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Eur.
511
m
1701.8
Eur. 511m
1701,8
Mercure
<36624505400014
<36624505400014
Bayer. Staatsbibliothek
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
AOUST 1701 .
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grande Salle
du Palais , au Mercure Galant.
O
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque mois , & on le
vendra une Piece de trente fols monnoye
courante , relié en Veau , & trente fols
en Parchemin , & vingt - huir en feuille ,
Chez MICHEL BRUNET , grande
Salle du Palais , au Mercure
Galanr.
M. DCCI.
vec Privilege du Roy.
Bayerische
Staatsbibliothek
München
AU LECTEUR.
TL y a lien de croire qu'on
ne lit plus l'Avis qui a
efté mis depuis tant d'années
au commencement de chaque
Volume du Mercure , puis
que malgré les prieres réiterées
qu'on afaites d'écrire en
caracteres lifibles les Noms
propres qui fe trouvent dans
les
Memoires qu'on envoye
pour eftrè employez , on neglige
de le faire , ce qui eft
caufe qu'il y en a quantité
Aij
AU LECTEUR.
dedéfigurez, eftant impoffible
de deviner le nom d'une Terre
, ou d'une Famille , s'il
n'eft bien écrit . On prie de
nouveau ceux qui en envoyent
d'y prendre garde,
s'ils veulent que les noms
propres fount corrects . On
avertit encore qu'on neprend
aucun argent pour ces Memoires,
que l'on employera
tous les bonsOuvrages à leur
tour, pourvu qu'ils ne defobligent
perfonne , & que
ceux qui les envoyeront en
affranchissent le port.
MERCVRE
GALANT
L
AOUST 1701.
ES Sonnets fur les
Bouts rimez qu'on
propoſe tous les ans
·
à Toulouſe , eſtant à la gloire
du Roy , & mes Lettres commençant
toujours par quelque
Article qui regarde ce Prince,
A iij
6 MERCURE
ou par quelques Vers à fa
gloire , je croy que vous ne
ferez pas fachée de voir quelques
Vers de ceux qui ont
efté compofez pour le Prix
de cette année.
SONNETS
Sur les Bouts - rimez propoſez á
Toulouſe ,, pour eftre remplis
à la gloire de Sa Majefté,
I.
Q Velspompeux appareils , quels
fpectacles!
L'Espagne parfon choix rend l'Univers
De fon jeune Heros cent Peuples
font
furpris ,
épris :
GALANT. 7
Apeinefur cesfaits euft- on cru les
&
Oracles.
Pour le Sang de Bourbon Dieu feul
miracles,
Ces coups heureux du Ciel font l'éfait
ces
quitable
gloire
Prix
De cent travaux pieux pour fa
entrepris,
obftacles.
Philippe eft couronné malgré tous les
S
Bellonnefans pouvoir dans ce fiecle
nouveau,
De rage fous fes pieds brife , éteint
fon flambeau,
terminées ,
Les querelles des Rois font enfin
2
Et l'envie attachée aux grandes
actions ,
A iiij
8 MERCURE
Pour changer de LOUIS les hautes
tes deſtinées ,
Tache en vain de liguer de fieres
PRIERE .
Nations .
O Seigneur , protegez & l'Espagne
&la France ;
Que leurs peuples guerriers foient a
jamais unis .
Daignez vous fouvenir que Louis &
Son Fils
Ne regnent dans ces lieux que par
voftrepniffance.
I I.
Sous ton regne , grand Roy , que
d'auguftes
fpectacles
Se découvrent auxyeux de l'Univers
De tes rares vertus tous les coeurs
font
ſurpris !
épris ,
GALANT. 9
Il faut pour te louer la bouche des
S
Oracles.
Ta vie est tous les jours un tiffu de
miracles ,
Ta gloire ne peut pas aller à plus
haut
C'est réaffir pour toy que d'avoir enprix
3
trepris ,
Toute l'Europe en vain t'oppose des
S
obſtacles
Lors qu'un de tes rayons par un éclat
va
Se répandfurl'Eſpagne , & luy fert
de flambeau,
Là toutes tes grandeurs fe trouvent ~~
S
terminées .
Tes Petits Fils fur toy reglant leurs
actions,
10 MERCURE
Vont faire allerfi loin leurs hautes
deftinées
Qu'ils foumettront un jour toutes les
PRIERE.
Nations.
Les Rois tiennentde toy leurpuiſſance
fuprême ,
Grand Dieu , reçois les voeux que je
fais pour Louis;
Tu l'as fait triompher de tous fes
Ennemis ;
Qu'il triomphe longtemps encor de la
mort même.
III.
Tonregne heureuxfans ceffe étale
des
Dont l'éclat a toujours tout l'Univers
fpectacles ,
furpris .
GALANT:
Et l'Ibere à prefent pour toy d'amour
épris ,
Dans le choix defonRoy ne court qu'à
tes
S
Oracles .
Tes victoires , grand Prince , operent
ces
miracles.
La gloire eft l'objet feul dont ton
grand coeur eft
Ta valeur n'ajamais en vain rien
pris,
entrepris ;
obſtacles
Aufi c'eft vainement qu'on te fait
des
S
Ouy , vous luy préparez un triomphe
nouveau ,
Ennemis , qui voulez ralumer le
flambeau
Des Guerres que fon bras a cent fois
terminées .
S
12 MERCURE
On verra vos efforts ceder aux ac
tions
Du Heros , dont la main conduit les
deſtinées
Des Maiftres & des Rois qu'il donne
aux
PRIERE:
Nations
Dien de la Paix , Dieu de la
Guerre ,
Qui rendez le grand nom des Bour
bons immortel
Daignez donner un jour un Trône
dans le Ciel,
A Louis qui foutient le vostre fur la
Sous
terre .
I V.
'Ous ton regne , grand Roy , que
d'étonnans fpectacles!
furpris ;
Du bruit de tes Exploits l'Univers
eft
GALANT.
13 .
De tes rares vertus tous les coeurs
font
épris
Eott cede à lavoix de tes divins
25
Oracles.
Tapieté folide eft feconde en miracles
,
Ta gloire de ton zele eft le plus digne
Prix ,
De la ternir en vain cent Rois ont
entrepris ,
Ta valeur a toujours triomphe fans
S
obftacles.
La Paix ata bonté donne un luftre
nouveau.
D'une funefte guerre elle éteint le
Aambeau
,
L'Europe voit enfin fes peines ter-
2
minées,
14 MERCURE
Le Ciel pour couronner tes grandes
actions,
De la Seine & du Tage unit les
deftinées .
Quel préfage , grands Dieux , pour
les deux
PRIERE.
Nations!
D'une grace toujours nouvelle
A l'Augufte Louis accordez le fecours
.
Voftre gloire , Seigneur , eft l'objet de
Ton zele ,
Et fa tendre bonté l'objet de nos
amours.
Le premier de ces Sonnets
eft de M'Cheron ; le fecond ,
de M' Diéreville ; le troifié.
me , de M' Robert , Avocat à
GALANT- 15
Saint Laurent de Mucidan en
Perigord , & le quatrieme de
M'Simart de Sezane . Si on s'étonne
que le dernier parle de
la Paix lorfque la guerre fem.
ble eftre prefte à ſe rallumer
de nouveau , tant toute l'Europe
eft en mouvement , on
doit prendre garde que la Paix
de Rifwick eftant le Chef.
d'oeuvre de la bonté , de la fageffe
, & de la moderation du
Roy , la pensée qui finit ce
Sonnet le borne à l'Epoque
glorieuse qui marque l'avenement
de Philippe V. à la Cou
ronne d'Espagne , de forte que
16 MERCURE
l'Auteur en a pû uſer ainſi ;
pour donner à Louis le Grand
les juftes louanges que merite
une des plus éclatantes & des
plus heroïques actions de ſa
vie ,fur tout dans un temps où
il employe tous les foins pour
maintenir la tranquillité dont
la France & les autres Nations
ay font redevables.
La Lettre que je vous envoyay
le mois paffé a excité
de la curiofité pour les chofes
qui regardent les Saints lieux ,
& c'est ce qui a donné occafion
à l'Article que vous allez
lire.
GALANT:
17
ECLAIRCISSEMENT
L
de la Lettre venuë de
Ferufalem.
ES Religieux qui gar
dent les Saints Lieux font
tous ceux qui font ſoumis au
General de l'Obfervance de
toutes les Nations du Monde.
Ceux qui y vont de France
font les Cordeliers , ou Obfervantins
, les Recolets , & les
Religieux du Tiers Ordre . Ils
ont un Gardien qui eft Cuſto
de de la Terre Sainte , Vicaire
Apoftolique dans les Royau
mes d'Egipte , Chipre , Sirie ,
Moust 1701 . B
18 MERCURE
Paleſtine & Fungi . Il a les
droits Epifcopaux , donne la
Confirmation & les quatre
Mineurs, officie avec la Croce ,
la Mitre & autres Ornemens
Epifcopaux , & fait des Chevaliers
du S. Sepulcre , qui ont
de tres grands privileges par
toute la Chreftienté fur
tout en Eſpagne , en Italie ,
en Portugal , & en Allemagne.
Il y a fous fa conduite
vingt- quatre Convents , Mif
fions ou Hofpices , qui font.
I. S. Sauveur, Grand Convent
de Ferufalem de foixante Reli
gieux , Paroiffe , & refidence or
GALANT 19
dinaire du Gardien Cuftode de la
Terre Sainte.
2. Le S. Sepulchre , où font
renfermez dans une vafte Eglife,
quinze Religieux Latins , avec
des Grecs , des Armeniens , &
des Egiptiens.
3. Bethleem, où le Sauveur eft
né à deux lieues au midy deFerufalem.
Seize Religieux , Paroiffe.
4' Ain Cairé, lieu de la Naiffance
de S. Jean Baptifte, à deux
lieues de Ferufalem & autant de
Bethleem, dans les Montagnes de
Fudée Douze Religieux, Paroiße
Miffion.
5. Nazareth à trente cing
Bij
20 MERCURE
licues ou environ au Nord defe
rufalem , où le Verbe s'eft Incarné.
Paroiffe & Miffion. Ily a quin-
Ze Religieux lorsque les Arabes
permettent d'y habiter , finon ,
on n'y en trouve que quatre ou
-cing.
6. Rama à dix lieux à l'Occi .
dent de ferufalem , Hofpice defixe
Religieux , & fouvent de dixà
douze . Paroiffe, Miſſion , & com.
merce des François feuls.
7. Acre on Ptolemaïde, Hofpice
, Paroiffe , & Miffion defix
à fept Religieux. Il y en asouvent
quinze & vingt qui atten
dent des embarquemens , Commerce
de François.
GALANT.
21
8. Sayde , Hofpice de douze à
quinze Religieux , Paroiffe , Commerce
de François feuls . Le Superieury
est toujours François .
9. Damas , Hofpice de douze
Religieux , College de Langue
Arabe , Paroiffe & Miffion.
10. Tripoli , Hofpice defix Re
ligieux ; commerce de diverfes Na
tions.
.
11. Alexandrette, tres mauvais
air , quatre Religieux. Ilyen eft
mort un tres grand nombre de pefte
autres maladies . Paroiße
Port de Mer ,
diverfes Nations.
commerce de
12. Alep , Convent
de deux
22 MERCURE
Religieux , College de Langue A.
rabe , Paroiffe Miffion , Commerce
de diverfes Nations .
13. Caftrevant , fur le Mont-
Liban , Hofpice , Paroiffe , College
de LangueArabe de neufà dixe
Religieux.
14. Laonica , en Chypre , Con .
vent de douze à quinze Religieux.
College de Langue Grecque , Pa
roiffe. Commerce de diverfes Na .
tions , & Port où la plus grande
partie des Religieux de Terre Sain.
te arrivent. Miffion Grecque .
IS Nicofie , Hofpice de cinq à
fix Religieux , Paroiffe , & Mif
fion Grecque.
GALANT. 23
16. Conftantinople , Hofpice
de fix oufept Religieux.
17. Alexandrie en Egipte ,
Hofpice defix ou fept Religieux.
commerce des Fran- Paroiffe
çois.
Chapelle-
18 Rouflet , Hofpice defix
Religieux , Paroiße
nie pour les François .
19. Le Caire neuf, ou Grand
Caira. Hofpice de quatorze ou
quinze Religieux . College de Lan
gue Arabe , Paroiffe commune de
toutes les Nations , & Paroiffe
particuliere des Français.
,
20. Le Caire vieux , où Notre
Seigneur a babité avec la Sain.
24 MERCURE
te Vierge S. Jofeph , lors qu'à
caufe de la perfecution d'Herode
ils fuirent en Egipte , Hofpice de
cing Religieux . Ily a une petite
Eglife baftie par Sainte Heléne
dans le même endroit , où la Sainte
Vierge habita. On décend par
quatre degrez , & les Peres de la
Terre Saintey difent tous les jours
la Meſſe , moyennant ſoixante
Ecus qu'ils donnent tous les ans
au Patriarche des Cophtes à qui
cette petite Eglife appartient .
21. Fatoume , ou Terre de Geffen
, où habiterent les Freres de fofeph.
Hofpice de quatre Religieux,
Paroiße , Miffion parmi les
Chrétiens
GALANT. 25
Chrétiens de la moyenne & haute
Egipte , appellez Cophtes.
22. Akmim dans la haute Egi.
pte , Paroiffe , & Miſſion parmi
les Chrétiens qui habitent la
haute Egipte . Sept Religieux .
23. Fungi prés de l'Ethiopie ;
Miffion pour les Abiffins de fept
Religieux.
24 Damiette, Paroiffe , Mif
fion , & commerce de François ,
lien tres difficile à habiter , parce
que les Corfaires de Provence ,
de Malie , de Ligourne , de Génes,
autres lieux , croisant toujours
fur la Bouche du Fleuve du Nil
qui paffe à Damiette ; && enle
Aouft 1701 . C..
26. MERCURE .
vent nombre de Saïques , Tur
ques , Londres , & autres Bafti
mens , lepeuplefe mutine , &fou
vent a rafé l'Eglife , & l'Hof.
pice des Religieux , &pluſieurs
y ont efté maſſacrez.
Ces Religieux , qui depuis
quatre cens foixante & deux
ans gardent les Saints Lieux , y
ont eu en divers temps prés
de cent des leurs martirifez
par les Turcs en differens
Lieux , comme en Jerufalem ,
au Caire , à Damas, à Damier.
te , à Sayde & ailleurs . A la
prife de Chypre ,tous les Religieux
de Jerufalem furent
GALANT . 27
conduits prifonniers à Damas ,
& la plus part d'eux moururent
dans les prifons. A trois lieuës
de Jerufalem l'on voit un Convent
détruit & une Eglife
changée par les Turcs en Eſtable.
Huic Religieux y ont efté
maffacrez par les Arabes il y a
quelques années ; elle s'appelloit
fainte Jeremie. On a esté
obligé de l'abandonner,
Il fe paffe peu d'années que
la pefte ne foit en quelque endroit
de la Turquie , & les Peres
de la Terre Sainte s'expofent
toujours , foit pour le fervice
des commerces , ou pour
Cij
28 MERCURE
les Chrétiens du païs. Les der
nieres Lettres d'Egipte du
May de la prefente année 1701 .
nous apprennent que le Pere
Jofeph de Montleon , Superieur
du grand Hofpice du
Caire , Recolet de Valence en
5.
Eſpagne , y eft mort de cette
dangereufe maladie . Ils’eftoit
expoſe plufieurs fois au ſervice
des peftiferez pour les Marchands
François , & pour les
gens du païs. Son Compagnon
eft mort dans le même exercice
de charité. Le Pere François
Petrado eft auffi mort en
Alexandrie avec fon CompaGALANT.
29
gnon au fervice du commerce
François , n'y ayant en cette
Ville aucune Maifon de Chré .
tiens Catholiques que celle
des feuls Marchands François,
Il eft à craindre qu'avant le
Notta , la Goutte , ou Rofée
qui ne tombe que huit jours
avant la S. Jean , il ne foit mort
nombre d'autres Religieux de
puis le mois de May jufqu'à
l'arrivée de cette admirable
rofee qui fait ceffer prefque
toute forte de maladies , &
principalement la pefte , purifiant
l'air de telle maniere ,
qu'auffitoft qu'on s'eft aper-
C iij
30 MERCURE
çû qu'elle est tombée , les
perfonnes faines peuvent embraffer
les peftiferez & manger
avec eux fans crainte .
Comme ily a plufieurs Voyageurs
d'Egipte qui parlent de
cette Rofée , je ne m'eftendray
pas fur ce fujer.
Ceux des Religieux qui s'exposent
au fervice des peftiferez
doivent tous ſçavoir l'Ara;
be , fi c'eft dans la Terre Sain
te , Paleſtine , dans la Sirie ;
dans l'Egipte , dans la Grece à
Larnica , à Nicofie en Chipre ,
& à Alexandrette , fi ce n'eft
qu'ils s'expofent fimplement
GALANT. 21
pour le commerce. C'eſt une
grande perte que celle d'un
Religieux qui fçait bien l'Ara
be , & le peut bien prononcer
,
parce que plufieurs entrepren
nent de l'aprendre
, & tres peu
en viennent àbout ,à cauſe que
la prononciation
eft extreme
ment difficile.
Tous les Convents , Hofpices
, & Miffions qu'on vient
de nommer, vivent des aumônes
de France , Efpagne , Por
tugal , Italie , Allemagne , Pologne,
Savoye , Veniſe , Génes,
Ligourne & autres Royaumes
& Republiques. De trois par
· C iiij
32 MERCURE
ties des aumônes il en faut du
moins deux pour les Turcs ,
car outre les tributs , les prefens
, & la nourriture qu'il faut
donner à tous les paffans Turcs,
Arabes , ou autres dans les
Convents & Hofpices des
Campagnes , il faut encore ,
pour fatisfaire à l'avarice de
plufieurs Bachas , ou Gouver⇒
neurs, payer ſouvent de groffes
ayanies.
Les Religieux de la Terre:
Sainte vivent tres- pauvrement
, jeûnant plus des trois
parties de l'année d'une maniere
fort rigoureuſe. Ils n'uGALANT:
33
fent ny d'oeufs , ny de beurre,
ny de laitage , ou fromage , &
font tous leurs voyages , foit
par terre , foit par mer , fans
ferviteurs & fans argent, eftant
feulement recommandez à un
Turc , ou à un Chreftien du
Pays . qui leur fournit purement
le neceffaire , comme
bifcuit, eau , raifins fecs , &
autres fruits, eſtant infiniment
difficile , & même dangereux
aux Religieux , de porter du
vin , on quelques autres pro.
vifions, meilleures que celles
qui viennent d'eftre marquées,
..
1
34 MERCURE
Ils paffent plus de la moitié
du jour & de la nuit en
prieres , le levant toujours à
minuit dans tous les Convents ,
chantant Matines & Laudes ,
& faifant l'Oraiſon mentale ;
Ice qui les occupe juſqu'à trois
heures aprés minuit . Tous les
jours ils chantent des grandes
Meffes en la même maniere
que dans les Eglifes Collegia
les , avec les Orgues , & outre
cela ils en chantent plufieurs
autres par femaine pour les
Princes Chreftiens . Tous les
Vendredis au grand Convent
de Saint Sauveur , l'on chante
GALANT:
35
la grande Meffe pour le Roy.
L'on fait une Proceffion tous
les foirs aux Convents de S.Sauveur
, du S. Sepulcre de Bethléem,
S. Jean & Nazareth , qui
dure une heure & demie, vifi
tant dans l'Eglife du Saint Se
pulcre , le Calvaire , la Pierre
d'onction , la Priſon du Sau
veur , le lieu où fut trouvée la
vraye Croix , lefaint Sepulcre,
& autres faints lieux . En Bethléem
on vifite la fainte
Grotte , où est né le Sauveur
du monde , le lieu où il
fut adoré des Mages , les Se
pulcres des faints Innocens,
36 MERCURE
de faint Jerôme , & fon Ecole ,
celuy des Saintes Paule & Euftochium
, de faint Euſebe ,
Abbé de Bethleem , & plufieurs
autres lieux . Dans Saint
Jean l'on vifite le lieu où Saint
Jean Baptifte eſt né ; à Naza
reth , le lieu où eftoit la chambre
de la Sainte Vierge, qui eft
à Lorette , où l'on a fair deux
Chapelles ; on vifite enfuite
une petite Cellule de la fainte
Vierge , qui refte à coſté du
lieu où eftoit la chambre que
les Anges ont tranſportée à
Lorette.
Comme dans les Hofpices
GALANT
37
& dans les
Colleges
d'Arabic ,
à raifon des
Miffions & de
l'étude des
Langues , qui occupent
la meilleure
partie du
temps des Religieux , on ne
peut faire les mêmes
exercices
que dans les Convents , l'on y
recite en
commun le grand
Office . On y fait auffi l'Oraifon
mentale , & les
examens
en commun , & on fe contente
d'y chanter des grandes Meffes
les
Dimanches , aux Feftes
d'obligation
, & à celles de
l'Ordre.
Quoy que les Religieux de
la Terre-fainte foient obligez
38 MERCURE
pas
de donner la plus grande partie
de leurs aumônes aux
Turcs en tribut pour les faints
Lieux , & pour fatisfaire aux
avanies , ils ne laiſſent de
partager le peu qui leur en
refte entre eux & les Chre
ftiens du Pays. Il n'y a pas
d'années qu'ils ne delivrent
des Esclaves en plufieurs endroits
de la Terre fainte . Ils
payent dans prefque tous les
Convents & Hofpices le Carrage
ou tribut de pluſieurs Maronites
, qui fans cette aumône
qui eft de fix Ecus par tefte ,
pourriroient dans les Prifons ,
GALANT 39.
ou feroient obligez de le faire
Turcs. Ils marient grand nom .
bre de pauvres filles des Maronites,
& des Grecs , & Armeniens
convertis , entretiennent
des Ecoles tres - nombreuſes
en Jerufalem , Bethléem
, Nazareth , Saint Jean ,
au Caire , Alep , Chypre , &
prefque par tout ailleurs , où
ils élevent des enfans avec un
fi grand zele pour la Religion.
Catholique , que tous mourroient
volontiers pour la Foy.
Les enfans de Jeruſalem , Bethléem
& Saint Jean fçavent fi
parfaitement le plein chant ,
40 MERCURE
& le chantent avec tant de
modeſtie , qu'il y a peu de Pelerins
, même Anglois & Hollandois
, qui ne foient touchez
à les entendre chanter, comme
ils l'ont plufieurs fois avoué
eux-mêmes. Ils depenfent encore
beaucoup de leurs aumônes
à maintenir des Archevefques,
Evefques, & Patriarches
Armeniens , Grecs , Suriens
, ou Jacobiftes dans
leurs Sieges lorfqu'ils font Catholiques
, ou à leur procurer
les bons poftes lorsqu'ils em .
braffent la veritable Religion ,
n'épargnant rien pour leur obGALANT:
4r
tenir leur Barrat , ou CommandementàConftantinople.
Pref
que continuellement ils ont
des Evefques ou Archevefques
qu'ils entretiennent & nourrif
fent avec leurs gens dans leurs
Convens & Hoſpices , juſqu'à
ce qu'ils foient venus à bout
d'obtenir leur commandement
de la Porce. La raifon
de ces dépenses , eft que les
Evefques ayant l'obligation de
leur Evefché aux Peres de la
Terre Sainte , ils font plus fermes
dans la Religion Catholique
, la preſchent à leur peuple,
& donnent grande liberté
Aoust 1701. Ꭰ
42 MERCURE
à leurs Sujets de fe faire Catho
liques , les exhortant à recevoir
les Miffionnaires dans
leurs maiſons pour eſtre inftruits.
Athanafe , Patriarche
Grec d'Antioche , qui refide
prefentement à Alep , a demeuré
plufieurs fois chez les
Peres de la Terre- Sainte. 11
demeura une année toute entiere
dans l'Hofpice de ces Peres
il y a quelque temps ,
fuïant la perfcution d'un méchant
Evefque heretique ou
Schifmatique qui refide à Damas
. Ils ont de même aidé le
Patriarche des Siriens , appellé
GALANT. 43
Botros, un autre nommé Saac
ouJaac, un autre nommé Minas
, & ainfi de pluſieurs autres.
Ils font de petites pend
fions felon leursforces à divers
pauvres Prélats Catholiques
chaffez & perfecutez par les
heretiques , dont on pourroit
montrer les Lettres de recon
noiffance. Pour reftablir
les Evefques , Archevefques ;
& Patriarches Catholiques
chaffez de leurs Sieges par les
Heretiques , ils s'adreſſent à
M'l'Ambaffadeur de Conftantinople
quiles favoriſe de tour
fon pouvoir & credit . Ces Pre-
Dij
44 MERCURE
lags , la Terre Sainte , les Reli
gieux, & generalement tous les
Catholiques du Levant ont
auffi d'infinies obligations
à
Meffieurs les Chevalier , Mau
nier d'Alep , Agents & Procureurs
de Terre Sainte. C'eft
une Famille de merite , & de
diftinction ,& entierement dé
voüée depuis fort long- temps
au fervice de l'Eglife , du Roy ,
& du bien public . Si la
Religion Catholique ya
fait quelque progrés , fur.
tout à Alep , où font plus
de trois mille Catholiques ,
cela n'eft venu que du zele &
GALANT.
45
ا
du foin qu'ont eu les Peres de
la Terre - Sainte, d'eftablir des
Patriarches d'Antioche Catholiques
qui refident à Alep ,
ce qui a donné enfuitte le
moyen aux Miffionnaires de
travailler utilement à la Vigne
du Seigneur . Le zele d'un
Conful tres pieux , nommé M
Picquet qui eft mort Evefque .
de Babilone , y a auffi beaucoup
contribué,
S'ils tâchent d'avancer la
Religion Catholique par leurs
aumônes , ils le font encore
plus par leurs prédications.
Dans toutes ces Paroiffes l'on
46 MERCURE
26
prefche tous les Dimanches
de l'Avent , du Carefme , &
aux principales Feftes de l'année
, dans la Langue qui convient
au lieu . L'on prefche en
François aux commerces d'Alep
, Sayde , Acre ou Ptole
maïde , au grand Caire , Alexandrie
, & Chypre , lorsqu'il
y a des Predicateurs François.
Sinon on prefche en Italien ,
Les Marchands de Provence
habituez au Levant , entendant
tous l'Italien . Ces Peres
preſchent en Arabe aux mê.
mes jours en Jerufalem , Be
thléem , S. Jean , Nazareth ,
GALANT. 47
Damas , Alep , au Caire , au
Faioume , Akmim , Rama ,
Damiette & ailleurs ; & en
Grec à Larnica en Chypre , à
Nicofie & Alexandrette.
L'on fait le Cathéchiſme en
cous ces lieux l'apreſdînée en
toutes ces Langues . Le Jeudy
Saint à la Proceffion qui fe fait
dans l'Eglife du S. Sepulchre ,
qui dure du moins fept heures,
l'on preſche en diverſes Langues
, à fçavoir , en François
fur le Calvaire dans l'endroit
où Jeſus-Chrift fur eftendu &
élevé fur la Croix , en Italien
au lieu où la fainte Croix fut
48 MERCURE
·
élevée & plantée , en Arabe
au deffous du Calvaire à la
Pierre d'Onction , & en Eſpagnol
à la Porte du S.Sepulchre .
Les neufjours qui précedent
la Fefte de Noël , l'on prefche
auffi en Bethléem en diverfes
Langnes. La Predication fe
fait fur l'attente de l'acouchement
de la Sainte Vierge. On
prefche pour lors en François,
Italien , Latin , Eſpagnol , Arabe
, Grec , Armenien , Fla :
man & Alemand , & l'on chante
tres folennellement les
Antiennes qui commencent
par O Comme les Bethleemi.
tes
GALANT.
49
tes n'entendent pas ces Langues
, aprés la prédication on
leur explique par le moyen du
Pere Curé, ce que le Prédica
teur a dir . Si dans ce temps- là
il le trouve en Bethléem quelques
Peres Jefuites , Carme,
ou Capucin , on ne manque
point de leur demander une,
prédication en la Langue
qu'ils veulent.
Les Religieux de la Terre-
Sainte logent en Jerufalem ,
Bethleem , Saint Jean & Nazareth
, tous les Pelerins , Religieux
, Ecclefiaftiques & Seculiers
, de quelque Nation
Aoust 1701. E
50 MERCURE
qu'ils foient. Le lendemain de
leur arrivée , aprés que le Pere
Superieur leur a lavé humblement
les pieds , on les conduit
en Proceffion autour du Cloiftre
de S. Sauveur, en chantant
le Te Deum , & leur donnant
un cierge blanc benit fur le
S. Sepulchre , aux Armes du
Convent où ils arrivent pour la
premiere fois , fçavoir aux Armes
de Saint Sauveur lors qu'
ils font receus dans ce premier
Convent; aux Armes du Saint
Sepulchre , de Bethléem & de
Saint Jean lors qu'ils vifitent
ces faints Lieux , & ils gardent
GALANT.
ces cierges , qu'ils emportent
en leur Pays . Ils logent dans
le Convent
& mangent
au Refectoire avec les Religieux
en filence, entendant les
lectures de la fainte Bible, des
Expofiteurs , & de la Vie des
Saints , foit qu'ils foient Catholiques
, ou Heretiques ,
François , Italiens , Espagnols,
Allemans , Hollandois ou Anglois.
Ces derniers viennent
en Jerufalem en plus grand
nombre que toutes les autres.
Nations . On leur donne au
Refectoire quelque chofe de
plus qu'aux Religieux. Un Re
Eij
12 MERCURE
ligieux particulier a foin des
Pelerins , & les accompagne
,
non feulement dans le Convent
, mais auffi par la Ville ,
& aux environs de Jerufalem
& Bethleem, Saint Jean , Na
zareth , au Thabor , & à la mer
de Galilée , leur faiſant voir
tous les lieux où le font operez
nos faints Miſteres . Quand les
Pelerins s'en retournent
, s'ils
veulent donner quelque chofe
au Convent en reconnoiffan
ce , ou en aumône , on le reçoit
,finon , l'on ne le demande
pas ; mais l'on ne reçoit ja
mais rien des Religieux, comGALANT.
53
me des Peres Jefuites , quand
ils demeureroient fix mois , ou
même une année toute entiere
dans les faints Lieux , non plus
que des P. Carmes & des Capucins,
qui envoyent tous les ans
quelques unsde leursReligieuz
aux Miffions voisines , comme
de Sayde , Tripoli , Alep , du
Caire , de Chypre & d'ailleurs ;
& bien loin de leur demander ,
on leur donne comme à chaque
Religieux de la Terrefainte
, pour la valeur de trois
Piaftres de Croix & de Chapeets
. Si quelqu'un des Pelerins
ombe malade, foit Seculier ou
E iij
54 MERCURE
Regulier , il eft traité commê
les Religieux de la Terre.fainte
, c'eſt à dire , qu'on le met
à l'Infirmerie , où le Medecin
le vifite tous les jours . Le Religieux
Apoticaire ne le laiffe
manquer de rien ; les Freres
Infirmiers l'affiftent dans tous
fes befoins ; le Superieur & les
autres Religieux le viennent
voir , pour l'entretenir de chofes
faintes , & le récréer. Voila
une partie des faints exercices
des Religieux de Terre fainte,
que j'ay cru à propos de don
ner au public , pour l'intelligence
plus parfaite de ma préGALANT
55
cedente Lettre.
Comme la gloire que Ma .
demoiſelle de Scuderi s'eft acquife
par fes excellens Ouvrages
, confervera fa memoire
dans les fiecles les plus reculez
, il eft jufte que je vous en
parle dans plus d'une Lettre.
Je ne le puis mieux faire qu'en
vous envoyant ce que M' de
Betoulaud a écrit aux Amis
de cette illuftre Perfonne
E iiij
56 MERCURE
25522222522SSS2S52
EPITRE
SUR LA MORT
DE MADEMOISELLE
V
DE SCUDERI
Enez , Efprits fameux , ves
nez , Amis fidelles ,
Partager ma douleur & mes peines
mortelles ;
Sous le trifte appareil des plus
fombres couleurs >
Pour l'Illuftre Sapho venez verfer
des pleurs .
Et vous , Sexe brillant , dont
elle fut la gloire .
4
GALANT.
57
Suivez auffi mes pas au Temple'
de Memoire ;
Deregrets éternels honorant fon
Convoi,
Acompagnez- moi tous , & venez
avec moi ,
Juftes adorateurs des Ombres les
plus grandes ,
Mettre fur fon Tombeau de nou
velles Guirlandes ,
Il vous fouvient encor du
Cercle renommé ,
Et du Reduit heureux où l'Eſprit
eftimé
S'étoit fait , en un tems aux Mu→
fes fi propice ,
Une celebre Cour du Palaisd'Artenice
*
Ce fut là que Sapho commençai
jeune encor ,
L'Hotelde Rambouillet.
18 MERCURE
D'étaler à la France une Ame
toute d'Or ,
Et les premiers rayons de la pu
re lumiere ,
Qui de ce nouvel Aftre ouvrirent
la carriere ,
On y lut auffi -tôt fes Vers d'un
tour charmant ,
Où le Coeur & l'Efprit parloient
également ,
Où l'on voyoit toûjours les Gra
ces fi naïves ,
Semer de tous côtez les Rofes
les plus vives ,
On vit bien-tot aprés fes nobles
fictions ,
Ses recits attrayans , & ſes deſcriptions
,
Où l'Art fous fon pinceau furpaffant
la Nature ,
Fit de tant de Heros la fameufe
peinture .
GALANT. 59
Rien n'égaloit alors ces tableaux,
mais toûjours .
La charmante Pudeur y guidoit
les Amours ,
Et parmi tant de fleurs de fa main
liberale ,
Naiffoient tous les fruits d'or d'u
ne fage Morale.
C'eſt ainfi que l'on vit ces Heros
renommez
Dans l'Empire François par elle
ranimez ,
En depit de la Parque , en depic
de l'Envie ,
Y retrouver encor une plus belle
vie ;
Mais préferant depuis , par un
choix plus heureux ,
Le Heros veritable aux Heros
fabuleux ,
Son Efprit nous ouvroit une plus
noble Scene ,
60 MERCURE
Et Louis en fes mains effaçoit
Artamene.
Elle ne fongea plus qu'à chanter
ce Grand Roy
Et d'abord la Valeur, la Sageffe
la Foy ,
La Pieté qui porte une Palme fr
belle ,
Soûtenoient de fa voix l'harmonie
immortelle.
Ou foit
foit
que dans la Guerre , ou
que dans la Paix ,
La prompte Renommée annonçaft
fes hauts faits >
Auffi- tôt fous fa main gracieuſe
& legere ,
Sa Lyre d'Or paffoit la trompet
te d'Homere ;
Et le prudent Uliffe & le fage
Neftor
Et le vainqueur fameux du ma
gnanime Hector ,
CALANT
$
61
En auroient foupiré dans les de
meures fombres ,
Si le nom de LOUIS n'eût fait
taire leurs Ombres.
En vain le vieux Parnaffe , & furpris
& jaloux ,
A desfons fi charmans , à des accords
fi doux
Entreprit d'oppoſer la Sapho de
la Grece ;
Bientôt fon Ombre errante aux
rives du Permeffe ›
Yvit malgré le bruit de fes chants
immortels
Par la Sapho nouvelle enlever fes
Autels
Et ce brillant tribut de louange
& de gloire ,
Dont l'honoroient jadis les Filles
de Memoire .
Mais qui fçavant en l'Art quA
pollon nous prefcrity
62 MERCURE
Peutbien peindre fon Coeur plus
grand que fon Efprit ,
Et qui de cent Vertus qu'elle eut
pour fon partage
Peut tracer à nos yeux une affez
vive image ?
En vain fa Plume d'Or fur l'aîle
de ſes Vers ,
Voloit des bords de Seine au
bout de l'Univers ,
Ou faifoit à l'envi dans fa Profe
élegante.
Senti de mille éclairs la foule
éblouïffante .
Loin de s'enorgueillir de ce feu
précieux
Que jadis Prometthée enleva
dans les Cieux ,
Ni de l'heureux trefor de fa rare
Sageffe ,
Ni de l'éclat flateur de l'antique
Nobleffe ,
GALANT.
63
Ce n'étoit que douceur , qu'obligeante
Bonté ,
Qu'aimable Modeftie , où la fombre
fierté ,
Les bizarres dégoûts , lescaprices
volages ,
Ne mélerent jamais leurs indignes
nuages.
Mais fur tout qui jamais par des
foins genereux ,
De l'ardente Amitié ferra fi bien
les noeuds ?
Ni difgrace du fort , ni tems , ni
longue abfence ,
Sources de la Tiedeur , ou de
l'Indifference ,
Jamais dans une oifive & finiftre
langueur ,
De leurs triftes Pavots n'empoifonnoient
fon coeur.
Toujours pour les Amis prompre
active , fidelle ,
4
64 MERCURE
.
Leur gloire ou leur fortune occuperent
fon zele .
Vous qui vivez encor , vous en
êtes témoins .
Et vous , Illuftres Morts qu'elle
n'aima pas moins,
Peut- être en avez- vous , juſqu'en
la Tombe noire ,
Sçu conferver encor la flateuſe
memoire .
Mais fi toujours fon . Coeur a
fi bien merité .
Les Myrthes glorieux de la Fidelité
;
Combien d'autres Vertus de leur
main éclatante.
L'ornerent à leur tour d'immortelle
Amarante !
Maitreffe d'elle-même & de tous
fes defirs ,
Jamais ni l'Interêt , ni l'Amour
des Plaiſirs ,
GALANT 65
Ni de l'Ambition l'orageuſe eſ
perance ,
Ni Fiel , ni dure Aigreur , m
ni
Couroux, ni Vangeance,
Dans le fond de fon Coeur n'éleverent
leurs flots ;
On euft fait de fon Ame une Ame
de Héros .
[ teffe ,
La folide Raifon , l'aimable Poli-
Couronnoient même encor fon
illuftre vieilleffe
Rien ne s'y reffentoit du trifte
poids des ans ,
Et fon Hiver avoit les fleurs de:
fon Printems .
Mais fur tout quelle gloire aú
bout de fa carriere ,
Quand prête à voir fermer ſes
yeux à la lumiere ,
Par tant de Pieté , tant de force
à fouffrir ,
Aouft 1701. F
66 MERCURE
Elle nous aprenoit encor à bien
mourir !
C'eſt ainfi qu'ayant fçu , preſque
dés fa naiffance ,
Honorer & fon Sexe , & fon Siecle
, & la France ,
L'eftime & le reſpect des plus fages
mortels
Sembloient par tout pour elle élever
des autels ?
Mais que vais - je citer ? C'étoit
Louis lui- même
Cet Arbitre éclairé du merite
furpréme ,
Qui daigna la parer de rayons
plus brillans ,
Qui lui - même loüa fa Vertu , fes
Talens ,
Ses veilles , fon efprit fi noble ,
fi fublime ;
Et fes bienfaits fuivoient fon éclatante
eſtime.
GALANT, 67
Mais à fon tour fa main fenfible
à ces bontez ,
Traçoit de ce grand Roy des tableaux
enchantez .
Tantôt on l'y voyoit fier, terible,
indomptable ,
Lancer d'un bras vainqueur la
foudre redoutable ,
Tantôt facrifier fes Lauriers les
plus verds ,
Et les fruits de fa Gloire , au bien
de l'Univers ;
Tantôt livrer lui- même à l'Empire
du Tage ,
De toutes les vertus une vivante
Image ,
Et ce Prince parfait * dont par
un jufte choix ,
L'Efpagne voit former le plus
grand de fes Rois.
* Philippe V.
Fij
68 MERCURE
C'est ainsi que Sapho , cette rare
Merveille ,
Dans les fiecles paffez à jamais
fans pareille ,
Et fans pareille encor pour ce
long cercle d'Ans ,
Qui roulera fans fin fur les ailes
du Tems ,
De ce Heros fameux fçut aux races
futures ,
Tranfmetre fi fouvent ces durables
peintures .
Mais helas , quel malheur ! nous
ne la voyons plus ,
Malgré tous nos regrets & nos
voeux fuperflus ,
Etaler ces atraits de fa voix immortelle
.
Les Anges maintenant chantènti
feuls avec elle ,
Ils ont voulu prés d'eux l'attirer
lain de nous ,
·
GALANT 69.
Et le Ciel de la terre eſt devenu
jaloux .
*
Vous, Anne , & Vous , Tereſe,
Auguftes Souveraines ,
Eternel Örnement des plus illuftre
Reines ,
Vous qui de fon Eſprit fi vif & fr
charmant
Sentîtes mille fois l'aimable enchantement
>
Et vous Chriftine * auffi , qu'une
ardeur fi fidelle ,
Jufqu'aux Glaces du Nort fçuts
embrazer pour elle ,
Vous la voyez du moins au bien :
heureux fejour ,
Augmenter à prefent voftre Celefte
Cour.
Et Vous,fi renommez par tant de :
politeffe ,
* Reine de Suede70
MERCURE
Et par tant de courage ,
tant de fageffe ,
&
par
Montaufier & Crequi * Coeurs
jadis fi vantez ,
De cette illuftre Fille Amis fi
reſpectez ,.
Et vous , Segrais, & vous , dont la
Plume éloquente
:
Pelliffon ,
,
fit I honneur de fa
Cour fibrillante ,
La Parque en la plaçant dans le
Ciel avec vous ,
Rend & vôtre bonheur & vos
plaifirs plus doux ;
Mais pour nous , étourdis de ce
coup de Tonnerre ,
Et regrettant
encor ce Tréfor de
la Terre ,
Helas, rien ne fçauroit , purs &
divins Efprits
* Le Maréchal,
GALANT. 71
Nous confoler du bien que vous
nous avez pris ,
Voicy divers Madrigaux ,
dont quelques uns font adreffez
à M l'Abbé Bofquillon ,
de l'Academie Royale de Soiffons.
Le premier eft de Made
moiſelle Mafquiére ; le ſecond,
de M' Moreau de Mautour ,
Auditeur de la Chambre des
Comptes ; le troifiéme de
Mr de Valois : le quatrième
de M' de la Monnoye , Corre
cteur en la Chambre des Com .
ptes de Dijon ; le cinquième
de M' de Monchamps, Doyen
des Avocats du Grand Con
72 MERCURE
feil , & le dernier d'un Ano
nime .
I.
Au trepas de Sapho donnons un nom
plus doux.
Elle afait un partage entre le Ciel
& nous.
Si fon coeur embrafe d'une divine flàme
›
Luyfit rendre à Dieu fa belle ames
Dans plus d'un excellent écrit
Elle nous a laiffe , Daphnis , tout fon
efprit .
I I
Ami , mèlons nos pleurs , noftre
perte eft commune ,
Scuderi ne vit plus . Quelle trifte
infortune
Vient accabler nos coeurs dans ce trifte
moment!
La
'GALANT.
73
La Grece auravantéſes Mufes vainement
;
Le Parnaffe en a neuf, & Paris
n'en eut qu'une :
Elle feule en a fait la gloire &l'ornement.
1 I I.
Eu vain , mon cher Daphnis , un
Ami plein de zele ,
Penfe -til adoucir noftre langueur
mortelle ,
Tousfes difcours font fuperflus.
Cet admirable modele
Des plus brillantes vertus,
L'illuftre Scuderi n'eft plus.
Et cette perte cruelle,
Dont nos efprits font abbatus ,
Sera pour nous toujours nouvelle.
IV .
L'illuftre Scuderi dans l'ombre du
tombeau
Aouft
1701 . G
74 MERCURE
Eft- elle donc enfevelie,
Elle de qui l'efprit futfi vif & fi
beau ?
Craignez pour vous , Clion , Melpone
, Thalie.
V.
Seigneur , quand tu formas Sapho ,
ce grand Ouvrage ,
Tu fis avec plaifir fon ame à ton
Image.
Ses rares qualitez m'en ont bien convainca
.
Ab ! que ne formois - tu fon corps
d'une matiere
Qui ne duft pas unjour fe reduire en
pouliere.
Son efprit meritoit qu'elle euft toùjours
vécu.
GALANT.
75
V I.
Que l'on n'appelle plus cette Fille
excellente ,
De tongrand nom , Sapho ,fi vanté,
fi cheri!
Si tu reffufcitois pour paroifire fçavante
,
Tu devrois emprunter celuy de Scu
deri.
Le Mardy 12. du mois paffé,
il fut trouvé dans l'Eglife de S.
Louis , Paroiffe de l'Ile Noftre
Dame , en l'endroit où l'on
creuſe pour fonder le nouveau
Baftiment , un Corps entier ,
fans aucune marque de pourri.
ture. Il eftoit enseveli dans une
biére de bois , & fut reconnu
Gij
76 MERCURE
pour celuy d'un Preſtre à une
Aube qui l'environnoit
, & qui
n'eftoit point gaſtée , non plus
que la chemife & le Suaire. Un
évenement fi peu ordinaire , y
attira quantité de monde , &
parmy les curieux , il y en eut
qui remarquerent
aux traits du
vifage , que c'eftoit le Corps
de M' Jean Rauler , Preftre
Chanoine de Brignon Larche.
vêque , natif de la même Pa .
roiffe de S. Louis , & decedé
Aumônier de Meflire François
Bochard de Sarron , Evêque
& Comte de Clermont le
29. Novembre 1689 , âgé de
GALANT. 77
trente deux ans , & enterré en
cet endroit de l'Eglife le lende
main. Il fut impofible de retenir
le peuple , qui s'affembla
en foule pour le voir , &
qui emporta en peu de temps
& à divers morceaux tout le
linge dont ce corps eftoit entouré.
Cela ayant paru extraordinaire
, puifque tout ce
qu'il y avoit eu de corps enterrez
autour dans ce même
endroit , eftoient difloquez &
pourris , le concours du monde
continuant toujours pour
le vor , M' le Curé de cette
Paroiffe fe crut obligé d'en
G iij
78 MERCURE
donner avis à M' l'Official
de Paris
1
, pour
en informer
M' le Cardinal
de Noailles.
Et cependant
il fie
depofer
le corps
dans une
bierre
fur le haut de fon Eglife
, où eftant
veu par beau
coup
de perfonnes
qui l'avoient
connu
de fon vivant
, &
principalement
par M' de
Boiffi
, Docteur
de Sorbone
Curé de Brie. Comte
Robert
,
qui pour lors , & au temps
de fon decés
, eftant
Vicaire
de cette Paroiffe
au temps
qu'il mourut
luy avoit admi
niftré
les Sacremens
, & par
GALANT. 79
deux de ſes foeurs qui l'ont
auffi reconnu , autant par l'endroit
où il a efté trouvé , &
par l'Aube qui marquoit fon
caractere , qué par des marques
apparentes de bruflure
qu'il avoit de fon vivant au
cofté gauche du vilage. On
ne doura plus qu'il ne fuft
leur frere. MITOfficial de Paris
s'eftant transporté à l'Eglife de
S. Louis par l'ordre de fon
Eminence avec fon Secretaire,
le corps y fut vifité par M²
Vinland, Docteur Medecin de
la Faculté de Paris , & par
M'Caffin, Maiſtre Chirurgien
G iiij
80
MERCURE
Juré , qui le trouverent en un
eftat qui infpiroit pluſtoſt de
l'admiration que toute autre
chofe , ne paroiffant ny corrompu
ny galté de vers , &
ayant encore dans l'interieur
le foye & autres parties nobles
toutes entieres , & fans
aucune forte de mauvaife o .
deur , dont on a dreffé un Proccz
verbal infcrit dans le Regiftre
de la Paroiffe ; ce qui
ayant efté communiqué à ſon
Eminence , elle ordonna que
le corps feroit remis dans une
autre biére , & enterré de nouveau
dans un endroit de l'EGALANT.
&
glife pour un certain temps.
Cela fut executé le Vendredy
du même mois par les Prefires
de la même Eglife , a
prés que le corps au même
eftar qu'il avoit efté trouvé
fans nul changement cuſt eſté
derech f enlevely dans un
nouveau drap avec un écrit
fur un parchemin envelope &
mis dans une boëte de Fer
blanc attachée à fon bras &
une petite chaine. Il y eft fait
mention de fon nom,du temps
de fon decez , du jour qu'il a
efté trouvé en creufant les
fondemens , & de celuy où il
82 MERCURE
a efté remis en cet endroit ,
entier à la reſerve de cinq
doigts de la main droite que
quelques uns de ceux qui font
accourus luy ont arrachez &
qu'on n'a pû recouvrer. L'aif
née des deux fours qui l'ont
vû & reconnu pour leur Frere
a épousé M' Jean Baptifte
Dupoix, Avocat au Parlement
de Touloufe , & aux Confeils
d'Eftar & Privé du Roy , & la
cadette M'Edme Campenon,
Bourgeois de Paris , qui ont eu
permiffion de faire mettre une
Tombe en l'endroit de l'Eglile
, où a efté remis leur BeauGALANT
83
frere. Feu M' Rauler Preftre,
eftoit fils de M'Raulet , Inten
dant des affaires de feuë Madame
la Chancelliere d'Ali
gre.
Son corps en l'eftat qu'il s'eft
trouvé , eft fort differend de
celuy où l'on void à Toulouſe
les cadavres que les Peres Cordeliers
dépolent dans un ca
veau qu'ils ont pour cela , lorf
qu'ils en trouvent quelqu'un
dans l'endroit de leur Eglife
où quand on l'a baſtie , on a
eſteint la chaux , parce que ces
endroits bruflant &confumant
la chair des corps que l'on y
84 MERCURE
deffeche la peau , enterre
& la colle mefme fur les
os. Tout cela n'empeſche pas
que ce mefme cuir ne foit ou
vert dans le bas ventre , parce
que
le ver qui ronge les
inteftins , ronge pareillement
La peau, principalement en cet
endroit où la chaux agit
moins vivement qu'en toute
autre partie : Mais le Corps
dont on parle a encore la
peau dans toute fon étenduë .
Cette peau n'eft point collée
aux os , y ayant quelque efpece
de chair entre deux , comme
le Chirurgien le remarqua
GALANT. &
la
& le fit remarquer à M'l'Of
ficial & aux affiftans par l'incifion
qu'il fit au gras d'une
des jambes. C'est là ce qui
caufe de l'admiration
, outre
que le linge dont ce corps
mort estoit entouré & que
populace a pris , s'eſt ſi bien
confervé , qu'on ne l'a pû de.
chirer qu'à force & avec l'aide
du Cifeau. Ce linge , ainſi que
le corps , eft fans aucune mauvaiſe
odeur , & il ne fent pas
même l'enfermé .
On affure dans la Famille.
que ce jeune Preftre a tresfagement
vêcu dans fes pre85
MERCURE
mieres années. Ceux qui l'ont
vû & connu Chanoine de Bri.
non - l'Archevêque , convien .
nent que pendant fept ans
qu'il y a efté , la vie eftoit toute
d'exemple. Ml'Evêque de
de Clermont qui l'a eu auprés
de luy pendant deux ans &
plus , en qualité de fon Au.
mônier , avouë que c'eſtoit un
fort bon Preftre.
Je fuis bien aile de pouvoir
fatisfaire vostre curiofité en
Vous apprenant que celuy qui
a fait la Fable de la Pudeur,que
yous & vos Amis ont tant efti
GALANT 87
•
mée. Il s'appelle M'Cormouls
de Caftel Sarraas . J'avois cru
avec raiſon qu'ayant autant
d'efprit qu'il en a , il ne manqueroit
pas de répondre à
ceux qui ont fait la Critique
de cet Ouvtage . Il leur eft
peut eftre obligé, de luy avoir
donné occafion de la faire.
Le Public n'en doit pas eftre
faché , puis que la difpute
n'enfermant aucune aigreur
il n'y a que l'efprit feul qui
regne dans l'attaque & dans
la réponſe.
88 MERCURE
DEFENSE
DE LA FABLE
DE LA PUDEUR.
A MONSIEUR DE ....
V
Ous voulez donc , Monfieur
, que je réponde à
la Critique de la Fable d'Hebé.
Je vous avouë que cette
Critique , toute ailée qu'elle
eft , me paroift dangereuse.
Aprés le foin qu'on a pris de
rendre cet Ouvrage odieux
aux Dames , puis -je m'obſti
GALANT: 89
ner à la défendre fans meriter
leur
indignation ? Je cours
rifque d'eftre profcrit par le
beau Sexe ,
comme un perturbateur
du repos public , qui
veut reveiller mal à propos la
défiance des hommes . Rien
ne m'engage d'ailleurs à juſtifier
cette Fable , c'eſt un ouvrage
de ma jeuneffe , & je
puis en avouer les fautes fans
confufion ; mais puifque l'Auteur
de cette Critique n'a cherché
dans fes reflexions que le
plaifir gratuit de la Cenfure ,
puifqu'il laiffe
appercevoir
qu'il eft peu inftruit des ang
Aouft 1701. H
90 MERCURE
ciens ufages ; qu'il s'attache
tantoft à fonder vainement
une contradiction fur un jeu
de mots , tantoſt à vouloit gar.
der dans la Fable une fcrupuleufe
convenance , & quelquefois
même à fuppofer dans la
narration un fens nouveau
pour ne perdre pas le merite
d'une penſée mediocre ; cet
Auteur , dis-je , qui reprend
avec fi peu de ménagement
merite à fon tour qu'on le
cenfure.
La premiere choſe qu'il
n'approuve pas dans cette Fable
, c'eft qu'on ait choiſi HeGALANT:
91
bé pour eftre la Mere de la
Pudeur. Peut- eftre un peu plus
d'attention
fur cet ouvrage
luy auroit fait appercevoir qu'
elle eftoit feule digne de la
faire naiſtre. En effet elle prefide
à la Jeuneffe ; âge bienheureux
, ou l'ame peu inftruite
encore du defordre des
paffions , ne produit que des
vertus finceres. Qui pouvoir
mieux que cette Déeffe don
ner la naiffance à la Pudeur.
Cette vertu n'eſt- elle pas l'ou
vrage des tendres années ? Af
franchie de la loy du temps ,
elle n'attend pas que la railon
Hij
92 MERCURE
meurifle pour paroiftre. Veri
table Fille de la Jeuneffe , fes
charmes ne font jamais fi tou.
chans que lors que l'Innocen
ce la produit. Elle fe défigure
en quelque forte dés qu'elle
veut connoiftre ; elle s'affoi
blit fous de trop curieuſes recherches
, elle fe perd , pour
ainfi dire , à mesure qu'elle ap
prend à former des defirs , &
la Pudeur que l'âge & l'experience
ont éclairée , n'eft plus
cette même Pudeur qui tiroit
n'aguéres de fon heureuſe
ignorance tout ce qu'elle avoit
d'agrémens. Il n'y avoit donc
GALANT.
93
il
point de Divinité plus digne
d'eftre fa Mere . Une telle Fille
ne convenoit gueres à Pallas ,
Décffe fage à la verité , mais
fiere & nourrie dans le bruit
des armes Quant à Diane ,
eft difficile de comprendre
par quel motif noftre Auteur
veut luy donner la Pudeur
pour Fille ; car s'il la croit fage
& modefte , fes complaifan.
ces pour le Paſteur Endimion
qu'il luy reproche , font donc
fuppolées , ou fi ce reproche
eft veritable , c'eft mal à propos
qu'il la juge digne d'eftre
la Mere de la Pudeur , la con94
MERCURE
tradiction eft vifible ; mais tel
eft dans le gouft qu'ils ont
pour la Cenfure & le defir de
blâmer. Tantoft du parti de la
verité , les hommes autorisant
le menfonge , ils reglent tous
leurs fentimens par la paffion
de reprendre.
Il ne m'eft pas moins ailé
de juftifier la maniere dont je
fais naiftre la Pudeur. Cette
chute de la Déeffe Hebé , n'eft
pas de mon invention , & la
Fable m'en a fourni l'idée . Elle
m'apprend que cette Divinité
eſtant un jour tombée en verfant
du Nectar aux Dieux , elle
GALANT. 95
fit voir par hazard une partie
1 de fa cuiffe . La confufion
qu'elle en reffentit fut fi vive ,
qu'elle n'ofa plus paroistre devant
les Dieux , du moins pour
leur fervir du Nectar , & ce fut
pour lors que le jeune Ganimede
fut mis en fa place . II
faut convenir que dans le deffein
où j'eftois de faire une
Divinité de la Pudeur , l'occafion
de la faire naiftre ne
pouvoit estre plus favorable.
Reprefentez vous pour un
inſtant , une jeune Déeffe , belle
, fage & modefte , ſurpriſe
dans un defordre qui la cou96
MERCURE
vre de confufion , qui s'enfuit
les yeux baiffez, la rougeur fur
le front, & tâche d'échaper en
fuyant aux regards curieux qui
caufent fa honte. C'eftoit là
fans doute le moment marqué
pour donner la naiſſance
à la Pudeur. Ce n'eftoit pas à
l'Amour à la faire naiftre . Cette
paffion attache trop de hon.
te à fes productions , & puifque
je devois faire une Divinité
d'une vertu fi ppuurree,, il falloit
au moins qu'elle reçuft le
jour d'une telle maniere qu'elle
n'euft pas lieu de rougir de
fa naiffance.
Il
GALANT.
97
Il auroit eſte à ſouhaiter
que
l'Auteur de cette Critique euft
borné les reflexions , à cenfu .
furer précisément ce qui re .
garde la Fable Favoue que je
ferois encore dans l'erreur , &
croirois de bonne foy qu'il
eftoit auffi inftruis de l'Hiftoi .
re, qu'il paroift l'eftre de la
Chronologie fabuleuſe. Par
malheur, il fe découvre quand
il nous parle du bouquet de
Diamans que ce Grec qui avoit
remporté le Prix aux Jeux Olimpiques
, avoit offert à Jupiter.
Ce prefent , dit - il , eftoit digne
de ce grandDieu , mais il eftoit
Aoult 1701. I
98 MBRCURE
trop confiderable pour un fimple.
Grec. Noftre Auteur a donc
cru que dans ces Jeux fi celebres
, un bouquet de Diamans
fervoit de Prix & de récompenſe
au Vainqueur, Comment ſe
fauvera til du reproche qu'on
luy peut faire , d'avoir ignoré
l'antiquité la plus connue ?
Quoy , cet homme , qui fait
le Naturalifte avec tant d'emphaſe
fur cette laituë que Junon
mangea , ne fçait pas le
Prix qu'on diftribuoit aux Jeux
Olimpiques ? Peut - eftre a - t il
cru qu'il pouvoit juger des
moeurs des anciens , par les
GALANT. 99
mauvais ufages introduits dans
noftre fiecle . Il voit de tous
coftez qu'on propofe des Prix
aux productions de l'efprit , &
que les Mufes devenuës venales
, fe font inviter par des re
compenies ; mais que les cou- •
tumes des Grecs eftoient dif
ferentes des nôtres ! Ils avoient
dans leurs exercices un motif
bien plus noble ; & l'on ne
laiffoit efperer au Vainqueur
qu'une couronne de Laurier
pour récompenfe. C'eſt ce qui
donnoit lieu à leurs * Poëtes ,
*Plutus d'Ariftophan, act. 2.Sc.3.
!
I ij
100 MERCURE
dont la Satire impie ne pardonnoir
pas même aux Dieux,
de reprocher à Jupiter fur le
Theatre d'Athenes , qu'il eftoic
bien pauvre , d'attirer à ces
Jeux celebres une fi grande
.multitude , pour ne donner
au Vainqueur qu'une branche
d'Olivier fauvage ; mais les
Peuples paffionnez pour la
gloire , ne s'arreftoient pas à
des confiderations fi baffes .
