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807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
AOUST 1696 .
LYG
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grande Salle
du Palais , au Mercure Galant,
O
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on le
vendra Trente fols relié en Veau , &
Vingt-cinq fols en Parchemin .
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNES , au Palais , dans
la Salle des Merciers , à la Juftice .
T. GIRARD , au Palais , dans la grande
Salle , à l'Envie .
Et MICHEL BRUNET , grande Salle
du Palais , au Mercure Galant.
M. D C. XCVI.
Avec Privilege du Roy.
kckckckck:
Ο
AVIS.
Velques prieres qu'on ait fai
tes jufqu'à prefent de bien
écrire les noms de Famille employez
dans les Memoires qu'on envoye
pour ce Mercure , on ne laiffe pas
d'y manquer toujours. Cela eft caufe
qu'ily a de temps en temps quelques
ans de ces Memoires dont on ne fe
peut fervir. On réitere la mefme
priere de bien écrire ces noms , en
fortequ'on ne s'y puiffe tromper. On
ne prend aucun argent pour les Memoires
, & l'on employera tous les
bons Ouvrages à leur tour, pourven
qu'ils ne defobligent perfonne , &
quil n'y aitri en de licentieux. On
A ij
AVIS .
prie feulement ceux qui les envoient,
&fur tout ceux qui
n'écrivent
que·
pourfaire employer leurs noms dans
l'article des Enigmes , d'affranchir
leurs Lettres de port , s'ils veulent
qu'on faffe ce qu'ils demandent.
Ceft fort peu de chofe pour chaque
particulier , & le tout ensemble eft
beaucoup pour un Libraire.
Le Sieur Brunet qui debite prefentement
le Mercure , a rétabli les,
chofes de maniere qu'il est toujours.
imprimé au commencement de cha.
que mois. Il avertit qu'à l'égard des
Envois qui fe font à la Campagne,
ilferapartir les paquets de ceux qui
Le chargeront de les envoyer avant
que l'on commence à vendre icy le
Mercure.Comme ces paquets feront
plufieurs jours en chemin, Paris ne
laiffera pas d'avoir le Mercure
AVIS .
long- temps avant qu'il foit arrivé
dans les Villes éloignées, mais aufli
tes Villes ne le recevront pas fi tard
qu'ellesfaifoient auparavant.Ceux
qui fe lefont envoyer par leurs Amis
fans encharger ledit Brunet, s'exposent
à le recevoir toujours fort
tard par deux raifons. La premiere,
parce que ces Amis n'ont pas (oin de
le venir prendre fitoft qu'il eft imprimé,
outre qu'il le fera toujours quel
quesjours avant que l'on en falle le
debit, & l'autre , que ne l'envoyans
qu'aprés qu'ils l'ont lu eux es quel
ques autres à qui ils le preftent, ils.
rejettent la faue du retardement
far le Libraire, en disant que la
vente n'en a commencé que fort
avant dans le mois . On évitera ce
retardement par la voye dudit Sieur
Brunet, puis qu'il fe charge de faire
A iij
AVIS.
lespaquets lay-mefme, & de lesfaire
porterà la Pofte ou auxMeffagers,
fans nulintereft, tant pour les Parsiculiers
que pour les Libraires de
Province, qui luy auront donné leur
adreffe.Ilfera la mefme chofe generalement
de tous les Livres nouveaux
qu'on luy demandera , foit
qu'il les debite, ou qu'ils appartiennent
à d'autres Libraires , fans en
prendre pour cela davantage que le
prix fixé par les Libraires qui les
vendront. Quand il fe rencontrera
qu'on demandera ces Livres à lafin
du mois, on les joindra au Mercure,
afin de n'en faire qu'un meſme paquet.
Tout cela fera execurè avec
une exaltitude dont on aura lieu
d'eftre content.
MERCVRE
GALANT
AOUST 1696.
LYO
1893
E ne puis mieux faire,
Madame , pour commencer
cette Lettre par
un Eloge du Roy , felon ma
coutume , que d'emprunter
de M' l'Abbé Fleury , Sos-
Précepteur de Monſeigneur
VILLE
A iiij
8 MERCURE
le Duc de Bourgogne , ce
qu'il a dit depuis peu à l'avantage
de cet Augufte Monarque.
Ayant eſté élû par
M's de l'Academie Françoile
pour remplir la place de feu
M' de la Bruyere , il y vint
prendre feance le Lundy 16 .
du mois paffé , & aprés avoir
dit que l'Academie eftoit enfin
arrivée au comble de fa
gloire , lors que le Prince l'avoit
jugée digne de la loger
dans fon Palais , & d'en prendre
la protection par luymême.
Vous attendez icy
Meffieurs , continua-t - il, l'Elode
Louis le Grand, La coutuge
1
GALANT. 9
me, le devoir, l'inclination , la
reconnoiffance , tout le derande ;
mais comment yfatisfaire ? Tour
eft dit , l'Eloquence est épuisée .
Que pourroit dire le Genie le plus
fertile lalangue la plus diferte,
que vous n'ayez oйy cent fois, &
par tout ailleurs, dans cette mê
me place; que vous n'ayez dit vousmêmes
? Ne vaut il pas mieux ne
point entamer unfi noblefujet, que
de le traiter d'une maniere vulgai
re , & redire toujours les mêmes
louanges , tant de fois repetées.
Auffi-bien , quoy que nouspuissions
faire , noftre zele nous rendra toujoursfufpects,
Sujets de ce grand
10 MERCURE
Roy,fes Domestiques , comblez
defes bienfaits , on nous dira qu'il
nous eft bien facile de le louër au
milieu de la France , dans fon
Louvre , dans une Compagnie qui
luy eft fiparticulierement dévouée.
Laiffons fes louanges à la pofterité,
qui juge les Souverains comme
les autres hommes . On croiroit
peut-eftre à prefent que fon exterieur
nous impofe , que l'on eft
éronné de la majesté de fon vifage,
&de cette auguste prefence qui le
feroitjuger digne du Trône, même
aux hommes les plus barbares.
Vous eftes gagnez, diroit on , par
la douceur de fes regards, parfon
GALANT
:
affabilité
, par fes paroles obligeantes
qu'il fair employer fi à
propos , pour témoigner
de l'eftime
de la bienveillance
, pour orner
les bienfaits , ou adoucir les refus.
Mais quand on n'aura plus à
attendre ny récompenſe
de ſa jufti .
ee , ny faveur de fa liberalité;
quand on ne craindra
plus fa
puiffance
abfoluë , fes Armées innombrables
, l'étenduë de fa domination
, c'eft alors que ceux qui
viendront
aprés nous , confiderant
dans l'Hiftoire
tout le cours d'un
fi beau Regne , pourront
le louer
bardiment
, & en porter un jugement
quiferme la bouche à l'en.
12 MERCURE

ne dis
vie la plus envenimée. Cepen
dant le Roy reçoit dés à prefent
des loüanges nonfufpectes. Il n'y
a qu'à écouter ce qu'en difent les
Nations Etrangeres . Je
pas ces Ambaſſadeurs que nous
avons vu venir des extrémitez
de l'Orient fe profterner devant
Jon Trône , & luy rendre des ref.
pects qui nous paroiffoient des
adorations . Fous ceux qui parleno
en France pourroient eftre foupçonne
de s'accommoder au lieu
àl'occafion fe parle de ce que
les Etrangers difent chez eux , &
en pleine liberté, j'en prens
témoin ceux qui ont vû Rome ,
1
GALANT.
13.
Venife , les Royaumes du Nort ,
les Nations qui font demeurées
dans noftre amitié. Je dis plus.
Que l'on paffe en Allemagne , en
Hollande , en
Angleterre . Dans
les Paysles plus ennemis , aumilieu
de la paffion & de la préven .
tion , on trouwera l'eftime & les
loüanges de Louis de Grand. Mais
iln'eft pas neceffaire d'obferver les
difcours quandles actions parlent.
Pourquoy cette puiffante Ligue ,
ces efforts de tant de Nations conjurées
, inutiles jufques àpreſent ,
plus nuifibles pour
elles
que
pour nous ? Quel eft le principe de
cefurieux mouvement qui èbran14
MERCURE
le toute l'Europe ,finon la jalonfie
de nos longues profperitez , la
crainte du pouvoir immenfe de
nostre grand Monarque , l'impreffion
de fes conquestes , & de
fes armes toujours victorieuſes ,
fur ceux qui ne le voyant que de
loin , ne tonnoiffent pas comme
nosis , fa juftice , ſa bonté , la
droiture de fes intentions ? Voilà,
Meffieurs ,fa loüange la plusfo ·
lide. Je laiffe à fes Ennemis à
fairefon Panegirique . Je le laiffe
à ces mauvais François , qui ont
mieux aimé renoncer à leur Pa.
trie qu'à leur fauffe Religion.
Quel est le pretexte de leurs mur-
DA
GALANT.
15
mures , lamatiere de tant de
libelles , dont leurs Doctenrs les
repaiffent ? C'est que le Roy Tres
Chreftien , le Fils Aîné de l'E.
glife , a voulu purger fon Royaume
des nouveautez profanes , introduites
depuis le dernier fiecle ,
& réunir tous fes Sujets dans la
Religion de leurs Peres . C'est qu'il
a mieux aimé expofer fon Eſtat
aux incommoditez d'une guerre
étrangere , que d'y fouffrir à ja.
mais une Secte établie par
volte , &pourne rien dire deplus,
toujours politique & inquiete ,
C'eſt qu'il a furvi les mouvemens
de cetre piciéfincere, dont il donne
la
re16
MERCURE
tous les jours tant de preuves.
éclatantes, parfon affiduité aux
devoirs de la Religion , par fon
exactitude à en obfer ver les regles,
parle digne choix defes prin
cipaux Miniftres.
Cet Eloge fut fuivi de celuy
de Monfeigneur le Duc
de Bourgogne , à l'avantage
duquel M'I'Abbé Fleury dir,
que depuis longtemps on
n'avoit vû en aucun Prince
tant de difpofition aux belles
Lettres & aux beaux Arts , "
tant de curiofité , de penetration
, de droiture d'efprit , de
fertilité d'imagination , de
GALANT.
ע ד
feureté de memoire, d'adreffe
& de facilité pour l'execution
, en forte qu'il y avoit
fujet d'efperer que rien ne luy
manqueroit pour eftre en fon
temps le digne Protecteur des
Gens de Lettres , & particulierement
de l'Academie Françoile.
י
Ml'Abbé Regnier, Secre
taire perpetuel , & alors Directeur
de l'Academie , dit ,
que fi elle avoit perdu un excellent
Academicien , à qui
la nature fembloit avoir pris
plaifir à reveler les plus fecrets
mifteres de l'interieur
Aouſt1696. B
18 MERCURE
des hommes , & à expofer
continuellemeut à fes yeux
ce qu'ils affectoient le plus de
cacher à ceux de tout le mon
de , Ecrivain plein de traits &
de feu , qui par un tour fin &
fingulier donnoit aux paroles
plus de force qu'elles n'en
avoient par elles - mêmes .
Peintre hardi & heureux, qui
dans tout ce qu'il peignoit,
en faifoit toujours plus entendre
qu'il n'en faifoit voir,
cette même Academie retrouvoit
en M' l'Abbé Fleury
des talens non moins heureux
dans un genre encore
GALANT
plus noble & plus élevé ; qu'il
ne s'eftoit pas attaché à pein
dre d'aprés la nature les defauts
& les foibleffes des hommes
, mais qu'inftruit par un
plus grand Maiftre , il s'eftoit
applique à peindre , pour ainſi
dire , d'aprés la Grace- même,
les effets de la Grace dans
les anciens Ifraëlites & dans
les premiers Chreftiens ; qu'il
avoit paru à tout le monde
que c'eftoit en même temps
fon Portrait qu'il avoit fait
fans y penfer , puis que la
candeur & l'innocence de
leurs moeurs , leur probité ,
Bij
zo MERCURE
rleu droiture , leur pieté , ne
fe trouvoient pas moins fidellement
reprefentées dans fa
perfonne , qu'elles eftoient
naïvement exprimées dans
fes écrits. Il parla enfuite`
de la part que M' l'Abbé
Fleury a prefentement à l'inftruction
des trois jeunes
Princes , qui doivent faire un
jour le deftin public , & fur
l'exemple defquels le premier
Royaume du monde doit fe
conformer , & aprés avoir dit
qu'il avoit fans doute pris
foin de leur propofer pour
modele les merveilles de la
GALANT . 21
Vie du Roy. De toutes les études
où on peut les appliquer , continua-
t - il , c'est la plus dignè
d'eux. De toutes les leçons qu'on
peut leur donner , c'est la plus propre
à leur concilier la veneration
des Peuples , l'admiration de
toute la terre. Quel avantage
pour eux de n'avoir befoin d'aucun
exemple étranger , pour eftrè
un jour par leur merite , ce qu'ils
font déja par la prérogative de
leur origine , les plus grands
Princes de l'Univers ! Ils fçauront
, en étudiant ce grand Roy ,
les Princes doivent à la
ee
que
majesté
du
Maistre
des
Rois
qui
22 MERCURE
tes a formez , àla dignité durang
fuprême où il les a élevez , & au
gouvernement des Peuples pour le
bien defquels il les a fait naistre ,
Ils ont en luy de grands exemples
de tout ; d'une valeur que rien
n'étonne , d'une fermeté que rien
n'ébranle , d'une fageſſe qui prévoit
tout , qui pourvoit à tout
& qui atteignant par tout en
même temps , donne le mouvement
la regle à toutes les Parties du
vafte Eftat qu'ellegouverne . Ilny
a qu'une chofe dont ils ne trouveront
point de modele pour eux dans
leur Aycul. Maistre de tout
dés fon plus bas âge , il n'a rien
GALANT
.
23
vú qui nefuft au deffous de luy,
& qui ne duft eftre foumis à fes
volontez , & ils ont àqui obeir ;
ils ont à fe former fur la fienne ,
& fur celle de l' Auguſte Prince à
quiils doivent la naiffance ; mais
sela même ils ne manqueront
pas
encore d'un illuftre exemple dome.
ftique. Ils en ont un grand enfa
perfonne , &d'autant plus grand
plus confiderable , qu'il le donne
tous les jours, aprés avoir donné
tant de marques éclatantes de
ce qu'il eft capable de faire en com
mandant, Ce qu'il eft pour le
Roy par une noble application à
luy plaire , leur apprend ce qu'ils
24 MERCURE
doivent eftre , & pourle Roy,
pour luy , & leur apprendra en
même temps que la force & le
bonheur des Eftats confiftent dans
la parfaite union des principales
Teftes , dans une jufte fubordination
de toutes les autres à la
premiere. C'est par cette union ,
c'est par cette fubordination
par ce concert de volonte qui
concourent toutes à une même fin ,
fous les mèmes ordres , que la
France environnée d'Ennemis ,
attaquée de toutes parts , fait
tefte elle feule à un fi grand nom.
bre d'Ennemis ligue contre elles
& c'est auffi par la feulement
qu'elle
GALANT.
25
qu'elle peut s'en promettre une
glorieufe victoire , s'ils ne fe portent
enfin à accepter une Paix ,
qui leur a efté tant de fois offerte
au milieu de nos fuccès , &• que
des efperances malfondées leur ont
tant defois fait refuſer.
Ces deux Difcours receu
rent de grands
app'audiffemens
d'une tres illuftre &
tres - nombreuſe
Aſſemblée,
& enfuite on leut deux Ouvrages
de Poëfie , que l'on
écouta avec
beaucoup de
plaifir ( l'un de M ' Boyer ; ce
fut une Paraphraſe fur le
Pleaume , Quam bonus Ifraël
Aouft
1696. C
26 MERCUER
24
Deus his qui recto funt corde , &
l'autre , de M' Perrault , fur ce
que la plufpart mettent la
gloire où elle n'eft pas.
Je vous envoye la Paraphraſe
dont je viens de vous
parler. La lecture de cet Ouvrage
vous fera connoiſtre
que jamais M ' Boyer n'a écrit
avec plus de force , ny plus
nettement.
GALANT. 27
PARAPHRASE
SUR LE PSEAUME,
Quàm bonus Ifraël Deus his
qui recto funt corde !
Ve
Que le Seigneur est bon ! Ja dis
vine clemence
Se ripand tous les jours avec ma
gnificence
Sur les vrais Enfans d'Ifraël.
Le merite de l'innocence
Eft un puiffant attrait aux yeux de
l'Eternel.
S
Mon ame cependant foible & mal
'éclairée
Eleve contre luy des murmures ingrats
C ij
28 MERCURE
Maraifon qui s'eft égarée ,
En détournant mes yeux de la route
allurée ,
A prefque dans l'erreur précipité
mes pas.
22
Je n'ay pu voir fans trouble &
fans envie
Les profperitez du Pecheur.
L'heureufe paix , le bonheur de fa
vie ;
Alument dans mon fein la jalouſe
fureur.
S
Fattendais que la foudre, ou quel
que grand fupplice
Rendroient la fin bonteufe & fon
srépas affreux ,
Et que le Dieu vangeur , en fe faifant
juice ,
Confoleroit enfin l'innocent malbenreax.
GALANT: 29
Ze Pecheur ne voit rien qui trouble
fa fortune:
Nul mal n'offre à fon fouvenir
Les horreurs de la mort , & l'idée
importune
Dutenebreux & terrible avenir.
2
Il s'endort fur fon indolence.
Libre de crainte & de douleur
Il fonde fur fon opulence
L'éternité de fon bonheur.
2
Bien qu'il foit tout ce que nous
fommes;
Il femble né fous d'autres loix ;
Et ne fentir ny le joug , ny le poids
Des maux fous qui l'on voit gemir,
les autres hommes.
2
Ainfi tout fier de fa profperité ,
Loin de rougir de fon impieté ,
C iij
30 MERCURE
Il aime à la rendre publique,
Et fe couvrant de fon iniquité,
Il en flate fa vanité
Comme d'un ornement fuperbe &
magnifique.
Il cherche avidement toutes les vo→
ptez,
Et fait tous les appas dont les fens
font flatez;
Sa vie est une longue yvreffe.
Idolâtre de fes plaifirs
Vers eux il retombe fans ceffe
Comme au centre de fes defirs .
S
Il medite toujours & roule en fa
pensée
La noire calomnie & l'erreur infensée,
Toujours preft , toujours prompt à
les faire éclater :
GALANT.
3r
Et du haut de ce rang fublime,
Où fon orgueil l'a fait monter
Par l'injuftice & par le crime ,
Il parle fierement , &fefait écouter '
&
Sa langue jufqu'au Ciel , au mépris
du tonnerre
Eleve fa témerité ,
Et fa noire malignite
Se répand fur toute la terre
2
Son bonheur avec fa puissance
Attire la foule chez luy.
Tous les Peuples flatez d'une douce
efperance ,
Avec empreffement cherchent dans
Jon appuy
La longueur des beaux jours , &
l'heureufe abondance.
2
Dieu , difent- ils, ne fçait-il pas
Cij
32 MERCURE
Tout ce qui fe paße icy-bas ??
Entre le Ciel & nous eft- il quelquè
diftance
Qui nous cache au Dien d'Ifraël¸.
Ou quelque ombre qui puiſſe à cet
ail éternel
D'undefordre fi grand bter la connoiffance?
2
Les richeffes , les biens à fes Enfans
promis ,
Et qui de fon amour font les mar-
·ques fidelles ,
Sont aux mains des Peuples rebelles
,
Ala honte de fes Amis.
C'est donc en vain , grand Dieu
que mon obeiſſance:
A rempli voftre loy dans toute fa
rigueurs
GALANT.
33
En vain j'ay confervé la pureté du
coeur >
Et la gloire de l'innocence .
Rien ne m'a feparè de vous .
T'éprouve cependant tous les maux
de la vie ,
Et je fuis accablé des coups
Qui devroient écraser la tefte de
l'Impie.
2
Mais que dis-je , Seigneur ? j'imite
&je deffens
La Nation idolatre & rebelle.
Prevaricateur infidelle
Te parle fon langage , & donne à
vos Enfant
L'exemple fcandaleux
rear criminelle.
2 .
d'une er
T'ay par de longs & penibles
efforts ,
34 MERCURE
Sondé voftre fageffe & fes divins
refforts :
Dans fes profonds fecrets ma raifon ·
s'eft perdue.
Une vaine recherche a rebaté mes
yeux ,
Et de mes regards curieux
L'ay vù l'audace confonduë.
Veftre juftice enfin ceder à voftre
bontés
Et me faiſant entrer dans voftre´
Sanctuaire ,
Tay de vos Iugemens dévoilé le
miftere
Et du Pecheurfeduit par Jon im
punitè
Lay compris l'orgueil temeraires
Et l'affreufe felicite.
2 .
Vous placez les Pecheurs dans un
rang honorable;
GALANT.
35
Mais ils ne fentent pas qu'en fe
croyant beureux >
Leur cheute d'autant plus devient
inévitable ,
Que le piege tendu pour eux ,
Devient fous les appas d'un fortfi
favorable
Plus glifant & plus dangereux.
2
s
Cette fauffe grandeur fi longtemps
respectée ,
Et que l'illufion d'un espoir dece
vant
Atrop indignement flatée ,
D'an feul foufle du Dieu vivant
Eft dans l'abime du neant :
Soudainement précipitée.
S
Tel qu'un fonge enfanté dans le fein
du (ommeil
Se diffipe dans le réveil ,
Telle fera la gloire de l'Impie. )
26 MERCURE
Vous ferezvoir aux Peuples éton
༧༩༢. ,
Ponr detromper leurs yeux qu'il
avoit fafcinez,
De toute fa grandeur l'image éva
noüie
S
Que fi je Bay pu voir fans eftre
transporte
D'étonnement, de douleur & de
rage ,
Le regne de l'impieté ;
Si ce fpectacle affreux a glacé mon
courage
De honie & de fupidité ,
l'attendois de voftre clemencé
Qu'elle m'éclairciroit fur tout ce
que je voy,
Et feroit à mesyeux , pour confoley
ma foy ,
Triompher voftre Providence
GALANT.
37

