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Eur.
511
m
1700.8
Eur
. 511m
170018
Mercure
<36624505690014
<36624505690014
Bayer . Staatsbibliothek
E
33
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE
DAUPHIN.
AOUST 1700 .
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grande Salle
du Palais , au Mercure Galant.
ONO
N donnera toujours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque mois , & on le
vendra trente fols relié en Veau &
vingt-cinq fols en Parchemin .
,
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNES , au Palais , dans
la Salle des Merciers , à la Juſtice.
Et MICHEL BRUNET , grande Salle
du Palais , au Mercure Galant.
M. DCC.
Avec Privilége du Roy
Bayerische
Staatsbibliothek
München
kkkkkk
AU
LECTEUR .
Ly a lieu de
croire
qu'on
ne lit plus
l'Avis qui a
efté mis
depuis tant
d'années
au
commencement de
chaque
Volume du
Mercure,
puis
que
malgré les
prieres
réiterées
qu'on afaites
d'écrire en
caracteres
lifibles les
noms
propres qui fe
trouvent
dans
les
Memoires qu'on
envoye
pour eftre
employez, on neglige
de le faire , ce qui eft
cause qu'il y en a
quantité
A ij
AU LECTEUR.
de défigurez , eftant impoffible
dedeviner le nom d'une Terre
, ou d'une Famille , s'il
n'eft bien écrit . On prie de
nouveau ceux qui en envoyent
d'y prendre garde,
s'ils veulent que les noms
propres
foient corrects. On
avertit encore qu'on neprend
aucun argent pour ces Memoires
, que l'on employera
tousles bonsOuvrages à leur
tour, pourvû qu'ils ne defobligent
perfonne , & que
ceux qui les envoyeront en
affranchißent le port.
MERCVRE
GALANT
AQUST 1700 .
UOY qu'il n'y ait
qu'un Ouvrage qui
puiffe remporter le
Prix dans chaque fujet que
propofent
les Academies
,
beaucoup de ceux qui entrent
en concurrence ne laiffent
A iij
6 MERCURE
pas d'avoir de grandes beau
tez Cela eft fi vray , qu'il ar
rive fort fouvent que les fuf
frages demeurent longtemps
balancez entre plufieurs Pie
ces , qu'on trouve également
belles , en forte que l'on peut
dire que l'Ouvrage à qui le
Prix eft donné , n'eft préferé
quelquefois , que parce que
l'un des Juges , aprés avoir
efté longtemps incertain , fait
enfin pencher la balance d'un
cofte. Si ce que je dis eft ordinaire
, il l'eft encore davantage
, lors que les matieres regardent
le Roy , parce que
GALANT 7
༥༩
les grandes actions de ce Mo.
narque fourniffent beaucoup
de penfées qui fe reffemblent .
C'est ce qui eft caufe que
vous ayant envoyé le mois
paffé , le Sonnet qui a merité
le Prix des Bouts rimez de
Touloufe , & dont le fujet
eftoit la Paix, je vous en envoye
encore un fur cette même
matiere .
G
Races au grand LOUIS nous
poffedons t
Olive,
C'est l'agreable fruit de fes faits éclatans
.
Son nom fera fameux juſques aux
derniers temps,
A iiij
08 MERCURE
La Paix eftant l'effet de fa valeur
&
active
La Ligue au defefpoir, & la France
attentive ,
Voyoit tous ces fucces qui nous rendoient
contens.
Elle voyoit tomber ces orgueilleux
Titans ,
Qui penfoient s'élever , & la rendre
2
captive.
Quand le Heros du temps & de toute
faifon ,
Faifant briller la Paix deffus noftre
horifon,
Luy-même à fes progrés a mis une
barriere.
2
Contre tous fes Rivaux pouvantfe
foutenir,
GALANT.
Il a choifi la Paix pour but de fa
carriere ,
Et ce bien nous promet, mille biens
à venir.
Quand je vous fis le détail
du divertiffement
de S. Maur,
dans ma Lettre du mois de
Juillet , je n'eftois pas encore
informé de tout ce qui fuit.
Monſeigneur eftant party du
Chaſteau
à pied , paſſa par le
jardin de M' de la Toüane ,.
afin de fe feparer de la quan
tité de monde qui le fuivoit ,
pour avoir le plaifir de le voir .
Il eftoit accompagné de Monfeigneur
le Duc de Bourgo
10 MERCURE
gne , de Monfieur le Duc , de
Monfieur le Prince de Conti,
de Monfieur le Comte de
Toulouſe
, & de trois ou quatre
autres Seigneurs des plus diftinguez.
Lors qu'il fut dans ce
jardin , qu'il trouva fort beau
& bien entendu , M' de la
Toüane , qui eftoit incommodé
, luy envoya faire prefent
d'un tres beau Fufil , par
M' le Bas de Girangis , fon
Beau fils . Ce Prince l'accepta
d'une maniere agréable , &
aprés s'eftre promené longtemps
, il fortit par une porte
de derriere , & fe rendit chez
GALANT. II
M'Charlier , pour voir travailler
à une étoffe fort riche à
fond , à ramages d'or & d'ar
gent frifez . Elle eft de velours
rouge.cramoifi & vert , à la
façon de Perſe , d'une aune de
large. Il y avoit plufieurs Métiers
montez , & trois mille
deux cens boulets de mouf
quet, qui fervoient de petits
contre poids aux fils de ve
lours , avec plus de trentecinq
mille petites cordes , dans
lefquelles tout le deffein de
l'ouvrage eftoit monté ; le
tout d'une telle exactitude ,
qu'une feule de ces petites
12 MERCURE
cordes eftant hors de fa place ;
feroit que l'étoffe auroit un
defaut confiderable. Monfei
feigneur fut fort fatisfait de la
maniere dont on s'employoit
à ce travail . Ce Prince monta
enfuice à une grande Salle , où
Mr Charlier luy fit voir des
Brocards d'or & d'argent, auffi
d'une aune de large , d'une
beauté & d'une force extraordinaire
. Les deffeins eftoient
differens les uns des autres , &:
fort finguliers. Ils ne pouvoient
que plaire beaucoup ,
puis qu'ils eftoient du fameux
M Berrin , dont je vous ay fi
fouvent parlé.
GALANT.
13
11 fe fait toujours de nouvelles
Lotteries. M ' l'Evêque
de
Montpellier ayant repreſenté
au Roy , à la priere des
Directeurs de l'Hôpital general
de cette Ville- là ,les befoins
de cet afile des Pauvres , Sa
Majefté, par ſa bonté ordinai.
re , a bien voulu leur accorder
la permiffion d'en faire une de
cinq cens mille livres , dont
il fera levé quinze pour cent
fur les cent douze principaux
Lots , & dix pour cent fur les
huit cens quatre - vingt - huit
reftans.
Cette Lotterie fera compo14
MERCURE
fée de trente huit mille quatre
cens foixante Louis d'or ,
pour remplir pareil nombre
de Billets , dont mille feront
bons Lots , & les trente fept
mille quatre cens foixante , de
nulle valeur. Ceux qui voudront
mettre à cette Lotterie,
s'adreſſeront à M' Duffours ,
Receveur general des Gabelles
de Languedoc , & Treforier
de cet Hôpital , â Mrs Salas
& Daché , Directeurs , ou
à M' de Sartre , Secretaire du
Roy,Sindic du mêmeHôpital,
prépolez par le Bureau pour
la diftribution des Billets. Ces 1
GALANT.
a
Directeurs auront chacun un
Regiſtre paraphé par M' le
Lieutenant general du Senéchal
de
Montpellier
, pour y
écrire le nombre des Billets .
qu'ils diftribueront.
L'argent receu par les
Directeurs fera remis tous les
huit jours dans un coffre fort,
fermant à trois clefs, qui fera
dans la Maiſon de M' Sartre ,
& les clefs en feront données ,
une à M' l'Abbé de Lacain ,
Docteur de Sorbonne , Cha...
noine & Grand Archidiacre
de l'Eglife Cathedrale Saint
Pierre,Prefident en ce Bureau,
16 MERCURE
une autre à M¹ Sartre , & la
troifiéme à M' Feautrier , Directeur
& Contrôleur , qui
tiendra un Regiſtre de ces remiſes.
Trente- huit mille quatre
cens foixante petits carrez de
papier feront coupez d'une
même grandeur , fur lesquels
les numero & les noms de ceux
qui auront donné leur argent,
feront écrits ; & aprés qu'on
les aura roulez & cachetez, ils
feront mis dans un globe ,
qu'on tournera plufieurs fois
afin qu'ils foient bien meſlez .
On fera auffi un pareil nomGALANT
17
*
bre de trente - huit mille qua
tre cens foixante petits carréz
de même grandeur. Il'y en au
ra trente- fept mille quatrecens
foixante de blancs , &
mille de bons . Ces derniers
feront fignez par M' l'Abbé
de Lacain , Preſident en ce
Bureau , par M ' Bouſquet ,
Directeur , & par M' de Graffet
, Confeiller en la Cour des
Compres , Aides & Finances
de Montpellier , Sindic de cet
Hôpital. Tous ces Billers
blancs & bons , feront auffi
roulez , cachetez , & mis dans
un autre globe , qui fera de-
Aoust 1700 .
Bi
18 MERCURE
même tourné plufieurs fois.
Cette Lotterie fe tirera le
premier d'Octobre prochain
dans le Palais Epifcopal , en
preſence de M' l'Evêque , de
Mrs le Lieutenant General &
Procureur du Roy , des Confuls
de la même Ville , des Directeurs
de cet Hôpital , & des
Intereffez qui voudront s'y
trouver.
dont
On prendra le nom de
douze petits Enfans
deux choifis au fort , tireront
les Billers des globes par une
ouverture , où ils pourront
feulement paffer la main. Ces
GALANT. 19
deux Enfans tireront chacun
en même temps un Biller de
chaque globe , & les remet .
tront à deux Directeurs , qui
les donneront aux deux perfonnes
qui auront efté commifes
pour les ouvrir. Celuy
qui aura receu le Billet du
premier globe , prononcera à
haute voix le numero & le
nom qui y fera écrit , & celuy
qui aura ouvert le Billet du fecond
globe , prononcera de
même, blanc s'il eft blanc , & le
montrera à l'Affemblée . S'il eft
noir, il dira , Bon pour telle forsme
& le montrera aufli à l'Af
a
Bij
20 MERCURE
femblée, & le tout fera à même
temps écrit fur les Regiftres.
Comme cette Lotterie ne
pourra cftre tirée qu'à plufieurs
repriſes, à la fin de chacune
on fermera, & cachetera
de trois differens cachers les
deux globes , qui feront enfermez
dans une chambre
fous trois clefs , dont l'une
fera remife à M' l'Evêque ,
l'autre à Mile Lieutenant General
, & la troifiéme à M ' le
Prefident du Bureau . Le jour
& l'heure pour continuer fera
publié à haute voix , & à toutes
les feances le nom des deux
GALANT. 21
3
Enfans fera tiré au fort fur le
même nombre de douze , &
les globes feront auffi tournez
plufieurs fois . A la fin de chaque
feance les numero de tous
les Billets qui feront fortis ,
feront imprimez pour en informer
le public , & à la der
niere il en fera fait une Lifte
generale.
L'on fera payer à chacun
inceffamment les fommes
qui leur feront échuës des
mêmes Louis d'or, qui auronta
eſté reçus , à la déduction du
quinziéme & du dixiéme , fans
que le furplus puiſſe eſtre ſaiſi
22 MERCURE
ny arrefté . Il a efté réfolu
qu'aucun des Administrateurs
ne pourra mettre à cette Lot .
terie , dont les Lots feront diviſez
en la maniere ſuivanre .
1 de deux mille cinq cens
Louis d'or.
1 de mille cinq cens Louis
d'or.
I de mille.
1 de fept cens.
i de fix
cens .
1 de cinq cens .
2 de quatre cens Louis d'or
chacun.
3 de trois cens.
de deux cens.
GALANT. 23
20 de cent Louis d'or .
16 de foixante- dix.
so de foixante.
80 de
quarante.
200 de trente .
I
600 de vingt Louis d'or.
1 de 150. pour le premier billet
tiré blanc .
1 de 150. pour le dernier billet
tiré blanc.
1 de 150. pour le biller qui
précedera le premier Lot ,
1 de 150. pour le billet qui
fuivra le premier Lot .
I de 100. pour le biller qui
precedera le fecond Lot ,
I de 100. pour le billet qui
24 MERCURE
fuivra le fecond Lot.
de 70. pour le billet qui
précedera le troifiéme Let.
de 70. pour celuy qui fuivra
le troifiéme Lot.
1000. bons billets fur le nombre
de 38460.
Les Bureaux pour la diftribution
des Billets feront chez
M' Sartre , au Pas- étroit ; chez
M ' Bimard , ruë de l'Argenterie
; chez M'Salas , à la Placé
des Sevenols ; & chez M' Da
ché , à Saint Firmin .
Le 4.
du mois paffé , l'un
des Deputez de l'Affemblée
generale
GALANT.
25
generale du Clergé de France,
prêcha devant le Roy & la
Reine de la Grande Bretagne,
& aprés avoir montré , conformement
aux paroles de fon
Texte , Nifi abundaverit juftitia
veftra plufquam Scribarum
Pharifæorum , non intrabit
in regnum Cælorum , que la per
fection de la juftice dépend
de la charité , il finit par ces
paroles ; Juſtice qui deviendroit
enfin auſſi rare parmi nous qu'elle
l'étoit autrefois parmy les Juifs ,
fi la mifericorde divine n'avoit
rallumé jufque fur le Trône le
feu de la charité prêt à s'éteindre
Aouſt 1700.
C
26 MERCURE
prefque par tout ailleurs.
Ouy , SIRE , nous sommes
perfuadezque la Grace n'a voulu
agir fi fortement fur votre coeur
fur celuy de la Reine voftre
Epouse , que pour confondre par
d'auguftes exemples la lâcheté
de ces Chreftiens , dont la justice
eft encore plus fauffe que ne l'estoit
celle des Pharifiens. C'est même
par une fuite de cét adorable deffein
de la Providence, que le Cler.
gé de ce vafte Royaume vient s'affembler
fous lesyeux de Vos Majefte
, afin qu'après avoir eu
confolation d'eftre les fidelles té
moins de tant de vertus nous
GALANT.
27
puiffions , lors que nous ferons
répandus dans ros Provinces ,
confoler les gens de bien , réjouir
l'Eglife , combatre efficacement
?
l'incredulité , l'irregilion , l'hypocrifie
le libertinage par le feul
recit des merveilles qui nous édi
fient ; merveilles capables toutes
feules de convaincre l'Univers ,
que la Grace n'est pas moins forte
dans ces derniers temps que dans
les premiers fecles ; que la voix
du Sauveur du monde n'eft pas
moins puiſſante pour le faire re.
gner fur le coeur des Rois , qu'elle
l'eftoit autrefois pour luy attirer
des Difciples , & que cette même
Cij
28 MERCURE
Jageffe qui a fauvé le monde par
laneantiffement d'un Dieu , vou
dra peut- eftre convertir les
cheurs de ce fiecle par les humi.
liations d'un des plus grands Rois
de la Terre.
pe.
Les
Nous n'avions pas compris
cet adorable deffein de voftre Pro .
vidence , ô mon Dieu , dans ces
jours d'affliction & de trouble ,
dont nous ne pouvons rappeller le
fouvenir fans amertume.
confeils de vostre fageffe nous
eftoient alors inconnus . Nous ne
fçavions pas que vous ne permettiez
le triomphe de l'iniquité chez
nos voisins , que pour expofer plus
GALANT. 29
long temps à nosyeux , les deux
plus puiffans modeles d'une juftice
confommée , & d'uns charitefans
borne. Vous avez voulu qu'un
peuple , toûjours aussi fidelle à
voftre culte , qu'à fon Prince ,
euft le precieux avantage d'eftre
confirmé dans la foy, & inftruir
dans la juftice par les plus nobles
exemples que voftre Grace ait ja.
mais donnez à fon Eglife . Si ces
malheureufes Villes , plus femblables
à Tyr & à Sidon par leur
aveuglement que par leur opulen
ce , fi ces malheureufes Villes ,
dis - je , pouvoient voir les prodiges
de religion qui éclatent à
C iij
30 MERCURE
nos yeux , peut- eftre que couvertes
de fac & de cendre , elles
feroient une penitence proportionnée
à nos defirs , & à leurs cri .
mes. Ne permettez pas , ô mon
Dieu , qu'aprés avoir eu la triſte
gloire de reparer leurs excés par
nos hommages , nous manquions
d'imiter une pieté fi touchante,&
fi refpectable.
Ne nous refufez pas la
folation de voir l'accomplissement
de la promeffe que vous avez
faite à l'homme jufte , qui ne
cherche qu'à vous plaire , &qui
fe repofe fur vous de toutes chofes.
Non dabit in æternum AluconGALANT:
31
Atuationem jufto . Repandez
fur cette grande Princeffe , donc
les vertusjettent un nouvel éclat
au milieu des nuages qui l'envi ·
ronnent ; repandezfur cette vertueufe
Princeffe les confolations
abondantes dont elle ſe rend cha ,
que jour plus digne. Faites en.
fin, ô mon Dieu , que cet aimable
Joſeph qui a pu faire des ja¿
loux avant que de naiftre , quia
efté perfecuté dés qu'il a commen
cé de vivre , foit un jour obeï¸
cheri , respecté d'une Nation ,
encore plus portée à revenir de
fes égaremens , qu'à y tomber, equi
ne pourra que fe laiſſer at,
C iiij
32 MERCURE
tendrir à tant de charmes , &
qu'aprés avoir fait diftribuer le
pain de vie à des freres reconci
liez, & à des peuples rentrez
dans leurs devoirs , ilfoit reconnu
pour le Sauveur de l'Egypte , &
pour la confolation d Ifraël . C'est
de toutes les graces temporelles celle
que nous defirons avec plus de ferveur
, que nous esperons avec plus
dejustice , que nous vous demandons
avec plus de confiance ; mais
avec toute la refignation dont ces
grands Princes nous donnent un
fi bel exemple, & dont vousfeul ,
mon Dieu,pouvez eftre la digne
recompenfe dans l'Eternité.
ô
:
GALANT. 33
Voicy ce que M ' de la Fé
vrerie a répondu à M¹ l'Abbé
des Sines , Curé de Valbonne,
dontje vous envoyay la Lettre
il y a deux mois.
SUR LA QUESTION
du Siecle futur.
E dix-feptiéme Siecle ;
Monfieur , fera fini , &
LE
nous ferons dans le dix - huitiéme
, avant que la queſtion
foit décidée , il faut encore
que toute cette année qui eſt
en conteftation , fe paffe en
diſpute. On a beau crier qu'on
34 MERCURE
eft las & rebatu , chaque Parti
veut vaincre , & nul des deux
ne veut ceder . Pour moy, j'avois
mis les armes bas , &
m'eſtois rangé du nombre des
Spectateurs , aprés avoir couru
deux fois la lice; & voila qu'on
me rappelle de la barriere , &
qu'on m'y fait rentrer tout de
nouveau ; mais vous me prefentez
la lance de fi bonne
grace qu'il n'y a pas moyen
de vous refuſer. C'eſt à dire ,
Monfieur , que voſtre honne.
fteté m'oblige de répondre
à l'objection que vous me
faites , malgré la réfolution
GALANT.
53
que j'avois priſe de ne plus
écrire fur cette matiere .
Je fuis bien faché , Mon :
fieur, du fcrupule que j'ay fair
naiſtre dans l'ame timorée du
Juge de la Grande Chambre
du Parlement de ... Mais ce
grand Chambrier , digne de
l'Areopage , a la confcience
bien tendre , & n'a pas fait
une ferieuſe reflexion fur le
jugement qu'il a donné , & fur
ce que j'ay dit le mois de Mars
dernier , dans mes fentimens
touchant la queſtion du Siecie
; car dans l'exemple que
vous rapportez , & qui a déja
26 MERCURE
efté propofé fur cette matiere ,
mais dépouillé des circonftan
ces dont vous l'avez embelli
, je veux dire , de la con
feffion fcrupuleuſe du grand
Chambrier , & de l'abfolution
que vous luy avez differée
dans cet exemple , dis je , il
n'y a point de doute que du
premier Janvier 1600. que le
Marquis d'Aubure acheta la
Terre de Troile de l'Eglife
Romaine , jufqu'au premier
Janvier 1700, que l'Eglife Romaine
voulut faire le recou
vrement de cette Terre , il y
acentans complers & revolus .
GALANT.
37
Il ne faut que compter par fes
doigts pour en eftre convaincu
. Ainfi la preſcription eft
entiere , & le jugement bien
donné. De plus ,
commentayje
caufé le remors de confcience
de ce bon Juge ? J'ay dit
qu'un Siecle eft composé de
cent ans complets & révolus ,
pourquoy ne voudrois je pas
que cent ans complets & revolus
fuffent un Siecle ? Je ne
fuis pas capable d'une pareille
contradiction . Mais ce travers
ne vient pas de moy , il vient
de voſtre hypotheſe , qui change
tout à fait la nature de la
38 MERCURE
queſtion : car il ne s'agit pas
de fçavoir combien il faut
d'années pour faire un Siecle ;
mais quand le Siecle commence
, & quand il finit ; fi
nous fommes encore dans le
dix feptiéme , ou fi nous fommes
entrez dans le dix.hui
tiéme.
L'Epoque du Contrat du
Marquis d'Aubure , eft le premier
de Janvier 1600. & l'Epoque
du dix-feptiéme Siecle
eft le premier de Janvier 1601 .
Ainfi il y a une année à dire ly
de voftre calcul au mien , &
vous n'expliquerez jamais par
GALANT. 39
cet exemple la queſtion du
Siecle. Je demeure d'accord
qu'il ne faut pas plus de
temps pour remplir un Sie
cle , qu'il en faut pour remplir
une preſcription de cent ans ;
mais la maniere de compter
une preſcription , ou de compter
le Siecle , eft bien differente;
& voicy tout le miſtere
de la
Chronologie . On peut
compter les années
celles qui font écoulées , ou
par celles qui s'écoulent actuellement.
On compte par
les années écoulées l'âge d'un
homme, la date d'un Contrat;
ou
par
40 MERCURE
mais on compte le Siecle par
les années qui s'écoulent actuellement,
comme on com
pte les jours , les femaines , les
mois. On n'attend point que
la premiere année d'un Siecle
foit écoulée pour compter un;
on applique l'anité depuis le
commencement juſqu'à la fin
de la premiere année, qui n'eſt
cenfée achevée & finie qu'au
31. Decembre. Par confequent
lors que l'on compte 1700. on
veut dire feulement que la
1700. année eft commencée.
Voilà, Monfieur, toute l'équivoque
, qui eſtant levée par
GALANT. 41
cette diftinction , toute la dif
ficulté s'évanoüit. C'eſt ce que
jay dit plus au long dans mes
fentimens fur le Siecle futur,
que je fouhaiterois que vous
euffiez lûs avec plus d'attention
..
L'exemple de la preſcription
de cent ans n'eft donc pas ,
comme vous voyez , un exemple
démonſtratif. Il eſt vray
que la preſcription quiacom
mencé au premier Janvier
1600. eft acquife au premier
de Janvier 1700. mais la confequence
n'eft pas jufte , donc
le dix-feptiéme fiecle eft fini,
Aouſt 1709.
D
42 MERCURE
& revolu au premier Janvier
1700. car vous ne fongez pas
que vous prenez la derniere
année du feiziéme fiécle toute
entiere pour fournir les cent
ans de preſcription . Arreſtez ,
vous plûroft à l'exemple du
grand Jubilé qui a commencé
au premier Janvier de cette
année 1700. Il decide la
difpute , car le Jubilė ſe celebre
à la centiéme année , de
mefme que l'année Sabatique
des Juifs à la feptiéme
année qui le compte du premier
jour jufqu'au dernier.
C'eft la centiéme toute enGALANT.
43
tiere à Rome , comme c'e
ftoit la feptième chez les Juifs.
pendant tout le cours de l'année.
Voilà , Monfieur , tout ce
que ceux dont je tiens l'opinion
vous peuvent dire fur
cette matiere , & qui trancheplus
net la difficulté . Mais
que fait tout cela à M' le.
Grand Chambrier ? Il a toujours
devant luy cent ans bien
comptez, il ne rifque rien dans
le jugement qu'il a prononcé
fur la
prefcription_contre
l'Eglife Romaine.
luy promptement l'abfolution
Donnezz
Dij
44 MERCURE
qu'il vous demande ; & ne le
laiffez pas languir davantage
dans une fi grande perplexité.
Vous pouvez feulle délier de
fes liens imaginaires , & rom .
pre des noeuds que vous avez
formez à plaifir ; car enfin ,
Monfieur , je fçay un peu dé
mêler la fiction , de la verité.
Quoi qu'il en foit , pour ne
retarder pas plus long - temps
cette fufpenfion , j'acheve ma
Lettre aprés avoir fait encore
quelques remarques fur la voftre.
Vous convenez avec moy
que pour fuivre le party que
GALANT.
4
jay pris , les Notaires de
vroient marquer les chofes
par des termes Cardinaux ;
mais vous ajoûtez qu'on a
contre moy un ufage immemorial
des termes Ordinaux.
Si ce n'eft pas là une faute
d'impreffion qui a mis Ordi
naux pour Cardinaux , je ne
vous entens point , & je tire
avantage de cette contradi
ction .
L'Epoque du fiecle eft ar
bitraire comme l'Epoque
des luftres , & le fiecle eftant
fondé fur les luftres , j'en ay
parlé naturellement quand
46 MERCURE
jay rapporté l'établiſſement
du fiecle , & la ceremonie des
Jeux Seculaires chez les Romains,
qui ont donné le nom
de fiecle à cette grande Epo .
quede cent ans, comme ils ont
donné le nom de luftre aux
petites Epoques de cinq ans
dont il eft compofe
.
Le terme de cent pour le
fiecle , ne fait pas ce que le
Dimanche fait pour la ſemais
ne , qui felon vous la commence
& la finit en mêmetemps
; ce que vous prouvez
par les Bulles du Jubilé où
l'on trouve toujours trois DiGALANT.
47
manches dans les deux Semaines
marquées pour le gagner.
Le rapport qu'il y a eft
tout contraire à ce que vous
en voulez inferer. Le terme
de cent finit le fiecle comme
le Dimanche finit la femaine,
mais dans quelque fupputation
que ce foit , ny l'un ny
l'autre n'ont jamais l'avanta
ge de rien commencer. La
Ceremonie du Jubilé dure
pendant deux femaines , c'eſt
à dire , quatorze jours com .
plets & revolus . Si vous y en
trouvez quinze , & trois Dimanches
dans ces deux fe
48 MERCURE
maines , vous avez dû remar
quer que le premier Dimanche
n'eft à rien compté, parce
que l'ouverture du Jubile' ne
fe fait que le foir , & qu'il ne
commence qu'aprés Soleil
couché. Aiofi le lundi eft le
premier jour du Jubilé , &
non pas le Dimanche , qui ne
commence jamais la femaine
chez les Chreftiens depuis
qu'ils l'ont choifi pour le jour
de repos
au lieu du Sabat.
des Juifs. Vous ajoutez qu'on
peut auffi bien finir la dernie
re oeuvre pour gagner le Ju ,
bilé , le premier Dimanche
que
GALANT.
49
que
le dernier , comment cela
fe peut il faire , puis qu'on
n'a pas encore fatisfait à aucune
des conditions requifes
pour cela par la Bulle ; & que
ce premier Dimanche n'eſt
pas du Jubilé ? Mais ce n'eſt
pas à moy à vous parler de ces
fortes de chofes qui font du
Miniſtere d'un Curé , & que
vous devez fçavoir parfaitement.
Je vous prie auffi de
croire que j'ay pour vous tout
le refpect imaginable , & que
j'ay reçû voſtre critique en
galant homme qui ne cher.
che qu'à s'inftruire , & qui ne
Aouſt 1700 .
E
L
So MERCURE
trouve point mauvais qu'on
foit d'un autre fentiment que
le fien. Je croy que vous recevrez
de même cette réponfe
qui vous marquera mon
obeïſſance , & la confideration
avec laquelle , je ſuis,
Voftre, &c.
Aprés cette Lettre en Profe
de M' de la Févrerie, vous vou
drez bien voir une Epiſtre en
Vers que M' Aliſon , dont je
vous ay déja envoyé plufieurs
Ouvrages , a faite à la priere
'd'une Dame de ſes Amies.
GALANT.
55
SUR L'ABSENCE.
Damon , quelle eft voftre indolence
?
Vous fçavezque dans ce fejour
Je ne fais que languir & la nuit &
le jour
Depuis voftre cruelle abfence ;
Cependant de mes feux la tendre
violence
Jaurois avancer d'un jour votre
retour.
Non, ce n'eftpas ainfi qu'on aime:
Uncoeur vraiment atteint , & qui fe
voit heureux
Doit fe faire un plaifir extreme
De toutfacrifier àſesfeux amoureux.
L'abfence de quelques journees
Paroift un fiecle aux fidelles Amans,
E ij
52 MERCURE
Et les plus cours momens
Sontpour eux des années.
Ah!fi vos yeux me trouvoient tant
d'appas ,
Me feriez-vous fouffrir de fi rudes
allarmes
,
Etpourriez- vous trouver des charmes
Dans des lieux où je nefuis pas ?
Depuis votre départ je foupire fans
ceffe
En vainpourfoulager la douleur qui
me preffe ,
Ferre dans ces rians cofteaux,
Rien ne peut adoucir mes maux;
Le murmure des eaux redouble ma
trifteffe ,
Et le chant des Oiseaux
Irrite ma tendreffe.
Quoy!tandis que dans nos vallons
Errante & vagabonde ,
GALANT:
53
Je faisgloirepour vous d'oublier tout
le monde
>
Pouvez- vous me livrer à des tourmensfi
longs ?
Qu'eft devenu letemps, où lain de ma
prefence
Voftre coeur toujours languiffoit,
Ne pouvantfupporter quelques heures
d'abfence
Que le fommeil nous raviffoit?
Le fouvenir d'une flame fi pure
Ne doit-il pas à tous momens
Redoubler vos empreffemens ?
Helas! cruel Amant , que faut- il
qu j'augure ,
Si vous me livrez fi longtemps
Aux peines que j'endure ?
Un coeur bien enflâmé peut-il perdre
un inftant
Loin du tendre objet qu'il adore ?
E iij.
54 MERCURE
Si vous m'aimez toujours , pourquoy
tardez- vous tant ?
Ah! revenez, Damon, mais revenez
conftant ,
Et s'ilfe peut , plus amoureux encore.
Vous trouverez icy un Ma
drigal, quia efté envoyé à Mademoiſelle
D. par M' Dader ,
le jour de la Fefte de Sainte
Madeleine , dont elle porte
le nom .
I Ris
Ris , de tous les coeurs vous triomphezfans
peine,
Et vos charmes font icy -bas
Autant de bruit que Madeleine
Enfitjadis parfes apas.
GALANT: 55
Vos traits font de fes traits une imagefidelle
;
L'Univers vous trouve auſſi belle,
dire tout en deux mots
Et
pour
Vons avezfes vertusfans avoir fes
défauts.
Voicy ce que M¹ de Vera
tron , que l'on a qualifié d'Ab
bé mal à propos dans ma Let
tre du mois paffé , a écrit le
même jour à l'illuftre Mademoiſelle
de Scudery, qui porte
auffi le nom de Madeleine.
Vous fçavez qu'il eft de l'Academie
Royale d'Arles , & de
celle des Ricovrati de Pa
douë.
E iiij
56 MERCURE
A MADEMOISELLE
DE SCUDERY.
MADEA
ADEMOISELLE,
Les plus belles fleurs de
nos Jardins font infiniment
au deffous de celles que vous
cueillez tous les jours fur le
Parnaffe , & je croirois faire
peu d'honneur à voſtre Feſte ,
fi je vous envoyois un Bouquet
qui ne vinſt pas d'un fejour
qui vous eft fi cher , &
qu'on peut appeller avec juftice
voftre fejour natal. Vous
GALANT.
$7
penſez peut- eſtre que je vais
vous prefenter des Vers de ma
façon. Ma Mufe n'eſt pas fi
hardie , elle baiſſe le pavillon
devant le voftre , & c'est tout
autre prefent que je veux vous
faire. Jofe méme affurer qu'il
cft digne de vous , c'eſt beaucoup
dire , Mademoiselle . Cependant
je me flate que tout le
monde en conviendra , quand
on fçaura que c'eft voftre Portrait.
En effet , rien n'eft plus
digne, ou pour parler plus jufte,
rien n'eft digne de vous que
vous- même , & mon preſent
n'auroit point de prix , fi la
18 MERCURE
copic approchoit de l'original,
Je n'ay garde de le croire ,
quoy que ce Portrait foit l'ou
vrage d'une des plus habiles
mains de noftre fiècle.
Si l'Etrennc pour vous n'est par
affez jolie ,
C'est pour tout autre un vray
regal,
Que de voir dans une copie
Un fiparfait original.
J'avoue avec tout le monde ,
Mademoiſelle , que vous n'avez
pas beſoin du fecours de
l'art pour immortaliſer voſtres
nom ,
GALANT . 59
Voflre Profe vos Vers , vos vertus
, voſtre coeur
Vous donnent un grand nom ;
qu'au Parnaffe on revere;
Si cenom n'eftoit pas immortelpar
le Frere ,
Il le deviendroit par la Soeur;
le Ouy , Mademoiſelle
,
fceau de l'Immortalité
vous
eft acquis à tous les deux , ſelon
l'admirable
expreffion
de
feu M' de Gomberville
, dans
fa Doctrine
des Moeurs .
Mufes, que vos facrez mifteres
Changent le deftin des_Mortels
!
60 MERCURE
Que ceux qu'un beau defir confa
cre à vos Autels
Portent de puiſſans caracteres t
Leur nom a plus d'éclat que le
flambeau des Cieux
Le Temps rompt pour leur plaire
fa faux&fes ailes ,
Et quand ils ont quitté leurs dépouilles
mortelles ,
La gloire en fait autant de
Dieux.
Par les mêmes raifons qu'
on donne aux Mufes le nom
de Filles
Immortelles , vous,
Mademoiselle , qui en eftes la
dixiéme , & qui portez celuy
de Sapho , vous devez avoir
GALANT. 61
part à leur immortalité , com
me vous en avez à leur gloire.
Celle du Roy vous doit defor
mais occuper uniquement.
Quipeut chanter LOUIS ? Qui
peut lefaire mieux
Que celle que l'on croit avoir Pho
bus
pour
Pere
,
Et Mnemofine pour fa Mere ,
Et qui fçait auffibien le langage
des Dieux,
Que le pouvoient fçavoir Virgile,
Horace ,Homere ?
Tout cela me perfuade que le
Public me fera fort obligé du
foin que j'aypris de faire graver
celle qui fait l'admiration
...
62 MERCURE
de noſtre âge , & je me flate
d'une agreable idée , qui n'eſt
pas une chimere , que la Pofterité
m'aura auffi beaucoup
d'obligation d'un pareil foin .
NosNeveuxferont tous charmez
de vos Ecrits ,
Les uns vous verront en peinture
,
D'autres vous verront en graª
veure ,
Et vous fatisferez leursyeux O
leurs efprits.
Le Sieur Bonnart l'aifne , qui
aeu le premier l'avantage d'a
voir gravé voftre Portrait , a
auffi gravé au bas les quatre
GALANT. 63
Vers , que j'ay faits à voftre
gloire , & où affurément je ne
fuis pas flateur,
Si Sapho chez les Grecs ne trouvant
point d'égale ,
Charma tous les efprits & ravit
tous les coeurs
La France en Scudery luy donne,
une Rivale ,
Quiluy peut enlever bien des Admirateurs.
Je fuis de ce grand nombre ,
Mademoiſelle ; mais enfin ,
n'ay- je pas ſujet de me plain,
dre de votre filence ? En un
mot , ce que j'ay dit de vous
dans ma nouvelle Pandore , la
64 MERCURE
place diftinguée que je vous y
ay donnée parmy les Femmes
Illustres du Siecle de Louis le
Grand ; & ce que je dis & fais
aujourd'huy pour vous plaire,
merite bien un petit remerciement
de vôtrePlume éloquente
, & un peu de part à l'honneur
de voſtre ſouvenir , car
vous avez oublié celuy qui ne
vous oubliera jamais , & qui
fera toujours avec le même
reſpect Voftre , & c.
Mademoiſelle de Scudery
répondit à cette_galanterie
par une autre de fon eſprit ,
qui eft toujours le même. Il y
GALANT. 65
avoit pour ſuſcription .
Réponse à M de Vertron ,
,,Hiftoriographe du Roy ,
„,&c. fur les Vers qu'il a faits
au bas du Portrait qu'il
39
و د ,,m'aenvoyépourBou-
», quet.
Vertron, vous meflatezd'une telle
maniere
,
Que j'en rougis de honte , au lieu
d'en eftre fiere.
Pour faire mon Portrait , fans
perdre voftre temps;
Ilfaudroit mepeindre à vingt
ans.
Voila , genereux Vertron ;
Soust
1700.
E
66 MERCURE
ce que je puis répondre aux
Vers qui font au bas de l'inge
nieux Portrait que vous m'avez
donné , mais pour l'obligeante
& agreable Proſe , &
les Vers qui l'accompagnent
.
Vertron , netrouvez pas étrange
Si je n'accepte au plus qu'une unique
loüange.
Fay le coeur tendre & bon , fans
nulle vanité ,
Qui ne manque jamais à qui l'a
merité.
Croyezdonc , s'il vous plaist ,fans
nulle défiance ,
Quev ue vous pouvez compterfur ma
reconnoiffance,
GALANT, 67
Et qu'elle durera toujours ,
Jufques à la fin de mes iours.
Voila , Monfieur , ce qu'un
grand rhume me permet de
répondre à tant de belles chofes
, que vous me faites l'honneur
de m'écrire. Je les montreray
avec le Portrait , à des
Perfonnes , dont les louanges
valent mieux que les miennes.
Je fuis , Monfieur , avec toute
l'eftimé que vous meritez , vo
Are , &c .
Fij
68 MERCURE
IMPROMPTU
DE M DE VERTRON
V
A l'Illuftre Mademoiſelle
DE SCUDERY.
Oicy de ma Sapho le noble
caractere
;
Avec ungrandgenie elle eft hum .
ble,fincere ,
Obligeante , & toujours penſe ce
qu'elle écrit.
C'est là le bel accord du coeur &
de l'esprit.
Le même M de Vertron
luy envoya dans l'Octave de
GALANT. 69
de Sainte Madeleine , la Lettre
& les Vers qui fuivent.
MADEMOISELLE ,
Pluſieurs Dames de qualité ,
d'efprit & de merite , qui me
font l'honneur d'eftre de mes
Amies , ont exigé de moy
commeProtecteur du beau Sexe,
de m'affocier avec elles à differentes
Lotteries , & d'y faire
remplir leurs numero de leurs
Anagrammes. Quelque ingrats
que foient pour l'ordi
naire ces petits Ouvrages , j'ay
anagrammatifé toutes mes illuftres
Affociées , foit Muſes,
70 MERCURE
Amazones , Veſtales , ou Graces.
Je fuis nommé par les premieres
leur Apollon ; par les fecondes
, leur Roy ; par les troifiémes
, leur Gardiens par les dernieres
en nombre , mais qui
font les premieres en beauté,
le nouveau Paris . Celles.cy font
auffi affociées à la Lotterie de
Troye , où j'ay une belle Helene,
& de charmantes Princeffes
, tant Grecques que
Troyennes. J'ay choifi la Lot
terie de Dijon , Ville fertile en
beaux efprits , pour y faire une
efpece de Parnaffe . Je n'ay
ofé, Mademoiſelle, vous pro
GALANT. 71
pofer cette affociation avec
toutes ces Perfonnes choifies ,
qui vous honorent , & qui
meritent toutes voftre eftime,
par la crainte du refus , & d'un
fort contraire à mes inten
tions , vos interefts m'eftant
auffi chers que voſtre gloire
& voftre fanté , de laquelle je
vous demande de fûres nouvelles
. Enfin , mon incomparable
Sapho , quoy que vous
ne foyez d'aucune de ces affociations
, je n'ay pas laiffé de
faire vostre Anagramme . Je
vous fupplie de m'en dire voftre
fentiment , & de la rece
72 MERCURE
voir comme un nouveau Bou
quet de fleurs immortelles
,.
que prend la liberté de vous
envoyer celuy qui a efté , &
qui fera toute fa vie , Voſtre ,
& c.
MAGDELEINE DE SCUDERY
ANAGRAMME.
DIGNE MESSAGERE DU CIEL
Non , ce n'est pas icy que tu
pris la naiffance ,
Le Ciel ne t'a mise en ces lieux,
Que comme un gage précieux ,
De l'amour qu'il porte à la
France,
Ef
GALANT.
73
Est il rien icy bas de plus beau , de
plus doux,
Que ces riches trefors que tu répans
fur nous ,
Soit par les Vers, foit par la
Profe ?
