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807156
BEL
\\
LLE,
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
UP
LYON
1893
. LE DAUPHIN.
SEPTEMBRE 1700.
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grande Salle
du Palais , au Mercure Galant.
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque mois , & on le
vendra trente fols relié en Veau , &
vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNES , au Palais , dans
la Salle des Merciers , à la Juſtice .
Et MICHEL BRUNET , grande Salle
du Palais , au Mercure Galant,
M. DCC .
Avec Privilege du Roy
AU LECTEUR.
ILya
Ly a lieu de croire qu'on
ne lit plus l'Avis qui a
efté mis depuis tant d'annéesaucommencementde
chaque
Volume du Mercure, puis
que malgré les prieres réiteréesqu'on
afaites d'écrire en
caracteres lifibles les noms
propres qui fe trouvent dans
les Memoires qu'on envoye
pour eftre employez , on neglige
de le faire , ce qui eft
caufe qu'il y en a quantité
A ij
AU LECTEUR.
de défigurez , eftant impoſſible
de deviner le nom d'une Terre
, ou d'une Famille , s'il
n'eft bien écrit. On prie de
nouveau ceux qui en envoyent
d'y prendre garde,
s'ils veulent que les noms
propres
foient corrects . On
avertit encore qu'on ne prend
aucun argent pour ces Memoires
, que l'on employera
tous les bonsQuvrages à leur
tour,pourvu qu'ils ne defobligent
perfonne , & que
ceux qui les envoyeront en
affranchißent le port.
MERCVRE
GALANT
THERE
LYON
SEPTEMBRE 17003
Ε
'ODE par laquelle je
commence cette Lettre
, a efté faite en Latin
par M' l'Abbé Boutard
& mife en Vers François par
M' de Bellocq , Valet de
Chambre du Roy , & Porte-
BE
LA
VILLE
A iij
6 MERCURE
Manteau de Madame la Du:
cheffe de Bourgogne. Elle eſt
fur la Statue Equeftre de Sa
Majefté , faite par M' Girardon
, & élevée dans la Place
de LOUIS LE GRAND.
Les applaudiffemens que cet
Ouvrage a receus de toute la
Cour , font fi grands ', que je
ne pourrois vous en rien dire
qui ne fuft infiniment au deſfous
des louanges qui luy ont
efté données .
GALANT. 7
ODE.
QUel eft ce Conquerant ſemblable
au Dieu de Trace ,
Qui fur ce Courfier plein d'audace
Se prefente à mes yeux fierement éle
vé?
Cefar, n'est - ce point vous , de qui
l'Aigle fatale
S'excitoit au combat , quand le champ
de Pharfale
Dufang des Legions alloit eſtre abbreuvé?
$
N'eft- ce point Scipion , ce démon des
batailles ,
Qui pourvanger le nom Romain
Des Africains domptez va la foudre
à la main ,
་
A iiij
8 MERCURE
Réduire enpoudre les murailles ?
N'est- ce point Alexandre , impatient
du prix
Que la Gloire aux grands coeurs
apprefte ,
Et qui de la Victoire éperdument
épris ,
Du Monde trop borné medite la Con
quefte ?
>
Ah! quelle injure je vousfais
Caracteres facrez de Grandeur , de
Courage ,
Que mon Roy feul eut en partage,
Et qu'avec tant d'éclat Mars même .
neut jamais !
Quelle erreur a pù me furprendre ?
Comment dois -je excufer mes regards
éblouis?
QuelCefar & quel Alexandre
GALANT:
9
Ont approché des traits de l'augufte
LOUIS ?
S
Qu'il brille dans fes riches armes !
Que fon port a de grace , & fa taille
de charmes !
Que fon front a de majefté!
Ames yeux il refpire , il agit , il ordonne
>
Et le bronze amolli par un art qui
m'étonne
Difpute avecla verité.
S
Qui ne croiroit le voirdans les champs
de Bellonne
Regler les mouvemens & l'ordre d'un
Combat:
Et plus craint que le Dieu qui
tonne,
Dugefte &de la voix animerle Soldat?
10 MERCURE
Qui ne croiroit le voir conduit par
Victoire
la
Affrontant mille traits à luy feui
addreßez,
Se faire un paffage à la Gloire
Sur les Bataillons renversez?
2.
Tel de fes Ennemis méprifant lafoibleffe
,
Il guidoit aux dangers la vaillante
Nobleffe
Quifaitdefes Etats leplusfolide appuy
;
Lors qu'avec unfuccés difficile à comprendre
La Terreur marchant devant luy
Brifoit les portes de la Flandre.
2
Telparut fur le Rhin ce Vainqueur
redouté ,
Quanddu Batave épouvanté
GALANT.
1
Ilforçoit les Villes tremblantes ,
Plus vite que les vents n'abbattent
les forefts ,
Ou que les flames devorantes
Ne confument les dons de la blonde
Cerés.
Avec une pareille audace
Le plus rapide des Guerriers ,
Malgré l'affreux Hiver , & fes
remparts de glace ,
*
Sur les rives du Doux moiffonnoit
des Lauriers.
S
Lefuperbe Courfier s'applaudit à luymême
Et triomphe en portant ce Monarque
Suprême.
Quelsfeuxfortent de fes regards!
Defonfrein écumant ilfemble qu'il
Jejouë,
* La Franche - Comté.
12 MERCURE
A voirflotter fes crins , on croit qu'il
Les fecoue.
A la voix de LOU IS qui fe livre
aux hazards ,
Docile il obeit ,frape dupied la terre,
Etfa fougueule ardeur dans les plai--
nes de Mars
Souffle les fureurs de la Guerre.
2
Pegafe avec memefierté
Rapportoit le Vainqueur du Monftre
de Lycie :
Par Bucephale ainfi fon Maistre
eftoitporté,
Quand il eut renversé le Trône de
Afie.
&
Tremblez, Peuples jaloux , conjurez
tant de fois
Contre le bonheurde la France ,
Et profitez de la clemence...
GALANT. 13
De l'arbitre abfolu des Rois.
A violer la Paix craignez de vous
refoudre;
Si les droits des Sermens fontpar vous
méprifez,
Vousfentirez la mêmefoudre
Parqui Mons & Namurvirentleurs
Forts brifer
S
•Vous heureux Habitans d'une Ville
fidelle ,
Qui d'unfage Conful *fuivez le noble
zele ,
Recevez dans vos murs ce Cheval
fortuné.
De danfes & dejeux qu'il foit environné
Qu'ilfoitparé de fleurs ,fi- toft que des
Etoiles
L'Aurore renaiffante éteindra les
clarte z:
* Mr Bolç , Prevoft des Marchands.
14 MERCURE
Etquandla fombre nuit viendra ten
dre fes voiles ,
Que l'odeur des parfums s'exhale à
fes coftez
Girardon , l'ornement de fa doite *
Patrie ,
Dans l'art de Phidias plus illuftre
que luy,
A confacré fon induftrie
A l'ouvrage immortel qui vous charme
aujourd'huy.
Dans cette figure vivante
Reconnoiffez la main fçavante ,
Dont vous avez reçu tant de riches
prefens.
Ce Cheval anime fous fon augufte
Maiftre
Prouve affez que le Cielfait naitre
* Natifde Troyes en Champagne.
GALANT. 15
Aux fiecles des Heros les fameux
Artifans.
2
Ce n'est point de Pallas l'offrande
frauduleufe ;
Il n'en doit point fortir de guerrier
inhumain ,
Qui vienne la flame à la main ,
Rapeller d'Ilion l'histoire douloureufe .
Sous un meilleur aufpice il offre à vos
fouhaits
Un Monarque attentif au bien de
fes Sujets ,
Qui preft de s'affurer une entiere Victoire
Sur cent Rois jaloux de fa gloire,
Voulut donner au Monde une éternelle
Paix.
&
"
Ainfi plusjustement que Tite ,
LOUIS fera toûjours l'amour de
Univers ,
16 MERCURE
Etfurfa Villefavorite
Sans ceffe aura les yeux
Loin defes chers François , tel qu'un
Dieu tutelaire ;
*
ouverts.
Ilfçaura détourner les maux & les
befoins.
Et confervant pour eux la tendreffe
d'un Pere ,
Fera de leur bonheur le plus doux de
fesfoins.
Ce Madrigal de M'de Poiffi
ne viendra pas mal à la fuite
de cette Ode.
2 น
Vedoitfaire ungrand Prince
iffu dufangdes Rois ,
Pour fe voir à la fois
Aimé, craint, revere ,fur laTerre
&fur l'Onde ;
GALANT . 17
El s'immortalifer par cent`faits
inoüis ?
Pour devenir le plus grand Roy
du monde
Qu'il faffe la moitié de ce qu'afair
LOUIS.
Lés Sçavans de votre Pro
vince feront bien aifes de
voir la Lettre qui fuir.
A MONSIEUR DE ****
Vou
Ous voulez , Monfieur ,
que je vous dife mon
fentiment touchant un Paff
ge de Florus , où M' Bailey .
Septembre 1700.
B ..
18 MERCURE
dans fes Remarques fur la vie
de Junius Brutus , dit que cer
Auteur a commis une lourde
faute , lors qu'il prétend que la
mort de Brutus a fuivi la Paix
que Porlenna fit avec Rome ,
citant ainfi cet endroit qui eft
à la fin du chapitre dixième du
premier Livre. Et Rex quidem
tot tantifque virtutum territus
monftris , valere , liberofque effe
juffic. Tarquinii randiù dimicaverunt
donec Aruntem , &c.
Mais quel éclairciffement
pouvez vous attendre de moy,
aprés qu'un Critique auffi habile
que celuy là , & de fi bon
GALANT. TO
gouft , n'en a point donné , &
aprés que le Variorum , comme
il dit luy- même , M'Saumaife,
M' le Févre , & fa fçavante
Fille , Madame Dacier , en
découvrant la faute , n'y ont
point apporté de remede . Cependant
il faut vous fatisfaire ,
finon par ma correction , du
moins par mon obeiſſance
puis que vos prieres font à
mon égard des loix indifpen
fables .
Voicy donc mon fentiment.
Je croy qu'il y a une transpo
fition dans le texte , & que M
Baile ne devoit alleguer dans
Bij
20 MERCURE
fa citation , que ces paroles
de Florus , Tarquinii tandiù di
micaverunt donec Aruntem, &c.
jufqu'à la fin, puifque les préce.
dentes n'ont rien de commun
avec celles cy , & qu'elles en
font entierement détachées .Je
nevous dis pas cela pour critiquer
fimplement , mais pour
vous faire mieux entrer dans
mon fens ; car fi vous confide
rez un peu attentivement ce
Paffage de Florus , vous jugerez
d'abord que ces mots, Et
Rex quidem tot tantifque virtutum
territus monftris , valere , li
berofque effejuffit , doivent faire
GALANT. 21
naturellement la fin des ce
chapitre , & que ceux qui les
fuivent , Tarquinii tandiùdimicaverunt
, donec , &c. n'y tiennent
à rien , & font tout à fait
hors d'oeuvre .
Cela eftant , je ne doute
point que cette derniere periode
n'ait efté détachée du
commencement de ce chapitre
, où elle trouve fa place
avec autant de juftefle, qu'elle
a icy d'irregularité , & j'efpere
que vous en tomberez d'accord,
fi vous le lifez ainfi avec
moy. Palfis ex urbe Regibus ,
prima pro libertate arma corripuit
22 MERCURE
Tarquinii tandiù dimicaverunt ,
donec Aruntemfilium Regis manu
fuâ Brutus occidit , fuperque
ipfum mutuo vulnere expiravit s
quafi adulterum ad inferos ufque
fequeretur , mox Porfenna , Rex
Etrufcorum, ingentibus copiis ade
rat , & Tarquinios manu reducebat
, &c .
Autant que j'en puis juger,
voicy d'où eft venu le defordre.
Le Copiſte du manufcrit
fur lequel ont efté faits tous
les exemplaires qui nous reftent
, ayant oublié cette periode
, Tarquinii tandiù , &c. &
s'en eftant bien- toftaviſé , l'aGALANT.
23
voit mife par renvoy au bas du
chapitre , comme c'eſt la cou .
tume ; mais un autre qui copia
aprés ce premier, l'écrivit tout
de fuite , & fans diftinction .
Par le moyen de ma corretion
, Florus devient tout à
fait conforme à Tite - Live ,
dont il n'eft que l'Abreviateur.
Il dit que les Tarquins combattirent
jufqu'à la mort d'Asuns
& de Brutus , parce qu'ils
combattirent en effet jufquelà,
par eux mêmes & en Chefs,
avec le fecours des Veïentes &
des Tarquiniens ; mais depuis
ce temps là ils n'affifterent à
24 MERCURE
guerre , fous Porfenna , & la
enfuite fous Octavius Maniz
lius , que comme de fimples
Officiers, avec le peu de Trou
pes qui leur pouvoient refter,
incorporées & confondues
dans les Armées de ceux
qui faifoient la guerre pour
cux.
Pour ce qui eft de , nam , que
que j'ay changé par , mox ;
comme la convenance avoir
introduit le premier aprés la
faute , le fecond doit fuivre la
correction par la même raia
fon Voila , Monfieur , tout ce
que j'ay pû faire pour répon
drea
GALANT. 25
dre à ce que vous avez defiré
de
moy.
M' Baile parlant de Lucrece
violée , dit que ce crime fut
commis par Sextus , aîné des
Enfans de Tarquin. Il eſt bien
feur , fuivant les Auteurs , que
ce fut Sextus qui fit violence à
Lucrece , mais tous ne conviennent
pas que ce Sextus fuft
l'aîné des Enfans de Tarquin.
C'eftoit l'aîné , fuivant Denis
d'Halicarnaffe , au Liv.
Antiquitez Romaines ; mais
Tite Live au Livre dit en ter
mes exprés ; que minimus ex tri-
Aoust 1700. C
4.
des
26 MERCURE
bus erat, qu'il eftoitle plus jeune.
des trois . Eutrope au Liv.1.de
fon Hiftoire, marque auffi que
ce fut Tarquinius junior qui Lucretiam
ftupravit . Il eft vray
qu'on peut donner une dou
ble explication à ce paffage ;
mais toujours on peut juger
par ce qui vient d'eftre dit ,
qu'il ne doit pas paffer pour
conftant que le Sextus dont il
s'agit , full l'aîné des Enfans
de Tarquin , & il femble que
Mi Bayle a manqué à ſon exa-
Atitude ordinaire , quand il
l'a qualifié tel , comme fi c'eftoit
une choſe averée par le
GALANT.
27
témoignage de tous les bons ,
Auteurs.
Si Mr Bayle manque de jufteffe
quand il dit affirmative.
vement , que Sextus qui viola
Lucrece , eftoit leplus âgé des
Enfans de Tarquin , il s'eft
mépris fur un fait de Genealogie
de fon temps , lors qu'il
a écrit fur le mot , Fontarabie ,
que le Duc de la Valette , qu'on
accufa d'avoir donné lieu à la
levée du Siege de Fontarabie ,
eftoit l'aîné des Enfans du pre.
mier Duc d'Epernon . I eft
certain qu'il n'eftoit que le fecond
, l'aîné eftoit le Duc de
Cij
28 MERCURE
Candale. Je fuis , Monfieur.
D. C. D. L.A. R.
A Angers le 20 Juin 1700 .
Il s'eft fait une retraite d'un
fort grand nombre de Gentilshommes
du Perigord , qui
a produit des fruits furprenans.
Elle commença le 29. Juin dernier
dans la maison de M'lEvêque
de Perigueux , & je ne
puis vous en mieux inftruire
qu'en vous envoyant le Lettre
qui fuit . Elle eft d'un Eccle .
fiaftique qui remplit parfaitement
les devoirs de fon eftat.
GALANT. 29
CA
I.
S
2
A Périgueux le 3. Aoust 1700.
A MONSIEUR DE B ***•
R
Ien ne peut eftre plus
édifiant que tout ce qui
s'eft paffé dans la derniere retraite
des Gentilshommes de
cette Province chez nôtre illu
ftre & pieux Prelat. J'en puis
parler comme témoin oculai .
re, puis qu'il m'a fait l'honneur
de m'y appeller. Le concours
a efté fi grand , que s'il y euft
eu affez de logement dans le
Palais Epifcopal pour contenir
tous ceux qui vouloient y
C iij
30 MERCURE
eltre receus , je crois qu'au
lieu de deux cens douze qui
s'y trouverent , fuivant la
Lifte que j'ajoûte à cette
Lettre , il y en auroit eu plus
de fix cens . C'eftoit un charmant
fpectacle de voir toute
cette Nobleffe affemblée , docile
à tout ce qu'on demandoit
d'elle , affiduë à tous les
exercices de la retraite , pon-
Quelle comme lesReligieuxles
plus réformez à toutes les heu .
res marquées , en forte qu'un
coup de coche les a ffembloit
tous en un inftant avec un
tres bel ordre , dans les diffe-
་
GALANT.
31
rens lieux où ils devoient fe
rendre , gardant par tout une
grande modeftie , & une retenue
fi édifiante , qu'elle
charmoit tous ceux qui avoient
la liberté de les voir
dans leurs Exercices. Ils ont
prefque tous fait des Confeffrons
generales ; il s'eft fait des
reftitutions confiderables , &
l'on y a ménagé des réconci
liations fi finceres , qu'elles
ont attiré des larmes de joye
de tous ceux qui en ont efté
témoins . M'l'Evêque , qui devoit
eftre à leur tefte, marchoit
Ciiij
32 MERCURE
toujours le dernier , & prenoir
de même la derniere place par
tout , lors qu'il n'eftoit pas
l'Eglife . Il les a traitez d'ailleurs
avec beaucoup de ma
gnificence , & a enlevé leurs
coeurs par les manieres honneftes
& engageantes , mais
fur rout , par les exemples de
pieté, de douceur , d'affabilité ,
eftant tout à tous , & infati
gable dans toutes fortes de
rencontres. Rien ne leur manquoit
, tant l'ordre que fa prudence
ordinaire avoit établi ,
eftoit exactement obfervé. Les
trois Prédicateurs employez
GALANT.
33
pour les animer par leurs
Sermons , eftoient trois Jefuites
, le Pere Orfaure , Re-
Aeur du College ; un ſecond
Pere Orfaure , fon Frere , & le
Pere Rolivau . Ils ont tous fait
des merveilles . Le fecond Pere
Orfaure , qui , comme vous
fçavez , prêche toujours en
Apoftre , a fi bien touché les
coeurs en convainquant les
efprits , que fes Predications
ont arraché force larmes . Les
fruits de cette rettaite m'ont
paru fi extraordinaires , que
jay pris la liberté de dire à
M'l'Evêque , qu'il ne connoi34
MERCURE
.
ftroit qu'en l'autre vie, tout le
bien qui fe procuroit par le
moyen de ces Exercices . Il eft
impoffible de s'imaginer de
quels effets furprenans on la
voit fuivie , tant à la Ville , qu'à
la campagne; les jeux publics &
outrez fupprimez , les débauches
retranchées , les juremens
& blafphêmes abolis , les
vangeances & les inimiciez
éteintes , les mauvais commerces
diffipez . Quelle confolation
de voir la modeftie de
ces Gentilshommes regner
dans les Eglifes , la priere fe
faire exactement dans leurs
GALANT. 35
C
>
e Familles , en forte qu'on ne
diroit pas que ce fuffent les
mêmes hommes par les
grands changemens qu'ilsfont
remarquer dans leurs perfonnes.
Priez Dieu , Monfieur ,
qu'il foutienne cette grande.
oeuvre par la force de les graces
, & qu'il conſerve noftre
illuftre Frelat pour le bien de
fon Eglife , & pour le falut de
tout fon Diocefe. Je ſuis Vo .
tre , &c.
36 MERCURE
Noms des Gentilshommes qui one
affifté à la retraite faite chez
M Evefque de Perigueux .
MESSIEURS
Le Marquis de Raftignac.
Le Comte de Raftignac.
De Raftignac fon fecond fils.
Le Comte de Peyraud.
De Royere de Peyraud.
De Badefol de Peyraud.
Le Marquis de Mireman.
Le Marquis de Caftelnoüel .
Le Chevalier d'Aubuffon des
Caftelnoüel..
GALANT.
37
Le Comte de Fenelon .
Le Marquis de Sallaignac .
Le Chevalier de Sallaignac.
Le Comte de Noyan.
Le Marquis d'Aubeterre .
Le Comte de Braffac .
Le Marquis de Pontville,
Le Comte de Paulin Gouver
nel .
Le Marquis de Longas.
De la Caillerie.
De Nantia.
Le Marquis de Loffe .
De Lardimarie.
Le Marquis de Monplaifir.
Le Cheylard de la Querelie.
de Puygaufier.
38 MERCURE
De Boisgeneft.
Dumas de Champagnac.
Dela Pommarede de Sarlat.
De Tuffou .
De la Rouffie de Sarlat.
De Coffon de Tuffou .
De Tuffou de la Chabane .
De Lambert.
Le Grand Chantre d'Agen .
De la Bermondye.
De Pitray.
De Cazenave.
De Chaumon .
Le Chevalier de Chaumon.
De Saint Duft ,
D'Eftourneau ,
De Biron de la Serre .
De Saint Paul de la Vallade .
GALANT.
9
Du Chadeüil.
De Nanteüil.
De Nanteüil fon fils.
De Couze.
De Saint Front de Muffidan.
Du Reclos.
Du Reclos fon fils.
Du Soulier d'Artigeas .
De la Serre de la Maletie.
De Brie de Saint Duft.
Le Marquis de Mauriat .
Le Comte de Rouffille.
Le Chevalier de la Foreft,
De Barriere.
De Sanilhac fon fils.
De la Cofte , premier Capitaine
du Regiment de Cybourg.
40 MERCURE
De la Cofte , Capitaine dans
le même Regiment.
De Labeffiere , Capitaine dans
le même Regiment .
De Beauquere , Lieutenant
dans le même Regiment.
Desfoffard , Capitaine dans le
même Regiment.
De Coutanfie de Phely.
Dupuy de Teyffieras.
De Lhoulier.
De Rougier.
De la Rigaudye.
De Saint Orfe.
De Cluzel de Marcily.
De la Barde du Bugue .
Le Chevalier de la Barde.
GALANT. 41
De la
Gueunye.
De
Lenzous.
De Lenzous fon fils .
Le Chevalier de Cluzel , Capitaine
dans le
Regiment
de
Champagne.
- De Montreal.
De la Feüillade.
Le Baron de Planeau.
De la Tour du Rocq.
De Sanailhac.
Du Barty.
D'Auriat
.
De Turfac.
De Turfac fon fils.
De la Serre de la Chapelle A
baret.
Septembre 1700. DO
42 MERCURE
De Pazayat .
De la Faurelie.
DelaWergne de Rochemorin .
De Beaufort.
Dela Barotiere.
Le Marquis de Chabans .
Le Comte de Loffe .
Le Chevalier de Fayolles .
Le Chevalier de Loffe.
De la Garde Salleton .
De Beaulieu de la Martinie.
Le Chevalier de la Martinie .
De Fayolles .
De la Vernide de Cablanc .
De Soulignac .
De Soulignac , fils .
De la Faix de Calvimon .
De S. Crefpin de Lardimarie
GALANT.
43
De Sainte - Marie , fon frere.
Le Marquis de Montancés.
Le Marquis de Ladouze.
Bertin.
De Glane de Bors .
Memon de la Beffe .
De Lafcaud de la Beffe .
De Taillefer de Mauriat.
De la Roche de l'Eymarie ."
Le Chevalier de Poulignac ..
Bertin , fils.
D'Aix .
De Meymy.
De la Barriere de Tremoulat .
De la Beffe.
De Manzac.
De Lamourat .
D- ij ·
44
MERCURE
De Premilhac
.
De la Roche Aymon fon fils .
De Saint Laurens du Puyrogier.
D'Aignac
de Vilhac.
De la Fillolie.
De Richemon .
Le Chevalier de Beauregard.
De Grezignac .
Le Chevalier de Combaronie.
De Sallagnac de Combaronie .
Le Chevalier de Boriporte.
De Chardeys de la Martinie .
De Cherval , Grand Senechal
d'Angoumois.
De Beyly de Razaç .
De Langlade.
GALANT . 45
De la Porte de Lezignac.
De S. Paul de Chaffaignes,
0 De Menfignac
De Papuflou Salleton .
De Nougeyraud.
De
Crognac.
De la Riviere de Premilhac:.
De Chevalier de la Rouffie.
De Veffac.
De la Beylie.
De Lagardye.
Le Chevalier de la Foreft.
Du Lieudieu Fils .
Le Chevalier de la Brangelie.
De la Roche de S. Meard.
De la Tour de la Salmonnie ,
De la Vergne du Deu .
46 MERCURE
Veaure de Beauroire.
Desfieux de la Cellerie.
De la Faye Guilhaumias.
De Sinfac.
Le Vicomte de Loffe.
De Plazac.
A
De Saint Pantaly d'Exideüil.
Le Chevalier de Saint Pantaly.
De Tayac.
De Cremoux.
De la Jorie d'Exideüil .
De la Farge d'Exideüil .
Du Chaſtanet de la Jorie.
De Soulignac .
De Ladoire.
De Fonroche.
De Legier de Saint Privas.
GALANT
47
De Cumon .
De Valleice.
De la Vigerie des Taboiffies.
De Saint Paul de Jaure.
Le Chevalier de Saillant.
Archier.
De la Boinie.
De Minzat .
De la Peyre de Servenches.
De Givry, Capitaine de Cavalerie.
De Roumegouft de Bafte.
D'Eylendieras .
De Courfat.
Guy.
D'Arlan,
De Calvimon de Belcayre .
48 MERCURE
Le Chevalier de Pugeolle.
De Vaudre.
De Larmendye de Longas.
De Razat de Thiviers.
Le Marquis de la Martonnie..
Le Marquis d'Ans d'Auteforr.
De Luzignac
.
De Monbagol.
De Puycontaud
de Montozon
.
De la Serre de Bellet .
Le Vivier fon Fils,
De Roufflat .
De Ladorie .
De Saint Supery.
De Salleton .
De la Chabrerie de Cluzel.
De
GALANT. 49
De Montozon.
De Laguliac.
De Fongrave ,
De Saint Juft , Ajde Major du
Regiment de Cibour.
De Saint Mer.
Daleſme,
Le Marquis d'Ajat.
Le Marquis de Grofpuy.
De la Roche , fon Frere.
De Moncaux .
D'Abzac de Ludouze.
Les réfolutions que ces
Gentilshommes ont prifes
dans leur retraite , ont efté.
I. D'acheter des Livres de
devotion , pour en faire tous
Septembre 1700.
E
.
50 MERCURE
les jours lalecture pendant une
demi heure.
II. De fe confeffer tous les
mois , & à toutes les grandes
Feftes.
III . De faire en forte que
leurs domeftiques fuivent leur
exemple.
IV. D'eftre dans l'Eglife à
deux genoux , attentifs aux
faints miſteres , en lifant dans
leurs heures , & fans prendre
de tabac .
V. D'aller entendre la fainte
Meffe, autant qu'on le pourra,
& fans compagnie , pour éviter
la diftraction .
GALANT.
ད་
VI. De faire la Priere le matin
& le foir , en public , avec
leursDomeftiques, & d'acheter
pour cela un livre de prieres.
VII De veiller à la conduite
de leurs Domeftiques & de
leurs Vaffaux , pour les porter
à la pieté.
VIII. De travailler à reconcilier
ceux qu'on sçaurà eftre
mal enſemble , & de tâcher
de mettre la paix par tout.
IX . De faire dire deux Mef.
fes pour ceux de la Compagnie
qui mourront.
X. De porter leurs Amis , &
ceux fur qui ils auront quel-
E ij
12
MERCURE
que pouvoir
, à le confeffer
dés les premiers
jours de la
maladie
.
XI. De prier Dieu tous les
jours pout la conſervation du
Roy ,fi neceffaire à l'Etat.
XII. De prier Dieu pour la
converfion fincere des noùveaux
Catholiques .
Le 20. du mois paffé , Meffire
Gedeon de Berenger , Seigneur
de Montaigu , premier
Capitaine du Regiment d'Infanterie
du Mans , & Commandant
du fecond Bataillon ,
âgé de foixante & douze ans,
GALANT.
I
!
fit abjuration de l'Herefie de
Calvin , entre les mains du
Grand- Vicaire de M' de Befançon
, dans la Chapelle de
la Citadelle de cette Ville.
L'eftime generale que ce zelé
Officier s'eft attirée par fa
valeur & par fon merite , a
fait que tout le monde a vû
la converfion avec une extrême
joye Il s'eft diftingué à
Lens , au Paffage du Raab , à
la Journée de Saint Godard, &
en pluſieurs autres Combats
& Sieges , & fur tout , ce qu'il
fit à Treves ne laiffe aucun
doute de l'ardeur qu'il a pour
E iij.
14 MERCURE
la gloire de fon Prince . Il fut
en action pendant tout le Siege
, refufa de figner la Capitulation
, fe retira dans l'Eglife
avec les débris de quatre
Compagnies de fon Regiment
, s'y fortifia , & n'en
fortit qu'à des conditions treshonorables
. On l'a vû même
pendant la derniere guerre ,
Commandant à Montbeliard ,
où il n'y avoit que des gens
de fa Religion , y faire execu
ter exactement tous les ordres
de la Cour , & refuſer diffe
rens emplois qu'on luy faifoit
offrir dans les Pays Etrangers
,
GALANT.
55%
toujours plein de cette fidelité
qui dés la Campagne de Hongrie,
l'empêcha d'accepter um
Regiment Allemand des Generaux
de l'Empereur . Il n'avoit
encore que treize ans lors
qu'il commença à fervir Sa
Majefté : ce qu'il a fait juſqu'à
prefent fans aucune diſcontinuation
. Il a fair connoiftre”
par là qu'il eft digne d'eftre
de l'illuftre Maifon de Berens
ger , venuë de Dom Sanche ,
iffu des Comtes de Catalogne
& de Barcelone , qui accompagna
Henry 11. Roy d'An
gleterre , en Normandie , où
E iiij
56 MERCURE
il s'établit en fe mariant avec
Gillette Berenger , Petite fille
d'un Berenger , Comte de Befalu
, qui s'y eftoit établi quel
que temps auparavant, voyant
que nom Borel Berenger , fon
Couſin , luy avoit ravi la Ca-´
talogne . C'eft de cette branche
des Berenger qu'eft forti
M' de Montaigu . Ce qui eft
bien glorieux pour ceux qui
en font , c'est qu'on trouve
que de temps immemorial ils
font tous morts au fervice de
l'Etat , & même celuy qui vient
de faire abjuration , a vû de
fes propres yeux fes trois Fre .
$
GALANT. 17
tes , & cinq de fes Coufins
mourir dans les occafions les
plus glorieufes , fans qu'on
puiffe reprocher à aucun d'eux
d'avoir porté les armes contre
la Couronne. Le Baron de
Grand Mefnil, Fils unique de
fon Oncle , s'eftant retiré chez
les Etrangers par un zele aveugle
pour te Calviniſme , n'a
jamais voulu d'employ, ny les
fervir durant la derniere guerre.
Quelque attachement qu'-
ait toujours eu pour fa Secte
Meffire Thomas
de Berenger
,
S ' de Canon , en forte qu'il a
efté impoffible de le conver58
MERCURE
tir , il s'eft toujours montré
bon François & bon Sujet ,
ayant infpiré en mourant à
deux Fils qu'il a laiffez , & qui
continuent la troifiéme bran,
che de cette Maifon , les fen
timens d'une exacte fidelicé
pour le Roy , dont il ne s'eft
jamais éloigné. Quant à Jac
ques Jean , Sire & Comte de
Berenger , S ' de Fontaine, Herenqueville
, du Melnil Foucran
, & autres lieux , Fils unique
du Frere aîné de M'de
Montaigu, qui vient d'abjurer
le Calvinifme, on ne peut rien
ajoûter aux foins qu'il a pris
GALANT.
59
pour le porter à fe convertir ;
quoy lon exemple joint à fes
lumieres
, a porté plufieurs
perfonnes de leurs Parens &
de leurs Amis , fans parler de
leurs Vaffaux
, que la proximi
té des Prêches avoit feparez
de l'Eglife , & qui le font un
plaifir de s'y réunir fincerement.
Tous avant Calvin é.
toient Catholiques
tres zelez ,
& il en eft mort plufieurs en
odeur de fainteté
; témoin une
Marie Berenger , Veuve du
Sire Aubert , dont font fortis
Mrs de Beaumoncel
, & le
Bifayeul de Madame la Com60
MERCURE
teffe de Teffé , qui
renonça
aux grandeurs du monde pour
prendre l'habit de Religieufe .
Charles
Berenger quitta la
Charge d'Avocat General du
Parlement , & fe fit Chartreux ,
& Guillaume Berenger méprifa
tous les avantages dont il
joüiffoit dans la Cour de Rome,
aprésavoir fervila Religion
& l'Eglife fous trois Papes en
plufieurs Legations dans le Le
vant , pour venir finir les jours
dans la petite Cure du Mefnil .
Foucran , où il s'eftoit fait Pro
fenter par fon Frere , pour y
exercer ſa charité. Je ne parle
GALANT.
3
point des alliances de cette
Maifon avec celles de Courte .
nay , de Naffau , de Bellefme ,
de Bethune . de Caumont , de
Chaſtillon de Durefort , de
Montgommeri, de Lufignan ,
d'Argouge , de Bailleul , de S.
Simon , & autres . M'le Comre
de Fontaine Berenger a époufé
depuis peu Louife . A delaïde
Charlote- Françoife Simon
de Boifdavid , Fille aînée
& heritiere du feu Comte de
Boifdavid , dont le nom feul
fait l'éloge. On fçait qu'eſtant
des premiers Capitaines du
Regiment du Roy , & vou
*
·
62 MERCURE
lant imiter fes Anceftres , &
particulierement fon Pere , Capitaine
au Regiment des Gardes
& Lieutenant General ,
tué à la Bataille de Lens , lors
qu'il vouloit conſerver les Canons
des Ennemis qu'il avoit
gagnez , il fit des actions de
valeur qui contribuerent fort
à la prife de Maftrick, en forte
qu'il merita que Sa Majeſté
prift foin de le faire guerir de
foixante & cinq bleffures qu'il
avoit receuës , Il fut mis enfuite
dans fes Gardes , & fait Ma .
jor general des Troupes qu'
Elle envoya en Bretagne , où
GALANT. 63
il s'acquit une eftime generale
.
Je ne vous préviendray point
fur la Lettre que vous allez lire.
Elle contient la deſcription du
Jardin de Bellefont en Languedoc.
A MONSIEUR
LE MARQUIS DE ***
Left naturel , Monfieur ,
ux gens de bon goût d'être
auffi curieux que vous l'eftes ,
& puifquevous me faites honneur
de me demander une
deſcription exacte & fidelle du
64 MERCURE
celebre Jardin de Bellefont ,
& de fa Maiſon , je vous don
neray la plus jufte idée , que je
pourray de cet agreable fejour.
Tout y eft digne en effet
de la magnificence de l'illuftre
Marquis de Tornac la Fare ,
qui dans un terrain , aupara.
vant infructueux & inutile , a
raffemblé tout ce que l'art &
la nature peuvent faire voir de
rare & de recherché. Comme
il a autant de delicateffe d'ef
prit que de grandeur d'ame ,
il n'a rien oublié de tout ce
qui pouvoit contribuer au
plaifir & à l'étonnement de
GALANT. 65
Cruy
qui verroient fon Jardin ,
qui peut eltre comparé aux
plus beaux & aux mieux ordonnez
qui fe voyent dans les
Provinces. En un mor , Monfieur
, tout y merite vôtre cu
riofité, mais avant que j'entre
dans le détail , permettez- moy.
d'employer icy quelques traits
de Poëfie. J'en mêleray même
de temps en temps dans ce re
cit , & ils ferviront peut e
eftre
à délaffer un peu votre esprit ,
& à vous rendre cette lecture
plus agreable. LeMaitre de ce
beau lieu vous paroîtradansces
Vers fous le nom d'Alcandre.
Septembre 1700.
F.
66 MERCURE
Mufes , àmes fouhaits toûjours fifavorables
,
Meflez à mes accens vos concerts
agreables ;
Et vous, Nymphes des eaux , & vous,
Nymphes des bois ,
Animez mon efprit , & foutenez ma
voix.
Le genereux Alcandre aujourd'huy
vous l'ordonne ;
Qu'aux plus charmans transports
voftre coeur s'abandonue.
Celebrez par vos airs tendres & delicats
Bellefont , l'ornement de ces heureux
climats.
D'autres de fongrand nom , dans leur
fureur divine ,
Pourront nous étaler l'éclat & l'origine
, [ glorieux
Et dans un tas confus d'Ancestres
GALANT 67
Montrerqu'il eft encorplus grandque
fes Ayeux.
Dautres nous parleront de fa grande
fageffe
De fon brillant efprit, & defa politef
fe:
Dautres enfin pourront , & fans te ---
merité ,
Louerfes actions , fon coeur , fa pro-·
bité..
Nymphes , ce n'est point-là , ce qu'il
faut pour luy plaire.
Un travail moins hardy peut mieux
le fatisfaire.
Celebrez avec moy fes Jardins & fes
Eaux .
De tels chants ,je le feay, pour lu
font les plus beaux.
Imitaeur des Dieux , dune terre fierile
Il a faitun terrgir enraretez fertile.
Fij
68 MERCURE
Et l'on cueille les fleurs & les fruits
lesplusdoux, [ cailloux.
Où l'on n'avoit foulé que ronces &
Puis qu'à fes heureux foins nous devons
cet ouvrage,
Pouvons - nous de nos Vers luy refufer
l'hommage ?
Voftre zele pour luy du fuccés me répond
; [lefont:
Deeffes , avec moy chantez donc Bel-
·
Ce font de femblables occupations
, comme vous le
fçavez , Monfieur , qui ont
acquis tant de gloire aux Se .
miramis , aux Cyrus , aux
Drufus , aux Pompées , aux
Luculles , aux Moecenes , &
aux Auguſtes, & qui attireront
GALANT. 69
encore à Louis le Grand les
admirations de toute la Pofterité
, lors que parmy les foins
de la Paix & de la Guerre, dont
ila efté toujours l'Arbitre, elle
verra qu'il a donné le temps
que les occupations heroïques
luy laiffoient , aux plaifirs les
plus innocens , & les plus di
gnes d'un Heros , à Fontainebleau
ou à Versailles
, que tou -
tes les Nations de la terte regardent
déja comme la hui
tiéme merveille du monde .
Commençons donc par un
Plan de la maison que M ' le
Marquis de Tornac a fait
70 MERCURE
bâtir pour fa commodité,
comme pour le plaiſir d'eſtre
dans la Plaine auprés des Eaux
& des Prairies , aprés avoir
quitté l'ancien Chafteau de
Tornac , fitué fur une montagne
voifine de Bellefond , qui
pour la regularité & la beauté
de les appartemens , eft un
des plus confiderables de ceux
qui nous reftent des fiecles
précedens .
Sur les bords du Gardon , dont l'onde
toûjours pure
Fait retentir au loin un innocent mur
mure.
Quandfortant des Vallons qui capti
voientfon cours
GALANT. 71
Sur le fable elle fait mille & mille
détours ;
Sur fes bordsfi connus , prés d' Anduze
l'Antique ,
S'éleve une Maifon charmante &
magnifique,
Où malgré les chaleurs & malgré les
glaçons
Regne le doux Printemps dans tou
tes les faifons:
Quoy que tout yparoiffe , & modefte,
&champestre,
Toutyfoutient l'éclat & lagrandeur
du Maitre,
Et tout y raviffant les yeux & les
cfprits
Par tout également on s'y trouvefurpris.
Alabord d'une belle & riche balu-
Arade
Ducoftéde la courreleve lafaçade ,
72 MERCURE
Et de l'autre cofté regne un grand
Corridor
Dans lequelfur lefer brillent le bron-
Ze& Por
Dés qu'on porte fespas au dedans du
Portique ,
A deux Appartemens on voit qu'il
communique.
De là , par un degré furmonté d'un
Balcon ,
Après trois repofoirs l'on arrive an
Salon,
Dont le double Plafons en double
Imperiale
Tous les traits les plus beaux de la
Sculpture étale.
Au dedans on a peint les endroits cu–
ricux
[ auxyeux.
Qui prés de Bellefont
fe prefentent
L'on y voit les Ruiffeaux
, les Val
lons , les Collines 2
Les
GALANT.
73
Les prochaines Forefts , les Campagnes
voisines ;
Enfin en racourcy , l'ony voit les deffeins
De cette Maifon même , & de tous
fes Jardins.
Alcandre fans excés y mêla les do
rures
Auxfrifes, aux Tableaux, aux Plafonds,
aux bordures.
Après ce beau Salon un double appartement
Sefait voir dégagé , bien ouvert &
charmant.
C'eft-là que la nature , & l'art d'intelligence
D'Alcandrefont briller l'eſprit& la
puiffance.
Tous les fens à la fois y trouvent
leurs attraits ,
[faits
Etparmille beautezyfont tousfatis-
Sept. 1700.
G
74 MERCURE
Ajoutez àce la les differentes vues ,
L'airdoux & tempere, les belles avenuës
.
L'on n'y rencontre rien que de delicieux
;
En un mot , cefejour paroift celuy des
Dieux.
Comme la fituation fait un
des plus beaux agrémens d'un
lieu de plaifance , vous ne lerez
pas fâché , Monfieur , d'a .
voir quelque idée de celle de
Bellefont.
Soit que l'Aftre du jour, ou fe couche
ou fe leve,
De l'une & l'autre part un double
mont s'éleve ,
GALANT. 75
Qui défend la maison des extremes
chaleurs
Que cet Aftre brûlant fait reffentir
ailleurs.
Un Bois même au Couchant par fon
touffufeuillage
En entretient toujours la fraicheur&
l'ombrage,
Et par les doux accords de mille oifeaux
divers.
Sans ceffe il retentit des plus charmans
concerts .
Vous vous y diftinguez , Raffignols
trop fidelles ,
Zors que pour attendrir vos compagnes
cruelles
Vous ne vous occupez & les nuits &
lesjours,
Qu'à chanter leurs rigueurs & vos
tendres amours . [ bles;
Vousychantezaufi , Linotes admira-
Gij
76 MERCURE
Etvous , des Roffignols rivaux inimitables
,
Pinçons , vous y montrez que vous
eftesjaloux
Que s'ils n'aiment pas mieux , ils
chantentmieux que vous.
On découvre au Couchant un Canal
d'eau courante,
Quidepuisfa naiffance en des tuyaux
errante
Vient enfin rafraichir grand nombre
de poiffons ,
Qu'on n'expofe jamais à de faux har
meçons.
Alcandre de fa main en tout temps
liberale ,
[le ,
Avecune bonté que nulle autre n'éga-
Comme un autre Prothée en l'Empire
de l'eau,
Luy - même va fouvent repaiftre ce
troupeau ,
GALANT. 77
Qui malgré fa froideur , & malgre
fonfilence,
Parfes bonds enjoüez, reconnoiſt ſa
prefence.
Une vafte campagne , ou plutot un
Vallon
Queforment deux cofteaux d'où fouffle
l'Aquilon ,
Faità ce beaufejourune riche avenue,
Et par mille beautez en termine la
vûë.
Ce ne fant qu'oliviers , que vignes ,
que vergers ,
Oùpaiffent les moutonsfuivis de lears
Bergers.
Enfin de toutes parts , ou les moiffons
jauniffent ,
Ou de Troupeaux paiffans les montagnes
blanchißent ,
Et comme l'on ne voit que verdure &
que fleurs,
Giij
78 MERCURE
L'on n'entend que concerts d'oifeaux
& de Pafteurs.
