précaution
on attaqua la Porte d'Ogni-
Santi, qu'on reprit ; en216
La Journée
fuite ce General donna ordre
aux Irlandois de laiffer
une garde dans leur retranchement
, & d'aller ,
chaffer les Imperiaux de
la porte de Mantoüe , ce
qu'ils executerent avec la
derniere bravoure , & poul- )
fant plus loin leur conquefte
, ils pourfuivirent
les Cuiralliers,qui étoient ,
venus au fecours de l'Infanterie
, leur firent abandonner
les Remparts voi→
fins qu'ils occupoient , &
leur
de Crémone. 217
leur enleverent des Timbales.
Alors le Marquis de Praf
lin , qui avoit apperceu au
delà du Pô un gros de
Troupes d'environ dix mil
le hommes , en avertit le
Comte de Revel ; ils juge- "
rent qu'il falloit couper le
Pont au plus vite , ce qui
fut executé
, aprés que
Truffin Major de Montperoux
eut retiré cent cinquante
hommes qui gardoient
une Redoute , à la
T
w
43
278
La Journée
tête de ce Pont , & en défendoient
l'abord vigoureufement
depuis quelque
temps.
Cependant le Prince Eugene
, qui avoit fait tous
les efforts pour fe rendre
maître de la Potte du Pô ,
voyant qu'il étoit impof
fible d'y réüffir , avoit envoyé
le Comte de Breiner
au Prince Charles de Vaudemont
, pour faire tranf
porter au plus vite fon Infanterie
fur toutes les Barde
Crémone. 219
ques & les Pontons qu'on
pourroit trouver , mais il
ne s'en trouva pas affez
pour faire un fi grand traf
port ; de forte que l'Infanterie
arriva fort tard& bien
fatiguée du mauvais chemin
; ainfi ce deffein ne
pût s'executer.
Ileſt facile de
s'imaginer
l'embaras
où étoit alors le
J
Prince.Il lui arrivoit à tour
moment quelques nouvelles
fâcheufes , parce que
fes Troupes
fe voioiết
bat-
Tij
220 La Journée
tuës par tout & perdoient
continuellement du terrain.
Comme il lui étoit
impoflible de fe porter das
tous les lieux où elles agif
foient , pour connoître le
veritable état où elles fe
trouvoient , il monta fur
le haut de la Tour de
grande Eglife , d'où il apperçut
que le Pont étoit
coupé , que les Cuiralliers
étoient chaffez de tous les
Remparts & des Ruës voifines
de la place de S. Pierde
Crémoné. 227
re , que l'on canonoit les
Troupes qui étoient de
l'autre côté du Pô , que
fon Infanterie
ayant abandonné
les Portes d'Ogni-
Santi & de Mantouë , n'oc
cupoit plus que celle de
Sainte-Marguerite, par où
ilétoit entré, j'ofe dire que
ce fpectacle ébranla fon
courage , & fans qu'il eût
fait tort à la grandeur de
fon projet , il fe feroit repenti
d'en avoir entrepris
l'execution. Mais comme
Tiij
222 La Journée
le peril étoit éminent , lé
Prince Eugene fongea ferieuſement
au falut des
Troupes qui lui reſtoient ;
il renforça notablement
celles qui gardoient la Porte
de Sainte Marguerite
,
qu'il confideroit comme
un pofte tres- important ,
puifqu'il n'avoit que cet
endroit pour la retraite .
Il étoit toûjours neanmoins
maître des Places
& de la grande Eglife , ce
qui fit qu'il foûtint jufqu'à
de Crémone.
223
la nuit les efforts des Fraçois.
D'un
autre côté le
Comte de Revel , voyant
fon
Infanterie
preſque rebutée
d'avoir
été fi fouvent
à la charge l'épée à la
main , parce
qu'elle
n'avoit
eu que peu de munitions
fit mettre pied à terre
à fes Dragons , qui vers
la fin du jour , ayant le
Marquis
de Fimarcon
à
leur tête , foûtenus par la
Cavalerie , &
accompa
Ţ iij
244 La Journée
37
S
gnez de plufieurs Soldats
de bonne volonté qu'on
avoit détachez
des Régimens
, chargerent
dans
toutes les Places les unes
aprés les autres , & tuerent
fans quartier tous ceux
qui leur refifterent.
·
Ce dernier effort fit
prendre le parti de la retraite
au Prince Eugene
plûtôt qu'il n'eût fait ; il
fit entrer dans la Ville le
Régiment de Neubourg
& une partie des Houflares
de Cremone, 225
qu'il avoit laiſſez au dehors
pour garder la Porte
de Sainte Marguerite ; enfuite
il fit filer fon Infanterie
, & comme les François
s'étoient aperçus de
fon mouvement , & qu'ils
chargeoient de nouveau,
il fe retira avec quelque
précipitation ; ainſi il fortit
de cette Porte avecdes fentimens
bien differens de
ceux qu'il avoit lors qu'il
y étoit entré le matin .
La preuve que ce Prince
226 La Journée
a précipité ſa retraite , c'eſt
qu'il a laiſſé plufieurs petits
Corps de Garde qu'il
n'a pas eu le temps de retirer
En paffant devant la
Caffine où le Marquis de
Crenant s'étoit fait tranf
porter par fon confeil , ily
entra , & lui dit , Monfieur
, vous ferez prifonnier
fur votre parole, je vous
laiße une garde , ayez en
foin. Le parti que je prens
vous furprendra , je me retire,
& fuis tres- málheude
Cremone. 227
reux. Jay manque mon
d'un quart heure. coup
Ce Prince étoit fi fort
perfuadé qu'il coucheroit
dans Crémone , que fes Valets
de Chambre avoient
tendu fon lit dans une maifon
qu'il avoit choifie ; &
l'on ypréparoit fon foupé.
quifût d'un grand fecours
à ceux qui s'en emparerent
, aprés avoir demeuré
fi long- temps à jeun .
Le combat a duré onze
heures entieres fans dif
-228
·La Journée
continuer. On trouvera
peu d'exemple d'une entrepriſe
fi haute , & d'une
pareille victoire , fi l'on
confidere la hardieffe de la
furpriſe , la longueur de
Paction , & la fuperiorité
du nombre des Imperiaux ·
fur les François ; parce que
de douze Bataillons , qu'il
y avoit dans Crémone ,
fix feulement ont pû ſe
raffembler & quelquesimorceaux
des autres ; de douze
Efcadrons , il n'a été per
de Crémone.
229
"
+
mis qu'à cinq d'agir : les
autres Bataillons & Efca- i
drons fe font trouvez af
fiegez dans leurs logemens
, & coupez par les I
poftes dont les Imperiaux
s'êtoient faifis . Il eſt conf
tant que le Prince Eugene
étoit fuivi de trois mlle
hommes d'Infanterie fans
compter ceux qui sétoient
introduits dans la Ville
avant fon arrivée , de 3000 .
cinq cens Cuiraffiers , &
de cinq cens Houffarts
230 La Journée
tous gens choifis , & capa
ble de tenter une fi grande
entrepriſe.
11 eft probable que les
Imperiaux ont perdubeaucoup
de monde ayant foûtenu
tant de combats par
ticuliers ; on compte juf
qu'à deux mille tant morts
que bleffez , dont les plus
confiderables font , outre
le Baron de Fribergen , le
Comte de Leiningen , qui
avoit quitté le ſervice d'Ef
pagne , & plufieus Offide
Crémone.
2312
ciers des Cuiraffiers ; le
Baron de Mercy bleſſé a
été fait priſonnier une ſeconde
fois , le Comte de
Kouftein , Leeutenant Colonel
d'Herbeftein , a été
bleffé à l'ataque de la Porte
de Mantoue , le Comte de
Didrichſtein Maréchal de
Camp , a eu le pied emporté
d'un coup de canon
au-delà du Pô, & quantités
d'autres Officiers . Le nombre
desPrifonniers n'alloit
pas à quatre cens lepremier
232-
La Tournée
jour ; mais depuis on en
trouve à chaque moment
dans les Convents & dans
les maiſons particulieres
même dans de petits fou
terains nouveaux qu'on a
découverts : de- forte qu'ils
montent à preſent à plus
de mille.
Les François ont perdu
environ fix cens hommes :
tant morts,que prifonniers
& ils ont plus de quatre
cens bleffez , nous n'en
avons pas encore de lifte
exacte ;
de Crémone. 233
exacte ; mais les principaux
font Crenan mort
de fa bleffure , de Prefle
Colonel de Cambrefis tué;
DonDiegueConchiaGou
verneur de Crémone eft:
mort de dix coups qu'ila
reçûs en combattant avec
une extrême valeur dés le:
Commencement. Les Mar--
quis de Montandre &
d'Entrague ont étébleffez;
Tant de fang. répanda
prouve , Monfieur, que les
deux partis fe font portez
V
234 La Fournée
avec la derniere vigueur
dans tous les differenscombats
qui fe font faits : cependant
, comme les François
ont resté les maîtres
de la Place , & en ont chaf
fé les Imperiaux , ces derniers
ne peuvent contrebalancer
avec eux l'honneur
de cette journée , qui
marquera éternellement
pour les premiers une époquetriomphantedansl'hif
toire. Le Prince Eugene a
neanmoins pour lui cet
de Crémone.
235
axiome . In magnis tentaffefat
eft. C'eft auffi toute
la
confolation qui lui refte
dans le malheur qui l'acable
, & dont il étoit tresfenfiblement
touché lorf
qu'il en fit confidence
au
Marquis
de Crenan
dans
la derniere vifite qu'il lui
rendit.
Quant au Comte de Revel
, on ne peut nier qu'il
ne merite une gloire immortelle
, pour la conduite
qu'il a tenuë , & la va-
Vij
23.6 La Journée
leur qu'il a fait paroistre
pendant toute l'action ,
L'état où les Imperiaux
l'avoient trouvé , & celui
où ils le quitterent , prou
vent par un contraſte furprenant
, les travaux qu'il
a foutenus.Nud en chemife
, pour ainsi dire , avec
des Soldats ramaffez , fans
munitions de guerre , fans:
vivres ; il fe retranche , il
chicane , il fe fortifie, ilattaque,
il pourfuit , il vinc
& chaffe enfin de la Ville
de Crémone.
237
où il a été furpris , les Enneinis
qui s'en étoient emparez
avec un nombre
de
Troupes , fuperieur de
moitié , à celles qui ont
combattu pour leur deffenfe
.Ces grands faits d'armes
, qui furpaffent l'imagination
, montrent une:
protection visible du Ciel,,
& donnent aux François
toute efperace d'une nouvelle
fortune ,fous un nouveau
General .Alius Dux
aliud Sydus..
238 La Journée
Aprés vous avoir fait
part d'une Relation fort
étenduë , je vous en envoye
une fort courte
mais très- curieuſe , & qui
ne laiffe pas d'eftre fort
intelligible. On y voit
trois ou quatre faits qui
ne font dans aucune autre
vous les démêlerezbien.
Cette Relation a été
faite par un Colonel reformé,
qui n à pas moins
d'érudition que de valeur ;
& comme elle a été écrite
j
1
de Crémone
239
1
treize jours aprés ce fameux
évenement . On doit
croire qu'il n'avance rien
dont il ne foit aſſuré.
A Crémone , le 13. Février.
Onfieur le Prince
MEugene étant arri.
vé prés de Crémone avec
un détachement de fix
mille hommes choifis de
fon armée , le 1. Fevrier ,
deux heures avant le jour,
fit entrer dans cette Place,
par un Aqueduc , environ
249 La Journée
deux cens Grenadiers . H
fut aidé dans cette entrepriſe
par un Rreftre , dont
la cave aboutiffoit prés de
cet Aqueduc , & qu'il avoit
percée pour y communiquer.
Il avoit fait même
nettoyer cet Aqueduc ,
avec la permiffion du Gouverneur
à qui il avoit reprefenté
que les immondices
qui reftoient de dans
pouriffoient les fondemens
de fon Eglife , fous laquelle
il paffoit . Les deux cens
Grenadiers
de Crémone. 241
Grenadiers s'emparerent de la
Porte fainte Marguerite , qui ne
s'ouvroit plus depuis long- tems,
& où il n'y avoit qu'un Sergent
& dix hommes de garde , qu'ils
égorgerent fans coup tirer ; &
l'ayant ouverte , ils y
ils v firent entrer
leur Cavalerie , qui fut fuivie
de l'Infanterie , qui s'empara
auffi de la Porte , d'ogni fanti ,
de plufieurs Carrefours , du
Corps de Garde de la Place ,
du Canon qui eftoit devant , &
de la Maifon de Ville , pendant
la Cavalerie s'emparoit de
la grande Place , & de deux
petites ; de forte qu'à la pointe
du jour les Imperiaux fe trouverent
Maiftres de plus des deux
tiers de la Ville, &d'une Batterie
fur le rempart du côté duPô, & fi
X
que
242
La
Journée
proches de la porte du rô, qu'ils
n'avoient pas cent pas à faire
pour s'en rendre Maistres .
Comme un fi grand Corps
de Troupes ne pouvoit pas demeurer
caché , les premiers qui
s'en aperceurent , coururent aux
armes , & toute la Garnifon les
prit comme elle put . M. le Maréchal
eftant monté à cheval
pour le rendre à l'Esplanade ,
fut arrefté , M. de Crenan le fut
auffi .
>
Le premier Bataillon des Vaiffeaux
qui devoit faire l'exercice
ce matin- là , fe trouvant affemblé
, marcha à un Corps de Cavalerie
, qui fe trouva fur la
Place qu'il fit plier ; ce qui
donna lieu à d'autres Troupes
de fe joindre & de fe placer vis
de Crémone.
243
à vis des poftes des Ennemis , ou
fur l'Esplanade. Le premier foin
des Officiers Generaux fut de
s'affembler , & de s'affeurer de
porte du Pô. Ils y placerent
unRegiment d'Infanterie qui sty
retrancha, & s'appliquerent enfuite
à faire entrer des vivres
dans le Château.
la
Le Prince Eugene & le Prince
de Commercy fe croyans Maiftres
de la Place , allèrent à la
Maiſon de Ville demander au
Senat , qui s'y eftoit affemblé
dés le matin contre fa couftu
me , de faire déclarer la Bourgeoifie
en faveur de l'Empereur.
Ils demanderent auffi quatorze
mille Rations de pain ; & ils
eftoient fi perfuadez que la Garnifon
n'eftoit point en état de
X ij
244 La Journée
leur réfifter , qu'ils permirent à
leurs Soldats de pofer les armes
dans leurs poftes , & à la Cava
lerie de débrider & faire repai
ftre fes chevaux pendant plus de
quatre heures,
Le Corps que conduifoit le
Prince Charles de Vaudemont
ayant paru vers les neuf heures
de l'autre cofté du Pô ; & fe difpofant
à attaquer le Fort qui
couvroit la tefte du Pont , obligea
M. le Marquis de Praflin de
retirer les troupes qui gardoient
ce Fort , & de faire ofter du
Pont une dixaine de Barquess
ce qui mit le cofté du Pô en feureté.
L'on fongea enfuite à attaquer
les Ennemis . Ils eftoient
poftez fi avantageuſement dans
la Ville , qu'il eftoit dangereux
de Crémone.
245
de les attaquer par leur front !
Il fut réfola de les prendre par
les flancs le long du rempart ,
ce qui fut executé avec tant de
vigueur , qu'ils furent dépoftez'
peu à peu , & refferrez de telle'
forte qu'ils ne fe trouverent plus
Maistres
que d'une porte à l'entrée
de la nuit , ce qui les obligea
de fonger à la retraite , qu'ils
firent à une heure de nuit .
Il n'eft pas poffible de vous
dire le nombre des charges qui
fe font faites dans cette Journée,
ni de vous exprimer la valeur
de nos Troupes. Il eft aifé d'en
juger par le grand avantage
qu'elles ont remporté fur un ennemi
qui l'avoit eu d'abord tout
entier fur ellés.
Vous jugez bien , Monfieur ,
X
iij
246 La Journée
que la perte de Crémone entrainoit
celle de vingt- trois Bataillons
& de douze Efcadrons , répandus
entre le Pô & l'Oglio ,>
en differens quartiers , fous les
Ordres de M. le Marquis de
Crequy. Il s'eftoit avancé aux
premieres nouvelles qu'il avoit
eues de la marche desEnnemis à¹
Rivarolo di Fiory, d'où il avoit
marché à la Motta avec une diligence
qui leur fit craindre de
fe trouver enfermez entre fes
Troupes & Crémone ; fi - toft
qu'ils fe virent hors d'efperance
de communiquer avec le Prince
Charles de Vaudemont
, ce qui
les fit fonger de bonne heure à
la retraite. Il retourna avec la
mefme diligence dans fes quar
tiers , où il avoit laiffé des déta
de
Crémone.
247-
chemens , & chaffa les Ennemis
de quelques poftes dont ils s'étoient
emparez fur l'Oglio. II
receut enfuite plufieurs Lettres
de M. le Comte de Revel fi pref
fantes, qu'elles le déterminerent
à abandonner des quartiers , où
il ne pouvoit plus faire fubfifter
fa Cavalerie , ayant perdu l'efperance
de tirer des fourages par
le Pô , dont le commerce effoit
interdit par les poftes que les
Ennemis avoient pris dans le
Parmefan ; & il arriva le 6. à
Crémone , fans avoir fait perte
d'un feul homme , quoiqu'il euſt
des quartiers à portée du canon
de ceux des Ennemis .
Comme il n'y a point lieu de
douter que l'éloignement des
Troupes placées dans le Mon-
X iiij
248. La Journée
ferrat & l'Alexandrin n'ait donné
lieu à l'entrepriſe de Crémone
il ne faut point difconvenir
auffi que quelques circonftances
qui n'avoient point efté
preveuës , n'ayent beaucoup
contribué à faire échouer le
Prince Eugene , qui auroit ruiné
l'armée , & rendu l'Empereur
Maistre de l'Italie , s'il cuft
réuffi .
La premiere eft que les Troupes
Imperiales qui devoient arriver
avant minuit devant Crémone,
fe perdirent, & ne pûrent
arriver que deux heures avant
le jour , ce qui les empêcha de
fe faifir de la porte du Pont
avant la pointe du jour.
La feconde , que le Bataillon
des Vaiffeaux qui fe trouva par
de Cremone.
249
hazard fous les armes à la pointe
du jour , arrefta un peu les Ennemis
, & donna le temps à une
partie de la Garnifon de s'affembler.
La troifiéme , que le Prince
Charles de Vaudemont arriva
trois heures plus tard qu'il n'avoit
eu ordre de le faire , & ne
put s'emparer du Pont , ni faire
paffer fes Troupes , fur lefquelfes
le Prince Eugene avoit compté
.
La quatrième , que la Bourgeoific
fur laquelle il avoit auffi
compté , n'ofa fe déclarer en
faveur de l'Empereur.
La cinquiéme , qu'un détachement
de huit cens hommes
de pied , & de cinq cens chevaux
, qui devoit paſſer dans le
250 La Journée
Parmefan à la priere du Duc de
Parme , eftoit rentré dans la Ville
, & n'avoit point marché.
La fixiéme , que les Irlandois
à qui on propofa un traitement
avantageux de la part de l'Empereur
, & qu'on croyoit attirer
à fon fervice , furent inebranlables.
-
Et enfin il ſe fit trop de détachemens
pour prendre des Prifonniers
; ce qui fut caufe que
le Prince Eugene perdit un tems
confiderable à negocier avec le
Senat. On fe fervit de ce tempspour
raffembler les Troupes de
la Garniſon difperfées dans la
Ville , & pour le retrancher à
la porte du Pont , & fur le rem
part , & contre l'attente de cef.
mefme Princefes Troupes plic
de Crémone . 255
rent toûjours , & fe laifferent
chaffer par dès gens fur qui ils
eroioient avoir beaucoup de fu
periorité.
Aprés vous avoir donné une
Relation traduite de l'Italien , il
eft jufte de vous donner une
Traduction d'une Relation Efpagnolle.
Laprife par
A ville de Crémone fut furles
Allemands la
nuit du 31. de Janvier 1702. ils
fe trouverent Maiftres de la Pla
ce, avant le point du jour ; voici
ce qui s'y paffa .
Le Curé d'une Eglife qui eft
fituée prés de la muraille , & de
la porte de tous les Saints , étant
d'intelligence avec les Ennemis,
252
La Journée
fit entrer deux cens Grenadiers,
par un Acqueduc ou Egouft ,
qui depuis la maiſon , alloit audelà
des murailles de la Ville.
Il les tint cachez jufqu'au jour.
Ils fortirent pour lors , & fe rendirent
Maiftres de la porte de
tous les Saints ; & ils allerent.
ouvrir celle de fainte Marguerite
,, par où entrerent le Prince
Eugene & le Prince de Commercy,
avec trois mille chevaux,
qui portoient trois mille Fantaffins
en croupe. Hs fe faifirent
de la grande Eglife, de la grande :
Tour & de deux Places , la
grande & la petite , & de tout
ce qui eft au-de là la porte de
fainte Margueritte. Le Prince
Eugene fit affembler le Confeil.
de Ville , pour obliger les habi-
"
de Crémone.
253
tans à prêter Serment de fide-
-lité à l'Empereur. Pendant ce
temps-là , il envoya une troupe
de Cavalerie à la maifon du Maréchal
de Villeroy , qui eftoit
monté à cheval au premier bruit,
& on le rencontra au tournant
d'une petite rue . On fe
faifit de lui , & fur l'heure on
l'envoya hors de la Ville . Ce
Maréchal offrit à l'Officier qui
l'arrefta , de le régaler de dix
mille piftoles , & d'un bon Regiment
en France , s'il vouloit
lui laiffer la liberté , il ne put
rien obtenir. On l'amena avet
quelques-uns de fes domeftiques.
Pendant que cecy fe paffoit , le
Prince Eugene & le Prince de
Commercy attendoient à l'Hoftel
de Ville , que ceux qui en
254 La Tournée
compofent le Confeil y fuffent
affemblez. Dés qu'ils furent arrivez
, le Prince Eugene leur fir
des offres avantageufes de la part
de l'Empereur , pourvû qu'ils
lui fiffent Serment de fidelité ,
les menaçant , s'ils le refufoient
de les brûler vifs , & de faccager
leur Ville , leur faiſant voir
qu'il eftoit déja Maiftre des principaux
Poftes , & que la Ville
eftoit à lui. Aprés qu'ils eurent
déliberé tous enfemble , ils répondirent
unanimement , qu'ils
avoient déja juré fidelité au Roy
d'Espagne Philippe V. & qu'ils
lui feroient fideles , tant qu'il y
auroit un Efpagnol dans la Place
, & dans la Citadele ; & qu'avant
cela , ils ne reconnoî→
troient aucun autreMaiſtre, tant
de Crémone.
235
qu'il leur refteroit une goutte
de fang. Le Prince Eugene fur
ce refus alla avec toutes fes
Troupes s'emparer d'une Bat-
-terie , qui touche à la Porte de
tous les Saints , & il fongea à fe
faifir du Pont de Batteaux qui eft
fur le Pô ; mais rencontrant un
Regiment Irlandois , qui fit une
vigoureufe décharge , & qui mit
fes Troupes de Cavalerie en
confufion ; voyant l'autre co-
; &
fté du Pont rompu , au grand
-honneur de l'Officier qui l'occupoit
avec deux cens hommes ;
il fe trouva arreſté dans fes fuc
cés. On voyoit huit à dix mille
hommes des Ennemis , qui n'avoient
pas befoin d'un quartd'heure
de temps , pour entrer
dans la Ville, Toute la Garni
A
*
856 La Journée
5
fon fit fes efforts pourfa défence .
On combattit de tous coftez ,
avec une valeur extraordinaire.
On força l'Ennemy dans la Porte
de tous les Saints , & du Boulevard
de faint Michel. On barricada
les ruës ; on refferra les
Ennemis dans les Poftes qu'ils
occupoient mais on ne put jamais
leur ofter la communication
avec la Porte fainte Marguerite
, où ils fe conferverent
toujours , pour affeurer la facilité
de leur retraite , quoiqu'avec
beaucoup de bonheur , on
les empêchaft de s'avancer jufqu'au
Pô , où ils faifoient tous
les efforts poffibles pour parvenir.
Dans ce mefme temps , on
fit faire grand feu d'artilleric
des deuxBatteries nouvellement
faites ,
de Cremone.
257
faites , pour tirer fur les Ennemis
, qui arrivoient de l'autre
côté du Pô , commandez par le
Prince Charles de Vaudemont ,
au nombre de dix à douze mille
hommes On combattoit également
de tous coftez , & on tiroit
jufques des feneftres des
coups de fufil & de moufquet.
Le combat dura onze heures
& la Garnifon s'y est toûjours
foûtenue avec une extréme va
leur de forte que les munitions
manquant , on fe battoit
au poignard & bayonnettes , &
à coups i de croffes de fufils .
Le Prince Eugene fut douze
heures dans Crémone , & fe vit
enfin obligé de fe retirer. On
affeure qu'il difoit en fortant
Morbleu, jefuis malheureux . Ily
Y
258
La Journée
a dans le Château fix cens hommes
bleffez ou prifonniers , &
beaucoup d'Officiers , & on dit
encore à l'heure qu'il eft qu'on
en trouve d'autres qui s'eftoient
cachez. Toutes les rues & les
places où fe font faits les combats
font pleines de corps morts,
la plus grande partieAllemands.
Le troifiéme jour un Parti de la
Cavalerie Ennemie s'en venoit
tout droit à la Ville pour y en
trer , fuppofant que ceux de fon
Party en eftoient les Maiftres.
On fit tirer fur eux noftre Artil
lerie ; ils s'éloignerent bien vî4
te , ayant connu leur erreur.
Don Diego de Concha , qui
étoit Gouverneur de cette Pla
ce , eft mort de fes bleffures: La
nui du 3.ona envoyé à fa place
le General Ares .
de Crémone.
219
Don Fernando de Torralva
qui eft Gouverneur proprieraire
de cette Place , étoit à Milan,
& on l'a mis prefentement pour
Gouverner , par Interim , en ce
Royal Château , par la mort de
Don Fernando de Valdes .
On dit que le Prince de Vaudemont
ira à Crémone , pour
remercier de la part du Roy
tous les habitans de cette Ville
de s'être comportez auffi -bien
qu'ils l'ont fait , dans cette occafion
. M. le Marquis de Crequy
eft forti de Cazal Magiore,
avec un gros détachement , pour
fuivre les Allemans , & pour
voir s'il trouvera quelque jour
à mettre en liberté le Maréchal
de Villeroy.
LeComte de Linange, qui étoit
Y
ij
260
La Journée
Colonel parmi nous , au commencement
de la Guerre , &
qui s'enfuit dans le Camp des
Ennemis , eft demeuré mort à
Crémone .
Je vous envoye la Relation
de la Journée de Crémone , que
M. le Comté de Goez Envoyé
de l'Empereur auprés des Etats
Generaux a fait imprimer à la
Haye. J'ai crû qu'elle meritoit ,
quelques réflexions. Vous trou
verez mes Remarques à la fin de
cette Relation .
L
E 30. le Prince de Vaudemot
fe mit enmarche, avec
les Regimens de Darmstadt , le
fien propre, & celui de Didrichftein
, Cavalerie comme aul
de Crémone. 261
avec deux milles Fantaflins ,
commandez du Regiment de
Starremberg & Daun , prenant
la route vers Forenzola . On ordonna
auffi de faire marcher en
diligence deux Regimens d'Infanterie
de Gefchvvind,Herberftein
, Bagni & Lorraine , cinq
cens hommes du premier , mais.
des autres quatre cens hommes
, avec les Compagnies de
leurs Grenadiers , & encore des
Regimens de Cavalerie Neubourg
, Taff & Lorraine , de
chacun trois ou quatre cens
Cavaliers bien montez avec
fix Etendarts , qui devoient d'abord
fe mettre en marche. Le
General de Staremberg avoit
eu ordre dans le Confeil de
• tenu le 28. d'affembler
?
262 La Fournée
toutes ces Troupes, au rendezvous
general à Oſtiano , mais
le Prince Eugene coucha cette
nuit à Rodondefco .
Le 31. Comme aujourd'hui
fon Alteffe de Savoye a trouvé›
le Prince de Commerci fecretement
dans une Caffine ruinée ,
à une petite mille d'Oftiano ; là
s'eft fait auffi la conjonction des
Troupes mentionnées . Et comme
le General Staremberg s'y
eft trouvé auffi , on a donné
les ordres neceffaires , & fait
les difpofitions fuivantes : Le
Sous-Lieutenant desGrenadiers .
de Gefchvvind, avec vingt- cinq
Grenadiers , avoient l'Avantgarde
; il devoit eſtre fuivi du
Major Hofmann , du même Re
giment; un Capitaine , un Lieu
de Crémone . 263
tenant, un Enſeigne , avec deux
cens Fantaffins ; aprés lui , devoit
marcher le Major du Re
giment de Lorraine , le Comte
Maffari , avec autant d'Officiers
& de Soldats du même Regiment
; comme auffi la Compagnie
des Grenadiers , & cent
hommes de Bagni ; aprés lui ,
devoit marcher le Lieutenant-
Colonel Comte de Koufftein
du Regiment de Herberstein
avec un pareil nombre d'Offi
ciers , Soldats & Grenadiers ,ch
yjoignant encore cent hommes
du Regiment de Gefchwind : à
la fin devoit marcher le Lieute
nant-Colonel Scherzer avec la
Compagnie des Grenadiers de
Bagni de cent rêtes , cent hommes
de fon propre Regiment, &
264 La Journée
outre cela cent hommes de Her
breftein & de Bagni . On lui a
auffi donné le Capitaine de
Artillerie Lohr avec fes Fufiliers
; les autres 1100. hommes,
qui reftoient de ce commande -
ment , furent mis en autant de
Troupes , & on mit à la tête de
chaque Troupe un Capitaine ,
un Lieutenant , un Enfeigne , &
des bas Officiers à proportion .
Dans la Cavalerie il fut ordonné
que le Lieutenant - Colonel
du Regiment de Lorraine Comte
de Merci avec quatre Capitäines
, cinq Lieutenans, quatre
Cornettes, 5. Wachtmaîtres , 14 .
Corporaux , & 225. Maîtres
prendroit le devant , & qu'il feroit
fuivi du Lieutenant Colonel
du Regiment de Taff, le Baron
de Crémone. 2.65
ron de Friberg de 325. Cavaliers
avec leurs Officiers , le
Timbale & 6. Etendarts du Re
giment , aprés devoit marcher
le Major de Duhaux du Regiment
de Lorraine avec pareil
nombre d'Officiers , Cavaliers ,
Etendarts & Timbales. Il devoit
être fuivi du Lieutenant-
Colonel Dupré du Regiment
de Neubourg avec le refte de ce
Regiment , Etendarts & Tim
bales ; à la fin de tout devoit
marcher le Colonel Paul Diak
avec fes Houffarts. Dans cet
ordre on commença la marche
une heure avant la nuit le plus
tranquillement qu'il fut poffible
vers Crémone , & on defila par
le Pont d'Oftiano . On n'a point
cu de nouvelles du Prince de
Z
266 La Journée
Vaudement d'autant qu'on
étoit feparé de lui , de maniere
qu'on ne pouvoit point avoir
de communication avec lui.
Pendant la marche on eut avis
que le Marechal de Villeroi
avec quelques autres Generaux
étoient retournez à Crémone ,
& que le detachement des Ennemis
, qui devoit obferver le
Prince de Vaudemont étoit
auffi rentré dans ladite Ville ,
& que la Garnifon confiftoit en
12. Bataillons & 5. Regimens de
Cavalerie de leurs meilleures
& plus braves Troupes.
Le 1. Février entre deux &
trois heures de la nuit , le Prin❤
ce Eugene , Commerci & le General
Starremberg ſe trouverent
un petit mille d'Italie de
de Crémone. 267
Crémone , & attendirent- là
dans quelques maiſonnettes les
Troupes , qui par le mauvais
temps & le méchant chemin
comme auffi pour la longueur
de la marche n'arriverent que
vers la pointe du jour , & alors
on commença à faire la difpofition
de la ſurpriſe de la Ville ,
de la maniere qui fuit . Le Major
de Gefchvvind avec le
Lieutenant qui commandoit les
vingt-un Grenadiers les deux
cens hommes , la Compagnie
des Grenadiers , les Charpentiers
& Serruriers de fon departement
devoient approcher
avec tout le filence imaginá--
ble , & prendre la route vers la
Ville , que fon Guide lui devoit
montrer. Aprés felon les
Z ij .
268 La Journée
avis du mefme Guide , il devoit
choifir l'entrée la plus commo.
de , pour jetter un Pont fur la
Canetta dans le foffé , cela étant
fait de paffer par unchemin ſecret
avec fon monde dans la Vil
le ,fans aucun bruit ou allarme.
Etant arrivé dans la Ville il devoit
s'informer du chemin le
plus derobé pour arriver à la
porte , & cependant fe cacher
autant que faire fe pourroit
jufqu'à ce que le Lieutenant-
Colonel de Herberstein & le
Major de Lorraine fuffent auffi
entrez dans la Ville , & alors"
tous trois devoient avancer en
même temps , & fe faifir du pofte
qu'on leur avoit nommé :
mais le Major de Gefchvvind
& le Lieutenant avec vingtde
Crémone. 1259
cinq Grenadiers fe devoient
redre maiftres de la Porce
avec le moindre bruit qui leur
étoit poffible , & fe rendre maîtres
du Corps de Garde , & faire
main baffe fur ce qu'on y
trouveroit , & prendre pofte à la
porte auffi - bien que fur le rempart
, bien garder les avenues ,
mais faire en forte que la grande
ruë fut toujours libres commander
de bons Officiers avec les.
Charpentiers & Serruriers , qui
devoient ouvrir la porte pour
les obliger à bien faire leur devoir
& de nefe point difperfer.
Cela étant executé , le Major
devoit donner un fignal fur le
rempart en faisant brûler trois
fois de la poudre , mais en cas
que l'Ennemi en eut l'allarme ,
A a
270 La Journée
•
le Major devoit fe rendre ma}-
tre de la Porte , avant que les
autres Troupes arrivalent ,
puifque c'étoit alors l'unique
moyen de faire entrer les Troupes
. Le Major de Lorraine deyoit
fuivre le Major de Gef
chyvind avec fon monde , avec
bien de la précaution & tranquillité
, & prendre fon pofte
-au cofté du Major de Gefchvvind
, & quand ledit Major
fe feroit avancé , il devoit
auffi marcher vers la Piazza
Piccola , d'où il devoit charla
grande Garde des Ennemis
, & fe poftant- là tâcher
ger
>
auffi de fe rendre maître du Podefta
& de l'Hôtel de Ville , &
s'y poftant le précautionner de
fon mieux contre toute infulte.
de Crêmone
271
:
Le Major de Herberstein devoit
marcher avec fes Troupes fur
le detachement du Major de
Lorraine le même chemin dans
Ja Ville , & devoit prendre fon
pofte au côté derriere le métionné
Major , à la maiſon du Vice-
Gouverneur qu'on appelle Cafa
Sehinquinetta , où le Guide
qu'on lui devoit donner le devoit
mener ; il avoit ordre de
fe rendre maître de ladite même
maifon , & de tâcher de
trouver la clef de la Ville en
prenant toutes les précautions
neceffaires pour fe garantir
contre les infultes & attaques
de l'Ennemi . Ses patrouilles
devoient aller jufqu'à la Piazza
Piccola où étoit pofté le Lieutenant
- Colonel de Lorraine ,
A á ij
7
272 La Iournée
& ils devoient fe fecourir l'un
l'autre en cas de befoin . Pour ce
qui eft de la Cavalerie, le Comte
de Mercy , Lieutenant Colonel
du Regiment de Lorraine
devoit avoir l'Avant - Garde ,
avec deux cens cinquante maîtres
des troisRegimens fuf- mentionnez
, & les Officiers neceffaires
, avec ordre de fe jetter.
dans la Ville , dés que la Porte
Sainte Marguerite feroit ouverte
, prenant fon chemin tout
droit vers la Porte du Pô, pour
fe rendre maître de ladite Porte
, auffi-bien que de l'Artillerie
laquelle y étoit poſtée . Aprés
devoit marcher le Lieutenant,
Colonel du Regiment de Taff
Baron de Freiberg , avec trois
cens vingt-cinq Maiftres , les
de Crémone. 273
Officiers neceffaires , le Timba
le & fix Etendars du Regi
ment , avec ordre de fe pofter
à la Place de Sainte Agathe
, & de là , de faire battre les
Ruës voisines , continuellement
par un Lieutenant & vingt
Maiftres. Enfuite devoit mar
cher le Major de Duhaux , du
Regiment de Lorraine avec autant
de monde , Officiers , Timbales
& Etendars , que le Baron
de Freiberg , qui fe devoit pofter
avec la moitié fur la grande
Place , & l'autre moitié fur la
Piazza Piccola , & faire aller continuellement
fes patrouilles
d'une place à l'autre. Le Major
Dupré du Regiment de Neubourg
devoit refter avec autant
de monde & d'équipage, que les
274 La Journée
deux autres Officiers hors de la
Ville vers la porte de fainte
Marguerite , & faire patroüiller
fott foigneufement à droit & à
gauche par deux Lieutenans
qui auroient chacun vingt -cinq
hommes .
Finalement le Colonel Paul
Diack avec fes Houffars , Timbales
& Drapeaux fe devoit pofter
à la droite des Efquadrons
de Neubourg , hors de la porte
vers un pout , avec ordre de
faire battre diligemment les
chemins en arriere. Tout étant
ainfi difpofé , le Major de Gefchvvind
Hofmann nous ouvrit
la porte de fainte Marguerite ,
après avoir fait main - baffe fur
la Garde & fur les autres François
, qui fortirent de leurs Cade
Crémone. 275
fernes pour les fecourir. Le
Lieutenant Colonel de Lorraine,
le Comte Maffars executa fes
ordres avec la même exactitude
encore qu'il faifoit déja grand
jour. Le Lieutenant Colonel de
Herberstin en fit de même ; &
comme il ne pouvoit pas trouver
la maifon du Gouverneur ,
où il fe devoit pofter , il prit
neanmoins un pofte affez avantageux
. La Porte eftant ainfi
ouverte , le Comte de Mercy
avec les deux cens vingt- cinq
Maiftres , courut au grand galop
porte du Pâ , où l'Ennemy
avoit fes canons pour défendre
un fort au-delà du Pô ,
& prit là fon pofte ; mais le Lieutenant
Colonel Baron Scherzer
ne put pas arriver ſi-tôt avec
vers la
-1
276
La Journée
fon monde . Toute la Cavalerie,
hormis celle de Neubourg & de
Paul DiacK entra auffi dans la
Ville , & courut par les rues le
fabre à la main ; & fe rendit
Maistre de toutes les Places &
grandes rues de la Ville . On
renforça auffi avec de l'Infanterie
tous les poftes qu'on avoit
pris dans la Ville ; mais le Regiment
de Neubourg , comme
auffi les Houffars de Diack refterent
dehors pour prendre.
garde à tout ce qui le pafferoit
hors de la Ville , & chargerent
quelques Troupes de l'Ennemi
qui fe vouloient fauver hors
de ladite Ville . Pendant tout
cela , l'Ennemi s'affembla avec
la plus grande confternation du
monde en quatre endroits de la
de Crémone.
277
Ville , & principalement les Ir
landois vers la Tour du Pô , &
les François vers la porte du
Château , fe barricadant auffi
prefque dans toutes les ruës
maifons & Convents. Nonobftant
tout cela nos gens firent
des merveilles , tuant ou faifant
prifonnier tout ce qu'ils trouverent
à leur rencontre. On attrapa
le Maréchal de Villeroy,
comme il rallioit quelques- unes
de fes Troupes fur la Place pour
aprés fe retirer avec elles dans
le Château ; & il fut fait prifornier
avec le Marquis de Crenan
Lieutenant General , quelques
Colonels & quantité d'autres
Officiers . Nôtre intention efto t
qu'aprés nous être rendu Ma
fres de la porte du Pô , de la
278
La Journée
faire ouvrir , chaffer l'Ennemi
du Fort qu'il avoit au-delà du
Pô , & aprés faire entrer auffi
le Prince de Vaudemont avec
fon détachement.
Mais comme les Irlandois avoient
leurs quartiers tout proche
de la porte ; & que , comme
on a dit cy-devant , le Lieutenant
Colonel Scherzer ne pouvoit
pas arriver fi - tôt , qu'on
auroit bien fouhaité , puis qu'il
falloit ouvrir par les armes le
chemin par où il devoit paffer ;
le Lieuteuant - Colonel Comte
de Mercy fut obligé de fe retirer
; & cependant il ſe poſta à
cinquante pas des Irlandois.
Etant donc impoffible de forcer
cette porte , on envoya le Comte
de Breunet au Prince de Vau
de Crémone. 279
demont , afin de faire vîte tranf
porter par la Ville fur des
pontons
, & autres fortes de barques
l'Infanterie qu'il commandoit ;
mais comme on n'avoit ni de
pontons ni de barques en affez
grand nombre pour ladite exe
cution , l'Infanterie arriva fort
tard , bien fatiguée par le mau→
vais temps & le méchant chemin
; de forte qu'il fut impof
fible d'executer ce deffein : d'aus
tre côté on ne pouvoit prendre
plus de Troupes pour cette exe
cution , puifque cela auroit don
né beaucoup d'ombrage à l'Ennemi
, qui ( ſelon l'aveu même
de Monfieur de Villeroi ) étoit
déja informé qu'on avoit un def
fein für le Crémonois . Il étoit
donc impoffible de ſe maintenir
280 La Journée
dans la Ville d'une partie de laquelle
l'Ennemi étoit Maître ,
auffi-bien que de la Citadelle ;
outre cela il étoit la moitié plus
fort que nous , & pouvoit dans
deux jours , faire venir de Cafal
- Maggiore , Viadana , Gazolo
, dix-neuf à vingt Bataillons ,
avec quelques Regimens de Cavalerie.
On aura de la peine à
trouver dans le temps paffé une
entrepriſe de cette nature , où
on a rencontré tant de difficultez
par tout où l'on s'eft tourné.
L'entrepriſe ne ſe pouvoit
plus differer , puifque l'Ennemi
, dans l'endroit où on furprit
la Ville , y avoit déja commencé
à tracer une Contrefcarpe.
Depuis la petite pointe du jour
jufqu'à bien avant dans la nuit,
tout
de Crèmone. 281.
·
tout étoit en feu , & en fang, &
la plupart de nos Troupes ont
charge fept à huit fois ; ainfi il
nous a fallu nous retirer nonfeulement
par cette raison, mais
auffi parce que nous manquions
de munitions & de vivres. Dés,
qu'on eut commencé à fe retirer,
le Maréchal de Camp , Comte
de Daun nous fit fçavoir fon arrivée
, de l'autre côté du Pô , &
qu'il avoit déja avec quelques
petites barques, fait tranſport er
une Compagnie de Grenadiers,
mais il étoit déja trop tard , car
l'Ennemi avoit eu douze heures
pour ſe barricader & pofter
comme auffi pour faire venir autant
de Troupes fraiches qu'il
youloit fon fecours , ce que
pour
nous ne pouvions pas faire , puifque
nous ne pouvions pas di
b
282 La Journée
minuer le poste que nous avions
fur l'Oglio & au Blocus de Mantouë.
Nôtre retraite s'eft faite
avec le plus grand ordre du
monde . La Cavalerie avoit l'Avant-
Garde. M.le General Gui
do de Staremberg la fuivoit avec ,
l'Infanterie fort lentement &
en bon ordre, afin d'ôter à l'Ennemi
toute occafion de tenter
quelque chofe contre nous.
A une mille de la Ville on fit
halte , jufqu'à ce que toutes les
Troupes fuffent forties . Dans
cette action nous avons perdu
environ trois, cens hommes &
quelques tres - braves Officiers ;.
à fçavoir le Comte de Leinin
gen qui au commencement
de
cette Guerre , quitta le fervice:
d'Espagne
, le Lieutenant
Colo
enl Baron de Freibergen
, du Rede
Crémone.
283
giment de Taff , avec deux Capitaines
du même Regiment ,
avec quelques autres .. Parmi les
bleffez on compte le Comte de
Mercy & le Comte de Koufftein
Lieutenant Colonel de
Herberftein , le premier eft demeuré
dans la Ville à caufe de
grandeur de fa bleffure. Le Prin
ce de Vaudemontnous a fait fçavoir
d'autre eôté , que leComte
de Didrichſtein , Maréchal de
Camp a perdu un pied par un
coup de Canon . L'ennemi a
perdu beaucoup d'Officiers &
Soldats, tant morts , bleffez que
prifonniers. Nous avons des Ennemis
prefque quatre -vingt- dix
Officiers prifonniers , & quatre
cens Soldats . Nous leur avons
pris auffi plus de cinq cens Chevaux
de leur Cavalerie , auffi-
Bb ij
284 La Journée
>
bien que de leur Artillerie . Tout
pillage étoit défendu & par
cette raifon l'on n'a rien pris
dans le quartier de Monfieur de
Villeroy , encore que quelquesuns
de nos Officiers y fuffent
reſtez plus de deux heures . On
a traité les Bourgeois fur le mê--
me pied ,fans qu'on leur ait pris
la moindre chofe dans cette fanglante
action , qui a duré toute
la journée . Le Prince de Commerci
& Guido Staremberg, ont
fait des merveilles, l'un à la tête
de la Cavalerie & l'autre à la tête
de l'Infanterie , fe trouvant
toûjours dans les endroits , où
il faifoit le plus chaud . Nous
aurions fans doute gardé laVil- >
le , fi nous euffions eu plus de ,
Troupes , & fans les raifons al-
·leguées ci - deffus , la Garnifon
de Crémone. 285
ne nous auroit jamais fait décamper
. On a donné avis de nôtre
retraite par le Comte de
Breuner au Prince de Vaudemont
. Les Irlandois ont ruïné le
Fort de l'autre côté & brûlé le
Pont .
Voici les Remarques que je
croi que l'on peut
Relation
faire fur cette
elle dit
UE le Prince de Vaudemont
fe mit en marche
au-delà du Pô avec fon Regi
ment de Cavalerie , & ceux de
Darmstadt & deDieftricheſtein ,
& de deux mille Fantaffins des
Regimens de Staremberg & de
Daun.
Les Regimens de Cavalerie
de l'Empereur complets font de
286 La Tournée
plus de mille hommes ; mais fup
pofons qu'ils ne fuffent que de
buit cens , ces Troupes ne devoient
monter qu'à deux mille
quatre cens , & à quatre mille
quatre cens avec l'Infanterie ;:
cependant la Relation du Comte:
de Goez ne les fait monter qu'à
: deux mille hommes en tout.
L'Infanterie du Prince Eugene ,
à ce que raporte la mesme Relation
, partit d'Uftiano en cinq
Corps..
Le premier effoit commandé par
Hofman , Major du Regiment de
Gefchvvind de deux cens vingt- cinq
bommes , outre les Officiers..
Le deuxième , par le Comte de
Maſſary Major du. Regiment de Lorraine
avec trois cens vingt - cinq
hommes : & une Compagnie de Grenadiers
, qui eft de cent ou debde
Cremone. 287
1
cent vingt hommes ..
• Le troifiéme , par le Comte
Koufftein Lieutenant Colonel du Regiment
de Herberstein , avec un pareil
nombre d'Officiers , de Soldats &
de Grenadiers..