Digne Meffagere du Ciel ,
Tu poffedesfur toute chofe,
Et la beauté des fleurs , la douceur
du miel.
M' de Vertron envoya dans
le même temps à fes illuftres
Soeurs en Apollon Ricovrato ,
leurs Lettres patentes d'Academiciennes
. Ce font Madame
la Comteffe d'Aulnoy; мadame
le Camus , Veuve du
Aouſt 1700.
G
74 MERCURE
Confeiller d'Etat ; madame la
Comteffe de Murat ; Madame
la Prefidente de Bretonvilliers la
Doüairiere , Mademoiſelle de
la Force; Mademoiſelle Cheron ,
qui eft auffi de l'Academie
Royale de Peinture ; Made.
moifelle des Houlieres , & Mamoiſelle
Bernard , de Rouen .
Leurs Patentes eftoient accompagnées
d'un compliment
pour chacune , & toutes
ces Dames illuftres en ont
envoyé un à ce galant Academicien
, fi zelé pour leur gloi.
re , avec leurs remercîmens
pour Meffieurs les Ricovrati ,
GALANT. 75
à qui il doit les envoyer incel
famment tous enſemble , pour
eftre lûs publiquement dans
cette celebre Academie, avec
toutes les ceremonies Italien .
nes. Les Dames dont je vous
parle , font avec Madame de
Saliez , Viguiere d'Alby , le
nombre des neuf Mufes. Je
vous envoye de nouvelles productions
de cette derniere ,
qu'elle a adreffées à M' de
Vertron. Ce font des traductions
d'Anacréon , l'un des
plus difficiles Poëtes Grecs.
Gijj
76 MERCURE
ODE XL.
I Amour voulant cueillir des
fleurs,
Ne s'apperçutpas qu'une Abeille
Dormoit dans cesfleurs , il l'éveil
le ;
Elle le pique au doigt , luy fait verfer
des pleurs.
Il s'agite , ilfe defefpere ,
Et courant fe jetter dans les bras de
Sa Mere ,
,, Fe meurs , dit-il, je fuis perdu ,
,, Un Serpent aile m'a mordu ,
Etdepuisj'endure fans ceffe .
Mon Fils , luy répond la Déeffe,
5, Fuge, fi l'aiguillon d'un petit animal
,
و د
و د
??
Te faitfouffrirunfigrand mal,
Quelles douleurs,quelles tristeßes
GALANT.
77
,, Doivent fouffrir ceux que th
bleffes.
AUx
ODE X L V.,
Ux forges de Lemnos l'Epoux de
Citherée
Faifoit des traits d'acierpour en ar
mer l'Amour.
La charmante Deeffe en tous lieux
reverée ,
Les trempoit dans du miel ; Cupidon
à fon tour
Parmy cette douceur mefloit de l'amertume
,
Lors qu'un jour le Dieu Mars, plus
fierque de coutume ,
Revenant du combat, s'arrefte dans
ce lieu.
Son javelot eftoit d'un poids extre
me.
Giij
78 MERCURE
Que tes traits fon legers , dit-il ,
à l'Amour même !
Celuy- cy peſe affez , répondle pe◄
tit Dieu ,
Tenez - le , Mars le prend , Cypris
fe met à rire
Le Dieu de la guerre foupire ,
Ah ! qu'il pefe , dit - il , prens - le,
tu m'as furpris .
Vraiment , dit Cupidon , le garde
qui l'a pris.
Mr Moreau de Mautour , qui
en tant d'occafions a marqué
l'estime qu'il avoit pour Mademoiſelle
de Scudery , ne l'oublia.
pas le jour de fa Feſte . Ce Madrigal
qu'il luy envoya tint lieu
de Bouquet .
Q Ve les Amans verfez dans les
2 tendres mifteres.
GALANT. 79
Pour confacrer les noms & d'Aminte
& d'Iris ,
Leur offrent des oeillets , des rofes &
des lis ;
Ces fleurs ne font que paffageres.
Mais celles que produit , par les
foins d'Apollon,
Ou le docte Parnaße , ou le facre
Vallon ,
Sont d'agreables fleurs de durée immortelle
,
Qu'on deftine à Sapho pour celebrer
fon nom ,
Et qui feules font dignes d'elle .
Les paroles que vous allez lire
, ont efté miſes en Air par un
fort habile Muficien ,
Giiij
80 MERCURE
I
AIR NOUVEAU.
Ris oubliant fa rigueur,
Dans un fonge a flaté mon amoureuse
ardeur.
Amour , que l'Univers révere
Faut- il
que
›
le fommeil foit plus
puillant que toy ?
Ne fçaurois- tu faire pour moy
Ce que le fommeil a pu faire?
Les Nouvelles publiques
vous doivent avoir appris la
mort du Doge de Venife , arrivée
le 5. du mois paffé , aprés
une attaque d'Apoplexie, dans.
fa foixante & douziéme an.
née. Il s'appelloit Silveftre
Vallier , & avoit efté élevé il
GALANT. 8i
a fix ans & quelques mois à
cette dignité , par les fuffrages
de la Republique' , à laquelle
il a laiffé cinquante mille Ducats
, & d'autres fommes à di
vers particuliers. Le 6. on por
ta fon corps dans l'Eglife de
Saint Jean & de Saint Paul ,
où il avoit choiſi ſa fepulture ,
& il y fut enterré avec les ce
remonies ordinaires.. Le Gen.
tilhomme du Doge ayant eſté
le 9. au Senat , il y donna part
de cette mort avec les forma.
litez que l'on a coutume d'ob
ferver , & auffi - toft on la publia
par le fon de tontes les
82 MERCURE
Cloches de la Ville . Le Sceau
où eftoit fon nom fut rompu ,
& l'interregne commença . En
même temps , la Statue ou Repreſentation
fut exposée , &
l'apréfdînée on la
la porta dans
une autre Salle . Elle y demeura
pendant trois jours fur un Catafalque
fort élevé. Le 10. le
grand Confeil s'affembla , &
on élut les Correcteurs & Inquifiteurs
d'Etat , pour exami
net s'il s'eftoit gliffé quelques
abus durant fon Gouvernement.
Si - toft qu'ils furent
élus , ils prirenc poffeffion du
Palais , & firent fçavoir par
GALANT. 83
des Placards imprimez , le lieu
& lesjours aufquels ils s'affembleroient
, pour entendre &
recevoir les avis de tous ceux
qui auroient à faire quelques
propofitions pour le bien pu
blic. Des dépêches furent envoyées
ce même jour à tous les
Miniftres de la Republique
dans les Pays Etrangers , afin
qu'ils y fiffent part de la mort
du Doge , pour l'ame duquel
il fut ordonné que l'on celebreroit
tous les ans dans
l'Eglife de Saint Marc une
Meffe folemnelle , à la
quelle tous les Miniftres E84
MERCURE
trangers feroient invitez , en
reconnoiffance de la bonne sz
fage conduite qu'il avoit te
nue dans tout le temps qu'il
avoit jouy du Gouvernement.
On expedia auffi des dépêches
à tous les Provediteurs des
Pays de Terre-ferme , qui eurent
ordre de redoubler leur
vigilance dans l'exercice de
leurs Charges , & de renforcer
la garde des Places qui leur
eftoient confiées . Le 12. jour
choiſi pour les Funerailles du
feu Doge , elles fe firent avec
beaucoup de magnificence.
Huit Capitaines de Vaiffeau
GALANT. 85
portoient le Cercueil où eftoit
fon Effigie. Ce Cercueil eftoit
précedé par toutes les Bannieres
& par le Clergé des Paroiffes
de la Ville , par les
Congregations des Hôpitaux ,
& autres lieux pieux , & part
tout le Clergé Seculier ; par le
Primicier & les Chanoines de
Saint Marc , avec la мufique
de la Chapelle. Enfuite parurent
les Ecuyers du defunt
Doge en habits de deüil , &
quelques Nobles en robes
rouges. La Seigneurie avec le
Vice Doge & le Chancelier ,
accompagna le Nonce du Pa86
MERCURE
pe , feulement jufques à l'Eſcalier
des Geans, aprés quoy elle
s'en retourna. Le Nonce marcha
à coté du Seigneur Gio .
vanni Delphino , Parent le
plus proche , qui eftoit veſtu
de deüil , & fuivi d'un grand
nombre d'autres Parens , auffi
en habits de deüil. Ce fut dans
cet ordre que le Convoy mar.
cha jufqu'à l'Eglife de Saint
Jean & de Saint Paul, Le Cercueil
y fut placé fur un Maufolée
fuperbes & le Pere Caro,
de l'Ordre des Sommaſques ,
qui prononça l'Oraiſon Funcbre
, receut un applaudiffe
GALANT. 87
ment general . Aprés que cette
fonction funebre eut efté remplie
, le Grand Conſeil s'affembla
, pour faire choix de quarante
& un Nobles , qui devoient
élire un nouveau Doge.
Ils entrerent pour cela
dans une chambre , dont on
ferma les portes & les feneftres.
Les Procurateurs Dona ,
Barbarigo & Diedo , & le Seigneur
Aluife Mocenigo , furent
ceux qui emporterent le
plus de fuffrages . L'Election
demeura indécife jufqu'au 16.
que le Procurateur Dona , qui
avoit cinq voix, y renonça en
*
88 MERCURE
faveur du Seigneur Moceni.
go , qui fut élu auffitoft d'un
confentement unanime. Une
action fi genereuſe luy attira
de grandes loüanges . Le nou
veau Doge fut d'abord conduit
au Palais , où ayant efté
placé fur le Trône , il jura en
prefence de tous ceux qui l'avoient
élu , qu'il obferveroit
les Loix tres exactement. On
le conduifit enfuite à fon appartement
, & les Gardes que
l'on avoit miſes au Palais , fe
retirerent . On publia la nouvelle
de fon élection au fon
de toutes les Cloches , des
GALANT: 89
Trompettes & des Tambours,
& elle fut receuë dans toute
la Ville avec de fort grandes
démonſtrations de joye . Le 17.
il fut couronné avec toutes les
ceremonies qui s'observent
dans une pareille occafion , &
lé Senat donna part le même.
jour de cetteElection à tous les
Princes Etrangers , & aux Miniftres
de la Republique . Le
18. le Doge accompagné du
Senat , des quarante & un Ele-
Ateurs & de fes Parens , tous
en robes rouges , alla rendre
graces à Dieu de fon exaltation
dans l'Eglife de S. Marc ,
Aoust 1790. H
90 MERCURE
où il affifta à la grande Meffe
& au Te Deum
qui
fut
chanté
par
la Mufique
. Les trois
jours
fuivans
il y eut
un grand
Feu
d'artifice
dans
la Place
de Saint
Marc
, des Illuminations
, & d'autres
réjoüiffances
par
toute
la Ville
. On
tint
toujours
le Palais
ouvert
, & illuminé
la nuit
, & l'on donna
des rafraîchiffemens
de
toutes
fortes
aux
Mafques
& aux
Dames
, dont
le concours
fut
tres
grand
. Le
Doge
fit diftribuer
beaucoup
d'aumônes
, & on ne ceffa
preſque
point
de jetter
des
pieces
d'ar
GALANT.
gent au Peuple. Il alla pour la
premiere fois au Grand Confeil
le 22. reveftu de fes habits
de ceremonie. Là s'eftant affis
dans fon Trône, il fit felon la
coutume , un fort beau Dif.
cours , pour remercier l'Af
femblée du choix qu'elle avoit
bien voulu faire de fa perfonne.
L'Elegie qui fuit eft de M
Gally de Gaujac, de Niſmes,
ELEGIE.
AL'ombre d'un rocher couché près
d'un ruiffeau,
Hij
92 MERCURE
Je voyois mes moutons paiftre für un
cofteau.
Mille petits Oifeaux par leurs tendres
ramages
,
Faifoient de leurs amours retentir les
bocages ;
LeZephir exprimoit à Florefesdefirs,
L'air n'eftoit agité que par leurs doux
foupirs.
Les Bois eftoient pour lors dans toute
leurs parures
,
Le Printemps fuccedoit aux cruelles
froidures ;
Dans cet heureux fejour la Nature
fans art,
Dans toute fa beauté brilloit de chaque
part.
Enfin dans ce beau lieu rien n'eftoit
defirable ,
Le calme & le repos le rendoit plus
aimable
GALANT.
93
Les tendres Roffignols celebroient
t ourà tour
Leurs feux, & du Printemps l'agréableretour
;
Un ruißeau qui fuyoit à travers la
prairie >
Yflatoit des Amans la douce rêverie,
Etpar de longs détours revenant fur
fes pasi
Avoitpeine à quitter un lieu fiplein
d'apas .
Là les Chantres des airs, d'une ar ….
deur fans feconde ,
Mefloient leurs doux accens au murmure
de l'onde.
Les monts que l'on voyoit fe perdre
dans les Cieux,
Formoient un orifonpourle plaifir des
yeux i
Le Soleil commençoit du plus haut
des montagnes
,
94 MERCURE
De répandre fon orfur les riches cam
pagnes ,
Et la plaintive Echo par fa dolente
voix ,
De fes feux mépriſez ſe plaignoit
dans les bois.
Sur les prez émaillez de cent mille
fleuretes ,
Les Bergers accordoient leurs voix à
leurs Mufetes
,
Toutfe réjouiffoit de la beauté du:
jour, [ mantfejour.
Quand Corinne parutdans ce char-
Au moment qu'à mes yeux s'offrirent
tant de charmes
Je me fentis forcé de leur rendre les
armes ..
L'amourde toutes parts entra dedans
mon coeur,
Et la tranquillité fit place à la
Langueur.
2
GALANT.
95
Le Dieu qui fait aimer réfolut ma
défaite ,
Son Empire s'étend du Septre à la
Houlette:
Le plus fauvage lieu , la plus pompeufe
Cour [ l'amours
Eft foumise au pouvoir abfolu de
De ce divin enfant on ne peut fe défendres
D'un coeur le moinsfenfible , il enfait
uncoeur tendre,
Il triompha du mien , & ce fut de
vos yeux
Que ce Dieu fit partir le trait victo
rieux ,
Qui me tientaffervi dans l'amoureux:
empire ,
Et qui me faitfentir des Amans le
martire.
Depuis l'heureux moment que vous
euftes ma foy ,
96 MERCURE
De vous aimer toûjours je me fis une
loy... [ ture
Felaiffay mes moutons errer à l'avan-
Tant je fentois d'Amour la mortelle
bleffure.
Je voulus , mais trop tard , d'une
tremblante main ,
Tirer le traitfatal qui me perçoit le
fein.
Je crus , mais vainement , que les :
fombres Boccages ,
Que les Prez, les Ruiffeaux , & les :
épais ombrages ,
Calmeroient pour un temps la bar--
bare rigueur , •
Que ce Dieu trop cruel exercefurmon
coeur.
L'impitoyable Amour par voftre rude
abſenc" ,
Rebuoble de mes maux toute la violence
,
Le
GALANT . 97
Le chagrin devorant , qui fait que
tout me nuit ,
Au Camp comme à la Ville , en tous
lieux me pourfuit.
Je prefere auplaifir la trifte folitude ,
Où j'erre loin du bruit & de la multitude
,
Pour refver fans témoins au trefor
précieux ,
Que le Ciel épuifa quand il fit vos
beaux
yeux.
Là , fur un verdgazon auprés d'une
onde pure ,
Les pleurs que je répans expriment
ma torture ,
Et mes tris douloureux poußez aufond
des bois ,
Fontredire aux écho's voftre beau nom
cent fois.
Dans ce defert affreuxje raconte mes
peines ,
Aouſt
1700.
I
98 MERCURE
Aux Rochers , aux Foreſts , aux Val
lons , aux Fontaines ,
Ce font les feuls témoins de mes ten
dres ardeurs
Et les chers confidens de toutes mes
douleurs.
Fe leurs dis, Lieux facrez, folitaires
&fombres,
Redoublez , s'il fe peut, l'épaißeur de
vos ombres,>
Pour cacher à l'Amour un Amant
malheureux ,
Quifléchitfous le faix d'unfort trop
rigoureux.
Flottant à tout moment de l'espoir à
la crainte
Je fais gemir les airs par une vaine
plainte ;
Fe fuisplus agité que n'eft le Matelot,
Quand ilcraint deperirfur l'infidelle
flot
GALANT. 99
Mesyeux intimidez par l'horreur du
naufrage ,
Ne découvrentpartout que rochers &
qu'orage,
Et je tombe fans force aux pieds de
mon vainqueur ,
Qui par fes traits aigus perce mon
foible coeur.
C'est ainsi que parla dans l'excés
de fes peines ,
Le Berger Amintas expirant fous
fes chaifnes.
Sa voix entrecoupée au travers des
fanglots ,
Se fit faire un paffage en prononçant
ces mots.
O vous ! aimables lieux , où pritfon
.
,
origine [ Corinne
L'amour que je reffens pour la belle
Quand vous la reverrez contez- luy le
tourment ,
I ij
JOO MERCURE
Que vous voyezfouffrir auplus fidelle
Amant.
A ces mots prononcez, tout à coup la
lumiere
Difparut de fesyeux , & fermant la
paupiere ,
Roide , pâle & glacé , dans les bras
de la mort ,
Ilfinit fes tourmens &fon malheu
reuxfort.
Le S Guignard , Libraire ,
rue Saint Jacques , à l'Image S.
Jean , vient de donner au Public
un Livre excellent , qui a
pour titre Oeuvres pofthumes de
Mr le Chevalierde Meré. Il eſt
divifé en quatre petits Traitez
qui font de la vraye HonnefteGALANT.
for
té , de l'Eloquence & de l'En
tretien , de la Delicateffe dans
les chofes , & dans l'expreffion ,
& le Commerce du Monde .
Mr Nadal , qui a pris ſoin de
faire imprimer ce dernier Ouvrage,
dont il affurequ'il a reçu
le Manufcrit des mains de Ma
dame la Marquise de Seuret ,
Belle - Soeur de feu Mr le Chevalier
de Meré , a raifon de
dire qu'il en eft des Ouvrages
de l'esprit comme de la Peinture
, & qu'il y a une maniere
qui diftingue les maiſtres . En
effet , tout contribuë dans celuy
- cy à faire connoiſtre le
Liij
102 MERCURE
noble genie de fon Auteur , à
qui l'éducation , l'érudition ,
l'ufage du monde &de laCour,
donnoient un caractere tresoriginal
, ce qui paroiſt dans
tout ce qu'on a de luy , & fur
tout dans fes converſations.
avec Mr le Maréchal de Clérambault
, touchant l'éduca
tion d'un Prince né pour regner
, où il eft parlé de ces de
voirs d'où dépend la deſtinée
de tout un Peuple. Ce qu'il y
a eu d'admirable en luy , c'eſt
qu'eftant né dans un temps où
les belles Lettres eftoient negligées
, & où parmi les perGALANT.
103
fonnes de qualité , l'ignorance
eftoit devenue une des bienféances
de leur eftat , il s'eftoit
tiré par la fuperiorité de ſon
efprit , de cette foule de Jeunes
gens qui ne fongeoient
qu'à plaire ou à fe battre ; en
forte qu'il avoit partagé fes
premieres années entre le fervice
de fon Prince , & l'appli
cation aux études . Mr Nadal
a ajoûté aux Ouvrages pofthus
mes dont je viens de vous parler
, deux petits Traitez de fa
compofition , que vous ne
trouverez pas indignes d'eftre
à leur fuite. L'un contient des
-
I iiij
104 MERCURE
Reflexions fur l'Education...
d'un Enfant de Qualité, & l'autre
eft une Differtation fur la
Tragedie ancienne & nouvel
le. S'il a voulu tâter par là le
gouft du Public fur les productions
qui pourront luy
échaper , il doit travailler avec
confiance , puifqu'il feroit dif
ficile que le tour ingenieux
qu'il donne aux chofes qu'il
traite , ne pluft pas à tout le
monde.
J'ay à vous parler d'un autre
Livre nouveau , dont la lecture
doit faire plaifir dans la conjoncture
de cette année , où
GALANT. 105
tant de gens vont à Rome. Ce
font des Deſcriptions des plus
beaux Ouvrages , tant antiques
que modernes , qui depuis
tant de Siecles rendent
cette grande Ville ſi fameuſe .
On y va tous les jours des Pays
les plus éloignez , pour voir les
celebres Monumens dont elle
eft enrichie , & preſentement
fans fortir de chez vous ; vous
pouvez voir ces Ouvrages fi
vantez , par le moyen des defcriptions
que M ' l'Abbé Raguenet
en a faites . Son Livre
ne fait
que de paroiftre. Cependant
il m'eſt déja tombé
-/
106 MERCURE
entre les mains deux Lettres ,
par l'une defquelles j'ay vû que
M' l'Evêque de Meaux , que
tout le monde connoift pour
l'un plus fçavans Prelats du
Royaume, avoit admiré la varieté
& la nobleffe des expreffions
qui fe trouvent dans cet
Ouvrage ; & par l'autre , que
M' Pavillon , l'un des efprits
les plus delicats de l'Academie
Françoiſe, témoigne qu'il
eft perfuadé que l'Auteur des
Defcriptions prefte des beau
tez , même aux plus belles
chofes qu'il décrit , & qu'il eft
confolé de n'avoir jamais elté
GALANT. 107
à Rome , où il croit qu'il n'auroit
pas eu tant de plaifir à
voir les excellens Originaux
qui y font , qu'il en a eu à lire
les Peintures que M² l'Abbé
Raguenet en a faites .Mais afin
que vous puiffiez vous en formerune
idée parfaite par vous
même , indépendamment des
témoignages & de l'opinion
d'autruy. Voicy une de ces
Defcriptions , par laquelle
vous pourrez juger du cara-
&tere de cet Ouvrage
108 MERCURE
L'APOLLON
LA
*
EF
DAPHNE',
Groupe que l'on voit à la Vigne
Borgheſe .
Par le Cavalier Bernin.
La
E Groupe d'Apollon &
de Daphné a emporté le
prix de la reputation fur tous
les ouvrages des derniers fie
cles , fi bien qu'il eft appellé
communément , le Miracle de
la Sculpture moderne.
C'eft une chofe qu'on ne
GALANT. rog
3
fçauroit affez admirer , que le
Bernin , d'un bloc de marbre
d'une auffi petite étenduë , ait
fçu faire deux figures , toutes
deux courantes comme cellescy
, dont l'une fuit , & l'autre
court aprés . Il n'y a pas plus
d'un demi pied de diſtance entre
Apollon & Daphné. Le
Dieu faifit déja la Nymphe ;
cependant on voit bien qu'il
ne la faifit qu'aprés avoir cou.
ru à perte d'haleine ; & l'expreffion
que le Sculpteur luy a donnée
, fait connoiſtre , d'une
maniére fenfible , qu'il eft au
bout de fes forces dans le mo110
MERCURE
ment qu'il l'attrape . Ainfi le
Bernin a fçu donner au marbre
, non- feulement l'agilité
du mouvement , mais encore
la rapidité de la courſe la plus
viſte:
Que diray-je de la beauté de
l'Apollon , & de celle de la
Daphné : Vit - on jamais de
plus beaux traits , ny de plus
beaux corps à aucun Dieu , ou
à aucune Déeffe ?
C'est le marbre le plus dur
qui ait jamais efté travaillé , &
cependant il eft taillé avec
tant de tendreffe , qu'il paroift
de la cire , de la paſte , ou
GALANT. 11
plutoft de la chair même.
Les pieds de Daphné qui
commencent à s'allonger en
racines , font le travail du cifeau
le plus fin , & de la main la
plus habile qui fut jamais . Ce
font des fibres de marbre délicates
, fi bien tirées , & formées
avec tant d'induſtriequ'on voit
bien encore que ce font des
pieds , quoy que ce ſoient déja
des racines . C'est l'inftant du
changement, & l'action même
de la Metamorphofe , qui y eft
exprimée ; il femble qu'on
voye ce changement ſe faire
infenfiblement
, & comme par
112 MERCURE
4
degrez. A la vuë de cette expreffion
admirable , on demeure
perfuadé que Daphné
a efté veritablement mera
morphofée. Le Bernin rend
naturelle & aiſée une choſe
impoffible ; car , à voir ce merveilleux
groupe , il ſemble qu'il
foit tres aifé & tres- naturel
qu'un pied prenne racine , &
que tout un corps humain fe
change en arbre. Les bras deviennent
infenfiblement des
branches ; & les doigts , de petits
rameaux qui forment déja
des bouquets de feüilles ; de
forte qu'il femble que la meGALANT.
115
tamorphofe
fe fait dans le
moment qu'on la regarde , &
que tous ces changemens
fe
forment à vûë d'oeil.
Mais ce qu'il y a de plus excellent
, à mon gré , dans ce
chef d'oeuvre , c'est le corps
de Daphné , où quoy que les
proportions foient fi exactement
obfervées , on entre voit
déja l'idée d'un tronc d'arbre ;
où la forme groffiere que devroit
avoir une choſe auffi materielle
que ce tronc , n'empê
che point que le Sculpteur
n'ait confervé, non feulement
Le trait delicat d'un corps hu.
Soust 1700 .
K
#4 MERCURE
main , mais encore ces contours
fi élegans & fi gracieux
par lesquels les Anciens diftinguoient
les corps de leurs Divinitez
, d'avec ceux des hom.
mes ; & où enfin , par un pro.
dige de l'Art , l'action de croî.
tre qui ne fe fait que par des
degrez imperceptibles dans
la nature , & qui doit par confequent
eftre infenfible , fe
fait neanmoins fentir dans
l'attitude merveilleufe où le
Bernin a mis ce corps , parune
efpece d'élancement qu'il luy
a donné , & qui le fait déja paroiftre
plus haut que celuy
GALANT.
TIS
d'Apollon ,àqui il eft preſt d'é
chaper , en s'élevant dans les
airs par fon accroiffement.
Au reste , la modeſtie du
Sculpteur me paroift couronner
tout le merite de fon ou
vrage ; & cette modeftie ne
fait pas moins voir fon genie ,
fa fageffe ; car Apollon ,
que
tout nud qu'il eft , s'y trouve
couvert par les feuillages qui
ont eſté ingenieuſement pratiquez
entre luy & Daphné ;
& cette Nymphe , dont il
croit faifir le corps , eft déja
Laurier à l'endroit où il la
touche de forte qu'on ne voit ;
”
Kij
116 MERCURE
rien , de ce coſté- là , que l'écor
ce de l'arbre qui commence à
ſe former de tout le corps de
Daphné.
Quefi , aprés tout cela , on
vient à faire reflexion que le
Bernin n'avoit encore que dixhuit
ans , lorsqu'il fit cet excellent
ouvrage , qui égale les
plus rares productions de l'Antiquité
& qui paffe toutes celles
des derniers temps , n'admirerat
on pas le genie , ce
precieux don du Ciel , lequel
eft indépendant des ficcles &
des années ; qui fait qu'on
peut en tout temps comme:
GALANT.117
à tout âge , porter les ouvra
ges de l'art jufqu'à la fouveraine
perfection ; qu'il n'y a rien
en quoy les Modernes ne puiffent
l'emporter fur les Anciens
, & qu'il n'eft nullement
impoffible que de jeunes gens
qui ne font que de naiſtre ;
produisent quelquefois , pour
leurs coups d'effay , des ouvrages
qui furpaffent les chefd'oeuvres
des maiftres les plus
confommez!
Ce Livre de M'l'Abbé Ra
guenet fe vend chez la Veuve
de Claude Barbin , au Palais ,
furle fecond Perron de la fain1:
8 MERCURE
te Chapelle , & chez la Veuve
Daniel Hortemels , rue Saint
Jacques , au Mecenas.
Le 6 de ce mois , Marie-
Anne de la Tour d'Auvergne,
Fille de M' le Comte d'Auver.
gne , fic profeffion dans le
Convent des Carmelites du
Fauxbourg Saint Jacques. La
vertu de cette Princeffe a tel.
lement édifié toute la Cour ,
& fon merite eft fi connu , que
je ne ſçaurois vous apprendre
rien de nouveau fur ce qui la
regarde.
Le 8. le Prince Frederic
GALANT: 119
fe, de
fon Frere , Chanoine de Strafbourg,
foutine fon Acte de
Philoſophie , & parla en cette
occafion avec tant de noblefgrace
& de facilité, qu'il
s'attira les applaudiffemens
de toute l'Affemblée , qui
eftoit composée de ce qu'il y
a de plus diftingué à la Cour
& à la Ville , dans le Clergé ,
dans la Robe & dans l'Epée-
Ce fut au College Mazarin
que cette action ſe fit . On
fçait qu'il y a une grande émulation
entre ce College & les
autres de l'Univerfité . Elle eft
caufe que quand quelqu'un de
120 MERCURE
fes Ecoliers , d'un nomou d'un
merite diftingué , entreprend
d'y foutenir quelque Thefe ,
les plus habiles Profeffeurs de
l'Univerfité d'enhaut ne manquent
point de defcendre
pour attaquer vigoureuſement
le Répondant, & mettre fa ca.
pacité aux dernieres épreuves ,
comme il eft arrivé à l'occafion
de certe Theſe folemnelle.
Le fameux Dagoumer
, la
terreur de l'Ecole , y fit tous
fes efforts pour embaraffer le
Soutenant; mais le Petit- neveu
du grand Turenne reçut l'Aggreffeur
avec tant de fermeté
qu'il
GALANT. 121
qu'il triompha de la force &
de la fubtilité des argumens
de ce celebre Profeffeur
, par
la folidité de ſes réponſes , &
força un autre à avouer qu'en
tout genre de combats , les
Princes de cette Maiſon fortoient
toujours victorieux de
leurs adverfaires
. Je ne vous
dis rien en cela , dont je n'aye
efté témoin. Ce jeune Prince
eft d'ailleurs d'une telle efperance
pour toutes les autres
chofes , qu'il n'y a rien de fi
grand qu'on n'en doive attendre.
Ainfi j'auray bien d'aus
Aoust1700. L
122 MERCURE
tres occafions de vous en par
'ler à l'avenir.
L'Indépendance eſt un des
plus grands avantages de la
vie ; & quiconque a pû eftre
affez heureux pour le l'acquerir
, ne merite guere d'eftre
plaint des malheurs qui luy
arrivent , quand il s'oublie
jufqu'au point de confentir à
y renoncer. Ceux qui s'y réfolvent
, croyent avoir raifon de
le faire , & ils
manquéntrarement
de s'en repentir. Un
homme d'un efprit forr, vif
pour les affaires , & d'un tra
GALANT. 123
vail affidu , s'eftant mis en tefte
de s'affranchir de l'indigence
où il eftoit né , commença
par des Emplois affez vils , qui
uy firent peu de peine , parce
qu'ils luy convenoient , &
que n'ayant par luy - même
aucune élevation , il ne trou.
voit rien au deffous de luy ,
pourvû qu'il en tiraft de l'uti
lité. Il parvint ainfi par divers
degrez à une fortune fort con .
fiderable , & le peu de dépense
qu'il faifoit au milieu de fes
grands gains , contribuoit fort
à l'augmenter. Le commerce
qu'il entretenoit de tous co-
Lij
124 MERCURE
ftez , & toujours avec un bon
heur extraordinaire , fit enfin
connoiftre l'amas des trefors
qu'il vouloit tenir cachez,
Comme il femble qu'il ne
manque rien dans un homme
riche , on oublia fon peu de
naiffance . & on luy offrit en
mariage de tres.jolies Filles ,
& qui estoient alliées à des
Maiſons fort confiderables
. II
Y avoit lieu de croire qu'il fesoit
touche par la beauté , ou
qu'ayant befoin d'appuy , il fe
feroit une gloire d'entrer dans
quelque Famille diſtinguée
,
mais il écouta toutes les pro
GALANT: 125
>
&
pofitions qu'on luy fit fans en
vouloir accepter aucune
quoy qu'il fuft dans la réfolution
de fe marier , il crut ne
devoir fe rapporter qu'à luy
même du choix qu'il avoit à
faire pour prendre uue Fem
me. Ses veuës n'eftoient pas
moins juftes fur un pareil
choix , qu'elles l'avoient efté
jufque- là dans les affaires qui
luy avoient donné les grands
biens qu'on auroit efté bienaife
de partager avec luy. En
prenant une Fille de naiſſance,
il voyoit de la dépenſe inévitable
pour luy , outre qu'il
Liij
126 MERCURE
avoit à craindre d'eftre regar.
dé de haut en bas. S'il la prenoit
belle , il ne doutoit point
qu'elle ne devinft tout au
moins Coquette, & qu'il n'en
euſt beaucoup à ſouffrir. Ainfi
ce qu'il jugea le plus à propos
de faire , ce fut de faire choix
d'une Fille ,qui ne fuft ny belle
ny laide , qui n'euft rien à luy
reprocher du cofté de l'alliance
, & qui luy devant toute fa
fortune , vivroit avec luy comme
il l'entendroit. Cela n'eftoit
pas d'un mal habile hom
me. Il l'executa comme il l'avoit
projetté , & fans en rien
4
GALANT. 127
-
direà fes Amis , il époufa la
Fille d'un perit Marchand affez
mal accommodé , qui ne,
luy porte en dot qu'une vertu
que le peu d'agrément
de fa perfonne n'avoit pû ex
pofer à eftre tentée , & à laquelle
il prefcrivit telles conditions
qu'il luy plut . La for
tune eftoit fi grande pour elle,
qu'elle s'y foumit avec une
joye tres grande. L'état où elle
fe vit par ce mariage luy parut
délicieux. Quoy que les habits
qu'il luy donna fuffent fort
fimples , elle s'en trouvoit tel
lement parée qu'elle fe croyoit
Liiij
128 MERCURE
une groffe Dame . Elle ne fai
foit ny ne recevoit aucune
vifite , & la regularité de cette
conduite qu'il avoit exigée
d'elle , le charmoit fi fort , que
pour l'en recompenfer il luy
faifoit quelquefois d'affez
forts prefens d'argent , mais à
la charge de le bien ferrer
afin qu'elle cuft fon trefor à
part.Cependant fon bien groffiffoit
toujours , & les richeffes.
immenfes qu'il accumuloit
par les nouvelles affaires qui
fe prefentoient, luy faifant ou
vrir les yeux , elle luy confeilloit
quelquefois d'avoir de
>
GALANT.
129
beaux meubles , comme on
luy difoit qu'en avoient beau
coup de gens qui n'eftoient
pas fi riches que luy. Sa réponſe
eftoit qu'il ne falloit pas
s'attirer l'envie , & qu'il eftoit
bon
d'amaffer toujours , parce
que les temps pouvoient
devenir
mauvais. Elle n'alloit pas
plus loin pour ne luy déplaire
pas , mais s'il l'avoit voulu
écouter , il auroit fait quelque
uſage de fon bien , & fe feroit
tiré par des dépenſes qui auroient
paru , de la mediocrité
où il s'obſtinoit
à demeurer .
Quand il fe plaignoit d'avoir
130 MERCURE
fait de grandes courfes à quoy
fes affaires l'obligeoient , elle
vouloit qu'il euft au moins
une chaire à un cheval , & fi
elle avoit ofé le faire , elle luy
auroit proposé de fe donner
un Caroffe , fauf enfuite à le
doubler , un pour Monfieur &
un pour Madame . C'eftoir le
feul fentiment qu'elle euft au
deffus de fon eftat. Quoy que
née tres-peu de chofe , elle auroit
aimé à dépenser , & pour
peu qu'elle cuft pû venir à
bout de l'efprit de fon Mary ,
elle ſe ſeroit fait un plaifir plus
grand de paroistre par un
GALANT. IZI
équipage & par des habits ,
que d'amaffer des trefors comme
faifoit fon Mary. Il fallut
pourtant qu'elle paffaft vingtcinq
ans dans la fujétion qu'il
luy avoit impofée , & enfin elle
en fortit par la mort, qui la rendit
maîtreffe d'un fi gros bien ,"
qu'elle même en fut furpriſe.
Si-toft que fes droits furent
reglez, elle fe mit plus au larges
& comme elle n'avoit point
d'enfans , elle réfolut de fe
fervir de ce que fa bonne fortune
luy avoit donné. Il luy
parut incommode d'aller à
pied, & d'ailleurs quelques pro
132 MERCURE
menades écartées ne luy parurent
pas incompatibles avec
le Veuvage . Ainfi la premiere
dépense qu'elle fit, ce fut celle
d'un caroffe. Cet avantage ne
la laiffa pas manquer d'Amies ;
mais ces Amies eftant de la
même étoffe , n'eftoient pas
capables de luy apprendre
les bienfeances du monde, ny
de trouver à redire qu'elle les
cuft toujours ignorées. Le
temps du deuil expiré , elle
joignit au caroffe la beauté des
meubles & la magnificence
des habits. Elle donna dans
les plus belles étoffes, & comGALANT.
133
fon ridicule
me elle avoit moyen de payer,
rien ne luy couftoit. Sa figure
ne convenant pas à tant de
riches parures ,
fautoit aux yeux de tous ceux
avec qui elle fe trouvoit , &
pour le voir dans fon plus
haut point , il ne falloit que
l'entendre . Le manque d'éducation
, le peu d'habitude qu'-
elle avoit eu avec des gens
qui cuffent pû la former , & fon
âge trop avancé pour la laiffer
encore ſuſceptible des bonnes
impreffions que l'on prend
quand on eft jeune , tout cela
eftoit en elle un fi grand obs
134 MERCURE
1
ftacle à acquerir jamais le
moindre merite , que fi elle
avoit efté capable de fe con .
noiftre , elle n'auroit ofé s'en
flater. Malgré de fi grands défauts
, elle eftoit riche , & ce
fut affez pour luy donner des
Amans. Quelques jeunes gens
affez bien faits effayérent de
luy plaire , & comme fon bien
les auroit accommodez , ils
feignirent un amour qu'ils ne
fentoient pas , mais foit qu'elle
n'euft point naturellement
le coeur fenfible , foit que
raiſon , qui luy manquoit en
beaucoup de choſes , l'éclaila
GALANT 135
raft en celle- cy , pour luy faire
voir que l'on en vouloit à fa
fortune , & non pas à fa perfonne
, aucun ne put réüffir à
luy faire prendre de l'engage.
ment. Elle fe trouvoit fort
bien de n'avoir qu'elle feule à
confulter fur fa maniére de vivre
, & tout ce qui anroit pû
contraindre fa liberté luy pa
roiffoit incommode . Ainfi on
eut beau luy propofer differens
partis , on ne la put obliger à
renoncer au veuvage , & il ſe
paffa plufieurs années fans qu'
elle en marquaft la moindre
envie. Ce n'eft pas que quand
136 MERCURE
on luy difoit qu'elle eftoit aimable
, elle ne fuft affez folle
pour croire qu'on luy parloit
tout de bon. Ses fottes réponfes
réjoüiffoient ceux qui cher
choient à la tromper , & comme
elle n'ignoroit pas qu'on
ceffe de plaire lors qu'on ne
ne paroift plus jeune , elle met
toit en ufage , pour cacher le
nombre de fes années , tout
ce qu'on peut emprunter du
fecours de l'art. Elle en deve
noit plus defagreable tous les
jours , & quand par hazard on
parloiz de l'âge , les imperti
nences qui luy échapoieng
GALANT. 137
pour faire croire qu'elle n'eftoit
pas fort avant dans ſa
carriere , alloient au de- là de
tout ce qu'on peut fe figurer.
Ce fut vers ce declin fi fâcheux
pour toutes celles qui
peuvent luy reffembler , que
les Caroffes dorez eurent une
grande vogue. Elle en fit faire
un des plus magnifiques , &
quand l'ufage en fut défendu ,
non feulement elle obéit avec
un chagrin extraordinaire
mais elle fur preíque la der
niere à obéir. Ce chagrin fut
accompagné d'un autre beau
coup plus grand. Il parut un re
Aouſt 1700.
M
"
138 MERCURE
glement touchant les conditions,&
on ne permit ny l'or ny
l'argent fur les habits des perfonnes
qui n'eftoient pas no .
bles. La Dame fe trouvoit dans
ce cas - là ,& il ne luy reftoit plus
que
fort peu
de temps à pouvoir
le montrer dans la parure
dont elle eftoit fi charmée. La
réforme à laquelle elle eſtoit
forcée de s'affujettir , la mettoit
au defefpoir. Elle en foupira
, elle en gemit , & il n'eft
rien qu'elle n'euft donné pour
ne pas fe foumettre à la défenſe
. Dans une extrémité ſi
facheufe , perdant tout repos,
3
GALANT. 139
& parlant fans ceffe de l'injuftice
qu'elle prétendoit qu'il
y euft à ne laiffer pas chacun
dans la liberté de s'habiller à
fa fantaifie , elle écouta avec
une joye extrême quelqu'une
de fes Amies , qui luy dit qu
elle fçavoit un moyen fort
feur qui l'exempteroit du chagrin
de la réforme . Ce moyen ,
qui felon elle ne luy pouvoit
eftre découvert affez promptement
, la rendit d'abord
un peu rêveufe . Il confiftoit:
en un fecond mariage , qu'il luy
devoit eftre facile de faire avec
quelque Gentilhomme , qui
Mij
140 MERCURE
ne feroit point fujet à la loy.
