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Eur.
511
m
1698.12
Eur. Mercure
511m
1698,12
< 36624505600016
< 36624505600016
Bayer. Staatsbibliothek
33
JRE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
DECEMBRE 1698.
A
PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grande Salle
du Palais, au Mercure Galant,
207
N donnera tou
Onouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque mois , & on le
wendra trente fols relié en Veau , &
wingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNES , au Palais , dans
la Salle des Merciers , à la Juftice.
Et MICHEL BRUNET , grande Salle
du Palais , au Mercure Galant,
M. DC. XCVIIL
#
Avec Privilege du Roy
Bayerische
Staatsbibliothek
München
AVIS.
Orelquesprieresqu'on aitfai- jufqu'à prefent de bien
écrire les noms de Famille employez
dans les Memoires qu'on envoye
pour ce Mercure , on ne laiffe pas
dy manquer tonjours. Cela eft caufe
qu'ily a de temps en temps quelques
ans de ces Memoires dont on ne
peut fervir. On reitere la meſme
prière de bien écrire ces noms , en
forte qu'on ne s'y puiffe tromper. On
ne prend aucun argent pour les Memoires,
& l'on employera tous les
bons Ouvrages à leur tour, pourven
qu'ils ne defobligent perfonne , &
qu'il n'y ait rien de licentieux. On
A ij
priefeulement ceux
& fur tout ceux qui n'en que
pour faire employer leurs noms dans
l'article des Enigmes , d'affranchir
leurs Lettres de port , s'ils veulent
qu'on falle ce qu'ils demandent.
C'eft fort peu de chofe pour chaque
particulier, & le tout ensemble eft
beaucoup pour un Libraire.
Le Sieur Brunet qui debite pre-
Jentement le Mercure , a rétabli les
chofes de maniere , qu'il eft toujours
imprimé au commencement de chaque
mois . Il avertit qu'à l'égard des
Envois qui fe font à la Campagne,
ilfera parir lespaquets de ceux qui
le chargeront de les envoyer avant
l'on commence à vendre icy le
que
Mercure. Comme ces paquets feront
plufieurs jours en chemin , Paris ne
laiſſèra pas d'avoir le Mercure
$ 1 S.
Long-
ނ
"
vant qu'il folt arrive
dans les Villes éloignées ; mais auffi
cestilles ne le receveront pas tard
qu'ellesfaifoient auparavant Ceux
qui fe le font envoyerpar leursAmis
fans en charger ledit Brunet , s'expolent
à le recevoir toujours fort
sard par deux raifons . La premiere,
parce que ces Amis n'ont pas foin de
le venirprendrefiroft qu'il est imprime,
outre qu'il le fera toujours quel
quet jours avant que l'on en faffe le
debit , & l'autre, que ne l'env
envoyant
qu'après qu'ils l'ont la cax & quel
ques autres à qui ils le préfènt , il
rejettent la faute da retardement
fur le Libraire , en difant que la
vente n'en a commencé que fore
avant dans le mois . On évitera če
rerardement
par
la voye dudit Sieur
Brunet, puis qu'ilfe charge defaire
A iij
>
gers,
lespaquets luy-me,
porter à la Pofte ou aux
fans nul intereft, tant pour les Particuliers
que pour les
Libraires de
Province, qui luy auront donné leur
adreffe . Ilfera la mefme chofe generalement
de tous les Livres nouveaux
qu'on luy
demandera , foit
qu'il les debite, ou qu'ils
appartien
nent à d'autres
Libraires , fans en
nent a
prendre pour cela
davantage que le
prix fixé par les
Libraires qui les
vendront. Quand il fe
rencontrera
on
demandera ces Livres àlafin
du mois, on les joindra au Mercure
afin de n'en faire qu'un meſme paquet.
Tout cela fera execute avec
une
exaltitude dont on aura liew
d'eftie contents
qu'on
* ་
3
MERCVRE
GALANT
DECEMBRE 1693.
ES Juges eftant les
Dépofitaires
du pouvoir
des Souverains
qui leur confient leur auto
rité pour rendre juftice à leurs
Sujets , faire Eloge d'un parfait
Magiſtrat , eft faire en
∙A iiij.
8 MEN
quelque façon celu ,
ce dont il tient la dignité.
C'est ce qui m'engage à com
mencer cette Lettre par le
Difcours que firà l'ouverture
de la Saint Martin derniere ,
M' de
Saleon
,
Prefi
Prefident à
Mortier au Parlement de Grenoble.
Il vous plaira d'autant
plus , qu'outre la polit ffe des
expreffions, la beauté des penfees
, & la force du railonnement
, vous y trouverez quelque
chole de nouveau dans
les juftes loüanges qu'il donne
à noftre Augufte Monarque.
Voicy en quels termes
linarla.
MESSIEURS ,
Dans cette folemnité que
l'on renouvelle à l'ouverture
du Temple de la Juftice , l'E.
loge de nos dignitez eft neceflaire
, pour vous marquer
l'importance de nos devoirs.
-Les Juges font les Protecteurs
de la Juftice , qui eft la Reine
des Rois mêmes Ils font éle
vez fur leurs Tribunaux comme
fur des Trônes , qui font
les fources de la tranquillité
publique. Ce font les Oracles
& les Loix vivantes des Etats ,
to MEK
les fondemens
adu
Trône des Princes , les appuis
de la Religion, les arbitres des
paffions humaines , les maiftres
des biens , de la vie , & dc
l'honneur des hommes. En
un mot, felon la parole fainte ,
ce font des Dieux , qui par
confequent doivent eftre plus
parfaits & plus excellens que
les autres hommes .
Le grand nombre de leurs
perfections le peut rapporter
à la capacité de l'efprit &
la droiture du coeur. Cette
double excellence de l'efprit
& du coeur comprend la juſte
16.
INTE
ait Magiftrat Pour
la capacité de l'efprit il faut le
naturel & l'acquis . La nature
commence à former le bon
Juge , l'art continue à le per
fectionner. Ainfi ceux qui
veulent aſpirer aux fonctions
éminentes de la Magiftrature,
doivent fonder leur efprit , &
s'étudier eux - mêmes avant
que d'étudier cette fcience
d'une vertu qui eft l'ame de
de toutes les autres , & qui
doit conferver dans l'ordre
des Etats la gloire des Princes,
& le repos des Peuples. H
doit fçavoir que la foibleffe &
12 MEK
l'ignorance y fone ouvent
auffi pernicieufes que la malice
& la corruption. Il ne doit
point tenir fa Charged'une indigne
opulence & de fa feule
fortune , il faut qu'il la doive
principalement au prix de fon
merite , au prix de cet or dis
vin , qui n'eft pas
formé par
Je Soleil , mais que fon Auteur
produit dans les belles ames
Il faut que le parfait Magi,
ftrat excelle dans toutes les
puiffances de l'ame , la memoi ,
je , limagination & le jugement
, aflemblage firare & fi
difficile, que le Prince des Phi
...
13
lant de ces ames
privilegiées , dit qu'un homme
qui en elt capable , eft digne
de commander à tous les autres
hommes . La memoire du
parfait Magiftrat doit eftre
d'une étendue extraordinaire
,
pour contenir toutes les déci
fions desLegiflateurs , qui font
appellées l'Ocean des Loix ,
Il faut que l'imagination foit
vive & penetrante , pour diffiper
les tenebres que l'injufti.
ce & la chicane répandent
dans les affaires , pour en ap -`
profondir les difficultez , &
pour démeſler la verité du
14 MER
menfonge & del .
Sur
tout il faut que le bon Juge
excelle dans la plus excellente
partie de l'ame , qui eft le jugement
, d'où vient qu'il en
tire fon nom & fa qualité.
Mais comme la nature a befoin
du fecours de l'art, le Ma
giftrat doit par fon applica
tion acquerir un grand fond
de fcience , une intelligence
parfaite des Loix de nos Princes
, & fur tout des Loix Civiles
dans ce Parlement , qui fe
conduit par les Loix Romai
nes , & qui excelle dans la
(cience de ces Loix , que l'on
15
juftes , que les
Peuples qui fe font le plus oppoſez
aux armes des Romains,
fe font foumis volontairement
à la juftice de leurs Loix . Il
doit defcendre jufqu'à la pratique
des formalitez & des
procedures , pour en déveloper
l'embaras , & empêcher
labus. Il doit fçavoir les Loix
canoniques , pour les matieres
beneficiales , les Loix munici
pales pour la Police , les Sta
tuts des Provinces , & les Ulages
des Villes pour le Commerce
, la Jurifprudence
des
Arreſts
, pour aider à former
16 MEK
les Jugemens . Il do ………………… ť politique
pour les Reglemens
publics ; Theologien , pour
reprimer les Herefies , qui fons
les peftes desEtats Chreftiens ,
regler la Difcipline Ecclefiaftique
& les Libertez de l'Eglife
Gallicane : Philofophe ,
pour railonner jufte ; intelligent
dans les Langues , pour
T'explication des Loix ; Orateur
pour les Harangues & les
Députations . Enfin la capaci
té de fon efprit doit contenir
un enchaînement fi univerfel
de connoiffances , qu'il faut
que le parfait Magiltrat foit
ANT.
17
un he... é extraordinaire , &
poffede des lumieres infinies .
Cependant toutes ces gran¹
des qualitez , bien qu'elles
comprennent la fcience de
toutes les chofes divines &
humaines , qui fait la premics
re idée de la Juſtice , ne font
pas les plus difficiles & les plus
confiderables du parfait Magiftrat
. La droiture du coeur
qui confifte dans la beauté &
la bonté de l'Ame , c'est - à- dire
dans cette volonté conftante
de rendre à chacun de qui luy
appartient , c'est ce qui fair
Je caractere & la perfection
Decembre 1698. B
18 M.
la plus effentielle
La capacité de l'efprit eft le
triomphe de l'ignorance , la
droiture du coeur eft le triomphe
des paffions qui font les
monftres les plus difficiles à
vaincre. Il faut donc que le
bon Juge veille fur foy- mef
me, & que pour eftre attentifà
fes devoirs , il ait un coeur
droit en particulier & en pu
blic. Dans le particulier il travaille
à l'expedition des affaires
, & fcait que la negli
gence eft un dény de la Juftice
, auffie criminel , & fou
vent plus funefte par fa len
ANT
.
19
-'injuftice par fa pre-
?
cipitation. Dans la préparation
des affaires , il ferme fon
coeur & fon oreille mefme à
toute autre follicitation qu'à
celle du droit & de la Juftice
Il fçait que les follicita
tions ne devroienr eltre permiles
qu'aux parties pour l'in
ftruction des Juges ·: qquuee less
autres qui follicitent, comme
les parens & les amis,font une
efpece d'injure & d'affront aux
Juges , en prelumant , qu'ils
font fufceptibles d'autres é
gards que de ceux de la Juftice
. Dans l'étude pour le ra
Bij
20 ME..
IC
port des procés ,
point, comme on fait fi fou
vent ailleurs , à ces extraits
faits par
des plumes infidel .
les ou ignorantes des Secretaires
. Il n'épargne point fa
peine pour l'intereft des parties
. Il rend la Justice à touc
le monde , excepté à luy mef
me. Comme il est injufte
fon merite , par la modeftie ,
il l'eft à fa fanté par les travaux
. Il n'aime la juftice que
pour la juftice , & n'eft pas
de ceux qui ne l'aiment que.
pour la gloire ou l'utilité. Il
cftime que le feul plaifir de
AT. 21
e dédommage de
8
tous fes foins . Il eft content
que la mediocrité de fa fortune
foit un titre de l'excellence
de fa vertu . Il ne connoift
prelque d'autres plaifirs que
fes devoirs , & n'imitant pas
ceux qui font leurs plus grandes
occupations , de leurs plaifirs
il fait lesplus grandsplaifirs
de les occupations . Il fe plaiſt
à triompherde fes paffions,par
qui tant d'autres prennent
plaifir de fe laiffer vaincre .
Mais c'eft fur tout dans le
public que le bon luge faic
voir la confommation & le
22 MEX
:
triomphe de fa jurtre
nen
pas de ceux qui font fouvent
abfens du Palais , ou par l'ab.
fence de leurs perfonnes , ou
par l'absence de leurs efprits.
Lors qu'il monte fur le Tribunal
, il commence par le
juger lay- mefme fur le Tribunal
de fa confcience , &
craint les remords des con
fequences terribles , des mauvais
Jugemens . C'est là que
33 comme une intelligence attachée
au Ciel de la luftice ,.
il ne fe trouble & ne le dé
range point par les mouvemens
des Regions interieu
23 .
qu'il voit les combats
d'une infinité de paffions,
fans eltre fufceptible d'aucune
; ou pour mieux dire ,,
fon coeur feroit exempt de
toutes les pallions , s'il n'en
avoit de tres fortes pour la
juſtice.Amoureux de la justice
& non de fagloire , ou de fon
avantage particulier , il ett
plus vif fur l'intereſt public ,
que fur le fien propre . Il ou
blie jufqu'aux idées de l'amitié
de fes proches & de fes
amis , & les égards de la reconnoiffance
, de la tendreffe,
du fang & de la nature font
comme autant de victimes
2.4
MM
qu'il facrifie fur Inu de la
Justice. Pour bien diftinguer
les droits des parties il n'en
diftingue point les perfonnes,
& fans avoir égard au titre des
perfonnes , il ne s'attache qu'
aux titres &à l'effence de leurs
pretentions . Il tientians mains
& fansyeux la balance droite ,
& comme il eft fans mains
pour les prefens , il est fans
yeux pour les conditions des
parties . Cela vient de ce qu'il
n'eft pas animé feulement par
la Justice humaine , mais auffi
par la Juftice divine . Ilappli
que les principes, de la luftice
civile
ANT. 2 )
7
J.
civile , par les principes de la
Religion quieft la feule fource
, auf - bien que le centre
de la parfaite Justice . Il n'agit
point par le fafte de ces vertus
de montre & de parade,
qui ne font que les Fantômes
du Magiftrat & du Chreftien.
Il est foncierement julle , &
néantmoins , il tçait quelquefois
adoucir les rigueurs
des Loix & de la Justice par
les fentimens de la mifericorde
& de la Religion , & il
craindroit plus de faire une injuſtice
que de la fouffrir.
C'est par ces principes qu'il
Decembre 1698. C
26 ML
ne permet point que
reau, qui doit eftre le champ
glorieux de la verité , de la
raiſon & de la Juſtice, devienne
le Theatre du menfonge,
de l'injure & de la calomnie.
Il s'oppofe au penchant malheureux
que les hommes ont
à dire & à entendre dire des
Satyres & des railleries indignes
du refpect & de la Ma
jefté des Temples Sacrez de
la Juftice . Il ne fouffre point
'd'interrupcions de diſcours &
de repetitions inutiles dans
les écritures & dans les Audiences
, qu'il n'accorde pas
ANT 27
pluftoft aux riches & aux
amis, qu'aux pauvres & aux
étrangers. Il s'autoriſe meſme
avec les puiſſans , s'humanife
avec les foibles
& à tous également acceffible
il met à part tous
les dehors d'une fierté odieufe
qui ne le déride jamais.
Plus refpectable par la douceur
qu'on ne l'eft par la feevrité
, il laiffe ces airs infultans
qui defefperent l'infortune
des plaideurs. Cependant toû
jours ferme & égal à foy mel
me, il n'eft pas plus frapé
par leur mifere que par leur
Cij
28 MEN
profperité , & ne
qualité aucun avantage de la
Juftice Il s'attache particulierement
à corriger dans le rang
des Procureurs les ames venales
& intereffées , & ne laiffe
point gemir la Juftice fous un
amas de formalitez affectées
& recherchées par la chicane;
cet Art de ruïner les Familles ,
qui ne s'étudie qu'à immor
ralifer les procés par l'abus
des Loix mefmes qui ont efté
faites pour les éteindre .
• C'est là l'idée ou le portrait
ébauché que j'ay conceu pour
caracteriler le parfait Magif
ANT. 29
que
trat , & que je n'ay tiré
fur les excellens modeles que
je vois fur ces Tribunaux .
Ainfi , Meffieurs , j'ay fait vof
tre Eloge & voftre portrait
tout enſemble , & vous ay
loücz en vous exhortant à fai
re ce que vous faites . Je dois
donc feulement vous demander
la continuation de voſtre
Juftice , fous le plus jufte &
lé plus glorieux des Princes :
fous ce Monarque fi triom
phant , qui tout chargé de
Lauriers
& de gloire , par une
moderation inoüie , a bien
voulu arrefter le torrent de
Clij
30 MEN
Les
profperitez , pola
Paix au monde , & particulierement
à fes peuples . Il
avoit porté fa gloire prefque
dans toutes les parties du
monde dont la plupart font
fujettes à fes ennemis , & il
femble , que tous les Panegyriftes,
en difant feulement ·que
toute l'Europe a efté le Theatre
de fa gloire , ont crû qu'au
lieu d'exagerer les Triomphes,
il falloit pour rendre croyable
la grandeur de fa gloire , reftraindre
& diminuer la grandeur
& l'eftenduë de fes victoires.
Mais quelque grands
ANT
34
que fotent les Triomphes de
la Guerre , ils cedent à la gran .
deur de fes Triomphes de la
Paix , & des avantages qui la
doivent fuivre , & l'on peut
dire que s'il eft Grand par les
Conqueftes qu'il a faites , il
eft encore plus grand parcel,
les qu'il n'a pas voulu faire.
Il a verifié l'Enigme de Samfon
, que du fort eft procedé
la douceur : Douceur fi extraordinaire
qu'elle a fait le
miracle d'avoir calmé la mef.
intelligence des François &
des Eſpagnols , & rendant à
ceux cy les Conqueftes de
Ciiij
32 MER
leurs Villes , a fai piùs ,
faifant les conqueftes
de leurs
coeurs,qui ont perdu cette antipatie
qu'ils fembloient
toujours
avoit euë pour nous.
Quel bonheur
à cette Province,
de s'eſtre unie à ce Royaume
qui paroift
fi floriſſant
,
fous un figlorieux
Regne , &
d'avoir
donné par cette augufteunion
, le premier
nom à
ce grand Monarque
, & de le
donner
à jamais
à fes Suc .
ceffeurs
! Que nous ferons heureux
, Meffieurs
, fi nous foutenons
dignement
la gloire
d'eftre fur nos Tribunaux
les
ANT.
33
mag、ə vivantes de cet incomparable
Monarque , & finous
attirons la bienveillance & fa
protection en rempliffant par
nos voeux , nos foins & noftre
integrité , l'adminiſtration de
fa Juſtice , pour la gloire de
Sa Majefté , & la felicité de fes
peuple s.
Quand l'ouvrageque vous al.
lez lire auroit pourfujet une autre
matiere que celle qu'il trai
te , ce feroit affez qu'il fuft de
Mademoiſelle l'Heritier pour
m'obliger à vous l'envoyer.
La reputation qu'elle s'eft acquife
, fait aimer tout ce qui
34 MERCU
.
porte fon nom , & l'Epithalame
dont je vous fais part ayant
elte fait pour Madame la
Ducheffe de Lorraine , je me
tiens tort affeuré que vous le
hrez avec plaifir. Il a efté tres ,
bien receu de cette Princeſſe ,
dont il y a fort longtemps
que Mademoiſelle l'Heritier
a l'honneur d'eftre connuë
auffi bien que de Monfieur &
de Madame. Comme Madame
la Duchefle Royale de
Lorraine le nomme Elizabeth ,
le nom d'Eliſe luy eſt donné
dans cet ouvrage , à l'exemple
de Malherbe , qui donna
LANT
35
elme nom à Eliſabeth
de France, Fille de Henry IV.
que la Reine Marie de Medicis
maria au Roy d'Elpagne.
EPITHALAM E
De Madame la Ducheffe
de Lorraine.
L'
'Amour faché qu'une augufte
Princeffe,
En qui l'on voit briller la beauté , la
jeuneffe ,
La douce mjeſté , lesgraces & les tis,
Dédaignoit les traits & fa flame,
Réfolut d'attendrir fon ame
Pour fe vanget de ſes mépris.
C'eft en vain ; la charmante Elife
Conferve la noble fierté.
36 MERCUNG
Des frivoles foupirs fon coeur n'eſt
point renté ,
A la feule vertu la grande ame eft
foumife.
Minerve qui la fuit , dans fes plus
chers momens ,
Luy partage tous les talens :
Tantoft par les progrés d'une utile
ſcience ,
Elle dérobe Elife à la fade ignorance ,
Propre à gâter l'efprit des Beautez de
ce temps :
Et tantoft par l'or & la foye ,
Qu'avec un art divin fa belle main
employe ,
Elle luy fait de doux amuſemens .
Des Victoires de Flandre , où lon
Augufte Pere ,
Du Monarque des Lis fe montra digne
Frere ,
Elle trace avec foin les glorieux exploirs
;
ALANT 37
.
331 depeiguant les faits des Heros de
fa Race,
Nous fait voir que Louis efface
Ce que l'heureufe France eut jamais
de grands Rois.
Mais l'Amour cependant medite
Comment dans fon projet il pourra
reuflir,
Plus dans fon coeur d'Elife éclate de
merite ,
Plus à s'en rendre maiſtre il trouvé
de plaifir .
Ce Dieu pour le fuccés d'une fi gran
de affaire ,
Arecours à l'Himen fon Frere ,
Avec qui , par l'Arreft d'un fort dur
& fatal ,
Au repos des Mortels contraire .
Depuis longtemps il eftoit mal ,
Il luy fait dés l'abord d'obligeantes
careffes ;
38 MERCURE
L'Himen qui fouhaitoit le racommodement
,
Le reçoit avec agrément ,
Et tous deux à l'envi fe font mille
promefles
D'eftre unis éternellemenr .
Commençons , dit l'Amour , d'agir
confidemment ;
Vous difpofez d'une fiere Princeffe,
Sur qui mes traits n'ont fait qu'un inutile
effott ,
Son panchant pour la gloire eſt fi
vif & fi fort,
Qu'elle refte toujours rebelle à la
tendreffe.
Souffrez que dans mes noeuds fon
coeur le trouve pris .
En vain , répond l'Himen , vous
l'auriez entrepris ,
Son coeur ne peut être à perfonne,
Quece ne foit moy qui le donne.
GALANT:
39
Et c'eſt par vous auſſi que je prétens
l'avoir ,
Reprit le Dieu charmant , je veux
qu'elle foupire
Pour votre choix fous mon cmpire
,
Et qu'elle foit toujours toute en vôftre
pouvoir:
Mais jurez moy , de grace , & me
tenez parole
De prendre des leçons fans ceffe à
mon Ecole ,
Qu'on vous verra toujours complai
fant , enjoüé ,
A tous mes fentimens pleinement
dévoué :
Que vous ferez toujours auffi tendre
qu'aimable,
Officieux , conftant , magnifique ,
agréable ,
Que d'un air empreffé vous garderez
mes loix ,
40 MERCURE
Et que loin de paroiftre indifferent,
fevere ,
Poli , respectueux
, & galant à la fois ,
Vous fçaurez imiter toujours mon
caractere :
Que les jeux , les plaifirs vous fuivront
deformais.
Quy, je vais les rejoindre avec moy
pour jamais.
Repart le blond Himen , je promets
& je jure
Que je ne paroiftray que fous voſtre
figure.
L'Himen dés le mefme moment,
Par le Stix en fit le ferment.
Ces Dieux ayant éteint difcorde &
jaloufie ,
Pour Elife il fallut convenir d'un
Amant.
Ils firent l'heureux choix du Prince
d'Auftrafie
,
GALANT. 4I
Ce jeune Souverain fi fier & fi charmant
,
Sorti d'un fang fecond en Conquerans
illuftres .
Par de rares vertus , par d'éclatans
appas ,
Il en fuit noblement les pas ,
Qoy qu'il n'ait pas en or achevé
quatre luftres
Il fent du premier trait bleffer fon
tendre coeur :
La Princefle à fon our connoiffant
le merite
De ce jeune Hros d'élite ,
Répond enfin à fon ardeur.
L'Hymen en uniffant leurs ames ,
Confacre de fibelles flâmes ,
Etl'Amour en ferrant les noeuds
De cette union fottunée,
S'engage avec plaifir d'éternifer leurs
feux .
Décembre 1698. D
1
42 MERCU
Rien ne peut agiter jamais leu de
ftinée.
Pour exemple aux Mortels , ces Auguftes
Amans
N'ont
de gracieux
momens
;
que
Jamais aux noirs chagrins ils ne feront
en proye :
Et quipourroit troubler la paix d'un
fi beau fort ?
Refervez aux douceurs que le Ciel
leur envoye
,
Ils ne refpireront que la gloire & la
joye ,
Puifque pour eux l'Himen & l'Amour
font d'accord .
Les deux autres Ouvrages
de Vers que vous allez lire ,
font de la mefme Mademoi .
felle l'Heritier , fur le Mariage
GALANT 43
de Madame la Ducheffe de
Lorraine.
BALADE IRREGULIERE.
ONva mener allegreffe en ces
lieux ,
Et bannir loin l'ennuyeuſe trifteffe,
Tous coeurs loyaux s'en vont eftre
joyeux ,
Feftant l'Himen d'une jeune Princeffe,
Dont l'oeil tant doux , le gentil agrément
,
Joints au noble air qui luit en fa perfonne
,
Meritent bien que le fort la couronne
,
Onques ne fut un objet fi charmant.
Dij
44 MERCUR .
Elle eft de fang de haute Majefté,
A Roy fans pair , qui tant d'exploits
Içait faire ,
Touche de prés cette jeune Beauté.
D'un tel Guerrier fon Pere digne
Frere ,
Par maints travaux l'imita noblement
,
De leurs hauts faits rien n'égale la
gloire ,
Tableaux fameux s'en verront dans
l'Hiftoire.
Onques ne fut un objet fi charmant.
S
De tels Heros de renom revêtus ,
La Damoiselle a pris fon origine.
Grandeft fon coeur , grandes font fes
vertus ;
Dans fon efprit eft lumiere divine.
Aucun n'eut jà fi grand entendement
,
JALANT. 45
Sur les vieux ans qu'elle dans fa
jeuneffe ;
?
Grace & beauté parant telle fageffe :
Onques ne fut un objet fi charmant .
S
Le gentil Duc dont elle a pris le
coeut ,
Quil'attendant a moultd'impatience
De fi beaux dons eft en foy poffelfeur
Qu'eft digne feul de fi noble alliance.
Il eft benin & preux parfaitement.
Eft bien-difant,fans ceffe fait largeffe ,
Et ne fe plaift qu'aux Royales
proüeffes :
Onques nefut un objet fi charmant.
Qu
ENVOY.
e puiffiez vous , Couple tant
gracieux ,
46 MERCURE
Par maints beauxHoirs, par nombre
de Neveux ,
A vos Sujets donner douce eſperance
,
Qui d'un tel bien , en grand contentement
,
Tout ébahis à fi belle naiſſance ,
D.ront fouvent de leur gentille enfance
:
Onques ne fut un objet fi charmant.
A Madame la Ducheffe
de Lorraine.
MADRIGA L.
LE Ciel vous prodigua mille faveurs
d'élite .
Les plus rares vertus , les plus brillans
attraits,
ALANT. 47 .
Forment voſtre auguſte merite,
Et le Ciel pour combler en vous
tant de bienfaits
Par les mains de l'Amour vous
donne
U hercique Epoux , charmant &
genereux ,
Que la taifon conduit , que la gloire
couronne ,
Dés l'âge où l'on ne fait que les ris
& lesjeux.
Votre augufte union des Dieux
eftant l'ouvrage
,
Vous n'aurez du deftin
en partage.
que des biens
Comme vous meritez un bonheur
accompli.
Vous rendrez toujours l'Amour
fage ,
Et l'Himen galant & poli.
48 MERCURE
Les Conferences des Avocats
ont récommencé à Riom ,
aprés avoir efté interrompuës
pendant les vacations . L'ouverture
s'en fit le 20 du mois
paffé . M'Paitel Avocat y prononçale
difcours fuivant devant
une nombreufe Aflemblée
.
MESSIEU ESSIEURS ,
L'etude eft la nourriture la
plus folide de l'efprit , la fource
feconde de fes connoiffances
& de fes lumieres , l'exercice
qui le cultive , qui le
met
GALANT.
49
met en oeuvre , qui l'étend à
cette diverfité d'objets aufquels
its'applique . Toutefois
quand elle devient immoderée
, & par que par leverité ou
par chagrin , on le refute les
agrémens de la focieté pour
fe donner tout entier à laretraite
, cette forte de vie obfcure
& farouche, paſſée à me,
diter avec trop de conten.
tion dans le fombre d'un Ca
binet , diffipe moins les tenebres
de l'efprit , qu'elle ne
les épaiflit , gauchit plus les
fentimens , qu'elle ne les reredreffe
. Abforbé dans une lec.
Decembre 1698.
E
50 MERCURE
ture continuelle , & defacou
tumé à fe répandre quelque
fois au dehors , la rencontre
inopinée des plus petits objets
embaraffe , les conjonc
tures ordinaires étonnent , le
moindre jour ébloüit , & l'on
ne peut fe défaire de ces airs
fauvages & de ces manieres
malentendues
que par la converfation
& par l'ufage du
monde .
L'homme eft né pour eftre
fociable , cette qualité eft attachée
à fon effence . Un inf
tinct naturel le porte à la
communication , & puifque"
GALANT.
51
+
les animaux mefmes , comme
l'ont pretendu des Philo
fophes, s'expliquent entr'eux
par un langage particulier ,
les hommes , à plus forre rais
fon , ne doivent pas paffer
leurs jours dans le filence.n
La converfation est donc
un bien des plus neceffaires
de la vie. C'est le commerce
où le trouve le plus de dous
ceurs, fur tout lors qu'on fçait
en jouir avec choix , & en mo,
derer l'uſage avec difcretion.
Loin de fe donner precipis
tamment aux premiers venus ,
il faut par un difcernement
Eij
52 MERCURE
delicat s'introduire dans les
Compagniesoù regne la politeffe
, c'est - à- dire , un affemblage
de difcretion , de complai.
fance , de circonfpection , accompagné
d'un air agreable
répandu fur ce qu'on fait &
fur ce qu'on dit.
Où trouver toutes ces cho-
Les fi bien reünies , que pare
my les femmes? Quel genie !
Quelle naïvetés! Quel feu !
Soutenues & animées par tou
tes les graces , elles fe tour
nent , elles fe plient en millė
manieres agreables & rous
chantes . Ces manieres porGALANT.
53
tént elles font impreffion
par l'afcendant naturel de ce
fexe fur nous. Ainfi convenons
que rien n'elt plus utile
aux hommes que fa frequentation
& fon commerce.
Qu'à ce mot , Meffieurs , ne
fe mefle aucune idée d'attachement
graffier , de paffion
emportée , d'affolement aveugle
.Je parle d'une liaiſon honnefte
& legitime , où les intentions
font toûjours pures,
le coeur toûjours foumis à l'efprit
, où la raiſon maiſtriſe &
conduit , où les fentimens fe
forment de l'eftime feule , &
Eij
54 MERCURE
$
où le Jugement n'eft obfeur.
ci par aucun de ces nuages ,
qui s'élevent d'un fonds gâté,
ou tout à fait corrompu.
Quand avec des difpofi
tions auffi épurées , on tombe
heureuſement entre les
mains de ces femmes habiles
, fpirituelles , revenantes ,
dont on ne peut fe deffendre,
qui touchent, quiintereffent,
foit que le defir naturel de
leur plaire éleve l'efprit , ou
qu'il infpire d'entrer dans leur
caractere , & de nous donner
leur tour , il eft certain que
les voir , que les approcher ,
2
GALANT.
་ ་
que leur rendre des foins affi
dus , eft la chofe du monde
qui polit , qui façonne , qui
adoucit le plus nos groffie .
retez & nos rude fles ..
Je fçay , Meffieurs , que cette
opinion n'eſt pas generale .
ment receuë , & que par prevention
ou par orgueil nous
nous donnons un deffus &
une forte de fuperiorité . Nous
retenons toutes les vertus , &
par un partage inégal nous
laiffons aux femmes toutes
les imperfections . En un mor,
nous affujettiffons pleinement
ce ſexe au noftre,
E iiij
56 MERCURE
•
La foibleffe , l'inconftance,
la malignité , tout ce que la
nature a de plus petit , de plus
fragile , de plus imparfait
cft , dit- on , le partage ordinaire
des femmes . Leur efprit
n'ayant rien de folide , rien de
profond , il n'en part que de
vaines faillies & de faux brillans
. On fe recrie contre
l'inftabilité de leurs defirs ,
le peu de droiture de leur
coeur , l'inutilité de leur vie
molle , oifive , defoccupée .
Quel profit , quel gain ,
avec des perajoûte
t on
fonnes qui donnent tout à l'iGALANT.
57
magination & au caprice , &
rien au jugement & à la raifon
; en qui, à les examiner
avec de bons yeux, ne le trouve
nul agrément effectif , &
qui dans les louanges qu'on
leur donne , ou dans les affiduitez
& les hommages qu'on
leur rend, doivent plus à nos
complaifances ez à nos adu
lations , qu'à des charmes
réels , & à des qualitez qu'elles
poffedent veritablement.
Ce qu'elles fe montrent au
dehors n'a nal raport à ce
qu'elles font au dedans . En
elles tout eft emprunté , tout
$8
MERCURE
eft fard , elles cachent artificieuſement
une feve maligne
& corrompuë fous l'écorce
de la politefle . Les pue .
rilitez , les minuries font de
leur reffort. Elles ne vont pas
plus loin , tant leurs veuës
font courtes & leur efprit borné.
Incapables de la moindre
élevation , elles fe font une
occupation ferieufe de ce qui
fervircit à peine d'amuſement
à un eſprit raisonnable. Enfin
un affortiffement de parure ,
un dégagement de taille , une
regularité de traits , une ac
tion , une démarche étudiée ,
J
GALANT:
$ 9
un mouvement d'yeux , un air
de tefte , voilà prefque où le
réduit tout le merite des fema
mes , voilà ce qu'elles font,
& ce qu'elles peuvent eltre.
Quelle injuftice, Meffieurs ,
de leur attribuer cet affem .
blage de deffauts , & de les
défigurer & les enlaidir par
des traits fi hideux , comme
fi l'intelligence n'eftoit pas de
tous les fexes , & que les ames
d'une mefme espece avec des
mouvemens femblables , ne
puffent pas operer les mef
mes vertus.
Que leurs ennemis fe détrompent
& fe defenteltent.
60 MERCURE
3.
Qu'ils apprennent à juger
plus fainement , & qu'inftruits
par l'experience de
tous les fiecles , ils avouent
que le rafinement , les deli
cateffes , le gouft le plus rare
& le plus exquis brillent fingulierement
dans les femmes;
que dans tous les genres d'écrire
, elles vont plus loin que
les hommes ; & que ce qui
nous coufte des recherches
penibles & de longues études
, elles l'acquierent préf
que fans peine , ou le trouvent
naturellement dans leur
propre fonds , comme cette
GALANT. 61
fimple femme, qui quoy qu'é
levée & nourrié au milieu du
marché d'Athenes, le trouva
pourtant , à la honts du Por
tique , poffeder ; eftre née
avec je ne fay quoy d'atti
que qui manquoit à Theohome
d'ailleurs
| &
phools,
fi éloquear , f c Difci.
ple de Platon & Amftote ,
que tant d'années d'étude ne
luy avoient pû donner.
Pour ne pas s'appliquer à
des fujets fublimes , & ne
point travailler ordinairement
à fe faire ce grand fonds de
litterature , l'efprit des Fem ;
62 MERCURE
mes n'en any moins d'élevation
, ny moins d'étenduë. Vif
& delicat , il conçoit avec
promptitude, & difcerne avec
jufteffe. Leurs pentées, pleis
nes d'ua fens merveilleux &
d'un fel piquant , fent.casare
relevées par pa our fingú,
lier qui en augmente le prix.
Avec elles naift ce bon gouft
qui dans le commerce : du
monde eft preferable à la haut
te intelligence . Les chofes les
plus communes forties de leur
bouches , en rapportent
le
charme de la nouveauté. Tous
les trefors de l'Eloquence la
GALANT. 63.
plus perfuafive leur font ou
verts . Heureufes dans le choix
des termes , elles les arrangent
& les placent fi jufte ,
qu'ils femblent n'eftre faits
que pour l'ufage où elle les
mettent , & dans les entretiens
les plus ordinaires ou
les mcins attendus , il leur é
chappe des expreffions , qui
toutes fimples & fans art va
lent mieux que nos difcours
les plus travaillez , tant leur
imagination est enrichie, tant
leur font connus tous les touts
& toutes les fineffes de lá
languc.
64 MERCURE
La plupart des converfations
avec les hommes tombent,
languiffent , font fuivies
de dégouts , ou bien trop é
chauffées par les diſputes ,elles
fe terminent quelquefois
par
des brufqueries, des aigreus ,
& des emportemens
. Plus vives
& plus circonfpectes
avec
les Femmes , tout y reveille,
tout y plaift , tour y eft reglé
par les ménagemens
&
les bienfeances .
Les hommes font plus étendus
& plus profonds dans
leurs conno Tances ; les fem.
mes moins vaſtes , & plus deGALANT.
65
licatesdans les leurs. Ceux la
ont plus d'acquis , celles cy
plus de naturel. Les premiers
donnent tout aux principes
& à la regle; les fecondes , tout
au gouft & aux fentimens.
Les uns ont plus dece quiapplique
& de ce qui inftruit ;
les autres plus de ce qui touche
& de ce qui penche . Enfin
nous fommes plus fedentaires
& plus ftudieux , elles , moins
occupées , mais moins dif
traites.
Que fi de l'efprit on paffe
aux moeurs , qu'y a - t- il de plus
poli & de plus accommodant?
Decembre 1698. F
66 MERCURE
Un caractere de douceurré.
pandu dans toutes leurs perfonnes
, des manieres hon :
neftes & infinuantes , des airs
fins , ailez , prevenans , les ont
roûjours diftinguées de noftre
fexe .
Complaifantes , elles s'accommodent
volontiers à toutes
les humeurs , quelque bizarres
& quelque difficiles
qu'elles foient. Elles fçavent
fe contraindre
& quitter leur
fens quand il le faut , pour
entrer dans celuy des autres,
Enjoüées , elles ne laffent ,
ny ne rebutent par un fe
GALANT. 67
rieux
trop gênant , & une
gravité trop importune ; toujours
revenantes , d'un temperament
heureux , facile ,
fufceptible des meilleures im
preffions , d'un exterieur où
rien ne choque , où tout plaiſt,
la beauté dans les unes , la grace
dans les autres , & dans
toutes , certains attraits dont
le charme ett inévitable .
Enfin , Meffieurs , puis jė
mieux finir ce Portrait qu'en
y ajoûtant pour derniers traits
ces agrémens dont l'Orateur
Romain regretoit la perte ,
qu'il auroit louhaité avoir vu
Fiy
68 MERCURE
revivre de fon temps , & qu'il
envioit aux fiecles qui Tavoient
précedé. Sales , lepores ,
venuftates , urbanitas , amoenitas ,
feftivitás , jucunditas , & c. Ce
font ces endroits qui font que
les femmes iendent leur commerce
fifatisfaifant, & par où
elles fe font familiarifé jufques
aux Philofophes les plus graves
, ceux mêmes qui par une
ſeverité de moeurs trop rigide
s'obfervoient le mieux , & fe
pardonnoient le moins.
Solon a eu les amuſemens ,
en a - t - il efté moins fage ?
Socrate les fiens avec Afpafie,
GALANT: '69
en a -t- il perdu de la réputa
tion ? Ce que nous trouvons
de meilleur gouft , de plus
jufte , de plus ingenieux dans
les Ecrits d'Epictete , peuteftre
le doit on à fes affiduitez
& à fes frequens entretiens
avec Leontium . Qui ne
fçait , Meffieurs , que les Thebains
, dans l'institution de
ces amoursqui fe pratiquoient
parmy eux , & qu'ils ordonnoient
même publiquement,
n'avoient d'autres motifs que
de plier par là leurs moeurs
trop groffieres & trop feroces ;
que Pindare , cet excellent
70 MERCURE
Poëte Lirique , content de fes
converfations avec Mirthis ,
s'en déclara hautement le
Diſciple , & que tout habile
& tout delicat qu'ile ftoit , ilne
dédaigna point les leçons de
Corinne , une autre de ces femmes
illufttes , qui du temps de
ce Poëtte excelloit en ce mefme
genre de Poëfie : & pour
faire entrer icy quelque trait
de nos Loix , Juftinien , certain
de la jufteffe d'efprit de
l'Imperatrice Theodore , l'ad.
mit en fon Confeil , & luy
communiqua les plus importantes
affaires. Nous le trou
GALANT 71
vons dans l'Athentique , ut
Fudices fine quoquo fuffra. fia.
chap hec omnia apud nos cogit.
A des exemples anciens ,
j'en ajouterois une infinité de
modernes. Je rappellerois en
voftre memoire ce que nous
devons aux Scudery , aux Def
houlieres , aux le Févre , &c.
Je vous infinuerois que toutes
les fortes de delicateffes
par où noftre nation l'emporte
& fe diftingue de toutes
les autres ; que ce rafinement,
cet heureux mélange de l'atticiſme
des Grecs & de l'Ur .
banité des Romains , vient
72 MERCURE
fans doute de l'accés facile ,
de la communication libre
des hommes & des femmes.
Mais , Meffieurs , eft- il befoin
d'autoritez & de citations
en une matiere qui pro
duit d'elle mefme fes preuves
? Ce que chacun fent ,
cette épreuve ofte tout le pro
blematique de la question
que nous agitons aujour
d'huy , & conduit naturelle
ment à croire que pourven
qu'on ne le connoiffe point
une complexion trop molle &
trop effeminée , la frequen
tation des femmes contribuë
infiniment
GALANT: 773
infiniment à polir les hemmes
, & la raison qui m'en
convainc , & qui feule fuffiroit
pour déterminer , c'eſt
que parmy nous il man .
que d'ordinaire je ne fçay
quelle douceur & qu'elle fi
neffe , qu'on rencontre infailliblement
dans le commerce
des femmes ; & que fuivant
l'obfervation de M' de Saint
Evremont, qui juge des cho- .
fes avec la derniere délicateſſe
, il eſt moins impoffib'e
de trouver dans une femme
la plus forte & la`plus faine
raiſon des howmes , que dans
Decembre 1698 . G
74 MERCURE
ة د
un homme , les agrémens &
les charmes naturels aux
femmes.
Mais, Meffieurs , ſans nous
donner le foin d'étudier nos
temperamens , & d'obſerver
attentivement la pente de nos
inclinations , plusjudicieux &
plus avilez , nous avons trou
vé la voye f
voye feure de nous po
lir & de nous inftruire , de recueillir
tout à la fois , & les
fleurs & les fruits , fans qu'il
nous en coure les inquietudes
des précautions fans craindre
de nous amolir , fans nous expofer
au moindre riſque ..
GALANT. 75
Cette voye , ce font les
Conferences , Ceft- là que l'u'.
tile le trouve meflé avec l'a.
greable , & le folide confon
du avec le delicat que l'érudition
fournit des matieres
à l'Eloquence , & l'Eloquence
à fon tour desembelliſſemens
à l'érudition .