Le quatrième , par le Lieutenant,
Colonel Scherzer avec trois cens Sol
dats , & la Compagnie de Grenadiers
de Bagni de cent hommes , & le
Capitaine de l'Artillerie Lohr avec:
fes Fufeliers , de cent hommes au
moins..
Le cinquième , effoit de onze
cens hommes en onze Troupes avec
beaucoup d'Officiers.
Ces cinq Corps , fupofant que
Fon dife vrai , montent à deux
mille 615 : hommes , fans les
Officiers , dont le nombre étoit
plus grand qu'à l'ordinaire.
La Cavalerie en cinq Corps?
288 La Fournée
Le premier commandé par
Le
Comte de Mercy Lieutenant Colonel
du Regiment de Lorraine , avec qua
tre Capitaines , cinq Lieutenans , quatre
Cornettes , cing Vvach - Maiftres ,
quatorze Caporaux , & deux cens
•vingt-cinq Maiftres ..
Cela fait en tout deux cens
cinquante- huit Maiftres .
Le deuxième , par le Baron de
Freiberg Lieutenant - Colonel du Regiment
de Taff, avectrois cens vingtcinq
Cavaliers , cing Cornettes ,
les autres Officiers à proportion.
Ce qui monte à trois cens
foixante & dix .
Le troifiéme , par le sieur du
Haux, Major du Regiment de Lorraine
, avec pareil nombre d'Officiers
& de Cavalerie.
Ainfi trois cens foixante &
dix.
Le
de Crémone. 289
Le quatrième , par le sieur du
Pré Lieutenant Colonel du Regiment
de Neubourg, avec le reste de ce Re- ,
giment.
Le refte de ce Corps montoit
à fept ou huit cens hommes .
Le Colonel Paul Diack avec fes
Houffars , réduits par fuputation
à huit cens hommes.
Ce qui fait en tout deux mille
cinq cens hommes .
La Relation fupofe que les Irlandois
n'eurent à combattre
que les deux cens cinquante
Cuiraffiers du Comte de Mercy
vers la Porte du Pô , le Lieutenant
Colonel Scherzer n'eſtant
pas encore arrivé : cependant il
eft certain que les Irlandois
chafferent l'Infanterie Alle
mande de cette Porte , l'atta
querent & la battirent une fe
C c
290 La Journée
conde fois dans un Baftion où
elle s'eftoit retirée , & fe retranchoit.
Elle dit : Que laplupart de leurs
Troupes chargerent fept ou buit fois.
Elles ne chargerent point ; mais
elles furet chargées & repouffées
de tous leurs poftes , & de deux
des trois Portes jufqu'à celle de
fainte Marguerite , par laquelle
ils fe retirerent .
Elle avoue ce que nous ne
fçavions pas , que le Prince de Vaudemont
ne pouvant forcerla Redoute
du Pont , le Comte de Daun Maréchal
de Camp , avoit fait paffer fur
des Barques une Compagnie de Grenadiers
, & enfaifoit passer d'autres.
Cette augmentation de Troupes
rend encore la journée de
Crémone plus glorieufe aux
François , puifqu'elle n'a pû em'
de Cremone , 297
pêcher les Imperiaux de ſe retirer
.
La même relation dit , que
nous étions à moitié plus fort que
les Allemans : cependant nos
douze Bataillons qui étoient
prefque complets au commencement
de l'année derniere ne
faifoient que fix mille hommes,
& les douze Efcadrons quatorze
cens : mais on fçait qu'ils étoient
reduits à environ à la moitié ,
& qu'ils ne faifoient que trois
mille Fantafins effectifs , & huit
cens Chevaux , dont en tout il
n'y eut qu'environ deux mille
cinq cens hommes qui combatirent
, le reſte avoit été pris à
l'entrée des Ennemis ou n'avoit
pû rejoindre , ſe trouvant au
milieu des poftes occupez par les
Imperiaux .
Cc ij
292 La Journée
La même Relation dit auffi .
Qu'ilsfirentretraite entre bon ordre.
Cependant elle avoue page 7 .
qu'ils ne firent alte qu'à un mille de
Crémone pour attendre que toutes les
Troupes fuffent forties .
Cette relation affure pareillement
qu'ils n'ont perdu qu'envi
ron trois cens hommes & qu'ils nous
ont pris quatre cens Soldats , & prés
de quatre- vingts dix Officiers . Elle
ne parle de nos morts que fur
le rapport d'un de leurs Trompetes
& de nos Prifonniers qui
nepouvoient pas le fçavoir ayant
été pris au commencement de
l'action . Et elle eft en cela plus
modefte que les autres memoires
de Hollande , qui ont dit ,
que les Imperiaux n'ont perdu que
trois cens hommes ; ce qui doit neceffairement
s'entendre tanc
1
de Crémone.
293
1
"
tuez que pris , ces derniers n'étant
pas moins perdus pour eux
que les autres : mais qui poura
croire que dans un combat pen
dant lequel on les a chaffez de
pofte en pofte , & qui a duré
onze heures ils n'ayent perdu.
que trois cens hommes : D'ailleurs
qui le peut mieux fçavoir
ou des Imperiaux qui ont pris
la fuite , ou des François qui
font demeurez maîtres du chap
de bataille , & qui ont compté.
deux mille fept cens morts des
troupes de l'Empereur , & dont
par confequent le nombre doit
aller à plus de trois mille , puifqu'il
paroît impoffible que plus
de trois cens bleffez de ceux :
qui font fortis de la Ville ne
foient pas morts.
Quant aux Prifonniers , le
294 La Journée
nombre s'eft trouvé à peu prés
égal de part & d'autre , puifque
nous en avons échangé cinq
cens contre un pareil nombre
d'Allemans , & que l'on a de
plus remis foixante & douze ,
pour lefquels ils doivent en rendre
un pareil nombre de ceux
qu'ils ont pris en d'autres occafions.
La reflexion fuivante rendra
encore plus fenfible , le peu de
reffemblance qui fe trouve dans
des nouvelles fi contraires à la
verité. Il a efté expliqué cydevant
, & il eft certain que les
douze Bataillons & les douze
Efcadrons qui eftoient dansCrémone
ne faifoient que trois mille
huit cens ou tout au plus
quatre mille hommes : Or files
de Crémone .
311
François avoient perdu deux
mille cinq cens hommes tuez
ou pris & qu'il y en eut eu feulement
huit cens bleffez , quoi
que le nombre des bleffez égale
ordinairement à peu prés celui
des morts , il s'enfuivroit que fix
ou fept cens François auroient
chaffé de Crémone 4875. AIlemans
, puifque fuivant la Relation
ils eftoient 5175. fans
compter la Compagnie de Grenadiers
à laquelle le Comte
Daun fit traverfer le Pô fur des
Batteaux .
8
Si à la fin de la journée les
Allemans eftoient fi forts , & les
François fi foibles ; s'il y avoit
encore dans la Place 4875. Allemans
, & s'il n'y restoit plus
que fix à ſept cens François ,
312 La Iourn. de Crêm.
pourquoy les Allemans fe retiroient-
ils ? Et que devoient
craindre présde cinq mille hommes
de fix à fept cens qui fe feroient
trouvez obligez de mettre
les armes bas & d'implorer
la grace du Vainqueur.
1
Ces beaux calculs me font
foûvenir de celui qu'un curieux
s'eft donné la peine de faire, par
lequel il a trouvé , que depuis
le commencement de la
guerre
d'Italie , les François fuivant les
Journaux de Vienne & d'Hollande
ont perdu deux cens mille
hommes tuez , pris ou deferteurs
fans compter ceux qui doivent
être morts de leurs bleffures &
dont par modeftie ces Iournaux
ne parlent pas.
Il
de Cremone.
313
Il me reste encore quelques
Relations dignes de
voftre attention , & plufieurs
articles curieux fur
le mefme fujet ; mais pour
vous délaffer l'efprit de l'aplication
que vous donnent
ces relations à
remarquer
les faits qui font dans les
unes & qui ne font pas
dans les autres ; j'ay crû
devoir mettre icy quelques
vers . Les deux premieres
pieces ont efté faites en
tres beau latin par le Pere
Dd
314 La Journée
Comire Jefuite : La prele
miere a efté traduite par
Pere Delmas de la mefme
Societé , je ne ſçay pas le
nom de celuy qui a traduit
la feconde .
TRADUCTION.
FUgene , àlafaveur d'une trompeufe
nuit ,
Defes Braves fuivi ,fe gliffe dans
Crémone.
Villeroy fort au premier bruit ,
Un gros d'Ennemis l'environne
Et fefaifit de fa perfonne.
La Place eftprife , ilsfont à nous¸
Que de richeßes! que de gloire!
de
Cremone.
315
Dit le Soldat chantant victoire.
Là , Revei paroiffant , François ,
fouvenez- vous
De voſtre nom , du Roy , de la
Patrie.
Il dit , & fur leur Bataillons
A la tefte des fiens il fond avec
furie ,
Les per e , fait plier leurs nombreux
efçadrons.
Lafurprife & la nuit vous ont livré
la Place ;
Fuyez, fiers Allemans , la valeur
vous en chaffe.
Qui vouloit nous furprendre eſt ſurpris
& battu
Et la gloire eft le prix de la feule
-vertu.
DJ ij
316
La Journée
CREMONÈ
DE' LIVRE'E.
STANCES LIBRES,
Eugene , àlafaveur des ombres
de la nuit ,
Dans Cremone déja fans obstacle &
fans bruit
Avoit fait entrer àfa fuite
De Soldats aguerrisplufieurs milliers
d'élite.
Des François le nombre inégal
La prife de leur General ,
Eugene au milieu de la Ville.
Tout en rendoit la conquefte facile.
Déja le Houflar inhumain ,
Deja le Grenadier avide
de Cremone.
317
Et le Cuirafier intrepide
Se promettoient un glorieux butin .
Mais que voy-je ? Revel par fes
fains , fa prudence
Raffemble les François èpars ,
Dans les Places , fur les Remparts
,
Je les voy commencer une noble défenfe
.
Quelfpectaclepourtoy ! Cremone , tu
verras
Deux Peuples belliqueux , armez
pour ta querelle
Se faire dans cejour une guerre cruelle
Et donner à tes yeux mille fanglans
combats
Des cohortes audacieufes
Crenant foutieni la premiere chaleur,
Et le premierdefa valeur
DJ iij
294 La Journée
nombre s'eft trouvé à peu prés
égal de part & d'autre , puifque
nous en avons échangé cinq
cens contre un pareil nombre
d'Allemans , & que l'on a de
plus remis foixante & douze ,
pour lefquels ils doivent en rendre
un pareil nombre de ceux
qu'ils ont pris en d'autres occafions
.
La reflexion fuivante rendra
encore plus fenfible , le peu de
reffemblance qui fe trouve dans
des nouvelles fi contraires à la
verité. Il a efté expliqué cydevant
, & il eſt certain que les
douze Bataillons & les douze
Efcadrons qui eftoient dansCrémone
ne faifoient que trois mille
huit cens ou tout au plus
quatre mille hommes : Or files
de Crémone.
311
François avoient perdu deux
mille cinq cens hommes tuez
ou pris & qu'il y en eut eu feulement
huit cens bleffez , quoi
que le nombre des bleffez égale
ordinairement à peu près celui
des morts , il s'enfuivroit que fix
ou fept cens François auroient
chaffè de Crémone 4875. AIlemans
, puifque fuivant la Relation
ils eftoient 5175. fans
compter la Compagnie de Grenadiers
à laquelle le Comte
Daun fit traverfer le Pô fur des
Batteaux .
Si à la fin de la journée les
Allemans eftoient fi forts , & les
François fi foibles ; s'il s'il y avoit
encore dans la Place 4875. Allemans
, & s'il n'y reftoit plus
que fix à fept cens François
318€ La Fournée
Porte les marques glorieufes
Revel , les Chefs , le Soldat , l'Offi
cier
Le Fantafin , le Cavalier
Par mille beaux exploits fignalant
leur-courage
De l'Ennemi vaincu font un affreux
carnage.
Là ,fur un Pont l'intrepide Praflin
Par cent faits dignes de memoi
re
D'Horace fi vanté fait · revivre
l'Hiftoire ,
Plus brave encor que ce fameux.
Romain ,
Là , le Grenadier redoutable
Eft forcé de plier fous les coups du
Dragon..
Là , des fiers Cairaffers l'escadron
indomptable
de Cremone
379
Fuit devant Mahonis & de vant
Fimarcon .
Tout cede enfin , Eugene fuit luymejme
,
Ainfi ce qu'un moment nous alloit
enlever
Par un indigne fratagéme ,
La valeur des François a eu le
conferver.
jçû
La piece qui fuit a efté trouvée
fort ingenieuſe , & a reçû
beaucoup d'applaudiffemens .
LE COUP MANQUE' .
Pour voler le Milan , l'Aigle
fait mille efforts ,
Fette des cris par tout , s'élève dans
les nuës
Et par des routes inconnuës
Dd iiij
320
La
Journée
Fond fur luy dedans & dehors.
Mais contre les efforts de ſa griffe
cruelle
Le Coq fier & hardi , vigilant &
fidelle
A
bien
Le couvre , le défend fi
Que l'Aigle à la fin baiffant
Paite
Se retire confus voyant qu'il ne peut
rien,
Après qu'on a manqué cette grande
conquefte ,
191 597
Le Milan foutenu du Cog
Ne doit pas craindre un nouveau
choc
Pourenfairefa proye en vain l'Aigles'aprefte
Et fi pour devorer Liévre , Perdrix .
Faifan ';
Il a top d'une double tefte
D'une aile il a trop le Milan.
I a trop peu
pour voler
de Cremone.
321
Quoy que cette piece n'ait pas
befoin d'explication
, je croy
vous devoir envoyer celle qui
fuit en faveur de ceux quiy font
nommez .
Tournez le Rideau , c'est, Cremone
,
Dont chacun aujourd'hui s'étonne,
Quelbruit en fait- onà la Cours
Cette grande Ville allarmée
Se voitparl'une & l'autre armée
Prife & reprise en mèmejour,
Partout volefa renommées
Revel , Praflin , & Fimarcon
Triomphent dans cette action .
Revelparfa valeur , & fa rare conduite
·Charge les ennemis d'un air & brufque
&prompt ,
Praflinfait abatre le Pont ,
Et Fimarcon les met enfuite.
322 La Journée
Peut-on plus de prudence & dar--
deur au combat
Peut-on vaincre avec plus d'é
111 clat
Voici une Deviſe fur la même
action.
Un Coq en pied les ailes déployées
& la tefte levée, chaffant
un Renard qui s'eftoit
voulu emparer de fon palier ,
& lefurprendre.
Pour ame
Fraudem virtute repellit.
DAD
Ans les murs de Cremone
eft la fanglante fcene
Où le Coq belliqueux à coups -
d'aile & de bec
de Cremone.
323
Met le Renard en fuite & luy
donne un echec ,
Le Coq eft de Revel , & le Re-.
nard , Eugene .
Q
AUTRE.
Uand un fin Renard par
furprife ,
Se peut jetter fur quelque Coq ,
En deux coups de dents , cric
2 & croci
Voila la pauvre befte prife.
Mais fi le Coq fur fon ergot ,
Fait au Renard manquer fa
proïe.
Confus avec fa courte joïe
Le Renard s'enfuit comme
N
un
***
Les Stances fuivantes font
324 La Fournée
fur la même affaire de Cremone.
Elles ont efté faites par un ⠀
Gentilhomme qui ne fait pasor
dinairement de Vers , & qui s'y
eft hazardé excité par la beauté
de la matiere.
Au Capitole prés , les ganeyoung
Gaulois
Ravirent aux Romains leurs plus
fameux exploits.
Les Romains effrayez, remis de leurs
allarmes
Vainquirent les Vainqueurs par la
force des armes .
Par une trahifon l'Allemand au
"
François
う
En dérobant Cremone ôtoit le Milanoisv
de Cremone
325
Le Françoisfans Canon, fans Chef,
fans avantage
Chaffefes ennemis à force decourage !
$
Les Gaulois firent plus , que n'ont
fait les Germains.
Les François ont auffi furpaſsé les
Romain's
-Si de tout l'Vnivers Cefar s'eft vû
le maiftre
LOUIS , fans contredit , eftplus digne
de l'eftre.
L'Auteur du Quadrain fuivant
n'auroit rien perdu à nous
apprendre fon nom .
QUADRA IN
L'Espagne ayantenfin un Bourbon
fur le Trone ,
Des Vepres de Sicile oublions be
forfait:
-326 La Journée
Les armes de Philipe ont effacé ce
trait ,
Par les Matines de Cremone.
Les Vers qui fuivent ont efté
faits fur ce que les Allemands
publioient dans Vienne , avant
T'affaire de Cremone , qu'ils batoient
tous les jours les François
,& qu'ils eftoient fur le point
de les chaffer d'Italie.
ON
N a promis douze mille ducats
A quiconque aux François pour.
ra trouver des bras
"L'affiche en a paru depuis peu dans
Vienne.
Unegrande Princeffe à qui quelqu'un
le dit
Avecfon airfranc repartit ,
Qu'on ne s'en mettre plus enpeine
de Cremone.
Et qu'ou faffe compter l'argent au
Prince Eugene ,
Rien n'eft fi conftant aujourd'huy
Il a trouvé des bras aux François
dans Cremone
Mais des bras vigourenx , & dont
jamais perfonne
Na mieux connu le poids que lui .
AU RO, Y.
Sur la chaffe donnée aux
Allemans dans Cremone.
CHaque Soldatprend dans ton coeur
L'ardeur qui le rend invincible ,
Et c'eft - toy qui remplis de peur
L'aigle quifeche de douleur.
Grand Roy tu donnes la valeur
D'une maniere inperceptible.
Chaque Soldat prend dans ton coeur
L'ardeur qui le rend invincible
328 •La Fournée
4.
S'il m'etoit permis de vous
nommer celuy qui a fait
la relation fuivante , vous
y ajouteriés une entiere foy.
Examinés la bien , & foyés
feure qu'elle ne contient
par tour que des verités .
XE
ACremone le 4 Fév. 1702 .
Vous
Ous attendez de moy,
fans doute, MONSIEUR ,
un détail de ce qui s'eft
paffé icy le premier Février ,
& il eft d'autant plus jufte
de Cremone.
329
de vous le donner , que felon
moy , les fiecles paffez
ne nous ont encore offert
aucun fait fi eftonnant &
plus digne de curiofité ,
ayant efté jufqu'aprefent
inouy qu'une Armée ennemie
ait efté dans une Place
de Guerre , y ait fait prifonnier
le Général d'Armée
& plufieurs autres Of
ficiers Généraux égorgé
nombre de Soldats , fe foit
emparée de deux Portes,
d'une Tour de la moitié
Ee
330
La Journée
du Rempart , de toutes les
Places , & de deux batteries
de Canon ; tout cela,
fans que dans le reſte de la
garnifon aucun Officier ou
Soldat en fuft encore informé
; mais choſe qui eft
encore plus incroyable , c'eſt
qu'apres tant d'avantages ,
une garnifon toute difperfée
, la plufpart fans armes,
à qui il ne reftoit plus que
Mr de Broglio Comte de
Rével ,pour Lieutenant Général
, ait enfin pû reprende
Cremone, 331
dre tous les Poftes dont les
Ennemis s'eftoient déja emparez
& les ait entierement
chaſſez de la Ville ? Voila
fpourtant au vray le fait tel
qu'il eft , que je vais vous
apprendre & particularifer
un peu plus au long..
Mrle Prince Eugene, ac
compagné de M , le Prince
de Commercy , cftant party
d'Uftiano avec un détache- ,
ment de trois mil cinq cens
Grenadiers ou Fuzilliers
choifis fur toute l'Infante
Ee ij .
332 LaFournée
rie , & de trois mille Cheb
vaux d'élite , fe rendit deux
heures avant le jour au pied
des murailles de Crémone,
dont on aproche fans peine ,
n'y ayant aucun dehors. Il
fit entrer auffi toft par un
fous- terrain , qui eft pour
faire écouler les eaux de la
Ville , trois cens Grenadiers
qui trouverent un trou fait
dans la voute par les foins
d'un Preftre qui les introduifit
par là dans unecave ,
& ils fe rendirent maiſtres .
de Cremone.
33
de la petite maiſon & d'une
Chapelle tout joignant qui
eftoit fur le rempart, Cette
troupe choifie, apres s'eftre
bien affeurée de ce pofte ,
marcha tont d'un coup
la Porte d'Ogni fancti ;
dont elle égorgea la garniž
fon ou gardes, & en meſme
tems de celle de fainte Margueritte
, ou il ny avoit
qu'une fentinelle . Cela fut
executé avec tant d'acti
vité & ft peu de bruit, que
les Ennemis qui entroient
C
334. LaFournée
en foule par les deux Portes
de la Ville , en aporterent
eux mcfmes les premieres
nouvelles . Ils fe difperferent
auffi- toft conduits
par des Gardes qu'ils avoient
à leur tefte , les uns fur les
Remparts , où ils ſe faifirent
d'un Baftion & d'une groffe
Tour quarrée, & les autres
s'emparerent de la grande
Place & d'une batterie de
Canon , proche de laquelle
Monfieur le Marefchal de
Villeroy , qui eftoit déja
de Cremone
335
forty de fon logis , fut fait
prifonnier par un Irlandois
à qui l'on offrit dix mille
piftolles & un Régiment
en France , cela ne le pût
tenter. D'autres enfin allerent
inveſtir le Regiment
de Cavallerie de Montperoux
& huit Compagnies
du Dauphin, auffi -bien que
le Regiment de Rouergue
& fix Compagnies du Royal
Comtois , dont ils égorgerent
un affez grand nom
bre. Pendant ce temps- là
3365
La Journéex
la plus grande partie de leur
Cavalerie alla à toute jambe
pour fe faifir de la Porte
du Po , afin de pouvoir faire
paffer fur noftre Pont M.
le Prince de Vaudemont,
qui estoit de l'autre cofté
avec dix mille hommes &
cinq pieces de Canon, mais
heureuſement pour nous , le
Capitaine qui commandoit
à la Porte , avoit déja au
bruit fermé la Barriere , &
ainfi les ennemis fans per
dre de temps fe jetterent fur
leur
de Crémone. 349
leur gauche , & s'emparerent
d'une batterie de huit
pieces de gros Canon qui
deffendoit noftre Pont.
Jufques- là tout leur avoit
réaffi . Meffieurs le Marquis
de Crenant & de Mongon
eftoient déja faits prifonniers
, & il ne nous reftoit
- que le feul M. de Revel
d'Officier Général quiavec
une grande prudence d'ef-
~prit donna les ordres pour
-combattre les ennemis dans
·les differents poftes qu'ils
F f
350
La -Fournée
occupoient ; & de tous nos
Colonels nous n'avions plus
que le Marquis de Plaflin
qui commandoit icy la Cavaletie
, & le Marquis de
Fimarcon , les autres eftant
auffi pris & bleffez . Mais
il faut vous dire à la loüange
de noftre brave garniſon ,
quejufques aux Sous - Lieutenans
tout fut Officier général.
Le Soldat plein de
valeur & de rage alloit luy
mefme fans Officiers charger
l'ennemy, & obéifſoit
de Cremone.
332
ou commandoit à ſon camarade
ſelon que le beſoin
le demandoit . Les Regimens
de Bourke & d'illon
Irlandois & Beaujollois
fortirent de leurs cafernes
la plufpart nuds pieds & en
chemife , & allerent avec
une valeur preſque au deffus
de l'homme, charger la
Cavalerie des ennemis , qui
apres un combat de pres de
quatre heures & plufieurs
charges differentes abandonnerent
enfin à midy le
F
fij
332 La Fournée
Canon. Il faut convenir
que ce fut là le coup principal
qui fauva la Ville ,
auffi -bien
que la
rupture
du Pont qu'ordonna M. le
Comte de Rével , ce qui fut
executé avec beaucoup de
fageffe & de valeur par M.
le Marquis de Praflin . Dans
ce temps- là , le Regiment
des Vaiffeaux & ce qui reftoit
du Royal Comtois ,
marcherent à la tefte de
toute l'Infanterie fur le
rempart. M. le Comte de
de Cremone.
353
Revel qui les conduïſoit,
& qui avoit tres prudemment
réſolu de nettoyer le
rempart , & de reprendre
les poftes avant que d'aller
à ce qui eftoit fur la grande
place , accompagné de Mrs
de Courlandon , la Citardie
& Langeais , avec autant
de valeur que d'intres
pidité , fit attaquer l'Eglife
& la maifon du traiftre
Guré qui furent emportées
auffi
bien que le Baſtion
dont ils s'eftoient faifis.On
F
fiij
314
La Fournée
fuivit tout d'un coup la
victoire , & les mefmes
troupes foûtenues de quatre
Compagnies du Dauphin
& d'un Eſcadron du Regiment
de Narbonne , l'autre
eſtant occupé ailleurs , attaquerent
la Porte d'Ogni
fancti , qu'on emporta auffi
avec la mefme vigueur .
Alors on marcha à la Tour
quarrée , qui eftoit encore
deffendue par une vieille
Eglife & des maiſons dont
les ennemis s'eftoient faifis.
de Cremone. 355
Ce Pofte fut attaqué &
deffendu de part & d'autre
avec une valeur extraordi
naire; & c'eft ce qui donna
lieu d'envoyer chercher au
Chafteau deux petites pieces
de Canon , pour finir
plus promptement fe faifant
déja tard. On recom
mença donc une nouvelle
attaque qui fut enfin celle
qui emporta ce Pofte. Cel
fut le Marquis de Fimarcon
qui à la tefte de fon Regiqui
avoit mis pied à
ment
356
La Fournée
terre , chargea le prémier
les ennemis , & eut tout
l'honneur de cette affaire.
Il ne reftoit donc plus que
la Porte de fainte Margue
ritte à emporter pour fe
rendre entierement maiſtre
de la Ville & de tout ce
qui eftoit enfermé dedans;
mais c'eft cauffioce que les:
ennemis deffendirent avec
le plus d'intrepidité voyant
que c'eftoit leur derniere
reffource. Nos Troupes de
leur cofté animées du deſir
de Crémone.
357
de finit glorieuſement leur
journée, n'épargnerent rien
pour fe fignaler par un dérnier
effort de vigueur, mais
inutilement tenterent - elles
tout ce que la valeur leur
fuggera . La nuit furvenant
les ennemis fortirent fans
que de tous leurs travaux
il reſtaſt rien qu'un nombre
confidérable de morts
qui bordoient leurs retranchemens
. Les Troupes fe
feparerent ainfi & M. lo
Prince Eugene qui n'at558
LaFournée
tendoit que la nuit pour
faire faretraite, voyant bien
qu'il n'y avoit plus rien a
efperer pour luy , fit fortir
toutes les troupes , abandonnant
ainfi une fi haute
entrepriſe qui le rendoit
maiftre de la moitié du
Milanois , & faifoit perir
dix- huit mille François qui
n'avoient plus de retraite.
M. de Prefle , Colonel de
Cambrefis a efté tué : Les
plus confiderables d'entre
les bleffez font M. le Marde
Crémone 859
quis de Crenant qui à lépaule
caffée & eft en même
temps prifonnier , M. le
Chevalier d'Entragues Colonel
des Vaiffeaux bleffé
la
d'un coup de pistolet au
vifage, qui luy defcend dans
gorge , M. le Comte de
Montandre Colonel de medoc
, bleffé legerement au
cofté , M le Chevalier de
Crouy eft prifonnier , &
foixante & dix où quatre
vingt Officiers, tant de Cavalerie
que d'Infanterie. II
350
La Fournée
en coute aux ennemis pour
cette tentative plus de trois
mile homes tués fans conter
fix cens prifonniers
qu'on a mis au Chaſteau ,
l'on a auffi plufieurs Officiers
parmy lefquels eft le .
Baron de mercy , deux déferteurs
, & cequ'il y à de
prifonniers affurent qu'ils
ont perdu beaucoup d'Offi
ciers de confideration ,
Toute la nuit ſuivante ſe
paffa a chercher dans tous
les lieux ou il pouvoit y
de Crèmɔne. 361
avoir des ennemis cachez ,
& le lendemain M. le
Comte de Revel fit affembler
toutes les Troupes,
pour voir leur état & pour
voir à ce qui y manquoit
auffi bien qu'à leur armement.
Il ordonna le biouac
& les rondes de porte en
porte fur les remparts , des
Patrouilles de Cavalerie,
& le jour des gardes für
toutes les Places . Il fit vifiter
les fous-terrains qui
eftoient en grand nombre,
362
LaFournée
par des Ingenieurs pour y
remedier & prevenir les furprifes
des mal - intentionnez,
perſuadé qu'il eſtoit reſté
bien des Allemans dans les
fous- terrains qui pourroient
introduire les ennemis tout
de nouveau .
Je
A
croy que ce fera vous
faire plaifir
, que d'ajoûter
à ces relations
des extraits
de quelques
autres
, ainſi
que de quelques
Lettres
particulieres
qui contiennent
des faits tres curieux
de Crémone. 363
& tres finguliers , & dont
il n'eſt pas dit un ſeul mot
dans toutes les Relations
que je viens de donner entieres
, & qui ont efté faites
toutes par des Officiers
généraux , & par les principaux
Officiers des Trou
pes qui fe font fignalées
dans la fameuſe journée de
Crémone.
Deux vendeurs d'Eau de
Vie criant avant le jour
de l'Eau de Vie , dans une
des rues de la Ville , l'un
364 La Journée
d'eux fut tué brutalement
& de fangfroid par un Cavalier
aupres duquel il paffa
, & ce coup a efté cauſe
en partie du falut de Cré
mone. Le camarade de ce
vendeur d'Eau de Vie pric
la faite avec beaucoup de
précipitation , & la viteffe
avec laquelle il courut luy
fauvá la vie. Lorfqu'il s'arrefta
pour reprendre haleine,
& qu'il crut eſtre ſorty
d'un grand peril , il fe trouva
faifi d'une nouvelle frayeur,
de Crémone.
365
4
Apres
yeur , & entendit marcher
quelques Chevaux autour
de luy & des gens qui parloient
Allemand
.
quelque incertitude du party
qu'il devoit prendre,n'ofant
ny reculler ny avancer
,
ny mefme parler , il ouvrit
peu que rien lá Lanterne
fourde qu'il avoit , & pár
le moyen de laquelle il pouvoit
voir fans eftre aperçu ,
& la lueur de la lumiere
de cette Lanterne ayant ju-
Aement donné fur la Gui-
Gg
fi
366
La Journée
raffe d'un Cavalier , il n'en
falut pas d'avantage au vendeur
d'Eau de Vie pour l'ot
bliger à refermer`ſa
Lanterne
le plus promptement
qu'il luy fut poffible , & à
chercher de nouveau fon
falut dans fa fuite. Il alla
trouver M. de Prefle Co-
Ionel du Régiment de Cam-
-brefis , & luy dit que les
Allemans eftoient dans la
Ville, Il parut & effrayé,
& foutint fi fortement ce
qu'il difoit, qu'il y avoit lieu
desCremone 367
1
de faire quelque attention
fur fes parolles & fur l'état
ou la frayeur l'avoit mis :
cependant quoyque M. de
Prefle cruft ne devoir point
négliger de pareils avis , il
feignit de ne rien croire, &
dit au vendeur d'Eau de
Vie qu'il avoit cû quelque
vifion , ou quelque terreur
panique . Le Vendeur d'eau
de vie luy parla fort juſte,
& luy dit , que fon camarade
dont il venoit de lux
raconter la mort, & ce que
368-
La
Fournée
.
»
luy estoit arrivé depuis ,
n'avoit point efté tué par
un François , que cela n'é
toit pas gray femblable ,
que les François ne les an
voient jamais infultez
qu'ils estoient ravis de les
trouver pour acheter de
leur eau de vies què d'ail!
leurs fon camarade qui venoit
d'eftre tué , n'avoit eu
qucun démeslé ny mesme,
aucune parole , avec celuy
qui l'avoit tué , & que ce
Cavalier ne luy ayant rien
de Cremone. 369
demandé il ne luy avoit
rien refusé , il ajouta, qu'il
avoit fouvent vût des Cui
raßiers de l'Empereur, qu'il
en connoiẞoit les Cuiraffes,
& qu'abfolument il y en
avoit dans la Ville , &
mesme un nombre aße 7 con
fiderable à ce qu'il croyois
avoir remarqué à la marche
des Chevaux. Quòyque
M. de Prefle ne vou
luft pas trop marquer qu'il
ajoutaft foy à ce que le
vendeur d'eau de vie fou
C
370 LaJournée
tenoit fi pofitivement , &
avec des circonstances affez
vrayes ſemblables , il ne laiffa
pas de dire qu'il falloit
voir ce que s'eftoit . Il ramaffa
le plus de Troupes
qu'il puft, & le fit avec une
diligence fi grande , qu'on
pouroit dire qu'il n'y employa
guere plus de temps
qu'il ne faut pour le raconter.
Il marcha droit dans
la rue où le vendeur d'eau
de vie luy avoit marqué
qu'eftoient les Cuiraffiers.
de Cremone.
371
Il avança lentement en obfervant
toutes chofes autant
qu'il pouvoit , parce
que le jour ne faifoit que
de commencer . Il remarqua
que les Cuiraffiers formoient
deux efpèces de
hayes le long des maifons
des deux coftez de la ruë.
Ils fe trouverent tous également
embaraffez M. de
Prefle ne ſe ſentoit pas affez
fort pour les attaquer en
mefme tems des deux côtez
, & il jugea que s'il
362 La Fournée
tournoit les armes contre
les Troupes qui en occu
poient l'un , celles qui eftoient
de l'autre ne manqueroient
pas de luy don
ner en mefme temps à dos
Les Cuiraffiers ne fe trouverent
pas moins incertains
de ce qu'ils avoient à fairé .
Ils pouvoient tirer contre
les Troupes du Roy qui
eftoient au milieu d'eux,
mais ils devoient eſtre perfuadez
, & il eftoit mefme
hors de doute que les coups
qui
de Cremone.
365
qui auroient manqué , les
François feroient retombez
fur leurs gens mefmes , &
qu'ils auroient perdu de leur
monde des deux coſtez . On
dira qu'ils pouvoient envelopper
les François , & les
attaquer en mefme tems de
part & d'autre , l'épée à la
main ; mais il leur faloit un
peu de temps pour examiner
l'eftat des choſes . Il
faloit mefme que la réſolution
fe prift entre les Com
mandansquieftoientàla tefte
Hh
366
LaJournée
1
de ces Troupes & les uns
eſtant d'un coſté , & les autres
de l'autre , la chofe n'étoit
pas aifée . Comme ils
ne pouvoient le faire entendre
que par des fignes &
convenir par là de tout ce
qu'ils avoient à faire , il falloit
que tout cela s'executaft
. Toutes ces chofes auroient
pu arriver ſi M. de
Prefle n'eut point aperçûM.
d'Entragues qui avançoit
avec des Troupes par l'autre
bout de la rue. Si - toft qu'il
de Crémone. 367
le vit à portée depouvoir,
l'entendre, il lui cria donnés
à droite & je donneray à
gauche. Toutes ces Troupes
furent bientoft mellées.
Le Combat fut grand &
fanglant , & les Cuiraffiers
perdirent beaucoup de mon
de. Cette action fe trouve
dans quelques Relations
; mais elle eft difficile
à
reconnoiftre parce qu'il
n'y eft parlény de ce qui à
donné lieu à cette meflée
ny de la maniere dont les
Hh ij
368
La
Journée
Troupes étoient poftées avant
qu'elle commençaſt.
Ce qui rend cette action
fort vray-ſemblable , & ce
qui doit meſme empêcher
que l'on n'en doute , c'eſt
qu'une autre Relation rapporte
ce qui fuit. M.ď Entragues
fcachant qu'on devoit
envoyer un détachement
de buit cens hommes
d'Infanterie, de cinq cens
chevaux , avoit donné ordre
dés le foir précedent
que le Regiment des Vaif
}
de Cremone. 36978
feaux qu'il commandoit ,
fut preft dès le matin pour
faire l'exercice. Je dois
ajouter icy , que pendant
que le vendeur d'Eau de
Vie tâchoit à perfuader
M.
de Prefle ce qu'il avoit
vu , ce Colonel entendit un
bruit qui ne luy fit que tropi
croire que cet homme luy
faifoit un raport fidelle. Il
en fit fur l'heure donner
avis à M. le Maréchal de
Villeroy qui étoit déja levé
& habillé , & qui écri-
Hhij
370
LaFournée
voit. Ce fut ce qui donna:
lieu à ce Maréchal de bruler
ces papiers . Il fit voir
en cette occafion beaucoup
de prudence , & de préfence.
d'efprit. Il venoit de Milan
où il avoit travaillé
avec M. le Prince de Vaudemont
aux projets de la
Campagne prochaine . Ces.
projets pouvoient fe trouver
dans ces papiers, parmy
lefquels il y avoit peut- eftre
des Lettres du Roy , & des
inftructions dont il étoit àa
de
Cremone.
371
propos d'empêcher que les
Ennemis cuffent connoiffance
. M. le Maréchal de
Villeroy aprés avoir fatisfait
à ce que fa prudence
luy infpira , fuivit les mou
vemens de fa valeur , &
monta à cheval pour aller
voir ce qui fe paffoit , donner
fes ordres & fe mettre
à la tefte des Troupes .
On fçait de quelle maniere
il fut arrefté , & un
peu bleffé aux doigts & au
cofté. Les Officiers géné
Hh iiij
372 La Journée
raux fortirent , ainfi que
ce Maréchal , chacun de
leur logis. Lorsque l'alarme
fe répandit dans toute la
Ville. La plupart n'étoient
pas mieux eſcortez que luy,
mais ils furent plus heureux,
parcequ'on les chercha
avec moins d'attention , &
vez.
qu'ils furent moins obfer-
Comme fa maiſon
eftoit plus connue , on avoit
pofté des Gardes aux environs,
& l'on affure qu'il ne
pouvoit manquer d'estre
de Cremone. 373
arrefté . Pour ce qui regarde
les affaires de la Place
il n'en eftoit & il n'en devoit
point eftre chargé ,
quand même il n'auroit
point eſté à Milan pour les
raifons qui viennent d'être
marquées. Il eſt arrivé que
quelques
heures
avant l'entrée
des Allemans
dans la
Ville , ceux qui font chargez
des Affaires
générales
& des mouvemens
de toutes
les Troupes
qui compo
fent de grandes
Armées
374
La Fournée
n'entrent jamais dans de
certains détails , & n'y pourroient
entrer quand ils le
voudroient. D'ailleurs , il
arrive quelquefois des cho
fes qu'on ne peut prèvoir,
fans que ce foit la faute de
perfonne , & l'on ne blâ
mera jamais un General
d'Armée pour n'avoir pas
efté vifiter un Egouft. Je
dis plus. Le mal ne vient
pas entierement de ce côté
-là . Quand il ne pourra
entrer que deux ou trois
de Cremone.
375
cens perfonnes dans une
Place, ce fera toûjours tantpispour
ceuxquiyentreront.
Il faudra, ou qu'ils perdent
la vie , ou qu'ils demeurent
prifonniers de guerre , trois
cens hommes ne pouvant
battre une Garnifon nombreuſe
, & fe rendre Maîtres
d'une Place. Tout ce
qui rend cette affaire finguliere,
& qui la met dans un
cas qui n'a peut-étre jamais
efté , c'est qu'il y avoit une
Porte bouchée , & qu'une
376 La Fournée
Porte condamnée n'étant
point gardée comme une,
autre Porte , il eft plus aiſè
de s'en faifir , & qu'elle
pouvoit bien - toft eftre ouverte
par ceux qui étoient
entrez & qui avoient amené
des Serruriers avec eux.
Voilà ce qu'on n'a peutêtre
jamais vû , & ce qu'on
ne verra peut-être jamais ,
& de ces fautes qui ne font
point fautes, & qui cependant
doivent eftre regardées
comme une espece de
de Crémone 377
1
fatalité pour ceux qu'on
pretend qui devroient y
faire quelque attention . Je
dis cela pour raporter des
faits, & non pour chercher
à juftifier perfonne . Je ferois
tort à ceux en faveur de
qui je l'entreprendrois, puifque
perfonne n'eſt blâmé.
En tout cas le blâme n'auroit
pû tomber quefur ceux
à qui la Garde de la Ville
eftoit commiſe. Le Roy parut
fort touché lors qu'il
apprit que M. le Maréchal
1.
378
La Journée
de Villeroy avoit eſté arrefté
. Ce Prince eftoit fort
content de tous les mouvemens
que ce Maréchal a
fait faire aux Troupes pendant
la Campagne
, les Ennemis
ayant eſté battus en
vingt occafions
, & ayant
vû fouvent leurs Magazins
enlevez. Ils eftoient devenus
fuperieurs
en Troupes
à la fin de Campagne
, parce
qu'il leur eftoit venu de
gros Renfors dans le temps
que Monfieur le Duc de
de Cremone. 379
Savoye s'eftoit trouvé obligé
de mettre fes Troupes
en Quartier d'hyver dans
fes Etats , la faifon ne pouvant
plus permettre qu'on
tint la Campagne , & les
Troupes des Alliez ayant
efté mifes auffi en Quartier
de rafraichiffement
. Ce font
des conjonctures
qu'on ne
fçauroit éviter : Cependant
loin qu'elles ayent tourné
à noftre defavantage
, M.
le Maréchal
de Villeroy
,
qui ne dormoit, ny nuit, ny
380
La Journée
jour avoit tait faire de fi
heureux mouvemens aux
Troupes & les avoit fi bien
fait difperfer dans des Quartiers
d'hyver, que non feulement
elles y ont paffé tranquillement
cette fâcheufe
faifon à couvert des infulstes,
en attendant les Renforts
qui eftoient partis
pour les joindre, mais auffi
qu'elles ont fort inquiété
les Allemans
, parce qu'elles
eftoient poftées de maniere
qu'elles pouvoient
de Cremone. 381
s'affembler en tres - peu de
temps . Elles y ont demeuré
tranquilles pendant que les
Allemans ont toûjours eſté
en mouvement & ont tenu
寫
la Campagne pour tâcher
à profiter de leur avantage
qui ne devoit pas durer
long - temps, & qui loin de
leur avoir efté utile , n'a
fervy qu'à en faire perir.
une bonne partie , ayant
toûjours fatigué fans nulle
avantage . Quant à la Journée
de Cremone, c'eft une
iL
382 La Fournée
chofe furprenante que la
quantité de faits remarquables
qu'on en raporte tous.
les jours. Il n'y a point de
Relations ny de Lettres ,
quelque grand qu'en foit le
nombre, où l'on n'en trouve
quelque nouveau & digne
qu'ony faffe attention .
Vous allez voir par l'Extrait
que je vais mettre icy
d'une Relation qui vient de
bon lieu , que M. le Maréchal
de Villeroy ne pouvoit
prendre que le party qu'il a
de Crèmone, 38
pris ; que s'il n'eftoit pa
forty il auroit eu le chagrin
de fe voir arreſté dans fa
maifon , qu'il devoit en fortir
duft- il rifquer de fe faire
arrefter, qu'il luy estoit plus
avantageux de fortir feul,
que bien accompagné , &
que fans l'incident qui luy
arriva , la précaution qu'il
avoit prife , & qui avoit
commencé à le tirer d'affaire
luy auroit entierement
réuffi . Vous n'en douterez
"
pas en lifant l'Extrait quí
ii ij
384
La Fournée
the
fuit de la Relation dont je
viens de vous parler .
Le Prince Eugene avoit
fait investir le quartier de ·
M. le Maréchal de Villeroy,
Les Ennemis furent
conduitspar des guides jufques
dans fa maifon où ils
ne le trouverent pas , parce
que l'allarme eftant répan
duë par tout , il avoit en
le temps de monterà cheval
defe couvrir d'un manteau
deCavalierà la faveur du ...vand
de Cremone.
385
*
quel il fortit , fuivi feulement
de deux perfonnes qui
le perdirent de vie à l'inf
tant , parce qu'il couroit à
toute bride du cofté de la
porte du Pô , comme eftant
celte dont tout le fuccés de
1
Pentreprise des Ennemis
dépendoit. Il la vouloit regagner
à quelque prix que
ce fuft, leur oter le temps &
l'occafion de faire pafferfur
le Pont les Troupes qui
toient de ce côté- là. Son intention
estoit bonne; mais il
386
La Fournée
n'eut pas le temps de l'executer
car il fe jetta «fans j
penfer dans une Troupe
d'Ennemis dont il reçut
par un Sergent un coup de
pertuifane qui l'ayant ébranlé
es luy ayant ouvert
fon manteau le fit reconnoißre
parfon justaucorps
de brevet qu'il portoit ce
jour· la & par les autres
marques de distinction.
Les chofes en cet estat
c'est-à-dire , aprés la prife
de M. le Marechal , trois
de Crémone. 387
portes occupéesdel'autre coté
pré defixmillehommesentrezdansla
Ville, iln'ya perfonne
quine puiffe croire que
c'eftoit fait de la garnifon ,
& qu'en vain on auroit
Jongé a fe deffendre, On fe
deffendit pourtant ,
tant de valeur
avec
de courage
qu'il n'y a point de
Soldat qui n'ait fait des
actions de Hero's ..
Je n'aurois jamais fait
fi j'eftois obligé de détailler
ce qui fe paffa de part £5
388.
La
Journée
d'autre pendant la jos
née. Le plus grand malheur
fut qu'on eut de la peine
à raffembler tant de Régimens
avec leurs Offi
ciers, parce que ces derniers
eftant logel chez les Bourgeois
, n'eurent pas le tems
de courir aux CaZernes
pour y joindre leur Regi-
De la plupart de
mens.
ceux qui voulurent
aller
chercher leurs Troupes , les
uns furent bleſſe , les auires
prifonniers
, & les autres
tuez
de Crémone.
389
tucz. Beaucoup d'autres,
furent obligez de fe tenir
cachez dans leurs maifons
Les Soldats
d'ailleurs qui
fe trouverent fans chefs ;
saßemblerent par Pelotons,
5 chargeoient tout ce qu'ils.
rencontroient fans ordre ,
& fans commandement.
Amfi ilfallut beaucoup.de.
temps avant que l'on puſt
formerun Corps pour mari
cher en ordre, de forte que,
nous en donnions aux Ennemis
de s'établir de mieux,
Kk
390 La journée
en mieux. Nous ne laiffa .
mes pas malgrè toutes c´s
difficultez & tous cesperils
de nous aßembler aſſez fur
l'Esplanade
du Château
pour la deffendre
en cas
"d'attaque
, &pour envoyer
des détachemens
bien commandez
dans les endroits
oùl'on en avoit befoin . On
commença
donc par chaffer
les Ennemis
de la Chapelle
en question , de la porte
de tous les Saints , où lon
en tua grand nombre &
de Crémone. 391
qu
où l'on fit plus de deux cens
prifonniers. D'un autre cofté
les Irlandois attaquerent la
porte du Pô , en prirent , en
chafferent les Allemans & regagnerent
le canon dont ils seftoient
auparavant emparez 4
nombre de huit pieces de vingt
quatre . Cette portefutreprise,
on eut le temps de brûler le
Pont , coup le plus heureux
du monde pour nous , puiſqu'il
avoit déja de Lautre cofté
un Corps de dix mille hom
mes qui n'attendoit que le moment
de paffer. Auſſi n'est- il
point d'effort que les Ennemis
Kk ij
392
La journée
n'ayent faits pour regagner
cette porte dont ils connoiffoient
la confequence ; mais
autant defois qu'ils revinrent
à la charge , autant de fois
furent- ils repouffez
BUD
avec
tant de vigueur qu'enfin ils
abandonnerent leur deffein.
