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1696, 10
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807156
MERCURE
GALAN
DEDIE ' A MONSEIGNEUR
LYON
DE
LE DAUPHIN
OCTOBRE 1696 .
A
PAKIS ,
Chez MICHEL
BRUNET , Grande Salle
du Palais, au Mercure Galant,
O
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on le
vendra Trente fols relié en Veau , &
Vingt-cinq fols en Parchemin .
2
.
A PARIS ;
Chez G. DE LUYNES , au Palais , dans
la Salle des Merciers , à la Juftice .
· T. GIRARD , au Palais , dans la grande
Salle , à l'Envie.
Et MICHEL BRUNET , grande Salle
du Palais , au Mercure Galant.
M.D C. XCV L
Avec Privilege du Roy.
kock cake cake cak
Ο
AVIS.
Velquesprieres qu'on ait faites
jufqu'à prefent de bien
écrire les noms de Famille employez
dans les Memoires qu'on envoye
pour ce Mercure , on ne laiffe pas
d'y manquer toujours. Cela eft caufe
qu'ily a de temps en temps quelques
uns de ces Memoires dont on ne fe
peut fervir. On réitere la mesme
priere de bien écrire ces noms , en
forte qu'on ne s'y puiffe tromper. On
ne prend aucun argent pour les Memoires
, & l'on employera tous les
bons Ouvrages à leur tour, pourven
qu'ils ne defobligent perfonne , &
qu'il n'y ait rien de licentiens. On
A ij
AVIS.
prie feulement ceux qui les envoient,
& fur tout ceux qui n'écrivent que
pourfaire employer leurs noms dans
l'article des Enigmes , d'affranchir
leurs Lettres de port , s'ils veulent
qu'on faffe ce qu'ils demandent.
C'eft fort peu de chofe pour chaque
particulier , & le tout enfemble eft
beaucoup pour un Libraire.
Le Sieur Brunet qui
debite prefentement
le Mercure , a rétabli les
chofes de maniere qu'il est toujours
imprimé au commencement de cha
que mois. Il avertit qu'à l'égard des
Envois qui fe font à la Campagne ,
ilfera partir les paquets de ceux qui
le chargeront de les envoyer avant
que l'on commence à vendre icy le
Mercure.Comme ces paquets feront
plufieurs jours en chemin , Paris ne
Laffera pas d'avoir le Mercure
A VIS.
long- temps avant qu'ilfoit arrive
dans les Villes éloignées , mais aufli
Les Villes ne le recevront pas fi tard
qu'ellesfaifoient auparavant.Ceux
qui fe lefont envoyer par leurs Amis
fans en charger ledit Brunet , s'exposent
à le recevoir toujours fort
tard par deux raifons . La premiere,
parce que ces Amis n'ont pas foin de
le venir prendre fitoft qu'il eft imprimé,
outre qu'il le fera toujours quelquesjours
avant que l'on en faffe le
debit, & l'autre , que ne l'envoyant
qu'aprés qu'ils l'ont lu eux & quelques
autres à qui ils le preftent , ili
rejettent la faute du retardement
fur le Libraire , en difant que la
vente n'en a commencé que fort
avant dans le mois . On évitera ce
retardement par la voye dudit Sieur
Brunet, puis qu'il fe charge de faire
A iij
AVIS.
les paquets luy-mefme, & de les faire
porterà la Pofte ou aux Meffagers,
fans nulintereft , tant pour les Parsiculiers
que pour les Libraires de
Province , qui luy auront donné leur
adreffe . Ilfera la mefme chofe generalement
de tous les Livres nouveaux
qu'on luy demandera , foit
qu'il les debite, ou qu'ils appartiennent
à d'autres Libraires , fans en
prendre pour cela davantage que le
prix fixé par les Libraires qui les
vendront. Quand il fe rencontrera
qu'on demandera ces Livres à lafin
du mois, onles joindra au Mercure,
afin de n'en faire qu'un mefme paquet.
Tout cela fera executè avec
une exactitude dont on aura lieu
d'eftre content.
MERCYRE
GALANE
OCTOBRE 1
Uoy que le Roy
ait toujours fait l'admiration
de toute la
terre , on peut dire que ce
Monarque n'a jamais montré
tant de grandeur d'ame ,
qu'il en fait paroiftre dans les
A iiij
8 MERCURE
favorables difpofitions où
nous le voyons de donner
encore une fois la Paix à l'Eu .
rope. N'attendez point que
je m'étende fur ce qu'il y a
d'heroïque dans ce glorieux
deffein . Je ne trouve point
de termes pour exprimer ce
que nous devons aux bontez
de ce grand Prince , & il
vaut mieux que je m'en rapporte
à l'Ouvrage dont je
vais vous faire part . Il eſt de
Mademoiſelle l'Heritier , & a
eſté honoré des précieuſes
loüanges de Sa Majesté, à qui
il fut prefenté il y a quelques
jours.
GALANT.
9
AU ROY.
H
ODE.
Eros que tout cherit , Heros
que tout admire
Grand Roy , dont le feul nom fait
trembler l'Univers ,
Fofe ceder enfin au zele qui m'inf
pire,
Et chantertes faits dans mes Vers .
Aucun feu n'est pareil au beaufeu
qui mé guide,
En vain ma voix peu feure , & mon
Sexe timide ,
Tremblant d'un tel projet veulent
m'épouvanters
Un noble empreffemenr rend leur
crainte inutile.
10 MERCURE
Plus l'entreprife eft difficile,
Plus il eft beau de la tenter.
S
Fufqu'icy m'exerçantfur des accords
champeftres ,
T'ay celebré Pomone & Flore tour
à tour :
Ou gravé fur les troncs des faules
& des heftres,
Des maximes contre l'amour.
Mais aujourd'uy quittant la ruftique
Mufetie ,
Pour toy , brave Louis , j'embouche
la Trompette ,
Sur la foy du fecours que j'attens
des neuf Saurs.
Lors qu'avec un pur zele en travaille
à ta gloire
Ces doctes Filles de Memoire
Doivent prodiguer leurs faveurs
.
GALANT. It
Que ton nom glorieux n'a- t-il point
fait pour elles ?
Tes brillantes vertus & tes exploits
divers ,
Sont caufe que cent fois leurs Zyres
immortelles
,
Ont charmé par lears doux concerts.
Siton an e à la fois & tranquille &
guerriere,
N'avoit fcea leur fournir une illufire
carriere ,
Elles auroient langui dans un hon?
teux repos.
Les Herosfont briller cette Froupe
fçavante ,
Ainfi que leur langue élegante
Sçait faire briller les Heros.

Mais jamais on ne vit aucun d'eux
fur la terre,
ΤΟ MERCURE
Luy fournir des fujets fi merveil
leux que toy.
Tu charmes dans la Paix , &
quand tu fais la guerre,
Ton bras porte par tous l'effroy.
Avec rapidité tu gagnes des Barailles
,
Tu détruis des remparts , tu forces
des murailles :
Tu fais dans mille lieux admirer
tavaleur:
Et quand chez l'Ennemi tu femes
l'épouvante ,
D'une tranquillité charmante
Tés Sujets goûtent la douceur
S
Les funeftes poifons d'une fatale en .
vie,
Rendant de tes vertus vingt Sousverains
jaloux ,
Les portent à troubler ta triomphante
vie s
GALANT. 13
Mais que fervent leurs foibles
coups ?
En vain leur fol orgueil fait les
unir enfemble,
Sous tes vaillans efforts leur fiere,
Ligue tremble ,
Et te cede malgré fon aveugle fureur.
Contrainte d'admirer le Heros qui
la dompte ,
Elle reconnoiftà fa honte ,
Ce que peut ton bras & ton coeur.
2
Mais quoy qu'avec éclat tes redou.
tables armes
Te falent triompher au milieu des
hazards ,
Tu preferes la Paix , & fesfolides
charmes ,
Aux plus brillans lauriers de
Mars.
14 MERCURE
Ta bonté , ta candeur , ta fageffe
profonde,
N'occupent ton efprit que du repos
du monde ,
Un foin fi glorieux regle tous tes
deffeins.
Commel'Eftre Eternel dont les Rois
font l'Image ,
Tu fais fans ceffe ton ouvrage
Da bonheur de tous les humains .
2
Rien ne peut s'opposer à ta valeur
rapide ,
Et cependant bien- toft rempliſfant
nos fouhaits,
Nous te verrons domptant ton courage
intrepide,
A l'Europe donner la Paix.
Partes foins bienfaifans cette belle
exilée
1
GALANT. 15
Sera dans l'Univers à la fin rappellée
,
Malgré la fiere Ligue & fes voeux
impuifans.
Lors cent Peuples divers , où dėja
l'on i'adore,
Feront du Couchant à l'Aurore
Pour toy toujours fumer l'encens.
Voicy une ſeconde réponfe
à M' Cipiere. Elle eft fur
une matiere dont vous avez
lû avec plaifir ce qu'il en a
déja écrit.
16 MERCURE
SUR LES FLEURS
S
DE LIS .
pas
I l'honneur des Lis ne
l'emportoit pas fur le
peu de croyance que vous
ajoûtez , Monfieur , aux Auteurs
qui parlent de leur origine
, voftre feul doute fur
leurs fentimens me difpenferoit
de l'honneur de vous répondre
, quelque agréable
utilité qu'on puft recevoir
de vos fçavantes & de vos
curieufes recherches .
L'unique point de la diverGALANT.
17
fité de nos opinions feroit fa--
cile à réfoudre , fi je bornois,
comme vous , l'antiquité des
Lis à l'Epoque de Charlemagne
, dans le feptiéme Siecle ;
ou fi vous vouliez convenir
avec moy qu'ils font auffi
anciens que la Monarchie ,
puis qu'il s'en trouve , comme
je l'ay dit dans ma Differ--
tation de Janvier , fur la reprefentation
fepulcrale de
Fredegonde , qui eftoit une
des premieres Reines de la
Race Merovingienne . 598.
Si . Hunibalde , Tritheme,.
& Sigebert vous paroiffents
Octobre 16 9,63
B
18 MERCURE

remplis d'anachroniſmes fur
cette matiere , il faut pour
tant avouër que les monumens
publics doivent garantir
leurs Ecrits , & qu'en cette
rencontre on peut prendre
leur party , puis que des chofes
inanimées le foutiennent
fi évidemment depuis tant de
fiecles , & les fauvent du reproche
de la fuppofition .
Vous ne devez pas croire,
Monfieur , que l'opinion du
fçavant Pere Mabillon , firecommandable
dans la Republique
des Lettres , puiffe
eftre intereffée. La feule vûë
GALANT. 19
de ce tombeau de Fredegonde,
que l'injure des temps
& la revolution d'onze fiecles
, ont encore rendu plus
recommandable
à la pofterité
, prouve que cet ouvrage
eft hors de foupçon , & peuteftre
un des derniers qu'on ait
faits en Occident , où ils
avoient efté apportez d'Orient
, felon le fentiment de
Ciampinus.
Il eft certain que cette Mo
faïque de Fredegonde n'a
point efté faite , lors que l'Eglife
de l'Abbaye de Saint
Germain des Prez fut réparée
Bij
20 MERCURE
dans le huitiéme fiecle , 1fous
l'Abbé Gotzelin , & encore
moins quand elle fut rebâtie
fous l'Abbé Morard, au commencement
du dixiéme . Ces
Abbez ne fe feroient pas affu
rément donné la peine de
faire travailler à ce tombeau ,
unique en fon efpece , cinq
cens ans aprés la mort de
cette Reine , de qui la repu
ration eftoit dans fon temps
au deffous du plus foible fouvenir,
pour le cacher fous le
portique de ce Temple , où
les ruines arrivées à ce Monaftere
l'avoient entraîné, &
GALANT. 21
d'où par hazard il fut tiré en
1643. & placé furun piedeſtal
auprés de Chilperic , fon premier
Mary , dont le tombeau,
qui eft de pierre , paroift
avoir efté fait dans le dixiéme
fiecle. Mais ce Sepulcre de
Fredegonde n'eft pas le feul
qui foit orné de fleurs de Lis ,
& Paris n'eft pas l'unique
lieu où de ſemblables preuves
fubfiftent. On en remar
que à S. Medard de Soiffons ,
fur le monument de Clotaire ,
Roy de cette Ville , & Fils de
Clovis. On en voit auffi dans.
l'Abbaye de Fuldes en Alle
22 MRECURE
magne , fur les tombeaux de
Carloman & de Pepin , où
l'Effigie de ces Princes paroift
avec un Lis à la main. On en
trouve enfin à Saint Denis ,
fur la repreſentation de Dagobert
I. fon Fondateur
, que
l'Abbé Suger a veritablement
réparée dans l'onzième
fiecle , quant au piedeſtal
,
mais nullement pour le femé
de Lis de la Statuë , qu'on a
confervé
de la premiere
main. Ce qui a fait dire à
l'illuftre PereMeneftrier
, qu'il
eftoit impoffible qu'on euft
agi de concert pour renou ,
GALANT.
23
veller cette forte d'ouvrage ,
dans les differens lieux où il
s'en rencontre.
Vous vous plaindriez fans
doute , Monfieur , fi je ne
vous apportois que des ré
moignages tirez , pour ainfi
dire , du fein de la mort. Le
Lis, qui felon Saint Bernard,
eft le fimbole de l'efperance ,
en merite de plus animez . Entrons
dans le Cabinet de nos
Monarques , nous y trouverons
les Sceaux du même Dagobert
, qui regnoit au commencement
du fixiéme fiecle
, marquez de cette belle
1
24 MERCURE
fleur. Pierre
414
Miraumont ,
dans fon Traité de la Chan .
cellerie , page 29. nous rapporte
une Chartre de ce Prin.
ce , où pend un ' Sceau d'or
femé de Lis , dont on ornoit
les édifices publics de ce
temps là , & que l'on voit en
core fur le Portail de l'Eglife
de Saint Pierre de Fuldes ,
que Dagobert a fondée au
Diocele de Mayence ; ainfi
qu'au revers d'une de fes
Monnoyes , laquelle eftoit:
dans le Cabinet des Antiques
de l'Abbaye de Sainte Gene
viéve , & eft à prefent dans
celuy
GALANT. 25
1
celuy du Roy ; ce qui prouve
que les Lis , fuivant ce qu'en
a laiffé Aribert de Nifmes ,
dans le huitiéme fiecle , ont
pû eftre employez cent ans
aprés fur les Banieres de
Charles-Martel , & de Charlemagne
, fon petit- Fils , &
par confequent fur celles
d'Eudes , Ufurpateur de la
Couronne de Charles le Simple
en 891. au rapport d'une
Chronique anonime , qui témoigne
que ce Prince a efté
le premier qui s'en ſoit ainſi
fervi.
Vulfon foutient que Clovis
Octobre 1696- C
26 MERCURE
avant fon Baptême, avoit pris
les Lis pour fimbole , lors
qu'ayant gagné la Bataille de
Sulpich contre les Allemans,
fes Soldats entrerent dans les
marais voifins du champ où
le combat s'eftoit donné , &
cueillirent des Lis : ce qui
pourroit paffer pour le nymphaa
dont vous faites mention.
Si les Naturaliftes ne
faifoient pas reffembler à une
rofe blanche la plus belle de
ces trois efpeces , dont les
Troupes de ce Monarque s'eftant
couronnées , la chofe
luy parut d'un fi favorable
GALANT.
27
5
J
5
augure , que deflors il éleva
les Lis fur fes Drapeaux
.
e Quoy que cette opinion foit
affez vrai-femblable
, je ne
m'y attacheray
pas , non plus
qu'au miracle , que Naucler,
Gaguin , du . Haillan , Paul .
Emille , Belleforeft
, & Gerfon
, fe font contentez
de
rapporter
fimplement
, en difant
que les Lis font defcendus
du Ciel , fans alleguer
d'autre preuve que celle d'u
ne tradition
confuſe , à laquelle
on peut neanmoins
croire que quelque chofe de
réel doit avoir donné lieu .
Cij
23 MERCURE
Mais fi les preuves manquent
du cofté de cet évenement
miraculeux , pour appuyer
cette tradition des Lis ,
on en trouve d'inconteftables
dans les Medailles de
Marcus Cafbus Latienus Pofthumus
, qui fut le premier
des quarante fept Empereurs,
lequel commença ,
felon
Pollion , à occuper les Gaules
dans le fecond fiecle , fur
l'une defquelles la figure fimbolique
de la Gaule paroift
couronnée de rayons , tenant
un Lis de jardin , que
quelques-uns veulent qu'on
GALANT. 29
prenne pour un fer de Jave.
lot , nommé Francifque
, &
que Jules Cefar , dans le feptiéme
Livre de fes Commentaires
de la guerre des
Gaules , appelle lilium , id ex
fimilitudine floris lilium appellabant.
Une autre medaille du mê
me Empereur montre la
Gaule fous un habit de Déeffe ,
femé de pareils ornemens ,
ce qui a fait dire à M' Chorier
, au premier tome de fon
Hiftoire de Dauphiné , que le
Lis eftoit particulier à la
Gaule ; que les François qui
C iij
30 MERCURE
s'y font rétablis , aprés avoir
peuplé l'Europe , n'ont pas
voulu quitter , eftant fi ancien
, qu'il n'y avoit pas d'apparence
de luy préferer un
autre fimbole.
Croyez - vous à prefent ;
Monfieur , que noftre Hunibalde
, en recueillant les Ecrits
des Druides , des Bordes , &
des Eubages , qui eſtoient les
trois fortes de Preftres des
Gaulois , ait fort imposé à la
verité en mettant un Lis dans
les Drapeaux de Francus , fecond
Fils d'Anthaire , qui
fuivant l'Hiftoire univerſelle
GALANT
. 3r
de Charon , regnoit dans la
Gaule Belgique foixante &
dix ans avant l'Ere Chreftienne
, l'an du monde 3892. pendant
que les Gaules Celtique,
Narbonoife , & Aquitaine ,
eftoient ou vaincuës par Jules
Cefar , qui en avoit chaflé
Arioviste , avec tous les Allemans
qui l'avoient ſuivi , ou
gouvernées par des Rois qui
n'eftoient pas encore fubjuguez
; tels qu'un Galba , Roy
de Soiffons ; qu'un Ambiorix,
Roy de Liege , & qu'un Vercengentorix
, Roy d'Auver
gne.
C iiij
32 MERCURE
En parlant de l'Auvergne,
il faut , Monfieur , vous coucher
quelque chofe de l'origine
des Gaulois , comme je
vous l'ay promis , & vous dire
que nous apprenons du cinquiéme
Livre de Tite- Live ,
que l'on tiroit de cette Province
le principal Roy des
Gaules ; qu'en cette qualité
Ambigat y regnoit vers la
troifiéme année de la quarante-
feptiéme Olimpiade ,
laquelle répond à la cent foixante
- quatrième de Rome ,
que les Neveux de ce мonarque,
qui eftoient nommez
GALANT.
33
Sigovefe & Bellovefe, condui
firent des Colonies Gauloifes ,
le premier vers le Nord , d'où
nos Peres , aprés avoir pene 、
tré du Rhin juſqu'à la mer
glaciale , & jufques aux bouches
du Danube , revinrent
dix fiecles aprés repeupler
fous Pharamond leur ancienne
Patrie ; & le ſecond en
conduifit vers l'Orient , où il
porta depuis la Gaule Cifalpine
jufqu'en Afie , la renommée
d'un nom , que les fiecles
paffez n'ont encore point vû
dégenerer.
Anthaire , qui comme les
34 MERCURE
autres Rois des Gaules . avoit
efté chaffé de fes Eftats , &
qui s'eftoit retiré par delà le
Rhin , eur pour Succeffeur
fon Fils Francus , l'an 710. de
Rome , à qui les troubles de
cette Ville , aprés le meurtre
de Cefar , inspirerent de rentrer
dans fon heritage . Ce fut
alors que fes Enfeignes furent
marquées d'un Lis ; foit , comme
je l'ay dit dans ma Lettre
d'octobre dernier , pour mar
quer la liberté naturelle de fes
Peuples, ou pour inspirerà fes
Troupes quelque espoir de
rentrer dans les terres paterGALANT.
35
nelles , dont le Lis pouvoit
eftre l'hierogliphe , cette fleur
eftant , au fentiment de Saint
Bernard fur les Cantiques , le
fimbole de l'efperance ,fimbo
lum fpei. C'est pourquoy elle
avoit efté employée fur les
Medailles de Claude , d'A .
drien , de Pofthume , de Salonin
& de Philippes Emilien ,
fur lesquelles la Déeffe Efperance
paroiffoit un Lis à la
main , avec ces mots dans
l'Exergue , fpes publica , pes
augufta ; que ces Empereurs
avoient apparemment
pris dans les Gaules , où
36 MERCURE
Claude demeura quelque
temps , durant lequel la Femme
Agripine rétablit Cologne
, & luy donna ſon nom :
où Adrien laiffa auffi des mar .
ques de fon fejour , par les
Edifices qu'il y fit faire ; où
Pofthume & Salonin commanderent
toujours , & où
enfin Philippes , qui en affecta
l'Empire , felon Paul Orofe
, termina fes jours , & mourut
dans la Ville de мayence .
Il faut avouer que ces мedailles
de Pofthume, ces tombeaux
, cette Monnoye , & ces
Sceaux marquez
aux Fleurs
GALANT:
37
de Lis dans la Race Merovingienne
, doivent avoir eu une
origine. Plufieurs Auteurs
ont écrit fur cette matiere , &
leurs Ouvrages ont donné
lieu d'aprofondir la verité de
ce fait , que quelques- uns ont
éclaircy ; mais malgré l'anachroniſme
dont vous chargez
Tritheme , & la fuppofition
d'Hunibalde , on peut
dire que c'est à leur prétendue
obfcurité que nous fommes
redevables du débroüillement
de ce chaos .
Aprés avoir donc établi que
nos Lis ont tiré leur fource
28 MERCURE
de l'ancienne Gaule , il faut
entrer prefentement en connoiffance
, comment de fimbole
ils ont paflé aux Ecuſfons,
le progrés qu'ils y ont
fait , & le motifqu'on a eu de
les y réduire.
L'allufion des noms , les
actions eclatantes , les quali
tez particulieres
, enfin les
fimboles ou devifes , ont generalement
donné naiſſance
à toutes les Armoiries . De là
l'Aigle de Rome , le Soleil des
Perfes , le Ghafteau de Caftille
, les cinq Ecus de Portugal,
les Pals d'Arragon ; les Croix
GALANT .
39
de Jerufalem , les Leopards
d'Angleterre , la Givre du milanés
, le Vaiffeau équipé de
la Ville de Paris , à caufe du
confluent des Rivieres de
Marne & de Seine , & enfin
les Lis de France .
Les Empereurs d'Orient
ont longtemps porté le Labarum
dans leurs Enſeignes ,
depuis que le grand Conftantin
eut vû une Croix en l'air ,
& qu'il eut cru entendre ces
paroles , in hoc figno vinces , au
rapport d'Eufebe.
Les Empereurs d'Occident
ont pris l'Aigle éployée, qu'ils
40 MERCURE
portoient dans leurs Dra .
peaux , & qui compofent au
jourd'huy leurs Armes .
Les Othomans ont pris
pour fimbole une Lune , que
Îes Arabes & les Siriens , qui
eftoient Auteurs de ces premiers
Peuples , avoient adorée
: & cela à l'exemple des
Ifmaëlites leurs Anceftres ,
iffus de ces Madianites , fur
qui Gedeon remporta cette
celebre victoire , dans laquelle
leurs Rois ayant efté faits
captifs , & leurs chameaux
ayant efté pris, on trouva que
ces chameaux avoient le col
GALANT.
41
chargé de petits Croiffans ,
que la verfion du Texte Hebreu
exprime par le mot de
Lunulas , ce qui a donné lieu
aux Armoiries que les Turcs
portent encore aujourd'huy .
On en a ufé de la même
maniere en France , où l'on
a converti en Armoiries les
Lis , qui faifoient autrefois
fon fimbole , & l'on s'en eft
fervi quand on a frappé des
Medailles & des monnoyes
.
On fçait même que vers le
mileu de la premiere Race ,
on les employa fur les Sceaux
des Rois , comme on le voit
Octobre 1696. D
42 MERCURE
fur celuy de Degobert I.femé
de Fleurs de Lis , connu fous le
nom de l'Ecu deClovis , lequel
ayant efté reduit à certaine
quantité, a depuis efté appel ·
lé l'Ecu de France , témoin
la Chartre de Philippes le Bel,
de 1300. dont parle du Tillet ,
par laquelle il paroift qu'un
Feudataire eft chargé d'offrir
à chaque mutation , deux arçons
de felle, l'un aux Armes
de Clovis , & l'autre à celles de
France .
Je pourrois encore vous
prouver cette verité , ſi j'em .
ployois icy les titres de PhiGALANT.