Vous voyez , Monfieur ,
qu'il feroit difficile de rencontrer
en aucun autre lieu une
fituation plus heureuſe que
celle là . Il ne me refte qu'à
vous parler du Jardin , qui eft
au midy de cette Mailon , &
quiluy donne la plus agréable
veuë que l'on puiffe fouhaiter .
On trouve d'abord une grande
& longue Terraffe , ornée d'Eſpaliers
, partagée par un Baffin
bordé de gazons , d'où fort un
grand Jet d'eau . L'on entre
dans cette Terraffe par un peGALANT.
79
tit Pavillon détaché qui domine
fur l'entrée , & qui fert
comme de Dôme , & de frontifpice
fur le portail de la
grande avenue . Elle eft bornée
de l'autre cofté par un bois de
haute fuftaye , que les eaux du
Gardon ont fait naiftre fans
aucune culture , & qui par une
infinité de Peupliers , d'Aulnes
& de Saules , confondus au
hazardles uns avec les autres ,
fait voir des routes & de petits
berceaux en mille endroits , &
ne laiffe pas d'eftre auffiagréa
ble,que fil'on avoit pris lesplus
grands foins à les planter & à
G iiij
80 MERCURE
les cultiver, Depuis le Rondeau
du milieu de cette Ter
raffe , qui eft , pour ainſi dire,
le point d'où il faut voir tout
le Jardin , on découvre d'a
bord
par une pate d'Oye, trois
allées , dont celle du milieu fait
une perſpective
des plus belles
, formant une grande route
qui perce au travers des bois,
dont la campagne
eft couver
te , & qui ne le termine que
par la Riviere , & enfuite par
une colline , qui eft à plus de
quatre lieuës au de là . L'on y
defcend par un double rempart
autour d'un large degré
GALANT. &
de gazons,à plufieurs marches,
qui forment un amphiteatre
de verdure des plus agreables
qu'on puifle voir. Au bas de
cet amphiteatre s'éleve un Jet
d'eau , d'une hauteur & d'une
force qui n'eft pas ordinaire ,
& de part & d'autre font deux
Canaux , d'où fortent douze
Jets d'eau , rangez ſi bien en
égale diſtance , & fur la même
ligne,que par leur difpofition,
leur abondance , & la chute
reguliere de leurs eaux ; ils y
font voir comme un mur de
criftal , ou comme une tapif
ferie brillante de Perles & de
82 MERCURE
Diamans , infiniment plus
belle que toutes celles que
P'aiguille & le pinceau ont jamais
inventées. Derriere ces
deux Canaux on rencontre
deux grands berceaux de ce
beau Laurier royal , ſemblable
à l'Oranger , par la forme &
la couleur de fa feuille, qui les
bordent dans toute leur longueur
; fi hauts & fi touffus ,
que les rayons du Soleil n'y
penetrent jamais .
Ab qu'il eft raviffantfous defi beaux
Lauriers
De chanter les Heros , ou fjavans ,
ou guerriers !
GALANT. 83
Qu'il est doux d'y former dans les
plus bellesfeftes
Des couronnes de fleurs pour en ceindre
nos teftes !
Qu'il eft charmant enfin dans le vague
des airs
D'y faire retentir nos raviffans concerts
!
Dans fon heureux repos , l'incomparable
Alcandre
D'une voix qui n'a rien que degrand
& de tendre , [jour
Y chanta
mille fois & la nuit & le La puißance
de Mars
, & celle de
l'Amour
.
Tantoft tout enchanté de fes belles
campagnes ,
Il celebra fes bois , fes prez, & fes
montagnes ,
Et mellant fes accens aux murmures
des eaux
84 MERCURE
Defia les concerts des plus charmans
oifeaux.
Tantoft dans les transports d'une
chafte tendreffe
Ilchanta les appas defa belle Mat
treffe ,
Et tantoft d'un beau zele animé pour
LOUIS,
Il immortalifa fes Exploits inouis.
Echos , quifi fouvent vous pluftes à
l'entendre ,
Repetez, s'il fepeut, ce que vous dit
Alcandre
Ers qu'il vous confia , de même
qu'aux Zephirs ,
Les fecrets defon coeur&fesplus doux
plaifirs.
C'en eft fait, les Echos demandent
audience.
Coulez plus doucement , ruisseaux ,
faites filence.
GALANT. 85
Et vous , petits oifeaux , n'en fovez
pointjaloux ,
Alcandre vaparler , dans le bois taifez-
vous. confondre,
La douceurdefa voix doit toute autre
Il n'eft que les Echos qui luy puiffent
répondre.
Les Vers qui fuivent avoient
efté faits par Alcandre , dix ans
avant cette deſcription de fon
Jardin de Bellefont.
Allez , biens éclatans , plaifirs trop
renommez,
Il n'eft point de plaifir dont mes fens
foient charmez
Comme d'eftre en un lieu folitaire &
champestre ,
Dégagé de tousfoins ,fans contrainte,
fans Maistre ,
80 MERCURE
les cultiver, Depuis le Rondeau
du milieu de cette Ter
raffe , qui eft , pour ainſi dire,
le point d'où il faut voir tout
le Jardin , on découvre d'a
bord par une pate d'Oye, trois
allées , dont celle du milieu fait
une perſpective des plus belles
, formant une grande route
qui perce au travers des bois,
dont la campagne eft couverre
, & qui ne le termine que
par la Riviere , & enfuite par
une colline , qui eft à plus de
quatre lieuës au de là . L'on y
defcend par un double rem.
part autour d'un large degré
GALANT. &
de gazons ,à plufieurs marches ,
qui forment un amphiteatre
de verdure des plus agreables
qu'on puifle voir. Au bas de
cet amphiteatre s'éleve un Jet
d'eau , d'une hauteur & d'une
force qui n'eft pas ordinaire ,
& de part & d'autre font deux
Canaux , d'où fortent douze
fi bien en
Jets d'eau ,
rangez
égale diſtance , & ſur la même
ligne, que par leur difpofition
,
leur abondance
, & la chute
reguliere
de leurs eaux ; ils y
font voir comme un mur de
criftal , ou comme une tapif
ferie brillante de Perles & de
86 MERCURE
Libre d'ambition , paifiblefans chagrin
,
Paffer au fond d'un bois , ou le long
d'un Jardin ,
Et là , parmy les fleurs , ou couche
deffus l'herbe,
Refueraux plus doux vers d'Horace
ou de Malherbe.
Tantoft prés d'un ruiſſeau , nonchalamment
allis,
Repaffer doucement les charmes de
Philis , [ taine
Et tantoft fur le bord d'une clairefon-
Songer innocemment aux douceurs de
Climene ;
De ces tendres plaifirs puis détournant
le Cours,
Contempler d'un ruißeau mille petits
détours ,
Qui de fes eaux d'argent baignant
une Prairie
GALANT. 87
Peint de mille couleurs une Plaine
fleurie,
Et quifortantde là toutfier , toutglorieux
,
Roule furdes cailloux, d'un bruit harmonieux
,
Etpar un doux murmure endortfi bien
L'oreille
Qu'à peine l'esprit fent , ou s'il dort ,
ou s'il veille ;
Entendre en même temps le chant de
mille oifeaux,
Le doux bruit d'un zephir agitant
des Rofeaux,
Admirer le Soleil dans le cristal de
Ponde ,
Et le voir tout brillant de l'or qu'il
feme au monde ,
Parer les champs par tout de rofes &
de lis , [ rubis,
Semerde tous coftez les perles , les
8.8 MERCURE
Et mille diamans qu'avec fa clarté
pure
Une douce rofee épandfur la verdure ,
Voir naiftre en même endroit le ferpolet,
le thin,
La tulipe , l'oeillet , le mirthe , lejaf
min ,
Et fentirà travers ce mélange agreable
,
De cent douces odeurs unparfum admirable
;
Dans ces beaux lieux où Flore &
Pomone ont regné
Eftre quelquefoisfeul, tantoft accompagné,
Rendre fes chers Amis témoins de fes
delices,
Compagnons de fonfort dans ces de
ferts propices ,
· Et goûter les charmans & les precieux
biens
GALANT. 89
Des aimables propos , & des doux
entretiens ;
Joyeux de voir desfleurs la charmante
peinture ,
Chacun dire à fon tour fa plus belle
avanture,
Et fe laiffer aller au plaiſir ravifant,
Dedire ce qu'on fait , & tout ce que
L'on fent,
Paffer du ferieux à de plaifans langages,
Et ceffant de rêver , dire cent badinages,
Debagatelle , enfinfefaire desplai
firs,
Au repos de l'efprit animer fes de--
fors,
Et pour celuy du corps fous unfeuillagefombre...
Sept. 1700.
H
90 MERCURE
S'endormir quelquefois à la fraicheur
de l'ombre.
Il n'eft point de plaifir, il n'eft point
d'agrément,
Fe le redis encor , plus doux &plus
charmant ,
Que d'aller aux moyens par où l'on
peut accroiftre
Le bonheur que produit la demeure
champeftre ;
Oublier les faux biens vainement
poursuivis,
Oublier en un mot & laCour&Paris,
Sans oublierpourtant les vertus infinies
D'un Roy dans qui le Cielles a toutes
unies ,
Pour nous le faire voir le plus grand
des Heros ,
Oublier tout hors luy , nefonger qu'au
repes ,
GALANT
. 91
S'attacher au prefent , bannir loin
l'esperance ,
Nefe repaifre plus d'une vaine apparence,
Vivre loin des Palais où le fort des
humains
Eft de déplaire à Dieu , pour plaire
aux Souverains ,
D'adorerla grandeur , la fortune , la
pompe ,
De preferer au Ciel le monde qui les
trompe,
[ biens
Et les biens apparens , à ces folides
Qui doiventfaire feuls le bonheurdes
Chreftiens .
Grace à Dieu , maintenantje cherche
la retraite
Que me peut affurer la Maifon que
j'ay faite ,
Enceinte deforests , de vergers , dejardins
,
Hij
92 MERCURE
De vignobles , deprez , ouvrages de
mes mains,
D'eaux de millefaçons dans uneplaine
errantes,
De rivieres , ruiffeaux , & fources
jailliffantes,
Et ce qui fait au fond mon charme
dans ce lieu,
C'est que plus aisémentj'y puisfervir
mon Dieu ,
Obéir à fes loix , fuivrefa providen
се ,
Mediterfür la mort , conferver l'iu-
посепсе ,
Jouir tranquillement d'unefelicité
Qui traine avecque foy l'aimable
Liberté,
L'agréable repos , les douceurs d'une
vie
Exempte de remords , de malice , &
d'envie ,
GALANT .
Etfentir que fongeant fans ceffe à
mon falut,
Bien vivre & bien mourir, eft mon
unique but..
Je ne fçay , Monfieur , ce
qui vous paroiftra plus fur.
prenant dans ces Vers , ou la
grandeur des fentimens , ou la
delicateffe & la facilité des expreffions,
bien que Mile Marquis
de Tornac ne fe foir fait
aucune étude particuliere de
la Poëfie , & qu'il ne s'y foit appliqué
qu'autant qu'il femble
qu'un Gentilhomme le doit,
pour n'en pas ignorer les Regles
, & pour eftre capable de
94 MERCURE
·
juger des Ouvrages des bons
Auteurs ; mais les beaux genies
ont du talent , & des ouvertures
pour tout , & ils femblent
naiftre avec tous les
beaux Arts , & toutes les Sciences
. C'est ce que vous fçavez
par vous même , Monfieur ,
vous , qui tout jeune , fuftes
regardé par les Poëtes & par
les Orateurs , comme un de
leurs maiftres . Mais pour ne
pas m'étendre davantage fur
des Eloges , que vous meritez
fi bien l'un & l'autre , & que
vous ne pouvez neanmoins
fouffrir , je penfe qu'aprés vous
GALANT.
95
avoir parlé des deux berceaux
de lauriers,qui font, pour ainfi
dire, deux Arcs de triomphe ,
confacrez aux Heros de l'an .
cienne & illuftre Maiſon de la
Fare,il faut vous donner enco.
re uneplus ample idée du Plan
& de l'ordonnance de ce Jardin,&
vous direque ſa figure eft
un grand Quarré regulier partagé
en quatre, qui fe divifent
en feize compartimens égaux,
par où font diftinguez les parterres
& les vergers, & dont le
tout est terminé par le canal
d'un ruiffeau , qu'une haye vive
de buis tail lez en plate ban96
MERCURE
de de hauteur d'appuy , borde
tout du long , & par une allée
de Laurieteins , taillez en palliffade
, avec des Cabinets de
verdure aux coins , couverts de
Chevres feüils , & ornez au
dedans de banquettes & de lits
de gazons. De ces carrez plufieurs
differentes allées & contre-
allées , en font le partage ,
de forte que dans les cinq endroits
principaux , où elles fe
croifent , il y a autant de jers
d'eau avec leurs baffins , outre ·
trois autres qui font d'une hauteur
ſurprenante , le long de la
grande allée du milieu , qui
aprés
GALANT 97
=
"
aprés avoir percé un gros bois
de Chaltaigniers & de Peupliers
, fait au delà du Jardin
la grande route , & le grand
point de veuë dont nous avons
parlé , & qui a fervi à faire un
Mail fi beau & fi prolongé ,
qu'on peut dire qu'on ne voit
rien de pareil pour le plaifir
des Joueurs , fur tout , en ce
que tous les Jets d'eau de la
maiftreffe allée y donnant à
droit fil , y font un charme
qu'on ne fçauroit trouver en
un autre mail. Le jet d'eau du
centre de tout le Jardin , au
niveau duquel font les trois
Septembre 1700.
98 MERCURE
autres , eft orné d'un Baffin ,
reveftu de pierre de taille , cmbelli
d'une large bordure de
gazons & de quatre banquertes
au pied de quatre groffes
coquilles de verdure , fi élevées
, fi touffuës & fi bien
taillées , qu'en toute faiſon ,
quelque temps qu'il faffe , on
eft toujours à l'abri & à l'ombre
.
2008
Acouvert du Soleil, de la pluye
&du vent ,
Et c'est où chacun va rêver le
plus fouvent.
A travers les eaux jailliffan.
tes dans l'entre- deux des coTABQUE
DEL
1
GALANT. 45
quilles , l'on a encore le p
de trouver quatre points de
veuë fort étendus , bien alignez
, & tres - agreables pour
la grande varieté des objets .
N'est- ilpas beau de voir que fans
fuivre leur courfe
Ces eauxprennent l'effor, auffi haut
que leur fource ,
Et qu'aprés avoir fait mille bonds
Cristalins,
Elles tombent en pleurs dans leurs riches
balins?
S'il eft vray ce qu'ont dit des fables
curieufes ,
Ces
eauxfurentjadis de ces Nymphes
heureufes ,
Qui du temps que les Dieux habi
toient parmy nous
I ij.
100 MERCURE
Avoient plusfait entre-eux d'Amans
de Faloux.
Pour ellesplus fouvent le grand Dieu
du Tonnerre
Que pourfa Danae, defcenditfur la
terre.
De fes brillans rayons Apollon couronné
Plus longtemps les fuivit , qu'il ne
fuivit Daphne ;
Marsdelles entefté jusques à lafolie,
Encor plus les aima , qu'il n'aima
fon Ilie ;
Mais enfin tant de foins furent tous
fuperflus
Elles fuirent toujours & l'Amour &
Venus.
Avec tant d'agrémens auffi chaftes
que belles,
Conftamment à Diane elles furent
fidelles ,
GALANT.
Etmalgré tous les foins de leurs Adorateurs
,
N'aimérentjamais rien que les bois
& les fleurs.
L'Amour ne leur donna jamais d'inquietude,
Et ne troubla jamais leur douce folitude
;
Heureufes mille fois , fi le deftin ja
loux
Contr'elles n'eut enfin déployé fon
courroux.
Mais pendant qu'en repos duns ce
charmant azile
Leurs beaux jours s'écouloient d'nne
courfe tranquille ,
Le grand Dieu du Gardon , furpris
de leurs appas ,
Unjour de ce costé precipita fes pas.
Leurpudeur s'allarma de l'approche
fatale
I iij.
102 MERCURE
D'un Amant dont l'ardeur fut toujours
fans égale.
Elles pouffent au Ciel les plus triftes
accens
Et font,pour refifter, mille efforts impuiffans.
Diane , à tous nos voeux favorable
Diane , [fane ,
Eloignez au plutoft , éloignez ce pro-
Et vous , dont les Arrefts ont reglé
noftre fort,
Grands Dieux , ou vangez- nous , ou
nous donnez la mort.
A grands pas cependant le Dieu du
Fleuve avance;
Et quelle contre luy feroit leur refiftance
?
En vain comme la Biche à l'aspect
du Chaffeur
Elles fuirent d'abord devant leur raviffeur
;
GALANT.
103.
En vain le defefpoir leurfit naistre des
ailes
Pour éviter d'un Dieu les approches
cruelles.
Proferpine ne peut échaperà Pluton ,
Nynos Nymphes de même aux efforts
du Gardon.
Quoy donc , fans s'émouvoir , les
Dieux dans ces allarmes
Pourront voir ces beautez s'abandonner
aux larmes,
Et Diane , malgréfa conftante amitié
Pourra de leur malheur n'avoir point
de pitié?
Non ,fans doute , les Dieux , qu'in
tereßent leurs peines,
Les changérent enfin en autant de
fontaines ,
Qui confervent encor , malgré leur
changement ,
I iiij
104 MERCURE
Leurpremiere innocence , tout leur
agrément.
Il est à propos maintenant
de dire un mot des eaux courantes
, qui embelliffent & fertilifent
la campagne de Bellefont.
Le fleuve du Gardon ,
pour l'appeller une fois ainfi
que nos Mufes le nomment ,
aprés avoir fait canal à l'une
des ailes du Jardin , & avoir
enfuite ferpenté dans la plaine,
donne le plaifir de ſe faire voir
encore bien loin tout droit au
devant de la grande route , &
de s'y montrer en face plus
grand & plus beau
comme
GALANT.
105
étendant plus regulierement
fes eaux dans la vafte & deli ,
cieufe campagne , qu'il arrofe
& qu'il enrichit jufques aut
Pont du Gard , où il va rendre
fes hommages au fameux feuve
du Rhône . C'eſt au Midy
des prairies de Bellefont que
le Gardon mêle fes eaux avec
celles de la Riviere d'Orne ,
aprés avoir receu prés de là ,
celles de plufieurs petits torrens
qui le groffiffent . Jugez,
Monfieur , fur le recit de tant
de differentes beautez , la
plufpart naturelles & ruftiques,
fitous les ornemens emprun
106 MERCURE
tez des Jardins de l'ancienne
Rome , ont rien eu pour l'agrément
de comparable aux
charmes de Bellefont.
Qu'on ne parle donc plus des fuperbes
Jardins [ mains ,
Par où fe diftingua le luxe des Ro-
Où l'on ne découvroit que Tableaux,
que Statuës >
Que Portiques de Marbre élevez
jufqu'aux nuës
Ou bien loin de fouler les fleurs , &
lės gazons
Qu'à Bellefont onfoule en toutes les
Saifons,
Au mépris des plaifirs que la verdu-.
re inspire
On ne fouloit aux pieds queFafpe
& que Porphire ,
GALANT. 107
Où parmy quelques rangs d'arbres
infructueux
Cent Colomnes par tout ſe preſentoient
aux yeux
Alcandre eu fes projets &grand &
magnifique
Ne veut dans fesjardins rien qui ne
foit ruftique.
Il nepeut de l'orgueil écouter les defirs
Où ne doiventregner que Flore & les
Zephirs ,
Et méprifant aux Champs tout a
Fafte inutile
Qu'àpeine fa verta fupporte dans ta
Ville ,
Il rit de tantdefoins & vains &fuperflus
,
Que donnérent aux leurs Moecene &
Lucullus.
A Bellefont auffi l'on ne voit que
verdure ,
108 MERCURE
Et que les agrémens de la feule nature.
Berceaux fombres &frais , maroniers
, Orangers ,
Fets d'eau , baffins & fleurs , espaliers
& Vergers ,
Enfin les feuls plaifirsqu'aux champs
on peut attendre,
Occupent tout l'esprit & tout le coeur
d Alcandre.
Ce qui pourtant me femble étaler
plus d'attraits.
Cefont de doubles rangs de verdoyans
Cyprés ,
Qui par un Art fçavant taillez en
balustrades
De quatre endroits divers offrent des
promenades.
N'est - il pasfurprenant par des ſex
crets nouveaux
Que ces Arbres jadis confacrez aux
tombeaux ,
GALANT 100
Aujourd'huy deftinez à de meilleurs
ufages ,
N'inspirent que la joye avec leurs
doux ombrages
,
Et que fans élever leurs branches au
hazard ,
Ils puiffent fe foûmettre à tous les
foins de l'Art?
Ouy , les unsfeulementplantez depuis
trois luftres ,
metamorphofez en autant de baluftres.
Sont
Les autres avec art en coquilles taillezi
Et depetitesfleurs en Hiver émaillez,
Au plus bruflant Efte prefentent a
toute heure
Un azile charmant , une douce demeure
,
Et les autres enfin , à plein vent dans
lesairs,
110 MERCURE
Eleventjufqu'au Ciel leurs rameaux
toûjours verds.
Entre les Ciprés qui font
tenus bas , ainfi taillez & fi
gurez en forme de baluf.
tre, & feparez én égale dif
ance , regne une petite bordure
de buis , taillée auffi
d'une figure agréable , qui les
joint d'un pied à l'autre . Ces
fortes de bordures ont efté inconnuës
aux Anciens dans
leurs Jardins , où tout eftoit
confondu fans ordre & fans
diſtinction , & c'eſt ce qui a
donné occafion à la Fable ſuivante.
GALANT.
1:1I
>
Comme les plus grands Dieux , ainfi
que les Mortels
Sabandonnent fouvent aux douceurs
de la joye ,
Et quittent volontiers l'encens & les
Autels ,
Pour joüir du plaifir que le Ciel leur
octroye ,
Le jour vint que Bacchus les devoit
à fon tour
Regaler enfeftins , en bals , enjeux
d'adreffe ,
Et choifir pour cela le plus charmant
Sejour
Et le plus propre à l'allegreffe.
Tous les Dieux d'alentour s'en vmt
au rendez vous ,
Poury voir les bouffonneries
Des Faunes , de Silené , & de cent
autresfous ,
Celebres en plaifanteries.
112 MERCURE
Au milieu de tant de beautez
Flore , la jeune Flore avec fon air
champestre ,
Dans la Troupe ofa bien paroitre
,
Sans nul ajustement propre aux Divinitez
Il est vray qu'elle eftoit du plus charmant
corfage
Qu'elle avoit tous les traits les plus
beaux du visage ,
Et
que
le brillant du Soleil
A celuy de fes yeux n'avoit rien de
pareil.
Ses cheveux neanmoinsfans guirlande
& fans treffe
Flottoient negligemment furfon fein
& fe'sbras ,
Et l'on n'y voyoit rien d'une grande
Deeffe , [ appas .
Que l'extrême douceur de fes tendres
GALANT : 112
A fon premier abord les Faunes &
Silene
Avec un fourire affecté ,
Et d'une maniere inhumaine ,
Railloient de fa fimplicité.
Cybele de chagrin & de colere outrée ,
Voulutfaire cefferleurs cris injurieux ,
Et l'ayant & de buys , & de mirthe
parée,
Elle la ramena dans la Troupe des
Dieux.
Ce fut alors enfin , que la charmante
Flore
Etala tant de doux attraits,
Qu'avec plus de brillant l'Aurore
Sur fon char de rubis ne fe montra jamais.
Elle infpire à tous la tendreffe
Elle entraine aprés foy les Jeux &
les Plaifirs ,
-Et des doux & tendres Zephirs
Septembre 1700 .
K
14 MERCURE
La Troupe gayement à la fuivre
s'empreffe ,
Plus aife de la voir de mirthes & de
buys
Se parerfans fard ,fansfineffe ,
Que fi la charmante Deeße
Euft pris foin de s'orner de perles &
rubis.
De là vient qu'en ces derniers
Siecles , dans les Jardins
des Rois , & dans les Parterres
des Grands , le Buis eft devenu
fi recommandable.
Enfin , Monfieur , je vous
envoye la defcription que vous
avez defirée. Je n'avois pas
cru la faire fi longue , ny d'un
fi grand détail ; mais j'y ay eſté
1
GALANT .
115
forcé par les differentes beautez
de ce Jardin , ayant eu le
loifir de les contempler longtemps
, & de les confiderer
diftinctement fur les lieux à
Bellefont même , où j'ay goû.
té fouvent feul, fouvent en
bonne compagnie , le charme:
que chacun trouve à ſe promener
dans ces routes & dans
ces allées , au bord de ces Fontaines
, de ces Ruiffeaux & de :
ces Rivieres , & parmy ces .
fleurs , ces fruits , & ces arbu
ftes. Je n'avois plus rien à
fouhaiter , Monfieur , que
l'honneur & le contentement
}
Kij
116 MERCURE
de m'y promener avec vous.
C'euſt eſté , je vous avouë, le
comble de ma joye , comme
c'eftoit le plus fort de mes
defirs. Je ſuis Voftre , &c.
Le petic Ouvrage que j'ajoûte
à cette Deſcription eft
de M ' de Mandajors , Fils de
M' de Mandajors , Juge en la
Cour des premieres Appellations
de la Ville & Comte d'Alés
, dons vous avez vû autrefois
plufieurs pieces de Profe
& de Vers. L'occafion qui
a donné lieu à fa compofition
a efté le fejour que
GALANT. 117
l'Auteur a fait chez M le
Marquis de la Fare Tornac ,
dans la Maifon de Bellefont ,
ой ayant vû la Deſcription
dontje viens de vous faire part,
il a cru ne pouvoir mieux employer
fon talent pour la Poëfie
, qu'en travaillant fur le même
fujet , & en tâchant de celebrer
par fes Vers la beauté
du lieu , & la magnificence du
Maiſtre.
Love
Ve je fuis content , cher Amy ,
Dans cette agreable retraite !
Ala Ville , à la Cour , on ne vit qu'à
demy 3
118 MERCURE
On n'ygouftejamais une douceurpar:
faite.
De craintes , de foucis , de foins tumultueux
,
Un Amant agitéfans ceffe ,
Ypouffe pour une Maistreffe ,
Mille foupirs infructueux.
Abufe par l'erreur commune ,
L'Ambitieux dans fon avidité ,
Prefere l'ombre à lafolidité ,
Etfacrifie à fa fortune ,
Son repos &fa liberté.
L'Avare avec fes biens immenfes
,
Craint toujours de mourir de
faim ,
Et s'expofe à manquer de pain ,
Pour vouloir lefinerfur les moindres.
dépenfes.
Le Plaideur occupé du foin de fes
Procés ,
GALANT. 119
En attend chaque jour avec impatience
Le bon ou le mauvais fuccés ;·
Etflote jufqu'aujour oùfinitſon Inftance
,
Entre la crainte & l'efperance.
L'Yvrogne un peu trop tard fortant
duCabaret ,
Rencontre enfon chemin la Patrouil
le ou le Guet ,
Qui le mene cuver à coups de Hal
lebarde
>
Le vin qu'il a pris au Buffet ,
Suries planches d'un Corps degarde.
Le Joueur est toujours chagrin ;
Siquelquefois il eft dans l'opulence
,
Il retombe fouvent du foir au lendemain
·Dans une fi grande indigence
120 MERCURE
Qu'il eft contraint de vendre en cette
extremité,
Pourfournir à fa fubfiftance ,
Ce que pendant le cours de fa profperité,
Fort cher il avoit acheté.
La Coquette qui veutfaire rendre les
armes ,
A tous les jeunes coeurs met en oeuure
lefard ,
Pourfe donner de nouveaux charmess
Mais c'eft en vain qu'elle a recours
à l'Art...
Ces faux attraits dérobent à la
vûë ,
Ceux dont le Ciel l'avoit pourvuë
,
Et degoutent fes partiſans ;
Au lieu d'accroiftre la cobuë.
Il neft pas jufqu'aux Artiſans
Que
GALANT. 12 :
Que dans Alés le trouble n'accom-¨-
pagne ;
Et moy je vis heureux dans la belle
campagne ,
D'un genereux Marquis , que fon illuftre
fang,
Ses vertus , fes emplois , fon zele pour
fon Prince ,
Ont mis au premier rang,
Des Seigneurs de noftre Province.
C'eft dans ce paifible fejoar
Que fans m'informer de Sylvie ,
Je paffe doucement la vie,
Libre d'ambition & rebelle à l'Amour.
Tantoft couchéfur un lit de verdure
,
F'admire de ces lieux la naiſſante
parure ,
Et prens plaifir d'entendre les oifeaux,
Septembre 1700.
L
122 MERCURE
Meflerleurs doux accens au murmure
des eaux.
Tantoftpouramaßer la tendre violette
,
Je m'allieds fur l'herbette.
Deux berceaux de Lauriers toûjours
fombres & frais ,
Et quatre vertes balustrades
Que forment à l'envi le buis & le cy
près,
M'offrentd'aimables promenades;
Etquandj'ay parcouru tous les compartimens
De cesJardins charmans ,
Dans lefond d'une allee ,
Impenetrable aux rayons du Soleil,
Je m'abandonne aux charmes du
Sommeil;
Par là de toutfoucy mon ame eft delivrée.
Si le temps pluvieux
GALANT. 123
Quelquefois m'interdit l'entrée
De ces endroits delicieux ,
D'une Galerie élevée ,
Qui domine fur les Jardins ,
Je vois les eaux du Ciel faire enfler
les bafins ,
ས
Inonder la campagne entiere ,
Augmenter le cours d'un ruif
feau ,
Et groffer tout d'un coup une grande
riviere
Qui laiffantfon lit ordinaire ,
A travers champs fe fait un cours
nouveau
Etfemble defaler les campagnesfertiles
;!
Maisje voispeu de temps après ,
Dans ces Prez par ces eaux tranquil
les ,
Paroistre de nouveaux attraits.
Enfin dans cettefolitude j
Lij
124 MERCURE
Je goufe des plaifirs qui m'estoientinconnuus
,
Et que je ne pouvois connoiftre ;
Mais , cher Ami , pour te dire encor
plus,
Sije n'y fuis heureux, pour le moinsje
crois l'eftre.
Le Mardy dernier du mois
paffé , Madame la Ducheffe
de Bourgogne vint à la Foire
Saint Laurent , accompagnée
de Madame la Ducheffe du
Lude , fa Dame d'honneur , de
Madame la Comteffe de Mail.
ly , fa Dame d'Atour , de plufieurs
Dames du Palais , de
Madame la Ducheffe de Saint
Simon , & de Meſdames de
S..
GALANT. 125
S. Geran , de Mornay, de Pontchartrain
& de Villacerf.
Sept
Dames fe mirent avec Madame
la Ducheffe de Bourgogne
dans fon premier Caroffe ,
& fept autres dans le fecond.
Elle entra dans Paris par la
'Porce Saint Honoré , & traverfa
toute la Ville aux acclamarions
du Peuple , qui fe fit
un grand plaifir de la voir . Les
environs de la Foire eftoient
fi remplis de monde , que les
Caroffes arriverent avec peine
juſqu'à la Porte , dont les approches
eftoient gardées par
un détachement du Regiment
14
Liij
126 MERCURE
des Gardes , & la porte par des
Cent Suiffes & des Gardes du
Roy. Madame la Ducheffe
de Bourgogne entra d'abord
dans la Boutique du S ' d'Atanville
, fon Marchand ordinaire
, où elle joua & acheta
plufieurs Bijoux. Elle trouva
au fond de cette Boutique une
Colation toute dreffée , compolée
des plus beaux fruits de
la faifon , de Paftes , de Paſtilles
, de confitures feches , &
de toutes fortes de glaces &
de liqueurs . Elle alla enfuite
chez d'autres Marchands , où
elle fit quelques emplettes ,
GALANT. * 27
puis elle entra chez un Joüeur
de Gobelets , qui avala des
cailloux , & dont la Femme
boit de l'huile bouillante , &
marche à pieds nuds fur une
barre de fer rouge , Elle finit
par les Marionnettes , qu'elle
ne vit pas neanmoins , s'eftant
contentée de la défaite de
Darius par Alexandre , efpece
de Piece de Theatre , qui fue
executée par
Je veritables Acteurs.
Cette Princeffe fortit de
la Foire aux mêmes acclama .
tions qu'elle y eftoit entrée ,
revint le long du Fauxbourg
& de la rue Saint Denis , tour-
Lij
128 MERCURE
na dans la ruë S. Honoré , au
coin des Charniers des Saints
Innocens , paffa par la ruë
neuve , gagna le Pont neuf, &
tourna fur le Quay de l'Ecole,
paffa le long du Louvre & des
Galeries , arrefta à la porte des
Thuileries qui donne fur la
Riviere , y defcendit , & fit un
tour dans la grande Allée , &
autour du grand Baſſin qui eſt
au bout , fuivie de tout ce qui
s'y trouva de monde , qui témoigna
beaucoup de fatisfation
de la voir , & luy donna
beaucoup de louanges . Elle
remonta en Caroffe à la même
GALANT. 129
portè où elle eftoit deſcenduë,
& retourna à Versailles.
Le lendemain fe fit à Verfailles
dans la Paroiffe la ceremonie
du mariage de M' le
Marquis de la Vrilliere , Secretaire
d'Etat , & de Mademoifelle
de Mailly , Fille aînée de
feu M' le Comte de Mailly , ma .
réchal des Camps & Armées du
Roy, & de Me la Comteſſe de
Mailly , Dame d'Atour de madame
la Ducheffe de Bourgo .
gne. M' le Chancelier leur
donna à dîner à la fortie de
l'Eglife . Madame la Comteffe
Mailly donna le foir un grand
130 MERCURE
foupé , & les nouveaux Mariez
coucherent dans fon appartement
Le jour fuivant , toute
la Cour en foule teur rendit
vifite. Madame la Comteffe
de Mailly donna encore un
grand dîner ; le foir , Madame
de Chasteauneuf donna le
fouper , & les nouveuax Ma
riez coucherent dans leur
appartement.
Le 3 de ce mois , Madame
la Ducheffe de Bourgogne alla
à Puteau chez Madame la Du.
cheffe de Guiche , qui ne l'at
tendoit pas. Si toft qu'elle y
fut arrivée,elle fe mit dans une
GALANT. 121
petite Caleche découverte ,
dans laquelle elle fit monter
avec elle quatre de fes Dames,
& alla fe promener le long
de la Riviere , qu'elle paffa
dans le Bac de Surenne , pour
aller à Longchamp. Elle entra
dans le Convent , où les Religieufes
fort furpriſes d'un honneur
auquel elles ne s'atten
doient pas , la receurent avec
de grandes marques de joye ,
& beaucoup de politeffe . Elles
la conduifirent par toute leur
Maiſon , & luy prefenterent
des rafraîchiffemens & des
confitures feches , n'ayant pas
132
MERCURE
le temps de faire préparer une
Colation dans les formes ,
parce qu'il eftoit fix heures &
demie . Madame la Ducheffe
de Bourgogne leur témoigna
beaucoup de fatisfaction de
la reception qu'on luy avoit
faite , & aprés les avoir remerciées
, elle repaſſa la riviere
dans le méme Bac, & retourna
chez Madame la Ducheffe de
Guiche, dont la maiſon paroiffoit
toute en feu par la grande
quantité de bougies allumées
dans tous les appartemens
,
dont les croifées eftoient ouvertes
. Les Payfans & les PayGALANT.
133
farres de Puteau danférent dans
la Cour , aux violons & aux
chanſons , pour réjoüir Madame
la Ducheffe de Bourgo
gne , lors qu'elle fut rentrée.
On luy fervit enfuite une Col
lation magnifique , & elle partit
de Puteau à huit heures &
demie , & arriva à dix à Verfailles
.
M ' le Comte de Zurlauben,
Maréchal des Camps & Armées
du Roy , eftant à Soleu-,
re Ville de Suiffe dans le
Canton de ce nom , rendit
vifite à M l'Ambaffadeur de
134 MERCURE
France, qui alla le voir le lendemain.
Les Seigneurs du grand
& petit Confeil de ce Canton ,
luy envoyerent des prefens de
Vin , & le firent complimenter
avec de grandes marques
d'eftime & de confideration.
Tous les Seigneurs du Canton
de Zug , qui l'attendoient ,
envoyerent cinq lieuës au devant
de luy deux Banderets ,
principaux Officiers de guerre
de cet autre Canton , accompagnez
des Trompettes de la
Ville , & de cinquante Cava
liers , tant Officiers que Bourgeois
, pour le recevoir , avec
GALANT. 135
ordre de
l'accompagner jufque
dans la Ville. Ils luy firent
Tous les honneurs que
fon merite
luy donnoit fujet d'atten
dre. Il fut falué dans tous les
Villages par où il paffa , de
plufieurs décharges
de Moufqueterie.
M ' l'Abbé de Mourg,
l'un des principaux
Seigneurs
de toute la Suiffe , & qui ne
rend les honneurs chez luy
qu'aux perlonnes du premier
rang , envoya fon Chancelier
une lieuë au devant de luy ,
avec tous les Officiers de fon
Abbaye , pour luy faire com.
pliment , & le prier de venir
136 MERCURE
coucher chez luy , où il fut
receu avec beaucoup de ma
gnificence. Le lendemain il
arriva à Zug aux acclamations
de tout le Peuple. On luy fit
une Entrée dans toutes les
formes . Il trouva à un quart de
lieuë en deça de la Ville un
Corps de Troupes en bon or
dre , qui le falüerent de plu .
fieurs décharges de Moufqueteriè;
cequi fut ſuivi, lors qu'il
s'approcha de Zug, de foixante
coups de Canon , & d'un
fort grand nombre de mortiers.
La foule eftoit grande
de tous les coftez. Il ne fut pas
GALANT.
37
pas plûtoft arrivé chez luy ,
que tous les Seigneurs du
grand & perit Confeil le vinrent
complimenter
, ce que
le Clergé fit à fon tour , fans
que les prefens de Vin fuffent
oubliez. La nuit venuë, on le
regala d'un fort beau feu d'ar.
tifice , qui fut tiré fur le Lac .
M de Zurlauben eft d'une
Maifon des plus anciennes, &
fes Anceftres ont toujours elté
fort attachez au fervice de nos
Rois . L'un d'eux en rendit de
fi confiderables au Roy Charles
IX . que pour les reconnoiftre
il luy fit porter dans
Sept. 1700
M
128 MERCURE
fes Armes une Fleur de lis d'or
en champ d'azur.
Je vous ay déja envoyé plu
fieurs Pieces de l'Auteur du
petit ouvrage que vous allez
lire. Il eft de M'Alifon , Avo.
cat au Prefidial de Nifmes-
ELEGIE.
Sur le bordd'un ruiffeau dont l'onde
vive & pure ,
Dans de riants coteaux erroit à l'avanture
> te
L'infortuné Tircis , tendrement agité
Du trifte fouvenir d'une ingrate
Beauté,
De fon coeur accablé fous le poids de
fa chaifne ,
GALANT 139
Fit fortir ces accens qu'il formoit
avec peine.
Helas ! volage Iris , pourquoy me livriez-
vous
Atout ce que l'Amourfembloit avoir
de doux
Si de mon foible coeur l'ardeur tendre
& conftante ,
Nepouvoit retenir voftre foy chancelante
? [flateurs ,
Parcombien de fermens & de regards
Ontnourry mes defirs vos appas feduc
teurs ?
Combien de fois ,helas! dans ces lieux:
pleins de charmes ,
Avez- vous appaife mes trop juftes,
allarmes ?
Ces amoureux transports , que je trot
vois fi grands ,
Et ces foins empreffez , n'estoient don
qu'apparens ?
Mij
140 MERCURE
Qui l'euft crû , qui l'euft dit , à Beauté
trop legere,
Que vostre coeur pour moy puſt n'eftre
pas fincere. [ plaifirs ,
Et lors que je penfois faire tous vos
Qu'un autre fuft l'objet de vos plus
chers defirs ?
Heureux , fi quand ma flame eftoit
encor naiffante
Feuffe craint de vous voir quelque
jour inconftante ,
Ou plutoft que vos yeux pour moy
pleins defierté ,
D'un trop credule espoir ne m'euffent
point flate.
C'est alors , qu'éteignant ma flame
encor nouvelle
Je vous aurois quittée ou legere ou
cruelle ;
Trop heureux d'avoir pû me guerir
pourjamais
GALANT. 141
Des maux où m'ont plongé vos dangereux
attraits :
Ouy , j'aurois étouffe le feu qui me
devore.
Vous m'eftes infidelle , &je vous aime
encore ;
C'est là ce qui m'irrite , & ma trifte
raifon
[ poifon.
Ne peat me délivrer d'un fi mortel
Pour oublier mes feax , ou bien voftre
inconftance ,
Je cherche vainement la nuit & le
filence ;
Voftre image en tous lieux malgré
moyme pourfuit
Ie cherche le repos , & le repos me
fuit.
Mon coeur defefperé s'efforce en vain
fans ceffe
D'étouffer pourjamais une indigne
tendreße ;
142 MERCURE
Le trifte fouvenir de vos trompeurs
appas
Irrite mes defirs , & ne les dompte
pas..
Que dis-je ? quelquefois un espoir temeraire
Me flatte que bientoft par un retour
fincére ,
Renonçant à l'objet qui cauſe mon
couroux ,
Vousfentirez pour may ce que jefens
pour vous.
-S'il eft vray , comme on dit , qu'un
coeur que l'amour bleſſe ,
Doive reprendre un jour fa premiere
tendreffe ,
Que mon fort feroit doux , fi ce coeur
revolté ,
Ne s'abandonnoitplus à fa legereté!
Mais , belas ! que mefert qu'un ef
poirinutile
GALANT:
143
Dans mon credulee fprit trouve un accés
facile ?
Quand j'ofe me flatter de rallumer
vos feux ,
Voftre oubly me détrompe , & confond
tous mes voeux.
Quoy ? tandis que pour vous dans ce
lieu folitaire ,
Ie fouffre , je languis , je meurs , je
defefpere ,
Se peut- il qu'oubliant ma trop conftante
ardeur ,
A d'éternels regrets vous condamniez
mon coeur?
[feulfenfible ,
Qu'eft devenu le temps , oùpour moy
Vous mejuriez aux bords de cette onde
paifible ,
Qu'un jour on la verroit revenirfur
fes pas ,
Si voſtre coeurbrifoit des noeudsfipleins
dappas !
144 MERCURE
Ce temps n'eft plus , helas ! voftre ame
impitoyable
Se plaift à voirfouffrir un Amant miferable.
Quoy done, le trifte eftat où me reduit
Amour
Ne peut- il de vos feux obtenir le re-
"tour?
Rendez-vous , chere Iris , à ma per-
Severance;
Rendez à votre coeur fa premiere innocence
Ettachez d'oublier un rival trop bewreux
s
Tandis que j'oublieray vos infidelles
feux.
L'Air nouveau dont je vous
envoye les paroles notées , eſt
fort eftimé des Connoiffeurs.
AIR
HTT
THE MIT
LYON
Lariarangue que ←
lire, a efté faite à M¹ Ͻ
Septembre 1700.
Septembre , 1700 ,
Ainsi
+
que mon amour ma foibles&
puis aimer que vous, am . vous . Siu
ture a vos coups, mais craignez
oye les paroles notées, eft
rt eftimé des Connoifleurs.
AIR
GALANT. 145
AIR NOUVEAU.
A Infi que mon amour ma foibleffe
eft extrême,
Malgré tout mon dépit , cruelle,
je vous aime ,
Et je ne puis aimer que vous .
Si vous n'approuvez pas le feu
qui medevore ,
Perce mon tendre coeur , je le
livre à vos coups
Mais craigne d'y blefferl ingrase
quej'adore.