Les fecondes Noces ne la tenpas
, mais la repugnan- toient
pas ,
ce qu'elle y fentoit ne put
l'emporter fur le plaifir de
pouvoir aller de pair avec cel
les qui fe failoient le plus remarquer
par la dépenfe. Il ne
fut plus question que de fçavoir
fur qui tomberoit fon
choix. Ellel'arrefta fur un Cavalier
d'une figure affez agréable
pour devoir faire pardonner
une folie , ficelle de prendre
un jeune Mari eftoit excufable
dans une vieille perſonne.
Le Cavalier eftoit d'une
GALANT 14
Maifon fort confiderable ; &
comme il avoit mangé lepeu
de bien qu'il avoit eu de fon
Pere , celuy de la Veuve eftoit
pour luy d'un fort grand fecours.
Il remedioit par là au
defordre de fes affaires , & ce
motif fut affez preffant pour
l'obliger à fermer les yeux fur
le defagrément de fa perfonne.
La Dame , qui ne douta
point qu'il ne fe fift un honneur
de la magnificence avec
laquelle elle pretendoit foutenir
fon rang , prodigua une
groffe fomme pour le donner
un plus grand éclat. Le maria142
MERCURE
gefe fit , & la vanité qui enfla
fon coeur lors qu'elle fe vit fa
Femme ; porta fes extravagan
ces juſques à l'excés. Il en rit
d'abord comme les autres
mais le temps & fon manque
de raifon les firent enfin aller
fi loin , que ne pouvant plus
fouffrir les contes qu'elle don
noit lieu de faire de tous côtez
, il la relegua à la Campa
gne , c , où il luy accorde la trifte
confolation de porter de l'or
& de l'argent comme elle
veut , mais fans luy laiffer la
liberté de revenir à Paris , ce
qu'elle demande inutilement ,
GALANT. £43
Vous jugez bien qu'il n'eft pas
fort empreffé pour l'aller voir
dans cette retraite. L'inégali
ré de l'âge le difpenfant de
l'aimer , il croit remplir fes devoirs
en ordonnant que rien
ne luy manque , mais il ne peut
fe refoudre à vivre avec elle ,
& elle a tout lieu de fe repentir
d'avoir voulu eftre la Femme
d'un Gentilhomme , qui fe réjoüit
à fes dépens , tandis qu
elle pleure dans fa folitude.
Le Mardy 10. de ce mois ,
jour de Saint Laurent , M
l'Abbé de Coëtlogon foutint
144 MERCURE
au College du Pleſſis une The:
fe de Philofophie dédiée à
Monfieur le Comte de Toulouſe
. La Salle eftoit magnifi
quement tenduë , & on avoit
mis le Portrait du Prince fous
un fort beau Dais , avec une
Eftrade fur laquelle eftoit un
fauteuil Ce Prince , qui vine
à la Theſe , ne s'y plaça pas ,
mais dans un autre fauteuil au
milieu du quarré , ce qui fic
admirer fa modeftie. M'l'Abbé
de Coëtlogon eſt tres bien
fait , & d'une famille fort diftinguée
, de laquelle font
M's les Evêques de Quimper
&
GALANT. 145
& de Saint Brieux . Il eft fils de
M' de Coëtlogon , Conſeiller
au Parlement de Rennes , &
Sindic des Etats de Bretagne.
Le compliment Latin qu'il fit
d'abord à Monfieur le Comte
de Touloafe , fut prononcé
avec une grace qui prévint
pour luy toute l'Affemblée. Il
s'acquitta parfaitement bien
de la difpute , & fit paroiftre
beaucoup de vivacite dans fes
réponies. Je vous envoye la
Traduction d'une Ode Latine
de M' Danchet , qui fut prefentée
à M' le Comte de Touloufe
, fur l'honneur qu'il fit à
Aoust 1700. N
$46 MERCURE
Mr l'Abbé de Coëtlogon de
fe trouver à fa Theſe . Elle eft
du même M' Danchet .
ODE .
Ourquoy la Nymphe de ces
lieux ро
Brille -t-elle en cejour d'une nouvel
le gloire
Quel fpectacle s'offre à mes yeux ?
Je reconnois icy les Filles de Memoire.
Apollon même en ce fejour
Mèle au fon de fa voix les accords
de fa Lyre,
Et tous les Echos d'alentour
Attentifs à fes chants aiment à les
redire.
Animez des mêmes tranfports
GALANT: 147
Courons , où de leurs voix la douceur
nous appelle ;
Allons joindre aufi nos accords
Aux divines chansons d'une troupe
immortelle.
Dieux ! quel éclat ! quelle beauté !
Quel aimable Heros à mesyeuxſe
prefente!
Il joint à l'augufte fierté
Tous les tendres attraits d'une dou
ceur charmante.
Sans doute il eft du fang des Dieux ;
C'est le chef triomphant de l'Empire
de l'Onde ,
Sous fes aufpices glorieux
Nous courons fans peril de l'un à
l'autre monde.
{
Digne fang du plus grand des
Rois,
Heros toujours vaillant , Heros toujours
aimable ,
Nij
148 MERCURE
Ton nom feul reduit aux abois
Alger, dans fes remparts jadis fi re
doutable
Le Pirate fuit fur les eaux ,
Et Tunis , autrefois enrichi de nos
pertes ,
Respecte nos heureux Vaiſſeaux,
Et laiffe à nos defirs toutes les mers
ouvertes.
Tethys reconnoit ton pouvoir
Son amour , fes tranſports ne peuvent
trop paroiſtre ;
Pour le feul plaifir de te voir ,
Dans fon humide Empire elle reçoit
un Maiftre.
Parmy tant de foins éclatans ,
Les beaux Arts à tes yeux offrent
toujours des charmes ,
Tu fçais, en partageant ton temps ,
Foindre leurnoble éclat à celuy de tes
Armes.
GALANT. 149
Viens nous animer dans ces lieux
Nous portons la lumiere au fein de
la
nature ,
Et dévoilons ce qu'à nos yeux
Elle voudroit cacher dans une nuit
obfcure .
Tel qu'un heritier emprffe ,
Suivant de fon espoir l'ardeur impatiente
,
Va découvrir l'or entaſſe ,
Dontfon ayeul long- temps a frufré
fon attente.
Si,comblant nos voeux les plus doux,
Prince , de nos efforts tu foûtiens la
foibleffe ,
Nous verrons, fans ètre jaloux,
Les honneurs que Platon a reçûs
de la Grèce.
Nous pourrons même l'emporter
Sur ce fublime Auteur , fur ce vaste
Genie ,
Niij
30 MERCURE
Qui jadis fe fit écouter
Du glorieux vainqueur des Peu
ples de l'Afie.
Au commencement de cet
moiis , Madame la Ducheffe
de Bourgogne alla voir Madame
la Ducheffe de Noailles
dans fa belle maiſon de Saint
Germain en Laye. Cette Princeffe
eftoit en habit d'Amazone
, accompagnée de ſes Dames
, qu'on nomme Dames
du Palais , & de Madame la
Marquise de Montlevrier , qui
eftoit dans le même ajuftement.
Elle trouva à Saint Germain
Madame la Comteffe
GALANT.
151
>
à
d'Eftrées , & Madame la Marquife
de la Valliere , veſtuës
de la même forte. Ces Dames
Amazones firent une Cavalca
de dans la Foreft , & aprés une
magnifique colation , elles fe
divertirent quelque temps
jouer , & danſerent juſques à
minuit , qu'on leur fervit un
grand Medianoche ; enfuite de
quoy le jeu & la danle recommencerent
; en forte que Ma
dame la D. de Bourgogne
n'arriva qu'au jour à Verfail,
les , fort contente de la bonne
reception que luy avoit faite
Madame la Maréchale de
N iiij
iz MERCURE
Noailles , & des plaifirs qu'elle
luy avoit procurez , dont cette
Princeffe la remercia d'une
maniere tres - obligeante.
Le 23. du mois paffé , Anne-
Hippolite Grimaldi , Ducheffe
d'Ulez , mourut aprés une
longue maladie , qu'on luy a
vû fouffrir conftamment avec
une entiere foumiffion aux ordres
de Dieu . Elle eftoit Fille
de M' le Prince de Monaco ,
Ambaffadeur Extraordinaire
de Sa Majesté à Rome.
Maiſon de Grimaldi, l'une des
plus illuftres , & des plus an
La
GALANT. 153
ciennes d'Italie, juftifie plus de
fix cens ans de poffeffion de la
Principauté de Monaco . Lucien
Grimaldi , Prince de Monaco
, fut Chambellan des
Rois Louis XII . & François I.
& laiffa d'Anne de Ponteves ,
Honoré Grimaldi I. Pere
d'Hercules I. qui fut aſſaſſiné
en 1604. Ce dernier laiffa
de Marie Lando Honoré Grimaldi
II . Prince de Monaco ,
qui fut Marquis de Campagna
, Comte de Canoufe , &
Chevalier de la Toifon d'or.
L'an 1641. il chaffa les Efpagnols
de Monaco , & en ſecoua
154 MERCURE
le joug pour vivre en Prince
libre fous la protection de la
France. Le feu Roy le fit Che .
valier de fes Ordres , & luy
donna le Duché de Valenti.
nois. Il mourut en 1662. laif
fanr d'Hippolite Trivulce ;
Fille de Theodore , Comte de
Meltie , & de Catherine de
Gonzague,Hercule Grimaldi,
qui a efté Pere de Louis Grimaldi,
Prince de Monaco , Duc
de Valentinois , Pair de France.
Ce Prince s'eft diftingue
en plufieurs occaſions , & époufa
en 1660. Catherine
Charlotte de Gramont , fille
GALANT. 155
d'Antoine , Duc de Gramont,
Pair & Maréchal de France
morte en 1678. C'eft de ce
Mariage qu'eft fortieMadame
la Ducheffe d'Ufez , dont je
vour apprens la mort . M' le
Duc d'Ufez eft petit fils de
François de Cruffol , Duc d'U
fez , Pair de France , Cheva
lier des Ordres du Roy en 1661 .
& Chevalier d'honneur de la
Reine Anne d'Auftriche , &
fils d'Emanuel de Cruffol &
de Julie Marie de fainte Maure
, fille unique & heritiere de
Charles , Duc de Montaufier ,
Pair de France , Chevalier des
156 MERCURE
Ordres du Roy & Gouverneur
de Monfeigneur le Dauphin ,
& de Julie Lucine d'Angennes
, Marquiſe de Rambouil .
let.
Voicy les noms de quelques
autres perfonnes diftinguées
mortes fur la fin du mois paffé
& en celuy.cy.
Meffire Louis de Bragelongne
. Il a efté Conſeiller au
Grand Confeil.
Dame Marie Henault . Elle
étoit femme de мeffire Claude
Conftantin , Confeiller en la
Cour des Aides à Paris ,
Meffire Jacques Laugeois ,
".
GALANT. 157
·
Seigneur d'Imbercourt , Secre;
taire du Roy . Il laiffe deux Enfans
; fçavoir , Jean Baptifte
Laugcois, Confeiller au Parlement
de Paris , & enfuite Maître
des Requeſtes , qui a époufé
N. Croilet , fille de Meffire
Louis Alexandre Croifet, Prefident
aux Enquestes , & de
Dame Marie Roffignol , & N.
Laugeois, mariée en premieres
nôces à M' le Marquis de la
Popeliniere , Neveu de feuë
Madame Colbert , & en
fecondes à Anne Hilarion
de Coſtentin , Comte de
Tourville , Vice- Admiral &
158 MERCURE
Maréchal de France.
Dame Marie Marguerite
Bontemps , Epouſe de Meffire
Claude Jean- Baptifte Lambert
, Seigneur de Torigny ,
Sucy & autres lieux , Confeiller
au Parlement de Paris , puis
Prefident en la Chambre des
Comptes. Elle étoit fille
de Meffire Alexandre Bontemps
, premier Valet de
Chambre du Roy , Intendant
du Chafteau , Parc & Domaine
de Versailles , & de
feuë Dame Marguerite Bofc.
Quand je dirois qu'il n'y a per,.
fonne au monde qui aime
GALANT. 159
plus à faire plaifir aux perfonnes
de merite que Mr Bontemps
, je ne dirois rien qui
ne foit connu de toute la France.
Meffire Pierre le Clerc de
Leffeville , S ' de Mezy , Confeiller
au Parlement . Il n'avoit
que quarante cinq ans , & n'a
point laiffé de pofterite .
Dame Marie de Flandres.
Elle étoit agée de quatre - vingt
quatre ans , & veuve de Mel
fire Nicolas de Jaffaud , Seigneur
d'Arquinvilliers & la
Lande , Confeiller du Roy en
tous fes Confeils d'Etat, Doyen
160 MERCURE
de Meffieurs les Maiftrés des
Requeftes.
La Lettre qui fuit vous fera
plaifir à lire. L'Auteur qui
fous ne fe fait connoiſtre que
le nom de Tamirifte , eft le
même qui fit une Paftorale
fur le mariage de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne , intitulée
, Petit divertiffement
fur la
Paix de Savoye . Elie commence
par
Frapons
, perçons
, foyons
impiè
toyables
.
Il a fait auffi plufieurs petits
Ouvrages , repandus en di
GALANT. 161
vers temps dans mes Lettres
A MADEMOISELLE ...?
U
Illuftre Academicienne .
NE Fille de qualité a
imaginé d'ériger une
Societé de perfonnes de l'un
& de l'autre Sexe , qui faffent
profeffion d'une amitié par-
Faite & accomplie dans toutes
fes circonstances , & qui jurent
une guerre opiniâtre , &
éternelle à l'Amour. Comme
il y a long temps , Mademoifelle
, que vous vous étes déclarée
l'ennemie irreconcilia
Aouft 1700 .
162 MECURER
ble de ce Dieu , j'ay cru , que
pour perfectionner
un pareil
deffein , l'on ne pouvoit rien
de mieux , que de s'adreffer à
vous pour vous fupplier de
vouloir bien lui donner la forme
neceffaire , & afin que vous
n'ignoriez
rien du caractere
de cette genereufe Fille , qui
eft imitatrice de vos afpres &
auſteres reſolutions , ny des
conditions
qu'elle demande
dans les fujets qui doivent
compofer cette rare Compa
gnie , j'ay pris la liberté , mademoiſelle
, de vous écrire la
Letire que vous allez voir,
"
GALANT. 163
J'en iray prendre la réponſe ,
s'il vous plaift , lorfque vous
me l'ordonnerez , du moins fi
vous ne la jugez pas indigne
de voftre attention .
Cette Lettre eftoit accom
pagnée de cette autre , à la
même Academicienne.
M
E voicy enfin , Ma
demoiſelle , dans un
pays que je vous ay ouy tant
vanter , & dont je croyois que
vous feule aviez fait la premiere
découverte . Vous entendez
bien que je veux dire
ce Pays , où le coeur joüit
O ij
164 MERCURE
pleinement de fa liberté . Si
Ï'on vous en croit , ce voyage
vous a bien moins coufté qu'à
un autre , puifque fans avoir
couru les risques terribles des
écueils dont la Mer d'Amour
eſt heriſſée , vous avez furgy
fi heureuſement au port de
cette fle fortunée , dans la
quelle l'on trouve des douceurs
, qu'ailleurs on n'éprou
ve point.
C'est donc pour juftifier le
choix que vous avez fait de la
vie tranquille que l'on méne
dans cette agreable contrée ,
que j'ay pris refolutien den
GALANT. 165
donner une idée à ceux qui
ne vous ont point encore entendu
parler des plaiſirs que
l'on y goûte , & qui errent
à l'avanture fur le vafte &
orageux ocean des paffions ,
afin de les dfabufer , & de leur
faire naiftre , s'il fe peut , en
même temps le defir de groffir
le nombre des Habitans de
cette Ifle charmante .
Helas ! qu'il eft aifé de faire une
peinture
D'un fejour plein de tant d'attraits
!
Mais , au fond , quand l'Amour
parfes dangereux traits
166 MERCURE
Afait au coeur une bleſſure ,
Que l'on defire peu d'en rechercher
laPaix !
Pour quitter l'allegorie , je
vous diray , Mademoiſelle
qu'il eft encore au monde une
perfonne illuftre , que je nommeray
icy Leontine, dont l'hu
meur revient entierement à la
voſtre , & qui a formé le projet
d'une focieté de gens choifis
, qui puiffent fonder avec
elle cet ouvrage merveilleux ,
qui paroift eftre au deffus des
forces de l'homme , c'est - à- di
re, cet affemblage de plufieurs
perſonnes de different Sexe ,
GALANT: 167
& de differens états , qui fçachent
conferver entre eux l'union
, la concorde , & une heu
reufe intelligence , qui ne doi
ve fon eftre & fon foutien qu'à
la feule amitié , & rien du tout
à l'amour.
Cepaysparoift beau , tout rit àfon
abord ,
Maiscommeje nefuis qu'au nombre
des Novices ,
Je conviens ( car pourquoyferoisje
l'espritfort? )
Que je n'en connois pas encor tous
les delices.
Que la Veftale , & que l'Anas
chorete
168 MERCURE
Soient tranquilles dans leur rez
traite
Je n'en paroîtray pas furpris ;
Mais leur exemple icy n'a rien
qui nous reffemble.
Le commerce peut-ilfe borner aux
efprits.
Quand on ramaſſe & qu'or
Taſſemble
Deux Sexes differens enfemble ?"
J'entens la Critique , qui ,
par une prévention deſavantageufe
, rejette ordinairement
& fans quartier fur un retour
de paffion ufée , ou fur les dif
graces de la nature , les idées
d'un pareilétabliſſement Non ,
Mademoiſelle
GALANT. 169
Mademoiſelle , quand Leontine
n'auroit pas tous les jours
devant fes yeux
pour
modele
& pour
regle
de la conduite
,
les vertus
éclatantes
d'une
grande
Princeffe
, qu'elle
a
T'honneur
d'approcher
, & qui
n'eft pas moins
fouveraine
fur
fes propres
paffions
, qu'elle
l'eft d'un des plus grands
Etats
de l'Europe
, la naiſſance
de
Leontine
, qui eft des plus confiderables
, fon port
majeftueux
, les agréemens
infinis
de toute
fa perfonne
, la fublimité
de fon genie
, & plus
que tout cela , une noble
fier
Aoust
1700.
P
170 MERCURE
té , qui l'a toûjours mife au
deffus des foibleffes qu'on attribuë
à cette Divinité imperieuſe
, Amour , qui fe rend
par tout fi retoutable , la mettent
entierement hors de la
portée des atteintes de cette
cenfure. En eft- ce affez pour
impoſer filence à l'envie ? J'ay
beau vouloir chercher à per ,
fuader ,
Mademoiſelle ,
Non , on croira toûjours , que mal .
gré vos fermens,
Malgré vos difcours ordinai.
res ,
Vous n'avezpoint manqué d'A.
mans,
GALANT. 171
Et fi vous n'aimie , pas qu'il ne
s'en falloit gueres .
Point de diffimulation.
Avoüez le , trop charmante
"
cruelle ,
Dés qu'on n'a point d'averfion
Pour un coeur que l'on croit
fidelle ,
Le plaifir que l'on prend à voirfa
paffion
Fait qu'on s'apprivoise avec
elle.
Comment s'enfait aprés la fe
paration ?
Mon Heroïne veut , com-
Pij
172 MERCURE
me vous , Mademoiſelle , que
J'on ait pour la Religion un
culte plein d'une vraye Pieté ,
fans oftentation , & fans faſte ,
& qu'on en rempliffe les devoirs
dans toute leur étenduë
& fans y faire de ces referves
licencieufes de la pluſpart des
gens du monde , qui croyent
pouvoir à leur fantaifie , retrancher
des pratiques pieuſes
de l'Eglife , tout ce qui ne regarde
pas expreffement le
precepte. Elle fuit pas à pas
cette étoile qui la guide , &
fans vivre en perfonne cloîgrée,
elle fatisfait pleinement
GALANT. 173
tous les engagemens de fon
état.
Sa foumiffion pour les or
dres du Prince fous la domi
nation duquel nous vivons , ne
fçauroit estre plus entiere , &
elle regarde comme l'un des
grands bonheurs de la vie ,
d'avoir vécu fous le regne de
Louis le Grand. Ce font les
fentimens qu'elle infpire , &
ce qu'elle recommande à fes
Amis de conferver dans leug
fouvenir.
L'amitié faifant l'objet de fes
defirs , & de fon attention ,
elle voit , comme on l'a dit
Piij
174 MERCURE
que
la difference du Sexe n'en
doit point alterer la douceur ,
fous quelque pretexte que ce
foit ; mais elle la veut droite ,
fincere , defintereffée , fidelle ,
& prévenante , & qui ne puiffe
jamais fouffrir aucun déchet ,
foir par le caprice & les injuſti
ces de la Fortune , foit par les
incommoditez perfonnelles.
C'est dans cet efprit qu'elle
donne une entiere exclufion
à l'Amour , & c'eſt chez elle
un crime de leze ; Majeſté au
premier chef, que d'ofer feulement
en prononcer le nom
par rapport aux membres qui
GALANT. 175
compofent cette fpirituelle
Societé.
Divinité que l'on offense,
Ignorez le projet qu'on forme con
tre vous ;
N'allezpas par voftre vengean
ce
Faire éclater voftre couroux.
On ne prétend pas dire néanmoins
, Mademoiselle , que
cette lage perfonne veüille
bannir de la converfation les
Ouvrages galans qui peuvent
traiter de cette agréable ma .
nie. Ils y peuvent trouver place
à leur tour & fans confé .
quence , comme tous les au
Piiij
176 MERCURE
tres fujets qui regardent les
divers événmens de la vie
humaine.
Si l'amitié a tant de force
chez elle pour les Amis , vous .
concevrez aisément , Mademoifelle
, quelle eft fa tendresfe
pour les proches . Elle ne regarde
jamais , qui d'eux ou
d'elle fait les premiers pas , &
on la trouve plutoit les prévenant
par des devoirs , qu'attendant
qu'ils les luy rendent . En
fin elle n'a rien à elle qui ne
foit à eux , & l'un de fes principaux
foins eſt d'entretenir la
paix & la tranquillité dans fa
famille.
GALANT. 177
Hors les matiéres de Reli.
gion , qu'elle veut que l'on
n'agite que tres - fobrement ,
& avec le reſpect dû à nos
Myfteres , la Philofophie , la
Morale , la Politique , & les
belles connoiffances , tout cela
eft de fon reffort ; mais elle
ne sçauroit fouffrir les difputes
échauffées qui vont juf
ques à l'emportement & aux
invectives , & elle y fçait mettre
un jufte temperament , en
forte que tout s'y paffe fans
reffentiment , & fans aigreur.
Voir brufquer noftre fentiment ;
Entendre un mauvais argument,
178 MERCURE
Sansfentir échauffer ſa bile,
N'eft pas une chofe facile.
La lecture a pour Leontine
mille charmes. Elle defire que
les amis luy reffemblent en
cette loüable occupation , &
elle prétend , qu'un efprit vui..
de de lecture , eft un baffin
d'airain , qui ne rend qu'un
fon aigre , & fort defagreable.
Elle n'admet parmy fes amis
, que les gens d'une condition
libre . Elle leur veut des
moeurs irreprochables & irreprehenfibles
d'aucune tâche ;
fouvent elle s'en explique elle
même ainfi , & en propres ter
GALANT. 179
mes. Je defire ( dit - elle )
Des moeurs pleines d'inno
cence ,
Jamais de raillerie , & point de
medifance ,
Cependant de l'efprit , s'ilfe peut,
du
meilleur ,
Qu'au défaut il foit doux , de
la bonne humeur ,
Sans jaloufie , & fans envie,
N'eft ce pas lefecret de bien paſſer
la vie ?
Elle entend qu'il regne en
tre les amis une liberté honnefte
, meflée d'une bienféance
, qui neantmoins
ne reconnoifle
ny ces affujettiffe180
MERCURE
mens à certains habits de vic
fite , ny ces vifites à certainess
heures plûtoit qu'à d'autres
ny ces places affectées dans
une compagnie , ou à table ,
ny ces complimens étudiez ,
ny ces grimaces exterieures .
qui dementent la fincerité , &
la bonne foy , qui doivent fe
rencontrer entre des gens qui
fe piquent d'honneur , & de
probité.
C'est à dire qu'ilfaut un airfranc
& fans feinte ,
Se défaire du tonflateur ,
Et pour apprendre à vivre fans .
contrainte
,
GALANT. 181
Sçavoirfon Coulange par coeur.
Les meilleures choſes peuwent
eftre converties en poi
fon , quand on en veut faire un
mauvais ufage. Il eſt tres feur
que cette liberté exercée avec
une vraye cordialité fera toujours
le charme des honneftes
gens , mais il faut bien ſe donner
de garde d'en abuſer , car
l'on ne manque point dans le
monde de ces mauvais plaifans
,qui fous ce voile fpecieux ,
& affaifonnant leur hardieffe
de quelques petits contes
froids & utez fur lesquels pourfant
ils triomphent , fe don182
MERCURE
nent la licence de prendre
toutes leurs aifes , ou de rebattre
inceffamment les oreilles
de leurs infirmitez Ou
de leurs appetits.
>
A moins d'être d'un rangſu.
blime ,
Croit on fe bien mettre en efti ±
me ,
( A lafaveur de cette liberté) ·
De fatiguer la Compagnie,
Par l'ennuyeux recit de quelque
maladie?
Ou bien croit on pouvoir , avec
bonnefteré ,
Se donner un air pardonnable ,
Quand en Caroffe on est comme
GALANT. 183
dans un cercueil ,
Qu'au cercle on prend le bon
fauteuil ,
Ou les meilleurs morceaux à
table ?
Leontine eft entierement
oppofée à un fi groffier abus,
qui renverfe , & qui détruit
tous les droits de l'Urbanité
tant recommandée. ·
Cette franchile vous fait
comprendre ailement, Mademoifelle,
que Leontine neref
pectera jamais davantage un
Amy pour les richeffes & pour
fa fortune , qu'un autre pour
le vrai merite qu'elle lui re184
MERCURE
connoîtra , & fi par quelqu'un
de ces affreux coups du fort qui
changent fouvent l'état des
affaires des hommes , un de
fes Amis tombe dans quelque
beſoin preſſant , elle veut que
Fon contribuë de fes foins &
de fes follicitations , & même
de ſes biens autant qu'on le
peut , & fans incommoder fa
famille , pour le foulager dans
fes peines. C'est le precepte
de fa religion , & ſelon elle ,
l'obligation indiſpenſabled'un
coeur qui fe doit tout entier à
l'amitié ; & fi elle aime la commodité
de la vie , ce n'eft que
GALANT. 185
pour avoir plus de moyen
d'en aider raisonnablement
ceux de les amis qui en man
quent.
Genereuse
bon é charité
plus s
qu'bumaine
م ع
Quipeut douter (fuivant des cheq·
mins peu battus )
Entre les plus rares vertus ,
Que tu nefois la fouveraine ??
La fpiritualité n'exempte
point des petites imperfec
tions nées avec certaines per
fonnes , & certains temperam ---
mens ; mais elle fert à les fu--
porter avec douceur Leontine
pratique admirablement
Loust 1700-
186 MERCURE
bien cette vertu , & c'eft là le
vrai moyen de ferrer plus étroitement
le lien de l'heuqui
doit être
reux accord
dans la focieté qu'elle propofe.
On voit bien , qu'un carac
tere d'efprit auffi rare que celuy
là ne convient point à la
Cour , où , malgré l'integrité
des Princes les plus vertueux
& les plus accomplis , & les
exemples qu'ils peuvent donner
de leur candeur , & de
leur droiture , la diffimulation
& l'artifice font en credit
rriomphent à tous momens
GALANT. 187
de la facilité des credules , &
de l'innocence des fimples , &
oùì , la contrainre des ceremo
nies , & des dehors compofez ,
tient & les efprits & les corps
dans une gêne continuelle.Cependant
, qui le croira ? Leontine
hante la Cour depuis un
long temps ; elle y a des rela
tions journalieres , & elle fait
même un des principaux ornemens
de celle de la grande
Princeffe , à laquelle elleeft
attachée ; & au milieu de
rant de perils , cette admirable
perfonne ſe conſerve pure,,
& exempte de cette corrup
Qij:
188 MERCURE
tion generale ; mais il faur
auffi avoüer , qu'elle n'en fouf
fre
pas
milieu de fon coeur , elle fe
fait fouvent une retraite , où
elle renouvelle fans ceffe fes .
moins , & que ſi au
forces pour refifter aux vapeurs
malignes de cet air empoifonné
, ce n'eft pas fans fe
déchaîner un peu contre les
faux enteftemens des grant
deurs. Par- là , vous jugez faci
lement , qu'elle ne conſeillera
jamais à fes amis d'habiter un
fejour , où elle eft perſuadée
qu'il y a tant à craindre , &
qu'il y a tout à fouffrir.
GALANT. 189
Elle aime un logement propre
& commode , & elle de
fire que les meubles en foient
entre la magnificence
& la
fimplicité. Elle demande la
même chofe pour les habits ,
la parure , quine font
&
pour
la matiére de fes entretiens
qu'autant que le befoin le peut
exiger , car elle eft exempte
des défauts du fexe fur cet
article.
Leontine fuit la coluë , &
ne fait élite que d'un petit
nombre d'amis . L'inegalité de
lage ne la rebute point ,
yous en exceptez toutefois cefi
190 MERCURE
lúy , qu'un trop grand feu , &
trop de vivacité pourroient
faire franchir les bornes qu'el
le s'eft prefcrites .
Rarement un jeune courage
Suit une metode auffifage.
Elle n'en aime pas moins
tout ce qui peut contribuer à
la joye. Elle philofophe avec
les fçavans ; elle parle hiftoire
avec les Politiques ; elle faic
des vers avec les Poëtes , cependant
elle voudroit bien ,
fi l'amour propre pouvoir le
fouffrir , que quelque talent
que l'on fe trouvaſt au deffus
des autres , on n'en prift poing
GALANT. i91
occafion de mes eftime pour
ceux qui nous font inferieurs
en efprit , & elle croit qu'il eft
de la bien feance que chacun
parle & foit écouté à fon tour.
Un parleur impitoyable
Nous defole & nous accable.
La Mufique eft un de fes
plus ordinaires
amuſemens ,
elle a l'oreille jufte. Elle fouf
fre que la danſe entre dans
Les plaifirs. Les fpectacles pris
d'une maniere refervée , & par
intervales , font affez de fon
goût .
La promenade a des agré
mens infinis pour elle , & les
192 " MERCURE
fujets qui s'y preſentent aux
yeux , fervent moins a exciter
fa cenfure , qu'à exercer les judicieuſes
reflexions.
Une table reglée , bien ferz
vie , & peu furchargée de
mets , avec une compagnie
choifie , & où l'entretien , &
le chant quelque-fois , brib
lent tour à tour , eft admife
volontiers chez - elle .
De tous les jeux , celuy qui
eft le plus de commerce entre
les plus honneftes gens , eft
celuy qui luy convient , & elle
y veut toute la fimplicité & la
droiture qui
l'accompagnent
dans
GALANT. $93
dans les autres actions.
Les veilles outrées ne font
point de fon caractere . Elle
prend le plaifir avec moderation
& feulement pour fervir
à la fanté , & comme elle
prendroit un aliment.
Mais il me femble que je
l'entens , & vous auffi , Mademoifelle
, murmurer un peu
de ce que je n'ay encore rien
dit de cette inclination que
vous avez toutes deux , à ne
pas vouloir languir les journées
entieres , comme une in .”
finité d'autres femmes , dans
l'inaction , & dans l'inutilité
Aouſt 1700. R
194 MERCURE
'd'une vie molle & oifive . Ik
faut vous rendre juftice , je ne
l'ay point oublié. Le bon employ
du temps que recommande
fi fort la Sageffe Eter.:
nelle à toutes celles de vôtre
fexe , tient un grand rang par.
my vos premiers devoirs , &
l'on fçait que ny l'une ny l'autre
, vous n'avez guere laiffé
paffer de jour , fans laiffer des
marques de l'application que
vous aviez donnée pendant,
quelques heures à ces fortes
d'ouvrages où la main a ſouvent
plus de part que d'efprit.
Au furplus , & pour don-
<
GALANT. 195.
ner la derniere main à noftre
grand projet , comme les vo .
cations de la plus belle apparence
nefont pas toûjours celles
qui font de plus longue
durée , car ,
Dans les engagemens , où l'on
livrefon coeur,
On ne doit pas toûjours compter
furfa ferveur;
S'il arrivoit que quelqu'un
de la focieté fuccombaft au
foible amoureux , qui regne
fur prefque tous les hommes
( ce qu'à Dieu ne plaiſe ) on
ne fera aucune tentative pour
le ramener, perfuadé que l'on
Rijs
196 MERCURE
eft , que cette fureur ne ſe rez
gle point par les confeils.
Leontine accordera tous les
congez & paffeports neceffai
au Relaps infortuné , qui re
noncera à fes genereufes refolutions
, pour fe retirer où
bon luy femblera , & on l'abandonnera
à fa mauvaiſe
deſtinée.
Ceplan eft raviffant , mais je
vous le confeffe,
Quand on est revenu du pays
de tendreſſe,
Rarement trouve ton àfe laiffer
charmer
Dans unpays fevere où l'as
mour estfoibleffe
GALANT: 197
Et d'où l'on bannit l'art d'aimer
Telle que is depeins , la fage
Leontine ,
Telle vous à ton veuë à la Ville ]
à la Cour
Avec une ardeur affaffine ,
Par mille traits fanglans infulten
à l'amour. •
Mais qui me repondra , peut
être je devine ,
Que cette humeur mutine
Ne vous quittera pas unjour,
Et que vous n'aimiez pas peutêtre
à vostre tour ?
Quoyqu'il en foit , Made
moitelle , je reviens à vous di
498 MERCURE
re, que pour peu que vous
vouluffrez bien vous mefler
de l'établiffement de cette
refpectable focieté , il luy feroit
bien avantageux d'avoir
tous les devoirs redigez en
maximes ou en loix , par une
main fçavante & habile comme
la voftre. De la part de cette
celebre Compagnie , car
elle a déja pris quelque forme,
& m'a fait l'honneur de m'élire
pour fon Secretaire, je viens
vous en faire la tres humble
fupplication , & vous demander
en même temps voltre
fuffrage , pour luy donner
Hal
GALANT. 199
un nom qui luy convienne ',
& pour la confeiller dans tout
ce qui pourra la conferver
dans la fuite , me reſervant à
vous expliquer de vive voix ,
quel eft le climat , & la region
qu'elle habite.
Acela trouvez bon, s'il vous
plaift , que je joigne l'aſſurance
du profond reſpect avec le.
quel j'ay toujours l'honneur
d'être , Mademoiſelle , Voftre
tres &c.
TAMIRISTE.
Cette Lettre étant tombée
entre les mains de Leontine ;
elle écrivit là deffus un billet
Riiij
200 MERCURE
tres fpirituel à une Dame de
Les amies , qui a grande part
à cette focieté , & adreffa ces
vers à Tamirifte.
Vous peignez en beau Leong
tine ,
Voftre pinceau flateur cache tons
fes défauts ;
Maispar malheur voftre Hey
roïne
Reconnoift , au travers de tant de
jolis mots ,
Que ce Portrait charmant ne luy
reflemble
guere.
Tout ce qui peut l'a raffurer ,
C'est que fur fon Portrait on ne
peut cenfurer ,
GALANT: 201
Puifque fon nom eft un mys
ftere.
La fçavante Academiciem
ne répondit à l'Auteur tres in
genieufement & tres - delicatement
, mais comme ce plan
pourra avoir des fuites , je vous
parleray de ces autres ouvra
ges quand je les auray reçûs!
On fait une nouvelle enceinte
à la Ville de Toul , & la .
premiere pierre y fut mife le 11.
du mois paffé, par M' de Saint.
Conteſt , Intendant au dépar
tement de Mets , avec les Medailles
, que S. M. a trouvé bon
qu'on y envoyaft. La ceremo
202 MERCURE
nie fe fit avec beaucoup de
folemnité , par rapport à ce
dépoft précieux , qui devoit
eftre enfermé pour toujours
fout ces nouveaux Baſtions.
Tous les Corps fe rendirent
fur les fept heures du matin
dans l'Eglife Cathedrale de
Saint Eftienne , où l'on cele
bra en Mufique une мeffe du
Saint Efprit Les Medailles y fu
rent expolées aux yeux des
Affiftans , & enfuite on fe mit
en marche. Le Clergé , compofé
des Chanoines de la Ca
thedrale , de ceux de la Collegiale
de Saint Genrgout , des
GALANT. 203
Chanoines Reguliers de Saint
Leon , des Religieux des Ab.
bayes de Saint Eure & de Saint
Manfuy , des Jacobins , Cordeliers
& Capucins eftoir
précede d'un grand nombre
de Tambours , & fuivi de plu
fieurs fortes d'Inftrumens. My
l'Intendant marchoit enfuite ,
accompagné du Gouverneur
& d'un Cortege nombreux .
On portoit devant luy à dé
couvert les médailles de Louis
le Grand. Le Prefidial paroif
foit enfuite , & cette marche ,
en ordre de proceffion , eftoit
Lerminée par les Magiftrats
204 MERCURE
de l'Hoſtel de Ville , par les
Officiers , & par un fort grand
concours de peuple. Lors que
Fon fut parvenu au lieu defti
né , où les Troupes de la Gar
nifon s'estoient rangées en
bataille , le Doyen de la Ca
thedrale y benit les medailles
& les pierres. La boëte de
Cedre dans laquelle elles étoient,
fut enfermée dans une
autre de plomb , foudée ,
recouverte d'une plaque de
cuivre , d'un pied en quarré ,
fur laquelle l'Epoque de cette
fondation eft marquée par
une Infcription conceue en
GALANT. 205
ces termes , An . Era Xriana
M. DCC triennio poftquamfors
tiff. Gens Franc Germanis, Hif
pan . Angl. Batav. Allobrog ,per
Xnium multaties cafis fufifque
pac deditfuofel . genio, provid. q;
Ludovici Magni , qui hanc civis.
Leucor . disjectis veteribus muris
ampliavit , novis cinxit 1X:fax.
propugnac. firmavit , aliifque mus
nition. obvallavit . Le tout fut
encaftré entre la premiere &
la feconde pierre de taille , par
M' l'Intendant, revetu d'un
tablier de drap d'argent, bori
dé d'un galon d'or , & armé
d'une truelle & d'un marteag
206 MERCURE
d'argent , au bruit de l'Artille
rie , des Trompettes , Timba .
les, & des acclamations publi .
ques qui furent continuées par
les travailleurs , en reconnoif
fance de trente Louis d'or qu'il
leur ordonna. Les Medailles
que le Roy fit envoyer à Toul
pour eftre miſes fous la premiere
pierre de l'angle flanqué
d'un Baſtion de la nou
velle enceinte , eftoient au
nombre de cinq. La pre.
miere fait voir le Portrait du
Roy , & a pour legende auffi
bien que les quatre autres
Ludovicus Magnus Rex Chrif
GALANT. 207
tianißimus . Le revers eft char
gé des Buftes de Monſeigneur
& de Meffeigneurs les Ducs
de Bourgogne , d'Anjou & de
Berri , avec leurs noms au
deffus de chaque Bufte. Pour
legende , Felicitas Domus Auguſta
1693 ..
Le corps de la feconde Medaille
eft compofé d'un coſté
du Bufte du Roy . Au revers eft
la Deeffe Minerve
, s'appuyant
de la gauche fur la Javeline ,
& foutenant
de la droite conjointement
avec la Juſtice qui
tient la Balance , une couronne
de Laurier. Pour legende,
208 MERCURE
Virtus & æquitas ; dans l'E
xergue , Pacata Europa 1697.
Ce qui compoſe la troiſiéme
eft encore le Bufte du
Roy , & au revers , on voit la
même Minerve affife , & tenant
de la main droite fa Javeline.
De la gauche , elle eft
appuyée fur un piedeſtal , d'où
pend un plan de places , au bas
duquel font plufieurs Inftrumens
d'Ouvriers & de Matematiques.
Pour legende, Secu.
ritatiperpetuæ, dans l'Exergue ,
Vrbes & arces munivit aut extruxit
CL. ab anno 1661 , ab annum
1692.
GALANT: 209
La quatrième eft femblable
aux autres pour le Bufte , &
fur le revers eſt une repreſen
tation de trophées d'Artille
rie mellez agreablement
, fur
montez d'une couronne mura
le ou tourelée . Pourlegende
,
Victori perpetuo ; dans l'Exergue
, Ob expugnatas urbes CC.