Vous avez rassuré mon efprit incertain
Dans les égaremens de mes folles
pensées ,
Et vous m'avez tiré, me tenant par
la main ,
De ces routes embaraffées.
Qui confondent le coeur bumain.
2
Tout plein de votre amour & conduit
par luy même ,
Le retrouve en luy feul ma force &
tout mon bien.
C'est ma felicitè fuprême
De m'atta her à vous par ce facré
lien.
Tout ce qui n'eft pas vous , n'eft
rien ,
Et je nefais heureux qu'autant que
je vous aime.
38 MERCURE
Voicy la fuite de la Répon
ſe du Cartefien , dont je vous
ay envoyé le commencement
dans ma Lettre du mois paffé,
J'ay déja eu l'honneur de
vous faire voir , Monfieur ,
que ce Paffage , Qui eft à Deo
vidit Patrem , doit s'entendre
de Jefus Chrift comme Dieu,
puis qu'il n'eft , A Deo , proprement
que comme Dieu.
Si Saint Leon a dit que
gloire de noftre Seigneur fur
le Tabor, nous confirme dans
l'efperance d'y participer un
jour beaucoup mieux que
la
GALANT.
39
toutes les Propheties , c'eft
parce que cette apparition ,
quoy que fimplement exterieure
& paffagere , a quelque
chofe de plus fenfible & de
plus proportionné à noſtre
foibleffe que les autres preu
ves ; par exemple , celles que
l'on tire des Propheties , qui
quoy que moins fenfibles ,
font neanmoins encore plus
certaines , fuivant l'endroit
même de Saint Pierre , que
Vous citez .
Il ne faut pas dire , que nous
fondons plus l'efperance de
la gloire des Membres de
40 MERCURE
J. C. fur celle qu'il poffede
comme Homme, que fur celle
qu'il poffede comme Dieu ;
car c'ett la même gloire qu'il
poffede , & comme Homme,
& comme Dieu , & la difference
de ſes deux natures n'en
apporte point à la gloire; mais
comme c'eſt pat l'Humanité
que nous avons l'honneur de
Juy appartenir , on peut dire
feulement que cette même
gloires eft renduë par ſon humanité
plus proportionnée à
nous ; car il eft certain que la
gloire qu'il a euë comme
homme , n'a efté qu'un écou
GALANT. 41
}
lement de celle qu'il avoit
commé Dieu , qui en eftoit
le principe , puis que s'il n'avoit
efté qu'un pur homme ,
il n'auroit jamais pû nous la
mériter. Il ne faut donc point
en cela feparer les deux natures
; mais croire que quoy
que la gloire de Dieu fuft incommunicable
immediatement
à de purs hommes , elle
leur eft devenue neanmoins
communicable par l'entremife
de l'Homme - Dieu : qu'
en ces qualitez ainfi unies
nous avons l'avantage de l'avoir
pour Chef, & que nous
Adust, 1696.
Ꭰ .
!
42 MERCURE
ayant ainſi merité la gloire , il
nous a honorez du nom de fescoheritiers
; & quoy que l'effet
de la Refurrection ne puiffe
tomber fur nous , comme fur
luy , que par rapport à l'hu--
manité , c'eft toujours à caufe
de la divinité qui en eft lee
principe .
Il eft vray qu'il n'eftoir pass
d'une neceffité abfoluë de
meriter fa gloire par tous les
travaux & fon obeïffance extrê
me , avant que de la recevoir ,
eftant certain que celuy qui
l'a pû acquerir fans peine &
fans travail , par un fimple
GALANT.
43
acte de fa volonté , auroit pû
auffi attendre à la meriter par
des oeuvres pofterieures ; mais
comme entre plufieurs manieres
d'acquerir la gloire &
de la meriter aux Hommes ,
la Providence divine a choifi
celle qui paroiffoit la moins
facile & la plus laborieuſe ; il
eft auffi à croire que Jefus --
Chrift en cela n'a ufé d'aucune
anticipation. C'eſt ce que
le Roy Propheté avoit prédit t
de luy par ces dernieres pa
roles du Pleaume 109. De torrente
in via bibet , propterea exal !
tabitcapur. Ce qu'il s'applique
Diji
44 MERCURE
luy-mefme par ce Paffage de
Saint Luc . Oportuit pati Chriftum
ita intrare in gloriam.
fuam : & ce que S. Paul dit de .
luy par ces mots . qui ont le
mefme fens : Humiliavit femet
ipfumfactus obediens ufque ad mortim
, mortem autem crucis , propter
quod & Deus exaltavit il_
lum , & donavit illi nomen , &c.
d'où il s'enfuit que c'eſt par
l'humilité extrême où Jefus-.
Chrift s'eft réduit , qu'il a efté,
élevé à la gloire , & non pas
qu'il y ait efté élevé , parce
qu'il s'y devoit réduire un
jour.
GALANT.
45
Car pour ce Paffage , Pra
venisticum in benedictionibus dulcedinis
, il marque plutoft l'anticipation
de la Grace que fon
humanité n'avoit point me--
ritée , qu'une anticipation de
la Gloire ; & fi felon les Peres-
& les Theologiens , les Saints
de l'ancien Teftament ont
reçu par anticipation l'effet
de fes merites , ç'a efté feule--
ment comme Grace , pour y
travailler & y cooperer , puis
qu'ils n'ont pû parvenir à la
gloire , qu'au temps que ce-
Juy qui eft leur Chef & le now.
fre y eft parvenu luy mefme,.
46 MERCURE
où en les tirant des Limbes ,
ils l'attendoient depuis tant
de fiecles ; car quoy que dans
ce lieu ils fuffent affurez de
poffeder un jour la gloire , il
eft vray neanmoins qu'ils ne
la poffedoient point encore ,
& qu'ils ne l'ont pû poffeder
que par luy & avec luy . Aufſli
voyons- nous au Chapitre 144
de S. Jean , que Jefus . Chrift :
eftant preft de fe livrer à fes
ennemis , pour confoler fes
Difciples , & les empefcher de
tomber dans le trouble où fa :
mort les alloit jetter , il leur
dit : Non turbetur cor veftrum ?
+
GALANT. 47
neque formider , audiftis quia ego
dixi vobis : Vado , & venio ad
vos . Se diligeretis me , gauderetis
utique , quia vado ad Patrem ,
quia Pater major me est , & nunc
dixi vobis priufquàmfiat , ut cum ·
factum fuerit credatis . En effet ,
peut- il y avoir un plus grand
fujet de confolation que de
voir naiftre fa joye de fon
trouble & de fa douleur ; & fi
les Difciples de Jesus - Chrift
avoient cu pour luy un amour
affez pur & affez éclairé , loin
de fe fcandalifer de fes fouf--
frances , jufqu'à le vouloir détourner
de fouffrir , comme
48 MERCURE
fit Saint Pierre , ils fe feroient
réjouis de le voir aller à fon
Pere , quoy que par une voye
fi laborieufe & fi humiliante
;
parce que fon Pere eſtant infiniment
plus grand que luy ,
confidéré comme homme ,
eftoit tout preft de l'aſſocier à
fa gloire, dont il dévoitenfuire
faire part à tous fes Elûs . L'on'
peut donc induire encore de
ce Paffage que l'Ame de Jefus
Chrift n'a efté glorifiée qu'aprés
la mirt; n'y ayant aucune
railon de vouloir que les Dif
ciples fe réjoüiffent de le voir
aller à la mort, par le feul motif
de .
GALANT:
49
甲de l'amour qu'ils devoient
avoir pour fa perfonne ; que
parce que c'eftoit la voye
qu'il avoit choifie luy - mefme
pour élever fon humanité jufqu'au
Trofne de Dieu fon
Pere , & y conduire tous ſes
enfans.
Vous dites , Monfieur , qu'-
il n'eſt pas indigne de Jetus-
Chrift que fes fouffrances
corporelles n'ayent merité
que la glorification de fon
Corps , parce que fon Ame
n'y a pas moins contribué ,
par l'acceptation qu'elle en a
faite , que fon Corps en les
Aouſt 1696 .
E
50 MERCURE
fupportant & y fuccombant
par la mort parce , dites.
vous , que le Verbe divin
s'eftant aneanti jufqu'à s'unir
à une Ame & à un Corps infi .
niment élevé par cette union ,
a pû meriter la Gloire que fon
Ame avoit déja reçûë par anticipation
. Mais comme cette
union n'a point changé la nature
de ce Corps , & ne l'a
point rendu ſpirituel ny capable
de merite , que la chair
feparée de l'efprit ne fert de
rien , comme dit Jefus Chrift
meſme , & que fon facré
Corps n'a efté que l'inftruGALANT.
St
comme
ment de fes fouffrances ; il
s'enfuit que comme Jeſus -
Chrift n'a merité fa gloire
que par fon Ame , il n'a fouffert
auffi que par elle ,
il n'a efté outragé & humilié
qu'en elle. Et dés que vous
convenez qu'il n'a efté dans
la poffeffion entiere de fa
gloire , qu'aprés avoir paſſé
par une infinité d'épreuves :
dés que vous fuppofez fon
Ame dans la gloire au moment
de fon union hypoftatique
; toutes ces épreuves
que vous avez beau relever ,
eftant incapables d'alterer ny
E ij
52 MERCURE
d'émouvoir le moins du mon.
de une Ame bien - heureuſe ,
ne font plus que des chimeres
& des illufions .
>
Car comment comprendre
que les opprobres , les
ignominies & la trifteffe
qui ne pouvoient toucher
cette Ame heureuſe , puffent
par contre - coup & par reflexion
abattre ce corps , & fe
rendre uniquement fenfiblesà
une matiere qui en eft inca .
pable ? Quelle correfpondance
entre une Ame impaffible
& un corps couvert de
playes ? Peut - on concevoir
GALANT:
53
la
par un corps uni à une Ame
en cet eftat , autre chofe qu'
un corps fantaſtique ; quê
fenfibilité , qui ne peut eftre
fans ame , fuivant toutes for .
tes de Philofophes , fe trouve
comme releguée & renfermée
dans ce corps feul ; en
forte qu'il faffe luy feul en
cet eftat , tout ce que le corps
& l'ame font enſemble dans
leur eftat ordinaire ; que le
corps fouffre comme un Efprit
, & que l'Ame fans
rien fouffrir , pour avoir par
un fimple acte de fa volonté
accepté les fouffrances defti-
E iij
54 MERCURE
3
nées à fon corps ab origine
mundi ait par là acquis tout
le merite des fouffrances?
C'eft , je vous l'avoue , ce qui
paffe infiniment toutes mes
lumieres,
Mais , dites vous , cela n'exclut
que ce qui eft incompatible
avec l'eftat glorieux de
l'ame de J. C. fçavoir la douleur
, & nullement les autres
épreuves où il devoit eftre
exposé pour meriter d'entrer
dans la gloire. Quoy ! nous
appellerons J. C. virum dolo .
rum fcientem infirmitatem ,
par rapport feulement à fon
GALANT.
55
corps , & fa patience divine &
inimitable n'aura efté qu'un
accident de fon corps , &
non une vertu de fon ame ; &
fon ame aura efté trifte, humiliée
& méprisée , jufqu'à eſtre
traité de fcelerat, d'impofteur,
de feducteur & de demoniaque
, fans en rien ſentir , pour
ne pas troubler troubler fa joye . En
verité je ne puis allier cette
idée avec celle que la Religion
nous donne de Jefus -
Chrift.
J'ay lû avec plaifir cet endroit
admirable que vous
avez cité du 61. Sermon de S.
E iiij
16 MERCURE
Bernard , fur le Cantique
des Cantiques , où il dépeint
un Martyr intrepide ravi
de joye pendant que fon Corps
eft tout déchiré de coups , qui
voit couler fon fang non -feulement
avec confiance , mais mefme
avec allegreße.
Mais je vous demande ,
Monfieur , fi ce grand Saint
avoit cru comme vous , que
le Corps de ce Martyr fuft le
fujet unique de fa douleur ,
eft il poffible qu'il fe fuft
écrié avec l'étonnement qu'il
marque enfuite , en ces termes
: Où eft donc alors fon ame ?
GALANT. 57
Elle eft , fe répond il , en lieu de
feureté , elle est dans la Pierre 5
elle eft dans les entrailes deJefus ,
la
où elle
entre par porte
de fes
playes
. Si elle demeuroit
dans fes
propres
entrailles
, &faifoit
refle
xionfur elle- mefme
, certainement
elle fentiroit
le fer , elle nefouffriroit
pas la douleur
, ellefuccomberoit
, elle renieroit
fon Sauveur
.
Mais
habitant
dans
la Pierre
,
quelle
merveille
qu'eftant
comme
bannie
hors du corps , elle ne fente
point
les douleurs
du corps !
Mais comme vous pourriez
croire que ce feroit par
un don d'infenfibilité , il ajoûte.
58 MERCURE
Ce n'est pas un effet de ftupidi.
té , mais d'amour. Elle ne perd pas
le fentiment , elle n'eftpas exempte
de douleur , mais elle la furmonte,
mais elle la méprife C'est donc de
la Pierre que vient le courage des
Martirs ; c'est ce qui les rend
puiffans pour boire le Calice dis
Seigneur.
Jugez vous - même , Monfieur
, fi ce Pere donne par
ces termes la fenfibilité au
corps plûtoft qu'à l'ame ; &
fi ce qu'a fait dans les Martirs
le courage qu'a produit
en eux l'amour que J. C. leur
a infpiré ; l'amour infini de
GALANT:
59
J.C. pour la gloire de fon Pere
, & fa charité prodigieufe
pour les hommes n'a-t - elle
pû produire le même effet
dans le Chefdes Martirs fans
mourir à la vifion beatifique
.
Le contraire nous eft bien
marqué dans l'endroit de l'agonie
qu'il fouffrit au jardin
des Olives , où après avoir
témoigné à fon Pere Celeſte
l'extrême abattement de fon
Ame , par la feule veuë prochaine
de fes fouffrances
,
jufqu'à demander d'en eftre
delivré , il n'eut recours qu'à
fa feule foumiffion aux ordres
60 MERCURE
de fon Pere : & alors , dit Saint
Lue , il luy apparut un Ange
du Ciel qui le vint fortifier.
Ce qui eft bien remarquable,
c'eft qu'il ne dit point qu'il le
vint confoler , mais fortifier ;
à quoy vous ne direz point
que la joye de lavifion beati
fique luy tenoit lieu de confolation
, ou empêchoit qu'il
n'en cut befoin ; car cette
joye ne devoit- elle pas auffi
faire fa force ? Il faut donc
que vous conveniez que ce
temps deftiné uniquement
aux fouffrances du Sauveur ,
devoit abandonner fon ame
GALANT. 61
fi
au découragement & à la trieffe
, pour la préparer aux
humiliations & à la douleur.
Nous pouvons croire que
l'abattement de fon ame étoit
fi grand , qu'il auroit feul fuffi
pour luy caufer la mort ,
cet Ange ne l'euft fortifié
pour fouffrir encore d'une
maniere exterieure & corporelle
, car bien loin que dans
ce moment J. C fit paroistre
plus de force , c'est alors qu'il
fembla montrer plus de foibleffe
, ayant demandé pour
la feconde fois à fon Pere ,
nonobftant
ce fecours , que
62 MERCURE
ce Calice paffaft & s'éloignaſt
de luy , jufqu'à appeller fa
toute - puiffance à fon ſecours
par ces mots , Mon Pere , tout
vous eft poffible , & enfuite il
tomba dans cetre fueur de
fang fi furprenante , aprés
laquelle il parut effectivement
plus fort , & ſe trouva
tout difpofé aux plus cruels
tourmens & à la mort , jufqu'à
s'aller prefenter luy- même
à ſes ennemis . Mais pour
connoiftre le veritable eftat
de l'ame de J. C. aux approches
de fa mort , il faut prendre
la chofe de plus haut , &.
GALANT.
63
5
examiner l'endroit de S. Jean ,
oùil dit luy-même que fon
ame eftoit troublée ; & voir
fur cela les Reflexions que
l'Auteur des Effais de Morale
fait fur ces paroles , qui font
dans l'Evangile du Samedy
de la ſemaine de la Paffion .
Vous trouverez que l'éton
nement qu'il marque du trouble
de l'ame de J. C. ne vient
pas de fon incompatibilité
avec la vifionbeatifique , mais
de ce qu'on ne voit pas comment
l'ame de J. C eftant
route penetrée d'un amour
fans mefure pour la volonté
64 MERCURE
de Dieu & le falut des hom:
mes , elle a pû eftre troublée
à l'approche de l'heure où il
alloit accomplirle plus grand
de fes defirs , puis que la cha
rité des Martirs alloit bien
jufqu'au point de leur faire
trouver de la joye dans les
fouffrances. Voicy ce qu'il
répond à cela.
Ce trouble n'eftoit point l'effet
de la feule idée de la mort, mais
il eftoit produit par la volonté
même de J. C. C'est elle qui fufpendoit
l'effet de la joye qu'il ref
fentoit au fond du coeur , par l'amour
immenfe qu'il avoit pour
GALANT 65
la volonté de fon Pere , & pour
la redemption des hommes . C'eft
elle qui empêchoit cette joye defe
répandre fur la partie fenfible de
l'ame , & qui faifoit en forte qu'il
fuft frapéfortement de l'idée des
fouffrances , jufqu'à en eſtre trouble.
Ce trouble même faifoit partie
de ce qu'il devoit ſouffrir , il
eust moins fouffert s'il n'eut pas
efté troublé, comme l'effufion de
joye qui étouffoit tous les fenti .
mens de trouble dans les Martirs,
diminuoit beaucoup leurs fouffrances.
Or FC. ne vouloit di .
minuer en rien lesfiennes ; il vouloit
boire fon Calice tout entier ,
Adult 1696. F
66 MERCURE
& n'en perdre pas la moindre
goutte. Les hommes auroient pú
penfer qu'il s'eftoit fervi de laforce
qu'il avoit comme Dieu , pour
étoufer en luy le ſentiment des
maux qu'il a foufferts ; il a donc
voulu au contraire ne fe fervir
de la force qu'il avoit comme
Dieu , que pour empêcher que fes
fouffrances ne fuffent diminuées
par la joye qu'il avoit d'executer
l'ordre de fon Peres et c'est là la
veritable caufe de ce trouble.
Si donc Jefus - Chrift pour
fouffrir d'une maniere parfaite
, a voulu étouffer en luy
une joye fi legitime , qu'il a
GALANT . 67

crû devoir laiffer à fes Membres
fouffrans pour foutenir
leur foibleffe dans les fouffrances;
croirons nous qu'ilait
voulu avoir dans fes fouffrances
mefme la joye de la vifion
beatifique ; & que luy quifere.
fufoit la joye mefme de vaincre
, ait voulu avoir pour luy
feul celle du triomphe avant
la victoire?
Vous dites , Monfieur , que la
paffibilité nefut jamais de l'effence
dufacrifice , e qu'elle ne confifte
que dans la deftruction volontaire
de la victime , qu'autrement le
Sacrifice de nos Autels ne leferoit
Fij
68 MERCURE
que de nom
, puifque
le Corps
&
Ame
de fefus
- Chrift
yſont
également
impaſſibles
, & qu'il
n'y en
auroit
point
cu dans
la Loy
ancienne
, puifque
les animaux
qu'on immoloit
alors
eftoient
comme
à
prefent, felon la Philofophie de M
Defcaries , incapables de douleur
desfenfations.
Mais il eft tres-aifé de vous
répondre , Monfieur , fans
fortir des Principes de M'
Descartes , qui s'accordent
merveilleufement avec la
Theologie de Saint Paul &
celle de Saint Auguſtin .
Il n'y a qu'un feul veritable
GALANT. 69
Sacrifice , capable de ſatisfaire
à la Justice de Dieu , pour
le peché des Hommes , qui eft
celuy de Jefus - Chrift offert
dés le commencement du
monde , immolé fur la Croix
dans le temps deſtiné de
Dieu , & qui fera continué
d'une manière non fanglante
dans l'Euchariſtie , jufqu'à la
fin des temps
.
Tous les facrifices d'animaux
qui fe font faits dans
l'ancienne Loy n'ayant efté
que la figure de cet unique
Sacrifice ; il ne faut pas s'éton
ner ,s'ils n'ont confifté qu'en
70 MERCURE
la feule deftruction de ces ani
maux qui eftoient autant incapables
de fouffrir que de
pécher ; parce que , comme
dit Saint Auguftin , fub jufto
Deo nemopatitur innocens . Mais
l'homme ayant offenfé Dieu
par la plus noble partie de luymefme
, fçavoir par fon Ame
& fa volonté , le facrifice qu'il
devoit faire à Dieu pour expier
fon peché d'une maniere
convenable à fa Nature fpirituelle
& immortelle , qui n'eft
fujette à aucune deftruction
ny diffolution , ne pouvoit
eftre que la fouffrance. C'eft
GALANT.
71
pourquoy David difoit : Si
voluißes facrificium dediffem utique
; holocauftis non delectaberis.
=
Sacrificium Deofpiritus contribu
latus ; cor contritum & humiliatum
, Deus , non defpicies . Mais
comme la fouffrance d'un pur
homme n'euft efté d'aucun
merite devant Dieu , pour
pouvoir fatisfaire dignement
à fa juſtice , il a fallu celle d'un
Homme- Dieu . Or comme
l'Ame ne peut fouffrir fans
paffibilité ; & que la deftructiondu
Corps qui luy eft uni , fi
quelque volontaire qu'ellefuft
de la part de l'Amepar l'obla72
MERCURE
tion , frelle n'avoit pris aucu
ne part à l'immolation , luy au
roit efté auffi étrangere que
les animaux de l'ancienne
Loy Feftoient aux Preftres ·
qui les égorgeoient , il eft indubitable
que la fouffrance
de la part de l'Ame de Jelus-
Chrift a efté la partie la plus
effentielle de fon Sacrifice .
Etfi dans le facrifice de l'Euchariftie
il n'y a plus de fouffrance
, le Sacrifice n'en eft.
pas moins réel & veritable ; '
puifque ce n'eft point un Sacrifice
different , mais precifémchele
mefme que celuy de
* ૬
GALANT: 73
la Croix , qui fe continue &
fe renouvelle à tous momens
fur nos Autels d'une maniere
non - fanglante , où Jefus
Chrift eft aufli réellement
prefent , s'offre luy- même , &
eft offert à Dieu par fes Miniftres
; mais comme la fouf
france & la mort n'ont dû
eftre que pour un temps
fuivant ces paroles de Saint
Paul , Jam non moritur , mors
illi ultra non dominabitur.
Tout glorieux qu'il eft affis
à la droite de fon Pere , il ne
fait plus , & l'Eglife n'y fait
avec luy au Pere Eternel que
Aoust 1696.
G
$74 MERCURE
Toblation de fes fouffrances
paffees & la memoire de fa
mort; dont le prix eft neanmoins
toûjours auffi prefent
& meritoire pour nous envers
Dieu , qu'au moment qu'il a
efté effectivement immolé,
Quant à la Priere de Jeſus-
Chrift tirée du Chap. 17 . de
Saint Jean : Glorifica me Pater
claritate quam habui antequam
mundus fieret ; ce n'eſt pas détruire
l'application que j'en
ay faite à la glorification de
fon Ame , que de dire qu'elle
peut auffis appliquerà la glorification
de fon Corps myſti

GALANT
. 75
que , qui eft l'Eglife : Jeſus-
Chrift ne s'eftant pas incarné
pour prefenter feulement à
Dieu un Adorateur digne de
luy; mais comme le Reparateur
du genre humain , fe faire
le Chef de tous les Elûs ,
qui font fes membres , & leur
meriter la mefme gloire , en
les faifant marcher fur les traces
de les fouffrances . Or cette
gloire devant eftre confommée
dansleChef, avant que de
pouvoir pafler à tous les membres
, c'eft la raifon pourquoy
il l'a demandée pour luy avant
que de la demanderpour eux :
Gij
76 MERCURE
یگدز

& comme il eftoit certain
d'obtenir de Dieu tout ce qu'-
il luy avoit demandé, meſme
que comme Mediateur entre
Dieu & les Hommes , ils ne
pouvoient rien obtenir que
par luy , il a pû dire : Claritasem
quam dedifti mihi dedi eis :
quoy que le temps de l'obtenir
pour luy & pour eux ne
fuft pas encore actuellement
arrivé , mais fimplement deftiné
& reglé dans les Decrets
éternels. Je n'ay done point
crû que la gloire accidentelle
des Membres de Jefus Ch ny
selle même de fon Corps, fuft
GALANT.
77
indigne des Pricres de Jefus
Chrift ; mais j'ay cru qu'il fe
roit indigne d'en borner la
tout le merite , fans luy avoir
donné pour premier objet la
glorification de fon Ame.
finir par le mefme
« {
Et
pour
Paffage
de l'Apoftre
, dont
vous
vous
estes
contenté
de
rapporter
feulement
la fin :
Exaltavitillum
, & dedit
illi no
men
quod
eft fuper
omne
nomen
il eft certain
, comme
il le dit
que
ce n'est
qu'à
caufe
que
Humiliavit
femetipfum
factus
obediens
ufque
ad mortem
, Mortem
autem
Crucis
, ideo
exalta-
G iij .
78 MERCUER
vit, &c. Ce qui ne veut pointdu
tout dire qu'il a eu une .
gloire eternelle , & un nom
au- deffus de tous les noms,
par anticipation pour le me
riter feulement dans la fuité ;
mais au contraire , qu'il n'y
eft
effectivement parvenu ,.
comme je l'ay déja dit cydeffus
, en expliquant ce méme
Paffage dans fon fens litteral
& naturel , qu'aprés l'avoir
entierement merité. J'at--
tens , Monfieur , le refte de
vos réflexions avec toute
l'impatience qu'elles meritent
& vous prie de me
croire , voftre , &c.
,
GALANT. 79.
Rien n'eftant plus importánt
que ce qui regarde la
Santé , je vous envoye la Ré
ponſe qui a eſté faite à la
Lettre que je vous envoyay le
mois de Novembre dernier ,
fur la Fievre maligne.
REPONSE DE M
Daurifol de Lauré , à une :
Lettrefur la Fiévre Maligne.
MONS
ONSIEUR .
Je ne fçay ficette feconde
Réponse aura le même fort
de la premiere. Il feroit à
fouhaiter pour moy , qu'elle
Giiij
80 MERCURE
vift plûtoft le jour , pour ne
pas vous donner lieu de m'accufer
d'une negligence dont
le Mercure Galant m'a déja
juftifié. Et fans perdre un
moment de temps, dont vous .
pourriez me blâmer, vous me
permettrez de vous dire , que
vous n'avez pas touché aux
endroits les plus delicats de
ma Lettre ( que le fang hors
de fon eftat naturel , ne pou
voit acquerir que plus de
confiftance ou plus de fluidité
, effets veritables , & formellement
oppoſez , dont
l'efprit arfenical , par une
GALANT. 80
action univoque , ne peut être
la caufe ; & que les fudorifiques
ne sçauroient eftre également
employez dans l'un
& l'autre eftat ) car n'eft il pas
vrai femblable , que ſi l'arfènic
divife , il ne sçauroit condenfer
; & que s'il coagule , il
ne peut diffoudre Et files
diaphoretiques donnent au
fang plus de fluidité , ná.
voüerez -vous pas qu'ils font
propres dans la coagulation,
& non pas dans la diffolution ,
où il s'agit plûtoſt d'incraffet ?
Contraria contrariis curantur.
En attendant voſtre répon
82 MERCURE
2
fe fur cette matiere , je vais
tâcher de vous tirer de l'admiration
prétenduë où mes
fentimens vous avoient mis ,
que l'efprit vitriolique malin
, de même que l'efprit arfenical
, eftoit l'une des veritables
cauſes des Fievres malignes
vous faifant voir qu'il
n'y a rien de plus vray , par
là difference , qui le trouve
entre les qualitez du vitriol
& de l'arfenic , puis que vous
ne pouvez pas difconvenir
que celuy cy échauffe & brû .
le ; & que celuy- là rafraîchit ;
& pris en quantité , fa trop.'
GALANT. 83
grande froideur coagule le
fang , ce qui me paroiſt bien
oppofé à ce que vous dites ,
Que le vitriol ne reçoit en luy aucune
malignité que celle qu'il reçoit
de la partie arfenicale du metaldont
il eft composé. Mais pour
vous rendre la chofe encore
plus fenfible , ne fuffit- il pas
de vous dire , que tout cece qui
échauffe , met dans le mouvement
, & que tout ce qui
refroidit l'arreste ? Par là n'ay--
je pas raiſon d'avancer que .
comme le vitriol refroidit, &
qué l'arfenic brûle , l'effet de
diffoudre eft à l'arfenic , &
84 MERCURE
celuy de figer au vitriol .
>
Je ne vous dis rien de la
pefanteur de parties de ce
dernier mineral , que le feu
celeſte éleve des minieres ,
pour le moins avec autant de
facilité, qu'il le fait aux parties.
falines de l'Ocean . Toutefois
gardez - vous bien de croire ,
Monfieur , que je prétende
icy confondre l'action des mineraux
avec leur efprit ? Je
fçay trop bien qu'on ne doit
pas attribuer àl'efprit naturel
de l'arfenic , non plus qu'à
fon tour , l'effet de coaguler ;
& j'éviteray bien encore par
GALANT. 85
un foin tout particulier , de
mefler , comme vous faites,
l'épaiffiffement avec la coagulation
, puis que celuy- cy
eft un effet immediat , & que
celuy là n'eft que fubfequent .
J'entens que la coagulation
n'eft jamais précedée d'au-
S cune violente fermentation ,
de même que l'épaiffiffement
qui tout d'abord fuit la diffipation
des parties fubtiles ; &
par cet endroit , l'arfenic &
fon efprit produifent par accident
un épaiffiffement dans
la maffe des humeurs ; mais
vous fçavez auffi-bien que
86 MERCURE
moy , que cela n'arrive qu'aprés
l'extinction de la chaleur
naturelle , & que vous avez
fort bien remarqué dans le
chien que vous me donnez
pour exemple.
Je ne pourrois pas plus à
propos qu'icy vous donner
l'éclairciffement que vous me
demandez à la page 4.de ma
Lettre, fur ce que je dis , que
lefang demeure épaiffipar la perte
prefque totale des principes vola
tils , n'y reftant prefque pour lors
que des corpufcules brulez & devenus
terreftres , fans liaiſon &
fans ordre. Et pour ne vous
GALANT. 87
$
laiffer aucune difficulté, vous
n'avez qu'à reflechir , que le
feu eft un violent mouvement
des parties ; & que la
Fiévre n'eftant qu'un verita
ble feu ,felon Hyp.l. Epid. S.7.
elle eft en même temps un
mouvement extraordinaire
de la maffe du fang. Raiſonnons
, je vous prie , prefentement
, & difons que tout feu
caufe une leparation de par .
ties au corps combustible , &
que tout écartement eft fuivi
d'une diffipation . Il en eft de
même de l'arfenic dans nos
corps , qui remue les parties
88 MERCURE
integrantes da fang en les
écartant , & en les feparant il
les diffipe ; en forte que les
parties volatiles prennent l'ef
for , & les groffieres reftent,
comme la cendre du bois
comfumé par le feu . Ainfi je
croy eftre auffi bien fondé
de dire que ce font des corpufcules
brûlez & terreftres ,
fans liaiſon & fans ordre , qu'-
on l'eftoit autrefois de le
nommer une bile brûlée ,
qu'on doit prendre pour cet
épaiffiffement , qui n'arrive
jamais fans la deſtruction du
compofé.
GALANT.
89
Je viens prefentement à
l'explication de ce que j'ay
avancé dans ma Lettre , qu'on
nefçauroit nier une mutuelle com
munication de l'air avec le
corps
&qu'il eft bin difficile que l'un
foir infecté , fans que l'autre
s'en reffente , d'autant que Lair
reçoit les exhalaifons de tous les
corps. Et bien que je duſſe di.
re avec plus de juftice que
vous , que je n'aime point
à remplir mes Lettres de
chofes inutiles , je ne laiffe
ray pas pour vous tirer d'erreur,
de vous faire connoi-
Are la verité de ce que j'a→
Aouſt 1696.
H
90 MERCURE
vance: par cette raiſon , quee
l'air eftant une fois corrompu
par la cauſe generale , il
l'eft encore davantage par la
malignité des corpufcules qui
fortent des corps infectez ,
d'autant
"
que cet air, qui ne fe
trouvoit pas auparavant affez z
puiffant pour agir fur lescorps .
de ceux qui fervent les mala--
des,ledevient pour lors , & que
ces corps d'un temperament :
affez robufte pour réſiſter à
l'attaque de cette infection,
cedent facilement aux forces ·
qu'elle a receuës de la malignité
qui tranfpire. Virtus
1
GALANT. gr!
uhita major. D'où pourtant
vous ne devez pas conclure
la perte entiere d'une Ville ,
puis que vous devez fçavoir
qu'en bonne Philofophie , l'agent
doit estre proportionné au
corps fur lequel il agit . C'est ce
qu'Hip , nous apprend, quand
il nous dit , que les impreffions
contagieufes ne fe font
fur les corps qu'à proportion
de leurs difpofitions . Non
omni animantium generi eadem ·
aut non conferunt , aut commoda
funt , fed funt alia aliis magis
convenientia. Vous voyez par
que fi.vous aviez bien pris : Là
Hij
92 MERCURE
ma penſée , vous ne vous récrieriez
pas , comme vous.
faites, avec tant d'applaudiſfement
pour vous-meſme..
Je ne crois pas vous en deª
voir dire davantage pour vous.
fatisfaire pleinement : & fans,
m'arrefter , je paſſe à ce que
vous expolez , que vous ne com
prenezpas où je trouve de la con
tradiction , dans l'attention
que j'ai faite à la page 7. &:
47. de voſtre Lettre. Pouvezvous
difconvenir , qu'en tout
mouvement. local , il y ait
deux termes diſtincts ; que le
mobile doit parcourir fans.
GALANT.
99
paffer outre , fçavoir : Termi-
& terminus ad quem?
nus à quo , &
Dans la premiere propofi
tion , vous avancez , que les
corps malins terminent leurs ma
lignitez dans le fujer , qui eſt
dans cet endroit , terminus adi
quem. Et cependant dans la
feconde vous avouez , que la
malignité nneemmaannquepas defortin,,
qui eft , terminus à quo Or je dis
que cette malignité ne peute
pas s'arrefter dans le fujer , &
fortir en mefme temps , fans
une manifeſte contradiction .
Et c'eft de cette derniere pro--
pofiion, que je tire cette con
94 4
MERCURE
fequence , que l'air doit eftre
fon , terminus
ad quem ; & qu'- ~
ainſi l'air infecté peut ailé.
ment , fuivant leur difpofition
, empoisonner
ceux qui
le refpirent
.
Vous revenez fans doute à
vous , & vous avoüez preſentement
que j'ai eu lieu de dire
, que les maladies épide- -
miques étoient contagieufes ,
& que ce n'eftoit pas ma difficulté
; fçavoir , fi c'estparun ef
prit arfenical , ou non ; mais >
qu'il me fuffit que cela vienne
par le moyen des corpufcules
malins,qui fe communiquent
=
GALANT. 95 :
facilement . De ce même principe,
il eft encore évident que
les fiévres continuës, putrides,
& intermittentes fe peuvent
contracter , fans que l'air y
contribuë , par la tres grande
difpofition qui fe trouve le
plus fouvent du cofté de ceux
qui approchent les malades.
Je ne fçai fi ces raifons pourront
vous fatisfaire ; mais elles
me paroiffent fi fortes ,
que j'en veux demeurer là . Il
eft temps que je vienne à ce
que vous rapportez contre la
faignée ; & comme vous avez
bien voulu mettre la nature
96 MERCURE
y:
de vostre parti , vous agréerez
queje confidere un peu ce
qu'elle eft , pour voir files
confequences que vous en
prétendez tirer , ne feroient
pas des raiſons que , fans
penfer , vous auriez avancées
contre vous. Vous n'avez pas.
fans doute reflechi , que la
nature n'eft rien de diftinct
de noftre corps ; qu'elle eft
toute à famatiere ; que
vent on lui donne de l'action ;.
qu'elle fouffre quelquefois .
& qu'ainfi on la doit regarder
comme une jufte proportion .
de mouvement au particulier