Leur Cavalerie qui occupoit
les deux Places , & tout ce
Quartier la demeura fort
tranquille , croyant toujours
que le refte de leurs Troupes
alloit entrer. Elle excitoit autant
qu'elle pouvoit les Bourgeois
à la revolte , mais heu
reufement ils furent fages, &
de Crémone. 393
dans le temps que cette Cavalerie
penfoit fe loger , elle fut
obligée de s'en aller, s deprofiter
d'unefeule porte qu'il leur
reftoit,car à la fin on les avoie
reduits à la feule porte defainte
Marguerite que les Ennemis
conferverent pour leur retraite.
S'il enft efté poffible de la réga
gner de bonne heure , toutes
leurs Troupes qui eftoient dans
La Ville , le Prince Eugene , le
Prince de Commercy , & la
plufpart de leurs Generaux, auroient
eftéfaits prifoniers; mais
parce qu'il falloit du Canon
pour les débufquer de ces poftes
Kk iij
3242 La journée.
qui deffendoient l'aproche de
cette porte , je veux dire d'une
Eglife , & de quelque maison ,
où ils s'eftoient tous retirez ,
d'où ils faifoient un feu terri
ble , & qu'ilfe paßa un temps
confiderable à mettre ces fortes
de machines en eftat d'eftre
attelees,la nuit arriva , à la
faveur de laquelle tous ceux
qui purent fe fauver so reti
rerent en tres -mauvais ordre
parce qu'on les ferroit de prés.
Toute la Cavalerie paffa par
la porte , & fous le feu de la
demy- lune qui eftoit auprés.
La plus grande partie de l'Ins
A
de Crémone. 395
fanterie fauta les ramparts ,
& enfin on atteignit cette
derniere porte d'où on leva le
Pont Levis & on ferma
le passage à tout ce qui
pouvoit refter dans la Ville .
C'est ainsi que c'eft terminé cette
chaude avanture qui auroit
efté bien funefte pour nous , fi
elle avoit commencé deux beures
plutoft. Cependant fi nous
n'avions pas perdu M. le Maréchal,
il y auroit dequoymettre le
Prince Eugene au defefpoir, luy
qui jufqu'à lors avoit évité ,
foit parcrainte ou autrement ,de
faire connoiftre aux Italiens,
Kk iiij
596
La Fournée
& à fe depends , la valeur
le courage de nos Troupes.
Je paffe aux Extraits de
quelques autres Relations ,
il y en a une qui dit , aprés
avoir parlé de l'ordre que
M. d'Entragues avoit donné
afin que le
Régiment qu'il
commandoit fuc preft le
lendemain matin pour l'exercice
qu'il avoit réfolu de
luy faire faire. M. Mahoni par
la même précaution donna le
même ordre pour le Régiment
Irlandois qu'il commandoit
en Labfance du Colonel. IL
de Crémone.
397
s'eftoit jetté fur fon lit ayant
dit à un valet et à son boste d
e)
de l'éveiller des que le jour
paroiftroit. Il entendit de la
Cavalerie paffer dans la ruë
ce qui l'obligea de fe lever en
Jurfaut. Il fe plaignit à fon
boste qui vint dans ce moment
l'avertir de ce qui fe paffoit
dans la ville , de ce qu'il ne
L'avoit pas éveillé à temps .
L'hoftelugrépondit , que c'étoit
bien pis , puifque c'estoient
les Cuiraffiers de l'Empereur
qui paffoient fous les fenef
tres , & que les Ennemis avoient
furpris la Place. 14
389
La
fournée
prit auffitoft fes piftolets
aprés avoir examiné avec
attention ce qui fe paffoit afin
de choisir un temps favorable
pourfortir fans eftre attaqué,
il en trouva un , & fut aßez,
heureuxpour rejoindrefon Regiment.
Voicy l'Extrait d'une au
tre Relation fur un fait dong
perfonne n'a parlé .
Les Officiers de la Citadelle
voyant que les Ennemis eftoient
déja maiftres des principaux
endroits de la Ville ,
crurent qu'ils devoient fe préparer
à une vigoureuse refiftans
3
1
de Cremone. 3999
ce , et pour eftre en eftat de la
Soutenir longtemps , ils prirent
d'abordle party de choisir quel
ques uns d'entre eux qui bien
accompagnez allerent enpayant
ou en donnant des billets enlever
la plus grande partie du
pain qu'ils purent trouver
dans les maiſons voisines d'où
ils firent auffi voiturer du vin
& de la farine dans la Citadelle
ainfi que pluſieurs chofes
neceffaires pour foutenir un
Siege.
Bien avant dans le jour
M. de Revel ayant envoyé
demander à ces mefmes Officiers
400
La Fournée
deux pieces de Canon pour luy
ayder à repouffer encore plus
vivement les Ennemis ces
Officiers manquant de chevaux
s'attelerent eux - mêmes à l'affut
de deux Canons , & ils
les menerent à M. de Revel
On trouve ces mêmes termes
dans une autre Relation.
M. de Praflin voulant faire
rompre le Pont ayant fait,
repaßer les Troupes que nous
avions à l'autre tefte pour le
garder , un Sergent le pria de
Luy laiffer prendre dix ou douze
Soldats , fe chargea de l'execution
de ce desein impor
de Cremone. 401
,
tant. M. de Praflin à qui
fon courage eftoit connu fongeant
que fa prefence eftoit
neceßaire pour repouffer les
Ennemis qui venoient sy oppofer
de toute leur force , s'en
remit à la valeur, & à la conduite
de ce Sergent ) de fa
petite Troupe qui avec une
intrepidité , & une fageffe qui
n'ont guere d'exemples , rompirent
le Pont ,foutinrent tout
ce qui s'y oppofa , & rejoignirent
les Irlandois qui fe figna-
Loient , & avec lesquels s'eftoient
auffi joints les cent cinquante
Soldats François qui
avoient repaffe le Pont.
402
LaJournée
Je ne dois pas oublier icy
que Dom Diego de Concha
,, Gouverneur de la Ville
, accourut au premier
bruit, tomba au milieu d'une
troupe d'Allemans , fut
abandonné d'une petite garde
qu'il menoit avec luy, &
bleffé de deux coups de
mouſquait , l'un au ventre,
& l'autre au bras gauche.
Il joignit alors , quoyque
bleffé, Mrs de Revel , & de
Crenant , & montrant un
courage intrepide il alla
de Cremone. 403
avec eux pour chaffer les
ennemis de la porte d'Ogni
fancti , & du Boulevard de
S. Michel , faifant des baricades
de tous coſtez , & les
refferrant dans les poftes
qu'ils occupoient fans pouvoir
leur ofter leur communication
avec la porte fainte
Marguerite , où les ennemis
fe maintenoient
; mais
on les empêcha d'aller vers
la porte du Po , où ils faifoient
tous leurs efforts pour
s'en faifir. Dans ce temps là,
404 · La Journée
on vit de l'autre cofté de
cette Riviere , un gros de
Cavalerie fur qui on fit tirer
le canon des deux batteries
que l'on avoit dreffées
de nouveau .
Une autre Relation porte
que foixante Soldats François
qui s'eftoient raffemblez
fans Officiers avoient
combatu tout le jour , en
choififfant pour Chefleplus
ancien d'entre eux qui fuccedoit
toûjours à celuy qui
estoit tué , que cette pe-
•
1
de Cremone.
405
1
t'te Troupe a fait des prodiges.
Mr Mahoni a dit au Roy
qu'un jeune homme vétu
de rouge avoit tué plus de
trente hommes ; mais qu'il
n'en fçavoit pas le nom ,
S. M. qui cherche toûjours
à recompenſer la valeur de
ceux qui ne luy demandent
rien , & mefme de ceux qui
ne fe font pas connoiſtre ,
dit qu'il qu'il faloit s'infor -
mer qui il eftoit , & qu'el-,
le donneroit des ordres pour
cela. LI
406 LaFournée
Rien n'eft plus beau que
l'action de plufieurs foldats
François , qui fe voyant
preffez & renverfez par les
Cuiraffiers de l'Empereur ,
prirent des tonneaux , &
les roulerent au devant de
cesCuiraffiers,leurschevaux
épouventez prefentant le
flanc, en fe cabrant , nos fol-
'dats & nos Grenadiers avec
les bayonnettes dans leurs
fufils en tuoient autant qu'il
en paroiſſoit devant eux ,
& les Cuiraffiers renverfèz
de Cremone. 407
n'eftant plus en eftat de parer
le coup qu'on leur portoit
, il en échapoit fort peu
à l'adreffe & à la valeur de
ceux qui les attaquoient.
Il y avoit plufieurs Houffards
qu'on avoit poftésdans
un Cimetiere qui eft attes
nant de la Chapelle dont il
eft parlé dans la plupart des
Relations . Ils avoient eû .
ordre de fe tenir couchez
fur le ventre, & d'attendre
en cet état qu'on leur vinſt
dire qu'il étoit entré affez de
L lij
408 La Fournée
troupes pour eftre en étar
d'agir,de forte qu'alorsqu'ils
virent paroiftre les François
, ils ne fe mirent point
fur la deffenfive
, perfuadez
que c'eftoient des Troupes
Allemandes
, ainfi leur peu
de refiftance
fut caufe qu'il
y en cut beaucoup de ruez ..
Ceux qui ne furent pas,
faits prifonniers & qui fe
fauverent fe jetterent dans .
la Chapelle où il y avoit un
grand nombre de leurs car
marades, & comme le temss
de Cremone. 409
on mit
eftoit trop cher pour en
perdre à les forcer , on
le feu à cette Chapelle.
Dans le temps que les Imperiaux
avoient de l'avantage
, & qu'il n'y avoit encore
que peu de nos gens.
aſſemblez , une groſſe troupe
d'Allemans alla dans
une Auberge , & demanda
s'il n'y avoit point de François
logez . On répondit
que non , & on l'affura
même d'une maniere à
faire croire qu'on difoit la
--
410 La Fournée
verité. Les Allemans en fu
rent perſuadez , & s'en retournerent.
Cependant tous
les Equipages de M le Duc
de Lediguieres eftoient dans
cette Hoftellerie, dont l'Hôte
dit enfuite à ce Duc,
Qu'il auroit plutoft fouffert
qu'on l'eust maltraité que
de rien dire qui euſt pia
faire le moindre dommage
à un Seigneur quile payoir
fi bien , & des manieres
honneftes duquel il avoir
toujours efté charmé.
de Cremone. 411
Quand M le Prince de
Commercy fit fonner la
Cloche que l'on appelle du
Public pour affembler le
Confeil de Ville , & dont
on ſe ſert pour avertir les
perfonnes qui en doivent
eftre. Il n'y eut que ceux
qui eftoient dans l'efpace de
la Ville que les Allemans
occupoient qui s'y rendirent,
& ceux -là n'eftant pas
alors en pouvoir de ne pas
accorder ce que l'on exigea
d'eux, ne pûrent refufer les
9
412 La Fournée
tourages , & les vivres qu'on
leur demanda. Ainfi l'on
peut dire qu'ils n'ont rien
accordé que forcez , & que
fi quelques particuliers fe
font laiffé feduire par argent
par promelſes ou autrement
, ceft un crime
perfonnel auquel le General
n'a aucune part . Les
Habitans ont efté fages
pendant la mêlée. Ils n'ont
paru ny attroupez , ny armez.
Les Magiftrats même
ont rifqué par des réponses
affez
de Cremone 413
affez fortes pour la fituation
où ils fe trouvoient , & ils doivent
s'applau
dir
de
la
fidelité
qu'ils
ont
gardée
à leur
légitime
Sou
.
verain
. Comme
on
avoit
lieu
de
fe
défier
des
Habitans
&
qu'il
falloit
avoir
quelque
for
te
d'attention
fur
leurs
mouvemens
, cette
attention
par
tageoit
celle
que
les
Troupes
devoient
avoir
à
tout
ce
qui
les
regardoit
d'ailleurs
, &
à la
deffenſe
de
la Ville
, &
de
leur
vie
. A peine
avoient
elles
des
Officiers
pour
les
former
, la
pluſpart
eftant
affiegez
dans
LI
414 La Journée
les maifons où ils demenroient
, de forte que l'on peut
dire qu'il eftoic mal aifé d'en
fortir fans eftre expofé à une
* mort prefque certaine , & ce
qu'il y avoit d'avantageux
pour les Ennemis , c'eſt que
pendant que nos Troupes
manquoient d'Officiers , on
avoit non foulement mis à la
tefte des Allemans le double
des Officiers qu'ils avoient or
dinairement , mais que tous
ces Officiers avoient esté
choifis parmy ceux quis avoient
la reputation d'eftre
des plus Braves des Troupes
"
de Cremone,
415
18
l'on Ra
i que l
ennemies , ainſi
accoutumé d'en choisir pour
un coup de main De maniere
que pendant la plus grande
chaleur du combat , il nous
manquoit ceux qui furent
tuez d'abord en fortant de
*-leurs maifons , ceux à qui on
avoirdonnécongéde repaffer
en France à caufe du Seme.
tre, & ceux qui estoient allez
recevoir leurs recrues à Toulon.
Cela faifoit que les ennemis
en avoient le double de
* ce qu'il leur en faloit pendant
que nous n'avions pas la cinquième
partie des Officiers
L'lij
416 La Journée
dont le nombre a toujours
paru neceffaire pour conduire
& pour commander des troupes.
Cependant malgré tout
cela , nos troupes fe forme.
rent. Jay déja marqué en
quelques endroits de quelle
maniere elles le firent. Pluhieurs
Corps qui eſtoient
foibles , & qui n'avoient enfemble
que
le tiers
de leurs
Officiers
, fe
joignirent
en
un , & reçurent
le comman
..
dement
des Officiers
qui n'étoient
pas
de leurs
corps
.
D'autres
prirent
des
Dra.
peaux
, fur lefquels
ils écrivi
La Cremone.
417
rent Vaincre ou mourir , & les
Compagnies qui fe trouvoient
fans Officiers fe rangerent
fous ces Drapeaux.
Un Soldat voyant une affez
groffe troupe fans Officiers
qui deliberoit fur ce qu'elle
avoit à faire , leur dit, il n'eft
pas temps de deliberer lorsqu'il
faut fonger à vaincre. Vive le
Roy , mes Camarades , &fuivez
mey Ils crierent, vive le Roy ,
& lefuivirent.
Malgré la difficulté que les
Troupes avaient de fortir des
lieux où elles eftoient affiegees
, c'elloit une chofe fur
L'liij
418 La Fournie
prenante de les voirarriver en
foule fur les remparts . Lesuns
fortoient de leurs maifons
pour gagner le lieu où étoient
feurs Corps fans fe mettre en
peine des coups qu'on tiroit
lur eux. Les autres perçoient
en paffant celles où ils logoient
pour arriver juf
aux remparts de maifon
en maifon & d'autres paffoient
pardeffus les toits au
peril de leur vie à caufe des
difficultez dangereufes
qu'ils
rencontroient
pour pafler
d'uu toit à un autre , ou pour
mieux dire pour fauter d'une
de Cremone 419
maifon à l'autre. Leperilaug
menta lorfqu'on s'apperçue
qu'il y en avoit qui prenoient
cette voye pour arriver plu
toft aux rempars , & il y en
eut quelques uns de tuez par
les ennemis qui tirerent deffus
. Il n'y a rien de plus gloriepx
pour ceux qui ont mis
tous ces moyens en ufage ,
afin de courir à la gloire. Ils
pouvoient demeurer dans les
lieux où ils eftoint fans qu'
on puft les accufer de lacheté.
Cependant ils ont fait
ce qu'on n'attendoit pas
d'eux , & ce qu'on ne leur
L1 iiij
420 La Journée
auroit pas demandé ; &preſ
que fans Chefs , fans has
bits , fatiguez de tout ce
qu'il leur avoit falu entre.
prendre pour joindre quelques
troupes afin de combatre.
Ils ont attaqué des
vainqueurs , ils les ont bar
tus , ils les ont pouſſez de
ruë en ruë & de poſte en
pofte , pendant onze heures.
ils les ont enfin obligez à
prendre la fuite , & ont vu
les troupes d'élite de l'Empe
reur , commandées par trois
fois autant d'Officiers qu'el
les avoient accoutumé d'en
de Cremone.
421
avoir, & beaucoup plus nom
breuſes , comme il a efté juſ
tifié par le calcul fait fur leurs
propres Relations , leur tour
ner le dos. Le Roy en a été
tellement fatisfait que S. M.
a donné la paye étrangere
aux Irlandois , double paye
aux François pendant deux
mois fur le pied complet , &
cent livres de penfion aux
douze plus anciens Dragons
de Fimarcon .
Voici les noms de la plus
grande partie des Corps qui
le font couverts d'une gloire
importante dans cette me422
La Fournée
morable Journée qui fera vi
vre éternellement le nom de
Cremone.
Infanterie, 2trução
Royal des Vaiffeaux.com pl
Royal Comtois.
De Medoc.
Cambrefis.
Croüy .
Baujolois.
Dillon.
Bourke .
Cavalerie.
Dauphin.
Narbonne..
Viltz.
Monperoux.
de Cremone
423
Nasema
Dragons.
Fimarcon.
Ces Troupes avec trois
ou quatre autres Corps done
les noms ne font pas mar
quez icy , fe peuvent vanter
d'avoir fi bien battu les Allo
mans , que M' de Crenant qui
les vit de fa feneftre qui donnoit
fur la porte par laquelle
ils fortirent , a dit qu'il n'en
avoit vû fortir qu'environ
quatre cens Fantaffins ; &
des gens dignes de foy ont
rapporté que les routes dé
leurs retraites eftoient remplies
de morts.
"
424 La Fournées
爵
Si je voulois parler de tous
ceux qui fe font diftinguez ,
il faudroit vous nommer tous
les Officiers & vous dire mê
me tous les noms des Soldats .
M ' le Comte de Marcillac ,
Capitaine dans le Regiment
des Cuirafliers , M ' le Comte
de Marais , tous deux Aides
de Camp de M ' le Maréchal
de Villeroy , ont cherché à
faire fentir aux Ennemis le
chagrin qu'ils avoient de la
prife de ce Maréchal. Animez
par la gloire , & par le
defir de fe vanger , ils ont
chargé par tout, avec une ar
deur inconcevable..
de Cremone
425
Dans le temps que
temps que l'alar
me fut donnée , M'de la Planche
, Capitaine dans Fimar
con , monta à cheval , alla aux
Cafernes où eftoit ce Regi
ment , en affembla le plus
qu'il luy fut poffible ', & fit
avertir lon Colonel de ce qui
le paffoit . Il alla au Pont de
communication , fic mettre
pied à terre aux Dragons ,
& donna le temps au lecours
de venir , en faisant toûjours
un fort grand feu. Le Lieu.
tenant Colonel de ce Regiment
fut tué en arrivant , de
maniere que M' de la Plan426
La fournée
che cftant le feul Officier qui
ſe trouvaft alors à ce Corps ,
remplit , pour ainfi dire , tou
tes les fonctions de ceux qui
y manquoient , & s'y diftingua
avec une valeur & une
intrepidité que l'on auroit
peine à égaler.
M' de Seinfal , connu par
cent actions d'éclat , & de vi,
gueur , le mit à la tefte de
Toixante hommes , qui connoiffant
fon heureufe intrepi
dité le fuivirent par tout , &
fe firent jour en divers endroits
au milieu des Ennemis.
Quoy qu'il cuſt reçu un coup
W
de Cremone
de moufquer dans la main , il
ne fe retira point , & alla chez
Mr le Maréchal de Villeroy ,
où Mr le Prince Eugene avoit
mis trente hommes pour gara
der fa vaiffelle d'argent pen;
dant le combat , comptant
qu'elle devoir appartenir aux
vainqueurs . Mr de Seinfal fe
rendit maiftre de la maifon ,
defarma les trente hommes ,
& les fir conduire prifonniers
au Chateau .
On ne peut donner trop
de louanges à Don Diego de
la Concha , Gouverneur de
Cremone. Il fut bleffé désle
428 La Journée
matin d'un coup de mouf
quet au ventre , & d'un autre
coup de feu au bras. Ses blef.
fures ne l'empêcherent point
d'agir pendant tout le reſte
du jour , & de fe trouver aux
occafions les plus importantes.
Il mourut de fes bleffu .
res le troifiéme de Février
au foir , après avoir accom
pli tous les devoirs , & dit en
mourant. Fay reçu les Sacremens
, & Cremone eft au Roy
mon Maiftre , je meurs content.
Quoy que le Pont rompu
à propos par les ordres de Mr
de Praflin , ait empêché que
de Cremone.
429
Mr le Prince Thomas de Vaudemont
n'entraft dans la Ville
, avec le gros Corps qu'il
commandoit , l'entrepriſe de
Mr le Prince Eugene ne devoit
pas laiffer de réüffir , &
la valeur des Troupes Françoiſes
, ainfi
ainfi que le courage
& la bonne conduite des Of
ficiers Generaux & fubalternes
l'ont feules fait manquer.
Les Troupes qui eftoient entrées
dans la Ville étoient plus
que fuffifantes pour triompher
d'une Garnifon beaucoup
inferieure en nombre, &
qui eftoit feparée , endormie
Mm.
430
La Journée
& prefque fans Officier . M'le
Prince Eugene avoit commencé
par avoir un plan de la
Ville , fur lequel eftoient
marquées toutes les Gardes
avec le dénombrement de
troupes de chacune , les quartiers
, & les maiſons des Of
ficiers Generaux , toutes les
Cafernes , & ce qu'il y avoit
de troupes dans chacune. M
avoit donné des guides à tous
les Officiers qui commandoient
les détachemens de
chaque Regiment , pour les
conduire dans les lieux où lo.
geoient ceux dont ils avoient
de Cremone. 431
&
ordre de fe faifir. Ce grand
ordre avec une grande fuperiorité
de nombre fur des
Troupes endormies , devoit
rendre le fuccesde l'entreprife
infaillible , & il femble que le
Ciel l'ait plutoft fait échoüer
que les hommes.Il ne faut pas
s'étonner fi l'on vit мr le Prin
ce Eugene pleurer de defef
poir, voyant manquerun def
fein qu'il avoit fi bien concerté.
Ce Prince craignoit f
peu ce mauvais fuccés qu'il é
crivit d'aborden plufieurs endroits
qu'il eftoic maiftre de
Cremone , ce qui donna oc-
Mmij
432 La Fournée
8
cafion à Monfieur le Duc de
Savoye , de faire paroiſtre
fa prudence & fonze.
le pour les deux Couronnes ,
puiſque ce Prince fic aufh
toft avancer des Troupes auprés
du Pô , & offrit de les
faire marcher.
Le Roy eftant toûjours
prefte à reconnoiſtre la vas
leur & le merite , & n'at
tendant jamais qu'on luy
demande les recompences
des fervices fignalez , envoya
à мr le Comte de Re રે
vel le Cordon de l'Ordre
du S. Efprit , prefque dans
de Cremone
435
le mefme temps qu'il apprit
l'affaire de Cremone . Il le
propofa quelques jours apres
au Chapitre qui fut affemblé
exprés , & Sa Majeſté
en fit l'éloge d'une maniere fi
éloquente , & avec tant de
grace , & de bonté , que
plufieurs dirent tout haut
que cet Eloge valoit mieux
que toutes les plus grandes
recompences
. Le Gouver
nement de Condé ayant vaqué
quelques jours enfuite
par la mort de Mr le Marquis
de Crenant , le Roy en
gratifia encore Mr le Comte
434 LaFournée
de Revel. Comme la place
de Directeur de l'infanterie
vacquoit auffi par la meſme
me mort , Sa Majesté eftant
extremement contante des
fervices de Mr le Marquis
de Crequy & fur tout de
ceux qu'il a rendus cette
campagne, luy a donné cette
direction . Mr le Marquis du
Pleffis Praflin a efté fait en
mefme temps Lieutenant ges
neral Mr d'Arennes , Maréchal
de Camp : Mr de Fi
marcon Brigadier : Mrs de
de Marcelin & de Beaulieu,
Vieutenant Colonels du
de Cremone, 435
2
Royal Comtois & de medoc,
ont auffi efté faits Brigadiers
Mr Mahoni Irlandois a efté
fait Colonel , & a eu une
penfion , Mr Wacob Lieutenant
Colonel dans le Regiment
Irlandois de Bourke :
& Mr Connock Lieutenant
Colonel reformé dans le mef
me Regiment , ont ofté faits
Colonels, & Mr Mar-Auline,
Lieutenant des Grenadiers
de Bourke , a eu la Compa
gnie vacante.
Le Roy a donné le Regi
ment des Vaiſſeaux qui vac.
quoit par la mort de мr d'En
#36 •LaJournée
tragues , à мr de montandre
Colonel du Regiment
de me,
dac , & le Regiment
de Medoc
à мrle Chevalier deChamillart
cy devant Capitaine
de Vaiffeau , frere de мr de
Chamillart
, miniftre & Secre
taire d'Etat & Controlleur
ge.
neral ' des Finances
. On ne
peut mieux remplir tous les
emplois d'un Capitaine de
Vaiffeau , qu'a fait ce Cheva .
lier . Ce n'est point moy qui
parle , c'eft mr de Ponchartrin
qui dit à Mr de Chamil
lart , il y a quelque mois en
luy parlant de Mr de Chamillart
,
de Cremone 437
millart fon frere, qu'il ne con
moiffoit pas tour for merite, qu'il
en eftoit mieux informé que luy,
& que c'étoit un des meilleurs
fficiers que le Roy euft.
S. M. a donné le Regiment
de Cambrefis qu'avoir feu Mr
de Prefle , à Mr de Marquefat
ancien Colonel reformé.
Mr le Duc de la Feuillade ,
& Mr le Comte de Rouffy
ayant demandé au Roy la
permiffion d'aller fervir en
Italie , Sa Majefté leursen a
fçû dautant meilleur gré ,
que le fervice eft plus éloi
gné , & plus rude en ce
Nnen M
438
La
Fournée
..
9
puis là Le Roy, a bominé
Mr. le Duc de la Feuillade ,
Maréchal de Camp quelques
jours apres les depart de ee
Duc. Le choix que Se ‹Mà
fait de Mr le Duc de Vandoſme
pour aller commander
fon Armée en Italie , a
efté generalement applaudy.
fon experience , fon zele pour
le Roy , & fa bonté pour les
troupes , ont beaucoup con
tribué à l'applaudiffement
qu'on a donné à ce choix,
Ce Prince eft auffiroft par
ti , & fa chaife n'avançant
pas affez vifte à fon gré dans
les montagnes , il a conti-
#
de Cremone. 439
11
•
nué fa route fur des chevaux
de pofte de maniere qu'il
eft arrivé des le 15. du mois
à Milan . Il a envoyé des
ordres à toure la Cavalerie ,
d'avançer le plus promtement
qu'il feroit poflible ,
& de retrancher quelques
féjours. Les Carabiniers ont
retranché quatre jours de
marche & il y en a plus de
huic que l'on a reçue nou.
velle que la Gendarmerie
eftoit à Pavie : que toute la
Cavalerie eftoit en Piémont,
& qu'il ne reftoit plus que
quatre Bataillons à embar
Na ij
440 La Journée
quer à Toulon , de forte
que
toutes nos troupes tant Ca
valerie qu'Infanterie , doi ,
vent eftre prefentement arrivées
au lieu où elles font
attendues.pular
al
Mr le Baron de Veils
Capitaine de Carabiniers
qui a fervy fous Mr de Van.
dofme au fiege de Barcelo.
ne , eft tellement charmé des
manieres de ce Prince , qu'il
a demandé a eftre un de fes
Aydes de Camp.
Toutes chofes fort en tres
bon Etat à Cremone. Le
Ponty a efté retably des le so.
de Cremone.
348
de ce mois. On y a agrandi
l'ouvrage qui le couvre , on
la rendu capable de conte.
nir quinze cens hommes ; on
la paliffa dé , on a raccommo、
dé plufieurs breches que le
temps avoit faites , & l'on a
fait dans le foffé une cavette
pour découvrir tous les con
duits qui vont à la ville four
terre.
Il n'y aplus à douter du voyage du Roy
d'Efpagne en Italie , ce Monarque ayant
rendu le Decret fuivant .
DECRET DU ROY D'ESPAGNE
*. Du 2 , Février 1702, fur fon Voyage
de Naples
Espreffans befoins de Naples&
de Milan , me paroiffent d'une
N`n iij
L
342 La Fourné
fa grande conféquence, que je ne puis
avoir de repos jufqu'à ce que j'aye
fatisfait à l'ardent defir que j'ayde
faire voir à mes Royaumes & à mes
Sujets , que l'amor que j'ay pour
eux m'engagera à n'épargner pas
ma propre Perfonne , & à l'expofer
dans les plus grand dangers pour
leur défenfe ; jay donc refolu avec
bapprobation du Roy Tres Chreftien
mon Seigneur& mon Ayeal, depaf
fer au Royaume de Naples le mois
prochain fur l'Efcadre de quatre
Vaiffeaux , qu'il a ordonne de tenir
prefts à Toulon pour cet effet, afin que
ma prefence & mes Troupes qui y
ont paffe , celles qui fe preparent
actuellement à y paffer , & celles
que Le Roy mon Ayeuly envoyera
avant mon arrivée puiſſen calmer
Les efprits , & empefcher par les
de Cremone
443
C
armes l'entrée des Ennemis ; jay en
core refolu aprés avoirrétabli le repos
à Naples de paffer à l'Armée
qui eft dans le Milanois , & de me
mettre à la tefte des Troupes qui le
défendent. Jefais ma premiere obli
gation de voir deprés ce qui fe paße
dans ces deux Etats , dans une occafion
de la confequence de celle - cy
qui fera aifement connue de mon
Confeil , je veux répondre à fon zele
& à fes bonnes intentions en luy
donnant part de ma refolution 3 &
afin que pendant mon abfence les
Royaumes d'Espagne puiffent eftre
gouvernez par un Miniftere fage &
experimenté qui y maintienne la
justice , le refpect , & la prompte expedition
des affaires , je nommeray
une Fointe , dans laquelle le Cardinal
Portocarero , Archevefque de
Nn.iiij
1444 La Journée
Tolede ; y aura les mefmes facul
tez & prerogatives , que la Rein
ne ma Tante a euê dans celle qui a
efté établie par la difpofition du
Roy mon Oncle. Le Gouverneur da
Confeil , les Prefidens d'Arragon
dItalie , de Flandres , & des Indes
, avec le Marquis de Villafranca
mon Grand Maiftre d'Hon
fely traiteront les affaires dans lai
forme que j'ordonneray , & parce
que La Reine ne pouvoit fans dou
leur fe refoudre à me laiffer partir
pour ce voyage, je luy ay donně la
fatisfaction de venir avec moyjufqu'à
Naples , & j'en donne avis
au Confeil,
A Barcelone , le 2. Février 1702 .
Au Gouverneur da Confeil
de Cremone.
445
LETTRE DU ROY D'ESPAGNE
à Son Excellence
M LE MARQUIS DE BEDMAR,
COMMANDANT GENERAL
DES PAÏS - BAS.
Marquis de Bedmar , mon
Parent, Gentilhommede ma
Chambre , Commandant general
de nos Païs-bas en Flandre.
Le temps l'occafion favorable
de défendre en perfonne mes
Royaumes & mes Sujets , commeje
te dois , eftant arrivé , j'ay refolu de
paffer en Italie au mois de Mars
prochain fur une efcadre des Paiffeaux
du Roy Tres- Chreftien , mon
Seigneur & mon Ayeul , qui eft
prefte pour cet effet & parfon ordre
dans fon Port de Toulon . Mon intentton
eft d'aller premierement à
Naples , pour confoler &favorifer
446 La Journée
mes Sujets de ce Royaume , & pour
les mettre avec les Troupes quej'y
ay envoyées , celles qui y marchent
& celles que le Roy mon Ayeul y
fait paffer , hors d'eftat de craindre
approche des Armées ennemies , je
me rendray enfuite à Milan, &je
me mettray à la tefte de l'Armée , je
n'oublieray rien de tout ce qui pourra
contribuer à la Paix & à la tranquillité
de l'Italie , à l'union avec
fes Princes , & à la confervation
de leur Souverainete , & de leur repos
& c'eft de quoy j'ay bien voulu
vous donner avis .
MOY LE ROY.
De Barcelone les de Fevrier 1702 .
DON ANTONIO DE UBILLA
Y MEDINA .
Le Roy d'Espagne aura trois
Compagnies de Moufquetaires,.
deCremone.
447
qui monteront tour à tour la
garde auprés de la perſonne. La
premiere , fi l'on en croit les
Lettres de Barcelone , fera de
de cent Gentils- hommes Efpagnols
. On peut répondre du ze
Te & de la fidelité de cette Na
tion pour fon Souverain , & même
de l'intrepidité que faifoient
voir autrefois les Espagnols fous
des Rois belliqueux . Il n'y a
point à douter que lors que fous
le Roy qui gouverne aujour
d'huy l'Espagne , la Nobleffe
Efpagnole fe fera de nouveau
fait une habitude du mêtier de
la guerre , elle ne faffe paroî
trela même valeur , & la même
intrepidité dont elle a donné
des marques dans les ficcles precedens
. On peut dire même que
448
Lafournês
quand cette Nation ne feroit
pas auffi belliqueufe qu elle l'a
efté autrefois , elle fe feroit du
coeur par honneur & par raiſon.
Gette Compagnie de Moufquetaires
de Gentilshommes Efpagnols
s'embarquera avec Sa Ma
jefté Catholique.
La feconde Compagnie eft
toute de Gentilshommes Flamans
des premieres Maifons de
Flandres. Il s'en eft prefenté un
grand nombre qui ont tous
demandé à y entrer , que le
choix a efté mal - aifé à faire ,
parce qu'il eftoit dicile de refus
fer des perfonnes diftinguées
par leurs fervices & par leur
naiffance.
•
La troifiéme Compagnie eft
de cent Gentilshonimes Italiens
Sujets de Sa Majeſté Ca--
de Cremone.
449
tholique. Ce Prince la trouvera
à Naples , ou on la forme
* La Reine qui craignoit la mer
lorfqu'elle a paffé en Espagne,
ne l'apprehende plus quand il
s'agit de fuivre le Roy. On ne
peut montrer plus d'amour &
plus d'attachement que cette
Princefle en fait voir pour ce
Monarque. Elle ne la point
abandonné dans fa maladie
quoy qu'elle couruſt riſque de
gagner la fivre , & elle luy
donnoit elle même tout ce qu'il
prenoit. Le rifque eftoit plus
grand durant la Rougeole. Ce
pendant cette Princeffe a cu
beaucoup de peine à s'en feparer.
Le Roy qui fe porte parfaitement
bien ne parle plus que
de fon voyage d'Italie ; & l'inpatiente
ardeur qu'ila de le voir
450
LaFournée
à la refte des Troupes qui l'y
attendent ne peut s'exprimer.
1 La Ville de Mantoue eftant
bloquée du côté dont les nouvelles nous
peuvent venir , nous n'en pouvons recevoir
que par Venife , ce qui fait que fouvent
elles font vieilles & qu'elles ne font
pas toujous accompagnées de circonftan
ces qui feroient neceffaires pour éclaircir
plufieurs fairs. Ainfi nous avons appris
fans aucun détail, & fans date, que Mile
Comte de Teffé eftant forti de Manroue
avec un détachement de la Garniſon de
cette Place , avoit enlevé auprés de Marmirolo
un magafin de trois cens facs de
farine , & quatre -vingt chariots chargez
de foin , fans que les Allemans qui
toient retranchez dansun pofte voifin ,
cuffént ofé fortir pour s'y oppofer Il
faut que corte expedition , dont il n'eft
pas permis de douter, à caufe des per
fonnesqui l'ont mandée ait efte encore .
plusconfiderable qu'il ne paront puifque
Mr le Comte de Teffé s'v eft trouvé en
perfonne Rien n'eft Amal à la vigilance
•
de Cremone,
431
&à l'attention qu'il a pour harceler les
ennemis , les dommages qu'il leur caufe
tous les jours , font fi confiderables
que fi on les mettoit enſemble à la
fin de chaque mois on vetroit que les
Allemans ont plus perdu de ce culté
là que dans une groffe action où ils
auroient efté entierement défaits, Ce
Comte ayant fçu qu'ils avoient mis
quatre cens hommes , tant Cavalerie
qu'Infanterie à ponte- merlano , à deux
lieues de Mantoue , détacha Mr de
Zurlauben, avec deux cens cinquante
Chevaux , & Mr de Leuville à la tefte
de quatre cens Genadiers . Ces trou
pes fortirent de Mantque, à l'entrée
de la nit, conduites par un guide
qui s'eftant égaré les mena par de là
le pofte qu'ils avoient deffein d'atta
quer , ce qui fut caufe que les Aller
mans en furent avertis & fe mirent
fous les Arms , cela n'a pas empef
ché que M Zurlauben ne les air bettus
& chaflés du poste qu'ils occupoient.
Hy en a cu cent cinquante
tuez, & fix-vingt pris parmi lesquels
452 La Journée
font fix Officiers . On leur a enlevé
cent foixante Chevaux , quelques boeufs
& quelques Charettes chargées de foin .
Ce metme parry a auffi fait quelques
prifonniers fur a route en revenant de
Mantoue. Nous n'avons eu qu'un
Grenadier tué dans cetre expedition ,
& cinq ou fix foldats bleffés.
C.
Les Lettres de Mantoue du rs Février,
portent que Mr le Comte de Tef
fé envoyoit tous les jours des Partis
pour inquiéter les Ennemis , & que ce
melme jour un Lieuteuant de Cavale
ric, bon Partifan , avoit amené dans
Mantoue cent cinquante Chevaux , &
beaucoup de prifonniers .
?
Mi le Duc de Parme voyant que Mr
le Prince Eugene luy demandoit fa Citadelle
, & quatre cens mille Ecus de
contribution , à redoublé fes Inftances
auprés du Pape pour avoir du fecours,
& Sa Sainteté luy a envoyé mille hommes
tirez du Ferrarois . Ils font entrez
dans Plaifance avec Mr Aldobrandin
qui y doit demeurer en qualité de
Commiflaire du Pape. Comme il n'eft
3
de Cremone. 453
pas poffible que l'Empereur entretienne
autant de Troupes qu'il luy en faudroit
en Italic . Il a compté avant que
d'entreprendre cette guerre , que fi fes
Troupes pouvoient une fois y mettre le
pied il viendroit bien à bout de contraindre
les Princes Italiens à les entretenir.
Ils auroient pû parer ce coup,fi
la lenteur trop prudente des Italiens ne
ruinoir pas quelquefois leurs affaires .
Je croy devoir finir par ce qui regardé
la Journée de Cremone , ainfi que
jay commencé. Mr le Prince Eugene
eltint entré dans la Chambre de Mr.
le Maréchal de Villeroy quelque temps
aprés qu'il eut efté arrefte dit à ce Maréchal
, en entendant tirer dans la Ville,
& comptant toûjours qu'il en eftoit le
maiftre , Que s'il ne faifoit ceffer ces
Tirailleurs , il feroit faire main baſſe
fur toutes les Troupes , fans faire de
quartier à perfonne . Mr de Villeroy luy
répondit, Vous eftes le maistre, & je
ne fuis que voftre prifonnier. Les affaires
ayant tourné mal pour le Prince
Oo
494
La Fournée
Eugene, Mr le Maréchal de Villeroy fur
mené loin de Cremone dans une hoftellerie
avec plufieurs Officiers pr ifonniers.
Ce Maréchal ne foupa ny ne
dormit, & demeura toûjours fans parler,
ayaut la main appuyée fur fon front.
Le lendemain Mr le Prince Eugene
entra dans fa Chambre avec un
air plus modefte que lors qu'il avoit
parlé des Tirailleurs le jour precedent.
Il apprità Mr le Maréchal de Villeroy
ce qui s'eftoit paffé , ce Marechal s'écria
alors en fortant de la profonde
rêverie où il eftoit plongé. Vous me
déchargez , Monfiour , d'un grand fardeau,
& je loue Dieu de ce
que le mat
#' eft tombé que fur moyfeul. Il ne faut
pas s'étonner fi ce Maréchal fut des
premiers à cheval. Il avoit ordonné q'on
luy tint jour & nuit un Cheval fellé, &
fur lequel il puft monter dans le mef
me inftant que quelque preffant evene
ment demanderolt fa prefence. Comme
il ne logeoit pas loin de la Place , &
qu'il ne doutoit point que les Troupes
de Cremone.
415
n'y euffent couru à la première alarme,
fuivant l'ordre qu'elles en avoient , tl
eftoit monté à cheval pour s'y rendre,
Pouvoit-il faire autrement ? Je finis par
un Madrigal qui regarde ce General.
M. Daubicour en eft l'Auteur.
Snr tout évenement le Vulgaire raifons,
Les Allemans , dit -il , font entrez den
Cremone
Ilsons eft defails , mais oftre General,
Eft pris. Sepeut- il rien pour luy de plus
fatal.
Quoique puiffe dire l'envie,
Rien n'est plus glorieux pour le grand
Villeroy ,
Le premier au peril , il expofe fa uie ,
Quipeut mieux meriter l'estime de fon
Roy ?
Je crois devoir ajouter icy les nou .
velles fuivantes . Le Roy au nommé
Monfeigneur le Duc Bourgogne Generaliffime
de fon Armée en Flandre::
Elle fera de quatre-vingt Bataillons ,,
& de fix-vingt Efcadrons , fans com
ter la Maiſon du Roy , les Carabi
456. La Journée de Cremone..
niers ny l'armée de Gueldres .
Mr leComte deToulouze commandeta
la grande Flote, Les troupes de Savoye
font en eftat de marcher. La Reine d'Ef
pagne paffe à Madrid , les Efpagnols
ayant demandé cette Princeffe avec de
avec de tres grandes inftances.. ·
Le Roy a remis fur le pied étranger
les Regimens Italiens de Mouroux,
Saint Second , & Perry. Mr de Tur
menies Nointel qui eftoit Intendantà
Moulins vient faire la charge de garde
du Trefor Royal à la place de Mr fon
Pere. Mr d'Ablege Intendant à Poitiers
va prendre fon Intendance à Moulins,
Mr d'Angervilliers Bouin , va à Alançon,
& Mr Piñon à Poitiers . Le Roy à
donné , des . Patentes de Colonel à huit
Exempts qui font Mrs de S. Po , le
Chevalier de Villeneuve , Vernanfal
S. Avis , d'Oger, Philipe Neuchelle ,
Parifontaine . S. M. vient de donner
une penfion à Mr le Chevalier d'Entragues
Capitaine dans le Regiment de S
M. dont le frère a cfté tué à Cremone.
118
EK -13
1
IG 2401
353
RELATION
DE LA JOURNE'E
DE CREMONE,
ET DE LA DE FAITE
DES TROUPES
IMPERIALES,
AVEC
LA SUITE DES AFFAIRES
D'ITALIE
GENS
BDA
A PARIS,
Chez MICHEL BRUNET dans la
grande Salle du Palais , au
Mercure Galant .
M. DCCII.
Avec Privilege du Roy
El..10
Omme il eft impoffible dans lacon
Cjoncture prefente de ne pas groffit
le Mercure , ce qui en augmente confide
rablement les frais , on ne peut fe difpenfer
d'en augmenter auffi le prix, Ainfi les
volumes qui feront reliezen veau fe ven
dront dotefnavant trente-huit fols, quant
aux volumes qui feront reliez en parchemin
, on n'in payera que trente-cing.
Les Relations, ſe vendront autant que
les Mercures.
+
T
Chez MICHEL BRUNET, grande
Salle du Palais , au Mercure
Galant.
M. DCCII.
Avec Privilege du Regi
AVIS AU LECTEUR.
Na eufi peu de temps pour imprimer
ce Volume , qu'on n'auroit
pû en venir à bout fi on n'euft fait
travailler en même tems dans plufieurs .
Imprimeries. Il a fallu même fe fervir
de differens caracteres , afin que les Imprimeurs
avançaffent & puffent joindre
plas facilement les morceaux qu'ils a
voient compofez léparément. Dans cet--
te précipitation qu'on a cue pour avan
cer, il eft impoffible qu'il ne s'y foit glif
fé plufieurs fautes d'impreffion. Il s'en
fait ordinairement de deux fortes . Les.
unes font tellement contre le bon fens ,.
que les plus difficiles à contenter ne les
imputent jamais à l'Auteur , qui eft toû
jours incapable de les faire . Il y en a
d'autres dans lesquelles on peut en
quelque façon trouver du fens , mais
un fens mauvais , & qui feroit tort
celui qui auroir écrit de cette for
A VIS.
te , fi l'on ' fe - perfuadoit qu'il , cuft
voulu faire entendre ce que ce mauvais
Lens,prefente â l'efprit . C'eft aux fautes
de cette nature qu'on prie le Lecteur de
prendre garde , & de ne les attribuër
qu'à la precipitation avec laquelle ce volume
a été imprimé. La diverfité des Imprimeries
qu'on a efté contraint d'em
ployer , eft caufe qu'une même Relation ;
ou prefquefemblable fe trouveimprimée
deux fois , mais heureufement elle n'eft
pas longue. Du refte , on croit que ce
Volume de la Journée de Cremone ne
doit rien laiffer à fouhaiter fur cette af
faire , & que le Lecteur trouvera qu'on
en a tiré tout ce qu'il pouvoit attendre.
Pour peu qu'on euft dit davantage , on
Leroit tombé dans des repetitions qui
auroient pu fatiguer. On a joint aux Res
lations entieres quelques extraits d'autres
Relations , & de plufieurs Lettres
qui ont peu couru , & qui contiennent
prefque la moitié du Livre . Ces extraits
font trop curieux pour ne pas faire
plaifir
LA JOURNÉE
DE
CREMONE
C
Rémone , Capitale
du Crémonois avec
Evêché , fuffragant de
Milan , eft fcituée dans une
grande Plaine , prés de la
Riviere du Po , avec la
A
2 La Journée
quelle elle eft jointe par
le Canal d'Oglio , qui
remplit d'eau les foffez
qui ont cinq milles de
tour avec cinq portes
Aanquées de quelques
baftions , & un Château.
Toutes les rues font larges
& droites , ornées de
grands édifices , de belles
Eglifes & de beaux Palais
, comme ceux de l'Afaita
des Seigneurs ,
de Tretti , de l'Evêché ,
& du Paz . du Podeſta
de Crémone.
La
lais public , où l'on adminiftre
la Juftice .
place principale eft grande
& belle. On l'apelle la
Place du Capitaine
. Il y
a une Tour des plus hautes
d'Italie baſtie par l'Empereur
Frideric Barberouffe,
qui fit rebaftir Crémone
en 1284. Elle avoit
fouffert de grands ravages
par les Gots , & les Elclavons
; & les Lombards
Favoient entierement ruinée
vers l'an 630. Je ne
A ij
7
La Journée
yous parle point des Siéges
qu'elle a foûtenus
; il ne
s'agit pas de l'hiſtoire
de
cette Place ; mais de l'ac
tion qui vient de s'y paffer.