Las reprefente le Bufte dun
Roy , dont la tefte en che
veux eft couronnée de Laud
riers . On voit au revers ce:
Prince affis fur fon Trône , recevant
pour le Duché de Bar,
la foy & hommage de Char
les IV. Duc de Loraine, qui eft
Loust 1700. S₁
210 MERCURE
à genoux devant luy tefte nuë,
fans épée ny éperons. Pour
legende , Carolus Lotharing.
Dux Barren. Reg Francor Vaf
falus. Dans l'Exergue, Fidelitat,
jurum, & hommagium præ ·
Stat. 1661.
La ceremonie étant achevée
, on alla chanter le Te
Deum qui fut fuivy d'un magnifique
repas chez M l'Intendant.
Je vous ay ſouvent parlé
des Voyages Hiſtoriques de
l'Europe , puis que je vous ay
mandé ce que contenoit cha
cun des Volumes qui ont efté.
3
GALANT. 211
imprimez à mesure que l'Auteur
les a donnez au public. Le
huitiéme & dernier Tome
vient d'eftre imprimé. Il traite
du Gouvernement , & de ce qu'il
ya de plus curieux en Pologne &
en Lithuanie , & de ce qu'ily a de
plus remarquable dans les Royaumes
de Suede, de Dannemark ,
de Norvvege , & dans l'Ifle
d'Iflande. On trouve dans ce
Volume une Relation trescurieufe
de ce qui s'eft paffé
ces dernieres années au fujet
de la double élection d'un Roy
de Pologne . Si chaqueVolume
'avoit pas, cké auffi applau
Sij
242 MERCURE
2°
di que l'Auteur pouvoit defi
rer , il n'auroit pas pouffé cer
Ouvrage ju'qu'au huitiéme ;;
ainfiil n'y a point à douter de
fa bonté. Rien de ce que le
public approuve ne sçauroit
eftre mauvais.
M'Feuillet, Maistre de Dane
fe , Auteur de la Chorégraphie
, vend depuis peu chez
luy , rue de Buffy , la Nouvelle
Mariée, Danfe nouvelle,
de la compofition de M ' Pecour
qui l'a inventée pour l'ajoûter
au Ballet nommé La
Mafcarade. Le Public a don
ne de grands applaudiffemens
4
GALANT. 23
à cette Danfe ; de forte qu'il
a fouhaité de la voir gravée de
la même maniere que Mi
Feuillet en a fait graver plus
fieurs autres , dont il a efté
content , & dont je vous ay
parlé. Cette maniere de graver
les Danfes a efté beaucoup
goûtée & les Etrangers
font ravis de cette heureufe
invention , par laquelle on
leur communique ce qui pa
roiffoit ne pouvoir eftre com
muniqué.
Enfin , l'Arreft que Sa Máy
jefté prononça le 10. May en
faveur des Religieux de l'Or
214 MERCURE
dre Hofpitalier du S. Efprit ;
contre les prétendus Grand
Maiftre & Chevaliers du mê .
me Ordre , a esté publié & af,
fiche , comme il eſt ordonné,
à la Requefte & diligence de
M' de Gourgues Maistre des
Requestes & Procureur Ge
neral de la Commiffion , pour
l'execution de l'Edit du mois
de Mars 1693. Ce Magiftrat ,
plein de lumieres & de pene,
tration , n'a jamais pris le chan
ge fur cette prétendue Che
valerie , malgré les efforts
que les Chefs , & fes Parti
fans ont faits pour embay
GALANT. 25
raffer toutes leurs productions
; de forte que Sa Majesté
ayant efté informée de fes
foins & de fon application ,
luy a marqué la fatisfaction
qu'Elle en avoit , & n'a permis
au S' de Courfon de fortir de
prifon , qu'à la charge qu'il
iroit chez luy luy faire excufe
des termes in jurieux , dont il
avoit ofé fe fervir dans fes Requeftes
contre luy.
Monfeigneur le Dauphin
ayant efté l'année dernière à
la maifon de Petitbourg , qui
appartient à M' le Marquis
d'Antin , fut tellement fatis216
MERCURE
fait de la reception qui luy fut
faite par ce Marquis , & de la
beauté du lieu , que ce Prince
s'eft fair un plaifir d'y retour
ner cette année. Il y alla cou.
cher le 15 de ce mois avec
Monfeigneur le Duc de Bour
gogne . Ces Princes prirent le
divertiffemens de la chaffe le
Lundy , & le Mardy , & le jeu ,
la promenade , & la bonne
chere fervirent à diverſifier
leurs plaifirs. Ils allérent lé
Mardy au foir à Meudon , ou
le Roy alla coucher le Mécredy
. Sa Majesté s'eft divertie
dans cette delicieuſe Maifon ,
jufqu'au
GALANT 217
jufqu'au Samedy fuivant , qu'
elle en partit à l'iffuë de fon
dîner pour aller voir Monfieur
à Saint Cloud , où Son
Alteffe Royale eft indifpofée.
Elle fe rendit enfuite à Marly
pour paffer dix jours dans ce
lieu -là , qui eft beaucoup plus
beau que les Palais enchantez
, aux defcriptions defquels
rien ne doit manquer , puifque
ces Palais n'ont coûte qu'à
'imagination , & que de la
forte il eft aiſé d'en faire de
beaux.
M' le Cardinal de Noailles,
Archevêque de Paris , a efté
Aoust 1700.
T
218 MERCURE
harangué fur fa promotion au
Cardinalar , par l'Univerfité
en general , & par les Facultez
de Theologie , de Medecine ,
& de Droir en particulier. M
Boudin , Doyen de celle de
Medecine , porta la parole à
la tefte de fon Corps , & fe
fervit de ces termes.
La protection glorieufe dont
V.E. atoujours honoré les Scien .
ces , ne permet pas , Monfeigneur,
tous ceux qui tiennent quelque
rang dans les Lettres , de manà
quer vous témoigner leur joye
fur votre élevation à la premiere
dignité de l'Eglife . Il eftoit bien
GALANT. 219
jufte qu'un Prelat , qui remplit fi
parfaitement le premier Siege du
Royaume ; qui conduit avec tant
de charité, de douceur & defageffe
un Troupeau fi illuftre &fi nombreux
; qui foutient par fa fermeté,
&fur tout parfon exemple ,
la pureté des moeurs de la do
ctrine fuft récompensé de fon zele
pour l'Eglife , par tout ce qu'elle
peut offrirde plus éclatant . "Auſſi
peut - on dire que parmy tant de
grands Hommes qui compofent le
Clergé de ce Royaume , voftre merite
, au deffus des efforts même de
la jalousie , s'eftoit attiré tous les
fuffrages , ilfemble que le choix
Tij
220 MERCURE
du plus grand Roy du monde ais,
accompli par cette marque de
diftinction , les voeux de toute la
France. C'eft fur vous , Monfeigneur
, ou fur des perfonnes de
voftrefang, que ce Monarque fe
vepofe ,pour ainfi dire , du fpirituel
& du temporel defon Etar . Le
Jalut de fes Peuples , le dépoft
precieux de fa Perfonne facrée, le
Gouvernement de fes Provinces ,
le commandement de fes Armées,
tout a efté confié à vostre illuftre
Maifon. Ellefeule a fourni abon .
damment tous les talens neceſſaires
pourfoutenir de fi grands poftes
vous jouir avec dignité. Puiffi
GALANT. 221
longtemps , Monfeigneur , de celuy
qui vient de vous eftre accordé. Ce
font les voeux les plus ardens de
ceux quifont touchez de l'amour
du bien public , & de l'édification
de ce Diocefe. Cefont fur tout ceux
de la Faculté de Medecine de Paris.
Heureufe d'élever dans fes
Ecoles des Sujets capables de foulager
les infirmiteZ qui pourroient
traverser le cours d'une vie fi glo.
rieufe , elle va redoubler fes foins
&fon application à en former qui
foient dignes de vostre confiance.
Souffre feulement qu'elle implore
la protection de V. E. contre les
témeraires entrepriſes de ceux qui
Tiij
222 MERCURE
deftinez à la fainteté de la Vie
Religieufe , en abandonnent entierement
les devoirs , pour s'appliquer
àla cure des maladies , & à
la pratique d'un art dont ils igno_
rent les premiers principes. Les
Bulles des Papes , les Ordonnances
du Clergé de France , celles de
vos illuftres Predeceffeurs , ont efté
occupées inutilement jufques icy
contre cet abus. Il fembloit qu'un
fi grand ouvrage fuſt reſervé à
voftre zele Fofe dire même ,Mon.
Seigneur , qu'il n'est pas indigne du
Join que vous prenez de contenir
dans les bornes de leur eftat , tous
ceux quifontfous vostre direction.
GALANT : 223
La vie des Peuples qui vous eft fe
chere , demande en cette occafion le
fecours de vostre autorité. Nous
fperons que vous ne la refuferez
pas à la juftice de noftre cause, ny
à cette charité qui vous engage à
la confervation des Sujets de ce
Diocese , auffibien qu'à la conduite
de leurs ames.
Ce Difcours qui fut écouté a
vec plaifir, eut une réponſe tres
favorable , & M le Cardinal
de Noailles en parut fort fatis
fait . Quelques uns ont eſté ſur
pris que м Boudin ne l'eût pas
complimenté en Latin , comme
fi tant de Harangues Lati
Tiiij
224 MERCURE
nes qu'il a faites en plufieurs
occafions avec un tres grand
fuccés, n'avoient pasaffez juftifié
qu'il poffede parfaitement
cette langue , & qu'elle ne
peut luy eftre plus familiere.
Il y auroit au contraire beaucoup
de fujet de s'étonner
qu'il n'euft pas fuivi l'uſage ,
dont on ne fçauroit douter ,
puifque la Faculté de Medecine
ayant eu à haranguer feu M
l'Archevêque de Paris & M'le
Premier Prefident , elle l'a fait
en François , ce qu'elle fit
encore en 1633. comme le
prouvent les Regiftres de la
GALANT. 225
même Faculté , lors que M
Boujonnier , qui en ce tempslà
en eftoit Doyen , vint com .
plimenter M¹ le Cardinal de
Richelieu. Le Difcours qu'il fit
fe trouvant écrit dans ces Regiftres
, ferviroit de preuve, s'il
pouvoit eftre important de le
rapporter.
Meffire Jofeph Guillaume
de la Vieuxville , Marquis de
Maulle , Confeiller du Roy en
fes Confeils , Maiftre des Re..
queftes ordinaire de fon Hôtel
, & Secretaire des Comman
demens de Madame la Ducheffe
de Bourgogne , mourut
226 MERCURE
d'apoplexie le 21. de ce mois.
Il eftoit âgé feulement de cinquante-
deux ans , & laiſſe deux
Fils & deux Filles de N. Luillier
, Fille unique de M ' Luillier
Fermier General . L'aîné
de fes Fils a la furvivance de
fa Charge de Secretaire des
Commandemens .
Cette mort a efté ſuivie de
celle de Dame Marie Gremin ,
Epouse de Meffire Jean Baptifte
Stoppa , Capitaine aux
Gardes Suiffes .
Vous fçavez, Madame, quele
nombre desEchevins de laVil.
GALANT. 227.
le de Paris eft fixé à quatre. Ils
ne fontEchevins que pendant
le cours de deux années , mais
ils nefont pas tousquatre nom
mez dans le même temps.Il en
fort deux de l'Echevinat cha
que année , & deux autres rem
pliffent leur place. Quant au
Prevoft des Marchands , il eſt
fouvent continué trois & qua
tre fois , ce qui arrive prefque
toûjours lorsqu'on eft content
de fon adminiſtration . Cette
élection le fait tous les ans le
16. du mois d'Aouft ; mais il
eſt à remarquer que le Prevoft
des Marchands qu'on élit eft !
7
228 MERCURE
toujours nommé par le Roy
quelque temps auparavant ,
ce qui n'empêche pas que
l'élection ne fe fafle dans toutes
les formes. Dans celle qui
fe fit le 16. de ce mois , M' Boucher
d'Orſay fut élu en la place
de M Bolc , Procureur General
de la Cour des Aides , &
Mrs Hebert & Crevon furent
élus Echevins à la place de
Mrs Regnault & Dionis. Le 17 .
ils allérent à Versailles préter
Serment entre les mains du
Roy. Le Scrutin eft toûjours
portépar un Confeiller du Parlement,
& on le choifitordinai
GALANT. 229
rement d'une famille illuftrée .
M'Manfart de Sagone , Fils de
M ' Manfart , Surintendant des
Baſtimens du Roy , Arts , &
Manufactures Royales , eft celuy
qui à fait cette année cette
fonction , & qui a eu l'honneur
de haranguer Sa Majesté au
nom de toute la Ville. Son
difcours a efté fi applaudi de
tous ceux qui l'ont entendu ,
que j'ay cru que le grand bruit
qu'il a fait , vous feroit fouhai .
ter de le voir , mais fi je vous
l'envoye , vous ne le devez qu'à
l'heureux larcin de quelques
Amis de M ' de Sagone , parce
230 MERCURE
i
༣ 、
que fa modeftie l'empefchant
de le rendre public , il avoit
? refolu de ne le donner à perfonne
; mais ce font de ces larcins
pour lesquels on ne trouve
que desJuges favorables aprés
" qu'ils font faits . Voicy les termes
dont il fe fervit.
SIRE,
La Capitale de vôtre Royaume
a des temps marquez pour
Avenir rendre des hommages
publics à Voftre Majefté , mais
il n'y a aucun temps , où elle
GALANT. 231
ne luy rende des hommages
fecrets , d'autant plus fincéres
qu'ils font feparez de la pom
pe de la Ceremonie.
On pourroit s'étonner aujourd'huy
, qu'avec un auffi
grand defir de vous exprimer
ce qu'elle penfe , elle ait préferé
ma foible voix à celle de
tant d'hommes éloquens qu'.
elle nourrit dans fon fein
mais , SIR E , elle n'a rien vou
lu devoir à l'Art de la parole
dans un hommage du coeur.
Elle a crû que le Citoyen le
plus penetré des bontez de
Voftre Majefté , le feroit auffi
232 MERCURE
plus vivement de celles done.
vous honorez la Patrie, & qu'un
Fils inftruit par fon Pere , de
tout ce que l'on vous doit d'attachement
, de fidelité , & de
reconnoiffance , vous montreroit
des fentimens preferables
aux plus pompeuſes expreffions
.
C'est donc , SIRE , de la
part de tous les coeurs que je
viens , avec le langage du coeur
même, rendre à V. M. de tres .
humbles actions de graces ,
ce qu'aprés nous avoir donné
M'Bofc pour Prevoft des Mar
chands , il vous a plû de nom ,
.de
GALANT.
233
mer M' d'Orfey pour fon Succeffeur
.
1
L'un a rempli fa Charge
avec une exacte probité, avec
un parfait defintereffement ,
avec une affiduité toujours
égale. Nous fommes perfuadez
que l'autre ne fçauroit degenerer
du merite , non plus
que de la nobleffe de fes Anceftres
, & qu'il va fucceder au
zele , comme à la place de fon
Ayeul , qui eut le bonheur de
rendre à Henry le Grand des
fervices fi confiderables , que
ce Prince voulut que la me-
Aoust 1700. V
234 MERCURE
moire en fuft conſervée dans
des Actes publics.
Les nouveaux Echevins
qui fupplient Voſtre Majeſté
de vouloir bien confirmer leur
élection , luy proteſtent par
ma bouche , qu'ils n'auront
pas moins d'application à leurs
devoirs , qu'en ont eu ceux qui
les ont précedez , & que les
differens Corps qui compofent
la Ville Royale , feront
toûjours unis dans ce qu'ils
vous doivent d'obeïffance &
de reſpect .
Eh quel Souverain a jamais
efté plus digne que vous ,
GALANT:
235
SIRE , de cet Empire abfo
lu , qui n'eft pas tant l'effet de
la puiffance que de l'amour ?
Auffi ne faifons nous pas con .
filter le merite de noftre foû
miffion dans la neceffité de
vous obeir , mais dans l'inclination
, qui prévient noftre
devoir fur l'obéïffance . Dans
Le Monarque que nous refpectans
nous aimons le Pere du
Peuple ; & la feule peine que
nous reffentons fous voſtre
autorité , c'eſt de ne pouvoir
jamais proportionner noftre
reconnoiffance à vos bienfaits.
Vij
236 MERCURE
Le plus fignalé , SIRE , eft
la Paix dont Voſtre Majeſté
nous fait joüir, & dans laquelle
vous avez fçu accorder noftre
bonheur avec voftre gloire.
La terreur de vos armes a ofté
à vos ennemis le courage de
combattre , & voftre modera
tion vous a fait perdre le defir
de triompher. Vous auriez
continué de les vaincre , s'ils
avoient continué de vous refifter
; mais , SIRE , vous auriez
vaincu des Princes moindres
que vous , au lieu qu'en
vous furmontant vous - même ,
vous avez trio mphé du plus
GALANT. 237
grand de tous les Rois. Le titre
de Conquerant vous a moins
plu que celuy de Pacificateur
& vous avez conquis
l'Europe plus glorieufement
pour vous, en la rendant à ellemême.
C'est donc , SIRE , au plus
formidable comme au plus
clement des Vainqueurs , au
plus puiffant comme au meil
leur de tous les Rois , que
voftre bonne Ville de Paris a
élevé des Monumens durables
, qui repreſenteront à la
Pofterité la plus reculée , le
merveilleux de voftre Regne,
238 MERCURE
& aprés avoir fait fes plus
beaux ornemens de vos actions
heroïques , elle donne
voſtre Image augufte en fpe .
tacle aux Nations , afin qu'el .
les voyent que les mains mê.
me de l'Amour ſe font unies à
celles de l'Art , pour immortalifer
votre grand Nom .
Si ce qu'elles ont gravé fur
le Marbre & fur le Bronze ,
n'eftoit pas respecté par le
temps , le Temps même qui
détrait tout , ne pourroit rien
fur ce qui eft gravé dans nos
coeurs. C'est là , 'SIRE , que
nous avons érigé à la gloire de
GALANT. 239
Voftre Majesté un Monument
de gratitude & de veneration
qui durera autant que nous.
mêmes , & qui de fiecle en
fiecle fera tranſmis à nos def
cendans.
Peut eftre , Madame , ne
vous à ton jamais dit qu'on
prononce tous les ans un Dif
cours à l'Hostel de Ville de
Paris , à l'occafion d'une Ceremonie
publique qui fe fait
dans la Chapelle du Louvre le
25. d'Aouft , jour de la Feſte de
S. Louis, & à laquelle on invite
M' le Prevoft des Marchands
& Mrs les Echevins . Vous ap-
B
240 MERCURE
The
prendrez le fujet de cette ce."
remonie par le
Difcours
que
je vous envoye. Ila efté pro.
noncé par M' Lordelot Fils
Avocat au Parlement le 20. de
ce mois , jour de l'inſtallation
M' Boucher d'Orsay , prefentement
Prevoft des Marchands.
Il y a longtemps que
je vous ay parlé de M' Lordelot.
Ce fut luy qui à l'âge de
douze ans , compofa & prononça
un Sermon en Grec ,
auquel le Public donna de
grands applaudiffemens. Le
Difcours qu'il a fait à Meſſieurs
de Ville , merite bien
4
voſtre
GALANT. 24
voftre curiofité. Voici les termes
dont il s'eft fervy en leur
parlant.
JE
E ne fçaurois , Meffieurs ,
vous exprimer combien je
fuis fenfible à l'honneur que
je reçois aujourd'huy , de por
ter la parole pour vous convier
d'affifter à la ceremoni : publique
qui fe fait chaque année ,
pour remercier Dieu d'avoir
confervé la Perfonne auguite
de Sa Majefté , lors qu'elle fut
attaquée à Calais d'un mal fi
facheux & fi preffant , que la
France fe vit fur le point de
Aoust 1700.
X
242 MERCURE
perdre le plus accompli de
tous les Princes .
Si le Ciel fit reffentir au Roy
les accés d'une maladie fi dangereule
, ce ne fut que pour
l'éprouver ; mais non pas pour
trancher le cours d'une vie fi
neceffaire à l'Etar , & fi pretieufe
à tout le monde.
On a beau fe fatiguer dans
la lecture des Hiftoires anciennes
, & rappeller dans fa mez
moire les Siecles paffez , pour
en trouver un plus heureux &
plus remarquable que celuy de
Louis le Grand. Ne l'a- t- on
pas vû dés la jeuneffe s'élever
GALANT. 243
comme un Heros , & précipi
ter une courſe rapide , qui luy
a fait devancer tous ceux qui
l'ont precedé ? Il ſemble qu'il
foit arrivé à même temps au
commencement & à la fin de
fon terme , parce que les actions
ont efté d'abord fi étonnantes
, que le monde ravi de
tant de merveilles , eft demeuré
dans le filence , & le
Roy méme s'est trouvé en
peine comment il pourroit
ajoûter quelque choſe à la
grandeur de fon nom.
Depuis ce temps, que n'a tpas
il fait pour le bien de fes
X ij
244 MERCURE
Etats ? Que de Villes prifes !
Que de Provinces fubjuguées !
Que de Peuples foumis ! Que
de Combats glorieux ! Que de
Victoires remportées ! Tout
cela eft grand , mais tout cèla
luy eft commun avec les Conquerans
& les Victorieux Ce
qui eft particulier dans ce
Prince admirable , eſt ſa moderation
dans les triomphes ,
& d'avoir eu tant de fois la
force de s'arrefter luy- même
au milieu de fes victoires .
Quand un Prince confidere
qu'elles font fouvent funeftes
à l'un & à l'autre des partis , &
GALANT. 245
qu'on eft prefque toujours
obligé de verfer des larmes
fur fes propres Lauriers , il préfere
toujours la qualite de
Prince pacifique à celle de
Victorieux & de Conquerant.
Le coeur d'un vrayRoy comme
le fien , eft plus content de voir
fes Sujets recueillir en paix les
biens que la Providence leur
donne , que d'aller moiffonner
des palmes dans des terres voi-
Lines ou étrangeres.
Nous voilà , enfin , Mef
fieurs , arrivez dans ces temps
fortunez où nous n'avons plus
befoin de Fortereffes pour
X iij
246 MERCURE
garder nos Frontieres , plus
d'Armées en Campagne pour
nous défendre contre les courfes
& les invafions des Ennemis
, plus d'Alliance ny de
confederation
à craindre pour
tâcher de nous perdre. Le
Prince qui anime ce grand
Royaume , n'y veut plus d'autres
Villes fortifiées , que la fi
delité inviolable qu'il a tou
jours euë pour garder les Traitez
, que le foin de ménager
fes Alliances , que celuy d'etre
l'arbitre de fes Voifins pour les
maintenir dans l'union & dans
la Paix. Tous fes fidelles Sujets
GALANT. 247
formeront toujours des ar
mées toutes preftes à marcher
pour vaincre ceux qui auront
la temerité de l'attaquer. Il ne
veut plus d'autres gardes que
le coeur de fes Peuples , qu'il
aime & dont il eft aimé ; &
vous l'avez vu , Meffieurs , venir
dans ce lieu Auguſte , comme
un bon Pere , s'affeoir à la
table de fes Enfans , & ne vouloir
point d'autres Officiers
pour le fervir que ceux qui
compoſent cet Illuftre Corps.
Si ce Prince eft grand en
toutes choſes , il faut convenir
qu'il fe diftingue admi
Xiiij
248 MERCURE
rablement dans le choix qu'il
fait des perfonnes les plus fages
& les plus éclairées pour
les premieres Places de fon
Royaume. Ne vient- il pas d'élever
avec éclat à la dignité
de Chancelier de France un
Miniftre qui a fupporté avec
tant de force , & dans des
temps fi difficiles le poids &
la charge de l'Etat ? Et quel
diſcernement n'a- t- il pas fait
voir dans le choix de celuy qui
gouverne aujourd'huy les Finances
avec tant de fageffe ,
de prudence , & de modera
tion .
GALANT. 249
Tout Paris n'a t - il pas témoigné
une joye publique en
apprenant
que Sa Majefté
vous avoit choifi , Monfieur ,
pour occuper une Flace que
deux de vos Anceftres , &
voftre Predeceffeur ont remplie
avec tant de vigilance &
d'integrité , & pour eftre le
Chef d'une
Compagnie compolée
de tant de Perfonnes
confiderables ,
diftinguées par
la fageffe de leur conduite , &
par la probité de leurs moeurs.
Ce Prince pleinement inftruit
du merite & des bonnes qualitez
de fes
Magiftrats , pene250
MERCURE
tré , Monfieur , de voſtre pieté
envers Dieu , de voſtre charité
envers le prochain , de voſtre
zele dans l'adminiſtration de
la Juſtice qui eft depuis trois
fiecles hereditaire dans voftre
illuftre Maiſon , & qui a paſſé
juſques à vous par une longue
fuite d'Ayeux , qui ont tous
efté reveftus des premieres
Charges de l'Etat , & parmy
lefquels & dans leurs alliances
on compte jufqu'à cinq Chanceliers
& Gardes des Sceaux ,
ce même Prince charmé de
voſtre douceur , qui fait l'un
des principaux caracteres de
GALANT.
251
l'honnefte homme , & qui eft
fi
neceffaire à un
Magiſtrat , a
cru qu'il devoit recompenfer
tant de rares qualitez par une
Charge qui ne doit eftre occupée
que par une perfonne qui
les poffede , & qui eft prépolée
pour conferver le bon ordre ,
maintenir le
commerce , produire
l'abondance , & procurer
la joye , & la felicité des
Peuples. C'est ce que tout le
monde attend devoftre adminiſtration
, Monfieur , & c'eſt
ce qui forme une nouvelle
obligation d'en rendre de treshumbles
actions de graces à
S. M.
J
252 MERCURE
Que ne devons nous donc
pas faire pour la confervarion
d'un Prince qui n'eft fur la terre
que pour y faire du bien , &
fi la ceremonie à laquelle j'ay
l'honneur de vous inviter aujourd'huy
, Meffieurs , n'a pour
objet que de continuer nos
Prieres pour la conſervation de
Sa Majesté , il faut, à l'exemple
de ce Saint Roy d'Ifraël , que
nous nous tournions du cofté
du Temple , & que les mains
élevées vers le Ciel nous épanchions
noftre coeur devant
Dieu , pour luy demander la
prolongation d'une vie fi utile
GALANT.
253
à l'Egliſe , dont ce Prince a ré.
tably le culte , fi avantageufe à
fesEtats aufquels il a procuré la
fureté & le repos , & fi favorable
à fes Sujets , au foulagement
defquels il travaille , &
dont il fait durant la Paix fa
principale occupation .
Suivant l'Invitation faite à
Meffieurs de Ville , ils fe trou
vérent le jour de Saint Louis
à la Proceffion que les Carmes
firent de leur Convent à
la Chapelle du Louvre , où la
grande Meffe fut chantée pour
l'accompliffement du Voeu
fait pour S. M. Le matin du
254 MERCURE
même jour Mrs de l'Academie
Françoile s'eftoient acquittez
de leurs devoirs ordinaires.
On chanta un fort beau Motet
pendant la Meffe , qui fut
celebrée dans la même Chapelle.
Il eftoit de la compofition
de M'de Bouffer,& acom.
pagné d'un fort grand Choeur
de Mufique, composé de Voix
& d'Inftrumens . Le Pere de
la Roche , de l'Oratoire , qui
avoit efté invité par cette celebre
Compagnie , prononça
le Panegyrique du Saint , &
prit pour fon texte ces paroles
de Saint Paul : Vuga æquitatis ,
GALANT. 255
virga regni tui. Il commença
par dire , que file Salut des
Particuliers eftoit un ouvrage
de la Grace , le Salut des Rois
en eftoit leChef d'oeuvre. Ces
feuls mots vous peuvent don
ner une grande idée de fon
Difcours , qui roula entiere.
ment fur la Juftice. De combien
de traits de la plus vive
Eloquence ce Diſcours fut- il
rempli ? Ce feroit en affoiblir
la beauté , que de tâcher à
vous en rapporter quelques
uns. Il fit voir à quels defor
'dres l'homme eft ordinairement
ſujet par l'indépendance,
256 MERCURE
& dit que parmy les grands
obftacles que les Rois trouvoient
à leur falut , il y en avoit
trois principaux , l'Orgueil , la
Volupté , & la Flaterie ; mais
que Saint Louis les avoit heureufement
furmontez ; en forte
qu'il avoit élevé trois Trônes
à Dieu , le premier fur fon
propre coeur parfon humilité
& par fon abaiffement devant
le fouverain Eftre ; le fecond
fur le coeur de fes Sujets par
l'équité de fes loix ; & le troifieme
fur le coeur des Ennemis
du Seigneur , par la terreur de
fes armes , lorfqu'il avoit enGALANT.
217
་་
trepris la conquefte de la Terre
Sainte. L'application qu'il
fit fur la fin de ce Panegyrique
des vertus du Roy à cel
les de Saint Louis , fut tres delicate
. Il la finit en difant que
quand la Copie fe pouvoit
confondre avec l'Original , il
ne pouvoit plus rien manquer
à cette Copie. Il loüa de même
tres finement Mrs de l'Academie
Françoife , & dit qu'-
ordinairement les Princes enrichiffent
leurs Palais , de
Statues & de Figures , & que
Louis le Grand avoit pris ſoin
d'embellir le fien d'hommes
Aoust 1700. Y
258 MERCURE
vivans , qui animez par fes
bienfaits , & par l'honneur de
fon Augufte Protection , porteroient
fa gloire dans les fiecles
à venir , & dont l'exemple.
n'eftoit pas moins une regle
pour les moeurs , que leurs dé .
cifions en eftoient une pour
la langue. Je ne vous dis
rien que tres-imparfaitement.
Tous les Auditeurs fortirent
charmez , & il n'y eut jamais
une approbation fi univerſelle.
Le mêmejour , l'Academie
des Sciences , fit celebrer auffi
une Meffe dans l'Eglife des
GALANT. 259
Peres de l'Oratoire , & on y
chanta un autre Mojet , de la
compofition du même M ' de
Bouffet , avec le même Chaur
de Mufique. M' l'Abbé de
Beaujeu , qui prononça le Pa-
Legyrique de Saint Louis
prêcha avec beauconp d'éloquence.
M* l'Abbé de Poiffi , qui ne
fait rien qui ne foit de fort bon
gouft , a fait les deux Madri
gaux que vous allez lire.
Xij
260 MERCURE
AU
ROY ,
APrés les tourbillons d'une horrible
tempefte
,
Enfin le calme eft de retour.
Le Vainqueur aujourd'huy veur
fe vaincre àfon tour
Et Louis de Louis est la propre
conquefte.
Ciel , quifais ce miracle enfaveur
de la Paix ,
Ciel, quibenis un Roy que le monde
révere
,
Un Roy , quifur les coeurs de fes
beureux Sujets
Regne moins en Maistre qu'en
Pere,
1
GALANT. 2h1
Je nefais point pour luymille voeux
emprunteZ ;
Qu'il vive , c'eft affez.
A Monſeigneur le Duc
DE BOURGOGNE;
PRince , à quoy bon tant de
Volumes ?
Les Ecrivains
Grecs & Romains ,
Par leftile pompeuxde leursflateu
fes Plumes,
Nefçauroient nous fournir que des
Rois imparfaits.
Veux tu fçavoir ce que l'on fir
jamais
262 MERCURE
De plus fain, de pluspolitique,
De plus prudent , de plus judi
cieux ,
De plusfort , de plus heroïque,
De plus hardy , de plus prodi
gieux ?
Un feullore t'eft neceſſaire.
C'est le livre où l'on voit les faits
de ton Grand- pere.
LeLivre intitulé Saint - Euremoniana
, dont je vous ay entretenue
dans ma Lettre du
mois paffé, a donné lieu à celle
qui fuit.
}
GALANT. 263
A MONSIEUR N.P.
JA
Ay lû plufieurs fois avec
plaifir le Livre intitulé
Saint Evremoniana , que vous
m'avez envoyé. Il eft plein de
bonnes reflexions , & de ca.
racteres excellens . J'y ay d'autant
plus de gouft , queje connois
la plupart des perfonnes
dont l'Auteur parle , & il me
femble qu'il en dit tout ce
que l'on en peut dire. LesCha
pitres de la Converſation , de
Ï'Etude folide , de la Connoif
fance du Monde , font fort
264 MERCURE
inftructifs . On y connoift bien
les Caracteres des Femmes ,
& en quoy confifte la Fortune.
Le Difcours de la Peinture
eft fort judicieux , & je fçay
qu'il eft eftimé par les habiles
Peintres. La Revolution de
Monaco eft écrite avec beaucoup
de fidelité , & on trouve
parmy ces chofes férieules des
galanteries , qui font une varieté
agreable. Je fuis tres fatisfait
de cette lecture , & je vous
auray une obligation ſenſible
fi vous voulez bien m'envoyer
tout ce qui paroiftra de nouveau
pendant le fejour que je
feray
GALANT: 265
y
feray obligé de faire dans la
Province. Je fuis , Voftre , &c .
Vous fçavez la mort du
Duc de Glocefter. Il eftoit
Fils du Prince George, Frere du
défunt Roy de Dannemark &
de la Princeffe Anne , Soeur de
la Princeſſe Marie d'Angleterre,
qui avoit épousé Guillaume
Prince d'Orange , toutes deux
Filles de Jacques II . Roy
de la Grande Bretagne. Ce
Prince eftoit dans fa douziéme
année . Cette mort donne
lieu a de grands raiſonnemens
touchant l'avenir , & les Poli »
Aouft 1700.
t
Z
266 MERCURE
tiques ne manquent pas de
donner leurs conjectures pour
des réalitez . Jamais mort n'a
dû caufer des mouvemens fi
differens. Le Roy & toute la
Cour en ont pris le deuil.
Le mot de l'Enigme du mois
paffé eftoit l'Or. Ceux qui l'ont
trouvé, font Mrs Henry, Mar
lat ; Lalain ; Aubinet ; Mircy ;
de Falles de Limoges ; le Page
de la rue des deux Portes; le
Sedentaire de la rue S. Antoine
; le Chevalier Pacifique ; le
Solitaire de la ruë Saint Denis ,
Bouthillier du Marege , de la
Chine de la rue Dauphine , le
GALANT. 267
grand Achille, la belle Angelique;
Rofette; la Grondeufe de
la rue Sainte Avoye ; les trois
Graces du beau Defert , & leur
Gouvernante , l'objet des trois
Rivaux ; Leonor des quatrevents
, & la belle Aubergiſte
de Rouen. Cette Enigme
eftoit fort aisée à expliquer.
Il n'y avoir que le cinquième
& le fixiéme Vers qui n'étoient
intelligibles qu'à ceux qui fçavent
que l'Or fulminant ſe fait
lorfque ce métal a eſté diſſous
par l'Eau regale , arroſé d'efprit
de Nitre & eftant deffeché,
il fort du Fourneau com-
Zij
268 MERCURE
me un coup de foudre , lors
qu'on luy fait fentir la chaleur
du feu trop vivement,
Je ne vous dis rien fur l'Enigme
nouvelle que je vous
envoye. Vos Amies fe feront
peut-eftre un plaifir d'en cherher
le fens.
ENIGME.
LEs Forests m'ont donné me
premiere naiffance,
Les animaux , le bois me font ce
que je fuis ;
Au Noble au Roturier je rends
obéiſſance
Et pour les fervir tous je fais ce
que je puis.
+
GALANT: 69.
Fay des yeux dont le nombre eft
affez incertain
Quelque fois j'en ay peù , quel .
que fois davantage,
Et plus chacun d'eux eft bien
plein
Et mieux on me met en ufage.
Un homme pour propre qu'il
foir
Nepeut refufer monfervice ;
Et le mal propre ne me voit
Queuepour me mettre en exercice,
Le temps le plusfecle plus beau
Est le temps où je m'évertuë,
Et rien plus ne me nuit , ni rien
plus ne me tuë
Z iij
270 MERCURE
Que quand je vois tomber de
de l'eau.
Aprés le mauvais temps je me
fens d'abord prête
Afaire de mesplus beaux tours,
Et je prodigue mon fecours
Depuis les piedsjufqu'à la tefte.
Les Connoiffeurs ont approuvez
l'Air nouveau , dont
je vous envoye les notes gravées
, les paroles en font agréa
bles & fort naturelles ,
GALANT #71-
AIR NOUVEAU.
F
Eune Iris , chaque jour ,
Vous allume une flame nouï
velle ,
Milles Amans empreſſez augmentent
voftre cour ;
Maisfans étre ialoux ie ver
rois leur Amour ,
Si voftre coeur étoit le prix du
plus fidelle.
Mr Perachon , ancien Avo.,
car en Parlement eft mort fur
la fin de ce mois . Il avoit fait
profeffion de la Religion Pré
Z iiij
272 MERCURE
tendüë Réformée ; mais la lec
tute des Peres de l'Eglife ayant
efté un des principaux moyens
dont Dieu s'eft fervi pour le
tirer de l'herefie où le malheur
de fa naiffance l'avoir enga
gé ? il fit fon abjuration en
l'année 1685. avant la revocation
de l'Edit de Nantes , en
tre les mains du Pere de la
Chaiſe qui luy fit l'honneur
de le preſenter au Roy. S. M
luy ordonna de travailler à la
converfion des Heretiques ,
& il s'y appliqua fortement ,
& avec fuccés , en forte qu'au
bout de deux années , Sa MaGALANT.
273
jefté luy temoigna qu'elle en
eftoit fatisfaite , non feulement
par des termes favora
bles mais encore par une pen
fion dont le Brevet porte qu'
elle luy avoit efté donnée en
confideration du travail qu'il
avoit fait pour les converfions
de plufieurs Religionnaires ,
& des Ouvrages qu'il a com
pofez. Il avoit donné au Roy
des traductions de plufieurs
Pleaumes qui avoient efté
trouvées fort belles. Ilfit pour
remercîment une Eloge Hiftorique
de Sa Majesté en Vers
Heroïques. Cet ouvrage en
274 MERCURE
contient prés de deux mille ;
l'on y trouve des expreffions
nobles & hardies , & de vives
peintures qui luy attirerent
beaucoup d'applaudiffemens.
Il parloit dix fortes de Langues
. Je fuis , Madame , voftre,
& c.
A Paris , ce 31. Aonft 1700.
TABLE.
P Relude.
Sonnet
Suite du divertiffement de S.
Maur.
Lotterie de Montpellier .
Complimens faits à leurs Maietez
Britanniques dans un Ser;
mon prefché à S. Germain par
un Député du Clergé.
Reponfe fur la question à la mode.
24.
33.
Epitre en versfur l'absence. `srò
Madrigal, 54
TADL F.
Lettre en Profe & en Vera de
Mr de Vertron à Mademoi..
"
55.
Reponse de Mademoifelle de Scu
felle de Scudery.
dery.
Impromptu.
Anagramme
Galanterie.
64.
64.
72.
73
Traduction de deux Odes d'Ana.
creon.
Madrigal.
76.
78.
Article de Venife , contenant tout
ce qui s'eft paffé à la mort du
défunt Doge, & à l'Election
du nouveau . 80.
Elegie. 91
Oeuvresp oftumes de Monfieur
TABLE.
•
le Chevalier de Meré, 100.
Monumens de Rome. "
104.
Profeffion de Mademoiſelle d'Au.
118.
Thefes foutenuë au College Mavergne.
Zarin.
Hiftoire.
119.
122.
Thefes foutenue au College du
Pleffis.
Ode.
143 .
146.
Reception faite à Madame la
Ducheffe de Bourgogne , par
MadamelaDuchefe deNoail
les , dans fa Maifon de S.
*
Germain en Laye.
Morts.
150.
152.
Lettre en Profe & en Vers. 160
TABLE.
Nouvelle enceintefaise à la Ville
de Toul 201.
Voyages Hiftoriques de l'Europe.
201.
La nouvelle Mariée , Danfe. 212 .
Arreft en faveur des Religieux de
l'Ordre Hofpitalier du S. Ef-
213.
prit.
Feste donnée à Monseigneur le
Dauphin à Petisbourg 215
Harangue faire à Monfieur le
Cardinal de Noailles.
Autre article de morts.
• 217 .
225.
Election d'un nouveau Prevoft
des Marchands de deux Echevins
, avec le difcours de
Mr Manfart de Sagone lorsTABLE.
qu'il a prefenté le Scrutin au
Roy.
226.
Autre difcours prononcé à l'occafion
de la ceremonie qui fe fait
tous les ans dans la Chapelle
du Louvre le iour de la Fefte
de S. Louis .
239.
Panegyrique de S. Louis , prefché
devant Mrs de l'Acade
254.
mie Françoise dans la Chapelle
du Louvre,
Autre Panegyrique de S. Louis
prefché devant Mrs del Academie
des Sciences dans l'Egli.
fe des Peres de l'Oratoire. 258.
260.
Madrigaux.
Lettre fur le Livre intitulé Saint
Evremoniana. 2620
TABLE.
Mort du Duc de Glocefter. 265
Enigmes,
Mort.
266
271
Avis pour placer les Figures.
L'Air qui commence par ;
Tris oubliant fa rigueur , doit
regarder la page 80 .