La Harangue que vous allez
lire, a efté faite à M¹l'Archevê-
N
Septembre 1700.
146 MERCURE
que de Paris , fur fon élevation
à la dignité de Cardinal , & a
efté prononcée par le Député
'd'un Chapitre de cette Ville.
MON
ONSEIGNEUR.
Les Chanoines de l'Eglife
de***** aprés avoir percé la
foule prodigieufe de tous les
Ordres, & des Compagnies
de cette grande Ville , qui
occupe tous les dehors & le
quartier de voftre Palais , dans
l'empreffement qu'ils ont
d'approcher de Voftre EmiGALANT.
147
nence , pour luy rendre leurs
foumiffions , penetrez de zele
& de reconnoiffance
, prennent
la liberté avec un tresprofond
reſpect, de luy témoi
gner combien ils font fenfi .
bles à l'honneur
que reçoit
aujourd'huy le Clergé de France
, dans la promotion que Sa
Sainteté vient de faire , en
vous revêtant , Monfeigneur,
de la Pourpre facrée , & en vous
mettant avec tant de juftice
au rang fublime des Cardinaux
de la Sainte Eglife.
Ce ne font pas , Monfeigneur
, ces grands Titres , ny
Nij
148 MERCURE
ces marques d'honneur
écla
tantes dont vous eftes environné
, qui vous attirent l'eftime
& la veneration
de tant de
Peuples qui ont le bonheur
d'eftre foumis à voftre conduite;
mais c'est ce merite perfonnel
, cette grandeur d'ame ,
ce ferme courage , toujours
invincible
, toujours
preft à
tout entreprendre
& tout furmonter
, quand il s'agit de la
gloire du Tres haut , & des interefts
du Roy. Ce font ces
merveilles
, ces rares & ces
furprenans
avantages que Voftre
Eminence
a reçus de tant
GALANT
149
de Heros qui luy ont donné
la naiffance , lefquels ont executé
les ordres de Sa Majeſté
avec tant de fidelité, prodigué
leur vie , & rendu des fervices
fi confiderables & fi importans
à l'Etat . C'eſt cette pieté
folide & fi édifiante , cette penetration
, ce difcernement ,
ces précautions judicieufes
que vous apportez dans le
choix des bons Sujets , à qui
vous confiez , & qui remplif
fent fi dignement les premieres
places de vos Eglifes.
Voftre Eminence nous
en a donné un exemple tout
N iij
150 MERCURE
récent touchant une des pre
mieres dignitez de l'Eglife de
Paris , en nous faiſant voir que
fans acceptation des perfonnes
, fans avoir égard à la follicitation
des Puiffances , par
un pur effet de fon équité , &
par cette inclination bienfaifante
qui luy eft fi naturelle ,
elle fçavoir reconnoiftre la
vertu de ceux aufquels elle
donnoit des récompenfes proportionnées
, & des preuves
magnifiques & genereufes de
fa bienveillance & de fa confideration
. On cft perfuadé que
le feul merite , par tout où il fe
GALANT. 191
rencontre , y porte avec foy
auprés de Voſtre Eminence
des Lettres de recommandation
, ce qui fait qu'on ne voit
pas à votre Cour , comme
dans la plufpart de celles des
autres Princes , ces gens oififs
& defoccupez , qui , rongez
d'avarice , & tout fumans d'u
ne vaine ambition qui les devore
, forcent fouvent ces mê
mes Princes à abandonner à
leur pourfuite & à leurs lâches
importunitez , ce qu'ils refu .
feroient ouvertement à l'indi.
gnité , à l'infuffifance , & au
demerite de ces malheureux
N iiij
152 MERCURE
qui les accablent & les obfedent
,
Pardonnez , Monfeigneur , à
l'excés de la joye qui me tranf
porte . Je me fens ébloüy par
le vray brillant de la grandeur
de vos vertus , charmé par vo
ftre incomparable douceur ,
attendri par cette bonté de
Pere qui a gagné les coeurs
de tous vos Ecclefiaftiques ,
qui expoferoient mille fois
leur viepour conferver celle de
Voftre Eminence : C'eft à la
tefte de tant d'Ouvriers Evangeliques
, Monfeigneur , pour
les animer & les encourager à
GALANT. 153
entreprendre des Miffions
que vostre follicitude & voſtre
vigilance paftorale procurent
fi charitablement à la Ville &
à la campagne , que Voltre
Eminence , toute remplie de
ce divin feu qui la confume
pour le prochain , leur dit fi
fouvent ces paroles ; Jamfegeses
alba funt ad meffem . Allez ,
dignes Eleves de mes Seminaires
, Cooperateursavec nous
pour le falut des Fidelles dans
le champ du Seigneur , allez
par vos Inftructions , par vos
aplications continuelles & par
les faintes fatigues que vous
154 MERCURE
endurez fi patiemment pour
la converfion des pecheurs ,
moiffonner des Lauriers & des
Palmes pour l'Eternité. Cel
font de femblables Lauriers
que vos Victoires remportées
tant de fois fur les Ennemis
de la Religion & de la Foy ,
fourniffent prefentement à vos
triomphes , & qui vous font
des arres & des gages certains ,
& à nous d'heureux préfages .
que vos travaux apoftoliques ,
dans les Siecles futurs , feront
couronnez d'une couronne de
gloire & d'une couronne immortelle.
GALANT. 155
Touts ces grandes veritez
ne font , Monfeigneur , que
de foibles idées des admirables
qualitez qui fe rencontrent
fi parfaitement dans la
perfonne de Voftre Eminence.
Il appartiendroit feulement à
ces premiers Maiftres de l'art,
qui ne font que des chefsd'oeuvres
, d'en pouvoir faire
dignement le Portrait . Il faut
un Pinceau bien hardy & bien
delicat , des couleurs extré
mement vives pour en pouvoir
tracer les grands traits ,
& en découvrir les auguftes
caracteres. C'est une témerité
196 MERCURE
à moy , je l'avouë , d'en avoir
ofé entreprendre l'ébauche ;
mais , Monfeigneur , j'en fuis
en quelque façon difculpé ,
par l'obéiffance que j'ay rendue
à noftre Chapitre
, qui
m'a honoré de cette dépuration
; je me confole de ce que
ma témerité eft du nombre
de celles dont on peut eſperer
Le pardon , puis que c'est une
faute refpectueuse & une faute
de foumiflion .
J'abufe , Monfeigneur , de
l'honneur de vostre audience,
en bleffant voftre modeftie ,
qui eft fi tendre pour tout ce
GALANT. 157
qui vous regarde , & , fiie l'ofe
dire , fi fcrupuleufe ; je m'attire
cent reproches innocens
que j'apperçoois , & que je remarque
dans voſtre impatience
.
N'eftoit il pas jufte que le
Ciel , après avoir favorilé jufqu'à
prefent de tant de graces
voftre illuftre famille , en la
rendant une des premieres &
des plus puiffantes du Royaume
, fift connoiftre à tout le
monde, & principalement aux
gens de bien , qui s'intereffent
i fort à voftre promotion , les
fignes vifibles qu'il donnoit
198 MERCURE
de fa protection fur voftre
Perfonne , & que chacun fuft
convaincu , que la main du
Tout- puiffant vous foûtenoit ,
quandil vous a placé & établi
fur tout ce qu'il y a de plus
grand & de plus élevé fur la
terre : Dextera Domini exaltavit
te.
Noftre Compagnie , Mon
feigneur , qui vous eft fi dévouée
, en remerciera le Pere
des mifericordes , ce Dieu Remunerateur
; & nous protef
tons à Voftre Eminence que
nous continuerons nos Prieres
pour la confervation de voſtre
GALANT. 159
ſanté , fi précieuſe à l'Eglife ,
fichere au Prince qui vous
comble de fes bienfaits,frutile
& fi neceffaire à tous les Pauvres
de ce grand & vaſte Dio .
cefe.
Voicy ce que M'Cheron a
envoyé pour Bouquet à Mademoiſelle
Lheritier , le jour
de fa Fefte. Vous fçavez qu'on
luy a donné le nom de Telefille
, & qu'elle s'eft fort decla
rée contre l'Amour.
160 MERCURE
F
AVANTUR E.
E lifois l'autre jour avec attention
Un livre bien écrit , plein d'érudition.
F'y trouvois je ne fçay quelle délicateffe
,
Du pompeux , du brillant , fans eftre
étudiez
L'enjoué , lefolide , adroitement liez;
Le vif & le coulant de mème poli- ·
teffe.
Toutflattoit mon oreille , & de là dans
mon coeur,
S'infinüoit avec adreffe.
Ime raviffoit tant , qu'ilfufpendoit
l'ardeur
De l'amour qui toujours me preffe ,
Etj'y trouvois tant de douceur,
GALANT. 161
Qu'à peine je voyois dans un trouble
flatteur,
Qu'ilparloit contre la tendreſſe.
C'eftoit beaucoup pour moy , vous fçavez
man humeur
L'Amour , aẞuroit-il , eft un malheur
extrême .
Il le faut toûjours fuïr , il n'eft
· Dieu que des Sots.
Ce ne font pas les mêmes mots ,
Mais toujours lapensée eftà peu prés
de même.
Il a raifon , difois.je , il eft vray ,
quand on aime ,
On n'a pas beaucoup de repos .
A l'infant j'apperçus un Dieuplein
'de colere ,
Petit , mais dangereux , quand il est
en fureur ,
Et d'un courage à vaincre unfuperde
Vainqueur.
Sept. 1700 .
C
162 MERCURE
C'eftoit le Dieu d'amour qui des bras
de fa Mere
Eftoit fondu fur moy d'une courfe legere
.
Fier de fes doux baiſers , petit enfant
gafté ,
Et quoy qu'il puiffe dire oufaire ,
Accoutumé d'eftre flatté ,
Arrefte , dit - il , temeraire ,
Rends ce livre , & que mon
flambeau ,
En le brûlant , brille d'un feu
nouveau.
Non , dis- je , Lheritier , mon éloquente
Amie ,
L'a compofé , je ne le rendray
pas.
Aufi- toft l'Amour en furie
Brife , renverfe , fait fracas ,
Ziures François , Latins , renverfez
en un tas ,
GALANT. 1631
Sontfoulez parfes pieds ,funefte bar
barie ,
[ Clelie ,
Je voy brûler Virgile , Artamene
Perfe , Horace , Quinaut , & cent
dont on fait cas.
Galans , ou non , fans choix
dans fa frenesie ,
, car
Tout pour m'intimider devoit paffer
le
pas.
Le voftre feul entre mes bras
Me confoloit de l'incendie.
Quoy , dit-il , on ſe mocque ainfi
de mon pouvoir ?
Je me mis à courir , & d'un piedfort
agile ;
Mais auffi- toft il mefit voir,
Qu'un Dieu volant a l'aile bien
fubtile.
Mon audace échauffe (a bile ;
Il tire , je tiens bon ; mème en plu
fieurs endroits ,
O ij
164 MERCURE
Pour me faire quitter il me brûla les
doigts.
Je foufflois fon flambeau , mais qui
pourroit l'éteindre ?
Manquant de force alors , je mefentois
contraindre
A ceder quelque coin , puis rentrant
en fureur ,
Au même inftant je voulois le reprendres
Sij'en venois à mon honneur ,
Par un autre cofté je me laiffois furprendre.
Bref, d'un dernier effort l'inutile vigueur
Ne put m'empêcher de le rendre.
Alors une vive douleur
Mefitfaire unferment qu'il craignit
fort d'entendre.
Ne-bien , dis-je , je vais te retirer
mon coeur ,
GALANT. 165
Et pour jamais je te detefte ,
Si ce livre fubit un fort auffi funefte
;
Plus de poulets , adieu ; jamais
en ta faveur ..
Si j'écris , tu verras le reſte.
L'Amourvictorieux eut unpeu moins
d'aigreur.
Perdre un tel Champion , le faifit
d'une peur ,
Qui le rendit bonne perfonne.
Il fçait fort bien que je fuis une
fleur
Des plus belles de fa Couronne.
Va , dit il, je te le redonne
J'ay triomphe , fuffit ; mais apprens
à l'Auteur ,
Que fi jamais j'en voy faire autant
à fa plume ,
Je brûleray l'Auteur , toy-même
& le volume .
166 MERCURE
Ah , dis-je , ce feroit un peu trop
de rigueur .
Voyez fi vous auriez des raifons
pour le faire ,
Et ne croyez pas vaincre en forçant
à fe taire.
Tout le monde vit-il fous unmême
Seigneur ?
C'eft eftre, reprit- il , dans une erreur
groffiére.
Tout l'Univers entier m'eft un
témoin contraire .
Chacun doit au moins une
fois
Me rendre un hommage fincére
,
Gens fçavans , Nobleſſe , ou
Vulgaire ;
Même des Pays les plus froids ;
Quelque âge que l'on ait & quel
que caractere.
GALANT. 167
Tous les autres partis ne font pas
d'un bon choix ;
Avec l'indifference on fait triſte
figure.
C'eft prétendre vivre fans loix ;
C'est vouloir renverſer l'ordre
de la nature ,
Vouloir fe diftinguer des Princes
& des Rois ;
En un mot , c'eft faire une injure
Au refte des Mortels qui fléchit
à ma voix .
Deux mots en valent cent d'un ftile
aufli fublime.
Je nejugeay pas à propos ,
De pourfuivreplus loin l'efcrime.
Ainfi je fus forcé de confeffer tout
haut ,
Quefi defuirl' Amour n'eftoit pas un
grandcrime,
168 MERCURE
Du moins c'eftoit un grand défaut.
Corrigez- vous en donc & fuivez la
Maxime ,
On ne sçauroit s'en corriger trop
toft.
Mademoiſelle Lheritier aprés
avoir lû ces Vers , fit cet Im
promptu qu'elle envoya pour
réponſe à Mr Cheron .
Oftre galante Mufe , ingenieux
Cheron ,
Ma louange trop exagere.
Sifon Eloge eftoit fincere ,
Quandj'auray paffel' Acheron ,
Mon nom couronné de lumiere
Refteroit àjamais dans ce fejourmortel,
Brillant d'un éclat éternel ;
Mais cesjolispanegiriques,
1
Que
GALANT . 169
Que votre esprit tourné fi galamment
,
Produit avec tant d'agrément ,
Sont des licences poëtiques .
Au refte n'ajoutez pas foy
A ce que l'Amour en colere
Vous a dit de fatal pour moy :
Le feu de fon flambeau ne m'épouvante
guere .
Quoy qu'ofe dire fafureur ,
Souvent qui menace a grand peur.
M'l'Evefque de Noyon fçachant
qu'il n'y a rien qui don.
ne plus d'émulation à la Jeuneffe
pour avancer dans fes
Etudes , que les récompenfes ,
& fur tout lorsqu'elles font publiques
, a donné les Prix qui
ont efté diftribuez cette an-
Septembre 1700. P
170 MERCURE
née au College des Jefuites de
la Ville de Compiegne , dont
la Jeuneffe eft fort ftudieufe ,
& a de tout temps aimé les
Lettres. Ces Prix ont efté di .
ftribuez à l'ordinaire , à l'iffuë
de la Tragedie que les Ecoliers
jouent tous les ans , comme
on le pratique dans toutes
les Villes où les Jefuites ont
des Colleges . Voicy ce qui a
fervy d'ouverture à la Tragedie
qui a efté repreſentée cette
année à Compiegne . Les
Genies de la Nobleffe , de la
Religion , & des beaux Arts ,
fe difputérent à l'envy les bon
GALANT. 178
nes graces de M' l'Evefque
de Noyon , & par le détail
des bontez qu'il a pour chacun
d'eux , ils prétendoient
tous avoir le premier rang
dans fon coeur. Le Genie de
la Mailon de Tonnerre vint
les accorder , en leur faifant
entendre qu'ils luy avoient
tous également obligation , &
que dans un jour où tout confpiroit
à louer la magnificence
de cet augufte Prelat , il
leur fiéioit mal de difputer en.
tre eux , & de troubler une fi
agreable Feſte.
Comme ces fortes de Tra-
Pij
172 MERCURE
gedies font toûjours accom.
pagnées d'un Ballet , celuy qui
fut danfé au College Royal
des Jefuites de Compiegne
avoit pour titre le Triomphe de
la Religion . Le deffein de ce
Ballet efloit de faire connoî.
ftre ce que M' de Noyon a
fait pour la gloire de la Religion
; ce qui fe remarqua dans
les trois parties de ce Ballet ,
où l'on vit :
Ce que ce pieux Prelat a
fait pour établir la Religion .
Ce qu'il a fait pour l'éten
dre.
Ce qu'il a fait , & ce qu'on
GALANT. 173
luy voit faire encore tous les
jours pour la conſerver.
Je ne vous puis dire qui eft
l'Auteur de l'Eglogue que je
vous envoye. Vous y trouverez
des chofes qui ne vous déplairont
pas.
A
MADAME LA MARQUISE
DE MONTELUS .
Vous qui des vertus avez l'heureux
partage ,
Vous qui jugez des plus beaux
airs ;
Recevez mon rustique hommage ,
Piij
174 MERCURE
Et daignezpour un temps écoutermes
concerts.
Sans voftre bonté careẞante
Je ferois moins audacieux.
Combien de fois , d'un fouris gracieux
,
Avez- vous raſſurè ma Muſe encor
tremblante ?
Aprés avoir chanté les rochers & les
bois
Sur les doux fons de ma Mufette ,
Unjourje prendray la Trompette ,
Pour chanter les fameux Exploits
Desgrands Heros de voftre illuftre
race ;
*
Mais pour chanter tant de Com.
bats
Le Dieu quipréfide au Parnaſſe
Peut- eftre n'y fuffi roit pas.
* Elle eft Fille de feu Mr le Marquis de
Montpezat.
GALANT 175
Ecoutezcependant la plainte
D'un Berger que l'Amour a rangé
fous fes loix;
Son coeur s'exprimerafans feinte
,
On n'aime pasautrement dans les
bois.
A l'ombre d'un Ormeau , deffus l'herbe
naiffante ,
Des Bergers preparoient une Fefte
galante ;
A Penvi chacun d'eux attendoit ce
beau jour >
Dans Linnocent defir de montrer fon
amour.
L'un , des plus bellesfleurs avoit orné
fa tefte,
Un autre meditait une illuftre conquefte
,
Et pour plaire à l'objet qui caufoit
fes tranfports ,
P iiij
176 MERCURE
Faifoit defon Hautbois , oüir les doux
accords.
Tircis , de cent couleurs avoit peint
fa boulette ,
Lycas mefloit fa voix au fon de fa
Mufette. [nieux,
Ce Berger que l'amour rendoit inge-
Dans le flatteur espoir d'arrefter les
beaux yeux
De la jeune Philis , cette Amante
infidelle ,
Preparoit pour cejour une Danfe nouvelle
.
Tout refpiroit la joye , & par sent
jeux divers
A de nouveaux plaifirs leurs coeurs
eftoient ouverts.
Tout flattoit leur amour , quand un
cruel Satire ,
ށ
Tropfenfible aux attraits de la charmante
Amire ,
GALANT. 177
Amire , qui faifoit leurplus belonement
,
La ravit fous lesyeuxprefque defon
Amant.
Il ne fut point touché de voir couler
fes larmes,
Il n'eut aucun respect pour l'éclat de
fes charmes ;
Mais le barbare épris d'un amourfu
rieux ,
Malgrétous les Bergers l'arracha de
ces lieux.
Que cet enlevement leur caufa de trif
teffe !
Ildilipa bien-toft toute leur allegrefſe
,
Et perdant à regret defirares appas
Ils voulurent tenter de courirfur fes
pas.
Helas ! ce fut en vain ; le cruel par
fa fuite
178 MERCURE
Ne laiffa point d'espoir à leur vive
pourfuite.
Le fidelle Eurilas plus fenfible que
tous ,
Luy qui chante des airs qu'on a trouvez
fi doux ,
Luy qui fent pour Amire une flame
fi pure ,
Reffentant vivement cette cruelle injure
2.
Et le coeur déchiré par de vives douleurs
,
Ne s'eft plus occupé qu'à répandre des
pleurs.
L'autrejour accablé de l'excés de fa
peine
Il s'affit fur les bords d'une clairefontaine
,
Et penfant aux rigueurs de fon furt
malheureux,
[ loureux.
Fitentendre
aux Echos ces accens dou
GALANT: 179
Ruiffeaux , qui confervez votre onde
toûjours pure ,
Sufpendez le doux bruit d'unfi charmant
murmure .
Ruiffeaux , ne coulez plus ; & vous ,
gazons naiffans ,
Qui d'un tendrefommeil fçavez char
mer les fens ,
Reffentez vivement cette cruelle abfence;
Amire vous ornoit parfa douce prefence:
Et vous , petits Oifeaux , habitans
de nos bois ,
Ne foyez plus jaloux des accens de
fa voix.
Elle ne viendra plus fous ces touffus
ombrages , [ ramages.
Défierparfon chant vos plus tendres
Oifeaux , chantez vos airs les plus
melodieux ,.
180 MERCURE
Ma Bergere en chantoit qui charmeroient
les Dieux.
Bergers , quand vous irez chercher les
pafturages ,
Contenez vos Troupeaux le long de
ces rivages ,
Et fur tout , gardez- bien qu'ils ne
brouttent les fleurs
Dont Amire paroitfes traits toûjours
vainqueurs ,
( Poar orner an beau corps innocens
artifices . )
Ma Bergere enfaifoitfes plus cheres
delices ,
Sa main les cultivoit , & lors que les
hivers
De leurs triftes frimats defoloient
L'Univers
Ils respectoient les fleurs que cultivoit
Amire , [ phire.
Rien ne les agitoit que l'aimable ZeGALANT.
181
Ne vous attriftez point , croiffez, aimables
fleurs ,
Croiffez, ainfi croiftront mes mortelles
douleurs.
A ces mots Eurilas voyant venirTitire
,
Pour ne pas découvrirfon amoureux
martire ,
Se teut , & luy cachant l'excés defon
ennuy
>
Se leva tout-à- coup pour s'éloigner
de luy.
Titire l'apperçut dans le fein de la
Plaine ,
Tenir pendant longtemps une route
incertaine ,
Mais comme il recherchoit les lieux
les plusfecrets ,
Il vit qu'il s'enfonçoit au plus fond
desforefts.
182 MERCURE
de
Meffire Louis Bazin de
Bezons , Confeiller d'Etat
ordinaire
, Intendant
de Guienne , & auparavant à
Orleans , mourut à Bordeaux
le Jeudi 9. de ce mois à trois
heures du matin , regretté univerfellement
par la haute eftime
qu'il s'eftoit acquife . Il a
eſté enterré dans l'Eglife de
Puypaulin , fa Paroiffe , comme
il l'avoit ordonné. Sa fermeré
à enviſager la mort a
efté pareille à la refignation .
M' de la Bourdonnaye fon
Succeffeur l'eftant allé voir , il
luy fit dire que s'il vouloit bien
GALANT. 183
attendre qu'il cuft reçu l'Extrême-
onction , il feroit bien
aife de l'entretenir , ce qu'il
fit en effet pendant plus d'une
heure , en luy parlant de plufieurs
chofes , qui regardoient
l'eftat des affaires de la Provin
ce. Il ne finit cette converfa.
tion que parce qu'il fe fentoit
affoiblir, le priant de luy donner
encore quelque temps , le
lendemain , fi Dieu luy pro
longeoit la vie jufque là . Il n'a
point laiffé d'enfans . Madame
de Bezons fa Veuve , qui eſt
Soeur de M' de Guenegaud des
Broffes , cy - devant Ambaffas
184 MERCURE
deur en Portugal , s'eft retirée
dans le Convent des Filles de
la Vifitation , poury demeurer
jufqu'à ce qu'elle parte pour
Paris. M' de Bezons eftoit Fi's
de M' Bazin de Bezons , Confeiller
d'Etat ordinaire , qui a
efté vingt ans Intendant en
Languedoc , & Frere de M
l'Archevêque de Bordeaux ,
de M ' le Marquis de Bezons ,
Maréchal des Camps & Armées
du Roy , & de feuë Madame
le Blanc , Femme de
M' le Blanc , Maistre des Requeftes.
Voicy quatre Vers
qui ont efté faits fur cette
mort:
GALANT. 185
Illuftre par un grand genie
,
Du nom defa Famille il augmenta
l'éclat ;
La Mort laiffant durer longtemps
fa maladie ,
Sembloit n'ofer éteindre unflambeau
de l'Etat.
Je vous envoye un Sonnet en
forme de Priere pour le Roy .
SEIGNEUR , quand ta juſtice
exerce fa vngeance ,
LOUIS en cent combats défait tes
ennemis ;
Ton courroux ceffe - t- il , à tes ordres
foumis ,
Il leur donne la Paix , & bornefa.
puissance.
8
Septembre 1700. Q
186 MERCURE
Ses Peuples vontjouir d'une heureuſe
abondance ,
Et la Pofterité de fon augufte Fils
Affermit noftre espoir & Empire des
Lis ,
Mais en des biensplus grands ilmet
fa confiance:
S
En naiffant , tu le fis le bonheur des
François ,
En regnant , il dompta les plus fuperbes
Rois ,
En ton nom feulilfit & la paix & la
guerre .
$
Donne donc à nos voeux , à Monarque
éternel,
Qu'entre les Rois , s'il fut le plus
grandfur la terre ,
Il foit entre tes Saints encor plus
grand au Ciel.
GALANT. 187
L'Auteur de ce Sonnet n'a
voulu fe faire connoiftre que
fous le nom de Tamirifte . Il
a fait auffi une Devife fur la
Paix . Elle a pour corps un Soleil
fortant d'un nuage , d'où
l'on voit que font partis des
foudres , & ranimant les fleurs
d'une campagne , avec ces
paroles qui luy fervent d'ame ,
Rider poft Nubila Tellus . Ces
Vers en font l'explication .
Comme aprés les éclats d'une foudre
brûlante ,
Soleil , par tes douceurs tu ranimes
nos champs ,
De mefme , aprés la guerre &fes ef
fets fanglans ,
Qij
83 MERCURE
Louis , donnant la Paix à la terre
tremblante,
Ramene l'abondance , & nous rend
tous contens.
Il eſt toûjours temps de
vous faire part de ce qui le
compoſe pour l'IlluſtreMademoiſelle
de Scudery SaFauvette
, qui a coutume de revenir
rous les ans habiter les arbres
de fon Jardin , retarda beaucoup
fon retour au Printemps
dernier. Elle en eftoit en peine
, & là croyoit perdue pour
toûjours . Eofina elle revint ,
& M Moreau de Mautour
luy envoya ce Madrigal , où
GALANT. 189
il fait parler cette Fauvette.
Q Voy vous avez doute , SApho ,
de mon retour!
Quand Flore a ramené la verdure &
l'ombrage ,
Ailleurs qu'auprés de vous qui vantez
mon ramage ,
Où pourrois -je trouver un plus heureux
fejour ?
Dans vos Vers fi charmans tant de
fois celebrée ,
Ne vous fuis-je pas confacrée ,
Comme mes chants & mon amour?
Si jadisJupiter, Venus , Junon , Minerve
,
Ont eu leur oifeau favori ,
Je veux que l'avenir pour moy feule
referve
L'honneur d'avoir efté l'oifeau le
plus chery
190 MERCURE
De la Divine Scudery:
Mademoiſelle de Scudery
fit cette réponse à M Mo
reau.
Voftre Madrigal eft galant ,
Il eft naturel & fçavant ,
Et j'ay regret , je le confeffe ,
De n'eftre pas une Déeffe .
Le 2. de ce mois , M ' l'Am-
Baffadeur d'Espagne donna
une magnifique felte dans fon
Hoftel . Il eft d'un gouft & d'une
delicateffe à ne rien oublier
dans tout ce qu'il fait. Il avoit
affemblé chez luy M' le NonGALANT.
191
de, & un de fes Parens qu'il a
icy ; M' le Prince & Madame
la Princeffe de Naffau , Madame
la Princeffe de Furftemberg
, M' le Comte de Zinzendorf,
Euvoyé de l'Empereur
, & Madame la Comteffe
fa Femme , Mademoiſelle de
Peffouïs , Dame de qualité Allemande
, M l'Ambaffadeur
de Venife , M' le Prince d'Aquaviva
, Mile Comte & Madame
la Comteffe de Sor , &
Mademoiſelle leur Fille , &
M'le Chevalier de Croy . On
leur fervit un Repas des mieux
ordonnez. Dés qu'on fut au
193 MERCURE
fruit , les Violons & les Hautbois
commencerent à jouer
dans le Jardin. On monta enfuite
dans la grande Salle , où
l'on fut diverti par une agréable
Simphonie. La fefte finit
par un Bal qui dura affez longtemps.
Tout le monde fe retira
fort tard , & tres content
de M' l'Ambaffadeur & de fes
manieres autant que de fon
Regale. Il a tout l'efprit du
monde , & il eft regardé icy
avec autant de diſtinction pár
fon merite perfonnel , que par
fon caractere .
Le Roy a augmenté la penfion
GALANT. 193
fion de Monfieur le Prince de
Conti de trente mille livres.
Je ne dis rien de ce Prince ,
connu par fa naiffance , par
fes actions, & par fon merite.
Sa Majesté a donné auffi
une penfion de vingt mille
livres à M le Maréchal de
Duras , Doyen de Meffieurs
les Maréchaux de France . Tout
le monde fçait que la Maiſon
de Durfort eft une des plus
anciennes & des plus illuftres
du Royaume , & que M¹ le
Maréchal de Duras a rendu
de fi grands & de fi longs fer.
vices , qu'on peut avancer
Septembre 1700, R
194 MERCURE
qu'il n'y a perfonne qui ait
commandé dans un plus grand
nombre d'occafions , & qui en
ait vû autant que luy .
Vous fçavez le Voyage que
M'd'Iberville a fait par l'ordre
du Roy , à la Riviere de Miffif.
fipy. M' le Chevalier de la
Haute-maifon , qui l'y a accompagné
, eftant de retour à
Rochefort , écrivit la Lettre
fuivante le 23 du mois paflé.
On ne m'a point dit à qui
elle eft adreffée .
Я
GALANT. 195
1
1
MONSEIGNEUR ,
Comme vous m'avez fait
l'honneur de me marquer à
mon départ de France , qu'une
petite Relation du Miffif
fipy vous feroit quelque plaifir
, je prens la liberté de
vous en envoyer une par l'Officier
qui eft chargé des paquets
pour la Cour , auquel
jay extrémement recommandé
de s'informer de l'eftat de
voftre fanté , qui m'eft bien
plus précieufe que toutes les
mines d'or que nous pour-
Rij
196 MERCURE
rions découvrir dans ce nouveau
monde. Je vous diray
donc , Monfeigneur , aprés
vous avoir affuré de mes treshumbles
refpects , que le fleuve
du Miffiffipy pourroit difputer
en beauté avec les fleuves
les plus renommez de la
terre , fans une barre qu'il a à
fon -embouchure , où l'on ne
trouve que dix pieds d'eau ,
ce qui fait qu'il n'y peut entrer
que de petites Fregates , & des
Baftimens plats. Ses bords
font tout couverts de bois de
haute fuftaye , qu'embraffe
une vigne baſtarde , dont les
GALANT. 197
raifins font tres beaux , mais
à la verité peu agreables au
gout . Son lit a deux fois la
largeur de la Seine , fans fe retreffir.
Son cours eft rapide ,
& on le monte en ſerpentant
plus de neuf cens lieues au
Nord- Ouest. On y remarque
entre- autres deux rivieres confiderables
, que les naturels du
Pays nomment Oüabache , &
Miffoury. La premiere court
au Nord Eft bien avant , mais
on n'en a encore qu'une con .
noiffance imparfaite . La Chaf
fe & la Pefche y font également
bonnes , on y voit des
R iij
198 MERCURE
Boeufs à laine d'une groffeur
prodigieufe , & des Chevreuils
en quantité , qui donnent autant
de plaifir que de profit.
En montant ce Fleuve on rencontre
plus de cinquante Nations
de Sauvages , tant fur les
bords , qu'aux environs. La
plus nombreuſe ne va que juſqu'à
mille hommes. Ces Peuples
font d'une taille avantageufe
, fans aucune Religion,
Ils fe font fouvent la guerre
pour la poffeffion des femmes.
Nous tombâmes en pouffant
noftre découverte , chez une
de ces Nations, qui eut la bonLYC
19
GALANT. Bibly
ré de nous fauter fur les ep
les à noftre arrivée en figne de
paix , & qui pouffa la civilité
jufqu'à nous bercer toute la
nuit. Il fallut paffer par ce facheux
ceremonial de crainte
de pis. Nous leurs vîmes jetter
trois enfans dans le feu en
facrifice au fujet da Tonnerre.
Ils en auroient facrifié fept
fuivant leur coûtume , fi nous
ne leur cuffions fait entendre
qu'une action fi barbare irri .
toit le grand Chef , plutoft
que de l'appaifer. Ils confer.
vent encore quelques reftes ›
de l'ancien Paganifme , com-
Riiij
200 MERCURE
me de tuer un nombre d'ho m.
mes & de femmes à la mort
de leur Chef, pour luy tenir
compagnie , & il faut eftre de
la faveur pour obtenir la permiffion
de fuivre le Mort en
l'autre monde . Ils affomment
auffi les Vieillards par principe
de charité, & ils en confervent
foigneulement les os dans un
Temple en forme de dôme ,
où un feu facré brûle nuit
& jour , pour honorer leurs
Morts. Un d'entre eux pouffé
de fon Manitout , qui eft fon
efprit familier , m'ayant regardé
fixement , me dit qu'
GALANT. 201
un grand Chef devoit contribuer
à ma fortune . Je vis bien
qu'il vouloit parler d'un grand
Chef d'Ordre , ce qui me fit
auffi toft jetter les yeux fur
V. G. Il ne tiendra qu'à vous ,
Monfeigneur , de le faire paffer
pour un fecond Noſtrada .
mus. A l'égard des Eſpagnols
du Mexique , je ne fçay comment
ils s'accommoderont de
noftre voisinage, Nous les vêmes
paroistre quelques jours
aprés noftre arrivée le boutefeu
à la main ,
apparemment
pour nous faire une petite
fommation de vuider les lieux ;
202 MERCURE
mais ayant remarqué que
nous eftions fuperieurs en forces,
ils prirent le party en gens,
fages , de dire qu'ils venoient
nous rendre vifite , ce qui fut
caufe d'une bonne reception
de noftre part. On raiſonna
beaucoup fur le Pays , fans en
pouvoir tirer de connoiffance.
Pour eux , ils trouverent le fecret
de nous tirer par leurs fre
quentes ratades plus d'unebarique
de vin , qui nous porta
dans la fuite un grand préjudice.
Ces Meffieurs prirent
la peine de fe perdre faifane
route pour leur Fort , & ils auf
GALANT. 203
Foient tous peri fur une fle
de fable , où les flots les avoient
jettez,fans le ſecours que nous
leur donnâmes , auquel ils parurent
tres fenfibles . Voilà ,
Monfeigneur , un petit détail
de noftre Campagne. Il y a
apparence que nous y ferons
un fecond voyage , tant pour
porter le fecours aux deux
Forts que nous y avons laiſſez,
que pour avoir une connoif
fance plus parfaite du Pays.
Auffi- toft que nous aurons
fait la découverte des Mines
d'or , des Lacs à Perles , & de
l'Ambre gris , je vous fouhai204
MERCURE
ray , Monſeigneur , la Vice…
Royauté de cette Cofte fans
refidence , & je ne demande
pour payer mes fouhaits , que
l'honneur de vostre eftime , &
celuy de me dire avec un tresprofond
relpect , Voltre , &c .
Nous avons appris de Rome
, qu'un Preftre François ,
aprés vingt- huit ans d'apoftafie
, eft rentré dans le giron de
l'Eglife , & a fait ſon abjuration
par les foins du Pere Alexis
du Buc , Theatin , Lecteur
des Controverfes dans le College
appelle De propaganda
GALANT. 205
Fide. Son Alteffe Sereniffime
Monfienr le Grand Duc de
Tolcane , la veille de fon départ
de cette celebre Ville ,
envoya
à ce Pere une fomme
tres confiderable pour les befoins
de ce Preftre converti , ce
Prince n'omettant rien de ce
que fon zele luy fuggere pour
la converfion des Heretiques.
LA COMPAGNIE
des Indes afait fçavoir qu'elle
vendra au quatriéme Octobre
prochain , & jours fuivans ,
dans la Ville de Nantes , les
Marchandifes apportées par
206 MERCURE
fes Vaiffeaux , & celles cyaprés,
arrivées de la Chine par
le Vaiffeau Amphitrite le
deuxième Aoust 1700.
SÇAVOIR ,
62818. Livres de Tontenague ,
autrement , métal en deux
mille cent foixante & cinq
faumons.
81250. Livres Cuivre jaune , en
deux mille huit cens trenteneuf
faumons.
8753. Livres Cuivre du Japon
foixante & douze caifles .
6000. Livres de Thé en cent
une barſe.
GALANT. 207
275. Livres Camphre en trois
barfes.
827. Livres Rhubarbe en fix
barfes.
1152. Livres de Soyes diverfes
en dix caiffes ou balles.
Etoffes& Bazins.
87. Pieces Damas de diverfes
fortes , de huit , fix & cinq
fils.
16. Pieces Gorao , ou Gros de
Tours de diverfes couleurs,
de huit fits...
1743. Pieces Satins damaffez ,
à careaux, Linxez & Rayez,
208 MERCURE
de huit, fix & cinq fils .
548. Pieces Taffetas façon
d'Angleterre , de diverfes
couleurs , & autres à carreaux
.
219. Pieces Saya , ou petits Taf
fetas.
200. Pieces Panffi dº.
17. Pieces Tunken , dit Kuen.
41. Pieces de diverfes Etoffes
de Soye
.
112 : Pieces Etoffes Or & Argent.
150. Pieces Crêpons.
39. Pieces Gazes
176. Pieces Gazes gauffrées.
4626. Pieces Cangues ou Ba
zins.
GALANT. 209
I. Balles de Cheveux.
2. Pains d'Or pour porter à la
Monnoye.
395. Feüilles de Papier avec
douze grandes Fleurs de
broderie or &foye de Nankin
fur chacune.
336. Feüilles dites Petites de
broderie de Canton .
12. Pieces de Tapifferie Satin
blanc brodé.
2. Couvertures d°.
11. Pieces Serviettes de Soye ,
y compris une petite piece
de Soye.
6. Rouleaux de Peinture,
38 Pieces de Lin en cent fept
Septembre 1700.
S
210 MERCURE
morceaux de peinture ,
8. Caifles Eventails ou feüilles
de papier du Japon non
4.
montées .
Caiffes d'Ecrans blancs de
feuilles d'arbres.
18. Paravents ; fçavoir , quinze
grands de douze feüilles , &
trois petits , outre des Paravents
de Table .
17. Caiffes de chacune quatre
autres Caiſſes, de trois Caf
fettes de Vernis , & une Ecritoire
à ramages d'or de
relief.
9.
Caiffes de diverſes Taba--
tieres.
}
GALANT. 210
14. Caiffes de Cabarets & Baf
fins à barbe.
11. Caiffes de chacun un Cabinet
de Verny fin , figures
& ramages d'or.
42. Livres Ancre de la Chine.
Ouvrages du Japon.
82. Caiſſes ,
contenant quarante-
cinq Cabinets , feize Bureaux
, fix Coffres , trentedeux
Caiffes de trois Caffettes
chacune , dix - huit Paravents,
& divers autres ouvrages
, comme Cabarets ,
Bouillis à Thé & chocolat,
& c.
Sij
212 MERCURE
455. Cannes
.
Porcelaines
167. Barſes ou Caiſſes , contenant
Urnes, Jattes, Baffins ,
Aiguieres , Soucoupes, Bal
fins à barbe , grands
& perits
Plats , Afliettes
, Pots à
l'eau
& à Thé , Bouteilles
,
Gobelets
, Taffes
, Verres
,
Sucriers
, Salieres
, Garnitures
de Cheminées
, Modes
& Modeles
, & divers
autres
ouvrages
de Porcelaines
tres- fines.
Outre les Marchandiſec ydeffus
, il y a encore diverles
Caifles dans lesquelles il
•
GALANT.
213
fe trovera des Marchandifes
des mefmes efpeces & qualitez.
La vente s'en fera conjointement
; on n'en fçait pas
bien la quantité,
Il paroift depuis peu une
nouvelle Edition du Theophrafte
, ou nouveaux caracteres des
moeurs. Ce Livre fe debite chez
Michel Brunet , dans la grande
Salle du Palais , au Mercure
Galant . Il me feroit difficile de
vous en parler mieux qu'il en
parle dans l'Avis qu'on trouve
au commencement de cet Ou .
vrage . Voicy ce que contient
cer Avis.
214 MERCURE
Malgré la jufte prévention du
public en faveur des Caracteres
de M de la Bruiere , ceux du
Theophrafte Moderne ont eu
le bonheur de plaire , quelque réfolution
qu'on cuft priſe de ne rien
admirer dans ce genre d'écrire La
nouvelle Edition que j'ay efté obligé
d'en faire trois mois aprés la premiere
, juftifie le merite de cet Ouvrage.
Il a depuis acquis une perfection
qu'il ne feroit pas à l'Auteur
de vanter , mais que je ferois.
ingrat de cat de ne pas lower , puis que le
grand & prompt debit du Livre
eft l'heureuse preuve que j'en ay.
Qunerra dans cette Edition prés.
GALANT .
215
de deux cens caracteres ajoûtez.
Les ſujets en font fi nouveaux,
qu'on n'accufera pas l'Auteur de
n'eftre quefon propre Echo , ou le
fimple Imitateur de ceux qui ont
écrit avant luy . Toutes ces augmentations
renouvelleront , com
me je l'efpere , la curiofité publique
Les gens qui nefe laffent point de
demander ce que l'on peut dire aprés
M de la Bruiere , le connoiftront,
s'ils veulent donner un peu de
temps à la lecture de ces Ouvrage.
Le monde n'apas laiffé de chan.
ger de face depuis le
peu de temps
que cet illuftre Ecrivain en eftſe
paré. Autre Sicele, autres moeurs,
216 MERCURE
par confequent autres caracteres."
Ilne m'appartient pas de combattre
la prévention des hommes , j'en
laiffe le foin aux Auteurs ; mon
partage eft de faire valoir leurs
Ecrits . La chofe n'est pas embaxaßante,
quand on imprime d'auffi
bons Livres que celuy qui vous
оссире.
Je ne puis rien ajoûter en
faveur d'un Ouvrage dont le
fuccés eft fi grand , finon qu'un
Livre qu'on redonne au Public
aprés plufieurs Editions ,
peut eftre comparé à un Capitaine
qui retourne au combat,
aprés avoir ſouvent vaincu
de
GALANT. 217
de redoutables Ennemis , puis
que rien n'eft plus à craindre
que la critique du Public , &
qu'en general il fe trompe ra.
rement
3
On a auffi depuis peu donné
au Public un Livre intitulé
Les Beautez de la Normandie
ou, l'Origine de la Ville de Rouen,
contenant tout ce qui eft de plus
ancien , & de plus confiderable
dans la Ville , & dans toutes les
autres de la Province , Bourgs &
Villages , avec les Foires quinsy
tiennent chaque jour de l'année.
Comme l'Aueur s'acquite de
ce qu'il promet dans ce Titre
Septembre 1700. I
218 MERCURE
& que les recherches ont efté
faites avec beaucoup de foin
& d'exactitude , le Lecteur peut
s'aflurer qu'aprés avoir lû ce
Livre , il fera parfaitement
inftruit de tout ce qui regarde
cette celebre Province. Il fe
vend à Rouen chez la Veuve
Jean Ourfel , rue Saint Jean , à
L'Enfeigne de l'Imprimerie
, &
rue du Petit Puits , au Soleil
dans l'Imprimerie
.