fouarran
GALANT: 97
arrangement des parties du
fang , lequel venant à eſtre
augmenté ou diminué , fort
de cette jufte proportion
, &
trouble la nature , je veux dire
, le bel ordre des parties de
la maffe fanguinaire. Si cela
eftoit , vous conviendriez que
le mouvement de noftre
corps , qu'on nomme , calidum
innatum , qui dans noftre formation
& conſervation , fait
jouer tous les refforts de la
Machine humaine , eft appellé
en ce fens la nature active
& paffive , en tant que
l'harmonie
des parties humo-
Aoust 1696. I
98 MERCURE
rales eft
renversée : & pour
dire que la nalors
on
peut
ture
agit fur
la nature
, &
que
la nature
agiffante
eft
réellement
diftinguée
de la
nature
qui fouffre
. Celle
- ci
eft ce qu'on
dit eftre
à bon
droit
le
temperament
; & celle-
là , les
efprits
animaux
&
vitaux
tout
enſemble
.
Il faut encore tomber d'accord
que la nature active en
nous , eft inceffamment réparée
de l'efprit univerſel par
la refpiration, & la nature paffive
du chyle par les alimens ;
& qu'ainfi l'une & l'autre fe
GALANT.
99
renouvellent , & ce renonvellement
eft neceffaire pour
leur confervation . Ce qui
prouve viſiblement contre
I vous , que noftre premier fang ,
dont vous faites tant mention
, fe reproduit par un autre
qui lui fuccede journelle-
Iment jufqu'à la fin de noftre
vie , & qu'il ne défaut pas plus
par la faignée , que par la dif
Lipation continuelle qui s'en
fait pour l'entretien & l'utili
té du corps
.
Je paffe prefentemendt e
l'etat naturel à fon contraire,
pour voir fi vous aurez plus de
I ij
100 MERCURE
raifon , & je dis que la caufe
maligne agit par une action
immediate fur la nature active
ou fur la paffive , & que
comme les corps n'agiffent
que
dans une jufte proportion
de fujets , ceux qui ont
le plus de mouvement comme
les corps brûlans , s'en
prennent à ceux qui font déja
dans le
mouvement , par
cette raiſon , qu'il eft plus facile
de bien mouvoir un corps
qui fe meur actuellement ,
qu'un autre qui tend de foi au
repos ; au lieu que ceux qui
en ont tres peu , & qui n'en
GALANT. 101
ont que ce qu'il faut pour' figer,
comme les corps glaçans ,
s'arrestent aux parties em
barraffantes du fang , parce
qu'il eft plus facile de re-
Francher que d'ajouter. J'entens
que le corps acre qui eft
heriffé de pointes & de tranchans
, comme l'efprit arfeni
cal , agit premierement fur les
efprits qu'il diffipe aisément
par l'agitation violente qu'il
leur communique ; & que le
corps acide qui eft plus uni
en fa fuperficie , tel que l'ef
prit vitriolique malin , agit
fur les parties rameufes du
I iiij
102 MERCURE
fang dans lesquelles il fe fige
en telle forte que vous concevez
qu'une cauſe agit immediatement
fur la nature
active , en lui donnant plus
de force ; & l'autre fur la paffive
, en la refferrant fans diffipation.
Dans cette fidelle diſpoſition
, je vous prie de remarquer
,
foûtenant toujours
mon principe , fi la faignée
lorfque la nature active eft
en feu, peut eftre nuifible. Elle
eft douée pour lors d'un
mouvement furieux qui la
porte à fa deftruction , d'auGALANT.
103
tant que tout corps qui fe
meut, tend à s'éloigner de fon
centre ; & par là bien loin de
l'afforblir , comme vous le
prétendez ; vous lui faites au
contraire reprendre de nouvelles
forces . Elle l'eft encore
moins dans un temps de
coagulation , parce qu'en
donnant par cet épanchcment
plus d'espace au fang ,
fes parties fe dilatent , &
la nature active pour lors
qui eftoit comme abſorbée
dans la native , érend pea
à peu fon action , jufqu'à
ce qu'ayant acquis ſa prefa
I iiij
104 MERCURE
miere liberté , elle rend au
fang fa premiere fluidité.
C'est ce que l'on remarque
fouvent aprés les évacuations
de fang tant naturelles
qu'artificielles , où le fang
circule avec plus de rapidité
qu'auparavant , & perd dans
cet effort toute l'agitation
étrangere.
Deux effets fi fenfibles
nous doivent prouver évidemment
que la faignée n'eft
point contraire à la nature ,
& que dans l'une & dans l'antre
elle affoiblit & fortifie utilement
, comme je vous l'ay
GALANT. 105
fait voir d'ailleurs en ma Letrre
de Juillet , vous prouvant
que la diffolution &
la coagulation , principes
que vous deviez combattre,
emportent neceffairement avec
elles la plenitude des
vaiffeaux. Ainfi bien loin que
la faignée détourne la nature de
fon mouvement , & l'interrompe
dans fon action , comme
vous dites , elle ne fait que
vuider les vaiffeaux ; & par
là , faciliter l'excretion de la
Ր
caute morbifique , en procurant
par cette évacuation à
l'une & à l'autre nature le cal106
MERCURE
me qui leur eft neceffaire.
Remarquez , s'il vous plaift ,
Monfieur , que pas une fortie
falutaire , de quelque efpece
qu'elle foit , comme hemorrhagie
, fueur , pourpre, & petite
verole, ne fe fait que fur
le declin de la maladie : au
lieu que fi cela fe fait au fort
de la Fiévre , bien que ce foit
naturellement
, felon vous
neanmoins elle n'a pas le plus
fouvent une fin heureuſe , &
qu'on meurt avec ces marques
de guerifon.Voyez donc
la neceflité qu'il y a de vui .
der les vaiſſeaux , afin que s'il
GALANT: 107
ya de la feparation à faire, elle
fe faffe pour lors , & toujours
à l'avantage de la nature.
J'aurois beaucoup d'autres
chofes à dire ; mais celles là
fuffilent à preſent , pour vous
faire voir qu'on ne peut pas
employer la Saignée avec
plus de précaution & de moderation
que je fais ; & comme
l'on doit toujours fouhaiter
de nouvelles lumieres ,
faites- moy part des voftres ,
pour me
1444
faire comnuan Juan
࿄ aI༤ vIPI༤II སIS
que la diffolution & la coagulation
ne font pas accompagnées
de la plenitude des
108 MERCURE
vaiffeaux , & que cette operation
, nifi turgeat materia ;
faite dans l'augment de la
maladie , puife affoiblir la
nature. J'attens cette grace
de vous , & celle de me croire
voſtre , & c .
Vous me devez tenir quelque
compte du foin que je
prens de vous envoyer ce que
je puis recouvrer des Ouvra
ges de Mademoiſelle l'Heritier
, dont l'heureux talent
vous est connu Voir une
པས་ པ
Epiftre & une Elegie de fa
façon , qui me font tombées
entre les mains .
GALANT. 109
A
MADEMOISELLE
D'ALERAC ,
En luy envoyant une Elegie
fur la mort d'Acante.
EPISTRE.
E ne fuis aujourd'huy badine ny
naïve , JE
Je vais grimper mes vers fur les
grandsfentimens.
Aimable d'Alerac , daignez eftre
attentive
Aux accèns langoureux d'une Mufe
plaintive
Qui va chanter deux malheureux
Amans.
110 MERCURE
Vous qui me reprochez que l amour.
ny fes chaifnes
N'excitent jamais ma pitié,
Quoy qu'ilfoit vray que l'amitié
Falle feule à fon grèmes plaifirs &
mes peines .
Fe feay parler de feux , de foupirs ,
& degefnes:
Vous m'allez voir plain dre le
fort
D'une Iris de ces lieux auſſi tendre
que
Qui
d
belle ,
Amant chery pleure la
trifte mort.
Iufqu'au tombeau cet Amantfut
fidelle ,
Je croy que de nos jours on n'en pourra
compter
Aucuns qui veuillent l'imiter.
Vainement d'Amadis l'heureux
temps fe rappelle,
GALANT.
111
Vainement Celadon offre un parfait
modele,
On ne fait plus que coquetter.
Za
tendrefferegnanie eftfort propre
à gåter
Le coeur ainfi que la cervelle,
Sage , & cent fois heureux qui peut
s'en exempter!
En étalant cette Morale ,
Si je croyois changer & le fiecle &
les moeurs,
Mon erreurferoit fans égale.
Maispuifqu'une étoile fatale
Fait qu'on ne peut fixer l'inconflance
des cours
'Laiffez- moy , s'il vous plaift , tranquillement
médire
DelAmour & de fon empire.
Ce commerce coquet de trompeufes
ardeurs
Ne merite-t-il
faryre?
pas mille traits de
112 MERCURE
Il eft vray que fi j'apprenois
L'heroïque delicateffe
D'un nouveau` Phenix de ten
dreffe , [ tereffe,
Comme la rareté m'anime & m'in-
De nouveauje le chanterois .
Bien- toft vous me verriez encore
Le coeur plein d'enjouëment pleurer
par metaphore ,
Mais à parler de bonnefoy
Ce fera grand hazard quand j'auray
cet employ.
L'ufage de traiter comme de Tarc à
More
Un coeur , dont certain temps on adora
la loy ,
S'interromprafort peu , je croy.
Si je voulois proner les regrets des
Bergeres ,
Qui vont fe plaindre aux rochers
d'alentour
,
GALANT. 173
Demaux que leur caufe l'amour:
Par des Amans fujets à des flames
legeres ,
le me donnerois trop d'affaires.
Il vaut mieux celebrer les immortels
lauriers
.
Qui couvrent le front des Guerriers.
le laiffe à vofire aimable Mufe
Exactement fuivre les pas
De l'illuftre & rendre la Suze.
Pour moy j'aime à chanter les He
ros , les combats ,
Et je peindray toujours leurs glorieux
fracas ,
Sans craindre d'en tracer une image
confufe.
Quand je veux celebrer Louis &fes
Exploits ,
La troupe des neuf Soeurs jamais ne
me refufe ,
Aouft 1696.
K
114 MERCURE
Le fecours de fa docte voix
On a toujours les Mufesfavora
bles
Zors que de ce Heros ,le modele des
Rois ,
On vante les faits admirables :
Trop heureux qui vit fous fes loix.
D'Alerac, dont l'illuftre & vaillante
famille ,
Zuy marqua fon ardeur , & fon zele
à la fois ,
Admirezavec moy la gloire dont il
brille ;
Puis écoutez les plaintives chanfons
De l'Iris , dont ie peins la douleur
infinie.
Vous verrez par leur harmonie
Que ie prens bien ou mal toutes fortes
de tons.
GALANT 115
ELEGIE
SUR LA MORT
L
D'ACANTE.
AS de faire briller fa lumiere
feconde
Le bel Aftre du iour s'alloit cacher
fous l'onde ,
Lors que portanı mes pas vers un
Boccage épais
Où ie voulois chercher le filence &
le frais ,
I'y vis une Beauté , dont le charmant
viſage
Enchaine mille coeurs dans un dur
efclavage.
C'eftoit la ieune Iris , mais qui dans
ce moment
Kij
116 MERCURE
Avoit beaucoup perda de fon vif
agrément:
Paroiffantfe livrer aux plus rudes
allarmes ,
Ses beaux yeux ne brilloient qu'an
travers de fes larmes ,
Et leur eau flétrioit les rofes de fon
teint,
D'un tourment fi cruel fon coeur eftoit
atteint ,
Que dans l'accablement de fa douleur
mortelle
Elle n'apperçut point que i'eftois auprés
d'elle.
Ainfi ie l'entendis fur des tons languißans
"
Ixprimer par ces mots le trouble de
les fens.
Le Printemps vainement vient
embellir nos Plaines
Ses renaiffans attraits vont augmenter
mes peines j
GALANT. 117
Te me fouviens , helas ! que fon dernier
retour
M'enleva pourjamais l'objet de mon
amour.
Trop fenfible aux lauriers que
donne la Victoire >
Aux combats mon Acanie entraîné
par la gloire ,
Quel que fuſt fur fon coeur le pou
voir de mes yeux ,
Se refolut bien - toft d'abandonner
ces lieux.
Mais ce jeune Heros , dont l'ame
grande & belle
Brûla touiours peur moy
dear fifidelle ,
d'une ar-
Me dit en me quittant d'un air touchant
& doux ,
Le devoir , belle Iris , va m'éloigner
de vous ,
Zay feul peut exiger cet effort
ma fåme:
118 MERCURE
Lagloire vos beauxyeux regnent
feuls fur mon ame.
Peut- eftre qu'en fuivant Louis &
(es Guerriers ,
Ie pourray partager quelqu'un de
leurs lauriers:
Et peut-eftre qu'auſſi l'aveugle difinée
Rendra d'un coup fatal ma courfe
terminée.
Cependant , tel que foit mon fort
dans les combats
Mourant au champ d'hornur je
ne m'en plaindray pas.
Mais avant mon départ , apprenezmoy
, de grace ,
Si pour moy voftre coeur n'a point
fondu fa glace.
L
Si i'apprens que votre ame eftferfible
à mes feux ,
Après ce doux aveu ie mourray
trop beureux :
втор
GALANT: T19
Oufi dans les perils , lefort malgré
les
armes ,
Vent conferver mes iours pour me
rendre à vos charmes ,
Te viendray consacrer à vos brillans
regards
Les lauriers les plus doux d nť
m'aura chargé Mars.
Ah, cruel fouvenir , dont la douleur
me tue!
D'Acante à ce difcours ie detournay
là việc
Son ardeur , fes foupirs , fa generofitè,
Triomphoient
en fecret de toute ma
fierté:
Et cependant , helas , cette fierté
levere
Vouloit qu'il ignoraft qu'il avoit
fceume plaire.
Ainfi pour contenter fes iniuftes rigueurs
,
120 MERCURE
Quoy que ie fulle preste à répandre
des pleurs ,
Je dis en affectant une ame indiffe
rente ,
De mon tranquille coeur n'efpercz
rien , Acante.
Mais cependant croyez pourfoulager
vos maux 2
Que vous n'aurez pas lieu de crain .
dre vos rivaux .
Ils trouveront toujours ma rigueur
inflexibles
Je me garderay bien d'efire iamais.
Jenfible ,
Puis qu'auiourd'huy l'on voit l'Amant
le plus charmé,
Devenir inconftant fi teft qu'il eft
aimé.
Acante defelé de ma froideur cruelle
Me iura vainement nne ardeur éternelle
,
GALANT: 121
Il n'obtint pourfesfeux nul efpoir de
fecours ,
Mais me voyantformermille voeux
pour les jours ,
A travers fes douleurs ilgarda l'efperance
Que je pourrois enfin couronner fa
conftance.
Il partit. Quel tourment ! quelle affreuse
langueur
Par ce trifte départ troubla menfoible
coeur ! et
Je le blamay cent fois d'avoir pú ſe
deffendre
D'un Amantfi parfait , fi conftant ,
&fi tendre ,