L'Air qui commence par
Jeune Iris , chaque iour , doit
regarder la page 271,
511
m
1700.8
Eur
. 511m
170018
Mercure
<36624505690014
<36624505690014
Bayer . Staatsbibliothek
E
33
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE
DAUPHIN.
AOUST 1700 .
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grande Salle
du Palais , au Mercure Galant.
ONO
N donnera toujours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque mois , & on le
vendra trente fols relié en Veau &
vingt-cinq fols en Parchemin .
,
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNES , au Palais , dans
la Salle des Merciers , à la Juſtice.
Et MICHEL BRUNET , grande Salle
du Palais , au Mercure Galant.
M. DCC.
Avec Privilége du Roy
Bayerische
Staatsbibliothek
München
kkkkkk
AU
LECTEUR .
Ly a lieu de
croire
qu'on
ne lit plus
l'Avis qui a
efté mis
depuis tant
d'années
au
commencement de
chaque
Volume du
Mercure,
puis
que
malgré les
prieres
réiterées
qu'on afaites
d'écrire en
caracteres
lifibles les
noms
propres qui fe
trouvent
dans
les
Memoires qu'on
envoye
pour eftre
employez, on neglige
de le faire , ce qui eft
cause qu'il y en a
quantité
A ij
AU LECTEUR.
de défigurez , eftant impoffible
dedeviner le nom d'une Terre
, ou d'une Famille , s'il
n'eft bien écrit . On prie de
nouveau ceux qui en envoyent
d'y prendre garde,
s'ils veulent que les noms
propres
foient corrects. On
avertit encore qu'on neprend
aucun argent pour ces Memoires
, que l'on employera
tousles bonsOuvrages à leur
tour, pourvû qu'ils ne defobligent
perfonne , & que
ceux qui les envoyeront en
affranchißent le port.
MERCVRE
GALANT
AQUST 1700 .
UOY qu'il n'y ait
qu'un Ouvrage qui
puiffe remporter le
Prix dans chaque fujet que
propofent
les Academies
,
beaucoup de ceux qui entrent
en concurrence ne laiffent
A iij
6 MERCURE
pas d'avoir de grandes beau
tez Cela eft fi vray , qu'il ar
rive fort fouvent que les fuf
frages demeurent longtemps
balancez entre plufieurs Pie
ces , qu'on trouve également
belles , en forte que l'on peut
dire que l'Ouvrage à qui le
Prix eft donné , n'eft préferé
quelquefois , que parce que
l'un des Juges , aprés avoir
efté longtemps incertain , fait
enfin pencher la balance d'un
cofte. Si ce que je dis eft ordinaire
, il l'eft encore davantage
, lors que les matieres regardent
le Roy , parce que
GALANT 7
༥༩
les grandes actions de ce Mo.
narque fourniffent beaucoup
de penfées qui fe reffemblent .
C'est ce qui eft caufe que
vous ayant envoyé le mois
paffé , le Sonnet qui a merité
le Prix des Bouts rimez de
Touloufe , & dont le fujet
eftoit la Paix, je vous en envoye
encore un fur cette même
matiere .
G
Races au grand LOUIS nous
poffedons t
Olive,
C'est l'agreable fruit de fes faits éclatans
.
Son nom fera fameux juſques aux
derniers temps,
A iiij
08 MERCURE
La Paix eftant l'effet de fa valeur
&
active
La Ligue au defefpoir, & la France
attentive ,
Voyoit tous ces fucces qui nous rendoient
contens.
Elle voyoit tomber ces orgueilleux
Titans ,
Qui penfoient s'élever , & la rendre
2
captive.
Quand le Heros du temps & de toute
faifon ,
Faifant briller la Paix deffus noftre
horifon,
Luy-même à fes progrés a mis une
barriere.
2
Contre tous fes Rivaux pouvantfe
foutenir,
GALANT.
Il a choifi la Paix pour but de fa
carriere ,
Et ce bien nous promet, mille biens
à venir.
Quand je vous fis le détail
du divertiffement
de S. Maur,
dans ma Lettre du mois de
Juillet , je n'eftois pas encore
informé de tout ce qui fuit.
Monſeigneur eftant party du
Chaſteau
à pied , paſſa par le
jardin de M' de la Toüane ,.
afin de fe feparer de la quan
tité de monde qui le fuivoit ,
pour avoir le plaifir de le voir .
Il eftoit accompagné de Monfeigneur
le Duc de Bourgo
10 MERCURE
gne , de Monfieur le Duc , de
Monfieur le Prince de Conti,
de Monfieur le Comte de
Toulouſe
, & de trois ou quatre
autres Seigneurs des plus diftinguez.
Lors qu'il fut dans ce
jardin , qu'il trouva fort beau
& bien entendu , M' de la
Toüane , qui eftoit incommodé
, luy envoya faire prefent
d'un tres beau Fufil , par
M' le Bas de Girangis , fon
Beau fils . Ce Prince l'accepta
d'une maniere agréable , &
aprés s'eftre promené longtemps
, il fortit par une porte
de derriere , & fe rendit chez
GALANT. II
M'Charlier , pour voir travailler
à une étoffe fort riche à
fond , à ramages d'or & d'ar
gent frifez . Elle eft de velours
rouge.cramoifi & vert , à la
façon de Perſe , d'une aune de
large. Il y avoit plufieurs Métiers
montez , & trois mille
deux cens boulets de mouf
quet, qui fervoient de petits
contre poids aux fils de ve
lours , avec plus de trentecinq
mille petites cordes , dans
lefquelles tout le deffein de
l'ouvrage eftoit monté ; le
tout d'une telle exactitude ,
qu'une feule de ces petites
12 MERCURE
cordes eftant hors de fa place ;
feroit que l'étoffe auroit un
defaut confiderable. Monfei
feigneur fut fort fatisfait de la
maniere dont on s'employoit
à ce travail . Ce Prince monta
enfuice à une grande Salle , où
Mr Charlier luy fit voir des
Brocards d'or & d'argent, auffi
d'une aune de large , d'une
beauté & d'une force extraordinaire
. Les deffeins eftoient
differens les uns des autres , &:
fort finguliers. Ils ne pouvoient
que plaire beaucoup ,
puis qu'ils eftoient du fameux
M Berrin , dont je vous ay fi
fouvent parlé.
GALANT.
13
11 fe fait toujours de nouvelles
Lotteries. M ' l'Evêque
de
Montpellier ayant repreſenté
au Roy , à la priere des
Directeurs de l'Hôpital general
de cette Ville- là ,les befoins
de cet afile des Pauvres , Sa
Majefté, par ſa bonté ordinai.
re , a bien voulu leur accorder
la permiffion d'en faire une de
cinq cens mille livres , dont
il fera levé quinze pour cent
fur les cent douze principaux
Lots , & dix pour cent fur les
huit cens quatre - vingt - huit
reftans.
Cette Lotterie fera compo14
MERCURE
fée de trente huit mille quatre
cens foixante Louis d'or ,
pour remplir pareil nombre
de Billets , dont mille feront
bons Lots , & les trente fept
mille quatre cens foixante , de
nulle valeur. Ceux qui voudront
mettre à cette Lotterie,
s'adreſſeront à M' Duffours ,
Receveur general des Gabelles
de Languedoc , & Treforier
de cet Hôpital , â Mrs Salas
& Daché , Directeurs , ou
à M' de Sartre , Secretaire du
Roy,Sindic du mêmeHôpital,
prépolez par le Bureau pour
la diftribution des Billets. Ces 1
GALANT.
a
Directeurs auront chacun un
Regiſtre paraphé par M' le
Lieutenant general du Senéchal
de
Montpellier
, pour y
écrire le nombre des Billets .
qu'ils diftribueront.
L'argent receu par les
Directeurs fera remis tous les
huit jours dans un coffre fort,
fermant à trois clefs, qui fera
dans la Maiſon de M' Sartre ,
& les clefs en feront données ,
une à M' l'Abbé de Lacain ,
Docteur de Sorbonne , Cha...
noine & Grand Archidiacre
de l'Eglife Cathedrale Saint
Pierre,Prefident en ce Bureau,
16 MERCURE
une autre à M¹ Sartre , & la
troifiéme à M' Feautrier , Directeur
& Contrôleur , qui
tiendra un Regiſtre de ces remiſes.
Trente- huit mille quatre
cens foixante petits carrez de
papier feront coupez d'une
même grandeur , fur lesquels
les numero & les noms de ceux
qui auront donné leur argent,
feront écrits ; & aprés qu'on
les aura roulez & cachetez, ils
feront mis dans un globe ,
qu'on tournera plufieurs fois
afin qu'ils foient bien meſlez .
On fera auffi un pareil nomGALANT
17
*
bre de trente - huit mille qua
tre cens foixante petits carréz
de même grandeur. Il'y en au
ra trente- fept mille quatrecens
foixante de blancs , &
mille de bons . Ces derniers
feront fignez par M' l'Abbé
de Lacain , Preſident en ce
Bureau , par M ' Bouſquet ,
Directeur , & par M' de Graffet
, Confeiller en la Cour des
Compres , Aides & Finances
de Montpellier , Sindic de cet
Hôpital. Tous ces Billers
blancs & bons , feront auffi
roulez , cachetez , & mis dans
un autre globe , qui fera de-
Aoust 1700 .
Bi
18 MERCURE
même tourné plufieurs fois.
Cette Lotterie fe tirera le
premier d'Octobre prochain
dans le Palais Epifcopal , en
preſence de M' l'Evêque , de
Mrs le Lieutenant General &
Procureur du Roy , des Confuls
de la même Ville , des Directeurs
de cet Hôpital , & des
Intereffez qui voudront s'y
trouver.
dont
On prendra le nom de
douze petits Enfans
deux choifis au fort , tireront
les Billers des globes par une
ouverture , où ils pourront
feulement paffer la main. Ces
GALANT. 19
deux Enfans tireront chacun
en même temps un Biller de
chaque globe , & les remet .
tront à deux Directeurs , qui
les donneront aux deux perfonnes
qui auront efté commifes
pour les ouvrir. Celuy
qui aura receu le Billet du
premier globe , prononcera à
haute voix le numero & le
nom qui y fera écrit , & celuy
qui aura ouvert le Billet du fecond
globe , prononcera de
même, blanc s'il eft blanc , & le
montrera à l'Affemblée . S'il eft
noir, il dira , Bon pour telle forsme
& le montrera aufli à l'Af
a
Bij
20 MERCURE
femblée, & le tout fera à même
temps écrit fur les Regiftres.
Comme cette Lotterie ne
pourra cftre tirée qu'à plufieurs
repriſes, à la fin de chacune
on fermera, & cachetera
de trois differens cachers les
deux globes , qui feront enfermez
dans une chambre
fous trois clefs , dont l'une
fera remife à M' l'Evêque ,
l'autre à Mile Lieutenant General
, & la troifiéme à M ' le
Prefident du Bureau . Le jour
& l'heure pour continuer fera
publié à haute voix , & à toutes
les feances le nom des deux
GALANT. 21
3
Enfans fera tiré au fort fur le
même nombre de douze , &
les globes feront auffi tournez
plufieurs fois . A la fin de chaque
feance les numero de tous
les Billets qui feront fortis ,
feront imprimez pour en informer
le public , & à la der
niere il en fera fait une Lifte
generale.
L'on fera payer à chacun
inceffamment les fommes
qui leur feront échuës des
mêmes Louis d'or, qui auronta
eſté reçus , à la déduction du
quinziéme & du dixiéme , fans
que le furplus puiſſe eſtre ſaiſi
22 MERCURE
ny arrefté . Il a efté réfolu
qu'aucun des Administrateurs
ne pourra mettre à cette Lot .
terie , dont les Lots feront diviſez
en la maniere ſuivanre .
1 de deux mille cinq cens
Louis d'or.
1 de mille cinq cens Louis
d'or.
I de mille.
1 de fept cens.
i de fix
cens .
1 de cinq cens .
2 de quatre cens Louis d'or
chacun.
3 de trois cens.
de deux cens.
GALANT. 23
20 de cent Louis d'or .
16 de foixante- dix.
so de foixante.
80 de
quarante.
200 de trente .
I
600 de vingt Louis d'or.
1 de 150. pour le premier billet
tiré blanc .
1 de 150. pour le dernier billet
tiré blanc.
1 de 150. pour le biller qui
précedera le premier Lot ,
1 de 150. pour le billet qui
fuivra le premier Lot .
I de 100. pour le biller qui
precedera le fecond Lot ,
I de 100. pour le billet qui
24 MERCURE
fuivra le fecond Lot.
de 70. pour le billet qui
précedera le troifiéme Let.
de 70. pour celuy qui fuivra
le troifiéme Lot.
1000. bons billets fur le nombre
de 38460.
Les Bureaux pour la diftribution
des Billets feront chez
M' Sartre , au Pas- étroit ; chez
M ' Bimard , ruë de l'Argenterie
; chez M'Salas , à la Placé
des Sevenols ; & chez M' Da
ché , à Saint Firmin .
Le 4.
du mois paffé , l'un
des Deputez de l'Affemblée
generale
GALANT.
25
generale du Clergé de France,
prêcha devant le Roy & la
Reine de la Grande Bretagne,
& aprés avoir montré , conformement
aux paroles de fon
Texte , Nifi abundaverit juftitia
veftra plufquam Scribarum
Pharifæorum , non intrabit
in regnum Cælorum , que la per
fection de la juftice dépend
de la charité , il finit par ces
paroles ; Juſtice qui deviendroit
enfin auſſi rare parmi nous qu'elle
l'étoit autrefois parmy les Juifs ,
fi la mifericorde divine n'avoit
rallumé jufque fur le Trône le
feu de la charité prêt à s'éteindre
Aouſt 1700.
C
26 MERCURE
prefque par tout ailleurs.
Ouy , SIRE , nous sommes
perfuadezque la Grace n'a voulu
agir fi fortement fur votre coeur
fur celuy de la Reine voftre
Epouse , que pour confondre par
d'auguftes exemples la lâcheté
de ces Chreftiens , dont la justice
eft encore plus fauffe que ne l'estoit
celle des Pharifiens. C'est même
par une fuite de cét adorable deffein
de la Providence, que le Cler.
gé de ce vafte Royaume vient s'affembler
fous lesyeux de Vos Majefte
, afin qu'après avoir eu
confolation d'eftre les fidelles té
moins de tant de vertus nous
GALANT.
27
puiffions , lors que nous ferons
répandus dans ros Provinces ,
confoler les gens de bien , réjouir
l'Eglife , combatre efficacement
?
l'incredulité , l'irregilion , l'hypocrifie
le libertinage par le feul
recit des merveilles qui nous édi
fient ; merveilles capables toutes
feules de convaincre l'Univers ,
que la Grace n'est pas moins forte
dans ces derniers temps que dans
les premiers fecles ; que la voix
du Sauveur du monde n'eft pas
moins puiſſante pour le faire re.
gner fur le coeur des Rois , qu'elle
l'eftoit autrefois pour luy attirer
des Difciples , & que cette même
Cij
28 MERCURE
Jageffe qui a fauvé le monde par
laneantiffement d'un Dieu , vou
dra peut- eftre convertir les
cheurs de ce fiecle par les humi.
liations d'un des plus grands Rois
de la Terre.
pe.
Les
Nous n'avions pas compris
cet adorable deffein de voftre Pro .
vidence , ô mon Dieu , dans ces
jours d'affliction & de trouble ,
dont nous ne pouvons rappeller le
fouvenir fans amertume.
confeils de vostre fageffe nous
eftoient alors inconnus . Nous ne
fçavions pas que vous ne permettiez
le triomphe de l'iniquité chez
nos voisins , que pour expofer plus
GALANT. 29
long temps à nosyeux , les deux
plus puiffans modeles d'une juftice
confommée , & d'uns charitefans
borne. Vous avez voulu qu'un
peuple , toûjours aussi fidelle à
voftre culte , qu'à fon Prince ,
euft le precieux avantage d'eftre
confirmé dans la foy, & inftruir
dans la juftice par les plus nobles
exemples que voftre Grace ait ja.
mais donnez à fon Eglife . Si ces
malheureufes Villes , plus femblables
à Tyr & à Sidon par leur
aveuglement que par leur opulen
ce , fi ces malheureufes Villes ,
dis - je , pouvoient voir les prodiges
de religion qui éclatent à
C iij
30 MERCURE
nos yeux , peut- eftre que couvertes
de fac & de cendre , elles
feroient une penitence proportionnée
à nos defirs , & à leurs cri .
mes. Ne permettez pas , ô mon
Dieu , qu'aprés avoir eu la triſte
gloire de reparer leurs excés par
nos hommages , nous manquions
d'imiter une pieté fi touchante,&
fi refpectable.
Ne nous refufez pas la
folation de voir l'accomplissement
de la promeffe que vous avez
faite à l'homme jufte , qui ne
cherche qu'à vous plaire , &qui
fe repofe fur vous de toutes chofes.
Non dabit in æternum AluconGALANT:
31
Atuationem jufto . Repandez
fur cette grande Princeffe , donc
les vertusjettent un nouvel éclat
au milieu des nuages qui l'envi ·
ronnent ; repandezfur cette vertueufe
Princeffe les confolations
abondantes dont elle ſe rend cha ,
que jour plus digne. Faites en.
fin, ô mon Dieu , que cet aimable
Joſeph qui a pu faire des ja¿
loux avant que de naiftre , quia
efté perfecuté dés qu'il a commen
cé de vivre , foit un jour obeï¸
cheri , respecté d'une Nation ,
encore plus portée à revenir de
fes égaremens , qu'à y tomber, equi
ne pourra que fe laiſſer at,
C iiij
32 MERCURE
tendrir à tant de charmes , &
qu'aprés avoir fait diftribuer le
pain de vie à des freres reconci
liez, & à des peuples rentrez
dans leurs devoirs , ilfoit reconnu
pour le Sauveur de l'Egypte , &
pour la confolation d Ifraël . C'est
de toutes les graces temporelles celle
que nous defirons avec plus de ferveur
, que nous esperons avec plus
dejustice , que nous vous demandons
avec plus de confiance ; mais
avec toute la refignation dont ces
grands Princes nous donnent un
fi bel exemple, & dont vousfeul ,
mon Dieu,pouvez eftre la digne
recompenfe dans l'Eternité.
ô
:
GALANT. 33
Voicy ce que M ' de la Fé
vrerie a répondu à M¹ l'Abbé
des Sines , Curé de Valbonne,
dontje vous envoyay la Lettre
il y a deux mois.
SUR LA QUESTION
du Siecle futur.
E dix-feptiéme Siecle ;
Monfieur , fera fini , &
LE
nous ferons dans le dix - huitiéme
, avant que la queſtion
foit décidée , il faut encore
que toute cette année qui eſt
en conteftation , fe paffe en
diſpute. On a beau crier qu'on
34 MERCURE
eft las & rebatu , chaque Parti
veut vaincre , & nul des deux
ne veut ceder . Pour moy, j'avois
mis les armes bas , &
m'eſtois rangé du nombre des
Spectateurs , aprés avoir couru
deux fois la lice; & voila qu'on
me rappelle de la barriere , &
qu'on m'y fait rentrer tout de
nouveau ; mais vous me prefentez
la lance de fi bonne
grace qu'il n'y a pas moyen
de vous refuſer. C'eſt à dire ,
Monfieur , que voſtre honne.
fteté m'oblige de répondre
à l'objection que vous me
faites , malgré la réfolution
GALANT.
53
que j'avois priſe de ne plus
écrire fur cette matiere .
Je fuis bien faché , Mon :
fieur, du fcrupule que j'ay fair
naiſtre dans l'ame timorée du
Juge de la Grande Chambre
du Parlement de ... Mais ce
grand Chambrier , digne de
l'Areopage , a la confcience
bien tendre , & n'a pas fait
une ferieuſe reflexion fur le
jugement qu'il a donné , & fur
ce que j'ay dit le mois de Mars
dernier , dans mes fentimens
touchant la queſtion du Siecie
; car dans l'exemple que
vous rapportez , & qui a déja
26 MERCURE
efté propofé fur cette matiere ,
mais dépouillé des circonftan
ces dont vous l'avez embelli
, je veux dire , de la con
feffion fcrupuleuſe du grand
Chambrier , & de l'abfolution
que vous luy avez differée
dans cet exemple , dis je , il
n'y a point de doute que du
premier Janvier 1600. que le
Marquis d'Aubure acheta la
Terre de Troile de l'Eglife
Romaine , jufqu'au premier
Janvier 1700, que l'Eglife Romaine
voulut faire le recou
vrement de cette Terre , il y
acentans complers & revolus .
GALANT.
37
Il ne faut que compter par fes
doigts pour en eftre convaincu
. Ainfi la preſcription eft
entiere , & le jugement bien
donné. De plus ,
commentayje
caufé le remors de confcience
de ce bon Juge ? J'ay dit
qu'un Siecle eft composé de
cent ans complets & révolus ,
pourquoy ne voudrois je pas
que cent ans complets & revolus
fuffent un Siecle ? Je ne
fuis pas capable d'une pareille
contradiction . Mais ce travers
ne vient pas de moy , il vient
de voſtre hypotheſe , qui change
tout à fait la nature de la
38 MERCURE
queſtion : car il ne s'agit pas
de fçavoir combien il faut
d'années pour faire un Siecle ;
mais quand le Siecle commence
, & quand il finit ; fi
nous fommes encore dans le
dix feptiéme , ou fi nous fommes
entrez dans le dix.hui
tiéme.
L'Epoque du Contrat du
Marquis d'Aubure , eft le premier
de Janvier 1600. & l'Epoque
du dix-feptiéme Siecle
eft le premier de Janvier 1601 .
Ainfi il y a une année à dire ly
de voftre calcul au mien , &
vous n'expliquerez jamais par
GALANT. 39
cet exemple la queſtion du
Siecle. Je demeure d'accord
qu'il ne faut pas plus de
temps pour remplir un Sie
cle , qu'il en faut pour remplir
une preſcription de cent ans ;
mais la maniere de compter
une preſcription , ou de compter
le Siecle , eft bien differente;
& voicy tout le miſtere
de la
Chronologie . On peut
compter les années
celles qui font écoulées , ou
par celles qui s'écoulent actuellement.
On compte par
les années écoulées l'âge d'un
homme, la date d'un Contrat;
ou
par
40 MERCURE
mais on compte le Siecle par
les années qui s'écoulent actuellement,
comme on com
pte les jours , les femaines , les
mois. On n'attend point que
la premiere année d'un Siecle
foit écoulée pour compter un;
on applique l'anité depuis le
commencement juſqu'à la fin
de la premiere année, qui n'eſt
cenfée achevée & finie qu'au
31. Decembre. Par confequent
lors que l'on compte 1700. on
veut dire feulement que la
1700. année eft commencée.
Voilà, Monfieur, toute l'équivoque
, qui eſtant levée par
GALANT. 41
cette diftinction , toute la dif
ficulté s'évanoüit. C'eſt ce que
jay dit plus au long dans mes
fentimens fur le Siecle futur,
que je fouhaiterois que vous
euffiez lûs avec plus d'attention
..
L'exemple de la preſcription
de cent ans n'eft donc pas ,
comme vous voyez , un exemple
démonſtratif. Il eſt vray
que la preſcription quiacom
mencé au premier Janvier
1600. eft acquife au premier
de Janvier 1700. mais la confequence
n'eft pas jufte , donc
le dix-feptiéme fiecle eft fini,
Aouſt 1709.
D
42 MERCURE
& revolu au premier Janvier
1700. car vous ne fongez pas
que vous prenez la derniere
année du feiziéme fiécle toute
entiere pour fournir les cent
ans de preſcription . Arreſtez ,
vous plûroft à l'exemple du
grand Jubilé qui a commencé
au premier Janvier de cette
année 1700. Il decide la
difpute , car le Jubilė ſe celebre
à la centiéme année , de
mefme que l'année Sabatique
des Juifs à la feptiéme
année qui le compte du premier
jour jufqu'au dernier.
C'eft la centiéme toute enGALANT.
43
tiere à Rome , comme c'e
ftoit la feptième chez les Juifs.
pendant tout le cours de l'année.
Voilà , Monfieur , tout ce
que ceux dont je tiens l'opinion
vous peuvent dire fur
cette matiere , & qui trancheplus
net la difficulté . Mais
que fait tout cela à M' le.
Grand Chambrier ? Il a toujours
devant luy cent ans bien
comptez, il ne rifque rien dans
le jugement qu'il a prononcé
fur la
prefcription_contre
l'Eglife Romaine.
luy promptement l'abfolution
Donnezz
Dij
44 MERCURE
qu'il vous demande ; & ne le
laiffez pas languir davantage
dans une fi grande perplexité.
Vous pouvez feulle délier de
fes liens imaginaires , & rom .
pre des noeuds que vous avez
formez à plaifir ; car enfin ,
Monfieur , je fçay un peu dé
mêler la fiction , de la verité.
Quoi qu'il en foit , pour ne
retarder pas plus long - temps
cette fufpenfion , j'acheve ma
Lettre aprés avoir fait encore
quelques remarques fur la voftre.
Vous convenez avec moy
que pour fuivre le party que
GALANT.
4
jay pris , les Notaires de
vroient marquer les chofes
par des termes Cardinaux ;
mais vous ajoûtez qu'on a
contre moy un ufage immemorial
des termes Ordinaux.
Si ce n'eft pas là une faute
d'impreffion qui a mis Ordi
naux pour Cardinaux , je ne
vous entens point , & je tire
avantage de cette contradi
ction .
L'Epoque du fiecle eft ar
bitraire comme l'Epoque
des luftres , & le fiecle eftant
fondé fur les luftres , j'en ay
parlé naturellement quand
46 MERCURE
jay rapporté l'établiſſement
du fiecle , & la ceremonie des
Jeux Seculaires chez les Romains,
qui ont donné le nom
de fiecle à cette grande Epo .
quede cent ans, comme ils ont
donné le nom de luftre aux
petites Epoques de cinq ans
dont il eft compofe
.
Le terme de cent pour le
fiecle , ne fait pas ce que le
Dimanche fait pour la ſemais
ne , qui felon vous la commence
& la finit en mêmetemps
; ce que vous prouvez
par les Bulles du Jubilé où
l'on trouve toujours trois DiGALANT.
47
manches dans les deux Semaines
marquées pour le gagner.
Le rapport qu'il y a eft
tout contraire à ce que vous
en voulez inferer. Le terme
de cent finit le fiecle comme
le Dimanche finit la femaine,
mais dans quelque fupputation
que ce foit , ny l'un ny
l'autre n'ont jamais l'avanta
ge de rien commencer. La
Ceremonie du Jubilé dure
pendant deux femaines , c'eſt
à dire , quatorze jours com .
plets & revolus . Si vous y en
trouvez quinze , & trois Dimanches
dans ces deux fe
48 MERCURE
maines , vous avez dû remar
quer que le premier Dimanche
n'eft à rien compté, parce
que l'ouverture du Jubile' ne
fe fait que le foir , & qu'il ne
commence qu'aprés Soleil
couché. Aiofi le lundi eft le
premier jour du Jubilé , &
non pas le Dimanche , qui ne
commence jamais la femaine
chez les Chreftiens depuis
qu'ils l'ont choifi pour le jour
de repos
au lieu du Sabat.
des Juifs. Vous ajoutez qu'on
peut auffi bien finir la dernie
re oeuvre pour gagner le Ju ,
bilé , le premier Dimanche
que
GALANT.
49
que
le dernier , comment cela
fe peut il faire , puis qu'on
n'a pas encore fatisfait à aucune
des conditions requifes
pour cela par la Bulle ; & que
ce premier Dimanche n'eſt
pas du Jubilé ? Mais ce n'eſt
pas à moy à vous parler de ces
fortes de chofes qui font du
Miniſtere d'un Curé , & que
vous devez fçavoir parfaitement.
Je vous prie auffi de
croire que j'ay pour vous tout
le refpect imaginable , & que
j'ay reçû voſtre critique en
galant homme qui ne cher.
che qu'à s'inftruire , & qui ne
Aouſt 1700 .
E
L
So MERCURE
trouve point mauvais qu'on
foit d'un autre fentiment que
le fien. Je croy que vous recevrez
de même cette réponfe
qui vous marquera mon
obeïſſance , & la confideration
avec laquelle , je ſuis,
Voftre, &c.
Aprés cette Lettre en Profe
de M' de la Févrerie, vous vou
drez bien voir une Epiſtre en
Vers que M' Aliſon , dont je
vous ay déja envoyé plufieurs
Ouvrages , a faite à la priere
'd'une Dame de ſes Amies.
GALANT.
55
SUR L'ABSENCE.
Damon , quelle eft voftre indolence
?
Vous fçavezque dans ce fejour
Je ne fais que languir & la nuit &
le jour
Depuis voftre cruelle abfence ;
Cependant de mes feux la tendre
violence
Jaurois avancer d'un jour votre
retour.
Non, ce n'eftpas ainfi qu'on aime:
Uncoeur vraiment atteint , & qui fe
voit heureux
Doit fe faire un plaifir extreme
De toutfacrifier àſesfeux amoureux.
L'abfence de quelques journees
Paroift un fiecle aux fidelles Amans,
E ij
52 MERCURE
Et les plus cours momens
Sontpour eux des années.
Ah!fi vos yeux me trouvoient tant
d'appas ,
Me feriez-vous fouffrir de fi rudes
allarmes
,
Etpourriez- vous trouver des charmes
Dans des lieux où je nefuis pas ?
Depuis votre départ je foupire fans
ceffe
En vainpourfoulager la douleur qui
me preffe ,
Ferre dans ces rians cofteaux,
Rien ne peut adoucir mes maux;
Le murmure des eaux redouble ma
trifteffe ,
Et le chant des Oiseaux
Irrite ma tendreffe.
Quoy!tandis que dans nos vallons
Errante & vagabonde ,
GALANT:
53
Je faisgloirepour vous d'oublier tout
le monde
>
Pouvez- vous me livrer à des tourmensfi
longs ?
Qu'eft devenu letemps, où lain de ma
prefence
Voftre coeur toujours languiffoit,
Ne pouvantfupporter quelques heures
d'abfence
Que le fommeil nous raviffoit?
Le fouvenir d'une flame fi pure
Ne doit-il pas à tous momens
Redoubler vos empreffemens ?
Helas! cruel Amant , que faut- il
qu j'augure ,
Si vous me livrez fi longtemps
Aux peines que j'endure ?
Un coeur bien enflâmé peut-il perdre
un inftant
Loin du tendre objet qu'il adore ?
E iij.
54 MERCURE
Si vous m'aimez toujours , pourquoy
tardez- vous tant ?
Ah! revenez, Damon, mais revenez
conftant ,
Et s'ilfe peut , plus amoureux encore.
Vous trouverez icy un Ma
drigal, quia efté envoyé à Mademoiſelle
D. par M' Dader ,
le jour de la Fefte de Sainte
Madeleine , dont elle porte
le nom .
I Ris
Ris , de tous les coeurs vous triomphezfans
peine,
Et vos charmes font icy -bas
Autant de bruit que Madeleine
Enfitjadis parfes apas.
GALANT: 55
Vos traits font de fes traits une imagefidelle
;
L'Univers vous trouve auſſi belle,
dire tout en deux mots
Et
pour
Vons avezfes vertusfans avoir fes
défauts.
Voicy ce que M¹ de Vera
tron , que l'on a qualifié d'Ab
bé mal à propos dans ma Let
tre du mois paffé , a écrit le
même jour à l'illuftre Mademoiſelle
de Scudery, qui porte
auffi le nom de Madeleine.
Vous fçavez qu'il eft de l'Academie
Royale d'Arles , & de
celle des Ricovrati de Pa
douë.
E iiij
56 MERCURE
A MADEMOISELLE
DE SCUDERY.
MADEA
ADEMOISELLE,
Les plus belles fleurs de
nos Jardins font infiniment
au deffous de celles que vous
cueillez tous les jours fur le
Parnaffe , & je croirois faire
peu d'honneur à voſtre Feſte ,
fi je vous envoyois un Bouquet
qui ne vinſt pas d'un fejour
qui vous eft fi cher , &
qu'on peut appeller avec juftice
voftre fejour natal. Vous
GALANT.
$7
penſez peut- eſtre que je vais
vous prefenter des Vers de ma
façon. Ma Mufe n'eſt pas fi
hardie , elle baiſſe le pavillon
devant le voftre , & c'est tout
autre prefent que je veux vous
faire. Jofe méme affurer qu'il
cft digne de vous , c'eſt beaucoup
dire , Mademoiselle . Cependant
je me flate que tout le
monde en conviendra , quand
on fçaura que c'eft voftre Portrait.
En effet , rien n'eft plus
digne, ou pour parler plus jufte,
rien n'eft digne de vous que
vous- même , & mon preſent
n'auroit point de prix , fi la
18 MERCURE
copic approchoit de l'original,
Je n'ay garde de le croire ,
quoy que ce Portrait foit l'ou
vrage d'une des plus habiles
mains de noftre fiècle.
Si l'Etrennc pour vous n'est par
affez jolie ,
C'est pour tout autre un vray
regal,
Que de voir dans une copie
Un fiparfait original.
J'avoue avec tout le monde ,
Mademoiſelle , que vous n'avez
pas beſoin du fecours de
l'art pour immortaliſer voſtres
nom ,
GALANT . 59
Voflre Profe vos Vers , vos vertus
, voſtre coeur
Vous donnent un grand nom ;
qu'au Parnaffe on revere;
Si cenom n'eftoit pas immortelpar
le Frere ,
Il le deviendroit par la Soeur;
le Ouy , Mademoiſelle
,
fceau de l'Immortalité
vous
eft acquis à tous les deux , ſelon
l'admirable
expreffion
de
feu M' de Gomberville
, dans
fa Doctrine
des Moeurs .
Mufes, que vos facrez mifteres
Changent le deftin des_Mortels
!
60 MERCURE
Que ceux qu'un beau defir confa
cre à vos Autels
Portent de puiſſans caracteres t
Leur nom a plus d'éclat que le
flambeau des Cieux
Le Temps rompt pour leur plaire
fa faux&fes ailes ,
Et quand ils ont quitté leurs dépouilles
mortelles ,
La gloire en fait autant de
Dieux.
Par les mêmes raifons qu'
on donne aux Mufes le nom
de Filles
Immortelles , vous,
Mademoiselle , qui en eftes la
dixiéme , & qui portez celuy
de Sapho , vous devez avoir
GALANT. 61
part à leur immortalité , com
me vous en avez à leur gloire.
Celle du Roy vous doit defor
mais occuper uniquement.
Quipeut chanter LOUIS ? Qui
peut lefaire mieux
Que celle que l'on croit avoir Pho
bus
pour
Pere
,
Et Mnemofine pour fa Mere ,
Et qui fçait auffibien le langage
des Dieux,
Que le pouvoient fçavoir Virgile,
Horace ,Homere ?
Tout cela me perfuade que le
Public me fera fort obligé du
foin que j'aypris de faire graver
celle qui fait l'admiration
...
62 MERCURE
de noſtre âge , & je me flate
d'une agreable idée , qui n'eſt
pas une chimere , que la Pofterité
m'aura auffi beaucoup
d'obligation d'un pareil foin .
NosNeveuxferont tous charmez
de vos Ecrits ,
Les uns vous verront en peinture
,
D'autres vous verront en graª
veure ,
Et vous fatisferez leursyeux O
leurs efprits.
Le Sieur Bonnart l'aifne , qui
aeu le premier l'avantage d'a
voir gravé voftre Portrait , a
auffi gravé au bas les quatre
GALANT. 63
Vers , que j'ay faits à voftre
gloire , & où affurément je ne
fuis pas flateur,
Si Sapho chez les Grecs ne trouvant
point d'égale ,
Charma tous les efprits & ravit
tous les coeurs
La France en Scudery luy donne,
une Rivale ,
Quiluy peut enlever bien des Admirateurs.
Je fuis de ce grand nombre ,
Mademoiſelle ; mais enfin ,
n'ay- je pas ſujet de me plain,
dre de votre filence ? En un
mot , ce que j'ay dit de vous
dans ma nouvelle Pandore , la
64 MERCURE
place diftinguée que je vous y
ay donnée parmy les Femmes
Illustres du Siecle de Louis le
Grand ; & ce que je dis & fais
aujourd'huy pour vous plaire,
merite bien un petit remerciement
de vôtrePlume éloquente
, & un peu de part à l'honneur
de voſtre ſouvenir , car
vous avez oublié celuy qui ne
vous oubliera jamais , & qui
fera toujours avec le même
reſpect Voftre , & c.
Mademoiſelle de Scudery
répondit à cette_galanterie
par une autre de fon eſprit ,
qui eft toujours le même. Il y
GALANT. 65
avoit pour ſuſcription .
Réponse à M de Vertron ,
,,Hiftoriographe du Roy ,
„,&c. fur les Vers qu'il a faits
au bas du Portrait qu'il
39
و د ,,m'aenvoyépourBou-
», quet.
Vertron, vous meflatezd'une telle
maniere
,
Que j'en rougis de honte , au lieu
d'en eftre fiere.
Pour faire mon Portrait , fans
perdre voftre temps;
Ilfaudroit mepeindre à vingt
ans.
Voila , genereux Vertron ;
Soust
1700.
E
66 MERCURE
ce que je puis répondre aux
Vers qui font au bas de l'inge
nieux Portrait que vous m'avez
donné , mais pour l'obligeante
& agreable Proſe , &
les Vers qui l'accompagnent
.
Vertron , netrouvez pas étrange
Si je n'accepte au plus qu'une unique
loüange.
Fay le coeur tendre & bon , fans
nulle vanité ,
Qui ne manque jamais à qui l'a
merité.
Croyezdonc , s'il vous plaist ,fans
nulle défiance ,
Quev ue vous pouvez compterfur ma
reconnoiffance,
GALANT, 67
Et qu'elle durera toujours ,
Jufques à la fin de mes iours.
Voila , Monfieur , ce qu'un
grand rhume me permet de
répondre à tant de belles chofes
, que vous me faites l'honneur
de m'écrire. Je les montreray
avec le Portrait , à des
Perfonnes , dont les louanges
valent mieux que les miennes.
Je fuis , Monfieur , avec toute
l'eftimé que vous meritez , vo
Are , &c .
Fij
68 MERCURE
IMPROMPTU
DE M DE VERTRON
V
A l'Illuftre Mademoiſelle
DE SCUDERY.
Oicy de ma Sapho le noble
caractere
;
Avec ungrandgenie elle eft hum .
ble,fincere ,
Obligeante , & toujours penſe ce
qu'elle écrit.
C'est là le bel accord du coeur &
de l'esprit.
Le même M de Vertron
luy envoya dans l'Octave de
GALANT. 69
de Sainte Madeleine , la Lettre
& les Vers qui fuivent.
MADEMOISELLE ,
Pluſieurs Dames de qualité ,
d'efprit & de merite , qui me
font l'honneur d'eftre de mes
Amies , ont exigé de moy
commeProtecteur du beau Sexe,
de m'affocier avec elles à differentes
Lotteries , & d'y faire
remplir leurs numero de leurs
Anagrammes. Quelque ingrats
que foient pour l'ordi
naire ces petits Ouvrages , j'ay
anagrammatifé toutes mes illuftres
Affociées , foit Muſes,
70 MERCURE
Amazones , Veſtales , ou Graces.
Je fuis nommé par les premieres
leur Apollon ; par les fecondes
, leur Roy ; par les troifiémes
, leur Gardiens par les dernieres
en nombre , mais qui
font les premieres en beauté,
le nouveau Paris . Celles.cy font
auffi affociées à la Lotterie de
Troye , où j'ay une belle Helene,
& de charmantes Princeffes
, tant Grecques que
Troyennes. J'ay choifi la Lot
terie de Dijon , Ville fertile en
beaux efprits , pour y faire une
efpece de Parnaffe . Je n'ay
ofé, Mademoiſelle, vous pro
GALANT. 71
pofer cette affociation avec
toutes ces Perfonnes choifies ,
qui vous honorent , & qui
meritent toutes voftre eftime,
par la crainte du refus , & d'un
fort contraire à mes inten
tions , vos interefts m'eftant
auffi chers que voſtre gloire
& voftre fanté , de laquelle je
vous demande de fûres nouvelles
. Enfin , mon incomparable
Sapho , quoy que vous
ne foyez d'aucune de ces affociations
, je n'ay pas laiffé de
faire vostre Anagramme . Je
vous fupplie de m'en dire voftre
fentiment , & de la rece
72 MERCURE
voir comme un nouveau Bou
quet de fleurs immortelles
,.
que prend la liberté de vous
envoyer celuy qui a efté , &
qui fera toute fa vie , Voſtre ,
& c.
MAGDELEINE DE SCUDERY
ANAGRAMME.
DIGNE MESSAGERE DU CIEL
Non , ce n'est pas icy que tu
pris la naiffance ,
Le Ciel ne t'a mise en ces lieux,
Que comme un gage précieux ,
De l'amour qu'il porte à la
France,
Ef
GALANT.
73
Est il rien icy bas de plus beau , de
plus doux,
Que ces riches trefors que tu répans
fur nous ,
Soit par les Vers, foit par la
Profe ?