43
1
S
4
5
lippes Augufte , de S. Louis ,
de Philippes le Hardy, de Phi
lippes Long , de Philippes de
Valois , & de Charles V. dont
les Sceaux , quoy que reduits
à un certain nombre deFleurs
de Lis , ont encore leur contre
-feel femé, dont l'ufage eft
dû à Philippes I. au contraire
de Philippes le Bel & deCharles
VI . de qui les Sceaux font
femez & les contre- feels reduits
, Charles IV. Philippes
de Valois , Jean II . Charles V.
Charles V I. en ont ufé de
même , & les ont auffi réduits
à trois Fleurs de Lis , comme
Dij
44 MERCURE
il paroift fur un Reliquaire ;
donné par Charles V. à l'Eglife
de Sainte Catherine , &
fur un Calice d'or , donné à la
Sainte Chapelle , fur lefquels
on a gravé fon Scel ſemé de
Lis , & fon Contre-fcel reduit
à trois .
Aprés avoir ainſi examiné
les differens ufages que l'on a
faits en France du nombre
des Fleurs de Lis , dont on fe
fervoit dans les Armoiries de
nos Rois , on peut conclure
que Charles IV. a efté le premier
qui les a reduites à trois ,
ayant efté mises en Abiſme
GALANT. 45
dans les Ecuffons prés de 300.
ans auparavant , comme on
le voit par une Chartre que
Robert donna à S. Benigne
de Dijon , par une autre que
Philippes Augufte donna à
Noftre- Dame de Ferrieres ;
de par une Louïs VIII . & la
Reine Blanche , fa Femme , à
l'Abbaye du Lis prés de Melun
; & enfin par une Chartre
encore donnée à Noftte Dame
d'Yverneau , par Philippes
le Hardy .
Quoy que ces Monarques
femblaffent avoir établi cet
ufage de porter la Fleur de
46 MERCURE
Lis en Abifme , Louis le Gros ,
qui regna en 110. entre Robert
& Philippes Auguſte , ne
laiffa pas de l'interrompre ,
ayant mis dans fes Sceaux
jufqu'à huit Fleurs de Lis ,
foutenues d'autant de Sceptres
, ainſi qu'il ſe voit dans
une Chartre qu'il donna à
l'Abbaye de Montierneuf à
Poitiers.
En 1249. fous la derniere
Regence de la Reine Blanche,
mere de Saint Louis , on
battit des Ecus d'or , où cette
Princeffe portoit un Lis d'une
main , & de l'autre une cous
GALANT.
47
ronne;& fur le revers ily avoit
une Croix cantonnée de qua .
tre Fleurs de Lis , ce qui fut
fuivi par Philippes le Hardy,
& Philippes le Bel avant
Charles IV. & continué par
Jean II . Cependant M ' Juſtel
nous affure dans fes Ouvrages
, qu'il a trouvé des Sceaux
des mêmes Philippes le Hardy
& Philippes le Bel , chargez
de dix Fleurs de Lis.
Le même Jean II . & Philippes
de Valois , fon Pere ,
ont marqué leur Monnoye ,
au rapport de M ' de Brianville
, d'une croix cantonnée
48 MERCURE
de quatre Ecuffons, chacun à
trois Fleurs de Lis , ce qui en
faifoit douze . Et Charles VI .
avant qu'il les fixaſt à trois ,
avoit fait batre de la monnoye
à deux feulement , dont M
Bouterouë rapporte des eſpeces.
Toutes ces differentes manieres
ont enfin cedé au nombre de trois ,
auquel les Lis ont eſtéfixez. Les
motifs decette reductionfont rapportez
dans un titre de S. Aubin
de Limay auprés de Mante,
donné à Paris en 1376. dans lequel
Charles V. s'exprime en ces
termes.
Lilia
GALANT.
49
Lilia quidem
fignum Regni
Francia , in qua florent flores
quafi lilium, immo flores lilii, non
tantum duo , fed tres , ut infe
typum gererent
Trinitatis
, ita
tres flores unum fignum
mifterialiter
præfigurant , & ficut Sol
divinitatis cælo refidens Empireo
illuminat
omnem
mundum , fic
tres flores aurei fupra celeftem ,
five azurum fituat colorem , in
omnem terram
evirefcunt
pulchrius
, & lumine
præfulgent
clariore , ut fignum fignato proprius
refpondeat
, tribus videlicer
potentia , fapientia , & benignitati
, qua fancta Trinitatis
attri
Octobre 1696.
E
5o MERCURE
buuntur perfonis ; armorum potentia
, fcientia litterarum , &
Principum clementia , ternario
liliorum elegantiffime correfpondent
, in quibus tribus regnum
Francia à longis retro temporibus
claruiffe dignofcitur.
Par ces paroles , ce grand
Roy , furnommé le Sage , reconnoift
que les Lis font le
fimbole de la France , que
leur nombre de trois reprefente
le miftere ineffable des
trois Perfonnes divines , en
dénorant la puiffance , la fageffe
& la bonté , qui en font
les plus effentiels attributs .
GALANT.
SI
& aufquels répondent en
quelque façon la puiffance
des armes , la connoiffance
des belles Lettres , & la clemence
des Rois , marquées
dans les trois Fleurs de Lis
d'or , mifes en champ d'azur,
ce qui depuis les temps les
plus reculez a diftingué le
Royaume de France de tous
les autres Eftats de l'Univers.
C'est en partie ce qui m'a
déterminé , Monfieur , à entrer
dans cette difcuffion ,
pour defabufer le Public fur
lafauffe opinion que Char
E ij
j2 MERCURE
a
les VI. foit le premier qui ait
réduit les Fleurs de Lis à trois,
puis que cette réduction eſt
deuë à Charles IV . Charles
VI. les ayant feulement fixées
à ce nombre , qui a duré
jufqu'à nous , y ayant ajoûté
deux Cerfs pour fupports de
l'Ecu , & un pour fa devile.
L'Hiftoire nous apprend que
ce qui donna lieu à cette
nouveauté , fut un Cerf que
le Roy prit en chaffant dans
les environs de Senlis , fur le
collier duquel on trouva ces
paroles , Cafar hoc me dona .
uit .
GALANT.
53
Je ne doute pas , Monfieur ,
qu'on ne puiffe ajoûter beaucoup
de chofes aux differentes
preuves que j'employe
dans cette Réponse , laquelle
aidera à remonter dans ces
temps éloignez , qui ont précedé
les Tournois du huitiéme
fiecle , l'Epoque de Charlemagne
du feptième , & la
défaite des Maures par Charles
Martel , arrivée le 22.Juillet
726.
Pour ce qui regarde ce paffage
de S. Matthieu , Lilia neque
nent , neque laborant , quand on
y joindroit celuy d'Efdras ,
E iij
54 MERCURE
Ex omnibus floribus elegifti tibi
lilium ; celuy d'Ifaye , Justus
germinabit ficut lilium , &florebit
in æternum ante Dominum.
Celuy des Cantiques , Ego dilecto
meo , & dilectus meus mihi,
qui pafcitur inter lilia ; & enfin
tout le Traité de Vinaldus à
la loüange des Lis , dédié à
Louis XII. ils ne ferviroient
qu'à relever la beauté de ces
fleurs , qui faisant l'hyérogliphe
du Monarque de la
plus floriffante Nation de
l'Univers , pourroient meriter
ce beau mot du fixiéme
livre de l'Eneide ,
GALANT :
55
Æternumque tenent per fæcula
nomen.
Je fuis, Monfieur ,
Voftre tres- humble &
tres -obeiffant Serviteur,
L'ABBE' HARCOUET.
De Paris ce 25. Aouſt 1696.
Le 14 du mois paffé , les
Preftres de l'Oratoire ayant
fait l'ouverture de leur Affemblée
generale , le Pere de Sainte
Marthe , Superieur General
, fic fa démiffion volontaire
, à cauſe de fon grand
âge , & de fes infirmitez continuelles
, qui l'obligentà re-
E iiij
36 MERCURE
noncer au foin des affaires , &
le même jour le Pere de la
Tour fut élu , par un confentement
unanime , pour exercer
en fa place la Charge de
Superieur General . Quoy que
fon merite vous foit fort connu
, comme il l'eft à tout le
monde par la réputation qu'il
s'eft acquife en prêchant depuis
tant d'années , avec un
tres grand fuccés dans les
meilleures Chaires de Paris ,
il eft bon que vous voyiez de
quelle maniere M' l'Abbé de
Fourcroy a parlé de luy.
GALANT. 57
ELOGE
DU PERE DE LA TOUR .
L
A Preftrife de Jefus Chrift
n'eft pas un titre fans fon-
Etion , mais unminiftere d'occupation
de travail , qui renferme
une multitude de devoirs effentiels
difficiles à accomplir. Les Preftres
font des Soldats qui font enrollez
dans une Milice fpirituel
le , pour refifter aux oeuvres de
la chair , & aux puissances des
tenebres . Ce font des Evangeliftes
qui doivent confirmer par
Leurs actions & par leur travail
58 MERCURE
l'Eglife qui est déja écrite dans
leur coeur. Ce font les dépofitaires
des divins Miſteres qu'ils doivent
conferver avec foin. Ce font des
vafes d'honneur , qui doivent eftre
fanctifiez , & utiles à tous les
ufages aufquels on veut les employer.
Enfin cefont des hommes
de Dieu , qui eftant parfaits
toutes chofes , s'appliquent àremplir
les devoirs de fa verité, defa
Jagele , defa Mifericorde ,
Ja Fuftice. Tels ont efté autrefois
les hommes Apoftoliques dans la
naiffance de l'Eglife. Tels fant
encore aujourd buy les fidelles
Miniftres du Seigneur , & tel eft
de
GALANT.
59
par la grace de F C letres - re-verend
Pere de la Tour , General de
= POratoire. Cefage Preftre fe con .
facrefans referve à fon miniftere,
Il porte le poids du joug fans fe
plaindre , il fe reconnoift avec
Saint Paul , debiteur à tous ; il
fe retranche jusqu'au befoin de la
vie, il croit qu'il ne luy est pas
permis de donner à fon fommeil le
temps qu'il peut donner à l'utilité
du Public. Avec quellefoy, avec
quel zele , & avec quelle ferveur
celebre t il le Sacrifice adorable.
Ilfe facrifie luy même avec la
Sainte Victime qu'il immole ; il ne
vit quepours'unir à Jefus Chrift;
A
60 MERCURE
fon ame fecheroit de langueur , s'il
manquoit un jour de s'en nourrir.
Lafamiliarité des faints Mifteres
ne fait que redoubler fa devo .
tion & fon respect. Toutes fes
veuës ne tendent qu'à poffeder
Jefus Chrift , & rien ne sçauroit
l'en feparer . En effet , qui
est ce qui pourroit le defunir de
ce divin Sauveur ? Seroit ce quel .
que attachement au monde ? mais
ily a renoncé entierement . Peutestre
quelque fecret defir des richeffes
? mais il a choifi la panvreté
pour fon partage. Seroit- ce
la diffipation desfoins , l'inquietade
des affaires temporelles ? Non,
GALANT. 61
fans doute , car il s'eft fait unefprit
d'oraifon continuelle qui l'attache
à Dieu, & il porte par tout
une folitude fecrete , qui luy rend
le monde prefque invifible . C'eft
un homme revestu de la puiſſance
de Dien , & à qui J. C. a donné
le pouvoir de lier & de delier.
C'est un homme qui a compaffion.
des pecheurs , mais qui eft l'irreconciliable
ennemi du peché ; de
forte que par un fage temperament
de douceur de feverite,
ilfçait ménager les interefts de la
Mifericorde& dela Fuftice, &
c'est par cet efprit de douceur,
de feverité qu'il ramene à Dieu.
62 MERCURE
un
un tres grand nombre de pecheurs.
Chacun trouve en ce Fuge
Ami un Pere. On respecte fes
jugemens ; on fuit fes confeils
avecjoye, & on aime jufqu'à fes
charitables corrections . Quelle eft
fonhumilité dans lesfonctions du
Sacerdoce ? Bien loin des attribuer
L'heureux fuccés de fon miniftere,
ilfe regarde comme unferviteur
inutile , rend à Dieufeul toute
la gloire Quel plus grand definter
ffement dans fa conduite? Il
ne demande d'autre récompenfe
du foin qu'il prend pour le falut
des ames finon qu'on en profite.
Son esprit capable de toute forte
GALANT. 63
de connoiffances, s'attache à celles
qui peuvent nourrir ſa pieté , &
il tire de fes études le principe de
fes vertus , & la matiere de fa
fainteté. Dans l'intervale de fes
études , tantoft il fe met à genoux
dans fachambre devant un Crucifix
, & répand aux pieds de
Fefus Chrift les tendreffes de fon
coeur. Tantoft ilfe retire dans un
coin de l'Eglife , pour y adorer
celuy qui fait toutes fes delices ,
• Son bonheur , & fon unique prétention
. Les Preftres ont en luy
un exemple vivant de toutes les
vertus facerdotales ; les Moines
un modele de la vie penitente , &
64 MERCURE
les Vierges une leçon de pureté. La
charité,la patience , la douceur , la
pauvreté, la retraite , le recueille .
ment interieur, la modeftie,la pieté,
lesjeunes , les veilles , les mortifications
, en un mot , toutes les vertus
font en luy au plus haut degré.Toutefa
perfonne est une voix qui préche
le mépris du monde . Cet hom
me admirable , que Dieu a deſtiné
pour rendre de tres confiderables
Services à l'Eglife , nefe croit pas
capable de poffeder aucun rang
illuftre dans les Maifons du Seigneur
; mais fon humilité folide
n empêchepas qu'on ne reconnoiffe
Jon merite; & plus ilfonge à s'buGALANT:
65
milier , plus on fonge à l élever.
La fçavante & pieufe Congregation
de l'Oratoire le choifit pour
fon General & Son Conducteur ,
3 & tous les Députez de l'Affem-
$ blée generale le demandent d'un
confentement unanime pour leur
Chef, ne trouvant point de Sujet
plus digne & plus fage. Quels
biens
ne doit on pas attendre d'un
choixfi jufte , & quelles benedi.
ctions le Seigneur ne répandra t.
il pas fur ce pieux & Lage Gene
ral , dont l'élection a esté fi canonique
, dont la conduite eft
admirée des hommes , & des
1
Anges.
>
Oct.
1696.
F
66 MERCURE
La Piece qui fuit a efté
faite à l'occafion des grandes.
chaleurs de cet Efte , & je
vous l'aurois envoyée dés le
mois paffé , fi ma Lettre ne
s'eftoit pas trouvée toute
remplie de Nouvelles , en for
te qu'il n'y est entré aucun
Ouvrage d'érudition .
LETTRE
Touchant les Jours Caniculaires .
A MONSIEUR
***
N
En déplaife à Meffieurs
les Geographes
,
il femble que nous ne fomGALANT.
67
mes pas à prefent dans la
Zone temperée , & que la
Zone torride s'étend jufqu'à
nous. En effet , Monfieur , on
fouffre icy depuis quelques,
jours une chaleur affreufe .
Tout féche , tout brûle . Cerés
& Baccus meurent de foif, & la
Terre avec fon froid elemen .
taire , ne peut refifter à cette
faiſon brulante . Quelle excelfive
ardeur du Sole ! Ses rayons
font desrayons enflamez femblables
à ceux contre lefquels
les Africains tirent des féches
. Enfin, nos mois de Juillet
& d'Aouſt ont fait de l'air une
Fij
68 MERCURE
fournaiſe , plus propre à l'efpece
des Salamandres qu'au
genre humain. Vous me direz
que cela n'eft pas extraor
dinaire ; que le temps le veut
ainfi; que c'eft la Canicule qui
domine ; & que les jours du
mois paffé & de celuy.cy font
des jours caniculaires.
Je fçay quela Canicule eft
une belle Etoile , & fi claire
& fi brillante que les Ceïens
l'admiroient comme le Soleil ,
& que Ciceron dit , qu'ils obfervoient
fon lever avec une
grande attention , & qu'ils tiroient
de fes diverſes phafes ,
GALANT. 69
l'état de toute l'année. Je fçay
que la Canicule eft une Etoile
de la premiere grandeur, c'eſtà
dire,cent huit fois plus grande
que la Terre , & que fa conftellation
eft remarquable par
fes dix - huit Etoiles , & par
douze autres qui l'environnent.
Mais nonobftant tou
tes ces qualitez éminentes , je
ne fuis pas de voftre avis , qu'il
nous en faille prendre à la Canicule
, du grand chaud qui
nous accable depuis deux
mois.
Afin de vous répondre dans
Les termes qu'il faut , il eſt
70 MERCURE
jufte de diré premierement
ce qu'on a penſé autrefois de
de la Canicule , avant que je
m'explique de ce qu'on en
doit penfer aujourd'huy.
Je commence par la Fable,
qui eft le fondement de l'opinion
Caniculaire. Icarius fils
d'Oebale , reçut chez luy fi
agreablement Bacus , que ce
Dieu , pour reconnoiftre la
generofité de ſon hoſte, luy fit
un grand preſent de vin , &
luy enfeigna encore la culture
de la vigne. Icarius fuivant
l'exemple de cette liberalité ,
fit part de plufieurs bouteilles
GALANT. 61
de ce vin merveilleux à des
Bergers qu'il connoiffoit , &
qu'il aimoit ; mais ils en burent
tant qu'ils en furent
à la mort
yvres ;
enfin ,
les fumées & les vapeurs du
vin s'eftant exhalées , lors
qu'ils commencerent à fe reconnoiftre
, ils s'imaginérent
qu'Icarius avoit eu deffein de
les empoisonner. Ils fe jettérent
donc fur luy , & l'ayant
affaffiné , ils mirent fon corps
dans une foffe profonde, pour
y enterrer auffi le meurtre
dont ils euffent pû eftre accufez
; mais la chienne d'Icarius
72 MERCURE
qui avoit fuivy fon Maiftre ;
revint à la maiſon , & par fes
cris , & par fes hurlemens elle
excita Erigone, fille d'Icarius ,
à venir avec elle au lieu où.
fon Pere avoit esté cruellement
mis à mort , & elle découvrit
la terre qui cachoit
fon corps . Erigone fut tellement
faifie de cet horrible
homicide , qu'elle fe pendit
de defefpoir ; & Mora , c'étoit
le nom de la chienne
, voyant
fon Maiftre & fa Maiftreffe
tous deux morts , mouruz
auffi de douleur. Jupiter touché
de la pieté d'Erigone &
du
GALANT:
73
du bon naturel de Mora ,
changea Icarius , Erigone , &
Mæra en Aftres , donnant le
nom de Boives à Icarius , à
Erigone celuy de Virgo , &
celuy de la Canicule à Moera .
Les Poëtes qui aiment les
fictions , ont tiré de cette Fable
, leur Canicule , & luy ont
figuré une image funefte Homere
dit que cetaftre fait tou
1 tes fortes de maux aux hom .
mes , jufqu'à s'en fervir pour
reprefenter Achille defolant
avec fureur les Grecs. Virgile
fuit les mêmes traces.
Octobre 1696.
Sirius ardor,
G
74 MERCURE
Ille fitim , morbofque ferens
mortalibus agris
Nafcitur, & lavo contriftat
lumine cælum.
Cet Aftre brilant cauſe aux miferables
Mortels une horrible fechereffe
, & defarieufes maladies;
fes rayons corrompent & infectent
Fair. Il fe fert de l'idée de cet
Aftre , pour donner un air terrible
à Enée , fon Heros . Horace
veut qu'on ait grand'
peur du temps de la Canicule.
Flagrantis atrox hora Caniculæ .
La faifon cruelle , dit - il , de la
Canicule ardente. Stace fair
aboyer la Canicule dans le
Ciel. Calido latravit Sirius
GALANT.
75
Afro. Voilà dans les Poëtes
les flâmes & les horreurs de
la Canicule , qui épouvantoit
tellement les Romains, qu'on
voit dans leur Calendrier une
Fête annuelle lez5 Juillet, dans
laquelle ils facrifioient des
chiens roux , pour appaifer la
Canicule, ce que Giraldus ap-
1 pelle Sacrum Canarium.
Les Aftrologues fe font
joints aux Poëtes , & ont rehauffé
cette opinion de leurs
obfervations aftronomiques.
Selon eux laCanicule eft dans
un conftellation meridionale
au huitième degré du Can-
Gij
76 MERCURE
cer. Sa latitude eft de feize degrez
& dix minutes ; & fa declinaifon
eft de quinze degrez
& cinq minutes . Ils prétendent
que la Canicule fe
levant avec le Soleil , elle eſt
fi ardente , qu'elle enflame
les vapeurs qu'il éleve de la
terre , & qu'elle augmente de
pluſieurs degrez le feu des
rayons folaires : ce qui fait ,
difent- ils , une grande alteration
dans l'air , & de grands
changemens fur les eaux &
fur la terre. L'air en eft décompofé
, les caux fe pourxiffent
, & la terre pert fa verGALANT:
17
eu , & devient fterile durang
ce temps- là . Ils tiennent même
qu'il eft fort dangereux
de naiftre durant la Canicu .
le , tellement qu'à les en croi
re , il feroit bon que les Femmes
enceintes avançaffent ,
ou retardaffent le terme de
leur accouchement
, pour ne
pas mettre au monde des enfans
tachez des malignes in .
fluences de cet Aftre , dont
Aratus , qui eftoit Aftrologue
& Poëte , dit qu'il jette de
rage des flâmes.
Les Medecins qui s'allient
quelquefois avec les Aſtrolo-
Giij
78 MERCURE
gues , pour le temps de la
difpenfation de leurs remedes
, ont auffi adopté l'opinion
Caniculaire
. Hippocrate
a declaré dans un Apho .
rifme , qu'il ne falloit pas purger
durant la Canicule
, ny un peu
auparavant. Ses Succeffeurs
font allez bien plus loin , &
ont fort étendu la malignité
caniculaire
. Il y en a qui en
font les caufes des Fiévres aiguës
& ardentes ; du vomiffement
de fang , de la Phrenefie
, des maux de tefte infupportables
, des flux de ventre,
des ulceres dans la bouche ,
GALANT. 79
quelquefois de la pefte , &
fouvent de la rage . Ils luy actribuent
d'augmenter beaucoup
la bile , & de l'embrafer,
de mettre le feu dans le fang,
& de le feparer ; & d'ouvrir
tellement les pores du corps,
qu'il fe fait alors une diffipation
extraordinaire d'efprits.
Aprés cela , à qui eft ce que
la Canicule ne feroit pas peur ?
& n'eft il pas étonnant qu'on
puiffe vivre durant les Jours
Caniculaires ?
Cependant tous ces noms
› de Poëtes , d'Aftrologues , &
de Medecins , ne doivent pas
G iiij
80 MERCURE
impoſer. Ce ne font des au
toritez que pour ceux qui les
écoutent fans les examiner.
Tous ces témoins en faveur
de la Canicule peuvent eftre
recufez. Les Poëtes font fa
buleux ; les fpeculations des
Aftrologues font fort incertaines
, & les Medecins nommant
eux mêmes leur fcience
, une ſcience conjecturale ,
ne sçauroient auffi faire paf.
fer leur fentiment fur la Canicule
, que pour une conje-
Єture.
On peut donc dire qu'il ya
de vieilles erreurs que l'Aa
GALANT. 8r
tiquité avoit fait paffer , mais
qu'on en doit revenir dans ce
temps -cy , où l'on ne fait pas
mefme grace à l'ancienne
Phyfique des Philofophes ,
quand elle erre , comme dans
les Cometes , qu'elle tenoit
eftre de fimples exhalaiſons ,
& c. Il y a fort longtemps que.
l'on a affirmé que les Cygnes
en mourant chantoient melodieufement.
Grand nombre
d'Auteurs ont parlé de ce
chant ; mais parce que ce
chant eft faux , on n'en parle
plus aujourd'huy. Il y a auffi
fort longtemps que l'on a dit
que plus la Palme eftoit char..
82 MERCURE
gée , & plus elle fe relevoir ;
mais on ne croit plus cette
illufion , depuis que nos
Voyageurs du Levant nous
ont affuré qu'il n'en eftoit
rien . Il faut dire la mefme
chofe de la Canicule , & des
Jours caniculaires . Le prejugé
des Anciens avoit étably
cette erreur vulgaire , dont il
eft aifé d'arrefter le cours .
Il eft vray qu'il fait ordinairement
fort chaud dans le
temps de la Canicule ; mais
ce n'eft pas la Canicule qui
en eft la caufe . On luy actribuë
ce qui ne luy appartiens
pas ; ce qu'on nomme en LoGALANT.
83
gique , caufa pro non causâ
On n'a point de connoiffance
affez exacte des proprietez
des étoiles fixes qui font dans
un éloignement immenſe de
la Terre , pour pouvoir rien
decider des impreffions particulieres
de la Canicule , laquelle
eft de leur nombre . On
ne voit pas meſme dans la face
de la Canicule dequoy induire
qu'elle est chaude . Sa
face eft moins rouge que celle
de Mars , & que l'oeil du Taureau
. Si c'eſtoit une vertu qui
fuft propre à la Canicule , que
celle d'embrazer l'air , cette
84 MERCURE
vertu devroit eftre plus forte
dans les climats où elle eſt
dans fon Zenith , & où les
rayons font perpendiculaires ,
comme elle eft fous la Ligne.
Neanmoins , c'eft- là où les
jours caniculaires font des
jours d'hiver. Enfin la Canicule
qui fe levoit autrefois
vers le milieu de Juillet , fe leve
maintenant vers le milieu
d'Aouft. Cependant il fait
quelquefois auffi chaud , pour
ne pas dire davantage, en Juil.
let qu'en Aouft. Ainfi ce feroit
faire agir la Canicule avant
qu'elle fuſt levée , comGALANT
85
me qui diroit que le Soleil
échauffe avant que fon Aurore
paroiffe.
Mais pourquoy aller chercher
fort loin , ce que nous
avons , pour ainsi dire , ſous
nosyeux .La veritable cauſedn
chaud furprenant des mois de
Juillet & d'Aouft eft dans la
preſencedu Soleil , dans ſon afpect
direct, & dans fes rayons
perpendiculaires . Cet Aftre
fait alors un long fejour fur
noftre horizon. Ses rayons y
tombent à plomb , & fon féjour
, & les rayons eftant continuez
dans l'air durant ces
86 MERCURE
deux mois , il ne fe peut pas
que la chaleurdu temps ne foit
extraordinairement augmentée.
Il en eft à peu prés comme
d'un four qui eft déja
chaud , plus le feu y demeure
& plus il augmente en degrez
de chaud . On ne doit donc
point concevoir un autre prin ..
cipe échauffant l'air , que le
Soleil . Ce grand Aftre qui eft
l'unique caufe de la grande
lumiere dans l'air , l'eft auffi
de la grande chaleur que l'on
fouffre .
y
Le Soleil commence à faire
fentir la chaleur de fes rayons
GALANT.
87
au Printemps , ce qui eft exprimé
par le Belier , animal qui
a de la gayeté & du feu . Le
Soleil fait fentir davantage la
chaleur au mois d'Avril , auffi
entre- t-il alors dans le Taureau,
animal qui a plus de force &
plus de feu que le Belier, Le
Signe qui fuit dans le Zodiaque
où paffe le Soleil , c'eft les
Gemeaux , Signe qui défigne
que le Soleil redouble en May
fa chaleur dans l'air. L'Ecre_
viffe , qui eft le Signe du mois
de Juin , marque non feulement
la retrogradation du
Soleil aprés fon Solſtice ; mais
88 MERCURE
comme il ya beaucoup de feu
dans cet animal , qui devient
rouge comme des charbons
lors qu'on le cuit , il y a là un
Signe d'une nouvelle inflammation
du temps , lorfque le
le Soleil entre dans le Cancer.
Le progrés de la chaleur du
Soleil eft enfuite repreſenté
auSigne du Lyon dans le mois
Juillet. Cet animal eft nonfeulement
le plus fort des animaux
, mais il est tout de feu .
Le feu luy fort de tout fon
corps ; de fes yeux ; de fes narines
de fa gueule ; de fon
poil mefme, quieft auffi d'une
GALANT. 89.
couleur ardente ; fymbole de
ce que fait alors le Soleil , qui
met en feu l'air & la terre.
Enfin , Virgo ou la Vierge , qui
eft le Signe du mois d'Aouft ,
confomme les grandes cha
leurs ; c'est-à dire que le Soleil
dans ce mois - là enflame &
deffèche tout à un point que
la terre ne produit rien , eltant
alors auffi fterile qu'une Vierge.
Ainfi on n'a pas befoin de
la Canicule pour eftre la caufe
efficiente des jours brulans de
Juillet & d'Aouft . Le Soleil
qui a échauffé par degrez les
mois precedens , a encore
Octobre 1696. H
90 MERCURE
plus de force pour embrazer
ceux-cy . Et fi cela n'arrive pas
toûjours dans la meſme violence
que cette année , l'obftacle
en eft dans la differente
difpofition de l'air & de la
terre , & dans la ceffation des
des vents qui ont de coutume
de fe lever en cette Saiſon , &
qui arrofent l'air des pluyes
qu'ils excitent. Vents que les
Anciens appelloient Etefiens .
Voilà , Monfieur , les raifons
que j'ay eues pour eftre Anticaniculaire.
J'efpere que vous
les trouverez affez bonnes .
pour le devenir vous - mefine..
Je fuis , & c.
GALANT. 91
Il paroift depuis peu un Livre
intitule , L'art de prononcer
parfaitement la Langue Françoi
fe . Il fe vend chez le Sicur
d'Houry , rue Saint Jacques ,
devant la Fontaine Saint Se
verin , au Saint Efprit . J'au
rois beaucoup de chofes à
vous dire de ce Livre , maist
un fort habile homme ayant
écrit fur cet Ouvrage , je vous
envoye fa Lettre , qui vous
fera connoiftre l'utilité que
le Public en retirera.-
Hij
92 MERCURE
SEA
I l'impoliteffe de ces impor
tuns , dont vous me faites
un ſi plaiſant portrait , & le long
Sejour qu'ilfaut que vous faffiez
chez eux , Monfieur , vous fait
regreter celuy de noftre Ville , &
fi ce que vous dites est vray , que
le fouvenir de nos converfations
paßées fait prefentement tout vô -
treplaifir , je ne doute pas que
nouveau Livre que je vous envoye
avec ceux que vous me demindez,
ne vous donne beaucoup
de fatisfaction & quefa lecture
ne vous dédommage de tout ce que
vousfouffrez dans le commerce de
le
GALANT. 97
ces Précieux , qui parlent & qui
+ prononcene fi mal une Langue que
vous parlez fibien , & que vous
aime préferablement à toutes
celles que vous poffedez? Comme
elle eftoir le fujet le plus ordinaire
de nos entretiens , & que vous
avez dû remarquer que je l'aimois
autant que vous , & que je ne
fouhaitois pas moins de la voir au
degré de perfection , où nos derniers
Auteurs l'auroient portée fans·
doute ,fi le manque d'application
de tous les Ecrivains à l'une des
chofes la plus effentielle , pour en
fixer l'ufage , n'en eust retardé le
progrés . Vous n'aurez pas de
94 MERCURE
peine à deviner que c'est de la pro
nonciation que j'entens parler ;
mais peut eftre ne voudrez vous
pas croire que mon nouvel Auteur
nait rien laißé à dire fur ce fu.
jet, & qu'il ait entierement épuisé
une matiere fi épinenfe , fi delicate ,
fi neceffaire pour bien parler
noftre Langue. Peut eftre , dis je ,
que vous ne le croirez pas que
vous n'ayez lû fon Livre , qui
est intitulé , L'art de prononcer
parfaitement la Langue Françoile
, lequel j'apprehende que
vous ne receviez pas fi - toft, parce
lc paquet des Livres dans
lequel j'ay mis celuy cy , n'ira pas
que
GALANT.
95
à beaucoup prés fi vie que ma
Lettre. Ainfi pour fatisfaire à
l'impatiente curiofité que cette
nouvelle vous donnera , & pour
m'épargner les reproches que vous:
ne manqueriez pas de me faire ,
fije ne vous expliquois pas autant
au long que peut fouffer cette
Lettre , le contenu de ce nouveau
Traité , je vous diray en peu de
mots que ce Livre , quoy que fim .
ple dans la maniere de l'intituler,
nelaiffe pas d'eftre également utile
&aux François , & aux Etrangers
; qu'il peut même eſtre d'un
grand fecours aux Avocats , aux
Prédicateurs , à tous ceux qui
96 MERCURE
parlent en Public , & qui , quelques
delicats qu'ilsfoient dans le
nonciation, ne le font past oujours
autant dans la prononciation de
noftre Langue . Peut eftre qu'un
Titre firefferré que celuy que luy
donne fon Auteur , le fera rebuter
de quelques efprits fuperficiels qui
croyent que l'on apprend auffifaci.
lement àbien prononcer une Lan .
gue qu'à boire & à manger .Mais
ilsfe trompent. C'est une erreur où
l'on eftoit au commencement de ce
fiecle où quantité degens croyoient
avoir acquis l'art de bien parler ,
pourvû qu'ils fiffent bien entendre
ce qu'ilspenfoient. C'eft de quoy les
Sprits
GALANT:
97
efprits fuperieurs à ces derniers ne
font pas convenus, quand ils ont
fait reflexion fur les Remarques
que M de Vaugelas , M Ménage,
le Pere Bouhours , &quantité
d'autres perfonnes polies &
fçavantes ont données au Public.
Ces Maiftres de l'Art de parler
ont fait affe connoiſtre la difference
qu'il y a entre s'exprimer
nettement, & s'exprimer fimplement
pourle faire entendre Certe
difference est encore parfaitement
bien prouvée par noftre Auteur,
qui s'applique auffi à démontrer,
fenfiblement
la difference qu'ily a
d'une prononciation reguliere
Octobre
1696.
I
98 MERCURE
polie , à celle qui eft trop negligée
& trop affectée. Tout fon Onvrage
eftdivisé en quatre parties.
La premiere nous donne une définition
précife de l'articulation ,
nous apprend ce quefignifient les
d'articulation
Les
mots d'articuler
dans le fens propre & dans le figurés
nous fait connoistre que
anciens Grammairiens
n'ayant
point de mots propres pour fignifier
les mouvemens des organes de
la voix , fe font fervis des termes
d'articuler & d'articulation ,
quifont des termes d'anatomie
pour fignifier la jonction qui ſe
fait d'unfon avec un autre , par
BIBL
LYON
GALANT.
rapport à l'articulation qui ſefair
des membres du corps humain ;
confiderant ces fons & ces mou
vemens d'organes, comme autant
d'articles de petits membres
Separez , quifont le corps d'une
parole , quand on les joint enfemble
pour la former ; il nous fait
connoiftre tous les mouvemens qui
fervent à l'articulation des fons
Simples & compofeZ, & nous
prouve enfin en quoy confifte la
bonne articulation , ce qui regar
de particulierement les Enfans
François , les Etrangers ,
les perfonnes qui ont quelque
indifpofition dans les organes,
I ij
100 MERCURE
quiles empêche de bien articuler.
La feconde partie traite de la
maniere de prononcer les troisfons
differens de nos E, & la maniere
de les orthographier
; en forte qu'à
l'inspection des caracteres qui les
figurent fur le papier on en puiffe
connoiftre parfaitement les fons.
La troifiéme s'étend fur la prononciation
des confones finales depant
des mots commencez par des
voyelles ,foit qu'on parle en public,
qu'on life ou declame des Vers , ou
Soit qu'on parle dans le difcours
familier , dont il fait une diftinction
toute particuliere , & c'eft
une des effentielles parties de la
GALANT.
101
J
premiere action , dans laquelle
unc quantité de gens de toute forte
d'ordre manquent , & même des
plus fçavans , & quife mêlent
de parler en public.
Si nous nous reftraignons au
fimple titre du Livre , il paroistra
n'estre uiile qu'aux Etrangers ,
mais dés que nous confidererons
toutes les
remarques qu'il renfor.
me nous demeurerons d'accord
qu'ilnous eft encore plus neceffaire
qu'aux autres , puis qu'il eft plus
pardonnable à un Etranger de ne
pas prononcer noftre Langue dans
la derniere regularité, qu'à un
François , qui eft de naiffance &
I iij.
102 MERCURE
ce
que
de condition à devoir bien parler
fa Langue. Voila, Monfieur, quel
est à peu près l'effentiel de ce Livre
, qui d'ailleurs comprend tout
l'on peut dire fur
dire fur la prononciation
. L'on ne doit pas s'imaginer
quel'Auteur , pour arriver
à la fin qu'il s'eft proposée , le foit
fait un modele de préceptes imaginaires
& inufitez , ny qu'il fe
foit fait des monstres pour les
combattre, comme difent quantité
de gens remplis d'eux - mêmes ,
parce que l'Auteur cite despronon
ciations , qu'ils n'ont , difent- ils ,
jamais ouies que dans la bouche
de la populace , quoy qu'il y en ait
GALANT. 103
J
quantité parmy cux , qui font
Jujets à faire les mêmes fautes.
Ce n'est pas aux gens de la lie du
peuple qu'il s'adreffe ; c'est aux
gens les plus fçavans & les plus
polis , & qui fe mêlent d'écrire
de parleren public , àqui plufieurs
fautes échapent. , pour n'y
pas faire de reflexion , & quelquefois
manque de fçavoir le‘bon
ufage: Ill'établit fur celuy de la
Cour, & de la plus faine partie
des gens polis & fçavans , qui
font nez élevez à Paris C'eſt
de cet ufage qu'il a recueilli toutes
les voix , & dont il a tiré toutes
Ses remarques . C'est par
le com ™
I iiij
104 MERCURE
merce qu'il afceu entretenir avec
des gens fçavans & polis , qu'il a
acquis toutes ces manieres fines:
deliées deprononcerfa Langue;
c'est encore plus par la connoif.
fance des Langues étrangeres , tant
mortes que vivantes , & particulierement
par la difference de la.
leur avec celle de la Françoife ,
qu'il est parvenu ànous en prefparfaite
pronon .
crire lajuste
ciation . Enfin ce Livre me paroift
fi complet dansfon genre , que je.
ne crois pas qu'on puiffe aisément
s'en paffer , fi l'on veut bien parler
noftre
Langue ; & ce qui me·
le fait croire , eft que l'on ne peut
GALANT. 105 :
ordinairement parvenir à ces ma
nieres de prononcer avec juſteſſe ,
que par deux moyens , qui font
auffi peu certains , qu'ils nousfont
faire bien du chemin . L'un eft
qu'en refléchiffant defoy mêmefur
noftre prononciation , on pourroit
rencontrer par hazard , & par
une fucceffion de plufieurs années ,
ce que ce Traité nous démontre fi
certainement , & en bien peu
temps ; & l'autre ne fe peut ac
querir que par la reflexion , ques
des Amis prévenus , & qui croiroient
parfaitement bien parler ,
nous feroient fairefur noftre Lan..
que en quoy nous nous tromponss
de
!
106 MERCURE
auffibien qu'eux ; ce que l'on ne
fait point en s'inftruifant dans ce
Livre , puis qu'il est entierement
conforme au meilleur ufage , qui
eft celuy du Prince , & de la plus
Saine partie des gens qui l'envi .
ronnent , & qui eftfuivie de tous
ceux du Royaume qui parleni le
plus regulierement & le plus poli .
ment. Je fuis.
Je vous envoye la Fable du -
Berger-Mouton . Elle eft de
M' Bouillet Ingenieur . Cette
Fable a efté fort applaudie
dans quelques affemblées où
elle a efté leuë.
GALANT. 157
52525252-525252525
LE BERGER
MOUTON.
FABLE.
UN
Ne belle & jeune Bergere ,
Au teint de lis , aux yeux
fripons ,
Mais d'une humeur farouche &
fiére ,
N'aimoit que fes petits moutons.
Tous les Bergers de fon Village
Avoient gémi pour les appas ;
Mais comme le mépris outrage ,
Ils eftoient fortis d'esclavage .
108 MERCURE
En
voyant que
pas.
Philis ne les écoutoit'
Le feul Berger Tircis , plus fidele &
plus tendre ,
Neceffoit point de foupirer ,
Et louvent à la Belle , il alloit faire
entendre
Les maux que fon amour luy faifoit
endurer ;
Mais fon coeur farouche & rebelle
Rebutoit fes preffans defirs ,
Et le plus fouvent la cruelle
Rioit de fes ardens foupirs.
కి
Outré de cette indifference
Ce Berger fe plaignoit un jour ,
Et des Deftins , & de l'Amour
Qu'il accufoit de fa fouffrance ,
Et le dépit mortel qui luy ferroit- lecoeur
,
GALANT. 109
Luy fit en ces regrets épancher ſa
douleur .
S
Non , tu n'és pas un 'Dieu , tu n'és
qu'une chimere ,
Difoit-il , au fils de Cythere ,
En vain des infenfez encenſent tes
Autels
>
Un Barbare n'eſt point au rang des
Immortels .
Quelle eft ta cruelle manie
Tume brûles le coeur pour l'ingraté
Philis ,
Qui n'aime que fa Bergerie ,
Et ne paye nos feux que par de froids
mépris.
Moutons par trop chéris d'une fiére
Bergere ,
Qui paiflez fous les yeux , au pied
de ce côteau ,
Puifque vous feuls fçavez luy plaire
110 MERCURE
(Que ne fuis je un mouton de voſtre
heureux troupeau
.
S
Amour fans fe fâcher , entendit fa
complainte ,
Et les propos injurieux.
Le tranquille repos dont joüiffent les
Dieux ,
Fait qu'ils n'ont jamais l'ame atteinte
De douleur , de haine , de crainte ,
Ny de cent paffions
nos coeurs ,
qui devorent
Et puis d'ouir fe plaindre , & conter
fes douleurs ,
Amour est dés longtemps fait à ce
badinage.
Pourun Amant content du fuccés de
fcs feux ,
Il en fait mille malheureux
}
Qui contre luy difent la rage.
GALANT.
III
&
Il defcend donc du Ciel , & vient
dans le Hameau
Où Tircis au pied d'un Ormeau ,
Dans les bras de Morphée alloit finic
fa plainte
Le Berger fut faifi de ſurpriſe & de
crainte.
Amour le raffura , Non , Berger , ne
crains rien ,
Luy dit- il , & je viens pour foulager
ta peine.
Tu veux eftre Mouton . Tu veux
par ce moyen
Eftre aimé de ton inhumaine ?
Sois donc Mouton , je le veux
bien ,
Que ton corps fecharge de laine ,
Et bien- toft viendra l'heureux
jour
Qui couronnera ton amour.
12 MERCURE
S
Il dir & de fon arc touchant trois
> fois la tefte
*
Du Berger qui s'eftoit profterné
devant luy ,
Se changea tout d'un coup en moutonniere
beſte ,
Oreilles , jambes , queuë , & tout
ce qui s'enfuit ;
Mais le tout fi parfait que Jupiter
luy-mefme.
Qui defcend quelquefois de fa
grandeur fuprême ,
Pour fe cacher fous l'animale peau,
S'il le fuft fait mouton , ne ſe fuſt
fait plus beau .
20
L'Amour aprés ce coup s'envole à
tire d'aîles ,
Et la douce vapeur que ce Dieu
répandit ,
GALANT :
113
Adoucit fi fort les cruelles ,
Que chaque Amant , à ce qu'on
dit ,
Obtint dans ce jour-là des faveurs >
de fa Belie ......
Je dis faveurs de bagatelle.
Honny foit quis pente autrement.
Bailer le bras , la main , un doigt tant
feulement ,
Pour qui fçait bien aimer , cela vaut
tout un monde .
Quelqu'un alla plus loin , qui ne s'en
repentit
Enfin une lieuë à la ronde ,
Tout le monde s'en reffentif
2
Beauté pour qui je fais ce conte
,
Amour ne fut jamais fi proche de
chez vous ,,
Octobre 1696 K
114 MERCURE
Et fy , ne point aimer avec des yeux
fi doux ,
Vous devriez mourir de honte .
S
Mais , me dira quelque Caton ,
Tout ce difcours eft inutile ,
Revenez à voftre mouton ,
Ne vous échauffez point la bile .
Tout à l'heure j'y vais venir ;
Il faut pardonner ma foiblefſe :
Lors que je parle de tendreſſe
Jenefçaurois jamais finir .
S
Le Berger fait mouton , & trescontent
de l'eftre ,
Defcend au pied de ce côteau ,
Où Philis prés de fon troupeau ,
Pour fe defennuyer , chantoit un air
champestre ;
Il fe mefle au troupeau , s'approche.
doucement ,
GALANT.
NST
La dévore des yeux , faiſant femblant
de paistre ,
Et
quoy que bien maſqué , tremble
à chaque moment
Qu'elle n'aille le reconnoiftre.
2
Le Soleil ſe plongeoit dans le fein de
Thetis
Philis fe leve , & marche , affemble
fes brebis
Sous l'empire de fa houlette ,
Et d'abord mon Berger ſous la laine
caché ,
Suit pas à pas la Belle , & va broutant
l'herbette
Sur laquelle elle avoit marché,
2
Sés tendres béellemens , dont raiſon.
noit la Plaine ,
Són attache à la fuivre , & plus que ·
tout cela ,
Kij
116 MERCURE
Son embonpoint , fa belle laine ,' .
( Femme ſouvent fe prend par
là )
Le firent remarquer par l'aimable
Bergere :
" Grands Dieux , le beau mouton , dit--
elle , en l'approchant ,
T'avois-je en mon Troupeau , puis
de fa pannetiere
Tire un morceau de pain , puis le va
carreffant ,
Puis l'appella Robin . Robin vient
& la flitte
Ainfi qu'un chien donne la pac
te "
Du bout de fon mufeau luy careffe
la main ,
Fait mille petits bonds , pour plaire
à fa Maîtreffe ,
La Bergere luy rend careffe pour
careffe
GALANT. 117
Et le laiffe déja s'appuyer fur fon
fein.
Amour infpire icy ma Muſe
Pour dire les tranfports charmans
#
Que Robin reffentit , dans ces heu-
Ah!
reux momens ,
Mais je fens qu'elle me refuſe :
pour les dire bien , il faudroit
eftre Amant
Content,
Un profane ne peut parler de ce ·
miftere .
Et lors qu'on eft heureux , on veut .
toûjours le taire.
25
Ce ne fut point encor le comble des
plaifirs
OùRobin vit porter les plus tendress
defirs .
118 MERCURE
Tous les jours , mille fois , une bouche
charmante
Le baifoit amoureuſement ,
Des mains d'une blancheur vive autant
qu'éclatante ;
Luy mettoient tous les jours des
fleurs pour ornement.
Il joüiffoit tout feul de fa belle Bergere
,
Seul prés d'elle fur la feugere ,
Il goûtoit , tous les jours , un plaifir
enchanté ,
Qu'eftant Berger il n'euft jamais
goûtê.
On ne fe cachoit point de Robin .
pour rien faire.
Un ruiffeau dont l'onde étoit claire
Invitoit quelquefois Philis à s'y baigner
,
Et Robin ; au ruiffeau l'alloit accompagner.
GALANT. 119
Que de beautez & que de charmes
Interdits aux mortels , eſtoient vûs
dans le bain ,
Par Robin ;
T
Mais qu'ils lay couteront de
larmes ,
Que de maux vont troubler fes tranquilles
douceurs
Je fremis alors que j'y penfe ,
Hé qu'il luy faudra de conftancè
,
Pour fupporter tous les malheurs.
2
Philis auprés d'une fontaine
Baifoit tendrement fon Robin
Lavoit fes pieds , peignoit fa
laine ,
Partageoit avec luy fon fromage
& fon pain ,
120 MERCURE
E déja toute la journée
Dans cet amufement s'eftoit prefque
écoulée .
Elle alloit du Hameau reprendre le
chemin ,
Lors qu'un Berger de fon Village
Cherchant pour fon Troupeau quelque
gras pâturage ,
Arrive à la fontaine où la Bergere
eftoit,
Par hazard ce Berger tenoit
Un chien deffous fon bras qui plut
fort à la Belle .
Vous avez - là , Berger , dit - elle ,
Un joly petit chien ,
LE BERGER
Bergere , il eft à vous ,
Je luis trop content qu'il vous
plaife .
LA BERGERE .
Ne mord il point,eft il bien doux?
Voulez
GALANT.
121
Voulez - vous bien que je le baile ?
Laiffez-le moy pour un moment;
Sçait- il quelque tour de foupleffe ?
LE BERGER .
S'il en fçait , vous allez le voir tout
maintenant.
Allons , Marquis , que l'on fe
dreffe ,
Dansez autour de moy , fautez fur
ce baſton ,
Allez careffer le mouton
Donnez la patte à la Bergere;
Etendez -vous . . . . .
Faites le mort , mais avec agrément
;
Marquis , obeiffez à ce commande
ment.
Le Berger s'apperçut qu'il plaifoit à
la Belle ,
Et comme dés longtemps , il foupiroit
pour elle,
Natahre
1696 .
122 MERCURE
Il crut par ce moyen arriver à ſa
fin :
Ce n'eſt pas le plus long chemin
Pour terminer une amoureuſe
affaire ,
Et la vertu la plus auftére
Ne tient gueres contre un Amant
Donnant ,
C'eft un dangereux caractere ;
Il offrit donc encor fon chien à la
Bergere ,
Qui fit quelque façon , quelque
temps refifta ,
Et puis à la fin l'accepta.
2
Hé , que faifoit Robin , me direzvous
, peut-eftre ,
Pendant tout ce temps là , s'amu
foit-il àpaiftre ?
Helas , non , le pauvre Robin
GALANT. 123
Auprés de fa Bergere eftoit trifte &
chagrin :
Du Berger & du chien , il avoit tout
à craindre
,
De luy , comme mouton ; de l'autre,
comme Amant :
Tous les deux pouvoient nuire à fon
contentement ,
Mais que bientoft il cut des fujets de
fe plaindre,
S
Philis fe radoucit au prefent du Berger
,
Et l'Amour dans fon coeur , pric
auffi- toft naiffance
Sous l'habit fpecieux de la reconnoif
fance.
Robin , s'apperçut bien qu'elle alloit
s'engager :
Ses regards , fes difcours , tout fentoit
la tendreffe .
Lij
124 MERCURE
Que faire en pareil cas , careffer fa
Maiftreffe ,
Redoubler les tranſports , ce font
foins fuperflus ,
Robin fit tout cela , mais il ne plaifoit
plus.
Oloit- il s'approcher , une main ennemie
S'armoit de fa houlette , & le char
geoit de coups ,
Ces momens autrefois fi doux ,
Se paffoient à traîner une mourante
vie ,
Pendant qu'un chien chéry , joüiffoit
à les yeux
Des bailers prodiguez qu'il meritoit
bien mieux .
Pendant que cette heureufe
beſte
Portoit ces fleurs , jadis ornement de
fa tefte ,
GALANT. 125
Erque Philis parfors difoit en le flattant
,
Helas ! qu'à fon Berger n'ofay-je en
faire autant;
26
Du defolé mouton mettez-vous en
la place.
Amans qui reffentez des mouve-™
mens jaloux ,
Eft- il prés de fes maux un mal qui
ne foit doux.
Je fens à ce recit que tout mon fang
fe glace .
S
L'heureux Berger en fa prefence
A l'aimable Philis venoit parler d'amour
,
La fuivoit tout le long du jour
Et Philis avec complaifance
Recevoit du Berger & les foins & les
voeux .
Lij
126 MERCURE
Il eft vray que Marquis partageoit fa
tendreffe ,
I treffe ,
Mais il n'eftoit aimé de ſa belle Maî.
Que parce qu'il venoit de cet Amant
heureux .
On aime le Berger quand fon chien
on careffe.
$
Le malheureux Robin voyoit avec
douleur
Le chien dans fon giron , le Berger
dans fon coeur ;
Mais ce ne fut pas tout , on parla
d'himenée.
Philis du mot d'amour autrefois allarmée
,
N'eft plus cette mefme Philis :
Elle y confent , le jour eft pris ,
Chacun & s'empreffe & s'apprefte ,
Et veut avoir part à la fefte
Qui fe faifoit dans le Hameau.
GALANT. 127
Philis cherche dans fon troupeau
Le mouton le plus gras pour faire un
facrifice ,
Qui luy rende l'Himen propice.
Robin , malgré tous fes malheurs
Quoy qu'il ne broutâft plus , quoy
qu'il verfaft des pleurs ,
Se trouva le plus beau de la troupe
béelante ,
Et vit la rage dans le coeur ,
Sa Maiftreffe cruelle encor plus
qu'inconftante ,
Le mettre entre les mains du Sacrificateur.
S
Déja l'on avoit vû paroiftre
Les Epoux précedez par un concert
champeftre ,
Déjale cortege nombreux
De Bergers en habit de feſte ,
Liiij
128 MERCURE
Des chapeaux de fleurs fur leur
tefte ;
Et pour un fort pareil faiſans chacun
des
voeux ,
Avoient paffé parmy les Bergeres
aimables ,
Qui par cent airs joyeux prioient les
Immortels
D'eftre aux Amans benins & favo-.
rables .
Déja l'encens fumoit fur les Autels ,
Et Robin destiné pour eftre la victi
me ,
Chargé de fleurs , helas lugubres
ornemens ,
!
Et des fleurs du paflé ſouvenirs defolans
,
Dont l'ingrate Philis pour aggraver :
fon crime ,
Elle-mefme avoit fait les feftons , &
les noeuds ,
GALANT: 129
S
Saifi de defefpoir , de fureur , & de
crainte ;
Ne comptant déja plus fur le fecoursdes
Dieux ,
Et preft à recevoir une mortelle atteinte
,
Prefentoit fon gofier au meurtrier
Couteau ;
Quand par un fpectacle nouveau.
Toute la fefte fut troublée ,
L'Amour parut dans l'Affemblée .
Et s'approchant d'abord des Sacrifi
cateurs ,
Arreftez , leur dit- il , c'eft aflez de .
malheurs ,
Trop loin , dece Berger , j'ay pouffé.
la louffrance ,
Il est temps de tarir fes pleurs ,
Et de couronner fa conftance .
Mouton , deviens Berger , auffi-toft
fait
que dit ,
120 MERCURE
Robin mouton s'évanoüit
Et Tircis
parut en fa place .
La Bergere rranfie & plus froide que
glace ,
Connut d'abord fon crime , & craignoit
juſtement
De l'Amour quelque chaſtiment ,
Quand ce Dieu ſe tournant vers
elle ,

Et luy perçant le coeur d'un trait vif
& brûlant :

Soupire , luy dit- il , cruelle ,
Soupire & rends heureux un fi fidele
Amant.
Ce coup fit fon effet , L'aimable
Paftourelle
Verfant de tendres pleurs , qui la
rendoient plus belle ,
Aux pieds de fon Tircis fe profterne
à
l'inftant.
Tant de témoins de fa foibleffe ,
GALANT. 130
!
Ny fa propre délicateffe ,
purent arrefter ce premier mou-
Ne
vement.
Tircis avec empreffement
Releve l'aimable Bergere.
Par mille embraffemens , ils uniffent
leurs coeurs.
Chacun à cet afpe&t , s'attendrit
fond en pleurs ,
Tous deux pleurent auffi , la douleur
les fait taire ,
Mais certaine douleur , qui vaut bien
des plaiſirs ,
Douleur qui vient toujours de l'excés
des defirs ,
Que n'euffent - il pas dit fi dans cette
Occurrence ,
Où l'Amour les unit pour la premiere
fois ,
Ce Dieu , leur euft permis l'ufage de
la voix ,
112 MERCURE
Que ne dirent- ils point par ce tendre
filence .
S
L'Amour dans ce moment reprit
fon vol aux cieux
En preſence de l'affemblée .
Tircis ne fçait encore s'il doit croire
à fes
yeux ,
Et craint que fon ame troublée.
De defefpoir & de frayeur ,
Ne luy donne d'un faux bonheur
La fauffe & durable idée
peu
Le Peuple plein d'étonnement
Entoura ce parfait Amant ,
Chacun à fes malleurs prend part &
s'intereffe ;
Mais rempli tout entier de fa belle
Maiftreffe
,
Ses regards languiffans & doux
Semblent luy dire , helas , qu'atten
dons
-
nous
,
GALANT . 133
S
Uniffons noftre destinée .
Les Sacrificateurs tous prefts pour
l'Himenée ,
Ne firent que changer le fujet de
leurs voeux :
Ils offrent au lieu de victime ,
Leurs coeurs au Dieu qui les anime
,
E: l'Himen fur le champ , en vient
ferrer les noeux .
2
Que de Morale dans ce Conte..
Ou y peut voir premierement
Que quand on aime conftament
Il n'eft rien qu'on ne furmonte.
voit la foibleffe & la legere
té ,
On y
On y voit l'infidelité ,
Les compagnes infeparables
Du Sexe à qui les Dieux donnérent
le beauté
134 MERCURE
Comme un poiſon fatal qui nous
rend miferables ,
Mais l'on y voit en mefme temps
Que lors qu'enfin l'Amour nous
rend contens :
Un moment de plaifirs paye toutes
nos peines ,
Ec que fi l'on fouffre longtemps
Lors qu'on aime des inhumaines ,
Plus on endure de tourmens
Plus les plaifirs en deviennent char-
.amans .
J
Sur l'avis que l'on avoit eu
que les Ennemis faifoient un
fort grand amas de fourages
à Namur , tant dans la Place
que dans les dehors , M' de
Reignac fortit le 6. de ce
GALANT:
135
J
c
mois de
Charleroy , fur les
cinq heures du foir , avec un
détachement de la
Garniſon,
avec lequel il
s'avança juſques
à la portée de Namur ;
& ayant fait mettre pied à
terre à
foixante
Dragons , il
en
détacha
quinze avec un
Lieutenant , pour
charger la
Garde
deftinée à la feureté
des
fourages . A leur
approche
cette Garde fe retira dans
un Corps de garde , d'où elle
ne fit aucune
réſiſtance pour
empêcher
l'expedition , qui
qui fut faite dans le même
moment. On entra dans le
136 MERCURE
premier & fecond chemin
couvert , & enfuite dans une
Contre-garde , où eftoient les
meules de foin , aufquelles
on mit le feu ; de maniere
que tous les fourages furent
confumez
. M de Reignac
refta fur le glacis pendant
une heure , afin d'empêcher
que la Garnifon ne fortift
pour éteindre le feu . Les Ennemis
fe contenterent
de
border le rempart, & de faire
un grand feu de moufqueterie.
Nos gens fe retirerent
enfuite fans avoir perdu un
feul homme
. Vous voyez ,
GALANT. 137
Madame , que M' de Reignac
n'eſt pas mort en Catalogne,
ainfi que vous l'aviez cru .
Celuy que nous y avons perdu
fe nommoit M de Re
nac ,
Je vous envoye le Livre de
la Sageffe , traduit en Vers
François , avec une Epiftre
dedicatoire , contenant le
parallele de la vie du Roy.
Cet Ouvrage eft de M du
Vernay , Avocat au Parle
ement . On en voit peu qui
doivent eftre plus recherchez
, tant par la beauté de la
matiere , qui convient à tou- ,
Octobre 1696. M.
138 MERCURE
tes fortes de perfonnes , que
par l'agrément que les Vers
luy donnent.
Vous ne pouvez mieux regaler
vos Amies , qu'en leur
faifant part de l'Ouvrage que
je vous envoye .
EPITRE
De Mlle Deshoullierres ,
'A MADEMOISELLE
***
H
Elas où vous engagezvous
?
Vous ignorez les maux qu'un parfait
amour caufe s
GALANT. 139
Vous ne voyez , Iris , que ce qu'il
a de doux ,
Sans examiner autre choſe.
Ze Berger qui vous plaift eft charmant
, je le crois ,
Il a mille vertus , il eft tendre .
agreable ,
Mais ce Berger, pour efire ai?
mable ,
Vous met- il à couvert des maux
que je prévois ?
&
Je ne crains point pour vous la funefte
avanture
D'Ariane laiẞée en proye à fa
douleur.
Vous n'éprouverez point un femblable
malheur,
Vous n'aurez point d'Amant perfide
, ny parjure.
Voftre vertu , voftre beauté ,
Mij
140 MERCURE
Les dons qu'à mis en vous la fça--
vanie Nature ,
Seront les feurs garans de fa fidelité.
Mais pour rendre heureufe unes
Belle,
Eft ce affez, croyez- vous ,
Amant foit fidelle ?
qu'un
Qu'il poffede à la fois les précieux :
trefors
De l'efprit , de l'ame & du corps,
Es qu'il foit des Bergers le plus
parfait modele.
2.
Ze fort ingenieux à nous perfecu--
ter
Ne vous donne peut-eftre un Amant:
plein de charmes ,
Quepour vous condamner à détezi
nelles larmes..
GALANT.
141
&
Ab! fi dans votre coeur que tout :
femble agiter ,
La raifon aujourd'huy (e fait en--
core entendre ,
Evitez unpanchant qu'il eft beau:
d'éviter ,
Et fongez pour vous mieux défendre
Du dangereux poifon qui fçait tout
enchanter ,
Que la mort d'un Amant foumis ,
fidelle , & tendre,
Eft de tous les malheurs le plus à
redouter.

On fe dit , mais en vain , quand la:
mort nous fepare
~`D'an Amanı dont l'amour a formés
les beaux noeuds ,
Que rien ne garantit de cette loys
barbare
142 MRECURE
Et que tout eft foumis à ce qu'elle a
d'affreux.
Quoy qu'à tous les Mortels cette
loy foit commune ,
On fe croit feul en batte au deftin
rigoureux ,
Et dans cet eftat douloureux
Tout nous rend la vie importane
,
La perte des prefens que nous fait
la fortune ,
Touche moins un coeur genereux.
S
Laraifon qui vous met au deffus
des foiblefes ,
Vouspeut mettre aisément au def
fus des richeffes,
Dont l'appas feducteur enchante
les humains.
Mais belas ! belle Iriss quand on
perd ce qu'on aime,
GALANT . 143
Cette fiere raifon dont l'empire eft
Supreme ,
Renonce fans effort à fes droits
fouverains ,
Et loin de condamner noftre douleur
extréme
Dans les coeurs malheureux , elle
rend elle- méme
Ses plus fages confeils inutiles &
vains .
S
Poar affoiblir les maux où ma
crainte vous livre ,
Je vois , j'entens déja l'induftrieux
amour
Toujours attentif à vous fuivre
,
Vous déguifer l'horreur que l'on a
de furvivre
A la perte d'un bien que l'on perd
fans retour.
144 MERCURE
Du temps où nous vivons ( fi vous
ofez l'entendre)
Iufqu'aux temps les plus recu--
Lez,
Helas! charmante Iris , ce Dieu :
pour vous furprendre ,
Vous parlera de cent & cent caurs
defolez,
2
Qui fur les fombres bords toujours .
prefts à defcendre ,
Par fes foins fe font confolez.
$
Mais loin de vous laiffer feduire
Aux charmes trop puiffans de ce
Dieu plein d'appas ;
Dans ce qu'il vous dira cherchez à
vous inftruire™;
Un coeur que la raifou gouverne &
fçait conduire,
Eft,vous le fçavez bien , d'un grand
prix icy-bas.
Né:
GALANT. 145
&
Ne vous repofez point fur les puiffanies
armes
Du temps qui triomphe toujours,
Des plus vives douleurs des plus
tendres amours ,
;
Le temps , quand la raison autorife
nos larmes ;
Contre noftre douleur eft d'un foible
fecours.
S
Artemife autrefois , cette illufire
Artemife
Ce modele étonnant de vertu , de
grandeur ,
Conferva pour Maufole une heroique
ardeur ,
Et pleine des transports d'une flà;
me permife ,
Elle porta fi loin l'excès de fa dou
leur ,
Octobre 1696 .
N
146 MERCURE
Que ny le temps , ny fa valeur,
Ny méme ce tombeau d'éternelle
memoire ,
Ne purent l'empêcher
de faire de
fon coeur
Un fepulcre vivant , où l'amour
eut la gloire
De renfermer ( ah ! j'en fremis
d'horreur )
Les reftes précieux de fon fameux
vainqueur.
S
D'un deftin fi cruel , d'une vertu fi
rare,
Pourquoy chercher , Iris, un exem .
ple fi loin?
D'un amour auli grand , d'un fort
außi barbare
Ce fiecleheureux eft le témoin-
Dans un Temple facré brillante ,
jeune & belle,
GALANT . 147
Des Urfins , dont le nom doit eftre
respecté >
Donna de fa fidelité
Un exemple fameux qui la rend
immortelle.
Le temps de fes douleurs n'arresta
point le cours.
Au pied des faints Autels elle
pleura toujours ,
Toujours d'un Epoux mort la tendre
& trifte image
Se retraçoit à fon coeur amoureux
,
Et jufqu'à ce moment heureux ,
Que le foible Mortel avec crainte
enviſage ,
Elle porta la gloire defes feux.
S
Cet exemple pour, vous doit eftre
redoutable ,
Nij
148 MERCURE
1
Un grand coeur aux malheurs eft
fouvent deftiné ,
Le vofre eftgenereux , grand, fenfible
, équitable,
Et tel enfin qu'il faut pour eftre
infortuné.
Je ne vous parle point des
réjouiffances
qui ſe ſont faites
dans toutes les Villes de
France ; ma Lettre feroit trop
remplie de repetitions
. Je me
contenteray
de vous dire ce
qui s'est fait à cette occafion
dans la Ville de Mante , afin
que par ce qui s'eft paffé dans
une Ville , qui n'eſt pas dụ
premier
rang , vous jugiez de
GALANT. 149
la joye qui a éclaté dans toutes
les autres , & de la dépenfe
ingenieufe qui s'y est faite .
Ony avoit reprefenté fur
un Theatre de feize pieds en
quarré , Mercure avec des
ailes aux pieds , & un cadu
cée dans fa main droite , autour
duquel on avoit écrit ce
Vers ,
On vient à bout de tout lors
que l'Amour s'en meſle.
De fa main gauche pendoient
les Armes de France & de Savoye
accolées enfemble , &
au deffus , Sic juncta fædere
pacis. A la face du Theatre
Nij
150 MERCURE
eftoit un grand Tableau ,
contenant cet Emblême ,avec
ces paroles pour Infcription ,
La vangeance defarmée par l'Amour.
Cet Emblême repre.
fentoit un groffe nuë en forme
d'orage , & Jupiter deffus
, le vifage en colere , fon
tonnerre fous fes pieds , & fes
foudres à la main , preft à
lancer fur une grande & vaſte
plaine , ornée de Chasteaux ,
Villes , maiſons, arbres , fruits ,
fleurs & verdure . Au deffus
de cette Ville paroiffoit l'Amour
s'élançant & fendant
les airs , pour aller à la renGALANT.
151
contre de Jupiter , avec le
Portrait de la jeune Princffe
de Savoye , foutenu d'un ru .
ban couleur de feu , Ces Vers
eftoient écrits au deffus .
A voir Jupiter en colere ,
Le bras levé, le fondre en main ,
Qui n'auroit pas cru que demain
Ces lieux ne feroient plus que cendre
, que pouffiere ?
Mais pour fléchir un Dieu juflement
irrité,
Admirez le pouvoir d'une jeune
Beauté,
Et quel est l'effet de fes charmes.
Jupiter s'adoucit en voyant tant
d'attraits ,
N iiij
152 MERCURE
Et l'Amour l'obligeant de mettre
bas les armes ,
En faveur de l'Himen luy fait
donner la Paix.
Le Feu d'artifice fut executé
avec l'admiration de
toute la Ville , par les foins
du Sieur Quiller , Ingenieur.
Aprés que le Te Deum eut
eſté chanté dans l'Eglife Col.
legiale , par la Mufique , en
prefence de Mrs les Maire &
Echevins , & de tous les Corps.
de la Ville , M ' le Duc de Sully
& Mela Ducheffe , fon Epouſe
,
prirent part à cette réjoüiffance
publique .
GALANT: 153
Je croy devoir ajoûter icy
l'ordre qui a efté donné pour
les réjouiffances faites à
Breft .
DE PAR M LE MARE'-
CHAL D'ESTRE'E'S,
PREMIER BARON DU Bou-
LONNOIS , CHEVALIER DES
Ordres du Roy , Viceroy de
l'Amerique , Vice- Amiral de
France , Commandant pour
Sa Majesté aux Pays & Duché
de Bretagne.
Toutes les Troupes qui
font dans les poftes aux en154
MERCURE
virons de Breft, tant du cofté
de Leon , au Conquer , à Lanilis
, & à Bertheaume , que
de celuy de Cornouailles à
Roſcanvel , prendront les
armes le Dimanche 23. de
ce mois , pour donner des
marques de la joye publique
pour la Paix de Savoye , par
les falves accoûtumées & ordinaires
en pareil cas . Elles
feront rangées en bataille dés
quatre heures du foir . Les
falves
commenceront par Lanilis
, à cinq heures du foir.
Les Troupes qui y font en
feront trois , & les Canons
GALANT. 155
de ce Pofte tireront feulement
chacun nn coup.
Auffi toft que les derniers
coups de Canon de ces Poftes
feront tirez , ceux du Conquet
tireront jufqu'au Châreau
de Bertheaume , aufiun
coup de Canon , & les Troupes
qui y font feront trois
falves en la maniere cy - deffus.
Aprés les derniers coups
de Canon du Chateau de
Bertheaume , la Batterie du
Minou commencera à tirer
un coup de Canon de toutes
fes pieces , l'un aprés l'autre ,
156 MERCURE
& toutes les Batteries qui
font enfuite tireront fans interrompre
le feu ,juſques à la
Batterie Royale , dont tous
les Canons tirerent pareille
ment un coup , ainfi qu'il a
efté expliqué
.
Aprés les derniers coups
de la Batterie Royale , celles
de la Pointe des Elpagnols
haute & baffe , & toutes celles
qui font du cofté de Cor .
noüailles , le long du Gouler ,
en feront de mefme , & au
dernier coup de la Batterie
de Beaufort , les Compagnies
du Chateau qui ferent fur
GALANT. 157
les ramparts , auffi- bien que
les Compagnies franches de
Marine , & les Milices Bourgeoifes
qui prendront les Armes
pour cet effet , feront
leurs trois falves , avec cette
difference , que pour les marquer
plus diftin &tement , le
Chafteau tirera cinq coups de
Canon , avant chacune des
falves que cette Infanterie
devra faire , & aprés ce feu
ceffé , les Canons dépendans
du Pofte de Rofcanvel tireront
chacun un coup , & les
Troupes qui y feront , feront
pareillement trois falves.
158 MERCURE
Et pour finir ce feu, les deux
Galeres & les Vaiffeaux de
guerre qui fe trouveront en
rade , feront une décharge de
leur Artillerie , & trois falves
de l'Infanterie qui fera def
fus . Fait à Brest ce 19. Septem .
bre 1696
.
On a pris un poiffon en
vie , appellé Bonnelot , ou
Sarde , le long du rivage du
Havre , de la longueur de
vingt-deux pieds ; fa groffeur
eft de dix -huit pieds de circonference
, & fa queue eft
de cinq pieds de large. Il n'a
Preds:
Erbinger fe
22. Pieds .
A
cate
GALANT. 159
aucune dent dans la gueule,
& il jettoit une grande quan.
ti - é d'eau par la refpiration ,
à l'endroit marqué A. Il a efté
vendu cent foixante livres.
On en a fait de l'huile , & le
maigre a efté vendu foixante
livres . Il avoit le gouft de
boeuf fort tendre. Je vous en
envoye la figure,
Madame la Ducheffe du
Lude , avec tous les Officiers
nommez pour fervir Madame
la Princeffe de Savoye ,
arriva à Lyon le dernier de
Septembre. M' de Canaple
qui avoit fait mettre en haye
160 MERCURE
toute la Garniſon , alla au
devant de cette Ducheffe
accompagné de fes Officiers ,
au-delà de la Porte du Faubourg
de Vaize , & l'accompagna
enfuite jufques au Palais
qu'on luy avoit preparé
en Belle - Cour . Toutes les
ruës eftoient bordées de Peuple
, & les feneftres remplies
de tout ce que Lyon a de plus
diftingué . Madame du Lude
trouva à la defcente de fon
Caroffe , M le Prince d'Harcourt
, Mile Comte de Brionne
, M ' de Valentinois , &
plufieurs autres perfonnes de
GALANT. 161
qualité . Le lendemain matin
Mrs de Ville , qui avoient pris
le foin de faire meubler le
Palais qui luy avoit eſté deſtiné
, vinrent pour haranguer
cette Ducheffe . M' de Canaple
les luy prefenta. Elle voulut
bien recevoir quantité de
boëtes de confitures léches ,
mais les harangues furent
converties en complimens ,
cette Ducheffe voulant qu'-
elles fuffent refervées pour
Madame la Princeffe de Savoye
, en ayant ufé ainfi dans
tous les lieux où elle a paſſé.
Enfuite de ce compliment
Oct. 1696
. O
162 MERCURE
M' l'Archevefque de Lyonluy
rendit vifice , & elle reçut
en mefme temps des complimens
de Madame de Villeroy
, Religieufe dans le Convent
des Carmelites , & de
Madame de Chaunes , Abbeffe
de Saint Pierre . Madame
la Ducheffe du Lude reçut
une Lettre de Madame
Royale , par laquelle elle luy
marquoit la joye qu'elle reffentoit
de ce que le Roy l'avoit
nommée pour eftre auprés
de la Princeffe fa fille .
Le troifiéme d'Octobre ,
cette Ducheffe accompaGALANT.
163
gnée de M' de Canaples , &
de M' le Marquis de Dangeau
, alla avec les Dames du
Palais , rendre viſite à Madame
de Villeroy , Religieufe
aux Carmelites . Ces Dames
furent charmées de fes manieres
& de fon efprit . Aprés une
heure de converfation , elles
allerent dans l'Eglife pour en
confiderer les beautez & voir
le Choeur des Religieufes ,
dont le Tabernacle eft de
marbre, de jafpe, de porphire,
d'agathe , & de lapis ; mais.
le tout d'un fi bel ordre , & fi
bien entendu , qu'on ne peut
O ij
164 MERCURE
M '
rien voir de plus beau de cette
nature. On admira auffi les
Tombeaux de la Maiſon de
Villeroy , qui font dans une
belle Chapelle qui eft à droite
de cette Eglife . Celuy que feu
l'Archevesque y a fait po
fer à la gloire de feu M' le Mareichal
de Villeroy , eſt tresmagnifique.
Ce Tombeau eſt
entre celuy du grand : Pere de
M' le Marefchal , & celuy de
Jacqueline de Harlay , fon
Epoufe & Fondatrice de cette
Maiſon . Cette vifite finie ,
les Dames allérent voir Madame
de Chaunes , Abbeſſe
(
GALANT.
165
de Saint Pierre . Elles entré
rent dans la maiſon , qui eſt
une des plus belles qu'il y ait
en France. Aprés en avoir
parcouru toutes les beautez ,
Madame de Chaunes condui .
fit Madame la Ducheffe du
Lude , & toutes les Dames ,
dans fon appartement , où
elles trouvérent une table de
douze couverts , fervie d'une
collation magnifique. M' de
Canaple remit enfuite Madame
du Lude & les Dames
dans leur caroffe . Le lendemain
cette Ducheffe alla rendre
vifite à m' l'Archevelque
166 MERCURE
dans fon appartement , & l'aprésdinée
elle alla avec les
Dames au Salut dans l'Eglife
des Cordeliers, Elles y baiférent
le Chef de Saint Bonaventure
, qui mourut dans ce
Convent , pendant le Concile
de Lyon. Aprés le Salut , les
Dames le promenérent fur le
rampart , depuis la Porte du
Rône , jufques au bas , du cô .
té que ce feuve fe joint avec
la Sône . Les Dames fe féparérent
aprés cette promenade
, & Madame du Lude alla
rendre viſite à m' de Canaple.
Le cinquième cette DuchefGALANT.
167
fe , les Dames du Palais , &
M ' de Canaple , allérent dîner
chez M
l'Archevefque , qui
avoit mangé le jour precedent
avec les Dames . L'aprésdînée
Madame du Lude alla encore
rendre vifite à Madame de
Villeroy , & la remercier d'une
belle caffette de la Chine ,
qu'elle luy avoit envoyée ,
avec une corbeille de Aeurs
artificielles , d'une tres grande
beauté. Aprés cette viſite ,
elle en rendit plufieurs autres
à des Dames de Lyon , qui
eftoient venues la voir . Toutes
les Dames font charmées
168 MERCURE
de fa douceur & de fes manie
res honneftes & engageantes
, & tous les Officiers font
penetrez de fes bontez . Toutes
fes actions font accompagnées
de beaucoup de prudence
, & d'une grande prefence
d'efprit , dont rien n'égale
la vivacité , que fa mode.
ftie , qui luy attire une admimiration
generale ; de forte
qu'on ne peut fe laffer d'applaudir
au choix du Roy ,
qui fçait déterrer le merite
qui fe cache , pour le faire
briller.
Les Vers qui fuivent font
de
GALANT. 169
de Mademoiſelle Itier , dont
je vous en ay fouvent envoyé,
qui ont eu l'avantage de vous
plaire.
Sur la publication de la Paix
de Savoye , dans le temps
de la maladie du Roy .
L
MADRIGAL,
A Savoye avec nous , grace au
Ciel , eft unie :
Louis par cette Paix vient de com
bler nos veux .
On n'en fçauroit douter , par tout
on la publie,
Il eft vray , mais Louis fouffre un
mal douloureux ,
Tout le monde l'a veuë , & ne ľa
point fentie.
Octobre 1696. P
170 MERCURE
AU ROY.
Sur le retour de fa fanté , &
fur la Paix de Savoye.
G
MADRIGAL.
Rand Roy, l'aimable Paix f
longtemps attendüe ;
Par vos penibles foins du Ciel eft
defcendüe ,
Millefeux dans la nuit faifant un
nouveau jour ,
Nous ont annoncé fon retour.
Les Peuples ont beni celuy qui nous
l'envoye
Cependant parmy tant de joye
Nous ne pouvons joüir d'un tranquille
bonheur,
Tant que d'un mal cruel vous feng
Biezla douleur:
GALANT. 171
Mais voftre fanté , Sire , a calmé
nos alarmes >
Et feule, de la Paix nousfait goùter
les charmes.
A MONSEIGNEUR
LE DUC
DE BOURGOGNE.
MADRIGAL ,
Fait à Versailles en voyant
paffer ce Prince .
P Rince , tout rit à vos defirs;
l'Hymen , & les ་
La Paix l'Hymen
Plaifirs
Amenent en ces lieux une jeune
Princeffe,
Pij
172 MERCURE
Digne d avoir votre tendreffe..
Vous luy plairez à votre tour.
Qui pourroit refifter , Prince , à
tant de merite ,
છે
Vous eftes plus beau que l'Amour
1
Et la gloire eft à votre fuite.
On eft exposé à bien des
chagrins , quand on aime une
perfonne vraiment digne d'ê .
tre aimée, & que la fortune ne
feconde pasle defir qu'on a de
la rendre heureuſe . Un Cavalier
des plus accomplis , & d'u
ne naiffance diftinguée , avoir
autantde defavantage du côté
du bien , qu'il eftoit heureuſement
partagé pour lesqualiGALANT
173
43
tez qui font le veritable honnefte
homme . Son Pere qui
avoit toujours vêcu avec
grand éclat , s'étoit ruiné par
l'excés de fa dépenfe & le peu
qu'il avoit fauvé aprés fa
mort , du débris de les affaires
, n'eftoit pas affez confiderable
pour le faire fubfifter
commodement , s'il ne trouvoit
quelque moyen de les
rétablir . Le plus propre pour
cela eftoit d'époufer une femme
riche , qui luy donnaſt dequoy
fetirer des embarras où
le mettoit fon peu de fortune,
& c'eft à quoy il cuft réuf
Piij
174 MERCURE
fi fans peine , eftant d'un merite
generalement connu , s'il
euft eu moins de delicateffe
fur le choix qu'il falloit faire ,
mais comme il cherchoit à
vivre heureux en fe mariant,
la plufpart de celles qu'on
luy propofoit , avoient pour
luy des défauts effentiels
dont ils ne pouvoit s'accommoder
. L'une le dégoûtoit
pour eftre trop laide , l'autre
pour avoir l'efprit peu fin ou
T'humeur bizarre , & il fe fentoit
pour quelques autres ,
felon leurs differentes manieres
, une antipathie qu'il ne
GALANT. 175
pouvoit vaincre. Cependant
il vivoit comme il pouvoit
fans fe mettre en peine que
de fon repos , eftimé de tout
le monde , & fouhaité dans
tout ce qu'il y avoit de Societez
où l'on confideroit le merite
. Ses honn ftetez & fa
complaifance faifoient qu'il
plaifoit à toutes les Dames ,
quoy qu'il n'affectaft de plaire
à aucune en particulier , &
il menoit une vie d'autant
plus douce , que n'ayant
point d'autre ambition que
celle de faire voir beaucoup
de droiture dans fes fenti-
Piiij
176 MERCURE
mens , il fe faifoit des Amis
de tous coftez . Un jour qu'il
rendit viſite à une Dame qu'
il voyoit de temps en temps,
il trouva chez elle une fort
jolie perfonne , que l'on pria
de chanter , & qui s'en acquitta
avec une grace qui
charma tous ceux qui l'entendirent
. Il s'approcha d'elle
pour luy applaudir fur un
heureux talent , & eftant entré
en une converſation particu
liere , avec cette aimable Fille
, il luy trouva autant d'ef
prit que de politeffe , & un
agrément dans les manieres ,
GALANT. 177
qui luy fit connoiftre que l'on
avoit pris grand foin de fon
éducation . Elle eftoit née
Demoiselle , mais fous une
Etoile auffi malheureufe que
celle du Cavalier , beaucoup
de merite & fort peu de bien.
Sa Mere luy avoit toujours
donné d'utiles leçons pour fa
conduite , & elles vivoient enfemble
dans une union qui
faifoit plaifir. Le Cavalier fut
informé de toutes ces chofes ,
& comme il aimoit paffionment
la Mufique , chantant
luy-mefme affez agreablement,
il ne fe put empefcher
178 MERCURE
quelques jours aprés d'aller
chez la Belle , où il fut reçû
avec l'accueil obligeant qu'il
trouvoit par tout . La Mere &
la Fille luy parurent deux perfonnes
admirables , & s'il fut
charmé de leurs manieres auffr
nobles que polies , il leur
donna lieu de dire que le Portrait
qu'on faifoit de lay , ne
le flattoit point , & qu'il eftoit
parfaitement digne de la réputation
qu'il s'eftoit acquife.
Il chanta quelques Airs avec
la Belle qui accompagnoit
du
Claveffin
. Elle en joüoit avec
beaucoup de délicateffe , &
GALANT: $77
elle n'ignoroit rien de ce qu'une
Fille de naiffance doit ſçavoir
, quand elle veut s'attirer
quelque diftinction dans le
monde. Tout cela eftant foûtenu
par une figure aimable ;
& un grand fond de raifon
meflé là - dedans , avec une
égalité d'humeur dont rien
n'approchoit , faifoit un me.
rite que l'envie meſme avoit
de la peine à conteſter . Cette
premiere vifite du Cavalier
fut fuivie de plufieurs autres ,
& on fe fit un plaifir d'autant
plus grand de les recevoir
qu'ayant l'efprit infiniment
180 MERCURE
éclairé , il repandoit dans la
converfarion , je ne ſçay quel
agrément qui la rendoit toûjours
vive , & qui faifoit qu'en
fa bouche les chofes les plus
communes fembloient avoir
de la nouveauté. Il faifoit voir
de grandes honneftetez pour
la Belle , mais elles n'eftoient
que fur le pied d'Ami , & ne
pouvant rien pour fa fortune,
quoy qu'elle luy infpiraft de
fort tendres fentimens , il cust
cru faire une chole indigne
de luy , s'il euft cherché àluy
faire prendre de l'amour. Cependant
infenfiblement il
GALANT. 181
s'accoûtuma à des affiduitez
qui firent craindre à la Mere
qu'un fi grand commerce ne
préjudiciaft aux interefts de
de la Fille . Elle s'en expliqua
avec luy , & aprés luy avoir
reprefente qu'ils n'eftoient
point le fait l'un de l'autre ,
puifqu'aucun des deux n'étoit
affez riche pour pouvoir s'a
bandonner à fon inclination ,
elle le pria de mettre des bornes
aux empreffemens qu'il
faifoit paroiftre , & qui pouvoient
eſtre caufe qu'aucun
party ne s'offriroit pour la
Belle , par la crainte qu'on au
182 MERCURE
roit qu'il n'y euft entr'eux
quelque engagement de
coeur. Le Cavalier entra dans
fes fentimens , & ne trouvant
rien que de fort jufte dans ce
qu'elle crut devoir exiger de
luy, il s'y foumit , en luy pro
teftant que s'il avoit eu cent
mille écus dont il euft pu la
faire maiftreffe , elle n'auroit
point efté en peine de chercher
ailleurs un Gendre. Le
retranchement de fes vifites
qui commençoient à n'eftre
plus fi frequentes , luy fit
fentir qu'il s'eftoit trompé
dans les fentimens qu'il avoit
GALANT. 183
pris pour la Belle. Comme il
n'avoit eu deffein que d'eftre
de fes Amis , il pretendoit
n'avoir point efté plus loin ,
mais ce qu'il fouffrit à ne la
plus voir aufli fouvent qu'il
avoit fait jufque là , luy fit
connoiftre que fon coeur l'a
voit trahy. Il en eut un veritable
chagrin , & l'impoffibilité
qu'il trouvoit
de part &
d'autre, à rien efperer qui puft
autorifer fon amour , le mit
dans un trouble qui luy fit
paffer de méchantes heures.
La Belle de fon cofté vivoit
moins contente , eſtant pri184
MERCURE
vée de la vûë du Cavalier.
Elle avoüoit fon foible à fa
Mere , qui ne pouvant condamner
l'eftime particuliere
qu'elle témoignoit pour luy,
fe trouvoit gênée comme elle
de la contrainte où elle l'avoit
affujettie, Auffi la trouverentelles
fi rude pour elles - mefmes
, que quand aprés l'avoir
obfervée un peu de temps , il
redevint peu à peu plus affidu
, ny l'une ny l'autre n'eut
la force de s'en plaindre. La
Belle fit encore plus en fa faveur.
Il s'offrit quelques Amans
, qui en l'époulant luy
GALANT 185
affuroient une vie commode
& affez tranquille , & la difference
qu'elle trouva d'eux au
Cavalier , ne luy permit pas
de les écouter. Lareconnoif
fance qu'il en eut , fit qu'il
chercha toutes fortes de
moyens pour fe faire une fortune
qui la puft indemnifer
des avantages qu'elle refufoit
pour luy , & comme il luy
échapoit quelquesfois des
plaintes , fur ce que des Amis
puiffans qu'il faifoit agir , net
s'employoient point avec af
Lez de chaleur pour le fuccés
Octobre 1696. Q
186 MERCURE
fe
d'une affaire dont il auroit pû
tirer un profit confiderable ,
la Mere luy dit un jour en
riant , que s'il eftoit homme
à fe faire un peu de violence ,
parce que le bien ne ſe pouvoit
acquerir fans peine , elle
répondoit qu'elle luy feroit
toucher deux cens mille frans
en argent comptant , fans ce
qu'il pourroit avoir de plus ,
pourvû qu'il fe contraignift
à bien ménager la choſe. Le
Cavalier répondit ſans balancer
qu'il n'y auroit rien de facheux
pour luy , s'il eftoit
vray qu'on puft luy faire donGALANT.
187
ner la fomme dont on luy
parloit , & alors la Mere ajoûta
que peut eftre il feroit le
delicat , quand il auroit fcû
ce qu'elle avoit à luy propofer
, mais qu'aprés tout , ce devoit
eftre une affaire tres - férieufe
pour luy , & que diffi .
cilement il pourroit trouver
un moyen plus fûr de ſe tirer
d'embarras pour toute fa vie .
Il s'agiffoit d'épouſer une Dame
extrémement riche, quine
fe donnant que foixante ans ,
eftoit connue pour en avoir au
moins quatre - vingt , & qui
par haine pour des Heritiers
Qij
183 MERCURE
collateraux, qui l'avoient def
obligée en plufieurs rencontres
, cherchoit à acheter un
Mary qui les vangeaſt de
leurs injuftices , en la tirant
de l'oppreffion qu'elle en
fouffroit. Le Cavalier s'écria
fur la propofition , & la Belle
qui eftoit prefente , luy demanda
d'un air tendre &.
engageant , s'il le croiroit
obligé de luy dérober fon .
coeur pour le donner à la vieil .
le Dame ; car pour les marques
d'eftime , de complai
fance , & même d'amitié reconnoiffante
, elle fçavoic
GALANT. 189
qu'il eftoit trop honnefte.
pour s'en vouloir difpenfer ,.
ce qui fuffifoit dans les mariages
de cette nature. Elle
dit encore qu'elle eftoit fort .
feure qu'en l'eftat où il eftoit,
l'amour feul qu'il luy avoic
proteſté l'obligeoit à balancer
fur la réponſe qu'il avoit .
à faire , & que s'il vouloit luy
témoigner qu'il l'aimoit fincerement
, il falloit qu'il acceptaft
le parti. On employa
le reste du jour à examiner le
pour & le contre ; & enfin ,.
aprés de fort longs raiſonnemens:
& des conteftations.
190 MERCUR
E
que le Cavalier forma fans
eftre écouté , la Mere & la
Fille conclurent
au mariage
.
Il n'en voulut laiffer le foin
à la mere, qu'à condition
que
les deux cens mille francs feroient
partagez avec la Belle ,
pour qui feule il confentoit
au facrifice
que l'on exigeoit
de luy . On luy répondit qu'il
falloit faire l'affaire , & qu'il
verroit enfuite quelles refolutions
il auroit à prendre
.
La vieille Dame , qui eftoit
d'une richeffe à fe faire rechercher
, avoit force prétendans
, & l'irrefolution
où elle
GALANT: 191
eftoit pour le choix , ceffa tout
d'un coup , lors qu'on luy eut
propofé le Cavalier . Sa répu
tation , non feulement d'honnefte
homme , mais d'homme
fage & d'une exacte équi
té , ne fouffrit aucun obſtacle
à la conclufion de l'affaire.
On la termina en peu de
jours . Les deux cens mille
francs luy furent comptez ,
& il en fit un ufage dont la
Belle eut tout fujet d'eftre
fatisfaite. D'ailleurs , le contract
qui fut figné entre les
Parties , luy affura tous les
avantages que les Loix per192
MERCURE
mettent. Il y fut marqué que
tous les meubles luy appartiendroient
aprés la mort de
la Dame , & cet article eftoit
tres . confiderable . Sa complaiſance
valut encore beaucoup.
Comme il en avoit
pour elle dans toutes les cho-
Les qu'il prévoyoit luy devoir
faire plaifir , il ménagea fi
bien fon efprit , qu'il luy fit
vendre une partie de fon
fond , dont l'argent paffa entre
fes mains. On luy avoit
fait depuis long - temps des
chicanes fort injuftes , pour
l'empêcher de toucher d'af
fez
GALANT:
193
fez groffes fommes , qui luy
eftoient deuës par les Rece.
veurs de quelques Terres
dont elle avoit l'ufufruit. Elle
y alla avec fon nouvel Epoux,
& en fix mois il luy fit avoir
raifon de ceux qui s'eftoient
declarez contre elle . Il n'agiffoit
avec tant d'ardeur que
pour affurer du bien à la Belle
, à qui il ne manquoit pas
de rendre compte de tour ,
& dont les réponſes adouciffɔient
le chagrin que luy
caufoit fon abfence. Il ne fut
pas plûtoft de retour qu'il
courut chez elle . Il ne trouva
Octobre 1696. R
194 MERCURE
que fa Mere , qui luy dit d'un
vilage affez riant , qu'elle avoit
à luy apprendre
une chofe
qui pourroit d'abord luy faire
peine , mais qu'elle eftoit fort
perfuadée
que quand il y auroit
fait reflexion
, il avoûroit
qu'elle eftoit d'une nature à
luy devoir donner de la joye .
Sa Fille s'eftoit mariée depuis
trois jours à un homme extraordinairement
riche , & qui
luy avoit donné des fommes
immenfes
. Le Cavalier
fut
frappé fi vivement
de ce coup
terrible , qu'il demeura
quelque
temps fans pouvoir par
GALANT.
195
ler . Il dit enfuite tout ce que
le defefpoir & l'exceffive douleur
peuvent faire dire quand
on a perdu tout ce qui peut
faire aimer la vie Il s'eftoit facrifié
pour une perfonne qu'il
aimoit uniquement , & cette
mefme perfonne avoit efté
affez infidelle pour ſe donner
à un autre. Ce fut là - deffus un
fi rapide torrent de paroles
& de plaintes , que la Mere
eut peine à obtenir un moment
pour luy apprendre que
fes reproches
eftoient malfondez
; puifque fa Fille avoit
cru ne devoir pas eftre moins,
Rij
196 MERCURE
genereufe
que luy , & qu'elle
n'avoit confenti à fe marier
que pour le voir en eftat de
luy faire part d'une fortune
qu'il trouveroit
affez éclatante
pour meriter qu'il s'en réjoüift.
Le Cavalier s'adoucir
un peu quand il eut appris le
nom de celuy qu'elle venoit
d'époufer
. C'eftoit un Finan
cier riche à millions , qui n'avoit
point eu d'enfans , & qui
eftant demeuré
veuf depuis
un mois dans une extrême
vieilleffe , avoit plutoft choisi
une compagne
agréable pour
vivre avec luy , que pris une
GALANT: 197
femme. On luy avoit propofé
une infinité de Filles , des
plus aimables , & de toutes
fortes de conditions , & il
avoit préferé la Belle , qu'il
connoiffoit comme fa voifine,
& qu'il fe fit un plaifir de mettre
dans un eftat fort brillant.
Ces circonstances
affoiblirent
fort le déplaifir que le
Cavalier avoit marqué de la
fâcheuse nouvelle qu'on luy
avoit annoncée , & le lendemain
il alla rendre vifite à la
Belle . Son vieux Mary le reçût
fort obligeamment
, &
luy témoigna que les perfon-
R iij
198 MERCURE
nes de fon caractere faifoient
toûjours grand plaifir à voir.
La Belle qui n'avoit pas moins
de vertu que de conduite , ne
le quittoit pas un feul mo .
ment , & par les foins affiduselle
luy oftoit tout fujet de
jaloufie. Elle n'en faifoit pas
plus mal fes affaires . Plus elle
le montroit empreffée pour
luy , plus il eftoit liberal pour
elle . Tous fes devoirs eftoient
remplis admirablement auprés
de ce vieux Mary , & elle
s'en acquitta toûjours de fi
bonne grace , qu'il ne parut
point qu'il y euft de la conGALANT
IBLIOTHE
THEOVE
LYCHO
DE
LA
1997
trainte . Du moins fi ces de
Vee
voirs la firent fouffrir , ce fut
pour fort peu de temps , puis
qu'il mourut trois ou quatre
mois aprés qu'il l'eut épousée.
Sa mort affligea le Cavalier ,
qui voyant la jeune Veuve un
party fort important par le
grand bien que le bon hom
me luy avoit laiffé , apprehenda
que fon coeur ne fe laiffaft
féduire à l'ambition dans
un temps où il n'eftoit pas en
pouvoir de profiter des fentimens
favorables qu'elle avoit
pour luy. En effet , fon merite
& fa beauté tirérent un nou-
Riiij
200 MERCURE
vel éclat de ſa fortune , & parmy
des propofitions qui luy
furent faites , il y en eut de
quelques perfonnes d'un rang
extrêmement
élevé . C'eftoit
dequoy allarmer le Cavalier.
Elle avoit beau l'affurer de fa
conftance. Sa Femme , dont
il n'ofoit fouhaiter la mort
fembloit obſtinée à vivre , &
il avoüoit qu'il eftoit injuſte
d'exiger de la belle Veuve qu'
elle renonçaft pour luy à tous
les
honneurs qu'il luy voyoit
mépriser. Enfin , pour le tirer
du chagrin où il s'abîmoit infenfiblement
, & fe délivrer
en mefme temps de cette fouGALANT.
201
le d'Adorateurs dont elle
voyoit de jour en jour augmenter
le nombre , elle fit
fans en confulter perfonne ,
ce qu'aucun d'eux n'auroit pû
s'imaginer. Elle s'enferma
dans un Convent avec fa Mere
, & elle n'y vit que le Cavalier
, & quelques perſonnes à
qui il falloit qu'elle parlaft
quelquefois pour les affaires,
Il fut d'autant plus charmé de
cette conduite , qu'elle la foutint
pendant fix années que
vécut encore fa Femme , fans
que tout ce qu'on pût faire
pour la rappeller au monde ,
202 MERCURE
produifit aucun effet. Si toft
que le Cavalier fut veuf, elle
quitta fa retraite , & perfonne
ne douta qu'il ne dûtt eftre
l'heureux qui emporteroit ce
que tant d'autres avoient
pourfuivi inutilement . Leur
mariage qui fut arrefté quelque
temps aprés , fit admirer
la conformité de leurs deftinées
, & on applaudit à la generofité
de l'aimable Veuve ,
qui ayant reçu les marques
les plus convainquantes de
l'amour du Cavalier , par le
facrifice qu'il luy avoit fair
de fa perfonne , pour luy proGALANT.
203
curer du bien , s'eftoit confervée
pour luy avec une fermeté
inébranlable.
Je vous envoye une Lettre
mêlée de Profe & de Vers ;
que vous trouverez tres .
agreable .
Ja
Ay receu , Monfieur, avecplaifir
le détail que vous m'avez
fait de tous les feux de joye qu'on
a allumez à Paris , en réjoüifde
la Paix de Savoye , &
je fuis perfuadé que vous recevrez
de même la Relation que je vous
Sance
envoye , d'unefefle que
Mrs les
204 MERCURE
ftre
Chevaliers de l'Arquebuse ont
faite à Epernay , fur le même
fajet . Vousfçavez que cette illu-
Compagnie , où j'ay l'honneur
d'avoir une place , eft composée de
la meilleure Nobleffe , & des premiers
Officiers de la Ville : Ainſi
vous ne doutez pas que nous ne
nous foyons animez à l'envy à
marquer noftre zéle pour la gloire
de noftre invincible Monarque.
Au feul récit de fon grand nom
Je me fens excité des tranſports
d'Appollon ,
Pour mieux raconter cette Hif
toire ,
Où l'on verra l'effet des travaux de
Louis ,
GALANT. 205
Venez à mon fecours , vous Filles
de Memoire ,
Qui rendrez éternels fes exploits
inoüis.
Mais où m'emporte mon ardeur
? Je prens un ton trop haut ,
jay peur de n'avoir pas affez
d'haleine pour le foutenir , il faut
ménager ma voix. Je vous diray
donc plusfimplement , Monfieur ,
que noftre Fefte commença le
Septembre , par fix Prix qui furent
tirez en preſence des plus honneftes
gens de la Ville , invitez à
cetteceremonie.
Chacun tira là de fon mieux ,
30 .
206 MERCURE
Moins pour les prix que pour la
gloire
De remporter une victoire ,
Et je fus des victorieux .
Il faut que la Gloire ait bien
des charmes , puifque je ne puis
m'empefcher de vous faire un tel
aveu Pardonnezle moy ; il vient
moins en pareille occafion d'un excés
de vanité, que d un transport
de joye. Aprés cet exercice , nous
allâmes tous en bon ordre au bruit
des Tambours & des Hautbois ,
devant notre Hostel allumer un
Feud' Artifice qui y eftoit preparé
, & qui fit un effet admirable.

GALANT. 207
Lors que le feu prenoit au bois
Le Peuple affemblé dans les ruës
Faifoit retentir jufqu'aux nuës
Le nom du plus puiffant des Rois :
A peine au bruit de tant de voix ,
Nos armes eftoient entenduës.
La Fefte n'auroit pas efté complette
files Dames n'y avoient
pas efté invitées . Dans noftre
Hoftel qui eftoit illuminé de toutes
parts , nous leur donnâmes un Bal,
qui fut fuiry dune magnifique
collation.
Brillantes à l'envy de mille attraits
divers ,
E les difoient dans leurs tranſport
de joye ,
Louis fait la Paix de Savoye ,
208 MERCURE
!
Il conclura bien-toft celle de l'Univers
,
Que n'avons nous part à fa gloire
!
Que nous fommes à plaindre ,
helas !
De ne pouvoir le fuivre où la Victoire
Accompagne toûjours fes pas.
C'eft luy qui nous affemble en ce
fameux repas ,
A fa fanté nous devons boire ,
Il ne s'en offenfera pas ;
Buveurs , fi vous voulez nous
croire ,
Vous mettrez tous vos vins au
bas.
Rien n'eftoit plus capable de
nous animer à la bonne chere . Je
wous affure auffi que chacun s'acGALANT
: 209
E
quitta parfaitement bien de fon
devoir , & que pour une Paix
particuliere , il y eut bien des cartaux
de bus.
Malgré la vendange frugale ,
Quand nôtre invincible Louis
Conclura la Paix generale ,
Combien nous vuiderons de
muids!
La Collation finie , chacun fe
retira au bruit de nos boëtes
de nos arquebufes , qui n'avoient
point ceffé de tirer pendant tout le
temps que nous reftâmes dans nôtre
Hoftel. Voilà commentse paffa
nôtre Feste. Voyezfi notre Compagnie
ne s'eft pas bien diftinguée
Octobre 1696. S
210
MERCUR
E
par ces differentes réjoüiſſances ;
&fi vous ne ferez pas bien aife
de l'apprendre. Jefuis , Monfieur,
Voftre tres-humble &
tres- obeiffant Serviteur,
Du ROCHERET.
Les Vers qui fuivent font
de Mademoiſelle
de Scudery
.
SUR LA TREVE
Entre la France & la Savoye .
MADRIGAL
Louis eft sonjour; admirable,
GALANT. 211
Et de tous les Heros le plus inimitable;
Par luy nous allons voir une agrea
ble Paix .
En pourrions- nous avoir un plus
heureux préfage?
Nous voyons déja fon image
Pleine de douceur & d'attraits .
Mais files Alliez , peu touchez de
fes charmes ,
Refufent de pufer les armes,
Les Aigles , les Lions , & les ficrs
Leopards
Seront punis fur la Terre & fur
l'Onde , [ monde
Et leur orgueil juſqu'à la fin du
Sera maudit de toutes parts ,
Quand Louis triomphant jouira
de la gloire
D'avoir pu préferer la Paix àla
Victoire.
Sij
212 MERCURE
SUR LA PAIX
Entre la France & la Savoye.
O
MADRIGAL.
Paix! aimable Paix , qui
defcendez des Cieux,
Que vous eftes belle à nos yeux !
Nous avions dêja vû voftre agrea?
ble image ,
Mais en original vous plaifez da
vantage.
En vain les Alliez mèpriſent vos
appas ,
Vousleur verrez enfin un fentiment
plus jufte :
Honteux &rebuiez d'inutiles combats
'Ils vous tendrons la main aux pieds
de noftre AUGUSTE.
GALANT. 213
Le Public n'ayant jufques
icy vû que par lambeaux le
détail de ce qui s'eft paffé en
Hongrie, entre les Imperiaux
& les Turcs , je vous en envoye
une Relation entiere ,
faite par un Officier de l'Armée
Imperiale. Vous devez
faire reflexion que c'eft un
Allemand qui parle.
Du Camp Imperial d'Ollafch
le 2. Septembre 1696.
L
E 19. du mois dernier ,
l'Electeur de Saxe tint
conteil de guerre devant Temefwar
, fur l'avis que les
214 MERCURE
Turcs fe difpofoient à venir
attaquer l'Arméelmperiale, S
il fut refolu delever le Siege
pour la feconde fois , afin d'al .
ler au devant des Ennemis . Le
20. l'Armée s'avança juíqu'à
la riviere de Begle. Le 21. on
continua de s'approcher des
Turcs, & on fe propofoit d'établir
le Camp prés de Bandak
; mais on changea d'avis ,
fur ce qu'un Prifonnier affura
que les Ennemis marchoient
de ce cofté - là. Le General
Schlik eftant à l'avant garde
avec fix cens Chevaux , fe pofta
à leur veuë fur une hauGALANT.
215
teur , d'où l'Electeur de Saxe
voulut en perfonne les reconnoiftre.
Il donna en même
temps ordre de faire charger
d'abord par les Volontaires &
par les Huffars : cependant
un Chaoux , qui fut fait prifonnier
, rapporta que les
Spahis eftoient déja arrivez à
Bandak , mais que les Janiffaires
avec le Grand Seigneur ,
en eftoiént encore éloignez
de deux lieuës . L'Electeur de
Saxe fit faire alte au Bagage ,
& ranger l'Armée derriere en
ordre de bataille ; & dans le
même temps fix mille Spahis
216 MERCURE
poufferent les Huffars juſqu'à
la hauteur occupée par le General
Schlik , qui fut obligé
de l'abandonner aux Turcs ,
& de fe retirer promptement
vers l'Armée. Les Ennemis
l'incommoderent beaucoup
de ce pofte- là par des détachemens
, jufqu'à ce qu'on
leur euft oppofé quatre pieces
de campagne , placées fur
une autre hauteur. Ils mirent
du canon fur celle dont ils
s'étoient emparez , & les deux
partis fe falüérent recipro-,
quement. Enfuite les Turcs
attaquerent noftre aile gauche
GALANT. 217
che avec affez de vigueur ;
mais toute l'Armée s'eftant
avancée, ils furent repouffez ,
& même obligez à quitter la
hauteur dont ils s'eftoient
rendus maistres . Les Imperiaux
firent auffi - toft de là un
fi grand feu fur eux , qu'ils les
contraignirent encore à fe
retirer vers un marais . Alors
l'Electeur de Saxe pofta fon
aile droite devant le corps de
bataille , & on demeura dans
cette fituation toute la nuit,
qui eſtoit déja avancée . Les
Epahis demeurerent auffi cependant
poftez entre deux
Octobre 1696- T
218 MERCURE
marais. Quelques Transfuges
rapporterent que les Ennemis
avoient eu dans les occafions
de ce jour- là environ deux ou
trois cens hommes tuez ou
bleffez ; qu'on croyoit que le
le Bacha de Siliftrie , & un
autre Bacha eftoient du nombre
des premiers , & qu'ils
avoient eu auffi environ cent
cinquante chevaux tuez . La
perte ne fut pas moins confiderable
de noftre cofté , & le
Rhingrave fe trouva entre les
bleffez ; de forte qu'il fut obligé
de fe faire transporter à
Vienne , pour y eftre plus
GALANT. 219
feurement panfé. Le 22. l'Armée
fit un petit mouvement,
afin de fe mieux diſpoſer à
tout évenement. Le 23.
elle
marcha
vers
les
Turcs
; l'aile
droite
s'avança
vers
un
terrain
que
les
Spahis
occupoient
entre
les
marais
, &
on
s'y
empara
de
deux
petites
hauteurs
, d'où
il eftoit
aifé
de
découvrir
toute
l'Armée Othomane
, &
la
Tente
du
Grand
Seigneur
, dreffée
auffi
entre
deux
hauteurs
, &
qui
paroiffoit
fort
magnifique
.
On
fceut
par
un
prifonnier
,
que
le Camp
des
Turcs
eftoit
Tij
220 MERCURE
fur une langue de terre entre
deux marais impraticables :
de maniere qu'il eſtoit impoffible
d'aller à eux que par
un chemin , où deux ou trois
Bataillons pouvoient feulement
marcher de front , &
où ils avoient même fait de
bons tetranchemens , avec
des Redoutes bien garnies de
canon. L'Electeur de Saxe fuc
ainfi réduit à demeurer tout
le jour & toute la nuit en ordre
de bataille ; & il tint cependant
confeil de guerre ,
où onjugea à propos de faire
reculer un peu les Troupes ,
GALANT 221
afin d'attirer les Turcs de
leurs retranchemens. Suivant
ce refultat l'Armée marcha
le 24. & le
25. toujours en ordre
de bataille , & fe retira
jufqu'à des hauteurs que nous
avions d'abord occupées . Incontinent
aprés on vit avancer
l'aile gauche des Ennemis
dans la plaine. En même
temps nous dreffâmes des
batteries de canon fur quelques
hauteurs , & on repouffa
des détachemens qui s'avan
çoient pour reconnoiftre la
difpofition de l'Armée . Les
Ennemis drefferent pareille-
Tij
222 MERCURE
ment des batteries en noftre
prefence; ils en firent un feu
continuel fur noftre corps de
bataille jufque bien avant
dans la nuit , & ils tuerent un
grand nombre de Soldats &
de chevaux. Le 25. comme ils
témoignoient fe vouloir
maintenir dans leur pofte , &
qu'il ne paroiffoit pas poffible
de les y forcer , l'Electeur de
Saxe fit décamper de grand
matin , & retourner l'Armée
dans le premier Camp de Begle
, pour rafraîchir les Troupes
, qui estoient extraordinairement
fatiguées . Les
GALANT .
·
223
Turcs qui affectoient de les
harceler par ces marches , les
fuivirent auffi- toft , & fe po.
fterent dans le Camp qu'elles
venoient de laiffer , & tinrent
de là toute noftre Armée en
de continuelles alarmes ; de
forte qu'il ne fut pas poffible
d'aller au fourage , dont elle
avoit un extrême befoin . Le
26. fur les huit heures du matin
, il parut quelques - uns
de leurs détachemens . L'Ele .
cteur de Saxe alla luy- même
les charger , & en même temps
il reconnut que toute l'Ar
mée Othomane s'approchoit
Tiiij.
224 MERCURE
du coftégauche vers le Begle,
& que les Officiers marquoient
un Camp à une lieuë
du noftre , pofant leur aile
droite vers noftre gauche , à
environ trois quarts d'heure.
Il fut refolu dans le confeil
de guerre de leur donner
combat , avant qu'ils fe retranchaffent
encore à deffein
de nous fatiguer de plus en
plus , afin de s'affurer autant
qu'on le pouvoit d'un heu .
reux fuccés. L'Electeur de
Saxe donna tous les ordres
qu'il jugea neceffaires , & il
mit quelques uns des vieux
GALANT. 225
Regimens à l'aile gauche, où
fe devoit faire l'attaque. Sur
les trois heures du matin
l'Armée commença à marcher
; mais nous ne pûmes
joindre les Ennemis que fur
les quatre heures du foir , à
caufe de quantité de buiffons
& de brouffailles qui remplif
foient le chemin . On rencontra
d'abord un corps de
Spahis , fur lesquels on fit un
grand feu de canon , & noftre
aile gauche s'avança vers les
Ennemis , qui failant femblant
de reculer , augmen
toient leur Cavalerie . Cepen
226 MERCURE
dant noftre corps de bataille ,
noftre aile droite , & noftre
aile gauche devoient fe mettre
en ordre de bataille ; mais
ne l'ayant pû affez promptement,
à caufe du mauvais terrain
, les Spahis eurent le
temps d'attaquer l'aile gaucher
, & commencerent par
là le combat avec une furie
qui donna l'épouvante . Ils
chargerent ainfi deux Bataillons;
renverferent les chevaux
de frife , & ils euffent tout enfoncé
, fans la Cavalerie du
Major General Bernftet , qui
les prit en flanc , & les arreGALANT:
227
fta , mais les ayant pourſuivis
avec trop de chaleur jufqu'à
leur Camp, les Janiflaires, qui
eftoient derriere des retranchemens
firent un feu extraordinaire
fur eux ; & fur
fix Bataillons de noftre Aîle
gauche , commandez par le
Sieur Heifter , General d'Artillerie
, & par le Lieutenant
Birekholts . La Cavalerie ennemie
eut cependant le temps
de fe rallier : & ils revinrent
avec tant de vigueur charger
les noftres , qui n'eftant pas
aflez foutenus , furent contraints
de plier , aprés une
228 MERCURE
tres - grande perte , la plus
grande partie des fix Bataillons
eftant demeurez en cette
occafion . L'Electeur de Saxe
fit tous les efforts par promeffes
& par menaces pour
rallier les fuyards ; s'eftant
mefme avancé avec de nouveaux
Regimens , pour les
foutenir. Tout ce qu'il putfaire
, fut de repouffer les
Turcs vers leur Camp ; mais
fon Corps de Bataille , eftant
encore trop éloigné , & fon
Aîle droite n'eftant pas encore
rangée , ils ſe raſſemblé
rent , attaquérent nos Regimens
épouvanteż , & les mi-
·
GALANT. 229
"
rent dans un tel defordre ,
qu'ils prirent la fuite , laiffanc
leurs Generaux & leurs Officiers
dans le peril . Le Comte
Heidersheim eut fon chapeau
fendu d'un coup de fabre , &
une jambe caffée d'un coup
de piſtoler. Le Prince de Vaudemont
eut une main briſée ,
& on eftoit preft d'une déroute
entiere , fi l'Electeur de
Saxe n'euft enfin raffuré ces
Regimens effrayez , en les
faifant foutenir par d'autres ,
fous le commandement du
General Major Bernftet ; enforte
que les Ennemis furent
230 MERCURE
repouffezjufqu'à leurs retranchemens
. On fit en mefme
temps avancer le refte de
l'Armée , & approcher le Canon
des retranchemens des
Turcs , ils firent un fi grand
feu du leur , qu'ils tuérent
beaucoup de monde , outre
les Canonniers , avec tous les
hommes qui conduifoient
l'Artillerie , & les boeufs qui
la tiroient . Alors comme la
nuit approchoit , & que les
Ennemis commençoient
à fe
retrancher , & à dreffer de
nouvelles Batteries , il fut jugé
à propos de fe retirer dans
GALANT 231
noftre Camp. Il fallut abandonner
27. pieces de Canon ,
& on reconnut que l'Armée
eftoit beaucoup diminuée ,
avant mefme qu'on puft exa.
miner le nombre des tuez &
des bleffez . Les Regimens de
Bade , Staremberg , de Salms,
de Bernftet , & de Jordan , fe
trouvérent avoir le plus fouffert
; & le General Polland étoit
fi dangereufement bleffé
qu'il mourut le lendemain au
Camp ; le Comte de Heidersheim
eftant auffi mort à Segedin.
On publie que les Turcs
ont pareillement beaucoup
232 ' MERCURE
perdu , & on ne peut en parler
avec aucune certitude .
Le 27. il y eut une grande allarme
, à l'occafion du Bagage
, for quelques apparences
que les Tartares vouloient
l'attaquer. On renforça en
diligence l'Aile gauche , qui
eftoit la plus exposée , en y
ajoûtant quelques Regimens,
& l'Armée demeura tout le
jour en ordre de Bataille , fans
pouvoir aller au fourage. Il
fut cependant refolu de repaffer
le Beghe la nuit fuivante ,
fur fix Ponts qui y furent
inceЛlamment dreffez . Les
GALANT. 233
Turcs avoient planté des Batteries
vis- à-vis cette Aîle gau
che , & ils auroient caufé un
dommage confiderable, fi on
euft differé le départ jufqu'au
lendemain . Le 28. l'Armée fe
trouva en deçà du Beche , en
ordre de Bataille , à une licuë
du Camp des Ennemis , à la
referve de quelques Regimens
, qui perdirent la route
pendant la nuit. Le General
de Schalembourg couvrit la
marche avec cinq cens che--
vaux , & à la pointe du jour il
fur attaqué par un Corps d'enyiron
mille
Tartares , qui
Octobre 1696. V
le
234 MERCURE
mirent dans un grand defordre
, tuérent beaucoup de
Soldats , & enlevérent plus de
cent chefs de bétail , avec plufieurs
Chariots de Bagage.
L'Armée continua de marcher
fous le commandement
des Generaux Cronsfeldt &
Heiſter , & fur les huit heures ,
les Ennemis ne fe laffant point
de nous harceler , firent encore
paroistre du cofté de
noftre Aîle gauche , des détachemens
qui s'augmentant
de moment en moment, côtoyoient
l'Armée , & paroiffoient
preſts de nous ataquer,
GALANT.
235
faifant mefme feu fur noftre
aîle gauche , avec des pieces
de Campagne. Les Spahis parurent
auffi du cofté de noftre
Aîle droite , & donnérent fujet
de croire qu'ils avoient
deffein de donner fur le Ba
gage le plus avancé . L'Electeur
de Saxe envoya en dili
gence pour le couvrir , mille
chevaux fous les ordres du
General Bernftet , & renforça
l'Aîle gauche avec de la Cavalerie
& de l'Infanterie , pour
s'oppofer à la Cavalerie des
Turcs. Cela retarda beau-

Coup
la
marche
de l'Armée
,,
Vij
236 MERCURE
extrémement fatiguée par
tant de mouvemens depuis
fept jours , fans aucun repos ,
& mefme par une grande chaleur
. De maniere que les Of
ficiers Generaux apprehendoient
beaucoup que les
Turcs ne vinffent l'attaquer
dans cet eftat ; mais heureus
fement ils fe retirerent , lors
que fon Aile gauche fut arri
vée à des buiffons qui la couvrirent.
Les deux Armées s'é
tant canonnées pendant plus
de fix heures , la noftre eftoit:
encore éloignée à plus de quatre
lieues du Beghe , & fouf;
GALANT. 237
8
froit une telle difere d'eau
que plufieurs tombérent en
défaillance , & on fouffrit cetincommodité
juſqu'à ce qu'aprés
une marche de vingtquatre
heures , on arriva au
Camp de Loenbaz , où on
mena fur des Chariots , les
Soldats qui estoient reſtez
derriere . On y eut une fauffe
allarme qui troubla le repos .
dont les Troupes avoient un
fi grand befoin . Elles furent
obligées à fe remettre fous les
armes , & à fortir du Camp.
Le lendemain 29. aprés qu'el·
les eurent efté rafraîchies
238 MERCURE
avec de l'eau de vie , du tabac ,
& quelque viande , on décampa
fur le midy , & on marcha
en ordre de Bataille jufqu'icy ,
où on arriva aprés des fatitigues
extraordinaires .
Comte de Staremberg qui
marchoit de l'autre cofté de
l'Armée , arriva auffi la même
nuic.
Le
Rien n'est plus commun
que les Vers , mais rien n'eft
fi rare que les bons , & l'on
en trouve peu du caractere
que demande la veritable
Poëfie. Ceux que je vous enGALANT:
239
voye font de cette nature.
M' de Senecé , premier Valet
de Chambre de la Reine , en
eft l'Auteur .
PRIERE
A LA REINE.
E
Sprit né pour regner , à qui le
Sang d'Auftriche
Julqu'au Trône des Lis a frayé le
chemin ,
Où trop toft les Vertus vous ont
prété la main ,
Pour vous faire monter fur un Trône
plus riche.
2
Détournezun moment vos regards
abforbez
240 MERCURE
Dans le vafte Ocean des divines
lumieres ;
Contemplez de LOUIS les fatigues
guerrieres ,
Et tant de vains projets par fa va
leur tombez .
S
Si les felicitez d'éternelle durée
D'un bonheur paffager prennent:
accroiffement,
Vous aurez du plaifir à voir l'abaif--
fement
Où ce Heros réduit l'Europe conjurée.
S
Aprés huit ans complets , fes Agref
feurs ardens
Languiffent chaque jour dans un
eftat plus trifte ,
Et malgré leur fureur fon Royaume .
fubfifte
Invincible
GALANT. 245
Invincible au dehors , & tranquille
au dedans .
2
Ainfi des Aquilons quand la rage
s'allume ,
Ils pouffent vers les bords Neptune
fremiffant ;
Ils ont beau l'y pouffer , fon orgueil
menaçant
Se brile , s'aplanit , fe réfout en écume
.
S
Le Party des Liguez va devenir defert
;
Chacun de la raiſon écoute les murmures
:
Le mieux fenſé d'entre eux a rompu
leurs mesures ,
Comme un fon difcordant defor
donne un Concert.
·
Octobre 1696. X
242 MERCURE
Déja l'aimable Paix fi longtemps
defirée ,
Defcend du Mont- Cenis par un vol
gracieux :
La Dilcoide en gemit , & le bouche
les yeux
Offenlez par l'éclat de fon aile dorée
.
Le Sang avec le Sang eft reconcilié :
Pour gage de la foy le Pô donne à
la Seine
Une jeune Beauté , que l'Hymen
nous amene
D'une chaîne éternelle avec l'Amour
lié.
2
O Reine ô des François efperance
folide ,
Quel facheux fouvenir elle va diffiper
,
GALANT 243
Et qu'il leur fera doux de luy voir
occuper
Le Siege le plus prés de votre Siege
vuide.
23
Voftre protection nous permet d'ef.
pere r
Que vous procurerez à fon efprit
docile
De vos pieux talens la femence fertile.
Eft il rien de plus grand qu'on luy
puifle augurer ?
2
Le bruit court que Louis , qui fçait
mieux que tout autre
L'art de former un coeur au Trône
deftiné
A, comme il fait toujours , jagement
ordonné
Qu'on luy faffe une Cour des débris
de la voftre. Xij
244 MERCURE
2
Comme un vafe recent , qu'embaume
une liqueur ,
Par de fçavantes mains avec foin
préparée
Par ces vieux Courtifans la Prin- ·
ceffe inſpirée ;
De vos rares vertus confervera l'o
deur,
Icy , luy diront- ils , Tereſe profternée
plak
Méprifant des grandeurs les fragiles
appas ,
N'efperant qu'en føn Dieu , méditant
le trépas ,
Paffoit comme un moment la plus
longue journée.
2
C'eft dans cet Hôpital , où de fes
charitéz
GALANT. 249
On conferve à jamais la memoire
adorable:
Voicy les mémes plats , que fa main
fecourable ;
Sans mépris , fans dégouft au Pauvre
a prefentez.
R
Par l'émulation la jeune Ame excitée
Du Ciel qui la
les loix ,
protege
obfervera
Et l'Etat , qui le forme à l'exemple
des Rois
Verra des vieux Chreftiens l'ardeur
réfufcitée .

Mais , quand de fa Maifon le plan
fera dreffé ,
REINE , fi quelquefois les foins
de confequence
X iij
245 MERCURE
Admettent des foucis d'une moin
dre
portance
,
Des horreurs de l'oubli préſervez
Senecé.
Meffire Artus Gouffier ;
Duc de Roüannez , Pair de
France , mourut le quatrième
de ce mois , à S. Juft , prés Mcry
ſur Seine , en Champagne.
Ily a peu de Maifons en Fran
ce plus anciennes , & plus illuftrées
. Guillaume Fils d'Emery
Gouffier , d'une noble
famille de Poitou , fut Cham- .
bellan de Charles VII . Senêchal
de Xaintonge , & Gou .
verneur de Charles VIII . II
GALANT. 247
époufa Loüife d'Amboife , &
en fecondes nôces Philippes
de Montmorency. Il y a dans
cette Maifon des Grands-
Maîtres, des Grands Ecuyers ,
des Amiraux , & des Grands
Aumôniers de France , ainfi
qu'un Cardinal , & un Abbé
de Saint Denis . Cette Maifon
a fait trois branches , qui
font celles de Gouffier Bonnivet
, de Gouffier Thois , &
de Gouffier Efpagny. Les al
liances que ces trois branches
ont faites , font nombreuſes
& diftinguées . Claude Gouffier
Seigneur de Boify , Grand
X
iiij
248 MERCURE
Ecuyer de France , fut le premier
Duc de Roüannez . Il fe
fignala à la Journée de Pavie ,
où il fut fait prifonnier . M¹ le
Duc de Roüannez qui vient
de mourir eftoit petit Fils
de Louis Gouffier Duc de
Roüannez , & de Claude Eleonor
de Lorraine , Fille aînée
de Charles de Lorraine I.
du nom , Duc d'Elbeuf , &
Fils de Henry Gouffier , Marquis
de Boily , qui fut tué au
Combat de Saint Iberquerque
en 1639. Il s'eftoit retiré
dans un Seminaire , aprés
avoir cedé le Duché de
GALANT 2491
Roüannez à Charlotte Gouf
fier fa foeur , qui époufa le 9.
Avril 1667. François Daubuf
fon de la Feüillade, qui s'eftoit
diftingué en Hongrie en
1664.
M' de Monfaulnin , Com .
te du Montal , & Gouverneur
de Mont- Royal , eft auffi decedé.
Le Roy l'avoit nommé
Lieutenant General de fes
Armées , en 1676. Il avoit efté
Gouverneur de Charleroy
de Dinant , & de Maubeuge.
Il eftoit originaire de Bourgogne
, & s'eftant fignalé dés
Les plus tendres années . Il per
250 MERCURE
dit un oeil au Siege de Salfes .
Jamais homme n'a affronté
les perils avec plus de valeur ,
& plus d'intrepidité . Le Prin
ce d'Orange ayant affiegé
Charleroy pendant la dernie
re guerre , il traverfa fon
Camp , fe jetta dans la Place ,
& obligea ce Prince à lever
le Siege
.
Mr Guedier , Chanoine &
Sous-Doyen de l'Eghfe de S.
Martin de Tours , mourur le
mois paffé âgé d'environ foi
xante & huit ans. Sa vie regu
liere , fon application infati
ble à fes fonctions , fon hu
GALANT. 251
meur & fes manieres bienfaifantes
l'avoient rendu recommandable
, & le font re
gretter de tous ceux qui le
connoiffoient.
M'de Pradel , Evefque de
Montpellier , eft mort dans
fon Dioceſe , au commencement
de ce mois . Il avoit eſté
nommé Coadjuteur de fon
Predeceffeuren 1675. Sacré la ·
mefme année , fous le titre
d'Evelque de Marcopolis. Il
fucceda en 1676. Montpellier
eft à 154 lieues de Paris , au
bas Languedoc fur la riviere
de Lez, où l'Eveſché de Ma252
MERCURE
guelonne a efté transferé en
1536. du regne de François I.
Atherius fut premier Evefque
de Maguelonne. La Cathedrale
eft dediée à Saint Pierre .
Les Evefques font Comtes de
Melguels & de Montferrand
& l'on compte 63. Evefques
Maguelonne , & de Montpellier
, en y comprenant ce .
luy qui vient de mourir.
Je vous ay fouvent parlé de
M' Dugay- Troüin , & de M
de la Barbinais fon frere , qui
ait armé à Port - Louis , & vous
fçavez tout ce qui s'eſt paſſé
à la defcente qu'ils ont faite
de
GALANT. 253
entre Vigo & Pontevedra , ou
ils ont mis toute la Galice en
4
allarme. M de la Barbinais
ayant efté tué en cette occafion
, M Dugay ſon frere
ayant apporté fon corps à
Viano en Portugal , luy a fait
un Enterrement magnifique.
Il fit pavoifer tout lon Vaiffeau
de noir , & couvrir tous
les tambours , & ayant obténu
du Capitaine general de la
Province , permiffion de defcendre
avec fon monde , il le
fit marcher en ordre de guer
re , piques trainantes , & le
moufquet fous le bras , & les
254 MERCURE
tambours battant à la four.
dine . Ce convoy a fait dite
en Portugal , que les Armateurs
François font plus magnifiques
& plus galans que
n'ont jamais efté les Zegris
& les Abencerages
.
Mile Maréchal de Choiſeul
ayant fait paffer fon Armée
au delà du Rhin , à l'ouvertu
re de la Campagne, & l'ayant
fait vivre aux dépens des Ennemis
, qui n'ont ofé paroiftre
devant luy , tant qu'il a
efté fur leurs Terres , repaffa
le Rhin , aprés y avoir fubfifté
pendant la plus grande
GALANT.
255
partie de la Campagne. Les
Ennemis vinrent de tous côtez
aprés fon départ , & formerent
une Armée qu'ils firent
monter à plus de foixante
mille hommes . Ils menacerent
d'affieger Philifbourg;
puis ayant paffé le Rhin , ils
publierent qu'ils vouloient
donner bataille à M'de Choifeul,
Ils feignirent d'allicger
les Chafteaux de Kirn &
d'Heberbourg : mais n'ayant
pas jugé que ces Sieges fuffent
dignes d'occuper une
Armée finombreuſe , ils vinrent
le camper le 10. Septem .
256 MERCURE
bre , à une petite lieuë de
Neuftar, dont ils occuperent
les hauteurs ; ils s'étendirent
dans la plaine de l'autre coſté.
M de Choifeul fit de même
en deçà , & garnit les côteaux
de plufieurs Batteries , Neuftat
eftant entre les deux Armées
, ce Maréchal fit couper
la Riviere qui y paſſe ,
pour inonder tous les marais
qui estoient entre les Ennemis
& nos Troupes . Il y avoit
fur la pente de la montagne
au delà de la riviere , du cofté
des Imperiaux , un vieux Château
nommé , la Hart , fans
7
GALANT
257
aucun foffé , & inhabité depuis
plufieurs années , dans
lequel M de Choifeul avoit
miş cent hommes fous le
commandement de Mi de la
Crochardiere , Lieutenant
dans Piémont. Il y avoir outre
cela aux environs un détachement
de trois cens hom
mes , qui fut relevé le 17 par
M' de Buffiere , Lieutenant
Colonel du Regiment de Sanfay.
Ce détachement eftoit
pour communiquer avec la
Garnifon , & en favorifer la
fortie , lors qu'on jugeroit à
propos de la faire retirer. Les
Oct.
1696.
Y
2,8 MERCURE
Ennemis commencerent nà
battre ce Chateau dés le n.
par une batterie de quatre
pieces de canon , & en firent
tous les jours dreffer de nouvelles
juſques au 17. du même
mois , qu'ils y firent une bréche
, aprés trois mille coups
de canon , fi praticable , que
M de la Crochardiere eut
ordre de fe retirer fi - toft que
les Ennemis viendroient à
l'affaut . M' de Buffiere , qui
avoit ordre de favorifer faretraite
, n'eut pas plûtoft garny
tous les poftes , que les
Ennemis tirerent trois coups
GALANT.
259
de canon , & attaquerent le
Chateau & le retranchement
avec trois mille hommes
, qui avoient la hauteur
fur M de Buffiere , parce qu'il
cftoit dans un fond entouré
de vignes ; il foutint fi bien
leurs attaques , qu'il dor na ' e
temps à la Garnifon du Château
de fe fauver fans perdre
un feul homme. Pendant ce
temps là les Ennemis marcherent
de to
l'environner , & comme il
apperceut deux groffes troupes
de leurs Grenadiers en
bataille, fur la hauteur la plus
F
de tous côtez pour
Y ij
260 MERCURE
proche de luy , qui luy firent
un feu terrible. Il prit le parti
de fe retirer , & de fe jetter
dans une colline , quile met.
toit un peu à couvert du
grand feu qu'ils faifoient fur
Juy , n'ayant plus que cet endroit
pour feretirer . Il n'a eu
que fept ou huit hommes
hors de combat."
Les Ennemis en paffant le
Rhin à Mayence , avoient refolu
que dans le mefme temps
qu'ils occuperoient l'Armée
de M le Maréchal de Choi
feul ,M de Thungen fe mettroit
en marche avec lesTrou
GALANT. 26r
Jer
pes destinées à la garde des,
Lignes d'Eppingen , vers le
Brifgaw , en remontant au delà
du Rhin , par derriere les
Montagnes , afin de tâcher
de traverser cette riviere , &.
d'entrer en Alface pour faire.
diverfion . M ' de Choifeul en
ayanteftéaverty , donna à M
le Marquis de Haxelles , les
ordres neceffaires pour s'oppofer
à cette entrepriſe . Ce
Marquis les executa avec diligence,
& vifita tous les Poftes
du Rhin. M de Thungen
ayant marché pendant ce
temps- là , le prefenta avec
261 MERCURE
quinze ou feize mille hom
mes , du cofté de Rhenaujoke
20. du mois dernier , ayant un
Pont tout preft pour paffer le
Rhin. M de Huxelles envoya
aulfitoft ordre au Regiment
de Montalet de partir incef
famment
, pour s'opposer
à
leur paffage ; ce qui fut executé.
Les Troupes du Camp
volant de M' de Huxelles joignirent
ce mefme Regiment
de Montaler, & aprés plufieurs
campemens , & décampemens
,jour & nuit , on difpofa
nos Troupes dans l'efpace de
peux lieues, depuis la redoute
GALANT 263
de Rhenau , & le Regiment de
Montalet campa fous la redoure.
Le 22 , du mefme mois ,
les Ennemis vinrent caraco
ler fur le bord du Rhin , à
deffein de reconnoiftre noftre
Camp , d'où on leur tira deux
coups de Canon . Ils fe retiré
rent dans le Bois . On crut
d'abord qu'ils vouloient pofer
une Batterie en cet endroit ,
à l'oppoſite de la noftre , qui
eftoit de dix pieces de Canon .
Les Ennemis voyant qu'ils ne
pouvoient rien faire de ce
cofté-là , placérent leur batteries
à la portée du Canon
264 MERCURE
au deffous , contre une vieille
Redoute , où les Galiottes &
le Regiment de Breffey é
toient campez , fur laquelle
nous avions une batterie.
Le 27. on ne ceffa point de
tirer de part & d'autre . Nos
fept premiers coups leur démonterent
deux Canons.
L'Aide de Camp de M de
Huxelles eut la jambe droite
emportée d'un coup de Canon
des Ennemis , & deux
Soldats furent tuez à les cô.
tez . M' de Monbriſon , Colo .
nel , eftoit à la vieille Redoute.
avec M de Huxelles , qui luy
ordonna
Σ
GALANT . 265
ordonna d'aller reconnoiftre
ifle , & de voir le travail que
les Ennemis yfaifoient. Il exa
mina d'un Vedelin les mouveméns
des Ennemis , & les
Batteries qu'ils avoient faites
avec un détachement , pour
faire monter leurs bateaux
dans un détroit 7des trois
bras du Rhin , afin de pouvoir
faire leur pont la même nuit,
dans une Ile au milieu de
cette Riviere . Mr de Monbriſon
en vint avertir M's de
Huxelles , de Pizieux , & de
Givaudan , Brigadier , & leur
reprefenta que les Ennemis
Octobre 1696 . Ꮓ
266 MERCURE
pouvoient facilement paffer
dans cette Ifle , parce qu'elle
n'eftoit défenduë d'aucun endroit
. On crur d'abord qu'il
feroit impoffible d'y demeurer
, à caufe que le Canon
venant à donner dans le gra
vier , incommoderoit
trop
ceux qui y feroient. Cependant
M' de Monbriſon ayanc
offert de s'y tenir , M' de Huxelles
luy dit d'y faire travail .
promptement. Il prit auffitoft
cent Dragons , cinquante
Galiotes , & cinquante
Soldats de Breffey , fe jetta
dans l'ifle , & commença
,
Ler
GALANT 267
nonobftant le grand feu de
la moufqueterie des Ennemis
, & la pluye qui tomboit
en abondance , à faire travailler
, quoy que les Travailleurs
fuffent dans l'eau jufques
à my - jambes. Les Ennemis
ayant reconnu qu'ils ne pouvoient
réuffir de ce cofté - là , à
caufe du retranchement & de
la réfolution de ceux qui la
défendoient , firent un détachement
de trois mille hommes
, pour tenter encore de
paffer le Rhin à Newembourg
au deffous Brifac ; ce
qui auroit pû leur réuffir , s'ils
Z ij
268 MERCURE
cuffent eu à faire à des gens
moins alertes que les François
, à caufe que nous n'avions
point de Troupes de ce
cofté- là . Dés qu'on fut averti
de leur marche , M ' de
Monbrilon partit pour aller
la reconnoiftre , & en vint
avertir M de Huxelles , qui
déracha auffi-toft les Regimens
de Montalet & de Conflan.
Il fe trouva de ce coſté- là
une Ifle femblable à celle de
Rhynau M de Monbrifon
fe jetta dedans avec cent
Dragons , cent cinquante Fu-
Leliers , & deux cens Payfans.
GALANT: 269
Cependant M' de Huxelles
marcha avec le Regiment de
Cavalerie d'Imecourt , & ceux
de Dragons de Gevaudan &
de Lautrec , & les Gouver
neurs de Huningue , de Landfcron
& de Brifac s'y rendi
rent auffi avec quelques troupes
, & environ trois mille
Payfans armez . Le même
jour 29. Septembre , M' de
Monbrifon fit faire dans l'Ifle
où il s'eftoit jetté , de bons
retranchemens , nonobftant
le grand feu des Ennemis ,
qui fe feroient faifis de cette
Mle , fi on cuft differé quatre
Z iij
270 MERCURE
heures à s'en emparer. Ils décamperent
le 30. aprés avoir
mis le feu à cinq de leurs Bateaux
, & furent ainfi contrains
d'abandonner leur en-.
trepriſe, aprés avoir couru un
fort long efpace des bords
du Rhin , pour en tenter le
paflage en divers endroits, &
fatigué des Troupes qu'ils
avoient tirées de tous coftez .
Cependant M le Prince de
Bade eftoit fort embaraffé
de fa contenance ; il avoit
cru , fuivant que je l'ay déja
marqué , que M' de Thungen
pafferoit le Rhin , que M' de
Choifeul feroit obligé de faiGALANT.
271
re de gros détachemens pour
s'opposer à fes Troupes , &
que dans le temps que l'Armée
de ce Maréchal feroit
affoiblie , il pourroit l'attaquer
; mais la valeur dé
nos Troupes , & la manoeu
vre de leurs Generaux ayant
fait rompre toutes ces mefures
, M' de Bade trouva qu'il
n'avoit point d'autre parti à
prendre que celuy de le retirer
; ce qui ne l'embaraffoit
pas peu car fi d'un costé le
manque de vivres & de fou
rages l'obligeoit à décamper
au plûtoft , pour ne pas
Z iiij
272 MERCURE
voir perir fon Armée , il craignoit
d'un autre cofté que
fon arriere- garde ne fuft bartuë
en décampant ; & il feroit
peut -eftre demeuré plus longtemps
dans cet embaras , fi
les , de ce mois un brouillard.
fort épais ne fuft venu à fon
fecours. Il luy fervit à cacher
fa marche pour regagner les
bords du Rhin , qu'il repaffa
deux jours aprés , ayant demeuré
en deçà depuis la fin
du mois d'Aouft , fans avoir
attaqué que le Chasteau de la
Hart , devant lequel il a perdu
plus de trois cens hom
GALANT. 273
mes. Sa retraite luy a rendu
la priſe de ceChateau inutile .
Toute l'Allemagne avoit con
tribué à ce grand projet que
M ' de Bade avoit formé au
commencement de la Campagne.
Pluſieurs Regimens
des Princes Allemans, & particulierement
de l'Electeur
Palatin , l'attendoient en deçà
du Rhin ; & on avoit tiré
2
pour former un corps
d'Ar
mée à M de Thurgen , des
Troupes de toutes les Garni
fons des Villes qui font aus
delà de ce fleuve , ainfi que
de celles qui gardoient les
274 MERCURE
Lignes d'Epingen , & des milices
du Pays . Les Leurres
d'Allemagne faifoient monter
toutes ces Troupes à plus
de foixante & dix mille hom
mes , & diſoienr , quefi les Allemans
avoient eu du defavantage
contre les Turcs , ils auroient
leur revanche au delà du Rhin .
Je ne vous dis rien davantage,
vous pouvez juger s'ils fe font
trompez.
Voicy les noms de quelques
perfonnes diftinguées ,
qui font mortes à la fin du
mois dernier, & au commencement
de celuy- cy.
GALANT: 275
M' Dumée , Ecuyer , Confeiller
du Roy , Contrôlleur
& ordinaire des Guerres ,
Treforier du Regiment des
Gardes Suiffes .
Madame Larcher , Epoufe
de Charles Jofeph de Fortia ,
Conſeiller en la Cour des Ai .
des . Elle eft Fille de M' Lar.
cher Confeiller en la Cour
des Aides , & Petite - fille de
Mr Larcher , Marquis de Stenay
, Prefident en la Chambre
des Comptes .
M' de la Cofte , Baron de
Lengros , & Saint Aunis , Chevalier
de l'Ordre de S. Louis ,
276 MERCURE
Gouverneur de Mariembourg.
Jean- Baptifte François de
Montlezun , Chevalier , Seigneur
de Belmaus , Meſtre
de Camp de Cavalerie , & premier
Cornette des Chevauxlegers
de la Garde du Roy
Il avoit épousé Marguerite
Colbert de Villacerf , Fille
d'Edouard Colbert , Marquis
de Villacerf, Surintendant &
Ordonnateur General des
Baftimens de Sa Majefté , &
de Geneviève Larcher , Fille
de м Larcher , Marquis de
Stenay , Prefident des Com-
.
GALANT. 277
ptes. Il eftoit Fils aîné de m
le Compte de Belmaus , Capitaine
& Gouverneur
de la
Baftille .
François Jofeph , Chevalier
Baron de Golez , Polonois ,
Gentilhomme de la Chambre
de Sa Majesté Imperiale.
M' le Peletier , Prevoft de
L'Eglife de Noftre - Dame de
Pignans , en Provence , Confeiller
d'Etat , & Confeiller
d'honneur au Parlement. Il
eft Frere de m' le Peletier miniftre
d'Etat , cy- devant Con.
trolleur General des Finances
; & de m' le Peletier de
Soucy , Confeiller d'Etat or278
MERCURE
dinaire . Son fçavoir &fa probiré
luy avoient acquis une
eftime generale , & fa mort
eft une grande perte pour le
Confeil .
M' Betou Gouverneur de
Condé . H eftoit âgé de plus
de quatre - vingt ans. Le Pofte
qu'il occupoit fait connoiftre
qu'il a fervy avec beaucoup
de diftinction . Les Gouverneurs
des Places de guerre
eftant obligez de tenir table ,
la fienne eftoit une des meilleures
, & quoy qu'il puſt ſe
difpenfer d'en tenir une pendant
que m ' le Maréchal Duc
GALANT. 279
de Bouflers eftoit à Condé ,
où il a paffé une partie de la
Campagne ; il n'a pas laiffé de
faire fervir la fienne avec la
mefme abondance .
M' le Marquis de Roche .
choüart , dont je vous parlay
du mariage au mois d'Aouft
dernier. Vous fçavez qu'il
avoit époulé mlle de Curton .
C'eftoit un parfaitement honnefte
homme. Il est regretté
de tous ceux qui le connoiffoient.
Je viens d'apprendre la
mort de м' de Ronville , Gouverneur
du Fort- Louis. Il ne
280 RE
m'eftoit pas affez connu pour
vous parler comme je devrois,
d'un homme qui occupoit un
· Pofte de diftinction ,
J'oubliay le mois paffé de
Vous marquer que le 19. Aouſt
dernier , Dame Marie Anne
* de Harlay , Abbeffe de l'Abbaye
de Port Royal , fut benite
dans l'Eglife de fon Abbaye
, par M l'Archevefque
de Paris . Madame de Harlay
Abbeffe de noftre- Dame de
Sens , & Madame de Montchevreuil
, Abbeffe de Saint
Antoine de Paris , furent les
deux Affiftantes . Plufieurs
&
GALANT . 281
Prelats , & quantité de perfonnes
de la premiere qualité
affifterent à la ceremonie
qui fe fit avec beaucoup d'ordre.
L'Eglife de Port- Royal
eftoit magnifiquement
parée,
auffi bien que le Choeur des
des Religieufes , qui marquérent
en cette occafion beau .
coup de joye & de fatisfac--
tion . Cette nouvelle . Abbeft
fe eft de la maison de Harlay ,
aurant illuftre par fa naiffance
, que par les dignitez les
plus fublimes de l'Eglife ,. &
les plus grandes Charges de
PEtat , qui fe trouvent com
Octobre 1696.
A a
282 MERCURE
me hereditaires à ceux de
cette maifon. Cette Abbeffe
eft Fille de deffunt м'de Har
lay , Chevalier , Marquis de
Breval & de Chanvalon, Lieu .
tenant general des Armées
du Roy , & Niéce de feu M
de Harlay , Archevelque de
Paris , Duc & Pair de France ,
Commandeur des Ordres du
Roy , Provifeur de la Maiſon
de Sorbonne , & Superieur de
celle de Navarre .
Le troifiéme & le quatriéme
Volume des Memoires de
la Vie du Comte D ***
avant la retraite , contenant
GALANT. 283
diverfes
avantures qui peuvent
fervir d'inftruction
à
ceux qui ont à vivre dans le
grand monde , redigez par
M ' de Saint
Evremont , fe
vendent
depuis
quelques
jours , chez le fieur Brunec
Libraire , dans la grande Salle
du Palais , à l'Enfeigne
du
Mercure
Galant. Les deux pre.
miers
volumes de cet ouvrage
ayant fait fouhaiter
d'en voir
la conclufion
, le Libraire
a fait
travailler à l'Impreffion
des
deux derniers , avec le plus de
diligence
qu'il luy a eſté poſ.
fible , afin de fatisfaire
à l'im
A a ij
284 MERCURE
"
patience du Public . Jamais
Livre n'a efté plus divertif
fant , ny plus remply de dif..
ferentes avantures , la varieté
en plaiſt , les incidens en font
furprenans & nouveaux , rien
ny peut ennuyer , parce qu'on
y trouve toûjours quelque
chofe de nouveau , & qu'en y
lifant des avantures galantes ,
on y apprend beaucoup de
chofes touchant l'hiftoire de
ce fiecle.19!A
Le Caffé eftoit le mot de la
derniere Enigme. Ceux qui
Font devinée, font : Salpetria,
GALANT. 285
Souveraine de la Lune , & M
Coup de H. M' Roume , prés
les Peres de Nazareth ; Mide
Montigny ; Jofeph Eftienne ;
Ml'Abbé de S. Megrin , cydevant
Aumônier de la Princeffe
Marie-Anne ; l'Amou
reux du coin de la Place des
Victoires : l'Abbé de Lemnos;
le Seigneur de Vertebife ; M
Lanty Avocat de Toul en Lor- 0
raine ; Javotte du coin de la
ruë de Richelieu : Mefdemoi- 90
felles ; le Vafleurde Roüen ; de
Maverier de Valonne en Argonne
, Leonor Rancy deb
Lyon & , le Paftor Fido de Baffe !
Normandie.
286 MERCURE
L'Enigme que je vous envoye
eft d'unejufteffe , & d'une
beauté à vous faire plaisir..
222225552: 22552225
JE
ENIGME
E fuis une bonne Nourriffe ,
On auroit de la peine à compter mes
Enfans ,
Dans mon fein ils font triomphans
,
Mais nul n'en fort qui ne perille.
J'aime men Fils ainé , comme le plus
(oumis-
Ilfait ma joye, ilfait ma gloire ,
Il fait remporter la victoire
Il fait vaincre mes Ennemis .
GALANT. 287
Ses Freres quelquefois oubliant leur
naiffance
Ont accompli leur noir deffein
Par leur ambition , d'ufurper mat
puißance ,
Et comme des ferpens m'ont déchiré
le fein.
La plupart ne s'entr' aiment
gueres,
Lear foibleffe me fait pitié :
Pour leur infpirer l'amitiè
Je leur donne fouvent des leçons falutaires.
Les uns out pour moy de l'amour,
Les autres de la baine:
Les plus fages me font la Cour,
Comme à leur Souveraine.
Ceux qui font retentir ma gloire
nuit & jour ,
Sçavent me connoiftre fans peine.
"
288 MERCURE
Voicy dequoy exercer vớ .
tre voix , aprés avoir exercé
vôtre efprit.
AIR NOUVEAU
On bonheur feroit des ja
loux
,
Molon
Si je vivois fans ceffe auprès de
vous :
Les Dieux-me- porteroient envie,
Mais que je paye bien , helas !
Les inftans précieux oùje vous voy ,
Silvie ,
Dans les momens cruels , où je ne
vous voy pas.
M l'Abbé de Tonnerre,
cy-devantAumônier du Roy,
aprés avoir receu les Bullès de
l'Evêché
GALANT. 289
4.44
l'Evêché de Langres , Duché
& Pairie , & s'eftre préparé à
fon Sacre par une retraite de
plufieurs jours , fut facré le 14 .
de ce mois dans l'Eglife du
Noviciat des Jefuites , par M
l'Evêque Comte de Noyon ,
Pair de France , Commandeur
de l'Ordre du S. Elprit , Confeiller
d'Etat ordinaire , fon
Oncle. Ilavoit pour Aſſiſtans
M' l'Evêque d'Autun , & M²
l'Evêque Duc de Laon , Pair
de France. Cette ceremonie
fut faite avec une picté exemplaire
, & une modeftie édi
fiante , en preſence de Mon◄
21. Octobre 1696 . Bb

292 MERCURE
fieur le Nonce , & de мrs les
Archevêques , Evêques , &
Prelats qui estoient pour lors
à Paris , & d'un grand concours
de perfonnes de la premiere
qualité , alliées à l'illuftre
Maiſon de Clermont- La
Meffe fut accompagnée d'une
excellente mufique , aprés laquelle
M'de Noyon donna à
M' le Nonce , & à tous les
Prelats , un repas fomptueux,
où la propreté & la delicateffe
répondirent à la profufion
& à la magnificence , tandis
que мr le Comte de Tonnerre
, Frere de мr l'Evêque
GALANT. 291
de Langres , regaloit dans fon
Hoftel tous ceux de fa мaifon
qui avoient affifté à cette
ceremonie.
Le 18. du même mois , M
TEvêque Duc de Langres
préta le ferment en lamaniere
accoutumée , entre les
mains de Sa Majefté , dans la
Chapelle du Chateau de
Fontainebleau . Vous fçavez
que
ſes Anceftres ont rétabli
des Papes dans leur Siege , &
que pour reconnoiffance le
faint Siege a donné permiffion
aux Aînéz de cette мaifon
de porter la Thiare en
B bij
292 MERCURE
cimier , & à toute la Maiſon
les Clefs en fautoir. Il n'y en
a jamais eu de plus remplie
de Saints , puis qu'on y en
compte neuf, qui font Saint
Guerry, S. Honobert , S. -Honulfe
, & S. Ebbon , Archevê .
ques de Sens , S. Guillaume ,
Archevêque de Bourges , S.
Theodoric , Evêque d'Or.
leans , S. Amadée , Evêque &
Prince de Lauzane , Chancelier
de l'Empereur Frederic I.
Tuteur du Comte de Savoye,
& Regent de les Etats ; Saint
Robert, Comte de Tonnerre ,
& S. Amadée , Seigneur de
GALANT.
295
Clermont , qui fe fit Religieux
de l'Ordre de Cifteaux , avec
feize Gentilshommes de fes
Vaffaux. Il y a auffi deux Saintes
dans cette мaifon , qui
font Sainte Ingoare & Sainte
Leoterie, Religieufes Benedi
aines . J'aurois beaucoup à
vous dire là - deffus , fi je n'ap
prehendois de blefler la modeftie
de ceux de cette maifon
, qui poffedent aujourd'huy
les premieres dignitez
de l'Eglife.
Je vous ay donné depuis
l'ouverture de cette Campa
Bb iij
294 MERCURE
gne , un Journal de tout ce
qui s'eft fait dans l'Armée de
Mile Maréchal Duc de Villeroy;
mais les Ennemis s'eftant
fi bien cachez , qu'il a esté
impoffible de les joindre , je
Vous marqueray ſeulement
ce qui s'eft paffé les jours de
fourage ; ce qui ne laiffera
pas de vous faire voir noſtre
fuperiorité fur eux. Il eſt
vray qu'elle ne nous a produit
que de petits avantages
,
par les foins qu'ils ont pris de
pas montrer ; mais tant
d'avantages enfemble , quoy
que peu confiderables , n'ont
ne
fe
GALANT 2
pas laiffé de nous rendre la
Campagne utile & glorieuſe ,
puis que nous avons vêcu aux
dépens des Ennemis , & rempli
nos magazins , pendant
qu'ils ont efté fouvent obligez
de dégarnir les leurs .
Le 26. Septembre м le
Maréchal de Villeroy fit faire
un fourage aux environs du
Chafteau de Guiſtel , dans lequelles
Ennemis avoient Soo.
hommes retranchez avec du
Canon .
Le premier Octobre l'on
fouragea prés des Retranche
Bb iiij
296 MERCURE
mens des Ennemis devant
Bruges. On attaqua le Château
d'labeck , où il y avoit
so . hommes des Ennemis qui
furent faits prifonniers de
guerre.
Le
so du même mois l'on
fouragea le Chafteau de Loppen
, prés de Bruges.
Le 9. M' de Villeroy fit attaquer
Odembourg , dans le
quel il y avoit 400. hommes,
qui furent chaffez. L'on fouragea
le Village , où il y
avoit une grande quantité
de fourage , les Ennemis
ne firent aucune reſiſtance
GALANT. 297
*
quoy qu'ils fuffent foutenus-*
d'un camp , au delà du grand
Canal , qui n'eftoit qu'à demiportée
de moufquet de leur
pofte. L'on attaqua encore
quelques Cenfes & Chateaux
le long du Canal , où il y avoit
des Ennemis qui furent chaf
fez. Le fourage fut affez confi
derable , pour faire ſubfifter
l'armée jufqu'au jour que l'on
partit du camp de Vinendal,
qui fut le 17.le mauvais temps
ne permettant pas d'y refter
davantage. L'on campa le mê
me jour à Gift en deçà du
Canal d'Anfame
fe couvrant
dudit Canal.
298 MERCURE
Le lendemain 18. les Troupes
prirent leurs quartiers de
fourage dans les lieux qui
leurs ont efté marquez , fci .
tuez entre la Lis , les lignes
de Commines , Ipres , le Canal
d'Anfame , & la mandel ,
ou l'Armée eſt cantonnée , la
droite à Wackem , & la gauche
à Dixmude , l'Infanterie
en premiere ligne , & la Cavalerie
derriere.
L'ordre de la Cour ariva le
21. au foir , pour envoyer les
Troupes en quartier d'hiver ,
où elles ont défilé pendant le
22.23 & 24, *
GALANT. 299
Les Ennemis s'eftoient
proposé de prendre Dinant
au commencement de la
Campagne, & les précautions
qu'on prit pour rompre leurs
mefures furent fi juftes , qu'ils
tournérent leurs deffeins fur
Dunquerque . Le Prince d'Orange
fit efperer aux Anglois
qu'il prendroit cette Place
& le Peuple d'Angleterre ,
pour s'en réjouir par avance ,
éleva avec de la terre
maniere de Ville , à laquelle
il donna le nom de Dunquer
que , il l'attaqua , & la prit.
Cependant la Campagne
une
300 MERCURE
s'ouvrit , & le Camp dont fe
faifit M' de Villeroy , fit connoiſtre
aux Ennemis qu'il
avoit plus d'experience qu'-
eux. 11 les refferra de forte
qu'ils n'ont pû de ce coſté là ,
déboucher de toute la Cam
pagne , & qu'ils font , s'il m'eſt
permis de parler ainfi , demeurez
acculez chez eux . On
les a battus en détail ; on a
vécu à leurs dépens , & ils ont
tellement manqué de toutes
chofes , que la deſertion a
efté fort grande parmy eux.
Les Troupes de Catalogne ne
le font pas moins cachées de
GALANT.
301
vant les noftres , aprés avoir
efté batuës d'abord , elles ont
demeuré pendant toute la
Campagne derriere leurs retranchemens
, où il en eft péry
une grande partie , à cauſe
de la chaleur que renvoyoient
dans leur Camp les montagnes
derriere lefquelles elles
eftoient campées . Les Allemans
eftoient auffi retranchez
lors que nous avons ouvert
la Campagne du cofté du
Rhin . Ils nous ont laiffé paffer
tranquillement ce fleuve ,
& fourager leur pays . Nous
femmes enfuite revenus en
302 MERCURE
deçà du Rhin , où nous avons
encore vécu à leurs dépens, &
fur la fin de la Campagne ils
ont ramaffé toutes les forces
d'Allemagne , pour la grande
expedition qui leur a man .
qué , & dont je viens de vous
donner le détail . Quant à
l'Armée du Roy en Italie , elle
eft entrée en Piémont fans
qu'on ait ofé luy difputer le
paffage , quoy que l'Empe.
reur , le Roy d'Eſpagne , le
Duc de Savoye , & le Prince
d'Orange , yeuffent des Trou
pes pour s'y oppoſer. M' le
Duc de Savoye , fur qui l'oGALANT.
303
rage devoit tomber d'abord ,
l'a prudemment évité. La
Paix s'eft faite , nous avons af
Liegé Valence , qui ne pouvoit
plus tenir que deux jours ' ,
lorfque l'Empereur a accepté
la Neutralité , & confenty à
retirer fes Troupes d'Italie .
Jamais rien ne fut plus fenfible
à ce Prince , ny plus glorieux
au Roy. Les Troupes
de l'Empereur y eſtoient entretenues
par les Princes d'Italie
. Ils donnoient des quartiers
d'hiver , ils payoient des
contributions
, & l'Empereur
faifoit paffer tous les ans plus
304 MERCURE
de cinq ou fix cent mille écus
de cet argent , en Allemagne.
Ces Princes font affranchis de
ce rude tribut , qui commençoit
à les épuifer , le Roy à la
gloire d'eftre leur liberateur ,
& de pacifier toute l'Italie ,
Elle retentit de fes loüanges
,
& ce Prince qui s'eft toûjours
fait un plaifir de faire du bien ,
a plus de joye de celuy qu'il
vient de procurer à tant d'Etats
, que ne luy en donneroient
les plus grandes conqueftes.
Madame la Princeffe de
Savoye arriva le foir du 13. de
GALANT: 305
2
ce mois à Chambery ; elle y
fut receue aux acclamations
de tout le Peuple , la Bourgeoifie
eftoit fous les armes ,
& il y eut des feux & des illuminations
pendant toute la
nuit. Cette Princeffe fejourna
le 14. dans la meſme Ville ,
où le Senat , la Chambre des
Comptes , & tous les autres
Corps la complimenterent.
Elle coucha le 15. aux Echelles.
Elle arriva le 16. au Pont Beauvoifin
, accompagnée de m ' le
Marquis Dronero , & de мadame
la Princeffe de Cefterna . ,
Mile Comte de Brionne , qui
Cc Octobre 1696.
3c6 MERCURE
attendoit à Lyon avec les
Officiers nommez pour fervir
cette Princeffe , ayant eu
avis qu'elle devoit arriver le
16 au Pont Beauvoifin , en
partit le 14.
& alla coucher le
mefme jour à Bourgoin avec
toute la nombreuſe ſuite qui
l'accompagnoit , & le 15. au
Pont Beauvoifin . Le matin.
du мardy 16. qui eftoit le jour
qu'on devoit recevoir la Princeffe
, il arriva un Courrier de
la Cour , qui apporta l'ordre
de la faire traiter comme Du .
cheffe de Bourgogne. Cela
dérangea un peu les mesures
qu'on avoit prifes , & donna
GALANT
307
lieu à plufieurs conferences
entre les мaiftres de Ceremonies
des deux Cours. En
fin tout fut reglé pour l'arrivée
de la Princeffe , qui fut
fur les quatre heures aprés
midy. Le Pont Beauvoiſin eſt
un petit lieu feparé en deux
par une riviere peu confide.
rable , qui fepare la France
d'avec la Savoye. Dans la par
tie qui eft à la Savoye il y a un
Convent de Carmes , où les
Maréchaux des Logis de monfieur
le Duc de Savoye avoient
marqué le Logis de la
Princeffe . Elle
y
defcendit
Ссір
308 MERCURE
avec un cortegè de Nobleſſe
tres-nombreux , & la Bourgeoifie
de Chambery en armes
, qui l'avoit accompa
gnée jufques à ce lieu- là . Elle
fe repofa dans fon appartement,
& y prit quelques rafraîchiffemens
. A peine euton
fceu des nouvelles de fon
arrivée , qu'on fe mit en marche
; les Gardes du Roy fe
pofterent jusques à la raye du
milieu du Pont , en deçà , le
Caroffe du Roy juftementfur
le milieu , la tefte des chevaux
tournée du cofté de France.
M 'le Comte de Brionne avec
GALANT: 309
toutes les Dames avança auſſi
jufques à la moitié du Pont.
Madame la Princefle de Savoye
, aprés avoir receu les
adieux de toutes les Dames
& de tous les Officiers qui
compofoient la Cour , partit
des Carmes dans fa Chaiſe ,
accompagnée des Gardes &
des Suiffes de Monfieur de
Savoye , & de beaucoup de
Nobleffe, au bruit des Trompettes
& des acclamations du
Peuple. Lors que cette Princeffe
arriva fur le mileu du
Pont , le Page qui portoit fa
robe la quitta , & un Page du
310 MERCURE
Roy la prit . Ses Ecuyers luy
quitterent la main , & м de
Brionne à la tefte des Dames:
& de la Maifon du Roy , la
falüa , & luy fit fon compliment
, en ayant eſté chargé
par le Roy. Il appella enfuite
M' le Marquis de Dangeau
qu'il luy prefenta , & enfuite
Madame la Ducheffe du Lude
& les Dames du Palais . Toutes
ces ceremonies eftant achévécs
, м le Comte de
Brionne luy donna la main ,
& la mit dans le Caroffe du
Roy, où toutes les Dames eurent
l'honneur d'entrer. Toute
GALANT.
311
la Cour de Savoye fondoit en
larmes . Cette Princeffe ayant
traversé la partie du Pont qui
appartient à la France , arriva
au logis qui luy eftoit préparé
au milieu d'un Peuple infini ,
& au bruit des acclamations
de Vive le Roy , & Madame
la Princeffe de Savoye . La plus
grande partie de la Nobleſſe
du Dauphiné , & des Provinces
voisines , s'y eftoit renduë.
Cette Princeffe eftant
defcendue de Caroffe au milieu
d'une foule incroyable
de Peuple , fut conduite dans
fon appartement , elle
Y en-
A
312 MERCURE
tra d'un air qui ne parut point
embaraffé . On luy prefenta
tous les Officiers de la maifon
du Roy , les uns aprés les au
tres . Elle les reçut avec une
grace infinie , & leur donna
des marques d'une grande
bonté. Elle leur parut dans
tous les difcours & dans tou.
tes les manieres beaucoup au
deffus de fon âge . Elle est tres.
bien faire , & des plus agreables
. Elle a beaucoup de nobleffe
dans fa phyfionomie
le teint beau , & de tres belles
couleurs , quoy que natu .
relles .Elle a les yeux parfaite .
ment
GALANT
313
ment beaux , les cheveux d'un
tres-beau blond cendré . Cet
te Princeffe joint à mille agré
mens des manieres prévenantes
, & une vivacité d'efprit
qui furprend .
Les Dames & les Seigneurs
de Savoye vinrent voir cette
Princeffe deux heures aprés
l'avoir quittée , & la trouverent
aufli accoutumée avec
les François , que fielle avoid
toujours vêcu parmy eux ;
Elle fe mit à table avec ma
dame la Princeffe de Cifter
na , fa Dame d'honneur &
Gouvernante , м des Noyers
Octobre 1696. Dd
314 MERCURE
envoyée pour la conduire ,
& plufieurs autres Dames
de la Cour de Savoye , Madame
la Ducheffe du Lude,
& les Dames du Palais. On
fervit dans le mefme temps
trois tables de douze couverts
chacune , pour les Seigneurs
de Savoye , & plufieurs autres
tables pour les Officiers ; on
regala jufques aux moindres
perfonnes de leur ſuite , avec
beaucoup de profufion
& de magnificence . M' le
Comte de Brionne avoit diftribué
avant le Soupé quantité
de prefens de la part du
Roy, qui furprirent tellement
GALANT. 315
par
23
leur richeffe & par leur
beauté , qu'on en parla toute
la foirée . Madame la Du
cheffe du Lude fit l'honnefteté
à Madame la Princeffe
de Cifterna , de la laiffer cou
cher encore cette nuit là dans
la chambre de la Princeffe ,
ainfi que Madame Marquet,
qui eft la Femme de chambre
, qui paffe en France.
Madame la Ducheffe du Lu .
de pria le lendemain la Princeffe
, lors qu'elle receut le
dernier adieu de toutes les
perfonnes qui l'avoient accompagnée
, de paſſer lege-
Ddij
316 MERCURE
rement furces fortes de ceremonies
, de crainre que cela
ne luy fift de la peine. Cette
Princeffe répondit , qu'elle ne
devoit pas s'affliger quand elle
alloit eftre la plus heureuſe perfonne
du monde. Ayant receu
de partir un Couravant
que
rier de la Cour, elle fit appeller
Madame
la Ducheffe
du
Lude , & luy dit , qu'il n'eftoit
pas
de la décence
d'une
perfonue
defon âge d'ouvrir
des Lettres
fans les luy faire voir , & qu'elle
la fupplioit
de les ouvrir. Tout
cela fe paffa avec
beaucoup
de complimens
& d'amitiez
GALANT. 317
de part & d'autre , Madame la
Ducheffe du Lude ayant toutes
les qualitez neceffaires
pour bien remplir l'employ
dont le Roy la honorée,
Tous les Officiers qui ont
l'honneur de fervir la Princeffe
en font charmez. Elle
monta dans le Caroffe du
Roy aprés la мefle , pour aller
coucher à Bourgoin. M' Def
granges , Maiftre des Ceremonies
, a fi bien reglé toutes
chofes , que chacuna eſté
content . Toute cette Cour
partit le lendemain 18. pour
Lyon . La Princeffe eftoit à la
Dd iij
318 MERCURE
L
droite de Me du Lude , fon
habit eftoit blanc , glacé d'argent.
Elle recontra à quelque
diftance du Faubourg de
la Guillotiere , par où elle devoit
faire fon entrée environ
deux mille chevaux , qui
eftoient fortis de Lion pour
aller au devant d'elle , ainfi
qu'un grand nombre de Dames
, qui rempliffoient une
fort grande quantité de 'Caroffes
. M Juilleron qui avoit
efté reçû ce jour là Colonel
de fon quartier & qui avoit
fait benir fon Drapeau dans
F'Eglife Cathedrale par Mle
GALANT. 319
Comte de la Poape , fit mertre
douze cens hommes fous
les armes , choifis dans fon
quartier , & dont l'ajuftement
répondoit au zele de
celuy qui les avoit affemblez.
Hs furent placez des deux côtez
du Faubourg de la Guil-
Potiere. Mr Juilleron fe pofta
dans la Plaine à l'entrée du
Fauxbourg , où il
campa
fous une tente. Il avoir fait
mener un chariot au mefme
lieu , où il avoit auffi douze
mulets. Il eut l'honneur de
faire un compliment à la Prin
cefle , qui arriva fur les qua-
Dd üij
320 MERCURE
&
tre heures aprés midy. Les
ruës de la Ville , par où elle
paffa , eftoient bordées par
dix-huit cens jeunes hommes,
tous d'une mefme taille ,
magnifiquement vétus . On
avoit choifi dans tous les
quartiers de la Ville , la jeuneffe
la mieux faite , & qui
eftoit le plus en eftat de faire
de la dépenfe. M's les Prevoft
des Marchands & Echevins
firent leur compliment à
la Princeffe , entre les deux
Portes. Mile Marquis de Canaple
qui commande dans la
Ville , la reçut à la porte de la
GALANT. 321
la
maiſon de м de Maſcarany ,
qui luy avoir efté preparée
comme la plus belle de la Vil
le.Ce Logis a toûjours été gar
dé par la Compagnie franche
de Souternon , les Arquebu
fiers , & les Gardes du Corps
du Roy. Le lendemain 19.
Princeffe alla à la Meffe à l'Eglife
de S Jean : Elle fut reçue
a la Porte par M's les Comtes
de Lyon , & complimentée
par m' le Doyen : Elle eftoit
accompagnée de m ' le Comte
de Brionne , de m'le Marquis
de Dangeau , & de toutes les
Dames. La Mefle fut chantée
322 MERCURE
en мufique , quoy que ces
Chanoines , ne chantent jamais
que le Plein - Chant,
Cette Princeffe alla l'aprésdînée
aux Jefuites . Elle entra
dans leur maifon & vit leur
Bibliotheque. Elle permit
aux Peres Celeftins , de faire
tirer le foir , dans leur jardin ,
un tres- beau feu d'artifice
qui fut accompagné de quantité
de boëtes . Tout leur Convent
eftoit illuminé , auffi
bien que leur clocher , qui
eftoit remply de Trompettes.
Cette Princeffe alla le 20.
à la мeffe dans leur Eglife , où
4
GALANT. 323
elle fut receue avec beaucoup
de zele, & l'on peut dire avec
magnificence
, ce Convent
ayant efté fondé par un Duc
de Savoye. Le melme jour
Elle alla aux Dames de Saint
Pierre , & aux Carmelites , où
Te peuple la fuivit , ainfi qu'il
avoit fait les jours précedens.
Elle fe fit voir de temps en
temps pour contenter la curiofité.
Pendant tout le temps
qu'elle a demeuré à Lyon ,
toute la Place de Belle- cour,
& toutes les avenues ont effe
éclairées toutes les nuits par
un nombre infini de lanter
324 MERCURE
nes. Cette Princeffe a toujours
mangé feule , & tous les
Inftrumens de l'Opera , qui
eft établi à Lyon , fe font fait
entendre pendant tous fes
repas. Elle partit le Dimanche
21. & la joye ceffa dans la
Ville de Lyon. La Bourgeoifie
fe mit encore fous les
armes , & luy donna mille
benedictions à fon départ ,
en l'appellant Princeffe de la
Paix.
J'efpere vous donner le
mois prochain la fuite de fon
Voyage, & peut- eſtre même
une partie des Harangues
GALANT. 325
qui luy ont efté faires . Le
Roy , Monfeigneur le Dauphin
, Monfeigneur le Duc
de Bourgogne , & Monfieur
partiront Samedy troifiéme
du mois prochain , pour ſe
rendre au Chafteau de Montargis
, qui eft de l'appanage
de Monfieur. Ces Princes y
coucheront. Le lendemain 4 .
Monſeigneur , Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , Monfieur
& Monfieur de Chartres
iront au devant de la Princeffe
, jufques au lieu où Elle
fe rendra pour dîner ; & le
Roy la recevra aux environs
326 MERCURE
de Montargis. Je fuis , Madame
, voftre , & c.
A Paris le 31.Octobre 1696.
1
ལ ༩
222552225: 22555222
P
TABLE.
Rélude.
Ode au Roy. 9
Réponse à Mr de Cipierefur les
Fleurs de Lis. 16
Le Pere de la Tour eſt élu Superieur
General des Preftres de
l'Oratoire.
Eloge du Pere de la Tour.
55
57
Lettre touchant les fours Caniculaires.
66
91
L'art de prononcer parfaitement
la Langue Françoife.
Le Berger Mouton Fable. 107
Ee
Octobre 1696.
TABLE.
des Houlieres.
Fourages de Namur brûlez par
Mr de
Reignac.c
134
Traduction en Vers du Livre de
la
Sageffe.
Epiftre en Vers de Mademoiselle
137
138
Réjouiffancesfaires pour la Paix
de
Savoye.
148
Arrivée de Me la Ducheffe du
Lude à Lyon , avec tous les
Officiers nomme pourfervir
Madame la Princeffe de Savoye,
& les receptions qui leur
ont efté faites.
159
Madrigaux.
169)
Hiftoire.
172
Lettre en Profe & en Vers für
#
TABLE.
une Feste donnée par les Chevaliers
del Argnebufe d'Epernay.
203
210
Madrigaux faits par Made-
78 moiselle de Scudery.
"Relation de la Bataille donnée entreles
Imperiaux & les Furcs .
Priere àla Reine.
Morts. Mor
Pompe funebre.
213
Med9238
246
252
254
275
Nouvelles
d'Allemagne.
Autre article de Morts.
Me de Harlay est benite dansfon
Abbaye de Port Royal. 280
Trois & quatrieme volume de l'a
Vie du Comtede *** 282
TABLE.
Enigmes
284
Sacre de Mr l'Evêque de Langres.
288
Campagne de toutes les Armécs
295
du Roy
Arrivée de Madame la Princeffe
de Savoye au Pont Beauvoifin
, avec un détail de tont ce
qui s'eft paẞé à fa reception &
fon entrée à Lyon. 304
DE
LYON
Avispour placer les Figures.
La Figure doit regarder la page 158
L'Air doit regarder la page 288
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le