Celuy qui remportoit l'hon .
neur de ces courſes , mefuroit
le prix de fa victoire par le
nombre de ceux qui en étoient
les témoins , & trop payé de
GALANT. 101
fes travaux par les acclama..
tions publiques , il n'aſpiroit
qu'à l'avantage glorieux de le
voir couronner
aux yeux de
toute la Grece. Si ce Grec
donne un bouquet de Dia
mans à Jupiter, ce n'eft pas que
les Diamans foient la récompenfe
de fa courſe , comme
noftre Cenleur l'a cru . C'eft
une offrande qu'il fait au Dieu
protecteur des Jeux , pour le
remercier de fes bienfaits ; &
s'il luy fait un don fi confides
rable , c'est parce que la gloire
eftant le prefent le plus magnifique
que les Dieux faſſent
I iij
102 MERCURE
aux hommes , ceux qu'ils ho .
norent d'une maniere fi digne
de leur grandeur , ne fçauroient
leur offrir des dons affez
précieux pour leur témoigner
leur reconnoiffance.
Noftre Auteur continuant
fes reflexions , paroift furpris
de la maniere que je fais mar-.
cher Junon. A quoy bon cerie
pompe qui l'accompagne? Les Poër
tes , dit il , n'ont jamais donné à
cette Déeße une fuitefi nombreuſe-
J'avoue qu'ils fe font contentez
de nous marquer que Ju
non dominoit fur les gran
deurs & fur la puiffance. Ils
GALANT. 103
avoient leurs raifons pour n'en
dire pas davantage , lans dou
te dans leur fiecle la vertu confondoit
encore toutes les con.
ditions , & l'on ne difcernoit la
fortune qu'au bon uſage des
biens , & au merite des bonnes
actions. La grandeur douce ,
acceffible , modeſte , attentive
à foulager les malheureux , ſe
faifoit un plaifir de defcendre
pour prévenir leurs befoins ;
mais depuis que les hommes fe
font diftinguez par le merite
arrogant qu'ils tirent des richeffes
, depuis qu'ils ont attaché
la felicité de la grandeur à
I
iiij
304 MERCURE
la vanité des dehors, peut.eftrẻ
m'a tilefté permis d'augmen
ter la fuire de Junon , & de la
marquer par de nouveaux cara
Aeres. L'occafion eftoit trop
favorable de décrier en paffant
les illufions de la Fortune , &
de rabaiffer en quelque forte
l'orgueil de l'homme , par la
confideration de fon eftat.
Mais voici où l'Auteur de la
Critique veut me convaincre
d'une contradiction toute vifible.
A juger de la confiance
qu'il fait voir en m'opoſant lè
Sophifme , on diroit qu'il eft
prefque fûr de m'embaraffer.
GALANT: icy
Pallas , dit il', n'a pas pu vendre
la Pudeur fur le Mont Ida ; car
fila Pudeur vient de naiftre , com .
ment a telle esté venduë par le
paffé?Oh , que noftre Cenfeur
a dû s'applaudir de cette reflexion
, & fe fçavoir bon gré
d'une fi heureuſe découverte!
Cette vaine fubtilité roule fur
une équivoque affez legere , & il
paroift que l'Auteur a affecté
de confondre le fentiment de
Pudeur naturel à tous les hom
mes avec la Divinité que l'on
appelle Pudeur, & qui prefide à
la modeftie.L'Antiquité toû
jours extravagante dans fon
106 MERCUR
culte , ne pouvoit pas s'ima
giner que Jupiter n'euſt eſté
fort embaraffé s'il avoit efté
feul chargé du foin des affaires
du monde. C'eſt pour cela
qu'elle affignoit à chaque Divinité
fon employ. Les unes
prefidoient à certaines vertus.
Ce n'eft pas que les vertus fuffent
inconnues avant leur naif
fance , mais c'est que par le
caractere particulier de leur
Divinité , elles eftoient plus
propres à les maintenir & à les
fortifier dans le coeur de l'homme.
Hebé prefidoit à la Jeu .
neffe ; mais avant ſa naiſſance
GALANT. 107
il y avoit de la jeuneffe &
de l'embonpoint parmi les
Déeffes . Pallas ne laiffoit pas
d'eſtre modeſte avant que la
Pudeur naquiſt , parce qu'il
y avoit beaucoup de differen
ce , entre le ſentiment de pu
deur que la fage Déefle avoit
naturellement dans fon coeur ,
& cette Divinité naiffante qui
prefidoit à la modeſtic. C'eſt
ainsi que l'homme entraîné
par le plaifir de la Satire , fe
joüe quelquefois de la verité;
car enfin quoy qu'en diſe nô
tre Auteur , je ne puis mepers
fuader qu'il ne foit pas entré
108 MERCURE
·
luy même dans une diftinc
tion fi naturelle.
S'il falloit raifonner fuivant
fon idée , nous devrions donc
méprifer toutes les judicieu
fes allegories que les Anciens
nous ont laiffées. Que deviendra
cette ingenieuſe morale
que nos Peres ont enveloppée
du voile miſterieux de la Fa :
ble ? Il est peu d'ouvrages de
cette nature où l'on ne décou
vre aucune contradiction , &
il m'eft aifé de faire voir que
je n'ay pas feulement la raifon
de mon parti ; mais que je puis
encore me juftifier par de
grands exemples.
GALANT. 109
Un jour , dit un Ancien ,
les Dieux celebroient une Fe .
fte pour la naiffance de Venus .
Porus , Dieu de l'Abondance ,
ayant bû du Nectar plus qu'à
L'ordinaire
dans le jardin de Jupiter . Il y
rencontra Penia , Déeſſe de la
pauvreté, & il en devint éperduëment
amoureux . La Déeffe
s'alla
promener
inftruite de la maxime de la
plufpart des Belles qui fçavent
fe radoucir à la vie d'un
Amant favorifé de la fortune ,
ne fe trouva pas d'humeur à
le rebuter. Bien toft s'eftant
trensez contens l'un de l'aug
Plat, in conviv, cap. 7 .
110 MERCURE
tre , l'Amour naquit de leur
bonne intelligence. Si noftre
Cenfeur ne fepare pas le
penchant
à l'amour , de la Divinité
qui y prefide ,fil court rif-
¡ que de le voir dans le même
embarras. Quoy , dira- t- il
amoureux de cette Déeffe
avant la naiffance de l'Amour?
Voila unecontradiction manifefte.
Je ne fuis pas d'avis pour.
tant de condamner fur fa parole
l'Auteur de cette ingenieuſe
Fable , & fans nous élever
icy aux fublimes applications
qu'il en a faites , apprenons
du moins de cette fiction
GALANT
114
que l'amour eft de tous les
cftats , & que fans avoir égard
pour les conditions & pour les
richeffes , il fçait égaler tout
ce qu'il affemble .
Mais que puis je répondre
à la reflexion que fait noftre
Auteur touchant la Décffe de
la Beauté ? Puis que les Graces,
dit- il , avoient pris foin de coiffer
Venus, fes beaux cheveux ne flotoient
pas fans art. De bonne
foy , outre que la remarque
eft puerile , il connoift mal le
caractere des Graces . Elles avoient
à la verité coiffé Venus,
mais elles n'avoient garde de
12 MERCURE
mefler l'art à ſa parure. Elles
font naturellement fimples &
naïves Les anciens les repre.
ſentoient toutes nuës , pour
nous faire entendre qu'elles
font ennemies de l'artifice &
de l'affectation . Une belle
Femme en defordre en paroift
beaucoup plus belle . Il est dans
le beau Sexe une negligence
heureute , qui plait mieux que
tous les brillans dehors que le
luxe introduit. Tandis que les
ornemens nous attachent , la
beauté nous échape , & nous
perdons en faveur de la paru .
re , ce que deux beaux yeux
*
GALANT. 113
ont de plus touchant. Heft
donc juſte que la Déeffe de la
Beaute ne le confie qu'en la
beauté même ; qu'elle ſoit fimà
ple dans fes habits , que fes
cheveux flotent fans art fur fes
épaules , que la narure fe faffe
fentir en tout ce qu'elle fair.
Voila fon veritable caractere;
il faut en écarter l'artifice , de
peur de diminuer les agré
mens , & Venus ne doit mar.
quer de l'affectation que dans
le defir de paroiftre belle,
Si l'Auteur de la Critique
n'a pas trouvé la verité dans
les reflexions , au moins juſ-
Aoust 1701 .
K
"14 MERCURE
ques icy il les a appuyées fur
quelque vray-femblance; mais
que direz vous de celle- cy ?
Je ne fuis nullement furpris , dieil
, fi l'Amour épouvanta la Pu
deur avec une fuite ſi funefte. Il
eft bien furprenant qu'un
homme qui lit un ouvrage
avec cette exacte attention
que l'efprit de la Cenfure exige
, ne fe foit pas apperçu qu'il
y a tout le contraire de ce
qu'il avance. Puifqu'il aime fi
peu la verité , n'ay- je pas lieu
de m'écrier que cet Auteur
peu jufte dans fes reflexions
merite d'être repris dans la ma,
GALANT 115
niere dont il veut reprendre ?
Il s'en faut bien que la Pudeur
foit épouvantée. Au contraire,
c'eft l'Amour qui craint,
qui s'allarme , qui s'agite ; c'eſt
luy qui regrette les delices &
la liberté de Paphos . Sinoftre
Auteur connoiffoit un peu le
coeur de l'homme , il auroit
compris qu'il falloit en cette
occafion reprefenter l'Amour
dans le trouble & dans l'embarras
. En effet , n'est- ce pas
le caractere du vice de pâlir
aux approches de la Vertu , &
n'eft il pas vray que l'Amour ,
tout hardi qu'il eft , fe trouve
Kij
116 MERCURE
embaraffé devant des yeux
modeftes. La Pudeur luy imprime
je ne fçay quel reſpect
qui le rend tremblant & timi
de :tous les coeurs goûteroient
fans doute une Paix profonde
fi cette vertu pouvoit tenir fer.
me fur les premieres démar
ches de cette paflion.
F
Mais voicy à quelles ref
fources noftre Auteur eft réduit.
Diane , dit il , ne peutfouf.
frir qu'on luy parle d'Acteon fans
fe troubler ; ilparoift qu'on n'en
tendoit guere raillerie dans le Ciel.
Il eft vray que cette fage Déeffe
fe trouva piquée de colere & de
GALANT. 117
honte. Ce reproche luy caufa
autanr de confufion qu'elle en
reffentit à la vue du temeraire
Chaffeur.Pouvoit elle l'entendre
fans en eftre émuë. Ainfi fe
déconcerte la vertu modefte ,
quand elle fe trouve expofée à
foûtenir une raillerie injurieufe
& piquante, & qu'elle ne peut
y répondre fans rougir . Mais
Diane , ajoûre til , s'applique en
fuite à traiter une question de
Theologie. Quoy , nôtre Cenfeur
voudra-t il toujours nous
éblouir par de fauffes pensées
Eft-il poffible qu'il appelle
queftion de Theologie un rai-
4
118 MERCURE
fonnement qui ne peut eftre
plus familier Eft - il dans le
monde un efprit affez borné
pour ne sçavoir pas que l'Intention
fait le mal ? N'eft ce
pas une de ces lumieres naturelles
qui naiffent avec la raifon
? L'homme a beau quelquefois
vouloir ignorer cette
verité qu'il trouve en lui même.
La confcience foigneufe
de punir la mauvaife volonté
comme le crime , luy fait affezfentir
que c'est une connoiffance
de fentimentque la nature
a gravée dans tous les coeurs .
Dés que
la Pudeur fut gran;
GALANT, 119
de Jupiter l'obligea de venir
fur la terre , parce que fa prefence
avoit écarté la pluſpart
des Dieux ; c'eſt à quoy nôtre
Auteur ne peut confentir. 14
falloir , dit il , que le defordrefuft
hien grand dans le Ciel. Ill'eftole
en effet. Quelle horreur pour
cette fage Déeffe de voir tous
les joursles Dieux qui fe fignaloient
par descrimes ; Venus entre
les bras du Dieu de laGuerre
fon Epoux peu touché de cet
affront qui fe fervoit de fon
Art pour réjouir les Dieux par
le fpectacle de fon ' infamie ,
Mercure qui venoit fans ceffe
12C MERCURE
Fendre compte de les emplois
honteux , Jupiter au deffus des
autres Dieux autant par fes vi
ces que par la puiffance , enflamé
d'amour pour les filles des
hommes ; tantoft corrupteur
de leur innocence , tantoft infame
raviffeur , il n'eft point
de moyens qu'il ne mit en
ufage pour les fedaire. Ouy ,
fans doute , la prostitution &
la débauche estoient extrê
mes parmi les Immortels , &
la Pudeur ne pouvoit plus vi
vre avec eux fans bleffer la
pureté de fon caractere.
Certe illuftre Bannie vient
donc
GALANT: J21
donc fur la terré dans le fiecle
heureux consacré par l'innocence
des moeurs des hom .
mes. Les fuites de fa retraite
fourniffent à noftre Auteur
cette grande reflexion . Dés que
la Pudeur a paru , le monde s'eft
perverti , elle a esté une occafion de
produire un torrent de vices. Ne
vaudroit- il pas mieux , dit il ,
qu'elle n'euft jamais paru fur la
terre ? Tels font les détours
fecrets de l'amour propre dans
le coeur des hommes. Ils accufent
toujours le Ciel de leurs
malheurs, & le rendent garant
de leurs foibleffes . Les Dieux
Aoust 1701.
L
122 MERCURE
font donc coupables du mauvais
ufage que nous faifons de
leurs prefens. Quelle injuſtice
de faire rougir leur providence
des biens qu'elle nous a faits
Quoy , parce que la Pudeur eft
venuë fur la terre , files hom
mes ont méprifé fes infpirations
, luy doit on imputer les
defordres qui l'ont fuivie ? S'ils
ont efté plus attentifs à la
voix des paffions , reprefenrées
par cet Auteur inquiet ,
qui les a introduites fur la
terre , fi les feditieux mouvemens
qui fe font élevez du
fond de leurs coeurs, les ont fait
"
CALANT ; 123
révolter contre cette fage
Déeffe , eft ce fa faute , fi
l'Univers s'eft perverti ? Il n'eft
pas nouveau dans le monde
que la vertu foit une occafion
innocente du vice. L'envie
s'occupe fans ceffe à répandre
du fiel fur les bonnes actions.
La vertu floriffante , & le merite
récompenſé , ne trouve.
ront jamais grace devant fes
yeux . Vice fans plaifir , paffion
infipide , feule elle fe nourrit .
de fes propres amertumes.
C'est elle qui caufe les divifions
& qui fufcite les querel ..
les , Noftre Cenfeur dira t- il
Lij
124 MERCURE
que pour nous garantir des
maux que caufe l'envie , il
vaudroit mieux que la vertu
n'eut jamais paru dans le
monde ?
Enfin l'Auteur de la Critique
finit fes reflexions en me
reprochant que ce que j'appelle
Pudeur dans les enfans ,
n'est autre chose qu'une heureuſe
ignorance dans ce que cette vertu.
doit connoiftre pour s'allarmer ,
& ne s'allarmer qu'avec raifon .
Mais de bonne foy , s'eft il
apperçu que cette diftinction
ne peut eftre plus injurieuſe
au beau Sexe , dont il fe declare
GALANT. 125
le défenfeur ? Pour mieux entrer
dans fon idée , examinons
un peu le veritable caractere
de la Pudeur . C'eſt une vertu ,
fije ne me trompe, tremblante
& timide , qui s'allarme fans
déguiſement de tout ce qui luy
fait peur. Elle n'attendpas pour
rougir les approches du vice ,
elle en craint encore l'ombre
& l'apparence. Un de fes plus
grands agrémens eft de la voir
quelquefois le troubler fans
fondement & fans railon .
Toujours innocente & naïve ,
elle n'est jamais fi belle que
quand elle confifte dans l'i-
Liij
16 MERCURE
gnorance du mal. Je croy que
c'eft une peinture naturelle de
cette vertu. Suivanc noftre
Auteur , la prudence des Femmes
eft d'un autre caractere.
Elle doit connoiftre avant que
de s'allarmer , & ne s'allarmer
qu'avec raiſon ; mais quel Portrait
bons Dieux, veut- on nous
faire icy d'une vertu fi pure ?
Quelle eftcettePudeur éclairée
& curieufe , qui veut connoiftre
le vice avant que de s'en
allarmer , qui tire hardiment
le rideau qui le couvre , pour
examiner fi elle s'allarme avec
raifon ? Tranquille à la vûë du
GALANT
127
crime , elle tient les yeux ouveris
fur les premieres démarches
de la licence & du defor.
dre , & délibere encore fi elle
doit en rougir . Voila fans doute
une Pudeur d'un caractere
bien étrange . Ne diroit on pas
que noftre Cenleur par ce raifonnement
, tâche de juſtifierla
Fable qu'il cenfure , puis qu'il
ne donne en partage au beau
Sexe que cette apparence de
modestie , que la Pudeur laifie
fur la terre aprés fa retraite.
• Je ne fçaurois , Monfieur ,
finir ces remarques fans me
plaindre de l'Auteur de la Cri-
Liiij
128 MERCURE
tique , qui tâche de me rendre
odieux , en voulant faire entendre
que cette Fable eft rout
à fait injurieufe au beau Sexe.
Il fouhaite fi bien de le voir
vangé , qu'il m'abandonne
en finiffant aux rigueurs de
quelque Belle, Tribunal terri
ble , dont il connoift fans dou.
te toute la feverité. Cette
conduite doit d'autant plus me
furprendre , que le deffein
d'offenfer les Femmes a toujours
efté bien éloigné de ma
penfée Je ne fuis pas d'humeur
à fignaler ma jeuneſſe
par le merite d'une opinion
GALANT
129
bizarre , & tout à fait oppofée
à mon naturel. Je declare donc
avec la même fincerité , que
je n'ay pretendu faire qu'une
Fable. J'ay voulu tenter jufqu'à
quel point on pouvoit pouffer
une impofture, quand on don
ne une libre carriere à l'imagi
nation. Enfin c'eft une espece
de Paradoxe que j'ay choifi.
Vous fçavez que les hommes
ont toujours tiré vanité de
foutenir des fentimens qui fe
trouvent oppoſez aux veritez
les plus connuës ; mais malgré
cet ufage pernicieux , qui nous
enfeigne à défendre gratuite130
MERCURE
ment le menfonge , je fçay la
juſtice que je dois rendre a des
vertus , qui pour n'eftre pas
generales dans le Sexe , n'en
doivent eftre que plus pretieufes
à nos yeux.
Une indiſcrete malignité
a porté de tout temps les hommes
à cenfurer la conduite
des femmes . On trouve de ces
diffamations injuftes dans les
Annales de tous les fiecles ;
mais aprés tout , eft ce aux
hommes à fe plaindre de leur
vertu , eux qui le font une
malheureuſe vanité de la détruire
, qui regardent l'inno
Y
GALANT 13
cence dans le Sexe commeun
attrait qui pique & qui réveil
le leur paffion . Toûjours actentifs
à le féduire , toûjours
prefts à forcer les retrancheméns
facrez de l'honneur &
de la modeftie , ils ne trouvent
plus du gouft au crime , s'il
n'en coûte fort cherement à
la vertu .
Voilà , Monfieur , ce que
j'avois à répondre à l'Auteur
de la Critique de la Fabled'He
bé. Je fçay bien qu'il m'accufe
de m'eftre fervi de quelques
termes hors du bel uſage,
Quoy qu'il ne juftifie pas cette
132 MERCURE
#
remarque , je ne laiſſe pas de
fentir avec douleur toute la
confufion
de ce reproche
. Il
eft vray que je fuis né pour
mon malheur , dans une Province
décriée par l'irregularité
du ftile , & par la rudeffe des
expreffions ; mais j'avois cru
qu'en prenant foin de faire
connoiftre ma Patrie , fon nom
m'avoit acquis en quelque
forte le droit de faillir , au
moins à cet égard. Si je n'avois
efperé par cet aveu de
prevenir la cenfure , j'aurois
imité noftre Auteur dans la
précaution qu'il a prife de fe
A
་
GALANT.
123
cacher, qui me paroift fi judicieufe.
Je me ferois difpenfé
de répondre à fa Critique , fi
je n'avois dû me juftifier auprés
du beau Sexe qu'on pré- .
tendoit que j'avois offenfé.
D'ailleurs , Monfieur , l'honneur
que vous m'aviez fait
d'approuver cette Fable , m'obligeoit
à défendre le juge.
ment avantageux que vous en
aviez rendu . Je fuis , & c .
M'de
Vertron , pour foutenir
la qualité de Protecteur
du
beau Sexe , fait toujours
quel
que nouvelle
galanterie
d'eſ134
MERCURE
prit à la gloire, des Dames. Je
vous ay entrerenuë plufieurs
foisdes brillantesSocietez qu'il
avoit faites avec elles aux Lotteries
de Beauvais , de Dijon , de
Troyes & à celle de Tours, qui
vient d'eftre tirée. Comme il
s'eft encore affocié avec des
Dames de confideration , à la
Lottterie Royale , il en a
rempli les Numero de divers
noms , qui font l'éloge de fes
illuftres Affociées , & fon Por
trait , ce qui luy a donné occafion
de faire le Dialogue fuivant,
dans lequel le Coeur par
la bouche. Je ne doute
le
par
GALANT. -23)
point que vous n'y trouviez
cet agrément delicat que vous
cherchez dans les Ouvrages
de cette nature.
DIALOGUE
DU COEUR
ET DE LA BEAUTE' .
La Beauté
D'où vient que vousfuyez en me
voyant paroiftre ?
Le Coeur.
C'eftque j'aime ma liberté.
Je fuis le Coeur , vous etes la
Beauté ,
Etje crains de vous trop connoiftre.
La Beauté.
Ehi quoy , la Beauté vous fait
peur?
126 MERCURE
Eft- ce là tout l'effet que produifent
mes charmes ?
Lé Coeur .
Vous n'avez qu'un dehors trompeur
;.
"L'amour qu'on prend pourvous , n'eft
jamais fans allarmes ,
Vos attraitsfor trop dangereux,
Et fi- toft qu'on vous voit, on devient
malheurex.
La Beauté .
Vraiment j'admire la peinture
Dont il vous plaift de m'honorer;
Et fi ce beau Portrait eft fait d'aprés
nature ,
Je n'ay plus qu'à me retirer
Dans quelque affreufe folitude.
Quoy ! je ne cauferois que de l'inquietude!
Moy qui n' afpire qu'à charmer.
Je voudrois obliger tous les Coeurs àfe
plaindre!
GALANT.
137
Et je n'aurois des traits que pour me
faire craindre ;
Quand je cherche à me faire aimer
!
Le Coeur.
Il ne tiendroit qu'à vous d'eftre tou
jours aimable.
" La Beauté .
De grace , apprenez- moy cet impor
tant fecret;
ά
Si je déplais , c'est à regret ,
Etje ne fcache rien dont je ne fois
capable ,
Pourme faire de tous les Coeurs
De fidelles adorateurs .
Le Coeur.
Pour nous plaire toujours il faudroit
vous défaire
De certaine Sscietė ,
Qui, ne nous accommode gueres
Aouft
1701 .
M
138 MERCURE
Sans ceffe auprés de vous nous voyons·
la Fierté ,
Toujours dédaigneufe , inquiete,
Et Dieu fcait comme elle nous
traite !
Dès qu'elle voit un pauvre coeur.
Réduit à vous demander grace,
Elle vous arme de rigueur ,
Et la plus violente ardeur
Ne vous donne que
de la glace.
La Beauté .
•Monfieur leCoeur ,je vous entens ,
Ou dumoinsje vous crois entendre.
Vous craignez en amour de perdre
voftre temps ,
3
Et vous capitulezavant que de vous
rendre.
Mais ce n'est pas à vous à m'impofer
des Loix ,
Et chacun à fon tour doit foutenirfes
droits
GALANT 139
Trop de douceur eft dangereuse,
Sur tout dans le commencement;
Et pour vous parler franchement,
Votre ardeur s'affoiblitfi - toft qu'elle
eft beureufe .
Le Coeur.
Prenez donc un temperament;
Nefayezpour un Coeurfidelle
Ny trop douce , ny trop cruelle.
La Beauté.
Fe le veux bien ;
Le Coeur.
Et je vousfais ferment
De conferver pour vous une amour
immortelle.
La Beanté & le Coeur enfemble .
Rien ne fied mieux à la Beauté
Que la Douceur & la Fierté .
Mij
140 MERCURE
Je vous envoye l'Extrait
d'une Lettre écrite à Rome
les du mois paffé.
Un Gentilhomme Calviniste ,
des premieres Familles d'Ecoffe ,
voyant le Pape dans l'Hôpital
du Saint Efpritfervir les Malades
, & affifter un agoniZant
la mort , dit à un de fes Amis , qui
l'amena le même jour au Pere du
Buc, Theatin , qu'il eftoit pleinement
convaincu que le Pape n'eftoit
pas l' Ante- Chrift , comme on
le croyoit dans fa Religion . Le P.
du Buc luy leva toutes les difficultez,
& éclaircit tous fes doutes,
particulicement fur la Chaire de
GALANT 145
Saint Pierre , & il le fit avec un
fi grand fuccés , que ce Gentil
homme rentra quelques jonrs aprés
dans le giron de l'Eglife , avec une
grandefatisfaction de Sa Sainteté,
qui parles exemples d'une humilivé
profonde , reprime l'orgueil de
! Herefie.
Le Pere du Buc, qui a efté ho
noré par le défunt Pape, d'une
Chaire de Profeffeur de Controverfe
au College de la Propagande
, comme je vous l'ay
déja marqué , travaille fort
utilement à la converfion des
Heretiques, eftant conſommé
dans cette fcience par une pra
142 MERCURE
tique de prés de quarante années
, qui luy a fat meriter
une penfion du Clergé de
France.
Le 3 du mois paffé les Re
ligieux de la Charité de Poitiers
, firent en leur Hôpital
lá Ceremonie de la Canonifation
de leur Pere Saint Jean
de Dieu , avec un fi bel ordre ,
une devotion fi generale &
une joye fi univerſelle de tout
le Peuple de cette grande ville
& des environs , que depuis
longtemps on n'a vu ces chofes
concourir fi également enfemble
pour rendre une ſolemGALANT.
143
nité tres- celebre . Celle cy du
ra huit jours . Elle commença
par une Proceffion generale, a
laquelle affifterent toutes les
Communautez Régulieres &
Séculieres , & un grand nom .
bre de perfonnes de merite &
de diftinction de l'un & de
l'autre Sexe , de la ville & de
la Province. Cette illuftre Affemblée
partit de l'Eglife Ca
thedrale , & paſſa au milieu de
la Bourgeoilie , qui avoit efte
rangée en double haye des
deux coftez des rues jufques
a l'Eglife de la Charité , où
elle fe rendit. Tout infpiroit
144 MERCURE
un air de pieté & de venera.
tion . Les perfonnes de tout
âge paroiffoient dans la modeftie
& dans le recueillement
, Les Cloches de toute
la ville failoient par leurs carillons
une agreable harmonie.
Les voix concertéesd'un grand
nombre de Muficiens compofoient
une Simphonie raviffante
, la multitude des
Bannieres expoloit a la vuë
un charmant fpectacle . M
Degerard , Evêque de cette
Ville , augmenta encore par fa
prefence l'éclat de cette belle
Affemblée. Il officia ce premier
GALANT 145
mier jour avec une pieté , une
modestie , & une gravité qui
donnoient également de la de
votion& du refpect pour les au
guftes Mifteres qu'il celebroit .
Il alla enfuite
familierement
au Refectoire, mangea avec les
Religieux , y obferva le filen .
ce regulier , fut attentif à la
lecture pendant tout le repas ,
& ne voulut que la petite portion
que l'on y donnoit à cha .
que Religieux . Ce Paſteur
pieux & zelé auroit volontiers
continué à donner les jours
fuivans , à tout ce grand Peuple
des exemples de fa venera-
Aoust 1701,
N
146 MERCURE
tion pourun figrand Saint , fi
fa vigilance , qui le rend toujours
attentif à la conduite de
fon Troupeau , ne l'en cuſt
comme arraché , pour aller
continuer la vifite de fon Dio .
cefe , laquelle il fait avec une
exactitude vraiment paſtorale.
L'Eloge du Saint fut prononcé
tous les jours de cette Octave,
par differens Predicateurs ,
qui toucherent efficacement
les coeurs par leur éloquence
,
& par les actions merveilleufes
de charité & de penitence
qu'ils rapporterent du Saint .
La decoration de l'Eglife, &fur
GALANT 47
tout du grand Autel , fut tresbelle.
La maniere ingenieuſe
dont les chofes eftoient difpofées
,fit avoüer à tout le mon
de que la beauté des ornemens
peut eftre de beaucoup augmentée
par l'art de les placer
avec induſtrie. Enfuire de l'E .
glife , on voyoit les Pauuvres ,
malades couchez fort proprement
dans leurs lits , que l'on
remarqua eftre entierement
neufs , ce qui neanmoins ne
peut paffer que pour un des
moindres effets des foins continuels
que les charitables Re.
ligieux de ce faint Ordre pren-
Nij
148 MERCURE
nent la nuit & le jour auprés
des Malades , pour leur donner
ou pour leur procurer
tout ce qui peut contribuer à
la fantification de leurs ames ,
& au foulagement des infirmitez
de leurs corps. Les jours
fuivans , les Chapitres & les
Communautez regulieres , officierent
felon l'ordre dont ils
eftoient convenus & firent
paroiftre entre eux une fainte
émulation à fe furpaffer en pieté
, en bel ordre , en Mufique ,
& en magnifiques Ornemens .
Enfin la clôture de cette fo .
lemnelle Octave fut faite par
>
GALANT. 149
le celebre Chapitre de Saint
Hilaire , que fon origine , fon
antiquité & fes prérogatives
rendent un des plus venerables
du Monde Chreftien .
L'Air nouveau que vous
trouverez icy , m'a eſté envoyé
de Touloſe.
AIR NOUVEAU.
IRisfut mon premier Amour,
Par mes foupirs jeſceus toucher
fon ame ;
Mais je m'apperçon chaque
jour
Qu'elle brûle d'une autre flâme.
Niij
150¹ MERCURE
Helas ! dans monfort malheureux
Faut il avoir tant defoibleſſe ,
Que l'infidelle encor puiſſe plaire à
mes усих ,
Et qu'ellefoit ma derniere foi.
bleffe ?
Vous fçavez ,Madame, combien
on a perfectionné les
Sciences & les Arts dans le
dernier fiecle. Je vous ay envoyé
dans mes Lettres plufieurs
nouveautez
en ce genre.
Voicy ce qu'a écrit M' de
Haute feuille fur la perfection
da fens de l'Oüye qu'il pretend
avoir trouvée .
GALANT.
151
A MONSIEUR ***
JE
E me fuis plufieurs fois étonné
comment on avoit fi
fort negligé les fons & le fens
de l'Oüye , vû la perfection
que l'on a donnée à celuy de
la Vue & les belles découver
tes que l'on a faites fur la lu
miere.
"
Je crus d'abord qu'il eſtoit
impoffible de perfectionner
ce fens , mais ayant medité
quelque temps fur ce ſujet ,
je n'apperçus aucune raiſon
qui empêchât que l'on ne
pût perfectionner l'Ouye auf
N
iiij
152 MERCURE
fi - bien que la Vuë , puifqu'il
ne s'agit
que de rendre
fenfible
ce qui ne l'eſt pas , ou
ce qui ne l'eft que tres peu ,
& que les Sons
tres foibles
& fenfibles
a noftre
Oreille
,
ne laiffent
pas d'eftre
Sons, &
de le faire entendre
à des Animaux
qui ont l'Ouye plus
fubtile .
J'ay remarqué qu'il n'y a
que les fens de la Vuë & de
l'Oüye , qui puiffent eftre perfectionnez
par artifice , parce
que leur fenfation fe fait par
l'ébranlément d'une matiere
liquide, interpolée entre leurs
GALANT: 153
que
organes & les corps qui produifent
le fon & la lumiere , &
la ſenſation de l'Odorat ,
du Gouft & du Toucher fe
fait par l'application des corps
mefme fur les organes de ces
fens . Quoy que les Odeurs
proviennent quelques fois des
lieux fort éloignez , ce n'eſt
que l'aplication des particules
qui fortent des corps odorans ,
lelquelles ébranlent les nerfs
olfactoires , de la mefme maniere
que les liqueurs ebran
lent les Nerfs de la langue ,
& que les corps le font fentir
en touchant la peau .
154 MERCURE
On a rendu les chofes fenz
fibles à la Vuë , par le moyen
des verres qui groffiffent , ou
par la differente capacité des
tuyaux , comme dans le Thermometre
ou dans le niveau
que j'ay publié , compoſé de
Mercure & d'huile de Tar
tre , & par plufieurs autres
moyens. Pourquoy feroit- il
impoffible de trouver cette
fenfibilité dans le fens de
l'Oüye ? Ne l'a t on pas déja
trouvée dans la Trompette
parlante , puis qu'elle n'eſt
qu'un moyen de rendre la voi
fenfible à une grande diſtance
!
GALANT 151
où on ne la pouvoit entendre?
Il est vray que ce moyen
n'eſt pas celuy que nous
cherchons , parce que nous
voulons entendre , & n'eftre
pas entendus , comme nous
voyons avec les lunettes d'ap
proche , & que nous ne fom;
mes pas vus.
Les Anciens ont imagine
les Cornets dont la plupart
des Sourds fe fervent , & les
Sçavans modernes ont cru ,
qu'en donnant à ces Cornets
une figure Parabolique , Hyperbolique
, Elliptique , ou
quelque autre femblable, qui
156 MERCURE
reünift les rayons de la lumiere
en un point , ils reüniroient
pareillement le Son en un point
au fond de l'Oreille , & rendroient
par confequent la fenlation
plus forte ; mais ils fe
font trompez , & en plufieurs
autres rencontres , où ils ont
fait un parallele du Son & de
la Lumiere. Les Cornets , de
quelque figure qu'ils foient ,
ne produitent point d'autres
effets que celuy des batardeaux
, font on fe fert aux mou.
lins à eau , pour en faire tomber
une plus grande quantité
fur leurs roues , qui n'iroient
GALANT. 197
point plus vifte , quoy que ces
batardeaux euffent la figure
d'Hyperbole , de Parabole ou
d'Elliple.
J'ay imaginé un autre inſtrument,
en qui la figure & la re-
Alexion n'ont aucun lieu , afin
de rendre fenfibles les plus
petits bruits , lequel est fondé
fur le mefme principe ,
que celuy dont je me fuis fervi
pour l'explication des trompettes
parlantes , & fur l'orga .
ne de quelques animaux qui
ont l'Oüye tres fubtile ; mais
comme le raisonnement n'eft
rien fans l'experience , j'ay fait
158 MERCURE
faire cet Inftrument , & lors
que je l'aplique à mon oreille,
j'entens des bruits tres grands
& tres confus. Les perfonnes
qui marchent dans la ruë me
paroiffent exciter autant de
bruit qu'une Armée entiere.
Le froiffement de leurs fouliers
fur le pavé reffemble au raclement
violent qu'on fait lur
les pierres , ou à une meule
qui écraferoit des cailloux.
Les voix me paroiffent comme
fielles eftoient produites
par des Trompettes parlantes ,
mais dans une telle confufion
que je n'en puis diftinguer
GALANT. 159
aucune, ce qui me fait croire
que l'utilité de cette invention
ne fera pas auffi grande
que
celle des lunetes d'aproche
à caufe de la deftruction des
fons les uns par les autrre.
On experimente tous les jours
dans les compagnies , qu'on
ne peut entendre fept ou huit
perfonnes qui parlent en mê
me temps , & on ne les entendroit
pas mieux , quoy
qu'ils priffent chacun une
Trompette parlante , qui augmenteroit
huit ou dix fois la
force de leur voix . Il n'en eft
pas de mefme de la lumiere
160 MERCURE
& du grand jour , qui empê.
chent à la verité l'effet des lunettes
d'aproche , mais on les
ôte facilement par le moyen
des tuyaux.
Quelques experiences que
j'ay encore à faire fur ce fujet ,
m'empefchent de declarer la
conftruction de cet inftru .
ment , joint que n'eſtant point
encore dans la perfection , il
feroit facheux de publier une
Invention dont un autre s'atri
bueroit la gloire , en y ajoutant
peu de chofe , ou même
en la perfectionnant . J'ay fait
plufieur remarques confideraGALANT.
I
16
?
bles avec cet Inftrument , que
je publieray quelque jour, & je
parleray d'un phénomene
qui quoy que tres fimple &
trivial , explique clairement ,
& fait appercevoir à l'oreille
tout ce qui appartient au Son ,'
de la mefme maniere que les
vibrations des pendules font
connoiftre les vibrations invifibles
des cordes qui font
tenduës fur ces fortes d'Inftru .
mens.
Ce phénomene n'eft autre.
chofe , que l'agitation que
l'on donne avec la main , aux
longues cordes qui pendent.
Aouft 1701.
Ο
162 MERCURE
du haut des bâtimens élevez,
laquelle produit des ferpente
mens & des ondulations , qui
ont beaucoup de raport à celles
qui fe font dans l'air par les
corps frapez , qui excitent du
bruit , & qui expliquent beaucoup
mieux à mon fens la propagation
du Son , fa reflexion ,
&c. que les cercles qui fe font
fur la furface de l'Eau .
Ceux qui feront cette expe.
rience appercevront viſible.
ment que ces ondulations
font toutes egales , & qu'aprés
avoir couru tout le long
de la corde & eftre parvenües
GALANT, 163
2
au haut , elles reviennent
fur
leurs pas , & la corde remonte
plufieurs fois de fuite , ce
qui explique
l'Echo & fes
differences
. Lors que l'on agite
deux cordes égales en mê
me temps avec la mefme for.
ce , elles reprefentent
l'uniffon .'
Sielles font inegales , & que les
ferpentemens
ou les ondulations
de l'une foient plus grandes
ou plus lentes que celles
de l'autre , ce font les diver
ſes confonnances
, & elles ont
rapport aux tons graves ; & les
petites aux tons aigus. Enfin
il n'arrive rien aux Sons , qui
O ij
164 MERCURE
n'ait quelque analogie avec
ces ferpentemens ou ces ondulations
, comme je le feray
voir quand je répondray aux
objection , que l'on a faites
contre l'explication que j'ay
donnée de l'effet des Trompettes
parlantes , fondée fur
ce fameux principe de l'Equi
libre des liqueurs de M ' Paf.
chal , qui eft un des plus beaux
& des plus grands principes
qui foit dans la Nature , fans
lequel il eft impoffible d'expliquer
clairement la
propagation
du Son , le tremblement
des vitres , des plan,
GALANT: 165
chers, des murs, des maiſons ,
& mille autres effess femblables.
Je vous ay déja parlé de
M' l'Archevêque de Philippopoli,
que la curiofité ſeule de
voir le Roy a fait venir enFrance.
On m'a donné depuis fon
départ deux traductions des
Complimens qu'il a faits à Sa
Majesté en Italien . Il fit le
premier lors qu'il eut fa premiere
audience ; & le fecond ,
lors qu'il cut fon audience
de congé. Ce Prelat a moins
efté charmé de tout ce qu'il
a vû en France , quoy qu'il l'air
166 MERCURE
efté beaucoup , que des grandes
qualitez qu'il a trouvées
dans le Roy , & des manieres
avec lesquelles ce Monarque
l'a receu . On ne peut décrire
celles de ce Prince ; il s'y
trouve je ne fçay quoy de fi
charmant & de fi engageant ,
fans qu'il defcende de la majefté
que fon rang luy prefcrit,
que tout le monde avouë qu'-
on n'a jamais oùy dire qu'aucun
Monarque en ait eu de pareilles
, & dans lesquelles on ait
trouvé tant d'affabilité meflée
avec tant de majefté.
Les heroïques vertus &les qua,
GALANT. 164
litez naturelles & Jurnaturelles
qui ornent Voftre Majefté , l'ont
élevée à un fi haut degré de gloire,
que
la
par tout , il n'y a point de pensée
qui ne les admire , de langue qui
ne les celebre , ny de coeur qui ne les
aime. Moy même , humble Serviteur
de. V. M. j'ay éprouvé
dans mon coeur une douce violence
une heureuſe inclination à venir
d'unPays fiéloigné , pour voir
unfi grand Monarque , parce que
jay cru devoir nommer à jamais
fortuné ce jour dans lequel j'ay eu
l'honneur de jouir de la prefence
d'un Roy , qu'on ne sçauroit voir
renommée s'en répandant
168 MERCURE
3
fans eftre dans lafouverainefelici.
té Vivezdonc Sire & vivezpour
le monde , vous qui n'avezjamais
vécu pour vous. Vivez heureux
pour voir tant de Rois & tant de
Princes , qui ne poffederont pas
moins les vertus que vous leur
donnez à imiter que les Etats dont
vous leur affurez la poffeffion .
Enfuite montrant une Croix
il continua en ces termes . Le
Grand Conftantin triompha de fes
Ennemis , & fonda le Royaume
Chreftien par la vertu de ce figne.
Par la vertu de ce même figne V.
M.fera la conqueste de plufieurs
Empires.
Harangue
GALANT: 169
Harangue de congé.
C'est avec raifon , ô Roy tres
puiffant , que toutes les Nations
toutes les Langues louent &
élevent vos actions furpernantes:
Pour moy , Sire , qui connois que
tout Eloge toute Langue eft
beaucoup inferieure aux beroïques
Exploits deVoftre Majefté, je les
revere& les admire avec un ref.
pectueux filence; & à l'avenir ,
tous ceux qui font fous ma con.
duite prieront Dieu avec moy qu'il
vous comble de bonheur , pour fer
I vir d'exemple aux Rois , &fur
Aouft 1701, P
170
MERCURE
tout à ceux de vostre Sang , afin
qu'ils entreprennent d'auſſi mer.
veilleufes actions , qu'ont toujours
efté celles de Voftre Majeſté.
Le 7. de ce mois , la Province
des Recollets
de Saint
André celebra le Chapitre
à
Valenciennes
. Toutes les éle
ations fe firent au premier
Scrutin
& le Pere Jofeph
Doyen fut élu Provincial
.C'eft
un homme de capacité
& de
merite , fort connu dans l'Ordre
par les Charges qu'il a dignement
remplies. Aprés les
élections
, qui avoient
efté
GALANT . 171
.
précedées par une Meſſe du
Saint Efprit , où affifterent plus
de cent Religieux , on fit une
Proceffion dans la Ville , le
Pere Cherubin , qui prefidoit
au Chapitre eſtant à la teſte.
Comme le privilege de porter
publiquement le Saint Sacrement
eft accordéà cet Ordre,
le nouveau Provincial le porta.
Un des Peres de cette même
Province , fit à Hoftel de
Ville , tout le monde eftant
affemblé dans la Place , un
fort beau Difcours fur les me
rices de Saint François , & fur
la grandeur du Roy. Il y fia
Pij
172 MERCURE
entrer l'Eloge de Sa Majeſté ,
& ceux du Prefident du Chapitre
, & du nouveau Provincial
ne furent pas oubliez. On
retourna dans le même ordre
à l'Eglife des Recollets . La
Proceffion y fut reçuë au bruit
des Trompettes & des Timbag
les , que M' de Magalotti ,
Gouverneur , avoit envoyées,
Aprés Vefpres on foutint dans
la même Eglife une Theſe de
Theologie , dediée à ce même
Gouverneur. Tous les Avocats
du Chapitre y affifterent avec
le Clergé Seculier & Regu
lier. La conclufion de la difpu
GALANT 173
te fut affignée au Pere Eloy
Huet , Recollet de Paris , qui
ſe trouva au Chapitre. Il prit
occafion de haranguer & de
difputer en François , fur ce
que la Ville de Valencienne ,
depuis qu'elle avoit eſté conquife
, eftoit devenuë Françoife;
que l'attachement des Habitans
pour leur Roy, les avoit
rendus aufli polis , que s'ils
eftoient nez à Paris , & que
l'Affemblée eftant composée
de perfonnes de l'un & de
l'autre Sexe , il eftoit jufte que
tout le monde fuft inftruit.
La propofition qu'il attaqua ,
Piij
174 MERCURE
confiftoit à fçavoir s'il eftoit
à propos d'admettre certains
Penitens au Sacrement , ou d'en
differer l'abſolution . Tout ſe
termina par un Te Deum , fuivi
d'un Exaudiat , & M' le
Gouverneur regala les Peres
du Chapitre. Il y eut Theſe
chaque jour de la femaine.
Pendant que le Chapitre
eftoit affemblé , il ſe fit à Va
lenciennes une autre ceremo
nie qui n'eft point en ufage
dans nos Provinces de France.
Si toft qu'un Religieux a atteint
cinquante ans de Religion
, on celebre fon Jubilé ,
GALANT. 175
&con l'appelle le Pere Jubilaire .
Le Pere Gracis,qui l'eſt aujour
d'huy , s'eftant profterné à genour
devant l'Aurel , demanda
la grace du Jubilé au Pere Che .
rubin le Bel , qui l'ayant fait
relever , luy montra le Pere
Elby Huet , en luy difant que
ce Pere luy expliqueroit quelle
eftoit la grace qu'il demandoit.
Le Pere Eloy prit pour
fon Texte ces paroles de l'Ec
clefiaftique, Cum conſummave;
tit homo , tunc incipiet. Aprés
qu'il luy eut expliqué cette faveur
, & les nouveaux engagemens
où il étoit preft d'entrer,
P iiij
176 MERCURE
le Celebrant chanta quelques
Orailons marquées dans le
Rituel , & le Jubilaire chanta à
haute voix , Portio meafit in terra
viventium . Les Chantres ayant
entonné Jubilate Deo omnis terra
, le Choeur , qui à l'occafion
du Chapitre eftoit fort rempli,
continua ce Pleaume. Le Pere
Cherubin , Prefident & Offi
ciant , luy mit une couronne
de fleurs fur la tefte , avec un
Sceptre tout environné de
fleurs , & on pria à haute voix
qu'il puft s'en fervir pour paffer
le fleuve du Jourdain. On prefenta
à fes plus proches Parens
GALANT. 177
une couronne pareille à la fienne.
Toute la Ville fe trouva à
la ceremonie du Jubilaire ,
ainfi que ſes Amis & fes Penitentes
. Elle fut concluë parun
Te Deum chanté fur l'Orgue.
Le Celebrant & les Affiftans le
conduifirent ainfi couronné à
la Sacriftie ; aprés quoy on
regala la Famille avec les Peres
du Chapitre.
Les Officiers de Son Alteffe
Royale Monfieur , Frere unique
du Roy , qui l'avoient ſer
vi pendant fa vie avec le plus
d'attache & de defintereffe
ment , font encore ceux qui
178 MERCURE
fignalent aprés fa mort le ref
pect dont ils eftoient penetrez
pour un fi bon Prince .
M'Abbé de Longeville Harcoüet
, qui avoit eu l'honneur
de travailler long - temps fous
fes ordres , & par le fecours de
fes lumieres , en qualité de fon
Hiftoriographe
, à la deſcription
du beau Palais de Saint
Cloud , & à d'autres ouvrages,
même à des affaires de confc
quence, qu'une fi grande perte
a laiffées imparfaites ; fit faire
le premier jour de ce mois un
Service dans la grande Eglife
de Conty , dont il eft Prieur ,
GALANT. 179
6
pour le repos de l'ame de S. A.
R. On avoit annoncé
cette
ceremonie
funebre le Dimanche
precedent
, aux Prônes des
Paroiffes, afin que la Nobleffe
& le Peuple des lieux circons
voifins puffent s'y trouver.
Le mefme jour les Peres Barnabites
du College de Montargis
firent un Service folemnel
pour le repos de l'Ame de ce
même Prince. Le Clergé , la
Nobleffe
, & tous les Corps
de la Ville yaffifterent
. Le P.
Guillemeau
, Profeffeur
de la
Rhetorique
, fit l'Oraiſon_funebre
avec beaucoup
d'élo
180 MERCURE
quence. Toute l'Eglife fe
trouva tenduë de noir , & le
Mauſolée eftoit magnifique
.
Vous fçavez , Madame , que
cette Eglife a efté bàtie des
liberalitez
de feu Monfieur , en
action de graces de la victoire
qu'il remporta à la Bataille du
Montcaffel
le 11. Avril 1677 :
La premiere pierre fut poſée
en 1679. deux années aprés
cette Bataille . Vos Amis feront
bien aiſes de voir icy l'Infcription
qui eft au deffus de la
porte de l'Eglife , & qui fervira
de monument éternel à la
pieté de ce grand Prince.
GALANT 181
D. Q. M.
Sub invocatione Sancti Ludovici,
Philippus Dux Aurelia ,
Ludovici Magni Frater unicus ,
Germanis , Hifpanis , Batavis,
Apud Montem Caffelium
Profligatis ,
Publicum hoc Pietatis fua
Monumentum
D. V. C.
M. DC. LXXIX,
M' l'Abbé Nauguin eft
l'Auteur de l'Elegie que vous
allez lire.
2
182 MERCURE
SUR LA MORT
DE MONSIEUR .
HILIPPE ne vitplus , la Par
que impitoyable
PHI
Vient d'exercerfur luy fa fureur implacable;
Nos voeuxpour la fléchir ont eftéfuperfluss
Pleurez , Francois , pleurez , PHILIPPE
ne vit plus.
Toujours prefte à frapper fi-toft que
l'heure fonna ,
La barbare qu'elle est ne respecte
perfonne ,
Et traine enfacrifice aux pieds de fes
Autels ,
Comme un fimple Berger les plus
grands des Mortels.
CALANT; 183
Tonthomme doit mourir , c'est un Aïreft
fevere
Du fang même d'un Dieu fignéfur le
Calvaire ;
Mais les Princes fameux, les He
ros éclatans ,
Pour prix de leurs vertus devroient
vivre longtemps .
Que dis-je ? fi du Ciel lafageffe profonde
,
Les laiffe peu jouir des faux biens de
ce monde ,
Et fi comme des fleurs ils ne font que
paffer , [ compenfer.
C'est pour punir le Peuple & les re-
Enfin , PHILIPPE eft mort , mais.
toûjours defagloire
Les Francois dans leurs coeurs garderont
la memoire >
Et rappellansfans ceffa un fi cherfou
venir
184 MERCURE
Traceront fes vertus aux peuples &
venir.
L'on dira fa valeur & fes exploits de
guerre ,
Quand Louis luy permit de lancer.
fon tonnerre ,
NASSAU mis en déroute & nos fiers
ennemis
Défaits à Mont- Caffel & S. Omer
foumis. [ tendre ,
"L'on dira cette ardeur & fi vive &fi
Qui du haut des grandeurs l'a fait
cent fois defcendre ,
Pourvoir les affligez leur rendre tous
fesfoins,
Etfoulager le Peuple enſes preſſans
befoins .
Helas ! qu'un tempsfi courtfit d'heureufes
journées !
Nous ne les verrons plus , les voila
terminées.,
1
GALANT: 185
Occupez deformais à répandre des
pleurs ,
LOUIS fera témoin de nos vives
douleurs
,
Et nos triftes foupirs luy redirontfans
ceffe ,
Pour luy , pour tout fon Sang, noftre
extreme tendreffe .
Toy , qui fais le deftin des Peuples
& des Rois ,
SEIGNEUR , en ce moment daigne
entendre ma voix.
Si tafuftice encore demande des victi_
mes ,
Et fi pourmeriter lepardon de nos cri
mes ,
C'est peu d'avoirfouffert des tourmens
inoüis ,
Frape fur nous , GRAND DIEU ,
mais conferve Louis . ·
Aouft 1701. Q
186 MERCURE
Le 6. de ce mois Mle Car:
dinal de Noailles accompagné
d'un nombreux Clergé ,
benit & pola en prefence de
plufieurs Perfonnes de quali
té , qui estoient venues de
Paris , la premiere pierre de
l'Eglife que l'on bâtit fur les
ruines du Temple de Charenton
. Le Roy ya eſtably les Religieufes
Benedictines du
Prieuré de la Valdonne en
Champagne pour l'adorationperpetuelle
du Saint Sacrement
. Madame de Chauviré ,
qui en eft Prieure , reçut ſon
Eminence à la tefte de fa Com,
GALANT 187
munauté, & le Pere de la Motte
, Superieur des Barnabites ,
harangua fort éloquemment
Mile Cardinal fur cette cere
monie.
Les Vers
qui faivent
font
de M' Mallement
de Meffange
. La modeftie de celuy pour
qui ils ont efté faits , empêche
Auteur de le nommer. Il
veut defigner par le nom d'Apelle
, un des plus fameux
Peintres de noftre fiecle.
Apeindre les Heros la main d'A.
le
inform
De Nicandre à vos yeux expoſe
icy les traits.
Qij
188 MERCURE
Voulez vous voir fon coeur , &
fa fage conduite?
Dans l'Hiftoire fon bras les peint
parfes beauxfaits.
Vous ferez bien aiſe , ſans
doute, d'entendre la plainte de
la Fauvette de Mademoiſelle
de Scuderi fur la mort de cette
illuftre perfonne. C'eſt M
Moreau de Mautour Auditeur
de la Chambre des Comptes
quila fait parler. Il adreffe cer
te plainte a M' l'Abbé Bofquillon
, de l'Academie Royale de
Soiffons
GALANT. 189
252552:55252255 :SSZ
PLAINTE
DE LA FAUVETTE
MA
A voix , qui par vos airs fi
doux , firaviffans ,
Avez rendu SAPHO tant de fois
attentive ,
Exprimez ma douleur par de triftes
accens ,.
Sa mort vient de caufer les maux
que je reffens.
Ah ! foyezdeformais languiſſante &
plaintive ,
Donnez à mes regrets les tons les plus
touchans ,
Vous ne pouvez former d'aßez lugubres
chans.
190 MERCURE
Vous , arbres , fijadis fous vos épais
feuillages
Pour elle j'emploiay mesplus tendres
ramages ,
Pouvez-vous à mes yeux conferver
vos attraits ?
Voftre ombre , ou j'ay cherché le filen
ce & le frais >.
Eft une ombrepour moy d'horreur & de
trifteße ,
Et vous me paroiffez de funeftes
Ciprés:
Depuis que j'ay perdu mon illuftre
Maistreffe ,
Moy qui fus des longtemps l'objet de
Jes amours
Plus trifte mille fois que n'eftla Tourterelle
,
Quand le fortlay ravit fa compagne
fidelle ,
De mes ennuis cruels rien n'arrefte le
cours
GALANT 197
Etje paffe en langueur & les nuits &
les jours.
Envain le doux Printemps ranimant
la
nature
,
'Ramenéra les fleurs , les zephirs , la
verdure ;
Au lever de l'Aurore on ne m'entendra
plus
Annoncer leur retour par mes chants/
alidus.
SAPHO fit mes plaifirs , mes beaux
jours & ma gloire ,
Par elle , parfes foins & fes vers fi
charmans
Je fus chere en tous lieux aux Filles
de memoire
Et d'un vol empreffé je revins tous les
ans ,
Favorable à fes voeux , fidelle à fon
attente ,
Luy confacrer toujours la douceur de
mes chans.
192 MERCURE
Elle me confola , de la perte d'A
cante *
Cet amy genereux , Favori d'Apol-
Lon
Qui comme elle exerçant fur fa lire
touchante
>
Les divines lecons d'une Mufe fcavante
,
Rendit mon nomfameux dans lefacré
vallon. 1
Mais aujourd'huy pour moy tout eft
mort avec elle ,
Verdure , ombrage ,fleurs , zephirs ,
faifon nouvelle ,
Rien ne peutreparer le bonheur que
je perds.
Que deviendray-je, helas en cet eftat
funefte:
L'espoir de ne plus vivre eft le feul
qui me refte :
* Mr Peliffon ,
Bientoft
GALANT. 193
Bientoft je periray dons le fond des
deferts ,
Oùj'iray dans les champs , Fauvetta
infortunée ,
En des pieges cachez finir ma deftinée,
Et m'expofant fans ceffe au perfide
Oifeleur
,
Je mourray de fa main, ou bien de ma
douleur.
ΕΝΥΟΥ
Toy, que lesfoins vifs d'une amitie
conftante
Ontrendu , cher Daphnis , lefucceffeur
d'Acante
Dans l'eftime de Sculery ,
Pour te marquer l'excés de la douleur
fecrete ,
Que fa mort fait fentir à mon coeur
attendry,
Aouft
701 . R
1
194 MERCURE
F'emprunte les regrets de la trifte
Fauvette ,
Cet oifeau renommê que fa Mufe a
chery.
Si la tienne fut confacrée
Al'illuftre SAPHO par toutfi reverée
,
Tandis qu'on vit briller fon efprit
icy bas ,
Il n'appartient qu'à toy pour celebrer
Ja gloire,
D'élever aprés fon trepas
Un monument à ſa memoire.
Cette lettre merite bien d'ef
cre ajoutée à ce que vous venez
de lire à l'avantage de Mademoiſelle
de Scuderi.
GALANT: 195
?
A MONSIEUR
***
Left arrivé , Monfieur , ce
que j'avois dit de Mademoiſelle
de Scuderi , dans un
vers latin.
Parnaffoflebilis omni.
que tout le Parnaffe feroit affligé
de fa mort . En effet,les Mufes
, qui la trouvent fort à dire ,
ont déja beaucoup travaillé
pour exprimer ce deüil univerfel
. On a vû des Epigrammes
, des Elegies , des Stances ,
& on dit que tout n'eft pas fair,
& qu'on en attend encore da-
Rij
96 MERCURE
vantage pour achever le Mauc
folée. La Profe n'a pas voulu
dans cette occafion fi touchante
, le ceder à la Poëfie .
Il paroift un Eloge de M¹ Bofquillon
pour Mademoiſelle
de
Scuderi ; Eloge magnifique
,
qui vaut un Panegyrique
éloquent
, & une Orailon fune.
bre ; Eloge qui dit d'elle , ce
qu'on n'avoit point oüi dire
d'une autre , & qui cependant
ne ment point , qui fait voir
fon fujet dans un grand éclat ,
fans l'avoir toutefois fardé.
Otez de cette Eloge le nom de
Mademoiſelle
Scuderi , ce fera
GALANT 197
la Fille qui ne fe trouve point ,
comme on ne trouve point la
Femme de l'Eloge de M' de
Saint Evremont . Mais lorf
qu'on y lit le nom de Magdelaine
Scuderi , ce n'eft plus une
fimple idée , ni un Portrait fait
à plaifir ; c'est un caractere
remply ; c'eſt un Portrait d'aprés
nature . Quelque confide.
rables qu'en foient les traits , ils
conviennent tous a Mademoifelle
Scuderi , & ils en marquent
une reffemblance entiere.
Auffi ya til eu pour elle
dans fon nom un glorieux
R iij
198 MERCURE
préfage de la diftinction & de
l'éclat qu'elle devoit avoir .
dans le monde . Son nom luy avoit
defigné le titre d'une Mufe
celebre par un merite éminent
.
Magdalena Scuderi.
Anagramma
,
น
De Mufa digne clará.
Il n'y manque aucune lettre,
& il n'y en a aucune d'ajoutée.
ni de changée. Ainfi l'Anagramme
ne fcauroit eftre plus
jufte & plus parfaite. Les qua
litez incomparables de Mademoiſelle
Scuderi ont découvert
le trefor qui étoit
GALANT. 199
caché dans fon nom .
On peut encore ajouter à
fa gloire , une Anagramme
Grecque , qui n'eft pas moins
heureufe que l'Anagramme
latine. Les Amis de Mademoifelle
Scuderi luy avoient
donné de nom de Sapho , com .
me n'étant pas inferieure en
bel efprit , en beaux vers , en
fçavoir même , à Sapho , cette
fameufe Lesbienne que les
Grecs nommerenr la dixiémè
Mufe. Sapho eft un mot Grec,
dont les lettres eftant parta.
gées & tranfpofées pour une
Anagramme , font a Phos . A,
Riiij
200 MERCURE
&
eft un adverbe admiratif , &
propre à l'exclamation
Phos ,fignifie Lumiere . Ainfi Sapho,
nom qui fut toujours confervé
a Mademoiselle Scuderi ,
contient & explique l'admiration
que l'on avoit pour cette
illuftre Fille. Le nom de Sapho
dit pour elle , O grande & belle
lumiere de nos jours ! O écla
tante lumiere de fon Sexe ! O
aftre favorable & merveilleux ,
dont les rayons brillerent dans
le grand nombre des vertus de
fa perfonne , & brillent enco .
re dans le grand nombre de
fes Ecrits , fi admirables dans
GALANT. 201
leur Profe & dans leurs Ver. i
Le 7. de ce mois , le Roy
confera à Monfeigneur le Duc
de Berry & à Monfieur le Duc
d'Orleans , l'Ordre de la Toifon
d'or , que le Roy d'Efpagne
avoit envoyé à ces deux
Princes. La ceremonie s'en fit
dans la Chapelle du Chateau
de Verſailles . Aprés que la
Meffe fut finie , M' Deſgranges
, Maitre des Ceremonies
de France , en l'abſence du
Grand Maiſtre , & M'leComte
de Torcy,fe prefenterent de
vant l'Autel , où ils firent des
202 MERCURE
reverences à l'antique ; aprés
quoy s'eftant tournez vers le
Roy, qui eftoit affis dans un
fauteuil fur le drap de pied de
fon priedieu , ils luy firent auffi
la reverence à l'antique. Sa
Majefté leur ôta fon chapeau.