Digne Meffagere du Ciel ,
Tu poffedesfur toute chofe,
Et la beauté des fleurs , la douceur
du miel.
M' de Vertron envoya dans
le même temps à fes illuftres
Soeurs en Apollon Ricovrato ,
leurs Lettres patentes d'Academiciennes
. Ce font Madame
la Comteffe d'Aulnoy; мadame
le Camus , Veuve du
Aouſt 1700.
G
74 MERCURE
Confeiller d'Etat ; madame la
Comteffe de Murat ; Madame
la Prefidente de Bretonvilliers la
Doüairiere , Mademoiſelle de
la Force; Mademoiſelle Cheron ,
qui eft auffi de l'Academie
Royale de Peinture ; Made.
moifelle des Houlieres , & Mamoiſelle
Bernard , de Rouen .
Leurs Patentes eftoient accompagnées
d'un compliment
pour chacune , & toutes
ces Dames illuftres en ont
envoyé un à ce galant Academicien
, fi zelé pour leur gloi.
re , avec leurs remercîmens
pour Meffieurs les Ricovrati ,
GALANT. 75
à qui il doit les envoyer incel
famment tous enſemble , pour
eftre lûs publiquement dans
cette celebre Academie, avec
toutes les ceremonies Italien .
nes. Les Dames dont je vous
parle , font avec Madame de
Saliez , Viguiere d'Alby , le
nombre des neuf Mufes. Je
vous envoye de nouvelles productions
de cette derniere ,
qu'elle a adreffées à M' de
Vertron. Ce font des traductions
d'Anacréon , l'un des
plus difficiles Poëtes Grecs.
Gijj
76 MERCURE
ODE XL.
I Amour voulant cueillir des
fleurs,
Ne s'apperçutpas qu'une Abeille
Dormoit dans cesfleurs , il l'éveil
le ;
Elle le pique au doigt , luy fait verfer
des pleurs.
Il s'agite , ilfe defefpere ,
Et courant fe jetter dans les bras de
Sa Mere ,
,, Fe meurs , dit-il, je fuis perdu ,
,, Un Serpent aile m'a mordu ,
Etdepuisj'endure fans ceffe .
Mon Fils , luy répond la Déeffe,
5, Fuge, fi l'aiguillon d'un petit animal
,
و د
و د
??
Te faitfouffrirunfigrand mal,
Quelles douleurs,quelles tristeßes
GALANT.
77
,, Doivent fouffrir ceux que th
bleffes.
AUx
ODE X L V.,
Ux forges de Lemnos l'Epoux de
Citherée
Faifoit des traits d'acierpour en ar
mer l'Amour.
La charmante Deeffe en tous lieux
reverée ,
Les trempoit dans du miel ; Cupidon
à fon tour
Parmy cette douceur mefloit de l'amertume
,
Lors qu'un jour le Dieu Mars, plus
fierque de coutume ,
Revenant du combat, s'arrefte dans
ce lieu.
Son javelot eftoit d'un poids extre
me.
Giij
78 MERCURE
Que tes traits fon legers , dit-il ,
à l'Amour même !
Celuy- cy peſe affez , répondle pe◄
tit Dieu ,
Tenez - le , Mars le prend , Cypris
fe met à rire
Le Dieu de la guerre foupire ,
Ah ! qu'il pefe , dit - il , prens - le,
tu m'as furpris .
Vraiment , dit Cupidon , le garde
qui l'a pris.
Mr Moreau de Mautour , qui
en tant d'occafions a marqué
l'estime qu'il avoit pour Mademoiſelle
de Scudery , ne l'oublia.
pas le jour de fa Feſte . Ce Madrigal
qu'il luy envoya tint lieu
de Bouquet .
Q Ve les Amans verfez dans les
2 tendres mifteres.
GALANT. 79
Pour confacrer les noms & d'Aminte
& d'Iris ,
Leur offrent des oeillets , des rofes &
des lis ;
Ces fleurs ne font que paffageres.
Mais celles que produit , par les
foins d'Apollon,
Ou le docte Parnaße , ou le facre
Vallon ,
Sont d'agreables fleurs de durée immortelle
,
Qu'on deftine à Sapho pour celebrer
fon nom ,
Et qui feules font dignes d'elle .
Les paroles que vous allez lire
, ont efté miſes en Air par un
fort habile Muficien ,
Giiij
80 MERCURE
I
AIR NOUVEAU.
Ris oubliant fa rigueur,
Dans un fonge a flaté mon amoureuse
ardeur.
Amour , que l'Univers révere
Faut- il
que
›
le fommeil foit plus
puillant que toy ?
Ne fçaurois- tu faire pour moy
Ce que le fommeil a pu faire?
Les Nouvelles publiques
vous doivent avoir appris la
mort du Doge de Venife , arrivée
le 5. du mois paffé , aprés
une attaque d'Apoplexie, dans.
fa foixante & douziéme an.
née. Il s'appelloit Silveftre
Vallier , & avoit efté élevé il
GALANT. 8i
a fix ans & quelques mois à
cette dignité , par les fuffrages
de la Republique' , à laquelle
il a laiffé cinquante mille Ducats
, & d'autres fommes à di
vers particuliers. Le 6. on por
ta fon corps dans l'Eglife de
Saint Jean & de Saint Paul ,
où il avoit choiſi ſa fepulture ,
& il y fut enterré avec les ce
remonies ordinaires.. Le Gen.
tilhomme du Doge ayant eſté
le 9. au Senat , il y donna part
de cette mort avec les forma.
litez que l'on a coutume d'ob
ferver , & auffi - toft on la publia
par le fon de tontes les
82 MERCURE
Cloches de la Ville . Le Sceau
où eftoit fon nom fut rompu ,
& l'interregne commença . En
même temps , la Statue ou Repreſentation
fut exposée , &
l'apréfdînée on la
la porta dans
une autre Salle . Elle y demeura
pendant trois jours fur un Catafalque
fort élevé. Le 10. le
grand Confeil s'affembla , &
on élut les Correcteurs & Inquifiteurs
d'Etat , pour exami
net s'il s'eftoit gliffé quelques
abus durant fon Gouvernement.
Si - toft qu'ils furent
élus , ils prirenc poffeffion du
Palais , & firent fçavoir par
GALANT. 83
des Placards imprimez , le lieu
& lesjours aufquels ils s'affembleroient
, pour entendre &
recevoir les avis de tous ceux
qui auroient à faire quelques
propofitions pour le bien pu
blic. Des dépêches furent envoyées
ce même jour à tous les
Miniftres de la Republique
dans les Pays Etrangers , afin
qu'ils y fiffent part de la mort
du Doge , pour l'ame duquel
il fut ordonné que l'on celebreroit
tous les ans dans
l'Eglife de Saint Marc une
Meffe folemnelle , à la
quelle tous les Miniftres E84
MERCURE
trangers feroient invitez , en
reconnoiffance de la bonne sz
fage conduite qu'il avoit te
nue dans tout le temps qu'il
avoit jouy du Gouvernement.
On expedia auffi des dépêches
à tous les Provediteurs des
Pays de Terre-ferme , qui eurent
ordre de redoubler leur
vigilance dans l'exercice de
leurs Charges , & de renforcer
la garde des Places qui leur
eftoient confiées . Le 12. jour
choiſi pour les Funerailles du
feu Doge , elles fe firent avec
beaucoup de magnificence.
Huit Capitaines de Vaiffeau
GALANT. 85
portoient le Cercueil où eftoit
fon Effigie. Ce Cercueil eftoit
précedé par toutes les Bannieres
& par le Clergé des Paroiffes
de la Ville , par les
Congregations des Hôpitaux ,
& autres lieux pieux , & part
tout le Clergé Seculier ; par le
Primicier & les Chanoines de
Saint Marc , avec la мufique
de la Chapelle. Enfuite parurent
les Ecuyers du defunt
Doge en habits de deüil , &
quelques Nobles en robes
rouges. La Seigneurie avec le
Vice Doge & le Chancelier ,
accompagna le Nonce du Pa86
MERCURE
pe , feulement jufques à l'Eſcalier
des Geans, aprés quoy elle
s'en retourna. Le Nonce marcha
à coté du Seigneur Gio .
vanni Delphino , Parent le
plus proche , qui eftoit veſtu
de deüil , & fuivi d'un grand
nombre d'autres Parens , auffi
en habits de deüil. Ce fut dans
cet ordre que le Convoy mar.
cha jufqu'à l'Eglife de Saint
Jean & de Saint Paul, Le Cercueil
y fut placé fur un Maufolée
fuperbes & le Pere Caro,
de l'Ordre des Sommaſques ,
qui prononça l'Oraiſon Funcbre
, receut un applaudiffe
GALANT. 87
ment general . Aprés que cette
fonction funebre eut efté remplie
, le Grand Conſeil s'affembla
, pour faire choix de quarante
& un Nobles , qui devoient
élire un nouveau Doge.
Ils entrerent pour cela
dans une chambre , dont on
ferma les portes & les feneftres.
Les Procurateurs Dona ,
Barbarigo & Diedo , & le Seigneur
Aluife Mocenigo , furent
ceux qui emporterent le
plus de fuffrages . L'Election
demeura indécife jufqu'au 16.
que le Procurateur Dona , qui
avoit cinq voix, y renonça en
*
88 MERCURE
faveur du Seigneur Moceni.
go , qui fut élu auffitoft d'un
confentement unanime. Une
action fi genereuſe luy attira
de grandes loüanges . Le nou
veau Doge fut d'abord conduit
au Palais , où ayant efté
placé fur le Trône , il jura en
prefence de tous ceux qui l'avoient
élu , qu'il obferveroit
les Loix tres exactement. On
le conduifit enfuite à fon appartement
, & les Gardes que
l'on avoit miſes au Palais , fe
retirerent . On publia la nouvelle
de fon élection au fon
de toutes les Cloches , des
GALANT: 89
Trompettes & des Tambours,
& elle fut receuë dans toute
la Ville avec de fort grandes
démonſtrations de joye . Le 17.
il fut couronné avec toutes les
ceremonies qui s'observent
dans une pareille occafion , &
lé Senat donna part le même.
jour de cetteElection à tous les
Princes Etrangers , & aux Miniftres
de la Republique . Le
18. le Doge accompagné du
Senat , des quarante & un Ele-
Ateurs & de fes Parens , tous
en robes rouges , alla rendre
graces à Dieu de fon exaltation
dans l'Eglife de S. Marc ,
Aoust 1790. H
90 MERCURE
où il affifta à la grande Meffe
& au Te Deum
qui
fut
chanté
par
la Mufique
. Les trois
jours
fuivans
il y eut
un grand
Feu
d'artifice
dans
la Place
de Saint
Marc
, des Illuminations
, & d'autres
réjoüiffances
par
toute
la Ville
. On
tint
toujours
le Palais
ouvert
, & illuminé
la nuit
, & l'on donna
des rafraîchiffemens
de
toutes
fortes
aux
Mafques
& aux
Dames
, dont
le concours
fut
tres
grand
. Le
Doge
fit diftribuer
beaucoup
d'aumônes
, & on ne ceffa
preſque
point
de jetter
des
pieces
d'ar
GALANT.
gent au Peuple. Il alla pour la
premiere fois au Grand Confeil
le 22. reveftu de fes habits
de ceremonie. Là s'eftant affis
dans fon Trône, il fit felon la
coutume , un fort beau Dif.
cours , pour remercier l'Af
femblée du choix qu'elle avoit
bien voulu faire de fa perfonne.
L'Elegie qui fuit eft de M
Gally de Gaujac, de Niſmes,
ELEGIE.
AL'ombre d'un rocher couché près
d'un ruiffeau,
Hij
92 MERCURE
Je voyois mes moutons paiftre für un
cofteau.
Mille petits Oifeaux par leurs tendres
ramages
,
Faifoient de leurs amours retentir les
bocages ;
LeZephir exprimoit à Florefesdefirs,
L'air n'eftoit agité que par leurs doux
foupirs.
Les Bois eftoient pour lors dans toute
leurs parures
,
Le Printemps fuccedoit aux cruelles
froidures ;
Dans cet heureux fejour la Nature
fans art,
Dans toute fa beauté brilloit de chaque
part.
Enfin dans ce beau lieu rien n'eftoit
defirable ,
Le calme & le repos le rendoit plus
aimable
GALANT.
93
Les tendres Roffignols celebroient
t ourà tour
Leurs feux, & du Printemps l'agréableretour
;
Un ruißeau qui fuyoit à travers la
prairie >
Yflatoit des Amans la douce rêverie,
Etpar de longs détours revenant fur
fes pasi
Avoitpeine à quitter un lieu fiplein
d'apas .
Là les Chantres des airs, d'une ar ….
deur fans feconde ,
Mefloient leurs doux accens au murmure
de l'onde.
Les monts que l'on voyoit fe perdre
dans les Cieux,
Formoient un orifonpourle plaifir des
yeux i
Le Soleil commençoit du plus haut
des montagnes
,
94 MERCURE
De répandre fon orfur les riches cam
pagnes ,
Et la plaintive Echo par fa dolente
voix ,
De fes feux mépriſez ſe plaignoit
dans les bois.
Sur les prez émaillez de cent mille
fleuretes ,
Les Bergers accordoient leurs voix à
leurs Mufetes
,
Toutfe réjouiffoit de la beauté du:
jour, [ mantfejour.
Quand Corinne parutdans ce char-
Au moment qu'à mes yeux s'offrirent
tant de charmes
Je me fentis forcé de leur rendre les
armes ..
L'amourde toutes parts entra dedans
mon coeur,
Et la tranquillité fit place à la
Langueur.
2
GALANT.
95
Le Dieu qui fait aimer réfolut ma
défaite ,
Son Empire s'étend du Septre à la
Houlette:
Le plus fauvage lieu , la plus pompeufe
Cour [ l'amours
Eft foumise au pouvoir abfolu de
De ce divin enfant on ne peut fe défendres
D'un coeur le moinsfenfible , il enfait
uncoeur tendre,
Il triompha du mien , & ce fut de
vos yeux
Que ce Dieu fit partir le trait victo
rieux ,
Qui me tientaffervi dans l'amoureux:
empire ,
Et qui me faitfentir des Amans le
martire.
Depuis l'heureux moment que vous
euftes ma foy ,
96 MERCURE
De vous aimer toûjours je me fis une
loy... [ ture
Felaiffay mes moutons errer à l'avan-
Tant je fentois d'Amour la mortelle
bleffure.
Je voulus , mais trop tard , d'une
tremblante main ,
Tirer le traitfatal qui me perçoit le
fein.
Je crus , mais vainement , que les :
fombres Boccages ,
Que les Prez, les Ruiffeaux , & les :
épais ombrages ,
Calmeroient pour un temps la bar--
bare rigueur , •
Que ce Dieu trop cruel exercefurmon
coeur.
L'impitoyable Amour par voftre rude
abſenc" ,
Rebuoble de mes maux toute la violence
,
Le
GALANT . 97
Le chagrin devorant , qui fait que
tout me nuit ,
Au Camp comme à la Ville , en tous
lieux me pourfuit.
Je prefere auplaifir la trifte folitude ,
Où j'erre loin du bruit & de la multitude
,
Pour refver fans témoins au trefor
précieux ,
Que le Ciel épuifa quand il fit vos
beaux
yeux.
Là , fur un verdgazon auprés d'une
onde pure ,
Les pleurs que je répans expriment
ma torture ,
Et mes tris douloureux poußez aufond
des bois ,
Fontredire aux écho's voftre beau nom
cent fois.
Dans ce defert affreuxje raconte mes
peines ,
Aouſt
1700.
I
98 MERCURE
Aux Rochers , aux Foreſts , aux Val
lons , aux Fontaines ,
Ce font les feuls témoins de mes ten
dres ardeurs
Et les chers confidens de toutes mes
douleurs.
Fe leurs dis, Lieux facrez, folitaires
&fombres,
Redoublez , s'il fe peut, l'épaißeur de
vos ombres,>
Pour cacher à l'Amour un Amant
malheureux ,
Quifléchitfous le faix d'unfort trop
rigoureux.
Flottant à tout moment de l'espoir à
la crainte
Je fais gemir les airs par une vaine
plainte ;
Fe fuisplus agité que n'eft le Matelot,
Quand ilcraint deperirfur l'infidelle
flot
GALANT. 99
Mesyeux intimidez par l'horreur du
naufrage ,
Ne découvrentpartout que rochers &
qu'orage,
Et je tombe fans force aux pieds de
mon vainqueur ,
Qui par fes traits aigus perce mon
foible coeur.
C'est ainsi que parla dans l'excés
de fes peines ,
Le Berger Amintas expirant fous
fes chaifnes.
Sa voix entrecoupée au travers des
fanglots ,
Se fit faire un paffage en prononçant
ces mots.
O vous ! aimables lieux , où pritfon
.
,
origine [ Corinne
L'amour que je reffens pour la belle
Quand vous la reverrez contez- luy le
tourment ,
I ij
JOO MERCURE
Que vous voyezfouffrir auplus fidelle
Amant.
A ces mots prononcez, tout à coup la
lumiere
Difparut de fesyeux , & fermant la
paupiere ,
Roide , pâle & glacé , dans les bras
de la mort ,
Ilfinit fes tourmens &fon malheu
reuxfort.
Le S Guignard , Libraire ,
rue Saint Jacques , à l'Image S.
Jean , vient de donner au Public
un Livre excellent , qui a
pour titre Oeuvres pofthumes de
Mr le Chevalierde Meré. Il eſt
divifé en quatre petits Traitez
qui font de la vraye HonnefteGALANT.
for
té , de l'Eloquence & de l'En
tretien , de la Delicateffe dans
les chofes , & dans l'expreffion ,
& le Commerce du Monde .
Mr Nadal , qui a pris ſoin de
faire imprimer ce dernier Ouvrage,
dont il affurequ'il a reçu
le Manufcrit des mains de Ma
dame la Marquise de Seuret ,
Belle - Soeur de feu Mr le Chevalier
de Meré , a raifon de
dire qu'il en eft des Ouvrages
de l'esprit comme de la Peinture
, & qu'il y a une maniere
qui diftingue les maiſtres . En
effet , tout contribuë dans celuy
- cy à faire connoiſtre le
Liij
102 MERCURE
noble genie de fon Auteur , à
qui l'éducation , l'érudition ,
l'ufage du monde &de laCour,
donnoient un caractere tresoriginal
, ce qui paroiſt dans
tout ce qu'on a de luy , & fur
tout dans fes converſations.
avec Mr le Maréchal de Clérambault
, touchant l'éduca
tion d'un Prince né pour regner
, où il eft parlé de ces de
voirs d'où dépend la deſtinée
de tout un Peuple. Ce qu'il y
a eu d'admirable en luy , c'eſt
qu'eftant né dans un temps où
les belles Lettres eftoient negligées
, & où parmi les perGALANT.
103
fonnes de qualité , l'ignorance
eftoit devenue une des bienféances
de leur eftat , il s'eftoit
tiré par la fuperiorité de ſon
efprit , de cette foule de Jeunes
gens qui ne fongeoient
qu'à plaire ou à fe battre ; en
forte qu'il avoit partagé fes
premieres années entre le fervice
de fon Prince , & l'appli
cation aux études . Mr Nadal
a ajoûté aux Ouvrages pofthus
mes dont je viens de vous parler
, deux petits Traitez de fa
compofition , que vous ne
trouverez pas indignes d'eftre
à leur fuite. L'un contient des
-
I iiij
104 MERCURE
Reflexions fur l'Education...
d'un Enfant de Qualité, & l'autre
eft une Differtation fur la
Tragedie ancienne & nouvel
le. S'il a voulu tâter par là le
gouft du Public fur les productions
qui pourront luy
échaper , il doit travailler avec
confiance , puifqu'il feroit dif
ficile que le tour ingenieux
qu'il donne aux chofes qu'il
traite , ne pluft pas à tout le
monde.
J'ay à vous parler d'un autre
Livre nouveau , dont la lecture
doit faire plaifir dans la conjoncture
de cette année , où
GALANT. 105
tant de gens vont à Rome. Ce
font des Deſcriptions des plus
beaux Ouvrages , tant antiques
que modernes , qui depuis
tant de Siecles rendent
cette grande Ville ſi fameuſe .
On y va tous les jours des Pays
les plus éloignez , pour voir les
celebres Monumens dont elle
eft enrichie , & preſentement
fans fortir de chez vous ; vous
pouvez voir ces Ouvrages fi
vantez , par le moyen des defcriptions
que M ' l'Abbé Raguenet
en a faites . Son Livre
ne fait
que de paroiftre. Cependant
il m'eſt déja tombé
-/
106 MERCURE
entre les mains deux Lettres ,
par l'une defquelles j'ay vû que
M' l'Evêque de Meaux , que
tout le monde connoift pour
l'un plus fçavans Prelats du
Royaume, avoit admiré la varieté
& la nobleffe des expreffions
qui fe trouvent dans cet
Ouvrage ; & par l'autre , que
M' Pavillon , l'un des efprits
les plus delicats de l'Academie
Françoiſe, témoigne qu'il
eft perfuadé que l'Auteur des
Defcriptions prefte des beau
tez , même aux plus belles
chofes qu'il décrit , & qu'il eft
confolé de n'avoir jamais elté
GALANT. 107
à Rome , où il croit qu'il n'auroit
pas eu tant de plaifir à
voir les excellens Originaux
qui y font , qu'il en a eu à lire
les Peintures que M² l'Abbé
Raguenet en a faites .Mais afin
que vous puiffiez vous en formerune
idée parfaite par vous
même , indépendamment des
témoignages & de l'opinion
d'autruy. Voicy une de ces
Defcriptions , par laquelle
vous pourrez juger du cara-
&tere de cet Ouvrage
108 MERCURE
L'APOLLON
LA
*
EF
DAPHNE',
Groupe que l'on voit à la Vigne
Borgheſe .
Par le Cavalier Bernin.
La
E Groupe d'Apollon &
de Daphné a emporté le
prix de la reputation fur tous
les ouvrages des derniers fie
cles , fi bien qu'il eft appellé
communément , le Miracle de
la Sculpture moderne.
C'eft une chofe qu'on ne
GALANT. rog
3
fçauroit affez admirer , que le
Bernin , d'un bloc de marbre
d'une auffi petite étenduë , ait
fçu faire deux figures , toutes
deux courantes comme cellescy
, dont l'une fuit , & l'autre
court aprés . Il n'y a pas plus
d'un demi pied de diſtance entre
Apollon & Daphné. Le
Dieu faifit déja la Nymphe ;
cependant on voit bien qu'il
ne la faifit qu'aprés avoir cou.
ru à perte d'haleine ; & l'expreffion
que le Sculpteur luy a donnée
, fait connoiſtre , d'une
maniére fenfible , qu'il eft au
bout de fes forces dans le mo110
MERCURE
ment qu'il l'attrape . Ainfi le
Bernin a fçu donner au marbre
, non- feulement l'agilité
du mouvement , mais encore
la rapidité de la courſe la plus
viſte:
Que diray-je de la beauté de
l'Apollon , & de celle de la
Daphné : Vit - on jamais de
plus beaux traits , ny de plus
beaux corps à aucun Dieu , ou
à aucune Déeffe ?
C'est le marbre le plus dur
qui ait jamais efté travaillé , &
cependant il eft taillé avec
tant de tendreffe , qu'il paroift
de la cire , de la paſte , ou
GALANT. 11
plutoft de la chair même.
Les pieds de Daphné qui
commencent à s'allonger en
racines , font le travail du cifeau
le plus fin , & de la main la
plus habile qui fut jamais . Ce
font des fibres de marbre délicates
, fi bien tirées , & formées
avec tant d'induſtriequ'on voit
bien encore que ce font des
pieds , quoy que ce ſoient déja
des racines . C'est l'inftant du
changement, & l'action même
de la Metamorphofe , qui y eft
exprimée ; il femble qu'on
voye ce changement ſe faire
infenfiblement
, & comme par
112 MERCURE
4
degrez. A la vuë de cette expreffion
admirable , on demeure
perfuadé que Daphné
a efté veritablement mera
morphofée. Le Bernin rend
naturelle & aiſée une choſe
impoffible ; car , à voir ce merveilleux
groupe , il ſemble qu'il
foit tres aifé & tres- naturel
qu'un pied prenne racine , &
que tout un corps humain fe
change en arbre. Les bras deviennent
infenfiblement des
branches ; & les doigts , de petits
rameaux qui forment déja
des bouquets de feüilles ; de
forte qu'il femble que la meGALANT.
115
tamorphofe
fe fait dans le
moment qu'on la regarde , &
que tous ces changemens
fe
forment à vûë d'oeil.
Mais ce qu'il y a de plus excellent
, à mon gré , dans ce
chef d'oeuvre , c'est le corps
de Daphné , où quoy que les
proportions foient fi exactement
obfervées , on entre voit
déja l'idée d'un tronc d'arbre ;
où la forme groffiere que devroit
avoir une choſe auffi materielle
que ce tronc , n'empê
che point que le Sculpteur
n'ait confervé, non feulement
Le trait delicat d'un corps hu.
Soust 1700 .
K
#4 MERCURE
main , mais encore ces contours
fi élegans & fi gracieux
par lesquels les Anciens diftinguoient
les corps de leurs Divinitez
, d'avec ceux des hom.
mes ; & où enfin , par un pro.
dige de l'Art , l'action de croî.
tre qui ne fe fait que par des
degrez imperceptibles dans
la nature , & qui doit par confequent
eftre infenfible , fe
fait neanmoins fentir dans
l'attitude merveilleufe où le
Bernin a mis ce corps , parune
efpece d'élancement qu'il luy
a donné , & qui le fait déja paroiftre
plus haut que celuy
GALANT.
TIS
d'Apollon ,àqui il eft preſt d'é
chaper , en s'élevant dans les
airs par fon accroiffement.
Au reste , la modeſtie du
Sculpteur me paroift couronner
tout le merite de fon ou
vrage ; & cette modeftie ne
fait pas moins voir fon genie ,
fa fageffe ; car Apollon ,
que
tout nud qu'il eft , s'y trouve
couvert par les feuillages qui
ont eſté ingenieuſement pratiquez
entre luy & Daphné ;
& cette Nymphe , dont il
croit faifir le corps , eft déja
Laurier à l'endroit où il la
touche de forte qu'on ne voit ;
”
Kij
116 MERCURE
rien , de ce coſté- là , que l'écor
ce de l'arbre qui commence à
ſe former de tout le corps de
Daphné.
Quefi , aprés tout cela , on
vient à faire reflexion que le
Bernin n'avoit encore que dixhuit
ans , lorsqu'il fit cet excellent
ouvrage , qui égale les
plus rares productions de l'Antiquité
& qui paffe toutes celles
des derniers temps , n'admirerat
on pas le genie , ce
precieux don du Ciel , lequel
eft indépendant des ficcles &
des années ; qui fait qu'on
peut en tout temps comme:
GALANT.117
à tout âge , porter les ouvra
ges de l'art jufqu'à la fouveraine
perfection ; qu'il n'y a rien
en quoy les Modernes ne puiffent
l'emporter fur les Anciens
, & qu'il n'eft nullement
impoffible que de jeunes gens
qui ne font que de naiſtre ;
produisent quelquefois , pour
leurs coups d'effay , des ouvrages
qui furpaffent les chefd'oeuvres
des maiftres les plus
confommez!
Ce Livre de M'l'Abbé Ra
guenet fe vend chez la Veuve
de Claude Barbin , au Palais ,
furle fecond Perron de la fain1:
8 MERCURE
te Chapelle , & chez la Veuve
Daniel Hortemels , rue Saint
Jacques , au Mecenas.
Le 6 de ce mois , Marie-
Anne de la Tour d'Auvergne,
Fille de M' le Comte d'Auver.
gne , fic profeffion dans le
Convent des Carmelites du
Fauxbourg Saint Jacques. La
vertu de cette Princeffe a tel.
lement édifié toute la Cour ,
& fon merite eft fi connu , que
je ne ſçaurois vous apprendre
rien de nouveau fur ce qui la
regarde.
Le 8. le Prince Frederic
GALANT: 119
fe, de
fon Frere , Chanoine de Strafbourg,
foutine fon Acte de
Philoſophie , & parla en cette
occafion avec tant de noblefgrace
& de facilité, qu'il
s'attira les applaudiffemens
de toute l'Affemblée , qui
eftoit composée de ce qu'il y
a de plus diftingué à la Cour
& à la Ville , dans le Clergé ,
dans la Robe & dans l'Epée-
Ce fut au College Mazarin
que cette action ſe fit . On
fçait qu'il y a une grande émulation
entre ce College & les
autres de l'Univerfité . Elle eft
caufe que quand quelqu'un de
120 MERCURE
fes Ecoliers , d'un nomou d'un
merite diftingué , entreprend
d'y foutenir quelque Thefe ,
les plus habiles Profeffeurs de
l'Univerfité d'enhaut ne manquent
point de defcendre
pour attaquer vigoureuſement
le Répondant, & mettre fa ca.
pacité aux dernieres épreuves ,
comme il eft arrivé à l'occafion
de certe Theſe folemnelle.
Le fameux Dagoumer
, la
terreur de l'Ecole , y fit tous
fes efforts pour embaraffer le
Soutenant; mais le Petit- neveu
du grand Turenne reçut l'Aggreffeur
avec tant de fermeté
qu'il
GALANT. 121
qu'il triompha de la force &
de la fubtilité des argumens
de ce celebre Profeffeur
, par
la folidité de ſes réponſes , &
força un autre à avouer qu'en
tout genre de combats , les
Princes de cette Maiſon fortoient
toujours victorieux de
leurs adverfaires
. Je ne vous
dis rien en cela , dont je n'aye
efté témoin. Ce jeune Prince
eft d'ailleurs d'une telle efperance
pour toutes les autres
chofes , qu'il n'y a rien de fi
grand qu'on n'en doive attendre.
Ainfi j'auray bien d'aus
Aoust1700. L
122 MERCURE
tres occafions de vous en par
'ler à l'avenir.
L'Indépendance eſt un des
plus grands avantages de la
vie ; & quiconque a pû eftre
affez heureux pour le l'acquerir
, ne merite guere d'eftre
plaint des malheurs qui luy
arrivent , quand il s'oublie
jufqu'au point de confentir à
y renoncer. Ceux qui s'y réfolvent
, croyent avoir raifon de
le faire , & ils
manquéntrarement
de s'en repentir. Un
homme d'un efprit forr, vif
pour les affaires , & d'un tra
GALANT. 123
vail affidu , s'eftant mis en tefte
de s'affranchir de l'indigence
où il eftoit né , commença
par des Emplois affez vils , qui
uy firent peu de peine , parce
qu'ils luy convenoient , &
que n'ayant par luy - même
aucune élevation , il ne trou.
voit rien au deffous de luy ,
pourvû qu'il en tiraft de l'uti
lité. Il parvint ainfi par divers
degrez à une fortune fort con .
fiderable , & le peu de dépense
qu'il faifoit au milieu de fes
grands gains , contribuoit fort
à l'augmenter. Le commerce
qu'il entretenoit de tous co-
Lij
124 MERCURE
ftez , & toujours avec un bon
heur extraordinaire , fit enfin
connoiftre l'amas des trefors
qu'il vouloit tenir cachez,
Comme il femble qu'il ne
manque rien dans un homme
riche , on oublia fon peu de
naiffance . & on luy offrit en
mariage de tres.jolies Filles ,
& qui estoient alliées à des
Maiſons fort confiderables
. II
Y avoit lieu de croire qu'il fesoit
touche par la beauté , ou
qu'ayant befoin d'appuy , il fe
feroit une gloire d'entrer dans
quelque Famille diſtinguée
,
mais il écouta toutes les pro
GALANT: 125
>
&
pofitions qu'on luy fit fans en
vouloir accepter aucune
quoy qu'il fuft dans la réfolution
de fe marier , il crut ne
devoir fe rapporter qu'à luy
même du choix qu'il avoit à
faire pour prendre uue Fem
me. Ses veuës n'eftoient pas
moins juftes fur un pareil
choix , qu'elles l'avoient efté
jufque- là dans les affaires qui
luy avoient donné les grands
biens qu'on auroit efté bienaife
de partager avec luy. En
prenant une Fille de naiſſance,
il voyoit de la dépenſe inévitable
pour luy , outre qu'il
Liij
126 MERCURE
avoit à craindre d'eftre regar.
dé de haut en bas. S'il la prenoit
belle , il ne doutoit point
qu'elle ne devinft tout au
moins Coquette, & qu'il n'en
euſt beaucoup à ſouffrir. Ainfi
ce qu'il jugea le plus à propos
de faire , ce fut de faire choix
d'une Fille ,qui ne fuft ny belle
ny laide , qui n'euft rien à luy
reprocher du cofté de l'alliance
, & qui luy devant toute fa
fortune , vivroit avec luy comme
il l'entendroit. Cela n'eftoit
pas d'un mal habile hom
me. Il l'executa comme il l'avoit
projetté , & fans en rien
4
GALANT. 127
-
direà fes Amis , il époufa la
Fille d'un perit Marchand affez
mal accommodé , qui ne,
luy porte en dot qu'une vertu
que le peu d'agrément
de fa perfonne n'avoit pû ex
pofer à eftre tentée , & à laquelle
il prefcrivit telles conditions
qu'il luy plut . La for
tune eftoit fi grande pour elle,
qu'elle s'y foumit avec une
joye tres grande. L'état où elle
fe vit par ce mariage luy parut
délicieux. Quoy que les habits
qu'il luy donna fuffent fort
fimples , elle s'en trouvoit tel
lement parée qu'elle fe croyoit
Liiij
128 MERCURE
une groffe Dame . Elle ne fai
foit ny ne recevoit aucune
vifite , & la regularité de cette
conduite qu'il avoit exigée
d'elle , le charmoit fi fort , que
pour l'en recompenfer il luy
faifoit quelquefois d'affez
forts prefens d'argent , mais à
la charge de le bien ferrer
afin qu'elle cuft fon trefor à
part.Cependant fon bien groffiffoit
toujours , & les richeffes.
immenfes qu'il accumuloit
par les nouvelles affaires qui
fe prefentoient, luy faifant ou
vrir les yeux , elle luy confeilloit
quelquefois d'avoir de
>
GALANT.
129
beaux meubles , comme on
luy difoit qu'en avoient beau
coup de gens qui n'eftoient
pas fi riches que luy. Sa réponſe
eftoit qu'il ne falloit pas
s'attirer l'envie , & qu'il eftoit
bon
d'amaffer toujours , parce
que les temps pouvoient
devenir
mauvais. Elle n'alloit pas
plus loin pour ne luy déplaire
pas , mais s'il l'avoit voulu
écouter , il auroit fait quelque
uſage de fon bien , & fe feroit
tiré par des dépenſes qui auroient
paru , de la mediocrité
où il s'obſtinoit
à demeurer .
Quand il fe plaignoit d'avoir
130 MERCURE
fait de grandes courfes à quoy
fes affaires l'obligeoient , elle
vouloit qu'il euft au moins
une chaire à un cheval , & fi
elle avoit ofé le faire , elle luy
auroit proposé de fe donner
un Caroffe , fauf enfuite à le
doubler , un pour Monfieur &
un pour Madame . C'eftoir le
feul fentiment qu'elle euft au
deffus de fon eftat. Quoy que
née tres-peu de chofe , elle auroit
aimé à dépenser , & pour
peu qu'elle cuft pû venir à
bout de l'efprit de fon Mary ,
elle ſe ſeroit fait un plaifir plus
grand de paroistre par un
GALANT. IZI
équipage & par des habits ,
que d'amaffer des trefors comme
faifoit fon Mary. Il fallut
pourtant qu'elle paffaft vingtcinq
ans dans la fujétion qu'il
luy avoit impofée , & enfin elle
en fortit par la mort, qui la rendit
maîtreffe d'un fi gros bien ,"
qu'elle même en fut furpriſe.
Si-toft que fes droits furent
reglez, elle fe mit plus au larges
& comme elle n'avoit point
d'enfans , elle réfolut de fe
fervir de ce que fa bonne fortune
luy avoit donné. Il luy
parut incommode d'aller à
pied, & d'ailleurs quelques pro
132 MERCURE
menades écartées ne luy parurent
pas incompatibles avec
le Veuvage . Ainfi la premiere
dépense qu'elle fit, ce fut celle
d'un caroffe. Cet avantage ne
la laiffa pas manquer d'Amies ;
mais ces Amies eftant de la
même étoffe , n'eftoient pas
capables de luy apprendre
les bienfeances du monde, ny
de trouver à redire qu'elle les
cuft toujours ignorées. Le
temps du deuil expiré , elle
joignit au caroffe la beauté des
meubles & la magnificence
des habits. Elle donna dans
les plus belles étoffes, & comGALANT.
133
fon ridicule
me elle avoit moyen de payer,
rien ne luy couftoit. Sa figure
ne convenant pas à tant de
riches parures ,
fautoit aux yeux de tous ceux
avec qui elle fe trouvoit , &
pour le voir dans fon plus
haut point , il ne falloit que
l'entendre . Le manque d'éducation
, le peu d'habitude qu'-
elle avoit eu avec des gens
qui cuffent pû la former , & fon
âge trop avancé pour la laiffer
encore ſuſceptible des bonnes
impreffions que l'on prend
quand on eft jeune , tout cela
eftoit en elle un fi grand obs
134 MERCURE
1
ftacle à acquerir jamais le
moindre merite , que fi elle
avoit efté capable de fe con .
noiftre , elle n'auroit ofé s'en
flater. Malgré de fi grands défauts
, elle eftoit riche , & ce
fut affez pour luy donner des
Amans. Quelques jeunes gens
affez bien faits effayérent de
luy plaire , & comme fon bien
les auroit accommodez , ils
feignirent un amour qu'ils ne
fentoient pas , mais foit qu'elle
n'euft point naturellement
le coeur fenfible , foit que
raiſon , qui luy manquoit en
beaucoup de choſes , l'éclaila
GALANT 135
raft en celle- cy , pour luy faire
voir que l'on en vouloit à fa
fortune , & non pas à fa perfonne
, aucun ne put réüffir à
luy faire prendre de l'engage.
ment. Elle fe trouvoit fort
bien de n'avoir qu'elle feule à
confulter fur fa maniére de vivre
, & tout ce qui anroit pû
contraindre fa liberté luy pa
roiffoit incommode . Ainfi on
eut beau luy propofer differens
partis , on ne la put obliger à
renoncer au veuvage , & il ſe
paffa plufieurs années fans qu'
elle en marquaft la moindre
envie. Ce n'eft pas que quand
136 MERCURE
on luy difoit qu'elle eftoit aimable
, elle ne fuft affez folle
pour croire qu'on luy parloit
tout de bon. Ses fottes réponfes
réjoüiffoient ceux qui cher
choient à la tromper , & comme
elle n'ignoroit pas qu'on
ceffe de plaire lors qu'on ne
ne paroift plus jeune , elle met
toit en ufage , pour cacher le
nombre de fes années , tout
ce qu'on peut emprunter du
fecours de l'art. Elle en deve
noit plus defagreable tous les
jours , & quand par hazard on
parloiz de l'âge , les imperti
nences qui luy échapoieng
GALANT. 137
pour faire croire qu'elle n'eftoit
pas fort avant dans ſa
carriere , alloient au de- là de
tout ce qu'on peut fe figurer.
Ce fut vers ce declin fi fâcheux
pour toutes celles qui
peuvent luy reffembler , que
les Caroffes dorez eurent une
grande vogue. Elle en fit faire
un des plus magnifiques , &
quand l'ufage en fut défendu ,
non feulement elle obéit avec
un chagrin extraordinaire
mais elle fur preíque la der
niere à obéir. Ce chagrin fut
accompagné d'un autre beau
coup plus grand. Il parut un re
Aouſt 1700.
M
"
138 MERCURE
glement touchant les conditions,&
on ne permit ny l'or ny
l'argent fur les habits des perfonnes
qui n'eftoient pas no .
bles. La Dame fe trouvoit dans
ce cas - là ,& il ne luy reftoit plus
que
fort peu
de temps à pouvoir
le montrer dans la parure
dont elle eftoit fi charmée. La
réforme à laquelle elle eſtoit
forcée de s'affujettir , la mettoit
au defefpoir. Elle en foupira
, elle en gemit , & il n'eft
rien qu'elle n'euft donné pour
ne pas fe foumettre à la défenſe
. Dans une extrémité ſi
facheufe , perdant tout repos,
3
GALANT. 139
& parlant fans ceffe de l'injuftice
qu'elle prétendoit qu'il
y euft à ne laiffer pas chacun
dans la liberté de s'habiller à
fa fantaifie , elle écouta avec
une joye extrême quelqu'une
de fes Amies , qui luy dit qu
elle fçavoit un moyen fort
feur qui l'exempteroit du chagrin
de la réforme . Ce moyen ,
qui felon elle ne luy pouvoit
eftre découvert affez promptement
, la rendit d'abord
un peu rêveufe . Il confiftoit:
en un fecond mariage , qu'il luy
devoit eftre facile de faire avec
quelque Gentilhomme , qui
Mij
140 MERCURE
ne feroit point fujet à la loy.