· C'eſt-là que par un commerce
d'efprit , ou chacun
fournit de fon fonds, on com
munique fes propres penfées,
& qu'on profite de celle des
autres ; qu'en mefme temps
l'on enfeigne & l'on s'inftruit,
qu'à force d'écouter &
Gij
76 MERCURE
de difcourir on apprend à
penfer & à rendre enfuite ce
que l'on penfe , qu'on le redrefle
ou qu'on s'affermit
dans les principes ; qu'on a le
bonheur de revenir de fes erreurs
, ou bien la gloire d'en
tirer les autres ..
Ceft dans ces Affemblées
qu'à la faveur du railonnement
& des convictions , les
voiles de la prevention felevent
, les enteftemens nous
quittent , qu'on le deffait des
faux préjugez , & qu'on eft
d'autant moins embaraffé à
fizer fon opinion , & àa pren
GALANT. 77
dre party fur une difficulté ,
que parmy les differentes
rou
res que l'on y tient , il ne fe
peut pas que quelqu'un
ne
s'ouvre la veritable & la plus
feure.
Là , fe concilient les con
tradictions , fe developpe le
veritable fens des Aureurs ,
fe forme l'habitude aux dife
cours publics. En en un mot
les progrés y font d'aurant
plus certains , & les dégoults
d'autant moins à craindre , que
rout y excite à une loüable
émulation .
Voilà ce que produifent les
Giij.
98 MERCURE
Conferences , & voilà Meft
heurs , les avantages que nous
retirons depuis cinq ans, de
celles qu'une heureuſe imagination
a introduires parmy
nous , qu'une utilité fenfible
affermit tous les jours , &
qu'un amour conftant pour
la Jurifprudence & pour les
Lettres va perpetuer à l'avenir.
J'ay à vous'apprendre le mariage
de M le Comte , Seigneur
de la Trefne , premier
Prefident du Parlement de
Bordeaux avec Mademoiſelle
de Comminges. Le nom de
GALANT. 79
l'un & de l'autre eft confide.
rable , & leurs perfonnes font
d'un merite éminent . C'eſt un
troifiéme mariage du cofté
de l'Epoux , qui s'cftant bien
trouvé du choix de fes deux
premieres Femmes , a crû de
voir continuer avec une troifiéme
la focieté conjugale qui
luy convient. La vie d'un premier
Preſident eſt agitée . Le
Palais l'occupe beaucoup , &
fa maiſon eſt un abord conti.
nuel de toutes fortes de perfonnes
. Ileft fujet à recevoir
des vifites de ceremonie & de
devoir; du Parlement & de
G iiij.
80 MERCURE
la Ville , d'Etrangers allans &
venans il eft obfedé d'une
infinité de Plaideurs demandant
Juſtice. Ce grand &
different nombre de gens eft
fatigant , & on a beſoin de
trouver enfuite chez foy un
relaſche doux & agreable ,
avec une perfonne , qui a les
qualitez accomplies d'une
compagne & d'une confi .
dente .
Sit domus interior præstanti
conjuge ridens .
On a fait un Epithalame
en Vers Latins fur ce mariage .
C'est une langue que Mle
GALANT. &
premier Prefident aime &
poflede parfaitement . En voicy
la traduction litterale .
Fayépousé trois Femmes dans
Les diverfes faifons de ma vie ,
dans mon Printems , dans mon
Esté , co vers la fin de mon Au .
tomne , Toutes trois ont eu en partage
la naissance , la beauté &
L'esprit & je croy avoir poffedé
en elles les trois groces . Chacune
d'elles fe peut diftinguer. La premiere
eftoit riche , fa dot estant ac .
cruë d'une fucceffion confiderable
La fecondefuifavorisée d'une
beureufe fecondité La troifiéme eft
une compagne illuftre. Qu'on me
82 MERCURE
faffe honneur de mes bymenées.
Celuy qui eftoit à Rome troisfois
Conful, s'imaginoit eftre an comble
des honneurs. Epoux pour la
troifiéme fois , j'ay atteint lefaiſte
de l'amour.
Tite Live a écrit que trois
Confulats rendirent grand le
nom de Fabius ; Fabium nomen
poft tres Confulatus ingens , &
on dit d'Eftienne Palquier
Avocat General de la Chambre
des Comptes , & Perſonnage
tres- illustre , qu'il fue
tres-fatisfait de fes trois mariages
qui prolongerent le
cours de fa vie jufqu'à qua-
T
GALANT. 83
-
e - vingt - fept ans . M' le
Comte Seigneur de la Trefne,
Chef d'un Parlement , comme
Fabius l'eftoit du Senat , &
foutenant la dignité de Premier
Prefident avec éclat , &
une haute reputation de fcience
& de probité , ne merite
pas un fort moins heureux que
celuy de Palquier.
M' l'Evefque d'Adrinople
a efté facré depuis peu de
temps . Cette ceremonie le fit
dans l'Eglife de Saint Gatien
Metropole de Tours , par M
1'Archevefque de Tours , affif
té de Mª les Evefques de
84 MERCURE
Saint Brieu & de Blois , en
prefence de M le Cardinal,
de Furttemberg , auquel le
Confacré doit fervir de Coad
jateur à Strasbourg , où il eft
allé. Madame la Marquife de
Dangeau Gouvernante de :
Tours , & M' fon Fils , fe trouverent
à cette ceremonie , &
quantité d'autres perfonnes
de diftinction .
"
Je vous envoye un Air
nouveau qui a beaucoup pleu
icy aux Connoiffeurs , & dont
les paroles ont paru fort agreables
. Elles font de l'Auteur
de la Vie de Mede Saint
André.
S
dez
&
pp...
Da11-
JE
n
ic
Lors quepour moy
Tas Souvent de vous
Yours quelque plain
d'aucun soup con, a
te vous neme faitte
te tranquilh te, Ah
GALANT. 85
G
AIR NOUVEAU.
Lors que pour moy l'amour
est fceu vous enflammer
,
Vous m'accufu fouvent de vous
eftre infiuelle.
Vous faifiez tous les jours mille
plaintes nouvelles ,
Et vous/Gaviez vous alarmer.
D'aucun foupçon , d'aucune
crainte
Vostre coeur n'est plus agité ;
Vous ne me faires plus de
راد plainte.
Ah ! Tirfis , que je crains cette
tranquilité
!
86 MERCURE
La traduction du Porrrait
de Clorinde n'ayant pas déplû
à quelques perfonnes de
bon gouft , on aengagé l'Auteut
à traduire l'Hiftoire d'Olinde
& de Sophronie , dans
laquelle ce portrait eft enchaffé
, & qui eft , comme on
fçait , un des plus beaux morceaux
du Taffe
HISTOIRE
d'Olinde & de Sophronić.
L
'Armée des Chreftiens ,
commandée par Gode
froy de Bouillon , s'approGALANT
87
chant de Jerufalem , pour en
former le Siege , Aladin , Prince
cruel , & qui s'eftoit emparé
du Royaume , fe prépa
roit à fe bien défendre , lors
qu'un celebre Magicien , nommé
Ilmene , vint le trouver , &
luy promit d'employer
en fa
faveur tous les fecrets . de fon
art . Les Chreftiens , luy dir il,
ont dans leur Egliſe un Autel .
caché fous terre , où eft l'1-
mage de celle qu'ils appellent
la Mere de leur Dieu . Il faut ,
Seigneur, que vous l'enleviez ,
& que vous la portiez vousmême
dans voſtre Moſquée.
88 MERCURE
Je mefervirai enfuited'un char
me fi puiffant , que tandis que
cette Image y fera gardée , la
Ville ne pourra eftre prile par
ceux qui l'affiegeront . Aladin
perfuadé par ce difcours vole
à l'Eglife , emporte Image ,
malgré la refiftance des Pref
tres , la place dans fa Mof
quée , & le Magicien fait fes
enchantemens
; mais dés que
T'Aurore parut, celuy qui avoit
la garde du Temple , n'y troust
va plus la fainte Image. Il en
avertit le Roy qui entra dans
une furieuſe colere , ne dou
tant pas qu'elle n'cuſt eſté dé.
GALANT . 8g
robée par quelque Chreftien .
Sice fut un ouvrage de la main
des hommes , ou celuy du
Ciel , qui voulut faire éclater
fa puiſſance , irrité de ce qu'on
avoir mis l'Image de la Reine
dans un lieus profane , c'eft
ce qui eft encore încertain .
Qoy qu'il en fort , le Roy
mit tout en ulage pour de
couvrir l'auteur du vol , mais
on n'en put rien apprendre..
Recherche exacte, promeffes,,
menaces, enchantemens, tout
fut inutile. Aladin en fent re
doubler fa rage & la fureurs
contre les Chreftiens. Il brûles
Decembre 1698. Hi
90 MERCURE
d'impatience de fe vanger , &
le barbare forme le deffein de
les faire tous perir par le fer-
& par le feu , le mettant peu
en peine d'enveloper l'inno
cent avec le coupable , pour.
vû que celuy- cy n'échape pas
à fa vangeance . La Renommée
en porte bien toft la nouvelle
aux Chreftiens . Saifis
alors d'étonnement , & frapez
de la crainte d'une mort prochaine
, ils ne fongent , ny àſe
défendre, ny à prendre la fuite ,
ny à recourir aux prieres . Ils
eftoient dans cette cruelle fi.
tuation , lors qu'ils recuren
GALANT. 91
du fecours d'où ils en attendoient
le moins.
44
Hy avoir parmy eux une
jeune Fille dont tous les fentimens
eftoient élevez & dis
gnes d'une Princefle. Les
charmes de fa perfonne rés
pondoient à la grandeur de
fon ame , mais elle les négli
geoit , ou n'en avoit loin qu'→
autant que la bien féance le
permettoit. Pour fe dérober
aux regards & aux loüanges
des Amans , elle fe renfermoie
feule dans fa mailon , & cette
nodeſtie qu'elle joignoit à
rant de merite , en relevoit de
Hij
92 MERCURE
beaucoup le prix . Cependant
quelque précaution qu'elle
prenne , elle ne peut cacher
longtemps une beauté fiéclatante
& fi digne de l'admiration
de tout le monde. Tu
n'y confens pas , Amour , &
tu fatisfais la curiofité d'un
jeune homme. Amour, tantoft
aveugle & tantoft Argus , qui
te couvres les yeux d'un ban.
de au , & qui le leves un mo.
ment apres , c'eft toy qui à
travers mille Gardes , conduis
fes regards jufque dans la
chafte demeure de Sophronie.
L'unea ce nom , & l'autre fe
Dom
ALANT
.
93
nomme Olinde , & ils font
sous deux d'une même Ville &
d'une même Religion . Olinde
auffi modefte que Sophro
nie eft belle , n'a ofé jufqu'i
cy luy découvrir la paffion ,
ou n'a pas cité affez heureux
pour en trouver le moyen .
Quoy que Sophronie le méprife
, ou qu'elle ne remarque
pas les fentimens qu'il a pour
elle , ou feigne de ne s'en pas
appercevoir , il ne laiffe pas de
Taimer toûjours avec une vivacité
& une delicateffe qui
n'a rien d'égal , fouhaitant ,
beaucoup , efperant peu &
94 MERCURE
1
ne demandant rien
Cependant le bruit court
que l'on va faire mourir tous
les Chreftiens . Sophronie qui
n'a pas moins de generofité
que de pudeur , médire les
moyens de fauver fon Peuple.
Son grand courage luy
infpire un deffein fi magna
nime , mais fa pudeur & fa
modeftie s'y oppofent. Enfin
, aprés un long combat ,
la generofité l'emporte fur la
modeſtie , ou plutoft s'accordant
enfemble , la generofité
devient timide & modefte , &
la modeftie devient hardie &
GALANT:
95
genereuſe . Elle fort donc feule
, & paffe à travers le Peuple ,
n'affectant ny de couvrir ny
d'étaler fes charmes
, les yeux
recu : illis , lateste couverte
d'un voile , & failant paroiftre
dans toute fa perfonne un
agréable mélange de fierté &
de douceur. On a peine à connoiftre
fi elle eft parée ou negligée
, fic'eft le hazard qui la
rend fi belle ou fi l'art ne s'en
mêle pas ; mais il eft certain
que fa negligence luy tient
lieu d'ornement
, & que c'eft
l'innocent artifice dont elle
s'eft fervie pour rehauffer l'é96
MERCURE
clat de ſa beauté. Pendant
que tout le monde a les yeux
attachez fur elle , Sophronie
s'avance fans , détourner les
fiens , fe prefente devant le
Roy , & foutenant les fiers re
gards d'un air modefte & in
trepide ; Seigneur , luy dif
elle , je te prie de fufpendre
ta vangeance , & d'appaifer la
tureur de con Peuple. Je viens
livrer entre tes mains le cri
minel que tu cherches , & qui
t'a fi fort offenfé. Une fi no
ble audace , ce faint argueil ,
l'éclat éblouiffant de tant de
charmes , jettent le Roy dans ,
GALANT. 97
letrouble , & luy font prefque
rendre les armes ; fa colere fe
calme , fon humeuraltiere s'a
doucit. S'il y euft eu moins
de fierté dans le coeur de l'un ,
ou fur le vifage de l'autre , ce
Prince feroit devenu fon Amant
; mais une beauté farouche
ne prend pas un coeur
farouche ; on ne le peut gagner
que par la douceur . Si
celuy d'Aladin fut infenfible
l'amour , il fut du moins tou
ché d'admiration & de plaifir.
Quoy qu'il en foit , apprensmoy
tout , luy dit le Roy , &
jordonneray qu'on ne faffe
Decembre 1698.
·
I
98 MERCURE
aucune infulte à ton Peuple.
Prince , répondit elle , le criminel
eſt devant toy. Levol
qui te jette dans de fi gran
des inquietudes , eft l'ouvrage
de cette main. C'eft moy qui
ay enlevél'Image , je fuis celle
que tu cherches & que tu
dois punir. C'est ainsi que
Sophronie fe facrifie pour fon
Peuple , & qu'elle attire fur
elle feule roar le danger. Ge
nereux menfonge la Verité
quelque belle , quelque brillance
qu'elle foit , t'eſt elle
comparable Le Tiran demeure
furpris à ce diſcours ,
GALANT. 99
1
<
& ne s'abandonnant pas à la
»colere fitoſt qu'il a de coûru -
me , il l'interroge. Je veux ,
duy dit il , que tu me découwres
celuy qui t'a confeillé ce
deflein, & qui t'a aidé à l'exeacuter.
Je n'en ay voulu parurager
la gloire avec perfonne ,
répondit Sophronie . Je n'ay
pris confeil que de mon couwagepoojay
executé feule cetentreprile,
Puiſque cela eft,
repliqua le Roy , ma vangean.
>ce éclatera furtoi feule. Heft
ajuſte , dit - elle , qu'ayant eu
-Tout l'honneur , je porte tout
le chaſtiment. Aladin dont la
I ij
ICO MERCURE
義
colere commence à ſe rallu
mer , luy demande où elle a
caché l'l nage. Je ne l'ay pas
cachée , repartit elle , je l'ay
brûlée , & en le faifant , j'ay
cru faire une chole loüable.
Elle ne pourra plus du moins
eftre profanée par la main in.
jurieufe des Infidelles. Seigneur,
fi tu cherches le vol ou
-le voleur , fois affuré que tu
vois l'un devant toy , & que qu
ne verras jamais l'aurre. Quoi
qu'on ne puiffe pas dire ) que
jaye fair un vol , ny que je fois
un valeurs, il eft jufte de reprendre
ce que l'on nous a
GALANT. 101
ôté injuſtement . Le Roy entendant
ces paroles , fremit
de rage & de dépit , ne refpi
re que menaces , & fe livre à
y tous les mouvemens de fa
pallion. Coeur chaſte , ame
mignanime , beaux yeux ,
n'efperez plus d'adoucir ce
Prince irrité , c'eft en vain que
Amour luy oppoſe vos charmes,
& vous en fait un bou-
1 sclier contresfa fureur . On fe
faifit de cette belle perfonne ,
9&ple Tiran la condamne à
3 zestre brûlée toute vive. Déjà
-on luy ferre fes bras délicats
savec de groffes cordes . So-
I uj
102 MERCURE
phronie au milieu d'un fi
cruel traitement garde le fi
lence . Son grand coeur n'eft
pourtant pas infenfible , mais :
il n'eft ny étonne ny abbatu ,
& fi l'on remirque quelque
changement
fur ton vilage ,
on n'y apperçoit pas une pâleur
fade , mais une vive blancheur.
La nouvelle d'un évene
ment fi tragique s'eftant ré
pandue , le peuple s'aflembla
pour en eftre le témoin . Com -1
me on ne fçavoit pas le nom
de celle qu'on devoit faires
mourir , Olinde qui appres
GALANT 103
རྭ
hendoit que ce ne fuſt ſa chere
Sophronie , accourut avec
les autres. Quand il la vic
condamnée àla mort comme
une criminelle , & le cruel Arreſt
preſt à eſtre executé
quelle douleur ne fentit il
pas ? Il fend auffi - toft la preffe ,
& crie au Roy , Sophronie
n'eft pas coupable ; non , elle
ne l'eft pas , Seigneur , c'eft
une extravagante qui ſe vante
d'un crime qu'elle n'a pas
fait. Une jeune Fille , feule ,
fans experience , n'a puavoir
la hardieffe my les moyens ,
ny mefme la pensée d'entre-
Lin
104 MERCURE
prendre une chofe fi difficib
le. Comment a t- elle trompé
la vigilance des Gardes ?
De quels artifices s'eft elles
fervie pour déroben cettes
Sainte Image & Qu'elle nous
le dife. C'eft moy , Seigneur,
c'eft moy qui l'ay enlevé
pourſuivit - il, tant il eut d'a .
mour pour une perfonne qui
n'avoir pour luy que de l'infenfibilité
!J'entray la nuit par
cette ouverture d'où la Mof
quée reçoit le jour. Elleieft
fort étroite , & cette voye eft
inacceffible. Je ne laiffay pas
dela tenter , & je vins a bouto
GALANT. 105
de mon entreprife. C'eſt à
moy que la gloire en eft dûë,
c'eft moy que l'on doit faire
mourir. Pourquoy fouffretson
qu'elle ufurpe mon fup.
plice ? Ces chaines m'appar
tiennent ; c'ell pour moy quer
le bucher elt appreſté & qu'on
allume le feu. Sophronie touchée
de compaffion , leve
les yeux , & le regardant avec
douceur , Que pretens tu , innocent
& malheureux Olinde,
luy dit elle ? quel eft con
deffein? Quelle fureur te gui-l
des? Crois tu que je manque
de force & de courage pour
16. MERCURE
endurer tout ce que la rage
d'un Tiran peut inventer de
plus cruel? Non , non , jeme
fens affez de refolution pour
fouffrir la mort toute feule
& je n'ay pas besoin d'etre
fourenuë par l'exemple d'un
autre. Ce diſcours qu'elle
tient à ſon Amant ne peut
l'obliger à changer de langa
ge ou de deffein. O le grand ,
& le beau fpectacle › que
cette difpute qui fe forme
entre l'amour & la generofi.
té , où la mort est la recom
penſe du vainqueur , & où
le vaincu trouve fon falut
GALANT: 1071
dans la peine ! Mais cette opiniaftreré
avec laquelle ils s'ac
cufent l'un l'autre ne fert qu'à
aignir davantage le Tiran. Il
luy femble qu'ils fe joüent de
Jay , & qu'en méprilant les
fupplices ils mépritent fon
pouvoir. Qu'on ajoute foy à
l'un & à l'autre , dit- il . Qu'ils
demeurent tous deux vainqueurs
, & qu'ils reçoivent la
Palme qu'ils ont meritée. Il
faitfigne enfuite aux Minif
tres de la Tirannie , toujours
prefts à executer les ordres .
En même temps on prend
Olinde , & on l'attache avec
108 MERCURE
fa Maistreffe à un même pos
teau , le dos tourné l'un contre
l'autre. Le bucher eftoit
déja tout dreffé , & le feu
commençoit à s'allumer ,
quand Olinde d'une voix en
trecoupée de foupirsi parla
ainfi à celle qui elloit liée
avec luy. Sont ce là ces douces
chaines (helasi je m'en fa
tois en vain ) qui devoient
nousunir pour toujours? Sontce
là ces flames innocentes
dont j'efperois quetios coeurs
brûleroient d'une égale
deur ?: L'anour nous promet .
toit bien d'autres liens & d'au-
COTL
1
GALANT. 109
•
tres feux que ceux qu'un fort
injufte nous prepare. Aprés
nous avoir toûjours feparez
fi cruellement , la fortune ne
nous reünic que pour nous
faire endurer la mort. Je ne
me plains pas néanmoins de
ma deftinée, C'eft la voftre
feule qui me touche . Si je
n'ay pas cu parrà voftre cous
che , j'ay du moins la trifte
confolation d'en avoir à votre
bocher, & de mourir à vos
coftez. Mon cher Olinde , luy
répondit Saphronie, l'eftat ou
yous eftes demande d'autres
>penlees! Vous devez élever
10 MERCURE
les vostres plus haut. Que ne
faites-vous quelque retour fur
vos fautes , & fut les magnifiques
récompenfes que Dieu
promet aux gens de bien ?
Souffrez vos peines pour l'àmour
de luy , &elles vous paroiftront
douces . Afpirez avec
Joye à la demeure des bienheureux.
Voyez comme le
Ciel eft beau & ferein . Le Soteil
femble nous confoler &
vouloir nous attirer à luy. Les
Chreftiens & les Infidelles
commencent à murmurer de
la cruauté du Prince , les prémiers
en fecret , & les autres
2
GALANT
ouvertement. Je ne fçay quay
même de doux & de tendre
femble percer pour la premiere
fois le coeur barbare
d'Aladin . Ce Tiran s'en apperçoit
& s'en fçait mauvais
gré , & ne voulant pas le laifder
flechir , il détourne fes
youx d'un fpectable fitouchant
, & fe retire. Dans une
afflictionfi generale, vous fen.
le belle Sophronicy ne paroiffez
pas affligée , & vous
ne vous plaignez pas quand
tout le monde vous plaint.
Cependant on voit arriver
un Guerrier dont laperfonge
1112 MERCURE
va quelque chofe de noble &
de graticus . A fes armes &
-à fes habits , on juge d'abord
que c'eft un Etranger qui
-vient de fort loin ; mais le
Tigre qu'il porte furdon Cafque
, & qui attire les yeux de
atous ceux qui font preſens ,
fait bien toft connoittre que
c'eſt Clorinde . Cette Heroïne
dés fon enfance eut du mé .
pris pour tous les ouvrages
* qui conviennent le plus aux
Lperfonnes , de fon fexe. Elle
crat que fe fervir de l'aiguille
you du fufeau eftoit une oocupation
indigne de fes fuper,
GALANT
113 .
bes mains. Ny les habits ma
agnifiques , ny le fejour des Vil
lesonicftoient de fon gouft.
Elle arma fon vifage d'une no .
ble fierté , & le fit un plaifir
dlayidonner je ne fçay quel
air fauvage qui ne laifloit pas
d'avoir des charmes . Dans un
âge encore tendre les mains
delicatesfurent employées , ou
à dompter des Chevaux ou à
manier des armes. Elle s'exer
ga à la Lute pour endurcir fon
corps, & le rendre propre
la courſe. On la vit enfuite
pourſuivre les Lions & les
Qurs dans les bois & fur les
Decembre 1698,
i
K
के
114 MERCURE
Montagnes , cherchant par
tour à fignaler fon adreſſe ou
fon courage, dans les combats
paroiffant Lion aux hommes ,
& dans les Forefts paroiffant
homme aux Lions. L'Amazone
vient de Perfe pour s'op
pofer aux Armes des Chref
tiens . Ne comptant pour rien
d'avoir couvert autrefois las
terre de leurs corps , & reinc
les rivieres de leur fang
elle veut leur donner de nou
velles preuves de fa valeur , &
leur faire fentir toute la force
de fon bras victorieux . La pres
miere chefe qui fe prefente à
GALANT IIS
$
-
fesyeux en arrivant , eft l'ap
pareil du fupplice d'Olinde
& de Sophronie. La curiofité
qu'elle a de les voir de prés , &
d'apprendre le crime qu'ils
on commis , luy fait piquer
fon choval Le peuple s'eftang
retiré pour luy faire jour , elle
les confidere attachez à un
même poteau , remarque que
Fune fe tait , & que l'autre le
plaint , & que le Sexe le plus
foible fait voir plus de coura
ge. Ileft vray que lesplaintes
d Olinde luy paroiffent plûtoft
un effet de compallion
que de foibleffe , & qu'il fem
Kij
116 MERCURE
ble moins touché de fonmal
heur que de celuy de Sophronie.
Pour elle , les yeux font
tellement attachez au Ciel ,
qu'on diroit que fa belle ame
eft déja feparée de fon corps.
Clorinde s'attendrit à cette
vûë , plaint leur trifte fort , &
ne peut s'empêcher de verfes
des larmes. Elle a néanmoins
plus de fenfibilité pour celle
qui paroift en avoir le moins;
& les plaintes de l'un font
moins d'impreffions fur fon
coeur que lefilence de l'autre .
Sans trop s'arrefter à les rel
garder , elle le tourne vers un
GALANT. 17
e
2
$
$
<
3
vieillard qui eftoit prés d'elle.
Apprenez moy , luy dit- elle ,
quelles font ces deux perfon
nes , fic'eft leur crime ou leur
malheur qui les a fait condam ,
ner au fupplice. Le vicillard
fatisfit entierement & en peu
de mors , à la demande . Clo .
rinde demeura furpriſe de ce
qu'elle apprenoit , & comprit
bien cost qu'Olinde & So
phronie eftoient innocens ,
Elle prit la résolution de leur
fauver la vie , & de mettre en
ufage tout ce que pourront
fes prieres ou fes larmes . Elle
s'approche auffitoft du bu
18 MERCURE
cher , fait retirer le feu quis
commence à les gagner , &
s'adreffant aux Executeurs de
·
F'Arreft ; que perfonne de
vous , leur dit elle , n'ait lan
hardieffe de continuer oce
cruel office jufqu'à ce que
jaye parlé au Roy. Je vous
affure qu'il ne vous fera pas
un crime de ce retardement.c
L'air grand & augufte de celler
qui leur parloit , les frapa , ils
obéirent , elle s'avança enfui .
te vers Aladin , & le trouva
qui venoit au devant d'elle.
Je fuis Clorinde , luy dit - elle ,
& ce nom ne vous cut peutGALANT.
119
eftre pas inconnu Seigneur ,
je viens partager avec vous la
défenſe de voſtre Royaume ,
& du culte qui nous eft com .
mun. Renfermez - moy dans
une Ville. Donnez. moy un
champ plus spacieux , & plus
ouvert. De quelque employ
que vous m'honoriez , je fuis
prefte à m'en acquitter. Je
ne crains pas les plus élevez ,
& ne mépriſe pas les plus bas.
Illuftre Guerriere , répondit le
Roy, quel eft le Pays fi éloi
gné de l'Afic & de la route du
Soleil, où voftre nom & vaftre
gloire n'ayent pas volé? Main
L
120 MERCURE
tenantque vous venez joindre
voftre épée à la mienne toutes
mes craintes s'évanouif .
fent. Une nombreufe Armée
ne me raffureroit pas tant que
voftre prefence , & il me fem.
ble déja que Godefroy tar
de trop longtemps à venir .
Vous me demandez un employ
; je fuis perfuadé que les
plus grands & les plus diffici
les font les feuls dignes de voftre
habileté & de voftre courage.
Je vous donne le com.
mandement
de mes Troupes ,
& je veux qu'on regarde vos
ordres comme des Loix -Aprés
qu'elle
GALANT. 121
qu'elle l'euc remercié de fes
louanges , elle recommença à
parler de cette forte . Il pa .
toiftra fans doute nouveau
C que la récompenfe précede le
fervice ; mais ceux que j'efperede
vous rendre dans la fuite,
& la confiance que j'ay en
voftre bonté , Seigneur , font
que j'ofe vous demander la
vie de ces deux malheureux .
Je pourrois dire qu'il y a de
l'injuſtice à les condamner
pour un crime dont ils ne
font pas convaincus . Je pourrois
parler des preuves qu'on
a de leur innocence , mais je
Décembre 1698. L
122 MERCURE
paffe tout cela fous filence.
Je diray feulement que je ne
fuis point de l'opinion com
mune , que l'image ait elté
enlevée par un Chretien , &
je crois avoir de bonnes tai .
fons pour m'en écarter. Ce
que le Magicien vous a engagé
de faire , Seigneur , left
contraire à nos Loix . S'il nous
eft défendu de mettre aucune
Idole daus nos Temples , il
nous elt encore moins permis
d'y en fouffrir d'étrangeres
.
J'aime mieux attribuer ce miracle
à Mahomet , qui l'a fait
fans doute , pour nous appren-
?
GALANT. 123
dre à ne pas profaner fon
Temple par de nouvelles fu .
perftitions. Qu'llmene le ferve
d'enchantemens , à la bon .
ne heure , il n'a point d'autres
armes que les fortileges . Pour
nous , fervons - nous de nos
épées , c'eft noftre profeſſion,
& nous devons y mettre toutes
nos efperances . Clorinde
ceffa de parler,& le Roy, quoy
qu'il ne le laiffaft pas ailément
fléchir quand il eftoit une fois
irrité , ne pouvant tenir contre
la force de les raifons &
de fes prieres , luy accorda la
grace qu'elle luy demandoit .
Lij
124 MERCURE
Qu'rls ayent la vie & la diberb
té , dit- il , on ne sçauroit rien
refufer à un Interceffeur de
cette confideration , S'ils font
innocens , je les abfous ; s'ils
font criminels , je leur pardonne.
Ainfi furent déliez Olinde
& Sophronie, & les Chreftiens
délivrez du danger qui les
menaçoit . Heureux Olinde ,
d'avoir par une preuve d'amour
fiextraordinaire , réveil.
lé la tendreffe dans le coeur
genereux de la belle Sophronie
! mais il n'a pas feulement
le bonheur d'etre aimé de
celle qui n'avoit pour luy que
GALANT.
12)
t:
•
de l'indifference , il devient
encore fon époux , & paſſe du
bucher aulit nuptial. Puifqu'il
a bien voulu mourir avec elle ,
elle confent de vivre le refte
de fes jours avec luy.
L'abondance de la matiere
m'a fait oublier jufqu'icy
fatisfaire à ce que vous m'avez
demandé touchant le Portrait
de M l'Evêque de Meaux ,
fait par M' Perrault , de l'Academie
Françoife . Je vous l'en.
voye , il ne peut etre que fort
beau venant de fa main Souvenez
vous que ce n'est que
Liij.
116 MERCUKE
la traduction d'un excellent
Original Latin de la compofition
de M'l'Abbé Boutard .
Il n'y a perfonne qui ne connoiffe
(on heureux talent pour
la Poëfie..
PORTRAIT
De Meffire Benigne Boffuet ,
Evêque de Meauz .
Aufereniffime Prince Cofme III .
Grand Duc de Toſcane.
Cofme, à qui les beaux Arts
doivent tous rendre hommage,
Et qui de la Vertu remplis tous les
fouhaits ;
GALANT. 127
Tu veux que de BENIGNE une
fidelle Image
Vienne orner tonitiche Palais.
S
Quoy que peinte avec foin par un
nouvel Appelle ,
Le Prélat tout entier ne s'y voit
point tracé ,
Et les ailes du Temps qui pafferont
fur elle
Un jour auront tout effacé,
Je veux en mettre au jour une vive
peinture ,
Où de les riches dons rien n'échape
à ma main ,
Et t'en faite en mes Vers une Image
qui dure
Plus que le marbre & que l'airain ,
L'on n'y trouvera pas pompeufemnt
dépeinte
Lij
128 MERCURE
La Mitre aux rayons d'or dont for
front eft paré , 1 0030 2.8 9.
Ny fa Croix qui reluit , ny de ſa Bague
fainte
L'éclat brillant & coloré.
S
Affez d'autres peindrone ces mars
ques honorables ,
Des vulgaires Prelats ornemens précieux
,
Je laiffè de fon chefles neiges venerables
,
Et le fage feu de les yeux.
Je ne traceray point cette fubtile
Alâme
Qui réjouit fon front où regne le
reposs
Je me veux élever , & te peindre
fon ame
La plus noble part du Heros..
GALANT. 129
fotoboks
Elle ne dément point fa celefte origine
,
Elle éclate de feux plus brillans que
lejour ;
La fimple verité , la profonde do-
= Arinci
Y font leur aimable ſejour .
2
Si je pouvois , Grand Duc , te l'ou-
9999vrir toute entiere ,
Et t'en faire admirer les dedans
précieux .
Quel éclat furprenant , quelle vive
thelumiere was
Te viendroit éblouït les yeux !
2 al suga
Là font tous les fecrets de la haute
xxbalfageffe ,
Là roulent du diſcours les rapides
torrens
130 MERCURE
Et là de tous les Arts s'étale la ti
cheffe
Avec leurs charmes differens.
15
Et la bouche & les yeux qu'animent
l'Eloquence ?
Verlent de toutes parts mille riches
trefors
Par de doctes Ecritsfa divine ſcience ,
De fon fein s'épanche au dehors
Témoin , le fens ouvert des Enig
mes facrées ,
Les dogmes de la Foy qui fourient
nos Autels .
Et des Heros Chreftiens les vertus
celebrées
Par des Eloges immortels,
25
Témoin de l'Univers le Siftême admirable
GALANT
131
Où l'Histoire des Temps s'offre entiere
au Dauphin ,
Et dans nos heureux jours la dé
route effioyable
Des triftes restes de Calvin.
S
$ Le lethargique Auteur d'une Secte
maligne
En fert de preuve encor dans l'a➡.
bifme profond,
Ah que tu l'aimėrois cet aimable
Benigne ,
4
Si tu le connoiffois à fond ?
23
Son coeur dont la tendreffe eft tou
jours agiffante ,
De toutes les Vertus eft un Temple
habité .
Là refpirent en paix la Pudeur innocente
Et la raisonnable Equité.
132 MERCUREA
ន
La Verité fa Soeur y préfide en maifree
,
Loin de toute ſurpriſe y repoſe la
Foy , f
Et l'affabilité, dont la fubtile adreffe
: Attire tous les cours à loy.
S
Aimable elle s'étend fur fa main fecourable
,
Sur la voix qui fléchit les plus rebelles
coeurs.
Ny le Peuple , flateur , ny la Cour
favorable
N'ont jamais corrompu fes
moeurs.
S
Jamais le fier orgueil n'altera fon
vilage.
Il fent , ami de tous , leur joye &
leur douleur ;
GALANT: 133
$
Mais à fon cher Troupeau fona, me
le partage
Avec encor plus de chaleur .
2
Soit que dans l'Onde fainte il gueriffe
leur peine ,
Soir que de fa parole il nourriffe leur
coeur ,
Soit que de fatbonté l'exemple les ramene
Sous l'aimable joug du Seigneur,
S
Quand il livra la guerre aux noires
frenefies
Que le fombre Calvin puila dansles
Enfers
ง
Son zele combattit toutes les Hc.
refies
¿ Qui défigurent l'Univers.
RE
7
Ainfi la Verité dont fon ame eft
éprile ,
134 MERCURE
L'agite , le transporte , elle peut tout
fur luy.
Il veille à la défenfe , & de toute
l'Eglife
Il eft la lumiere & l'appuy.
Chryfoftome autrefois fut l'honneur
de Byfance ,
L'Affrique doit la gloire au fameux
Auguſtin ,
L'Illyrie àJerome ,
France
& Benigne à la
Affure un femblable deftin .
L'article qui fuit fur la Perfpective
, eft une fuite de plufieurs
autres , qui font connoiftre
qu'elle eft neceffaire
au deflein . à la Peinture &
GALANT.
135
J
T
à la Graveure. Il est de M
Antier Perspecteur.
Voy que le Pere Niceron fa .
que Prre
meux Perspecteur , que jay
ciré dans le mois de Septembre
dernier , ais aße marqué que
ceux qui fe fervent du Deffein ,
ont besoin defçavoir la ſcience de
la Perspective , néanmoins pour
augmenter le plaifir des curieux ,
pour continuer à defabufer les
opiniaftres , je veux bien encore
rapporter le fentiment d'un Pari,
fien Jefuite , qui dit dans le commencement
defa Preface , que la
Perfpective qui a l'oeil pour
principe , auquel la nature a
136 MERCURE
donné plus de vivacité & plus
de perfections qu'aux aurres,
fens , & qui tient entr'eux le
rang & l'avantage que l'esprit
a'pardeffus le corps , eſt auſhi la
plus belle & la plus agreable de
toutes les partiesque laMa: he.
marique a miles aujour . Cette
fcience fe peut vanter d'eltre
l'ame , & la vie de la Peintu
re , puifque c'eft elle qui don
ne aux Peintres la perfection
de leur Art. Sans fon aide
les meilleurs Maitres ferone
autant de fautes que de traits,
principalementaux Architec←
tures dont ils veulent enri
"
&
GALANT.
137
t
chir leurs ouvrages ; comme
j'ay veu en des pieces bien
eftimées , dit le mesme Au
I teur , où l'on a manqué fi
2
C
Your
que
cela en |
tiba ette le motif de mon deffein
pour faire connoître leurs .
manquemens fans les nom- 2
mer , & apprendre aux jeusi
nes à les évits ran ponad ja taita
Il continue & dit . Le Gran
veur en cuivre ne la doit non
plus ignorer que le Peinrre ,
puis qu'il fait du Burin ce
que l'autre fait du Pinceau.
Elle luy fera connoistre ce
qu'il faut toucher rudement
Décembre 1698 .
3
M.
128 MERCURE
& ce qu'il faur adoucir. Le
befoin qu'il a de cette fcience
eft d'autant plus grand que
fes pieces fe multiplient beau.
coup plus que celles d'un
Peintre. Que fi elles font artiftement
faites , fa loüange
s'augmente , & fi au contrai
re les deffauts en font connus ,
chaque piece est une bouche
qui décrie fon ouvrier . Le
Sculpteur en boffe y appren
drá la hauteur qu'il doit donner
aux Statues , & l'Archi .
tecte par cette fcience peut
donner connoiffance de fes
deffeins en peu d'efpace.
GALANT. 139
1
Les Orfévres , les Brodeurs &
les Tapifliers , les Peintres en
argent , en foye , & enlaine,
les Menuifiers , & tous autres
qui le melkent de faire des
deffeins , & de peindre , ne le
peuvent pafler de cette fcience
& de l'Art de Perfpect ve
s'ils veulent qu'on cftime
leurs averages
.
• Fuſquicy ce fant les paroles de
çe Pere fanxux Perſpecteur, rap¬
poriées mos pour moi. Les Cu
rieux les Deffinateurs y fe
ront une meure reflexion , tane
pour leur fatisfaction que pour
beur utsluré. Je ne fais qu'alten,
1
Mij
140 MERCURE
dre le Privilege pour la Machi
ne entiere de la Perſpective co
auffi toft je meferay un plaifir d'en
donner la connoiffance au public.
On apprendra toujours ma de
meure dans Paris chez Mr Mau--
rice, Concierge du Terrain de
Noftre Dame. fe continuë d'enfeigner
à deffiner par connoiffance
de caufe , ce que les gens. de quis
litérecherchent aujourd buy avea
d'autant plus d'empreffement
qu'ilsfe laffent de travailler, en
ne faire que copier ,fans pouvoir
rendre raison de ce qu'ils font . Je
fais acquerir en peu de temps cetse
belle connoiffance , &rens mes
"
GALANT. 145
F
"
Eleves capables de compofer l'euxmemes
, de connoiftre ce qu'il
garde plus fin dans l' Art. de deffiner
Voicy un Ouvrage dontla
morale ne sçauroit déplaire à
ceux qui ne cherchent point à
s'aveugler fur la vanité des
chofes qui nous occupent le
plus. Jane puis vous rien dire
de l'Auteur , finon qu'il eft
de Touloufe.
142 MERCURE
LE PORTRAIT
L
DU MONDE .
'On a raifon de dire , &
l'on ne fçauroit trop le
repeier, que le monde eft une
Babylone , je veux dire , un
lieu de confufion , & le centre
du crime. La plupart des Juges
n'y oblervent rien moins
que les Loix dans leurs juge
mens . La paffion cft plûcoft
leur regle que leur bon droit .
Beaucoup de Marchands y
font fans bonne foy Le Pe .
cheur s'y fortifie dans le defGALANT.
143
ordre , le Jufte y perd ſon innocence
, l'homme fçavant y
eft plein de luy même , l'ignorant
s'y regarde comme habile
; le Sage s'y croit plus fage
qu'il ne l'eft , le fou Y croit
avoir luy ſeul la fageffe en
partage. L'ami trahition ami,
le Fils n'y refpecte pas fon
Pere ; le Pere par un jufte retour
, felon les maximes de ce
monde , n'aime pas fon Fils.
L'Epoux traite avec rigueur
for Epoufe , & le fepare d'elle
indignement. L'Epoule adore
l'étranger , hait lon Mary , &
luy fait mille infidelitez. Le
144 MERCURE
jeune le donne le titre de
prude ; le vieillards joue le
perfonnage d'une jeune pers
fonne , tandis qu'il devroits
garder avec grand foin cet
te gravité fi naturelle à la
venerable vieilleffe. Le riche
ne donne point de fecours au
pauvre , le pauvre envie la
fortune du riche ; le Grand ,
ruine le petit , le petic ne peut
fouffair l'élevation du Grand ,
qui doit prefque toujours fons
rang & fa grandeur à l'ap
preffion de la Veuve & de
l'Orphelin . Enfin l'ambition
regne dans le monde, l'impu-
7
režé
GALANT. 145
reté y domine: l'on y voit par
tout la calomnie , le Dieu de
la cruauté y eft adoré , la hai .
ne y eft fuivie , l'orgueil y a
fes Autels , & l'indifference , la
foibleffe , l'hipocrifie , la lâ
cheté , la défiance , & les autres
paffions déreglées y tien .
nent la place de la Charité, de
la Justice , de la confiance , de
la douceur , de l'humilité , &
de la veritable devotion , ver
cus , helas ! que l'on y voit
auffi rares que l'eft cet oifeau
de l'eftre duquel on doute.
Vous de voyez ce monde où
la corruption eft fi generale.
·Decembre 1698 . N
146 MERCURE
C'est cependant ce même
monde qui a tant de Sectateurs
, qu'il éblouit fans les fatisfaire.
Helas ! que ne nous
promet til pas ? Que nous
donne-t-il ? & que nous peutil
donner? Il nous fait efperer
de grands honneurs , des
biens immenfes , une élevation
au deffus du commun
des plaifirs fans fin. S'il nous
manque de parole , fommesnous
les premiers qu'il a crom
pcz ? Non, fans doute , & je
ferois infini , fi je voulois vous,
tracer icy tous ceux, qui aprés
l'avoir reconnu tel qu'il eft ,
GALANT. 147
•
ont avoüé en le quittant que
c'eftoit un menteur & un
fourbe , dont la figure paffe ,
S'il nous donne ce qu'il nous
fait longtemps efperer , qu'y
a t - il de plus inconftant ? Vous
procure til des biens aujour
d'huy, c'est pour vous en faire
mieux fentir demain la perte ,
Vous fait il goûter des plaifirs
, c'est pour vous rendre
plus fenfible aux chagrins qui
leur fuccederont bien - toft ,
Vous éleve - t - il à quelque
rang diſtingué , au Trône
même , fi vous voulez , c'eſt
pour vous faire tomber de
Nij
148 MERCURE
plus haut , & vous abaiſſer auc
rant & plus qu'il vous avoit
élevé. Si cet ordre fe trouve
changé , c'est en la perfonne
du feul Monarque fous l'Empire
duquel nous avons l'hon .
neur de vivre , dont le bonheur
depuis une longue fuite
d'années est toujours égal , &
dont les grands fuccés , foit
en Guerre , foit en Paix , nous
promettent un avenir auffi favorable
que le paffé . Mais je
me trompe , ce grand Prince
cft l'ouvrage du Ciel , qui nous
le fit efperer & attendre tant
d'années , pour nous le faire
GALANT. 149
naitre accompli & parfait,
C'eft du Tour . puiffant qu'il
tient fon Sceptre , & non pas
de ce monde , dont il eft par
tant de titres le fouverain
Mailtre. Heureux donc , &
mille fois heureux celuy qui
connoiffant les abus du monde,
fuit le tumulte que l'on y
voit . Heureux , & mille fois
heureux celuy qui connoiffant
les perils inévitables de
cette Mer celebre en naufra,
ges , fe met à l'abry des vents
impetueux qui l'agitent.Heureux
enfin & mille fois heu .
reux celuy qui fe fepare & de
3K
Niij
150 MERCURE
corps & d'esprit de cet Enchanteur
, pour entrer dans la
tranquillité
de la fainte folitude.
C'est là où l'on peut
contempler
à loifir les hauts
faits de Louis le Grand , &
rendre des actions de graces
au Dieu des Armées , qui eft
le principe de tant d'heroiques
actions . C'eſt là cu
moins feul que dans le monde
, on peut goûter à longs
traits la fuavité des plaifirs
innocens
. C'est là enfin qu'on
trouve ce qu'on ne trouva
jamais ailleurs , je veux dire
la fanctification
de noftre
GALANT. ISI
ame, qui doit eftre l'unique
objet de nos fouhaits & de
nos empreſſemens ,
Je vous envoye une Rela
tion qui fut écrite auffi- toft
aprés le Combat donné entre
l'Armée Navale des Venitiens
& celle des Turcs , & avant
qu'on fceuft la grande perte
que ces derniers y ont faite.
Je vous en marqueray les circonftances
, que vous trou
verez enfuite de cette Relation
.
L'impatience qu'avoit le Chevalier
Delfino , Commandant Ge
N iiij
152 MERCURE
neral des Vaiffeaux de la Repu
blique deVenife , d'en venir aux
mains avec les Turcs , l'ayant
pouẞé à les fuivre à la piste , &
à tournoyer les mersfuperieures de
l' Archipel, quelque foin que le Ca.
pitan Mezzomorto ait toujours
pris d'éviter fa rencontre , & de
fe retirer fous les Fortereffes , ile
n'a pu empêcher que le 20. de Sept.
1698 , les Armées nefefoient trou
vées à la vûë l'une de l'autre dans
le Canal de Metelin , fçavoir la
Flote Turque ayant fa pointe du
cofte du Midy , vers le Cap de
Sigri , & celle de la Republique das
cofté de l'Orient vers Caloni , ak
GALANT
153
lant terre à terre pour gagner le
deffus du vent Les deux Flotes
s'eftant ainfi approchées
, deux de
nos Matelots , l'Amazone
& le
Tigre , fous la conduite des No.
bles Meffieurs Louis Flangini e
Nicolas Fofcolo fe font avancez,
le Vaiffeau
commandant , monrépar
leChevalier Delfino , ayant
heureusement
continué fa route ,
fuivi du Vaiffeau Saint Laurent
de quelques
autres , auffi- toft
qu'ils ont eftéproche des Ennemis
avec l'avantage du vent , le com.
bat a commmencé
dans le plus bel
ordre la meilleure
contenance
ع و م
du monde. Le Vaiffeau l'Ama..
154 MERCURE
·
be
Zone ayant d'abord gagné le vent
Jur la premiere Sultane , l'obligea
à plier . Le Vaiffeau le Tigre joi
gnit la feconde , & après l'avoir
longtemps ferrée & battuë , il la
contraignit de s'éloigner ,
Vaiffeau commandant attaqua la
troifiéme avectant de vigueur, que
non feulement il la força de plier,
mais la mit entierement hors de
défenfe . Une autre Sultane qui
vit fa compagne en danger , fe détacha
avec precipitation
pour at.
taquer la prouë de la Commandante
, laquelle fe preparoit déja
à la combattre
, lorsque tous ces
commencemens d'un bon fuccés
GALANT
135
furent trouble par un accident
facheux & fort extraordinaire ,
dont on attribue lafaute à un Capitaine
de Marine quigouvernoit
le Vaisseau , & qui pour fa mauvarfe
manoeuvre fut auffitoft dégradé,
& refervé à de plus grands
chaftimens Ce Capitaine malhabile
, qui marchoit de poupe pres
le Vaiffeau du General , l'envelo
pa par mégarde, &foula tellement
la poupe du coftě où il avoit le
deffus du vent , que la prouë ve
nant à baiffer hors de mesure ,
l'ufage libre des voiles lay eftant
ofté, il fut pouẞéfans defenfe fous
le vent de quatre Sultanes. Celles
156 MERCURE
4
de
cy s'appercevant qu'il ne pouvoir
plus fe mouvoir , tirerent fur luy
comme au blanc , avec beaucoup
de furie, voulurent même ve .
nir à l'abordage ; ce qui obligea le
Chevalier Delfino de fe prefenter
d'un coté pour fe defendre ,
travailler de l'autre pour le déga.
ger du Vaiffeau le S. Laurent ,
qui avoit accroché le fien , & le
tenoit dans un cruel embarras l
foutint le choc des Ennemis avec
toute la fermeté poffible , &fit un
fi grand feu de canon de mauf
queterie fur fon Bord , qu'il les
écarta tons. Le bonheur voulut
mefme qu'ilfe delivra du Vaiffeau
GALANT
IS7
le Saint Laurent , mais il ne pus
regigner le vent , que
le mauvais
eftat de fes voiles luy avoit fair
perdre , e fe trouva au milieu de
la Flore Ennemie; & ce qui luy
donnoit le plus à penser , c'estoit
qu'ayant voulu reviver de bord ,
tout moyen luy en fut ofté par le
defordre extrême que les coups des
quatre Sultanes qui l'avoient abordé,
avoient mis dans les voiles
de fon Vaiffeau; de forte qu'ilfut
obligé de refter immobile jur la
place , fans recevoir aucunfecours
de fes Camarades .
On peut bien
juger qu'en cet eftat ilfut affailly.
par les plus vigoureufes Sultanes,
18 MERCURE
qui tiroientfans ceffe fur luy , &
qui tâcherent par trois ou quatre
differentes fois de venir à fon Bord,
mais y trouvant une reſiſtance , à
laquelle elles ne s'attendoient pas,
elles fe laifoient couler de poupe
de proie , & revenoient à la
charge , tantoft une à une , &
quelquefois toutes enfemble , faifant
tous leurs efforts pour le foumettre
, & ne luy laiffant pas le
tempsde refpirer . Oncomptajufqu'à
quatorze Sultanes qui tenterent
Labordage , & furent toujours repouffées
avecperte , par le deluge de
feu continuel quipleuvoit fur elles
du Vaiffeau General , dont elles
GALANT: 159
eftaient fi proches , que l'embou
chure des canons eftoit , pour ainsi
dire , appuyée fur leur Bord . Au
refte , ce Vaiffeau eftoit inondé de
fang, par la quantité de braves
gens qu'on y tuoit . Le General vit
tomber à fes pieds le noble Seigneur
Annibal Conti , le Colonel
Leonard Gebil , le Capitaine du
Vaiffeau Albertini , un autre
Officier nommé François Angarelli
, les Capitaines Maxinori
Suarés , & quelques autres perfonnes
de marque , qui fe figna-
Lerent tous dans cette action ,
facrifierent pour lagloire de la Pa-
Erie. On y compta environ quatre
160 MERCURE
cens , tant morts que bleffez dan .
gereuſement . Le Chevalier Del .
finoy recent plufieurs coups d'éclats
de bois , mais il en fut quitte pour
quelques contufions . Aprés une
longue attente , le Capitaine ordi .
naire Buon vicini vint au fecours
du Vaißeau du Commandant , &
bien qu'ilfuft plus éloigné que les
autres , n'eftant qu'à l'arriere gar.
de ,il fe prefenta neanmoins le premier,
&fort àpropos ; car outre que
quatre autres Sultanes venoient
à toutes voiles dans le diffein d'inveftir
la Commandante, ceſecours
donna le loifir d'en racommoder les
cordages rompus les voiles déGALANT:
161
chirées d'étayer le maft
gues percées de coups
lesver
preftes à
tomber , & de faire enfin quelque
autre manoeuvre neceffaire pour
pouvoir ſe remettre en mouve
ment Le Vaiffeau le Jupiter , que
commandoit Mr le Marquis de
Meli , réduifit une Suliane à
l'extremité, & l'auroit foumife
fans d'autres Sultanes quifurvin .
rent & la dégagerent Plufieurs
Efclaves Chreftiens qui estoient
deffus , eurent le temps de fauter
dans le Vaißeau Chreftien , &
recouvrerent par là leur liberté.
D'autres encore eurent le même
bonheur , à l'occafion des approches
Decemb . 1698. O
162 MERCURE
que les Sultanesfaifoient du Vaif
Jeau du Commandant La plupart
de nos Vaißeaux ont fort bienfait
leur devoir à combattre les Sul
tanes , chacun dans fan pofte , &
entre les Officiers qui ont donné
des marques de valeur extraordi
naire , on diftingua les Nobles
Meffieurs Diedo & Riva , dont
le premier fur bleßè d'un coup de
moufquet , au fort de la mêlée, &
l'autre d'un éclat de bois à la jam.
be , mais legerement. Cefanglant
Combat a duré depuis trois heures
jufqu'à la nuit , qui fepara les
deux Armées. Celle des Ennemis
apris avecempreffement la route
GALANT. 163
de l'Isle de Chio , pour ſe reſtablir
des dommages qu'elle a receus ; e
celle de la Republique s'est trouvée
à la pointe du jour maistreffe de la
'mer , dans le mefme lieu où le
Combat s'eftoit donnè . On a vù
plufieurs des Vaiffeaux des Ennemes
fracaßez , d'autres demátez ,
beaucoup avec leurs voiles en
pieces , incapables de tenir la mer;
de forte qu'on peut conjecturer par
le nombre des Morts
Bliffez a efté grand de leur part .
Al'égard de la Flote de la Republique
, il n'y a eu de Vaiſſeau
confiderablement endommagé, que
celuy du Commandant General ,
là
que
des
O ij
164 MERCURE
qui a foutenu tout le choc , & qui
Je trouve crible dans tous les
coins ,fes voiles & fon mast fort
maltraitez, enforte pourtant qu'il
fut poffible d'y metire ordrefur le
champ. La perte en cette occafion
eft de neufcens vingt & un , tant
Morts que Bleffez mais par la
Relation d'nn Grec , dépêché à
Chio pour avoir des no v velles de
celle des Turcs , on a feeu que le
Vaiffeau dit la Vieille Capitane,
eft entieremeni brifé , ayant perdu
fes éperons eftant refté avecle
maft feul du Trinquet , le autres
ayant eftéemportez du canon . Le
Capitaine la plusgrande partie
T
1
GALANT . 165
des Soldats de fa garnison , ont
peri en cette occafion . Les Turcs
affurent qu'ils ne fe fouviennent
pus d'avoir vu une fi rude Ba .
taille , le Capitaine Bacha la
comptoir per due. Ce même Grec
avoit oùy dire que trois Vaißeaux
eftoient coulez à fond , & que la
refte eftoit fort délabré . Il difois
auffi qu'il avoit rencontré diver .
fes Felonques chargées d'une infinité
de corps morts qu'elles condui
foient à Chio ; que le nombre des
Vaißeaux qui s'eftoient retirez ,
tani grands que petits , eftoit en
tout de vingt - quatre , y compris la
vieille Capitane , & que le refle
166 MERCURE
eftoit allé, ou à Foches , ou à Smirne
, n'ayant pú fuivre le Capi
taine Bacha , lequel en eftoit inquiet
, & craignoit qu'il n'y en ait
encore d'autres perdus ; fur quoy
on nepeut rien dire de poſitif, jaf
qu'à ce qu'on en ait receu des avis
certains . La Flote de la Republi
que eft venue moüiller entre l'Iſle
de Scio de Phara , à la venë du
Capitan MeZomorto , & dans
l'intention de le défier une feconde
fois au combat , mais on ne croit
pas qu'il foit en eftat d'en vouloir
tater. Cependant la Flote demeùre
postée dans le même endroit , & 'y
fera tant que les ventsferontfavo.
rables .
GALANT. 167
•
Aprés une action ſi glo .
ricule en general pour les Venitiens
, & en particulier pour
le Chevalier Delfino qui commandoit
leur Armée Navale ,
on demeura quelque temps
fans fçavoir au vray la perte
que les Turcs avoient faite ,
mais enfin on apprit que le
lendemain du Combat il étoit
arrivé à Fochies trois de leurs
Vaiffeaux , qui estoient fort
délâbrez, & que prefque touc
leur Equipage avoit efté tué
ou bleffé , que deux autres de
leurs plus gros Vaiſſeaux avoient
efté démâtez, &étoient
168 MERCURE
venus fe refugier ſous le Cha
fteau de Vola , prés de Smirne,
& qu'il ne leur eftoit reſté que
quarre.vingt hommes de leur
Equipage ; les deux Capitai,
nes , entre leſquels eftoit un
Neveu duCapitan BachaMez
zomorto , eltant du nombre
des morts. On apprit dans le
même temps qu'une Caïque
Turque eftoit arrivée à Smirne
afin d'embarquer des Chirur
giens pour panter leurs Blef
1ez, & que le Maistre de ce
Baftiment avoit déclaré que
les Venitiens avoient pris
quelques Galiores Turques
pendant
GALANT. 169
pendant la mellée , dont ils
avoient enlevé le monde ; &
qu'ils avoient enfuite laiffé
aller ces Baftimens , pour n'en
eftre point embaraſſez ; que
le Bacha eftoit à la Rade de
Spalmadori prés de Chio , où
il faifoit Bradouber les Vaiffeaux
qui s'eftoient retirez a .
vec luy aprés le Combat . Une
Tartane Françoife arrivée à
Livourne , & qui avoit touche,
à Chio , apporta des Lettres
de Smirne qui confirmoient
toutes ces nouvelles , & qui
ajoûtoient que les Turcs avoient
employé deux jours &
Decembre 1698.
%
P
170 MERCURE
deux nuits à débarquer leurs
morts des Vaiffeaux qui s'es
ftoient retirez à Spalmadori ,
à Chio & à Fochies . On fceut .
quelque temps aprés par un
autre Baftiment , que trois
Vaiffeaux des Corfaires de
Barbarie avoient efté telle.
ment percez de coups de Ca
non , qu'ils faifoient eau de
cous collez , & que les To
ayant fait un ceftat de leur
perte , la faifoient monter à
quatre mille morts , & avoient
compté deux mille bleffez.
Voicy celle qu'on dit que
les Venitiens ont faite.
GALANT 171
Sur le Vaiffeau Rizzo , com .
mandé par le Chevalier : Delfino
, 420 morts , & 652. blef
fez .
Sur le Vaiffeau l'Aurore , de
MrPietro Duodo , 118. morts ,
& 183. bleflez.
Sur le Vaiffeau l'Aigle , de
M' Fabio Buonvicini , to.morts
& 9. bleffez.
Sur le Vaiffeau l'Amazone,
de M Lodovico Frangini ,
17. morts & 18. bleffez.
ar Sur l'Arc- en Ciel , de M²
Zochi Paſqualigo , 20. morts
& 60. bleſſez.
Sur le Vaiffeau la Croix , de
Pij
172 MERCURE
M' Gio Piozamano , 17. morts
& 18. bleffez.
Sur le Vaiffeau le Jupiter;
du Marquis Mely , 10. morts
& 48. bleffez.
Sur le Vaiffeau le Soleil , de
M' Contarini Loredano , 8.
morts & 30. bleſſez
Sur le Vaiffeau le S. Laurent
Juftiniani , de Mr Antonio
Celfi , 14. morts & 30. bleffez .
Sur le Vaifleau la Foy , de
Mr Andrea Cornaro, 3. morts
&18.
bleffez
.
of sils
Sur le Vaiffeau le Phenix ,
de M' Francifco Diedo 20.
bleffez .
morts & 14
GALANT: 173
212 Sur le Vaiffeau la Victoire,
5. morts.
Il y a eu outre ces morts
118. Matelots tuez & 54: bleffez.
6. Capitaines tuez & 13 .
bleflez.
On voit par la perte que
tous ces Vaiffeaux
ont faite ,
qu'ils
ont tous cu part à la
gloire
d'une action
fi vigoureuſe.
Quoy que le Vaiffeau de
Male Chevalier Delfino euft
efté le plus maltraite par l'as
vanture dont on a parlé ; &
que par confequent ce General
duft eftre plus rebuté , &
Piij
174 MERCURE
moins en eftat que les autres
d'effuyer les perils d'une nou .
velle action , ce Commandant
ne laiffa pas de remettre à la
voile pour chercher les Ennemis
, & leur livrer un fecond
Combat , mais il ne falut pas
moins qu'une tempefte , & la
foudre qui tomba fur fon
Vaiffeau , & qui tua le Chef
des Matelots , pour arrefter
l'impatience que ce General
auoit de combattre de nouveau
les Ennemis , avant que
d'avoir repris haleine.
Le Doge & le Senat ont efté
fifatisfaits de fa valeur & de
GALANT. 175
fa conduite , qu'ils l'ont fait
connofre à toute l'Europe
par l'Ecrit fuivant , qui en
rendra auffi témoignage à la
pofterité. & qui fervira dans
les fiecles futurs d'atteftation
l'illuftre Famille de Delfino,
des grandes chofes que le
Chevalier de ce nom vient
de faire..
698. 20. Novembre , dans
le Senat..
Sup
Esmarques de valeur de
conduire , que noftre Bienaimé
le Chevalier Delphino 4.
Piiij
176 MERCURE
fait éclater tout recemment le 201
du mois de Septembre dans le dernier
combat qui s'eft donné pro
che lIfle de Mettelin , par les
Vaiffeaux de la Republique , qu'il
commandoit contre l'Armée Na
vale des Turcs , relevent infiniment
le merite & leprix des illufmemorables
actions de fes
Ancestres. Aprés avoir pendant
le cours de cette guerre , montré
en plufieurs occafions un courage
Superieur aux fatigues qu'il a ef
fuyées , aux pertes de biens qu'il a
faites , & aux rifques qu'il acon.
rus de fa vie , il aenfin paſsé tous
te attente , & fait des chofes antres
GALANT 177
delà de ce qui eft poffible , par fon
habileté à prévenir les Ennemis , à
s'emparer fur eux des poftes les
plus avantageux , à s'y maintenir
pendant tres - longtemps , es àforcerenfin
le Capitaine Bacha à rece
voir bataille, Comme il eftoit attaché
à la poursuivre , & fur le
point de mettre en déroute les Ennemis
il s'eft exsuvé malheureuſement
avec fon Vaiffeau , fous le
vent de quatre Sultanes vigourenfes
, qui ontfait les derniers efforts.
pour luy ravir l'efperance de la vichoire
& ont mis fa vie dans le plus
grand des dangers , mais cet accident
caufe par l'embarras d'un au178
MERCURE
ure Vaiffeau , ne luy ayant pas
ofté le courage , prenant même fujes
par là de s'animer davantage ,
encourageant les autres par fes
-actions & par fon exemple , à fe
-furpaffer dans cette conjoncture fi
-difficile , il a en affez de forces ,
nonobftant la multitude de braves
gens tuez àfes coftez , & furfon
Bord , pour pouvoir repouffer les
Sattaques des Ennemis , fe garantir
-de leurs coups avec l'aide de Dien ,
contraindre le Bacha à luy
laiffer le Champ de Bataille. Iln'y
arien à defirer à cette action ,puif.
qu'il afait paſſer & repaßer en
-ares bon ordre toute la Flore en
GALANT. 179
femble , à la vue des Ennemis
confus & fugitifs , & qu'il a remportépour
les armes de la Republi
que tout l'honneur & toute la réputation
poffible En témoignage
de la fatisfaction & de l'affe-
Etion paternelle , avec laquelle on
regarde ceux qui facrifient tout
an fervice & à la gloire du bien
public , certe prefente Ducalefervira
de monument perpetuel pour
fa digne perfonne, & pour éter
nifer l'éclat de fon Illuſtre Mai-
Jon & de fes defcendans , auffi .
bien que d'un preffant morif
aux autres Concitoyens de fui.
ure un exemple fi glorieux &
V
180 MERCURE
fi utile à la Patrie amba zolla
100
Je vous envoye une ſeconde
Lettre écrite de Jerufalem à
Paris , le 18. d'Aouſt dernier
par un Religieux Cordelier ,
au fujet du rétabliffement du
Dóme du Saint Sepulchre. La
premiere Lettre neceffaire à
une plus parfaite intelligence
de celle cy , eft dans celle que
je vous ay écrite le mois d'Octobre
dernier .
S
I les nouvelles de la Terre
Sainte , Monfieur , vous
font un extrême plaifir,quand
GALANT. 181
elles répondent à votre zele
pour les Saints lieux , celles cy
vous infpireront des fentimens
bien contraires , par les
perfecutions que les Grecs
fchifmatiques nous y ont fuf.
citées depuis la premiere Lettre
que je me fuis donné l'hon."
neur de vous écrire .
Je vous ay fait dans ma premiere
Lettre , une petite del
cription du Dôme du Saine
Sepulcre de Notre Seigneur,
avec une ample Relation de
Pheureux fuccés que le Pere
Perrin, noftre Vicaire & Com.
miffaiie Apoftolique de la
182 MERCURE
Terre- Sainte , a eu àla Cont
Oromane , où il eftoit allé
folliciter pour nous , fous la
protection de noftre invinci
ble Monarque , la permiſſion
de rétablir , à l'exclufion des
Grecs , ce Dome qui tombe
en ruine. Vous avez vû dans
cette Lettre les frais immenſes
qu'il faut faire pour le rétabliffement
de ce faint Edi.
fice , le zele de M' Caſtagnere
de Chasteauneuf , Ambaffadeur
du Roy à la Porte , dans
cette affaire , les contradic
tions & les obftacles prefque
invincibles que les Chreftiens
GALANT 183
Schifmatiques , & particulie
rement les Grecs , y ont ap-.
portez , & enfin l'heureux retour
du P. Perrin de Conftan .
tinople à Jeruſalem , avec toures
les précautions poſſibles.
contre toute forte d'avanies;
mais une trifte experience;
vient de nous faire connoi.r
ftre qu'il n'y en a point
contre l'envie inexplicable
des Schifmatiques , & contre
l'avarice des Arabes &
des Villageois Turcs , qui
font du coſté d'Hebron & de
Gaza.
t
Ces Infidelles , qui fe font
>
184 MERCURE
une loy de croire tout ce qui
peut autorifer leurs volèries,
ont aueuglementpris pour une
verité certaine un faux bruit
quelesfchifmatiques viennent
de répandre contre nous , au
fujet de deux Vaiffeaux Mal
tois , qui ont pris à la veuë de
Jafa , autrefois Joppé, à treize
licues d'icy , deux Baftimens
Turcs chargez de Ris. Ce
bruit répandu parmy le peu
ple , eft que nous fommes
d'intelligence avec ces Maltois
, & qu'il nous revient la
moitié de toutes leurs prifes,
pour nous aider à réparer le
GALANT. 185
Dome du Saint Sepulcre , qui
eft le principal fujet de la
jaloufie des Grecs contre
nous.
SuLes Arabes foulevez par
cette fourberie , font venus
aut nombre de trois cens
cheval , accompagnez de plufieurs
Grecs, attaquer quaran
te hommes , qui nous ame
noient de la Ville de Rama
dans celle cy, vingt chariots.
chargez de poutres , & trainez
par cent boeufs . Ils ont
pris les cent boeufs , ont brifé
les chariots , tué cinq hommes
fur la place , en ont bleſſe
Decembre 1698.
T
186 MERCURE
vingt deux autres , mis le refte
en faite , & ont dépouillé aud
Menud
un de nos Religieux qui conduifoit
le convoy , aprés luy
avoir donné trois coups de
lance au front , dont il eft
mort.
Leur aveugle prévention ,
plus forte en eux que la verité
la plus connue , les a pouſſez
plus loin ; car aprés une filâche
& fi cruelle expedition ,
ils font allez affieger noftre
Convent de Saint Jean de la
Vifitation dans les montagnes
de Judée, & enfuite celuy que
nous avons à Bethleem , qui
GALANT. 187
n'eft qu'à deux lieues de certe
Ville. Pendant quinze jours
qu'a duré le Siege de Bethlée
, nous eftions icy dans
des frayeurs & des prieres continuelles
pour nos pauvres
Freres que nous croyions
eftre à la veille d'une mort
inévitable.
Dans cette extrémité, dont
le feul fouvenir nous fait en.
coretrembler, le Seigneur a
eu pitié des affligez. Les In & -
delles contens des voleries
2 qu'ils nous ont faites , fe font
retirez ; & le pays qui s'eftoit
foulevé fans railon , s'eft ap-
Qij
188 MERCURE
M
paifé de luy- même ; mais les
Schifmatiques , dont la mali
ce n'estoit pas encore fatis
faite , le font avifez d'une
nouvelle fourberie pour auto.
rifer la premiere , & nous per
dre fans refource dans l'efprit
des ennemis de noftre fainte
Religion . Ce fut de perſuader
rances Infidelles , que pour
preuve de noftre intelligence
avec les Maltois , ceux- cy, qui
avoient difparu aprés leur prife
, ne s'eftoient retirez qu'aprés
avoir efté avertis de noftre
part qu'à leur occafion
nous eſtions à la veille de voir
the
GALANT. 189
les Lieux faints profanez , &
tous les Religieux de la Terre
Sainte du Rit Latin , marty.
rifez. Cette feconde fuppo .
firion fortifiant les premiers
préjugez , des Schifmatiques
triomphoient dans l'elprit des
peuples de la Campagne ; mais
la divine Providence a permis
qu'au plus fort de leur joye
dans les lieux circonvoisins ,
ils ayent efté confondus dans
cette fainte Cité , où leur maligne
envie vient d'eftre reconnue
pour le premier reffort
du mouvement des Ara.
bes. Voicy comment.
190 MERCURE
AR
Quatre hommes gagnez &
payez pour mettre le feu à
• cent cinquante poutres que
- nous avons déjà icy pour la fa
brique du Dôme du Saint Sepulcre
, nous ayant fait foupçonner
leur mauvais de flein ,
par un heureux preffentiment
contre eux , dont nous ignorions
d'abord la caufe , nous
les avons fait obſerver de fi
prés , que noftre foupçon a
bien-toft paru un avertiffement
certain . Ils ont efté furpris
dans leur malheureuſe
entrepriſe & mis à la queſtion ,
où ils ont avoué leur crime ,
I
,
GALANT. 191
& accufé les Grecs Schifmatiques
d'en eftre les inftiga
teurs . Le Cadi en a fait pendre
un à la porte de Bethleem ,
empaler les trois autres à la
-Porte de Damas , & en a envoyé
à la Cour Ottomane un
Proces verbal qui nous eft
aufli avantageux qu'il eft honreux
pour les Grecs.
Cet exemple a produit un
fi bon effet dans certe Ville
où le Cadi eft à preſent le maî-
-tre , par l'abſence du Bacha
qui eft allé à la Meque , que
les Habitans même de la
Campagne , dont les Arabes
192 MERCURE
font les maiftres abfolus par
leurs brigandages & leurs
courfes perpetuelles , reviennentpeu
à peu de leur prévention
contre nous. Mais les
Grecs plus endurcis en ce
point que les Infidelles mêmes
, loin de revenir de leur
cruelle envie , viennent encore
depuis dix jours de tenter
contre un feul de nos Confre
res , ce qu'ils avoient inutilement
entrepris contre tous enfemble.
Leur application continuelle
à étudier toutes nos démar
ches ,leur ayant fait découvrir
que
GALANT. 193
que le Pere Perrin faifoit une
retraite au Saint Sepulcre pour
fe difpofer à un nouveau voyage
pour les interefts de la
Terre Sainte , & craignant
autant qu'il ne retournaſt à
Conftantinople pour fe plain.
dre de leur procedé , qu'ils
avoient envie de fe vanger du
premier voyage qu'il y avoir
fait fi heureufement contreeux,
ils avertirent du temps de
fon départ les Arabes , & c'eftoit
affez , de les avertir pour
les porter à des excés , qui ,
tout barbares qu'ils font , ne
leur font pas ordinaires . Cer
Decembre 1698. R
194 MERCURE
excellent Religieux , donten
ne fçauroit affez louer le zele
pour les Lieux Saints , qui luy
ont fait entreprendre tant de
voyages perilleux , aufquels le
Seigneur a toujours donné fa
benediction , partit d'icy le 6.
de ce mois , àla faveur d'one
Caravane de plus de quatrevinge
perfonnes , qui alloient
le même chemin que luy.
Le lendemain de fon dé.
part ,les Arabes avertis forpri
rent la Caravane , dans laquelle
ils le chercherent d'abord
avec beaucoup d'emprellement
; mais ne l'y ayant
GALANT 195
pas trouvé , parce que par un
bonheur fingulier pour luy ,
il ne la fuivoit alors que de
loin avec le Gouverneur de
Rama , ces malheureux dé
chargerent leur colere fur les
Meflagers qui portoient les
hardes, & les battirent filongtemps
, que noftre Confrere
eut le loifir d'eftre averti de
ce qui fe paffoit à ſon occafioni
, & de fe fauver avec le
Gouverneur , qui prit aufli la
fuite , quoy qu'accompagné
de viag cinq hommes armez ,
quile reconduifoient de cette
Ville en celle de fon Gouver
Rij
196 MERCURE
nement. Tout fut pillé , &
ceux qui ne pûrent fe fauver,
furent dépouillez nuds , les
Meflagers cruellement battus,
mais perfonne de tué.
Vous ferez fans doute furpris
, Monfieur , que les Arabes
ayent
fi peu de crainte ,
& moins encore de refpect
pour les Officiers du Grand
Seigneur , dans nos campagnes
, mais c'est que ceux cy
n'ont pas affez de force pour
les tenir dans le devoir , fur
tout pendant l'absence du
Bacha de cette fainte Cité ,
qui est allé conduire à la мcGALANT:
197
5
que une Caravane de Turcs ,
accompagné d'un nombre de
Soldats , qui nous ont bien
manqué dans le befoin . Le
Bacha qu'on attend au prel
mier jour , nous rendra notre
premiere tranquillité à la
Campagne. Nous en joüiffons
même déjà dans cette Ville ,
par la confufion où le trou
vent les Grecs d'eftre à prefent
connus pour les auteurs
de tous nos malheurs . Ce ne
fera qu'à fon retour que nous
fetons venir icy les aumônes
qui nous font arrivées de
France dans nos Ports . Son
R jij
198 MERCURE
fecours nous coûtera cher ,
mais il nous mettra en affu .
rance.
9
Je vous ay parlé , Monfieur ,
dans ma premiere Lettre de
ces aumônes , mais fi je devois
m'étendre davantage fur la
pieté des Fidelles qui les one
données , & vous affurer par la
part que vous y prenez vousmême
, que jour & nuit par
nos prieres nous demandons
au Seigneur qu'il les comble
de benedictions , celuy par les
foins duquel elles ont efte recueillies,
meritoit auffi plus de
reconnoiffance & de diftinc .
GALANT. 199
G
tion de nôtre par.t Vous fça
vez que c'eſt le R. P. Jerôme
Renoult , Recolet , Définiteur
general de tout l'Ordre de S.
François , & Commiffaire ge:
neral de la Terre Sainte en
France , fi connu par fon zele
pour les Lieux faints , parunc
prudence confommée , & par
tant d'autres qualitez qui luy
attirent l'eftime & la confiance
de tous ceux qui le connoiffent.
Nous efperons que
la Providence de Dieu quiclt
le feul fond de nos revenus
pour ce Pays , nous fournira
tous les moyens d'achever le
R iiij
200 MERCURE
grand ouvrage du Saint Sepul
cre , qui par cette derniere
perſecution avoit eſté interrompu
, mais que nous recom
mençons déja avec la même
diligence & la même liberté
qu'auparavant . Rien ne peut
confoler les Grecs de noftre
zele pour ce faint Edifice ,
mais ce qui diminuë un peu
leur frayeur pour tout ce qui
vient d'arriver , eft qu'on les
affure que
le Pera Perrin , au
lieu de retourner à Conſtantinople
contr'eux , s'eſt embar…
qué pour Rome , où d'autres
interefts de la Terre - Sainte
GALANT. 201
le demandent . Il vous écrira,
luy même les autres particu
laritez de fon voyage , fi vous
en eftes curieux . Pour moy , il
ne me reste qu'à me recommander
à vos prieres , & qu'à
vous affurer de la continuation
des miennes dans ces
Saints lienx Je fuis , Monficur
, &c.
On a fait ce mois cy une
uouvelle promotion d'Officiers
de Galeres. Voicy les
noms de ceux qu'a nommez
Sa Majefté.
201 MERCURE
Chef d'Efcadre. SUM
Mle Commandeur Deſpennes
.
Capitaine.
Mi le Chevalier de la Roche-
Vernaffal.
Capitaine Lieutenant de laReales
M'Ferrant.
Capitaines Lieutenans des
Galeres.
M' de Lubieres .
Mr le Chevalier de Rouffet .
Lieutenant de la Reale
Mile Chevalier de Mirabeau,
Lieutenans de Galeres, I
Mile Chevalier de S.Mayme
M'du Laurent.
GALANT. 203
M' le Chev . de Villevieille.
Sous Lieutenans de Galeres .
Meffieurs de Champagne
.
De la Tour de Ricz.
Le Chevalier du Canet.
De
Luguet
Le Chevalier de Chantraine.
Le Chevalier d'Oppede .
Enfeigne de la Reale.
M'le Chev. de Montendre,
Enfeignes de Galeres.
Meffieurs le Chev. de Majan.
Le Chevalier d'Albon.
De Villeneuve de Bargemont.
De Remondis .
Le Chevalier de Vintimille.
Le Chevalier le Nain .
204 MERCURE
Le Chevalier de Pilles .
Je vous envoye un Difcours
quia efté prononcé à l'ouverture
des Audiences du Prefidial
d'Abbeville , par Mª de la
Hetroye , Avocat du Roy en
ce Siege .
MES
ESSIEURS ,
Si l'inclination naturelle de
ſervir la Patrie n'eft pas feu
lement un lien de douceur &
de focieté , mais un devoir ef
fenciel de la vie civile , vous
GALANT. 205
ne pouviez fouhaiter rien de
plus beau, ny qui fixe plus heureufement
votre choix ; que
les places que vous occupez
avec tant de dignité ; elles
vous offrent dequoy fatisfaire
toutes ces vûes qui fortent ,
pour ainsi dire , du fein de la
nature . C'eſt ſa voix qui vous
a appellez à ces Poftes importans
. c'est elle qui vous en a
ouvert le chemin , & qui vous
a appris vos premiers devoirs .
Mais quoy qu'un ſi puiſſant
motif foit le principe de no .
ftre engagement , nous ne
laiffons pas , Meffieurs , d'y
206 MERCURE
trouver des fujets d'inquiétu
de par la crainte où nous de
vons toûjours eftre , de répondre
trop foiblement à nos
obligations. La vigilance , la
fagélfe , & l'érudition doivent
briller dans le cours de noftre
Miniftere. Cefont les vrais caracteres
de ceux à qui le de
poft de la Justice a efté confié.
Plus ils font élevez , plus
l'attention fur eux mêmes eft
neceflaire , un travail regle
par le defintereffement &
l'honneur , une affiduité qui
réponde aux inftances des
malheureux une patience
GALANT. 207
que rien ne rebute , une dou .
ceur qui offre ces heureux fou
lagemens où la Charité nous
engage , une penetration qui
démêle le vray du faux , une
fermeté également éloignée
de la complaifance & de l'enteftement
, un difcours où la
fauffe gloire de bien dire ne
faffe point entrer d'ornemens
inutiles, ny d'affectation s en
un mot une étude continuel
le des vertus civiles & morales
, foutenuë de la modeftie
& de la probité. Ce font
Meffieurs , vos obligations &
les noftres ; c'eft ce que les
208 MERCURE
Magiftrats doivent prendre
pour regle de toute leur conduite
, ne videatur aliud dignitas
promittere ; aliud Senatorem velle
implere , fuivant la remarque
de Caffiodore.
Nous ne regardons pas ,
Meffieurs , cette fonction
comme un ménagement délicat
des differens intereſts qui
tombent en controverfe , car
outre que nos pouvoirs font
limitez , la Justice eft établie
fur des maximes rigoureutes
qui n'admettent guere ces
fortes de temperamens . Sous
vent une Charité indifcrete ,
GALANT. 209
a fait donner atteinte à un
droit pofitif , qui ne devoic
dépendre ny de la pieté ny
du raifonnement . Si les motifs
d'équité & de compenfation ,
ont trouvé place dans les Tribunaux
, c'eſt un foi qui va
trop loin pour ceux qui entament
les affaires , dont l'office
eft ſeulement de rompre les
premieres melures de la paffion
& de l'intereft . L'administration
de la Justice eft un
objet affez grand pour fournir
à differens emplois . En
effet , Meffieurs , c'eſt affez
pour nous d'eftre appliquez à
Decembre 1698. S
210 MERCURE
les
reconnoistre la verité dans la
contrarieté des fentimens , &
à ne pas prendre pour certitu
de une preuve ſouvent legere ,
quoy que circonftanciée avec
efprit. La raifon la plus éclai
rée fe laiffe encore féduire par
apparences , & ne voit pas
toûjours ce qui peut établir
ou renverser une opinion . Les
operations des fens font bien
plus fûres , parce que les fens
ont des objets fixes , desima
ges qui ne changent point.
La vûë ne forme pas les cou
leurs ny la lumiere , les autres
fens ont le même avantage
,
GALANT. 211
mais l'entendement ne l'a pas
La verité qui eft fon ouvrage ,
s'y forme par mille vûës differentes
, où la raifon a peine
à découvrir ce qui eft effenciel
, n'ayant pas feulement à
combattre les fauffes impref
fions qu'on luy donne , mais
encore les propres inégalitez;
& comme les affaires ont des
faces differentes , pour peu
que les déguiſemens foient
traitez avec arr , les hommes
n'ont plus de maximes certaines
pour le déterminer.
Car , Meffieurs , dequoy ne
s'eft point avifé l'adreffe des
Sij
212 MERCURE
Farties , pour établir leurs prétentions?
On a donné les couleurs
de l'innocence a des pratiques
tiffuës de mauvaife foy ,
on a fçu employer les plus
beaux traits de l'Hiftoire , la
force de la Morale , l'autorité
de l'Ecriture , pour couvrir
des mifteres d'iniquité . La
Rhetorique s'eft comme épui .
fée par ces figures infinuantes
& ces peintures naturelles ,
où l'efprit trouve des convic .
tions , per tant de traits delicats
& artificieux , & par toutes
ces autres voyes dont on
a fait une ſcience réglée pour
GALANT. 213
fouteuir un mauvais party.
Encore ne s'en eft on pas
tenu aux avantages que donnent
l'Eloquence & la Declamation
. Souvent on a pris un
air de
doctrine pour tirer des
interpretations adroites de ce
que l'on trouvoit déjà decidé .
affez
que
cha-
Neftoit ce pas
que Procés cuft fon intrigue
,
fans éluder les principes
les
mieux établis , & vouloir, pour
ainfi dire , fuborner
l'efprit de
la Loy , quand on n'a pû fu .
borner celuy des Juges ? Dans
ce renversement
d'équité
&
de morale , quelle circonfpec
214 MERCURE
tion , quels efforts , quelle vi
gilance ne faut - il point oppool
fer à ces lurpriſes adroitement
ménagées & conduites avec
tant d'étude & de travail ?
N'elt ce pas ce qui a fait dire
au Philofophe , que la Justice
demande plus d'application
que les autres vertus , parce
qu'elle eft moins naturelle aux
hommes ? Et comments fe
roient ils fidelles à la Juſtice ,
quand ils ne connoiffent pas
la verité qui en fait toute l'ef
fence ! Son merite a beau nous
eftre vanré par les éloges de
tous les fiecles , l'on nous a
GALANT.
215
laiffé de grands (entimens d'el
leg mais peu de lumières pour
la difcerner . Qu'ya til de plus
élevé qu'une vertu qui ne doit
rien attendre de la penetration
des hommes , ny rien
craindre de leurs faux Jugemens
? qui porte avec elle fa
conviction , qui fait tomber
le maſque à l'impoſture , une
vertu modefte fans eftre
concertée , qui fe paffe des ri-.
cheffes de l'efprit , qui n'a be
foin que du temps & d'ellemême
pour fe débaraffer du
menfonge & de l'erreur ? Certes
voilà une haute idée , la
216 MERCURE
Philofophie morale ne pou
voit aller plus loin . Les vertus
prifes en general , fuivant le
plus délicat des Peres de l'Eglife
, confiftent dans une égalité
de vie toûjours conforme
à la raison , mais l'on peut dire
que la verité feule les met en
credit , parce qu'il y a une
fauffe prudence , une fauffe
valeur , une fauffe grandeur
d'ame , & que les vertus contrefaites
effaceroient fouvent
les veritables , fi le miſtere
n'en eftoit développé.
Cependant , eft- il une vertu
plus mal affurée parmy les
hommes
GALANT 217
hommes que la verite ? Où eft
Lévidence qui nous la montre
? Quelle impreffion fecrete
fait- elle en nous qui contraigne
la liberté de nos Jugemens
? Au contraire la verité
femble n'eftre que pour efte
combattue , & jetter nos ef
prits dans l'embarras de fçavoir
où elle eft ; car , Meffeurs
, il ne s'agit pas feulement
de la tirer de l'obfcurité
, mais de la démêler de l'artifice.
Elle est bien plus impenetrable
de cette façon que
de l'autre ; moins en veuë
quand elle clt défigurée , que
Decembre 1698. T
218 MERCURE
quand elle n'eft que fous le
voile du filence . Ce ne pour
roit eftre que par un grand
détachement que les hommes
entreroient dans cet examen
fans s'y perdre , & il en
elt peu d'aſſez épurez pour aller
à aucune vertu fans fentiment
& fans prévention . Les
préjugez fe joignent à la rai
fon . Nous fommes juftes ,
mais nos yeux font ouverts .
Nous fommes pacifiques par
un rapport fecret du repos
d'autruy avec le noſtre ; nous
fommes zelez dans la cau-
Te publique quand il y
A
GALANT. 2rg
des tetours fur nous mêmes ,
& que nous nous ménageons
des interefts patticuliers. Le
coeur est toujours de la partie,
le fenfible fe trouve par tout,
dans la gloire , dans les fciences
, dans l'honneur , dans la
modeftie ; & la verité ast elle
un privilege qui la rende indépendante
de nos lens ? Souvent
même l'activité du raifonnement
fert moins à nous
détromper qu'à nous féduire,
& nous tirons plus de fecours
de la droiture du coeur , que
de la meditation de l'efprit.
Mais encore ces qualitez ne
Tij
220 MERCURE
font elles pas incompatibles.
Malgré les foibleffes de la na .
ture il nous reste aflex de
force pour remplir toute l'é
obtendue
de nos devoirs. Ces
reflexions où nous fommes
entrez, n'ont pas eu pour
jet l'impoflibilité d'y fatisfai
re , noftre but eft d'en chercher
les moyens.
Un Magiftrat ne fe cache
poi tfes obligations , l'office
de a prudence eftant de le
prévenir fur tout ce qui fait
L'effentiel , l'efp it & le centre
des emplois où la justice l'ap
pelle. C'elt parlà , Meffieurs ,
GALANT. 221
que jay tâché de me faire une
idée des vertus qui luy conviennent
particulierement,
L'amour de la verité , qui eft
l'ame de la Juftice , la pureté
du defintereffement
, l'étude
folide , foutenue de l'intelligence
des affaires , plus que
des connoiffances délicates ,
animée
par des motifs d'équi
té & d'honneur quand les difficultez
le rebutent , l'appli
cation à concilier les Loix , à
penetrer l'efprir des Coutumes
, à accorder la conttarieté
des Arrests , & à fe faire un
talent particulier des vrayes
Tij
222 MERCURE
maximes de la Jurifprudeuce,
la regularité la moins gênée ,
qui ne fait point regarder le
travail comme une loy trop
incommode , qui ne fouffre
rien de forcé ny de languif
fant , des égards de bienfeance
qui affojettiffent les plaifirs
à la dignité , & luy font
rapporter toutes les vûës dont
on eft capable , les préroga.
tives du rang ménagées fans
oftentation , le rapport toujours
fidelle de la feverité à la
diſcretion , la répugnance des
voyes dures & outrées quand
il faut reprimer les abus , la
GALANT. 223
·
prefence d'efprit , l'econo
mie , enun mot , tous les caracteres
de l'homme d'hon,
neur, dévoué à fa patrie, c'eſt,
Melleurs , ce que nous de.
vons toujours enviſager dans
la fonction de nos Charges.
Si la nature eft quelquefois
avare pour le commence.
ment de l'ouvrage , la raifon
doit s'efforcer de le conduire,
& l'experience de l'echoveri
mais cette experience auroit
des effets bien tardifs fansle
fecours du bon exemple . L'habitude
qui le forme au bien
par une pratique continuée
Tiiij
224 MERCURE
demande encore quelque
chofe de plus ; elle veut eftte
aidée de la conformité aux
autres , puis que les hommes
tiennent entre eux une égalité
de fentimens , & que l'amour
même de la gloire , qui eſt le
principe des grandes actions ,
fe foutient par une veuë continuelle
de ce qui les paffee
hors de nous. Cette confides.
tation , Meffieurs , eft un point
avantageux pour ceux qui ont
l'honneur d'eftre de cette au-d
gufte Compagnie . On y trouve
de beaux modeles de ceb
que la fageffe , la prudence
GALANT. 225
& l'équité ont de plus rare &
de plus éclatant , que tant
d'exemples de vertu engagent
puiflamment à marcher à
grands pas dans une carriere
penible & laborieufe , que la
veuë de grands Magiftrais anime
fortement à acquerir la
perfection de cet eftat , & à
s'attirer par là l'eftime & les
refpects de tout ce qui ett raifonnable.
Avocats , une attention particuliere
à l'excellence de votre
perfection , eſt un objec
dangereux pour l'amour propre.
Rien n'a plus de force
226 MERCURE
pour en réveiller tous les mon
vemens ; mais vons fçavez que
la gloire qui revient de la nobleffe
de l'eftat , n'eft qu'un
rayon reflechi . Le rayon di
rect part de la feule vertu ,
vous luy devez votre réputa
tion. Continuez d'en jouir &
de la meriter ; continucz par
un attachement inviolable à
l'honneur & à la justice , de ca
racterifer voftre dévouement
fans reſerve au ſervice du public.
Procureurs, plus vous ferez
fidelles à vos Parties , fenfibles
àce quiles regarde, actifs pour
GALANT. 227
ménager à leurs affaires une
heureuſe réuffite , plus voftre
réputation fera feconde , plus
vos propres interefts recevront
d'accroiffement , vous
vous appercevrez lans peine
que la probité & la vigilance
font la fource de tous biens.
Nimitez pas ceux d'entre
vous qui fans aucun refpect
ne ceffent de crier encore ,
aprés que nous avons parlé.
Souvent n'ayant pû mettre la
juftice de leur parti , ils ſe refervent
la trifte confolation
d'en étourdir les Miniftres
pendant leur deliberation .
Parleur
228 MERCURE
Reffemblez à ceux qui par leur
droiture , leur activite , leur
modeftie , le font acquis une
réputation digne de leur merite.
Noas requerons qu'aprés
la lecture des Reglemens , les
Avocats & les Procureurs renouvellent
le ferment à la maniere
ordinaire & accoutu
mée .
L'Academie Françoiſe a
fait publier que l'année prochaine
, le 25. Aouft , Fette de
Saint Louis , elle donnera le
Prix d'Eloquence fondé par
feu M'de Balzac , de la même
GALANT: 229
Academie. Le fujet fera , Qu'il
n'y a rien de plus terrible pour
l'homme , que d'abandonner
Dieu , & de ne le pas craindre,
fuivant ces paroles du 2 chapde
Jeremie Vide quia malum &
amarum eft reliquiffe te Dominum
Deumiuum , & non effe timorem
mei apud te. Le Difcours ne doit
eltre que de demi heure de
lecture tout au plus , & finir
par une courte Priere à Jelus-
Chriſt. On n'en recevra aucun
fans approbation fignée de
deux Docteurs de la Faculté
de Theologie de Paris , &
refidans actuel ement .
& Y
230 MERCURE
Le même jour , la même
Academic donnera le Prix de
Poësie, & elle propole pour
fujet la Pieté du Roy , & fon
attention particuliere aux intereſts
de la Religion dans le
dernier Traité de Paix. On
dendans l
peut y joindre tel autre ſujet
de loüange qu'on voudra fur
quelques actions particuliéres
de Sa Majesté , ou fur tou.
tes enſemble , pourvû qu'on
n'excede point cent Vers . On
y ajoûtera une courte Priere
à Dieu pour le Roy , féparée
du corps de l'ouvrage . Toutes
perſonnes feront reçuës
GALANT
231
compofer pour ces deux Prix ,
horlmis les quarante de l'Academie
qui doivent en eſtre
les Juges. Les Auteurs na
mettront point leurs noms à
leurs ouvrages , mais une mar
que ou paraphe , avec un Pálfage
de l'Ecriture Sainte pour
les Difcours de Profe , & telle
autre Sentence qu'il leur plai
ra , pour les pieces de Poëfic .
Ceux qui prétendront aux
Prix , mettront leurs ouvrages
dans le dernier May prochain ,
entre les mains de M l'Abbé
Regnier, Secretaire perpetuel
de l'Academie Françoife ,
232 MERCURE
A
T'Hoſtel de Crequy , fur le
Quay Malaqueft , & en fon abfence
, chez le S Coignard ,
Imprimeur & Libraire ordinaire
du Roy , rue Saint Jacques
, prés Saint Yves , à la
Bible d'or.
Le Public eft oblige à M
L'Abbé de Bellegarde. Sonartention
ne fe borne pas à la
reforme des moeurs , a donner
des regles fur la politeffe , & à
fournir des moyens d'éviter
le ridicule , où il eft naturel
aux hommes de tomber , chacun
felon fon caractere , s'ils ne
s'attachent à profiter des déGALANT
233.
fauts d'autruy . Elle s'étend
jufqu'à prendre foin de nous
mettre devant les yeux ce qui
nous peut le plus infpirer la
crainte & l'amour de Dieu ,
nous faire aimer fa clemence ,
qu redouter les jugemens , &
enfin produire en nous de la
foumiflion pour les ordres de
fa Providence dans les malheurs
qui nous arrivent , ou
une tendre reconnoiffance
quand il nous comble de fes
bienfaits. C'est ce qu'il vient
de faire par le dernier ouvra
ge qu'il a donné au Public , &
qui a pour titre, Sentimens que
Decembre 1698 . V
234 MERCURE
doit avoir un homme de bien fur
les Veritez de la Religion & de
la Morale. M' l'Abbé de Bellegarde
a tiré ces fentimens
des plus beaux Paffages de
l'Ecriture Sainte , qu'il rappor
te traduits litteralement avec
des explications tres édifiantes
. On ne fçauroit faire aucune
lecture plus utile. Ceux
qui font deſtinez à inftruire
les Peuples par des Sermons
ou des Exhortations , qui s'appliquent
à entendre les Confeffions
des Fidelles , qui les
affiftent quand il faut les difpofer
à la mort , trouveront
GALANT. 235
dans ce Recueil des Paffages
fur toutes ces matieres avec
des Reflexions morales qui
les accompagnent. Les Pref
ires, les perfonnes Religieufés
, & celles qui travaillent à
fe fanctifier , & qui s'occupent
uniquement du foin de leur
falut , doivent fe faire un plai
fir d'avoir dans un feul volu
nie ce qu'on peut trouver de
plus touchant dans l'Ecriture
Sainte , & les gens du monde
qui n'ont pas beaucoup de
gouft pour la piete , ou qui
ne veulent pas le donner la
peine de lire de longs Chapi
Vij
236 MERCURE
ires fur des matieres den de
votion ,
pourront -
pourront
bien au
moins trouver le temps de
faire quelques
reflexions
fur
un Paffage ou deux de l'Ecriture
, qui leur conviendront
le
mieux dans la fituation
d'éfprit
où ils feront. Ce Livre
Le vend rue S. Jacques , vis - àvis
la rue du Plaftre à l'Image
Saint Jean , chez le S ' Jean Gui
gnard , qui debite tous les au
tres ouvrages
du même Aus
teur.
res
Vous avez vû Les Avantu
Lettres galantes , qui ont
eu beaucoup de fuccés depuis
GALANT 237
un an. Vous pouvez juger pår
le plaifir que vous avez pris à
cette lecture , de celuy que
vous donnera la fuite de ces
Avantures , qui vient d'eftre
donnée au Public , fous le titre
de L'heureux Naufrage . Cette
feconde partie contient l'Hiftoire
d'un Pere & d'un Fils ,
qui malgré les malheurs qu'ils
ont eu à effuyer , ont triomphé
de l'infortune , & font
parvenus par les endroits qui
devoient les perdre , à tout ce
que le bonheur auroit pû leur
procuter. Ces deux Hiftoires
iont enchanées l'une dans
2,8 MERCURE
l'autre , & mêlées de quantité
d'autres incidens . Elles fe
trouvent au Palais chez le S '
Guillaume de Luyne , dans la
Salle des Merciers, à la Justice,
& chez le St Edme Bruner , à
l'entrée de la Grand' Salle à
Esperance . Mle Chevalier
de Mailly, quien eft l'Auteut ,
a l'avantage d'eftre forti d'une
Famille qui a porté des hom.
mes auffi recommandables
par les Lettres que par les armes.
Il peut compter parmy
fes Anceftres Thibault de
Mailly, qui vivoit au douziéme
fiecle , &
qui compofa une ,
GALANT 239
Satyre en Vers , fous le titre
d'Eftoire ou de Romans.
On a eu avis que le c . de ce
mois , le Chapitre de S. Martin
recent Chanoine honofaire
avec les ceremonies ac
coutumées , le nouvel Evêque
de Poitiers , qui à l'exemple de
fes Predeceffeurs , eftoit venu
vifiter le Tombeau de Saint
Martin , & prendre poffeffion
du Canonicat de cette cele
bre Eglife , qui eft attaché à
fon Siege, de même qu'à ceux
de Sens , de Bourges , de Strafbourg
, d'Angers , de Liege ,
de Quebec , & autres . Je vou s
249 MERCURE
envoyeray le mois prochain le
détail entier de cette ceremonie.
Madame la Ducheffe de
Lenti Loüife - Angelique de la
Tremoüille , Femme de Dom
Antonio de Lenti de Rouere,
Duc de Bomarſe , Prince de
la Rochefimibalde , mourut
dans le Convent des Dames
Benedictines du Chaffemidy,
Fauxbourg Saint Germain ,
le 26 du mois paſſe , & fuc
tranfportée le lendemain en
aux
Caroffe , de ce
Core
,
Celeftios , lieu de fa fepulture ,
conduite par M l'Abbé de
Goazavot ,
GALANT 241
Goazanvor , qui l'avoit affiftée
& exhortée à la mort . Il
prefenta le corps au P. Prieur
des Celeftins , qui cftoir à la
tefte defa Communauté
, & il
luy rendit un fidelle témoi
gnagne que cette Dame avoit
toujours vêću en Princeffe
tres vertueuſe & Chreftienne ,
& eftoit morte de même munie
de tous les Sacremens , qu '
elle avoit receus avec le bon
fens & le jugement ſain , qu'
elle avoit toujours confervé
jufqu'au dernier moment . Il
fit voir en peu de mors que
le merite de cette Dame con-
Décembre
1698. K
242 MERCURE
fiftoit plus dans la vertu foli-
'de , dont elle avoit donné des
marques éclatantes pendant
une maladie auffi longue que
violente , que dans l'illustre
Maifon des Ducs de la Tremouille
, dont elle tiroit fon
origine , dans fes nobles vala
liances avec plufieurs Princes
d'Italie. Après avoir fait voir
les differentes fatigues qu'elle
avoit éffuyées dans le voyage
d'Italie en France, il remarqua
que le même afprit qui l'avoit
toujours fait vivre dans une
retraite & une folitude inte
rieure au milieu du grand
21
GALANT. 243
monde , l'avoit encore conduite
dans la folitude en arrivant
à Paris , pour y écouter à
loiſir la voix de fon Dieu , plus
empreffée de trouver le fou
verain Medecin de fon ame
que celuy de fon corps . Voicy
ce qu'il ajoûra en cet endroit ,
Anime potius quam conporis res
medii impatiens , ducta eft à Deo
quafi per manus in folitudinem ,
ut loqueretur ad cor ejus . Il ajoûtaj
que la patience avec la
quelle elle avoit foutenu juf
qu'à la findes douleurs de cette
maladie , & fus tout pendant
une agonic després , dendix
x ij'
244 MERCURE
(
jours , toujours avec la même
prefence d'esprit, avoir autant
touché qu'édifié tous ceux
qui y eftoient prefens , & lur
tour luy même , qui avoit eſté
le dépofitaire de les derniers
fentimens , & le témoin de fes
derniers Toupirs . Voicy ce
qu'il dit à cette occafion : Ira
que poft fufcepta Eccefiæ , quæ
Chrißianum decent , Sacramenta,
plena tandem dierum & meritis ,
poft decem dierum agoniam , invicta
tamen femper & interrupta
nullatenus patientiâ , obdormivis
in Domino Il s'étendit un peu
fur quelques traits particuliers
J
GALANT. 245
des vertus decette Dame , &
concluten difant qu'elle avoit
enfin celuy que fon coeur de
firoit, & qu'elle ne l'avoit quit
té icy bas que pour en reces
voir dans le Ciel la récompen
le de fes fouffrances . Quafivit
quem diligebat anima , & inve.
nit¸ tenuit eum , nec dimifit donec
intercrucifixi amplexus ofcula,
in manus ejus efflavit animam ,
cujus incenfa defiderio , diffolvi
cupiebat , & effe cum illo.
Ce Difcours , qui paroiffoit
fans art, en quoy on en remarquoit
la beauté , eftou cepen :
dant aufli éloquent que prés
X iij
246 MERCURE
cis , & attira à cet Abbé les
applaudiffemens
de toute la
Communauté , & d'une nom ,
breufe Affemblée , qui cftoit
prefente à ce Convoy. Mada
dame la Ducheffe de Lentieft
morte âgée d'environ quarante-
trois ans , & a laiflé plus
fieurs Enfans à Rome. Elle
eftoir Soeur de M le Duc de
la Tremouille Noirmontier,
de Jofeph de la Tremouille ,
Auditeur du Tribunal de la
Rote de Rome pour la France,
& d'Anne Marie de la Tremouille
, Veuve en premieres
Noces d'Adrien- Blaife Taley,
GALANT. 247
1
rand , Comte de Chalais, & en
fecondes d'Hercules Orfini ,
Duc de Bracciano & de Santo-
Gemini , Ailné de la Maiſon
des Urfins, & Prince du Soglio
à Rome , & de N. de la Tremouille
, Ducheffe de Chaftillon
, tous Enfans de Louis de
la Tremouille , Duc de Noirs
montier, & de Renée -Julie
Aubery, La Maifon de la Tre
mouille eft, trop connuë pour
vous en rien dire davantage.
Dame Elizabeth Turpaniz
Veuve de Meffire Michel le
Tellier , Chancelier de Fran..
ce , Commandeur des Ordres
X iiij
248 MERCURE
•
du Roy , eft morte dans le
même temps , àgée à peu prés
de quatre vingt - dix ans. Elle
eftoit fille de Jean Turpin ,'
Seigneur de Vauvredon , du
Briou & de Liffermeau , Confeiller
d'Eftat Ordinaire , Infendant
de la Province de
Languedoc , & de Marie Chapelier
, Soeur d'Elizabeth Cha .
pelier, Femme d'Etienne d'A
ligre , Chancelier de France ,
& Petite-fille de Jean Turpin,
Sieur de Vauvredon , des Bordes
& de Broffelaire , Confeil.
ler au Parlement de Bretagne,
puis Confeiller au Grand ConGALANT.
249
feil , & de Françoife Acarie ,
Dame de Liffermeau . De fon
Mariage avec M le Chances
lier de Tellier eftoient fortis
feu Mr François - Michel le
Tellier Marquis de Louvois ,
MrCharles - Maurice le Tellier,
Archevêque Duc de Reims ,
Premier Pair de France , &
feuë Magdeleine . Fare le Tellier
, Epaufe de Louis Marie
d'Aumont de Rochebaron
Marquis de Ville quier , puis
Duc d'Aumont Pair de Fran-
Chevalier des Ordres du
Roy , Premier Gentilhomme
de fa Chambre , Gouverneur
de Boulogne , &c. dont eft vece
,
290 MERCURE
nu Louis d'Aumont Marquis
de Villequier , Elizabeth Mat
deleine Fare d'Aumont , E.
pouse de Mile Marquis de
Berinhgen , & Anne Charlot
te d'Aumont , Epoufe de M
le Marquis de Créquy. M ' le
Marquis de Louvois , Fils de
feuë Madame la Chanceliera
eftoit , Miniftre & Secretaird
d'Etat, Commander & Chani
celier des Ordres du Roy ,
Grand Vicaire General da
l'Ordre de Mont Carmel &
de Saine Lazare , Sur Inten
dant des Bâtimens du Roy ,
Grand Maintçe des Poftest de
GALANT 250
France , Protecteur de l'Aca--
demie de Peinture , & c . Il
avoit époufé Anne de Souvré,
Fille unique de Charles de
Souvré Marquis de Courtanvaux
, Premier Gentilhomme
de la Chambre du Roy , &
de Marguerite Barentin , dont
il refte cinq Enfans , qui font
Michel François le Tellier ,
Marquis de Courtenvaux , Baron
de Montmirel , Capitaine
Colonel des Cent Suiffes de
la Garde ordinaire du Corps
de Sa Mejeſté , qui a épouſe
Marie-Anne Catherine d'EL
trées , Fille aînée de Jean
252 MERCURE
Comte d'Estrées , Maréchal
& Vice Amiral de France ,
Chevalier des Ordres du Roy,
& de Marie- Marguerite Mo-
Fin , dont il y des Enfans .
Louis Nicolas le Tellier, Mar.
quis de Souvré , Meftre de
Camp d'un Regiment de Cavalerie
, & Mailtre de la Garde
Robe du Roy , qui a époufé
N. de Pas , Fille de François
Pas- Feuquieres , Comte de
Françoisde
Rebenac , Louis
Marie le Tellier , Marquis de
Barbezieux Chanchelier des
Ordres du Roy ; Secretaire
d'Ecác quila épouiſezon
GALANT 253
premieres Noces Catherine-
Louife de Cruffol d'Ufez ,
Filled Emmanuel , Comte de
Cruffol , Duc d'Uzez , Pair
de France , Chevalier des Or
dres du Roy , & de Marie-
Julie de Sainte Maure ; Et en
Jecondes Marie Therefe-
Dauphine d'Alegre, Fille de
Yves , Marquis d'Alegre , Ma
réchal des Camps & Armées
du Roy, & de Jeanne- Frangolfe
de Garaud de Caminade,
Il a des Enfans de ces deux
femmes. Camille le Tellier ,
Abbé de Vauluifant & de
Bourgueil en Vallée , Garde
254 MERCURE
de la Biblioteque du Roy ,
& Charlotte - Magdeleine le
Tellier , Epoufe de François
de la Rochefoucault , Duc de
la Rocheguyon Pair de France
, dont elle à des Enfans.
Dans le même mois de
Novembre font morts encore
Dame Françoile - Julie de Crevant
, Princeffe d'Yvetot , Epouſe
de M Camille d'Albon
, Marquis de Forgeux ,
âgée feulement de vingt- huir
ans.
Dame Marie Therefe Viart,
Epouse de Me Louis de Clu
goy , Comte de Grignon .
GALANT: 255
1
Pierre Richelet, Avocatau
Parlement , natif de Chemi,
non en Champagne , mort
âgé d'environ foixante- fept
ans. Il nous a donné un Dict
tionnaire de la Langue Fran
çoife , dont ily a eu plufieurs
Editions , un autre Diction
naire des Rimes , un Traité
des Genres des Noms , plus
fieurs Lettres & autres Trai
tez concernans la pureté de
noftre Langue. On dit qu'il
a laiffé une Poëtique & une
Grammaire pour la Langue
Françoife. 165
Vaicy les noms de quel,
256 MERCURE
ques autres perfonnes confiderables
mortes ce mois cy.
10 Damen Marie Charlotte
Henault , Epoufe de M Jeans
François Chaffepot de Beaus
mont , Confeiller au Parle
ment . Elle a laiffé plufieurs
Enfans Mfon Epoux avoit
époufé en premieres Naces
Marie Magdeleine Baúdon ,
Soeur de défunt Herman Bau.
don Sieur Neufville , Confeil
ler au Grand Conteill Wheft
Frere de Mic Adam- Antoine
Chaffe por de Beaumont , Prefident
en la Cour des Aides ,
de défunt Charles Chaffepor
GALANT: 257
•
de Beaumont , Seigneur de
Rubelles , Mailtre des Comptes
, & de défunte Anne
Chaffepot de Beaumont , premiere
femme de Pierre de
Hodicq Comte de Marly- la
Ville , Maiftre des Requeftes.
Dame Anne Corrard , Veuve
de Meffice François du
Chefne , Avocat aux Confeils .
de Sa Majesté & Hiftoriogra
phe de France . Elle eftoit dans
la foixante - feizième année .
M du Chefne eftoit connu
de tout ce qu'il y avoit de
gens illuftres parmy les Sçavans
de fon temps , ayant en
Decembre 1698. Y
2,8 MERCURE
richy noftre Hiftoire de plus
fieurs ouvrages d'érudition. Ill
a fait l'Histoire des Papes ,
J'Hiftoire des Cardinaux Fran-)
çois , avec leurs Portraits em
tailles douces , l'Histoire des
Chanceliers & Gardes des
Sceaux la Vie de Sugger ,
Abbé de Saint Denis , le Stile
de la Chancellerie , & quantité
de Traitez Hiftoriques & ›
Genealogiques des principales
Maifons , & plufieurs autres
Ouvrages . Il a encore
donné au Public la continuation
des Hiftoriens de France ,
que l'illuſtre André du Chef.
GALANT
25%
ne , fon Pere , nous avoit donné
en Latin en plufieurs Volumes
, commençant depuis l'é
tabhiffement de la Monarchie.
Madame du Chefne qui vient
de mourir laiffe quatre Filles,
vivanics Marie du Chefne
Dame de la Communauté des
Filles de Sainte Geneviève b
établie à Paris , par feuë Madame
de Miramion , Cathe
rine du Cheſne , Jeanne- Eli.
fabeth du Chelne , & Genević.
ve du Chefne , Epoufe de Jean,
Haudicquer , S de Blancourt.
M Hiudicquer fuivant les
trace's de défunt M¹ du Chefj
Y ij
260 MERCURE
V
ne , fon Beau pere , s'adonne
à l'Hiftoire , & aux Sciences ,
& nous a déjà donné le Nou
biliaire de Picardie , les Re
cherches hiftoriques de l'Ordre
du Saint Efprit , avec l'Hif
toire genealogique & les Armes
de tous les Comman
deurs , Chevaliers , & Officiers
qui ont efté de cet Ordre ,
Ouvrage qui avoit efté commencé
par feu M'du Chefne , &
l'Art de la Verrerie. Il travaille
prefentement à l'Hiftoire des
Premiers Prefidens , & autres
Officiers du Parlement de
Paris.
GALANT. 261
2 Meffire François Waro .
quier , Doyen des Chevaliers
de l'Ordre du Roy , ancien
Premier Prefident des Treforiers
de France de Paris . It
avoit épousé Marie Philippes
de Billy , Fille de Vincent Philippes
, S de Billy & de Bonainville
, Auditeur en la
Chambre des Comptes , dont
eft venue entre autres enfans.
une Fille Veuve de Charles:
Treton , Confeillér en la Cour
des Aides. Il eftoi Fils unique
de René de Waroquier Tre
forier & Payeur de la Cour
des Aides , & de Françoife.
26: MERCURE
Hardy, Petit fils de François
de Waroquier
, S ' de Mercourt
,Secretaire de la Reine,
Catherine de: Medicis , & del
Claude Pinon , & arriere- Pen
tit fils de François de Waro
quier , Commiffaire
des Guer ,
r-es & de l'Artillerie , & d'An . [
ne Thibault.
MI Arnaud
, Abbé de Chau .
mes & Frieur de Choifay
, Ib
eftoit Frere de Simen
Arnaud
Marquis
de Pomponne
, Secret
taire puis Miniftre
d'Etat , cy ,
devant
Ambaffadeur
en Sue.,
de & en Hollande
, & Fils de
Robert
Arnaud
, Seigneur
GALANT. 263
1
+
d'Andilly , fi fameux par les
beaux ouvrages qu'il nous a
donnez , écrits avec tant del
pureté & d'érudition , & de
la Bodrerie , & Petit fils d'Antoine
Arnaud ,
d'Etat , & Avocat General:
de la Reine , & de Catherine
Marion , Fille de M' Marion
, Avocat General au Parlement.
Confeiller
Dame Anne Brularr , Veuvel
de Meffire Louis Estournel ,
Marquis de Fretoy . Elle avoit
foixante huir ans. Elle eftoit
Soeur de MarieBrulare , Epou
fe en premieres noces d'Al164
MERCURE
fonte de Civille , S' de Gouffeville
, & en fecondes , de Charles
de Sommievre , Comte de
Lignon , & de Marie Brulart ,
Epoule de Nicolas- Louis de
Lhofpital , Marquis de Vitry ,
tous enfans de Nicolas Brulart
, S' du Boulay , d'Opfonville
, & autres lieux , Chambellan
de feu Monfieur le Duc
d'Orleans , & Capitaine de fon
Palais à Paris , & de Marie Ce.
rifier, & Petits Enfans de Pierre
Boulart , Seigneur de Crof
ne & de Genlis , Secretaire.
d'Etat & de Madeleine Chevalier.
Meffire
GALANT 265
Meffice Jutte Henry de Geneftoux
, Marquis de la Tourette
, Baron de Tour aux E4
tars de Languedoc , & autres
heuxvide
Mcffice Robert Sanfon
Secrétaire du Roy , Receveur
des Confignations des Confeils
de Sa Majefté , Parlement,
& autres Jurifdictions . Il laiffe
entre autres enfans mfire
Jeph Santon , Maitre des
Requestes , & Intendant de
Jultice à Montauban ,
Joubhay de vous parler dans
miderniere Lettre de la mort
de Ml'Abbé d'Altemare , Cha
Z Decembre
1698.
266 MERCURE
noine en l'Eglife Cathedrale
deS.Jean Baptifte de Belleyen
Bugey , arrivée au mois d'Otobre
dernier. Il eftoit Fils
de N... de Seyffe ) , Seigneur
d'Altemare & de N... Baron ,
Dame de Maupertuis en Dau
phiné , fortie d'une des meilleures
mailons de cette Province.
Il avoit eu ce Canoni .
cat par refignation de N………
de Seyflel fon Oncle , & aprés
l'avoir gardé plufieurs années
avec un attachement inviolable
à remplir tres- exactement
tous les devoirs de fa
profeflion , il l'avoit refigné,
.
GALANT 267
environ un an avant la mort
a N..de Sevlet d'Altemare
fon Neveu , qui en eft profentement
en poffeffion . Il avoir
plufieurs Freres , dont l'aîné
avoit époulé Barbe de Tricaud
, d'une mailon qualifiée
'du Pays de Bugey , Soeur de
feu M' de Tricaud , Lieutenant
General au Bailliage de Bugey.
De ce mariage font for
tis plufieurs Enfans , dont l'aîné
prit Alliance en 1689. avec
Nicole de Baur d'Oncieux ,
morte en 1694. La Maifon de
Seyffel a toujours tenu un des
premiers rangs parmi les mai-
*
Zij
268 MERCURE
20
fons de marque des Pays de
Savoye & de Bugey , où elle
s'eft partagée en divert s bran
ches , comme de la Serra , de
Choifel & du Chevtellard en
Savoye , de Chatilloner , de
Sorlionody , de Creyflieu &
du Colombier en Bugey Jean
de Seyffel , Seigneur de Barjat
& de la Rochette , fut maréchal
de Savoye fous Amé
VIII. troifieme Duc de Sa- !
voye , & il eut pour Fils Aimé,
Comte de la Chambre . Il mourut
vers l'an 1465 & en fa
place le Duc Amé créa deux
Maréchaux , fçavoir le Comte
GALANT. 269
de Grueres , & Claude de Seyffel
, Seigneur d'Aix . Nous avons
eu de nos jours feu m'le
Marquis de la Serra , de la
Maifon de Seyffel . Il eftoit
Chevalier ce l'Ordre de l'Annonciade
; & aprés l'extincstion
des marquis d'Aix , aînez
de Seyffel , il fe fic adjuger
par divers Arrefts du Senat
de Chambery , la plus grande
partie des biens de cette mai <
afon , comme eftant le plus
-proche du nom & Armes de
Seyffel étably en Savoye. La
branche d'Alremace poffede
cette Seigneurie en Bugey à
Z iij
370 MERCURE
caufe que Louis de Seyffel
épouſa vers le milieu du dernier
fiecle l'aînée des deux
Filles de Guillaume de Château
Martin , Seigneur d'Altemare.
Ses Petits . Fils du nom
de Seyffel en jouiffent encore
aujourd'huy. Seyffel porte
pour Armoiries , Epronné d'or
daar de buit pieces .
Je fatisferay à l'avenir à ce
que vous fouhaitez de moy ;
& pour rendre mes Lettres
plus curieules , je vous manderay
tous les mois tout ce
que je pourray découvrir de
modes nouvelles , tant à l'éGALANT
271
gard des habillemens , que de
tout ce qui peut recevoir du
changement. Je vous parleray
auffi de toutes les Declarations
, de tous les Arrests, &
de tous les Edits qui fe donneront
au Confeil du Roy , &
vous envoyeray un petit eftat
general de la fituation où ſe
trouveront à la fin de chaque
mois les affaires des principales
Puiffances de l'Europe.
Voicysune réponſe à la
Chanfon que vous avez trouvée
dans les premieres feuil-
7 les de cetre Lettre. Les parodesi
font du même Auteur , &
272 MERCURE
c'eft le même Muficien qui
les a mifes en Air.
AIR NOUVEAU.
•Non, on n'aima jamais autant
que je vous aime
Et malgrémon amour extrême
Je n'ay nyfoupçon ny frayeur.
Les foins que jeprens pour vous
plaire,
Mon refpect mon amourfincere,
Me répondent de voftre coeur.
Le mot de l'Enigme du mois
pallé n'a efté trouvé que par
l'Amant fans foucy & l'A¡má3
eme
OUS
GALANT
273
C'etoir la
ar
venu
27: MERCURE
GALANT 273
ble indifferente . C'eftoit la
Fumée , qui a de coûtume de
faire pleurer , & qu'on met
par tout fur les Autels où l'on
fait brûler l'encens . Je vous
en envoye une nouvelle ,
FE
ENIGME.
E viens dupays de l'Aurore,
Fay traversé les mer's , j'en fuss
artout abattu.
o Encore, que je fois teftu
Je reçois des faveurs de Flore.
Ala rable des Roisje fuis le bien
Wenu
274 MERCURE
A celle des Sujets on veut m'avoir
encore .
1..
Auroit oncru qu'un petit More
Auroit cftè de tant de gens connu
?
M' Sauvage de Champlain,
iffu d'une noble & ancienne
Famille de Baffigny , s'eft appliqué
& heureusement à l'étude
des Sciences & des Arts ,
qu'entre autres découver tes
qu'il y a faites , il a trouvé le
fecret de faire fabriquer à
Reims des Draps , sand de
Jaine que fur foye , d'une beauté
& d'une bonté extraordi
GALANT. 275
naire. Ceux de laine , dont la
chaîne fera jufqu'à fix mille
fils , auront depuis une aune
& un quare jufqu'à une aune
& demie de largeur entre les
deux lizieres ; & les Draps fur
loye auront depuis deux tiers
juſqu'à une aune & demie ; ce
qui a paru fi nouveau & fi
important pour le commerce ,
que le Roy , qui veille fans
coffe non feulement aut
bien de fes Sujets , mais aufli
à faire fleurir les Arts , en a
accordé à Mide Champlain
le Privilege exclufif dans les
Villes de Châlons & deReims ,
1
276 MERCURE
a
fur les effais que M' d'A
gueflau à fait examiner avec.
Toute l'application & toute
l'exactitude neceffaire pour
une chole qui doit estre avantagoule
à l'Etat & au Commerce.
Ce Privilege renferme
plufieurs autres graces qui
font communes à M Varnier ,
fon Aflociét
Si toutes les fecondes Edi .
tions des Livres font honneur
à lours Auteurs , elles en font
beaucoup davantage aux Perfonnes
de votre texe , qui
n'eftant pas
nées
pour écure,
femblent eftre dilpenlées de
fçavoir
GALANT.
277
7
fçavoir la Langue dans toute
la pureté. Elle a des fineffes
& de certains tours pour exprimer
les pensées , qu'on ne
cherche point dans la converfation
, & qui donnent un
grand agreement à ce qui eft
un peu médité. C'est ce qui
fait le grand fucces des Ouvrages
, dont les premieres
impreffions ne tufflent pas ,
& oee que l'on trouvera dans
celuy qui a pour ture
differens Caracters des Femmes
da fucle avec la defcription de
14mour propre left de Madame
de Pringy , qui a eu loin
Les
Decembre 1698 . A a
278
MERCURE
d'y ajoûter dans cette fecons
de
Edition
beaucoup de cho.
les qui
fembloient manquer
pour le mettre dans la perfection
où il pouvoit eitre . Elle
ne s'eft attachée qu'à peindre
les Femines , & elle s'eft renfermée
dans les Portraits des
Coquettes
, des Bigotes , des
Spirtuelles , des Occonomes,
des Joueufes & des Plaideu .
fes. Pour remedier à ces fix
defauts , elle leur propofe au ·
tant de vertus qu'elles doi
vent tâcher d'acquerir chas
cune felon fon caractere ; Iça.
voir la Modeftie , la Pieré , la
GALANT. 279
Science , la Regle , l'Occupa
tion & la Paix , La lecture de
tet Ouvrage , qui Te debite
chez le Sieur Edme Brunet ,
à l'entrée de la grand Salle
du Palais , ne peut eftre que
d'une tres grande utilité pour
celles qui le trouveront fuje ,
tes à ces défauts , puifque les
moindres démarches qu'elles
pourront faire pour s'en cor
riger , leur feront fentir le
plaifir de la Perfection , &
leur donneront du goût pour
la Sageffe , en les éloignant de
l'Amour propre , qui est dépeint
fur la fin de ce même
Ouvrage, Aa ij
280 MERCURE
La Veuve Bouillerot , au bout du
Pont S Michel, au Bon Prote &teor, &
le Sr. Charpentier Libiaires au Palais,
vendent depuis peu un Livre inti
tulé Le Songe de Borace , traduic
d'Italien en François C'eft le Labiginio
damore de Bocace , qui n'a
jamais paiu en noftre Langue, La
difference qu'on trouve entre l'Auteur
& le T ado&cur , c'eft que le
premier ne ménage point le beau
Sexe , & que l'autre rend jftice au
vray merire. Cet Ouvrage eft dédié
à une Demoifelle qui en a beaucoop.
Celles qui luy reffemblent
le liront avec plaifir , & les autres
n'en diront peut- eftre pas ce qu'elle
en penfent , de crainte qu'on ne les
foupçonne d'y trouver leur Portrait,
Il est écrit poliment & il y ade jolis
Vers , & des Contes réjouiffans .
GALANT. 280
Voicy un Madrigal que l'illuftre Mademoiſelle
de Scudery , à qui le Parnaffe
donne depuis longtemps le
nom Sapho , envoya ces jours paffez
à l'Auteur de cette traduction .
En louant l'admirable Acante
Voftre bel Ouvrage m'enchantes
Mais quand vous me louez trop
excelivement,
Il fe fait dans mon coeur un fubit
changemnt.
l'appelle à mon feconrs l'aimable
modeftie ,
Et j'efpere pourtant que la pofterité
Prendra pour une verité
Votre charmante flaterie.
L'Article que je vous envoye de
vroit eftre au commencement de
certe lettre puifque ce qu'il contient
s'eft fait dés le mois paflé mais jè
n'aypû eftre plat oft informé des ce
Aa iij
282 MERCURE
remonies qui le regardent . Le Lundy
24. Novembre , le Roy qui entend
ordinairement la Meffe dans la Tri.
bune de la Chapelle , vint l'entendre
en bas , aprés quoy on fit la ceremonie
du Batême des Enfans de
S. A. S. Monfieur le Duc. Il y avoit
un tapis de pied depuis le Priédieu
de S. M. jufque fur les premieres
marches de l'Autel . Mr le Cardinal
de Coiflin , aprés avoir fait une re-.
verence à l'Autel & au Roy , s'eftre
mis un moment à genoux , & enfuite
en fon fauteuil , demeura toujouts
debout. LeRoy fut Parrain avec Ma
dame la Ducheffe de Bourgogne , &
nommale Prince , Henry.Le premier
Baptéme étant fait ,Mr le Cardinal de
Coiflin s'affic un moment, L'aînée
des Princeffes futnommée par Monfeigner
& parMadame , Louife - ElifaGALANT.
283
beth , Mile Cardinal s'affit encore un
moment avant que de commencer le
troifiéme Batême. La plus jeune des
Princefles fut tenue par Monfeigneur
le Duc de Bourgogne & par
Madame la Ducheffe de Chartres
& fut nommée Louife Anne , Mrle
Cardinal s'avança fans Mitre juf.
qu'au Priédieu , & prefenta la plume
au Roy pour figner fur le Regiftre.
Il la prefenta enfuite à Monfeigneur ,
à Monfeigneur le Duc de Bourgogne
, à Madame la Ducheffe de
Bourgogne , à Madame , & à Madame
de Chartres , & enfuite le Curé
la prit de l'ancrier , où Mr le Cardinal
l'avoit remife , & la prefenta à
Monfieur le Duc & à Madame la
Ducheffe. Mr le Cardinal eftant retourné
à l'Autel , & ayant repris la
Mitre & la Croffe , fit une reverence
284
MERCURE
l'Autel & au Roy & revint dans la
Sacriftie. Toute la Cour eftoit ce
four -là fort magnifique , & avoit
quitté le deuil qu'elle portoit à cauſe
de la mort de Monfieur le Prince de
Dombes. Elle le reprit le lendemain-
Le Roy a donné à M l'Abbé de
Courtebonne l'Abbaye de Chaume ,
Ordre de S, Benoift . Il eft Beau frere
de Mt de Breteuil Intendant des Finances
. Sa Majefté donna le même
jour le Doyenné d'Ypres à Mr l'Abbé
de la Montagne , & l'Evefque
de la même Ville le nomma fon
Grand Vicaire . Cet Abbé eſt d'une
des meilleures Familles de la Robe ,
du Parlement de Bordeaux . C'eſt un
homme d'une grande erudition , &
d'une vie exemplaire. Il est tres- habile
Predicateur , & a eu l'honneur
de prefcher plufieurs fois devant Sa
GALANT 285
M. Il fit il y a quelques années le
Panegyrique de Saint Louis dans la
Chapelle du Louvie , devant N/m
de l'Academie Françoile. Cette Pics
ce d Elcanence luy atura de grands
appland ff mens Je fuis , Madame
yostre , & c.
A Paris ce 31. Decembre 1698 .
P
१
TABLE.
Relude.
Difcours prononcé par Mrle Pre≈
mier Prefident de Grenoble
9
Epitalame de Madame la Ducheffe
de Lorraine ,
Madrigal ,
35
46
Difcours prononcé à la gloire du
beau fexe dans les Conferen
TABLE .
ces des avocats de Riom , 48
Mariage de Mr le Premier Prefident
de Bordeaux , 78
Sacre de Mr Evêque d'An-
83 drinople ,
Hift
d'Olinde
de Sophronie
86
Portrait
de Mr
l'Evêque
de
Meaux ,
126
Suite des Articles touchant la
Perspective inferez dans plufieur's
Mercures,
Le Portrait du Monde ,
134
141
Relation du Combat donné entre
l'armée Navalle des Venitiens
& celle des Turcs , Ist
Ducale expedice à la gloire dis
Chevalier Delfino , qui doit
TABLE
demeurer dans les Archives
de Venize
174
Lettre écrite à Ferufalem le 18.
Aouft dernier
Promotion d Officiers de Galeres ,
201
*
180
220
Difcours prononcé à l'ouverture
du Prefidial d'Abbeville 20 ,
Prix proposez par Mrs de l'ACad
mie Françoife
,
Sentimens que doit avoir un hom
me de bienfur lis Veritez de
la Religion & de la Morale, 2 : 2
Avani. & Lettres Galantes, 236
Monfieur l'Evêque de Paz zers
eft reçû Chanoine honoraire de
Saini Martin de Tours, 259
•
TABLE.
Morts 24
Articles nouveaux , que l'onciouvera
tous les mois dans le Mer-
Cure.
Enigmes.
"270
275
Nonville Manufacture de draps.
274
Les differens caracteres des Fem
mes dufiecle
Le Songe de Bocace.
276
280
Bapie/mes.
281
Ben fices donnez par le Roy 284
L'Air qui commence par Lors que
pourmay . Orugarde la pag. 85.
'Aura Man on n'aimajamais, &c,
doit regarder la page 272.
F.X.BEER, Kgl . Hofbuchbinde
MUNCHEN
Weinstrasse N 18/0
511
m
1698.12
Eur. Mercure
511m
1698,12
< 36624505600016
< 36624505600016
Bayer. Staatsbibliothek
33
JRE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
DECEMBRE 1698.
A
PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grande Salle
du Palais, au Mercure Galant,
207
N donnera tou
Onouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque mois , & on le
wendra trente fols relié en Veau , &
wingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNES , au Palais , dans
la Salle des Merciers , à la Juftice.
Et MICHEL BRUNET , grande Salle
du Palais , au Mercure Galant,
M. DC. XCVIIL
#
Avec Privilege du Roy
Bayerische
Staatsbibliothek
München
AVIS.
Orelquesprieresqu'on aitfai- jufqu'à prefent de bien
écrire les noms de Famille employez
dans les Memoires qu'on envoye
pour ce Mercure , on ne laiffe pas
dy manquer tonjours. Cela eft caufe
qu'ily a de temps en temps quelques
ans de ces Memoires dont on ne
peut fervir. On reitere la meſme
prière de bien écrire ces noms , en
forte qu'on ne s'y puiffe tromper. On
ne prend aucun argent pour les Memoires,
& l'on employera tous les
bons Ouvrages à leur tour, pourven
qu'ils ne defobligent perfonne , &
qu'il n'y ait rien de licentieux. On
A ij
priefeulement ceux
& fur tout ceux qui n'en que
pour faire employer leurs noms dans
l'article des Enigmes , d'affranchir
leurs Lettres de port , s'ils veulent
qu'on falle ce qu'ils demandent.
C'eft fort peu de chofe pour chaque
particulier, & le tout ensemble eft
beaucoup pour un Libraire.
Le Sieur Brunet qui debite pre-
Jentement le Mercure , a rétabli les
chofes de maniere , qu'il eft toujours
imprimé au commencement de chaque
mois . Il avertit qu'à l'égard des
Envois qui fe font à la Campagne,
ilfera parir lespaquets de ceux qui
le chargeront de les envoyer avant
l'on commence à vendre icy le
que
Mercure. Comme ces paquets feront
plufieurs jours en chemin , Paris ne
laiſſèra pas d'avoir le Mercure
$ 1 S.
Long-
ނ
"
vant qu'il folt arrive
dans les Villes éloignées ; mais auffi
cestilles ne le receveront pas tard
qu'ellesfaifoient auparavant Ceux
qui fe le font envoyerpar leursAmis
fans en charger ledit Brunet , s'expolent
à le recevoir toujours fort
sard par deux raifons . La premiere,
parce que ces Amis n'ont pas foin de
le venirprendrefiroft qu'il est imprime,
outre qu'il le fera toujours quel
quet jours avant que l'on en faffe le
debit , & l'autre, que ne l'env
envoyant
qu'après qu'ils l'ont la cax & quel
ques autres à qui ils le préfènt , il
rejettent la faute da retardement
fur le Libraire , en difant que la
vente n'en a commencé que fore
avant dans le mois . On évitera če
rerardement
par
la voye dudit Sieur
Brunet, puis qu'ilfe charge defaire
A iij
>
gers,
lespaquets luy-me,
porter à la Pofte ou aux
fans nul intereft, tant pour les Particuliers
que pour les
Libraires de
Province, qui luy auront donné leur
adreffe . Ilfera la mefme chofe generalement
de tous les Livres nouveaux
qu'on luy
demandera , foit
qu'il les debite, ou qu'ils
appartien
nent à d'autres
Libraires , fans en
nent a
prendre pour cela
davantage que le
prix fixé par les
Libraires qui les
vendront. Quand il fe
rencontrera
on
demandera ces Livres àlafin
du mois, on les joindra au Mercure
afin de n'en faire qu'un meſme paquet.
Tout cela fera execute avec
une
exaltitude dont on aura liew
d'eftie contents
qu'on
* ་
3
MERCVRE
GALANT
DECEMBRE 1693.
ES Juges eftant les
Dépofitaires
du pouvoir
des Souverains
qui leur confient leur auto
rité pour rendre juftice à leurs
Sujets , faire Eloge d'un parfait
Magiſtrat , eft faire en
∙A iiij.
8 MEN
quelque façon celu ,
ce dont il tient la dignité.
C'est ce qui m'engage à com
mencer cette Lettre par le
Difcours que firà l'ouverture
de la Saint Martin derniere ,
M' de
Saleon
,
Prefi
Prefident à
Mortier au Parlement de Grenoble.
Il vous plaira d'autant
plus , qu'outre la polit ffe des
expreffions, la beauté des penfees
, & la force du railonnement
, vous y trouverez quelque
chole de nouveau dans
les juftes loüanges qu'il donne
à noftre Augufte Monarque.
Voicy en quels termes
linarla.
MESSIEURS ,
Dans cette folemnité que
l'on renouvelle à l'ouverture
du Temple de la Juftice , l'E.
loge de nos dignitez eft neceflaire
, pour vous marquer
l'importance de nos devoirs.
-Les Juges font les Protecteurs
de la Juftice , qui eft la Reine
des Rois mêmes Ils font éle
vez fur leurs Tribunaux comme
fur des Trônes , qui font
les fources de la tranquillité
publique. Ce font les Oracles
& les Loix vivantes des Etats ,
to MEK
les fondemens
adu
Trône des Princes , les appuis
de la Religion, les arbitres des
paffions humaines , les maiftres
des biens , de la vie , & dc
l'honneur des hommes. En
un mot, felon la parole fainte ,
ce font des Dieux , qui par
confequent doivent eftre plus
parfaits & plus excellens que
les autres hommes .
Le grand nombre de leurs
perfections le peut rapporter
à la capacité de l'efprit &
la droiture du coeur. Cette
double excellence de l'efprit
& du coeur comprend la juſte
16.
INTE
ait Magiftrat Pour
la capacité de l'efprit il faut le
naturel & l'acquis . La nature
commence à former le bon
Juge , l'art continue à le per
fectionner. Ainfi ceux qui
veulent aſpirer aux fonctions
éminentes de la Magiftrature,
doivent fonder leur efprit , &
s'étudier eux - mêmes avant
que d'étudier cette fcience
d'une vertu qui eft l'ame de
de toutes les autres , & qui
doit conferver dans l'ordre
des Etats la gloire des Princes,
& le repos des Peuples. H
doit fçavoir que la foibleffe &
12 MEK
l'ignorance y fone ouvent
auffi pernicieufes que la malice
& la corruption. Il ne doit
point tenir fa Charged'une indigne
opulence & de fa feule
fortune , il faut qu'il la doive
principalement au prix de fon
merite , au prix de cet or dis
vin , qui n'eft pas
formé par
Je Soleil , mais que fon Auteur
produit dans les belles ames
Il faut que le parfait Magi,
ftrat excelle dans toutes les
puiffances de l'ame , la memoi ,
je , limagination & le jugement
, aflemblage firare & fi
difficile, que le Prince des Phi
...
13
lant de ces ames
privilegiées , dit qu'un homme
qui en elt capable , eft digne
de commander à tous les autres
hommes . La memoire du
parfait Magiftrat doit eftre
d'une étendue extraordinaire
,
pour contenir toutes les déci
fions desLegiflateurs , qui font
appellées l'Ocean des Loix ,
Il faut que l'imagination foit
vive & penetrante , pour diffiper
les tenebres que l'injufti.
ce & la chicane répandent
dans les affaires , pour en ap -`
profondir les difficultez , &
pour démeſler la verité du
14 MER
menfonge & del .
Sur
tout il faut que le bon Juge
excelle dans la plus excellente
partie de l'ame , qui eft le jugement
, d'où vient qu'il en
tire fon nom & fa qualité.
Mais comme la nature a befoin
du fecours de l'art, le Ma
giftrat doit par fon applica
tion acquerir un grand fond
de fcience , une intelligence
parfaite des Loix de nos Princes
, & fur tout des Loix Civiles
dans ce Parlement , qui fe
conduit par les Loix Romai
nes , & qui excelle dans la
(cience de ces Loix , que l'on
15
juftes , que les
Peuples qui fe font le plus oppoſez
aux armes des Romains,
fe font foumis volontairement
à la juftice de leurs Loix . Il
doit defcendre jufqu'à la pratique
des formalitez & des
procedures , pour en déveloper
l'embaras , & empêcher
labus. Il doit fçavoir les Loix
canoniques , pour les matieres
beneficiales , les Loix munici
pales pour la Police , les Sta
tuts des Provinces , & les Ulages
des Villes pour le Commerce
, la Jurifprudence
des
Arreſts
, pour aider à former
16 MEK
les Jugemens . Il do ………………… ť politique
pour les Reglemens
publics ; Theologien , pour
reprimer les Herefies , qui fons
les peftes desEtats Chreftiens ,
regler la Difcipline Ecclefiaftique
& les Libertez de l'Eglife
Gallicane : Philofophe ,
pour railonner jufte ; intelligent
dans les Langues , pour
T'explication des Loix ; Orateur
pour les Harangues & les
Députations . Enfin la capaci
té de fon efprit doit contenir
un enchaînement fi univerfel
de connoiffances , qu'il faut
que le parfait Magiltrat foit
ANT.
17
un he... é extraordinaire , &
poffede des lumieres infinies .
Cependant toutes ces gran¹
des qualitez , bien qu'elles
comprennent la fcience de
toutes les chofes divines &
humaines , qui fait la premics
re idée de la Juſtice , ne font
pas les plus difficiles & les plus
confiderables du parfait Magiftrat
. La droiture du coeur
qui confifte dans la beauté &
la bonté de l'Ame , c'est - à- dire
dans cette volonté conftante
de rendre à chacun de qui luy
appartient , c'est ce qui fair
Je caractere & la perfection
Decembre 1698. B
18 M.
la plus effentielle
La capacité de l'efprit eft le
triomphe de l'ignorance , la
droiture du coeur eft le triomphe
des paffions qui font les
monftres les plus difficiles à
vaincre. Il faut donc que le
bon Juge veille fur foy- mef
me, & que pour eftre attentifà
fes devoirs , il ait un coeur
droit en particulier & en pu
blic. Dans le particulier il travaille
à l'expedition des affaires
, & fcait que la negli
gence eft un dény de la Juftice
, auffie criminel , & fou
vent plus funefte par fa len
ANT
.
19
-'injuftice par fa pre-
?
cipitation. Dans la préparation
des affaires , il ferme fon
coeur & fon oreille mefme à
toute autre follicitation qu'à
celle du droit & de la Juftice
Il fçait que les follicita
tions ne devroienr eltre permiles
qu'aux parties pour l'in
ftruction des Juges ·: qquuee less
autres qui follicitent, comme
les parens & les amis,font une
efpece d'injure & d'affront aux
Juges , en prelumant , qu'ils
font fufceptibles d'autres é
gards que de ceux de la Juftice
. Dans l'étude pour le ra
Bij
20 ME..
IC
port des procés ,
point, comme on fait fi fou
vent ailleurs , à ces extraits
faits par
des plumes infidel .
les ou ignorantes des Secretaires
. Il n'épargne point fa
peine pour l'intereft des parties
. Il rend la Justice à touc
le monde , excepté à luy mef
me. Comme il est injufte
fon merite , par la modeftie ,
il l'eft à fa fanté par les travaux
. Il n'aime la juftice que
pour la juftice , & n'eft pas
de ceux qui ne l'aiment que.
pour la gloire ou l'utilité. Il
cftime que le feul plaifir de
AT. 21
e dédommage de
8
tous fes foins . Il eft content
que la mediocrité de fa fortune
foit un titre de l'excellence
de fa vertu . Il ne connoift
prelque d'autres plaifirs que
fes devoirs , & n'imitant pas
ceux qui font leurs plus grandes
occupations , de leurs plaifirs
il fait lesplus grandsplaifirs
de les occupations . Il fe plaiſt
à triompherde fes paffions,par
qui tant d'autres prennent
plaifir de fe laiffer vaincre .
Mais c'eft fur tout dans le
public que le bon luge faic
voir la confommation & le
22 MEX
:
triomphe de fa jurtre
nen
pas de ceux qui font fouvent
abfens du Palais , ou par l'ab.
fence de leurs perfonnes , ou
par l'absence de leurs efprits.
Lors qu'il monte fur le Tribunal
, il commence par le
juger lay- mefme fur le Tribunal
de fa confcience , &
craint les remords des con
fequences terribles , des mauvais
Jugemens . C'est là que
33 comme une intelligence attachée
au Ciel de la luftice ,.
il ne fe trouble & ne le dé
range point par les mouvemens
des Regions interieu
23 .
qu'il voit les combats
d'une infinité de paffions,
fans eltre fufceptible d'aucune
; ou pour mieux dire ,,
fon coeur feroit exempt de
toutes les pallions , s'il n'en
avoit de tres fortes pour la
juſtice.Amoureux de la justice
& non de fagloire , ou de fon
avantage particulier , il ett
plus vif fur l'intereſt public ,
que fur le fien propre . Il ou
blie jufqu'aux idées de l'amitié
de fes proches & de fes
amis , & les égards de la reconnoiffance
, de la tendreffe,
du fang & de la nature font
comme autant de victimes
2.4
MM
qu'il facrifie fur Inu de la
Justice. Pour bien diftinguer
les droits des parties il n'en
diftingue point les perfonnes,
& fans avoir égard au titre des
perfonnes , il ne s'attache qu'
aux titres &à l'effence de leurs
pretentions . Il tientians mains
& fansyeux la balance droite ,
& comme il eft fans mains
pour les prefens , il est fans
yeux pour les conditions des
parties . Cela vient de ce qu'il
n'eft pas animé feulement par
la Justice humaine , mais auffi
par la Juftice divine . Ilappli
que les principes, de la luftice
civile
ANT. 2 )
7
J.
civile , par les principes de la
Religion quieft la feule fource
, auf - bien que le centre
de la parfaite Justice . Il n'agit
point par le fafte de ces vertus
de montre & de parade,
qui ne font que les Fantômes
du Magiftrat & du Chreftien.
Il est foncierement julle , &
néantmoins , il tçait quelquefois
adoucir les rigueurs
des Loix & de la Justice par
les fentimens de la mifericorde
& de la Religion , & il
craindroit plus de faire une injuſtice
que de la fouffrir.
C'est par ces principes qu'il
Decembre 1698. C
26 ML
ne permet point que
reau, qui doit eftre le champ
glorieux de la verité , de la
raiſon & de la Juſtice, devienne
le Theatre du menfonge,
de l'injure & de la calomnie.
Il s'oppofe au penchant malheureux
que les hommes ont
à dire & à entendre dire des
Satyres & des railleries indignes
du refpect & de la Ma
jefté des Temples Sacrez de
la Juftice . Il ne fouffre point
'd'interrupcions de diſcours &
de repetitions inutiles dans
les écritures & dans les Audiences
, qu'il n'accorde pas
ANT 27
pluftoft aux riches & aux
amis, qu'aux pauvres & aux
étrangers. Il s'autoriſe meſme
avec les puiſſans , s'humanife
avec les foibles
& à tous également acceffible
il met à part tous
les dehors d'une fierté odieufe
qui ne le déride jamais.
Plus refpectable par la douceur
qu'on ne l'eft par la feevrité
, il laiffe ces airs infultans
qui defefperent l'infortune
des plaideurs. Cependant toû
jours ferme & égal à foy mel
me, il n'eft pas plus frapé
par leur mifere que par leur
Cij
28 MEN
profperité , & ne
qualité aucun avantage de la
Juftice Il s'attache particulierement
à corriger dans le rang
des Procureurs les ames venales
& intereffées , & ne laiffe
point gemir la Juftice fous un
amas de formalitez affectées
& recherchées par la chicane;
cet Art de ruïner les Familles ,
qui ne s'étudie qu'à immor
ralifer les procés par l'abus
des Loix mefmes qui ont efté
faites pour les éteindre .
• C'est là l'idée ou le portrait
ébauché que j'ay conceu pour
caracteriler le parfait Magif
ANT. 29
que
trat , & que je n'ay tiré
fur les excellens modeles que
je vois fur ces Tribunaux .
Ainfi , Meffieurs , j'ay fait vof
tre Eloge & voftre portrait
tout enſemble , & vous ay
loücz en vous exhortant à fai
re ce que vous faites . Je dois
donc feulement vous demander
la continuation de voſtre
Juftice , fous le plus jufte &
lé plus glorieux des Princes :
fous ce Monarque fi triom
phant , qui tout chargé de
Lauriers
& de gloire , par une
moderation inoüie , a bien
voulu arrefter le torrent de
Clij
30 MEN
Les
profperitez , pola
Paix au monde , & particulierement
à fes peuples . Il
avoit porté fa gloire prefque
dans toutes les parties du
monde dont la plupart font
fujettes à fes ennemis , & il
femble , que tous les Panegyriftes,
en difant feulement ·que
toute l'Europe a efté le Theatre
de fa gloire , ont crû qu'au
lieu d'exagerer les Triomphes,
il falloit pour rendre croyable
la grandeur de fa gloire , reftraindre
& diminuer la grandeur
& l'eftenduë de fes victoires.
Mais quelque grands
ANT
34
que fotent les Triomphes de
la Guerre , ils cedent à la gran .
deur de fes Triomphes de la
Paix , & des avantages qui la
doivent fuivre , & l'on peut
dire que s'il eft Grand par les
Conqueftes qu'il a faites , il
eft encore plus grand parcel,
les qu'il n'a pas voulu faire.
Il a verifié l'Enigme de Samfon
, que du fort eft procedé
la douceur : Douceur fi extraordinaire
qu'elle a fait le
miracle d'avoir calmé la mef.
intelligence des François &
des Eſpagnols , & rendant à
ceux cy les Conqueftes de
Ciiij
32 MER
leurs Villes , a fai piùs ,
faifant les conqueftes
de leurs
coeurs,qui ont perdu cette antipatie
qu'ils fembloient
toujours
avoit euë pour nous.
Quel bonheur
à cette Province,
de s'eſtre unie à ce Royaume
qui paroift
fi floriſſant
,
fous un figlorieux
Regne , &
d'avoir
donné par cette augufteunion
, le premier
nom à
ce grand Monarque
, & de le
donner
à jamais
à fes Suc .
ceffeurs
! Que nous ferons heureux
, Meffieurs
, fi nous foutenons
dignement
la gloire
d'eftre fur nos Tribunaux
les
ANT.
33
mag、ə vivantes de cet incomparable
Monarque , & finous
attirons la bienveillance & fa
protection en rempliffant par
nos voeux , nos foins & noftre
integrité , l'adminiſtration de
fa Juſtice , pour la gloire de
Sa Majefté , & la felicité de fes
peuple s.
Quand l'ouvrageque vous al.
lez lire auroit pourfujet une autre
matiere que celle qu'il trai
te , ce feroit affez qu'il fuft de
Mademoiſelle l'Heritier pour
m'obliger à vous l'envoyer.
La reputation qu'elle s'eft acquife
, fait aimer tout ce qui
34 MERCU
.
porte fon nom , & l'Epithalame
dont je vous fais part ayant
elte fait pour Madame la
Ducheffe de Lorraine , je me
tiens tort affeuré que vous le
hrez avec plaifir. Il a efté tres ,
bien receu de cette Princeſſe ,
dont il y a fort longtemps
que Mademoiſelle l'Heritier
a l'honneur d'eftre connuë
auffi bien que de Monfieur &
de Madame. Comme Madame
la Duchefle Royale de
Lorraine le nomme Elizabeth ,
le nom d'Eliſe luy eſt donné
dans cet ouvrage , à l'exemple
de Malherbe , qui donna
LANT
35
elme nom à Eliſabeth
de France, Fille de Henry IV.
que la Reine Marie de Medicis
maria au Roy d'Elpagne.
EPITHALAM E
De Madame la Ducheffe
de Lorraine.
L'
'Amour faché qu'une augufte
Princeffe,
En qui l'on voit briller la beauté , la
jeuneffe ,
La douce mjeſté , lesgraces & les tis,
Dédaignoit les traits & fa flame,
Réfolut d'attendrir fon ame
Pour fe vanget de ſes mépris.
C'eft en vain ; la charmante Elife
Conferve la noble fierté.
36 MERCUNG
Des frivoles foupirs fon coeur n'eſt
point renté ,
A la feule vertu la grande ame eft
foumife.
Minerve qui la fuit , dans fes plus
chers momens ,
Luy partage tous les talens :
Tantoft par les progrés d'une utile
ſcience ,
Elle dérobe Elife à la fade ignorance ,
Propre à gâter l'efprit des Beautez de
ce temps :
Et tantoft par l'or & la foye ,
Qu'avec un art divin fa belle main
employe ,
Elle luy fait de doux amuſemens .
Des Victoires de Flandre , où lon
Augufte Pere ,
Du Monarque des Lis fe montra digne
Frere ,
Elle trace avec foin les glorieux exploirs
;
ALANT 37
.
331 depeiguant les faits des Heros de
fa Race,
Nous fait voir que Louis efface
Ce que l'heureufe France eut jamais
de grands Rois.
Mais l'Amour cependant medite
Comment dans fon projet il pourra
reuflir,
Plus dans fon coeur d'Elife éclate de
merite ,
Plus à s'en rendre maiſtre il trouvé
de plaifir .
Ce Dieu pour le fuccés d'une fi gran
de affaire ,
Arecours à l'Himen fon Frere ,
Avec qui , par l'Arreft d'un fort dur
& fatal ,
Au repos des Mortels contraire .
Depuis longtemps il eftoit mal ,
Il luy fait dés l'abord d'obligeantes
careffes ;
38 MERCURE
L'Himen qui fouhaitoit le racommodement
,
Le reçoit avec agrément ,
Et tous deux à l'envi fe font mille
promefles
D'eftre unis éternellemenr .
Commençons , dit l'Amour , d'agir
confidemment ;
Vous difpofez d'une fiere Princeffe,
Sur qui mes traits n'ont fait qu'un inutile
effott ,
Son panchant pour la gloire eſt fi
vif & fi fort,
Qu'elle refte toujours rebelle à la
tendreffe.
Souffrez que dans mes noeuds fon
coeur le trouve pris .
En vain , répond l'Himen , vous
l'auriez entrepris ,
Son coeur ne peut être à perfonne,
Quece ne foit moy qui le donne.
GALANT:
39
Et c'eſt par vous auſſi que je prétens
l'avoir ,
Reprit le Dieu charmant , je veux
qu'elle foupire
Pour votre choix fous mon cmpire
,
Et qu'elle foit toujours toute en vôftre
pouvoir:
Mais jurez moy , de grace , & me
tenez parole
De prendre des leçons fans ceffe à
mon Ecole ,
Qu'on vous verra toujours complai
fant , enjoüé ,
A tous mes fentimens pleinement
dévoué :
Que vous ferez toujours auffi tendre
qu'aimable,
Officieux , conftant , magnifique ,
agréable ,
Que d'un air empreffé vous garderez
mes loix ,
40 MERCURE
Et que loin de paroiftre indifferent,
fevere ,
Poli , respectueux
, & galant à la fois ,
Vous fçaurez imiter toujours mon
caractere :
Que les jeux , les plaifirs vous fuivront
deformais.
Quy, je vais les rejoindre avec moy
pour jamais.
Repart le blond Himen , je promets
& je jure
Que je ne paroiftray que fous voſtre
figure.
L'Himen dés le mefme moment,
Par le Stix en fit le ferment.
Ces Dieux ayant éteint difcorde &
jaloufie ,
Pour Elife il fallut convenir d'un
Amant.
Ils firent l'heureux choix du Prince
d'Auftrafie
,
GALANT. 4I
Ce jeune Souverain fi fier & fi charmant
,
Sorti d'un fang fecond en Conquerans
illuftres .
Par de rares vertus , par d'éclatans
appas ,
Il en fuit noblement les pas ,
Qoy qu'il n'ait pas en or achevé
quatre luftres
Il fent du premier trait bleffer fon
tendre coeur :
La Princefle à fon our connoiffant
le merite
De ce jeune Hros d'élite ,
Répond enfin à fon ardeur.
L'Hymen en uniffant leurs ames ,
Confacre de fibelles flâmes ,
Etl'Amour en ferrant les noeuds
De cette union fottunée,
S'engage avec plaifir d'éternifer leurs
feux .
Décembre 1698. D
1
42 MERCU
Rien ne peut agiter jamais leu de
ftinée.
Pour exemple aux Mortels , ces Auguftes
Amans
N'ont
de gracieux
momens
;
que
Jamais aux noirs chagrins ils ne feront
en proye :
Et quipourroit troubler la paix d'un
fi beau fort ?
Refervez aux douceurs que le Ciel
leur envoye
,
Ils ne refpireront que la gloire & la
joye ,
Puifque pour eux l'Himen & l'Amour
font d'accord .
Les deux autres Ouvrages
de Vers que vous allez lire ,
font de la mefme Mademoi .
felle l'Heritier , fur le Mariage
GALANT 43
de Madame la Ducheffe de
Lorraine.
BALADE IRREGULIERE.
ONva mener allegreffe en ces
lieux ,
Et bannir loin l'ennuyeuſe trifteffe,
Tous coeurs loyaux s'en vont eftre
joyeux ,
Feftant l'Himen d'une jeune Princeffe,
Dont l'oeil tant doux , le gentil agrément
,
Joints au noble air qui luit en fa perfonne
,
Meritent bien que le fort la couronne
,
Onques ne fut un objet fi charmant.
Dij
44 MERCUR .
Elle eft de fang de haute Majefté,
A Roy fans pair , qui tant d'exploits
Içait faire ,
Touche de prés cette jeune Beauté.
D'un tel Guerrier fon Pere digne
Frere ,
Par maints travaux l'imita noblement
,
De leurs hauts faits rien n'égale la
gloire ,
Tableaux fameux s'en verront dans
l'Hiftoire.
Onques ne fut un objet fi charmant.
S
De tels Heros de renom revêtus ,
La Damoiselle a pris fon origine.
Grandeft fon coeur , grandes font fes
vertus ;
Dans fon efprit eft lumiere divine.
Aucun n'eut jà fi grand entendement
,
JALANT. 45
Sur les vieux ans qu'elle dans fa
jeuneffe ;
?
Grace & beauté parant telle fageffe :
Onques ne fut un objet fi charmant .
S
Le gentil Duc dont elle a pris le
coeut ,
Quil'attendant a moultd'impatience
De fi beaux dons eft en foy poffelfeur
Qu'eft digne feul de fi noble alliance.
Il eft benin & preux parfaitement.
Eft bien-difant,fans ceffe fait largeffe ,
Et ne fe plaift qu'aux Royales
proüeffes :
Onques nefut un objet fi charmant.
Qu
ENVOY.
e puiffiez vous , Couple tant
gracieux ,
46 MERCURE
Par maints beauxHoirs, par nombre
de Neveux ,
A vos Sujets donner douce eſperance
,
Qui d'un tel bien , en grand contentement
,
Tout ébahis à fi belle naiſſance ,
D.ront fouvent de leur gentille enfance
:
Onques ne fut un objet fi charmant.
A Madame la Ducheffe
de Lorraine.
MADRIGA L.
LE Ciel vous prodigua mille faveurs
d'élite .
Les plus rares vertus , les plus brillans
attraits,
ALANT. 47 .
Forment voſtre auguſte merite,
Et le Ciel pour combler en vous
tant de bienfaits
Par les mains de l'Amour vous
donne
U hercique Epoux , charmant &
genereux ,
Que la taifon conduit , que la gloire
couronne ,
Dés l'âge où l'on ne fait que les ris
& lesjeux.
Votre augufte union des Dieux
eftant l'ouvrage
,
Vous n'aurez du deftin
en partage.
que des biens
Comme vous meritez un bonheur
accompli.
Vous rendrez toujours l'Amour
fage ,
Et l'Himen galant & poli.
48 MERCURE
Les Conferences des Avocats
ont récommencé à Riom ,
aprés avoir efté interrompuës
pendant les vacations . L'ouverture
s'en fit le 20 du mois
paffé . M'Paitel Avocat y prononçale
difcours fuivant devant
une nombreufe Aflemblée
.
MESSIEU ESSIEURS ,
L'etude eft la nourriture la
plus folide de l'efprit , la fource
feconde de fes connoiffances
& de fes lumieres , l'exercice
qui le cultive , qui le
met
GALANT.
49
met en oeuvre , qui l'étend à
cette diverfité d'objets aufquels
its'applique . Toutefois
quand elle devient immoderée
, & par que par leverité ou
par chagrin , on le refute les
agrémens de la focieté pour
fe donner tout entier à laretraite
, cette forte de vie obfcure
& farouche, paſſée à me,
diter avec trop de conten.
tion dans le fombre d'un Ca
binet , diffipe moins les tenebres
de l'efprit , qu'elle ne
les épaiflit , gauchit plus les
fentimens , qu'elle ne les reredreffe
. Abforbé dans une lec.
Decembre 1698.
E
50 MERCURE
ture continuelle , & defacou
tumé à fe répandre quelque
fois au dehors , la rencontre
inopinée des plus petits objets
embaraffe , les conjonc
tures ordinaires étonnent , le
moindre jour ébloüit , & l'on
ne peut fe défaire de ces airs
fauvages & de ces manieres
malentendues
que par la converfation
& par l'ufage du
monde .
L'homme eft né pour eftre
fociable , cette qualité eft attachée
à fon effence . Un inf
tinct naturel le porte à la
communication , & puifque"
GALANT.
51
+
les animaux mefmes , comme
l'ont pretendu des Philo
fophes, s'expliquent entr'eux
par un langage particulier ,
les hommes , à plus forre rais
fon , ne doivent pas paffer
leurs jours dans le filence.n
La converfation est donc
un bien des plus neceffaires
de la vie. C'est le commerce
où le trouve le plus de dous
ceurs, fur tout lors qu'on fçait
en jouir avec choix , & en mo,
derer l'uſage avec difcretion.
Loin de fe donner precipis
tamment aux premiers venus ,
il faut par un difcernement
Eij
52 MERCURE
delicat s'introduire dans les
Compagniesoù regne la politeffe
, c'est - à- dire , un affemblage
de difcretion , de complai.
fance , de circonfpection , accompagné
d'un air agreable
répandu fur ce qu'on fait &
fur ce qu'on dit.
Où trouver toutes ces cho-
Les fi bien reünies , que pare
my les femmes? Quel genie !
Quelle naïvetés! Quel feu !
Soutenues & animées par tou
tes les graces , elles fe tour
nent , elles fe plient en millė
manieres agreables & rous
chantes . Ces manieres porGALANT.
53
tént elles font impreffion
par l'afcendant naturel de ce
fexe fur nous. Ainfi convenons
que rien n'elt plus utile
aux hommes que fa frequentation
& fon commerce.
Qu'à ce mot , Meffieurs , ne
fe mefle aucune idée d'attachement
graffier , de paffion
emportée , d'affolement aveugle
.Je parle d'une liaiſon honnefte
& legitime , où les intentions
font toûjours pures,
le coeur toûjours foumis à l'efprit
, où la raiſon maiſtriſe &
conduit , où les fentimens fe
forment de l'eftime feule , &
Eij
54 MERCURE
$
où le Jugement n'eft obfeur.
ci par aucun de ces nuages ,
qui s'élevent d'un fonds gâté,
ou tout à fait corrompu.
Quand avec des difpofi
tions auffi épurées , on tombe
heureuſement entre les
mains de ces femmes habiles
, fpirituelles , revenantes ,
dont on ne peut fe deffendre,
qui touchent, quiintereffent,
foit que le defir naturel de
leur plaire éleve l'efprit , ou
qu'il infpire d'entrer dans leur
caractere , & de nous donner
leur tour , il eft certain que
les voir , que les approcher ,
2
GALANT.
་ ་
que leur rendre des foins affi
dus , eft la chofe du monde
qui polit , qui façonne , qui
adoucit le plus nos groffie .
retez & nos rude fles ..
Je fçay , Meffieurs , que cette
opinion n'eſt pas generale .
ment receuë , & que par prevention
ou par orgueil nous
nous donnons un deffus &
une forte de fuperiorité . Nous
retenons toutes les vertus , &
par un partage inégal nous
laiffons aux femmes toutes
les imperfections . En un mor,
nous affujettiffons pleinement
ce ſexe au noftre,
E iiij
56 MERCURE
•
La foibleffe , l'inconftance,
la malignité , tout ce que la
nature a de plus petit , de plus
fragile , de plus imparfait
cft , dit- on , le partage ordinaire
des femmes . Leur efprit
n'ayant rien de folide , rien de
profond , il n'en part que de
vaines faillies & de faux brillans
. On fe recrie contre
l'inftabilité de leurs defirs ,
le peu de droiture de leur
coeur , l'inutilité de leur vie
molle , oifive , defoccupée .
Quel profit , quel gain ,
avec des perajoûte
t on
fonnes qui donnent tout à l'iGALANT.
57
magination & au caprice , &
rien au jugement & à la raifon
; en qui, à les examiner
avec de bons yeux, ne le trouve
nul agrément effectif , &
qui dans les louanges qu'on
leur donne , ou dans les affiduitez
& les hommages qu'on
leur rend, doivent plus à nos
complaifances ez à nos adu
lations , qu'à des charmes
réels , & à des qualitez qu'elles
poffedent veritablement.
Ce qu'elles fe montrent au
dehors n'a nal raport à ce
qu'elles font au dedans . En
elles tout eft emprunté , tout
$8
MERCURE
eft fard , elles cachent artificieuſement
une feve maligne
& corrompuë fous l'écorce
de la politefle . Les pue .
rilitez , les minuries font de
leur reffort. Elles ne vont pas
plus loin , tant leurs veuës
font courtes & leur efprit borné.
Incapables de la moindre
élevation , elles fe font une
occupation ferieufe de ce qui
fervircit à peine d'amuſement
à un eſprit raisonnable. Enfin
un affortiffement de parure ,
un dégagement de taille , une
regularité de traits , une ac
tion , une démarche étudiée ,
J
GALANT:
$ 9
un mouvement d'yeux , un air
de tefte , voilà prefque où le
réduit tout le merite des fema
mes , voilà ce qu'elles font,
& ce qu'elles peuvent eltre.
Quelle injuftice, Meffieurs ,
de leur attribuer cet affem .
blage de deffauts , & de les
défigurer & les enlaidir par
des traits fi hideux , comme
fi l'intelligence n'eftoit pas de
tous les fexes , & que les ames
d'une mefme espece avec des
mouvemens femblables , ne
puffent pas operer les mef
mes vertus.
Que leurs ennemis fe détrompent
& fe defenteltent.
60 MERCURE
3.
Qu'ils apprennent à juger
plus fainement , & qu'inftruits
par l'experience de
tous les fiecles , ils avouent
que le rafinement , les deli
cateffes , le gouft le plus rare
& le plus exquis brillent fingulierement
dans les femmes;
que dans tous les genres d'écrire
, elles vont plus loin que
les hommes ; & que ce qui
nous coufte des recherches
penibles & de longues études
, elles l'acquierent préf
que fans peine , ou le trouvent
naturellement dans leur
propre fonds , comme cette
GALANT. 61
fimple femme, qui quoy qu'é
levée & nourrié au milieu du
marché d'Athenes, le trouva
pourtant , à la honts du Por
tique , poffeder ; eftre née
avec je ne fay quoy d'atti
que qui manquoit à Theohome
d'ailleurs
| &
phools,
fi éloquear , f c Difci.
ple de Platon & Amftote ,
que tant d'années d'étude ne
luy avoient pû donner.
Pour ne pas s'appliquer à
des fujets fublimes , & ne
point travailler ordinairement
à fe faire ce grand fonds de
litterature , l'efprit des Fem ;
62 MERCURE
mes n'en any moins d'élevation
, ny moins d'étenduë. Vif
& delicat , il conçoit avec
promptitude, & difcerne avec
jufteffe. Leurs pentées, pleis
nes d'ua fens merveilleux &
d'un fel piquant , fent.casare
relevées par pa our fingú,
lier qui en augmente le prix.
Avec elles naift ce bon gouft
qui dans le commerce : du
monde eft preferable à la haut
te intelligence . Les chofes les
plus communes forties de leur
bouches , en rapportent
le
charme de la nouveauté. Tous
les trefors de l'Eloquence la
GALANT. 63.
plus perfuafive leur font ou
verts . Heureufes dans le choix
des termes , elles les arrangent
& les placent fi jufte ,
qu'ils femblent n'eftre faits
que pour l'ufage où elle les
mettent , & dans les entretiens
les plus ordinaires ou
les mcins attendus , il leur é
chappe des expreffions , qui
toutes fimples & fans art va
lent mieux que nos difcours
les plus travaillez , tant leur
imagination est enrichie, tant
leur font connus tous les touts
& toutes les fineffes de lá
languc.
64 MERCURE
La plupart des converfations
avec les hommes tombent,
languiffent , font fuivies
de dégouts , ou bien trop é
chauffées par les diſputes ,elles
fe terminent quelquefois
par
des brufqueries, des aigreus ,
& des emportemens
. Plus vives
& plus circonfpectes
avec
les Femmes , tout y reveille,
tout y plaift , tour y eft reglé
par les ménagemens
&
les bienfeances .
Les hommes font plus étendus
& plus profonds dans
leurs conno Tances ; les fem.
mes moins vaſtes , & plus deGALANT.
65
licatesdans les leurs. Ceux la
ont plus d'acquis , celles cy
plus de naturel. Les premiers
donnent tout aux principes
& à la regle; les fecondes , tout
au gouft & aux fentimens.
Les uns ont plus dece quiapplique
& de ce qui inftruit ;
les autres plus de ce qui touche
& de ce qui penche . Enfin
nous fommes plus fedentaires
& plus ftudieux , elles , moins
occupées , mais moins dif
traites.
Que fi de l'efprit on paffe
aux moeurs , qu'y a - t- il de plus
poli & de plus accommodant?
Decembre 1698. F
66 MERCURE
Un caractere de douceurré.
pandu dans toutes leurs perfonnes
, des manieres hon :
neftes & infinuantes , des airs
fins , ailez , prevenans , les ont
roûjours diftinguées de noftre
fexe .
Complaifantes , elles s'accommodent
volontiers à toutes
les humeurs , quelque bizarres
& quelque difficiles
qu'elles foient. Elles fçavent
fe contraindre
& quitter leur
fens quand il le faut , pour
entrer dans celuy des autres,
Enjoüées , elles ne laffent ,
ny ne rebutent par un fe
GALANT. 67
rieux
trop gênant , & une
gravité trop importune ; toujours
revenantes , d'un temperament
heureux , facile ,
fufceptible des meilleures im
preffions , d'un exterieur où
rien ne choque , où tout plaiſt,
la beauté dans les unes , la grace
dans les autres , & dans
toutes , certains attraits dont
le charme ett inévitable .
Enfin , Meffieurs , puis jė
mieux finir ce Portrait qu'en
y ajoûtant pour derniers traits
ces agrémens dont l'Orateur
Romain regretoit la perte ,
qu'il auroit louhaité avoir vu
Fiy
68 MERCURE
revivre de fon temps , & qu'il
envioit aux fiecles qui Tavoient
précedé. Sales , lepores ,
venuftates , urbanitas , amoenitas ,
feftivitás , jucunditas , & c. Ce
font ces endroits qui font que
les femmes iendent leur commerce
fifatisfaifant, & par où
elles fe font familiarifé jufques
aux Philofophes les plus graves
, ceux mêmes qui par une
ſeverité de moeurs trop rigide
s'obfervoient le mieux , & fe
pardonnoient le moins.
Solon a eu les amuſemens ,
en a - t - il efté moins fage ?
Socrate les fiens avec Afpafie,
GALANT: '69
en a -t- il perdu de la réputa
tion ? Ce que nous trouvons
de meilleur gouft , de plus
jufte , de plus ingenieux dans
les Ecrits d'Epictete , peuteftre
le doit on à fes affiduitez
& à fes frequens entretiens
avec Leontium . Qui ne
fçait , Meffieurs , que les Thebains
, dans l'institution de
ces amoursqui fe pratiquoient
parmy eux , & qu'ils ordonnoient
même publiquement,
n'avoient d'autres motifs que
de plier par là leurs moeurs
trop groffieres & trop feroces ;
que Pindare , cet excellent
70 MERCURE
Poëte Lirique , content de fes
converfations avec Mirthis ,
s'en déclara hautement le
Diſciple , & que tout habile
& tout delicat qu'ile ftoit , ilne
dédaigna point les leçons de
Corinne , une autre de ces femmes
illufttes , qui du temps de
ce Poëtte excelloit en ce mefme
genre de Poëfie : & pour
faire entrer icy quelque trait
de nos Loix , Juftinien , certain
de la jufteffe d'efprit de
l'Imperatrice Theodore , l'ad.
mit en fon Confeil , & luy
communiqua les plus importantes
affaires. Nous le trou
GALANT 71
vons dans l'Athentique , ut
Fudices fine quoquo fuffra. fia.
chap hec omnia apud nos cogit.
A des exemples anciens ,
j'en ajouterois une infinité de
modernes. Je rappellerois en
voftre memoire ce que nous
devons aux Scudery , aux Def
houlieres , aux le Févre , &c.
Je vous infinuerois que toutes
les fortes de delicateffes
par où noftre nation l'emporte
& fe diftingue de toutes
les autres ; que ce rafinement,
cet heureux mélange de l'atticiſme
des Grecs & de l'Ur .
banité des Romains , vient
72 MERCURE
fans doute de l'accés facile ,
de la communication libre
des hommes & des femmes.
Mais , Meffieurs , eft- il befoin
d'autoritez & de citations
en une matiere qui pro
duit d'elle mefme fes preuves
? Ce que chacun fent ,
cette épreuve ofte tout le pro
blematique de la question
que nous agitons aujour
d'huy , & conduit naturelle
ment à croire que pourven
qu'on ne le connoiffe point
une complexion trop molle &
trop effeminée , la frequen
tation des femmes contribuë
infiniment
GALANT: 773
infiniment à polir les hemmes
, & la raison qui m'en
convainc , & qui feule fuffiroit
pour déterminer , c'eſt
que parmy nous il man .
que d'ordinaire je ne fçay
quelle douceur & qu'elle fi
neffe , qu'on rencontre infailliblement
dans le commerce
des femmes ; & que fuivant
l'obfervation de M' de Saint
Evremont, qui juge des cho- .
fes avec la derniere délicateſſe
, il eſt moins impoffib'e
de trouver dans une femme
la plus forte & la`plus faine
raiſon des howmes , que dans
Decembre 1698 . G
74 MERCURE
ة د
un homme , les agrémens &
les charmes naturels aux
femmes.
Mais, Meffieurs , ſans nous
donner le foin d'étudier nos
temperamens , & d'obſerver
attentivement la pente de nos
inclinations , plusjudicieux &
plus avilez , nous avons trou
vé la voye f
voye feure de nous po
lir & de nous inftruire , de recueillir
tout à la fois , & les
fleurs & les fruits , fans qu'il
nous en coure les inquietudes
des précautions fans craindre
de nous amolir , fans nous expofer
au moindre riſque ..
GALANT. 75
Cette voye , ce font les
Conferences , Ceft- là que l'u'.
tile le trouve meflé avec l'a.
greable , & le folide confon
du avec le delicat que l'érudition
fournit des matieres
à l'Eloquence , & l'Eloquence
à fon tour desembelliſſemens
à l'érudition .
· C'eſt-là que par un commerce
d'efprit , ou chacun
fournit de fon fonds, on com
munique fes propres penfées,
& qu'on profite de celle des
autres ; qu'en mefme temps
l'on enfeigne & l'on s'inftruit,
qu'à force d'écouter &
Gij
76 MERCURE
de difcourir on apprend à
penfer & à rendre enfuite ce
que l'on penfe , qu'on le redrefle
ou qu'on s'affermit
dans les principes ; qu'on a le
bonheur de revenir de fes erreurs
, ou bien la gloire d'en
tirer les autres ..
Ceft dans ces Affemblées
qu'à la faveur du railonnement
& des convictions , les
voiles de la prevention felevent
, les enteftemens nous
quittent , qu'on le deffait des
faux préjugez , & qu'on eft
d'autant moins embaraffé à
fizer fon opinion , & àa pren
GALANT. 77
dre party fur une difficulté ,
que parmy les differentes
rou
res que l'on y tient , il ne fe
peut pas que quelqu'un
ne
s'ouvre la veritable & la plus
feure.
Là , fe concilient les con
tradictions , fe developpe le
veritable fens des Aureurs ,
fe forme l'habitude aux dife
cours publics. En en un mot
les progrés y font d'aurant
plus certains , & les dégoults
d'autant moins à craindre , que
rout y excite à une loüable
émulation .
Voilà ce que produifent les
Giij.
98 MERCURE
Conferences , & voilà Meft
heurs , les avantages que nous
retirons depuis cinq ans, de
celles qu'une heureuſe imagination
a introduires parmy
nous , qu'une utilité fenfible
affermit tous les jours , &
qu'un amour conftant pour
la Jurifprudence & pour les
Lettres va perpetuer à l'avenir.
J'ay à vous'apprendre le mariage
de M le Comte , Seigneur
de la Trefne , premier
Prefident du Parlement de
Bordeaux avec Mademoiſelle
de Comminges. Le nom de
GALANT. 79
l'un & de l'autre eft confide.
rable , & leurs perfonnes font
d'un merite éminent . C'eſt un
troifiéme mariage du cofté
de l'Epoux , qui s'cftant bien
trouvé du choix de fes deux
premieres Femmes , a crû de
voir continuer avec une troifiéme
la focieté conjugale qui
luy convient. La vie d'un premier
Preſident eſt agitée . Le
Palais l'occupe beaucoup , &
fa maiſon eſt un abord conti.
nuel de toutes fortes de perfonnes
. Ileft fujet à recevoir
des vifites de ceremonie & de
devoir; du Parlement & de
G iiij.
80 MERCURE
la Ville , d'Etrangers allans &
venans il eft obfedé d'une
infinité de Plaideurs demandant
Juſtice. Ce grand &
different nombre de gens eft
fatigant , & on a beſoin de
trouver enfuite chez foy un
relaſche doux & agreable ,
avec une perfonne , qui a les
qualitez accomplies d'une
compagne & d'une confi .
dente .
Sit domus interior præstanti
conjuge ridens .
On a fait un Epithalame
en Vers Latins fur ce mariage .
C'est une langue que Mle
GALANT. &
premier Prefident aime &
poflede parfaitement . En voicy
la traduction litterale .
Fayépousé trois Femmes dans
Les diverfes faifons de ma vie ,
dans mon Printems , dans mon
Esté , co vers la fin de mon Au .
tomne , Toutes trois ont eu en partage
la naissance , la beauté &
L'esprit & je croy avoir poffedé
en elles les trois groces . Chacune
d'elles fe peut diftinguer. La premiere
eftoit riche , fa dot estant ac .
cruë d'une fucceffion confiderable
La fecondefuifavorisée d'une
beureufe fecondité La troifiéme eft
une compagne illuftre. Qu'on me
82 MERCURE
faffe honneur de mes bymenées.
Celuy qui eftoit à Rome troisfois
Conful, s'imaginoit eftre an comble
des honneurs. Epoux pour la
troifiéme fois , j'ay atteint lefaiſte
de l'amour.
Tite Live a écrit que trois
Confulats rendirent grand le
nom de Fabius ; Fabium nomen
poft tres Confulatus ingens , &
on dit d'Eftienne Palquier
Avocat General de la Chambre
des Comptes , & Perſonnage
tres- illustre , qu'il fue
tres-fatisfait de fes trois mariages
qui prolongerent le
cours de fa vie jufqu'à qua-
T
GALANT. 83
-
e - vingt - fept ans . M' le
Comte Seigneur de la Trefne,
Chef d'un Parlement , comme
Fabius l'eftoit du Senat , &
foutenant la dignité de Premier
Prefident avec éclat , &
une haute reputation de fcience
& de probité , ne merite
pas un fort moins heureux que
celuy de Palquier.
M' l'Evefque d'Adrinople
a efté facré depuis peu de
temps . Cette ceremonie le fit
dans l'Eglife de Saint Gatien
Metropole de Tours , par M
1'Archevefque de Tours , affif
té de Mª les Evefques de
84 MERCURE
Saint Brieu & de Blois , en
prefence de M le Cardinal,
de Furttemberg , auquel le
Confacré doit fervir de Coad
jateur à Strasbourg , où il eft
allé. Madame la Marquife de
Dangeau Gouvernante de :
Tours , & M' fon Fils , fe trouverent
à cette ceremonie , &
quantité d'autres perfonnes
de diftinction .
"
Je vous envoye un Air
nouveau qui a beaucoup pleu
icy aux Connoiffeurs , & dont
les paroles ont paru fort agreables
. Elles font de l'Auteur
de la Vie de Mede Saint
André.
S
dez
&
pp...
Da11-
JE
n
ic
Lors quepour moy
Tas Souvent de vous
Yours quelque plain
d'aucun soup con, a
te vous neme faitte
te tranquilh te, Ah
GALANT. 85
G
AIR NOUVEAU.
Lors que pour moy l'amour
est fceu vous enflammer
,
Vous m'accufu fouvent de vous
eftre infiuelle.
Vous faifiez tous les jours mille
plaintes nouvelles ,
Et vous/Gaviez vous alarmer.
D'aucun foupçon , d'aucune
crainte
Vostre coeur n'est plus agité ;
Vous ne me faires plus de
راد plainte.
Ah ! Tirfis , que je crains cette
tranquilité
!
86 MERCURE
La traduction du Porrrait
de Clorinde n'ayant pas déplû
à quelques perfonnes de
bon gouft , on aengagé l'Auteut
à traduire l'Hiftoire d'Olinde
& de Sophronie , dans
laquelle ce portrait eft enchaffé
, & qui eft , comme on
fçait , un des plus beaux morceaux
du Taffe
HISTOIRE
d'Olinde & de Sophronić.
L
'Armée des Chreftiens ,
commandée par Gode
froy de Bouillon , s'approGALANT
87
chant de Jerufalem , pour en
former le Siege , Aladin , Prince
cruel , & qui s'eftoit emparé
du Royaume , fe prépa
roit à fe bien défendre , lors
qu'un celebre Magicien , nommé
Ilmene , vint le trouver , &
luy promit d'employer
en fa
faveur tous les fecrets . de fon
art . Les Chreftiens , luy dir il,
ont dans leur Egliſe un Autel .
caché fous terre , où eft l'1-
mage de celle qu'ils appellent
la Mere de leur Dieu . Il faut ,
Seigneur, que vous l'enleviez ,
& que vous la portiez vousmême
dans voſtre Moſquée.
88 MERCURE
Je mefervirai enfuited'un char
me fi puiffant , que tandis que
cette Image y fera gardée , la
Ville ne pourra eftre prile par
ceux qui l'affiegeront . Aladin
perfuadé par ce difcours vole
à l'Eglife , emporte Image ,
malgré la refiftance des Pref
tres , la place dans fa Mof
quée , & le Magicien fait fes
enchantemens
; mais dés que
T'Aurore parut, celuy qui avoit
la garde du Temple , n'y troust
va plus la fainte Image. Il en
avertit le Roy qui entra dans
une furieuſe colere , ne dou
tant pas qu'elle n'cuſt eſté dé.
GALANT . 8g
robée par quelque Chreftien .
Sice fut un ouvrage de la main
des hommes , ou celuy du
Ciel , qui voulut faire éclater
fa puiſſance , irrité de ce qu'on
avoir mis l'Image de la Reine
dans un lieus profane , c'eft
ce qui eft encore încertain .
Qoy qu'il en fort , le Roy
mit tout en ulage pour de
couvrir l'auteur du vol , mais
on n'en put rien apprendre..
Recherche exacte, promeffes,,
menaces, enchantemens, tout
fut inutile. Aladin en fent re
doubler fa rage & la fureurs
contre les Chreftiens. Il brûles
Decembre 1698. Hi
90 MERCURE
d'impatience de fe vanger , &
le barbare forme le deffein de
les faire tous perir par le fer-
& par le feu , le mettant peu
en peine d'enveloper l'inno
cent avec le coupable , pour.
vû que celuy- cy n'échape pas
à fa vangeance . La Renommée
en porte bien toft la nouvelle
aux Chreftiens . Saifis
alors d'étonnement , & frapez
de la crainte d'une mort prochaine
, ils ne fongent , ny àſe
défendre, ny à prendre la fuite ,
ny à recourir aux prieres . Ils
eftoient dans cette cruelle fi.
tuation , lors qu'ils recuren
GALANT. 91
du fecours d'où ils en attendoient
le moins.
44
Hy avoir parmy eux une
jeune Fille dont tous les fentimens
eftoient élevez & dis
gnes d'une Princefle. Les
charmes de fa perfonne rés
pondoient à la grandeur de
fon ame , mais elle les négli
geoit , ou n'en avoit loin qu'→
autant que la bien féance le
permettoit. Pour fe dérober
aux regards & aux loüanges
des Amans , elle fe renfermoie
feule dans fa mailon , & cette
nodeſtie qu'elle joignoit à
rant de merite , en relevoit de
Hij
92 MERCURE
beaucoup le prix . Cependant
quelque précaution qu'elle
prenne , elle ne peut cacher
longtemps une beauté fiéclatante
& fi digne de l'admiration
de tout le monde. Tu
n'y confens pas , Amour , &
tu fatisfais la curiofité d'un
jeune homme. Amour, tantoft
aveugle & tantoft Argus , qui
te couvres les yeux d'un ban.
de au , & qui le leves un mo.
ment apres , c'eft toy qui à
travers mille Gardes , conduis
fes regards jufque dans la
chafte demeure de Sophronie.
L'unea ce nom , & l'autre fe
Dom
ALANT
.
93
nomme Olinde , & ils font
sous deux d'une même Ville &
d'une même Religion . Olinde
auffi modefte que Sophro
nie eft belle , n'a ofé jufqu'i
cy luy découvrir la paffion ,
ou n'a pas cité affez heureux
pour en trouver le moyen .
Quoy que Sophronie le méprife
, ou qu'elle ne remarque
pas les fentimens qu'il a pour
elle , ou feigne de ne s'en pas
appercevoir , il ne laiffe pas de
Taimer toûjours avec une vivacité
& une delicateffe qui
n'a rien d'égal , fouhaitant ,
beaucoup , efperant peu &
94 MERCURE
1
ne demandant rien
Cependant le bruit court
que l'on va faire mourir tous
les Chreftiens . Sophronie qui
n'a pas moins de generofité
que de pudeur , médire les
moyens de fauver fon Peuple.
Son grand courage luy
infpire un deffein fi magna
nime , mais fa pudeur & fa
modeftie s'y oppofent. Enfin
, aprés un long combat ,
la generofité l'emporte fur la
modeſtie , ou plutoft s'accordant
enfemble , la generofité
devient timide & modefte , &
la modeftie devient hardie &
GALANT:
95
genereuſe . Elle fort donc feule
, & paffe à travers le Peuple ,
n'affectant ny de couvrir ny
d'étaler fes charmes
, les yeux
recu : illis , lateste couverte
d'un voile , & failant paroiftre
dans toute fa perfonne un
agréable mélange de fierté &
de douceur. On a peine à connoiftre
fi elle eft parée ou negligée
, fic'eft le hazard qui la
rend fi belle ou fi l'art ne s'en
mêle pas ; mais il eft certain
que fa negligence luy tient
lieu d'ornement
, & que c'eft
l'innocent artifice dont elle
s'eft fervie pour rehauffer l'é96
MERCURE
clat de ſa beauté. Pendant
que tout le monde a les yeux
attachez fur elle , Sophronie
s'avance fans , détourner les
fiens , fe prefente devant le
Roy , & foutenant les fiers re
gards d'un air modefte & in
trepide ; Seigneur , luy dif
elle , je te prie de fufpendre
ta vangeance , & d'appaifer la
tureur de con Peuple. Je viens
livrer entre tes mains le cri
minel que tu cherches , & qui
t'a fi fort offenfé. Une fi no
ble audace , ce faint argueil ,
l'éclat éblouiffant de tant de
charmes , jettent le Roy dans ,
GALANT. 97
letrouble , & luy font prefque
rendre les armes ; fa colere fe
calme , fon humeuraltiere s'a
doucit. S'il y euft eu moins
de fierté dans le coeur de l'un ,
ou fur le vifage de l'autre , ce
Prince feroit devenu fon Amant
; mais une beauté farouche
ne prend pas un coeur
farouche ; on ne le peut gagner
que par la douceur . Si
celuy d'Aladin fut infenfible
l'amour , il fut du moins tou
ché d'admiration & de plaifir.
Quoy qu'il en foit , apprensmoy
tout , luy dit le Roy , &
jordonneray qu'on ne faffe
Decembre 1698.
·
I
98 MERCURE
aucune infulte à ton Peuple.
Prince , répondit elle , le criminel
eſt devant toy. Levol
qui te jette dans de fi gran
des inquietudes , eft l'ouvrage
de cette main. C'eft moy qui
ay enlevél'Image , je fuis celle
que tu cherches & que tu
dois punir. C'est ainsi que
Sophronie fe facrifie pour fon
Peuple , & qu'elle attire fur
elle feule roar le danger. Ge
nereux menfonge la Verité
quelque belle , quelque brillance
qu'elle foit , t'eſt elle
comparable Le Tiran demeure
furpris à ce diſcours ,
GALANT. 99
1
<
& ne s'abandonnant pas à la
»colere fitoſt qu'il a de coûru -
me , il l'interroge. Je veux ,
duy dit il , que tu me découwres
celuy qui t'a confeillé ce
deflein, & qui t'a aidé à l'exeacuter.
Je n'en ay voulu parurager
la gloire avec perfonne ,
répondit Sophronie . Je n'ay
pris confeil que de mon couwagepoojay
executé feule cetentreprile,
Puiſque cela eft,
repliqua le Roy , ma vangean.
>ce éclatera furtoi feule. Heft
ajuſte , dit - elle , qu'ayant eu
-Tout l'honneur , je porte tout
le chaſtiment. Aladin dont la
I ij
ICO MERCURE
義
colere commence à ſe rallu
mer , luy demande où elle a
caché l'l nage. Je ne l'ay pas
cachée , repartit elle , je l'ay
brûlée , & en le faifant , j'ay
cru faire une chole loüable.
Elle ne pourra plus du moins
eftre profanée par la main in.
jurieufe des Infidelles. Seigneur,
fi tu cherches le vol ou
-le voleur , fois affuré que tu
vois l'un devant toy , & que qu
ne verras jamais l'aurre. Quoi
qu'on ne puiffe pas dire ) que
jaye fair un vol , ny que je fois
un valeurs, il eft jufte de reprendre
ce que l'on nous a
GALANT. 101
ôté injuſtement . Le Roy entendant
ces paroles , fremit
de rage & de dépit , ne refpi
re que menaces , & fe livre à
y tous les mouvemens de fa
pallion. Coeur chaſte , ame
mignanime , beaux yeux ,
n'efperez plus d'adoucir ce
Prince irrité , c'eft en vain que
Amour luy oppoſe vos charmes,
& vous en fait un bou-
1 sclier contresfa fureur . On fe
faifit de cette belle perfonne ,
9&ple Tiran la condamne à
3 zestre brûlée toute vive. Déjà
-on luy ferre fes bras délicats
savec de groffes cordes . So-
I uj
102 MERCURE
phronie au milieu d'un fi
cruel traitement garde le fi
lence . Son grand coeur n'eft
pourtant pas infenfible , mais :
il n'eft ny étonne ny abbatu ,
& fi l'on remirque quelque
changement
fur ton vilage ,
on n'y apperçoit pas une pâleur
fade , mais une vive blancheur.
La nouvelle d'un évene
ment fi tragique s'eftant ré
pandue , le peuple s'aflembla
pour en eftre le témoin . Com -1
me on ne fçavoit pas le nom
de celle qu'on devoit faires
mourir , Olinde qui appres
GALANT 103
རྭ
hendoit que ce ne fuſt ſa chere
Sophronie , accourut avec
les autres. Quand il la vic
condamnée àla mort comme
une criminelle , & le cruel Arreſt
preſt à eſtre executé
quelle douleur ne fentit il
pas ? Il fend auffi - toft la preffe ,
& crie au Roy , Sophronie
n'eft pas coupable ; non , elle
ne l'eft pas , Seigneur , c'eft
une extravagante qui ſe vante
d'un crime qu'elle n'a pas
fait. Une jeune Fille , feule ,
fans experience , n'a puavoir
la hardieffe my les moyens ,
ny mefme la pensée d'entre-
Lin
104 MERCURE
prendre une chofe fi difficib
le. Comment a t- elle trompé
la vigilance des Gardes ?
De quels artifices s'eft elles
fervie pour déroben cettes
Sainte Image & Qu'elle nous
le dife. C'eft moy , Seigneur,
c'eft moy qui l'ay enlevé
pourſuivit - il, tant il eut d'a .
mour pour une perfonne qui
n'avoir pour luy que de l'infenfibilité
!J'entray la nuit par
cette ouverture d'où la Mof
quée reçoit le jour. Elleieft
fort étroite , & cette voye eft
inacceffible. Je ne laiffay pas
dela tenter , & je vins a bouto
GALANT. 105
de mon entreprife. C'eſt à
moy que la gloire en eft dûë,
c'eft moy que l'on doit faire
mourir. Pourquoy fouffretson
qu'elle ufurpe mon fup.
plice ? Ces chaines m'appar
tiennent ; c'ell pour moy quer
le bucher elt appreſté & qu'on
allume le feu. Sophronie touchée
de compaffion , leve
les yeux , & le regardant avec
douceur , Que pretens tu , innocent
& malheureux Olinde,
luy dit elle ? quel eft con
deffein? Quelle fureur te gui-l
des? Crois tu que je manque
de force & de courage pour
16. MERCURE
endurer tout ce que la rage
d'un Tiran peut inventer de
plus cruel? Non , non , jeme
fens affez de refolution pour
fouffrir la mort toute feule
& je n'ay pas besoin d'etre
fourenuë par l'exemple d'un
autre. Ce diſcours qu'elle
tient à ſon Amant ne peut
l'obliger à changer de langa
ge ou de deffein. O le grand ,
& le beau fpectacle › que
cette difpute qui fe forme
entre l'amour & la generofi.
té , où la mort est la recom
penſe du vainqueur , & où
le vaincu trouve fon falut
GALANT: 1071
dans la peine ! Mais cette opiniaftreré
avec laquelle ils s'ac
cufent l'un l'autre ne fert qu'à
aignir davantage le Tiran. Il
luy femble qu'ils fe joüent de
Jay , & qu'en méprilant les
fupplices ils mépritent fon
pouvoir. Qu'on ajoute foy à
l'un & à l'autre , dit- il . Qu'ils
demeurent tous deux vainqueurs
, & qu'ils reçoivent la
Palme qu'ils ont meritée. Il
faitfigne enfuite aux Minif
tres de la Tirannie , toujours
prefts à executer les ordres .
En même temps on prend
Olinde , & on l'attache avec
108 MERCURE
fa Maistreffe à un même pos
teau , le dos tourné l'un contre
l'autre. Le bucher eftoit
déja tout dreffé , & le feu
commençoit à s'allumer ,
quand Olinde d'une voix en
trecoupée de foupirsi parla
ainfi à celle qui elloit liée
avec luy. Sont ce là ces douces
chaines (helasi je m'en fa
tois en vain ) qui devoient
nousunir pour toujours? Sontce
là ces flames innocentes
dont j'efperois quetios coeurs
brûleroient d'une égale
deur ?: L'anour nous promet .
toit bien d'autres liens & d'au-
COTL
1
GALANT. 109
•
tres feux que ceux qu'un fort
injufte nous prepare. Aprés
nous avoir toûjours feparez
fi cruellement , la fortune ne
nous reünic que pour nous
faire endurer la mort. Je ne
me plains pas néanmoins de
ma deftinée, C'eft la voftre
feule qui me touche . Si je
n'ay pas cu parrà voftre cous
che , j'ay du moins la trifte
confolation d'en avoir à votre
bocher, & de mourir à vos
coftez. Mon cher Olinde , luy
répondit Saphronie, l'eftat ou
yous eftes demande d'autres
>penlees! Vous devez élever
10 MERCURE
les vostres plus haut. Que ne
faites-vous quelque retour fur
vos fautes , & fut les magnifiques
récompenfes que Dieu
promet aux gens de bien ?
Souffrez vos peines pour l'àmour
de luy , &elles vous paroiftront
douces . Afpirez avec
Joye à la demeure des bienheureux.
Voyez comme le
Ciel eft beau & ferein . Le Soteil
femble nous confoler &
vouloir nous attirer à luy. Les
Chreftiens & les Infidelles
commencent à murmurer de
la cruauté du Prince , les prémiers
en fecret , & les autres
2
GALANT
ouvertement. Je ne fçay quay
même de doux & de tendre
femble percer pour la premiere
fois le coeur barbare
d'Aladin . Ce Tiran s'en apperçoit
& s'en fçait mauvais
gré , & ne voulant pas le laifder
flechir , il détourne fes
youx d'un fpectable fitouchant
, & fe retire. Dans une
afflictionfi generale, vous fen.
le belle Sophronicy ne paroiffez
pas affligée , & vous
ne vous plaignez pas quand
tout le monde vous plaint.
Cependant on voit arriver
un Guerrier dont laperfonge
1112 MERCURE
va quelque chofe de noble &
de graticus . A fes armes &
-à fes habits , on juge d'abord
que c'eft un Etranger qui
-vient de fort loin ; mais le
Tigre qu'il porte furdon Cafque
, & qui attire les yeux de
atous ceux qui font preſens ,
fait bien toft connoittre que
c'eſt Clorinde . Cette Heroïne
dés fon enfance eut du mé .
pris pour tous les ouvrages
* qui conviennent le plus aux
Lperfonnes , de fon fexe. Elle
crat que fe fervir de l'aiguille
you du fufeau eftoit une oocupation
indigne de fes fuper,
GALANT
113 .
bes mains. Ny les habits ma
agnifiques , ny le fejour des Vil
lesonicftoient de fon gouft.
Elle arma fon vifage d'une no .
ble fierté , & le fit un plaifir
dlayidonner je ne fçay quel
air fauvage qui ne laifloit pas
d'avoir des charmes . Dans un
âge encore tendre les mains
delicatesfurent employées , ou
à dompter des Chevaux ou à
manier des armes. Elle s'exer
ga à la Lute pour endurcir fon
corps, & le rendre propre
la courſe. On la vit enfuite
pourſuivre les Lions & les
Qurs dans les bois & fur les
Decembre 1698,
i
K
के
114 MERCURE
Montagnes , cherchant par
tour à fignaler fon adreſſe ou
fon courage, dans les combats
paroiffant Lion aux hommes ,
& dans les Forefts paroiffant
homme aux Lions. L'Amazone
vient de Perfe pour s'op
pofer aux Armes des Chref
tiens . Ne comptant pour rien
d'avoir couvert autrefois las
terre de leurs corps , & reinc
les rivieres de leur fang
elle veut leur donner de nou
velles preuves de fa valeur , &
leur faire fentir toute la force
de fon bras victorieux . La pres
miere chefe qui fe prefente à
GALANT IIS
$
-
fesyeux en arrivant , eft l'ap
pareil du fupplice d'Olinde
& de Sophronie. La curiofité
qu'elle a de les voir de prés , &
d'apprendre le crime qu'ils
on commis , luy fait piquer
fon choval Le peuple s'eftang
retiré pour luy faire jour , elle
les confidere attachez à un
même poteau , remarque que
Fune fe tait , & que l'autre le
plaint , & que le Sexe le plus
foible fait voir plus de coura
ge. Ileft vray que lesplaintes
d Olinde luy paroiffent plûtoft
un effet de compallion
que de foibleffe , & qu'il fem
Kij
116 MERCURE
ble moins touché de fonmal
heur que de celuy de Sophronie.
Pour elle , les yeux font
tellement attachez au Ciel ,
qu'on diroit que fa belle ame
eft déja feparée de fon corps.
Clorinde s'attendrit à cette
vûë , plaint leur trifte fort , &
ne peut s'empêcher de verfes
des larmes. Elle a néanmoins
plus de fenfibilité pour celle
qui paroift en avoir le moins;
& les plaintes de l'un font
moins d'impreffions fur fon
coeur que lefilence de l'autre .
Sans trop s'arrefter à les rel
garder , elle le tourne vers un
GALANT. 17
e
2
$
$
<
3
vieillard qui eftoit prés d'elle.
Apprenez moy , luy dit- elle ,
quelles font ces deux perfon
nes , fic'eft leur crime ou leur
malheur qui les a fait condam ,
ner au fupplice. Le vicillard
fatisfit entierement & en peu
de mors , à la demande . Clo .
rinde demeura furpriſe de ce
qu'elle apprenoit , & comprit
bien cost qu'Olinde & So
phronie eftoient innocens ,
Elle prit la résolution de leur
fauver la vie , & de mettre en
ufage tout ce que pourront
fes prieres ou fes larmes . Elle
s'approche auffitoft du bu
18 MERCURE
cher , fait retirer le feu quis
commence à les gagner , &
s'adreffant aux Executeurs de
·
F'Arreft ; que perfonne de
vous , leur dit elle , n'ait lan
hardieffe de continuer oce
cruel office jufqu'à ce que
jaye parlé au Roy. Je vous
affure qu'il ne vous fera pas
un crime de ce retardement.c
L'air grand & augufte de celler
qui leur parloit , les frapa , ils
obéirent , elle s'avança enfui .
te vers Aladin , & le trouva
qui venoit au devant d'elle.
Je fuis Clorinde , luy dit - elle ,
& ce nom ne vous cut peutGALANT.
119
eftre pas inconnu Seigneur ,
je viens partager avec vous la
défenſe de voſtre Royaume ,
& du culte qui nous eft com .
mun. Renfermez - moy dans
une Ville. Donnez. moy un
champ plus spacieux , & plus
ouvert. De quelque employ
que vous m'honoriez , je fuis
prefte à m'en acquitter. Je
ne crains pas les plus élevez ,
& ne mépriſe pas les plus bas.
Illuftre Guerriere , répondit le
Roy, quel eft le Pays fi éloi
gné de l'Afic & de la route du
Soleil, où voftre nom & vaftre
gloire n'ayent pas volé? Main
L
120 MERCURE
tenantque vous venez joindre
voftre épée à la mienne toutes
mes craintes s'évanouif .
fent. Une nombreufe Armée
ne me raffureroit pas tant que
voftre prefence , & il me fem.
ble déja que Godefroy tar
de trop longtemps à venir .
Vous me demandez un employ
; je fuis perfuadé que les
plus grands & les plus diffici
les font les feuls dignes de voftre
habileté & de voftre courage.
Je vous donne le com.
mandement
de mes Troupes ,
& je veux qu'on regarde vos
ordres comme des Loix -Aprés
qu'elle
GALANT. 121
qu'elle l'euc remercié de fes
louanges , elle recommença à
parler de cette forte . Il pa .
toiftra fans doute nouveau
C que la récompenfe précede le
fervice ; mais ceux que j'efperede
vous rendre dans la fuite,
& la confiance que j'ay en
voftre bonté , Seigneur , font
que j'ofe vous demander la
vie de ces deux malheureux .
Je pourrois dire qu'il y a de
l'injuſtice à les condamner
pour un crime dont ils ne
font pas convaincus . Je pourrois
parler des preuves qu'on
a de leur innocence , mais je
Décembre 1698. L
122 MERCURE
paffe tout cela fous filence.
Je diray feulement que je ne
fuis point de l'opinion com
mune , que l'image ait elté
enlevée par un Chretien , &
je crois avoir de bonnes tai .
fons pour m'en écarter. Ce
que le Magicien vous a engagé
de faire , Seigneur , left
contraire à nos Loix . S'il nous
eft défendu de mettre aucune
Idole daus nos Temples , il
nous elt encore moins permis
d'y en fouffrir d'étrangeres
.
J'aime mieux attribuer ce miracle
à Mahomet , qui l'a fait
fans doute , pour nous appren-
?
GALANT. 123
dre à ne pas profaner fon
Temple par de nouvelles fu .
perftitions. Qu'llmene le ferve
d'enchantemens , à la bon .
ne heure , il n'a point d'autres
armes que les fortileges . Pour
nous , fervons - nous de nos
épées , c'eft noftre profeſſion,
& nous devons y mettre toutes
nos efperances . Clorinde
ceffa de parler,& le Roy, quoy
qu'il ne le laiffaft pas ailément
fléchir quand il eftoit une fois
irrité , ne pouvant tenir contre
la force de les raifons &
de fes prieres , luy accorda la
grace qu'elle luy demandoit .
Lij
124 MERCURE
Qu'rls ayent la vie & la diberb
té , dit- il , on ne sçauroit rien
refufer à un Interceffeur de
cette confideration , S'ils font
innocens , je les abfous ; s'ils
font criminels , je leur pardonne.
Ainfi furent déliez Olinde
& Sophronie, & les Chreftiens
délivrez du danger qui les
menaçoit . Heureux Olinde ,
d'avoir par une preuve d'amour
fiextraordinaire , réveil.
lé la tendreffe dans le coeur
genereux de la belle Sophronie
! mais il n'a pas feulement
le bonheur d'etre aimé de
celle qui n'avoit pour luy que
GALANT.
12)
t:
•
de l'indifference , il devient
encore fon époux , & paſſe du
bucher aulit nuptial. Puifqu'il
a bien voulu mourir avec elle ,
elle confent de vivre le refte
de fes jours avec luy.
L'abondance de la matiere
m'a fait oublier jufqu'icy
fatisfaire à ce que vous m'avez
demandé touchant le Portrait
de M l'Evêque de Meaux ,
fait par M' Perrault , de l'Academie
Françoife . Je vous l'en.
voye , il ne peut etre que fort
beau venant de fa main Souvenez
vous que ce n'est que
Liij.
116 MERCUKE
la traduction d'un excellent
Original Latin de la compofition
de M'l'Abbé Boutard .
Il n'y a perfonne qui ne connoiffe
(on heureux talent pour
la Poëfie..
PORTRAIT
De Meffire Benigne Boffuet ,
Evêque de Meauz .
Aufereniffime Prince Cofme III .
Grand Duc de Toſcane.
Cofme, à qui les beaux Arts
doivent tous rendre hommage,
Et qui de la Vertu remplis tous les
fouhaits ;
GALANT. 127
Tu veux que de BENIGNE une
fidelle Image
Vienne orner tonitiche Palais.
S
Quoy que peinte avec foin par un
nouvel Appelle ,
Le Prélat tout entier ne s'y voit
point tracé ,
Et les ailes du Temps qui pafferont
fur elle
Un jour auront tout effacé,
Je veux en mettre au jour une vive
peinture ,
Où de les riches dons rien n'échape
à ma main ,
Et t'en faite en mes Vers une Image
qui dure
Plus que le marbre & que l'airain ,
L'on n'y trouvera pas pompeufemnt
dépeinte
Lij
128 MERCURE
La Mitre aux rayons d'or dont for
front eft paré , 1 0030 2.8 9.
Ny fa Croix qui reluit , ny de ſa Bague
fainte
L'éclat brillant & coloré.
S
Affez d'autres peindrone ces mars
ques honorables ,
Des vulgaires Prelats ornemens précieux
,
Je laiffè de fon chefles neiges venerables
,
Et le fage feu de les yeux.
Je ne traceray point cette fubtile
Alâme
Qui réjouit fon front où regne le
reposs
Je me veux élever , & te peindre
fon ame
La plus noble part du Heros..
GALANT. 129
fotoboks
Elle ne dément point fa celefte origine
,
Elle éclate de feux plus brillans que
lejour ;
La fimple verité , la profonde do-
= Arinci
Y font leur aimable ſejour .
2
Si je pouvois , Grand Duc , te l'ou-
9999vrir toute entiere ,
Et t'en faire admirer les dedans
précieux .
Quel éclat furprenant , quelle vive
thelumiere was
Te viendroit éblouït les yeux !
2 al suga
Là font tous les fecrets de la haute
xxbalfageffe ,
Là roulent du diſcours les rapides
torrens
130 MERCURE
Et là de tous les Arts s'étale la ti
cheffe
Avec leurs charmes differens.
15
Et la bouche & les yeux qu'animent
l'Eloquence ?
Verlent de toutes parts mille riches
trefors
Par de doctes Ecritsfa divine ſcience ,
De fon fein s'épanche au dehors
Témoin , le fens ouvert des Enig
mes facrées ,
Les dogmes de la Foy qui fourient
nos Autels .
Et des Heros Chreftiens les vertus
celebrées
Par des Eloges immortels,
25
Témoin de l'Univers le Siftême admirable
GALANT
131
Où l'Histoire des Temps s'offre entiere
au Dauphin ,
Et dans nos heureux jours la dé
route effioyable
Des triftes restes de Calvin.
S
$ Le lethargique Auteur d'une Secte
maligne
En fert de preuve encor dans l'a➡.
bifme profond,
Ah que tu l'aimėrois cet aimable
Benigne ,
4
Si tu le connoiffois à fond ?
23
Son coeur dont la tendreffe eft tou
jours agiffante ,
De toutes les Vertus eft un Temple
habité .
Là refpirent en paix la Pudeur innocente
Et la raisonnable Equité.
132 MERCUREA
ន
La Verité fa Soeur y préfide en maifree
,
Loin de toute ſurpriſe y repoſe la
Foy , f
Et l'affabilité, dont la fubtile adreffe
: Attire tous les cours à loy.
S
Aimable elle s'étend fur fa main fecourable
,
Sur la voix qui fléchit les plus rebelles
coeurs.
Ny le Peuple , flateur , ny la Cour
favorable
N'ont jamais corrompu fes
moeurs.
S
Jamais le fier orgueil n'altera fon
vilage.
Il fent , ami de tous , leur joye &
leur douleur ;
GALANT: 133
$
Mais à fon cher Troupeau fona, me
le partage
Avec encor plus de chaleur .
2
Soit que dans l'Onde fainte il gueriffe
leur peine ,
Soir que de fa parole il nourriffe leur
coeur ,
Soit que de fatbonté l'exemple les ramene
Sous l'aimable joug du Seigneur,
S
Quand il livra la guerre aux noires
frenefies
Que le fombre Calvin puila dansles
Enfers
ง
Son zele combattit toutes les Hc.
refies
¿ Qui défigurent l'Univers.
RE
7
Ainfi la Verité dont fon ame eft
éprile ,
134 MERCURE
L'agite , le transporte , elle peut tout
fur luy.
Il veille à la défenfe , & de toute
l'Eglife
Il eft la lumiere & l'appuy.
Chryfoftome autrefois fut l'honneur
de Byfance ,
L'Affrique doit la gloire au fameux
Auguſtin ,
L'Illyrie àJerome ,
France
& Benigne à la
Affure un femblable deftin .
L'article qui fuit fur la Perfpective
, eft une fuite de plufieurs
autres , qui font connoiftre
qu'elle eft neceffaire
au deflein . à la Peinture &
GALANT.
135
J
T
à la Graveure. Il est de M
Antier Perspecteur.
Voy que le Pere Niceron fa .
que Prre
meux Perspecteur , que jay
ciré dans le mois de Septembre
dernier , ais aße marqué que
ceux qui fe fervent du Deffein ,
ont besoin defçavoir la ſcience de
la Perspective , néanmoins pour
augmenter le plaifir des curieux ,
pour continuer à defabufer les
opiniaftres , je veux bien encore
rapporter le fentiment d'un Pari,
fien Jefuite , qui dit dans le commencement
defa Preface , que la
Perfpective qui a l'oeil pour
principe , auquel la nature a
136 MERCURE
donné plus de vivacité & plus
de perfections qu'aux aurres,
fens , & qui tient entr'eux le
rang & l'avantage que l'esprit
a'pardeffus le corps , eſt auſhi la
plus belle & la plus agreable de
toutes les partiesque laMa: he.
marique a miles aujour . Cette
fcience fe peut vanter d'eltre
l'ame , & la vie de la Peintu
re , puifque c'eft elle qui don
ne aux Peintres la perfection
de leur Art. Sans fon aide
les meilleurs Maitres ferone
autant de fautes que de traits,
principalementaux Architec←
tures dont ils veulent enri
"
&
GALANT.
137
t
chir leurs ouvrages ; comme
j'ay veu en des pieces bien
eftimées , dit le mesme Au
I teur , où l'on a manqué fi
2
C
Your
que
cela en |
tiba ette le motif de mon deffein
pour faire connoître leurs .
manquemens fans les nom- 2
mer , & apprendre aux jeusi
nes à les évits ran ponad ja taita
Il continue & dit . Le Gran
veur en cuivre ne la doit non
plus ignorer que le Peinrre ,
puis qu'il fait du Burin ce
que l'autre fait du Pinceau.
Elle luy fera connoistre ce
qu'il faut toucher rudement
Décembre 1698 .
3
M.
128 MERCURE
& ce qu'il faur adoucir. Le
befoin qu'il a de cette fcience
eft d'autant plus grand que
fes pieces fe multiplient beau.
coup plus que celles d'un
Peintre. Que fi elles font artiftement
faites , fa loüange
s'augmente , & fi au contrai
re les deffauts en font connus ,
chaque piece est une bouche
qui décrie fon ouvrier . Le
Sculpteur en boffe y appren
drá la hauteur qu'il doit donner
aux Statues , & l'Archi .
tecte par cette fcience peut
donner connoiffance de fes
deffeins en peu d'efpace.
GALANT. 139
1
Les Orfévres , les Brodeurs &
les Tapifliers , les Peintres en
argent , en foye , & enlaine,
les Menuifiers , & tous autres
qui le melkent de faire des
deffeins , & de peindre , ne le
peuvent pafler de cette fcience
& de l'Art de Perfpect ve
s'ils veulent qu'on cftime
leurs averages
.
• Fuſquicy ce fant les paroles de
çe Pere fanxux Perſpecteur, rap¬
poriées mos pour moi. Les Cu
rieux les Deffinateurs y fe
ront une meure reflexion , tane
pour leur fatisfaction que pour
beur utsluré. Je ne fais qu'alten,
1
Mij
140 MERCURE
dre le Privilege pour la Machi
ne entiere de la Perſpective co
auffi toft je meferay un plaifir d'en
donner la connoiffance au public.
On apprendra toujours ma de
meure dans Paris chez Mr Mau--
rice, Concierge du Terrain de
Noftre Dame. fe continuë d'enfeigner
à deffiner par connoiffance
de caufe , ce que les gens. de quis
litérecherchent aujourd buy avea
d'autant plus d'empreffement
qu'ilsfe laffent de travailler, en
ne faire que copier ,fans pouvoir
rendre raison de ce qu'ils font . Je
fais acquerir en peu de temps cetse
belle connoiffance , &rens mes
"
GALANT. 145
F
"
Eleves capables de compofer l'euxmemes
, de connoiftre ce qu'il
garde plus fin dans l' Art. de deffiner
Voicy un Ouvrage dontla
morale ne sçauroit déplaire à
ceux qui ne cherchent point à
s'aveugler fur la vanité des
chofes qui nous occupent le
plus. Jane puis vous rien dire
de l'Auteur , finon qu'il eft
de Touloufe.
142 MERCURE
LE PORTRAIT
L
DU MONDE .
'On a raifon de dire , &
l'on ne fçauroit trop le
repeier, que le monde eft une
Babylone , je veux dire , un
lieu de confufion , & le centre
du crime. La plupart des Juges
n'y oblervent rien moins
que les Loix dans leurs juge
mens . La paffion cft plûcoft
leur regle que leur bon droit .
Beaucoup de Marchands y
font fans bonne foy Le Pe .
cheur s'y fortifie dans le defGALANT.
143
ordre , le Jufte y perd ſon innocence
, l'homme fçavant y
eft plein de luy même , l'ignorant
s'y regarde comme habile
; le Sage s'y croit plus fage
qu'il ne l'eft , le fou Y croit
avoir luy ſeul la fageffe en
partage. L'ami trahition ami,
le Fils n'y refpecte pas fon
Pere ; le Pere par un jufte retour
, felon les maximes de ce
monde , n'aime pas fon Fils.
L'Epoux traite avec rigueur
for Epoufe , & le fepare d'elle
indignement. L'Epoule adore
l'étranger , hait lon Mary , &
luy fait mille infidelitez. Le
144 MERCURE
jeune le donne le titre de
prude ; le vieillards joue le
perfonnage d'une jeune pers
fonne , tandis qu'il devroits
garder avec grand foin cet
te gravité fi naturelle à la
venerable vieilleffe. Le riche
ne donne point de fecours au
pauvre , le pauvre envie la
fortune du riche ; le Grand ,
ruine le petit , le petic ne peut
fouffair l'élevation du Grand ,
qui doit prefque toujours fons
rang & fa grandeur à l'ap
preffion de la Veuve & de
l'Orphelin . Enfin l'ambition
regne dans le monde, l'impu-
7
režé
GALANT. 145
reté y domine: l'on y voit par
tout la calomnie , le Dieu de
la cruauté y eft adoré , la hai .
ne y eft fuivie , l'orgueil y a
fes Autels , & l'indifference , la
foibleffe , l'hipocrifie , la lâ
cheté , la défiance , & les autres
paffions déreglées y tien .
nent la place de la Charité, de
la Justice , de la confiance , de
la douceur , de l'humilité , &
de la veritable devotion , ver
cus , helas ! que l'on y voit
auffi rares que l'eft cet oifeau
de l'eftre duquel on doute.
Vous de voyez ce monde où
la corruption eft fi generale.
·Decembre 1698 . N
146 MERCURE
C'est cependant ce même
monde qui a tant de Sectateurs
, qu'il éblouit fans les fatisfaire.
Helas ! que ne nous
promet til pas ? Que nous
donne-t-il ? & que nous peutil
donner? Il nous fait efperer
de grands honneurs , des
biens immenfes , une élevation
au deffus du commun
des plaifirs fans fin. S'il nous
manque de parole , fommesnous
les premiers qu'il a crom
pcz ? Non, fans doute , & je
ferois infini , fi je voulois vous,
tracer icy tous ceux, qui aprés
l'avoir reconnu tel qu'il eft ,
GALANT. 147
•
ont avoüé en le quittant que
c'eftoit un menteur & un
fourbe , dont la figure paffe ,
S'il nous donne ce qu'il nous
fait longtemps efperer , qu'y
a t - il de plus inconftant ? Vous
procure til des biens aujour
d'huy, c'est pour vous en faire
mieux fentir demain la perte ,
Vous fait il goûter des plaifirs
, c'est pour vous rendre
plus fenfible aux chagrins qui
leur fuccederont bien - toft ,
Vous éleve - t - il à quelque
rang diſtingué , au Trône
même , fi vous voulez , c'eſt
pour vous faire tomber de
Nij
148 MERCURE
plus haut , & vous abaiſſer auc
rant & plus qu'il vous avoit
élevé. Si cet ordre fe trouve
changé , c'est en la perfonne
du feul Monarque fous l'Empire
duquel nous avons l'hon .
neur de vivre , dont le bonheur
depuis une longue fuite
d'années est toujours égal , &
dont les grands fuccés , foit
en Guerre , foit en Paix , nous
promettent un avenir auffi favorable
que le paffé . Mais je
me trompe , ce grand Prince
cft l'ouvrage du Ciel , qui nous
le fit efperer & attendre tant
d'années , pour nous le faire
GALANT. 149
naitre accompli & parfait,
C'eft du Tour . puiffant qu'il
tient fon Sceptre , & non pas
de ce monde , dont il eft par
tant de titres le fouverain
Mailtre. Heureux donc , &
mille fois heureux celuy qui
connoiffant les abus du monde,
fuit le tumulte que l'on y
voit . Heureux , & mille fois
heureux celuy qui connoiffant
les perils inévitables de
cette Mer celebre en naufra,
ges , fe met à l'abry des vents
impetueux qui l'agitent.Heureux
enfin & mille fois heu .
reux celuy qui fe fepare & de
3K
Niij
150 MERCURE
corps & d'esprit de cet Enchanteur
, pour entrer dans la
tranquillité
de la fainte folitude.
C'est là où l'on peut
contempler
à loifir les hauts
faits de Louis le Grand , &
rendre des actions de graces
au Dieu des Armées , qui eft
le principe de tant d'heroiques
actions . C'eſt là cu
moins feul que dans le monde
, on peut goûter à longs
traits la fuavité des plaifirs
innocens
. C'est là enfin qu'on
trouve ce qu'on ne trouva
jamais ailleurs , je veux dire
la fanctification
de noftre
GALANT. ISI
ame, qui doit eftre l'unique
objet de nos fouhaits & de
nos empreſſemens ,
Je vous envoye une Rela
tion qui fut écrite auffi- toft
aprés le Combat donné entre
l'Armée Navale des Venitiens
& celle des Turcs , & avant
qu'on fceuft la grande perte
que ces derniers y ont faite.
Je vous en marqueray les circonftances
, que vous trou
verez enfuite de cette Relation
.
L'impatience qu'avoit le Chevalier
Delfino , Commandant Ge
N iiij
152 MERCURE
neral des Vaiffeaux de la Repu
blique deVenife , d'en venir aux
mains avec les Turcs , l'ayant
pouẞé à les fuivre à la piste , &
à tournoyer les mersfuperieures de
l' Archipel, quelque foin que le Ca.
pitan Mezzomorto ait toujours
pris d'éviter fa rencontre , & de
fe retirer fous les Fortereffes , ile
n'a pu empêcher que le 20. de Sept.
1698 , les Armées nefefoient trou
vées à la vûë l'une de l'autre dans
le Canal de Metelin , fçavoir la
Flote Turque ayant fa pointe du
cofte du Midy , vers le Cap de
Sigri , & celle de la Republique das
cofté de l'Orient vers Caloni , ak
GALANT
153
lant terre à terre pour gagner le
deffus du vent Les deux Flotes
s'eftant ainfi approchées
, deux de
nos Matelots , l'Amazone
& le
Tigre , fous la conduite des No.
bles Meffieurs Louis Flangini e
Nicolas Fofcolo fe font avancez,
le Vaiffeau
commandant , monrépar
leChevalier Delfino , ayant
heureusement
continué fa route ,
fuivi du Vaiffeau Saint Laurent
de quelques
autres , auffi- toft
qu'ils ont eftéproche des Ennemis
avec l'avantage du vent , le com.
bat a commmencé
dans le plus bel
ordre la meilleure
contenance
ع و م
du monde. Le Vaiffeau l'Ama..
154 MERCURE
·
be
Zone ayant d'abord gagné le vent
Jur la premiere Sultane , l'obligea
à plier . Le Vaiffeau le Tigre joi
gnit la feconde , & après l'avoir
longtemps ferrée & battuë , il la
contraignit de s'éloigner ,
Vaiffeau commandant attaqua la
troifiéme avectant de vigueur, que
non feulement il la força de plier,
mais la mit entierement hors de
défenfe . Une autre Sultane qui
vit fa compagne en danger , fe détacha
avec precipitation
pour at.
taquer la prouë de la Commandante
, laquelle fe preparoit déja
à la combattre
, lorsque tous ces
commencemens d'un bon fuccés
GALANT
135
furent trouble par un accident
facheux & fort extraordinaire ,
dont on attribue lafaute à un Capitaine
de Marine quigouvernoit
le Vaisseau , & qui pour fa mauvarfe
manoeuvre fut auffitoft dégradé,
& refervé à de plus grands
chaftimens Ce Capitaine malhabile
, qui marchoit de poupe pres
le Vaiffeau du General , l'envelo
pa par mégarde, &foula tellement
la poupe du coftě où il avoit le
deffus du vent , que la prouë ve
nant à baiffer hors de mesure ,
l'ufage libre des voiles lay eftant
ofté, il fut pouẞéfans defenfe fous
le vent de quatre Sultanes. Celles
156 MERCURE
4
de
cy s'appercevant qu'il ne pouvoir
plus fe mouvoir , tirerent fur luy
comme au blanc , avec beaucoup
de furie, voulurent même ve .
nir à l'abordage ; ce qui obligea le
Chevalier Delfino de fe prefenter
d'un coté pour fe defendre ,
travailler de l'autre pour le déga.
ger du Vaiffeau le S. Laurent ,
qui avoit accroché le fien , & le
tenoit dans un cruel embarras l
foutint le choc des Ennemis avec
toute la fermeté poffible , &fit un
fi grand feu de canon de mauf
queterie fur fon Bord , qu'il les
écarta tons. Le bonheur voulut
mefme qu'ilfe delivra du Vaiffeau
GALANT
IS7
le Saint Laurent , mais il ne pus
regigner le vent , que
le mauvais
eftat de fes voiles luy avoit fair
perdre , e fe trouva au milieu de
la Flore Ennemie; & ce qui luy
donnoit le plus à penser , c'estoit
qu'ayant voulu reviver de bord ,
tout moyen luy en fut ofté par le
defordre extrême que les coups des
quatre Sultanes qui l'avoient abordé,
avoient mis dans les voiles
de fon Vaiffeau; de forte qu'ilfut
obligé de refter immobile jur la
place , fans recevoir aucunfecours
de fes Camarades .
On peut bien
juger qu'en cet eftat ilfut affailly.
par les plus vigoureufes Sultanes,
18 MERCURE
qui tiroientfans ceffe fur luy , &
qui tâcherent par trois ou quatre
differentes fois de venir à fon Bord,
mais y trouvant une reſiſtance , à
laquelle elles ne s'attendoient pas,
elles fe laifoient couler de poupe
de proie , & revenoient à la
charge , tantoft une à une , &
quelquefois toutes enfemble , faifant
tous leurs efforts pour le foumettre
, & ne luy laiffant pas le
tempsde refpirer . Oncomptajufqu'à
quatorze Sultanes qui tenterent
Labordage , & furent toujours repouffées
avecperte , par le deluge de
feu continuel quipleuvoit fur elles
du Vaiffeau General , dont elles
GALANT: 159
eftaient fi proches , que l'embou
chure des canons eftoit , pour ainsi
dire , appuyée fur leur Bord . Au
refte , ce Vaiffeau eftoit inondé de
fang, par la quantité de braves
gens qu'on y tuoit . Le General vit
tomber à fes pieds le noble Seigneur
Annibal Conti , le Colonel
Leonard Gebil , le Capitaine du
Vaiffeau Albertini , un autre
Officier nommé François Angarelli
, les Capitaines Maxinori
Suarés , & quelques autres perfonnes
de marque , qui fe figna-
Lerent tous dans cette action ,
facrifierent pour lagloire de la Pa-
Erie. On y compta environ quatre
160 MERCURE
cens , tant morts que bleffez dan .
gereuſement . Le Chevalier Del .
finoy recent plufieurs coups d'éclats
de bois , mais il en fut quitte pour
quelques contufions . Aprés une
longue attente , le Capitaine ordi .
naire Buon vicini vint au fecours
du Vaißeau du Commandant , &
bien qu'ilfuft plus éloigné que les
autres , n'eftant qu'à l'arriere gar.
de ,il fe prefenta neanmoins le premier,
&fort àpropos ; car outre que
quatre autres Sultanes venoient
à toutes voiles dans le diffein d'inveftir
la Commandante, ceſecours
donna le loifir d'en racommoder les
cordages rompus les voiles déGALANT:
161
chirées d'étayer le maft
gues percées de coups
lesver
preftes à
tomber , & de faire enfin quelque
autre manoeuvre neceffaire pour
pouvoir ſe remettre en mouve
ment Le Vaiffeau le Jupiter , que
commandoit Mr le Marquis de
Meli , réduifit une Suliane à
l'extremité, & l'auroit foumife
fans d'autres Sultanes quifurvin .
rent & la dégagerent Plufieurs
Efclaves Chreftiens qui estoient
deffus , eurent le temps de fauter
dans le Vaißeau Chreftien , &
recouvrerent par là leur liberté.
D'autres encore eurent le même
bonheur , à l'occafion des approches
Decemb . 1698. O
162 MERCURE
que les Sultanesfaifoient du Vaif
Jeau du Commandant La plupart
de nos Vaißeaux ont fort bienfait
leur devoir à combattre les Sul
tanes , chacun dans fan pofte , &
entre les Officiers qui ont donné
des marques de valeur extraordi
naire , on diftingua les Nobles
Meffieurs Diedo & Riva , dont
le premier fur bleßè d'un coup de
moufquet , au fort de la mêlée, &
l'autre d'un éclat de bois à la jam.
be , mais legerement. Cefanglant
Combat a duré depuis trois heures
jufqu'à la nuit , qui fepara les
deux Armées. Celle des Ennemis
apris avecempreffement la route
GALANT. 163
de l'Isle de Chio , pour ſe reſtablir
des dommages qu'elle a receus ; e
celle de la Republique s'est trouvée
à la pointe du jour maistreffe de la
'mer , dans le mefme lieu où le
Combat s'eftoit donnè . On a vù
plufieurs des Vaiffeaux des Ennemes
fracaßez , d'autres demátez ,
beaucoup avec leurs voiles en
pieces , incapables de tenir la mer;
de forte qu'on peut conjecturer par
le nombre des Morts
Bliffez a efté grand de leur part .
Al'égard de la Flote de la Republique
, il n'y a eu de Vaiſſeau
confiderablement endommagé, que
celuy du Commandant General ,
là
que
des
O ij
164 MERCURE
qui a foutenu tout le choc , & qui
Je trouve crible dans tous les
coins ,fes voiles & fon mast fort
maltraitez, enforte pourtant qu'il
fut poffible d'y metire ordrefur le
champ. La perte en cette occafion
eft de neufcens vingt & un , tant
Morts que Bleffez mais par la
Relation d'nn Grec , dépêché à
Chio pour avoir des no v velles de
celle des Turcs , on a feeu que le
Vaiffeau dit la Vieille Capitane,
eft entieremeni brifé , ayant perdu
fes éperons eftant refté avecle
maft feul du Trinquet , le autres
ayant eftéemportez du canon . Le
Capitaine la plusgrande partie
T
1
GALANT . 165
des Soldats de fa garnison , ont
peri en cette occafion . Les Turcs
affurent qu'ils ne fe fouviennent
pus d'avoir vu une fi rude Ba .
taille , le Capitaine Bacha la
comptoir per due. Ce même Grec
avoit oùy dire que trois Vaißeaux
eftoient coulez à fond , & que la
refte eftoit fort délabré . Il difois
auffi qu'il avoit rencontré diver .
fes Felonques chargées d'une infinité
de corps morts qu'elles condui
foient à Chio ; que le nombre des
Vaißeaux qui s'eftoient retirez ,
tani grands que petits , eftoit en
tout de vingt - quatre , y compris la
vieille Capitane , & que le refle
166 MERCURE
eftoit allé, ou à Foches , ou à Smirne
, n'ayant pú fuivre le Capi
taine Bacha , lequel en eftoit inquiet
, & craignoit qu'il n'y en ait
encore d'autres perdus ; fur quoy
on nepeut rien dire de poſitif, jaf
qu'à ce qu'on en ait receu des avis
certains . La Flote de la Republi
que eft venue moüiller entre l'Iſle
de Scio de Phara , à la venë du
Capitan MeZomorto , & dans
l'intention de le défier une feconde
fois au combat , mais on ne croit
pas qu'il foit en eftat d'en vouloir
tater. Cependant la Flote demeùre
postée dans le même endroit , & 'y
fera tant que les ventsferontfavo.
rables .
GALANT. 167
•
Aprés une action ſi glo .
ricule en general pour les Venitiens
, & en particulier pour
le Chevalier Delfino qui commandoit
leur Armée Navale ,
on demeura quelque temps
fans fçavoir au vray la perte
que les Turcs avoient faite ,
mais enfin on apprit que le
lendemain du Combat il étoit
arrivé à Fochies trois de leurs
Vaiffeaux , qui estoient fort
délâbrez, & que prefque touc
leur Equipage avoit efté tué
ou bleffé , que deux autres de
leurs plus gros Vaiſſeaux avoient
efté démâtez, &étoient
168 MERCURE
venus fe refugier ſous le Cha
fteau de Vola , prés de Smirne,
& qu'il ne leur eftoit reſté que
quarre.vingt hommes de leur
Equipage ; les deux Capitai,
nes , entre leſquels eftoit un
Neveu duCapitan BachaMez
zomorto , eltant du nombre
des morts. On apprit dans le
même temps qu'une Caïque
Turque eftoit arrivée à Smirne
afin d'embarquer des Chirur
giens pour panter leurs Blef
1ez, & que le Maistre de ce
Baftiment avoit déclaré que
les Venitiens avoient pris
quelques Galiores Turques
pendant
GALANT. 169
pendant la mellée , dont ils
avoient enlevé le monde ; &
qu'ils avoient enfuite laiffé
aller ces Baftimens , pour n'en
eftre point embaraſſez ; que
le Bacha eftoit à la Rade de
Spalmadori prés de Chio , où
il faifoit Bradouber les Vaiffeaux
qui s'eftoient retirez a .
vec luy aprés le Combat . Une
Tartane Françoife arrivée à
Livourne , & qui avoit touche,
à Chio , apporta des Lettres
de Smirne qui confirmoient
toutes ces nouvelles , & qui
ajoûtoient que les Turcs avoient
employé deux jours &
Decembre 1698.
%
P
170 MERCURE
deux nuits à débarquer leurs
morts des Vaiffeaux qui s'es
ftoient retirez à Spalmadori ,
à Chio & à Fochies . On fceut .
quelque temps aprés par un
autre Baftiment , que trois
Vaiffeaux des Corfaires de
Barbarie avoient efté telle.
ment percez de coups de Ca
non , qu'ils faifoient eau de
cous collez , & que les To
ayant fait un ceftat de leur
perte , la faifoient monter à
quatre mille morts , & avoient
compté deux mille bleffez.
Voicy celle qu'on dit que
les Venitiens ont faite.
GALANT 171
Sur le Vaiffeau Rizzo , com .
mandé par le Chevalier : Delfino
, 420 morts , & 652. blef
fez .
Sur le Vaiffeau l'Aurore , de
MrPietro Duodo , 118. morts ,
& 183. bleflez.
Sur le Vaiffeau l'Aigle , de
M' Fabio Buonvicini , to.morts
& 9. bleffez.
Sur le Vaiffeau l'Amazone,
de M Lodovico Frangini ,
17. morts & 18. bleffez.
ar Sur l'Arc- en Ciel , de M²
Zochi Paſqualigo , 20. morts
& 60. bleſſez.
Sur le Vaiffeau la Croix , de
Pij
172 MERCURE
M' Gio Piozamano , 17. morts
& 18. bleffez.
Sur le Vaiffeau le Jupiter;
du Marquis Mely , 10. morts
& 48. bleffez.
Sur le Vaiffeau le Soleil , de
M' Contarini Loredano , 8.
morts & 30. bleſſez
Sur le Vaiffeau le S. Laurent
Juftiniani , de Mr Antonio
Celfi , 14. morts & 30. bleffez .
Sur le Vaifleau la Foy , de
Mr Andrea Cornaro, 3. morts
&18.
bleffez
.
of sils
Sur le Vaiffeau le Phenix ,
de M' Francifco Diedo 20.
bleffez .
morts & 14
GALANT: 173
212 Sur le Vaiffeau la Victoire,
5. morts.
Il y a eu outre ces morts
118. Matelots tuez & 54: bleffez.
6. Capitaines tuez & 13 .
bleflez.
On voit par la perte que
tous ces Vaiffeaux
ont faite ,
qu'ils
ont tous cu part à la
gloire
d'une action
fi vigoureuſe.
Quoy que le Vaiffeau de
Male Chevalier Delfino euft
efté le plus maltraite par l'as
vanture dont on a parlé ; &
que par confequent ce General
duft eftre plus rebuté , &
Piij
174 MERCURE
moins en eftat que les autres
d'effuyer les perils d'une nou .
velle action , ce Commandant
ne laiffa pas de remettre à la
voile pour chercher les Ennemis
, & leur livrer un fecond
Combat , mais il ne falut pas
moins qu'une tempefte , & la
foudre qui tomba fur fon
Vaiffeau , & qui tua le Chef
des Matelots , pour arrefter
l'impatience que ce General
auoit de combattre de nouveau
les Ennemis , avant que
d'avoir repris haleine.
Le Doge & le Senat ont efté
fifatisfaits de fa valeur & de
GALANT. 175
fa conduite , qu'ils l'ont fait
connofre à toute l'Europe
par l'Ecrit fuivant , qui en
rendra auffi témoignage à la
pofterité. & qui fervira dans
les fiecles futurs d'atteftation
l'illuftre Famille de Delfino,
des grandes chofes que le
Chevalier de ce nom vient
de faire..
698. 20. Novembre , dans
le Senat..
Sup
Esmarques de valeur de
conduire , que noftre Bienaimé
le Chevalier Delphino 4.
Piiij
176 MERCURE
fait éclater tout recemment le 201
du mois de Septembre dans le dernier
combat qui s'eft donné pro
che lIfle de Mettelin , par les
Vaiffeaux de la Republique , qu'il
commandoit contre l'Armée Na
vale des Turcs , relevent infiniment
le merite & leprix des illufmemorables
actions de fes
Ancestres. Aprés avoir pendant
le cours de cette guerre , montré
en plufieurs occafions un courage
Superieur aux fatigues qu'il a ef
fuyées , aux pertes de biens qu'il a
faites , & aux rifques qu'il acon.
rus de fa vie , il aenfin paſsé tous
te attente , & fait des chofes antres
GALANT 177
delà de ce qui eft poffible , par fon
habileté à prévenir les Ennemis , à
s'emparer fur eux des poftes les
plus avantageux , à s'y maintenir
pendant tres - longtemps , es àforcerenfin
le Capitaine Bacha à rece
voir bataille, Comme il eftoit attaché
à la poursuivre , & fur le
point de mettre en déroute les Ennemis
il s'eft exsuvé malheureuſement
avec fon Vaiffeau , fous le
vent de quatre Sultanes vigourenfes
, qui ontfait les derniers efforts.
pour luy ravir l'efperance de la vichoire
& ont mis fa vie dans le plus
grand des dangers , mais cet accident
caufe par l'embarras d'un au178
MERCURE
ure Vaiffeau , ne luy ayant pas
ofté le courage , prenant même fujes
par là de s'animer davantage ,
encourageant les autres par fes
-actions & par fon exemple , à fe
-furpaffer dans cette conjoncture fi
-difficile , il a en affez de forces ,
nonobftant la multitude de braves
gens tuez àfes coftez , & furfon
Bord , pour pouvoir repouffer les
Sattaques des Ennemis , fe garantir
-de leurs coups avec l'aide de Dien ,
contraindre le Bacha à luy
laiffer le Champ de Bataille. Iln'y
arien à defirer à cette action ,puif.
qu'il afait paſſer & repaßer en
-ares bon ordre toute la Flore en
GALANT. 179
femble , à la vue des Ennemis
confus & fugitifs , & qu'il a remportépour
les armes de la Republi
que tout l'honneur & toute la réputation
poffible En témoignage
de la fatisfaction & de l'affe-
Etion paternelle , avec laquelle on
regarde ceux qui facrifient tout
an fervice & à la gloire du bien
public , certe prefente Ducalefervira
de monument perpetuel pour
fa digne perfonne, & pour éter
nifer l'éclat de fon Illuſtre Mai-
Jon & de fes defcendans , auffi .
bien que d'un preffant morif
aux autres Concitoyens de fui.
ure un exemple fi glorieux &
V
180 MERCURE
fi utile à la Patrie amba zolla
100
Je vous envoye une ſeconde
Lettre écrite de Jerufalem à
Paris , le 18. d'Aouſt dernier
par un Religieux Cordelier ,
au fujet du rétabliffement du
Dóme du Saint Sepulchre. La
premiere Lettre neceffaire à
une plus parfaite intelligence
de celle cy , eft dans celle que
je vous ay écrite le mois d'Octobre
dernier .
S
I les nouvelles de la Terre
Sainte , Monfieur , vous
font un extrême plaifir,quand
GALANT. 181
elles répondent à votre zele
pour les Saints lieux , celles cy
vous infpireront des fentimens
bien contraires , par les
perfecutions que les Grecs
fchifmatiques nous y ont fuf.
citées depuis la premiere Lettre
que je me fuis donné l'hon."
neur de vous écrire .
Je vous ay fait dans ma premiere
Lettre , une petite del
cription du Dôme du Saine
Sepulcre de Notre Seigneur,
avec une ample Relation de
Pheureux fuccés que le Pere
Perrin, noftre Vicaire & Com.
miffaiie Apoftolique de la
182 MERCURE
Terre- Sainte , a eu àla Cont
Oromane , où il eftoit allé
folliciter pour nous , fous la
protection de noftre invinci
ble Monarque , la permiſſion
de rétablir , à l'exclufion des
Grecs , ce Dome qui tombe
en ruine. Vous avez vû dans
cette Lettre les frais immenſes
qu'il faut faire pour le rétabliffement
de ce faint Edi.
fice , le zele de M' Caſtagnere
de Chasteauneuf , Ambaffadeur
du Roy à la Porte , dans
cette affaire , les contradic
tions & les obftacles prefque
invincibles que les Chreftiens
GALANT 183
Schifmatiques , & particulie
rement les Grecs , y ont ap-.
portez , & enfin l'heureux retour
du P. Perrin de Conftan .
tinople à Jeruſalem , avec toures
les précautions poſſibles.
contre toute forte d'avanies;
mais une trifte experience;
vient de nous faire connoi.r
ftre qu'il n'y en a point
contre l'envie inexplicable
des Schifmatiques , & contre
l'avarice des Arabes &
des Villageois Turcs , qui
font du coſté d'Hebron & de
Gaza.
t
Ces Infidelles , qui fe font
>
184 MERCURE
une loy de croire tout ce qui
peut autorifer leurs volèries,
ont aueuglementpris pour une
verité certaine un faux bruit
quelesfchifmatiques viennent
de répandre contre nous , au
fujet de deux Vaiffeaux Mal
tois , qui ont pris à la veuë de
Jafa , autrefois Joppé, à treize
licues d'icy , deux Baftimens
Turcs chargez de Ris. Ce
bruit répandu parmy le peu
ple , eft que nous fommes
d'intelligence avec ces Maltois
, & qu'il nous revient la
moitié de toutes leurs prifes,
pour nous aider à réparer le
GALANT. 185
Dome du Saint Sepulcre , qui
eft le principal fujet de la
jaloufie des Grecs contre
nous.
SuLes Arabes foulevez par
cette fourberie , font venus
aut nombre de trois cens
cheval , accompagnez de plufieurs
Grecs, attaquer quaran
te hommes , qui nous ame
noient de la Ville de Rama
dans celle cy, vingt chariots.
chargez de poutres , & trainez
par cent boeufs . Ils ont
pris les cent boeufs , ont brifé
les chariots , tué cinq hommes
fur la place , en ont bleſſe
Decembre 1698.
T
186 MERCURE
vingt deux autres , mis le refte
en faite , & ont dépouillé aud
Menud
un de nos Religieux qui conduifoit
le convoy , aprés luy
avoir donné trois coups de
lance au front , dont il eft
mort.
Leur aveugle prévention ,
plus forte en eux que la verité
la plus connue , les a pouſſez
plus loin ; car aprés une filâche
& fi cruelle expedition ,
ils font allez affieger noftre
Convent de Saint Jean de la
Vifitation dans les montagnes
de Judée, & enfuite celuy que
nous avons à Bethleem , qui
GALANT. 187
n'eft qu'à deux lieues de certe
Ville. Pendant quinze jours
qu'a duré le Siege de Bethlée
, nous eftions icy dans
des frayeurs & des prieres continuelles
pour nos pauvres
Freres que nous croyions
eftre à la veille d'une mort
inévitable.
Dans cette extrémité, dont
le feul fouvenir nous fait en.
coretrembler, le Seigneur a
eu pitié des affligez. Les In & -
delles contens des voleries
2 qu'ils nous ont faites , fe font
retirez ; & le pays qui s'eftoit
foulevé fans railon , s'eft ap-
Qij
188 MERCURE
M
paifé de luy- même ; mais les
Schifmatiques , dont la mali
ce n'estoit pas encore fatis
faite , le font avifez d'une
nouvelle fourberie pour auto.
rifer la premiere , & nous per
dre fans refource dans l'efprit
des ennemis de noftre fainte
Religion . Ce fut de perſuader
rances Infidelles , que pour
preuve de noftre intelligence
avec les Maltois , ceux- cy, qui
avoient difparu aprés leur prife
, ne s'eftoient retirez qu'aprés
avoir efté avertis de noftre
part qu'à leur occafion
nous eſtions à la veille de voir
the
GALANT. 189
les Lieux faints profanez , &
tous les Religieux de la Terre
Sainte du Rit Latin , marty.
rifez. Cette feconde fuppo .
firion fortifiant les premiers
préjugez , des Schifmatiques
triomphoient dans l'elprit des
peuples de la Campagne ; mais
la divine Providence a permis
qu'au plus fort de leur joye
dans les lieux circonvoisins ,
ils ayent efté confondus dans
cette fainte Cité , où leur maligne
envie vient d'eftre reconnue
pour le premier reffort
du mouvement des Ara.
bes. Voicy comment.
190 MERCURE
AR
Quatre hommes gagnez &
payez pour mettre le feu à
• cent cinquante poutres que
- nous avons déjà icy pour la fa
brique du Dôme du Saint Sepulcre
, nous ayant fait foupçonner
leur mauvais de flein ,
par un heureux preffentiment
contre eux , dont nous ignorions
d'abord la caufe , nous
les avons fait obſerver de fi
prés , que noftre foupçon a
bien-toft paru un avertiffement
certain . Ils ont efté furpris
dans leur malheureuſe
entrepriſe & mis à la queſtion ,
où ils ont avoué leur crime ,
I
,
GALANT. 191
& accufé les Grecs Schifmatiques
d'en eftre les inftiga
teurs . Le Cadi en a fait pendre
un à la porte de Bethleem ,
empaler les trois autres à la
-Porte de Damas , & en a envoyé
à la Cour Ottomane un
Proces verbal qui nous eft
aufli avantageux qu'il eft honreux
pour les Grecs.
Cet exemple a produit un
fi bon effet dans certe Ville
où le Cadi eft à preſent le maî-
-tre , par l'abſence du Bacha
qui eft allé à la Meque , que
les Habitans même de la
Campagne , dont les Arabes
192 MERCURE
font les maiftres abfolus par
leurs brigandages & leurs
courfes perpetuelles , reviennentpeu
à peu de leur prévention
contre nous. Mais les
Grecs plus endurcis en ce
point que les Infidelles mêmes
, loin de revenir de leur
cruelle envie , viennent encore
depuis dix jours de tenter
contre un feul de nos Confre
res , ce qu'ils avoient inutilement
entrepris contre tous enfemble.
Leur application continuelle
à étudier toutes nos démar
ches ,leur ayant fait découvrir
que
GALANT. 193
que le Pere Perrin faifoit une
retraite au Saint Sepulcre pour
fe difpofer à un nouveau voyage
pour les interefts de la
Terre Sainte , & craignant
autant qu'il ne retournaſt à
Conftantinople pour fe plain.
dre de leur procedé , qu'ils
avoient envie de fe vanger du
premier voyage qu'il y avoir
fait fi heureufement contreeux,
ils avertirent du temps de
fon départ les Arabes , & c'eftoit
affez , de les avertir pour
les porter à des excés , qui ,
tout barbares qu'ils font , ne
leur font pas ordinaires . Cer
Decembre 1698. R
194 MERCURE
excellent Religieux , donten
ne fçauroit affez louer le zele
pour les Lieux Saints , qui luy
ont fait entreprendre tant de
voyages perilleux , aufquels le
Seigneur a toujours donné fa
benediction , partit d'icy le 6.
de ce mois , àla faveur d'one
Caravane de plus de quatrevinge
perfonnes , qui alloient
le même chemin que luy.
Le lendemain de fon dé.
part ,les Arabes avertis forpri
rent la Caravane , dans laquelle
ils le chercherent d'abord
avec beaucoup d'emprellement
; mais ne l'y ayant
GALANT 195
pas trouvé , parce que par un
bonheur fingulier pour luy ,
il ne la fuivoit alors que de
loin avec le Gouverneur de
Rama , ces malheureux dé
chargerent leur colere fur les
Meflagers qui portoient les
hardes, & les battirent filongtemps
, que noftre Confrere
eut le loifir d'eftre averti de
ce qui fe paffoit à ſon occafioni
, & de fe fauver avec le
Gouverneur , qui prit aufli la
fuite , quoy qu'accompagné
de viag cinq hommes armez ,
quile reconduifoient de cette
Ville en celle de fon Gouver
Rij
196 MERCURE
nement. Tout fut pillé , &
ceux qui ne pûrent fe fauver,
furent dépouillez nuds , les
Meflagers cruellement battus,
mais perfonne de tué.
Vous ferez fans doute furpris
, Monfieur , que les Arabes
ayent
fi peu de crainte ,
& moins encore de refpect
pour les Officiers du Grand
Seigneur , dans nos campagnes
, mais c'est que ceux cy
n'ont pas affez de force pour
les tenir dans le devoir , fur
tout pendant l'absence du
Bacha de cette fainte Cité ,
qui est allé conduire à la мcGALANT:
197
5
que une Caravane de Turcs ,
accompagné d'un nombre de
Soldats , qui nous ont bien
manqué dans le befoin . Le
Bacha qu'on attend au prel
mier jour , nous rendra notre
premiere tranquillité à la
Campagne. Nous en joüiffons
même déjà dans cette Ville ,
par la confufion où le trou
vent les Grecs d'eftre à prefent
connus pour les auteurs
de tous nos malheurs . Ce ne
fera qu'à fon retour que nous
fetons venir icy les aumônes
qui nous font arrivées de
France dans nos Ports . Son
R jij
198 MERCURE
fecours nous coûtera cher ,
mais il nous mettra en affu .
rance.
9
Je vous ay parlé , Monfieur ,
dans ma premiere Lettre de
ces aumônes , mais fi je devois
m'étendre davantage fur la
pieté des Fidelles qui les one
données , & vous affurer par la
part que vous y prenez vousmême
, que jour & nuit par
nos prieres nous demandons
au Seigneur qu'il les comble
de benedictions , celuy par les
foins duquel elles ont efte recueillies,
meritoit auffi plus de
reconnoiffance & de diftinc .
GALANT. 199
G
tion de nôtre par.t Vous fça
vez que c'eſt le R. P. Jerôme
Renoult , Recolet , Définiteur
general de tout l'Ordre de S.
François , & Commiffaire ge:
neral de la Terre Sainte en
France , fi connu par fon zele
pour les Lieux faints , parunc
prudence confommée , & par
tant d'autres qualitez qui luy
attirent l'eftime & la confiance
de tous ceux qui le connoiffent.
Nous efperons que
la Providence de Dieu quiclt
le feul fond de nos revenus
pour ce Pays , nous fournira
tous les moyens d'achever le
R iiij
200 MERCURE
grand ouvrage du Saint Sepul
cre , qui par cette derniere
perſecution avoit eſté interrompu
, mais que nous recom
mençons déja avec la même
diligence & la même liberté
qu'auparavant . Rien ne peut
confoler les Grecs de noftre
zele pour ce faint Edifice ,
mais ce qui diminuë un peu
leur frayeur pour tout ce qui
vient d'arriver , eft qu'on les
affure que
le Pera Perrin , au
lieu de retourner à Conſtantinople
contr'eux , s'eſt embar…
qué pour Rome , où d'autres
interefts de la Terre - Sainte
GALANT. 201
le demandent . Il vous écrira,
luy même les autres particu
laritez de fon voyage , fi vous
en eftes curieux . Pour moy , il
ne me reste qu'à me recommander
à vos prieres , & qu'à
vous affurer de la continuation
des miennes dans ces
Saints lienx Je fuis , Monficur
, &c.
On a fait ce mois cy une
uouvelle promotion d'Officiers
de Galeres. Voicy les
noms de ceux qu'a nommez
Sa Majefté.
201 MERCURE
Chef d'Efcadre. SUM
Mle Commandeur Deſpennes
.
Capitaine.
Mi le Chevalier de la Roche-
Vernaffal.
Capitaine Lieutenant de laReales
M'Ferrant.
Capitaines Lieutenans des
Galeres.
M' de Lubieres .
Mr le Chevalier de Rouffet .
Lieutenant de la Reale
Mile Chevalier de Mirabeau,
Lieutenans de Galeres, I
Mile Chevalier de S.Mayme
M'du Laurent.
GALANT. 203
M' le Chev . de Villevieille.
Sous Lieutenans de Galeres .
Meffieurs de Champagne
.
De la Tour de Ricz.
Le Chevalier du Canet.
De
Luguet
Le Chevalier de Chantraine.
Le Chevalier d'Oppede .
Enfeigne de la Reale.
M'le Chev. de Montendre,
Enfeignes de Galeres.
Meffieurs le Chev. de Majan.
Le Chevalier d'Albon.
De Villeneuve de Bargemont.
De Remondis .
Le Chevalier de Vintimille.
Le Chevalier le Nain .
204 MERCURE
Le Chevalier de Pilles .
Je vous envoye un Difcours
quia efté prononcé à l'ouverture
des Audiences du Prefidial
d'Abbeville , par Mª de la
Hetroye , Avocat du Roy en
ce Siege .
MES
ESSIEURS ,
Si l'inclination naturelle de
ſervir la Patrie n'eft pas feu
lement un lien de douceur &
de focieté , mais un devoir ef
fenciel de la vie civile , vous
GALANT. 205
ne pouviez fouhaiter rien de
plus beau, ny qui fixe plus heureufement
votre choix ; que
les places que vous occupez
avec tant de dignité ; elles
vous offrent dequoy fatisfaire
toutes ces vûes qui fortent ,
pour ainsi dire , du fein de la
nature . C'eſt ſa voix qui vous
a appellez à ces Poftes importans
. c'est elle qui vous en a
ouvert le chemin , & qui vous
a appris vos premiers devoirs .
Mais quoy qu'un ſi puiſſant
motif foit le principe de no .
ftre engagement , nous ne
laiffons pas , Meffieurs , d'y
206 MERCURE
trouver des fujets d'inquiétu
de par la crainte où nous de
vons toûjours eftre , de répondre
trop foiblement à nos
obligations. La vigilance , la
fagélfe , & l'érudition doivent
briller dans le cours de noftre
Miniftere. Cefont les vrais caracteres
de ceux à qui le de
poft de la Justice a efté confié.
Plus ils font élevez , plus
l'attention fur eux mêmes eft
neceflaire , un travail regle
par le defintereffement &
l'honneur , une affiduité qui
réponde aux inftances des
malheureux une patience
GALANT. 207
que rien ne rebute , une dou .
ceur qui offre ces heureux fou
lagemens où la Charité nous
engage , une penetration qui
démêle le vray du faux , une
fermeté également éloignée
de la complaifance & de l'enteftement
, un difcours où la
fauffe gloire de bien dire ne
faffe point entrer d'ornemens
inutiles, ny d'affectation s en
un mot une étude continuel
le des vertus civiles & morales
, foutenuë de la modeftie
& de la probité. Ce font
Meffieurs , vos obligations &
les noftres ; c'eft ce que les
208 MERCURE
Magiftrats doivent prendre
pour regle de toute leur conduite
, ne videatur aliud dignitas
promittere ; aliud Senatorem velle
implere , fuivant la remarque
de Caffiodore.
Nous ne regardons pas ,
Meffieurs , cette fonction
comme un ménagement délicat
des differens intereſts qui
tombent en controverfe , car
outre que nos pouvoirs font
limitez , la Justice eft établie
fur des maximes rigoureutes
qui n'admettent guere ces
fortes de temperamens . Sous
vent une Charité indifcrete ,
GALANT. 209
a fait donner atteinte à un
droit pofitif , qui ne devoic
dépendre ny de la pieté ny
du raifonnement . Si les motifs
d'équité & de compenfation ,
ont trouvé place dans les Tribunaux
, c'eſt un foi qui va
trop loin pour ceux qui entament
les affaires , dont l'office
eft ſeulement de rompre les
premieres melures de la paffion
& de l'intereft . L'administration
de la Justice eft un
objet affez grand pour fournir
à differens emplois . En
effet , Meffieurs , c'eſt affez
pour nous d'eftre appliquez à
Decembre 1698. S
210 MERCURE
les
reconnoistre la verité dans la
contrarieté des fentimens , &
à ne pas prendre pour certitu
de une preuve ſouvent legere ,
quoy que circonftanciée avec
efprit. La raifon la plus éclai
rée fe laiffe encore féduire par
apparences , & ne voit pas
toûjours ce qui peut établir
ou renverser une opinion . Les
operations des fens font bien
plus fûres , parce que les fens
ont des objets fixes , desima
ges qui ne changent point.
La vûë ne forme pas les cou
leurs ny la lumiere , les autres
fens ont le même avantage
,
GALANT. 211
mais l'entendement ne l'a pas
La verité qui eft fon ouvrage ,
s'y forme par mille vûës differentes
, où la raifon a peine
à découvrir ce qui eft effenciel
, n'ayant pas feulement à
combattre les fauffes impref
fions qu'on luy donne , mais
encore les propres inégalitez;
& comme les affaires ont des
faces differentes , pour peu
que les déguiſemens foient
traitez avec arr , les hommes
n'ont plus de maximes certaines
pour le déterminer.
Car , Meffieurs , dequoy ne
s'eft point avifé l'adreffe des
Sij
212 MERCURE
Farties , pour établir leurs prétentions?
On a donné les couleurs
de l'innocence a des pratiques
tiffuës de mauvaife foy ,
on a fçu employer les plus
beaux traits de l'Hiftoire , la
force de la Morale , l'autorité
de l'Ecriture , pour couvrir
des mifteres d'iniquité . La
Rhetorique s'eft comme épui .
fée par ces figures infinuantes
& ces peintures naturelles ,
où l'efprit trouve des convic .
tions , per tant de traits delicats
& artificieux , & par toutes
ces autres voyes dont on
a fait une ſcience réglée pour
GALANT. 213
fouteuir un mauvais party.
Encore ne s'en eft on pas
tenu aux avantages que donnent
l'Eloquence & la Declamation
. Souvent on a pris un
air de
doctrine pour tirer des
interpretations adroites de ce
que l'on trouvoit déjà decidé .
affez
que
cha-
Neftoit ce pas
que Procés cuft fon intrigue
,
fans éluder les principes
les
mieux établis , & vouloir, pour
ainfi dire , fuborner
l'efprit de
la Loy , quand on n'a pû fu .
borner celuy des Juges ? Dans
ce renversement
d'équité
&
de morale , quelle circonfpec
214 MERCURE
tion , quels efforts , quelle vi
gilance ne faut - il point oppool
fer à ces lurpriſes adroitement
ménagées & conduites avec
tant d'étude & de travail ?
N'elt ce pas ce qui a fait dire
au Philofophe , que la Justice
demande plus d'application
que les autres vertus , parce
qu'elle eft moins naturelle aux
hommes ? Et comments fe
roient ils fidelles à la Juſtice ,
quand ils ne connoiffent pas
la verité qui en fait toute l'ef
fence ! Son merite a beau nous
eftre vanré par les éloges de
tous les fiecles , l'on nous a
GALANT.
215
laiffé de grands (entimens d'el
leg mais peu de lumières pour
la difcerner . Qu'ya til de plus
élevé qu'une vertu qui ne doit
rien attendre de la penetration
des hommes , ny rien
craindre de leurs faux Jugemens
? qui porte avec elle fa
conviction , qui fait tomber
le maſque à l'impoſture , une
vertu modefte fans eftre
concertée , qui fe paffe des ri-.
cheffes de l'efprit , qui n'a be
foin que du temps & d'ellemême
pour fe débaraffer du
menfonge & de l'erreur ? Certes
voilà une haute idée , la
216 MERCURE
Philofophie morale ne pou
voit aller plus loin . Les vertus
prifes en general , fuivant le
plus délicat des Peres de l'Eglife
, confiftent dans une égalité
de vie toûjours conforme
à la raison , mais l'on peut dire
que la verité feule les met en
credit , parce qu'il y a une
fauffe prudence , une fauffe
valeur , une fauffe grandeur
d'ame , & que les vertus contrefaites
effaceroient fouvent
les veritables , fi le miſtere
n'en eftoit développé.
Cependant , eft- il une vertu
plus mal affurée parmy les
hommes
GALANT 217
hommes que la verite ? Où eft
Lévidence qui nous la montre
? Quelle impreffion fecrete
fait- elle en nous qui contraigne
la liberté de nos Jugemens
? Au contraire la verité
femble n'eftre que pour efte
combattue , & jetter nos ef
prits dans l'embarras de fçavoir
où elle eft ; car , Meffeurs
, il ne s'agit pas feulement
de la tirer de l'obfcurité
, mais de la démêler de l'artifice.
Elle est bien plus impenetrable
de cette façon que
de l'autre ; moins en veuë
quand elle clt défigurée , que
Decembre 1698. T
218 MERCURE
quand elle n'eft que fous le
voile du filence . Ce ne pour
roit eftre que par un grand
détachement que les hommes
entreroient dans cet examen
fans s'y perdre , & il en
elt peu d'aſſez épurez pour aller
à aucune vertu fans fentiment
& fans prévention . Les
préjugez fe joignent à la rai
fon . Nous fommes juftes ,
mais nos yeux font ouverts .
Nous fommes pacifiques par
un rapport fecret du repos
d'autruy avec le noſtre ; nous
fommes zelez dans la cau-
Te publique quand il y
A
GALANT. 2rg
des tetours fur nous mêmes ,
& que nous nous ménageons
des interefts patticuliers. Le
coeur est toujours de la partie,
le fenfible fe trouve par tout,
dans la gloire , dans les fciences
, dans l'honneur , dans la
modeftie ; & la verité ast elle
un privilege qui la rende indépendante
de nos lens ? Souvent
même l'activité du raifonnement
fert moins à nous
détromper qu'à nous féduire,
& nous tirons plus de fecours
de la droiture du coeur , que
de la meditation de l'efprit.
Mais encore ces qualitez ne
Tij
220 MERCURE
font elles pas incompatibles.
Malgré les foibleffes de la na .
ture il nous reste aflex de
force pour remplir toute l'é
obtendue
de nos devoirs. Ces
reflexions où nous fommes
entrez, n'ont pas eu pour
jet l'impoflibilité d'y fatisfai
re , noftre but eft d'en chercher
les moyens.
Un Magiftrat ne fe cache
poi tfes obligations , l'office
de a prudence eftant de le
prévenir fur tout ce qui fait
L'effentiel , l'efp it & le centre
des emplois où la justice l'ap
pelle. C'elt parlà , Meffieurs ,
GALANT. 221
que jay tâché de me faire une
idée des vertus qui luy conviennent
particulierement,
L'amour de la verité , qui eft
l'ame de la Juftice , la pureté
du defintereffement
, l'étude
folide , foutenue de l'intelligence
des affaires , plus que
des connoiffances délicates ,
animée
par des motifs d'équi
té & d'honneur quand les difficultez
le rebutent , l'appli
cation à concilier les Loix , à
penetrer l'efprir des Coutumes
, à accorder la conttarieté
des Arrests , & à fe faire un
talent particulier des vrayes
Tij
222 MERCURE
maximes de la Jurifprudeuce,
la regularité la moins gênée ,
qui ne fait point regarder le
travail comme une loy trop
incommode , qui ne fouffre
rien de forcé ny de languif
fant , des égards de bienfeance
qui affojettiffent les plaifirs
à la dignité , & luy font
rapporter toutes les vûës dont
on eft capable , les préroga.
tives du rang ménagées fans
oftentation , le rapport toujours
fidelle de la feverité à la
diſcretion , la répugnance des
voyes dures & outrées quand
il faut reprimer les abus , la
GALANT. 223
·
prefence d'efprit , l'econo
mie , enun mot , tous les caracteres
de l'homme d'hon,
neur, dévoué à fa patrie, c'eſt,
Melleurs , ce que nous de.
vons toujours enviſager dans
la fonction de nos Charges.
Si la nature eft quelquefois
avare pour le commence.
ment de l'ouvrage , la raifon
doit s'efforcer de le conduire,
& l'experience de l'echoveri
mais cette experience auroit
des effets bien tardifs fansle
fecours du bon exemple . L'habitude
qui le forme au bien
par une pratique continuée
Tiiij
224 MERCURE
demande encore quelque
chofe de plus ; elle veut eftte
aidée de la conformité aux
autres , puis que les hommes
tiennent entre eux une égalité
de fentimens , & que l'amour
même de la gloire , qui eſt le
principe des grandes actions ,
fe foutient par une veuë continuelle
de ce qui les paffee
hors de nous. Cette confides.
tation , Meffieurs , eft un point
avantageux pour ceux qui ont
l'honneur d'eftre de cette au-d
gufte Compagnie . On y trouve
de beaux modeles de ceb
que la fageffe , la prudence
GALANT. 225
& l'équité ont de plus rare &
de plus éclatant , que tant
d'exemples de vertu engagent
puiflamment à marcher à
grands pas dans une carriere
penible & laborieufe , que la
veuë de grands Magiftrais anime
fortement à acquerir la
perfection de cet eftat , & à
s'attirer par là l'eftime & les
refpects de tout ce qui ett raifonnable.
Avocats , une attention particuliere
à l'excellence de votre
perfection , eſt un objec
dangereux pour l'amour propre.
Rien n'a plus de force
226 MERCURE
pour en réveiller tous les mon
vemens ; mais vons fçavez que
la gloire qui revient de la nobleffe
de l'eftat , n'eft qu'un
rayon reflechi . Le rayon di
rect part de la feule vertu ,
vous luy devez votre réputa
tion. Continuez d'en jouir &
de la meriter ; continucz par
un attachement inviolable à
l'honneur & à la justice , de ca
racterifer voftre dévouement
fans reſerve au ſervice du public.
Procureurs, plus vous ferez
fidelles à vos Parties , fenfibles
àce quiles regarde, actifs pour
GALANT. 227
ménager à leurs affaires une
heureuſe réuffite , plus voftre
réputation fera feconde , plus
vos propres interefts recevront
d'accroiffement , vous
vous appercevrez lans peine
que la probité & la vigilance
font la fource de tous biens.
Nimitez pas ceux d'entre
vous qui fans aucun refpect
ne ceffent de crier encore ,
aprés que nous avons parlé.
Souvent n'ayant pû mettre la
juftice de leur parti , ils ſe refervent
la trifte confolation
d'en étourdir les Miniftres
pendant leur deliberation .
Parleur
228 MERCURE
Reffemblez à ceux qui par leur
droiture , leur activite , leur
modeftie , le font acquis une
réputation digne de leur merite.
Noas requerons qu'aprés
la lecture des Reglemens , les
Avocats & les Procureurs renouvellent
le ferment à la maniere
ordinaire & accoutu
mée .
L'Academie Françoiſe a
fait publier que l'année prochaine
, le 25. Aouft , Fette de
Saint Louis , elle donnera le
Prix d'Eloquence fondé par
feu M'de Balzac , de la même
GALANT: 229
Academie. Le fujet fera , Qu'il
n'y a rien de plus terrible pour
l'homme , que d'abandonner
Dieu , & de ne le pas craindre,
fuivant ces paroles du 2 chapde
Jeremie Vide quia malum &
amarum eft reliquiffe te Dominum
Deumiuum , & non effe timorem
mei apud te. Le Difcours ne doit
eltre que de demi heure de
lecture tout au plus , & finir
par une courte Priere à Jelus-
Chriſt. On n'en recevra aucun
fans approbation fignée de
deux Docteurs de la Faculté
de Theologie de Paris , &
refidans actuel ement .
& Y
230 MERCURE
Le même jour , la même
Academic donnera le Prix de
Poësie, & elle propole pour
fujet la Pieté du Roy , & fon
attention particuliere aux intereſts
de la Religion dans le
dernier Traité de Paix. On
dendans l
peut y joindre tel autre ſujet
de loüange qu'on voudra fur
quelques actions particuliéres
de Sa Majesté , ou fur tou.
tes enſemble , pourvû qu'on
n'excede point cent Vers . On
y ajoûtera une courte Priere
à Dieu pour le Roy , féparée
du corps de l'ouvrage . Toutes
perſonnes feront reçuës
GALANT
231
compofer pour ces deux Prix ,
horlmis les quarante de l'Academie
qui doivent en eſtre
les Juges. Les Auteurs na
mettront point leurs noms à
leurs ouvrages , mais une mar
que ou paraphe , avec un Pálfage
de l'Ecriture Sainte pour
les Difcours de Profe , & telle
autre Sentence qu'il leur plai
ra , pour les pieces de Poëfic .
Ceux qui prétendront aux
Prix , mettront leurs ouvrages
dans le dernier May prochain ,
entre les mains de M l'Abbé
Regnier, Secretaire perpetuel
de l'Academie Françoife ,
232 MERCURE
A
T'Hoſtel de Crequy , fur le
Quay Malaqueft , & en fon abfence
, chez le S Coignard ,
Imprimeur & Libraire ordinaire
du Roy , rue Saint Jacques
, prés Saint Yves , à la
Bible d'or.
Le Public eft oblige à M
L'Abbé de Bellegarde. Sonartention
ne fe borne pas à la
reforme des moeurs , a donner
des regles fur la politeffe , & à
fournir des moyens d'éviter
le ridicule , où il eft naturel
aux hommes de tomber , chacun
felon fon caractere , s'ils ne
s'attachent à profiter des déGALANT
233.
fauts d'autruy . Elle s'étend
jufqu'à prendre foin de nous
mettre devant les yeux ce qui
nous peut le plus infpirer la
crainte & l'amour de Dieu ,
nous faire aimer fa clemence ,
qu redouter les jugemens , &
enfin produire en nous de la
foumiflion pour les ordres de
fa Providence dans les malheurs
qui nous arrivent , ou
une tendre reconnoiffance
quand il nous comble de fes
bienfaits. C'est ce qu'il vient
de faire par le dernier ouvra
ge qu'il a donné au Public , &
qui a pour titre, Sentimens que
Decembre 1698 . V
234 MERCURE
doit avoir un homme de bien fur
les Veritez de la Religion & de
la Morale. M' l'Abbé de Bellegarde
a tiré ces fentimens
des plus beaux Paffages de
l'Ecriture Sainte , qu'il rappor
te traduits litteralement avec
des explications tres édifiantes
. On ne fçauroit faire aucune
lecture plus utile. Ceux
qui font deſtinez à inftruire
les Peuples par des Sermons
ou des Exhortations , qui s'appliquent
à entendre les Confeffions
des Fidelles , qui les
affiftent quand il faut les difpofer
à la mort , trouveront
GALANT. 235
dans ce Recueil des Paffages
fur toutes ces matieres avec
des Reflexions morales qui
les accompagnent. Les Pref
ires, les perfonnes Religieufés
, & celles qui travaillent à
fe fanctifier , & qui s'occupent
uniquement du foin de leur
falut , doivent fe faire un plai
fir d'avoir dans un feul volu
nie ce qu'on peut trouver de
plus touchant dans l'Ecriture
Sainte , & les gens du monde
qui n'ont pas beaucoup de
gouft pour la piete , ou qui
ne veulent pas le donner la
peine de lire de longs Chapi
Vij
236 MERCURE
ires fur des matieres den de
votion ,
pourront -
pourront
bien au
moins trouver le temps de
faire quelques
reflexions
fur
un Paffage ou deux de l'Ecriture
, qui leur conviendront
le
mieux dans la fituation
d'éfprit
où ils feront. Ce Livre
Le vend rue S. Jacques , vis - àvis
la rue du Plaftre à l'Image
Saint Jean , chez le S ' Jean Gui
gnard , qui debite tous les au
tres ouvrages
du même Aus
teur.
res
Vous avez vû Les Avantu
Lettres galantes , qui ont
eu beaucoup de fuccés depuis
GALANT 237
un an. Vous pouvez juger pår
le plaifir que vous avez pris à
cette lecture , de celuy que
vous donnera la fuite de ces
Avantures , qui vient d'eftre
donnée au Public , fous le titre
de L'heureux Naufrage . Cette
feconde partie contient l'Hiftoire
d'un Pere & d'un Fils ,
qui malgré les malheurs qu'ils
ont eu à effuyer , ont triomphé
de l'infortune , & font
parvenus par les endroits qui
devoient les perdre , à tout ce
que le bonheur auroit pû leur
procuter. Ces deux Hiftoires
iont enchanées l'une dans
2,8 MERCURE
l'autre , & mêlées de quantité
d'autres incidens . Elles fe
trouvent au Palais chez le S '
Guillaume de Luyne , dans la
Salle des Merciers, à la Justice,
& chez le St Edme Bruner , à
l'entrée de la Grand' Salle à
Esperance . Mle Chevalier
de Mailly, quien eft l'Auteut ,
a l'avantage d'eftre forti d'une
Famille qui a porté des hom.
mes auffi recommandables
par les Lettres que par les armes.
Il peut compter parmy
fes Anceftres Thibault de
Mailly, qui vivoit au douziéme
fiecle , &
qui compofa une ,
GALANT 239
Satyre en Vers , fous le titre
d'Eftoire ou de Romans.
On a eu avis que le c . de ce
mois , le Chapitre de S. Martin
recent Chanoine honofaire
avec les ceremonies ac
coutumées , le nouvel Evêque
de Poitiers , qui à l'exemple de
fes Predeceffeurs , eftoit venu
vifiter le Tombeau de Saint
Martin , & prendre poffeffion
du Canonicat de cette cele
bre Eglife , qui eft attaché à
fon Siege, de même qu'à ceux
de Sens , de Bourges , de Strafbourg
, d'Angers , de Liege ,
de Quebec , & autres . Je vou s
249 MERCURE
envoyeray le mois prochain le
détail entier de cette ceremonie.
Madame la Ducheffe de
Lenti Loüife - Angelique de la
Tremoüille , Femme de Dom
Antonio de Lenti de Rouere,
Duc de Bomarſe , Prince de
la Rochefimibalde , mourut
dans le Convent des Dames
Benedictines du Chaffemidy,
Fauxbourg Saint Germain ,
le 26 du mois paſſe , & fuc
tranfportée le lendemain en
aux
Caroffe , de ce
Core
,
Celeftios , lieu de fa fepulture ,
conduite par M l'Abbé de
Goazavot ,
GALANT 241
Goazanvor , qui l'avoit affiftée
& exhortée à la mort . Il
prefenta le corps au P. Prieur
des Celeftins , qui cftoir à la
tefte defa Communauté
, & il
luy rendit un fidelle témoi
gnagne que cette Dame avoit
toujours vêću en Princeffe
tres vertueuſe & Chreftienne ,
& eftoit morte de même munie
de tous les Sacremens , qu '
elle avoit receus avec le bon
fens & le jugement ſain , qu'
elle avoit toujours confervé
jufqu'au dernier moment . Il
fit voir en peu de mors que
le merite de cette Dame con-
Décembre
1698. K
242 MERCURE
fiftoit plus dans la vertu foli-
'de , dont elle avoit donné des
marques éclatantes pendant
une maladie auffi longue que
violente , que dans l'illustre
Maifon des Ducs de la Tremouille
, dont elle tiroit fon
origine , dans fes nobles vala
liances avec plufieurs Princes
d'Italie. Après avoir fait voir
les differentes fatigues qu'elle
avoit éffuyées dans le voyage
d'Italie en France, il remarqua
que le même afprit qui l'avoit
toujours fait vivre dans une
retraite & une folitude inte
rieure au milieu du grand
21
GALANT. 243
monde , l'avoit encore conduite
dans la folitude en arrivant
à Paris , pour y écouter à
loiſir la voix de fon Dieu , plus
empreffée de trouver le fou
verain Medecin de fon ame
que celuy de fon corps . Voicy
ce qu'il ajoûra en cet endroit ,
Anime potius quam conporis res
medii impatiens , ducta eft à Deo
quafi per manus in folitudinem ,
ut loqueretur ad cor ejus . Il ajoûtaj
que la patience avec la
quelle elle avoit foutenu juf
qu'à la findes douleurs de cette
maladie , & fus tout pendant
une agonic després , dendix
x ij'
244 MERCURE
(
jours , toujours avec la même
prefence d'esprit, avoir autant
touché qu'édifié tous ceux
qui y eftoient prefens , & lur
tour luy même , qui avoit eſté
le dépofitaire de les derniers
fentimens , & le témoin de fes
derniers Toupirs . Voicy ce
qu'il dit à cette occafion : Ira
que poft fufcepta Eccefiæ , quæ
Chrißianum decent , Sacramenta,
plena tandem dierum & meritis ,
poft decem dierum agoniam , invicta
tamen femper & interrupta
nullatenus patientiâ , obdormivis
in Domino Il s'étendit un peu
fur quelques traits particuliers
J
GALANT. 245
des vertus decette Dame , &
concluten difant qu'elle avoit
enfin celuy que fon coeur de
firoit, & qu'elle ne l'avoit quit
té icy bas que pour en reces
voir dans le Ciel la récompen
le de fes fouffrances . Quafivit
quem diligebat anima , & inve.
nit¸ tenuit eum , nec dimifit donec
intercrucifixi amplexus ofcula,
in manus ejus efflavit animam ,
cujus incenfa defiderio , diffolvi
cupiebat , & effe cum illo.
Ce Difcours , qui paroiffoit
fans art, en quoy on en remarquoit
la beauté , eftou cepen :
dant aufli éloquent que prés
X iij
246 MERCURE
cis , & attira à cet Abbé les
applaudiffemens
de toute la
Communauté , & d'une nom ,
breufe Affemblée , qui cftoit
prefente à ce Convoy. Mada
dame la Ducheffe de Lentieft
morte âgée d'environ quarante-
trois ans , & a laiflé plus
fieurs Enfans à Rome. Elle
eftoir Soeur de M le Duc de
la Tremouille Noirmontier,
de Jofeph de la Tremouille ,
Auditeur du Tribunal de la
Rote de Rome pour la France,
& d'Anne Marie de la Tremouille
, Veuve en premieres
Noces d'Adrien- Blaife Taley,
GALANT. 247
1
rand , Comte de Chalais, & en
fecondes d'Hercules Orfini ,
Duc de Bracciano & de Santo-
Gemini , Ailné de la Maiſon
des Urfins, & Prince du Soglio
à Rome , & de N. de la Tremouille
, Ducheffe de Chaftillon
, tous Enfans de Louis de
la Tremouille , Duc de Noirs
montier, & de Renée -Julie
Aubery, La Maifon de la Tre
mouille eft, trop connuë pour
vous en rien dire davantage.
Dame Elizabeth Turpaniz
Veuve de Meffire Michel le
Tellier , Chancelier de Fran..
ce , Commandeur des Ordres
X iiij
248 MERCURE
•
du Roy , eft morte dans le
même temps , àgée à peu prés
de quatre vingt - dix ans. Elle
eftoit fille de Jean Turpin ,'
Seigneur de Vauvredon , du
Briou & de Liffermeau , Confeiller
d'Eftat Ordinaire , Infendant
de la Province de
Languedoc , & de Marie Chapelier
, Soeur d'Elizabeth Cha .
pelier, Femme d'Etienne d'A
ligre , Chancelier de France ,
& Petite-fille de Jean Turpin,
Sieur de Vauvredon , des Bordes
& de Broffelaire , Confeil.
ler au Parlement de Bretagne,
puis Confeiller au Grand ConGALANT.
249
feil , & de Françoife Acarie ,
Dame de Liffermeau . De fon
Mariage avec M le Chances
lier de Tellier eftoient fortis
feu Mr François - Michel le
Tellier Marquis de Louvois ,
MrCharles - Maurice le Tellier,
Archevêque Duc de Reims ,
Premier Pair de France , &
feuë Magdeleine . Fare le Tellier
, Epaufe de Louis Marie
d'Aumont de Rochebaron
Marquis de Ville quier , puis
Duc d'Aumont Pair de Fran-
Chevalier des Ordres du
Roy , Premier Gentilhomme
de fa Chambre , Gouverneur
de Boulogne , &c. dont eft vece
,
290 MERCURE
nu Louis d'Aumont Marquis
de Villequier , Elizabeth Mat
deleine Fare d'Aumont , E.
pouse de Mile Marquis de
Berinhgen , & Anne Charlot
te d'Aumont , Epoufe de M
le Marquis de Créquy. M ' le
Marquis de Louvois , Fils de
feuë Madame la Chanceliera
eftoit , Miniftre & Secretaird
d'Etat, Commander & Chani
celier des Ordres du Roy ,
Grand Vicaire General da
l'Ordre de Mont Carmel &
de Saine Lazare , Sur Inten
dant des Bâtimens du Roy ,
Grand Maintçe des Poftest de
GALANT 250
France , Protecteur de l'Aca--
demie de Peinture , & c . Il
avoit époufé Anne de Souvré,
Fille unique de Charles de
Souvré Marquis de Courtanvaux
, Premier Gentilhomme
de la Chambre du Roy , &
de Marguerite Barentin , dont
il refte cinq Enfans , qui font
Michel François le Tellier ,
Marquis de Courtenvaux , Baron
de Montmirel , Capitaine
Colonel des Cent Suiffes de
la Garde ordinaire du Corps
de Sa Mejeſté , qui a épouſe
Marie-Anne Catherine d'EL
trées , Fille aînée de Jean
252 MERCURE
Comte d'Estrées , Maréchal
& Vice Amiral de France ,
Chevalier des Ordres du Roy,
& de Marie- Marguerite Mo-
Fin , dont il y des Enfans .
Louis Nicolas le Tellier, Mar.
quis de Souvré , Meftre de
Camp d'un Regiment de Cavalerie
, & Mailtre de la Garde
Robe du Roy , qui a époufé
N. de Pas , Fille de François
Pas- Feuquieres , Comte de
Françoisde
Rebenac , Louis
Marie le Tellier , Marquis de
Barbezieux Chanchelier des
Ordres du Roy ; Secretaire
d'Ecác quila épouiſezon
GALANT 253
premieres Noces Catherine-
Louife de Cruffol d'Ufez ,
Filled Emmanuel , Comte de
Cruffol , Duc d'Uzez , Pair
de France , Chevalier des Or
dres du Roy , & de Marie-
Julie de Sainte Maure ; Et en
Jecondes Marie Therefe-
Dauphine d'Alegre, Fille de
Yves , Marquis d'Alegre , Ma
réchal des Camps & Armées
du Roy, & de Jeanne- Frangolfe
de Garaud de Caminade,
Il a des Enfans de ces deux
femmes. Camille le Tellier ,
Abbé de Vauluifant & de
Bourgueil en Vallée , Garde
254 MERCURE
de la Biblioteque du Roy ,
& Charlotte - Magdeleine le
Tellier , Epoufe de François
de la Rochefoucault , Duc de
la Rocheguyon Pair de France
, dont elle à des Enfans.
Dans le même mois de
Novembre font morts encore
Dame Françoile - Julie de Crevant
, Princeffe d'Yvetot , Epouſe
de M Camille d'Albon
, Marquis de Forgeux ,
âgée feulement de vingt- huir
ans.
Dame Marie Therefe Viart,
Epouse de Me Louis de Clu
goy , Comte de Grignon .
GALANT: 255
1
Pierre Richelet, Avocatau
Parlement , natif de Chemi,
non en Champagne , mort
âgé d'environ foixante- fept
ans. Il nous a donné un Dict
tionnaire de la Langue Fran
çoife , dont ily a eu plufieurs
Editions , un autre Diction
naire des Rimes , un Traité
des Genres des Noms , plus
fieurs Lettres & autres Trai
tez concernans la pureté de
noftre Langue. On dit qu'il
a laiffé une Poëtique & une
Grammaire pour la Langue
Françoife. 165
Vaicy les noms de quel,
256 MERCURE
ques autres perfonnes confiderables
mortes ce mois cy.
10 Damen Marie Charlotte
Henault , Epoufe de M Jeans
François Chaffepot de Beaus
mont , Confeiller au Parle
ment . Elle a laiffé plufieurs
Enfans Mfon Epoux avoit
époufé en premieres Naces
Marie Magdeleine Baúdon ,
Soeur de défunt Herman Bau.
don Sieur Neufville , Confeil
ler au Grand Conteill Wheft
Frere de Mic Adam- Antoine
Chaffe por de Beaumont , Prefident
en la Cour des Aides ,
de défunt Charles Chaffepor
GALANT: 257
•
de Beaumont , Seigneur de
Rubelles , Mailtre des Comptes
, & de défunte Anne
Chaffepot de Beaumont , premiere
femme de Pierre de
Hodicq Comte de Marly- la
Ville , Maiftre des Requeftes.
Dame Anne Corrard , Veuve
de Meffice François du
Chefne , Avocat aux Confeils .
de Sa Majesté & Hiftoriogra
phe de France . Elle eftoit dans
la foixante - feizième année .
M du Chefne eftoit connu
de tout ce qu'il y avoit de
gens illuftres parmy les Sçavans
de fon temps , ayant en
Decembre 1698. Y
2,8 MERCURE
richy noftre Hiftoire de plus
fieurs ouvrages d'érudition. Ill
a fait l'Histoire des Papes ,
J'Hiftoire des Cardinaux Fran-)
çois , avec leurs Portraits em
tailles douces , l'Histoire des
Chanceliers & Gardes des
Sceaux la Vie de Sugger ,
Abbé de Saint Denis , le Stile
de la Chancellerie , & quantité
de Traitez Hiftoriques & ›
Genealogiques des principales
Maifons , & plufieurs autres
Ouvrages . Il a encore
donné au Public la continuation
des Hiftoriens de France ,
que l'illuſtre André du Chef.
GALANT
25%
ne , fon Pere , nous avoit donné
en Latin en plufieurs Volumes
, commençant depuis l'é
tabhiffement de la Monarchie.
Madame du Chefne qui vient
de mourir laiffe quatre Filles,
vivanics Marie du Chefne
Dame de la Communauté des
Filles de Sainte Geneviève b
établie à Paris , par feuë Madame
de Miramion , Cathe
rine du Cheſne , Jeanne- Eli.
fabeth du Chelne , & Genević.
ve du Chefne , Epoufe de Jean,
Haudicquer , S de Blancourt.
M Hiudicquer fuivant les
trace's de défunt M¹ du Chefj
Y ij
260 MERCURE
V
ne , fon Beau pere , s'adonne
à l'Hiftoire , & aux Sciences ,
& nous a déjà donné le Nou
biliaire de Picardie , les Re
cherches hiftoriques de l'Ordre
du Saint Efprit , avec l'Hif
toire genealogique & les Armes
de tous les Comman
deurs , Chevaliers , & Officiers
qui ont efté de cet Ordre ,
Ouvrage qui avoit efté commencé
par feu M'du Chefne , &
l'Art de la Verrerie. Il travaille
prefentement à l'Hiftoire des
Premiers Prefidens , & autres
Officiers du Parlement de
Paris.
GALANT. 261
2 Meffire François Waro .
quier , Doyen des Chevaliers
de l'Ordre du Roy , ancien
Premier Prefident des Treforiers
de France de Paris . It
avoit épousé Marie Philippes
de Billy , Fille de Vincent Philippes
, S de Billy & de Bonainville
, Auditeur en la
Chambre des Comptes , dont
eft venue entre autres enfans.
une Fille Veuve de Charles:
Treton , Confeillér en la Cour
des Aides. Il eftoi Fils unique
de René de Waroquier Tre
forier & Payeur de la Cour
des Aides , & de Françoife.
26: MERCURE
Hardy, Petit fils de François
de Waroquier
, S ' de Mercourt
,Secretaire de la Reine,
Catherine de: Medicis , & del
Claude Pinon , & arriere- Pen
tit fils de François de Waro
quier , Commiffaire
des Guer ,
r-es & de l'Artillerie , & d'An . [
ne Thibault.
MI Arnaud
, Abbé de Chau .
mes & Frieur de Choifay
, Ib
eftoit Frere de Simen
Arnaud
Marquis
de Pomponne
, Secret
taire puis Miniftre
d'Etat , cy ,
devant
Ambaffadeur
en Sue.,
de & en Hollande
, & Fils de
Robert
Arnaud
, Seigneur
GALANT. 263
1
+
d'Andilly , fi fameux par les
beaux ouvrages qu'il nous a
donnez , écrits avec tant del
pureté & d'érudition , & de
la Bodrerie , & Petit fils d'Antoine
Arnaud ,
d'Etat , & Avocat General:
de la Reine , & de Catherine
Marion , Fille de M' Marion
, Avocat General au Parlement.
Confeiller
Dame Anne Brularr , Veuvel
de Meffire Louis Estournel ,
Marquis de Fretoy . Elle avoit
foixante huir ans. Elle eftoit
Soeur de MarieBrulare , Epou
fe en premieres noces d'Al164
MERCURE
fonte de Civille , S' de Gouffeville
, & en fecondes , de Charles
de Sommievre , Comte de
Lignon , & de Marie Brulart ,
Epoule de Nicolas- Louis de
Lhofpital , Marquis de Vitry ,
tous enfans de Nicolas Brulart
, S' du Boulay , d'Opfonville
, & autres lieux , Chambellan
de feu Monfieur le Duc
d'Orleans , & Capitaine de fon
Palais à Paris , & de Marie Ce.
rifier, & Petits Enfans de Pierre
Boulart , Seigneur de Crof
ne & de Genlis , Secretaire.
d'Etat & de Madeleine Chevalier.
Meffire
GALANT 265
Meffice Jutte Henry de Geneftoux
, Marquis de la Tourette
, Baron de Tour aux E4
tars de Languedoc , & autres
heuxvide
Mcffice Robert Sanfon
Secrétaire du Roy , Receveur
des Confignations des Confeils
de Sa Majefté , Parlement,
& autres Jurifdictions . Il laiffe
entre autres enfans mfire
Jeph Santon , Maitre des
Requestes , & Intendant de
Jultice à Montauban ,
Joubhay de vous parler dans
miderniere Lettre de la mort
de Ml'Abbé d'Altemare , Cha
Z Decembre
1698.
266 MERCURE
noine en l'Eglife Cathedrale
deS.Jean Baptifte de Belleyen
Bugey , arrivée au mois d'Otobre
dernier. Il eftoit Fils
de N... de Seyffe ) , Seigneur
d'Altemare & de N... Baron ,
Dame de Maupertuis en Dau
phiné , fortie d'une des meilleures
mailons de cette Province.
Il avoit eu ce Canoni .
cat par refignation de N………
de Seyflel fon Oncle , & aprés
l'avoir gardé plufieurs années
avec un attachement inviolable
à remplir tres- exactement
tous les devoirs de fa
profeflion , il l'avoit refigné,
.
GALANT 267
environ un an avant la mort
a N..de Sevlet d'Altemare
fon Neveu , qui en eft profentement
en poffeffion . Il avoir
plufieurs Freres , dont l'aîné
avoit époulé Barbe de Tricaud
, d'une mailon qualifiée
'du Pays de Bugey , Soeur de
feu M' de Tricaud , Lieutenant
General au Bailliage de Bugey.
De ce mariage font for
tis plufieurs Enfans , dont l'aîné
prit Alliance en 1689. avec
Nicole de Baur d'Oncieux ,
morte en 1694. La Maifon de
Seyffel a toujours tenu un des
premiers rangs parmi les mai-
*
Zij
268 MERCURE
20
fons de marque des Pays de
Savoye & de Bugey , où elle
s'eft partagée en divert s bran
ches , comme de la Serra , de
Choifel & du Chevtellard en
Savoye , de Chatilloner , de
Sorlionody , de Creyflieu &
du Colombier en Bugey Jean
de Seyffel , Seigneur de Barjat
& de la Rochette , fut maréchal
de Savoye fous Amé
VIII. troifieme Duc de Sa- !
voye , & il eut pour Fils Aimé,
Comte de la Chambre . Il mourut
vers l'an 1465 & en fa
place le Duc Amé créa deux
Maréchaux , fçavoir le Comte
GALANT. 269
de Grueres , & Claude de Seyffel
, Seigneur d'Aix . Nous avons
eu de nos jours feu m'le
Marquis de la Serra , de la
Maifon de Seyffel . Il eftoit
Chevalier ce l'Ordre de l'Annonciade
; & aprés l'extincstion
des marquis d'Aix , aînez
de Seyffel , il fe fic adjuger
par divers Arrefts du Senat
de Chambery , la plus grande
partie des biens de cette mai <
afon , comme eftant le plus
-proche du nom & Armes de
Seyffel étably en Savoye. La
branche d'Alremace poffede
cette Seigneurie en Bugey à
Z iij
370 MERCURE
caufe que Louis de Seyffel
épouſa vers le milieu du dernier
fiecle l'aînée des deux
Filles de Guillaume de Château
Martin , Seigneur d'Altemare.
Ses Petits . Fils du nom
de Seyffel en jouiffent encore
aujourd'huy. Seyffel porte
pour Armoiries , Epronné d'or
daar de buit pieces .
Je fatisferay à l'avenir à ce
que vous fouhaitez de moy ;
& pour rendre mes Lettres
plus curieules , je vous manderay
tous les mois tout ce
que je pourray découvrir de
modes nouvelles , tant à l'éGALANT
271
gard des habillemens , que de
tout ce qui peut recevoir du
changement. Je vous parleray
auffi de toutes les Declarations
, de tous les Arrests, &
de tous les Edits qui fe donneront
au Confeil du Roy , &
vous envoyeray un petit eftat
general de la fituation où ſe
trouveront à la fin de chaque
mois les affaires des principales
Puiffances de l'Europe.
Voicysune réponſe à la
Chanfon que vous avez trouvée
dans les premieres feuil-
7 les de cetre Lettre. Les parodesi
font du même Auteur , &
272 MERCURE
c'eft le même Muficien qui
les a mifes en Air.
AIR NOUVEAU.
•Non, on n'aima jamais autant
que je vous aime
Et malgrémon amour extrême
Je n'ay nyfoupçon ny frayeur.
Les foins que jeprens pour vous
plaire,
Mon refpect mon amourfincere,
Me répondent de voftre coeur.
Le mot de l'Enigme du mois
pallé n'a efté trouvé que par
l'Amant fans foucy & l'A¡má3
eme
OUS
GALANT
273
C'etoir la
ar
venu
27: MERCURE
GALANT 273
ble indifferente . C'eftoit la
Fumée , qui a de coûtume de
faire pleurer , & qu'on met
par tout fur les Autels où l'on
fait brûler l'encens . Je vous
en envoye une nouvelle ,
FE
ENIGME.
E viens dupays de l'Aurore,
Fay traversé les mer's , j'en fuss
artout abattu.
o Encore, que je fois teftu
Je reçois des faveurs de Flore.
Ala rable des Roisje fuis le bien
Wenu
274 MERCURE
A celle des Sujets on veut m'avoir
encore .
1..
Auroit oncru qu'un petit More
Auroit cftè de tant de gens connu
?
M' Sauvage de Champlain,
iffu d'une noble & ancienne
Famille de Baffigny , s'eft appliqué
& heureusement à l'étude
des Sciences & des Arts ,
qu'entre autres découver tes
qu'il y a faites , il a trouvé le
fecret de faire fabriquer à
Reims des Draps , sand de
Jaine que fur foye , d'une beauté
& d'une bonté extraordi
GALANT. 275
naire. Ceux de laine , dont la
chaîne fera jufqu'à fix mille
fils , auront depuis une aune
& un quare jufqu'à une aune
& demie de largeur entre les
deux lizieres ; & les Draps fur
loye auront depuis deux tiers
juſqu'à une aune & demie ; ce
qui a paru fi nouveau & fi
important pour le commerce ,
que le Roy , qui veille fans
coffe non feulement aut
bien de fes Sujets , mais aufli
à faire fleurir les Arts , en a
accordé à Mide Champlain
le Privilege exclufif dans les
Villes de Châlons & deReims ,
1
276 MERCURE
a
fur les effais que M' d'A
gueflau à fait examiner avec.
Toute l'application & toute
l'exactitude neceffaire pour
une chole qui doit estre avantagoule
à l'Etat & au Commerce.
Ce Privilege renferme
plufieurs autres graces qui
font communes à M Varnier ,
fon Aflociét
Si toutes les fecondes Edi .
tions des Livres font honneur
à lours Auteurs , elles en font
beaucoup davantage aux Perfonnes
de votre texe , qui
n'eftant pas
nées
pour écure,
femblent eftre dilpenlées de
fçavoir
GALANT.
277
7
fçavoir la Langue dans toute
la pureté. Elle a des fineffes
& de certains tours pour exprimer
les pensées , qu'on ne
cherche point dans la converfation
, & qui donnent un
grand agreement à ce qui eft
un peu médité. C'est ce qui
fait le grand fucces des Ouvrages
, dont les premieres
impreffions ne tufflent pas ,
& oee que l'on trouvera dans
celuy qui a pour ture
differens Caracters des Femmes
da fucle avec la defcription de
14mour propre left de Madame
de Pringy , qui a eu loin
Les
Decembre 1698 . A a
278
MERCURE
d'y ajoûter dans cette fecons
de
Edition
beaucoup de cho.
les qui
fembloient manquer
pour le mettre dans la perfection
où il pouvoit eitre . Elle
ne s'eft attachée qu'à peindre
les Femines , & elle s'eft renfermée
dans les Portraits des
Coquettes
, des Bigotes , des
Spirtuelles , des Occonomes,
des Joueufes & des Plaideu .
fes. Pour remedier à ces fix
defauts , elle leur propofe au ·
tant de vertus qu'elles doi
vent tâcher d'acquerir chas
cune felon fon caractere ; Iça.
voir la Modeftie , la Pieré , la
GALANT. 279
Science , la Regle , l'Occupa
tion & la Paix , La lecture de
tet Ouvrage , qui Te debite
chez le Sieur Edme Brunet ,
à l'entrée de la grand Salle
du Palais , ne peut eftre que
d'une tres grande utilité pour
celles qui le trouveront fuje ,
tes à ces défauts , puifque les
moindres démarches qu'elles
pourront faire pour s'en cor
riger , leur feront fentir le
plaifir de la Perfection , &
leur donneront du goût pour
la Sageffe , en les éloignant de
l'Amour propre , qui est dépeint
fur la fin de ce même
Ouvrage, Aa ij
280 MERCURE
La Veuve Bouillerot , au bout du
Pont S Michel, au Bon Prote &teor, &
le Sr. Charpentier Libiaires au Palais,
vendent depuis peu un Livre inti
tulé Le Songe de Borace , traduic
d'Italien en François C'eft le Labiginio
damore de Bocace , qui n'a
jamais paiu en noftre Langue, La
difference qu'on trouve entre l'Auteur
& le T ado&cur , c'eft que le
premier ne ménage point le beau
Sexe , & que l'autre rend jftice au
vray merire. Cet Ouvrage eft dédié
à une Demoifelle qui en a beaucoop.
Celles qui luy reffemblent
le liront avec plaifir , & les autres
n'en diront peut- eftre pas ce qu'elle
en penfent , de crainte qu'on ne les
foupçonne d'y trouver leur Portrait,
Il est écrit poliment & il y ade jolis
Vers , & des Contes réjouiffans .
GALANT. 280
Voicy un Madrigal que l'illuftre Mademoiſelle
de Scudery , à qui le Parnaffe
donne depuis longtemps le
nom Sapho , envoya ces jours paffez
à l'Auteur de cette traduction .
En louant l'admirable Acante
Voftre bel Ouvrage m'enchantes
Mais quand vous me louez trop
excelivement,
Il fe fait dans mon coeur un fubit
changemnt.
l'appelle à mon feconrs l'aimable
modeftie ,
Et j'efpere pourtant que la pofterité
Prendra pour une verité
Votre charmante flaterie.
L'Article que je vous envoye de
vroit eftre au commencement de
certe lettre puifque ce qu'il contient
s'eft fait dés le mois paflé mais jè
n'aypû eftre plat oft informé des ce
Aa iij
282 MERCURE
remonies qui le regardent . Le Lundy
24. Novembre , le Roy qui entend
ordinairement la Meffe dans la Tri.
bune de la Chapelle , vint l'entendre
en bas , aprés quoy on fit la ceremonie
du Batême des Enfans de
S. A. S. Monfieur le Duc. Il y avoit
un tapis de pied depuis le Priédieu
de S. M. jufque fur les premieres
marches de l'Autel . Mr le Cardinal
de Coiflin , aprés avoir fait une re-.
verence à l'Autel & au Roy , s'eftre
mis un moment à genoux , & enfuite
en fon fauteuil , demeura toujouts
debout. LeRoy fut Parrain avec Ma
dame la Ducheffe de Bourgogne , &
nommale Prince , Henry.Le premier
Baptéme étant fait ,Mr le Cardinal de
Coiflin s'affic un moment, L'aînée
des Princeffes futnommée par Monfeigner
& parMadame , Louife - ElifaGALANT.
283
beth , Mile Cardinal s'affit encore un
moment avant que de commencer le
troifiéme Batême. La plus jeune des
Princefles fut tenue par Monfeigneur
le Duc de Bourgogne & par
Madame la Ducheffe de Chartres
& fut nommée Louife Anne , Mrle
Cardinal s'avança fans Mitre juf.
qu'au Priédieu , & prefenta la plume
au Roy pour figner fur le Regiftre.
Il la prefenta enfuite à Monfeigneur ,
à Monfeigneur le Duc de Bourgogne
, à Madame la Ducheffe de
Bourgogne , à Madame , & à Madame
de Chartres , & enfuite le Curé
la prit de l'ancrier , où Mr le Cardinal
l'avoit remife , & la prefenta à
Monfieur le Duc & à Madame la
Ducheffe. Mr le Cardinal eftant retourné
à l'Autel , & ayant repris la
Mitre & la Croffe , fit une reverence
284
MERCURE
l'Autel & au Roy & revint dans la
Sacriftie. Toute la Cour eftoit ce
four -là fort magnifique , & avoit
quitté le deuil qu'elle portoit à cauſe
de la mort de Monfieur le Prince de
Dombes. Elle le reprit le lendemain-
Le Roy a donné à M l'Abbé de
Courtebonne l'Abbaye de Chaume ,
Ordre de S, Benoift . Il eft Beau frere
de Mt de Breteuil Intendant des Finances
. Sa Majefté donna le même
jour le Doyenné d'Ypres à Mr l'Abbé
de la Montagne , & l'Evefque
de la même Ville le nomma fon
Grand Vicaire . Cet Abbé eſt d'une
des meilleures Familles de la Robe ,
du Parlement de Bordeaux . C'eſt un
homme d'une grande erudition , &
d'une vie exemplaire. Il est tres- habile
Predicateur , & a eu l'honneur
de prefcher plufieurs fois devant Sa
GALANT 285
M. Il fit il y a quelques années le
Panegyrique de Saint Louis dans la
Chapelle du Louvie , devant N/m
de l'Academie Françoile. Cette Pics
ce d Elcanence luy atura de grands
appland ff mens Je fuis , Madame
yostre , & c.
A Paris ce 31. Decembre 1698 .
P
१
TABLE.
Relude.
Difcours prononcé par Mrle Pre≈
mier Prefident de Grenoble
9
Epitalame de Madame la Ducheffe
de Lorraine ,
Madrigal ,
35
46
Difcours prononcé à la gloire du
beau fexe dans les Conferen
TABLE .
ces des avocats de Riom , 48
Mariage de Mr le Premier Prefident
de Bordeaux , 78
Sacre de Mr Evêque d'An-
83 drinople ,
Hift
d'Olinde
de Sophronie
86
Portrait
de Mr
l'Evêque
de
Meaux ,
126
Suite des Articles touchant la
Perspective inferez dans plufieur's
Mercures,
Le Portrait du Monde ,
134
141
Relation du Combat donné entre
l'armée Navalle des Venitiens
& celle des Turcs , Ist
Ducale expedice à la gloire dis
Chevalier Delfino , qui doit
TABLE
demeurer dans les Archives
de Venize
174
Lettre écrite à Ferufalem le 18.
Aouft dernier
Promotion d Officiers de Galeres ,
201
*
180
220
Difcours prononcé à l'ouverture
du Prefidial d'Abbeville 20 ,
Prix proposez par Mrs de l'ACad
mie Françoife
,
Sentimens que doit avoir un hom
me de bienfur lis Veritez de
la Religion & de la Morale, 2 : 2
Avani. & Lettres Galantes, 236
Monfieur l'Evêque de Paz zers
eft reçû Chanoine honoraire de
Saini Martin de Tours, 259
•
TABLE.
Morts 24
Articles nouveaux , que l'onciouvera
tous les mois dans le Mer-
Cure.
Enigmes.
"270
275
Nonville Manufacture de draps.
274
Les differens caracteres des Fem
mes dufiecle
Le Songe de Bocace.
276
280
Bapie/mes.
281
Ben fices donnez par le Roy 284
L'Air qui commence par Lors que
pourmay . Orugarde la pag. 85.
'Aura Man on n'aimajamais, &c,
doit regarder la page 272.
F.X.BEER, Kgl . Hofbuchbinde
MUNCHEN
Weinstrasse N 18/0
Qualité de la reconnaissance optique de caractères