Elle eft inouiejuſqu'à
nôtre Siècle , & fera vivre
le nom de Crémone
jufques dans la pofterité
la plus reculée . Avant que
d'entrer dans le détail de
ce qui tient du prodige ,
& qui fait aujourd'huy
l'étonnement
, & l'admiration
de toute l'Europe ,
de Crémone.
je ne fçaurois m'empêcher
de dire lorfque je vois
cette action generalement
aplaudie , que c'eſt une
chofe nouvelle fous le Soleil
qu'un pareil miracle .
Jamais aucune autre ,
quelque parfaite qu'elle
ait pû paroître , n'a efté
exempte de la cenfure
foit à caufe de la bizar
rerie des goûts , ou parce
que les hommes font
naturellement envieux &
contrarians , & qu'il s'err
A iij
6
La Fournée
trouve qui feroient fachez
d'être du fentiment
des autres , quoy que general
& aprouvé. Il eft
certain que dans les arts ,
& dans les lettres , les
plus fçavans hommes.
n'ont pu encore goûter
le plaifir de fe voir donner
des louanges
pures ,
& fans mélange .
ouvrages où l'art a part ,
font ou manierez, ont quelque
partie défectueuſe
ou font imitez. Les ouvra-
Les
de Cremone.
7
ges d'efprit compofezpar
les Auteurs polis qui ont
commerce avec le beau
monde, & qui en font euxmêmes
, n'ont qu'une fu
perficie aparente ; il font
trop fleuris , & inanquent
d'érudition , & ceux qui en
ont beaucoup , & qui font
le fruit des veilles des fçavans,
fentent trop le pédan
tiſme.
Les Guérriers d'une
valeur intrépide & qui
affrontent tous les perils ,
A iiij
C
8 La Journée.
font voir au gré de ces cenfeurs
univerfels une temerité
indifcrete , qui peut
engager une affaire mal à
propos; & faire perir beau
coup de braves : Et ceuxqui
conduifent une entreprife
avec beaucoup de conduite
, & une lenteur ju
dicieufe & neceffaire pour
la faire réuffie , couvrent
leur timidité du voile de
la prudence , & craignent
d'eftre battus . Je ferois
un volume entier fi je vous
de Crémone.
lois peindre ces critiques
de profeffion , à qui l'on
donneroit plus de créance
fi on faifoit reflexion qu'il
y a bien de la différence
entre faire & juger , &
que fi ceux qui jugent
étoient à la place de ceux
qu'ils condamnent , ils feroient
peut - eftre moins
dignes de louanges que
ceux dont l'inaction , dans
laquelle ils fe trouvent ,
leur donne le temps de
critiquer ce qu'ils admire10
La Journée
roient , s'il étoit l'ouvrage
de leurs mains , de leur
efprit ou de leur valeur.
Il eſt bien furprenant
que lors que rien n'eſt
exempt des coups de langue
des cenfeurs univerfels
qui ne fçauroient rien aprouver
, ce que les François
ont fait dans Crémone
pour en chaffer les Allemans
, foit generalement
aplaudi , & paffe fans contredit
pour la plus belle
action dont on ait jamais
de Crémone.
oui parler. Toute la Cour
dit , & tout le peuple publie
, qu'il n'y en a jamais
eu de fi vigoureuſe , de fi
longue , de fi complette ,
& de fi glorieufe pour
ceux qui l'ont faite . Ceux
mefme qui font attachez
au mêtier de la guerre
donnent de grandes
louanges à ce qui vient
de fe paffer dans Crémone,
quoi que la plus part de
ceux de cette profeffion
blâment ordinairement
12 La Journée
toutes les actions où ils
n'ont aucune part , qu'ils
tâchent de les affoiblir , &
qu'ils les frondent .
Celle dont j'ai entrepris
de vous rapporter
l'entier détail , étant genéralement
aplaudie ainſi
que je viens de le marquer,
on ne peut douter qu'elle
ne foit belle, & bien complette.
On doit s'en rapporter
aux François qui ne
deguifent rien fur ce qui les
regarde , & qui ont tant
de Crémone.
73:
d'amour pour la verité
que de peur qu'on ne les
accufe de l'alterer , ils grof
fiffent fouvent leurs pertes,
au -lieu de les diminuer
,
& quand ils ont eu le bonheur
de remporter quelques
avantages
, & qu'ils
en envoient
des Relations
qui leur font glorieuſes ,
il faut que ces
avantages
foient fi réels , & fi connus
qu'il foit impoffible
de les
accufer de fe donner un
encens qu'on pourroit leur
14 La Journée
refufer. Il eft fi conftant
que l'action de Crémone
les acouverts de gloire,que
les Etrangers mefmes qui
font ici , & qui pourroient
avoir des raiſons pour n'avoir
pas le coeur tout françois
, ne balancent point à
lamettre au deffus de toutes
les actions de vigueur
dont ils aientjamais entendu
parler. A peine avois-je
achevé de prendre la réfolution
de vous envoyer
un détail , que je me fuis
de Crémone. 25
trouvé embaraffé de quelle
maniere je pourrois
exécuter mon deffein . En
compofant une Relation
fur la plupart de celles
qui ont efté envoyées je
tombois dans de grands
inconveniens . Il y a des
faits dans les unes qui ne
font pas tout à fait de
mefme dans les autres.
Peut- eftre qu'il n'y a que
la maniere de les tourner
qur les rende differens , &
que fi ceux qui ont fait
16 La Journée
ces Relations fe parloient ,
ils conviendroient d'avoir
voulu écrire la meſme
chofe ; mais comme cela
ne paroît pas tout à fait
aux yeux du public dans
ces Relations , il auroit
fallu que j'euffe fait un
choix qu'il ne m'apartient
pas de faire , & ceux qui
auroient veu les Relations
que je n'aurois pas fuivies
auroient efté en droit de
dire qu'ils auroient veu des
Relations contraires à ce
que
de Crémone. 17
que je raporte , & que ce
n'eſt pas à moi à decider .
Ainfi la plupart des Relations
ayant efté faites par
des Officiers Generaux
, par
des Majors , & par des Colonels
, j'ay cru les devoir
donner toutes. On pourra
m'objecter qu'on fera obligé
de lire fouvent la ineſme
chofe, toutes les Relations.
eftant fur la mefme action;
mais elles font fi belles qu'il
n'y en a point dont la lectu
re ne donne beaucoup de
B
ᎨᎦ
La Fournée
plaifir . Les uns ont combattu
d'un côté , les autres
ont fait paroître leurvaleur
d'un autre , chacun décrit
ce qu'ont fait les troupes.
qu'il commandoit ſeparement,&
ces actions n'étant
point les mêmes , les Relations
font differentes, & ne
font femblables que dans le
fait principal. Lors que les
mefmes perfonnes décri
vent les mefmes actions ,
il y a toujours beaucoup
de difference , puiſqu'il
de Crémone. 19
s'en trouve dans le plus ou
le moins de circonstances ,
& dans la maniere d'écrire .
Enfin il n'y en a aucune qui
n'inftruife de quelque chofe
dont l'autre ne parle pas .
Je joins aux faits qui font
dans les Relations que je
donne , plufieurs faits curieux
qui ne font dans aucune
Relation , & le tout
enfemble doit faire voir
la beauté de l'action que
je prétens faire connoître à
fond . Je commence par la
Bij
20 La Journée
lettre écrite à Monfieur le
Prince de Vaudemont ,
Gouverneur du Milanez
par Monfieur le Comte
de Revel Lieutenant General
, & commandant
dans Crémone toutes les
Troupes qui en ont.
"
chaffé les ennemis. Cette
lettre ne peut paffer pour
une Relation étendue , &
dans les formes , & elle n'a
efté écrite que pour don
ner avis à Monfieur le
Prince de Vaudemont
de
de Crémone. 23
ce qui venoit de fe paffer ,
& pour lui demander
des chofes dont il avoit
befoin dans Crémone .
J
Ene fçaurois , M. vous
faire le détail de ce qui
seft paffé en cette Place .
depuis la pointe du jour
juſques à la nuit . Les Ennemis
s'y eftant introduits
par un ancien Acqueduc ,
ou fauffe porte , au moien
de laquelle ils fe font faifis
de deux autres , & ont
22 La Journée
introduit un
corps confi
derable
d'Infanterie
& de
Cavalerie
avec
lequel il fe
font
emparez
des principales
places
, faifis de M.
le
Maréchal
de Villeroi ,
de M. de
Crenant , qui
a eu une épaule
caffée
,
de Mrs de
Mongon
&
Crouy,fans parler
de ceux
dont je ne fçai
pas les
noms. La grandeur
de
cette place
ayant fait que
plufieurs
troupes
le font
trouvées
coupées
, & n'ont
i
de Crémone.
23
pû rejoindre les autres , je
me fuis trouvé le feul Officier
general en état d'agir.
La plupart des Colonels
tuez ou mis hors de Coinbat
; & une infinité d'autres
Officiers tuez ou blef
ſez dans les frequentes
charges qu'il a fallu faire
pour gagner les poftes
dont ils s'étoient emparez,.
& empêcher par ce moyen
un plus grand nombre
d'autres mais quoique
j'aye pû faire , ils font
24 La Journée
toûjours demeurez maîtres
d'une porte & des
places qu'ils avoient occupées
, & il ne me reftoit
à l'entrée de la nuit pour
toute reffourceque la communication
que j'avois
confervée avec le Château
, s'ils perfiftoient à ce
défendre dans leurs poſtes.
Mon Infanterie
rebutée
par les fréquentes charges.
qu'elle avoit faite m'obligea
à faire jetter mes Dragons
pied à terre pour l'encourager.
de Crémone .
25
courager comme le Gouverneur
, a efté un des pre
miers renverſez
& percé
de plufieurs coups, tou
tes les Troupes ſe ſont
trouvées
fans munition
,
le Canon fans Boulets ,
fans Chevaux , ni Commif
faires pour les conduire .
J'avois d'ailleurs l'embaras
de foutenir nôtre Pont qui
étoit à l'autre côté de la
Ville non feulement contre
les Ennemis qui étoiết
dedans , mis encore contre
C
26 •
4
La Journée
corps confiderable qu'ils
avoient de l'autre côté du
Pont , ce qui me mit dans
la neceffité de le faire rom--
pre. L'Intendant a efté
enlevé des premiers , j'ay
fait depêcher une lettre à
M. le Marquis de Créqui
pour lui donner avis de
ce qui s'eft paffé , tant pour
fonger à la fureté que pour
la nôtre. J'avois donné
ordre dans le commencement
de vous depêcher
un Courier pour vous
de Crémone.
27
donner avis de ce qui ſe
paffoit ; mais l'incertitude
s'il eft arrivé à bon port,
m'a fait prendre le party
de vous en depêcher un fecond
qui pût vous 2-
prendre le denouement
de cet évenement par la
retraite de Mst le Prince
Eugene & de Commercy
qui y ont été en perfonne
tout le jour , attendant l'en .
trée de la nuit pour retirer
leurs Troupes . Nous en
ayons fçû le détail par un
Cij
28 La Fournée
?
Ayde-de- Camp que m'a
envoïé M. deCrenat , qu'ils
ont emmené hors la Ville,
avec une épaule caffée , &
laiffé dans une Caffine , fur
fa parole Nous avons apris
par leurs bleffez , & entr'autres
par Mr le Comte de
Mercy , que leur projet
étoit de s'emparer de la
Ville & de fe faifir du Pont
pour y faire entrer les
Troupes qu'ils avoient de
l'autre côté , & puis tomber
au milieu des Quar- .
de Crémone. 29
4
tiers de M. le Marquis de
Crequy , qu'ils auroient
aifément battus l'un aprés
l'autre. Jugez où nous en
ferions , fi je n'avois heureuſement
pris fur moy de
fufpendre l'Ordre qui m'avoit
été envoyé de faire
paffer huit cens Hommes
& cinq cens Chevaux , au
de -là du Pô . Nous ne fèrions
plus maîtres de Crémone
, & le Détachement
auroit efté taillé en pieces,
par le Corps qu'ils avoient
C iij
30 La Journée
de l'autre côté. Je croi
donc vous devoir dire que
nous avons befoin d'un
Renfort cófiderable d'Infanterie
& de Cavalerie ,
même de quelques Officiers
Generaux pour nous
prêter la main dans le befoin:
Tous les Officiers des
Regimens ayanteſté tuez
ou bleffez entr'autres
M. de Preflé , tué ; Mrs de
Montendre & d'Entragues
bleffez ; le Major General
, & le Major des
de Crémone. 38
·
Vaiffeaux & Capitaine
des Grenadiers . Il ne me
refte que M. de Praflin ,
qui m'a été d'un grand fe
cours , & qui a fait rompre
le Pont. Les Aydes de
Camp de M. le Maréchal
fe font donné beaucoup
de mouvement ; entr'autres
Mrs de Saint - Genié ,
Defmarais & de Marfillac
qui ont toûjours chargé à
la tête des détachemens ,
avec la derniere valeur;
Mrsde Courlardon , la Che
1
Ciiij
32 La Iournée
tardie & de
Langcais , qui
ne m'ont point abandonné.
Il feroit difficile dans
uneLettre écrite à la hafte ,
de
rendre
témoignage
d'une infinité
d'actions
qui meriteroient
d'eftre
écrites tout au long. Le
Regiment
des Vaiſſeaux
& Royal Comtois , ont
chargé plus de dix fois .
M. de
Fimarcon pied à
terre , à la tête de fes Dragons
pareillement
, avec
toute la valeur poffible .
de Crémone
33
Vous pouvez vous repofer
fur la
vigilance que
j'aurai pour remettre cette
Place en deffenfe , & pour
me deffendre des furpriſes
que les gens mal -intentionnezme
pourroient faire;
eftant perfuadé qu'il eft
refté un grand nombre
d'Allemans
dans les fouterrains
& Couvens , qui
pourroient ſe rendre Maîtres
une feconde fois des
Portes , & y introduire les
Ennemis tout de nouveau.
T
34 La Journée
J'ay mis tous nos Ingenieurs
pour reconoître ces
fous-terrains , qui font en fi
grand nombre , que ce ne
fera pas une petite prati
que que d'y remedier. Je
ferai Biouac & des Rondes
de pofte en poſte fur
les Remparts , & les Patrouilles
de Cavalerie ; &
le jour des Gardes fur toutes
les Places & aux Portes
, pour fe deffendre des
furpriſes qu'on pourroit
faire , jufqu'à ce que les
de Crémone.
35
chofes foient revenuës
dans leur état & qu'on ait
reparé toutes les entrées
qui répondent dans les
Foffez de la Place . Nous
aurions befoin d'une Brigade
de Canoniers , de
Pierres à fufil & de quelqu'un
qui remplace M. le
Gouverneur qui eft mort
de fes bleffures , & je croi
que nous ferons obligez
de retirer les Troupes de
M. le Marquis de Crequy,
qui font au delà du Pô , &
36 La Iournée
qui ne fervent qu'à nous
affoiblir , & de laiffer une
Garnifon convenable dans
Sabionnette , pour avoir
un jour communication
avec Mantouë , & s'y pouvoir
avancer quand on le
jugera à propos.Je foumettrai
pourtant mes fentimens
à ce que vous jugerez
à propos , & me conformerai
à vos Ordres en
toutes choſes . Il ne me refte
qu'à vous affûrer du
reſpect avec lequel je fuis
& c.
de Crémone. 37
Cette Relation étant
du General qui a donné
les Ordres & commandé
en perfonne les Troupes
qui ont fauvé Crémone ,
peut faire voir clair dans
celles qui font plus étenduës
, & les pourra rectifier.
M. le Comte de Revel
ayant agi en Soldat &
en General , le Roy quien
peu de paroles fait entendre
beaucoup de chofes ,
a dit , en parlant de ce
Commandant , que fa va38
La Journée
leur avoit éclairé toutes les
actions de cette journée.
La Lettre qui fuit eſt
écrite par M. Darrenne ,
Major General de l'armée
à M. Lapara.
de Crémone.
39
J
Ay reçû, mon cher ami,
la lettre que vous m'avez
fait l'honneur de m'écrire
du zo . du mois dernier ,
je vins ici de Milan le 31 .
avec M. le Maréchal de
Villeroi , le lendemain 1 .
Février je fus averti à
cinq heures du matin pär
M. de Marfillac un de
ces Aides de Camp , que
les Ennemis étoient dans
la Ville en plufieurs places
, & que M. le Ma
40 La Tournée
réchal venoit de monter
à cheval pour s'aller jetter
dans le Château. Je
monté en meſme temps
à cheval pour m'aller
mettre à la tefte des premieres
Troupes d'Infanterie,
que je trouverois.Un
moment aprés je rencontrai
le Chevalier d'Entragues
à la teſte d'une partie
du Regiment Royal des
Vaiffeaux , je me mis à
la tefte de ces troupes
,
& nous marchâmes fur
la
de Crémone. 41
la Place que nous trou
vâmes remplie & occupée
par les Troupes & Cuiraffiers
de l'Empereur . Nous
marchâmes à eux en rem
pliffant les rues qui abou
tiffoient à cette place , &
lorfque nos Grenadiers
furent à la longeur de l'éponton
ils firent leurs dé
charges fur cette Cavale
rie qui fe renverfa à droite
& à gauche , & nous lai
ferent préfque toute cette
place , que nous ne pûmes
D
42 La Journée
neanmoins occuper parce
que l'Infanterie des Ennemis
eftoit faifie de la
Maifon de Ville & de toutes
celles qui donnoient
fur la Place . Le Chevalier
d'Entragues fut bleffé trés
dangereuſement
, & d'autres
Officiers . Tout ce que
nous pûmes faire ce fut de
nous baricader dans les
rues qui aboutiſfoient
à
cette Place & nous jetter
dans les Maiſons les plus
proches jufqu'à ceque nous
de Crémone.
43
cuffions du Renfort ; mais
M. le Comte de Revel
m'envoya ordre de marcher
fur les Remparts du
côtédela chapelle deSanta
Maria Nova , qui eft la
porte de Milan & celle
d'OgniSanti. C'eft auprés
de la Chapelle de ce nom
que les Ennemis étoient
entrez par le moyen du
Prevôt Cofoly & de deux
de ces Frères ; mais dans
le tems que cette Trouppe
des Vaiffeaux febaricadoit,
Dij
44
La Iournée
je
-
vis venir fur ma droite
les deux Bataillons de Dillon
& du Bourke qui marchoient
du côté de la porte
du Pô; la Cavalerie des Ennemis
s'étant faifie d'une
batterie de Canon qui
eftoit fur la gauche de ladite
porte. Nous marchames
avec les deux Bataillons
Irlandois qui chargerent
rudement les Ennemis
, leur firent abandonner
le Canon & le poſte ,
& leur tuérent beaucoup
de Cremone.
4*
de monde. Nous établif
mes dans cette Place un
gros pofte d'Infanterie , &
je fis entrer le refte des
Irlandois dans un Couvent
de Francifquins qui
étoit fur la gauche du
Rempart. Je me poftay enfuite
à la Porte du Pô ,
pour y établir le Regiment
de Beaujolois , mais
dans le temps que j'étois
occupé à cela , Meffieurs
Vacob Colonel du Regiment
de Bourke & d'autres
46 La Journée
Officiers Irlandois m'apel-
Jerent & me preſenterent
un Officier Irlandois des
Troupes de l'Empereur ,
qui eftoit venu pour parler
& fur parole , à ce qu'ils
me dirent , pour leur offrir
de la part du Prince Eugene
bon cartier & le
meilleur traittement poffible
, me difant , à moy que
nôtre General eftoit pris ,
qu'il y avoit plus de cinq
mille hommes fur la Place ,
& qu'il n'y avoit rien de
de Crémone.
47
meilleur à efperer pour nous
qu'un bon cartier. Je luy
répondis , qu'il eftoit bien
éloigné de fon compte, & que
dans peu le Prince Eugene
& fes Troupes feroient chaf
fées de la Place. Je fis arrefter
cet Officier, & l'envoyay
prifonnier au Château
avec d'autres que nous
venions de faire , & dés
que j'eus établi le Régiment
de Beaujolois & les
Irlandois , j'allay joindre
Monfieur de Revel pour
48 La Journée
luy rendre compte de toutes
chofes & recevoir fes
Ordres . Je le trouvay à là
Porte d'Ogni Santi qui
avoit été emportée avec le
Régiment des Vaiſſeaux &
celuy de Medoc où le Mar-·
quis de Montendre fut
bleffé ,Rocquepinefon Major
tué & Defpari Major
auffi tué. Il reftoit encore
la Porte Sainte Marguerite
à emporter. Je propofay à
M. de Revel de l'aller ataquer
, quoyque les inaifons
de Crémone.
49
fons qui y aboutiffoient
fuffent remplies d'Infanterie.
Il y confentit , je fis
fur le champ marcher un
Bataillon des Vaiffeaux &
le Régiment fur les Remparts
, & me inis même à la
tête d'un Bataillon Royal
Comtois & fis flanquer
toutes les ruësqui aboutiffoient
à cette Porte Sainte .
Marguerite. Dans le tems
que j'allois faire ébranler
l'Infanterie pour aller attaquer
les Poftes des En-
E
50
La Journée
nemis , je reçûs un coup
de fufil au milieu de l'eftomac
, fur un gros bouton
d'argent que je crois qui
empêcha
la balle d'entrer
plus avant qu'elle n'a fait .
Quoique la bleffure ne ſoit
pas dangereufe , elle m'enpêcha
d'agir , m'ayant abfolument
empêché la refpiration.
M.de Revel m'envoya
au Château pour me
faire panfer avec M. de
Montendre
. Nous prîmes
foin de faire entrer des
de.Crémone.
51
farines & d'autres muni
tions , & nous n'étions pas
fans inquietude de ce qui
fe paffoit à la Porte de
Sainte Marguerite. Je fus
trés-agreablement furpris
fur les dix heures du foir
par un billet de M. de Baulieu
, Colonel de Medoc ,
qui me marquoit qu'il
eftoit abfolument maiſtre
de la Porte Sainte Marguerite
, & que les Ennemis
s'étoient ` retirez par la
mefme Porte.
E ij
52 La Journée
J'oubliois à vous dire
que le Régiment de Rour
gue s'étant trouvé malheureufement
logé prés
cette Portes leur portesa
été tres confiderable. lls
fe font toûjours foûtenus
dans leurs maiſons , mais
la plupart des Compagnies
y ont été brulées , & les
Officiers y ont perdu tous
leurs Equipages. Plufieurs
Officiers de la Garnifon
onteule mefme fort , mais
nous ferions trop heureux
de Cremone.
$3
fi M. le Maréchal de Villeroy
n'étoit pas arrefté ; car
malgré la perte que nous
avons faite , rien n'eft plus
glorieux pour les Troupes
du Roy que toutes les actions
quife viennent de faire,
& je ne crois pas queM.
le Prince Eugene ait remené
quatre cens hommes
de fon Infanterie.:
Si M. Darenne n'eut
point été bleffé & mis hors
de Combat , cette Relation
feroit plus ample.
E iij
54 La Fournée
Rien n'eft plus curieux
que la Relation d'un Major
General , qui eftant
toûjours en mouvement
& fe trouvant preſque
par tout , voit mieux
qu'un autre ce qui ſe paſſe .
La Relation que vous
allez lire eft de M. le Marquis
de Pleffis - Praſlin .
de Crémone.
55
A Crémone , le 2. Février.
E Prince Eugene ſe
L&
trouva hier au matin
avec fix mille hommes au
beau milieu de cette Place.
Monfieur le Maréchal
de Villeroy fut d'abord
pris. Je me jertay au premier
bruit à l'Esplanade ;
qui eft entre la Ville & le
Château , où je raniaffay ce
que je pus d'Infanterie &
de Cavalerie. M. de Revel
s'y rendit peu aprés.
É iiij
56 La Journés
Nous attaquâmes Poftes
aprés Poftes , tous les lieux
& toutes les Portes que
les Ennemis occupoient ;
mais comme je m'apperçûs
en allant d'un côté &
d'autre que les Ennemis
gagnoient nôtre Pont , &
que s'ils s'étoient rendus
Maîtres des deux têtes , ils
alloient faire entrer dans
la Ville dix ou douze mille
hommesquivenoient pour
fe joindre à eux , du côté
du Parmefan, j'envoiay rede
Crémone.
57
tirer ce que nous avions à
la tête de nôtre Pont &
le fis rompre fur le champ.
Pendant ce temps-là nous
rendiſmes un fort fanglant
Combat avec les Irlandois
que j'avois pofté entre nôtre
Pont & la Ville . Cette
action , fi j'ofe le dire, nous
a fauvé toute feule , car
M. le Prince Eugene ne
fongea plus qu'à fe retirer
dés qu'il fe vit privé de la
plus confiderable partie
de fes Troupes. Cepen
$ 8 La Journée
dant le Combat a duré
dans laVille jufqu'à la nuit,
dont il a pris le tems pour
faire fa retraite. Vous n'avez
jamais affûrement rien
entendu de fi ſurprenant
que cette avanture. Mais
que ne font point les hom.
mes hardis , comme M. le
Prince Eugene , quand ils
ont des intelligences dans
une Ville ? On avoit fait
entrer fon Infanterie la
nuit, par un fouterrain qui
aboutiffoit chez un Curé.
de Crémone.
59
Il s'étoit faifi d'une Porte
par laquelle il avoit fait entrer
fa Cavalerie , & à la
pointe du jour il étoitMaître
des principaux endroits
de la Ville.
Le pauvre Crenan a éré
dangereufement
bleſſé, &
laiffé priſonnier
ici fur fa
parole. Il a ſon coup dans
la jointure
de l'épaule ,
qu'il a briſée.
4
La
Journée 60
La Relation qui fuit
eft du Major du Régiment
de Mon - Peroux . 3
A
Crémone le 4. Fevrier 1702.
L
'Evenement qui vient
d'arriver dans la Ville
de Crémone eft auffi furprenant
qu'il eft glorieux
pour la Nation Françoife.
En voicy un detail plus
exact que le precedent &
mieux
circonftancié . La
nuit du dernier Janvier au
premier Février le Prince
de Crémone. 61
Eugene accompagné du
Prince de Commercy ,
ayant paflé la Riviere de
l'Oglio fur le Pont qu'ils ๆ
ont à Uſtiano , marcherent
toute la nuit avéc
quatre mille homines d'Infanterie
& deux mille
Chevaux de toutes leurs
meilleurs Troupes , & s'étant
aprochezdeCrémone,
ils fe pofterent à l'entrée
de la Porte de Sainte Marguerite.
Il est à remarquer
que cette Ville eft
62 La Journée
f
fans deffenfe , tant par le
corps de la Place , où il
n'y a qu'un feul Rempart,
que l'on peut efcalader par
Fout, & qui eſt fansdehors ,
n'y ayant pas mefme d'ouvrages
pour couvrir les
Portes qui font au nombre
de cinq , que parce que
toute cette Ville eft bâtie
fur de grands foûterrains
par où s'écoulent les eaux
qui tombent dans les
ruës.
Le Prince Eugene avoit
de Crémone.
63
une tres- grande liaiſon
avec un Curé de cette
Ville qui luy avoit menagé
quelques Bourgeois
pour le fervir dans fon
deffein . L'Eglife de Sainte
Marie Neuve que deffervoit
ce Preftre , eft fituée
fur le Rempart de la Ville
entre la PortedOgni Sancti
& celle de Sanita Marz
garita. Il y avoit dans le
bas de la Courtine vis -àvis
de cette Eglife un
Aqueducou un homine de
64 La Journée
bout pouvoit paſſer aisément
: cet Aqueduc aboutiffoit
dans la maiſon du
Curé. Il fut convenu que
le Prince Eugene envoyeroitpendant
quelquesnuits
cinq ou fix cens hommes,
qui par le moyen de cet
Aqueducentreroient dans
la maifon du Curé où ils
demeureroient cachez juf
qu'au premier Février
qui eftoit le jour choifi
pourfurprendre cetteVille
& en égorger la Garniſon
pendant
de Crémone. 65.
pendant la nuit ; mais part
un bonheur fort grand
pour nous & pour l'état,
3. guides qui conduifoient
le Prince Eugene , & fon
détachement , s'égarerent
en chemin , ce qui fit qu'il
n'arriva à cette Porte de
Sainte Marguerite qu'un
peu avant le jour : Les
Troupes cachées chez le
Curé eftant averties de
l'arrivée du Prince Eugene
fe
rendirent
au corps de
garde de cette Porte , paf
F
66 La Journée
ferent la Garde au fil de
l'épée qui n'eftoit que d'une
Efcoüade, couperent la
Porte, & abatirent le Pont;
ce qui ne fut pas plûtoſt
achevé que le Prince Eugene
& le Prince de Commercy
entrerent dans la
Ville fuivis de toutes leurs
Troupes. Le Prince de
Commercy marcha à la
grande Place & à la Place
Salvatine avec deux mille
Cuiraffiers & huit cens
+
Grenadiers : ils s'en rendide
Crémone.
67
rent les maiſtres fans beaucoup
de peine , n'y ayant
que de petits corps de
Gardes cependant le
Prince Eugene fe rendit
maistre de la Porte Moza ,
& difperfa le reste de fes
Troupes dans les rues de
la Ville . Comme elles ef.
toient fidelement conduites
, d'abord les Officiers
Generaux furent afliegez
dans leurs maifons : ce qui
n'empêcha pas M. le Ma
rechal de Villeroy de mon
Fij
68 La Journée
ter à Cheval & de courir
à la Place , mais en y allant
il fut fait prifonnier
& conduit en une maiſon
proche de la Porte Sainte
Marguerite , où eſtoit le
Prince Eugene. Tout cecy
ne fe fit pas fans quelques
efcarmouches
qui éveilla tout le monde .
Chacun courut où il
croyoit pouvoir trouver
ce
quelques Troupes . M. let
Marquis d'Entragues commença
à remedier à tant
de Crémone. 69
à
de défordres , & cela par
un pur hazard . Il avoit
donné ordre ce jour-là à
fon premier Bataillon de
faire l'exercice ; il y accourut
, & donna le temps
nos Generaux de fe reconnoiftre
. M. de Crenan ,
Lieutenant general , &
Meffieurs de
Mongon &
Darenne furent d'abord
mis hors de combat par
leurs bleffures . M. d'Entragues
fut bleſsé au vifage,
mais Monfieur de Cré70
La Journée
nan le fut dangeureufementà
l'épaule. Le dessein
des Ennemis eftoit de
s'emparer de la Porte du
Pô , afin de fe fervir de
nôtre Pont pour faire venir
les Troupes de M. le
Prince Thomas de Vaudemont,
qui étoient del'autre
cofté du Pô au nombre
de plus de huit mille
hommes rangez en bataille
; mais les Irlandois logez
heureufement de ce coftélà
prirent les Armes & rede
Cremone.
71
gagnerent avec une valeur
infinie les huit pieces
de Canon que nous avions
en batterie
à deux cens pas
de cette Porte , & qui y
avoient efté mis pour foû
tenir nôtre Pont , & la
Cavalerie ennemie ayant
efté chaffée de ce pofte , les
Régimens Irlandois y demeurerent
fixez ,Enfin par
un miracle merveilleux &
fingulier , dans un quartheure
, une bonne partie
de la Garnifon fut fous les
72 La Journée
Armes , & M. le Comte de
Revel s'eftant mis à la tête
de l'Infanterie leur diftribua
des attaques . M. le
Comte de Praflin de fon
cofté , ayant affenblé toute
la Cavalerie qui n'avoit
pû fortir des Cafernes , fe
mit en bataille fur l'efplanade
entre le Château &
la Ville , & enfuite marcha
de fon coſté pour forcer
la Cavalerie des Ennemis
qui faiſoit déja grand fracas
. Dans cet état , le Régiment
de Crémone.
73
giment des Vaiſſeaux &
Celui de Medoc attaque
rent les Ennemis parla pe .
tite place ; mais ils les trouverent
en fi grand nombre
qu'avec toute leur valeur
qui parut extrême , ils ne
purent les chaffer , & ce
fut dans cet endroit que
Mrs Darennes, d'Entragues
& de Montendre furent
bleffez & mis hors de
combat. M. de Pralin
comme il a été dit , chargea
les Ennemis de fon
G
4
La Journée
74
côté , & trouva toutes les
rues pleines d'une Cavalerie
fort opiniâtre qui ne
vouloit point nous ceder,
Jorfque M. de Fimarcon ,
qui étoit à la tête de fon
Régiment , les prit en
flanc par une rue qui les
enfiloit . Il fit tout ce que
l'on devoit attendre d'un
homme de fa valeur & de
fon merite. Auffi fon Régiment
s'eft- il acquis une
grande réputation , par fix
Charges confecutives qu'
de Crémone.
75
il fit avec fuccés. Aprés
fix heures de combat continuel
, les Ennemis comcommencerent
à fe laffer.
Nous eumes quelque fuperiorité
ſur eux , & Monfieur
de Revel prevoyant
que tant
tant que les En- bien
nemis feroient maiſtres de
deux portes qu'ils occupoient
, nous ne pourions
les chaffer de la Ville , ordonna
qu'on lui amenaft
deux pieces de Canon pour
les forcer. Cela nous don-
Gij
76 La Iournée
na quelque efperance ,
mais nôtre plus grande
joye fut celle d'une ordonnance
que M. de Praflin
fit d'aller rompre nôtre
Pont de Batteaux ; ce
qui ayant été fur le champ
executé , cela ofta aux Ennemis
la communication
de leurs Troupes qui eftoient
au-delà de la Riviere
, aufquelles il auroit été
impoffible de refifter. C'eft
ce qui avoit fait prendre
le parti au Prince Eugene
de Crémone. 77
de jetter le feu de ſes
Troupes fur le Rempart
de la Riviere. M. de Re,
vel ayant envoyé ordre au
Régiment Irlandois de
chaffer les Ennemis de def
fus le Rempart , on tâcha
de s'emparer de la Porte
d'Ogni-Sancti . Comme il
eftoit plein de zele &
de bonne volonté , nous
laiffames feulement cent
hommes pour garder nôtre
Batterie & ayant marché
avec tout le refte , il
Giij
78 La Journée
nous fallut forcer trois
Poftes que les Ennemis occupoient
feulement par un
gros d'infanterie , qui faifoit
unfeu prodigieux ; cependant
nous en vinmes
à bout , & il demeura en
cette occafion prés de quatre
cens hommes des Ennemis
fur la place. Pour
lors deux Efcadrons de
Lorraine nous prenant en
flanc , nous repouſſerent
juſqu'à notre Batterie , &
nous tuerent prés de vingt
de Crémone.
79
Officiers, L'Infanterie des
Ennemis reprenant courage
fe raprocha de nous
& ſe poſta ſur un grand
Baſtion derriere une pelote
de terre qui avoit eſté fans
doute deſtinée autrefois
pour faire un Cavalier , &
commença à remuer de la
terre. Cela nous fit croire
qu'ils s'y vouloient loger,
pour lors le choc eftant
de conſequence , n'eſtant
qu'à la portée du moufquet
de notre batterie ,
G iiij
8a La Journée
nous primes le parti de les
attaquer encore une fois ,
& nous les fimes fortir de
ce pofte . M. de Revel de
fon coté ne s'eftant pas
encore rendu maistre de
la Porte Sainte Marguerite
,
les Ennemis n'ayant garde
d'abandonner le feul endroit
par où M. le Prince
Eugene fongeoit à feretirer,
ayant pris ce parti fitôt
qu'il vit que nous
avions rompu nôtre Pont.
Il eftoit pour lors prés de
de Crémone . 81
Soleil couché. Nôtre Infanterie
qui avoit combatu
depuis la pointe du jour
eftant fort fatiguée , elle
fut obligée de prendre un
peu de repos , & les Ennemis
pendant ce temps
fortirent de la Ville bien
étonnez de ce qu'ils
avoient vû pendant tout
le jour Car M. le Prince
Eugene eftoit fi perfuadé
de réuffir dans fon entre-
:
prife qu'il avoit fait préparer
fon fouper dans la
82 La Journée
Ville , & il a eſté donné
à nosSoldats avec dix mille
rations de pain , qui leur
furent accordées fur le
champ . En entrant dans
la Ville , il dit en paſſant
dans les rues , Meßieurs :
Dieu a commencé cet ouvrage
, c'est à Nous à l'achever
en prenant les Armes
pour exterminer tous
les François. Cependant
perfonne n'ofa remuer , &
à deux heures de nuitles
Ennemis eftant fortis de la
de Crémone. 83
Porte Sainte
Marguerite,
elle fut occupée par nôtre
Infanterie qui a fait des
choles
furprenantes , &
toute la Garnifon en general
fans exception d'aucun.
Nous n'avons pas
tant fait de prisonniers que
les Ennemis , & cela par la
raifon qu'ayant deux Portes
à eux à meſure que les
Officiers eftoient bleffez ,
ou morts ils les emportoiết
dehors , & de plus nous
fongions moins à en faire,
84' La Iournée
qu'à tuer ceux qui eftoient
venus pour nous égorger.
Nous en avons pourtant
beaucoup plus de Soldats
que d'Officiers , ce qui nous
fera bien neceffaire pour
en retirer une grande
quantité qu'ils ont faits
fur nous
.
A Crémone le. Février.
4.
Ous attendez fans
Vdoute de moi un détail
de ce qui eft arrivé icy
le premier Février. Il eft
de Crémone .
85
d'autant plusjufte de vous
le donner , que felon moi
les Siécles paffez ne nous
ont encore offert aucun
fait plus étonnant & plus
digne de curiofité , ayant
cfté jusqu'à préfent inoüi
qu'une Armée Ennemie
ait efté dans une Place de
Guerre , ait fait priſonnier
un General d'Armée &
plufieurs autres Officiers
Generaux , égorgé nombre
de Soldats , fe foit emparée
de deux portes, d'u
86 La Journée
ne Tour , de la moitié
du Rempart , de toutes les
Places & de deux batteries
de Canon : tout cela
, dis-je , fans que dans le
reſte de laGarniſon
, aucun
Officier ou Soldat en fût
encore informé ; mais
chofe encore plus incroïable
, c'eft qu'aprés tant
d'avantages, une Garniſon
toute difperfée , la plupart
fans Armes , & à qui il ne
reftoit plus qu'un feul
Officier General , ait enfin
de Crémone. 87
pû reprendre toutes les
Portes dont les Ennemis
s'étoient déja emparez
, &
les ait entierement chaffez
de la Ville : voilà pour
tant , Monfieur , au vray
le fait tel qu'il eft & que
je vais vous particularifer .
Monfieur le Prince Eu
gene & M. le Prince de
Commercy eftans partis
d'Ultiano avec un déta
chement de trois mille
1
Cuiraſfiers & de cinq cens
Grenadiers ou Fufiliers ,
88 La Journée
choifis fur toute leurInfanterie
& quatorze cens
Chevaux d'élite , fe rendit
deux heures avant le
jour au pied des murailles
de Crémone , dont on approche
fans peine , n'y
ayant aucun dehors . Il fit
entrer aufſi-tôt par un fouterrain
qui eſt pour faire
couler les eaux de la Ville,
la plus grande partie de
fes Grenadiers qui trouverent
un trou fait dans la
youte par les foins d'un
Preftre
de Crémone. 89
Prêtre qui les introduifit
dans fa cave , & qui les
rendit maiftres de fa petite,
maifon & d'une Chapelle
tout joignant qui étoit ſur
le Rempart : Cette Troupe
choific aprés s'être bien
affurée de ce pofte , marcha
tout d'un temps à la
Porte d'Ogni-Sancti , dont
elle égorgea la Garde , &
en mefme-temps s'empara
de la Porte de Sainte Marguerite.
Cela fut executé
avec tant d'activité & fi
H
୭୦ La Journée
peu de bruit , que les Ennemis
qui entroient en
foule par ces deux Portes
dans la Ville en aporterent
eux - mefmes les premieres
nouvelles . Ils fe dif
perferent auffi - tôt conduits
par les Guides qu'ils
avoient à leur tête , les uns
fur les Remparts , où ils
fe faifirent des baſtions &
d'une groffe Tour carrée ,
les autres s'emparerent
d'une grande Place & d'une
batterie de Canon prode
Crémone.
91
che de laquelle M. le Maréchal
qui étoit déja ſorti
de fon Logis fut fait prifonnier
par un Irlandois ,
que l'offre de dix inille piftolles
& d'un Régiment
en France ne pût tenter.
D'autres enfin allerent inveſtir
les Régimens de Ca.
valerie de Mon- Peroux ,
Vilts & huit Compagnies
duDauphin auffi- bien que
le Régiment de Rouergue
& fix Compagnies du
Royal. Pendant ce temps,
Hij
92 La Journée
la plus grande partiedeleur
Cavalerie alla à toutesjambes
pour fe faifir de la Porte
du Pô , afin de pouvoir
faire paffer fur nôtre Pont
M. le Prince Thomas de
Vaudemont qui étoit de
l'autre côté avec dix ou
douze mille Hommes &
cinq pieces de Canon :
mais heureufement pour
nous leCapitaine qui commandoit
à cette Porte
avoit déja au bruit fermé
la Barriere ; ainfi les Ennede
Crémone.
93
mis fans
perdre de temps
Le jetterent
fur leur gauche
& s'emparerent
d'une
batterie de huit
groffes
pieces de Canons
qui def
fendoit
nôtre Pont. Juf
qu'ici tout leur avoit
réuffi . M. le Maréchal &
Meffieurs de Mongon &
de Crenan étoient déja
faits prifonniers , il ne ref
toit que M. de Revel d'Officier
General , de Briga
diers que M. le Marquis de
Praflin , qui commande ici
94 La Iournée
la Cavalerie, & le Marquis
de Fimarcon , les autres
étoient pris ou bleffez ;
mais il faut vous dire à la
louange de nôtre Garnifon
, que jufqu'au Sous-
Lieutenant tout fut Officier
General ; le Soldat
plein de valeur & de rage
alloit lui-mefme fans Of
ficiers charger l'Ennemi ,
& obéiffoit ou commandoit
à fon camarade felon
que le befoin le demandoit
les Régimens de
·
•
de Crémone.
95
•
Bourke & Dillon Irlandois
& celui de Beaujolois
fortirent de leurs Cazernes
, la plupart nuds pieds,
& en chemife , & allerent
avec une valeur preſqu'au
deffus de l'homme charger
la Cavalerie des Ennemis,
qui aprés un combat de
prés de quatre heures à
plufieurs charges differenrentes
abandonna enfin à
midy le Canon : il faut
convenir que ce fut- là le
coup principal qui fauva
96 La Fournée
la Ville aufli- bien que la
rupture du Pont qu'ordonna
M. le Marquis de Praflin
; pendant ce temps le
Régiment
des Vaiffeaux
& ce qui reftoit de celui
du Royal marcherent
à la
teste de toute l'Infanterie
fur le Rempart. Monfieur
le Comte de Revel qui les
conduifoit
& qui avoit
tres - prudemment
réfolu
de nettoyer le Rempart &
de
reprendre les portes
avant d'aller à ce qui étoit
fur
de
Crémone. 97.
fur la grande Place , fit attaquer
la Chapelle & la
maifon du traitre Chamefmes
pellain qui fut emportée .
auſſi-bien que le baſtion ,
dont ils s'étoient faifi . On
fuivit tout d'un temps la
victoire & les
Troupes foûtenues de
quatre Compagnies deCavalerie
du Dauphin &
d'un Escadron de nôtre
Régiment de Narbonne ,
l'autre étant occupé ailleurs
, occuperent la Porte
98 La Journée
d'Ogni-Sancti qu'on enleva
auffi avec la meſme vigueur.
Alors on marcha à
la TourCarée qui étoit encore
deffendue par une
vieille Eglife & des maifons
dont les Ennemiss'étoient
faifis . Ce pofte fut
attaqué & deffendu de
part & d'autre avec une
valeur extraordinaire , &
c'eſt ce qui donna lieu d'envoyer
chercher deux petites
pieces de Canon pour
finir plus promptement
,
de Crémone. 99
parce qu'ils le faifoit déja
tard. On recommença
donc une feconde attaque
#
qui fut enfin celle qui emporta
ce pofte : ce fut M.
le Marquis de Fimarcon ,
qui à la tefte de fon Régiment
pied à terre chargea
le premier les Ennemis
& eut tout l'honneur
de cette affaire . Il ne ref
toit donc plus que la Porte
Sainte Marguerite à emporter
pourle rendre maî .
tre abfolument de la Ville
I ij
100 La Journée
& de tout ce qui étoit enfermé
dedans , mais , c'eſt.
auffi ce que lesEnnemisdéfendirent
avec le plus d'intrepidité
, voyant que c'étoit
leurderniere reſſource.
Nos Troupes qui de leur
côté étoient animées du
defirde finirglorieuſement
cette journée , n'épargnerent
rien pour fe fignaler
par un dernier effort de
vigueur, mais inutilement
tenterent - elles les derniers
efforts de la valeur ,
de Crémone. 101
la nuit furvint fans que de
leur travaux il reftat rien
qu'un nombre confiderable
de morts qui bordoient
les retranchemens
des Ennemis . Les Troupes
fe feparerent ainfi , & M.
le Prince Eugene qui
n'atendoit que la nuic
pour faire fa retraite n'y
ayant plus rien à efperer
pour lui , fit fortir toutes
fes Troupes . & abandonna
enfin une entrepriſe
qui le rendoit maître de
I iij
102 La Journée
la moitié du Milanes
& faifoit perir dix -huit
mille François qui n'avoient
plus de retraite.
Nous avons perdu
tant morts , bleffez que
prifonniers , environ mille
hommes , Meffieurs de
Prefle Colonel de Cambrefis
tué roide . Les plus
confiderables d'entre les
bleffez , font M. de Crenan
l'épaule caffée & prifonnier
, le Chevalier d'Entragues
Colonel des Vaifde
Crémone.
103
feaux bleffé d'un coup de
piftolet au vifage qui lui
defcend dans la gorge,
M. de Montandre Colonel
de Medoc bleffé legerement
au côté , le Chevalier
de Crouy eft prifon-.
nier& environ foixantedix
Qu quatrevingts Officiers ,
tant Cavalerie qu'Infanterie.
Il en coute aux Ennemis
environ deux mille
hommes tant tuez que
bleffez , parmi lesquels on
conte fix cens prifonniers
I iiij
104 La Journée
que nous avons au Châ
teau :nous avons plufieurs
de leurs Officiers
, parmi
lefquels eft le Baron de
Mercy qui eft fort bleffé .
Deux
Déferteurs & ce que
nous avons ici de prifonniers
, affurent tous qu'il
ont perdu beaucoup d'Of
ficiers de confideration .
I
La Relation ſuivante eſt
du Maître d'Hôtel de M.
de Crenan , on doit être
perfuadé que tout ce qu'il
de Cremone. 105
dit qui regarde fon Maî
tré eft veritable .
Lala
E premier
de Fevrier
,
à la pointe du jour les
Ennemis
furprirent
la Ville
de Crémone
, par les intelligences
qu'ils y avoient
& furent
conduits par une
Porte qui ne s'ouvroit
poit
où ils travaillerent
. Ils entrerent
par un foupirail
de
la Cave d'un Prêtre , &
rompirent
, fans faire de
bruit , les Serrures
d'une
-106
· La fournée
Porte de fer ce qui les
rendit maîtres de la Porte
, & en même tems des
trois quarts de la Ville ,fans
qu'aucun François en fût
averti . Ils entrerent.comme
des furieux , le Sabre
à la main , plus de fix mille
, tant Cavalerie qu'Infanterie
. Ils tuerent d'abord
tout ce qui fe prefenta
de François devant
eux , & nous ne fûmes
éveillez que par les Coups
qui fe tirerent & par le
de Crémone.