Ils avertirent auffi Monfeigneur
le Duc de Berry , qui
parut en manteau & en rabat.
Il falua l'Autel , & le Roy enfuite
, & s'approcha du Priedieu
, où M' de Torcy lut les
pouvoirs que le Roy d'Efpagne
a adreffez au Roy fon
Grand pere , pour luy donner
l'Ordre de la Toifon. Ce MiGALANT.
203
niftre lut le Formulaire du
ferment , envoyé d'Eſpagne:
Monfeigneur le Duc de Berry,
les genoux en terre , fit le
ferment ayant les mains fur
les Evangiles. Ce Prince eftant
paffé enfuite à coté du Roy ,
on prefenta un baffin couvert
d'une riche Tavayole . L'Or
dre de la Toifon eftoit dans
ce baffin , le Roy le prit , & en
prononçant ce qui eft porté
dans le Ceremonial de cet
Ordre , Sa Majeſté le mit au
cou de Monfeigneur le Duc
de Berry, qui l'en remercia. Il
fit enfuite une reverence à
204 MERCURE
l'Autel , une autre au Roy , &
fe retira. S. A. R. Monfieur le
Duc d'Orleans reçut aprés luy
le même Ordre' avec les mê--
mes ceremonies .
Je croy que ce fera vous
faire plaifir , que de vous apprendre
quelle a efté l'origine
de ce fameux Ordre. Philippe
Duc de Bourgogne, dit le Bon ,
lors qu'il époula llabelle de
Portugal fa troifiéme Femme,
en fit l'Inftitution en l'honneur
de Dieu , & de l'Apoftre
Saint André , dans la Ville de
Broges , le 10 Février l'an 1429 .
Cet Ordre n'eitant compofé
GALANT, 205
!
au commencement que de
vingt- quatre Chevaliers , nobles
de nom & d'armes , &
fans reproche, ce Prince l'augmenta
enfuite jufqu'à trente
& un , & ordonna que luy &
fes Succeffeurs en feroient les
Chefs & les Grands Maiftres .
Ils eftoient couverts d'un
manteau d'écarlate , fourré
d'hermines, qui a efté changé.
depuis ce temps là , & ils avoient
le Bourlet en tefte à
l'antique , chargé fur les épau
les d'un riche Collier d'or , é.
maillé & ouvré de la Devile
de ce Duc , quieftoit de dou
206 MERCURE
bles Fufils entrelacez en for.
me de B , lettre qui fignifioit
Bourgogne , avec des cailloux
étincelans de flames de feu
& ces mots : Anteferit quam
flamma micet , ce qui denote
les anciennes Armes des Rois
de Bourgogne , iffus du fang
de France Il y a au bout de
ce Collier la figure d'un Mouton
ou Toifon d'or , pendant
fur l'eftomach , & ces mots
pour ame ; Pretium non vile la.
borum . Les Chevaliers ne portent
ordinairement au cou
qu'un ruban rouge & une Toifon
d'or. Aux jours de Feftes
GALANT 207
folemnelles de l'Ordre , ils
portent la foutane de toile
d'argent , pardeffus le manteau
de velours cramoifi rouge
, & le chaperon de velours
violet . Cette Toifon a du rapport
à l'Histoire de la Conquefte
faite par Jafon , Prince
Grec , qui alla avec les Argonautes
en Colchos , où la
Toifon du Mouton de Phryxus
& d'Helle fa Soeur eftoit gardée
, & deſtinée au plus vaillant
Chevalier. Les Poëtes par
cette Fable nous ont voulu re.
preſenter les peines , les tra- -
vaux , & les difficultez qui fe
2c8 MERCURE
trouvent dans l'acquifition de
la vertu , & cette Fable a fervy
de fujet , felon le rapport de
quelques Hiftoriens , à Phi,
lippe ,Duc de Bourgogne ,d'in
ftituer cet Ordre de la Toifon
d'or , afin d'animer & d'exciter
les plus courageux à eſtre auſſi
intrepides que ces anciens Ar.
gonautes qui accompagnerent
Jafon , & partagerent la
gloire de fa Conquelle. D'autres
veulent que le Duc Philippe
ait établi l'Ordre de la
Toifon d'or à caufe du revenu
qu'il tiroit du trafic des laines ,
&des marchandifes des PaysGALANT
209
Bas , pleins d'excellens paſturages
pour la nourriture du
beftail à laine . La derniere
opinion , qui paroiſt la plus
probable, eft que ce Duc , fort
amateur de gloire & d'honneur
,fonda cet Ordre en memoire
du vaillant Gedeon , qui
ayant défait une puiffante ar
mée de Madianites , avec trois
cens hommes , délivra le Peuple
d'Ifraël des malheurs dont
il eftoig menacé, ON
François I. reçut l'Ordre
de la Toifon à Bruxelles , en
1516. & François II. fon Petit-
Fils & Charles IX , le reçu .
Aouft 1701.
S
210 MERCURE
rent à Gand en 1559 .
Ne vous plaignez plus de
n'avoir rien vu depuis longtemps
dans mes Lettres , qui
porte le nom de M ' l'Abbé
Deflandes , premier Archidiacre
de Treguier. L'Eloge qu'il
a fait de la Medecine en faveur
des Pauvres , est bien di
gne d'eftre lû. Je vous en en .
voye une copie.
A MONSIEUR **
Conſeiller au Parlement
de Bretagne
.
Il n'eſt pas de la Peinture
GALANT. 211
Y
comme de la Medecine , labor
fine fructu. De tous les travaux
le plus noble , le plus utile , &
le plus agreable eft celuy de
la Medecine. Qu'y a t il dé
plus digne d'un honnefte homme
que d'eftre le conſervateur
du Chef - d'oeuvre de Dieu ?
Tout l'Univers n'eft occupé
que pour l'homme. Si le Soleil
eft fixe , c'est pour l'éclai
rer ,fi la Terre eft dans le mou
vement , c'est pour luy eftre
utile.
J. Puis-je me difpenfer , Monfitur;
de parler de voſtre charité
pour les Pauvres malades
Sij
212 MERCURE
de la Campagne ? Je vous re
garde avec le même reſpect
que lion regardoit le Sage Sa !
lomon , qui eftoit le Juge ,
le Pere , l'azile , le Medecin
des pauvres affligez . Lorsque
je vois ce digne Magiftrat
d'un des plus auguftes Parlemens
de France , toûjours attentif
à rendre juftice , roûjours
occupé au ſoulagement
des malades , je me dis , que de
rrefors cet Hluftre Senateur
amaffe pour l'Eternité ! Ilfçait
avec S. Chrifoftome qu'il eſt
plús utile de prendre foin des
pauvres malades , que de ref
2
GALANT:
213
fufciter les morts . Il entre
dans les deffeins de Louis le
Grand , qui donne exactement
fes ordres pour le foulagement
de fes pauvres Sujets ,
Les Princes ne font élevez
au deffus des hommes que
pour foutenir l'honneur de la
Providence qui eſt inſultée ,
dit Tertullien , lorsqu'on voit
une creature raisonnable qui
femble n'eftre au monde que
"pour eftre une victime infortunée
de la mifere : Scandalum
divinitatis mifer derelictus.
Augufte Cefar a efté le miracle
de tous les fiecles julques
214 MERCURE
à celuy de Louis le Grand` ;
qui a réüni dans la Perſonne
facrée toutes les heroïques
vertus de tous les Empe :
reurs.
•
་
•
Les Sujets d'Augufte
celebroient
fanaiffance
. Son nom
fut donné à un mois de l'année
. On éleva une Statuë
proche celle d'Efculape à fon
Medecin Antonius Mufa , en
reconnoiffance
de ce qu'il
avoit guery .cet Empereur
d'une maladie fâcheufe . Dans
le temps de cette maladie ,
tous les ordres par un мou
public porterent des fommes
6
GALANT
215
dans un lieu Sacré , pour fon
heureuſe profperité & fanté.
Ces fonds farent deſtinez par
Augufte en faveur des pauvres
. Tout éloquent qu'eftoit
Philon le Juif , il fe plaint de
n'avoir pas des expreffions affez
fortes pour louër cet Empereur
, qui fit fondre les ftatues
d'argent qui avoient eſté
élevées à fon honneur , & en fic
faire de la monnoye pour eftre
diftribuée aux Pauvres de la
Campagne. Il honora toûjours
les Medecins , comme eftant
de tous les ordres le plus neceffaire
dans un Etat bien po
216 MERCURE
licé ; & c'est ce que l'on voit
dans Jofeph Scaliger , qui eft
fi bien marqué dans les Tableaux
des Hommes illuftres
du fiecle .
Mr le Chevalier Boifle , la
gloire de la Nation Angloiſe,
& M Thomas Burnet , Ecof.
fois , Medecin de deux Rois
d'Angleterre , nous disent des
merveilles fur ce fujer . Ces
deux fameux Docteurs me fervironr
de guides dans la fuite
de nos Differtations , en par
lant des fpecifiques,
Je ne puis ouvrir aucun endroit
de l'Hiftoire , que je n'y
voye
GALANT
217
voye l'éloge des Medecins . Je
me fouviens toûjours avec
plaifir , die Tertullien , dans
Ion beau Livre de la Couronne
du Soldat , d'avoir lû que le
Prophete Ifaïe eftoit un charitable
Medecin . Memini &
Ifaiam Ezechia languenti aliquod
medicinale mandaffe . Il ordonna
que l'on appliquaft une maffe
de figues fur la playe de ce
Prince.
L'Hiftoire du Sauveur nous
apprend qu'il alla un jour dans
fa Ville, venit in civitatemfuam .
On luy prefenta d'abord un
Malade , qu'il guerit , & à qui
Louft 1701.
T
1
218 MERCURE
il dit , Mon enfant , vos pechez
vous font remis. Remarquez
qu'il accorda cette grace au
zele & à la priere des perfonnes
charitables qui luy avoient
preſenté ce pauvre homme ;
Videns auremJefus fidem illorum.
Quelques affiftans furpris
d'entendre parler du pouvoir
de remettre les pechez , le
Sauveur prit occafion de prouver
la puiffance qu'il avoit de
guerir les playes de l'ame par
celle qu'il avoir de guerir celles
du corps. C'est donc une
action divine à un homme de
foulager fon femblable.
1
GALANT. 219
Lors que les Apoftres receurent
l'ordre d'aller annon:
cer l'Evangile , le Sauveur leur
ordonna particulierement de
prendre foin des malades , &
d'en eftre les charitables Medecins
, curate infirmos . Ce charitable
Samaritain n'eft il pas
canonifé pour avoir ſecouru
un voyageur bleffé par des
Voleurs , & ne voit on pas le
fanglant reproche que l'on
fait à un Levite & à un Preftre,
qui n'eftant occupez que des
affaires du fiecle , avoient abandonné
cet homme ? M' le
Chevalier Boifle remarque
Tij
220 MERCURE
fort à propos , qu'il n'eft pas
dit qu'aucune femme ait vû
cet homme bleffé ; & prend
occafion de parler du zele des
anciennes Diaconiffes , dont
tout l'employ eftoit de ſe fantifier
en foulageant les malades.
S. Paul a fait l'éloge d'une
charitableDiaconiffe . Fortunat
Evêque de Poitiers , a chanté
les louanges des Princeffes qui
fe font fignalées par leur charité
pour les pauvres malades .
Je vous l'avouë, dit il en com.
mençant fon éloquent Poëme,
qu'il dédie à Theodecilde,2
GALANT. 221
Imperatrice des François ; ouy ,
je vous l'avouë , mon ame eſt
enlevée , mon coeur ne s'explique
que par des larmes ,
vous voyant profternée aux
pieds de ces pauvres malades ,
dont vous eftes la bonne мere,
l'Autel , l'azile , & la confola
tion.
Pauperibus feffis , tua dextera
feminar efcas ,
Vi fegetes fructu fertiliore
meras.
René Chopin , ce fameux
Jurifconfulte Angevin , ayant
lu aux Archives de Poitiers ce
Poëme , qui n'estoit qu'en
r
Tiij
222 MERCURE
manufcrit , nous l'a traduit
felon le ftile de fon fiecle .
Aux pauvres fatiguez vous
femez l'abondance ,
Pour en avoir au Ciel la digne
recompenfe.
Puis . je , eflant Breton , me dif
penſer de parler icy deJeanne
de France , Ducheffe de Bre
tagne Tous les Sçavans de
fon fiecle firent fon Eloge .
Elle appella à fa Cour les plus
habiles Medecins , non feulement
de l'Europe , mais mê
me de Conftantinople . Elle
ſceut réunir une folide piete
avec l'éclat de la majeſté ; l'on
GALANT: 223
ne peut voyager en Bretagne ,
que l'on ne voye par tout des
monumens facrez de fa charité
envers les pauvres. Les
fiecles auront peine à fournir
une Souveraine plus accomplie.
Elle fut cette Femme
forte , fi defirée de Salomon ;
elle eut befoin de toute la force
de fon efprit dans la plus
terrible épreuve qui ait jamais
efté reffentie. Cette jeune , al
mable & belle Princeffe avoit
ché voir fon pere le Roy de
France. Afon retour , le Duc
Jean V. dit le Sage , alla à
Nantes , où le Comte de Pent
Tiiij
224 MERCURE
part
lieure vint le faluër de la
de fa Mere Marguerite Cliffon
, qui eftoit à fon Chateau
de Chanteauceau en Anjou .
Le Comte inftruit par fa mere
engagea le Duc d'aller à Chan:
teauceau fe divertir . Le Sire de
Beaumanoir fupplia le Duc de
ne le pas expofer à ce voyage.
LeMedecin du Duc luydir qu'il
avoit cu un fonge terrible , &
que cette prétendue partie de
plaifir luy feroit funefte. Mef.
fireJean de Lanion partit pour
avertir la Ducheffe qui eftoit
à Vanes . Le 3 Février 1419 , le
Duc partit en équipage de
GALANT. 1225
chaffe. Il n'eut pas paffé le
Loroux qu'il fut attaqué par
une troupe de Cavaliers
qui
vinrent fondre fur luy. Le Sire
de Beaumanoir
prefenta fon
corps pour fervir de bouclier
au Duc. Un nommé Lalle:
mant s'approcha
comme un
furieux le fabre à la main pour
couper le Duc , mais le Sei
gneur de Beaumanoir
s'élança
fi à
propos
val , que le coup tomba fur fon
épaule , & luy enleva le bras.
Le Duc fut lié comme un cri
minel , conduit dans une ob
fcure prifon. Reduit dans un
de deffus fon che226
MERCURE
fi pitoyable eftat , il eut recours
à fon Patron Saint Yves ,
& fit voeu d'établir des Hôpi
taux dans fon Duché. Sa priere
fut exaucée. La Ducheffe donna
des ordres fi à propos que
Marguerite de Cliffon fur affiegée
dans fon Chaſteau , & le
Duc délivré. Le Duc & la Du
cheffe allerent à Treguier rendre
leur voeu à Saint Yves. Le
Duc y fonda une Meſſe folemnelle
, que l'on continuë d'y
chanter tous les jours dans la
Cathedrale. La Ducheffe fit é.
lever un tombeau où reposent
les Reliques de Saint Yves , le
GALANT. 227
plus beau qui foit dans toute
l'Europe . Elle y donna de magnifiques
prefens; un rubis que
M' Dargentré appelle le ru
bis de la Caille, qu'elle avoit eu
de Monfeigneur le Dauphin ;
un Calice où il y avoit deux
pierres qui croiffent & dimi
nuënt felon les mouvemens
du Soleil & de la Lune. Jamais
Prince n'a efté plus reconnoiffant
,jamais Prince n'a eu plus
d'affection pour les Medecins
charitables .
L'homme aime naturelle
ment la longue vie . Il eft impoffible
de vivre longtemps
228 MERCURE
fans le fecours des Medecins.
L'ancienne hiſtoire d'Eſpagne
nous parle du Roy Arganthon
quiregnaquatre vingt dix ans ,
& fa vie fut de cent douze ans,
au rapport de Phlegon , qui
dans fon livre de Rebus Mirabi.
libus nous rapporte la longue
vie de plufieurs fages Princes.
Ce Roy d'Elpagne eftoit fçavant
dans la Medecine . Comme
il avoit appris que l'Ai.
mant confe ve la vie & la fan.
té , il buvoit & mangeoit dans
des vales d'Aimant. Ce Prince
eftoit bon , charitable , agreable.
Son grand plaifir eftoit
GALANT. 229
>
1
d'obliger. Il difoit que les ,
voeux les applaudiffemens
les benedictions des Sujets
étoient des Zephirs qui rafraî
chiffoient le Souverain . Que
ce Monarque doit avoir de
joye dans le Ciel , de voir fon
Trône poffedé par un Prince
du fang de Bourbon !
Si jamais on a dû appliquer
ces divines paroles , Matrem
filiorum lataniem , c'est dans
cette éclatante occafion ou la
France donne un Souverain à
l'Eſpagne. Si c'eft le comble
de la gloire de l'Empire des
François , de donner des Prin230
MERCURE
ces aux Royaumes étrangers ,
c'eſt le comble du bonheurpour
l'Eſpagne de poffeder un
Roy nourry , élevé dans le fein
de la fageffe , de la pieté & de
la fcience , orné de toutes les
vertus. Je fuis , & c.
•
Comme on ne fe laffe point
icy de témoigner à M'le Marquis
de Caſtel dos Rios , Am .
baffadeur d'Espagne , tout le
cas qu'on fait de fon merite
& de fa perfonne ; je ne fçaurois
auffi me laffer de vous en
parler. Je vous ay appris le
mois paffe que Sa Majesté CaGALANT
231
tholique l'avoit fait Grand
d'Efpagne , & que le Roy vou.
lut faire l'honneur à ce Minif
tre de luy en donner la nou
velle , & de l'en feliciter le premier
; mais jufques - là on ne
fçavoit pas fi un honneur auffi
diftingué , & fi la juftice que
le Roy fon Maiftte rend à fa
naiffance , à fon merite , & à
fes fervices , le regardoit luy
feul , ou fi la Grandeffe eftoit
pour la famille , & pour fesen .
fans , ainfi que pour luy . On a
fçu depuis peu que le Decret
que Sa Majesté Catholique a
donnéà ce fujet , a efté lû pu232
MERCURE
blié , & enregistré dans la
Chambre du Confeil de Caftille
, & que la Grandeſſe eſt
accordée à ce digne Ambaffa .
deur pour luy & pour fa pofterité
, en confideration de fa
naiffance illuftre , de fon meri.
te reconnu , & de ſes longs &
importans fervices .
Il y a trente- deux ans qu'il
fert l'Espagne en digne Efpagnol
, en qualité de Gouver
neur , Viceroy ou Ambaffa .
deur , fans compter les emplois
militaires qu'il a remplis
dignement dés fa premiere
jeunefle. Voila en peu de
GALANT 233
mots où fe reduifent les fervices
qu'il a fi glorieufement
couronnez par la conduite la
plus judicieule , la plus fage &
la plus delicate que jamais
Miniftre air pû foutenir dans
les temps les plus rudes & les
plus difficiles . On l'a vû grand
dans l'adverfité , patient dans
les revers ,fage dans les contre
temps , modeſte dans la
profperité , retenu dans la
faveur , également Chreftien
dans le bonheur & dans l'infortune.
On le voit Grand &
on ne le trouve que ce qu'on
l'a vû. Si je voulois icy vous
Houst 1701.
V
234 MERCURE
donner l'idée de tout fon merite
, il faudroit que je vous
donnaffe l'idée entiere d'un
homme parfait. Perſonne n'a
plus de douceur & de modef
tie . Il parle de tout en homme
bien inftruit & capable de
decider , fans ceffer d'eftre
modefte. Ses entretiens font
foutenus , fes reparties font
vives , & la vivacité de fon efprit
n'ôte rien à la moderation
de fon ame. Jamais homme
n'a mieux fceu que luy l'art
d'accommoder fon genie à
celuy des autres , & de ſe proportionner
à ceux avec qui il
GALANT. 235
eft . Qui le voit l'aime , qui le
connoiſt l'honore & qui l'entend
ne ceffe point de l'admi
rer. Ses manieres ont fur les
coeurs cet afcendant qu'ont
fes raifons fur les efprits. On
luy voit un mélange heureux
de vertus folides & de quali
tez aimables . Il eft enfin homme
du monde , homme de
Guerre , homme de Lettres ,
homme de confeil , homme
fuperieur , & par preference
à tout,homme de bien. Il faut
vous dire encore un mot de
fa naiffance. Il porte quatre
noms , tous grands & illuſtrez
Vij
236 MERCURE
dés l'antiquité la plus reculée.
Il s'appelle Dom Emanuel
d'Oms & de Santa Pau , Sent .
manat & Lanuza . Sentmanat
eft fon vray nom de famille.
Il ne cede pas aux autres, tout
grands qu'ils font en Catalo
gne , & en Aragon , de l'aveu
de toute la Caftille . La Mais
fon de Sentmanat tire fon
origine des Nations Septentrionales
qui les premieres
inonderent la Catalogne. Un
Seigneur de ce nom paffa enfuite
à la conqueste de Majorque.
Cela eft bien prouvé
pariesInfcriptions qu'on liten
GALANT. 237
core dans le Convent de Nô
tre - Dame de la Mercy de
Barcelone. Ce feul titre public
& authentique affure à
cette Maiſon une epoque inconteftable
de quatre cens
foixante & onze années de
qualité diftinguée .Ce titre fans
doute eft confiderable , mais
en voicy un qui l'eft beaucoup
plus. Cette Famille a dans
Eglife de Saint Pierre à Barcelone
un Tombeau foutenu
par des colomnes de marbre,
& qui fert de dais à un Au .
tel , monument éternel de la
grandeur & de la diſtinction
238 MERCURE
de cette Maifon. Ce privi
lege fut accordé à un des Anceftres
de Son Excellence ,
en reconnoiffance de ce qu'il
avoit fauvé de l'impieté & de
la fureur des Maures le faint
Ciboire dans cette Eglife ,
lors qu'ils voulurent prendre
d'affaut Barcelone que ce
Seigneur de Sentmanat deffendoit
contre eux. Cet évenement
eft du huitiéme fie .
cle , & par là voila un titre de
Noblefle & de Religion pour
cette Maifon de plus de neuf
cens ans. Le nom de Lanuza
eft fi grand dans le Royau.
CALANT; 239
me d'Arragon , qu'il fuffit de
dire que ceux de ce nom portent
les Armes d'Aragon
melme , qui font d'or à quatre
peaux de gueules . On ne sçau
roit lire l'Hiftoire de ce payslà
qu'on ne remarque combien
cette Maiſon y a toujours
efté diftinguée. La Maiſon
d'Oms ne l'est pas moins
dans le Rouffillon & dans la
Catalogne . Elle tire fon origine
d'Araulphe ſecond Roy
des Gots. Ce titre eft de treize
fiecles . Cette époque furprendroit
fi elle n'eftoit prouvée
& reconnue par une Declara240
MERCURE
tion authentique de Charlesquint
de l'année 1529. où cet
Empereur , en reconnoiffance
des fervices importans que luy
avoit rendus Dom Carlos
d'Oms, luy accorde ces beaux
privileges , cite ceux de fes anceftres
, & prouve que ceux
de ce nom ont fuivi Charlemagne
dans fes expeditions , &
tirent leur origine des anciens
Princes Gors, Le nom de Santa
Pau ne cede pas aux trois
autres. Il y en a une branche
en Sicile où il eft encore en
veneration . Ceux de ce nom
ont eu comme les autres les
emplois
GALANT: 241
emplois les plus confiderables.
Le Seigneur d'Oms , du
temps de Dom Pedro IV. Roy
d'Aragon , eftoit General de
fes Armées , lors que ce Roy
alla au fecours de la Sardaigne ,
& dans les guerres qu'il eut
contre les Genois . Les Maifons
de Sentmanat & de Santa
Pau ont des Villes qui font les
Fiefs de leurs noms en Cata.
logne , comme celle d'Oms
en Rouffillon . M' l'Ambaffadeur
eft obligé de porter le
nom & les Armes de ces deux
dernieres Maiſons , pour les
biens qui luy ont eſté donnez,
Aouft 1701, X
242 MERCURE
·
& aufquels il a fuccedé à ces
conditions . Ce font là des
titres , des noms & des alliances
, que peu de gens qualifiez
peuvent citer de la même forte.
Outre ces avantages , M
l'Ambaffadeur
eft encore allié
à beaucoup des plus grandes
Maiſons de Caftille , comme
font celles de Cabrera , de
Borgia , de ljar , & de Requezens
, & autres . Les perfonnes
illuftres qui portent encore à
l'heure qu'il eft ces grands
noms , ne l'ignorent pas , &
fe font honneur d'eftre parens
de M' le Marquis de Caftel
GALANT. 243
dos Rios . Ils luy ont tous écrit
en Parens & en Amis , qui prenoient
leur part dans l'honneur
& la juftice que Sa Majefté
Catholique venoit de luy
faire. Il n'y a homme de diftinction
en Eſpagne qui ne luy
ait écrit à ce sujet de la maniere
du monde la plus forte . On
en a ulé de même en Flandre,
& dans tous les Etats de la
domination du Roy d'Efpagne.
Ce Miniftre eft connu ,
aimé & honoré par tout ; mais
rien n'égale les honneurs qu'il
a receus de tout ce qu'il y a
de grand à la Cour de France ,
X ij
244 MERCURE
& de plus diftingué à Paris.
Mile Marquis de Sentmanat
n'a pas efté oublié dans ces
felicitations empreffées & finceres.
Il eft le Fils ainé de M'
l'Ambaffadeur , & le digne Fils
d'un tel Pere . Il n'a que vingt
ans , & a toutes les vertus de
fa naiſſance , & tout le merite
de fon éducation. Comme la
Grandeffe luy eft affurée , il
joüit des privileges qui font
attachez aux Fils ainez des
Grands d'Espagne , dont la
Grandeffe eft pour eux & pour
leur pofteriré. On luy donne
le titre d'Excellence comme à
GALANT. 245
M' l'Ambafladeur fon Pere ;
& les Espagnols , felon leur
ufage , de quelque qualité
qu'ils foient , ne luy écriront
& ne luy parleront qu'en luy,
donnant ce titre , il n'eft obligé
de le donner aux Grands
ny à d'autres , qu'autant qu'ils
le luy donnent. Tout le monde
fçait qu'il y a beaucoup
d'autres privileges dont joüif
fent les Fils aînez des Grands
du vivant même de leur Pere ,
quand leur Grandeffe eft pour
leur pofterité comme pour
eux.
X iij
246 MERCURE
Je vous envoye une Ode ,
qui a eu l'approbation de tous
ceux que l'ont oüi lire . Elle eſt
de l'Auteur de l'Elegie qui a
remporté le Prix aux Jeux Floraux
de Toulouſe .
L'HEUREUX ACCORD
de la Nymphe de la Seine ,
& de la Nymphe duTage.
Q
ODE.
Velle main fecrete & puiſſante
Vient de former de nouveaux
noeuds >
Et donne en cent climats heureux
Une paix folide & conftante ?
GALANT. 247
Peat-on jouir d'un plus doux fortè
La Seine, & le Tage d'accord
Partagent enfin leur paißance ,
Et l'amour dans leurs flots unis
A renouvellé l'alliance
Du vieux Pelée & de Thetis .
23
Ces Nymphes dont l'affreuse guerre
Caufoit tant de maux autrefois
Coulent de concert fous les loix
Desdeux plusgrands Rois de la terres
L'une & l'autre d'un pas égal
Portefon tribut de criftal
Au vafte Empire de Neptune,
Et nous offre mille trefors
Que la Nature & la Fortune
Etalentfur leurs riches bords .
K
S
Quel fpectacle rempli de charmes !
De l'une à l'autre tous les jours
Les Jeux , les Plaifirs , les Amours
X iiij
248 MERCURE
Volentfans trouble& fans allarmes,
On voit fur de vaftes guerets
Triompher Pomone & Cerés .
Tout renaift ; quel heureux prefage !
Le Soleil fait germer des fleurs,
Où jadis la Nymphe du Tage
Rouloit moins deflots que de pleurs .
S
Quels biens ne doit - on pas attendre
De ces noeuds fi doux &fi beaux ?
Déja mille petits ruiffeaux
Dans ces deux canaux vont se ren
dre.
Riche de ces tributs 'pompeux
Le Tage d'unfort plus heureux
A donné d'éclatantes preuves ,
Et la Seine dans l'Univers
Eft autant fur les plus grandsfleuves
Que Thetisfur les autres Mers.
S
Les Naiades de la Tamiſe
GALANT.
249
D'un fecours inutile & vain
Ont flatté les Tritons du Rhin :
Un Dieu détruit leur entreprife.
Rien ne troublera le repos
Qui doit regnerparmy les flots
De l'aimable Seine & du Tage:
De cent rivaux audacieux
Que peut la fureur & la rage
Contre le pluspuiffant des Dieux?
S
C'est par luy que les deftinées
Secondent les nobles deffeins
D'un Roy qui porte dans fes mains
Plus de Sceptres qu'il n'a d'années:
Bien que la pourpre & les grandeurs
Ne foient qu'un écueil pour les coeurs
Dans le beau Printemps de la vie ,
Sesyeux n'en font point éblouis ,
Sa fageffe & fa modeftie
En cedent la gloire à Louis.
250 GALANT
.
S
Mais quoy , l'implacable Bellonne
Regarde d'un front courroucé
Les loix que LOUIS a tracé
Pour un Roy que le Ciel couronne.
Déja la rage dans le coeur
Elle entend ce fameux Vainqueur
L'inftruire enfage Politique ,
Et craint que cet enfant des Dieux
Ne prefere un calme heroique
Aux exploits les plus glorieux.
Voici un nouveau Sonnet fur
les Bouts - rimez de Mrs les Lanterniftes
de Touloufe. Celuy qui
ne fe fait connoiſtre que fous le
nom de Tamirifte en elt l'Auteur.
GALANT 251
SUR
L'AVENEMEMENT,
DE PHILIPPE V.
à la Couronne d'Efpagne .
QVel fiecle avant le noſtre étala
les
fpectacles
Qui rendent aujourd'huy tout l'univers
furpris ?
Louis de fes vertus rend les Peuples
épris ,
Ses feules volontez deviennent leurs
Oracles.
Efpagne, tule vois , l'un de ces grands
miracles
Des Monarques François qui te
montre le
prix
252 MERCURE
Que le nostre pour toy n'a -t - il point
entrepris
Malgré tes Ennemis & malgré tant
ď
S
obftacles ?
Philippe va briller comme un Aftre
nouveau ;
La cruelle Bellone éteignant fon
Hambeau
Verra dans peu de temps nos haines
S
terminées .
Nos Rois au gré du Ciel , forment
leurs
actions
Mais ils nefont fervir leurgrandes
deſtinées
Qu'à faire le bonheur de mille Na-
-PRIERE.
tions .
Tu te fers de Louis pour donner an
Empire ,
GALANT . 253
Seigneur , contre fes droits , onle voit
y foufcrire.
Soutiens donc ton ouvrage , & defes
envieux
Reforme enfin le coeur , & defille les
yeux.
Meffire Nicolas François
de Vienne Monceaux , Baron
de Fonteney , Seigneur de
Noye , Prefident & Lieute.
nant General , Civil & Criminel
du Bailliage de Bar- fur-
Seine , mourut le mois paffé ,
fort regretté des gens de bien
qu'il protegeoit en toute rencontre.
Il eftoit fils d'André
de Vienne Monceaux , pourvû
254 'MERCURE
des mêmes Charges dés l'an
1634. & encore d'une Commiffion
de Maistre des Reque.
ftes , dans le Confeil de Son
Alteffe Royale Gaſton , Duc
d'Orleans , Oncle du Roy.
L'un & l'autre avoient épousé
des perſonnes de nom & de
merite. La derniere , Dame de
Nointeau & de Fauchecour ,
& Mere d'une belle & ample
famille , eft petite Fille d'un
fameux Docteur de Droit
qui fut tiré de l'Univerfité de
Cahors pour prefider en celle
de Bourgogne , où il acquir
beaucoup de gloire & de bien,
GALANT: 255
André de Vienne eut confecutivement
pour les Anceſtres
trois Pauls de Vienne , Seigneurs
de Monceaux & d'A.
vigny lez Bray fur Seine , dont
le premier fut furnommé l'Amoureux
de vertu . Le fecond
eut un fils des plus braves &
des plus zelez pour le fervice
du Roy Henry IV. qui ayant
efté bleffé & fait priſonnier ,
dans un combat donné le premier
Février 1590 fur le chemin
de Bar fur Seine à Troyes ,
entre le Capitaine Gaſcard ,
grand Ligueur , & le Capitaine
Blaffy,bon Royalifte,futmené
256 MERCURE
à Troyes , & mis au Corps de
Garde de la Porte de Cron .
ceaux , où il fut percé de plufieurs
coups par la haine de
Saint Pol , Gouverneur de cette
Ville pour la Ligue , qui ne
voulut point qu'on luy donnaft
de quartier. On le jetta
enfuite impitoyablement à demy
mort dans le ruiffeau voifin
de cette Porte , lequel en
prit le nom d'Avigny ou de
Vienne , qui luy refte encore
prefentement. Cette branche
de Monceaux eft parente de
celles de Briere , de Soligny ,
de Campremy, & de ces autres
GALANT. 217
qui forment la Maiſon de Vienne
de Champagne ; & porte
comme eux l'Aigle de fable en
champ d'argent , avec la Devife ,
Tout bien à Vienne.
M' de Saint Herant , Gou1
verneur de Fontainebleau , eft
mort âgéde quatre - vingts
ans . Il a remply les fonctions
de ce Gouvernement avec
tous les agrémens imagina
bles , eftant aimé & vifité de
la plupart des Seigneurs de
la Cour , qu'il regaloit ſouvent,
pendant le fejour que le Roy
faifoit à Fontainebleau. Sa
Majefté avoit donné la furvi
Louft 1701.
Y
258 MERCURE
vance du même Gouverne.
ment à M' de Monmorin fon
Fils . Il a une Soeur mariée à
Mile Marquis de Palaiſeau .
Il y a dans la paffion du Jeu
une efpece de fureur qu'il eft
malaifé de furmonter. Une
Dame qui joüoit depuis longtemps
en fut fi fort poffedée ,
qu'elle ne fongeoit à autre
choſe. Elle euft bien voulu
s'enrichir par là, mais elle avoit
de l'averfion pour tout ce qui
s'appelle tromperie , & en fouhaitant
de faire un grand gain ,
elle vouloit qu'il fuft legitime.
Aprés avoir roulé dans fa tefte
GALANT 256
divers moyens de gagner
beaucoup , elle n'en crut point
de plus affuré , que de prendre
pour moitié un jeune Cavalier
fort riche, qui ne refufoit
pas de s'affocier avec les Dames
qui estoient bien - aiſes de
ne pas jouer gros jeu fur leur
feule bourfe. On crut qu'elle
avoit choifi le Cavalier préferablement
à d'autres , à cauſe
que d'ordinaire la fortune favorife
la jeuneffe. Il fe rendoit
avec elle dans un lieu où il y
avoit toujours une nombreuſe
affemblée, &où l'on faifoit fou
vent des parties de Jeu. Elle y
Y ij
260 MERCURE
joüa , & gagna beaucoup . Le
Cavalier luy laiffoit conduire
la barque,voyant qu'elle eftoit
toujours heureuſe . Les gros
gains qu'elle faifoit la rendoient
de bonne humeur ; &
comme fon enjoûment eſtoit
un plaifir pour la Compagnie,
elle avoit pour elle les fouhaits
des regardans . Son bonheur
ne fut pas ſtable, & la fortune
changea. Les premieres pertes
ne firent que diminuer un peu
fa belle humeur fans trop
l'alarmer ; mais aprés qu'elle
eut perdu tout ce qu'elle avoit
gagné , on la vit déconcertée ,
GALANT, 261
1
Elle s'obftina pourtant à jouër
encore , & fut faifie d'un chagrin
fi violent quand fon fond
fut épuifé, qu'elle s'emporta
aux imprecations ordinaires
auxJoueurs qui perdent, ce qui
fut fuivi d'un profond filence.
Aprés l'avoir gardé quelque
temps , elle demanda au Cavalier
qu'elle avoit pris de
moitié , s'il avoit les cheveux
blonds. Le Cavalier furpris de
la queftion , en voulur fçavoir
la cauſe . Elle répond qu'elle a
de bonnes raifons pour tirer
de luy l'éclairciffement qu'elle
veut avoir. Il trouve cela
262 MERCURE
extraordinaire
& ne parle
point précisément. La Dame
fe fache , mais elle fe fache
en vain. Plus elle preffe ,
plus il continue à refufer de la
fatisfaire. Cette difpute réjoüit ·
la Compagnie , & divertit d'autant
plus , que le ſujet en paroiſt
nonveau . La Dame écla
te , brufque tout le monde , &
perfonne n'eft bleffé de fa
colere . On s'étonne , on rit ,
& on ne fçait que s'imaginer.
La Dame fe taift , fe montre
rêveule , fait quelques tours
dans la falle fans
prononcer
un feul mot . & ayant enfin
GALANT.
263
gagné le derriere de la chaife
du Cavalier , elle luy enleve
ſa perruque , & s'écrie en luy
voyant une tefte des plus noires
. Elle luy reproche qu'il eft
caufe de faperte , luy fait un
crime de porter une perruque
entierement blonde quand il
eft tout noir , & prétend qu'il
n'eft pas permis de tromper
ainfi le monde. Là - deffus elle
fort en le menaçant de tirer
raifon du tort qu'il luy avoit
fait . La chofe ayant fait éclat ,
on ne fçavoit que penſer de
ce grand emportement
, mais
une de fes intimes Amies
264 MERCURE
l'ayant preffée de luy décou ?
vrir quels fujets de plainte le
Cavalier luy avoit donnez ,
elle luy avoüa en confidence
qu'une Devinereffe qui luy
avoit dit vray en toutes chofes
, la regardant un jour at
tentivement , l'avoit affurée
qu'elle feroit des gains immenfes
au Jeu , fi elle eftoit
de moitié avec un homme
blond ; que le Cavalier luy en
avoit paru avoir toutes les marques
, & qu'ainfi il l'avoit trompée
avec la perruque blonde ,
parce qu'i eftoit indubitable"
qu'elle auroit gagné s'il cuſt
elté
GALANT. 265
3
efté blond . Son Amie eut beau
tâcher de la détromper fur fa
confiance aux Devinereffes.
Elle foûtint toûjours que celle
qui luy avoit répondu d'un
fort gros gain avoit des lumieres
qui n'eftoient point du
commun , & qu'elle fe feroit
vuë riche , fi le Cavalier n'euft
pas eu les cheveux noirs.
On vent à Paris , chez Jacques
le Fevre , ruë ſaint Severin
au Soleil d'or , uu livre inti.
tulé , Confeils pour vivre longs .
tems , traduits de l'Italien de
Louis Cornaro , noble Veni-
Aoust 1701- Z
266 MERCURE
tien . Il y a peu de Nations
en Europe qui n'ayent ce livre
en leur langue , & qui n'en
faffent beaucoup de cas . Cardan
, Bacon , Gaffendi , M' de
Thou & plufieurs autres fa
meux Auteurs en ont parlé
avantageuſement . La matiere
répond fi bien au titre qu'elle
doit exciter la curiofité de tous
ceux qui aiment à vivre, Cer
ouvrage eft divifé en quatre
traitez Et ce qui eſt a rèmarquer
, commeune choſe digne
d'admiration , c'est que l'Auteur
fit fon premier traité à l'âge
de quatre- vingt trois ans , le
GALANT . 267
fecond à quatre- vingt fix , le
troifiéme à quatre vingt douze
, le quatrième à quatrevingt
- quinze , cependant on
ne trouve pas moins de netteté
ni de force d'efprit dans le dernier
que dans le premier de ces
difcours. Mille beaux traits
de Morale & de Politique y
fuccedent les uns aux autres ,
& font connoiftre combien
cè venerable vieillard avoir de
vertu & d'érudition . Son hif
toire nons apprend qu'il a vêcu
plus de cent ans , en obfer.
vant les maximes qu'il donne
dans fon Livre ; & cela , fans
Z ij
268 MERCURE
jamais avoir reflentiles infir
mirez de l'âge.
Dans le temps de la Fefte
de l'Affomption , le Roy fit à
fon ordinaire la diftribution
des Benefices. L'Abbaye de
Bellozane a efté donnée à Mr
l'Abbé Leger , Docteur de
Sorbonne , Grand Vicaire
d'Angers . Celle de Saint Vincent
de Befançon à M¹l'Abbé
de Gramont , Grand Vicaire
& Parent de M ' l'Archevêque
de Befançon . Sa Majesté en
donnant ainfi à des Grands-
Vicaires , recompenfe le zele
GALANT. 259
de ceux qui employent leur
temps au Service de l'Eglife.
M' l'Abbé de Dromenil ,
Parent de M' le Maréchal de
Boufflers , a eu l'Abbaye d'Uzerche
, & M' Dandin , Aumônier
de Monfieur le Duc du
Maine , a efté pourvû de celle
de la Buffiere en Bourgogne.
Dom Ballam a obtenu l'Abbaye
d'Aniers . Il eftoit Religieux
du même Ordre.
Celles de Bonnefaigne & de
la Deferte , ont efté données ,
la premiere à Madame de
Beauverger , & la ſeconde à
Madame de Chafillon .
Z iij
270 MERCURE
Le 18. du mois paffé , Ma
dame de Beuvron , Parente de
Mr le Cardinal de Noailles ,
& Prieure perpetuelle des Benedictines
du Couvent de Moret
, prés Fontainebleau , fit
faire dans fa Communauté
un Service folemnel pour feu
Son Alteffe Royale Monfieur.
Son zele a toujours paru
pour tout ce qui a quelque
rapport à la Famille Royale.
Vous fçavez , Madame , qu'on
s'applique dans la pluſpart des
des Convens à des choſes dont
le Public peut tirer de l'utilité.
On fait dans les uns des Ou :
---
GALANT
: 271
vrages
curieux
, & on travaille
dans les autres
à ce qui peut
entretenir
la fanté . Les Benedictines
de Moret
font en réputation
de faire d'excellent
Sucre d'orge
, dont
les enrumez
reçoivent
un foulage
.
ment
confiderable
. Auffi en
font elles de grandes
largeffes
,
& fur tout à quantité
de perfonnes
de la Cour , pendant
qu'elle
eft à Fontainebleau
.
Madame
la Ducheffe
de Bourgogne
, & la plus grande
partie
des Princeffes
, fe font un
plaifir
en ce temps- là d'ho
norer
de leurs vifires
ces cha
Z iiij
272 MERCURE
ritables Religieufes. Meffeigneurs
les Princes ayant paffé
par Moreten revenant de conduire
le Roy d'Espagne , nonfeulement
agréerent qu'elles
leur fiffent prefent de leur Su
cre d'orge , mais ils ſouhaiterent
qu'elles l'envoyaffent à
Verfailles apres leur retour , ce
qu'elles firent dans des corbeilles
qui marquoient le Printemps
où l'on commençoit
d'entrer , de forte qu'on pouvoit
dire qu'il y avoit dequoy
contenter le gouft & les yeux,
fans parler des avantages que
l'on en pouvoit tirer pour la
༣
CALANT: 273
fanté. Je dirois que ce prefent
parut fort galant , fi ce terme
pouvoit convenir à la modeftie
& à la fimplicité , dont les Religieufes
font profeffion .
Le Vendredy 12. de ce mois,
l'Evêque d'Avranches fit faire
auffi un Service folemnel pour
le repos de l'ame de S. A. R.
Il commença le Jeudy par les
premieres Vefpres & par l'Of
fice des Morts . Le'lendemain ,
ce Prelat celebra Pontificale
ment la Meffe , qui fut chantée
par une excellente Mufique .
L'Eglife Cathedrale eftoit tou
te tenduë de drap noir avec
274 MERCURE
=
une grande multitude d'Ecuffons
aux Armes du Prince. Il y
avoit une magnifique
repre
que Repreſentation
au milieu
du Chaur , éclairé d'un nombre
infini de cierges . Tous
les Corps de la Ville y affifte.
rent , & rien ne fut oublié de
ce qui pouvoit marquer le zele
de ce Prelat.
Dame Marie de Verthamon ,
Prieure perpetuelle de Saint
Michel de Crefpy en Valois, a
fignalé fon zele & fa reconnoiffance
pour Monſieur , qui
T'a pourvuëde cePrieuré,par un
Service folemnel qu'elle a fair
GALANT: 275
celebrer dans fon Monaftere ,
pour le repos de fon ame. Le
Prefidial y a affifté , ainsi que
tous les Officiers de la Ville ,
qu'elle y avoit invitez. La por
te & l'Eglife depuis la voûte
jufqu'en bas , eftoient tenduës
de drap noir , avec deux rangs
de cartouches aux Armes du
Prince. La Repreſentation
couverte d'un poile de velours,
fur lequel il y avoit une cou
ronne , eftoit pofée au milieu
de cette Eglife fous un Dais
de même étoffe , & placée fur
une eftrade élevée de cinq
degrez , autour defquels il y
276 MERCURE
·
avoit plus de cent chandeliers
qui formoient une tres - belle
chapelle ardente. Le grand
Autel eftoit décoré de riches
Ornemens & d'un tres beau
luminaire
. Tous les paremens
,
ainfi que le Dais & le poile ,
eftoient chargez d'Armoiries.
Les Religieufes qui compofent
la Communauré, & qui font
plus de cinquante, chanterent
une Meffe folemnelle , chacune
un cierge à la main , &
l'affemblée , qui eftoit des plus
nombreuſes , s'en retourna
tres fatisfaite d'une fi augufte
ceremonie .
GALANT 277
1 Outre fix à ſept mille Meffes
qui , par les Ordonnances
de M' l'Evêque du Mans , ont
efté celebrées dans l'étenduë
de ce Dioceſe , pour le repos
de l'ame de feu Monfieur , ce
Prelat a fait faire un Service
folemnel dans l'Eglife Cathedrale
, où tous les Corps de la
Ville ont efté invitez , & ont
affifté. On a encore rien vû
dans cette Province d'égal à la
magnificence qui nous a paru
dans toute cette Pompe funebre.
M. l'Abbé de Druillet , Docteur
de Sorbonne , Chanoine
& Archidiacre de l'Eglife du
278 MERCURE
Mans , & Grand Vicaire , a
prononcé l'Oraiſon funebre
de Son Alteffe Royale , avec
tant d'éloquence qu'il a reçu
de grands applaudiſſemens de
toute l'Aſſemblée.
Quoy que je vous parle fort
rarement des divertiffemens
publics , ils ne laiffent pas de
continuer à Paris de la même
maniere qu'ils ont toujours.
fait. Auffi font ils trouvez ab .
folument neceffaires dans une
auffi grande Ville. Le Theatre
a perdu depuis peu par la mort
du Sieur de Villiers, un Acteur
GALANT . 179
qui eftoit univerfel . On viene
d'en voir paroiftre un nouveaus.
qui ne l'eft pas moins . Le nom
de Salé qu'il porte va de plus
en plus faire du bruit fur la
Scene. Cet Acteur eft encore
jeune. On ne peut eftre plus
favorablement receu du Public
, qu'il l'a efté . Il a plu fi
fort dans tous les rôles qu'il a
joüez , foit ferieux ; foit comi
ques , qu'il s'eft attiré les applaudiffemens
les plus écla
tans . Tout Paris s'eft empreffé
pour le voir jouer , fans que
la chaleur incommode d'un
Eſté auffi ardent que celuy de
280 MERCURE
cette année , ait empêché que
la Salle de la Comedie ait elté
remplie d'autaut de monde
qu'elle peut en contenir. Cet
Acteur joue fort naturelle.
ment. C'est ce qui eft rare , &
c'est ce qui plaift le plus.
Les Vers que je vous envoye
notez feront bien- toft de faifon
, puis qu'on nous promet
une ample vandange.
7
AIR NOUVEAU.
AMis de la Bouteille
,
Buvons tour à tour
A l'heureux retour
GALANT 281
Du Dieu de la Treille.
La vandange a comblé nos voeux ,
Noyons dans le Vin la memoire
Des temps malheureux
Que nous avons paſſezfans boire.
M ' Dagoumer
celebre
Profeffeur de l'Univerfité de
Paris , a efté le premier , qui a
ofé inviter les Sçavans par des
Affiches publiques pour eftre
témoins de l'exactitude avec
laquelle il a fait executer les
experiences de Phyſique, dont
il avoit inftruit fes Ecoliers
pendant ce dernier Cours de
Philofophie. Il les commença
Aoust 1701. A a
282 MERCURE
le 14. du mois paffé , & illes a
continuées les jours Academiques
, jufqu'à la moitié de la
premiere femaine de ce mois.
Il en euft encore fait un plus
grand nombre , & peut - eftre
il y euft occupé la plus grande
partie du mois d'Aout ; mais
les vaccances l'ont oblige de
ceffer. On doute fi l'explication
de ces experiences a et
plus d'agreemens que l'execu
tion , mais ce qu'il y a de conf
tant c'eft que dans l'un & dans
l'autre genre , on a parfaitement
bien réüffi . L'affluence
des fpectateurs ya efté finomGALANT:
283
breuſe qu'on a efté obligé de
faire conftruire des amphi
theatres fpatieux pour les con
tenir , & que même ny la Salle
ou l'on faifoit ces experiences
ny ces amphiteatres n'ont pas
efté encore aflez grands pour
recevoir tout le monde qui
fouhaitoit avoir le plaisir de
les voir..
M' Dagoumer dans cette
occafion ne s'eft pas occupé
feulement à ne faire que quelques
experiences ſur le vuide
pour les expedier confufément
en moins de deux heures
de temps , comme on a fait
Aaij
284 MERCURE
toujours dans l'Univerfité depuis
quinze ou vingt ans au
plus que cette coutume s'y eft
établie ; mais il en a auffi fait
abondamment fur les effets
admirables de l'Aiman , fur le
le mouvement des fluides , fur
l'équilibre , fur les liqueurs, fur
les couleurs , & fur la lumiere.
A cette occafion il a fait voir
des Phoſphores de plufieurs
manieres , & un grand nombre
de beaux Phenomenes fur
l'Optique.
Enfin il a couronné fon tra
vail par de fçavans Diſcours
anathomiques , fuivis de déGALANT.
289
monſtrations & experiences
auffi rares que curieuſes , tantoft
fur des fujets vivans ,
tintoft fur des fujets morts,
& par une recherche exacte
de ce qu'il y a de plus utile
à fçavoir dans cette connoiffance
, le tout executé avec
toute la delicateffe poffible de
la main.
On efpere que les autres
Profeffeurs de l'Univerfité pi
quez par une genereuſe émulation
, fuivront cet exemple
l'année prochaine.
La Relation que je vous
envoye ſe trouve ſi bien cir286
MERCURE
conftanciée que ce feroit l'affoiblir
que d'y rien changer.
Ainfi je la laiffe dans les mêmes
termes que je l'ay reçuë.
RELATION
du Peffage de la Duna , où
Charles XII. Roy de Suede ,
commandant fon Armée en perfoane
, a pris les Forts du Roy
de Pologne , a défait ſon Ar .
mée s'eft rendu maistre de
fes Camps , Artillerie , & Ba
gage , le 19. Fuillet 1701 .
LF
E Roy de Suede eſtant arrivé
avec fon Armée prés de
Riga , refolur d'executer le defGALANT.
287
na
fein qu'il avoit formé depuis
quelque temps de paffer la Du-
Le Comte Dalberg , Gouverneur
general de Livonie
avoit eu foin d'affembler toutes
fortes de bâtimens propres à une
telle expedition . Sa Majesté qui
ordonnoit tout elle-même , aprés
avoir plufieurs fois reconnu tout
le rivage , fit commencer l'embarquement
le 18. à neuf heures
au foir à Mullershoff & Foffenholm
, un demi quart de lieuë au
deffous de Riga . Les Troupes
employées à ce paffage eftoient
des Trabans , faifant un Efcadron
, un Efcadron du Regiment
du Corps , Cavalerie , & un Regiment
du Corps , Dragons. Le
Regiment des Gardes , faifant
trois Bataillons , celuy d'Uplan288
MERCURE
de & celuy de Dalekarlie , faifant
chacun deux Bataillons , un
bataillon de VVefmanland , un
bataillon d'Helſingland , un bataillon
de VVeftrobotnie , un
bataillon de V Vermeland , qui
formoient enfemble un Corps
d'environ fept mille fix cens
hommes , le reften'ayant pû eftre
embarqué en même temps faute
de bâtimens . La Cavalerie eftoit
fous le Commandement du Lieutenant
General Renfchold , &
l'Infanterie fous celuy du Lieu .
tenant General Live , & des Generaux
Majors , Meidel , Poffe
& Stenbock . L'ordre de l'embarquement
& de la defcente
fut dreffé par le General Major
Stuard fur des Memoires
écrits de la main de Sa Majesté.
GALANT. 289
jefté. Le 19. à cinq heures au matin
l'embarquement eſtant preſt ,
quitta le rivage en bon ordre,
Etant prés de l'autre bord , les
Suedois commencérent à fe trouver
incommodez du canon des
deux Forts des Saxons prés de
Kramershoff , d'un autre petit
Fort nommé le Fort de l'Etoile
& de leurs pieces de Campagne ,
aufquelles néanmoins on répondit
de la Citadelle de Riga , d'une
batterie prés de Mullershoff ,
de quatre batteries flotantes , &
de huit autres bâtimens garais
de canons .
Les Troupes Suedoifes achevérent
de paffer la riviere en une
demie heure , & abordérent visà-
vis du lieu d'où elles eftoient
parties , occupant tout le terrein
Aouft 1701.
Bb
290 MERCURE
depuis Balting jufqu'à Garas &
Kramershoff , où le Regiment
des Gardes infulta en paffant un
des Forts Saxons . Leurs détachemens
cependant ne perdirent
pas de temps à attaquer ceux qui
defcendirent d'abord à terre ,
mais le Roy de Suede qui eftoit
fauté le trois ou quatrième à terre
& qui eftoit déja à la teſte , rendit
ces premiers efforts inutiles par
la diligence avec laquelle il fit
planter les chevaux de friſe &
les pieces de Campagne devant
les bataillons
, auffibien que par
la vigueur incroyable que fon
exemple inſpiroit à fes Troupes.
Les premiers des Suedois qui fe
formerent en ligne furent fix bataillons;
fçavoir les Regimens des
Gardes de Dalekarlie, de VVefGALANT.
291 %
manland, & les Trabans. Les Saxons
prefque tous Cavalerie cuiraffée,
& qui eftoient en bataille
prés de là dans la Plaine de Spillar
occupant un bien plus grand
terrein que les Suedois , les chargerent
tres- vivement ; mais le
feu de ces cinq bataillons fut fi
terrible & fi continuel que la
Cavalerie Saxone n'en put entamer
aucun . Les Trabans effuyérent
tout celuy de l'eſcadron des
Cuiraffiers Saxons qui les vint
charger , fans tirer un coup ,
mais ils y entrerent enfuite brufquement
l'épée à la main au travers
de la fumée , & le culbutérent
tout à fait. Les Saxons eftant
jufques - là fort fuperieurs en
nombre , crurent qu'il ne falloit
pas s'en tenir là , & revinrent
une feconde fois , mais ils furent
7
Bbij
292 MERCURE
ل ا
teçus & repouffez comme la premiere
.
De cette maniere les Suedois
gagnerent du terrein , & leur
gauche fe trouva à couvert par
le rivage & par le Fort de l'Etoi
le , qui fe rendit à la premiere
attaque , mais la droite demeura
découverte , dont les Saxons profiterent
& étendirent la Cavalerie
de leur gauche , de maniere
qu'en chargeant une troifiéme
fois , ils prirent en flanc le bataillon
qui terminoit la droite
des Suedois , lequel fouffrit pendant
quelque temps , mais eftant
foûtenu par celuy qui eftoit le
`plus proche , & par les Trabans
qui revenoient de renverſer encore
l'Efcadron qui leur avoir
efté oppofé , ce bataillon fe re-
<
GALANT 293
:
mit fans que ce petit defordre allaſt
plus loin , & les Saxons furent
repouffez pour la troifiéme
fois. Cependani les cinq autres
bataillons Suedois arriverent , &
les deux efcadrons , ce qui n'empêcha
pas les Saxons de faire
une quatriéme & derniere tentative
, qui leur réüffit d'autant
moins qu'ils trouvérent des
Troupes fraîches & un front
plus grand , de forte qu'ils prirent
le party de fe partager fur
les fept heures du matin & de fe
retirer , une partie à Nymunde ,
& l'autre à Cober , dont les Suedois
ne tirérent pas autant d'avantage
qu'ils auroient pû faire ,
s'ils n'avoient pas manqué de
Cavalerie. Le Roy qui fut prefque
toûjours à pied , aprés avoir,
Bb iij
294 MERCURE
eu un cheval tué fous luy , & qui
avoit mené le Regiment des
Gardes luy - même à la charge ,
pourfuivit d'abord autant qu'il
Juy fut poffible la Cavalerie Saxone
qui fe retiroit du cofté de
Cober. Sa Majeſté envoya enſuite
les deux Regimens du Corps ,
pour couper les fuyards , auffibien
que la Garnifon du Fort de
Cober , laquelle n'ayant ofé attendre
l'approche des Suedois ,
fe fauvoit le long de la Duna ,
dont quatre cens Mofcovites
qui de frayeur s'eſtoient jettez
dansune Ifle , nommée Lutzaus ,
furent enfuite pris . Les Saxons
femblerent vouloir encore faire
ferme prés de leur Camp retranché
à Marienmuhle , mais ils furent
enfin obligez de ceder tout
GALANT. 2 295
à fait , & d'abandonner aux Suedois
leur Camp & leur Magafin.
Ils ont laiffé fur la place trois à
quatre cens des leurs , fept à
huit cens Prifonniers & beaucoup
de bleffez , dont on croit le
nombre encor plus grand. L'on'
fçait feulement le nom de quelques
- uns de leurs principaux
Officiers tuez ou bleffez , qui
font :
Le St Paykul , Lieutenant general
.
Les Sts Ronneau , Colonel .
Ofterhaufen , Lieut . Colonel.
VViedman , Colonel.
Steinau , Colonel .
Munfter , Lieut . Colonel .
Zeidler , Colonel .
Heideck , Lieutenant Colonel,
Onze Capitaines.
Bb iiij
296 MERCURE
Trois Majors .
Plufieurs Lieutenans , Cornettes
&
Enfeignes .
Les Regimens du Roy de Pologne
fous le commandement de
leur General Steinau , qui ſe font
trouvez dans cette affaire, & qui
y ont fait tout ce qu'on peut attendre
de braves gens , font :
Infanterie.
Le Regiment des Gardes Allemandes.
Le Regiment des Gardes Polo
noifes.
Le Regiment de la Reine.
Le Regiment du Prince Electoral.
Cavalerie.
Les
Gardes du Corps.
Le Regiment de la Reine.
Le Regiment du Prince Electo
ral.