Et juray qu'außi toft qu'il feroitprés
de moy
Il fçauroit mon ardeur & recevroit
ma foy.
Aouft 1696 . L
122 MERCURE
Tous les jeunes Amans empreffez
à me plaire
Attiroient mes mépris , attiroient
ma colere,
'Ze les voyois languir dans un honteux
repas ,
Bien loin de reflembler à mon charmant
Heros ,
Dont en cent lieux divers la prompte
Renommée
Racontoit les exploits à mon ame
charmée.
Mais que je goutay peu ceplaifir
trop flateur !
Bien- roft , belas , bien-toft un coup
plein de fureur
Accablant mon Amant fous fa rude
tempefte
Malgré tant de lauriers n'épargna
pas fa tefte.
Quoy, je respire , ab Ciel ! quand
une affreuse more
GALANT. 123
De cet objet fa cher à terminé
fort?
Encor fi dans le cours d'une fi belle
vie
'I'avois à mon Acante , au gré de fon
envie ,
Laiffé voir un moment que fes ar
dens foupirs
M'avoient rendu fenfible à fes tendres
defirs .
Je ne fouffrirois pas une peine fi
rude.
Mais qui peut adoucir fa trifte inquietude?
Toujours aveuglément ma barbare
fierté,
Sans fe laißerfléchir par fa fidelité ,
Accabloit fous l'orgueil d'une dure
conduite
Un Amant dont mon coeur adoroit
le merite.
Lij
124 MERCURE
!
Helas pour luy ravir la lumiere
du jour ,
Sort , que n'attendois-tu du meins
doisque
mon amour
Euft appris fon ardeur à ce Guerrier
aimable.
L'aurois quitté le jour fans eftre fi
coupable.
Mais puifque tout confpire à mes triftes
malheurs ,
Ne tariffonsjamais lafource de nos
pleurs.
Tant de mois écoulez depuis la mort
d'Acante
Mefont connoire aſſez que le temps
les augmente.
Mais fi lors que vêcat ce Heros a.
moureux
Te luyfis reffentir undeftin rigoureux ,
Je veux qu'après la mort , pour n'eftre
point ingrate,
GALANT. T251
De nos triftes amours la tendre hif
toire éclate.
Ah! pour éternifer un feu qui fut fi
beau ,
Allons nous enfermer dans le mefme
Tombeau.
Vous ne ferez pas fâchée
de voir ce nouvel Eloge . Il
eſt de M¹ l'Abbé de Fourcroy
ELOGE
DE MI LE CARDINAL
I
LE CAMUS.
y a des fujets qui pour
eftre trop fublimes , font plus
Liij
126 MERCURE
aifez à traiter que les mediocres.
Il en fort tant de lumieres de tous
costez , ils font fi riches & fi
précieux , que quelque partie que
l'on en choififfe , elle éclate , elle
éblouit toute feule. Il ne faut
point que l'éloquence travaille
pour la reveftir de couleurs lumi.
neufes ; il ne faut ny foin pour la
parer , nyfard pour l'embellir ; il
ne faut eftre ny Poëte , ny Orateur
, c'est affez d'eftre fidelle Hitorien.
Tel eft Monseigneur l'Eminentiffime
Cardinal le Camus,
Evêque & Prince de Grenoble ,
dont j'entreprens aujourd'huy l'Eloge.
Le recit tout nud de quel .
GALANT. 127
ques unes de fes actions eft un
grand Panegirique. Sonfeul nom
porte fon Eloge , on entend auffi
tot que c'est le Chef-d'oeuvre de
la Grace divine, un vaiffeau d'élection
, & le modele des Evêques
. Sa conduite est une école de
toutes les vertus . Sa charité , fon
Zele , fa patience , fa douceur ,fa
mngnanimité , fon defintereſſement
, fon courage , fa pauvreté,
fa retraite , fon travail , la fuite
des delices , le mépris des honneurs,
fes veilles ,fes jeunes , fes mor ·
tifications le font cftimer & admirer
de tous les gens de bien.
Avec quelcourage ne s'applique-
Liiij
128 MERCURE
til pas à arracher les épines da
champ qu'il cultive , à le planter,
à l'arrofer , à le rendre fertile,
&que nefouffre-t-il pas de cette
culture? Il employe les journées
entieres à prêcher. A peine a - t - il
quelque moment de loisir pour
manger , & il ne mange que pour
foutenirla nature.Commefafaim
eft le falut des ames , fa viande
eft auffi de faire la volonté du
Pere Celeste. Tantoft il vifite les
Malades,tantost ilfait des inftrutions
aux Preftres, tantoft il im .
pofe lesmainspour donner le Saint
Efprit , tantoft il celebre les facrez
Misteres. Au lieu d'employer la
GALANT. 129
nuit au fommeil , il la paffe en
prieres ,&dans la contemplation.
Il ne fe pardonne rien à luy même
, mais il eft plein de tendreſſe
& de compaffion pour les autres.
Il loge toutes fes Brebis dans fon
coeur pour les porter dans celuy
de Fifus - Chrift. Il veille fur les
actions des Ecclefiaftiques de fon
Diocefe ; il échauffe les tiedes ,
retient ceux qui vont trop vifte,
n'avance dans les faints Minifteres
que les plus dignes . L'éminente
dignité de Cardinal , àlaquellefon
merite l'a élevé, ne le
rend pas moins fevere dans fa
nourriture & dans fon coucher ;
130 MERCURE
ilfe nourrit toujours des mêmes
legumes , & couche toujours auffi
durement . La ſuperfluité , le luxe
& les delicesfont bannies de cheZ
luy . Les prodigues & les avares
trouvent enfa liberalité des leçons
du bon ufage de leurs biens . Il n'a
de ferviteurs que ceux dont ils ne
Se peut abfolument paffer. Leurs
habitsfefentent defa modeftie,
on ne -voit rien en eux qui nefaffe
connoiftre qu'ils appartiennent à
un faint Evêque. Dans le cours
dt fes vifites , il porte par tout la
lumiere la chaleur ; il fait l'office
d'un bon Pafteur , & va chercher
fes Brebis égarées parmy
les
GALANT. 131
neges les glaces des plus apres
montagnes. Toute fa perfonne eft
une voix qui prêche la modestie
le mépris du monde . Ses esperances
fes prétentions font
dans le Ciel ; ilreduit fon corps
en fervitude fous la loy de l'ef
prit. La foyfe trouve dans fes
paroles , & la candeur dans fes
actions . Il n'y a point d'orgueil
dans fes lumieres , ny d'inconfance
dans fes manieres d'agir . L'on
voit revivre en luyla fainteté des
Evêques de la primitive Eglife.
En un mot , les Preftres ont en
luy un exemple vivant de toutes
les vertusfacerdotales , les Reli-
<
132 MERCURE
gieux un modele de la vie penitente
, & les Vierge's une leçon de
pureté. Qu'il feroit à fouhaiter
que tous les Prelats fuiviffent &
imitaffent cet éminent & tresi
pieux Cardinal, qui retrace de nos
jours l'image de Fèfùs Chrift!
Quel bonheur pour le Diocefe de
Grenoble d'avoir un Prelat qui
vit en Evêque , & qui remplit ft
bienfon miniftere , & quelles ré
compenfes ne doit pas attendre un
fifaint homme, qui travaillefans
relâche à la vigne du Seigneur ,&
qui joignant les travaux apofto.
liques avec la retraite du coeur ,
accorde Marte avec Marie , &
GALANT. 133
fe rend l'admiration des hommes
des Anges!
Il s'eft fait dans l'Egliſe de
Touffaints en l'Ifle une grande
Ceremonie à l'ouverture
de la Chaffe de Saint Lumier,
dont le corps entier eft dans
cette Eglife depuis plus de
fiv cens ans. Mi de Noailles,
Evêque Comte de Chalons ,
eftant venu faire la ceremomonie
dont je vous parle , le
Pere Prieur de ce lieu le complimenta
en ces termes .
114 MERCURE
MONSEIGNEUR.
deur
Ne peut on pas dire avec autant
de verité quede juftice , que
eftoit uniquement à Voftre Granque
devoit eftre refervée la
Ceremonie de faire l'ouverture de
la Chaffe d'an Saint avec lequel
vous avez de fi grands rapports;
& qui par un aſſez juſte paralbele
, trouve dans voftre noble &
illuftre perfonne, une copie vivante
de ce qu'il eftoit luy- même fur la
terre ,&de ce qu'ily a lieu d'angurer,
que vousferez un jour com.
me luy dans le Ciel?
C'estoit lejeune Frere du grand
GALANT. 135
Saint Elaphe, que le Roy Sigebert
quipartageait pour lors le Royaume
de France , avoit engagé d'ac
cepter l'Evêché de ce Diocefe , ne
connoiffant perfonne entre tous fes
Sujets , plus digne e plus capa.
ble que luy , de remplir cette place
vacante.
&
Elaphe, comme un Soleil refplendiffant
fur le Chandelier de
Eglife ,plein de zele dardeur
pour le falut d'un peuple dont il fe
voyoit chargé, après avoirfourny
une longue & noble carriere à
toute l'étendue de ce Diocefe , couronné
de merite & de gloire , le
Roy du Ciel l'ayant jugé digne
136 MERCURE
·
d'un meilleurfort ,laiffa fa place
à fon jeune Frere , qui ne devint
pas moins fucceffeur defes vertus
que defa dignité.
N'est- ce pas , Monfeigneur, ce
que nous voyons aujourd'huy fi
glorieufement accompli dans voftre
noble illuftre perfonne , puisque
vous fuccedez à un Frere , & un
Frere vivant , qui par le juste
choix duplus grand Prince de la
terre , & de tous les Rois le plus
fage & le plus Chreftien , remplit
fi dignement le Siege Metropole
de toutes les Eglifes de France ,
& qui en vous laiffant , comme
Elaphe àfon jeune Frere , legou
GALANT: 137
1
1
Vernement de ce Diocese , vous
Laiffe en meme temps le digne Succeffeur
de fes vertus , vous laiffant
fon efprit , fa fageffe & fa mé
me conduite , que l'on voit déja
éclater en vostre perfonne , avec´
tant d'honneur & de gloire , par
ces riches talens de la nature & de
la grace, qui vous attirent vous
concilient le respect , l'amour & la
veneration de tout vostre Peuple,
par cet accés facile , par cet air
engageant & ces manières nobles
quifont des
appanages hereditaires
& d'anciennes prérogatives.
naturellement attachées à tous
coux de voftre noble & illuft. c
Aoult 1696
*
M..
138 MERCURE
Maifon ; qualitez, Monfeigneur,
d'autant plus aimables & plus
eftimables , qu'elles vousfont oublier
tout ce que vous eftes aux
jeux du monde, pour ne vousfouvenir
, avec S. Paul , que de ce
que vous devez eftre aux yeux
de Dieu , pour meriter le nom d'un
Saint Pafteur de l'Eglife . Non
ficut Dominans in Clero , fed
forma gregis factus ex animo .
Impriméque vous estes , Monfei .
gneur , de ces beaux fentimens de
Saint Ambroife , & quifont les
mêmes dont eftoit fi vivementpenetré
le Saint dont nous honorons
les Reliques , in Paftoribus EcGALANT:
139
clefiæ claritatem generis , aut
fumofas imagines avitofque
fafces oftentare aliena laus
eſt , & dans ces meſmesfentimens
femblant auffi vous entende
dire d'un esprit bien plus élevé ,
d'un coeur bien plus noble & bien
plus dégagéde lachair du fang,
que n'a dit autrefois le Poëte , Et
genus & proavos & quæ non
fecimus ipfi , Vix ca noftra
VOCO .
Tant de rares qualitez , Mon.
feigneur, fi glorieufement reünies
dans an feul & meſme ſujet , ne
nons doivent - elles pas engager
awecjoye dejoindre nos prieres aus
Mjj
140 MERCURE
vaux de tout unpeuple , & de les
envoyer comme des Ambaffades
toutes faintes vers le Ciel , legatas
preces,pour demander à Dieu,
qu'il luy plaife conferver longtemps
, pour l'honneur de l'Eglife
pour l'avantage de ce Diocese ,
unfi digne Paſteur , dans lequel on
voit avec évidence toutes les marques
d'un fujet d'élite & verita.
blement appellé de Dieu à la dignité
de l'Epifcopat , vocatus à
Deo tanquam Aaron , comme
ayant toutes les qualiteZneceffai
res requises pour remplir dignement
tous lesfaints devoirs defon
Miniſtere
GALANT. 145
1
L'Afie fuivant les dernieres:
obfervations , depuis fi longtemps
attendue , vient d'eftre
mife au jour par M de Fer .
Elle eſt de la grandeur de l'Eu
rope qu'il donna l'année derniere
. La Carte eft remplie de
nouveautez Geographiques ,
foit par de nouvelles découvertes
ou par des changemens
dans les Etats qui n'ont
pas efté bien connus jufqu'à
prefent , foit par la pofition
des principales Places qui s'y
trouvent fituées , telles que
M's de l'Academie Royale
des Sciences les ont données
J42 MERCURE
à l'Auteur. On y peut remarquer
quele continent de l'A.
fie y eft refferré de cinq cens
lieuës , que toutes les Coftes
& le Plan different de tout ce
qui a paru- cy- devant; la grande
Tartarie toute differente
desautres , la Provincede Leaò .
tùm au delà de la grande muraille
de la Chine ; cet Empire
à l'Occident des Tartares qui
l'ont foumis ; la Riviere de
Quentung la mefme que le
Helum , & par cette décou
verte , on reconnoift aisément
comme les Mofcovites font
voifins des Chinois & des TarGALANT.
143
tares Orientaux & Occidentaux
& comme cette nation
Mofcovite peut faire la
guerre & porter le commereé
jufqu'à la Mer Orientale , &
non loin de l'Amerique. Il y
a encore du changement fur
toutes les Coftes , & mefme
dans le dedans des Etats . M'
Witfen Hollandois , fameux
par les voyages & par les correfpondances
quil a dans ces
Pays Orientaux , a fourny les
memoires ; pour ce que nous
appellions autrefois grande
Tartarie , dont la plus grande
partie eft aujourd'huy poffe$
44 MERCURE
dée par les Mofcovites . Les
Peres Jefuites & Mrs de l'Academie
Royale des Siences ont
beaucoup contribué pour la
Chine , & pour les deux prefqu'Ifles
des Indes. Le refte
des changemens eft pris des
Voyageurs Modernes . L'Auteur
a cfté affez heureux pour
que cette Carte ait eu beau
coup de rapport
avec le livre
de l'Etat prefent de la Chine ,
que le Pere le Comte vient
de donner , quoy que le def.
fein de cette Afie fuft arrefté
& executé plus de dix mois
avant que ce livre ait paru.
Cecy
"
GALANT. 145
Cecy n'eft dit que pour faire
connoiftre en partie les foins
qu'il prend pour donner au
Public ce qu'il y a de plus nouveau
& de plus vray, & meriter
que l'agreable reception qu'il
efpere que feront à cet Ouvrage
les perſonnes fans prévention
, modere les aigreurs
avec lesquelles м'de V......
traite les chofes qu'il ne connoift
pas.
La bordure de la Carte
eft compofée du genie , des
moeurs , des Portraits , des habits
, des arbres , fruits , plantes
, & c. de chacune des Na-
Aouſt 1696.
N
146 MERCURE
tions qui compofent cette
grande partie de la Terre.
La defcription Geographi .
que & Hiftorique qui eft autour
de la mefme Carte , eft
faite d'une nouvelle maniere.
On travaille actuellement
aux deux autres parties ,
qu'on donnera le plutoft qu'il
fera poffible , & qui fe vendront
comme celle- cy , chez
l'Auteur dans l'Ifle du Palais ,
fur le Quay de l'Horloge , à
la Sphere Royale.
Comme il a paru depuis peu
un livre , dont le titren'a nul
rapport , à ce que prétend le
GALANT: 147
fieur de Fer , à la critique de fa
Mappemonde , il a crû eftre
obligé pour fon honneur , &
pour fatisfaire fes Amis , d'y
faire la réponſe generale que
vous allez lire , qui fera fuivie
d'une autre plus ample & par
articles , qui est toute prefte
à mettre fous la preſſe , ſi
quelques gens de merite ne
l'obligent par la deference
qu'il a pour eux , à demeurer
dans le filence à l'égard de
l'Impreffion.
Je déclare icy que je ne
prens aucun party dans ce démêlé
, non plus que dans tous
Nij
148 MERCURE
les autres , dont il m'arrive
fouvent de parler , & je repete
ce que j'ay fouvent dit ,
qui eft que l'on ne me doit
regarder que comme le rap
porteur des ouvrages , dont le
Public doit decider , & que je
fuis preft de donner les Repli
ques aux pieces que j'infere
dans mes Lettres.
Réponse à la Critique generale
de Mr de V.....
Quelque peine que je me
donne à faire une Mappemonde
, il fera impoffible
qu'elle puiffe eftre du gouft
GALANT .
149
que de M de V...... à moins
je ne fuive les principes qu'il
Eenfeigne , qui font tres differens
de ceux de M's de l'Academie
des Sciences , qu'il eft
plus à propos que je fuive que
ceux de M' de V. & c'eſt là le
feul fujet qui l'oblige d'écrire ,
non feulement contre
Mappemonde , mais contreperfonnellement
, puis moy
qu'il eft vray que de ma vie je
nay vû ny parlé à mon Cen .
feur , & encore moins eu la
penlée d'écrire contre luy,
puis que jufqu'à preſent j'ay
regardé fes Ecrits comme
N iij
150 MERCURE
fortant d'une Plume bien taillée
, foit de fa main , ou d'une
étrangere , il n'importe. J'ay
trouvé feulement mauvais
qu'il ne l'employaft qu'à la
défense de l'impofteur Jacques
Aymart , & à des Criti
ques injurieufes.
Je ne dis pas que ma Mappemonde
foit fans defaut ; au
contraire je croy qu'il y en a
beaucoup , mais je fuis certain
qu'elle ett la plus correcte
qui ait paru juſqu'à aujourd'huy
, puis que les principaux
points font placez fuivant
les obfervations que ces
GALANT. 1st
Meffieurs m'ont données ,
defquels feuls points je dois
répondre , & dont ils me doivent
eftre garants .
Les fautes en Geographie,
comme en bien d'autres
fciences , font de differente
nature , & entre autres celles
d'ignorance , qui font
les plus groffieres , & les moins
pardonnables. Les autres fe
font en fuivant de mauvais
Memoires , ce qui n'eſt pas
arrivé à ma Carte ; car à la
referve de quelques bagatelles
, qui peuvent facilement
eftre pardonnées , & dont les
Nij
152 MERCURE
Cartes précedentes font remplies
; ce que M' de V. appelle
fautes , les habiles gens avec
juſtice les nomment corrections
faites à deffein . Il n'y a
donc point là d'ignorance . Je
ne fçaurois auffi eftre accufé
d'avoir fuivi d'auffi faux Memoires
que ceux qui m'onr
précedé , puis que ce ſont ceux
de Mrs de l'Academie R. des
Sciences , des Peres Jefuites ,
& de Mrs les Miffionnaires ,
qui m'ont efté communiquez
, & defquels je me fuis
fervi , eftant plus à propos de
les fuivre , que les rêveries de
GALANT. 153
quelques uns de nos anciens
Auteurs , ou Voyageurs . Et
pour donner un exemple fenfible
, & fans offenfer Prolomée
, pour qui je dois avoir
tout le reſpect qui eſt dû au
premier homme de fon fiecle
,, voyez
les
trente
degrez
de
longitude
qu'il
met
entre
les
Rivieres
de
l'Inde
&
du
Gange
. Quoy
qu'à
peine
&
avec
verité
en
trouve
t on
aujourd'huy la moitié , la plus
grande partie des Geographes
qui l'ont fuivi , ont non
feulement fait cette horrible
faute , accompagnée d'une
154 MERCURE
infinité d'autres qu'ils ont
trouvées chez ce grand hom..
me; mais ils y en ont joint encore
quantité d'autres qu'ils:
ont trouvées chez les men- :
teurs & ignorans Voyageurs
de leur temps .
Si les Itineraires ne s'accor..
dent pas avec les longitudes ,
& qu'aprés avoir bien raifon-.
né fur ce qu'il y a moins de
feureté fur la plus grande partie
des Itineraires , que fur ..
l'eſtime d'un Vaiffeau , & que
les Valmontins ne fe contentent
pas de cela , & demandent
des preuves , ils difenti
GALANT. 155
qu'il y a beaucoup
de chofes
au monde
qui font vrayes , &
dont la raifon
eft inconnuë
;.
& on peut leur donner
pour
exemple
, qu'un homme
qui
ignoreroit
la fituation
de l'Eu
rope , & à qui on diroit qu'elle
eſt baignée
des mers Oceane
,
Mediterranée
& Baltique
;
que l'Ocean
eft une tres -gran .
de Mer , qui a flux & reflux ,
que les deux autres
s'y communiquent
,& font moindres
,
& que l'une des deux , qui eft
la mer Baltique
, a auffi Alux &
reflux , au contraire
de la Mediterranée
qui n'en a point,
156 1
MERCURE
& que celuy à qui on diroit
cela en demandaft la verita→
ble raiſon , je ne fçay qui la
pourroit dire.
La Critique de M¹ de V.
ne devroit rouler que fur un
point , fçavoir fi M's de l'Ob .
fervatoire ont raiſon , ou non ,
d'avoir changé les longitudes
. S'ils ont raiſon, ma Carte
eft la meilleure qui ait paru
jufqu'à aujourd'huy . S'ils ont
tort , on ne doit me blâmer
que d'avoir fuivi leurs obfervations
; car au refte , je n'ay
pas prétendu faire une Carte
fans faute, mais bien la moins
GALANT. 137
fautive & je prie ceux
qui trouveront mauvais les
grands changemens qu'il y a
dans mes Ouvrages , de m'en .
feigner le fecret de changer
la pofition des Villes de longitude
& de latitude , fans
changer le Plan de la Carte , &
de refferrer noftre Continent
de vingt - trois degrez , fans
diminuer les Eftats dont il eft
compofé.
Puis que
cela ne fe peut , il
ne me fera pas difficile de
fouffrir la Critique de mon
Cenfeur , dont je n'ay point à
fouhaiter les loüanges. On
158 MERCURE
ne doit pas eftre furpris fion
voit quelques differences en
tre les quatre Parties & la
Mappemonde , fɔit dans le
Plan , ou dans la poſition de
quelques Villes , puis que je
fais profeffion de fuivre toujours
les bonnes & dernieres
obſervations , qui me font
données par Mrs de l'Academie
Royale des Sciences ; &
comme il s'eft paffé du temps
entre la graveure du Globe &
de fes Parties en particulier ,
& que cesMeffieurs teçoivent
continuellement de leurs cor .
refpondancesde nouvelles ob,
GALANT. 159
fevations , qu'ils veulent bien
avoir la bonté de me communiquer
, c'est ce qui fait ces
changemens , & ce qui rend
mes Cartes plus correctes que
celles qui ont encore efté mifes
au jourjufques à prefent.
C'est pour répondre à l'obje
ction qu'on pourroit faire ,
qu'on aura encore de temps
en temps de nouvelles obfervations,
& qu'il faudra encore
faire des changemens . Le P.
le Comte , Jefuite , répond
pour moy dans le Livre qu'il
vient de mettre au jour , de
l'Estat preſent de la Chine ,
160 MERCURE
tome 1. page 34. & fuivantes .
Les Geographes ont fait deux
fautesconfiderables ( il entend les
Geographes qui m'ont préce
dé) La premiere, en plaçant toute
laProvince de Leauten au deçà de
la grande muraille . Il est certain
qu'elle eft au delà , &c. C'eſt un
point fur lequel on ne doit plus
difputer. Lafeconde est de mettre
tout l'Empire de la Chine du cofté
de l'Orient , environ cinq cens
lieuës plus loin qu'il n'est en effet,
&c . deforte que la Chine fe trouve
beaucoup plus prés de l'Europe
qu'on ne s'eftoit imaginé. Siles
Obfervations dans la fuite pouGALANT
161
1
voient chaque fois nous la rapprocher
d'autant de lieuës , bin.
toft nous ne ferions plus obligez
de faire de fi longs voyages , &
ceux qui fouhaitent avec paſſion
de voir ce Pays , n'auroient pas de
peine à contenter leur curiofité ;
mais par malheur cela n'arrivera
pas , je puis dire que nos Ob.
Jervations , jointes à celles de
l'Academie Royale des Sciences ,
font de nature à ne laiſſer rien à
esperer de ce cofté là, à moins que
M' V... qui a fifort blâme no.
ftre methode , n'y aille luy même
la reformer ; car en ce cas je ne
defefpererois pas de voir dans fa
Aouſt 1696.
162 MERCURE
nouvelle Carte la Chine au delà
du Japon , & le Japon auprés du
Mexique.
Cet habile Jefuite , quoy
que tres - feur des obfervations
qu'il a faites fur les lieux plufieurs
fois , & pendant plufieurs
années , ne décide pas
hardiment , comme fait le
Critiqueur
dans fon Cabinet,
& la moderation avec laquelle
ce Pere parle de luy , pourra
luy fervir de leçon à l'avenir.
Dans le 2. tome de ce même
livre, p.476.Ce premier efay
n'a pas laiffé d'eftre de quelque
utilité pour l'Aftronomie, nous
GALANT. 163
à
pouvons affarer que les Eclipfes de
Lune obfervées à Siam , à Lou
veau , à Pontichery , à Pekim ,
Nankim , Kiam . Cheou , à Canton,
en quelques autres endroits
de l'Orient ,
contribueront , non
feulement à regler les mouvemens
des Cieux , mais encore à perfe
étionner la
Geographie.
Page 491. Nous ne sçavons
pas à quel ufageparticulier lana.
ture a destiné ces Satellites dans le
Ciel , mais celuy que nos Aftronomes
en font fur la terre , , est
tres utile pour la perfection de la
Geographie ; & depuis que M
Caffini a communiquéfes Tables
Oij
164 MERCURE
aux Obfervateurs , on peut aisément
en tres peu de temps,
déterminer la longitude des principales
Villes du monde , &c.
Nous avons ob-
Page 492.
fervé les immerfions
& les émerfions
des Satellites
de Jupiter
à
Siam , à Louveau
, à Pontichery
,
au Cap de Bonne Esperance
,
dans plufieurs
Villes de la Chine;
mais les Obfervations
faites à
Nimpo & à Chambay
, qui en
font les Villes les plus orientales
,
ont réduit le grand continent
àfes
veritables
bornes , en retranchant
plus de cinq cens lieuës de pays,
qui n'avoient
jamais efté que dans