On vient de rendre publique
une Ode Seculaire Latine,
que M' l'Abbé Boutard a
adreffée au PapelnnocentXII.
GALANT. 219
à l'ouverture de l'Année Sain
te. Je vous en envoye la traduction
. Elle eft de M' Moreau
de Mautour , Auditeur
en la Chambre des Comptes.
O DE
Soleil de l'Eglife, Afire plein de
Lumiére ,
Qui dufeu de ton zele enflammes tous
les coeurs >
Recommence à nos yeux ta brillante
carriere ,
Pour répandre fur nous de nouvelles
faveurs.
2
Rome à peine cut fenti l'effet de ta
prefence
Tij
220 MERCURE
Qu'on vit par tout la joye accompa
gner tes pas ,
Aux champs Aufoniensren aiftre l'abondance
,
Et les Maux conjurez fuir en d'autrès.
climats.
2
On vit des noirs forfaits la troupe
mutinée
Enproye à fes remords murmurer dans
les fers
[Sternée
Et la nouvelle
Erreur
confufe
& con-
Porterfon defefpoir
jufqu'au
fonds des
enfers.
La nacelle de Pierre au milieu de
l'orage
N'a pas moins éprouvé le calme le
plus doux.
Conduite par tes foins , fans crainte
du naufrage
GALANT 221
~ Elle a bravé les vents & les flots en
couroux.
La Difcorde &la Haine armoient
toute la Terre:
Mais le Ciel favorable à tes juftes
fouhaits
A calmé les fureurs d'une cruelle
guerre,
Et Louis à fa gloire a preferé la
Paix.
Surl Univers paifible exerce ton empire
,
Que les Deftins jaloux n'en troublent
point le cours :
Et que ton front ferein , pour qui
Rome foupire ,
Aux Peuples fortunez partage les
beaux jours.
S
Tiij
222
MERCURE
Mes veuxfont exaucez ; de taface
riante
Au milieu de ta Cour brille la majefté
"
Et fur ton Char de pourpre une gloire
éclatante
Ramène un nouveau Siécle &fafelicité.
2
Déja de toutes parts dans la Ville
facrée
Abordent chaque jour mille Peuples
divers :
Malgréfa vafte enceinte elle paroift
ferrée ,
Et Rome dansfes murs croit voir tout
l'Univers .
$
Le temps refpecte encordansfes Pla
ces publiques
Defon antiquitéles reftes précieux :
GALANT . 223
Sesfuperbes Palais , fes Temples ,
fes Portiques ,
Attirentà l'envi les regards curieux,
S
Mais leur plus digne objet , c'eft ta
majestéfainte,
Quandde ta charitéfuivant les doux
tranfports
,
Des timides Pecheurs tu diffipes la
crainte ,
Etprodigues pour eux les celeftes trefors.
S
Ils courent animez d'une ardeur falutaire
AuTemple que ton zele ouvre à leur
pieté
و
Et les Clefs, dont ta main eft la dépofitaire
Servent à leurouvrir l'éternelle Cité.
T iiij
"
224 MERCURE
Deja du haut des Cieux les Graces
affemblées
Viennent chez les Mortels etablir
leur fejour:
Dans leur troupe divine on voit tou
jours mêlées
La Verité , la Foy, la Justice &
Amour
2
L'augufte Piete brille avec avantage
,
Son Trone eft élevé fur les facrez
Autels:
De fes Sujets zelezelle reçoit l'hommage
,
Etfe rend attentive aux befoins des
Mortels.
P
Siecle cent fois heureux , où par tes
foins fidelles
Tu parois accorder la Terre avec les
Cieux,
GALANT. 225
Et par mille bienfaits pour nous tu
renouvelles
Du tranquille age d'or les temps
delicieux,
S
On avûles fept Monts en treffaillir
dejoye ,
Et le Tibre trois fois applaudir à fon
tour:
Et du bruit éclatant que l'air frapé
renvoye ,
Troisfois ontretenti les rives d'alentour.
co
2
Cependant nuit&jour les Temples fe
rempliffent
Des Peuples raßemblez de climats
differens :
Là des Cantiques Saints les voutes
retentiffent ,
Et le zele y confond les ages & les
rangs.
226 MERCURE
·
ន
D'un efprit penitent & d'une ame
attendrie ,,
Aprés avoirfenti les fecretes douceurs
,
Quelplaifir n'ont- ils point de revoir
leur Patrie ,
Pleins des dons que la Grace a verfez
dans leurs coeurs ?
Dans leurs ardens tranfports ils redifent
fans ceffe ,
Coulez, jours fortunez, inconnus aux
Wan Hebreux.
O jours fi defirez de paix & d'allegreffe
Que vous ferez envie à nos derniers
Neveux !
GALANT. 287
4
La Piece qui fuit eft de M
de la Févrerie. Quelques
loüanges qu'il donne au Silence
, il en merite tant luy même
, qu'ily a fujet de croire
qu'on ne le taira pas aprés
l'avoir lûë.
ELOGE
DU SILENCE.
L
E Silence eft une fufpen
fion de difcours , qu'on
ne peut repreſenter par des
paroles , & qui ceffe d'eftre au
moment qu'on veut dire ce
228 MERCURE
qu'il eft. On le peint un doige
fut la bouche, pour nous apprendre
que c'est en fe tailant
qu'on doit faire fon Portrait.
Mais come l'écriture eft muette
aufli bien que luy j'efper
qu'elle exprimera parfaite .
ment fon Image fur ce Papier,
& que l'Ecrivain & le Peintre
auront le même privilege. Les
traits noirs & fombres de l'écriture
ordinaire luy convien .
nent encore mieux , que les
couleurs vives & brillantes de
la Peinture ; & il va paroiſtre
dans ces ligues , comme dans
one obfcure foreft ,où les Poë
GALANT
229
tes nous , difent qu'il fait fa
demeure. Ce n'est pas néan
moins un Silence misterieux
& taciturne que je veux dé.
crire , c'eft d'un filence élo ,
quent que j'entreprens la
peinture , c'eft de la convería, -
tion muette que j'ay d. ffein
de parler. Ouy , je n'avance
point un Paradoxe. Il y a un
Silence éloquent , & une con
verſation muette , qui le tait
à propos , & avec efprit , parle
toûjours affez ; & dit mieux
que les plus grands Orateurs,
Cet entretien , tout tranquil,
le qu'il nous paroiſt , n'eſt
230 MERCURE
pas fans mouvement , & fans
action . L'air de la perfonne ,
fes yeux , les traits de ſon vifage
, font icy l'office de fa
langue , & l'on voit dans un
inftant ce qu'elle penfe , & ce
qu'elle veut dire car s'il eft
en noſtrefpouvoir de nous taire
, il ne l'eft pas de même de
retenir le mouvement inte
rieur de nos paffions , qu'un
certain fang leger & fubtil
fait monter au viſage , & y
repreſente fi bien ce que le
coeur a de plus caché. Noftre
ame eft comme un papier
mince & fin , dont le vifage
GALANT. 231
eft le revers , & fur lequel on
peut lire tout ce qui eft écrit
au dedans. Il faut donc bien
regler les mouvemens de no-
Are ame , fi l'on veut fe taire
interieurement , avant que de
fe taire exterieurement , & que
l'un ne démente pas l'autre.
On a dit d'un ancien Romain
qu'il parloit avant que d'ou
vrir la bouche , & qu'un cer
rain air qui paroiffoit fur fon
viſage , rendoit lon éloquence
prelque inutile. Ovide peint
ainfi Germanicus , quand il
écoute & garde le Silence . Sa
poſture , ſon air , ſon viſage ;
4
231 MERCURE
ont quelque chofe de fpirituel,
& d'éloquent. Il n'y a pas
continue t il , jufqu'à ſon habit
propre & modeſte , qui ne
faffe attendre de luy un dif
cours plein de politeffe , & de
bon fens . Voilà une éloquen
ce muette jufque dans les ha
bits.
Le Silence donne même de
la grace la perfonne , & les
femmes qui fe piquent de pa
roiftre belles , fçavent fe mé
nager là deffus , & vaincre leur
naturel , pour profiter de l'avis
du Poëte , qui dic pour
plus d'uneraiſon , qu'une femGALANT.
233
me qui fe tait en vaut beaus
coup davantage mais foit .
homme ou femme , il s'en
trouve plufieurs qui fe dédom
magent bien à fe taire du plaifir
& de l'agrément qu'ils aus
roient à parler , ou plutoft
qu'ils perdent en parlant . Ils
ont plus de douceur , ou plus
de majesté. La bouche , & le
ports font mieux ménagez
dans le Silence que dans le
Difcours ; & pour un qui aura
bon air en parlant , il y en a
mille que la parole défigurel
Pour ne rien dire de l'accent
& du fon de la voix quis gâ
Septembre 1700.
V
234 MERCURE
tent fouvent les plus belles
chofes , & qui donnent même
du mêpris pour la perſonne
qu'on eftimoit auparavant
.
Mais ce filence doit eftre ju
dicieux , naturel , & fans affec
tarion ; autrement il eft fupide
, méprifant , & ridicule.
On déplaiſt , & on fatigue
quelquefois autant les gens en
ne dilant rien , qu'en parlant
trop
Si l'on en croit Salomon ,
le fage & le fou font femblables
dans le Silence , c'eft le
voile de l'ignorance , comme
la parole eft la Pierre de touGALANT.
2235
me
che de la fcience & de la capacité
; & qui diftingue l'étourdy
d'avec l'habile hom~
mais néanmoins il y a
une grande difference entre
une perfonne qui fe tait par
ignorance ou par ftupidité ,
& un autre qui fe tait par ju
gement. Il eft facile de le re
marquer fur leur vifage , l'une
& l'autre paroiffent ce qu'elles
font , foit qu'elles parlent , ou
qu'elles fe taifent. Le ftupide
eft interdit & embaraffé , quoy
qu'il ne parle pas les yeux
égarez , fa bouche entre ouverte
, les mains dans le mou-
期
Vij
236 MERCURE
vement, le fout aifément connoiftre.
Le Sage au contraire
a l'air libre , le visage affuré ,
& fait voit par fa contenance
un filence raisonnable & volontaire.
Il y a de plufieurs fortes de
Silence dans le monde , felon
les differens lieux où il habite ;
& qui ont du rapport à diverfes
perfonnes , qui fe trouvent
dans la converfation . Un Si
lence qui infpire l'horreur &
l'effroy, & qui regne dans les
bois , dans les deferts , dans
les cavernes & dans les tene
bres ; il paroift dans les gens
GALANT. 237
d'une humeur fombre & noire
, & qui gardent ce qu'on
appelle un morne filence. Un
Silence qui infpire le refpect
& la crainte , & qui regne dans
les Temples & dans les Palais ;
il paroift dans les Souverains,
dans les Magiftrats , &dans tous
ceux qui font d'humeur grave
& ferieufe , quiparlent peu &
par meſure. Un Silence qui
inſpire l'ennuy & la tristeffe ,
& qui regne dans les pri
fons , & dans tous les vilains
hieux , il paroift dans les per
fonnes laides , affligées , dif
traites & rêveuſes, Un Silence
238 MERCURE
qu infpire la joye & la tranz
quillité , & qui regne dans ces
reduits , & dans ces lieux en
chantez , où l'art & la nature
fe font épuiſez pour les embellirsil
paroift dans les belles
perfonnes , d'humeur douce &
agréable . Un Silence enfin qui
infpire la confiance & la franchile
, & qui regne fur la mer,
pendant le calme & la bonace;
ou fur les eaux pures & tranquilles
des Rivieres & des Fonraines
; il paroift dans les per
fonnes artificieuſes , diffimulées
& politiques , ou dans
celles qui font finceres , pa-
"
GALANT. 239.
sientes & paifibles
De tons ces Silences , ou
plûtoft de toutes ces perfonnes
, il n'y en a que trois qui
foient propres dans la conver
fation , les ferieux , les agréa
bles & les paisibles , parce que
les uns fçavent fe taire avec
majefté , & les autres avec
douceur & avec agrément .
Leur filence ,bien loin de faire
mourir la converſation , fert à
l'entretenir , & à luy faire reprendre
haleine , ainfi que les
paufes dans un concert, pour
délaffer, & pour foutenir l'har
monie. Mais pour les trois au240
MERCURE
tres , elles font infupportables
dans la converfation . Leur
filence la rend fufpecte , la
rompt , la diviſe , & la diffipe .
Il gêne , fait bâiller , ennuye ,
& fatigue. Tels font les hiaéus
, les baillemens , & la ca
cophonie dans un Concert ,
car la Converfation doit eftre
comme la Mufique .
Un mélange confus du filence &
wal du bruit .
Er de même que dans les
Concerts , on finit toûjours
par les tons les plus appro
chans du filence , comme fi
l'harmonie n'eftoit parfaite
que
GALANT 241
que par où elle a commencé,
la converfation doit toûjours
rouler fur un ton qui appro
che du filence , & comme fi
elle alloit finir..
Il en elt du Silence comme
des couleurs fombres & mor
nes , qui raffemblent & réu
niffent les rayons visuels , trop
diffipez par la lumiere : qui raf
furent la vûë trop affoiblie par
des couleurs vives & éclatan,
tes , aufquelles on peut com ,
parer les converfations brillan.
tes , & tumultueules . Enfin , G
la perfection de la Peinture
confifte dans une jufte dilpen-
Septembre 1700.
"X
242 MERCURE
fation de la lumiere & des om .
bres , & dans ce qu'on appelle
clair obſcur ; fi la diverfité &
la beauté des couleurs fe tire
de l'artiſte mélange du blanc
& du noir , la belle converfation
fe forme de la fage oco
nomie du filence & de la pa
röle.
Les Lettres Hebraïques
font pleines de miſteres , prérendent
les Rabins , & les Ca
balliftes, Ils dilent que Mem ;
qui eft la troifiéme lettre qu
ils appellent mere , reprefente
le Pere Eternel qui dans fon
repos garde le filence , & deGALANT.
243
meure renfermé dans ſon ef
fence incomprehenfible à toutes
les creatures . Ils ajoûtent
que certe Lettre comprime
& refferre les lévres , afin que
rien n'entre dans la bouche &
n'en forte , ce qui eft un figne
de l'Ecriture , & un fimbole
du Silence. Il y avoit auffi plu
fieurs Hierogliphes chez les
Anciens , & j'en remarque
deux fort oppofez , & qui me
ritent bien qu'on y faffe reflexion.
~ On le repreſentoir tantoſt
par un Poiffon , & tantoft par
un Chien. Le Poiffon eft na .
X ij
244 MERCURE
turellement muet , & le Chien
ne fe tait que par difcipline.
Le premier eft le fimbole de
ceux qui prennent le party
de la retraite & de la folitude ,
& qui gardent un filence per
petuel & volontaire . Le fe
cond eft le fimbole de ceux
qui dans les Compagnies , &
dans le commerce du monde
parlent avec circonfpection ,
& ne difent que ce qu'il faut
dire. Les uns & les autres meritent
beaucoup de loüanges ,
mais à mon fens , les derniers
en meritent davantage. Un
Silentiaire porte avec luy fa
GALANT 245
récompenfe , & ne court aucun
danger. Il eft ailé de fe
taire quand on n'a perfonne
à qui parler , & qu'on s'en fair
une vertu , &'un merite de Re.
ligion ; mais un homme public
, dévoué à la Chaire , ou
au Barreau , ou bien ,
Un de ces beaux parleurs de qui
tout le mestier
Eft d'aller caqueter de quartier en
quartier ;
ne fe tait, & ne garde le filence
qu'avec une grande mortification
. Tout l'invite à parler ,
on l'écoute , on l'applaudit , &
il ne connoift point de filence
X iij
246 MERCURE
que celuy qu'on fait pour l'entendre.
Perfuadé qu'il eft par
là , de fon éloquence
, emporté
de paffion , ou de zele , flaté
de l'amour propre , & du fon
enchanteur de fes paroles ,
dont fes Auditeurs font charmez
; quelle peine , & quelle
violence n'eft il pas obligé de
fe faire pour le retenir , &
pour ne rien dire de trop , &
plus qu'il ne faut ? Incapable
alors d'attention fur foy même
, & de remarquer qu'on
s'ennuye de l'écouter , il s'abandonne
au torrent qui l'entraîne
, & ne s'arrefte qu'aprés
GALANT . 247
s'eftre épuifé , & avoir fatigué
fon Auditoire. Imaginez- vous
un Vaiffeau qui a le vent en
poupe , & qui cingle à pleines
voiles ; un Char , dont les che
vaux ont pris le frein aux
dents , & qui roule , ou plutoft
qui vole dans une raſe campa
gne : il faut un Pilote , & un
Cocher habile pour les arrefter,
& pour éviter les écüeils ,
& les précipices où il est prest
de tomber. Il n'y a auffi que
le fage Orateur qui dans les
actions publiques , foit capa
ble de fe poffeder , & de garder
un judicieux filence .
+
X iiij
248 MERCURE
Les Difciples de Pithagore
eftoient cinq ans fans parler,
non- feulement parce qu'ils
avoient befoin de ce temps là
pour poffeder à fond la doctrine
de leur Maiftre avant que
de l'enfeigner en public ; mais
aufli pour apprendre à fe taire,
& à ne parler que bien à propos
dans la converfation , &
dans les Affemblées publiques.
Les autres Philofophes
eftoient des babillards , & des
Declamateurs à outrance , qui
ne cherchoient qu'à parler ,
& à impofer aux autres un fi
lence qu'ils ne pouvoient pra
GALANT. 249
tiquer . La feule Secte de Pia
thagore en faifoit profeffion
& l'enſeignoit par ſon exemple
.
Le Sauveur du monde qui
eftoit la Parole même , s'eft
plus communiqué aux hom
mes par le filence , que par le
difcours . Dans les occafions
les plus importantes de parler
ila gardé un profond filence ,
& en fe taifant , il a confondu
la malice , & la curiofité des
Juifs. Enfin il a toûjours aimé
la retraite , & la folitude ; &
prefque toute la vie s'eft paffée
dans un continuel filence .
250 MERCURE
Exemple qui prouve à la Let;
tre ce qu'un Ancien a dit , que
les hommes nous apprennent
à parler , & les Dieux à nous
taire : & d'où l'on peut juſtement
conclure avec luy , qu'u,
ne perfonne qui garde le fi .
lence approche en quelque
forte de la Divinité. Plus on
eft fage , fçavant , vertueux ,
& plus on eft retenu à parler :
l'aufterité des moeurs , la fubli.
mité du genie , la dignité de
la condition le demande . Pour
Jors on s'explique plus noblement
, & on le fait beaucoup
micux entendre par des fignes
GALANT.
25E
que par des paroles . Toutes
les paffions trouvent même
dans le filence des manieres
plus éloquentes de s'exprimer
que dans le difcours , quand
leur violence qui nous ofte ,
quelquefois la voix , & la pa
role nous réduit à les reprefen .
ter par des geftes , & par des
fignes. La nature parle feule ,
& le filence eft l'éloquence
du coeur. Rien ne perfuade
mieux dans l'amour & dans la
colere : la plus tendre protefta
tion , la plus terrible menace
eſt le filence.
L'art oratoire , & l'art de
252 MERCURE
chanter , où la voix & la pa
role font dans leur perfection ,
reconnoiffent neanmoins les
agrémens & les avantages du
Silence , & fçavent bien en
profiter La Rhetorique l'a mis
au: nombre de fes figures , &
la Mufique en a fait une de
fes parties. L'une a le Tacer ;
Jautre a la Reticence .
by Le Silence n'eft donc pas
moins neceffaire dans la converſation
que la parole. Il faut
fe taire , & laiffer parler les au
tres; il faut quelquefois les
arrefter , & s'arrefter foy même,
pour fupprimer cent cho .
GALANT. 233
fes qu'on ne doit pas dire , &
qu'on ne veut pas contredire.
Il faut beaucoup dire en fe
taifant par modeftie , par tranquillité
, par égalité , par patience
, enfeigne un faint Evêque
de noftre Siecle , qui çavoit
joindre l'ufage du monde
avec la pureté des moeurs. En
effet , cette maxime le doit
pratiquer dans la belle converfation
, comme dans les
entretiens des Religieux les
plus aufteres . Il feroit à fou
haiter que tous ceux qui entrent
dans le commerce du
monde , & qui courent de cer254
MERCURE
cle en cercle , & de ruelle en
ruelle , fuffent perfuadez de
cette verité , qu'il y a un Silence
qui fait tout l'agrément &
toute la beauté de la converfation
, & qui vaut mieux mille
fois que tout ce qu'ils peu
vent dire. Mais peu de gens
fçavent le fecret de cet inge ,
nieux & agréable Silence . Tour
le monde n'a pas le don de
bien parler , tout le monde
n'a pas auffi le don de fe taire
propos ; c'eft un art difficile
à pratiquer , & même un Auteur
moderne foutient que
pour eftre éloquent , il vaut
à
"
A
GALANT ་ ་ 255
mieux apprendre à fe taire qu'à
parler. Un autre bel Elprit
affure qu'il y a un Silence qui
parle , comme des paroles qui
ne dilent rien , & une dixième
Mufe qui s'appelle la Taci
turne , qui fait valoir toutes
les autres. Un Academicien
a défini fort jufte le veritable
caractere de certe dixiéme
Mufe , dans le compliment
qu'il fit lors qu'il fut receu à
FAcademie Françoife. Il eft
bon , dit- il , que vous ayez
quelqu'un qui ſoit referve
pour cette Mufe , à qui
Numa Pompilius fit élever
256 MERCURE .
des Autels dans l'ancienne
Rome , & qui préfide à la
fcience de le taire , & à l'art
de bien écouter. Le Silence
, dit agreablement un fça
vant homme , eft une chofe
fi divine , qu'il merite bien
qu'il y ait une Mufe qui en
faffe les honneurs. Ce fut
avec raifon que Numa Pom ,
pilius obligea les Romains à
adorer cetre Mufe muette &
filencieufe , puis qu'il tenoit
d'elle la plufpart des enfeigne.
mens qu'il leur avoit donnez ,
En effet , que ne doit on point
au Silence ? C'eft le Pere de
GALANT 257
la Meditation , & la Meditation
a mis au jour les Loix
les Reglemens , les Maximes
, la Politique , & toure
la conduite des hommes.
C'est pourquoy un de nos
Poëtes , fous le nom de la
Mufe de Chaville , a reprefenté
un illuftre Chancelier ,
& un grand Miniftre d'Etat ,
dans une folitude , où comme
un autre Numa Pompilius
il alloit fouvent mediter
les oracles qu'il rendoit enfui
te par tout le Royaume.
Bien loin autourde luy regne un
profond Silence.
Septembre 1700. Y
258 MERCURE
C'est ainsi que ces lieux fem
blent le reverer.
Le plus petit Zephir n'oferoit
refpirer,
Les chanfons des Oifeaux font
à l'instant ceẞées ,
Tout craint de le diftraire en fes
bautes penfées.
La Nature agit fans éclat ,
& fans bruit dans fes plus
admirables productions , &
garde toujours un grand fi
lence dans tout ce qu'elle fait ;
ce qui devroit bien nous ap
prendre qu'on penetre plutoft
fes mitteres par la meditation
que par la parole . Aufli nous
at elle donné de doubles
GALANT . 259
*
organes pour les découvrir ,
& ne nous a donné qu'une
feule langue pour les expli
quer. Nous avons deux yeux ,
& deux oreilles , & nous n'avons
qu'une langue. C'eft
pourquoy l'étude du Sage qui
fuit les ordres de la Nature
n'eft qu'un perpetuel filence ,
qu'il obferve même dans le
commerce de la vie avec fes
Amis car le Silence eft encore
le Pere du Secret , auf .
bien que du miftere , & ce n'eft
qu'en fe taifant qu'on merite
la qualité de Confident. Mais
c'eft auffi de tous les Silences
:
Y ij
260 MERCURE
le plus difficile à garder , car
c'eft moins un effet de la prudence
& de la difcretion
qu'un don du Ciel refervé à
peu de perſonnes .
Les Anciens facrifioient à
la Deeffe Angeronne , c'eſt à
dire , à la Déeffe du Silence , &
pendant le Sacrifice une Veftale
accompagnoit le Grand
Preftre avec un filence grave
& majestueux ,
Scandet cum tacita Virgine
Pontifex ,
dit Horace dans quelqu'une
de fes Odes . Il y avoit dans la
Vile d'Erithrez un Temple de
GALANT. 260
Minerve , dont la Preftreffe
eftoit nommée Hefichia , c'elt
à dire , qui demeure en repos,
& qui eft tranquille.
Ce culte filentieux convient
tres-bien à la Divinité , puif.
que le Silence eft en quelque
façon , le Temple , & le Tabernacle
de Dieu même , fi l'on
confidere l'impenetrabilité de
fon effence , & de fa mature ;
ou le Secret univerfel de tou
tes les chofes qu'il a créées , &
dont il s'eft refervé la connoiffance.
Rien n'eft auffi plus
capable de reprefenter fa gran.
deur & fa majefté . Il a tou
262 MERCURE
jours fait partie de fes plus
hauts Mitteres , & c'eſt la plus
grande louange qu'on luy
puifle donner. Tibi filentium
Deus in Sion , chante le Prophete
couronné dans le Texte
Hebreu. N'eft ce pas de certe
maniere que les creatures infenfibles
le loüent , & chansent
la gloire ; & que celles
qui font animées , & raifonnables
, doivent répondre à
cet Hymne miſterieux , par
un profond & refpectueux filence
; feul Cantique qui foit
digne de luy?
Que cette éloquence desyeux
GALANT. 263
Sur la parole a d'avantage !
Souvent enfe taifant on s'explique
bien mieux ,
Et le Silence eft le langage
Le plus propre à loiser les
Dieux.
Aprés ce que je viens de dire ,
faut il s'étonner files Poëtes en
ont fait une Divinité , & s'ils
l'ont reprefenté avec de fi
riches & de fi magnifiques
defcriptions , dans les lieux
où il tient fon Empire , & lors
qu'il prefide aux grandes af
femblées Je n'en citeray point
d'exemples , les Sçavans ont
la memoire chargée de ces
264 MERCURE
beauxendroits ; & il est temps
de finir un Difcours que je
confacre au Silence. Je pour
rois tomber moy même dans
le défaut que je condamne ;
car l'on n'offence pas moins
ce Dieu en écrivant qu'en
parlant ; & ma plume feroit
auffi coupable que ma langue
, fi je pouffois plus loin
Jon Eloge.
匾
Mle Guerchois , Maiftre
des Requeſtes , a époulé Ma
demoiselle Dagueffeau , Fille
de M' Dagueffeau , Confeiller
d'Etat.
M '
GALANT.0265
M'Barentin , Maistre des Requeſtes
, qui avoit époufé Da.
me Françoife de Ribeire , Fille
de M' de Ribeire , Confeiller
d'Eftat, & dont il n'a point eu
d'enfans, a époufé en fecondes
Noces Mademoiſelle de Montchal
, Fille de M'de Montchal,
mort Confeiller au Parlement.
L'Affemblée generale du
Clergé , qui avoit fes féances
à Saint Germain en Laye, vient
de finir. Elle fe tient ordinai
rement de cinq ans en cinq
ans ,à moins qu'il ne furvier
ne des affaires preffantes , qui
Ꮓ
Septembre 1700.
266 MERCURE
obligent le Roy de le faire
aff mbler extraordinairement
.
Les Prelats , & autres Députez
, qui compofoient cette
derniere Affemblée , fe font
rendus à Verſailles , où ils ont
eu audience de congé de Sa
Majefté , à laquelle ils ont
efté conduits , ainfi qu'ils l'avoient
efté à leur premiere
Audience , par M le Marquis
de Blainville , Grand Maiftre
des Ceremonies , par M ' des
Granges , Maiftre des Ceremonies
, & prefentez par M'
le Comte de Pontchartrain ,
Secretaire d'Etat. M'l'Evêque
GALANT. 267
de Montauban a porté la parole.
Son Difcours a receu
beaucoup d'applaudiffemens
de toute la Cour . Le Clergé
de France ne peut manquer
d'eftre applaudy , quand ils a .
git de faire l'Eloge de Sa Majefté
, puis que la pieté de ce
Monarque, & ce qu'il fait fans
ceffe pour la Religion , luy
fourniſſent une matiere dont
il convient à des Prelats de
parler , & dont ils doivent parler
avec plaifir . Ceux qui compoſoient
l'Aſſembléequi vi nt
de finir , tinrent leur dernis re
feance le lendemain qu'ils ‹
Zij
266 MERCURE
rent pris congé du Roy , & fignerent
le Procés verbai de
tout ce qu'ils ont fait dans
tout le temps de leurs Affembiees
. L'Apréfdînée du même
jour , M' l'Evêque de Meaux
prefcha dans la Chapelle du
Chafteau, en prefence de leurs
Majeftez Britanniques , & des
Prelats du Clergé. Je ne dis
point que fon Eloquence ſe fit
remarquer , il fuffit qu'on ( çache
qu'il ait prelche pour en
eftre perfuade . L'Eloquence
ne luy eft pas feulement naturelle
, mais il a le don de
plaire & de toucher . Quoy
GALANT. 269
que l'Affemblée
du Clergé ait
peu duré , elle n'a pas laiffé
d'eftre d'une grande utilité à
la Religion , & de faire en peu
de temps ce qui fembloit en
demander davantage. Lesdeux
Prelats qui ont préfidé à cette
Affemblée
, y ont beaucoup
contribué , l'un ayant heureufement
fini ce que l'autre avoit
commencé avec beaucoup de
fermeté.
Le mot de l'Enigme du mois
paffé eftoit l'Epouffette , ou les
Vergettes. Ceux qui l'ont trouvé
, ( ont Mrs Langlois de la
que aux Ours , & le Rat de la
Z iij
270 MERCURE
rue Saint Honoré ; Tamirifte
de la rue de la Cerifaye , le bon
Miflionnaire familier & do
mestique ; le perit Pilleur de la
rue des Auguftins; le plus beau
Poly du quartier S. Antoine ;
l'Amani du quartier du Tiroir;
l'aimable Brune du meſme
quartier, Mademoiſelle Javote
*
Ogier , du coin de la rue de
Richelieu. Mefdemoiſelles
Babet Pottier , de la rue Saint
Louis , & l'aimable Mariane
Lanel de Saint Valery , Vallée
de Verſailles , Mimie de la rue
de Savoye , la belle Indifferente
de la rue Saint Martin , la
GALANT. 27
Mere trop tendre du mefme
quartier; la charmante Janneneton
de la rue du mail , & les
Infeparables de la rue des
Blancs Manteaux
,
La nouvelle Enigme que je
yous envoye , merite l'appli
cation de vos Amies pour en
découvrir le ſens.
ENIGM E.
IL lefaut avouer, men deſtin eft
bien rude ;
Ċeax mème qui par moy fe voyent
élever,
Pour la plus baffe fervitude
S'obftinent à me referver.
De m'opprimerfans ceße ils ont pris
khabitude
Z iiij
272 MERCURE
Cependant les plus grands , dans
leur haute fplendeur ,
Ne mepeuventnierfans quelque ingratitude
Que je neferve à leur grandeur.
Des injures du temps je préferve une
plante,
Qui dans tous les climats eft affez,
abondante ,
Et dont l'ufage eft fouverain.
Quoy que l'odeur n'enfoitguere charmante
,
Ellefe faitprifer parfa vertu puiffante
Qui foutient tout le genre humain.
Pourfuivre des François les manieres
changeantes >
Sous mille formes differentes
Il a fallu chez eux fort fouvent me
ranger.
Quoy que par une loy qui paroift éternelle
GALANT. 273
Faye une regle naturelle
Qui devroit pour toujours m'empêcher
de changer.
Il faut eftre bien fou fans doute , on
bien auftere,
Pour croire que fans moy l'on pust
coulerfes jours.
Pourtant fi Plutarque eftfinceres
Des Sages , des Heros , onteu cette
chimere
De refufer mon utile fecours.
Cette belle manie eft maintenant ceffee,
Et tout homme aujourd'buy par la
commune loy
Pafferoitpour avoir la cervelle bleffée
,
S'il vouloit fe paffer de moy.
L'Air nouveau qui a efté fait
fur les paroles que vous allez
274 MERCURE
fire , a fort plu icy à beaucoup
de Connoiffeurs.
AIR NOUVEAU.
Nnepeut vous voirfans aimer,
On ne peut vous le dire, Iris ,fans
vous déplaire
Je fens mon coeur s'en allarmer ,
Ilfe plaint en fecret d'une loyfifevere
On ne peut vous goir fans aimer
Ne peut - on yous dire au moins
fans vous déplaire.
M Bazin de Bezons , dont je
vous ay appris la mort , eſtant
Confeiller d'Etat ordinaire , Mr
de Harlay de Bonnoeil eft monte
à fa place. Il eft Gendre de feu
Male Chancelier Boucherat , &
a
Saint
FIBLIO
THERE
DEN
LYON
1893
VILLE
elien vouenerat , &
GALANT . 275
a eſté employé en plufieurs Negociations
, & Ambaſſades. II
eftoit Plenipotentiaire pour le
Roy à l'Affemblée de Rifvvik .
Mr de Nointel , Maiſtre des
Requeftes , Intendant en Bretagne
, & Fils de M de Bechameil
, a efté nomme par le Roy
pour remplir la place de Confeild'Etat
Semestre , qui vaquoit
par la promotion de Mr de Harlay
à celle d'Ordinaire. · M² de
Nointel s'eftant parfaitement
bien acquitté de tous les emplois
dont il a efté pourvû , Sa Ma.
jefté a voulu rendre cette juſtice
à fesfervices , & à fon merite. 5
Le Jeane Homme Vaiffeau
de Mr de Baubriand , dont M
Collet eft Capitaine , eſt arrivé
à Saint Malo , venant d'un voya
276 MERCURE
ge de long cours , où il a negocié,
& d'où il a rapporté cinq mille
marcs d'argent en Piaftres & en
barres , & environ foixante mille
livres en or..
Je ne vous ay rien dit de la
guerre des deux Rois du Nord ,
parceque les Nouvelles qui s'impriment
chaque ſemaine , en ont
amplement parlé , & que j'évite
les repetitions autant que je puis.
Tant de Puiffances ont d'abord
travaillé à l'accommodement de
l'affaire qui animoit ces deux
Rois , bien que le fujet de la
guerre ne les regardaft pas , qu'il
eftoit aifé de voir que cette guer
re ne dureroit pas longtemps.
Cependant elle leur a beaucoup
couté. Il n'eft pas auffi facile
de deviner ce que deviendra la
GALANT. 277
guerre de Livonie . Dun cofte ,
le Roy de Suede fe voit en eftat
de tourner toutes les forces contre
le Roy de Fologne , mais il
eft fort épuifé , & fes Troupes
ont tant de chemin à faire , que
la Place pourroit bien eftre prife
avant l'arrivée des Troupes Suedoifes.
Il eft vray que la Ville
de Riga ſemble ne manquer ny
d'hommes , ny de munitions
mais il eft à préfumer que le Roy
de Pologne redoublera fes ef
forts pour emporter cette Place ,
avant que le fecours puiffe arriver.
Il paroift même que les
Molcovites pourroient bien venir
le fecourir , fi les Suedois ne
leur donnent pas Nerva . Les
Mofcovites témoignent la fouhai
ser , & le refus pourroit leur fer278
MERCURE
vir de prétexte pour entrer dans
- les interefts du Roy de Pologne,
qui paroift vouloir tout risquer
plutoft que d'abandonner fonentrepriſe.
Voila la fituation où fe
trouvent les affaires de Livonie
dans le moment où je vous écris .
Je ne répons pas qu'elle foit encore
la même quand vous rece
vrez ma Lettre .
Le Roy vient de perdre
un homme rare , & zele pour
fon fervice , & fort fingulier
dans fon Art , & qui luy faifoit
honneur. C'eft Mr le Noftre
Controlleur General des Baftimens
de Sa Majesté , Jardins ,
Arts & Manufactures de France.
Le Roy l'avoit honoré de l'Ordre
de Saint Michel pour marquer
l'eftime & la diſtinction
GALANT. 279
qu'il en faifoit. Jamais homme
n'amieux fçu que luy tout ce
equi
peut contribuer à la beauté des
Jardins , & l'Italie même en convient.
Pour tomber d'accord de
fon grand fçavoir là - deffus , il
ne faut que jetter les yeux fur
les Jardins de Verfailles & des
Tuilleries , & l'on ne pourra refufer
l'admiration que l'on doit à
fes ouvrages. Il ne laiffoit pas
autant de couvert dans les Jardins
dont il ordonnoit , qu
qu’-
auroient fouhaité de certaines
gens , mais il ne pouvoit fouffrir
les vues bornées , & ne trouvoit
pas que les beaux Jardins duffent
entièrement reffembler à des Forefts
11 eftoit eftimé de tous les
Souverains de fEurope , & il
en a peu qui ne luy ayent de280
MERCURE
mandé de fes deffeins pour leurs
Jardins. On ne doit pas s'étonner
fi l'on a vu fous le regne du
Roy de Grands Hommes de tous
les Arts Comme ce Monarque a
foin de leur fortune , ils ont plus
de temps pour étudier , & pour
fe rendre parfaits dans tout ce
qui peut contribuer à la fatisfaction
& à la gloire de la France .
Mr le Noftre eft mort âgé de
quatre - vingt - douze ans .
d'Egos , fon Neveu , fuccede à
la Charge de Controlleur general
des Baftimens , dont le Roy
avoit bien voulu luy accorder la
furvivance avant la mort de M
le Noftre . Il eft auffi Deffinateur
des Jardins de Sa Majefté ,
qui luy vient de donner deux
mille livres de penſion . Il eſt
Mr
GALANT. 281
fort habile & fort eftimé. Il n'y
a pas longtemps qu'il a fait un
voyage en Angleterre , où il a
fait travailler aux Jardins de Sa
Majefté Britannique, qui l'a renvoyé
avec beaucoup de louanges
& de prefens .
La mort de Meffire Jofeph le
Clerc de Leffeville , Seigneur de
Thun & d'Evefquemont , Confeiller
au Parlement , & Commiffaire
aux Requeftes du Palais,
a fuivi de prés celle de Mr de
Leffeville , Seigneur de Mezi ,
fon Frere , que je vous appris le
mois paffé. Il eft mort comme
luy fans avoir laillé d'Enfans . Je
vous ay entretenue plufieurs fois
de cette Famille .
Le Pere le Valois Jefuite.
Confeffeur de Monfeigneur le
Sept. 1700. A a
282 MERCURE
Duc de Bourgogne , eft mort
auffi depuis quelques jours. I
eftoit fort eftimé , & on ne fçauroit
douter qu'il neuft beau
coup de merite , puis que le Roy
luy confioit la confcience de
Meffeigneurs les Princes.
M P. Docteur de Sorbonne ,
vient de mettre au jour un Ouvrage
tres -utile , intitulé Cathechifme
pourles Nouveaux Catholi
ques , dans lequel il leur fait connoiftre
la veritable Eglife. Son
deffein n'eft point de faire le
Controverfifte fur tous les points
fur lefquels on difpute depuis
plus d'un Siecle ; mais de defabufer
entierement les Nouveaux
Catholiques des fauffes impreffons
des Predicans , & de leur
faire au jufte le Portrait de la
GALANT. 283
veritable Eglife , laquelle fuivant
les caracteres que les Apoftres
& leurs Difciples nous en
ont laiffez dans leurs écrits , ne
peut eftre autre que la Catholique
& la Romaine . Il leur fait
voir en même temps la confor
mité de tous les anciens Here
fiarques avec les Auteurs & les
Predicans de la Religion Preten
due Reformées à quoi il a ajoûtté
fur la fin la traduction d'un
Sermon de Saint Auguſtin , qui
eftd'une merveilleuſe inſtruction
ciens pour les Catholiques
& pour les Pafteurs , puis qu'il
leur apprend la maniere dont ils
doivent en ufer à l'égard des
Nouveaux Catholiques . Ce Livre
le vend chez le S Aubouyn
Quay des Auguftins.
A atija
284 MAR CUR E
On a imprimé un Livre qui regarde
l'Hiftoire de Charles VII .
par Me D** . Comme Madame:
Daunoi ne marque fon nom dans
fes Ouvrages que par cette même
lettre , plufieurs perfonnes ont
cru que celui - ci eftoit d'elle ;
mais elle déclare qu'elle n'y a
point de part , ne voulant dérober
la gloire à perfonne , & fur tout
à celles de fon Sexe.
Le Pere de Fontenay, Jeſuite ,
qui eft revenu depuis peu de la
Chine, fur le Vaiffeau l'Amphi--
trite , apres y avoir paffé feize
années , a prefenté à Sa Majefté
de la part de l'Empereur de la
Chine de riches étoffes , de
tres- belles Porcelaines , & plufieurs
pains de Thé en maiſe . Ce
Thé , dont on n'a point encore
GALANT. 285
vu en France , a beaucoup plus
de vertu que celui dont nous
nous fervons.
Mr de la Briffe, Procureur General
au Parlement de Paris , eft
mort fur la fin de ce mois . C'eftoit
un Juge d'une grande integrité
, & fort zelé pour les interefts
du Roy Je ne vous en dis
rien davantage , vous en aïant
parlé amplement, lors qu'il fut
reçu Procureur General . Jefuis
Voftre , & c.
A Paris ce 30: Septembre 1700.
TABLE.
PRelude.
THELUT
*
BE
LYON
*1803
Ode fur la Statuë Equeftre du Roy . 7
Madrigal.
Lettrepour les Sçavans.
16
17
LYON
18996
TABLE.
Lettre touchant la retraite d'unfout
grand nombre de Gentilshommes de
Perigord , avec les refolutions qui
ont efféprifes dans cette retraite.285
Abjuration. 52
63
Defeription duJardin de Bellefonten
Languedoc.
Madame la Ducheffe de Bourgogne
vient à la Foire de S. Laurent,
aux Tuilleries. 124
Mariage de M le Marquis de la
Frilliere , & de Mademoiselle de
129
Mailly
Promenade de Madame la Ducheffe
de Bourgogneà Pateau &àLongchamp.
Reception faite à M de Zurlauben
en Suiffe.
Elegie.
Harangue.
131
133
Bouquet
TABLE.
Impromptu
168
• Prix donnez par Mª & Evefque de
Noyon
Eglague.
Mort.
Sonnet,
Devife
Madrigal
169
173
1&1
185
187
1885
Réponse àre Madrigalpar Made-
Amoifelle de Scudery.
Fete donnée par M✩l Ambaſſadour
&Espagne
Penfions donnéesparle Roy.
19
191
192
Lettre touchant le voyage que M
Iberville a fait à la Riviere de
Mififfipy..
Abjuration.
1945
204
Cargaifon des Vaiffeaux nouvellementvenus
des Indes & de la Chi- \
ne. 205
Theophrafe, ou nouveaux Caracte» »
TA BALE.
tes des Moeurs . 213
Les beautez de la Normandie. 217
Ode Seculaire .
218
Eloge du Silence.
227
Mariages.
264
L'Aſſemblée du Clergé prend congé du
Roy.
Enigmes.
265.
*269
Nouveaux Confeillers & Etat. 274
Arrivée du Vaiffeau le Jeune H. 275
Nouvelles du Nort. 276. Morts. 279
Cathechifme des N. Convertis . 282
Prefensfaits au Roy.
Mort de Mrde la Briffe .
284
285
L'Air qui commence par , Ainfi
•2 que mon amour mafoibleffe , &c.
doit regarder la page 145.