GALANT 297
Le Regiment de Steinau .
Les Suedois y ont eu environ
foixante & dix hommes tuez ou
bleffez Les premiers font le
Lieutenant Colonel Palmquist ,
le Major Sparfelt , le Capitaine
Blarman.
Les Bleffezfont-
Le General Major Horn.
Le Colonel Knoring.
Le Colonel Vulf.
La Capitaine Gyllenkrook.
Le Capitaine Stiernhook , &
quelques autres moins confiderables
.
L'affaire eftant finie , la premiere
attention de Sa Majesté
Suedoife , fut de rendre graces
à Dieu fur le champ , d'une victoire
fi fignalée , par laquelle
298 MERCURE
cinq Forts , fix Camps & vingt
Canons des Saxons luy font tombez
entre les mains , leurs meilleurs
Regimens ayant efté ruinez
en moins de trois heures.
L'on fut pendant quelques momensen
peine du Roy , qui avoit
diſparu . On le découvrit dans
un petit bois à genoux , fon cheval
attaché à un arbre. Ceux
qui le remarquerent n'en firent
pas femblant ; Mais Sa Majesté
eftant revenuë , & fe doutant
d'avoir eſté vuë , répondit à ceux
qui luy demanderent où elle avoit
efté , que comme chacun
eftoit obligé de rendre compte
de fes actions à fon Superieur ,
il eftoit jufte qu'elle en ufaſt
de même difant qu'elle
buoit à Dieu feul la réuffite
•
triGALANT.
299
d'une fi grande & penible entrepriſe
L'Envoyé des Etats Generaux ,
qui rendit de VVarſovie avec
des propofitions de Paix , arriva
à Riga quelques heures avant
l'action , & illa vit de la Citadelle
. Il eft à remarquer que le
Duc de Curlande luy avoit dit
le veille , que quand le Roy de
Suede viendroit avec cinquante
mille hommes , on l'empêcheroit
bien de paffer la Duna . Cette
confiance un peu trop grande ,
eftoit en quelque maniere fondée
fur la fituation avantageuſe du
lieu qu'il défendoit , & qu'il
avoit fortifié pendant un an , &
fur ce qu'il ne luy paroiffoit pas
poffible que l'Armée Saxone dût
eftre battue par de l'Infanterie
200 MERCURE
feule dans un tel pofte, n'y ayant
aucune apparence que le Roy
de Suede puft ſe ſervir de fon
Pont pour paffer fa Cavalerie à
caufe de l'orage qu'il faifoit , &
qui ne ceffa qu'une heure avant
l'embarquement .
Mis les Lieutenans Generaux
& Barons de Reenfchold & de
Live , Mr le General Major &
Comte de Steenbok , & tous les
Generaux Suedois , ont donné
dans cette occafion des preuves
glorieufes de leur capacité & de
leur courage . L'ardeur avec laquelle
les autres Officiers & generalement
toutes les Troupes
Suedoifes ont imité leur invincible
Roy n'eft pas exprimable .
Tout le monde s'eft efforcé de
s'y diftinguer , & la reſiſtance
GALANT. 201
opiniaftrée des Saxons n'a fervi
qu'à élever en quelque maniere
les Suedois au deffus de leur va❤
leur ordinaire .
Vous ferez fans doute bien aiſe
d'apprendre ; en quoy a confifté
la maladie violente de Madame
la Ducheffe de Bourgogne , qui à
fi fort alarmé toute la Cour, Cette
Princeffe revint de Saint Cyr
le Dimanche 7. de ce mois fur les
quatre heures & demie avec un
friffon qui dura deux heures
aprés quoy lę poux fe dévelopa
& la fièvre fe déclara avec mal
de tefte , laffitude & inquietude
par tout le corps . Comme pendant
le friffon elle s'eftoit fait
mettre des couvertures & beaucoup
de linges chauds , & qu'il
202 MERCURE
faifoit une chaleur extraordinaire
dans fa chambre où toute la
Cour aborda , elle eut de grandes
fueurs jufqu'à minuit , ce qui
ne diminua point la fiévre qui
dura d'une égale violence jufqu'à
fix heures du matin . Elle
commença pour lors à diminuer
infenfiblement jufqu'à midy &
demy , qu'elle redoubla fans aucun
froid. Elle diminua un peu
fur les cinq heures , & à fix on
mena la Princeffe à Marly dans
fon caroffe. Ce redoublement fe
foutint comme le precedent jufqu'au
Mardy matin , mais avec
moins de force . Sur les dix heures
on donna un lavement purgatif
qui tira beaucoup de matieres
figurées à deux repriſes . Il
faut obferver que fur le foupçon
GALANT
༢༠༨
de quelque malignité on faifoit
prendre avec les bouillons des
poudres cordiales . Mardy à midy
& demi , la fiévre augmenta
& diminua par bouffées , & par
petites moiteurs jufqu'à quatre
heures & demie , qu'il prit un
petit froid à l'extremité des pieds :
& au bout du nez , qui ne dura
qu'un moment , car la chaleur.
augmenta bien - toſt aprés confiderablement
avec la fièvre . A fix
heures le poux qui jufque là
avoit efté affez égal , ferré & dur,
devint inégal , plein & confus
de maniere qu'on avoit peine à
diftinguer les pulfations . Ce
changement fut fuivi de moiteurs
& d'un affoupiffement leger
, ce qui détermina à une faiguée
du bras , qui fut faite fur les
304 MERCUR
È
>
fept heures. La Princeffe parut
un peu mieux aprés la faignée ,
mais toûjours un peu affoupie &
appefantic , ce qui augmenta la
nuit , de forte qu'on eut toutes
les peines du monde à la réveiller
pour luy faire prendre de la
nourriture , pour laquelle elle
commença de marquer beaucoup
d'averfion au lieu qu'auparavant
elle en prenoit avec plaifir .
Comme on la preffoit de prendre
un peu de potage , il luy prit
un vomiffement de matieres aigres.
L'affoupiffement continuant
avec une pefanteur extraordinaire
, & la tefte s'embaraſfant
au point qu'elle n'avoit prefque
plus de connoiffance , on luy
fit prendrefur les neuf heures du
matin deux onces de vin d'EſpaGALANT:
305
gne émetique , qui ne firent leur
effet qu'au bout de trois quarts
d'heures. Aux premiers efforts
du vomiffement , la connoiffance
revint & augmenta à proportion
des vomiffemens , qui eſtânt ceffez
& le ventre commençant
à
s'ouvrit , on foutint cette évacuation
par trois potions purgatives
aiguilées d'émetique qui
operérent jufqu'à dix fois , aprés
quoy tous les accidens cefferent,
& la fiévre diminua jufqu'au lendemain
Jeudy , que le redoublement
revint un peu plutoft , &
parut augmenter fur les cinq
heures & demie . Sur le declin
on fit prendre à la Princeſſe une
Medecine qui la purgea fort heureufement
jufqu'à douze fois. Le
redoublement du Vendredy qui
Aouft 1901. Cc
306 MERCURE
fuivit cette purgation dura fans
aucuns accidens , jufqu'au Samedy
matin , finon que fur le
minuit il parut quelque chofe
qui n'eut point de fuite . Sur la
fin , la Princeffe prit un lavement
d'eau qui luy fit beaucoup
de bien. Le redoublement commença
le Samedy dés huit heures
du matin , avec une envie de
dormir , qui augmenta fi fort le
foir que de crainte d'un trop
grand affoupiffement , & ayant
égard à ce qui avoit paru & difparu
la nuit precedente , on fe
détermina à une faignée du pied
qui fut faite heureufement fur
les onze heures. Cette faignée ,,
dont on n'avoit point parlé auparavant
, étonna la Princeſſe
qui demanda d'elle - même à fe
GALANT. 307
confeffer. Les Medecins y confentirent
, quoy qu'ils ne viffent
aucun danger preffant , dans la
vûë que cette action la tiendroit
plus longtemps réveillée . En effet
, la Confeffion eftant achevée
à une heure aprés minuit
elle fe fentit l'efprit plus tranquille
, & s'endormit doucement
jufqu'à cinq heures que la fièvre
& la chaleur commencérent à
s'abaiffer peu à peu , de forte que
tout eftant plus relâché , fur les
fept heures & demie le ventre
s'ouvrit de luy - même jufqu'à
trois fois en trois quarts d'heure ,
aprés quoy on ne laiffa pas de
luy donner un remede d'eau , &
aprés l'avoir rendu avec ufure
on luy fit prendre à neuf heures
& demie le premier verre d'une
"
Ccij
308 MERCURE
Tifanne laxative qui fut fuivi
de cinq autres d'heure en heure
jufqu'à cinq heures du foir , ce
qui luy fit rendre une quantité
de matieres qui ne pouvoient
que nuire beaucoup , eftant ren
fermées. A fept heures du foir
on comença à luy donner du
Quinquina qu'elle prit en bole
avec une facilité merveilleuſe .
On continua la nuit & le jour
de quatre en quatre heures avec
un boüillon , ou une panade par
deffus . Dés le Dimanche au foir,
la fièvre diminua plus qu'elle
n'avoit fait encore . Le Lundy
matin à fix heures , elle redoubla
un peu , & fe foûtint moderément
jufqu'au Mardy fix heures
du matin , qu'elle quitta abfolument
& fans retour . La PrinGALANT:
309
ceffe a continué depuis ce tempslà
le Quinquina de quatre heures
en quatre heures , & quatre
fois le jour feulement , avec de la
nourriture entre les prifes à la
maniere accoûtumée.
L
Toute la Cour effrayée de
cette maladie , qui demandoit
beaucoup d'attention , & un
prompt fecours , n'a point ceffé
d'admirer la conduite & la prudence
des Medecins , & fur tout
de Mr Fagon , dont les avis ont
toujours eftéfuivis par les autres ,
de maniere qu'il n'y a eu qu'une
voix pour les remedes , toute la
Medecine de la Cour eftant remplie
d'honneftes gens , qui n'ont
point voulu fe diftinguer par des
Tentimens differens , qui ne fervent
qu'à embaraffer . Les Me310
GALANT
:
decins qui ont eſté de l'avis de
Mr Fagon , eftoient Mr Bourdelot
,premier Medecin de Madame
la Ducheffe de Bourgogne , M
Boudin , fon Medecin ordinaire ,
Mr du Chaine , Medecin de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne ,
& Mr Dodart le jeune , premier
Medecin de Monfieur le Duc
d'Orleans . L'on a vû clairement
que la route qu'ils ont priſe eſt
la plus fage & la plus certaine , &
tout le monde a reconnu combien
il est avantageux aux Grands
d'eftre fecourus , lors qu'ils font
malades , par des Medecins qui
ne perdent pas un moment une
maladie de vûë , qui en dévelopent
les cauſes , en obfervent
jufqu'aux moindres accidens , &
fçavent prévenir avec feureté
GALANT
ceux qui font importans & dangereux.
Madame la Ducheffe de Bourgogne
a fait paroiftre dans le
cours de cette maladie tout le
bon efprit , le courage , la réfignation
, la pàtience & la pieté
poffibble , chofes rares dans la
fituation & dans l'âge où fe
trouve cette Princeffe . Aprés la
faignée du pied , elle envoya de
fon propre mouvement chercher
le Curé de la Paroiffe de Marly,
& fe confeffà , & dit enfuite à
Madame de Maintenon , qui eftoit
auprés d'elle, qu'elle fe trouvoit
entierement foulagée . Le Roy
& Monſeigneur luy ont donné
des marques continuelles de leur
tendreffe par leurs frequentes
vifites , & par l'inquietude & la
312 MERCURE
ou
douleur qu'ils n'ont pû diffimuler.
Monfeigneur le Dnc de
Bourgogne a paru au defefpoir ,
& a pallé les jours les plus facheux
auprés du lit de Madame
la Ducheffe de Bourgogne
feul enfermé dans fa chambre ,
fondant en larmes . Madame ,
Monfieur le Duc d'Orleans
Madame la Ducheffe d'Orleans;
les Princes & Princeffes , & tous
les Seigneurs & Dames de la
Cour , qui eftoient pour lors à
Marly , font venus à tous les mo.
mens à fa porte pour en fçavoir
des nouvelles . Madame de Maintenon
, par fon attachement &
fon affiduité auprés d'elle , eft
tombée malade d'une fiévre tierce,
Enfin , comme la douleur
eftoit generale , lors qu'on la
croyoit
GALANT, " 313
eroyoit en danger, la joye a eſté
univerfelle , lors que la fièvre &
les accidens ont ceffé.
Vous avez déja entendu parler
du mariage de Mr de Clermont
d'Amboife , Marquis de
Reynel , avec Mademoiſelle de
Croiffy , Soeur de M¹ le Marquis
de Torcy , & Fille de feu Mr
Colbert , Marquis de Croiffy ,
Miniftre & Secretaire d'Etat ,
diftingué par plufieurs grands
Emplois , & par differentes Am.
baffades , dans lesquelles il s'eft
attiré l'eftime & les applaudiffemens
de toute l'Europe. La ceremonie
fe fit en l'Eglife de Saint
Euftache , par le Curé de cette
Paroiffe , & Madame de Croiffi
donna enfuite un grand repas aux
Aoust1701 ,
Dd
3'4 MERCURE
Parens des deux мaifons . Il n'eft
pas neceffaire de dire que rien
n'y manquoit. Ou fçait de quelle
maniere cette Dame fait les honneurs
de chez elle . Tout Nimegue
en a retenti pendant les
Conferences qui s'y font tenuës
pour la Paix . Jamais maifon n'a
efté mieux reglée que la fienne ;
tout s'y est toujours fait avec
autant d'ordre que de bon gouft,
& l'on y a toujours remarqué
une abondance fage & bien entenduë
, quand il a efté queftion
de foutenir la gloire de la France
auprés des Etrangers . Il y en a
quantité qui en rendent témoignage
dans plufieurs Cours de.
Europe.Mademoiſelle deCroif
fayant efté élevée par une mere
qui entre tous les grands talens
GALANT
3་ 5
qu'elle poffede , a toujours fait
voir une conduite fort reglée ,
doit eftre toute parfaite . Rien
ne luy manque du cofté de l'éducation
, & la nature l'a avantageufement
pourvûë du refte. Mr
Te Marquis de Reynel eft jeune ,.
bien fait & brave , & il y a lieu
de croire qu'il marchera fur les
traces de Mr fon Pere , qui fut
tué d'un coup de canon en 1677 .
à la prife de la Citadelle de Cam.
bray. Il eftoit мeftre de Camp
general de la Cavalerie , & Lieutenant
general des Armées du
Roy. La Maifon de Clermont
d'Anjou , dont il eft originaire ,
tire fon nom de Bourg de Clermont
tenanjou, qu'elle a poffede
jufqu'à prefent d'ainé en ainé
Louis , Sr de Clermont , fut fait
D dij
316 MERCURE
,
Chancelier de l'Ordre du Croif
fant l'an 1448. lors que le Roy
René de Sicile , Duc d'Anjou ,
en fit l'inftitution . Cette мaifon
eft alliée à celles d'Eftouteville ,
la Rocheguyon , de Toulongeon ,
de Gouffier de Gramont , de
Buffy , de Belin d'Alegre , de
Prat , de Saluces, de S. Simon
de Bouteville , de Botzelaer ,
Baron du S. Empire , de Polignac
, de Coligny, de Beauveau ,
Monluc - Balagny , de Chatelux
, de Meſmes , de Goux , dite
de Rupt , de maillé - Brezé , de
Harlay Monglat , de Longuejouë
, de Huraut , de Briçonnet ,
de Savoye de Tende , de Balthazar
Flotte de Montauban , de
Marmaignes , de Luillier , de
Boulancourt , de Fayolles de
de
GALANT. 317
Mellet Baron de Neufuy en
Perigord , de Ponthalier , & d'uhe
infinité d'autres des plus
illuftres du Royaume . Le Cardinal
d'Amboife , Archevêque
de Rouen , eftoit de cette Maifor.
Mr le Comte des Marefts ;
Grand Fauconnier de France
époufe la fille de Mr Robert , cidevant
Prefident de la Chambre
des Comptes , & Intendant des
Armées du Roy pendant la premiere
guerre de Hollande. Le
Pere& leGrand'Pere de ceComte
ont poffedé la même Charge.
Celuy qui en jouit aujourd'huy
eftoit encore fort jeune quand il
plut à Sa Majefté de l'en pourvoir.
Madame fa Mere a efté Fil
le d'honneur de S. A. R. Mada
D diij
318 MERCURE
me , & s'appelloit Mademoiſelle
de Villemore .
Milord Gallovvay ayant eſté
à Bonn de la part du Roy d'Angleterre
, fit plufieurs propofitions
à l'Electeur de Cologne ,
& luy demanda qu'en cas de rupture
, il vouluft feulement promettre
de ne recevoir dans fes
Fortereffes aucunes Troupes
Françoiſes , & de ne rien faire
en faveur de la France au préjųdice
du Roy d'Angleterre , & de
fes Alliez . Cet Electeur répondit
que tant que l'Empereur & d'autres
Puiffances ne fe mêleroient
point des differens dont il eftoit
queftion, il ne fe déclareroit pour
aucun des deux partis , &refteroit
dans une exacte neutralités qu'il
n'avoit point d'engagement avec.
GALANT: 219
la France; mais que fi on vouloit
entreprendre quelque chofe contre
fes Sujets , & contre les Pays
& Etats de fa dépendance , ou
fufciter fes Chapitres contre luy ,
il fedéclareroit pour lors malgré
luy, & prendroit party .
L'Evêque de Raab a fait les
mêmes tentatives de la part de
l'Empereur , & S. A. E. luy a répondu
qu'elle ne prendroit aucun
party
, à moins qu'on ne l'y
obligeaft en portant la guerre
dans fes Etats , ou en attaquant
fes Places, ou bien en voulantexiger
de fes Sujets des impofts
des contributions
; & des quartiers
d'hiver . Lorsqu'on a demandé
à cet Electeur pourquoy il leyoit
des Troupes , il a répondu
que c'eftoit à l'imitation de fes
D d iiij
320 MERCURE
•
voifins, pour défendre fes Etats. "
On écrit de Liege du 18. de ce
mois , que les François forment
un Camp de cinquante mille
hommes dans une fort belle Plaine.
On aura à la tefte le ruiffeau
qui conduit à Vizet , & le Fort
de Novagne à la gauche . Je laiffe
à ceux qui veulent la guerre , &
qui ne font pas en eftat de l'entreprendre
à raiſonner là -deſſus .
Ceux qui ont expliqué l'Enigme
du mois paffé fur l'Ombre , qui
en eftoit le vray mot , font , Mrs
l'Abbé Poitier de Vendofme , des
Roches de la même Ville : Jacquinet
de Douzis : les Marquis de
Tournonville & de Montal : le
Comte de Bierge Rifigardes.
Touloufain le Curé de CharGALANT.
326
treauvilliers : l'Abbé 36 : le petit
André du Faubourg S. Antoine :
Guillaume Pillon : Oliverat
Maïftre à danfer , rue des Cordiers
Saulet , Muficien ruë de
la Sourdiere: Tamirifte ; Mlle Javotte
Ogier du coin de la ruë de
Richelieu l'aimable Agnés de
Ville- neuve : la Dame dévoyée :
la Dame Souveraine de toute la
maifon du Bouc la fpirituelle
Geneviève , & la belle Charlote
de Sarcelles : la Flore de l'Arſenal
: Mefdemoiſelles de Bonaris ,
& Badouleau , & fa charmante
petite compagne Royelleau .
Vous me manderez fi vos A
mies auront deviné ce que les
Vers fuivans veulent faire entendre.
322 MERCURE
ENIGME.
E fuis d'une matiere éclatante &
folide ,
JBfu
J'attire du respect à qui peut me porter
;
Mais je ne fuis pas né pour une amė
timide ,
Fene fçaurois la fupporter :
On dit pour me blamer queje prens à
la gorge
;
Que celuy qui me porte eft fouvent
égorgé ,
Ou qu'enfin d'autres il égorge ,
Je crois qu'à ce deffein exprés on ma
forgé.
Le Jeudy 25. de ce mois Mrs de
l'Academie Françoife celebrerent
à leur ordinaire la Fefte de
Saint Louis , dans la Chapelle
GALANT. 3.3
du Louvre . Mr de Chpelas , ancien
Curé de Saint Germain de
l'Auxerrois , dit la Meffe , pendant
laquelle on chanta le Pfeaume
Lauda Jerufalem Dominum , de
la compofition de M² de Bouffet.
Le Choeur de Mufique eftoit tresrempli
. Aprés la Meffe , Mr l'Abbé
Mongin prononça le Panegyrique
deSaint Louis , & fit connoiftre
avec beaucoup d'éloquence
, qu'il ne s'eftoit pas montré
moins grand dans les actions
Chreftiennes que dans celles de
Heros qu'il avoit toûjours accompagnées
d'une égale pieté .
L'aprefdinée, cette mêmeAcademie
tint une féance publique
pour diftribuer les Prix. Celuy
de Profe fut remporté par lemê
me Mr Mongin , qui avoit fait le
324 MERCURE
matin l'Eloge du Saint. La lectu
re que l'on fit de cette piece luy
attira d'autant plus d'applaudiffemens
, qu'on fçeut que c'eft
pour la troifiéme fois tout de
fuite qu'il a remporté le prix d'éloquence
. Madame Durand a eu
cette année celuy de Poëfie.
C'eftune Ode d'une mefure fort:
agreable à l'oreille , & qui fut
écoutée avec plaifir d'une nombreuſe
Affemblée.
Le même jours Mrs de l'Aca
demie des Sciences celebrerent /
la même Feſte dans l'Eglife des
Peres de l'Oratoire. Ils y avoient
invité Mrs de l'Academie des Infcriptions
& des Medailles , avec
laquelle ils ont établi une alliance
particuliere . Cette Academie
, inftituée dés l'an 1663. enGALANT.
325
tre huit perfonnes pour compofer
par Medailles l'Hiftoire du
Roy , qu'ils feront paroiftre au
commencement de l'année prochaine
, a eſté confiderablement
augmentée depuis fix femaines
pour en faire une Compagnie .
tres - importante. Ainfi elle eſt
compofée prefentement de dix
Honoraires , de dix Penfionnaires
, de dix Affociez , & de dix
Elêves , ce qui fait quarante perfonnes
qui s'affemblent au Louvre
tous les Mardis & les Vendredis.
Je vous en entretiendray
plus particulierement quand
leurs Statuts auront efté pu-.
bliez . M le Coadjuteur de
Strafbourg , l'un des Honoraires
, celebra la Meffe , & on chanta
pendant ce temps le Te Deum ,
326 MERCURE
compofé par le même Mr de
Bouffet , avec un tres - grand
choeur de Mufique , auquel répondoient
des Tambours & des
Trompettes. M l'Abbé Bignon
fit enfuite l'éloge du Saint avec
un tres - grand fuccés .
Il n'y a rien qui foit ftable
dans le monde . Je vous appris le
mois de Juin dernier , le mariage
de мademoiſelle de Bournazel ,
avec мeffire Armand de Belfunce
, Marquis de Caſtel - Moron ,
Colonel du Regiment de Nivernois
, & j'ay aujourd'huy à vous
apprendre fa mort , arrivée le
premier jour de ce mois , aprés
une longue maladie . C'eftoit une
perfonne des plus accomplies
pour les qualitez du
corps & de
l'efprit. Auffi ceft- elle fort reGALANT
.
27
gretée de tous ceux qui la connoiffoient
.
Mr Coufinet , Maiftre des
Comptes , eft mort environ dans
le même temps.
·
1
J'ajoûte à ces morts celle de
Marie Madeleine Charlotte-
Bonne de Clermont - Luxem .
bourg , Ducheffe - Doüairiere de
Luxembourg , Comteffe de Piyne,
Veuve de François Henryde
Montmorency , Duc de Luxembourg
& de Piney , Pair & мaréchal
de France , arrivée le 22 .
de ce mois en fon Chafteau de
Precy , dans fa foixante & fixiéme
année . Cette mort a efté fubite ,
mais il femble que Dieu ait voulu
récompenfer par là fa vertu ,
en luy épargnant les frayeurs
que caufent les approches de ce
328 MERCURE
terrible paffage. Sa vie exemplai
l'ufage frequent qu'elle fai- >
foit des Sacremens , & le foin
particulier qu'elle avoit de foulager
les pauvres dans toutes fes
Terres , font des témoignages
favorables pour ne point douter
de fon falut. La Maifon de Luxembourg
a efté une des plus
iluftres de l'Europe , puis qu'elle
a eu cinq Empereurs , dont trois
ont efté Rois de Boheme. Elle
s'eft divifée en diverfes branches.
François de Luxembourg , Fils
puifné d'Antoine de Luxembourg
II . du nom , fut employé
dans les Negociations les plus
importantes. Le Roy Henry III.
qui l'honoroit d'une eftime particuliere
, luy érigea Piney en
Duché l'an 1576. puis en Pairie
GALANT 329
Fan 1581 & Tingri en Principauté.
De fon premier mariage
avec Diane , Fille de Claude de
Lorraine , Duc d'Aumale , vint
Henry de Luxembourg, Duc de
Piney Pere deмarie- Charlotte de
Luxembourg, Ducheffe dePiney,
qui époufa en fecondes noces
Henry de Clermont - Tonnerre,
& en eut Madame la Ducheffe
de Luxembourg qui vient de
mourir. Elle avoit épousé en
1661. François Henry de Montmorency
, dont elle laiffe plufieurs
Enfans . L'ainé eſt Mr le
Duc de Luxembourg , Gouverneur
de Normandie , qui a époufé
Mademoiſelle de Clerembault ,
Fille de Mr le Marquis de Clerembault.
Les autres font Mr.
Abbé de Luxembourg ; mort
Aouft 1701.
Ee
230 MERCURE
depuis un an ou deux , Mr le
Duc de Chatillon , qui eftoit
le Comte de Luffe , à qui Madame
la Princeſſe de Meckelbourg
fa Tante , donna le Duché de
Chaftillon que le Roy a fait revivre
en faveur de fon mariage
avec Mademoifelle de Royan ,
qui eft d'une branche de la Maifon
de la Trimoüille . Mademoifelle
de Luxembourg leur Soeur
a épousé Mt le Prince de Neufchaftel
devant Cheva- , cy
lier de Soiffons , Fils naturel
de Monfieur le Comte de Soiffons
, Prince du Sang , qui fut
tué devant Sedan . Ce fut en
épouſant Claire - Bonne - Charlotte
de Clermont Ducheffe
de Luxembourg , dont
je vous apprens la mort , que
·
→
GALANT.
331
François Henry de Montmoren-
<cy , Maréchal de France , Comté
de Bouteville & de Luffe , prit
le nom de Duc de Luxembourg.
Il me reste à vous apprendre
la mort de Meffire François - Jofeph
de Lefcour de la Berange ,
cy-devant Capitaine - Lieutenant
de la Gendarmerie . Il eftoit
Chevalier de Saint Louis , &
Gouverneur de Fougeres en Bres
tagne .
Enfin Mr le Comte d'Avaux
eft parti de Hollande , & il eft
même de retour en France . Je
ne vous parleray point des honneftetez
de ce Comte , & de celles
des Etats Generaux , à l'occafion
de ce départ. J'évite toujours
autant qu'il m'eft poffible
Ee ij
332 MERCURE
de repeter ce qui a efté rendupu
blic . Les Hollandois avoient
fouhaité de le voir chez eux
longtemps avant qu'il y arrivaft ,
afin de pouvoir traiter avec ce
Miniftre des feuretez que le Roy
leur avoit fait efperer qu'ils obtiendroient
de SaMajeftéCatholique
, & aufquelles ils ne devoient
s'attendre que parce que
le Roy avoit de la bonté pour
eux , la crainte n'eftant pas un
titre fuffifant pour les autorifer à
faire des demandes pareilles à
celles qu'ils ont faites.
Si on reprend la chofe de plus
haut, on verra qu'ils font d'utant
plus obligez à Sa Majeſté
des égards qu'elle a bien voulu
avoir pour leurs interefts , que
luy devant leur établiffement ,
k
"
GALANT: 333
ils l'ont abandonnée en faifan
contre elle en 1667. la Ligue appellée
la Triple Alliance . Ce Monarque
leur accorda quelquesannées
aprés, la Paix qui fut conclue
a Nimegue avec des conditions
qui leur eftoient fi avantageuſes,
que la plus grande partie de la
Hollande avoüa qu'elle ne fe
croyoit pasen droit de les demander
.A peine avoient-ilscommencé
àjouir de cette paix , qu'ils firent
contre la France un Traité
appellé de garentie , dans lequel
plufieurs Puiffances entrerent ,
&où ils auroient fait entrer toute
l'Europe s'ils avoient pû. Ils
rompirent en 1688. la Paix de Nimégue
en faifant agir leurs forces
pour aider à dépoffeder le
Roy d'Angleterre. Le Roy'avoit
334 MERCURE
oublié tous ces ſujets de mécontentement
, tans pour continuer
à leur donner des marques de fa
bonté , qu'en faveur du repos de
l'Europe , & avoit bien voulu
que Mid'Avaux allaft à la Haye.
Il fembloit que tout s'y devoit
paffer à l'amiable, & qu'on alloit
commencer des Conferences
dans lefquelles on conviendroit
desfeuretez qu'ilspourroient rai ,
fonnablement efperer, ainfi que
le Roy avoit eu la bonté de leur
faire fçavoir ; mais après avoir
amufé longtemps Mr le Comte
d'Avaux , on luy delivra des
conditions qui furent renduës
publiques. Les Etats avoient réfolu
de fe tenir à ces conditions ,
puis qu'ils s'y tiennent encore
aujourd'huy. Ainfi ils ne les donGALANT.
335
6
noient pas comme des articles
fur lefquels on duft travailler ,
mais comme des loix qu'ils impofoient
, en s'érigeant eux mêmes
en Juges & en parties en -même
temps . Toute l'Europe parut
indignée de ces propofitions . Les
Alliez même de la Hollande en
furent effrayez , & connurent
bien qu'on leur faifoit faire ce
pas , pour les engager à la
guerre , & la plus grande partje
du peuple ne le vit qu'avec chagrin.
Le Roy fit voir autant
de fageffe que de prudence , en
n'y répondant point , parce que
fi la réponſe avoit efté proportionnée
aux demandes , elle auroit
dû eftre tres - forte On parla
enfuite d'entamer les Conferences
; mais ce fut pour propofer
•
336 MERCURE
d'y admettre le Roy d'Anglez
terre; & comme on eut remarqué
quelque temps aprés, que le Roy
avoit affez de bonté pour ne vou
foir pas que cette propofition
fuft un obstacle à la Paix , ainfi
qu'elle auroit dû l'eftre , on en
fit naiftre un nouveau , en demandant
que le Miniftre de
l'Empereur , quoy que Sa Majefté
n'ait aucun démeflé avec
Sa Majesté Imperiale , fuft admis
dans les Conferences . Mr le
Comte d'Avaux fit prefenter un
Memoire aux Etats , par lequel
il fit connoiftre que le Roy ne
pouvoit y confentir . Les Hollandois
y ont répondu par un autre
Memoire; & comme ils ont perfifté
dans toutes leurs demandes ,
Mr d'Avaux eft party. Voicy
dans
GALANT.
337
dans quelle fituation il a laiffé
la Hollande . Il y a fept à huic
mille malades dans les Troupes
qui font en Zelande ; les
Officiers n'en font pas exempts ,
& il en eft mort un grand nombre
auffi-bien que de Soldats .
Outre cette quantité de malades
, dont plufieurs font en danger
de leur vie , il y a dix à
douze mille Soldats qui font
languiffans , & qui ne pourroient
rendre fervice dans l'occafion .
LesEtats Generaux ont fait confulter
les Medecins là dèffus , &
ils ont attribué ces maladies aux
mauvaifes eaux & à l'air du Pays,
& aux incommoditez que les
troupes fouffrent, celles qui font
dans les Garniſons eftant fi ferrées
dans leurs logemens , qu'el
Aouft 1071
Ff
328 MERCURE
les n'y peuvent refpirer qu'un
air corrompu. Il faut que cette
derniere raifon foit la plus veritable
, puis que les originaires
du pays y font moins incommodez
. Cependant comme le pays
n'en fournit pas affez , & qu'il
a beſoin d'un grand nombre d'Etrangers
pour le défendre , en cas
de guerre , ils auront pendant
l'Hiver encore plus de malades
qu'ils n'en ont prefentement , &
perdront encore plus de Troupes
, puis qu'ils n'en ont pas
prefent affez dans ces pays - là
pour les garantir de ce qu'ils auroient
à craindre , fi la
guerre
commençoit pendant que toutes
les eaux de la Hollande feroient
glacées. Il faudra de neceffité ?
non-feulement que les HollanGALANT
339
dois remplacent les Troupes qu'-
ils ont perdues par ces maladies
fans coup ferir ; mais qu'ils en
augmentent le nombre , ce qu'ils
pourront faire par le moyen des
trente -fix mille hommes qui leur
manquent des Troupes de Dannemarck
, & des Electeurs de
Brandebourg & Palatin. Ce fera
alors que le nombre des malades
augmentera , puifqu ' y aura
beaucoup plus de Troupes , &
qu'il en defertera auffi un grand
nombre qui chercheront en defertant
à fauver leur vie , qu'elles
fe tiendroient comme affurées
de perdre par de longues
maladies . Les Princes mêmes
qui louent leurs Troupes à condition
de les tenir complettes ,
ne veulent point qu'elles foient
Ff ij
i
340 MERCURE
mifes dans des Garnifons, oùleur
ruine paroift inévitable , ce qui
met les Hollandois dans une
étrange confternation , car d'un
cofté on leur refufe des Troupes
pour eftre employées dans
les lieux où ils en ont le plus de
beſoin , s'ils y en ont autant qu'il
eft abfolument neceffaire qu'ils
y en ayent , elles y periront , &
fice Pays n'eft pas affez garny
pour fe défendre des plus nombreuſes
Armées dont ils ayent
eu depuis longtemps les forces à
à foutenir , la perte de la Hollande
fera indubitable . Ce que
je dis touchant les malades dont
la Zelande eft remplie , eft un
fait public , puifque les Etats
Generaux en oonntt parlé dans
plus d'une de leurs féances , afin
GALANT: 34r
roit
de voir quel remede on y pourapporter
cependant il eft
certain que les nouvelles Troupes
qu'on envoyera en Zelande
ne peuvent fervir qu'à avancer
la mort des Soldats malades ,
puifqu'ils y feront encore plus
incommodez , & que l'air y deviendra
plus corrompu , ce qui
pourroit bien y caufer la pefte ,
& comme il faut que toutes les
Troupes qui campent fe retirent
en Hollande pendant l'hiver
, il y a lieu de croire qu'elles
pourront caufer la famine en
un Pays où il ne croiſt ny bled
ny vin , & qui d'ailleurs eft trop
petit pour les contenir avec les
Habitans naturels , & les Etrangers
qui y negocient . Joignez à
cela que les Magafins occupent
Ff iij
342 "
MERCURE
beaucoup de terrein . Je vous ay
envoyé le nombre des Troupes
de France & d'Eſpagne , Bataillon
par bataillon , & efcadron
par efcadron , qui ferrent la Hollande
de prés , & qui couvrent
par le moyen des lignes nouvellement
conftruites , les endroits
de Flandre qui fe trouvent décoverts
& expofez aux infultes
que les Troupes de Hollande
pourroient faire pendant que les
noftres agiroient d'un autre côté.
Depuis que je vous ay envoyé
ce dénombrement , l'Armée
qui devoit agir fur le Rhin ,
& qui eftoit cy- devant commandée
par Mr le Maréchal de Vil
leroy s'eft approchée & donne
de nouvelles inquietudes aux
Hollandois , qui ne pourroient.
GALANT 343
refifter à tant de forces , fi les
deux Rois commençoient la
guerre , qu'ils feroient en droit
de commencer , fans qu'aucune
Puiffance de l'Europe puft s'en
plaindre , puifque les Hollandois
ont armé les premiers , qu'ils les
ont forcez d'armer , pour éviter
la furpriſe , & qu'ils les ont menacez
. L'Armée que commandoit
Mr le Maréchal de Villeroy
n'inquiete pas feulement les Hollandois
, mais.comme elle eft affez
proche de quelques Etats des
Princes qui doivent donner des
Troupes à ces mêmes Hollandois
, ces Princes font fort inquiets
, & fe trouvent dans un
tres grand embarras , puifqu'en
executant les Traitez qu'ils ont
conclus avec les Etats Genera ,
Ff iiij
344 MERCURE
8-
il faut qu'ils fe dégarniffent en
donnant les Troupes qu'ils fe
font engagez de leur fournir , &
qu'ils auroient befoin de toutes
leurs forces pour fe défendre
eux -mêmes fi la guerre s'allu
moit . Le Rhin fe trouve exempt
de ces frayeurs , & tous fes Ha
bitans doivent leur tranquillité
aux Princes & aux Cercles , qui
par une fage neutralité , en ont
détourné la guerre. L'Empereur
aurois bien voulu qu'ils l'y euffent
foutenue à leurs frais pour
faire diverfion des Troupes de
France , en faveur des Hollandois
pendant que toutes les fiennes
auroient marché en Italie ;
mais comme ils n'ont aucun intereft
à la fucceffion d'Eſpagne , &
que cette affaire regarde uniqueGALANT.
345
ment l'Empereur , qui ne cherche
qu'à devenir plus puiffant ,
parce qu'il pourroit alors donner
plus facilement des loix à
toutes les Puiffances d'Allemagne
, qui fe plaignent déja du
neuviéme Electorat qu'il a créé
de fa pure autorité , ils ont jugé
à propos de garder une neutralité
neceffaire au bien de l'Em
pire , & dont l'Empereur ne fe
peut plaindre. Elle affure la tranquillité
de tout l'Empire qui s'ap
plaudit du calme dont il joüit
pendant que prefque tout le refte
de l'Europe eft en armes.
Le Roy d'Angleterre que cette
neutralité chagrine beaucoup
ne vouloit pas que l'Empereur
envoyaft des Troupes en Italie ,
& comptoit que s'il avoit eu une
346 MERCURE
Armée fur le Rhin , il auroit arrêté
le cours des negotiations qui
fe font faites pour la neutralité , &
qu'il auroit pris le parti des Princes
oppoſeź au neuvième Elec 、
torat , qui ne veulent point de
guerre fur le Rhin , & que les
Troupes de Sa Majesté Imperiale
jointes à celles des Cercles &
de plufieurs Princes qui ont embraffé
le party de la neutralité ,
auroient embaraffé les François ,
qui loin de faire marcher leur
armée d'Allemagne du cofté de
la Hollande , auroient peut- eftre
efté obligez de tirer des Troupes
de celles qui font deftinées
pour agir contre les Hollandoisen
cas de guerre , pour envoyer
fur le Rhin , au lieu que n'ayant
point d'Armée de ce cofté- là , ils
GALANT . 347
peuvent en l'envoyant du cofté
de Hollande , obliger les Etats
Generaux à faire une paix particuliere
, fans que leurs Alliez y
ayent de part . C'est ce que ce
Prince a fait dire plufieurs fois
à l'Empereur fans en avoir pû
rien obtenir. Il ne regardoit que
fes interefts particuliers en parlantainfi
, & l'Empereur n'écoutoit
que les fiens en le refuſant .
Les Hollandois fe trouvent par
là dans une étrange fituation ,
car ils voyent bien qu'on les veut
engager dans une guerre qu'il
leur eft impoffible de foutenir .
L'Amirauté & le Peuple de Roterdam
viennent de s'en appercevoir
, & voicy ce qui leur fait
ouvrir les yeux. Un Vaiffeau
Marchand de Bayonne , eftant
348 MERCURE
party de Rotterdam , rencontra
dans la Meufe un Yacht Anglois ,
qui luy tira un coup de canon
fans bale , pour l'obliger à le faluer
, ce que le Vaiffeau Marchand
fit auffi-toft . 11 rencontra
enfuite un autre Yacht de la
même Nation , commandé
par
Milord Carmartin. Celuy - cy luy
tira un coup de Canon à bale ,
contre la coûtume , à quoy le Na
vire Marchand répondit par un
prompt falut. Ce Milord , non
content de cela , envoya fa chaloupe
à bord , & ayant fait amener
le Maiftre du Navire , il l'obligea
de payer le coup qu'il
avoit fait tirer. Le Marchand fit
voile enfuite & s'en retourna , ne
doutant point que la guerre nefût
déclarée. LesHabitans de RotterGALANT
349
dam n'eurent pas plutoft appris
ce qui venoit d'eftre fait qu'ils
en parurent indignez & fort en
colere. lls dirent qu'on devoit
plus de refpect aux Baftimeng
François , & qu'on ne devoit
point infulter dans leurs Ports
mêmes , des Marchands qui venoiens
trafiquer fous la bonne
foy de la Paix , & qu'ils voyoient
bien qu'on vouloit faire naiftrè
des incidens pour les engager
infenfiblement dans une guerre
nouvelle . L'Amirauté fit dreffer
un procés verbal , & une plainte ,
& le tout fut envoyé aux Etats
Generaux afin qu'ils demandaffent
au Roy d'Angleterre , qu'il
fift faire fatisfaction de l'infulte
faite au Marchand François . Les
lettres deRotterdam portent que
le Peuple parut tellement irrité
50 MERCURE
lorfqu'il eut appris le détail de
cette affaire , que fi les Capitaines
de ces Yachts eftoient venus
à terre incontinent aprés l'action
, ils n'auroient pu s'empêcher
de leur donner de fortes
marques de leur reffentiment .
Il s'agit maintenant de fçavoir
, ou plutoft de deviner fi
toutes les démarches qu'on a fait
faire aux Hollandois pour les
faire entreren guerre , reüffiront
au gré de ceux qui les ont infinuées.
Ils ont armé les premiers.
Ils ont dit en armant qu'ils vouloient
des furetez pour une barriere
qu'ils ont depuis propofée ,
ou qu'ils eftoient refolus d'entrer
en guerre avec l'Eſpagne
avant que les affaires de cette
Monarchie fuffent retablies. Ces
difcours peuvent paffer pour des
GALANT.
༢༨ ་
declarations de guerre pofitives
pour le temps qu'ils fe trouveroient
en eftat de la commencer .
L'Armement a fuivi la menace ,
& ils continuent à faire les mêmes
demandes qu'ils ont d'abord
faites pour eux , & enfuite pour
leurs Alliez , & qu'il eft contre
toute apparence , & même contre
toute vrai -femblance qu'on leur
accorde Cependant puifqu'ils
ne veulent point de paix fans
cela , il s'enfuit qu'ils veulent la
guerre ,
& comme ils font refolus
de la faire , & que tous les
Partis font armez , celuy qui eſt
le plus fort , & qui a toute la
certitude imaginable qu'on veut
l'attaquer un jour , doit il
attendre que le Roy d'Angleterre
ait porté des Traitez à
fon Parlement , qu'il luy ait de-
·
312 MERCURE
mandé de quoy les maintenir ,
qu'on luy ait accordé l'effet de
cette demande ; qu'on ait levé
l'argent & les Troupes , en cas
que le Parlement d'Angleterre
foit d'humeur à le faire , & à
fe déclarer l'inftrument d'une
guerre , qu'il feroit impoffible
que ceux qui la veulent entrepriffent
fans les grands fecours
qu'on en attend , & qu'il ne fçauroit
donner , fans furcharger là
Nation Angloife de dettes , cette
Nation l'eftant déja beaucoup ,
& n'ayant pu s'acquitter depuis
la derniere Paix. Si ceux qui peuvent
prévenir tout cela en commençant
la guerre qu'on a réfolu
de leur faire, & qui par leurfuperiorité
la pevent faire finir
prefque en la commençant , attendent
qu'ils foient attaquez ,
}
GALANT. 353
les Hollandois feront fort rede
vables à leur bonté ; mais quoy
que l'on foit perfuadé que laFrance
ne veut point la guerre, l'Efpagne
eftant affurée qu'on l'attaquera,
attendra- t - elle qu'on luy
ait porté les premiers coups , ne
devant point douter des grands
avantages qu'elle remporteroit
avec le spuiffans fecours quela
France veut bien lui prêter. Il eft
vray que l'on peut croire que le
party qui veut la guerre en Hollande
doit fe trouver bien embaraffé
, & qu'il ne fera jamais en
eftat d'exécuter fes mauvais deffeins
, le volonté ne luy manque
pas , mais il n'a point la force qui
luy feroit neceffaire . Il menace ,
mais en menaçant il fe croit perdu
s'il commence la guerre , &
Aoust 1701. Gg
314 MERCURE
il le feroit dés aujourd'huy fi on
l'attaquoit , n'ayant point de
forces fuffifantes pour le défendre.
Son pays eft remply de Troupes
, & cependant il n'en a pas
affez ; elles y meurent , & il y en
mourra encore davantage quand
elles feront en plus grand nombre,
& avec ce plus , ce parti
qui veut la guerre , n'en aura jamais
affez , & il doit toûjours
apprehender . Il s'épuiſe à payer
un grand nombre d'Alliez , &
laiffe perir fon commerce , que
fes grands apprefts de guerre
l'empêchent de continuer avec
la même force . Il eft dans une
perplexité qui l'accable. Il fçait
bien d'où vient fon mal , mais il
n'oferoit le dire , & baiſe la main
qui le caufe.
"Quelque attention que i
GALANT:
355
les
nent les affaires de Hollande ,
celles d'Italie excitent encore
plus de curiofité , parce que
mouvemens qui s'y font font plus
confiderables . Je ne vous repeteray
point tous les Campemens
que les deux Armées ont faits
pendant tout ce mois , vous le
fçavez puifqu'ils ont efté rendus
publics. Les Allemans ont toùjours
marché pour chercher à
vivre , & l'Armée des deux Rois,
pour couvrir le Mantoüan & le
Milanez , & même le Modenois
& le Parmefan . Les unes & le's
autres ont réüffi dans leurs deffeins
. C'est beaucoup que de
trouver à vivre ; mais auffi c'eft
tout ce que les Allemans ont fait,
& ils ne l'ont fait qu'en ruinant
ieur Armée . Il femble en effet ,
Gg ij
356 MERCURE
qu'on ne leur ait laiffe paffer
tant de rivieres que par politique
; & afin de faire perir leurs
Troupes. Il n'y avoit point à
craindre qu'ils paffaffent , puifqu'on
eftoit feur qu'en avançant
leurs affaires n'en avanceroient
pas davantage , & qu'ils ne remporteroient
que de la fatigue de
toutes leurs marches & contremarches
, fans eftre affurez , aprés
toute cette fatigue ruineufe
d'un feul pouce de terre pour
hiverner . Ils ont marché fur la
parole de trois ou quatte cens fcelerats
qui ont efté bannis de l'Etat
de Milan , ou qui l'ont abandonné
de crainte d'eftre punis de
leurs crimes . Un détachement
de leur Armée a fait une courſe
jufqu'à huit lieuës de Milan , fi
>
+
GALANT. 317
4
La confiance qu'ils ont eue en
ces traiftres qui leur avoient
fait efperer un foulevement de
tout le Milanez , lors qu'ils feroient
à portée , mais la chofe
n'ayant pas réiffi comme ils fe
l'eftoient promis , ils ont bien eu
de la peine à'fe tirer du pays , &
c'eſt dans ces fortes de retraites
qu'on perd des armées : cependant
pour parvenir à cette infructueufe
&ruineufe courſe , il a
falu agir en Avanturiers , rifquer
tout , & vivre au jour la journée
, ce qui eft caufe qu'on jeûne
fouvent. On eft confolé quand
aprés tant de peines & tant de
rifques , on trouve quelques portes
ouvertes , mais cela n'eſtant
pas arrivé , ils font prefentement
plus avancez qu'ils nevoudroient
38 MERCURE
l'eftre . Ils n'ont aucun lieu de retraite
, il n'y a aucun pays où ils
puiffent eftre en feureté , & qui
ne foit dégarni de tout , parce
qu'ils en ont mangé une partie ,
& que le refte leura efté enlevé,
Ils ont perdu leur temps & leurs
Troupes , avec l'efperance qu'ils
avoient d'eftre bien reçus dans le
Milanez . Ils ne fçavent plus que
devenir. Leur armée fe fent du
prefent & du paffé . Le grand
nombre de femmes & d'enfans
qui la fuivent , faifoit qu'on euft
pris leurs Camps pour des Villes,
mais plus ces Camps ont efté
grands & peuplez , plus il leur a
fallu dequoy vivre. Ainfi ils ont
affamé tous les lieux où ils ont
efté , de forte qu'il ne reste aucun
endroit où ils puiffent trouGALANT.
359
ver à fubfifter , s'ils y vouloient
hiverner. Ainfi que feront - ils
fans pays qui restent à manger,
du moins où ils puiffent aller ,
fans aucun lieu de retraite , fans
aucune Piace , fans quoy une
Armée ne peut hiverner dans
un pays . Il y a une grande mortalité
fur leurs chevaux , elle s'étend
jufqu'aux Cavaliers , de
forte que les Venitiens craignent
que la puanteur qui accompagne
tous leurs Camps n'infecte l'air ,
& ne caufe une contagion genera .
le. Tout ce que l'on peut dire de
leur Campagne depuis qu'ils font
entrez en Italie , c'eft qu'ils ont
traversé trop de pays , ce qui
tourne à leur defavantage , puifque
n'en reftant plus où ils puiffent
vivre , il faut , ou qu'ils s'en
360 MERCURE
retournent , ou qu'ils livrent ba
taille , ou que leur Armée acheve
de perir pendant tout l'hiver .
Voila à quoy on les a réduits
en les laiffant avancer . Quel
mal nous ont - ils fait , & à qui
en font - ils qu'à eux - mêmes ,
puifqu'ils ne font dans aucun des
quatre Etats que nous avons voulu
couvrir , & que nous couvrons
encore Ce qu'ils ont fait ne
nous porte aucun préjudice ,
puifqu'il ne les a menez à rien ;
mais il y auroit eu à craindre s'ils
fuffent entrez dans des Etats ou
l'alliance leur auroit peut- eftre
fait ouvrir des Places qui leur
auroient donné moyen d'hiverner
en Italie , & par là , la guerre
auroit efté embarquée . Au lieu
que s'ils n'y hivernent point , il
n'y
CALANI
.
361
n'y a pas d'apparence qu'ils y
puiffent revenir. Dans quelque
lieu qu'ils foient prefentement ,
plus ou moins avancez dans le
païs , ils n'en peuvent tirer aucun
avantage , ils ont vécu avec peine
en changeant de Camp ; mais
ils ont beaucoup fouffert , & beaucoup
perdu . Nous avons vécu
avec plus de facilité , mais avec
cette difference que nous fommes
venus à bout de tout ce que
nous avions refolu de faire . Nous
avons voulu couvrir quatre Etats
en attendant nos renforts , nous
les avons couverts , & nos renforts
font venus . Les Alle
mans s'eftoient avancez dans
l'efperance qu'on leur livreroit
beaucoup de Places dans le Mantoüan
& dans le Milanez , & leurs
douft 1701.
Hh
362 MERCURE
pas
pas
ont
efté
perdus
. Ainfi
tout
leur
a manqué
, lorſque
nous
avons
réüffi
en tout
ce que
nous avons
entrepris
. Je n'avance
rien
que
des
faits
qui
font
plus
forts
&-plus
convainquans
, que
tous
les raifonnemens
que l'impatience
Françoiſe
a fait
faire
à ceux
qui
voudroient
voir
tous
les
jours
gagner
des
batailles
, dans un
pays
fi coupé
& fi remply
d'eaux
qu'il
eft prefque
impoffi- ble
de s'y joindre
& de former
des bataillons
, & fouvent
même des efcadrons
, quoy
que
ces derniers
ne foient
que
de cent
cin- quante
hommes
. N'ayant
point
de grandes
actions
à vous
rapporter
je vous
envoye
l'extrait
d'une
lettre
dans
laquelle
vous ca
trouverez
une
particuliere
GALANT 363
qui vous fera plaifir . Cette lettre
eft écrite dans le temps que nôtre
Armée eſtoit au Camp de
Goitto.
y
aura une
L'On nous fait efperer que quand
toutes les Troupes que nous attendons
feront arrivées , il
altion , nous defirons tous avec le dernier
empreffemeut de faire parler de
nous. Il eft für qu'en cas d'affaire
generale , les chofes iroient à merveille
, puifque nous remarquons jufques
dans les moindres Soldats une envie
de combatre , & une bravoure hors du
commun , laquelle même s'étend encore
au deffous du Soldat : en voicy un
exemple. Le dernier jour que nous
marchames en bataille , ayant fait
halte , à une lieuë de l'endroit , ou
eftoient les Ennemis , le Valet d'un
Hhij
64 MERCURE
,
Dragon voulut allerchercher de l'eau,
& avoit porté fon fufil , il apperçut
auprés de l'endroit ou il eftoit , quatre
Cuiraliers de l'Empereur qui estoient
au fourage ; il leur cria de fe rendre
en les couchant en joue. Il Y en eut
trois qui fe trouvant plus éloignez de
dix pas que le quatrième , fe fauverent
à la faveur d'une petite haye ,
il arrefta celuy qui n'avoit ofé s'enfuir,
& l'amena prifonnier à l'Armée.
Ilfut brocardé de la belle maniere
, &fe trouva fort heureux d'en
eftre quitte pour cela. Ily a une fi
furieufe rage , & tant démulation
parmi nos Soldats , que le jour qu'on
croyoit combattre , les plus malingre's
fe trainoient comme ils pouvoient , &
"difoient qu'ils fe fentoicut affez de
fanté& de force, pour combatre quand
ils ne feroient que quinze cens contre
quinze mille.
GALANT. 365
On ne doit point s'étonner
que le Roy y ait envoyé Mi le
Maréchal de Villeroy en Italic.
Son départ eft un effet de la prudence
& des grandes lumieres de
Sa Majesté. Quand fes Armées
ont efté nombreuſes , elles ont
toujours efté commandées par
deux Maréchaux de France. Il y
en avoit deux à la Bataille da
Caffel , & un Generaliffime. Je
pourrois vous en rapporter vingt
autres exemples . Le Roy a auffi
nommé plufieurs Officiers Gene.
raux pour cette même Armée
d'Italie , parce qu'elle en avoit
befoin , à caufe des renforts que
Sa Majesté y a envoyez , & qu'il
ya plufieurs malades entre ceux
qui ont efté nommez d'abord .
Je viens d'apprendre par les
Hh iij
366 MERCURE
Lettres de Vienne , que les Miniftres
d'Angleterre & de Hollande
ont preffé l'Empereur d'envoyer
en Italie un puiffant ren,
fort de Troupes , en luy reprefentant
, que fi fon Armée en
eftoit chaffée , le mauvais fuccés
retomberoit fur fes Alliez , &
que l'Empereur y avoit confenti .
Quelques autres avis portent ,
qu'ils ont fourni des fubfides
pour ce renfort ; ainſi les Hollondois
nous font la guerre pendant
que nous fommes en eſtat
de les attaquer , fans qu'ils ayent
affez de forces pour nous empêcher
de faire des conqueftes fur
eux , On connoift par là la bonté
du Roy quiattend juſqu'à la derniere
extremité pour entrer dans
une guerre qui doit troubler la
GALANT, 367
tranquillité de l'Europe. Ce que
le Roy d'Angleterre vient d'obtenir
de l'Empereur , n'eft point,
contraireà ce que je vous ay dit
qu'il avoit voulu empêcher S. M.
I. d'envoyer une Armée en Italie
, pour les raiſons que je vous
ay marquées . Ses Troupes yfont
& la Politique veut que l'Empereur
& fes Alliez n'ayent pas le
chagrin de les en voir revenir .
Le zele de Madame de Beuvron ,
Prieure des Benedictines de Moret
, eft trop grand pour Madame
la Ducheffe de Bourgogne ,
pour ne pas ajoûter ici avant que
de fermer ma Lettre , qu'elle a
fait chanter un Te Deum par fa
Communauté , en action de
graces
du recouvrement de la fanté
de cette Princeffe . Voici un Ma
368 MERCURE
drigal qu'on luy a adreffé au ſujet
de la maladie.
APrés de mortelles
allarmes
Le Ciel fenfible à nos douleurs
Vient de faire ceffer nos larmes ,
Et de nous épargner un des plus grands
malheurs .
Ce terrible danger, Princeffe , vous convie
A bien ménager une vie
Precicufe à Louis , fi chere à vofttre
Epouxs
Importante à toute la France
Qui met fa plus douce efperance
A tenirfes Maitres de Vous.
Le 23 les ennemis étoient encore
à Palazzualo , & quatre mille pionniers
travailloient à des retranchemens
. Nôtre Camp étoit à Attignato
. Mt de Palfi avoit paflé .
l'Oglio avec deux mille chevaux,
GALANT. 369
& n'eftoit qu'à une lieuë &demie
de noftre Armée , vis à vis noſtre
Artillerie . Il avoient deffein de
paffer dans le Cremonois . Mr Pracontal
partit le 23. avec 1500 chevaux&
300. Grenadiers , pour fai
re faire des Ponts fur l'Oglio . S'il
y a une affaire generale , je vous
en envoyeray le mois prochain le
détail dans une Lettre , qui fervira
de feconde partie à ma Lettre
ordinaire , & je vous parleray
auffi de la mort de Mr le Chevalier
de Teffé , & de celle de M
le Marquis de Lavardin. Je fuis,
Madame , Voftre , & c .
A Paris , ce 31. Aoust 1701 .
TABLE .
P
Relude.
&
Sonnets fur les Bouts - rimez propofez
à Toulouſe.
6
TABLE.
Eclairciffement tres - curieux de la
Lettre venue de Jerufalem , qui
eftoit dans le dernier Mercure . 17
Epiftrefur la mort de Mademoiselle
de Scudery:
Madrigaux.
SS
71
Corps entierfans aucune marque de
pourriture , trouvé dans l'Eglife de
Saint Louis,
75
Défenfe de la Fable de la Pudeur.86
Dialogue du Coeur & de la Beauté.
133
Converfion faite par le Pere Alexis
du Buc. 141
Ceremonie faite par les Religieux de
la Charité de Poitiers, 142.
Lettre Jur la perfection du fens de
L'Ouye. AT
Traduction des deux Harangues faites
au Roy par l'Archevêque de
Philippopoli,
150
ISI
TABLE.
Chapitre des Recollets tenu à Valenciennes.
170
Services faits pourfeu Monfieur. 177.
Elegie fur la mort de ce Prince . 181
Quatrain pour mettre au bas d'un
Portrait.
187
Plainte de la Fauvette de Mademoiſelle
de Scudery .
Lettre fur la même perfonne.
188
194
Article curieux touchant l'Ordre de
la Toifon d'or , conferé par le Roy
à Monfieur le Duc de Berry , & à
Monfieur le Duc d'Orleans . 201
Eloge de la Medecine , pa M² l'Abbé
Deflandes.
201
Articles touchant la Grandeffe de Mª
l'Ambaffadeur d'Espagne, 230
Ode.
246
Bouts- rimez.
251
Morts,
253
Le faux Blond. Hiftoire. 258
TABLE.
Confeilspourvivre longtemps .
Benefices donnez par le Roy.
Services faits pour Monfieur.
Novvel Acteur.
Experiences de Phyfique.
Relation dupaffage de la Duna.
chefe de Bourgogne.
265
268
270
278
·281
286
Detail de la maladie de Madame la Du-
Mariages.
301
313
Tentativesfaites par l'Empereur & par
le Roy d'Angleterre.
Campformé par les François.
Enigmes.
318
320
id.m.
Fefte de S Louis celebrée par les trois Academies
entretenues par le Roy , avec la
diftribution des Prix à l'Ac. Franc. 322
Second article de Morts .
Situation des affaires de Hollande .
320
331
Te Deum pour le retour de lafanté de Madame
la Ducheffe de Bourgogne.
Madrigal.
Dernieres Nouvelles d'Italie.
367
·368
368
L'Air qui commence par Iris fut, p. 149
L'Air qui commence par Amis, p. 280..