107
bruit qui s'éleva .
M. de Crenant monta à
Cheval à moitié habillé &
marcha à la Place avec ce
qu'il pût ramaſſer deTroupes
, où il chargea les Ennemis
qui y étoient poftez
& qui s'étoient rendus
maîtres de fix pieces de
Canon.Il reçut en les chargeant
un coup de Moufquet
qui lui fracaffa l'Epaule
, neanmoins il ne
laiffa pas de les pourfuivre,
malgré la grandeur de fa
108 LaJournée
bleffure , aprés quoi il fallut
ceder au mal , & on
l'emporta chez lui , où il
ne fut pas plûtôt arrivé ,
que nous fumes inveftis
de toutes parts , & cedant
à la force, nous fumes tous
faits Prifonniers de Guerre
, avec bonne compofition.
Si- tôt que M. le Prince
Eugene fût que M.leMarquis
de Crenant étoit pris,
il dit que la Ville eftoit
lui , & lui envoya faire
de Crémone.
109
compliment, de même que
M. le Prince de Commercy
. M. le Maréchal de Villeroy
étoit déja fait Prifonnier
& hors de la Ville .
Aprés deux ou trois heu
res demaffacre & de combat
, M. le Prince Eugene
envoya dire à M. le Marquis
de Crenant qu'il le
prioit de vouloir bien fe
faire
tranfporter à une
Maiſon voifine de cette
malheureuſe Porte , parce
qu'il s'alloit paffer une acΣΤΟ
LaJournée
tion où il pourroit n'être
plus le Maître , ni empêcher
qu'on ne l'infultât.
Je le fis tranſporter dans
fon lit en cette Maiſon où
étoit déja M. le Maréchal
de Villeroy priſonnier.Les
Ennemis avoient encore
dix mille hommes à faire
entrer par la porte du Pô, ›
mais un Officier qui y
commandoit, voyant des
Troupes paroître, fit rompre
le Pont , & fe retira
fur l'autre moitié de ce.
même Pont.
de Crèmone. fir
Pendant ce temps les
Notres fe rallierent & fe
raffemblerent d'eux-me
mes , ayant peu d'Officiers
à leur tefte. Ils chargerent
les Ennemis comme
des Lyons & les chafferent
de pofte en poſte .
Cela dura jufqu'à la nuit.
Il ne reftoit aux Ennemis
que cette Porte qu'ils a--
voient retranchée . Aprés
plufieurs attaques ils furent
enfin forcez de fe retirer,
& à huit heures trois a
112 La Journée
20
quarts
nous
fumes
entierement
maîtres
de la Ville
.
On ne peut
exprimer
ce
qui fe paffa
d'horrible
pendant
quinze
heures
que
dura
cette
affaire
. Il y a
cu plufieurs
Combats
finguliers
dans
chaque
quartier
; & jamais
fpectacle
n'a été plus
affreux
. Les
rues
étoient
pleines
de
Corps
morts
& de plufieurs
autres
qui
auroient
voulu
l'eftre . Les Ennemis
ont
laiffé dans la Place plus de
quinze
de Crémone. 113
quinze cens homines tuez,
& fix cens Prifonniers &
bleſſez , fans ceux qu'on
trouve encore cachez dans
les Maiſons & Convents.
On en a trouvé aujourd'huy
trois cens.
M. le Prince Eugene fortant
de la Ville , vint voir
M. le Marquis de Crenant
avec M.le Prince de Commercy
; ils lui témoignerent
la part qu'ils prenoient
à fa bleffure ; ils
tirerent parole de lui, qu'il
K
114 La Journée
fe rendroit prifonnier lorf
qu'il feroic guéri .
Il y a beaucoup de faits
dans la Relation fuivante,
qui ne fort dans aucune
des autres . Elle a paru d'abord
fort deffectueufe
, &
onla trouvera ici augmétée
.
& corrigée. Il paroit qu'el
le a été faite fur plufieurs
Relations differentes , &
c'eſt par cette raison qu'elle
eft fort circonſtanciée
.
J'en ay retranché le préde
Crémone.
Jude , parce qu'il reffemble
trop à ceux de beaucoup
d'autres Relations .
L
Es Habitans de Crémone
avoient depuis
quelques jours demandé
permiffion de nettoyer un
vieil Aqueduc. Un Curé
d'intelligence avec les Ennemis,
s'en fervit , pour introduire
dans la Place de
i
l'Infanterie Allemande ,
qui fe joignit le 1. de Fevrier
à quatre cens hom
Kij
116 La Journée
mes de l'Armée ennemie
qui étoient entrez dans la
Place , les jours precedens,
habillez en Payfans,Bourgeois
& Ecclefiaftiques.
Ils furent retirez chez les
Partiſans de l'Empereur
& le 1. de Fevrier , à cinq
heures du matin ils allerent
déboucher la Porte
Sainte - Marguerite . Le
nombre des Ennemis entrez
dans Crémone fut à
peu prés de trois mille
Cuiraffiers ou Houffarts ,
de Crémone. 117
& de trois mille Grenadiers
choifis , & de plufieurs
Officiers Majors &
autres , les plus propres à
cette entreprife , fans attention
à leur rang pour
marcher; le Prince Euge
ne étant perfuadé que la
victoire dépendoit de ce
grand nombre d'Officiers
pour ce coup de main.
Ce Prince & le Prince
de Commercy étoiết avec
ces Troupes. Ils pafferent
l'Oglio fur le Pont qu'ils
118
La Journee
lo
ont à Uftiano ; les Cava
liers portant les Fantaflins
en croupe aux levées &
aux chemins difficiles.
Toutes ces Troupes intro
duices dans Crémone ,
1. Fevrier , à la pointe du
jour , fans que l'on en cût
aucune connoiffance , par
la Porte qui avoit été démolie
, allerent attaquer le
Corps-de-Garde de laPorte
voifine , où il n'y avoit
qu'un Lieutenant & trente
Soldats qu'ils égorge
de Cremone.
119
rent , & ayant ouvert la
Porte & baiffé le Pont ,
tous les Cuiraffiers entrerent
avec le Prince Eugene
& le Prince de Commercy.
Ils prirent des Poftes,
occuperent deux Portes
, la Maiſon de Ville, la
grande Eglife & la Chapelle
ronde qui en eft pro
che; les principales Places,
entr'autres la Petite fur la
quelle étoient quatre pie.
ces de Canon , avec une
Garde d'Infanterie . Ils ne
IZO La Journée
voulurent pas garder cette
petite Place , pour ne
-pas donner trop l'allarme.
Ils occuperent
auffi les
rues aboutiffantes
à ces
Portes , & firent enfuite
leurs détachemens . Conme
alors le jour commençoit
, les Vivandiers
& les
Soldats allant dans les rues
l'allarme fe donna par des
coups de Haches & de
Moufquets
, Nos Officiers
&
Soldats fe
porterent
chacun ou leur devoir &
3
leur
de Crémone. 121
leur courage les condui
foient , fans que la ſurprife
& le defordre puffent
permettre au Corps de
s'affembler. Les Officiers
& les Soldats logez dans
les Rues occupées par les
Ennemis
, furent prefque
tous pris , & il y en cut
peu de tuez ; les Allemans
ne s'attachant point au
carnage , mais exhortant
par cette douceur , la Gir
nifon à ſe rendre , & po ir
cet effet renvoyant plu
L
12 2 La Journée
fieurs Prifonniers..
Le Maréchal de Villeroy
levé matin , ſuivant fa
coûtume , fçût par un de
fes Domestiques qu'il y
avoit une allarme , & vous
lant aller fur la Place pour
y mettre ordre , il monta
à Cheval , fuivi feulement
d'un Page , parce que fes
Aydes - de- Camp & ſes Of
ficiers ne logeoient point
avec lui. Il marcha pour
fe rendre au Corps de
Garde de la Place , au coin
de Crémone .
123
1
a
de laquelle il fut pris par
Magdonel , à la tête d'un
gros détachement de Grenadiers
. Il receut un coup
de Pertuifane dans le côté,
qui le bleffa legeremét ,
& un coup d'épée ſur la
main , qui coupa fon gand
& effleura fes doigts . Il
fut conduit dans une Caf
fine hors la Porte , où l'on
avoit mis une Garde
pour
Jes Prifonniers. Magdonel
Capitaine Irlandois , étoit
depuis long -temps. au fer-
Lij
124 La Journée
vice de l'Empereur. Le
Maréchal de Villeroy lui
offrit dix mille Louis d'or
& un Regiment complet,
s'il vouloit le conduire à la
Citadelle . L'Irlandois répondit
: Je mange depuis
trop long- temps le pain de
l'Empereur pour le trahir
dans cette occafion.
Au bruit de l'allarme ,
Crenant qui étoit logé
prés de la Place , s'y rendit
à la tête de deux Compagnies
d'Infanterie , par
de Crémone.
125.
une autre Ruë que le Ma
réchal de Villeroy . Il eut
l'épaule caffée & fut pris
& porté dans la Caffine
où le Maréchal de Villeroy
étoit prifonnier. Le Prince
de Commercy , duquel
il étoit particulierement
connu , alla lui faire honnêteté
. Un des Aydes - de-
Camp de ce Prince vint
quelque temps aprés & lui
dit avec chaleur : Vous
vous amufez icy ,Monfieur,
pendant que les Ennemis
Liij
126 La Journée
nous poufs'affemblent
, chargent de
tous côte ,
fent à nos Corps de Garde.
Le Prince de Commercy
dit d'un air gay à Crenant:
Mafoy, voici de la befogne
,je vous laiße , Adieu:
Le Prince Eugene ne s'attendoit
pas à un revers
pareil , & comptoit que
fes Troupes qui étoient
paffées dans le Modenois ,
il y avoit déja plufieurs
jours , fur le Pont qu'il
avoit à Borgoforte , & qui
A
&
de
Cremone. 137
par
étoient commandées
le jeune Prince de Vaudemont,
feroient bien- tôt
à la tête de notre Pont.
Pendant que cette efperance
le flattoit, nos Trou
pes , qui avoient pris les
armes fur ce que M. de
Revel avoit fait crier par
toute la Ville François ,
aux Remparts, fe pofterent
à l'Eſplanade du Château
& au Rempart de la Ville,
depuis la Porte de Milan
jufqu'à la Batterie de l'ELiiij
128 La Journée
glife de Saint Pierre , dont
le feu deffendoit le Pont
du Pô. Les Ennemis étoiét
maîtres de cette Batterie
& du Rempart , juſques
à la Porte de Mantouë.Les
Cazernes des deux Bataillons
Irlandois , Bourke
& Dillon étoient proches.
Ils marcherent aux
Ennemis avec grand carnage
, & leur firent quitter
leur Batterie & le Rempart
quieft proche . Ils prirent
une paire deTimbales
de Crémone. 129
aux Cuiraffiers de l'Empereur
, qui vinrent pour les
chaffer de ces poftes. Pendant
ce temps , Revel refolut
d'attaquer par le
Rempart toutes lesPortes .
Praflin & Finarcón affemblerent
vers l'Eſplanade &
aux environs , tout ce
qu'ils purent de Troupes.
Ils chargerent & pouſſerent
l'Ennemi vers l'Aqueduc
par où leur Infanterie
étoit entrée. Les Ennemis
étoient maîtres d'u
1.30 La Fournée
ne petite Chapelle fur le
Rempart ; Revell'attaqua
& la brûla , tous ceux qui
n'y perirent pas furent envoyez
prifonniers au Château.
Il pouffa jufqu'à la
Porte de Venife proche le
Maréchal de Villeroy
tuant & renverfant tout
ce qu'il rencontroit, ce qui
empêcha que les Equipa
ges de M. le Maréchal ne
fuffent pillez par les Houf
farts qui étoient déja à ſa
porte. Ses Chevaux &
de Crémone.
131
ceux du Duc de Villeroy
avoient efté pris.
Le Prince Eugene, maître
de la maiſon de Ville ,
fit fonner le Tocfin & af
fembla les Magiftrats les
preffant de prefter ferment
de fidelité à l'Empereur
& de faire foulever le Peuple
en fa faveur , ce que
les Magiftrats refuferent ,
difant au Prince Eugene:
Si vous eftes maître de la
Ville , nous vous recevrons,
comme nous avons reçûles
$32:
La Journée
François. Les deux Bataillons
Irlandois , maîtres dè
la Batterie , couvroient le
Pont du Pô , & avoient
rétranché toutes les ruës
par où l'on pouvoit venir
a eux .
Le Prince
Eugene ju
geant de quelle importance
il étoit de les ofter de-là
par fineffe , ne le pouvant
de force leur détacha
Magdonel
, le mefme qui
avoit arrefté M. de Villeroy.
Il vint un mouchoir
›
de Crémone.
133
19
blanc à la main , demanda
à parler fous parole &
dit à Mahony , Major reformé
à la fuite du Régiment
de Dillon : Le Prince
Eugene fçachant que j'ay
Phonneur d'eftre Gentilhomme
de votre Nation, m'envoye
à vous à caufe de
l'estime qu'il fait de vôtre
valeur , vous offrir de vous
rendre à luy fous telle conditio
qu'il vous plaira.Vous
voyez comme il est le maitre
de la Ville , fi vous re134
La Journée
fufez fes offres, il n'attend
que mon retour pour vous
charger.Mahony répondit ,
le Prince Eugene nous
craint aparemment , & il
ne nous estime pas , puifqu'il
nous fait de telles
propofitions , à quoy il
ajoûta : Nous ferons long
temps en feureté fi on ne
nous attaque qu'apres vôtre
retour car je vous arrefte
, ce qui fut fait aufſitốt.
Il fut mené à Vvago ,
qui commandoit les Ba-
A
'de Crémone.
135
taillons Irlandois & enfuite
à d'Arenes qui le fit
conduire à la Citadelle
dans un cul de baffe foffe,
pour le fauver , parce que
les Irlandois le vouloient
tuer comme un traître.
Peu aprés , le Colonel
du Régiment de Taffvint
à la tête d'un gros Corps
de Cuiraffiers charger les
Irlandois. Prefque tous les
Cuiraffiers furent tuez . Le
Lieutenant Colonel s'étant
vaillament porté juſ-
3
236 La Fournée
*
ques dans le Bataillon
Mahony, voulant en faveur
de fon courage lui
fauver la vie , lui propoſa
de fe rendre prifonnier; ce
qu'il fit . Un Soldat dit
alors fierement à Mahony,
Eft-ce donc un jour de clemence
: Nous n'avons pas
affez, de Soldats pour garder
les Prifonniers , peut - eftre
que dans une heure aucun
de nous ne fera en vie : en
finiffant il le perça d'un
coup de Bayonnette .
Pour
de Crémone.
137
Pour empêcher au jeune
Prince de Vaudemont le
paffage du Pô , ce qui auroit
entierement perdu
Crémone, Praflin propofa
au Comtc de Revel de faire
couper partie du Pont
de l'autre côté par Truffin ,
Major de Mon- Peroux
qui retira auparavant cent
cinquante hommes qui eftoient
poſtez dans la Redoute,
& avoient jufqueslà
fait tête au jeune Prince
de Vaudemont qui cuft
M
138
La Journée
A
parts
pû les emporter ; ce que
le Prince Eugene voyoit
du Clocher de la maifon
de Ville , & que de toutes
fon affaire tournoit
mal dans Crémóne : Que
les Irlandois ayant par
l'ordre de M. le Comte de
Revel laifsé un détache
ment à leur pofte & à leur
Canon venoient de chaf
fer les Allemans de laPor
te de Mantouë, & qu'ainfi
la Porte Sainte Marguerite
étoit feule pour la rede
Crémone.
139
traite : Le Prince Eugene
prit le parti d'abandonner
Crémone deux heures aprés
le Soleil couché . It
fut preſsé dans ſa retraite,
fans avoir pû retirer plufieurs
Poftes qui furent
laiſſez à notre difcretion.
Si on avoit eu cent Gre
nadiers frais , 'en état de
faire un dernier effort ,
Eugene & Commercy auroient
été infailliblement
pris dans la Porte Sainte
Marguerite. La Caffine ou
Mij
140 La Journée
l'on avoit pofté Crenant ,
n'étoit qu'à une portée de
moufquet de la Ville ; le
Prince Eugene s'y arrefta,
& dit , Monfieur , je viens
vous voir, vous ferez prifonnierfur
votre parole ; je
vous laiffe une Garde , vous
allez eftre furpris du parti.
que je prens , je me retire ,
& je fuis toûjours malheureux
; jay manqué mon
coup d'une d'heure, bina
Les Gens du Prince Eugene
avoient tendu fon
2.
de Crémone. 147
lir dans une maifon de
Crémone , & preparé fon
fouper , que plufieurs de
nos Officiers mangerent.
Il y avoit dans Crémone
douze Bataillons , dont fix
feulement ont pû fe raf
fembler , & quelques autres
morceaux des autres.
Il y avoit auffi douze Ef
cadrons , il n'a été permis
qu'à cinq d'agir. Les autres
Bataillons & Efcadrons
étoient affiegez dans
leurs logemens , par les
142 La Journée
Poftes des Ennemis. On
n'a pas encore le détail de
nos morts & de nos blef
fez ; le nombre en doit eftre
conſiderable par tant de
differens combats , depuis
la pointe du jour jufqu'à la
nuit . Il eft inutile de parler
de la valeur de nôtre
Nation , elle eft prouvée
par le fuccés , contre des
Ennemis plus forts en
nombre, maîtres dans une
Ville qu'ils furprennent ,
poftez non feulement avat
1
de Crémone.
143
qu'on pût les combatre ,
mais mefme avant que l'on
en fût informé. Revel eſt
digne de loüanges immortelles
, Praflin auffi . Fimarcon
, Entragues , Morton,
d'Arrene font bleffez , les
uns à mort & particulierementLoué.
Enfin il eft impoffible
que tous les Officiers
, dont le nombre eft
fi petit par les abſences ,'
n'ayent parfaitement rempli
leur devoir. Marcelin ,
Lieutenant colonel du
•
144
La Journée
Royal - Comtois s'eft fort
diſtingué , ainfi que Diegio-
Conchia , Gouverneur
de Crémone , qui eſt
mort , de même que Prefle
Colonel de Cambrefis.
Les Munitions étoient
rares,les Canons fans Boulets
, fans Canoniers ; l'Infanterie
rebutée par differentes
charges , l'embaras
de foûtenir le Pont , la
défiance contre les habitans
; en fin fi les Allemans
avoient gardé leurs Poftes,
point
de Crèmone.
145
point de reffource que celle
du Château ; Place mauvaiſe
& peu feure à des
Vaincus.
On peut juger de la
grande perte des Ennemis
par leur courage , par le
long temps qu'on a combattu
, par tant de Poftes
qui leur ont été enlevez ,
& enfin par leur retraite
forcée.Le nombre de leurs
prifonniers n'étoit le premierjour
que de cinq cens ,
mais depuis à chaque mo-
N
146 La Journée
ment l'on en trouve de
cachez dans les Egliſes &
dans les Maifons.
Le Maréchal de Villeroy
cut la prudence & le
temps de faire brûler tous
fes papiers. L'Intendant de
Griny a été pris dés le cómencement.
Albert- Gotty
, Maréchal de Camp, de
qui le pofte étoit dans
Crémone , fous le Comte
de Revel , a eu le malheur
de ne s'y pas rencontrer.
Il étoit à Cazal pour réta
de Crémone. 147
blir fon Regiment venant
de France , nouvellement
débarqué,
On ne m'a point nommé
l'Auteur de la Relation
que j'ajoûte icy; mais comme
celui qui l'a écrite parle
de ce qu'il a fait , &
qu'elle contient des faits ,
qui de certitude , regardent
M. de Mahony , il
n'y a point à douter qu'elle
ne vienne de lui. Il eft
mefme aiſé de remarquer
4
Nij
148 La Journée
qu'elle n'a pas été écrite
par un François . J'ay cru
ne devoir changer à la
diction que fe qui peut
fervir à éclaircir quelques
faits .
Trois heures du
A matin les Ennemis
entrerent dans la Ville au
nombre de trois cens Fantaffins
, par une Voute ou
Egout qui conduifoit l'eau
ou les ordures de la Ville
dans le fofflé qui étoit à fec.
de Crémone.
149
Ils entrerent dans une
Chapelle proche l'emboucheure
de cette Voute ou
Egout , où ils s'affemblerent.
Ils avoient avec eux
cinquante Serruriers &
Maréchaux , qu'ils employerent
d'abord à ouvrir
une Porte voifine , nommée
Sainte Marguerite , où
il n'y avoit point de garde
, parce qu'on la tenoit
toûjours fermée . Ils ne la
purent ouvrir jufqu'à ce
qu'il fût prefque jour , de
Niij
150 LaJournée
forte qu'il étoit prés de fix
heures quand le reste de
leurs Troupes commen
cerent d'entrer dans laVille
. Ils avoient laiffé hors
de la Ville mille Fantaf
fins , & deux cens Chevaux
pour affeurer leur retraite
en cas de befoin . Chacun
de leurs détachemens fçavoit
le pofte qu'il devoit
prendre, & ce qu'ils devoient
executer . Ceux qui
devoient le faifir de M. le
Maréchal , le trouverent
de Crémone.
1st
déja forti , mais un Capitaine
de Grenadiers Irlandois
, qui eft au fervice de
l'Empereur , l'arrêta peu
de temps aprés. Ce Capitaine
Irlandois demeura
plus d'une heure , qu'il étoit
grandjour avant qu'il
lui vint un plus grád nombre
de Troupes. Il fe faifit
d'abord de cinquate hommes
, qui étoit la garde
ordinaire de la Place , &
pointa quatre pieces de
Canon qui y étoient , à
N iiij
152 LaJournée
Pentrée des Ruës , Ilarriva
en ce temps un Eſcadron
de Cuiraffiers
que ce Capitaine
croyoit des Nôtres
& marcha vers eux avec
fon monde . Ils fe mirent
en bataille fur la Place . M.
d'Entragues
, Colonel du
Royal des Vaiffeaux , y arriva
à la tefte de fon Régiment
, & ayant apperceu
cette Cavalerie , mit
fon Regiment en état de
la charger , criant : Tuë ,
tuë. L'Efcadron
fut fort
deCremone.
153
dérangé , & on en auroit
rendu bon compte en apparence
, fi le Capitaine
Irlandois ne s'y fût trouvé
, que M. d'Entragues
croyoit de nôtre côté d'abord,
mais qui furent bientôt
détrompez par le feu
qu'il fit fur eux , qui bleffa
beaucoup des Nôtres &
les obligea de fe retirer.
M. d'Entragues y fut blef
fé d'un coup de Piſtolet..
M. de Crenant fut auffi
pris dans la Ruë , & dan154
La fournée
gereufement bleffé.
M'étant trouvé tresloin
, je joignis le Regiment
Dillon qui fortoit
des Cazernes , qui eft à
mon voisinage, & je ne balançay
pas à me rendre
avec les deux Bataillons ,
für le Rempart , afin de
prendre poffeffion d'une
Batterie de huit pieces de
Canon placée à la porte
du Pô , pour couvrir le
Pont de batteaux . Ayant
trouvé que les Ennemis
de Crémone.
155
en étoient déja poffeffeurs
avec plufieurs Eſcadrons
en bataille , je les ay chargez
de maniere , la Bayon
nette au bout du Fufil,que
je m'en rendis bien - tôt le
maître , avec perte confiderable
du côté des Ennemis
; & aprés je me fuis
retranché , faifant pointer
les Canons au long des
Remparts & des Ruës ,
prévoyant que la préfervation
de la Place en dépendoit
, d'autant que le
:
new
156 La Journée
,
gros des Troupes des Ennemis
paroiffoit de l'autre
côté de la Riviere &
qu'ils paffoient leur Infanterie
avec toute la diligence
que le peu de Batteaux
qu'ils avoient , leur permettoit
, en attendant un
paffage plus libre , & qu'ils
auroient bien - tôt réduit la
Porte s'ils avoient eu la
Batterie , & par confequét
le Pont , par où ils auroiết
fait paffer leur Armée ;
ce qui paroiffoit vifiblede
Crémone.
157
ment eftre leur projet. Il
eft vrai que nous cafsâmes
le Pont , mais il étoit tard .
J'eus la prévoyance d'envoyer
chercher des clouds
& marteaux pour enclouer
les Canons dans
l'extremité , en cas que
je fufſe obligé de me retirer
au Château, fçachant
que les Ennemis ne pou
voient en avoir d'autres.
pour en battre les murail
les . Dans ces entre- faites
il vint le même Capitaine
758 La Iournée
Irlandois au fervice de
l'Empereur , qui avoit pris
M. le Maréchal , de la part
de M. le Prince Eugene ,
me demander & me propoler
que fi je voulois me
rendre , que toute nôtre
Troupe feroit entretenuë
fur le même pied que font
les Suiffes , en France; que
la confideration qu'il avoit
pour la Nation, l'obligeoit
à faire ces offres ; d'ailleurs
qu'il étoit en poffeffion de
la Ville , & que M. le Made
Crémone. 159
réchal & autres Generaux
étoient tous prifonniers &
que la Ville étoit entierement
en leur puiffance.
Cette propofition étant
rejettée de ma part & de
tous les Irlandois , le fruit
de fon meffage fur que je
le fis prendre prifonnier,
J'ay reçû ordre de M.
le Comte de Revel à dix
heures par M. le Marquis
de Liages , de laiffer cent
hommes dans la batterie ,
& de faire mon poffible
160 La Fournée
pour repouffer les Troupes
qui s'opoferoient à mon
paffage pour aller à la Porte
de Mantouë , où je recevrois
les ordres de ce que
j'aurois à faire. J'ay marché
& repouffé environ
deux cens Grenadiers jufqu'à
un corps de Garde ,
où il y avoit un corps plus
confiderable qui firent un
feu fi terrible , qu'il étoit
capable de rebuter tous
autres que des gens qui
avoient deffein de vaincre
ou
de Crémone. 161
ou de mourir. Les Ennemis
voyant que le nombre
qu'ils avoient ne fervoit
que pour les animer
davantage
; & pour donner
avecplus de précipitation ,
trouverent leur feureté
dans leur fuite ; mais plu
fieurs Efcadrons de Cui
raffiers étant accourus
au
bruit avec d'autre Cavale
rie & de l'Infanterie , ils
fe rallierent
& nous atta
querent en flanc & en
queue . Il eft difficile de 2
162 La Journée
1
la frecroire
avec quelle fermeté
nous les reçûmes & avec
quelle refolution nous les
attaquâmes aprés , & les
ayant ébranlez par
quente décharge de la
moufquetterie , redoublant
& marchant à eux à propos
, & les faifant tomber
fans ceffe aux pieds de leurs
Chevaux , les Cuirafliers
commencerent à lâcherle
pied. Nous allâmes ſur eux
avec les bayonnettes en tirant
& les preffant fi vi-
3
de Crémone.
163
vement , que nous nous
rendîmes Maîtres de leurs
Timballes & de beaucoup
de leurs Officiers & Sole
dats , entre lefquels eſt le
Baron de Mercy & plufieurs
autres de condition .
Nous eûmes fept Officiers
de tuez , neuf de bleffez
, quarante - deux Soldats
tuez & cinquante de
bleffeź , & du Régiment
de Dillon un Officier tué
& douze bleffez , quarante
- neuf Soldats tuez &
O ij
164
La Journée
foixante -treize bleffez , en
tout cent vingt - quatre
Soldats de bleffez & quatre-
vingt-dix-huit de tuez
huitOfficiers tuez &vingt
& un bleffez. Les Ennemis
en doivent avoir quatre
fois plus.
Je ne jugeois pas à propos
de pourſuivre les Ennemis
plus loin ni de continuer
ma marche vers la
Porte de Mantoue , fcachant
que j'aurois encore
des obſtacles , & que la
de Crémone. 165
batterie feroit infailliblement
repriſe. Ma penſée
étoit bien fondée : les Ennemis
étant revenus , nous
tirerent de loin en nous
retirant & vinrent prendre
poffeffion en plus grad
nombre qu'ils n'étoient
d'une maifon d'où ils nous
tiroient à grande force .
J'y fis pointer les Canons
& les obligeay d'en décamper
; je fis auffi beaucoup
tirer à cartouches
parmi les foules qui paroif
166
La Journée
foient , qui les diffipoient
beaucoup ; ils ne laifferent.
pas de nous tirer des hauteurs
& des angles des
baltions & de partout où
ils étoient à couvert pendant
que le jour duroir.
Monfieur le Comte de
Revel dans ces entrefaites
leur reprit la Porte
d'Ogni - Sancti dont il s'eſt
emparé aprés avoir chaffé
la Garde. Il les chargea
avec les trois Bataillons des
de Crémone.
167
Vaiffeaux qui firent des
merveilles.
Pendant la nuit, les Ennemis
fe retirerent avec
beaucoup de filence & de
crainte ne s'étant pas atendus
à un fi mauvais fuccés
, d'autant qu'ils avoient
fait fond que la Ville ſe ſeroit
foûlevée &que les Habitans
auroient pris les
armes , ce qu'ils refuſerent
pofitivement , mais leur
offrirent dix mille rations
de pain s'ils en avoient be168
La Journée
foin , dequoi nous avons
profité , nous en ayant fait
prefent .
J'ay oublié de dire que
deux cens hommes ont
été pris dans le mefmetemps
qu'a été pris la Porte
, qui s'étoient jettez
dans une Eglife . Le jour
fuivant, on en a pris beaucoup
dans des maiſons où
ils s'étoient enyvrez, & des
Officiers & Soldats bleffez
qui ne purent fe retirer.
Monfieur de Mercy a
dit
de Crémone. 169
dit tout préfentement, que
les ordres de Monfieur le
Prince Eugene étoient de
fe rendre maître de la batterie
de huit pieces de canon
fur le Rempart placées
pour deffendre le
Pont de Batteaux : que
c'étoit lui qui commandoit
le Régiment de Lorraine
Cuiraffiers ; le Régiment
de Taff Cavalerie ,
& l'Infanterie poſtée fur
les Remparts à cet effet :
Qu'il a perdu quatorze
P
170 La Iournée
Officiers de fon Régiment
tuez fur la place & une infinité
de bleffez ; & unOfficier
habillé de rouge
avec des brande - bourgs
d'or qui parut feul fur le
Rempart fur qui nous fiſmes
tirer quelques coups ,
étoit M. le Prince Eugene
qui confideroit nôtre fituation
, examinant s'il
n'étoit pas poffible de faire
paffer fes Troupes en deça
de la Riviere qui étoient
de l'autre côté , & trouva
de Crémone. 171
que la batterie y mettoit
entierement obſtacle .
Monfieur le Gouverneur
a été bleſsé mortellement
dans les rues , aprés s'être
battu comme un Héros .
Monfieur le Marquis de
Crequy eft arrivé icy avec
les dix - huit Bataillons &
l'Infanterie & la Cavalerie
qui étoient avec lui & eftoient
à fix milles de cette
Ville , la nuit que les Ennemis
y étoient , & y feroit
venu la meſme nuit ,
Pij
172 LaJournée
fi des Bourgeois & quelques
Soldats ne lui euffent
raporté pour leur que les
Ennemis étoient entierement
maîtres de la Ville
& que rien que laCita de -
le n'étoit à nous. Il avoit
averti M. le Maréchal de -
leur deffein par plufieurs
exprés , mais tous ont été
pris.
On a chanté dans les
Eglifes le Te Deum le s .
pour la délivrance de la
Ville .
de Crémone.
173
· Monfieur le Marquis de
Crequy eft parti le huit
و
étant allé fur la Riviere
d'Adda avec toutes les
Troupes qu'il avoit amenées
, hormis huit Bataillons
qu'il a laiflez ici , M.
de Montendre M. de
Fimarcon , & M. le Marquis
de Praflin fe font dif
tinguez tres-fort ; & M.
le Comte de Revel , nôtre
Commandant , par la détention
de M. le Maréchal,
s'eft exposé dans l'occaſion
P iij
174 La Fournée
comme le dernier Soldat,
& a fait tout ce qu'on
pouvoit attendre de lui
dans une ſurpriſe auffi imprevûë
que celle - là .
Les dernieres nouvelles
des Ennemis marquentque
d'un feul coup de Canon
de nôtre batterie , Karemberg
eut la jambe emportée
, un Officier tué &
quatre Cavaliers de l'autre
côté de l'eau , & que
ce premier n'en échapera
pas.
de Crémone. 171
La Relation que je vous
envoye a été traduite d'une
Relation Italienne envoyée
de Milan .
J'
'Ai attendu , Monfieur ,
à vous envoyer la Relation
de ce qui s'eſt paſſé
dans Crémone le 1. Fevrier
, que je fuffe pleinement
informé des circon
ſtances de ce grand évenement
, qui fait aujour
d'huy l'étonnement de
toute l'Europe .
Le Prince Eugene in-
Piiij
176 La Journée
formé d'un renfort confiderable
de
Troupes que
Sa Majesté Tres - Chrétienne
faifoit paffer en
Italie , & apprehendant
que fon armée , qui étoit
fort diminuée , ne pût re .
cevoir un pareil fecours
pour la Campagne prochaine
, forma le deffein
le plus hardi qui fe foit ja
mais imaginé .
Ce deffein eftoit de
furprendre Crémone , où
les François avoient -un
de Crémone .
177
gros Corps de Troupes ,
quantité de Munitions
beaucoup d'Artillerie & la
plus grande partie de leurs
Officiers Generaux.
Plein de fon projet , il
pratique, par le moyen de
fes Emiffaires , un nombre
de Bourgeois de cette Ville
, les gagne
, s'abouche
avec quelques - uns des
plus intelligens , & aprend
qu'il y avoit fous la Ville
un ancien Aqueduc negli
gé , qui rendoit dans les
178 .
LaJournée
Foffez , & lequel pouvoit
lui fervir utilement .
Auffi cet avis fut le fondement
de fon entrepriſe.
Dés qu'il l'eut refoluë il
commença environ le 20 .
de Janvier , à faire couler
par diverfes Portes de la
Ville , & fous divers déguifemens
, trois ou quatre
cens Soldats des plus détermiñez
, & quelques Of
ficiers , lefquels fe cacherent
dans les maisons des
Partiſans de l'Empereur,
de Crémone.
179
Le 28. ce General croyat
avoir pris des meſures affez
juftes pour affleurer ſon
entrepriſe , tint Conſeil
avec les plus confidens ,
qui étoient les Princes de
Commercy & de Vaudemont
, le General Staremberg
, le Baron de Merci ,
& quelques autres Officiers
Generaux . Il leur
communiqua le deffein
qu'il avoit de furprendre
Crémone , leur fit part de
fon intelligence dans la
180 La Journée
Ville , & leur affeura que
la priſe de cette Place términeroit
la guerre en Italie
; parce qu'aprés avoir
tué ou fait priſonniers les
principaux Officiers François
& la garnifon , il tomberoit
fur tous leurs quartiers
à l'impourvû , & détruiroit
entierement leur
Armée.
Ce grand deffein fut
approuvé . Le Prince de
Commercy avec le General
Staremberg eurent orde
Crémone. 181
dre d'aller difpofer les
Troupes qu'on avoit choifies
pour cette expedition ;
& le Prince Charles de
Vaudemont fut chargé
de ramaſſer les Regimens
de Darmstadt , Daun,Hcrberſtein
, Bagny, Lorraine
& quelques autres jufqu'au
nombre d'environ dix mille
hommes , tant Infanterie
que Cavalerie , pour fe
rendre le premier Fevrier
à la pointe du jour à la vue
de Crémone,de l'autre cô182
La Journée
té du Pô , attaquer la Redoute
qui étoit à la tête
du Pont , & venir joindre
le Prince Eugene qui feroit
alors dans Crémone .
Ces ordres donnez
chacun alla ſe diſpoſer à
les executer. Le Prince
Charles dans fes quartiers ,
& Staremberg de fon côté
affembla toutes les Troupes
à Uſtiano , qui étoit
leur rendé- vous general ,
où le Prince Eugene , qui
avoit pris Commercy en
de Crémone.
183
paffant à Montignano , le
vint joindre le foir du 30.
Le 31. les Troupes étant
en bataille , commenceret
à defiler par le Pont d'Oftiano
, avec le moindre
bruit qu'elles purent, à une
heure après minuit, & prirent
le chemin de Cré
mone , la Cavalerie portant
l'Infanterie en crou
pe dans les pas difficiles.
Le premier Fevrier le
Prince Eugene arriva ſur
les trois heures du matin
184 La Journée
avec fon détachement à
un quart de lieuë de Crémone
, où il attendit le
refte des Troupes qui n'avoient
pûjoindre , à cauſe
des mauvais chemins & de
la longue traite qu'elles
avoient faite . Dans fa roure
il te reçut trois avis confecutifs
que tout alloit à
ſon avantage dans la Place
, & qu'on n'attendoit
que fes ordres pour en
troubler la tranquillité
.
Auffi-tôt que toutes les
Troupe
de Crémone .
185
Troupes eurent joint , le
Prince fit avancer celles
qu'il avoit refolu d'introduire
dans la Ville par
l'Aqueduc dont j'ai parlé.
D'abord il fit approcher ,
avec tout le ſilence poſſible
, un petit detachement
d'environ trois cens hommes
, tous Grenadiers,commandez
par le Major du
Regiment deGefchvvind
,
& fuivis d'un nombre de
Charpentiers & de Serru
riers.Le Guide qui les con186
La Journée
duifoit , les mena au bord
du Foffé le plus commode
, pour jetter un petit
Pont fur la Canetta , ce
qui s'executa heureuſement.
Ce detachement fût
fuivi immediatement d'un
autre plus gros , aprés
qu'on eut reconnu qu'il
ne fe faifoit aucun bruit
dans la Ville ; ainfi toute
l'Infanterie paffa par le
foûterrain , fans qu'on s'en
aperçut .
A mefure que ces Trou
'de Crémone.
187
pes fortoient de l'Aqueduc
elles alloient occuper.
les poftes que le Prince
Eugene leur avoit marquez,
Le Major de Geſchyvind
s'empara de la
Porte de Sainte Margue
rite , qui étoit condamnée
, & à laquelle par con-
Lequent il n'y avoit point
de Garde . Ilattacha à cette
Porte tous les Ouvriers
qu'il avoit conduits , & en
peu de temps ils la rendirent
libre , & en état d'y
Qij
788 La Journée
laiſſer paſſer toute la Cavalerie
qui attendoit cette
ouverture : car c'étoit fur
la facilité de cet endroit,
que la confiance du Prince
Eugene s'aſſeuroit de la
réuffite de ſon deffein .
Pendant que le Major de
Gefchvvindfaifoit travailler
avec le moins de fracas
qu'il pouvoit à l'ouverture
de la Porte Sainte
Marguerite,les autresOfficiers,
fuivis chacun de leurs
Troupes , & conduits par
de Crémone.
189
leurs Guides , ſe tranſporterent
, les uns à Piazza
Picola , & s'en rendirent
maîtres , aprés avoir furpris
la Garde & quatre pieces
de Canon ; les autres.
allerent s'emparer de la
Porte d'Ogni - Sancti , de
celle de Mantoue , & ſe ſaifirent
des Corps- de- Garde:
fans trop de bruit ; les autres
occuperent l'Hôtel de
Ville , la grande Eglife , la
Chapelle ronde & les principales
Places..
A
190 La Journée :
A peine avoient-ils pris
ces Poftes , que la Cavalerie
entra. Le Prince Eugene
, trouvant la Ville
fans allarme , vifita tous
les endroits où étoient fes
Troupes ; mais les Allemans
paffans par les ruës
le fabre à la main , tuerent
quelques Soldats , &
des Vivandiers qui fortoiết
de leurs maiſons
, parce
que le jour étoit déja grad ,
& les cris de ces malheureux
firent paffer l'allarme
de Crémone. 791
en plufieurs quartiers.
Dans la vifite des Poftes
ce Prince informé que la
Porte du Pô , qui lui étoit
fi importante pour introduire
les Troupes duPrince
de Vaudemont , n'étoit
pas enfon pouvoir , & qu'-
on avoit manqué d'obéir
à ſes ordres à cet égard , y
envoya le Baron de Mercy
avec deux cens vingt- cinq
Cuiraffiers : mais ce Baron
trouva que les Irlandois ,
éveillez au bruit , étant
t
192 La Journée
fortis des Cafernes voifines,
commençoient à fe
retrancher , & qu'un Officier
de la mefine Nation ,
qui étoit de garde à cette
Porte avec vingt - cinq
hommes , avoit fermé la
barriere à fa vûe : cela fit
que ne pouvant la forcer,
il ſe retira fur le Rempart
où il fe faifit d'une batterie
de huit pieces de Canon,
Alors la rumeur fe répandit
par toute la Ville,
les
de Crémone.
193
les Officiers & les Soldats,
qui logeoient dans les rues
que les Allemans occupoient
, furent tous pris
en fortant de leurs maifons
; on ne les tuoit point
par un ordre exprés du
Prince ,qui en renvoia mêmeplufieurs
, afin de porter
par cette douceur la Garnifon
à fe rendre.
Le Maréchal de Villeroy
, qui étoit revenu le
jour d'auparavat de Milan ,
ayant apris par fes domeſ
R
194 La fournée
tiques que les Imperiaux
étoient dans Crémone ,
monta au plus vite à Cheval
, fuivi feulement d'un
Page , parce que fes Aydes
de Camp ne logeoient pas
chez lui ; mais comme il
marchoit pour fe rendre
au Corps de Garde de la
Place , il fût pris au coin
d'une rue qui y aboutit par
un Capitaine Irlandois
nommé Magdonel , lequel
étoit à la tête d'un gros de
Cavallerie : & aufli - tôrvil
de Crémone. 195
fut mené hors de la Ville ,
& conduit à Carpi ; cet
Irlandois étoit attaché depuis
long-temps au ſervice
de l'Empereur.
Le Maréchal prifonnier
paffa devant le Logis de
Mongon qui mettất la tête
à la fenêtre demanda fi
c'étoit M. le Maréchal , &
comine il eût apris que c'étoit
lui qui marchoit avec
de la Cavallerie , il defcendit
& monta àCheval pour
le fuivre ; mais à peine ef-
Rij
196 •
La Journée
toit -il dans la rue qu'on fit
une décharge , fon Chewal
fut tué fous lui , il fut
foulé aux pieds , & on le
fit prifonnier. Dégrigny
Intendant de l'Armée fut
pris auffi dans le mefme
temps en fortant de chez
lui ; un bon nombre d'Officiers
& de Soldats eurent
un pareil fort , & furent
conduits de mefme hors
de la Ville.
Le deftin du Marquis de
Crenan fut plus cruel.
de
Crémone .
197
L'allarme, qui augmentoit
toûjours , l'ayant obligé à
fortir de la maifon , il rencontrà
quelques Officiers
& plufieurs Grenadiers qui
fe joignirent à lui. Il pric
le chemin de la Place par
une autre ruë que le Maréchal
, & fut attaqué , eut
l'épaule caffée d'un coup,
de pistolet , & on le fit prifonnier
avec le Chevalier
de Crouy . Le Prince de
Commercy fon ancien
ami , qui fe trouva - là , le
R iij
198
La Fournée
fit porter chez lui , & quel-¨
que tems aprés alla le voir,
pour lui faire des honnêterez
. Mais comme il s'entretenoient
enſemble , un
Ayde de Camp de ce Prince
vint lui dire , avec alfez
de chaleur , Vous vous
amufez ici , Monfieur, pendant
que les Ennemis s'af
femblent , chargent de tous
côte , & nous pouffent à
nos Corps-de-Garde. A ces
mots le Prince dità Crenan
d'un air joyeux : Ma
de Crémone.
199
foi voici de la befogne ; je
vous laiffe , Adieu .
•
Un peu aprés le Prince
Eugene alla auffi voir Crenan
, & lui dit que le meilleur
confeil qu'il pouvoit
lui donner étoit de fe faire
porter dans une Cafline
hors de la Ville ; parce qu'-
ajoûta ce Prince , quand
toute mon Armèe fera entree
je ne ferai pas le maitre
d'empêcher
le defordre
le carnage. Il diſoit cela
dans l'efperance
que le
R
iiij
200 La Journée
Prince Charles de Vaudemont
forceroit la Redoute
du Pont , & viendroit
bien-tôt le joindre.
Mais il s'applaudiffoit
trop tôt. Ce qui reftoit de
François libres de s'affembler,
le firent dans trois endroits
qu'ils s'étoient confervez
à la Porte du Pô,
à celle de Milan , & à l'ef
planade du Château , d'où
le Gouverneur fortit avec
ungros détachement d'Ef
pagnols , & fe joignant
: a
de Cremone. 201
aux François , les Officiers
animerent fi vivement les
Soldats , que tous réſolurent
de perir , ou de chaf
fer leurs Ennemis de la
Ville.
Les deux Régimens Irlandois
, qui s'étoient retranchez
, furent les premiers
à fe fignaler. Ils firent
un feu terrible fur
tous ceux qui vinrent les
tâter. Cette fermeté obligea
le Prince Eugene , qui
ne fongeoit qu'à finir ,
208 La Journée
d'envoyer vers eux le même
Officier qui avoit arrété
le Maréchal de Villeroy
, pour leur perfuader
de fe rendre. Il y alla , &
les abordant avec un mouchoir
blanc à la main , il
leur dit . Qu'aïant l'honneur
d'eftre Gentilhomme de leur
Nation , le Prince , s'eftant
rendu maistre de la Ville ,
l'envoyoit à eux pour leur
offrir telle compofition qu'ils
fouhaiteroient , & qu'il
n'attendoit que fon retour
de
Crémone. 203
pourles traitercomme amis,
ou les faire charger fans
quartier. Mahony , Major
reformé à la fuite du Régiment
Dillon , luy répondit
: Aparament le Princa
Eugene nous craint plus
qu'il ne nous estime puif
qu'il nous fait faire de telles
propofitions UnLieutenant
de Grenadiers ajoûta bruſquement
: Quand votre
Prince Eugene nous envoieroit
tous les Cuiraffiers
de
l'Empereur ; je ne le croirois
204 La Journée
pas capable de nous ôterdici
; Puis , en s'adreffant à
Mahoni , il poursuivit
Renvoyons cet homme porter
notre réponse. Mahoni
reprenant la parole , dit à
Magdonel , Nous ferons
long-temps en feuretefi l'on
né nous attaque qu'apres
car je vous votre retour
arrefte. Ce qu'il fit aufli- ,
tôt , & Magdonel fut me . ,
né à Vvacop qui commandoit
les Irlandois ; les
soldats le regardant comde
Crémone .
205
me un traitre voulurent le
tuer, mais le Commandant
-le remit entre les mains de
Daréne,Major General de
l'armée , qui le fit condui-
Tre au Château .
Cependant le Prince Eugene
ne voyant point revenir
Magdonel , ſe douta
de ce qui étoit arrivé , ce
qui le piqua fi fort , qu'il
fit marcher contre les Irlandois
la meilleure partie
de fes Cuiraffiers
, avec ordre
de les paffer au fil de
206 La
Journée
l'épée s'ils ne fe rendoient .