GALANT. 165
l'imagination des anciens Geographes.
Voilà les fentimens de cent
habiles gens , qui ont obſervé
eux - mêmes en plufieurs
lieux pendant plufieurs années
, & tout recemment avec
des manieres & des inftrumens
tres - feurs , aufquels il
eft plus à propos de s'en rapporter
, qu'à l'obftination
d'un homme fans experience
fur cette matiere , appuyé feu
lement des rêveries de quel
ques Voyageurs & Geographes
.
Ceux qui fouhaiteront voir
166 MERCURE
de plus fortes raiſons , n'ont
qu'à lire les Obfervations du
Pere Goüye , contre les fentimens
de M' Vofius , imprimées
à Paris en 1688, & les
Voyages du Pere d'Avril , imprimez
au même lieu 1692. Ils
verront que Ms de V.......
veut remuer la Pierre que M¹
Vofius a efté contraint d'abandonner
, par les raifons
folides de ces Peres & de Mrs
de l'Academie Royale des
Sciences.
Le S Liebaux vient de met
tre au jour la Carte generale
de Lorraine & d'Alface . Elle
GALANT
. 167
eft divifée par Duchez , Mar.
quifats , Comtez , Seigneuries
& Bailliages , & dédiée à M
le Cardinal Landgrave de
Furftemberg . On n'a point
encore vû de Carte mieux
gravée & plus diftincte , de
forte qu'outre l'utilité dont
elle eft , elle fait plaifir à voir.
Les Curieux la trouveront
chez l'Auteur , ruë de la Parcheminerie
, prés S. Severin ,
à l'Enfeigne du Pont Leger 3
& chez le S ' Vallet , rue Saint
Jacques , au Bufte de Louis..
Mile Clerc , Deflinateur &
Graveur du Roy , & Profeffeur
168 MERCUREde
Mathematiques en fon
Academie de Peinture & de
Sculpture , a donné au Public
depuis peu de temps , une
fuite de fix Planches qui contiennent
quelques actions
d'Alexandre, qu'il a gravées
en petit d'aprés les Tableaux
du Roy , peints par M le
Brun , & qu'il a dédiées à M
de Villacerf , Surintendant
des Baftimens de Sa Majesté,
Quoy que le merite de M'le
Brun fuffife pour faire juger
de la beauté de l'Ouvrage. ,
on peut ajoûter qu'un grand
gouft , une exacte correction
de
GALANT. 169
de deffein , & une grande propreté
de graveure qu'on y
remarque , le rendent un des
plus confiderables qu'ait faits
M' le Clerc . La quantité d'autres
Estampes qu'il a gravées,
& qui compofent une oeuvre
tres curieufe & fort recherchée
, ont trop bien établi ſon
merite & fa reputation , pour
laiffer douter quelqu'un de
l'eftime generale qu'il s'eft acquife
. Parmyles Pieces de cette
oeuvre, qui font au nombre
de plus de deux mille , il s'en
trouve beaucoup qu'il a gra
vées pour le Roy.comme les
Aoust 1696 .
P
170 MERCURE
Tapiflerics & Deviles , le Labyrinthe
, les Oiseaux & les
Animaux de Verſailles , les
Conqueftes de Sa Majeſté , ou
fes Sieges , prifes de Villes ,
Batailles , & c. plufieurs Medailles,
Vignettes , Fleurons &
Lettres grifes , diverfes fuites
d'hiftoires, faintes & profanes,
& de petites Figures , Vûës ,
Baftimens , Payfages , &c. de
fon invention
, propres pour
apprendre à deffiner & à graver
à l'Eau - forte. Parmy ce
grand nombre d'Estampes , il
y en a de tres rares , & d'un
grand prix. Il a auffi compoſé
GALANT. 171
un Livre des Elemens de Geometric
, un Traité du Point de
vûë , & c. Tous ces Ouvrages
fe trouvent chez le S'Nicolas
Langlois , Libraire Imager ,
ruë Saint Jacques , à la Vitoire.
Vous avez pris trop de plaifir
à lire les avantures de la
petite Marquife Marquis de
Banneville , pour en avoir
perdu la memoire . La Dame
qui s'eftoit donné la peine
de les écrire , avoit oublié
plufieurs circonstances ,
dont je n'ay pû juſqu'icy vous
faire part, comme vous le re-
D
Pij
172 MERCURE
marquerez
par l'hiftoire du
beau Sionad
, que vous n'avez
point veuë, & la même Dame
l'ayantajoûtée
, avec plufieurs
autres particularitez
, je ne
veux pas vous priver d'une
lecture qui affurément
vous
fera tres agreable
, quoy que
la matiere vous en foit déja
connuë pour la plus grande
partie.
2
in an out
7 900 12
GALANT. 173
HISTOIRE
De la Marquife- Marquis,
de Banneville .
I
que
fix mois L n'y avoit
que le Marquis de Banneville
, Gentilhomme
de Berry,
eftoit marié à une jeune perfonne
, belle , de beaucoup
d'efprit & heritiere , lors qu'il
fut tué au Combat de Saint
Denis . Sa Veuve fut touchée :
fenfiblement
. Ils eftoient en
core dans les premieres ardeurs
, & nul chagrin dome
ftique n'avoit troublé leur
Piij
174 MERCURE
bonheur . Elle ne ſe laiffa
point aller à une douleur éclatante
, & fans faire les cris ordinaires
, elle fe retira à une
de les mailons de campagne ,
pour y pleurer à fon aile , fans
contrainte & fans oftentaion
; mais à peine y fut elle
arrivée , qu'on luy fit remarquer
à des fignes certains ,
qu'elle eftoit groffe . D'abord
la joye de revoir un petit modele
de ce qu'elle avoit tant
aimé , s'empara de toute ſon
ame . Elle fongea à conferver
les précieux reftes de fon cher
Epoux, & ne negligea rien de
GALANT .
I ༼
ce qui pouvoit contribuer à
fa propre confervation . Sa
groffeffe fut fort heureuſe ,
mais quand les temps appro
cherent , mille penſées la vinrent
tourmenter. La mort
funefte d'un homme de guerre
ſe repreſenta à fes yeux
avec toutes les horreurs; elle
crut voir la même avanture
pour ce cher enfant qu'elle
attendoit , & ne pouvant s'accoutumer
à une idée fi triſte
elle fouhaita mille fois que
le Ciel luy donnaft une Fille ,
qui par fon Sexe ſe trouvaſt à
souvert d'une fi cruelle defti
Piiij
176 1
MERCURE
née. Elle fit plus , & fe mit
en tefte de corriger la nature,
fi elle ne répondoit pas à fes
defirs . Elle prit toutes les précautions
neceffaires , & fit
promettre à fa Sage -femme
d'annoncer à haute voix la
naiffance d'une Fille , quand
même ce feroit un Garçon
La chofe ainfi refoluë fut aifément
executée .
L'argent
fait tout ; la Marquise eftoit
la maiftreffe dans fon Chafteau
, & la nouvelle courut
bien toft qu'elle avoit eu une
Fille , quoy que dans la verité
elle cuft eu un
Garçon , Ọn
GALANT . 177
porta l'Enfant au Curé , qui
dans la pure bonne foy le baptifa
fous le nom de Mariane .
La Nourrice fut auffi gagnée,
& la petite Mariane fut élevée
par fa Nourrice , qui dans la
fuite devint fa Gouvernante.
On luy apprit tout ce qu'une
Fille de qualité doit fçavoir,
la Danfe , la Mufique , le Claveffin.
Ses Maiftres n'avoient
qu'à dire , & dans le moment
elle faififfoit tout ce qu'ils
avoient à luy montrer. Une
fi grande facilité de genie
força fa Mere à luy faire apprendre
les Langues , l'Hi178
MERCURE
ftoire , & même la Philofo
phie , fans craindre que tant
de fciences fe brouillaffent
dans une tefte , où tout fe
rangeoit avec un ordre admi
rable; & ce qui raviſſoiren admiration
, c'est qu'un efprit fi
beau fembloit eftre dans le
corps d'un Ange . Sa taille à
douze ans eftoit déja formée,
Il'eft'vray qu'on l'avoit un peu
contrainte dés l'enfance avec
des corps de fer , afin de luy
faire venir des hanches , &
luy faire remonter
la gorge.
Tout avoit réuffi , & fon vilage
, dont je ne vous feray la
GALANT. 179
defcription qu'à fon premier
voyage de Paris , eftoit déja
d'une beauté achevée . Elle
vivoit dans une ignorance
- profonde , ne foupçonnant
pas feulement qu'elle puft
eftre autre qu'une Fille. On
l'appelloit dans la Province ,
la belle Mariane. Tous les petits
Gentilshommes voifins ,
qui la regardoient comme
une grande heritiere , luy venoient
faire la cour . Elle les
écoutoit tous , & répondoit à
leurs galanteries avec beaucoup
deliberté d'efprit. Mon
coeur , difoit-elle un foir à fa
180 MERCORE
Mere , n'eft pas fait pour des
Provinciaux, & fi je les reçois
bien , c'est que je veux plaire
à tout le monde. Prenez garde
, mon Enfant , luy dit la
Marquife , que vous parlez
comme une Coquette . Hé ,
Maman, laiffez les faire ; qu'-
ils m'aiment tant qu'ils voudront
, que vous importe
pourvû que je ne les aime pas?
La Marquife fe réjoüiffoit
extrémement de l'entendre
parler ainfi , & luy donnoit
toute liberté avec ces jeunes
gens , qui d'ailleurs ne fortoient
jamais du refpect. Elle
GALANT. 180
fçavoit le fond des chofes, &
ne craignoit point de fuite .
La belle Mariane employoit
juſqu'a midi a étudier , & le
refte du jour à fe parer. Aprés
avoir donné, difoit - elle, agreablement,
tout le matin à mon
efprit, ileft bien juſte de donnerl'apresdinée
à mes yeux,à
ma bouche , à toute ma petite
perfonne Et effectivement elle
ne commençoit à s'habiller
qu'à quatre heures du foir. La
Compagnie etoit d'ordinaire
affemblée à cette heure là , &
ſe faiſoir un plaifir de la voirà
fa toilette. Ses Femmes de
182 MERCURE
chambre lacoiffoient mais elle
ajoutoit toûjours d'elle même
quelque nouvel agrément
àfacoifure.Sescheveux blonds
retomboient par groffes boucles
fur les épaules . Le feu de
Les yeux & la vivacité de ſon
teintéblouiffoient & tant de
beautéz eftoient animées &
foutenues par mille jolies chotes
, qui fortoient à tous momens
de la plus belle bouche
du monde . Tout ce qu'il y
avoit de jeunes gens autour
d'elle étoient dans une espece
d'adoration ; auſſi n'oublioitelle
rien pour les piquer encor
GALANT . 183
davantage. Elle paffoit elle
même dans fes oreilles avec
une grace admirable, des pendans
, ou deperles , ou de rubis ,
ou de Diamans . Elle mettoit
des mouches , & fur tout des
imperceptibles , qui étoient fi
petites , qu'ilfaloitavoir le teint
auffi delicat, & auffi fin qu'elle
favoit , pour qu'on les pût appercevoir
; mais en les mettant
, elle faifoit mille petites
façons , confultant tantôt l'un
tantoft l'autre , fur ce qui lui
fieïoit le mieux . La mere étoit
ravie dejoie , & fe remercioit
à tous momens de fon habile184
MERCURE
té. Il a douze ans , difoit - elle
tout bas , il faudroit bientoft
fonger à le mettre à l'Academie
& dans deux ans , il fuivroit
fon pauvre pere. Et la
deffus tranfportée d'affection ,
elle alloit baifer fa chere Fille ,
& lui laiffoit toutes ces petites
coquetteries quelle cuft condamnées
dans la Fille d'un autre.
Les chofes en étoient là ;
lorfque la Marquife de Banneville
fut obligée de venir à Paris
folliciter un procés , que lui
fit un de fes voifins. Elle ne
manqua pas d'y mener faFille,
GALANT. 1859
& reconnut dans la fuitte
qu'une jolie perſonne n'est
pas inutile dans les follicitations
. La Mere parloit procés
au Confeiller, qui fouventl'interrompoit
pour luy dire , Ma
dame , vous avez là une belle:
enfant ; & la deffus Mariane
faifoit la reverence
, & rougiffoit.
La Mere recommençoit
le narré de ſon affaire , & le-
Confeiller tournoit toûjours .
la tefte du côté de la Fille , qui
un jour fâchée tout de bon de
ce qu'onn'écoutoit pas fa Me--
re, mais , Monfieur, dit elle au
vieux Confeiller
Aoust 1696.
écoutez
C
186 MERCURE
donc ce que vous dit maman . "
Hé allez ma belle enfant , lui
repondit- il, j'écoute des yeux,
& je vois que vôtre procès eft
fort bon . Venez ſeulement me
folliciter de temps en temps &
foyez toûjours auffi fage que
yous eftes belle.
La Marquife de Banneville
en arrivant à Paris , allavoir la
Comtefle d'Aletref, fon ancienne
amie , & luy demanda
fes avis & fa protection pour
fa Fille. La Comteffe fut frapée
de la beauté de Mariane , & la
baifa avectant de plaifir ,qu'el
le y retourna plufieurs fois , El
GALANT. 187
lefe chargea de fa conduite ,
pendant que la mere vaqueroit
à fes procés , & promit
de ne la pas laiffer manquer
de plaifirs. Elle ne pouvoir
romber en meilleure main .
La Comteffe née pour la
joye , avoit trouvé le moyen
de fe feparer d'un Mary incommode
, non qu'il ne fuft
homme de merite aimant
le plaifir auffi- bien qu'elle ,
mais ne convenant pas dans
le choix de leurs plaifirs , ils
avoient l'efprit de ne fe point
contraindre, & de fuivre cha
cun fon inclination. La Com
Q ij 1
2
188
MERCURE
teffe avoit efté affez jolie de
vilage, la taille mal faite . L'envie
d'avoir des Amans avoic
cedé à l'envie d'avoir de l'argent
, & le jeueftoit devenu ſa
paffion
dominante. Elle avoit
une fille d'une
beautéparfaite ;
& fi belle à douze ans , qu'on
craignoit pour la durée , & que
des traits formez de fi bonne
heure , ne perdiffent bien toft
le mignon , qui en faifoit tout
l'agrément. La petite Mariane
fut reçûë à bras ouverts &
de la mere & de la fille , à qui.
elle tenoit
compagnie , pendant
que la mere joüoit . Elless
GALANT. 189
fe faifoient fort grand plaifir
l'une à l'autre , & le confoloient
enſemble des petites
incivilitez que le jeu leur atti
roit journellement, Quoy ;
ma chere, difoit la petite Mariane
à la Compagne les
jeunes gens de Paris les
mieux tournez , les plus galans
, vous quittent pour le
valet de Trefle , ou pour
Dame de Carreau ? Ils font
furieux, quand ils ont perdu,
& voftre prefence ne les calme
pas ? Vos yeux n'ont pas
la force de les arrefter ? Ils
paflent devant nous prefque
la
190 MERCURE
fans nous regarder , & courent
prendre leur place autour
d'une table , où ils ne
font que fe lamenter de leur
mauvaiſe fortune ? Nos Provinciaux
valent encore mieux
que cela. Ah , ma chere , reprit
Mademoiſelle d'Aletref,
vous n'avez pas tout vû. Ils
font mille fois plus groffiers ,
que vous ne fçauriez vous
imaginer. Plus de petits foins,
encor moins de petits prefens
, nulle complaifance. Il
faut que nous faffions plus de
la moitié du chemin . Helas !
nos meres n'eftoient pas de
9
GALANT. 19t
mefme ; auffi ont elles vû les
derniers beaux jours de la galanterie
. C'eſt ainfi que ces
deux jeunes perfonnes moralifoient
au deffus de leur âge .
A votr leur petit minois , fin ,
delicat , éveillé , on ne les cuft
pas cru capables de reflechir
fur les vices du temps , & felon
les apparences , les Fontanges
, les Jardinieres devoient
tenir le premier rang
dans la plupart de leurs con
verfations.
Cependant la Marquiſe
de Banneville dormoit en
paix. Elle connoiffoit affez la
192 MERCURE
reputation de la Comteffe ;.
qui n'y prenoit pas garde de
fi prés , & jamais elle ne luy
euft confié la veritable Fille ;;
mais pour Mariane , outre
qu'elle l'avoit élevée dans des
fentimens de vertu , elle voulur
un peu , pour le divertir ,.
la laiffer fur la bonne foy , fe .
contentant de luy dire , qu'--
elle alloit monter fur un
Téatre bien different de celuy
de la Province ; qu'elle y trou
veroit àchaque pas des Amansaimables
tendres , paffionnez
( ce qui n'eftoit pourtant!.
pas trop vray ) , qu'il ne faloit
past
GALANT: 193
pas les croire legerement , &
que fi fon coeur le fentoit foible
, elle vinft à elle luy conter
tout ; qu'à l'avenir , elle la
regarderoit comme fon amie,
pluftôt que comme fa Fille, &
lui donneroit les confeils qu'-
elle prendroit pour elle même.
Mariane , que l'on commença
a nommer la petite
Marquife, promit à la mere de
lui decouvrir tous les mouve..
mens de fon coeur , & fe fiant.
fur le paffé , elle cruc pouvoir
affronter fans peril la galanterie
de laCour deFrance . C'euft.
Aouft 1696.
R
194 MERCURE
étéune entreprise bien temeraire
il y a trente ans . On lui
fit des habits magnifiques, on
effaya fur elle les modes les
plus nouvelles. La Comteffe
qui prefidoit à tour cela , prit
foin elle-même de la faire coif
fer par Mademoiselle de Canillac
. Elle n'avoit que des boucles
d'oreilles d'enfant & peu
de pierreries . La mere donna
toutes les fiennes , qui étoient
mal en oeuvre , & fans faire
beaucoup de dépenfe, on trouva
moyen de luy faire deux
paires de pendans d'oreilles de
Diamans, & cinq ou fix poin .
GALANT:
195
Cons pour mettre dans fes che
veux. Il n'en faloit pas davantage
pour la parer extremement.
La Comteffe luy envoyoit
fon caroffe l'aprés dinée
& la menoit à la Comedie,
à l'Opera , ou dans des maifons
- de jeu . On l'admiroit par tout.
Les filles & les femmes ne pou
voient fe laffer de lui faire des
careffes , & les plus belles n'avoient
aucune jaloufie des
louanges qu'on donnoit à fa
beauté . Certain charme caché,
qu'elles fentoient fans le
comprendre , entrainoit leurs
coeurs , & les forçoit à rendre
Rij
196 MERCURE
un hommage fincere au merite
de la petite Marquife ; car
perfonne ne lui échapoït , &
fon efprit encore plus impe
tieux que
que fa beauté, lui faifoit
des conqueftes plus deures &
plus durables . On étoit pris
d'abord par un teint d'une
blancheur éblouiffantes
un
incarnat toûjours renaiffant
furprenoit toûjours . Ses yeux
étoient bleux & nien étoient
pas moins vifs tilsfobtoient
de deux paupieresépaiffes , qui
rendoient leurs regards plus
tendres & plus languiffans.Le
tour du vifage étoit ovale & fa
GALANT 197
bouche vermeille & rebordée
- prefentoie dans le temsmême
qu'elle parloit le plus ferieufeement
vingt petits trous creus
fez par les Graces , & vinguau
Tres encore plus aimables qu'
elle formoit en riant . Unextepientficharmantétoit
fonte.
nu partout ce qu'une bonne
éducation peut ajouter à une
nature excellente. La petite
Marquifeavou farle vifage , un
laftrede modeftie , qui lui attiroit
le refpect ; elle fçavoit dis
ftinguerles temps , & n'alloitja
mais àl'Eglifequ'avec des coif
fes,point de mouches , dvitang
E
Riij
198 MERCURE
l'étalage , que recherchentla
plufpart des femmes . Il faut
difoit-elle, prier Dieu à la Meſfe,
& danſer au bal , & le faire
de tout fon coeur.
Il y avoit trois mois qu'elle
paffoit la vie fort agreablemenr,
lors que le Carnaval arriva
. Tous les Princes, tous les
Officiers étoient revenus ; de
l'armée , & les divertiffemens.
publics fe réchauffoient de
toutes parts. Chacun faifoit
des parties de plaiſirs , & M. ...
preparoit un grand bal dans
fon palais . Ce prince auffi beau
que vaillant , auſſi aimable
GALANT. (199-
-
parmiles Dames , que par
miles foldats ,vouloit qu'on le
divertît dans fa maiſon , & felon
la coutume , on y difpofoit
toutes chofes pour la fefte du
Lundi gras. La Comtelle qui
n'eftoit plus affez jeune pour
allerau balà vifage découvert ,
y voulut aller en mafque , &
mit la petite Marquile de la
partie . On l'habilla en Berge-
6 re avec des habillemens trés
fimples, mais trés propres . Ses
cheveux qui lui pendoient à la
Ceinture , étoient renouez en
groffes boucles avec des rubans
couleur de rofe ; ni per-
Rij
200 MERCURE
les ni Diamans , de belles cor,
nettes ; deux ou trois petites
mouches , elle n'étoit parée
que d'elle même & ne laiffa
pas d'attirer tous les regards
de l'affemblée. La beauté Y.
étoit alors dans fon triomphe.
La Princefe de G. !. . & Ma -l
dame la D heja D ... étoient atrie
vées de V... incognito . La
Ducheffe d'H.... & la Marel
quifede R ... y difputoient del
charmes , & l'on y
remarquoit
avec encore
plusdetonnemer
& de plaifir , le beau Brinde
Sionad, qui aprés avoir vaincul
les ennemis du Roi par la forse
GALANT. 201
codefon bras , venoit fous des
habits de femme difputer au
beau Sexe , &remporter au ju
Egement des connoiffeurs , le
prix de la fouveraine beauté. i
y En entrant dans le bal , la
Comte ffe prit fon parti , & s'al
la mettre derriere le beau Sionad:
Ma Princeffe , luy dit elle
enl'abordant & lui prefentant
la petite Marquife , voici une
Bergere, qui n'eft pas indigne
de quelques uns de vos regards.
Elle s'approcha auffitoft
avec refpect , & voulut bai
fer le bas de la robe du Prince,
oupour mieux dire, de la Prin202
MERCURE
Y
ceffe , mais il la releva & l'embraffant
avec tendrelle, la bel
le Enfant , s'écria - t-il avec
tranfport , les jolis traits!
Quel fouris ! quelle fine fle! Ou
je me trompe , ou elle a encorė
plus d'efprit que de beauté.
La petite Marquife n'avoit encore
répondu que par une petite
mine riante & modefte ,
lorfque le D .... de C ...... la
vint prendre pour danſer. Lè
relpect que toute la Compagnie
devoit à ce grand Prince,
attira d'abord les yeux & l'artention
, mais quand on vit
avec quelle grace la petite
GALANT 203
Marquife lui rifpoftoit fans
eftre embaraffée ,fon arcille ,
fa legereté , fes petits fauts en
cadence , fes fouris fins fans.
eftre malicieux , l'eclat nouyeau
qu'un exercice violent
répandoit fur fon vilage, on fir
dans toute la falle comme de
concert , un profond filence.
Les violons eurent le plaifir de
s'entendre , & chacun parut
occupé de la voir & de l'admi
rer. La dance finit avec des ac
clamations , dont le Prince ,
tout beau & tout aimé qu'il
eft, n'eut que la moindre par
tie , an be
39815
204 MERCURE
A peine la Marquile de Banner
villefut elle retournée chez ch
le , que faFille lui dit , Eft-il pofa
fible , ma chere , Maman , que
cette belle Princeffe , qui m'a
fait tant d'amitiez au bal , qui
eft fi belle , fiaimable , foit un
garçon LaComteffe d'Aletre f
me l'a dit tout bas , mais pour
moi je ne le fçaurois croire.
Cela eft pourtant vrai , repliqua
laMere, & la premiere fois
que nous verrons laComteffe,
je la prierai de nous conter fon
hiftoire . Oh pour moi , s'écria
la petite Marquife avec une
fimplicité admirable , je ne
GALANT 205
1
3
19
1
-1
10
crois pas que je vouluffe m'habiller
en Fille , fi j'étois gara
çon. Ne jurez de rien , reprit
fa mere . Contentez- vous , ma
chere Enfant , de faire vôtre
devoir , & ne trouvez jamais a
redire à ce que font les autres,
Le lendemain , la Comteffe
d'Aletrefétant venue les voir,
elles la mirent d'abord fur . le
beau Sionad. Ah Madame,lui
die la petite Marquife en luj
bailantles
ma
nous
les avantures d'une fi belle
Princeffe.Maman m'a dit
que vous fçaviez tout . Il eſt
vrai repritselle , que per206
MERCURE
fonne ne fçait mieux que
moi , tout ce qui regarde le
beau Sionad. Le Prince qui
luy a donné la naiffance m'avoit
fait l'honneur de me
charger du foin de ſon éducation
, par ce que mon mari a
été autrefois Ambaſſadeur auprés
de lui , & je ne l'ai abandonné
à luimême , que depuis
qu'il va à la guerre . Je fatisferai
vôtre curiofité , ma belle
Enfant, quand vous voudrez .
Tout à l'heure , Madame , dit la
petite Marquise en fe jettant
à fon cou. Vous étes vive , reprit
la Comteffe, mais vous éGALANT.
207
tes fiaimable , qu'il faut faire
tout ce que vous voulez.
L
HISTOIRE
Du beau Sionad.
E beau Prince dont j'ay
vous entretenir , eftné
dans les glaces du Septentrion
. Le Prince fon Pere l'eut
en fecret de la belle Sophie ,
qui pour cacher fon avanture
amoureufe , voulut danfer au
Bal trois jours aprés eftre accouchée
, & par là contracta
une maladie qui luy donna la
mort au bout de lept ou huit
208 MERCURE
mois , les apparences de
l'honneur luy ayant paru plus
précieufes que la vie . Sa perte
redoubla la tendreffe du Pere
envers l'Enfant , refte unique
d'une Mere fi vertueuſe. On
n'épargna rien pour le conferver
dans un âge fort tendre
, & une complexion fort
delicate. Il avoit , comme
vous le voyez , toute la beauté
, & par confequent toute
la delicateffe de la belle Sophie.
Enfin dés qu'il eut atteint
l'age de douze ans , le
Prince fon Pere n'eftant pas
content des Maiftres de lon
GALANT 202
pays , & ne les croyant pas
affez habiles , l'envoya en
France , pour y achever des
études qu'il avoit fortheursu-
= fement commencées . 11, luy
donna un équipage honnefte,
mais modette , ne voulant pas
qu'il fut connu pour ce qu'il
eftoit , & luy fit porter le nom
de Comte de Garden . Son
1 Gouverneur eut ordre de
& prens'adreſſer
à moy , & de
dre mon avis en toutes chofes.
Je le mis au College
d'Harc .... le plus beau de
Paris , & en meilleur air. Le
jeune Comte s'y perfection.
Loust 1696» S
210 MERCURE
na bien- toft dans la connoif
fance des Langues , & devint
le premier de fes Claffes. On
fongea vers la fin de l'année
à repreſenter une Tragedie ,
felon la coutume. Le Regent
prit pour fujet les amours d'Alexandre
& de Statira ; il falloit
donner les Perſonnages ;
on choifit le Comte de Garden
pour reprefenter la Princeffe
. Sa beauté n'eftoit pas
encore dans l'eftat de perfection
où vous la vîtes hier.
Il n'avoit que quinze ans tous
fes traits n'eftoient pas encore
formez, mais on ne laiffoic
GALANT
211
pas d'admirer déja fur fon vifage
le plus beau teint du
monde , le plus ébloüiffant
de blancheur , avec un incarat
qui ne paroiffoit pas naturel,
tant il eftoit bien placé,
& toujours égal , quelque
temps qu'il fift . Quoy , Madame
, interrompit la petite
Marquife , le teint de ce beau
Prince eft naturel ? J'aurois
juré qu'il mettoit du rouge .
Non , reprit la Comteffe , il
ne doit qu'à la nature tout ce
que nous admirons en luy , &
ce n'eft pas à vous , perite
Marquife , avec les couleurs
Sij
212 MERCURE
que vous nous prefentez , à
trouver cela extraordinaire ::
Mais pour revenir à fon
hiftoire, fon Gouverneur vint
m'avertir deux mois avant
qu'on reprefentat , la Trage
die , que fon Maistre y de voit
faire un des principaux Per .
fonnages , & qu'il avoit recours
à moy pour aider à y
réuffic . J'allay aufli toft au
College , & trouvay que ces
bons Regens avoient les
yeux juftes , de cho : fir le petit
Comte pour en faire une Fille.
Je luy demanday fice perfonnage
luy feroit plaifir , &
7
GALANT. 213
il me dit qu'il n'en fçavoit
ien. Helas je me reproche
de luy avoir mis dans la têfte
l'amour de luy même. Il ne
fçavoit pas qu'il eftoit beau ,
je l'en fis appercevoir. Je luy
donnay un miroir de poche ,
je le frifay , je le poudray , je
luy mis des mouches , je luy
fis percer les oreilles pour y
mettre des pendans de Perles
& de Diamans , dans la crainte
que ceux que je luy prérerois ;
ne tombaffent fur le theatre
en déclamant . Je me chargeay
de luy faire faireune
robe magnifique , & même
214 MERCURE
pour l'accoutumer, je luy en
voyay deux jours aprés un
Mailtre à danfer , pour luy
apprendre à marcher & à faire
la reverence en Fille , & même
à conduire les yeux avec
la modeftie du sexe . J'eftois
entefté du jeune Comte , &
voulois abfolument qu'il réuf
fift à tout ce qu'il entreprendroir.
Mes foins ne furent pas
inutiles . Je l'allois voir au
College tous les huit jours ,
& le trouvois toujours changé.
Je luy avois fait faire des
fouliers de femme , afin qu'il
GALANT 215
s'y accoutumalt de longue
maing & qu'il ne fult point
embaraffé le jour de la Tra
gedie . Il avoit toujours porté
un corps de groffe baleine
pour luy conferver la taille ,
mais je luy en fis faire de fort
propres en broderie d'or &
d'argent , qui laifoient voir
le haut d'une gorge fort blan
che & potelee , & fembloient
cacher par modeftie tout ce
qu'on ne voyoit pas . Il avoit
auffi des chemifes taillées en
femme , avec une dentelle
renversée & rattachée fur fon
corps . Sa démarche eftoit
216 MERCURE
toute changée , & juſqu'aï
ton de fa voix , il l'avoit adou .
ci pour paroiftre entierement
Fille . Ilfaifoit au commencement
toutes ces petites chofes
, parce qu'on luy difoit de
les faire , mais bien.toft il y
prit gouft . 11 fe failoit mettre
les foirs des cornettes & des
rubans fur la tefte , & prenoit
grand plaifir à s'entendre
louer fur fa beauté . Il avoit
une robe de chambre à manches
pendantes de tafetas incarnat
brode d'argent avec
une grande queue, qu'un petit
Pageluy portoit toûjours . On
voyoit
GALANT. 217
voyoit fon corps de jupe tout
à decouvert , des pendans d'oreilles
de Perles & de Diamans
, toûjours cinq ou fix
mouches, & quand il defcendoit
en claſſe ou qu'il alloit
à la Cahpelle , fon valet de
chambre lui donnoit la main,
& lui fervoit d'Ecuyer . Tous
fes petits camarades lui faifoient
la cour , & ne le nommoient
plus que la Princeffe
de Garden . Ils faifoient tous
les jours de vers à fa louange.
Ah Madame , interrompit la
petite Marquife , dites - nous
en quelques uns. Pour moi,j'ai-
Moust 1696. T
218 MERCURE
me les vers à la folie . Je vais tâ
cher de m'en fouvenir , reprit
la Comteffe. Ils lui parloient
fans cefle de fa beauté, & l'exhortoient
à s'habiller toûjours
en fille. En voici ,
Beau Prince , parez vous des
ornemens des Femmes,
C'est le moyen deplaire à tous .
La beautéfut toujours le partage
des
Dames ,
Et rien n'eft aufibeau que vous.
2
Venez auxplus bellesfeftes,
Embelliffe ces beaux lieux,
Et ne faites des conqueftes
Que par l'éclatde vosyeux.
GALANT: 219 .
S
Laiffez à d'autres l'épée ,
Les habits du beau Sexe ont efté
faits pour vous.
La nature s'estoit trompée
En vous faisant les yeux fi
doux.
Enfin , huit ou dix jours
avant la Tragedie je l'amenay
chez moy , pour l'accoutumer
entierement aux habits de
femme. Jeluy mis dés le lendemain
ceux que je luy avois
fait faire exprés , qui luy allerent
admirablement ; &
comme ce n'eftoit point des
habits de Comedien , je le
Tij
220 MERCURE
menay avec moy à l'Opera &
à la Comedie , où chacun fe
récria fur fa beauté. Je le menay
auffi deux ou trois fois au
College pour repeter ſon rôle
avec les autres. Il avoit tout
l'air d'une Fille , on luy portoit
la queuë. Il répondoic
avec une modeftie charmante
à toutes les petites quetions
qu'on luy faifoit ; &
quoy qu'il ne fuft pas aufli
paré de Diamans qu'il le devoit
eftre le jour de la Tragedie
, on ne laiffoit pas
fadmirer, & les Regens me
remercioient bien affectueude
GALANT 221
fement du foin que j'en prenois.
Il paffoit comme en
riomphe
au milieu de la
cour , lors qu'un Ecolier luy
fit une profonde reverence ,
& luy dit de fort bonne
ce ,
gra
Mars & Venus fe difputoient
un jour
A qui poffederoit vos charmes,
Lefang de vos Ayeux vous infpiroit
les armes
,
Et vos beaux yeux fembloient
n'inspirer que l'amour .
Mais aujourd'huy toute diſpute
ceffe.
Mars est vaincu , l'Amour refte
Tiij vainqueur.
222 MERCURE
Nous ne voyons qu'une belle
Princeffe ,
Et nous venons luy donner noftre
coeur.
En fin le jour de la Tragedie
etant arrivé , je pris plaifir à
l'habiller moi même . Sa robe
étoit de tafetas incarnat , recouvert
par tout d'une broderie
d'argent fort legere , la jupe
de même .Toutes les tailles
de fa robe étoient marquées
par
des Diamans . Il avoit fur la
tête un petit bonet à l'antique
dont le devant étoit tout garni
de Diamans . Le deffus étoit
couvert de pluies incarnat
GALANT: 223
& blanc enaigrette . Ses cheveux
fortoient de tous côtez
de deffous ce bonnet par grof
fes boucles ratachées avec un
ruban incarnat. On voyoit entre
les cheveux des pendans
d'oreilles de gros Diamans ,
qui jettoient un grand eclat .
Un colier de groffes perles
étoit autour de fon cou , & il
pendoit furfa gorge une croixde
Diamans & de Rubis . Je
lui mis avec le plus grandplai
fir du monde fept ou huir
mouches , mais par malheur
nous nous oubliames en l'ajuf
tant.La Tragedie devoit com
Tiiij.
224 MERCURE
mencer à une heure felon la
coutume, & il en étoit deux
que nous n'étions pas encore
fortis de chez moy . On nous.
vint querir en grand hâte & je
crus en arrivantauCollegeque
tout étoit perdu . Madame ,
me dit le Principal , les yeux
' rouges de colere , on vous at
tend il y a plus d'une heure , &
lemonde s'impatiente . On reprefentoit
la Tragedie dans la
Chapelle. Je paffai par la perite
porte , & montant fur le teatre
je fis avancer ma petite
Princeffe , & dis tout haut.
Nous vous avons fait atten
GALANT. 225
dre , mais c'étoit pour parer la
Reine Statira. Chacun cria
qu'elle étoit belle comme un
Ange, & la Tragedie commença
. Je ne vous dirai point qu'-
elle y fit des merveilles , mais
ce qui vous furprendra , c'eft
qu'à la diftribution des prix , le
petit Comte en eut trois , fe
montrant fuperieur aux autres
par la ſcience , aufſi bien que
par la beauté.
Aprés la Tragedie je dis à
fon Gouverneur
, que le petit
Prince avoit trop étudié toute
l'année pour ne l'en pas récompenfer
, & que pendant
226 MERCURE
les vacances , je voulois eftre
fa Gouvernante . Le Gouverneur
ne fut pas faché d'a ·
voir vacance luy même , & fe
déchargea entierement fur
moy du foin de fon difciple .
Comme je m'étois apperceuë
qu'il étoit fort aife d'être
habillé en fille ,je luy dis le foir
pour me réjouir , Monfieur le
Comte , voila la Tragedie
jouée. Il faut reprendre l'Epée .
& le Juftaucorps. Il y a affez
longtems , que vous vous contraignez.
Moy, Madame , me
contraindre
, reprit - il avec
précipitation
, & croyant que
GALANT. 227
je parlois tout de bon ! Je ne
me fuis point contraint , &
c'eft un fort grand plaisir pour
moy, d'entendre dire partout
où je vais , ah la belle fille ! la
jolie enfant qu'elle eft aimable
! Je ferois cent ans avec
un Juftaucours & une Epée ,
qu'on ne me diroit rien de pareil.
Je l'embraffai de tout
mon coeur , & luy dis , hé bien ,
ma belle Princeffe , vous ferez
fille , tant que vous ferez avec
moy. Je luy fis faire trois ou
quatre habits plus galans que
magnifiques , & luy achetay
toutes fortes de garniture de
228 MERCURE
tête.Je manday par lepremier
Courier au Prince fon Pere ,
toutes nospetites avantures &
il m'envoya de groffes lettres
de change , non feulement
pour payer tout ce que nous
avions depenfé , mais même
pour acheter des pendans d'oreilles
& quelques bagues ,
qu'on n'eft pas bien aife d'em
prunter toûjours . Ainfi la belje
Princeffe de Garden parut à
la Cour & à la ville dans tout
fon éclat. Tout le monde la
prenoit pour une fille , & ceux
même, qui fçavoient ſon hif
toire, avoient peine à s'imagi
GALANT. 229
a
mer la verité. Nous faifions
tous les jours des parties de divertiffement
. Un jeune Prin
ce de Saxe , qui étoit à Paris à
l'Academie , nous donna. bien
du plaifir. Il devint amoureux
de la Princeffe, & ne nous quit.
toit point d'un pas. Nous let
trouvions par tout , à lOpera ,
à la Comedie , aux Tuilleries .
SonGouverneur, qui avoit oui
dire dans lesUniverfitez d'AI.
lemagne , qu'il faut un peu
d'amour pour débourrerlesjeunes
gens , ne s'oppoloit point
aune paffion , qu'ilcroyoitfort
innocente. 11 luy fourniffoit
230 MERCURE
tout l'argent , dont il avoit befoin
pour les galanteries , &
même pour avancer les affaires
, il vint un jour me trouver
& me dit avec une franchiſe,
qui me charma. Madame , je
viens à vous. Monfieur le
Prince de Saxe eft amoureux
de Madame la Princeffe de
Garden. Il ne dortni ne mange.
Ayez pitié de luy , & permettez
qu'il puiffe la voir à
fon aife. Ileft ſage , il aime de
tout fon coeur. Qu'y a- t-il à
craindre ?
A ce difcours du bon
'Allemand , jene pus m'empê
GALANT. 231
cher de rire , mais m'étant
un peu remiſe , je pris mon
ferieux. Monfieur , luy dis -je ,
vous ne connoiffez pas les
dames Françoifes . Elles ont
beaucoup de liberté , mais
elles n'en abufent pas , &
quand on vient tout droit à
leur parler d'amour , on n'eſt
jamais écouté . Il faut de longs
détours , fe fervir d'infinuation
, que les petits foins faſ
fent entendre ce qu'on penfe.
C'est un métier qu'on n'apprend
qu'en le faiſant , vôtre
Prince eft jeune , il a du
temps devant luy. S'il aime ,
232 MERCURE
il trouvera le moyen de fe
faire aimer. Je faifois bien la
méchante , mais je m'humanifay
bientoft. J'avois envie
de me divertir. Je permis au
Prince de Saxede venir chez
moy . La Princeffe de Garden
le receut avec civilité . Il étoit
toûjours à fes genoux & luy
contoit fes raiſons. A peine
fçavoit il vingt mots françois
& cependant la bouche ne luy
fermoit point. Il difoit bien ,
& n'avançoit gueres . La Princeffe
ne le pouvoit pas fouffrir
, & quand la Saint Remy
fut venuë & qu'on parla de
GALANT. 233
retourner au College , elle
s'en confola , en penfant, qu'elle
ne feroit plus expofée à la
tendreffe du Saxon . Ce fut
pourtant avec bien de la peine
, qu'il falut quitter tous les
agrémens d'une Princeffe forc
aimable, pour endoffer le harnois
d'un écolier fort mal
propre.
L'année fuivante fe paffa
peu prés de la même maniere ,
mais au Printemps de 1694 .
le jeune Comte voulut abfolument
aller à la guerre . Il
avoit dix-fept ans , & ilen a
prefentement dix - neuf. Il a
Loust 1696 .
V "
234 MERCURE
fait deux Campagnes , & s'eft
fait connoiftre digne de fa
naiſſance ; mais quand l'hiver
ramene la faifon des divertiffemens
, il fe fouvient de fa
beauté , qu'il oublie pendant
qu'il fe faut battre, & fe fait un
plaifir affezfouvent deprendre
les habillemens du beauSexe ,
qui ne luy font pas deſavantageux.
Vous fuftes hier témoin
de fes charmes , & qu'à
la réserve de la Princeffe de
C ..... & de Madame la D...
qui le difputeroient à Venus,
je ne dis rien de vous , petite
Marquife , il attiroit toute
GALANT. 235
l'attention du Bal , & en faifoit
l'un des principaux or
nemens.
Voilà tout ce que j'ay à
vous dire du beau Sionad ,
mais je fuis trompée fi vous
nele connoiffez bientoft auffi
bien que moy. Il m'a fait voir
beaucoup de curiofité pour la
petite Marquife , & s'il me
prioit de l'amener icy ; vous
luy diriez, Madame , que celas
ne fe peut pas , reprit bruf
quement la petite Marquife .
Nous n'avons que faire de
tous ces Etrangers , qui ne
fortent plus d'une maison
V ij
236 MERCURE
quand une fois ils y font en
trez. Mais , Madame , il ne
vous en priera pas . Ces beaux
garçons s'aiment, & n'aiment
qu'eux. Il eftoit tard , la converfation
finit , & la Comteffes
retourna chez elle plus en
chantée que jamais de la pe
tite Marquife.Elle ne pouvoita
plus s'en paffer , & pour en
joüir tout à fon aiſe , elle vou--
lut luy donner un appartement
dans fa maiſon , mais la
Mere n'y voulut iamais confentir.
La petite Marquife
avoit prés de quatorze ans , &
il eftoit important pour le ſe,
GALANT. 237
cret de fa naiffance , que perfonne
n'approchaft
d'elle familierement.
Sa feule Gou..
vernante la levoit & la couchoit
, elle eftoit encore dans
une profonde ignorance fur
fon eftat , & quoy qu'elle cuft
beaucoup d'Amans , elle ne
fentoit rien pour eux , uniquement
attentive à elle même
& à fa propre beauté. On ne
luy parloit d'autre chofe , elle
avaloir à longs traits un breuvage
fi delicieux , & fe croyoit
la plus belle perfonne
du
monde, d'autant plus que fon:
miroir l'afluroit tous les jours
de la même choſe.
238 MERCURE
Cette Hiftoire fe trouvant
plus longue qu'elle ne m'avoit
paru , je fuis obligé d'en
remettre la fuite iufqu'au
mois prochain , pour vous
faire part des nouvelles de la
guerre.
Je vous parlay le mois paſſé
du Bombardement que les
Anglois & les Hollandois ont
fait fur nos coftes , & du peu
de fuccés qu'ils y ont eu;;
mais ce que je vous en dis
eftoit trop fuccinct pour vous
bien faire connoiftre toute la
hontequ'une Flote fi formiGALANT:
239
dable a remportée d'une entreprife
, à laquelle toutes lest
forces maritimes d'Angleterre
& de Hollande s'eftoient
préparées pendant la plus
grande partie de l'Efté. En
voicy donc un détail plus
ample , & plus curieux .
Le Vendredy 13. de Juillet,
M ' de la Ferriere , Gouver
neur de Belle- Ifle , cut avis par
M ' d'Argeny , Capitaine de
Vaiffeau , qui avoit ordre de
croifer fur la cofte , que toute
l'Armée Navale des Ennemis
avoit paru deux jours auparayant
à la hauteur de Penne
240 MERCURE
[
marck , & qu'il croyoit qu'ils
en vouloient à Breft . Le 14.
à la pointe du jour , ayant eſté
averty qu'ils paroiffoient , il
alla auffi -toft les reconnoiftre,
&remarqua qu'ils étoient
partagezen deux corps , dont
le plus confiderable eftoit de
quatre-vingt ſeize voiles , tant
grands que petits , parmy lef
quels il paroiffoit quarantecinq
Vaiffeaux de ligne avec
neuf Pavillons , dont l'Amiral ,
le Vice Amiral , le & Contre-
Amiral de Hollande avoientla
tefte. L'Amiral d'Angleterre ,
qui commandoit le tout avec
pareils
GALANT. 24t
*
pareils Officiers generaux ,
avoit le corps de bataille , &
l'Amiral Parlementaire , ayant
auffi pareils Officiers , avoit
l'arriere garde, qui faifoit cap
àl'Eft, qui eft la route pour en
trer dans le Chenal de Belle-
Ifle. L'autre corps eftoit d'environ
quarante - cinq Baftimens
, tant petits que grands,
& il paroiffoit douze à quinze
Vaiffeaux de ligne , dont l'un
portoit Pavillon au maft de
Mizaine , qui fembloit eftre
le Commandant , faiſant cap
au Sud - Sudeft . C'eftoit la
route pour faire la circonval-
Aoust 1696. X
242 MERCURE
lation de l'lfle ; mais peu de
temps aprés il reconnut qu'ils
alloient du cofté de la Rochelle
; de forte qu'il ne demeura
dans la rade de Belle-
Ile que le premier Corps ,
qui moüilla fur les neuf heures
du matin , depuis la pointe
des Pouffains jufques à celle
de Taille- fer , qui eft l'Est
Sudeft & Nord- nord- oüeft de
l'ifle. Ils détacherent auffi .
toft quarante Chaloupes armées,
qu'on crut d'abord deftinées
pour tenter une defcente
; mais on les vit peus
aprés prendre la route de l'lfle
d'Houat. Ils mirent pied à