511
m
1701.8
Eur. 511m
1701,8
Mercure
<36624505400014
<36624505400014
Bayer. Staatsbibliothek
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
AOUST 1701 .
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grande Salle
du Palais , au Mercure Galant.
O
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque mois , & on le
vendra une Piece de trente fols monnoye
courante , relié en Veau , & trente fols
en Parchemin , & vingt - huir en feuille ,
Chez MICHEL BRUNET , grande
Salle du Palais , au Mercure
Galanr.
M. DCCI.
vec Privilege du Roy.
Bayerische
Staatsbibliothek
München
AU LECTEUR.
TL y a lien de croire qu'on
ne lit plus l'Avis qui a
efté mis depuis tant d'années
au commencement de chaque
Volume du Mercure , puis
que malgré les prieres réiterées
qu'on afaites d'écrire en
caracteres lifibles les Noms
propres qui fe trouvent dans
les
Memoires qu'on envoye
pour eftrè employez , on neglige
de le faire , ce qui eft
caufe qu'il y en a quantité
Aij
AU LECTEUR.
dedéfigurez, eftant impoffible
de deviner le nom d'une Terre
, ou d'une Famille , s'il
n'eft bien écrit . On prie de
nouveau ceux qui en envoyent
d'y prendre garde,
s'ils veulent que les noms
propres fount corrects . On
avertit encore qu'on neprend
aucun argent pour ces Memoires,
que l'on employera
tous les bonsOuvrages à leur
tour, pourvu qu'ils ne defobligent
perfonne , & que
ceux qui les envoyeront en
affranchissent le port.
MERCVRE
GALANT
L
AOUST 1701.
ES Sonnets fur les
Bouts rimez qu'on
propoſe tous les ans
·
à Toulouſe , eſtant à la gloire
du Roy , & mes Lettres commençant
toujours par quelque
Article qui regarde ce Prince,
A iij
6 MERCURE
ou par quelques Vers à fa
gloire , je croy que vous ne
ferez pas fachée de voir quelques
Vers de ceux qui ont
efté compofez pour le Prix
de cette année.
SONNETS
Sur les Bouts - rimez propoſez á
Toulouſe ,, pour eftre remplis
à la gloire de Sa Majefté,
I.
Q Velspompeux appareils , quels
fpectacles!
L'Espagne parfon choix rend l'Univers
De fon jeune Heros cent Peuples
font
furpris ,
épris :
GALANT. 7
Apeinefur cesfaits euft- on cru les
&
Oracles.
Pour le Sang de Bourbon Dieu feul
miracles,
Ces coups heureux du Ciel font l'éfait
ces
quitable
gloire
Prix
De cent travaux pieux pour fa
entrepris,
obftacles.
Philippe eft couronné malgré tous les
S
Bellonnefans pouvoir dans ce fiecle
nouveau,
De rage fous fes pieds brife , éteint
fon flambeau,
terminées ,
Les querelles des Rois font enfin
2
Et l'envie attachée aux grandes
actions ,
A iiij
8 MERCURE
Pour changer de LOUIS les hautes
tes deſtinées ,
Tache en vain de liguer de fieres
PRIERE .
Nations .
O Seigneur , protegez & l'Espagne
&la France ;
Que leurs peuples guerriers foient a
jamais unis .
Daignez vous fouvenir que Louis &
Son Fils
Ne regnent dans ces lieux que par
voftrepniffance.
I I.
Sous ton regne , grand Roy , que
d'auguftes
fpectacles
Se découvrent auxyeux de l'Univers
De tes rares vertus tous les coeurs
font
ſurpris !
épris ,
GALANT. 9
Il faut pour te louer la bouche des
S
Oracles.
Ta vie est tous les jours un tiffu de
miracles ,
Ta gloire ne peut pas aller à plus
haut
C'est réaffir pour toy que d'avoir enprix
3
trepris ,
Toute l'Europe en vain t'oppose des
S
obſtacles
Lors qu'un de tes rayons par un éclat
va
Se répandfurl'Eſpagne , & luy fert
de flambeau,
Là toutes tes grandeurs fe trouvent ~~
S
terminées .
Tes Petits Fils fur toy reglant leurs
actions,
10 MERCURE
Vont faire allerfi loin leurs hautes
deftinées
Qu'ils foumettront un jour toutes les
PRIERE.
Nations.
Les Rois tiennentde toy leurpuiſſance
fuprême ,
Grand Dieu , reçois les voeux que je
fais pour Louis;
Tu l'as fait triompher de tous fes
Ennemis ;
Qu'il triomphe longtemps encor de la
mort même.
III.
Tonregne heureuxfans ceffe étale
des
Dont l'éclat a toujours tout l'Univers
fpectacles ,
furpris .
GALANT:
Et l'Ibere à prefent pour toy d'amour
épris ,
Dans le choix defonRoy ne court qu'à
tes
S
Oracles .
Tes victoires , grand Prince , operent
ces
miracles.
La gloire eft l'objet feul dont ton
grand coeur eft
Ta valeur n'ajamais en vain rien
pris,
entrepris ;
obſtacles
Aufi c'eft vainement qu'on te fait
des
S
Ouy , vous luy préparez un triomphe
nouveau ,
Ennemis , qui voulez ralumer le
flambeau
Des Guerres que fon bras a cent fois
terminées .
S
12 MERCURE
On verra vos efforts ceder aux ac
tions
Du Heros , dont la main conduit les
deſtinées
Des Maiftres & des Rois qu'il donne
aux
PRIERE:
Nations
Dien de la Paix , Dieu de la
Guerre ,
Qui rendez le grand nom des Bour
bons immortel
Daignez donner un jour un Trône
dans le Ciel,
A Louis qui foutient le vostre fur la
Sous
terre .
I V.
'Ous ton regne , grand Roy , que
d'étonnans fpectacles!
furpris ;
Du bruit de tes Exploits l'Univers
eft
GALANT.
13 .
De tes rares vertus tous les coeurs
font
épris
Eott cede à lavoix de tes divins
25
Oracles.
Tapieté folide eft feconde en miracles
,
Ta gloire de ton zele eft le plus digne
Prix ,
De la ternir en vain cent Rois ont
entrepris ,
Ta valeur a toujours triomphe fans
S
obftacles.
La Paix ata bonté donne un luftre
nouveau.
D'une funefte guerre elle éteint le
Aambeau
,
L'Europe voit enfin fes peines ter-
2
minées,
14 MERCURE
Le Ciel pour couronner tes grandes
actions,
De la Seine & du Tage unit les
deftinées .
Quel préfage , grands Dieux , pour
les deux
PRIERE.
Nations!
D'une grace toujours nouvelle
A l'Augufte Louis accordez le fecours
.
Voftre gloire , Seigneur , eft l'objet de
Ton zele ,
Et fa tendre bonté l'objet de nos
amours.
Le premier de ces Sonnets
eft de M'Cheron ; le fecond ,
de M' Diéreville ; le troifié.
me , de M' Robert , Avocat à
GALANT- 15
Saint Laurent de Mucidan en
Perigord , & le quatrieme de
M'Simart de Sezane . Si on s'étonne
que le dernier parle de
la Paix lorfque la guerre fem.
ble eftre prefte à ſe rallumer
de nouveau , tant toute l'Europe
eft en mouvement , on
doit prendre garde que la Paix
de Rifwick eftant le Chef.
d'oeuvre de la bonté , de la fageffe
, & de la moderation du
Roy , la pensée qui finit ce
Sonnet le borne à l'Epoque
glorieuse qui marque l'avenement
de Philippe V. à la Cou
ronne d'Espagne , de forte que
16 MERCURE
l'Auteur en a pû uſer ainſi ;
pour donner à Louis le Grand
les juftes louanges que merite
une des plus éclatantes & des
plus heroïques actions de ſa
vie ,fur tout dans un temps où
il employe tous les foins pour
maintenir la tranquillité dont
la France & les autres Nations
ay font redevables.
La Lettre que je vous envoyay
le mois paffé a excité
de la curiofité pour les chofes
qui regardent les Saints lieux ,
& c'est ce qui a donné occafion
à l'Article que vous allez
lire.
GALANT:
17
ECLAIRCISSEMENT
L
de la Lettre venuë de
Ferufalem.
ES Religieux qui gar
dent les Saints Lieux font
tous ceux qui font ſoumis au
General de l'Obfervance de
toutes les Nations du Monde.
Ceux qui y vont de France
font les Cordeliers , ou Obfervantins
, les Recolets , & les
Religieux du Tiers Ordre . Ils
ont un Gardien qui eft Cuſto
de de la Terre Sainte , Vicaire
Apoftolique dans les Royau
mes d'Egipte , Chipre , Sirie ,
Moust 1701 . B
18 MERCURE
Paleſtine & Fungi . Il a les
droits Epifcopaux , donne la
Confirmation & les quatre
Mineurs, officie avec la Croce ,
la Mitre & autres Ornemens
Epifcopaux , & fait des Chevaliers
du S. Sepulcre , qui ont
de tres grands privileges par
toute la Chreftienté fur
tout en Eſpagne , en Italie ,
en Portugal , & en Allemagne.
Il y a fous fa conduite
vingt- quatre Convents , Mif
fions ou Hofpices , qui font.
I. S. Sauveur, Grand Convent
de Ferufalem de foixante Reli
gieux , Paroiffe , & refidence or
GALANT 19
dinaire du Gardien Cuftode de la
Terre Sainte.
2. Le S. Sepulchre , où font
renfermez dans une vafte Eglife,
quinze Religieux Latins , avec
des Grecs , des Armeniens , &
des Egiptiens.
3. Bethleem, où le Sauveur eft
né à deux lieues au midy deFerufalem.
Seize Religieux , Paroiffe.
4' Ain Cairé, lieu de la Naiffance
de S. Jean Baptifte, à deux
lieues de Ferufalem & autant de
Bethleem, dans les Montagnes de
Fudée Douze Religieux, Paroiße
Miffion.
5. Nazareth à trente cing
Bij
20 MERCURE
licues ou environ au Nord defe
rufalem , où le Verbe s'eft Incarné.
Paroiffe & Miffion. Ily a quin-
Ze Religieux lorsque les Arabes
permettent d'y habiter , finon ,
on n'y en trouve que quatre ou
-cing.
6. Rama à dix lieux à l'Occi .
dent de ferufalem , Hofpice defixe
Religieux , & fouvent de dixà
douze . Paroiffe, Miſſion , & com.
merce des François feuls.
7. Acre on Ptolemaïde, Hofpice
, Paroiffe , & Miffion defix
à fept Religieux. Il y en asouvent
quinze & vingt qui atten
dent des embarquemens , Commerce
de François.
GALANT.
21
8. Sayde , Hofpice de douze à
quinze Religieux , Paroiffe , Commerce
de François feuls . Le Superieury
est toujours François .
9. Damas , Hofpice de douze
Religieux , College de Langue
Arabe , Paroiffe & Miffion.
10. Tripoli , Hofpice defix Re
ligieux ; commerce de diverfes Na
tions.
.
11. Alexandrette, tres mauvais
air , quatre Religieux. Ilyen eft
mort un tres grand nombre de pefte
autres maladies . Paroiße
Port de Mer ,
diverfes Nations.
commerce de
12. Alep , Convent
de deux
22 MERCURE
Religieux , College de Langue A.
rabe , Paroiffe Miffion , Commerce
de diverfes Nations .
13. Caftrevant , fur le Mont-
Liban , Hofpice , Paroiffe , College
de LangueArabe de neufà dixe
Religieux.
14. Laonica , en Chypre , Con .
vent de douze à quinze Religieux.
College de Langue Grecque , Pa
roiffe. Commerce de diverfes Na .
tions , & Port où la plus grande
partie des Religieux de Terre Sain.
te arrivent. Miffion Grecque .
IS Nicofie , Hofpice de cinq à
fix Religieux , Paroiffe , & Mif
fion Grecque.
GALANT. 23
16. Conftantinople , Hofpice
de fix oufept Religieux.
17. Alexandrie en Egipte ,
Hofpice defix ou fept Religieux.
commerce des Fran- Paroiffe
çois.
Chapelle-
18 Rouflet , Hofpice defix
Religieux , Paroiße
nie pour les François .
19. Le Caire neuf, ou Grand
Caira. Hofpice de quatorze ou
quinze Religieux . College de Lan
gue Arabe , Paroiffe commune de
toutes les Nations , & Paroiffe
particuliere des Français.
,
20. Le Caire vieux , où Notre
Seigneur a babité avec la Sain.
24 MERCURE
te Vierge S. Jofeph , lors qu'à
caufe de la perfecution d'Herode
ils fuirent en Egipte , Hofpice de
cing Religieux . Ily a une petite
Eglife baftie par Sainte Heléne
dans le même endroit , où la Sainte
Vierge habita. On décend par
quatre degrez , & les Peres de la
Terre Saintey difent tous les jours
la Meſſe , moyennant ſoixante
Ecus qu'ils donnent tous les ans
au Patriarche des Cophtes à qui
cette petite Eglife appartient .
21. Fatoume , ou Terre de Geffen
, où habiterent les Freres de fofeph.
Hofpice de quatre Religieux,
Paroiße , Miffion parmi les
Chrétiens
GALANT. 25
Chrétiens de la moyenne & haute
Egipte , appellez Cophtes.
22. Akmim dans la haute Egi.
pte , Paroiffe , & Miſſion parmi
les Chrétiens qui habitent la
haute Egipte . Sept Religieux .
23. Fungi prés de l'Ethiopie ;
Miffion pour les Abiffins de fept
Religieux.
24 Damiette, Paroiffe , Mif
fion , & commerce de François ,
lien tres difficile à habiter , parce
que les Corfaires de Provence ,
de Malie , de Ligourne , de Génes,
autres lieux , croisant toujours
fur la Bouche du Fleuve du Nil
qui paffe à Damiette ; && enle
Aouft 1701 . C..
26. MERCURE .
vent nombre de Saïques , Tur
ques , Londres , & autres Bafti
mens , lepeuplefe mutine , &fou
vent a rafé l'Eglife , & l'Hof.
pice des Religieux , &pluſieurs
y ont efté maſſacrez.
Ces Religieux , qui depuis
quatre cens foixante & deux
ans gardent les Saints Lieux , y
ont eu en divers temps prés
de cent des leurs martirifez
par les Turcs en differens
Lieux , comme en Jerufalem ,
au Caire , à Damas, à Damier.
te , à Sayde & ailleurs . A la
prife de Chypre ,tous les Religieux
de Jerufalem furent
GALANT . 27
conduits prifonniers à Damas ,
& la plus part d'eux moururent
dans les prifons. A trois lieuës
de Jerufalem l'on voit un Convent
détruit & une Eglife
changée par les Turcs en Eſtable.
Huic Religieux y ont efté
maffacrez par les Arabes il y a
quelques années ; elle s'appelloit
fainte Jeremie. On a esté
obligé de l'abandonner,
Il fe paffe peu d'années que
la pefte ne foit en quelque endroit
de la Turquie , & les Peres
de la Terre Sainte s'expofent
toujours , foit pour le fervice
des commerces , ou pour
Cij
28 MERCURE
les Chrétiens du païs. Les der
nieres Lettres d'Egipte du
May de la prefente année 1701 .
nous apprennent que le Pere
Jofeph de Montleon , Superieur
du grand Hofpice du
Caire , Recolet de Valence en
5.
Eſpagne , y eft mort de cette
dangereufe maladie . Ils’eftoit
expoſe plufieurs fois au ſervice
des peftiferez pour les Marchands
François , & pour les
gens du païs. Son Compagnon
eft mort dans le même exercice
de charité. Le Pere François
Petrado eft auffi mort en
Alexandrie avec fon CompaGALANT.
29
gnon au fervice du commerce
François , n'y ayant en cette
Ville aucune Maifon de Chré .
tiens Catholiques que celle
des feuls Marchands François,
Il eft à craindre qu'avant le
Notta , la Goutte , ou Rofée
qui ne tombe que huit jours
avant la S. Jean , il ne foit mort
nombre d'autres Religieux de
puis le mois de May jufqu'à
l'arrivée de cette admirable
rofee qui fait ceffer prefque
toute forte de maladies , &
principalement la pefte , purifiant
l'air de telle maniere ,
qu'auffitoft qu'on s'eft aper-
C iij
30 MERCURE
çû qu'elle est tombée , les
perfonnes faines peuvent embraffer
les peftiferez & manger
avec eux fans crainte .
Comme ily a plufieurs Voyageurs
d'Egipte qui parlent de
cette Rofée , je ne m'eftendray
pas fur ce fujer.
Ceux des Religieux qui s'exposent
au fervice des peftiferez
doivent tous ſçavoir l'Ara;
be , fi c'eft dans la Terre Sain
te , Paleſtine , dans la Sirie ;
dans l'Egipte , dans la Grece à
Larnica , à Nicofie en Chipre ,
& à Alexandrette , fi ce n'eft
qu'ils s'expofent fimplement
GALANT. 21
pour le commerce. C'eſt une
grande perte que celle d'un
Religieux qui fçait bien l'Ara
be , & le peut bien prononcer
,
parce que plufieurs entrepren
nent de l'aprendre
, & tres peu
en viennent àbout ,à cauſe que
la prononciation
eft extreme
ment difficile.
Tous les Convents , Hofpices
, & Miffions qu'on vient
de nommer, vivent des aumônes
de France , Efpagne , Por
tugal , Italie , Allemagne , Pologne,
Savoye , Veniſe , Génes,
Ligourne & autres Royaumes
& Republiques. De trois par
· C iiij
32 MERCURE
ties des aumônes il en faut du
moins deux pour les Turcs ,
car outre les tributs , les prefens
, & la nourriture qu'il faut
donner à tous les paffans Turcs,
Arabes , ou autres dans les
Convents & Hofpices des
Campagnes , il faut encore ,
pour fatisfaire à l'avarice de
plufieurs Bachas , ou Gouver⇒
neurs, payer ſouvent de groffes
ayanies.
Les Religieux de la Terre:
Sainte vivent tres- pauvrement
, jeûnant plus des trois
parties de l'année d'une maniere
fort rigoureuſe. Ils n'uGALANT:
33
fent ny d'oeufs , ny de beurre,
ny de laitage , ou fromage , &
font tous leurs voyages , foit
par terre , foit par mer , fans
ferviteurs & fans argent, eftant
feulement recommandez à un
Turc , ou à un Chreftien du
Pays . qui leur fournit purement
le neceffaire , comme
bifcuit, eau , raifins fecs , &
autres fruits, eſtant infiniment
difficile , & même dangereux
aux Religieux , de porter du
vin , on quelques autres pro.
vifions, meilleures que celles
qui viennent d'eftre marquées,
..
1
34 MERCURE
Ils paffent plus de la moitié
du jour & de la nuit en
prieres , le levant toujours à
minuit dans tous les Convents ,
chantant Matines & Laudes ,
& faifant l'Oraiſon mentale ;
Ice qui les occupe juſqu'à trois
heures aprés minuit . Tous les
jours ils chantent des grandes
Meffes en la même maniere
que dans les Eglifes Collegia
les , avec les Orgues , & outre
cela ils en chantent plufieurs
autres par femaine pour les
Princes Chreftiens . Tous les
Vendredis au grand Convent
de Saint Sauveur , l'on chante
GALANT:
35
la grande Meffe pour le Roy.
L'on fait une Proceffion tous
les foirs aux Convents de S.Sauveur
, du S. Sepulcre de Bethléem,
S. Jean & Nazareth , qui
dure une heure & demie, vifi
tant dans l'Eglife du Saint Se
pulcre , le Calvaire , la Pierre
d'onction , la Priſon du Sau
veur , le lieu où fut trouvée la
vraye Croix , lefaint Sepulcre,
& autres faints lieux . En Bethléem
on vifite la fainte
Grotte , où est né le Sauveur
du monde , le lieu où il
fut adoré des Mages , les Se
pulcres des faints Innocens,
36 MERCURE
de faint Jerôme , & fon Ecole ,
celuy des Saintes Paule & Euftochium
, de faint Euſebe ,
Abbé de Bethleem , & plufieurs
autres lieux . Dans Saint
Jean l'on vifite le lieu où Saint
Jean Baptifte eſt né ; à Naza
reth , le lieu où eftoit la chambre
de la Sainte Vierge, qui eft
à Lorette , où l'on a fair deux
Chapelles ; on vifite enfuite
une petite Cellule de la fainte
Vierge , qui refte à coſté du
lieu où eftoit la chambre que
les Anges ont tranſportée à
Lorette.
Comme dans les Hofpices
GALANT
37
& dans les
Colleges
d'Arabic ,
à raifon des
Miffions & de
l'étude des
Langues , qui occupent
la meilleure
partie du
temps des Religieux , on ne
peut faire les mêmes
exercices
que dans les Convents , l'on y
recite en
commun le grand
Office . On y fait auffi l'Oraifon
mentale , & les
examens
en commun , & on fe contente
d'y chanter des grandes Meffes
les
Dimanches , aux Feftes
d'obligation
, & à celles de
l'Ordre.
Quoy que les Religieux de
la Terre-fainte foient obligez
38 MERCURE
pas
de donner la plus grande partie
de leurs aumônes aux
Turcs en tribut pour les faints
Lieux , & pour fatisfaire aux
avanies , ils ne laiſſent de
partager le peu qui leur en
refte entre eux & les Chre
ftiens du Pays. Il n'y a pas
d'années qu'ils ne delivrent
des Esclaves en plufieurs endroits
de la Terre fainte . Ils
payent dans prefque tous les
Convents & Hofpices le Carrage
ou tribut de pluſieurs Maronites
, qui fans cette aumône
qui eft de fix Ecus par tefte ,
pourriroient dans les Prifons ,
GALANT 39.
ou feroient obligez de le faire
Turcs. Ils marient grand nom .
bre de pauvres filles des Maronites,
& des Grecs , & Armeniens
convertis , entretiennent
des Ecoles tres - nombreuſes
en Jerufalem , Bethléem
, Nazareth , Saint Jean ,
au Caire , Alep , Chypre , &
prefque par tout ailleurs , où
ils élevent des enfans avec un
fi grand zele pour la Religion.
Catholique , que tous mourroient
volontiers pour la Foy.
Les enfans de Jeruſalem , Bethléem
& Saint Jean fçavent fi
parfaitement le plein chant ,
40 MERCURE
& le chantent avec tant de
modeſtie , qu'il y a peu de Pelerins
, même Anglois & Hollandois
, qui ne foient touchez
à les entendre chanter, comme
ils l'ont plufieurs fois avoué
eux-mêmes. Ils depenfent encore
beaucoup de leurs aumônes
à maintenir des Archevefques,
Evefques, & Patriarches
Armeniens , Grecs , Suriens
, ou Jacobiftes dans
leurs Sieges lorfqu'ils font Catholiques
, ou à leur procurer
les bons poftes lorsqu'ils em .
braffent la veritable Religion ,
n'épargnant rien pour leur obGALANT:
4r
tenir leur Barrat , ou CommandementàConftantinople.
Pref
que continuellement ils ont
des Evefques ou Archevefques
qu'ils entretiennent & nourrif
fent avec leurs gens dans leurs
Convens & Hoſpices , juſqu'à
ce qu'ils foient venus à bout
d'obtenir leur commandement
de la Porce. La raifon
de ces dépenses , eft que les
Evefques ayant l'obligation de
leur Evefché aux Peres de la
Terre Sainte , ils font plus fermes
dans la Religion Catholique
, la preſchent à leur peuple,
& donnent grande liberté
Aoust 1701. Ꭰ
42 MERCURE
à leurs Sujets de fe faire Catho
liques , les exhortant à recevoir
les Miffionnaires dans
leurs maiſons pour eſtre inftruits.
Athanafe , Patriarche
Grec d'Antioche , qui refide
prefentement à Alep , a demeuré
plufieurs fois chez les
Peres de la Terre- Sainte. 11
demeura une année toute entiere
dans l'Hofpice de ces Peres
il y a quelque temps ,
fuïant la perfcution d'un méchant
Evefque heretique ou
Schifmatique qui refide à Damas
. Ils ont de même aidé le
Patriarche des Siriens , appellé
GALANT. 43
Botros, un autre nommé Saac
ouJaac, un autre nommé Minas
, & ainfi de pluſieurs autres.
Ils font de petites pend
fions felon leursforces à divers
pauvres Prélats Catholiques
chaffez & perfecutez par les
heretiques , dont on pourroit
montrer les Lettres de recon
noiffance. Pour reftablir
les Evefques , Archevefques ;
& Patriarches Catholiques
chaffez de leurs Sieges par les
Heretiques , ils s'adreſſent à
M'l'Ambaffadeur de Conftantinople
quiles favoriſe de tour
fon pouvoir & credit . Ces Pre-
Dij
44 MERCURE
lags , la Terre Sainte , les Reli
gieux, & generalement tous les
Catholiques du Levant ont
auffi d'infinies obligations
à
Meffieurs les Chevalier , Mau
nier d'Alep , Agents & Procureurs
de Terre Sainte. C'eft
une Famille de merite , & de
diftinction ,& entierement dé
voüée depuis fort long- temps
au fervice de l'Eglife , du Roy ,
& du bien public . Si la
Religion Catholique ya
fait quelque progrés , fur.
tout à Alep , où font plus
de trois mille Catholiques ,
cela n'eft venu que du zele &
GALANT.
45
ا
du foin qu'ont eu les Peres de
la Terre - Sainte, d'eftablir des
Patriarches d'Antioche Catholiques
qui refident à Alep ,
ce qui a donné enfuitte le
moyen aux Miffionnaires de
travailler utilement à la Vigne
du Seigneur . Le zele d'un
Conful tres pieux , nommé M
Picquet qui eft mort Evefque .
de Babilone , y a auffi beaucoup
contribué,
S'ils tâchent d'avancer la
Religion Catholique par leurs
aumônes , ils le font encore
plus par leurs prédications.
Dans toutes ces Paroiffes l'on
46 MERCURE
26
prefche tous les Dimanches
de l'Avent , du Carefme , &
aux principales Feftes de l'année
, dans la Langue qui convient
au lieu . L'on prefche en
François aux commerces d'Alep
, Sayde , Acre ou Ptole
maïde , au grand Caire , Alexandrie
, & Chypre , lorsqu'il
y a des Predicateurs François.
Sinon on prefche en Italien ,
Les Marchands de Provence
habituez au Levant , entendant
tous l'Italien . Ces Peres
preſchent en Arabe aux mê.
mes jours en Jerufalem , Be
thléem , S. Jean , Nazareth ,
GALANT. 47
Damas , Alep , au Caire , au
Faioume , Akmim , Rama ,
Damiette & ailleurs ; & en
Grec à Larnica en Chypre , à
Nicofie & Alexandrette.
L'on fait le Cathéchiſme en
cous ces lieux l'apreſdînée en
toutes ces Langues . Le Jeudy
Saint à la Proceffion qui fe fait
dans l'Eglife du S. Sepulchre ,
qui dure du moins fept heures,
l'on preſche en diverſes Langues
, à fçavoir , en François
fur le Calvaire dans l'endroit
où Jeſus-Chrift fur eftendu &
élevé fur la Croix , en Italien
au lieu où la fainte Croix fut
48 MERCURE
·
élevée & plantée , en Arabe
au deffous du Calvaire à la
Pierre d'Onction , & en Eſpagnol
à la Porte du S.Sepulchre .
Les neufjours qui précedent
la Fefte de Noël , l'on prefche
auffi en Bethléem en diverfes
Langnes. La Predication fe
fait fur l'attente de l'acouchement
de la Sainte Vierge. On
prefche pour lors en François,
Italien , Latin , Eſpagnol , Arabe
, Grec , Armenien , Fla :
man & Alemand , & l'on chante
tres folennellement les
Antiennes qui commencent
par O Comme les Bethleemi.
tes
GALANT.
49
tes n'entendent pas ces Langues
, aprés la prédication on
leur explique par le moyen du
Pere Curé, ce que le Prédica
teur a dir . Si dans ce temps- là
il le trouve en Bethléem quelques
Peres Jefuites , Carme,
ou Capucin , on ne manque
point de leur demander une,
prédication en la Langue
qu'ils veulent.
Les Religieux de la Terre-
Sainte logent en Jerufalem ,
Bethleem , Saint Jean & Nazareth
, tous les Pelerins , Religieux
, Ecclefiaftiques & Seculiers
, de quelque Nation
Aoust 1701. E
50 MERCURE
qu'ils foient. Le lendemain de
leur arrivée , aprés que le Pere
Superieur leur a lavé humblement
les pieds , on les conduit
en Proceffion autour du Cloiftre
de S. Sauveur, en chantant
le Te Deum , & leur donnant
un cierge blanc benit fur le
S. Sepulchre , aux Armes du
Convent où ils arrivent pour la
premiere fois , fçavoir aux Armes
de Saint Sauveur lors qu'
ils font receus dans ce premier
Convent; aux Armes du Saint
Sepulchre , de Bethléem & de
Saint Jean lors qu'ils vifitent
ces faints Lieux , & ils gardent
GALANT.
ces cierges , qu'ils emportent
en leur Pays . Ils logent dans
le Convent
& mangent
au Refectoire avec les Religieux
en filence, entendant les
lectures de la fainte Bible, des
Expofiteurs , & de la Vie des
Saints , foit qu'ils foient Catholiques
, ou Heretiques ,
François , Italiens , Espagnols,
Allemans , Hollandois ou Anglois.
Ces derniers viennent
en Jerufalem en plus grand
nombre que toutes les autres.
Nations . On leur donne au
Refectoire quelque chofe de
plus qu'aux Religieux. Un Re
Eij
12 MERCURE
ligieux particulier a foin des
Pelerins , & les accompagne
,
non feulement dans le Convent
, mais auffi par la Ville ,
& aux environs de Jerufalem
& Bethleem, Saint Jean , Na
zareth , au Thabor , & à la mer
de Galilée , leur faiſant voir
tous les lieux où le font operez
nos faints Miſteres . Quand les
Pelerins s'en retournent
, s'ils
veulent donner quelque chofe
au Convent en reconnoiffan
ce , ou en aumône , on le reçoit
,finon , l'on ne le demande
pas ; mais l'on ne reçoit ja
mais rien des Religieux, comGALANT.
53
me des Peres Jefuites , quand
ils demeureroient fix mois , ou
même une année toute entiere
dans les faints Lieux , non plus
que des P. Carmes & des Capucins,
qui envoyent tous les ans
quelques unsde leursReligieuz
aux Miffions voisines , comme
de Sayde , Tripoli , Alep , du
Caire , de Chypre & d'ailleurs ;
& bien loin de leur demander ,
on leur donne comme à chaque
Religieux de la Terrefainte
, pour la valeur de trois
Piaftres de Croix & de Chapeets
. Si quelqu'un des Pelerins
ombe malade, foit Seculier ou
E iij
54 MERCURE
Regulier , il eft traité commê
les Religieux de la Terre.fainte
, c'eſt à dire , qu'on le met
à l'Infirmerie , où le Medecin
le vifite tous les jours . Le Religieux
Apoticaire ne le laiffe
manquer de rien ; les Freres
Infirmiers l'affiftent dans tous
fes befoins ; le Superieur & les
autres Religieux le viennent
voir , pour l'entretenir de chofes
faintes , & le récréer. Voila
une partie des faints exercices
des Religieux de Terre fainte,
que j'ay cru à propos de don
ner au public , pour l'intelligence
plus parfaite de ma préGALANT
55
cedente Lettre.
Comme la gloire que Ma .
demoiſelle de Scuderi s'eft acquife
par fes excellens Ouvrages
, confervera fa memoire
dans les fiecles les plus reculez
, il eft jufte que je vous en
parle dans plus d'une Lettre.
Je ne le puis mieux faire qu'en
vous envoyant ce que M' de
Betoulaud a écrit aux Amis
de cette illuftre Perfonne
E iiij
56 MERCURE
25522222522SSS2S52
EPITRE
SUR LA MORT
DE MADEMOISELLE
V
DE SCUDERI
Enez , Efprits fameux , ves
nez , Amis fidelles ,
Partager ma douleur & mes peines
mortelles ;
Sous le trifte appareil des plus
fombres couleurs >
Pour l'Illuftre Sapho venez verfer
des pleurs .
Et vous , Sexe brillant , dont
elle fut la gloire .
4
GALANT.
57
Suivez auffi mes pas au Temple'
de Memoire ;
Deregrets éternels honorant fon
Convoi,
Acompagnez- moi tous , & venez
avec moi ,
Juftes adorateurs des Ombres les
plus grandes ,
Mettre fur fon Tombeau de nou
velles Guirlandes ,
Il vous fouvient encor du
Cercle renommé ,
Et du Reduit heureux où l'Eſprit
eftimé
S'étoit fait , en un tems aux Mu→
fes fi propice ,
Une celebre Cour du Palaisd'Artenice
*
Ce fut là que Sapho commençai
jeune encor ,
L'Hotelde Rambouillet.
18 MERCURE
D'étaler à la France une Ame
toute d'Or ,
Et les premiers rayons de la pu
re lumiere ,
Qui de ce nouvel Aftre ouvrirent
la carriere ,
On y lut auffi -tôt fes Vers d'un
tour charmant ,
Où le Coeur & l'Efprit parloient
également ,
Où l'on voyoit toûjours les Gra
ces fi naïves ,
Semer de tous côtez les Rofes
les plus vives ,
On vit bien-tot aprés fes nobles
fictions ,
Ses recits attrayans , & ſes deſcriptions
,
Où l'Art fous fon pinceau furpaffant
la Nature ,
Fit de tant de Heros la fameufe
peinture .
GALANT. 59
Rien n'égaloit alors ces tableaux,
mais toûjours .
La charmante Pudeur y guidoit
les Amours ,
Et parmi tant de fleurs de fa main
liberale ,
Naiffoient tous les fruits d'or d'u
ne fage Morale.
C'eſt ainfi que l'on vit ces Heros
renommez
Dans l'Empire François par elle
ranimez ,
En depit de la Parque , en depic
de l'Envie ,
Y retrouver encor une plus belle
vie ;
Mais préferant depuis , par un
choix plus heureux ,
Le Heros veritable aux Heros
fabuleux ,
Son Efprit nous ouvroit une plus
noble Scene ,
60 MERCURE
Et Louis en fes mains effaçoit
Artamene.
Elle ne fongea plus qu'à chanter
ce Grand Roy
Et d'abord la Valeur, la Sageffe
la Foy ,
La Pieté qui porte une Palme fr
belle ,
Soûtenoient de fa voix l'harmonie
immortelle.
Ou foit
foit
que dans la Guerre , ou
que dans la Paix ,
La prompte Renommée annonçaft
fes hauts faits >
Auffi- tôt fous fa main gracieuſe
& legere ,
Sa Lyre d'Or paffoit la trompet
te d'Homere ;
Et le prudent Uliffe & le fage
Neftor
Et le vainqueur fameux du ma
gnanime Hector ,
CALANT
$
61
En auroient foupiré dans les de
meures fombres ,
Si le nom de LOUIS n'eût fait
taire leurs Ombres.
En vain le vieux Parnaffe , & furpris
& jaloux ,
A desfons fi charmans , à des accords
fi doux
Entreprit d'oppoſer la Sapho de
la Grece ;
Bientôt fon Ombre errante aux
rives du Permeffe ›
Yvit malgré le bruit de fes chants
immortels
Par la Sapho nouvelle enlever fes
Autels
Et ce brillant tribut de louange
& de gloire ,
Dont l'honoroient jadis les Filles
de Memoire .
Mais qui fçavant en l'Art quA
pollon nous prefcrity
62 MERCURE
Peutbien peindre fon Coeur plus
grand que fon Efprit ,
Et qui de cent Vertus qu'elle eut
pour fon partage
Peut tracer à nos yeux une affez
vive image ?
En vain fa Plume d'Or fur l'aîle
de ſes Vers ,
Voloit des bords de Seine au
bout de l'Univers ,
Ou faifoit à l'envi dans fa Profe
élegante.
Senti de mille éclairs la foule
éblouïffante .
Loin de s'enorgueillir de ce feu
précieux
Que jadis Prometthée enleva
dans les Cieux ,
Ni de l'heureux trefor de fa rare
Sageffe ,
Ni de l'éclat flateur de l'antique
Nobleffe ,
GALANT.
63
Ce n'étoit que douceur , qu'obligeante
Bonté ,
Qu'aimable Modeftie , où la fombre
fierté ,
Les bizarres dégoûts , lescaprices
volages ,
Ne mélerent jamais leurs indignes
nuages.
Mais fur tout qui jamais par des
foins genereux ,
De l'ardente Amitié ferra fi bien
les noeuds ?
Ni difgrace du fort , ni tems , ni
longue abfence ,
Sources de la Tiedeur , ou de
l'Indifference ,
Jamais dans une oifive & finiftre
langueur ,
De leurs triftes Pavots n'empoifonnoient
fon coeur.
Toujours pour les Amis prompre
active , fidelle ,
4
64 MERCURE
.
Leur gloire ou leur fortune occuperent
fon zele .
Vous qui vivez encor , vous en
êtes témoins .
Et vous , Illuftres Morts qu'elle
n'aima pas moins,
Peut- être en avez- vous , juſqu'en
la Tombe noire ,
Sçu conferver encor la flateuſe
memoire .
Mais fi toujours fon . Coeur a
fi bien merité .
Les Myrthes glorieux de la Fidelité
;
Combien d'autres Vertus de leur
main éclatante.
L'ornerent à leur tour d'immortelle
Amarante !
Maitreffe d'elle-même & de tous
fes defirs ,
Jamais ni l'Interêt , ni l'Amour
des Plaiſirs ,
GALANT 65
Ni de l'Ambition l'orageuſe eſ
perance ,
Ni Fiel , ni dure Aigreur , m
ni
Couroux, ni Vangeance,
Dans le fond de fon Coeur n'éleverent
leurs flots ;
On euft fait de fon Ame une Ame
de Héros .
[ teffe ,
La folide Raifon , l'aimable Poli-
Couronnoient même encor fon
illuftre vieilleffe
Rien ne s'y reffentoit du trifte
poids des ans ,
Et fon Hiver avoit les fleurs de:
fon Printems .
Mais fur tout quelle gloire aú
bout de fa carriere ,
Quand prête à voir fermer ſes
yeux à la lumiere ,
Par tant de Pieté , tant de force
à fouffrir ,
Aouft 1701. F
66 MERCURE
Elle nous aprenoit encor à bien
mourir !
C'eſt ainfi qu'ayant fçu , preſque
dés fa naiffance ,
Honorer & fon Sexe , & fon Siecle
, & la France ,
L'eftime & le reſpect des plus fages
mortels
Sembloient par tout pour elle élever
des autels ?
Mais que vais - je citer ? C'étoit
Louis lui- même
Cet Arbitre éclairé du merite
furpréme ,
Qui daigna la parer de rayons
plus brillans ,
Qui lui - même loüa fa Vertu , fes
Talens ,
Ses veilles , fon efprit fi noble ,
fi fublime ;
Et fes bienfaits fuivoient fon éclatante
eſtime.
GALANT, 67
Mais à fon tour fa main fenfible
à ces bontez ,
Traçoit de ce grand Roy des tableaux
enchantez .
Tantôt on l'y voyoit fier, terible,
indomptable ,
Lancer d'un bras vainqueur la
foudre redoutable ,
Tantôt facrifier fes Lauriers les
plus verds ,
Et les fruits de fa Gloire , au bien
de l'Univers ;
Tantôt livrer lui- même à l'Empire
du Tage ,
De toutes les vertus une vivante
Image ,
Et ce Prince parfait * dont par
un jufte choix ,
L'Efpagne voit former le plus
grand de fes Rois.
* Philippe V.
Fij
68 MERCURE
C'est ainsi que Sapho , cette rare
Merveille ,
Dans les fiecles paffez à jamais
fans pareille ,
Et fans pareille encor pour ce
long cercle d'Ans ,
Qui roulera fans fin fur les ailes
du Tems ,
De ce Heros fameux fçut aux races
futures ,
Tranfmetre fi fouvent ces durables
peintures .
Mais helas , quel malheur ! nous
ne la voyons plus ,
Malgré tous nos regrets & nos
voeux fuperflus ,
Etaler ces atraits de fa voix immortelle
.
Les Anges maintenant chantènti
feuls avec elle ,
Ils ont voulu prés d'eux l'attirer
lain de nous ,
·
GALANT 69.
Et le Ciel de la terre eſt devenu
jaloux .
*
Vous, Anne , & Vous , Tereſe,
Auguftes Souveraines ,
Eternel Örnement des plus illuftre
Reines ,
Vous qui de fon Eſprit fi vif & fr
charmant
Sentîtes mille fois l'aimable enchantement
>
Et vous Chriftine * auffi , qu'une
ardeur fi fidelle ,
Jufqu'aux Glaces du Nort fçuts
embrazer pour elle ,
Vous la voyez du moins au bien :
heureux fejour ,
Augmenter à prefent voftre Celefte
Cour.
Et Vous,fi renommez par tant de :
politeffe ,
* Reine de Suede70
MERCURE
Et par tant de courage ,
tant de fageffe ,
&
par
Montaufier & Crequi * Coeurs
jadis fi vantez ,
De cette illuftre Fille Amis fi
reſpectez ,.
Et vous , Segrais, & vous , dont la
Plume éloquente
:
Pelliffon ,
,
fit I honneur de fa
Cour fibrillante ,
La Parque en la plaçant dans le
Ciel avec vous ,
Rend & vôtre bonheur & vos
plaifirs plus doux ;
Mais pour nous , étourdis de ce
coup de Tonnerre ,
Et regrettant
encor ce Tréfor de
la Terre ,
Helas, rien ne fçauroit , purs &
divins Efprits
* Le Maréchal,
GALANT. 71
Nous confoler du bien que vous
nous avez pris ,
Voicy divers Madrigaux ,
dont quelques uns font adreffez
à M l'Abbé Bofquillon ,
de l'Academie Royale de Soiffons.
Le premier eft de Made
moiſelle Mafquiére ; le ſecond,
de M' Moreau de Mautour ,
Auditeur de la Chambre des
Comptes ; le troifiéme de
Mr de Valois : le quatrième
de M' de la Monnoye , Corre
cteur en la Chambre des Com .
ptes de Dijon ; le cinquième
de M' de Monchamps, Doyen
des Avocats du Grand Con
72 MERCURE
feil , & le dernier d'un Ano
nime .
I.
Au trepas de Sapho donnons un nom
plus doux.
Elle afait un partage entre le Ciel
& nous.
Si fon coeur embrafe d'une divine flàme
›
Luyfit rendre à Dieu fa belle ames
Dans plus d'un excellent écrit
Elle nous a laiffe , Daphnis , tout fon
efprit .
I I
Ami , mèlons nos pleurs , noftre
perte eft commune ,
Scuderi ne vit plus . Quelle trifte
infortune
Vient accabler nos coeurs dans ce trifte
moment!
La
'GALANT.
73
La Grece auravantéſes Mufes vainement
;
Le Parnaffe en a neuf, & Paris
n'en eut qu'une :
Elle feule en a fait la gloire &l'ornement.
1 I I.
Eu vain , mon cher Daphnis , un
Ami plein de zele ,
Penfe -til adoucir noftre langueur
mortelle ,
Tousfes difcours font fuperflus.
Cet admirable modele
Des plus brillantes vertus,
L'illuftre Scuderi n'eft plus.
Et cette perte cruelle,
Dont nos efprits font abbatus ,
Sera pour nous toujours nouvelle.
IV .
L'illuftre Scuderi dans l'ombre du
tombeau
Aouft
1701 . G
74 MERCURE
Eft- elle donc enfevelie,
Elle de qui l'efprit futfi vif & fi
beau ?
Craignez pour vous , Clion , Melpone
, Thalie.
V.
Seigneur , quand tu formas Sapho ,
ce grand Ouvrage ,
Tu fis avec plaifir fon ame à ton
Image.
Ses rares qualitez m'en ont bien convainca
.
Ab ! que ne formois - tu fon corps
d'une matiere
Qui ne duft pas unjour fe reduire en
pouliere.
Son efprit meritoit qu'elle euft toùjours
vécu.
GALANT.
75
V I.
Que l'on n'appelle plus cette Fille
excellente ,
De tongrand nom , Sapho ,fi vanté,
fi cheri!
Si tu reffufcitois pour paroifire fçavante
,
Tu devrois emprunter celuy de Scu
deri.
Le Mardy 12. du mois paffé,
il fut trouvé dans l'Eglife de S.
Louis , Paroiffe de l'Ile Noftre
Dame , en l'endroit où l'on
creuſe pour fonder le nouveau
Baftiment , un Corps entier ,
fans aucune marque de pourri.
ture. Il eftoit enseveli dans une
biére de bois , & fut reconnu
Gij
76 MERCURE
pour celuy d'un Preſtre à une
Aube qui l'environnoit
, & qui
n'eftoit point gaſtée , non plus
que la chemife & le Suaire. Un
évenement fi peu ordinaire , y
attira quantité de monde , &
parmy les curieux , il y en eut
qui remarquerent
aux traits du
vifage , que c'eftoit le Corps
de M' Jean Rauler , Preftre
Chanoine de Brignon Larche.
vêque , natif de la même Pa .
roiffe de S. Louis , & decedé
Aumônier de Meflire François
Bochard de Sarron , Evêque
& Comte de Clermont le
29. Novembre 1689 , âgé de
GALANT. 77
trente deux ans , & enterré en
cet endroit de l'Eglife le lende
main. Il fut impofible de retenir
le peuple , qui s'affembla
en foule pour le voir , &
qui emporta en peu de temps
& à divers morceaux tout le
linge dont ce corps eftoit entouré.
Cela ayant paru extraordinaire
, puifque tout ce
qu'il y avoit eu de corps enterrez
autour dans ce même
endroit , eftoient difloquez &
pourris , le concours du monde
continuant toujours pour
le vor , M' le Curé de cette
Paroiffe fe crut obligé d'en
G iij
78 MERCURE
donner avis à M' l'Official
de Paris
1
, pour
en informer
M' le Cardinal
de Noailles.
Et cependant
il fie
depofer
le corps
dans une
bierre
fur le haut de fon Eglife
, où eftant
veu par beau
coup
de perfonnes
qui l'avoient
connu
de fon vivant
, &
principalement
par M' de
Boiffi
, Docteur
de Sorbone
Curé de Brie. Comte
Robert
,
qui pour lors , & au temps
de fon decés
, eftant
Vicaire
de cette Paroiffe
au temps
qu'il mourut
luy avoit admi
niftré
les Sacremens
, & par
GALANT. 79
deux de ſes foeurs qui l'ont
auffi reconnu , autant par l'endroit
où il a efté trouvé , &
par l'Aube qui marquoit fon
caractere , qué par des marques
apparentes de bruflure
qu'il avoit de fon vivant au
cofté gauche du vilage. On
ne doura plus qu'il ne fuft
leur frere. MITOfficial de Paris
s'eftant transporté à l'Eglife de
S. Louis par l'ordre de fon
Eminence avec fon Secretaire,
le corps y fut vifité par M²
Vinland, Docteur Medecin de
la Faculté de Paris , & par
M'Caffin, Maiſtre Chirurgien
G iiij
80
MERCURE
Juré , qui le trouverent en un
eftat qui infpiroit pluſtoſt de
l'admiration que toute autre
chofe , ne paroiffant ny corrompu
ny galté de vers , &
ayant encore dans l'interieur
le foye & autres parties nobles
toutes entieres , & fans
aucune forte de mauvaife o .
deur , dont on a dreffé un Proccz
verbal infcrit dans le Regiftre
de la Paroiffe ; ce qui
ayant efté communiqué à ſon
Eminence , elle ordonna que
le corps feroit remis dans une
autre biére , & enterré de nouveau
dans un endroit de l'EGALANT.
&
glife pour un certain temps.
Cela fut executé le Vendredy
du même mois par les Prefires
de la même Eglife , a
prés que le corps au même
eftar qu'il avoit efté trouvé
fans nul changement cuſt eſté
derech f enlevely dans un
nouveau drap avec un écrit
fur un parchemin envelope &
mis dans une boëte de Fer
blanc attachée à fon bras &
une petite chaine. Il y eft fait
mention de fon nom,du temps
de fon decez , du jour qu'il a
efté trouvé en creufant les
fondemens , & de celuy où il
82 MERCURE
a efté remis en cet endroit ,
entier à la reſerve de cinq
doigts de la main droite que
quelques uns de ceux qui font
accourus luy ont arrachez &
qu'on n'a pû recouvrer. L'aif
née des deux fours qui l'ont
vû & reconnu pour leur Frere
a épousé M' Jean Baptifte
Dupoix, Avocat au Parlement
de Touloufe , & aux Confeils
d'Eftar & Privé du Roy , & la
cadette M'Edme Campenon,
Bourgeois de Paris , qui ont eu
permiffion de faire mettre une
Tombe en l'endroit de l'Eglile
, où a efté remis leur BeauGALANT
83
frere. Feu M' Rauler Preftre,
eftoit fils de M'Raulet , Inten
dant des affaires de feuë Madame
la Chancelliere d'Ali
gre.
Son corps en l'eftat qu'il s'eft
trouvé , eft fort differend de
celuy où l'on void à Toulouſe
les cadavres que les Peres Cordeliers
dépolent dans un ca
veau qu'ils ont pour cela , lorf
qu'ils en trouvent quelqu'un
dans l'endroit de leur Eglife
où quand on l'a baſtie , on a
eſteint la chaux , parce que ces
endroits bruflant &confumant
la chair des corps que l'on y
84 MERCURE
deffeche la peau , enterre
& la colle mefme fur les
os. Tout cela n'empeſche pas
que ce mefme cuir ne foit ou
vert dans le bas ventre , parce
que
le ver qui ronge les
inteftins , ronge pareillement
La peau, principalement en cet
endroit où la chaux agit
moins vivement qu'en toute
autre partie : Mais le Corps
dont on parle a encore la
peau dans toute fon étenduë .
Cette peau n'eft point collée
aux os , y ayant quelque efpece
de chair entre deux , comme
le Chirurgien le remarqua
GALANT. &
la
& le fit remarquer à M'l'Of
ficial & aux affiftans par l'incifion
qu'il fit au gras d'une
des jambes. C'est là ce qui
caufe de l'admiration
, outre
que le linge dont ce corps
mort estoit entouré & que
populace a pris , s'eſt ſi bien
confervé , qu'on ne l'a pû de.
chirer qu'à force & avec l'aide
du Cifeau. Ce linge , ainſi que
le corps , eft fans aucune mauvaiſe
odeur , & il ne fent pas
même l'enfermé .
On affure dans la Famille.
que ce jeune Preftre a tresfagement
vêcu dans fes pre85
MERCURE
mieres années. Ceux qui l'ont
vû & connu Chanoine de Bri.
non - l'Archevêque , convien .
nent que pendant fept ans
qu'il y a efté , la vie eftoit toute
d'exemple. Ml'Evêque de
de Clermont qui l'a eu auprés
de luy pendant deux ans &
plus , en qualité de fon Au.
mônier , avouë que c'eſtoit un
fort bon Preftre.
Je fuis bien aile de pouvoir
fatisfaire vostre curiofité en
Vous apprenant que celuy qui
a fait la Fable de la Pudeur,que
yous & vos Amis ont tant efti
GALANT 87
•
mée. Il s'appelle M'Cormouls
de Caftel Sarraas . J'avois cru
avec raiſon qu'ayant autant
d'efprit qu'il en a , il ne manqueroit
pas de répondre à
ceux qui ont fait la Critique
de cet Ouvtage . Il leur eft
peut eftre obligé, de luy avoir
donné occafion de la faire.
Le Public n'en doit pas eftre
faché , puis que la difpute
n'enfermant aucune aigreur
il n'y a que l'efprit feul qui
regne dans l'attaque & dans
la réponſe.
88 MERCURE
DEFENSE
DE LA FABLE
DE LA PUDEUR.
A MONSIEUR DE ....
V
Ous voulez donc , Monfieur
, que je réponde à
la Critique de la Fable d'Hebé.
Je vous avouë que cette
Critique , toute ailée qu'elle
eft , me paroift dangereuse.
Aprés le foin qu'on a pris de
rendre cet Ouvrage odieux
aux Dames , puis -je m'obſti
GALANT: 89
ner à la défendre fans meriter
leur
indignation ? Je cours
rifque d'eftre profcrit par le
beau Sexe ,
comme un perturbateur
du repos public , qui
veut reveiller mal à propos la
défiance des hommes . Rien
ne m'engage d'ailleurs à juſtifier
cette Fable , c'eſt un ouvrage
de ma jeuneffe , & je
puis en avouer les fautes fans
confufion ; mais puifque l'Auteur
de cette Critique n'a cherché
dans fes reflexions que le
plaifir gratuit de la Cenfure ,
puifqu'il laiffe
appercevoir
qu'il eft peu inftruit des ang
Aouft 1701. H
90 MERCURE
ciens ufages ; qu'il s'attache
tantoft à fonder vainement
une contradiction fur un jeu
de mots , tantoſt à vouloit gar.
der dans la Fable une fcrupuleufe
convenance , & quelquefois
même à fuppofer dans la
narration un fens nouveau
pour ne perdre pas le merite
d'une penſée mediocre ; cet
Auteur , dis-je , qui reprend
avec fi peu de ménagement
merite à fon tour qu'on le
cenfure.
La premiere choſe qu'il
n'approuve pas dans cette Fable
, c'eft qu'on ait choiſi HeGALANT:
91
bé pour eftre la Mere de la
Pudeur. Peut- eftre un peu plus
d'attention
fur cet ouvrage
luy auroit fait appercevoir qu'
elle eftoit feule digne de la
faire naiſtre. En effet elle prefide
à la Jeuneffe ; âge bienheureux
, ou l'ame peu inftruite
encore du defordre des
paffions , ne produit que des
vertus finceres. Qui pouvoir
mieux que cette Déeffe don
ner la naiffance à la Pudeur.
Cette vertu n'eſt- elle pas l'ou
vrage des tendres années ? Af
franchie de la loy du temps ,
elle n'attend pas que la railon
Hij
92 MERCURE
meurifle pour paroiftre. Veri
table Fille de la Jeuneffe , fes
charmes ne font jamais fi tou.
chans que lors que l'Innocen
ce la produit. Elle fe défigure
en quelque forte dés qu'elle
veut connoiftre ; elle s'affoi
blit fous de trop curieuſes recherches
, elle fe perd , pour
ainfi dire , à mesure qu'elle ap
prend à former des defirs , &
la Pudeur que l'âge & l'experience
ont éclairée , n'eft plus
cette même Pudeur qui tiroit
n'aguéres de fon heureuſe
ignorance tout ce qu'elle avoit
d'agrémens. Il n'y avoit donc
GALANT.
93
il
point de Divinité plus digne
d'eftre fa Mere . Une telle Fille
ne convenoit gueres à Pallas ,
Décffe fage à la verité , mais
fiere & nourrie dans le bruit
des armes Quant à Diane ,
eft difficile de comprendre
par quel motif noftre Auteur
veut luy donner la Pudeur
pour Fille ; car s'il la croit fage
& modefte , fes complaifan.
ces pour le Paſteur Endimion
qu'il luy reproche , font donc
fuppolées , ou fi ce reproche
eft veritable , c'eft mal à propos
qu'il la juge digne d'eftre
la Mere de la Pudeur , la con94
MERCURE
tradiction eft vifible ; mais tel
eft dans le gouft qu'ils ont
pour la Cenfure & le defir de
blâmer. Tantoft du parti de la
verité , les hommes autorisant
le menfonge , ils reglent tous
leurs fentimens par la paffion
de reprendre.
Il ne m'eft pas moins ailé
de juftifier la maniere dont je
fais naiftre la Pudeur. Cette
chute de la Déeffe Hebé , n'eft
pas de mon invention , & la
Fable m'en a fourni l'idée . Elle
m'apprend que cette Divinité
eſtant un jour tombée en verfant
du Nectar aux Dieux , elle
GALANT. 95
fit voir par hazard une partie
1 de fa cuiffe . La confufion
qu'elle en reffentit fut fi vive ,
qu'elle n'ofa plus paroistre devant
les Dieux , du moins pour
leur fervir du Nectar , & ce fut
pour lors que le jeune Ganimede
fut mis en fa place . II
faut convenir que dans le deffein
où j'eftois de faire une
Divinité de la Pudeur , l'occafion
de la faire naiftre ne
pouvoit estre plus favorable.
Reprefentez vous pour un
inſtant , une jeune Déeffe , belle
, fage & modefte , ſurpriſe
dans un defordre qui la cou96
MERCURE
vre de confufion , qui s'enfuit
les yeux baiffez, la rougeur fur
le front, & tâche d'échaper en
fuyant aux regards curieux qui
caufent fa honte. C'eftoit là
fans doute le moment marqué
pour donner la naiſſance
à la Pudeur. Ce n'eftoit pas à
l'Amour à la faire naiftre . Cette
paffion attache trop de hon.
te à fes productions , & puifque
je devois faire une Divinité
d'une vertu fi ppuurree,, il falloit
au moins qu'elle reçuft le
jour d'une telle maniere qu'elle
n'euft pas lieu de rougir de
fa naiffance.
Il
GALANT.
97
Il auroit eſte à ſouhaiter
que
l'Auteur de cette Critique euft
borné les reflexions , à cenfu .
furer précisément ce qui re .
garde la Fable Favoue que je
ferois encore dans l'erreur , &
croirois de bonne foy qu'il
eftoit auffi inftruis de l'Hiftoi .
re, qu'il paroift l'eftre de la
Chronologie fabuleuſe. Par
malheur, il fe découvre quand
il nous parle du bouquet de
Diamans que ce Grec qui avoit
remporté le Prix aux Jeux Olimpiques
, avoit offert à Jupiter.
Ce prefent , dit - il , eftoit digne
de ce grandDieu , mais il eftoit
Aoult 1701. I
98 MBRCURE
trop confiderable pour un fimple.
Grec. Noftre Auteur a donc
cru que dans ces Jeux fi celebres
, un bouquet de Diamans
fervoit de Prix & de récompenſe
au Vainqueur, Comment ſe
fauvera til du reproche qu'on
luy peut faire , d'avoir ignoré
l'antiquité la plus connue ?
Quoy , cet homme , qui fait
le Naturalifte avec tant d'emphaſe
fur cette laituë que Junon
mangea , ne fçait pas le
Prix qu'on diftribuoit aux Jeux
Olimpiques ? Peut - eftre a - t il
cru qu'il pouvoit juger des
moeurs des anciens , par les
GALANT. 99
mauvais ufages introduits dans
noftre fiecle . Il voit de tous
coftez qu'on propofe des Prix
aux productions de l'efprit , &
que les Mufes devenuës venales
, fe font inviter par des re
compenies ; mais que les cou- •
tumes des Grecs eftoient dif
ferentes des nôtres ! Ils avoient
dans leurs exercices un motif
bien plus noble ; & l'on ne
laiffoit efperer au Vainqueur
qu'une couronne de Laurier
pour récompenfe. C'eſt ce qui
donnoit lieu à leurs * Poëtes ,
*Plutus d'Ariftophan, act. 2.Sc.3.
!
I ij
100 MERCURE
dont la Satire impie ne pardonnoir
pas même aux Dieux,
de reprocher à Jupiter fur le
Theatre d'Athenes , qu'il eftoic
bien pauvre , d'attirer à ces
Jeux celebres une fi grande
.multitude , pour ne donner
au Vainqueur qu'une branche
d'Olivier fauvage ; mais les
Peuples paffionnez pour la
gloire , ne s'arreftoient pas à
des confiderations fi baffes .