Le Lieutenant Colonel du
Regiment de Taff , commandoit
ce gros détachement
; il vint avec toute la
valeur poffible charger
cette Troupe, laquelle reçut
les Imperiaux avec
une intrepidité qui les étonna
; le feu qui fortoit
des Bataillons jetta un
grand nombre des Cuiraf
fiers par terre ; mais le
Commandant à la tête de
fa troupe chargeant toûde
Crémone. 207
jours , força les premiers
rangs , & entra dans le Bataillon
. Mahoni vint à lui ,
& en faveur de fon courage
, lui propofa dé ſe rendre
; cette propofition fit
horreur à ce brave homme
, & il répondit fierement
: Est-ce donc aujourd'hui
un jour de Clemence?
Faites votre devoir, Enfuite
voulant encore charger
, il fut tué dans le mo
ment.
Ces paroles , qui meri---
208
La Iournée
tent d'eftre
lues fur le
bronze
, m'ont fi fort touché,
Monfieur
, que j'ai fait
mon poffible
pour fçavoir
le nom de ce nouvel
Heros
, & j'ai apris que c'étoit
le Baron de Freibergen
.
Les Cuiraffiers , aprés la
mort de leur Chef, lâcherent
le pied & ſe retirerent
vers leurs Troupes ,
qui occupoient la Porte de
Mantoüe, & les Remparts
de ce côté-là .
Le
de Crémone.
209
.
Le Prince
Eugene aprit
avec
chagrin , la perte du
Baron de
Freibergen , &
la retraite des
Cuiraffiers ;;
ilfavoit aufli tous les mouvemens
avantageux que
faifoient les Francois dans
les autres poftes où ils s'étoient
retranchez . Cette
nouvelle fituation d'affaire
commencoit à contrebalancer
la victoire naif
fante . Comme toute fon
entrepriſe avoit roulé en
premier lieu fur la rufe, il
S
210
La Iournée
trouva à propos de continuer
, c'est- à- dire , de tâcher
de mettre les habi--
tans de Crémone dans fes
intereſts , & les faire foulever
contre les Francois."
Le Prince de Commerci ,
à qui il communiqua ce
deffein , fût de fon avis .
Comme fon poſte étoit
l'Hôtel de Ville , & la gar
de de la Place , il fit fon
ner le Toxin pour affem !
bler les Magiftrats , mais
malgré tout ce qu'il pûc
A
de Crémone. 21
leur alleguer , foit pour les
épouvanter par le pillage ,
foit pour les émouvoir par
une protection diſtinguée
de l'Empereur ; il n'eut
d'autre réponſe , d'euxqu'un
refus tacite , qui étoit
de ne pouvoir rien
entreprendre dans la ſituation
où étoient les chofes;
mais qu'ils recevroient
les Imperiaux quand ils feroient
entierement maîtres
de la Ville , ainſi qu'ils
avoient receu les Francois .
Sij
212
LaJournée
Cette réponſe des Magiftrats
fut un furcroît de
chagrin au Prince Eugene
; il commença à voir
que fes affaires tournoient
mal ; aufli les François s'étoient
alors bien fortifiez
dans les poftes qu'ils occupoient
, & quoi que la
garniſon fut diminuée par
les Officiers & par les Soldats
qui avoient été tuez
& faits prifonniers; le nombre
qui reftoit , conduit
par un bon General , faide
Crémone.
213
foit déja des progrés dignes
de toute l'attention
de ce Prince .
Le Comte de Revel
ancien Lieutenant General
, donnoit fes ordres par
tout avec beaucoup de
préſence d'efprit,pour éviter
la confufion . Il étoit
fecondé par le Marquis de
Praflin , d'Arennes , Fimarcon
, Caïlus , la Chetardie
& plufieurs autres
Officiers Generaux , qui ,
aprés plufieurs petits com-
):
214 La Journée
bats particuliers , chargerent
enfin l'Infanterie Allemande
avec tant de valeur
, qu'ils la poufferent
de ruë en ruë , juſqu'à la
porte de l'Aqueduc. On en
tua un grand nombre, plufieurs
le fauverent dans
une Chapelle fur le Rempart
, on y mit le feu , &
tout ce qui échapa fût con- .
duit au Château .
Un avantage fi confiderable
augmenta
le courage
des François . L'Of
J
de Crémone. 215
ficier avoit de la peine à
retenir l'ardeur du Soldat ;'
mais le Comte de Revel ,
pour ne rien précipiter &
attaquer les Allemans avec
plus de regularité , établit
une communication avec
le quartier où étoient les
Irlandois , & fit barricader
plufieurs rues pourſe mettre
à couvert contre les
Cuiraffiers.
-Aprés cette précaution
on attaqua la Porte d'Ogni-
Santi, qu'on reprit ; en216
La Journée
fuite ce General donna ordre
aux Irlandois de laiffer
une garde dans leur retranchement
, & d'aller ,
chaffer les Imperiaux de
la porte de Mantoüe , ce
qu'ils executerent avec la
derniere bravoure , & poul- )
fant plus loin leur conquefte
, ils pourfuivirent
les Cuiralliers,qui étoient ,
venus au fecours de l'Infanterie
, leur firent abandonner
les Remparts voi→
fins qu'ils occupoient , &
leur
de Crémone. 217
leur enleverent des Timbales.
Alors le Marquis de Praf
lin , qui avoit apperceu au
delà du Pô un gros de
Troupes d'environ dix mil
le hommes , en avertit le
Comte de Revel ; ils juge- "
rent qu'il falloit couper le
Pont au plus vite , ce qui
fut executé
, aprés que
Truffin Major de Montperoux
eut retiré cent cinquante
hommes qui gardoient
une Redoute , à la
T
w
43
278
La Journée
tête de ce Pont , & en défendoient
l'abord vigoureufement
depuis quelque
temps.
Cependant le Prince Eugene
, qui avoit fait tous
les efforts pour fe rendre
maître de la Potte du Pô ,
voyant qu'il étoit impof
fible d'y réüffir , avoit envoyé
le Comte de Breiner
au Prince Charles de Vaudemont
, pour faire tranf
porter au plus vite fon Infanterie
fur toutes les Barde
Crémone. 219
ques & les Pontons qu'on
pourroit trouver , mais il
ne s'en trouva pas affez
pour faire un fi grand traf
port ; de forte que l'Infanterie
arriva fort tard& bien
fatiguée du mauvais chemin
; ainfi ce deffein ne
pût s'executer.
Ileſt facile de
s'imaginer
l'embaras
où étoit alors le
J
Prince.Il lui arrivoit à tour
moment quelques nouvelles
fâcheufes , parce que
fes Troupes
fe voioiết
bat-
Tij
220 La Journée
tuës par tout & perdoient
continuellement du terrain.
Comme il lui étoit
impoflible de fe porter das
tous les lieux où elles agif
foient , pour connoître le
veritable état où elles fe
trouvoient , il monta fur
le haut de la Tour de
grande Eglife , d'où il apperçut
que le Pont étoit
coupé , que les Cuiralliers
étoient chaffez de tous les
Remparts & des Ruës voifines
de la place de S. Pierde
Crémoné. 227
re , que l'on canonoit les
Troupes qui étoient de
l'autre côté du Pô , que
fon Infanterie
ayant abandonné
les Portes d'Ogni-
Santi & de Mantouë , n'oc
cupoit plus que celle de
Sainte-Marguerite, par où
ilétoit entré, j'ofe dire que
ce fpectacle ébranla fon
courage , & fans qu'il eût
fait tort à la grandeur de
fon projet , il fe feroit repenti
d'en avoir entrepris
l'execution. Mais comme
Tiij
222 La Journée
le peril étoit éminent , lé
Prince Eugene fongea ferieuſement
au falut des
Troupes qui lui reſtoient ;
il renforça notablement
celles qui gardoient la Porte
de Sainte Marguerite
,
qu'il confideroit comme
un pofte tres- important ,
puifqu'il n'avoit que cet
endroit pour la retraite .
Il étoit toûjours neanmoins
maître des Places
& de la grande Eglife , ce
qui fit qu'il foûtint jufqu'à
de Crémone.
223
la nuit les efforts des Fraçois.
D'un
autre côté le
Comte de Revel , voyant
fon
Infanterie
preſque rebutée
d'avoir
été fi fouvent
à la charge l'épée à la
main , parce
qu'elle
n'avoit
eu que peu de munitions
fit mettre pied à terre
à fes Dragons , qui vers
la fin du jour , ayant le
Marquis
de Fimarcon
à
leur tête , foûtenus par la
Cavalerie , &
accompa
Ţ iij
244 La Journée
37
S
gnez de plufieurs Soldats
de bonne volonté qu'on
avoit détachez
des Régimens
, chargerent
dans
toutes les Places les unes
aprés les autres , & tuerent
fans quartier tous ceux
qui leur refifterent.
·
Ce dernier effort fit
prendre le parti de la retraite
au Prince Eugene
plûtôt qu'il n'eût fait ; il
fit entrer dans la Ville le
Régiment de Neubourg
& une partie des Houflares
de Cremone, 225
qu'il avoit laiſſez au dehors
pour garder la Porte
de Sainte Marguerite ; enfuite
il fit filer fon Infanterie
, & comme les François
s'étoient aperçus de
fon mouvement , & qu'ils
chargeoient de nouveau,
il fe retira avec quelque
précipitation ; ainſi il fortit
de cette Porte avecdes fentimens
bien differens de
ceux qu'il avoit lors qu'il
y étoit entré le matin .
La preuve que ce Prince
226 La Journée
a précipité ſa retraite , c'eſt
qu'il a laiſſé plufieurs petits
Corps de Garde qu'il
n'a pas eu le temps de retirer
En paffant devant la
Caffine où le Marquis de
Crenant s'étoit fait tranf
porter par fon confeil , ily
entra , & lui dit , Monfieur
, vous ferez prifonnier
fur votre parole, je vous
laiße une garde , ayez en
foin. Le parti que je prens
vous furprendra , je me retire,
& fuis tres- málheude
Cremone. 227
reux. Jay manque mon
d'un quart heure. coup
Ce Prince étoit fi fort
perfuadé qu'il coucheroit
dans Crémone , que fes Valets
de Chambre avoient
tendu fon lit dans une maifon
qu'il avoit choifie ; &
l'on ypréparoit fon foupé.
quifût d'un grand fecours
à ceux qui s'en emparerent
, aprés avoir demeuré
fi long- temps à jeun .
Le combat a duré onze
heures entieres fans dif
-228
·La Journée
continuer. On trouvera
peu d'exemple d'une entrepriſe
fi haute , & d'une
pareille victoire , fi l'on
confidere la hardieffe de la
furpriſe , la longueur de
Paction , & la fuperiorité
du nombre des Imperiaux ·
fur les François ; parce que
de douze Bataillons , qu'il
y avoit dans Crémone ,
fix feulement ont pû ſe
raffembler & quelquesimorceaux
des autres ; de douze
Efcadrons , il n'a été per
de Crémone.
229
"
+
mis qu'à cinq d'agir : les
autres Bataillons & Efca- i
drons fe font trouvez af
fiegez dans leurs logemens
, & coupez par les I
poftes dont les Imperiaux
s'êtoient faifis . Il eſt conf
tant que le Prince Eugene
étoit fuivi de trois mlle
hommes d'Infanterie fans
compter ceux qui sétoient
introduits dans la Ville
avant fon arrivée , de 3000 .
cinq cens Cuiraffiers , &
de cinq cens Houffarts
230 La Journée
tous gens choifis , & capa
ble de tenter une fi grande
entrepriſe.
11 eft probable que les
Imperiaux ont perdubeaucoup
de monde ayant foûtenu
tant de combats par
ticuliers ; on compte juf
qu'à deux mille tant morts
que bleffez , dont les plus
confiderables font , outre
le Baron de Fribergen , le
Comte de Leiningen , qui
avoit quitté le ſervice d'Ef
pagne , & plufieus Offide
Crémone.
2312
ciers des Cuiraffiers ; le
Baron de Mercy bleſſé a
été fait priſonnier une ſeconde
fois , le Comte de
Kouftein , Leeutenant Colonel
d'Herbeftein , a été
bleffé à l'ataque de la Porte
de Mantoue , le Comte de
Didrichſtein Maréchal de
Camp , a eu le pied emporté
d'un coup de canon
au-delà du Pô, & quantités
d'autres Officiers . Le nombre
desPrifonniers n'alloit
pas à quatre cens lepremier
232-
La Tournée
jour ; mais depuis on en
trouve à chaque moment
dans les Convents & dans
les maiſons particulieres
même dans de petits fou
terains nouveaux qu'on a
découverts : de- forte qu'ils
montent à preſent à plus
de mille.
Les François ont perdu
environ fix cens hommes :
tant morts,que prifonniers
& ils ont plus de quatre
cens bleffez , nous n'en
avons pas encore de lifte
exacte ;
de Crémone. 233
exacte ; mais les principaux
font Crenan mort
de fa bleffure , de Prefle
Colonel de Cambrefis tué;
DonDiegueConchiaGou
verneur de Crémone eft:
mort de dix coups qu'ila
reçûs en combattant avec
une extrême valeur dés le:
Commencement. Les Mar--
quis de Montandre &
d'Entrague ont étébleffez;
Tant de fang. répanda
prouve , Monfieur, que les
deux partis fe font portez
V
234 La Fournée
avec la derniere vigueur
dans tous les differenscombats
qui fe font faits : cependant
, comme les François
ont resté les maîtres
de la Place , & en ont chaf
fé les Imperiaux , ces derniers
ne peuvent contrebalancer
avec eux l'honneur
de cette journée , qui
marquera éternellement
pour les premiers une époquetriomphantedansl'hif
toire. Le Prince Eugene a
neanmoins pour lui cet
de Crémone.
235
axiome . In magnis tentaffefat
eft. C'eft auffi toute
la
confolation qui lui refte
dans le malheur qui l'acable
, & dont il étoit tresfenfiblement
touché lorf
qu'il en fit confidence
au
Marquis
de Crenan
dans
la derniere vifite qu'il lui
rendit.
Quant au Comte de Revel
, on ne peut nier qu'il
ne merite une gloire immortelle
, pour la conduite
qu'il a tenuë , & la va-
Vij
23.6 La Journée
leur qu'il a fait paroistre
pendant toute l'action ,
L'état où les Imperiaux
l'avoient trouvé , & celui
où ils le quitterent , prou
vent par un contraſte furprenant
, les travaux qu'il
a foutenus.Nud en chemife
, pour ainsi dire , avec
des Soldats ramaffez , fans
munitions de guerre , fans:
vivres ; il fe retranche , il
chicane , il fe fortifie, ilattaque,
il pourfuit , il vinc
& chaffe enfin de la Ville
de Crémone.
237
où il a été furpris , les Enneinis
qui s'en étoient emparez
avec un nombre
de
Troupes , fuperieur de
moitié , à celles qui ont
combattu pour leur deffenfe
.Ces grands faits d'armes
, qui furpaffent l'imagination
, montrent une:
protection visible du Ciel,,
& donnent aux François
toute efperace d'une nouvelle
fortune ,fous un nouveau
General .Alius Dux
aliud Sydus..
238 La Journée
Aprés vous avoir fait
part d'une Relation fort
étenduë , je vous en envoye
une fort courte
mais très- curieuſe , & qui
ne laiffe pas d'eftre fort
intelligible. On y voit
trois ou quatre faits qui
ne font dans aucune autre
vous les démêlerezbien.
Cette Relation a été
faite par un Colonel reformé,
qui n à pas moins
d'érudition que de valeur ;
& comme elle a été écrite
j
1
de Crémone
239
1
treize jours aprés ce fameux
évenement . On doit
croire qu'il n'avance rien
dont il ne foit aſſuré.
A Crémone , le 13. Février.
Onfieur le Prince
MEugene étant arri.
vé prés de Crémone avec
un détachement de fix
mille hommes choifis de
fon armée , le 1. Fevrier ,
deux heures avant le jour,
fit entrer dans cette Place,
par un Aqueduc , environ
249 La Journée
deux cens Grenadiers . H
fut aidé dans cette entrepriſe
par un Rreftre , dont
la cave aboutiffoit prés de
cet Aqueduc , & qu'il avoit
percée pour y communiquer.
Il avoit fait même
nettoyer cet Aqueduc ,
avec la permiffion du Gouverneur
à qui il avoit reprefenté
que les immondices
qui reftoient de dans
pouriffoient les fondemens
de fon Eglife , fous laquelle
il paffoit . Les deux cens
Grenadiers
de Crémone. 241
Grenadiers s'emparerent de la
Porte fainte Marguerite , qui ne
s'ouvroit plus depuis long- tems,
& où il n'y avoit qu'un Sergent
& dix hommes de garde , qu'ils
égorgerent fans coup tirer ; &
l'ayant ouverte , ils y
ils v firent entrer
leur Cavalerie , qui fut fuivie
de l'Infanterie , qui s'empara
auffi de la Porte , d'ogni fanti ,
de plufieurs Carrefours , du
Corps de Garde de la Place ,
du Canon qui eftoit devant , &
de la Maifon de Ville , pendant
la Cavalerie s'emparoit de
la grande Place , & de deux
petites ; de forte qu'à la pointe
du jour les Imperiaux fe trouverent
Maiftres de plus des deux
tiers de la Ville, &d'une Batterie
fur le rempart du côté duPô, & fi
X
que
242
La
Journée
proches de la porte du rô, qu'ils
n'avoient pas cent pas à faire
pour s'en rendre Maistres .
Comme un fi grand Corps
de Troupes ne pouvoit pas demeurer
caché , les premiers qui
s'en aperceurent , coururent aux
armes , & toute la Garnifon les
prit comme elle put . M. le Maréchal
eftant monté à cheval
pour le rendre à l'Esplanade ,
fut arrefté , M. de Crenan le fut
auffi .
>
Le premier Bataillon des Vaiffeaux
qui devoit faire l'exercice
ce matin- là , fe trouvant affemblé
, marcha à un Corps de Cavalerie
, qui fe trouva fur la
Place qu'il fit plier ; ce qui
donna lieu à d'autres Troupes
de fe joindre & de fe placer vis
de Crémone.
243
à vis des poftes des Ennemis , ou
fur l'Esplanade. Le premier foin
des Officiers Generaux fut de
s'affembler , & de s'affeurer de
porte du Pô. Ils y placerent
unRegiment d'Infanterie qui sty
retrancha, & s'appliquerent enfuite
à faire entrer des vivres
dans le Château.
la
Le Prince Eugene & le Prince
de Commercy fe croyans Maiftres
de la Place , allèrent à la
Maiſon de Ville demander au
Senat , qui s'y eftoit affemblé
dés le matin contre fa couftu
me , de faire déclarer la Bourgeoifie
en faveur de l'Empereur.
Ils demanderent auffi quatorze
mille Rations de pain ; & ils
eftoient fi perfuadez que la Garnifon
n'eftoit point en état de
X ij
244 La Journée
leur réfifter , qu'ils permirent à
leurs Soldats de pofer les armes
dans leurs poftes , & à la Cava
lerie de débrider & faire repai
ftre fes chevaux pendant plus de
quatre heures,
Le Corps que conduifoit le
Prince Charles de Vaudemont
ayant paru vers les neuf heures
de l'autre cofté du Pô ; & fe difpofant
à attaquer le Fort qui
couvroit la tefte du Pont , obligea
M. le Marquis de Praflin de
retirer les troupes qui gardoient
ce Fort , & de faire ofter du
Pont une dixaine de Barquess
ce qui mit le cofté du Pô en feureté.
L'on fongea enfuite à attaquer
les Ennemis . Ils eftoient
poftez fi avantageuſement dans
la Ville , qu'il eftoit dangereux
de Crémone.
245
de les attaquer par leur front !
Il fut réfola de les prendre par
les flancs le long du rempart ,
ce qui fut executé avec tant de
vigueur , qu'ils furent dépoftez'
peu à peu , & refferrez de telle'
forte qu'ils ne fe trouverent plus
Maistres
que d'une porte à l'entrée
de la nuit , ce qui les obligea
de fonger à la retraite , qu'ils
firent à une heure de nuit .
Il n'eft pas poffible de vous
dire le nombre des charges qui
fe font faites dans cette Journée,
ni de vous exprimer la valeur
de nos Troupes. Il eft aifé d'en
juger par le grand avantage
qu'elles ont remporté fur un ennemi
qui l'avoit eu d'abord tout
entier fur ellés.
Vous jugez bien , Monfieur ,
X
iij
246 La Journée
que la perte de Crémone entrainoit
celle de vingt- trois Bataillons
& de douze Efcadrons , répandus
entre le Pô & l'Oglio ,>
en differens quartiers , fous les
Ordres de M. le Marquis de
Crequy. Il s'eftoit avancé aux
premieres nouvelles qu'il avoit
eues de la marche desEnnemis à¹
Rivarolo di Fiory, d'où il avoit
marché à la Motta avec une diligence
qui leur fit craindre de
fe trouver enfermez entre fes
Troupes & Crémone ; fi - toft
qu'ils fe virent hors d'efperance
de communiquer avec le Prince
Charles de Vaudemont
, ce qui
les fit fonger de bonne heure à
la retraite. Il retourna avec la
mefme diligence dans fes quar
tiers , où il avoit laiffé des déta
de
Crémone.
247-
chemens , & chaffa les Ennemis
de quelques poftes dont ils s'étoient
emparez fur l'Oglio. II
receut enfuite plufieurs Lettres
de M. le Comte de Revel fi pref
fantes, qu'elles le déterminerent
à abandonner des quartiers , où
il ne pouvoit plus faire fubfifter
fa Cavalerie , ayant perdu l'efperance
de tirer des fourages par
le Pô , dont le commerce effoit
interdit par les poftes que les
Ennemis avoient pris dans le
Parmefan ; & il arriva le 6. à
Crémone , fans avoir fait perte
d'un feul homme , quoiqu'il euſt
des quartiers à portée du canon
de ceux des Ennemis .
Comme il n'y a point lieu de
douter que l'éloignement des
Troupes placées dans le Mon-
X iiij
248. La Journée
ferrat & l'Alexandrin n'ait donné
lieu à l'entrepriſe de Crémone
il ne faut point difconvenir
auffi que quelques circonftances
qui n'avoient point efté
preveuës , n'ayent beaucoup
contribué à faire échouer le
Prince Eugene , qui auroit ruiné
l'armée , & rendu l'Empereur
Maistre de l'Italie , s'il cuft
réuffi .
La premiere eft que les Troupes
Imperiales qui devoient arriver
avant minuit devant Crémone,
fe perdirent, & ne pûrent
arriver que deux heures avant
le jour , ce qui les empêcha de
fe faifir de la porte du Pont
avant la pointe du jour.
La feconde , que le Bataillon
des Vaiffeaux qui fe trouva par
de Cremone.
249
hazard fous les armes à la pointe
du jour , arrefta un peu les Ennemis
, & donna le temps à une
partie de la Garnifon de s'affembler.
La troifiéme , que le Prince
Charles de Vaudemont arriva
trois heures plus tard qu'il n'avoit
eu ordre de le faire , & ne
put s'emparer du Pont , ni faire
paffer fes Troupes , fur lefquelfes
le Prince Eugene avoit compté
.
La quatrième , que la Bourgeoific
fur laquelle il avoit auffi
compté , n'ofa fe déclarer en
faveur de l'Empereur.
La cinquiéme , qu'un détachement
de huit cens hommes
de pied , & de cinq cens chevaux
, qui devoit paſſer dans le
250 La Journée
Parmefan à la priere du Duc de
Parme , eftoit rentré dans la Ville
, & n'avoit point marché.
La fixiéme , que les Irlandois
à qui on propofa un traitement
avantageux de la part de l'Empereur
, & qu'on croyoit attirer
à fon fervice , furent inebranlables.
-
Et enfin il ſe fit trop de détachemens
pour prendre des Prifonniers
; ce qui fut caufe que
le Prince Eugene perdit un tems
confiderable à negocier avec le
Senat. On fe fervit de ce tempspour
raffembler les Troupes de
la Garniſon difperfées dans la
Ville , & pour le retrancher à
la porte du Pont , & fur le rem
part , & contre l'attente de cef.
mefme Princefes Troupes plic
de Crémone . 255
rent toûjours , & fe laifferent
chaffer par dès gens fur qui ils
eroioient avoir beaucoup de fu
periorité.
Aprés vous avoir donné une
Relation traduite de l'Italien , il
eft jufte de vous donner une
Traduction d'une Relation Efpagnolle.
Laprife par
A ville de Crémone fut furles
Allemands la
nuit du 31. de Janvier 1702. ils
fe trouverent Maiftres de la Pla
ce, avant le point du jour ; voici
ce qui s'y paffa .
Le Curé d'une Eglife qui eft
fituée prés de la muraille , & de
la porte de tous les Saints , étant
d'intelligence avec les Ennemis,
252
La Journée
fit entrer deux cens Grenadiers,
par un Acqueduc ou Egouft ,
qui depuis la maiſon , alloit audelà
des murailles de la Ville.
Il les tint cachez jufqu'au jour.
Ils fortirent pour lors , & fe rendirent
Maiftres de la porte de
tous les Saints ; & ils allerent.
ouvrir celle de fainte Marguerite
,, par où entrerent le Prince
Eugene & le Prince de Commercy,
avec trois mille chevaux,
qui portoient trois mille Fantaffins
en croupe. Hs fe faifirent
de la grande Eglife, de la grande :
Tour & de deux Places , la
grande & la petite , & de tout
ce qui eft au-de là la porte de
fainte Margueritte. Le Prince
Eugene fit affembler le Confeil.
de Ville , pour obliger les habi-
"
de Crémone.
253
tans à prêter Serment de fide-
-lité à l'Empereur. Pendant ce
temps-là , il envoya une troupe
de Cavalerie à la maifon du Maréchal
de Villeroy , qui eftoit
monté à cheval au premier bruit,
& on le rencontra au tournant
d'une petite rue . On fe
faifit de lui , & fur l'heure on
l'envoya hors de la Ville . Ce
Maréchal offrit à l'Officier qui
l'arrefta , de le régaler de dix
mille piftoles , & d'un bon Regiment
en France , s'il vouloit
lui laiffer la liberté , il ne put
rien obtenir. On l'amena avet
quelques-uns de fes domeftiques.
Pendant que cecy fe paffoit , le
Prince Eugene & le Prince de
Commercy attendoient à l'Hoftel
de Ville , que ceux qui en
254 La Tournée
compofent le Confeil y fuffent
affemblez. Dés qu'ils furent arrivez
, le Prince Eugene leur fir
des offres avantageufes de la part
de l'Empereur , pourvû qu'ils
lui fiffent Serment de fidelité ,
les menaçant , s'ils le refufoient
de les brûler vifs , & de faccager
leur Ville , leur faiſant voir
qu'il eftoit déja Maiftre des principaux
Poftes , & que la Ville
eftoit à lui. Aprés qu'ils eurent
déliberé tous enfemble , ils répondirent
unanimement , qu'ils
avoient déja juré fidelité au Roy
d'Espagne Philippe V. & qu'ils
lui feroient fideles , tant qu'il y
auroit un Efpagnol dans la Place
, & dans la Citadele ; & qu'avant
cela , ils ne reconnoî→
troient aucun autreMaiſtre, tant
de Crémone.
235
qu'il leur refteroit une goutte
de fang. Le Prince Eugene fur
ce refus alla avec toutes fes
Troupes s'emparer d'une Bat-
-terie , qui touche à la Porte de
tous les Saints , & il fongea à fe
faifir du Pont de Batteaux qui eft
fur le Pô ; mais rencontrant un
Regiment Irlandois , qui fit une
vigoureufe décharge , & qui mit
fes Troupes de Cavalerie en
confufion ; voyant l'autre co-
; &
fté du Pont rompu , au grand
-honneur de l'Officier qui l'occupoit
avec deux cens hommes ;
il fe trouva arreſté dans fes fuc
cés. On voyoit huit à dix mille
hommes des Ennemis , qui n'avoient
pas befoin d'un quartd'heure
de temps , pour entrer
dans la Ville, Toute la Garni
A
*
856 La Journée
5
fon fit fes efforts pourfa défence .
On combattit de tous coftez ,
avec une valeur extraordinaire.
On força l'Ennemy dans la Porte
de tous les Saints , & du Boulevard
de faint Michel. On barricada
les ruës ; on refferra les
Ennemis dans les Poftes qu'ils
occupoient mais on ne put jamais
leur ofter la communication
avec la Porte fainte Marguerite
, où ils fe conferverent
toujours , pour affeurer la facilité
de leur retraite , quoiqu'avec
beaucoup de bonheur , on
les empêchaft de s'avancer jufqu'au
Pô , où ils faifoient tous
les efforts poffibles pour parvenir.
Dans ce mefme temps , on
fit faire grand feu d'artilleric
des deuxBatteries nouvellement
faites ,
de Cremone.
257
faites , pour tirer fur les Ennemis
, qui arrivoient de l'autre
côté du Pô , commandez par le
Prince Charles de Vaudemont ,
au nombre de dix à douze mille
hommes On combattoit également
de tous coftez , & on tiroit
jufques des feneftres des
coups de fufil & de moufquet.
Le combat dura onze heures
& la Garnifon s'y est toûjours
foûtenue avec une extréme va
leur de forte que les munitions
manquant , on fe battoit
au poignard & bayonnettes , &
à coups i de croffes de fufils .
Le Prince Eugene fut douze
heures dans Crémone , & fe vit
enfin obligé de fe retirer. On
affeure qu'il difoit en fortant
Morbleu, jefuis malheureux . Ily
Y
258
La Journée
a dans le Château fix cens hommes
bleffez ou prifonniers , &
beaucoup d'Officiers , & on dit
encore à l'heure qu'il eft qu'on
en trouve d'autres qui s'eftoient
cachez. Toutes les rues & les
places où fe font faits les combats
font pleines de corps morts,
la plus grande partieAllemands.
Le troifiéme jour un Parti de la
Cavalerie Ennemie s'en venoit
tout droit à la Ville pour y en
trer , fuppofant que ceux de fon
Party en eftoient les Maiftres.
On fit tirer fur eux noftre Artil
lerie ; ils s'éloignerent bien vî4
te , ayant connu leur erreur.
Don Diego de Concha , qui
étoit Gouverneur de cette Pla
ce , eft mort de fes bleffures: La
nui du 3.ona envoyé à fa place
le General Ares .
de Crémone.
219
Don Fernando de Torralva
qui eft Gouverneur proprieraire
de cette Place , étoit à Milan,
& on l'a mis prefentement pour
Gouverner , par Interim , en ce
Royal Château , par la mort de
Don Fernando de Valdes .
On dit que le Prince de Vaudemont
ira à Crémone , pour
remercier de la part du Roy
tous les habitans de cette Ville
de s'être comportez auffi -bien
qu'ils l'ont fait , dans cette occafion
. M. le Marquis de Crequy
eft forti de Cazal Magiore,
avec un gros détachement , pour
fuivre les Allemans , & pour
voir s'il trouvera quelque jour
à mettre en liberté le Maréchal
de Villeroy.
LeComte de Linange, qui étoit
Y
ij
260
La Journée
Colonel parmi nous , au commencement
de la Guerre , &
qui s'enfuit dans le Camp des
Ennemis , eft demeuré mort à
Crémone .
Je vous envoye la Relation
de la Journée de Crémone , que
M. le Comté de Goez Envoyé
de l'Empereur auprés des Etats
Generaux a fait imprimer à la
Haye. J'ai crû qu'elle meritoit ,
quelques réflexions. Vous trou
verez mes Remarques à la fin de
cette Relation .
L
E 30. le Prince de Vaudemot
fe mit enmarche, avec
les Regimens de Darmstadt , le
fien propre, & celui de Didrichftein
, Cavalerie comme aul
de Crémone. 261
avec deux milles Fantaflins ,
commandez du Regiment de
Starremberg & Daun , prenant
la route vers Forenzola . On ordonna
auffi de faire marcher en
diligence deux Regimens d'Infanterie
de Gefchvvind,Herberftein
, Bagni & Lorraine , cinq
cens hommes du premier , mais.
des autres quatre cens hommes
, avec les Compagnies de
leurs Grenadiers , & encore des
Regimens de Cavalerie Neubourg
, Taff & Lorraine , de
chacun trois ou quatre cens
Cavaliers bien montez avec
fix Etendarts , qui devoient d'abord
fe mettre en marche. Le
General de Staremberg avoit
eu ordre dans le Confeil de
• tenu le 28. d'affembler
?
262 La Fournée
toutes ces Troupes, au rendezvous
general à Oſtiano , mais
le Prince Eugene coucha cette
nuit à Rodondefco .
Le 31. Comme aujourd'hui
fon Alteffe de Savoye a trouvé›
le Prince de Commerci fecretement
dans une Caffine ruinée ,
à une petite mille d'Oftiano ; là
s'eft fait auffi la conjonction des
Troupes mentionnées . Et comme
le General Staremberg s'y
eft trouvé auffi , on a donné
les ordres neceffaires , & fait
les difpofitions fuivantes : Le
Sous-Lieutenant desGrenadiers .
de Gefchvvind, avec vingt- cinq
Grenadiers , avoient l'Avantgarde
; il devoit eſtre fuivi du
Major Hofmann , du même Re
giment; un Capitaine , un Lieu
de Crémone . 263
tenant, un Enſeigne , avec deux
cens Fantaffins ; aprés lui , devoit
marcher le Major du Re
giment de Lorraine , le Comte
Maffari , avec autant d'Officiers
& de Soldats du même Regiment
; comme auffi la Compagnie
des Grenadiers , & cent
hommes de Bagni ; aprés lui ,
devoit marcher le Lieutenant-
Colonel Comte de Koufftein
du Regiment de Herberstein
avec un pareil nombre d'Offi
ciers , Soldats & Grenadiers ,ch
yjoignant encore cent hommes
du Regiment de Gefchwind : à
la fin devoit marcher le Lieute
nant-Colonel Scherzer avec la
Compagnie des Grenadiers de
Bagni de cent rêtes , cent hommes
de fon propre Regiment, &
264 La Journée
outre cela cent hommes de Her
breftein & de Bagni . On lui a
auffi donné le Capitaine de
Artillerie Lohr avec fes Fufiliers
; les autres 1100. hommes,
qui reftoient de ce commande -
ment , furent mis en autant de
Troupes , & on mit à la tête de
chaque Troupe un Capitaine ,
un Lieutenant , un Enfeigne , &
des bas Officiers à proportion .
Dans la Cavalerie il fut ordonné
que le Lieutenant - Colonel
du Regiment de Lorraine Comte
de Merci avec quatre Capitäines
, cinq Lieutenans, quatre
Cornettes, 5. Wachtmaîtres , 14 .
Corporaux , & 225. Maîtres
prendroit le devant , & qu'il feroit
fuivi du Lieutenant Colonel
du Regiment de Taff, le Baron
de Crémone. 2.65
ron de Friberg de 325. Cavaliers
avec leurs Officiers , le
Timbale & 6. Etendarts du Re
giment , aprés devoit marcher
le Major de Duhaux du Regiment
de Lorraine avec pareil
nombre d'Officiers , Cavaliers ,
Etendarts & Timbales. Il devoit
être fuivi du Lieutenant-
Colonel Dupré du Regiment
de Neubourg avec le refte de ce
Regiment , Etendarts & Tim
bales ; à la fin de tout devoit
marcher le Colonel Paul Diak
avec fes Houffarts. Dans cet
ordre on commença la marche
une heure avant la nuit le plus
tranquillement qu'il fut poffible
vers Crémone , & on defila par
le Pont d'Oftiano . On n'a point
cu de nouvelles du Prince de
Z
266 La Journée
Vaudement d'autant qu'on
étoit feparé de lui , de maniere
qu'on ne pouvoit point avoir
de communication avec lui.
Pendant la marche on eut avis
que le Marechal de Villeroi
avec quelques autres Generaux
étoient retournez à Crémone ,
& que le detachement des Ennemis
, qui devoit obferver le
Prince de Vaudemont étoit
auffi rentré dans ladite Ville ,
& que la Garnifon confiftoit en
12. Bataillons & 5. Regimens de
Cavalerie de leurs meilleures
& plus braves Troupes.
Le 1. Février entre deux &
trois heures de la nuit , le Prin❤
ce Eugene , Commerci & le General
Starremberg ſe trouverent
un petit mille d'Italie de
de Crémone. 267
Crémone , & attendirent- là
dans quelques maiſonnettes les
Troupes , qui par le mauvais
temps & le méchant chemin
comme auffi pour la longueur
de la marche n'arriverent que
vers la pointe du jour , & alors
on commença à faire la difpofition
de la ſurpriſe de la Ville ,
de la maniere qui fuit . Le Major
de Gefchvvind avec le
Lieutenant qui commandoit les
vingt-un Grenadiers les deux
cens hommes , la Compagnie
des Grenadiers , les Charpentiers
& Serruriers de fon departement
devoient approcher
avec tout le filence imaginá--
ble , & prendre la route vers la
Ville , que fon Guide lui devoit
montrer. Aprés felon les
Z ij .
268 La Journée
avis du mefme Guide , il devoit
choifir l'entrée la plus commo.
de , pour jetter un Pont fur la
Canetta dans le foffé , cela étant
fait de paffer par unchemin ſecret
avec fon monde dans la Vil
le ,fans aucun bruit ou allarme.
Etant arrivé dans la Ville il devoit
s'informer du chemin le
plus derobé pour arriver à la
porte , & cependant fe cacher
autant que faire fe pourroit
jufqu'à ce que le Lieutenant-
Colonel de Herberstein & le
Major de Lorraine fuffent auffi
entrez dans la Ville , & alors"
tous trois devoient avancer en
même temps , & fe faifir du pofte
qu'on leur avoit nommé :
mais le Major de Gefchvvind
& le Lieutenant avec vingtde
Crémone. 1259
cinq Grenadiers fe devoient
redre maiftres de la Porce
avec le moindre bruit qui leur
étoit poffible , & fe rendre maîtres
du Corps de Garde , & faire
main baffe fur ce qu'on y
trouveroit , & prendre pofte à la
porte auffi - bien que fur le rempart
, bien garder les avenues ,
mais faire en forte que la grande
ruë fut toujours libres commander
de bons Officiers avec les.
Charpentiers & Serruriers , qui
devoient ouvrir la porte pour
les obliger à bien faire leur devoir
& de nefe point difperfer.
Cela étant executé , le Major
devoit donner un fignal fur le
rempart en faisant brûler trois
fois de la poudre , mais en cas
que l'Ennemi en eut l'allarme ,
A a
270 La Journée
•
le Major devoit fe rendre ma}-
tre de la Porte , avant que les
autres Troupes arrivalent ,
puifque c'étoit alors l'unique
moyen de faire entrer les Troupes
. Le Major de Lorraine deyoit
fuivre le Major de Gef
chyvind avec fon monde , avec
bien de la précaution & tranquillité
, & prendre fon pofte
-au cofté du Major de Gefchvvind
, & quand ledit Major
fe feroit avancé , il devoit
auffi marcher vers la Piazza
Piccola , d'où il devoit charla
grande Garde des Ennemis
, & fe poftant- là tâcher
ger
>
auffi de fe rendre maître du Podefta
& de l'Hôtel de Ville , &
s'y poftant le précautionner de
fon mieux contre toute infulte.
de Crêmone
271
:
Le Major de Herberstein devoit
marcher avec fes Troupes fur
le detachement du Major de
Lorraine le même chemin dans
Ja Ville , & devoit prendre fon
pofte au côté derriere le métionné
Major , à la maiſon du Vice-
Gouverneur qu'on appelle Cafa
Sehinquinetta , où le Guide
qu'on lui devoit donner le devoit
mener ; il avoit ordre de
fe rendre maître de ladite même
maifon , & de tâcher de
trouver la clef de la Ville en
prenant toutes les précautions
neceffaires pour fe garantir
contre les infultes & attaques
de l'Ennemi . Ses patrouilles
devoient aller jufqu'à la Piazza
Piccola où étoit pofté le Lieutenant
- Colonel de Lorraine ,
A á ij
7
272 La Iournée
& ils devoient fe fecourir l'un
l'autre en cas de befoin . Pour ce
qui eft de la Cavalerie, le Comte
de Mercy , Lieutenant Colonel
du Regiment de Lorraine
devoit avoir l'Avant - Garde ,
avec deux cens cinquante maîtres
des troisRegimens fuf- mentionnez
, & les Officiers neceffaires
, avec ordre de fe jetter.
dans la Ville , dés que la Porte
Sainte Marguerite feroit ouverte
, prenant fon chemin tout
droit vers la Porte du Pô, pour
fe rendre maître de ladite Porte
, auffi-bien que de l'Artillerie
laquelle y étoit poſtée . Aprés
devoit marcher le Lieutenant,
Colonel du Regiment de Taff
Baron de Freiberg , avec trois
cens vingt-cinq Maiftres , les
de Crémone. 273
Officiers neceffaires , le Timba
le & fix Etendars du Regi
ment , avec ordre de fe pofter
à la Place de Sainte Agathe
, & de là , de faire battre les
Ruës voisines , continuellement
par un Lieutenant & vingt
Maiftres. Enfuite devoit mar
cher le Major de Duhaux , du
Regiment de Lorraine avec autant
de monde , Officiers , Timbales
& Etendars , que le Baron
de Freiberg , qui fe devoit pofter
avec la moitié fur la grande
Place , & l'autre moitié fur la
Piazza Piccola , & faire aller continuellement
fes patrouilles
d'une place à l'autre. Le Major
Dupré du Regiment de Neubourg
devoit refter avec autant
de monde & d'équipage, que les
274 La Journée
deux autres Officiers hors de la
Ville vers la porte de fainte
Marguerite , & faire patroüiller
fott foigneufement à droit & à
gauche par deux Lieutenans
qui auroient chacun vingt -cinq
hommes .
Finalement le Colonel Paul
Diack avec fes Houffars , Timbales
& Drapeaux fe devoit pofter
à la droite des Efquadrons
de Neubourg , hors de la porte
vers un pout , avec ordre de
faire battre diligemment les
chemins en arriere. Tout étant
ainfi difpofé , le Major de Gefchvvind
Hofmann nous ouvrit
la porte de fainte Marguerite ,
après avoir fait main - baffe fur
la Garde & fur les autres François
, qui fortirent de leurs Cade
Crémone. 275
fernes pour les fecourir. Le
Lieutenant Colonel de Lorraine,
le Comte Maffars executa fes
ordres avec la même exactitude
encore qu'il faifoit déja grand
jour. Le Lieutenant Colonel de
Herberstin en fit de même ; &
comme il ne pouvoit pas trouver
la maifon du Gouverneur ,
où il fe devoit pofter , il prit
neanmoins un pofte affez avantageux
. La Porte eftant ainfi
ouverte , le Comte de Mercy
avec les deux cens vingt- cinq
Maiftres , courut au grand galop
porte du Pâ , où l'Ennemy
avoit fes canons pour défendre
un fort au-delà du Pô ,
& prit là fon pofte ; mais le Lieutenant
Colonel Baron Scherzer
ne put pas arriver ſi-tôt avec
vers la
-1
276
La Journée
fon monde . Toute la Cavalerie,
hormis celle de Neubourg & de
Paul DiacK entra auffi dans la
Ville , & courut par les rues le
fabre à la main ; & fe rendit
Maistre de toutes les Places &
grandes rues de la Ville . On
renforça auffi avec de l'Infanterie
tous les poftes qu'on avoit
pris dans la Ville ; mais le Regiment
de Neubourg , comme
auffi les Houffars de Diack refterent
dehors pour prendre.
garde à tout ce qui le pafferoit
hors de la Ville , & chargerent
quelques Troupes de l'Ennemi
qui fe vouloient fauver hors
de ladite Ville . Pendant tout
cela , l'Ennemi s'affembla avec
la plus grande confternation du
monde en quatre endroits de la
de Crémone.
277
Ville , & principalement les Ir
landois vers la Tour du Pô , &
les François vers la porte du
Château , fe barricadant auffi
prefque dans toutes les ruës
maifons & Convents. Nonobftant
tout cela nos gens firent
des merveilles , tuant ou faifant
prifonnier tout ce qu'ils trouverent
à leur rencontre. On attrapa
le Maréchal de Villeroy,
comme il rallioit quelques- unes
de fes Troupes fur la Place pour
aprés fe retirer avec elles dans
le Château ; & il fut fait prifornier
avec le Marquis de Crenan
Lieutenant General , quelques
Colonels & quantité d'autres
Officiers . Nôtre intention efto t
qu'aprés nous être rendu Ma
fres de la porte du Pô , de la
278
La Journée
faire ouvrir , chaffer l'Ennemi
du Fort qu'il avoit au-delà du
Pô , & aprés faire entrer auffi
le Prince de Vaudemont avec
fon détachement.
Mais comme les Irlandois avoient
leurs quartiers tout proche
de la porte ; & que , comme
on a dit cy-devant , le Lieutenant
Colonel Scherzer ne pouvoit
pas arriver fi - tôt , qu'on
auroit bien fouhaité , puis qu'il
falloit ouvrir par les armes le
chemin par où il devoit paffer ;
le Lieuteuant - Colonel Comte
de Mercy fut obligé de fe retirer
; & cependant il ſe poſta à
cinquante pas des Irlandois.
Etant donc impoffible de forcer
cette porte , on envoya le Comte
de Breunet au Prince de Vau
de Crémone. 279
demont , afin de faire vîte tranf
porter par la Ville fur des
pontons
, & autres fortes de barques
l'Infanterie qu'il commandoit ;
mais comme on n'avoit ni de
pontons ni de barques en affez
grand nombre pour ladite exe
cution , l'Infanterie arriva fort
tard , bien fatiguée par le mau→
vais temps & le méchant chemin
; de forte qu'il fut impof
fible d'executer ce deffein : d'aus
tre côté on ne pouvoit prendre
plus de Troupes pour cette exe
cution , puifque cela auroit don
né beaucoup d'ombrage à l'Ennemi
, qui ( ſelon l'aveu même
de Monfieur de Villeroi ) étoit
déja informé qu'on avoit un def
fein für le Crémonois . Il étoit
donc impoffible de ſe maintenir
280 La Journée
dans la Ville d'une partie de laquelle
l'Ennemi étoit Maître ,
auffi-bien que de la Citadelle ;
outre cela il étoit la moitié plus
fort que nous , & pouvoit dans
deux jours , faire venir de Cafal
- Maggiore , Viadana , Gazolo
, dix-neuf à vingt Bataillons ,
avec quelques Regimens de Cavalerie.
On aura de la peine à
trouver dans le temps paffé une
entrepriſe de cette nature , où
on a rencontré tant de difficultez
par tout où l'on s'eft tourné.
L'entrepriſe ne ſe pouvoit
plus differer , puifque l'Ennemi
, dans l'endroit où on furprit
la Ville , y avoit déja commencé
à tracer une Contrefcarpe.
Depuis la petite pointe du jour
jufqu'à bien avant dans la nuit,
tout
de Crèmone. 281.
·
tout étoit en feu , & en fang, &
la plupart de nos Troupes ont
charge fept à huit fois ; ainfi il
nous a fallu nous retirer nonfeulement
par cette raison, mais
auffi parce que nous manquions
de munitions & de vivres. Dés,
qu'on eut commencé à fe retirer,
le Maréchal de Camp , Comte
de Daun nous fit fçavoir fon arrivée
, de l'autre côté du Pô , &
qu'il avoit déja avec quelques
petites barques, fait tranſport er
une Compagnie de Grenadiers,
mais il étoit déja trop tard , car
l'Ennemi avoit eu douze heures
pour ſe barricader & pofter
comme auffi pour faire venir autant
de Troupes fraiches qu'il
youloit fon fecours , ce que
pour
nous ne pouvions pas faire , puifque
nous ne pouvions pas di
b
282 La Journée
minuer le poste que nous avions
fur l'Oglio & au Blocus de Mantouë.