GALANT. 243)
terre fans aucune refiftance ,
n'y ayant que M Baudran ,
Lieutenant de la Compagnie
d'Harigaud du Regiment de
Navarre avec quinze hommes
& un Sergent , qui fe retira
dans la tour , qui n'a efté
baftie que pour empêcher les
petits Bâtimens Bilcayens qui
venoient prendre des rafraî .
chiffemens danscettelfle , d'en
approcher, cequi fait voir que
certe Tour n'eft pas fort confiderable.
Les Ennemis ayant
mis pied à terre, on apperçût
auffiroft le feu dans toutes les
Cabanes de l'Ifle , & peu aprés
X ij
244
MERCURE
une efcarmouche , comme f
les Ennemis avoient voulu at,
taquer la Tour , ce qui dura
jufques à huit heures du matin.
Le is . au foir , l'Amiral
IS
fit les fignaux , pour affem .
bler le confeil de guerre , &
fur les trois heures aprés midy
, les Ennemis appareillerent
tous pour venir moüiller
dans la grande rade , depuis
la pointe de Lomaria
jufques à celle de Taillefer ,
fur une mème ligne , & chacun
dans fa divifion . Sur le
foir , ils détacherent vingtcinq
Baltimens , parmy lef
GALANT 245
quels il y avoit plufieurs Ga
liotes à Bombes ; & cinq Vaiffeaux
de ligne , dont ils faifoient
route pour le Port
Louis ; mais le vent & la marée
eftant contraires ,
moüillerent à la pointe des
Pouffains , ce qui donna occafion
à M'de la Ferrière de
croire qu'ils vouloient attails
quer par la pointe de Sauzon .
Cela l'obligea de s'y rendre
avec quatre cens hommes &
deux Compagnies
de Milices
du lieu à cheval , pour les obferver.
Le lendemain
16. ce
détachement
mit à la voile,
X iij
246 MERCURE
& fit route vers le Port Louis,
d'où l'on entendit pendant
la nuit beaucoup de coups de
canon , ce qui fit juger qu'ils
avoient commencé quelque
entrepriſe ; mais on ſceur peu
aprés qu'ils n'avoient rien fait
de confiderable , & qu'ils avoient
feulement mis pied à
terre dans l'Ile de Groüa ,
dont ils avoient enlevé les
trois Preftres , & mis le feu
dans quelques maiſons de
l'Ile aprés les avoir pillées .
Le même jour 16. ils firent
encore un détachement fur
les deux heures aprés midy ,
2
GALANT 247
de plufieurs Chaloupes armées
, de quatre Galiotes à
Bombes , & de quelques Fregates
, pour retourner attaquer
la Tour d'Hoüat. Ils canonnerent
toute la journée ,
fans qu'il paruft qu'ils euffent
eu aucun fuccés , puis qu'on
s'apperceut le lendemain quet
les Affiegez le défendoient
encore . Les Ennemis firent
le même jour une defcente
dans l'fle d'Edicq , dans laquelle
il y a une Tour beaucoup
meilleure que celle
d'Houat , qu'ils ne jugerent
pas à propos d'attaquer Elle
A
X iiij
248 MERCURE
n'eftoit défenduë que par
quinze hommes , commandez
par M¹ de la Barre , Lieutenant
de la Compagnie de
M' d'Houffel , Capitaine au
Regiment de la Reine.
Toutes ces démarches firent
conjecturer à M' de la
Ferriere qu'ils vouloient faire
une defcente à Belle- Ifle , &
enfuite affieger la Place.
Le 17. le détachement de
la Flore quieftoit alléau Port-
Louis , rejoignit l'Armée , qui'
moüilla devant Sauzon ,cé qui
donna une feconde inquietude
. Ils envoyerent pendant
GALANT 249
la nuit plufieurs Chaloupes
vers les coftes de Morbien &
de Guiberon , qui le trouve.
rent fi bien gardées , qu'elles
ne purent en approcher . Il fe
fit de part & d'autre plufieurs
efcarmouches . Le 18. au matin
le General fit les fignaux or
dinaires de confeil de guerre ,
& il parut qu'il fut refolu de
tenter la defcente de Belle
Ifle , puis que peu de temps
aprés on vit vingt - quatre
Chaloupes & Brigantins rem .
plis de Troupes , que l'on ju→
gea pouvoir fe monter à dou
ze ourtreize cens hommes ,
250 MERCURE
qui par un vent favorable allerent
fonder la pointe de Lomaria
, éloignée de deux
grandes lieuës de la Citadelle ,
& s'approcherent
du Port
d'Androp , où il y avoit deux
Compagniesd'infanterie
fousle
commandement de M' Bocendy
, Capitaine au Regiment
de Piedmont , qui fit
tres.bonne contenance dans
un pofte retranché par des
charettes que M' de la Ferriere
avoit fait remplir de
pierres , de crainte que la mer
ne les enlevaft , ce qu'il avoit
fait faire dans tous les autres
petits poftes. Cela obligea les
GALANT. 23T
Ennemis , qui balancerentfur
le party qu'ils avoient à prendre
, à tenir confeil . Ils crurent
la chofe impraticable , &
allerent fe prefenter au Port
Maria , & au Port Blanc. Mr
deSercau , Lieutenant de Roy,
qui a commandé le pofte de
Sable de Samezun , comme
le plus confiderable ,, & aux
dix Cmpagnies pendant que
les Ennemis ont efté en prefence
, s'avança avec une
Compagnie de Milice , qui
les arrefta jufqu'à ce que M²
de la Ferriere fuſt arrivé avec
deux cens hommes , & deux
252 MERCURE
autres Compagnies de Milice
à cheval , qui firent entiere
ment perdre aux Ennemis le
deffein qu'ils pouvoient avoir
formé , & chaque Chaloupe
retourna à fon bord.
Le même jour les Ennemis
recommencerent l'attaque
de la Tour d'Hoüat , où ils
avoient renvoyé quelques
Chaloupes & quelques Galio
tes à Bombes.
Le 19. fut tranquille de part
& d'autre. L'Amiral fit les fignaux
ordinaires pour affembler
le confeil de guerre , &
enfuite toute l'Armée défréla
GALANT. 253
tous les Huniers , qui eft le
fignal pour appareiller . Cependant
ils demeurerent tout
le jour dans cette fituation ,
& la quantité de Chaloupes
qu'ils affemblerent fit croire
qu'ils vouloient faire une feconde
tentative du cofté de
Sauzon , ce qui obligea de
renforcer ce pofte , & de détacher
à la faveur de la nuit
>
M'Wiart de Samiraud , Garde
Marine , avec une Chaloupe
armée , lequel fe prefenta en
homme de bonne volonté
pour aller apprendre l'eftar
de ces deux Iflettes ,
254 MERCURE
Le 20. à la pointe du jour,
toute l'Armée ennemie appareilla
, fans qu'on puſt deviner
à quoy elle ſe préparoit.
Peu de temps aprés , les fi
gnaux furent faits pour faire
voile du cofté de l'Qüeft ,
dans l'ordre qu'elle eftoit entrée
en rade ; mais le vent
ayant manqué aux Ennemis,
ils furent obligez de moüil
ler , parce que la marée les
faifoit dériver fur la terre ,
dont ils approcherent fiprés,
qu'un de leurs Vaiſſeaux receut
quatre coups dans fon
bord. On leur jetta douze
GALANT. 255
Bombes , dont la plufpart
tomberent au milieu de quel
ques Vaiffeaux Hollandois ,
ce qui en obligea plufieurs à
fe faire remorquer par leurs
Chaloupes pour prendre le
large . Le vent eftant devenu
favorable quelques heures a
prés , ils mirent derechef à
la voile , & continuerent leur
route à l'Oweft , & peu de
temps aprés on les perdit de
veuë.
1 Les Lettres de Belle- Ifle
qui marquent ces circonftances
, ajoûtent ce qui fuit . Je ne
fçay à quoy attribuer la docilité
246 MERCURE
des Ennemis qui ne nous ont pas
feulement tiré un coup de canon ',
fi ce n'eft à la bonne contenance des
Troupes , qui ont paru defi bonne
volonté , qu'il feroit difficile de
faire mieux.
Aprés le départ de l'Armée
ennemie
, M'de Wiard de Samiraud
, que M' de la Ferriere
avoit envoyé
porter des mu
nitions
anx . Illes d'Hoüat
&
d'Edicq
, & fçavoir
l'eſtat oû
elles eftoient
, rapporta
que
la Tour d'Houat
avoit efté
attaquée
pendant
fix jours
par plus de trois mille hommes;
que les Ennemis
avoient
GALANT 257
fommé l'Officier de fe rendre
cinq ou fix fois chaque
jour , fous peine de ne luy
faire aucun quartier'; que cependant
il avoit toujours per
fifté à leur dire qu'il feroit de
fon mieux , & fe defendroitjufqu'à
l'extremité ; & qu'on
avoit fait de femblables pro
pofitions & de pareilles attaques
pendant quatre jours àla
Tour d'Edicq , fans l'avoir pû
prendre , ny ébranler le Gou
Verneur ..
Voicy une Lettre du mef
me M' Baudran , dont je vous
viéns de parler , qui confirme
Aoust 1696. Y
258 MERCURE
ce que je vous en ay dit. 11
écrit de l'lfle d'Houat du 24 .
Juiller
.
Ily a un mois queje fus envoyé
par le Gouverneur de Belle Isle ,
pour commander en cette Ifl: avec
undétachementde quinzehommes.
Cette Ifle aune lieuë & demie de
tour , & eft àquatre lieuës de Bel.
le-Ifle. Elle a une tour ronde avec
des creneaux , & une batteric de
trois pieces de Canon . Ily a quel ·
ques jours que je fus attaqué par
l'Armée Navale d'Angleterre
qui a mouilléfept jours entiers proche
d'icy. Les Ennemis firent un
feu continuel durant cinq àfixe
>
GALANT. 259
jours , & me fommérent trois fois
de rendre la Place , en me menaçant
qu'il n'y auroit point de quartier
pour mon pour mon monde,
fi je ne la leurrendous . Je leur repondus
: Que je tiendrois ferme
au peril de ma vie , & que j'a-
VOIS affez de monde
pour tenir
contre une Armée. Cette
réponse les obligea à mettre à terre
prés de quatre mille hommes pour
m'attaquer