Celuy qui remportoit l'hon .
neur de ces courſes , mefuroit
le prix de fa victoire par le
nombre de ceux qui en étoient
les témoins , & trop payé de
GALANT. 101
fes travaux par les acclama..
tions publiques , il n'aſpiroit
qu'à l'avantage glorieux de le
voir couronner
aux yeux de
toute la Grece. Si ce Grec
donne un bouquet de Dia
mans à Jupiter, ce n'eft pas que
les Diamans foient la récompenfe
de fa courſe , comme
noftre Cenleur l'a cru . C'eft
une offrande qu'il fait au Dieu
protecteur des Jeux , pour le
remercier de fes bienfaits ; &
s'il luy fait un don fi confides
rable , c'est parce que la gloire
eftant le prefent le plus magnifique
que les Dieux faſſent
I iij
102 MERCURE
aux hommes , ceux qu'ils ho .
norent d'une maniere fi digne
de leur grandeur , ne fçauroient
leur offrir des dons affez
précieux pour leur témoigner
leur reconnoiffance.
Noftre Auteur continuant
fes reflexions , paroift furpris
de la maniere que je fais mar-.
cher Junon. A quoy bon cerie
pompe qui l'accompagne? Les Poër
tes , dit il , n'ont jamais donné à
cette Déeße une fuitefi nombreuſe-
J'avoue qu'ils fe font contentez
de nous marquer que Ju
non dominoit fur les gran
deurs & fur la puiffance. Ils
GALANT. 103
avoient leurs raifons pour n'en
dire pas davantage , lans dou
te dans leur fiecle la vertu confondoit
encore toutes les con.
ditions , & l'on ne difcernoit la
fortune qu'au bon uſage des
biens , & au merite des bonnes
actions. La grandeur douce ,
acceffible , modeſte , attentive
à foulager les malheureux , ſe
faifoit un plaifir de defcendre
pour prévenir leurs befoins ;
mais depuis que les hommes fe
font diftinguez par le merite
arrogant qu'ils tirent des richeffes
, depuis qu'ils ont attaché
la felicité de la grandeur à
I
iiij
304 MERCURE
la vanité des dehors, peut.eftrẻ
m'a tilefté permis d'augmen
ter la fuire de Junon , & de la
marquer par de nouveaux cara
Aeres. L'occafion eftoit trop
favorable de décrier en paffant
les illufions de la Fortune , &
de rabaiffer en quelque forte
l'orgueil de l'homme , par la
confideration de fon eftat.
Mais voici où l'Auteur de la
Critique veut me convaincre
d'une contradiction toute vifible.
A juger de la confiance
qu'il fait voir en m'opoſant lè
Sophifme , on diroit qu'il eft
prefque fûr de m'embaraffer.
GALANT: icy
Pallas , dit il', n'a pas pu vendre
la Pudeur fur le Mont Ida ; car
fila Pudeur vient de naiftre , com .
ment a telle esté venduë par le
paffé?Oh , que noftre Cenfeur
a dû s'applaudir de cette reflexion
, & fe fçavoir bon gré
d'une fi heureuſe découverte!
Cette vaine fubtilité roule fur
une équivoque affez legere , & il
paroift que l'Auteur a affecté
de confondre le fentiment de
Pudeur naturel à tous les hom
mes avec la Divinité que l'on
appelle Pudeur, & qui prefide à
la modeftie.L'Antiquité toû
jours extravagante dans fon
106 MERCUR
culte , ne pouvoit pas s'ima
giner que Jupiter n'euſt eſté
fort embaraffé s'il avoit efté
feul chargé du foin des affaires
du monde. C'eſt pour cela
qu'elle affignoit à chaque Divinité
fon employ. Les unes
prefidoient à certaines vertus.
Ce n'eft pas que les vertus fuffent
inconnues avant leur naif
fance , mais c'est que par le
caractere particulier de leur
Divinité , elles eftoient plus
propres à les maintenir & à les
fortifier dans le coeur de l'homme.
Hebé prefidoit à la Jeu .
neffe ; mais avant ſa naiſſance
GALANT. 107
il y avoit de la jeuneffe &
de l'embonpoint parmi les
Déeffes . Pallas ne laiffoit pas
d'eſtre modeſte avant que la
Pudeur naquiſt , parce qu'il
y avoit beaucoup de differen
ce , entre le ſentiment de pu
deur que la fage Déefle avoit
naturellement dans fon coeur ,
& cette Divinité naiffante qui
prefidoit à la modeſtic. C'eſt
ainsi que l'homme entraîné
par le plaifir de la Satire , fe
joüe quelquefois de la verité;
car enfin quoy qu'en diſe nô
tre Auteur , je ne puis mepers
fuader qu'il ne foit pas entré
108 MERCURE
·
luy même dans une diftinc
tion fi naturelle.
S'il falloit raifonner fuivant
fon idée , nous devrions donc
méprifer toutes les judicieu
fes allegories que les Anciens
nous ont laiffées. Que deviendra
cette ingenieuſe morale
que nos Peres ont enveloppée
du voile miſterieux de la Fa :
ble ? Il est peu d'ouvrages de
cette nature où l'on ne décou
vre aucune contradiction , &
il m'eft aifé de faire voir que
je n'ay pas feulement la raifon
de mon parti ; mais que je puis
encore me juftifier par de
grands exemples.
GALANT. 109
Un jour , dit un Ancien ,
les Dieux celebroient une Fe .
fte pour la naiffance de Venus .
Porus , Dieu de l'Abondance ,
ayant bû du Nectar plus qu'à
L'ordinaire
dans le jardin de Jupiter . Il y
rencontra Penia , Déeſſe de la
pauvreté, & il en devint éperduëment
amoureux . La Déeffe
s'alla
promener
inftruite de la maxime de la
plufpart des Belles qui fçavent
fe radoucir à la vie d'un
Amant favorifé de la fortune ,
ne fe trouva pas d'humeur à
le rebuter. Bien toft s'eftant
trensez contens l'un de l'aug
Plat, in conviv, cap. 7 .
110 MERCURE
tre , l'Amour naquit de leur
bonne intelligence. Si noftre
Cenfeur ne fepare pas le
penchant
à l'amour , de la Divinité
qui y prefide ,fil court rif-
¡ que de le voir dans le même
embarras. Quoy , dira- t- il
amoureux de cette Déeffe
avant la naiffance de l'Amour?
Voila unecontradiction manifefte.
Je ne fuis pas d'avis pour.
tant de condamner fur fa parole
l'Auteur de cette ingenieuſe
Fable , & fans nous élever
icy aux fublimes applications
qu'il en a faites , apprenons
du moins de cette fiction
GALANT
114
que l'amour eft de tous les
cftats , & que fans avoir égard
pour les conditions & pour les
richeffes , il fçait égaler tout
ce qu'il affemble .
Mais que puis je répondre
à la reflexion que fait noftre
Auteur touchant la Décffe de
la Beauté ? Puis que les Graces,
dit- il , avoient pris foin de coiffer
Venus, fes beaux cheveux ne flotoient
pas fans art. De bonne
foy , outre que la remarque
eft puerile , il connoift mal le
caractere des Graces . Elles avoient
à la verité coiffé Venus,
mais elles n'avoient garde de
12 MERCURE
mefler l'art à ſa parure. Elles
font naturellement fimples &
naïves Les anciens les repre.
ſentoient toutes nuës , pour
nous faire entendre qu'elles
font ennemies de l'artifice &
de l'affectation . Une belle
Femme en defordre en paroift
beaucoup plus belle . Il est dans
le beau Sexe une negligence
heureute , qui plait mieux que
tous les brillans dehors que le
luxe introduit. Tandis que les
ornemens nous attachent , la
beauté nous échape , & nous
perdons en faveur de la paru .
re , ce que deux beaux yeux
*
GALANT. 113
ont de plus touchant. Heft
donc juſte que la Déeffe de la
Beaute ne le confie qu'en la
beauté même ; qu'elle ſoit fimà
ple dans fes habits , que fes
cheveux flotent fans art fur fes
épaules , que la narure fe faffe
fentir en tout ce qu'elle fair.
Voila fon veritable caractere;
il faut en écarter l'artifice , de
peur de diminuer les agré
mens , & Venus ne doit mar.
quer de l'affectation que dans
le defir de paroiftre belle,
Si l'Auteur de la Critique
n'a pas trouvé la verité dans
les reflexions , au moins juſ-
Aoust 1701 .
K
"14 MERCURE
ques icy il les a appuyées fur
quelque vray-femblance; mais
que direz vous de celle- cy ?
Je ne fuis nullement furpris , dieil
, fi l'Amour épouvanta la Pu
deur avec une fuite ſi funefte. Il
eft bien furprenant qu'un
homme qui lit un ouvrage
avec cette exacte attention
que l'efprit de la Cenfure exige
, ne fe foit pas apperçu qu'il
y a tout le contraire de ce
qu'il avance. Puifqu'il aime fi
peu la verité , n'ay- je pas lieu
de m'écrier que cet Auteur
peu jufte dans fes reflexions
merite d'être repris dans la ma,
GALANT 115
niere dont il veut reprendre ?
Il s'en faut bien que la Pudeur
foit épouvantée. Au contraire,
c'eft l'Amour qui craint,
qui s'allarme , qui s'agite ; c'eſt
luy qui regrette les delices &
la liberté de Paphos . Sinoftre
Auteur connoiffoit un peu le
coeur de l'homme , il auroit
compris qu'il falloit en cette
occafion reprefenter l'Amour
dans le trouble & dans l'embarras
. En effet , n'est- ce pas
le caractere du vice de pâlir
aux approches de la Vertu , &
n'eft il pas vray que l'Amour ,
tout hardi qu'il eft , fe trouve
Kij
116 MERCURE
embaraffé devant des yeux
modeftes. La Pudeur luy imprime
je ne fçay quel reſpect
qui le rend tremblant & timi
de :tous les coeurs goûteroient
fans doute une Paix profonde
fi cette vertu pouvoit tenir fer.
me fur les premieres démar
ches de cette paflion.
F
Mais voicy à quelles ref
fources noftre Auteur eft réduit.
Diane , dit il , ne peutfouf.
frir qu'on luy parle d'Acteon fans
fe troubler ; ilparoift qu'on n'en
tendoit guere raillerie dans le Ciel.
Il eft vray que cette fage Déeffe
fe trouva piquée de colere & de
GALANT. 117
honte. Ce reproche luy caufa
autanr de confufion qu'elle en
reffentit à la vue du temeraire
Chaffeur.Pouvoit elle l'entendre
fans en eftre émuë. Ainfi fe
déconcerte la vertu modefte ,
quand elle fe trouve expofée à
foûtenir une raillerie injurieufe
& piquante, & qu'elle ne peut
y répondre fans rougir . Mais
Diane , ajoûre til , s'applique en
fuite à traiter une question de
Theologie. Quoy , nôtre Cenfeur
voudra-t il toujours nous
éblouir par de fauffes pensées
Eft-il poffible qu'il appelle
queftion de Theologie un rai-
4
118 MERCURE
fonnement qui ne peut eftre
plus familier Eft - il dans le
monde un efprit affez borné
pour ne sçavoir pas que l'Intention
fait le mal ? N'eft ce
pas une de ces lumieres naturelles
qui naiffent avec la raifon
? L'homme a beau quelquefois
vouloir ignorer cette
verité qu'il trouve en lui même.
La confcience foigneufe
de punir la mauvaife volonté
comme le crime , luy fait affezfentir
que c'est une connoiffance
de fentimentque la nature
a gravée dans tous les coeurs .
Dés que
la Pudeur fut gran;
GALANT, 119
de Jupiter l'obligea de venir
fur la terre , parce que fa prefence
avoit écarté la pluſpart
des Dieux ; c'eſt à quoy nôtre
Auteur ne peut confentir. 14
falloir , dit il , que le defordrefuft
hien grand dans le Ciel. Ill'eftole
en effet. Quelle horreur pour
cette fage Déeffe de voir tous
les joursles Dieux qui fe fignaloient
par descrimes ; Venus entre
les bras du Dieu de laGuerre
fon Epoux peu touché de cet
affront qui fe fervoit de fon
Art pour réjouir les Dieux par
le fpectacle de fon ' infamie ,
Mercure qui venoit fans ceffe
12C MERCURE
Fendre compte de les emplois
honteux , Jupiter au deffus des
autres Dieux autant par fes vi
ces que par la puiffance , enflamé
d'amour pour les filles des
hommes ; tantoft corrupteur
de leur innocence , tantoft infame
raviffeur , il n'eft point
de moyens qu'il ne mit en
ufage pour les fedaire. Ouy ,
fans doute , la prostitution &
la débauche estoient extrê
mes parmi les Immortels , &
la Pudeur ne pouvoit plus vi
vre avec eux fans bleffer la
pureté de fon caractere.
Certe illuftre Bannie vient
donc
GALANT: J21
donc fur la terré dans le fiecle
heureux consacré par l'innocence
des moeurs des hom .
mes. Les fuites de fa retraite
fourniffent à noftre Auteur
cette grande reflexion . Dés que
la Pudeur a paru , le monde s'eft
perverti , elle a esté une occafion de
produire un torrent de vices. Ne
vaudroit- il pas mieux , dit il ,
qu'elle n'euft jamais paru fur la
terre ? Tels font les détours
fecrets de l'amour propre dans
le coeur des hommes. Ils accufent
toujours le Ciel de leurs
malheurs, & le rendent garant
de leurs foibleffes . Les Dieux
Aoust 1701.
L
122 MERCURE
font donc coupables du mauvais
ufage que nous faifons de
leurs prefens. Quelle injuſtice
de faire rougir leur providence
des biens qu'elle nous a faits
Quoy , parce que la Pudeur eft
venuë fur la terre , files hom
mes ont méprifé fes infpirations
, luy doit on imputer les
defordres qui l'ont fuivie ? S'ils
ont efté plus attentifs à la
voix des paffions , reprefenrées
par cet Auteur inquiet ,
qui les a introduites fur la
terre , fi les feditieux mouvemens
qui fe font élevez du
fond de leurs coeurs, les ont fait
"
CALANT ; 123
révolter contre cette fage
Déeffe , eft ce fa faute , fi
l'Univers s'eft perverti ? Il n'eft
pas nouveau dans le monde
que la vertu foit une occafion
innocente du vice. L'envie
s'occupe fans ceffe à répandre
du fiel fur les bonnes actions.
La vertu floriffante , & le merite
récompenſé , ne trouve.
ront jamais grace devant fes
yeux . Vice fans plaifir , paffion
infipide , feule elle fe nourrit .
de fes propres amertumes.
C'est elle qui caufe les divifions
& qui fufcite les querel ..
les , Noftre Cenfeur dira t- il
Lij
124 MERCURE
que pour nous garantir des
maux que caufe l'envie , il
vaudroit mieux que la vertu
n'eut jamais paru dans le
monde ?
Enfin l'Auteur de la Critique
finit fes reflexions en me
reprochant que ce que j'appelle
Pudeur dans les enfans ,
n'est autre chose qu'une heureuſe
ignorance dans ce que cette vertu.
doit connoiftre pour s'allarmer ,
& ne s'allarmer qu'avec raifon .
Mais de bonne foy , s'eft il
apperçu que cette diftinction
ne peut eftre plus injurieuſe
au beau Sexe , dont il fe declare
GALANT. 125
le défenfeur ? Pour mieux entrer
dans fon idée , examinons
un peu le veritable caractere
de la Pudeur . C'eſt une vertu ,
fije ne me trompe, tremblante
& timide , qui s'allarme fans
déguiſement de tout ce qui luy
fait peur. Elle n'attendpas pour
rougir les approches du vice ,
elle en craint encore l'ombre
& l'apparence. Un de fes plus
grands agrémens eft de la voir
quelquefois le troubler fans
fondement & fans railon .
Toujours innocente & naïve ,
elle n'est jamais fi belle que
quand elle confifte dans l'i-
Liij
16 MERCURE
gnorance du mal. Je croy que
c'eft une peinture naturelle de
cette vertu. Suivanc noftre
Auteur , la prudence des Femmes
eft d'un autre caractere.
Elle doit connoiftre avant que
de s'allarmer , & ne s'allarmer
qu'avec raiſon ; mais quel Portrait
bons Dieux, veut- on nous
faire icy d'une vertu fi pure ?
Quelle eftcettePudeur éclairée
& curieufe , qui veut connoiftre
le vice avant que de s'en
allarmer , qui tire hardiment
le rideau qui le couvre , pour
examiner fi elle s'allarme avec
raifon ? Tranquille à la vûë du
GALANT
127
crime , elle tient les yeux ouveris
fur les premieres démarches
de la licence & du defor.
dre , & délibere encore fi elle
doit en rougir . Voila fans doute
une Pudeur d'un caractere
bien étrange . Ne diroit on pas
que noftre Cenleur par ce raifonnement
, tâche de juſtifierla
Fable qu'il cenfure , puis qu'il
ne donne en partage au beau
Sexe que cette apparence de
modestie , que la Pudeur laifie
fur la terre aprés fa retraite.
• Je ne fçaurois , Monfieur ,
finir ces remarques fans me
plaindre de l'Auteur de la Cri-
Liiij
128 MERCURE
tique , qui tâche de me rendre
odieux , en voulant faire entendre
que cette Fable eft rout
à fait injurieufe au beau Sexe.
Il fouhaite fi bien de le voir
vangé , qu'il m'abandonne
en finiffant aux rigueurs de
quelque Belle, Tribunal terri
ble , dont il connoift fans dou.
te toute la feverité. Cette
conduite doit d'autant plus me
furprendre , que le deffein
d'offenfer les Femmes a toujours
efté bien éloigné de ma
penfée Je ne fuis pas d'humeur
à fignaler ma jeuneſſe
par le merite d'une opinion
GALANT
129
bizarre , & tout à fait oppofée
à mon naturel. Je declare donc
avec la même fincerité , que
je n'ay pretendu faire qu'une
Fable. J'ay voulu tenter jufqu'à
quel point on pouvoit pouffer
une impofture, quand on don
ne une libre carriere à l'imagi
nation. Enfin c'eft une espece
de Paradoxe que j'ay choifi.
Vous fçavez que les hommes
ont toujours tiré vanité de
foutenir des fentimens qui fe
trouvent oppoſez aux veritez
les plus connuës ; mais malgré
cet ufage pernicieux , qui nous
enfeigne à défendre gratuite130
MERCURE
ment le menfonge , je fçay la
juſtice que je dois rendre a des
vertus , qui pour n'eftre pas
generales dans le Sexe , n'en
doivent eftre que plus pretieufes
à nos yeux.
Une indiſcrete malignité
a porté de tout temps les hommes
à cenfurer la conduite
des femmes . On trouve de ces
diffamations injuftes dans les
Annales de tous les fiecles ;
mais aprés tout , eft ce aux
hommes à fe plaindre de leur
vertu , eux qui le font une
malheureuſe vanité de la détruire
, qui regardent l'inno
Y
GALANT 13
cence dans le Sexe commeun
attrait qui pique & qui réveil
le leur paffion . Toûjours actentifs
à le féduire , toûjours
prefts à forcer les retrancheméns
facrez de l'honneur &
de la modeftie , ils ne trouvent
plus du gouft au crime , s'il
n'en coûte fort cherement à
la vertu .
Voilà , Monfieur , ce que
j'avois à répondre à l'Auteur
de la Critique de la Fabled'He
bé. Je fçay bien qu'il m'accufe
de m'eftre fervi de quelques
termes hors du bel uſage,
Quoy qu'il ne juftifie pas cette
132 MERCURE
#
remarque , je ne laiſſe pas de
fentir avec douleur toute la
confufion
de ce reproche
. Il
eft vray que je fuis né pour
mon malheur , dans une Province
décriée par l'irregularité
du ftile , & par la rudeffe des
expreffions ; mais j'avois cru
qu'en prenant foin de faire
connoiftre ma Patrie , fon nom
m'avoit acquis en quelque
forte le droit de faillir , au
moins à cet égard. Si je n'avois
efperé par cet aveu de
prevenir la cenfure , j'aurois
imité noftre Auteur dans la
précaution qu'il a prife de fe
A
་
GALANT.
123
cacher, qui me paroift fi judicieufe.
Je me ferois difpenfé
de répondre à fa Critique , fi
je n'avois dû me juftifier auprés
du beau Sexe qu'on pré- .
tendoit que j'avois offenfé.
D'ailleurs , Monfieur , l'honneur
que vous m'aviez fait
d'approuver cette Fable , m'obligeoit
à défendre le juge.
ment avantageux que vous en
aviez rendu . Je fuis , & c .
M'de
Vertron , pour foutenir
la qualité de Protecteur
du
beau Sexe , fait toujours
quel
que nouvelle
galanterie
d'eſ134
MERCURE
prit à la gloire, des Dames. Je
vous ay entrerenuë plufieurs
foisdes brillantesSocietez qu'il
avoit faites avec elles aux Lotteries
de Beauvais , de Dijon , de
Troyes & à celle de Tours, qui
vient d'eftre tirée. Comme il
s'eft encore affocié avec des
Dames de confideration , à la
Lottterie Royale , il en a
rempli les Numero de divers
noms , qui font l'éloge de fes
illuftres Affociées , & fon Por
trait , ce qui luy a donné occafion
de faire le Dialogue fuivant,
dans lequel le Coeur par
la bouche. Je ne doute
le
par
GALANT. -23)
point que vous n'y trouviez
cet agrément delicat que vous
cherchez dans les Ouvrages
de cette nature.
DIALOGUE
DU COEUR
ET DE LA BEAUTE' .
La Beauté
D'où vient que vousfuyez en me
voyant paroiftre ?
Le Coeur.
C'eftque j'aime ma liberté.
Je fuis le Coeur , vous etes la
Beauté ,
Etje crains de vous trop connoiftre.
La Beauté.
Ehi quoy , la Beauté vous fait
peur?
126 MERCURE
Eft- ce là tout l'effet que produifent
mes charmes ?
Lé Coeur .
Vous n'avez qu'un dehors trompeur
;.
"L'amour qu'on prend pourvous , n'eft
jamais fans allarmes ,
Vos attraitsfor trop dangereux,
Et fi- toft qu'on vous voit, on devient
malheurex.
La Beauté .
Vraiment j'admire la peinture
Dont il vous plaift de m'honorer;
Et fi ce beau Portrait eft fait d'aprés
nature ,
Je n'ay plus qu'à me retirer
Dans quelque affreufe folitude.
Quoy ! je ne cauferois que de l'inquietude!
Moy qui n' afpire qu'à charmer.
Je voudrois obliger tous les Coeurs àfe
plaindre!
GALANT.
137
Et je n'aurois des traits que pour me
faire craindre ;
Quand je cherche à me faire aimer
!
Le Coeur.
Il ne tiendroit qu'à vous d'eftre tou
jours aimable.
" La Beauté .
De grace , apprenez- moy cet impor
tant fecret;
ά
Si je déplais , c'est à regret ,
Etje ne fcache rien dont je ne fois
capable ,
Pourme faire de tous les Coeurs
De fidelles adorateurs .
Le Coeur.
Pour nous plaire toujours il faudroit
vous défaire
De certaine Sscietė ,
Qui, ne nous accommode gueres
Aouft
1701 .
M
138 MERCURE
Sans ceffe auprés de vous nous voyons·
la Fierté ,
Toujours dédaigneufe , inquiete,
Et Dieu fcait comme elle nous
traite !
Dès qu'elle voit un pauvre coeur.
Réduit à vous demander grace,
Elle vous arme de rigueur ,
Et la plus violente ardeur
Ne vous donne que
de la glace.
La Beauté .
•Monfieur leCoeur ,je vous entens ,
Ou dumoinsje vous crois entendre.
Vous craignez en amour de perdre
voftre temps ,
3
Et vous capitulezavant que de vous
rendre.
Mais ce n'est pas à vous à m'impofer
des Loix ,
Et chacun à fon tour doit foutenirfes
droits
GALANT 139
Trop de douceur eft dangereuse,
Sur tout dans le commencement;
Et pour vous parler franchement,
Votre ardeur s'affoiblitfi - toft qu'elle
eft beureufe .
Le Coeur.
Prenez donc un temperament;
Nefayezpour un Coeurfidelle
Ny trop douce , ny trop cruelle.
La Beauté.
Fe le veux bien ;
Le Coeur.
Et je vousfais ferment
De conferver pour vous une amour
immortelle.
La Beanté & le Coeur enfemble .
Rien ne fied mieux à la Beauté
Que la Douceur & la Fierté .
Mij
140 MERCURE
Je vous envoye l'Extrait
d'une Lettre écrite à Rome
les du mois paffé.
Un Gentilhomme Calviniste ,
des premieres Familles d'Ecoffe ,
voyant le Pape dans l'Hôpital
du Saint Efpritfervir les Malades
, & affifter un agoniZant
la mort , dit à un de fes Amis , qui
l'amena le même jour au Pere du
Buc, Theatin , qu'il eftoit pleinement
convaincu que le Pape n'eftoit
pas l' Ante- Chrift , comme on
le croyoit dans fa Religion . Le P.
du Buc luy leva toutes les difficultez,
& éclaircit tous fes doutes,
particulicement fur la Chaire de
GALANT 145
Saint Pierre , & il le fit avec un
fi grand fuccés , que ce Gentil
homme rentra quelques jonrs aprés
dans le giron de l'Eglife , avec une
grandefatisfaction de Sa Sainteté,
qui parles exemples d'une humilivé
profonde , reprime l'orgueil de
! Herefie.
Le Pere du Buc, qui a efté ho
noré par le défunt Pape, d'une
Chaire de Profeffeur de Controverfe
au College de la Propagande
, comme je vous l'ay
déja marqué , travaille fort
utilement à la converfion des
Heretiques, eftant conſommé
dans cette fcience par une pra
142 MERCURE
tique de prés de quarante années
, qui luy a fat meriter
une penfion du Clergé de
France.
Le 3 du mois paffé les Re
ligieux de la Charité de Poitiers
, firent en leur Hôpital
lá Ceremonie de la Canonifation
de leur Pere Saint Jean
de Dieu , avec un fi bel ordre ,
une devotion fi generale &
une joye fi univerſelle de tout
le Peuple de cette grande ville
& des environs , que depuis
longtemps on n'a vu ces chofes
concourir fi également enfemble
pour rendre une ſolemGALANT.
143
nité tres- celebre . Celle cy du
ra huit jours . Elle commença
par une Proceffion generale, a
laquelle affifterent toutes les
Communautez Régulieres &
Séculieres , & un grand nom .
bre de perfonnes de merite &
de diftinction de l'un & de
l'autre Sexe , de la ville & de
la Province. Cette illuftre Affemblée
partit de l'Eglife Ca
thedrale , & paſſa au milieu de
la Bourgeoilie , qui avoit efte
rangée en double haye des
deux coftez des rues jufques
a l'Eglife de la Charité , où
elle fe rendit. Tout infpiroit
144 MERCURE
un air de pieté & de venera.
tion . Les perfonnes de tout
âge paroiffoient dans la modeftie
& dans le recueillement
, Les Cloches de toute
la ville failoient par leurs carillons
une agreable harmonie.
Les voix concertéesd'un grand
nombre de Muficiens compofoient
une Simphonie raviffante
, la multitude des
Bannieres expoloit a la vuë
un charmant fpectacle . M
Degerard , Evêque de cette
Ville , augmenta encore par fa
prefence l'éclat de cette belle
Affemblée. Il officia ce premier
GALANT 145
mier jour avec une pieté , une
modestie , & une gravité qui
donnoient également de la de
votion& du refpect pour les au
guftes Mifteres qu'il celebroit .
Il alla enfuite
familierement
au Refectoire, mangea avec les
Religieux , y obferva le filen .
ce regulier , fut attentif à la
lecture pendant tout le repas ,
& ne voulut que la petite portion
que l'on y donnoit à cha .
que Religieux . Ce Paſteur
pieux & zelé auroit volontiers
continué à donner les jours
fuivans , à tout ce grand Peuple
des exemples de fa venera-
Aoust 1701,
N
146 MERCURE
tion pourun figrand Saint , fi
fa vigilance , qui le rend toujours
attentif à la conduite de
fon Troupeau , ne l'en cuſt
comme arraché , pour aller
continuer la vifite de fon Dio .
cefe , laquelle il fait avec une
exactitude vraiment paſtorale.
L'Eloge du Saint fut prononcé
tous les jours de cette Octave,
par differens Predicateurs ,
qui toucherent efficacement
les coeurs par leur éloquence
,
& par les actions merveilleufes
de charité & de penitence
qu'ils rapporterent du Saint .
La decoration de l'Eglife, &fur
GALANT 47
tout du grand Autel , fut tresbelle.
La maniere ingenieuſe
dont les chofes eftoient difpofées
,fit avoüer à tout le mon
de que la beauté des ornemens
peut eftre de beaucoup augmentée
par l'art de les placer
avec induſtrie. Enfuire de l'E .
glife , on voyoit les Pauuvres ,
malades couchez fort proprement
dans leurs lits , que l'on
remarqua eftre entierement
neufs , ce qui neanmoins ne
peut paffer que pour un des
moindres effets des foins continuels
que les charitables Re.
ligieux de ce faint Ordre pren-
Nij
148 MERCURE
nent la nuit & le jour auprés
des Malades , pour leur donner
ou pour leur procurer
tout ce qui peut contribuer à
la fantification de leurs ames ,
& au foulagement des infirmitez
de leurs corps. Les jours
fuivans , les Chapitres & les
Communautez regulieres , officierent
felon l'ordre dont ils
eftoient convenus & firent
paroiftre entre eux une fainte
émulation à fe furpaffer en pieté
, en bel ordre , en Mufique ,
& en magnifiques Ornemens .
Enfin la clôture de cette fo .
lemnelle Octave fut faite par
>
GALANT. 149
le celebre Chapitre de Saint
Hilaire , que fon origine , fon
antiquité & fes prérogatives
rendent un des plus venerables
du Monde Chreftien .
L'Air nouveau que vous
trouverez icy , m'a eſté envoyé
de Touloſe.
AIR NOUVEAU.
IRisfut mon premier Amour,
Par mes foupirs jeſceus toucher
fon ame ;
Mais je m'apperçon chaque
jour
Qu'elle brûle d'une autre flâme.
Niij
150¹ MERCURE
Helas ! dans monfort malheureux
Faut il avoir tant defoibleſſe ,
Que l'infidelle encor puiſſe plaire à
mes усих ,
Et qu'ellefoit ma derniere foi.
bleffe ?
Vous fçavez ,Madame, combien
on a perfectionné les
Sciences & les Arts dans le
dernier fiecle. Je vous ay envoyé
dans mes Lettres plufieurs
nouveautez
en ce genre.
Voicy ce qu'a écrit M' de
Haute feuille fur la perfection
da fens de l'Oüye qu'il pretend
avoir trouvée .
GALANT.
151
A MONSIEUR ***
JE
E me fuis plufieurs fois étonné
comment on avoit fi
fort negligé les fons & le fens
de l'Oüye , vû la perfection
que l'on a donnée à celuy de
la Vue & les belles découver
tes que l'on a faites fur la lu
miere.
"
Je crus d'abord qu'il eſtoit
impoffible de perfectionner
ce fens , mais ayant medité
quelque temps fur ce ſujet ,
je n'apperçus aucune raiſon
qui empêchât que l'on ne
pût perfectionner l'Ouye auf
N
iiij
152 MERCURE
fi - bien que la Vuë , puifqu'il
ne s'agit
que de rendre
fenfible
ce qui ne l'eſt pas , ou
ce qui ne l'eft que tres peu ,
& que les Sons
tres foibles
& fenfibles
a noftre
Oreille
,
ne laiffent
pas d'eftre
Sons, &
de le faire entendre
à des Animaux
qui ont l'Ouye plus
fubtile .
J'ay remarqué qu'il n'y a
que les fens de la Vuë & de
l'Oüye , qui puiffent eftre perfectionnez
par artifice , parce
que leur fenfation fe fait par
l'ébranlément d'une matiere
liquide, interpolée entre leurs
GALANT: 153
que
organes & les corps qui produifent
le fon & la lumiere , &
la ſenſation de l'Odorat ,
du Gouft & du Toucher fe
fait par l'application des corps
mefme fur les organes de ces
fens . Quoy que les Odeurs
proviennent quelques fois des
lieux fort éloignez , ce n'eſt
que l'aplication des particules
qui fortent des corps odorans ,
lelquelles ébranlent les nerfs
olfactoires , de la mefme maniere
que les liqueurs ebran
lent les Nerfs de la langue ,
& que les corps le font fentir
en touchant la peau .
154 MERCURE
On a rendu les chofes fenz
fibles à la Vuë , par le moyen
des verres qui groffiffent , ou
par la differente capacité des
tuyaux , comme dans le Thermometre
ou dans le niveau
que j'ay publié , compoſé de
Mercure & d'huile de Tar
tre , & par plufieurs autres
moyens. Pourquoy feroit- il
impoffible de trouver cette
fenfibilité dans le fens de
l'Oüye ? Ne l'a t on pas déja
trouvée dans la Trompette
parlante , puis qu'elle n'eſt
qu'un moyen de rendre la voi
fenfible à une grande diſtance
!
GALANT 151
où on ne la pouvoit entendre?
Il est vray que ce moyen
n'eſt pas celuy que nous
cherchons , parce que nous
voulons entendre , & n'eftre
pas entendus , comme nous
voyons avec les lunettes d'ap
proche , & que nous ne fom;
mes pas vus.
Les Anciens ont imagine
les Cornets dont la plupart
des Sourds fe fervent , & les
Sçavans modernes ont cru ,
qu'en donnant à ces Cornets
une figure Parabolique , Hyperbolique
, Elliptique , ou
quelque autre femblable, qui
156 MERCURE
reünift les rayons de la lumiere
en un point , ils reüniroient
pareillement le Son en un point
au fond de l'Oreille , & rendroient
par confequent la fenlation
plus forte ; mais ils fe
font trompez , & en plufieurs
autres rencontres , où ils ont
fait un parallele du Son & de
la Lumiere. Les Cornets , de
quelque figure qu'ils foient ,
ne produitent point d'autres
effets que celuy des batardeaux
, font on fe fert aux mou.
lins à eau , pour en faire tomber
une plus grande quantité
fur leurs roues , qui n'iroient
GALANT. 197
point plus vifte , quoy que ces
batardeaux euffent la figure
d'Hyperbole , de Parabole ou
d'Elliple.
J'ay imaginé un autre inſtrument,
en qui la figure & la re-
Alexion n'ont aucun lieu , afin
de rendre fenfibles les plus
petits bruits , lequel est fondé
fur le mefme principe ,
que celuy dont je me fuis fervi
pour l'explication des trompettes
parlantes , & fur l'orga .
ne de quelques animaux qui
ont l'Oüye tres fubtile ; mais
comme le raisonnement n'eft
rien fans l'experience , j'ay fait
158 MERCURE
faire cet Inftrument , & lors
que je l'aplique à mon oreille,
j'entens des bruits tres grands
& tres confus. Les perfonnes
qui marchent dans la ruë me
paroiffent exciter autant de
bruit qu'une Armée entiere.
Le froiffement de leurs fouliers
fur le pavé reffemble au raclement
violent qu'on fait lur
les pierres , ou à une meule
qui écraferoit des cailloux.
Les voix me paroiffent comme
fielles eftoient produites
par des Trompettes parlantes ,
mais dans une telle confufion
que je n'en puis diftinguer
GALANT. 159
aucune, ce qui me fait croire
que l'utilité de cette invention
ne fera pas auffi grande
que
celle des lunetes d'aproche
à caufe de la deftruction des
fons les uns par les autrre.
On experimente tous les jours
dans les compagnies , qu'on
ne peut entendre fept ou huit
perfonnes qui parlent en mê
me temps , & on ne les entendroit
pas mieux , quoy
qu'ils priffent chacun une
Trompette parlante , qui augmenteroit
huit ou dix fois la
force de leur voix . Il n'en eft
pas de mefme de la lumiere
160 MERCURE
& du grand jour , qui empê.
chent à la verité l'effet des lunettes
d'aproche , mais on les
ôte facilement par le moyen
des tuyaux.
Quelques experiences que
j'ay encore à faire fur ce fujet ,
m'empefchent de declarer la
conftruction de cet inftru .
ment , joint que n'eſtant point
encore dans la perfection , il
feroit facheux de publier une
Invention dont un autre s'atri
bueroit la gloire , en y ajoutant
peu de chofe , ou même
en la perfectionnant . J'ay fait
plufieur remarques confideraGALANT.
I
16
?
bles avec cet Inftrument , que
je publieray quelque jour, & je
parleray d'un phénomene
qui quoy que tres fimple &
trivial , explique clairement ,
& fait appercevoir à l'oreille
tout ce qui appartient au Son ,'
de la mefme maniere que les
vibrations des pendules font
connoiftre les vibrations invifibles
des cordes qui font
tenduës fur ces fortes d'Inftru .
mens.
Ce phénomene n'eft autre.
chofe , que l'agitation que
l'on donne avec la main , aux
longues cordes qui pendent.
Aouft 1701.
Ο
162 MERCURE
du haut des bâtimens élevez,
laquelle produit des ferpente
mens & des ondulations , qui
ont beaucoup de raport à celles
qui fe font dans l'air par les
corps frapez , qui excitent du
bruit , & qui expliquent beaucoup
mieux à mon fens la propagation
du Son , fa reflexion ,
&c. que les cercles qui fe font
fur la furface de l'Eau .
Ceux qui feront cette expe.
rience appercevront viſible.
ment que ces ondulations
font toutes egales , & qu'aprés
avoir couru tout le long
de la corde & eftre parvenües
GALANT, 163
2
au haut , elles reviennent
fur
leurs pas , & la corde remonte
plufieurs fois de fuite , ce
qui explique
l'Echo & fes
differences
. Lors que l'on agite
deux cordes égales en mê
me temps avec la mefme for.
ce , elles reprefentent
l'uniffon .'
Sielles font inegales , & que les
ferpentemens
ou les ondulations
de l'une foient plus grandes
ou plus lentes que celles
de l'autre , ce font les diver
ſes confonnances
, & elles ont
rapport aux tons graves ; & les
petites aux tons aigus. Enfin
il n'arrive rien aux Sons , qui
O ij
164 MERCURE
n'ait quelque analogie avec
ces ferpentemens ou ces ondulations
, comme je le feray
voir quand je répondray aux
objection , que l'on a faites
contre l'explication que j'ay
donnée de l'effet des Trompettes
parlantes , fondée fur
ce fameux principe de l'Equi
libre des liqueurs de M ' Paf.
chal , qui eft un des plus beaux
& des plus grands principes
qui foit dans la Nature , fans
lequel il eft impoffible d'expliquer
clairement la
propagation
du Son , le tremblement
des vitres , des plan,
GALANT: 165
chers, des murs, des maiſons ,
& mille autres effess femblables.
Je vous ay déja parlé de
M' l'Archevêque de Philippopoli,
que la curiofité ſeule de
voir le Roy a fait venir enFrance.
On m'a donné depuis fon
départ deux traductions des
Complimens qu'il a faits à Sa
Majesté en Italien . Il fit le
premier lors qu'il eut fa premiere
audience ; & le fecond ,
lors qu'il cut fon audience
de congé. Ce Prelat a moins
efté charmé de tout ce qu'il
a vû en France , quoy qu'il l'air
166 MERCURE
efté beaucoup , que des grandes
qualitez qu'il a trouvées
dans le Roy , & des manieres
avec lesquelles ce Monarque
l'a receu . On ne peut décrire
celles de ce Prince ; il s'y
trouve je ne fçay quoy de fi
charmant & de fi engageant ,
fans qu'il defcende de la majefté
que fon rang luy prefcrit,
que tout le monde avouë qu'-
on n'a jamais oùy dire qu'aucun
Monarque en ait eu de pareilles
, & dans lesquelles on ait
trouvé tant d'affabilité meflée
avec tant de majefté.
Les heroïques vertus &les qua,
GALANT. 164
litez naturelles & Jurnaturelles
qui ornent Voftre Majefté , l'ont
élevée à un fi haut degré de gloire,
que
la
par tout , il n'y a point de pensée
qui ne les admire , de langue qui
ne les celebre , ny de coeur qui ne les
aime. Moy même , humble Serviteur
de. V. M. j'ay éprouvé
dans mon coeur une douce violence
une heureuſe inclination à venir
d'unPays fiéloigné , pour voir
unfi grand Monarque , parce que
jay cru devoir nommer à jamais
fortuné ce jour dans lequel j'ay eu
l'honneur de jouir de la prefence
d'un Roy , qu'on ne sçauroit voir
renommée s'en répandant
168 MERCURE
3
fans eftre dans lafouverainefelici.
té Vivezdonc Sire & vivezpour
le monde , vous qui n'avezjamais
vécu pour vous. Vivez heureux
pour voir tant de Rois & tant de
Princes , qui ne poffederont pas
moins les vertus que vous leur
donnez à imiter que les Etats dont
vous leur affurez la poffeffion .
Enfuite montrant une Croix
il continua en ces termes . Le
Grand Conftantin triompha de fes
Ennemis , & fonda le Royaume
Chreftien par la vertu de ce figne.
Par la vertu de ce même figne V.
M.fera la conqueste de plufieurs
Empires.
Harangue
GALANT: 169
Harangue de congé.
C'est avec raifon , ô Roy tres
puiffant , que toutes les Nations
toutes les Langues louent &
élevent vos actions furpernantes:
Pour moy , Sire , qui connois que
tout Eloge toute Langue eft
beaucoup inferieure aux beroïques
Exploits deVoftre Majefté, je les
revere& les admire avec un ref.
pectueux filence; & à l'avenir ,
tous ceux qui font fous ma con.
duite prieront Dieu avec moy qu'il
vous comble de bonheur , pour fer
I vir d'exemple aux Rois , &fur
Aouft 1701, P
170
MERCURE
tout à ceux de vostre Sang , afin
qu'ils entreprennent d'auſſi mer.
veilleufes actions , qu'ont toujours
efté celles de Voftre Majeſté.
Le 7. de ce mois , la Province
des Recollets
de Saint
André celebra le Chapitre
à
Valenciennes
. Toutes les éle
ations fe firent au premier
Scrutin
& le Pere Jofeph
Doyen fut élu Provincial
.C'eft
un homme de capacité
& de
merite , fort connu dans l'Ordre
par les Charges qu'il a dignement
remplies. Aprés les
élections
, qui avoient
efté
GALANT . 171
.
précedées par une Meſſe du
Saint Efprit , où affifterent plus
de cent Religieux , on fit une
Proceffion dans la Ville , le
Pere Cherubin , qui prefidoit
au Chapitre eſtant à la teſte.
Comme le privilege de porter
publiquement le Saint Sacrement
eft accordéà cet Ordre,
le nouveau Provincial le porta.
Un des Peres de cette même
Province , fit à Hoftel de
Ville , tout le monde eftant
affemblé dans la Place , un
fort beau Difcours fur les me
rices de Saint François , & fur
la grandeur du Roy. Il y fia
Pij
172 MERCURE
entrer l'Eloge de Sa Majeſté ,
& ceux du Prefident du Chapitre
, & du nouveau Provincial
ne furent pas oubliez. On
retourna dans le même ordre
à l'Eglife des Recollets . La
Proceffion y fut reçuë au bruit
des Trompettes & des Timbag
les , que M' de Magalotti ,
Gouverneur , avoit envoyées,
Aprés Vefpres on foutint dans
la même Eglife une Theſe de
Theologie , dediée à ce même
Gouverneur. Tous les Avocats
du Chapitre y affifterent avec
le Clergé Seculier & Regu
lier. La conclufion de la difpu
GALANT 173
te fut affignée au Pere Eloy
Huet , Recollet de Paris , qui
ſe trouva au Chapitre. Il prit
occafion de haranguer & de
difputer en François , fur ce
que la Ville de Valencienne ,
depuis qu'elle avoit eſté conquife
, eftoit devenuë Françoife;
que l'attachement des Habitans
pour leur Roy, les avoit
rendus aufli polis , que s'ils
eftoient nez à Paris , & que
l'Affemblée eftant composée
de perfonnes de l'un & de
l'autre Sexe , il eftoit jufte que
tout le monde fuft inftruit.
La propofition qu'il attaqua ,
Piij
174 MERCURE
confiftoit à fçavoir s'il eftoit
à propos d'admettre certains
Penitens au Sacrement , ou d'en
differer l'abſolution . Tout ſe
termina par un Te Deum , fuivi
d'un Exaudiat , & M' le
Gouverneur regala les Peres
du Chapitre. Il y eut Theſe
chaque jour de la femaine.
Pendant que le Chapitre
eftoit affemblé , il ſe fit à Va
lenciennes une autre ceremo
nie qui n'eft point en ufage
dans nos Provinces de France.
Si toft qu'un Religieux a atteint
cinquante ans de Religion
, on celebre fon Jubilé ,
GALANT. 175
&con l'appelle le Pere Jubilaire .
Le Pere Gracis,qui l'eſt aujour
d'huy , s'eftant profterné à genour
devant l'Aurel , demanda
la grace du Jubilé au Pere Che .
rubin le Bel , qui l'ayant fait
relever , luy montra le Pere
Elby Huet , en luy difant que
ce Pere luy expliqueroit quelle
eftoit la grace qu'il demandoit.
Le Pere Eloy prit pour
fon Texte ces paroles de l'Ec
clefiaftique, Cum conſummave;
tit homo , tunc incipiet. Aprés
qu'il luy eut expliqué cette faveur
, & les nouveaux engagemens
où il étoit preft d'entrer,
P iiij
176 MERCURE
le Celebrant chanta quelques
Orailons marquées dans le
Rituel , & le Jubilaire chanta à
haute voix , Portio meafit in terra
viventium . Les Chantres ayant
entonné Jubilate Deo omnis terra
, le Choeur , qui à l'occafion
du Chapitre eftoit fort rempli,
continua ce Pleaume. Le Pere
Cherubin , Prefident & Offi
ciant , luy mit une couronne
de fleurs fur la tefte , avec un
Sceptre tout environné de
fleurs , & on pria à haute voix
qu'il puft s'en fervir pour paffer
le fleuve du Jourdain. On prefenta
à fes plus proches Parens
GALANT. 177
une couronne pareille à la fienne.
Toute la Ville fe trouva à
la ceremonie du Jubilaire ,
ainfi que ſes Amis & fes Penitentes
. Elle fut concluë parun
Te Deum chanté fur l'Orgue.
Le Celebrant & les Affiftans le
conduifirent ainfi couronné à
la Sacriftie ; aprés quoy on
regala la Famille avec les Peres
du Chapitre.
Les Officiers de Son Alteffe
Royale Monfieur , Frere unique
du Roy , qui l'avoient ſer
vi pendant fa vie avec le plus
d'attache & de defintereffe
ment , font encore ceux qui
178 MERCURE
fignalent aprés fa mort le ref
pect dont ils eftoient penetrez
pour un fi bon Prince .
M'Abbé de Longeville Harcoüet
, qui avoit eu l'honneur
de travailler long - temps fous
fes ordres , & par le fecours de
fes lumieres , en qualité de fon
Hiftoriographe
, à la deſcription
du beau Palais de Saint
Cloud , & à d'autres ouvrages,
même à des affaires de confc
quence, qu'une fi grande perte
a laiffées imparfaites ; fit faire
le premier jour de ce mois un
Service dans la grande Eglife
de Conty , dont il eft Prieur ,
GALANT. 179
6
pour le repos de l'ame de S. A.
R. On avoit annoncé
cette
ceremonie
funebre le Dimanche
precedent
, aux Prônes des
Paroiffes, afin que la Nobleffe
& le Peuple des lieux circons
voifins puffent s'y trouver.
Le mefme jour les Peres Barnabites
du College de Montargis
firent un Service folemnel
pour le repos de l'Ame de ce
même Prince. Le Clergé , la
Nobleffe
, & tous les Corps
de la Ville yaffifterent
. Le P.
Guillemeau
, Profeffeur
de la
Rhetorique
, fit l'Oraiſon_funebre
avec beaucoup
d'élo
180 MERCURE
quence. Toute l'Eglife fe
trouva tenduë de noir , & le
Mauſolée eftoit magnifique
.
Vous fçavez , Madame , que
cette Eglife a efté bàtie des
liberalitez
de feu Monfieur , en
action de graces de la victoire
qu'il remporta à la Bataille du
Montcaffel
le 11. Avril 1677 :
La premiere pierre fut poſée
en 1679. deux années aprés
cette Bataille . Vos Amis feront
bien aiſes de voir icy l'Infcription
qui eft au deffus de la
porte de l'Eglife , & qui fervira
de monument éternel à la
pieté de ce grand Prince.
GALANT 181
D. Q. M.
Sub invocatione Sancti Ludovici,
Philippus Dux Aurelia ,
Ludovici Magni Frater unicus ,
Germanis , Hifpanis , Batavis,
Apud Montem Caffelium
Profligatis ,
Publicum hoc Pietatis fua
Monumentum
D. V. C.
M. DC. LXXIX,
M' l'Abbé Nauguin eft
l'Auteur de l'Elegie que vous
allez lire.
2
182 MERCURE
SUR LA MORT
DE MONSIEUR .
HILIPPE ne vitplus , la Par
que impitoyable
PHI
Vient d'exercerfur luy fa fureur implacable;
Nos voeuxpour la fléchir ont eftéfuperfluss
Pleurez , Francois , pleurez , PHILIPPE
ne vit plus.
Toujours prefte à frapper fi-toft que
l'heure fonna ,
La barbare qu'elle est ne respecte
perfonne ,
Et traine enfacrifice aux pieds de fes
Autels ,
Comme un fimple Berger les plus
grands des Mortels.
CALANT; 183
Tonthomme doit mourir , c'est un Aïreft
fevere
Du fang même d'un Dieu fignéfur le
Calvaire ;
Mais les Princes fameux, les He
ros éclatans ,
Pour prix de leurs vertus devroient
vivre longtemps .
Que dis-je ? fi du Ciel lafageffe profonde
,
Les laiffe peu jouir des faux biens de
ce monde ,
Et fi comme des fleurs ils ne font que
paffer , [ compenfer.
C'est pour punir le Peuple & les re-
Enfin , PHILIPPE eft mort , mais.
toûjours defagloire
Les Francois dans leurs coeurs garderont
la memoire >
Et rappellansfans ceffa un fi cherfou
venir
184 MERCURE
Traceront fes vertus aux peuples &
venir.
L'on dira fa valeur & fes exploits de
guerre ,
Quand Louis luy permit de lancer.
fon tonnerre ,
NASSAU mis en déroute & nos fiers
ennemis
Défaits à Mont- Caffel & S. Omer
foumis. [ tendre ,
"L'on dira cette ardeur & fi vive &fi
Qui du haut des grandeurs l'a fait
cent fois defcendre ,
Pourvoir les affligez leur rendre tous
fesfoins,
Etfoulager le Peuple enſes preſſans
befoins .
Helas ! qu'un tempsfi courtfit d'heureufes
journées !
Nous ne les verrons plus , les voila
terminées.,
1
GALANT: 185
Occupez deformais à répandre des
pleurs ,
LOUIS fera témoin de nos vives
douleurs
,
Et nos triftes foupirs luy redirontfans
ceffe ,
Pour luy , pour tout fon Sang, noftre
extreme tendreffe .
Toy , qui fais le deftin des Peuples
& des Rois ,
SEIGNEUR , en ce moment daigne
entendre ma voix.
Si tafuftice encore demande des victi_
mes ,
Et fi pourmeriter lepardon de nos cri
mes ,
C'est peu d'avoirfouffert des tourmens
inoüis ,
Frape fur nous , GRAND DIEU ,
mais conferve Louis . ·
Aouft 1701. Q
186 MERCURE
Le 6. de ce mois Mle Car:
dinal de Noailles accompagné
d'un nombreux Clergé ,
benit & pola en prefence de
plufieurs Perfonnes de quali
té , qui estoient venues de
Paris , la premiere pierre de
l'Eglife que l'on bâtit fur les
ruines du Temple de Charenton
. Le Roy ya eſtably les Religieufes
Benedictines du
Prieuré de la Valdonne en
Champagne pour l'adorationperpetuelle
du Saint Sacrement
. Madame de Chauviré ,
qui en eft Prieure , reçut ſon
Eminence à la tefte de fa Com,
GALANT 187
munauté, & le Pere de la Motte
, Superieur des Barnabites ,
harangua fort éloquemment
Mile Cardinal fur cette cere
monie.
Les Vers
qui faivent
font
de M' Mallement
de Meffange
. La modeftie de celuy pour
qui ils ont efté faits , empêche
Auteur de le nommer. Il
veut defigner par le nom d'Apelle
, un des plus fameux
Peintres de noftre fiecle.
Apeindre les Heros la main d'A.
le
inform
De Nicandre à vos yeux expoſe
icy les traits.
Qij
188 MERCURE
Voulez vous voir fon coeur , &
fa fage conduite?
Dans l'Hiftoire fon bras les peint
parfes beauxfaits.
Vous ferez bien aiſe , ſans
doute, d'entendre la plainte de
la Fauvette de Mademoiſelle
de Scuderi fur la mort de cette
illuftre perfonne. C'eſt M
Moreau de Mautour Auditeur
de la Chambre des Comptes
quila fait parler. Il adreffe cer
te plainte a M' l'Abbé Bofquillon
, de l'Academie Royale de
Soiffons
GALANT. 189
252552:55252255 :SSZ
PLAINTE
DE LA FAUVETTE
MA
A voix , qui par vos airs fi
doux , firaviffans ,
Avez rendu SAPHO tant de fois
attentive ,
Exprimez ma douleur par de triftes
accens ,.
Sa mort vient de caufer les maux
que je reffens.
Ah ! foyezdeformais languiſſante &
plaintive ,
Donnez à mes regrets les tons les plus
touchans ,
Vous ne pouvez former d'aßez lugubres
chans.
190 MERCURE
Vous , arbres , fijadis fous vos épais
feuillages
Pour elle j'emploiay mesplus tendres
ramages ,
Pouvez-vous à mes yeux conferver
vos attraits ?
Voftre ombre , ou j'ay cherché le filen
ce & le frais >.
Eft une ombrepour moy d'horreur & de
trifteße ,
Et vous me paroiffez de funeftes
Ciprés:
Depuis que j'ay perdu mon illuftre
Maistreffe ,
Moy qui fus des longtemps l'objet de
Jes amours
Plus trifte mille fois que n'eftla Tourterelle
,
Quand le fortlay ravit fa compagne
fidelle ,
De mes ennuis cruels rien n'arrefte le
cours
GALANT 197
Etje paffe en langueur & les nuits &
les jours.
Envain le doux Printemps ranimant
la
nature
,
'Ramenéra les fleurs , les zephirs , la
verdure ;
Au lever de l'Aurore on ne m'entendra
plus
Annoncer leur retour par mes chants/
alidus.
SAPHO fit mes plaifirs , mes beaux
jours & ma gloire ,
Par elle , parfes foins & fes vers fi
charmans
Je fus chere en tous lieux aux Filles
de memoire
Et d'un vol empreffé je revins tous les
ans ,
Favorable à fes voeux , fidelle à fon
attente ,
Luy confacrer toujours la douceur de
mes chans.
192 MERCURE
Elle me confola , de la perte d'A
cante *
Cet amy genereux , Favori d'Apol-
Lon
Qui comme elle exerçant fur fa lire
touchante
>
Les divines lecons d'une Mufe fcavante
,
Rendit mon nomfameux dans lefacré
vallon. 1
Mais aujourd'huy pour moy tout eft
mort avec elle ,
Verdure , ombrage ,fleurs , zephirs ,
faifon nouvelle ,
Rien ne peutreparer le bonheur que
je perds.
Que deviendray-je, helas en cet eftat
funefte:
L'espoir de ne plus vivre eft le feul
qui me refte :
* Mr Peliffon ,
Bientoft
GALANT. 193
Bientoft je periray dons le fond des
deferts ,
Oùj'iray dans les champs , Fauvetta
infortunée ,
En des pieges cachez finir ma deftinée,
Et m'expofant fans ceffe au perfide
Oifeleur
,
Je mourray de fa main, ou bien de ma
douleur.
ΕΝΥΟΥ
Toy, que lesfoins vifs d'une amitie
conftante
Ontrendu , cher Daphnis , lefucceffeur
d'Acante
Dans l'eftime de Sculery ,
Pour te marquer l'excés de la douleur
fecrete ,
Que fa mort fait fentir à mon coeur
attendry,
Aouft
701 . R
1
194 MERCURE
F'emprunte les regrets de la trifte
Fauvette ,
Cet oifeau renommê que fa Mufe a
chery.
Si la tienne fut confacrée
Al'illuftre SAPHO par toutfi reverée
,
Tandis qu'on vit briller fon efprit
icy bas ,
Il n'appartient qu'à toy pour celebrer
Ja gloire,
D'élever aprés fon trepas
Un monument à ſa memoire.
Cette lettre merite bien d'ef
cre ajoutée à ce que vous venez
de lire à l'avantage de Mademoiſelle
de Scuderi.
GALANT: 195
?
A MONSIEUR
***
Left arrivé , Monfieur , ce
que j'avois dit de Mademoiſelle
de Scuderi , dans un
vers latin.
Parnaffoflebilis omni.
que tout le Parnaffe feroit affligé
de fa mort . En effet,les Mufes
, qui la trouvent fort à dire ,
ont déja beaucoup travaillé
pour exprimer ce deüil univerfel
. On a vû des Epigrammes
, des Elegies , des Stances ,
& on dit que tout n'eft pas fair,
& qu'on en attend encore da-
Rij
96 MERCURE
vantage pour achever le Mauc
folée. La Profe n'a pas voulu
dans cette occafion fi touchante
, le ceder à la Poëfie .
Il paroift un Eloge de M¹ Bofquillon
pour Mademoiſelle
de
Scuderi ; Eloge magnifique
,
qui vaut un Panegyrique
éloquent
, & une Orailon fune.
bre ; Eloge qui dit d'elle , ce
qu'on n'avoit point oüi dire
d'une autre , & qui cependant
ne ment point , qui fait voir
fon fujet dans un grand éclat ,
fans l'avoir toutefois fardé.
Otez de cette Eloge le nom de
Mademoiſelle
Scuderi , ce fera
GALANT 197
la Fille qui ne fe trouve point ,
comme on ne trouve point la
Femme de l'Eloge de M' de
Saint Evremont . Mais lorf
qu'on y lit le nom de Magdelaine
Scuderi , ce n'eft plus une
fimple idée , ni un Portrait fait
à plaifir ; c'est un caractere
remply ; c'eſt un Portrait d'aprés
nature . Quelque confide.
rables qu'en foient les traits , ils
conviennent tous a Mademoifelle
Scuderi , & ils en marquent
une reffemblance entiere.
Auffi ya til eu pour elle
dans fon nom un glorieux
R iij
198 MERCURE
préfage de la diftinction & de
l'éclat qu'elle devoit avoir .
dans le monde . Son nom luy avoit
defigné le titre d'une Mufe
celebre par un merite éminent
.
Magdalena Scuderi.
Anagramma
,
น
De Mufa digne clará.
Il n'y manque aucune lettre,
& il n'y en a aucune d'ajoutée.
ni de changée. Ainfi l'Anagramme
ne fcauroit eftre plus
jufte & plus parfaite. Les qua
litez incomparables de Mademoiſelle
Scuderi ont découvert
le trefor qui étoit
GALANT. 199
caché dans fon nom .
On peut encore ajouter à
fa gloire , une Anagramme
Grecque , qui n'eft pas moins
heureufe que l'Anagramme
latine. Les Amis de Mademoifelle
Scuderi luy avoient
donné de nom de Sapho , com .
me n'étant pas inferieure en
bel efprit , en beaux vers , en
fçavoir même , à Sapho , cette
fameufe Lesbienne que les
Grecs nommerenr la dixiémè
Mufe. Sapho eft un mot Grec,
dont les lettres eftant parta.
gées & tranfpofées pour une
Anagramme , font a Phos . A,
Riiij
200 MERCURE
&
eft un adverbe admiratif , &
propre à l'exclamation
Phos ,fignifie Lumiere . Ainfi Sapho,
nom qui fut toujours confervé
a Mademoiselle Scuderi ,
contient & explique l'admiration
que l'on avoit pour cette
illuftre Fille. Le nom de Sapho
dit pour elle , O grande & belle
lumiere de nos jours ! O écla
tante lumiere de fon Sexe ! O
aftre favorable & merveilleux ,
dont les rayons brillerent dans
le grand nombre des vertus de
fa perfonne , & brillent enco .
re dans le grand nombre de
fes Ecrits , fi admirables dans
GALANT. 201
leur Profe & dans leurs Ver. i
Le 7. de ce mois , le Roy
confera à Monfeigneur le Duc
de Berry & à Monfieur le Duc
d'Orleans , l'Ordre de la Toifon
d'or , que le Roy d'Efpagne
avoit envoyé à ces deux
Princes. La ceremonie s'en fit
dans la Chapelle du Chateau
de Verſailles . Aprés que la
Meffe fut finie , M' Deſgranges
, Maitre des Ceremonies
de France , en l'abſence du
Grand Maiſtre , & M'leComte
de Torcy,fe prefenterent de
vant l'Autel , où ils firent des
202 MERCURE
reverences à l'antique ; aprés
quoy s'eftant tournez vers le
Roy, qui eftoit affis dans un
fauteuil fur le drap de pied de
fon priedieu , ils luy firent auffi
la reverence à l'antique. Sa
Majefté leur ôta fon chapeau.