Nôtre retraite s'eft faite
avec le plus grand ordre du
monde . La Cavalerie avoit l'Avant-
Garde. M.le General Gui
do de Staremberg la fuivoit avec ,
l'Infanterie fort lentement &
en bon ordre, afin d'ôter à l'Ennemi
toute occafion de tenter
quelque chofe contre nous.
A une mille de la Ville on fit
halte , jufqu'à ce que toutes les
Troupes fuffent forties . Dans
cette action nous avons perdu
environ trois, cens hommes &
quelques tres - braves Officiers ;.
à fçavoir le Comte de Leinin
gen qui au commencement
de
cette Guerre , quitta le fervice:
d'Espagne
, le Lieutenant
Colo
enl Baron de Freibergen
, du Rede
Crémone.
283
giment de Taff , avec deux Capitaines
du même Regiment ,
avec quelques autres .. Parmi les
bleffez on compte le Comte de
Mercy & le Comte de Koufftein
Lieutenant Colonel de
Herberftein , le premier eft demeuré
dans la Ville à caufe de
grandeur de fa bleffure. Le Prin
ce de Vaudemontnous a fait fçavoir
d'autre eôté , que leComte
de Didrichſtein , Maréchal de
Camp a perdu un pied par un
coup de Canon . L'ennemi a
perdu beaucoup d'Officiers &
Soldats, tant morts , bleffez que
prifonniers. Nous avons des Ennemis
prefque quatre -vingt- dix
Officiers prifonniers , & quatre
cens Soldats . Nous leur avons
pris auffi plus de cinq cens Chevaux
de leur Cavalerie , auffi-
Bb ij
284 La Journée
>
bien que de leur Artillerie . Tout
pillage étoit défendu & par
cette raifon l'on n'a rien pris
dans le quartier de Monfieur de
Villeroy , encore que quelquesuns
de nos Officiers y fuffent
reſtez plus de deux heures . On
a traité les Bourgeois fur le mê--
me pied ,fans qu'on leur ait pris
la moindre chofe dans cette fanglante
action , qui a duré toute
la journée . Le Prince de Commerci
& Guido Staremberg, ont
fait des merveilles, l'un à la tête
de la Cavalerie & l'autre à la tête
de l'Infanterie , fe trouvant
toûjours dans les endroits , où
il faifoit le plus chaud . Nous
aurions fans doute gardé laVil- >
le , fi nous euffions eu plus de ,
Troupes , & fans les raifons al-
·leguées ci - deffus , la Garnifon
de Crémone. 285
ne nous auroit jamais fait décamper
. On a donné avis de nôtre
retraite par le Comte de
Breuner au Prince de Vaudemont
. Les Irlandois ont ruïné le
Fort de l'autre côté & brûlé le
Pont .
Voici les Remarques que je
croi que l'on peut
Relation
faire fur cette
elle dit
UE le Prince de Vaudemont
fe mit en marche
au-delà du Pô avec fon Regi
ment de Cavalerie , & ceux de
Darmstadt & deDieftricheſtein ,
& de deux mille Fantaffins des
Regimens de Staremberg & de
Daun.
Les Regimens de Cavalerie
de l'Empereur complets font de
286 La Tournée
plus de mille hommes ; mais fup
pofons qu'ils ne fuffent que de
buit cens , ces Troupes ne devoient
monter qu'à deux mille
quatre cens , & à quatre mille
quatre cens avec l'Infanterie ;:
cependant la Relation du Comte:
de Goez ne les fait monter qu'à
: deux mille hommes en tout.
L'Infanterie du Prince Eugene ,
à ce que raporte la mesme Relation
, partit d'Uftiano en cinq
Corps..
Le premier effoit commandé par
Hofman , Major du Regiment de
Gefchvvind de deux cens vingt- cinq
bommes , outre les Officiers..
Le deuxième , par le Comte de
Maſſary Major du. Regiment de Lorraine
avec trois cens vingt - cinq
hommes : & une Compagnie de Grenadiers
, qui eft de cent ou debde
Cremone. 287
1
cent vingt hommes ..
• Le troifiéme , par le Comte
Koufftein Lieutenant Colonel du Regiment
de Herberstein , avec un pareil
nombre d'Officiers , de Soldats &
de Grenadiers..
Le quatrième , par le Lieutenant,
Colonel Scherzer avec trois cens Sol
dats , & la Compagnie de Grenadiers
de Bagni de cent hommes , & le
Capitaine de l'Artillerie Lohr avec:
fes Fufeliers , de cent hommes au
moins..
Le cinquième , effoit de onze
cens hommes en onze Troupes avec
beaucoup d'Officiers.
Ces cinq Corps , fupofant que
Fon dife vrai , montent à deux
mille 615 : hommes , fans les
Officiers , dont le nombre étoit
plus grand qu'à l'ordinaire.
La Cavalerie en cinq Corps?
288 La Fournée
Le premier commandé par
Le
Comte de Mercy Lieutenant Colonel
du Regiment de Lorraine , avec qua
tre Capitaines , cinq Lieutenans , quatre
Cornettes , cing Vvach - Maiftres ,
quatorze Caporaux , & deux cens
•vingt-cinq Maiftres ..
Cela fait en tout deux cens
cinquante- huit Maiftres .
Le deuxième , par le Baron de
Freiberg Lieutenant - Colonel du Regiment
de Taff, avectrois cens vingtcinq
Cavaliers , cing Cornettes ,
les autres Officiers à proportion.
Ce qui monte à trois cens
foixante & dix .
Le troifiéme , par le sieur du
Haux, Major du Regiment de Lorraine
, avec pareil nombre d'Officiers
& de Cavalerie.
Ainfi trois cens foixante &
dix.
Le
de Crémone. 289
Le quatrième , par le sieur du
Pré Lieutenant Colonel du Regiment
de Neubourg, avec le reste de ce Re- ,
giment.
Le refte de ce Corps montoit
à fept ou huit cens hommes .
Le Colonel Paul Diack avec fes
Houffars , réduits par fuputation
à huit cens hommes.
Ce qui fait en tout deux mille
cinq cens hommes .
La Relation fupofe que les Irlandois
n'eurent à combattre
que les deux cens cinquante
Cuiraffiers du Comte de Mercy
vers la Porte du Pô , le Lieutenant
Colonel Scherzer n'eſtant
pas encore arrivé : cependant il
eft certain que les Irlandois
chafferent l'Infanterie Alle
mande de cette Porte , l'atta
querent & la battirent une fe
C c
290 La Journée
conde fois dans un Baftion où
elle s'eftoit retirée , & fe retranchoit.
Elle dit : Que laplupart de leurs
Troupes chargerent fept ou buit fois.
Elles ne chargerent point ; mais
elles furet chargées & repouffées
de tous leurs poftes , & de deux
des trois Portes jufqu'à celle de
fainte Marguerite , par laquelle
ils fe retirerent .
Elle avoue ce que nous ne
fçavions pas , que le Prince de Vaudemont
ne pouvant forcerla Redoute
du Pont , le Comte de Daun Maréchal
de Camp , avoit fait paffer fur
des Barques une Compagnie de Grenadiers
, & enfaifoit passer d'autres.
Cette augmentation de Troupes
rend encore la journée de
Crémone plus glorieufe aux
François , puifqu'elle n'a pû em'
de Cremone , 297
pêcher les Imperiaux de ſe retirer
.
La même relation dit , que
nous étions à moitié plus fort que
les Allemans : cependant nos
douze Bataillons qui étoient
prefque complets au commencement
de l'année derniere ne
faifoient que fix mille hommes,
& les douze Efcadrons quatorze
cens : mais on fçait qu'ils étoient
reduits à environ à la moitié ,
& qu'ils ne faifoient que trois
mille Fantafins effectifs , & huit
cens Chevaux , dont en tout il
n'y eut qu'environ deux mille
cinq cens hommes qui combatirent
, le reſte avoit été pris à
l'entrée des Ennemis ou n'avoit
pû rejoindre , ſe trouvant au
milieu des poftes occupez par les
Imperiaux .
Cc ij
292 La Journée
La même Relation dit auffi .
Qu'ilsfirentretraite entre bon ordre.
Cependant elle avoue page 7 .
qu'ils ne firent alte qu'à un mille de
Crémone pour attendre que toutes les
Troupes fuffent forties .
Cette relation affure pareillement
qu'ils n'ont perdu qu'envi
ron trois cens hommes & qu'ils nous
ont pris quatre cens Soldats , & prés
de quatre- vingts dix Officiers . Elle
ne parle de nos morts que fur
le rapport d'un de leurs Trompetes
& de nos Prifonniers qui
nepouvoient pas le fçavoir ayant
été pris au commencement de
l'action . Et elle eft en cela plus
modefte que les autres memoires
de Hollande , qui ont dit ,
que les Imperiaux n'ont perdu que
trois cens hommes ; ce qui doit neceffairement
s'entendre tanc
1
de Crémone.
293
1
"
tuez que pris , ces derniers n'étant
pas moins perdus pour eux
que les autres : mais qui poura
croire que dans un combat pen
dant lequel on les a chaffez de
pofte en pofte , & qui a duré
onze heures ils n'ayent perdu.
que trois cens hommes : D'ailleurs
qui le peut mieux fçavoir
ou des Imperiaux qui ont pris
la fuite , ou des François qui
font demeurez maîtres du chap
de bataille , & qui ont compté.
deux mille fept cens morts des
troupes de l'Empereur , & dont
par confequent le nombre doit
aller à plus de trois mille , puifqu'il
paroît impoffible que plus
de trois cens bleffez de ceux :
qui font fortis de la Ville ne
foient pas morts.
Quant aux Prifonniers , le
294 La Journée
nombre s'eft trouvé à peu prés
égal de part & d'autre , puifque
nous en avons échangé cinq
cens contre un pareil nombre
d'Allemans , & que l'on a de
plus remis foixante & douze ,
pour lefquels ils doivent en rendre
un pareil nombre de ceux
qu'ils ont pris en d'autres occafions.
La reflexion fuivante rendra
encore plus fenfible , le peu de
reffemblance qui fe trouve dans
des nouvelles fi contraires à la
verité. Il a efté expliqué cydevant
, & il eft certain que les
douze Bataillons & les douze
Efcadrons qui eftoient dansCrémone
ne faifoient que trois mille
huit cens ou tout au plus
quatre mille hommes : Or files
de Crémone .
311
François avoient perdu deux
mille cinq cens hommes tuez
ou pris & qu'il y en eut eu feulement
huit cens bleffez , quoi
que le nombre des bleffez égale
ordinairement à peu prés celui
des morts , il s'enfuivroit que fix
ou fept cens François auroient
chaffé de Crémone 4875. AIlemans
, puifque fuivant la Relation
ils eftoient 5175. fans
compter la Compagnie de Grenadiers
à laquelle le Comte
Daun fit traverfer le Pô fur des
Batteaux .
8
Si à la fin de la journée les
Allemans eftoient fi forts , & les
François fi foibles ; s'il y avoit
encore dans la Place 4875. Allemans
, & s'il n'y restoit plus
que fix à ſept cens François ,
312 La Iourn. de Crêm.
pourquoy les Allemans fe retiroient-
ils ? Et que devoient
craindre présde cinq mille hommes
de fix à fept cens qui fe feroient
trouvez obligez de mettre
les armes bas & d'implorer
la grace du Vainqueur.
1
Ces beaux calculs me font
foûvenir de celui qu'un curieux
s'eft donné la peine de faire, par
lequel il a trouvé , que depuis
le commencement de la
guerre
d'Italie , les François fuivant les
Journaux de Vienne & d'Hollande
ont perdu deux cens mille
hommes tuez , pris ou deferteurs
fans compter ceux qui doivent
être morts de leurs bleffures &
dont par modeftie ces Iournaux
ne parlent pas.
Il
de Cremone.
313
Il me reste encore quelques
Relations dignes de
voftre attention , & plufieurs
articles curieux fur
le mefme fujet ; mais pour
vous délaffer l'efprit de l'aplication
que vous donnent
ces relations à
remarquer
les faits qui font dans les
unes & qui ne font pas
dans les autres ; j'ay crû
devoir mettre icy quelques
vers . Les deux premieres
pieces ont efté faites en
tres beau latin par le Pere
Dd
314 La Journée
Comire Jefuite : La prele
miere a efté traduite par
Pere Delmas de la mefme
Societé , je ne ſçay pas le
nom de celuy qui a traduit
la feconde .
TRADUCTION.
FUgene , àlafaveur d'une trompeufe
nuit ,
Defes Braves fuivi ,fe gliffe dans
Crémone.
Villeroy fort au premier bruit ,
Un gros d'Ennemis l'environne
Et fefaifit de fa perfonne.
La Place eftprife , ilsfont à nous¸
Que de richeßes! que de gloire!
de
Cremone.
315
Dit le Soldat chantant victoire.
Là , Revei paroiffant , François ,
fouvenez- vous
De voſtre nom , du Roy , de la
Patrie.
Il dit , & fur leur Bataillons
A la tefte des fiens il fond avec
furie ,
Les per e , fait plier leurs nombreux
efçadrons.
Lafurprife & la nuit vous ont livré
la Place ;
Fuyez, fiers Allemans , la valeur
vous en chaffe.
Qui vouloit nous furprendre eſt ſurpris
& battu
Et la gloire eft le prix de la feule
-vertu.
DJ ij
316
La Journée
CREMONÈ
DE' LIVRE'E.
STANCES LIBRES,
Eugene , àlafaveur des ombres
de la nuit ,
Dans Cremone déja fans obstacle &
fans bruit
Avoit fait entrer àfa fuite
De Soldats aguerrisplufieurs milliers
d'élite.
Des François le nombre inégal
La prife de leur General ,
Eugene au milieu de la Ville.
Tout en rendoit la conquefte facile.
Déja le Houflar inhumain ,
Deja le Grenadier avide
de Cremone.
317
Et le Cuirafier intrepide
Se promettoient un glorieux butin .
Mais que voy-je ? Revel par fes
fains , fa prudence
Raffemble les François èpars ,
Dans les Places , fur les Remparts
,
Je les voy commencer une noble défenfe
.
Quelfpectaclepourtoy ! Cremone , tu
verras
Deux Peuples belliqueux , armez
pour ta querelle
Se faire dans cejour une guerre cruelle
Et donner à tes yeux mille fanglans
combats
Des cohortes audacieufes
Crenant foutieni la premiere chaleur,
Et le premierdefa valeur
DJ iij
294 La Journée
nombre s'eft trouvé à peu prés
égal de part & d'autre , puifque
nous en avons échangé cinq
cens contre un pareil nombre
d'Allemans , & que l'on a de
plus remis foixante & douze ,
pour lefquels ils doivent en rendre
un pareil nombre de ceux
qu'ils ont pris en d'autres occafions
.
La reflexion fuivante rendra
encore plus fenfible , le peu de
reffemblance qui fe trouve dans
des nouvelles fi contraires à la
verité. Il a efté expliqué cydevant
, & il eſt certain que les
douze Bataillons & les douze
Efcadrons qui eftoient dansCrémone
ne faifoient que trois mille
huit cens ou tout au plus
quatre mille hommes : Or files
de Crémone.
311
François avoient perdu deux
mille cinq cens hommes tuez
ou pris & qu'il y en eut eu feulement
huit cens bleffez , quoi
que le nombre des bleffez égale
ordinairement à peu près celui
des morts , il s'enfuivroit que fix
ou fept cens François auroient
chaffè de Crémone 4875. AIlemans
, puifque fuivant la Relation
ils eftoient 5175. fans
compter la Compagnie de Grenadiers
à laquelle le Comte
Daun fit traverfer le Pô fur des
Batteaux .
Si à la fin de la journée les
Allemans eftoient fi forts , & les
François fi foibles ; s'il s'il y avoit
encore dans la Place 4875. Allemans
, & s'il n'y reftoit plus
que fix à fept cens François
318€ La Fournée
Porte les marques glorieufes
Revel , les Chefs , le Soldat , l'Offi
cier
Le Fantafin , le Cavalier
Par mille beaux exploits fignalant
leur-courage
De l'Ennemi vaincu font un affreux
carnage.
Là ,fur un Pont l'intrepide Praflin
Par cent faits dignes de memoi
re
D'Horace fi vanté fait · revivre
l'Hiftoire ,
Plus brave encor que ce fameux.
Romain ,
Là , le Grenadier redoutable
Eft forcé de plier fous les coups du
Dragon..
Là , des fiers Cairaffers l'escadron
indomptable
de Cremone
379
Fuit devant Mahonis & de vant
Fimarcon .
Tout cede enfin , Eugene fuit luymejme
,
Ainfi ce qu'un moment nous alloit
enlever
Par un indigne fratagéme ,
La valeur des François a eu le
conferver.
jçû
La piece qui fuit a efté trouvée
fort ingenieuſe , & a reçû
beaucoup d'applaudiffemens .
LE COUP MANQUE' .
Pour voler le Milan , l'Aigle
fait mille efforts ,
Fette des cris par tout , s'élève dans
les nuës
Et par des routes inconnuës
Dd iiij
320
La
Journée
Fond fur luy dedans & dehors.
Mais contre les efforts de ſa griffe
cruelle
Le Coq fier & hardi , vigilant &
fidelle
A
bien
Le couvre , le défend fi
Que l'Aigle à la fin baiffant
Paite
Se retire confus voyant qu'il ne peut
rien,
Après qu'on a manqué cette grande
conquefte ,
191 597
Le Milan foutenu du Cog
Ne doit pas craindre un nouveau
choc
Pourenfairefa proye en vain l'Aigles'aprefte
Et fi pour devorer Liévre , Perdrix .
Faifan ';
Il a top d'une double tefte
D'une aile il a trop le Milan.
I a trop peu
pour voler
de Cremone.
321
Quoy que cette piece n'ait pas
befoin d'explication
, je croy
vous devoir envoyer celle qui
fuit en faveur de ceux quiy font
nommez .
Tournez le Rideau , c'est, Cremone
,
Dont chacun aujourd'hui s'étonne,
Quelbruit en fait- onà la Cours
Cette grande Ville allarmée
Se voitparl'une & l'autre armée
Prife & reprise en mèmejour,
Partout volefa renommées
Revel , Praflin , & Fimarcon
Triomphent dans cette action .
Revelparfa valeur , & fa rare conduite
·Charge les ennemis d'un air & brufque
&prompt ,
Praflinfait abatre le Pont ,
Et Fimarcon les met enfuite.
322 La Journée
Peut-on plus de prudence & dar--
deur au combat
Peut-on vaincre avec plus d'é
111 clat
Voici une Deviſe fur la même
action.
Un Coq en pied les ailes déployées
& la tefte levée, chaffant
un Renard qui s'eftoit
voulu emparer de fon palier ,
& lefurprendre.
Pour ame
Fraudem virtute repellit.
DAD
Ans les murs de Cremone
eft la fanglante fcene
Où le Coq belliqueux à coups -
d'aile & de bec
de Cremone.
323
Met le Renard en fuite & luy
donne un echec ,
Le Coq eft de Revel , & le Re-.
nard , Eugene .
Q
AUTRE.
Uand un fin Renard par
furprife ,
Se peut jetter fur quelque Coq ,
En deux coups de dents , cric
2 & croci
Voila la pauvre befte prife.
Mais fi le Coq fur fon ergot ,
Fait au Renard manquer fa
proïe.
Confus avec fa courte joïe
Le Renard s'enfuit comme
N
un
***
Les Stances fuivantes font
324 La Fournée
fur la même affaire de Cremone.
Elles ont efté faites par un ⠀
Gentilhomme qui ne fait pasor
dinairement de Vers , & qui s'y
eft hazardé excité par la beauté
de la matiere.
Au Capitole prés , les ganeyoung
Gaulois
Ravirent aux Romains leurs plus
fameux exploits.
Les Romains effrayez, remis de leurs
allarmes
Vainquirent les Vainqueurs par la
force des armes .
Par une trahifon l'Allemand au
"
François
う
En dérobant Cremone ôtoit le Milanoisv
de Cremone
325
Le Françoisfans Canon, fans Chef,
fans avantage
Chaffefes ennemis à force decourage !
$
Les Gaulois firent plus , que n'ont
fait les Germains.
Les François ont auffi furpaſsé les
Romain's
-Si de tout l'Vnivers Cefar s'eft vû
le maiftre
LOUIS , fans contredit , eftplus digne
de l'eftre.
L'Auteur du Quadrain fuivant
n'auroit rien perdu à nous
apprendre fon nom .
QUADRA IN
L'Espagne ayantenfin un Bourbon
fur le Trone ,
Des Vepres de Sicile oublions be
forfait:
-326 La Journée
Les armes de Philipe ont effacé ce
trait ,
Par les Matines de Cremone.
Les Vers qui fuivent ont efté
faits fur ce que les Allemands
publioient dans Vienne , avant
T'affaire de Cremone , qu'ils batoient
tous les jours les François
,& qu'ils eftoient fur le point
de les chaffer d'Italie.
ON
N a promis douze mille ducats
A quiconque aux François pour.
ra trouver des bras
"L'affiche en a paru depuis peu dans
Vienne.
Unegrande Princeffe à qui quelqu'un
le dit
Avecfon airfranc repartit ,
Qu'on ne s'en mettre plus enpeine
de Cremone.
Et qu'ou faffe compter l'argent au
Prince Eugene ,
Rien n'eft fi conftant aujourd'huy
Il a trouvé des bras aux François
dans Cremone
Mais des bras vigourenx , & dont
jamais perfonne
Na mieux connu le poids que lui .
AU RO, Y.
Sur la chaffe donnée aux
Allemans dans Cremone.
CHaque Soldatprend dans ton coeur
L'ardeur qui le rend invincible ,
Et c'eft - toy qui remplis de peur
L'aigle quifeche de douleur.
Grand Roy tu donnes la valeur
D'une maniere inperceptible.
Chaque Soldat prend dans ton coeur
L'ardeur qui le rend invincible
328 •La Fournée
4.
S'il m'etoit permis de vous
nommer celuy qui a fait
la relation fuivante , vous
y ajouteriés une entiere foy.
Examinés la bien , & foyés
feure qu'elle ne contient
par tour que des verités .
XE
ACremone le 4 Fév. 1702 .
Vous
Ous attendez de moy,
fans doute, MONSIEUR ,
un détail de ce qui s'eft
paffé icy le premier Février ,
& il eft d'autant plus jufte
de Cremone.
329
de vous le donner , que felon
moy , les fiecles paffez
ne nous ont encore offert
aucun fait fi eftonnant &
plus digne de curiofité ,
ayant efté jufqu'aprefent
inouy qu'une Armée ennemie
ait efté dans une Place
de Guerre , y ait fait prifonnier
le Général d'Armée
& plufieurs autres Of
ficiers Généraux égorgé
nombre de Soldats , fe foit
emparée de deux Portes,
d'une Tour de la moitié
Ee
330
La Journée
du Rempart , de toutes les
Places , & de deux batteries
de Canon ; tout cela,
fans que dans le reſte de la
garnifon aucun Officier ou
Soldat en fuft encore informé
; mais choſe qui eft
encore plus incroyable , c'eſt
qu'apres tant d'avantages ,
une garnifon toute difperfée
, la plufpart fans armes,
à qui il ne reftoit plus que
Mr de Broglio Comte de
Rével ,pour Lieutenant Général
, ait enfin pû reprende
Cremone, 331
dre tous les Poftes dont les
Ennemis s'eftoient déja emparez
& les ait entierement
chaſſez de la Ville ? Voila
fpourtant au vray le fait tel
qu'il eft , que je vais vous
apprendre & particularifer
un peu plus au long..
Mrle Prince Eugene, ac
compagné de M , le Prince
de Commercy , cftant party
d'Uftiano avec un détache- ,
ment de trois mil cinq cens
Grenadiers ou Fuzilliers
choifis fur toute l'Infante
Ee ij .
332 LaFournée
rie , & de trois mille Cheb
vaux d'élite , fe rendit deux
heures avant le jour au pied
des murailles de Crémone,
dont on aproche fans peine ,
n'y ayant aucun dehors. Il
fit entrer auffi toft par un
fous- terrain , qui eft pour
faire écouler les eaux de la
Ville , trois cens Grenadiers
qui trouverent un trou fait
dans la voute par les foins
d'un Preftre qui les introduifit
par là dans unecave ,
& ils fe rendirent maiſtres .
de Cremone.
33
de la petite maiſon & d'une
Chapelle tout joignant qui
eftoit fur le rempart, Cette
troupe choifie, apres s'eftre
bien affeurée de ce pofte ,
marcha tont d'un coup
la Porte d'Ogni fancti ;
dont elle égorgea la garniž
fon ou gardes, & en meſme
tems de celle de fainte Margueritte
, ou il ny avoit
qu'une fentinelle . Cela fut
executé avec tant d'acti
vité & ft peu de bruit, que
les Ennemis qui entroient
C
334. LaFournée
en foule par les deux Portes
de la Ville , en aporterent
eux mcfmes les premieres
nouvelles . Ils fe difperferent
auffi- toft conduits
par des Gardes qu'ils avoient
à leur tefte , les uns fur les
Remparts , où ils ſe faifirent
d'un Baftion & d'une groffe
Tour quarrée, & les autres
s'emparerent de la grande
Place & d'une batterie de
Canon , proche de laquelle
Monfieur le Marefchal de
Villeroy , qui eftoit déja
de Cremone
335
forty de fon logis , fut fait
prifonnier par un Irlandois
à qui l'on offrit dix mille
piftolles & un Régiment
en France , cela ne le pût
tenter. D'autres enfin allerent
inveſtir le Regiment
de Cavallerie de Montperoux
& huit Compagnies
du Dauphin, auffi -bien que
le Regiment de Rouergue
& fix Compagnies du Royal
Comtois , dont ils égorgerent
un affez grand nom
bre. Pendant ce temps- là
3365
La Journéex
la plus grande partie de leur
Cavalerie alla à toute jambe
pour fe faifir de la Porte
du Po , afin de pouvoir faire
paffer fur noftre Pont M.
le Prince de Vaudemont,
qui estoit de l'autre cofté
avec dix mille hommes &
cinq pieces de Canon, mais
heureuſement pour nous , le
Capitaine qui commandoit
à la Porte , avoit déja au
bruit fermé la Barriere , &
ainfi les ennemis fans per
dre de temps fe jetterent fur
leur
de Crémone. 349
leur gauche , & s'emparerent
d'une batterie de huit
pieces de gros Canon qui
deffendoit noftre Pont.
Jufques- là tout leur avoit
réaffi . Meffieurs le Marquis
de Crenant & de Mongon
eftoient déja faits prifonniers
, & il ne nous reftoit
- que le feul M. de Revel
d'Officier Général quiavec
une grande prudence d'ef-
~prit donna les ordres pour
-combattre les ennemis dans
·les differents poftes qu'ils
F f
350
La -Fournée
occupoient ; & de tous nos
Colonels nous n'avions plus
que le Marquis de Plaflin
qui commandoit icy la Cavaletie
, & le Marquis de
Fimarcon , les autres eftant
auffi pris & bleffez . Mais
il faut vous dire à la loüange
de noftre brave garniſon ,
quejufques aux Sous - Lieutenans
tout fut Officier général.
Le Soldat plein de
valeur & de rage alloit luy
mefme fans Officiers charger
l'ennemy, & obéifſoit
de Cremone.
332
ou commandoit à ſon camarade
ſelon que le beſoin
le demandoit . Les Regimens
de Bourke & d'illon
Irlandois & Beaujollois
fortirent de leurs cafernes
la plufpart nuds pieds & en
chemife , & allerent avec
une valeur preſque au deffus
de l'homme, charger la
Cavalerie des ennemis , qui
apres un combat de pres de
quatre heures & plufieurs
charges differentes abandonnerent
enfin à midy le
F
fij
332 La Fournée
Canon. Il faut convenir
que ce fut là le coup principal
qui fauva la Ville ,
auffi -bien
que la
rupture
du Pont qu'ordonna M. le
Comte de Rével , ce qui fut
executé avec beaucoup de
fageffe & de valeur par M.
le Marquis de Praflin . Dans
ce temps- là , le Regiment
des Vaiffeaux & ce qui reftoit
du Royal Comtois ,
marcherent à la tefte de
toute l'Infanterie fur le
rempart. M. le Comte de
de Cremone.
353
Revel qui les conduïſoit,
& qui avoit tres prudemment
réſolu de nettoyer le
rempart , & de reprendre
les poftes avant que d'aller
à ce qui eftoit fur la grande
place , accompagné de Mrs
de Courlandon , la Citardie
& Langeais , avec autant
de valeur que d'intres
pidité , fit attaquer l'Eglife
& la maifon du traiftre
Guré qui furent emportées
auffi
bien que le Baſtion
dont ils s'eftoient faifis.On
F
fiij
314
La Fournée
fuivit tout d'un coup la
victoire , & les mefmes
troupes foûtenues de quatre
Compagnies du Dauphin
& d'un Eſcadron du Regiment
de Narbonne , l'autre
eſtant occupé ailleurs , attaquerent
la Porte d'Ogni
fancti , qu'on emporta auffi
avec la mefme vigueur .
Alors on marcha à la Tour
quarrée , qui eftoit encore
deffendue par une vieille
Eglife & des maiſons dont
les ennemis s'eftoient faifis.
de Cremone. 355
Ce Pofte fut attaqué &
deffendu de part & d'autre
avec une valeur extraordi
naire; & c'eft ce qui donna
lieu d'envoyer chercher au
Chafteau deux petites pieces
de Canon , pour finir
plus promptement fe faifant
déja tard. On recom
mença donc une nouvelle
attaque qui fut enfin celle
qui emporta ce Pofte. Cel
fut le Marquis de Fimarcon
qui à la tefte de fon Regiqui
avoit mis pied à
ment
356
La Fournée
terre , chargea le prémier
les ennemis , & eut tout
l'honneur de cette affaire.
Il ne reftoit donc plus que
la Porte de fainte Margue
ritte à emporter pour fe
rendre entierement maiſtre
de la Ville & de tout ce
qui eftoit enfermé dedans;
mais c'eft cauffioce que les:
ennemis deffendirent avec
le plus d'intrepidité voyant
que c'eftoit leur derniere
reffource. Nos Troupes de
leur cofté animées du deſir
de Crémone.
357
de finit glorieuſement leur
journée, n'épargnerent rien
pour fe fignaler par un dérnier
effort de vigueur, mais
inutilement tenterent - elles
tout ce que la valeur leur
fuggera . La nuit furvenant
les ennemis fortirent fans
que de tous leurs travaux
il reſtaſt rien qu'un nombre
confidérable de morts
qui bordoient leurs retranchemens
. Les Troupes fe
feparerent ainfi & M. lo
Prince Eugene qui n'at558
LaFournée
tendoit que la nuit pour
faire faretraite, voyant bien
qu'il n'y avoit plus rien a
efperer pour luy , fit fortir
toutes les troupes , abandonnant
ainfi une fi haute
entrepriſe qui le rendoit
maiftre de la moitié du
Milanois , & faifoit perir
dix- huit mille François qui
n'avoient plus de retraite.
M. de Prefle , Colonel de
Cambrefis a efté tué : Les
plus confiderables d'entre
les bleffez font M. le Marde
Crémone 859
quis de Crenant qui à lépaule
caffée & eft en même
temps prifonnier , M. le
Chevalier d'Entragues Colonel
des Vaiffeaux bleffé
la
d'un coup de pistolet au
vifage, qui luy defcend dans
gorge , M. le Comte de
Montandre Colonel de medoc
, bleffé legerement au
cofté , M le Chevalier de
Crouy eft prifonnier , &
foixante & dix où quatre
vingt Officiers, tant de Cavalerie
que d'Infanterie. II
350
La Fournée
en coute aux ennemis pour
cette tentative plus de trois
mile homes tués fans conter
fix cens prifonniers
qu'on a mis au Chaſteau ,
l'on a auffi plufieurs Officiers
parmy lefquels eft le .
Baron de mercy , deux déferteurs
, & cequ'il y à de
prifonniers affurent qu'ils
ont perdu beaucoup d'Offi
ciers de confideration ,
Toute la nuit ſuivante ſe
paffa a chercher dans tous
les lieux ou il pouvoit y
de Crèmɔne. 361
avoir des ennemis cachez ,
& le lendemain M. le
Comte de Revel fit affembler
toutes les Troupes,
pour voir leur état & pour
voir à ce qui y manquoit
auffi bien qu'à leur armement.
Il ordonna le biouac
& les rondes de porte en
porte fur les remparts , des
Patrouilles de Cavalerie,
& le jour des gardes für
toutes les Places . Il fit vifiter
les fous-terrains qui
eftoient en grand nombre,
362
LaFournée
par des Ingenieurs pour y
remedier & prevenir les furprifes
des mal - intentionnez,
perſuadé qu'il eſtoit reſté
bien des Allemans dans les
fous- terrains qui pourroient
introduire les ennemis tout
de nouveau .
Je
A
croy que ce fera vous
faire plaifir
, que d'ajoûter
à ces relations
des extraits
de quelques
autres
, ainſi
que de quelques
Lettres
particulieres
qui contiennent
des faits tres curieux
de Crémone. 363
& tres finguliers , & dont
il n'eſt pas dit un ſeul mot
dans toutes les Relations
que je viens de donner entieres
, & qui ont efté faites
toutes par des Officiers
généraux , & par les principaux
Officiers des Trou
pes qui fe font fignalées
dans la fameuſe journée de
Crémone.
Deux vendeurs d'Eau de
Vie criant avant le jour
de l'Eau de Vie , dans une
des rues de la Ville , l'un
364 La Journée
d'eux fut tué brutalement
& de fangfroid par un Cavalier
aupres duquel il paffa
, & ce coup a efté cauſe
en partie du falut de Cré
mone. Le camarade de ce
vendeur d'Eau de Vie pric
la faite avec beaucoup de
précipitation , & la viteffe
avec laquelle il courut luy
fauvá la vie. Lorfqu'il s'arrefta
pour reprendre haleine,
& qu'il crut eſtre ſorty
d'un grand peril , il fe trouva
faifi d'une nouvelle frayeur,
de Crémone.
365
4
Apres
yeur , & entendit marcher
quelques Chevaux autour
de luy & des gens qui parloient
Allemand
.
quelque incertitude du party
qu'il devoit prendre,n'ofant
ny reculler ny avancer
,
ny mefme parler , il ouvrit
peu que rien lá Lanterne
fourde qu'il avoit , & pár
le moyen de laquelle il pouvoit
voir fans eftre aperçu ,
& la lueur de la lumiere
de cette Lanterne ayant ju-
Aement donné fur la Gui-
Gg
fi
366
La Journée
raffe d'un Cavalier , il n'en
falut pas d'avantage au vendeur
d'Eau de Vie pour l'ot
bliger à refermer`ſa
Lanterne
le plus promptement
qu'il luy fut poffible , & à
chercher de nouveau fon
falut dans fa fuite. Il alla
trouver M. de Prefle Co-
Ionel du Régiment de Cam-
-brefis , & luy dit que les
Allemans eftoient dans la
Ville, Il parut & effrayé,
& foutint fi fortement ce
qu'il difoit, qu'il y avoit lieu
desCremone 367
1
de faire quelque attention
fur fes parolles & fur l'état
ou la frayeur l'avoit mis :
cependant quoyque M. de
Prefle cruft ne devoir point
négliger de pareils avis , il
feignit de ne rien croire, &
dit au vendeur d'Eau de
Vie qu'il avoit cû quelque
vifion , ou quelque terreur
panique . Le Vendeur d'eau
de vie luy parla fort juſte,
& luy dit , que fon camarade
dont il venoit de lux
raconter la mort, & ce que
368-
La
Fournée
.
»
luy estoit arrivé depuis ,
n'avoit point efté tué par
un François , que cela n'é
toit pas gray femblable ,
que les François ne les an
voient jamais infultez
qu'ils estoient ravis de les
trouver pour acheter de
leur eau de vies què d'ail!
leurs fon camarade qui venoit
d'eftre tué , n'avoit eu
qucun démeslé ny mesme,
aucune parole , avec celuy
qui l'avoit tué , & que ce
Cavalier ne luy ayant rien
de Cremone. 369
demandé il ne luy avoit
rien refusé , il ajouta, qu'il
avoit fouvent vût des Cui
raßiers de l'Empereur, qu'il
en connoiẞoit les Cuiraffes,
& qu'abfolument il y en
avoit dans la Ville , &
mesme un nombre aße 7 con
fiderable à ce qu'il croyois
avoir remarqué à la marche
des Chevaux. Quòyque
M. de Prefle ne vou
luft pas trop marquer qu'il
ajoutaft foy à ce que le
vendeur d'eau de vie fou
C
370 LaJournée
tenoit fi pofitivement , &
avec des circonstances affez
vrayes ſemblables , il ne laiffa
pas de dire qu'il falloit
voir ce que s'eftoit . Il ramaffa
le plus de Troupes
qu'il puft, & le fit avec une
diligence fi grande , qu'on
pouroit dire qu'il n'y employa
guere plus de temps
qu'il ne faut pour le raconter.
Il marcha droit dans
la rue où le vendeur d'eau
de vie luy avoit marqué
qu'eftoient les Cuiraffiers.
de Cremone.
371
Il avança lentement en obfervant
toutes chofes autant
qu'il pouvoit , parce
que le jour ne faifoit que
de commencer . Il remarqua
que les Cuiraffiers formoient
deux efpèces de
hayes le long des maifons
des deux coftez de la ruë.
Ils fe trouverent tous également
embaraffez M. de
Prefle ne ſe ſentoit pas affez
fort pour les attaquer en
mefme tems des deux côtez
, & il jugea que s'il
362 La Fournée
tournoit les armes contre
les Troupes qui en occu
poient l'un , celles qui eftoient
de l'autre ne manqueroient
pas de luy don
ner en mefme temps à dos
Les Cuiraffiers ne fe trouverent
pas moins incertains
de ce qu'ils avoient à fairé .
Ils pouvoient tirer contre
les Troupes du Roy qui
eftoient au milieu d'eux,
mais ils devoient eſtre perfuadez
, & il eftoit mefme
hors de doute que les coups
qui
de Cremone.
365
qui auroient manqué , les
François feroient retombez
fur leurs gens mefmes , &
qu'ils auroient perdu de leur
monde des deux coſtez . On
dira qu'ils pouvoient envelopper
les François , & les
attaquer en mefme tems de
part & d'autre , l'épée à la
main ; mais il leur faloit un
peu de temps pour examiner
l'eftat des choſes . Il
faloit mefme que la réſolution
fe prift entre les Com
mandansquieftoientàla tefte
Hh
366
LaJournée
1
de ces Troupes & les uns
eſtant d'un coſté , & les autres
de l'autre , la chofe n'étoit
pas aifée . Comme ils
ne pouvoient le faire entendre
que par des fignes &
convenir par là de tout ce
qu'ils avoient à faire , il falloit
que tout cela s'executaft
. Toutes ces chofes auroient
pu arriver ſi M. de
Prefle n'eut point aperçûM.
d'Entragues qui avançoit
avec des Troupes par l'autre
bout de la rue. Si - toft qu'il
de Crémone. 367
le vit à portée depouvoir,
l'entendre, il lui cria donnés
à droite & je donneray à
gauche. Toutes ces Troupes
furent bientoft mellées.
Le Combat fut grand &
fanglant , & les Cuiraffiers
perdirent beaucoup de mon
de. Cette action fe trouve
dans quelques Relations
; mais elle eft difficile
à
reconnoiftre parce qu'il
n'y eft parlény de ce qui à
donné lieu à cette meflée
ny de la maniere dont les
Hh ij
368
La
Journée
Troupes étoient poftées avant
qu'elle commençaſt.
Ce qui rend cette action
fort vray-ſemblable , & ce
qui doit meſme empêcher
que l'on n'en doute , c'eſt
qu'une autre Relation rapporte
ce qui fuit. M.ď Entragues
fcachant qu'on devoit
envoyer un détachement
de buit cens hommes
d'Infanterie, de cinq cens
chevaux , avoit donné ordre
dés le foir précedent
que le Regiment des Vaif
}
de Cremone. 36978
feaux qu'il commandoit ,
fut preft dès le matin pour
faire l'exercice. Je dois
ajouter icy , que pendant
que le vendeur d'Eau de
Vie tâchoit à perfuader
M.
de Prefle ce qu'il avoit
vu , ce Colonel entendit un
bruit qui ne luy fit que tropi
croire que cet homme luy
faifoit un raport fidelle. Il
en fit fur l'heure donner
avis à M. le Maréchal de
Villeroy qui étoit déja levé
& habillé , & qui écri-
Hhij
370
LaFournée
voit. Ce fut ce qui donna:
lieu à ce Maréchal de bruler
ces papiers . Il fit voir
en cette occafion beaucoup
de prudence , & de préfence.
d'efprit. Il venoit de Milan
où il avoit travaillé
avec M. le Prince de Vaudemont
aux projets de la
Campagne prochaine . Ces.
projets pouvoient fe trouver
dans ces papiers, parmy
lefquels il y avoit peut- eftre
des Lettres du Roy , & des
inftructions dont il étoit àa
de
Cremone.
371
propos d'empêcher que les
Ennemis cuffent connoiffance
. M. le Maréchal de
Villeroy aprés avoir fatisfait
à ce que fa prudence
luy infpira , fuivit les mou
vemens de fa valeur , &
monta à cheval pour aller
voir ce qui fe paffoit , donner
fes ordres & fe mettre
à la tefte des Troupes .
On fçait de quelle maniere
il fut arrefté , & un
peu bleffé aux doigts & au
cofté. Les Officiers géné
Hh iiij
372 La Journée
raux fortirent , ainfi que
ce Maréchal , chacun de
leur logis. Lorsque l'alarme
fe répandit dans toute la
Ville. La plupart n'étoient
pas mieux eſcortez que luy,
mais ils furent plus heureux,
parcequ'on les chercha
avec moins d'attention , &
vez.
qu'ils furent moins obfer-
Comme fa maiſon
eftoit plus connue , on avoit
pofté des Gardes aux environs,
& l'on affure qu'il ne
pouvoit manquer d'estre
de Cremone. 373
arrefté . Pour ce qui regarde
les affaires de la Place
il n'en eftoit & il n'en devoit
point eftre chargé ,
quand même il n'auroit
point eſté à Milan pour les
raifons qui viennent d'être
marquées. Il eſt arrivé que
quelques
heures
avant l'entrée
des Allemans
dans la
Ville , ceux qui font chargez
des Affaires
générales
& des mouvemens
de toutes
les Troupes
qui compo
fent de grandes
Armées
374
La Fournée
n'entrent jamais dans de
certains détails , & n'y pourroient
entrer quand ils le
voudroient. D'ailleurs , il
arrive quelquefois des cho
fes qu'on ne peut prèvoir,
fans que ce foit la faute de
perfonne , & l'on ne blâ
mera jamais un General
d'Armée pour n'avoir pas
efté vifiter un Egouft. Je
dis plus. Le mal ne vient
pas entierement de ce côté
-là . Quand il ne pourra
entrer que deux ou trois
de Cremone.
375
cens perfonnes dans une
Place, ce fera toûjours tantpispour
ceuxquiyentreront.
Il faudra, ou qu'ils perdent
la vie , ou qu'ils demeurent
prifonniers de guerre , trois
cens hommes ne pouvant
battre une Garnifon nombreuſe
, & fe rendre Maîtres
d'une Place. Tout ce
qui rend cette affaire finguliere,
& qui la met dans un
cas qui n'a peut-étre jamais
efté , c'est qu'il y avoit une
Porte bouchée , & qu'une
376 La Fournée
Porte condamnée n'étant
point gardée comme une,
autre Porte , il eft plus aiſè
de s'en faifir , & qu'elle
pouvoit bien - toft eftre ouverte
par ceux qui étoient
entrez & qui avoient amené
des Serruriers avec eux.
Voilà ce qu'on n'a peutêtre
jamais vû , & ce qu'on
ne verra peut-être jamais ,
& de ces fautes qui ne font
point fautes, & qui cependant
doivent eftre regardées
comme une espece de
de Crémone 377
1
fatalité pour ceux qu'on
pretend qui devroient y
faire quelque attention . Je
dis cela pour raporter des
faits, & non pour chercher
à juftifier perfonne . Je ferois
tort à ceux en faveur de
qui je l'entreprendrois, puifque
perfonne n'eſt blâmé.
En tout cas le blâme n'auroit
pû tomber quefur ceux
à qui la Garde de la Ville
eftoit commiſe. Le Roy parut
fort touché lors qu'il
apprit que M. le Maréchal
1.
378
La Journée
de Villeroy avoit eſté arrefté
. Ce Prince eftoit fort
content de tous les mouvemens
que ce Maréchal a
fait faire aux Troupes pendant
la Campagne
, les Ennemis
ayant eſté battus en
vingt occafions
, & ayant
vû fouvent leurs Magazins
enlevez. Ils eftoient devenus
fuperieurs
en Troupes
à la fin de Campagne
, parce
qu'il leur eftoit venu de
gros Renfors dans le temps
que Monfieur le Duc de
de Cremone. 379
Savoye s'eftoit trouvé obligé
de mettre fes Troupes
en Quartier d'hyver dans
fes Etats , la faifon ne pouvant
plus permettre qu'on
tint la Campagne , & les
Troupes des Alliez ayant
efté mifes auffi en Quartier
de rafraichiffement
. Ce font
des conjonctures
qu'on ne
fçauroit éviter : Cependant
loin qu'elles ayent tourné
à noftre defavantage
, M.
le Maréchal
de Villeroy
,
qui ne dormoit, ny nuit, ny
380
La Journée
jour avoit tait faire de fi
heureux mouvemens aux
Troupes & les avoit fi bien
fait difperfer dans des Quartiers
d'hyver, que non feulement
elles y ont paffé tranquillement
cette fâcheufe
faifon à couvert des infulstes,
en attendant les Renforts
qui eftoient partis
pour les joindre, mais auffi
qu'elles ont fort inquiété
les Allemans
, parce qu'elles
eftoient poftées de maniere
qu'elles pouvoient
de Cremone. 381
s'affembler en tres - peu de
temps . Elles y ont demeuré
tranquilles pendant que les
Allemans ont toûjours eſté
en mouvement & ont tenu
寫
la Campagne pour tâcher
à profiter de leur avantage
qui ne devoit pas durer
long - temps, & qui loin de
leur avoir efté utile , n'a
fervy qu'à en faire perir.
une bonne partie , ayant
toûjours fatigué fans nulle
avantage . Quant à la Journée
de Cremone, c'eft une
iL
382 La Fournée
chofe furprenante que la
quantité de faits remarquables
qu'on en raporte tous.
les jours. Il n'y a point de
Relations ny de Lettres ,
quelque grand qu'en foit le
nombre, où l'on n'en trouve
quelque nouveau & digne
qu'ony faffe attention .