Les fecondes Noces ne la tenpas
, mais la repugnan- toient
pas ,
ce qu'elle y fentoit ne put
l'emporter fur le plaifir de
pouvoir aller de pair avec cel
les qui fe failoient le plus remarquer
par la dépenfe. Il ne
fut plus question que de fçavoir
fur qui tomberoit fon
choix. Ellel'arrefta fur un Cavalier
d'une figure affez agréable
pour devoir faire pardonner
une folie , ficelle de prendre
un jeune Mari eftoit excufable
dans une vieille perſonne.
Le Cavalier eftoit d'une
GALANT 14
Maifon fort confiderable ; &
comme il avoit mangé lepeu
de bien qu'il avoit eu de fon
Pere , celuy de la Veuve eftoit
pour luy d'un fort grand fecours.
Il remedioit par là au
defordre de fes affaires , & ce
motif fut affez preffant pour
l'obliger à fermer les yeux fur
le defagrément de fa perfonne.
La Dame , qui ne douta
point qu'il ne fe fift un honneur
de la magnificence avec
laquelle elle pretendoit foutenir
fon rang , prodigua une
groffe fomme pour le donner
un plus grand éclat. Le maria142
MERCURE
gefe fit , & la vanité qui enfla
fon coeur lors qu'elle fe vit fa
Femme ; porta fes extravagan
ces juſques à l'excés. Il en rit
d'abord comme les autres
mais le temps & fon manque
de raifon les firent enfin aller
fi loin , que ne pouvant plus
fouffrir les contes qu'elle don
noit lieu de faire de tous côtez
, il la relegua à la Campa
gne , c , où il luy accorde la trifte
confolation de porter de l'or
& de l'argent comme elle
veut , mais fans luy laiffer la
liberté de revenir à Paris , ce
qu'elle demande inutilement ,
GALANT. £43
Vous jugez bien qu'il n'eft pas
fort empreffé pour l'aller voir
dans cette retraite. L'inégali
ré de l'âge le difpenfant de
l'aimer , il croit remplir fes devoirs
en ordonnant que rien
ne luy manque , mais il ne peut
fe refoudre à vivre avec elle ,
& elle a tout lieu de fe repentir
d'avoir voulu eftre la Femme
d'un Gentilhomme , qui fe réjoüit
à fes dépens , tandis qu
elle pleure dans fa folitude.
Le Mardy 10. de ce mois ,
jour de Saint Laurent , M
l'Abbé de Coëtlogon foutint
144 MERCURE
au College du Pleſſis une The:
fe de Philofophie dédiée à
Monfieur le Comte de Toulouſe
. La Salle eftoit magnifi
quement tenduë , & on avoit
mis le Portrait du Prince fous
un fort beau Dais , avec une
Eftrade fur laquelle eftoit un
fauteuil Ce Prince , qui vine
à la Theſe , ne s'y plaça pas ,
mais dans un autre fauteuil au
milieu du quarré , ce qui fic
admirer fa modeftie. M'l'Abbé
de Coëtlogon eſt tres bien
fait , & d'une famille fort diftinguée
, de laquelle font
M's les Evêques de Quimper
&
GALANT. 145
& de Saint Brieux . Il eft fils de
M' de Coëtlogon , Conſeiller
au Parlement de Rennes , &
Sindic des Etats de Bretagne.
Le compliment Latin qu'il fit
d'abord à Monfieur le Comte
de Touloafe , fut prononcé
avec une grace qui prévint
pour luy toute l'Affemblée. Il
s'acquitta parfaitement bien
de la difpute , & fit paroiftre
beaucoup de vivacite dans fes
réponies. Je vous envoye la
Traduction d'une Ode Latine
de M' Danchet , qui fut prefentée
à M' le Comte de Touloufe
, fur l'honneur qu'il fit à
Aoust 1700. N
$46 MERCURE
Mr l'Abbé de Coëtlogon de
fe trouver à fa Theſe . Elle eft
du même M' Danchet .
ODE .
Ourquoy la Nymphe de ces
lieux ро
Brille -t-elle en cejour d'une nouvel
le gloire
Quel fpectacle s'offre à mes yeux ?
Je reconnois icy les Filles de Memoire.
Apollon même en ce fejour
Mèle au fon de fa voix les accords
de fa Lyre,
Et tous les Echos d'alentour
Attentifs à fes chants aiment à les
redire.
Animez des mêmes tranfports
GALANT: 147
Courons , où de leurs voix la douceur
nous appelle ;
Allons joindre aufi nos accords
Aux divines chansons d'une troupe
immortelle.
Dieux ! quel éclat ! quelle beauté !
Quel aimable Heros à mesyeuxſe
prefente!
Il joint à l'augufte fierté
Tous les tendres attraits d'une dou
ceur charmante.
Sans doute il eft du fang des Dieux ;
C'est le chef triomphant de l'Empire
de l'Onde ,
Sous fes aufpices glorieux
Nous courons fans peril de l'un à
l'autre monde.
{
Digne fang du plus grand des
Rois,
Heros toujours vaillant , Heros toujours
aimable ,
Nij
148 MERCURE
Ton nom feul reduit aux abois
Alger, dans fes remparts jadis fi re
doutable
Le Pirate fuit fur les eaux ,
Et Tunis , autrefois enrichi de nos
pertes ,
Respecte nos heureux Vaiſſeaux,
Et laiffe à nos defirs toutes les mers
ouvertes.
Tethys reconnoit ton pouvoir
Son amour , fes tranſports ne peuvent
trop paroiſtre ;
Pour le feul plaifir de te voir ,
Dans fon humide Empire elle reçoit
un Maiftre.
Parmy tant de foins éclatans ,
Les beaux Arts à tes yeux offrent
toujours des charmes ,
Tu fçais, en partageant ton temps ,
Foindre leurnoble éclat à celuy de tes
Armes.
GALANT. 149
Viens nous animer dans ces lieux
Nous portons la lumiere au fein de
la
nature ,
Et dévoilons ce qu'à nos yeux
Elle voudroit cacher dans une nuit
obfcure .
Tel qu'un heritier emprffe ,
Suivant de fon espoir l'ardeur impatiente
,
Va découvrir l'or entaſſe ,
Dontfon ayeul long- temps a frufré
fon attente.
Si,comblant nos voeux les plus doux,
Prince , de nos efforts tu foûtiens la
foibleffe ,
Nous verrons, fans ètre jaloux,
Les honneurs que Platon a reçûs
de la Grèce.
Nous pourrons même l'emporter
Sur ce fublime Auteur , fur ce vaste
Genie ,
Niij
30 MERCURE
Qui jadis fe fit écouter
Du glorieux vainqueur des Peu
ples de l'Afie.
Au commencement de cet
moiis , Madame la Ducheffe
de Bourgogne alla voir Madame
la Ducheffe de Noailles
dans fa belle maiſon de Saint
Germain en Laye. Cette Princeffe
eftoit en habit d'Amazone
, accompagnée de ſes Dames
, qu'on nomme Dames
du Palais , & de Madame la
Marquise de Montlevrier , qui
eftoit dans le même ajuftement.
Elle trouva à Saint Germain
Madame la Comteffe
GALANT.
151
>
à
d'Eftrées , & Madame la Marquife
de la Valliere , veſtuës
de la même forte. Ces Dames
Amazones firent une Cavalca
de dans la Foreft , & aprés une
magnifique colation , elles fe
divertirent quelque temps
jouer , & danſerent juſques à
minuit , qu'on leur fervit un
grand Medianoche ; enfuite de
quoy le jeu & la danle recommencerent
; en forte que Ma
dame la D. de Bourgogne
n'arriva qu'au jour à Verfail,
les , fort contente de la bonne
reception que luy avoit faite
Madame la Maréchale de
N iiij
iz MERCURE
Noailles , & des plaifirs qu'elle
luy avoit procurez , dont cette
Princeffe la remercia d'une
maniere tres - obligeante.
Le 23. du mois paffé , Anne-
Hippolite Grimaldi , Ducheffe
d'Ulez , mourut aprés une
longue maladie , qu'on luy a
vû fouffrir conftamment avec
une entiere foumiffion aux ordres
de Dieu . Elle eftoit Fille
de M' le Prince de Monaco ,
Ambaffadeur Extraordinaire
de Sa Majesté à Rome.
Maiſon de Grimaldi, l'une des
plus illuftres , & des plus an
La
GALANT. 153
ciennes d'Italie, juftifie plus de
fix cens ans de poffeffion de la
Principauté de Monaco . Lucien
Grimaldi , Prince de Monaco
, fut Chambellan des
Rois Louis XII . & François I.
& laiffa d'Anne de Ponteves ,
Honoré Grimaldi I. Pere
d'Hercules I. qui fut aſſaſſiné
en 1604. Ce dernier laiffa
de Marie Lando Honoré Grimaldi
II . Prince de Monaco ,
qui fut Marquis de Campagna
, Comte de Canoufe , &
Chevalier de la Toifon d'or.
L'an 1641. il chaffa les Efpagnols
de Monaco , & en ſecoua
154 MERCURE
le joug pour vivre en Prince
libre fous la protection de la
France. Le feu Roy le fit Che .
valier de fes Ordres , & luy
donna le Duché de Valenti.
nois. Il mourut en 1662. laif
fanr d'Hippolite Trivulce ;
Fille de Theodore , Comte de
Meltie , & de Catherine de
Gonzague,Hercule Grimaldi,
qui a efté Pere de Louis Grimaldi,
Prince de Monaco , Duc
de Valentinois , Pair de France.
Ce Prince s'eft diftingue
en plufieurs occaſions , & époufa
en 1660. Catherine
Charlotte de Gramont , fille
GALANT. 155
d'Antoine , Duc de Gramont,
Pair & Maréchal de France
morte en 1678. C'eft de ce
Mariage qu'eft fortieMadame
la Ducheffe d'Ufez , dont je
vour apprens la mort . M' le
Duc d'Ufez eft petit fils de
François de Cruffol , Duc d'U
fez , Pair de France , Cheva
lier des Ordres du Roy en 1661 .
& Chevalier d'honneur de la
Reine Anne d'Auftriche , &
fils d'Emanuel de Cruffol &
de Julie Marie de fainte Maure
, fille unique & heritiere de
Charles , Duc de Montaufier ,
Pair de France , Chevalier des
156 MERCURE
Ordres du Roy & Gouverneur
de Monfeigneur le Dauphin ,
& de Julie Lucine d'Angennes
, Marquiſe de Rambouil .
let.
Voicy les noms de quelques
autres perfonnes diftinguées
mortes fur la fin du mois paffé
& en celuy.cy.
Meffire Louis de Bragelongne
. Il a efté Conſeiller au
Grand Confeil.
Dame Marie Henault . Elle
étoit femme de мeffire Claude
Conftantin , Confeiller en la
Cour des Aides à Paris ,
Meffire Jacques Laugeois ,
".
GALANT. 157
·
Seigneur d'Imbercourt , Secre;
taire du Roy . Il laiffe deux Enfans
; fçavoir , Jean Baptifte
Laugcois, Confeiller au Parlement
de Paris , & enfuite Maître
des Requeſtes , qui a époufé
N. Croilet , fille de Meffire
Louis Alexandre Croifet, Prefident
aux Enquestes , & de
Dame Marie Roffignol , & N.
Laugeois, mariée en premieres
nôces à M' le Marquis de la
Popeliniere , Neveu de feuë
Madame Colbert , & en
fecondes à Anne Hilarion
de Coſtentin , Comte de
Tourville , Vice- Admiral &
158 MERCURE
Maréchal de France.
Dame Marie Marguerite
Bontemps , Epouſe de Meffire
Claude Jean- Baptifte Lambert
, Seigneur de Torigny ,
Sucy & autres lieux , Confeiller
au Parlement de Paris , puis
Prefident en la Chambre des
Comptes. Elle étoit fille
de Meffire Alexandre Bontemps
, premier Valet de
Chambre du Roy , Intendant
du Chafteau , Parc & Domaine
de Versailles , & de
feuë Dame Marguerite Bofc.
Quand je dirois qu'il n'y a per,.
fonne au monde qui aime
GALANT. 159
plus à faire plaifir aux perfonnes
de merite que Mr Bontemps
, je ne dirois rien qui
ne foit connu de toute la France.
Meffire Pierre le Clerc de
Leffeville , S ' de Mezy , Confeiller
au Parlement . Il n'avoit
que quarante cinq ans , & n'a
point laiffé de pofterite .
Dame Marie de Flandres.
Elle étoit agée de quatre - vingt
quatre ans , & veuve de Mel
fire Nicolas de Jaffaud , Seigneur
d'Arquinvilliers & la
Lande , Confeiller du Roy en
tous fes Confeils d'Etat, Doyen
160 MERCURE
de Meffieurs les Maiftrés des
Requeftes.
La Lettre qui fuit vous fera
plaifir à lire. L'Auteur qui
fous ne fe fait connoiſtre que
le nom de Tamirifte , eft le
même qui fit une Paftorale
fur le mariage de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne , intitulée
, Petit divertiffement
fur la
Paix de Savoye . Elie commence
par
Frapons
, perçons
, foyons
impiè
toyables
.
Il a fait auffi plufieurs petits
Ouvrages , repandus en di
GALANT. 161
vers temps dans mes Lettres
A MADEMOISELLE ...?
U
Illuftre Academicienne .
NE Fille de qualité a
imaginé d'ériger une
Societé de perfonnes de l'un
& de l'autre Sexe , qui faffent
profeffion d'une amitié par-
Faite & accomplie dans toutes
fes circonstances , & qui jurent
une guerre opiniâtre , &
éternelle à l'Amour. Comme
il y a long temps , Mademoifelle
, que vous vous étes déclarée
l'ennemie irreconcilia
Aouft 1700 .
162 MECURER
ble de ce Dieu , j'ay cru , que
pour perfectionner
un pareil
deffein , l'on ne pouvoit rien
de mieux , que de s'adreffer à
vous pour vous fupplier de
vouloir bien lui donner la forme
neceffaire , & afin que vous
n'ignoriez
rien du caractere
de cette genereufe Fille , qui
eft imitatrice de vos afpres &
auſteres reſolutions , ny des
conditions
qu'elle demande
dans les fujets qui doivent
compofer cette rare Compa
gnie , j'ay pris la liberté , mademoiſelle
, de vous écrire la
Letire que vous allez voir,
"
GALANT. 163
J'en iray prendre la réponſe ,
s'il vous plaift , lorfque vous
me l'ordonnerez , du moins fi
vous ne la jugez pas indigne
de voftre attention .
Cette Lettre eftoit accom
pagnée de cette autre , à la
même Academicienne.
M
E voicy enfin , Ma
demoiſelle , dans un
pays que je vous ay ouy tant
vanter , & dont je croyois que
vous feule aviez fait la premiere
découverte . Vous entendez
bien que je veux dire
ce Pays , où le coeur joüit
O ij
164 MERCURE
pleinement de fa liberté . Si
Ï'on vous en croit , ce voyage
vous a bien moins coufté qu'à
un autre , puifque fans avoir
couru les risques terribles des
écueils dont la Mer d'Amour
eſt heriſſée , vous avez furgy
fi heureuſement au port de
cette fle fortunée , dans la
quelle l'on trouve des douceurs
, qu'ailleurs on n'éprou
ve point.
C'est donc pour juftifier le
choix que vous avez fait de la
vie tranquille que l'on méne
dans cette agreable contrée ,
que j'ay pris refolutien den
GALANT. 165
donner une idée à ceux qui
ne vous ont point encore entendu
parler des plaiſirs que
l'on y goûte , & qui errent
à l'avanture fur le vafte &
orageux ocean des paffions ,
afin de les dfabufer , & de leur
faire naiftre , s'il fe peut , en
même temps le defir de groffir
le nombre des Habitans de
cette Ifle charmante .
Helas ! qu'il eft aifé de faire une
peinture
D'un fejour plein de tant d'attraits
!
Mais , au fond , quand l'Amour
parfes dangereux traits
166 MERCURE
Afait au coeur une bleſſure ,
Que l'on defire peu d'en rechercher
laPaix !
Pour quitter l'allegorie , je
vous diray , Mademoiſelle
qu'il eft encore au monde une
perfonne illuftre , que je nommeray
icy Leontine, dont l'hu
meur revient entierement à la
voſtre , & qui a formé le projet
d'une focieté de gens choifis
, qui puiffent fonder avec
elle cet ouvrage merveilleux ,
qui paroift eftre au deffus des
forces de l'homme , c'est - à- di
re, cet affemblage de plufieurs
perſonnes de different Sexe ,
GALANT: 167
& de differens états , qui fçachent
conferver entre eux l'union
, la concorde , & une heu
reufe intelligence , qui ne doi
ve fon eftre & fon foutien qu'à
la feule amitié , & rien du tout
à l'amour.
Cepaysparoift beau , tout rit àfon
abord ,
Maiscommeje nefuis qu'au nombre
des Novices ,
Je conviens ( car pourquoyferoisje
l'espritfort? )
Que je n'en connois pas encor tous
les delices.
Que la Veftale , & que l'Anas
chorete
168 MERCURE
Soient tranquilles dans leur rez
traite
Je n'en paroîtray pas furpris ;
Mais leur exemple icy n'a rien
qui nous reffemble.
Le commerce peut-ilfe borner aux
efprits.
Quand on ramaſſe & qu'or
Taſſemble
Deux Sexes differens enfemble ?"
J'entens la Critique , qui ,
par une prévention deſavantageufe
, rejette ordinairement
& fans quartier fur un retour
de paffion ufée , ou fur les dif
graces de la nature , les idées
d'un pareilétabliſſement Non ,
Mademoiſelle
GALANT. 169
Mademoiſelle , quand Leontine
n'auroit pas tous les jours
devant fes yeux
pour
modele
& pour
regle
de la conduite
,
les vertus
éclatantes
d'une
grande
Princeffe
, qu'elle
a
T'honneur
d'approcher
, & qui
n'eft pas moins
fouveraine
fur
fes propres
paffions
, qu'elle
l'eft d'un des plus grands
Etats
de l'Europe
, la naiſſance
de
Leontine
, qui eft des plus confiderables
, fon port
majeftueux
, les agréemens
infinis
de toute
fa perfonne
, la fublimité
de fon genie
, & plus
que tout cela , une noble
fier
Aoust
1700.
P
170 MERCURE
té , qui l'a toûjours mife au
deffus des foibleffes qu'on attribuë
à cette Divinité imperieuſe
, Amour , qui fe rend
par tout fi retoutable , la mettent
entierement hors de la
portée des atteintes de cette
cenfure. En eft- ce affez pour
impoſer filence à l'envie ? J'ay
beau vouloir chercher à per ,
fuader ,
Mademoiſelle ,
Non , on croira toûjours , que mal .
gré vos fermens,
Malgré vos difcours ordinai.
res ,
Vous n'avezpoint manqué d'A.
mans,
GALANT. 171
Et fi vous n'aimie , pas qu'il ne
s'en falloit gueres .
Point de diffimulation.
Avoüez le , trop charmante
"
cruelle ,
Dés qu'on n'a point d'averfion
Pour un coeur que l'on croit
fidelle ,
Le plaifir que l'on prend à voirfa
paffion
Fait qu'on s'apprivoise avec
elle.
Comment s'enfait aprés la fe
paration ?
Mon Heroïne veut , com-
Pij
172 MERCURE
me vous , Mademoiſelle , que
J'on ait pour la Religion un
culte plein d'une vraye Pieté ,
fans oftentation , & fans faſte ,
& qu'on en rempliffe les devoirs
dans toute leur étenduë
& fans y faire de ces referves
licencieufes de la pluſpart des
gens du monde , qui croyent
pouvoir à leur fantaifie , retrancher
des pratiques pieuſes
de l'Eglife , tout ce qui ne regarde
pas expreffement le
precepte. Elle fuit pas à pas
cette étoile qui la guide , &
fans vivre en perfonne cloîgrée,
elle fatisfait pleinement
GALANT. 173
tous les engagemens de fon
état.
Sa foumiffion pour les or
dres du Prince fous la domi
nation duquel nous vivons , ne
fçauroit estre plus entiere , &
elle regarde comme l'un des
grands bonheurs de la vie ,
d'avoir vécu fous le regne de
Louis le Grand. Ce font les
fentimens qu'elle infpire , &
ce qu'elle recommande à fes
Amis de conferver dans leug
fouvenir.
L'amitié faifant l'objet de fes
defirs , & de fon attention ,
elle voit , comme on l'a dit
Piij
174 MERCURE
que
la difference du Sexe n'en
doit point alterer la douceur ,
fous quelque pretexte que ce
foit ; mais elle la veut droite ,
fincere , defintereffée , fidelle ,
& prévenante , & qui ne puiffe
jamais fouffrir aucun déchet ,
foir par le caprice & les injuſti
ces de la Fortune , foit par les
incommoditez perfonnelles.
C'est dans cet efprit qu'elle
donne une entiere exclufion
à l'Amour , & c'eſt chez elle
un crime de leze ; Majeſté au
premier chef, que d'ofer feulement
en prononcer le nom
par rapport aux membres qui
GALANT. 175
compofent cette fpirituelle
Societé.
Divinité que l'on offense,
Ignorez le projet qu'on forme con
tre vous ;
N'allezpas par voftre vengean
ce
Faire éclater voftre couroux.
On ne prétend pas dire néanmoins
, Mademoiselle , que
cette lage perfonne veüille
bannir de la converfation les
Ouvrages galans qui peuvent
traiter de cette agréable ma .
nie. Ils y peuvent trouver place
à leur tour & fans confé .
quence , comme tous les au
Piiij
176 MERCURE
tres fujets qui regardent les
divers événmens de la vie
humaine.
Si l'amitié a tant de force
chez elle pour les Amis , vous .
concevrez aisément , Mademoifelle
, quelle eft fa tendresfe
pour les proches . Elle ne regarde
jamais , qui d'eux ou
d'elle fait les premiers pas , &
on la trouve plutoit les prévenant
par des devoirs , qu'attendant
qu'ils les luy rendent . En
fin elle n'a rien à elle qui ne
foit à eux , & l'un de fes principaux
foins eſt d'entretenir la
paix & la tranquillité dans fa
famille.
GALANT. 177
Hors les matiéres de Reli.
gion , qu'elle veut que l'on
n'agite que tres - fobrement ,
& avec le reſpect dû à nos
Myfteres , la Philofophie , la
Morale , la Politique , & les
belles connoiffances , tout cela
eft de fon reffort ; mais elle
ne sçauroit fouffrir les difputes
échauffées qui vont juf
ques à l'emportement & aux
invectives , & elle y fçait mettre
un jufte temperament , en
forte que tout s'y paffe fans
reffentiment , & fans aigreur.
Voir brufquer noftre fentiment ;
Entendre un mauvais argument,
178 MERCURE
Sansfentir échauffer ſa bile,
N'eft pas une chofe facile.
La lecture a pour Leontine
mille charmes. Elle defire que
les amis luy reffemblent en
cette loüable occupation , &
elle prétend , qu'un efprit vui..
de de lecture , eft un baffin
d'airain , qui ne rend qu'un
fon aigre , & fort defagreable.
Elle n'admet parmy fes amis
, que les gens d'une condition
libre . Elle leur veut des
moeurs irreprochables & irreprehenfibles
d'aucune tâche ;
fouvent elle s'en explique elle
même ainfi , & en propres ter
GALANT. 179
mes. Je defire ( dit - elle )
Des moeurs pleines d'inno
cence ,
Jamais de raillerie , & point de
medifance ,
Cependant de l'efprit , s'ilfe peut,
du
meilleur ,
Qu'au défaut il foit doux , de
la bonne humeur ,
Sans jaloufie , & fans envie,
N'eft ce pas lefecret de bien paſſer
la vie ?
Elle entend qu'il regne en
tre les amis une liberté honnefte
, meflée d'une bienféance
, qui neantmoins
ne reconnoifle
ny ces affujettiffe180
MERCURE
mens à certains habits de vic
fite , ny ces vifites à certainess
heures plûtoit qu'à d'autres
ny ces places affectées dans
une compagnie , ou à table ,
ny ces complimens étudiez ,
ny ces grimaces exterieures .
qui dementent la fincerité , &
la bonne foy , qui doivent fe
rencontrer entre des gens qui
fe piquent d'honneur , & de
probité.
C'est à dire qu'ilfaut un airfranc
& fans feinte ,
Se défaire du tonflateur ,
Et pour apprendre à vivre fans .
contrainte
,
GALANT. 181
Sçavoirfon Coulange par coeur.
Les meilleures choſes peuwent
eftre converties en poi
fon , quand on en veut faire un
mauvais ufage. Il eſt tres feur
que cette liberté exercée avec
une vraye cordialité fera toujours
le charme des honneftes
gens , mais il faut bien ſe donner
de garde d'en abuſer , car
l'on ne manque point dans le
monde de ces mauvais plaifans
,qui fous ce voile fpecieux ,
& affaifonnant leur hardieffe
de quelques petits contes
froids & utez fur lesquels pourfant
ils triomphent , fe don182
MERCURE
nent la licence de prendre
toutes leurs aifes , ou de rebattre
inceffamment les oreilles
de leurs infirmitez Ou
de leurs appetits.
>
A moins d'être d'un rangſu.
blime ,
Croit on fe bien mettre en efti ±
me ,
( A lafaveur de cette liberté) ·
De fatiguer la Compagnie,
Par l'ennuyeux recit de quelque
maladie?
Ou bien croit on pouvoir , avec
bonnefteré ,
Se donner un air pardonnable ,
Quand en Caroffe on est comme
GALANT. 183
dans un cercueil ,
Qu'au cercle on prend le bon
fauteuil ,
Ou les meilleurs morceaux à
table ?
Leontine eft entierement
oppofée à un fi groffier abus,
qui renverfe , & qui détruit
tous les droits de l'Urbanité
tant recommandée. ·
Cette franchile vous fait
comprendre ailement, Mademoifelle,
que Leontine neref
pectera jamais davantage un
Amy pour les richeffes & pour
fa fortune , qu'un autre pour
le vrai merite qu'elle lui re184
MERCURE
connoîtra , & fi par quelqu'un
de ces affreux coups du fort qui
changent fouvent l'état des
affaires des hommes , un de
fes Amis tombe dans quelque
beſoin preſſant , elle veut que
Fon contribuë de fes foins &
de fes follicitations , & même
de ſes biens autant qu'on le
peut , & fans incommoder fa
famille , pour le foulager dans
fes peines. C'est le precepte
de fa religion , & ſelon elle ,
l'obligation indiſpenſabled'un
coeur qui fe doit tout entier à
l'amitié ; & fi elle aime la commodité
de la vie , ce n'eft que
GALANT. 185
pour avoir plus de moyen
d'en aider raisonnablement
ceux de les amis qui en man
quent.
Genereuse
bon é charité
plus s
qu'bumaine
م ع
Quipeut douter (fuivant des cheq·
mins peu battus )
Entre les plus rares vertus ,
Que tu nefois la fouveraine ??
La fpiritualité n'exempte
point des petites imperfec
tions nées avec certaines per
fonnes , & certains temperam ---
mens ; mais elle fert à les fu--
porter avec douceur Leontine
pratique admirablement
Loust 1700-
186 MERCURE
bien cette vertu , & c'eft là le
vrai moyen de ferrer plus étroitement
le lien de l'heuqui
doit être
reux accord
dans la focieté qu'elle propofe.
On voit bien , qu'un carac
tere d'efprit auffi rare que celuy
là ne convient point à la
Cour , où , malgré l'integrité
des Princes les plus vertueux
& les plus accomplis , & les
exemples qu'ils peuvent donner
de leur candeur , & de
leur droiture , la diffimulation
& l'artifice font en credit
rriomphent à tous momens
GALANT. 187
de la facilité des credules , &
de l'innocence des fimples , &
oùì , la contrainre des ceremo
nies , & des dehors compofez ,
tient & les efprits & les corps
dans une gêne continuelle.Cependant
, qui le croira ? Leontine
hante la Cour depuis un
long temps ; elle y a des rela
tions journalieres , & elle fait
même un des principaux ornemens
de celle de la grande
Princeffe , à laquelle elleeft
attachée ; & au milieu de
rant de perils , cette admirable
perfonne ſe conſerve pure,,
& exempte de cette corrup
Qij:
188 MERCURE
tion generale ; mais il faur
auffi avoüer , qu'elle n'en fouf
fre
pas
milieu de fon coeur , elle fe
fait fouvent une retraite , où
elle renouvelle fans ceffe fes .
moins , & que ſi au
forces pour refifter aux vapeurs
malignes de cet air empoifonné
, ce n'eft pas fans fe
déchaîner un peu contre les
faux enteftemens des grant
deurs. Par- là , vous jugez faci
lement , qu'elle ne conſeillera
jamais à fes amis d'habiter un
fejour , où elle eft perſuadée
qu'il y a tant à craindre , &
qu'il y a tout à fouffrir.
GALANT. 189
Elle aime un logement propre
& commode , & elle de
fire que les meubles en foient
entre la magnificence
& la
fimplicité. Elle demande la
même chofe pour les habits ,
la parure , quine font
&
pour
la matiére de fes entretiens
qu'autant que le befoin le peut
exiger , car elle eft exempte
des défauts du fexe fur cet
article.
Leontine fuit la coluë , &
ne fait élite que d'un petit
nombre d'amis . L'inegalité de
lage ne la rebute point ,
yous en exceptez toutefois cefi
190 MERCURE
lúy , qu'un trop grand feu , &
trop de vivacité pourroient
faire franchir les bornes qu'el
le s'eft prefcrites .
Rarement un jeune courage
Suit une metode auffifage.
Elle n'en aime pas moins
tout ce qui peut contribuer à
la joye. Elle philofophe avec
les fçavans ; elle parle hiftoire
avec les Politiques ; elle faic
des vers avec les Poëtes , cependant
elle voudroit bien ,
fi l'amour propre pouvoir le
fouffrir , que quelque talent
que l'on fe trouvaſt au deffus
des autres , on n'en prift poing
GALANT. i91
occafion de mes eftime pour
ceux qui nous font inferieurs
en efprit , & elle croit qu'il eft
de la bien feance que chacun
parle & foit écouté à fon tour.
Un parleur impitoyable
Nous defole & nous accable.
La Mufique eft un de fes
plus ordinaires
amuſemens ,
elle a l'oreille jufte. Elle fouf
fre que la danſe entre dans
Les plaifirs. Les fpectacles pris
d'une maniere refervée , & par
intervales , font affez de fon
goût .
La promenade a des agré
mens infinis pour elle , & les
192 " MERCURE
fujets qui s'y preſentent aux
yeux , fervent moins a exciter
fa cenfure , qu'à exercer les judicieuſes
reflexions.
Une table reglée , bien ferz
vie , & peu furchargée de
mets , avec une compagnie
choifie , & où l'entretien , &
le chant quelque-fois , brib
lent tour à tour , eft admife
volontiers chez - elle .
De tous les jeux , celuy qui
eft le plus de commerce entre
les plus honneftes gens , eft
celuy qui luy convient , & elle
y veut toute la fimplicité & la
droiture qui
l'accompagnent
dans
GALANT. $93
dans les autres actions.
Les veilles outrées ne font
point de fon caractere . Elle
prend le plaifir avec moderation
& feulement pour fervir
à la fanté , & comme elle
prendroit un aliment.
Mais il me femble que je
l'entens , & vous auffi , Mademoifelle
, murmurer un peu
de ce que je n'ay encore rien
dit de cette inclination que
vous avez toutes deux , à ne
pas vouloir languir les journées
entieres , comme une in .”
finité d'autres femmes , dans
l'inaction , & dans l'inutilité
Aouſt 1700. R
194 MERCURE
'd'une vie molle & oifive . Ik
faut vous rendre juftice , je ne
l'ay point oublié. Le bon employ
du temps que recommande
fi fort la Sageffe Eter.:
nelle à toutes celles de vôtre
fexe , tient un grand rang par.
my vos premiers devoirs , &
l'on fçait que ny l'une ny l'autre
, vous n'avez guere laiffé
paffer de jour , fans laiffer des
marques de l'application que
vous aviez donnée pendant,
quelques heures à ces fortes
d'ouvrages où la main a ſouvent
plus de part que d'efprit.
Au furplus , & pour don-
<
GALANT. 195.
ner la derniere main à noftre
grand projet , comme les vo .
cations de la plus belle apparence
nefont pas toûjours celles
qui font de plus longue
durée , car ,
Dans les engagemens , où l'on
livrefon coeur,
On ne doit pas toûjours compter
furfa ferveur;
S'il arrivoit que quelqu'un
de la focieté fuccombaft au
foible amoureux , qui regne
fur prefque tous les hommes
( ce qu'à Dieu ne plaiſe ) on
ne fera aucune tentative pour
le ramener, perfuadé que l'on
Rijs
196 MERCURE
eft , que cette fureur ne ſe rez
gle point par les confeils.
Leontine accordera tous les
congez & paffeports neceffai
au Relaps infortuné , qui re
noncera à fes genereufes refolutions
, pour fe retirer où
bon luy femblera , & on l'abandonnera
à fa mauvaiſe
deſtinée.
Ceplan eft raviffant , mais je
vous le confeffe,
Quand on est revenu du pays
de tendreſſe,
Rarement trouve ton àfe laiffer
charmer
Dans unpays fevere où l'as
mour estfoibleffe
GALANT: 197
Et d'où l'on bannit l'art d'aimer
Telle que is depeins , la fage
Leontine ,
Telle vous à ton veuë à la Ville ]
à la Cour
Avec une ardeur affaffine ,
Par mille traits fanglans infulten
à l'amour. •
Mais qui me repondra , peut
être je devine ,
Que cette humeur mutine
Ne vous quittera pas unjour,
Et que vous n'aimiez pas peutêtre
à vostre tour ?
Quoyqu'il en foit , Made
moitelle , je reviens à vous di
498 MERCURE
re, que pour peu que vous
vouluffrez bien vous mefler
de l'établiffement de cette
refpectable focieté , il luy feroit
bien avantageux d'avoir
tous les devoirs redigez en
maximes ou en loix , par une
main fçavante & habile comme
la voftre. De la part de cette
celebre Compagnie , car
elle a déja pris quelque forme,
& m'a fait l'honneur de m'élire
pour fon Secretaire, je viens
vous en faire la tres humble
fupplication , & vous demander
en même temps voltre
fuffrage , pour luy donner
Hal
GALANT. 199
un nom qui luy convienne ',
& pour la confeiller dans tout
ce qui pourra la conferver
dans la fuite , me reſervant à
vous expliquer de vive voix ,
quel eft le climat , & la region
qu'elle habite.
Acela trouvez bon, s'il vous
plaift , que je joigne l'aſſurance
du profond reſpect avec le.
quel j'ay toujours l'honneur
d'être , Mademoiſelle , Voftre
tres &c.
TAMIRISTE.
Cette Lettre étant tombée
entre les mains de Leontine ;
elle écrivit là deffus un billet
Riiij
200 MERCURE
tres fpirituel à une Dame de
Les amies , qui a grande part
à cette focieté , & adreffa ces
vers à Tamirifte.
Vous peignez en beau Leong
tine ,
Voftre pinceau flateur cache tons
fes défauts ;
Maispar malheur voftre Hey
roïne
Reconnoift , au travers de tant de
jolis mots ,
Que ce Portrait charmant ne luy
reflemble
guere.
Tout ce qui peut l'a raffurer ,
C'est que fur fon Portrait on ne
peut cenfurer ,
GALANT: 201
Puifque fon nom eft un mys
ftere.
La fçavante Academiciem
ne répondit à l'Auteur tres in
genieufement & tres - delicatement
, mais comme ce plan
pourra avoir des fuites , je vous
parleray de ces autres ouvra
ges quand je les auray reçûs!
On fait une nouvelle enceinte
à la Ville de Toul , & la .
premiere pierre y fut mife le 11.
du mois paffé, par M' de Saint.
Conteſt , Intendant au dépar
tement de Mets , avec les Medailles
, que S. M. a trouvé bon
qu'on y envoyaft. La ceremo
202 MERCURE
nie fe fit avec beaucoup de
folemnité , par rapport à ce
dépoft précieux , qui devoit
eftre enfermé pour toujours
fout ces nouveaux Baſtions.
Tous les Corps fe rendirent
fur les fept heures du matin
dans l'Eglife Cathedrale de
Saint Eftienne , où l'on cele
bra en Mufique une мeffe du
Saint Efprit Les Medailles y fu
rent expolées aux yeux des
Affiftans , & enfuite on fe mit
en marche. Le Clergé , compofé
des Chanoines de la Ca
thedrale , de ceux de la Collegiale
de Saint Genrgout , des
GALANT. 203
Chanoines Reguliers de Saint
Leon , des Religieux des Ab.
bayes de Saint Eure & de Saint
Manfuy , des Jacobins , Cordeliers
& Capucins eftoir
précede d'un grand nombre
de Tambours , & fuivi de plu
fieurs fortes d'Inftrumens. My
l'Intendant marchoit enfuite ,
accompagné du Gouverneur
& d'un Cortege nombreux .
On portoit devant luy à dé
couvert les médailles de Louis
le Grand. Le Prefidial paroif
foit enfuite , & cette marche ,
en ordre de proceffion , eftoit
Lerminée par les Magiftrats
204 MERCURE
de l'Hoſtel de Ville , par les
Officiers , & par un fort grand
concours de peuple. Lors que
Fon fut parvenu au lieu defti
né , où les Troupes de la Gar
nifon s'estoient rangées en
bataille , le Doyen de la Ca
thedrale y benit les medailles
& les pierres. La boëte de
Cedre dans laquelle elles étoient,
fut enfermée dans une
autre de plomb , foudée ,
recouverte d'une plaque de
cuivre , d'un pied en quarré ,
fur laquelle l'Epoque de cette
fondation eft marquée par
une Infcription conceue en
GALANT. 205
ces termes , An . Era Xriana
M. DCC triennio poftquamfors
tiff. Gens Franc Germanis, Hif
pan . Angl. Batav. Allobrog ,per
Xnium multaties cafis fufifque
pac deditfuofel . genio, provid. q;
Ludovici Magni , qui hanc civis.
Leucor . disjectis veteribus muris
ampliavit , novis cinxit 1X:fax.
propugnac. firmavit , aliifque mus
nition. obvallavit . Le tout fut
encaftré entre la premiere &
la feconde pierre de taille , par
M' l'Intendant, revetu d'un
tablier de drap d'argent, bori
dé d'un galon d'or , & armé
d'une truelle & d'un marteag
206 MERCURE
d'argent , au bruit de l'Artille
rie , des Trompettes , Timba .
les, & des acclamations publi .
ques qui furent continuées par
les travailleurs , en reconnoif
fance de trente Louis d'or qu'il
leur ordonna. Les Medailles
que le Roy fit envoyer à Toul
pour eftre miſes fous la premiere
pierre de l'angle flanqué
d'un Baſtion de la nou
velle enceinte , eftoient au
nombre de cinq. La pre.
miere fait voir le Portrait du
Roy , & a pour legende auffi
bien que les quatre autres
Ludovicus Magnus Rex Chrif
GALANT. 207
tianißimus . Le revers eft char
gé des Buftes de Monſeigneur
& de Meffeigneurs les Ducs
de Bourgogne , d'Anjou & de
Berri , avec leurs noms au
deffus de chaque Bufte. Pour
legende , Felicitas Domus Auguſta
1693 ..
Le corps de la feconde Medaille
eft compofé d'un coſté
du Bufte du Roy . Au revers eft
la Deeffe Minerve
, s'appuyant
de la gauche fur la Javeline ,
& foutenant
de la droite conjointement
avec la Juſtice qui
tient la Balance , une couronne
de Laurier. Pour legende,
208 MERCURE
Virtus & æquitas ; dans l'E
xergue , Pacata Europa 1697.
Ce qui compoſe la troiſiéme
eft encore le Bufte du
Roy , & au revers , on voit la
même Minerve affife , & tenant
de la main droite fa Javeline.
De la gauche , elle eft
appuyée fur un piedeſtal , d'où
pend un plan de places , au bas
duquel font plufieurs Inftrumens
d'Ouvriers & de Matematiques.
Pour legende, Secu.
ritatiperpetuæ, dans l'Exergue ,
Vrbes & arces munivit aut extruxit
CL. ab anno 1661 , ab annum
1692.
GALANT: 209
La quatrième eft femblable
aux autres pour le Bufte , &
fur le revers eſt une repreſen
tation de trophées d'Artille
rie mellez agreablement
, fur
montez d'une couronne mura
le ou tourelée . Pourlegende
,
Victori perpetuo ; dans l'Exergue
, Ob expugnatas urbes CC.
Las reprefente le Bufte dun
Roy , dont la tefte en che
veux eft couronnée de Laud
riers . On voit au revers ce:
Prince affis fur fon Trône , recevant
pour le Duché de Bar,
la foy & hommage de Char
les IV. Duc de Loraine, qui eft
Loust 1700. S₁
210 MERCURE
à genoux devant luy tefte nuë,
fans épée ny éperons. Pour
legende , Carolus Lotharing.