L'Air qui commence par On ne
peut vous voir fans aimer, &c.
doit regarder la page 274
BEL
\\
LLE,
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
UP
LYON
1893
. LE DAUPHIN.
SEPTEMBRE 1700.
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grande Salle
du Palais , au Mercure Galant.
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque mois , & on le
vendra trente fols relié en Veau , &
vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNES , au Palais , dans
la Salle des Merciers , à la Juſtice .
Et MICHEL BRUNET , grande Salle
du Palais , au Mercure Galant,
M. DCC .
Avec Privilege du Roy
AU LECTEUR.
ILya
Ly a lieu de croire qu'on
ne lit plus l'Avis qui a
efté mis depuis tant d'annéesaucommencementde
chaque
Volume du Mercure, puis
que malgré les prieres réiteréesqu'on
afaites d'écrire en
caracteres lifibles les noms
propres qui fe trouvent dans
les Memoires qu'on envoye
pour eftre employez , on neglige
de le faire , ce qui eft
caufe qu'il y en a quantité
A ij
AU LECTEUR.
de défigurez , eftant impoſſible
de deviner le nom d'une Terre
, ou d'une Famille , s'il
n'eft bien écrit. On prie de
nouveau ceux qui en envoyent
d'y prendre garde,
s'ils veulent que les noms
propres
foient corrects . On
avertit encore qu'on ne prend
aucun argent pour ces Memoires
, que l'on employera
tous les bonsQuvrages à leur
tour,pourvu qu'ils ne defobligent
perfonne , & que
ceux qui les envoyeront en
affranchißent le port.
MERCVRE
GALANT
THERE
LYON
SEPTEMBRE 17003
Ε
'ODE par laquelle je
commence cette Lettre
, a efté faite en Latin
par M' l'Abbé Boutard
& mife en Vers François par
M' de Bellocq , Valet de
Chambre du Roy , & Porte-
BE
LA
VILLE
A iij
6 MERCURE
Manteau de Madame la Du:
cheffe de Bourgogne. Elle eſt
fur la Statue Equeftre de Sa
Majefté , faite par M' Girardon
, & élevée dans la Place
de LOUIS LE GRAND.
Les applaudiffemens que cet
Ouvrage a receus de toute la
Cour , font fi grands ', que je
ne pourrois vous en rien dire
qui ne fuft infiniment au deſfous
des louanges qui luy ont
efté données .
GALANT. 7
ODE.
QUel eft ce Conquerant ſemblable
au Dieu de Trace ,
Qui fur ce Courfier plein d'audace
Se prefente à mes yeux fierement éle
vé?
Cefar, n'est - ce point vous , de qui
l'Aigle fatale
S'excitoit au combat , quand le champ
de Pharfale
Dufang des Legions alloit eſtre abbreuvé?
$
N'eft- ce point Scipion , ce démon des
batailles ,
Qui pourvanger le nom Romain
Des Africains domptez va la foudre
à la main ,
་
A iiij
8 MERCURE
Réduire enpoudre les murailles ?
N'est- ce point Alexandre , impatient
du prix
Que la Gloire aux grands coeurs
apprefte ,
Et qui de la Victoire éperdument
épris ,
Du Monde trop borné medite la Con
quefte ?
>
Ah! quelle injure je vousfais
Caracteres facrez de Grandeur , de
Courage ,
Que mon Roy feul eut en partage,
Et qu'avec tant d'éclat Mars même .
neut jamais !
Quelle erreur a pù me furprendre ?
Comment dois -je excufer mes regards
éblouis?
QuelCefar & quel Alexandre
GALANT:
9
Ont approché des traits de l'augufte
LOUIS ?
S
Qu'il brille dans fes riches armes !
Que fon port a de grace , & fa taille
de charmes !
Que fon front a de majefté!
Ames yeux il refpire , il agit , il ordonne
>
Et le bronze amolli par un art qui
m'étonne
Difpute avecla verité.
S
Qui ne croiroit le voirdans les champs
de Bellonne
Regler les mouvemens & l'ordre d'un
Combat:
Et plus craint que le Dieu qui
tonne,
Dugefte &de la voix animerle Soldat?
10 MERCURE
Qui ne croiroit le voir conduit par
Victoire
la
Affrontant mille traits à luy feui
addreßez,
Se faire un paffage à la Gloire
Sur les Bataillons renversez?
2.
Tel de fes Ennemis méprifant lafoibleffe
,
Il guidoit aux dangers la vaillante
Nobleffe
Quifaitdefes Etats leplusfolide appuy
;
Lors qu'avec unfuccés difficile à comprendre
La Terreur marchant devant luy
Brifoit les portes de la Flandre.
2
Telparut fur le Rhin ce Vainqueur
redouté ,
Quanddu Batave épouvanté
GALANT.
1
Ilforçoit les Villes tremblantes ,
Plus vite que les vents n'abbattent
les forefts ,
Ou que les flames devorantes
Ne confument les dons de la blonde
Cerés.
Avec une pareille audace
Le plus rapide des Guerriers ,
Malgré l'affreux Hiver , & fes
remparts de glace ,
*
Sur les rives du Doux moiffonnoit
des Lauriers.
S
Lefuperbe Courfier s'applaudit à luymême
Et triomphe en portant ce Monarque
Suprême.
Quelsfeuxfortent de fes regards!
Defonfrein écumant ilfemble qu'il
Jejouë,
* La Franche - Comté.
12 MERCURE
A voirflotter fes crins , on croit qu'il
Les fecoue.
A la voix de LOU IS qui fe livre
aux hazards ,
Docile il obeit ,frape dupied la terre,
Etfa fougueule ardeur dans les plai--
nes de Mars
Souffle les fureurs de la Guerre.
2
Pegafe avec memefierté
Rapportoit le Vainqueur du Monftre
de Lycie :
Par Bucephale ainfi fon Maistre
eftoitporté,
Quand il eut renversé le Trône de
Afie.
&
Tremblez, Peuples jaloux , conjurez
tant de fois
Contre le bonheurde la France ,
Et profitez de la clemence...
GALANT. 13
De l'arbitre abfolu des Rois.
A violer la Paix craignez de vous
refoudre;
Si les droits des Sermens fontpar vous
méprifez,
Vousfentirez la mêmefoudre
Parqui Mons & Namurvirentleurs
Forts brifer
S
•Vous heureux Habitans d'une Ville
fidelle ,
Qui d'unfage Conful *fuivez le noble
zele ,
Recevez dans vos murs ce Cheval
fortuné.
De danfes & dejeux qu'il foit environné
Qu'ilfoitparé de fleurs ,fi- toft que des
Etoiles
L'Aurore renaiffante éteindra les
clarte z:
* Mr Bolç , Prevoft des Marchands.
14 MERCURE
Etquandla fombre nuit viendra ten
dre fes voiles ,
Que l'odeur des parfums s'exhale à
fes coftez
Girardon , l'ornement de fa doite *
Patrie ,
Dans l'art de Phidias plus illuftre
que luy,
A confacré fon induftrie
A l'ouvrage immortel qui vous charme
aujourd'huy.
Dans cette figure vivante
Reconnoiffez la main fçavante ,
Dont vous avez reçu tant de riches
prefens.
Ce Cheval anime fous fon augufte
Maiftre
Prouve affez que le Cielfait naitre
* Natifde Troyes en Champagne.
GALANT. 15
Aux fiecles des Heros les fameux
Artifans.
2
Ce n'est point de Pallas l'offrande
frauduleufe ;
Il n'en doit point fortir de guerrier
inhumain ,
Qui vienne la flame à la main ,
Rapeller d'Ilion l'histoire douloureufe .
Sous un meilleur aufpice il offre à vos
fouhaits
Un Monarque attentif au bien de
fes Sujets ,
Qui preft de s'affurer une entiere Victoire
Sur cent Rois jaloux de fa gloire,
Voulut donner au Monde une éternelle
Paix.
&
"
Ainfi plusjustement que Tite ,
LOUIS fera toûjours l'amour de
Univers ,
16 MERCURE
Etfurfa Villefavorite
Sans ceffe aura les yeux
Loin defes chers François , tel qu'un
Dieu tutelaire ;
*
ouverts.
Ilfçaura détourner les maux & les
befoins.
Et confervant pour eux la tendreffe
d'un Pere ,
Fera de leur bonheur le plus doux de
fesfoins.
Ce Madrigal de M'de Poiffi
ne viendra pas mal à la fuite
de cette Ode.
2 น
Vedoitfaire ungrand Prince
iffu dufangdes Rois ,
Pour fe voir à la fois
Aimé, craint, revere ,fur laTerre
&fur l'Onde ;
GALANT . 17
El s'immortalifer par cent`faits
inoüis ?
Pour devenir le plus grand Roy
du monde
Qu'il faffe la moitié de ce qu'afair
LOUIS.
Lés Sçavans de votre Pro
vince feront bien aifes de
voir la Lettre qui fuir.
A MONSIEUR DE ****
Vou
Ous voulez , Monfieur ,
que je vous dife mon
fentiment touchant un Paff
ge de Florus , où M' Bailey .
Septembre 1700.
B ..
18 MERCURE
dans fes Remarques fur la vie
de Junius Brutus , dit que cer
Auteur a commis une lourde
faute , lors qu'il prétend que la
mort de Brutus a fuivi la Paix
que Porlenna fit avec Rome ,
citant ainfi cet endroit qui eft
à la fin du chapitre dixième du
premier Livre. Et Rex quidem
tot tantifque virtutum territus
monftris , valere , liberofque effe
juffic. Tarquinii randiù dimicaverunt
donec Aruntem , &c.
Mais quel éclairciffement
pouvez vous attendre de moy,
aprés qu'un Critique auffi habile
que celuy là , & de fi bon
GALANT. TO
gouft , n'en a point donné , &
aprés que le Variorum , comme
il dit luy- même , M'Saumaife,
M' le Févre , & fa fçavante
Fille , Madame Dacier , en
découvrant la faute , n'y ont
point apporté de remede . Cependant
il faut vous fatisfaire ,
finon par ma correction , du
moins par mon obeiſſance
puis que vos prieres font à
mon égard des loix indifpen
fables .
Voicy donc mon fentiment.
Je croy qu'il y a une transpo
fition dans le texte , & que M
Baile ne devoit alleguer dans
Bij
20 MERCURE
fa citation , que ces paroles
de Florus , Tarquinii tandiù di
micaverunt donec Aruntem, &c.
jufqu'à la fin, puifque les préce.
dentes n'ont rien de commun
avec celles cy , & qu'elles en
font entierement détachées .Je
nevous dis pas cela pour critiquer
fimplement , mais pour
vous faire mieux entrer dans
mon fens ; car fi vous confide
rez un peu attentivement ce
Paffage de Florus , vous jugerez
d'abord que ces mots, Et
Rex quidem tot tantifque virtutum
territus monftris , valere , li
berofque effejuffit , doivent faire
GALANT. 21
naturellement la fin des ce
chapitre , & que ceux qui les
fuivent , Tarquinii tandiùdimicaverunt
, donec , &c. n'y tiennent
à rien , & font tout à fait
hors d'oeuvre .
Cela eftant , je ne doute
point que cette derniere periode
n'ait efté détachée du
commencement de ce chapitre
, où elle trouve fa place
avec autant de juftefle, qu'elle
a icy d'irregularité , & j'efpere
que vous en tomberez d'accord,
fi vous le lifez ainfi avec
moy. Palfis ex urbe Regibus ,
prima pro libertate arma corripuit
22 MERCURE
Tarquinii tandiù dimicaverunt ,
donec Aruntemfilium Regis manu
fuâ Brutus occidit , fuperque
ipfum mutuo vulnere expiravit s
quafi adulterum ad inferos ufque
fequeretur , mox Porfenna , Rex
Etrufcorum, ingentibus copiis ade
rat , & Tarquinios manu reducebat
, &c .
Autant que j'en puis juger,
voicy d'où eft venu le defordre.
Le Copiſte du manufcrit
fur lequel ont efté faits tous
les exemplaires qui nous reftent
, ayant oublié cette periode
, Tarquinii tandiù , &c. &
s'en eftant bien- toftaviſé , l'aGALANT.
23
voit mife par renvoy au bas du
chapitre , comme c'eſt la cou .
tume ; mais un autre qui copia
aprés ce premier, l'écrivit tout
de fuite , & fans diftinction .
Par le moyen de ma corretion
, Florus devient tout à
fait conforme à Tite - Live ,
dont il n'eft que l'Abreviateur.
Il dit que les Tarquins combattirent
jufqu'à la mort d'Asuns
& de Brutus , parce qu'ils
combattirent en effet jufquelà,
par eux mêmes & en Chefs,
avec le fecours des Veïentes &
des Tarquiniens ; mais depuis
ce temps là ils n'affifterent à
24 MERCURE
guerre , fous Porfenna , & la
enfuite fous Octavius Maniz
lius , que comme de fimples
Officiers, avec le peu de Trou
pes qui leur pouvoient refter,
incorporées & confondues
dans les Armées de ceux
qui faifoient la guerre pour
cux.
Pour ce qui eft de , nam , que
que j'ay changé par , mox ;
comme la convenance avoir
introduit le premier aprés la
faute , le fecond doit fuivre la
correction par la même raia
fon Voila , Monfieur , tout ce
que j'ay pû faire pour répon
drea
GALANT. 25
dre à ce que vous avez defiré
de
moy.
M' Baile parlant de Lucrece
violée , dit que ce crime fut
commis par Sextus , aîné des
Enfans de Tarquin. Il eſt bien
feur , fuivant les Auteurs , que
ce fut Sextus qui fit violence à
Lucrece , mais tous ne conviennent
pas que ce Sextus fuft
l'aîné des Enfans de Tarquin.
C'eftoit l'aîné , fuivant Denis
d'Halicarnaffe , au Liv.
Antiquitez Romaines ; mais
Tite Live au Livre dit en ter
mes exprés ; que minimus ex tri-
Aoust 1700. C
4.
des
26 MERCURE
bus erat, qu'il eftoitle plus jeune.
des trois . Eutrope au Liv.1.de
fon Hiftoire, marque auffi que
ce fut Tarquinius junior qui Lucretiam
ftupravit . Il eft vray
qu'on peut donner une dou
ble explication à ce paffage ;
mais toujours on peut juger
par ce qui vient d'eftre dit ,
qu'il ne doit pas paffer pour
conftant que le Sextus dont il
s'agit , full l'aîné des Enfans
de Tarquin , & il femble que
Mi Bayle a manqué à ſon exa-
Atitude ordinaire , quand il
l'a qualifié tel , comme fi c'eftoit
une choſe averée par le
GALANT.
27
témoignage de tous les bons ,
Auteurs.
Si Mr Bayle manque de jufteffe
quand il dit affirmative.
vement , que Sextus qui viola
Lucrece , eftoit leplus âgé des
Enfans de Tarquin , il s'eft
mépris fur un fait de Genealogie
de fon temps , lors qu'il
a écrit fur le mot , Fontarabie ,
que le Duc de la Valette , qu'on
accufa d'avoir donné lieu à la
levée du Siege de Fontarabie ,
eftoit l'aîné des Enfans du pre.
mier Duc d'Epernon . I eft
certain qu'il n'eftoit que le fecond
, l'aîné eftoit le Duc de
Cij
28 MERCURE
Candale. Je fuis , Monfieur.
D. C. D. L.A. R.
A Angers le 20 Juin 1700 .
Il s'eft fait une retraite d'un
fort grand nombre de Gentilshommes
du Perigord , qui
a produit des fruits furprenans.
Elle commença le 29. Juin dernier
dans la maison de M'lEvêque
de Perigueux , & je ne
puis vous en mieux inftruire
qu'en vous envoyant le Lettre
qui fuit . Elle eft d'un Eccle .
fiaftique qui remplit parfaitement
les devoirs de fon eftat.
GALANT. 29
CA
I.
S
2
A Périgueux le 3. Aoust 1700.
A MONSIEUR DE B ***•
R
Ien ne peut eftre plus
édifiant que tout ce qui
s'eft paffé dans la derniere retraite
des Gentilshommes de
cette Province chez nôtre illu
ftre & pieux Prelat. J'en puis
parler comme témoin oculai .
re, puis qu'il m'a fait l'honneur
de m'y appeller. Le concours
a efté fi grand , que s'il y euft
eu affez de logement dans le
Palais Epifcopal pour contenir
tous ceux qui vouloient y
C iij
30 MERCURE
eltre receus , je crois qu'au
lieu de deux cens douze qui
s'y trouverent , fuivant la
Lifte que j'ajoûte à cette
Lettre , il y en auroit eu plus
de fix cens . C'eftoit un charmant
fpectacle de voir toute
cette Nobleffe affemblée , docile
à tout ce qu'on demandoit
d'elle , affiduë à tous les
exercices de la retraite , pon-
Quelle comme lesReligieuxles
plus réformez à toutes les heu .
res marquées , en forte qu'un
coup de coche les a ffembloit
tous en un inftant avec un
tres bel ordre , dans les diffe-
་
GALANT.
31
rens lieux où ils devoient fe
rendre , gardant par tout une
grande modeftie , & une retenue
fi édifiante , qu'elle
charmoit tous ceux qui avoient
la liberté de les voir
dans leurs Exercices. Ils ont
prefque tous fait des Confeffrons
generales ; il s'eft fait des
reftitutions confiderables , &
l'on y a ménagé des réconci
liations fi finceres , qu'elles
ont attiré des larmes de joye
de tous ceux qui en ont efté
témoins . M'l'Evêque , qui devoit
eftre à leur tefte, marchoit
Ciiij
32 MERCURE
toujours le dernier , & prenoir
de même la derniere place par
tout , lors qu'il n'eftoit pas
l'Eglife . Il les a traitez d'ailleurs
avec beaucoup de ma
gnificence , & a enlevé leurs
coeurs par les manieres honneftes
& engageantes , mais
fur rout , par les exemples de
pieté, de douceur , d'affabilité ,
eftant tout à tous , & infati
gable dans toutes fortes de
rencontres. Rien ne leur manquoit
, tant l'ordre que fa prudence
ordinaire avoit établi ,
eftoit exactement obfervé. Les
trois Prédicateurs employez
GALANT.
33
pour les animer par leurs
Sermons , eftoient trois Jefuites
, le Pere Orfaure , Re-
Aeur du College ; un ſecond
Pere Orfaure , fon Frere , & le
Pere Rolivau . Ils ont tous fait
des merveilles . Le fecond Pere
Orfaure , qui , comme vous
fçavez , prêche toujours en
Apoftre , a fi bien touché les
coeurs en convainquant les
efprits , que fes Predications
ont arraché force larmes . Les
fruits de cette rettaite m'ont
paru fi extraordinaires , que
jay pris la liberté de dire à
M'l'Evêque , qu'il ne connoi34
MERCURE
.
ftroit qu'en l'autre vie, tout le
bien qui fe procuroit par le
moyen de ces Exercices . Il eft
impoffible de s'imaginer de
quels effets furprenans on la
voit fuivie , tant à la Ville , qu'à
la campagne; les jeux publics &
outrez fupprimez , les débauches
retranchées , les juremens
& blafphêmes abolis , les
vangeances & les inimiciez
éteintes , les mauvais commerces
diffipez . Quelle confolation
de voir la modeftie de
ces Gentilshommes regner
dans les Eglifes , la priere fe
faire exactement dans leurs
GALANT. 35
C
>
e Familles , en forte qu'on ne
diroit pas que ce fuffent les
mêmes hommes par les
grands changemens qu'ilsfont
remarquer dans leurs perfonnes.
Priez Dieu , Monfieur ,
qu'il foutienne cette grande.
oeuvre par la force de les graces
, & qu'il conſerve noftre
illuftre Frelat pour le bien de
fon Eglife , & pour le falut de
tout fon Diocefe. Je ſuis Vo .
tre , &c.
36 MERCURE
Noms des Gentilshommes qui one
affifté à la retraite faite chez
M Evefque de Perigueux .
MESSIEURS
Le Marquis de Raftignac.
Le Comte de Raftignac.
De Raftignac fon fecond fils.
Le Comte de Peyraud.
De Royere de Peyraud.
De Badefol de Peyraud.
Le Marquis de Mireman.
Le Marquis de Caftelnoüel .
Le Chevalier d'Aubuffon des
Caftelnoüel..
GALANT.
37
Le Comte de Fenelon .
Le Marquis de Sallaignac .
Le Chevalier de Sallaignac.
Le Comte de Noyan.
Le Marquis d'Aubeterre .
Le Comte de Braffac .
Le Marquis de Pontville,
Le Comte de Paulin Gouver
nel .
Le Marquis de Longas.
De la Caillerie.
De Nantia.
Le Marquis de Loffe .
De Lardimarie.
Le Marquis de Monplaifir.
Le Cheylard de la Querelie.
de Puygaufier.
38 MERCURE
De Boisgeneft.
Dumas de Champagnac.
Dela Pommarede de Sarlat.
De Tuffou .
De la Rouffie de Sarlat.
De Coffon de Tuffou .
De Tuffou de la Chabane .
De Lambert.
Le Grand Chantre d'Agen .
De la Bermondye.
De Pitray.
De Cazenave.
De Chaumon .
Le Chevalier de Chaumon.
De Saint Duft ,
D'Eftourneau ,
De Biron de la Serre .
De Saint Paul de la Vallade .
GALANT.
9
Du Chadeüil.
De Nanteüil.
De Nanteüil fon fils.
De Couze.
De Saint Front de Muffidan.
Du Reclos.
Du Reclos fon fils.
Du Soulier d'Artigeas .
De la Serre de la Maletie.
De Brie de Saint Duft.
Le Marquis de Mauriat .
Le Comte de Rouffille.
Le Chevalier de la Foreft,
De Barriere.
De Sanilhac fon fils.
De la Cofte , premier Capitaine
du Regiment de Cybourg.
40 MERCURE
De la Cofte , Capitaine dans
le même Regiment.
De Labeffiere , Capitaine dans
le même Regiment .
De Beauquere , Lieutenant
dans le même Regiment.
Desfoffard , Capitaine dans le
même Regiment.
De Coutanfie de Phely.
Dupuy de Teyffieras.
De Lhoulier.
De Rougier.
De la Rigaudye.
De Saint Orfe.
De Cluzel de Marcily.
De la Barde du Bugue .
Le Chevalier de la Barde.
GALANT. 41
De la
Gueunye.
De
Lenzous.
De Lenzous fon fils .
Le Chevalier de Cluzel , Capitaine
dans le
Regiment
de
Champagne.
- De Montreal.
De la Feüillade.
Le Baron de Planeau.
De la Tour du Rocq.
De Sanailhac.
Du Barty.
D'Auriat
.
De Turfac.
De Turfac fon fils.
De la Serre de la Chapelle A
baret.
Septembre 1700. DO
42 MERCURE
De Pazayat .
De la Faurelie.
DelaWergne de Rochemorin .
De Beaufort.
Dela Barotiere.
Le Marquis de Chabans .
Le Comte de Loffe .
Le Chevalier de Fayolles .
Le Chevalier de Loffe.
De la Garde Salleton .
De Beaulieu de la Martinie.
Le Chevalier de la Martinie .
De Fayolles .
De la Vernide de Cablanc .
De Soulignac .
De Soulignac , fils .
De la Faix de Calvimon .
De S. Crefpin de Lardimarie
GALANT.
43
De Sainte - Marie , fon frere.
Le Marquis de Montancés.
Le Marquis de Ladouze.
Bertin.
De Glane de Bors .
Memon de la Beffe .
De Lafcaud de la Beffe .
De Taillefer de Mauriat.
De la Roche de l'Eymarie ."
Le Chevalier de Poulignac ..
Bertin , fils.
D'Aix .
De Meymy.
De la Barriere de Tremoulat .
De la Beffe.
De Manzac.
De Lamourat .
D- ij ·
44
MERCURE
De Premilhac
.
De la Roche Aymon fon fils .
De Saint Laurens du Puyrogier.
D'Aignac
de Vilhac.
De la Fillolie.
De Richemon .
Le Chevalier de Beauregard.
De Grezignac .
Le Chevalier de Combaronie.
De Sallagnac de Combaronie .
Le Chevalier de Boriporte.
De Chardeys de la Martinie .
De Cherval , Grand Senechal
d'Angoumois.
De Beyly de Razaç .
De Langlade.
GALANT . 45
De la Porte de Lezignac.
De S. Paul de Chaffaignes,
0 De Menfignac
De Papuflou Salleton .
De Nougeyraud.
De
Crognac.
De la Riviere de Premilhac:.
De Chevalier de la Rouffie.
De Veffac.
De la Beylie.
De Lagardye.
Le Chevalier de la Foreft.
Du Lieudieu Fils .
Le Chevalier de la Brangelie.
De la Roche de S. Meard.
De la Tour de la Salmonnie ,
De la Vergne du Deu .
46 MERCURE
Veaure de Beauroire.
Desfieux de la Cellerie.
De la Faye Guilhaumias.
De Sinfac.
Le Vicomte de Loffe.
De Plazac.
A
De Saint Pantaly d'Exideüil.
Le Chevalier de Saint Pantaly.
De Tayac.
De Cremoux.
De la Jorie d'Exideüil .
De la Farge d'Exideüil .
Du Chaſtanet de la Jorie.
De Soulignac .
De Ladoire.
De Fonroche.
De Legier de Saint Privas.
GALANT
47
De Cumon .
De Valleice.
De la Vigerie des Taboiffies.
De Saint Paul de Jaure.
Le Chevalier de Saillant.
Archier.
De la Boinie.
De Minzat .
De la Peyre de Servenches.
De Givry, Capitaine de Cavalerie.
De Roumegouft de Bafte.
D'Eylendieras .
De Courfat.
Guy.
D'Arlan,
De Calvimon de Belcayre .
48 MERCURE
Le Chevalier de Pugeolle.
De Vaudre.
De Larmendye de Longas.
De Razat de Thiviers.
Le Marquis de la Martonnie..
Le Marquis d'Ans d'Auteforr.
De Luzignac
.
De Monbagol.
De Puycontaud
de Montozon
.
De la Serre de Bellet .
Le Vivier fon Fils,
De Roufflat .
De Ladorie .
De Saint Supery.
De Salleton .
De la Chabrerie de Cluzel.
De
GALANT. 49
De Montozon.
De Laguliac.
De Fongrave ,
De Saint Juft , Ajde Major du
Regiment de Cibour.
De Saint Mer.
Daleſme,
Le Marquis d'Ajat.
Le Marquis de Grofpuy.
De la Roche , fon Frere.
De Moncaux .
D'Abzac de Ludouze.
Les réfolutions que ces
Gentilshommes ont prifes
dans leur retraite , ont efté.
I. D'acheter des Livres de
devotion , pour en faire tous
Septembre 1700.
E
.
50 MERCURE
les jours lalecture pendant une
demi heure.
II. De fe confeffer tous les
mois , & à toutes les grandes
Feftes.
III . De faire en forte que
leurs domeftiques fuivent leur
exemple.
IV. D'eftre dans l'Eglife à
deux genoux , attentifs aux
faints miſteres , en lifant dans
leurs heures , & fans prendre
de tabac .
V. D'aller entendre la fainte
Meffe, autant qu'on le pourra,
& fans compagnie , pour éviter
la diftraction .
GALANT.
ད་
VI. De faire la Priere le matin
& le foir , en public , avec
leursDomeftiques, & d'acheter
pour cela un livre de prieres.
VII De veiller à la conduite
de leurs Domeftiques & de
leurs Vaffaux , pour les porter
à la pieté.
VIII. De travailler à reconcilier
ceux qu'on sçaurà eftre
mal enſemble , & de tâcher
de mettre la paix par tout.
IX . De faire dire deux Mef.
fes pour ceux de la Compagnie
qui mourront.
X. De porter leurs Amis , &
ceux fur qui ils auront quel-
E ij
12
MERCURE
que pouvoir
, à le confeffer
dés les premiers
jours de la
maladie
.
XI. De prier Dieu tous les
jours pout la conſervation du
Roy ,fi neceffaire à l'Etat.
XII. De prier Dieu pour la
converfion fincere des noùveaux
Catholiques .
Le 20. du mois paffé , Meffire
Gedeon de Berenger , Seigneur
de Montaigu , premier
Capitaine du Regiment d'Infanterie
du Mans , & Commandant
du fecond Bataillon ,
âgé de foixante & douze ans,
GALANT.
I
!
fit abjuration de l'Herefie de
Calvin , entre les mains du
Grand- Vicaire de M' de Befançon
, dans la Chapelle de
la Citadelle de cette Ville.
L'eftime generale que ce zelé
Officier s'eft attirée par fa
valeur & par fon merite , a
fait que tout le monde a vû
la converfion avec une extrême
joye Il s'eft diftingué à
Lens , au Paffage du Raab , à
la Journée de Saint Godard, &
en pluſieurs autres Combats
& Sieges , & fur tout , ce qu'il
fit à Treves ne laiffe aucun
doute de l'ardeur qu'il a pour
E iij.
14 MERCURE
la gloire de fon Prince . Il fut
en action pendant tout le Siege
, refufa de figner la Capitulation
, fe retira dans l'Eglife
avec les débris de quatre
Compagnies de fon Regiment
, s'y fortifia , & n'en
fortit qu'à des conditions treshonorables
. On l'a vû même
pendant la derniere guerre ,
Commandant à Montbeliard ,
où il n'y avoit que des gens
de fa Religion , y faire execu
ter exactement tous les ordres
de la Cour , & refuſer diffe
rens emplois qu'on luy faifoit
offrir dans les Pays Etrangers
,
GALANT.
55%
toujours plein de cette fidelité
qui dés la Campagne de Hongrie,
l'empêcha d'accepter um
Regiment Allemand des Generaux
de l'Empereur . Il n'avoit
encore que treize ans lors
qu'il commença à fervir Sa
Majefté : ce qu'il a fait juſqu'à
prefent fans aucune diſcontinuation
. Il a fair connoiftre”
par là qu'il eft digne d'eftre
de l'illuftre Maifon de Berens
ger , venuë de Dom Sanche ,
iffu des Comtes de Catalogne
& de Barcelone , qui accompagna
Henry 11. Roy d'An
gleterre , en Normandie , où
E iiij
56 MERCURE
il s'établit en fe mariant avec
Gillette Berenger , Petite fille
d'un Berenger , Comte de Befalu
, qui s'y eftoit établi quel
que temps auparavant, voyant
que nom Borel Berenger , fon
Couſin , luy avoit ravi la Ca-´
talogne . C'eft de cette branche
des Berenger qu'eft forti
M' de Montaigu . Ce qui eft
bien glorieux pour ceux qui
en font , c'est qu'on trouve
que de temps immemorial ils
font tous morts au fervice de
l'Etat , & même celuy qui vient
de faire abjuration , a vû de
fes propres yeux fes trois Fre .
$
GALANT. 17
tes , & cinq de fes Coufins
mourir dans les occafions les
plus glorieufes , fans qu'on
puiffe reprocher à aucun d'eux
d'avoir porté les armes contre
la Couronne. Le Baron de
Grand Mefnil, Fils unique de
fon Oncle , s'eftant retiré chez
les Etrangers par un zele aveugle
pour te Calviniſme , n'a
jamais voulu d'employ, ny les
fervir durant la derniere guerre.
Quelque attachement qu'-
ait toujours eu pour fa Secte
Meffire Thomas
de Berenger
,
S ' de Canon , en forte qu'il a
efté impoffible de le conver58
MERCURE
tir , il s'eft toujours montré
bon François & bon Sujet ,
ayant infpiré en mourant à
deux Fils qu'il a laiffez , & qui
continuent la troifiéme bran,
che de cette Maifon , les fen
timens d'une exacte fidelicé
pour le Roy , dont il ne s'eft
jamais éloigné. Quant à Jac
ques Jean , Sire & Comte de
Berenger , S ' de Fontaine, Herenqueville
, du Melnil Foucran
, & autres lieux , Fils unique
du Frere aîné de M'de
Montaigu, qui vient d'abjurer
le Calvinifme, on ne peut rien
ajoûter aux foins qu'il a pris
GALANT.
59
pour le porter à fe convertir ;
quoy lon exemple joint à fes
lumieres
, a porté plufieurs
perfonnes de leurs Parens &
de leurs Amis , fans parler de
leurs Vaffaux
, que la proximi
té des Prêches avoit feparez
de l'Eglife , & qui le font un
plaifir de s'y réunir fincerement.
Tous avant Calvin é.
toient Catholiques
tres zelez ,
& il en eft mort plufieurs en
odeur de fainteté
; témoin une
Marie Berenger , Veuve du
Sire Aubert , dont font fortis
Mrs de Beaumoncel
, & le
Bifayeul de Madame la Com60
MERCURE
teffe de Teffé , qui
renonça
aux grandeurs du monde pour
prendre l'habit de Religieufe .
Charles
Berenger quitta la
Charge d'Avocat General du
Parlement , & fe fit Chartreux ,
& Guillaume Berenger méprifa
tous les avantages dont il
joüiffoit dans la Cour de Rome,
aprésavoir fervila Religion
& l'Eglife fous trois Papes en
plufieurs Legations dans le Le
vant , pour venir finir les jours
dans la petite Cure du Mefnil .
Foucran , où il s'eftoit fait Pro
fenter par fon Frere , pour y
exercer ſa charité. Je ne parle
GALANT.
3
point des alliances de cette
Maifon avec celles de Courte .
nay , de Naffau , de Bellefme ,
de Bethune . de Caumont , de
Chaſtillon de Durefort , de
Montgommeri, de Lufignan ,
d'Argouge , de Bailleul , de S.
Simon , & autres . M'le Comre
de Fontaine Berenger a époufé
depuis peu Louife . A delaïde
Charlote- Françoife Simon
de Boifdavid , Fille aînée
& heritiere du feu Comte de
Boifdavid , dont le nom feul
fait l'éloge. On fçait qu'eſtant
des premiers Capitaines du
Regiment du Roy , & vou
*
·
62 MERCURE
lant imiter fes Anceftres , &
particulierement fon Pere , Capitaine
au Regiment des Gardes
& Lieutenant General ,
tué à la Bataille de Lens , lors
qu'il vouloit conſerver les Canons
des Ennemis qu'il avoit
gagnez , il fit des actions de
valeur qui contribuerent fort
à la prife de Maftrick, en forte
qu'il merita que Sa Majeſté
prift foin de le faire guerir de
foixante & cinq bleffures qu'il
avoit receuës , Il fut mis enfuite
dans fes Gardes , & fait Ma .
jor general des Troupes qu'
Elle envoya en Bretagne , où
GALANT. 63
il s'acquit une eftime generale
.
Je ne vous préviendray point
fur la Lettre que vous allez lire.
Elle contient la deſcription du
Jardin de Bellefont en Languedoc.
A MONSIEUR
LE MARQUIS DE ***
Left naturel , Monfieur ,
ux gens de bon goût d'être
auffi curieux que vous l'eftes ,
& puifquevous me faites honneur
de me demander une
deſcription exacte & fidelle du
64 MERCURE
celebre Jardin de Bellefont ,
& de fa Maiſon , je vous don
neray la plus jufte idée , que je
pourray de cet agreable fejour.
Tout y eft digne en effet
de la magnificence de l'illuftre
Marquis de Tornac la Fare ,
qui dans un terrain , aupara.
vant infructueux & inutile , a
raffemblé tout ce que l'art &
la nature peuvent faire voir de
rare & de recherché. Comme
il a autant de delicateffe d'ef
prit que de grandeur d'ame ,
il n'a rien oublié de tout ce
qui pouvoit contribuer au
plaifir & à l'étonnement de
GALANT. 65
Cruy
qui verroient fon Jardin ,
qui peut eltre comparé aux
plus beaux & aux mieux ordonnez
qui fe voyent dans les
Provinces. En un mor , Monfieur
, tout y merite vôtre cu
riofité, mais avant que j'entre
dans le détail , permettez- moy.
d'employer icy quelques traits
de Poëfie. J'en mêleray même
de temps en temps dans ce re
cit , & ils ferviront peut e
eftre
à délaffer un peu votre esprit ,
& à vous rendre cette lecture
plus agreable. LeMaitre de ce
beau lieu vous paroîtradansces
Vers fous le nom d'Alcandre.
Septembre 1700.
F.
66 MERCURE
Mufes , àmes fouhaits toûjours fifavorables
,
Meflez à mes accens vos concerts
agreables ;
Et vous, Nymphes des eaux , & vous,
Nymphes des bois ,
Animez mon efprit , & foutenez ma
voix.
Le genereux Alcandre aujourd'huy
vous l'ordonne ;
Qu'aux plus charmans transports
voftre coeur s'abandonue.
Celebrez par vos airs tendres & delicats
Bellefont , l'ornement de ces heureux
climats.
D'autres de fongrand nom , dans leur
fureur divine ,
Pourront nous étaler l'éclat & l'origine
, [ glorieux
Et dans un tas confus d'Ancestres
GALANT 67
Montrerqu'il eft encorplus grandque
fes Ayeux.
Dautres nous parleront de fa grande
fageffe
De fon brillant efprit, & defa politef
fe:
Dautres enfin pourront , & fans te ---
merité ,
Louerfes actions , fon coeur , fa pro-·
bité..
Nymphes , ce n'est point-là , ce qu'il
faut pour luy plaire.
Un travail moins hardy peut mieux
le fatisfaire.
Celebrez avec moy fes Jardins & fes
Eaux .
De tels chants ,je le feay, pour lu
font les plus beaux.
Imitaeur des Dieux , dune terre fierile
Il a faitun terrgir enraretez fertile.
Fij
68 MERCURE
Et l'on cueille les fleurs & les fruits
lesplusdoux, [ cailloux.
Où l'on n'avoit foulé que ronces &
Puis qu'à fes heureux foins nous devons
cet ouvrage,
Pouvons - nous de nos Vers luy refufer
l'hommage ?
Voftre zele pour luy du fuccés me répond
; [lefont:
Deeffes , avec moy chantez donc Bel-
·
Ce font de femblables occupations
, comme vous le
fçavez , Monfieur , qui ont
acquis tant de gloire aux Se .
miramis , aux Cyrus , aux
Drufus , aux Pompées , aux
Luculles , aux Moecenes , &
aux Auguſtes, & qui attireront
GALANT. 69
encore à Louis le Grand les
admirations de toute la Pofterité
, lors que parmy les foins
de la Paix & de la Guerre, dont
ila efté toujours l'Arbitre, elle
verra qu'il a donné le temps
que les occupations heroïques
luy laiffoient , aux plaifirs les
plus innocens , & les plus di
gnes d'un Heros , à Fontainebleau
ou à Versailles
, que tou -
tes les Nations de la terte regardent
déja comme la hui
tiéme merveille du monde .
Commençons donc par un
Plan de la maison que M ' le
Marquis de Tornac a fait
70 MERCURE
bâtir pour fa commodité,
comme pour le plaiſir d'eſtre
dans la Plaine auprés des Eaux
& des Prairies , aprés avoir
quitté l'ancien Chafteau de
Tornac , fitué fur une montagne
voifine de Bellefond , qui
pour la regularité & la beauté
de les appartemens , eft un
des plus confiderables de ceux
qui nous reftent des fiecles
précedens .
Sur les bords du Gardon , dont l'onde
toûjours pure
Fait retentir au loin un innocent mur
mure.
Quandfortant des Vallons qui capti
voientfon cours
GALANT. 71
Sur le fable elle fait mille & mille
détours ;
Sur fes bordsfi connus , prés d' Anduze
l'Antique ,
S'éleve une Maifon charmante &
magnifique,
Où malgré les chaleurs & malgré les
glaçons
Regne le doux Printemps dans tou
tes les faifons:
Quoy que tout yparoiffe , & modefte,
&champestre,
Toutyfoutient l'éclat & lagrandeur
du Maitre,
Et tout y raviffant les yeux & les
cfprits
Par tout également on s'y trouvefurpris.
Alabord d'une belle & riche balu-
Arade
Ducoftéde la courreleve lafaçade ,
72 MERCURE
Et de l'autre cofté regne un grand
Corridor
Dans lequelfur lefer brillent le bron-
Ze& Por
Dés qu'on porte fespas au dedans du
Portique ,
A deux Appartemens on voit qu'il
communique.
De là , par un degré furmonté d'un
Balcon ,
Après trois repofoirs l'on arrive an
Salon,
Dont le double Plafons en double
Imperiale
Tous les traits les plus beaux de la
Sculpture étale.
Au dedans on a peint les endroits cu–
ricux
[ auxyeux.
Qui prés de Bellefont
fe prefentent
L'on y voit les Ruiffeaux
, les Val
lons , les Collines 2
Les
GALANT.
73
Les prochaines Forefts , les Campagnes
voisines ;
Enfin en racourcy , l'ony voit les deffeins
De cette Maifon même , & de tous
fes Jardins.
Alcandre fans excés y mêla les do
rures
Auxfrifes, aux Tableaux, aux Plafonds,
aux bordures.
Après ce beau Salon un double appartement
Sefait voir dégagé , bien ouvert &
charmant.
C'eft-là que la nature , & l'art d'intelligence
D'Alcandrefont briller l'eſprit& la
puiffance.
Tous les fens à la fois y trouvent
leurs attraits ,
[faits
Etparmille beautezyfont tousfatis-
Sept. 1700.
G
74 MERCURE
Ajoutez àce la les differentes vues ,
L'airdoux & tempere, les belles avenuës
.
L'on n'y rencontre rien que de delicieux
;
En un mot , cefejour paroift celuy des
Dieux.
Comme la fituation fait un
des plus beaux agrémens d'un
lieu de plaifance , vous ne lerez
pas fâché , Monfieur , d'a .
voir quelque idée de celle de
Bellefont.
Soit que l'Aftre du jour, ou fe couche
ou fe leve,
De l'une & l'autre part un double
mont s'éleve ,
GALANT. 75
Qui défend la maison des extremes
chaleurs
Que cet Aftre brûlant fait reffentir
ailleurs.
Un Bois même au Couchant par fon
touffufeuillage
En entretient toujours la fraicheur&
l'ombrage,
Et par les doux accords de mille oifeaux
divers.
Sans ceffe il retentit des plus charmans
concerts .
Vous vous y diftinguez , Raffignols
trop fidelles ,
Zors que pour attendrir vos compagnes
cruelles
Vous ne vous occupez & les nuits &
lesjours,
Qu'à chanter leurs rigueurs & vos
tendres amours . [ bles;
Vousychantezaufi , Linotes admira-
Gij
76 MERCURE
Etvous , des Roffignols rivaux inimitables
,
Pinçons , vous y montrez que vous
eftesjaloux
Que s'ils n'aiment pas mieux , ils
chantentmieux que vous.
On découvre au Couchant un Canal
d'eau courante,
Quidepuisfa naiffance en des tuyaux
errante
Vient enfin rafraichir grand nombre
de poiffons ,
Qu'on n'expofe jamais à de faux har
meçons.
Alcandre de fa main en tout temps
liberale ,
[le ,
Avecune bonté que nulle autre n'éga-
Comme un autre Prothée en l'Empire
de l'eau,
Luy - même va fouvent repaiftre ce
troupeau ,
GALANT. 77
Qui malgré fa froideur , & malgre
fonfilence,
Parfes bonds enjoüez, reconnoiſt ſa
prefence.
Une vafte campagne , ou plutot un
Vallon
Queforment deux cofteaux d'où fouffle
l'Aquilon ,
Faità ce beaufejourune riche avenue,
Et par mille beautez en termine la
vûë.
Ce ne fant qu'oliviers , que vignes ,
que vergers ,
Oùpaiffent les moutonsfuivis de lears
Bergers.
Enfin de toutes parts , ou les moiffons
jauniffent ,
Ou de Troupeaux paiffans les montagnes
blanchißent ,
Et comme l'on ne voit que verdure &
que fleurs,
Giij
78 MERCURE
L'on n'entend que concerts d'oifeaux
& de Pafteurs.