dont mes quinze
hommes qui fe crurent perdusfurent
fort épouvantez. Je les raf-
Juray tant par paroles que par me
maces , en proteflant que je tuerois
lepremier qui ne ferois pas fon de-
Y ij
260 MERCURE
que
du
voir, & nous nous deffendifmes
fort bien , tant du canon
moufquet , dont nous filmes une
grande tuerie des Anglows pendant
onZe à douze heures que dura l'at.
taque. Ils emportérent leurs morts,
&leurs bl .
Bezfur des Charettes
qu'ils trouvérent au Village
d'Houat qu'ils prirent , & qu'ils
brûlérent. Ils me fommérent ens
core le lendemain de la part
du General Anglois , de rendre
cette Place, en me difant que j'étois
las de vivre , qu'il n'y au
roit plus aucun quartier pour
moy , & qu'ils me feroient
fouffrir cruellement. Je leur
IS.
GALANT. 261
répondis , que je fçavois comme
on traitoit les Prifonniers
de guerre que nous nous
deffendrions jufqu'à la derniere
goutte de noftre fang ;
que nous ferions gloire de
mourir pour noftre Roy , &
qu'ils le retiraffent. Jefis aufi.
tost joier mon canon & mon
moufquet furleurs Troupes , dont
ils perdirent beaucoup , quoy qu'-
ils fiffent grand feu de leur cofté.
Ils furent encore obligez de faire
emporter leurs morts . Ils vinrent
de nouveau mefommer le troifiéme
jour, &fur le refus que je fis
de me rendre , ils firent avanser
262 MERCURE
prés de ma Tour cing Galiotes à
Bombes qui tirérent fortement &
ils drefférent auffi un Cavalier ,
où ils mirent du canon . Cela ne
m'étonnapas .Je fis faire pendant
tout le jour grandfeu de mes trois
canons ; mes quinze hommes tirérent
auffi toute la journée . Il n'y
en eut qu'un de bleffé , &je lefus
legerement au bras . Deux balles
refferent dans mes habits . Ils di
rent dans leur derniere fommation
, que j'étois bien hardy
de tenir contre une Armée
dans un endroit qui ne valoit
rien , & qu'ils fçavoient que
je n'avois qu'une poignée de
GALANT. 263
monde. Je leur dis , " qu'ils fe
retiraffent , & qu'ils ne revinffent
plus ;finon , que je ferois
tirer fur ceux qui me viendroient
faire de pareilles propofitions.
Ils fe retirérent , &
vinrent encore m'attaquer pendant
deux autres jours , mais ils
perdirent encore bien du monde
de forte qu'ils m'ont attaqué durant
cinq jours , & prefque pen.
dant tout lefixieme , mais ils n'ont
remporté que de la bonte . Ils me
demandérent quatre ou cing for
mon nom de la part de leur General.
Je leur répondis , que cèl'a
ne leur importoit pas , & que
;
264 MERCURE
je me ferois connoiftré par
ma deffenle. Jay fait mettres
à bas les retranchemens qu'ils
avoient faits auprés de ma tour :
Pendant lesfix jours que j'ay efte
attaqué , Is Ennemis ont tous les
jours mis prés de quatre mille
bommes à terre .
Les exploits des Ennemis
ne leur ont pas efté plus glorieux
dans les autres lieux ,
où ils ont efté , & il femble
qu'ils n'ayent cherchèà attaquer
que ceux qui estoient de
peu de défenfe , & où on ne
devoit pas les attendre , par les
peu de gloire qu'ils devoient
avoir
GALANT 265
avoir à les attaquer , puis qu'
on peut dire qu'ils n'ont at.
taqué que des Iflettes & des
Tourelles. Ils font grand bruit
d'Olonne, & ils la diftinguent
en Ville haute & baffe. Cependant
c'eft fi peu de chofe ,
qu'il n'y avoit que quatre maifons.
La pofterité aura peine
à croire que deux Nations ,
autrefois fi formidables fur la
mer , ayent fait des entrepri
fes fi peu confiderables, quoy
qu'unies enfemble , & ce qui
eft tres honteux pour elles ,
c'eft qu'elles ayent échoué
dans toutes.
Aoust 1694 Ꮓ
266 MERCURE
Vous vous fouvenez , Ma
dame, qu'en l'année 169 4.
trois mois de fechereffe obli
gerent M' l'Archevêque de
Paris d'ordonner des Proceffions
particulieres pendant
neuf jours , par un Mandement
du
14. de May. M " les
Prevost des Marchands &
Echevins , accompagnez des
Confeillers & Quartiniers de
la Ville, fortirent le 1199.. dece
mois de l'Hoftel de Ville à
pied, enrobes noires, & aprés
avoir fait leurs ftations à Noftre-
Dame , ils allerent enten
dre la Meffe à Sainte Gene
3
GALANT: 267
viéve , où au nom de toute la
Ville , ils demanderent à Dieu
par l'interceffion de cette
fainte Patronne de Paris , les
fecours qui leur eftoient neceffaires
. M'
l'Archevêque ,
qui avoit fceu leur deffein , fe
rendit en même temps dansla
même Eglife , & il y dit la
Meffe pontificalement, eftant
fervi feulement par les Offi.
ciers de Mel'Abbé de Sainte
Geneviève. Le 27. May de la
même année la Proceffion
generale fe fit , aprés que le
Parlement l'eut
ordonnée par
un Arreft , qu'il rendit fur
Z ij
268 MERCURE
l'ordre exprés qu'il en avoit
receu de Sa Majesté . Elle fut
fort folemnelle , & vous en
fçavez la marche , & toutes
les ceremonies qui s'y pratiquerent
. La Meffe ayant efté
dite à Noftre Dame , & tout
le monde en eftant forti pour
accompagner la Chaffe de
Sainte Genevieve , à peine
fut-elle rentrée dans fon Egli,
fe , & Mrs de Ville dans leur
Hoftel , qu'il tomba une pluye
tres- abondante , qui fut un
figne de l'heureufe recolte
des biens de la terre qu'on
devoit avoir. En effet , toutes
GALANT: 259
9 .
les Provinces du Royaume
fe trouvérent tres- fertiles en
toutes fortes de fruits , & M
Archevefque
ordonna le
Aouft fuivant , des Prieres de
Quarante - heures par toutes
les Eglifes de fon Diocefe ,
pour en rendre graces à Dieu.
M's les Prevoft & Echevins,
qui avoient efté le 19. May à
-Sainte Genevieve
refolurent
d'y retourner le 10. Sep-
-tembre pour rendre à
Dieu , de pareilles actions . de
graces ; ce qu'ils firent par
une Meffe folemnelle que
M l'Abbé de Sainte Gene-
>
Z iij
270 MERCURE
viéve celebra Pontificale
ment , aprés quoy le Te Deum
fut chanté. Ce jour là ils s'en.
gagérent folemnellement de
faire faire un Tableau , qu'ils
offriroient , & qui feroit un
monument éternel de leur
reconnoiffance pour les faveurs
qu'ils avoient reçûès du
Ciel par l'entremise de cette
Sainte Patronne. M' Largilliere
, Peintre fameux par
quantité d'excellens ouvra
ges , fur choifi pour executer
le deffein du Tableau , &
l'ayant achevé le premier'
jour de ce mois , il fut arreſté
GALANT: 271
que le 9. on feroit la ceremo
nie de le prefenter. Ainfi ce
jour- là , M les Prevoft des
Marchands & Echevins en
robes rouges & my- parties ,
fortirent de l'Hoftel de Ville ,
accompagnez des Confeillers
& Quartiniers , & fe rendirent
fur les neuf heures du
matin à Sainte Genevieve ,
où ils furent reçûs à la porte
de l'Eglife par M l'Abbé &
par les Religieux , qui leur
prefentétent de l'eau -benîte.
M' le Prevoft des Marchands
fit un petit Difcours au nom
de la Ville fur le fujet qui les
Z iiij
272 MERCURE
amenoit , & auffi - toft le Ta
bleau qui eftoit élevé vis-à vis
le Crucifix & au- deffus dela
Porte du Choeur , fut découvert.
Il a dix fept pieds de
haut fur quatorze de large.
Mrs de Ville font reprefentez
dans le bas en des attitudes
differentes , & un peu au deffus
dans un nuage , on voit
Sainte Geneviève à genoux ,
comme remerciant Dieu au
nom de tout fon Peuple , des
bienfaits dont il a bien voulu
le combler. Vis - à- vis d'elle ,
& dans un autre nuage , font
les Anges tutelaires de Paris
GALANT 273
& de la France , & enfin une
lumiere celefte , vive expreffion
de la Gloire éternelle ,
-termine le haut de ce Ta-
-bleau. Plufieurs Anges &
Cherubins l'environnent , &
femblent tous occupez de la
grandeur de Dieu , qui fait
leur entier bonheur. Les quatre
coins & . le milieu de la
bordure, auffi mifterieuſe que
magnifique , font ornez de fix
efpeces de feftons , compofez
d'épis & de raifins . Les Armes
de France en font le couronnement
, & ont pour ſupports
deux Cornes d'abondance.
274 MERCURE

Dans le foubaffement foner
les Armes de la Ville , accom
pagnées de celles des Prevoſt
des Marchands , Echevins , &
autres Officiers qui font reprefentez
dans le Tableau .
On y voit une grande lame
d'azur ondoyante , fur laquel
le font écrits en lettres d'or
ces mots que Saint Jacques
dit dans fon Epiftre au fujec
du Prophete Elic , qui dans
une femblable occafion de
féchereffe , avoit obtenu par
fes prieres , une pluye abondante.
Oravit & coelum dedit
pluviam , &terra dedit fructune
GALANT. 375
fuum Au deffous des Armes
de la Ville font deux tables
demarbre , foûtenues par une
tefte de Cherubin qui termine
la bordure du Tableau.
On lit ces paroles fur l'une de
ces tables.
Du regne de Louis XIV.
Roy de France & de Navarre ,
Meffire Claude Bofe , Seigneur
d'Ivry fur Seine , Confeiller du
Roy en fes Confeils , Procureur
General en la Cour des Aides ,
Prevost des Marchands de
la Ville de Paris ; Nobles hom.
mes Touffaint- Simon BaZin ,
Confeiller du Roy en l'Hostel de
276 MERCURE
Ville Claude Puylon , Docteur
Regent , & ancien Doyen de la
Faculté de Médecine de Paris ,
Charles Sainfray , Confeiller du
Roy , Notaire au Chastelet , &
Quartinier , & Louis Baudran ,
Ecuyer, Subftitut de mondit Sieur
le Procureur General de la Cour
des Aides , Echevins ; Maiſtre
Maximilien Titon , Procureur
du Roy & de la Ville ; Jean
Martin Mitantier , Greffier ; &
Nicolas Boucot , Receveur , ont
au nom de la Ville donné ce Fa.
bleau , en reconnoiffance des fecours
obtenus du Ciel par l'inter
ceffion de Sainte Genevieve ,
Ax N
GALANT. 277
Patronne de Paris , en 1694.
Sur l'autre Table font
écrits ces mots. Depulfofavif
fima fterilitatis metu, & impe
trata precibus B. Genovefa uberrimâ
frugum copia , Cl . Bofc ,
Pref. Urbi; Tuff. Bazin , Cl.
Paylon , Car. Sainfray , Lud.
Baudran , Ediles ; Maximil.
Titon , Procurator Reg. Urb.
Mart. Mitantier , Scr. & Nicolaus
Boucat , Quæft . astantibus
Confiliariis & Regionum Urbis
Curatoribus , cum in hanc adem
conveniffent&facris operati,gra
tias Deo immortales totius civi
tatis nomine egißent , ad eternam
278 MERCURE
divini beneficii memoriam hand
tabulam poni curaverunt , regn .
Ludovico Magno , iv. Id. Sep.
A.R.S. H. M DC XCIV .
M's les Prevoft des Marchands
& Echevins & autres
Officiers de Ville , ayant pris
leurs places dans le Choeur
felon leur rang , on commença
la Meffe qui fut chantée
en Muſique. Elle eftoit de la
compofition de M' Campra ,
qui y réuffit parfaitement . On
chanta à l'Offertoire un fore.
beau Moret , qui fut admiré
de tout le monde , & dont
voicy les paroles. Cantate Do
GALANT: 279
mino omnis terra , anuunciate ex
die in diemfalutare Dei Narrate
ingentibus gloriam ejus,&in.cunctis
populis mirabilia ejus . Deeft
panis, nonfunt aqua . EcceVirgo
Genovefa oravis , ar coelum dedis
pluviam & terra fructum
fuum. Pendant la Meffe la
Chaffe fut découverte &
éclairée d'un grand nombre
de cierges chargez d'Ecuf
fons aux Armes de la Ville.
Ceux qui ont l'honneur de
porter cette précieuſe Relique
quand on la porte proceffionnellement
, furent invitez
à cette Ceremonie , & tin280
MERCURE
rent toujours un cierge ardent
en leur maiu , felon leur
coutume, pour marque qu'ils
font prépofez pour faire amande
honorable devant
Dieu , en reparation des crimes
qui ont attiré fa colere
furfon Peuple. La Meffe finie,
on chanta la Priere pour le
Roy, qui fut fuivie de la Benediction
que donna M
l'Abbé de Sainte Geneviève.
Le Camp de S. Gerard que
M le Marefchal Duc de
Bouflers & M' le Marquis
d'Harcourt ont occupé , &
1
BIBLIO
$
THEQUE
YON
7093


DE
VILLE
*

GALANT. 281
dans lequel M le Comte de
Tallard commande prefentement
, a trop chagriné les Ennemis
pour ne vous en pas
envoyer le Plan , avec les Fortifications
que M' de Bou-
Hers y a fait conftruire , & qui
pourront fervir de lignes de
ce cofté là . Voicy l'explication
des lettres que vous y
trouverez .
A. Graux ,
B. Boflers.
C. Bois - l'Abbé.
D. Bois abattu .
E. Trouée.
F. Tourlibine.
Aouft 1696
A a
282 19
MERCURE
G. Foreft.
-H. Valon femé de bleds.
I. Chaft Rat.
K. Saint Gerard,
L. Confe .
M. Eftang.
N. Ruiffeau.
O. Retranchemens ,
P. Batteries.
Q. Infanterie.
R. Cavalerie.
S. Carabiniers.
Monfieur Delphino, Nonce
duPape , ayant efté averti que
Sa Majefté luy donneroit audience
publique le 13. de ce
mois , fit fon Entrée à Paris 3
GALANT. 283
le
le 12. & quoy qu'il ait efté obligé
de la faire en deuïl , pour
conformer à la Cour , qui
-l'a pris pour la feuë Reine-
Mere d'Espagne , la beauté
de les Caroffes , jointe au
grand nombre de Valets de
pied & de Pages avec fes livrées
, luy attira les acclamations
de tout le monde . Il fe
rendit donc incognito le 12.
aprés midy au Convent des
Peres Mineurs de l'Obfervance
de Picpus , où eftant en
-habit de Prelat , il receut les
complimens des Princes &
Princeffes du Sang & de la
A a ij
284 MERCURE
Maison Royale , des Cardí
naux qui fe trouverent en
Cour , des Ambaffadeurs &
Envoyez des Cours Etrangeres
, des Archevêques & Evèques
, & de plufieurs autres
Perfonnes de diftinction . M¹
le Comte de Brione , Fils ainé
de M' le Comte d'Armagnac
,
Grand Ecuyer de France ,
Prince de la Maifon de Lor—
raine , nommé par S. M. pour
recevoir M' le Nonce , eftane
arrivé avec M de Sainctor ,
Introducteur des Ambaffadeurs
, M' le Nonce entra le
premier dans le Caroffe du
GALANT. 285
"
Roy , enfuite M' le Comte de
Brione,M'de Sainctor, & trois
Gentilshommes , qui accompagnerent
Mile Nonce . L'Ecuyer
de Son Excellence à la
tefte de quatre Pages ; tous
cinq à cheval , précedoit le
Caroffe du Roy , autour duquel
marchoient
vingt - qua
tre Valets de pied . Le Ca
roffe de Monfieur, où eftoient
les Neveux de M' le Nonce ,
fuivoit le Caroffe du Roy , &
celuy de Madame, où étoient
les Gentilshommes de la Famille
, venoit enfuite , fuivi de
tous ceux des Princes & Prin
286 MERCURE
ceffes du Sang & de la maifor
Royale , & de quantité d'autres
, qui compofoient un des
plus beaux corteges qu'on ait
encore vûs en pareille occafion.
M' le Nonce fut con.
duit en cet ordre en fon Hoftel
, où peu de temps aprés
fon arrivée il fut complimen .
té de la part du Roy par M'le
Duc de la Tremoille , premier
Gentilhomme de la Chambre
, de la part de Monfieur ,
par м le Comte de Saffenage,
premier Gentilhomme de fa
chambre ; de la part de Madame
, par M' le Marquis de
GALANT. 287
la Rongere , fon Chevalier
d'honneur , & de la part de
Madame la Ducheffe de
Chartres , par M' le Comte de
Fontaine Martel , fon premier
Ecuyer. Il receur auffi les
complimens des Princes du
Sang & de la Maiſon Royale ,
par plufieurs autres Gentilshommes
qualifiez , ce qui
l'occupa tout le refte du jour.
Le lendemain , M' le Comte
de Brione, & M'de Sainctor ,
vinrent le prendre à fon Hoftel
, & le conduifirent dans
le Carroffe du Roy juſques à
Verſailles , où il trouva dans
l'avantcour du Chateau le
284 MERCURE
Regiment des Gardes Fran
çoiles & Suiffes fous les armes ,
au travers defquels il paffa
tambours appellans & Enfei
gnes déployées . Après avoir
traversé les deux cours du Cha
fteau , il defcendit de Caroffe
à la Salle destinée pour les
Ambafladeurs
, d'où il partie
peu de temps aprés , précedé
de toute fa Famille , & d'un
grand nombre de Gentilshommes
, qui l'avoient ſuivi à
Verfailles , & accompagné
de
M ' le Comte de Brione , & de
M l'Introducteur
des Ambaffadeurs
, traverſant toute
la
GALANT 289
la Garde Suiffe , qui eftoit en
haye de part & d'autre fur le
grand Efcalier. M' le Maréchal
Duc de Duras ,
Capitaine
des Gardes , le receut à la porte
de la Salle des Gardes , & il
fut conduit ainfi à la Chambre
du Roy , où Sa Majeſté
luy donna audience felon la
coutume , & receut le Bref de
Sa Sainteté. Voicy les termes
dont Mile Nonce fe fervit .
SIRIRE,
Quefto é il momento più preciofo
della mia vita , il più invocato
da miei voti , il più temuto
Aouſt 1696. Bb
290 MERCURE
dalla mia infufficienza per quel
divoto horrore che giustamente mi
forprende nel dover comparire alla
prefenza augufta di V.M colcarattere
di Nunzio di unVece - Dio,
al dato da Dio , nella fua facra
perfona per effere il primogenito
della Chiefa , il più forte ancille
della Religione, el'Eroe principale
dell' Evangelo.
› Eccomi , Sire , per clemenza
graziofa di noftro Signore , per
condefcenzione magnanima di V.
M. al maggiore cimento , alla
maggiore felicità d'una privata
fortuna , deftinato Interprete de
Poracoli difua Beatitudine , UdiGALANT:
291
tore e relatorefedele di quelli egual.
mente pietofi diV. M.
Come che la prima mia commiffione
confifte, nell' afficurareV.M.
della predilezione diſtinta , della
cordialiffima tenerezza del Santo
Padre , cofi parmi di non poter
meglio fpiegarla , che in accennare
quanto la M.V.fiafempre stata
gloriofa , uelfulminare l'infedeliâ,
nel proftrare l'Erefia a piedi del
fuo gran foglio , da cui per tale
oggetto é tante volve difcefa , all
ora principalmente , quando non
contenta d'avere ricovrati nelfuo
magnanimo feno i profughi Ré,
perche al cielo fideli , ha voluto
Bb ij
292 MERCURE
intereffare con replicati sforzi, la
Sua potenza , per riporli nel fuo
legitimo trono ; come gia feceròper
la ricupera di Terra fanta , i fanti
Ré del fuo nome , Eroi pietofi di
Chrifto.
col
Non fono io cosí temerario ,
che nel publicare le glorie di V.
M. pretenda di fare a gara
Cielo , ove col trionfale fuo brando
ftan registrate ne fafti dell'Eternità
, ma folamente procureró
d'indicare alle occorenze , quali
fino con V. M. le pretenzioni di
Dio , ne fentimenti amorofi del
fuo Vicario.
Nell aprire gli fteffi cerche
GALANT. 293
fempre di farlo , con quella fincera
venerazione , con quelfommeffo
rifpetto , con quella honorata pon
tualità , che mi vien dettata dall
obligo delminiſterio , e che l'eZempio
de miei Antenati m'insegna ,
& all' hora faró â dirmi pienamente
felice , quando al buon fervigio
di noftro Signore e della
fanta Sede , io poffa unir , come
fpero, quello di V. M. e dellafua
regia corona .
Con queftofacro impegno dell'
attenzione, depofito, Sure , lofpirito
del mio zelo , all auguftofuo tro-
'no , a quel trono , in cui la piera
colla potenza trionfa , in cui quel
B b iij
294 MERCUR
folo giusto s'ammira , che in una
Jomma fortuna , folo vuole uná
Jomma virtú , & in cui al bene
univerfale di fuoi Soggetti la
Maefta l'amore perfettamen
te convergono
.
Da quefto trono dunque, anzi
dall' anima fublime di V. M.
ancor più alta di fuo altiffimofoglio
, imploro alla mia fervitú,
quel benefico fguardo , col quale
MV. per la fua maggiore e più
vera felicita ,fpero che vorra fare
anco me , commefa gl'altri felici.
Cette Harangue , & la ma
niere dont M le Nonce la
GALANT: 295
prononça
, confirmerent
la
haute idée qu'on avoit conceuë
de la perfonne. Sa Majeſté
en fut extrémement
fa
tisfaire , & s'en expliqua en
des termes qui firent ailément
comprendre
l'eftime
qu'Elle faifoit d'un miniftre.
fi accompli. M le Nonce
paffa dans le même ordre aux
appartemens
de Monfeigneur
le Dauphin , de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne
, & de
Meffeigneurs
les Ducs d'Anjou
& de Berry , aufquels il
prefenta les Brefs de Sa Sainreté
, & les complimenta
tous,
lesc
Bb j
296 MERCURE
en particulier avec le même
applaudiffement
; aprés quoy
il fus tres- fomptueufemeur
regalé avec tous les autres
Gentilshommes de fa fuite , &
fervi par les Officiers de S. M .:
Cela fini, il fortir de Verfailles
comme il y eftoit entré le matin
, c'est à dire le Regiment
des Gardes Françoiſes & Suif.
fes fous les armes , tambours
appellans & Enfeignes déployées
, & il fut conduit à
Paris par M. de Sainctot , dans
le Caroffe de Sa Majesté.
Le 18. M. Aubert , Introduteur
des Ambaffadeurs auGALANT.
297
prés de Monfieur , vint prendre
m ' le Nonce à fon Hoftel ,
avec les Caroffes de Leurs Al .
teffes Royales , & le conduifit
à Saint Cloud , fuivi de plufieurs
Gentilshommes , qui
eftoient dans les Caroffes de
fon Excellence. Après avoir
complimenté Monfieur , &
luy avoir prefenté le Bref de
Sa Sainteté , il paffa dans les
appartemens de Madame &
de Mademoiselle , qu'il com
plimenta auffi en leur prefentant
de femblables Brefs , aprés
quoy il fut remené à
Paris avec les mêmes ceremonies.
298 MERCURE
Voicy une traduction de la
Harangue de Mle Nonce .
Comme elle eft faite à la lettre
,chaque Langue ayant fes
tours & fes expreffionsparticu
lieres , c'est une copie qui ne
peut avoir les graces de l'Original
; mais elle ne laiffera pas
de faire connoiftre à ceux qui
n'entendent pas l'Italien , avec
combien de force Son Excel .
tence a parlé au Roy.
Si
IRE ,
C'eft icy le moment le plus cher
de ma vie , celuy que j'ay le plus
GALANT 299
DE
defiré , & que ma foibleſſe apprehende
le plus , par rapport à cette
crainte refpectueuse qui me faifit
avec juftice , devant paroistre à
la preſence augufte de V Majeſté,
revestu du caractere de Nonce du
Vicaire d'un Dicu homme auprés
d'un homme donné d'un Dieu pour
eftre le Fils Aîné de l'Eglife , le
bouclier le plus ferme de la Reli .
gion , le plus fort appuy de
l'Evangile.
Me voicy , Sire, par une bonté
finguliere, & par le genereux
agrément de V. M. dans l'entreprife
la plus hazardeuſe, & dans
la felicité la plus élevée , d'un
300 MERCURE
fortune privée , pour eftre l'Interprete
des Oracles de Sa Sainteté,
pour écouter & rapporter avec la
même exactitude ceux de V. M.
également pieux.
Commema commiffion la plus
importante confifte à affurer Voftre
M. de la prédilection finguliere ,
& de la tendreffe la plus fincere
de nostre Saint Pere , je ne vois
pas comment la pouvoir mieux
faire connoiftre , qu'en difant combien
V. M. a toujours trouvé de
gloire à foudroyer l'Infidelité, à
foumettre l'Herefie au pied de fon
Trône, duquel à cet effet Elle est
fi fouvent defcendue, principaleGALANT.
301
des
ment lors que non contente
contente d'avoir
fait de fon fein un azile aſſuré
aux Roisfugitifs pour les interests
du Seigneur , Elle a bien voulu
encore joindrefa puiffance par
tentatives fouvent réiterées , pour
les rémettrefur le Trône qui leur
appartient , comme firent autrefois
, pour recouvrer la Terre-
Sainte , ces faints Rois dont V.
M.porte le nom , ces pieux Heros
de F. C.
Fe ne fuis pourtant pas affez
temeraire pour prétendre , en publiant
les Victoires de V. M. entrer
en concurrence avec le Ciel,
oùfon Epée toujours triomphane
202 MERCURE
les a gravéesfur les Tables de l'Eternité,
mas feulement je tacheray
dans les occafions de montrer
quellesfontfur V. M· les prétentions
du Ciel , dans les tendres
fentimensque fon Vicaire a pour
Elle.
En les expliquant je mettray
toute mon application à le faire
avec toute la veneration la plus
fincere , avec le refpect le plus
foumis , avee l'exactitude la plus
fevere , que m'enfeignent les obligations
de mon miniftere ; l'exemple
de mes Ancestres . Alors je
me diray parfaitement heurcux ,
quant aux bons fervices de noftre
&
GALANT.
303
Jaint Pere du Saint Siege , je
pourray encore joindre, comme je
l'efpere , ceux de V. M. &de fa
•Couronne Royale.
Avec cet engagementfacré de
ma vigilance , Sire , je laiffe toute
l'attention de mon zele à son auguste
Trône, à ce Trone où la piete
lapuiffance triomphent , où
l'on admire ce feul juste, qui dans
une tres-haute fortune , ne connoift
qu'une tres- haute vertu ,
où pour le bien univerfel de fes
Sujets , la majesté & l'amour s'accordent
fi parfaitement . C'est donc
de ce Trône, ou plutost de lagran.
deurd'ame de V. M. encore plus
304 MERCURE
élevée que ne l'eftce Trône même ,
que j'implore pour tout ce qui regarde
la fonction de mon miniftere
, ces regards bienfaisans , avec
lefquels pour la plus grande &
plus accomplie felicité , j'espere
qu'elle voudra bien me rendre
heureux , comme Elle rend heureux
tous les autres.
Les prefens que Mile Nonce
a faits au Roy , & à toute la
Cour , eftant auffi curieux
que riches , j'ay crû que vous
feriez bien aiſe d'en avoir une
lifte .
Son Excellence a donné au
GALANT. 305
a
Roy deux grands Tableaux ,
avec de tres - belles bordures
dorées . Ils font de cinq pieds
de long fur trois & demy de
haut . Če font deux Originaux
de Paolo Veroneze , dont l'un
reprefente la naiffance , &
l'autre la mort du Sauveur ,
puifque dans ce dernier on
voit mettre fon Corps dans le
fepulchre. Les figures qui y
font reprefentées eftant d'une
hauteur moyenne , elles
augmentent d'autant plus le
prix de ce Tableau , que cet
excellent Peintre n'a fait que
tres - peu d'ouvrages de cette
Aoust 1696.
Cc
306
MERCURE
nature. Sa Majeſté
qui s'y
connoift
parfaitement
bien ,
a marqué
l'estime
qu'elle en
fait , en ordonnant
qu'on les
plaçaft dans la petite Gallerie
de Verſailles
, où font fes
plus beaux Tableaux
. Ils y
ont efté admirez
de tous ceux
qui les ont vûs , comme
deux
des plus beaux ouvrages
du
fameux
Peintre
qui les a
faits.
M' le Nonce
a auffi donné
Martyr ,
au Roy le Corps
de Saint
Cyr
dans
une grande
Chaffe
de glace
de Venife
,
dont
le dehors
eft enrichy
de
GALANT 307
feuillages & de guirlandes
de tres beaux cristaux de roche.
Un Vaze avec des flames .
du me me cristal , en fait le
Couronnement. Les corniches
font d'argent , & d'un
travail merveilleux . Le dedans
de la Chaſſe eſt d'un velours
en broderie d'or , & d'un
brocard d'or , avec des Palmes
entrelaffées de mefme.
Sa Majesté en parut tres- fa
tisfaite , tant à caufe de la veneration
qu'Elle a toujours
cue pour ce Saint , qu'à cauſe
de la nouveauté du travail de
la Chaffe qui a efté admirée
Cc ij
308 MERCURE
de toute la Cour. Le Roy
aprés avoir longtemps examiné
un ouvrage fi fingulier , &
loué l'invention de l'Ouvrier,
qui eft un Venitien nommé
Paolo Bezzi , que Mile Nonce
a fait venir exprés pour
conduire cette Chaffe & la
remonter , l'a envoyée aux
Dames de S. Cyr , qui ont re
cû cette precieuſe Relique
en Proceffion , & l'ont expofée
dans une Chapelle en attendant
qu'on ait élevé dans
leur Eglife l'Autel magnifique
, qui a d'abord eſté ordonné.
GALANT.
309
MileNonce a donné à Monfeigneur
le Dauphin unegrande
Caffette d'argent ornée fur
le deffusde plufieursbelles miniatures
& defigures en bas relief
d'argent , d'un admirable
travail. Elle eftoit remplie de
Chapelets de Jafpe , d'autres
Chapelets , avec des medailles
d'or & d'argent , & de toutes
fortes d'effences , pomma
des & eaux de fenteur , & accompagnée
d'un Baffin remply
de plufieurs douzaines de
paires de gands , de tabatieres
, & de quantité d'autres
chofes , aufli curieufes que
galantes.
310 MERCURE
.
SonExcellence a auffi donné
àмonfeigneur le Duc de Bour
gogne , dans ce que les Italiens
appellent Fruitiere , des
Chapelers de Pierres Orientales
, & d'autres fortes , avec
des medailles d'or & d'argent,
Cette Fruitiere qui eftoit d'a
gathe , enchaffee avec de la
filigranne , eftoit accompa
gnée d'un grand Baſſin où il
y avoit auffi plufieurs douzaines
de paires de gands , des
huiles de fenteur , des effences
, & des tabatieres.
Meffeigneurs les Ducs
d'Anjou & de Berry ont eu
GALANT. 311
chacun une Fruitiere de criftal
de roche , avec des Cha
pelets de Pierres précieuſes ,
& d'autres, ornez des medailles
d'or & d'argent , chaque
Fruitiere accompagnée d'un
Baffin remply de plufieurs
douzaines de paires de gands ,
d'effences , pommades , huiles
de fenteur , & de tabatieres.
Le prefent que Son Excellence
a fait à S. A. R. Monfieur
, eft une Caffette de
criftal de roche , émaillé d'or
de diverfes couleurs , remplie
de Chapelets de Pierres fort
eftimées , & d'autres avec des
312 MERCURE
Medailles d'or & d'argent ,
d'effences , huiles & poudre
de fenteur. Cette Caffette
eftoit portée fur une espece
de corbeille ayant les bords
peu relevez , avec des fleurs
& des figures en broderie
d'or. Il y avoit aufli un Baffin
remply des meſmes chofes
dont je viens de vous parler.
Le prefent qui a eſté fait à
Madame n'eft pas moins galant
, ny moins magnifique.
C'eft une grande Caffette de
la Chine garnie d'argent, remplie
de toutes fortes de Chapelets
, de medailles d'or &
d'argent,
GALANT: 313
te
d'argent , d'effences & d'eaux
de fenteur dans des bouteilles
de criftal garnies de ver
meil doré , avec un grand
Baffin comme les autres. Sa
Majeſté & Meſſeigneurs les
Princes , remercierent м ' le
Nonce de tant de prefens magnifiques
, en des termes tresobligeans.
Son Excellence
regala auffi м' le Comte de
Brionne . Madame la marquife
de Torcy , femme de м le
Marquis de Torcy, Secretaire
d'Etat pour les affaires étran
geres . Madame de Saintot
femme de m' de Saintot Intro-
Aoust 1696.
Dd
314 MERCURE
:
ducteur des Ambaffadeurs,
& plufieurs autres perfonnes
de diftinction , de Caffettes,
de Baffins remplis de Chapelets
, avec des Medailles d'or
& d'argent , de gands , d'ef
fences , d'eaux de fenteur, de
tabatieres , de criftaux , & de
boëtes de Theriaque de Venife.
Plufieurs Couvents de
Religieufes ont auffi reffenty
des effets de fa liberalité ,
ayant eu des Reliques , de riches
Agnus Dei , des Chapelets
, & des Medailles d'argent.
GALANT:
315
Le 16. de ce mois , le Corps de
Ville s'eftant affemblé , Mr Bofc
Procureur General de la Cour des
Aides , fut encore continué Prevoft
des Marchands , aprés avoir fait un .
tres - beau Difcours fur les obliga.
tions & les engagemens des Magiftrars
qu'on devoit élire , & qui
devoient jouir de l'honneur immortel
de voir leurs noms écrits dans
les annales du regne de Louis XIV .
Il fit connoiftre qu'ils ne pouvoient
eftre reçûs à partager la gloire de
fervir noftre Augufte Monarque ,
dans les affaires qui regardent fa
Capitale , ny fatisfaire à aucunes de
leurs fonctions , s'ils n'agiffoient
avec un veritable eſprit de Juge , &
s'ils ne fçavoient profiter de cette
leçon du Sauveur. Apprenez de moy
que je fuis doux & humble. Il s'éle-
D dij
216 MERCURE
va contre la fierté des Magiftráts
le mépris , les airs dédaigneux & la
liberté de brufquer ceux qui les ap
prochent . Il les exhorta à avoir de
la douceur , de l'humanité , des
égards , & des ménagemens pour
ceux qui auroient befoin de leur
juftice . L'Affemblée qui eftoit choi.
fie & nombreuſe , admira dans tout
ce Difcours la grandeur , la force , la
beauté & la grace de l'élocution .
,