Ils avertirent auffi Monfeigneur
le Duc de Berry , qui
parut en manteau & en rabat.
Il falua l'Autel , & le Roy enfuite
, & s'approcha du Priedieu
, où M' de Torcy lut les
pouvoirs que le Roy d'Efpagne
a adreffez au Roy fon
Grand pere , pour luy donner
l'Ordre de la Toifon. Ce MiGALANT.
203
niftre lut le Formulaire du
ferment , envoyé d'Eſpagne:
Monfeigneur le Duc de Berry,
les genoux en terre , fit le
ferment ayant les mains fur
les Evangiles. Ce Prince eftant
paffé enfuite à coté du Roy ,
on prefenta un baffin couvert
d'une riche Tavayole . L'Or
dre de la Toifon eftoit dans
ce baffin , le Roy le prit , & en
prononçant ce qui eft porté
dans le Ceremonial de cet
Ordre , Sa Majeſté le mit au
cou de Monfeigneur le Duc
de Berry, qui l'en remercia. Il
fit enfuite une reverence à
204 MERCURE
l'Autel , une autre au Roy , &
fe retira. S. A. R. Monfieur le
Duc d'Orleans reçut aprés luy
le même Ordre' avec les mê--
mes ceremonies .
Je croy que ce fera vous
faire plaifir , que de vous apprendre
quelle a efté l'origine
de ce fameux Ordre. Philippe
Duc de Bourgogne, dit le Bon ,
lors qu'il époula llabelle de
Portugal fa troifiéme Femme,
en fit l'Inftitution en l'honneur
de Dieu , & de l'Apoftre
Saint André , dans la Ville de
Broges , le 10 Février l'an 1429 .
Cet Ordre n'eitant compofé
GALANT, 205
!
au commencement que de
vingt- quatre Chevaliers , nobles
de nom & d'armes , &
fans reproche, ce Prince l'augmenta
enfuite jufqu'à trente
& un , & ordonna que luy &
fes Succeffeurs en feroient les
Chefs & les Grands Maiftres .
Ils eftoient couverts d'un
manteau d'écarlate , fourré
d'hermines, qui a efté changé.
depuis ce temps là , & ils avoient
le Bourlet en tefte à
l'antique , chargé fur les épau
les d'un riche Collier d'or , é.
maillé & ouvré de la Devile
de ce Duc , quieftoit de dou
206 MERCURE
bles Fufils entrelacez en for.
me de B , lettre qui fignifioit
Bourgogne , avec des cailloux
étincelans de flames de feu
& ces mots : Anteferit quam
flamma micet , ce qui denote
les anciennes Armes des Rois
de Bourgogne , iffus du fang
de France Il y a au bout de
ce Collier la figure d'un Mouton
ou Toifon d'or , pendant
fur l'eftomach , & ces mots
pour ame ; Pretium non vile la.
borum . Les Chevaliers ne portent
ordinairement au cou
qu'un ruban rouge & une Toifon
d'or. Aux jours de Feftes
GALANT 207
folemnelles de l'Ordre , ils
portent la foutane de toile
d'argent , pardeffus le manteau
de velours cramoifi rouge
, & le chaperon de velours
violet . Cette Toifon a du rapport
à l'Histoire de la Conquefte
faite par Jafon , Prince
Grec , qui alla avec les Argonautes
en Colchos , où la
Toifon du Mouton de Phryxus
& d'Helle fa Soeur eftoit gardée
, & deſtinée au plus vaillant
Chevalier. Les Poëtes par
cette Fable nous ont voulu re.
preſenter les peines , les tra- -
vaux , & les difficultez qui fe
2c8 MERCURE
trouvent dans l'acquifition de
la vertu , & cette Fable a fervy
de fujet , felon le rapport de
quelques Hiftoriens , à Phi,
lippe ,Duc de Bourgogne ,d'in
ftituer cet Ordre de la Toifon
d'or , afin d'animer & d'exciter
les plus courageux à eſtre auſſi
intrepides que ces anciens Ar.
gonautes qui accompagnerent
Jafon , & partagerent la
gloire de fa Conquelle. D'autres
veulent que le Duc Philippe
ait établi l'Ordre de la
Toifon d'or à caufe du revenu
qu'il tiroit du trafic des laines ,
&des marchandifes des PaysGALANT
209
Bas , pleins d'excellens paſturages
pour la nourriture du
beftail à laine . La derniere
opinion , qui paroiſt la plus
probable, eft que ce Duc , fort
amateur de gloire & d'honneur
,fonda cet Ordre en memoire
du vaillant Gedeon , qui
ayant défait une puiffante ar
mée de Madianites , avec trois
cens hommes , délivra le Peuple
d'Ifraël des malheurs dont
il eftoig menacé, ON
François I. reçut l'Ordre
de la Toifon à Bruxelles , en
1516. & François II. fon Petit-
Fils & Charles IX , le reçu .
Aouft 1701.
S
210 MERCURE
rent à Gand en 1559 .
Ne vous plaignez plus de
n'avoir rien vu depuis longtemps
dans mes Lettres , qui
porte le nom de M ' l'Abbé
Deflandes , premier Archidiacre
de Treguier. L'Eloge qu'il
a fait de la Medecine en faveur
des Pauvres , est bien di
gne d'eftre lû. Je vous en en .
voye une copie.
A MONSIEUR **
Conſeiller au Parlement
de Bretagne
.
Il n'eſt pas de la Peinture
GALANT. 211
Y
comme de la Medecine , labor
fine fructu. De tous les travaux
le plus noble , le plus utile , &
le plus agreable eft celuy de
la Medecine. Qu'y a t il dé
plus digne d'un honnefte homme
que d'eftre le conſervateur
du Chef - d'oeuvre de Dieu ?
Tout l'Univers n'eft occupé
que pour l'homme. Si le Soleil
eft fixe , c'est pour l'éclai
rer ,fi la Terre eft dans le mou
vement , c'est pour luy eftre
utile.
J. Puis-je me difpenfer , Monfitur;
de parler de voſtre charité
pour les Pauvres malades
Sij
212 MERCURE
de la Campagne ? Je vous re
garde avec le même reſpect
que lion regardoit le Sage Sa !
lomon , qui eftoit le Juge ,
le Pere , l'azile , le Medecin
des pauvres affligez . Lorsque
je vois ce digne Magiftrat
d'un des plus auguftes Parlemens
de France , toûjours attentif
à rendre juftice , roûjours
occupé au ſoulagement
des malades , je me dis , que de
rrefors cet Hluftre Senateur
amaffe pour l'Eternité ! Ilfçait
avec S. Chrifoftome qu'il eſt
plús utile de prendre foin des
pauvres malades , que de ref
2
GALANT:
213
fufciter les morts . Il entre
dans les deffeins de Louis le
Grand , qui donne exactement
fes ordres pour le foulagement
de fes pauvres Sujets ,
Les Princes ne font élevez
au deffus des hommes que
pour foutenir l'honneur de la
Providence qui eſt inſultée ,
dit Tertullien , lorsqu'on voit
une creature raisonnable qui
femble n'eftre au monde que
"pour eftre une victime infortunée
de la mifere : Scandalum
divinitatis mifer derelictus.
Augufte Cefar a efté le miracle
de tous les fiecles julques
214 MERCURE
à celuy de Louis le Grand` ;
qui a réüni dans la Perſonne
facrée toutes les heroïques
vertus de tous les Empe :
reurs.
•
་
•
Les Sujets d'Augufte
celebroient
fanaiffance
. Son nom
fut donné à un mois de l'année
. On éleva une Statuë
proche celle d'Efculape à fon
Medecin Antonius Mufa , en
reconnoiffance
de ce qu'il
avoit guery .cet Empereur
d'une maladie fâcheufe . Dans
le temps de cette maladie ,
tous les ordres par un мou
public porterent des fommes
6
GALANT
215
dans un lieu Sacré , pour fon
heureuſe profperité & fanté.
Ces fonds farent deſtinez par
Augufte en faveur des pauvres
. Tout éloquent qu'eftoit
Philon le Juif , il fe plaint de
n'avoir pas des expreffions affez
fortes pour louër cet Empereur
, qui fit fondre les ftatues
d'argent qui avoient eſté
élevées à fon honneur , & en fic
faire de la monnoye pour eftre
diftribuée aux Pauvres de la
Campagne. Il honora toûjours
les Medecins , comme eftant
de tous les ordres le plus neceffaire
dans un Etat bien po
216 MERCURE
licé ; & c'est ce que l'on voit
dans Jofeph Scaliger , qui eft
fi bien marqué dans les Tableaux
des Hommes illuftres
du fiecle .
Mr le Chevalier Boifle , la
gloire de la Nation Angloiſe,
& M Thomas Burnet , Ecof.
fois , Medecin de deux Rois
d'Angleterre , nous disent des
merveilles fur ce fujer . Ces
deux fameux Docteurs me fervironr
de guides dans la fuite
de nos Differtations , en par
lant des fpecifiques,
Je ne puis ouvrir aucun endroit
de l'Hiftoire , que je n'y
voye
GALANT
217
voye l'éloge des Medecins . Je
me fouviens toûjours avec
plaifir , die Tertullien , dans
Ion beau Livre de la Couronne
du Soldat , d'avoir lû que le
Prophete Ifaïe eftoit un charitable
Medecin . Memini &
Ifaiam Ezechia languenti aliquod
medicinale mandaffe . Il ordonna
que l'on appliquaft une maffe
de figues fur la playe de ce
Prince.
L'Hiftoire du Sauveur nous
apprend qu'il alla un jour dans
fa Ville, venit in civitatemfuam .
On luy prefenta d'abord un
Malade , qu'il guerit , & à qui
Louft 1701.
T
1
218 MERCURE
il dit , Mon enfant , vos pechez
vous font remis. Remarquez
qu'il accorda cette grace au
zele & à la priere des perfonnes
charitables qui luy avoient
preſenté ce pauvre homme ;
Videns auremJefus fidem illorum.
Quelques affiftans furpris
d'entendre parler du pouvoir
de remettre les pechez , le
Sauveur prit occafion de prouver
la puiffance qu'il avoit de
guerir les playes de l'ame par
celle qu'il avoir de guerir celles
du corps. C'est donc une
action divine à un homme de
foulager fon femblable.
1
GALANT. 219
Lors que les Apoftres receurent
l'ordre d'aller annon:
cer l'Evangile , le Sauveur leur
ordonna particulierement de
prendre foin des malades , &
d'en eftre les charitables Medecins
, curate infirmos . Ce charitable
Samaritain n'eft il pas
canonifé pour avoir ſecouru
un voyageur bleffé par des
Voleurs , & ne voit on pas le
fanglant reproche que l'on
fait à un Levite & à un Preftre,
qui n'eftant occupez que des
affaires du fiecle , avoient abandonné
cet homme ? M' le
Chevalier Boifle remarque
Tij
220 MERCURE
fort à propos , qu'il n'eft pas
dit qu'aucune femme ait vû
cet homme bleffé ; & prend
occafion de parler du zele des
anciennes Diaconiffes , dont
tout l'employ eftoit de ſe fantifier
en foulageant les malades.
S. Paul a fait l'éloge d'une
charitableDiaconiffe . Fortunat
Evêque de Poitiers , a chanté
les louanges des Princeffes qui
fe font fignalées par leur charité
pour les pauvres malades .
Je vous l'avouë, dit il en com.
mençant fon éloquent Poëme,
qu'il dédie à Theodecilde,2
GALANT. 221
Imperatrice des François ; ouy ,
je vous l'avouë , mon ame eſt
enlevée , mon coeur ne s'explique
que par des larmes ,
vous voyant profternée aux
pieds de ces pauvres malades ,
dont vous eftes la bonne мere,
l'Autel , l'azile , & la confola
tion.
Pauperibus feffis , tua dextera
feminar efcas ,
Vi fegetes fructu fertiliore
meras.
René Chopin , ce fameux
Jurifconfulte Angevin , ayant
lu aux Archives de Poitiers ce
Poëme , qui n'estoit qu'en
r
Tiij
222 MERCURE
manufcrit , nous l'a traduit
felon le ftile de fon fiecle .
Aux pauvres fatiguez vous
femez l'abondance ,
Pour en avoir au Ciel la digne
recompenfe.
Puis . je , eflant Breton , me dif
penſer de parler icy deJeanne
de France , Ducheffe de Bre
tagne Tous les Sçavans de
fon fiecle firent fon Eloge .
Elle appella à fa Cour les plus
habiles Medecins , non feulement
de l'Europe , mais mê
me de Conftantinople . Elle
ſceut réunir une folide piete
avec l'éclat de la majeſté ; l'on
GALANT: 223
ne peut voyager en Bretagne ,
que l'on ne voye par tout des
monumens facrez de fa charité
envers les pauvres. Les
fiecles auront peine à fournir
une Souveraine plus accomplie.
Elle fut cette Femme
forte , fi defirée de Salomon ;
elle eut befoin de toute la force
de fon efprit dans la plus
terrible épreuve qui ait jamais
efté reffentie. Cette jeune , al
mable & belle Princeffe avoit
ché voir fon pere le Roy de
France. Afon retour , le Duc
Jean V. dit le Sage , alla à
Nantes , où le Comte de Pent
Tiiij
224 MERCURE
part
lieure vint le faluër de la
de fa Mere Marguerite Cliffon
, qui eftoit à fon Chateau
de Chanteauceau en Anjou .
Le Comte inftruit par fa mere
engagea le Duc d'aller à Chan:
teauceau fe divertir . Le Sire de
Beaumanoir fupplia le Duc de
ne le pas expofer à ce voyage.
LeMedecin du Duc luydir qu'il
avoit cu un fonge terrible , &
que cette prétendue partie de
plaifir luy feroit funefte. Mef.
fireJean de Lanion partit pour
avertir la Ducheffe qui eftoit
à Vanes . Le 3 Février 1419 , le
Duc partit en équipage de
GALANT. 1225
chaffe. Il n'eut pas paffé le
Loroux qu'il fut attaqué par
une troupe de Cavaliers
qui
vinrent fondre fur luy. Le Sire
de Beaumanoir
prefenta fon
corps pour fervir de bouclier
au Duc. Un nommé Lalle:
mant s'approcha
comme un
furieux le fabre à la main pour
couper le Duc , mais le Sei
gneur de Beaumanoir
s'élança
fi à
propos
val , que le coup tomba fur fon
épaule , & luy enleva le bras.
Le Duc fut lié comme un cri
minel , conduit dans une ob
fcure prifon. Reduit dans un
de deffus fon che226
MERCURE
fi pitoyable eftat , il eut recours
à fon Patron Saint Yves ,
& fit voeu d'établir des Hôpi
taux dans fon Duché. Sa priere
fut exaucée. La Ducheffe donna
des ordres fi à propos que
Marguerite de Cliffon fur affiegée
dans fon Chaſteau , & le
Duc délivré. Le Duc & la Du
cheffe allerent à Treguier rendre
leur voeu à Saint Yves. Le
Duc y fonda une Meſſe folemnelle
, que l'on continuë d'y
chanter tous les jours dans la
Cathedrale. La Ducheffe fit é.
lever un tombeau où reposent
les Reliques de Saint Yves , le
GALANT. 227
plus beau qui foit dans toute
l'Europe . Elle y donna de magnifiques
prefens; un rubis que
M' Dargentré appelle le ru
bis de la Caille, qu'elle avoit eu
de Monfeigneur le Dauphin ;
un Calice où il y avoit deux
pierres qui croiffent & dimi
nuënt felon les mouvemens
du Soleil & de la Lune. Jamais
Prince n'a efté plus reconnoiffant
,jamais Prince n'a eu plus
d'affection pour les Medecins
charitables .
L'homme aime naturelle
ment la longue vie . Il eft impoffible
de vivre longtemps
228 MERCURE
fans le fecours des Medecins.
L'ancienne hiſtoire d'Eſpagne
nous parle du Roy Arganthon
quiregnaquatre vingt dix ans ,
& fa vie fut de cent douze ans,
au rapport de Phlegon , qui
dans fon livre de Rebus Mirabi.
libus nous rapporte la longue
vie de plufieurs fages Princes.
Ce Roy d'Elpagne eftoit fçavant
dans la Medecine . Comme
il avoit appris que l'Ai.
mant confe ve la vie & la fan.
té , il buvoit & mangeoit dans
des vales d'Aimant. Ce Prince
eftoit bon , charitable , agreable.
Son grand plaifir eftoit
GALANT. 229
>
1
d'obliger. Il difoit que les ,
voeux les applaudiffemens
les benedictions des Sujets
étoient des Zephirs qui rafraî
chiffoient le Souverain . Que
ce Monarque doit avoir de
joye dans le Ciel , de voir fon
Trône poffedé par un Prince
du fang de Bourbon !
Si jamais on a dû appliquer
ces divines paroles , Matrem
filiorum lataniem , c'est dans
cette éclatante occafion ou la
France donne un Souverain à
l'Eſpagne. Si c'eft le comble
de la gloire de l'Empire des
François , de donner des Prin230
MERCURE
ces aux Royaumes étrangers ,
c'eſt le comble du bonheurpour
l'Eſpagne de poffeder un
Roy nourry , élevé dans le fein
de la fageffe , de la pieté & de
la fcience , orné de toutes les
vertus. Je fuis , & c.
•
Comme on ne fe laffe point
icy de témoigner à M'le Marquis
de Caſtel dos Rios , Am .
baffadeur d'Espagne , tout le
cas qu'on fait de fon merite
& de fa perfonne ; je ne fçaurois
auffi me laffer de vous en
parler. Je vous ay appris le
mois paffe que Sa Majesté CaGALANT
231
tholique l'avoit fait Grand
d'Efpagne , & que le Roy vou.
lut faire l'honneur à ce Minif
tre de luy en donner la nou
velle , & de l'en feliciter le premier
; mais jufques - là on ne
fçavoit pas fi un honneur auffi
diftingué , & fi la juftice que
le Roy fon Maiftte rend à fa
naiffance , à fon merite , & à
fes fervices , le regardoit luy
feul , ou fi la Grandeffe eftoit
pour la famille , & pour fesen .
fans , ainfi que pour luy . On a
fçu depuis peu que le Decret
que Sa Majesté Catholique a
donnéà ce fujet , a efté lû pu232
MERCURE
blié , & enregistré dans la
Chambre du Confeil de Caftille
, & que la Grandeſſe eſt
accordée à ce digne Ambaffa .
deur pour luy & pour fa pofterité
, en confideration de fa
naiffance illuftre , de fon meri.
te reconnu , & de ſes longs &
importans fervices .
Il y a trente- deux ans qu'il
fert l'Espagne en digne Efpagnol
, en qualité de Gouver
neur , Viceroy ou Ambaffa .
deur , fans compter les emplois
militaires qu'il a remplis
dignement dés fa premiere
jeunefle. Voila en peu de
GALANT 233
mots où fe reduifent les fervices
qu'il a fi glorieufement
couronnez par la conduite la
plus judicieule , la plus fage &
la plus delicate que jamais
Miniftre air pû foutenir dans
les temps les plus rudes & les
plus difficiles . On l'a vû grand
dans l'adverfité , patient dans
les revers ,fage dans les contre
temps , modeſte dans la
profperité , retenu dans la
faveur , également Chreftien
dans le bonheur & dans l'infortune.
On le voit Grand &
on ne le trouve que ce qu'on
l'a vû. Si je voulois icy vous
Houst 1701.
V
234 MERCURE
donner l'idée de tout fon merite
, il faudroit que je vous
donnaffe l'idée entiere d'un
homme parfait. Perſonne n'a
plus de douceur & de modef
tie . Il parle de tout en homme
bien inftruit & capable de
decider , fans ceffer d'eftre
modefte. Ses entretiens font
foutenus , fes reparties font
vives , & la vivacité de fon efprit
n'ôte rien à la moderation
de fon ame. Jamais homme
n'a mieux fceu que luy l'art
d'accommoder fon genie à
celuy des autres , & de ſe proportionner
à ceux avec qui il
GALANT. 235
eft . Qui le voit l'aime , qui le
connoiſt l'honore & qui l'entend
ne ceffe point de l'admi
rer. Ses manieres ont fur les
coeurs cet afcendant qu'ont
fes raifons fur les efprits. On
luy voit un mélange heureux
de vertus folides & de quali
tez aimables . Il eft enfin homme
du monde , homme de
Guerre , homme de Lettres ,
homme de confeil , homme
fuperieur , & par preference
à tout,homme de bien. Il faut
vous dire encore un mot de
fa naiffance. Il porte quatre
noms , tous grands & illuſtrez
Vij
236 MERCURE
dés l'antiquité la plus reculée.
Il s'appelle Dom Emanuel
d'Oms & de Santa Pau , Sent .
manat & Lanuza . Sentmanat
eft fon vray nom de famille.
Il ne cede pas aux autres, tout
grands qu'ils font en Catalo
gne , & en Aragon , de l'aveu
de toute la Caftille . La Mais
fon de Sentmanat tire fon
origine des Nations Septentrionales
qui les premieres
inonderent la Catalogne. Un
Seigneur de ce nom paffa enfuite
à la conqueste de Majorque.
Cela eft bien prouvé
pariesInfcriptions qu'on liten
GALANT. 237
core dans le Convent de Nô
tre - Dame de la Mercy de
Barcelone. Ce feul titre public
& authentique affure à
cette Maiſon une epoque inconteftable
de quatre cens
foixante & onze années de
qualité diftinguée .Ce titre fans
doute eft confiderable , mais
en voicy un qui l'eft beaucoup
plus. Cette Famille a dans
Eglife de Saint Pierre à Barcelone
un Tombeau foutenu
par des colomnes de marbre,
& qui fert de dais à un Au .
tel , monument éternel de la
grandeur & de la diſtinction
238 MERCURE
de cette Maifon. Ce privi
lege fut accordé à un des Anceftres
de Son Excellence ,
en reconnoiffance de ce qu'il
avoit fauvé de l'impieté & de
la fureur des Maures le faint
Ciboire dans cette Eglife ,
lors qu'ils voulurent prendre
d'affaut Barcelone que ce
Seigneur de Sentmanat deffendoit
contre eux. Cet évenement
eft du huitiéme fie .
cle , & par là voila un titre de
Noblefle & de Religion pour
cette Maifon de plus de neuf
cens ans. Le nom de Lanuza
eft fi grand dans le Royau.
CALANT; 239
me d'Arragon , qu'il fuffit de
dire que ceux de ce nom portent
les Armes d'Aragon
melme , qui font d'or à quatre
peaux de gueules . On ne sçau
roit lire l'Hiftoire de ce payslà
qu'on ne remarque combien
cette Maiſon y a toujours
efté diftinguée. La Maiſon
d'Oms ne l'est pas moins
dans le Rouffillon & dans la
Catalogne . Elle tire fon origine
d'Araulphe ſecond Roy
des Gots. Ce titre eft de treize
fiecles . Cette époque furprendroit
fi elle n'eftoit prouvée
& reconnue par une Declara240
MERCURE
tion authentique de Charlesquint
de l'année 1529. où cet
Empereur , en reconnoiffance
des fervices importans que luy
avoit rendus Dom Carlos
d'Oms, luy accorde ces beaux
privileges , cite ceux de fes anceftres
, & prouve que ceux
de ce nom ont fuivi Charlemagne
dans fes expeditions , &
tirent leur origine des anciens
Princes Gors, Le nom de Santa
Pau ne cede pas aux trois
autres. Il y en a une branche
en Sicile où il eft encore en
veneration . Ceux de ce nom
ont eu comme les autres les
emplois
GALANT: 241
emplois les plus confiderables.
Le Seigneur d'Oms , du
temps de Dom Pedro IV. Roy
d'Aragon , eftoit General de
fes Armées , lors que ce Roy
alla au fecours de la Sardaigne ,
& dans les guerres qu'il eut
contre les Genois . Les Maifons
de Sentmanat & de Santa
Pau ont des Villes qui font les
Fiefs de leurs noms en Cata.
logne , comme celle d'Oms
en Rouffillon . M' l'Ambaffadeur
eft obligé de porter le
nom & les Armes de ces deux
dernieres Maiſons , pour les
biens qui luy ont eſté donnez,
Aouft 1701, X
242 MERCURE
·
& aufquels il a fuccedé à ces
conditions . Ce font là des
titres , des noms & des alliances
, que peu de gens qualifiez
peuvent citer de la même forte.
Outre ces avantages , M
l'Ambaffadeur
eft encore allié
à beaucoup des plus grandes
Maiſons de Caftille , comme
font celles de Cabrera , de
Borgia , de ljar , & de Requezens
, & autres . Les perfonnes
illuftres qui portent encore à
l'heure qu'il eft ces grands
noms , ne l'ignorent pas , &
fe font honneur d'eftre parens
de M' le Marquis de Caftel
GALANT. 243
dos Rios . Ils luy ont tous écrit
en Parens & en Amis , qui prenoient
leur part dans l'honneur
& la juftice que Sa Majefté
Catholique venoit de luy
faire. Il n'y a homme de diftinction
en Eſpagne qui ne luy
ait écrit à ce sujet de la maniere
du monde la plus forte . On
en a ulé de même en Flandre,
& dans tous les Etats de la
domination du Roy d'Efpagne.
Ce Miniftre eft connu ,
aimé & honoré par tout ; mais
rien n'égale les honneurs qu'il
a receus de tout ce qu'il y a
de grand à la Cour de France ,
X ij
244 MERCURE
& de plus diftingué à Paris.
Mile Marquis de Sentmanat
n'a pas efté oublié dans ces
felicitations empreffées & finceres.
Il eft le Fils ainé de M'
l'Ambaffadeur , & le digne Fils
d'un tel Pere . Il n'a que vingt
ans , & a toutes les vertus de
fa naiſſance , & tout le merite
de fon éducation. Comme la
Grandeffe luy eft affurée , il
joüit des privileges qui font
attachez aux Fils ainez des
Grands d'Espagne , dont la
Grandeffe eft pour eux & pour
leur pofteriré. On luy donne
le titre d'Excellence comme à
GALANT. 245
M' l'Ambafladeur fon Pere ;
& les Espagnols , felon leur
ufage , de quelque qualité
qu'ils foient , ne luy écriront
& ne luy parleront qu'en luy,
donnant ce titre , il n'eft obligé
de le donner aux Grands
ny à d'autres , qu'autant qu'ils
le luy donnent. Tout le monde
fçait qu'il y a beaucoup
d'autres privileges dont joüif
fent les Fils aînez des Grands
du vivant même de leur Pere ,
quand leur Grandeffe eft pour
leur pofterité comme pour
eux.
X iij
246 MERCURE
Je vous envoye une Ode ,
qui a eu l'approbation de tous
ceux que l'ont oüi lire . Elle eſt
de l'Auteur de l'Elegie qui a
remporté le Prix aux Jeux Floraux
de Toulouſe .
L'HEUREUX ACCORD
de la Nymphe de la Seine ,
& de la Nymphe duTage.
Q
ODE.
Velle main fecrete & puiſſante
Vient de former de nouveaux
noeuds >
Et donne en cent climats heureux
Une paix folide & conftante ?
GALANT. 247
Peat-on jouir d'un plus doux fortè
La Seine, & le Tage d'accord
Partagent enfin leur paißance ,
Et l'amour dans leurs flots unis
A renouvellé l'alliance
Du vieux Pelée & de Thetis .
23
Ces Nymphes dont l'affreuse guerre
Caufoit tant de maux autrefois
Coulent de concert fous les loix
Desdeux plusgrands Rois de la terres
L'une & l'autre d'un pas égal
Portefon tribut de criftal
Au vafte Empire de Neptune,
Et nous offre mille trefors
Que la Nature & la Fortune
Etalentfur leurs riches bords .
K
S
Quel fpectacle rempli de charmes !
De l'une à l'autre tous les jours
Les Jeux , les Plaifirs , les Amours
X iiij
248 MERCURE
Volentfans trouble& fans allarmes,
On voit fur de vaftes guerets
Triompher Pomone & Cerés .
Tout renaift ; quel heureux prefage !
Le Soleil fait germer des fleurs,
Où jadis la Nymphe du Tage
Rouloit moins deflots que de pleurs .
S
Quels biens ne doit - on pas attendre
De ces noeuds fi doux &fi beaux ?
Déja mille petits ruiffeaux
Dans ces deux canaux vont se ren
dre.
Riche de ces tributs 'pompeux
Le Tage d'unfort plus heureux
A donné d'éclatantes preuves ,
Et la Seine dans l'Univers
Eft autant fur les plus grandsfleuves
Que Thetisfur les autres Mers.
S
Les Naiades de la Tamiſe
GALANT.
249
D'un fecours inutile & vain
Ont flatté les Tritons du Rhin :
Un Dieu détruit leur entreprife.
Rien ne troublera le repos
Qui doit regnerparmy les flots
De l'aimable Seine & du Tage:
De cent rivaux audacieux
Que peut la fureur & la rage
Contre le pluspuiffant des Dieux?
S
C'est par luy que les deftinées
Secondent les nobles deffeins
D'un Roy qui porte dans fes mains
Plus de Sceptres qu'il n'a d'années:
Bien que la pourpre & les grandeurs
Ne foient qu'un écueil pour les coeurs
Dans le beau Printemps de la vie ,
Sesyeux n'en font point éblouis ,
Sa fageffe & fa modeftie
En cedent la gloire à Louis.
250 GALANT
.
S
Mais quoy , l'implacable Bellonne
Regarde d'un front courroucé
Les loix que LOUIS a tracé
Pour un Roy que le Ciel couronne.
Déja la rage dans le coeur
Elle entend ce fameux Vainqueur
L'inftruire enfage Politique ,
Et craint que cet enfant des Dieux
Ne prefere un calme heroique
Aux exploits les plus glorieux.
Voici un nouveau Sonnet fur
les Bouts - rimez de Mrs les Lanterniftes
de Touloufe. Celuy qui
ne fe fait connoiſtre que fous le
nom de Tamirifte en elt l'Auteur.
GALANT 251
SUR
L'AVENEMEMENT,
DE PHILIPPE V.
à la Couronne d'Efpagne .
QVel fiecle avant le noſtre étala
les
fpectacles
Qui rendent aujourd'huy tout l'univers
furpris ?
Louis de fes vertus rend les Peuples
épris ,
Ses feules volontez deviennent leurs
Oracles.
Efpagne, tule vois , l'un de ces grands
miracles
Des Monarques François qui te
montre le
prix
252 MERCURE
Que le nostre pour toy n'a -t - il point
entrepris
Malgré tes Ennemis & malgré tant
ď
S
obftacles ?
Philippe va briller comme un Aftre
nouveau ;
La cruelle Bellone éteignant fon
Hambeau
Verra dans peu de temps nos haines
S
terminées .
Nos Rois au gré du Ciel , forment
leurs
actions
Mais ils nefont fervir leurgrandes
deſtinées
Qu'à faire le bonheur de mille Na-
-PRIERE.
tions .
Tu te fers de Louis pour donner an
Empire ,
GALANT . 253
Seigneur , contre fes droits , onle voit
y foufcrire.
Soutiens donc ton ouvrage , & defes
envieux
Reforme enfin le coeur , & defille les
yeux.
Meffire Nicolas François
de Vienne Monceaux , Baron
de Fonteney , Seigneur de
Noye , Prefident & Lieute.
nant General , Civil & Criminel
du Bailliage de Bar- fur-
Seine , mourut le mois paffé ,
fort regretté des gens de bien
qu'il protegeoit en toute rencontre.
Il eftoit fils d'André
de Vienne Monceaux , pourvû
254 'MERCURE
des mêmes Charges dés l'an
1634. & encore d'une Commiffion
de Maistre des Reque.
ftes , dans le Confeil de Son
Alteffe Royale Gaſton , Duc
d'Orleans , Oncle du Roy.
L'un & l'autre avoient épousé
des perſonnes de nom & de
merite. La derniere , Dame de
Nointeau & de Fauchecour ,
& Mere d'une belle & ample
famille , eft petite Fille d'un
fameux Docteur de Droit
qui fut tiré de l'Univerfité de
Cahors pour prefider en celle
de Bourgogne , où il acquir
beaucoup de gloire & de bien,
GALANT: 255
André de Vienne eut confecutivement
pour les Anceſtres
trois Pauls de Vienne , Seigneurs
de Monceaux & d'A.
vigny lez Bray fur Seine , dont
le premier fut furnommé l'Amoureux
de vertu . Le fecond
eut un fils des plus braves &
des plus zelez pour le fervice
du Roy Henry IV. qui ayant
efté bleffé & fait priſonnier ,
dans un combat donné le premier
Février 1590 fur le chemin
de Bar fur Seine à Troyes ,
entre le Capitaine Gaſcard ,
grand Ligueur , & le Capitaine
Blaffy,bon Royalifte,futmené
256 MERCURE
à Troyes , & mis au Corps de
Garde de la Porte de Cron .
ceaux , où il fut percé de plufieurs
coups par la haine de
Saint Pol , Gouverneur de cette
Ville pour la Ligue , qui ne
voulut point qu'on luy donnaft
de quartier. On le jetta
enfuite impitoyablement à demy
mort dans le ruiffeau voifin
de cette Porte , lequel en
prit le nom d'Avigny ou de
Vienne , qui luy refte encore
prefentement. Cette branche
de Monceaux eft parente de
celles de Briere , de Soligny ,
de Campremy, & de ces autres
GALANT. 217
qui forment la Maiſon de Vienne
de Champagne ; & porte
comme eux l'Aigle de fable en
champ d'argent , avec la Devife ,
Tout bien à Vienne.
M' de Saint Herant , Gou1
verneur de Fontainebleau , eft
mort âgéde quatre - vingts
ans . Il a remply les fonctions
de ce Gouvernement avec
tous les agrémens imagina
bles , eftant aimé & vifité de
la plupart des Seigneurs de
la Cour , qu'il regaloit ſouvent,
pendant le fejour que le Roy
faifoit à Fontainebleau. Sa
Majefté avoit donné la furvi
Louft 1701.
Y
258 MERCURE
vance du même Gouverne.
ment à M' de Monmorin fon
Fils . Il a une Soeur mariée à
Mile Marquis de Palaiſeau .
Il y a dans la paffion du Jeu
une efpece de fureur qu'il eft
malaifé de furmonter. Une
Dame qui joüoit depuis longtemps
en fut fi fort poffedée ,
qu'elle ne fongeoit à autre
choſe. Elle euft bien voulu
s'enrichir par là, mais elle avoit
de l'averfion pour tout ce qui
s'appelle tromperie , & en fouhaitant
de faire un grand gain ,
elle vouloit qu'il fuft legitime.
Aprés avoir roulé dans fa tefte
GALANT 256
divers moyens de gagner
beaucoup , elle n'en crut point
de plus affuré , que de prendre
pour moitié un jeune Cavalier
fort riche, qui ne refufoit
pas de s'affocier avec les Dames
qui estoient bien - aiſes de
ne pas jouer gros jeu fur leur
feule bourfe. On crut qu'elle
avoit choifi le Cavalier préferablement
à d'autres , à cauſe
que d'ordinaire la fortune favorife
la jeuneffe. Il fe rendoit
avec elle dans un lieu où il y
avoit toujours une nombreuſe
affemblée, &où l'on faifoit fou
vent des parties de Jeu. Elle y
Y ij
260 MERCURE
joüa , & gagna beaucoup . Le
Cavalier luy laiffoit conduire
la barque,voyant qu'elle eftoit
toujours heureuſe . Les gros
gains qu'elle faifoit la rendoient
de bonne humeur ; &
comme fon enjoûment eſtoit
un plaifir pour la Compagnie,
elle avoit pour elle les fouhaits
des regardans . Son bonheur
ne fut pas ſtable, & la fortune
changea. Les premieres pertes
ne firent que diminuer un peu
fa belle humeur fans trop
l'alarmer ; mais aprés qu'elle
eut perdu tout ce qu'elle avoit
gagné , on la vit déconcertée ,
GALANT, 261
1
Elle s'obftina pourtant à jouër
encore , & fut faifie d'un chagrin
fi violent quand fon fond
fut épuifé, qu'elle s'emporta
aux imprecations ordinaires
auxJoueurs qui perdent, ce qui
fut fuivi d'un profond filence.
Aprés l'avoir gardé quelque
temps , elle demanda au Cavalier
qu'elle avoit pris de
moitié , s'il avoit les cheveux
blonds. Le Cavalier furpris de
la queftion , en voulur fçavoir
la cauſe . Elle répond qu'elle a
de bonnes raifons pour tirer
de luy l'éclairciffement qu'elle
veut avoir. Il trouve cela
262 MERCURE
extraordinaire
& ne parle
point précisément. La Dame
fe fache , mais elle fe fache
en vain. Plus elle preffe ,
plus il continue à refufer de la
fatisfaire. Cette difpute réjoüit ·
la Compagnie , & divertit d'autant
plus , que le ſujet en paroiſt
nonveau . La Dame écla
te , brufque tout le monde , &
perfonne n'eft bleffé de fa
colere . On s'étonne , on rit ,
& on ne fçait que s'imaginer.
La Dame fe taift , fe montre
rêveule , fait quelques tours
dans la falle fans
prononcer
un feul mot . & ayant enfin
GALANT.
263
gagné le derriere de la chaife
du Cavalier , elle luy enleve
ſa perruque , & s'écrie en luy
voyant une tefte des plus noires
. Elle luy reproche qu'il eft
caufe de faperte , luy fait un
crime de porter une perruque
entierement blonde quand il
eft tout noir , & prétend qu'il
n'eft pas permis de tromper
ainfi le monde. Là - deffus elle
fort en le menaçant de tirer
raifon du tort qu'il luy avoit
fait . La chofe ayant fait éclat ,
on ne fçavoit que penſer de
ce grand emportement
, mais
une de fes intimes Amies
264 MERCURE
l'ayant preffée de luy décou ?
vrir quels fujets de plainte le
Cavalier luy avoit donnez ,
elle luy avoüa en confidence
qu'une Devinereffe qui luy
avoit dit vray en toutes chofes
, la regardant un jour at
tentivement , l'avoit affurée
qu'elle feroit des gains immenfes
au Jeu , fi elle eftoit
de moitié avec un homme
blond ; que le Cavalier luy en
avoit paru avoir toutes les marques
, & qu'ainfi il l'avoit trompée
avec la perruque blonde ,
parce qu'i eftoit indubitable"
qu'elle auroit gagné s'il cuſt
elté
GALANT. 265
3
efté blond . Son Amie eut beau
tâcher de la détromper fur fa
confiance aux Devinereffes.
Elle foûtint toûjours que celle
qui luy avoit répondu d'un
fort gros gain avoit des lumieres
qui n'eftoient point du
commun , & qu'elle fe feroit
vuë riche , fi le Cavalier n'euft
pas eu les cheveux noirs.
On vent à Paris , chez Jacques
le Fevre , ruë ſaint Severin
au Soleil d'or , uu livre inti.
tulé , Confeils pour vivre longs .
tems , traduits de l'Italien de
Louis Cornaro , noble Veni-
Aoust 1701- Z
266 MERCURE
tien . Il y a peu de Nations
en Europe qui n'ayent ce livre
en leur langue , & qui n'en
faffent beaucoup de cas . Cardan
, Bacon , Gaffendi , M' de
Thou & plufieurs autres fa
meux Auteurs en ont parlé
avantageuſement . La matiere
répond fi bien au titre qu'elle
doit exciter la curiofité de tous
ceux qui aiment à vivre, Cer
ouvrage eft divifé en quatre
traitez Et ce qui eſt a rèmarquer
, commeune choſe digne
d'admiration , c'est que l'Auteur
fit fon premier traité à l'âge
de quatre- vingt trois ans , le
GALANT . 267
fecond à quatre- vingt fix , le
troifiéme à quatre vingt douze
, le quatrième à quatrevingt
- quinze , cependant on
ne trouve pas moins de netteté
ni de force d'efprit dans le dernier
que dans le premier de ces
difcours. Mille beaux traits
de Morale & de Politique y
fuccedent les uns aux autres ,
& font connoiftre combien
cè venerable vieillard avoir de
vertu & d'érudition . Son hif
toire nons apprend qu'il a vêcu
plus de cent ans , en obfer.
vant les maximes qu'il donne
dans fon Livre ; & cela , fans
Z ij
268 MERCURE
jamais avoir reflentiles infir
mirez de l'âge.
Dans le temps de la Fefte
de l'Affomption , le Roy fit à
fon ordinaire la diftribution
des Benefices. L'Abbaye de
Bellozane a efté donnée à Mr
l'Abbé Leger , Docteur de
Sorbonne , Grand Vicaire
d'Angers . Celle de Saint Vincent
de Befançon à M¹l'Abbé
de Gramont , Grand Vicaire
& Parent de M ' l'Archevêque
de Befançon . Sa Majesté en
donnant ainfi à des Grands-
Vicaires , recompenfe le zele
GALANT. 259
de ceux qui employent leur
temps au Service de l'Eglife.
M' l'Abbé de Dromenil ,
Parent de M' le Maréchal de
Boufflers , a eu l'Abbaye d'Uzerche
, & M' Dandin , Aumônier
de Monfieur le Duc du
Maine , a efté pourvû de celle
de la Buffiere en Bourgogne.
Dom Ballam a obtenu l'Abbaye
d'Aniers . Il eftoit Religieux
du même Ordre.
Celles de Bonnefaigne & de
la Deferte , ont efté données ,
la premiere à Madame de
Beauverger , & la ſeconde à
Madame de Chafillon .
Z iij
270 MERCURE
Le 18. du mois paffé , Ma
dame de Beuvron , Parente de
Mr le Cardinal de Noailles ,
& Prieure perpetuelle des Benedictines
du Couvent de Moret
, prés Fontainebleau , fit
faire dans fa Communauté
un Service folemnel pour feu
Son Alteffe Royale Monfieur.
Son zele a toujours paru
pour tout ce qui a quelque
rapport à la Famille Royale.
Vous fçavez , Madame , qu'on
s'applique dans la pluſpart des
des Convens à des choſes dont
le Public peut tirer de l'utilité.
On fait dans les uns des Ou :
---
GALANT
: 271
vrages
curieux
, & on travaille
dans les autres
à ce qui peut
entretenir
la fanté . Les Benedictines
de Moret
font en réputation
de faire d'excellent
Sucre d'orge
, dont
les enrumez
reçoivent
un foulage
.
ment
confiderable
. Auffi en
font elles de grandes
largeffes
,
& fur tout à quantité
de perfonnes
de la Cour , pendant
qu'elle
eft à Fontainebleau
.
Madame
la Ducheffe
de Bourgogne
, & la plus grande
partie
des Princeffes
, fe font un
plaifir
en ce temps- là d'ho
norer
de leurs vifires
ces cha
Z iiij
272 MERCURE
ritables Religieufes. Meffeigneurs
les Princes ayant paffé
par Moreten revenant de conduire
le Roy d'Espagne , nonfeulement
agréerent qu'elles
leur fiffent prefent de leur Su
cre d'orge , mais ils ſouhaiterent
qu'elles l'envoyaffent à
Verfailles apres leur retour , ce
qu'elles firent dans des corbeilles
qui marquoient le Printemps
où l'on commençoit
d'entrer , de forte qu'on pouvoit
dire qu'il y avoit dequoy
contenter le gouft & les yeux,
fans parler des avantages que
l'on en pouvoit tirer pour la
༣
CALANT: 273
fanté. Je dirois que ce prefent
parut fort galant , fi ce terme
pouvoit convenir à la modeftie
& à la fimplicité , dont les Religieufes
font profeffion .
Le Vendredy 12. de ce mois,
l'Evêque d'Avranches fit faire
auffi un Service folemnel pour
le repos de l'ame de S. A. R.
Il commença le Jeudy par les
premieres Vefpres & par l'Of
fice des Morts . Le'lendemain ,
ce Prelat celebra Pontificale
ment la Meffe , qui fut chantée
par une excellente Mufique .
L'Eglife Cathedrale eftoit tou
te tenduë de drap noir avec
274 MERCURE
=
une grande multitude d'Ecuffons
aux Armes du Prince. Il y
avoit une magnifique
repre
que Repreſentation
au milieu
du Chaur , éclairé d'un nombre
infini de cierges . Tous
les Corps de la Ville y affifte.
rent , & rien ne fut oublié de
ce qui pouvoit marquer le zele
de ce Prelat.
Dame Marie de Verthamon ,
Prieure perpetuelle de Saint
Michel de Crefpy en Valois, a
fignalé fon zele & fa reconnoiffance
pour Monſieur , qui
T'a pourvuëde cePrieuré,par un
Service folemnel qu'elle a fair
GALANT: 275
celebrer dans fon Monaftere ,
pour le repos de fon ame. Le
Prefidial y a affifté , ainsi que
tous les Officiers de la Ville ,
qu'elle y avoit invitez. La por
te & l'Eglife depuis la voûte
jufqu'en bas , eftoient tenduës
de drap noir , avec deux rangs
de cartouches aux Armes du
Prince. La Repreſentation
couverte d'un poile de velours,
fur lequel il y avoit une cou
ronne , eftoit pofée au milieu
de cette Eglife fous un Dais
de même étoffe , & placée fur
une eftrade élevée de cinq
degrez , autour defquels il y
276 MERCURE
·
avoit plus de cent chandeliers
qui formoient une tres - belle
chapelle ardente. Le grand
Autel eftoit décoré de riches
Ornemens & d'un tres beau
luminaire
. Tous les paremens
,
ainfi que le Dais & le poile ,
eftoient chargez d'Armoiries.
Les Religieufes qui compofent
la Communauré, & qui font
plus de cinquante, chanterent
une Meffe folemnelle , chacune
un cierge à la main , &
l'affemblée , qui eftoit des plus
nombreuſes , s'en retourna
tres fatisfaite d'une fi augufte
ceremonie .
GALANT 277
1 Outre fix à ſept mille Meffes
qui , par les Ordonnances
de M' l'Evêque du Mans , ont
efté celebrées dans l'étenduë
de ce Dioceſe , pour le repos
de l'ame de feu Monfieur , ce
Prelat a fait faire un Service
folemnel dans l'Eglife Cathedrale
, où tous les Corps de la
Ville ont efté invitez , & ont
affifté. On a encore rien vû
dans cette Province d'égal à la
magnificence qui nous a paru
dans toute cette Pompe funebre.
M. l'Abbé de Druillet , Docteur
de Sorbonne , Chanoine
& Archidiacre de l'Eglife du
278 MERCURE
Mans , & Grand Vicaire , a
prononcé l'Oraiſon funebre
de Son Alteffe Royale , avec
tant d'éloquence qu'il a reçu
de grands applaudiſſemens de
toute l'Aſſemblée.
Quoy que je vous parle fort
rarement des divertiffemens
publics , ils ne laiffent pas de
continuer à Paris de la même
maniere qu'ils ont toujours.
fait. Auffi font ils trouvez ab .
folument neceffaires dans une
auffi grande Ville. Le Theatre
a perdu depuis peu par la mort
du Sieur de Villiers, un Acteur
GALANT . 179
qui eftoit univerfel . On viene
d'en voir paroiftre un nouveaus.
qui ne l'eft pas moins . Le nom
de Salé qu'il porte va de plus
en plus faire du bruit fur la
Scene. Cet Acteur eft encore
jeune. On ne peut eftre plus
favorablement receu du Public
, qu'il l'a efté . Il a plu fi
fort dans tous les rôles qu'il a
joüez , foit ferieux ; foit comi
ques , qu'il s'eft attiré les applaudiffemens
les plus écla
tans . Tout Paris s'eft empreffé
pour le voir jouer , fans que
la chaleur incommode d'un
Eſté auffi ardent que celuy de
280 MERCURE
cette année , ait empêché que
la Salle de la Comedie ait elté
remplie d'autaut de monde
qu'elle peut en contenir. Cet
Acteur joue fort naturelle.
ment. C'est ce qui eft rare , &
c'est ce qui plaift le plus.
Les Vers que je vous envoye
notez feront bien- toft de faifon
, puis qu'on nous promet
une ample vandange.
7
AIR NOUVEAU.
AMis de la Bouteille
,
Buvons tour à tour
A l'heureux retour
GALANT 281
Du Dieu de la Treille.
La vandange a comblé nos voeux ,
Noyons dans le Vin la memoire
Des temps malheureux
Que nous avons paſſezfans boire.
M ' Dagoumer
celebre
Profeffeur de l'Univerfité de
Paris , a efté le premier , qui a
ofé inviter les Sçavans par des
Affiches publiques pour eftre
témoins de l'exactitude avec
laquelle il a fait executer les
experiences de Phyſique, dont
il avoit inftruit fes Ecoliers
pendant ce dernier Cours de
Philofophie. Il les commença
Aoust 1701. A a
282 MERCURE
le 14. du mois paffé , & illes a
continuées les jours Academiques
, jufqu'à la moitié de la
premiere femaine de ce mois.
Il en euft encore fait un plus
grand nombre , & peut - eftre
il y euft occupé la plus grande
partie du mois d'Aout ; mais
les vaccances l'ont oblige de
ceffer. On doute fi l'explication
de ces experiences a et
plus d'agreemens que l'execu
tion , mais ce qu'il y a de conf
tant c'eft que dans l'un & dans
l'autre genre , on a parfaitement
bien réüffi . L'affluence
des fpectateurs ya efté finomGALANT:
283
breuſe qu'on a efté obligé de
faire conftruire des amphi
theatres fpatieux pour les con
tenir , & que même ny la Salle
ou l'on faifoit ces experiences
ny ces amphiteatres n'ont pas
efté encore aflez grands pour
recevoir tout le monde qui
fouhaitoit avoir le plaisir de
les voir..
M' Dagoumer dans cette
occafion ne s'eft pas occupé
feulement à ne faire que quelques
experiences ſur le vuide
pour les expedier confufément
en moins de deux heures
de temps , comme on a fait
Aaij
284 MERCURE
toujours dans l'Univerfité depuis
quinze ou vingt ans au
plus que cette coutume s'y eft
établie ; mais il en a auffi fait
abondamment fur les effets
admirables de l'Aiman , fur le
le mouvement des fluides , fur
l'équilibre , fur les liqueurs, fur
les couleurs , & fur la lumiere.
A cette occafion il a fait voir
des Phoſphores de plufieurs
manieres , & un grand nombre
de beaux Phenomenes fur
l'Optique.
Enfin il a couronné fon tra
vail par de fçavans Diſcours
anathomiques , fuivis de déGALANT.
289
monſtrations & experiences
auffi rares que curieuſes , tantoft
fur des fujets vivans ,
tintoft fur des fujets morts,
& par une recherche exacte
de ce qu'il y a de plus utile
à fçavoir dans cette connoiffance
, le tout executé avec
toute la delicateffe poffible de
la main.
On efpere que les autres
Profeffeurs de l'Univerfité pi
quez par une genereuſe émulation
, fuivront cet exemple
l'année prochaine.
La Relation que je vous
envoye ſe trouve ſi bien cir286
MERCURE
conftanciée que ce feroit l'affoiblir
que d'y rien changer.
Ainfi je la laiffe dans les mêmes
termes que je l'ay reçuë.
RELATION
du Peffage de la Duna , où
Charles XII. Roy de Suede ,
commandant fon Armée en perfoane
, a pris les Forts du Roy
de Pologne , a défait ſon Ar .
mée s'eft rendu maistre de
fes Camps , Artillerie , & Ba
gage , le 19. Fuillet 1701 .
LF
E Roy de Suede eſtant arrivé
avec fon Armée prés de
Riga , refolur d'executer le defGALANT.
287
na
fein qu'il avoit formé depuis
quelque temps de paffer la Du-
Le Comte Dalberg , Gouverneur
general de Livonie
avoit eu foin d'affembler toutes
fortes de bâtimens propres à une
telle expedition . Sa Majesté qui
ordonnoit tout elle-même , aprés
avoir plufieurs fois reconnu tout
le rivage , fit commencer l'embarquement
le 18. à neuf heures
au foir à Mullershoff & Foffenholm
, un demi quart de lieuë au
deffous de Riga . Les Troupes
employées à ce paffage eftoient
des Trabans , faifant un Efcadron
, un Efcadron du Regiment
du Corps , Cavalerie , & un Regiment
du Corps , Dragons. Le
Regiment des Gardes , faifant
trois Bataillons , celuy d'Uplan288
MERCURE
de & celuy de Dalekarlie , faifant
chacun deux Bataillons , un
bataillon de VVefmanland , un
bataillon d'Helſingland , un bataillon
de VVeftrobotnie , un
bataillon de V Vermeland , qui
formoient enfemble un Corps
d'environ fept mille fix cens
hommes , le reften'ayant pû eftre
embarqué en même temps faute
de bâtimens . La Cavalerie eftoit
fous le Commandement du Lieutenant
General Renfchold , &
l'Infanterie fous celuy du Lieu .
tenant General Live , & des Generaux
Majors , Meidel , Poffe
& Stenbock . L'ordre de l'embarquement
& de la defcente
fut dreffé par le General Major
Stuard fur des Memoires
écrits de la main de Sa Majesté.
GALANT. 289
jefté. Le 19. à cinq heures au matin
l'embarquement eſtant preſt ,
quitta le rivage en bon ordre,
Etant prés de l'autre bord , les
Suedois commencérent à fe trouver
incommodez du canon des
deux Forts des Saxons prés de
Kramershoff , d'un autre petit
Fort nommé le Fort de l'Etoile
& de leurs pieces de Campagne ,
aufquelles néanmoins on répondit
de la Citadelle de Riga , d'une
batterie prés de Mullershoff ,
de quatre batteries flotantes , &
de huit autres bâtimens garais
de canons .
Les Troupes Suedoifes achevérent
de paffer la riviere en une
demie heure , & abordérent visà-
vis du lieu d'où elles eftoient
parties , occupant tout le terrein
Aouft 1701.
Bb
290 MERCURE
depuis Balting jufqu'à Garas &
Kramershoff , où le Regiment
des Gardes infulta en paffant un
des Forts Saxons . Leurs détachemens
cependant ne perdirent
pas de temps à attaquer ceux qui
defcendirent d'abord à terre ,
mais le Roy de Suede qui eftoit
fauté le trois ou quatrième à terre
& qui eftoit déja à la teſte , rendit
ces premiers efforts inutiles par
la diligence avec laquelle il fit
planter les chevaux de friſe &
les pieces de Campagne devant
les bataillons
, auffibien que par
la vigueur incroyable que fon
exemple inſpiroit à fes Troupes.
Les premiers des Suedois qui fe
formerent en ligne furent fix bataillons;
fçavoir les Regimens des
Gardes de Dalekarlie, de VVefGALANT.
291 %
manland, & les Trabans. Les Saxons
prefque tous Cavalerie cuiraffée,
& qui eftoient en bataille
prés de là dans la Plaine de Spillar
occupant un bien plus grand
terrein que les Suedois , les chargerent
tres- vivement ; mais le
feu de ces cinq bataillons fut fi
terrible & fi continuel que la
Cavalerie Saxone n'en put entamer
aucun . Les Trabans effuyérent
tout celuy de l'eſcadron des
Cuiraffiers Saxons qui les vint
charger , fans tirer un coup ,
mais ils y entrerent enfuite brufquement
l'épée à la main au travers
de la fumée , & le culbutérent
tout à fait. Les Saxons eftant
jufques - là fort fuperieurs en
nombre , crurent qu'il ne falloit
pas s'en tenir là , & revinrent
une feconde fois , mais ils furent
7
Bbij
292 MERCURE
ل ا
teçus & repouffez comme la premiere
.
De cette maniere les Suedois
gagnerent du terrein , & leur
gauche fe trouva à couvert par
le rivage & par le Fort de l'Etoi
le , qui fe rendit à la premiere
attaque , mais la droite demeura
découverte , dont les Saxons profiterent
& étendirent la Cavalerie
de leur gauche , de maniere
qu'en chargeant une troifiéme
fois , ils prirent en flanc le bataillon
qui terminoit la droite
des Suedois , lequel fouffrit pendant
quelque temps , mais eftant
foûtenu par celuy qui eftoit le
`plus proche , & par les Trabans
qui revenoient de renverſer encore
l'Efcadron qui leur avoir
efté oppofé , ce bataillon fe re-
<
GALANT 293
:
mit fans que ce petit defordre allaſt
plus loin , & les Saxons furent
repouffez pour la troifiéme
fois. Cependani les cinq autres
bataillons Suedois arriverent , &
les deux efcadrons , ce qui n'empêcha
pas les Saxons de faire
une quatriéme & derniere tentative
, qui leur réüffit d'autant
moins qu'ils trouvérent des
Troupes fraîches & un front
plus grand , de forte qu'ils prirent
le party de fe partager fur
les fept heures du matin & de fe
retirer , une partie à Nymunde ,
& l'autre à Cober , dont les Suedois
ne tirérent pas autant d'avantage
qu'ils auroient pû faire ,
s'ils n'avoient pas manqué de
Cavalerie. Le Roy qui fut prefque
toûjours à pied , aprés avoir,
Bb iij
294 MERCURE
eu un cheval tué fous luy , & qui
avoit mené le Regiment des
Gardes luy - même à la charge ,
pourfuivit d'abord autant qu'il
Juy fut poffible la Cavalerie Saxone
qui fe retiroit du cofté de
Cober. Sa Majeſté envoya enſuite
les deux Regimens du Corps ,
pour couper les fuyards , auffibien
que la Garnifon du Fort de
Cober , laquelle n'ayant ofé attendre
l'approche des Suedois ,
fe fauvoit le long de la Duna ,
dont quatre cens Mofcovites
qui de frayeur s'eſtoient jettez
dansune Ifle , nommée Lutzaus ,
furent enfuite pris . Les Saxons
femblerent vouloir encore faire
ferme prés de leur Camp retranché
à Marienmuhle , mais ils furent
enfin obligez de ceder tout
GALANT. 2 295
à fait , & d'abandonner aux Suedois
leur Camp & leur Magafin.
Ils ont laiffé fur la place trois à
quatre cens des leurs , fept à
huit cens Prifonniers & beaucoup
de bleffez , dont on croit le
nombre encor plus grand. L'on'
fçait feulement le nom de quelques
- uns de leurs principaux
Officiers tuez ou bleffez , qui
font :
Le St Paykul , Lieutenant general
.
Les Sts Ronneau , Colonel .
Ofterhaufen , Lieut . Colonel.
VViedman , Colonel.
Steinau , Colonel .
Munfter , Lieut . Colonel .
Zeidler , Colonel .
Heideck , Lieutenant Colonel,
Onze Capitaines.
Bb iiij
296 MERCURE
Trois Majors .
Plufieurs Lieutenans , Cornettes
&
Enfeignes .
Les Regimens du Roy de Pologne
fous le commandement de
leur General Steinau , qui ſe font
trouvez dans cette affaire, & qui
y ont fait tout ce qu'on peut attendre
de braves gens , font :
Infanterie.
Le Regiment des Gardes Allemandes.
Le Regiment des Gardes Polo
noifes.
Le Regiment de la Reine.
Le Regiment du Prince Electoral.
Cavalerie.
Les
Gardes du Corps.
Le Regiment de la Reine.
Le Regiment du Prince Electo
ral.