Vous voyez , Monfieur ,
qu'il feroit difficile de rencontrer
en aucun autre lieu une
fituation plus heureuſe que
celle là . Il ne me refte qu'à
vous parler du Jardin , qui eft
au midy de cette Mailon , &
quiluy donne la plus agréable
veuë que l'on puiffe fouhaiter .
On trouve d'abord une grande
& longue Terraffe , ornée d'Eſpaliers
, partagée par un Baffin
bordé de gazons , d'où fort un
grand Jet d'eau . L'on entre
dans cette Terraffe par un peGALANT.
79
tit Pavillon détaché qui domine
fur l'entrée , & qui fert
comme de Dôme , & de frontifpice
fur le portail de la
grande avenue . Elle eft bornée
de l'autre cofté par un bois de
haute fuftaye , que les eaux du
Gardon ont fait naiftre fans
aucune culture , & qui par une
infinité de Peupliers , d'Aulnes
& de Saules , confondus au
hazardles uns avec les autres ,
fait voir des routes & de petits
berceaux en mille endroits , &
ne laiffe pas d'eftre auffiagréa
ble,que fil'on avoit pris lesplus
grands foins à les planter & à
G iiij
80 MERCURE
les cultiver, Depuis le Rondeau
du milieu de cette Ter
raffe , qui eft , pour ainſi dire,
le point d'où il faut voir tout
le Jardin , on découvre d'a
bord
par une pate d'Oye, trois
allées , dont celle du milieu fait
une perſpective
des plus belles
, formant une grande route
qui perce au travers des bois,
dont la campagne
eft couver
te , & qui ne le termine que
par la Riviere , & enfuite par
une colline , qui eft à plus de
quatre lieuës au de là . L'on y
defcend par un double rempart
autour d'un large degré
GALANT. &
de gazons,à plufieurs marches,
qui forment un amphiteatre
de verdure des plus agreables
qu'on puifle voir. Au bas de
cet amphiteatre s'éleve un Jet
d'eau , d'une hauteur & d'une
force qui n'eft pas ordinaire ,
& de part & d'autre font deux
Canaux , d'où fortent douze
Jets d'eau , rangez ſi bien en
égale diſtance , & fur la même
ligne,que par leur difpofition,
leur abondance , & la chute
reguliere de leurs eaux ; ils y
font voir comme un mur de
criftal , ou comme une tapif
ferie brillante de Perles & de
82 MERCURE
Diamans , infiniment plus
belle que toutes celles que
P'aiguille & le pinceau ont jamais
inventées. Derriere ces
deux Canaux on rencontre
deux grands berceaux de ce
beau Laurier royal , ſemblable
à l'Oranger , par la forme &
la couleur de fa feuille, qui les
bordent dans toute leur longueur
; fi hauts & fi touffus ,
que les rayons du Soleil n'y
penetrent jamais .
Ab qu'il eft raviffantfous defi beaux
Lauriers
De chanter les Heros , ou fjavans ,
ou guerriers !
GALANT. 83
Qu'il est doux d'y former dans les
plus bellesfeftes
Des couronnes de fleurs pour en ceindre
nos teftes !
Qu'il eft charmant enfin dans le vague
des airs
D'y faire retentir nos raviffans concerts
!
Dans fon heureux repos , l'incomparable
Alcandre
D'une voix qui n'a rien que degrand
& de tendre , [jour
Y chanta
mille fois & la nuit & le La puißance
de Mars
, & celle de
l'Amour
.
Tantoft tout enchanté de fes belles
campagnes ,
Il celebra fes bois , fes prez, & fes
montagnes ,
Et mellant fes accens aux murmures
des eaux
84 MERCURE
Defia les concerts des plus charmans
oifeaux.
Tantoft dans les transports d'une
chafte tendreffe
Ilchanta les appas defa belle Mat
treffe ,
Et tantoft d'un beau zele animé pour
LOUIS,
Il immortalifa fes Exploits inouis.
Echos , quifi fouvent vous pluftes à
l'entendre ,
Repetez, s'il fepeut, ce que vous dit
Alcandre
Ers qu'il vous confia , de même
qu'aux Zephirs ,
Les fecrets defon coeur&fesplus doux
plaifirs.
C'en eft fait, les Echos demandent
audience.
Coulez plus doucement , ruisseaux ,
faites filence.
GALANT. 85
Et vous , petits oifeaux , n'en fovez
pointjaloux ,
Alcandre vaparler , dans le bois taifez-
vous. confondre,
La douceurdefa voix doit toute autre
Il n'eft que les Echos qui luy puiffent
répondre.
Les Vers qui fuivent avoient
efté faits par Alcandre , dix ans
avant cette deſcription de fon
Jardin de Bellefont.
Allez , biens éclatans , plaifirs trop
renommez,
Il n'eft point de plaifir dont mes fens
foient charmez
Comme d'eftre en un lieu folitaire &
champestre ,
Dégagé de tousfoins ,fans contrainte,
fans Maistre ,
80 MERCURE
les cultiver, Depuis le Rondeau
du milieu de cette Ter
raffe , qui eft , pour ainſi dire,
le point d'où il faut voir tout
le Jardin , on découvre d'a
bord par une pate d'Oye, trois
allées , dont celle du milieu fait
une perſpective des plus belles
, formant une grande route
qui perce au travers des bois,
dont la campagne eft couverre
, & qui ne le termine que
par la Riviere , & enfuite par
une colline , qui eft à plus de
quatre lieuës au de là . L'on y
defcend par un double rem.
part autour d'un large degré
GALANT. &
de gazons ,à plufieurs marches ,
qui forment un amphiteatre
de verdure des plus agreables
qu'on puifle voir. Au bas de
cet amphiteatre s'éleve un Jet
d'eau , d'une hauteur & d'une
force qui n'eft pas ordinaire ,
& de part & d'autre font deux
Canaux , d'où fortent douze
fi bien en
Jets d'eau ,
rangez
égale diſtance , & ſur la même
ligne, que par leur difpofition
,
leur abondance
, & la chute
reguliere
de leurs eaux ; ils y
font voir comme un mur de
criftal , ou comme une tapif
ferie brillante de Perles & de
86 MERCURE
Libre d'ambition , paifiblefans chagrin
,
Paffer au fond d'un bois , ou le long
d'un Jardin ,
Et là , parmy les fleurs , ou couche
deffus l'herbe,
Refueraux plus doux vers d'Horace
ou de Malherbe.
Tantoft prés d'un ruiſſeau , nonchalamment
allis,
Repaffer doucement les charmes de
Philis , [ taine
Et tantoft fur le bord d'une clairefon-
Songer innocemment aux douceurs de
Climene ;
De ces tendres plaifirs puis détournant
le Cours,
Contempler d'un ruißeau mille petits
détours ,
Qui de fes eaux d'argent baignant
une Prairie
GALANT. 87
Peint de mille couleurs une Plaine
fleurie,
Et quifortantde là toutfier , toutglorieux
,
Roule furdes cailloux, d'un bruit harmonieux
,
Etpar un doux murmure endortfi bien
L'oreille
Qu'à peine l'esprit fent , ou s'il dort ,
ou s'il veille ;
Entendre en même temps le chant de
mille oifeaux,
Le doux bruit d'un zephir agitant
des Rofeaux,
Admirer le Soleil dans le cristal de
Ponde ,
Et le voir tout brillant de l'or qu'il
feme au monde ,
Parer les champs par tout de rofes &
de lis , [ rubis,
Semerde tous coftez les perles , les
8.8 MERCURE
Et mille diamans qu'avec fa clarté
pure
Une douce rofee épandfur la verdure ,
Voir naiftre en même endroit le ferpolet,
le thin,
La tulipe , l'oeillet , le mirthe , lejaf
min ,
Et fentirà travers ce mélange agreable
,
De cent douces odeurs unparfum admirable
;
Dans ces beaux lieux où Flore &
Pomone ont regné
Eftre quelquefoisfeul, tantoft accompagné,
Rendre fes chers Amis témoins de fes
delices,
Compagnons de fonfort dans ces de
ferts propices ,
· Et goûter les charmans & les precieux
biens
GALANT. 89
Des aimables propos , & des doux
entretiens ;
Joyeux de voir desfleurs la charmante
peinture ,
Chacun dire à fon tour fa plus belle
avanture,
Et fe laiffer aller au plaiſir ravifant,
Dedire ce qu'on fait , & tout ce que
L'on fent,
Paffer du ferieux à de plaifans langages,
Et ceffant de rêver , dire cent badinages,
Debagatelle , enfinfefaire desplai
firs,
Au repos de l'efprit animer fes de--
fors,
Et pour celuy du corps fous unfeuillagefombre...
Sept. 1700.
H
90 MERCURE
S'endormir quelquefois à la fraicheur
de l'ombre.
Il n'eft point de plaifir, il n'eft point
d'agrément,
Fe le redis encor , plus doux &plus
charmant ,
Que d'aller aux moyens par où l'on
peut accroiftre
Le bonheur que produit la demeure
champeftre ;
Oublier les faux biens vainement
poursuivis,
Oublier en un mot & laCour&Paris,
Sans oublierpourtant les vertus infinies
D'un Roy dans qui le Cielles a toutes
unies ,
Pour nous le faire voir le plus grand
des Heros ,
Oublier tout hors luy , nefonger qu'au
repes ,
GALANT
. 91
S'attacher au prefent , bannir loin
l'esperance ,
Nefe repaifre plus d'une vaine apparence,
Vivre loin des Palais où le fort des
humains
Eft de déplaire à Dieu , pour plaire
aux Souverains ,
D'adorerla grandeur , la fortune , la
pompe ,
De preferer au Ciel le monde qui les
trompe,
[ biens
Et les biens apparens , à ces folides
Qui doiventfaire feuls le bonheurdes
Chreftiens .
Grace à Dieu , maintenantje cherche
la retraite
Que me peut affurer la Maifon que
j'ay faite ,
Enceinte deforests , de vergers , dejardins
,
Hij
92 MERCURE
De vignobles , deprez , ouvrages de
mes mains,
D'eaux de millefaçons dans uneplaine
errantes,
De rivieres , ruiffeaux , & fources
jailliffantes,
Et ce qui fait au fond mon charme
dans ce lieu,
C'est que plus aisémentj'y puisfervir
mon Dieu ,
Obéir à fes loix , fuivrefa providen
се ,
Mediterfür la mort , conferver l'iu-
посепсе ,
Jouir tranquillement d'unefelicité
Qui traine avecque foy l'aimable
Liberté,
L'agréable repos , les douceurs d'une
vie
Exempte de remords , de malice , &
d'envie ,
GALANT .
Etfentir que fongeant fans ceffe à
mon falut,
Bien vivre & bien mourir, eft mon
unique but..
Je ne fçay , Monfieur , ce
qui vous paroiftra plus fur.
prenant dans ces Vers , ou la
grandeur des fentimens , ou la
delicateffe & la facilité des expreffions,
bien que Mile Marquis
de Tornac ne fe foir fait
aucune étude particuliere de
la Poëfie , & qu'il ne s'y foit appliqué
qu'autant qu'il femble
qu'un Gentilhomme le doit,
pour n'en pas ignorer les Regles
, & pour eftre capable de
94 MERCURE
·
juger des Ouvrages des bons
Auteurs ; mais les beaux genies
ont du talent , & des ouvertures
pour tout , & ils femblent
naiftre avec tous les
beaux Arts , & toutes les Sciences
. C'est ce que vous fçavez
par vous même , Monfieur ,
vous , qui tout jeune , fuftes
regardé par les Poëtes & par
les Orateurs , comme un de
leurs maiftres . Mais pour ne
pas m'étendre davantage fur
des Eloges , que vous meritez
fi bien l'un & l'autre , & que
vous ne pouvez neanmoins
fouffrir , je penfe qu'aprés vous
GALANT.
95
avoir parlé des deux berceaux
de lauriers,qui font, pour ainfi
dire, deux Arcs de triomphe ,
confacrez aux Heros de l'an .
cienne & illuftre Maiſon de la
Fare,il faut vous donner enco.
re uneplus ample idée du Plan
& de l'ordonnance de ce Jardin,&
vous direque ſa figure eft
un grand Quarré regulier partagé
en quatre, qui fe divifent
en feize compartimens égaux,
par où font diftinguez les parterres
& les vergers, & dont le
tout est terminé par le canal
d'un ruiffeau , qu'une haye vive
de buis tail lez en plate ban96
MERCURE
de de hauteur d'appuy , borde
tout du long , & par une allée
de Laurieteins , taillez en palliffade
, avec des Cabinets de
verdure aux coins , couverts de
Chevres feüils , & ornez au
dedans de banquettes & de lits
de gazons. De ces carrez plufieurs
differentes allées & contre-
allées , en font le partage ,
de forte que dans les cinq endroits
principaux , où elles fe
croifent , il y a autant de jers
d'eau avec leurs baffins , outre ·
trois autres qui font d'une hauteur
ſurprenante , le long de la
grande allée du milieu , qui
aprés
GALANT 97
=
"
aprés avoir percé un gros bois
de Chaltaigniers & de Peupliers
, fait au delà du Jardin
la grande route , & le grand
point de veuë dont nous avons
parlé , & qui a fervi à faire un
Mail fi beau & fi prolongé ,
qu'on peut dire qu'on ne voit
rien de pareil pour le plaifir
des Joueurs , fur tout , en ce
que tous les Jets d'eau de la
maiftreffe allée y donnant à
droit fil , y font un charme
qu'on ne fçauroit trouver en
un autre mail. Le jet d'eau du
centre de tout le Jardin , au
niveau duquel font les trois
Septembre 1700.
98 MERCURE
autres , eft orné d'un Baffin ,
reveftu de pierre de taille , cmbelli
d'une large bordure de
gazons & de quatre banquertes
au pied de quatre groffes
coquilles de verdure , fi élevées
, fi touffuës & fi bien
taillées , qu'en toute faiſon ,
quelque temps qu'il faffe , on
eft toujours à l'abri & à l'ombre
.
2008
Acouvert du Soleil, de la pluye
&du vent ,
Et c'est où chacun va rêver le
plus fouvent.
A travers les eaux jailliffan.
tes dans l'entre- deux des coTABQUE
DEL
1
GALANT. 45
quilles , l'on a encore le p
de trouver quatre points de
veuë fort étendus , bien alignez
, & tres - agreables pour
la grande varieté des objets .
N'est- ilpas beau de voir que fans
fuivre leur courfe
Ces eauxprennent l'effor, auffi haut
que leur fource ,
Et qu'aprés avoir fait mille bonds
Cristalins,
Elles tombent en pleurs dans leurs riches
balins?
S'il eft vray ce qu'ont dit des fables
curieufes ,
Ces
eauxfurentjadis de ces Nymphes
heureufes ,
Qui du temps que les Dieux habi
toient parmy nous
I ij.
100 MERCURE
Avoient plusfait entre-eux d'Amans
de Faloux.
Pour ellesplus fouvent le grand Dieu
du Tonnerre
Que pourfa Danae, defcenditfur la
terre.
De fes brillans rayons Apollon couronné
Plus longtemps les fuivit , qu'il ne
fuivit Daphne ;
Marsdelles entefté jusques à lafolie,
Encor plus les aima , qu'il n'aima
fon Ilie ;
Mais enfin tant de foins furent tous
fuperflus
Elles fuirent toujours & l'Amour &
Venus.
Avec tant d'agrémens auffi chaftes
que belles,
Conftamment à Diane elles furent
fidelles ,
GALANT.
Etmalgré tous les foins de leurs Adorateurs
,
N'aimérentjamais rien que les bois
& les fleurs.
L'Amour ne leur donna jamais d'inquietude,
Et ne troubla jamais leur douce folitude
;
Heureufes mille fois , fi le deftin ja
loux
Contr'elles n'eut enfin déployé fon
courroux.
Mais pendant qu'en repos duns ce
charmant azile
Leurs beaux jours s'écouloient d'nne
courfe tranquille ,
Le grand Dieu du Gardon , furpris
de leurs appas ,
Unjour de ce costé precipita fes pas.
Leurpudeur s'allarma de l'approche
fatale
I iij.
102 MERCURE
D'un Amant dont l'ardeur fut toujours
fans égale.
Elles pouffent au Ciel les plus triftes
accens
Et font,pour refifter, mille efforts impuiffans.
Diane , à tous nos voeux favorable
Diane , [fane ,
Eloignez au plutoft , éloignez ce pro-
Et vous , dont les Arrefts ont reglé
noftre fort,
Grands Dieux , ou vangez- nous , ou
nous donnez la mort.
A grands pas cependant le Dieu du
Fleuve avance;
Et quelle contre luy feroit leur refiftance
?
En vain comme la Biche à l'aspect
du Chaffeur
Elles fuirent d'abord devant leur raviffeur
;
GALANT.
103.
En vain le defefpoir leurfit naistre des
ailes
Pour éviter d'un Dieu les approches
cruelles.
Proferpine ne peut échaperà Pluton ,
Nynos Nymphes de même aux efforts
du Gardon.
Quoy donc , fans s'émouvoir , les
Dieux dans ces allarmes
Pourront voir ces beautez s'abandonner
aux larmes,
Et Diane , malgréfa conftante amitié
Pourra de leur malheur n'avoir point
de pitié?
Non ,fans doute , les Dieux , qu'in
tereßent leurs peines,
Les changérent enfin en autant de
fontaines ,
Qui confervent encor , malgré leur
changement ,
I iiij
104 MERCURE
Leurpremiere innocence , tout leur
agrément.
Il est à propos maintenant
de dire un mot des eaux courantes
, qui embelliffent & fertilifent
la campagne de Bellefont.
Le fleuve du Gardon ,
pour l'appeller une fois ainfi
que nos Mufes le nomment ,
aprés avoir fait canal à l'une
des ailes du Jardin , & avoir
enfuite ferpenté dans la plaine,
donne le plaifir de ſe faire voir
encore bien loin tout droit au
devant de la grande route , &
de s'y montrer en face plus
grand & plus beau
comme
GALANT.
105
étendant plus regulierement
fes eaux dans la vafte & deli ,
cieufe campagne , qu'il arrofe
& qu'il enrichit jufques aut
Pont du Gard , où il va rendre
fes hommages au fameux feuve
du Rhône . C'eſt au Midy
des prairies de Bellefont que
le Gardon mêle fes eaux avec
celles de la Riviere d'Orne ,
aprés avoir receu prés de là ,
celles de plufieurs petits torrens
qui le groffiffent . Jugez,
Monfieur , fur le recit de tant
de differentes beautez , la
plufpart naturelles & ruftiques,
fitous les ornemens emprun
106 MERCURE
tez des Jardins de l'ancienne
Rome , ont rien eu pour l'agrément
de comparable aux
charmes de Bellefont.
Qu'on ne parle donc plus des fuperbes
Jardins [ mains ,
Par où fe diftingua le luxe des Ro-
Où l'on ne découvroit que Tableaux,
que Statuës >
Que Portiques de Marbre élevez
jufqu'aux nuës
Ou bien loin de fouler les fleurs , &
lės gazons
Qu'à Bellefont onfoule en toutes les
Saifons,
Au mépris des plaifirs que la verdu-.
re inspire
On ne fouloit aux pieds queFafpe
& que Porphire ,
GALANT. 107
Où parmy quelques rangs d'arbres
infructueux
Cent Colomnes par tout ſe preſentoient
aux yeux
Alcandre eu fes projets &grand &
magnifique
Ne veut dans fesjardins rien qui ne
foit ruftique.
Il nepeut de l'orgueil écouter les defirs
Où ne doiventregner que Flore & les
Zephirs ,
Et méprifant aux Champs tout a
Fafte inutile
Qu'àpeine fa verta fupporte dans ta
Ville ,
Il rit de tantdefoins & vains &fuperflus
,
Que donnérent aux leurs Moecene &
Lucullus.
A Bellefont auffi l'on ne voit que
verdure ,
108 MERCURE
Et que les agrémens de la feule nature.
Berceaux fombres &frais , maroniers
, Orangers ,
Fets d'eau , baffins & fleurs , espaliers
& Vergers ,
Enfin les feuls plaifirsqu'aux champs
on peut attendre,
Occupent tout l'esprit & tout le coeur
d Alcandre.
Ce qui pourtant me femble étaler
plus d'attraits.
Cefont de doubles rangs de verdoyans
Cyprés ,
Qui par un Art fçavant taillez en
balustrades
De quatre endroits divers offrent des
promenades.
N'est - il pasfurprenant par des ſex
crets nouveaux
Que ces Arbres jadis confacrez aux
tombeaux ,
GALANT 100
Aujourd'huy deftinez à de meilleurs
ufages ,
N'inspirent que la joye avec leurs
doux ombrages
,
Et que fans élever leurs branches au
hazard ,
Ils puiffent fe foûmettre à tous les
foins de l'Art?
Ouy , les unsfeulementplantez depuis
trois luftres ,
metamorphofez en autant de baluftres.
Sont
Les autres avec art en coquilles taillezi
Et depetitesfleurs en Hiver émaillez,
Au plus bruflant Efte prefentent a
toute heure
Un azile charmant , une douce demeure
,
Et les autres enfin , à plein vent dans
lesairs,
110 MERCURE
Eleventjufqu'au Ciel leurs rameaux
toûjours verds.
Entre les Ciprés qui font
tenus bas , ainfi taillez & fi
gurez en forme de baluf.
tre, & feparez én égale dif
ance , regne une petite bordure
de buis , taillée auffi
d'une figure agréable , qui les
joint d'un pied à l'autre . Ces
fortes de bordures ont efté inconnuës
aux Anciens dans
leurs Jardins , où tout eftoit
confondu fans ordre & fans
diſtinction , & c'eſt ce qui a
donné occafion à la Fable ſuivante.
GALANT.
1:1I
>
Comme les plus grands Dieux , ainfi
que les Mortels
Sabandonnent fouvent aux douceurs
de la joye ,
Et quittent volontiers l'encens & les
Autels ,
Pour joüir du plaifir que le Ciel leur
octroye ,
Le jour vint que Bacchus les devoit
à fon tour
Regaler enfeftins , en bals , enjeux
d'adreffe ,
Et choifir pour cela le plus charmant
Sejour
Et le plus propre à l'allegreffe.
Tous les Dieux d'alentour s'en vmt
au rendez vous ,
Poury voir les bouffonneries
Des Faunes , de Silené , & de cent
autresfous ,
Celebres en plaifanteries.
112 MERCURE
Au milieu de tant de beautez
Flore , la jeune Flore avec fon air
champestre ,
Dans la Troupe ofa bien paroitre
,
Sans nul ajustement propre aux Divinitez
Il est vray qu'elle eftoit du plus charmant
corfage
Qu'elle avoit tous les traits les plus
beaux du visage ,
Et
que
le brillant du Soleil
A celuy de fes yeux n'avoit rien de
pareil.
Ses cheveux neanmoinsfans guirlande
& fans treffe
Flottoient negligemment furfon fein
& fe'sbras ,
Et l'on n'y voyoit rien d'une grande
Deeffe , [ appas .
Que l'extrême douceur de fes tendres
GALANT : 112
A fon premier abord les Faunes &
Silene
Avec un fourire affecté ,
Et d'une maniere inhumaine ,
Railloient de fa fimplicité.
Cybele de chagrin & de colere outrée ,
Voulutfaire cefferleurs cris injurieux ,
Et l'ayant & de buys , & de mirthe
parée,
Elle la ramena dans la Troupe des
Dieux.
Ce fut alors enfin , que la charmante
Flore
Etala tant de doux attraits,
Qu'avec plus de brillant l'Aurore
Sur fon char de rubis ne fe montra jamais.
Elle infpire à tous la tendreffe
Elle entraine aprés foy les Jeux &
les Plaifirs ,
-Et des doux & tendres Zephirs
Septembre 1700 .
K
14 MERCURE
La Troupe gayement à la fuivre
s'empreffe ,
Plus aife de la voir de mirthes & de
buys
Se parerfans fard ,fansfineffe ,
Que fi la charmante Deeße
Euft pris foin de s'orner de perles &
rubis.
De là vient qu'en ces derniers
Siecles , dans les Jardins
des Rois , & dans les Parterres
des Grands , le Buis eft devenu
fi recommandable.
Enfin , Monfieur , je vous
envoye la defcription que vous
avez defirée. Je n'avois pas
cru la faire fi longue , ny d'un
fi grand détail ; mais j'y ay eſté
1
GALANT .
115
forcé par les differentes beautez
de ce Jardin , ayant eu le
loifir de les contempler longtemps
, & de les confiderer
diftinctement fur les lieux à
Bellefont même , où j'ay goû.
té fouvent feul, fouvent en
bonne compagnie , le charme:
que chacun trouve à ſe promener
dans ces routes & dans
ces allées , au bord de ces Fontaines
, de ces Ruiffeaux & de :
ces Rivieres , & parmy ces .
fleurs , ces fruits , & ces arbu
ftes. Je n'avois plus rien à
fouhaiter , Monfieur , que
l'honneur & le contentement
}
Kij
116 MERCURE
de m'y promener avec vous.
C'euſt eſté , je vous avouë, le
comble de ma joye , comme
c'eftoit le plus fort de mes
defirs. Je ſuis Voftre , &c.
Le petic Ouvrage que j'ajoûte
à cette Deſcription eft
de M ' de Mandajors , Fils de
M' de Mandajors , Juge en la
Cour des premieres Appellations
de la Ville & Comte d'Alés
, dons vous avez vû autrefois
plufieurs pieces de Profe
& de Vers. L'occafion qui
a donné lieu à fa compofition
a efté le fejour que
GALANT. 117
l'Auteur a fait chez M le
Marquis de la Fare Tornac ,
dans la Maifon de Bellefont ,
ой ayant vû la Deſcription
dontje viens de vous faire part,
il a cru ne pouvoir mieux employer
fon talent pour la Poëfie
, qu'en travaillant fur le même
fujet , & en tâchant de celebrer
par fes Vers la beauté
du lieu , & la magnificence du
Maiſtre.
Love
Ve je fuis content , cher Amy ,
Dans cette agreable retraite !
Ala Ville , à la Cour , on ne vit qu'à
demy 3
118 MERCURE
On n'ygouftejamais une douceurpar:
faite.
De craintes , de foucis , de foins tumultueux
,
Un Amant agitéfans ceffe ,
Ypouffe pour une Maistreffe ,
Mille foupirs infructueux.
Abufe par l'erreur commune ,
L'Ambitieux dans fon avidité ,
Prefere l'ombre à lafolidité ,
Etfacrifie à fa fortune ,
Son repos &fa liberté.
L'Avare avec fes biens immenfes
,
Craint toujours de mourir de
faim ,
Et s'expofe à manquer de pain ,
Pour vouloir lefinerfur les moindres.
dépenfes.
Le Plaideur occupé du foin de fes
Procés ,
GALANT. 119
En attend chaque jour avec impatience
Le bon ou le mauvais fuccés ;·
Etflote jufqu'aujour oùfinitſon Inftance
,
Entre la crainte & l'efperance.
L'Yvrogne un peu trop tard fortant
duCabaret ,
Rencontre enfon chemin la Patrouil
le ou le Guet ,
Qui le mene cuver à coups de Hal
lebarde
>
Le vin qu'il a pris au Buffet ,
Suries planches d'un Corps degarde.
Le Joueur est toujours chagrin ;
Siquelquefois il eft dans l'opulence
,
Il retombe fouvent du foir au lendemain
·Dans une fi grande indigence
120 MERCURE
Qu'il eft contraint de vendre en cette
extremité,
Pourfournir à fa fubfiftance ,
Ce que pendant le cours de fa profperité,
Fort cher il avoit acheté.
La Coquette qui veutfaire rendre les
armes ,
A tous les jeunes coeurs met en oeuure
lefard ,
Pourfe donner de nouveaux charmess
Mais c'eft en vain qu'elle a recours
à l'Art...
Ces faux attraits dérobent à la
vûë ,
Ceux dont le Ciel l'avoit pourvuë
,
Et degoutent fes partiſans ;
Au lieu d'accroiftre la cobuë.
Il neft pas jufqu'aux Artiſans
Que
GALANT. 12 :
Que dans Alés le trouble n'accom-¨-
pagne ;
Et moy je vis heureux dans la belle
campagne ,
D'un genereux Marquis , que fon illuftre
fang,
Ses vertus , fes emplois , fon zele pour
fon Prince ,
Ont mis au premier rang,
Des Seigneurs de noftre Province.
C'eft dans ce paifible fejoar
Que fans m'informer de Sylvie ,
Je paffe doucement la vie,
Libre d'ambition & rebelle à l'Amour.
Tantoft couchéfur un lit de verdure
,
F'admire de ces lieux la naiſſante
parure ,
Et prens plaifir d'entendre les oifeaux,
Septembre 1700.
L
122 MERCURE
Meflerleurs doux accens au murmure
des eaux.
Tantoftpouramaßer la tendre violette
,
Je m'allieds fur l'herbette.
Deux berceaux de Lauriers toûjours
fombres & frais ,
Et quatre vertes balustrades
Que forment à l'envi le buis & le cy
près,
M'offrentd'aimables promenades;
Etquandj'ay parcouru tous les compartimens
De cesJardins charmans ,
Dans lefond d'une allee ,
Impenetrable aux rayons du Soleil,
Je m'abandonne aux charmes du
Sommeil;
Par là de toutfoucy mon ame eft delivrée.
Si le temps pluvieux
GALANT. 123
Quelquefois m'interdit l'entrée
De ces endroits delicieux ,
D'une Galerie élevée ,
Qui domine fur les Jardins ,
Je vois les eaux du Ciel faire enfler
les bafins ,
ས
Inonder la campagne entiere ,
Augmenter le cours d'un ruif
feau ,
Et groffer tout d'un coup une grande
riviere
Qui laiffantfon lit ordinaire ,
A travers champs fe fait un cours
nouveau
Etfemble defaler les campagnesfertiles
;!
Maisje voispeu de temps après ,
Dans ces Prez par ces eaux tranquil
les ,
Paroistre de nouveaux attraits.
Enfin dans cettefolitude j
Lij
124 MERCURE
Je goufe des plaifirs qui m'estoientinconnuus
,
Et que je ne pouvois connoiftre ;
Mais , cher Ami , pour te dire encor
plus,
Sije n'y fuis heureux, pour le moinsje
crois l'eftre.
Le Mardy dernier du mois
paffé , Madame la Ducheffe
de Bourgogne vint à la Foire
Saint Laurent , accompagnée
de Madame la Ducheffe du
Lude , fa Dame d'honneur , de
Madame la Comteffe de Mail.
ly , fa Dame d'Atour , de plufieurs
Dames du Palais , de
Madame la Ducheffe de Saint
Simon , & de Meſdames de
S..
GALANT. 125
S. Geran , de Mornay, de Pontchartrain
& de Villacerf.
Sept
Dames fe mirent avec Madame
la Ducheffe de Bourgogne
dans fon premier Caroffe ,
& fept autres dans le fecond.
Elle entra dans Paris par la
'Porce Saint Honoré , & traverfa
toute la Ville aux acclamarions
du Peuple , qui fe fit
un grand plaifir de la voir . Les
environs de la Foire eftoient
fi remplis de monde , que les
Caroffes arriverent avec peine
juſqu'à la Porte , dont les approches
eftoient gardées par
un détachement du Regiment
14
Liij
126 MERCURE
des Gardes , & la porte par des
Cent Suiffes & des Gardes du
Roy. Madame la Ducheffe
de Bourgogne entra d'abord
dans la Boutique du S ' d'Atanville
, fon Marchand ordinaire
, où elle joua & acheta
plufieurs Bijoux. Elle trouva
au fond de cette Boutique une
Colation toute dreffée , compolée
des plus beaux fruits de
la faifon , de Paftes , de Paſtilles
, de confitures feches , &
de toutes fortes de glaces &
de liqueurs . Elle alla enfuite
chez d'autres Marchands , où
elle fit quelques emplettes ,
GALANT. * 27
puis elle entra chez un Joüeur
de Gobelets , qui avala des
cailloux , & dont la Femme
boit de l'huile bouillante , &
marche à pieds nuds fur une
barre de fer rouge , Elle finit
par les Marionnettes , qu'elle
ne vit pas neanmoins , s'eftant
contentée de la défaite de
Darius par Alexandre , efpece
de Piece de Theatre , qui fue
executée par
Je veritables Acteurs.
Cette Princeffe fortit de
la Foire aux mêmes acclama .
tions qu'elle y eftoit entrée ,
revint le long du Fauxbourg
& de la rue Saint Denis , tour-
Lij
128 MERCURE
na dans la ruë S. Honoré , au
coin des Charniers des Saints
Innocens , paffa par la ruë
neuve , gagna le Pont neuf, &
tourna fur le Quay de l'Ecole,
paffa le long du Louvre & des
Galeries , arrefta à la porte des
Thuileries qui donne fur la
Riviere , y defcendit , & fit un
tour dans la grande Allée , &
autour du grand Baſſin qui eſt
au bout , fuivie de tout ce qui
s'y trouva de monde , qui témoigna
beaucoup de fatisfation
de la voir , & luy donna
beaucoup de louanges . Elle
remonta en Caroffe à la même
GALANT. 129
portè où elle eftoit deſcenduë,
& retourna à Versailles.
Le lendemain fe fit à Verfailles
dans la Paroiffe la ceremonie
du mariage de M' le
Marquis de la Vrilliere , Secretaire
d'Etat , & de Mademoifelle
de Mailly , Fille aînée de
feu M' le Comte de Mailly , ma .
réchal des Camps & Armées du
Roy, & de Me la Comteſſe de
Mailly , Dame d'Atour de madame
la Ducheffe de Bourgo .
gne. M' le Chancelier leur
donna à dîner à la fortie de
l'Eglife . Madame la Comteffe
Mailly donna le foir un grand
130 MERCURE
foupé , & les nouveaux Mariez
coucherent dans fon appartement
Le jour fuivant , toute
la Cour en foule teur rendit
vifite. Madame la Comteffe
de Mailly donna encore un
grand dîner ; le foir , Madame
de Chasteauneuf donna le
fouper , & les nouveuax Ma
riez coucherent dans leur
appartement.
Le 3 de ce mois , Madame
la Ducheffe de Bourgogne alla
à Puteau chez Madame la Du.
cheffe de Guiche , qui ne l'at
tendoit pas. Si toft qu'elle y
fut arrivée,elle fe mit dans une
GALANT. 121
petite Caleche découverte ,
dans laquelle elle fit monter
avec elle quatre de fes Dames,
& alla fe promener le long
de la Riviere , qu'elle paffa
dans le Bac de Surenne , pour
aller à Longchamp. Elle entra
dans le Convent , où les Religieufes
fort furpriſes d'un honneur
auquel elles ne s'atten
doient pas , la receurent avec
de grandes marques de joye ,
& beaucoup de politeffe . Elles
la conduifirent par toute leur
Maiſon , & luy prefenterent
des rafraîchiffemens & des
confitures feches , n'ayant pas
132
MERCURE
le temps de faire préparer une
Colation dans les formes ,
parce qu'il eftoit fix heures &
demie . Madame la Ducheffe
de Bourgogne leur témoigna
beaucoup de fatisfaction de
la reception qu'on luy avoit
faite , & aprés les avoir remerciées
, elle repaſſa la riviere
dans le méme Bac, & retourna
chez Madame la Ducheffe de
Guiche, dont la maiſon paroiffoit
toute en feu par la grande
quantité de bougies allumées
dans tous les appartemens
,
dont les croifées eftoient ouvertes
. Les Payfans & les PayGALANT.
133
farres de Puteau danférent dans
la Cour , aux violons & aux
chanſons , pour réjoüir Madame
la Ducheffe de Bourgo
gne , lors qu'elle fut rentrée.
On luy fervit enfuite une Col
lation magnifique , & elle partit
de Puteau à huit heures &
demie , & arriva à dix à Verfailles
.
M ' le Comte de Zurlauben,
Maréchal des Camps & Armées
du Roy , eftant à Soleu-,
re Ville de Suiffe dans le
Canton de ce nom , rendit
vifite à M l'Ambaffadeur de
134 MERCURE
France, qui alla le voir le lendemain.
Les Seigneurs du grand
& petit Confeil de ce Canton ,
luy envoyerent des prefens de
Vin , & le firent complimenter
avec de grandes marques
d'eftime & de confideration.
Tous les Seigneurs du Canton
de Zug , qui l'attendoient ,
envoyerent cinq lieuës au devant
de luy deux Banderets ,
principaux Officiers de guerre
de cet autre Canton , accompagnez
des Trompettes de la
Ville , & de cinquante Cava
liers , tant Officiers que Bourgeois
, pour le recevoir , avec
GALANT. 135
ordre de
l'accompagner jufque
dans la Ville. Ils luy firent
Tous les honneurs que
fon merite
luy donnoit fujet d'atten
dre. Il fut falué dans tous les
Villages par où il paffa , de
plufieurs décharges
de Moufqueterie.
M ' l'Abbé de Mourg,
l'un des principaux
Seigneurs
de toute la Suiffe , & qui ne
rend les honneurs chez luy
qu'aux perlonnes du premier
rang , envoya fon Chancelier
une lieuë au devant de luy ,
avec tous les Officiers de fon
Abbaye , pour luy faire com.
pliment , & le prier de venir
136 MERCURE
coucher chez luy , où il fut
receu avec beaucoup de ma
gnificence. Le lendemain il
arriva à Zug aux acclamations
de tout le Peuple. On luy fit
une Entrée dans toutes les
formes . Il trouva à un quart de
lieuë en deça de la Ville un
Corps de Troupes en bon or
dre , qui le falüerent de plu .
fieurs décharges de Moufqueteriè;
cequi fut ſuivi, lors qu'il
s'approcha de Zug, de foixante
coups de Canon , & d'un
fort grand nombre de mortiers.
La foule eftoit grande
de tous les coftez. Il ne fut pas
GALANT.
37
pas plûtoft arrivé chez luy ,
que tous les Seigneurs du
grand & perit Confeil le vinrent
complimenter
, ce que
le Clergé fit à fon tour , fans
que les prefens de Vin fuffent
oubliez. La nuit venuë, on le
regala d'un fort beau feu d'ar.
tifice , qui fut tiré fur le Lac .
M de Zurlauben eft d'une
Maifon des plus anciennes, &
fes Anceftres ont toujours elté
fort attachez au fervice de nos
Rois . L'un d'eux en rendit de
fi confiderables au Roy Charles
IX . que pour les reconnoiftre
il luy fit porter dans
Sept. 1700
M
128 MERCURE
fes Armes une Fleur de lis d'or
en champ d'azur.
Je vous ay déja envoyé plu
fieurs Pieces de l'Auteur du
petit ouvrage que vous allez
lire. Il eft de M'Alifon , Avo.
cat au Prefidial de Nifmes-
ELEGIE.
Sur le bordd'un ruiffeau dont l'onde
vive & pure ,
Dans de riants coteaux erroit à l'avanture
> te
L'infortuné Tircis , tendrement agité
Du trifte fouvenir d'une ingrate
Beauté,
De fon coeur accablé fous le poids de
fa chaifne ,
GALANT 139
Fit fortir ces accens qu'il formoit
avec peine.
Helas ! volage Iris , pourquoy me livriez-
vous
Atout ce que l'Amourfembloit avoir
de doux
Si de mon foible coeur l'ardeur tendre
& conftante ,
Nepouvoit retenir voftre foy chancelante
? [flateurs ,
Parcombien de fermens & de regards
Ontnourry mes defirs vos appas feduc
teurs ?
Combien de fois ,helas! dans ces lieux:
pleins de charmes ,
Avez- vous appaife mes trop juftes,
allarmes ?
Ces amoureux transports , que je trot
vois fi grands ,
Et ces foins empreffez , n'estoient don
qu'apparens ?
Mij
140 MERCURE
Qui l'euft crû , qui l'euft dit , à Beauté
trop legere,
Que vostre coeur pour moy puſt n'eftre
pas fincere. [ plaifirs ,
Et lors que je penfois faire tous vos
Qu'un autre fuft l'objet de vos plus
chers defirs ?
Heureux , fi quand ma flame eftoit
encor naiffante
Feuffe craint de vous voir quelque
jour inconftante ,
Ou plutoft que vos yeux pour moy
pleins defierté ,
D'un trop credule espoir ne m'euffent
point flate.
C'est alors , qu'éteignant ma flame
encor nouvelle
Je vous aurois quittée ou legere ou
cruelle ;
Trop heureux d'avoir pû me guerir
pourjamais
GALANT. 141
Des maux où m'ont plongé vos dangereux
attraits :
Ouy , j'aurois étouffe le feu qui me
devore.
Vous m'eftes infidelle , &je vous aime
encore ;
C'est là ce qui m'irrite , & ma trifte
raifon
[ poifon.
Ne peat me délivrer d'un fi mortel
Pour oublier mes feax , ou bien voftre
inconftance ,
Je cherche vainement la nuit & le
filence ;
Voftre image en tous lieux malgré
moyme pourfuit
Ie cherche le repos , & le repos me
fuit.
Mon coeur defefperé s'efforce en vain
fans ceffe
D'étouffer pourjamais une indigne
tendreße ;
142 MERCURE
Le trifte fouvenir de vos trompeurs
appas
Irrite mes defirs , & ne les dompte
pas..
Que dis-je ? quelquefois un espoir temeraire
Me flatte que bientoft par un retour
fincére ,
Renonçant à l'objet qui cauſe mon
couroux ,
Vousfentirez pour may ce que jefens
pour vous.
-S'il eft vray , comme on dit , qu'un
coeur que l'amour bleſſe ,
Doive reprendre un jour fa premiere
tendreffe ,
Que mon fort feroit doux , fi ce coeur
revolté ,
Ne s'abandonnoitplus à fa legereté!
Mais , belas ! que mefert qu'un ef
poirinutile
GALANT:
143
Dans mon credulee fprit trouve un accés
facile ?
Quand j'ofe me flatter de rallumer
vos feux ,
Voftre oubly me détrompe , & confond
tous mes voeux.
Quoy ? tandis que pour vous dans ce
lieu folitaire ,
Ie fouffre , je languis , je meurs , je
defefpere ,
Se peut- il qu'oubliant ma trop conftante
ardeur ,
A d'éternels regrets vous condamniez
mon coeur?
[feulfenfible ,
Qu'eft devenu le temps , oùpour moy
Vous mejuriez aux bords de cette onde
paifible ,
Qu'un jour on la verroit revenirfur
fes pas ,
Si voſtre coeurbrifoit des noeudsfipleins
dappas !
144 MERCURE
Ce temps n'eft plus , helas ! voftre ame
impitoyable
Se plaift à voirfouffrir un Amant miferable.
Quoy done, le trifte eftat où me reduit
Amour
Ne peut- il de vos feux obtenir le re-
"tour?
Rendez-vous , chere Iris , à ma per-
Severance;
Rendez à votre coeur fa premiere innocence
Ettachez d'oublier un rival trop bewreux
s
Tandis que j'oublieray vos infidelles
feux.
L'Air nouveau dont je vous
envoye les paroles notées , eſt
fort eftimé des Connoiffeurs.
AIR
HTT
THE MIT
LYON
Lariarangue que ←
lire, a efté faite à M¹ Ͻ
Septembre 1700.
Septembre , 1700 ,
Ainsi
+
que mon amour ma foibles&
puis aimer que vous, am . vous . Siu
ture a vos coups, mais craignez
oye les paroles notées, eft
rt eftimé des Connoifleurs.
AIR
GALANT. 145
AIR NOUVEAU.
A Infi que mon amour ma foibleffe
eft extrême,
Malgré tout mon dépit , cruelle,
je vous aime ,
Et je ne puis aimer que vous .