Dux Barren. Reg Francor Vaf
falus. Dans l'Exergue, Fidelitat,
jurum, & hommagium præ ·
Stat. 1661.
La ceremonie étant achevée
, on alla chanter le Te
Deum qui fut fuivy d'un magnifique
repas chez M l'Intendant.
Je vous ay ſouvent parlé
des Voyages Hiſtoriques de
l'Europe , puis que je vous ay
mandé ce que contenoit cha
cun des Volumes qui ont efté.
3
GALANT. 211
imprimez à mesure que l'Auteur
les a donnez au public. Le
huitiéme & dernier Tome
vient d'eftre imprimé. Il traite
du Gouvernement , & de ce qu'il
ya de plus curieux en Pologne &
en Lithuanie , & de ce qu'ily a de
plus remarquable dans les Royaumes
de Suede, de Dannemark ,
de Norvvege , & dans l'Ifle
d'Iflande. On trouve dans ce
Volume une Relation trescurieufe
de ce qui s'eft paffé
ces dernieres années au fujet
de la double élection d'un Roy
de Pologne . Si chaqueVolume
'avoit pas, cké auffi applau
Sij
242 MERCURE
2°
di que l'Auteur pouvoit defi
rer , il n'auroit pas pouffé cer
Ouvrage ju'qu'au huitiéme ;;
ainfiil n'y a point à douter de
fa bonté. Rien de ce que le
public approuve ne sçauroit
eftre mauvais.
M'Feuillet, Maistre de Dane
fe , Auteur de la Chorégraphie
, vend depuis peu chez
luy , rue de Buffy , la Nouvelle
Mariée, Danfe nouvelle,
de la compofition de M ' Pecour
qui l'a inventée pour l'ajoûter
au Ballet nommé La
Mafcarade. Le Public a don
ne de grands applaudiffemens
4
GALANT. 23
à cette Danfe ; de forte qu'il
a fouhaité de la voir gravée de
la même maniere que Mi
Feuillet en a fait graver plus
fieurs autres , dont il a efté
content , & dont je vous ay
parlé. Cette maniere de graver
les Danfes a efté beaucoup
goûtée & les Etrangers
font ravis de cette heureufe
invention , par laquelle on
leur communique ce qui pa
roiffoit ne pouvoir eftre com
muniqué.
Enfin , l'Arreft que Sa Máy
jefté prononça le 10. May en
faveur des Religieux de l'Or
214 MERCURE
dre Hofpitalier du S. Efprit ;
contre les prétendus Grand
Maiftre & Chevaliers du mê .
me Ordre , a esté publié & af,
fiche , comme il eſt ordonné,
à la Requefte & diligence de
M' de Gourgues Maistre des
Requestes & Procureur Ge
neral de la Commiffion , pour
l'execution de l'Edit du mois
de Mars 1693. Ce Magiftrat ,
plein de lumieres & de pene,
tration , n'a jamais pris le chan
ge fur cette prétendue Che
valerie , malgré les efforts
que les Chefs , & fes Parti
fans ont faits pour embay
GALANT. 25
raffer toutes leurs productions
; de forte que Sa Majesté
ayant efté informée de fes
foins & de fon application ,
luy a marqué la fatisfaction
qu'Elle en avoit , & n'a permis
au S' de Courfon de fortir de
prifon , qu'à la charge qu'il
iroit chez luy luy faire excufe
des termes in jurieux , dont il
avoit ofé fe fervir dans fes Requeftes
contre luy.
Monfeigneur le Dauphin
ayant efté l'année dernière à
la maifon de Petitbourg , qui
appartient à M' le Marquis
d'Antin , fut tellement fatis216
MERCURE
fait de la reception qui luy fut
faite par ce Marquis , & de la
beauté du lieu , que ce Prince
s'eft fair un plaifir d'y retour
ner cette année. Il y alla cou.
cher le 15 de ce mois avec
Monfeigneur le Duc de Bour
gogne . Ces Princes prirent le
divertiffemens de la chaffe le
Lundy , & le Mardy , & le jeu ,
la promenade , & la bonne
chere fervirent à diverſifier
leurs plaifirs. Ils allérent lé
Mardy au foir à Meudon , ou
le Roy alla coucher le Mécredy
. Sa Majesté s'eft divertie
dans cette delicieuſe Maifon ,
jufqu'au
GALANT 217
jufqu'au Samedy fuivant , qu'
elle en partit à l'iffuë de fon
dîner pour aller voir Monfieur
à Saint Cloud , où Son
Alteffe Royale eft indifpofée.
Elle fe rendit enfuite à Marly
pour paffer dix jours dans ce
lieu -là , qui eft beaucoup plus
beau que les Palais enchantez
, aux defcriptions defquels
rien ne doit manquer , puifque
ces Palais n'ont coûte qu'à
'imagination , & que de la
forte il eft aiſé d'en faire de
beaux.
M' le Cardinal de Noailles,
Archevêque de Paris , a efté
Aoust 1700.
T
218 MERCURE
harangué fur fa promotion au
Cardinalar , par l'Univerfité
en general , & par les Facultez
de Theologie , de Medecine ,
& de Droir en particulier. M
Boudin , Doyen de celle de
Medecine , porta la parole à
la tefte de fon Corps , & fe
fervit de ces termes.
La protection glorieufe dont
V.E. atoujours honoré les Scien .
ces , ne permet pas , Monfeigneur,
tous ceux qui tiennent quelque
rang dans les Lettres , de manà
quer vous témoigner leur joye
fur votre élevation à la premiere
dignité de l'Eglife . Il eftoit bien
GALANT. 219
jufte qu'un Prelat , qui remplit fi
parfaitement le premier Siege du
Royaume ; qui conduit avec tant
de charité, de douceur & defageffe
un Troupeau fi illuftre &fi nombreux
; qui foutient par fa fermeté,
&fur tout parfon exemple ,
la pureté des moeurs de la do
ctrine fuft récompensé de fon zele
pour l'Eglife , par tout ce qu'elle
peut offrirde plus éclatant . "Auſſi
peut - on dire que parmy tant de
grands Hommes qui compofent le
Clergé de ce Royaume , voftre merite
, au deffus des efforts même de
la jalousie , s'eftoit attiré tous les
fuffrages , ilfemble que le choix
Tij
220 MERCURE
du plus grand Roy du monde ais,
accompli par cette marque de
diftinction , les voeux de toute la
France. C'eft fur vous , Monfeigneur
, ou fur des perfonnes de
voftrefang, que ce Monarque fe
vepofe ,pour ainfi dire , du fpirituel
& du temporel defon Etar . Le
Jalut de fes Peuples , le dépoft
precieux de fa Perfonne facrée, le
Gouvernement de fes Provinces ,
le commandement de fes Armées,
tout a efté confié à vostre illuftre
Maifon. Ellefeule a fourni abon .
damment tous les talens neceſſaires
pourfoutenir de fi grands poftes
vous jouir avec dignité. Puiffi
GALANT. 221
longtemps , Monfeigneur , de celuy
qui vient de vous eftre accordé. Ce
font les voeux les plus ardens de
ceux quifont touchez de l'amour
du bien public , & de l'édification
de ce Diocefe. Cefont fur tout ceux
de la Faculté de Medecine de Paris.
Heureufe d'élever dans fes
Ecoles des Sujets capables de foulager
les infirmiteZ qui pourroient
traverser le cours d'une vie fi glo.
rieufe , elle va redoubler fes foins
&fon application à en former qui
foient dignes de vostre confiance.
Souffre feulement qu'elle implore
la protection de V. E. contre les
témeraires entrepriſes de ceux qui
Tiij
222 MERCURE
deftinez à la fainteté de la Vie
Religieufe , en abandonnent entierement
les devoirs , pour s'appliquer
àla cure des maladies , & à
la pratique d'un art dont ils igno_
rent les premiers principes. Les
Bulles des Papes , les Ordonnances
du Clergé de France , celles de
vos illuftres Predeceffeurs , ont efté
occupées inutilement jufques icy
contre cet abus. Il fembloit qu'un
fi grand ouvrage fuſt reſervé à
voftre zele Fofe dire même ,Mon.
Seigneur , qu'il n'est pas indigne du
Join que vous prenez de contenir
dans les bornes de leur eftat , tous
ceux quifontfous vostre direction.
GALANT : 223
La vie des Peuples qui vous eft fe
chere , demande en cette occafion le
fecours de vostre autorité. Nous
fperons que vous ne la refuferez
pas à la juftice de noftre cause, ny
à cette charité qui vous engage à
la confervation des Sujets de ce
Diocese , auffibien qu'à la conduite
de leurs ames.
Ce Difcours qui fut écouté a
vec plaifir, eut une réponſe tres
favorable , & M le Cardinal
de Noailles en parut fort fatis
fait . Quelques uns ont eſté ſur
pris que м Boudin ne l'eût pas
complimenté en Latin , comme
fi tant de Harangues Lati
Tiiij
224 MERCURE
nes qu'il a faites en plufieurs
occafions avec un tres grand
fuccés, n'avoient pasaffez juftifié
qu'il poffede parfaitement
cette langue , & qu'elle ne
peut luy eftre plus familiere.
Il y auroit au contraire beaucoup
de fujet de s'étonner
qu'il n'euft pas fuivi l'uſage ,
dont on ne fçauroit douter ,
puifque la Faculté de Medecine
ayant eu à haranguer feu M
l'Archevêque de Paris & M'le
Premier Prefident , elle l'a fait
en François , ce qu'elle fit
encore en 1633. comme le
prouvent les Regiftres de la
GALANT. 225
même Faculté , lors que M
Boujonnier , qui en ce tempslà
en eftoit Doyen , vint com .
plimenter M¹ le Cardinal de
Richelieu. Le Difcours qu'il fit
fe trouvant écrit dans ces Regiftres
, ferviroit de preuve, s'il
pouvoit eftre important de le
rapporter.
Meffire Jofeph Guillaume
de la Vieuxville , Marquis de
Maulle , Confeiller du Roy en
fes Confeils , Maiftre des Re..
queftes ordinaire de fon Hôtel
, & Secretaire des Comman
demens de Madame la Ducheffe
de Bourgogne , mourut
226 MERCURE
d'apoplexie le 21. de ce mois.
Il eftoit âgé feulement de cinquante-
deux ans , & laiſſe deux
Fils & deux Filles de N. Luillier
, Fille unique de M ' Luillier
Fermier General . L'aîné
de fes Fils a la furvivance de
fa Charge de Secretaire des
Commandemens .
Cette mort a efté ſuivie de
celle de Dame Marie Gremin ,
Epouse de Meffire Jean Baptifte
Stoppa , Capitaine aux
Gardes Suiffes .
Vous fçavez, Madame, quele
nombre desEchevins de laVil.
GALANT. 227.
le de Paris eft fixé à quatre. Ils
ne fontEchevins que pendant
le cours de deux années , mais
ils nefont pas tousquatre nom
mez dans le même temps.Il en
fort deux de l'Echevinat cha
que année , & deux autres rem
pliffent leur place. Quant au
Prevoft des Marchands , il eſt
fouvent continué trois & qua
tre fois , ce qui arrive prefque
toûjours lorsqu'on eft content
de fon adminiſtration . Cette
élection le fait tous les ans le
16. du mois d'Aouft ; mais il
eſt à remarquer que le Prevoft
des Marchands qu'on élit eft !
7
228 MERCURE
toujours nommé par le Roy
quelque temps auparavant ,
ce qui n'empêche pas que
l'élection ne fe fafle dans toutes
les formes. Dans celle qui
fe fit le 16. de ce mois , M' Boucher
d'Orſay fut élu en la place
de M Bolc , Procureur General
de la Cour des Aides , &
Mrs Hebert & Crevon furent
élus Echevins à la place de
Mrs Regnault & Dionis. Le 17 .
ils allérent à Versailles préter
Serment entre les mains du
Roy. Le Scrutin eft toûjours
portépar un Confeiller du Parlement,
& on le choifitordinai
GALANT. 229
rement d'une famille illuftrée .
M'Manfart de Sagone , Fils de
M ' Manfart , Surintendant des
Baſtimens du Roy , Arts , &
Manufactures Royales , eft celuy
qui à fait cette année cette
fonction , & qui a eu l'honneur
de haranguer Sa Majesté au
nom de toute la Ville. Son
difcours a efté fi applaudi de
tous ceux qui l'ont entendu ,
que j'ay cru que le grand bruit
qu'il a fait , vous feroit fouhai .
ter de le voir , mais fi je vous
l'envoye , vous ne le devez qu'à
l'heureux larcin de quelques
Amis de M ' de Sagone , parce
230 MERCURE
i
༣ 、
que fa modeftie l'empefchant
de le rendre public , il avoit
? refolu de ne le donner à perfonne
; mais ce font de ces larcins
pour lesquels on ne trouve
que desJuges favorables aprés
" qu'ils font faits . Voicy les termes
dont il fe fervit.
SIRE,
La Capitale de vôtre Royaume
a des temps marquez pour
Avenir rendre des hommages
publics à Voftre Majefté , mais
il n'y a aucun temps , où elle
GALANT. 231
ne luy rende des hommages
fecrets , d'autant plus fincéres
qu'ils font feparez de la pom
pe de la Ceremonie.
On pourroit s'étonner aujourd'huy
, qu'avec un auffi
grand defir de vous exprimer
ce qu'elle penfe , elle ait préferé
ma foible voix à celle de
tant d'hommes éloquens qu'.
elle nourrit dans fon fein
mais , SIR E , elle n'a rien vou
lu devoir à l'Art de la parole
dans un hommage du coeur.
Elle a crû que le Citoyen le
plus penetré des bontez de
Voftre Majefté , le feroit auffi
232 MERCURE
plus vivement de celles done.
vous honorez la Patrie, & qu'un
Fils inftruit par fon Pere , de
tout ce que l'on vous doit d'attachement
, de fidelité , & de
reconnoiffance , vous montreroit
des fentimens preferables
aux plus pompeuſes expreffions
.
C'est donc , SIRE , de la
part de tous les coeurs que je
viens , avec le langage du coeur
même, rendre à V. M. de tres .
humbles actions de graces ,
ce qu'aprés nous avoir donné
M'Bofc pour Prevoft des Mar
chands , il vous a plû de nom ,
.de
GALANT.
233
mer M' d'Orfey pour fon Succeffeur
.
1
L'un a rempli fa Charge
avec une exacte probité, avec
un parfait defintereffement ,
avec une affiduité toujours
égale. Nous fommes perfuadez
que l'autre ne fçauroit degenerer
du merite , non plus
que de la nobleffe de fes Anceftres
, & qu'il va fucceder au
zele , comme à la place de fon
Ayeul , qui eut le bonheur de
rendre à Henry le Grand des
fervices fi confiderables , que
ce Prince voulut que la me-
Aoust 1700. V
234 MERCURE
moire en fuft conſervée dans
des Actes publics.
Les nouveaux Echevins
qui fupplient Voſtre Majeſté
de vouloir bien confirmer leur
élection , luy proteſtent par
ma bouche , qu'ils n'auront
pas moins d'application à leurs
devoirs , qu'en ont eu ceux qui
les ont précedez , & que les
differens Corps qui compofent
la Ville Royale , feront
toûjours unis dans ce qu'ils
vous doivent d'obeïffance &
de reſpect .
Eh quel Souverain a jamais
efté plus digne que vous ,
GALANT:
235
SIRE , de cet Empire abfo
lu , qui n'eft pas tant l'effet de
la puiffance que de l'amour ?
Auffi ne faifons nous pas con .
filter le merite de noftre foû
miffion dans la neceffité de
vous obeir , mais dans l'inclination
, qui prévient noftre
devoir fur l'obéïffance . Dans
Le Monarque que nous refpectans
nous aimons le Pere du
Peuple ; & la feule peine que
nous reffentons fous voſtre
autorité , c'eſt de ne pouvoir
jamais proportionner noftre
reconnoiffance à vos bienfaits.
Vij
236 MERCURE
Le plus fignalé , SIRE , eft
la Paix dont Voſtre Majeſté
nous fait joüir, & dans laquelle
vous avez fçu accorder noftre
bonheur avec voftre gloire.
La terreur de vos armes a ofté
à vos ennemis le courage de
combattre , & voftre modera
tion vous a fait perdre le defir
de triompher. Vous auriez
continué de les vaincre , s'ils
avoient continué de vous refifter
; mais , SIRE , vous auriez
vaincu des Princes moindres
que vous , au lieu qu'en
vous furmontant vous - même ,
vous avez trio mphé du plus
GALANT. 237
grand de tous les Rois. Le titre
de Conquerant vous a moins
plu que celuy de Pacificateur
& vous avez conquis
l'Europe plus glorieufement
pour vous, en la rendant à ellemême.
C'est donc , SIRE , au plus
formidable comme au plus
clement des Vainqueurs , au
plus puiffant comme au meil
leur de tous les Rois , que
voftre bonne Ville de Paris a
élevé des Monumens durables
, qui repreſenteront à la
Pofterité la plus reculée , le
merveilleux de voftre Regne,
238 MERCURE
& aprés avoir fait fes plus
beaux ornemens de vos actions
heroïques , elle donne
voſtre Image augufte en fpe .
tacle aux Nations , afin qu'el .
les voyent que les mains mê.
me de l'Amour ſe font unies à
celles de l'Art , pour immortalifer
votre grand Nom .
Si ce qu'elles ont gravé fur
le Marbre & fur le Bronze ,
n'eftoit pas respecté par le
temps , le Temps même qui
détrait tout , ne pourroit rien
fur ce qui eft gravé dans nos
coeurs. C'est là , 'SIRE , que
nous avons érigé à la gloire de
GALANT. 239
Voftre Majesté un Monument
de gratitude & de veneration
qui durera autant que nous.
mêmes , & qui de fiecle en
fiecle fera tranſmis à nos def
cendans.
Peut eftre , Madame , ne
vous à ton jamais dit qu'on
prononce tous les ans un Dif
cours à l'Hostel de Ville de
Paris , à l'occafion d'une Ceremonie
publique qui fe fait
dans la Chapelle du Louvre le
25. d'Aouft , jour de la Feſte de
S. Louis, & à laquelle on invite
M' le Prevoft des Marchands
& Mrs les Echevins . Vous ap-
B
240 MERCURE
The
prendrez le fujet de cette ce."
remonie par le
Difcours
que
je vous envoye. Ila efté pro.
noncé par M' Lordelot Fils
Avocat au Parlement le 20. de
ce mois , jour de l'inſtallation
M' Boucher d'Orsay , prefentement
Prevoft des Marchands.
Il y a longtemps que
je vous ay parlé de M' Lordelot.
Ce fut luy qui à l'âge de
douze ans , compofa & prononça
un Sermon en Grec ,
auquel le Public donna de
grands applaudiffemens. Le
Difcours qu'il a fait à Meſſieurs
de Ville , merite bien
4
voſtre
GALANT. 24
voftre curiofité. Voici les termes
dont il s'eft fervy en leur
parlant.
JE
E ne fçaurois , Meffieurs ,
vous exprimer combien je
fuis fenfible à l'honneur que
je reçois aujourd'huy , de por
ter la parole pour vous convier
d'affifter à la ceremoni : publique
qui fe fait chaque année ,
pour remercier Dieu d'avoir
confervé la Perfonne auguite
de Sa Majefté , lors qu'elle fut
attaquée à Calais d'un mal fi
facheux & fi preffant , que la
France fe vit fur le point de
Aoust 1700.
X
242 MERCURE
perdre le plus accompli de
tous les Princes .
Si le Ciel fit reffentir au Roy
les accés d'une maladie fi dangereule
, ce ne fut que pour
l'éprouver ; mais non pas pour
trancher le cours d'une vie fi
neceffaire à l'Etar , & fi pretieufe
à tout le monde.
On a beau fe fatiguer dans
la lecture des Hiftoires anciennes
, & rappeller dans fa mez
moire les Siecles paffez , pour
en trouver un plus heureux &
plus remarquable que celuy de
Louis le Grand. Ne l'a- t- on
pas vû dés la jeuneffe s'élever
GALANT. 243
comme un Heros , & précipi
ter une courſe rapide , qui luy
a fait devancer tous ceux qui
l'ont precedé ? Il ſemble qu'il
foit arrivé à même temps au
commencement & à la fin de
fon terme , parce que les actions
ont efté d'abord fi étonnantes
, que le monde ravi de
tant de merveilles , eft demeuré
dans le filence , & le
Roy méme s'est trouvé en
peine comment il pourroit
ajoûter quelque choſe à la
grandeur de fon nom.
Depuis ce temps, que n'a tpas
il fait pour le bien de fes
X ij
244 MERCURE
Etats ? Que de Villes prifes !
Que de Provinces fubjuguées !
Que de Peuples foumis ! Que
de Combats glorieux ! Que de
Victoires remportées ! Tout
cela eft grand , mais tout cèla
luy eft commun avec les Conquerans
& les Victorieux Ce
qui eft particulier dans ce
Prince admirable , eſt ſa moderation
dans les triomphes ,
& d'avoir eu tant de fois la
force de s'arrefter luy- même
au milieu de fes victoires .
Quand un Prince confidere
qu'elles font fouvent funeftes
à l'un & à l'autre des partis , &
GALANT. 245
qu'on eft prefque toujours
obligé de verfer des larmes
fur fes propres Lauriers , il préfere
toujours la qualite de
Prince pacifique à celle de
Victorieux & de Conquerant.
Le coeur d'un vrayRoy comme
le fien , eft plus content de voir
fes Sujets recueillir en paix les
biens que la Providence leur
donne , que d'aller moiffonner
des palmes dans des terres voi-
Lines ou étrangeres.
Nous voilà , enfin , Mef
fieurs , arrivez dans ces temps
fortunez où nous n'avons plus
befoin de Fortereffes pour
X iij
246 MERCURE
garder nos Frontieres , plus
d'Armées en Campagne pour
nous défendre contre les courfes
& les invafions des Ennemis
, plus d'Alliance ny de
confederation
à craindre pour
tâcher de nous perdre. Le
Prince qui anime ce grand
Royaume , n'y veut plus d'autres
Villes fortifiées , que la fi
delité inviolable qu'il a tou
jours euë pour garder les Traitez
, que le foin de ménager
fes Alliances , que celuy d'etre
l'arbitre de fes Voifins pour les
maintenir dans l'union & dans
la Paix. Tous fes fidelles Sujets
GALANT. 247
formeront toujours des ar
mées toutes preftes à marcher
pour vaincre ceux qui auront
la temerité de l'attaquer. Il ne
veut plus d'autres gardes que
le coeur de fes Peuples , qu'il
aime & dont il eft aimé ; &
vous l'avez vu , Meffieurs , venir
dans ce lieu Auguſte , comme
un bon Pere , s'affeoir à la
table de fes Enfans , & ne vouloir
point d'autres Officiers
pour le fervir que ceux qui
compoſent cet Illuftre Corps.
Si ce Prince eft grand en
toutes choſes , il faut convenir
qu'il fe diftingue admi
Xiiij
248 MERCURE
rablement dans le choix qu'il
fait des perfonnes les plus fages
& les plus éclairées pour
les premieres Places de fon
Royaume. Ne vient- il pas d'élever
avec éclat à la dignité
de Chancelier de France un
Miniftre qui a fupporté avec
tant de force , & dans des
temps fi difficiles le poids &
la charge de l'Etat ? Et quel
diſcernement n'a- t- il pas fait
voir dans le choix de celuy qui
gouverne aujourd'huy les Finances
avec tant de fageffe ,
de prudence , & de modera
tion .
GALANT. 249
Tout Paris n'a t - il pas témoigné
une joye publique en
apprenant
que Sa Majefté
vous avoit choifi , Monfieur ,
pour occuper une Flace que
deux de vos Anceftres , &
voftre Predeceffeur ont remplie
avec tant de vigilance &
d'integrité , & pour eftre le
Chef d'une
Compagnie compolée
de tant de Perfonnes
confiderables ,
diftinguées par
la fageffe de leur conduite , &
par la probité de leurs moeurs.
Ce Prince pleinement inftruit
du merite & des bonnes qualitez
de fes
Magiftrats , pene250
MERCURE
tré , Monfieur , de voſtre pieté
envers Dieu , de voſtre charité
envers le prochain , de voſtre
zele dans l'adminiſtration de
la Juſtice qui eft depuis trois
fiecles hereditaire dans voftre
illuftre Maiſon , & qui a paſſé
juſques à vous par une longue
fuite d'Ayeux , qui ont tous
efté reveftus des premieres
Charges de l'Etat , & parmy
lefquels & dans leurs alliances
on compte jufqu'à cinq Chanceliers
& Gardes des Sceaux ,
ce même Prince charmé de
voſtre douceur , qui fait l'un
des principaux caracteres de
GALANT.
251
l'honnefte homme , & qui eft
fi
neceffaire à un
Magiſtrat , a
cru qu'il devoit recompenfer
tant de rares qualitez par une
Charge qui ne doit eftre occupée
que par une perfonne qui
les poffede , & qui eft prépolée
pour conferver le bon ordre ,
maintenir le
commerce , produire
l'abondance , & procurer
la joye , & la felicité des
Peuples. C'est ce que tout le
monde attend devoftre adminiſtration
, Monfieur , & c'eſt
ce qui forme une nouvelle
obligation d'en rendre de treshumbles
actions de graces à
S. M.
J
252 MERCURE
Que ne devons nous donc
pas faire pour la confervarion
d'un Prince qui n'eft fur la terre
que pour y faire du bien , &
fi la ceremonie à laquelle j'ay
l'honneur de vous inviter aujourd'huy
, Meffieurs , n'a pour
objet que de continuer nos
Prieres pour la conſervation de
Sa Majesté , il faut, à l'exemple
de ce Saint Roy d'Ifraël , que
nous nous tournions du cofté
du Temple , & que les mains
élevées vers le Ciel nous épanchions
noftre coeur devant
Dieu , pour luy demander la
prolongation d'une vie fi utile
GALANT.
253
à l'Egliſe , dont ce Prince a ré.
tably le culte , fi avantageufe à
fesEtats aufquels il a procuré la
fureté & le repos , & fi favorable
à fes Sujets , au foulagement
defquels il travaille , &
dont il fait durant la Paix fa
principale occupation .
Suivant l'Invitation faite à
Meffieurs de Ville , ils fe trou
vérent le jour de Saint Louis
à la Proceffion que les Carmes
firent de leur Convent à
la Chapelle du Louvre , où la
grande Meffe fut chantée pour
l'accompliffement du Voeu
fait pour S. M. Le matin du
254 MERCURE
même jour Mrs de l'Academie
Françoile s'eftoient acquittez
de leurs devoirs ordinaires.
On chanta un fort beau Motet
pendant la Meffe , qui fut
celebrée dans la même Chapelle.
Il eftoit de la compofition
de M'de Bouffer,& acom.
pagné d'un fort grand Choeur
de Mufique, composé de Voix
& d'Inftrumens . Le Pere de
la Roche , de l'Oratoire , qui
avoit efté invité par cette celebre
Compagnie , prononça
le Panegyrique du Saint , &
prit pour fon texte ces paroles
de Saint Paul : Vuga æquitatis ,
GALANT. 255
virga regni tui. Il commença
par dire , que file Salut des
Particuliers eftoit un ouvrage
de la Grace , le Salut des Rois
en eftoit leChef d'oeuvre. Ces
feuls mots vous peuvent don
ner une grande idée de fon
Difcours , qui roula entiere.
ment fur la Juftice. De combien
de traits de la plus vive
Eloquence ce Diſcours fut- il
rempli ? Ce feroit en affoiblir
la beauté , que de tâcher à
vous en rapporter quelques
uns. Il fit voir à quels defor
'dres l'homme eft ordinairement
ſujet par l'indépendance,
256 MERCURE
& dit que parmy les grands
obftacles que les Rois trouvoient
à leur falut , il y en avoit
trois principaux , l'Orgueil , la
Volupté , & la Flaterie ; mais
que Saint Louis les avoit heureufement
furmontez ; en forte
qu'il avoit élevé trois Trônes
à Dieu , le premier fur fon
propre coeur parfon humilité
& par fon abaiffement devant
le fouverain Eftre ; le fecond
fur le coeur de fes Sujets par
l'équité de fes loix ; & le troifieme
fur le coeur des Ennemis
du Seigneur , par la terreur de
fes armes , lorfqu'il avoit enGALANT.
217
་་
trepris la conquefte de la Terre
Sainte. L'application qu'il
fit fur la fin de ce Panegyrique
des vertus du Roy à cel
les de Saint Louis , fut tres delicate
. Il la finit en difant que
quand la Copie fe pouvoit
confondre avec l'Original , il
ne pouvoit plus rien manquer
à cette Copie. Il loüa de même
tres finement Mrs de l'Academie
Françoife , & dit qu'-
ordinairement les Princes enrichiffent
leurs Palais , de
Statues & de Figures , & que
Louis le Grand avoit pris ſoin
d'embellir le fien d'hommes
Aoust 1700. Y
258 MERCURE
vivans , qui animez par fes
bienfaits , & par l'honneur de
fon Augufte Protection , porteroient
fa gloire dans les fiecles
à venir , & dont l'exemple.
n'eftoit pas moins une regle
pour les moeurs , que leurs dé .
cifions en eftoient une pour
la langue. Je ne vous dis
rien que tres-imparfaitement.
Tous les Auditeurs fortirent
charmez , & il n'y eut jamais
une approbation fi univerſelle.
Le mêmejour , l'Academie
des Sciences , fit celebrer auffi
une Meffe dans l'Eglife des
GALANT. 259
Peres de l'Oratoire , & on y
chanta un autre Mojet , de la
compofition du même M ' de
Bouffet , avec le même Chaur
de Mufique. M' l'Abbé de
Beaujeu , qui prononça le Pa-
Legyrique de Saint Louis
prêcha avec beauconp d'éloquence.
M* l'Abbé de Poiffi , qui ne
fait rien qui ne foit de fort bon
gouft , a fait les deux Madri
gaux que vous allez lire.
Xij
260 MERCURE
AU
ROY ,
APrés les tourbillons d'une horrible
tempefte
,
Enfin le calme eft de retour.
Le Vainqueur aujourd'huy veur
fe vaincre àfon tour
Et Louis de Louis est la propre
conquefte.
Ciel , quifais ce miracle enfaveur
de la Paix ,
Ciel, quibenis un Roy que le monde
révere
,
Un Roy , quifur les coeurs de fes
beureux Sujets
Regne moins en Maistre qu'en
Pere,
1
GALANT. 2h1
Je nefais point pour luymille voeux
emprunteZ ;
Qu'il vive , c'eft affez.
A Monſeigneur le Duc
DE BOURGOGNE;
PRince , à quoy bon tant de
Volumes ?
Les Ecrivains
Grecs & Romains ,
Par leftile pompeuxde leursflateu
fes Plumes,
Nefçauroient nous fournir que des
Rois imparfaits.
Veux tu fçavoir ce que l'on fir
jamais
262 MERCURE
De plus fain, de pluspolitique,
De plus prudent , de plus judi
cieux ,
De plusfort , de plus heroïque,
De plus hardy , de plus prodi
gieux ?
Un feullore t'eft neceſſaire.
C'est le livre où l'on voit les faits
de ton Grand- pere.
LeLivre intitulé Saint - Euremoniana
, dont je vous ay entretenue
dans ma Lettre du
mois paffé, a donné lieu à celle
qui fuit.
}
GALANT. 263
A MONSIEUR N.P.
JA
Ay lû plufieurs fois avec
plaifir le Livre intitulé
Saint Evremoniana , que vous
m'avez envoyé. Il eft plein de
bonnes reflexions , & de ca.
racteres excellens . J'y ay d'autant
plus de gouft , queje connois
la plupart des perfonnes
dont l'Auteur parle , & il me
femble qu'il en dit tout ce
que l'on en peut dire. LesCha
pitres de la Converſation , de
Ï'Etude folide , de la Connoif
fance du Monde , font fort
264 MERCURE
inftructifs . On y connoift bien
les Caracteres des Femmes ,
& en quoy confifte la Fortune.
Le Difcours de la Peinture
eft fort judicieux , & je fçay
qu'il eft eftimé par les habiles
Peintres. La Revolution de
Monaco eft écrite avec beaucoup
de fidelité , & on trouve
parmy ces chofes férieules des
galanteries , qui font une varieté
agreable. Je fuis tres fatisfait
de cette lecture , & je vous
auray une obligation ſenſible
fi vous voulez bien m'envoyer
tout ce qui paroiftra de nouveau
pendant le fejour que je
feray
GALANT: 265
y
feray obligé de faire dans la
Province. Je fuis , Voftre , &c .
Vous fçavez la mort du
Duc de Glocefter. Il eftoit
Fils du Prince George, Frere du
défunt Roy de Dannemark &
de la Princeffe Anne , Soeur de
la Princeſſe Marie d'Angleterre,
qui avoit épousé Guillaume
Prince d'Orange , toutes deux
Filles de Jacques II . Roy
de la Grande Bretagne. Ce
Prince eftoit dans fa douziéme
année . Cette mort donne
lieu a de grands raiſonnemens
touchant l'avenir , & les Poli »
Aouft 1700.
t
Z
266 MERCURE
tiques ne manquent pas de
donner leurs conjectures pour
des réalitez . Jamais mort n'a
dû caufer des mouvemens fi
differens. Le Roy & toute la
Cour en ont pris le deuil.
Le mot de l'Enigme du mois
paffé eftoit l'Or. Ceux qui l'ont
trouvé, font Mrs Henry, Mar
lat ; Lalain ; Aubinet ; Mircy ;
de Falles de Limoges ; le Page
de la rue des deux Portes; le
Sedentaire de la rue S. Antoine
; le Chevalier Pacifique ; le
Solitaire de la ruë Saint Denis ,
Bouthillier du Marege , de la
Chine de la rue Dauphine , le
GALANT. 267
grand Achille, la belle Angelique;
Rofette; la Grondeufe de
la rue Sainte Avoye ; les trois
Graces du beau Defert , & leur
Gouvernante , l'objet des trois
Rivaux ; Leonor des quatrevents
, & la belle Aubergiſte
de Rouen. Cette Enigme
eftoit fort aisée à expliquer.
Il n'y avoir que le cinquième
& le fixiéme Vers qui n'étoient
intelligibles qu'à ceux qui fçavent
que l'Or fulminant ſe fait
lorfque ce métal a eſté diſſous
par l'Eau regale , arroſé d'efprit
de Nitre & eftant deffeché,
il fort du Fourneau com-
Zij
268 MERCURE
me un coup de foudre , lors
qu'on luy fait fentir la chaleur
du feu trop vivement,
Je ne vous dis rien fur l'Enigme
nouvelle que je vous
envoye. Vos Amies fe feront
peut-eftre un plaifir d'en cherher
le fens.
ENIGME.
LEs Forests m'ont donné me
premiere naiffance,
Les animaux , le bois me font ce
que je fuis ;
Au Noble au Roturier je rends
obéiſſance
Et pour les fervir tous je fais ce
que je puis.
+
GALANT: 69.
Fay des yeux dont le nombre eft
affez incertain
Quelque fois j'en ay peù , quel .
que fois davantage,
Et plus chacun d'eux eft bien
plein
Et mieux on me met en ufage.
Un homme pour propre qu'il
foir
Nepeut refufer monfervice ;
Et le mal propre ne me voit
Queuepour me mettre en exercice,
Le temps le plusfecle plus beau
Est le temps où je m'évertuë,
Et rien plus ne me nuit , ni rien
plus ne me tuë
Z iij
270 MERCURE
Que quand je vois tomber de
de l'eau.
Aprés le mauvais temps je me
fens d'abord prête
Afaire de mesplus beaux tours,
Et je prodigue mon fecours
Depuis les piedsjufqu'à la tefte.
Les Connoiffeurs ont approuvez
l'Air nouveau , dont
je vous envoye les notes gravées
, les paroles en font agréa
bles & fort naturelles ,
GALANT #71-
AIR NOUVEAU.
F
Eune Iris , chaque jour ,
Vous allume une flame nouï
velle ,
Milles Amans empreſſez augmentent
voftre cour ;
Maisfans étre ialoux ie ver
rois leur Amour ,
Si voftre coeur étoit le prix du
plus fidelle.
Mr Perachon , ancien Avo.,
car en Parlement eft mort fur
la fin de ce mois . Il avoit fait
profeffion de la Religion Pré
Z iiij
272 MERCURE
tendüë Réformée ; mais la lec
tute des Peres de l'Eglife ayant
efté un des principaux moyens
dont Dieu s'eft fervi pour le
tirer de l'herefie où le malheur
de fa naiffance l'avoir enga
gé ? il fit fon abjuration en
l'année 1685. avant la revocation
de l'Edit de Nantes , en
tre les mains du Pere de la
Chaiſe qui luy fit l'honneur
de le preſenter au Roy. S. M
luy ordonna de travailler à la
converfion des Heretiques ,
& il s'y appliqua fortement ,
& avec fuccés , en forte qu'au
bout de deux années , Sa MaGALANT.
273
jefté luy temoigna qu'elle en
eftoit fatisfaite , non feulement
par des termes favora
bles mais encore par une pen
fion dont le Brevet porte qu'
elle luy avoit efté donnée en
confideration du travail qu'il
avoit fait pour les converfions
de plufieurs Religionnaires ,
& des Ouvrages qu'il a com
pofez. Il avoit donné au Roy
des traductions de plufieurs
Pleaumes qui avoient efté
trouvées fort belles. Ilfit pour
remercîment une Eloge Hiftorique
de Sa Majesté en Vers
Heroïques. Cet ouvrage en
274 MERCURE
contient prés de deux mille ;
l'on y trouve des expreffions
nobles & hardies , & de vives
peintures qui luy attirerent
beaucoup d'applaudiffemens.
Il parloit dix fortes de Langues
. Je fuis , Madame , voftre,
& c.
A Paris , ce 31. Aonft 1700.
TABLE.
P Relude.
Sonnet
Suite du divertiffement de S.
Maur.
Lotterie de Montpellier .
Complimens faits à leurs Maietez
Britanniques dans un Ser;
mon prefché à S. Germain par
un Député du Clergé.
Reponfe fur la question à la mode.
24.
33.
Epitre en versfur l'absence. `srò
Madrigal, 54
TADL F.
Lettre en Profe & en Vera de
Mr de Vertron à Mademoi..
"
55.
Reponse de Mademoifelle de Scu
felle de Scudery.
dery.
Impromptu.
Anagramme
Galanterie.
64.
64.
72.
73
Traduction de deux Odes d'Ana.
creon.
Madrigal.
76.
78.
Article de Venife , contenant tout
ce qui s'eft paffé à la mort du
défunt Doge, & à l'Election
du nouveau . 80.
Elegie. 91
Oeuvresp oftumes de Monfieur
TABLE.
•
le Chevalier de Meré, 100.
Monumens de Rome. "
104.
Profeffion de Mademoiſelle d'Au.
118.
Thefes foutenuë au College Mavergne.
Zarin.
Hiftoire.
119.
122.
Thefes foutenue au College du
Pleffis.
Ode.
143 .
146.
Reception faite à Madame la
Ducheffe de Bourgogne , par
MadamelaDuchefe deNoail
les , dans fa Maifon de S.
*
Germain en Laye.
Morts.
150.
152.
Lettre en Profe & en Vers. 160
TABLE.
Nouvelle enceintefaise à la Ville
de Toul 201.
Voyages Hiftoriques de l'Europe.
201.
La nouvelle Mariée , Danfe. 212 .
Arreft en faveur des Religieux de
l'Ordre Hofpitalier du S. Ef-
213.
prit.
Feste donnée à Monseigneur le
Dauphin à Petisbourg 215
Harangue faire à Monfieur le
Cardinal de Noailles.
Autre article de morts.
• 217 .
225.
Election d'un nouveau Prevoft
des Marchands de deux Echevins
, avec le difcours de
Mr Manfart de Sagone lorsTABLE.
qu'il a prefenté le Scrutin au
Roy.
226.
Autre difcours prononcé à l'occafion
de la ceremonie qui fe fait
tous les ans dans la Chapelle
du Louvre le iour de la Fefte
de S. Louis .
239.
Panegyrique de S. Louis , prefché
devant Mrs de l'Acade
254.
mie Françoise dans la Chapelle
du Louvre,
Autre Panegyrique de S. Louis
prefché devant Mrs del Academie
des Sciences dans l'Egli.
fe des Peres de l'Oratoire. 258.
260.
Madrigaux.
Lettre fur le Livre intitulé Saint
Evremoniana. 2620
TABLE.
Mort du Duc de Glocefter. 265
Enigmes,
Mort.
266
271
Avis pour placer les Figures.
L'Air qui commence par ;
Tris oubliant fa rigueur , doit
regarder la page 80 .
L'Air qui commence par
Jeune Iris , chaque iour , doit
regarder la page 271,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères