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807156
MERCURE
GALANT
DEDIE ' A MONSEIGNEUR
LYON
1893
LE DAUPHIN.
NOVEMBRE 1696.
DE
LA
VILLE
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grande Salle
du Palais , au Mercure Galant,
ON
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on le
vendra Trente fols relié en Veau , &
Vingt-cinq fols en Parchemin .
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNES , au Palais , dans
la Salle des Merciers , à la Juſtice .
T. GIRARD , au Palais , dans la grande
Salle , à l'Envie .
Et MICHEL BRUNET , grande Salle
du Palais , au Mercure Galant.
M. D C. XCVI.
Avec Privilege du Roy
estock ok ok ok
Q
A VIS.
Velques prieres qu'on ait faites
jufqu'à prefent de bien
écrire les noms de Famille employez
dans les Memoires qu'on envoye
pour ce Mercure , on ne laiffe pas
d'y manquer toujours . Cela eft caufe
qu'ily a de temps en temps quelques
uns de ces Memoires dont on ne fe
peut fervir. On reitere la meſme
priere de bien écrire ces noms , en
forte qu'on ne s'y puiffe tromper. On
ne prend aucun argent pour les Memoires
,& l'on employera tous les
bons Ouvrages à leur tour, pourver
qu'ils ne defobligent perfonne , &
qu'il n'y ait rien de licentieux. On
A ij
AVIS.
prie feulement ceux qui les envoient,
& fur tout ceux qui n'écrivent que
pourfaire employer leurs noms dans
l'article des Enigmes , d'affranchir
leurs Lettres de port , s'ils veulent
qu'on faffe ce qu'ils demandent.
C'eft fort peu de chofe pour chaque
particulier , le tout enfemble eft
beaucoup pour un Libraire.
Le Sieur Bruner qui debite prefentement
le Mercure , a rétabli les
chofes de maniere qu'il est toujours
impriméau commencement de chaque
mois. Il avertit qu'à l'égard des
Envois qui fe font à la Campagne,
ilfera partir les paquets de ceux qui
le chargeront de les envoyer avant
que l'on commence à vendre icy le
Mercure Comme ces paquets feront
plufieurs jours en chemin, Paris ne
lallera pas d'avoir le Mercure
AVIS.
long - temps avant qu'ilfoit arrive
dans les Villes éloignées, mais auf
les Villes ne le recevront pas fi tard
qu'ellesfaifoient auparavant.Ceux
qui fe lefont envoyer par leurs Amis
fans en charger ledit Brunet , s'expofent
à le recevoir toujours fort
tard par deux raifons . La premieres
parce que ces Amis n'ont pas foin de
le venirprendrefitoft qu'il eft imprimé,
outre qu'il le fera toujours quel
ques jours avant que l'on en faſſe le
debit, & l'autre , que ne l'envoyant
qu'après qu'ils l'ont lu eux & que !-
ques autres à qui ils le preftent, ilà
rejettent la faute du retardement
fur le Libraire , en difant que la
vente n'en a commencé que fort
avant dans le mois . On évitera ce
retardement par la voye dudit Sieur
Brunet, puis qu'il fe charge.de faire
A iij
AVIS.
les paquetslay-mefme, & de les faire
porterà la Pofte ou aux Meffagers,
fans nul intereft, tant pour les Particuliers
que pour les Libraires de
Province, qui luy auront donné leur
adreffe. Ilfera la mefme chofe generalement
de tous les Livres nouveaux
qu'on luy demandera , foir
qu'il les debite, ou qu'ils appartiennent
à d'autres Libraires , fans en
prendre pour cela davantage que le
prix fixé par les Libraires qui les
vendront. Quand il fe rencontrera
qu'on demandera ces Livres à la fin
du mois , on les joindra au Mercure,
afin de n'en faire qu'un mefme paquet.
Tout cela fera execute avec.
une exactitude dont on aura lien
d'eftre content.
MEREVRE
CALANT LIGA
NOVEMBRE 1696.
I
le
L n'y a perfonne qui
n'en demeure d'accord ,
jamais Monarque n'a
porté fagloire fi loin que
Roy. Non feulement ila efté
plus Conquerant que tous
ceux à qui on n'a pû refuſer
A iiij
8 MERCURE
ce titre , mais tous les fiecles
paſſez ne nous en montrent
aucun qui ait ufé ny plus fagement
, ny avec plus de moderation
de fes Conqueftes.
Quand ce qu'il a déja fait en
tant d'occafions éclatantes ,
n'en feroit pas une preuve
incontestable , il ne faut que
voir ce que ce grand Prince
fait prefentement pour l'Ita
lie. Ne peut on pas dire que
fans luy elle eftoit fur le point
d'eftre ruinée , par le grand
nombre de Troupes de Nations
differentes , par les Contributions
, & par les quartiers
GALANT.
9
d'hiver. Ainfielle a grand fujet
de s'écrier , en parlant du
foin qu'il a voulu prendre de
la garantir de tant de malheurs
, Deus nobis hæc otia
fecit.
Ce demy Vers de Virgile
me donne occafion de vous.
parler de ce que M' Maur
naud , Etudiant en medecine
à Bourdeaux , a écrit fur la
nouvelle explication d'un
Vers de ce même Poëte , que
vous avez veuë dans une Lettre
, inferée dans le Mercure
d'Avril dernier. Voicy
comment il répond à l'Au10
MERCURE
teur de cette Lettre . La diverfité
de fentimens fait tou
jours plaifir en ces fortes de
matieres .
A MONSIEUR ***
L
E tour ailé qui fe trouve
dans tout ce que vous
écrivez, Monfieur, tout agréa
ble & tout delicat qu'il eft,
tellement diverti,
ne m'a pas
que je n'aye
fait reflexion
au
nouveau
fens que vous donnez
à ce Vers de Virgile
.
Inde Lupa fulvo nutricis
tegmine
latus
GALANT: IL
Romulus excipiet gentem .
En admirant le beau choix
des mots & l'élegance du ſtile
, je n'ay pas laiſſé d'examiner
de prés cette nouvelle
explication . Elle eft fi nouvelle
, & elle eftoit fi peu attenduë
, qu'il ne fera pas furprenant
qu'elle vous attire
quelque petite affaire . Peuteftre
vous même vous attendez
- vous à quelque critique
de voſtre Lettre . En tout cas ,
Monfieur , fi voftre fens eft
bon , il ne laiffera pas de fe
maintenir. A peine les fruits
commencent - ils à paroiftre,
12 MERCURE
qu'ils font maltraitez des
vents & des pluyes , & ils ne
meuriffent que parmy les orages
& les tempeftes . Je vous
diray donc ce que j'y ay trouvéà
redire ; mais comme vous
ne rejettez les deux fens receus
que pour autorifer le
voftre , je commenceray
par
examiner les raisons que vous
avez de les condamner..
Le fens , dites - vous , qui
entend par tegmine , la peau ,
fait Romulus un ingrat & un
barbare , infenfible à l'infigne
bienfait de fon admirable &
tendre Nourrice . Mais pourGALANT.
13.
1
quoy voulez- vous que ce foit
la peau de la même Louve
qui l'alaita ? N'y a - t il pas
moyen de le couvrir d'une
peau , fans le rendre coupable
d'une fi noire ingratitude?
Romulus commença par eftre
Berger, & il fe rendit enfuite
Chaffeur Ita geniti , ita educati
, cum primum adoleverit atas,
nec in ftabulis , nec ad pecora
fegnes venando peragrare circa
faltus. Aufli toft que Remus
& Romulus furent devenus
un peu grands , dit Tite Live,
ils ne purent fe tenir oififs
parmy les troupeaux , & s'oc
14 MERCURE
cuperent à la chaffe dans les
bois & dans les forefts ; &
comme dans ces temps reculez
les Troupeaux faifoient
les plus grandes fortunes , &
que les Loups , animaux voraces
, incommodoient
fort
les Bergers
, il y a apparence
que la chaffe du Loup eftoit
l'exercice
le plus ordinaire
,
comme celuy dont on retiroit
le plus d'avantage
. Quelle
contradiction
y a- t - il donc
que Virgile donne une peau
aRomulus
, comme une marque
, non de fon ingratitude,
mais de fon adreffe à la chaffet
GALANT:
15
Il eftoit ordinaire aux Chaf
feurs d'aller veftus de peaux ,
pour faire parade de leurs
dépouilles , ou pour mieux
furprendre les beftes. La
Chaffe , qui eft une vraye
image de la guerre , a toujours
confifté plus dans la rufe
que dans la force , & les
Chaffeurs s'étudient à fe rendre
moins étranges qu'ils
peuvent aux beftes qu'ils
cherchent. Si enfin Virgile a
couvert la Chaſſeuſe Harpalice
d'une peau de Lynx ta .
cheté , maculofa tegmine Lincis,
pourquoy n'aura t -il pas mis
16 MERCURE
fur les épaules de Romulus
une peau , plûtoft pour marquer
par cette dépouille les
trophées & les victoires qu'il
devoit remportet fur fes Ennemis
, que comme une peau
fatale à l'Empire qu'il devoit
fonder. En effet , Romulus
ainfi habillé avoit plûtoft la
façon d'un Heros que l'air
d'un Lycantrope ; &pour vous
faire voir que Virgile n'a rien
fait en cela qu'à bonnes enfeignes
, & que c'est un trait
particulier de fon habileté ,
c'eft que les Loups eftoient
confacrez au Dieu de la
GALANT: 17
S
guerre , in tutela Martis , pour
leur force & leur adreffe merveilleuse
à butiner.
Nec virides metuunt colubros,
Necmartiales badulei Lupos.
Hor.Ode xvij . lib. 1-
Les Bergeries , dit Horace ,
ne craignent ny les couleu.
vres , ny les Loups martiaux ,
c'eſt à dire, confacrez à Mars ,
felon M' Dacier & le P. Rodel.
Mais que direz - vous ,
Monfieur , quand vous ſçaurez
que les Romains portoient
le Loup dans leurs
Drapeaux auffi bien que l'Aigle
, le Sanglier , & c . C'eſt ce
Novembre 1696. B
18 MERCURE
le
que dit Rofin dans fes An
tiquitez Romaines , aprés l'avoir
appris de Pline. Et quant
à ce que vous dites que
Loup eftoit de mauvais augure
, remarquez que les ani
maux n'eftoient ny de bon,
ny de mauvais augure , précifément
par eux - mêmes ,.
mais à raifon de quelque circonftance
particuliere , comme
on peut juger par ces expreffions
, vaga cornix ,
Picus , fata vulpes , &c. Le
Loup eftoit regardé comme
un funefte préfage , lors qu'il
entroit dans la Ville , ou dans
leous
GALANT rg гg
le Camp , ou lors qu'on le
voyoit tenant la proye , ore
pleno Cela fuppofé , il eft clair
que le fait
que vous rapportez
d'un Loup qui met toute
la Ville en alarmes , ne conclut
pas pour la peau , non
convertuntur. J'ajoûte que le
mot fulvo, eft un terme affe-
&é, pour marquer la couleur
des peaux des beſtes fauvages;
& quant à nutricis , on
peut dire que Virgile a feulement
prétendu marquer fort
à propos la merveille qu'on
rapportoit du Fondateur de
Rome.
h
Bij
20 MERCURE
Je ne fuis pas furpris que
yous rejettiez l'autre fens ,
qui mer Romulus fous le
ventre de la Louve . Il eft trop
ouvert pour vous qui cher
chez un fens fingulier ; &
depuis que l'efprit s'eft une
fois propofé de trouver quel- .
que chofe de nouveau , il ne
fe repofe fur rien. Il s'agite
au contraire fans ceffejufqu'à
ce qu'il ait mis au jour la
nouveauté dont il eft gros.
Quelque ouvert que foir ce
fens , c'est pourtant celuy
qu'ont fulvi nos deux excel
lens Traducteurs , M de SeGALANT.
21
grais & M' de Martignac. Ils
n'ont point paffé par deffus
le mot tegmine ; & ayant marqué
l'un & l'autre que Romu.
lus eftoit nourriffon d'une
Louve , ils nous en ont dit
fuffisamment pour nous faire
entendre que tegmen eft la
même chole que fub alvo ,
puis qu'on fçait affez quelle
eft la fituation des petits
quand ils tettent. Ce qui autorile
cette expreffion , eft ce
que chacun peut remarquer,
que dans les champs les petits
le mettent fous le ventre
de leurs meres comme fous
22 MERCURE
un toit , fub tegmine , pour fe
garantir de la pluye & des
chaleurs du Soleil , tuti fub
matribus agni . Latus convient
à ravir à Romulus dans ce
fens - là . Ce mot Latin n'a ja
mais mieux toute fa force ,
que lors qu'il eft joint au
verbe vivere , & fignifie , qui
eft bien , qui eft à fon aife , ce qui
eft parfaitement bien reprefenté
par la gayeté ; & les
marques de contentement
que donnent les enfans entre
les bras de leurs Nourri
ces.
Tout cela ne vous conten
GALANT
23
te pas , Monfieur , & je m'apperçois
que vous eſtes toujours
en peine d'un fens fingulier
& merveilleux . Vous
croyez l'avoir rencontré en
nous reprefentant Romulus
couvert de feuilles par la
Louve. Voyons premierement
fi tegmen vous fervira
bien . Tegmen c'est à dire couverture,
perfonne n'en doute .
Il s'agit feulement de fçavoir,
s'il peut eftre pris pour tout
ce qui couvre indifferemment
, & dans toute l'érenduë
que vous luy donnez .
A vous dire vray , je ne le
24 MERCURE
crois pas , & en voicy la raifon.
On voit par tous les
exemples qu'on en trouve
qu'il ne fignifie que les choles
qui couvrent en s'étendant
, & dans ce fens il convient
admirablement aux
feuilles attachées aux arbres
qui s'étendent & s'avancent ,
ce femble , pour couvrir , patula
fub tegmine fagi . Je vous
prie , Monfieur , de remarquer
la force du mot patulæ.
C'est dans ce fens qu'on a mis
tegmen pour le mot Grec ,
fchepaoma , dont je foupçonne
que la racine eft le verbe
Grec ,
GALANT.
25
Grec , ſpao, c'eſt à dire , traho,
j'étens , je tire . Tegmen ne
fçauroit donc s'appliquer rai
fonnablement & avec juftef
fe à un amas de feuilles entaffées
confufément fous les
arbres. Mais je veux que vous
accommodicz , fi vous le pou
vez , tegmen à voftre penſée ,
je ne vois pas que vous ayez
attrapé ce merveilleux que
vous pourfuivez . Comment
prétendez-vous nous donner
une plus haute idée de ce
Fondateur de Rome, en nous
le reprefentant échapé à la
fureur des beftes feroces, avec
Novembre 1696.
C
26 MERCURE
quelques feuilles fur le dos ,
comme cette brebis dont
vous nous faites l'hiftoire ,
plûtoſt qu'en nous le montrant
tettant une Louve , avec
la fituation qu'on le reprefente
affez qu'il devoit avoir.
Tout de bon , Monfieur
voftre delicateffe eft finguliere
. Ovide n'eftoit pas de
voftre gouft. Il croit donner
une affez belle & affez furprenante
idée de cet illuftre
Enfant en le reprefentant
tout découvert , refpecté &
fervi de toute la nature .
Lacte quis infantes nefcit creviffe
ferino.
GALANT. 27
Et picum expofitis fæpe tuliffe
cibos. Ovid. 3. Faſt.
Au reste, l'avanture d'Horace
ne vous eft point favorable.
Je remarque à la verité
un préfage de gloire &
d'immortalité dans les feuilles
vertes , fronde nova , de
Mirthe & de Laurier dont il
eft couvert ; & s'il en faut
croire Cardan , les fonges de
feuilles , font heureux , fielles
font bien conditionnées , fi
fuerintfecundum naturam ; mais
par la raifon contraire , je ne
vois que defaftre & qu'obſcu
rité, felon voftre penfée, dans
C ij
28 MERCURE
l'avanture de Romulus ; car
qu'y a- t - il qui reprefente
mieux la décadence & la chute
des Empires que la feuille
flêtrie & mourante qui tombe
des arbres , & de la cou
leur de laquelle vous faites
venir avec raifon le mot ,
feüille morte . C'eſt là , Monſieur ,
cette couverture fatale , dont
Virgile n'a certainement pas
couvert fon merveilleux &
heureux Enfant . Il n'avoit
garde ; il fçavoit affez com.
bien tout ce qui réveille les
idées de la mort eftoit ef
frayant & funefte . Il cft conf
GALANT. 29
-
tant qu'il n'y avoit rien qui
alarmaft davantage les anciens
Romains , juſque - là
même qu'on ne trouve que
tres- rarement dans les ancien's
Profanes le mot Latin ,
mors ,non plus que le verbe,
mori. On voit qu'ils ufent
toujours fur ce fujet des circolocutions
, obire , excedere è
vivis , fato fungi , au lieu de
mori. C'eft donc dans ce fens
qu'on trouve cette couvertu
re fatale que vous ne pouvez
fouffrir fur les épaules de Romulus.
C'eft dans ce fens qu'-
on ne reconnoift plus le mor,
C iij
30 MERCURE
latus ; c'eft enfin dans ce fens
qu'on n'attend point ce Vers,
Imperium fine fine dedi.
Je fuis , &c.
L'Ouvrage que vous allez
lire , vous fera trouver l'Automne
au milieu de l'Hiver.
L'AUTOMNE.
Oicy cette Saison où fut créé
le Monde. Voi
Saifon qui fut alors fi belle &fi
feconde.
Cet Automne fameux , où taut &
tant de fruits
Qu'on ue cultiva pas , fe trouverent
produits .
GALANT.
31
S
Ou taut & tant de fleurs , de même,
fans culture,
Sortirent à l'inflanc du fein de la
Nature.
Où tant d'arbres , enfin , de la terre
fortans ,
Parurent aui hauts qu'ils font
aprés cent ans .
J
O l'aimable faifon , où , parmy
l'abondance ,
Regnoit d'abord par tout une pleine
innocence.
Où la douceur eftoit , comme au coeur
des Agneaux ,
1
Dans le farouche coeur det plusfirs
Animaux .
Où les Lions , les Ours , les Tygres ,
Les
Panteres
L
milieres.
Eftoient devant Adam, des beftes fa-
Où les Moutons paiffoient , méme
au milieu des Lous ,
c iiij
32
MERCURE
Sans craindre de leur dent un affamé
courous .
Où le Ciel regardoit benignement
la
terre ,
Qui rien n'apprehendoit ny foudre,
ny tonnerre.
Où l'homme fans travail pouvoit
vivre content.
Mais las ! ce que je dis ne dura
qu'un inftant.
Ainfi puis-je nommer , peat.eftre ,
une journée
Qui d'Adam mefura l'heureufe definée.
Las helas le Serpent , auteur de
nos malheurs ,
S'eftoit déja caché fous les premicres
fleurs,
Et de deffous ces fleurs il fortit pour
répandre
Le funefte venin que l'on verra s'étendre
GALANT. 33
Infqu'aux derniers Neveux du
premier des Humains ,
Dont le commun bonheur fe perdit
en fes mains.
Comme donc un éclair frape les
yeux , & paſſe
Sans qu'il en refte en l'air la moins
visible trace.
De même cet Automne, en un jour
feulement ,
Eut aufi- toft fa fin que fon commeucement.
Al'infant tout changed, par l'effet
d'un feul crime
Dont tout le Genre humain demera
la victime.
Les Panteres, les Ours , les Tygres,
les Lions
Tomberent contre l'Homme en dès
rebellions.
Ils parurent alors des beftes carnacieres
34 MERCURE
Qui s'allerent cacher en d'affreufes
tanieres .
Les moutons & les loups devinrent
ennemis ,
Et nul commerce entr'eux we fe vit
plus permis.
Le Ciel chatia l'Homme , & luy
fit de fes Aftres ,
Auparavant benins , des fources de
defatres.
Les deux plus grands Flambeaux.
pompeufement produits
Pour faire de beaux jours , &
d'aufi belles nuits,
Eurent ordre au - toft , remplissant
leur carriere ,
Delaiffer bienfouvent éclipfer leur
lumiere.
Les Elemens créez pour vos commoditez
Furent par le peché , contre nous
révoltez
GALANT.
33
Ze Feu nous menaça de cruels in--
cendies ,
L'homme craignit , de l'air , d'affreufes
maladies.
'L'Eau luy fit redouter fes fiers débordemens
La Terre l'effraya par fes grands
tremblemens .
Cet Element encor, à l'abordfi fertile
,
Devint en ce moment , par tout fec
& fterile.
La Terre , belas ! perdit certain
germe fecond.
Qui devoit enrichir inceffamment
fon fond ,
Et le remplir de biens , fans que
l'homme avec peine
Préparaft la moiffon , d'ordinaire
incertaine ,
Il fallut au travail alors mettre
la main.
36 MERCURE
Lb'omme y fut obligé pour en tirer“
fon pain,
Et tous fes Defcendans‚jufqu'aux
dernieres Races ,
Sont au même labeur engagez , fur
fes traces ,
Ses veilles , fes fueurs font le prix
de ce pain,
Qui luy fert tous les jours à com-~
battre la faim.
Mais la terre eft ingrate , & rend
pour tant de peines
Des femences d'efpoir, des apparen
ces vainės ,
Qui flatent quelque temps par une
douce erreur >
Et font après gemir le pauvre Laboureur.
L'Automne qui fuivit cet Automne
admirable ,
Dans fes jours les plus beaux , ne far
guere femblables
GALANT.
3'7
Les rigueurs de l'Hiver, les ardeurs
de l'Efté ,
En ont le plus fouvent tout l'agrée
ment ôté.
L'une & l'autre faifon vint ufurper
Ja place.
Tantoft il eft brûlant , & d'autres
fois il glace ,
Et comme fi le monde alloit fe detruifant
,
Onne reconnoist pas un Automne
à prefent .
Il ne fut que d'un jour au temps du
Premier Homme,
Qui le vit comme on voit les objets
dans un fomme.
Mais il levit du moins avec tous
Jes appas.
Il eut ce privilege , & nous ne l'avons
pas.
L'Automne eft aujourd'huy , le nom
d'une chimere ,
38 MERCURE
爨
Dont deux ou trois Saifons foni
l'eftre imaginaire .
Mais onpeut dire aufi que l'Eftè,
le
Printemps
Sont encore des noms fans fujets fubfiftans.
Que l'un & l'autre enfin , font moins
dans la nature ,
Que dans un Air d'Ambruis
dans une Peinture ,
ои
Et que l'affreux Hiver , comme un
cruel Tyran ,
Des trois belles Saifons occupe feul
le
rang.
Defordre infortuné qui vint du premier
crime ,
Dont la tache funefte en tous les
coeurs s'imprime !
Sans ce crime fatal cet Automne
charmant ,
'Dontje viens d'ébaucher le tableau
fimplement ,
GALANT.
39
Auroit duré toujours , & toujours
la Nature
L'auroit entretenu dans fa temperature
.
Nous aurions en luy vu le Printemps
par les fleurs ,
L'Efté par les épis ,fans l'excés des
ehaleurs.
Le redoutable Hiver que la Na-
·ture abborre ,
Ce tyran inhumain de Pomone &
de Flore ,
N'euft jamais dépouillé nos Jardins
& nos Bois,
Et réduit , tous les ans , la Nature
aux abois-
Mais quoy fi le Pechè que fit
le premier Homme ,
Pour avoir feulement mordu dans
une pomme ,
Caufa dans un inftant tout ce def
aftre affreux ,
40
MERCURE
Où cet Homme foudain fe vid fi
malheureux
.
Que dis-je ? Si le Ciel comprit dans
Ja vengeance
Les Defcendans
d'Adam
, méme
avant leur naiffance
,
Avant , par leurs pechez, qu'ils
euffent merité
De fentir let effets de la feverité.
Quels defordres
, belas ! quels fleaux
fi funeftes , Devons
- nous redouter
des coleres
celeftes ,
Quand depuis fi longtemps
tous ces
coupables
Fils
Inondent
l'Univers
par d'énormes
delits.
La matiere
dont traite la
Lettre
qui fuit eft fi curieufe
,
que je ne fçaurois
douter
que
GALANT: 4
ce ne foit vous faire plaifir
que de vous en envoyer une
copie.
A MONSIEUR ***
19
Left conftant , Monfieur,
que le fuperbe Edifice de
Bordeaux , qu'on nommoir
vulgairement , Les Piliers de
Tutele , eftoit un des plus anciens
& des plus beaux Monumens
que les Romains
avoient bafti dans les Gaules.
C'eftoit un Temple & un
Palais , deux noms qui dans
le fujet reviennent à la même
Νου. 1696 . D
>
42 MERCURE
chofe. Ovide nomme Palais le
Temple du Soleil , dont les
colomnes eftoient fi élevées .
Regia Solis erat fublimibus alta
columnis.
Le terme de Temple , nom que
la Tradition avoit confervé
à ces celebres Piliers , a fait
croire que c'eftoit un Tem .
ple du Dieu Tutele , ou des
Dieux Tutelaires . Il ya dans
Gruterus une Infcription où
eft le Dieu Tutele , & les
Dieux Tutelaires font en divers
Auteurs .
Cet augufte Palais Tutele
eftoit fans couverture , comGALANT.
43
5
·
pofé de vingt- quatre colomnes
de l'Ordre Corinthien.
Il n'y en avoit plus que dixhuit
vers la fin de l'autre ficcle
, que dix fept dans le milieu
de celuy cy , & aujourd'huy
il n'en refte aucune.
La colomne qui tomba il
y a plus de foixante ans , &
qui avoit laiffé les autres dans
le nombre de dix-fept , abatit
dans fa chute une mailon,
•Mifera nimium vicina columna,
ce qui excita trois Demandeurs
en Juftice. Le Maire &
les Jurats prétendoient par
droit de Seigneurie les ruines
Dij
44 MERCURE
de la colomne. Le мaiftre de
la maiſon abattuë , alleguoit
pour
les avoir , fon droit d'indamnité
, & le Sindic de l'Hôpital
intervint par droit de
Charité , fuivant la Loy de
Dieu , qui autorife les Pauvres
à glaner dans un champ ,
dont le bled a cfté coupé.
Les materiaux de la Colomne
appartenoient juridiquement
au Seigneur du fond ,
mais il auroit efté oblige de
rebaftir à fes dépens la mài
fon démolie . Ainfi ils furent
adjugez au maistre de cette
maifon , afin que les ruines:
GALANT.
45
4
de la Colomne relevaffent
celles de la maifon , comme
les offemens d'un illuftre
Mort refufciterent , dit l'Hif
+ toire Sainte , un autre mort ;
mais ce fut à condition de
faire part du prix des materiaux
à l'Hôpital , dont l'Avocat
avoit conclu avec une
application heureuſe de ces
paroles de l'Evangile , Dic ut
lapides ifli fiant panes , Ordonnez
que ces pierres deviennent
pain ; paroles auſſi juftes
dans la bouche des Pauvres,
qu'elles furent criminelles
dans celle du Demon ..
46 MERCURE
Ces Colomnes
eftoient
conftruites
de grandes pierres
, ce qui marquoit
l'antiquité
& la nobleffe de l'édifice
; car c'eftoit là la manierę
d'Architecture
dudu temps
d'Augufte . Auffi le celebre
M'Spon paffant à Bordeaux,
fit remarquer
qu'on devoit
faire grand eftat d'une ancienne
porte de la Ville, qu '
on nommoit
la Porte Baffe ,
parce que les grandes pierres
defignoient
une ftructure du
fiecle des premiers Cefars.
Il y a aujourd'huy
une Imitation
royale de cette ſuperGALANT.
47
S
be ftructure des Empereurs
Romains . Le Fronton qui eft
fur la porte de la principale
entrée du Louvre , eft couvert
de deux grandes pierres , qui
ont chacune cinquante - deux
pieds de long fur huit de large.
Elles pelene auffi chacu
ne plus de quatre vingt milliers
, & ont efté tirées de la
Carriere qui eft fur la montagne
de Meudon,
L'élevation de ces Colomnes
eftoit de quarante- cinq
pieds. Il y avoit dans leur
fulten dedans & en dehors ,
quatre Cariatides , ornemens48
MERCURE
magnifiques des Edifices pu
blics des Grecs , que les Architectes
imitent aujourd'huit
dans les Palais . Il y a quatre
belles Cariatides dans la Salle
des Gardes Suiffes du Louvre ,
Ouvrage de S. Goujon , fameux
Architecte & Sculpteur
de Henry II.
Ces grandes & fuperbes
Colomnes , Chef d'oeuvre de
l'Architecture antique , com
me un Phare , montroient de
loin la Ville de Bordeaux
Elles failoient auffi une perfpective
avec ces Colomnes.
mouvantes , je veux dire , ce
grand
GALANT.
49
grand nombre de maſts de
tant de Navires de differentes
Nations , que le Commerce
e amene au fameux Port de la
Lune. Elles eftoient le fpecle
& l'admiration d'une infi
nité d'Etrangers , jaloux de
n'avoir chez eux aucun monument
de cette grandeur .
On parle d'un Edifice femblable
dans Evora , Ville de
Portugal , mais qui n'en approche
pas en magnificence
, Similis operis , dit Vinet ,
qui l'avoit vû , fed non ita
magni.
On peut voir les figures de
Novembre 1696. E
50 MERCURE
ces admirables Colomnes
dans Vinet même , & dans
Ducerceau , & plus parfaitement
dans le Vitruve de la
feconde Edition de feu M
Perrault , qui eftoit de l'Aca .
demie des Sciences . Il y a
joint une explication dans
les termes de l'Art , laquelle
auffi eft ſuperieure à celle des
autres , & laquelle
fa
voir une grande idée de ce
Palais .
Cet Edifice , dit- il , eftoit
au penchant d'une colline ,
fur laquelle eft fituée la parfie
de la Ville de Bordeaux
GALANT . fr
3
5
2
qui defcend vers la Garonne,
S où eft le Port . H eftoit bafti
de grandes pierres , aufli dures
& aufli blanches qu'eſt
noftre Liais C'eſt ainfi qu
qu'il
nomme une espece de pierre
#fort dure , qu'on tire des Car
rieres d'Arcueil prés de Paris .
Sa figure eftoi un quarré
oblong de quinze toffes 'de
long fur onze de large , & fur
vinge deux pieds de haur, fur
lequel vingt - quatre Colomnes
eſtoient poleds , huït aux
grandes faces , & fix any
Fites
. Ce quarte , qui
effojt
comme une baſe au nyo?
p
pechook
"
E ij
$ 2 MERCURE
bate continu , eftoit prefque
tout folide de maçonnerie ,
reveſtu au dehors de grandes
pierres taillées , & rempli par
dedans de moilons jettez à
l'avanture dans du mortier,
n'y ayant de vuide que pour
une cave qui eftoit en bas ,
dont la voûte ou plancher
n'avoit pas plus de neuf pieds
de haut. Ce Plancher eftoit
tout droit & tour plat , &
n'eftoit point foutenu par la
coupe des pierres ; mais par
l'épaiffeur du maffif , qui avoit
plus de douze pieds eftant
Telon la maniere dont les An-
I
GALANT 53
ciens faifoient leurs Planchers
, qui avoient ordinairement
, fans compter les poutres
& les folives, plus de deux
pieds d'épaiffeur ; ainfi que
Vitruve l'enſeigne au premier
Chapitre du Livre feptiéme."
Ce Plancher eftoit par delfous
omme le ciel d'une carriere
, & il paroiffoit que les
murs d'alentour ayant efté
baftis , on avoit laiffé la terre
au dedans , à la hauteur que
devoit eftre le Plancher , &
que fur cette terre-là , on
avoit jetté le mortier & les
pierres dont on avoit remply
E iij
541 MERCURE
le refte jufques en haut , &
que le maffif eftant fec , on
avoit ofté le deffous . Cette
forte de plancher , de mefme
que les autres que décrit Vitruve
, pouvoient eftre appellez
Planchers fufiles
eftant faits d'une matiere
coulante , que l'on jette en
moule. Ce Stylobate continu
eftoit double , y en ayant
un pofé fur un autre , & il y
a apparence que celuy de def
fous eftoit pour gagner la
hauteur de la pente de la colline
, & que le fecond com.
mençoit au droit du rez de
GALANT.
༈ ད
chauffée de l'entrée , de maniere
que l'on montoit fur
Faire où les Colomnes étoient
placées , par un Perron de
vingt & une marches.
:
Les Colomnes avoient qual
tre pieds & demy de diamétre
& n'eftoient diftantes l'une
de l'autre que de fept
pieds , ce qui faifoit que leur
difpofition approchoit du
genre Pycnoftile. Elles é
toient cannclées , & compo
fées de plufieurs affiles ou
tambours de deux pieds de
haut. Ces Tambours de meft
me que tout le refte des pier
E iiij
56 MERCURE
Les
res taillées , eftoient pofez
fans mortier & fans plomb ,
de forte que les joints étoient
prefque imperceptibles .
cannelures fous l'aftragale du
haut de la Colomne , n'étoient
point en maniere de
niches , comme elles font or
dinairement , mais elles avoient
une figure toute con
traire.Les Chapiteaux étoient
felon la
proportion que Vi
truve enſeigne , n'ayant pas
plus de hauteur que le dia
mettre du bas de la Colomne.
Ils eftoient taillez à feuille
d'Acanthe. L'Architrave é
GALANT
57
t
toit compofé d'un Sommier
pofé fur chaque Colomne ,
& d'un claveau au milieu
appuyé fur deux fommiers .
J Cet Architrave faifoit un reffaut
d'environ fix pouces au
droit de chaque Colomne ,
pour foutenir des Cariatides
en bas relief de dix pieds de
hauteur , adoffées contre les
pieds droits des arcades qui
eftoient au deffus de l'Architrave
, à la place de la frife .
Les Cariatides avoient la
tefte fous les impoftes des ar
cades , au droit de chaque
Cariatide , au deffous de l'im!
$ 8 MERCURE
pofte , il y avoit un vafe dong
le pied eftoit en pointe , à la
maniere des Urnes où les An .
ciens mettoient les cendres
des Morts.
Les arcades foutenoient un
autre atchitrave pareil au premier
, au deffus duquel il n'y
avoit rien . Le dedans de mef
me que le dehors , eftoit gar
ny de Cariatides , qui estoient
au nombre de quarante qua,
tre , parce qu'il ne pouvoit y
en avoir en dedans au droit
des Colomnes des angles .
On peut juger de cette bel
le defcription , que ce grand
GALANT 59
Ouvrage que Thevet nom,
me dans fa Colmographie ,
une merveille du monde ,
eftoit le faifte de la plus no
ble Architecture. Auffiaton
cru de tout temps que c'étoin
le Palais des Dieux Tutelaires
de la Ville de Bordeaux . Par¬
my les Payens , non- feulement
chaque Province , mais,
chaque Ville confiderable
avoit les Dieux Tutelaires ,
& quand on affiegeoit une
Ville , on commençoit par
en évoquer les Dieux . C'eſt
ainfi , dit Tite - live , qu'en ufa
le Dictateur Camillus eftang
60 MERCURE
predevant
Veies . Dictator Ca
millus ita Urbis Deos évocavit.
Tuo , inquit , ductu , Apollo Pythice
, tuoque numine inftinctus
pergo ad delendam Urbem Veios
tibique hinc decimam partem prada
voveo. Te fimul , Juno Regina
, quæ nunc Veios colis ,
cor, ut nos victores in noftram ,
tuamqun mox futuram urbem
fequare, ubi & dignum amplitudine
tua templum fufcipies. Le
Dictateur Camille , dit ce ce
lebre Hiſtorien , fit de cette
forte l'évocation des Dieux
de Veies. Apollon Pythien ,
c'eft fous voftre conduite &
GALANT 61
fous vos aufpices que je m'avance
vers la Ville de Veies
pour la détruire . Je vous confacre
la dixième partie du
butin que je feray. Je vous
prie auffi , vous Junon ,' qui
eftes à Veies , qu'aprés que
nous autons efté vainqueurs ,
vous daigniez venir avec nous
à Rome , qui fera une Ville à
vous. On vous y donnera un
Temple digne d'une grande
Deeffe . Et nous lifons dans
Tacité que les Romains s'imaginérent
que les Dieux
Tutelaires fortoient de Jerus
falem , lorsqu'ils l'affic62
MERCURE
geoient. Andita majorhnmanā
vox eccedere Déos , On oüinune
voix plus qu'humaine que les
Dieux fe retiroient. al
Les Figures qui estoient
fur les Colonnes n'eftoient
pas celles des Dieux Turelaires
de la Ville. Les Ro
mains avoient pour Maxime
de faire miftere de leurs
Dieux Tutelaires , & de tenir
cachez mefme leurs noms ,"
afin l'Ennemi ne put
à leur exemple faire l'evo
cation de ces Dieux . De là
vient que les plus foavans
dans l'Antiquité n'ont pú
que
GALANT.5
63
découvrir qui eftoit le Dieu
Tutelaire de Rome . Ces Figures
n'eftoient donc pas
celles d'Apollon ou de Ne
ptune , comme quelques uns
Font cru . C'eftoient des
Cariatides , autrement , des
ftatues en forme de Femmes
prelque en demy relief , de
neuf pieds de haut . Vitruve
en explique l'origine . Il dic
que la Ville de Carie , qui
eft dans le
Peloponneſe , s'étant
jointe aux Perlès qui faid
foient la guerre aux Grecs ,
aprés que cetre guerre fuc
finie par la victoire quereni
64 MERCURE
porterent les Grecs , le fiege
de Carie fe fit par les Grecs
qui la prirent , & ayant fait
paffer les hommes au fil de
l'épée , ils emmenerent
capti
ves les femmes dans leurs
plus beaux habits & leurs
plus riches ornemens
, & pour
conferver la memoire de la
punition des Cariates , les
Architectes
de ce temps - là
mirent la figure de ces fem
mes parées dans les Edifices
publics en maniere de fta
tuës.
Si l'on ignore le nom des
Dieux Tutelaires , pour qui
GALANT. 65
ces Colomnes furent érigées
en forme de Temple , on
in'ignore pas moins en quel
témps &fous quel Empereur
cet édifice fut conftruit. Aufone
dans fon éloge de la
Ville de Bordeaux la patrie ,
ne fait aucune mention de
ces merveilleufes Colomnes ,
= peut-être parce qu'elles n'étoient
pas alors dans l'enclos
de fesmurailles . Vinet, fçavanc
Commentateur
$
.
d'Aufone
ne fait pas la moindre conjecture
fur ce fujet, quoy qu'il
nous ait donné la figure & la
defcription de ces colomnes ,
Novembre 1696. F
66 MERCURE
De Lurbe qui a fait la Chronique
de Bordeaux , & de
qui on pouvoit eſperer cette
époque curieuſe , ne l'a point
fixée , n'en fçachant pas plus
que
les autres Le Pere Mabillon
, grand Antiquaire, par
le du Palais Tutele , dans fon
Traité De re diplomaticâ. Aliud
Palatium extra Urbis muros
nunc intramurarium , quod ab
aliis adibus Tutela vocabulo dif
tinguitur. Il y a un autre Palais
qui eftoit autrefois hors de
Fenceinte des murs de la
Ville de Bordeaux . Depuis il
ya efté enfermé. Il eft diftinGALANT
67
gué des autres Palais par fon
nom de Tutele . Voila tout
ce qu'il en dit , fans rien marquer
du temps auquil ce Pa-
Jlais Tutele a efté bafti. Fay
un hommage vendu pour ce
Palais Tatele , qui eft du treiziéme
Mars mil deux cens
電
}
⚫feptante- trois . Item , Petrus
de Burdigala Domicellus Furatus
• dixit fe tenere in feudum à Do.
mino noftro Rege , Duce Aquita
nia , Tudelam cum platea que
Seft ante cam . De plus , Pierre
de Bordeaux , Ecuyer , ayant
fait le ferment accoutumé , a
reconnu qu'il tient à titre de
Fiij
68 MERCURE
Fief du Roy noftre Sire , Duc
de Guyenne , le Palais Tutele
avec la Place qui eft au- devant
, Place qui eftoit autrefois
un vignoble , eftant toute
plantée de vignes , comme
le marque la Chronique Bordeloife
, fur l'année onze cens
vingt-fept ; ce qui convient
à l'epithete qu'Aufone donne
à la Ville , Infignem Baccho ,
renommé pour les vins Cet
hommage que j'ay lû dans le
Regiftre cotté F. de la Tre
forerie de Bordeaux , ne nous
inftruit point de l'antiquité
de ce Palais , qui eftoit long
GALANT. 69
1
3
temps avant le treiziéme fiecle.
Feu M' Perrault a fait
une tentative pour la découvrin
apprit eftant à Bordeaux
, lors qu'il y deffinoit
luy- mefme les Piliers Tutele ,
dont l'eftampe tres - correcte
eft dans fon Vitruve , qu'on
avoit trouvé au fiecle paffé
une Statuë de l'Empereur
Claudius , article qui le porta
à croire que le Palais Tutele
pourroit bien eftte du mefme
temps que ce Cefar , mais par
une raifon de meſme nature ,
on pouvoit auffi conclure
quil auroit efté du temps
70 MERCURE
d'Augufte ; car depuis on a
trouvé une belle piece de
marbre , avec certe infcription
, AUGUSTO SACRUMª
ET GENIO CIVITATIS
BIT. VIV. Confacré à Au .
gufte & au Genie de la Ville
de Biturigum Vicifcorum
c'est à dire , de Bordeaux , qui
fut ainfi nommé au conmencement.
Ce qui s'oppole encore
à l'opinion de M Perrault
, c'eft que cette Statuë
de Claudius, n'a pas efté tirée
dans l'endroit des Piliers de
Tutele , mais dans un champ
qui en eft fort éloigné , & qui
GALANT 21
7 eft de l'autre coté de la Ville ,
On a fait depuis quelques an
nées une autre conjecture qui
paroift plus vray - ſemblable,
Il y a une Medaille qu'on fuppofe
eftre de l'Empereur A,
drien. Il y a d'un cofté une
teſte , & au revers douze Pilaftres
. On ajoute que cette
Medaille a efté trouvée fous
l'un des Piliers de Tutele ,
lors qu'on travailloit à leur
démolition , d'où l'on peut
inferer qu'elle doit fervir à
faire connoistre le temps au
quel le Palais Tutele a efte
bafti ; c'eſt à dire fous l'Em72
MERCURE
pereur Adrien , d'autant plus
que durant fon Empire , il fe
fit par tout beaucoup d'édifi
ces publics , ayant une forte
paffion pour l'Architecture
,
dans laquelle il avoit une
grande intelligence . On veut
donc que comme la Medailque
l'on trouva auprés de
Claudius , détermine à croire
qu'elle étoit de cetEmpereur
;
cette autre Medaille qu'on
dit avoir efté déterrée fous
les Piliers de Tutele , leurappartienne
, & découvre leur
origine fous Adrien ; mais il
ya quelque difference , pour
le
n'en
GALANT. 73
men pouvoir pas tirer une
induction de mefme forte.
C'est que dans la Medaille
© trouvée auprés de la Statuë ,
la legende y eft nette & entie
reNERO CLAUDIUS CÆSAR.
Au lieu que dans la medaille,
qu'on dit avoir efté trouvée
fous les Piliers de Turele , il
il n'y a aucune legende ny
d'un cofté ny d'autre , le
temps ayant rongé & effacé
tellement les caracteres, qu'il
nerefte pas le moindre trait
d'écriture qui défigne l'Em
pereur Adrien , outre que les
douze Pilaftres de cette Me
· Novembre 1696. G
74 MERCURE
daille font en droite ligne, au
lieu que les Piliers de Tu
tele eſtoient dans un quarré.
Il n'y a donc rien de feur
dans ces conjectures vagues,
& je croy qu'il y a un meilleur
parti à prendre , qui eft de
dire que c'est le fort des grandes
& rares Antiquitez , d'e .
ftre fans un commencement
connu , ce qui leur fait honneur
, & leur figure une efpece
d'éternité à priori , comme
l'on parles en ce a femblables
à ces premiers Heros ,
Hercule & Thefée , dont la
naiffance n'eftoit pas bien
GALANT. 75
connue , on les fait defcen- ,
dredesDieux. Ces belles Colomnes
ont demeuré debout .
durant plufieurs freches & fi
je puis emprunter une riche
expreffion d'Ovide, [
dral IllasJovis ira nec ignis,
Nec potuit ferrum , nec edax
abolere vetuftas.
J
Ny le foudre , ny les incendies
, ny les guerres , ny le
temps qui confumer tour ,
n'avoient pû les détruire , leur
matiere fi folide , & leur ftru
&ture fi parfaite , les avoient
défendues des injures de l'air ,
& des orages des pluyes & des
Gijs
76 MERCURE
vents , ennemis perpetuels des
Edifices & des Monumens . H
y avoit deux de ces Colomnes
que le Canon avoit attaquées
, mais il n'y avoit fait
que de legeres bréches fans
les pouvoir abattre , legeres
bréches qu'on peut comparer
à ces legeres playes que
4
Mars & Venus receurent au
Siege de Troye , fans en mou.
rir. Le Tonnerre , qui a fourvent
endommagé divers Edi
fices de cette Ville , ne leurs
avoit pas feulement enlevé
un chapiteau , quoy qu'elles.
faflent par leur grande éle
GALANT. 77
vation, fur fon paffage lors
qu'il roule dans les airs . Il a
fallu pourtant enfin que ces
Colomnes incomparables , de
fméme queles Heros , finiffent
leurs deftinées . La neceffité
10
d'étendre les Ouvrages du
Chafteau Trompette , pour
rendre reguliere cette Fortereffe
, fut caufe de leur démolition
en 1676. Voicy quatre
Vers Latins compofez à ce
fujet.
Cur monumenta ruunt infignibus
alta columnis ,
Urbis Palladium , Cafa .
reufque labor ?
Giij
78 MERCURE
Arx nova jamfurgit , cujus ttela
decufque eos 1 mp
Nec focium patitur nobile
Regis opus .
Ces Vers Latins ont efté imitez
de cette forte.
Pourquoy démolit- on ces colomnes
des Dieux ?
Ouvrage des Romains¸monument
Tutclaire ? J
Depuis plus de mille ans que le
temps les revere, i
Elles
s'élevoient
jusqu'aux
Cieux.
Ilfaut que leur orgueil cede àla
Fortereffe
.
Là Mars pour nous veillefans
ceffe ,
GALANT. ༢༡
D
m
Et ce qui d'un grand Roy fair
redouter le nom
Nefouffrepoint de Compagnon.
La Lettre qui fuit eft écrite
fur une matiere affez curieufe
pour faire plaifir aux Dames .
་་་
LETTRE
LACE
De M' de Cipiere de Bordeaux , à
Mile Prieurde S.fur les Habits
des Dames de Ferufalem.
A Satyre que vous m'avez
envoyée contre le
Luxe des Dames de noftre
fiecle , m'a donné beaucoup
de plaifir , & je ne doute pas
le qu'elle n'en donne autant à
G. iiij
80 MERCURE
tous ceux qui liront la defcription
que vous y faites de
leurs Habits & de leurs coëffures.
Je ne fçay fi à voir la
diverfité de ces ornemens
.
on pourroit bien deviner à
quelle partie du corps il les
faut ajufter , fuppofé qu'on
n'ait jamais vû perfonne qui
les portaft . Je ne ſcay encore
fi nos Geometres pourroient
trouver des noms pour toutes
les diverfes figures qu'on leur
donne ; quand meſme ils en
chercheroient
dans le Grec ,
fuivant leur coutume . Et pour
moy,quand je vois une fem.
GALANT. 82
le
u’ot
me coëffée & habillée à la
mode; il me femble voirune
Colonne & un Chapiteau
.
d'ordre Gothique , fans nulle
sproportion ny fymetrie dans
rifes parties , & avec des ornemens
bien bizarres .
On me dira peut- etre que
qj'ay moy mefme le gouft en-
CON core plus bizarre & plus irre-
Die gulier. Je le veux , mais fil'on
out peut ne confiderer que les
leu coëffures des Dames , & faire
un peu d'abſtraction du bon
Grec, air qu'elles airg leur donnent , je
fuis affuré que ceux meſme
fem qui font enchantez de la ga-
Outes
Is en
pour
«
82 MERCURE
lanterie & de la propreté de
ces ornemens , feront bientoft
du meſme fentiment que
vous & moy là deffus
Voilà , Monfieur , ce qu'à
fait voſtre Satyre dans mon
efprit ; mais n'efperez pas
pour cela qu'elle faffe le même
effet fur celuy des Dames .
Le Sexe eft trop delicat pour
luy pouvoir parler de reforme
, il ne reçoit des loix que
de l'Ufage & de la Mode.
C'est un Roy & une Reine
qui regnent avec empire fur
luy , & il fe fait gloire de por.
ter les habits & les couleurs
GALANT: 83
C
و ا
OL
pas
me
nes
Our
que
ode
eint
fur
por
Jeun
de leurs Majeftez Ainfi com.
ptez , Monfieur , que les Dames
s'oppoſeront à voftre def
fein fivous en avez quelqu'un
contre leur liberté , & qu'el
les appelleront encore à leur
fecours les Belles de Hollande
& d'Angleterre , qui vont
aujourd'huy vétues à la Francoife
. Il n'y a point de guerre
entr'elles, quoy que leurs Peres
, leurs Maris & leurs Freres
fe la faffent entr'eux . Contentes
de mettre quelquefois la
difcorde & la guerre entre les
hommes , elles joüiffent de
la Paix dans leur Republique
84 MERCURE
feminine , fi cela ſe peut dire.
Mais ce n'eft pas là ce que
je veux dire fur vôtre Satyre ,
dont j'eftime également les
Vers ' , la Rime, la penſée , la
fiction. Je veux feulement faire
une remarque fur ce que
vous dites que le luxe des Dames
de noftre fiecle a furpaffé
celuy des Dames de tous
les ficcles paffez , quelques.
polis & magnifiques qu'ils
ayent efté Puifque vous m'avez
engagé à vous dire fincerement
ma penſée , je veux
vous faire voir icy que les
femmes ont efté égales dans
GALANT. 85
Ice
les
dans
ош
tous les temps , c'eft , à - dire
toûjours attachées à leur
beauté, & au défir de plaire ;
1
& vous fouffrirez , s'il vous
plaiſt , que je vous étale icy
toute la magnificence des
Dames deJerufalem du temps ,
d'Ozias Roy de Juda . Vers
la quatrième ou cinquiéme
Olympiade des Grecs , quatre
ou cinq ans avant la Fondation
de Rome , & fept cens
ſoixante- quatre ans avant l'Ere
Chreftienne . Vous voyez
que ce fiecle là eft bien ancien
& bien confiderable ; &
les Auteurs dont je veux me
86 MERCURE
fervir ne le font pas moins?
Ce font deux grands & celebres
Prophetes , done lun
eftoit Pafteur, & l'autre Frere
de ce mefme Roy que j'ay
nommé, un Homme de Cour ,
qui Içavoit toutes les Modes
de ſon temps . Un Homme
de Lettres , un Saint homme
un Prophete qui habitoit
dans la Capitale du Royau
me , l'ancienne Jerufalem
qui toute Sainte qu'on l'ap
pelle , ne laiffont pas d'eftre
la plus fuperbe , la plus magnifique
, la plus fiche , &la
plus delicieufe Ville du monGALANT.
87
Are
la
de . Ifaïe chap. 3.
prédilant
aux Dames de
Jerufalem tout
ce qui leur devoit arriver
fait une grande
enumeration
de leurs
ajuſtemens & je vous
avouë ,
Monfieur , que je fe
rois bien
curieux de voir aujourd'huys
une Femme avec
tous ces habits
antiques . Mais
que dis , je , antiques ? Vous
jugerez vous mefme s'ils n'avoient
point les graces de là
nouveautéanmoitaly uk en d
Ces Dames frifoient leurs
cheveux & les
arrangeoient
en
boucles & en treffés , &
aprés les avoir oints de quel88
MERCURE
ques onguents de bonne
odeur , elles y mettoient des
poudres de fenteur , où il y
avoit quelquefois
de la pou
dre d'or mêlée. Au moins les
Gardes de Salomon
mettoient
une poudre femblable
fur leurs cheveux
, au rapport
de Jofeph , & l'Empereur
Galien
en renouvella la mode
à Rome. Elles attachoient
leurs cheveux avec des rubans
de plufieurs couleurs ;
& qui eftoient faits de bandes
de coton ou de lin tiffus
d'or & d'argent. La foye n'étoit
pas pour lors connue ,
GALANT. 89
121
bar
eni
& elle n'a efté en ufage qu'au
troifiéme ou quatrième fiécle.
Parmy ces rubans on atchoit
des aiguilles de tefte
avec des pierreries . Par def
fus on mettoit des coëffures
à raiſeaux , qui eſtoient fans
doute femblables aux paffemens
& aux gazes qu'on fait
aujourd'huy Et par deffus
tout cela encore , les Femmes
de qualité portoient une ef
pece de Mitres qui leur donnoit
un air grand , majestueux,
& digne de refpect . Elles
mettoient fur leur front des
cercles d'or qui pendoient
Novembre 1696 . H
90 MERCURE
juſques fur le nez , & qui é
toient faits en demi croiffans,
ornement fort commun aux
femmes Cananéenes & Phenicienes.
Sion en portoit au
jourd'huy , je voudrois qu'ils
fuffent plus petits que ceuxlà.
Leur col eftoit orné d'un
collier de femblables croiffans
, mais plus petits & d'u
ne chaîne d'or qui pendoient
jufques fur leur fein , ce qui
faifoit à mon fens un auffi bel
effet que les perles qu'on porte
aujourd'huy. Ces chaînes
eftoient ordinairement tou
GALANT. 9F
a
tès couvertes de pierreries ,
fur tout celles que portoient
les Femmes de diftinction &
e les riches.
Leurs oreilles avoient des
pendans d'or ou de pierres
precieufes , leurs bras ornez
de braffelets faits de petits
filets d'or & d'argent entortillez
enfemble ; leurs doigts
dchargez d'anneaux & de bajegues
avec des Pierres taillées
q & gravées. Vous fçavez ,
b Monfieur , que les Hebreux
n'ont pas ignoré l'art de graver
& de tailler les pierresto
precieufes , comme il paroift
por
сой
Hij
92 MERCURE
par le Rational de leur Sou
verain Pontife . Je vous parle
fouvent de pierreries
, parce
qu'elles eftoient fort en ufa
ge parmy ces Dames , & qu'-
elles eftoient une marque de
de leurs richeffes & de leur
magnificence. Mais , diriezvous
qu'elles fuffent curieufes
en belles jarretieres , & fur
tout en fouliers propres Leurs
fouliers eftoient de couleur
de pourpre ( c'eſt le violet parmy
les Hebreux ) & de couleur
d'Hyacinthe , qu'on eftimoit
beaucoup. Les Dames
Atheniennes ont porté auGALANT:
93
am
21
trefois des fouliers de cette
couleur , & je me fouviens
d'avoir lû dans les Voyages
de M ' Spon , qu'aujourd'huy
même les Filles à marier, d'Athenes
& des Ifles voifines ,
portent des fouliers rouges
quand elles vont à l'Eglife .
> Mais vous ne croiriez ja
mais combien les Dames de
Jerufalem eftoient propres en
habits . Elles en avoient d'E
fé & d'Hiver , & ils eftoient
fuivant la faifon , de lin ou de
coton , ou de laine , brochées
sou brodées d'une même ma
tiere ,car il n'eftoit pas per-
CO
eur
94 MERCURE
-
mis de mettre , par exemple ,
une laine & un fil de cotton
enfemble . Elles pouvoient
feulement diverfifier les couleurs
, dont les plus eftimées
eftoient le Pourpre de Tyr ;
I'Hyacinthe d'Idumé , & l'Ecarlate
du Mont Carmel .
Cette derniere couleur eſt
une petite graine qui viene
fur cette montagne . Ces ro
bes eftoient bordées par en
bas d'une frange , fort en
ufage parmy les Hebreux ,
d'autant mieux que la Loy
ordonnoit d'en porter . Elles
fe fermoient par des agrafes
2
GALANT . 95
Ent
ées
TE
d'or & des rofes de Pierreries.
aux endroits neceffaires . C'eftoit
là les Robes de deffus ,
qu'elles portoient quand elles
youloient fe mettre fur leurs
lits de repos , La robe de def
yr fous eftoit plus fimple , quoy
elqu'elle fuft de couleur. C'e
ftoit fur celle- cy qu'on atta
choit de fort riches ceintares,
d'où pendoient des bour
fes bien travaillées . Au def
fous de celle - là elles avoient
une Tunique de toile fine, qui
tenoit la place des chemiſes
de Hollande qu'on porte aujourd'huy.
Leurs poches éof
ient
5 ID
שׁ כַּ ג ר
Ten
cus,
Loy
Elles
rafes
96 MERCURE
•
toient toujours pourvûës de
boëtes de parfums tres agréa
bles , compofez de fleurs , ou
de ces aromates qu'on ap
portoit d'Orient . On recherchoit
fur tout ce Baume
dont parle Jofephe , &
que les uns difent venir d'Egypte
, les autres de la Judée
même . Elles n'estoient pas
moins magnifiques dans leur
chambre.
On y voyoit des Strades
couvertes de riches tapis ,
comme on fait en Orient , des
lits d'Yvoire , & de quelques
bois précieux , comme on
peut
GALANT:
97
de
Que
peut
pat
3
peut lire dans le Prophete
Amos. Les plus delicates en
faifoient l'enfonceure bien
molle , & les garniffoient d'é.
toffes précieuſes , & avant
d'y coucher elles le parfumoient.
Pour la propreté de ces
Dames , il s'en faut bien que
les noftres ne le foient autant
. Elles fe lavoient fort
fouvent tout le corps , & l'oignoient
d'huile de fenteurs.
Il eft vray que cela eft neceffaire
dans les Pays chauds , &
c'est encore un ufage dans
l'Orient.
Novembre 1696. I
98 MERCURE
lors
Quand elles vouloient for
tir , elles fe compofoient plûtoft
devant des glaces de miroir,
qui n'eftoient pour
que des plaques de cuivre ,
ou des pierres de marbre noir
fort polies. Les Tyriens avoient
bien déja inventé le
verre , mais on ne s'eftoit pas
avifé encore d'en faire des
miroirs. Lors que ces Dames
marchoient par les rues , c'étoit
avec des pas meſurez , &
comme en cadence , fe tenant
fort droites , la tefte levée
, & fe donnant toujours
de certains petits airs avec
1YON
VILLA
THEQUE DE
LAVILLE,
GALANT )
les yeux & avec les mains
Voilà , Monfieur , quelles
eftoient les Dames de Jeru
falem , & vous jugerez maintenant
fi l'Auteur des moeurs
des Ifraëlites a eu tant de raifon
que vous croyez, de loüer
la fimplicité de leurs habits .
Vous pouvez comparer avec
leur luxe , celuy de nos Dames
de Bordeaux ou de Paris ,
& juger des difpofitions de
leur coeur par la galante
trie & la magnificence de
leurs habits. Je ne vous diray
jou point icy que les Dames Ifraë
2 lites fe faifoient leurs habits
I ij
100 MERCURE
elles-mêmes , & qu'elles faifoient
auffi tous ceux de leurs
Peres ou de leurs Maris . Je
finiray plûtoft cette Lettre ,
qui n'eft deja que trop longue
, en vous priant de me
dire fi j'ay bien rencontré
dans le Problême d'Antiqui
té que vostre Satyre a fait
naiſtre , fçavoir fi le luxe de
nos Dames eft plus grand
que celuy des Dames de
l'Antiquité. Je fuis,Monfieur,
voftre , &c. CIPIERE.
L'Ordre des Chartreux eft
fi aimé , que je fuis perfuadé
GALANT: fol
[
que vous ferez bien - aiſe de
voir ce qu'on a écrit à l'avantage
de ces Peres.
ELOGE
DE L'ORDRE
DES CHARTREUX.
Par M ' l'Abbé de Fourcroy.
L
'Esprit de cet Ordre inſpire
fes Religieux l'amour du
filence , au même temps qu'il leur
donne celuy de la folitude. Il les
porte à parler à Dieu pour les
hommes , à fléchir fa mifericorde
I iij
102 MERCURE
د
pour la converfion des Pecheurs ,
à implorer fon fecours pour tou
tes les neceffitez de fon Eglife ,
à étendre leurs bras , & porter.
leurs voeux vers le Ciel , comme
Moyfe fur la montagne
tandis que les Evêques & les.
Miniftres de l'Eglife ,figurez par
Fofué, combattent les errøurs &
les vices , qui font les Ennemis
veritables du Peuple de Dieu .
Comme ils fuyent tout le commerce
du monde , ils méprifent
encore plus la vaine eftime des
hommes. Ils cherchent dans leur
lecture & dans leurs études la
fanctification de leurs ames . Ils
GALANT. 103
ON
Com
-ne.
Di
сом
Lear
es l
tachent de fe remplir plus le coeur
que l'esprit , & ils ne fe réjouiffent
d'avoir receu quelque
nouvelle lumiere dans la fcience
de Dieu , que pour le louer
avec plus d'ardeur en le connoiffant
plus parfaitement . Ils viventils
meurent dans le cilice;
ils établiſſent la vie de l'ame für
la mortification du corps ; ilsfont
les plus parfaits imitateurs du
Précurseur , le maistre le mo
dele des Solitaires
tens . Ils font admirer dans leurs
exercices fi penibles & fi laborieux
l'excellence de la Religion
Chreftienne , & la toute puiffance
des Peni-
Is iij
104 MERCURE
de la grace de Jefus Chrift. Il
femble que Dieu les ait choiſis particulierement
dans ces
derniers
fiecles, pour conferver au moins
en quelques membres de l'Eglife
la vigueur de la penitence , qui
fleurira toujours parmy eux , &
qui y fera toujours en honneur
malgré le relâchement des hommes
, qui ne peuvent s'empêcher
de louer l'auflerité de leur vie , &
de les tenir tres heureux , quoy.
qu'ils fe jugent entierement incapables
de les pouvoir imiter . Toutes
leurs delices font de
s'entretenir
avec Dieu ; tous leurs defirs
tendent vers leur Patrie celefte
GALANT. 105
nie
2201
ท
inca
Tow
trete
defor
elefte
dis
Ilsfouffrent la vie avec patience,
& lamort avec joye . Ils font de
la terre un Paradis , en paffant
non feulement les jours , mais la
meilleure partie de la nuit , dans
les louanges & les benedictions de
Dieu , pour vivre de la vie des
Anges & des Bienheureux , tanles
hommes enfevelis dans
le fommeil , ou ne vivent point ,
proprement parler , ou ne vi.
vent que d'une vie qui leur eft
commune avec les beftes . Ils fe
contentent que leurs noms foient
écrits dans le Ciel , fans qu'ils
foient connusfur la terre , ils
répandent par tout la bonne odeur
à
que
106 MERCURE
de Jefus Chrift . Quel bonheur
pour l'Eglife d'avoir dans fon
Jein de fi parfaits Religieux, qui
édifient tout le monde par leur vie
penitente retirée, Puiffiez - vous
fubfifter à jamais , tresfaint Or.
dre des Chartreux . C'eſt à vous ,
Seigneur , à conferver voftre Ou
vrage. Il y a fi longtemps que
vous le protegez , cet Ordre eft
demeuré incorruptible & inviolable
dans une fi longue durée , ce
qui luy donne l'honneur de l'antiquité
, faus luy caufer les incommoditez
la défaillance de la
vieilleffe . Continuez de le regarde
favorablement , & répandez
GALANT. 107
vos benedictions fur le fage &
Je pieux General qui conduit cet Or
dre avec tant de prudence. ,q
Kra
Te
O
م ه ر م
ar
Jevous envoye deux Let--
tres , dont le ftile vous paroitra
aifé & naturel.
2225522 2222525 522
A MADEMOISELLE
ατές,
lan
incom
ce del
regat
L'H
L'HERITIER..
EPITRE
'Heritier , voftre beau genie
Fait de vous une autre Uranie,
Tout fe rend aux attraits divers
pan De vofire Profe & de vos Vers.
108 MERCURE
Vos oeuvres n'ont point de pareilles ;
Que de beautez, que de merveilles
voit briller à l'envy ! On y
Peut on n'en eftre pas ravy ?
Voftre Art furpaffe la Nature ,
Et la plus legere avanture
Qui part de vos fçavantes mains,
Enleve le coeur des humains,
Vos expreffions accomplies ,
D'un beaufeu font toutes remplies ;
Vit-on jamais plus d'agrément ?
Par tout c'eft pur enchantement.
Ce n'est pourtant point une Fée ,.
Par qui les beaux fecrets d'Orphée
Vous furent donnez à foifon s
C'est dans votre heureufe Maifon ,
Qu'on voit Orateur & Poële ,
Témoin voftre chere Cadette
Qui vient de remporter un Prix
Sur les plus delicats efprits .
Si cette jeune Mufe brille ,
GALANT. 109
+
Vous parez l'illuftre famille
Où l'on fut toujours revestu
Et de fcience & de vertu .
Digne Rameau de votre Branche
Vous fiftes le Portrait de Blanche :
Ce futfans doute d'après vous ,
Où tout fut éloquent & doux .
On fait que vous avezencore
Le courage de Leonore ;
Vous faiveriez d'un pas heureux
La Charffe & fes exploits fameux ,
Et voftre folidefineffe
Feroit la nique à la Princeffe ,
Elle dont les tours fi jolis
Sont par voftre plume embellis.
Si vos Heros , vos Heroines
Etalent des vertus divines ,
C'eft que fouvent vous leur prestez
Quelqu'une de vos qualitez,
De ces qualitez glorienfes ,
Qui font par tout victorieuses ,
To MERCURE
Elles portent des traits vainqueurs
·Sur les efprits & fur les coeurs.
Si-toft qu'on attaque les Belles ,
Vous feule combattez pour elles ,
Et voftre Sexe a le bonheur
Que vous deffendiez fon honneur :
Les Dames à tort outragées
Sont avec ufure vangées ,
Vous choififfez l'occafion.
De devenir leur Champion.
Le Triomphe de Deshoulieres
Brave nos Mufes les plus fières ,
Ilfçait de mille beaux efprits
Effacer les malins écrits :
Où fi mal à propos on fronde
Cette belle moitié du monde ,
Vous prenezfi bien fon party ,
Qu'ils en auront le démenty ,
Cesfameux Faifeurs de Critiques
Enfin par vos foins heroïques ,
Elle offre de nouveaux attraits »
GALANT:
"
Et ne craindra rien deformais :
Son Deftin fera des plus calmes ,
A l'ombre de vos doftes Palmes.
Primez, triomphez nuit &jour,
Mais triomphez moins de l'Amour,
On peut fans choquer la fageffe
Pencher un peu vers la tendreffe ,
Il eft dangereux d'outrager
Un Dieu fi prompt àſe vanger ;
Quoy qu'ilfoit auſi doux qu'aimable,
Il n'en eft pas moins redoutable ,
Encor que vous bravicz fa loy ,
Qu'il fait près de vous fans employ
Vousfaites de luy des Peintures
Qui font de riches migniatares :
Vous dépeignez mieux ce Vain.
queur
Que fi vous l'aviez dans le coeur ;
Et quand vous nous contez lapeine
Ou d'Iris , ou de Celimene ,
1
112 MERCURE
On jureroit que vous fentez
Tous les maux que vous nous contez:
Mais quoy que voftre efprit en dife ,
On fuit bien peu voftre Devife ,
Qu'on doit en rime feulement
Penfer & parler tendrement .
Pour unbel objet on s'empreffe :
Eft il de coeur qu' Amour ne bleſſe ?
Contre luy l'on a beau s'armer ,
Oy , toft ou tart il faut aimer ,
Si fur vofire exemple on n'étale
Unefermeté fans égale
En vous à la fois on peut voir
Bon coeur , grandeur d'ame & fçavoir.
Et l'on fait par experience
Fufques où va voftre fcience ,
Combien le bel art d'Apollon
Vous diftingue au facrè Valon.
Voftre elegante Poëfie
Vous rend digne de l'Ambrofie.
GALANT . 113
'Enjoüé , fublime , & moral ,
Tout pour votre Mufe eft égal ,
Vous fçavez en chaque maniere
Acquerir une gloire entiere .
Vos Stances , Sonnets , Madrigauz
Ont le pas fur tous leurs rivaux .
Vous rendez leur premiere place
=! Aux enfans profcrits du Parnaffe,
Les agreables Bouts - rimez
C'est encor par où vous charmez.
Combien d'illuftres Affemblées
Vantent de vos Oeuvres mellées ,
La politeffe & l'heureux tour ?
Puis - je le bien faire à mon tour ?
Non fouffrez que je me relienne :
Quelle audace feroit la mienue ,
Moy qui fais des Vers par hazard,
Sans étude & prefque fans art ,
D'ofer peindre en grand l' Heroine,
Qui fur le Parnale domine
Nov. 1696.
K
114 MERCURE
Pardon, l'Heritier , fijayfait
L'ébauche de voftre Portrait.
Le moins fçavant & le plus zelé
Confrere de la Compagnie
des Lanternistes .
RESPONSE
De Mademoiſelle l'Heritier
à l'Epitre du plus zelé Confrere
de l'illuftre Compagnie
des Lanternistes.
EPITRE.
Vous
A
Ous , qu'Apollon unit à ce
celebre Corps ,
Quifar les bors de la Garonne ,
Deftine tous les ans une illuftre Con
ronne
GALANT.
115
1
A l'heureux Amphion qui par de
doux accords :
Chantera le mieux fur fa Lyre;
Un Roy que l'Univers admire .
D'où vient , Damon , que vous interrompez
Tous ces progrés , aux beaux Arts ,
aux Sciences ,
Ou dans vos doctes conferences:
Sans ceffe vous vous occupez?
Pour chanter avec tant de
grace
Cesfruits de mon loifir qu'un certain
afcendant ,
Qu'un penchant naturel à dormir
au Parnaße
>
M'afait produire enbadinant.
Dans une brillante jeuneffe ,
Sans ambition , fans tendreffe ,
Fay fait tous mes plaifirs degouter
les douceurs
K. ij .
116 MERCURE
Du commerce des doctes Soeurs;
Etfur les rives du Permele :
T'ay mille fois cueilli des fleurs .
Du moment que je fçûs l'usage
D'en faire un heureux affemblage
Mamain les confacrant à l'Augufte
Loüis
Rendit à ce Heros un éclatanthommage
.
Tay vanié mille fois fes exploits
inoüis ,
T'ay mille fois tracê des tableaux de
fa gloire
Aux lambris éternels du Temple de
Memoire.
Mais en celebrant ce Wainqueur
,
L'efprit a moins fait que le
coeur,
Sijay chantéfes faits d'une heurenfe
harmonie
GALANT. 117
Un zele plein d'ardeur a guidé mon
genie.
Pour le refte de mes chansons ,
Dont fifçavament vôtre Mufe,
Sçait applaudir les divers tons ,
Qu'avec peineje me refufe
Le doux plaifir de l'avoüer :
Souffrez pourtant que je l'accufe
De trop flateufement louer.
I'ay fait d'aller vives peintures
De quelques tendres avantures ;
Mais quandj'aurois fait des portraits
Ou brillent d'affez heureux traits!
Pourroient-ils eftre comparables
A ceux des Romans admirables
De la fçavante Scudery
Son file d'Apollon chery
Fera reverer fes ouvrages ,
Iufqu'aux plus reculez des ages 5
Qui donneront le rang d'après
118 MERCURE
A ceux de l'illuftre Ségrais:
Ah! queje fuis bien loin d'attein--
dre !
A l'Art divin q'uils ont de peindre
Les tranfports & les mouvemens
Qui troublent le coeur des Amans.
Quoy que des feux d'amour une feule
étincelle ,
Dérange les efprits , cause d'affreuxtourmens
,
Dans les Vers & dans les Rémans
:
La peinture en eft toûjours belle;
Mais gardons-nous bien du malbear
De les fentir dans noftre coeur
On prétend , il est vray , qu'avec:
quelques lumieres ,
Lay peint pour la pofterité
GALANT. 119.
La Charle , ainfi que Deshou--
lierès :
Mais ma main equitable afeule--
ment prefté
Des couleurs à la verité.
Ondit que rempliffant deux celebres
carrieres ,
Avec d'eloquentes manieres
T'ay deffendu les droits du Sexe
mal- traité ;
Mais quand j'entray dans cette
lice
Tant de raifon , tant de juftice ,.
Se trouverent de mon cofé .
Quefans qu'ilfuft befoin d'employer
pour les Dames
Ce bel Art qui gagne les ames ,
Leur Sexe vif, modefte & doux
Scent triompher de fes jaloux.
L'ay peint dans mes écrits en-
COTE
120 MERCURE
Les Bois , les Eaux , Pomone &
Flore.
"I'ay décrit les guérets , j'ay décrit
les moiffons ,
Moralife fur les Saifons.
Mais toutes mes Chansons fimples
& naturelles
N'oferoient afpirer au grand titre
de belles.
Peut-eftre à l'avenir que mon file
plus fort
Pourra leur faire prendre un plus
brillant effort.
La Mufemefme
de Malherbe
N'avoit pas dans fes premiers
ans
Cet air magnifique & fuperbe
Qu'on luy vit dans un autre
temps.
Ainfi peut- eftre unjour mille phra-
Les fublimes ,
Foindront
GALANT. 12F
Toindront au naturel qu'on trouvé
dans mes rimes
La pompe de leurs ornemens.
Si malgré plus d'un grand obftacle
,
LeParnaffe daignoit enfin vousfaire
voir
En ma faveur un tel miracle ,
Alors jepourrois recevoir
L'Encens plein de delicateffe
Que m'offre voftre politeffe.
L'Ouvrage que vous allez
lire , merite voftre attention ,
Novembre 1696 L
122 MERCURE
LE PRINCIPE
Univerfel établi.
Aux Amateurs de la Philofophie
des Sages.
I
L n'y a dans le monde que
trois chofes , qui en font
les fondemens & la compo--
fition .
I. Sçavoir , Dieu, la Nature,
& l'Homme ,
II. Dieu est un Eftre incréé
& incomprehenfible , de qui
toutes choles dépendent &
font émanées.
III. La Nature, aprés Dieu,
GALANT. 123
eft l'origine de toutes choſes.
IV. L'Homme eft un petic
monde , & le racourcy du
grand; c'est pourquoy ieft
dit le Chef- d'oeuvre de Dieu.
V. Il n'y auroit point de
Monde fans Dieu.
VI . Et aprés Dieu le Monde
ne pourroit eftre fans la Na-
-ture .
VII. La Nature , quoy que
generale & univerfelle , ne
fçauroit rendre le Monde
parfait fans l'Homme , parce
qu'il eft l'objet vivant du
Monde, & une des parties qui
le compofent & qui le com ;
prennent.
Lij
124 MERCURE
VIII. Ileft une des parties
qui le compofent, parce qu'il
eft le milieu entre Dieu & la
matiere; c'eft pourquoy Dieu
après avoir tout créé en avoit
affaire , & l'a fait pour comprendre
& admirer fes Ouvrages
. C'eſt ce qui le rend
d'autant plus digne de fon
Createur , & ce qui a produit
fon rachat , & l'incarnation
du Verbe chez luy , dans le
fein d'une Vierge , par l'operation
du Saint Efprit.
IX. Il y a dans le Monde
deux natures , l'une fupérieure
, & l'autre inferieure . Celle
GALANT. $25
quragit dans les Globes cele
ftes et la fuperieure , & celle
qui agit dans le Globe terreftre
eft l'inferieure .
centre,
X. Tout ce que la Nature
produit ne doit estre regardé.
que comme des effets de fon
continuel mouvement par
l'efprit univerfel , qui eft fon
& qui la compoſe
avec les quatre Elemens , &
fes productions, comme Animaux
, Vegetaux , Mineraux,
Metaux , & le refte , ne doi
vent eftre regardées que
comme des émanations de la
Nature , des effets de fes fon-
Liij
126 MERCURE
ctions , & des objets indifferens
. parce que le Monde net
feroit pas moins Monde lans
toutes ces chofes , & qui ne
font au monde , que parce
que c'éit le propre à la Nature
de faire ces productions,
comme c'eſt le propre à
l'Homme d'avoir des fonctions
, des pensées , & des
defirs.
XI . Il n'y a donc que l'Homme
pour tout qui tient rang
dans la Nature & dans le
Monde. Il eft dans la Nature
ce qu'elle produit de plus
parfait , & dans le Monde il
eft fon Seigneur
.
GALANT. 127
XII. I eft la perfection de
la Nature , parce qu'il eft let
Chef- d'oeuvre de Dieu , &
l'image de fon Createur , &
i eft le Seigneur du Monde,
parce que le Monde n'eft
créé que pour luy.
XIII: Difon's plus. Il tient
mênre le premier rang dans
le Monde aprés Dieu , parce
qu'eftant proprement le Fils
de Dieu , le Monde eft fon
partage , & la Nature fon
ouvriere , & même fa fervante
, qui ne travaille que pour
luy ; quoy qu'elle foit fa Mere
par rapport à fon compofé ;;
*
Liiij.
J28 MERCURE
mais elle obeït à l'Homme ,
parce qu'eftant deftine de
Dieu pour le connoistre comme
fon Pere & fon Createur,
il a befoin de deux chofes ; la
premiere , des plus pures lumieres
de fon Esprit & defon
entendement ; & la feconde ,
du fecours de la Nature ; des
lumieres de fon Efprit , pour
comprendre en quoy la Nature
luy eft fecourable , afin
qu'il agiffe de concert avec
elle pour fa regeneration , s'il
veut connoiftre fa liberté, en
jouir , & franchir l'esclavage
où le premier Homme
a
GALANT. 129
plongé le Genre humain , &
s'il veut , comme dit S , Jean
dans l'Apocalypfe , éviter la
mort feconde . C'est en ce pas
où l'Homme apprend à connoiſtre
que la Nature luy eſt
obeïffante , pourvû qu'il regle
fa prudence à la fienne , par-
-ce qu'elle ne veut point eftre
forcée , fes regles font infaillibles
, & ne manquent jamais
quand on fuit fes intentions ;
& comme il n'eft pas malaiſé
de comprendre que la Natu
re ne travaille que pour
l'Homme , & que tout ce
qu'elle produir eft pour fon.
130 MERCURE
ulage corporel , il ne fera pas
non plus malaifé de concevoir
qu'elle travaille auffi à
fa perfection ſpirituelle , avec
cette difference , que la Nature
n'emprunte rien pour
produire ce qui eft à l'uſage
corporel de l'homme , qui
eft ſon ouvrage quant à fon
corps ; mais pour fa perfection
fpirituelle, comme il eft
le milieu entre Dieu & la Nature
, la matiere n'eft pas affez
noble pour luy en fournir le
fujet. C'est donc de luy- même
qu'il doit eftre pris , mais
dans ſon eſprit de pureté , s'il
GALANT. II
..
veut éviter qu'il ne tienne
trop de la matiere , pour eftre
enfuite mené à fa perfection
par le fecours de la Nature
& de l'art. C'est pourquoy la
conception de l'une eſt ſenſi
ble naturellement aux fens ,
& l'autre fimplement à l'efprit.
Il ne s'agit donc à l'hom .
me que d'élever fon entendement
au deffus des fens
corporels , afin que n'ayant
rien de la matiere , fa connoiffance
puiffe eftre plus
parfaite. C'est la vertu qu'il
doit avoir , que fa raifon luy
inspire ; mais comme le fen
。
122 MERCURE
fuel eft le premier , comme
dit Saint Paul , il veut eftre
tellement le maiftre , qu'il ne
cede qu'avec beaucoup de
violence au fpirituel , & entraîne
l'homme avec une ra
pidité fecrete , qui luy fait
perdre l'ufage de la raifon .
C'est ce qui fait auffi que la
plufpart des hommes ignorent
malheureuſement ce
qu'ils devroient naturelle .
ment fçavoir. Auf Dieu ne
leur dira - t-il jamais ce qu'il
dit à Efdras , Tu as aimé ma
Loy, & l'as préférée à la tienne.
C'est à dire , tu as aimé ma
GALANT 133
Loy de Vie , & l'as preferéé à
la tienne , qui eft la Loy de
mort.
XIV . S'il eft done certain
que ce que la Nature pro.
duit , foit des objets indifferens
, comme il est bien vraifemblable
à ceux qui voudroient
un peu approfondir
cette verité , il eft impoffible
de pouvoir trouver dans aucune
de ces chofes , la chofe
la plus parfaite du monde &
de la Nature , comme eft le
Mercure des Philofophes ,
qui renferme dans fon centre
le principe univerfel dont
134 MERCURE
nous parlons ; il feroit facile
par mille raifons , dont on
ne peut point fatisfaire les incredules
& les obſtinez , de
foutenir cette verité fi peu
connue , & de rendre inutiles
toutes les conteftations
qu'ils
pourroient objecter. Cecy
fuffit pour un fincere amateur
de la verité , pour luy faire
comprendre
quel est le fujet
dans le monde le plus parfait,
qui produit ce fruit univerfel
, qui couronne l'oeuvre &
l'Ouvrier en fon attente & en
fon Ouvrage , luy faifant enfin
trouver le jour du repos
du Seigneur
.
GALANT
125
Ces quatorze Articles font
quatorze échelons pour par.
venir à la connoiffance du
plus grand fecrec qui foit
dans l'Art , dans la Nature , &
dans le Monde. C'eſt à proprement
parler, les trois parties
de la
Philofophie que le
grand Hermés nous apprend,
qui devroit feul eftre l'occupation
de nos efprits ; mais
qui paffe plûroft pour une
réverie & un
menlonge parmy
la pluſpart des hommes,
que pour une verité, l'erreur
qui les domine , la préſomption
qui les flatte , & l'amour
136 MERCURE
propre qui les aveugle
, ne
leur permettent
jamais d'entrer
dans l'heureuxSanctuaire
de cette myſterieufe
& divine
connoiffance
, amie de la Sageffe
& de la Verité. Qu'ils
reftent donc dans leur aveuglement,
puifque la voye d'en
fortir en eft fi ailée , & nous
contentons
feulement
de
nous efforcer de les en tirer ,
afin de faire quelque
chofe
pour noftre Prochain
, & pour
la gloire de Dieu , qui doit
eftre le feul but de nos intentions.
Comme il n'a point encore
GALANT. 137
paru d'Actes pareils à celuy
que je vous envoye , je croy
que la lecture de celuy qui
fuit , vous fera plaifir .
DE PAR
SON ALTES SE
ROYAL E..
Acte de Remiffion des Pays
& Etats de Savoye , faite
par Sa Majesté tres- Chrétienne
LOUIS XIV.
Roy de France & de Navarre
, & S. A. R. VICTOR
AME II. Duc de Savoye ,
Novembre 1696.
M
138 MERCURE
Prince de Piémont , Roy
de Chypre , & c.
A
Du 28. Septembre 1696.
TOUS foit notoire :
manifefte , qu'en execution
du Traité de Paix , ſigné & ftipulé
entre Sa Majesté tres Chrétienne
LOUIS XIV. Roy
de France & de Navarre , &c.
d'unepart. Et Son Alieffe Roya
le Monfeigneur le Duc de Savoye
, VICTOR AME' II.
Prince de Piémont , Roy de Chypre
, &c. d'autre , il auroit esté
ordonné par Sadite Majestéà M
Antoine Balthafard de Longe
GALANT. 139
6
combe , Marquis de Toy , Ma
réchal de Camp en fes Armées ,·
Commandant generalement
en Savoye , de remettre entiére-·
ment à Sadite Alteffe Royale ,
tous les Pays , Places , Chasteaux
Forts de toute la Savoye , à
la referve de Montmeillan , &
d'en fairefortirfes Troupes , poar
Se rendre où porteront les ordres
de Sadite Majefté. Enfuite de
quoy ayant Sadite Alteffe Royale
envoyé icy pour accepter en fon"
nom laditeremiffion , M¹le Marquis
de Tane , Capitaine de fes
Gardes du Corps , Maréchal de
fes Camps & Armées , & Coms
Maj
140 MERCURE
mandant generalement en Savoye
, muny d'un plein Pouvoir
pour l'acceptation desdits Etats
Places. C'est pourquoy s'eftant
ledit Marquis de Toy transporté
dans l'Hoftel de la prefente Ville ,
dans la Salle des Seances , &
y ayant fait convoquer M's les
Nobles , Sindics & Confeillers
de ladite Ville , auquel lieu comparant
auffi ledit St Marquis
Tane, auquel ledit Seigneur Marquis
de Toy , aprés l'avoir compli
menté, luy afait au nom de Sa
Maj ‹ſté l'entiére remiſſion des
Pays Places de tous les Etats
de Savoye , à lafeule referve de
GALANT
141
A
Montmeillan , qui restera entre
les mains du Roy , ainsi qu'il eft
portépar ledit Traité , & en luy
faifant telle remiffion , il a prononcé
les paroles fuivantes : Monfieur
le Marquis Tane , enfuite
des ordres du Roy mon
Maistre , & du pouvoir que
vous avez de Son Alteffe
Royale Je fais l'entiére remiffion
à Sadite Alteffe Roya
le en voftre perfonne , des
Pays , Places & Dépendances
2de tous les Etats de Savoye ,
à la feule reſerve de Mont,
meillan , & Son Alteffe Royale
en difpofera dorefnavant
142 MERCURE
4
tout comme Elle pouvoit fai
re avant l'occupation defdits
Etats , par les Armées du Roy .
A quoy ledit S Marquis Tane
aprés avoir complimenté ledit S
Marquis de Toy , a réponda
Qu'il acceptoit , comme il a
accepté & accepte au nom
de Sadite Alieffe Royale , les
Pays , Places , & Dépendances
des Etats de Savoye . Et
ledit St Marquis de Toy luy
ayant repeté ladite remiffion , il eft
forti dudit Hoftel de Ville. De
tout quoy lesdits St⁰ Marquis de
Toy & de Tane , ont requis le
Notairefouffigné , de leur donner
GALANT. 143
Acte , ce de mon Office j'ay
que
fait. A Chambery , dans ladite
Salle de l'Hoftel de Ville , le 28 .
Septembre 1696. en prefence des
fouffignez. Signéfur l'Original ,
THOY DE PESIEU. LE
M. TANE. FAVRE DES
CHARMETTES , Sindic Témoin ,
PERRIN , Sindic , Témoin .
CUGNET , Syndic , Témoin .
TONCE , Sindic , Témoin ;
moy , GASPARD CHAMBET,
Notaire & Bourgeois de Chambery
, ay reçu le prefent Acte , de
ce requis .
Signé, G. CHAMBET , Notaire.
144 MERCURE
Les Vers que je vous envoye
, ont ellé traduits des
Vers Latins , faits par le Fils
de M le Comte de Crecy.
Vous fçavez le merite du
Pere , dont l'habileté eft connuë
dans les Negociations , &
le fçavoir dans les belles Lettres.
Il eft de l'Academie
Françoiſe .
CUPIDON
GALANT. 145
2225522 222 25ZS SZZ
CUPIDON COURIER
envoyé à Monfeigneur
LE DỤC DE BOURGOGNE ,
par Madame
LA PRINCESSE DE SAVOYE.
PRING
RINCE raurez- vous , vous
me voyez fans armes ,
Mars vient d'eftre vaincu , je lefu
à mon tour ,
La jeune ADELAïs pour effay de
fes charmes ,
A defarmé Mars & Amour.
Deja la Paix & l'Hymenée
Novembre 1696.
N
146 MERCURE
Dans un char triomphant l'amènent
dans ces lieux
De cent peuples accompagnée .
Qui de la poffeder fe trouveroient
heureux.. Uneas
A peine eut- elle atteint la Fran-
1
ce
As fortir du climat qui luy donna
naiffance;
Que le coeur occupé de mille sendres
foins ;
Vole vers mon Vainqueur , vole ,
Amour, me dit-elle ,
Et de mon arrivée apprens-luy la
nouvelle ,
Infrait -le des transports dont tes
yeax font témoins.
Dès que tu le verras paroifire ,
Certain air de grandeur te le fera
connoifire
Brillant d'une nobie ferie,
GALANT 847
Da Pere & del Ayeul vive & parfaite
image,
器
j
Fulirai dans fes yeux cette atdeur
distys,cexcouragɩem trow sh Vika
Qui dans ces deux Heros a toujours
so séclate das war and wa
Vole donc fur fes pas , vole , & i
5 fans plus attendre yderbanya
» Amour , prés de lay wate rendre ,
Sait que dans des bois écartez
Ilfaffe aux animaux une innocente
Barenguerres,
Ou foit qu'il fe promene au milien
d'un parterressa con
Les deux Princes à fes coftez ;
Avance- toyfans craindre & dy ce
qui tamene ,
Prends ton temps à propos & le tire
à l'écarts
Pour luy dire en fecret cent chofss
de ma party rods
Nij
148 MERCURE
Es me redire aprés cent chofes de la
fienne.
Sil demande ce que jefais .
Ab ! de mon coeur , Amour, infçais
tous les fecretssent
Dy quepenfant à luy fans ceffe
Avolerwers luy je m'empreffe ,
Que les lieux les plus beaux ne m'arvefteront
pas,
Dy qu'au deffaut de fa Perfonne
Je m'occupe de fon Portrais
Que jamais je ne l'abandonne
Quej'en ay millefois contempli cha
que traits
Dy que le long du voyage
Ilfait mon plus doux entretien ,
Qu'aux plusriches arefors je prefere
cegage;
Enfait-il autant du mien ?
Voila, Prince charmant, commeje
pour l'expofe ,
GALANT. 149
Ce qu'elle m'ordonna de vous redire
icy.
Sij'ofois de mon chef ajoûter quel
que chofe ,
L'ajouterois encor cecy ,
Pour acheverfon caractere
Elle a leport d'une Divinité ,
Et Lunon qui l'ofa difputer à ma
σε
mere
Alage de dix ans n'eutpas plus de
beauté.
Elle répand par un air de bonté
Sur tout ce qu'elle fait un agrément
extrême ;
Mais elle vient bien-toft , & vous
verrez vous-même
Quelque chofe de plus que ce quej'en
cay dit ;
Et que la verité palle encor mon
necit.
Nüj
150 MERCURE
le
Mr Torar , Ingenieur , &
Profeffeur de Mathematique,
vient d'imaginer une Machine
propre à remonter les Bateaux
, fur toutes les rivieres
navigables. Elleréüffit par
moyen d'un fimple reffort
dont l'effet eft fi grand, qu'elle
fait remonter avec elle une
charge de plus de deux cens
mille livres pefant , quoy qu'
on n'employe que la force de
huit hommes , & qu'elle puif
fe faire plus de fix lieues par
jour. Ceux qui voudront fe
fervir de cette nouvelle Mat
chine , pourront s'adreſſer à
GALANTISI
l'Auteur , rue Saint André des
Arcs , vis - à -vis de l'Infcription
de la Porte de Buffy. M Torar
a donné plufieurs Ouvrages
au Public. Il a fait imprimer
en 1692. le livre des Elemens
de Geometrie , où il
traite de la doctrine d'Euclides
, avec beaucoup d'ordre,
& d'érudition.
Ceux qui croyent duper ,
font fouvent dupez , & l'avanture
dont je vais vous
faire part en est une preuve..
Un fameux Bourgeois d'une
des Villes de France où le
N iiij
152 MERCÜR
E
Commercea le plus de cours
fit fi bien fructifier vingt mil
le livres de bien , ou environ,
'dont il herita lors que fon
Pere mourut, qu'au lieu qu'
autrefois tout fon fond eftoit
composé de cette fomme , il
cut enfin le plaifir de voir que
chaque année il en recevoir
autant de fon revenu. Comme
pour amaffer tant de bien
il avoit mis en uſage tous les
fecrets de l'ufure la plus fine,
fa fortune auroit encore augmenté,
fi la mort n'y cuſt mis
ordre. Deux Fils , fes uniques
beritiers , ne luy curent pas
GALANT. 153
plutoft rendu les derniers de
voirs , qu'ils fongerent à ſe
réjouir de cette ample fucceffion
, mais chacun en des
manieres bien differentes.
L'aîné , qui n'ayant jamais
quitté l'adroit Ufurier , eftoit
admirablement inftruit de
fon fçavoir faire , fut perfuadé
que le meilleur parti qu'il
avoit à prendre, eftoit de continuër
la même manoeuvre.
ne doutant point qu'on ne luy
duft trouver du merite à proportion
du bien qu'il pouvoit
avoir. Le Cader qui eftoit
entré affez jeune dans les
14 MERCURE
Troupes , où il avoit fubfifté
comme il avoit pû , ayant reçû
des fecours tres foibles de
fon Pere , qui eftoit extrémement
avare , comme le font
Tous les Ufuriers , eftoit accouru
; fi toft qu'il avoit ap
pris le danger où le mettoit
une tres fâcheufe maladie . Le
mauvais exemple ne l'ayant
pas corrompu il avoit le coeur
affez bien placé. Ses façons
d'agir avoient mefme quelque
chofe d'affez noble , qui
faifoit
lere de
plus
del
naiffance qu'il n'eftoit . Il ne
fe vit pas plutoft heritier d'un
GALANTA
1531
bien fort confiderable , que
n'ayant à conſulter que luymefme
, il refolut de ne point
quitter la profeffion qu'il avoit
d'abord fuivie , & poury
paroiftre avec éclat , fa premiere
idée fut d'acheter une
Compagnie de Dragons . 11 :
auroit executé fon deffein..
fans la rencontre qu'il fit d'un
de les Amis , qu'il n'avoit
point vû depuis huit ans.
Quoy que cet Amy ne fuſt
que le Fils d'un Apotiquaire
de la mefme Ville , il avoit un
tres - joli équipage , & trois
grands laquais de fort bon
196 MERCURE
•
air , faifoient un des plus
beaux ornemens de fon carroffe.
Cette nouveauté fur
prit noftre Cavalier , à qui ill
conta , que ne s'eftant point
fenti d'humeur à vivre com
me fon Pere , qui luy avoit
laiffé en mourant pour trente
ou quarante mille francs de
bien , il l'avoir vendu , & que
s'eftant mis en tefte qu'avec
un peu d'effronterie , & le
bien dire , on réüffiffoit fou
vent dans les chofes les plus
difficiles il s'eftoit rendu à
Paris , où il fçavoit que les
Dames fe laiffoient pour la
9
GALANT. 157
plufpart éblouir par la dépen
le, & que les grands airs faifoient
ordinairement des impreffions
fi fortes fúr elles ,
que pour peu qu'on euſt d'adreffe
, on les embarquoit
auffi loin que l'on vouloit ;
qu'il s'estoit logé dans un
quartier où un Marchand riche
de prés d'un million
eftoit mort depuis fix mois ,
fans enfans que fa Veuve
ayant emporté la plus grande
partie de ce bien , il s'eftoit
fixé à gagner le coeur de cette
puiffante Doüairiere ; que
poury mieux réüffiril n'avoit
78 MERCURE
rien épargné pour copier les
manieres d'un homme de cinquante
mille livres de rente ;
qu'il s'eftoit fait faire plu-
-fleurs habits des plus propres,
où il avoit entaffé broderie
fur broderie , & que fa magnificence
en toutes cho-
-fes , avoit prévenu la Veuve
de tant d'Idées de grandeur,
qu'aprés plufieurs tendres
converſations , dans leſquel-
Aes il luy avoit infinué , que
quoy qu'il fut d'une naiffance
à aller de pair avec tout le
monde , une perſonne d'au-
Prant de merite qu'elle , le feGALANT:
159
roit paffer par deffus beaucoup
de chofes , il l'avoit fi
fi bien farée, qu'elle eftoit
réfolue, de l'épouferien forte
qu'il le voyoit maiſtre de plus
de quatre cens mille livres ,
qui luy faifoient faire une fort
groffe figure.Cedifcoursfinic
paravis que l'Ami donna
au Cavalier de prendre la
même route ; l'affurant que
tourné comme il eftoit , &
eftant affez riche pour fou
tenir quelque temps la dé
penfe qu'il luy confeilloit de
faire , il ne manqueroit pas
de réuffir auprés de quelque
160 MERCURE
folle Heritiere , qui s'ente
ftant de la bonne mine , l'indemniferoit
avec uſure de
tout ce que fa conquefte luy
pourroit couter. Le Cavalier
dont la cervelle eftoit fortt
pleine de vent , goûta fi fort
cet avis , qu'il chercha dés le
lendemain à s'accommoder
avec fon Frere , de la pare
des biens de l'Ufurier , pourvû
qu'il la luy payaft com.
ptant , ce qui fut fait en fort
peu de jours , aprés quoy il
prit la pofte , portant avec
luy tout ce qu'ilavoit de bien.
La chofe n'eftoit pas fort difGALANT.
161
ficile , puifqu'il ne confiftoit
qu'en Louis d'or & en des
Lettres de change . Si - toft
qu'il fut à Paris , il loüa un
tres bel Appartement dans le
Marais , & le fit meubler fuperbement.
I prit fept ou
huit perſonnes de livrée , acheta
un carroffe , égal à peu
prés à ceux des Ambaffadeurs ,
fe mefla dans les plus gros
Lanfquenets , & donna affez
frequemment des feſtes aux
Dames , auprés defquelles il
eftoit fort bien venu , fous un
tres beau nom qui le rendoit
allié d'une des meilleures
Novembre 16961
OF
162 MERCURE
Mailons du Royaume. Ses
Domestiques luy entendanc
fouvent repeter qu'il avoit
plus de foixante mille livresde
rente, & fe trouvant d'ailleurs
parfaitement bien chez luy ,
il cft ailé de comprendre qu'
ils avoient raifon de chercher
à faire honneur à leur Maiftre,
dont ils ne parloient jamais
que comme d'un gros Seigneur.
Il euft paru mefme ridicule
de vouloir rien con .
teſter à un homme qui pendant
un an entier ne fit qu'
augmenter la magnificence
de fon train. Cependant tout
GALANT. 163
PR
ce grand fafte ne produiloit,
aucun autre effet , que de diminuer
confiderablement le
nombre de fes Louis d'or.
Il commençoit à fe repentir
d'avoir fuivi trop imprudemment
les confeils de fon Ami ,
quand la fortune fembla luy
offrir ce qu'il cherchoit depuis
fi longtemps . En fepromenant
un foir dans les Tuilleries
, d'un air fort refveur
il fut frappé de l'éclat d'une
jeune perfonne , qui eftoit
nonchalamment affife fur le
Gazon au bout de la grande
allée , fans autre compagnie
O ij
164 MERCURE
qu'une espece de Suivante.
Quoy que cette Belle luy fuft
inconnuë , l'air de liberté eft
fi à la mode à l'heure qu'il eft ,
qu'il ne fit aucune difficulté
de l'aborder . Il luy parla fort
civilement , & l'honneftetéqu'elle
eut d'entrer avec luy
en converſation
, l'ayant engagé
à quitter le ferieux , il
crut devoir éprouver fi ce
n'eftoit point quelque bonne
fortune , telle qu'on en trouve
fouvent en ce lieu- là , mais
elle montra une fi grande re
gularité & dans fes manieres
& dans fes réponſes , qu'il ne
GALANT. 165.
put douter de l'aufterité de
fa vertu. La nuit commencantà
approcher ,la Suivante
demanda comme à demi bas
à la Maiftreffe , fi elle n'oublioit
point qu'elle avoit promis
d'aller fouper chez la
Ducheffe qui l'avoit quittée
depuis une heure ; la Belle
ayant répondu qu'il eftoit.
temps d'y aller , fon quartier
eftant affez éloigné des Tuilleries
, elle fe leva en même
temps , & l'amoureux Cavalier
luy ayant offert la main,
il cut le plaifir de luy aider à
monter dansun Caroffe tres.
166 MERCURE
&
propre , fuivie de trois grands !
Laquais qui luy avoient ouvert
la portiere avec beaucoup
de refpect fi-toft qu'elle
avoit paru , Avant que 'de
la laiffer fermer, il pria tresinftamment
la Suivante de
luy vouloir dire le nom & la
demeure de fa charmante
Maiftrefle, afin qu'il puſt l'aller
affurer de fes refpects . La'
Suivante ne luy répondit rien
de pofitif , finon que c'eftoit
une tres - riche Heritiere , qui
ne dépendoit plus d'autres
Parens que d'un vieux Marquis
, fon Oncle , chez qui
GALANT. 167 :
T
elle eftoit depuis un an , aprés
avoir vêcu jufque - là dans un
Convent. Ces dernieres paroles
ayant redoublé la curiofité
& la tendreffe du Ca- i
valier ; qu'il croyoit ne pouvoir
eftre mieux placée , il
voulut au même inſtant chercher
à s'éclaircir
davantage
de la verité , ce qu'il croyoit .
pouvoir faire en fuivant le
Caroffe de la Belle . Mais quel
chagrin n'eut -il pas , quand
il apprit d'un de fes Laquais à
qui il demanda
où eftoit le
fien , qu'une Dame chez qui
il joüoit fouvent , l'avoit pris :
168 MERCURE
Cer
pour une heure feulement en
forrant des Tuilleries
contre temps ne pouvoit ve
nir plus malà propos , le carof
fe de la Belle s'éloignoit toû
jours , & perdant toute efperance
de pouvoir apprendre
dés ce meſme jour ce qu'il¨
fouhaitoit fi ardemment de
fçavoir , il prit la reſolution :
de s'en retourner chez luy
pour reſver plus librement à
fon avanture. Entre milleidées
qui s'offrirent à fon ef
prit pendant la nuit , fa rai
fon luy fit conclurre que le
mieuxqu'il pouvoit faire pour
cftre
GALANT: 169
eftre éclaircy de ce qui l'in
quietoit , c'eftoit de ſe trouver
fort affidument aux Tuileries
, perfuadé que la Belle
auroit foin de profiter des
beaux jours pour la même
promenade. Le lendemain il
prit un habit fort magnifi .
que , & s'y rendit de bonne
heure , pour ne pas laiffer échaper
l'occafion , s'il eftoit
affez heureux pour y rencontrer
cette charmante perfonne.
Il parcourut plufieurs fois
toutes les allées , & fes recherches
eftant inutiles , il eftoit
preft de fortir , lors qu'il vic
Novembre 1696.
P
170 MERCURE
tout d'un coup venir la Belle
fans autre compagnie que de
fa fuivante . Il courut au devant
d'elle avec un empreffement
qui luy fit connoiftre
une partie de ce qui fe paffoit
dans fon coeur . Elle n'en fut
nullement fachée , & le parut
encore moins quand il l'affura
qu'il n'eftoit venu en ce
lieu-là que dans l'efperance
de la rencontrer , & qu'il y
avoit déja fort long - temps
qu'il foupiroit aprés ce bon .
heur. La converfation eftant
devenue fort enjoüée par es
jolies chofes que l'amour &
GALANT. 171
la veuë de l'intereft faifoient
dire au Cavalier, & aufquelles
on répondoit avec toute la
fineffe imaginable , ils pafferent
prés de deux heures en .
femble fans s'appercevoir
qu'il eftoit fort tard. Le Cavalier
ne put fe feparer de la
Belle fans luy témoigner l'extraordinaire
impatience qu'il
avoit d'aller à les genoux luy
Y offrir tout ce que la fortune .
avoit mis en fon pouvoir , ce
qu'il auroit déja fait s'il avoit
fceu fa demeure . A ces mots
elle parut toute émoë & interdite;
& la Suivante voulant
Pij
172 MERCURE
fuppléer à fon défaut , dit au
Cavalier en s'approchant de
fon oreille, qu'il vinft encore
'deux ou trois jours aux Tuileries
, fans s'informer à perfonne
ny de la demeure , ny
du nom de fa Maistreffe ;
qu'elle fe chargeoit de l'en
éclaircir d'une maniere qui
luy ſeroit agréable , & que
rien ne luy pouvoit nuire davantage
, que de vouloir apprendre
trop toft ce qu'il étoit
bon qu'il ignoraft encore
quelque temps . Cet air de
miftere plut infiniment au
Cavalier. Il crut s'en devoir
GALANT.
173
tenir à ce qu'on venoit de
luy promettre , & ſe contenta
de remettre la Belle en carroffe
, fans l'importuner
par
de nouvelles inftances . Comme
la Suivante s'eftoit arrê
tée exprés quelques pas derriere
, il eut l'adreffe de luy
gliffer une bourse de trente
Louis dans la poche de fon
tablier , & fe retira promptement
enfuite , perfuadé qu'un
pareil prefent avanceroit fes
affaires. La Suivante fort ravie
montra le prefent du Cavalier
à la Belle, qui luy fit mille
promeffes de la récompenfer
Piij
174 MERCURE
encore tout d'une autre forte,
fi elle conduifoit fi bien cette
intrigue , qu'elle puft fe terminer
par un mariage. Elle
avoit raifon de le fouhaiter,
fa fortune eftant beaucoup
au deffous de la mediocre.
C'eftoit une jeune Fille des
environs de Paris , qui ignoroit
le nom de fon Pere , & qui
fçavoit feulement que fa mere
s'appelloit Janneton Bom
bec. Un vieux Marquis qui
avoit toujours aimé le beau
Sexe , l'ayant veuë un jour au
Palais Royal, en fut fi touché,
qu'il luy propofa de la pren.
GALANT. 175
dre chez luy fous le titre de
fa Niece , afin qu'il puft couvrir
fon intrigue des apparences
de bienfeance . La Belle
qui tenoit un peu de la douceur
naturelle de fa mere ,
crut ne pouvoir rien faire de
mieux que d'accepter le par
ti. Il ne s'eftoit jamais marié,
& cette prétenduë Niece ,
qu'il fit appeler Mademoifelle
d'Ortignac , du nom
d'une affez belle Terre qu'il
poffedoit , devoit heriter de
loy , à ce qu'il fit croire à plufieurs
de les Amis , & à rous
fes Domeftiques. Il y avoit
Piiij
176 MERCURE
plus d'un an qu'elle eftoit fur
ce pied- là chez le vieux marquis
, qui luy trouvoit tant de
charmes , & des manieres fi
engageantes , qu'il n'épargnoit
rien pour l'entretenir
du bel air , la laiffant même
à toute heure maiftreffe de
fon équipage. Comme cette
avifée Niece avoit tout fujet
de ménager un Oncle fi liberal
, & qui en ufoit fi bien
pour les interests , elle luy
conta les termes où elle en
eftoit avec le Cavalier , qui
témoignoit de fi grands empreffemens
pour la voir , que
GALANT . 197
pourvû que l'on conduiſiſt la
chofe adroitement
, on pouvoit
dire que c'eftoit un homme
qui parleroit bien - toft
d'époufer. Le vieux Marquis
qui luy fouhaitoit beaucoup
de bien , refolut de contribuer
de tout fon pouvoir à
fes avantages ; & ayant appris
le nom du Cavalier , qui luy
eftoit déja connu par les dépenfes
qu'on luy voyoit faire,
il s'informa avec tant de foin
de ce qu'il eftoit , qu'il vinc
enfin à bout de fçavoir ſa veritable
naiffance . Il perdit alors
tous les fcrupules qui
178 MERCURE
l'arreftoient , & permit à la
Belle & à la Suivante d'employer
tous les moyens qu'elles
pourroient imaginer pour
faire que le Cavalier donnaſt
plus facilement dans le panneau
, ce qu'il n'euft pas fait
ficet Amant euft efté d'une
naiffance affez diftinguée
pour meriter les égards qu
on doit aux perfonnes qui
ont quelque rang. En faisant
donner à la Belle le nom de
Mademoiſelle d'Ortignac , il
l'avoit fait paffer pour une
riche Heritiere , à qui cette
Terre appartenoit; & comme
GALANT. 179
il falloit enfin qu'aprés plufieurs
entreveues
dans les
Tuileries , le Cavalier la vift
dans l'appartemeut qu'il luy
faifoit occuper chez luy , il
s'avila d'une chofe fort plaifante
, qui fut d'envoyer querir
un Peintre auquel il fe
confioit , & le prier de luy
deffiner inceffamment
de fa
pure imagination
, une magnifique
maifon de campa
gne , & de mettre au bas du
carton en gros caracteres ,
Veue & Perspective du Chateau
d'Ortignac. Dans ce moment,
la Suivante, qui eftoit des plus
180 MERCURE
inventives pour duper les
fots , dit qu'il feroit bon auffi
de faire un gros regiſtre intitule
, Eftat des biens & dépen
dances de la Comté d'Ortignac ,
& d'en remplir les feuillets
de la teneur de plufieurs
Fermiers differens- Cette invention
fut trouvée fpirituelle
, & on ne negligea rien
pour mettre dés lendemain
ces deux fourberies en eftat
de réuffir. Le Peintre fit un
Chafteau , auquel il fembloit
que les plus habiles Archite-
Ates s'eftoient furpaffez . D'un
autre cofté le vieux Marquis
GALANT: 18
qui s'eftoit chargé de remplir
luy même le Regiftre , y
avoit mis tant de garniture ,
qu'il fe trouvoit plus de vingt
mille livres de Baux à ferme,
dont il eftoit dû prés de deux
années , fans les rentes Seigneuriales
, qui faifoient encore
une groffe fomme. La
Belle voyant ces préparatifs
achevez , prit fon carroffe ordinaire
, & eftant entrée aux
Tuileries à l'heure accoutumée,
elle s'y trouva prévenuë
du Cavalier , que fon impatience
amoureuſe , & l'efperance
d'une tres -groſſe for-
2
182 MERCURE
tune , y faifoient roujours ve
nir longtemps avant elle. Le
Cavalier luy marqua toujours
une forte paffion . La Belle
répondit favorablement ; &
ces entreveuës ayant continué
encore quelques jours ,
elle luy en marqua enfin un
où elle pourroit le voir chez
le vieux Marquis , fon Oncle,
avec priere de ne faire encore
aucun éclat. La Suivante fe
chargea de luy allerdire le lendemain
jufque chez luy , en
quel endroit il faudroit qu'il
Le trouvaft , afin qu'un des
Laquais qui le connoiffoient
GALANT. 183
pour l'avoir vû remettre leur
Maiftreffe en carroffe, le vinft
prendre pour le conduire
chez elle. Cete Seivante ne
"
manqua à rien de ce qu'elle
avoit promis. Elle alla le trouver
le jour fuivant , & luy apprit
que la Belle s'appelloit
Mademoifelle
d'Ortignac
,
ayant herité d'une Comté de
cenom qui luy apportoit un
grand revenu ; que le vieux
Marquis fon Oncle, chez qui
elle demeuroit , & à qui elle a
voit conté la paffion qu'ilavoit
pour elle , eftoit déja ébranlé
pour confentir à leur maria .
184 MERCURE
ge; qu'il connoiffoit
tous les
avantages de la Maiſon dont
il eftoit defcendu
, & que
quoy que fa Niece puft prétendre
aux Partis les plus confiderables
, il eftoit refolu de
ne pas faire violence à fon
inclination
, puis qu'il jugeoit
à propos que l'affaire fe traitaft
fecretement
, afin qu'il ne
fuft point accablé de certaines
gens qui avoient voulu luy
demander fa parole . Le réful.
tat de la confidence
fut que
le Cavalier fe trouveroit dés
l'aprés dînée dans la grande
Salle du Palais qu'il y vienGALANT
185
droit en en chaife fans aucune
fuite , & qu'on le conduiroit
dans une Maiſon qui n'eftoit
pas éloignée de là , & où il
feroit agreablement reçû . La
Suivante ne fut pas plutoft
-partie , que le Cavalier tranf
porté de joye , le fit apporter
le plus beau de fes habits.
Aprés qu'il fe fut paré autant
que peut l'eftre un homme
qui met dans l'ajustement une
partie de fon merite , il dîna
en pofte & monta en chaiſe ,
deffendant à ſes Laquais de
le fuivre Il eut tout loifir de
s'ennuyer dans le lieu du ren-
Novembre 1696.
e
186 MERCURE
dez-vous , puis qu'on ne l'y
vint prendre qu'à plus de
quatre heures. Eftant arrivée
chez le vieux Marquis , on le
fit paffer par trois grands
appartemens qui aboutiffoient
à un cabinet tres agréable
, où on luy prefenta
un fauteuil en le quittant.
La premiere chofe fur laquelle
il jetta les yeux fut la Perfpective
d'Ortignac , dont
l'Architecture luy parut fuperbe
& d'un tris bon gouft.
Laiffant enfuite tomber fa
vûë fur un Bureau magnifique
, il y remarqua des Li-
ร
GALANT. 187
"
vres parmy lefquels fe trouva
le grand Regiftre à demy ouvert
. La curiofité l'ayant porté
à le feuilleter. Il connut
bientoft que c'eftoit avec
raifon que le Chafteau d'Ortignac
avoit tant de rares embelliffemens
, puifque les revenus
en eftoient fi confiderables
. A peine eut - il remis
le Regiftre , qu'il vit la Suivante
qui s'avançoit vers le
Cabinet. Il courut au devant
d'elle , & luy demanda s'il
• feroit encore longtemps fans
voir l'aimable perfonne qu'il
venoit chercher . Elle répon-
Qij
183 MERCURE
dit qu'elle avoit ordre de le
prier de luy vouloir bien donner
encore un quart d'heure ,
parce qu'un de fes Fermiers
venoit d'arriver qui luy apportoit
trois mille cinq cens
livres . En mefme temps s'éftant
tournée du cofté du Bureau
, elle fit fort l'étonnée d'y
voir le Regiſtre que fa Maiftreffe
ne croyoit pas y avoir
laiffé , & qu'elle l'envoyoit
atteindre dans fa caffette
afin qu'elle puft compter
avec ce Fermier. Le Cavalier
entendant ces chofes qui luy
plaifoient infiniment , voulut
GALANT. 189
par un nouveau trait de libe-
Falité , achever de s'acquerir
la Suivante. Ainfi , comme
elle fortoit avec le Regiſtre
,
il l'arrefta par le bras , & mit
dans fa main une autre bourfe
de trente Louis , en la conjurant
de contribuer à rendre
heureux un homme qui eftoir
au deſeſpoir de n'avoir que
cinq cens mille francs à offrir
à fon incomparable Maiſtreſ
fe. Cette fuivante trouvant
que ce n'eftoit plus la mode
de refuſer un prefent femblable
, le reçût humainement ,
& affura cet Amant prodi190
MERCURE
gue, qu'avant huit jours , dans
T'heureofe difpofition où elle
avoir mis les chofes , il auroit
tout lieu d'eftre content de
fes foins , aprés quoy elle s'enfuit
le laiffant dans des épanchemens
de joye , qu'on ne
fçauroit exprimer. Le Fermier
de la Maiftreffe n'ayant
pas tarde beaucoup à regler
fes comptes , elle parut un
moment aprés , & eut le plaifir
de voir le tendre & fidele
Cavalier fe jetter bruſquement
à fes genoux
, la priant
avec les termes les plus paffionnez
, d'agréer fon coeur ,
GALANT. Igr
& tout ce qu'il poffedoit au
monde , dont il la rendoit
maiftreffe abfoluë. Mademoia
felle d'Ortignac qui avoit des
réponſes preftes pour toutes
fortes de complimens , n'en
manqua pas dans une pateille
occafion. Elle luy dit fur les
nouvelles proteftations qu'il
-2
commença de luy faire , qu'-
elle avoit fibien ménagé l'efprit
de fon Oncle , qu'elle
eftoit perfuadée qu'il ne mettroit
point d'obſtacle à leur
union ; qu'il luy avoit permis
de recevoir fes vifites , & qu'-
elle avoit envoyé fçavoir s'il
192 MERCURE
agréeroit qu'ils l'allaffent
trouver. Peu de temps aprés
on leur vint dire que le vieux
Marquis les attendoit dans
fa chambre , & qu'ils luy feroient
plaifir s'ils vouloient
y paffer. C'eftoit un homme
d'un peu plus de foixante ans ,
d'une naiffance confiderable
,
& qui avoit l'air de ce qu'il
eftoit. Il fcavoit parfaitement
le monde , & receut le Cavalier
admirablement
. Il luy dit
qu'ayant appris qu'il avoit
deffein d'époufer fa Niéce , il
fe tenoit honoré de fa recherche
, qu'il le preferoit à plufieurs
GALANT. 193
2
fieurs autres qui avoient fait
preffentir s'il voudroit les
écouter , que la cauſe de cette
preference venoit non ſeulement
de fon merite , mais de
ce qu'on ne luy cachoit pas
qu'il eftoit aimé , qu'ainfi
pour contenter fon amours,
& fe mettre à couvert des
plaintes que les autres Prétendans
ne manqueroient pas
de faire , il vouloit terminer la
chofe en peu de jours , & que
pour cela , c'estoit à luy de
vor fi fa Niéce l'accommo .
doit avec une Terre dont elle
portoit le nom , outre la part
Novembre 1696 R
194 MERCURE
qu'elle auroit dans ſa fuccef.
fion avec les autres Heritiers .
Quelle joye ne reffentit point
le Cavalier à une propofition
qui luy paroiffoit fi avantageufe
! Il en eftoit fi fort penetré
qu'il ne fcavoit de quelle
maniere marquer fa reconnoiffance.
Tantoft il
couroit embraffer le vieux
Marquis , en l'affurant qu'il
luy eftoit plus obligé que s'il
luy donnoit une feconde vie;
tantoft il prenoit les mains de
la Suivante , & les ferroit
tendrement , pour luy marquer
combien il citoit fenfi-
·
GALANT. 19t
ble aux bons offices qu'elle
luy avoit rendus , & enfin il
faifoit tout ce qu'un homme
qui fe croit tout preft d'attein ,
dre au parfait bonheur qu'on
peut imaginer pour faire éclater
la joye. Le vieux Marquis
voulant profiter d'une fem
blable diſpoſition , envoya
querir un Notaire , & les Articles
furent fignez dés ce
mefme foir. Il elt aifé de juger
qu'on les regla avec peu
de peine. Cela eftant fait , ils
convinrent d'aller incognito
le jour fuivant à une petite
maison de campagne de l'Ab
Rij
196 MERCURE
bé , éloignée de Paris de quatre
lieuës , dans le deffein d'y
faire le mariage fi - toft qu'un
des Bans auroit efté publié.
On acheta les deux autres , &
les fortunez Amans receurent
enfin la Benediction
nuptiale, réüniſſant à ce qu'ils
difoient l'un à l'autre , plus
de foixante mille livres de
rente , mais tous ces grands
biens difparurent un mois
aprés , la tromperie de la fauffe
Niéce fut connue , & le
Cavalier fachant que le
vieux Marquis n'avoit aidé à
a foutenir que parce qu'on
GALANT 197
luy avoit fait connoiftre d'abord
fon peu de naiffance ,
ne trouva pas à propos de faire
éclat , puifqu'il n'avoit efte
dupé qu'aprés avoir crû duper
luy - mefme. Ainfi pour la
moitié de fon bien que fa vanice
luy avoir fait conſumer
en folles dépenfes , il n'eus
qu'une Femme , jolie à la verité
& pleine d'efprit , mais
foupçonnée d'avoir eu bien
des Amans avant que d'avoir
pû trouver un Mary.
Ml'Abbé Rouffeau , l'un
de ces fameux Capucins ; qui
Riij
198 MERCURE
aprés les experiences que Sa
Majefté leur fit faire de leurs.
Remedes , furent appellez les
Capucins du Louvre , parce
que le Royles y avoitlogez ,
mourut il y a plus de deux
ans, fort eftimé des perfonnes
du plus baut merite, & même
des veritablesSçavans.ll alaiffé
comme par teftament , fes
Manufcrits à M' de Grangerouge
, Avocat au Parlement,
fon Frere ; entre autres celuy
qu'il avoit tout recemment
compofé de fes principales &
plus curieufes experiences de
Phyfique & de Medecine ,
GALANT . 199
afin qu'il donnaft charitablement
au Public tant de Secrets
& de grands Remedes ;
ce que vient de faire Monfieur
de Grange- rouge , en
mettant au jour ces Manuf
crits fous le titre de Secrets &
Remedes approuvez , dont les
préparations ont efté faites au
Louvre , de l'ordre du Roy , par
M l'Abbé Rouleau. Ce Li
vre merite d'eftre vû des plus
habiles & des plus Curieux ,
tant à caufe des reflexions
fur plufieurs expériences
rares & nouvelles , de l'action
; de l'efprit , de l'air fur
200 MERCURE
tous les corps fublunaires ,
& en particulier fur le Sel , le
Salpeſtre , le Vitriol, & c. qu'à
caufe de la manifeftation
d'un ferment preſque univerfel
& commun à tous les Animaux
& Vegetaux , & par l'in .
vention , la décoverte & la
perfection de quantité de
grands Remedes incorruptibles
, qui doivent rendre ce
Livre précieux , & attirer des
benedictions à fon Auteur. Il
enſeigne entre autres , la maniere
de faire la veritable Eau
de la Reine de Hongrie ,
l'Effence de Vipere , l'Elixir.
GALANT. 201
de Proprieté , le Lecudanum ,
le Lilium minerale , le Baume
tranquille , l'Effence vulneraire
, les grands Cordiaux ,
l'Effence parfaite de Manne ,
dont il contient une Differtation
tres -fçavante , par laquelle
fa nature & les proprietez
font découvertes . Enfin
la veritable metode de
faire l'Effence de tous les
Simples , & de tirer des Remedes
admirables des plus
grands poifons ; & il contient
des Specifiques éprouvez
contre la plupart des plus
dangereufes maladies, les De
202 MERCURE
voyemens , les Diffenteries ,
les Fiévres , Elquinancies
,
les Paralifies
, les Erefipelles
,
les Rhumatiſmes
, l'Apoplexie
, la Lethargie , les Vertiges
, les Manies & paffions
du cerveau , les Vapeurs du
Sexe & paffions hifteriques
,
les Accouchemens
difficiles ,
& les douleurs & les accidens
qui le précedent, l'accompagnent
& le fuivent , les pertes
de fang des Femmes , les rétentions
de leurs régles , & les
incommoditez
du Sexe , contre
les Coliques & toutes les
autres douleurs ; contre lest
"
GALANT. 203
Aluxions & inflammations de
poitrine ; contre la Pefte , &
les maladies fecretes les plus
inveterées , fans craindre les
accidens du Mercure , ny
garder la chambre. La pluf
part de tous ces Remedes
préparez par la voye naturelle
de la fermentation , dont
il à découvert un nouveaumiftere
, laquelle rend les Remedes
plus efficaces & plus
incorruptibles . Ce qui fait
que ce livre eft d'une tresgrande
utilité , & doit eſtre
recherché , non feulement.
par les gens du métier , mais
a
204 MERCURE
par tous les Grands , tou
tes les Communautez
, &
les Particuliers
même , qui
ont envie de conferver ou de
rétablir leur fancé , ils y trou
veront des fecours admirables
pour le foutien de la
vieilleffe , & pour le rétablif
fement des temperamens
alterez
& des corps ulez , loit
par l'âge , par le travail , ou
par les débauches . Ce livre
fe debite chez M' Jombert,
prés des Auguſtins , à l'Image
Noftre Dame.
Onvend depuis peu chez
Mle Gras , dans la grande
ped
GALANT. , 205
Salle du Palais , à l'L couronnée
, une Relation hiſtorique
de Pologne , contenant le
pouvoir de fes Rois, leur élection,
leur couronnement les privile
ges de la Nobleffe , la Religion , la
Juflice , les moeurs , & les inclinations
des Polonois , avec plufieurs
actions remarquables. Cet
ouvrage eft de la compofition
de M' de Hauteville , Gentil.
homme François , qui a demeuré
plus de vingt cinq ans
en Pologne , auprés de plufieurs
perfonnes de la plus
haute qualité , & qui avoient
le plus de part au ſecret & au
206 MERCURE
maniement des affaires de
l'Eftat. Ce livre eft fort curieux
, & l'on y trouve beaucoup
de chofes , dont les
Voyageurs n'ont point parlé,
Il doit eftre prefentement
fort recherché , parce qu'il
peut fatisfaire la curiofité du
Public , fur beaucoup de chofes
qui regardent l'élection
des Rois de Pologne , & que
c'eft aujourd'huy une matiere
du temps
.
Plufieurs perfonnes de la
plus haute diftinction ayant
fouhaité que je vous fiffe part
du Voyage que je vous enGALANT:
207
voye , parce que la lecture de
cet Ouvrage leur a donné
quelque plaifir ; & leurs fou
haits eftant des ordres pour
moy , j'ay cru y devoir fatis .
faire , en vous affurant en même
temps que je n'ay aucune
e que vous allez lire.
part ce
ESESESE -SE SESSE525
LE VOYAGE
DE CHAUDRAY.
MONSIEUR
ONSIEUR ,
J'aurois depuis longtemps
208 MERCURE
fatisfait à voftre curiofité , &
à mon envie , fi le Public de
qui je dépend preſque à toutes
les heures du jour , ne m'a
voit pas contraint de differer
mon voyage de Chaudray juſ
qu'à ces vacances , & fans un
tres - puiffant Amy que l'on
m'avoit ménagé auprés du
fieur Chriſtophe Ozanne , &
fans le temps qu'il eftoit allé
à la Meffe à Villers , Village
éloigné environ d'un bon
quart de lieuë de fa Chaumie.
re , je n'aurois jamais eu aſſez
d'autorité , luy abſent , d'entrer
dans fa Maiſon , & encore
GALANT. 209
moins de loifir d'en prendre
le Plan , d'en examiner la conftruction
, ny de faire l'inven
taire de tout ce qu'elle contient
, ny d'obferver fi longtemps
l'ordre que l'on y garde
pour parvenir à l'Audiance
. On y accourt de toutes
parts , quoy que ce foit un
lieu inculte , defert , & prefque
inacceffible. Sa Maifon
eft fituée entre deux Côreaux,
fur le bord d'une ravine , ac
compagnée de quatre vieilles
Chaumieres , d'un Cabaret
nouvellement bâty , &
d'une autre tres- petite Mai-
Novembre 1696. S
210. MERCURE
fon neuve , couverte de tuiles,
fabriquée depuis peu pour le
fieur Chriftophe Ozanne
qui refte inhabitée ; parce
que l'on n'a pû encore l'obliger
à quitter la Chaumiere
entourée de quelques vieux
Noyers , & de plufieurs ar
bres fauvages
.
On ne peut approcher fon
domicile , pour peu qu'il faffe
mauvais temps , qu'avec
beaucoup de peine , tant à
caufe de la grande foule des
Malades , que parce que la
bouë , le nombre infini de
de cailloux , la pefanteur de
GALANT. 211
terre graffe , la profondeur
des bourbiers vous font trembler
& chanceller à chaque
pas que vous y hazardez pour
aborder la porte.
La Maiſon qu'il habite
actuellement luy eft tombée
en fucceffion par la décadence
& la mort de les Anceftres .
Elle eft tres baffe , conftruite
de boue , & de pierres du Païs ,
le toit couvert de chaume ,
tellement chargé d'herbes
fauvages , de mouffe & de
verdure , qu'il a de la peine à
fe foutenir encore ; auffi en
plufieurs endroits commen.
Sij
212 MERCURE
ce-t-il déja à tomber en
ruine.
La muraille de la cour , où
il n'y avoit autrefois qu'une
hayevive , a efté tout nouvellement
bâtie à la Limofine ,
de la hauteur environ de douze
pieds . Au milieu de cette
muraille eft une porte neuve
à deux battans , avec un loquer
pour ferrure . Elle eſt de
la largeur de quatre pieds.
L'un des battans eft ouvert
par un Portier aſſez traitable ,
jeune Paifan de vingt - cinq
ans , jadis faifeur de carreaux ,.
pour laiffer défiler les Patiens
GALANT: 253
& les pauvres Infirmes ; pendant
que l'autre moitié en eft
foutenue & deffendue en dedans
par une groffe bûche ,
pour empefcher que
la trop
grande foule du Peuple n'y
entre avec violence . On a
écrit par dehors fur cette porte
, avec un crayon noir , affezgroffierement
, ces deux Vers
latins , à la louange de ce
grand Chriftophe.
Publica morborum requies , commune
medentum
Auxilium , præfens numen ,
inempta falus.
Ce qui veut dire : C'eft icy où
214 MERCURE
l'on trouve la fin à toutes les
maladies , & un homme tout
puiffant qui guerit promptement
, & fans qu'il en coûte
rien.
La Cour eft grande environ
de douze pieds en quarré,
toute couverte defumier, dela
hauteur de deux à trois pieds ,
flotant fur une eau croupie..
On voit en entrant fon Greffier
nouvellement étably en
charge , affez lucrative , vieux
Païfan portant lunettes , autrefois
Tailleur de pavez , affis
fur une chaife de paille , de.
vant un tonneau , fur lequel
GALANT.
215
il écrit dans un Regiſtre in
folio les noms de ceux qui
arrivent & frappent à la porte,
afin que l'Huiffier , autre Payfan
, affez facile , quoy que
Coufin germain d'un homme
fiintegre , dégagé de tout
intereft , les puiffe appeller
fans confufion & par ordre ,
à l'heureux moment de leur
Audiance.
La Charité en entrant a placé
à gauche un petit tronc de
bois de chefne , pris dans la
muraille , de la hauteur d'un
pied , au - deffus duquel eft
écrit en gros caractere noir ,
216 MERCURE
Tronc pour les Remedes des Pauvres.
Il y a au-deffus de cette
infcription une figure de la
Vierge , ornée d'un morceau
de mouffeline & de taffetas ,
le tout couvert d'un petit cha
piteau de plaftre ; lieu où la
plufpart en fortant font leurs
aumofnes , à l'intention du
Fondateur.
Auprés d'une étable , large
environ de huit pieds , & longue
de feize , on defcend par
des marches de pierre dans
la Cave , la moitié taillée dans
un roc , longue environ de
quinze à feize pieds , & large
de
GALANT.
217
de neuf. Au coin font arrangez
beaucoup de flacons , de
cruches , & de bouteilles de
terre , toutes neuves , mais
vuides . Au fond de cette cave
je découvris à la faveur
d'un peu de jour qui entre par
un trou quarré de la porte ,
d'autres grands flacons, & des
cruches bien bouchées , &
remplies d'eaux Cephaliques
pour la tefte , d'Ophthalmiques
pour les yeux , d'Epatiques
pour le foye , de Nephritiques
pour les reins , de Splenetiques
pour la rate , & d'autres
Décoctions , Tifannes ,
Novembre 1696. T
218 MERCURE
& autres breuvages Souverains
, pour toutes les perſonnes
alrerées qui viennent de
tous.coftez le rafraifchir à la
fource falutaire de cet Efculape.
Le Cellier tout contre la
Cave eft remply de deux
grands paniers pointus , l'un
plein de coquilles d'oeufs , &
T'autre d'écailles d'huiftres ,
avec quelques pelotons de
cirenouvelle , & d'autres fimples
de cette nature , gardées
dans deux vieilles ruches éi
maillées par dehors de chaux
& de plaftre.
e
GALANT: 219
a
A
On monte de la Cour par
quatre marches de pierre à
demy enterrées dans le fumier
, à une espece de Salle ,
& quoy qu'elle ne foit large
en quarré qu'environ de douze
à quatorze pieds , elle fert
neanmoins
de Chambre , de Cabiner , de
Gallerie , de Cuifine , de Garderobe
, d'Office , de Labora
toire, & d'Apoticairerie . Au
dehors eft accrochée une
vieille porte , dont la moitié
du haut eft couverte de toile
crue toute pourrie , & l'autre
moitié du bas , d'un morceau
d'Antichambre ,
Tij
220 MERCURE
de planche entiérement démantibulé
, & en tres mau
vais eftat , mais en recompenfe
la feconde porte en dedans
eſt toute neuve , & fort propre
; & c'eft icy le Rendezvous
general de tous les eftro
piez , bleffez , ulcerez, & gangrenez
, & où l'on attend le
dernier coup de l'Audiance
de Monfieur , ( c'eft ainfi que
T'on qualifie ordinairement
cet homme rare ) & c'eft dans
cette Salle , où le fieur Jean
Ozanne , jeune Payfan , âgé
environ de vingt cinq ans
Neveu de noftre grand ParaGALANT
221
celſe , reçû en furvivance , ſe
fait admirer par la dexterité
de fes mains & l'agileté de fes
doigts , en penfant les bleſſez
avec une intrepidité admira
ble , quoy qu'il n'y ait qu'un
an au plus , qu'il portoit encore
les facs au moulin . Il a
neanmoins fuivy de fi prés le
feur Chriftophe ſon Oncle ,
qu'il n'y a point de bleſſez
de gangrenez , de paralitiques
, ny d'eftropiez , aban
donnez des Chirurgiens les
plús experimentez , qu'ils
n'entreprenne , penſe , traite
, coupe , taille , & guériſſe.
"
Tiij
222 MERCURE
Au deffus d'un Evier font
deux Planches l'une fur l'autre
, garnies d'uftanciles de
ménage , plats , affiettes , pots
à l'eau , caffes , & autres chofes
de mefme nature . Les
bords de ces Planches font
remplis de quantité de perités
boëtes , de bouteilles de
zerre , de petits pots , de verres
, de phioles , de paquets
de tentes d'iris , de charpie ,
de vieux linge , d'emplaftres ,
d'onguents , & d'autres drogues
mal rangées , qu'on ne
reçoit pas tout à fait gratis ,
de la main dufufdit fieur Jean
GALANT 223
1
Ozanne , nouveau Chirurgien
privilegié , fuivant les
ordonnances que luy donne
le fameux Galien fon Oncle.
Une tres - grande cheminée
qui échauffe toute la maifon
en hiver , n'y en ayant pas
d'autre , occupe prefque tout
le cofté droit de cette Salle.
Tout contre & preſque visà
vis la porte de la Salle , c
placée une petite table ronde
à quatre pieds tournez
l'antique , pleine de raclures
& d'épluchures d'herbes , &
de racines , avec un mortier
& fon pilon de fer. Sur cette
eft
Tiiij
224 MERCURE
table il y a un autre petit
mortier de fer avec fon pi
lon , un tamis de crin , une
cruche pleine de graine de
geniévre fraifchement cueillie
, antidote ordinaire des
pauvres malades des champs .
On defcend à cofté de cettel
table par quatre marches
dans un fort petit bucher , &b
c'eft par là que quelquefois
le bon homme fe fauve dans
les champs , par une petited
porte qui donne dans fon
jardin , plein de choux , de
porreaux , & de quelques
pommiers , orangers ordinai
GALANT 225
res du Pays , pourtant clos
d'une épaiffe muraille, quand
il fe trouve furpris & accablé
de la foule des Malades.
Le bas du plancher de la
Salle , bien loin d'eftre uny,
encore moins proprement
frotté , reffemble à un petiz
quarré de terre labourée en
dos d'afne , reftée depuis
quelques années en friche ,
tres - gliſſant , à cauſe de la
boue , qui s'augmente fans
ceffe parles Malades qui nouvellement
l'apportent de la
campagne.
On a accroché aux folives
226 MERCURE
& à la maiſtreffe poutre plufieurs
Simples , on voit étalé
fur une petite planche . placée
contre la muraille , entre
la cheminée & cette maiftreffe
poutre beaucoup
d'herbes , de racines , de toutes
fortes de paquets de graines
, & de bouquets de fleurs
à fecher.
De cette Salle enfin on
monte par quatre petites mar.
ches auprés de la porte à gau
che , dans la chambre de ce
celebre Riolan , longue environ
de feize pieds , & large de
huit au deffus de l'étable à
✅GALANT. 227
vaches , fans cheminée , nou .
vellement reblanchie de
chaux , embellie de cofté &
d'autre de quelques Images
enluminées . & meublée de
2
quatre chaifes de paille. Il
n'y a qu'une petite feneftre
en entrant à gauche ; au deffous
de la feneftre une petite
table quarrée , pleine de vieux
morceaux de papiers , pour
en enveloper les remedes ,
qu'il tire d'un lit entouré d'un
vieux morceau de tapifferie
de Bergame , dreffé contre la
feneftre , refervoir ordinaire
des medicamens qu'il diftri228
MERCURE
de l'audience .
lenbue
à poignées , & les donne
gratuitement à tous ceux qui
luy paroiffent en avoir befoin , & voila lelien
S
Ce Medecin , fimple Payſan ,
d'une humeur froide & flegmatique
, parlant peu
ment , & fort bas , âgé environ
de cinquante cinq ans ,
de moyenne taille , un vifage
bafané , plat & maigre , des
cheveux preſque blancs, gras,
courts , & fort peu friſez , qui
couvrent un front affez élevé
, de petits yeux , un gros
porrau fur un nez mediocrement
grand , un ſecond por.
GALANT . 229
rau au deffous de l'oeil droit
& un troifiéme fort petit ,
mais long, qui luy pend à la
machoire gauche , la barbe
preſque blanche , rarement
faite , une grande bouche ,
les lèvres un peu renverſées
les dents brunes , le col court,
& la tefte enf
enfoncée entre les
deux épaules , de groffes
mains les doigts velus &
petits , des ongles paſſablement
longs ; veltu d'un vieux
juftaucorps de droguet paffé
& fort ufé, montrant la cor
de , couleur mufque clair , &
par deffous d'un petit pour
230 MERCURE
point à deux poches coupées
en travers , dans lesquelles il
cache ordinairement les deux
mains. Ses culotes font d'un
cuir luiſant marbré , & de toutes
couleurs , des bas tricotez
gris de fer clair , les fouliers
plats fans patton. Quoy qu'il
ne raiſonne gueres , il ne laiſſe
pas de porter des petites manchettes
renverfées fur les amadis
du pourpoint , avec un
petit rabat à demy blanc , un
chapeau noir difforme & à
grand bord , qu'il touche à la
verité fouvent , mais ne l'ôte
prefque jamais , ou pour le
GALANT. 231
moins tres rarement. Lors
qu'en faluant vous l'approchez
pour confulter fur vôtre
maladie , vous le voyez iné
branlable fur une petite chaife
de paille , contre la fenef
tre , auprés de laquelle eft accrochée
une affez belle mon
tre qu'une perfonne qu'il a
guérie , luy a laiffé , fans qu'il
s'en foit apperçû ; & c'eſt˜¯icy '
où à peine il vous écoute , &
auffi- toft il execute . Tres - louvent
mefme , & pour couper
court , il juge par la feule phyfionomie
, du fecours & des
remedes qu'il faut apporter
232 MERCURE
a au malade ; & à mesure qu'il
les ordonne , le Secretaire de
fanté , autre jeune Payfan ,
plein de taches de rouffeur
au vifage , affez poly , qui ne.
refuſe rien à perfonne , les
écrit, & les délivre aux malades
. Il eft propret , & porte un
petit colet en Abbé , avec un
grand chapeau large retrouf
fé. Villers , Paroiffe de ce cha
ritable Medecin , eft éloigné
d'un grand quart de lieue du
Hameau de Chaudray , & ily
va tous les matins entendre
la Meffe . Les Dimanches &
Les jours de Feftes , dans lef
GALANT. 233
quels il n'écoute perfonne , il
le trouve ponctuellement.
avec grande dexotion à tous
les Offices divins de la journée.
Le feul Secretaire dont
jay parlé , a droit de demeurer
dans fa Chambre , pen
dant qu'il donne audiance.
On voit en entrant à droite
dans cette chambre,uneautre
table affez grande, furlaquelle
font étalées quantité de drogues,
de poudres , d'onguens,
d'huiles , de fleurs , & de racines
; au deffous & à cofté
beaucoup de bouteilles , de
phioles & de flacons . Au fond
Novembre 1696. V
234 MERCURE
eft un vieux lit de bois , entouré
d'un feul rideau de toile
blanche , avec une frange de
fil au bas , travaillée à l'antique
, où le repofe quelques
heures de la nuit , le corps infatigable
de cet admirable
Diofcoride , aprés avoir expedié
tres -fouvent jufqués à
deux cent malades dans une
feule journée.
1
Vous avez pris trop de plaifir
à tout ce que je vous ay
envoyé touchant Madame la
Princeffe de Savoye , pour ne
vous en pas entretenir encore.
Je vous envoye la HaGALANT.
235
rangue que Mª du Gas , Prevolt
des Marchands
de Lyon,
fit à cette Princeffe le jour
qu'elle y arriva.
MADAME.
Si nous avions fuivi les mor-
Demens de noftre coeur , nous ferions
allez au delà de nos limites
vous offrir les hommages refpetuenx
d'un Peuple , dont les ac
clamations vous feront connoiftre
qu'il vous regarde comme le gage
affuré de fa felicité, Le Ciel ne
pouvoir vous referver, Madame,
une plus brillante deſtinée ; vous
Vij
236 MERCURE
réuniſſez les deux Heros de noftre
fiecle , ils vous uniffent au Prince
le plus accompli qui fut jamais ;
& vous allez rendre à toute
l'Europe armée cette Paix tant
fouhaitée , que la fureur de la
guerre avoit bannie depuis fi long.
temps.
C'est dans cette pensée , Ma
dame , que toute la France goûte
par avance les fruits de l'union
des deux plus beaux Sangs du
monde , & que nous regardons
comme un veritable bonheur d'eftre
des premiers à vous pouvoir
donner des marques de la joye
que vous avez répandue dans
GALANT. 237
de
tout le Royaume. Toutes les Vil.
les de cet Eftar s'empreßeront ,
Madame,à vous montrer les mêmes
fentimens , à vous offrir des
scoeurs pleins de respect
foumiffion ; maie nous aurons l'avantage
de les avoir devancez.
Heureux fi nous avons celuy de
vous perfuader , Madame , de
noftre veneration de nos refpects
tres profonds.
"
Cette Priceffe ayant efté
le lendemain de fon arrivée ,
-voir le College des Jefuites ,
fix jeunes Gentilshommes ,
qui étudient en Rhetorique
fous le Pere Colonia , reci238
MERCURE
terent les Vers que vous allez
lire:
op vagrof
A MADAME LA PRINCESSE
DE SAVOYE. !
OUS qui par la raifon devançant
les années ,
Commencez à remplir vos hautes
deftinées ,
PRINCESSE , qui déja voyez de
toutes parts
De l'Univers fur vous confondre les
regards :
Je fçay bien que la Renommée
Vous a mille fois informée
Des vertus du plus grand des
Rois ;
Que chaque jour mille fideles voix
Rempliffent vôtre ame charmée
GALANT . 239
De fon Nom & de fes Exploits.
Je fçay que du Public le fincere langage
谬
A pris grand foin fur tout de tracer
à vos yeux
Une brillante & vive image
De ce Prince accompli , qui malgré
fonjeune âge, parco Dis (
Déja répond à fes Ayeux ,
Et que le Ciel vous deftine en partage
Pour affurer le bonheur de ceslieux
.
Pour connoistre & l'Ayeul , & le
Fils , & le Pere ,
Vous n'avez pas befoin du fecours
de mes Vers .
Pour fçavoir leur vray caractere
;
Il ne faut qu'écouter ce qu'en dit
l'Univers.
P
240 MERCURE
Agréez cependant qu'à ces Portraits
divers
J'eſe en ajoûter un qui paroîtra fincere.
C'eſt en tremblant que j'ofé vous
le faire ;
Mais fans eftre trop temeraire ,
J'ole conter que ce foible Portrait
Ne fçauroit manquer , de vous
plaire ,
Quand même de LOUIS il n'auroit
qu'un feul trait .
PORTRAIT
DE LOUIS LE GRAND .
C
E Monarque fameux dont le
Ciel a fait choix
Pour le bonheur du fiecle , & des
lieux où nous fommes ,
Eft
GALANT.
241
Eft depuis cinquante ans
commune voix ,
d'une
Le plus parfait de tous les hommes
,
Et le plus grand de tous les Rois.
2
Rien ne peut échaper à la rare pru
Jindence .
Rien ne fatigue fa clemence.
Rien ne refifte à ſon grand coeur,
Parifa bonté, pár la valeur
Il fait de l'Univers , dans la Paix ,
dans la Guerre
Les delices , ou la terreur ;
Etjamais le Deftin n'envoya fur la
Terre
Rien de plus grand , rien de meil
leur.
Pour rendre à l'avenir fon Hiftoire
croyable ,
Novembre 1696. X
242 MERCURE
Il en faut retrancher mille exploits
inoüis .
Plus elle fera veritable ,
Moins elle fera vray-femblable ;
Et nos Neveux un jour , étonnez ,
éblouis ,
Auront droit de traiter de fable "
Le furprenant amas des hauts faits
de Louis.
S
Mais noftre crainte fera vaine ,
Le Ciel qui chérit ce Heros ,
Par une route & nouvelle & certaine
,
Veut immortalifer fes glorieux tra
vaux ,
Il fufcite un efprit d'un noble caractére
,
Qui prend foin jour par jour ,
Decirconftancier dans un détail fincere
,
GALANT. 243
Er d'un ftile dont l'air , la nobleffe
& le tour,
Ne peut manquer de convaincre
& de plaire ,
Tout ce que Louis dit , tout ce qu'il
luy voit faire .
Pour tracer un Portrait fi beau ,
Il falloit la main de Dangeau.
S
Vingt Potentats
ou l'envie
que la crainte ,
Avoient unis par les noeuds les
plus forts ,
Pour obscurcir l'éclat d'une fi belle
vie
Ont fait durant neuf ans leurs plus
puiffons efforts .
Mais ils n'ont fait que fervir à la
gloire
De ce Heros victorieux
Ils vont fournir à lon Hiftoire ,
X ij
244 MERCURE
L'endroit le plus fublime & le plus
merveilleux .
Et pour éternifer leur honte & la
memoire
Ils ne pouvoient s'y prendre
mieux.
PORTRAIT
DE MONSEIGNEUR.
E Heros , l'efpoir de laFran-
CEH ce ,
Et les delices de la Cour ,
Unit aux droits de la naiffance
Ceux d'un merite rare & qui croiſt
chaque jour.
On trouve dans fon caractére
Les fuprémes talens de fon Augufte
Pere ,
B de fon jufte Ayeul l'inflexible
équité,
GALANT 245
J
Il a du grand Henry la noble acti
vité ,
L'air engageant , le feu , la popula
rité ,
Et la Pieté de fa Mere.
Comme Louis , il aime les Com
bats ,
Tout fon penchant eft
armes ;
pour
les
Et fa main bien- faiſante a d'infaillibles
charmes ,
Qui luy livrent les coeurs des Chefs
& des Soldats.
Enfin , ce Roy fi grand , fi fort iniamitable
,
Si digne cependant d'eftre imité de
tous ,
A pû trouver un Fils à fon Pere femplayblable
Et qui reffemble à vôtre Epoux.
Xiij
246 MERCURE
PORTRAIT
de Monſeigneur
LE DUC DE BOURGOGNE ,
LE
jeune & digne Epoux que le
Ciel vous deſtine
Princeffe , brille moins par l'éclat de
fon
rang ,
Que par fon air , & par
mine.
fa bonne
Tout marque en luy fon origine ;
Tout montre en quelle fource il a
puifé fon Sang.
$
Il aura de Louis la taille & le vifage .
Il en a la fierté meflée à la dou .
ceur .
滇
On reconnoift en luy fon efprit &
fon coeur.
GALANT. 247
Jamais Prince dans fon jeune âge
Ne charma tant , ne promit davan.
tage .
Tous ce qu'il fait , tout ce qu'il
dir
Fait voir un vray Heros , un Loüis
en petite
2
En attendant que la fiere Ballone
Le range fous les étendarts ,
Tout le loifir que fon âge luy donne
,
Eft pour Minerve ,un jour il feratour
pourMars.
La Déeffe qui le façonne
Defes riches talens , elle mefme s'étonne
,
Et dit qu'un jour ce Prince au milieur
des hazards
Sera tel & plus grand qu'il n'eft
dans les beaux Arts .
Xx iiij
248 MERCURE
&
Pour vous faire en deux mots fon
image fidéle :
Lorfque le Ciel forma vôtre charmant
Epoux
Il prit Louis pour fon modéle ,
Mais il ne le fit que pour vous.
PORTRAIT
de Madame
LA PRINCESSE DE SAVOYE
Ο
Bjet de nos voeux les plus
doux
Princeffe , fi toute la Terre
Nous fait depuis neuf ans une cruelle
guerre ,
Ce n'eft plus un fujet de murmure
pour nous..
GALANT. 249
2
De cent Peuples liguez la valeur orguëilleufe
Comme un torrent devoit nous
inonder .
Tout fembloit devoir luy ceder.
Mais cette haine impetueufe
A vû confondre ſon eſpoir.
Elle nous eft avantageuſe ,
Elle nous devient précieuſe ,,
Puifque nous luy devons le bonheur
de vous voir .
2
Oui , tant de flots de fang qu'il a
fallu répandre
Ou pour vaincre , ou pour nous
deffendre ,.
Nous ne les contons plus pour
rien ,
Ce jour , cet heureux jour , nous dédommage
bien .
250 MERCURE
Le Ciel nous ménageant vôtre heureufe
alliance ,
Remplace avec excés tant de fang
répandu.
Sa liberale main vous donnant à la
France
Luy rend mille fois plus que ce qu'elle
a perdu .
Le mefme Pere a fait la
Devile fuivante , pour la mê.
me Princeffe. Le Corps eft
un Arc - en- ciel , ou une Iris ,
avec ces mors :
Pacis nuntia , Solus opus.
GALANT. 251
MADRIGAL
Pourfervir d'explication à la
D
Devife.
U Soleil qui me forme on me
nomme la Fille .
Si je faifis les yeux par l'éclat dont
je brille ,
C'est au Soleil que je le doy .
C'eft de luy feul que je reçoy
Mon nom
figure.
mon pouvoir , ma
Dés le moment que je parais
Je fais changer de face à la nature ,
Le Ciel devient ferain , la Terre ſe
raffure .
J'amene le beau temps , & j'annonce
la Paix .
Le jour que la Princeffe partit de
Lyon Mrle Prevoft des Marchands
luy fit le Compliment qui fuit.
252 MERCURE
•
MADA
ADAME.
Vous avez accordé à nos empreffemens
la liberté de vous venir
affurer de nos profonds refpects ;
mais nous vous fupplions , Madame
, de recevoir en même temps
les affurances des voeux que nous
faifons pour la gloire & la felicité
de votre vie ; ils font trop
juftes & trop ardens pour n'eſtre
pas exaucez; & le Ciel, Madame
, ne vous a pas fait naiftre
d'un Pere illuftre par une longue
fuite de Heros , & plus illuftre
encore par luy même , & d'une
GALANT 253
"
Princeffe dont la pieté& toutes
les Vertus relevent glorieufement
l'éclat defa naiffance ; il ne vous
a pas comblée , Madame , de fes
faveurs,ny deftinéepour un Prince
fur qui il a répandu toutes fes
graces , & qui fait déja les deli.
ces de toute la France , pour ne
pas achever ce qu'il a fi bien commencé.
Nous nous intereffons , Madame
, au bonheur de fes jours ,
qui doivent compofer une fi belle
vie , par un fentiment de reconnoiffance
du repos que vous allez
nous procurer ,
mençons à goûter les premieres
douceurs.
dont nous com.
254 MERCURE
Mais Madame , nous nous y
intereffons pardes motifs bien plus
preffans , lors que nous vous regardons
comme devant eftre bientoft
unie an Sangde noftregrand Monarque.
C'est par cesfentimens , Ma .
dame, que nous efperons meriter
l'honneur de vostre protection , &
que nous vous la demandons pour
une Ville qui s'est toujours diftin.
guée par une fidelité inviolable
•pourfes Souverains , &qui vous
fera toujours , Madame , tres ref
pectueufementfoumife.
Comme leJournal des lieux
GALANT: 255
où la Princeffe a paffé , a eſté
rendu public , je ne vous en
diray rien davantage. je vous
parlerayfeulement de la Charité
parce que cette Princeffe
y a fejourné le jour de
tous les Saints. Elle y arriva
le dernier jour d'Octobre à
cinq heures du foir , & y fut
receue au bruit du Canon &
au fon des Cloches. Elle trouva
à cent pas de la Ville la
Milice fous les armes , formant
deux lignes , qui aboutifloient
à la maifon de M' de
Charant , Maire de la même
Ville , où ton logement avoit
216 MERCURE
efte preparé. Le premier Capitaine
de cette Milice eut
l'honneur de la faluër le premier
, & en fut tres favorablement
receu . Le Maire , les
Echevins, & tous les Officiers
de ce Corps , reveſtus de leurs
robes , luy furent preſentez
à la porte de la Ville en dedans
, par M' des Granges ,
Maistre des Ceremonies . M'
de Charant la complimenta ;
la Princeffe luy fit un remerciement
, accompagné de la
bonne grace qui luy eſt na.
turelle , & parut tres fatisfaite
de fon Difcours, qui fut
GALANT. 257
faivi des cris de Vive le Roy
& la Princeffe , par une infinité
de peuple , qui s'eftoit
rendu en foule autour de fon
carroffe , & dans toutes les
rues où cette Princeffe devoit
paffer. Il y en avoit beaucoup
des Villes voisines , & particulierement
de Bourges , d'où
les Dames les plus diftinguées
eftoient venues. Cette Princeffe
fut receuë à la defcente
de fon carroffe par M de
Seraucourt , Intendant de
Berry , dans le département
duquel fe trouve la Ville de
la Charité. Il luy rendit affr
Νου
. 1696 . Y
259 MERCURE
duëment fes devoirs , & tint
une table magnifique , où
l'on fervit tout ce que la Province
peut fournir de plus exquis.
Les Officiers de la Ville
firent preſent à la Princeſſe ,
de Confitures feches & de
fruits ; ils établirent une garde
Bourgeoife autour de fa
maiſon, & firent illuminer les
feneftres de toutes les ruës .
Le lendemain , jour de la Fefte
de tous les Saints , la Princeffe
alla entendre la Meffe
en l'Eglife principale , où elle.
fut receue & complimentée
le Prieur des Benectins,
par
GALANT. 259
en Chape , à la tefte de la
Communauté, qui eft une des
plus confiderables de l'Ordre
de Cluny. Elle vifita le dedans
du Convent , & tous ceux
qui eurent la curiofité de voir
ce Monaftere
, eurent permiffion
d'y entrer. A fon retour
dans fon appartement
,
elle trouva les Officiers du
Bailliage , à la teste defquels
eftoit M'Frachor, Lieutenant
General , qui luy fit un compliment
, dont elle fut tresfatisfaite.
Elle entendit Vef.
pres dans la même Eglife , &
affifta auSalut à l'Hôtel-Dieu ,
Y ij
260 MERCURE
dont elle vifita les Salles des
Pauvres , & les principales
parties de la maifon , conftruite
des liberalitez de M
l'Archevefque de Rouen ,
Prieur & Seigneur de la Ville.
La Princeffe y ordonna des
aumônes , & y fit admirer ey , fa
pieté. Elle partit le lendemain
à dix heures du matin. Le
Corps de Ville en robe fe
trouva dansfa chambre, &prit
congé de cette Princeffe , en
luy demandant fa protection,
qu'elle leur promit , en les
affurant qu'elle informeroit
le Roy de la bonne reception
GALANT. 26K
qu'on luy avoit faite . Elle
trouva autour de fon carroffe
lors qu'elle partit , cent des
principaux Habitans , bien
vêtus & bien montez
, ayant
l'épée haute. Ils la conduifirent
jufque dans le Bourg de
Poulli , où elle dîna . Les Officiers
qui avoient commandé
cette Cavalerie , eurent
l'honneur de prendre congé
d'Elle à l'iffue de fon dîner ,
& furent charmez des remerciemens
qu'elle leur fit .
Je viens à ce qui s'eft paffé
à Montargis , dont on n'a
point donné le détail au Pu262
MERCURE
blic . Le Roy partit pour s'y
rendre le de ce mois à une
4.
heure aprés midy . Hleftoit accompagné
de Monfeigneur ,
de Monfieur le Duc de Char.
tres , de Monfieur le Prince
de Conty , de Monfieur le
Duc du Mayne , & de Monfieur
le Comte de Touloufe .
Sa Majesté y arriva fur les qua
tre heures . Monfieur & Monfieur
le Duc de Chartres s'y
étoient rendus quelques heures
auparavant. Le Roy logea
chez M' Selorge , Lieutenant
General au Prefidial ; Monfeifeigneur
chez M'de Boiſcour
GALANT. 263
geon , Avocat du Roy; Monfieur
& Monfieur le Duc de
Chartres , au Chafteau . Monfieur
eftoit fur le point de
partir pour aller plus loin aus
devant de la Prince fle , mais
le Roy eftant arrivé plutoft
que ce Prince ne croyoit , il
changea de deffein , pour te
nir compagnie à Sa majeſté.
La Princeffe arriva fur les fix
heures ; & fi- toft que le Roy,
qui eftoit fur un Balcon de
fon logis, eut apperceu le carroffe
, Sa Majefté defcendit
avec tous les Princes , pour la
recevoir . Elle voulut fejetter
264 MERCURE
.
à genoux en fortant du car
roffe , mais le Roy l'embraffa, -
& la retint en luy diſant , Ma
Fille je vous attendois avec bien
de l'impatience Le Roy la baifa
trois fois. Elle luy dit que ce
jour eftoit le plus heureux defa
vie;& en prononçant ces pa.
roles Elle prit la main de Sa
Majefté , & la baifa tendrement.
Ce Prince luy prefenta
Monfeigneur , qu'elle baifa.
deux fois , & Monfieur une
fois. Elle demanda où eftoig
fon cher Oncle Monfieur le
Duc de Chartres. Le Roy luy
donna la main pour monter:
L'Escalier
,
+
GALANT. 265
l'Escalier ce qui dura affez
longtemps , à cauſe que le
degré eftoit remply d'une infinité
de perfonnes diftinguées
, aufquelles on eut la
bonté de la montrer à la lueur
des flambeaux qu'un de fes
Huiffiers portoit devant luy,
Ce Prince la conduifit dans la
chambre qui luy eftoit deftinée,
où la foule fut tres grande
, & où il luy preſenta tous
les grands Seigneurs l'un aprés
l'autre , qu'elle fatüa ſelon
leur qualité. Les Princes
& les Ducs & Pairs la baife.
rent. Le Roy ne pouvoir
Novembre 1696.
Ꮓ
266 MERCURE
fe laffer de faire remarquer fa
bonne grace & fon efprit.
Comme en répondant aux
queſtions que Sa Majesté luy
faifoit elle le fervoit du moc
de Sire , le Roy luy dit qu'il
falloit que d'orefnavant elle
l'appellaſt Monfieur. Monfeigneur
n'en parut pas moins
fatisfait que Sa Majeſté , qui
luyfit beaucoup de queftions ,
aufquelles elle répondit avec
beaucoup de juſteſſe & de
netteté Elle prit pendant
cette converſation deux fois
la main du Roy , qu'elle baifa
avec beaucoup d'affection .
GALANT. 267
Enfin elle ne parut embaraffée
en aucune façon . Sa Majefté
alla enfuite dans fon appartement
jufques à l'heure
du fouper ; cependant elle
receut les complimens du
Prefidial, du Maire , des Echevins
, & de tous les Corps de
la Ville . Le Roy retourna
chez cette Princeffe a l'heure
du foupé , où avant que de
fe mettre à table , il y eut encore
une petite converſation ,
qui ne fut pas
moins agreable
à Sa Majesté que la préce
dente . Elle ne parut point
étonnée à table , où elle eftoir
Z ij
268 MERCURE
placée entte le Roy & Monfeigneur
, Elle mangea de
tres bonne grace , aprés avoir
demandé à l'un & à l'autre,
S'ils ne vouloient point toucher à
un plat qui estoit devant Elle.
Le Roy la vit deshabiller , &
luy dit , qu'il ne fçavoit pasfi
elle s'ennuyoit avec luy , mais que
pour luy , il ne pouvoit la quitter.
Ce Prince eftant revenu chez
luy pour fe coucher , ne ceffa
point de témoigner la joye,
વિ
& de vanter toutes fes bonnes
qualitez Toutes les feneftres
de la Ville furent illuminées.
lly cut des feux de joye dans
GALANT. 269
routes les rues , & des réjouif
fances dans toutes les maifens
. S , M. remercia , à caufe
du peu de temps qu'Elle avoit
à demeurer dans cette Ville
là , ceux qui luy avoient préparé
des Harangues. Le len
demain à neuf heures du mag
tin le Roy retourna chez cette
Princeffe.Sa Majesté prit plai
fir à la voir habiller , & admira
fes cheveux , qui font les plus
beaux du monde . Il y avoit
une affluence extraordinaire
de peuple , qui attendoit la
Princeffe pour la voir paffer
lors qu'elle iroit à la Meffe
Z iij
270 MERCURE
Il eftoit venu plus de vingt
mille perfonnes des environs ,
& fur tout d'Orleans .Le Roy
la mena dans la nouvelle Eglife
du College des Peres
Barnabiftes , qui a efté bâtie
des liberalitez de мonfieur ,
en action de grace de la Viaqire
que S. A. R. remporta
à là Bataille de Mont-Caffel
en 1677. & le Pere Bizoton ,
Superieur , à la tefte de fa
Communauté , eut l'honneur
d'y recevoir Sa Majefté , &
& de luy prefenter l'Eau benite.
La Princeffe pria Dieu
avec une pieté édifiante penGALANT
271
dant toute la Meffe . La Mufique
y fut chantée par des
Piedmontois, Le Roy trouva
Eglife parfaitement belle.
Le Superieur conduifit S. M.
& la Princeffe jufques à leur
carroffe , & leur fit un compliment
, auquel ils répondi
rent avec beaucoup de bonté.
On dîna enfuite , & le repas
fe paffa à peu près commet
le precedent. Le dîné fini on
monta en caroffe , pour fe
rendre à Fontainebleau . Le
Roy & Monfieur fe mirent ,
dans le fond , la Princeffe fur
le devant vis à vis Sa Majeſté,
Z iiij
272 MERCURE
&
Monfeigneur fur le même
devant à la droite , Madame
la Ducheffe du Lude à la portiere
du coſté du Roy & de la
Princeffe.
Monfeigneur le
Duc de Bourgogne , qui eftoit
parti à midi de Fontainebleau
, alla au devant une demi-
lieuë au delà de Nemours ;
& lors qu'il vit le Carroffe du
Roy, il marcha cinquante pas
à pied, & dés qu'il l'eut joint,
on arreſta un moment, pour
lui donner le temps d'entrer
dans le carroffe , où il fe mit
à la portiere vuide , qui n'eftoit
pas du cofté de la prinGALANT:
273
ceffe , & dés qu'il fut placé, il
fe tourna , & baifa deux fois
fa main. On arriva fur les
cinq heures à Fontainebleau
par la cour du cheval blanc.
Le Roi donna la main à la
Princeffe ; Meffeigneurs lés
Ducs d'Anjou & de Berri qui
l'attendoient au haut de l'E
calier du Fer à cheval , la fa
lüerent fans la baiſer ; le Roi
la conduifit d'abord à la Tribune
de la Chapelle , où il ſe
fit une courte priere , & enfuite
dans fon appartement, qui
eſt celui de la Reine- mere ;
où toutes les princeffes l'at
374 MERCURE
tendoient . La foule eftoit au
delá de ce qu'on peut imaginer.
Le Roi y demeura plus
d'une heure. Sa Majefté s'eftant
retirée , toutes les Dames
vinrent faluer la Princeffe
dans la petite chambre;
& fi-toft qu'elles furent retirées
elle quitta fon habit, qui
eitoit fort riche & fort garni
de pierreries , & prit un defhabillé.
Elle foupa feule dans
fon grand Cabinet. Le lendemain
fur les deux heures &
demie le Roy alla prendre
cette Princeffe , & la mena
promener dans le parc. On
GALANT. 275
luy a donné plufieurs Maiftres.
M Raynal , qui a cu
l'honneur de montrer à danfer
à Monfeigneur , à l'avantage
d'avoir efté choiſi pour
Maistre de cette Princeffe , &
le Roy a nommé M' Buterne
pour luy montrer à joüer du
Claveffin , à caufe de fa fageffe
& de fon habileté.
Quoy que cette Princeffe
n'euft jamais appris à toucher
le Claveffin , elle y réuffit fi
bien dés la premiere leçon
qu'il luy donna , qu'il eut de
la peine à fe perfuader qu'elle
n'euft pas joué plufieurs fois
276 MERCURE
de cet Inftrument . Je doy
ajoûter icy deux Madrigaux
de mon voifin , dont vous
fçavez que les Ouvrages font
dans une eftime generale.
Sur le Mariage de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne avec
Madame la Princeffe de Savoye.
MADRIGAL .
Es vents liguez avec les
Les
flors ,
Dans l'horreur du premier cabos ,
Vouloient replonger la Nature,
Et les Dieux dans un plein repos
Sembloient juftifier l'indolent Epicares
GALANT. 277
Quand, pour raffurer l'Univers,
L'Amour fit par ces mots trébucher
aux Enfers
La Difcorde perfide :
Calmez- vous , fieres Nations ,
Le Prince de Bourgogne épouse Adelaide
;
Portez respect aux Alcyons.
Lo
Sur le même fujet-
Ors que dans l'onde Hefperide
Phoebus fut trois jours plongés
L'univers trifte & timide
Par la naiffance d'Alcide
En fut bien dédommagé,
Nuit affreufe de la guerre,
Que nous ferons réjouiss
Si bien-toft à noftre Terre
Ton effroyable tonnerre
Annonce un nouveau LOUIS.
278 MERCURE
Voicy pour les Sçavans de
voftre Province . quelques
Epigrammes Latines de M
l'Abbé le Houx , fur le même
fujet.
F
Irma Sabaudorum cum Francis
foedera ftabunt.
Quidni ? Hec fecerunt Paxque
Venufquefimul.
P
ALIUD.
Ax & Amor favo impofuêre
filentia. Marti.
O quantum in Superes nunca
utrumqne poteft !
ALIOD .
Lus mellita levis valuêre Cu-
Popipidinis arma,
Horrida quam Martis fulmina
jaita manu,
LYON
*1293
LICITAS
DOMUS
.
SEREN
DELPH
AUGUSTAE-
•
LUD.D.BURG.
CAR.D.BITVR .
MDCXCIII.
HOROVSSELF
PHIL
D-ANDGALANT.
279
Je vous envoye le Portrait
de Monfeigneur , & ceux des
Princes fes enfans
, gravez
.
d'aprés une Medaille de M
Rouffel . Il y a déja quelque
temps que cette Medaille a
efte
frappée .
L'ouverture du Parlementfe
fit le LundydouZiéme de ce mois ,
commença par une Meffe folemnelle
qui fut celebrée dans la
Grande Salle du Palais , par M²
le Pelletier Evefque d'Angers ,
aprés laquelle Meffieurs du Parlement
qui estoient en robes rouges
, & M l'Evefque d'Angers
280 MERCURE
estant entrez dans la Grande
Chambre, MilePremier Prefident
fittun compliment de remerciment
à ce Prelat , remply de cette éloquence
qui luy eft fifamiliere.
dit.
Nous ne croirions pas ,
il , avoir fatisfait à l'impor
tance de nos devoirs , fi nous
ne connoiffions le befoin
que
nous avons de l'affiftance de
Dieu pour remplir nos obligations
, fi nous ne venions
reconnoiftre cette neceffité
fur le Tribunal mefme de la
Juftice , avec les ornemens les
plus pompeux de la Magiſtrature.
Cette reconnoiffance
GALANT. 281
publique perfuade que la for
ce ne vient pas de nous , mais
de Dieu feul , qui ne permet
que l'on connoiffe noftre foibleffe
, que pour avoir lieu
de reconnoistre fa puiffance.
Il ajoûta , que cette connoif
fance les obligeoit à demander
fon afliſtance , dans le
plus faint des Sacrifices , par,
le miniftere d'un Prelat pour
lequel on devoit avoir toute
la confiance poffſible , eſtant
né dans la Pourpre , fils d'un
fage Miniftre , qui fe fouvenoit
toujours de la place qu'il
avoit fi dignement occupée ,
Novembre 1696 A a
282 MERCURE
de
& dans laquelle il avoit paru
avec une eftime & une approbation
generale . Que ne
diroit on pas , ajoûta- t- il ,
fon Succeffeur , fi fa prefence
n'empefchoit point que l'on
ne luy rendit la justice qui luy
eft duë , pour tant de qualitez
éclatantes , de prudence ,
de lumieres & d'application
avant l'âge , & qui remplit
les plus importans emplois ,
avec tant de diftinction . Ilfit
L'éloge de M. l'Evefque , & defeu
Ml Abbé le Pelletier Confeiller
d'Etat , & finis en l'aßurant
qu'il trouveroit toujours la
GALANT. 282
Compagnie diſpoſée à foutenir
les droits de fon Eglife
qu'il gouvernoit avec une
reputation qui luy attiroit la
confideration
de la Cour &
du Public .
Monfieur l'Evefque d'Angers,
prit enfuite la parole , & fit voir
par un éloquent difcours , qu'a
prés avoir demandé l'intercellion
de Dieu , par le faint
Sacrifice de la Meffe , & avoir
efté choisi par la Compagniet
pour la celebrer , il fe trouvoit
obligé de luy rendre
graces du choix qu'elle a
voit fait de laperfonne , que
Aa ij
284 MERCURE
cer employ eftoit d'autant
plus glorieux qu'il eftoit perfuadé
qu'elle ne travailloic
qu'à fervir Dieu , fon Eglife ,
& le Public , que. Les grands
exemples l'engageoient às
concourir
dans le gouvernement
de fon Diocele à fuivre
des traces fi glorieuſes , la
Religion eftant la regle de
l'autorité dont le Parlement
eftoit le depofitaire
, qu'il recommençoit
fes travaux par
un renouvellement de fes
adorations
& de fes voeux
dans un miniftere fi important.
Il ajouta , que ce Corps
GALANT. 285
fi celebre fe deffiant de fes
lumieres , invoquoit le Sang
du Mediateur , & que pour y
parvenir , avant de juger les
autres,il fejugeoit luy - mêmes
que conduit par l'efprit de
Sageffe & de Religion , il fçavoit
par ce moyen féparer la
verité d'avec l'iniquité , dont
le caractére eftoit de fe fça- ,
voir déguiſer , en ne pouvant
fouffrir la verité ; que les préjugez
, les fubtilitez de l'Elo
quence & la confiance fe trouvoient
inuriles ; que l'innocence
perfecutee ſe trouvoit
en feureté contre l'ignorance
286 MERCURE
& la malice. Il fit voir que des
Republiques & des Nations étrangeres
& des Souverains sétoient
foumis depuis plufieurs fiécles
àfes décifions , perfuadez de
la fageffe des jugemens d'un Corps.
fi celebre , que le Clergé de France
avoit tous les jours des marques,
de fa protection ; que. les Privile
ges abufifs , les formalitez (cru.
puleufes eftoient rejettées , que
Evefques eftoient remis dans leur
autorité legitime , les Canons executez,
& lafubordination rétablie
; qu'ils fuivoient en cela l'in-,
tention de noftre glorieux Monarque
qui comblé de gloire ne laiſſoit
les
GALANT: 287
qui
pas de fe profterner & de mettre
Couronne aux pieds de Dieu ;
que ce mefme esprit fe trouvoit
dans le Chefde cette illuftre Compagnie
, à il avoit remis fon
autorité ; que la Charge qu'il occupoit
fi dignement eftoit autant le
prix de fa vertu quel heritage de
fa famille , quefon éloquence eftoir
majeftueuse , mais fans fafte , que
fa foy ,fa pieté, &fes autres qua
litez fuperieures , dont ilfit une
vive peinture , eftoient journellement
employées au fervice de l £
tat de la Religion , que comme
fa vertu méprifort les loitanges , il
n'en diroit pas davantage , &finit
288 MERCURE
en difant , qu'il avoit eſté élevé
par un Pere qui luy avoit toujours
infpiré
une veneration
profonde
pour fa Perfonne
,
& pour la Cour en general
une refpectueuse
reconnoiffance
, & qu'il ne cefferoit
point de faire des voeux au
Ciel pour l'augmentation
de
leur gloire & pour la dignite'
du Parlement
.
L'ouverture des Audiances de
la Cour des Aides fe fit le mefme
jour. Elle commença par un dif
M le Camus premier.
Cours
que
Prefident de cette Compagnie
adreßa premierement à Meffieurs
les:
GALANT. 289
les Gens du Roy , & dont il fit
voir la capacité, l'érudition &
l'application dans l'exercice de
leursfonctions ; il parla enfuite
à M's les Confeillers , & leur fic
voir ;
Qee
la
folemnité
de
ce
joureftoit
particuliérement
deftinée
pour
engager
les
Juges
à
connoiftre
l'importance
&
l'étendue
de
leurs
devoirs
,
qui
confiftoient
principalelement
à
chercher
la
verité
&
le
defintereffement
; que
la
premiere
fe trouvoit
par
l'ap
plication
à la
connoiffance
de
ces
mefmes
devoirs
, que
Bb
Novembre 1696.
290 MERCURE
le difcernement faifoit voir
l'intereft , & que comme les
hommes fe rempliffent de defirs
par rapport à leur intereſt ,
ils s'y en trouvoit peu qui ne
fuffent fenfibles foit à l'amour
propre , foit aux paffions qui
faifoient naiftre ces defirs ;
que comme l'épreuve de la
corruption eftoir au - deffus
des fcrupules , la raifon nous
devoit conduire , foit pour
nous aimer , foit pour aimer
ler autres ; que le veritable
intereft des Juges eftoit de
preferer l'amour des autres à
fon amour propre. Le caracGALANT.
2.91
tere de la Juſtice eftant de
faire un Sacrifice de foy- mefme.
Ilajouta, qu'il étoit peu de
gens qui ne le faraffent euxmefmes
, & que ſouvent les
Juges aviliffoient par cet endroit
l'éclat de leur dignité,
l'Ambitieux en cherchant
avec ardeur les dignitez les
plus éclatantes , l'Avare des
richeffes immenfes , & le Voluptueux
des plaifirs criminels
; que l'on ne pouvoit fe
deffendre de ces fortes de
paffions que par le ſecours de
la raison qui devoit fervir de
guide à tous les hommes,
Bb ij
192 MERCURE
Il expliqua de quelle maniere
on devoit ménager cet amour pour
les autres , dans les exercices de la
Fuftice , en féparant les veritez de
la Loy dans les faux préjugez
la prévention , l'ambition , les
Lollicitations preffantes des Amis
ou des Parens ; que fi l'on devoit
foutenir les Droits du Roy , ilfal
loit auffi conferver ceux de fes
Sujets , s'attacher à l'obſervation
de la Loy , avoir de la moderation
pour méprifer les injures , de la
douceur pour écouterfans chagrin
les plaintes des Parties , de lapatience
, de l'affabilité pour conferver
les malheureux , de la picté
+
1
GALANT. 293
.
pour infpirer de bons exemples ,
une attache inviolable pour le
fervice de fon Prince & pour
la Justice ; faire un genereux
Sacrifice de fes deffauts &
de fespaffions , pour fe donner entierement
à trouver la verité, &
rendrejustice ; que c'estoit le centre
du veritable intereft des Fuges qui
devoient y joindre la probité dans
les moeurs dans l'obfervation
des Ordonnances ; une étenduë
une application profonde dans les
Siences , & que c'eftoit le veri
table moyen de remplirfes devoirs
& de maintenir l'autorité de la
Justice, de s'attirer le respect
Bb iij
294 MERCURE
la confideratton de tout le monde.
Monfieur Bofc du Bois ProcureurGeneral
de cette Compagnie
& Prevost des Marchands ,
prit enfuite la parole , prononça
un difcours des plus éloquens , où
il fit voir entr'autres choses :
Que les premieres fonctions
des Juges , aprés les vacations
, commençoient par
le faint Sacrifice de la Meffe ,
où l'on contractoit une obligation
effentielle de rendre la
Juftice par le renouvellement
du Serment , qu'animez par
la prefence d'un Chef illuftre
par ſa pieté , la vertu , ſa capaGALANT.
295
cité , fon experience , fa douceur
, fa moderation & fes
longs fervices , on ne pouvoit
manquer de faire des progrés
confiderables dans l'exercice
de la Justice , qu'à peine de
puis trente ans qu'il eftoit
dans la magiftrature il reftoit
un petit nombre de ceux
qui compofoient autrefois la
Compagnie , que leur vie
n'avoit pas eu plus de durée
que celle de ces étoiles élémentaires
, qui naiffent fur la
fin du jour , & qui fe precipitent
& le perdent fur la terre
dans le commencement de la
Bb iiij
296 MERCURE
nuit ; que plufieurs de ces Ma
giftrats dont le Genie , l'éru
dition & le zele , avoient fait
l'admiration
de leur temps ,
avoient finy leurs cours aprés
avoir épuisé leurs forces , par
l'accablement
de leurs travaux
; que l'on devoit le faire
un plaifir de marcher fur leurs
traces , que la rapidité du
temps & le relâche qu'on
donnoit aux travaux pendant
les vacations ne faifoient
point d'impreffion fur nost
efprits , pour acquerir de nouvelles
difpofitions ; que l'habitude
nous engageoit au
GALANT
297
travail ; qu'une année en attiroit
d'autres, & que c'étoit une
chaîne de fervitude , dont l'on
ne faifoit pas de bons uſages ;
qu'on fouhaitoit de vieillir
pour s'élever , quoy que la
vicilleffe emportât la vigueur;
que c'eftoit l'effet de l'habitude
qui degeneroit en infenfibilités
qu'il falloit aimer ce
qui nous occupe , enviſager
le prefent qui s'échape , l'experience
du paffé nous devant
rendre meilleurs ménagers
de l'avenir ; que l'opi
nion qu'on avoit des biens &
l'ufage que l'on en faifoit cau.
298 MERCURE
foit bien des maux ; qu'un
Juge chargé de facs , de procedures
, & de papiers , diffipoit
fes efprits & les organes
de ſon corps , dans les labyrintes
de la Chicane ; mais
que l'habitude qu'il faifoit de
cette occupation en adoucif
foit la fatigue qu'il recommençoit
tous les jours la mef
me chofe ; qu'ainſi la vie s'écouloit
, fans fe connoiftre
foy mefme, & fans penfer aux
obligations penibles que l'on
fe donnoit volontairement ;
que l'on n'enviſageoit cha
quejour l'avenir , que pour fe
GALANT. 299
donner plus de peine & de
mouvement . Semblable au
Voyageur , qui du bord durivage
où il eft abordé , aprés
avoir efté à deux doigts de fa
perte, contemple la tempefte,
& ne laiffe pas de retourner
fur le vaiffeau , fans penſer
aux perils des ondes . Heureux
ceux qui fçavent profiter de
ces agitations , faire pendant
les vacations des reflexions
fur le paffé , & apprendre à ſe
fonder un repos & une tranquillité
fi neceffaire aux Ma--
giftrats ; que le lieu , le temps ,
& la condition ne pouvoient
300 MERCURE
faire trouver , fans le fecours
& le témoignage de noftre
confcience
. Il ajoûta , pour
nous donner le moyen de
remplir nos devoirs & nos
obligations, qu'il falloit ſe dé
fendre des paffions qui nous
féduifent , conferver une fi
delité inviolable pour la Ju
ftice , mettre des bornes à nos
efperances , & ne fe point fier
à des qualitez brillantes , qui
eftoient fouvent paflageres ,
l'Eloquence s'évanouiffant ,
voyant tous les jours des gens
tomber en enfance , qui venoient
d'eftre l'admiration de
GALANT. 301
nos jours ; que l'on ne devoit
pas laiffer paffer de jour fans
faire de férieufes reflexions
fur fon eftat , & tourner les
yeux vers le port , & le reconnoistre
foy mefme , pour tâcher
de s'acquerir du repos &
de la tranquillité , que le
Conquerant & les Heros regardoient
la paix comme la
recompenfe de leurs travaux ;
que le Monarque de la France
, qui meritoit de l'eftre de
tout l'Univers , aprés avoir
fait fentir à fes Ennemis la
puiffance de fon bras victorieux
, avoir efté reconnu
302 MERCURE
pourVainqueur &pour Invincible
, avoir rompu le premier
nou d'une Ligue la mieux
concertée & la plus puiffante
que l'on ait encore vû , avoir
autant vaincu ſes efforts par
le Confeil de fa fageffe , que
par la force de fon bras , s'étoit
déterminé
à nous procurer
un commencement de
repos & de paix , en faiſant
une alliance qui en eftoit le
gage précieux , dont noftre
Royale Ville avoit donné des
témoignages autentiques de
la joye & de l'efperance que
Fon devoit avoir d'une Paix
GALANT. 303
generale, capablede nous pro
curer ce repos fi neceffaire à
tous les hommes, pour ſe pouvoir
connoiftre , & pour remplir
leurs devoirs dans toute
leur étenduë.
L'ouverture des Audiances du
Parlement fe fit le lendemain'
Mardy treiZiéme de ce mois , par
une Harangue prononcée par M™
de Lamoignon premier Avocat
General. Il dit , en parlant aux
Avocats , avec cette grace &
cette éloquence qui luy eſt naturelle
Que l'amour fincere qu'il
avoit toûjours eu pour le Bar304
MERCURE
reau produifoit des defirs
d'en augmenter la gloire , &
de chercher des moyens pour
rendre la profeſſion
plus illuftre
; qu'encore qu'elle ne
parut pas moindre qu'elle avoit
été autrefois , l'éloquence
eftant autant du gouft de ce
fiecle que de celui d'Augufte ;
que l'ordre des Avocats avoit
perdu quelque choſe de fon
ancien éclat , & que la caufe
de ce changement eftoit le
deffaut d'émulation
& de l'application
neceffaire à l'étenduë
de cette profeſſion , les
Nouveaux n'ayant point d'eGALANT.
305
ftime & de deference pour
les Anciens , & les Anciens ne
prenant point de foin d'in .
ftruire les Nouveaux . Il fir
voir , que c'eftoit l'effet de
deux paffions , la jaloufie &
l'envie , caractére des ames
baffes , & qui n'ont rien de
grand & de genereux. Il fir
une defcription de ces deux paffions
, & de loppofition qu'elles
avoient à l'émulation àl'imita
tion , que l'émulation nourriffoit
l'efprit , & la jaloufie aut
contraire la détruifoit ; que
l'émulation confiftoit dans la
connoiffance des vertus , à les
Novembre 1696. Cc
306 MERCURE
imiter , les furpaffer, & à leur
faire connoiftre que la jaloufie
au contraire eftoit une
efpece de fureur & un manque
de courage , qui s'attachoit
à diminuer la gloire par
des difcours malicieux , &
dont l'objet eftoit de conduire
dans le précipice fous
le prétexte apparent d'en ti.
rer. Il en diftingua les differens
caracteres , & les effets , fit une
comparaifon ingenieufe d'un des
Heros de la Grece , dont le repos
eftoit troublé par le ſouvenir
des trophées d'ungrand Gene--
ral qui avoit vaincu les Perfes
GALANT . 30%
du grand Alexandre , qui
pleuroit au récit des Victoires de
fon Pere , dans la crainte de ne
pouvoir trouver de conquestes à
faire. Il ajouta , que fi la jaloufie
eftoit l'effet de l'orgueil ,
la reflexion la faifoit diminuer
quand on fe conduifoit par
l'exemple ; que l'on voyoitles
Ouvriers fe perfectionner
dans les Arts , en corrigeant
de jour en jour ce qu'ils fai
foient que l'Invention eftoit
l'effet du hazard ; que l'émulation
qui venoit de l'exemple
, engageoit à bien faire;
que la Vertu eftoit une idée,
Cc ij
308 MERCURE
l'action inftruifant mieux
que le difcours; que l'impreffion
des actions repreſentées
fur le Theatre faifoit plus
d'effet que la lecture de la
piece Il montra que l'efperance
de faire comme les autres
nous donnoit des forces
pour y réuffir , & même pour
les furpaffer ; que fi l'on faifoit
attention fur la profeffion
des Avocats , on n'y
trouveroit rien que d'illuftre
& de confiderable ; qu'ils
avoient le dépoft & le fecret
des Familles , un amas de
fciences & de lumieres , une
GALANT. 309
confiance entiere des occafions
de briller & de plaire ,
mais qu'il falloit le défier des
embuches que tant d'occa
fions de paroiftre leur tendoient
; que l'efprit & la rai .
fon devoient s'unir dans le
temps du repos , pour le parer
de ces embuches , & fur
tout de l'envie , qui eftoit infeparable
de la jalouſie , laquelle
eftoit une envie imparfaite
, qui empêchoit de connoiftre
l'erreur où l'on tom .
be, quoy que l'on s'imaginaſt
en eſtre entierement éloigné
, que pour le défendre de
310 MERCURE
ces paffions il en falloit pren
dre le contraire , en s'attachant
à connoiſtre ce qu'ily
a de parfait dans fes femblables
; à les eftimer , à les fui-
& à les furpaffer ; que
c'eftoit le moyen d'acquerir
cette gloire , qui eft fondée
fur la Vertu , & qui eftoit la
récompenfe de toutes les
vre ,
profeffions ; & enfin qu'ils ne
pouvoient mieux faire qu'en
prenant pour modele ces
grands Magiftrats devant qui
ils avoient l'honneur de porter
la parole. Il finit par un
Eloge du Roy , & exhorta en
GALANT.
31
t
fuite les Procureurs à conti
nuer comme ils avoient fait
à s'acquitter avec fidelité de
la fonction de leurs miniftere
, & à fuivre les Reglemens
de la Cour , & l'exemple de
ceux qui estoient à leur tefte .
Mi le premier Prefident ayant
pris la parole , dit aux mêmes
Avocats , avec cette éloquence
vive & majestueuse qui le dif
tinguefifort au deffus des autres .
Que les Gens du Roy employoient
l'autorité qu'ils avoient
fur les Avocats ; pour
leur inſpirer l'émulation qui
fait defirer de parvenir aux
312 MERCURE
honneurs , fans diminuer la
fortune ; que cette émulation
faifoit entreprendre les affaires
les plus difficiles , & les
faifoit réuflir par l'Art admirable
de la parole ; qu'elle
eftoit fi neceffaire , qu'il ne
falloit pas s'étonner des regrets
que Ciceron , autant
recommandable par fa fageffe
& par la prudence ,
que par fon éloquence , faifoit
à Hortenfius
, de ce que
l'on se réjoüiffoit également
de l'avantage de ſes Rivaux ,
que de celuy des Ennemis .
Ce grand Magiftrat fit voir par
des
GALANT. 313
destra its brillans des fentimens
élevez, que files récompenfes
nefurpaffoient pasles travaux :
aumoins elles les égaloient s
qu'elles fe trouvoient dans les
confiances que l'on avoit
dans leur probité & dans leur
capacité , ainfi que la confideration
que l'on avoit pour
leurs merites par les honneurs
qu'on leur rendoit , & par les
biens qui les fuivoient , & que
le plaifir de devoir tout à fa
fortune , à fon Genie & à fon
merite , rempliffoit parfaite
ment les defirs d'un Orateur .
Il continua l'éloge de l'Eloquence,
Novembre 1696. Da
7
314 MERCURE
rapporta un terme de Vefpa
fien fur deux de fes Amis , dont
il avoit élevé l'un par pure faveur,
& l'autre pour avoir apporté
àfa Cour une éloquence que
les Princes ne pouvoient donner.
Ilfit voir que cette Eloquence
devoit eftre fuivie de plufieurs
autres qualitez capables de
produire differens effets dans
laJuſtice , ménager le tems des
Audiences , concourir à l'expedition
, ne point s'étendre.
à des recherches inutiles de
l'Antiquité , debiter des faits
inutiles , faire des repetitions
ennuyeufes , reprendre l'oriGALANT.
315
gine des chofes , chercher
dans la Chronologie des
moyens d'ennuyer les Auditeurs
; qu'il falloit au contraire
ménager l'attention
des Juges ; qui eftoient les
difpenfateurs , & non les maiftres
du temps , & fur tout,
ne fe point donner la liberté
de lire à l'Audience de gros
volumes compofez à loiſir ,
pefans à la memoire , qui font
perdre le gouft & la grace du
difcours , & qui pouvoient
eftre reduits à une étendue
neceffaire ; que la lecture froide
& ennuyeufe de ces com-
Ddij
316 MERCURE
↑
pofitions , jointe à l'infidelité
de la memoire
, produifoient
des mauvais effets , qu'en de.
bitant ces fortes de cahiers ,
on condamnoit
la negligence
de ceux qui les prononçoient
, fur tout s'ils n'écrivoient
pas correctement
que fi quelquefois
la memoire
manquoit
à quelques - uns ,
ils devoient l'exercer & faire
des reflexions
fur les graces
que la Nature avoit accordé
aux autres .
Qu'ils devoient mefurer
avec équité les Droits du Roy
& de la Couronne , avec l'éGALANT
: 317
tenduë de leurs forces , pren .
dre le confeil de leurs Confreres
le plus
experimentez ,
fur tout quand ils ne connoif.
foient point les confequences
; le foumettre aux Loix ,
& fe conformer au droit public
, & que c'eftoit le veritable
chémin pour parvenir aux
honneurs , aux dignitez , & à
la fortune , dont on voyoit
jouir ceux qui fe diftinguoient
au deffus des autres .
Il parla enfuite aux Procureurs
, leur marqua que la
&
Cour estoitfatisfaite de leur conduite
, les exhorta à continuer de
D d iij
318 MERCURE
de remplir leurs devoirs , avecprobité,
& àfuivre la regle & les
ordres de la Cour.
Les Mercuriales fe firent le
Vendredy 16. du mefme mois dans
la Grande Chambre , par deux
excellens difcours qui furent prononcez
par Mile Premier Prefident
& par M' l ' Avocat General
de Lamoignon , & dans lesquels
on admira la force de leur éloquence
, lafublimité de leurs pen-
Jées de leurs expreffions , & l'élevation
de leursfentimensfur les
moyens differens & les routesque
les Fuges doivent tenir dans la
fonction de leur Ministere , dans
GALANT . 319
lefquels ils agiterent avec toute
l'habileté la delicateffe imaginable
la question de fçavoir s'il
eftoit plus neceffaire à un Jaz
ge de s'appliquer à la connoiffance
de foy - mefmet
qu'à celle de fes Confreres
par rapport à l'obligation de
fes devoirs .
M' de Senecterre , Comte
de Brinon , ancien Lieutenant
General des Armées du Roy,
eft mort dans fa Terre de
Lainville prés Mantes , âgé
de prés de 88. ans. Il eftoit
Coufin germain de feu Mle.
Dd iiij.
320 MERCURE
Marefchal de la Ferté , & s'eft
trouvé depuis l'âge de 15 ans,
qu'il commença de porter les
Armes , jufques en l'année
1673. que fon âge & les infirmitez
, fuite de prés de 20 .
bleffures qu'il avoit reçuës en
plufieurs occafions , dans une
infinité de Combats & de
Sieges. Il laiffe deux enfans ,
un Fils appellé Mile Comte
de Senecterre , qui a fervy de-.
puis le commencement de la
guerre en Italie , à la tefte
d'un Regiment de Dragons ,
dont il eft Colonel , avec tou
te la diftinction poffible ; &
GALANT
321
une Fille mariée depuis peu
avec M le Marquis de Villacerf,
Capitaine de l'un des
Vaiffeaux du Roy.
Le 20. de ce mois , Meffire
Malo- Augufte de Coërquen,
Chevalier Marquis dudit lien
de Coëtquen, la marzeliere &
Bain , Comte de Combourg ,
Baron de Vaurufier , du Fretay
, de Rongé & d'Aubigné,
Seigneur des Chaftellenies
d'Ufel , de la Motte- Dannon,
& des Ferres & Seigneuries
de Bonnefontaine , & autres
lieux , Colonel d'un Regi
322 MERCURE
re
re
ment d'Infanterie , Fils de feu
Mc Malo de Coëtquen , & c . &
de м Marguerite Chabot de
Rohan , a épousé мademoiſel.
le MarieCharlote de Noailles ,
Fille de Mr Anne Jules Duc de
Noailles , Pair de France, Chevalier
Commandeur des Ordres
du Roy , premier Capi .
taine des Gardes du Corps de
Sa Majefté, Viceroy de Catalogne
, Gouverneur pour le
Roy des Comtez & Seigneuries
de Rouffillon , Conflans,
Cerdaigne , & Pays conquis ,
Gouverneur particulier des
Ville , Chafteau & Citadelle
GALANT. 323
de Perpignan , & de мadame
Marie Françoiſe de Bournon
ville. Ce mariage a efté celebré
par M l'Archevêque de
Paris , Oncle paternel de мademoiſelle
de Noailles , en la
Chapelle de fa maifon de
Conflans . Ce Prelat y donna
un grand repas à tous ceux
qui avoient affifté à la ceremonie
des Epoufailles . M' le
Duc de Noailles donna le foir
un magnifique Soupé. Il y
avoit deux tables de quatorze
couverts chacune . M ' le мaréchal
de Bouflers donna à
dîner à la même compagnie
224 MERCURE
avec la magnificence qui luy
eft ordinaire , & le foir les
nouveaux Mariez allerent
coucher à Verfailles .
L'on continuë d'apporter
beaucoup d'argent pour la
Lotterie de pierreries qui doit
eftre tirée par Monfeigneur ,
& dont je vous entretins il y a
quelques mois . Il y a apparen
ce qu'elle fera bientoft rem
plie , & que le retour des Officiers
de guerre , auffibién que
lafin desVacances , qui rappellent
tout le monde à Paris , ne
la laifferont pas languir , chacun
eftant excité à y mettre,
GALANT: 325
tant par la richeffe des Lots,
que par l'exactitude & la fidelité
qui y feront obfervées , &
dont il n'eft pas permis de
douter.
Tant d'Hiftoires particulieres
des Rois de France , qui
ont effé données au Public
depuis quelques années , tant
par M l'Abbé de Choifi , que
par M' de Varillas , depuis le
Roy Jean jufqu'à Henry III .
avoient fait fouhaiter celle de
Charles VII. qui manquoit.
Elle vient de paroiftre par les
foins du S ' de Luynes , Libraire
au Palais , qui commence à
326 MERCURE
la debiter. Jamais regne n'a
eu de fi grands évenemens .
La France livrée aux Anglois
par le mariage de Catherine,
Fille de Charles VI.avec Henry
V, Roy d'Angleterre , fembloir
ne pouvoir éviter fa per.
te. Dieu fufcita la Pucelle, qui
delivra Orleans . Le Siege de
cette Place eft décrit dans
cette Hiftoire avec des cir
conftances tres- curieuſes ,
auffi -bien que la mort de
l'Heroine qui l'empêcha de
tomberau pouvoir des Ennemis.
Les differens de la Maiſon
d'Orleans avec celle de Bour.
GALANT: 327
gogne y font traitez noblement
, & l'on n'y a pas oublié
les amours de la belle Agnés
Le ftile en eft concis , agreable
& hiftorique , & on aura
fujet d'eftre furpris que l'Auteur
ait caché fon nom , puis
qu'il ne peut attendre que de
fort grandes louanges d'un fi
bel ouvrage . Je ne doute point
qu'il ne vous donne beau
coup de plaifir , & que tous
vos Amis , qui le liront , ne
trouvent que je vous en parle
fort modeftement .
Les paroles fuivantes font
de M'Mallemans de Colon328
MERCURE
ge , & l'Air eft de M' d'Ambruis.
AIR
V
NOUVEAU.
Enezs favorable Princeffe
Que la Paix conduit en ce,
lieux.
Voftre Hymen approuvé des Cieux
Remplit la France d'allegreffe.
Son réjouiffant appareil
Nous fera naifre après la guerre,
Des Rayons de noftre soleil
Quelque Aftre propice à la terre.
Le mot de l'Enigme du
mois dernier eftoit l'Eglife
Romaine. Voicy les noms de
ceux qui l'ont touvé . Mrs de
la Motte de Charleville : le
Doyen de Mignots : milhau de
YON
1893
VILLE
; 29
ital
>rode
nry
Dier
de
liot
Berdes
ume
ple :
¡ rin,
roix
ehu.
: des
| réde
328
ge
bru
<<
Voft
Rem
Son
Nou
Des
Quel
I
moi
Rom
ceux
la M
Doy
GALANT. 329
Toulouſe : Bardet de l'Hôpital
duMans: Cretot de Celle proche
Stenay : de Provinlieu de
la ruë S. Jean de Beauv. Henry
le Jeune du Bureau du papier
de la Douane : du Pleffis de
l'Hôpital du Mans : Jaliot
Affeffeur du Comté de Bernon
: le petit Rouffelet des
Capucins du Marais : Roume
à la fageffe rue du Temple :
Mrs les Abbez de S. Megrin ,
de Longeñvre , & de la Croix
des petits Champs : Tamehu
Amant muer de la Reine des
Blanches : le petit Coq réveille-
matin du College de
Novembre 1696. Ee
330 MERCURE
Louis le Grand : le Praticien
de la Place Dauphine . Mefdemoifelles
Javotte Ogier ; de
la Carfelle de Bailly : Vaucurier
de Varenne en Argonne :
Richer de Montehard du
Mans : de Saint Efprit , ruë du
Plot d'or de Liege : la jeune
Veuve du Miroir de vertu :
la pensée des jardins du Cloître
S. Benoist : la belle Etoille
de la Coûture du Mans :
la belle cruelle de la rue Callandre
.
L'Enigme que je vous envoye
, eft de M' Rault de
Roüen.
GALANT. 332
J
ENIGME.
E porte courte & grande robe
Sans craindre qu'on me les dérobes:
Sur tout , qu'on ne m'outragepas ,
Je m'en vangereis en tout cas.
Fe cache en moy certaines armes
Capables d'arracher des larmes
Aux yeux qui n'ont jamais pleuré,
Cela n'eft que trop affure.
L'un des premiers jours de
ce mois , la Faculté de medecine
de Paris , élut pour
Doyen de la Compagnie
M Boudin. Cette élection fe
fit de vive voix , quoy que la
coutume foit de tirer au fort
Ee ij
332 MERCURE
cinq Electeurs qui choififfent
trois fujets dignes de remplir
cette place , dont on remet
les noms dans un bonnet , &
que l'on retire au hazard .
Monfieur Fagon, premier мedecin
de Sa Majesté , juſte
Eftimateur du merite , avoit
écrit une Lettre en fa faveur
au Doyen qui fortoit de Charge
, dans laquelle il marquoit
qu'il ne connoiffoit perfonne
qui euft plus
generalement
tous les talens neceffaires
pour luy fucceder dans cette
dignité , & la lecture de cette
Lettre acheva de déterminer
GALANT. 333
l'Affemblée , déja favorablement
difpofée à le choifir.
En effet , bien que м ' Boudin
n'ait pas encore trentequatre
ans accomplis , il y en
a quatorze qu'il eft Docteur
de la Faculté , & s'y eft toû
jours fait diftinguer par fa
doctrine, par le fond & la delicateffe
de fon efprit , & par
toutes les qualitez d'un parfaitement
honnefte homme .
Je fuis , Madame , voſtre ,
& c.
A Paris , ce 30. Novembre 1696.
LYOR
1898
TABLE.
falem.
Relude.
Differtation .
L'Automne.
ダ
30
Lettre remplie d'érudition touchant les
Piliers de Tutele. 40
Lettre fur les habits des Dames de feru
Eloge de l'Ordre des Chartreux.
79
101
Epiftre en Vers. 107.
Réponse.
114
Le Principe universel.
122 .
Acte nouveau . 157
Cupidon Courier. 145
Hiftoire.
151
Ouvrages de feu Mr l'Abbé Rousseau .
197
Relation hiftorique de Pologne .
Voyage de Chandray .
Reception faite à Madame la Princeffe
de Savoye en plufieurs Villes de France
, avec le détail de ce qui s'eft paffé à
fon arrivée à Fontaineblean. 234
204
209%
TABLE
276 Madrigaux Epigrammes.
Detail de ce qui s'est passé à l'ouverture
du Parlement & de la Cour des Aides
avec des Extraits de toutes les Haran
gues .
Mort de Mr de Seneterre.
>
279
3191
Mariage de Mr de Coetquen & de Mademoiselle
de Noailles .
Lotterie.
Hiftoire de Charles VII.
Article des Enigmes
321
224
325
328
Mr Boudin élu Doyen de la Faculté de
Medecine.
7
331
LYON
*1803 *
VILLE
La Figure doit regarder la page 279
L'Air doit regarder la page 328
MERCURE
GALANT
DEDIE ' A MONSEIGNEUR
LYON
1893
LE DAUPHIN.
NOVEMBRE 1696.
DE
LA
VILLE
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grande Salle
du Palais , au Mercure Galant,
ON
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on le
vendra Trente fols relié en Veau , &
Vingt-cinq fols en Parchemin .
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNES , au Palais , dans
la Salle des Merciers , à la Juſtice .
T. GIRARD , au Palais , dans la grande
Salle , à l'Envie .
Et MICHEL BRUNET , grande Salle
du Palais , au Mercure Galant.
M. D C. XCVI.
Avec Privilege du Roy
estock ok ok ok
Q
A VIS.
Velques prieres qu'on ait faites
jufqu'à prefent de bien
écrire les noms de Famille employez
dans les Memoires qu'on envoye
pour ce Mercure , on ne laiffe pas
d'y manquer toujours . Cela eft caufe
qu'ily a de temps en temps quelques
uns de ces Memoires dont on ne fe
peut fervir. On reitere la meſme
priere de bien écrire ces noms , en
forte qu'on ne s'y puiffe tromper. On
ne prend aucun argent pour les Memoires
,& l'on employera tous les
bons Ouvrages à leur tour, pourver
qu'ils ne defobligent perfonne , &
qu'il n'y ait rien de licentieux. On
A ij
AVIS.
prie feulement ceux qui les envoient,
& fur tout ceux qui n'écrivent que
pourfaire employer leurs noms dans
l'article des Enigmes , d'affranchir
leurs Lettres de port , s'ils veulent
qu'on faffe ce qu'ils demandent.
C'eft fort peu de chofe pour chaque
particulier , le tout enfemble eft
beaucoup pour un Libraire.
Le Sieur Bruner qui debite prefentement
le Mercure , a rétabli les
chofes de maniere qu'il est toujours
impriméau commencement de chaque
mois. Il avertit qu'à l'égard des
Envois qui fe font à la Campagne,
ilfera partir les paquets de ceux qui
le chargeront de les envoyer avant
que l'on commence à vendre icy le
Mercure Comme ces paquets feront
plufieurs jours en chemin, Paris ne
lallera pas d'avoir le Mercure
AVIS.
long - temps avant qu'ilfoit arrive
dans les Villes éloignées, mais auf
les Villes ne le recevront pas fi tard
qu'ellesfaifoient auparavant.Ceux
qui fe lefont envoyer par leurs Amis
fans en charger ledit Brunet , s'expofent
à le recevoir toujours fort
tard par deux raifons . La premieres
parce que ces Amis n'ont pas foin de
le venirprendrefitoft qu'il eft imprimé,
outre qu'il le fera toujours quel
ques jours avant que l'on en faſſe le
debit, & l'autre , que ne l'envoyant
qu'après qu'ils l'ont lu eux & que !-
ques autres à qui ils le preftent, ilà
rejettent la faute du retardement
fur le Libraire , en difant que la
vente n'en a commencé que fort
avant dans le mois . On évitera ce
retardement par la voye dudit Sieur
Brunet, puis qu'il fe charge.de faire
A iij
AVIS.
les paquetslay-mefme, & de les faire
porterà la Pofte ou aux Meffagers,
fans nul intereft, tant pour les Particuliers
que pour les Libraires de
Province, qui luy auront donné leur
adreffe. Ilfera la mefme chofe generalement
de tous les Livres nouveaux
qu'on luy demandera , foir
qu'il les debite, ou qu'ils appartiennent
à d'autres Libraires , fans en
prendre pour cela davantage que le
prix fixé par les Libraires qui les
vendront. Quand il fe rencontrera
qu'on demandera ces Livres à la fin
du mois , on les joindra au Mercure,
afin de n'en faire qu'un mefme paquet.
Tout cela fera execute avec.
une exactitude dont on aura lien
d'eftre content.
MEREVRE
CALANT LIGA
NOVEMBRE 1696.
I
le
L n'y a perfonne qui
n'en demeure d'accord ,
jamais Monarque n'a
porté fagloire fi loin que
Roy. Non feulement ila efté
plus Conquerant que tous
ceux à qui on n'a pû refuſer
A iiij
8 MERCURE
ce titre , mais tous les fiecles
paſſez ne nous en montrent
aucun qui ait ufé ny plus fagement
, ny avec plus de moderation
de fes Conqueftes.
Quand ce qu'il a déja fait en
tant d'occafions éclatantes ,
n'en feroit pas une preuve
incontestable , il ne faut que
voir ce que ce grand Prince
fait prefentement pour l'Ita
lie. Ne peut on pas dire que
fans luy elle eftoit fur le point
d'eftre ruinée , par le grand
nombre de Troupes de Nations
differentes , par les Contributions
, & par les quartiers
GALANT.
9
d'hiver. Ainfielle a grand fujet
de s'écrier , en parlant du
foin qu'il a voulu prendre de
la garantir de tant de malheurs
, Deus nobis hæc otia
fecit.
Ce demy Vers de Virgile
me donne occafion de vous.
parler de ce que M' Maur
naud , Etudiant en medecine
à Bourdeaux , a écrit fur la
nouvelle explication d'un
Vers de ce même Poëte , que
vous avez veuë dans une Lettre
, inferée dans le Mercure
d'Avril dernier. Voicy
comment il répond à l'Au10
MERCURE
teur de cette Lettre . La diverfité
de fentimens fait tou
jours plaifir en ces fortes de
matieres .
A MONSIEUR ***
L
E tour ailé qui fe trouve
dans tout ce que vous
écrivez, Monfieur, tout agréa
ble & tout delicat qu'il eft,
tellement diverti,
ne m'a pas
que je n'aye
fait reflexion
au
nouveau
fens que vous donnez
à ce Vers de Virgile
.
Inde Lupa fulvo nutricis
tegmine
latus
GALANT: IL
Romulus excipiet gentem .
En admirant le beau choix
des mots & l'élegance du ſtile
, je n'ay pas laiſſé d'examiner
de prés cette nouvelle
explication . Elle eft fi nouvelle
, & elle eftoit fi peu attenduë
, qu'il ne fera pas furprenant
qu'elle vous attire
quelque petite affaire . Peuteftre
vous même vous attendez
- vous à quelque critique
de voſtre Lettre . En tout cas ,
Monfieur , fi voftre fens eft
bon , il ne laiffera pas de fe
maintenir. A peine les fruits
commencent - ils à paroiftre,
12 MERCURE
qu'ils font maltraitez des
vents & des pluyes , & ils ne
meuriffent que parmy les orages
& les tempeftes . Je vous
diray donc ce que j'y ay trouvéà
redire ; mais comme vous
ne rejettez les deux fens receus
que pour autorifer le
voftre , je commenceray
par
examiner les raisons que vous
avez de les condamner..
Le fens , dites - vous , qui
entend par tegmine , la peau ,
fait Romulus un ingrat & un
barbare , infenfible à l'infigne
bienfait de fon admirable &
tendre Nourrice . Mais pourGALANT.
13.
1
quoy voulez- vous que ce foit
la peau de la même Louve
qui l'alaita ? N'y a - t il pas
moyen de le couvrir d'une
peau , fans le rendre coupable
d'une fi noire ingratitude?
Romulus commença par eftre
Berger, & il fe rendit enfuite
Chaffeur Ita geniti , ita educati
, cum primum adoleverit atas,
nec in ftabulis , nec ad pecora
fegnes venando peragrare circa
faltus. Aufli toft que Remus
& Romulus furent devenus
un peu grands , dit Tite Live,
ils ne purent fe tenir oififs
parmy les troupeaux , & s'oc
14 MERCURE
cuperent à la chaffe dans les
bois & dans les forefts ; &
comme dans ces temps reculez
les Troupeaux faifoient
les plus grandes fortunes , &
que les Loups , animaux voraces
, incommodoient
fort
les Bergers
, il y a apparence
que la chaffe du Loup eftoit
l'exercice
le plus ordinaire
,
comme celuy dont on retiroit
le plus d'avantage
. Quelle
contradiction
y a- t - il donc
que Virgile donne une peau
aRomulus
, comme une marque
, non de fon ingratitude,
mais de fon adreffe à la chaffet
GALANT:
15
Il eftoit ordinaire aux Chaf
feurs d'aller veftus de peaux ,
pour faire parade de leurs
dépouilles , ou pour mieux
furprendre les beftes. La
Chaffe , qui eft une vraye
image de la guerre , a toujours
confifté plus dans la rufe
que dans la force , & les
Chaffeurs s'étudient à fe rendre
moins étranges qu'ils
peuvent aux beftes qu'ils
cherchent. Si enfin Virgile a
couvert la Chaſſeuſe Harpalice
d'une peau de Lynx ta .
cheté , maculofa tegmine Lincis,
pourquoy n'aura t -il pas mis
16 MERCURE
fur les épaules de Romulus
une peau , plûtoft pour marquer
par cette dépouille les
trophées & les victoires qu'il
devoit remportet fur fes Ennemis
, que comme une peau
fatale à l'Empire qu'il devoit
fonder. En effet , Romulus
ainfi habillé avoit plûtoft la
façon d'un Heros que l'air
d'un Lycantrope ; &pour vous
faire voir que Virgile n'a rien
fait en cela qu'à bonnes enfeignes
, & que c'est un trait
particulier de fon habileté ,
c'eft que les Loups eftoient
confacrez au Dieu de la
GALANT: 17
S
guerre , in tutela Martis , pour
leur force & leur adreffe merveilleuse
à butiner.
Nec virides metuunt colubros,
Necmartiales badulei Lupos.
Hor.Ode xvij . lib. 1-
Les Bergeries , dit Horace ,
ne craignent ny les couleu.
vres , ny les Loups martiaux ,
c'eſt à dire, confacrez à Mars ,
felon M' Dacier & le P. Rodel.
Mais que direz - vous ,
Monfieur , quand vous ſçaurez
que les Romains portoient
le Loup dans leurs
Drapeaux auffi bien que l'Aigle
, le Sanglier , & c . C'eſt ce
Novembre 1696. B
18 MERCURE
le
que dit Rofin dans fes An
tiquitez Romaines , aprés l'avoir
appris de Pline. Et quant
à ce que vous dites que
Loup eftoit de mauvais augure
, remarquez que les ani
maux n'eftoient ny de bon,
ny de mauvais augure , précifément
par eux - mêmes ,.
mais à raifon de quelque circonftance
particuliere , comme
on peut juger par ces expreffions
, vaga cornix ,
Picus , fata vulpes , &c. Le
Loup eftoit regardé comme
un funefte préfage , lors qu'il
entroit dans la Ville , ou dans
leous
GALANT rg гg
le Camp , ou lors qu'on le
voyoit tenant la proye , ore
pleno Cela fuppofé , il eft clair
que le fait
que vous rapportez
d'un Loup qui met toute
la Ville en alarmes , ne conclut
pas pour la peau , non
convertuntur. J'ajoûte que le
mot fulvo, eft un terme affe-
&é, pour marquer la couleur
des peaux des beſtes fauvages;
& quant à nutricis , on
peut dire que Virgile a feulement
prétendu marquer fort
à propos la merveille qu'on
rapportoit du Fondateur de
Rome.
h
Bij
20 MERCURE
Je ne fuis pas furpris que
yous rejettiez l'autre fens ,
qui mer Romulus fous le
ventre de la Louve . Il eft trop
ouvert pour vous qui cher
chez un fens fingulier ; &
depuis que l'efprit s'eft une
fois propofé de trouver quel- .
que chofe de nouveau , il ne
fe repofe fur rien. Il s'agite
au contraire fans ceffejufqu'à
ce qu'il ait mis au jour la
nouveauté dont il eft gros.
Quelque ouvert que foir ce
fens , c'est pourtant celuy
qu'ont fulvi nos deux excel
lens Traducteurs , M de SeGALANT.
21
grais & M' de Martignac. Ils
n'ont point paffé par deffus
le mot tegmine ; & ayant marqué
l'un & l'autre que Romu.
lus eftoit nourriffon d'une
Louve , ils nous en ont dit
fuffisamment pour nous faire
entendre que tegmen eft la
même chole que fub alvo ,
puis qu'on fçait affez quelle
eft la fituation des petits
quand ils tettent. Ce qui autorile
cette expreffion , eft ce
que chacun peut remarquer,
que dans les champs les petits
le mettent fous le ventre
de leurs meres comme fous
22 MERCURE
un toit , fub tegmine , pour fe
garantir de la pluye & des
chaleurs du Soleil , tuti fub
matribus agni . Latus convient
à ravir à Romulus dans ce
fens - là . Ce mot Latin n'a ja
mais mieux toute fa force ,
que lors qu'il eft joint au
verbe vivere , & fignifie , qui
eft bien , qui eft à fon aife , ce qui
eft parfaitement bien reprefenté
par la gayeté ; & les
marques de contentement
que donnent les enfans entre
les bras de leurs Nourri
ces.
Tout cela ne vous conten
GALANT
23
te pas , Monfieur , & je m'apperçois
que vous eſtes toujours
en peine d'un fens fingulier
& merveilleux . Vous
croyez l'avoir rencontré en
nous reprefentant Romulus
couvert de feuilles par la
Louve. Voyons premierement
fi tegmen vous fervira
bien . Tegmen c'est à dire couverture,
perfonne n'en doute .
Il s'agit feulement de fçavoir,
s'il peut eftre pris pour tout
ce qui couvre indifferemment
, & dans toute l'érenduë
que vous luy donnez .
A vous dire vray , je ne le
24 MERCURE
crois pas , & en voicy la raifon.
On voit par tous les
exemples qu'on en trouve
qu'il ne fignifie que les choles
qui couvrent en s'étendant
, & dans ce fens il convient
admirablement aux
feuilles attachées aux arbres
qui s'étendent & s'avancent ,
ce femble , pour couvrir , patula
fub tegmine fagi . Je vous
prie , Monfieur , de remarquer
la force du mot patulæ.
C'est dans ce fens qu'on a mis
tegmen pour le mot Grec ,
fchepaoma , dont je foupçonne
que la racine eft le verbe
Grec ,
GALANT.
25
Grec , ſpao, c'eſt à dire , traho,
j'étens , je tire . Tegmen ne
fçauroit donc s'appliquer rai
fonnablement & avec juftef
fe à un amas de feuilles entaffées
confufément fous les
arbres. Mais je veux que vous
accommodicz , fi vous le pou
vez , tegmen à voftre penſée ,
je ne vois pas que vous ayez
attrapé ce merveilleux que
vous pourfuivez . Comment
prétendez-vous nous donner
une plus haute idée de ce
Fondateur de Rome, en nous
le reprefentant échapé à la
fureur des beftes feroces, avec
Novembre 1696.
C
26 MERCURE
quelques feuilles fur le dos ,
comme cette brebis dont
vous nous faites l'hiftoire ,
plûtoſt qu'en nous le montrant
tettant une Louve , avec
la fituation qu'on le reprefente
affez qu'il devoit avoir.
Tout de bon , Monfieur
voftre delicateffe eft finguliere
. Ovide n'eftoit pas de
voftre gouft. Il croit donner
une affez belle & affez furprenante
idée de cet illuftre
Enfant en le reprefentant
tout découvert , refpecté &
fervi de toute la nature .
Lacte quis infantes nefcit creviffe
ferino.
GALANT. 27
Et picum expofitis fæpe tuliffe
cibos. Ovid. 3. Faſt.
Au reste, l'avanture d'Horace
ne vous eft point favorable.
Je remarque à la verité
un préfage de gloire &
d'immortalité dans les feuilles
vertes , fronde nova , de
Mirthe & de Laurier dont il
eft couvert ; & s'il en faut
croire Cardan , les fonges de
feuilles , font heureux , fielles
font bien conditionnées , fi
fuerintfecundum naturam ; mais
par la raifon contraire , je ne
vois que defaftre & qu'obſcu
rité, felon voftre penfée, dans
C ij
28 MERCURE
l'avanture de Romulus ; car
qu'y a- t - il qui reprefente
mieux la décadence & la chute
des Empires que la feuille
flêtrie & mourante qui tombe
des arbres , & de la cou
leur de laquelle vous faites
venir avec raifon le mot ,
feüille morte . C'eſt là , Monſieur ,
cette couverture fatale , dont
Virgile n'a certainement pas
couvert fon merveilleux &
heureux Enfant . Il n'avoit
garde ; il fçavoit affez com.
bien tout ce qui réveille les
idées de la mort eftoit ef
frayant & funefte . Il cft conf
GALANT. 29
-
tant qu'il n'y avoit rien qui
alarmaft davantage les anciens
Romains , juſque - là
même qu'on ne trouve que
tres- rarement dans les ancien's
Profanes le mot Latin ,
mors ,non plus que le verbe,
mori. On voit qu'ils ufent
toujours fur ce fujet des circolocutions
, obire , excedere è
vivis , fato fungi , au lieu de
mori. C'eft donc dans ce fens
qu'on trouve cette couvertu
re fatale que vous ne pouvez
fouffrir fur les épaules de Romulus.
C'eft dans ce fens qu'-
on ne reconnoift plus le mor,
C iij
30 MERCURE
latus ; c'eft enfin dans ce fens
qu'on n'attend point ce Vers,
Imperium fine fine dedi.
Je fuis , &c.
L'Ouvrage que vous allez
lire , vous fera trouver l'Automne
au milieu de l'Hiver.
L'AUTOMNE.
Oicy cette Saison où fut créé
le Monde. Voi
Saifon qui fut alors fi belle &fi
feconde.
Cet Automne fameux , où taut &
tant de fruits
Qu'on ue cultiva pas , fe trouverent
produits .
GALANT.
31
S
Ou taut & tant de fleurs , de même,
fans culture,
Sortirent à l'inflanc du fein de la
Nature.
Où tant d'arbres , enfin , de la terre
fortans ,
Parurent aui hauts qu'ils font
aprés cent ans .
J
O l'aimable faifon , où , parmy
l'abondance ,
Regnoit d'abord par tout une pleine
innocence.
Où la douceur eftoit , comme au coeur
des Agneaux ,
1
Dans le farouche coeur det plusfirs
Animaux .
Où les Lions , les Ours , les Tygres ,
Les
Panteres
L
milieres.
Eftoient devant Adam, des beftes fa-
Où les Moutons paiffoient , méme
au milieu des Lous ,
c iiij
32
MERCURE
Sans craindre de leur dent un affamé
courous .
Où le Ciel regardoit benignement
la
terre ,
Qui rien n'apprehendoit ny foudre,
ny tonnerre.
Où l'homme fans travail pouvoit
vivre content.
Mais las ! ce que je dis ne dura
qu'un inftant.
Ainfi puis-je nommer , peat.eftre ,
une journée
Qui d'Adam mefura l'heureufe definée.
Las helas le Serpent , auteur de
nos malheurs ,
S'eftoit déja caché fous les premicres
fleurs,
Et de deffous ces fleurs il fortit pour
répandre
Le funefte venin que l'on verra s'étendre
GALANT. 33
Infqu'aux derniers Neveux du
premier des Humains ,
Dont le commun bonheur fe perdit
en fes mains.
Comme donc un éclair frape les
yeux , & paſſe
Sans qu'il en refte en l'air la moins
visible trace.
De même cet Automne, en un jour
feulement ,
Eut aufi- toft fa fin que fon commeucement.
Al'infant tout changed, par l'effet
d'un feul crime
Dont tout le Genre humain demera
la victime.
Les Panteres, les Ours , les Tygres,
les Lions
Tomberent contre l'Homme en dès
rebellions.
Ils parurent alors des beftes carnacieres
34 MERCURE
Qui s'allerent cacher en d'affreufes
tanieres .
Les moutons & les loups devinrent
ennemis ,
Et nul commerce entr'eux we fe vit
plus permis.
Le Ciel chatia l'Homme , & luy
fit de fes Aftres ,
Auparavant benins , des fources de
defatres.
Les deux plus grands Flambeaux.
pompeufement produits
Pour faire de beaux jours , &
d'aufi belles nuits,
Eurent ordre au - toft , remplissant
leur carriere ,
Delaiffer bienfouvent éclipfer leur
lumiere.
Les Elemens créez pour vos commoditez
Furent par le peché , contre nous
révoltez
GALANT.
33
Ze Feu nous menaça de cruels in--
cendies ,
L'homme craignit , de l'air , d'affreufes
maladies.
'L'Eau luy fit redouter fes fiers débordemens
La Terre l'effraya par fes grands
tremblemens .
Cet Element encor, à l'abordfi fertile
,
Devint en ce moment , par tout fec
& fterile.
La Terre , belas ! perdit certain
germe fecond.
Qui devoit enrichir inceffamment
fon fond ,
Et le remplir de biens , fans que
l'homme avec peine
Préparaft la moiffon , d'ordinaire
incertaine ,
Il fallut au travail alors mettre
la main.
36 MERCURE
Lb'omme y fut obligé pour en tirer“
fon pain,
Et tous fes Defcendans‚jufqu'aux
dernieres Races ,
Sont au même labeur engagez , fur
fes traces ,
Ses veilles , fes fueurs font le prix
de ce pain,
Qui luy fert tous les jours à com-~
battre la faim.
Mais la terre eft ingrate , & rend
pour tant de peines
Des femences d'efpoir, des apparen
ces vainės ,
Qui flatent quelque temps par une
douce erreur >
Et font après gemir le pauvre Laboureur.
L'Automne qui fuivit cet Automne
admirable ,
Dans fes jours les plus beaux , ne far
guere femblables
GALANT.
3'7
Les rigueurs de l'Hiver, les ardeurs
de l'Efté ,
En ont le plus fouvent tout l'agrée
ment ôté.
L'une & l'autre faifon vint ufurper
Ja place.
Tantoft il eft brûlant , & d'autres
fois il glace ,
Et comme fi le monde alloit fe detruifant
,
Onne reconnoist pas un Automne
à prefent .
Il ne fut que d'un jour au temps du
Premier Homme,
Qui le vit comme on voit les objets
dans un fomme.
Mais il levit du moins avec tous
Jes appas.
Il eut ce privilege , & nous ne l'avons
pas.
L'Automne eft aujourd'huy , le nom
d'une chimere ,
38 MERCURE
爨
Dont deux ou trois Saifons foni
l'eftre imaginaire .
Mais onpeut dire aufi que l'Eftè,
le
Printemps
Sont encore des noms fans fujets fubfiftans.
Que l'un & l'autre enfin , font moins
dans la nature ,
Que dans un Air d'Ambruis
dans une Peinture ,
ои
Et que l'affreux Hiver , comme un
cruel Tyran ,
Des trois belles Saifons occupe feul
le
rang.
Defordre infortuné qui vint du premier
crime ,
Dont la tache funefte en tous les
coeurs s'imprime !
Sans ce crime fatal cet Automne
charmant ,
'Dontje viens d'ébaucher le tableau
fimplement ,
GALANT.
39
Auroit duré toujours , & toujours
la Nature
L'auroit entretenu dans fa temperature
.
Nous aurions en luy vu le Printemps
par les fleurs ,
L'Efté par les épis ,fans l'excés des
ehaleurs.
Le redoutable Hiver que la Na-
·ture abborre ,
Ce tyran inhumain de Pomone &
de Flore ,
N'euft jamais dépouillé nos Jardins
& nos Bois,
Et réduit , tous les ans , la Nature
aux abois-
Mais quoy fi le Pechè que fit
le premier Homme ,
Pour avoir feulement mordu dans
une pomme ,
Caufa dans un inftant tout ce def
aftre affreux ,
40
MERCURE
Où cet Homme foudain fe vid fi
malheureux
.
Que dis-je ? Si le Ciel comprit dans
Ja vengeance
Les Defcendans
d'Adam
, méme
avant leur naiffance
,
Avant , par leurs pechez, qu'ils
euffent merité
De fentir let effets de la feverité.
Quels defordres
, belas ! quels fleaux
fi funeftes , Devons
- nous redouter
des coleres
celeftes ,
Quand depuis fi longtemps
tous ces
coupables
Fils
Inondent
l'Univers
par d'énormes
delits.
La matiere
dont traite la
Lettre
qui fuit eft fi curieufe
,
que je ne fçaurois
douter
que
GALANT: 4
ce ne foit vous faire plaifir
que de vous en envoyer une
copie.
A MONSIEUR ***
19
Left conftant , Monfieur,
que le fuperbe Edifice de
Bordeaux , qu'on nommoir
vulgairement , Les Piliers de
Tutele , eftoit un des plus anciens
& des plus beaux Monumens
que les Romains
avoient bafti dans les Gaules.
C'eftoit un Temple & un
Palais , deux noms qui dans
le fujet reviennent à la même
Νου. 1696 . D
>
42 MERCURE
chofe. Ovide nomme Palais le
Temple du Soleil , dont les
colomnes eftoient fi élevées .
Regia Solis erat fublimibus alta
columnis.
Le terme de Temple , nom que
la Tradition avoit confervé
à ces celebres Piliers , a fait
croire que c'eftoit un Tem .
ple du Dieu Tutele , ou des
Dieux Tutelaires . Il ya dans
Gruterus une Infcription où
eft le Dieu Tutele , & les
Dieux Tutelaires font en divers
Auteurs .
Cet augufte Palais Tutele
eftoit fans couverture , comGALANT.
43
5
·
pofé de vingt- quatre colomnes
de l'Ordre Corinthien.
Il n'y en avoit plus que dixhuit
vers la fin de l'autre ficcle
, que dix fept dans le milieu
de celuy cy , & aujourd'huy
il n'en refte aucune.
La colomne qui tomba il
y a plus de foixante ans , &
qui avoit laiffé les autres dans
le nombre de dix-fept , abatit
dans fa chute une mailon,
•Mifera nimium vicina columna,
ce qui excita trois Demandeurs
en Juftice. Le Maire &
les Jurats prétendoient par
droit de Seigneurie les ruines
Dij
44 MERCURE
de la colomne. Le мaiftre de
la maiſon abattuë , alleguoit
pour
les avoir , fon droit d'indamnité
, & le Sindic de l'Hôpital
intervint par droit de
Charité , fuivant la Loy de
Dieu , qui autorife les Pauvres
à glaner dans un champ ,
dont le bled a cfté coupé.
Les materiaux de la Colomne
appartenoient juridiquement
au Seigneur du fond ,
mais il auroit efté oblige de
rebaftir à fes dépens la mài
fon démolie . Ainfi ils furent
adjugez au maistre de cette
maifon , afin que les ruines:
GALANT.
45
4
de la Colomne relevaffent
celles de la maifon , comme
les offemens d'un illuftre
Mort refufciterent , dit l'Hif
+ toire Sainte , un autre mort ;
mais ce fut à condition de
faire part du prix des materiaux
à l'Hôpital , dont l'Avocat
avoit conclu avec une
application heureuſe de ces
paroles de l'Evangile , Dic ut
lapides ifli fiant panes , Ordonnez
que ces pierres deviennent
pain ; paroles auſſi juftes
dans la bouche des Pauvres,
qu'elles furent criminelles
dans celle du Demon ..
46 MERCURE
Ces Colomnes
eftoient
conftruites
de grandes pierres
, ce qui marquoit
l'antiquité
& la nobleffe de l'édifice
; car c'eftoit là la manierę
d'Architecture
dudu temps
d'Augufte . Auffi le celebre
M'Spon paffant à Bordeaux,
fit remarquer
qu'on devoit
faire grand eftat d'une ancienne
porte de la Ville, qu '
on nommoit
la Porte Baffe ,
parce que les grandes pierres
defignoient
une ftructure du
fiecle des premiers Cefars.
Il y a aujourd'huy
une Imitation
royale de cette ſuperGALANT.
47
S
be ftructure des Empereurs
Romains . Le Fronton qui eft
fur la porte de la principale
entrée du Louvre , eft couvert
de deux grandes pierres , qui
ont chacune cinquante - deux
pieds de long fur huit de large.
Elles pelene auffi chacu
ne plus de quatre vingt milliers
, & ont efté tirées de la
Carriere qui eft fur la montagne
de Meudon,
L'élevation de ces Colomnes
eftoit de quarante- cinq
pieds. Il y avoit dans leur
fulten dedans & en dehors ,
quatre Cariatides , ornemens48
MERCURE
magnifiques des Edifices pu
blics des Grecs , que les Architectes
imitent aujourd'huit
dans les Palais . Il y a quatre
belles Cariatides dans la Salle
des Gardes Suiffes du Louvre ,
Ouvrage de S. Goujon , fameux
Architecte & Sculpteur
de Henry II.
Ces grandes & fuperbes
Colomnes , Chef d'oeuvre de
l'Architecture antique , com
me un Phare , montroient de
loin la Ville de Bordeaux
Elles failoient auffi une perfpective
avec ces Colomnes.
mouvantes , je veux dire , ce
grand
GALANT.
49
grand nombre de maſts de
tant de Navires de differentes
Nations , que le Commerce
e amene au fameux Port de la
Lune. Elles eftoient le fpecle
& l'admiration d'une infi
nité d'Etrangers , jaloux de
n'avoir chez eux aucun monument
de cette grandeur .
On parle d'un Edifice femblable
dans Evora , Ville de
Portugal , mais qui n'en approche
pas en magnificence
, Similis operis , dit Vinet ,
qui l'avoit vû , fed non ita
magni.
On peut voir les figures de
Novembre 1696. E
50 MERCURE
ces admirables Colomnes
dans Vinet même , & dans
Ducerceau , & plus parfaitement
dans le Vitruve de la
feconde Edition de feu M
Perrault , qui eftoit de l'Aca .
demie des Sciences . Il y a
joint une explication dans
les termes de l'Art , laquelle
auffi eft ſuperieure à celle des
autres , & laquelle
fa
voir une grande idée de ce
Palais .
Cet Edifice , dit- il , eftoit
au penchant d'une colline ,
fur laquelle eft fituée la parfie
de la Ville de Bordeaux
GALANT . fr
3
5
2
qui defcend vers la Garonne,
S où eft le Port . H eftoit bafti
de grandes pierres , aufli dures
& aufli blanches qu'eſt
noftre Liais C'eſt ainfi qu
qu'il
nomme une espece de pierre
#fort dure , qu'on tire des Car
rieres d'Arcueil prés de Paris .
Sa figure eftoi un quarré
oblong de quinze toffes 'de
long fur onze de large , & fur
vinge deux pieds de haur, fur
lequel vingt - quatre Colomnes
eſtoient poleds , huït aux
grandes faces , & fix any
Fites
. Ce quarte , qui
effojt
comme une baſe au nyo?
p
pechook
"
E ij
$ 2 MERCURE
bate continu , eftoit prefque
tout folide de maçonnerie ,
reveſtu au dehors de grandes
pierres taillées , & rempli par
dedans de moilons jettez à
l'avanture dans du mortier,
n'y ayant de vuide que pour
une cave qui eftoit en bas ,
dont la voûte ou plancher
n'avoit pas plus de neuf pieds
de haut. Ce Plancher eftoit
tout droit & tour plat , &
n'eftoit point foutenu par la
coupe des pierres ; mais par
l'épaiffeur du maffif , qui avoit
plus de douze pieds eftant
Telon la maniere dont les An-
I
GALANT 53
ciens faifoient leurs Planchers
, qui avoient ordinairement
, fans compter les poutres
& les folives, plus de deux
pieds d'épaiffeur ; ainfi que
Vitruve l'enſeigne au premier
Chapitre du Livre feptiéme."
Ce Plancher eftoit par delfous
omme le ciel d'une carriere
, & il paroiffoit que les
murs d'alentour ayant efté
baftis , on avoit laiffé la terre
au dedans , à la hauteur que
devoit eftre le Plancher , &
que fur cette terre-là , on
avoit jetté le mortier & les
pierres dont on avoit remply
E iij
541 MERCURE
le refte jufques en haut , &
que le maffif eftant fec , on
avoit ofté le deffous . Cette
forte de plancher , de mefme
que les autres que décrit Vitruve
, pouvoient eftre appellez
Planchers fufiles
eftant faits d'une matiere
coulante , que l'on jette en
moule. Ce Stylobate continu
eftoit double , y en ayant
un pofé fur un autre , & il y
a apparence que celuy de def
fous eftoit pour gagner la
hauteur de la pente de la colline
, & que le fecond com.
mençoit au droit du rez de
GALANT.
༈ ད
chauffée de l'entrée , de maniere
que l'on montoit fur
Faire où les Colomnes étoient
placées , par un Perron de
vingt & une marches.
:
Les Colomnes avoient qual
tre pieds & demy de diamétre
& n'eftoient diftantes l'une
de l'autre que de fept
pieds , ce qui faifoit que leur
difpofition approchoit du
genre Pycnoftile. Elles é
toient cannclées , & compo
fées de plufieurs affiles ou
tambours de deux pieds de
haut. Ces Tambours de meft
me que tout le refte des pier
E iiij
56 MERCURE
Les
res taillées , eftoient pofez
fans mortier & fans plomb ,
de forte que les joints étoient
prefque imperceptibles .
cannelures fous l'aftragale du
haut de la Colomne , n'étoient
point en maniere de
niches , comme elles font or
dinairement , mais elles avoient
une figure toute con
traire.Les Chapiteaux étoient
felon la
proportion que Vi
truve enſeigne , n'ayant pas
plus de hauteur que le dia
mettre du bas de la Colomne.
Ils eftoient taillez à feuille
d'Acanthe. L'Architrave é
GALANT
57
t
toit compofé d'un Sommier
pofé fur chaque Colomne ,
& d'un claveau au milieu
appuyé fur deux fommiers .
J Cet Architrave faifoit un reffaut
d'environ fix pouces au
droit de chaque Colomne ,
pour foutenir des Cariatides
en bas relief de dix pieds de
hauteur , adoffées contre les
pieds droits des arcades qui
eftoient au deffus de l'Architrave
, à la place de la frife .
Les Cariatides avoient la
tefte fous les impoftes des ar
cades , au droit de chaque
Cariatide , au deffous de l'im!
$ 8 MERCURE
pofte , il y avoit un vafe dong
le pied eftoit en pointe , à la
maniere des Urnes où les An .
ciens mettoient les cendres
des Morts.
Les arcades foutenoient un
autre atchitrave pareil au premier
, au deffus duquel il n'y
avoit rien . Le dedans de mef
me que le dehors , eftoit gar
ny de Cariatides , qui estoient
au nombre de quarante qua,
tre , parce qu'il ne pouvoit y
en avoir en dedans au droit
des Colomnes des angles .
On peut juger de cette bel
le defcription , que ce grand
GALANT 59
Ouvrage que Thevet nom,
me dans fa Colmographie ,
une merveille du monde ,
eftoit le faifte de la plus no
ble Architecture. Auffiaton
cru de tout temps que c'étoin
le Palais des Dieux Tutelaires
de la Ville de Bordeaux . Par¬
my les Payens , non- feulement
chaque Province , mais,
chaque Ville confiderable
avoit les Dieux Tutelaires ,
& quand on affiegeoit une
Ville , on commençoit par
en évoquer les Dieux . C'eſt
ainfi , dit Tite - live , qu'en ufa
le Dictateur Camillus eftang
60 MERCURE
predevant
Veies . Dictator Ca
millus ita Urbis Deos évocavit.
Tuo , inquit , ductu , Apollo Pythice
, tuoque numine inftinctus
pergo ad delendam Urbem Veios
tibique hinc decimam partem prada
voveo. Te fimul , Juno Regina
, quæ nunc Veios colis ,
cor, ut nos victores in noftram ,
tuamqun mox futuram urbem
fequare, ubi & dignum amplitudine
tua templum fufcipies. Le
Dictateur Camille , dit ce ce
lebre Hiſtorien , fit de cette
forte l'évocation des Dieux
de Veies. Apollon Pythien ,
c'eft fous voftre conduite &
GALANT 61
fous vos aufpices que je m'avance
vers la Ville de Veies
pour la détruire . Je vous confacre
la dixième partie du
butin que je feray. Je vous
prie auffi , vous Junon ,' qui
eftes à Veies , qu'aprés que
nous autons efté vainqueurs ,
vous daigniez venir avec nous
à Rome , qui fera une Ville à
vous. On vous y donnera un
Temple digne d'une grande
Deeffe . Et nous lifons dans
Tacité que les Romains s'imaginérent
que les Dieux
Tutelaires fortoient de Jerus
falem , lorsqu'ils l'affic62
MERCURE
geoient. Andita majorhnmanā
vox eccedere Déos , On oüinune
voix plus qu'humaine que les
Dieux fe retiroient. al
Les Figures qui estoient
fur les Colonnes n'eftoient
pas celles des Dieux Turelaires
de la Ville. Les Ro
mains avoient pour Maxime
de faire miftere de leurs
Dieux Tutelaires , & de tenir
cachez mefme leurs noms ,"
afin l'Ennemi ne put
à leur exemple faire l'evo
cation de ces Dieux . De là
vient que les plus foavans
dans l'Antiquité n'ont pú
que
GALANT.5
63
découvrir qui eftoit le Dieu
Tutelaire de Rome . Ces Figures
n'eftoient donc pas
celles d'Apollon ou de Ne
ptune , comme quelques uns
Font cru . C'eftoient des
Cariatides , autrement , des
ftatues en forme de Femmes
prelque en demy relief , de
neuf pieds de haut . Vitruve
en explique l'origine . Il dic
que la Ville de Carie , qui
eft dans le
Peloponneſe , s'étant
jointe aux Perlès qui faid
foient la guerre aux Grecs ,
aprés que cetre guerre fuc
finie par la victoire quereni
64 MERCURE
porterent les Grecs , le fiege
de Carie fe fit par les Grecs
qui la prirent , & ayant fait
paffer les hommes au fil de
l'épée , ils emmenerent
capti
ves les femmes dans leurs
plus beaux habits & leurs
plus riches ornemens
, & pour
conferver la memoire de la
punition des Cariates , les
Architectes
de ce temps - là
mirent la figure de ces fem
mes parées dans les Edifices
publics en maniere de fta
tuës.
Si l'on ignore le nom des
Dieux Tutelaires , pour qui
GALANT. 65
ces Colomnes furent érigées
en forme de Temple , on
in'ignore pas moins en quel
témps &fous quel Empereur
cet édifice fut conftruit. Aufone
dans fon éloge de la
Ville de Bordeaux la patrie ,
ne fait aucune mention de
ces merveilleufes Colomnes ,
= peut-être parce qu'elles n'étoient
pas alors dans l'enclos
de fesmurailles . Vinet, fçavanc
Commentateur
$
.
d'Aufone
ne fait pas la moindre conjecture
fur ce fujet, quoy qu'il
nous ait donné la figure & la
defcription de ces colomnes ,
Novembre 1696. F
66 MERCURE
De Lurbe qui a fait la Chronique
de Bordeaux , & de
qui on pouvoit eſperer cette
époque curieuſe , ne l'a point
fixée , n'en fçachant pas plus
que
les autres Le Pere Mabillon
, grand Antiquaire, par
le du Palais Tutele , dans fon
Traité De re diplomaticâ. Aliud
Palatium extra Urbis muros
nunc intramurarium , quod ab
aliis adibus Tutela vocabulo dif
tinguitur. Il y a un autre Palais
qui eftoit autrefois hors de
Fenceinte des murs de la
Ville de Bordeaux . Depuis il
ya efté enfermé. Il eft diftinGALANT
67
gué des autres Palais par fon
nom de Tutele . Voila tout
ce qu'il en dit , fans rien marquer
du temps auquil ce Pa-
Jlais Tutele a efté bafti. Fay
un hommage vendu pour ce
Palais Tatele , qui eft du treiziéme
Mars mil deux cens
電
}
⚫feptante- trois . Item , Petrus
de Burdigala Domicellus Furatus
• dixit fe tenere in feudum à Do.
mino noftro Rege , Duce Aquita
nia , Tudelam cum platea que
Seft ante cam . De plus , Pierre
de Bordeaux , Ecuyer , ayant
fait le ferment accoutumé , a
reconnu qu'il tient à titre de
Fiij
68 MERCURE
Fief du Roy noftre Sire , Duc
de Guyenne , le Palais Tutele
avec la Place qui eft au- devant
, Place qui eftoit autrefois
un vignoble , eftant toute
plantée de vignes , comme
le marque la Chronique Bordeloife
, fur l'année onze cens
vingt-fept ; ce qui convient
à l'epithete qu'Aufone donne
à la Ville , Infignem Baccho ,
renommé pour les vins Cet
hommage que j'ay lû dans le
Regiftre cotté F. de la Tre
forerie de Bordeaux , ne nous
inftruit point de l'antiquité
de ce Palais , qui eftoit long
GALANT. 69
1
3
temps avant le treiziéme fiecle.
Feu M' Perrault a fait
une tentative pour la découvrin
apprit eftant à Bordeaux
, lors qu'il y deffinoit
luy- mefme les Piliers Tutele ,
dont l'eftampe tres - correcte
eft dans fon Vitruve , qu'on
avoit trouvé au fiecle paffé
une Statuë de l'Empereur
Claudius , article qui le porta
à croire que le Palais Tutele
pourroit bien eftte du mefme
temps que ce Cefar , mais par
une raifon de meſme nature ,
on pouvoit auffi conclure
quil auroit efté du temps
70 MERCURE
d'Augufte ; car depuis on a
trouvé une belle piece de
marbre , avec certe infcription
, AUGUSTO SACRUMª
ET GENIO CIVITATIS
BIT. VIV. Confacré à Au .
gufte & au Genie de la Ville
de Biturigum Vicifcorum
c'est à dire , de Bordeaux , qui
fut ainfi nommé au conmencement.
Ce qui s'oppole encore
à l'opinion de M Perrault
, c'eft que cette Statuë
de Claudius, n'a pas efté tirée
dans l'endroit des Piliers de
Tutele , mais dans un champ
qui en eft fort éloigné , & qui
GALANT 21
7 eft de l'autre coté de la Ville ,
On a fait depuis quelques an
nées une autre conjecture qui
paroift plus vray - ſemblable,
Il y a une Medaille qu'on fuppofe
eftre de l'Empereur A,
drien. Il y a d'un cofté une
teſte , & au revers douze Pilaftres
. On ajoute que cette
Medaille a efté trouvée fous
l'un des Piliers de Tutele ,
lors qu'on travailloit à leur
démolition , d'où l'on peut
inferer qu'elle doit fervir à
faire connoistre le temps au
quel le Palais Tutele a efte
bafti ; c'eſt à dire fous l'Em72
MERCURE
pereur Adrien , d'autant plus
que durant fon Empire , il fe
fit par tout beaucoup d'édifi
ces publics , ayant une forte
paffion pour l'Architecture
,
dans laquelle il avoit une
grande intelligence . On veut
donc que comme la Medailque
l'on trouva auprés de
Claudius , détermine à croire
qu'elle étoit de cetEmpereur
;
cette autre Medaille qu'on
dit avoir efté déterrée fous
les Piliers de Tutele , leurappartienne
, & découvre leur
origine fous Adrien ; mais il
ya quelque difference , pour
le
n'en
GALANT. 73
men pouvoir pas tirer une
induction de mefme forte.
C'est que dans la Medaille
© trouvée auprés de la Statuë ,
la legende y eft nette & entie
reNERO CLAUDIUS CÆSAR.
Au lieu que dans la medaille,
qu'on dit avoir efté trouvée
fous les Piliers de Turele , il
il n'y a aucune legende ny
d'un cofté ny d'autre , le
temps ayant rongé & effacé
tellement les caracteres, qu'il
nerefte pas le moindre trait
d'écriture qui défigne l'Em
pereur Adrien , outre que les
douze Pilaftres de cette Me
· Novembre 1696. G
74 MERCURE
daille font en droite ligne, au
lieu que les Piliers de Tu
tele eſtoient dans un quarré.
Il n'y a donc rien de feur
dans ces conjectures vagues,
& je croy qu'il y a un meilleur
parti à prendre , qui eft de
dire que c'est le fort des grandes
& rares Antiquitez , d'e .
ftre fans un commencement
connu , ce qui leur fait honneur
, & leur figure une efpece
d'éternité à priori , comme
l'on parles en ce a femblables
à ces premiers Heros ,
Hercule & Thefée , dont la
naiffance n'eftoit pas bien
GALANT. 75
connue , on les fait defcen- ,
dredesDieux. Ces belles Colomnes
ont demeuré debout .
durant plufieurs freches & fi
je puis emprunter une riche
expreffion d'Ovide, [
dral IllasJovis ira nec ignis,
Nec potuit ferrum , nec edax
abolere vetuftas.
J
Ny le foudre , ny les incendies
, ny les guerres , ny le
temps qui confumer tour ,
n'avoient pû les détruire , leur
matiere fi folide , & leur ftru
&ture fi parfaite , les avoient
défendues des injures de l'air ,
& des orages des pluyes & des
Gijs
76 MERCURE
vents , ennemis perpetuels des
Edifices & des Monumens . H
y avoit deux de ces Colomnes
que le Canon avoit attaquées
, mais il n'y avoit fait
que de legeres bréches fans
les pouvoir abattre , legeres
bréches qu'on peut comparer
à ces legeres playes que
4
Mars & Venus receurent au
Siege de Troye , fans en mou.
rir. Le Tonnerre , qui a fourvent
endommagé divers Edi
fices de cette Ville , ne leurs
avoit pas feulement enlevé
un chapiteau , quoy qu'elles.
faflent par leur grande éle
GALANT. 77
vation, fur fon paffage lors
qu'il roule dans les airs . Il a
fallu pourtant enfin que ces
Colomnes incomparables , de
fméme queles Heros , finiffent
leurs deftinées . La neceffité
10
d'étendre les Ouvrages du
Chafteau Trompette , pour
rendre reguliere cette Fortereffe
, fut caufe de leur démolition
en 1676. Voicy quatre
Vers Latins compofez à ce
fujet.
Cur monumenta ruunt infignibus
alta columnis ,
Urbis Palladium , Cafa .
reufque labor ?
Giij
78 MERCURE
Arx nova jamfurgit , cujus ttela
decufque eos 1 mp
Nec focium patitur nobile
Regis opus .
Ces Vers Latins ont efté imitez
de cette forte.
Pourquoy démolit- on ces colomnes
des Dieux ?
Ouvrage des Romains¸monument
Tutclaire ? J
Depuis plus de mille ans que le
temps les revere, i
Elles
s'élevoient
jusqu'aux
Cieux.
Ilfaut que leur orgueil cede àla
Fortereffe
.
Là Mars pour nous veillefans
ceffe ,
GALANT. ༢༡
D
m
Et ce qui d'un grand Roy fair
redouter le nom
Nefouffrepoint de Compagnon.
La Lettre qui fuit eft écrite
fur une matiere affez curieufe
pour faire plaifir aux Dames .
་་་
LETTRE
LACE
De M' de Cipiere de Bordeaux , à
Mile Prieurde S.fur les Habits
des Dames de Ferufalem.
A Satyre que vous m'avez
envoyée contre le
Luxe des Dames de noftre
fiecle , m'a donné beaucoup
de plaifir , & je ne doute pas
le qu'elle n'en donne autant à
G. iiij
80 MERCURE
tous ceux qui liront la defcription
que vous y faites de
leurs Habits & de leurs coëffures.
Je ne fçay fi à voir la
diverfité de ces ornemens
.
on pourroit bien deviner à
quelle partie du corps il les
faut ajufter , fuppofé qu'on
n'ait jamais vû perfonne qui
les portaft . Je ne ſcay encore
fi nos Geometres pourroient
trouver des noms pour toutes
les diverfes figures qu'on leur
donne ; quand meſme ils en
chercheroient
dans le Grec ,
fuivant leur coutume . Et pour
moy,quand je vois une fem.
GALANT. 82
le
u’ot
me coëffée & habillée à la
mode; il me femble voirune
Colonne & un Chapiteau
.
d'ordre Gothique , fans nulle
sproportion ny fymetrie dans
rifes parties , & avec des ornemens
bien bizarres .
On me dira peut- etre que
qj'ay moy mefme le gouft en-
CON core plus bizarre & plus irre-
Die gulier. Je le veux , mais fil'on
out peut ne confiderer que les
leu coëffures des Dames , & faire
un peu d'abſtraction du bon
Grec, air qu'elles airg leur donnent , je
fuis affuré que ceux meſme
fem qui font enchantez de la ga-
Outes
Is en
pour
«
82 MERCURE
lanterie & de la propreté de
ces ornemens , feront bientoft
du meſme fentiment que
vous & moy là deffus
Voilà , Monfieur , ce qu'à
fait voſtre Satyre dans mon
efprit ; mais n'efperez pas
pour cela qu'elle faffe le même
effet fur celuy des Dames .
Le Sexe eft trop delicat pour
luy pouvoir parler de reforme
, il ne reçoit des loix que
de l'Ufage & de la Mode.
C'est un Roy & une Reine
qui regnent avec empire fur
luy , & il fe fait gloire de por.
ter les habits & les couleurs
GALANT: 83
C
و ا
OL
pas
me
nes
Our
que
ode
eint
fur
por
Jeun
de leurs Majeftez Ainfi com.
ptez , Monfieur , que les Dames
s'oppoſeront à voftre def
fein fivous en avez quelqu'un
contre leur liberté , & qu'el
les appelleront encore à leur
fecours les Belles de Hollande
& d'Angleterre , qui vont
aujourd'huy vétues à la Francoife
. Il n'y a point de guerre
entr'elles, quoy que leurs Peres
, leurs Maris & leurs Freres
fe la faffent entr'eux . Contentes
de mettre quelquefois la
difcorde & la guerre entre les
hommes , elles joüiffent de
la Paix dans leur Republique
84 MERCURE
feminine , fi cela ſe peut dire.
Mais ce n'eft pas là ce que
je veux dire fur vôtre Satyre ,
dont j'eftime également les
Vers ' , la Rime, la penſée , la
fiction. Je veux feulement faire
une remarque fur ce que
vous dites que le luxe des Dames
de noftre fiecle a furpaffé
celuy des Dames de tous
les ficcles paffez , quelques.
polis & magnifiques qu'ils
ayent efté Puifque vous m'avez
engagé à vous dire fincerement
ma penſée , je veux
vous faire voir icy que les
femmes ont efté égales dans
GALANT. 85
Ice
les
dans
ош
tous les temps , c'eft , à - dire
toûjours attachées à leur
beauté, & au défir de plaire ;
1
& vous fouffrirez , s'il vous
plaiſt , que je vous étale icy
toute la magnificence des
Dames deJerufalem du temps ,
d'Ozias Roy de Juda . Vers
la quatrième ou cinquiéme
Olympiade des Grecs , quatre
ou cinq ans avant la Fondation
de Rome , & fept cens
ſoixante- quatre ans avant l'Ere
Chreftienne . Vous voyez
que ce fiecle là eft bien ancien
& bien confiderable ; &
les Auteurs dont je veux me
86 MERCURE
fervir ne le font pas moins?
Ce font deux grands & celebres
Prophetes , done lun
eftoit Pafteur, & l'autre Frere
de ce mefme Roy que j'ay
nommé, un Homme de Cour ,
qui Içavoit toutes les Modes
de ſon temps . Un Homme
de Lettres , un Saint homme
un Prophete qui habitoit
dans la Capitale du Royau
me , l'ancienne Jerufalem
qui toute Sainte qu'on l'ap
pelle , ne laiffont pas d'eftre
la plus fuperbe , la plus magnifique
, la plus fiche , &la
plus delicieufe Ville du monGALANT.
87
Are
la
de . Ifaïe chap. 3.
prédilant
aux Dames de
Jerufalem tout
ce qui leur devoit arriver
fait une grande
enumeration
de leurs
ajuſtemens & je vous
avouë ,
Monfieur , que je fe
rois bien
curieux de voir aujourd'huys
une Femme avec
tous ces habits
antiques . Mais
que dis , je , antiques ? Vous
jugerez vous mefme s'ils n'avoient
point les graces de là
nouveautéanmoitaly uk en d
Ces Dames frifoient leurs
cheveux & les
arrangeoient
en
boucles & en treffés , &
aprés les avoir oints de quel88
MERCURE
ques onguents de bonne
odeur , elles y mettoient des
poudres de fenteur , où il y
avoit quelquefois
de la pou
dre d'or mêlée. Au moins les
Gardes de Salomon
mettoient
une poudre femblable
fur leurs cheveux
, au rapport
de Jofeph , & l'Empereur
Galien
en renouvella la mode
à Rome. Elles attachoient
leurs cheveux avec des rubans
de plufieurs couleurs ;
& qui eftoient faits de bandes
de coton ou de lin tiffus
d'or & d'argent. La foye n'étoit
pas pour lors connue ,
GALANT. 89
121
bar
eni
& elle n'a efté en ufage qu'au
troifiéme ou quatrième fiécle.
Parmy ces rubans on atchoit
des aiguilles de tefte
avec des pierreries . Par def
fus on mettoit des coëffures
à raiſeaux , qui eſtoient fans
doute femblables aux paffemens
& aux gazes qu'on fait
aujourd'huy Et par deffus
tout cela encore , les Femmes
de qualité portoient une ef
pece de Mitres qui leur donnoit
un air grand , majestueux,
& digne de refpect . Elles
mettoient fur leur front des
cercles d'or qui pendoient
Novembre 1696 . H
90 MERCURE
juſques fur le nez , & qui é
toient faits en demi croiffans,
ornement fort commun aux
femmes Cananéenes & Phenicienes.
Sion en portoit au
jourd'huy , je voudrois qu'ils
fuffent plus petits que ceuxlà.
Leur col eftoit orné d'un
collier de femblables croiffans
, mais plus petits & d'u
ne chaîne d'or qui pendoient
jufques fur leur fein , ce qui
faifoit à mon fens un auffi bel
effet que les perles qu'on porte
aujourd'huy. Ces chaînes
eftoient ordinairement tou
GALANT. 9F
a
tès couvertes de pierreries ,
fur tout celles que portoient
les Femmes de diftinction &
e les riches.
Leurs oreilles avoient des
pendans d'or ou de pierres
precieufes , leurs bras ornez
de braffelets faits de petits
filets d'or & d'argent entortillez
enfemble ; leurs doigts
dchargez d'anneaux & de bajegues
avec des Pierres taillées
q & gravées. Vous fçavez ,
b Monfieur , que les Hebreux
n'ont pas ignoré l'art de graver
& de tailler les pierresto
precieufes , comme il paroift
por
сой
Hij
92 MERCURE
par le Rational de leur Sou
verain Pontife . Je vous parle
fouvent de pierreries
, parce
qu'elles eftoient fort en ufa
ge parmy ces Dames , & qu'-
elles eftoient une marque de
de leurs richeffes & de leur
magnificence. Mais , diriezvous
qu'elles fuffent curieufes
en belles jarretieres , & fur
tout en fouliers propres Leurs
fouliers eftoient de couleur
de pourpre ( c'eſt le violet parmy
les Hebreux ) & de couleur
d'Hyacinthe , qu'on eftimoit
beaucoup. Les Dames
Atheniennes ont porté auGALANT:
93
am
21
trefois des fouliers de cette
couleur , & je me fouviens
d'avoir lû dans les Voyages
de M ' Spon , qu'aujourd'huy
même les Filles à marier, d'Athenes
& des Ifles voifines ,
portent des fouliers rouges
quand elles vont à l'Eglife .
> Mais vous ne croiriez ja
mais combien les Dames de
Jerufalem eftoient propres en
habits . Elles en avoient d'E
fé & d'Hiver , & ils eftoient
fuivant la faifon , de lin ou de
coton , ou de laine , brochées
sou brodées d'une même ma
tiere ,car il n'eftoit pas per-
CO
eur
94 MERCURE
-
mis de mettre , par exemple ,
une laine & un fil de cotton
enfemble . Elles pouvoient
feulement diverfifier les couleurs
, dont les plus eftimées
eftoient le Pourpre de Tyr ;
I'Hyacinthe d'Idumé , & l'Ecarlate
du Mont Carmel .
Cette derniere couleur eſt
une petite graine qui viene
fur cette montagne . Ces ro
bes eftoient bordées par en
bas d'une frange , fort en
ufage parmy les Hebreux ,
d'autant mieux que la Loy
ordonnoit d'en porter . Elles
fe fermoient par des agrafes
2
GALANT . 95
Ent
ées
TE
d'or & des rofes de Pierreries.
aux endroits neceffaires . C'eftoit
là les Robes de deffus ,
qu'elles portoient quand elles
youloient fe mettre fur leurs
lits de repos , La robe de def
yr fous eftoit plus fimple , quoy
elqu'elle fuft de couleur. C'e
ftoit fur celle- cy qu'on atta
choit de fort riches ceintares,
d'où pendoient des bour
fes bien travaillées . Au def
fous de celle - là elles avoient
une Tunique de toile fine, qui
tenoit la place des chemiſes
de Hollande qu'on porte aujourd'huy.
Leurs poches éof
ient
5 ID
שׁ כַּ ג ר
Ten
cus,
Loy
Elles
rafes
96 MERCURE
•
toient toujours pourvûës de
boëtes de parfums tres agréa
bles , compofez de fleurs , ou
de ces aromates qu'on ap
portoit d'Orient . On recherchoit
fur tout ce Baume
dont parle Jofephe , &
que les uns difent venir d'Egypte
, les autres de la Judée
même . Elles n'estoient pas
moins magnifiques dans leur
chambre.
On y voyoit des Strades
couvertes de riches tapis ,
comme on fait en Orient , des
lits d'Yvoire , & de quelques
bois précieux , comme on
peut
GALANT:
97
de
Que
peut
pat
3
peut lire dans le Prophete
Amos. Les plus delicates en
faifoient l'enfonceure bien
molle , & les garniffoient d'é.
toffes précieuſes , & avant
d'y coucher elles le parfumoient.
Pour la propreté de ces
Dames , il s'en faut bien que
les noftres ne le foient autant
. Elles fe lavoient fort
fouvent tout le corps , & l'oignoient
d'huile de fenteurs.
Il eft vray que cela eft neceffaire
dans les Pays chauds , &
c'est encore un ufage dans
l'Orient.
Novembre 1696. I
98 MERCURE
lors
Quand elles vouloient for
tir , elles fe compofoient plûtoft
devant des glaces de miroir,
qui n'eftoient pour
que des plaques de cuivre ,
ou des pierres de marbre noir
fort polies. Les Tyriens avoient
bien déja inventé le
verre , mais on ne s'eftoit pas
avifé encore d'en faire des
miroirs. Lors que ces Dames
marchoient par les rues , c'étoit
avec des pas meſurez , &
comme en cadence , fe tenant
fort droites , la tefte levée
, & fe donnant toujours
de certains petits airs avec
1YON
VILLA
THEQUE DE
LAVILLE,
GALANT )
les yeux & avec les mains
Voilà , Monfieur , quelles
eftoient les Dames de Jeru
falem , & vous jugerez maintenant
fi l'Auteur des moeurs
des Ifraëlites a eu tant de raifon
que vous croyez, de loüer
la fimplicité de leurs habits .
Vous pouvez comparer avec
leur luxe , celuy de nos Dames
de Bordeaux ou de Paris ,
& juger des difpofitions de
leur coeur par la galante
trie & la magnificence de
leurs habits. Je ne vous diray
jou point icy que les Dames Ifraë
2 lites fe faifoient leurs habits
I ij
100 MERCURE
elles-mêmes , & qu'elles faifoient
auffi tous ceux de leurs
Peres ou de leurs Maris . Je
finiray plûtoft cette Lettre ,
qui n'eft deja que trop longue
, en vous priant de me
dire fi j'ay bien rencontré
dans le Problême d'Antiqui
té que vostre Satyre a fait
naiſtre , fçavoir fi le luxe de
nos Dames eft plus grand
que celuy des Dames de
l'Antiquité. Je fuis,Monfieur,
voftre , &c. CIPIERE.
L'Ordre des Chartreux eft
fi aimé , que je fuis perfuadé
GALANT: fol
[
que vous ferez bien - aiſe de
voir ce qu'on a écrit à l'avantage
de ces Peres.
ELOGE
DE L'ORDRE
DES CHARTREUX.
Par M ' l'Abbé de Fourcroy.
L
'Esprit de cet Ordre inſpire
fes Religieux l'amour du
filence , au même temps qu'il leur
donne celuy de la folitude. Il les
porte à parler à Dieu pour les
hommes , à fléchir fa mifericorde
I iij
102 MERCURE
د
pour la converfion des Pecheurs ,
à implorer fon fecours pour tou
tes les neceffitez de fon Eglife ,
à étendre leurs bras , & porter.
leurs voeux vers le Ciel , comme
Moyfe fur la montagne
tandis que les Evêques & les.
Miniftres de l'Eglife ,figurez par
Fofué, combattent les errøurs &
les vices , qui font les Ennemis
veritables du Peuple de Dieu .
Comme ils fuyent tout le commerce
du monde , ils méprifent
encore plus la vaine eftime des
hommes. Ils cherchent dans leur
lecture & dans leurs études la
fanctification de leurs ames . Ils
GALANT. 103
ON
Com
-ne.
Di
сом
Lear
es l
tachent de fe remplir plus le coeur
que l'esprit , & ils ne fe réjouiffent
d'avoir receu quelque
nouvelle lumiere dans la fcience
de Dieu , que pour le louer
avec plus d'ardeur en le connoiffant
plus parfaitement . Ils viventils
meurent dans le cilice;
ils établiſſent la vie de l'ame für
la mortification du corps ; ilsfont
les plus parfaits imitateurs du
Précurseur , le maistre le mo
dele des Solitaires
tens . Ils font admirer dans leurs
exercices fi penibles & fi laborieux
l'excellence de la Religion
Chreftienne , & la toute puiffance
des Peni-
Is iij
104 MERCURE
de la grace de Jefus Chrift. Il
femble que Dieu les ait choiſis particulierement
dans ces
derniers
fiecles, pour conferver au moins
en quelques membres de l'Eglife
la vigueur de la penitence , qui
fleurira toujours parmy eux , &
qui y fera toujours en honneur
malgré le relâchement des hommes
, qui ne peuvent s'empêcher
de louer l'auflerité de leur vie , &
de les tenir tres heureux , quoy.
qu'ils fe jugent entierement incapables
de les pouvoir imiter . Toutes
leurs delices font de
s'entretenir
avec Dieu ; tous leurs defirs
tendent vers leur Patrie celefte
GALANT. 105
nie
2201
ท
inca
Tow
trete
defor
elefte
dis
Ilsfouffrent la vie avec patience,
& lamort avec joye . Ils font de
la terre un Paradis , en paffant
non feulement les jours , mais la
meilleure partie de la nuit , dans
les louanges & les benedictions de
Dieu , pour vivre de la vie des
Anges & des Bienheureux , tanles
hommes enfevelis dans
le fommeil , ou ne vivent point ,
proprement parler , ou ne vi.
vent que d'une vie qui leur eft
commune avec les beftes . Ils fe
contentent que leurs noms foient
écrits dans le Ciel , fans qu'ils
foient connusfur la terre , ils
répandent par tout la bonne odeur
à
que
106 MERCURE
de Jefus Chrift . Quel bonheur
pour l'Eglife d'avoir dans fon
Jein de fi parfaits Religieux, qui
édifient tout le monde par leur vie
penitente retirée, Puiffiez - vous
fubfifter à jamais , tresfaint Or.
dre des Chartreux . C'eſt à vous ,
Seigneur , à conferver voftre Ou
vrage. Il y a fi longtemps que
vous le protegez , cet Ordre eft
demeuré incorruptible & inviolable
dans une fi longue durée , ce
qui luy donne l'honneur de l'antiquité
, faus luy caufer les incommoditez
la défaillance de la
vieilleffe . Continuez de le regarde
favorablement , & répandez
GALANT. 107
vos benedictions fur le fage &
Je pieux General qui conduit cet Or
dre avec tant de prudence. ,q
Kra
Te
O
م ه ر م
ar
Jevous envoye deux Let--
tres , dont le ftile vous paroitra
aifé & naturel.
2225522 2222525 522
A MADEMOISELLE
ατές,
lan
incom
ce del
regat
L'H
L'HERITIER..
EPITRE
'Heritier , voftre beau genie
Fait de vous une autre Uranie,
Tout fe rend aux attraits divers
pan De vofire Profe & de vos Vers.
108 MERCURE
Vos oeuvres n'ont point de pareilles ;
Que de beautez, que de merveilles
voit briller à l'envy ! On y
Peut on n'en eftre pas ravy ?
Voftre Art furpaffe la Nature ,
Et la plus legere avanture
Qui part de vos fçavantes mains,
Enleve le coeur des humains,
Vos expreffions accomplies ,
D'un beaufeu font toutes remplies ;
Vit-on jamais plus d'agrément ?
Par tout c'eft pur enchantement.
Ce n'est pourtant point une Fée ,.
Par qui les beaux fecrets d'Orphée
Vous furent donnez à foifon s
C'est dans votre heureufe Maifon ,
Qu'on voit Orateur & Poële ,
Témoin voftre chere Cadette
Qui vient de remporter un Prix
Sur les plus delicats efprits .
Si cette jeune Mufe brille ,
GALANT. 109
+
Vous parez l'illuftre famille
Où l'on fut toujours revestu
Et de fcience & de vertu .
Digne Rameau de votre Branche
Vous fiftes le Portrait de Blanche :
Ce futfans doute d'après vous ,
Où tout fut éloquent & doux .
On fait que vous avezencore
Le courage de Leonore ;
Vous faiveriez d'un pas heureux
La Charffe & fes exploits fameux ,
Et voftre folidefineffe
Feroit la nique à la Princeffe ,
Elle dont les tours fi jolis
Sont par voftre plume embellis.
Si vos Heros , vos Heroines
Etalent des vertus divines ,
C'eft que fouvent vous leur prestez
Quelqu'une de vos qualitez,
De ces qualitez glorienfes ,
Qui font par tout victorieuses ,
To MERCURE
Elles portent des traits vainqueurs
·Sur les efprits & fur les coeurs.
Si-toft qu'on attaque les Belles ,
Vous feule combattez pour elles ,
Et voftre Sexe a le bonheur
Que vous deffendiez fon honneur :
Les Dames à tort outragées
Sont avec ufure vangées ,
Vous choififfez l'occafion.
De devenir leur Champion.
Le Triomphe de Deshoulieres
Brave nos Mufes les plus fières ,
Ilfçait de mille beaux efprits
Effacer les malins écrits :
Où fi mal à propos on fronde
Cette belle moitié du monde ,
Vous prenezfi bien fon party ,
Qu'ils en auront le démenty ,
Cesfameux Faifeurs de Critiques
Enfin par vos foins heroïques ,
Elle offre de nouveaux attraits »
GALANT:
"
Et ne craindra rien deformais :
Son Deftin fera des plus calmes ,
A l'ombre de vos doftes Palmes.
Primez, triomphez nuit &jour,
Mais triomphez moins de l'Amour,
On peut fans choquer la fageffe
Pencher un peu vers la tendreffe ,
Il eft dangereux d'outrager
Un Dieu fi prompt àſe vanger ;
Quoy qu'ilfoit auſi doux qu'aimable,
Il n'en eft pas moins redoutable ,
Encor que vous bravicz fa loy ,
Qu'il fait près de vous fans employ
Vousfaites de luy des Peintures
Qui font de riches migniatares :
Vous dépeignez mieux ce Vain.
queur
Que fi vous l'aviez dans le coeur ;
Et quand vous nous contez lapeine
Ou d'Iris , ou de Celimene ,
1
112 MERCURE
On jureroit que vous fentez
Tous les maux que vous nous contez:
Mais quoy que voftre efprit en dife ,
On fuit bien peu voftre Devife ,
Qu'on doit en rime feulement
Penfer & parler tendrement .
Pour unbel objet on s'empreffe :
Eft il de coeur qu' Amour ne bleſſe ?
Contre luy l'on a beau s'armer ,
Oy , toft ou tart il faut aimer ,
Si fur vofire exemple on n'étale
Unefermeté fans égale
En vous à la fois on peut voir
Bon coeur , grandeur d'ame & fçavoir.
Et l'on fait par experience
Fufques où va voftre fcience ,
Combien le bel art d'Apollon
Vous diftingue au facrè Valon.
Voftre elegante Poëfie
Vous rend digne de l'Ambrofie.
GALANT . 113
'Enjoüé , fublime , & moral ,
Tout pour votre Mufe eft égal ,
Vous fçavez en chaque maniere
Acquerir une gloire entiere .
Vos Stances , Sonnets , Madrigauz
Ont le pas fur tous leurs rivaux .
Vous rendez leur premiere place
=! Aux enfans profcrits du Parnaffe,
Les agreables Bouts - rimez
C'est encor par où vous charmez.
Combien d'illuftres Affemblées
Vantent de vos Oeuvres mellées ,
La politeffe & l'heureux tour ?
Puis - je le bien faire à mon tour ?
Non fouffrez que je me relienne :
Quelle audace feroit la mienue ,
Moy qui fais des Vers par hazard,
Sans étude & prefque fans art ,
D'ofer peindre en grand l' Heroine,
Qui fur le Parnale domine
Nov. 1696.
K
114 MERCURE
Pardon, l'Heritier , fijayfait
L'ébauche de voftre Portrait.
Le moins fçavant & le plus zelé
Confrere de la Compagnie
des Lanternistes .
RESPONSE
De Mademoiſelle l'Heritier
à l'Epitre du plus zelé Confrere
de l'illuftre Compagnie
des Lanternistes.
EPITRE.
Vous
A
Ous , qu'Apollon unit à ce
celebre Corps ,
Quifar les bors de la Garonne ,
Deftine tous les ans une illuftre Con
ronne
GALANT.
115
1
A l'heureux Amphion qui par de
doux accords :
Chantera le mieux fur fa Lyre;
Un Roy que l'Univers admire .
D'où vient , Damon , que vous interrompez
Tous ces progrés , aux beaux Arts ,
aux Sciences ,
Ou dans vos doctes conferences:
Sans ceffe vous vous occupez?
Pour chanter avec tant de
grace
Cesfruits de mon loifir qu'un certain
afcendant ,
Qu'un penchant naturel à dormir
au Parnaße
>
M'afait produire enbadinant.
Dans une brillante jeuneffe ,
Sans ambition , fans tendreffe ,
Fay fait tous mes plaifirs degouter
les douceurs
K. ij .
116 MERCURE
Du commerce des doctes Soeurs;
Etfur les rives du Permele :
T'ay mille fois cueilli des fleurs .
Du moment que je fçûs l'usage
D'en faire un heureux affemblage
Mamain les confacrant à l'Augufte
Loüis
Rendit à ce Heros un éclatanthommage
.
Tay vanié mille fois fes exploits
inoüis ,
T'ay mille fois tracê des tableaux de
fa gloire
Aux lambris éternels du Temple de
Memoire.
Mais en celebrant ce Wainqueur
,
L'efprit a moins fait que le
coeur,
Sijay chantéfes faits d'une heurenfe
harmonie
GALANT. 117
Un zele plein d'ardeur a guidé mon
genie.
Pour le refte de mes chansons ,
Dont fifçavament vôtre Mufe,
Sçait applaudir les divers tons ,
Qu'avec peineje me refufe
Le doux plaifir de l'avoüer :
Souffrez pourtant que je l'accufe
De trop flateufement louer.
I'ay fait d'aller vives peintures
De quelques tendres avantures ;
Mais quandj'aurois fait des portraits
Ou brillent d'affez heureux traits!
Pourroient-ils eftre comparables
A ceux des Romans admirables
De la fçavante Scudery
Son file d'Apollon chery
Fera reverer fes ouvrages ,
Iufqu'aux plus reculez des ages 5
Qui donneront le rang d'après
118 MERCURE
A ceux de l'illuftre Ségrais:
Ah! queje fuis bien loin d'attein--
dre !
A l'Art divin q'uils ont de peindre
Les tranfports & les mouvemens
Qui troublent le coeur des Amans.
Quoy que des feux d'amour une feule
étincelle ,
Dérange les efprits , cause d'affreuxtourmens
,
Dans les Vers & dans les Rémans
:
La peinture en eft toûjours belle;
Mais gardons-nous bien du malbear
De les fentir dans noftre coeur
On prétend , il est vray , qu'avec:
quelques lumieres ,
Lay peint pour la pofterité
GALANT. 119.
La Charle , ainfi que Deshou--
lierès :
Mais ma main equitable afeule--
ment prefté
Des couleurs à la verité.
Ondit que rempliffant deux celebres
carrieres ,
Avec d'eloquentes manieres
T'ay deffendu les droits du Sexe
mal- traité ;
Mais quand j'entray dans cette
lice
Tant de raifon , tant de juftice ,.
Se trouverent de mon cofé .
Quefans qu'ilfuft befoin d'employer
pour les Dames
Ce bel Art qui gagne les ames ,
Leur Sexe vif, modefte & doux
Scent triompher de fes jaloux.
L'ay peint dans mes écrits en-
COTE
120 MERCURE
Les Bois , les Eaux , Pomone &
Flore.
"I'ay décrit les guérets , j'ay décrit
les moiffons ,
Moralife fur les Saifons.
Mais toutes mes Chansons fimples
& naturelles
N'oferoient afpirer au grand titre
de belles.
Peut-eftre à l'avenir que mon file
plus fort
Pourra leur faire prendre un plus
brillant effort.
La Mufemefme
de Malherbe
N'avoit pas dans fes premiers
ans
Cet air magnifique & fuperbe
Qu'on luy vit dans un autre
temps.
Ainfi peut- eftre unjour mille phra-
Les fublimes ,
Foindront
GALANT. 12F
Toindront au naturel qu'on trouvé
dans mes rimes
La pompe de leurs ornemens.
Si malgré plus d'un grand obftacle
,
LeParnaffe daignoit enfin vousfaire
voir
En ma faveur un tel miracle ,
Alors jepourrois recevoir
L'Encens plein de delicateffe
Que m'offre voftre politeffe.
L'Ouvrage que vous allez
lire , merite voftre attention ,
Novembre 1696 L
122 MERCURE
LE PRINCIPE
Univerfel établi.
Aux Amateurs de la Philofophie
des Sages.
I
L n'y a dans le monde que
trois chofes , qui en font
les fondemens & la compo--
fition .
I. Sçavoir , Dieu, la Nature,
& l'Homme ,
II. Dieu est un Eftre incréé
& incomprehenfible , de qui
toutes choles dépendent &
font émanées.
III. La Nature, aprés Dieu,
GALANT. 123
eft l'origine de toutes choſes.
IV. L'Homme eft un petic
monde , & le racourcy du
grand; c'est pourquoy ieft
dit le Chef- d'oeuvre de Dieu.
V. Il n'y auroit point de
Monde fans Dieu.
VI . Et aprés Dieu le Monde
ne pourroit eftre fans la Na-
-ture .
VII. La Nature , quoy que
generale & univerfelle , ne
fçauroit rendre le Monde
parfait fans l'Homme , parce
qu'il eft l'objet vivant du
Monde, & une des parties qui
le compofent & qui le com ;
prennent.
Lij
124 MERCURE
VIII. Ileft une des parties
qui le compofent, parce qu'il
eft le milieu entre Dieu & la
matiere; c'eft pourquoy Dieu
après avoir tout créé en avoit
affaire , & l'a fait pour comprendre
& admirer fes Ouvrages
. C'eſt ce qui le rend
d'autant plus digne de fon
Createur , & ce qui a produit
fon rachat , & l'incarnation
du Verbe chez luy , dans le
fein d'une Vierge , par l'operation
du Saint Efprit.
IX. Il y a dans le Monde
deux natures , l'une fupérieure
, & l'autre inferieure . Celle
GALANT. $25
quragit dans les Globes cele
ftes et la fuperieure , & celle
qui agit dans le Globe terreftre
eft l'inferieure .
centre,
X. Tout ce que la Nature
produit ne doit estre regardé.
que comme des effets de fon
continuel mouvement par
l'efprit univerfel , qui eft fon
& qui la compoſe
avec les quatre Elemens , &
fes productions, comme Animaux
, Vegetaux , Mineraux,
Metaux , & le refte , ne doi
vent eftre regardées que
comme des émanations de la
Nature , des effets de fes fon-
Liij
126 MERCURE
ctions , & des objets indifferens
. parce que le Monde net
feroit pas moins Monde lans
toutes ces chofes , & qui ne
font au monde , que parce
que c'éit le propre à la Nature
de faire ces productions,
comme c'eſt le propre à
l'Homme d'avoir des fonctions
, des pensées , & des
defirs.
XI . Il n'y a donc que l'Homme
pour tout qui tient rang
dans la Nature & dans le
Monde. Il eft dans la Nature
ce qu'elle produit de plus
parfait , & dans le Monde il
eft fon Seigneur
.
GALANT. 127
XII. I eft la perfection de
la Nature , parce qu'il eft let
Chef- d'oeuvre de Dieu , &
l'image de fon Createur , &
i eft le Seigneur du Monde,
parce que le Monde n'eft
créé que pour luy.
XIII: Difon's plus. Il tient
mênre le premier rang dans
le Monde aprés Dieu , parce
qu'eftant proprement le Fils
de Dieu , le Monde eft fon
partage , & la Nature fon
ouvriere , & même fa fervante
, qui ne travaille que pour
luy ; quoy qu'elle foit fa Mere
par rapport à fon compofé ;;
*
Liiij.
J28 MERCURE
mais elle obeït à l'Homme ,
parce qu'eftant deftine de
Dieu pour le connoistre comme
fon Pere & fon Createur,
il a befoin de deux chofes ; la
premiere , des plus pures lumieres
de fon Esprit & defon
entendement ; & la feconde ,
du fecours de la Nature ; des
lumieres de fon Efprit , pour
comprendre en quoy la Nature
luy eft fecourable , afin
qu'il agiffe de concert avec
elle pour fa regeneration , s'il
veut connoiftre fa liberté, en
jouir , & franchir l'esclavage
où le premier Homme
a
GALANT. 129
plongé le Genre humain , &
s'il veut , comme dit S , Jean
dans l'Apocalypfe , éviter la
mort feconde . C'est en ce pas
où l'Homme apprend à connoiſtre
que la Nature luy eſt
obeïffante , pourvû qu'il regle
fa prudence à la fienne , par-
-ce qu'elle ne veut point eftre
forcée , fes regles font infaillibles
, & ne manquent jamais
quand on fuit fes intentions ;
& comme il n'eft pas malaiſé
de comprendre que la Natu
re ne travaille que pour
l'Homme , & que tout ce
qu'elle produir eft pour fon.
130 MERCURE
ulage corporel , il ne fera pas
non plus malaifé de concevoir
qu'elle travaille auffi à
fa perfection ſpirituelle , avec
cette difference , que la Nature
n'emprunte rien pour
produire ce qui eft à l'uſage
corporel de l'homme , qui
eft ſon ouvrage quant à fon
corps ; mais pour fa perfection
fpirituelle, comme il eft
le milieu entre Dieu & la Nature
, la matiere n'eft pas affez
noble pour luy en fournir le
fujet. C'est donc de luy- même
qu'il doit eftre pris , mais
dans ſon eſprit de pureté , s'il
GALANT. II
..
veut éviter qu'il ne tienne
trop de la matiere , pour eftre
enfuite mené à fa perfection
par le fecours de la Nature
& de l'art. C'est pourquoy la
conception de l'une eſt ſenſi
ble naturellement aux fens ,
& l'autre fimplement à l'efprit.
Il ne s'agit donc à l'hom .
me que d'élever fon entendement
au deffus des fens
corporels , afin que n'ayant
rien de la matiere , fa connoiffance
puiffe eftre plus
parfaite. C'est la vertu qu'il
doit avoir , que fa raifon luy
inspire ; mais comme le fen
。
122 MERCURE
fuel eft le premier , comme
dit Saint Paul , il veut eftre
tellement le maiftre , qu'il ne
cede qu'avec beaucoup de
violence au fpirituel , & entraîne
l'homme avec une ra
pidité fecrete , qui luy fait
perdre l'ufage de la raifon .
C'est ce qui fait auffi que la
plufpart des hommes ignorent
malheureuſement ce
qu'ils devroient naturelle .
ment fçavoir. Auf Dieu ne
leur dira - t-il jamais ce qu'il
dit à Efdras , Tu as aimé ma
Loy, & l'as préférée à la tienne.
C'est à dire , tu as aimé ma
GALANT 133
Loy de Vie , & l'as preferéé à
la tienne , qui eft la Loy de
mort.
XIV . S'il eft done certain
que ce que la Nature pro.
duit , foit des objets indifferens
, comme il est bien vraifemblable
à ceux qui voudroient
un peu approfondir
cette verité , il eft impoffible
de pouvoir trouver dans aucune
de ces chofes , la chofe
la plus parfaite du monde &
de la Nature , comme eft le
Mercure des Philofophes ,
qui renferme dans fon centre
le principe univerfel dont
134 MERCURE
nous parlons ; il feroit facile
par mille raifons , dont on
ne peut point fatisfaire les incredules
& les obſtinez , de
foutenir cette verité fi peu
connue , & de rendre inutiles
toutes les conteftations
qu'ils
pourroient objecter. Cecy
fuffit pour un fincere amateur
de la verité , pour luy faire
comprendre
quel est le fujet
dans le monde le plus parfait,
qui produit ce fruit univerfel
, qui couronne l'oeuvre &
l'Ouvrier en fon attente & en
fon Ouvrage , luy faifant enfin
trouver le jour du repos
du Seigneur
.
GALANT
125
Ces quatorze Articles font
quatorze échelons pour par.
venir à la connoiffance du
plus grand fecrec qui foit
dans l'Art , dans la Nature , &
dans le Monde. C'eſt à proprement
parler, les trois parties
de la
Philofophie que le
grand Hermés nous apprend,
qui devroit feul eftre l'occupation
de nos efprits ; mais
qui paffe plûroft pour une
réverie & un
menlonge parmy
la pluſpart des hommes,
que pour une verité, l'erreur
qui les domine , la préſomption
qui les flatte , & l'amour
136 MERCURE
propre qui les aveugle
, ne
leur permettent
jamais d'entrer
dans l'heureuxSanctuaire
de cette myſterieufe
& divine
connoiffance
, amie de la Sageffe
& de la Verité. Qu'ils
reftent donc dans leur aveuglement,
puifque la voye d'en
fortir en eft fi ailée , & nous
contentons
feulement
de
nous efforcer de les en tirer ,
afin de faire quelque
chofe
pour noftre Prochain
, & pour
la gloire de Dieu , qui doit
eftre le feul but de nos intentions.
Comme il n'a point encore
GALANT. 137
paru d'Actes pareils à celuy
que je vous envoye , je croy
que la lecture de celuy qui
fuit , vous fera plaifir .
DE PAR
SON ALTES SE
ROYAL E..
Acte de Remiffion des Pays
& Etats de Savoye , faite
par Sa Majesté tres- Chrétienne
LOUIS XIV.
Roy de France & de Navarre
, & S. A. R. VICTOR
AME II. Duc de Savoye ,
Novembre 1696.
M
138 MERCURE
Prince de Piémont , Roy
de Chypre , & c.
A
Du 28. Septembre 1696.
TOUS foit notoire :
manifefte , qu'en execution
du Traité de Paix , ſigné & ftipulé
entre Sa Majesté tres Chrétienne
LOUIS XIV. Roy
de France & de Navarre , &c.
d'unepart. Et Son Alieffe Roya
le Monfeigneur le Duc de Savoye
, VICTOR AME' II.
Prince de Piémont , Roy de Chypre
, &c. d'autre , il auroit esté
ordonné par Sadite Majestéà M
Antoine Balthafard de Longe
GALANT. 139
6
combe , Marquis de Toy , Ma
réchal de Camp en fes Armées ,·
Commandant generalement
en Savoye , de remettre entiére-·
ment à Sadite Alteffe Royale ,
tous les Pays , Places , Chasteaux
Forts de toute la Savoye , à
la referve de Montmeillan , &
d'en fairefortirfes Troupes , poar
Se rendre où porteront les ordres
de Sadite Majefté. Enfuite de
quoy ayant Sadite Alteffe Royale
envoyé icy pour accepter en fon"
nom laditeremiffion , M¹le Marquis
de Tane , Capitaine de fes
Gardes du Corps , Maréchal de
fes Camps & Armées , & Coms
Maj
140 MERCURE
mandant generalement en Savoye
, muny d'un plein Pouvoir
pour l'acceptation desdits Etats
Places. C'est pourquoy s'eftant
ledit Marquis de Toy transporté
dans l'Hoftel de la prefente Ville ,
dans la Salle des Seances , &
y ayant fait convoquer M's les
Nobles , Sindics & Confeillers
de ladite Ville , auquel lieu comparant
auffi ledit St Marquis
Tane, auquel ledit Seigneur Marquis
de Toy , aprés l'avoir compli
menté, luy afait au nom de Sa
Maj ‹ſté l'entiére remiſſion des
Pays Places de tous les Etats
de Savoye , à lafeule referve de
GALANT
141
A
Montmeillan , qui restera entre
les mains du Roy , ainsi qu'il eft
portépar ledit Traité , & en luy
faifant telle remiffion , il a prononcé
les paroles fuivantes : Monfieur
le Marquis Tane , enfuite
des ordres du Roy mon
Maistre , & du pouvoir que
vous avez de Son Alteffe
Royale Je fais l'entiére remiffion
à Sadite Alteffe Roya
le en voftre perfonne , des
Pays , Places & Dépendances
2de tous les Etats de Savoye ,
à la feule reſerve de Mont,
meillan , & Son Alteffe Royale
en difpofera dorefnavant
142 MERCURE
4
tout comme Elle pouvoit fai
re avant l'occupation defdits
Etats , par les Armées du Roy .
A quoy ledit S Marquis Tane
aprés avoir complimenté ledit S
Marquis de Toy , a réponda
Qu'il acceptoit , comme il a
accepté & accepte au nom
de Sadite Alieffe Royale , les
Pays , Places , & Dépendances
des Etats de Savoye . Et
ledit St Marquis de Toy luy
ayant repeté ladite remiffion , il eft
forti dudit Hoftel de Ville. De
tout quoy lesdits St⁰ Marquis de
Toy & de Tane , ont requis le
Notairefouffigné , de leur donner
GALANT. 143
Acte , ce de mon Office j'ay
que
fait. A Chambery , dans ladite
Salle de l'Hoftel de Ville , le 28 .
Septembre 1696. en prefence des
fouffignez. Signéfur l'Original ,
THOY DE PESIEU. LE
M. TANE. FAVRE DES
CHARMETTES , Sindic Témoin ,
PERRIN , Sindic , Témoin .
CUGNET , Syndic , Témoin .
TONCE , Sindic , Témoin ;
moy , GASPARD CHAMBET,
Notaire & Bourgeois de Chambery
, ay reçu le prefent Acte , de
ce requis .
Signé, G. CHAMBET , Notaire.
144 MERCURE
Les Vers que je vous envoye
, ont ellé traduits des
Vers Latins , faits par le Fils
de M le Comte de Crecy.
Vous fçavez le merite du
Pere , dont l'habileté eft connuë
dans les Negociations , &
le fçavoir dans les belles Lettres.
Il eft de l'Academie
Françoiſe .
CUPIDON
GALANT. 145
2225522 222 25ZS SZZ
CUPIDON COURIER
envoyé à Monfeigneur
LE DỤC DE BOURGOGNE ,
par Madame
LA PRINCESSE DE SAVOYE.
PRING
RINCE raurez- vous , vous
me voyez fans armes ,
Mars vient d'eftre vaincu , je lefu
à mon tour ,
La jeune ADELAïs pour effay de
fes charmes ,
A defarmé Mars & Amour.
Deja la Paix & l'Hymenée
Novembre 1696.
N
146 MERCURE
Dans un char triomphant l'amènent
dans ces lieux
De cent peuples accompagnée .
Qui de la poffeder fe trouveroient
heureux.. Uneas
A peine eut- elle atteint la Fran-
1
ce
As fortir du climat qui luy donna
naiffance;
Que le coeur occupé de mille sendres
foins ;
Vole vers mon Vainqueur , vole ,
Amour, me dit-elle ,
Et de mon arrivée apprens-luy la
nouvelle ,
Infrait -le des transports dont tes
yeax font témoins.
Dès que tu le verras paroifire ,
Certain air de grandeur te le fera
connoifire
Brillant d'une nobie ferie,
GALANT 847
Da Pere & del Ayeul vive & parfaite
image,
器
j
Fulirai dans fes yeux cette atdeur
distys,cexcouragɩem trow sh Vika
Qui dans ces deux Heros a toujours
so séclate das war and wa
Vole donc fur fes pas , vole , & i
5 fans plus attendre yderbanya
» Amour , prés de lay wate rendre ,
Sait que dans des bois écartez
Ilfaffe aux animaux une innocente
Barenguerres,
Ou foit qu'il fe promene au milien
d'un parterressa con
Les deux Princes à fes coftez ;
Avance- toyfans craindre & dy ce
qui tamene ,
Prends ton temps à propos & le tire
à l'écarts
Pour luy dire en fecret cent chofss
de ma party rods
Nij
148 MERCURE
Es me redire aprés cent chofes de la
fienne.
Sil demande ce que jefais .
Ab ! de mon coeur , Amour, infçais
tous les fecretssent
Dy quepenfant à luy fans ceffe
Avolerwers luy je m'empreffe ,
Que les lieux les plus beaux ne m'arvefteront
pas,
Dy qu'au deffaut de fa Perfonne
Je m'occupe de fon Portrais
Que jamais je ne l'abandonne
Quej'en ay millefois contempli cha
que traits
Dy que le long du voyage
Ilfait mon plus doux entretien ,
Qu'aux plusriches arefors je prefere
cegage;
Enfait-il autant du mien ?
Voila, Prince charmant, commeje
pour l'expofe ,
GALANT. 149
Ce qu'elle m'ordonna de vous redire
icy.
Sij'ofois de mon chef ajoûter quel
que chofe ,
L'ajouterois encor cecy ,
Pour acheverfon caractere
Elle a leport d'une Divinité ,
Et Lunon qui l'ofa difputer à ma
σε
mere
Alage de dix ans n'eutpas plus de
beauté.
Elle répand par un air de bonté
Sur tout ce qu'elle fait un agrément
extrême ;
Mais elle vient bien-toft , & vous
verrez vous-même
Quelque chofe de plus que ce quej'en
cay dit ;
Et que la verité palle encor mon
necit.
Nüj
150 MERCURE
le
Mr Torar , Ingenieur , &
Profeffeur de Mathematique,
vient d'imaginer une Machine
propre à remonter les Bateaux
, fur toutes les rivieres
navigables. Elleréüffit par
moyen d'un fimple reffort
dont l'effet eft fi grand, qu'elle
fait remonter avec elle une
charge de plus de deux cens
mille livres pefant , quoy qu'
on n'employe que la force de
huit hommes , & qu'elle puif
fe faire plus de fix lieues par
jour. Ceux qui voudront fe
fervir de cette nouvelle Mat
chine , pourront s'adreſſer à
GALANTISI
l'Auteur , rue Saint André des
Arcs , vis - à -vis de l'Infcription
de la Porte de Buffy. M Torar
a donné plufieurs Ouvrages
au Public. Il a fait imprimer
en 1692. le livre des Elemens
de Geometrie , où il
traite de la doctrine d'Euclides
, avec beaucoup d'ordre,
& d'érudition.
Ceux qui croyent duper ,
font fouvent dupez , & l'avanture
dont je vais vous
faire part en est une preuve..
Un fameux Bourgeois d'une
des Villes de France où le
N iiij
152 MERCÜR
E
Commercea le plus de cours
fit fi bien fructifier vingt mil
le livres de bien , ou environ,
'dont il herita lors que fon
Pere mourut, qu'au lieu qu'
autrefois tout fon fond eftoit
composé de cette fomme , il
cut enfin le plaifir de voir que
chaque année il en recevoir
autant de fon revenu. Comme
pour amaffer tant de bien
il avoit mis en uſage tous les
fecrets de l'ufure la plus fine,
fa fortune auroit encore augmenté,
fi la mort n'y cuſt mis
ordre. Deux Fils , fes uniques
beritiers , ne luy curent pas
GALANT. 153
plutoft rendu les derniers de
voirs , qu'ils fongerent à ſe
réjouir de cette ample fucceffion
, mais chacun en des
manieres bien differentes.
L'aîné , qui n'ayant jamais
quitté l'adroit Ufurier , eftoit
admirablement inftruit de
fon fçavoir faire , fut perfuadé
que le meilleur parti qu'il
avoit à prendre, eftoit de continuër
la même manoeuvre.
ne doutant point qu'on ne luy
duft trouver du merite à proportion
du bien qu'il pouvoit
avoir. Le Cader qui eftoit
entré affez jeune dans les
14 MERCURE
Troupes , où il avoit fubfifté
comme il avoit pû , ayant reçû
des fecours tres foibles de
fon Pere , qui eftoit extrémement
avare , comme le font
Tous les Ufuriers , eftoit accouru
; fi toft qu'il avoit ap
pris le danger où le mettoit
une tres fâcheufe maladie . Le
mauvais exemple ne l'ayant
pas corrompu il avoit le coeur
affez bien placé. Ses façons
d'agir avoient mefme quelque
chofe d'affez noble , qui
faifoit
lere de
plus
del
naiffance qu'il n'eftoit . Il ne
fe vit pas plutoft heritier d'un
GALANTA
1531
bien fort confiderable , que
n'ayant à conſulter que luymefme
, il refolut de ne point
quitter la profeffion qu'il avoit
d'abord fuivie , & poury
paroiftre avec éclat , fa premiere
idée fut d'acheter une
Compagnie de Dragons . 11 :
auroit executé fon deffein..
fans la rencontre qu'il fit d'un
de les Amis , qu'il n'avoit
point vû depuis huit ans.
Quoy que cet Amy ne fuſt
que le Fils d'un Apotiquaire
de la mefme Ville , il avoit un
tres - joli équipage , & trois
grands laquais de fort bon
196 MERCURE
•
air , faifoient un des plus
beaux ornemens de fon carroffe.
Cette nouveauté fur
prit noftre Cavalier , à qui ill
conta , que ne s'eftant point
fenti d'humeur à vivre com
me fon Pere , qui luy avoit
laiffé en mourant pour trente
ou quarante mille francs de
bien , il l'avoir vendu , & que
s'eftant mis en tefte qu'avec
un peu d'effronterie , & le
bien dire , on réüffiffoit fou
vent dans les chofes les plus
difficiles il s'eftoit rendu à
Paris , où il fçavoit que les
Dames fe laiffoient pour la
9
GALANT. 157
plufpart éblouir par la dépen
le, & que les grands airs faifoient
ordinairement des impreffions
fi fortes fúr elles ,
que pour peu qu'on euſt d'adreffe
, on les embarquoit
auffi loin que l'on vouloit ;
qu'il s'estoit logé dans un
quartier où un Marchand riche
de prés d'un million
eftoit mort depuis fix mois ,
fans enfans que fa Veuve
ayant emporté la plus grande
partie de ce bien , il s'eftoit
fixé à gagner le coeur de cette
puiffante Doüairiere ; que
poury mieux réüffiril n'avoit
78 MERCURE
rien épargné pour copier les
manieres d'un homme de cinquante
mille livres de rente ;
qu'il s'eftoit fait faire plu-
-fleurs habits des plus propres,
où il avoit entaffé broderie
fur broderie , & que fa magnificence
en toutes cho-
-fes , avoit prévenu la Veuve
de tant d'Idées de grandeur,
qu'aprés plufieurs tendres
converſations , dans leſquel-
Aes il luy avoit infinué , que
quoy qu'il fut d'une naiffance
à aller de pair avec tout le
monde , une perſonne d'au-
Prant de merite qu'elle , le feGALANT:
159
roit paffer par deffus beaucoup
de chofes , il l'avoit fi
fi bien farée, qu'elle eftoit
réfolue, de l'épouferien forte
qu'il le voyoit maiſtre de plus
de quatre cens mille livres ,
qui luy faifoient faire une fort
groffe figure.Cedifcoursfinic
paravis que l'Ami donna
au Cavalier de prendre la
même route ; l'affurant que
tourné comme il eftoit , &
eftant affez riche pour fou
tenir quelque temps la dé
penfe qu'il luy confeilloit de
faire , il ne manqueroit pas
de réuffir auprés de quelque
160 MERCURE
folle Heritiere , qui s'ente
ftant de la bonne mine , l'indemniferoit
avec uſure de
tout ce que fa conquefte luy
pourroit couter. Le Cavalier
dont la cervelle eftoit fortt
pleine de vent , goûta fi fort
cet avis , qu'il chercha dés le
lendemain à s'accommoder
avec fon Frere , de la pare
des biens de l'Ufurier , pourvû
qu'il la luy payaft com.
ptant , ce qui fut fait en fort
peu de jours , aprés quoy il
prit la pofte , portant avec
luy tout ce qu'ilavoit de bien.
La chofe n'eftoit pas fort difGALANT.
161
ficile , puifqu'il ne confiftoit
qu'en Louis d'or & en des
Lettres de change . Si - toft
qu'il fut à Paris , il loüa un
tres bel Appartement dans le
Marais , & le fit meubler fuperbement.
I prit fept ou
huit perſonnes de livrée , acheta
un carroffe , égal à peu
prés à ceux des Ambaffadeurs ,
fe mefla dans les plus gros
Lanfquenets , & donna affez
frequemment des feſtes aux
Dames , auprés defquelles il
eftoit fort bien venu , fous un
tres beau nom qui le rendoit
allié d'une des meilleures
Novembre 16961
OF
162 MERCURE
Mailons du Royaume. Ses
Domestiques luy entendanc
fouvent repeter qu'il avoit
plus de foixante mille livresde
rente, & fe trouvant d'ailleurs
parfaitement bien chez luy ,
il cft ailé de comprendre qu'
ils avoient raifon de chercher
à faire honneur à leur Maiftre,
dont ils ne parloient jamais
que comme d'un gros Seigneur.
Il euft paru mefme ridicule
de vouloir rien con .
teſter à un homme qui pendant
un an entier ne fit qu'
augmenter la magnificence
de fon train. Cependant tout
GALANT. 163
PR
ce grand fafte ne produiloit,
aucun autre effet , que de diminuer
confiderablement le
nombre de fes Louis d'or.
Il commençoit à fe repentir
d'avoir fuivi trop imprudemment
les confeils de fon Ami ,
quand la fortune fembla luy
offrir ce qu'il cherchoit depuis
fi longtemps . En fepromenant
un foir dans les Tuilleries
, d'un air fort refveur
il fut frappé de l'éclat d'une
jeune perfonne , qui eftoit
nonchalamment affife fur le
Gazon au bout de la grande
allée , fans autre compagnie
O ij
164 MERCURE
qu'une espece de Suivante.
Quoy que cette Belle luy fuft
inconnuë , l'air de liberté eft
fi à la mode à l'heure qu'il eft ,
qu'il ne fit aucune difficulté
de l'aborder . Il luy parla fort
civilement , & l'honneftetéqu'elle
eut d'entrer avec luy
en converſation
, l'ayant engagé
à quitter le ferieux , il
crut devoir éprouver fi ce
n'eftoit point quelque bonne
fortune , telle qu'on en trouve
fouvent en ce lieu- là , mais
elle montra une fi grande re
gularité & dans fes manieres
& dans fes réponſes , qu'il ne
GALANT. 165.
put douter de l'aufterité de
fa vertu. La nuit commencantà
approcher ,la Suivante
demanda comme à demi bas
à la Maiftreffe , fi elle n'oublioit
point qu'elle avoit promis
d'aller fouper chez la
Ducheffe qui l'avoit quittée
depuis une heure ; la Belle
ayant répondu qu'il eftoit.
temps d'y aller , fon quartier
eftant affez éloigné des Tuilleries
, elle fe leva en même
temps , & l'amoureux Cavalier
luy ayant offert la main,
il cut le plaifir de luy aider à
monter dansun Caroffe tres.
166 MERCURE
&
propre , fuivie de trois grands !
Laquais qui luy avoient ouvert
la portiere avec beaucoup
de refpect fi-toft qu'elle
avoit paru , Avant que 'de
la laiffer fermer, il pria tresinftamment
la Suivante de
luy vouloir dire le nom & la
demeure de fa charmante
Maiftrefle, afin qu'il puſt l'aller
affurer de fes refpects . La'
Suivante ne luy répondit rien
de pofitif , finon que c'eftoit
une tres - riche Heritiere , qui
ne dépendoit plus d'autres
Parens que d'un vieux Marquis
, fon Oncle , chez qui
GALANT. 167 :
T
elle eftoit depuis un an , aprés
avoir vêcu jufque - là dans un
Convent. Ces dernieres paroles
ayant redoublé la curiofité
& la tendreffe du Ca- i
valier ; qu'il croyoit ne pouvoir
eftre mieux placée , il
voulut au même inſtant chercher
à s'éclaircir
davantage
de la verité , ce qu'il croyoit .
pouvoir faire en fuivant le
Caroffe de la Belle . Mais quel
chagrin n'eut -il pas , quand
il apprit d'un de fes Laquais à
qui il demanda
où eftoit le
fien , qu'une Dame chez qui
il joüoit fouvent , l'avoit pris :
168 MERCURE
Cer
pour une heure feulement en
forrant des Tuilleries
contre temps ne pouvoit ve
nir plus malà propos , le carof
fe de la Belle s'éloignoit toû
jours , & perdant toute efperance
de pouvoir apprendre
dés ce meſme jour ce qu'il¨
fouhaitoit fi ardemment de
fçavoir , il prit la reſolution :
de s'en retourner chez luy
pour reſver plus librement à
fon avanture. Entre milleidées
qui s'offrirent à fon ef
prit pendant la nuit , fa rai
fon luy fit conclurre que le
mieuxqu'il pouvoit faire pour
cftre
GALANT: 169
eftre éclaircy de ce qui l'in
quietoit , c'eftoit de ſe trouver
fort affidument aux Tuileries
, perfuadé que la Belle
auroit foin de profiter des
beaux jours pour la même
promenade. Le lendemain il
prit un habit fort magnifi .
que , & s'y rendit de bonne
heure , pour ne pas laiffer échaper
l'occafion , s'il eftoit
affez heureux pour y rencontrer
cette charmante perfonne.
Il parcourut plufieurs fois
toutes les allées , & fes recherches
eftant inutiles , il eftoit
preft de fortir , lors qu'il vic
Novembre 1696.
P
170 MERCURE
tout d'un coup venir la Belle
fans autre compagnie que de
fa fuivante . Il courut au devant
d'elle avec un empreffement
qui luy fit connoiftre
une partie de ce qui fe paffoit
dans fon coeur . Elle n'en fut
nullement fachée , & le parut
encore moins quand il l'affura
qu'il n'eftoit venu en ce
lieu-là que dans l'efperance
de la rencontrer , & qu'il y
avoit déja fort long - temps
qu'il foupiroit aprés ce bon .
heur. La converfation eftant
devenue fort enjoüée par es
jolies chofes que l'amour &
GALANT. 171
la veuë de l'intereft faifoient
dire au Cavalier, & aufquelles
on répondoit avec toute la
fineffe imaginable , ils pafferent
prés de deux heures en .
femble fans s'appercevoir
qu'il eftoit fort tard. Le Cavalier
ne put fe feparer de la
Belle fans luy témoigner l'extraordinaire
impatience qu'il
avoit d'aller à les genoux luy
Y offrir tout ce que la fortune .
avoit mis en fon pouvoir , ce
qu'il auroit déja fait s'il avoit
fceu fa demeure . A ces mots
elle parut toute émoë & interdite;
& la Suivante voulant
Pij
172 MERCURE
fuppléer à fon défaut , dit au
Cavalier en s'approchant de
fon oreille, qu'il vinft encore
'deux ou trois jours aux Tuileries
, fans s'informer à perfonne
ny de la demeure , ny
du nom de fa Maistreffe ;
qu'elle fe chargeoit de l'en
éclaircir d'une maniere qui
luy ſeroit agréable , & que
rien ne luy pouvoit nuire davantage
, que de vouloir apprendre
trop toft ce qu'il étoit
bon qu'il ignoraft encore
quelque temps . Cet air de
miftere plut infiniment au
Cavalier. Il crut s'en devoir
GALANT.
173
tenir à ce qu'on venoit de
luy promettre , & ſe contenta
de remettre la Belle en carroffe
, fans l'importuner
par
de nouvelles inftances . Comme
la Suivante s'eftoit arrê
tée exprés quelques pas derriere
, il eut l'adreffe de luy
gliffer une bourse de trente
Louis dans la poche de fon
tablier , & fe retira promptement
enfuite , perfuadé qu'un
pareil prefent avanceroit fes
affaires. La Suivante fort ravie
montra le prefent du Cavalier
à la Belle, qui luy fit mille
promeffes de la récompenfer
Piij
174 MERCURE
encore tout d'une autre forte,
fi elle conduifoit fi bien cette
intrigue , qu'elle puft fe terminer
par un mariage. Elle
avoit raifon de le fouhaiter,
fa fortune eftant beaucoup
au deffous de la mediocre.
C'eftoit une jeune Fille des
environs de Paris , qui ignoroit
le nom de fon Pere , & qui
fçavoit feulement que fa mere
s'appelloit Janneton Bom
bec. Un vieux Marquis qui
avoit toujours aimé le beau
Sexe , l'ayant veuë un jour au
Palais Royal, en fut fi touché,
qu'il luy propofa de la pren.
GALANT. 175
dre chez luy fous le titre de
fa Niece , afin qu'il puft couvrir
fon intrigue des apparences
de bienfeance . La Belle
qui tenoit un peu de la douceur
naturelle de fa mere ,
crut ne pouvoir rien faire de
mieux que d'accepter le par
ti. Il ne s'eftoit jamais marié,
& cette prétenduë Niece ,
qu'il fit appeler Mademoifelle
d'Ortignac , du nom
d'une affez belle Terre qu'il
poffedoit , devoit heriter de
loy , à ce qu'il fit croire à plufieurs
de les Amis , & à rous
fes Domeftiques. Il y avoit
Piiij
176 MERCURE
plus d'un an qu'elle eftoit fur
ce pied- là chez le vieux marquis
, qui luy trouvoit tant de
charmes , & des manieres fi
engageantes , qu'il n'épargnoit
rien pour l'entretenir
du bel air , la laiffant même
à toute heure maiftreffe de
fon équipage. Comme cette
avifée Niece avoit tout fujet
de ménager un Oncle fi liberal
, & qui en ufoit fi bien
pour les interests , elle luy
conta les termes où elle en
eftoit avec le Cavalier , qui
témoignoit de fi grands empreffemens
pour la voir , que
GALANT . 197
pourvû que l'on conduiſiſt la
chofe adroitement
, on pouvoit
dire que c'eftoit un homme
qui parleroit bien - toft
d'époufer. Le vieux Marquis
qui luy fouhaitoit beaucoup
de bien , refolut de contribuer
de tout fon pouvoir à
fes avantages ; & ayant appris
le nom du Cavalier , qui luy
eftoit déja connu par les dépenfes
qu'on luy voyoit faire,
il s'informa avec tant de foin
de ce qu'il eftoit , qu'il vinc
enfin à bout de fçavoir ſa veritable
naiffance . Il perdit alors
tous les fcrupules qui
178 MERCURE
l'arreftoient , & permit à la
Belle & à la Suivante d'employer
tous les moyens qu'elles
pourroient imaginer pour
faire que le Cavalier donnaſt
plus facilement dans le panneau
, ce qu'il n'euft pas fait
ficet Amant euft efté d'une
naiffance affez diftinguée
pour meriter les égards qu
on doit aux perfonnes qui
ont quelque rang. En faisant
donner à la Belle le nom de
Mademoiſelle d'Ortignac , il
l'avoit fait paffer pour une
riche Heritiere , à qui cette
Terre appartenoit; & comme
GALANT. 179
il falloit enfin qu'aprés plufieurs
entreveues
dans les
Tuileries , le Cavalier la vift
dans l'appartemeut qu'il luy
faifoit occuper chez luy , il
s'avila d'une chofe fort plaifante
, qui fut d'envoyer querir
un Peintre auquel il fe
confioit , & le prier de luy
deffiner inceffamment
de fa
pure imagination
, une magnifique
maifon de campa
gne , & de mettre au bas du
carton en gros caracteres ,
Veue & Perspective du Chateau
d'Ortignac. Dans ce moment,
la Suivante, qui eftoit des plus
180 MERCURE
inventives pour duper les
fots , dit qu'il feroit bon auffi
de faire un gros regiſtre intitule
, Eftat des biens & dépen
dances de la Comté d'Ortignac ,
& d'en remplir les feuillets
de la teneur de plufieurs
Fermiers differens- Cette invention
fut trouvée fpirituelle
, & on ne negligea rien
pour mettre dés lendemain
ces deux fourberies en eftat
de réuffir. Le Peintre fit un
Chafteau , auquel il fembloit
que les plus habiles Archite-
Ates s'eftoient furpaffez . D'un
autre cofté le vieux Marquis
GALANT: 18
qui s'eftoit chargé de remplir
luy même le Regiftre , y
avoit mis tant de garniture ,
qu'il fe trouvoit plus de vingt
mille livres de Baux à ferme,
dont il eftoit dû prés de deux
années , fans les rentes Seigneuriales
, qui faifoient encore
une groffe fomme. La
Belle voyant ces préparatifs
achevez , prit fon carroffe ordinaire
, & eftant entrée aux
Tuileries à l'heure accoutumée,
elle s'y trouva prévenuë
du Cavalier , que fon impatience
amoureuſe , & l'efperance
d'une tres -groſſe for-
2
182 MERCURE
tune , y faifoient roujours ve
nir longtemps avant elle. Le
Cavalier luy marqua toujours
une forte paffion . La Belle
répondit favorablement ; &
ces entreveuës ayant continué
encore quelques jours ,
elle luy en marqua enfin un
où elle pourroit le voir chez
le vieux Marquis , fon Oncle,
avec priere de ne faire encore
aucun éclat. La Suivante fe
chargea de luy allerdire le lendemain
jufque chez luy , en
quel endroit il faudroit qu'il
Le trouvaft , afin qu'un des
Laquais qui le connoiffoient
GALANT. 183
pour l'avoir vû remettre leur
Maiftreffe en carroffe, le vinft
prendre pour le conduire
chez elle. Cete Seivante ne
"
manqua à rien de ce qu'elle
avoit promis. Elle alla le trouver
le jour fuivant , & luy apprit
que la Belle s'appelloit
Mademoifelle
d'Ortignac
,
ayant herité d'une Comté de
cenom qui luy apportoit un
grand revenu ; que le vieux
Marquis fon Oncle, chez qui
elle demeuroit , & à qui elle a
voit conté la paffion qu'ilavoit
pour elle , eftoit déja ébranlé
pour confentir à leur maria .
184 MERCURE
ge; qu'il connoiffoit
tous les
avantages de la Maiſon dont
il eftoit defcendu
, & que
quoy que fa Niece puft prétendre
aux Partis les plus confiderables
, il eftoit refolu de
ne pas faire violence à fon
inclination
, puis qu'il jugeoit
à propos que l'affaire fe traitaft
fecretement
, afin qu'il ne
fuft point accablé de certaines
gens qui avoient voulu luy
demander fa parole . Le réful.
tat de la confidence
fut que
le Cavalier fe trouveroit dés
l'aprés dînée dans la grande
Salle du Palais qu'il y vienGALANT
185
droit en en chaife fans aucune
fuite , & qu'on le conduiroit
dans une Maiſon qui n'eftoit
pas éloignée de là , & où il
feroit agreablement reçû . La
Suivante ne fut pas plutoft
-partie , que le Cavalier tranf
porté de joye , le fit apporter
le plus beau de fes habits.
Aprés qu'il fe fut paré autant
que peut l'eftre un homme
qui met dans l'ajustement une
partie de fon merite , il dîna
en pofte & monta en chaiſe ,
deffendant à ſes Laquais de
le fuivre Il eut tout loifir de
s'ennuyer dans le lieu du ren-
Novembre 1696.
e
186 MERCURE
dez-vous , puis qu'on ne l'y
vint prendre qu'à plus de
quatre heures. Eftant arrivée
chez le vieux Marquis , on le
fit paffer par trois grands
appartemens qui aboutiffoient
à un cabinet tres agréable
, où on luy prefenta
un fauteuil en le quittant.
La premiere chofe fur laquelle
il jetta les yeux fut la Perfpective
d'Ortignac , dont
l'Architecture luy parut fuperbe
& d'un tris bon gouft.
Laiffant enfuite tomber fa
vûë fur un Bureau magnifique
, il y remarqua des Li-
ร
GALANT. 187
"
vres parmy lefquels fe trouva
le grand Regiftre à demy ouvert
. La curiofité l'ayant porté
à le feuilleter. Il connut
bientoft que c'eftoit avec
raifon que le Chafteau d'Ortignac
avoit tant de rares embelliffemens
, puifque les revenus
en eftoient fi confiderables
. A peine eut - il remis
le Regiftre , qu'il vit la Suivante
qui s'avançoit vers le
Cabinet. Il courut au devant
d'elle , & luy demanda s'il
• feroit encore longtemps fans
voir l'aimable perfonne qu'il
venoit chercher . Elle répon-
Qij
183 MERCURE
dit qu'elle avoit ordre de le
prier de luy vouloir bien donner
encore un quart d'heure ,
parce qu'un de fes Fermiers
venoit d'arriver qui luy apportoit
trois mille cinq cens
livres . En mefme temps s'éftant
tournée du cofté du Bureau
, elle fit fort l'étonnée d'y
voir le Regiſtre que fa Maiftreffe
ne croyoit pas y avoir
laiffé , & qu'elle l'envoyoit
atteindre dans fa caffette
afin qu'elle puft compter
avec ce Fermier. Le Cavalier
entendant ces chofes qui luy
plaifoient infiniment , voulut
GALANT. 189
par un nouveau trait de libe-
Falité , achever de s'acquerir
la Suivante. Ainfi , comme
elle fortoit avec le Regiſtre
,
il l'arrefta par le bras , & mit
dans fa main une autre bourfe
de trente Louis , en la conjurant
de contribuer à rendre
heureux un homme qui eftoir
au deſeſpoir de n'avoir que
cinq cens mille francs à offrir
à fon incomparable Maiſtreſ
fe. Cette fuivante trouvant
que ce n'eftoit plus la mode
de refuſer un prefent femblable
, le reçût humainement ,
& affura cet Amant prodi190
MERCURE
gue, qu'avant huit jours , dans
T'heureofe difpofition où elle
avoir mis les chofes , il auroit
tout lieu d'eftre content de
fes foins , aprés quoy elle s'enfuit
le laiffant dans des épanchemens
de joye , qu'on ne
fçauroit exprimer. Le Fermier
de la Maiftreffe n'ayant
pas tarde beaucoup à regler
fes comptes , elle parut un
moment aprés , & eut le plaifir
de voir le tendre & fidele
Cavalier fe jetter bruſquement
à fes genoux
, la priant
avec les termes les plus paffionnez
, d'agréer fon coeur ,
GALANT. Igr
& tout ce qu'il poffedoit au
monde , dont il la rendoit
maiftreffe abfoluë. Mademoia
felle d'Ortignac qui avoit des
réponſes preftes pour toutes
fortes de complimens , n'en
manqua pas dans une pateille
occafion. Elle luy dit fur les
nouvelles proteftations qu'il
-2
commença de luy faire , qu'-
elle avoit fibien ménagé l'efprit
de fon Oncle , qu'elle
eftoit perfuadée qu'il ne mettroit
point d'obſtacle à leur
union ; qu'il luy avoit permis
de recevoir fes vifites , & qu'-
elle avoit envoyé fçavoir s'il
192 MERCURE
agréeroit qu'ils l'allaffent
trouver. Peu de temps aprés
on leur vint dire que le vieux
Marquis les attendoit dans
fa chambre , & qu'ils luy feroient
plaifir s'ils vouloient
y paffer. C'eftoit un homme
d'un peu plus de foixante ans ,
d'une naiffance confiderable
,
& qui avoit l'air de ce qu'il
eftoit. Il fcavoit parfaitement
le monde , & receut le Cavalier
admirablement
. Il luy dit
qu'ayant appris qu'il avoit
deffein d'époufer fa Niéce , il
fe tenoit honoré de fa recherche
, qu'il le preferoit à plufieurs
GALANT. 193
2
fieurs autres qui avoient fait
preffentir s'il voudroit les
écouter , que la cauſe de cette
preference venoit non ſeulement
de fon merite , mais de
ce qu'on ne luy cachoit pas
qu'il eftoit aimé , qu'ainfi
pour contenter fon amours,
& fe mettre à couvert des
plaintes que les autres Prétendans
ne manqueroient pas
de faire , il vouloit terminer la
chofe en peu de jours , & que
pour cela , c'estoit à luy de
vor fi fa Niéce l'accommo .
doit avec une Terre dont elle
portoit le nom , outre la part
Novembre 1696 R
194 MERCURE
qu'elle auroit dans ſa fuccef.
fion avec les autres Heritiers .
Quelle joye ne reffentit point
le Cavalier à une propofition
qui luy paroiffoit fi avantageufe
! Il en eftoit fi fort penetré
qu'il ne fcavoit de quelle
maniere marquer fa reconnoiffance.
Tantoft il
couroit embraffer le vieux
Marquis , en l'affurant qu'il
luy eftoit plus obligé que s'il
luy donnoit une feconde vie;
tantoft il prenoit les mains de
la Suivante , & les ferroit
tendrement , pour luy marquer
combien il citoit fenfi-
·
GALANT. 19t
ble aux bons offices qu'elle
luy avoit rendus , & enfin il
faifoit tout ce qu'un homme
qui fe croit tout preft d'attein ,
dre au parfait bonheur qu'on
peut imaginer pour faire éclater
la joye. Le vieux Marquis
voulant profiter d'une fem
blable diſpoſition , envoya
querir un Notaire , & les Articles
furent fignez dés ce
mefme foir. Il elt aifé de juger
qu'on les regla avec peu
de peine. Cela eftant fait , ils
convinrent d'aller incognito
le jour fuivant à une petite
maison de campagne de l'Ab
Rij
196 MERCURE
bé , éloignée de Paris de quatre
lieuës , dans le deffein d'y
faire le mariage fi - toft qu'un
des Bans auroit efté publié.
On acheta les deux autres , &
les fortunez Amans receurent
enfin la Benediction
nuptiale, réüniſſant à ce qu'ils
difoient l'un à l'autre , plus
de foixante mille livres de
rente , mais tous ces grands
biens difparurent un mois
aprés , la tromperie de la fauffe
Niéce fut connue , & le
Cavalier fachant que le
vieux Marquis n'avoit aidé à
a foutenir que parce qu'on
GALANT 197
luy avoit fait connoiftre d'abord
fon peu de naiffance ,
ne trouva pas à propos de faire
éclat , puifqu'il n'avoit efte
dupé qu'aprés avoir crû duper
luy - mefme. Ainfi pour la
moitié de fon bien que fa vanice
luy avoir fait conſumer
en folles dépenfes , il n'eus
qu'une Femme , jolie à la verité
& pleine d'efprit , mais
foupçonnée d'avoir eu bien
des Amans avant que d'avoir
pû trouver un Mary.
Ml'Abbé Rouffeau , l'un
de ces fameux Capucins ; qui
Riij
198 MERCURE
aprés les experiences que Sa
Majefté leur fit faire de leurs.
Remedes , furent appellez les
Capucins du Louvre , parce
que le Royles y avoitlogez ,
mourut il y a plus de deux
ans, fort eftimé des perfonnes
du plus baut merite, & même
des veritablesSçavans.ll alaiffé
comme par teftament , fes
Manufcrits à M' de Grangerouge
, Avocat au Parlement,
fon Frere ; entre autres celuy
qu'il avoit tout recemment
compofé de fes principales &
plus curieufes experiences de
Phyfique & de Medecine ,
GALANT . 199
afin qu'il donnaft charitablement
au Public tant de Secrets
& de grands Remedes ;
ce que vient de faire Monfieur
de Grange- rouge , en
mettant au jour ces Manuf
crits fous le titre de Secrets &
Remedes approuvez , dont les
préparations ont efté faites au
Louvre , de l'ordre du Roy , par
M l'Abbé Rouleau. Ce Li
vre merite d'eftre vû des plus
habiles & des plus Curieux ,
tant à caufe des reflexions
fur plufieurs expériences
rares & nouvelles , de l'action
; de l'efprit , de l'air fur
200 MERCURE
tous les corps fublunaires ,
& en particulier fur le Sel , le
Salpeſtre , le Vitriol, & c. qu'à
caufe de la manifeftation
d'un ferment preſque univerfel
& commun à tous les Animaux
& Vegetaux , & par l'in .
vention , la décoverte & la
perfection de quantité de
grands Remedes incorruptibles
, qui doivent rendre ce
Livre précieux , & attirer des
benedictions à fon Auteur. Il
enſeigne entre autres , la maniere
de faire la veritable Eau
de la Reine de Hongrie ,
l'Effence de Vipere , l'Elixir.
GALANT. 201
de Proprieté , le Lecudanum ,
le Lilium minerale , le Baume
tranquille , l'Effence vulneraire
, les grands Cordiaux ,
l'Effence parfaite de Manne ,
dont il contient une Differtation
tres -fçavante , par laquelle
fa nature & les proprietez
font découvertes . Enfin
la veritable metode de
faire l'Effence de tous les
Simples , & de tirer des Remedes
admirables des plus
grands poifons ; & il contient
des Specifiques éprouvez
contre la plupart des plus
dangereufes maladies, les De
202 MERCURE
voyemens , les Diffenteries ,
les Fiévres , Elquinancies
,
les Paralifies
, les Erefipelles
,
les Rhumatiſmes
, l'Apoplexie
, la Lethargie , les Vertiges
, les Manies & paffions
du cerveau , les Vapeurs du
Sexe & paffions hifteriques
,
les Accouchemens
difficiles ,
& les douleurs & les accidens
qui le précedent, l'accompagnent
& le fuivent , les pertes
de fang des Femmes , les rétentions
de leurs régles , & les
incommoditez
du Sexe , contre
les Coliques & toutes les
autres douleurs ; contre lest
"
GALANT. 203
Aluxions & inflammations de
poitrine ; contre la Pefte , &
les maladies fecretes les plus
inveterées , fans craindre les
accidens du Mercure , ny
garder la chambre. La pluf
part de tous ces Remedes
préparez par la voye naturelle
de la fermentation , dont
il à découvert un nouveaumiftere
, laquelle rend les Remedes
plus efficaces & plus
incorruptibles . Ce qui fait
que ce livre eft d'une tresgrande
utilité , & doit eſtre
recherché , non feulement.
par les gens du métier , mais
a
204 MERCURE
par tous les Grands , tou
tes les Communautez
, &
les Particuliers
même , qui
ont envie de conferver ou de
rétablir leur fancé , ils y trou
veront des fecours admirables
pour le foutien de la
vieilleffe , & pour le rétablif
fement des temperamens
alterez
& des corps ulez , loit
par l'âge , par le travail , ou
par les débauches . Ce livre
fe debite chez M' Jombert,
prés des Auguſtins , à l'Image
Noftre Dame.
Onvend depuis peu chez
Mle Gras , dans la grande
ped
GALANT. , 205
Salle du Palais , à l'L couronnée
, une Relation hiſtorique
de Pologne , contenant le
pouvoir de fes Rois, leur élection,
leur couronnement les privile
ges de la Nobleffe , la Religion , la
Juflice , les moeurs , & les inclinations
des Polonois , avec plufieurs
actions remarquables. Cet
ouvrage eft de la compofition
de M' de Hauteville , Gentil.
homme François , qui a demeuré
plus de vingt cinq ans
en Pologne , auprés de plufieurs
perfonnes de la plus
haute qualité , & qui avoient
le plus de part au ſecret & au
206 MERCURE
maniement des affaires de
l'Eftat. Ce livre eft fort curieux
, & l'on y trouve beaucoup
de chofes , dont les
Voyageurs n'ont point parlé,
Il doit eftre prefentement
fort recherché , parce qu'il
peut fatisfaire la curiofité du
Public , fur beaucoup de chofes
qui regardent l'élection
des Rois de Pologne , & que
c'eft aujourd'huy une matiere
du temps
.
Plufieurs perfonnes de la
plus haute diftinction ayant
fouhaité que je vous fiffe part
du Voyage que je vous enGALANT:
207
voye , parce que la lecture de
cet Ouvrage leur a donné
quelque plaifir ; & leurs fou
haits eftant des ordres pour
moy , j'ay cru y devoir fatis .
faire , en vous affurant en même
temps que je n'ay aucune
e que vous allez lire.
part ce
ESESESE -SE SESSE525
LE VOYAGE
DE CHAUDRAY.
MONSIEUR
ONSIEUR ,
J'aurois depuis longtemps
208 MERCURE
fatisfait à voftre curiofité , &
à mon envie , fi le Public de
qui je dépend preſque à toutes
les heures du jour , ne m'a
voit pas contraint de differer
mon voyage de Chaudray juſ
qu'à ces vacances , & fans un
tres - puiffant Amy que l'on
m'avoit ménagé auprés du
fieur Chriſtophe Ozanne , &
fans le temps qu'il eftoit allé
à la Meffe à Villers , Village
éloigné environ d'un bon
quart de lieuë de fa Chaumie.
re , je n'aurois jamais eu aſſez
d'autorité , luy abſent , d'entrer
dans fa Maiſon , & encore
GALANT. 209
moins de loifir d'en prendre
le Plan , d'en examiner la conftruction
, ny de faire l'inven
taire de tout ce qu'elle contient
, ny d'obferver fi longtemps
l'ordre que l'on y garde
pour parvenir à l'Audiance
. On y accourt de toutes
parts , quoy que ce foit un
lieu inculte , defert , & prefque
inacceffible. Sa Maifon
eft fituée entre deux Côreaux,
fur le bord d'une ravine , ac
compagnée de quatre vieilles
Chaumieres , d'un Cabaret
nouvellement bâty , &
d'une autre tres- petite Mai-
Novembre 1696. S
210. MERCURE
fon neuve , couverte de tuiles,
fabriquée depuis peu pour le
fieur Chriftophe Ozanne
qui refte inhabitée ; parce
que l'on n'a pû encore l'obliger
à quitter la Chaumiere
entourée de quelques vieux
Noyers , & de plufieurs ar
bres fauvages
.
On ne peut approcher fon
domicile , pour peu qu'il faffe
mauvais temps , qu'avec
beaucoup de peine , tant à
caufe de la grande foule des
Malades , que parce que la
bouë , le nombre infini de
de cailloux , la pefanteur de
GALANT. 211
terre graffe , la profondeur
des bourbiers vous font trembler
& chanceller à chaque
pas que vous y hazardez pour
aborder la porte.
La Maiſon qu'il habite
actuellement luy eft tombée
en fucceffion par la décadence
& la mort de les Anceftres .
Elle eft tres baffe , conftruite
de boue , & de pierres du Païs ,
le toit couvert de chaume ,
tellement chargé d'herbes
fauvages , de mouffe & de
verdure , qu'il a de la peine à
fe foutenir encore ; auffi en
plufieurs endroits commen.
Sij
212 MERCURE
ce-t-il déja à tomber en
ruine.
La muraille de la cour , où
il n'y avoit autrefois qu'une
hayevive , a efté tout nouvellement
bâtie à la Limofine ,
de la hauteur environ de douze
pieds . Au milieu de cette
muraille eft une porte neuve
à deux battans , avec un loquer
pour ferrure . Elle eſt de
la largeur de quatre pieds.
L'un des battans eft ouvert
par un Portier aſſez traitable ,
jeune Paifan de vingt - cinq
ans , jadis faifeur de carreaux ,.
pour laiffer défiler les Patiens
GALANT: 253
& les pauvres Infirmes ; pendant
que l'autre moitié en eft
foutenue & deffendue en dedans
par une groffe bûche ,
pour empefcher que
la trop
grande foule du Peuple n'y
entre avec violence . On a
écrit par dehors fur cette porte
, avec un crayon noir , affezgroffierement
, ces deux Vers
latins , à la louange de ce
grand Chriftophe.
Publica morborum requies , commune
medentum
Auxilium , præfens numen ,
inempta falus.
Ce qui veut dire : C'eft icy où
214 MERCURE
l'on trouve la fin à toutes les
maladies , & un homme tout
puiffant qui guerit promptement
, & fans qu'il en coûte
rien.
La Cour eft grande environ
de douze pieds en quarré,
toute couverte defumier, dela
hauteur de deux à trois pieds ,
flotant fur une eau croupie..
On voit en entrant fon Greffier
nouvellement étably en
charge , affez lucrative , vieux
Païfan portant lunettes , autrefois
Tailleur de pavez , affis
fur une chaife de paille , de.
vant un tonneau , fur lequel
GALANT.
215
il écrit dans un Regiſtre in
folio les noms de ceux qui
arrivent & frappent à la porte,
afin que l'Huiffier , autre Payfan
, affez facile , quoy que
Coufin germain d'un homme
fiintegre , dégagé de tout
intereft , les puiffe appeller
fans confufion & par ordre ,
à l'heureux moment de leur
Audiance.
La Charité en entrant a placé
à gauche un petit tronc de
bois de chefne , pris dans la
muraille , de la hauteur d'un
pied , au - deffus duquel eft
écrit en gros caractere noir ,
216 MERCURE
Tronc pour les Remedes des Pauvres.
Il y a au-deffus de cette
infcription une figure de la
Vierge , ornée d'un morceau
de mouffeline & de taffetas ,
le tout couvert d'un petit cha
piteau de plaftre ; lieu où la
plufpart en fortant font leurs
aumofnes , à l'intention du
Fondateur.
Auprés d'une étable , large
environ de huit pieds , & longue
de feize , on defcend par
des marches de pierre dans
la Cave , la moitié taillée dans
un roc , longue environ de
quinze à feize pieds , & large
de
GALANT.
217
de neuf. Au coin font arrangez
beaucoup de flacons , de
cruches , & de bouteilles de
terre , toutes neuves , mais
vuides . Au fond de cette cave
je découvris à la faveur
d'un peu de jour qui entre par
un trou quarré de la porte ,
d'autres grands flacons, & des
cruches bien bouchées , &
remplies d'eaux Cephaliques
pour la tefte , d'Ophthalmiques
pour les yeux , d'Epatiques
pour le foye , de Nephritiques
pour les reins , de Splenetiques
pour la rate , & d'autres
Décoctions , Tifannes ,
Novembre 1696. T
218 MERCURE
& autres breuvages Souverains
, pour toutes les perſonnes
alrerées qui viennent de
tous.coftez le rafraifchir à la
fource falutaire de cet Efculape.
Le Cellier tout contre la
Cave eft remply de deux
grands paniers pointus , l'un
plein de coquilles d'oeufs , &
T'autre d'écailles d'huiftres ,
avec quelques pelotons de
cirenouvelle , & d'autres fimples
de cette nature , gardées
dans deux vieilles ruches éi
maillées par dehors de chaux
& de plaftre.
e
GALANT: 219
a
A
On monte de la Cour par
quatre marches de pierre à
demy enterrées dans le fumier
, à une espece de Salle ,
& quoy qu'elle ne foit large
en quarré qu'environ de douze
à quatorze pieds , elle fert
neanmoins
de Chambre , de Cabiner , de
Gallerie , de Cuifine , de Garderobe
, d'Office , de Labora
toire, & d'Apoticairerie . Au
dehors eft accrochée une
vieille porte , dont la moitié
du haut eft couverte de toile
crue toute pourrie , & l'autre
moitié du bas , d'un morceau
d'Antichambre ,
Tij
220 MERCURE
de planche entiérement démantibulé
, & en tres mau
vais eftat , mais en recompenfe
la feconde porte en dedans
eſt toute neuve , & fort propre
; & c'eft icy le Rendezvous
general de tous les eftro
piez , bleffez , ulcerez, & gangrenez
, & où l'on attend le
dernier coup de l'Audiance
de Monfieur , ( c'eft ainfi que
T'on qualifie ordinairement
cet homme rare ) & c'eft dans
cette Salle , où le fieur Jean
Ozanne , jeune Payfan , âgé
environ de vingt cinq ans
Neveu de noftre grand ParaGALANT
221
celſe , reçû en furvivance , ſe
fait admirer par la dexterité
de fes mains & l'agileté de fes
doigts , en penfant les bleſſez
avec une intrepidité admira
ble , quoy qu'il n'y ait qu'un
an au plus , qu'il portoit encore
les facs au moulin . Il a
neanmoins fuivy de fi prés le
feur Chriftophe ſon Oncle ,
qu'il n'y a point de bleſſez
de gangrenez , de paralitiques
, ny d'eftropiez , aban
donnez des Chirurgiens les
plús experimentez , qu'ils
n'entreprenne , penſe , traite
, coupe , taille , & guériſſe.
"
Tiij
222 MERCURE
Au deffus d'un Evier font
deux Planches l'une fur l'autre
, garnies d'uftanciles de
ménage , plats , affiettes , pots
à l'eau , caffes , & autres chofes
de mefme nature . Les
bords de ces Planches font
remplis de quantité de perités
boëtes , de bouteilles de
zerre , de petits pots , de verres
, de phioles , de paquets
de tentes d'iris , de charpie ,
de vieux linge , d'emplaftres ,
d'onguents , & d'autres drogues
mal rangées , qu'on ne
reçoit pas tout à fait gratis ,
de la main dufufdit fieur Jean
GALANT 223
1
Ozanne , nouveau Chirurgien
privilegié , fuivant les
ordonnances que luy donne
le fameux Galien fon Oncle.
Une tres - grande cheminée
qui échauffe toute la maifon
en hiver , n'y en ayant pas
d'autre , occupe prefque tout
le cofté droit de cette Salle.
Tout contre & preſque visà
vis la porte de la Salle , c
placée une petite table ronde
à quatre pieds tournez
l'antique , pleine de raclures
& d'épluchures d'herbes , &
de racines , avec un mortier
& fon pilon de fer. Sur cette
eft
Tiiij
224 MERCURE
table il y a un autre petit
mortier de fer avec fon pi
lon , un tamis de crin , une
cruche pleine de graine de
geniévre fraifchement cueillie
, antidote ordinaire des
pauvres malades des champs .
On defcend à cofté de cettel
table par quatre marches
dans un fort petit bucher , &b
c'eft par là que quelquefois
le bon homme fe fauve dans
les champs , par une petited
porte qui donne dans fon
jardin , plein de choux , de
porreaux , & de quelques
pommiers , orangers ordinai
GALANT 225
res du Pays , pourtant clos
d'une épaiffe muraille, quand
il fe trouve furpris & accablé
de la foule des Malades.
Le bas du plancher de la
Salle , bien loin d'eftre uny,
encore moins proprement
frotté , reffemble à un petiz
quarré de terre labourée en
dos d'afne , reftée depuis
quelques années en friche ,
tres - gliſſant , à cauſe de la
boue , qui s'augmente fans
ceffe parles Malades qui nouvellement
l'apportent de la
campagne.
On a accroché aux folives
226 MERCURE
& à la maiſtreffe poutre plufieurs
Simples , on voit étalé
fur une petite planche . placée
contre la muraille , entre
la cheminée & cette maiftreffe
poutre beaucoup
d'herbes , de racines , de toutes
fortes de paquets de graines
, & de bouquets de fleurs
à fecher.
De cette Salle enfin on
monte par quatre petites mar.
ches auprés de la porte à gau
che , dans la chambre de ce
celebre Riolan , longue environ
de feize pieds , & large de
huit au deffus de l'étable à
✅GALANT. 227
vaches , fans cheminée , nou .
vellement reblanchie de
chaux , embellie de cofté &
d'autre de quelques Images
enluminées . & meublée de
2
quatre chaifes de paille. Il
n'y a qu'une petite feneftre
en entrant à gauche ; au deffous
de la feneftre une petite
table quarrée , pleine de vieux
morceaux de papiers , pour
en enveloper les remedes ,
qu'il tire d'un lit entouré d'un
vieux morceau de tapifferie
de Bergame , dreffé contre la
feneftre , refervoir ordinaire
des medicamens qu'il diftri228
MERCURE
de l'audience .
lenbue
à poignées , & les donne
gratuitement à tous ceux qui
luy paroiffent en avoir befoin , & voila lelien
S
Ce Medecin , fimple Payſan ,
d'une humeur froide & flegmatique
, parlant peu
ment , & fort bas , âgé environ
de cinquante cinq ans ,
de moyenne taille , un vifage
bafané , plat & maigre , des
cheveux preſque blancs, gras,
courts , & fort peu friſez , qui
couvrent un front affez élevé
, de petits yeux , un gros
porrau fur un nez mediocrement
grand , un ſecond por.
GALANT . 229
rau au deffous de l'oeil droit
& un troifiéme fort petit ,
mais long, qui luy pend à la
machoire gauche , la barbe
preſque blanche , rarement
faite , une grande bouche ,
les lèvres un peu renverſées
les dents brunes , le col court,
& la tefte enf
enfoncée entre les
deux épaules , de groffes
mains les doigts velus &
petits , des ongles paſſablement
longs ; veltu d'un vieux
juftaucorps de droguet paffé
& fort ufé, montrant la cor
de , couleur mufque clair , &
par deffous d'un petit pour
230 MERCURE
point à deux poches coupées
en travers , dans lesquelles il
cache ordinairement les deux
mains. Ses culotes font d'un
cuir luiſant marbré , & de toutes
couleurs , des bas tricotez
gris de fer clair , les fouliers
plats fans patton. Quoy qu'il
ne raiſonne gueres , il ne laiſſe
pas de porter des petites manchettes
renverfées fur les amadis
du pourpoint , avec un
petit rabat à demy blanc , un
chapeau noir difforme & à
grand bord , qu'il touche à la
verité fouvent , mais ne l'ôte
prefque jamais , ou pour le
GALANT. 231
moins tres rarement. Lors
qu'en faluant vous l'approchez
pour confulter fur vôtre
maladie , vous le voyez iné
branlable fur une petite chaife
de paille , contre la fenef
tre , auprés de laquelle eft accrochée
une affez belle mon
tre qu'une perfonne qu'il a
guérie , luy a laiffé , fans qu'il
s'en foit apperçû ; & c'eſt˜¯icy '
où à peine il vous écoute , &
auffi- toft il execute . Tres - louvent
mefme , & pour couper
court , il juge par la feule phyfionomie
, du fecours & des
remedes qu'il faut apporter
232 MERCURE
a au malade ; & à mesure qu'il
les ordonne , le Secretaire de
fanté , autre jeune Payfan ,
plein de taches de rouffeur
au vifage , affez poly , qui ne.
refuſe rien à perfonne , les
écrit, & les délivre aux malades
. Il eft propret , & porte un
petit colet en Abbé , avec un
grand chapeau large retrouf
fé. Villers , Paroiffe de ce cha
ritable Medecin , eft éloigné
d'un grand quart de lieue du
Hameau de Chaudray , & ily
va tous les matins entendre
la Meffe . Les Dimanches &
Les jours de Feftes , dans lef
GALANT. 233
quels il n'écoute perfonne , il
le trouve ponctuellement.
avec grande dexotion à tous
les Offices divins de la journée.
Le feul Secretaire dont
jay parlé , a droit de demeurer
dans fa Chambre , pen
dant qu'il donne audiance.
On voit en entrant à droite
dans cette chambre,uneautre
table affez grande, furlaquelle
font étalées quantité de drogues,
de poudres , d'onguens,
d'huiles , de fleurs , & de racines
; au deffous & à cofté
beaucoup de bouteilles , de
phioles & de flacons . Au fond
Novembre 1696. V
234 MERCURE
eft un vieux lit de bois , entouré
d'un feul rideau de toile
blanche , avec une frange de
fil au bas , travaillée à l'antique
, où le repofe quelques
heures de la nuit , le corps infatigable
de cet admirable
Diofcoride , aprés avoir expedié
tres -fouvent jufqués à
deux cent malades dans une
feule journée.
1
Vous avez pris trop de plaifir
à tout ce que je vous ay
envoyé touchant Madame la
Princeffe de Savoye , pour ne
vous en pas entretenir encore.
Je vous envoye la HaGALANT.
235
rangue que Mª du Gas , Prevolt
des Marchands
de Lyon,
fit à cette Princeffe le jour
qu'elle y arriva.
MADAME.
Si nous avions fuivi les mor-
Demens de noftre coeur , nous ferions
allez au delà de nos limites
vous offrir les hommages refpetuenx
d'un Peuple , dont les ac
clamations vous feront connoiftre
qu'il vous regarde comme le gage
affuré de fa felicité, Le Ciel ne
pouvoir vous referver, Madame,
une plus brillante deſtinée ; vous
Vij
236 MERCURE
réuniſſez les deux Heros de noftre
fiecle , ils vous uniffent au Prince
le plus accompli qui fut jamais ;
& vous allez rendre à toute
l'Europe armée cette Paix tant
fouhaitée , que la fureur de la
guerre avoit bannie depuis fi long.
temps.
C'est dans cette pensée , Ma
dame , que toute la France goûte
par avance les fruits de l'union
des deux plus beaux Sangs du
monde , & que nous regardons
comme un veritable bonheur d'eftre
des premiers à vous pouvoir
donner des marques de la joye
que vous avez répandue dans
GALANT. 237
de
tout le Royaume. Toutes les Vil.
les de cet Eftar s'empreßeront ,
Madame,à vous montrer les mêmes
fentimens , à vous offrir des
scoeurs pleins de respect
foumiffion ; maie nous aurons l'avantage
de les avoir devancez.
Heureux fi nous avons celuy de
vous perfuader , Madame , de
noftre veneration de nos refpects
tres profonds.
"
Cette Priceffe ayant efté
le lendemain de fon arrivée ,
-voir le College des Jefuites ,
fix jeunes Gentilshommes ,
qui étudient en Rhetorique
fous le Pere Colonia , reci238
MERCURE
terent les Vers que vous allez
lire:
op vagrof
A MADAME LA PRINCESSE
DE SAVOYE. !
OUS qui par la raifon devançant
les années ,
Commencez à remplir vos hautes
deftinées ,
PRINCESSE , qui déja voyez de
toutes parts
De l'Univers fur vous confondre les
regards :
Je fçay bien que la Renommée
Vous a mille fois informée
Des vertus du plus grand des
Rois ;
Que chaque jour mille fideles voix
Rempliffent vôtre ame charmée
GALANT . 239
De fon Nom & de fes Exploits.
Je fçay que du Public le fincere langage
谬
A pris grand foin fur tout de tracer
à vos yeux
Une brillante & vive image
De ce Prince accompli , qui malgré
fonjeune âge, parco Dis (
Déja répond à fes Ayeux ,
Et que le Ciel vous deftine en partage
Pour affurer le bonheur de ceslieux
.
Pour connoistre & l'Ayeul , & le
Fils , & le Pere ,
Vous n'avez pas befoin du fecours
de mes Vers .
Pour fçavoir leur vray caractere
;
Il ne faut qu'écouter ce qu'en dit
l'Univers.
P
240 MERCURE
Agréez cependant qu'à ces Portraits
divers
J'eſe en ajoûter un qui paroîtra fincere.
C'eſt en tremblant que j'ofé vous
le faire ;
Mais fans eftre trop temeraire ,
J'ole conter que ce foible Portrait
Ne fçauroit manquer , de vous
plaire ,
Quand même de LOUIS il n'auroit
qu'un feul trait .
PORTRAIT
DE LOUIS LE GRAND .
C
E Monarque fameux dont le
Ciel a fait choix
Pour le bonheur du fiecle , & des
lieux où nous fommes ,
Eft
GALANT.
241
Eft depuis cinquante ans
commune voix ,
d'une
Le plus parfait de tous les hommes
,
Et le plus grand de tous les Rois.
2
Rien ne peut échaper à la rare pru
Jindence .
Rien ne fatigue fa clemence.
Rien ne refifte à ſon grand coeur,
Parifa bonté, pár la valeur
Il fait de l'Univers , dans la Paix ,
dans la Guerre
Les delices , ou la terreur ;
Etjamais le Deftin n'envoya fur la
Terre
Rien de plus grand , rien de meil
leur.
Pour rendre à l'avenir fon Hiftoire
croyable ,
Novembre 1696. X
242 MERCURE
Il en faut retrancher mille exploits
inoüis .
Plus elle fera veritable ,
Moins elle fera vray-femblable ;
Et nos Neveux un jour , étonnez ,
éblouis ,
Auront droit de traiter de fable "
Le furprenant amas des hauts faits
de Louis.
S
Mais noftre crainte fera vaine ,
Le Ciel qui chérit ce Heros ,
Par une route & nouvelle & certaine
,
Veut immortalifer fes glorieux tra
vaux ,
Il fufcite un efprit d'un noble caractére
,
Qui prend foin jour par jour ,
Decirconftancier dans un détail fincere
,
GALANT. 243
Er d'un ftile dont l'air , la nobleffe
& le tour,
Ne peut manquer de convaincre
& de plaire ,
Tout ce que Louis dit , tout ce qu'il
luy voit faire .
Pour tracer un Portrait fi beau ,
Il falloit la main de Dangeau.
S
Vingt Potentats
ou l'envie
que la crainte ,
Avoient unis par les noeuds les
plus forts ,
Pour obscurcir l'éclat d'une fi belle
vie
Ont fait durant neuf ans leurs plus
puiffons efforts .
Mais ils n'ont fait que fervir à la
gloire
De ce Heros victorieux
Ils vont fournir à lon Hiftoire ,
X ij
244 MERCURE
L'endroit le plus fublime & le plus
merveilleux .
Et pour éternifer leur honte & la
memoire
Ils ne pouvoient s'y prendre
mieux.
PORTRAIT
DE MONSEIGNEUR.
E Heros , l'efpoir de laFran-
CEH ce ,
Et les delices de la Cour ,
Unit aux droits de la naiffance
Ceux d'un merite rare & qui croiſt
chaque jour.
On trouve dans fon caractére
Les fuprémes talens de fon Augufte
Pere ,
B de fon jufte Ayeul l'inflexible
équité,
GALANT 245
J
Il a du grand Henry la noble acti
vité ,
L'air engageant , le feu , la popula
rité ,
Et la Pieté de fa Mere.
Comme Louis , il aime les Com
bats ,
Tout fon penchant eft
armes ;
pour
les
Et fa main bien- faiſante a d'infaillibles
charmes ,
Qui luy livrent les coeurs des Chefs
& des Soldats.
Enfin , ce Roy fi grand , fi fort iniamitable
,
Si digne cependant d'eftre imité de
tous ,
A pû trouver un Fils à fon Pere femplayblable
Et qui reffemble à vôtre Epoux.
Xiij
246 MERCURE
PORTRAIT
de Monſeigneur
LE DUC DE BOURGOGNE ,
LE
jeune & digne Epoux que le
Ciel vous deſtine
Princeffe , brille moins par l'éclat de
fon
rang ,
Que par fon air , & par
mine.
fa bonne
Tout marque en luy fon origine ;
Tout montre en quelle fource il a
puifé fon Sang.
$
Il aura de Louis la taille & le vifage .
Il en a la fierté meflée à la dou .
ceur .
滇
On reconnoift en luy fon efprit &
fon coeur.
GALANT. 247
Jamais Prince dans fon jeune âge
Ne charma tant , ne promit davan.
tage .
Tous ce qu'il fait , tout ce qu'il
dir
Fait voir un vray Heros , un Loüis
en petite
2
En attendant que la fiere Ballone
Le range fous les étendarts ,
Tout le loifir que fon âge luy donne
,
Eft pour Minerve ,un jour il feratour
pourMars.
La Déeffe qui le façonne
Defes riches talens , elle mefme s'étonne
,
Et dit qu'un jour ce Prince au milieur
des hazards
Sera tel & plus grand qu'il n'eft
dans les beaux Arts .
Xx iiij
248 MERCURE
&
Pour vous faire en deux mots fon
image fidéle :
Lorfque le Ciel forma vôtre charmant
Epoux
Il prit Louis pour fon modéle ,
Mais il ne le fit que pour vous.
PORTRAIT
de Madame
LA PRINCESSE DE SAVOYE
Ο
Bjet de nos voeux les plus
doux
Princeffe , fi toute la Terre
Nous fait depuis neuf ans une cruelle
guerre ,
Ce n'eft plus un fujet de murmure
pour nous..
GALANT. 249
2
De cent Peuples liguez la valeur orguëilleufe
Comme un torrent devoit nous
inonder .
Tout fembloit devoir luy ceder.
Mais cette haine impetueufe
A vû confondre ſon eſpoir.
Elle nous eft avantageuſe ,
Elle nous devient précieuſe ,,
Puifque nous luy devons le bonheur
de vous voir .
2
Oui , tant de flots de fang qu'il a
fallu répandre
Ou pour vaincre , ou pour nous
deffendre ,.
Nous ne les contons plus pour
rien ,
Ce jour , cet heureux jour , nous dédommage
bien .
250 MERCURE
Le Ciel nous ménageant vôtre heureufe
alliance ,
Remplace avec excés tant de fang
répandu.
Sa liberale main vous donnant à la
France
Luy rend mille fois plus que ce qu'elle
a perdu .
Le mefme Pere a fait la
Devile fuivante , pour la mê.
me Princeffe. Le Corps eft
un Arc - en- ciel , ou une Iris ,
avec ces mors :
Pacis nuntia , Solus opus.
GALANT. 251
MADRIGAL
Pourfervir d'explication à la
D
Devife.
U Soleil qui me forme on me
nomme la Fille .
Si je faifis les yeux par l'éclat dont
je brille ,
C'est au Soleil que je le doy .
C'eft de luy feul que je reçoy
Mon nom
figure.
mon pouvoir , ma
Dés le moment que je parais
Je fais changer de face à la nature ,
Le Ciel devient ferain , la Terre ſe
raffure .
J'amene le beau temps , & j'annonce
la Paix .
Le jour que la Princeffe partit de
Lyon Mrle Prevoft des Marchands
luy fit le Compliment qui fuit.
252 MERCURE
•
MADA
ADAME.
Vous avez accordé à nos empreffemens
la liberté de vous venir
affurer de nos profonds refpects ;
mais nous vous fupplions , Madame
, de recevoir en même temps
les affurances des voeux que nous
faifons pour la gloire & la felicité
de votre vie ; ils font trop
juftes & trop ardens pour n'eſtre
pas exaucez; & le Ciel, Madame
, ne vous a pas fait naiftre
d'un Pere illuftre par une longue
fuite de Heros , & plus illuftre
encore par luy même , & d'une
GALANT 253
"
Princeffe dont la pieté& toutes
les Vertus relevent glorieufement
l'éclat defa naiffance ; il ne vous
a pas comblée , Madame , de fes
faveurs,ny deftinéepour un Prince
fur qui il a répandu toutes fes
graces , & qui fait déja les deli.
ces de toute la France , pour ne
pas achever ce qu'il a fi bien commencé.
Nous nous intereffons , Madame
, au bonheur de fes jours ,
qui doivent compofer une fi belle
vie , par un fentiment de reconnoiffance
du repos que vous allez
nous procurer ,
mençons à goûter les premieres
douceurs.
dont nous com.
254 MERCURE
Mais Madame , nous nous y
intereffons pardes motifs bien plus
preffans , lors que nous vous regardons
comme devant eftre bientoft
unie an Sangde noftregrand Monarque.
C'est par cesfentimens , Ma .
dame, que nous efperons meriter
l'honneur de vostre protection , &
que nous vous la demandons pour
une Ville qui s'est toujours diftin.
guée par une fidelité inviolable
•pourfes Souverains , &qui vous
fera toujours , Madame , tres ref
pectueufementfoumife.
Comme leJournal des lieux
GALANT: 255
où la Princeffe a paffé , a eſté
rendu public , je ne vous en
diray rien davantage. je vous
parlerayfeulement de la Charité
parce que cette Princeffe
y a fejourné le jour de
tous les Saints. Elle y arriva
le dernier jour d'Octobre à
cinq heures du foir , & y fut
receue au bruit du Canon &
au fon des Cloches. Elle trouva
à cent pas de la Ville la
Milice fous les armes , formant
deux lignes , qui aboutifloient
à la maifon de M' de
Charant , Maire de la même
Ville , où ton logement avoit
216 MERCURE
efte preparé. Le premier Capitaine
de cette Milice eut
l'honneur de la faluër le premier
, & en fut tres favorablement
receu . Le Maire , les
Echevins, & tous les Officiers
de ce Corps , reveſtus de leurs
robes , luy furent preſentez
à la porte de la Ville en dedans
, par M' des Granges ,
Maistre des Ceremonies . M'
de Charant la complimenta ;
la Princeffe luy fit un remerciement
, accompagné de la
bonne grace qui luy eſt na.
turelle , & parut tres fatisfaite
de fon Difcours, qui fut
GALANT. 257
faivi des cris de Vive le Roy
& la Princeffe , par une infinité
de peuple , qui s'eftoit
rendu en foule autour de fon
carroffe , & dans toutes les
rues où cette Princeffe devoit
paffer. Il y en avoit beaucoup
des Villes voisines , & particulierement
de Bourges , d'où
les Dames les plus diftinguées
eftoient venues. Cette Princeffe
fut receuë à la defcente
de fon carroffe par M de
Seraucourt , Intendant de
Berry , dans le département
duquel fe trouve la Ville de
la Charité. Il luy rendit affr
Νου
. 1696 . Y
259 MERCURE
duëment fes devoirs , & tint
une table magnifique , où
l'on fervit tout ce que la Province
peut fournir de plus exquis.
Les Officiers de la Ville
firent preſent à la Princeſſe ,
de Confitures feches & de
fruits ; ils établirent une garde
Bourgeoife autour de fa
maiſon, & firent illuminer les
feneftres de toutes les ruës .
Le lendemain , jour de la Fefte
de tous les Saints , la Princeffe
alla entendre la Meffe
en l'Eglife principale , où elle.
fut receue & complimentée
le Prieur des Benectins,
par
GALANT. 259
en Chape , à la tefte de la
Communauté, qui eft une des
plus confiderables de l'Ordre
de Cluny. Elle vifita le dedans
du Convent , & tous ceux
qui eurent la curiofité de voir
ce Monaftere
, eurent permiffion
d'y entrer. A fon retour
dans fon appartement
,
elle trouva les Officiers du
Bailliage , à la teste defquels
eftoit M'Frachor, Lieutenant
General , qui luy fit un compliment
, dont elle fut tresfatisfaite.
Elle entendit Vef.
pres dans la même Eglife , &
affifta auSalut à l'Hôtel-Dieu ,
Y ij
260 MERCURE
dont elle vifita les Salles des
Pauvres , & les principales
parties de la maifon , conftruite
des liberalitez de M
l'Archevefque de Rouen ,
Prieur & Seigneur de la Ville.
La Princeffe y ordonna des
aumônes , & y fit admirer ey , fa
pieté. Elle partit le lendemain
à dix heures du matin. Le
Corps de Ville en robe fe
trouva dansfa chambre, &prit
congé de cette Princeffe , en
luy demandant fa protection,
qu'elle leur promit , en les
affurant qu'elle informeroit
le Roy de la bonne reception
GALANT. 26K
qu'on luy avoit faite . Elle
trouva autour de fon carroffe
lors qu'elle partit , cent des
principaux Habitans , bien
vêtus & bien montez
, ayant
l'épée haute. Ils la conduifirent
jufque dans le Bourg de
Poulli , où elle dîna . Les Officiers
qui avoient commandé
cette Cavalerie , eurent
l'honneur de prendre congé
d'Elle à l'iffue de fon dîner ,
& furent charmez des remerciemens
qu'elle leur fit .
Je viens à ce qui s'eft paffé
à Montargis , dont on n'a
point donné le détail au Pu262
MERCURE
blic . Le Roy partit pour s'y
rendre le de ce mois à une
4.
heure aprés midy . Hleftoit accompagné
de Monfeigneur ,
de Monfieur le Duc de Char.
tres , de Monfieur le Prince
de Conty , de Monfieur le
Duc du Mayne , & de Monfieur
le Comte de Touloufe .
Sa Majesté y arriva fur les qua
tre heures . Monfieur & Monfieur
le Duc de Chartres s'y
étoient rendus quelques heures
auparavant. Le Roy logea
chez M' Selorge , Lieutenant
General au Prefidial ; Monfeifeigneur
chez M'de Boiſcour
GALANT. 263
geon , Avocat du Roy; Monfieur
& Monfieur le Duc de
Chartres , au Chafteau . Monfieur
eftoit fur le point de
partir pour aller plus loin aus
devant de la Prince fle , mais
le Roy eftant arrivé plutoft
que ce Prince ne croyoit , il
changea de deffein , pour te
nir compagnie à Sa majeſté.
La Princeffe arriva fur les fix
heures ; & fi- toft que le Roy,
qui eftoit fur un Balcon de
fon logis, eut apperceu le carroffe
, Sa Majefté defcendit
avec tous les Princes , pour la
recevoir . Elle voulut fejetter
264 MERCURE
.
à genoux en fortant du car
roffe , mais le Roy l'embraffa, -
& la retint en luy diſant , Ma
Fille je vous attendois avec bien
de l'impatience Le Roy la baifa
trois fois. Elle luy dit que ce
jour eftoit le plus heureux defa
vie;& en prononçant ces pa.
roles Elle prit la main de Sa
Majefté , & la baifa tendrement.
Ce Prince luy prefenta
Monfeigneur , qu'elle baifa.
deux fois , & Monfieur une
fois. Elle demanda où eftoig
fon cher Oncle Monfieur le
Duc de Chartres. Le Roy luy
donna la main pour monter:
L'Escalier
,
+
GALANT. 265
l'Escalier ce qui dura affez
longtemps , à cauſe que le
degré eftoit remply d'une infinité
de perfonnes diftinguées
, aufquelles on eut la
bonté de la montrer à la lueur
des flambeaux qu'un de fes
Huiffiers portoit devant luy,
Ce Prince la conduifit dans la
chambre qui luy eftoit deftinée,
où la foule fut tres grande
, & où il luy preſenta tous
les grands Seigneurs l'un aprés
l'autre , qu'elle fatüa ſelon
leur qualité. Les Princes
& les Ducs & Pairs la baife.
rent. Le Roy ne pouvoir
Novembre 1696.
Ꮓ
266 MERCURE
fe laffer de faire remarquer fa
bonne grace & fon efprit.
Comme en répondant aux
queſtions que Sa Majesté luy
faifoit elle le fervoit du moc
de Sire , le Roy luy dit qu'il
falloit que d'orefnavant elle
l'appellaſt Monfieur. Monfeigneur
n'en parut pas moins
fatisfait que Sa Majeſté , qui
luyfit beaucoup de queftions ,
aufquelles elle répondit avec
beaucoup de juſteſſe & de
netteté Elle prit pendant
cette converſation deux fois
la main du Roy , qu'elle baifa
avec beaucoup d'affection .
GALANT. 267
Enfin elle ne parut embaraffée
en aucune façon . Sa Majefté
alla enfuite dans fon appartement
jufques à l'heure
du fouper ; cependant elle
receut les complimens du
Prefidial, du Maire , des Echevins
, & de tous les Corps de
la Ville . Le Roy retourna
chez cette Princeffe a l'heure
du foupé , où avant que de
fe mettre à table , il y eut encore
une petite converſation ,
qui ne fut pas
moins agreable
à Sa Majesté que la préce
dente . Elle ne parut point
étonnée à table , où elle eftoir
Z ij
268 MERCURE
placée entte le Roy & Monfeigneur
, Elle mangea de
tres bonne grace , aprés avoir
demandé à l'un & à l'autre,
S'ils ne vouloient point toucher à
un plat qui estoit devant Elle.
Le Roy la vit deshabiller , &
luy dit , qu'il ne fçavoit pasfi
elle s'ennuyoit avec luy , mais que
pour luy , il ne pouvoit la quitter.
Ce Prince eftant revenu chez
luy pour fe coucher , ne ceffa
point de témoigner la joye,
વિ
& de vanter toutes fes bonnes
qualitez Toutes les feneftres
de la Ville furent illuminées.
lly cut des feux de joye dans
GALANT. 269
routes les rues , & des réjouif
fances dans toutes les maifens
. S , M. remercia , à caufe
du peu de temps qu'Elle avoit
à demeurer dans cette Ville
là , ceux qui luy avoient préparé
des Harangues. Le len
demain à neuf heures du mag
tin le Roy retourna chez cette
Princeffe.Sa Majesté prit plai
fir à la voir habiller , & admira
fes cheveux , qui font les plus
beaux du monde . Il y avoit
une affluence extraordinaire
de peuple , qui attendoit la
Princeffe pour la voir paffer
lors qu'elle iroit à la Meffe
Z iij
270 MERCURE
Il eftoit venu plus de vingt
mille perfonnes des environs ,
& fur tout d'Orleans .Le Roy
la mena dans la nouvelle Eglife
du College des Peres
Barnabiftes , qui a efté bâtie
des liberalitez de мonfieur ,
en action de grace de la Viaqire
que S. A. R. remporta
à là Bataille de Mont-Caffel
en 1677. & le Pere Bizoton ,
Superieur , à la tefte de fa
Communauté , eut l'honneur
d'y recevoir Sa Majefté , &
& de luy prefenter l'Eau benite.
La Princeffe pria Dieu
avec une pieté édifiante penGALANT
271
dant toute la Meffe . La Mufique
y fut chantée par des
Piedmontois, Le Roy trouva
Eglife parfaitement belle.
Le Superieur conduifit S. M.
& la Princeffe jufques à leur
carroffe , & leur fit un compliment
, auquel ils répondi
rent avec beaucoup de bonté.
On dîna enfuite , & le repas
fe paffa à peu près commet
le precedent. Le dîné fini on
monta en caroffe , pour fe
rendre à Fontainebleau . Le
Roy & Monfieur fe mirent ,
dans le fond , la Princeffe fur
le devant vis à vis Sa Majeſté,
Z iiij
272 MERCURE
&
Monfeigneur fur le même
devant à la droite , Madame
la Ducheffe du Lude à la portiere
du coſté du Roy & de la
Princeffe.
Monfeigneur le
Duc de Bourgogne , qui eftoit
parti à midi de Fontainebleau
, alla au devant une demi-
lieuë au delà de Nemours ;
& lors qu'il vit le Carroffe du
Roy, il marcha cinquante pas
à pied, & dés qu'il l'eut joint,
on arreſta un moment, pour
lui donner le temps d'entrer
dans le carroffe , où il fe mit
à la portiere vuide , qui n'eftoit
pas du cofté de la prinGALANT:
273
ceffe , & dés qu'il fut placé, il
fe tourna , & baifa deux fois
fa main. On arriva fur les
cinq heures à Fontainebleau
par la cour du cheval blanc.
Le Roi donna la main à la
Princeffe ; Meffeigneurs lés
Ducs d'Anjou & de Berri qui
l'attendoient au haut de l'E
calier du Fer à cheval , la fa
lüerent fans la baiſer ; le Roi
la conduifit d'abord à la Tribune
de la Chapelle , où il ſe
fit une courte priere , & enfuite
dans fon appartement, qui
eſt celui de la Reine- mere ;
où toutes les princeffes l'at
374 MERCURE
tendoient . La foule eftoit au
delá de ce qu'on peut imaginer.
Le Roi y demeura plus
d'une heure. Sa Majefté s'eftant
retirée , toutes les Dames
vinrent faluer la Princeffe
dans la petite chambre;
& fi-toft qu'elles furent retirées
elle quitta fon habit, qui
eitoit fort riche & fort garni
de pierreries , & prit un defhabillé.
Elle foupa feule dans
fon grand Cabinet. Le lendemain
fur les deux heures &
demie le Roy alla prendre
cette Princeffe , & la mena
promener dans le parc. On
GALANT. 275
luy a donné plufieurs Maiftres.
M Raynal , qui a cu
l'honneur de montrer à danfer
à Monfeigneur , à l'avantage
d'avoir efté choiſi pour
Maistre de cette Princeffe , &
le Roy a nommé M' Buterne
pour luy montrer à joüer du
Claveffin , à caufe de fa fageffe
& de fon habileté.
Quoy que cette Princeffe
n'euft jamais appris à toucher
le Claveffin , elle y réuffit fi
bien dés la premiere leçon
qu'il luy donna , qu'il eut de
la peine à fe perfuader qu'elle
n'euft pas joué plufieurs fois
276 MERCURE
de cet Inftrument . Je doy
ajoûter icy deux Madrigaux
de mon voifin , dont vous
fçavez que les Ouvrages font
dans une eftime generale.
Sur le Mariage de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne avec
Madame la Princeffe de Savoye.
MADRIGAL .
Es vents liguez avec les
Les
flors ,
Dans l'horreur du premier cabos ,
Vouloient replonger la Nature,
Et les Dieux dans un plein repos
Sembloient juftifier l'indolent Epicares
GALANT. 277
Quand, pour raffurer l'Univers,
L'Amour fit par ces mots trébucher
aux Enfers
La Difcorde perfide :
Calmez- vous , fieres Nations ,
Le Prince de Bourgogne épouse Adelaide
;
Portez respect aux Alcyons.
Lo
Sur le même fujet-
Ors que dans l'onde Hefperide
Phoebus fut trois jours plongés
L'univers trifte & timide
Par la naiffance d'Alcide
En fut bien dédommagé,
Nuit affreufe de la guerre,
Que nous ferons réjouiss
Si bien-toft à noftre Terre
Ton effroyable tonnerre
Annonce un nouveau LOUIS.
278 MERCURE
Voicy pour les Sçavans de
voftre Province . quelques
Epigrammes Latines de M
l'Abbé le Houx , fur le même
fujet.
F
Irma Sabaudorum cum Francis
foedera ftabunt.
Quidni ? Hec fecerunt Paxque
Venufquefimul.
P
ALIUD.
Ax & Amor favo impofuêre
filentia. Marti.
O quantum in Superes nunca
utrumqne poteft !
ALIOD .
Lus mellita levis valuêre Cu-
Popipidinis arma,
Horrida quam Martis fulmina
jaita manu,
LYON
*1293
LICITAS
DOMUS
.
SEREN
DELPH
AUGUSTAE-
•
LUD.D.BURG.
CAR.D.BITVR .
MDCXCIII.
HOROVSSELF
PHIL
D-ANDGALANT.
279
Je vous envoye le Portrait
de Monfeigneur , & ceux des
Princes fes enfans
, gravez
.
d'aprés une Medaille de M
Rouffel . Il y a déja quelque
temps que cette Medaille a
efte
frappée .
L'ouverture du Parlementfe
fit le LundydouZiéme de ce mois ,
commença par une Meffe folemnelle
qui fut celebrée dans la
Grande Salle du Palais , par M²
le Pelletier Evefque d'Angers ,
aprés laquelle Meffieurs du Parlement
qui estoient en robes rouges
, & M l'Evefque d'Angers
280 MERCURE
estant entrez dans la Grande
Chambre, MilePremier Prefident
fittun compliment de remerciment
à ce Prelat , remply de cette éloquence
qui luy eft fifamiliere.
dit.
Nous ne croirions pas ,
il , avoir fatisfait à l'impor
tance de nos devoirs , fi nous
ne connoiffions le befoin
que
nous avons de l'affiftance de
Dieu pour remplir nos obligations
, fi nous ne venions
reconnoiftre cette neceffité
fur le Tribunal mefme de la
Juftice , avec les ornemens les
plus pompeux de la Magiſtrature.
Cette reconnoiffance
GALANT. 281
publique perfuade que la for
ce ne vient pas de nous , mais
de Dieu feul , qui ne permet
que l'on connoiffe noftre foibleffe
, que pour avoir lieu
de reconnoistre fa puiffance.
Il ajoûta , que cette connoif
fance les obligeoit à demander
fon afliſtance , dans le
plus faint des Sacrifices , par,
le miniftere d'un Prelat pour
lequel on devoit avoir toute
la confiance poffſible , eſtant
né dans la Pourpre , fils d'un
fage Miniftre , qui fe fouvenoit
toujours de la place qu'il
avoit fi dignement occupée ,
Novembre 1696 A a
282 MERCURE
de
& dans laquelle il avoit paru
avec une eftime & une approbation
generale . Que ne
diroit on pas , ajoûta- t- il ,
fon Succeffeur , fi fa prefence
n'empefchoit point que l'on
ne luy rendit la justice qui luy
eft duë , pour tant de qualitez
éclatantes , de prudence ,
de lumieres & d'application
avant l'âge , & qui remplit
les plus importans emplois ,
avec tant de diftinction . Ilfit
L'éloge de M. l'Evefque , & defeu
Ml Abbé le Pelletier Confeiller
d'Etat , & finis en l'aßurant
qu'il trouveroit toujours la
GALANT. 282
Compagnie diſpoſée à foutenir
les droits de fon Eglife
qu'il gouvernoit avec une
reputation qui luy attiroit la
confideration
de la Cour &
du Public .
Monfieur l'Evefque d'Angers,
prit enfuite la parole , & fit voir
par un éloquent difcours , qu'a
prés avoir demandé l'intercellion
de Dieu , par le faint
Sacrifice de la Meffe , & avoir
efté choisi par la Compagniet
pour la celebrer , il fe trouvoit
obligé de luy rendre
graces du choix qu'elle a
voit fait de laperfonne , que
Aa ij
284 MERCURE
cer employ eftoit d'autant
plus glorieux qu'il eftoit perfuadé
qu'elle ne travailloic
qu'à fervir Dieu , fon Eglife ,
& le Public , que. Les grands
exemples l'engageoient às
concourir
dans le gouvernement
de fon Diocele à fuivre
des traces fi glorieuſes , la
Religion eftant la regle de
l'autorité dont le Parlement
eftoit le depofitaire
, qu'il recommençoit
fes travaux par
un renouvellement de fes
adorations
& de fes voeux
dans un miniftere fi important.
Il ajouta , que ce Corps
GALANT. 285
fi celebre fe deffiant de fes
lumieres , invoquoit le Sang
du Mediateur , & que pour y
parvenir , avant de juger les
autres,il fejugeoit luy - mêmes
que conduit par l'efprit de
Sageffe & de Religion , il fçavoit
par ce moyen féparer la
verité d'avec l'iniquité , dont
le caractére eftoit de fe fça- ,
voir déguiſer , en ne pouvant
fouffrir la verité ; que les préjugez
, les fubtilitez de l'Elo
quence & la confiance fe trouvoient
inuriles ; que l'innocence
perfecutee ſe trouvoit
en feureté contre l'ignorance
286 MERCURE
& la malice. Il fit voir que des
Republiques & des Nations étrangeres
& des Souverains sétoient
foumis depuis plufieurs fiécles
àfes décifions , perfuadez de
la fageffe des jugemens d'un Corps.
fi celebre , que le Clergé de France
avoit tous les jours des marques,
de fa protection ; que. les Privile
ges abufifs , les formalitez (cru.
puleufes eftoient rejettées , que
Evefques eftoient remis dans leur
autorité legitime , les Canons executez,
& lafubordination rétablie
; qu'ils fuivoient en cela l'in-,
tention de noftre glorieux Monarque
qui comblé de gloire ne laiſſoit
les
GALANT: 287
qui
pas de fe profterner & de mettre
Couronne aux pieds de Dieu ;
que ce mefme esprit fe trouvoit
dans le Chefde cette illuftre Compagnie
, à il avoit remis fon
autorité ; que la Charge qu'il occupoit
fi dignement eftoit autant le
prix de fa vertu quel heritage de
fa famille , quefon éloquence eftoir
majeftueuse , mais fans fafte , que
fa foy ,fa pieté, &fes autres qua
litez fuperieures , dont ilfit une
vive peinture , eftoient journellement
employées au fervice de l £
tat de la Religion , que comme
fa vertu méprifort les loitanges , il
n'en diroit pas davantage , &finit
288 MERCURE
en difant , qu'il avoit eſté élevé
par un Pere qui luy avoit toujours
infpiré
une veneration
profonde
pour fa Perfonne
,
& pour la Cour en general
une refpectueuse
reconnoiffance
, & qu'il ne cefferoit
point de faire des voeux au
Ciel pour l'augmentation
de
leur gloire & pour la dignite'
du Parlement
.
L'ouverture des Audiances de
la Cour des Aides fe fit le mefme
jour. Elle commença par un dif
M le Camus premier.
Cours
que
Prefident de cette Compagnie
adreßa premierement à Meffieurs
les:
GALANT. 289
les Gens du Roy , & dont il fit
voir la capacité, l'érudition &
l'application dans l'exercice de
leursfonctions ; il parla enfuite
à M's les Confeillers , & leur fic
voir ;
Qee
la
folemnité
de
ce
joureftoit
particuliérement
deftinée
pour
engager
les
Juges
à
connoiftre
l'importance
&
l'étendue
de
leurs
devoirs
,
qui
confiftoient
principalelement
à
chercher
la
verité
&
le
defintereffement
; que
la
premiere
fe trouvoit
par
l'ap
plication
à la
connoiffance
de
ces
mefmes
devoirs
, que
Bb
Novembre 1696.
290 MERCURE
le difcernement faifoit voir
l'intereft , & que comme les
hommes fe rempliffent de defirs
par rapport à leur intereſt ,
ils s'y en trouvoit peu qui ne
fuffent fenfibles foit à l'amour
propre , foit aux paffions qui
faifoient naiftre ces defirs ;
que comme l'épreuve de la
corruption eftoir au - deffus
des fcrupules , la raifon nous
devoit conduire , foit pour
nous aimer , foit pour aimer
ler autres ; que le veritable
intereft des Juges eftoit de
preferer l'amour des autres à
fon amour propre. Le caracGALANT.
2.91
tere de la Juſtice eftant de
faire un Sacrifice de foy- mefme.
Ilajouta, qu'il étoit peu de
gens qui ne le faraffent euxmefmes
, & que ſouvent les
Juges aviliffoient par cet endroit
l'éclat de leur dignité,
l'Ambitieux en cherchant
avec ardeur les dignitez les
plus éclatantes , l'Avare des
richeffes immenfes , & le Voluptueux
des plaifirs criminels
; que l'on ne pouvoit fe
deffendre de ces fortes de
paffions que par le ſecours de
la raison qui devoit fervir de
guide à tous les hommes,
Bb ij
192 MERCURE
Il expliqua de quelle maniere
on devoit ménager cet amour pour
les autres , dans les exercices de la
Fuftice , en féparant les veritez de
la Loy dans les faux préjugez
la prévention , l'ambition , les
Lollicitations preffantes des Amis
ou des Parens ; que fi l'on devoit
foutenir les Droits du Roy , ilfal
loit auffi conferver ceux de fes
Sujets , s'attacher à l'obſervation
de la Loy , avoir de la moderation
pour méprifer les injures , de la
douceur pour écouterfans chagrin
les plaintes des Parties , de lapatience
, de l'affabilité pour conferver
les malheureux , de la picté
+
1
GALANT. 293
.
pour infpirer de bons exemples ,
une attache inviolable pour le
fervice de fon Prince & pour
la Justice ; faire un genereux
Sacrifice de fes deffauts &
de fespaffions , pour fe donner entierement
à trouver la verité, &
rendrejustice ; que c'estoit le centre
du veritable intereft des Fuges qui
devoient y joindre la probité dans
les moeurs dans l'obfervation
des Ordonnances ; une étenduë
une application profonde dans les
Siences , & que c'eftoit le veri
table moyen de remplirfes devoirs
& de maintenir l'autorité de la
Justice, de s'attirer le respect
Bb iij
294 MERCURE
la confideratton de tout le monde.
Monfieur Bofc du Bois ProcureurGeneral
de cette Compagnie
& Prevost des Marchands ,
prit enfuite la parole , prononça
un difcours des plus éloquens , où
il fit voir entr'autres choses :
Que les premieres fonctions
des Juges , aprés les vacations
, commençoient par
le faint Sacrifice de la Meffe ,
où l'on contractoit une obligation
effentielle de rendre la
Juftice par le renouvellement
du Serment , qu'animez par
la prefence d'un Chef illuftre
par ſa pieté , la vertu , ſa capaGALANT.
295
cité , fon experience , fa douceur
, fa moderation & fes
longs fervices , on ne pouvoit
manquer de faire des progrés
confiderables dans l'exercice
de la Justice , qu'à peine de
puis trente ans qu'il eftoit
dans la magiftrature il reftoit
un petit nombre de ceux
qui compofoient autrefois la
Compagnie , que leur vie
n'avoit pas eu plus de durée
que celle de ces étoiles élémentaires
, qui naiffent fur la
fin du jour , & qui fe precipitent
& le perdent fur la terre
dans le commencement de la
Bb iiij
296 MERCURE
nuit ; que plufieurs de ces Ma
giftrats dont le Genie , l'éru
dition & le zele , avoient fait
l'admiration
de leur temps ,
avoient finy leurs cours aprés
avoir épuisé leurs forces , par
l'accablement
de leurs travaux
; que l'on devoit le faire
un plaifir de marcher fur leurs
traces , que la rapidité du
temps & le relâche qu'on
donnoit aux travaux pendant
les vacations ne faifoient
point d'impreffion fur nost
efprits , pour acquerir de nouvelles
difpofitions ; que l'habitude
nous engageoit au
GALANT
297
travail ; qu'une année en attiroit
d'autres, & que c'étoit une
chaîne de fervitude , dont l'on
ne faifoit pas de bons uſages ;
qu'on fouhaitoit de vieillir
pour s'élever , quoy que la
vicilleffe emportât la vigueur;
que c'eftoit l'effet de l'habitude
qui degeneroit en infenfibilités
qu'il falloit aimer ce
qui nous occupe , enviſager
le prefent qui s'échape , l'experience
du paffé nous devant
rendre meilleurs ménagers
de l'avenir ; que l'opi
nion qu'on avoit des biens &
l'ufage que l'on en faifoit cau.
298 MERCURE
foit bien des maux ; qu'un
Juge chargé de facs , de procedures
, & de papiers , diffipoit
fes efprits & les organes
de ſon corps , dans les labyrintes
de la Chicane ; mais
que l'habitude qu'il faifoit de
cette occupation en adoucif
foit la fatigue qu'il recommençoit
tous les jours la mef
me chofe ; qu'ainſi la vie s'écouloit
, fans fe connoiftre
foy mefme, & fans penfer aux
obligations penibles que l'on
fe donnoit volontairement ;
que l'on n'enviſageoit cha
quejour l'avenir , que pour fe
GALANT. 299
donner plus de peine & de
mouvement . Semblable au
Voyageur , qui du bord durivage
où il eft abordé , aprés
avoir efté à deux doigts de fa
perte, contemple la tempefte,
& ne laiffe pas de retourner
fur le vaiffeau , fans penſer
aux perils des ondes . Heureux
ceux qui fçavent profiter de
ces agitations , faire pendant
les vacations des reflexions
fur le paffé , & apprendre à ſe
fonder un repos & une tranquillité
fi neceffaire aux Ma--
giftrats ; que le lieu , le temps ,
& la condition ne pouvoient
300 MERCURE
faire trouver , fans le fecours
& le témoignage de noftre
confcience
. Il ajoûta , pour
nous donner le moyen de
remplir nos devoirs & nos
obligations, qu'il falloit ſe dé
fendre des paffions qui nous
féduifent , conferver une fi
delité inviolable pour la Ju
ftice , mettre des bornes à nos
efperances , & ne fe point fier
à des qualitez brillantes , qui
eftoient fouvent paflageres ,
l'Eloquence s'évanouiffant ,
voyant tous les jours des gens
tomber en enfance , qui venoient
d'eftre l'admiration de
GALANT. 301
nos jours ; que l'on ne devoit
pas laiffer paffer de jour fans
faire de férieufes reflexions
fur fon eftat , & tourner les
yeux vers le port , & le reconnoistre
foy mefme , pour tâcher
de s'acquerir du repos &
de la tranquillité , que le
Conquerant & les Heros regardoient
la paix comme la
recompenfe de leurs travaux ;
que le Monarque de la France
, qui meritoit de l'eftre de
tout l'Univers , aprés avoir
fait fentir à fes Ennemis la
puiffance de fon bras victorieux
, avoir efté reconnu
302 MERCURE
pourVainqueur &pour Invincible
, avoir rompu le premier
nou d'une Ligue la mieux
concertée & la plus puiffante
que l'on ait encore vû , avoir
autant vaincu ſes efforts par
le Confeil de fa fageffe , que
par la force de fon bras , s'étoit
déterminé
à nous procurer
un commencement de
repos & de paix , en faiſant
une alliance qui en eftoit le
gage précieux , dont noftre
Royale Ville avoit donné des
témoignages autentiques de
la joye & de l'efperance que
Fon devoit avoir d'une Paix
GALANT. 303
generale, capablede nous pro
curer ce repos fi neceffaire à
tous les hommes, pour ſe pouvoir
connoiftre , & pour remplir
leurs devoirs dans toute
leur étenduë.
L'ouverture des Audiances du
Parlement fe fit le lendemain'
Mardy treiZiéme de ce mois , par
une Harangue prononcée par M™
de Lamoignon premier Avocat
General. Il dit , en parlant aux
Avocats , avec cette grace &
cette éloquence qui luy eſt naturelle
Que l'amour fincere qu'il
avoit toûjours eu pour le Bar304
MERCURE
reau produifoit des defirs
d'en augmenter la gloire , &
de chercher des moyens pour
rendre la profeſſion
plus illuftre
; qu'encore qu'elle ne
parut pas moindre qu'elle avoit
été autrefois , l'éloquence
eftant autant du gouft de ce
fiecle que de celui d'Augufte ;
que l'ordre des Avocats avoit
perdu quelque choſe de fon
ancien éclat , & que la caufe
de ce changement eftoit le
deffaut d'émulation
& de l'application
neceffaire à l'étenduë
de cette profeſſion , les
Nouveaux n'ayant point d'eGALANT.
305
ftime & de deference pour
les Anciens , & les Anciens ne
prenant point de foin d'in .
ftruire les Nouveaux . Il fir
voir , que c'eftoit l'effet de
deux paffions , la jaloufie &
l'envie , caractére des ames
baffes , & qui n'ont rien de
grand & de genereux. Il fir
une defcription de ces deux paffions
, & de loppofition qu'elles
avoient à l'émulation àl'imita
tion , que l'émulation nourriffoit
l'efprit , & la jaloufie aut
contraire la détruifoit ; que
l'émulation confiftoit dans la
connoiffance des vertus , à les
Novembre 1696. Cc
306 MERCURE
imiter , les furpaffer, & à leur
faire connoiftre que la jaloufie
au contraire eftoit une
efpece de fureur & un manque
de courage , qui s'attachoit
à diminuer la gloire par
des difcours malicieux , &
dont l'objet eftoit de conduire
dans le précipice fous
le prétexte apparent d'en ti.
rer. Il en diftingua les differens
caracteres , & les effets , fit une
comparaifon ingenieufe d'un des
Heros de la Grece , dont le repos
eftoit troublé par le ſouvenir
des trophées d'ungrand Gene--
ral qui avoit vaincu les Perfes
GALANT . 30%
du grand Alexandre , qui
pleuroit au récit des Victoires de
fon Pere , dans la crainte de ne
pouvoir trouver de conquestes à
faire. Il ajouta , que fi la jaloufie
eftoit l'effet de l'orgueil ,
la reflexion la faifoit diminuer
quand on fe conduifoit par
l'exemple ; que l'on voyoitles
Ouvriers fe perfectionner
dans les Arts , en corrigeant
de jour en jour ce qu'ils fai
foient que l'Invention eftoit
l'effet du hazard ; que l'émulation
qui venoit de l'exemple
, engageoit à bien faire;
que la Vertu eftoit une idée,
Cc ij
308 MERCURE
l'action inftruifant mieux
que le difcours; que l'impreffion
des actions repreſentées
fur le Theatre faifoit plus
d'effet que la lecture de la
piece Il montra que l'efperance
de faire comme les autres
nous donnoit des forces
pour y réuffir , & même pour
les furpaffer ; que fi l'on faifoit
attention fur la profeffion
des Avocats , on n'y
trouveroit rien que d'illuftre
& de confiderable ; qu'ils
avoient le dépoft & le fecret
des Familles , un amas de
fciences & de lumieres , une
GALANT. 309
confiance entiere des occafions
de briller & de plaire ,
mais qu'il falloit le défier des
embuches que tant d'occa
fions de paroiftre leur tendoient
; que l'efprit & la rai .
fon devoient s'unir dans le
temps du repos , pour le parer
de ces embuches , & fur
tout de l'envie , qui eftoit infeparable
de la jalouſie , laquelle
eftoit une envie imparfaite
, qui empêchoit de connoiftre
l'erreur où l'on tom .
be, quoy que l'on s'imaginaſt
en eſtre entierement éloigné
, que pour le défendre de
310 MERCURE
ces paffions il en falloit pren
dre le contraire , en s'attachant
à connoiſtre ce qu'ily
a de parfait dans fes femblables
; à les eftimer , à les fui-
& à les furpaffer ; que
c'eftoit le moyen d'acquerir
cette gloire , qui eft fondée
fur la Vertu , & qui eftoit la
récompenfe de toutes les
vre ,
profeffions ; & enfin qu'ils ne
pouvoient mieux faire qu'en
prenant pour modele ces
grands Magiftrats devant qui
ils avoient l'honneur de porter
la parole. Il finit par un
Eloge du Roy , & exhorta en
GALANT.
31
t
fuite les Procureurs à conti
nuer comme ils avoient fait
à s'acquitter avec fidelité de
la fonction de leurs miniftere
, & à fuivre les Reglemens
de la Cour , & l'exemple de
ceux qui estoient à leur tefte .
Mi le premier Prefident ayant
pris la parole , dit aux mêmes
Avocats , avec cette éloquence
vive & majestueuse qui le dif
tinguefifort au deffus des autres .
Que les Gens du Roy employoient
l'autorité qu'ils avoient
fur les Avocats ; pour
leur inſpirer l'émulation qui
fait defirer de parvenir aux
312 MERCURE
honneurs , fans diminuer la
fortune ; que cette émulation
faifoit entreprendre les affaires
les plus difficiles , & les
faifoit réuflir par l'Art admirable
de la parole ; qu'elle
eftoit fi neceffaire , qu'il ne
falloit pas s'étonner des regrets
que Ciceron , autant
recommandable par fa fageffe
& par la prudence ,
que par fon éloquence , faifoit
à Hortenfius
, de ce que
l'on se réjoüiffoit également
de l'avantage de ſes Rivaux ,
que de celuy des Ennemis .
Ce grand Magiftrat fit voir par
des
GALANT. 313
destra its brillans des fentimens
élevez, que files récompenfes
nefurpaffoient pasles travaux :
aumoins elles les égaloient s
qu'elles fe trouvoient dans les
confiances que l'on avoit
dans leur probité & dans leur
capacité , ainfi que la confideration
que l'on avoit pour
leurs merites par les honneurs
qu'on leur rendoit , & par les
biens qui les fuivoient , & que
le plaifir de devoir tout à fa
fortune , à fon Genie & à fon
merite , rempliffoit parfaite
ment les defirs d'un Orateur .
Il continua l'éloge de l'Eloquence,
Novembre 1696. Da
7
314 MERCURE
rapporta un terme de Vefpa
fien fur deux de fes Amis , dont
il avoit élevé l'un par pure faveur,
& l'autre pour avoir apporté
àfa Cour une éloquence que
les Princes ne pouvoient donner.
Ilfit voir que cette Eloquence
devoit eftre fuivie de plufieurs
autres qualitez capables de
produire differens effets dans
laJuſtice , ménager le tems des
Audiences , concourir à l'expedition
, ne point s'étendre.
à des recherches inutiles de
l'Antiquité , debiter des faits
inutiles , faire des repetitions
ennuyeufes , reprendre l'oriGALANT.
315
gine des chofes , chercher
dans la Chronologie des
moyens d'ennuyer les Auditeurs
; qu'il falloit au contraire
ménager l'attention
des Juges ; qui eftoient les
difpenfateurs , & non les maiftres
du temps , & fur tout,
ne fe point donner la liberté
de lire à l'Audience de gros
volumes compofez à loiſir ,
pefans à la memoire , qui font
perdre le gouft & la grace du
difcours , & qui pouvoient
eftre reduits à une étendue
neceffaire ; que la lecture froide
& ennuyeufe de ces com-
Ddij
316 MERCURE
↑
pofitions , jointe à l'infidelité
de la memoire
, produifoient
des mauvais effets , qu'en de.
bitant ces fortes de cahiers ,
on condamnoit
la negligence
de ceux qui les prononçoient
, fur tout s'ils n'écrivoient
pas correctement
que fi quelquefois
la memoire
manquoit
à quelques - uns ,
ils devoient l'exercer & faire
des reflexions
fur les graces
que la Nature avoit accordé
aux autres .
Qu'ils devoient mefurer
avec équité les Droits du Roy
& de la Couronne , avec l'éGALANT
: 317
tenduë de leurs forces , pren .
dre le confeil de leurs Confreres
le plus
experimentez ,
fur tout quand ils ne connoif.
foient point les confequences
; le foumettre aux Loix ,
& fe conformer au droit public
, & que c'eftoit le veritable
chémin pour parvenir aux
honneurs , aux dignitez , & à
la fortune , dont on voyoit
jouir ceux qui fe diftinguoient
au deffus des autres .
Il parla enfuite aux Procureurs
, leur marqua que la
&
Cour estoitfatisfaite de leur conduite
, les exhorta à continuer de
D d iij
318 MERCURE
de remplir leurs devoirs , avecprobité,
& àfuivre la regle & les
ordres de la Cour.
Les Mercuriales fe firent le
Vendredy 16. du mefme mois dans
la Grande Chambre , par deux
excellens difcours qui furent prononcez
par Mile Premier Prefident
& par M' l ' Avocat General
de Lamoignon , & dans lesquels
on admira la force de leur éloquence
, lafublimité de leurs pen-
Jées de leurs expreffions , & l'élevation
de leursfentimensfur les
moyens differens & les routesque
les Fuges doivent tenir dans la
fonction de leur Ministere , dans
GALANT . 319
lefquels ils agiterent avec toute
l'habileté la delicateffe imaginable
la question de fçavoir s'il
eftoit plus neceffaire à un Jaz
ge de s'appliquer à la connoiffance
de foy - mefmet
qu'à celle de fes Confreres
par rapport à l'obligation de
fes devoirs .
M' de Senecterre , Comte
de Brinon , ancien Lieutenant
General des Armées du Roy,
eft mort dans fa Terre de
Lainville prés Mantes , âgé
de prés de 88. ans. Il eftoit
Coufin germain de feu Mle.
Dd iiij.
320 MERCURE
Marefchal de la Ferté , & s'eft
trouvé depuis l'âge de 15 ans,
qu'il commença de porter les
Armes , jufques en l'année
1673. que fon âge & les infirmitez
, fuite de prés de 20 .
bleffures qu'il avoit reçuës en
plufieurs occafions , dans une
infinité de Combats & de
Sieges. Il laiffe deux enfans ,
un Fils appellé Mile Comte
de Senecterre , qui a fervy de-.
puis le commencement de la
guerre en Italie , à la tefte
d'un Regiment de Dragons ,
dont il eft Colonel , avec tou
te la diftinction poffible ; &
GALANT
321
une Fille mariée depuis peu
avec M le Marquis de Villacerf,
Capitaine de l'un des
Vaiffeaux du Roy.
Le 20. de ce mois , Meffire
Malo- Augufte de Coërquen,
Chevalier Marquis dudit lien
de Coëtquen, la marzeliere &
Bain , Comte de Combourg ,
Baron de Vaurufier , du Fretay
, de Rongé & d'Aubigné,
Seigneur des Chaftellenies
d'Ufel , de la Motte- Dannon,
& des Ferres & Seigneuries
de Bonnefontaine , & autres
lieux , Colonel d'un Regi
322 MERCURE
re
re
ment d'Infanterie , Fils de feu
Mc Malo de Coëtquen , & c . &
de м Marguerite Chabot de
Rohan , a épousé мademoiſel.
le MarieCharlote de Noailles ,
Fille de Mr Anne Jules Duc de
Noailles , Pair de France, Chevalier
Commandeur des Ordres
du Roy , premier Capi .
taine des Gardes du Corps de
Sa Majefté, Viceroy de Catalogne
, Gouverneur pour le
Roy des Comtez & Seigneuries
de Rouffillon , Conflans,
Cerdaigne , & Pays conquis ,
Gouverneur particulier des
Ville , Chafteau & Citadelle
GALANT. 323
de Perpignan , & de мadame
Marie Françoiſe de Bournon
ville. Ce mariage a efté celebré
par M l'Archevêque de
Paris , Oncle paternel de мademoiſelle
de Noailles , en la
Chapelle de fa maifon de
Conflans . Ce Prelat y donna
un grand repas à tous ceux
qui avoient affifté à la ceremonie
des Epoufailles . M' le
Duc de Noailles donna le foir
un magnifique Soupé. Il y
avoit deux tables de quatorze
couverts chacune . M ' le мaréchal
de Bouflers donna à
dîner à la même compagnie
224 MERCURE
avec la magnificence qui luy
eft ordinaire , & le foir les
nouveaux Mariez allerent
coucher à Verfailles .
L'on continuë d'apporter
beaucoup d'argent pour la
Lotterie de pierreries qui doit
eftre tirée par Monfeigneur ,
& dont je vous entretins il y a
quelques mois . Il y a apparen
ce qu'elle fera bientoft rem
plie , & que le retour des Officiers
de guerre , auffibién que
lafin desVacances , qui rappellent
tout le monde à Paris , ne
la laifferont pas languir , chacun
eftant excité à y mettre,
GALANT: 325
tant par la richeffe des Lots,
que par l'exactitude & la fidelité
qui y feront obfervées , &
dont il n'eft pas permis de
douter.
Tant d'Hiftoires particulieres
des Rois de France , qui
ont effé données au Public
depuis quelques années , tant
par M l'Abbé de Choifi , que
par M' de Varillas , depuis le
Roy Jean jufqu'à Henry III .
avoient fait fouhaiter celle de
Charles VII. qui manquoit.
Elle vient de paroiftre par les
foins du S ' de Luynes , Libraire
au Palais , qui commence à
326 MERCURE
la debiter. Jamais regne n'a
eu de fi grands évenemens .
La France livrée aux Anglois
par le mariage de Catherine,
Fille de Charles VI.avec Henry
V, Roy d'Angleterre , fembloir
ne pouvoir éviter fa per.
te. Dieu fufcita la Pucelle, qui
delivra Orleans . Le Siege de
cette Place eft décrit dans
cette Hiftoire avec des cir
conftances tres- curieuſes ,
auffi -bien que la mort de
l'Heroine qui l'empêcha de
tomberau pouvoir des Ennemis.
Les differens de la Maiſon
d'Orleans avec celle de Bour.
GALANT: 327
gogne y font traitez noblement
, & l'on n'y a pas oublié
les amours de la belle Agnés
Le ftile en eft concis , agreable
& hiftorique , & on aura
fujet d'eftre furpris que l'Auteur
ait caché fon nom , puis
qu'il ne peut attendre que de
fort grandes louanges d'un fi
bel ouvrage . Je ne doute point
qu'il ne vous donne beau
coup de plaifir , & que tous
vos Amis , qui le liront , ne
trouvent que je vous en parle
fort modeftement .
Les paroles fuivantes font
de M'Mallemans de Colon328
MERCURE
ge , & l'Air eft de M' d'Ambruis.
AIR
V
NOUVEAU.
Enezs favorable Princeffe
Que la Paix conduit en ce,
lieux.
Voftre Hymen approuvé des Cieux
Remplit la France d'allegreffe.
Son réjouiffant appareil
Nous fera naifre après la guerre,
Des Rayons de noftre soleil
Quelque Aftre propice à la terre.
Le mot de l'Enigme du
mois dernier eftoit l'Eglife
Romaine. Voicy les noms de
ceux qui l'ont touvé . Mrs de
la Motte de Charleville : le
Doyen de Mignots : milhau de
YON
1893
VILLE
; 29
ital
>rode
nry
Dier
de
liot
Berdes
ume
ple :
¡ rin,
roix
ehu.
: des
| réde
328
ge
bru
<<
Voft
Rem
Son
Nou
Des
Quel
I
moi
Rom
ceux
la M
Doy
GALANT. 329
Toulouſe : Bardet de l'Hôpital
duMans: Cretot de Celle proche
Stenay : de Provinlieu de
la ruë S. Jean de Beauv. Henry
le Jeune du Bureau du papier
de la Douane : du Pleffis de
l'Hôpital du Mans : Jaliot
Affeffeur du Comté de Bernon
: le petit Rouffelet des
Capucins du Marais : Roume
à la fageffe rue du Temple :
Mrs les Abbez de S. Megrin ,
de Longeñvre , & de la Croix
des petits Champs : Tamehu
Amant muer de la Reine des
Blanches : le petit Coq réveille-
matin du College de
Novembre 1696. Ee
330 MERCURE
Louis le Grand : le Praticien
de la Place Dauphine . Mefdemoifelles
Javotte Ogier ; de
la Carfelle de Bailly : Vaucurier
de Varenne en Argonne :
Richer de Montehard du
Mans : de Saint Efprit , ruë du
Plot d'or de Liege : la jeune
Veuve du Miroir de vertu :
la pensée des jardins du Cloître
S. Benoist : la belle Etoille
de la Coûture du Mans :
la belle cruelle de la rue Callandre
.
L'Enigme que je vous envoye
, eft de M' Rault de
Roüen.
GALANT. 332
J
ENIGME.
E porte courte & grande robe
Sans craindre qu'on me les dérobes:
Sur tout , qu'on ne m'outragepas ,
Je m'en vangereis en tout cas.
Fe cache en moy certaines armes
Capables d'arracher des larmes
Aux yeux qui n'ont jamais pleuré,
Cela n'eft que trop affure.
L'un des premiers jours de
ce mois , la Faculté de medecine
de Paris , élut pour
Doyen de la Compagnie
M Boudin. Cette élection fe
fit de vive voix , quoy que la
coutume foit de tirer au fort
Ee ij
332 MERCURE
cinq Electeurs qui choififfent
trois fujets dignes de remplir
cette place , dont on remet
les noms dans un bonnet , &
que l'on retire au hazard .
Monfieur Fagon, premier мedecin
de Sa Majesté , juſte
Eftimateur du merite , avoit
écrit une Lettre en fa faveur
au Doyen qui fortoit de Charge
, dans laquelle il marquoit
qu'il ne connoiffoit perfonne
qui euft plus
generalement
tous les talens neceffaires
pour luy fucceder dans cette
dignité , & la lecture de cette
Lettre acheva de déterminer
GALANT. 333
l'Affemblée , déja favorablement
difpofée à le choifir.
En effet , bien que м ' Boudin
n'ait pas encore trentequatre
ans accomplis , il y en
a quatorze qu'il eft Docteur
de la Faculté , & s'y eft toû
jours fait diftinguer par fa
doctrine, par le fond & la delicateffe
de fon efprit , & par
toutes les qualitez d'un parfaitement
honnefte homme .
Je fuis , Madame , voſtre ,
& c.
A Paris , ce 30. Novembre 1696.
LYOR
1898
TABLE.
falem.
Relude.
Differtation .
L'Automne.
ダ
30
Lettre remplie d'érudition touchant les
Piliers de Tutele. 40
Lettre fur les habits des Dames de feru
Eloge de l'Ordre des Chartreux.
79
101
Epiftre en Vers. 107.
Réponse.
114
Le Principe universel.
122 .
Acte nouveau . 157
Cupidon Courier. 145
Hiftoire.
151
Ouvrages de feu Mr l'Abbé Rousseau .
197
Relation hiftorique de Pologne .
Voyage de Chandray .
Reception faite à Madame la Princeffe
de Savoye en plufieurs Villes de France
, avec le détail de ce qui s'eft paffé à
fon arrivée à Fontaineblean. 234
204
209%
TABLE
276 Madrigaux Epigrammes.
Detail de ce qui s'est passé à l'ouverture
du Parlement & de la Cour des Aides
avec des Extraits de toutes les Haran
gues .
Mort de Mr de Seneterre.
>
279
3191
Mariage de Mr de Coetquen & de Mademoiselle
de Noailles .
Lotterie.
Hiftoire de Charles VII.
Article des Enigmes
321
224
325
328
Mr Boudin élu Doyen de la Faculté de
Medecine.
7
331
LYON
*1803 *
VILLE
La Figure doit regarder la page 279
L'Air doit regarder la page 328
Qualité de la reconnaissance optique de caractères