Si vous n'approuvez pas le feu
qui medevore ,
Perce mon tendre coeur , je le
livre à vos coups
Mais craigne d'y blefferl ingrase
quej'adore.
La Harangue que vous allez
lire, a efté faite à M¹l'Archevê-
N
Septembre 1700.
146 MERCURE
que de Paris , fur fon élevation
à la dignité de Cardinal , & a
efté prononcée par le Député
'd'un Chapitre de cette Ville.
MON
ONSEIGNEUR.
Les Chanoines de l'Eglife
de***** aprés avoir percé la
foule prodigieufe de tous les
Ordres, & des Compagnies
de cette grande Ville , qui
occupe tous les dehors & le
quartier de voftre Palais , dans
l'empreffement qu'ils ont
d'approcher de Voftre EmiGALANT.
147
nence , pour luy rendre leurs
foumiffions , penetrez de zele
& de reconnoiffance
, prennent
la liberté avec un tresprofond
reſpect, de luy témoi
gner combien ils font fenfi .
bles à l'honneur
que reçoit
aujourd'huy le Clergé de France
, dans la promotion que Sa
Sainteté vient de faire , en
vous revêtant , Monfeigneur,
de la Pourpre facrée , & en vous
mettant avec tant de juftice
au rang fublime des Cardinaux
de la Sainte Eglife.
Ce ne font pas , Monfeigneur
, ces grands Titres , ny
Nij
148 MERCURE
ces marques d'honneur
écla
tantes dont vous eftes environné
, qui vous attirent l'eftime
& la veneration
de tant de
Peuples qui ont le bonheur
d'eftre foumis à voftre conduite;
mais c'est ce merite perfonnel
, cette grandeur d'ame ,
ce ferme courage , toujours
invincible
, toujours
preft à
tout entreprendre
& tout furmonter
, quand il s'agit de la
gloire du Tres haut , & des interefts
du Roy. Ce font ces
merveilles
, ces rares & ces
furprenans
avantages que Voftre
Eminence
a reçus de tant
GALANT
149
de Heros qui luy ont donné
la naiffance , lefquels ont executé
les ordres de Sa Majeſté
avec tant de fidelité, prodigué
leur vie , & rendu des fervices
fi confiderables & fi importans
à l'Etat . C'eſt cette pieté
folide & fi édifiante , cette penetration
, ce difcernement ,
ces précautions judicieufes
que vous apportez dans le
choix des bons Sujets , à qui
vous confiez , & qui remplif
fent fi dignement les premieres
places de vos Eglifes.
Voftre Eminence nous
en a donné un exemple tout
N iij
150 MERCURE
récent touchant une des pre
mieres dignitez de l'Eglife de
Paris , en nous faiſant voir que
fans acceptation des perfonnes
, fans avoir égard à la follicitation
des Puiffances , par
un pur effet de fon équité , &
par cette inclination bienfaifante
qui luy eft fi naturelle ,
elle fçavoir reconnoiftre la
vertu de ceux aufquels elle
donnoit des récompenfes proportionnées
, & des preuves
magnifiques & genereufes de
fa bienveillance & de fa confideration
. On cft perfuadé que
le feul merite , par tout où il fe
GALANT. 191
rencontre , y porte avec foy
auprés de Voſtre Eminence
des Lettres de recommandation
, ce qui fait qu'on ne voit
pas à votre Cour , comme
dans la plufpart de celles des
autres Princes , ces gens oififs
& defoccupez , qui , rongez
d'avarice , & tout fumans d'u
ne vaine ambition qui les devore
, forcent fouvent ces mê
mes Princes à abandonner à
leur pourfuite & à leurs lâches
importunitez , ce qu'ils refu .
feroient ouvertement à l'indi.
gnité , à l'infuffifance , & au
demerite de ces malheureux
N iiij
152 MERCURE
qui les accablent & les obfedent
,
Pardonnez , Monfeigneur , à
l'excés de la joye qui me tranf
porte . Je me fens ébloüy par
le vray brillant de la grandeur
de vos vertus , charmé par vo
ftre incomparable douceur ,
attendri par cette bonté de
Pere qui a gagné les coeurs
de tous vos Ecclefiaftiques ,
qui expoferoient mille fois
leur viepour conferver celle de
Voftre Eminence : C'eft à la
tefte de tant d'Ouvriers Evangeliques
, Monfeigneur , pour
les animer & les encourager à
GALANT. 153
entreprendre des Miffions
que vostre follicitude & voſtre
vigilance paftorale procurent
fi charitablement à la Ville &
à la campagne , que Voltre
Eminence , toute remplie de
ce divin feu qui la confume
pour le prochain , leur dit fi
fouvent ces paroles ; Jamfegeses
alba funt ad meffem . Allez ,
dignes Eleves de mes Seminaires
, Cooperateursavec nous
pour le falut des Fidelles dans
le champ du Seigneur , allez
par vos Inftructions , par vos
aplications continuelles & par
les faintes fatigues que vous
154 MERCURE
endurez fi patiemment pour
la converfion des pecheurs ,
moiffonner des Lauriers & des
Palmes pour l'Eternité. Cel
font de femblables Lauriers
que vos Victoires remportées
tant de fois fur les Ennemis
de la Religion & de la Foy ,
fourniffent prefentement à vos
triomphes , & qui vous font
des arres & des gages certains ,
& à nous d'heureux préfages .
que vos travaux apoftoliques ,
dans les Siecles futurs , feront
couronnez d'une couronne de
gloire & d'une couronne immortelle.
GALANT. 155
Touts ces grandes veritez
ne font , Monfeigneur , que
de foibles idées des admirables
qualitez qui fe rencontrent
fi parfaitement dans la
perfonne de Voftre Eminence.
Il appartiendroit feulement à
ces premiers Maiftres de l'art,
qui ne font que des chefsd'oeuvres
, d'en pouvoir faire
dignement le Portrait . Il faut
un Pinceau bien hardy & bien
delicat , des couleurs extré
mement vives pour en pouvoir
tracer les grands traits ,
& en découvrir les auguftes
caracteres. C'est une témerité
196 MERCURE
à moy , je l'avouë , d'en avoir
ofé entreprendre l'ébauche ;
mais , Monfeigneur , j'en fuis
en quelque façon difculpé ,
par l'obéiffance que j'ay rendue
à noftre Chapitre
, qui
m'a honoré de cette dépuration
; je me confole de ce que
ma témerité eft du nombre
de celles dont on peut eſperer
Le pardon , puis que c'est une
faute refpectueuse & une faute
de foumiflion .
J'abufe , Monfeigneur , de
l'honneur de vostre audience,
en bleffant voftre modeftie ,
qui eft fi tendre pour tout ce
GALANT. 157
qui vous regarde , & , fiie l'ofe
dire , fi fcrupuleufe ; je m'attire
cent reproches innocens
que j'apperçoois , & que je remarque
dans voſtre impatience
.
N'eftoit il pas jufte que le
Ciel , après avoir favorilé jufqu'à
prefent de tant de graces
voftre illuftre famille , en la
rendant une des premieres &
des plus puiffantes du Royaume
, fift connoiftre à tout le
monde, & principalement aux
gens de bien , qui s'intereffent
i fort à voftre promotion , les
fignes vifibles qu'il donnoit
198 MERCURE
de fa protection fur voftre
Perfonne , & que chacun fuft
convaincu , que la main du
Tout- puiffant vous foûtenoit ,
quandil vous a placé & établi
fur tout ce qu'il y a de plus
grand & de plus élevé fur la
terre : Dextera Domini exaltavit
te.
Noftre Compagnie , Mon
feigneur , qui vous eft fi dévouée
, en remerciera le Pere
des mifericordes , ce Dieu Remunerateur
; & nous protef
tons à Voftre Eminence que
nous continuerons nos Prieres
pour la confervation de voſtre
GALANT. 159
ſanté , fi précieuſe à l'Eglife ,
fichere au Prince qui vous
comble de fes bienfaits,frutile
& fi neceffaire à tous les Pauvres
de ce grand & vaſte Dio .
cefe.
Voicy ce que M'Cheron a
envoyé pour Bouquet à Mademoiſelle
Lheritier , le jour
de fa Fefte. Vous fçavez qu'on
luy a donné le nom de Telefille
, & qu'elle s'eft fort decla
rée contre l'Amour.
160 MERCURE
F
AVANTUR E.
E lifois l'autre jour avec attention
Un livre bien écrit , plein d'érudition.
F'y trouvois je ne fçay quelle délicateffe
,
Du pompeux , du brillant , fans eftre
étudiez
L'enjoué , lefolide , adroitement liez;
Le vif & le coulant de mème poli- ·
teffe.
Toutflattoit mon oreille , & de là dans
mon coeur,
S'infinüoit avec adreffe.
Ime raviffoit tant , qu'ilfufpendoit
l'ardeur
De l'amour qui toujours me preffe ,
Etj'y trouvois tant de douceur,
GALANT. 161
Qu'à peine je voyois dans un trouble
flatteur,
Qu'ilparloit contre la tendreſſe.
C'eftoit beaucoup pour moy , vous fçavez
man humeur
L'Amour , aẞuroit-il , eft un malheur
extrême .
Il le faut toûjours fuïr , il n'eft
· Dieu que des Sots.
Ce ne font pas les mêmes mots ,
Mais toujours lapensée eftà peu prés
de même.
Il a raifon , difois.je , il eft vray ,
quand on aime ,
On n'a pas beaucoup de repos .
A l'infant j'apperçus un Dieuplein
'de colere ,
Petit , mais dangereux , quand il est
en fureur ,
Et d'un courage à vaincre unfuperde
Vainqueur.
Sept. 1700 .
C
162 MERCURE
C'eftoit le Dieu d'amour qui des bras
de fa Mere
Eftoit fondu fur moy d'une courfe legere
.
Fier de fes doux baiſers , petit enfant
gafté ,
Et quoy qu'il puiffe dire oufaire ,
Accoutumé d'eftre flatté ,
Arrefte , dit - il , temeraire ,
Rends ce livre , & que mon
flambeau ,
En le brûlant , brille d'un feu
nouveau.
Non , dis- je , Lheritier , mon éloquente
Amie ,
L'a compofé , je ne le rendray
pas.
Aufi- toft l'Amour en furie
Brife , renverfe , fait fracas ,
Ziures François , Latins , renverfez
en un tas ,
GALANT. 1631
Sontfoulez parfes pieds ,funefte bar
barie ,
[ Clelie ,
Je voy brûler Virgile , Artamene
Perfe , Horace , Quinaut , & cent
dont on fait cas.
Galans , ou non , fans choix
dans fa frenesie ,
, car
Tout pour m'intimider devoit paffer
le
pas.
Le voftre feul entre mes bras
Me confoloit de l'incendie.
Quoy , dit-il , on ſe mocque ainfi
de mon pouvoir ?
Je me mis à courir , & d'un piedfort
agile ;
Mais auffi- toft il mefit voir,
Qu'un Dieu volant a l'aile bien
fubtile.
Mon audace échauffe (a bile ;
Il tire , je tiens bon ; mème en plu
fieurs endroits ,
O ij
164 MERCURE
Pour me faire quitter il me brûla les
doigts.
Je foufflois fon flambeau , mais qui
pourroit l'éteindre ?
Manquant de force alors , je mefentois
contraindre
A ceder quelque coin , puis rentrant
en fureur ,
Au même inftant je voulois le reprendres
Sij'en venois à mon honneur ,
Par un autre cofté je me laiffois furprendre.
Bref, d'un dernier effort l'inutile vigueur
Ne put m'empêcher de le rendre.
Alors une vive douleur
Mefitfaire unferment qu'il craignit
fort d'entendre.
Ne-bien , dis-je , je vais te retirer
mon coeur ,
GALANT. 165
Et pour jamais je te detefte ,
Si ce livre fubit un fort auffi funefte
;
Plus de poulets , adieu ; jamais
en ta faveur ..
Si j'écris , tu verras le reſte.
L'Amourvictorieux eut unpeu moins
d'aigreur.
Perdre un tel Champion , le faifit
d'une peur ,
Qui le rendit bonne perfonne.
Il fçait fort bien que je fuis une
fleur
Des plus belles de fa Couronne.
Va , dit il, je te le redonne
J'ay triomphe , fuffit ; mais apprens
à l'Auteur ,
Que fi jamais j'en voy faire autant
à fa plume ,
Je brûleray l'Auteur , toy-même
& le volume .
166 MERCURE
Ah , dis-je , ce feroit un peu trop
de rigueur .
Voyez fi vous auriez des raifons
pour le faire ,
Et ne croyez pas vaincre en forçant
à fe taire.
Tout le monde vit-il fous unmême
Seigneur ?
C'eft eftre, reprit- il , dans une erreur
groffiére.
Tout l'Univers entier m'eft un
témoin contraire .
Chacun doit au moins une
fois
Me rendre un hommage fincére
,
Gens fçavans , Nobleſſe , ou
Vulgaire ;
Même des Pays les plus froids ;
Quelque âge que l'on ait & quel
que caractere.
GALANT. 167
Tous les autres partis ne font pas
d'un bon choix ;
Avec l'indifference on fait triſte
figure.
C'eft prétendre vivre fans loix ;
C'est vouloir renverſer l'ordre
de la nature ,
Vouloir fe diftinguer des Princes
& des Rois ;
En un mot , c'eft faire une injure
Au refte des Mortels qui fléchit
à ma voix .
Deux mots en valent cent d'un ftile
aufli fublime.
Je nejugeay pas à propos ,
De pourfuivreplus loin l'efcrime.
Ainfi je fus forcé de confeffer tout
haut ,
Quefi defuirl' Amour n'eftoit pas un
grandcrime,
168 MERCURE
Du moins c'eftoit un grand défaut.
Corrigez- vous en donc & fuivez la
Maxime ,
On ne sçauroit s'en corriger trop
toft.
Mademoiſelle Lheritier aprés
avoir lû ces Vers , fit cet Im
promptu qu'elle envoya pour
réponſe à Mr Cheron .
Oftre galante Mufe , ingenieux
Cheron ,
Ma louange trop exagere.
Sifon Eloge eftoit fincere ,
Quandj'auray paffel' Acheron ,
Mon nom couronné de lumiere
Refteroit àjamais dans ce fejourmortel,
Brillant d'un éclat éternel ;
Mais cesjolispanegiriques,
1
Que
GALANT . 169
Que votre esprit tourné fi galamment
,
Produit avec tant d'agrément ,
Sont des licences poëtiques .
Au refte n'ajoutez pas foy
A ce que l'Amour en colere
Vous a dit de fatal pour moy :
Le feu de fon flambeau ne m'épouvante
guere .
Quoy qu'ofe dire fafureur ,
Souvent qui menace a grand peur.
M'l'Evefque de Noyon fçachant
qu'il n'y a rien qui don.
ne plus d'émulation à la Jeuneffe
pour avancer dans fes
Etudes , que les récompenfes ,
& fur tout lorsqu'elles font publiques
, a donné les Prix qui
ont efté diftribuez cette an-
Septembre 1700. P
170 MERCURE
née au College des Jefuites de
la Ville de Compiegne , dont
la Jeuneffe eft fort ftudieufe ,
& a de tout temps aimé les
Lettres. Ces Prix ont efté di .
ftribuez à l'ordinaire , à l'iffuë
de la Tragedie que les Ecoliers
jouent tous les ans , comme
on le pratique dans toutes
les Villes où les Jefuites ont
des Colleges . Voicy ce qui a
fervy d'ouverture à la Tragedie
qui a efté repreſentée cette
année à Compiegne . Les
Genies de la Nobleffe , de la
Religion , & des beaux Arts ,
fe difputérent à l'envy les bon
GALANT. 178
nes graces de M' l'Evefque
de Noyon , & par le détail
des bontez qu'il a pour chacun
d'eux , ils prétendoient
tous avoir le premier rang
dans fon coeur. Le Genie de
la Mailon de Tonnerre vint
les accorder , en leur faifant
entendre qu'ils luy avoient
tous également obligation , &
que dans un jour où tout confpiroit
à louer la magnificence
de cet augufte Prelat , il
leur fiéioit mal de difputer en.
tre eux , & de troubler une fi
agreable Feſte.
Comme ces fortes de Tra-
Pij
172 MERCURE
gedies font toûjours accom.
pagnées d'un Ballet , celuy qui
fut danfé au College Royal
des Jefuites de Compiegne
avoit pour titre le Triomphe de
la Religion . Le deffein de ce
Ballet efloit de faire connoî.
ftre ce que M' de Noyon a
fait pour la gloire de la Religion
; ce qui fe remarqua dans
les trois parties de ce Ballet ,
où l'on vit :
Ce que ce pieux Prelat a
fait pour établir la Religion .
Ce qu'il a fait pour l'éten
dre.
Ce qu'il a fait , & ce qu'on
GALANT. 173
luy voit faire encore tous les
jours pour la conſerver.
Je ne vous puis dire qui eft
l'Auteur de l'Eglogue que je
vous envoye. Vous y trouverez
des chofes qui ne vous déplairont
pas.
A
MADAME LA MARQUISE
DE MONTELUS .
Vous qui des vertus avez l'heureux
partage ,
Vous qui jugez des plus beaux
airs ;
Recevez mon rustique hommage ,
Piij
174 MERCURE
Et daignezpour un temps écoutermes
concerts.
Sans voftre bonté careẞante
Je ferois moins audacieux.
Combien de fois , d'un fouris gracieux
,
Avez- vous raſſurè ma Muſe encor
tremblante ?
Aprés avoir chanté les rochers & les
bois
Sur les doux fons de ma Mufette ,
Unjourje prendray la Trompette ,
Pour chanter les fameux Exploits
Desgrands Heros de voftre illuftre
race ;
*
Mais pour chanter tant de Com.
bats
Le Dieu quipréfide au Parnaſſe
Peut- eftre n'y fuffi roit pas.
* Elle eft Fille de feu Mr le Marquis de
Montpezat.
GALANT 175
Ecoutezcependant la plainte
D'un Berger que l'Amour a rangé
fous fes loix;
Son coeur s'exprimerafans feinte
,
On n'aime pasautrement dans les
bois.
A l'ombre d'un Ormeau , deffus l'herbe
naiffante ,
Des Bergers preparoient une Fefte
galante ;
A Penvi chacun d'eux attendoit ce
beau jour >
Dans Linnocent defir de montrer fon
amour.
L'un , des plus bellesfleurs avoit orné
fa tefte,
Un autre meditait une illuftre conquefte
,
Et pour plaire à l'objet qui caufoit
fes tranfports ,
P iiij
176 MERCURE
Faifoit defon Hautbois , oüir les doux
accords.
Tircis , de cent couleurs avoit peint
fa boulette ,
Lycas mefloit fa voix au fon de fa
Mufette. [nieux,
Ce Berger que l'amour rendoit inge-
Dans le flatteur espoir d'arrefter les
beaux yeux
De la jeune Philis , cette Amante
infidelle ,
Preparoit pour cejour une Danfe nouvelle
.
Tout refpiroit la joye , & par sent
jeux divers
A de nouveaux plaifirs leurs coeurs
eftoient ouverts.
Tout flattoit leur amour , quand un
cruel Satire ,
ށ
Tropfenfible aux attraits de la charmante
Amire ,
GALANT. 177
Amire , qui faifoit leurplus belonement
,
La ravit fous lesyeuxprefque defon
Amant.
Il ne fut point touché de voir couler
fes larmes,
Il n'eut aucun respect pour l'éclat de
fes charmes ;
Mais le barbare épris d'un amourfu
rieux ,
Malgrétous les Bergers l'arracha de
ces lieux.
Que cet enlevement leur caufa de trif
teffe !
Ildilipa bien-toft toute leur allegrefſe
,
Et perdant à regret defirares appas
Ils voulurent tenter de courirfur fes
pas.
Helas ! ce fut en vain ; le cruel par
fa fuite
178 MERCURE
Ne laiffa point d'espoir à leur vive
pourfuite.
Le fidelle Eurilas plus fenfible que
tous ,
Luy qui chante des airs qu'on a trouvez
fi doux ,
Luy qui fent pour Amire une flame
fi pure ,
Reffentant vivement cette cruelle injure
2.
Et le coeur déchiré par de vives douleurs
,
Ne s'eft plus occupé qu'à répandre des
pleurs.
L'autrejour accablé de l'excés de fa
peine
Il s'affit fur les bords d'une clairefontaine
,
Et penfant aux rigueurs de fon furt
malheureux,
[ loureux.
Fitentendre
aux Echos ces accens dou
GALANT: 179
Ruiffeaux , qui confervez votre onde
toûjours pure ,
Sufpendez le doux bruit d'unfi charmant
murmure .
Ruiffeaux , ne coulez plus ; & vous ,
gazons naiffans ,
Qui d'un tendrefommeil fçavez char
mer les fens ,
Reffentez vivement cette cruelle abfence;
Amire vous ornoit parfa douce prefence:
Et vous , petits Oifeaux , habitans
de nos bois ,
Ne foyez plus jaloux des accens de
fa voix.
Elle ne viendra plus fous ces touffus
ombrages , [ ramages.
Défierparfon chant vos plus tendres
Oifeaux , chantez vos airs les plus
melodieux ,.
180 MERCURE
Ma Bergere en chantoit qui charmeroient
les Dieux.
Bergers , quand vous irez chercher les
pafturages ,
Contenez vos Troupeaux le long de
ces rivages ,
Et fur tout , gardez- bien qu'ils ne
brouttent les fleurs
Dont Amire paroitfes traits toûjours
vainqueurs ,
( Poar orner an beau corps innocens
artifices . )
Ma Bergere enfaifoitfes plus cheres
delices ,
Sa main les cultivoit , & lors que les
hivers
De leurs triftes frimats defoloient
L'Univers
Ils respectoient les fleurs que cultivoit
Amire , [ phire.
Rien ne les agitoit que l'aimable ZeGALANT.
181
Ne vous attriftez point , croiffez, aimables
fleurs ,
Croiffez, ainfi croiftront mes mortelles
douleurs.
A ces mots Eurilas voyant venirTitire
,
Pour ne pas découvrirfon amoureux
martire ,
Se teut , & luy cachant l'excés defon
ennuy
>
Se leva tout-à- coup pour s'éloigner
de luy.
Titire l'apperçut dans le fein de la
Plaine ,
Tenir pendant longtemps une route
incertaine ,
Mais comme il recherchoit les lieux
les plusfecrets ,
Il vit qu'il s'enfonçoit au plus fond
desforefts.
182 MERCURE
de
Meffire Louis Bazin de
Bezons , Confeiller d'Etat
ordinaire
, Intendant
de Guienne , & auparavant à
Orleans , mourut à Bordeaux
le Jeudi 9. de ce mois à trois
heures du matin , regretté univerfellement
par la haute eftime
qu'il s'eftoit acquife . Il a
eſté enterré dans l'Eglife de
Puypaulin , fa Paroiffe , comme
il l'avoit ordonné. Sa fermeré
à enviſager la mort a
efté pareille à la refignation .
M' de la Bourdonnaye fon
Succeffeur l'eftant allé voir , il
luy fit dire que s'il vouloit bien
GALANT. 183
attendre qu'il cuft reçu l'Extrême-
onction , il feroit bien
aife de l'entretenir , ce qu'il
fit en effet pendant plus d'une
heure , en luy parlant de plufieurs
chofes , qui regardoient
l'eftat des affaires de la Provin
ce. Il ne finit cette converfa.
tion que parce qu'il fe fentoit
affoiblir, le priant de luy donner
encore quelque temps , le
lendemain , fi Dieu luy pro
longeoit la vie jufque là . Il n'a
point laiffé d'enfans . Madame
de Bezons fa Veuve , qui eſt
Soeur de M' de Guenegaud des
Broffes , cy - devant Ambaffas
184 MERCURE
deur en Portugal , s'eft retirée
dans le Convent des Filles de
la Vifitation , poury demeurer
jufqu'à ce qu'elle parte pour
Paris. M' de Bezons eftoit Fi's
de M' Bazin de Bezons , Confeiller
d'Etat ordinaire , qui a
efté vingt ans Intendant en
Languedoc , & Frere de M
l'Archevêque de Bordeaux ,
de M ' le Marquis de Bezons ,
Maréchal des Camps & Armées
du Roy , & de feuë Madame
le Blanc , Femme de
M' le Blanc , Maistre des Requeftes.
Voicy quatre Vers
qui ont efté faits fur cette
mort:
GALANT. 185
Illuftre par un grand genie
,
Du nom defa Famille il augmenta
l'éclat ;
La Mort laiffant durer longtemps
fa maladie ,
Sembloit n'ofer éteindre unflambeau
de l'Etat.
Je vous envoye un Sonnet en
forme de Priere pour le Roy .
SEIGNEUR , quand ta juſtice
exerce fa vngeance ,
LOUIS en cent combats défait tes
ennemis ;
Ton courroux ceffe - t- il , à tes ordres
foumis ,
Il leur donne la Paix , & bornefa.
puissance.
8
Septembre 1700. Q
186 MERCURE
Ses Peuples vontjouir d'une heureuſe
abondance ,
Et la Pofterité de fon augufte Fils
Affermit noftre espoir & Empire des
Lis ,
Mais en des biensplus grands ilmet
fa confiance:
S
En naiffant , tu le fis le bonheur des
François ,
En regnant , il dompta les plus fuperbes
Rois ,
En ton nom feulilfit & la paix & la
guerre .
$
Donne donc à nos voeux , à Monarque
éternel,
Qu'entre les Rois , s'il fut le plus
grandfur la terre ,
Il foit entre tes Saints encor plus
grand au Ciel.
GALANT. 187
L'Auteur de ce Sonnet n'a
voulu fe faire connoiftre que
fous le nom de Tamirifte . Il
a fait auffi une Devife fur la
Paix . Elle a pour corps un Soleil
fortant d'un nuage , d'où
l'on voit que font partis des
foudres , & ranimant les fleurs
d'une campagne , avec ces
paroles qui luy fervent d'ame ,
Rider poft Nubila Tellus . Ces
Vers en font l'explication .
Comme aprés les éclats d'une foudre
brûlante ,
Soleil , par tes douceurs tu ranimes
nos champs ,
De mefme , aprés la guerre &fes ef
fets fanglans ,
Qij
83 MERCURE
Louis , donnant la Paix à la terre
tremblante,
Ramene l'abondance , & nous rend
tous contens.
Il eſt toûjours temps de
vous faire part de ce qui le
compoſe pour l'IlluſtreMademoiſelle
de Scudery SaFauvette
, qui a coutume de revenir
rous les ans habiter les arbres
de fon Jardin , retarda beaucoup
fon retour au Printemps
dernier. Elle en eftoit en peine
, & là croyoit perdue pour
toûjours . Eofina elle revint ,
& M Moreau de Mautour
luy envoya ce Madrigal , où
GALANT. 189
il fait parler cette Fauvette.
Q Voy vous avez doute , SApho ,
de mon retour!
Quand Flore a ramené la verdure &
l'ombrage ,
Ailleurs qu'auprés de vous qui vantez
mon ramage ,
Où pourrois -je trouver un plus heureux
fejour ?
Dans vos Vers fi charmans tant de
fois celebrée ,
Ne vous fuis-je pas confacrée ,
Comme mes chants & mon amour?
Si jadisJupiter, Venus , Junon , Minerve
,
Ont eu leur oifeau favori ,
Je veux que l'avenir pour moy feule
referve
L'honneur d'avoir efté l'oifeau le
plus chery
190 MERCURE
De la Divine Scudery:
Mademoiſelle de Scudery
fit cette réponse à M Mo
reau.
Voftre Madrigal eft galant ,
Il eft naturel & fçavant ,
Et j'ay regret , je le confeffe ,
De n'eftre pas une Déeffe .
Le 2. de ce mois , M ' l'Am-
Baffadeur d'Espagne donna
une magnifique felte dans fon
Hoftel . Il eft d'un gouft & d'une
delicateffe à ne rien oublier
dans tout ce qu'il fait. Il avoit
affemblé chez luy M' le NonGALANT.
191
de, & un de fes Parens qu'il a
icy ; M' le Prince & Madame
la Princeffe de Naffau , Madame
la Princeffe de Furftemberg
, M' le Comte de Zinzendorf,
Euvoyé de l'Empereur
, & Madame la Comteffe
fa Femme , Mademoiſelle de
Peffouïs , Dame de qualité Allemande
, M l'Ambaffadeur
de Venife , M' le Prince d'Aquaviva
, Mile Comte & Madame
la Comteffe de Sor , &
Mademoiſelle leur Fille , &
M'le Chevalier de Croy . On
leur fervit un Repas des mieux
ordonnez. Dés qu'on fut au
193 MERCURE
fruit , les Violons & les Hautbois
commencerent à jouer
dans le Jardin. On monta enfuite
dans la grande Salle , où
l'on fut diverti par une agréable
Simphonie. La fefte finit
par un Bal qui dura affez longtemps.
Tout le monde fe retira
fort tard , & tres content
de M' l'Ambaffadeur & de fes
manieres autant que de fon
Regale. Il a tout l'efprit du
monde , & il eft regardé icy
avec autant de diſtinction pár
fon merite perfonnel , que par
fon caractere .
Le Roy a augmenté la penfion
GALANT. 193
fion de Monfieur le Prince de
Conti de trente mille livres.
Je ne dis rien de ce Prince ,
connu par fa naiffance , par
fes actions, & par fon merite.
Sa Majesté a donné auffi
une penfion de vingt mille
livres à M le Maréchal de
Duras , Doyen de Meffieurs
les Maréchaux de France . Tout
le monde fçait que la Maiſon
de Durfort eft une des plus
anciennes & des plus illuftres
du Royaume , & que M¹ le
Maréchal de Duras a rendu
de fi grands & de fi longs fer.
vices , qu'on peut avancer
Septembre 1700, R
194 MERCURE
qu'il n'y a perfonne qui ait
commandé dans un plus grand
nombre d'occafions , & qui en
ait vû autant que luy .
Vous fçavez le Voyage que
M'd'Iberville a fait par l'ordre
du Roy , à la Riviere de Miffif.
fipy. M' le Chevalier de la
Haute-maifon , qui l'y a accompagné
, eftant de retour à
Rochefort , écrivit la Lettre
fuivante le 23 du mois paflé.
On ne m'a point dit à qui
elle eft adreffée .
Я
GALANT. 195
1
1
MONSEIGNEUR ,
Comme vous m'avez fait
l'honneur de me marquer à
mon départ de France , qu'une
petite Relation du Miffif
fipy vous feroit quelque plaifir
, je prens la liberté de
vous en envoyer une par l'Officier
qui eft chargé des paquets
pour la Cour , auquel
jay extrémement recommandé
de s'informer de l'eftat de
voftre fanté , qui m'eft bien
plus précieufe que toutes les
mines d'or que nous pour-
Rij
196 MERCURE
rions découvrir dans ce nouveau
monde. Je vous diray
donc , Monfeigneur , aprés
vous avoir affuré de mes treshumbles
refpects , que le fleuve
du Miffiffipy pourroit difputer
en beauté avec les fleuves
les plus renommez de la
terre , fans une barre qu'il a à
fon -embouchure , où l'on ne
trouve que dix pieds d'eau ,
ce qui fait qu'il n'y peut entrer
que de petites Fregates , & des
Baftimens plats. Ses bords
font tout couverts de bois de
haute fuftaye , qu'embraffe
une vigne baſtarde , dont les
GALANT. 197
raifins font tres beaux , mais
à la verité peu agreables au
gout . Son lit a deux fois la
largeur de la Seine , fans fe retreffir.
Son cours eft rapide ,
& on le monte en ſerpentant
plus de neuf cens lieues au
Nord- Ouest. On y remarque
entre- autres deux rivieres confiderables
, que les naturels du
Pays nomment Oüabache , &
Miffoury. La premiere court
au Nord Eft bien avant , mais
on n'en a encore qu'une con .
noiffance imparfaite . La Chaf
fe & la Pefche y font également
bonnes , on y voit des
R iij
198 MERCURE
Boeufs à laine d'une groffeur
prodigieufe , & des Chevreuils
en quantité , qui donnent autant
de plaifir que de profit.
En montant ce Fleuve on rencontre
plus de cinquante Nations
de Sauvages , tant fur les
bords , qu'aux environs. La
plus nombreuſe ne va que juſqu'à
mille hommes. Ces Peuples
font d'une taille avantageufe
, fans aucune Religion,
Ils fe font fouvent la guerre
pour la poffeffion des femmes.
Nous tombâmes en pouffant
noftre découverte , chez une
de ces Nations, qui eut la bonLYC
19
GALANT. Bibly
ré de nous fauter fur les ep
les à noftre arrivée en figne de
paix , & qui pouffa la civilité
jufqu'à nous bercer toute la
nuit. Il fallut paffer par ce facheux
ceremonial de crainte
de pis. Nous leurs vîmes jetter
trois enfans dans le feu en
facrifice au fujet da Tonnerre.
Ils en auroient facrifié fept
fuivant leur coûtume , fi nous
ne leur cuffions fait entendre
qu'une action fi barbare irri .
toit le grand Chef , plutoft
que de l'appaifer. Ils confer.
vent encore quelques reftes ›
de l'ancien Paganifme , com-
Riiij
200 MERCURE
me de tuer un nombre d'ho m.
mes & de femmes à la mort
de leur Chef, pour luy tenir
compagnie , & il faut eftre de
la faveur pour obtenir la permiffion
de fuivre le Mort en
l'autre monde . Ils affomment
auffi les Vieillards par principe
de charité, & ils en confervent
foigneulement les os dans un
Temple en forme de dôme ,
où un feu facré brûle nuit
& jour , pour honorer leurs
Morts. Un d'entre eux pouffé
de fon Manitout , qui eft fon
efprit familier , m'ayant regardé
fixement , me dit qu'
GALANT. 201
un grand Chef devoit contribuer
à ma fortune . Je vis bien
qu'il vouloit parler d'un grand
Chef d'Ordre , ce qui me fit
auffi toft jetter les yeux fur
V. G. Il ne tiendra qu'à vous ,
Monfeigneur , de le faire paffer
pour un fecond Noſtrada .
mus. A l'égard des Eſpagnols
du Mexique , je ne fçay comment
ils s'accommoderont de
noftre voisinage, Nous les vêmes
paroistre quelques jours
aprés noftre arrivée le boutefeu
à la main ,
apparemment
pour nous faire une petite
fommation de vuider les lieux ;
202 MERCURE
mais ayant remarqué que
nous eftions fuperieurs en forces,
ils prirent le party en gens,
fages , de dire qu'ils venoient
nous rendre vifite , ce qui fut
caufe d'une bonne reception
de noftre part. On raiſonna
beaucoup fur le Pays , fans en
pouvoir tirer de connoiffance.
Pour eux , ils trouverent le fecret
de nous tirer par leurs fre
quentes ratades plus d'unebarique
de vin , qui nous porta
dans la fuite un grand préjudice.
Ces Meffieurs prirent
la peine de fe perdre faifane
route pour leur Fort , & ils auf
GALANT. 203
Foient tous peri fur une fle
de fable , où les flots les avoient
jettez,fans le ſecours que nous
leur donnâmes , auquel ils parurent
tres fenfibles . Voilà ,
Monfeigneur , un petit détail
de noftre Campagne. Il y a
apparence que nous y ferons
un fecond voyage , tant pour
porter le fecours aux deux
Forts que nous y avons laiſſez,
que pour avoir une connoif
fance plus parfaite du Pays.
Auffi- toft que nous aurons
fait la découverte des Mines
d'or , des Lacs à Perles , & de
l'Ambre gris , je vous fouhai204
MERCURE
ray , Monſeigneur , la Vice…
Royauté de cette Cofte fans
refidence , & je ne demande
pour payer mes fouhaits , que
l'honneur de vostre eftime , &
celuy de me dire avec un tresprofond
relpect , Voltre , &c .
Nous avons appris de Rome
, qu'un Preftre François ,
aprés vingt- huit ans d'apoftafie
, eft rentré dans le giron de
l'Eglife , & a fait ſon abjuration
par les foins du Pere Alexis
du Buc , Theatin , Lecteur
des Controverfes dans le College
appelle De propaganda
GALANT. 205
Fide. Son Alteffe Sereniffime
Monfienr le Grand Duc de
Tolcane , la veille de fon départ
de cette celebre Ville ,
envoya
à ce Pere une fomme
tres confiderable pour les befoins
de ce Preftre converti , ce
Prince n'omettant rien de ce
que fon zele luy fuggere pour
la converfion des Heretiques.
LA COMPAGNIE
des Indes afait fçavoir qu'elle
vendra au quatriéme Octobre
prochain , & jours fuivans ,
dans la Ville de Nantes , les
Marchandifes apportées par
206 MERCURE
fes Vaiffeaux , & celles cyaprés,
arrivées de la Chine par
le Vaiffeau Amphitrite le
deuxième Aoust 1700.
SÇAVOIR ,
62818. Livres de Tontenague ,
autrement , métal en deux
mille cent foixante & cinq
faumons.
81250. Livres Cuivre jaune , en
deux mille huit cens trenteneuf
faumons.
8753. Livres Cuivre du Japon
foixante & douze caifles .
6000. Livres de Thé en cent
une barſe.
GALANT. 207
275. Livres Camphre en trois
barfes.
827. Livres Rhubarbe en fix
barfes.
1152. Livres de Soyes diverfes
en dix caiffes ou balles.
Etoffes& Bazins.
87. Pieces Damas de diverfes
fortes , de huit , fix & cinq
fils.
16. Pieces Gorao , ou Gros de
Tours de diverfes couleurs,
de huit fits...
1743. Pieces Satins damaffez ,
à careaux, Linxez & Rayez,
208 MERCURE
de huit, fix & cinq fils .
548. Pieces Taffetas façon
d'Angleterre , de diverfes
couleurs , & autres à carreaux
.
219. Pieces Saya , ou petits Taf
fetas.
200. Pieces Panffi dº.
17. Pieces Tunken , dit Kuen.
41. Pieces de diverfes Etoffes
de Soye
.
112 : Pieces Etoffes Or & Argent.
150. Pieces Crêpons.
39. Pieces Gazes
176. Pieces Gazes gauffrées.
4626. Pieces Cangues ou Ba
zins.
GALANT. 209
I. Balles de Cheveux.
2. Pains d'Or pour porter à la
Monnoye.
395. Feüilles de Papier avec
douze grandes Fleurs de
broderie or &foye de Nankin
fur chacune.
336. Feüilles dites Petites de
broderie de Canton .
12. Pieces de Tapifferie Satin
blanc brodé.
2. Couvertures d°.
11. Pieces Serviettes de Soye ,
y compris une petite piece
de Soye.
6. Rouleaux de Peinture,
38 Pieces de Lin en cent fept
Septembre 1700.
S
210 MERCURE
morceaux de peinture ,
8. Caifles Eventails ou feüilles
de papier du Japon non
4.
montées .
Caiffes d'Ecrans blancs de
feuilles d'arbres.
18. Paravents ; fçavoir , quinze
grands de douze feüilles , &
trois petits , outre des Paravents
de Table .
17. Caiffes de chacune quatre
autres Caiſſes, de trois Caf
fettes de Vernis , & une Ecritoire
à ramages d'or de
relief.
9.
Caiffes de diverſes Taba--
tieres.
}
GALANT. 210
14. Caiffes de Cabarets & Baf
fins à barbe.
11. Caiffes de chacun un Cabinet
de Verny fin , figures
& ramages d'or.
42. Livres Ancre de la Chine.
Ouvrages du Japon.
82. Caiſſes ,
contenant quarante-
cinq Cabinets , feize Bureaux
, fix Coffres , trentedeux
Caiffes de trois Caffettes
chacune , dix - huit Paravents,
& divers autres ouvrages
, comme Cabarets ,
Bouillis à Thé & chocolat,
& c.
Sij
212 MERCURE
455. Cannes
.
Porcelaines
167. Barſes ou Caiſſes , contenant
Urnes, Jattes, Baffins ,
Aiguieres , Soucoupes, Bal
fins à barbe , grands
& perits
Plats , Afliettes
, Pots à
l'eau
& à Thé , Bouteilles
,
Gobelets
, Taffes
, Verres
,
Sucriers
, Salieres
, Garnitures
de Cheminées
, Modes
& Modeles
, & divers
autres
ouvrages
de Porcelaines
tres- fines.
Outre les Marchandiſec ydeffus
, il y a encore diverles
Caifles dans lesquelles il
•
GALANT.
213
fe trovera des Marchandifes
des mefmes efpeces & qualitez.
La vente s'en fera conjointement
; on n'en fçait pas
bien la quantité,
Il paroift depuis peu une
nouvelle Edition du Theophrafte
, ou nouveaux caracteres des
moeurs. Ce Livre fe debite chez
Michel Brunet , dans la grande
Salle du Palais , au Mercure
Galant . Il me feroit difficile de
vous en parler mieux qu'il en
parle dans l'Avis qu'on trouve
au commencement de cet Ou .
vrage . Voicy ce que contient
cer Avis.
214 MERCURE
Malgré la jufte prévention du
public en faveur des Caracteres
de M de la Bruiere , ceux du
Theophrafte Moderne ont eu
le bonheur de plaire , quelque réfolution
qu'on cuft priſe de ne rien
admirer dans ce genre d'écrire La
nouvelle Edition que j'ay efté obligé
d'en faire trois mois aprés la premiere
, juftifie le merite de cet Ouvrage.
Il a depuis acquis une perfection
qu'il ne feroit pas à l'Auteur
de vanter , mais que je ferois.
ingrat de cat de ne pas lower , puis que le
grand & prompt debit du Livre
eft l'heureuse preuve que j'en ay.
Qunerra dans cette Edition prés.
GALANT .
215
de deux cens caracteres ajoûtez.
Les ſujets en font fi nouveaux,
qu'on n'accufera pas l'Auteur de
n'eftre quefon propre Echo , ou le
fimple Imitateur de ceux qui ont
écrit avant luy . Toutes ces augmentations
renouvelleront , com
me je l'efpere , la curiofité publique
Les gens qui nefe laffent point de
demander ce que l'on peut dire aprés
M de la Bruiere , le connoiftront,
s'ils veulent donner un peu de
temps à la lecture de ces Ouvrage.
Le monde n'apas laiffé de chan.
ger de face depuis le
peu de temps
que cet illuftre Ecrivain en eftſe
paré. Autre Sicele, autres moeurs,
216 MERCURE
par confequent autres caracteres."
Ilne m'appartient pas de combattre
la prévention des hommes , j'en
laiffe le foin aux Auteurs ; mon
partage eft de faire valoir leurs
Ecrits . La chofe n'est pas embaxaßante,
quand on imprime d'auffi
bons Livres que celuy qui vous
оссире.
Je ne puis rien ajoûter en
faveur d'un Ouvrage dont le
fuccés eft fi grand , finon qu'un
Livre qu'on redonne au Public
aprés plufieurs Editions ,
peut eftre comparé à un Capitaine
qui retourne au combat,
aprés avoir ſouvent vaincu
de
GALANT. 217
de redoutables Ennemis , puis
que rien n'eft plus à craindre
que la critique du Public , &
qu'en general il fe trompe ra.
rement
3
On a auffi depuis peu donné
au Public un Livre intitulé
Les Beautez de la Normandie
ou, l'Origine de la Ville de Rouen,
contenant tout ce qui eft de plus
ancien , & de plus confiderable
dans la Ville , & dans toutes les
autres de la Province , Bourgs &
Villages , avec les Foires quinsy
tiennent chaque jour de l'année.
Comme l'Aueur s'acquite de
ce qu'il promet dans ce Titre
Septembre 1700. I
218 MERCURE
& que les recherches ont efté
faites avec beaucoup de foin
& d'exactitude , le Lecteur peut
s'aflurer qu'aprés avoir lû ce
Livre , il fera parfaitement
inftruit de tout ce qui regarde
cette celebre Province. Il fe
vend à Rouen chez la Veuve
Jean Ourfel , rue Saint Jean , à
L'Enfeigne de l'Imprimerie
, &
rue du Petit Puits , au Soleil
dans l'Imprimerie
.