Vous allez voir par l'Extrait
que je vais mettre icy
d'une Relation qui vient de
bon lieu , que M. le Maréchal
de Villeroy ne pouvoit
prendre que le party qu'il a
de Crèmone, 38
pris ; que s'il n'eftoit pa
forty il auroit eu le chagrin
de fe voir arreſté dans fa
maifon , qu'il devoit en fortir
duft- il rifquer de fe faire
arrefter, qu'il luy estoit plus
avantageux de fortir feul,
que bien accompagné , &
que fans l'incident qui luy
arriva , la précaution qu'il
avoit prife , & qui avoit
commencé à le tirer d'affaire
luy auroit entierement
réuffi . Vous n'en douterez
"
pas en lifant l'Extrait quí
ii ij
384
La Fournée
the
fuit de la Relation dont je
viens de vous parler .
Le Prince Eugene avoit
fait investir le quartier de ·
M. le Maréchal de Villeroy,
Les Ennemis furent
conduitspar des guides jufques
dans fa maifon où ils
ne le trouverent pas , parce
que l'allarme eftant répan
duë par tout , il avoit en
le temps de monterà cheval
defe couvrir d'un manteau
deCavalierà la faveur du ...vand
de Cremone.
385
*
quel il fortit , fuivi feulement
de deux perfonnes qui
le perdirent de vie à l'inf
tant , parce qu'il couroit à
toute bride du cofté de la
porte du Pô , comme eftant
celte dont tout le fuccés de
1
Pentreprise des Ennemis
dépendoit. Il la vouloit regagner
à quelque prix que
ce fuft, leur oter le temps &
l'occafion de faire pafferfur
le Pont les Troupes qui
toient de ce côté- là. Son intention
estoit bonne; mais il
386
La Fournée
n'eut pas le temps de l'executer
car il fe jetta «fans j
penfer dans une Troupe
d'Ennemis dont il reçut
par un Sergent un coup de
pertuifane qui l'ayant ébranlé
es luy ayant ouvert
fon manteau le fit reconnoißre
parfon justaucorps
de brevet qu'il portoit ce
jour· la & par les autres
marques de distinction.
Les chofes en cet estat
c'est-à-dire , aprés la prife
de M. le Marechal , trois
de Crémone. 387
portes occupéesdel'autre coté
pré defixmillehommesentrezdansla
Ville, iln'ya perfonne
quine puiffe croire que
c'eftoit fait de la garnifon ,
& qu'en vain on auroit
Jongé a fe deffendre, On fe
deffendit pourtant ,
tant de valeur
avec
de courage
qu'il n'y a point de
Soldat qui n'ait fait des
actions de Hero's ..
Je n'aurois jamais fait
fi j'eftois obligé de détailler
ce qui fe paffa de part £5
388.
La
Journée
d'autre pendant la jos
née. Le plus grand malheur
fut qu'on eut de la peine
à raffembler tant de Régimens
avec leurs Offi
ciers, parce que ces derniers
eftant logel chez les Bourgeois
, n'eurent pas le tems
de courir aux CaZernes
pour y joindre leur Regi-
De la plupart de
mens.
ceux qui voulurent
aller
chercher leurs Troupes , les
uns furent bleſſe , les auires
prifonniers
, & les autres
tuez
de Crémone.
389
tucz. Beaucoup d'autres,
furent obligez de fe tenir
cachez dans leurs maifons
Les Soldats
d'ailleurs qui
fe trouverent fans chefs ;
saßemblerent par Pelotons,
5 chargeoient tout ce qu'ils.
rencontroient fans ordre ,
& fans commandement.
Amfi ilfallut beaucoup.de.
temps avant que l'on puſt
formerun Corps pour mari
cher en ordre, de forte que,
nous en donnions aux Ennemis
de s'établir de mieux,
Kk
390 La journée
en mieux. Nous ne laiffa .
mes pas malgrè toutes c´s
difficultez & tous cesperils
de nous aßembler aſſez fur
l'Esplanade
du Château
pour la deffendre
en cas
"d'attaque
, &pour envoyer
des détachemens
bien commandez
dans les endroits
oùl'on en avoit befoin . On
commença
donc par chaffer
les Ennemis
de la Chapelle
en question , de la porte
de tous les Saints , où lon
en tua grand nombre &
de Crémone. 391
qu
où l'on fit plus de deux cens
prifonniers. D'un autre cofté
les Irlandois attaquerent la
porte du Pô , en prirent , en
chafferent les Allemans & regagnerent
le canon dont ils seftoient
auparavant emparez 4
nombre de huit pieces de vingt
quatre . Cette portefutreprise,
on eut le temps de brûler le
Pont , coup le plus heureux
du monde pour nous , puiſqu'il
avoit déja de Lautre cofté
un Corps de dix mille hom
mes qui n'attendoit que le moment
de paffer. Auſſi n'est- il
point d'effort que les Ennemis
Kk ij
392
La journée
n'ayent faits pour regagner
cette porte dont ils connoiffoient
la confequence ; mais
autant defois qu'ils revinrent
à la charge , autant de fois
furent- ils repouffez
BUD
avec
tant de vigueur qu'enfin ils
abandonnerent leur deffein.
Leur Cavalerie qui occupoit
les deux Places , & tout ce
Quartier la demeura fort
tranquille , croyant toujours
que le refte de leurs Troupes
alloit entrer. Elle excitoit autant
qu'elle pouvoit les Bourgeois
à la revolte , mais heu
reufement ils furent fages, &
de Crémone. 393
dans le temps que cette Cavalerie
penfoit fe loger , elle fut
obligée de s'en aller, s deprofiter
d'unefeule porte qu'il leur
reftoit,car à la fin on les avoie
reduits à la feule porte defainte
Marguerite que les Ennemis
conferverent pour leur retraite.
S'il enft efté poffible de la réga
gner de bonne heure , toutes
leurs Troupes qui eftoient dans
La Ville , le Prince Eugene , le
Prince de Commercy , & la
plufpart de leurs Generaux, auroient
eftéfaits prifoniers; mais
parce qu'il falloit du Canon
pour les débufquer de ces poftes
Kk iij
3242 La journée.
qui deffendoient l'aproche de
cette porte , je veux dire d'une
Eglife , & de quelque maison ,
où ils s'eftoient tous retirez ,
d'où ils faifoient un feu terri
ble , & qu'ilfe paßa un temps
confiderable à mettre ces fortes
de machines en eftat d'eftre
attelees,la nuit arriva , à la
faveur de laquelle tous ceux
qui purent fe fauver so reti
rerent en tres -mauvais ordre
parce qu'on les ferroit de prés.
Toute la Cavalerie paffa par
la porte , & fous le feu de la
demy- lune qui eftoit auprés.
La plus grande partie de l'Ins
A
de Crémone. 395
fanterie fauta les ramparts ,
& enfin on atteignit cette
derniere porte d'où on leva le
Pont Levis & on ferma
le passage à tout ce qui
pouvoit refter dans la Ville .
C'est ainsi que c'eft terminé cette
chaude avanture qui auroit
efté bien funefte pour nous , fi
elle avoit commencé deux beures
plutoft. Cependant fi nous
n'avions pas perdu M. le Maréchal,
il y auroit dequoymettre le
Prince Eugene au defefpoir, luy
qui jufqu'à lors avoit évité ,
foit parcrainte ou autrement ,de
faire connoiftre aux Italiens,
Kk iiij
596
La Fournée
& à fe depends , la valeur
le courage de nos Troupes.
Je paffe aux Extraits de
quelques autres Relations ,
il y en a une qui dit , aprés
avoir parlé de l'ordre que
M. d'Entragues avoit donné
afin que le
Régiment qu'il
commandoit fuc preft le
lendemain matin pour l'exercice
qu'il avoit réfolu de
luy faire faire. M. Mahoni par
la même précaution donna le
même ordre pour le Régiment
Irlandois qu'il commandoit
en Labfance du Colonel. IL
de Crémone.
397
s'eftoit jetté fur fon lit ayant
dit à un valet et à son boste d
e)
de l'éveiller des que le jour
paroiftroit. Il entendit de la
Cavalerie paffer dans la ruë
ce qui l'obligea de fe lever en
Jurfaut. Il fe plaignit à fon
boste qui vint dans ce moment
l'avertir de ce qui fe paffoit
dans la ville , de ce qu'il ne
L'avoit pas éveillé à temps .
L'hoftelugrépondit , que c'étoit
bien pis , puifque c'estoient
les Cuiraffiers de l'Empereur
qui paffoient fous les fenef
tres , & que les Ennemis avoient
furpris la Place. 14
389
La
fournée
prit auffitoft fes piftolets
aprés avoir examiné avec
attention ce qui fe paffoit afin
de choisir un temps favorable
pourfortir fans eftre attaqué,
il en trouva un , & fut aßez,
heureuxpour rejoindrefon Regiment.
Voicy l'Extrait d'une au
tre Relation fur un fait dong
perfonne n'a parlé .
Les Officiers de la Citadelle
voyant que les Ennemis eftoient
déja maiftres des principaux
endroits de la Ville ,
crurent qu'ils devoient fe préparer
à une vigoureuse refiftans
3
1
de Cremone. 3999
ce , et pour eftre en eftat de la
Soutenir longtemps , ils prirent
d'abordle party de choisir quel
ques uns d'entre eux qui bien
accompagnez allerent enpayant
ou en donnant des billets enlever
la plus grande partie du
pain qu'ils purent trouver
dans les maiſons voisines d'où
ils firent auffi voiturer du vin
& de la farine dans la Citadelle
ainfi que pluſieurs chofes
neceffaires pour foutenir un
Siege.
Bien avant dans le jour
M. de Revel ayant envoyé
demander à ces mefmes Officiers
400
La Fournée
deux pieces de Canon pour luy
ayder à repouffer encore plus
vivement les Ennemis ces
Officiers manquant de chevaux
s'attelerent eux - mêmes à l'affut
de deux Canons , & ils
les menerent à M. de Revel
On trouve ces mêmes termes
dans une autre Relation.
M. de Praflin voulant faire
rompre le Pont ayant fait,
repaßer les Troupes que nous
avions à l'autre tefte pour le
garder , un Sergent le pria de
Luy laiffer prendre dix ou douze
Soldats , fe chargea de l'execution
de ce desein impor
de Cremone. 401
,
tant. M. de Praflin à qui
fon courage eftoit connu fongeant
que fa prefence eftoit
neceßaire pour repouffer les
Ennemis qui venoient sy oppofer
de toute leur force , s'en
remit à la valeur, & à la conduite
de ce Sergent ) de fa
petite Troupe qui avec une
intrepidité , & une fageffe qui
n'ont guere d'exemples , rompirent
le Pont ,foutinrent tout
ce qui s'y oppofa , & rejoignirent
les Irlandois qui fe figna-
Loient , & avec lesquels s'eftoient
auffi joints les cent cinquante
Soldats François qui
avoient repaffe le Pont.
402
LaJournée
Je ne dois pas oublier icy
que Dom Diego de Concha
,, Gouverneur de la Ville
, accourut au premier
bruit, tomba au milieu d'une
troupe d'Allemans , fut
abandonné d'une petite garde
qu'il menoit avec luy, &
bleffé de deux coups de
mouſquait , l'un au ventre,
& l'autre au bras gauche.
Il joignit alors , quoyque
bleffé, Mrs de Revel , & de
Crenant , & montrant un
courage intrepide il alla
de Cremone. 403
avec eux pour chaffer les
ennemis de la porte d'Ogni
fancti , & du Boulevard de
S. Michel , faifant des baricades
de tous coſtez , & les
refferrant dans les poftes
qu'ils occupoient fans pouvoir
leur ofter leur communication
avec la porte fainte
Marguerite , où les ennemis
fe maintenoient
; mais
on les empêcha d'aller vers
la porte du Po , où ils faifoient
tous leurs efforts pour
s'en faifir. Dans ce temps là,
404 · La Journée
on vit de l'autre cofté de
cette Riviere , un gros de
Cavalerie fur qui on fit tirer
le canon des deux batteries
que l'on avoit dreffées
de nouveau .
Une autre Relation porte
que foixante Soldats François
qui s'eftoient raffemblez
fans Officiers avoient
combatu tout le jour , en
choififfant pour Chefleplus
ancien d'entre eux qui fuccedoit
toûjours à celuy qui
estoit tué , que cette pe-
•
1
de Cremone.
405
1
t'te Troupe a fait des prodiges.
Mr Mahoni a dit au Roy
qu'un jeune homme vétu
de rouge avoit tué plus de
trente hommes ; mais qu'il
n'en fçavoit pas le nom ,
S. M. qui cherche toûjours
à recompenſer la valeur de
ceux qui ne luy demandent
rien , & mefme de ceux qui
ne fe font pas connoiſtre ,
dit qu'il qu'il faloit s'infor -
mer qui il eftoit , & qu'el-,
le donneroit des ordres pour
cela. LI
406 LaFournée
Rien n'eft plus beau que
l'action de plufieurs foldats
François , qui fe voyant
preffez & renverfez par les
Cuiraffiers de l'Empereur ,
prirent des tonneaux , &
les roulerent au devant de
cesCuiraffiers,leurschevaux
épouventez prefentant le
flanc, en fe cabrant , nos fol-
'dats & nos Grenadiers avec
les bayonnettes dans leurs
fufils en tuoient autant qu'il
en paroiſſoit devant eux ,
& les Cuiraffiers renverfèz
de Cremone. 407
n'eftant plus en eftat de parer
le coup qu'on leur portoit
, il en échapoit fort peu
à l'adreffe & à la valeur de
ceux qui les attaquoient.
Il y avoit plufieurs Houffards
qu'on avoit poftésdans
un Cimetiere qui eft attes
nant de la Chapelle dont il
eft parlé dans la plupart des
Relations . Ils avoient eû .
ordre de fe tenir couchez
fur le ventre, & d'attendre
en cet état qu'on leur vinſt
dire qu'il étoit entré affez de
L lij
408 La Fournée
troupes pour eftre en étar
d'agir,de forte qu'alorsqu'ils
virent paroiftre les François
, ils ne fe mirent point
fur la deffenfive
, perfuadez
que c'eftoient des Troupes
Allemandes
, ainfi leur peu
de refiftance
fut caufe qu'il
y en cut beaucoup de ruez ..
Ceux qui ne furent pas,
faits prifonniers & qui fe
fauverent fe jetterent dans .
la Chapelle où il y avoit un
grand nombre de leurs car
marades, & comme le temss
de Cremone. 409
on mit
eftoit trop cher pour en
perdre à les forcer , on
le feu à cette Chapelle.
Dans le temps que les Imperiaux
avoient de l'avantage
, & qu'il n'y avoit encore
que peu de nos gens.
aſſemblez , une groſſe troupe
d'Allemans alla dans
une Auberge , & demanda
s'il n'y avoit point de François
logez . On répondit
que non , & on l'affura
même d'une maniere à
faire croire qu'on difoit la
--
410 La Fournée
verité. Les Allemans en fu
rent perſuadez , & s'en retournerent.
Cependant tous
les Equipages de M le Duc
de Lediguieres eftoient dans
cette Hoftellerie, dont l'Hôte
dit enfuite à ce Duc,
Qu'il auroit plutoft fouffert
qu'on l'eust maltraité que
de rien dire qui euſt pia
faire le moindre dommage
à un Seigneur quile payoir
fi bien , & des manieres
honneftes duquel il avoir
toujours efté charmé.
de Cremone. 411
Quand M le Prince de
Commercy fit fonner la
Cloche que l'on appelle du
Public pour affembler le
Confeil de Ville , & dont
on ſe ſert pour avertir les
perfonnes qui en doivent
eftre. Il n'y eut que ceux
qui eftoient dans l'efpace de
la Ville que les Allemans
occupoient qui s'y rendirent,
& ceux -là n'eftant pas
alors en pouvoir de ne pas
accorder ce que l'on exigea
d'eux, ne pûrent refufer les
9
412 La Fournée
tourages , & les vivres qu'on
leur demanda. Ainfi l'on
peut dire qu'ils n'ont rien
accordé que forcez , & que
fi quelques particuliers fe
font laiffé feduire par argent
par promelſes ou autrement
, ceft un crime
perfonnel auquel le General
n'a aucune part . Les
Habitans ont efté fages
pendant la mêlée. Ils n'ont
paru ny attroupez , ny armez.
Les Magiftrats même
ont rifqué par des réponses
affez
de Cremone 413
affez fortes pour la fituation
où ils fe trouvoient , & ils doivent
s'applau
dir
de
la
fidelité
qu'ils
ont
gardée
à leur
légitime
Sou
.
verain
. Comme
on
avoit
lieu
de
fe
défier
des
Habitans
&
qu'il
falloit
avoir
quelque
for
te
d'attention
fur
leurs
mouvemens
, cette
attention
par
tageoit
celle
que
les
Troupes
devoient
avoir
à
tout
ce
qui
les
regardoit
d'ailleurs
, &
à la
deffenſe
de
la Ville
, &
de
leur
vie
. A peine
avoient
elles
des
Officiers
pour
les
former
, la
pluſpart
eftant
affiegez
dans
LI
414 La Journée
les maifons où ils demenroient
, de forte que l'on peut
dire qu'il eftoic mal aifé d'en
fortir fans eftre expofé à une
* mort prefque certaine , & ce
qu'il y avoit d'avantageux
pour les Ennemis , c'eſt que
pendant que nos Troupes
manquoient d'Officiers , on
avoit non foulement mis à la
tefte des Allemans le double
des Officiers qu'ils avoient or
dinairement , mais que tous
ces Officiers avoient esté
choifis parmy ceux quis avoient
la reputation d'eftre
des plus Braves des Troupes
"
de Cremone,
415
18
l'on Ra
i que l
ennemies , ainſi
accoutumé d'en choisir pour
un coup de main De maniere
que pendant la plus grande
chaleur du combat , il nous
manquoit ceux qui furent
tuez d'abord en fortant de
*-leurs maifons , ceux à qui on
avoirdonnécongéde repaffer
en France à caufe du Seme.
tre, & ceux qui estoient allez
recevoir leurs recrues à Toulon.
Cela faifoit que les ennemis
en avoient le double de
* ce qu'il leur en faloit pendant
que nous n'avions pas la cinquième
partie des Officiers
L'lij
416 La Journée
dont le nombre a toujours
paru neceffaire pour conduire
& pour commander des troupes.
Cependant malgré tout
cela , nos troupes fe forme.
rent. Jay déja marqué en
quelques endroits de quelle
maniere elles le firent. Pluhieurs
Corps qui eſtoient
foibles , & qui n'avoient enfemble
que
le tiers
de leurs
Officiers
, fe
joignirent
en
un , & reçurent
le comman
..
dement
des Officiers
qui n'étoient
pas
de leurs
corps
.
D'autres
prirent
des
Dra.
peaux
, fur lefquels
ils écrivi
La Cremone.
417
rent Vaincre ou mourir , & les
Compagnies qui fe trouvoient
fans Officiers fe rangerent
fous ces Drapeaux.
Un Soldat voyant une affez
groffe troupe fans Officiers
qui deliberoit fur ce qu'elle
avoit à faire , leur dit, il n'eft
pas temps de deliberer lorsqu'il
faut fonger à vaincre. Vive le
Roy , mes Camarades , &fuivez
mey Ils crierent, vive le Roy ,
& lefuivirent.
Malgré la difficulté que les
Troupes avaient de fortir des
lieux où elles eftoient affiegees
, c'elloit une chofe fur
L'liij
418 La Fournie
prenante de les voirarriver en
foule fur les remparts . Lesuns
fortoient de leurs maifons
pour gagner le lieu où étoient
feurs Corps fans fe mettre en
peine des coups qu'on tiroit
lur eux. Les autres perçoient
en paffant celles où ils logoient
pour arriver juf
aux remparts de maifon
en maifon & d'autres paffoient
pardeffus les toits au
peril de leur vie à caufe des
difficultez dangereufes
qu'ils
rencontroient
pour pafler
d'uu toit à un autre , ou pour
mieux dire pour fauter d'une
de Cremone 419
maifon à l'autre. Leperilaug
menta lorfqu'on s'apperçue
qu'il y en avoit qui prenoient
cette voye pour arriver plu
toft aux rempars , & il y en
eut quelques uns de tuez par
les ennemis qui tirerent deffus
. Il n'y a rien de plus gloriepx
pour ceux qui ont mis
tous ces moyens en ufage ,
afin de courir à la gloire. Ils
pouvoient demeurer dans les
lieux où ils eftoint fans qu'
on puft les accufer de lacheté.
Cependant ils ont fait
ce qu'on n'attendoit pas
d'eux , & ce qu'on ne leur
L1 iiij
420 La Journée
auroit pas demandé ; &preſ
que fans Chefs , fans has
bits , fatiguez de tout ce
qu'il leur avoit falu entre.
prendre pour joindre quelques
troupes afin de combatre.
Ils ont attaqué des
vainqueurs , ils les ont bar
tus , ils les ont pouſſez de
ruë en ruë & de poſte en
pofte , pendant onze heures.
ils les ont enfin obligez à
prendre la fuite , & ont vu
les troupes d'élite de l'Empe
reur , commandées par trois
fois autant d'Officiers qu'el
les avoient accoutumé d'en
de Cremone.
421
avoir, & beaucoup plus nom
breuſes , comme il a efté juſ
tifié par le calcul fait fur leurs
propres Relations , leur tour
ner le dos. Le Roy en a été
tellement fatisfait que S. M.
a donné la paye étrangere
aux Irlandois , double paye
aux François pendant deux
mois fur le pied complet , &
cent livres de penfion aux
douze plus anciens Dragons
de Fimarcon .
Voici les noms de la plus
grande partie des Corps qui
le font couverts d'une gloire
importante dans cette me422
La Fournée
morable Journée qui fera vi
vre éternellement le nom de
Cremone.
Infanterie, 2trução
Royal des Vaiffeaux.com pl
Royal Comtois.
De Medoc.
Cambrefis.
Croüy .
Baujolois.
Dillon.
Bourke .
Cavalerie.
Dauphin.
Narbonne..
Viltz.
Monperoux.
de Cremone
423
Nasema
Dragons.
Fimarcon.
Ces Troupes avec trois
ou quatre autres Corps done
les noms ne font pas mar
quez icy , fe peuvent vanter
d'avoir fi bien battu les Allo
mans , que M' de Crenant qui
les vit de fa feneftre qui donnoit
fur la porte par laquelle
ils fortirent , a dit qu'il n'en
avoit vû fortir qu'environ
quatre cens Fantaffins ; &
des gens dignes de foy ont
rapporté que les routes dé
leurs retraites eftoient remplies
de morts.
"
424 La Fournées
爵
Si je voulois parler de tous
ceux qui fe font diftinguez ,
il faudroit vous nommer tous
les Officiers & vous dire mê
me tous les noms des Soldats .
M ' le Comte de Marcillac ,
Capitaine dans le Regiment
des Cuirafliers , M ' le Comte
de Marais , tous deux Aides
de Camp de M ' le Maréchal
de Villeroy , ont cherché à
faire fentir aux Ennemis le
chagrin qu'ils avoient de la
prife de ce Maréchal. Animez
par la gloire , & par le
defir de fe vanger , ils ont
chargé par tout, avec une ar
deur inconcevable..
de Cremone
425
Dans le temps que
temps que l'alar
me fut donnée , M'de la Planche
, Capitaine dans Fimar
con , monta à cheval , alla aux
Cafernes où eftoit ce Regi
ment , en affembla le plus
qu'il luy fut poffible ', & fit
avertir lon Colonel de ce qui
le paffoit . Il alla au Pont de
communication , fic mettre
pied à terre aux Dragons ,
& donna le temps au lecours
de venir , en faisant toûjours
un fort grand feu. Le Lieu.
tenant Colonel de ce Regiment
fut tué en arrivant , de
maniere que M' de la Plan426
La fournée
che cftant le feul Officier qui
ſe trouvaft alors à ce Corps ,
remplit , pour ainfi dire , tou
tes les fonctions de ceux qui
y manquoient , & s'y diftingua
avec une valeur & une
intrepidité que l'on auroit
peine à égaler.
M' de Seinfal , connu par
cent actions d'éclat , & de vi,
gueur , le mit à la tefte de
Toixante hommes , qui connoiffant
fon heureufe intrepi
dité le fuivirent par tout , &
fe firent jour en divers endroits
au milieu des Ennemis.
Quoy qu'il cuſt reçu un coup
W
de Cremone
de moufquer dans la main , il
ne fe retira point , & alla chez
Mr le Maréchal de Villeroy ,
où Mr le Prince Eugene avoit
mis trente hommes pour gara
der fa vaiffelle d'argent pen;
dant le combat , comptant
qu'elle devoir appartenir aux
vainqueurs . Mr de Seinfal fe
rendit maiftre de la maifon ,
defarma les trente hommes ,
& les fir conduire prifonniers
au Chateau .
On ne peut donner trop
de louanges à Don Diego de
la Concha , Gouverneur de
Cremone. Il fut bleffé désle
428 La Journée
matin d'un coup de mouf
quet au ventre , & d'un autre
coup de feu au bras. Ses blef.
fures ne l'empêcherent point
d'agir pendant tout le reſte
du jour , & de fe trouver aux
occafions les plus importantes.
Il mourut de fes bleffu .
res le troifiéme de Février
au foir , après avoir accom
pli tous les devoirs , & dit en
mourant. Fay reçu les Sacremens
, & Cremone eft au Roy
mon Maiftre , je meurs content.
Quoy que le Pont rompu
à propos par les ordres de Mr
de Praflin , ait empêché que
de Cremone.
429
Mr le Prince Thomas de Vaudemont
n'entraft dans la Ville
, avec le gros Corps qu'il
commandoit , l'entrepriſe de
Mr le Prince Eugene ne devoit
pas laiffer de réüffir , &
la valeur des Troupes Françoiſes
, ainfi
ainfi que le courage
& la bonne conduite des Of
ficiers Generaux & fubalternes
l'ont feules fait manquer.
Les Troupes qui eftoient entrées
dans la Ville étoient plus
que fuffifantes pour triompher
d'une Garnifon beaucoup
inferieure en nombre, &
qui eftoit feparée , endormie
Mm.
430
La Journée
& prefque fans Officier . M'le
Prince Eugene avoit commencé
par avoir un plan de la
Ville , fur lequel eftoient
marquées toutes les Gardes
avec le dénombrement de
troupes de chacune , les quartiers
, & les maiſons des Of
ficiers Generaux , toutes les
Cafernes , & ce qu'il y avoit
de troupes dans chacune. M
avoit donné des guides à tous
les Officiers qui commandoient
les détachemens de
chaque Regiment , pour les
conduire dans les lieux où lo.
geoient ceux dont ils avoient
de Cremone. 431
&
ordre de fe faifir. Ce grand
ordre avec une grande fuperiorité
de nombre fur des
Troupes endormies , devoit
rendre le fuccesde l'entreprife
infaillible , & il femble que le
Ciel l'ait plutoft fait échoüer
que les hommes.Il ne faut pas
s'étonner fi l'on vit мr le Prin
ce Eugene pleurer de defef
poir, voyant manquerun def
fein qu'il avoit fi bien concerté.
Ce Prince craignoit f
peu ce mauvais fuccés qu'il é
crivit d'aborden plufieurs endroits
qu'il eftoic maiftre de
Cremone , ce qui donna oc-
Mmij
432 La Fournée
8
cafion à Monfieur le Duc de
Savoye , de faire paroiſtre
fa prudence & fonze.
le pour les deux Couronnes ,
puiſque ce Prince fic aufh
toft avancer des Troupes auprés
du Pô , & offrit de les
faire marcher.
Le Roy eftant toûjours
prefte à reconnoiſtre la vas
leur & le merite , & n'at
tendant jamais qu'on luy
demande les recompences
des fervices fignalez , envoya
à мr le Comte de Re રે
vel le Cordon de l'Ordre
du S. Efprit , prefque dans
de Cremone
435
le mefme temps qu'il apprit
l'affaire de Cremone . Il le
propofa quelques jours apres
au Chapitre qui fut affemblé
exprés , & Sa Majeſté
en fit l'éloge d'une maniere fi
éloquente , & avec tant de
grace , & de bonté , que
plufieurs dirent tout haut
que cet Eloge valoit mieux
que toutes les plus grandes
recompences
. Le Gouver
nement de Condé ayant vaqué
quelques jours enfuite
par la mort de Mr le Marquis
de Crenant , le Roy en
gratifia encore Mr le Comte
434 LaFournée
de Revel. Comme la place
de Directeur de l'infanterie
vacquoit auffi par la meſme
me mort , Sa Majesté eftant
extremement contante des
fervices de Mr le Marquis
de Crequy & fur tout de
ceux qu'il a rendus cette
campagne, luy a donné cette
direction . Mr le Marquis du
Pleffis Praflin a efté fait en
mefme temps Lieutenant ges
neral Mr d'Arennes , Maréchal
de Camp : Mr de Fi
marcon Brigadier : Mrs de
de Marcelin & de Beaulieu,
Vieutenant Colonels du
de Cremone, 435
2
Royal Comtois & de medoc,
ont auffi efté faits Brigadiers
Mr Mahoni Irlandois a efté
fait Colonel , & a eu une
penfion , Mr Wacob Lieutenant
Colonel dans le Regiment
Irlandois de Bourke :
& Mr Connock Lieutenant
Colonel reformé dans le mef
me Regiment , ont ofté faits
Colonels, & Mr Mar-Auline,
Lieutenant des Grenadiers
de Bourke , a eu la Compa
gnie vacante.
Le Roy a donné le Regi
ment des Vaiſſeaux qui vac.
quoit par la mort de мr d'En
#36 •LaJournée
tragues , à мr de montandre
Colonel du Regiment
de me,
dac , & le Regiment
de Medoc
à мrle Chevalier deChamillart
cy devant Capitaine
de Vaiffeau , frere de мr de
Chamillart
, miniftre & Secre
taire d'Etat & Controlleur
ge.
neral ' des Finances
. On ne
peut mieux remplir tous les
emplois d'un Capitaine de
Vaiffeau , qu'a fait ce Cheva .
lier . Ce n'est point moy qui
parle , c'eft mr de Ponchartrin
qui dit à Mr de Chamil
lart , il y a quelque mois en
luy parlant de Mr de Chamillart
,
de Cremone 437
millart fon frere, qu'il ne con
moiffoit pas tour for merite, qu'il
en eftoit mieux informé que luy,
& que c'étoit un des meilleurs
fficiers que le Roy euft.
S. M. a donné le Regiment
de Cambrefis qu'avoir feu Mr
de Prefle , à Mr de Marquefat
ancien Colonel reformé.
Mr le Duc de la Feuillade ,
& Mr le Comte de Rouffy
ayant demandé au Roy la
permiffion d'aller fervir en
Italie , Sa Majefté leursen a
fçû dautant meilleur gré ,
que le fervice eft plus éloi
gné , & plus rude en ce
Nnen M
438
La
Fournée
..
9
puis là Le Roy, a bominé
Mr. le Duc de la Feuillade ,
Maréchal de Camp quelques
jours apres les depart de ee
Duc. Le choix que Se ‹Mà
fait de Mr le Duc de Vandoſme
pour aller commander
fon Armée en Italie , a
efté generalement applaudy.
fon experience , fon zele pour
le Roy , & fa bonté pour les
troupes , ont beaucoup con
tribué à l'applaudiffement
qu'on a donné à ce choix,
Ce Prince eft auffiroft par
ti , & fa chaife n'avançant
pas affez vifte à fon gré dans
les montagnes , il a conti-
#
de Cremone. 439
11
•
nué fa route fur des chevaux
de pofte de maniere qu'il
eft arrivé des le 15. du mois
à Milan . Il a envoyé des
ordres à toure la Cavalerie ,
d'avançer le plus promtement
qu'il feroit poflible ,
& de retrancher quelques
féjours. Les Carabiniers ont
retranché quatre jours de
marche & il y en a plus de
huic que l'on a reçue nou.
velle que la Gendarmerie
eftoit à Pavie : que toute la
Cavalerie eftoit en Piémont,
& qu'il ne reftoit plus que
quatre Bataillons à embar
Na ij
440 La Journée
quer à Toulon , de forte
que
toutes nos troupes tant Ca
valerie qu'Infanterie , doi ,
vent eftre prefentement arrivées
au lieu où elles font
attendues.pular
al
Mr le Baron de Veils
Capitaine de Carabiniers
qui a fervy fous Mr de Van.
dofme au fiege de Barcelo.
ne , eft tellement charmé des
manieres de ce Prince , qu'il
a demandé a eftre un de fes
Aydes de Camp.
Toutes chofes fort en tres
bon Etat à Cremone. Le
Ponty a efté retably des le so.
de Cremone.
348
de ce mois. On y a agrandi
l'ouvrage qui le couvre , on
la rendu capable de conte.
nir quinze cens hommes ; on
la paliffa dé , on a raccommo、
dé plufieurs breches que le
temps avoit faites , & l'on a
fait dans le foffé une cavette
pour découvrir tous les con
duits qui vont à la ville four
terre.
Il n'y aplus à douter du voyage du Roy
d'Efpagne en Italie , ce Monarque ayant
rendu le Decret fuivant .
DECRET DU ROY D'ESPAGNE
*. Du 2 , Février 1702, fur fon Voyage
de Naples
Espreffans befoins de Naples&
de Milan , me paroiffent d'une
N`n iij
L
342 La Fourné
fa grande conféquence, que je ne puis
avoir de repos jufqu'à ce que j'aye
fatisfait à l'ardent defir que j'ayde
faire voir à mes Royaumes & à mes
Sujets , que l'amor que j'ay pour
eux m'engagera à n'épargner pas
ma propre Perfonne , & à l'expofer
dans les plus grand dangers pour
leur défenfe ; jay donc refolu avec
bapprobation du Roy Tres Chreftien
mon Seigneur& mon Ayeal, depaf
fer au Royaume de Naples le mois
prochain fur l'Efcadre de quatre
Vaiffeaux , qu'il a ordonne de tenir
prefts à Toulon pour cet effet, afin que
ma prefence & mes Troupes qui y
ont paffe , celles qui fe preparent
actuellement à y paffer , & celles
que Le Roy mon Ayeuly envoyera
avant mon arrivée puiſſen calmer
Les efprits , & empefcher par les
de Cremone
443
C
armes l'entrée des Ennemis ; jay en
core refolu aprés avoirrétabli le repos
à Naples de paffer à l'Armée
qui eft dans le Milanois , & de me
mettre à la tefte des Troupes qui le
défendent. Jefais ma premiere obli
gation de voir deprés ce qui fe paße
dans ces deux Etats , dans une occafion
de la confequence de celle - cy
qui fera aifement connue de mon
Confeil , je veux répondre à fon zele
& à fes bonnes intentions en luy
donnant part de ma refolution 3 &
afin que pendant mon abfence les
Royaumes d'Espagne puiffent eftre
gouvernez par un Miniftere fage &
experimenté qui y maintienne la
justice , le refpect , & la prompte expedition
des affaires , je nommeray
une Fointe , dans laquelle le Cardinal
Portocarero , Archevefque de
Nn.iiij
1444 La Journée
Tolede ; y aura les mefmes facul
tez & prerogatives , que la Rein
ne ma Tante a euê dans celle qui a
efté établie par la difpofition du
Roy mon Oncle. Le Gouverneur da
Confeil , les Prefidens d'Arragon
dItalie , de Flandres , & des Indes
, avec le Marquis de Villafranca
mon Grand Maiftre d'Hon
fely traiteront les affaires dans lai
forme que j'ordonneray , & parce
que La Reine ne pouvoit fans dou
leur fe refoudre à me laiffer partir
pour ce voyage, je luy ay donně la
fatisfaction de venir avec moyjufqu'à
Naples , & j'en donne avis
au Confeil,
A Barcelone , le 2. Février 1702 .
Au Gouverneur da Confeil
de Cremone.
445
LETTRE DU ROY D'ESPAGNE
à Son Excellence
M LE MARQUIS DE BEDMAR,
COMMANDANT GENERAL
DES PAÏS - BAS.
Marquis de Bedmar , mon
Parent, Gentilhommede ma
Chambre , Commandant general
de nos Païs-bas en Flandre.
Le temps l'occafion favorable
de défendre en perfonne mes
Royaumes & mes Sujets , commeje
te dois , eftant arrivé , j'ay refolu de
paffer en Italie au mois de Mars
prochain fur une efcadre des Paiffeaux
du Roy Tres- Chreftien , mon
Seigneur & mon Ayeul , qui eft
prefte pour cet effet & parfon ordre
dans fon Port de Toulon . Mon intentton
eft d'aller premierement à
Naples , pour confoler &favorifer
446 La Journée
mes Sujets de ce Royaume , & pour
les mettre avec les Troupes quej'y
ay envoyées , celles qui y marchent
& celles que le Roy mon Ayeul y
fait paffer , hors d'eftat de craindre
approche des Armées ennemies , je
me rendray enfuite à Milan, &je
me mettray à la tefte de l'Armée , je
n'oublieray rien de tout ce qui pourra
contribuer à la Paix & à la tranquillité
de l'Italie , à l'union avec
fes Princes , & à la confervation
de leur Souverainete , & de leur repos
& c'eft de quoy j'ay bien voulu
vous donner avis .
MOY LE ROY.
De Barcelone les de Fevrier 1702 .
DON ANTONIO DE UBILLA
Y MEDINA .
Le Roy d'Espagne aura trois
Compagnies de Moufquetaires,.
deCremone.
447
qui monteront tour à tour la
garde auprés de la perſonne. La
premiere , fi l'on en croit les
Lettres de Barcelone , fera de
de cent Gentils- hommes Efpagnols
. On peut répondre du ze
Te & de la fidelité de cette Na
tion pour fon Souverain , & même
de l'intrepidité que faifoient
voir autrefois les Espagnols fous
des Rois belliqueux . Il n'y a
point à douter que lors que fous
le Roy qui gouverne aujour
d'huy l'Espagne , la Nobleffe
Efpagnole fe fera de nouveau
fait une habitude du mêtier de
la guerre , elle ne faffe paroî
trela même valeur , & la même
intrepidité dont elle a donné
des marques dans les ficcles precedens
. On peut dire même que
448
Lafournês
quand cette Nation ne feroit
pas auffi belliqueufe qu elle l'a
efté autrefois , elle fe feroit du
coeur par honneur & par raiſon.
Gette Compagnie de Moufquetaires
de Gentilshommes Efpagnols
s'embarquera avec Sa Ma
jefté Catholique.
La feconde Compagnie eft
toute de Gentilshommes Flamans
des premieres Maifons de
Flandres. Il s'en eft prefenté un
grand nombre qui ont tous
demandé à y entrer , que le
choix a efté mal - aifé à faire ,
parce qu'il eftoit dicile de refus
fer des perfonnes diftinguées
par leurs fervices & par leur
naiffance.
•
La troifiéme Compagnie eft
de cent Gentilshonimes Italiens
Sujets de Sa Majeſté Ca--
de Cremone.
449
tholique. Ce Prince la trouvera
à Naples , ou on la forme
* La Reine qui craignoit la mer
lorfqu'elle a paffé en Espagne,
ne l'apprehende plus quand il
s'agit de fuivre le Roy. On ne
peut montrer plus d'amour &
plus d'attachement que cette
Princefle en fait voir pour ce
Monarque. Elle ne la point
abandonné dans fa maladie
quoy qu'elle couruſt riſque de
gagner la fivre , & elle luy
donnoit elle même tout ce qu'il
prenoit. Le rifque eftoit plus
grand durant la Rougeole. Ce
pendant cette Princeffe a cu
beaucoup de peine à s'en feparer.
Le Roy qui fe porte parfaitement
bien ne parle plus que
de fon voyage d'Italie ; & l'inpatiente
ardeur qu'ila de le voir
450
LaFournée
à la refte des Troupes qui l'y
attendent ne peut s'exprimer.
1 La Ville de Mantoue eftant
bloquée du côté dont les nouvelles nous
peuvent venir , nous n'en pouvons recevoir
que par Venife , ce qui fait que fouvent
elles font vieilles & qu'elles ne font
pas toujous accompagnées de circonftan
ces qui feroient neceffaires pour éclaircir
plufieurs fairs. Ainfi nous avons appris
fans aucun détail, & fans date, que Mile
Comte de Teffé eftant forti de Manroue
avec un détachement de la Garniſon de
cette Place , avoit enlevé auprés de Marmirolo
un magafin de trois cens facs de
farine , & quatre -vingt chariots chargez
de foin , fans que les Allemans qui
toient retranchez dansun pofte voifin ,
cuffént ofé fortir pour s'y oppofer Il
faut que corte expedition , dont il n'eft
pas permis de douter, à caufe des per
fonnesqui l'ont mandée ait efte encore .
plusconfiderable qu'il ne paront puifque
Mr le Comte de Teffé s'v eft trouvé en
perfonne Rien n'eft Amal à la vigilance
•
de Cremone,
431
&à l'attention qu'il a pour harceler les
ennemis , les dommages qu'il leur caufe
tous les jours , font fi confiderables
que fi on les mettoit enſemble à la
fin de chaque mois on vetroit que les
Allemans ont plus perdu de ce culté
là que dans une groffe action où ils
auroient efté entierement défaits, Ce
Comte ayant fçu qu'ils avoient mis
quatre cens hommes , tant Cavalerie
qu'Infanterie à ponte- merlano , à deux
lieues de Mantoue , détacha Mr de
Zurlauben, avec deux cens cinquante
Chevaux , & Mr de Leuville à la tefte
de quatre cens Genadiers . Ces trou
pes fortirent de Mantque, à l'entrée
de la nit, conduites par un guide
qui s'eftant égaré les mena par de là
le pofte qu'ils avoient deffein d'atta
quer , ce qui fut caufe que les Aller
mans en furent avertis & fe mirent
fous les Arms , cela n'a pas empef
ché que M Zurlauben ne les air bettus
& chaflés du poste qu'ils occupoient.
Hy en a cu cent cinquante
tuez, & fix-vingt pris parmi lesquels
452 La Journée
font fix Officiers . On leur a enlevé
cent foixante Chevaux , quelques boeufs
& quelques Charettes chargées de foin .
Ce metme parry a auffi fait quelques
prifonniers fur a route en revenant de
Mantoue. Nous n'avons eu qu'un
Grenadier tué dans cetre expedition ,
& cinq ou fix foldats bleffés.
C.
Les Lettres de Mantoue du rs Février,
portent que Mr le Comte de Tef
fé envoyoit tous les jours des Partis
pour inquiéter les Ennemis , & que ce
melme jour un Lieuteuant de Cavale
ric, bon Partifan , avoit amené dans
Mantoue cent cinquante Chevaux , &
beaucoup de prifonniers .
?
Mi le Duc de Parme voyant que Mr
le Prince Eugene luy demandoit fa Citadelle
, & quatre cens mille Ecus de
contribution , à redoublé fes Inftances
auprés du Pape pour avoir du fecours,
& Sa Sainteté luy a envoyé mille hommes
tirez du Ferrarois . Ils font entrez
dans Plaifance avec Mr Aldobrandin
qui y doit demeurer en qualité de
Commiflaire du Pape. Comme il n'eft
3
de Cremone. 453
pas poffible que l'Empereur entretienne
autant de Troupes qu'il luy en faudroit
en Italic . Il a compté avant que
d'entreprendre cette guerre , que fi fes
Troupes pouvoient une fois y mettre le
pied il viendroit bien à bout de contraindre
les Princes Italiens à les entretenir.
Ils auroient pû parer ce coup,fi
la lenteur trop prudente des Italiens ne
ruinoir pas quelquefois leurs affaires .
Je croy devoir finir par ce qui regardé
la Journée de Cremone , ainfi que
jay commencé. Mr le Prince Eugene
eltint entré dans la Chambre de Mr.
le Maréchal de Villeroy quelque temps
aprés qu'il eut efté arrefte dit à ce Maréchal
, en entendant tirer dans la Ville,
& comptant toûjours qu'il en eftoit le
maiftre , Que s'il ne faifoit ceffer ces
Tirailleurs , il feroit faire main baſſe
fur toutes les Troupes , fans faire de
quartier à perfonne . Mr de Villeroy luy
répondit, Vous eftes le maistre, & je
ne fuis que voftre prifonnier. Les affaires
ayant tourné mal pour le Prince
Oo
494
La Fournée
Eugene, Mr le Maréchal de Villeroy fur
mené loin de Cremone dans une hoftellerie
avec plufieurs Officiers pr ifonniers.
Ce Maréchal ne foupa ny ne
dormit, & demeura toûjours fans parler,
ayaut la main appuyée fur fon front.
Le lendemain Mr le Prince Eugene
entra dans fa Chambre avec un
air plus modefte que lors qu'il avoit
parlé des Tirailleurs le jour precedent.
Il apprità Mr le Maréchal de Villeroy
ce qui s'eftoit paffé , ce Marechal s'écria
alors en fortant de la profonde
rêverie où il eftoit plongé. Vous me
déchargez , Monfiour , d'un grand fardeau,
& je loue Dieu de ce
que le mat
#' eft tombé que fur moyfeul. Il ne faut
pas s'étonner fi ce Maréchal fut des
premiers à cheval. Il avoit ordonné q'on
luy tint jour & nuit un Cheval fellé, &
fur lequel il puft monter dans le mef
me inftant que quelque preffant evene
ment demanderolt fa prefence. Comme
il ne logeoit pas loin de la Place , &
qu'il ne doutoit point que les Troupes
de Cremone.
415
n'y euffent couru à la première alarme,
fuivant l'ordre qu'elles en avoient , tl
eftoit monté à cheval pour s'y rendre,
Pouvoit-il faire autrement ? Je finis par
un Madrigal qui regarde ce General.
M. Daubicour en eft l'Auteur.
Snr tout évenement le Vulgaire raifons,
Les Allemans , dit -il , font entrez den
Cremone
Ilsons eft defails , mais oftre General,
Eft pris. Sepeut- il rien pour luy de plus
fatal.
Quoique puiffe dire l'envie,
Rien n'est plus glorieux pour le grand
Villeroy ,
Le premier au peril , il expofe fa uie ,
Quipeut mieux meriter l'estime de fon
Roy ?
Je crois devoir ajouter icy les nou .
velles fuivantes . Le Roy au nommé
Monfeigneur le Duc Bourgogne Generaliffime
de fon Armée en Flandre::
Elle fera de quatre-vingt Bataillons ,,
& de fix-vingt Efcadrons , fans com
ter la Maiſon du Roy , les Carabi
456. La Journée de Cremone..
niers ny l'armée de Gueldres .
Mr leComte deToulouze commandeta
la grande Flote, Les troupes de Savoye
font en eftat de marcher. La Reine d'Ef
pagne paffe à Madrid , les Efpagnols
ayant demandé cette Princeffe avec de
avec de tres grandes inftances.. ·
Le Roy a remis fur le pied étranger
les Regimens Italiens de Mouroux,
Saint Second , & Perry. Mr de Tur
menies Nointel qui eftoit Intendantà
Moulins vient faire la charge de garde
du Trefor Royal à la place de Mr fon
Pere. Mr d'Ablege Intendant à Poitiers
va prendre fon Intendance à Moulins,
Mr d'Angervilliers Bouin , va à Alançon,
& Mr Piñon à Poitiers . Le Roy à
donné , des . Patentes de Colonel à huit
Exempts qui font Mrs de S. Po , le
Chevalier de Villeneuve , Vernanfal
S. Avis , d'Oger, Philipe Neuchelle ,
Parifontaine . S. M. vient de donner
une penfion à Mr le Chevalier d'Entragues
Capitaine dans le Regiment de S
M. dont le frère a cfté tué à Cremone.
118
Qualité de la reconnaissance optique de caractères