Il y eut auffi de nouveaux Echevins
élûs à la place de Mrs de Sainfray
& Baudrand . Ce furent Mrs
Baroys Quartenier & Helme
Bourgeois de Paris , & ancien Conful.
Le premier a toujours rempli
avec beaucoup d'exactitude dans les
temps les plus difficiles les devoirs
de fa Charge , & a foutenu avec
grande réputation les premiers emGALANT.
317
1
plois de la Bourgeoifie , où fa probité
l'avoit appellé . On a lieu d'efperer
de les manieres civiles & officieufes ,
que ceux qui l'approcheront pendant
l'exercice de fa Magiftrature ,
feront contens de luy & d'eux- mefmes
. Mr Helme a la pieté hereditaire
dans fa famille , & a toujours
vêcu avec tant d'honneur & de droi .
ture , qu'il s'eft attiré les fuffrages de
tous les Officiers de Ville , pour fa
nouvelle dignité.
• Le 18. Mr le- Pievoft des Marchands
& les nouveaux Echevins ,
allérent à Versailles , où ils prétérent
le Serment entre les mains de Sa
Majefté . Ils furent prefentez par
Mr Bertin de Vaugiens . Maiftre des
Requeftes , premier Scrutateur , qui
fit un Difcours qui luy.attira un applaudiffement
general , & pour la
Dd iij
318 MERCURE
grace avec laquelle il le prononça
pour l'abondance
& l'arrangement
des penſées,
Voicy la fuite du Journal que je
Vous envoyay le mois paflé , du
Camp de Makelem , jufqu'au 22 .
de Juillet.
Le 23. Juillet Mile Marefchal de
Villeroy alla avec une eſcorte de
500 , chevaux de la Maifon du Roy ,
vifiter les environs de Rouffelar.
Le 24. il arriva quelques Deferteurs
des Ennemis de la Garnifon de
Gand,
Le 25. un détachement des Ennemis
de 400. chevaux & quelque
Infanterie , vinrent vifiter les environs
de l'Abbaye de Drogen pour y
faire faire des retranchemens.
Le 26. toute noſtre année fit un
*
1
GALANT 319 )
fourage , aux environs de Vive Sain
Eloy.
mont ,
Le mefme jour Mr le Marefchal
eut avis que l'Armée des Ennemis
qui eftoient campez à Noirfous
les ordres de Mr le Prince
de Baviere , eftoit décampée ce
jour-là & venoit camper à Nivelle,
que Mr le Marefchal de Bouflers
avoit décampé en mefme temps de
Metez , pour marcher à leurs hauteurs,
& eftoit venu camper à Gerpines
, ayant laiffé Mrd'Harcourt avec
20000. hommes dans le Camp de
Saint Gerard , pour obferver le mou.
vement des Troupes qui eftoient reftées
fous Namur.
Le 27. la droite de noftre Armée.
fit un fourage fur la gauche d'Oudenarde
, aux environs de l'Abbaye :
d'Elfeghem , & de celle de Peteghem .
Dd iiij
320 MERCURE
Le mefme jour Mr le Mareſchal
cut avis que les Ennemis avoient fait
conduire à Bruges tous leurs Pionniers
, & quantité de munitions .
Ce jour là l'Armée de Mª de Baviere
fejourna à Nivelle , & celle de
Mrle Marefchal de Bouflers ne fit
aucun mouvement.
Le 28. l'Armée de Mr de Baviere
décampa de Nivelle pour venir camper
à Soignies , & celle de Mr le Marefchal
de Bouflers paffa la Sambre
à la Buffiere.
Le mefme jour rien de particulier
dans l'Armée de Mr de Villeroy .
Le 29 L'Armée de Mr de Baviere
décampa de Soignies pour venir
camper fur les hauteurs d'Ath , la
droite à l'Abbaye de Cambron , &
la gauche à Ath , ayant la riviere de
Dendre devant eux ; Mr le Maref
GALANT. 321
chal de Bouflers vint camper aux environs
de Condé , de Crefpin , &
de Kiévrain .
Le 30 Mrle Marefchal de Villeroy
envoya une Brigade d'Artillerie
, avec un détachement de Bombardiers
pour aller joindre Mrd'Artagnan
dans les lignes prés de Pottes
.
Le même jour Mr le Marefchal de
Bouflers vint à Tournay pour visiter
la Place , & donner les ordres neceffaires
pour la feureté de lamême Place
.
Le 3.1. l'on fit avancer des Trou
pes vers Tournay , pour eftre à portée
de le jetter dans la Place , au cas
que les . Ennemis euffent voulu en
entreprendre le bombardement , ou
paffer l'Escaut.
Le premier Aouft toute l'Armée
322 MERCURE
de Mr de Villeroy fit un grand fou
rage aux environs de VVarmade
fur l'Escaut
Ce jour- là Mrle Marefchal de Bouflers
partit de Tournay pour retourner
en fon Camp prés de Condé , &
Mr le Prince de Vaudemont partit
de fon Armée pour aller à celle de
Mrde Baviere , pour s'aboucher avec
le Prince d'Orange.
Le même jour le fieur Janet, Parti--
fan de noftre Aimée , s'eftant avancé
prés d'Athavec 120. Maiftres , pour
apprendre des nouvelles des Ennems,
fut rencontré au moulin Fayau,
prés les bois de la Hamaïde par 400.
Maiftres , & 200. Grenadiers embufquez
qui l'obligerent de fe retirer
avec perte ddee 2200.. oouu 2255.. Maiftrest
tuez ou pris.
Le 2. Mr le Prince de Vaudemont
GALANT.
323
partit de l'Armée de Mr de Baviere ,
pour retourner en fon Camp.
Le mefme jour le Sieur Sinfal Gar
dedu Roy & Partiſan , alla s'embuſquer
avec so. hommes fur les glacisd'Oudenarde
& coupa chemin à
deux Partis des Ennemis qui fe reti
roient en cette Place , qui furent
battus . I reprit les chevaux quils
nous avoient pris & fit plufieurs Prifonniers
, cette action fe paffà la nuit
du 1 au 2.
Le 3. on eut avis que l'Armée de
Mr de Baviere faifoit grande provifion
de foutage
.
Le mefme jour Mr le Marefchal de
Villeroy alla à Courtray pour donner
fes ordres aux Troupes qui
eftoient aux environs .
Le 4. la droite de l'Armée de M
de Villeroy fit un fourage du cofté
de Rockeghem .

324 MERCURE
Le mefme jour on apprit que les Ennemis
ne fe difpofoient à aucun mouvement
ny de part ny d'autre.
Les. la gauche de l'Armée de Mr de
Villeroy fir un fourage du cofté de Caneghem
.
Le 6. l'Armée de Mrle Prince de Vaudemont
fit un mouvement derriere le
Canal , il fit marcher quelques Troupes
du cofté de Bruges.
Le 7. il arriva à l'Armée de Mr de Vil- :
leroy quelques Partis de la guerre avec
des Prifonniers .
Le 8. Mle Marefchal eut avis que
toutes les Troupes qui eftoient dans le
pays de Vaes, s'eftoient raffemblées avec
toute l'Artillerie , & cftoient campées en
ligne fur le bord du canal , la gauche à
Marikerque & la droite à Bellem.
Le mefmejour il arriva à l'Armée deMr
de Villeroy dix prifonniers , qui avoient
efté pris par un de nos Partis entre Gramont
& Leffines .
Le 9. Mr le Marefchal ayant jugé le
GALANT.
325
Camp de Mr de Reynold , Marefchal de
Camp , un peu expofé , n'eftant couvert
que d'un tres- petit ruiffeau , le fit matcher
en arriere , pour paffer la Mandel ,
& camper la droite à Gothem & la gau
che vers Danterghem , ayant cette riviere
de Mandel devant fon Camp , & l'on
fit retirer le pofte qui eftoit à Nevele.
Le même jour la fieur S.nfal Partiſan
s'étant avancé jufques à Gramont pour
apprendre des nouvelles des Ennemis
avec 60. hommes , fut rencontté par un
autre Parti de 150. hommes qui eftoient
dans Gramont , ils fe battirent. Nous y
perdîines 10. ou 12. hommes , aprés avoir
difputé longtemps le terrain , & tué plus
de vingt des Ennemis. Mr de Sinfal y fut
bleffé d'un coup de fufil au travers du
corps , aprés avoir donné des marques
d'une veritable valeur . Quoi que fa bleffure
foit tres - dangereufe , l'on efpere
qu'il n'en mourra pas. Chacun avoue
que l'on ne peut trouver un plus brave
homme , il s'eft diftingué dans plus de
326 MERCURE
vingt affaires depuis cette guerre.
Le 10. la gauche de l'Armée de Mr de
Villeroy fouragea du cofté de Thiel .
Le mêmejour l'on y eut avis que
la nuit
precedente Mr de Vaudemont avoit fait
mettre toute fon Armée fous les armes
ayant crû crû que l'ordre qu'on avoit donné
pour le fourage eftoit pour les aller attaquer
derriere leur canal , l'on fçavoir
qu'ils avoient fouvent ces fortes de crain-
*tes .
Le 1.le feu ayant pris aux Cuifines de
Monfieur le Duc , & gagné le quartier de
Monfieur le Duc de Chartres , & celuy
de Mr le Marefchal de Villeroy , confuma
en tres-peu de temps plufieurs maifons
couvertes de paille. L'ordre qu'on y
apporta fit que l'on ne perdit prefque
point d'équipages , il n'y eut que le Cuifinier
de Mr le Duc qui fut brûlé. Le
quartier de Mr de Villeroy eftant réduit
en cendre , Mr le Marefchal de Villeroy
prit le Village d'Olfenne, pour le quartier
General , où logerent Meffieurs les Prin
GALANT. 227
affez
conces.
Ce feu a caufé une perte
fiderable au Village de Macklem. Mrle
Marefchal donna fes ordres pour faire
payer tout le dommage.
Le 12. il arriva dans le Camp deux ou
trois Partis , avec plufieurs prifonniers &
chevaux pris prés d'Ath .
Le mefme jour on eut avis qu'il eftoit
arrivé des Ambaffadeurs de Hollande
vers le Prince d'Orange , au ſujet de la
Paix.
Le 13. la droite du Camp de Mr de Villeroy
fouragea du cofté de Morghem.
Le mefme jour il arriva dans fon Camp
un Parti avec douze chevaux & quelques
prifonniers , pris prés d'Ath .
Le 14. les Ennemis commencerent à
faire un Retranchement depuis l'Abbaye
de Dronghem , jufques à Marikerque ,
appuyé fur le grand Canal, pour la feureté
de Gand , & pour y mettre un Camp
P
à couvert.
Le 15. il nous arriva un Parti avec des
prifonniers pris vers Gramont,
328 MERCURE
Le 16 quelques Deſerteurs ennemis
apprirent à Mr de Villeroy , que l'on tra
vailloit à force au Retranchement de Marikerque.
Le 17 un détachement de l'Armée de
ce Marefchal fit un petit fourage du coſté:
de Vive Saint-Eloy.
Le 18. il arriva en fon Camp trois Partis
avec des prifonniers & des chevaux
par
pris pendant un fourage fait l'Armée
de Mr de Baviere .
Le 19. il vint au Camp de Mr de Villeroy
quatre Partis avec 80. chevaux & plufieurs
prifonniers , pris aux environs
' d'Ath .
Le mefme jour au foir Mr le Marefchal
donna ordre pour décamper le lende
main à la pointe du jour.
Le 20. l'ordre precedent fut executé ,
toute l'Armée marcha fur fix Colonnes
paffa la Lis fur quatre Ponts , fçavoir ,
un à Olfene , deux entre Olfene & Machelen
, & un à Machelen . Auffi -toft que
l'Armée fut paffée , l'on fit rompre les
GALANT.
329
Ponts. Mr le Marcfchal marcha à l'arriere-
garde , avec la Maifon du Roy , campa
fon Armée la droite & le Quartier general
à Thiel , & la gauche à Heeyghem, où
eft le quartier de Monfieur le Duc , laiffant
Potthem derriere noftre ligne pour
le quartier de Monfieur le Prince de
Conty.
Les Troupes qui eftoient fous les ordres
de Mr le Comte de la Motte , joignirent
le mefme jour Mr de Villeroy & une
partie de la Cavalerie , qui eftoit ſous
les ordres de Mr d'Artagnan , dans les
lignes .
Le 21. l'on ordonnn de couper toutes
les hayes & bois à la tefte du Camp ,
pour faire des communications & ouvrir
le pays , pour pouvoir agir en cas
d'action. L'on fit auffi plufieurs Puits
pour trouver de l'eau , qui auroit cfté rare
fans ce fecours , le pays cftant aflez fec,
n'y ayant que quelques Marais & Foffez,
le fourage & le bois Y font en abondance
.
Aoust 1696.
Ee
330 MERCURE
Le 22 , l'Armée fit un fourage du cofté
du Canal .
Le mefme jour l'on eut avis que Mr de
Vaudemont avoit décampé pour
fe rapprocher
de Bruges.
L'Armée de Mr de Bavierè eftoit encore
ce jour- là fous Ath , & Mr de Bouflers
n'avoit fait aucun mouvement .
Le Camp que Mr de Villeroy vient de
prendre affure celuy de Rouffelar ; ainfi
il a fubfifté pendant toute la Campagne
dans le pays ennemy , & rompu tous .
leurs deffeins . On doit ces avantages au
Camp de Machelen , où l'on feroit enco
re fi Mr de Villeroy n'euft connu l'impoffibilité
où les Ennemis font de ne
pouvoir rien entreprendre, ny d'un cofté
ny d'autre , & qu'ils feront obligez de .
manger leur Pays pendant le refte de
cette Campagne , ainfi qu'ils ont fait .
depuis le commencement.
Mr le Marefchal de Bouflers ayant tou- .
jours efté en mouvement pour obferver
ceux du Prince d'Orange , Monfieur le
GALANT: 331
Duc du Maine , & Monfieur le Comte
de Toulouſe ne l'ont point quitté , &
ont effuyé les mefmes fatigues .
Le mot de l'Enigme du mois paffé
eftoit un Pont , & il a efté trouvé par Mrs
Henry le jeune du Bureau du Papier ; de
Bardet de l'Hôpital du Mans ; Sebaſtien
Creaghe Irlandois; de Rouffierre de l'Ifle
noftre Dame ; du Ferrion de la rue Saint
Anroine ; Bailler de Reims ; Montigny le
Breffan ; Saint Georges de la rue Saint.
Antoine ; Beaulieu ; Arface trahi par Doris
; le Chevalier des Machabez de Saint
Juft; l'Abé de ruë de Verneüil ; l'Exilé de
le rue Bourlabbé ; l'Inconnu de Lion ;
l'Inconnu du bas de la rue de la Harpe ;
l'Inconnu de la rue Saint Chriftophe , &
la jeune Mufe , Chevalier de Courcy ; le
Commandeur de l'ordre de la Lampe ;
Tamirifte Mefdemoiſelle le Grain ;
la belle Blonde ; la belle Angelique Dordela
de Ligny en Barois ; Leonord Rony
de Lion ; la Charmante des deux Soeurs
dela rue de la Sourdiere ; la belle blonde
1
Ee ij
332 .
MERCURE
M. F. L. du Fauxbourg Saint Martin;
l'Aimable de la rue Paon; & laCharmante
de la ruë de la Barillerie ; la veuve à l'Anagramme
fur un merite agreable ; la jeune
veuve du Miroir de Vertus ; l'aymable
Rofe des veuves de la rue des Bernardins;
l'Ecoliere d'Orphée.
La nouvelle Enigme que je vous envoye
eft d'une perfonne de qualité.
ENIGM E.
Efais un corps formé par le ciel & la
terre ,
Tous deux à m'élever ont un mesme penchant.
J'éprouve dans un tems une cruelle guerre
,
Et leferinhumain m'abbatfous fon tranchant.
Alors je pers mon fexe , &je deviens
d'un autre ,
Vile & fimple , en tous lieux mon usage
eft fans prix,
Infenfible au plaifir , je brule
vostre ,
pour
Le
*
GALANT.
333
Etje fuis cependant l'objet de vos mepris.
Mais malgré vos dedains , fenfibles à
ma flime
Ajouir de mesfeux on vous voit em,
preffez.
Ils font les confidens desfecrets de voftre
ame ,
Sans eux ceux des amours fouvent ſeroient
glacés.
Utile & meprifable , inſenſible & brulante
,
Jugés de la rigueur que j'éprouve en mon
fort ,
Vous me connoiffez tous , partout je fuis
prefente
Je m'enflame pour vous & ma flame eft
ma mort.
Voicy un Air nouveau eftimé des Connoiffeurs.
IRIS,
AIR NOUVEAU.
Ris , que vous eftes charmante,
334 MERCURE
Vostre beauté me ravit & m'enchante;
A ne vous déguifer rien ,
Si vous vouliez m'aimer , je vous aime»:
rois bien.
Depuis 20. ans que je vous écris , je
n'ay point efté accablé par l'abondance
de la matiere , au point que je le fuis aujourd'huy.
De forte que je me vois obligé
de remettre au mois prochain le détail de
quelques actions d'éclat que vous ne fçavez
pas dans toute leur étenduë. Je
fuis contraint de remettre auffi les Articles
des Morts & des Mariages ; ce
qui ne m'est jamais arrivé. Ainfi tautes
ces chofes ne vous feront nouvelles
le mois prochain , que par quelques circonftances
que vous ignorez . Il me reſte
auffi beaucoup à vous dire de l'heureuſe
fituation où le trouvent les affaires du
Roy , dont je vay pourtant vous entretenir
en peu de mots . Sa Majefté ayant refolu
d'ouvrir le premier la campagne en
Catalogne , en Allemagne & en Flandre ,
& d'y vivre aux dépens des Ennemis , fes
GALANT. 335-2
Troupes ont renfermé en Catalogne celles
des Efpagnols , entre un Retranchement
& des montagnes dont la reverbe
ration les a prefque toutes fait perir. Elles
en ont battu une partie en détail , elles
ont vêcy &elles fe font promenées dans .
le Pays , & ont démoly plufieurs Poftes
qui ne les accommodoient pas .
Les Troupes du Roy ont paffé le Rhin
en Allemagne , avant mefme que les Alliez
fuffent en corps , elles ont vêcu chez
eux, & fe font retirées . Les Ennemis menacent
de paffer le Rhin à leur tour ,
mais il n'y trouveront point le meſme
avantage. La recolte eft faite , & nos Places
ne font pas infultables . Ils avoient
formé un projet que l'arrivée de Mr le
Marquis d'Harcourt fera apparemment
échouer.
Les Troupes du Roy ont vécu en Flandres
aux dépens du Pays , & y ont acculé
les Ennemis . Ils menaçoient Dinan &
Dunquerque , il paroiffoit impoffible de
les couvrir en mefme temps, & on l'a fait
336 MERCURE
en poſtant l'Armée de Mr de Bouflers en
tant d'endroits , qu'elle ne paroifloit
plus en corps , ce qui ayant obligé il y a
quelques joursMr, de Baviere ademander
un Trompette
où eftoit cette Armée ,
dont il ne pouvoit fçavoir de nouvelles
, le Trompette
luy repartit :
Qu'elle avoitfa droite à la Menfe & Sa
gauche à la Mer. A quoy Mr de Baviere
repartit : fe fuis payé de ma curiofiié, Le
Roy ne vouloit pas que fes Armées remportaffent
de plus grands avantages des
trois coftez que je vous viens de marquer
, Sa Majefté ayant refolu de porter
tous les efforts en Italie , & d'y finir la
guerre cette année , ou en s'emparant
de
prefque tout le refte des Etats de Mr de
Savoye , ou en l'obligeant
de s'accommoder
pour empefcher
leur perte. C'eſt
ce que ce Prince a fait fort prudemment
.
On a enfuite offert aux Alliez la neutralité
d'Italie , & s'ils la refuſent , les armes
du Roy & de Mr de Savoye produiront
:
bien-toft un plein repos à ce beau Pays ,
en
1
GALANT.
337
en remportant toutes les Places qui
pourroient leur fervir à continuër “ la
guerre. C'eft ce qui fe decide dans le moment
que je ferme ma Lettre . Je fuis ,
Madame , vôtre , & c.
AParis , ce 31. Aouſt 1696.
APOSTILLE.
Je viens d'apprendre que le Prince
d'Orange quitta l'Armée le 26. de ce
mois , pour fe rendre à Breda, & enfuite
à Loo ; que Mrs les Princes font partis
pour ſe rendre auprés du Roy ; que Mr
le Duc du Maine efl arrivé aujourd'huy,
& que Monfieur le Duc de Chartres ar
rivera demain avec Mrs les Princes.
Aoust 1696.
Ff

P Relude.
TABLE.
Eloge du Roy
Paraphrafe. 27
Suite de la Lettre du Cartefien , inferée
dans le dernier Mercure, - 28
Réponse à Mr Laurifol de Lauré , à
une Lettre furles Fiévres malignes. 79
Epiftre enVers.
Elegie fur la mort d'Acante,
108
IIS
Eloge de Mr le Cardinal le Camus. 125
Ceremonie,
133
141
Carte d'Afie par Mr de Fer.
Carte generale de Lorraine & d'Alface.
161
Actions d'Alexandre gravées d'aprés les
Tableaux du Roy , par M. le Clerc.
Hiftoire.
167
171
Détail de tous les Bombardemens faits
1
TABLE.
238
par les Anglais & les Hollandois , fur
les coftes de France.
Ceremonie faite en l'Eglife Sainte Geneviéve.
264
Entrée & Audiences données à Mr le
Nonce.
282
Election de deux nouveaux Echevins , &
ce qui s'eft paffé en cette occafion.
Journal de Flandre.
315
318
Enigme.
332
Situation des affaires de France, 334
Apostille . 337
i
La Figure doit regarder la page
L'Air doir regarder la page 333 .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le