GALANT 297
Le Regiment de Steinau .
Les Suedois y ont eu environ
foixante & dix hommes tuez ou
bleffez Les premiers font le
Lieutenant Colonel Palmquist ,
le Major Sparfelt , le Capitaine
Blarman.
Les Bleffezfont-
Le General Major Horn.
Le Colonel Knoring.
Le Colonel Vulf.
La Capitaine Gyllenkrook.
Le Capitaine Stiernhook , &
quelques autres moins confiderables
.
L'affaire eftant finie , la premiere
attention de Sa Majesté
Suedoife , fut de rendre graces
à Dieu fur le champ , d'une victoire
fi fignalée , par laquelle
298 MERCURE
cinq Forts , fix Camps & vingt
Canons des Saxons luy font tombez
entre les mains , leurs meilleurs
Regimens ayant efté ruinez
en moins de trois heures.
L'on fut pendant quelques momensen
peine du Roy , qui avoit
diſparu . On le découvrit dans
un petit bois à genoux , fon cheval
attaché à un arbre. Ceux
qui le remarquerent n'en firent
pas femblant ; Mais Sa Majesté
eftant revenuë , & fe doutant
d'avoir eſté vuë , répondit à ceux
qui luy demanderent où elle avoit
efté , que comme chacun
eftoit obligé de rendre compte
de fes actions à fon Superieur ,
il eftoit jufte qu'elle en ufaſt
de même difant qu'elle
buoit à Dieu feul la réuffite
•
triGALANT.
299
d'une fi grande & penible entrepriſe
L'Envoyé des Etats Generaux ,
qui rendit de VVarſovie avec
des propofitions de Paix , arriva
à Riga quelques heures avant
l'action , & illa vit de la Citadelle
. Il eft à remarquer que le
Duc de Curlande luy avoit dit
le veille , que quand le Roy de
Suede viendroit avec cinquante
mille hommes , on l'empêcheroit
bien de paffer la Duna . Cette
confiance un peu trop grande ,
eftoit en quelque maniere fondée
fur la fituation avantageuſe du
lieu qu'il défendoit , & qu'il
avoit fortifié pendant un an , &
fur ce qu'il ne luy paroiffoit pas
poffible que l'Armée Saxone dût
eftre battue par de l'Infanterie
200 MERCURE
feule dans un tel pofte, n'y ayant
aucune apparence que le Roy
de Suede puft ſe ſervir de fon
Pont pour paffer fa Cavalerie à
caufe de l'orage qu'il faifoit , &
qui ne ceffa qu'une heure avant
l'embarquement .
Mis les Lieutenans Generaux
& Barons de Reenfchold & de
Live , Mr le General Major &
Comte de Steenbok , & tous les
Generaux Suedois , ont donné
dans cette occafion des preuves
glorieufes de leur capacité & de
leur courage . L'ardeur avec laquelle
les autres Officiers & generalement
toutes les Troupes
Suedoifes ont imité leur invincible
Roy n'eft pas exprimable .
Tout le monde s'eft efforcé de
s'y diftinguer , & la reſiſtance
GALANT. 201
opiniaftrée des Saxons n'a fervi
qu'à élever en quelque maniere
les Suedois au deffus de leur va❤
leur ordinaire .
Vous ferez fans doute bien aiſe
d'apprendre ; en quoy a confifté
la maladie violente de Madame
la Ducheffe de Bourgogne , qui à
fi fort alarmé toute la Cour, Cette
Princeffe revint de Saint Cyr
le Dimanche 7. de ce mois fur les
quatre heures & demie avec un
friffon qui dura deux heures
aprés quoy lę poux fe dévelopa
& la fièvre fe déclara avec mal
de tefte , laffitude & inquietude
par tout le corps . Comme pendant
le friffon elle s'eftoit fait
mettre des couvertures & beaucoup
de linges chauds , & qu'il
202 MERCURE
faifoit une chaleur extraordinaire
dans fa chambre où toute la
Cour aborda , elle eut de grandes
fueurs jufqu'à minuit , ce qui
ne diminua point la fiévre qui
dura d'une égale violence jufqu'à
fix heures du matin . Elle
commença pour lors à diminuer
infenfiblement jufqu'à midy &
demy , qu'elle redoubla fans aucun
froid. Elle diminua un peu
fur les cinq heures , & à fix on
mena la Princeffe à Marly dans
fon caroffe. Ce redoublement fe
foutint comme le precedent jufqu'au
Mardy matin , mais avec
moins de force . Sur les dix heures
on donna un lavement purgatif
qui tira beaucoup de matieres
figurées à deux repriſes . Il
faut obferver que fur le foupçon
GALANT
༢༠༨
de quelque malignité on faifoit
prendre avec les bouillons des
poudres cordiales . Mardy à midy
& demi , la fiévre augmenta
& diminua par bouffées , & par
petites moiteurs jufqu'à quatre
heures & demie , qu'il prit un
petit froid à l'extremité des pieds :
& au bout du nez , qui ne dura
qu'un moment , car la chaleur.
augmenta bien - toſt aprés confiderablement
avec la fièvre . A fix
heures le poux qui jufque là
avoit efté affez égal , ferré & dur,
devint inégal , plein & confus
de maniere qu'on avoit peine à
diftinguer les pulfations . Ce
changement fut fuivi de moiteurs
& d'un affoupiffement leger
, ce qui détermina à une faiguée
du bras , qui fut faite fur les
304 MERCUR
È
>
fept heures. La Princeffe parut
un peu mieux aprés la faignée ,
mais toûjours un peu affoupie &
appefantic , ce qui augmenta la
nuit , de forte qu'on eut toutes
les peines du monde à la réveiller
pour luy faire prendre de la
nourriture , pour laquelle elle
commença de marquer beaucoup
d'averfion au lieu qu'auparavant
elle en prenoit avec plaifir .
Comme on la preffoit de prendre
un peu de potage , il luy prit
un vomiffement de matieres aigres.
L'affoupiffement continuant
avec une pefanteur extraordinaire
, & la tefte s'embaraſfant
au point qu'elle n'avoit prefque
plus de connoiffance , on luy
fit prendrefur les neuf heures du
matin deux onces de vin d'EſpaGALANT:
305
gne émetique , qui ne firent leur
effet qu'au bout de trois quarts
d'heures. Aux premiers efforts
du vomiffement , la connoiffance
revint & augmenta à proportion
des vomiffemens , qui eſtânt ceffez
& le ventre commençant
à
s'ouvrit , on foutint cette évacuation
par trois potions purgatives
aiguilées d'émetique qui
operérent jufqu'à dix fois , aprés
quoy tous les accidens cefferent,
& la fiévre diminua jufqu'au lendemain
Jeudy , que le redoublement
revint un peu plutoft , &
parut augmenter fur les cinq
heures & demie . Sur le declin
on fit prendre à la Princeſſe une
Medecine qui la purgea fort heureufement
jufqu'à douze fois. Le
redoublement du Vendredy qui
Aouft 1901. Cc
306 MERCURE
fuivit cette purgation dura fans
aucuns accidens , jufqu'au Samedy
matin , finon que fur le
minuit il parut quelque chofe
qui n'eut point de fuite . Sur la
fin , la Princeffe prit un lavement
d'eau qui luy fit beaucoup
de bien. Le redoublement commença
le Samedy dés huit heures
du matin , avec une envie de
dormir , qui augmenta fi fort le
foir que de crainte d'un trop
grand affoupiffement , & ayant
égard à ce qui avoit paru & difparu
la nuit precedente , on fe
détermina à une faignée du pied
qui fut faite heureufement fur
les onze heures. Cette faignée ,,
dont on n'avoit point parlé auparavant
, étonna la Princeſſe
qui demanda d'elle - même à fe
GALANT. 307
confeffer. Les Medecins y confentirent
, quoy qu'ils ne viffent
aucun danger preffant , dans la
vûë que cette action la tiendroit
plus longtemps réveillée . En effet
, la Confeffion eftant achevée
à une heure aprés minuit
elle fe fentit l'efprit plus tranquille
, & s'endormit doucement
jufqu'à cinq heures que la fièvre
& la chaleur commencérent à
s'abaiffer peu à peu , de forte que
tout eftant plus relâché , fur les
fept heures & demie le ventre
s'ouvrit de luy - même jufqu'à
trois fois en trois quarts d'heure ,
aprés quoy on ne laiffa pas de
luy donner un remede d'eau , &
aprés l'avoir rendu avec ufure
on luy fit prendre à neuf heures
& demie le premier verre d'une
"
Ccij
308 MERCURE
Tifanne laxative qui fut fuivi
de cinq autres d'heure en heure
jufqu'à cinq heures du foir , ce
qui luy fit rendre une quantité
de matieres qui ne pouvoient
que nuire beaucoup , eftant ren
fermées. A fept heures du foir
on comença à luy donner du
Quinquina qu'elle prit en bole
avec une facilité merveilleuſe .
On continua la nuit & le jour
de quatre en quatre heures avec
un boüillon , ou une panade par
deffus . Dés le Dimanche au foir,
la fièvre diminua plus qu'elle
n'avoit fait encore . Le Lundy
matin à fix heures , elle redoubla
un peu , & fe foûtint moderément
jufqu'au Mardy fix heures
du matin , qu'elle quitta abfolument
& fans retour . La PrinGALANT:
309
ceffe a continué depuis ce tempslà
le Quinquina de quatre heures
en quatre heures , & quatre
fois le jour feulement , avec de la
nourriture entre les prifes à la
maniere accoûtumée.
L
Toute la Cour effrayée de
cette maladie , qui demandoit
beaucoup d'attention , & un
prompt fecours , n'a point ceffé
d'admirer la conduite & la prudence
des Medecins , & fur tout
de Mr Fagon , dont les avis ont
toujours eftéfuivis par les autres ,
de maniere qu'il n'y a eu qu'une
voix pour les remedes , toute la
Medecine de la Cour eftant remplie
d'honneftes gens , qui n'ont
point voulu fe diftinguer par des
Tentimens differens , qui ne fervent
qu'à embaraffer . Les Me310
GALANT
:
decins qui ont eſté de l'avis de
Mr Fagon , eftoient Mr Bourdelot
,premier Medecin de Madame
la Ducheffe de Bourgogne , M
Boudin , fon Medecin ordinaire ,
Mr du Chaine , Medecin de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne ,
& Mr Dodart le jeune , premier
Medecin de Monfieur le Duc
d'Orleans . L'on a vû clairement
que la route qu'ils ont priſe eſt
la plus fage & la plus certaine , &
tout le monde a reconnu combien
il est avantageux aux Grands
d'eftre fecourus , lors qu'ils font
malades , par des Medecins qui
ne perdent pas un moment une
maladie de vûë , qui en dévelopent
les cauſes , en obfervent
jufqu'aux moindres accidens , &
fçavent prévenir avec feureté
GALANT
ceux qui font importans & dangereux.
Madame la Ducheffe de Bourgogne
a fait paroiftre dans le
cours de cette maladie tout le
bon efprit , le courage , la réfignation
, la pàtience & la pieté
poffibble , chofes rares dans la
fituation & dans l'âge où fe
trouve cette Princeffe . Aprés la
faignée du pied , elle envoya de
fon propre mouvement chercher
le Curé de la Paroiffe de Marly,
& fe confeffà , & dit enfuite à
Madame de Maintenon , qui eftoit
auprés d'elle, qu'elle fe trouvoit
entierement foulagée . Le Roy
& Monſeigneur luy ont donné
des marques continuelles de leur
tendreffe par leurs frequentes
vifites , & par l'inquietude & la
312 MERCURE
ou
douleur qu'ils n'ont pû diffimuler.
Monfeigneur le Dnc de
Bourgogne a paru au defefpoir ,
& a pallé les jours les plus facheux
auprés du lit de Madame
la Ducheffe de Bourgogne
feul enfermé dans fa chambre ,
fondant en larmes . Madame ,
Monfieur le Duc d'Orleans
Madame la Ducheffe d'Orleans;
les Princes & Princeffes , & tous
les Seigneurs & Dames de la
Cour , qui eftoient pour lors à
Marly , font venus à tous les mo.
mens à fa porte pour en fçavoir
des nouvelles . Madame de Maintenon
, par fon attachement &
fon affiduité auprés d'elle , eft
tombée malade d'une fiévre tierce,
Enfin , comme la douleur
eftoit generale , lors qu'on la
croyoit
GALANT, " 313
eroyoit en danger, la joye a eſté
univerfelle , lors que la fièvre &
les accidens ont ceffé.
Vous avez déja entendu parler
du mariage de Mr de Clermont
d'Amboife , Marquis de
Reynel , avec Mademoiſelle de
Croiffy , Soeur de M¹ le Marquis
de Torcy , & Fille de feu Mr
Colbert , Marquis de Croiffy ,
Miniftre & Secretaire d'Etat ,
diftingué par plufieurs grands
Emplois , & par differentes Am.
baffades , dans lesquelles il s'eft
attiré l'eftime & les applaudiffemens
de toute l'Europe. La ceremonie
fe fit en l'Eglife de Saint
Euftache , par le Curé de cette
Paroiffe , & Madame de Croiffi
donna enfuite un grand repas aux
Aoust1701 ,
Dd
3'4 MERCURE
Parens des deux мaifons . Il n'eft
pas neceffaire de dire que rien
n'y manquoit. Ou fçait de quelle
maniere cette Dame fait les honneurs
de chez elle . Tout Nimegue
en a retenti pendant les
Conferences qui s'y font tenuës
pour la Paix . Jamais maifon n'a
efté mieux reglée que la fienne ;
tout s'y est toujours fait avec
autant d'ordre que de bon gouft,
& l'on y a toujours remarqué
une abondance fage & bien entenduë
, quand il a efté queftion
de foutenir la gloire de la France
auprés des Etrangers . Il y en a
quantité qui en rendent témoignage
dans plufieurs Cours de.
Europe.Mademoiſelle deCroif
fayant efté élevée par une mere
qui entre tous les grands talens
GALANT
3་ 5
qu'elle poffede , a toujours fait
voir une conduite fort reglée ,
doit eftre toute parfaite . Rien
ne luy manque du cofté de l'éducation
, & la nature l'a avantageufement
pourvûë du refte. Mr
Te Marquis de Reynel eft jeune ,.
bien fait & brave , & il y a lieu
de croire qu'il marchera fur les
traces de Mr fon Pere , qui fut
tué d'un coup de canon en 1677 .
à la prife de la Citadelle de Cam.
bray. Il eftoit мeftre de Camp
general de la Cavalerie , & Lieutenant
general des Armées du
Roy. La Maifon de Clermont
d'Anjou , dont il eft originaire ,
tire fon nom de Bourg de Clermont
tenanjou, qu'elle a poffede
jufqu'à prefent d'ainé en ainé
Louis , Sr de Clermont , fut fait
D dij
316 MERCURE
,
Chancelier de l'Ordre du Croif
fant l'an 1448. lors que le Roy
René de Sicile , Duc d'Anjou ,
en fit l'inftitution . Cette мaifon
eft alliée à celles d'Eftouteville ,
la Rocheguyon , de Toulongeon ,
de Gouffier de Gramont , de
Buffy , de Belin d'Alegre , de
Prat , de Saluces, de S. Simon
de Bouteville , de Botzelaer ,
Baron du S. Empire , de Polignac
, de Coligny, de Beauveau ,
Monluc - Balagny , de Chatelux
, de Meſmes , de Goux , dite
de Rupt , de maillé - Brezé , de
Harlay Monglat , de Longuejouë
, de Huraut , de Briçonnet ,
de Savoye de Tende , de Balthazar
Flotte de Montauban , de
Marmaignes , de Luillier , de
Boulancourt , de Fayolles de
de
GALANT. 317
Mellet Baron de Neufuy en
Perigord , de Ponthalier , & d'uhe
infinité d'autres des plus
illuftres du Royaume . Le Cardinal
d'Amboife , Archevêque
de Rouen , eftoit de cette Maifor.
Mr le Comte des Marefts ;
Grand Fauconnier de France
époufe la fille de Mr Robert , cidevant
Prefident de la Chambre
des Comptes , & Intendant des
Armées du Roy pendant la premiere
guerre de Hollande. Le
Pere& leGrand'Pere de ceComte
ont poffedé la même Charge.
Celuy qui en jouit aujourd'huy
eftoit encore fort jeune quand il
plut à Sa Majefté de l'en pourvoir.
Madame fa Mere a efté Fil
le d'honneur de S. A. R. Mada
D diij
318 MERCURE
me , & s'appelloit Mademoiſelle
de Villemore .
Milord Gallovvay ayant eſté
à Bonn de la part du Roy d'Angleterre
, fit plufieurs propofitions
à l'Electeur de Cologne ,
& luy demanda qu'en cas de rupture
, il vouluft feulement promettre
de ne recevoir dans fes
Fortereffes aucunes Troupes
Françoiſes , & de ne rien faire
en faveur de la France au préjųdice
du Roy d'Angleterre , & de
fes Alliez . Cet Electeur répondit
que tant que l'Empereur & d'autres
Puiffances ne fe mêleroient
point des differens dont il eftoit
queftion, il ne fe déclareroit pour
aucun des deux partis , &refteroit
dans une exacte neutralités qu'il
n'avoit point d'engagement avec.
GALANT: 219
la France; mais que fi on vouloit
entreprendre quelque chofe contre
fes Sujets , & contre les Pays
& Etats de fa dépendance , ou
fufciter fes Chapitres contre luy ,
il fedéclareroit pour lors malgré
luy, & prendroit party .
L'Evêque de Raab a fait les
mêmes tentatives de la part de
l'Empereur , & S. A. E. luy a répondu
qu'elle ne prendroit aucun
party
, à moins qu'on ne l'y
obligeaft en portant la guerre
dans fes Etats , ou en attaquant
fes Places, ou bien en voulantexiger
de fes Sujets des impofts
des contributions
; & des quartiers
d'hiver . Lorsqu'on a demandé
à cet Electeur pourquoy il leyoit
des Troupes , il a répondu
que c'eftoit à l'imitation de fes
D d iiij
320 MERCURE
•
voifins, pour défendre fes Etats. "
On écrit de Liege du 18. de ce
mois , que les François forment
un Camp de cinquante mille
hommes dans une fort belle Plaine.
On aura à la tefte le ruiffeau
qui conduit à Vizet , & le Fort
de Novagne à la gauche . Je laiffe
à ceux qui veulent la guerre , &
qui ne font pas en eftat de l'entreprendre
à raiſonner là -deſſus .
Ceux qui ont expliqué l'Enigme
du mois paffé fur l'Ombre , qui
en eftoit le vray mot , font , Mrs
l'Abbé Poitier de Vendofme , des
Roches de la même Ville : Jacquinet
de Douzis : les Marquis de
Tournonville & de Montal : le
Comte de Bierge Rifigardes.
Touloufain le Curé de CharGALANT.
326
treauvilliers : l'Abbé 36 : le petit
André du Faubourg S. Antoine :
Guillaume Pillon : Oliverat
Maïftre à danfer , rue des Cordiers
Saulet , Muficien ruë de
la Sourdiere: Tamirifte ; Mlle Javotte
Ogier du coin de la ruë de
Richelieu l'aimable Agnés de
Ville- neuve : la Dame dévoyée :
la Dame Souveraine de toute la
maifon du Bouc la fpirituelle
Geneviève , & la belle Charlote
de Sarcelles : la Flore de l'Arſenal
: Mefdemoiſelles de Bonaris ,
& Badouleau , & fa charmante
petite compagne Royelleau .
Vous me manderez fi vos A
mies auront deviné ce que les
Vers fuivans veulent faire entendre.
322 MERCURE
ENIGME.
E fuis d'une matiere éclatante &
folide ,
JBfu
J'attire du respect à qui peut me porter
;
Mais je ne fuis pas né pour une amė
timide ,
Fene fçaurois la fupporter :
On dit pour me blamer queje prens à
la gorge
;
Que celuy qui me porte eft fouvent
égorgé ,
Ou qu'enfin d'autres il égorge ,
Je crois qu'à ce deffein exprés on ma
forgé.
Le Jeudy 25. de ce mois Mrs de
l'Academie Françoife celebrerent
à leur ordinaire la Fefte de
Saint Louis , dans la Chapelle
GALANT. 3.3
du Louvre . Mr de Chpelas , ancien
Curé de Saint Germain de
l'Auxerrois , dit la Meffe , pendant
laquelle on chanta le Pfeaume
Lauda Jerufalem Dominum , de
la compofition de M² de Bouffet.
Le Choeur de Mufique eftoit tresrempli
. Aprés la Meffe , Mr l'Abbé
Mongin prononça le Panegyrique
deSaint Louis , & fit connoiftre
avec beaucoup d'éloquence
, qu'il ne s'eftoit pas montré
moins grand dans les actions
Chreftiennes que dans celles de
Heros qu'il avoit toûjours accompagnées
d'une égale pieté .
L'aprefdinée, cette mêmeAcademie
tint une féance publique
pour diftribuer les Prix. Celuy
de Profe fut remporté par lemê
me Mr Mongin , qui avoit fait le
324 MERCURE
matin l'Eloge du Saint. La lectu
re que l'on fit de cette piece luy
attira d'autant plus d'applaudiffemens
, qu'on fçeut que c'eft
pour la troifiéme fois tout de
fuite qu'il a remporté le prix d'éloquence
. Madame Durand a eu
cette année celuy de Poëfie.
C'eftune Ode d'une mefure fort:
agreable à l'oreille , & qui fut
écoutée avec plaifir d'une nombreuſe
Affemblée.
Le même jours Mrs de l'Aca
demie des Sciences celebrerent /
la même Feſte dans l'Eglife des
Peres de l'Oratoire. Ils y avoient
invité Mrs de l'Academie des Infcriptions
& des Medailles , avec
laquelle ils ont établi une alliance
particuliere . Cette Academie
, inftituée dés l'an 1663. enGALANT.
325
tre huit perfonnes pour compofer
par Medailles l'Hiftoire du
Roy , qu'ils feront paroiftre au
commencement de l'année prochaine
, a eſté confiderablement
augmentée depuis fix femaines
pour en faire une Compagnie .
tres - importante. Ainfi elle eſt
compofée prefentement de dix
Honoraires , de dix Penfionnaires
, de dix Affociez , & de dix
Elêves , ce qui fait quarante perfonnes
qui s'affemblent au Louvre
tous les Mardis & les Vendredis.
Je vous en entretiendray
plus particulierement quand
leurs Statuts auront efté pu-.
bliez . M le Coadjuteur de
Strafbourg , l'un des Honoraires
, celebra la Meffe , & on chanta
pendant ce temps le Te Deum ,
326 MERCURE
compofé par le même Mr de
Bouffet , avec un tres - grand
choeur de Mufique , auquel répondoient
des Tambours & des
Trompettes. M l'Abbé Bignon
fit enfuite l'éloge du Saint avec
un tres - grand fuccés .
Il n'y a rien qui foit ftable
dans le monde . Je vous appris le
mois de Juin dernier , le mariage
de мademoiſelle de Bournazel ,
avec мeffire Armand de Belfunce
, Marquis de Caſtel - Moron ,
Colonel du Regiment de Nivernois
, & j'ay aujourd'huy à vous
apprendre fa mort , arrivée le
premier jour de ce mois , aprés
une longue maladie . C'eftoit une
perfonne des plus accomplies
pour les qualitez du
corps & de
l'efprit. Auffi ceft- elle fort reGALANT
.
27
gretée de tous ceux qui la connoiffoient
.
Mr Coufinet , Maiftre des
Comptes , eft mort environ dans
le même temps.
·
1
J'ajoûte à ces morts celle de
Marie Madeleine Charlotte-
Bonne de Clermont - Luxem .
bourg , Ducheffe - Doüairiere de
Luxembourg , Comteffe de Piyne,
Veuve de François Henryde
Montmorency , Duc de Luxembourg
& de Piney , Pair & мaréchal
de France , arrivée le 22 .
de ce mois en fon Chafteau de
Precy , dans fa foixante & fixiéme
année . Cette mort a efté fubite ,
mais il femble que Dieu ait voulu
récompenfer par là fa vertu ,
en luy épargnant les frayeurs
que caufent les approches de ce
328 MERCURE
terrible paffage. Sa vie exemplai
l'ufage frequent qu'elle fai- >
foit des Sacremens , & le foin
particulier qu'elle avoit de foulager
les pauvres dans toutes fes
Terres , font des témoignages
favorables pour ne point douter
de fon falut. La Maifon de Luxembourg
a efté une des plus
iluftres de l'Europe , puis qu'elle
a eu cinq Empereurs , dont trois
ont efté Rois de Boheme. Elle
s'eft divifée en diverfes branches.
François de Luxembourg , Fils
puifné d'Antoine de Luxembourg
II . du nom , fut employé
dans les Negociations les plus
importantes. Le Roy Henry III.
qui l'honoroit d'une eftime particuliere
, luy érigea Piney en
Duché l'an 1576. puis en Pairie
GALANT 329
Fan 1581 & Tingri en Principauté.
De fon premier mariage
avec Diane , Fille de Claude de
Lorraine , Duc d'Aumale , vint
Henry de Luxembourg, Duc de
Piney Pere deмarie- Charlotte de
Luxembourg, Ducheffe dePiney,
qui époufa en fecondes noces
Henry de Clermont - Tonnerre,
& en eut Madame la Ducheffe
de Luxembourg qui vient de
mourir. Elle avoit épousé en
1661. François Henry de Montmorency
, dont elle laiffe plufieurs
Enfans . L'ainé eſt Mr le
Duc de Luxembourg , Gouverneur
de Normandie , qui a époufé
Mademoiſelle de Clerembault ,
Fille de Mr le Marquis de Clerembault.
Les autres font Mr.
Abbé de Luxembourg ; mort
Aouft 1701.
Ee
230 MERCURE
depuis un an ou deux , Mr le
Duc de Chatillon , qui eftoit
le Comte de Luffe , à qui Madame
la Princeſſe de Meckelbourg
fa Tante , donna le Duché de
Chaftillon que le Roy a fait revivre
en faveur de fon mariage
avec Mademoifelle de Royan ,
qui eft d'une branche de la Maifon
de la Trimoüille . Mademoifelle
de Luxembourg leur Soeur
a épousé Mt le Prince de Neufchaftel
devant Cheva- , cy
lier de Soiffons , Fils naturel
de Monfieur le Comte de Soiffons
, Prince du Sang , qui fut
tué devant Sedan . Ce fut en
épouſant Claire - Bonne - Charlotte
de Clermont Ducheffe
de Luxembourg , dont
je vous apprens la mort , que
·
→
GALANT.
331
François Henry de Montmoren-
<cy , Maréchal de France , Comté
de Bouteville & de Luffe , prit
le nom de Duc de Luxembourg.
Il me reste à vous apprendre
la mort de Meffire François - Jofeph
de Lefcour de la Berange ,
cy-devant Capitaine - Lieutenant
de la Gendarmerie . Il eftoit
Chevalier de Saint Louis , &
Gouverneur de Fougeres en Bres
tagne .
Enfin Mr le Comte d'Avaux
eft parti de Hollande , & il eft
même de retour en France . Je
ne vous parleray point des honneftetez
de ce Comte , & de celles
des Etats Generaux , à l'occafion
de ce départ. J'évite toujours
autant qu'il m'eft poffible
Ee ij
332 MERCURE
de repeter ce qui a efté rendupu
blic . Les Hollandois avoient
fouhaité de le voir chez eux
longtemps avant qu'il y arrivaft ,
afin de pouvoir traiter avec ce
Miniftre des feuretez que le Roy
leur avoit fait efperer qu'ils obtiendroient
de SaMajeftéCatholique
, & aufquelles ils ne devoient
s'attendre que parce que
le Roy avoit de la bonté pour
eux , la crainte n'eftant pas un
titre fuffifant pour les autorifer à
faire des demandes pareilles à
celles qu'ils ont faites.
Si on reprend la chofe de plus
haut, on verra qu'ils font d'utant
plus obligez à Sa Majeſté
des égards qu'elle a bien voulu
avoir pour leurs interefts , que
luy devant leur établiffement ,
k
"
GALANT: 333
ils l'ont abandonnée en faifan
contre elle en 1667. la Ligue appellée
la Triple Alliance . Ce Monarque
leur accorda quelquesannées
aprés, la Paix qui fut conclue
a Nimegue avec des conditions
qui leur eftoient fi avantageuſes,
que la plus grande partie de la
Hollande avoüa qu'elle ne fe
croyoit pasen droit de les demander
.A peine avoient-ilscommencé
àjouir de cette paix , qu'ils firent
contre la France un Traité
appellé de garentie , dans lequel
plufieurs Puiffances entrerent ,
&où ils auroient fait entrer toute
l'Europe s'ils avoient pû. Ils
rompirent en 1688. la Paix de Nimégue
en faifant agir leurs forces
pour aider à dépoffeder le
Roy d'Angleterre. Le Roy'avoit
334 MERCURE
oublié tous ces ſujets de mécontentement
, tans pour continuer
à leur donner des marques de fa
bonté , qu'en faveur du repos de
l'Europe , & avoit bien voulu
que Mid'Avaux allaft à la Haye.
Il fembloit que tout s'y devoit
paffer à l'amiable, & qu'on alloit
commencer des Conferences
dans lefquelles on conviendroit
desfeuretez qu'ilspourroient rai ,
fonnablement efperer, ainfi que
le Roy avoit eu la bonté de leur
faire fçavoir ; mais après avoir
amufé longtemps Mr le Comte
d'Avaux , on luy delivra des
conditions qui furent renduës
publiques. Les Etats avoient réfolu
de fe tenir à ces conditions ,
puis qu'ils s'y tiennent encore
aujourd'huy. Ainfi ils ne les donGALANT.
335
6
noient pas comme des articles
fur lefquels on duft travailler ,
mais comme des loix qu'ils impofoient
, en s'érigeant eux mêmes
en Juges & en parties en -même
temps . Toute l'Europe parut
indignée de ces propofitions . Les
Alliez même de la Hollande en
furent effrayez , & connurent
bien qu'on leur faifoit faire ce
pas , pour les engager à la
guerre , & la plus grande partje
du peuple ne le vit qu'avec chagrin.
Le Roy fit voir autant
de fageffe que de prudence , en
n'y répondant point , parce que
fi la réponſe avoit efté proportionnée
aux demandes , elle auroit
dû eftre tres - forte On parla
enfuite d'entamer les Conferences
; mais ce fut pour propofer
•
336 MERCURE
d'y admettre le Roy d'Anglez
terre; & comme on eut remarqué
quelque temps aprés, que le Roy
avoit affez de bonté pour ne vou
foir pas que cette propofition
fuft un obstacle à la Paix , ainfi
qu'elle auroit dû l'eftre , on en
fit naiftre un nouveau , en demandant
que le Miniftre de
l'Empereur , quoy que Sa Majefté
n'ait aucun démeflé avec
Sa Majesté Imperiale , fuft admis
dans les Conferences . Mr le
Comte d'Avaux fit prefenter un
Memoire aux Etats , par lequel
il fit connoiftre que le Roy ne
pouvoit y confentir . Les Hollandois
y ont répondu par un autre
Memoire; & comme ils ont perfifté
dans toutes leurs demandes ,
Mr d'Avaux eft party. Voicy
dans
GALANT.
337
dans quelle fituation il a laiffé
la Hollande . Il y a fept à huic
mille malades dans les Troupes
qui font en Zelande ; les
Officiers n'en font pas exempts ,
& il en eft mort un grand nombre
auffi-bien que de Soldats .
Outre cette quantité de malades
, dont plufieurs font en danger
de leur vie , il y a dix à
douze mille Soldats qui font
languiffans , & qui ne pourroient
rendre fervice dans l'occafion .
LesEtats Generaux ont fait confulter
les Medecins là dèffus , &
ils ont attribué ces maladies aux
mauvaifes eaux & à l'air du Pays,
& aux incommoditez que les
troupes fouffrent, celles qui font
dans les Garniſons eftant fi ferrées
dans leurs logemens , qu'el
Aouft 1071
Ff
328 MERCURE
les n'y peuvent refpirer qu'un
air corrompu. Il faut que cette
derniere raifon foit la plus veritable
, puis que les originaires
du pays y font moins incommodez
. Cependant comme le pays
n'en fournit pas affez , & qu'il
a beſoin d'un grand nombre d'Etrangers
pour le défendre , en cas
de guerre , ils auront pendant
l'Hiver encore plus de malades
qu'ils n'en ont prefentement , &
perdront encore plus de Troupes
, puis qu'ils n'en ont pas
prefent affez dans ces pays - là
pour les garantir de ce qu'ils auroient
à craindre , fi la
guerre
commençoit pendant que toutes
les eaux de la Hollande feroient
glacées. Il faudra de neceffité ?
non-feulement que les HollanGALANT
339
dois remplacent les Troupes qu'-
ils ont perdues par ces maladies
fans coup ferir ; mais qu'ils en
augmentent le nombre , ce qu'ils
pourront faire par le moyen des
trente -fix mille hommes qui leur
manquent des Troupes de Dannemarck
, & des Electeurs de
Brandebourg & Palatin. Ce fera
alors que le nombre des malades
augmentera , puifqu ' y aura
beaucoup plus de Troupes , &
qu'il en defertera auffi un grand
nombre qui chercheront en defertant
à fauver leur vie , qu'elles
fe tiendroient comme affurées
de perdre par de longues
maladies . Les Princes mêmes
qui louent leurs Troupes à condition
de les tenir complettes ,
ne veulent point qu'elles foient
Ff ij
i
340 MERCURE
mifes dans des Garnifons, oùleur
ruine paroift inévitable , ce qui
met les Hollandois dans une
étrange confternation , car d'un
cofté on leur refufe des Troupes
pour eftre employées dans
les lieux où ils en ont le plus de
beſoin , s'ils y en ont autant qu'il
eft abfolument neceffaire qu'ils
y en ayent , elles y periront , &
fice Pays n'eft pas affez garny
pour fe défendre des plus nombreuſes
Armées dont ils ayent
eu depuis longtemps les forces à
à foutenir , la perte de la Hollande
fera indubitable . Ce que
je dis touchant les malades dont
la Zelande eft remplie , eft un
fait public , puifque les Etats
Generaux en oonntt parlé dans
plus d'une de leurs féances , afin
GALANT: 34r
roit
de voir quel remede on y pourapporter
cependant il eft
certain que les nouvelles Troupes
qu'on envoyera en Zelande
ne peuvent fervir qu'à avancer
la mort des Soldats malades ,
puifqu'ils y feront encore plus
incommodez , & que l'air y deviendra
plus corrompu , ce qui
pourroit bien y caufer la pefte ,
& comme il faut que toutes les
Troupes qui campent fe retirent
en Hollande pendant l'hiver
, il y a lieu de croire qu'elles
pourront caufer la famine en
un Pays où il ne croiſt ny bled
ny vin , & qui d'ailleurs eft trop
petit pour les contenir avec les
Habitans naturels , & les Etrangers
qui y negocient . Joignez à
cela que les Magafins occupent
Ff iij
342 "
MERCURE
beaucoup de terrein . Je vous ay
envoyé le nombre des Troupes
de France & d'Eſpagne , Bataillon
par bataillon , & efcadron
par efcadron , qui ferrent la Hollande
de prés , & qui couvrent
par le moyen des lignes nouvellement
conftruites , les endroits
de Flandre qui fe trouvent décoverts
& expofez aux infultes
que les Troupes de Hollande
pourroient faire pendant que les
noftres agiroient d'un autre côté.
Depuis que je vous ay envoyé
ce dénombrement , l'Armée
qui devoit agir fur le Rhin ,
& qui eftoit cy- devant commandée
par Mr le Maréchal de Vil
leroy s'eft approchée & donne
de nouvelles inquietudes aux
Hollandois , qui ne pourroient.
GALANT 343
refifter à tant de forces , fi les
deux Rois commençoient la
guerre , qu'ils feroient en droit
de commencer , fans qu'aucune
Puiffance de l'Europe puft s'en
plaindre , puifque les Hollandois
ont armé les premiers , qu'ils les
ont forcez d'armer , pour éviter
la furpriſe , & qu'ils les ont menacez
. L'Armée que commandoit
Mr le Maréchal de Villeroy
n'inquiete pas feulement les Hollandois
, mais.comme elle eft affez
proche de quelques Etats des
Princes qui doivent donner des
Troupes à ces mêmes Hollandois
, ces Princes font fort inquiets
, & fe trouvent dans un
tres grand embarras , puifqu'en
executant les Traitez qu'ils ont
conclus avec les Etats Genera ,
Ff iiij
344 MERCURE
8-
il faut qu'ils fe dégarniffent en
donnant les Troupes qu'ils fe
font engagez de leur fournir , &
qu'ils auroient befoin de toutes
leurs forces pour fe défendre
eux -mêmes fi la guerre s'allu
moit . Le Rhin fe trouve exempt
de ces frayeurs , & tous fes Ha
bitans doivent leur tranquillité
aux Princes & aux Cercles , qui
par une fage neutralité , en ont
détourné la guerre. L'Empereur
aurois bien voulu qu'ils l'y euffent
foutenue à leurs frais pour
faire diverfion des Troupes de
France , en faveur des Hollandois
pendant que toutes les fiennes
auroient marché en Italie ;
mais comme ils n'ont aucun intereft
à la fucceffion d'Eſpagne , &
que cette affaire regarde uniqueGALANT.
345
ment l'Empereur , qui ne cherche
qu'à devenir plus puiffant ,
parce qu'il pourroit alors donner
plus facilement des loix à
toutes les Puiffances d'Allemagne
, qui fe plaignent déja du
neuviéme Electorat qu'il a créé
de fa pure autorité , ils ont jugé
à propos de garder une neutralité
neceffaire au bien de l'Em
pire , & dont l'Empereur ne fe
peut plaindre. Elle affure la tranquillité
de tout l'Empire qui s'ap
plaudit du calme dont il joüit
pendant que prefque tout le refte
de l'Europe eft en armes.
Le Roy d'Angleterre que cette
neutralité chagrine beaucoup
ne vouloit pas que l'Empereur
envoyaft des Troupes en Italie ,
& comptoit que s'il avoit eu une
346 MERCURE
Armée fur le Rhin , il auroit arrêté
le cours des negotiations qui
fe font faites pour la neutralité , &
qu'il auroit pris le parti des Princes
oppoſeź au neuvième Elec 、
torat , qui ne veulent point de
guerre fur le Rhin , & que les
Troupes de Sa Majesté Imperiale
jointes à celles des Cercles &
de plufieurs Princes qui ont embraffé
le party de la neutralité ,
auroient embaraffé les François ,
qui loin de faire marcher leur
armée d'Allemagne du cofté de
la Hollande , auroient peut- eftre
efté obligez de tirer des Troupes
de celles qui font deftinées
pour agir contre les Hollandoisen
cas de guerre , pour envoyer
fur le Rhin , au lieu que n'ayant
point d'Armée de ce cofté- là , ils
GALANT . 347
peuvent en l'envoyant du cofté
de Hollande , obliger les Etats
Generaux à faire une paix particuliere
, fans que leurs Alliez y
ayent de part . C'est ce que ce
Prince a fait dire plufieurs fois
à l'Empereur fans en avoir pû
rien obtenir. Il ne regardoit que
fes interefts particuliers en parlantainfi
, & l'Empereur n'écoutoit
que les fiens en le refuſant .
Les Hollandois fe trouvent par
là dans une étrange fituation ,
car ils voyent bien qu'on les veut
engager dans une guerre qu'il
leur eft impoffible de foutenir .
L'Amirauté & le Peuple de Roterdam
viennent de s'en appercevoir
, & voicy ce qui leur fait
ouvrir les yeux. Un Vaiffeau
Marchand de Bayonne , eftant
348 MERCURE
party de Rotterdam , rencontra
dans la Meufe un Yacht Anglois ,
qui luy tira un coup de canon
fans bale , pour l'obliger à le faluer
, ce que le Vaiffeau Marchand
fit auffi-toft . 11 rencontra
enfuite un autre Yacht de la
même Nation , commandé
par
Milord Carmartin. Celuy - cy luy
tira un coup de Canon à bale ,
contre la coûtume , à quoy le Na
vire Marchand répondit par un
prompt falut. Ce Milord , non
content de cela , envoya fa chaloupe
à bord , & ayant fait amener
le Maiftre du Navire , il l'obligea
de payer le coup qu'il
avoit fait tirer. Le Marchand fit
voile enfuite & s'en retourna , ne
doutant point que la guerre nefût
déclarée. LesHabitans de RotterGALANT
349
dam n'eurent pas plutoft appris
ce qui venoit d'eftre fait qu'ils
en parurent indignez & fort en
colere. lls dirent qu'on devoit
plus de refpect aux Baftimeng
François , & qu'on ne devoit
point infulter dans leurs Ports
mêmes , des Marchands qui venoiens
trafiquer fous la bonne
foy de la Paix , & qu'ils voyoient
bien qu'on vouloit faire naiftrè
des incidens pour les engager
infenfiblement dans une guerre
nouvelle . L'Amirauté fit dreffer
un procés verbal , & une plainte ,
& le tout fut envoyé aux Etats
Generaux afin qu'ils demandaffent
au Roy d'Angleterre , qu'il
fift faire fatisfaction de l'infulte
faite au Marchand François . Les
lettres deRotterdam portent que
le Peuple parut tellement irrité
50 MERCURE
lorfqu'il eut appris le détail de
cette affaire , que fi les Capitaines
de ces Yachts eftoient venus
à terre incontinent aprés l'action
, ils n'auroient pu s'empêcher
de leur donner de fortes
marques de leur reffentiment .
Il s'agit maintenant de fçavoir
, ou plutoft de deviner fi
toutes les démarches qu'on a fait
faire aux Hollandois pour les
faire entreren guerre , reüffiront
au gré de ceux qui les ont infinuées.
Ils ont armé les premiers.
Ils ont dit en armant qu'ils vouloient
des furetez pour une barriere
qu'ils ont depuis propofée ,
ou qu'ils eftoient refolus d'entrer
en guerre avec l'Eſpagne
avant que les affaires de cette
Monarchie fuffent retablies. Ces
difcours peuvent paffer pour des
GALANT.
༢༨ ་
declarations de guerre pofitives
pour le temps qu'ils fe trouveroient
en eftat de la commencer .
L'Armement a fuivi la menace ,
& ils continuent à faire les mêmes
demandes qu'ils ont d'abord
faites pour eux , & enfuite pour
leurs Alliez , & qu'il eft contre
toute apparence , & même contre
toute vrai -femblance qu'on leur
accorde Cependant puifqu'ils
ne veulent point de paix fans
cela , il s'enfuit qu'ils veulent la
guerre ,
& comme ils font refolus
de la faire , & que tous les
Partis font armez , celuy qui eſt
le plus fort , & qui a toute la
certitude imaginable qu'on veut
l'attaquer un jour , doit il
attendre que le Roy d'Angleterre
ait porté des Traitez à
fon Parlement , qu'il luy ait de-
·
312 MERCURE
mandé de quoy les maintenir ,
qu'on luy ait accordé l'effet de
cette demande ; qu'on ait levé
l'argent & les Troupes , en cas
que le Parlement d'Angleterre
foit d'humeur à le faire , & à
fe déclarer l'inftrument d'une
guerre , qu'il feroit impoffible
que ceux qui la veulent entrepriffent
fans les grands fecours
qu'on en attend , & qu'il ne fçauroit
donner , fans furcharger là
Nation Angloife de dettes , cette
Nation l'eftant déja beaucoup ,
& n'ayant pu s'acquitter depuis
la derniere Paix. Si ceux qui peuvent
prévenir tout cela en commençant
la guerre qu'on a réfolu
de leur faire, & qui par leurfuperiorité
la pevent faire finir
prefque en la commençant , attendent
qu'ils foient attaquez ,
}
GALANT. 353
les Hollandois feront fort rede
vables à leur bonté ; mais quoy
que l'on foit perfuadé que laFrance
ne veut point la guerre, l'Efpagne
eftant affurée qu'on l'attaquera,
attendra- t - elle qu'on luy
ait porté les premiers coups , ne
devant point douter des grands
avantages qu'elle remporteroit
avec le spuiffans fecours quela
France veut bien lui prêter. Il eft
vray que l'on peut croire que le
party qui veut la guerre en Hollande
doit fe trouver bien embaraffé
, & qu'il ne fera jamais en
eftat d'exécuter fes mauvais deffeins
, le volonté ne luy manque
pas , mais il n'a point la force qui
luy feroit neceffaire . Il menace ,
mais en menaçant il fe croit perdu
s'il commence la guerre , &
Aoust 1701. Gg
314 MERCURE
il le feroit dés aujourd'huy fi on
l'attaquoit , n'ayant point de
forces fuffifantes pour le défendre.
Son pays eft remply de Troupes
, & cependant il n'en a pas
affez ; elles y meurent , & il y en
mourra encore davantage quand
elles feront en plus grand nombre,
& avec ce plus , ce parti
qui veut la guerre , n'en aura jamais
affez , & il doit toûjours
apprehender . Il s'épuiſe à payer
un grand nombre d'Alliez , &
laiffe perir fon commerce , que
fes grands apprefts de guerre
l'empêchent de continuer avec
la même force . Il eft dans une
perplexité qui l'accable. Il fçait
bien d'où vient fon mal , mais il
n'oferoit le dire , & baiſe la main
qui le caufe.
"Quelque attention que i
GALANT:
355
les
nent les affaires de Hollande ,
celles d'Italie excitent encore
plus de curiofité , parce que
mouvemens qui s'y font font plus
confiderables . Je ne vous repeteray
point tous les Campemens
que les deux Armées ont faits
pendant tout ce mois , vous le
fçavez puifqu'ils ont efté rendus
publics. Les Allemans ont toùjours
marché pour chercher à
vivre , & l'Armée des deux Rois,
pour couvrir le Mantoüan & le
Milanez , & même le Modenois
& le Parmefan . Les unes & le's
autres ont réüffi dans leurs deffeins
. C'est beaucoup que de
trouver à vivre ; mais auffi c'eft
tout ce que les Allemans ont fait,
& ils ne l'ont fait qu'en ruinant
ieur Armée . Il femble en effet ,
Gg ij
356 MERCURE
qu'on ne leur ait laiffe paffer
tant de rivieres que par politique
; & afin de faire perir leurs
Troupes. Il n'y avoit point à
craindre qu'ils paffaffent , puifqu'on
eftoit feur qu'en avançant
leurs affaires n'en avanceroient
pas davantage , & qu'ils ne remporteroient
que de la fatigue de
toutes leurs marches & contremarches
, fans eftre affurez , aprés
toute cette fatigue ruineufe
d'un feul pouce de terre pour
hiverner . Ils ont marché fur la
parole de trois ou quatte cens fcelerats
qui ont efté bannis de l'Etat
de Milan , ou qui l'ont abandonné
de crainte d'eftre punis de
leurs crimes . Un détachement
de leur Armée a fait une courſe
jufqu'à huit lieuës de Milan , fi
>
+
GALANT. 317
4
La confiance qu'ils ont eue en
ces traiftres qui leur avoient
fait efperer un foulevement de
tout le Milanez , lors qu'ils feroient
à portée , mais la chofe
n'ayant pas réiffi comme ils fe
l'eftoient promis , ils ont bien eu
de la peine à'fe tirer du pays , &
c'eſt dans ces fortes de retraites
qu'on perd des armées : cependant
pour parvenir à cette infructueufe
&ruineufe courſe , il a
falu agir en Avanturiers , rifquer
tout , & vivre au jour la journée
, ce qui eft caufe qu'on jeûne
fouvent. On eft confolé quand
aprés tant de peines & tant de
rifques , on trouve quelques portes
ouvertes , mais cela n'eſtant
pas arrivé , ils font prefentement
plus avancez qu'ils nevoudroient
38 MERCURE
l'eftre . Ils n'ont aucun lieu de retraite
, il n'y a aucun pays où ils
puiffent eftre en feureté , & qui
ne foit dégarni de tout , parce
qu'ils en ont mangé une partie ,
& que le refte leura efté enlevé,
Ils ont perdu leur temps & leurs
Troupes , avec l'efperance qu'ils
avoient d'eftre bien reçus dans le
Milanez . Ils ne fçavent plus que
devenir. Leur armée fe fent du
prefent & du paffé . Le grand
nombre de femmes & d'enfans
qui la fuivent , faifoit qu'on euft
pris leurs Camps pour des Villes,
mais plus ces Camps ont efté
grands & peuplez , plus il leur a
fallu dequoy vivre. Ainfi ils ont
affamé tous les lieux où ils ont
efté , de forte qu'il ne reste aucun
endroit où ils puiffent trouGALANT.
359
ver à fubfifter , s'ils y vouloient
hiverner. Ainfi que feront - ils
fans pays qui restent à manger,
du moins où ils puiffent aller ,
fans aucun lieu de retraite , fans
aucune Piace , fans quoy une
Armée ne peut hiverner dans
un pays . Il y a une grande mortalité
fur leurs chevaux , elle s'étend
jufqu'aux Cavaliers , de
forte que les Venitiens craignent
que la puanteur qui accompagne
tous leurs Camps n'infecte l'air ,
& ne caufe une contagion genera .
le. Tout ce que l'on peut dire de
leur Campagne depuis qu'ils font
entrez en Italie , c'eft qu'ils ont
traversé trop de pays , ce qui
tourne à leur defavantage , puifque
n'en reftant plus où ils puiffent
vivre , il faut , ou qu'ils s'en
360 MERCURE
retournent , ou qu'ils livrent ba
taille , ou que leur Armée acheve
de perir pendant tout l'hiver .
Voila à quoy on les a réduits
en les laiffant avancer . Quel
mal nous ont - ils fait , & à qui
en font - ils qu'à eux - mêmes ,
puifqu'ils ne font dans aucun des
quatre Etats que nous avons voulu
couvrir , & que nous couvrons
encore Ce qu'ils ont fait ne
nous porte aucun préjudice ,
puifqu'il ne les a menez à rien ;
mais il y auroit eu à craindre s'ils
fuffent entrez dans des Etats ou
l'alliance leur auroit peut- eftre
fait ouvrir des Places qui leur
auroient donné moyen d'hiverner
en Italie , & par là , la guerre
auroit efté embarquée . Au lieu
que s'ils n'y hivernent point , il
n'y
CALANI
.
361
n'y a pas d'apparence qu'ils y
puiffent revenir. Dans quelque
lieu qu'ils foient prefentement ,
plus ou moins avancez dans le
païs , ils n'en peuvent tirer aucun
avantage , ils ont vécu avec peine
en changeant de Camp ; mais
ils ont beaucoup fouffert , & beaucoup
perdu . Nous avons vécu
avec plus de facilité , mais avec
cette difference que nous fommes
venus à bout de tout ce que
nous avions refolu de faire . Nous
avons voulu couvrir quatre Etats
en attendant nos renforts , nous
les avons couverts , & nos renforts
font venus . Les Alle
mans s'eftoient avancez dans
l'efperance qu'on leur livreroit
beaucoup de Places dans le Mantoüan
& dans le Milanez , & leurs
douft 1701.
Hh
362 MERCURE
pas
pas
ont
efté
perdus
. Ainfi
tout
leur
a manqué
, lorſque
nous
avons
réüffi
en tout
ce que
nous avons
entrepris
. Je n'avance
rien
que
des
faits
qui
font
plus
forts
&-plus
convainquans
, que
tous
les raifonnemens
que l'impatience
Françoiſe
a fait
faire
à ceux
qui
voudroient
voir
tous
les
jours
gagner
des
batailles
, dans un
pays
fi coupé
& fi remply
d'eaux
qu'il
eft prefque
impoffi- ble
de s'y joindre
& de former
des bataillons
, & fouvent
même des efcadrons
, quoy
que
ces derniers
ne foient
que
de cent
cin- quante
hommes
. N'ayant
point
de grandes
actions
à vous
rapporter
je vous
envoye
l'extrait
d'une
lettre
dans
laquelle
vous ca
trouverez
une
particuliere
GALANT 363
qui vous fera plaifir . Cette lettre
eft écrite dans le temps que nôtre
Armée eſtoit au Camp de
Goitto.
y
aura une
L'On nous fait efperer que quand
toutes les Troupes que nous attendons
feront arrivées , il
altion , nous defirons tous avec le dernier
empreffemeut de faire parler de
nous. Il eft für qu'en cas d'affaire
generale , les chofes iroient à merveille
, puifque nous remarquons jufques
dans les moindres Soldats une envie
de combatre , & une bravoure hors du
commun , laquelle même s'étend encore
au deffous du Soldat : en voicy un
exemple. Le dernier jour que nous
marchames en bataille , ayant fait
halte , à une lieuë de l'endroit , ou
eftoient les Ennemis , le Valet d'un
Hhij
64 MERCURE
,
Dragon voulut allerchercher de l'eau,
& avoit porté fon fufil , il apperçut
auprés de l'endroit ou il eftoit , quatre
Cuiraliers de l'Empereur qui estoient
au fourage ; il leur cria de fe rendre
en les couchant en joue. Il Y en eut
trois qui fe trouvant plus éloignez de
dix pas que le quatrième , fe fauverent
à la faveur d'une petite haye ,
il arrefta celuy qui n'avoit ofé s'enfuir,
& l'amena prifonnier à l'Armée.
Ilfut brocardé de la belle maniere
, &fe trouva fort heureux d'en
eftre quitte pour cela. Ily a une fi
furieufe rage , & tant démulation
parmi nos Soldats , que le jour qu'on
croyoit combattre , les plus malingre's
fe trainoient comme ils pouvoient , &
"difoient qu'ils fe fentoicut affez de
fanté& de force, pour combatre quand
ils ne feroient que quinze cens contre
quinze mille.
GALANT. 365
On ne doit point s'étonner
que le Roy y ait envoyé Mi le
Maréchal de Villeroy en Italic.
Son départ eft un effet de la prudence
& des grandes lumieres de
Sa Majesté. Quand fes Armées
ont efté nombreuſes , elles ont
toujours efté commandées par
deux Maréchaux de France. Il y
en avoit deux à la Bataille da
Caffel , & un Generaliffime. Je
pourrois vous en rapporter vingt
autres exemples . Le Roy a auffi
nommé plufieurs Officiers Gene.
raux pour cette même Armée
d'Italie , parce qu'elle en avoit
befoin , à caufe des renforts que
Sa Majesté y a envoyez , & qu'il
ya plufieurs malades entre ceux
qui ont efté nommez d'abord .
Je viens d'apprendre par les
Hh iij
366 MERCURE
Lettres de Vienne , que les Miniftres
d'Angleterre & de Hollande
ont preffé l'Empereur d'envoyer
en Italie un puiffant ren,
fort de Troupes , en luy reprefentant
, que fi fon Armée en
eftoit chaffée , le mauvais fuccés
retomberoit fur fes Alliez , &
que l'Empereur y avoit confenti .
Quelques autres avis portent ,
qu'ils ont fourni des fubfides
pour ce renfort ; ainſi les Hollondois
nous font la guerre pendant
que nous fommes en eſtat
de les attaquer , fans qu'ils ayent
affez de forces pour nous empêcher
de faire des conqueftes fur
eux , On connoift par là la bonté
du Roy quiattend juſqu'à la derniere
extremité pour entrer dans
une guerre qui doit troubler la
GALANT, 367
tranquillité de l'Europe. Ce que
le Roy d'Angleterre vient d'obtenir
de l'Empereur , n'eft point,
contraireà ce que je vous ay dit
qu'il avoit voulu empêcher S. M.
I. d'envoyer une Armée en Italie
, pour les raiſons que je vous
ay marquées . Ses Troupes yfont
& la Politique veut que l'Empereur
& fes Alliez n'ayent pas le
chagrin de les en voir revenir .
Le zele de Madame de Beuvron ,
Prieure des Benedictines de Moret
, eft trop grand pour Madame
la Ducheffe de Bourgogne ,
pour ne pas ajoûter ici avant que
de fermer ma Lettre , qu'elle a
fait chanter un Te Deum par fa
Communauté , en action de
graces
du recouvrement de la fanté
de cette Princeffe . Voici un Ma
368 MERCURE
drigal qu'on luy a adreffé au ſujet
de la maladie.
APrés de mortelles
allarmes
Le Ciel fenfible à nos douleurs
Vient de faire ceffer nos larmes ,
Et de nous épargner un des plus grands
malheurs .
Ce terrible danger, Princeffe , vous convie
A bien ménager une vie
Precicufe à Louis , fi chere à vofttre
Epouxs
Importante à toute la France
Qui met fa plus douce efperance
A tenirfes Maitres de Vous.
Le 23 les ennemis étoient encore
à Palazzualo , & quatre mille pionniers
travailloient à des retranchemens
. Nôtre Camp étoit à Attignato
. Mt de Palfi avoit paflé .
l'Oglio avec deux mille chevaux,
GALANT. 369
& n'eftoit qu'à une lieuë &demie
de noftre Armée , vis à vis noſtre
Artillerie . Il avoient deffein de
paffer dans le Cremonois . Mr Pracontal
partit le 23. avec 1500 chevaux&
300. Grenadiers , pour fai
re faire des Ponts fur l'Oglio . S'il
y a une affaire generale , je vous
en envoyeray le mois prochain le
détail dans une Lettre , qui fervira
de feconde partie à ma Lettre
ordinaire , & je vous parleray
auffi de la mort de Mr le Chevalier
de Teffé , & de celle de M
le Marquis de Lavardin. Je fuis,
Madame , Voftre , & c .
A Paris , ce 31. Aoust 1701 .
TABLE .
P
Relude.
&
Sonnets fur les Bouts - rimez propofez
à Toulouſe.
6
TABLE.
Eclairciffement tres - curieux de la
Lettre venue de Jerufalem , qui
eftoit dans le dernier Mercure . 17
Epiftrefur la mort de Mademoiselle
de Scudery:
Madrigaux.
SS
71
Corps entierfans aucune marque de
pourriture , trouvé dans l'Eglife de
Saint Louis,
75
Défenfe de la Fable de la Pudeur.86
Dialogue du Coeur & de la Beauté.
133
Converfion faite par le Pere Alexis
du Buc. 141
Ceremonie faite par les Religieux de
la Charité de Poitiers, 142.
Lettre Jur la perfection du fens de
L'Ouye. AT
Traduction des deux Harangues faites
au Roy par l'Archevêque de
Philippopoli,
150
ISI
TABLE.
Chapitre des Recollets tenu à Valenciennes.
170
Services faits pourfeu Monfieur. 177.
Elegie fur la mort de ce Prince . 181
Quatrain pour mettre au bas d'un
Portrait.
187
Plainte de la Fauvette de Mademoiſelle
de Scudery .
Lettre fur la même perfonne.
188
194
Article curieux touchant l'Ordre de
la Toifon d'or , conferé par le Roy
à Monfieur le Duc de Berry , & à
Monfieur le Duc d'Orleans . 201
Eloge de la Medecine , pa M² l'Abbé
Deflandes.
201
Articles touchant la Grandeffe de Mª
l'Ambaffadeur d'Espagne, 230
Ode.
246
Bouts- rimez.
251
Morts,
253
Le faux Blond. Hiftoire. 258
TABLE.
Confeilspourvivre longtemps .
Benefices donnez par le Roy.
Services faits pour Monfieur.
Novvel Acteur.
Experiences de Phyfique.
Relation dupaffage de la Duna.
chefe de Bourgogne.
265
268
270
278
·281
286
Detail de la maladie de Madame la Du-
Mariages.
301
313
Tentativesfaites par l'Empereur & par
le Roy d'Angleterre.
Campformé par les François.
Enigmes.
318
320
id.m.
Fefte de S Louis celebrée par les trois Academies
entretenues par le Roy , avec la
diftribution des Prix à l'Ac. Franc. 322
Second article de Morts .
Situation des affaires de Hollande .
320
331
Te Deum pour le retour de lafanté de Madame
la Ducheffe de Bourgogne.
Madrigal.
Dernieres Nouvelles d'Italie.
367
·368
368
L'Air qui commence par Iris fut, p. 149
L'Air qui commence par Amis, p. 280..
Qualité de la reconnaissance optique de caractères