On vient de rendre publique
une Ode Seculaire Latine,
que M' l'Abbé Boutard a
adreffée au PapelnnocentXII.
GALANT. 219
à l'ouverture de l'Année Sain
te. Je vous en envoye la traduction
. Elle eft de M' Moreau
de Mautour , Auditeur
en la Chambre des Comptes.
O DE
Soleil de l'Eglife, Afire plein de
Lumiére ,
Qui dufeu de ton zele enflammes tous
les coeurs >
Recommence à nos yeux ta brillante
carriere ,
Pour répandre fur nous de nouvelles
faveurs.
2
Rome à peine cut fenti l'effet de ta
prefence
Tij
220 MERCURE
Qu'on vit par tout la joye accompa
gner tes pas ,
Aux champs Aufoniensren aiftre l'abondance
,
Et les Maux conjurez fuir en d'autrès.
climats.
2
On vit des noirs forfaits la troupe
mutinée
Enproye à fes remords murmurer dans
les fers
[Sternée
Et la nouvelle
Erreur
confufe
& con-
Porterfon defefpoir
jufqu'au
fonds des
enfers.
La nacelle de Pierre au milieu de
l'orage
N'a pas moins éprouvé le calme le
plus doux.
Conduite par tes foins , fans crainte
du naufrage
GALANT 221
~ Elle a bravé les vents & les flots en
couroux.
La Difcorde &la Haine armoient
toute la Terre:
Mais le Ciel favorable à tes juftes
fouhaits
A calmé les fureurs d'une cruelle
guerre,
Et Louis à fa gloire a preferé la
Paix.
Surl Univers paifible exerce ton empire
,
Que les Deftins jaloux n'en troublent
point le cours :
Et que ton front ferein , pour qui
Rome foupire ,
Aux Peuples fortunez partage les
beaux jours.
S
Tiij
222
MERCURE
Mes veuxfont exaucez ; de taface
riante
Au milieu de ta Cour brille la majefté
"
Et fur ton Char de pourpre une gloire
éclatante
Ramène un nouveau Siécle &fafelicité.
2
Déja de toutes parts dans la Ville
facrée
Abordent chaque jour mille Peuples
divers :
Malgréfa vafte enceinte elle paroift
ferrée ,
Et Rome dansfes murs croit voir tout
l'Univers .
$
Le temps refpecte encordansfes Pla
ces publiques
Defon antiquitéles reftes précieux :
GALANT . 223
Sesfuperbes Palais , fes Temples ,
fes Portiques ,
Attirentà l'envi les regards curieux,
S
Mais leur plus digne objet , c'eft ta
majestéfainte,
Quandde ta charitéfuivant les doux
tranfports
,
Des timides Pecheurs tu diffipes la
crainte ,
Etprodigues pour eux les celeftes trefors.
S
Ils courent animez d'une ardeur falutaire
AuTemple que ton zele ouvre à leur
pieté
و
Et les Clefs, dont ta main eft la dépofitaire
Servent à leurouvrir l'éternelle Cité.
T iiij
"
224 MERCURE
Deja du haut des Cieux les Graces
affemblées
Viennent chez les Mortels etablir
leur fejour:
Dans leur troupe divine on voit tou
jours mêlées
La Verité , la Foy, la Justice &
Amour
2
L'augufte Piete brille avec avantage
,
Son Trone eft élevé fur les facrez
Autels:
De fes Sujets zelezelle reçoit l'hommage
,
Etfe rend attentive aux befoins des
Mortels.
P
Siecle cent fois heureux , où par tes
foins fidelles
Tu parois accorder la Terre avec les
Cieux,
GALANT. 225
Et par mille bienfaits pour nous tu
renouvelles
Du tranquille age d'or les temps
delicieux,
S
On avûles fept Monts en treffaillir
dejoye ,
Et le Tibre trois fois applaudir à fon
tour:
Et du bruit éclatant que l'air frapé
renvoye ,
Troisfois ontretenti les rives d'alentour.
co
2
Cependant nuit&jour les Temples fe
rempliffent
Des Peuples raßemblez de climats
differens :
Là des Cantiques Saints les voutes
retentiffent ,
Et le zele y confond les ages & les
rangs.
226 MERCURE
·
ន
D'un efprit penitent & d'une ame
attendrie ,,
Aprés avoirfenti les fecretes douceurs
,
Quelplaifir n'ont- ils point de revoir
leur Patrie ,
Pleins des dons que la Grace a verfez
dans leurs coeurs ?
Dans leurs ardens tranfports ils redifent
fans ceffe ,
Coulez, jours fortunez, inconnus aux
Wan Hebreux.
O jours fi defirez de paix & d'allegreffe
Que vous ferez envie à nos derniers
Neveux !
GALANT. 287
4
La Piece qui fuit eft de M
de la Févrerie. Quelques
loüanges qu'il donne au Silence
, il en merite tant luy même
, qu'ily a fujet de croire
qu'on ne le taira pas aprés
l'avoir lûë.
ELOGE
DU SILENCE.
L
E Silence eft une fufpen
fion de difcours , qu'on
ne peut repreſenter par des
paroles , & qui ceffe d'eftre au
moment qu'on veut dire ce
228 MERCURE
qu'il eft. On le peint un doige
fut la bouche, pour nous apprendre
que c'est en fe tailant
qu'on doit faire fon Portrait.
Mais come l'écriture eft muette
aufli bien que luy j'efper
qu'elle exprimera parfaite .
ment fon Image fur ce Papier,
& que l'Ecrivain & le Peintre
auront le même privilege. Les
traits noirs & fombres de l'écriture
ordinaire luy convien .
nent encore mieux , que les
couleurs vives & brillantes de
la Peinture ; & il va paroiſtre
dans ces ligues , comme dans
one obfcure foreft ,où les Poë
GALANT
229
tes nous , difent qu'il fait fa
demeure. Ce n'est pas néan
moins un Silence misterieux
& taciturne que je veux dé.
crire , c'eft d'un filence élo ,
quent que j'entreprens la
peinture , c'eft de la convería, -
tion muette que j'ay d. ffein
de parler. Ouy , je n'avance
point un Paradoxe. Il y a un
Silence éloquent , & une con
verſation muette , qui le tait
à propos , & avec efprit , parle
toûjours affez ; & dit mieux
que les plus grands Orateurs,
Cet entretien , tout tranquil,
le qu'il nous paroiſt , n'eſt
230 MERCURE
pas fans mouvement , & fans
action . L'air de la perfonne ,
fes yeux , les traits de ſon vifage
, font icy l'office de fa
langue , & l'on voit dans un
inftant ce qu'elle penfe , & ce
qu'elle veut dire car s'il eft
en noſtrefpouvoir de nous taire
, il ne l'eft pas de même de
retenir le mouvement inte
rieur de nos paffions , qu'un
certain fang leger & fubtil
fait monter au viſage , & y
repreſente fi bien ce que le
coeur a de plus caché. Noftre
ame eft comme un papier
mince & fin , dont le vifage
GALANT. 231
eft le revers , & fur lequel on
peut lire tout ce qui eft écrit
au dedans. Il faut donc bien
regler les mouvemens de no-
Are ame , fi l'on veut fe taire
interieurement , avant que de
fe taire exterieurement , & que
l'un ne démente pas l'autre.
On a dit d'un ancien Romain
qu'il parloit avant que d'ou
vrir la bouche , & qu'un cer
rain air qui paroiffoit fur fon
viſage , rendoit lon éloquence
prelque inutile. Ovide peint
ainfi Germanicus , quand il
écoute & garde le Silence . Sa
poſture , ſon air , ſon viſage ;
4
231 MERCURE
ont quelque chofe de fpirituel,
& d'éloquent. Il n'y a pas
continue t il , jufqu'à ſon habit
propre & modeſte , qui ne
faffe attendre de luy un dif
cours plein de politeffe , & de
bon fens . Voilà une éloquen
ce muette jufque dans les ha
bits.
Le Silence donne même de
la grace la perfonne , & les
femmes qui fe piquent de pa
roiftre belles , fçavent fe mé
nager là deffus , & vaincre leur
naturel , pour profiter de l'avis
du Poëte , qui dic pour
plus d'uneraiſon , qu'une femGALANT.
233
me qui fe tait en vaut beaus
coup davantage mais foit .
homme ou femme , il s'en
trouve plufieurs qui fe dédom
magent bien à fe taire du plaifir
& de l'agrément qu'ils aus
roient à parler , ou plutoft
qu'ils perdent en parlant . Ils
ont plus de douceur , ou plus
de majesté. La bouche , & le
ports font mieux ménagez
dans le Silence que dans le
Difcours ; & pour un qui aura
bon air en parlant , il y en a
mille que la parole défigurel
Pour ne rien dire de l'accent
& du fon de la voix quis gâ
Septembre 1700.
V
234 MERCURE
tent fouvent les plus belles
chofes , & qui donnent même
du mêpris pour la perſonne
qu'on eftimoit auparavant
.
Mais ce filence doit eftre ju
dicieux , naturel , & fans affec
tarion ; autrement il eft fupide
, méprifant , & ridicule.
On déplaiſt , & on fatigue
quelquefois autant les gens en
ne dilant rien , qu'en parlant
trop
Si l'on en croit Salomon ,
le fage & le fou font femblables
dans le Silence , c'eft le
voile de l'ignorance , comme
la parole eft la Pierre de touGALANT.
2235
me
che de la fcience & de la capacité
; & qui diftingue l'étourdy
d'avec l'habile hom~
mais néanmoins il y a
une grande difference entre
une perfonne qui fe tait par
ignorance ou par ftupidité ,
& un autre qui fe tait par ju
gement. Il eft facile de le re
marquer fur leur vifage , l'une
& l'autre paroiffent ce qu'elles
font , foit qu'elles parlent , ou
qu'elles fe taifent. Le ftupide
eft interdit & embaraffé , quoy
qu'il ne parle pas les yeux
égarez , fa bouche entre ouverte
, les mains dans le mou-
期
Vij
236 MERCURE
vement, le fout aifément connoiftre.
Le Sage au contraire
a l'air libre , le visage affuré ,
& fait voit par fa contenance
un filence raisonnable & volontaire.
Il y a de plufieurs fortes de
Silence dans le monde , felon
les differens lieux où il habite ;
& qui ont du rapport à diverfes
perfonnes , qui fe trouvent
dans la converfation . Un Si
lence qui infpire l'horreur &
l'effroy, & qui regne dans les
bois , dans les deferts , dans
les cavernes & dans les tene
bres ; il paroift dans les gens
GALANT. 237
d'une humeur fombre & noire
, & qui gardent ce qu'on
appelle un morne filence. Un
Silence qui infpire le refpect
& la crainte , & qui regne dans
les Temples & dans les Palais ;
il paroift dans les Souverains,
dans les Magiftrats , &dans tous
ceux qui font d'humeur grave
& ferieufe , quiparlent peu &
par meſure. Un Silence qui
inſpire l'ennuy & la tristeffe ,
& qui regne dans les pri
fons , & dans tous les vilains
hieux , il paroift dans les per
fonnes laides , affligées , dif
traites & rêveuſes, Un Silence
238 MERCURE
qu infpire la joye & la tranz
quillité , & qui regne dans ces
reduits , & dans ces lieux en
chantez , où l'art & la nature
fe font épuiſez pour les embellirsil
paroift dans les belles
perfonnes , d'humeur douce &
agréable . Un Silence enfin qui
infpire la confiance & la franchile
, & qui regne fur la mer,
pendant le calme & la bonace;
ou fur les eaux pures & tranquilles
des Rivieres & des Fonraines
; il paroift dans les per
fonnes artificieuſes , diffimulées
& politiques , ou dans
celles qui font finceres , pa-
"
GALANT. 239.
sientes & paifibles
De tons ces Silences , ou
plûtoft de toutes ces perfonnes
, il n'y en a que trois qui
foient propres dans la conver
fation , les ferieux , les agréa
bles & les paisibles , parce que
les uns fçavent fe taire avec
majefté , & les autres avec
douceur & avec agrément .
Leur filence ,bien loin de faire
mourir la converſation , fert à
l'entretenir , & à luy faire reprendre
haleine , ainfi que les
paufes dans un concert, pour
délaffer, & pour foutenir l'har
monie. Mais pour les trois au240
MERCURE
tres , elles font infupportables
dans la converfation . Leur
filence la rend fufpecte , la
rompt , la diviſe , & la diffipe .
Il gêne , fait bâiller , ennuye ,
& fatigue. Tels font les hiaéus
, les baillemens , & la ca
cophonie dans un Concert ,
car la Converfation doit eftre
comme la Mufique .
Un mélange confus du filence &
wal du bruit .
Er de même que dans les
Concerts , on finit toûjours
par les tons les plus appro
chans du filence , comme fi
l'harmonie n'eftoit parfaite
que
GALANT 241
que par où elle a commencé,
la converfation doit toûjours
rouler fur un ton qui appro
che du filence , & comme fi
elle alloit finir..
Il en elt du Silence comme
des couleurs fombres & mor
nes , qui raffemblent & réu
niffent les rayons visuels , trop
diffipez par la lumiere : qui raf
furent la vûë trop affoiblie par
des couleurs vives & éclatan,
tes , aufquelles on peut com ,
parer les converfations brillan.
tes , & tumultueules . Enfin , G
la perfection de la Peinture
confifte dans une jufte dilpen-
Septembre 1700.
"X
242 MERCURE
fation de la lumiere & des om .
bres , & dans ce qu'on appelle
clair obſcur ; fi la diverfité &
la beauté des couleurs fe tire
de l'artiſte mélange du blanc
& du noir , la belle converfation
fe forme de la fage oco
nomie du filence & de la pa
röle.
Les Lettres Hebraïques
font pleines de miſteres , prérendent
les Rabins , & les Ca
balliftes, Ils dilent que Mem ;
qui eft la troifiéme lettre qu
ils appellent mere , reprefente
le Pere Eternel qui dans fon
repos garde le filence , & deGALANT.
243
meure renfermé dans ſon ef
fence incomprehenfible à toutes
les creatures . Ils ajoûtent
que certe Lettre comprime
& refferre les lévres , afin que
rien n'entre dans la bouche &
n'en forte , ce qui eft un figne
de l'Ecriture , & un fimbole
du Silence. Il y avoit auffi plu
fieurs Hierogliphes chez les
Anciens , & j'en remarque
deux fort oppofez , & qui me
ritent bien qu'on y faffe reflexion.
~ On le repreſentoir tantoſt
par un Poiffon , & tantoft par
un Chien. Le Poiffon eft na .
X ij
244 MERCURE
turellement muet , & le Chien
ne fe tait que par difcipline.
Le premier eft le fimbole de
ceux qui prennent le party
de la retraite & de la folitude ,
& qui gardent un filence per
petuel & volontaire . Le fe
cond eft le fimbole de ceux
qui dans les Compagnies , &
dans le commerce du monde
parlent avec circonfpection ,
& ne difent que ce qu'il faut
dire. Les uns & les autres meritent
beaucoup de loüanges ,
mais à mon fens , les derniers
en meritent davantage. Un
Silentiaire porte avec luy fa
GALANT 245
récompenfe , & ne court aucun
danger. Il eft ailé de fe
taire quand on n'a perfonne
à qui parler , & qu'on s'en fair
une vertu , &'un merite de Re.
ligion ; mais un homme public
, dévoué à la Chaire , ou
au Barreau , ou bien ,
Un de ces beaux parleurs de qui
tout le mestier
Eft d'aller caqueter de quartier en
quartier ;
ne fe tait, & ne garde le filence
qu'avec une grande mortification
. Tout l'invite à parler ,
on l'écoute , on l'applaudit , &
il ne connoift point de filence
X iij
246 MERCURE
que celuy qu'on fait pour l'entendre.
Perfuadé qu'il eft par
là , de fon éloquence
, emporté
de paffion , ou de zele , flaté
de l'amour propre , & du fon
enchanteur de fes paroles ,
dont fes Auditeurs font charmez
; quelle peine , & quelle
violence n'eft il pas obligé de
fe faire pour le retenir , &
pour ne rien dire de trop , &
plus qu'il ne faut ? Incapable
alors d'attention fur foy même
, & de remarquer qu'on
s'ennuye de l'écouter , il s'abandonne
au torrent qui l'entraîne
, & ne s'arrefte qu'aprés
GALANT . 247
s'eftre épuifé , & avoir fatigué
fon Auditoire. Imaginez- vous
un Vaiffeau qui a le vent en
poupe , & qui cingle à pleines
voiles ; un Char , dont les che
vaux ont pris le frein aux
dents , & qui roule , ou plutoft
qui vole dans une raſe campa
gne : il faut un Pilote , & un
Cocher habile pour les arrefter,
& pour éviter les écüeils ,
& les précipices où il est prest
de tomber. Il n'y a auffi que
le fage Orateur qui dans les
actions publiques , foit capa
ble de fe poffeder , & de garder
un judicieux filence .
+
X iiij
248 MERCURE
Les Difciples de Pithagore
eftoient cinq ans fans parler,
non- feulement parce qu'ils
avoient befoin de ce temps là
pour poffeder à fond la doctrine
de leur Maiftre avant que
de l'enfeigner en public ; mais
aufli pour apprendre à fe taire,
& à ne parler que bien à propos
dans la converfation , &
dans les Affemblées publiques.
Les autres Philofophes
eftoient des babillards , & des
Declamateurs à outrance , qui
ne cherchoient qu'à parler ,
& à impofer aux autres un fi
lence qu'ils ne pouvoient pra
GALANT. 249
tiquer . La feule Secte de Pia
thagore en faifoit profeffion
& l'enſeignoit par ſon exemple
.
Le Sauveur du monde qui
eftoit la Parole même , s'eft
plus communiqué aux hom
mes par le filence , que par le
difcours . Dans les occafions
les plus importantes de parler
ila gardé un profond filence ,
& en fe taifant , il a confondu
la malice , & la curiofité des
Juifs. Enfin il a toûjours aimé
la retraite , & la folitude ; &
prefque toute la vie s'eft paffée
dans un continuel filence .
250 MERCURE
Exemple qui prouve à la Let;
tre ce qu'un Ancien a dit , que
les hommes nous apprennent
à parler , & les Dieux à nous
taire : & d'où l'on peut juſtement
conclure avec luy , qu'u,
ne perfonne qui garde le fi .
lence approche en quelque
forte de la Divinité. Plus on
eft fage , fçavant , vertueux ,
& plus on eft retenu à parler :
l'aufterité des moeurs , la fubli.
mité du genie , la dignité de
la condition le demande . Pour
Jors on s'explique plus noblement
, & on le fait beaucoup
micux entendre par des fignes
GALANT.
25E
que par des paroles . Toutes
les paffions trouvent même
dans le filence des manieres
plus éloquentes de s'exprimer
que dans le difcours , quand
leur violence qui nous ofte ,
quelquefois la voix , & la pa
role nous réduit à les reprefen .
ter par des geftes , & par des
fignes. La nature parle feule ,
& le filence eft l'éloquence
du coeur. Rien ne perfuade
mieux dans l'amour & dans la
colere : la plus tendre protefta
tion , la plus terrible menace
eſt le filence.
L'art oratoire , & l'art de
252 MERCURE
chanter , où la voix & la pa
role font dans leur perfection ,
reconnoiffent neanmoins les
agrémens & les avantages du
Silence , & fçavent bien en
profiter La Rhetorique l'a mis
au: nombre de fes figures , &
la Mufique en a fait une de
fes parties. L'une a le Tacer ;
Jautre a la Reticence .
by Le Silence n'eft donc pas
moins neceffaire dans la converſation
que la parole. Il faut
fe taire , & laiffer parler les au
tres; il faut quelquefois les
arrefter , & s'arrefter foy même,
pour fupprimer cent cho .
GALANT. 233
fes qu'on ne doit pas dire , &
qu'on ne veut pas contredire.
Il faut beaucoup dire en fe
taifant par modeftie , par tranquillité
, par égalité , par patience
, enfeigne un faint Evêque
de noftre Siecle , qui çavoit
joindre l'ufage du monde
avec la pureté des moeurs. En
effet , cette maxime le doit
pratiquer dans la belle converfation
, comme dans les
entretiens des Religieux les
plus aufteres . Il feroit à fou
haiter que tous ceux qui entrent
dans le commerce du
monde , & qui courent de cer254
MERCURE
cle en cercle , & de ruelle en
ruelle , fuffent perfuadez de
cette verité , qu'il y a un Silence
qui fait tout l'agrément &
toute la beauté de la converfation
, & qui vaut mieux mille
fois que tout ce qu'ils peu
vent dire. Mais peu de gens
fçavent le fecret de cet inge ,
nieux & agréable Silence . Tour
le monde n'a pas le don de
bien parler , tout le monde
n'a pas auffi le don de fe taire
propos ; c'eft un art difficile
à pratiquer , & même un Auteur
moderne foutient que
pour eftre éloquent , il vaut
à
"
A
GALANT ་ ་ 255
mieux apprendre à fe taire qu'à
parler. Un autre bel Elprit
affure qu'il y a un Silence qui
parle , comme des paroles qui
ne dilent rien , & une dixième
Mufe qui s'appelle la Taci
turne , qui fait valoir toutes
les autres. Un Academicien
a défini fort jufte le veritable
caractere de certe dixiéme
Mufe , dans le compliment
qu'il fit lors qu'il fut receu à
FAcademie Françoife. Il eft
bon , dit- il , que vous ayez
quelqu'un qui ſoit referve
pour cette Mufe , à qui
Numa Pompilius fit élever
256 MERCURE .
des Autels dans l'ancienne
Rome , & qui préfide à la
fcience de le taire , & à l'art
de bien écouter. Le Silence
, dit agreablement un fça
vant homme , eft une chofe
fi divine , qu'il merite bien
qu'il y ait une Mufe qui en
faffe les honneurs. Ce fut
avec raifon que Numa Pom ,
pilius obligea les Romains à
adorer cetre Mufe muette &
filencieufe , puis qu'il tenoit
d'elle la plufpart des enfeigne.
mens qu'il leur avoit donnez ,
En effet , que ne doit on point
au Silence ? C'eft le Pere de
GALANT 257
la Meditation , & la Meditation
a mis au jour les Loix
les Reglemens , les Maximes
, la Politique , & toure
la conduite des hommes.
C'est pourquoy un de nos
Poëtes , fous le nom de la
Mufe de Chaville , a reprefenté
un illuftre Chancelier ,
& un grand Miniftre d'Etat ,
dans une folitude , où comme
un autre Numa Pompilius
il alloit fouvent mediter
les oracles qu'il rendoit enfui
te par tout le Royaume.
Bien loin autourde luy regne un
profond Silence.
Septembre 1700. Y
258 MERCURE
C'est ainsi que ces lieux fem
blent le reverer.
Le plus petit Zephir n'oferoit
refpirer,
Les chanfons des Oifeaux font
à l'instant ceẞées ,
Tout craint de le diftraire en fes
bautes penfées.
La Nature agit fans éclat ,
& fans bruit dans fes plus
admirables productions , &
garde toujours un grand fi
lence dans tout ce qu'elle fait ;
ce qui devroit bien nous ap
prendre qu'on penetre plutoft
fes mitteres par la meditation
que par la parole . Aufli nous
at elle donné de doubles
GALANT . 259
*
organes pour les découvrir ,
& ne nous a donné qu'une
feule langue pour les expli
quer. Nous avons deux yeux ,
& deux oreilles , & nous n'avons
qu'une langue. C'eft
pourquoy l'étude du Sage qui
fuit les ordres de la Nature
n'eft qu'un perpetuel filence ,
qu'il obferve même dans le
commerce de la vie avec fes
Amis car le Silence eft encore
le Pere du Secret , auf .
bien que du miftere , & ce n'eft
qu'en fe taifant qu'on merite
la qualité de Confident. Mais
c'eft auffi de tous les Silences
:
Y ij
260 MERCURE
le plus difficile à garder , car
c'eft moins un effet de la prudence
& de la difcretion
qu'un don du Ciel refervé à
peu de perſonnes .
Les Anciens facrifioient à
la Deeffe Angeronne , c'eſt à
dire , à la Déeffe du Silence , &
pendant le Sacrifice une Veftale
accompagnoit le Grand
Preftre avec un filence grave
& majestueux ,
Scandet cum tacita Virgine
Pontifex ,
dit Horace dans quelqu'une
de fes Odes . Il y avoit dans la
Vile d'Erithrez un Temple de
GALANT. 260
Minerve , dont la Preftreffe
eftoit nommée Hefichia , c'elt
à dire , qui demeure en repos,
& qui eft tranquille.
Ce culte filentieux convient
tres-bien à la Divinité , puif.
que le Silence eft en quelque
façon , le Temple , & le Tabernacle
de Dieu même , fi l'on
confidere l'impenetrabilité de
fon effence , & de fa mature ;
ou le Secret univerfel de tou
tes les chofes qu'il a créées , &
dont il s'eft refervé la connoiffance.
Rien n'eft auffi plus
capable de reprefenter fa gran.
deur & fa majefté . Il a tou
262 MERCURE
jours fait partie de fes plus
hauts Mitteres , & c'eſt la plus
grande louange qu'on luy
puifle donner. Tibi filentium
Deus in Sion , chante le Prophete
couronné dans le Texte
Hebreu. N'eft ce pas de certe
maniere que les creatures infenfibles
le loüent , & chansent
la gloire ; & que celles
qui font animées , & raifonnables
, doivent répondre à
cet Hymne miſterieux , par
un profond & refpectueux filence
; feul Cantique qui foit
digne de luy?
Que cette éloquence desyeux
GALANT. 263
Sur la parole a d'avantage !
Souvent enfe taifant on s'explique
bien mieux ,
Et le Silence eft le langage
Le plus propre à loiser les
Dieux.
Aprés ce que je viens de dire ,
faut il s'étonner files Poëtes en
ont fait une Divinité , & s'ils
l'ont reprefenté avec de fi
riches & de fi magnifiques
defcriptions , dans les lieux
où il tient fon Empire , & lors
qu'il prefide aux grandes af
femblées Je n'en citeray point
d'exemples , les Sçavans ont
la memoire chargée de ces
264 MERCURE
beauxendroits ; & il est temps
de finir un Difcours que je
confacre au Silence. Je pour
rois tomber moy même dans
le défaut que je condamne ;
car l'on n'offence pas moins
ce Dieu en écrivant qu'en
parlant ; & ma plume feroit
auffi coupable que ma langue
, fi je pouffois plus loin
Jon Eloge.
匾
Mle Guerchois , Maiftre
des Requeſtes , a époulé Ma
demoiselle Dagueffeau , Fille
de M' Dagueffeau , Confeiller
d'Etat.
M '
GALANT.0265
M'Barentin , Maistre des Requeſtes
, qui avoit époufé Da.
me Françoife de Ribeire , Fille
de M' de Ribeire , Confeiller
d'Eftat, & dont il n'a point eu
d'enfans, a époufé en fecondes
Noces Mademoiſelle de Montchal
, Fille de M'de Montchal,
mort Confeiller au Parlement.
L'Affemblée generale du
Clergé , qui avoit fes féances
à Saint Germain en Laye, vient
de finir. Elle fe tient ordinai
rement de cinq ans en cinq
ans ,à moins qu'il ne furvier
ne des affaires preffantes , qui
Ꮓ
Septembre 1700.
266 MERCURE
obligent le Roy de le faire
aff mbler extraordinairement
.
Les Prelats , & autres Députez
, qui compofoient cette
derniere Affemblée , fe font
rendus à Verſailles , où ils ont
eu audience de congé de Sa
Majefté , à laquelle ils ont
efté conduits , ainfi qu'ils l'avoient
efté à leur premiere
Audience , par M le Marquis
de Blainville , Grand Maiftre
des Ceremonies , par M ' des
Granges , Maiftre des Ceremonies
, & prefentez par M'
le Comte de Pontchartrain ,
Secretaire d'Etat. M'l'Evêque
GALANT. 267
de Montauban a porté la parole.
Son Difcours a receu
beaucoup d'applaudiffemens
de toute la Cour . Le Clergé
de France ne peut manquer
d'eftre applaudy , quand ils a .
git de faire l'Eloge de Sa Majefté
, puis que la pieté de ce
Monarque, & ce qu'il fait fans
ceffe pour la Religion , luy
fourniſſent une matiere dont
il convient à des Prelats de
parler , & dont ils doivent parler
avec plaifir . Ceux qui compoſoient
l'Aſſembléequi vi nt
de finir , tinrent leur dernis re
feance le lendemain qu'ils ‹
Zij
266 MERCURE
rent pris congé du Roy , & fignerent
le Procés verbai de
tout ce qu'ils ont fait dans
tout le temps de leurs Affembiees
. L'Apréfdînée du même
jour , M' l'Evêque de Meaux
prefcha dans la Chapelle du
Chafteau, en prefence de leurs
Majeftez Britanniques , & des
Prelats du Clergé. Je ne dis
point que fon Eloquence ſe fit
remarquer , il fuffit qu'on ( çache
qu'il ait prelche pour en
eftre perfuade . L'Eloquence
ne luy eft pas feulement naturelle
, mais il a le don de
plaire & de toucher . Quoy
GALANT. 269
que l'Affemblée
du Clergé ait
peu duré , elle n'a pas laiffé
d'eftre d'une grande utilité à
la Religion , & de faire en peu
de temps ce qui fembloit en
demander davantage. Lesdeux
Prelats qui ont préfidé à cette
Affemblée
, y ont beaucoup
contribué , l'un ayant heureufement
fini ce que l'autre avoit
commencé avec beaucoup de
fermeté.
Le mot de l'Enigme du mois
paffé eftoit l'Epouffette , ou les
Vergettes. Ceux qui l'ont trouvé
, ( ont Mrs Langlois de la
que aux Ours , & le Rat de la
Z iij
270 MERCURE
rue Saint Honoré ; Tamirifte
de la rue de la Cerifaye , le bon
Miflionnaire familier & do
mestique ; le perit Pilleur de la
rue des Auguftins; le plus beau
Poly du quartier S. Antoine ;
l'Amani du quartier du Tiroir;
l'aimable Brune du meſme
quartier, Mademoiſelle Javote
*
Ogier , du coin de la rue de
Richelieu. Mefdemoiſelles
Babet Pottier , de la rue Saint
Louis , & l'aimable Mariane
Lanel de Saint Valery , Vallée
de Verſailles , Mimie de la rue
de Savoye , la belle Indifferente
de la rue Saint Martin , la
GALANT. 27
Mere trop tendre du mefme
quartier; la charmante Janneneton
de la rue du mail , & les
Infeparables de la rue des
Blancs Manteaux
,
La nouvelle Enigme que je
yous envoye , merite l'appli
cation de vos Amies pour en
découvrir le ſens.
ENIGM E.
IL lefaut avouer, men deſtin eft
bien rude ;
Ċeax mème qui par moy fe voyent
élever,
Pour la plus baffe fervitude
S'obftinent à me referver.
De m'opprimerfans ceße ils ont pris
khabitude
Z iiij
272 MERCURE
Cependant les plus grands , dans
leur haute fplendeur ,
Ne mepeuventnierfans quelque ingratitude
Que je neferve à leur grandeur.
Des injures du temps je préferve une
plante,
Qui dans tous les climats eft affez,
abondante ,
Et dont l'ufage eft fouverain.
Quoy que l'odeur n'enfoitguere charmante
,
Ellefe faitprifer parfa vertu puiffante
Qui foutient tout le genre humain.
Pourfuivre des François les manieres
changeantes >
Sous mille formes differentes
Il a fallu chez eux fort fouvent me
ranger.
Quoy que par une loy qui paroift éternelle
GALANT. 273
Faye une regle naturelle
Qui devroit pour toujours m'empêcher
de changer.
Il faut eftre bien fou fans doute , on
bien auftere,
Pour croire que fans moy l'on pust
coulerfes jours.
Pourtant fi Plutarque eftfinceres
Des Sages , des Heros , onteu cette
chimere
De refufer mon utile fecours.
Cette belle manie eft maintenant ceffee,
Et tout homme aujourd'buy par la
commune loy
Pafferoitpour avoir la cervelle bleffée
,
S'il vouloit fe paffer de moy.
L'Air nouveau qui a efté fait
fur les paroles que vous allez
274 MERCURE
fire , a fort plu icy à beaucoup
de Connoiffeurs.
AIR NOUVEAU.
Nnepeut vous voirfans aimer,
On ne peut vous le dire, Iris ,fans
vous déplaire
Je fens mon coeur s'en allarmer ,
Ilfe plaint en fecret d'une loyfifevere
On ne peut vous goir fans aimer
Ne peut - on yous dire au moins
fans vous déplaire.
M Bazin de Bezons , dont je
vous ay appris la mort , eſtant
Confeiller d'Etat ordinaire , Mr
de Harlay de Bonnoeil eft monte
à fa place. Il eft Gendre de feu
Male Chancelier Boucherat , &
a
Saint
FIBLIO
THERE
DEN
LYON
1893
VILLE
elien vouenerat , &
GALANT . 275
a eſté employé en plufieurs Negociations
, & Ambaſſades. II
eftoit Plenipotentiaire pour le
Roy à l'Affemblée de Rifvvik .
Mr de Nointel , Maiſtre des
Requeftes , Intendant en Bretagne
, & Fils de M de Bechameil
, a efté nomme par le Roy
pour remplir la place de Confeild'Etat
Semestre , qui vaquoit
par la promotion de Mr de Harlay
à celle d'Ordinaire. · M² de
Nointel s'eftant parfaitement
bien acquitté de tous les emplois
dont il a efté pourvû , Sa Ma.
jefté a voulu rendre cette juſtice
à fesfervices , & à fon merite. 5
Le Jeane Homme Vaiffeau
de Mr de Baubriand , dont M
Collet eft Capitaine , eſt arrivé
à Saint Malo , venant d'un voya
276 MERCURE
ge de long cours , où il a negocié,
& d'où il a rapporté cinq mille
marcs d'argent en Piaftres & en
barres , & environ foixante mille
livres en or..
Je ne vous ay rien dit de la
guerre des deux Rois du Nord ,
parceque les Nouvelles qui s'impriment
chaque ſemaine , en ont
amplement parlé , & que j'évite
les repetitions autant que je puis.
Tant de Puiffances ont d'abord
travaillé à l'accommodement de
l'affaire qui animoit ces deux
Rois , bien que le fujet de la
guerre ne les regardaft pas , qu'il
eftoit aifé de voir que cette guer
re ne dureroit pas longtemps.
Cependant elle leur a beaucoup
couté. Il n'eft pas auffi facile
de deviner ce que deviendra la
GALANT. 277
guerre de Livonie . Dun cofte ,
le Roy de Suede fe voit en eftat
de tourner toutes les forces contre
le Roy de Fologne , mais il
eft fort épuifé , & fes Troupes
ont tant de chemin à faire , que
la Place pourroit bien eftre prife
avant l'arrivée des Troupes Suedoifes.
Il eft vray que la Ville
de Riga ſemble ne manquer ny
d'hommes , ny de munitions
mais il eft à préfumer que le Roy
de Pologne redoublera fes ef
forts pour emporter cette Place ,
avant que le fecours puiffe arriver.
Il paroift même que les
Molcovites pourroient bien venir
le fecourir , fi les Suedois ne
leur donnent pas Nerva . Les
Mofcovites témoignent la fouhai
ser , & le refus pourroit leur fer278
MERCURE
vir de prétexte pour entrer dans
- les interefts du Roy de Pologne,
qui paroift vouloir tout risquer
plutoft que d'abandonner fonentrepriſe.
Voila la fituation où fe
trouvent les affaires de Livonie
dans le moment où je vous écris .
Je ne répons pas qu'elle foit encore
la même quand vous rece
vrez ma Lettre .
Le Roy vient de perdre
un homme rare , & zele pour
fon fervice , & fort fingulier
dans fon Art , & qui luy faifoit
honneur. C'eft Mr le Noftre
Controlleur General des Baftimens
de Sa Majesté , Jardins ,
Arts & Manufactures de France.
Le Roy l'avoit honoré de l'Ordre
de Saint Michel pour marquer
l'eftime & la diſtinction
GALANT. 279
qu'il en faifoit. Jamais homme
n'amieux fçu que luy tout ce
equi
peut contribuer à la beauté des
Jardins , & l'Italie même en convient.
Pour tomber d'accord de
fon grand fçavoir là - deffus , il
ne faut que jetter les yeux fur
les Jardins de Verfailles & des
Tuilleries , & l'on ne pourra refufer
l'admiration que l'on doit à
fes ouvrages. Il ne laiffoit pas
autant de couvert dans les Jardins
dont il ordonnoit , qu
qu’-
auroient fouhaité de certaines
gens , mais il ne pouvoit fouffrir
les vues bornées , & ne trouvoit
pas que les beaux Jardins duffent
entièrement reffembler à des Forefts
11 eftoit eftimé de tous les
Souverains de fEurope , & il
en a peu qui ne luy ayent de280
MERCURE
mandé de fes deffeins pour leurs
Jardins. On ne doit pas s'étonner
fi l'on a vu fous le regne du
Roy de Grands Hommes de tous
les Arts Comme ce Monarque a
foin de leur fortune , ils ont plus
de temps pour étudier , & pour
fe rendre parfaits dans tout ce
qui peut contribuer à la fatisfaction
& à la gloire de la France .
Mr le Noftre eft mort âgé de
quatre - vingt - douze ans .
d'Egos , fon Neveu , fuccede à
la Charge de Controlleur general
des Baftimens , dont le Roy
avoit bien voulu luy accorder la
furvivance avant la mort de M
le Noftre . Il eft auffi Deffinateur
des Jardins de Sa Majefté ,
qui luy vient de donner deux
mille livres de penſion . Il eſt
Mr
GALANT. 281
fort habile & fort eftimé. Il n'y
a pas longtemps qu'il a fait un
voyage en Angleterre , où il a
fait travailler aux Jardins de Sa
Majefté Britannique, qui l'a renvoyé
avec beaucoup de louanges
& de prefens .
La mort de Meffire Jofeph le
Clerc de Leffeville , Seigneur de
Thun & d'Evefquemont , Confeiller
au Parlement , & Commiffaire
aux Requeftes du Palais,
a fuivi de prés celle de Mr de
Leffeville , Seigneur de Mezi ,
fon Frere , que je vous appris le
mois paffé. Il eft mort comme
luy fans avoir laillé d'Enfans . Je
vous ay entretenue plufieurs fois
de cette Famille .
Le Pere le Valois Jefuite.
Confeffeur de Monfeigneur le
Sept. 1700. A a
282 MERCURE
Duc de Bourgogne , eft mort
auffi depuis quelques jours. I
eftoit fort eftimé , & on ne fçauroit
douter qu'il neuft beau
coup de merite , puis que le Roy
luy confioit la confcience de
Meffeigneurs les Princes.
M P. Docteur de Sorbonne ,
vient de mettre au jour un Ouvrage
tres -utile , intitulé Cathechifme
pourles Nouveaux Catholi
ques , dans lequel il leur fait connoiftre
la veritable Eglife. Son
deffein n'eft point de faire le
Controverfifte fur tous les points
fur lefquels on difpute depuis
plus d'un Siecle ; mais de defabufer
entierement les Nouveaux
Catholiques des fauffes impreffons
des Predicans , & de leur
faire au jufte le Portrait de la
GALANT. 283
veritable Eglife , laquelle fuivant
les caracteres que les Apoftres
& leurs Difciples nous en
ont laiffez dans leurs écrits , ne
peut eftre autre que la Catholique
& la Romaine . Il leur fait
voir en même temps la confor
mité de tous les anciens Here
fiarques avec les Auteurs & les
Predicans de la Religion Preten
due Reformées à quoi il a ajoûtté
fur la fin la traduction d'un
Sermon de Saint Auguſtin , qui
eftd'une merveilleuſe inſtruction
ciens pour les Catholiques
& pour les Pafteurs , puis qu'il
leur apprend la maniere dont ils
doivent en ufer à l'égard des
Nouveaux Catholiques . Ce Livre
le vend chez le S Aubouyn
Quay des Auguftins.
A atija
284 MAR CUR E
On a imprimé un Livre qui regarde
l'Hiftoire de Charles VII .
par Me D** . Comme Madame:
Daunoi ne marque fon nom dans
fes Ouvrages que par cette même
lettre , plufieurs perfonnes ont
cru que celui - ci eftoit d'elle ;
mais elle déclare qu'elle n'y a
point de part , ne voulant dérober
la gloire à perfonne , & fur tout
à celles de fon Sexe.
Le Pere de Fontenay, Jeſuite ,
qui eft revenu depuis peu de la
Chine, fur le Vaiffeau l'Amphi--
trite , apres y avoir paffé feize
années , a prefenté à Sa Majefté
de la part de l'Empereur de la
Chine de riches étoffes , de
tres- belles Porcelaines , & plufieurs
pains de Thé en maiſe . Ce
Thé , dont on n'a point encore
GALANT. 285
vu en France , a beaucoup plus
de vertu que celui dont nous
nous fervons.
Mr de la Briffe, Procureur General
au Parlement de Paris , eft
mort fur la fin de ce mois . C'eftoit
un Juge d'une grande integrité
, & fort zelé pour les interefts
du Roy Je ne vous en dis
rien davantage , vous en aïant
parlé amplement, lors qu'il fut
reçu Procureur General . Jefuis
Voftre , & c.
A Paris ce 30: Septembre 1700.
TABLE.
PRelude.
THELUT
*
BE
LYON
*1803
Ode fur la Statuë Equeftre du Roy . 7
Madrigal.
Lettrepour les Sçavans.
16
17
LYON
18996
TABLE.
Lettre touchant la retraite d'unfout
grand nombre de Gentilshommes de
Perigord , avec les refolutions qui
ont efféprifes dans cette retraite.285
Abjuration. 52
63
Defeription duJardin de Bellefonten
Languedoc.
Madame la Ducheffe de Bourgogne
vient à la Foire de S. Laurent,
aux Tuilleries. 124
Mariage de M le Marquis de la
Frilliere , & de Mademoiselle de
129
Mailly
Promenade de Madame la Ducheffe
de Bourgogneà Pateau &àLongchamp.
Reception faite à M de Zurlauben
en Suiffe.
Elegie.
Harangue.
131
133
Bouquet
TABLE.
Impromptu
168
• Prix donnez par Mª & Evefque de
Noyon
Eglague.
Mort.
Sonnet,
Devife
Madrigal
169
173
1&1
185
187
1885
Réponse àre Madrigalpar Made-
Amoifelle de Scudery.
Fete donnée par M✩l Ambaſſadour
&Espagne
Penfions donnéesparle Roy.
19
191
192
Lettre touchant le voyage que M
Iberville a fait à la Riviere de
Mififfipy..
Abjuration.
1945
204
Cargaifon des Vaiffeaux nouvellementvenus
des Indes & de la Chi- \
ne. 205
Theophrafe, ou nouveaux Caracte» »
TA BALE.
tes des Moeurs . 213
Les beautez de la Normandie. 217
Ode Seculaire .
218
Eloge du Silence.
227
Mariages.
264
L'Aſſemblée du Clergé prend congé du
Roy.
Enigmes.
265.
*269
Nouveaux Confeillers & Etat. 274
Arrivée du Vaiffeau le Jeune H. 275
Nouvelles du Nort. 276. Morts. 279
Cathechifme des N. Convertis . 282
Prefensfaits au Roy.
Mort de Mrde la Briffe .
284
285
L'Air qui commence par , Ainfi
•2 que mon amour mafoibleffe , &c.
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L'Air qui commence par On ne
peut vous voir fans aimer, &c.
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